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RAPHAEL GASPERI
L’ÉGLISE ET LE CLOITRE
(DORDOGNE)
IMPRIMERIE ROCHE
1898
RAPHAËL GASPÉRI
L'ÉGLISE ET LE CLOITRE
CADOUIN
A M, LE COMTE DE LASTEYRIE
MEMBRE DE L’iNSTITUT
PROFESSEUR A L’ÉCOLE DES CHARTES
DÉPUTÉ DE LA CORRÈZE
A cinq kilomètres de la gare
du Buisson, en pleine forêt de
Bessède, se trouve un chef-lieu
de canton du nom de Cadouin.
Ce joli village présente la trace
d’antiques constructions, et le
nom de ses rues est emprunté
à l’histoire de son passé. Il y a
la rue de Saint-Bernard, celles du Saint-Suaire, de l’Hôpital. Impossible, de la
plus petite distance, de découvrir quelque chose de Cadouin ; cela vient sans doute
de ce que les religieux installés autrefois dans cette abbaye, craignaient que leur
recueillement ne fût troublé par le spectacle attrayant de vastes horizons.
Arrivé sur la place où se trouve l’église, on est frappé de l’aspect harmonieux
de ce monument d’architecture romane.
De savants pèlerins revenant des Lieux-Saints ont affirmé qu’il existe une
ressemblance frappante entre l’église de Cadouin et celle du Saint-Sépulcre de
Jérusalem.
M. Martial Delpit dit dans un de ses ouvrages : « La tradition des Croisades et
des Lieux-Saints a donc présidé à la construction de notre antique abbatiale, et
dans l’ordre architectural, comme par la possession de son insigne relique (1),
elle serait fille du Saint-Sépulcre. Les moines de Cîteaux avaient copié de leur
mieux, pour lui confier l’une des reliques de la Passion, la basilique élevée par
la mère de Constantin sur le tombeau du Sauveur. »
Nous avons dit que l’église de Cadouin était romane; tous les arcs y sont donc
en plein-cintre. La façade est divisée en trois parties par de grands contreforts.
Ceux-ci s’élèvent jusqu’à la corniche qui supporte une élégante arcature, au-dessus
de laquelle sè dessine le fronton. Au milieu de la façade s’ouvre, au rez-dechaussée, le portail qui n’a pas de tympan, mais dont le cintre est extrêmement
élargi, formé de quatre voussures à plates-bandes qui n’ont pour tout ornement
que de simples moulures retombant sur un tailloir uni, évidé en gorge. Six
(1) Le Saint-Suaire.
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l’église et le cloître de gadouin
colonnes monolithes, c’est-à-dire d’une seule pièce, y compris les bases et les
chapiteaux, en sont la principale décoration. De chaque côté, deux arcades feintes
soutenues par des colonnes. Trois croisées très simples s’ouvrent au-dessus du
portail. La fenêtre du milieu est la plus grande et son archivolte est ornée d’un
triple rang de grosses perles ; le cordon qui relie les archivoltes, sans passer sur
les contreforts, est orné de doubles zig-zags séparés par deux bandeaux.
La corniche est décorée d’un dessin en damier; elle soutient, avons-nous dit,
une arcature composée de neuf
arceaux ; un ôçulus placé au
milieu de l’arcade du centre,
dix-huit colonnes soutenant la
retombée des neuf archivoltes
complètent l’harmonie de cette
belle façade, qui avec ses pierres
noircies par le temps et sur les
quelles on aperçoit çà et là des
traces de halles, semble sortir
victorieuse des siècles passés, fière
de se montrer belle et majes
tueuse aux siècles futurs.
Je suis obligé de résister au désir que j’aurais d’analyser l’intérieur du monu
ment. Ce travail serait beaucoup trop long et dépasserait le but que je me suis
proposé; je dirai seulement que l’église a trois nefs, qu’elle est bien éclairée,
que les proportions y sont parfaitement gardées, et comme l’unité y est complète
elle satisfait, plutôt qu’elle n’étonne, le touriste qui la visite pour la première fois.
Le cloître intérieur de l’ancien
monastère de Cadouin, véritable
bijou de l’époque la plus bril
lante de la transition qui a pré
cédé la Renaissance, est marquée
au sceau de l’influence mau
resque qui envahit alors l’ima
gination française.
A mon avis, il n’existe guère
en France de morceau de cette
époque plus riche et plus fini.
Lorsqu’on pénètre pour la première fois dans le cloître de Cadouin, on est saisi,
frappé par tant de beauté; l’harmonie des lignes, se dégageant pures et élancées
de la multitude des ornements, vous enchante, et je ne crois pas aller trop loin
en appelant ce bel ensemble une-symphonie de pierre.
L’on s’y oublierait volontiers de longues heures pour admirer les contours et
les dessins capricieux de ces dentelles, si légères qu’elles semblent s’agiter au
moindre souffle. Le regard plonge jusqu’à l’extrémité, et l’on n’est tellement plus
soi, que transporté dans la plus douce des rêveries, on s’attend à voir les portes
s’ouvrir, pour laisser passer la longue procession des moines, surtout lorsque le
jour a fui et que les rayons de la lune, filtrant à travers les découpures des
ogives, éclairent tout l’édifice de mystérieuses lueurs.
L’artiste a choisi les scènes de la Passion comme principal sujet; aussi peut-on
dire que ce cloître est une splendide châsse de pierre élevée à la gloire du SaintSuaire sous le dais azuré du Ciel. Mais là ne s’est pas arrêté l’élan de sa vive
imagination, et différentes figures bibliques comme Adam, Abel, Noé, Isaac, Job,
Samson, viennent encore porter le cachet artistique de cette œuvre au plus haut
degré.
Les Spartiates montraient à leurs enfants le vice brutal, pour leur en inspirer
l’horreur; dans le cloître de Cadouin comme en beaucoup de monuments inspirés
par le Christianisme, le vice est aussi sculpté sous toutes ses formes; mais à
l’encontre des habitants de Lacédémone qui ne mettaient jamais en parallèle le
correctif et l’exemple contraire, là se trouvent des sculptures symbolisant la vertu
parée de tous ses attraits.
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l’église et le cloître de cadouin
Le cloître de Cadouin est un parallélogramme rectangle, figurant un carré
légèrement allongé de l’Est à l’Ouest. Il est composé de vingt-six travées' égales
entre elles, dont six dans les galeries du Nord et du Midi, cinq dans celles de
l’Est et de l’Ouest, et une à chaque angle. Chaque travée est éclairée par une
arcade ogivale à hauteur d’appui ; le tympan des ogives est flamboyant, découpé
à jour, et d’une très grande richesse. Pas un tympan qui ne soit ouvragé, fouillé,
ciselé et qui ressemble à celui qui l’avoisine. Il y a des rosaces, des fleurs de
lys, des trèfles, des flammes, des arceaux trilobés, géminés, des accolades, le tout
formant un ensemble des plus gracieux.
Un cloître roman occupait à peu près le même emplacement, puisque une
partie de ses murs a été em
ployée dans le cloître actuel,
ainsi qu’on peut le voir dans le
dessin du chapitre : Lazare
chez le mauvais riche. On y
retrouve même quelques frag
ments de sculptures et des tra
ces de peintures. Une fresque
représentant une Annonciation
existe encore dans la galerie
Nord, à côté du siège abbatial;
elle est loin d’être un chefd’œuvre, mais elle est fort cu
rieuse ; le peintre ne s’est servi
que de deux couleurs, le rouge
et le noir, laissant pour les
tons clairs le blanc de la mu
raille.
Une des plus belles choses
de cette construction ce sont les
pendentifs. M. de Montalembert écrivait à Victor Hugo :
« ........... Ce qu’il y a de plus
admirable dans le cloître de
Cadouin, ce sont les penden
tifs de la voûte, elle-même sillonnée et surchargée d’arêtes ciselées. Ces pen
dentifs, qui se trouvent à chaque clef de la voûte, se composent chacun d’une
statue d’un travail exquis; c’est tantôt le symbole consacré d’un évangéliste,
tantôt un prophète à longue barbe, tantôt un ange ailé se balançant presque
sur une longue banderole où sont inscrites les louanges de Dieu. Toutes ces
l’église et le cloître de cadouin
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figures planent sur le spectateur et semblent le contempler avec une infinie
douceur; on dirait que les cieux se sont entr’ouverts et que les élus viennent
présider aux innocents délassements des habitants de ce lieu solitaire et sacré. »
Huit portes réelles ou feintes sont placées deux par deux dans chaque coin et
diffèrent toutes les unes des autres. Les deux plus belles sont la porte de France
(ainsi appelée parce qu’elle est surmontée de l’écu royal de France entouré du
collier de l’ordre de Saint-Michel) et la porte du Crucifix ou du Jugement dernier.
Dans cette dernière, saint Michel occupe le milieu de l’axe formé par le haut de
la porte, il terrasse le démon sous la figure du dragon; au-dessus de lui est le
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l’église et le cloître de cadouin
souverain Juge des vivants et des morts qui vient de prononcer l’éternelle sen
tence. Deux colonnes formées de feuillages encadrent la porte ; dans celle de
droite les élus, en s’appuyant aux feuilles, montent vers le Ciel; rien n’est aussi
varié que cette multitude
de petits personnages dans
toutes les attitudes, ex
primant la joie et le ra
vissement. Mais si les
feuilles de <;ette colonne
sont autant de points d’ap
pui pour aider les Justes
à gravir la demeure cé
leste, aux feuillages de
gauche s’accrochent les
•damnés pour retarder le
plus longtemps possible
leur chute, dans la gueule
ouverte d’un énorme dra
gon qui figure l’Enfer.
Quatre chapiteaux, les
plus beaux du cloître,
retiendront particulière
ment notre attention. Ce
sont : Lazare chez le
mauvais riche; Job sur
son fumier; La Mort de
Lazare et La Mort du
mauvais riche.
Lazare
chez le mau
— Dans la
partie supérieure d’une
tour ronde crénelée avec
mâchicoulis, est une table
somptueusement mise à
laquelle est assis le mau
vais riche, faisant une splendide chère; une femme, assise à côté de lui, par
tage son orgie. Le pauvre Lazare, misérablement vêtu, tenant d’une main son
bidon et de l’autre sa crécelle de lépreux, a osé venir troubler le repas du
seigneur. Une servante, la tète à la croisée, regarde l’insolent. Il est impitoyavais
riche.
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blement chassé tandis qu’un chien, plus humain que son maître, sort de dessous
la nappe et lui lèche les pieds. L’escalier intérieur de la tour est éclairé par trois
croisées complètement percées à jour. De la première sortent trois'chiens ; dans la
seconde est un singe luxurieux. L’escalier sort complètement en dehors de la
troisième croisée, et sur le palier des soldats battent et maltraitent le pauvre
pour le punir de sa témérité.
; siBbt
î GE LA
Job sur son fumier. — La tour qui fait face à celle-ci est carrée, mais^aÿ^ç,
les mêmes détails d’architecture. Job est assis demi-nu sur le fumier; deT'pOùrceaux rôdent autour de lui ; des vers, tellement grands qu’ils ressemblent à des
serpents, rampent à ses pieds, tandis que
des chiens lui lèchent, les plaies. Au-dessus
du groupe, deux anges chantent en s’ac
compagnant d’instruments, dont Lun est
une mandoline. Il est bien regrettable que
la tête de Job soit brisée, ainsi que celle
d’un démon, recouvert d’une peau velue
qui est placé devant lui.
La Mort de Lazare. — Aux branches
inférieures d’un arbre noueux sont sus
pendus le bidon et la besace de Lazare;
un peu plus haut le pauvre est étendu sur
un lit de branches enlacées et fleuries,
ayant à ses côtés une aumônière plate et
vide, symbole de pauvreté. A travers les
branches, un groupe disposé avec beau
coup de grâce, représente des anges aux
ailes déployées, qui viennent encenser le
corps du moribond. Déjà ils le soulèvent
doucement par les pieds et les mains pour le porter dans le sein d’Abrabam.
Un beau et vénérable vieillard apparaît au-dessus des branches supérieures de
l’arbre, portant dans un pan de son vêtement l’âme de Lazare qui, selon la
tradition du moyen âge, est représentée par une figure d’enfant. Un autre groupe
d’anges chantant les louanges de Dieu et le bonheur du pauvre, en s’accompa
gnant d’instruments de musique où l'on distingue une flûte à sept tuyaux et une
viole, couronne cette magnifique page.
La Mort du mauvais riche. — Dans le pilastre qui fait face au précédent le
contraste est mis en relief de la manière la plus saisissante. Sur un magnifique
• Ui
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l’église et le cloître de cadouin
lit à baldaquin le mauvais riche est étendu; autour de lui se pressent des per
sonnes richement vêtues, parmi lesquelles on distingue une femme couronnée.
Mais il a beau dormir son dernier sommeil, drapé dans ses plus beaux vêtements
et entouré de tout le luxe possible, qu’ici Dieu reprend ses droits, et s’il n’a pas
su, pendant sa vie, qu’il avait reçu les richesses pour venir en aide au pauvre,
maintenant l’Enfer se charge de le punir. Deux gros démons velus attendent
au-dessus de son lit qu’il ait rendu le dernier soupir, pour le porter dans les
flammes. On le voit un peu plus haut, tourmenté par d’autres démons qui lui
labourent les chairs de leurs ongles et lui mordent les mains. Des tètes chauves
de damnés entourent ce groupe. Le couronnement de ce pilastre est une com
position très fantastique ; deux clochetons formés de flammes s’élèvent sur une
rangée de créneaux, dont les crochets qui les décorent sont encore des têtes de
démons et de damnés.
Dans toutes les galeries se trouvent des socles, des consoles, des dais qui sont
d’une extrême richesse. Chaque console est variée ; des moines dans toutes les
attitudes en sont les principaux sujets.
Sur une de ces consoles, un moine à figure grimaçante mord le doigt d’un
personnage coiffé d’un bonnet de fou, avec d’énormes oreilles d’âne, et qui se
retourne en criant. Une inscription placée au-dessus des deux têtes donne cette
explication : Tel rit qui mord.
Trois têtes unies, n’avant que quatre yeux et deux bras, deux belles tètes
d’adolescents, deux moines tenant un livre ouvert, deux autres religieux se dis
putant un poulet, Judas comptant les trente deniers, deux personnages coiffés de
bonnets de fou, l’un jouant du tambour et l’autre de la cornemuse, etc., etc.,
sont autant de sujets décorant les autres consoles.
C’est dans la galerie du Nord que se trouve le siège abbatial, tellement massif
qu’il semble qu’on ait voulu en faire l’image de la stabilité. De chaque côté sont
des bancs de pierre sur lesquels devaient s’asseoir les religieux par ordre de
dignité. En face l’on voit le siège du lecteur, .soutenu par un ange, entaillé dans
la muraille à hauteur d’appui sur laquelle reposent les arcades ogivales.
Deux colonnes en forme de tour servent de cadre à ce trône monastique. De
celle de droite sort Notre-Seigneur chargé de sa croix; des soldats armés le con
duisent au Calvaire. La Vierge voilée et debout, entourée des saintes Femmes,
regarde passer son divin Fils avec une admirable expression de douleur. Deux
soldats qui jouaient la robe du Christ en se servant de dés, se disputent et se
prennent aux cheveux.
Une procession de moines sort de la tour de gauche. L’abbé portant la crosse,
placé en tête, est agenouillé sur un coussin et prie; les religieux qui le suivent,
CADOUIN
Porte de France
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l’église et le cloître de cadouin
les mains jointes, semblent regarder une sainte Madeleine, voilée de sa longue
chevelure, prosternée devant un autel.
Raphael GASPERI
Brive, imprimerie ROCHE, 27, avenue de la Gare.
—
ii
DE PERIGi
!
En écrivant ces quelques lignes, nous n’avons eu aucune prétention littéraire,
et archéologique. Nous désirons tout simplement qu’elles soient la modeste préface
d’un volume important et documenté sur tous les points, que va faire notre ami
M. Ernest Rupin, archéologue aussi érudit que distingué.
Achevons la trop courte visite que nous venons de faire à Cadouin, en remer
ciant M. le Curé et ses nombreux amis qui nous ont offert une si aimable hos
pitalité, et en vous souhaitant d’aller voir vous-même ce cloître, sur que vous_______
rapporterez un précieux souvenir d’un des plus beaux chefs-d’œuvre d’architêctiiPe
; '
de notre belle France.
Fait partie de L'église et le cloître de Cadouin, Dordogne
