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A. DUJARRIC-DESCOMBES
L’EX-LIBRIS
DE
JEAN-LOUIS-ANTOINE DU LAU
MARQUIS D’ALLEMANS
EXTRAIT
DES
ARCHIVES DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DES COLLECTIONNEURS d’eX-LIBRIS
MACON
PROTAT
FRÈRES,
1901
IMPRIMEURS
L’EX-LIBRIS
DE JEAN-LOUIS-ANTOINE DU LAU
MARQUIS D’AL LEMAN S
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DE LA VSL-LE
IDE PÉRIGUEUX
e numéro d’avril des Archives de la Société des collectionneurs
d'Ex-libris et de reliures historiques a reproduit YEx-libris
de Mgr George, évêque de Périgueux et de Sarlat, tiré de la
collection de M. Jules Pellisson, juge au tribunal civil de
Périgueux. C’est encore à cet aimable collectionneur qu’est
emprunté Y Ex-libris de Jean-Louis-Antoine du Lau, mar
quis d’Allemans. Celui-ci a une tout autre valeur que le premier. Ils n’ont
ensemble d’autre ressemblance que la bonne fortune d’avoir échappé tous
deux au plus dangereux ennemi des livres : l’incendie.
Ceux qui aiment à expliquer par la fdiation le tempérament d’un homme,
d’une race, pourront constater avec moi que les préoccupations littéraires et
l’amour des livres ne se manifestèrent, avec un certain éclat, dans la famille
du Lau, qu’à la suite d’une double alliance avec les Jaubert de Saint-Gelais.
Il était fils d’une Saint-Gelais, cet Armand du Lau, écuyer de la reine
Marie-Thérèse d’Autriche, femme de Louis XIV, connu sous le nom de sa
seigneurie d’Allemans, dont j’ai essayé de compléter le portrait supérieure
ment esquissé par Saint-Simon L Ami et disciple du P. Malebranche, il se
mêla aux controverses philosophiques et religieuses de son temps, et eut des
rapports suivis avec les hommes les plus distingués, principalement avec
Bossuet et Fénelon. Retiré dans sa province, il ne borna pas seulement son
activité intellectuelle à des spéculations métaphysiques : uni avec ses illustres
contemporains Beauvilliers, Chevreuse, Racine, Vauban, par une commu
nauté de sympathies pour les souffrances populaires, il a laissé des écrits qui
témoignent de sa louable ambition de trouver les moyens de diminuer les
charges des classes pauvres d’alors.
1. La vie et les écrits du marquis d’Allemans (7 GUI - / 726), Périgueux, Laporte, 1890. in-8“,
106 pages, avec une vue du château de Montardy.
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Le marquis d’Allemans avait commencé à former, dans ses châteaux de
Mon tardy et de Champniers, le noyau d’une bibliothèque qui fût en harmo
nie avec ses dispositions naturelles. Si l’on a pu prétendre qu’un paysage
était un état d’âme, on peut dire, avec bien plus de vérité, qu’une bibliothèque
est un état d’esprit ou une forme d’intelligence. Les livres que nous possédons
et la façon dont ils sont classés ne sont-ils pas les révélateurs non seulement
de nos goûts, mais de notre profession et de la manière dont nous la prati
quons? J’ai eu communication d’un inventaire dressé à Montardy, le 15 fruc
tidor an VII, qui fait connaître la composition, à cette date, de la bibliothèque
du château. Il est facile de retrouver dans ce catalogue les premiers livres
qui avaient appartenu au marquis d’Allemans. Cette liste permet de deviner
son goût éclairé, son jugement profond, la gravité de son esprit. L’histoire,
la philosophie, la théologie, la jurisprudence, les sciences, tels étaient les
principaux objets des quelques centaines de livres qu’il était parvenu à réunir
au fond de sa province natale.
L'ami de Malebranche n’avait pas d'Ex-libris imprimé ou gravé ; mais,
au-dessous du titre de chacun de ses livres, il avait la coutume d écrire à la
plume ces mots : Ex-libris d'Allemans, ou simplement D'Allemans.
Un de ses petits-fils devait hériter de sa passion pour les livres. Sur les
feuilles de garde de ceux que ce dernier ajouta à la bibliothèque familiale,
il eut l’heureuse inspiration de placer le superbe Ex-libris reproduit plus loin.
Jean-Louis-Antoine du Lau naquit à Montardy, paroisse du Grand-Brassac,
le 19 avril 1716, du mariage de Jean-Armand du Lau, comte d’Allemans,
capitaine au régiment du roi-infanterie, et d’Antoinette-Julie Beaupoil de
Saint-Aulaire-Lanmary. Il fit, en qualité de lieutenant, dans le même régi
ment que son père, les campagnes d’Italie de 1733 à 1735. Grièvement blessé,
il quitta le service, avec la croix de Saint-Louis.
Il possédait, du chef de son père, la baronnie de Champniers, et, du
chef de sa mère, les terres de Milly et d’Augerville. en Seine-el-Oise, ainsi
que la terre de Lanmary et les châtellenies de Coutures, Celles et BerLric,
en Périgord. Il mourut à Paris, à la fin de 1788. On voit à Montardy son
portrait en deux exemplaires : l’un est un assez bon pastel, l’autre une assez
médiocre peinture où il est représenté en costume de chasse.
De son mariage avec dame Marie-Madeleine Le Coigneux de Bellabre, il
laissa trois fils :
Jean-Armand du Lau, marquis d’Allemans, dont la postérité s’est éteinte
en 1846 ;
Henri, évêque de Grenoble, mort à Gratz en Styrie, où il s’était retiré
pendant la Révolution ;
Et Pierre, vicomte d’Allemans, maréchal de camp, dont la descendance
directe est aujourd’hui représentée par M. le marquis Armand du Lau d’Al
lemans, chevalier de la Légion d’honneur, membre de la Société historique et
archéologique du Périgord.
Mais il est un bibliophile de cette maison qui mérite ici une mention toute
spéciale, nous voulons parler de Jean-Marie du Lau, archevêque d’Arles,
l’illustre victime des fureurs révolutionaires.
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Ce prélat possédait une magnifique bibliothèque. Dès les premiers symp
tômes de la Révolution, voulant mettre ses livres en sûreté, il les fit cacher
dans trente-cinq caisses ou tonneaux qui furent déposés dans la maison de
l’abbé Royer, son vicaire général, et une copie de leur inventaire fut adres
sée, à Paris, au comte du Lau, son frère.
Dans un mémoire consacré aux bibliophiles arlésiens, publié dans cette
Revue même1, M. Emile Perrier a fait connaître l’importance de la biblio^
thèque de l’archevêque d’Arles. Lors de la levée des scellés apposés au domi
cile de l’abbé Royer, il ne fallut pas moins de treize séances, lesquelles eurent
lieu les 7, 8, 11, 12, 16, 17 et 18 messidor an VI, pour cataloguer les livres
de l’infortuné pasteur : ils étaient au nombre de 4.674 et formaient
2.169 ouvrages.
On les transporta dans la maison de la veuve Autheman, où ils furent pla
cés sur des rayons. Ils ont été dispersés depuis, sans qu’on en ait connu la
cause. Il n’en est guère resté d’autre trace que des inventaires signalés par
M. Perrier.
M. le marquis du Lau a rencontré dans une vente un beau volume prove
nant de la bibliothèque de son vénéré grand-oncle, relié en maroquin rouge.
Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, en possède aussi quelques-uns.
Tous portent sur les plats les armoiries de l’archevêque. La reproduction du
1. Archives d’octobre 1900. — Article reproduit par moi dans le Journal de la Dordogne
■(numéro du 16 juin 1901), sous ce titre : Mgr du Lau, bibliophile.
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fer de reliure acccompagne l’article de M. Perrier. C’est un écu ovale sur un
cartouche surmonté d’un chapeau à 30 houppes, 15 de chaque côté. Les
armes sont celles de la famille du Lau : D'or, au laurier terrassé de sinople ;
au lion léopardé de gueules, brochant sur le fût de l'arbre; à la bordure
d'azur, chargée deD2 besants d'argent. Le tout repose sur une console.
M. le marquis du Lau continue dignement les nobles traditions de sa mai
son. Les choses de l'esprit ont un particulier attrait pour lui. A l’exemple de ses
prédécesseurs, de son grand-père notamment, qui s’était signalé dans les
lettres sous le pseudonyme de vicomte de Vormeuil, il avait de beaucoup
augmenté la bibiothèque de Montardy : elle contenait plus de 3.000 volumes
quand un incendie la consuma, avec une partie du château, dans une nuit
de l’hiver de l’année terrible.
Quelques volumes, jetés à la hâte et sans discernement par les fenêtres,
furent alors dispersés. J’en possède trois en fort mauvais état, qui avaient
appartenu au marquis d’Allemans : le premier se compose de deux lettres du
P. Malebranche à Arnauld, publiées en 1687 à Rotterdam ; le disciple du
célèbre oratorien y a marqué divers passages au crayon ; les deux autres livres
sont le deuxième volume des Eloges historiques de Fontenelle (Paris, 1717),
au nombre desquels est l’éloge du P. Malebranche, et le second volume des
Essais de morale, de Nicole, imprimés en 1675, à Paris, sous le masque du
sr de Chanteresne. Ce dernier porte simplement le nom D'Allemans ; les
deux précédents, les mots : Ex-libris d'Allemans.
Mais ce qui est autrement précieux, ce sont les quatorze volumes que, par
une heureuse aventure, M. le marquis du Lau a sauvés de l’incendie, les ayant
depuis longtemps emportés à Paris pour en faire réparer les reliures : ils
provenaient de dons faits à son cinquième aïeul par Bossuet, Fénelon et
Malebranche.
En voici la liste complète qu’a bien voulu me fournir mon éminent com
patriote, avec les mentions manuscrites de la main du marquis d’Allemans.
bossuet :
Histoire des variations des églises protestantes, Paris, 1688, deux volumes.
(Ex-libris d’Allemans et ex dono authoris.)
Discours sur l'histoire universelle, Paris, 1681, un volume. (Envoyé par
l’autheur [sic) à d’Allemans.)
Liber psalmorum..., Paris, 1691. (D’Allemans, ex dono authoris.)
Instructions sur les états d'oraison, Paris, 1697. (Ex-libris d’Allemans et
ab authore dato.)
fénelon :
Deuxième, troisième et quatrième instructions pastorales de Mgr l'arche
vêque de Cambray, Valenciennes, 1705, trois volumes. (Ex-libris d’Alle
mans et ex dono authoris.)
MALEBRANCHE :
Réponse de l'auteur de la Recherche delà vérité au livre de M. Arnauld :
Des vraies et fausses idées, Rotterdam, 1684. (Donné par l’auteur à
d’Allemans.)
Lettre du P. Malebranche contenant réponse générale aux lettres que le
P. Lami, bénédictin, lui a adressées. Sans date. (Ex-libris d’Allemans et
ex dono authoris.)
Trois lettres de l'auteur de la Recherche de la vérité louchant la défense
de M. Arnauld contre la réponse au livre : Des vraies et fausses idées,
Rotterdam, 1683. (Donné par l’auteur à d’Allemans.)
Réponse à une dissertation de M. Arnauld contre un éclaircissement du
Traité de la nature et de la grace, Rotterdam, 1685. (Donné par l’au
teur à d’Allemans.)
Recueil de toutes les réponses du P. Malebranche, prêtre de l'Oratoire, à
M. Arnauld, docteur de Sorbonne, Paris, 1709, tomes I et III. (Ex-libris
d’Allemans et ex dono authoris.)
M. le marquis du Lau possède, en outre, deux volumes de Fables nou
velles et A Historiettes et Nouvelles en vers, de M. Imbert (Amsterdam et
Paris, 1773 et 1774), revêtus de Y Ex-libris qui a inspiré cet article.
Les armes de la famille du Lau sont le sujet principal de cet Ex-libris :
D'or, au laurier de sept branches de sinople^ et un lion léopardé de gueules,
brochant sur le fût de l'arbre’, armes un peu différentes de celles données
par M. de Eroidefond dans son Armorial de la noblesse du Périgord
(I, p. 297) : D'or, au laurier de trois branches de sinople et au lion léopardé
de gueules, brochant sur le fût de l'arbre, à la bordure d'azur chargée de
quinze besants d'argent.
L’écu, surmonté d’une couronne de marquis, est placé dans un cartouche,
que supportent deux lions, Lun couché, l’autre debout, ayant sous leurs pieds
une banderole avec ces mots : Ex-libris d'Allemans. Tout cet ensemble,
*
très gracieux, repose sur une nuée qu’entourent les rayons du soleil.
Un pareil Ex-libris est bien digne de figurer parmi les plus beaux Ex-libris
périgourdins1, non seulement parson mérite artistique, mais encore par les.
souvenirs intéressants qu’il éveille.
Ajoutons, pour être complet, que M. le marquis du Lau/possède lui-même
un Ex-libris, plus simple que celui qui est l'occasion de cet article. C'est un
chiffre formé de l’initiale de ses nom et prénom : les lettres entrelacées en
sont surmontées de la couronne de marquis.
Nous ne dirons rien d’un grand dessin des armoiries de Mgr du Lau,
archevêque d’Arles, gravé par Guérard, de Beaucaire, qu’on a cherché à faire
passer pour un Ex-libris, en y laissant au dos des traces de colle. Contentonsnous de rappeler aux collectionneurs combien ils doivent se mettre en garde
quand on leur présente des pièces de provenance incertaine.
On a également rencontré un fer de reliure portant un double blason :
celui du mari semble représenter les armes de la famille du Lau ; celui de la
femme, portant : D'azur, au chef chargé d'un lion naissant, paraît se rappor
ter soit aux de Bermont, soit aux de Conzié. Mais, comme nous n’avons pu
trouver aucune alliance entre la famille du Lau et celles que nous venons de
citer, nous nous abstiendrons de parler de ce fer de reliure, qui présente un
problème à résoudre.
A. DujaRric-Descombes.
1. Cette série a été brillamment inaugurée dans cette Revue (numéro d’avril 1900), parla
publication de YEæ-libris en caractères gothiques de l’écrivain Jean Bertaud, de Latourblanche, le
plus ancien des Ex-libris français connus/l 529).
Fait partie de L'Ex-libris de Jean-Louis-Antoine Du Lau, marquis d'Allemans
