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DES
INFLUENCES BYZANTINES
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LETTRE A
M.
VITET,
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
PAR
FÉLIX DE VERNEILH
PARIS
LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON
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LETTRE A M.
VITET, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
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FÉLIX DE VERNEILH
PARIS.- IMPRIMERIE DEJ.CLAYE
RUE SAINT-BENOIT, 7
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PARIS /
LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR D1DRON
43, RUE HAUTEFEUILLE
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DES INFLUENCES BYZANTINES
LETTRE A M. L. VITET, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
1
Monsieur,
Je m’empresse de vous confesser, qu’en ma qualité de provincial renforcé,
je ne connaissais pas l’existence des premiers articles que vous avez bien voulu
consacrer à mon ouvrage sur l’architecture byzantine ; et, si vous n’aviez pas
eu l’obligeante attention de me les envoyer réunis, je ne sais trop quand j’au
rais enfin entendu parler d’une publication si intéressante pour moi r. Sans cette
circonstance, je vous aurais remercié plus tôt de l’honneur que vous faisiez à
mon livre, et, en même temps, je vous aurais communiqué plus à propos les
moyens de défense que je crois pouvoir opposer à votre critique, si sérieuse, si
approfondie, si bienveillante pour l’auteur, mais au fond si sévère pour l’œuvre.
Sans réfléchir davantage, oserai-je vous dire, monsieur, que je ne me sens
pas ébranlé par le mémoire que je viens de lire et de relire. Je l’admire seule
ment ; mais, en toute sincérité, c’est pour moi, comme pour mes amis d’étude,
une vieille habitude que d’applaudir à la façon dont vous savez ennoblir les
questions archéologiques par l’élévation du style et des idées. Quoique la poli
tique ait longtemps interrompu vos travaux scientifiques, nous n’avons pas cessé
de reconnaître en vous, non-seulement un des premiers protecteurs de l’ar
chéologie naissante, mais un modèle et un maître.
Aujourd’hui cependant je me trouve en désaccord avec vous sur ce sujet par
ticulier, et, s’il faut le dire, je m’y attendais d’après votre ancienne opinion.
Je n’en ai pas moins tenu à vous avoir pour juge, précisément parce que vous
deviez être plus difficile que les autres en fait de preuves et de bonnes raisons.
I. «Journal des Savants», cahiers de Janvier, février et mai 1853.
1
Les nouveaux venus de l’archéologie vivent dans un milieu si exclusif et suivent
un courant si prononcé, qu’ils perdent trop facilement l’habitude de se mettre
en garde contre les doctrines d’une autre époque. Pour moi, je ne savais vrai
ment pas au juste ce qui en est abandonné et ce qui en reste debout. Personne,
à coup sûr, ne me demandait de prouver que le portail royal de Chartres n’a
pas été sculpté par des artistes grecs. — Pour me dispenser de toute polémique
rétrospective et n’en pas embarrasser l’exposition de mes idées, j’ai fait comme
s’il y avait eu table rase, et peut-être était-ce excusable. Après avoir cru, sans
examen bien sérieux, aux influences exotiques en général, et à l’influence byzan
tine en particulier, on s’est accoutumé insensiblement à n’y plus croire du tout,
à ne plus s’en préoccuper, du moins, et cela sans même exiger de preuves,
comme s’il y avait évidence complète. Aussi la grande majorité des personnes
qui s’occupent aujourd’hui d’histoire architecturale paraît n’avoir eu aucune
peine à laisser passer, sinon à accepter les conclusions de mon livre, où j’appor
tais des faits précis, où je voulais faire une part restreinte, mais positive, à l’in
spiration orientale. Mais je reconnais que mon système, pour être conforme au
goût dominant, pour rester même en deçà des tendances actuelles, n’en est pas
moins attaquable à votre point de vue, et je regrette de ne pas l’avoir établi
plus solidement en insistant sur plusieurs points dont vous m’avez fait compren
dre l’importance.
Je suppléerai de mon mieux à ces omissions, à mesure que l’occasion s’en
présentera. Mais si mes idées n’ont pas toujours été exposées avec les déve
loppements nécessaires, je les ai examinées- sous plus d’une face avant de
m’y arrêter. Elles sont fondées sur une étude assez longue, assez spéciale ,
pour me sembler complète, au moins en ce qui concerne mon sujet princi
pal, « l’Architecture byzantine en France »; et vous me pardonnerez certai
nement, monsieur, d’y tenir un peu trop, car elles se lient, se coordonnent,
se fortifient mutuellement et forment un vrai système, bon ou mauvais, mais
dans son ensemble.
Malgré ce que j’appelle vos préventions, je ne renonce pas à l’espoir de vous
faire accepter plus complètement ce système. Mais il faudrait surtout que le
chemin de fer, ouvert à présent jusqu’à Angoulême, vous décidât à revoir notre
vieux Périgord. Je partagerais avec notre ami commun, M. le marquis de
Sainte-Aulaire, l’honneur de vous offrir l’hospitalité, et j’aurais le vif plaisir de
vous guider à Périgueux, à Saint-Jean-de-Cole, à Saint-Avit, partout où il y a
quelque chose d’important pour le grand problème qui vous intéresse ainsi que
moi. Les pièces à l’appui sont maintenant réunies ; la question est posée : tout
dépend peut-être du caractère vrai de l’ornementation de Saint-Front, et dès
— 3 —
lors mes gravures sont nécessairement insuffisantes. Ce serait une semaine enle
vée à de plus hautes occupations : mais il me semble, monsieur, que vous la
passeriez agréablement à revoir, après tant d’années, des monuments que vous
aimez; à examiner ce que M. Abadie a fait et ce qu’il a trouvé dans ces démo
litions forcées.
Je veux parler, entre autres découvertes extraordinaires, des trois feuillets
manuscrits en langue romane, déposés, depuis la fin du xn'' siècle, sous une des
corniches extérieures de Saint-Front, dans un trou d’échafaudage, fermé d’une
pierre mobile, et où l’on ne pouvait guère atteindre qu’à l’aide d’une échelle de
dix mètres. M. de Mourcin les a déchiffrés et traduits pour une des livraisons
du « Chroniqueur de Périgord », ce que sa connaissance parfaite de l’idiome
local lui rendait relativement facile. Malgré l’incorrection de l’orthographe et
l’obscurité de quelques passages, on a pu voir ce dont il s’agissait. C’étaient
des fragments d’une pièce dialoguée, un de ces mystères comme il s’en jouait
anciennement dans quelques grands monastères. La Bibliothèque impériale
conserve justement un manuscrit attribué au xi° siècle, qui est plein de ces
drames liturgiques, et il provient de l’abbaye de Saint-Martial, le Saint-Front
de Limoges. On y trouve d’abord le mystère entier des Trois Marie et celui des
Vierges Sages et des Vierges Folles, moitié en latin, moitié en langue limou
sine. Alors, comme aujourd’hui, ce dialecte différait peu de celui du Périgord.
La musique 1 est notée au-dessus de chaque ligne, et je remarque que les titres
sont toujours en latin, môme dans la partie écrite en langue vulgaire. Dans
ce môme manuscrit, numéro 1139, on rencontre, au feuillet 32, une page latine
d’un mystère relatif au massacre des Innocents et à Hérode. Or, les fragments
de Périgueux se rapportent précisément au même sujet, puisqu’on y reproche
au roi le massacre de tous les jeunes enfants de ses États. On se félicite d’ail
leurs de son grand âge, de ses infirmités, et enfin on émet nettement le vœu
que bientôt le roi perdra son royaume, et certain sénéchal d’Hérode sa préfec
ture. Tout cela n’avait rien de compromettant en apparence, mais ces invectives
étaient réellement adressées à un roi contemporain, Henri le Vieux, d’Angleterre,
comme M. de Mourcin l’a supposé avec raison, et le peuple applaudissait sans
doute à ces allusions politiques. Pendant la ligue, un autre Henri était aussi
comparé ouvertement à Hérode, ce type immortel des mauvais rois. — Il y a
en tout trois petits carrés de parchemin et trois morceaux, chacun précédé d’un
titre latin et d’un mot roman en plus petits caractères, peut-être le nom de l’ac
teur ou l’indication d’un air connu. Ils ont été coupés avec soin, dans le manuI. Voir les fac-similé de ces mystères dans F « Histoire de l’Harmonie » de M. de Coussemaker.
— Voir aussi les « Annales Archéologiques » de M. Didron, t. XI, p. 197.
scrit, peut-être à l’époque où Henri et son fils Richard assiégeaient « virilement »
le Puy-Saint-Front ( « Podium Sancti-Frontonis viriliter expugnavit », comme
disent nos propres chroniques). — Ne trouvez-vous pas, monsieur, qu’il n’y
avait que l’auteur lui-même pour exercer avec tant de discrétion cette censure
volontaire sur une œuvre, bien curieuse sans doute aujourd’hui, mais sans
grande valeur littéraire au xnc siècle ; pour ne couper que dix vers, puis douze,
puis quatre seulement dans autant de pages différentes, au lieu de les mettre
au feu en entier; pour relier les trois carrés de parchemin par un fil; enfin,
pour les cacher dans un lieu si sûr, en se proposant bien de les réunir un jour à
l’exemplaire mutilé?
Ce sont là, monsieur, n’est-ce pas, de singulières reliques ! Je vous en ai
entretenu trop longuement, puisqu’elles se rattachent de la manière la plus indi
recte à la question qui s’agite entre nous. Mais elles augmenteront peut-être
votre envie de visiter Saint-Front et le musée qui s’y forme. En attendant que
cette bonne fortune nous arrive, je raisonnerai sur les pièces justificatives qui
vous sont connues ou que je puis vous communiquer; et, avant tout, j’essaierai
de mieux préciser mon système archéologique. Mais pour éviter l’inconvénient
de mal présenter vos idées, et de les faire mal comprendre à ceux qui n’ont pas
le « Journal des Savants » à leur disposition, je commencerai par donner en
tête de ma réponse des extraits étendus de vos articles, que j’aurais voulu pou
voir faire lire en entier aux abonnés des « Annales Archéologiques ». Je ne veux
et ne dois leur parler qu’après vous.
« A-t-il existé en France une architecture byzantine? Le goût, le style, les
usages de la Rome orientale se sont-ils, à certaines époques, introduits dans
notre art de bâtir? Comment et dans quelle mesure cette influence s’est-elle
manifestée? N’en trouve-t-on la trace que sur quelques points de notre sol, à
l’exclusion de tous les autres? Peut-on la reconnaître, au contraire, un peu
partout, bien qu’à des degrés différents? Telles sont les questions assez com
plexes, assez obscures, mais dignes d’attention, que nous suggère la récente
pub'ication de M. de Verneilh.
«......La tendance naturelle de M. de Verneilh serait, à coup sûr, de ne voir
du byzantin en aucun lieu de France ; mais il habite et il connaît à fond une pro
vince où, pour n’en point voir, il faudrait fermer obstinément les yeux. Qui
conque a seulement traversé le Périgord sait à quoi s’en tenir sur cette ques
tion, puisqu’il a nécessairement rencontré des monuments encore debout, et en
plein soleil, qui reproduisent de la façon la moins équivoque quelques-uns des
principaux caractères des types architecturaux favoris à l’Orient. C’est là un
fait que M. de Verneilh se garde bien de méconnaître. Non-seulement il l’ad
— 5 —
met; il en proclame les plus extrêmes conséquences : il croit, en Périgord,
à l’influence des idées byzantines, il croit même à leur importation directe, il
signale un édifice, un seul à la vérité, la cathédrale, ou, si l’on veut, la grande
mosquée de Périgueux, qui lui paraît si complètement inspiré par les souvenirs
de l’Orient, qu’il le suppose de construction véritablement byzantine, c’est-àdire bâti par des artistes « nés ou entièrement formés en Orient ». Mais il ne fait
cette concession que pour en venir plus sûrement à ses fins ; l’exception con
firme la règle : il se croit mieux en mesure de nier l’existence d’un élément
byzantin dans tout le reste de la France, après l’avoir ainsi affirmé sur un seul
point. 11 veut bien reconnaître que ce monument unique a, soit dans son voisi
nage immédiat, soit dans les provinces limitrophes, donné naissance à des imi
tations ; mais il trace le rayon au delà duquel ces imitations incomplètes et
partielles cessent de se montrer, et il en conclut qu’en dehors de ce rayon, c’està-dire sur tout le reste du sol français, on chercherait vainement un exemple
d’architecture byzantine proprement dite; que tout au plus, çà et là, rencontret-on quelques traces extrêmement rares de l’esprit oriental dans les parties
purement accessoires de l’architecture, dans les détails de l’ornementation.
« Ce sont là des conclusions qu’on ne peut accepter sans réserve. Nous par
tageons, sur beaucoup de points, les idées de l’auteur ; nous sommes tout aussi
pénétré que lui du caractère évidemment exotique de la cathédrale de Péri
gueux, mais nous ne saurions en faire le type unique et nécessaire du style
byzantin ; encore moins pouvons-nous admettre que la configuration, le plan
des édifices, constituent seuls l’architecture proprement dite, et que l’ornemen
tation, surtout quand il s’agit de la classification des styles, ne soit qu’un acces
soire secondaire et insignifiant. Nous croyons donc qu’en adoptant de confiance
les conclusions de M. de Verneilh on risque, dans un sens, de dépasser un
peu le but, et, dans l’autre, de rester un peu en deçà. Mais, avant d’expliquer
notre pensée, ne faut-il pas avoir mieux fait connaître les idées de l’auteur?....
«...... Ces diverses espèces de coupoles sont-elles toutes également byzan
tines? M. de Verneilh ne le croit pas : il ne reconnaît véritablement pour telles
que les coupoles inscrites dans un carré, les coupoles à quatre pendentifs en sec
tions de sphère. Celles-là seules, selon lui, dénotent dans un monument l’origine
byzantine. 11 ne va pas jusqu’à prétendre que, sous les empereurs grecs, on
n’en ait jamais construit d’autres : ce serait, chose impossible, rayer de la liste
des édifices byzantins, et Saint-Vital-de-Ravenne, dont la coupole repose sur un
octogone, et le Saint-Sépulcre, et bien d’autre constructions, soit d’Asie, soit
d’Europe, qui appartiennent authentiquement au style oriental, et dont les cou
poles s’élèvent sur un plan polygonal ou circulaire. Ce que M. de Verneilh se
borne à soutenir, c’est que, postérieurement à la construction de Sainte-Sophie,
les usages changèrent en Orient ; que cette immense coupole soutenue dans les
airs par ces quatre pendentifs les plus évidés et les plus hardis qui se puissent
voir, frappa d’une telle admiration les architectes grecs, que tous ils s’attachè
rent à l’imiter, et que, depuis cette époque, ils en ont constamment et fidèle
ment reproduit, bien qu’à une échelle généralement plus petite, le plan et le
mode de construction.
« Cette opinion doit s’être formée chez l’auteur, nous le supposons du moins,
à la vue d’un assez grand nombre de coupoles à pendentifs sphériques dessi
nées récemment en Grèce par quelques explorateurs habiles, entre autres par
M. Albert Lenoir. Nous reconnaissons toute la valeur de ces exemples, et nous
penchons à croire exacte l’assertion de M. de Verneilh; mais, si dans tous ces
dessins la coupole est inscrite dans un carré, s’ensuit-il que ce soit là en Orient,
depuis le règne de Justinien, une règle générale et sans exception? Nous ne
saurions le dire, et nous aurions voulu que, sur ce point, M. de Verneilh ne fût
pas seulement affirmatif et nous* donnât plus explicitement les motifs de sa
conviction.
« Voici un second point qui nous inspire des doutes plus sérieux, et au sujet
duquel le défaut d’explication nous semble encore plus regrettable. Pour qu’une
coupole soit vraiment byzantine, il ne suffit pas, selon M. de Verneilh, qu’elle
soit inscrite dans un plan quadrangulaire et qu’elle repose sur des pendentifs;
il faut surtout qu’elle ne soit pas unique. Une seule coupole dans un édifice, cela,
dit-il, se rencontre partout en Occident. Lors donc que, dans l’intérieur d’une
église, vous voyez, soit à la base d’une tour, soit à l’intersection des nefs, une
coupole ou calotte hémisphérique plus ou moins prononcée, il ne faut pas vous
imaginer qu’il y ait là le moindre indice d’une influence orientale. Les coupoles
ne sont byzantines que quand elles se multiplient dans un même édifice, quand
elles forment une série. Cette seconde condition, AI. de Verneilh la croit plus
essentielle encore que la première : il connaît dans le Périgord, et dans l’Angoumois, d’innombrables coupoles à pendentifs sphériques; maie attendu
qu’elles sont isolées et ne forment pas une série, il n’en tient aucun compte, ou,
du moins, il les regarde comme purement occidentales.
« Nous devons l’avouer, les preuves nous manquent absolument pour justi
fier cette théorie. Nous savons bien qu’il n’y a pas la moindre analogie entre
la coupole byzantine et ces simulacres de coupoles produits, dans un grand
nombre de nos églises d’Occident, par l’évidement de la base des clochers ou
par l’intersection des nefs. Supposer à ces accidents de nos constructions indi
gènes une origine orientale, ce serait la plus évidente méprise ; mais, dans un
monument couronné par une véritable coupole, par une coupole ne servant
point de base à une tour, reposant sur quatre grands arcs et sur quatre pen
dentifs, rappelant en outre, par d’autres signes extérieurs, les constructions
d’Orient, faut-il refuser d’admettre la moindre influence orientale par la seule
raison que cette coupole n’a point de compagne et ne fait pas partie d’une
série? Voilà la question. Or, sur quoi se fonder pour soutenir l’affirmative? est-ce
encore sur l’exemple de Sainte-Sophie? Mais ce type vénérable de l’architecture
byzantine est précisément surmonté d’une coupole unique suspendue entre deux
absides : il faut donc mettre de côté Sainte-Sophie. S’autorise-t-on des églises
plus récemment construites et encore debout en. Orient? Mais les derniers qui
nous les font connaître, ceux-là mêmes qu’on invoquait tout à l’heure, sont ici
des témoins incommodes. Ils nous montrent sans doute quelques églises à plu
sieurs coupoles; mais combien n’en reproduisent-ils pas qui n’en ont qu’une
seule, placée généralement au centre de l’édifice, et, dans ce nombre, il faut
ranger un des plus intéressants monuments de la Grèce chrétienne, la cathé
drale d’Athènes ?
« Il n’est donc pas possible d’accepter comme nécessaire une loi si souvent
transgressée; jusqu’à preuve contraire, nous la tenons pour douteuse. Qu’une
série de coupoles dans un même édifice soit l’indice à peu près infaillible
d’une influence orientale, nous en tombons d’accord; mais que cette influence
ne puisse jamais se révéler sans l’accomplissement rigoureux de cette condition,
voilà ce qui nous semble contestable et ce qui aurait besoin d’être établi plus
solidement.
«......Le plan de Saint-Marc, tel qu’il est, n’en doit pas moins passer pour
byzantin le plus légitimement du monde. A défaut du texte de Procope, le
monument lui-même nous dirait son origine. Aussi, tout en nous réservant de
signaler, même dans ses parties primitives, bien des caractères mixtes, bien
des signes d’un influence étrangère à l’Orient, nous ne croyons pas que, dans
l’Europe occidentale, il y ait un monument qui, par son aspect général et
l’ensemble de sa structure, se rapproche davantage de la véritable architecture
byzantine.
« Si donc un édifice presque en tout point semblable à celui-là, à la seule
exception de la qualité des matériaux et de la richesse de la décoration, un
monument vêtu de bure au lieu de drap d’or, mais de même stature, de même
forme, de même caractère, se présentait à vous, non plus aux bords de l’Adria
tique et sous l’éclat de ce soleil qui est déjà le soleil d’Orient, mais au milieu
de la France, au cœur de l’Aquitaine, à l’ombre des noyers et des châtaigniers,
pourriez-vous en croire vos yeux? Eh bien, ce n’est ni un rêve, ni un jeu
— 8 —
d’imagination : ce monument existe. Nous nous portons volontiers garants de
M. de Verneilh et de sa description : le patriotisme local n’a point altéré sa vue.
Voilà bientôt vingt ans que, pour la première fois, nous entrâmes dans cette
cathédrale de Périgueux, et aucun souvenir ne nous est plus présent, tant tut
grande notre surprise à l’aspect de ces coupoles et de cette ordonnance si
insolite dans nos climats. Ce qui n’est guère moins étonnant, c’est qu’un fait
si étrange et si visible soit aujourd’hui presque entièrement inconnu ! Encore
s’il n’était, question que d’un seul monument isolé, perdu dans le fond d’une
province, on comprendrait qu’il échappât à l’attention ; mais, outre cette abbaye
de Saint-Front, aujourd’hui cathédrale, une autre église à Périgueux est égale
ment couronnée de coupoles, moins nombreuses, mais de même caractère ; puis,
dans tout le voisinage, des monuments de second ordre se conforment aussi à
ce genre de construction ; puis, enfin, on en trouve des exemples plus éclatantset sur une plus vaste échelle dans des villes importantes et souvent visitées, à
Cahors, à Angoulême. 11 y a là tout un ensemble, tout un groupe de faits aussi
curieux que rares, n’attendant que des observateurs pour devenir un sujet iné
puisable de recherches, d’études et de comparaisons. Eh bien, nous le deman
dons, combien de gens sont dans le secret? combien, non-seulement en France,
mais dans les pays voisins où cette branche de la science historique est plus
cultivée que chez nous?
« C’est pour remplir cette lacune que M. de Verneilh s’est mis courageuse
ment à l’œuvre. La partie théorique de son livre n’en est pas, à vrai dire, la
partie principale : son but, sa véritable ambition, est de décrire et de mettre
en lumière des monuments qui lui sont chers, et dont il comprend l’inestimable
prix. Il s’attache naturellement de préférence à celui qui domine tous les
autres, qui est à la fois le plus complet et le plus original. La monographie de
Saint-Front, voilà le fond de son ouvrage......
« Reste à voir si les églises à coupoles bâties, selon M. de Verneilh, à l’imi
tation de Saint-Front, sont toutes incontestablement de date postérieure ; et,
d’abord, est-il bien sûr qu’à Périgueux même, Saint-Étienne, l’église de la cité,
l’ancienne cathédrale, soit plus jeune que Saint-Front? Nous parlons, bien
entendu, de la première coupole de cette église, puisque la seconde est incon
testablement du xIIsiècle; mais cette coupole plus basse, un peu plus petite,
et encore moins ornée que celle de l’abbaye, cette coupole, seul débris de
l’ancien monument, qui en comprenait deux autres précédées d’un clocher
aujourd’hui démoli, à quels indices juge-t-on qu’elle est, non pas un premier
essai mal réussi du type byzantin, mais une mauvaise copie d’un original si
voisin et si facile à consulter? On est forcé de reconnaître que les deux édifices
— 9
sont presque contemporains, et, en effet, d’après une indication de Dupuy,
dans son « Estât de l’église du Périgord », Saint-Étienne et Saint-Front ont dû
être consacrées le même jour. Il est vrai que les dédicaces, comme nous le
disions tout à l’heure, se font attendre plus ou moins, et que deux monuments
dédiés le même jour ne sont pas pour cela du même âge. Mais ici, dans le
silence absolu des documents écrits, sur quoi fonder le droit d’aînesse? SaintÉtienne est moins ancien, dit-on, parce qu’il s’écarte déjà du type byzantin.
Qu’est-ce à dire? Ses coupoles ne sont pas disposées en croix grecque, elles sont
un peu moins grandes que celles de Saint-Front, elles ne reposent pas sur des
piliers évidés : voilà par quels côtés on trouve que Saint-Étienne s’éloigne du
type byzantin. Du type de Saint-Marc, à la bonne heure, mais non du type
byzantin. N’avons-nous pas constaté que le plan de Saint-Marc, en forme de
croix grecque, était plutôt exceptionnel qu’ordinaire en Orient; que les piliers
évidés ne s’y rencontraient guère, et, quant aux coupoles, celles de SaintÉtienne ont des tambours perpendiculaires, ce qui n’est assurément pas un
signe de décadence et un oubli des formes orientales. Rien n’empêcherait donc
que l’église de la cité, la cathédrale, n’eût été un premier et timide essai du
style à coupoles, et qu’immédiatement après on n’en eût tenté un second, dans
l’abbaye, sur une plus grande échelle, avec des moyens d’exécution un peu
moins grossiers, et en s’aidant des plans et des dessins envoyés de Venise.
Hypothèse pour hypothèse, nous trouvons dans celle-ci un degré de plus de
probabilité que dans l’autre, et, sans insister autrement, il nous semble qu’on
en peut conclure que Saint-Front n’est pas nécessairement le prototype de tous
nos monuments à coupoles, par cela seul qu’il ressemble à Saint-Marc, et que
dans certaines localités, voire même à Périgueux, l’idée de ce genre d’architec
ture a pu s’introduire directement et provenir de sources plus éloignées.
« Au reste, il n’y a guère en Périgord que Saint-Étienne dont l’origine
chronologiquement parlant, semble se confondre avec celle de Saint-Front;
pour tous les autres monuments à coupoles de cette province, la filiation est,
sinon certaine, au moins possible... Si donc les fondateurs de tous ces édifices,
grands et petits, ont eu en vue d’imiter Saint-Front, la grande abbaye, la reine
de la contrée, ce qui est tout à fait conforme aux habitudes du moyen âge, ils
ne lui ont emprunté, comme on voit que la seule idée des coupoles, et nulle
ment la façon de les grouper et de les agencer.
«...... La cathédrale de Cahors est très-ancienne, probablement du com
mencement du xIe siècle. Nous n’osons pas contredire M. de Verneilh, qui la
, classe, elle aussi, parmi les imitations de Saint-Front. Matériellement, l’imita
tion est possible, puisque Saint-Front est peut-être plus ancien de quelques
9
— 10 —
années; mais, comme le plan n’est pas le même, comme l’imitation n’a pu porter
que sur les coupoles, il est juste de dire que celles de Cahors ont plus d’ampleur
et surtout un meilleur galbe que celles de Périgueux,' et qu’à l’extérieur la hau
teur des tambours et leur forme perpendiculaire sont du plus majestueux efïet.
Quant à Souillac, M. de Verneilh n’en fait peut-être pas tout le cas qu’il mérite.
On ne saurait trouver un plus riche et plus élégant exemple de l’état où l’archi
tecture à coupoles était parvenue au xne siècle, sous l’influence des idées de
transition, et déjà mariée complètement avec l’ogive......
« Nous ne dirons rien de la cathédrale du Puy-en-Velay, église si curieuse à
tant de titres, mais dont les coupoles, flanquées latéralement de bas-côtés, ne
sont vraiment coupoles que de nom; il en est de même de Saint-Hilaire de
Poitiers, cette imposante basilique à demi détruite : là aussi la coupole n’est, à
vrai dire, qu’une modification de la voûte. Nous devons enfin reconnaître, avec
M. de Verneilh, qu’on ne saurait comprendre dans la catégorie des églises à
coupoles la charmante collégiale de Loches, bien que la série de clochers qui
surmonte la nef, en guise de voûtes, et qui fait de cette église un exemple peutêtre unique, ait une certaine analogie avec les séries de coupoles. Mais, si nous
nous transportons jusqu’en Anjou, nous retrouvons, dans la nef de la grande et
splendide abbaye de Fontevrault, de véritables coupoles, aussi pures, aussi
franchement dessinées que peut les souhaiter M. de Verneilh; il les reconnaît
pour légitimes et les fait descendre aussitôt, non de Saint-Front directement,
mais, ce qui revient au même, de Saint-Pierre d’Angoulême. 11 faut avouer que
les analogies sont grandes entre certaines parties de ces deux monuments, et
que les raisons historiques dont s’appuie notre auteur donnent beaucoup de
vraisemblance à son opinion. Quoi qu’il en soit, et de quelque origine que
soient venues les coupoles de Fontevrault, leur influence s’est fait sentir dans
la province, notamment à Saumur et à Angers. Mais les imitations sont deve
nues bien vite des transformations; et comme le fait très-bien observer M. de
Verneilh, dans l’intérieur même de Fontevrault, la coupole du chœur n’est déjà
plus celle de la nef, et de cette coupole sans pendentifs distincts, on passe, à
Saumur, à la coupole renforcée de nervures, puis, dans la cathédrale d’Angers,
à la voûte d’arêtes surhaussée en coupoles.
« Nous nous sommes laissé aller, plus que nous n’en avions dessein , à suivre
l’auteur dans la partie descriptive de son œuvre, travail attrayant et utile, collec
tion laborieuse de faits précieux pour la science ; il nous faut maintenant revenir
à notre point de départ et poursuivre notre but. — Saint-Front et les édifices
à coupoles du Périgord et des provinces voisines sont-ils des monuments d’ar
chitecture byzantine proprement dits? — Ces monuments sont-ils les seuls en
11
Occident dans lesquels se manifestent les signes d’une influence byzantine ou
orientale?... »
Maintenant, monsieur, avant de faire connaître les objections d’un autre
genre que contient votre mémoire, permettez-moi de discuter celles qui pré
cèdent.
Oui, monsieur, j’en appelle à tous ceux qui connaissent Saint-Front, même
par les seuls dessins, il a existé en France une architecture byzantine dans
la bonne acception du mot, c’est-à-dire une famille d’édifices où dominent des
principes de construction empruntés directement à l’Orient. — Ce qui les rend
— chose capitale, — tout différents de la foule des monuments français con
temporains. — Oui, le trait le plus saillant, le caractère le plus sûr de l’archi
tecture byzantine en tout pays, c’est la coupole ; et la coupole byzantine par
excellence, c’est celle qui s’élève sur un plan carré au moyen de pendentifs en
portion de sphère. Mais un seul trait, aussi important qu’il soit, ne constitue pas
une ressemblance complète. Pour qu’un édifice soit d’architecture byzantine, à
mes yeux, il faut que la coupole y joue un certain rôle, y serve de base aux
autres combinaisons architecturales, et en général, surtout en France, qu’elle y
soit multipliée, qu’elle y forme une série.
Il y a en Orient d’autres voûtes sphériques que l’on nomme aussi des cou
poles, mais auxquelles il faudrait un nom particulier, celui de « rotondes ».
Sans doute ces rotondes ont préparé Sainte-Sophie et se sont perpétuées après
cet édifice ; mais, presque toujours, en vue d’une destination spéciale, pour des
baptistères, pour un Saint-Sépulcre et pour ses imitations, etc. Entre ces roton
des et la coupole sur pendentifs, entre Saint-Vital et Sainte-Sophie, il n’y en a
pas moins un abîme. — Une rotonde est unique de sa nature ; elle ne peut être
ni doublée ni triplée, malgré l’exemple du Saint-Sépulcre. Au contraire, la
coupole inscrite dans un carré répond à toutes les exigences architecturales. En
la multipliant, en variant ses dimensions dans le même édifice, on voûte toutes
les surfaces possibles, aussi inhabiles que soient les architectes : on crée tous
les types byzantins. Le style byzantin n’est donc définitivement constitué qu’après la découverte de la coupole sur pendentifs, c’est-à-dire, selon Procope,
après la construction de Sainte-Sophie.
Je voudrais vous en bien convaincre, monsieur; cette glorieuse coupole de
Sainte-Sophie est vraiment ce qu’il y a de neuf et d’original dans l’architecture
byzantine, ce qui lui appartient en propre et ce qui permet de la reconnaître par
tout. Les rotondes, au contraire, ce système de voûtes si ingrat et si insuffisant,
je le répète, sont d’origine romaine, et, précisément à cause de cette ancienneté,
elles se présentent chez nous sous deux formes : l’une latine et l’autre byzan-
— 12 —
tine. Cette dernière est reconnaissable quelquefois aux proportions, aux détails
de l’architecture, comme à Aix-la-Chapelle, mais tout à fait par exception. Les
nombreuses imitations du Saint-Sépulcre ne sont point dans ce cas. A part leur
forme générale, inspirée par un monument byzantin, elles sont entièrement
conçues dans le style roman ou le style ogival. Souvent d’ailleurs nos rotondes
sont purement indigènes, même par l'idée première. En un mot, dans leur
ensemble, elles ne constituent pas « l’architecture byzantine en France », telle
que je la conçois, telle que je l’ai étudiée.
Les coupoles sur plan carré, mais à pendentifs anormaux, par exemple à pen
dentifs en niche, ainsi qu’on en trouve en Orient, ne sont guère admissibles que
sur une petite échelle. A mesure qu’on augmente les dimensions de l’édifice et
le diamètre de la calotte, elles perdent rapidement toute solidité en même temps
qu’elles deviennent plus disgracieuses.
Le seul moyen satisfaisant d’élever sur quatre piliers et sur quatre arcs une
grande voûte sphérique, de relier entre eux et de rendre solidaires tous ces
membres de la coupole, de répartir également le poids et la poussée des masses
supérieures, c’est d’employer cette autre coupole idéale, d’un diamètre plus
grand et égal à la diagonale des piliers, que l’on découpe latéralement par
les quatre grands arcs, que l’on découronne par le cercle de la calotte, et dont
on ne laisse subsister que quatre triangles sphériques servant de pendentifs. —
Cela est vrai, ce me semble, comme la géométrie.
Pour compléter par un dessin cette définition, j’ai songé à faire la coupe
diagonale d’une des coupoles de Saint-Front, celle du transept méridional, qui
a été récemment restaurée et dont on connaît mieux maintenant les premières
dispositions. En rapprochant le plan de cette partie de l’édifice et la coupe éta
blie transversalement sur la ligne AB, on comprend parfaitement cette grande
coupole inférieure qui engendre les pendentifs. En plan et en coupe nous
l’avons continuée par des lignes ponctuées qui débordent les piliers et empiè
tent sur la coupole supérieure. Le cercle de cette dernière, inscrit dans le carré
des piliers, ne peut y toucher que par quatre points CCCC, soit le sommet de
chaque grand arc. Pour atteindre quatre autres points plus reculés, les angles
intérieurs des piliers DD DD, on a dû recourir à un autre cercle, ayant pour dia
mètre la diagonale du carré primitif. 11 en résulte une première voûte hémisphé
rique, pénétrée latéralement par quatre cylindres correspondant aux grands
arcs, et interrompue au sommet pour faire place à la coupole supérieure. Mais
celle-ci, au lieu de commencer à l’aplomb de la corniche qui relie et couronne
les pendentifs, a été reculée de 0m 70. On a ainsi une galerie de service qui
donne plus de commodité pour la pose des cintres, mais non pas plus de soli-
— 13 —
dité ; on a surtout un agrandissement de la coupole nécessaire pour l’effet exté
rieur.
Vous avez dit, monsieur, en songeant aux deux demi-coupoles, subdivisées
en trois absides, du dôme de Sainte-Sophie, que les Byzantins avaient élevé
« coupole sur coupole ' ». Cela se trouve rigoureusement exact pour chaque
coupole byzantine. Elles sont toujours « doubles », l’une plus grande, plus
hardie, et qui ne se voit guère, mais sur laquelle l’autre est suspendue.
Indépendamment de ce qui est essentiel à toute coupole byzantine, il faut
remarquer sur mon dessin beaucoup de choses particulières à Saint-Front ; par
exemple, la manière dont les petites assises du revêtement traversent presque
en entier la voûte intérieure en béton ; tout tient par la force du mortier, moi
tié coupole, moitié pyramide. On étudiera par-dessus tout l’emploi bien com
pris, bien raisonné de l’ogive. Les Byzantins la connaissaient parfaitement,
comme le montre la voûte du nartex intérieur de Saint-Marc, mais jamais, ni
en Orient ni en Occident, on n’avait encore eu besoin, que je sache, de l’utili
ser sérieusement. C’était le cas à Saint-Front; je crois même que sans çette
précaution le monument ne serait pas venu jusqu’à nous. Les grands arcs ont
douze mètres d’ouverture ; la coupole haute, plus de treize mètres, celle des
pendentifs près de dix-sept mètres : on allait à l’extrême limite des dimensions
compatibles avec le degré d’habileté de l’architecte et son inexpérience évi
dente de la construction en pierre de taille. Pour les grands arcs, pour les
pendentifs, et pour la coupole proprement dite, on a donc eu franchement
recours à l’ogive. Les points de centre ne sont pas encore très-éloignés l’un de
l’autre, et, comme il s’agit de coupoles ogivales, ils tournent autour du milieu
vrai, et décrivent, en plan, deux petits cercles concentriques.
Pour juger équitablement l’architecte de Saint-Front, il faut tenir compte de
cette large application de l’ogive et de tant d’autres innovations ingénieuses.
La coupe diagonale montre parfaitement la forme et la disposition intérieure
des piliers, avec ces étonnantes pyramides de l’étage supérieur, avec les petites
coupoles de l’étage inférieur retrouvées dans la restauration. Gênées par l’es
pace, elles empiètent un peu sur les quatre arcs qui les supportent, mais n’en
sont pas moins des coupoles sur pendentifs, presque semblables à celles des
piliers de Saint-Marc. Pour le pilier opposé, qui est celui de l’angle intérieur de
la croix grecque, au sud-ouest, son étage haut est ainsi voûté pour laisser écou
ler les eaux de la coupole centrale ; j’ai seulement rétabli l’étage inférieur tel
qu’il doit avoir existé avant le rétrécissement des arcades et la construction de
1. Lettre citée par M. de Caumont dans son « Cours d’antiquités monumentales », t. IV, p. 117.
— li —
la voûte actuelle. D’ailleurs, je n’ai rien corrigé dans ce plan, si ce n’est les
petites irrégularités que des dessins à cette échelle ne peuvent rendre. A cette
date, à la fin du Xe siècle, on citerait difficilement un plan mieux conçu et mieux
coordonné : l’ampleur, l’harmonie des formes, l’exact équilibre des poussées,
la bonne proportion des supports, rien n’y manque. La basilique de Saint-Marc
elle-même ne vaut pas Saint-Front sous ce rapport. Notre cathédrale a déjà
duré plus de huit siècles ; avec une construction plus soignée, elle aurait
attendu deux fois plus longtemps sa restauration.
Il va sans dire que le système de voûtes que nous venons d’analyser à
Saint-Front règle et détermine, dans les édifices de l’Orient, la plupart des
combinaisons accessoires du plan et de l’élévation. Voilà donc une grande
invention aussi féconde qu’elle était difficile, et je ne saurais mieux donner
idée de son importance, ni du rôle qu’elle joue dans l’architecture byzan
tine, qu’en la comparant aux voûtes d’arêtes sur nervures du grand style
ogival.
Or, n’est-il pas bien remarquable de trouver sans cesse en Aquitaine, et de
ne guère trouver que là, cette coupole sur plan carré et à pendentifs sphé
riques, au moins: ordinaire, si elle n’est pas constante, dans les monuments
byzantins de l’Orient? Certes, disons-le déjà, si les influences byzantines avaient
été bien générales et bien dominantes en fait d’ornementation, on ne verrait
pas, en fait d’architecture, à propos de coupoles et de pendentifs, tant d’essais
malheureux partout ailleurs que chez nous. A quoi bon, si ce n’était pas par
ignorance, essayer d’autres solutions du problème? Aujourd’hui encore on n’en
connaît pas de meilleure, et les architectes modernes, loin de l’avoir inventée
de nouveau, semblent l’avoir reçue des byzantins par Venise ou la Sicile. 11
serait facile d’établir que Soufflot lui-même avait vu Saint-Marc, et qu’il a
franchement imité le plan général et les coupoles de cet édifice à SainteGeneviève de Paris.
Cette distinction sur les pendentifs sphériques n’avait point été formulée, s’il
m’en souvient, par M. Albert Lenoir, dont j’ai d’ailleurs connu et utilisé les
premières recherches sur le style byzantin; mais il ne s’attachait guère, vous
le savez, à ce qui pouvait circonscrire les influences orientales. C’est moi, je
pense, qui ai posé le premier cette règle de l’architecture byzantine. Je l’ai un
peu devinée, car je ne connaissais d’abord qu’un assez petit nombre d’édifices
byzantins de l’Orient. Je me suis fondé sur la perfection géométrique de ces
pendentifs, sur les textes de Procope, qui montrent la coupole de Sainte-Sophie
aussitôt copiée que créée, et même sur l’exemple invariable de toutes les
imitations de Saint-Front. Quoi qu’il en soit, la règle existe, sinon sans excep-
— 15 —
lion , du moins très-générale, et elle est infiniment précieuse en France pour
faire reconnaître et pour classer les coupoles byzantines.
Nos quarante églises à séries de coupoles de l’Aquitaine ont toutes ce pen
dentif sphérique; et, à ce propos, vous me demandez, monsieur, pourquoi les
coupoles pourvues de ce caractère distinctif ne sont byzantines qu’à la condition
de former une série. Mais, cette fois, votre critique est fondée sur un souvenir
inexact. C’est ma faute, monsieur, si mes réserves formelles, exprimées à
plusieurs reprises, mais toujours trop brièvement, n’ont pas laissé de traces dans
votre esprit. J’ai dit cependant, page 184, que si les coupoles isolées, à pen
dentifs sphériques, ne méritaient pas l’attention au même degré que les séries
de coupoles, elles n’en étaient pas moins byzantines, même quand elles sup
portent des clochers. Bien plus, j’ai ajouté, et j’attache beaucoup de prix à ce
rapprochement, qu’on en trouvait peu de semblables ailleurs qu’en Aquitaine,
c’est-à-dire loin des séries de coupoles.
Du reste, s’il s’était rencontré en Périgord ou dans toute autre de nos pro
vinces, non pas une rotonde, mais une vraie coupole, assez développée pour
faire à elle seule un grand édifice, comme à Sainte-Sophie, j’aurais dit qu’il
était byzantin, «parce que la coupole y formait la base de toutes les combi
naisons architecturales1. » Je n’aurais pas été plus embarrassé pour admettre
une exception à une autre définition moins générale et relative surtout aux
monuments byzantins de notre pays, si j’avais connu, même parmi les simples
chapelles, dans les catégories desquelles il faudrait ranger, par ses dimen
sions, la cathédrale d’Athènes, un seul édifice réunissant toutes les conditions
que vous énumérez. Mais, en fait, point de coupole unique qui joue le même
rôle que celle de Sainte-Sophie ou de la cathédrale d’Athènes. Tous nos monu
ments byzantins, y compris Saint-Jean de Cole, où une seule coupole a suffi
provisoirement, en attendant qu’on put bâtir l’autre, tous nos monuments
byzantins de quelque importance offrent des séries de coupoles. 11 y a à cela
plusieurs raisons; mais la meilleure, c’est qu’ils forment une seule famille,
c’est qu’ils se rattachent tous, par Saint-Front, à la grande souche
byzantine.
Vous ne le croyez pas volontiers, monsieur ; vous aimeriez mieux que l’an
cienne cathédrale de Périgueux, que celles d’Angoulême et de Cahors, eussent
1. En effet, en Orient, surtout après Sainte-Sophie, la coupole fait à elle seule tout l’édifice
avec ses piliers évidés et ses grands arcs, comme à la cathédrale d’Athènes, ou bien il est formé
d’une agglomération des coupoles. C’est toujours la coupole qui fait la base des combinaisons
architecturales. S’il y a des exceptions influencées par des souvenirs de l’ère latine, peu importe,
il s’agit évidemment pour nous de rechercher les règles générales et distinctives.
aussi puisé directement aux sources byzantines. Je résume donc, en y ajou
tant des considérations nouvelles, les motifs qui m’avaient fait repousser cette
hypothèse.
Je commence par rappeler qu’en Orient on ne trouve pas de ces églises com
posées uniquement, comme la cathédrale de Cahors et celle de la Cité de Péri
gueux, de deux ou trois grandes coupoles «en file». Les Byzantins faisaient
leurs églises aussi larges que longues, exactement carrées, et le culte grec
s’en est toujours accommodé. En Occident, au contraire, il fallait un vaisseau
allongé, terminé à l’est par le grand autel. On l’avait bien à Saint-Front, ce
vaisseau ; mais, si l’on reportait l’autel jusqu’à l’abside, il n’était plus en vue
des deux transepts, si vastes, si développés, que chacun d’eux formerait une
église complète, à peu près semblable, remarquons-le en passant, à la cathé
drale d’Athènes, surtout par ses quatre frontons, mais deux ou trois fois plus
volumineuse encore. Pour ne pas perdre tant de terrain, on avait été amené à
distribuer l’intérieur de Saint-Front de la façon la plus insolite, au moins en
Occident. L’autel se trouvait presque au centre de l’édifice, comme je l’ai
exposé longuement, et la coupole de l’est demeurait consacrée au sépulcre en
rotonde du patron de l’abbaye. — On ne pouvait songer à copier le plan de
Saint-Front sans y rien changer, mais il était facile de le modifier en retran
chant tout ce qu’il avait de superflu. 11 n’y avait qu’à supprimer purement et
simplement les deux coupoles des transepts, en fermant par un mur ordinaire
le vide des grands arcs contigus. — C’est ce que l’on a fait à la fois, sauf des
variations insignifiantes, à la Cité de Périgueux, à Saint-Jean de Cole, à
Saint-Avit-Sénieur, et enfin à Cahors. Plus tard, on revient par l’influence
romane à des transepts moins démesurés que ceux de Saint-Front, en conser
vant pour la nef les files de coupoles. Mais d’abord, et tant que les coupoles
restent apparentes extérieurement, on ne fait plus de transepts.
C’est ainsi que je me rends compte de nos églises à files de coupoles, parti
culièrement de la cathédrale de Cahors. A la rigueur, elles auraient pu modifier
directement Saint-Marc ou tout autre monument byzantin du même type. Mais
leur date et leur situation géographique indiquent assez qu’elles sont, tout
simplement, les premières imitations de Saint-Front, et, par suite, les seules
peut-être où le style byzantin domine pleinement le style roman, les seules qui
offrent encore des dômes au dehors.
Les coupoles de Saint-Front ne sont pas seulement plus anciennes par l’appa
reil et par l’ornementation, comme vous le reconnaissez vous-même; elles sont
aussi plus semblables aux modèles orientaux. — Ainsi, la coupole byzantine a
toujours ses grands arcs apparents à l’extérieur, depuis Sainte-Sophie jusqu’à
Saint-Marc, et il en est encore de même à Saint-Front. Mais, à la Cité, deux
arcades en saillie découpent et recouvrent en grande partie l’arcade bouchée du
grand arc intérieur. Puis cette disposition, essentiellement byzantine, finit de
disparaître dans toutes les autres coupoles de l’Aquitaine. — A la Cité, la
toiture ne repose pas sans intermédiaire sur l’extrados des grands arcs ; les
piliers sont trop courts et trop bas. Enfin, si le tambour de la coupole, qui
d’ailleurs a été refait et exhaussé au xib siècle, est parfaitement perpen
diculaire, c’est plus simple, mais ce n’est pas mieux qu’à Saint-Front, car
la coupole, devenue tout à fait conique, ne conserve rien de sa forme
intérieure.
Cahors, également, ne présente, ainsi que je l’ai dit dans mon livre, aucun
trait, aucun détail du style byzantin, qui ne se trouvât déjà plus saillant et
plus caractérisé à Saint-Front, dans le voisinage immédiat du Quercy. Les
coupoles des deux édifices se ressemblent très-particulièrement par leur
forme, ogivale au dedans et conique au dehors, par leurs fenêtres disposées
trois à trois, par leur galerie appliquée aux murs, par leurs lanternes, etc.
Quoiqu’il y en ait cinq d’un côté et deux seulement de l’autre, elles sont à tout
prendre de même dimension, si l’on considère que les grands arcs ont perdu à
Cahors ce que gagnaient les calottes. Le monument du Quercy est du reste évi
demment postérieur à celui du Périgord et il n’a plus rien du xc siècle. Je ne
vois donc aucun prétexte pour faire intervenir deux fois une influence byzan
tine venant directement de l’Orient.
S’il n’y a, dans notre histoire monumentale, qu’un seul fait, tel que l’arrivée
d’architectes nés ou formés dans l’Orient, le hasard des événements a pu le
produire à Périgueux comme ailleurs. Mais s’il y a seulement deux faits de ce
genre, indépendants l’un de l’autre, s’il y en a trois ou un plus grand nombre
encore, il devient tout à fait extraordinaire qu’ils se concentrent, non pas
seulement dans l’Aquitaine, mais, à une exception près, dans une partie assez
restreinte de cette vaste région du sud-ouest, les cinq départements qui enve
loppent celui de la Dordogne. L'exception, vous vous le rappelez, c’est Fontevrault, et la parenté de cet édifice avec la cathédrale d’Angoulême vous
paraît peu contestable. S’il y avait d’ailleurs du doute, cette considération
devrait être décisive.
Vous m’avez proposé, monsieur, une autre hypothèse au moyen de laquelle
on écarterait absolument l’intervention d’architectes byzantins. Il s’agirait d’un
projet d’édifice, bien complet, bien étudié, que l’on envoie, plan, coupe et élé
vation, de Venise à Périgueux, je ne sais par quel messager, après un premier
essai de coupoles, fait de mémoire à la Cité, et que l’on copie passablement
3
bien pour Saint-Front, mais en se méprenant sur l’échelle. — Quand j’ai dit
que, si les dimensions de Saint-Marc étaient évaluées en pieds italiens et celles
de Saint-Front en pieds français, elles seraient exprimées à peu près par les
mêmes chiffres, je n’imaginais rien de pareil. Je voulais, par ce rapprochement,
mettre en évidence, dans mon texte comme dans mes dessins, l’identité de
proportions des deux édifices. Mais voilà tout, puisque je disais en même temps
que c’était un hasard étrange, et que les dimensions de Saint-Front étaient
en partie imposées par des constructions plus anciennes que l’on tenait à
conserver.
Nous sommes de grands dessinateurs en comparaison de nos ancêtres, et nos
architectes dépensent peut-être en dessins le talent que leurs devanciers consa
craient aux constructions; mais ne jugeons pas d’après nous les gens du
x' siècle. L’architecte de Saint-Front était homme à se rappeler et à observer,
tant bien que mal, certaines dimensions principales. Son sculpteur, s’il y en
avait un autre que lui, dessinait passablement sur la pierre, sinon sur le
papier, comme le prouvent certains chapiteaux largement conçus et nettement
tracés. Mais, pour « traduire » un dessin, ainsi que les inspecteurs de M. Abadie,
pour mesurer exactement un monument, j’en crois bien incapables les artistes
qui ont élevé notre cathédrale. Le meilleur emploi de leurs talents en ce genre,
c’était de donner partout le même espacement aux douze piliers, le même carré
aux cinq coupoles ; ils n’y ont pas réussi une seule fois.
Veuillez examiner avec moi ce plan de l’abbaye de Saint-Gai reproduit dans
1’ «Architecture monastique », et qui vous a suggéré, je pense, votre hypothèse
sur les envois de dessins. C’est en effet un dessin de l’architecte des bâtiments
impériaux, dit-on, «envoyé» à l’abbé Gausbert et destiné expressément à lui
servir de modèle et de guide dans la construction de son monastère. Il a été fait
à la règle et au compas avec le plus grand soin, et aux indications graphiques
on a ajouté d’innombrables notes explicatives. Rien cependant de plus inintelli
gible quant au style de l’église et à son architecture proprement dite. Non-seu
lement les murs ne sont marqués que par de simples traits ; non-seulement les
projections des arcades et des voûtes sont entièrement omises, mais rien n’est en
proportion, pas même la longueur et la largeur de l’ensemble de l’édifice.
Nous en avons la preuve matérielle, car le dessinateur a pris soin d’écrire que
l’église aurait d’orient en occident deux cents pieds; quarante pour la nef prin
cipale et vingt pour chaque bas-côté : quatre-vingts pieds de largeur en tout.
Or, à ce compte, le plan de l’église est trop long d’un bon tiers. — Evidem
ment les meilleurs architectes de ce temps ne savaient pas mettre un plan à
l’échelle, ce qui n’exclut point d’ailleurs un certain degré d’habileté pratique.
— 19 —
Pour nous, ce plan est aujourd’hui extrêmement curieux. A défaut de l’archi
tecture de l’église de Saint-Gai, il nous fait connaître sa forme générale qui
comportait déjà une seconde abside à l’occident. H nous donne de précieux
renseignements sur les hypocaustes qui chauffaient le monastère et sur la forme,
toute romaine, des vastes bâtiments de dépendance. — M. A. Lenoir a mis tout
cela en lumière. — Pour l’abbé Gausbert, le dessin qu’on lui adressait a dû
être aussi d’une véritable utilité, quant à la distribution de l’église et de l’ab
baye, mais il n’était nullement dispensé des connaissances et du travail spécial
de l’architecte. L’auteur anonyme du plan lui dit bien par politesse dans la let
tre d’envoi : « Ne suspiceris autem me hæc ideo élaborasse quod vos putemus
nostris indigere magisteriis. » — Mais il n’en a pas moins l’intention de lui être
aussi utile que possible, et si, aux mesures du monument et à tant d’autres indi
cations impératives, il ne joint pas, par exemple, le rapport a établir entre les
pleins et les vides, le moyen de neutraliser la poussée des voûtes, etc., — c’est
qu’il n’en sait pas davantage. Ces choses-là se comprennent et se raisonnent
dans la pratique; elles ne s’expriment pas encore par des dessins. Jamais, dans
aucun cas, et pour aucune nécessité, un architecte des temps modernes ne
ferait une œuvre de cette sorte.
Vous connaissez sans doute le curieux portefeuille de Vilart de Ilonnecourt,
cet architecte de la cathédrale de Cambrai, qui avait aussi travaillé en Hon
grie. Quand M. Lassus en aura publié le fac-similé parfaitement complet et
admirablement exact, chacun verra avec quel sans façon ces grands artistes
du xiiic siècle rendaient les plans et les élévations. A cette époque encore, au
lieu de s’envoyer des dessins, on s’envoyait des architectes.
Au reste, tout envoi de dessins, quel que soit leur degré de perfection, n’a été
et ne sera jamais motivé que par la position exceptionnelle de certains archi
tectes, par la renommée personnelle qui les distingue de leurs contemporains.
On le voit bien pour Saint-Gai, puisque l’auteur du plan, Éginhard ou Gérung,
traite l’abbé de ce grand monastère de « fils très-doux ». On le voit encore
mieux de nos jours, et quand on ne tient pas à s’assurer le concours d’un talent
hors ligne, au lieu de dessins, je le répète, on fait venir un architecte, et c’est
plus simple.
Les modèles en relief paraissent dans l’histoire de l’art avant les dessins vrai
ment dignes de ce nom. On s’en sert souvent pour donner idée à un évêque ou
à un abbé du monument qu’on va lui bâtir. Un grand artiste de la renaissance,
Michel Colomb, a même envoyé à Bourg en Bresse, où il n’était pas allé et ne
promettait point d’aller, des modèles sculptés et peints destinés aux tombeaux
de l’église de Brou qu’il se proposait, je crois, de faire exécuter en grand par
— 20 —
ses élèves. — Mais comment en conclure que quelque chose de semblable a
pu se passer pour Saint-Front? Sans parler de la difficulté de faire parvenir à
son adresse un modèle en relief d’un grand monument, assez exact, assez
détaillé pour apprendre à un architecte étranger tout un style d’architecture,
il était à peu près impossible de faire ce modèle sans être un très-bon dessi
nateur, et en tout cas l’histoire, ni au Xe siècle, ni longtemps après, ne nous
offre aucun fait analogue.
Qu’un évêque de Périgueux ait songé à demander à l’architecte de SaintMarc des plans d’église en relief ou sur le papier, qu’on ait pu faire ces plans
à Venise et les interpréter chez nous, —trois choses au moins invraisembla
bles,— il y aurait encore bien des difficultés à lever, car je me fais fort de mon
trer que certaines parties du plan et de l’élévation de Saint-Front, très-impor
tantes par elles-mêmes et par la décoration qu’on leur a donnée, le clocher tout
entier, les avant-corps de l’est, le porche du Gras, ont été conçues et disposées
en vue d’un emplacement exceptionnel.
Il y a aussi, dans le raccordement des grands arcs avec les murs extérieurs,
une précaution motivée par la tradition byzantine et par l’exemple de Justinien
lui-même. D’après ce qui s’était passé pendant la construction de Sainte-So
phie, on a eu soin, comme à Saint-Marc, d’attendre le tassement des grands
arcs avant de fermer entièrement leur ouverture, ce qui ne se voit plus après
Saint-Front, même dans de plus grandes coupoles. Nous nous sommes efforcé
d’indiquer dans notre quatrième planche ces intéressantes modifications de l’ap
pareil. Mais il n’y a pas de dessin, encore moins de modèle en relief, qui puisse
en faire comprendre l’importance, sans l’habitude de ce genre de construction,
sans la tradition.
Envois de dessins et de modèles en relief ou migrations d’artistes, les
relations de cette espèce étaient assurément fort rares entre l’Orient et la
France. Comment se seraient-elles multipliées à ce point dans les environs
de Périgueux, d’un côté à Cahors, de l’autre à Angoulême? Comment se
serait-on entendu pour altérer de la même façon, pour grouper, selon le même
plan insolite, les coupoles byzantines, pour modifier dans le même sens, en le
rendant plus solide et plus commode à bâtir, le type commun à Saint-Marc et
à Saint-Front? — Vous admettez bien que nos quarante églises à séries de
coupoles ne sont pas byzantines au même degré ; vous reconnaissez bien que
Saint-Jean de Cole et Saint-Avit-Sénieur sont des imitations de Saint-Front :
comment refuser cette concession pour Cahors et pour la Cité, puisque c’est
toujours le même édifice ?
S’il est vrai que les plans semblables à celui de Cahors sont particuliers à
■
— 21 —
notre pays et qu’en Orient on n’en citerait aucun exemple; s’il est vrai que la
coupole à pendentifs sphériques, celle de Sainte-Sophie, de Saint-Marc et de
Saint-Front, se produit par milliers dans l’Aquitaine, tandis qu’elle est presque
inconnue dans les autres provinces de la France, inconnue dans l’Allemagne;
si l’on accepte cette statistique, — et tous les renseignements que je reçois la
confirment, — je ne conçois pas qu’on puisse méconnaître combien sont étroits
les liens qui réunissent les monuments français à coupoles en une seule
famille.
Et ne songez pas à m’objecter la colonie vénitienne de Limoges, car, si les
églises à coupoles étaient la conséquence naturelle des établissements vénitiens,
elles seraient bien plus communes en France, et le Limousin en particulier n’en
serait pas dépourvu.
Je n’ai fait connaître, par mes dessins, que les plus anciens, les plus impor
tants de nos monuments byzantins, les plus excentriques parfois; et encore F aije fait bien incomplètement, parce qu’il me fallait, pour plus de précision, sur
tout des plans et des coupes partielles. Si je vous en soumettais les vues
intérieures, vous reconnaîtriez d’un coup d’œil Saint-Marc et Saint-Front dans
les plus humbles et les plus récents, par exemple à Brassac, où certaines cou
poles sont contemporaines de Philippe-Auguste. Vous reconnaîtriez un système
entier d’architecture bien net, bien arrêté et toujours profondément original,
malgré l’influence croissante du style roman ordinaire. Voici un dessin de cette
église paroissiale de Brassac, qui ne diffère que par son entière conservation
d’une foule d’autres petits monuments du Périgord ; le voici en regard de la vue
intérieure de Saint-Front. Les points de vue ne sont pas exactement les mêmes,
car les dessinateurs ne songeaient nullement à mettre les deux édifices en
parallèle. Néanmoins la ressemblance de ces files de coupoles est de nature à
frapper tous les yeux : elles diffèrent par l'époque, par la dimension ; mais les
principes de la construction restent les mêmes.
Du moment où nous avons de semblables édifices, il ne faut pas prodiguer
chez nous le mot d’architecture byzantine. Pour parler de l’influence orientale,
en fait de construction proprement dite, qu’on attende d’avoir constaté, une à
une, des analogies de détail, non pas équivalentes, — c’est impossible, — mais
d une véritable importance ; qu’on mette en lumière leurs conséquences défini
tives, si elles se cachent sous des transformations successives; qu’on montre
enfin la même cause produisant selon les lieux des effets tout opposés. Jusque-là
ne confondons pas ou, pour mieux dire, ne confondons jamais les monuments
où Fart byzantin se montre à découvert comme un élément matériel et principal
de la construction, et ceux où il se trouverait secrètement à l’état d’inspiration et
22 —
de souffle créateur. Gardons-nçus de croire aussi que les premiers rendent plus
probable l’existence des seconds : c’est positivement le contraire. L’école archi
tecturale du Périgord affaiblit, au lieu de les fortifier, les théories qui admet
taient une influence ou une inspiration byzantine aussi vague qu’étendue. On
peut décidément y répondre que l’exception confirme la règle, et que l’art
byzantin se serait montré partout, aussi bien qu’à Périgueux, plus ou moins
semblable à lui-même.
Il pourrait y avoir dans notre architecture française d’autres familles byzan
tines plus étroitement liées à l’art national. On y verrait se perpétuer, non pas
un trait isolé qui peut souvent être dû au hasard et n’a jamais rien de bien déci
sif, mais une série de caractères du style byzantin, un type enfin, probablement
très-différent de celui de Saint-Marc. Une telle supposition n’a rien d’impro
bable en soi ; mais tout ce qui était possible et naturel ne s’est pas fait en his
toire. Jusqu’à présent je ne connais aucun exemple considérable à citer dans ce
sens ; car, la seule existence de transepts arrondis pour une chapelle à nef tron
quée ou, si l’on veut, en croix grecque, aussi bien que pour une église à longue
nef, n’est pas pour moi l’indice cl’une importation byzantine. En dehors de
toute influence exotique, certaines convenances ont dû occasionner çà et là cette
gracieuse innovation.
Peut-être, monsieur, ne me permettrez-vous pas de différer d’avis avec vous
sur ce point, quand vous saurez que cette église de Saint-Macaire, dont vous
vous êtes occupé à propos de Noyon, a eu, selon moi, une suite de coupoles.
J’ai depuis peu constaté le fait, et je publierai quelque jour une notice sur deux
où trois autres églises situées en Périgord, vers la frontière du sud-ouest, et
vers Saint-Macaire, qui avaient aussi des transepts circulaires, en même temps
que des coupoles byzantines. Mais je me crois en mesure d’établir que tout ce
petit groupe d’édifices dérive de Saint-Front quant aux coupoles.
Les églises rhénanes, terminées à l’Occident par une seconde abside, sontelles byzantines au moins par ce côté? Je ne le crois pas non plus. Rigoureuse
ment, elles auraient pu s’inspirer de Sainte-Sophie, ou même du Saint-Sépul
cre. Mais il est bien plus probable qu’elles doivent leur forme excentrique à
certains usages particuliers de leur liturgie. C’est sans doute parce quelles
avaient deux chœurs qu’elles ont deux absides. Dans tous les cas l’exemple de
Sainte-Sophie n’a pas eu la puissance de multiplier en Orient les églises à
double abside.
Vous savez, monsieur, que je n’ai vu ni Sainte-Sophie ni Saint-Marc, et vous
devez me trouver bien éméraire d’avoir des opinions si arrêtées et de les oppo
ser parfois à celles des voyageurs les plus autorisés. Il est vrai que, si je con
— 23 —
nais aussi bien que personne le côté français de la question, je n’en prends pas
moins mon point de départ dans les dessins d’autrui. Avant de continuer, permettez-moi quelques mots d’apologie sur la confiance que j’accorde aux dessins
et sur l’usage que j’en fais.
Je conviens qu’il ne faut pas tout leur demander indistinctement. Pour la
valeur pittoresque, pour l’effet des monuments, pour le sentiment et le faire des
sculptures ; oui, sans doute, ils en disent parfois trop ou n’en disent pas assez.
Mais quand on s’attache, comme je le fais, à analyser les grands traits des
édifices, à reconnaître leur type primitif, à constater leur filiation par leurs
rapports de forme et de grandeur, par les principes de la construction et de la
décoration; non-seulement les dessins sont bons à quelque chose, mais, on peut
le dire sans paradoxe, ils valent mieux souvent que les monuments eux-mêmes ;
ils sont le principal, les monuments l’accessoire. Si j’en juge par ce que j’ai
éprouvé personnellement, quand on visite un édifice, l’attention est sollicitée
dans des sens si divers, on se laisse prendre à tant de détails secondaires, que
l’on a peine à saisir les dispositions essentielles. J’ai ordinairement besoin,
pour bien comprendre, pour posséder à fond un monument, d’en avoir fait, tant
bien que mal, le plan et la coupe.
Mais quelles difficultés ne ressent-on pas lorsque, au lieu d’une seule église,
il faut en envisager dix à la fois, les comparer et les classer entre elles? Sans le
secours des dessins, la mémoire la plus exercée n’y suffit pas. —Je m’abuse
peut-être, mais il me semble qu’avec les seules gravures de ma monographie de
Saint-Front, dont je sais d’ailleurs mieux que personne les imperfections et
l’insuffisance, on comprend mieux notre cathédrale que si on l’avait simple
ment vue et visitée. On ne connaît pas tout, mais on a de l’ensemble une idée
plus nette. D’un regard, par exemple, on retrouve les fragments épars de
l’église latine, mêlés et fondus dans l’église byzantine. D’un regard aussi on
embrasse la beauté du plan général, le système compliqué de la toiture primi
tive, toutes choses assez difficiles à démêler à présent et dont je ne me suis rendu
compte qu’après de longues recherches.
Je ne cite pas la ressemblance extraordinaire de Saint-Front avec SaintMarc. On était sur la voie, puisque nos annuaires du département parlent de
Sainte-Sophie, à propos de notre cathédrale, depuis le commencement du siècle.
11 y a peu de faits d’ailleurs aussi saillants et aussi visibles. Personne cependant
ne l’a découvert ou, à coup sûr, ne l’a signalé avant moi. Bien des touristes,
bien des savants avaient vu les deux édifices ; moi, je ne connaissais Saint-Marc
que par de mauvaises lithographies ; mais j’avais pour moi le temps, la réflexion,
la patiente analyse, et j’ai été plus heureux que les autres.
— 24 —
Vous me pardonnerez, monsieur, de m’appesantir sans modestie sur des
exemples de cette nature. Je n’en sais vraiment pas de plus concluants. Certes
il est préférable de pouvoir joindre aux dessins le souvenir des monuments. On
a ainsi, entre autres avantages, plus d’autorité sur le public. Mais je ne
demande pas à être cru sur parole; j’ai la prétention d’avoir donné assez de
pièces principales pour que chacun, même parmi les plus sédentaires, puisse
juger du fond de la question.
Fallait-il attendre d’avoir vu Venise pour dire que l’architecture de SaintFront était semblable à celle de Saint-Marc? Je le voulais d’abord, mais divers
contre-temps m’en ont empêché, et j’ai cru pouvoir me passer de cette vérifica
tion qu’il aurait fallu nécessairement étendre à Constantinople. Je me réserve
de visiter à loisir, non pas seulement Saint-Marc, qui ne peut rien m’apprendre
de très-important, après tout ce que j’ai réuni de dessins sur l’architecture et
l’ornementation de cet édifice, mais surtout Sainte-Sophie et les principales
églises de l’ancien empire grec. Peut-être même ferai-je sur l’architecture
byzantine, à Constantinople, un second ouvrage, conçu sur le même plan que
le premier, et où Sainte-Sophie tiendra la place de Saint-Front. Alors, je m’y
attends bien, mon système de classification devra s’élargir et se compléter. Il
pourra sans doute aussi perdre de sa précision, de sa symétrie. Mais les prin
cipaux résultats de mon travail me semblent bien assurés contre toutes les éven
tualités et définitivement acquis à l’archéologie; et, s’il en était autrement,
vous verriez, monsieur, que ce sont les dessins qui m’ont manqué plutôt que la
vue des monuments.
II.
Parlons à présent, monsieur, de l’appareil, puis de l’ornementation; car,
sans diminuer l’importance que vous lui avez attribuée, je persiste à l’examiner
séparément, surtout à propos d’édifices où elle est ordinairement rare et sou
vent nulle. Mais d’abord je vous cède la parole.
« Pour M. de Verneilh, tout est byzantin dans Saint-Front, tout, depuis la
base jusqu’au sommet. Pour nous, le plan, la coupe, la géométrie du monu
ment , sont d’origine byzantine ; son esprit et sa vie appartiennent à nos
climats.
« Qu’est-ce donc que l’esprit et la vie d’un monument? Nous l’avons déjà dit,
c’est sa partie décorative, son ornementation, ses moulures ; c’est aussi dans
certains cas, son mode de construction, son appareil. Supposez un édifice dont
tous les revêtements extérieurs sont rongés par le temps ou détruits par la main
des hommes; s’il n’en reste pas un profil, pas une pierre sculptée, pas même
— 25 —
la disposition apparente des matériaux, que pouvez-vous savoir de ce monu
ment? Rien. Vous avez beau retrouver sur le sol la configuration du plan, ce
n’est qu’un renseignement abstrait, une lettre morte. Vous êtes devant un sque
lette qui ne peut rien vous dire ni de son âge ni de son histoire. Rendez-lui au
contraire quelques parcelles de sa primitive enveloppe, de ses revêtements ;
retrouvez parmi ces blocs informes quelques débris de chapiteaux, de corniches,
de chambranles, ou seulement quelques échantillons d’appareil, aussitôt vous
êtes sur la voie de conjectures fécondes; le monument vous parle, il ressuscite.
« Eh bien, prenons l’une après l’autre toutes les pierres de Saint-Front por
tant trace de sculpture. En est-il une qui simule franchement le travail et l’esprit
byzantin?....
«Trouve-t-on à Saint-Front un seul exemple, qui, même de très-loin, rap
pelle ces combinaisons hardies, bizarres, si peu conformes aux traditions de
l’architecture romaine? Non certes, pas plus qu’on ne découvre à Saint-Marc
soit de fausses métopes, soit des semblants de modillons....
« Existe-t-il au moins quelque similitude dans le mode de construction, dans
l’appareil des deux édifices? Pas davantage. Saint-Marc est bâti en briques ;
chaque lit de briques est séparé par une épaisse couche de mortier. Il en est de
même à Saint-Vital de Ravenne. Cette façon de noyer dans un bain de chaux et
de ciment soit des briques, soit des moellons non équarris, pour les revêtir
ensuite de stuc ou de plaques, de marbre, c’est le système de construction
commun à presque tous les édifices chrétiens de l’Orient. Rien de pareil à
Saint-Front de Périgueux : toutes les murailles sont bâties en pierre de taille
appareillées à la romaine....
« Il y a des fautes en architecture qui ne sont pas le fait des manœuvres.
L’architecte de Saint-Front pouvait être un habile homme, autant qu’on l’était
de son temps et dans son pays, peut-être même avait-il visité et Venise et
l’Orient; mais, s’il y avait pris le goût des formes byzantines, il n’en avait pas
rapporté tous les secrets, et ce n’est qu’en s’aidant de dessins, en suppléant
comme il pouvait à leurs lacunes, qu’il a mené à fin cette œuvre au-dessus de
ses forces, idée savante traduite en une sorte de patois.
« Si les ouvriers, même les plus novices, avaient eu à leur tête un artiste
initié à ce genre d’architecture, à sa pratique, à ses ressources, et pouvant
modifier sur place les détails du plan selon les exigences du terrain ou des maté
riaux, ils auraient peut-être fait encore bien des bévues, mais pas de la nature
de celles qu’on leur a laissé commettre...,
« N’y a-t-il en France que les monuments cités par M. de Verneilh, les monu
ments couronnés de coupoles, qui soient marqués à un degré quelconque, d’un
4
— 26
certain cachet byzantin? N’en est-il pas dont te plan, la coupe, la structure,
toute la géométrie en un mot, sont d’origine purement indigène, mais dont
pourtant l’esprit et la vie n’appartiennent qu’en partie à nos climats?
« N’hésitons pas à le dire, la plupart de nos églises à plein-cintre du xi' et du
xnc siècle, églises à nefs latines avec absides et transepts, celles-là du moins
dont l’ornementation a quelque importance et quelque originalité, doivent être
rangées dans cette catégorie.
«On va sans doute nous répondre, et M. de Verneilh nous le dit d’avance
dans son livre : A quoi songez-vous? cette ornementation est romane, ces églises
sont romanes; le roman peut-il être le byzantin?
« Mais à notre tour, nous demandons : Qu’est-ce que le roman? Ce mot est-il
autre chose qu’une pétition de principe? Répondre ainsi, n’est-ce pas résoudre
la question par la question?
«Pour qu’il y eût précision dans la réponse, il faudrait que le mot roman,
appliqué à l’architecture, eût un sens précis, scientifique, incontestable, qu’il
fût cl’une exactitude non pas seulement approximative mais rigoureuse. Allons
droit à la difficulté. Quand on parle de la langue romane, tout le monde sait ce
que le mot roman veut dire. Ce tenue est admis; il a cours légal, pour ainsi dire,
non-seulement en France, mais dans toute l’Europe savante, en Allemagne, en
Angleterre, en Italie, nos voisins n’ont point d’autre manière de qualifier l’idiome
cpie ce mot désigne. Et pourquoi? Parce que cet idiome n’a jamais existé chez
eux; parce qu’il n’a régné, sous deux formes différentes, il est vrai, mais avec
une évidente communauté d’origine, que dans une portion circonscrite de l’occi
dent, sur un sol dont on connaît les limites, en deçà et au delà de la Loire. En
peut-on dire autant de l’architecture que nous appelons romane? Où commence,
où finit son domaine? N’a-t-elle régné que dans les lieux où naquirent les deux
dialectes de notre langue maternelle? assurément non; cette même architecture
apparaît, au delà du Rhin, au delà de la Meuse, au delà des Alpes, on pourrait
presque dire dans l’occident tout entier. Elle revêt sans doute, selon les pays
qu’elle habite, certains caractères particuliers, de même qu’elle se diversifie
chez nous de province à province; mais, malgré ces variétés, c’est au fond par
tout la même architecture. Est-il donc étonnant que nos voisins ne l’appellent
pas romane? Ils n’ont point de motif de s’approprier un terme qui n’a pour eux
aucun sens national ; ils se servent de mots qui leur sont propres. Chaque pays
désigne à sa manière cette sorte d’architecture : les Italiens la qualifient lom
barde, les Anglais l’appellent saxonne, les Allemands byzantine. Ces dénomina
tions, à coup sûr, sont toutes plus ou moins inexactes : on ne peut pas dire qu’en
Allemagne, l’architecture des xie et xne siècle soit, à proprement parler, byzan-
__ 27 __
tine ; encore moins peut-elle passer pour lombarde en Italie et saxonne en
Angleterre. La moindre critique suffit pour démontrer que jamais ni Saxons, ni
Lombards n’ont inventé un genre d’architecture qui pût légitimement porter
leur nom; mais s’ensuit-il que nous soyons en droit de dire à nos voisins : Pre
nez le mot que nous avons choisi?
« Pour l’imposer aux autres, il faudrait que ce mot eût la propriété d’ex
primer exactement et dans sa généralité, c’est-à-dire, pour tous les pays, le
genre d’architecture qu’il s’agit de dénommer. Or, loin de là, il n’a pas
même une justesse satisfaisante à l’intérieur de nos frontières. En effet, décom
posez la langue romane ; sur cent mots, vous en trouverez quatre-vingt-cinq ou
quatre-vingt-dix dont la racine est évidemment latine; quant aux dix ou quinze
autres, ils sont en partie celtiques, en partie germains. Ces mots étrangers au
latin, les celtiques surtout, bien qu’en minorité dans le nouveau langage, y
jouent un rôle capital. C’est en imitation de leurs désinences que toutes les dési
nences latines sont altérées; c’est par cet élément nouveau, par son influence
indigène et populaire, que l’économie grammaticale, le système inversif du lan
gage romain, est bouleversée; en un mot, la langue romane est comme un tissu
dont la chaîne est latine, et la trame indigène. En est-il donc ainsi de l’archi
tecture romane? Elle aussi est un composé, elle aussi a pour élément principal
et dominant l’antique architecture latine; mais cet autre élément qui l’anime et
la vivifie, qui lui donne son caractère de nouveauté, l’élément régénérateur ;
quel est-il? ni gaulois, ni germain, nous l’affirmons....
« Ainsi, ni la propriété du terme, ni l’antériorité d’invention n’assurent à
notre mot roman ce crédit, cette autorité, cette signification absolue qu’on sem
ble lui attribuer à la façon dont on s’en sert chez nous. Est-ce à dire qu’il faille ne
plus s’en servir, le répudier ou en inventer un autre? A quoi bon? nous en pour
rions trouver umpire. La seule chose importante, c’est que l’on soit bien averti
que ce mot est un terme de convention et non une définition ; que par sa propre
vertu, il ne résout aucun problème, qu’il laisse en question ce qui est en ques
tion, et que tout n’est pas dit quand, à propos d’un monument du xic siècle, on
nous répond : il est « roman ».
« Laissons donc de côté le mot; ne voyons que les choses, de quelque façon
qu’on les dénomme : cherchons quel est l’élément étranger qui, par son adjonc
tion à l’élément latin donne à cette architecture un caractère si neuf et si origi
nal. Pour procéder rigoureusement, il faudrait étudier l’un après l’autre, chaque
détail, chaque motif décoratif, chaque membre essentiel de l’architecture
romaine, telle que les Gaules l’ont connue au temps de sa plus grande splen
deur; il faudrait constater quelle était au Ier et au nc siècle de notre ère,
— 28 —
l’ornementation généralement reçue clés corniches, des archivoltes, des cham
branles, la forme des chapiteaux, des bases de colonnes, des rinceaux et de toute
cette catégorie d’ornements non empruntés à la végétation, tels que rais de
cœur, oves, denticules, etc. Ces types bien établis, on suivrait leur histoire à
travers la décadence, on les verrait s’énerver et s’amaigrir peu à peu, se défor
mer ensuite et se décomposer jusqu’à devenir à peu près méconnaissables. Puis
le jour où l’occident s’éveille, c’est-à-dire vers le milieu du xie siècle dans nos
provinces du midi, et cinquante ans plus tard dans les autres, ces types réap
paraissent, non pas tous, entendons-nous : un bon nombre a définitivement,
disparu, ou du moins ne reverra le jour sur notre sol que cinq cents ans plus
tard, au xvie siècle ; tels sont les ordres proprement dits, les entablements com
plets et réguliers, les chambranles, les chapiteaux franchement romains : de
tout cela, rien n’est conservé; mais on remet en usage certains rinceaux, cer
taines palmettes, certains ornements courants d’origine latine; seulement le
ciseau qui les taille, au lieu de les copier froidement et mollement, les modifie
tant soit peu, accuse plus fièrement leurs arêtes, leur donne un accent nouveau;
ils sont comme rajeunis dans leurs formes et surtout par le voisinage d’autres
ornements tout nouveaux, tels que zigzags, bâtons rompus, dents de scie,
damiers, têtes de clous, pointes de diamants, cordes tressées, entrelacs irrégu
liers et autres fantaisies avec lesquelles, au temps de leur premier règne, jamais
on ne les avait mariés.
« Ce mélange de nouveautés et de rajeunissements, la France, nous l’avons
déjà dit, en faisait à peine l’essai, lorsque déjà l’Italie en possédait de brillants
modèles. Mais l’Italie à qui les devait-elle? Étaient-ce des créations spontanées,
des produits de sa propre sève? Nous voici, comme on voit, au nœud de la
question.
« Pour la résoudre, il ne faut que jeter les yeux du v' au x“ siècle, sur ce vieux
sol romain épuisé, engourdi, couvert de cendres et de ruines. Y voit-on germer
quelque chose? En sort-il spontanément la moindre nouveauté? le peu de vie
que révèle alors l’Italie, c’est à l’extrémité de ses rivages cju’il faut l’aller cher
cher, au fond des golfes, dans des lieux comme Amalfi, comme Atrani, où
s’abritent quelques colonies orientales. L’Orient conserve seul encore un certain
don de produire, non plus de belles et nobles choses, mais de brillantes subti
lités. Ce génie hèllénique, qui jadis avait porté dans Rome, une première fois,
le culte des arts et de la beauté, ne croyez pas qu’il soit mort avec sa patrie ;
même quand il n’y a plus de Grèce, l’esprit grec vit encore ou du moins con
serve assez de souffle inspirateur pour faire une seconde fois l’éducation de
l’occident....
- 29 -,
« Pour tout résumei' en terminant, nous ne croyons pas qu’en France, il y ait
jamais eu, à proprement parler, une architecture byzantine, c’est-à-dire une
famille de monuments entièrement conçus, bâtis et décorés à l’orientale ; mais
nous croyons que l’Orient a exercé sur nos artistes et sur notre architecture
décorative une influence, d’abord presque insensible jusqu’au x° siècle, puis
active et puissante, quoique partielle et incomplète, dans les deux siècles sui
vants; influence qui ne s’efface et ne disparaît que devant le grand mouvement
tout national du xiir siècle , devant cette réaction de l’esprit européen et
septentrional, manifestée si clairement dans l’art français du temps de saint
Louis. Jusque-là, quoi qu’en dise M. de Verneilh, c’est l’esprit de l’Orient qui
nous pénètre et nous anime; c’est lui qui, sans usurper un rôle matériellement
considérable, s’insinue et se reflète dans toutes nos créations. M. de Verneilh
dit quelque part que, s’il était possible d’évaluer par une sorte d’analyse chimi
que, en quelle proportion l’élément byzantin s’est mêlé dans l’art occidental,
un dixième, un vingtième serait encore une part trop belle : nous n’examinons
pas si telle est en effet sa part, nous mesurons son influence. Selon les lieux,
selon les époques, selon la nature des monuments, cet élément se produit dans
des proportions très-diverses; mais, là même où sa présence est à peine sen
sible, supprimez-le, tout va se transformer aussitôt, tout va retomber dans la
plate et monotone reproduction de F ornementation latine abâtardie. Sans lui,
plus de bases de colonnes ioniques ; ces deux bourrelets, fortement accusés, qui,
de toutes parts, à partir de l’an 1000, remplacent les moulures multiples et
mollement imitées de la base corinthienne, vous allez les voir disparaître ; plus
d’annelures au fût des colonnes, plus de griffes à leur base : ces chapiteaux au
profil évasé, protubérant, vont rentrer dans leur vieux moule, dans leur galbe
grêle et camard : ces perles, ces pierreries d’un relief si hardi, vont s’effacer et
s’aplatir; ces rinceaux aux vigoureux contours, empruntés à la Flore des climats
ardents, vont se changer en arides guirlandes tressées de fleurs qu’on dirait
desséchées dans un herbier. Vous voyez donc que cet élément étranger, si petite
que soit sa part, est actif, animé, efficace, et qu’il faut compter avec lui.
«Aussi demandons-nous à M. de Verneilh de laisser là cette partie de son
système qui le condamne à méconnaître des influences si manifestes. Il a cru
éclaircir et dégager la question en la circonscrivant; il a été conduit à trop voir
sur un point et à trop perdre de vue tout le reste. Quel que soit le haut prix que
nous attachons à ses consciencieuses recherches, nous ne pouvions nous asso
cier aux conclusions théoriques de son livre. Ce n’est ni dans un seul lieu de la
France, ni dans un seul monument, que le génie architectural de l’Orient a été
importé parmi nous ; il n’y est apparu tout entier nulle part ; on ne peut lui
— 30 —
assigner, ni telle place, ni telle œuvre déterminée, mais il a modifié et ravivé
notre goût national, sans altérer son originalité, car l’originalité ne consiste pas
à n’être influencé par rien ; on l’est toujours par quelque chose : seulement, si
l’influence est directe, absorbante, sans mélange, sans rajeunissement, il y a
copie, plagiat, stérilité; si elle ne fait que stimuler une sève endormie, il y a vie
nouvelle et véritable création ».
Je vais essayer de répondre, monsieur, aux observations qui précèdent :
III.
J’accorde, monsieur, que le seul fait de savoir qu’une église est ronde ou
carrée, en croix latine ou en croix grecque, ne décide rien. 11 y a beaucoup de
chapelles en croix grecque qui ne paraissent point byzantines, beaucoup d’églises
à longues nefs qui le sont positivement par leurs coupoles. Mais quand, au lieu
d’une sèche indication de la forme générale du plan, on a le plan lui-même,
avec tous ses détails, toutes ses proportions, je dis que l’on peut juger déjà du
style, de la date, bien plus de la situation géographique de l’édifice. L’arran
gement des masses, plus simple, plus net que la décoration, moins sujet aux
petits hasards, aux influences obscures, et aux fantaisies individuelles, accuse
plus sûrement la filiation des édifices. Du plan on peut déduire la coupe et
l’élévation : qu’est-ce donc quand on a cette double ressource? Quand même
on aurait martelé, comme vous le supposez, toutes les sculptures de Saint-Front;
quand même on aurait partout dissimulé sous des enduits l’appareil des mu
railles, il me resterait encore assez d’indices, pour reconnaître que le monument
est byzantin, semblable à Saint-Marc, et qu’il a servi de modèle aux églises à
coupoles de son voisinage.
Il s’en faut que tout Saint-Front soit en grand ou en moyen appareil. Les
dessins qui représentent le monument du côté de la rivière sont trompeurs à cet
égard. Les murailles de l’ouest, moins élevées et moins en vue, sont en moel
lons noyés dans le mortier, comme la voûte des coupoles et des absides, comme
le remplissage des grands arcs à l’intérieur de l’édifice. En reconstruisant en
sous-œuvre les deux piliers du transept sud qui menaçaient ruine et dont les
arcades avaient été bouchées depuis des siècles, on a été étonné de voir que
les massifs destinés à supporter les voûtes, étaient réellement en blocage, pres
que en béton, et que la pierre de taille avait été employée, un peu comme le
marbre à Saint-Marc, en placages.
Ce mélange de tous les procédés de construction employés par les Romains
ne se voit chez nous qu’à Saint-Front, mais il est fréquent dans les églises de
— 31 —
l’Orient. La plupart sont situées dans des pays à briques; mais M. Lenoir a
très-bien remarqué qu’à l’occasion on les construisait en pierres et que la règle
n’avait rien d’exclusif. A Toulouse, Saint-Front aurait été bâti exactement
comme Saint-Marc. Mais à Périgueux, les carrières de pierres de taille et de
moellons sont si commodes qu’il a toujours été déraisonnable de ne pas se
contenter de ces matériaux. La construction de Saint-Front n’en est pas moins
à la fois romaine et byzantine.
L’architecte de Saint-Front était en somme un détestable constructeur ; mais
il ne faudrait pas le réduire au rôle de simple copiste. En créant un système de
toiture, en ajoutant à sa croix grecque les avant-corps de l’est, en disposant la
double base du clocher, en luttant contre le climat du pays, contre les irrégula
rités du terrain et cle l’emplacement, il a fait preuve d’un esprit ingénieux et
d’un talent incomplet mais réel.
Il ne faut pas croire, nonplus, que l’architecte de Saint-Marc soit irrépro
chable. Si nous voulions lui chercher querelle, que d’inconséquences et de mala
dresses nous pourrions relever dans son œuvre en dépouillant l’édifice primitif
de sa brillante et moderne parure ! Tout bien considéré, les deux architectes
étaient à peu près de la même force, à demi savants, à demi barbares, comme
tous les derniers représentants de cet art byzantin, qui commence par son chefd’œuvre, et poursuit, presque sans réaction, une longue décadence.
Chez nous il n’en a pas été ainsi. Le progrès ne s’arrête et ne s’interrompt
pas depuis le commencement du xi° siècle. Aussi les coupoles de la Cité, de
Cahors et d’Angoulême ne sont-elles pas, comme vous le croyez, monsieur,
d’une construction.plus grossière que celles de Saint-Front, Elles sont inférieures
par le style, par la fidélité aux types byzantins, et, en général, par la décora
tion, parce que le sculpteur de Saint-Front n’avait pas laissé d’élèves dans le
pays. Mais elles sont incontestablement supérieures par la construction, plus
adroitement, plus sagement bâties ; elles corrigent, elles simplifient tout ce qu’il
y avait de trop difficile ou de trop peu solide à Saint-Front. En bâtissant beau
coup, on finissait par mieux bâtir. Les ouvriers s’étaient formés ; ils avaient
trouvé l’emploi le plus convenable de nos matériaux, en un mot, cet appareil
moyen qui ne change plus jusqu’au xiib siècle, jusqu’à nos jours.
Je n’analvserai pas de nouveau toute l’ornementation de Saint-Front: mais
aussi insuffisante qu’elle vous paraisse, elle a décidément trop de science et de
style pour que nous en fassions honneur aux maçons Périgourdins du x° et du
xF siècle, car c’est à cette dernière époque qu’elle a du être exécutée en majeure
partie. Si elle avait été ordinaire dans le pays, nous la rencontrerions ailleurs,
notamment à l’église de la Cité; elle se serait perpétuée dans tous nos édifices
— 32 -
du xx' siècle : et d’un auti'e côté, en remontant vers l’époque romaine, nous la
retrouverions, plus parfaite, dans l’église latine de Saint-Front. C’est ce qui n’a
point lieu. — L’ornementation de l’église latine, plus abondante peut-être, ne
vaut pas celle de l’église byzantine ; elle ne lui ressemble pas et dénote d’autres
règles, d’autres principes. Ainsi, cette façade latine est couverte de statues et
de bas-reliefs, tandis que l’ornementation des façades de la croix grecque exclut,
à l’exemple des byzantins, ce puissant moyen de décoration.
J’ai besoin, monsieur, de vous mettre sous les yeux quelques spécimens de
cette ornementation, choisis parmi les plus significatifs. Ils sont inédits et tout
nouveaux pour vous, cai’ je ne les connais moi-même que depuis peu de temps.
D’ailleurs, malgré le soin avec lequel vous avez étudié les monuments de Péri
gueux, il me semble que vous n’avez pas pu bien voir, sous le badigeon, à une
grande hauteur, ce qu’il y avait alors d’apparent dans la décoration de SaintFront.
En restaurant l’abside secondaire qui s’ouvre sous la coupole du sud, on a
retrouvé le plafond sculpté qui réunissait les colonnes du second rang. Ces
plates-bandes s’étaient disloquées lors du premier tassement de l’édifice, et il
avait fallu les étayer par d’autres colonnes supportant une arcature. M. Vauthier, l’inspecteur de notre cathédrale, au moment de rétablir la disposition pri
mitive, m’a fait un dessin du fragment le mieux conservé, et j’ose dire qu’il
vous étonnera.
Tout cela est romain d’origine, d’accord : tout dérive clairement du plafond
romain à caissons. — Mais les artistes byzantins ont pu longtemps se dire
romains, comme le faisait leur illustre patron Justinien. Ils n’étaient pas sépa
rés du monde antique, ainsi que leurs contemporains de France et d’Italie, par
un abîme tel que l’invasion des barbares. Ils connaissaient mieux la tradition
romaine, et, quand ils la rejetaient, c’était plus volontairement. L’esprit d’inno
vation qui, en architecture, les a conduits à de vrais perfectionnementsvne les
abandonnait point en sculpture et en ornementation, mais il laissait subsister en
eux le fond romain. — Ceia posé, cette plate-bande à caissons n’est-elle pas
appliquée et traduite de la façon la plus singulière? Cette corniche n’est-elle pas
finement profilée? Ces rosaces en creux, avec leurs cordons perlés, leurs décou
pures variées, leurs filets creusés profondément et remplis de couleur rouge, ne
sont-elles pas d’un dessin libre et fier? Les deux colonnes sont restituées, bien
entendu, et imitées de celles plus petites et plus courtes, qui ont été mises après
la rupture de la plate-bande et qui sont corinthiennes encore. Quant aux platesbandes, en elles-mêmes, elles ne sont point exclusivement latines. Les byzan
tins les tenaient directement de l’art romain, et ils les ont souvent employées,
33
notamment à Sainte-Sophie. Saint-Front, il faut le dire, est une des églises
oii la plate-bande a été le plus largement employée ; mais il diffère autant sous
ce rapport de nos églises antérieures à l’an 1000 que des églises byzantines.
Pour les colonnes « superposées », Saint-Marc en a aussi une quantité, et chaque
section semi-circulaire des portiques de cet édifice ressemble à cet égard, aux
absides latérales de Saint-Front.
La dernière découverte de M. Vauthier me confirme dans la pensée que la
décoration sculptée de Saint-Front avait été conçue sur un pied que l’on n’a pu
soutenir jusqu’au bout. Les ressources, non pas en argent, mais en hommes,
diminuaient donc avec le temps, au lieu de s’augmenter, ce qui s’expliquerait
parfaitement dans le cas où il y aurait eu des artistes grecs. Au moins faut-il
reconnaître qu’une ornementation, telle que celle à laquelle a appartenu notre
fragment sculpté, n’était pas ordinaire, ni à Périgueux, ni dans aucune autre
ville romaine, à la fin du xc siècle ou dans les premières années du xie. Nos
artistes nationaux n’étaient alors, en général, ni aussi savants, ni aussi bons
dessinateurs, ni aussi raffinés dans leurs modifications des modèles antiques.
Je n’en demande pas davantage.
Au dessin principal de M. Vauthier, je joins divers autres croquis, comme un
supplément et une confirmation. Les deux premiers viennent encore de SaintFront et sont compris dans la même feuille. Ce sont des chapiteaux d’un genre
très-différent, et néanmoins, je crois, composés par le même maître. Le pilastre
d’abord est un.de ceux du clocher. Il y en a vingt à peu près sur ce modèle, et
quatre autres corinthiens. On avait admis pour cette partie de la construction
un style plus sobre et plus sévère. On a donc surtout employé cet étrange cha
piteau. Comme tout l’édifice, il a été fait à la hâte et par à peu près. Remar
quons les puériles velléités de richesse qui le distinguent de ses pareils : cette
petite torsade sans pendant, ces boutons saillants dans un des encadrements.
Ailleurs, il n’y a généralement que les patères, si singulières par elles-mêmes,
mais assez analogues à celles du plafond que nous venons d’étudier tout comme
à celles qui accompagnent les archivoltes des grandes fenêtres. — Ce que je
signalerai avant tout dans ces chapiteaux, c’est le type dont ils dérivent, c’est
l’ordre auquel ils appartiennent. Ils pourraient passer pour cubiques; mais j’y
reconnais sans hésitation l’astragale, legorgerin, l’abaque arrondi par-dessous,
du chapiteau toscan ; à moins que les métopes d’à côté ne fassent donner la pré
férence au dorique romain.
Or, nos architectes français du moyen âge, je ne dis pas ceux d’Italie, se
bornaient à imiter le type corinthien. Ils ne se souvenaient pas des autres ordres;
tandis qu’à Saint-Marc comme à Saint-Vital, on trouve et le chapiteau toscan,
et le chapiteau ionique. D'ailleurs, ils sont aussi extravagants que celui de
Saint-Front, mais néanmoins très-caractérisés.
Revenons aux métopes et aux sujets qui s’y trouvent sculptés. 11 y a là un
point d’iconographie des plus curieux, sinon des plus significatifs. Dans chaque
intervalle des modillons se voit un agneau plus ou moins heureusement rendu
par l’artiste. C’est un motif de décoration comme un autre, et malgré l’origi
nalité du sujet, je n’y avais pas vu autre chose ; mais les dessins de .M. Vauthier,
qui a relevé à l’aide d’échafaudages toute l’ornementation du clocher de SaintFront, m’ont révélé quelques détails caractéristiques. Au centre de la face
méridionale du clocher, il y a décidément un autre agneau vu de trois quarts et
tenant avec sa patte une croix. Or, ce symbole incontestable de N. S. JésusChrist, serait souverainement déplacé, s’il ne s’harmonisait que par la forme
extérieure avec les agneaux des autres métopes. J’aime mieux croire que toutes
ces images ont un sens symbolique et qu’elles figurent le Christ accompagné
de ses apôtres, et par extension de la foule des justes. Le loup dévorant qui
s’élance d’une des métopes et met en désordre les brebis les plus voisines, ne
serait autre que Satan.
Ce sujet symbolique prend naissance dans les Catacombes, mais il devient
bientôt plus byzantin que latin. Dans les « Vetera monumenta de Ciampini », ces
absides, en mosaïque, où les apôtres, figurés par des agneaux, forment une
frise et une bordure au-dessous d’un Christ et de son entourage ordinaire, sont
généralement l’œuvre d’artistes grecs, comme on le reconnaît aux inscriptions,
aux vêtements, enfin et avec Ciampini lui-même, au Christ bénissant à la ma
nière orientale. Les tendances des artistes grecs étaient telles que le concile
Quini-Sexte leur recommandait, mais vainement , comme nous l’apprend l’icono-;
graphie chrétienne de M. Didron, de ne pas préférer jusqu’à l’abus le symbole
à la réalité, l’agneau ou le lion divin à la personne divine
Le Lion symbolise aussi N.-S. Jésus-Christ, et dans la frise’inférieure du
même clocher, toujours au milieu de la face méridionale, je remarque un lion
entre deux files de griffons affrontés. Quoique ce lion n’ait point le nimbe cru
cifère qu’on lui donne quelquefois, ni atfcun attribut positif, il se peut qu’il ait
un sens symbolique, comme l’agneau placé dans les mêmes conditions, et qu’il
figure, par exemple, le Christ aux enfers13. 2 1 2
1. « Iconographie chrétienne», p. 315 Voir aussi p. 311 le passage où l’auteur explique que
malgré Durand, les occidentaux n’ont jamais représenté les apôtres sous la forme d’agneaux, posté
rieurement à l’ère latine.
2. Un bestiaire français de la Bibliothèque de l’Arsenal, reproduit dans les « Mélanges d’archéo
logie » des RH. PP. Arthur Martin et Cahier, t. Il, p 22G, nous dit, d’après le «Phisiologes», bestiaire
— 35 —
Pour la dernière frise au haut du clocher, où il n’y a que des masques de
lions et d’autres bêtes sauvages, je suis à bout d’explications ; à moins que les
rugissements de ces têtes de monstres n’annoncent et ne renforcent la tempête
des cloches. Au moins ont-ils la gueule ouverte et fendue jusqu’aux oreilles.
Mais, quoi qu’il en soit de cette dernière conjecture, je n’en attache pas moins
quelque importance à l’hypothèse que je vous ai soumise. Notez que la face
méridionale du clocher regarde le cloître, et qu’il convenait de rappeler ainsi
aux moines de Saint-l'ront le sens caché de ce qui n’était pour le peuple qu’une
vaine décoration. Toujours est-il qu’il n’y a pas dans Saint-Front d’autre icono
graphie sculptée, et qu’elle est certainement d’un genre fort extraordinaire,
comme le monument tout entier.
Ordinairement, personne n’est plus prompt que moi à se défier des explica
tions symboliques, et je ne sais vraiment pourquoi je suis aujourd’hui si hardi.
Mais, si mes suppositions ont quelque fondement, quel signe d’ancienneté et
même d’une origine étrangère que ce symbolisme raffiné et insolite! 1
Le chapiteau corinthien qui ligure sur notre planche d’ornementation, et qui
n’a pas moins d’un mètre de hauteur, décorait l’entrée de la chapelle du tran
sept nord; il a été démasqué depuis peu d’années. Chose bizarre, tout ce que
grec très-ancien : « Un oiseau est, qui est appelés gripons. Phisiologes nos dist que il est en une
partie des désers d'Inde abitant......Cest oisels séncfie diable... Li désers sénéfie infers... »
I. .l’allais retrancher cette page de ma réponse pour ne pas compliquer d’une question incidente
très-difficile, celle qui s’agite entre nous. Mais j’ai trouvé dans la lecture d’un récent voyage en
Italie un argument a peu près décisif.
Après avoir décrit minutieusement les sculptures de l’extérieur de Saint-Marc, M. Théophile
Gautier arrive à l’extrémité du portique du nord et dit :
« Un autre bas-relief composé de deux files de moutons, six de chaque côté, regardant un trône
« et séparés par deux branches de palmier, nous a fort préoccupé, car nous aurions voulu savoir
« ce qu’il signifie, et nous avons fait de vains efforts pour déchiffrer l’inscription en lettres gothiques
« ou grecques abréviées, qui en indique sans doute le sujet. Ces moutons sont peut-être des
« vaches, et alors le bas-relief aurait pour sujet le songe de Pharaon ». (« Italia », par M. Théophile
Gautier, Paris, 1852.)
Il faut en convenir, c’est une précieuse coïncidence. Le bas-relief de Venise et la frise de Périgueux
se complètent et s’expliquent mutuellement de la façon la plus satisfaisante. Il n’en résulte pas une
preuve nouvelle do la parenté directe de Saint-Front et de Saint-Marc; car les portiques de ce der
nier monument sont du xie siècle seulement. Mais personne ne doute qu’ils ne soient byzantins au
môme titre que la croix grecque, et dès lors il n’en est que plus curieux de voir sculpter à SaintFront, un peu avant qu’il ne le soit à Saint-Marc, le môme sujet d’iconographie symbolique. Il
était donc familier aux artistes grecs de ce temps, de cette école, autant qu’inconnu à nos sculpteurs
français. L’agneau nimbé et tenant une croix, leur est familier, mais jamais ils n’étendent ce sym
bolisme aux apôtres.
N’est-ce pas un trait de lumière sur la véritable origine de l’église de Saint-Front, et de son archi
tecte?
— 36 —
l’ornementation de Saint-Front compte de plus riche et de plus beau se cachait
ainsi sous le grand rétable des Jésuites, derrière la tribune de l’orgue et dans
des constructions ajoutées à diverses époques au plan primitif. Ce chapiteau, je
l’avais dessiné moi-même au moment où il fut dégagé. Malgré ma maladresse, je
réponds de son exactitude. Je trouve très-originales ses guirlandes suspendues
d’une volute à l’autre. Il faut observer aussi la façon dont les feuilles d’acanthe
s’allongent et se replient sur elles-mêmes; enfin la forme aiguë de chaque lobe
des feuillages. M. Albert Lenoir a signalé ce caractère dans beaucoup de cha
piteaux byzantins. L’ensemble a incontestablement de la grandeur et du style,
outre l’originalité, et vous souhaiteriez difficilement, monsieur, quelque chose
de plus capricieux et de plus riche en fait de corbeilles corinthiennes.
A ce point de vue, qui n’est pas le mien, vous devriez, monsieur, tirer parti
de l’ornementation de Saint-Front. Entre tant d’antres innovations de détail que
les gravures de mon livre omettent parfois, vous y constateriez les plus anciens
exemples connus pour notre pays, non pas de damiers, —il s’en trouvait déjà à
la façade latine, — encore moins de torsades, mais de zigzags, de têtes
plates, etc. A la vérité, ces formes nouvelles sont presque imperceptibles, et ne
se présentent guère de façon à provoquer des imitations. Si Saint-Front a donné
quelque chose aux églises romanes ordinaires, ce serait plutôt, pour la construc
tion, ses ogives de l’an 1000, et pour l’ornementation, les modillons si répandus
en Auvergne, les couronnements de clocher si multipliés dans la Saintonge et le
Poitou.
Mais quoi qu’on fasse, et de quelque façon qu’on s’y prenne, Saint-Front
justifiera bien mal les théories qui attribuaient à l’inspiration byzantine ce que
l’art roman a de jeune, de vivace, et de fécond.
Toujours est-il que l’ornementation de Saint-Front ne me semble inférieure
ni par la science ni par l’initiative à celle de Saint-Marc. Je n’ai pu constater
qu’il y eût de l’une à l’autre des ressemblances particulières. Sans cela, je
n’aurais pas admis cette alternative que l’église de Périgueux était peut-être la
sœur de celle de Venise, au lieu d’en être la fille; et que les artistes de SaintFront pouvaient être venus de Constantinople en.droite ligne. De même j’aurais
attribué encore plus d’importance (pages 125-129) à l’existence d’une colonie
vénitienne à Limoges, tandis que, d’après mon livre, elle n’explique pas immé
diatement, ni nécessairement, la construction byzantine de Saint-Front, et la
rend seulement moins extraordinaire. Dans les termes où je suis resté, les ana
logies générales suffisent, car il y a, selon moi, de bonnes raisons pour qu’on
n’ait fait à Saint-Front ni bases à empâtements, ni chapiteaux cubiques. — Si
le chapiteau corinthien est ordinaire à Sainte-Sophie, ordinaire à Saint-Marc,
— 37 —
pourquoi demander absolument à Saint-Front des chapiteaux cubiques?
En regard du style byzantin tel qu’il me semble avoir été importé à Péri
gueux, j’ai voulu mettre un chapiteau qui, par exception, prend les caractères
que vous croyez essentiels à ce style. C’est un chapiteau parfaitement cubique,
avec les angles abattus en biseau, plein d’ailleurs de grâce et de fantaisie, tel
enfin que vous en voudriez à Saint-Front. Je ne crains donc pas de vous fournir
une arme contre mon système, et, si j’en connaissais de plus redoutables, je
vous les offrirais avec le même empressement. Mais, pour moi, ce chapiteau
n’est cubique que par hasard; il ne serait pas plus byzantin qu’un autre. Il se
trouve ainsi que son voisin, plus élégant encore, dans une petite église de cam
pagne, à Cercles, paroisse du château et du bourg de la Tour-Blanche. L’église
a été rebâtie, dans son ensemble, vers le xiv1 siècle, mais on a conservé assez
— 38
de portions anciennes dans les soubassements pour faire voir que le plan général
a été peu modifié et qu’il comportait peut-être des coupoles. On a conservé
aussi certains chapiteaux très-dignes de cet honneur, notamment tous ceux qui
ornaient la porte d’entrée et qui ont été soigneusement remis à la même place
sous des voussures compliquées du style ogival secondaire. Le chapiteau sur
lequel un lion attaque et mord deux dragons affrontés est de ce nombre, et
vous voyez qu’il a été destiné à couronner trois colonnettes en faisceau : un de
ces raffinements qui se multiplient vers la seconde moitié du xii" siècle. Pour le
chapiteau cubique, il a été également remis à la place pour laquelle il avait été
taillé, à l’angle sud-est du transept méridional. Primitivement il était engagé
aux deux tiers dans la muraille, et fait pour supporter la retombée d’un arc
doubleau. On l’a fait avancer un peu pour y asseoir les nervures diagonales
d’une voûte d’arêtes. Dans les autres angles des transepts il y a aussi des chapi
teaux anciens, mais ils diffèrent tous de forme et de dessin. Le chapiteau
cubique n’avait été adopté qu’une fois, bien qu’il convînt particulièrement à cet
endroit. Le sculpteur avait-il une réminiscence des chapiteaux cubiques de
l’Orient? A-t-il, au contraire, rencontré par hasard la combinaison dont il
s’agit entre cent autres très-variées? Ce que je puis affirmer, c’est que je n’ai
rencontré nulle part, en Périgord, des chapiteaux de cette forme et de ce style.
11 y a bien, si l’on veut, au clocher de Brantôme, et surtout dans l’église à plan
roman de Saint-Privat sur Dronne, quelques autres chapiteaux cubiques, mais
d’un dessin barbare et d’une tout autre proportion. A Saint-Privat ils se rap
prochent de ce type « en boule tronquée », si commun en Angleterre et sur les
bords du Rhin, mais très-rare ou inconnu dans l’Orient, qui résulte presque
naturellement de la forme ronde et nue de la corbeille et du plan carré du
tailloir. Ils s’accordent avec l’extrême simplicité des sculptures de tout
l’édifice.
Je dois faire observer à cette occasion que, si nos monuments du Périgord
prennent quelquefois de bonnes sculptures au xii' siècle, c’est presque toujours
par l’influence constatée d’une province voisine. Ainsi, le tombeau d’évêque
dont on admire les débris à l’église de la Cité, a'été fait pour un Poitevin, et il
est signé par un sculpteur de la même région archéologique, Constantin de
Jarnac. De même, l’église de Cercles appartient, non pas au diocèse, mais au
comté d’Angoulême, comme toute l’enclave de la tour Blanche. — Pourquoi
cette infériorité de notre province vis-à-vis de toutes ses voisines, même du
Limousin granitique? Je l’expliquais précisément par la prédominance et
le règne exclusif de l’élément byzantin. Nous sommes donc, hélas! bien loin
de compte.
— 39 —
J’ai maintenant à me défendre, sinon de m’être servi, comme tout le monde,
de ces deux expressions « ornementation romane » et « style roman », du moins
d’y avoir vu autre chose qu’un « terme de convention ». Pour moi, je l’avoue,
c’est une vraie définition, non pas complète sans doute, mais qui dit tout ce
qu’il faut dire, si elle ne dit pas tout. Peut-être s’v est-il attaché d’abord quelque
mépris, fort injuste. Ce qui est l’essentiel, elle signifie que l’architecture du xi"
et du xne siècle, en occident, se ressemble partout, parce qu’elle tire principa
lement son origine de l’architecture romaine dégénérée. Quand on applique la
même dénomination aux langues néolatines, on est aussi dans le vrai, mais non
pas plus complètement, et si les dialectes romans sont moins répandus que les
styles romans, c’est qu’il y avait, pour leur disputer le terrain, une langue ger
manique et non pas une architecture germanique. Cela n’empêche pas l’expres
sion de rester juste. Le mot de style byzantin usité en Allemagne, celui de
style lombard employé en Italie, dérivent au contraire d’un système erroné et
indiquent un fait reconnu pour faux. Le mot de style normand se rapporte au
moins à une idée juste relativement à l’Angleterre. Mais il faut un nom géné
rique qui devrait être celui de style roman, en attendant qu’on en trouve un
meilleur, et pour ma part je n’y compte pas. Au surplus, en recommandant à
nos voisins notre terme de roman, nous ne prétendons pas que le style auquel
il s’agit de l’appliquer soit d’origine française, aucun de nous ne l’a imaginé. —
Mais nous croyons qu’il n’est ni byzantin par l’inspiration, ni italien par la
provenance. 11 est possible que l’Italie ait eu avant la France de ces édifices
que nous appellerions romans; je n’ai pas étudié cette question. Elle a conservé,
à coup sûr, beaucoup plus de monuments antérieurs à l’an mille, la plupart de
style latin. Mais il me paraît surprenant que Saint-Étienne de Bologne, et SaintZénon de Vérone, tels que nous les connaissons, soient du ix' siècle, et n’aient
produit d’imitations qu’après une centaine d’années. Je supposerais plutôt
qu’au delà comme en deçà des monts, les antiquaires ont trop vieilli d’abord
certains monuments, et qu’il leur en coûte de chercher et d’adopter d’autres
dates. — D’un pays, d’une province à l’autre, il y a eu incontestable
ment des échanges d’influences, facilités par cette circonstance que les archi
tectes appartenaient alors au clergé, et rien ne serait en effet plus utile que de
les constater nettement, ainsi que vous le proposez : mais le degré de ressem
blance de ces vingt styles romans s’explique généralement par leur source
commune, tandis que leur diversité annonce que ce fonds latin a été am
plifié et perfectionné par chaque centre de civilisation pour son usage parti
culier.
L’honneur du style roman de la France septentrionale et la meilleure preuve
— 40 —
de son originalité, c’est de tendre toujours au style ogival, de lui donner nais
sance, et de l’avoir contenu en germe.
Malgré le sens positif et sérieux que l’on attribue généralement au mot
roman, il est bien entendu, d’ailleurs, que nous ne songeons pas à nous en
faire un bouclier contre ceux qui nous reprocheront d’avoir laissé une part
trop restreinte aux influences byzantines. Quoique l’on s’accorde à dire de tel
monument, de tel système d’architecture et d’ornementation, qu’ils sont
« romans », on n’en a pas moins toute liberté pour y découvrir et y faire recon
naître un élément exotique, aussi mince, aussi imperceptible qu’on le sup
pose. Mais encore faut-il qu’on le voie et qu’on puisse le faire voir clairement.
Pour en revenir à Saint-Front, vous pensiez, monsieur, que l’ornementation
de notre cathédrale était latine ainsi que l’appareil. Je l’ai cru aussi trop long
temps, mais j’ai fini par m’apercevoir qu’en fait d’ornementation et d’appareil,
le byzantin et le latin se ressemblaient beaucoup, parce que c’était toujours du
romain.
« Pour M. de Verneilh » dites-vous « tout est byzantin dans Saint-Front, tout,
depuis la base jusqu’au sommet; pour nous, le plan, la coupe, la géométrie du
monument sont d’origine byzantine ; son esprit et sa vie appartiennent à nos
climats.
« Qu’est-ce donc que l’esprit et la vie d’un monument? Nous l’avons déjà dit,
c’est sa partie décorative, son ornementation, ses moulures; c’est aussi, dans
certains cas, son mode de construction, son appareil. »
Ailleurs, au contraire, et quand il s’agit de notre architecture romane,
« C’est l’esprit de l’Orient qui nous pénètre et nous anime. »
Franchement, je ne vois aucun motif d’intervertir ainsi les rôles, ni d’admettre
un contraste si surprenant. Comment ! cet esprit de l’Orient serait précisément
insaisissable, là où le plan, la coupe, la géométrie du monument, sont par excep
tion d’origine byzantine? Mais, quand on importe une architecture étrangère,
l’esprit et le corps vont ordinairement de compagnie.
En Angleterre au xic siècle, en Allemagne au xmc, je ne vois pas qu’on ait
imité séparément, ici l’architecture, et là l’ornementation des Français. L’artiste
qui a bâti Saint-Front, avait à coup sûr une occasion excellente de connaître et
d’apprécier la partie décorative du style byzantin. Ceux qui ont élevé l’église
de la Cité et la cathédrale primitive d’Angoulême, étaient tous dans le même cas
s’ils puisaient directement aux sources orientales, comme vous êtes tenté de le
croire; pourquoi sont-ils justement les seuls dans toute l’Europe occidentale
qui négligent ou qui repoussent formellement une influence aussi précieuse,
aussi féconde?
— 41 -
Votre argumentation, monsieur, repose surtout sur ce point de fait, que
l’ornementation de Saint-Front ne ressemble pas à celle que l’on tenait autrefois
pour byzantine. Mais cette ornementation byzantine par excellence, vous ne la
retrouveriez pas non plus, ce me semble, ni à Saint-Marc, ni à Sainte-Sophie,
pourvu que, mettant de côté tout parti pris, vous recherchiez les caractères
généraux de la décoration primitive, plutôt que des exceptions plus ou moins
nombreuses, plus ou moins positives. — La plupart des savants qui ont ancien
nement étudié l’art byzantin, étaient préoccupés, j’ose le dire, de justifier un
préjugé en vogue, et de chercher à tout prix des analogies entre nos plus
anciennes églises et ces mystérieux monuments de Byzance. Ils en ont trouvé,
mais ils en ontexagéré l’importance et faussé la vraie signification. Croyez-vous,
par exemple, que le chapiteau cubique de Saint-Vital, avec son double tailloir,
si remarquable, avec ses monogrammes, ressemble solidement aux chapiteaux
cubiques des bords du Rhin? Ces derniers ne sont-ils pas tout simplement des
chapiteaux sans feuillages et éminemment économiques? Et si les autres s’écar
tent aussi du type corinthien, est-ce bien par goût, par innovation purement
volontaire? N’est-ce pas souvent parce qu’on évitait d’évider, de fouiller des
matériaux très-précieux, mais très-durs?
J’ai peine à croire qu’aucune école d’architecture ait préféré bien librement
des chapiteaux cubiques à ces nobles corbeilles corinthiennes. Ce devait être
pour les byzantins eux-mêmes un pis-aller, et de même l’évasement excessif de
certains chapiteaux tiendrait avant tout à la nature des arcs qu’ils devaient
supporter. Dans l’intérieur des piliers, et dans le baptistère, à Saint-Marc, les
chapiteaux qui reçoivent les retombées de petites coupoles sont cubiques d’abord
et de plus très-évasés. Dans la colonnade légère qui réunit les piliers, ils sont
tous corinthiens et aussi sveltes que dans aucune église latine.
Peut-être, entre Saint-Vital et les églises rhénanes que j’ai vues par moimême, existe-t-il des degrés intermédiaires que je ne connais ou que je ne me
rappelle pas, et qui établiraient la parenté que je conteste. Ce ne serait pas
Aix-la-Chapelle qui n’avait pas, que je sache, de chapiteaux cubiques. Mais les
influences de ce genre se cachent souvent au premier aspect et parcourent force
détours imprévus, force métamorphoses. J’avoue qu’avant de connaître Fonte
vrault et Saumur, je n’aurais guère écouté ceux qui m’auraient dit que les églises
ogivales de l’Anjou devaient quelque chose à l’art byzantin. A l’égard des cha
piteaux cubiques, je ne nie donc rien absolument ; je ne suis pas disposé à croire,
voilà tout. Sur ce point et sur beaucoup d’autres, quand il le faudra, je me
rendrai de bonne grâce ; mais je prétends qu’il n’y a rien là d’assez évident pour
qu’il ne me soit pas permis de manifester mes doutes et de réclamer des preuves.
6
Ce que je vois de plus clair dans cette question, c’est que les chapiteaux
cubiques sont assez simples de forme pour avoir été inventés plusieurs fois;
c’est qu’ils constituent toujours, quelle que soit la richesse relative de leurs
découpures sans relief, une économie et une simplification sur les chapiteaux
ordinaires; c’est enfin qu’ils se généralisent dans des pays très-diversement
exposés aux influences byzantines, comme sur les bords du Rhin et en Angle
terre, mais seulement dans des lieux où l’ornementation végétale est difficile et
rare. Le chapiteau « tourné » des anglais est aussi, au xnr siècle, une sorte de
chapiteau cubique.
L’ornementation de Saint-Front n’admet pas de chapiteaux cubiques, selon
moi, parce que le petit nombre des colonnes ou des pilastres, la substitution
de la pierre au marbre, et la nécessité de donner le plus possible de valeur et
d’effetà des ornements clair-semés, invitaient à préférer systématiquement le type
corinthien. Par contre, elle a des analogies générales avec l’ornementation
latine, elle semble même toucher par quelques côtés à notre grande ornemen
tation romane ; mais, tant qu’on ne lui cherchera des termes de comparaison
qu’en Périgord et qu’en France, elle paraîtra profondément originale. La basseœuvre de Beauvais est sans doute ce que notre x” siècle français nous a laissé
de plus authentique ; qu’elle est barbare à côté de Saint-Front! Dans une ville
du sud-ouest, où les souvenirs romains étaient aussi présents pour le moins qu’à
Périgueux, le baptistère de Saint-Jean, plus ancien cependant que Saint-Front,
n’est-il pas bien plus barbare aussi?
Non, l’ornementation de Saint-Front a besoin aussi d’être expliquée. Elle est
venue, comme c’était naturel, avec l’architecture; enfin elle est byzantine dans
son ensemble. J’ai dit, dans mon livre, que rien n’empêchait de croire si rien
ne le prouvait positivement, qu’elle ne fût l’œuvre d’un artiste grec. Cette opinion
prend chaque jour plus de force dans mon esprit. Je ne désespère nullement
de lui donner des bases incontestables quand je ferai le voyage de Constanti
nople, quoique les églises du x‘ siècle soient rares partout ; quoique, après
Sainte-Sophie et Saint-Marc, aucun monument byzantin peut-être ne soit
comparable à Saint-Front pour la grandeur en même temps que pour
l’ancienneté.
Dès à présent, il faut que je vous communique quelques observations, toutes
récentes, qui semblent annoncer que mes espérances seront réalisées.
Ces éperons singuliers, qui, par exception, décorent et fortifient extérieure
ment les coupoles de Saint-Front, et que l’on ne retrouve nulle part, ni en
Aquitaine, ni à Venise, ils existent à Sainte-Sophie, non point au dôme central,
tout revêtu d’arcatures, mais aux demi-coupoles de l’ouest et de l’est, et à toutes
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les absides qui, à leur sommet, figurent aussi, dans de moindres proportions,
des demi-coupoles. — Voilà donc, en fait de construction, une analogie directe
avec Constantinople qui confirme ce que nous avons dit de l’appareil tout
byzantin des grands arcs et des murs extérieurs à leur soudure.
Pour F ornementation aussi, j’ai enfin à signaler, et plus positivement encore
une analogie directe avec Constantinople, avec Sainte-Sophie. On se souvient
de ces patères ou petites rosaces en relief qui accompagnent constamment les
archivoltes des fenêtres de Saint-Front. J’avais eu soin de noter, page 72, que
le fait était systématique, et que je ne l’avais observé nulle part. On verra, en
recourant à ma planche ivc, à quel point ce genre d’ornements est caractéris
tique. Nos monuments latins et romans n’ont vraiment rien d’équivalent comme
idée, et surtout comme exécution, comme physionomie. — Or, à la même
place, dans les mêmes conditions, entre les archivoltes des arcatures inté
rieures qui séparent le grand vaisseau de Sainte-Sophie des bas-côtés et des
gynécées de l’étage supérieur, je retrouve mes petites rosaces, en saillie sur le
nu du mur par leurs cadres à bordures, mais découpées profondément, seul
ornement sculpté jeté dans ces vastes tympans. —A Saint-Vital on les rencontre
aussi, mais moins systématiques, entre les trois baies de quelques grandes
fenêtres. —N’est-ce pas là de l’ornementation byzantine? — Joignez à cela
les chapiteaux pseudo-corinthiens de cette arcature de Sainte-Sophie, avec un
seul rang de grandes feuilles d’acanthe repliées et collées sur elles-mêmes, les
caissons en rosaces de l’intrados des arcs, etc. Ce sont sans doute autant d’ana
logies avec l’ornementation de Saint-Front. Je me suis jusqu’à présent contenté
de montrer qu’elle « pouvait «être byzantine. Il faudra dire bientôt qu’elle « l’est »
positivement.
Je ne connais pas à Saint-Marc de patères semblables à celles des fenêtres
de Saint-Front. L’architecte qui a élevé notre cathédrale, consultait donc d’autres
monuments byzantins que ceux de Venise ; il possédait donc le fonds commun à
tous les artistes grecs du Xe siècle. — Je n’en continue pas moins de croire à la
parenté directe de Saint-Front avec Saint-Marc. La ressemblance est trop
étroite pour ne pas nous faire pencher de ce côté. Mais il y a telle hypothèse
qui concilie tout. —Un des architectes grecs, appelés, nous le savons, de
Constantinople, pour édifier l’église vénitienne, aura bientôt suivi dans des
contrées plus lointaines ces hardis marchands qui avaient un comptoir à Li
moges. — L’humeur aventureuse des artistes et le hasard l’auront mis au
service d’un évêque de Périgueux. ■— De là Saint-Front.
Je ne mettrai jamais, pour ma part, trop d’importance à une hypothèse
aussi bien échafaudée, aussi probable qu’elle soit. Mais, s’il en faut une abso-
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lument, pour aider à reconnaître les faits dans toute leur étendue, toute leur
signification, on aura de la peine à trouver mieux. —Si ce n’est pas précisément
cela, c’est certainement quelque chose de bien pareil.
Quoi de plus simple, après tout, que la solution que je propose? On nous
dit formellement, à propos de Saint-Marc, à propos de je ne sais quelle cha
pelle de Paderborn, que ces monuments ont été bâtis « per operarios græcos ». Eh bien ! j’admets aussi pour Saint-Front ce phénomène 1 sans preuves
historiques directes, il est vrai, mais avec toutes les probabilités archéologiques ;
et, cette hypothèse acceptée, l’histoire architecturale du Périgord et des
provinces voisines se coordonne et s’éclaircit de la façon la plus satisfai
sante.
Si je n’ai point exagéré l’influence byzantine, telle qu’elle se manifeste chez
nous, je l’ai peut-être trop atténuée ailleurs. 11 se peut qu’elle ait agi dans un
autre sens, même en architecture, et qu’elle soit plus féconde, en somme, que
je ne le suppose. Mais toute inspiration implique quelque ressemblance. Là où
elle existe à un degré quelconque, dans l’ornementation aussi bien que dans
l’architecture proprement dite, dans les statues et les tableaux isolés aussi bien
que dans les monuments, il est toujours possible de la constater matériellement.
Moi-même je me chargerais bien de prouver de cette façon que certain tableau
de notre musée duLouvre, — cette vierge assise attribuée à Cimabue,—est vrai
ment byzantin, par tel trait singulier, par tel détail caractéristique. Que chacun
multiplie les remarques de ce genre et peut-être on arrivera à un résultat appré
ciable. Mais que, dans l’état actuel des connaissances archéologiques, avant tout
inventaire régulier, il convienne de croire, à priori, à quelque chose d’immense
que nous ne voyons pas, que personne ne nous a montré, c’est ce qui ne me
paraît pas indispensable. M. de Caumont s’y refusait déjà il y a quinze ans,
tout en recommandant à l’attention de ses lecteurs votre opinion sur l’étendue
des influences byzantines. Aujourd’hui il est, ce me semble, plus prudent que
jamais de prendre un point de départ tout différent du vôtre, et de tenir notre
art roman pour national jusqu’à preuve du contraire.
Je ne connais pas, malheureusement, dans tous ses détails, l’ornementation
byzantine, mais je crois la connaître dans ses caractères principaux, dans ses
règles. C’en est une, et la plus importante, que de repousser à peu près toute
représentation « sculptée » de l’homme et des animaux ; elle est aussi bien obser
vée à Saint-Front qu’à Saint-Marc ; elle ne l’est pas du tout dans la foule des
I. Quand même ce phénomène serait unique dans l’histoire de l'architecture française, peu
importerait, ce me semble, surtout à ceux qui se montraient disposés à croire qu’il ne s’était jamais
produit ; pas même une seule fois.'
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édifices du xie au xne siècle, et c’est une des principales raisons qui me forcent
à dire qu’ils ne sont pas byzantins par l’esprit.
L’esprit des byzantins en sculpture, c’est sans doute d’être original et gra
cieux quand on peut. Mais, avant tout, c’est d’observer le précepte du « Deu
téronome » : « non faciès sculptile ». Ils le prennent si bien à la lettre que le
sculpteur de figures n’est pas connu chez eux ; ils n’ont que le sculpteur d’orne
ments, et encore ils n’en abusent pas : à la bonne heure pour les peintres.
Quelle différence avec notre art indigène, si disposé, dès son début, à se servir
de la sculpture de sujet, malgré la barbarie des temps et l’insuffisance des
ouvriers! Il faudrait bien des analogies, de détail pour compenser ces diver
gences fondamentales, et elles sont extrêmement rares. Parce que l’on décou
vrira, non pas même à Byzance, mais en dehors du monde romain, dans un
monument Sassanide, quelques images humaines appliquées à la décoration des
chapiteaux, nos innombrables chapiteaux historiés en dériveront-ils? — Cela
ne fera que confirmer le vieil adage qu’il n’y a rien d’absolument nouveau sous
le soleil. — Parce que l’on signalera en Orient, ici des zigzags, là des damiers,
ailleurs des billettes, aura-t-on expliqué le style roman de Normandie, en
aura-t-on trouvé la source secrète ? Non certes: il n’y a qu’un usage un peu
général, il n’y a qu’un système qui ait chance de se transmettre au loin. Un
essai partiel doit rester éternellement ignoré, ce qui n’empêchera pas de le
recommencer de tous côtés, partout où l’on cherche, où l’on innove, et de ren
contrer maintes fois une combinaison assez simple par elle-même.
Accordez-moi, monsieur, qu’on s’est trop pressé de croire, en fait d’art, à
cette inspiration byzantine qu’il faudrait bientôt admettre aussi pour la civilisa
tion nouvelle et la « renaissance » des nations occidentales au xr siècle. Si vous
regardiez un moment en arrière pour rechercher sur quelles bases a été d’abord
fondée la doctrine que vous voudriez remettre en honneur, vous devriez, ce me
semble, reconnaître quelle s’appuie moins sur des faits bien ou mal appréciés,
sur des observations bien ou mal faites, que sur des habitudes prises à une
époque où, comme vous le dites, personne ne se piquait d’exactitude en
archéologie.
Quant à cette théorie à demi consolante, « qu’on est toujours influencé par
quelque chose », qu’il faut nécessairement un élément étranger pour stimuler
« une sève endormie » ; qu’en d’autres termes, sans l’influence byzantine, nous
n’aurions pu faire, en France, ni colonnes annelées, ni bases à doubles tores
(et elles sont déjà sur ce modèle à Saint-Front), je vous demanderai à mon
tour par quoi nous avons été influencés en créant le style ogival et où l’on trouve
le levain étranger dans cette autre renaissance du xur siècle. — Autrefois, l’on
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m’aurait répondu «par l’influence arabe»; et, s’il suffit qu’une erreur soit
ancienne pour qu’il faille toujours compter avec elle, je devrais hésiter encore.
Du moins ce grand fait des croisades, à défaut de toute analogie sérieuse,
donnerait-il quelque vraisemblance à cette solution du problème. Mais cette
fois, monsieur, vous vous déclarez prêt « à rompre autant de lances que l’on
voudra pour soutenir que l’initiative de la France est claire et presque incontes
table dans le domaine du style à ogives ». Vous voulez bien me dire, à ce sujet,
que j’ai fait voir, dans la polémique relative au dôme de Cologne, « qu’on était
armé de toutes pièces». Mais la «monographie de Noyon » l’atteste, vous étiez
alors prévenu contre mes adversaires, comme vous l’êtes aujourd’hui contre moi.
Pourquoi, vous dirai-je, des jugements si différents, quand la cause est au
fond la même? Pour moi, je ne peux m’empêcher de soutenir que notre grande
architecture romane est pure aussi de toute inspiration étrangère. Altérée plus
ou moins profondément sur des points déterminés par l’influence byzantine, elle
n’en est nulle part la conséquence. — La raison d’être de cet art rajeuni, ce
sera, si l’on veut nous croire, le rajeunissement de la France elle-même. L’élé
ment régénérateur ne sera ni gaulois, ni germain, mais français. La décompo
sition sociale du xc siècle, l’oubli ou le mépris des traditions en toutes choses,
auront préparé à la fois un art nouveau, une civilisation nouvelle, l’un et l’autre
indépendants de la décadence byzantine et destinés au plus durable, au plus
splendide avenir.
J’ai maintenant répondu à vos principales objections, monsieur, et rétabli,
autant que cela dépendait de moi, les bases essentielles de mon système. J’y
ai mis certainement trop d’insistance ; mais vous me rendrez ce témoignage
qu’il ne s’agit pas uniquement de savoir si je me suis trompé dans ma conclu
sion après avoir dit vrai dans l’ensemble de mon livre. Mon amour-propre
s’accommodera toujours facilement d’un demi-succès, et l’adhésion, même
limitée, que vous m’avez donnée, récompenserait assez mes efforts. Mais, en
mettant de côté toute prédilection paternelle, il me semble encore désirable
que mon système survive à votre critique et se vérifie de plus en plus. — Les
prétentions nettes, les définitions et les idées précises, sont toujours précieuses
en archéologie , parce qu’elles se prêtent parfaitement à la discussion et pro
voquent bientôt de nouveaux progrès ou des retours décisifs. En éclaircissant
les origines de l’architecture provinciale de l’Aquitaine, j’espérais en faire
autant, d’une manière indirecte, pour l’art français tout entier; j’espérais en
purifier les sources ; et certes il n’est pas indifférent, pour la gloirë des nations
occidentales, que la renaissance du xic siècle y soit considérée comme l’effet
accidentel d’une influence étrangère!
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Si les premières invasions des Musulmans avaient dépassé Constantinople, et
il s’en est fallu de peu; si elles avaient détruit l’art byzantin au lieu de le per
pétuer, est-ce donc à dire que notre architecture à nous ne se serait pas
développée, faute d’une première impulsion? Selon moi, elle existerait à peu
près la même. —■
‘Nous n’aurions assurément ni Saint-Marc, ni Saint-Front;
beaucoup de monuments, assez clair-semés dans l’Italie, plus communs dans le
sud-ouest de la France, mais partout exceptionnels, auraient pris une tout
autre physionomie. Mais l’art italien, comme l’art français, qui avaient leur
force propre et leur vie indépendante, se seraient passés à merveille, tantôt de
ces superfétations byzantines et tantôt de ces mélanges de détail.
Je termine enfin, monsieur, en vous priant de m’autoriser à publier cette
longue lettre dans les « Annales Archéologiques » de M. Didron, comme une
réponse à vos questions publiques et à vos doutes, comme un recours aussi
contre vos décisions. Je veux au moins faire savoir à mes amis que, devant
une autorité si haute et une critique si éloquente, je n’abandonne pas cepen
dant mes conclusions.
Je me flatte d’ailleurs que ma réponse ne leur paraîtra pas moins respectueuse
dans la forme qu’elle ne l’a été dans ma pensée. Eussiez-vous repoussé défini
tivement les principales conclusions de « l’Architecture Byzantine en France »,
je devrais encore être reconnaissant de l’attention que vous lui avez donnée et
de la bienveillance véritable avec laquelle vous avez parlé de son auteur.
C’est donc bien sincèrement, monsieur, et avec la certitude de ne pas changer
à cet égard, que je vous prie d’accepter l’hommage de mes sentiments affec
tueux et dévoués.
Félix de VERNEILH
PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE. RUE SAINT-BENOIT, 7.
LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE
DE
VICTOR DIDRON
Éditeur des « ANNALES ARCHÉOLOGIQUES » de 11. Didron aine
13, RUE HAUTEFEUILLE, A PARIS
L’ARCHITECTURE BYZANTINE EN FRANCE
PAR
M. FÉLIX DE VERNEILH
UN VOLUME IN-4° DE 400 PAGES AVEC
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PARIS
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IMPRIMERIE DE 3. CLAVE ET C% RUE SAINT-BENOIT, 7.
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Fait partie de Influences byzantines
