FRB243226101_PZ_7827.pdf
- extracted text
-
ARNAUD DAUBASSE
SA VIE — SES ŒUVRES
TOÜLOUSF.
IMPRIMERIE
DES ORPHELINS |
Rue Rempart St-Etienne. ,50
1
LIBRAIRIE
DES
ORPHELINS
line. Ronlbonne,
f/w
MÉMOIRE
SUR LE POÈTE
ARNAUD DAUBASSE
f.
I
I
ÉMILE LABROUE
MÉMOIRE
SUR LE POÈTE
X6 à Moissac, en 10(30
Mort à Villenenve-d'Agen, en 1780
Sfl VIE — SES ŒUVRES
G
TOULOUSE
IMPRIMERIE DES ORPHELINS 1
Rue Rempart St-Etienne,50
LIBRAIRIE
DES
ORPHELINS
Itue Bouillonne, 23.
Le poète est chose légère, ailée
et sacrée... Ce n’est point l’art,
mais une inspiration divine qui
dicte au poète ses vers, et lui fait
dire, sur tous les sujets, toutes
sortes de belles choses.
Dialogue d'ion et de Socrate.
Daubasse ne savait ni lire, ni
écrire ; presque tous ses Poèmes,
même les plus longs, ont été im
provisés.
Notice biographique de la 2e édi
tion des OEuvres de Daubasse.
A nos Amis, a nos Compatriotes.
Ce n’est ni la grandeur du talent, ni la valeur littéraire
du poète Daubasse qui nous ont poussé à étudier sa vie
et ses œuvres. Nous avons voulu seulement faire revivre
son nom dans la mémoire des siens, et lui rendre la
place qu’il mérite dans ce groupe si intéressant des
poètes patois du XVIIe siècle.
Depuis longtemps nous nous étions promis de faire
connaissance avec ce poète oublié. Aussi, dès que notre
esprit a eu quelques loisirs, nous avons pris le sentier
des prairies, des ruisseaux et des bois, pour aller cueillir
les fleurs de cette poésie patoise aux senteurs agrestes et
vives.
Nous livrons aujourd’hui à notre vilie natale et à nos
amis, le résumé de ce travail rapide, heureux de pouvoir
offrir nos prémices littéraires à une nature charmante, à
un obscur enfant du peuple, à un poète né sous le même
ciel que nous et inconnu jusqu’à nos jours de la plupart
de ses compatriotes.
Les biographies de Michaud, le Dictionnaire universel
de Chaudon et Delandine, les biographies des personnages
illustres du Tarn-et-Garonne, les notices des deux
éditions des œuvres de Daubasse, et de nombreux ren-
seignements pris à Moissac et à Yilleneuvc-d’Àgen, nous
ont permis de reconstituer sa vie.
Si nous avions voulu exposer tous les fruits de nos
recherches, et suivre Daubasse pas à pas, notre Mémoire
serait devenu un gros volnine fastidieux certainement
pour les lecteurs. Nous aurions pu faire avec plus de
détails l’analyse de ses œuvres nous nous sommes
contenté de donner les principales pièces, indiquant
seulement le titre de celles qui nous ont paru de moindre
importance; souvent aussi nous avons cru devoir
passer légèrement sur bien des traits d’une satire
spirituelle et mordante, mais que le langage patois ren
dait grossière et peu digne d’une attention sérieuse.
Avant de terminer cette étude nous avons jeté un coup
d’œil sur les poésies françaises de Daubasse. Elles mon
trent ce que peut le sentiment poétique, même lorsqu’il
est livré à ses seules forces.
En lisant les quelques passages que nous avons déta
chés, tout le monde reconnaîtra aisément la grandeur de
l’inspiration toujours féconde et naturelle du poète.
Ceux qui comprennent la langue gasconne et le patois de
l’Agenais, pourront mieux que les autres apprécier, dans
cet aïeul de Jasmin, la grâce ou la vigueur des pensées,
et surtout la beauté harmonieuse des vers.
Dans sa vie, comme dans ses œuvres, nous en avons
dit suffisamment pour le faire connaître; puisse son pays
natal ne [dus ignorer son nom.
Emile Labboue
Licencié és-lettres.
MÉMOIRE
SUE LE POÈTE
ARNAUD DAUBASSE
; a
I
I
La poésie française, moitié latine, moitié gau
loise, en passant à travers les longs siècles du
Moyen-Age et les premiers temps de la Renais
sance, s’était dégagée de sa trivialité et de son
obscurité, pour s’orner des dépouilles des Grecs et
des Latins. Elle avait pris peu à peu une forme
originale avec Villon, Marot et Ronsard,, et bientôt
elle allait trouver toute sa pureté et toute sa
— 8 —
beauté dans les vers de Malherbe, de Corneille
et de Racine. Pendant ce temps, une autre poésie,
naturelle, s’il est permis de le dire, sans culture
et sans progrès dans ses formes, trouvait aussi,
en France, des chantres inspirés, restés la plupart
dans l'oubli, parce que les hommes de lettres, les
écrivains et les critiques n’ont pas pu comprendre
et admirer à loisir l'expression de cet idiome par
ticulier, dans lequel ces poètes, trouvères ou
troubadours , ont transmis leurs œuvres à la
postérité. C’était la poésie patoise, française par
excellence, autochthone, comme auraient dit les
Grecs, car elle naissait dans le pays même et lui
appartenait tout entière.
Les poètes qui ont ainsi donné tant d’éclat à
cette Muse vulgaire, inconnus de bien des gens
instruits, resteront cependant, non peut-être une
gloire patriotique, mais au moins un honneur
pour les villes qui leur ont donné le jour. Pleins de
sentiment, de fraîcheur, de vigueur native et de
verve véritablement gauloise, ils vont s’échelon
nant à travers les siècles, laissant à leur pays natal
leur trésor poétique rarement complet, mais tou-
— 9 —
jours pur de toute imitation et de tout mélange
avec les idiomes voisins. Cette poésie, en effet, n'a
point d'ancêtres. Elle nait avec son auteur et meurt
avec lui, variant suivant les villes, les régions et
les climats, originale dans sa forme, et n’ayant de
communauté avec les autres que dans l'expression
des sentiments.
Il serait curieux et intéressant de mettre en face
de notre littérature polie, étudiée, savante, pro
gressive, cette autre littérature simple, belle dans
sa naïveté agreste, se présentant sous mille faces
différentes, et néanmoins restant au fond toujours
la même. Dans l'analyse de ces diverses poésies
patoises on pourrait retrouver l'esprit primitif, le
caractère, les mœurs, les coutumes des habitants
de chaque province de la France. Ces Muses popu
laires nous initieraient à cette vie, souvent peu
connue, de certaines villes et de certaines contrées
de notre pays, au Moyen-Age et aux temps moder
nes. M. Gustave de Clauzade, dans une étude sur
Auger Gailhard, troubadour du XVIe siècle, qui
vécut longtemps à Montauban et fit fleurir avec
éclat la langue languedocienne, s’exprime ainsi à
1*
10
propos des poésies patoises : « Les poésies doivent
« être considérées comme un des guides les plus
« sûrs pour nous faire pénétrer dans la vie intime
« des peuples : elles sont des rayons lumineux
« offerts à l’historien et au moraliste, des voix du
« ciel traduisant en paroles cadencées les images
« qui plurent autrefois au cœur et à l’esprit.
« Avec elles, nous pouvons prendre place au foyer
« domestique, en recueillir les émotions, apprécier
« la pureté de goût de chaque époque, aussi bien
« que la richesse des langues. Voilà pourquoi,
« aujourd'hui où chacun sent le besoin de porter
« ses regards vers un passé riche de gloire, et de
« retremper son imagination aux sources fraîches
« et vives oîi puisaient nos pères, on s’étudie sur
« tous les points de notre vieille France à recueillir
« les débris des anciennes compositions poétiques.
« La langue romane du Midi que nous voyons
« s'altérer tous les jours dans la bouche du peuple,
« ne pouvait manquer d’avoir part à cette renais« sance : les poésies des troubadours, à peine
« écloses de la poussière des manuscrits, parfu* ment déjà les champs d'une littérature trop
« longtemps méconnue, »
A d'autres le soin de pénétrer, au moyen de
celte poésie patoise, dans la vie intime des peu
ples, et de reconstituer l’histoire de chaque pro
vince française avec son idiome, ses mœurs et
son caractère primitifs et particuliers. Pour nous,
nous n’avons d’autre but dans ce modeste travail,
que de rendre une partie de son éclat, si toute
fois cela nous est possible, à un poète presque
inconnu, à qui notre ville natale donna le jour,
vers le milieu du XVIIe siècle.
Daubasse naquit à l’époque de Louis XIV ; à ce
litre seul, quelque humble que soit sa gloire, il a
droit d’y fignrer avec les autres poètes patois de
son temps, à côté des personnages les plus célè
bres. Ce serait mal comprendre la grandeur de
cette époque si remarquable par la variété des ta
lents quelle a produits, que de vouloir mettre
seulement en relief deux ou trois écrivains illustres,
et ne voir que ces quelques noms. Elle mérite
d’etre étudiée dans toutes ses parties ; en éclairant
ses replis les plus obscurs, on la rend encore
plus digne d’admiration. Dans l'histoire de l'esprit
humain, les plus petites choses ont leur valeur ;
aussi nous nous demandons pourquoi la poésie
patoise ne réclamerait pas sa place dans ce grand
siècle. Elle a eu des représentants dignes, dans
leur genre, des hommes remarquables qui ont
donné de l’éclat au règne de Louis XIV ; et ce
n’est certes pas faire injure à cette brillante épo
que, que d'ajouter un fleuron de plus à sa cou
ronne poétique, fleuron sans rubis et sans dia
mants , il est vrai, mais beau par sa seule
simplicité. C’est à ce genre qu'on pourrait appli
quer, à juste titre, les vers de Boileau à propos de
l'idylle :
Telle qu’une bergère aux plus beaux jours de fête,
De superbes rubis ne pare point sa tête,
Et sans mêler à l’or, l’éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements....
Depuis les premiers poètes du Moyen-Age qui
ont écrit dans l’idiome particulier de leur pays
natal, jusqu'au plus récent, le célèbre Jasmin, la
poésie patoise s’est transmise à travers les siècles,
racontée, chantée, courant de bouche en bouche,
confiée moins aux livres qu’à la mémoire recon
naissante des hommes, et sur sa roule semée de
t
roses sauvages et non de fleurs artificielles, elle
s’est arrêtée plus particulièrement au siècle de
Louis XIV, pour se mêler en simple habit de pay
sanne, au chœur de la poésie élégante, noble et
royale, conduit par Corneille et par Racine.
La poésie patoise apparut au XVIIe siècle , avec
Adam Billaut et Bernard de la Monnoie, dans le
Nord ; avec Goudouli, d’Astros et Daubassse, dans
le Midi.
Adam Billaut fut un des grands poètes patois du
siècle de Louis XIV. Né à Nevers, et connu de son
temps sous le nom de maître Adam, il a mérité par
la beauté sentimentale et par la perfection de ses
vers, d’être surnommé le Virgile au rabot, car il
était menuisier et poète à la fois. Ses trois re
cueils de poésie, les Chevilles, le Vilebrequin et le
Rabot,.ont fait sa gloire, de son vivant, et ont trans
mis son nom à la postérité. 11 mourut en 1662.
Grâce à son talent poétique, Adam Billaut avait
été pensionné par le duc d’Orléans et par le car
dinal de Richelieu. Ce puissant ministre avait
compris, ce que nous cherchons à faire voir dans
cette première partie de notre étude, que la poésie
U _
patoise ne serait pas une gloire à dédaigner pour
le XVIIe siècle, quelque grand qu’il fût.
Bernard de la Monnoie, né à Dijon en '1641,
conseiller à la Cour des Comptes et membre de
l'Académie française, fut un littérateur et un
poète distingué ; il
écrivit des contes pleins
d’esprit. Si nous le citons ici, c’est parce qu’il
composa, en patois bourguignon ,
des
Noëls
chantés par le peuple dans une grande partie de
la France. Ce fut là ce qui donna de la vogue à
son nom ; et lui, de son côté, par son talent litté
raire, rehaussa l'éclat de la poésie patoise.
Cette poésie eut dans le Midi de la France des
représentants plus dignes encore de ce grand siè
cle. Le plus célèbre de tous fut Goudouli, né à
Toulouse. « Les Gascons citent son nom, comme
les Grecs citaient celui d'IIomère » (I). A juste
ment parler l’époque même de Louis XIV n'au
rait pas le droit de le réclamer, mais il appar
tient au XVIIe siècle, et c’est avec raison que nous
croyons devoir le citer. Il commença à produire
(I) Dictionnaire universel par une société de savants français
et étrangers.
ses œuvres, après l’an 1600; et avant sa mort,
il avait vu paraître les grandes tragédies de Cor
neille. Pascal, Bossuet, Molière allaient bientôt
briller. Le gentilhomme toulousain apportait dans
sa phrase toute la pureté grammaticale des grands
maîtres; son esprit nourri des chefs-d’œuvre de
Rome et de l'Italie moderne, connaissait tous les
artifices de style qui servent à captiver l'attention
des lecteurs et à conquérir une gloire durable.
Après avoir produit des œuvres nombreuses, Gou
douli mourut dans sa soixante neuvième année.
C’était au milieu du XVIIe siècle, en 1649, que
la lyre toulousaine brisée par la mort, cessait de
faire entendre ses chants tant admirés alors dans
le Midi de la France. Aujourd’hui encore le Chant
Royal de Goudouli et son ode sur la mort
d’Henri IV, répandent l’émotion dans lame du
lecteur et la gloire sur le poète languedocien.
A peu près à la même époque que Goudouli
vivait un autre poète patois, un vrai gascon : c’é
tait J. G. D’Astros. né à Firmacou-la-Garde, près
de Lectoure. Toute sa vie, il resta simple vicaire
de Saint-Clair-de-Lomagne. Il oubliait bien des
<8
— 16 —
Ibis sou bréviaire, pour se livrer lout entier aux
Muses. Son imagination quoique grossière et in
cohérente fut toujours féconde, souvent même
grandiose. Ses poésies furent imprimées en 1700,
sous le titre de Triomphe de la langue Gasconne
(Trimfe de la lenguo gascouno). On y remarque
un poème en quatre chants, intitulé Plaidoyer des
quatre éléments (Pledeiatz des qûates éloments).
L'auteur a su tirer parti de ce sujet qui ne man
que pas d'originalité ; il y a déployé toute la ri
chesse de sa langue native. Le poème de Du Bartas, la Semaine de la création, lui avait inspiré
quelques uns de ses chants. Sur ce modèle, il
écrivit le Poème des saisons, ce qui le fit nommer
l’IIésiode de la Gascogne, par opposition à Gou
douli dont il fut longtemps le rival, et qu'on con
sidérait comme l’Homère du Languedoc.
Le patois du Languedoc et de la Gascogne avait
trouvé ses poètes ; le patois de l’Agenais, si doux
et si harmonieux, allait touver le sien dans la per
sonne de Daubasse, né à Moissac en 1660, mort
à Villeneuve-d’Agen en 1720. La lyre de Goudouli
et de d'Astros passa dans les mains du poète mois-
- 17
sagais, qui sut se rendre digne d’un tel présent de
la Muse patoise ; il en tira des accents d'une grâce
aussi simple et aussi aimable, et d’une élévation
plus profonde, sur des sujets plus sérieux.
II
« Aujourd’hui, parce que notre France n’obéit
« qu’à un seul roy, nous sommes contraints, si nous
« voulons parvenir à quelques honneurs, de parler
« son langage ; autrement notre labeur, tant fut-il
« honorable et parfait, serait estimé peu de chose
« ou peut-être totalement mesprisé. » (Ronsard).
Si les œuvres de Daubasse n’ont pas jeté leur éclat,
Si son labeur est estimé peu de chose, si la pos
térité ne s’est point inquiétée de tirer son nom de
l'oubli, ce n’est pas que ses vers manquent de
véritable sentiment poétique, mais, pour nous
servir des paroles de Ronsard, Daubasse n'a point
parlé le langage du roy ; ses vers ne sont pas
compris par tous les lecteurs ; il a chanté sur le
mode vulgaire; c’est la Muse patoise qui l’inspire.
Quelquefois il composa des vers français ; alors
2
— 18 —son inspiration l'ut moins élevée, et à côté de
quelques traits de beaucoup de grâce et de gran
deur, on trouve dés incohérences, des trivialités
et des incorrections de style. Sa poésie patoise
supérieure à sa poésie française est digne nonseulement des amateurs littéraires, mais même
des intelligences les plus sérieuses. Ceux qui re
cherchent la simplicité, belle parce quelle est
naïve, la hardiesse des métaphores, la vigueur des
pensées, l'originalité et la vérité des expressions,
ne liront pas sans intérêt les morceaux que nous
avons détachés de ses œuvres et que nous avons
essayé de traduire. Ce qui vient encore relever la
gloire de Daubasse, et frapper d’étonnement le
lecteur, c'est que ce poète ne sut jamais ni lire
ni écrire. Inspiré par le seul don de la nature, et
poussé par cette influence secrète dont parle
Boileau, il arriva aux plus grandes hauteurs de la
poésie patoise ; et si sa forme n'est pas noble, il
brille cependant, comme les grands poètes, par
l’expression des sentiments. Son époque ne fut
pas pour lui aussi ingrate que la postérité ; de son
vivant, son talent fut remarqué, il eut même des
19 —
admirateurs parmi les gens les plus instruits et les
plus recommandables. Daubasse obtint les faveurs
du duc de Biron, du maréchal de Berwich, du
maréchal de Montrebel, du marquis de Belzunce,
et de quelques autres personnages illustres. Sem
blable au rhapsode antique et au troubadour du
Moyen-Age, Daubasse chanta dans les châteaux
et dans les villes, il produisit ainsi des œuvres
remarquables qui le placent au premier rang des
poètes patois du XVIIe siècle. Dans l’expression des
sentiments tendres et délicats, il égale le poète de
Nevers ; ses Noëls sont de beaucoup au-dessus de
ceux de Bernard de la Monnoie; et quand son
inspiration s’élève dans ses grandes peintures de
la Mort et de l’Éternité, il surpasse Goudouli et
d’Astros.
Daubasse revit tout entier dans les poésies con
temporaines, pleines de charme et de grandeur, du
poète Jasmin né sous le même ciel que lui et
ouvrier comme lui. On ne peut pas dire que
Jasmin soit son imitateur, mais il est, de nos jours,
celui qui ressemble le plus au poète de Moissac,
et la ressemblance a plus que des traits superficiels.
— âo —
Nous trouvons un reflet embelli de la poésie de
Daubasse, dans les œuvres de Jasmin. Chez celui-ci
la langue est plus perfectionnée, la poésie est
moins rude et plus brillante, l’expression des
sentiments est peut être plus vive, l'esprit plus
pétillant; mais c'est au fond la même langue, la
même nature de poète, le même genre de compo
sition. A côté des impromptus, des chansons, des
épigrammes, on trouve les longs poèmes ; et
la vie elle-même de ces deux poètes diffère peu
l'une de l’autre. Tous les deux furent ouvriers ;
ils vinrent au monde dans un pays limitrophe :
Daubasse naquit à Moissac et mourut à Villeneuved’Agen; Jasmin naquit et mourut à Agen. Ils
vécurent sous ce ciel inspirateur des suaves et
harmonieuses poésies patoises ; l'Agenais, en effet,
ainsi que la Provence, semblent être les terres clas
siques delà poésie patoise, en France. Le caractère
seul de ces deux poètes pourrait offrir quelque
léger contraste. La poésie de Daubasse, simple,
pleine de bonne foi et de croyance religieuse, fut
l’image de son caractère. Si elle n'est pas toujours
candide, c'est la faute de sa langue native, mais
— 2f —
ce n’est point un travers de son esprit. Et s'il
donna quelque soin à lepigramme qu’il manie
avec assez d'habileté, ce fut plutôt par besoin que
par nature : il y était poussé par les critiques de
ses rivaux jaloux, et par la méchanceté de ses
ennemis. Jasmin religieux, il est vrai, comme la
plupart des poètes sentimentalistes, se serait faci
lement livré à la raillerie fine et mordante, et s’il
eût |vécu au temps de Daubasse ou à 'une époque
plus reculée, il aurait certainement peu aimé à
chanter les Noëls et la Passion de Jésus-Christ,
comme le poète de Moissac. C’est là ce que cherche
• à faire comprendre Sainte-Beuve dans ses Portraits
contemporains, lorsqu’il parle de Jasmin.
« Si Jasmin, dit-il, avait vécu au temps des
« troubadours, s'il avait écrit en cette littérature
« perfectionnée dont il vient, après Goudouli,
« d’Astros et Daubasse, et à ce qu'il paraît,
« plus qu’ancun deux, embellir encore aujour« d’hui les débris, il aurait cultivé la romance,
« sans doute; quelques heureux essais de lui en
« font foi ; mais il aurait, j'imagine, préféré la
« sirvenle, et en présence des tendres chevaliers,
2*
— 22
« des nobles dames, des Raymond de Toulouse et
« des comtesses de Die, il aurait introduit quelque
« récit railleur d'un genre plus particulier aux
« trouvères du nord, quelque novelle peu mys« tique, et assez contraire au vieux poème de
« sainte Fides d’Agen. »
Si toutefois Jasmin ne reçut pas une grande
instruction, il avait cependant appris ces premiers
rudiments qui préparent l'homme à la vie, font
naître en lui les délicatesses du cœur, et peuvent,
s'il est bien doué, l’élever à certaines conditions
sociales. La nature seule avait guidé Daubasse
dans cette voie poétique où il était entré dès le
jeune âge. Il n’avait rien appris, et il lui aurait été
bien difficile d'aller à l’école et d’étudier; son
père, fabricant de peignes, se trouvait dans la
misère la plus complète, et durant sa vie, il n'eut
jamais de quoi faire élever sa famille beaucoup trop
nombreuse : elle se composait de neuf enfants. 11
fallut qu'un autre riche fabricant de peignes, tou
ché du malheur du jeune Arnaud et charmé de sa
précoce intelligence, l’admit dans son atelier pour
lui apprendre le métier que son père ne pouvait
même pas lui enseigner, tant il avait de peine à
entretenir ses enfants chez lui.
Ainsi, comme son père, et par les soins d’un
ami, Daubasse devint peignier.
A son intelligence qui se développait de jour en
jour d’une manière étonnante, il joignait une
vaste mémoire et, comme on le sait, une heureuse
mémoire, au service d'une raison saine , produit
souvent les talents les plus remarquables. Bientôt
il fut recherché par de nombreux amis, jeunes
comme lui, et même par des personnes d’un âge
avancé, qui venaient dans l’atelier de son maître,
surtout pendant les longues soirées d’hiver, pour
entendre raconter au jeune Daubasse de petites
histoires débitées avec une facilité et une ingé
nuité étonnantes. Souvent il lui arrivait d’impro
viser quelques vers charmants.
Ses amis les
écrivaient, et aussitôt on se les transmettait de •
main en main dans toute la ville. C'est à peu près
à cette époque qu’il improvisa dans un dîner
d'amis une chanson ou plutôt une ode anacréontique A l'Huile du sarment (Oli dé sirmen). En
étudiant ses œuvres nous parlerons de ce chant
bachique, de cette petite ode sur le vin.
— M —
Dès lors Daubasse commença véritablement à
chanter. La Muse s’était emparée de lui, elle ne
devait le quitter qu'au lit de mort. Il improvisait
encore eu mourant; les vers que nous avons de
lui sont le témoignage le plus sûr de nos paroles.
Depuis longtemps déjà le poète était entré dans
cet âge de l’adolescence où les passions vagues et
incertaines agitent le cœur du jeune homme et lui
inspirent des sentiments plus tendres qu'à toutes
les autres époques de la vie, lorsqu'un jour un
évènement de peu d'importance, il est vrai, heu
reux pour lui cependant, vint accroître sa réputa
tion de poète improvisateur. Daubasse, pauvre,
jeune et timide, en offrant sa main secourable à
une dame de haute distinction qui sur une planche
légère traversait un ruisseau, lui adressa le qua
train suivant : (1)
Bous sès bèlo coumo lou jour,
Jamay la neû sera ta blaneo ;
Per passa, lou riû dé l’amour
Nou boudrioy pas d’aùtro palanco.
En voici la traduction ; on la trouve dans le
fl) Les édit urs ont imprimé ce quatrain sous le titre de : .4
Madame de Bi^ulière.
— 25 —
Dictionnaire de Cbaudon et Delandine an nom de
Daubasse :
Vous êtes belle comme un jour
Et moins que vous la neige est blanche;
Pour passer le fleuve (l’amour
Je ne voudrais pas d’autre planche.
Cet impromptu paraîtra peut-être léger, mais il
est gracieux et coquet, et bien des poètes, même
des plus remarquables, voudraient l’avoir commis.
T'
Dans le pays de Daubasse, il vola bientôt de bouche
en bouche, et les amants aiment encore à le redire.
C'est l'expression simple et naïve d'une âme émue,
mais d’une âme de poète, au langage harmonieux
et plein de grâce.
à_
C’est par l'expression des sentiments du cœur
que Daubasse commença à briller, son talent
poétique se développa dans un genre trop inférieur
pour que nous voulions le comparer aux grands
génies de la poésie, cependant il nous sera permis
de dire, ce que tout le monde a sans doute remar
qué comme nous, que l'amour a toujours présidé
aux premières inspirations des poètes. Ce senti
ment lorsqu'il est noble et pur embellit et élève
tout ce qu'il marque de son empreinte. Si l’on
26 —
pouvait sonder le cœur des poètes, il n’y en aurait
peut-être pas un dont les premiers vers n'aient été
écrits au souffle naissant d'une inspiration amou
reuse.
C’est pour la Bëjart que Molière, jeune encore,
dans ses courses vagabondes à travers la France,
écrivit ses premières comédies. C'est une aventure
amoureuse qui suggéra à Corneille sa première
création de Mélite (anagramme de Mllc Milet.) C’est
par Werther, son roman du jeune âge queGœthe
commença à se faire connaître. C’est Béatrix qui
inspira le Dante, encore au seuil de la vie. C'est
Laure qui créa le génie tendre et poétique de
Pétrarque. Graziella, type idéal ou réel, a dicté à
Lamartine ses pages de la vingtième année. Lord
Byron, Alfred de Musset et Victor Hugo, ont fait
leurs premiers pas à travers le Parnasse, guidés et
soutenus par la main d’une femme. C’est aussi
l’amour, qui dès le jeune âge, guida Daubasse dans
cette voie poétique. Ces nobles affections, ces vives
aspirations du cœur conservèrent pendant sa vie,
son inspiration toujours fraîche et toujours jeune.
Il se maria à Villeneuve, et son épouse devint pour
_ 27 —
lui la muse chaste et douce du foyer domestique ;
elle lui inspira ses vers faciles, tendres et ingénus.
Daubasse"avant de se marier avait eu, à Moissac,
un premier amour malheureux. Son cœur s'était
épris d'une jeune fdle que dans sa tendresse il
appelle d'un petit nom mignârd, comme le font
souvent les poètes anacréontiques et élégiaques.
Nous trouvons, dans ses œuvres, une pièce de
vers qu'il lui adressa le jour de l’an, pour la dé
cider au mariage. Quoique cette pièce soit écrite
en français par un poète patois', jeune et illettré,
elle ne manque pas cependant de pureté d'expres
sion ; la pensée est noble et élevée, et au milieu
de 'quelques négligences on trouve de beaux
traits :
Pourquoi vous souhaiter de nombreuses années,
Titi, quand vous perdez le printemps de vos jours ?
La nature vous fit pour les tendres amours
Et vous osez trahir vos belles destinées !
Aux transports d’un amant qui ne voit que vos charmes
Pourquoi n’opposez-vous que d’austères rigueurs ?
Un regard tarirait la source de ses larmes
Et vous prenez plaisir à voir couler scs pleurs !
Quand voudrez-vous suspendre, adorable inhumaine,
Le barbare plaisir de faire mon tourment ? ....
Oui, cruelle, c'est vous et voire barbarie
28 —
Qui creusez lentement mon funèbre tombeau,
Quand vous savez pouvoir d’une innocente vie
Par un tendre regard raviver le flambeau.
Quoi ! je meurs et mourant j’adore l’inhumaine !....
L'amour vrai et sincère de Daubasse, sa nature
charmante, la douce bonté de son cœur, son es
prit, sa réputation de poète qui grandissait chaque
jour dans sa ville natale, décidèrent la jeune fille
et elle aima celui qui l'aimait si tendrement.
Déjà le poète était heureux, il allait bientôt
se marier, lorsque sa fiancée , soit par la volonté
de ses parents, soit par caprice, ce qui paraît
plus probable, dédaigna celui à qui elle avait
promis sa main. Elle épousa un autre jeune
homme et par une cruelle moquerie,
qu'on
a de la peine à comprendre, le lendemain de son
mariage, elle envoya à son amant les feuilles de
son bouquet de noce. Daubasse, le cœur plein de
douleur, l'amour-propre blessé, ne put contenir
sa colère, et sur-le-champ il se vengea du dédain
de celle qui n'était plus digne de son estime. Il
répondit par un quatrain piquant, impromptu
29_
indiscret, dont la méchanceté n’avait d’égale que
la sottise de la jeune fille :
Faut-il que ton perfide cœur
Livre de son amour un présent si funeste ?
Après m’avoir donné ta fleur,
Tu ne pouvais avoir que des feuilles de reste.
Daubasse avait déjà passé la vingtième année ;
il connaissait maintenant la manière de fabriquer
avec habileté les peignes en corne, et il désirait
s'établir. Mais il n’avait pas de position et son
premier amour était brisé. Il partit allant chercher
fortune à travers la France, quittant non sans
tristesse son pays natal qu’il n’aurait pas dû re
gretter. Ses parents, ses amis et ses admirateurs,
car il en avait déjà et de sincères, lui faisaient
oublier, dans ses regrets, l’infortune de sa famille
et le malencontreux amour qui l’avait longtemps
affligé. Le cœur du poète n’est point fait généra
lement pour de longues haines, aussi Daubasse
ne pouvait-il s’empêcher d’éprouver quelque émo
tion en songeant à cette ville où il avait passé
ses premières années et où, même au sein de la
misère, il avait entrevu le bonheur,
5
r
— 50 —
'
En partant de Moissac, Daubasse parcourut
l’Agenais où il travailla quelque temps ; ensuite il
vint se fixer à Agen. Il était dans cette dernière
ville depuis cinq ou six ans, lorsqu'il connut une
jeune fille de Villeneuve. Il eut occasion de la
voir souvent à Agen. Ils s’aimèrent vivement, et
ils ne tardèrent pas à s'unir. La jeune fille n'avait
pour toute fortune qu’un noble cœur et un grand
amour pour son mari, ce qui certes pour un
bumble poète, valait bien tous les trésors. Peu
importait à Daubasse la richesse, pourvu qu’il
aimât et qu’il lut aimé. Comme la plupart des
poètes, il était l'amant de la beauté, de la jeunesse,
de la vertu et non de la fortune aux caprices
bizarres, au sourire éclatant qui imprime bien des
fois sur le visage les rides de la tristesse et de l'en
nui. Tels sont les sentiments exprimés par Dau
basse dans une épître adressée à un de ses amis
qui allait se marier :
J’admire ces hymens que l’amour seul contracte,
Je ne puis qu’abhorrer ceux que fait l’intérêt ;
Un cœur noble et sensible entre-t-il dans un pacte
Où les tendres amours se prêtent à regret....
Ce ne sont point les biens qui nous rendent heureux....
P
0
Ainsi donc ce fut avec bonheur que Daubasse
se maria; son mariage, en effet, était d'autant
plus heureux pour lui qu'il répondait entièrement
aux aspirations de sa nature. Sa pauvreté n'avait
jamais entrevu que le sourire de la Muse, sourire
bienfaisant, il est vrai, qui rendait quelquefois sa
misère joyeuse , mais cette muse idéale de l’ima
gination languit et meurt si la muse réelle de la
vie ne vient la soutenir et l'inspirer. Le poète
n était plus seul maintenant, il sortait de cet exil
du cœur qu’un profond égoïsme fait souvent
supporter aux hommes;
en même
temps il
avait mis fin à l’existence errante et indécise qu'il
menait malgré lui depuis quelques années. La vie
lui paraissait plus douce. Son âme pouvait s'épan
cher et chanter à loisir; elle allait trouver des
inspirations nouvelles et intarissables.
Le présent lui fit présager l'avenir. Une affec
tion mutuelle rendit, de jour en jour, plus étroit
et plus indissoluble encore ce lien du mariage que
bien des fois dans le monde, à vingt ans, l’on
accepte avec joie, et qu’avant peu la tristesse ou le
dégoût feraient rompre volontiers si les fantaisies
et les caprices constituaient les lois des sociétés.
L’épouse que Daubasse avait choisie resta toujours
sa compagne fidèle, sa conseillère, son amie, et
s’il nous est permis de le dire, son ministre
des affaires intérieures.
Jusqua la mort une
seule âme anima ces deux corps. Après une vie
assez longue et heureuse dans sa médiocrité, l’é
pouse mourut laissant à son époux deux filles pour
le consoler, car son affliction fut grande. Daubasse
resta longtemps brisé par cette douleur; lui-même
a dit quelque part dans ses œuvres :
Ami,.j’en mourrai de regret
Son mariage avait amené Daubasse à Villeneuve
d'Agen ; sa réputation de conteur et de poète l'y
avait précédé. Dès qu’il fût. établi, il ne tarda pas
à faire de nombreuses connaissances, et bientôt il
acquit dans le pays une sorte de célébrité. Les gens
de la ville et les personnes des environs se ren
daient dans son modeste établissement pour le
voir et pour l’entendre. Là, par la façon charmante
dont il racontait ses historiettes et improvisait ses
vers patois, Daubasse attira autour de lui tout
— 55
ce que la ville renfermait de gens de loisir, amis
de la franche gaieté, comme le dit le biographe
Weiss (1).
Toute la noblesse de la province désira bientôt
connaître ce poète ingénu, ce merveilleux con
teur. Le duc de Biron, petit-neveu du maréchal
connu par sa conspiration contre Henri IV, vivait
à cette époque aux environs de Villeneuve-d’Agen.
Il voulut, lui aussi, entendre ce joyeux fabricant
de peignes. Daubasse vint souvent égayer et char
mer les fêtes données en son honneur au château
des ducs de Biron. C/est ainsi qu'il fut connu du
fils naturel de Jacquesll, le duedeBerwich, lorsque
celui-ci traversait l'Agenais pour aller combattre les
Espagnols, et lorsqu'il fut envoyé par Louis XIV
dans le Languedoc pour soumettre les protestants
insurgés. Plus tard, Daubasse, dans ses voyages à
Bordeaux, reçut de grandes preuves de sympathie
du duc de BerwicK qui était alors commandant
de la province de Guienne. Le maréchal de Montrebel, le comte de Fumel Montaigu, le marquis
de Belzunce furent ses admirateurs, Il fut re(1) « Biographie Universelle >», tome 62, Michaud éditeur, 1837.
— 34 —
cherché par tous les personnages éminents du
pays ; ces hautes relations consacrèrent son talent
poétique.
Depuis longtemps il avait abandonné le récit
des historiettes pour se livrer tout entier à la
poésie patoise et quelquefois à la poésie française.
Jusqu’ici il avait fait un grand nombre d'im
promptus et de chansons, mais ses poésies nelaient
pas encore empreintes d’un caractère sérieux ; il
avait chanté le vin, le plaisir, les amours, sans
attacher grande importance à ses vers, et ses im
promptus erraient ça et là, sans valeur réelle.
Maintenant il va s'adonner d une façon plus parti
culière au genre religieux. Il fit des Cantiques et
des Noëls qui eurent beaucoup de vogue. Ensuite
il se livra à des travaux de longue haleine. On a
conservé ses poèmes intitulés : la Mort, l’Etal de
l’Homme, les Quatre fins de l'Homme, la Gran
deur de Dieu, le Saint-Sacrement et la Passion de
Jésus-Christ.
Comme il ne savait pas écrire, lorsqu’il com
posait de si longs travaux, il dictait quelquefois
ses vers à ses amis, et il se les faisait relire
— 33 —
« jusqu'à ce qu’il ne trouvât plus rien à cor
riger » (1), non qu'il espérât ainsi arriver à une
expression parfaite au point de vue de la cor
rection et de la pureté, mais plutôt pour bien
retracer dans sa mémoire son sujet et lui donner
plus d'unité. Son esprit, admirablement doué, lui
fournissait les grandes idées, et instinctivement les
beautés de la langue patoise sortaient de sa bouche.
Ce n était pas un artiste de style, amoureux de la
forme; il ne connaissait pas le secret de revêtir sa
pensée avec habileté et il ne pouvait pas rechercher
les beautés artificielles du langage. La plupart du
temps il livrait sa pensée comme elle jaillissait de
son esprit, vive et forte, rarement polie et. arron
die. S'il lui arrivait de remettre son ouvrage sur
le métier, c'était, comme nous venons de le dire,
pour quelques rares sujets de longue haleine; tous
ses autres vers sont de véritables improvisations.
Un voyage que fit Daubasse à Bordeaux, pour
ses affaires, lui offrit l’occasion de montrer son
talent sur une scène plus vaste. Deux épîtres, l’une
adressée aux jurdfode Bordeaux, l'autre à l’inlen(1) Weiss.
■— 36 —
dant de cette ville, nous font comprendre quel
avait été le motif de son voyage. Dans la première
épître, il présente une requête aux jures contre les
maîtres-peigniers de Bordeaux qui s'opposaient à
ce qu’il fit enlever les cornes achetées par lui aux
foires d’octobre, en 1708; la seconde est sur le
même sujet. Le duc de Berwich, qui commandait
la Guienne, lui donna une hospitalité charmante;
il le retint quelque temps chez lui. Le poète chanta,
et ses improvisations le firent connaître à Bor
deaux. Nous avons de lui une épître qu'il adressa
au vainqueur d’Almanza ; il le compare à Jupiter
foudroyant les Titans. La pièce commence ainsi :
Berwiclî, grand général, favori de Bellone,
Arc-boutant de l'Etat, appui de la couronne...
Elle se termine par les vers suivants :
Bordeaux, ce beau séjour où reluit ta splendeur,
Admire à tous moments l’équité de ton cœur.
Pour le bien du public, ton zèle se captive
A prêter à tous rangs une oreille attentive;
Ecoutant aussi bien le plus simple artisan
Comme le gentilhomme, où noble soi-disant.
Ces belles qualités que tu tiens en partage
Te servent de moyen pour exciter le sage ;
On vanté ta justice et l’on dit en public
Qu’il n’est point de héros plus vaillant que Beruictf.
Les personnages les plus distingués voulurent
entendre l'hôte du duc de Berwiclf. Daubasse,
amené dans plusieurs réunions, récita quelques
belles pièces de vers patois. Il causa tant déplaisir
qu’on l'obligea de promettre qu’il reviendrait
bientôt.
Il se rendit quelque temps après à
un nouvel appel. La population bordelaise lui fit
un accueil magnifique. Daubasse récita des vers
en public, et son nom ne tarda pas à être connu
dans tout le bassin de la Garonne. Les villes d’Agen,
de Moissac, de Montauban, de Toulouse, de .Mar
seille. l’invitèrent à leur tour. 11 courut ainsi de
château en château, de ville en ville, semblable
aux troubadours du Moyen-Age. Partout on célé
brait son arrivée; on était impatient de le voir et
de l'entendre.
« C'était, dit encore Weiss dans les biographies
« de Michaud, à qui posséderait Daubasse; il n’y
« eut pas de fête qu’il n'y fût invité des pre« miers. »
Et l'auteur de la « Galerie biographique des
personnages célèbres du Tarn-et-Garonne », s'ex
prime ainsi :
— 58 —
« Encouragé par de tels succès, le nouveau
« troubadour voyagea de ville en ville dans nos
« contrées méridionales, excitant partout un vif
« enthousiasme. Admis dans les salons les plus
« distingués de Marseille, de Bordeaux et de Tou« louse, il y reçut de véritables ovations. Chose à
« remarquer, on admirait autant en lui les qualités
« du cœur que leclat du talent. »
Ce fut ainsi au milieu des ovations et presque
en triomphe que Daubasse revint à Moissac. Mon
seigneur de Gontaut-Biron,
neveu du duc de
Biron, était, alors abbé de cette ville. Il voulut
témoigner ses sympathies à l'hôte aimé et estimé
de son oncle. Aussi, ce fut avec solennité qu’il
reçut Daubasse. L'abbaye fut ouverte au poète
improvisateur qui vint y réciter ses poèmes sur la
Mort,,sur l'Etat de l’Homme et sur la Grandeur
de Dieu. Ensuite après une fête religieuse et ar
tistique, son pays natal reconnaissant lui décerna
une couronne lauréale.
Nous avons vu Jasmin parcourant les cités du
Midi, venir à Moissac, la patrie de son aïeul Dau
basse, etdans cette belleetantique courdesCloitres,
soit par des improvisations brillantes on par le
récit de quelque poème récemment composé, ravir
l'admiration d'un millier d’auditeurs suspendus à
ses lèvres. Devant une grande foule inquiète et
impatiente, au moment où une femme pleine de
courage et d'audace, allait, s'élevant dans un ballon,
se livrer au caprice des vents, nous avons entendu
ce poète improvisateur adresser à cette voyageuse
aérienne des vers d'une beauté et d'une vigueur
remarquables.
Ainsi il nous semble
voir cet
enfant de Moissac acclamé de ville en ville,
à son passage, et accueilli généreusement par
les cités artistiques et hospitalières du Midi.
Lapatrie de Clémence Isaure surtout lui don
nait des fêtes pleines d’enthousiasme.
Chaque jour la réputation de Daubasse gran
dissait. Ses chansons étaient connues et chantées
de tous côtés. Ses Noëls semblables aux Carols du
treizième siècle, avaient une vogue extraordinaire.
On les mettait au-dessus de ceux que le littérateur
Bernard de la Monnoie composait à cette époque
dans le patois bourguignon.
Simple dans ses manières, fds d’un pauvre
~ 40 —
ouvrier, pauvre lui-même, sans connaissance non
seulement de la littérature mais même de l’art
d'écrire, inspiré par une sorte de souffle divin
quasi divino quodam spiritu inflatus, comme dit
Cicéron, Daubasse inspirait à ceux qui l’écoutaient
une sorte d’étonnement mêlé de respect; la Muse
elle-même semblait parler par sa bouche. Partout
il excitait l’admiration, soit qu’en travaillant il fît
chez lui des impromptus devant un choix d’amis
réunis pour l’entendre, soit qu’il chantât Va Passion
de Jésus-Christ, ou la Grandeur de Dieu devant le
maréchal de Berwich allant combattre les Camisards,
soit, qu’évoquant la Mort, il rappelât la Fin de
l'Homme à la mémoire des grands seigneurs réunis
chez le duc de Biron, dans ce château qu’une
hospitalité antique permet encore au touriste de
visiter à loisir, aux environs de Villeneuved’Agen.
Quand Daubasse avait parcouru les villes et ré
cité ses strophes aux applaudissements de ses
auditeurs ravis, il rentrait auprès de sa femme et
de ses fdles, et là, il reprenait en silence son tra
vail manuel. Sa réputation de poète avait augmenté
sa clientèle et sa fabrication de peignes élevait
peu à peu sa famille au-dessus de la pauvreté. Lui,
qui avait passé ses premières années dans la mi
sère, obtint aisément le quod non desit d'Horace,
et, lorsqu’il eut « ce qu’il faut», pauvre encore
par rapport à la société au milieu de laquelle il
vivait et chantait, il se trouva heureux et il con
tinua à chanter avec plus de plaisir et plus d'en
train. C'était la nature seule et non l'infortune et
le besoin qui lavait poussé à faire des vers. Ce
n’est point lui qui aurait dit : « La pauvreté me
rendit téméraire et je devins poète. » Quand il
eut acquis un modeste bien-être, il ne s’arrêta pas
comme les poètes épicuriens, et ne suspendit pas
sa lyre à une agrafe d'or ; il continua à se livrer
tout entier aux inspirations de sa Muse. Souvent
il se demandait comment il avait commencé à
conter et à rimer, pourquoi il continuait encore,
et quelle était cette fée mystérieuse qui, dès le
berceau, avait ainsi déposé la lyre des troubadours
dans ses mains. Daubasse avait bien des ressem
blances avec le poète dont parle Horace dans ses
Épîtres : « Le poète, dit-il, est rarement avare ;
4
« occupé de ses vers, il n’a souci d'au Ire chose ;
« les accidents de la fortune, la fuite des esclaves,
« l’incendie de sa maison le trouvent insensible.
« Jamais il ne cherche à tromper son ami ou son
« pupille. Des légumes, un pain grossier, voilà sa
« nourriture.’» Tel fut Daubasse, livré tout entier
à sa Muse et à sa famille, bon époux et bon ami,
s’inquiétant peu des accidents et des caprices du
sort, pensant comme Descartes, qu’il
faut se
dompter soi-même plutôt que la fortune, vivant
de peu et sans avarice lorsqu’il posséda quelque
chose. Qu’ils sont rares ces poètes qu’IIorace dé
peint si bien et imite si peu ! Mais rendons cette
justice au poète latin, son siècle valait le nôtre, et
ldi-même ne valait pas moins que nous. Aujour
d’hui encore cetj humble bonheur et cette médiocre
existence sont jugés dignes d’envie par bien peu
de personnes. Si l’on ne souhaite ni pour soi, ni
pour les siens cette vie pauvre et simple qui fait
souvent le véritable poète, on jalouse cependant sa
gloire dès qu’il l’obtient; on la lui marchande,
lorsque bien de fois son 'existence seule la méri
terait. C/est ce qui arriva pour Daubasse. Avant
de mourir, il vit la jalousie basse et méchante
ramper autour de lui, et attaquer sa personne et
ses œuvres dont il ne tirait pas vanité ; elles
volaient éparses, livrées çà et là au vent de la re
nommée. Parmi tous les poètes patois, Daubasse
était un des premiers qui eut ainsi possédé à un
si haut degré les grâces naïves unies à une puis
sante inspiration. Ses poésies légères et ses poèmes
lui avaient acquis quelque rénommée dans son
pays et dans le Midi de France. Ajoutez à cela
qu’il s’élevait au-dessus de la misère dans laquelle
il était né. N’était-ce pas assez pour qu'on cherchât
à jeter sur lui l'insulte et le ridicule?
Daubasse se releva dignement pour frapper ses
adversaires; son talent poétique empreint d'un
caractère tendre et facile devint acerbe. Il prit le
fouet de la satire et composa de nombreuses épigrammes. Elles plaisent par leur couleur locale et
leur verve mordante plutôt que par leur finesse
et leur esprit; elles suffisent cependant pour mon
trer le poète sous une face nouvelle. Mais 1 épigramme est une arme à deux tranchants qui
blesse bien des fois celui qui s’en sert, même
pour se défendre. Aussi malgré la protection du
duc de Biron et du marquis de Belzunce, ce n’é
tait pas impunément que Daubasse faisait tomber
le ridicule sur les curés de Pujols et de Bertel qui
espéraient se moquer de lui. Ce n’était pas non
plus, sans inquiétude qu'il se décidait à répondre
aux attaques de quelques personnages importants
dans le pays, comme M. de Baratet ou le gen
tilhomme de S1 Loup. Il châtia, il est vrai, ses
ennemis, mais son âme sensible et sympathique,
habituée à une vie tranquille fut vivement attris
tée par les luttes pleines de passion et de fiel qu’il
eut à soutenir.
Son caractère devint sombre, sa vigueur morale
disparut bientôt; le conteur perdit sa voix sédui
sante, le poète cessa de chanter, le temps des
triomphes poétiques était passé pour toujours et
la vieillesse s’avançait à grands pas.
En 1720 (1), une épidémie qui fit de grands
ravages à Villeneuve, l’enleva à ses amis et à ses
deux filles. Au lit de mort, sans crainte de l’Eter(1) D’après la seconde édition, Daubasse serait né en IfiGi et
mort en 1727. Nous avons préféré nous en rapporter à la pre
mière édition et aux Biographies de Michaud.
4b —
nité qu'il avait si bien chantée dans ses Poèmes,
la poésie encore sur les lèvres, il prononça quel
ques vers patois, en présence du curé Jouard et
de nombreux assistants : « C’est à toi, aujour« d'hui, à moi demain, peut-être. Je ne vois pas
« que la mort oublie quelque chose ; la main ar« rnée de sa faux, elle frappe tout, et ce qui vient
« de naître, comme ce qui est mûr. »
Né en 1660, un an après le traité des Pyrénées,
au moment où le roi venait de se marier et allait
commencer son gouvernement personnel, Daubasse
avait vu se dérouler devant lui le siècle de
Louis XIV, depuis les splendeurs du commence
ment jusqu'aux misères de la fin ; l'hiver de 1709
et la mort de Louis XIV, lui inspirèrent une
chanson et une ode. 11 n’était pas resté simple
spectateur en présence du règne le plus mémora
ble de la monarchie française. A côté des grands
poètes, il avait élevé son humble voix. Il avait as
sisté, en chantant, à cette époque brillante sur
tout par la gloire des lettres et des arts, et à la
quelle la poésie patoise, représentée par des noms
illustres et nombreux , était venue elle aussi ajou
ter tout son éclat.
4*
ARNAUD DAUBASSE
S.KS ŒUVRES
Nostros pastourolctos
A l’effantet
Faran de cent flourétos
Un ranielet.
Et nos pastourelettes
A l’enfantet
Feront de cent fleurettes
Un ranielet.
POÉSIES PATOISES
ni
Les poésies de Daubasse forment un volume inoctavo. Elles ont été publiées à Villeneuve-d’Àgen,
en 1796, d’après le biographe Weiss ; en 1806,
d'après le texte lui-même qui nous paraît étrange:
M.D.CC.LXXXXXVI. Cette édition est aujourd’hui
épuisée; il en reste à peine çà et là quelques
exemplaires. La bibliothèque de Villeneuve en
possède un qui lui a été offert par M. Eugène
Lavergne. Nous aurions pu en avoir un nousmême, mais le libraire ne l'aurait pas cédé à
moins de 26 francs. Heureux sont les poètes dont
les œuvres peuvent ainsi se vendre 26 fr. le
volume! (1).
En 1839, les poésies de Daubasse ont été réédi
tées par la librairie Glady frères. Cette nouvelle
édition est incomplète, mais nous ne regrettons
pas ce qui manque, ce sont quelques rares im
promptus d’un genre rabelaisien trop épicé.
(1) Le 5 mai, on a vendu, à Paris, la Bibliothèque patoise de
M. Burgaud Desmaret: elle se composait de plus de 3000
volumes. Parmi ces ouvrages se trouvaient l’ancienne et la nou
velle édition des œuvres de DaubaSse.
x.-ïCnS'*».
4o
Les œuvres de Daubasse se composent d’un assez
grand nombre de pièces : une centaine environ.
Il y en a qui tiennent de la poésie lyrique el de
lepopëe ; d’autres de la satire et de l’épître. Il y
en a qui n'ont que quatre vers ; d'autres qui en
ont plus de deux cents. Le recueil est divisé en
deux parties; dans la première, les poésies patoises;
dans la seconde, les poésies françaises.
On trouve des incohérences et des trivialités
dans les vers de Daubasse, mais on se plaît à en
admirer les beautés, et on en excuse aisément les
défauts, lorsque l'on songe que l'auteur était illettré.
Nous l'avons déjà dit, nous nous plaisons à le
répéter, et cela n’est pas de peu d'importance pour
sa gloire, Daubasse n'a jamais su écrire. Ses amis
recueillaient ses improvisations sous sa dictée.
« Daubasse, dit l'auteur de la notice biographique
« de la deuxième édition, ne savait ni lire, ni
« écrire; presque tous ses poèmes, même les plus
« longs, ont été improvisés; il ne mettait pas plus
« de temps à trouver deux rimes qu’à façonner la
« dent d'un peigne. »
Tout est loin d'être bon à citer dans ses œuvres,
aussi nous ferons un choix des meilleures poésies
dans chacun des genres où il a brillé. La traduc
tion en prose ou en vers ne pourra guère donner
l'idée de cette poésie, tantôt légère et charmante,
tantôt sérieuse et d'un lyrisme élevé. Nous essaye
rons cependant d’en reproduire les principales
pièces qui, pleines de grâce et de naturel, ontsuffi
pour faire compter leur auteur parmi les poètes
patois les plus aimables et les plus remarquables.
Le talent poétique de Daubasse, s'il eut-été sou
tenu par une instruction sérieuse, aurait certaine
ment brillé dans les grands sujets épiques; il
aurait traité les genres religieux à la façon de
Milton et du Tasse ; les quelques essais que nous
avons de lui, vont bientôt en faire foi. Mais, dans
son ignorance, il laissa aller sa nature, et sans
art, il chanta tantôt les amours, le vin et les
plaisirs; tantôt la mort, le paradis et l’éternité,
choses bien différentes et qui pourtant se touchent
de si près. L’inspiration ne lui fait jamais défaut;
quelquefois elle se revêt des plus belles parures de
la poésie.
L'originalité et la grâce brillent dans ses petites
— 50 —■
pièces patoises. Tous les poètes érotiques et bachi
ques ont chanté le « mine est bibendum » d’Horace.
Depuis Anacréon et les élégiaques latins, tous les
poètes, aux chants légers, ont célébré le vin, les
plaisirs et la brièveté de la vie. Mais on retrouve
çà et là les mêmes pensées, les mêmes images, les
mêmes tournures. Ecoutons Daubasse : il chante
le vin. La nature du sujet le condamnait à être
imitateur banal des sentiments du vulgaire au
milieu duquel il vivait; malgré cela il a su rester
original. Tout est nouveau dans cette odelette gra
cieuse qui n’appartient qu'à son auteur. On ne
trouve rien de semblable, même dans les poètes
patois de son temps.
Oli de simien
Bèno bistomen
Bedins ma tasso
Bailha la casso
A moun pessomen
Que me'chagrino
Et met en ruino
Jloun entendomen.
Mès que lou boun bi
Sur la terro aboundé,
Alabé lou moundé
Se porto à rabi.
— al —
Tabé lou Janet
Dins un cabaret
Quant la sét lou rounjo
Beù (1) counio uno espounjo
Dé blan, dé claret,
Et lou beyré en ma
Dis : « Pla fat que sounjo
Al relendouma. »
Huile de sarment
Accours vitement
Au fond de ma tasse
Pour donner la chasse
A mon pessement; (2)
Car il me chagrine
Et met en ruine
Mon entendement.
Dés que, le bon vin
Sur la terre abonde,
Alors tout le monde
Oui, se porte bien.
C’est pourquoi Janet
Dans un cabaret,
Quand la soif le ronge,
Boit comme une éponge
Du blanc, du clairet ;
Et le verre en main
Dit : « Bien fou qui songe
Au surlendemain. »
(1) U avec l’accent circonflexe se prononce ou.
(21 Pati, souffrir; douleur.
Le vers coule facile el pur comme le vin clairet;
il est léger, agréable comme lui. Dans notre lan
gue patoise, et dans ce genre anacréontique nous
ne connaissons rien qui vaille, comme expression
et comme grâce, cette ode à ï Huile du sarment.
Anacréon la réclamerait pour lui; Béranger la si
gnerait.
Voici encore un autre chant, dont l'originalité
comme idée et comme expression n’est pas moins
grande. Toutes les strophes sont belles. Le vers
est réussi, il est clair et limpide. Si on le fait, ré
sonner, le timbre en est harmonieux. La rime est
très-riche, et cela sans recherche. 11 est à, regret
ter qu’on n’ait pu retrouver que les trois premiè
res strophes de ce chant fantaisiste dont la tra
duction ne pourra jamais donner qu’une idée très
imparfaite. Ce sont les Jérémiades des Nonnes.
Ici Daubasse malgré son caractère religieux, ne
peut s'empêcher de faire entendre le cri vrai et
sincère d'une nature jeune et ardente qu’on veut
dompter malgré elle.
Des Nonnes enfermées dans un couvent pleu
rent sur leur infortune. Leurs mères les ont ainsi
cloîtrées pour se livrer tout entières à leurs plai
sirs. Dans leur captivité, ces jeunes filles regret
tent de ne pas prendre part aux jouissances du
monde :
Se lou boun Diû fasio miracle,
Et qu’arribès calque spectacle,
Que lou couben se cambiario,
Ut que lou Papo ourdounèsse,
Que qui bol sourti sourtiguèsse,
Pas uno nou damourario.
Nostros mayres per estre hurousos
Nous en rendudos malburousos :
tous plazes non lour manquoun pas :
Et nous aûtro's paûros captibos
Sèn enterrados toulos bibos
Dins aqueste maûilit séjour.
Ben uno so fonnfounilheto,
Ne fa sonna la campaneto,
Li fay dire d’un toun malin :
« Jlaûdito sio de la damoro
« Que nou dirio jamay : « deforo ! « Soitnco, dedins! dedins! dedins!
Jerusalem, Jérusalem !
Tant maytos sèn, tant languisse!) :
I.anguissèn loutos....
Si le bon Dieu faisait miracle
Et qu’il advint quelque spectacle,
Et que le couvent se changeât,
Que le Pape nous ordonnât,
Que celle qui veut sortir sorte,
Nous franchirions toutes la porte.
.
3
Car nos mères pour être heureuses
Nous uni bien faites malheureuses :
Les plaisirs ne leur manquent pas,
Et nous autres, pauvres captives,
On nous enterre toutes vives
Au maudit séjour du trépas.
Vient une sœur founfounilliéto (1)
Qui fait sonner la campmélo, (2)
Lui fait dire d’un ton malin :
« Maudite soit notre demeure,
« Qui ne dirait jamais : dehors !
• Toujours dedans, dedans, dedans ! •
Jérusalem, Jérusalem !
Plus nous sommes, plus nous languissons,
Nous languissons toutes,...
Nous avons dit dans la première partie de celte
étude que Daubasse n’avait pas été à l’abri de la
jalousie et de la critique. Nous nous contenterons
de rappeler quelques-unes de ses épigrammes écri
tes en patois. Il est inutile de les citer; leur style a
conservé toute la rusticité de la langue patoise qui
devient souvent grossière dans la bouche d'un hom
me irrité. Tout le monde le sait, comme le latin,
Le patois dans les moti brave l’honnêteté.
(T) Qui s’occupe de tout, qui veut tout voir et tout savoir.
(2) Petite cloche.
Un de ses compatriotes, rimailleur camard, s'a
charnait. contre Daubasse; celui-ci
lui adressa
lepigramme qui commence ainsi : « Jamais ca« mard avec une si mauvaise mine ne se jucha
« sur le Parnasse. »
Deux muscadins lui demandaient ironiquement
des vers pour leurs maîtresses avec qui ils allaient,
se promener; Daubasse leur répondit par un im
promptu piquant : « Mes paroles sont choisies
« quand je parle de l'amour... »
Le curé de Pujols, le curé de Bertel, Mlle de
Laf'ore, Delphine tombèrent successivement sous
ses coups. La petite pièce sur un gentilhomme qui
payait son tailleur avec des soufflets, et les deux
épigrammes adressées à M. de Saint-Loup, ont
quelques traits qui ne manquent pas de vigueur.
On ne lit pas sans intérêt la chanson épigrammalique dans laquelle Daubasse raconte une croustilleuse nouvelle, uno croustillouzo noubèlo, sur le
meunier de Pèbre qui était monté au Parnasse et
voulait détrôner son heureux rival. Daubasse lui
cassa l'échelle qui l’avait élevé au mont poétique.
Mais c’est surtout dans le genre religieux que
— ;jü —
brilla la poésie de Daubasse. Ses Noëls furent très
connus de son temps; quelques-uns empreints
d'une fraîcheur simple et primitive, ne sont pas
sans valeur poétique.
Le premier Noël ainsi que le second, quoique
meilleurs que le troisième et le quatrième, nous
ont paru peu dignes d'arrêter l’attention du lec
teur. Le cinquième est le plus intéressant de tous.
La poésie, comme le sujet lui-même, est vive et
animée; le vers est toujours gracieux et facile.
On trouve dans ce Noël quelques strophes em
preintes de cette tournure et de ce sentiment
poétique particuliers à Ronsard et à Remy Belleau.
C'est un petit poème ou plutôt un récit dramati
que plein de vie et d'originalité. Les personnages
paraissent en action devant nous.
« Un berger dit à sa femme Miquèle qu’il faut
« se lever pour aller voir l’étoile de minuit. 11 lui
« annonce qu'au milieu d'un vent glacial, le fils
'
« de Dieu vient de naître ; le Sauveur est couché
« nu sur la paille. Celui qui porte la nouvelle a
« raconté qu’une vierge lavait, mis au monde.
Al pruuiié pas,
Quant nous troubarén proche
A la may San reproge,
Ofïriren l’agnèl gras.
Nostros pastourelétos
A l’effantet,
Faran de cent flourétos
Un ramelet.
Au premier pas,
Lorsque nous serons proches,
A cette mère sans reproches
Nous offrirons un agneau gras.
Et nos pastourelettcs,
A l’enfantet,
Feront de cent fleurettes
Un ramelet.
« Il va être minuit; dans le village tous les
bergers se réunissent pour aller voir l'enfant qui
vient de naître à Bethléem. Le plus savant, qu'il
soit homme ou femme, sera chargé de faire le
compliment à l'enfant et à sa mère. Une femme,
Janon, la moins timide toutes les fois qu'il s’agit
de parler, est chargée de haranguer la sainte
famille. L’orateur étant trouvé, ils se mettent en
route. Avant l'aurore et malgré le froid, ils
accourent tous à la masure du Dieu d’amour.
— 3« —
« Ils arrivent, se rangent autour de l'enfant nou« veau-né, et Janon prend la parole :
« Vous, mère, par qui le diable a été plongé
« dans les abîmes, dites-nous par quel miracle,
« celle qui vient de donner le jour au grand Maître
« se trouve dans un tel état. Vous n’avez point
« de feu pour vous chauffer, ni petites pièces de
« monnaie pour acheter des langes à l'enfant. Le
« vent entre ici de tous côtés, la gelée vous glace ;
u venez
dans le village, à notre maison, vous et
« votre enfant, vous aurez moins de mal, et Joseph
« trouvera sa place à notre foyer.
« Venez. Nous nous réjouirons tous. Prenez
« ce linge, en attendant que nous puissions vous
« donner des langes et une chemisette pour le
« pelit qui se morfond. »
« Après avoir terminé sa harangue, Janon baisa
« les mains de Jésus. Elle félicita la mère de son
« bonheur, et recommanda à Joseph d’avoir bien
« soin du Sauveur du monde. Ensuite chacun se
« bâta d’offrir son présent et de faire sa caresse
« au Dieu poupon. Le berger Vidal tira une petite
« brebis de son panier et l'offrit à Marie; de son
« tablier Miquèle tira un joli bouquet. Quand ils
« eurent fait leur étrenne au jeune Roi du ciel,
« ils se miren t à chanter leur Noël à perte d'haleine.
« En s'en allant à travers champs, ils célèbrent
« les louanges de l'enfant nouveau-né, comme
« font les anges au Paradis. »
Les Noëls suivants n’ont, ni la pureté, ni la,
grâce, ni l’intérêt soutenu du cinquième qui brille
comme une petite perle au milieu des autres.
Daubasse a écrit aussi des Noëls en français,
mais ils sont loin d’avoir la même fraîcheur et la
même originalité.
Viennent ensuite les poèmes patois. C’est laque
Daubasse a montré son talent poétique.'Tous les
sujets sont religieux : la mort; l'état de
l'homme;
les
quatre
fias
de
l’homme;
la
GRANDEUR DE DIEU ; LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST.
Nous donnerons les plus beaux passages, ceux
où le métal sort de la fonte plus pur et plus lim
pide, enlevant çà et là quelques scories, et nous
écartant le moins possible du sens patois.
« Parlons de la mort en vulgaire!... dit Dau« basse dans son poème sur la Mort. Heureux
— 60 —
« l'homme juste qui peut, loin du monde, habiter
« les profondeurs des rochers.... Les rois dans la
« vallée terrible, ne seront ni bons, ni mauvais;
« on les jugera suivant leurs actions, simples
« manœuvres comme nous... Alors les nations.
« dans leurs crimes, imploreront, le secours de
« Dieu. La terre se mettra à fuir ; les cieux où
« est suspendu le soleil fuiront aussi devant le
« Seigneur ; les étoiles si élevées tomberont à. ses
« pieds... Il fera frémir les anges et trembler les
« plus grands élus...»
Daubasse continue ses métaphores hardies dans
l’état de l’hqmme ,
qui n’est que la suite et le
développement du premier poème. Si le poète
tombe, dès ses premières strophes, dans un réa
lisme tel que nous ne pouvons citer ici ses expres
sions et exposer le tableau qu’il fait de l'homme,
c’est pour s’élever ensuite à de plus grandes
hauteurs lorsqu'il parle de la Mort et de l’Eternité.
Ces deux descriptions sont d'un contraste frappant
avec celle de l’homme, vile créature mortelle.
L’esprit de Daubasse possédait l’art de présenter
habilement ces puissantes antithèses qui font les
véritables poètes épiques et lyriques.
(il
« C'est le péché qui a donné à la mort le droit
« de prendre, quand il lui plaît, le gueux et le
« seigneur. La Mort est aveugle et sans compas« sion ; elle rode de pays en pays et elle n’a pas
« besoin de guide. La cruelle, elle se voit maitres« se d'arracher la vie, aussi elle n’épargne même
« pas le Roi. Elle ne sait rien épargner. Quelquefois
« au milieu des plaisirs, elle vient planter la tris« tesse..., Il ne lui plaît pas de faire quartier à
« l’amant ou à l'amante. Souvent elle ravit l’époux
« dans les bras de l'épouse. Sa puissance la rend
« hère dans le monde, aussi elle s'entend avec les
« maladies, comme font les larrons en foire. Elle
« guette pas à pas tous les événements. Son arc
« est tendu, prêt à lancer sa flèche. Elle fait som« blant d'oublier l’aïeul pour venir chercher l'eu« faut; mais elle prend tout à la fin; ni le Dau« phin, ni le Roi ne sont oubliés....
« O Mort infatigable pour régner! toi qui te
« fais tant craindre maintenant, que deviendras-tu
« à la fin du monde, quand on n'aura plus be
lt soin de ton ministère? Mille fois plus noire
« qu'un corbeau, tu seras alors comme un vil
« mendiant, chassée du paradis. Plongée dans
« l’Enfer lu resteras accroupie pendant toute le
ft terni té....
« O que l’enfer doit causer de souffrances!
« Enfer, écheveau de l'éternité, sans bout ni fin!
« qui peut juger la longueur et la rigueur de cet
tt esclavage où les plaisirs d’un instant dans no« tre pèlerinage sur la terre sont punis éternelle« ment.
« Dieu a donné les années à l’éternité, sans fin
« et sans commencement; une seule vaut un siè« cle des nôtres. Toutes les feuilles des bois et
« tout le sable gros et pelit que la mer entasse
« dans sa tourmente, sur le rivage, quand bien
« même chaque feuille ou chaque grain de sable
« en vaudrait trente, ne pourraient jamais don« ner une idée de l'éternité.... Pour la faire
« sans lin, Celui qui peut tout, entassera les siè« clés sur les siècles; le Présent soutiendra le
« Passé et l’Avenir; dans cent mille ans il recom« mencera encore à entasser les années....
« Pécheur, va de ce pas méditer loin du mon« de et de ses fantômes, sur ce grand mot : l’E-
— 63 —
« lernité. Autant de siècles et plus qu’il n'y a d’a« tonies dans l’air, n'atteindront jamais à sa tête.
' « Homme, si tu as péché, va t’abriter dans les
« parages du Seigneur ! »
Ceux qui ont lu les sermons de Bossuet, re
trouveront dans les lignes précédentes quelque
chose des mouvements oratoires qui animaient
le grand orateur religieux du XVIIe siècle.
Dans ses poèmes sur la Mort et sur l’Etat de
l'homme, Daubasse s’est servi du vers de huit sylla
bes; ses poèmes sur les Quatre fins de lhomme et
sur la Grandeur de Dieu, sont écrits avec le vers
alexandrin. C’est tout à fait le chant épique par
la forme et par le fond ; la poésie a quelque chose
d'ample et de majestueux.
Les
pensées sont
nobles et élevées :
Moundé a quos pla bcrlat que tu n’és qu’un fantôme !
Monde, c’est donc bien vrai que tu n'es qu’un fantôme!
Tu travailles sans cesse à la perte de l'homme...
« Aussi nous devons nous mettre en garde
« contre les plaisirs et les vanités du monde. Il
« faut penser à la mort. Il faut se préparer à
« monter où logent les planètes...
« Le jugement dernier sera terrible. Les morts
« et. les vivants seront saisis de crainte ; la lune
« et le soleil, marqueront.au firmament la rigueur
« de ce grand jour. Dieu , dans sa majesté,
« descendra sur une brume épaisse. Déposant cet
« amour qu'il nous a si longtemps prodigué, sa
« compassion se changera en courroux, et armé
« d'un glaive à deux tranchants, il domptera les
« nations :
» Moun lionn ange gardian, rescound me sous toun alo ,
« Quand Diû prounounçara sa sentenç.o mourtalo!
Mon bon ange gardien, cache-moi sous ton aile '
Quand Dieu prononcera sa sentence mortelle!
« Que ilebcndren nous aûs ! car la Santo Escrituro
« Ditqn’acoses réel et noun pas en figuro...
Ah ! que deviendrons-nous ! car la Sainte Ecriture
Dit que c’est bien réel et non pas on figure...
« L’Enfer est bâti dans l'obscurité (-1) avec des
« brasiers ardents. Là tous les damnés montrant
« leur mâchoire font grincer les dents, semblables
« aux criminels qu'on expose sur la roue. Oh !
« quel triste sort que d’être torturé par des démons
« et de n'avoir pour compagnie que des damnés
« et des monstres.
(1) A l’esettragno.
« Le Paradis, au contraire, dépasse tout ce
« qu'on peut en dire de beau. Ce séjour où sont
« les élus est plus resplendissant que l’Enfer n'est
« affreux. Tout y rit, tout y chante. Celui qui s’y
« trouve depuis mille ans, s’y croit à peine depuis
« un quart d’heure. Il est si doux d’y vivre que
« les élus trouvent courte l’éternité. »
Le poème sur la Grandeur de Dieu, avec la
même élévation respire une plus douce tendresse.
A côté des bizarreries et des incohérences, on voit
souvent briller le sentiment et la grâce:
« ...Seigneur, vous êtes le Dieu de tous les
« Dieux, vous avez fait le soleil, la lune et les
« étoiles, ces pierreries si riches el si belles. C’est
« vous qui avez bâti le Ciel, séjour des bienheu« reux, sans tuile, sans mortier, sans poutres,
« sans solives...
« En pensant à Dieu, majesté infinie, homme,
« ton esprit se confond, et la raison se perd.
« Quelque savant que tu sois, peux-tu expliquer
« ce Dieu plus grand que mille mondes, qui a fait
« tout d'un seul mot, la terre, la mer et le firma« ment... Il est maître de l'univers et souverain
«
— 6f, —
« îles potentats... Il a tiré le monde du chaos; et.
« sur le monde, par sa puissance, fourmillent (1)
« maintenant les hommes et tous les animaux.
« Y a may de cinq mille ans que sa douço clemenço
- Fay prene souen de nous per une prouliidenço,
« Que claûzis l’univers de trezorts infmits
.. Et nourris tout quant qu’es, duncos à las fourmitz.
« A lou souen paternel de las créaturetos,
« Nouris l’agnèl de lat et l’oueilho d’herbetos ;
« Et l’homé qu’a besoun de dinna, de soupa,
« Per el sus uno paillio enjoco pla prou pa;
> Que fay sourti lou bi del bourrou de la treilho
• De mémo que la ciro et lou mèl de l’abeilbo :
« Qu’abillo lous aîlzels dans ta paû d’attiral
• D’un jipou sans conturo amay es de retal.
Et depuis cinq mille ans, dans sa douce clémence,
Il fait veiller sur nous par une providence;
Il comble l’Univers de trésors infinis,
Il prodigue ses biens aux grands comme aux petits,
Et son soin paternel pour les créalurettes,
Nourrit l’agneau de lait et la. brebis d’Iierbettes :
11 donne la pâture aux petites fourmis;
Il dépose le pain dans le sein des épis;
Il fait sortir le vin du bourgeon de la treille.
Et la cire et le miel des travaux de l’abeille :
Il révôt les oiseaux avec simplicité
D’un costume sans fil (2) mais non sans sûreté.
(1) Diû fày belugueja.
(2) Ainsi Virgile a dit, en parlant de l'écorce des arbres ; tes
homines légères, et tenues rumpuut tunicas...
En lisant la fin de ce poëme on ne peut s'em
pêcher de penser aux vers de Racine :
Aux petits des oiseaux il donne la pâture
Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
.Nous ne parlerons pas du poëme de la passion
de Jésus-Christ. Ce sujet sort du domaine de
l’imagination pour rentrer dans l’hisloire de la
religion catholique. Tout le monde le connaît. Il
a été traité bien des fois à la fin du moyen-âge et
au commencement de la renaissance; les Confrères
de la Passion font mis sur la scène.
Quoique ce poème manque d'originalité, on y
trouve cependant une inspiration vive et élevée
qui montre suffisamment que Daubasse possédait
en lui ce souffle lyrique des grands poètes.
POÉSIES FRANÇAISES
IV
Les poésies françaises de Daubasse n’ont plus
cette senteur agreste qui s’exhale de tous côtés
dans ses poésies patoises. Ici le poète perd son
originalité et sa beauté naturelles. Lorsqu'il veut
pleurer la mort de Louis XIV ou chanter le Lot dans
une ode adressée à Monseigneur de Labourdonnaye, quand il envoie des épîtres au duc de Biron,
au maréchal de Berwich ou aux jurés deBordeaux,
il se sent presque forcé d'oublier sa Muse rustique.
Pour célébrer de tels personnages, il prend le ton
et le rhythme nobles de la poésie française, mais
alors son inspiration faiblit, son vers est rarement
bien frappé, ses pensées manquent d'élévation,
son style même est incorrect. Il avait appris la
belle langue dans ses relations avec les gentils
hommes et dans ses voyages à travers le Midi,
mais il n’en connaissait guère les règles; son esprit
inculte n'était point fait pour atteindre les hauteurs
où elle s'élevait chaque jour de plus en plus avec
les grands écrivains du XVIIe siècle. Cependant
comme nous le verrons en terminant cette étude,
il y a dans les poésies françaises de Daubasse cer-
69 —
laines pièces qui ne manquent pas de charme,
d'élégance et de pureté ; ce sont celles où il dépeint
l’amour. Là. ses vers reprennent de l’ampleur et
de la grâce, ci sa pensée bien rendue déborde en
expressions tendres et délicates. Citons les passages
les plus saillants, pour montrer encore une fois
dans la personne de Daubasse, ce que peut le
sentiment poétique livré à ses seules forces et
n’ayant pour guide que la nature.
Comme toute la noblesse de France, notre poète
avait été vivement ému à la mort de Louis XIV.
Les châteaux qu'il fréquentait restèrent tristes
pendant de longs jours. Alors il prit sa lyre et
pleura le roi défunt ; la langue française lui parut
seule digne de chanter ce roi. Il est cependant à
regretter qu'il ait dédaigné en ce moment sa Muse
familière. Elle aurait pu fournir à son imagination
des traits d'un plus grand lyrisme. Cette ode n’offre
rien de bien remarquable; elle est au-dessous de
celle de Goudouli, écrite en patois, sur la mort
de Henry IV. Il y a cependant une chose digue de
notre attention: c’est l'expression d'un vif senti
ment réaliste inspiré par celte mort à l’esprit du
ti*
70 —
poète. La majesté de Louis XIV paraissait devoir
être immortelle. Daubasse, comme bien d'autres
de son temps, pouvait à peine croire que le grand
roi fut descendu
Dans l’empire des trépassés
Où les sceptres sont renversés
Où la houlette et la couronne
Ont ensemble le môme sort...
A la fin de chaque strophe, il retombe dans le
même réalisme, insistant sur cette affreuse pensée,
que Louis XIV n’est plus qu’un cadavre rongé par
les vers, comme celui des plus humbles mortels :
Hélas! peuple, quel triste sort,
Le plus grand vainqueur de ce monde
Se trouve vaincu par la mort.
Ce héros.................................
Qui n’avait qu’à dire : Je veux,
N’a maintenant que l’avantage
D’infecter un tombeau pompeux.
Le plus grand roi de l'univers
N’est plus que poussière et que cendre
Et que pâture pour les vers.
La mort nous est un beau sermon;
Ce grand roi rempli de lumières,
— 74 - ■
Admiré comme Salomon
Des nations les plus étrangères,
D’une plus haute majesté
Que tous ceux de l’antiquité,
Malgré tous ses soins et ses gardes,
Ne règne plus que dans les lieux
Où les serpents et les lézardes
Nichent dans sa bouche et ses yeux.
Cette pièce nous montre suffisamment que le
réalisme n’est pas né de nos jours. Malgré nous,
en lisant cette ode, nous avons pensé à l‘école de
Beaudelaire.
Daubasse a composé quelques sonnets. Deux
sont adressés à Louis XV; un troisième au Régent.
Je détache ces deux vers d’un sonnet sur l'Aumône :
L’aumône est une clef qui ne sert pas en vain
Puisqu’elle ouvre les cieux et ferme les abîmes...
Nous avons parlé de ses épîtres au maréchal de
Berwich et aux jurés de Bordeaux ; citons un
fragment d’une nouvelle épître adressée à un In
tendant.
La route du mérite est la route du sage,
Pour aller aux honneurs qu'il ne recherche pas,
11 laisse ses talents se frayer leur passage.
1! ne voit qu’un opprobre au temple de mémoire
Quand on vient s’y placer par d’indignes moyens.
Grand dans l’obscurité, lui-même fait sa gloire...
— 72 —
Dans l'épître au duc de Biron , Daubasse nous
l'ait, connaître ses relations avec le duc. 11 nous
apprend que son protecteur avait perdu un bras
sur le champ de bataille: le roi pour le récompen
ser lui avait donné le cocu mat u terne ni de Landau,
Il nous montre ensuite le fils du. duc « jeune et
vaillant colonel. » Son épître se termine par quel
ques vers sur M'"c de Biron qu’il appelle « la
femme forte. »
La pièce intitulée Une journée chez le duc de
Biron est une réponse à quelques gentilshommes
qui voyant Daubasse entrer familièrement dans le
château, lui demandèrent qui il était et ce qu il
voulait :
Noblesse qui portez les lis,
Voulez-vous savoir qui je suis...
Dans l'analyse des œuvres patoises de Dau
basse nous aurions dû parler de deux impromptus
en vers patois. Comme ils ont rapport aux rela
tions du poète avec le duc de Biron, nous avons
préféré les citer ici.
Le premier est adressé à un Dotiieslique chargé
de servir Daubasse à labié. Le second est une
*
— 75 —
sorte de madrigal ; il ne manque pas de finesse et
de beauté. Le poète demande grâce au duc pour
un pauvre homme qui lui avait volé un fagot de
bois. Quoique sans art, Daubasse a montré qu’il
pouvait, quand il le voulait, trouver avec habi
leté le trait de la fin.
« Je veux bien, dit-il, que vous punissiez cet
« homme, à condition cependant que le bois qu’il a
« volé pèsera les lauriers que vous avez cueillis. »
Le portrait de ce malheureux est parfaitement
tracé. C’est une peinture réaliste d’une vérité déso
lante. « ...Regardez-le par devant, regardez-le par
derrière, tout son corps est hérissé de haillons
• Nou bezès qu’un jipou tapissât de pelas.
« Sa tête est sans chapeau, ses jambes sont sans
bas. Plus qu’un ver affamé la misère le dévore
« May qu’un bermé affamat la paûrièro lou tnino...-
On trouve encore de nombreux impromptus ;
quoique la plaisanterie n’y soit pas toujours
exprimée avec grâce ils ne manquent pas cepen
dant de verve mordante et d’esprit gaulois. Voici
les titres des principaux : à .)/. de Montrebel; aux
— 74
Bénédictins; aux Cordeliers; à un docteur en théo
logie; à un mari qui se vantait de la fidélité de sa
femme; à un curé; à un ami; épitaphe sur un
menteur.
Rappelons les premiers vers de l'allocution d’une
dinde à ses convives. C’est un petit poème héroïcomique improvisé par Daubasse dans un banquet
qu’on lui offrit après une séance publique où il
avait débité ses poèmes patois.
Vous que j’assemble ici pour ma pompe funèbre
Et qui ne pleurez pas île mon triste destin,
Pour rendre mon tombeau de plus en plus célèbre,
Sur ma cendre à grands flots répandez le bon vin...
La dinde termine son allocution en s'adressant
au plus gourmand :
« Famélique gueulard, puits-perdu de pitance...
« Si tous les bons morceaux qui passent par ton
«
« gosier étaient soumis à un droit de péage, on
« pourrait abolir, avant peu, tous les impôts el
« liquider les dettes de l'État :
Pour la France aux abois, ô grand Dieu, quel produit!
Ton gosier deviendrait le sauveur du Royaume,
On placerait ton buste à côté de Suger,
Et dans un doux transport on dirait : Voilà l’homme
Dont ta dent a plus i'aii que tout l’art de Colbert.
Un sentiment de délicatesse nous a empêché de
citer quelques pièces de vers d'une allure un peu
trop légère. Nous le regrettons, car elles auraient
montré combien notre poète a su, même sans ins
truction, exprimer avec finesse certaines choses
bien difficiles à dire. Nous laissons au lecteur
curieux !e soin d'apprécier lui-même dans les
œuvres de Daubasse les vers intitulés Sur un prê
tre galant. Il y trouvera en même temps une
ingénieuse improvisation : c'est une énigme plai
sante dont il devinera aisément le sens, etlesourire
qui naîtra aussitôt sur ses lèvres fera pardonner
au poète son esprit grivois et facile.
Nous avons vu que Daubasse avait composé des
épigrammes en patois, il en composa aussi en
français. Nous ne répéterons pas le quatrain qu’il
adressa à sa fiancée infidèle. Voici vingt petits vers
qu'il fit sur M. de Perdilhac, syndic du collège de
Ste-Cafherine ; la méchanceté de ce personnage
n’avait d'égale que sa laideur.
-
Malheureux bossu
(Jui n’es qu’un tissu
De pure malice,
Escrémcnt du vice
t.,
7C> —
Partout mal reçu ;
Fils d’un vilain père,
D’une vile mère,
Qui t’ont mal conçu ;
Vrai monstre d’horreur,
Nez comme une grappe,
Menton d'Esculape,
Mine qui fait peur ;
Corsage imparfait
Qu’eût beaucoup mieux fait
La lourde varlope
De feu maître Eutrope(l)
Dans un cabaret,
Vil ramassis d’os,
Ordure d’Esope,
Rebut des magots.
Daubasse lança une autre épigramme contre un
partisan; c’était le nom qu’on donnait aux agents
des fermiers généraux. Elle se termine ainsi :
Un enfant de Luther
Qui brûle dans les flammes
Rapporte qu’en enfer
Le fils de Lucifer
Qui tourmente les âmes,
Brisa sa fourche en fer
En touchant ces infâmes.
Un personnage de haute lignée, M. de Barotet,
lauréat des Jeux Floraux, attaquait un jour le
(1) Mauvais menuisier de Villeneuve-d’Agen,
K
poète patois; celui-ci lui répondit par l'impromptu
suivant :
Croyez-vous vous donner un nom
Et passer pour poète habile,
Pour avoir feuilleté Virgile
Et pris de lui quelques leçons?
On sçait que vous avez ruiez
Tous les beaux vers dont vous scavez
Faire le fond de votre ouvrage.
Toulouse l’a si bien compris,
Que son Académie enrage
Que vous ayez eu de ses prix.
Ces reparties promptes et vives, suffisaient quel
quefois au poète pour réduire ses ennemis au
silence.
Comme Catulle, Daubasse aiguisa les traits de
l'épigramme ; comme lui il chanta les plaisirs et
les amours, mais en poète sobre. 11 y a, en effet,
dans sa poésie érotique plus de chaleur et de pas
sion que de libertinage, plus de sentiment et de
tendresse que d'esprit; et parfois ses vers s'élèvent
à la hauteur de ceux de l’amant de Lesbie. Nulle
part, dans ses poésies françaises, le poète n’a aussi
bien chanté; nulle part il n’a aussi dignement
célébré l’amour. Son stvle est relevé
il
.... quand
_
exprime ces nobles affections du cœur. Lui-même
l'a dit dans ses vers patois :
Mas paraûlos soun caûsiJos
Quand you parti de l’amour...
Mes paroles sont choisies
Quand je parle de l’amour.
Nous avons cité dans la première partie de cette
étude les vers gracieux qu'il composa pour son
amante :
Quoi, je meurs et mourant j’adore l’inhumaine!...
Voici quelques extraits d'une autre pièce adres
sée à un gentilhomme de l’Agenais au moment où
celui-ci allait se marier :
Ami, c’en est donc fait, une louable flamme
Aux volages amours va creuser le tombeau...
•Te connais la beauté que le ciel te destine,
Des Nymphes du pays elle fait l'ornement ;
L'aurore est dans ses yeux, sur sa bouche enfanline
. Les Grâces ont gravé leur pouvoir triomphant.
Les roses font son teint, le lis n’est pas plus blanc.
Quand les Jeux et les Bis folâtrent sur ses traces,
Elle fait respecter les charmes de l’amour,
Une aimable décence est son plus bel atour,
Elle tient son éclat des mains de la nature...
L’art le moins recherché ternirait ses appas,
pn air doux et naïf fait sa noble parure...
79
J’admire ces hymens que l'amour seul contracte,
Je ne puis qu’abhorrer ceux que fait l’intérêt;
Un cœur noble et sensible entre-t-il dans un pacte
Où les tendres amours se prêtent à regret?...
On pourrait inscrire le quatrain suivant audessous du portrait de la plus belle femme; il ne
déplairait pas :
En voyant ce portrait, Vénus disait un jour,
Ce chef-d’œuvre de l’art n’eut jamais son modèle.
Ma mère, vous errez, reprit alors l’amour,
Celle qu’il représente est encore plus belle.
Comme nous l'avons dit dans la vie de Daubasse,
la ville de Toulouse accueillait toujours le poète
improvisateur avec sympathie et empressement.
Chacun se disputait le plaisir de l'avoir. Il fut
invité à une soirée donnée par M. le président
d’Aguin. On le pria de faire des vers. Bientôt eu
voyant autour Ae\m les grâces arriver par groupes,
il se mit à improviser quelques strophes. Celle-ci
est la première et la meilleure :
Lorsque le blond Pliébus me tient sur le Parnasse
Ou qu’une des Neuf Sœurs m’instruit dans le vallon,
Quoiqu’ils soient tous des Dieux, je sais prendre mon ton,
Fredonner et chanter avec assez d’audace;
Mais tirez-moi d’ici, je perds mon unisson.......
— 80 —
En passant à Moissac, il adressa à une jeune
dame la pièce de vers qui commence ainsi :
J’ai traversa, belle Henriette,
Du Léthé les heureux flots. .
Citons encore, et pour terminer, les principaux
passages d’une Eglogue pleine de sentiment et de
beauté.
Amynthe chante le bonheur des champs et le
plaisir qu’elle éprouve dans l’amour de son berger.
Elle invite la jeune et chaste Daphné à se faire
instruire. Daphné refuse.
AMYNTHE
Daphné, n’en doute pas, notre sort a des charmes
Inconnus chez les grands, à la ville ignorés,
Tout chez nous a son prix, jusques à nos alarmes
Et nos amusements sont partout célébrés.
Les villes et les cours de nos noms retentissent,
Tous les jours on les voit envier nos plaisirs,
Et le pauvre et le riche à nos jeux applaudissent,
On croit voir le bonheur dans nos moindres désirs
Mais ce n’est pas à moi qu’il convient de t’instruire,
Tu dois d’un autre maître apprendre nos secrets;
Quand j’étais comme toi j’interrogeai Thémire
Qui d’abord de l'amour me vanta les bienfaits.
Elle loua beaucoup les bois et les bocages,
81
Le murmure des eaux, la fraîcheur des gazons,
Ce que sait inspirer sous les épais feuillages
Un volage zéphjr par mille trahisons...
Quand le tendre Alcidor eut pris soin de m'instruire
Je vis bien d’un autre œil et nos champs et nos bois ;
Je préférai le chaume au plus brillant empire,
Rien ne fut aussi beau que nos rustiques toits.
Quel que soit un gazon, je l’aime mieux qu’un trône;
La houlette vaut plus qu’un sceptre dans mes mains ;
Quand mon doux Alcidor de myrthe me couronne,
Rien ne peut égaler mes précieux destins.
A l’ombre d’un ormeau je me crois sous un dais.
Vois, si tu veux, Daphné, dissiper tes alarmes,
Profite de tes jours, instruis-toi sans délais.
DAPHNÉ
A t’entendre pourtant on te croirait coupable
De ces feux dangereux qu’inspirent les amours.
S’il en faut pour passer une vie agréable,
Chère Amynthe, aux ennuis j’abandonne mes jours.
Je veux qu’un vert gazon, un vallon, un bocage,
Ma houlette et mes chiens, quelques fleurs, un verger,
Un tilleul, un ormeau couronné de feuillage
Fassent seuls mon bonheur sans avoir de berger.
Quand ma mère l’a dit, en vain mon cœur réclame
Mon devoir à ses lois m’ordonne d’obéir,
Et moi-même je hais une amoureuse flamme,
A l’aspect d’un berger on ne saurait trop fuir.
Nous laissons aux lecteurs le soin cle juger les
7*
divers passages que nous venons de mettre sous
leurs yeux.
Nous croyons en avoir dit assez pour faire
connaître Daubasse à ses compatriotes et aux ama
teurs littéraires. Nous nous sommes efforcé de
retracer sa vie avec le plus de vérité possible,
sans rien livrer à l’imagination, nous appuyant sur
les textes et sur les renseignements divers que
nous avons recueillis depuis plusieurs années. Dans
l’appréciation de ses œuvres, nous avons voulu
montrer le poète tel qu'il est, sans chercher à
cacher ses défauts littéraires.
L’éditeur de la première édition a fait en vers
l’éloge du poète; cet éloge nous a paru s’éloigner
de la vérité; il est écrit avec enthousiasme. Dau
basse a du mérite sans doute ; mais il manque
quelque chose à son talent poétique; on peut le
comparer à ces arbres dont parle Virgile : « qui
« d’eux-mêmes s'élèvent dans les airs, croissent
« stériles, il est vrai, mais brillants et vigoureux;
« ils ont pour eux la vertu du sol. » Aussi nous
ne croyons pas qu’il soit permis de le mettre ,
comme l’a fait son panégyriste ,
85 —
Au-dessus de Boileau,
De üressel, de Racine et même de Rousseau.
El l'on ne peut pas dire :
Des bons vers mieux que tous il avait le génie.
Ce fut un illustre représentant de la Muse
patoise ; c’est par là qu’il peut se recommander à
la postérité. 11 ne fut inférieur ni à Goudouli, ni
à Adam Billaut. Souvent même sa poésie délicate
et facile, noble et vigoureuse brilla au premier
rang; et dans l'expression des hautes pensées reli
gieuses ou des tendres affections de lame, il peut
quelquefois soutenir la comparaison avec les poètes
et les écrivains français de valeur. Certainement
il possédait le secret de la poésie ; cependant après
avoir analysé ses œuvres, nous nous demandons
s'il est vraiment digne du nom de poète. Si poésie
veut dire inspiration naturelle et féconde , impro
visation facile, sentiment et grâce, antithèses
puissantes, ou peut lui donner hardiment ce titre.
Daubasse fut comme un des derniers trouba
dours de la France, semblable au poète inspiré
dont parle Socrate:
84 —
« Ce n’est point à l’art mais à l'enthousiasme et
« à l'inspiration dont ils sont possédés, que les
« bons poètes épiques doivent de composer tous
« leurs beaux poèmes.
« Il en est de même des bons poètes lyriques...
« Le poète est chose légère, ailée et sacrée...
« Ce n'est point l’art, mais une inspiration divine
« qui dicte au poète ses vers et lui fait dire sur
« tous les sujets toute sorte de belles choses. »
Ces paroles de Socrate nous ont souvent paru
el nous paraissent encore bien exagérées. Cepen
dant après avoir lu les poésies de Daubasse et de
tant d'autres poètes et troubadours illettrés comme
lui, nous nous demandons comment on a pu
croire que la poésie n’était rien autre chose qu'un
art. N’est-ce pas plutôt un don naturel qu’un
artifice de style; et la poésie n’est-elle pas partout
où l’inspiration appelée Muse, s’exprime par la
bouche de l’homme, d'autant plus grande que le
sentiment est plus profond ?
Daubasse fut un de ces poètes, remarquable par
l’inspiration et le sentiment plutôt que par la
forme. Admirablement doué par la nature, il
— 81) —
possédait moins la science que l’intuition du
beau qu'il sut atteindre quelquefois dans ses vers.
Ses poésies patoises foisonnent de ces expressions
belles et originales qui, en français, font la gran
deur de quelques rares écrivains, et certains
passages de ses œuvres nous montrent qu'il a su
s'élever à la hauteur des grands poètes. Plusieurs
impromptus charmants, ses odes gracieuses, les
vers où il dépeint l’amour, ses poèmes sur la
Mort, l’Éternité et la Fin de l'Homme font sa
gloire poétique. Bien d’autres sont passés à la
postérité avec un bagage moins lourd.
Si nous avions désiré faire une œuvre sérieuse
de critique littéraire, nos regards ne seraient point
tombés sur Daubasse; nous aurions choisi un
poète dont l’éclat eut pu rehausser notre travail.
Si même nous avions voulu seulement écrire pour
un public indifférent qui n’a aucune raison de
s'intéresser à Daubasse, nous aurions pu pré
senter notre poète sous un aspect plus séduisant.
Nous aurions alors embelli sa vie et retranché la
plupart de ses productions médiocre?, faisant de
lui un troubadour superbe, un héros de roman.
Mais nous nous devions à nous-mêmes, nous
devions à nos amis et à nos compatriotes d’étudier
Daubasse et de le présenter tel qu’il est dans sa vie
el dans ses œuvres, réclamant pour lui, non l'ad
miration, ni les éloges des lettrés, mais un souvenir
des siens. S'il est vrai qu'il lut aimé et acclamé
durant sa vie, ses compatriotes ne lui doivent-ils
pas aujourd'hui au moins un souvenir.
Après avoir lu ces quelques pages, puisse-t-on
le reconnaître comme un ancien et brave ami,
oublié depuis longtemps, qui revient un jour, à
l'improviste, frapper à notre porte et causer à notre
âme une douce et agréable surprise.
Toulouse, typ. des Orphelins, JULIEN, r. Renip. St-Etienne 30.
Fait partie de Mémoire sur le poète Arnaud Daubasse
