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IN ME MO RIAM
f.
A SON BIENFAITEUR
Commandeur de la Légion d’Honneur,
Décoré de la Médaille Militaire,
Associé national de l’Académie de Médecine,
Professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Lyon,
Correspondant du Ministère de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts
pour les Monuments historiques
(1849-1925)
LA SOCIÉTÉ HISTORIQUE ET ARCHÉOLOGIQUE DU PÉRIGORD
PÉRIGUEUX
LE DOCTEUR TESTUT
ANATOMISTE
Le 16 janvier 1995, à onze heures du soir, Testut est mort
à Bordeaux, frappé en pleine vigueur physique et intellec
tuelle. Sa vieillesse n’a connu ni les infirmités douloureuses,
ni la lassitude des ans. La mort l’a arraché à sa table de tra
vail et ses dernières minutes furent l’image de sa vie tout
entière : vie de labeur inlassable, vie de travail appliqué au
but, le plus noble : savoir et enseigner.
Parler de Testut anatomiste, c’est parler au nom de mil
liers de médecins français et étrangers pour lesquels Testut
était, de tous les savants, le plus célèbre et le plus apprécié
aussi. Ceux qui l’ont connu ne perdront jamais son souve
nir, tant sa silhouette, sa physionomie et sa façon de s’ex
primer étaient caractéristiques.
C’est à son cours que j’aime le retrouver alors que j’étais
jeune étudiant. L’amphithéâtre est comble bien avant
l’heure : les étudiants se pressent en foule pour avoir une
place et leur jeunesse explose en rires, en appels. La porte
s’ouvre. Un grand silence. Testut entre, salué par les applau
dissements unanimes. Il apparaît, le torse droit, cambré
dans la redingote bleue familière, la tête haute, l’attitude
sévère et froide, semblable à un chef qui va passer la revue
de ses troupes. Son regard parcourt les rangs; mais, bientôt,
dès les premières paroles, il s’éclaire de la joie intérieure du
savant qui trouve dans la leçon la grande joie d’apprendre
aux futurs médecins la base de la Médecine qui y puise la
récompense la plus douce d’une rude journée de labeur. Il
commence. Le plan est exposé, puis le voyage dans le corps
humain accomplit un itinéraire précis, itinéraire que les
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voyageurs suivent avec le plus grand intérêt, avec confiance,
car ils sont conduits par un guide qui ne s’égare jamais. Le
schéma accompagne la parole; il illustre la description qui
se développe avec la rigueur d’un plan d’architecte ou d’une
démonstration géométrique. Dès le début, l’organe à décrire
devient un personnage important; sa silhouette est indiquée,
il prend ses; valeurs et semble le héros d’une action où tout
se rapporte à lui. Les organes voisins avec lesquels il entre
en relation deviennent les personnages de second plan sur
cette scène de l’Anatomie où tout concourt à tracer les carac
tères morphologiques de l’organe envisagé. Cette leçon vit
de la passion du Maître; la parole claire, que l’accent natal
rend souvent plus vibrante, fixe d’une manière implacable
dans la mémoire de l’étudiant l’aspect et la configuration,
détails dont celui-ci verra l’utilité le lendemain au lit des
malades et sur la table d’opération. Parfois le cours s’élève
au-delà du sujet lui-même. Testut profite d’un détail, en
apparence insignifiant, pour ouvrir les portes de l’Anatomie
comparée ou de l’Embryologie afin de vaincre une difficulté,
afin de faire saisir en quelques mots les relations qui unis
sent l’Anatomie de l’homme aux sciences biologiques. Cette
parenthèse n’est jamais de la littérature : c’est toujours un
aspect de la science qu’elle a fait entrevoir. Cet enseigne
ment oral qui paraissait si simple était un enseignement
supérieur.
Après les applaudissements qui saluaient la péroraison,
Testut encore vibrant du cours où il s’était donné tout entier
gagnait le laboratoire, où sous sa direction se préparaient et
s’accumulaient les matériaux qui constituent aujourd’hui
notre Musée et qui servaient de base aux illustrations de son
Traité. Exigeant, ne permettant aucune infraction à la con
science scientifique, esclave d’une personnalité puissante
mais sans souplesse apparente, toute d’un bloc, Testut com
mandait et dirigeait en donnant à chacun de ses élèves son
esprit d’ordre et sa ponctualité dang la sériation des travaux.
La journée finie, Testut quittait le laboratoire et regagnait
son modeste appartement. De ses fenêtres, il découvrait les
ogives noires de la cathédrale de Lyon. Cet horizon sévère,
mais grandiose, avait le caractère des horizons de sa pensée.
Auprès d’une compagne qu’il épousa jeune et qui fut la
femme la plus aimante et l’associée la plus précieuse, Testut
assis devant sa table de travail jusqu’à une heure prolongée
de la nuit, passait aux cribles de sa critique tous les travaux
d’anatomie qui paraissaient et rédigeait ses ouvrages. Sa joie
la plus profonde était la joie du foyer. Cette joie, hélas !
fut éphémère : il y a quelques vingt-cinq ans, Testut perdait,
emportée par une maladie foudroyante, celle qui avait été le
réconfort et le sourire de sa jeunesse. Désormais seul, com
plètement seul, et volontairement seul, Testut continua à
travailler sans relâche l’anatomie et à écrire les traités qui
rendirent son nom glorieux à travers le monde, et, avec lui,
celui de la science française. Etranger à toute rêverie, à toute
distraction mondaine qui aurait pu être une distraction à
son travail, il aima toute sa vie l’Anatomie pour elle-même,
l’Anatomie pure, comme il disait. Il l’aima jalousement, avec
avarice, avec passion, la trouvant aimable, la trouvant belle.
N’avait-il pas raison ? Est-il un plus beau roman que le
livre de la constitution humaine ? Est-il une épopée plus
grandiose que la description du corps humain ? La recherche
des origines de l’homme, problème auquel elle conduit,
n’est-elle pas toujours la question suprême ?
J’eus le bonheur d’être son élève fidèle, d’être, si j’ose
dire, le témoin et le fils de ses pensées alors qu’il était en
pleine gloire, et j’ai pu comprendre, pendant les nombreu
ses années passées auprès de lui, quelle volonté implacable
dirigea mon Maître dans l’accomplissement d’une tâche pour
ainsi dire unique. Dans nos conversations familières, il ai
mait à décrire la grande route droite de sa vie. Il racontait
son enfance studieuse, auprès d’un père travailleur et d’une
mère pleine de finesse. Il rappelait avec une certaine vanité
qu’au séminaire de Bergerac et au lycée de Bordeaux, il
remportait chaque année le prix d’excellence; puis il disait
avec émotion comment, devenu étudiant en médecine, il
gagna rapidement ses galons d’interne, comment, pendant
deux ans, il accourut à l’appel aux armes de la France en
vahie (1870-1871), et comment sa boutonnière s’orna de la
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médaille militaire, décoration dont ii était à juste titre très
fier. Testut, dont les ressources étaient modestes, hésita pen
dant ses années d’étude entre la carrière clinique et le labo
ratoire. Préparateur de clinique chirurgicale (1871), aide
d’anatomie (1873), préparateur de clinique obstétricale
(1874), il semble marcher dans une voie où le succès est
assuré et la clientèle certaine. Cependant il se détourne de
cette route. Préparateur de physiologie (1876-1877), la science
pure l’attire : il sait que celle-ci est comme une religion,
qu’elle demande des adeptes fervents et capables de sacri
fices. 11 est prêt à les accepter. Abandonnant la carrière cli
nique, il remplit les fonctions de chef de travaux d’anatomie
(1878), prépare l’agrégation qu’il conquiert en 1880. Il en
seigne à Bordeaux jusqu’en 1884, sous la direction de son
maître Bouchard. Après avoir occupé pendant deux ans la
chaire d’anatomie de Lille, Lyon lui confie la meme chaire
qu’il occupe pendant trente-trois ans (1886-1919). II arrive
à Lyon déjà célèbre. Epris des doctrines évolutionnistes qui
animèrent les Naturalistes du xixe siècle, disciple de l’école
de Broca, rompu aux disciplines du laboratoire, Testut ap
porte à l’étude de la Morphologie humaine des connaissances
générales et un esprit que l’Anatomie médicale avait jus
qu’alors presque totalement ignorés. Les tendances de sa phi
losophie scientifique, les caractères de sa réflexion, les qua
lités de son esprit d’observation et de son jugement sont
exprimés dans le premier ouvrage important qu’il fait paraî
tre en 1884 : « Les Anomalies musculaires expliquées par
l'Anatomie comparée, leur importance en Anthropologie ».
Dans cet ouvrage préfacé par Mathias Duval, Testut déve
loppa celte idée qu’en dehors de la Médecine et de la Chirur
gie, qu’en dehors même des sciences biologiques, l’élude
de la constitution anatomique de l’homme a un but à attein
dre : « établir les analogies qui rapprochent l’homme des
espèces voisines, les dissemblances qui Ten séparent ». C’est
elle qui doit apprendre, suivant une expression de de Blainville, ce que l’homme est et ce qu’il n’est pas, et finalement
lui assigner dans la série des êtres vivants la place qu’il
mérite. Aussi, pour atteindre ce but, pour résoudre un pareil
problème, faut-il faire appel à l’Anatomie comparée : « Celleci, dit Bischoff, nous donne une clé qui nous fait mieux com
prendre certaines dispositions du corps humain, en nous
montrant ces mêmes dispositions que les animaux, soit sous
un aspect plus simple, soit à un état plus avancé du dévelop
pement ». Teslut examina plus de six cents sujets disséqués
par lui ou ses élèves en même temps qu’il avait la bonne
fortune de disséquer un grand, nombre de mammifères, soit
dans les salles du Muséum d’histoire naturelle de Paris,
où l’encouragèrent Quatrefages, Pouchet et Hamy. Après
avoir décrit de façon analytique les anomalies musculaires
du tronc, du cou, de la tête, de la nuque et des gouttières
vertébrales, enfin celles des membres, Testut aborde leur
étude générale et il démontre, grâce à l’intérêt de ses obser
vations, modèles de clarté, grâce à ses déductions qui, pour
l’époque, semblaient être à l’avant-garde de la science, que
suivant l’assertion ancienne de Vicq-d’Azir, « l’étude de la
Myologie n’est pas aussi ingrate que plusieurs l’ont avancé ».
Il apporte une classification logique et claire dans les ano
malies musculaires : I° dans leur forme; 2 ° dans leur consti
tution, soit qu’il s’agisse d’un ’dédoublement du muscle, de
la fusion de plusieurs chefs, de l’apparition de faisceaux
nouveaux, de la constatation de faisceaux perdus, de phéno
mènes de renversement ou d’inversion musculaire, etc...;
3° des anomalies de rapports avec les muscles voisins : tel
muscle uni d’ordinaire avec un autre peut s’en séparer, ou,
au contraire, tel muscle, séparé d’un autre, peut se fusion
ner à lui;
anomalies des insertions : insertions surajou
tées; insertions diminuées ou augmentées; insertions dépas
sées; insertions supprimées. Complétant ses observations sur
la fréquence des Anomalies, sur les influences individuelles
et régionales, sur l’hérédité, il étudie les variations du sys
tème musculaire suivant les races, disséquant de façon com
plète six sujets nègres qui, avec ses remarques d’Anatomie
comparée, lui permettent d’écrire un chapitre philosophique
intitulé : « De la valeur des anomalies musculaires en An
thropologie; évolution et atavisme ». Partisan de la théorie
de l’Unité de Plan dans la nature vivante, théorie aussi bril-
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Iante que féconde, découlant comme un corollaire de l’ob
servation des analogies substituée à l’observation des dif
férences, il se déclare disciple convaincu de I. Geoffroy
Saint-Hilaire et il admet que cette apparition d’anomalies
musculaires est rendue explicable par l’atavisme tel que le
définit Daily, c’est-à-dire « la reproduction dans un groupe
d’individus de caractères anatomo-physiologiques positifs
ou négatifs, que n’offraient point leurs parents immédiats,
mais qu’avaient offerts leurs ancêtres directs ou collaté
raux ». L’Anatomie, dit Testut à la fin de cet ouvrage qui est
capital pour comprendre son esprit scientifique, l’Anatomie
est une science essentiellement élevée par sa nature et ses
enseignements : chaque salle de dissection devient un tem
ple au frontispice duquel devait être gravé le « gnôti seauton » de la philosophie antique; et en effet, bien mieux que
l’histoire dont le champ est singulièrement restreint, bien
mieux que les raisonnements d’une métaphysique dont le
règne est heureusement près de s’éteindre au grand profit
des sciences naturelles, bien mieux que les traditions ou les
mythes des poètes, l’Anatomie nous fait connaître l’homme
en nous indiquant ce qu’il fut, ce qu’il est, ce qu’il sera un
jour peut-être, car je suis de ceux qui croient à une évolu
tion permanente des espèces dans la nature, de l’espèce hu
maine comme les autres ». Jusqu’à la mort Testut resta fidèle
à cette doctrine.
Dès son arrivée à Lyon, Testut se mit à l’œuvre pour édi
fier son immortel Traité d’Anatomie. A l’apparition de la
première édition, le succès fut immense. Le succès des trai
tés antérieurs disparut de façon absolue. C’est la première
fois qu’un tel ouvrage, qui n’est pourtant qu’un livre élé
mentaire, résume, d’une façon aussi complète que possible,
l’état de la science anatomique et l'interprète scientifique
ment; et cependant, jamais l’auteur ne s’attarde aux spécu
lations quelques captivantes qu’elles soient de l’Anatomie
philosophique. Il n’oublie pas qu’il écrit un livre utile des
tiné à l’étudiant. Jamais une telle richesse de schémas, de
dessins originaux d’après nature, n’a éclairé un texte; jamais
livre ne fut conçu avec une telle clarté, un tel ordre, un tel
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équilibre. Il fallait la puissance de travail de Testut, son
amour exclusif pour la science qu’il enseignait pour arriver
à dépouiller les travaux qui paraissaient chaque jour, à les
contrôler au laboratoire, à élaguer tout ce qui n’est qu’hypothèses ou faits encore incertains; il fallait aussi son don
merveilleux d’éducateur pour pouvoir édifier un tel monu
ment qui conserve pendant plus de quatre mille pages la
même tenue de style et les mêmes qualités de présentation.
Collaborant à ses recherches et à ses efforts, j’ai été le témoin
de son labeur obstiné et de ses qualités professorales inimita
bles. Analyser tout ce qu’il y a de personnel dans cet ouvrage
est impossible; recherches des élèves, recherches du Maître
sont confondues dans un seul but : instruire l’étudiant.
Dans sa sécheresse et dans l’aridité de sa précision volontaire,
le style de Testut fixe les descriptions anatomiques comme
le burin trace dans le cuivre les contours d’une eau forte.
Œuvre d’un grand savant et d’un maître ouvrier du livre, ce
monument a instruit des milliers de médecins français et
étranges et c’est grâce à lui que de nos jours l’Anatomie
française a connu la gloire. Mais cet ouvrage ne suffisait pas
à satisfaire son activité : avec la collaboration infiniment pré
cieuse et très documentée de notre ami Jacob, il édifiait un
traité d’Anatomie topographique qui, fui aussi, connut et
connaît toujours le plus légitime et le plus grand succès.
Soucieux toujours de donner à l’étudiant des outils de tra
vail parfaits, il créa et dirigea une bibliothèque médicale qui
augmenta encore si possible la gloire du Maître.
C’est ainsi que travaillant sans cesse dans le cadre de la
Faculté de Lyon, Testut a donné toute sa vie à l’Anatomie
et à l’enseignement. La grande guerre arriva. Testut, dont
l’existence scientifique fut encadrée par les deux grandes
épopées militaires de notre histoire, 1870-191/1, par la défaite
et par la victoire, mit au service des blessés ses connaissan
ces anatomiques et son dévouement. La cravate de comman
deur de la Légion d’honneur fut la récompense de son pa
triotisme éclairé. Les nations étrangères avaient honoré le
savant en lui décernant les décorations qu’il était fier de
montrer comme les gages du succès de ses ouvrages. En
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1919, l’heure de la retraite sonna pour lui; il abandonna,
non sans regret, sa chaire d’Anatomie. 11 se retira dans son
pays natal, dans ce petit village du Périgord dont il raconta
l’histoire. Il aurait pu y vivre une existence faite de rêverie
et de contemplation. Devant un paysage calme, auprès dés
rivières qui courent entre les falaises de rochers gris, non
loin des abris où vécut aux temps lointains une race de
chasseurs et de pêdheurs qui y trouvèrent la nourriture
abondante et des abris protecteurs, à côté de ces grottes où
l’homme, libéré peut-être pour la première fois de l’angoisse
et de l’incertitude du lendemain, a fait surgir les premières
formes de l’art et a fait pressentir les destinées de l’intelli
gence humaine, Testut aurait pu jouir sur ce sol sacré d’un
repos bien mérité. Il ne le voulut pas. D’autres diront ici ce
que fut Testut anthropologiste et Testut historien, mais ils
diront comme moi, que l’homme a apporté dans tous ses
travaux son même souci de précision et de clarté et son
même désir d’accumuler sans cesse des matériaux devant
servir à l’histoire de l’homme. Testut, comme tous ceux qui
ne se dispersent pas, fut un constructeur. Il fut un Maître et
un éducateur incomparable. Il fut un grand savant.
A. Latarjet,
Professeur à la Faculté de jnédecine de Lyon,
Membre correspondant de VAcadémie de
Médecine.
LE DOCTEUR LÉO TESTUT
PÉRIGOURDIN ET HISTORIEN
Né à Saint-Avit-Sénieur et mort à Caudéran, près de Bor
deaux, le Dr Testut n’était pas de Beaumont-du-Périgord.
Mais il est venu à Beaumont à l’âge de trois ans et il a tou
jours considéré cette localité comme son pays et lui a donné
tout son cœur. C’est dans son cimetière qu’il a voulu repo
ser près des siens. Par le choix qu’il a fait de la Société His
torique et Archéologique pour sa légataire universelle, il a
montré combien il l’aimait et tenait à se survivre en elle. La
Société, profondément reconnaissante, a voulu rendre à son
insigne bienfaiteur un hommage spécial. Ma qualité d’an
cien doyen de Beaumont m’a valu la très honorable mission
de montrer le périgourdin et l’historien que fut notre émi
nent et regretté collègue. Je parlerai de lui avec la sympa
thie qui nous unissait, mais aussi avec vérité. Dans quelques
lettres qu’il m’a adressées, et que je garde précieusement,
M. le Dr Testut ramenait à deux les qualités de l’historien :
être de bonne foi et tout dire. C’est ce que je vais essayer de
faire, certain de lui donner de la sorte la seule louange qu’il
agrée.
*>
**
La famille Testut est du Périgord. Jean Testut, père du
docteur, né à La Bouquerie en 1809, travaillait aux forges
de la vallée de la Couze. Ces forges, très anciennes, avaient
été créées au lieu dit La Mouline par la famille de Laulanié
de Sainte-Croix. Elles ont subsisté jusque vers i85o, époque
où toutes nos forges au bois du Périgord ont succombé sous
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la victorieuse concurrence des hauts-fourneaux chauffés à la
houille. Jean Testut, intelligent, sérieux, se vil bientôt con
fier les importantes fonctions de contre-maître. 11 épousa la
fille d’une modeste mais très honorable famille terrienne de
Saint-Avit-Sénieur, M110 Marie Deynat. C’est pourquoi le
futur Dr Testut est ne à Saint-Avit le 22 mars 18/19 baptisé
le jour même dans la vaste église collégiale par le légendaire
curé Roussille. Il fut Tunique enfant de la famille. La mère,
de santé précaire, mourut jeune. Le père se remaria pour
donner une seconde mère à son fils.
Après l’extinction des forges de la vallée de la Couze, la
famille Testut vint s’établir à Beaumont, rue du Pourtanel,
près du cimetière, et y ouvrit un modeste commerce de
quincailleriq de ménage. Les anciens, avant la guerre de
1914, se souvenaient de ce couple particulièrement sympa
thique qui concentrait sur le jeune Léo tous ses soucis et
tous ses espoirs.
Le vicaire de Beaumont était alors M. Ballet. Ce dernier
se prit d’affection pour le jeune Léo et, non content de lui
faire le catéchisme, il voulut être aussi son maître de latin.
Quelle joie aurait été la sienne s’il avait pu voir un jour son
élève monter comme lui à l’autel ! Dans ce but, à la grande
satisfaction des parents, il présenta Léo au petit séminaire
de Bergerac pour la classe de cinquième. C’était en 1862.
Cette même année arrivait au séminaire, venant de l’Ecole
des Carmes de Paris, un jeune professeur dont le souvenir
est resté très vivant chez tous ceux qui l’ont approché. Sous
un air très doux et une voix qui avait peine à se faire enten
dre, M. l’abbé Bersange avait une volonté forte qui s’impo
sait à ses élèves et les fixait dans le bien. Quelle fortune pour
un adolescent de trouver un vrai maître !
Léo, aussi appliqué qu’intelligent, bénéficia plus que per
sonne de l’excellent enseignement. Il n’oublia jamais le
bienfait reçu. Devenu savant renommé et professeur illustre,
il rendait visite chaque année à son ancien maître et lui fai
sait hommages de tous ses livres. Plusieurs de ses condisci
ples sont parvenus aux situations les plus honorables dans
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le clergé diocésain et même dans l’Eglise de France. Au té
moignage de ses contemporains, Léo, était un excellent cama
rade, loyal, serviable, plein d’entrain. Cependant il ne faisait
doute pour personne qu’il ne serait pas prêtre un jour. Sa
personnalité, déjà forte ment accusée, supportait mal les
éclhecs. C’en était un pour lui quand, dans la composition
hebdomadaire il n’avait pas la première place. En un mot,
il était quelqu’un et ne l’ignorait pas.
* •
**
En ces temps déjà lointains, bien qu’ils ne remontent
guère plus qu’à un demi-siècle, il n’y avait qu’un baccalau
réat couronnant à la fois la rhétorique et la philosophie. Léo
Testut alla faire sa philosophie à Sarlat, dans le vieux Sémi
naire édilié par les évêques de Salignac-Fénclon et qui revi
vait avec tant d’éclat comme collège sous la direction des
Pères de la Compagnie de Jésus. Le court passage dans cet
établissement laissa peu de trace dans son esprit. Peut-être
se trouva-t-il plus dépaysé dans ce milieu qui était moins
le sien que celui du petit Séminaire.
Reçu bachelier à la fin de l’année scolaire, il alla à Bor
deaux, en octobre, pour commencer ses études médicales. Il
logea au n° 33 de la rue Bouffard, chez Mmo Clissey, dont plus
tard il épousera la fille.
La guerre de 1870 survenant, il voulut prendre sa part de
la défense de la patrie et fut mobilisé comme aide-major. Il
lit campagne avec le régiment des Mobiles de la Dordogne
qui connut à Coulmiers un instant de gloire, hélas ! bien
fugitif. Léo Testut était avec ses amis d’enfance et camara
des de jeu à Beaumont, MM. Valette et Justin Combes. Un
bergeracois, le Dr Barraud, lui donnait l’exemple du courage
et du dévouement. Ensemble ils assistèrent, le 2 décembre,
à la bataille de Loigny et eurent l’honneur de panser le
général de Sonis, un héros et un saint, après la nuit passée
sous la neige à l’endroit même où il était tombé. Des deux
périgourdins qui furent alors si bons pour lui, le général
parlera toujours avec émotion et reconnaissance.
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La campagne terminée, le jeune major revint à ses chères
études, la poitrine ornée de la croix des braves. Plus tard, le
Gouvernement, se souvenant toujours de la bravoure du
mobile, le décorera de la médaille militaire. Pour pouvoir
porter cette dernière décoration, à ses yeux la plus glorieuse,
M. Testut rendra la Légion d’honneur. Il la reçut, il est vrai,
dans la suite, au titre civil et mourut commandeur de
l’Ordre.
Les années s’écoulent dans un labeur acharné. Léo Testut
conquiert le doctorat et l’agrégation et, en 1881, nous le
trouvons professeur agrégé, chef des travaux anatomiques à
la Faculté de médecine de Bordeaux. D’abord professeur
suppléant à Bordeaux, il fut titulaire à Lille, d’où il vint en
la même qualité à Lyon. C’est là qu’il a donné toute sa me
sure, s’imposant à l’attention du monde savant par son
enseignement oral et par ses livres devenus classiques.
En 1881 — jeudi 1er septembre — il fut élu membre titu
laire de la Société Historique et Archéologique du Périgord.
Ses parrains furent le Dr Galy, président, et M, Villepelet,
secrétaire. Dix-sept membres étaient présents. Quatre seule
ment sont toujours de ce monde et bien ardents sont nos
vœux pour les y garder très longtemps encore : ce sont le
marquis de Fayolle, le chanoine Deschamps, le vicomte de
Lestrade et M. Féaux.
La première collaboration de M. Testut au Bulletin de la
Société est un article inséré dans le numéro d’août 1889. Il
l’écrit à la prière de M. Hardy sur le squelette quaternaire de
Clhancelade. Il faut attendre encore une quinzaine d’années
pour voir M. Testut donner au Bulletin une collaboration
régulière et faire de la Société sa seconde famille. Alors il a
perdu tous les siens : son père, sa belle-mère, sa femme. La
joie d’être père lui ayant été refusée, il est maintenant seul
au monde. La solitude lui est très dure. C’est pour la trom
per que le savant devient historien. D’ailleurs son passé
d’anatomiste l’a admirablement préparé pour le caractère
anecdotique qu’il veut donner à son histoire. Ce ne seront
pas les vues larges et les vastes horizons d’un Sorel ou d’un
Vandal, mais plutôt la précision détaillée d’un Lenôtre.
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Ce projet d’écrire l’histoire de Beaumont était fort ancien
dans la pensée de M. Testut. Il le réservait pour l’époque où,
suivant son expression, « la loi inexorable des retraites lui
aurait ôté sa chaire et son laboratoire ». Il pourrait ainsi
satisfaire son besoin d’activité qui semblait croître avec les
ans en élevant un monument durable à son pays natal.
L’œuvre historique de M. Testut comprend six volumes
imprimés, sans compter de nombreux inédits et articles di
vers publiés dans le Bulletin de la Société.
Deux volumes sont consacrés à raconter l’histoire de la
bastide de Beaumont fondée en 1272 par Lucas de Thaney,
sénéchal de Guyenne, province qu’il gouvernait au nom du
roi d’Angleterre, Edouard Ier. Deux autres volumes sont le
récit détaillé de la Révolution à Beaumont et les communes
qui l’avoisinent. Un cinquième a trait à la vie communale
dans la pelile ville au cours du xviii0 siècle. La lutte était
incessante et parfois fort vive entre le maire élu par les habi
tants et le seigneur représentant du roi. Le sixième volume
est l’Ihistoire de La Société populaire des Amis de la Consti
tution et de son rôle à Beaumont.
Les deux volumes sur la bastide sont très remarquables.
Après des généralités sur les bastides, spécialement sur les
vingt-cinq dont les Anglais dotèrent le Périgord afin d’en
mieux assurer l’occupation et la défense, l’auteur montre le
seigneur de Biron, l’abbé de Cadouin et le prieur de SaintAvit-Sénieur donnant conjointement l’emplacement de la
future bastide. Avec une complaisance visible il en décrit le
plan, les places, les rues, les fortifications, les coutumes.
Deux cents pages sont consacrées à l’église paroissiale, admi
rable spécimen de l'architecture anglaise en Guyenne à la
fin du xIIIe siècle, à la fois forteresse et lieu de culte. Cette
monographie de l’église fait grand honneur à M. Testut. Il
en est de même du chapitre réservé aux vieilles maisons
nobles, bourgeoises et roturières.
L’historien projette une singulière lumière sur les vicissi
tudes de la Bastide depuis 1272 jusqu’à 1789.
Les Anglais ont-ils édifié Beaumont de toutes pièces ou
bien sur l’emplacement utilisé par eux y avait-il déjà quel-
- IG que chose ? Il y, avait quelque chose, pense M. Testut, et il
invoque à l’appui de son opinion la chapelle de Saint-JeanBaptiste qui, dans l’église actuelle, est visiblement plus an
cienne que le reste de l’édifice. S’il y avait lieu de culte, il y
avait donc aussi agglomération. Il montre la répercussion à
Beaumont de la guerre de Cent Ans, des guerres de Religion,
de l’insurrection des Croquants. Entré dans le domaine royal
avec Henri IV, Beaumont est racheté par ses habitants en
i6o5. Ce fut de courte durée. Il appartint successivement aux
ducs de Bouillon, au président d’Augeard, du Parlement de
Guyenne, et aux seigneurs de Lusiès, qui le possédèrent jus
qu’à la Révolution.
Au xvIIIe siècle, la |« douceur de vivre » qui régnait partout
en France existait aussi à Beaumont. La petite ville avait son
collège de prêtres, ses médecins et apothicaires, son couvent
des Dames de la Foi et ses régents pour instruire la jeunesse,
son hôpital, sa maladrerie et son cimetière. On y était heu
reux quand soudain, comme l’orage dans un ciel serein,
éclata la Révolution. M. Testut raconte avec beaucoup d’hu
mour comment, visitant la mairie, il découvrit dans les
combles les documents relatifs à la Révolution à Beaumont.
Le temps, l’humidité, les rats avaient déjà fait en partie
œuvre de destruction. Encore quelques années et il aurait
été impossible d’écrire l’histoire de la Révolution à Beau
mont. Cela aurait été bien regrettable : c’est par des mono
graphies locales que se prépare la grande histoire de la Révo
lution qui est toujours à écrire.
L’auteur, dans la Bastide, n’était pas sorti de l’enceinte.
Dans la Révolution il promène son lecteur à travers le can
ton. Il montre le peuple élisant les municipalités et choisis
sant parfois ses curés pour maires. La Constituante, la Légis
lative, la Convention, le Directoire ont leurs contre-coups à
Beaumont. La vie y est souvent troublée. Beaumont a sa
grande peur (fin juillet 1789), sa fête 3e la Fédération célé
brée au Caslelot (14 juillet 1790), ses fêles civiques. L’église
est desservie par les prêtres assermentés. L’évêque constitu
tionnel Pontard a beau la visiter et lui donner pour curé un
enfant de Beaumont, Lacoste, malheureux jeune homme de
— 17 —
19 ans. Elle se vide de plus en plus. Il vient même un jour
où le peuple n’en connaît pas le chemin. Tout cela est très
triste. Quand par hasard faiblit le zèle pour la Révolution, le
club local des Amis de la Constitution, composé de violents,
est là pour le réchauffer. C’est l’époque où dans la petite ville,
aussi bien qu’à Paris, fleurissent successivement le culte de
la Raison, celui de l’Etre Suprême, la Théophilantropie et le
culte Décadaire. Mais déjà le Concordat est proche et, avant
qu’elle ne soit officiellement rouverte, la vieille église est
envahie. L’abbé Pouzargue, bien maltraité pour son refus de
serment, rentre d’exil. Il reprend sa cure qu’il administrera
encore pendant vingt ans.
L’œuvre historique de M. Testut est admirablement pré
sentée et illustrée, imprimée sur beau papier avec des carac
tères elzéviriens. Les planches hors-texte et les gravures dans
le texte ne se comptent pas. L’édition fait grand honneur à
la maison Gounouillhou, de bordeaux. L’auteur n’a rien
épargné pour qu’elle fut belle. Son désintéressement est
d’autant plus remarquable qu’il savait ne devoir pas rentrer
dans ses fonds. Historien, M. Testut a fait de l’art pour l’art,
comme, anatomiste, il a fait de la science pour la science en
s’abstenant toujours d’ouvrir un cabinet à côté de son labo
ratoire.
Il entretenait de bonnes relations avec les docteurs Pozzi et
Peyrot, comme lui princes de la science médicale et comme
lui originaires du Périgord. Volontiers il les aurait suivis
dans leur carrière politique. La Providence ne le permit pas.
Nous devons nous en féliciter parce que l’homme politique
aurait infailliblement tué en lui l’historien. M. Testut fut
quatre ans conseiller municipal de Beaumont. A la mort de
M. Villeréal, maire de Montferrand et conseiller général du
canton, il songea à le remplacer au Conseil général de la
Dordogne. Il posa bien sa candidature; mais sa haute con
ception de la liberté et son mépris de nos mœurs électorales
firent de lui le plus mauvais des candidats. Et puis il avait
compté sans la concurrence d’un obscur politicien de vil
lage. Le peuple lui préféra ce dernier. Il en fut peiné mais
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non surpris. Sa carrière politique était finie avant même
d’être commencée.
*
**
Rejeté par le suffrage populaire, il s’adonna encore plus à
la science et à l’histoire. De la rue du Pourtanel où s’était
écoulée son enfance, il avait transporté sa demeure dans la
belle maison de Constantin. C’est là qu’il a écrit son his
toire de Beaumont. Durant les séjours toujours plus longs
qu’il y faisait, il passait des heures à l’église, contemplant
ces murs vénérables qui ont vu tant de générations. D’autres
fois il considérait minutieusement les remparts ou bien, en
compagnie d’un ami, il visitait une localité du canton. Il ne
manquait pas d’aller saluer le curé comme le représentant le
plus qualifié de la science.
Dans ce canton de Beaumont, pas un sentier que le bon
docteur n’ait parcouru, pas une ruine qu’il n’ait interrogée,
pias une1 pierre à laquelle il n’ait essayé d’arracher le secret
de son histoire.
Son œuvre historique touchait à son terme quand survint
la grande guerre. Malgré ses 65 ans bien sonnés, il reprit du
service et, avec son collègue le professeur Pitre, il dirigea à
Bordeaux l’important hôpital neurologique établi dans l’école
Saint-Genès. En même temps, il surveillait l’impression de
la Bastide de Beaumont, qui parut avec le retour de la paix.
Ce fut sa dernière grande joie.
Ses livres, se succédant d’une année à l’autre, témoi
gnaient d’une ardeur toujours plus grande au travail. En
décembre 1924, revenant de chez un ami, dans les Landes,
comme lui passionné pour la science, il eut un accident
d’auto qui l’impressionna fort. Ce fut peut-être le prélude
de la crise cardiaque qui l’emporta si brusquement le 16 jan
vier dernier.
Ses obsèques religieuses eurent lieu le dimanche 18 jan
vier à Beaumont. M. le Curé doyen de Beaumont salua l’his
torien de l’église et de la paroisse, dont la dernière pensée
avait été un hommage à la religion des siens. Au cimetière,
M. le professeur Latarjet parla avec une éloquence émue de
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son maître et prédécesseur dans la chaire d’anatomie de
Lyon.
Saint-Avit-Sénieur, où le bon docteur était né, et qui a une
belle part dans ses libéralités, avait son mot à dire dans cette
triste cérémonie. Il l’exprima par l’organe de M. Pampouille,
maire de la commune et conseiller général du canton.
Le docteur Teslut a légué à la Société historique et archéo
logique du Périgord une partie de ses biens, ses collections
scientifiques et le dolmen du village de Blanc, près de Beau
mont. A ce dolmen se rat tache une gracieuse légende recueil
lie par la Guienne Illustrée. Une jeune bergère, surprise par
l’orage, se recommande à Dieu. Aussitôt de grandes pierres
se dressèrent, lui faisant comme une allée couverte. L’orage
avait beau sévir : la bergère était à l’abri. D’où le nom de
Grotte de la Vierge donné encore à ce dolmen dans le pays.
La Société Historique et Archéologique du Périgord, héri
tière de la pensée et des œuvres du docteur Testut, sera, pour
sa mémoire, comme un autre dolmen de Blanc, une allée
couverte, un refuge assuré, un abri protecteur. Pendant que
l’oubli reprendra les célébrités et que le temps effacera tout,
la Société aura bien garde d’oublier son bienfaiteur. De
même Beaumont, jolie petite ville du Périgord, conservera
précieusement le souvenir de ce fils qui lui a fait un sort
unique en le dotant, par son travail et sa munificence, de la
plus grande et de la plus belle des histoires.
E. Entraygues,
Aumônier de la Visitation.
LE DOCTEUR TESTUT
PRÉHISTORIEN
Originaire d’un pays où les hommes primitifs ont laissé
dans les alluvions, les cavernes, les abris et à la surface du
sol de si nombreuses traces de leur séjour et tant de restes
de leurs diverses industries, Testut ne pouvait demeurer
étranger à l’étude de la préhistoire; une autre raison devait
d’ailleurs l’y conduire; son esprit éclairé était trop avide de
science, ses travaux d’anatomie touchaient de trop près à
l'anthropologie pour qu’il ne fut pas vite amené à complé
ter son étude de l’organisme de l’homme par celle de son
histoire naturelle et, par suite, de ses œuvres.
Nous le voyons en effet, dès 1883, en compagnie de MM. de
Bracquemont et le capitaine Masson, les heureux explora
teurs de la riche station du Souci, à Lalinde, faire dans les
grottes de Saint-Sulpice-de-Couze, sur les bords de la Dor
dogne, des fouilles qui, reprises en1885, donnèrent à leurs
auteurs un assez grand nombre de silex taillés et d’os tra
vaillés magdaléniens que Testut a décrits la même année
dans les Bulletins de la Société d’anthropologie de Bordeaux
et du Sud-Ouest; on peut, par la lecture de cette descrip
tion, juger du soin avec lequel il exécuta ses recherches, de
la précision de ses remarques et de la sagacité que dénotent
certaines de ses idées personnelles.
En 1884 il donna à la Société d’anthropologie de Bordeaux
une petite étude sur « La case du Loup » ou dolmen de Lan
glade, commune de Saint-Amand-de-Belvès, pour réfuter
l’idée émise par M. l’abbé Deschamps d’après lequel « tous
les blocs qui composent le dolmen sont taillés en partie » et
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que « la (aille en est fine » (i), alors que pour Testut les
blocs de pierre formant le monument ne présentent sous ce
rapport aucune différence avec ceux que l’on voit dissémi
nés dans les champs voisins et qui sont restés à leur état
naturel.
Un peu plus tard, en 1884 et 1885, abordant une étude
d’un ordre tout différent, il pratiqua, en collaboration avec
MM. Dul'ourcet et Taillebois, le premier vice-président, le
second archiviste de la Société de Borda de Dax, des fouilles
répétées dans les tumulus du premier âge du fer de la région
sous-Pyrénéenne. Les comptes-rendus de ces reclherches qui
portèrent sur un nombre assez élevé de ces tumulus, relatent
les observations minutieuses qui amenèrent Testut à cette
conclusion, contraire, dit-il, à ses idées préconçues, que ces
tumulus ne sont pas des tertres funéraires, mais simplement
des restes d’habitations effondrées, habitations dont les ex
plorateurs ont pu reconnaître et circonscrire le sol battu,
formé d’un mélange de sable et d’argile parfois recouvert
d’un revêtement, sorte de pavage en galets, sur lequel on
retrouvait l’emplacement de lits ou de sièges ainsi que des
tessons de poterie à usage domestique, et que si on y a ren
contré parfois des urnes en terre contenant des cendres et
des fragments d’os humains accompagnés de débris d’armes
ou instruments en fer, il s’agissait toujours d’anciennes
habitations qui, avant leur effondrement, avaient été trans
formées en lieu de sépulture.
Frappé de constater que dans l’inventaire des monuments
mégalithiques dressé par la Société d’anthropologie de Paris
la Dordogne figurait en blanc dans la colonne réservée aux
polissoirs, et persuadé que cette indication négative n’était
qu’une simple lacune, Testut s’attacha à la faire disparaître;
il y réussit et les « Matériaux pour l’histoire primitive de
l’homme » (2) ont publié le résultat des fructueuses investi
gations qu’il entreprit pour retrouver dans le département
(1) Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord,
tome IX, année 1882, p. 322.
(2j 3a série, tome III, 1886, février.
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les polissoirs qui, d’après lui, ne pouvaient manquer de s’y
trouver. Il en signale d’abord deux importants conservés au
Musée de Périgueux; un autre aux Vignes, commune de
Monsac; au Camp-de-César de la Bessède, en face de la ville
de Belvès, il voit « deux immenses blocs de grès ferrugineux
présentant sur leur face supérieure les rainures caractéristi
ques des polissoirs »; il en mentionne un troisième qui
depuis longtemps a été enlevé, transporté dans le départe
ment de l’Oise et placé dans la collection de M. Durieux; il
retrouve près de Saint-Cyprien le « Boc des Sorcières »
signalé par M. de Mourcin dans ses notes de voyage, puis
les polissoirs de Carves, etc., etc... En résumé, il constate
que « le département de la Dordogne possède encore sur
son sol, dans les Musées ou dans les collections particulières :
i° seize polissoirs entiers, la plupart de grandes dimen
sions...; 2° vingt-neuf polissoirs à l’état de fragments plus
ou moins volumineux » et il affirme sa conviction que ces
chiffres ne sont pas définitifs.
Soucieux d’assurer autant que possible la conservation de
ces antiques monuments du passé, Teslut en acquit plusieurs
qu’il fit transporter dans le beau jardin de son habitation
de Beaumont; ils sont aujourd’hui, suivant son désir, placés
dans la cour du Musée du Périgord.
Teslut caressa quelque temps l’idée de dresser une carte
des stations préhistoriques de la Dordogne, et, vers 1887, il
chercha à réaliser son projet; mais comme d’autres avant
lui, il fut vite arrêté dans cette voie par l’impossibilité maté
rielle de fixer, sans une détermination personnelle faite sur
place, l’emplacement exact des centaines de stations qui
auraient figuré sur cette carte.
En octobre 1888, Testut se trouvait en villégiature dans
les environs de Périgueux quand il apprit par hasard la dé
couverte que Hardy et moi venions de faire d’un squelette
humain enseveli sous les foyers magdaléniens de Baymonden,
commune de Chancelade, dont nous poursuivions ensemble
depuis un an l’exploration; vivement intéressé, il vint im
médiatement pour voir avec nous l’emplacement et les con
ditions de gisement de ces précieux restes et, spontanément,
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nous offrit de faire lui-même la restauration et l’étude ana
tomique de ce squelette; nous ne pouvions désirer mieux et
fûmes tout heureux de le lui confier; un an après, le « Bulle
tin de la Société d’anthropologie de Lyon » publiait,
tome VIII, 1889, sous ce litre : « Recherches anthropologi
ques sur le squelette quaternaire de Chancelade », un travail
de premier ordre et bien tel qu’on était en droit de l’atten
dre du consciencieux et éminent anatomiste, travail qui fut
vite apprécié dans le monde entier comme il le méritait (1).
A cette époque, les anthropologistes ne possédaient que
bien peu d’ossements humains préhistoriques; l’âge de plu
sieurs n’était pas certain et le mauvais état de la plupart
des autres n’avait pas permis d’en faire une étude complète;
autant qu’on en pouvait juger, les plus anciens apparte
naient à la race de Néanderthal ou lui étaient apparentés;
ceux de l’âge du renne étaient tous rattachés à une race très
différente que Broca, Quatrefages, Hamy, etc..., appelèrent
la race de Cro-Magnon.
Tout d’abord Teslut établit que la position dans laquelle
avait été trouvé le squelette de Chancelade était une position
forcée, incompatible avec l’idée d’un ensevelissement acci
dentel et qui démontrait au contraire indiscutablement qu’il
y avait eu sépulture intentionnelle, fait d’une grande portée,
car il réduisait à néant une théorie alors assez en vogue
d’après laquelle l'homme préhistorique ne se serait nulle
ment préoccupé de ses morts.
Puis il étudie son sujet pièce à pièce; pour chacun des os
il fait de multiples mensurations et comparaisons auxquelles
il se livre avec le soin le plus minutieux mis au service de
sa grande science, ce qui l’amène à reconnaître que le sque
lette de Chancelade appartient à une race toute autre que
celle de Cro-Magnon dont il s’éloigne par la taille, par cer
tains détails de la forme du crâne et par d’autres caractères
qu’il précise et que, parmi les races actuelles celle qui s’en
rapproche le plus est celle des Esquimaux de l’Est, qui pour(1) Le Bulletin de notre Société a publié : tome XVI, année 1889,
p. 340 et suivantes, un abrégé du travail de M. Testut.
raient bien être les descendants des Magdaléniens de Chancelade, supposition justifiée par les ressemblances anatomi
ques, le mode d’existence dans un climat analogue, l’outil
lage, etc...
Les conclusions de cette si remarquable étude n’ont ja
mais été contestées par personne; cette simple constatation
suffit pour en affirmer l’exceptionnelle valeur.
Pendant son séjour à Bordeaux, Testut avait projeté d’ad
joindre à son cours d’anatomie des leçons d’anthropologie
préhistorique; pour l’accomplissement de cette tâche et afin
de pouvoir bien faire connaître à ses auditeurs les armes,
outils, instruments divers des primitifs habitants de notre
pays, il dût en former une collection, dont ses récoltes et
fouilles antérieures lui avaient déjà fourni de nombreux élé
ments; mais absorbé sans doute à Bordeaux, comme ensuite
à Lille et à Lyon, par ses travaux purement anatomiques,
Testut ne put donner suite à ce projet et sa collection, quoi
que déjà intéressante, ne fut pas utilisée dans ce sens comme
il l’avait espéré. Il ne semble pas d’ailleurs qu’il ait beau
coup cherché à l’enrichir et elle est restée composée de pièces
plus nombreuses que choisies. Il y tenait cependant; le soin
qu’il a pris de la conserver pendant de longues années, le
don qu’il en a fait, en septembTe 1924, au Musée du Périgord
par l’intermédiaire de notre Société (1), prouvent que ni sa
grande œuvre d’anatomiste, si vaste et si féconde, ni plus
tard ses longues et patientes recherches d’historien, ne lui
firent oublier les lointaines origines de la petite patrie qui
•lui tenait tant au cœur et dont il fut l’un des plus illustres
fils.
M. Féaux
Conservateur adjoint clu Musée du Périgord-
, Z
V’. S'
Fait partie de In mémoriam : à son bienfaiteur le docteur Léo Testut : 1849-1925
