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A.
DUJARRIC-DESCOMBES
EX-LÎBRIS
MAISON D’ABZAC
EXTRAIT
DES
ARCHIVES DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DES COLLECTION N ED RS d’eX-LIBRIS
MACON
PROTAT
FRÈRES,
1902
IMPRIMEURS
EX-LIBRIS DE LA MAISON D’ABZAC
E PREMIER des Ex-libris de la famille périgourdine d’Abzac, que
M. Jules Pellisson, juge au tribunal civil de Périgueux, met encore
à notre disposition, appartenait à la branche dite de Boissière.
Il a été déjà signalé à la Société historique et archéologique du
Périgord par M. le capitaine Gros de Beler b. Mais nul ne fut en mesure
d’identifier le bibliophile qui l’employait.
Nous croyons devoir l’attribuer à Henri-Venance-Auguslin d’Abzac, sei
gneur de Puymège, brillant officier de la guerre d’Amérique, dont la carrière
militaire se termina, sous la Restauration, dans le commandement des gardes
nationales de Saintes, ou plutôt à son père, Pierre d’Abz;ac, seigneur de la
Forêt, de La Boisssière, et de Puymège, qui, par contrat passé au château de
Vergt, le 13 février 1734, avait épousé Madeleine de Taillefer, et mourut le
18 janvier 1771.
Les armes des d’Abzac composent principalement YEx-libris, dont nous
offrons ici une exacte reproduction :
Ecartelé aux 1 et 4 d'argent, à la bande et à la bordure d'azur, chargées
de 9 besants d'or, 3, 3 et 3, qui est d’Abzac; aux 2 et 3 d'or, à la fasce de
gueules, accompagnée de 6 fleurs de lys d'azur, qui est de Barrière 2 ; sur le
tout de gueules à 3 léopards d'or, l'un sur l'autre. Couronne de marquis.
Supports : 2 gantes (ou paons monstrueux à face humaine), couronnées.
Cimier : un buste de reine de Chypre.
Il y a eu quelques changements opérés par plusieurs branches.
Pour avoir l’explication de la présence d’une reine de Chypre sur ce bla
son et de la devise qui l’accompagne, il faut remonter jusqu’à cet Hélie d’Ab
zac, connu historiquement sous le nom de Gantonnet d’Abzac, qui, par sa
1. Bulletin de la Société historique du Périgord, 1900, p. 176.
2. Depuis 1394, les d’Abzac, en vertu de conventions matrimoniales, ont écartelé leurs armes
avec celles de Barrière.
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valeur, sa fortune, ses exploits chevaleresques, a mérité d’être compté pour
un des personnages célèbres du xive siècle.
Après avoir été capitaine général de la ville de Verceil et de toute la
marche des pays circonvoisins jusqu’au fleuve du Pô, général des troupes de
l’Église, Gantonnet d’Abzac s’attacha au service de Pierre Ier, roi de Chypre.
Un notaire du Périgord, dans une généalogie de la maison d’Abzac, dres
sée par lui vers l’an 1516, et qui existait en manuscrit dans les archives du
château de La Douze, La Goste, a raconté une anecdocte qui peut servir de
commentaire à ce vers d’une épître de Lagrange-Chancel sur la noblesse du
Périgord :
Un d’Abzac orgueilleux des faveurs d’une reine.
Il y a dans le récit qu’on va lire un fonds de vérité ; mais l’auteur a con
fondu les dates et attribué au règne de Jacques ou Janus Ier, époux d’Agnès
de Bavière, des faits qui semblent n’être applicables qu’à Pierre Ier, époux
d’Eléonore d’Aragon, couronné roi de Chypre en 1360, sous lequel Ganton
net d’Abzac fit ses exploits les plus brillants.
Agnès, fille d’Elienne l’Agraffé, duc de Bavière, « pour la beauté, prouesse
et vertus qu’elle avoit vu et cognoissoit audit messire Gantonnet, le voulut
avoir de sa maison », après la mort de son mari survenue en 1398.
D’après le mémorialiste périgourdin, cette reine aurait prié Louis de
Bourbon, avec lequel Gantonnet avait fait une croisade en Terre-Sainte, de
lui laisser ce chevalier, « comme il fit, — nous cédons maintenant la parole à
La Coste, — pour amour et contemplation d’elle; et le fit ladite reine, gou
verneur et connétable de Chypre, et l’eût volontiers épousé, s’il eût voulu
consentir et les autres parents et amis d'elle et seigneurs du royaume, et lui
>, .
fit beaucoup de biens. Et néanmoins s’en revint-il par deçà à grand regret
de ladite dame, à laquelle, à grande difficulté, put échapper. Il portait en sa
devise, pour amour et en souvenance d’elle, sur son héaulme, un visage de
dame, atourné à la mode du temps, à la pourtraiture d’elle semblance et ses
armes pleines de La Douze, à champ d’argent une bande dessus, et neuf besants
d’or, tenues par deux gentes ou gantes qui portent l’écusson desdites armes
imprimées ez-ailes, en signification et conformité de son nom Gantonnet et
souvenance d’elle.
« Laquelle dame, tant que vesquit, lui envoyoit plusieurs choses et faisoit
beaucoup de biens ; et, entre autres choses, une fois lui envoya une grosse
bague et riche d’or en anneau, où avoit escript dedans en son langage : Qui
ne veult selle, Dieu lui donne bust. D’où il fut fort courroucé et émerveillé
quand il eut vu et entendu ledit escript, connut bien qu’elle estoit. malcontente
de l’avoir laissée, dont il se repentit très fort d’avoir abandonné une telle
dame et laissé les grands honneurs qu’il avoit à cause d’elle et d’être venu en
ce pauvre pays, détruit de guerres et mortalités, où il n’avoit nul bien ni
habitation 1. Si toutefois il devint riche, et fit à Montastruc un beau et somp
tueux édifice. Et, à la fin de ses jours, il se fit enterrer au couvent des Cor
deliers, à Périgueux, où il fonda un obit de 300 réaulx, et autant au couvent
de Bergerac, où ordinairement est prié pour lui. »
Il n’est pas sans intérêt de rappeler ici que ce fut un neveu de Gantonnet
d’Abzac, son successeur dans la seigneurie de Montastruc, Bertrand d’Abzac,
(pii montra le premier, avant même l’introduction de l’imprimerie en Péri
gord, de l’amour pour les livres. On sait qu’il possédait notamment une
Bible manuscrite d’un très grand prix.
Bertrand d’Abzac joua un rôle considérable dans les guerres que soutinrent
les Anglais pour se maintenir dans la possession de la Guyenne. Il fut le lieu
tenant général du roi d’Angleterre. Il se laissa prendre par les Français. On
offrit alors au gouverneur de la place Sarladaise de Domine l’alternative de
se ranger dans le parti contre lequel il avait jusqu’alors combattu ou de périr
sur un échafaud. Bertrand refusa de trahir la cause qu’il avait toujours
servie. Il fut décapité à Limoges le 11 mars 1438. Le jour même de l’exécu
tion, Charles VII, qui se trouvait à Limoges, fil don à la comtesse de Penthièvre et de Périgord, de la belle Bible que Bertrand d’Abzac avait à Sarlat,
et qui avait été confisquée avec ses autres biens. On a conservé le texte de
' ces lettres de don. Elles sont conçues en ces termes :
« Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, à nos aniez et feauix les
generaulx par nous ordonnés sur le fait et gouvernement de noz finances, et
au seneschal de Limosin ou son lieutenant, salut et dilection. Comme nous
ayons entendu que Bertrand d’Abzac, en son vivant chevalier, lequel cejourd’huy en ceste nostre ville de Limoges a été corporellement exécuté en sa
personne pour plusieurs caz et deliz par lui commis et perpétrez à l’encontre
de nous et de nostre royal majesté, avoit en la ville de Sarlat une belle Bible,
laquelle à cause de forfaiture et de confiscation nous appartient, et dicelle
1. L’auteur veut parler du Périgord, où Gantonnet possédait la seigneurie de Montastruc.
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povons faire et disposer à nostre plaisir el voulente. Scavoir vous faisons que
en faveur de nostre 1res chier et amé cousin le coinje de Penthièvre, et pour
considération de plusieurs services qu’il nous a faits. Nous, a nostre très
chiere et amée cousine Marguerite, comtesse de Penthièvre, avons donné el
donnons de grace espécial, par ces présentes, la dicte Bible pour dicelle faire
et disposer a son plaisir et voulente. Si vous mandons et a chascuns de vous
si comme à lui appartenant que ou dict cas la dicte Bible quelque part que
trouver la pourrez, faictes la bailler et délivrer réalement et de faict à nostre
dicte cousine ou a son certain mandement, en contraignant à ce faire tous
ceulx que pour ce seront à contraindre par toutes voyes et maniérés deues
et raisonnables... »
On ignore le sort de la Bible faisant l’objet de ces lettres, qui, en nous
révélant l’un des premiers bibliophiles périgourdins, constituent un docu
ment curieux de l’histoire du livre en France.
Le goût des livres ne s’est point perdu dans la famille d’Abzac, ainsi que
l’indique un petit Ex-libris, sans devise, que possède M. Pellisson. Il appar
tenait à Jean d’Abzac, marquis de La Douze, ancien lieutenant-colonel de
cavalerie, chevalier de Saint-Louis, décédé le 23 décembre 1794, marié à
Marie Beaupoil de Saint-Aulaire, morte à son tour à Périgueux en 1808.
Cet Ex-libris présente cette particularité, qu’il a été retiré de dessous une
bande de papier gris qui le recouvrait entièrement. Reflet à signaler du désar
roi dans lequel avaient été jetés les nobles au moment de la Terreur. Ils
n’avaient qu’une pensée, bien compréhensible, du reste, comme l’a montré
M. Gruel dans cette même revue1, celle de dissimuler, par tous les moyens
possibles, leur véritable origine. Nous avons vu, chez un bouquiniste de Péri
gueux, une édition de Buffon, provenant de la bibliothèque de la famille
d’Abzac de La Douze, qui portait sur chaque volume le carré de papier gris
sous lequel se cache encore l'Ex-libris de son ancien possesseur.
Les armoiries qui le composent diffèrent de celles de l'Ex-libris du seigneur
de Puymège, en ce que les deux gantes, leur servant de supports, sont atta
chées par le cou, au moyen de chaînes, à la couronne de marquis et portent
sur leurs ailes les trois léopards, destinés, selon quelques-uns, à rappeler
l’origine galloise de la maison.
1. Numéro d’avril 1901, pp. 51-61 : Les Ex-libris français à l’époque de la terreur révolution
naire.
II nous reste à enregistrer un vieux bois aux armes des d’Abzac, qui fut
vendu, il y a quelques années, par le bouquiniste de Périgueux dont nous
avons parlé1. MM. d’Abzac de La Douze devaienL probablement se servir
de ce bois ainsi sculpté pour appliquer leurs armes sur les ouvrages de
leur bibliothèque. Ils obtenaient, par ce procédé commode, un véritable
Ex-lihris, mais dépourvu de toute valeur artistique.
Ici, la reine de Chypre tient un sceptre entre ses mains, et les gantes,
coiffées d’un casque à panache, ont leurs ailes armoriées aux armes
des d’Abzac, sans les léopards.
A. Dujarric-Descombes.
I.. Ce bois en buis a été recouvré par M. Àmalric d’Abzac de La Douze, qui a bien voulu nous
le prêter pour en faire ici la reproduction.
MACON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS
Fait partie de Ex-libris de la maison d'Abzac
