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Médias

Fait partie de Sueur de sang [Texte imprimé] : 1870-1871

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SUEUR DE SANG

DU

MÊME AUTEUR

Le Révélateur du Globe.



(Christophe Colomb et sa Béa¬
d'Aurevilly.

tification future.) Préface de J. Barbey

Propos d'un Entrepreneur de démolitions.
Le Pal, pamphlet hebdomadaire

(les 4 nos parus).

Le Désespéré, roman.
Un Brelan d'excommuniés. —

(Barbey d'A urevilly — Hcllo —
Verlaine.)
Christophe Colomb devant les taureaux.
La Chevalière de la mort. —

(Marie-Antoinette.)

Le Salut par les Juifs.

POUR

PARAITRE

PROCHAINEMENT I

Belluaires et Porchers. — (Confrontations
La Femme

Pauvre, roman.

littéraires.)

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T8G8

LÉON

BLOY

SUEUR
DE

SANG
{±&r7<D-±&T±)
&

PARIS
E.
LIBRAIRE

3,

DE

DENTU, ÉDITEUR
LA

PLACE

SOCIÉTÉ
DE

DES

VALOIS,

1893

GENS

DE

LETTRES

PALAIS-ROYAL

A

la

Mémoire diffamée

de

François-Achille
Maréchal

de

BAZAINE
l'Empire

QUI PORTA LES PÉCHÉS DE TOUTE

LA FRANCE

ET

FACTUS EST SUDOR

EJUS, S1CUT GUTT/E

SANGUINIS DECURRENT1S IN TERRAM.

Dieu me préserve d'avilir

jusqu'à de profanes

et littéraires usages les Textes Saints !

J'ai ces pratiques en horreur et je n'eusse pas
insolemment utilisé comme épigraphe les Sacrées
Paroles qui font aussitôt rentrer dans le néant
tout ce qu'on ose

écrire au-dessous d'Elles, si

je ne croyais pas très profondément à la plies

inexprimable des identités.
L'Identité symbolique de la France avec ce

qui

fut nommé le Royaume de Dieu !
Les bons catholiques, mes frères,

dépaveraient

VIII

toutes les sacristies de l Occident pour me lapider
si j'essayais de

leur dire jusqu'où va l'audace

de cette pensée...
Mais à quoi bon ? Je sais si bien que les expli¬
cations les plus hautes seraient d'autant mieux

perdues et n'empêcheraient aucun esclave mé¬
créant de me supposer atteint de la nostalgie des

vallées obscures où prospère

la rhétorique des

chauvins.

J'accepte donc, avec une parfaite égalité d'âme,
que les uns me jugent imbécile et les autres éner-

gumène, si l'investiture de ces deux vocables est
la conséquence
voici

nécessaire de l'affirmation que

:

La France est tellement le premier des peuples
que tous les autres, quels qu'ils soient,

doivent

s'estimer honorablement partagés lorsqu'ils sont
admis à manger le pain de ses chiens.

Quand elle est heureuse? le reste du monde

IX

est suffisamment heureux,

dût-il payer ce bon¬

heur de la servitude ou de l'extermination.

qui souf¬
fre, c'est le Dieu terrible qui agonise pour toute
Mais quand elle souffre, c'est Dieu

la terre, en suant le sang.

Ceci est absolu et

incommutable comme le

mystère de la Prédestination.

Voilà,,pourquoi je n'ai pas eu peur défaire
précéder mon livre de cet effrayant verset de
l'Evangéliste Saint Luc.
Léon Bloy.

\ K

I

L'ABYSSINIEN

MMH

V.

i

L'ABYSSINIEN

Au Prince Alexandre Ourousof.

Ceci n'est pas même une anecdote.C'est à

peine un
souvenir, une sorte d'impression qui fut profonde,
mais que vingt années environ d'une vie très chienne
ont presque effacée.
J'appartenais en 1870 à un corps franc commandé
par un agronome dévotieux, promu général en l'ab¬
sence des Marceau ou des
Bonaparte etque la circons¬
pection de son héroïsme rendit un instant fameux.
Nous éclairions, paraît-il, l'armée de la Loire, les
autres armées s'éclairant comme elles
pouvaient, et
nous fûmes,
j'ose le dire, de terribles marcheurs et
de formidables lapins devant Dieu.

4

SUEUR

DE

SANG

Au fond, pourtant, la matière est peu risible, et je

n'ose

promettre une hilarité sans mesure aux gens
folâtres qui me feront l'honneur de compter sur mon
enjouement. Les choses plus ou moins historiques,
ou autres, dont je fus témoin cette annéelà, m'apparurent quelquefois atroces, et mon genre
d'esprit n'était pas précisément ce qu'il fallait pour

militaires

édulcorer l'impression.
Barbey d'Aurevilly, qui ne se cachait pas d'être un
chauvin de ma sorte, m'avoua souvent que ce lui
était une souffrance à peu près intolérable d'entendre
parler de ce temps affreux. A plus forte raison, il lui
eût été impossible d'écrire quoi que ce fût sur un tel
sujet. Manière d'être qui sépara beaucoup cet artiste
fier de certains alligators de l'écritoire attentifs,
naguère, à sécréter, jour par jour, un peu de copie
sur la Sueur de sang de la France.
Pourquoi n'avouerais-je pas à mon tour que j'ai
les mains peu remplies de ces documents de canni¬
bales, et qu'il a fallu plus de vingt ans pour que je
en

me

décidasse à redescendre dans cette cave oubliée

des puissant vins

de la Mort, où l'ivrogne le mieux
projectionslumineuses.de l'enthou¬
siasme, ne pourrait plus se soûler qu'en tâton¬

éclairé par les
nant ?

*

*
*

La deuxième phase de la guerre franco-allemande

qui fut, je crois, ce que l'histoire peut offrir de plus
admirablement

raté,

est surtout demeurée, pour

l'abyssinien

quelques assistants de la défaite, l'époque des grandes
énergies perdues. Réflexion banale, s'il en fut, jéré¬
miade usée comme

un

vieux trottoir. Mais il faut

avoir vu crever et

pourrir les intrépides condamnés
agir !
Nous agissions bien drôlement, nous autres.
L'homme des champs qui nous
remorquait dans les
ornières et les casse-cou d'une
perpétuelle stratégie
de reculade ou de
repliement et qui, quelquefois,
à ne point

nous

mit dans le triste cas d'abandonner à l'avidité

germanique un lot plus ou moins précieux de nos
— ce vieillard plein de cul¬
tures et d'engrais, ne montra
pas un seul jour la
velléité de nous dépenser
proiitablement. Ce fut
grand dommage, car il y avait là, je vous le jure, de
vrais garçons arrivés dans leur
propre peau, et qui
eussent escaladé
l'impossible.
L'occasion des fredaines héroïques ue
manqua pas
cependant. 11 ne se passait pas vingt-quatre heures
sans
qu'un miracle en disponibilité nous sollicitât.
Seulement, les prodiges, quoi qu'on ait dit, ne s'ac¬
complissent que par l'influx des volontés supérieures,
dans l'étroite voie de l'obéissance, et
l'esthétique des
téméraires manquait surtout à notre
berger.
Rien à faire, par conséquent, sinon de
pérambuler
et de tri manier nuit et
jour, par les temps secs ou
les temps liquides, à travers
cinq ou six provinces.
Nous apparûmes çà et là, vermineux et
chapardeurs,
apprenant beaucoup de géographie départementale
et, chaque matin, ravigotés par une ample certitude
que, sous un tel chef, les Prussiens nous seraient
excitantes charognes;

SUEUR

6

DE

SANG

infailliblement présentés, —comme il arriva


souvent,

dans les circonstances les moins favorables aux

salamalecs des moutardiers.

*
*

Parmi ceux,

en

*

petit nombre, qui échappèrent à

souviens
appelions, entre

l'atroce cocasserie de cette existence, je me
d'un individu
nous,

très rare que nous

l'Abyssinien.

Je suppose que nos supérieurs lui connaissaient un
autre nom. Mais il se disait que sa personne était un

mystère, et le fait est qu'on ne put jamais rien
savoir sur lui de façon précise.
Certains croyaient avoir entendu dire qu'il avait
fait la guerre aux Anglais sous Théodoros, et qu'il
avait été l'ami et le compagnon de ce malheureux

négus. Cette hypothèse parut si plausible qu'on s'en
contenta, et c'est pour cette raison qu'on l'appelait

l'Abyssinien.
Je ne pense pas avoir jamais rencontré quelqu'un
d'aussi taciturne. Auprès de lui, le silence d'autrui

rassemblait à du bavardage. Sa voix, que j'entendis
une ou deux fois, paraissait intérieure et ne pro¬
duisait pas de vibration. On en avait l'âme gelée. Sa

politesse était effrayante...
Un jour, au début de cette trop fameuse campagne
de résistance, il était venu sur son

cheval, s'était

enfermé une heure avec notre chef et, depuis ce têteà-tête mystérieux dont

rien ne transpira, il faisait

l'aryssixien

partie du mince groupe de batteurs d'estrade volon¬
taires, équipés et montés à leurs propres frais, dont
les panaches exorbitants voltigeaient en avant de
notre lamentable colonne.

On était naturellement fort légitimiste parmi nous.
11 y avait, s'il faut tout dire, pas mal de lleurs de lys
et de cœurs sanglants sur les pectoraux, mais les bons

gentilshommes-propriétaires de la Yendée ou de l'Angoumois, accourus dans l'intention de restaurer tous
les Capétiens aussitôt après la victoire, durent trouver
peu d'écho dans ce compagnon sans ;panache qui pen¬
sait visiblement à autre chose et les éteignait en les
rega rdant.
On le voyait rarement au milieu d'eux. Quelque¬
fois même on était plusieurs jours sans l'apercevoir;
l'éternelle marche continuait, on brûlait dix étapes,
on avalait
vingt villages, et le bruit commençait [à
se
répandre qu'il était mort ou captif, lorsque tout à
coup iJ apparaissait au surgir de quelque fourré, sou¬
riant et campé droit sur sa merveilleuse jument noire,
qui s'envolait par-dessus l'obstacle au seul clappe¬
ment de sa langue.

*
*

*

Ah ! les deux magnifiques

êtres que cela faisait !
L'origine de la bête était aussi peu certaine que la
provenance de l'homme. L'Orient et l'Occident
avaient dû se croiser pour la production de cette
créature de
rêve qui ressemblait à une licorne

SUEUIl

Dli

SANG

diffamée dans le blason d'un Hospitalier convaincu
de félonie ou de cruauté.
Son maître seul en

prenait soin, ayant des yeux

autour de la tête pour veiller sur

elle quand il s'en

éloignait un instant, et le comble de l'audace eût été
de s'en approcher sans sa permission,
Une seule l'oison le vit en fureur, et quelle fureur!
Un tringlot malchanceux que l'animal gênait, s'était
avisé de le prendre par la bride et de l'écarter assez
rudement. Il n'alla pas loin. Notre aventurier, qui
buvait à deux pas de là dans un café, ne prit même
pas le temps d'ouvrir la porte. Au risque de se cou¬
per la figure en vingt morceaux, il s'élança sur le
sacrilège par une large baie vitrée dont il creva la
glace avec un fracas terrible, et l'accommoda sur-lechamp d'une si fougueuse volée que le pauvre diable
dut être porté le soir même à l'ambulance.
L'impétuosité inouïe de cette rafale de colère chez
un homme impassible comme les idoles, donnait à
soupçonner une étrange complicité. Il devait y avoir,
entre ces deux individus presque fantastiques, de
bien singulières histoires de massacres, d'enlève¬
ments, de piraterie, d'épouvante ou de trahison. On
ne savait pas et les conjectures allaient leur train
dans la direction présumée de cet Orient d'où ils
paraissaient être venus, lequel est aussi effrayant
encore, malgré tout, pour les gens d'imagination,
qu'au treizième siècle où son nom seul terrifiait les
pèlerins et les chevaliers.

l'abyssinien

9

*

*

*

Rien de plus troublant que la beauté de cet homme,

qui tenait à la fois de l'éphèbe et du templier, et
dont le sourire équivoque était célèbre jusque dans
l'armée allemande où il était parvenu à ranimer
des superstitions aussi anciennes que les Niebelungen.
Les Bavarois tiraient dessus tant qu'ils pouvaient,
mais sans espoir de l'atteindre. On racontait de lui,
entre autres

choses, cette folie surnaturelle de

intrusion dans

son

village occupé par deux mille
hommes, pour le seul plaisir de pénétrer à cheval
dans une maison formidablement gardée, où il avait
décrété, comme eût pu le faire un Dieu, qu'un certain
colonel wurtembergeois recevrait à deux heures de
l'après-midi un épouvantable soufflet de sa main
gantée. On ne comprit jamais comment il avait pu
un

sortir de la fournaise.

Les récits de ce genre étaient à peu près sans nom¬
bre et on sut que l'ennemi avait offert de très fortes
sommes

à des

paysans,

pour

qu'ils le livrassent

vivant ou mort.
Il faisait ainsi la guerre pour son propre

compte,
parfois même avec une férocité diabolique, et, lors¬
qu'au moment de l'armistice, il disparut pour ne
jamais revenir, on pensait chez nous qu'il avait bien
pu tuer, de sa main, trois ou quatre cents Alle¬
mands.
l.

SUEUR

1 0

DE

SANG

*

* *

Voilà tout ce que j'avais à raconter. Par condes¬

messieurs les Psychologues, j'insiste
point, à peine effleuré, que mon Abyssinien
prétendu avait à peu près le visage d'une très belle
fille infiniment voluptueuse et aussi dénuée de cou¬
rage qu'on peut l'être sous le soleil. Il eût ravagé,
cendance pour
sur ce

dévasté facilement et profondément des enfants et des

vieillards.
Or c'était un amoureux de la Guerre, quelle qu'elle
fût. Il

avait la

concupiscence exclusive de l'égor-

gement.

Malgré la distance, je le vois encore, pâle et rouge
prostituée, dans sa pelisse de Magyar ou
de favori du Padischah,lesdix doigts pavés de pierres
précieuses et, du haut de son destrier fabuleux, vous
regardant, — avec un sourire d'une langueur inex¬
primable, — de ces yeux couleurs de plomb, de ces
terribles yeux d'aveugle jouisseur, d'où ne sortait
jamais un rayon pâle, — au fond desquels se cachait
très soigneusement la Mort.
comme une

kg

II

LES VINGT-QUATRE OREILLES
DE

«

GUEULE-DE BOIS

»

II

LES VINGT-QUATRE
DE

«

OREILLES

GUEULE-DE-BOIS

»

A Francis B. Keene.

L'homme et la femme passèrent une demi-douzaine
de nuits sur des chaises au coin du feu, le petit garçon

de six

ans

s'agitant à leurs pieds, roulé dans un

vieux manteau.

peine séparés de ce groupe d'insomnies par un
elayonnage décrépit, trois ou quatre sous-officiers
ronflaienL dans le pauvre grand lit de leurs noces.
Un peu plus loin, d'autres hommes dormaient
ou
essayaient de dormir dans la paille, dans les
copeaux, dans des couvertures ou des haillons,
dans tout ce qu'ils supposaient capable de les proA

SLEL'It

DE

SAMi

téger contre la froidure atroce de ce long décembre
aux
pattes gelées qui se promenait sur la France.
On pouvait bien être vingt à crever de misère dans
cette baraque de sabotiers où les chefs avaient cru
devoir poster une manière de grand'garde, à la lisière
d'un bois très suspect. On y subodorait le Prussien,
on
croyait même, quelquefois, l'entendre vague¬
ment, très loin, derrière la
l'énorme silence des heures.

futaie sombre,

dans

A intervalles

réguliers, un désespérant caporal
appelait quatre ou cinq hommes, les aidait môme
charitablement du pied à se relever. Bâillements de
fauves, rapides invocations à quelques démons, cli¬
quetis de sabres-baïonnettes, heurts de crosses de
fusils et de pieds pesants sur le sol battu, et
dispa¬
rition dans les ténèbres extérieures.

Après un demi-quart d'heure de piétinement au
dehors, les hommes de garde rentraient, expirant de
froid, exhalant d'épaisses buées, décollant leurs doigts
des flingots lancés avec rage, et se laissaient tomber
lourdement à la place tiède abandonnée par les
camarades.
Il fallait toute l'autorité du

caporal de semaine,
devenu pasteur de
zéphyrs dans les joyeuses compagnies d'Oran, pour
que les hôtes misérables ne fussent pas écartés bruta¬
lement de leur propre foyer.
Cette bonne brute qu'on appelait Gueule-de-Bois
et qui respirait pour tous les Allemands la haine la
plus démoniaque, avait pris l'enfant du sabotier sous
sa
protection. Il l'installait sur ses genoux et l'envehirsute braconnier du Périgord,

LES

2 4

OREILLES

DE

«

GL'EULE-DE-BOIS

»

15

loppait de ses deux bras pour le réchauffer, quand il
sentait le petit être grelotter contre ses jambes.
11 ne pouvait se faire à l'idée que les sous-officiers,
en nombre d'ailleurs anormal, se fussent emparés du
lit de ces malheureux. Il avait même risqué, sans
succès, quelques rudes observations.—«Charognes!»
disait-il entre ses dents, plein de mépris pour les
galons improvisés de ces fils de bourgeois qui n'a¬
vaient jamais servi et qu'une organisation tout arbi¬
traire avait faits ses chefs.

Le père et la mère, gens simples et timides, subis¬
saient avec douceur les avanies ou les insolences qu'il

pouvait leur épargner. On avait bu tout leur cidre
vu brûler, en moins de quatre jours,
toute leur provision de bois. Les précieuses billes de
noyer qui devaient servir à faire des sabots n'avaient
pas été plus épargnées que les rondins ou les margotins
et ils s'estimaient heureux qu'on ne détruisît pas aussi
ne

et ils avaient

leurs vieux meubles.

le

Il est vrai que les intrus partageaient avec eux
biscuit avarié et les quelques tranches de lard que

leur conférait une intendance fanatique d'inexactitude.

plein jour, quand les lutins bleus de la nuit
polaire n'excitaient pas l'égoïsme du soldat,il y avait,
certes,un peu de pitié pour ces pauvres gens exténués,
mangés par leurs défenseurs et que l'enne mi surve¬
nant pourrait bien châtier avec cruauté pour avoir
hébergé des francs-tireurs. On en avait vu d'épouvan¬
tables exemples...
Un beau matin, on fut rallié soudainement, un peu
avant l'aube, et 011 détala comme des loups.
En

SÇEL'IÎ

DE

SANG

Quelques jours plus tard, à trois lieues de là, en
pleine forêt, un paysan qui servait de guide, et qui,
par miracle, ne trahissait pas, vint raconter àGueulede-Bois que la maison du sabotier était maintenant
occupée par les Prussiens, et qu'ils étaient une dou¬
zaine là-dedans qui n'avaient pas l'air de s'embêter.
On était en force, et il eût été facile de lancer trente
ou
quarante hommes sur ce point. Mais le caporal
garda la chose pour lui, connaissant ses chefs et

sachant combien il eût été vain de s'adresser au com¬
mandant qui n'eût pas manqué, avec sa

profondeur

ordinaire, de soupçonner immédiatement un piège. Il
résolut simplement d'agir comme il lui plairait.

Ayant donc formé son plan, il choisit parmi ceux
que le service laissait libres ce jour-là, deux hommes
dont il était sûr. Le premier était un robuste monta¬
gnard du Sarladais, poilu jusqu'au bout des doigts,
nommé Pierre Cipierre et. dès son enfance, bizarre¬
ment surnommé Le Même, pour exprimer,croyait-on,
l'obstination la plus invincible. Le second' n'était
autre que ce Marchenoir, silencieux rêveur aux mus¬
cles accrédités, que devaient un jour éprouver, jus¬
qu'à l'agonie, la fange bouillante et le crapuleux
vitriol des inimitiés littéraires.
S'étant assuré la complicité de ces

deux mâles qui
suffisants pour l'exécution de son
projet, on convint de sortir du camp, aussitôt après
lui parurent très

LES

2 4

OREILLES DE

«

17

GCEL'LE-DE-ROIS »

l'extinction des derniers feux; chose facile et même
tout à fait normale dans ces corps de volontaires
ignorants des lois martiales, divisés parfois en sortes
de clans et souvent livrés à la contradictoire fantaisie

des chefs.
On se mit donc en marche à travers
une

les bois par

scintillante et glaciale nuit sans lune, les trois

bouchonné de
paille leurs chaussures pour étouffer le bruit de leurs
hommes

ayant très soigneusement

pas.
Il semblait que la nature entière fût morte de

Les arbres festonnés de givre

froid.

avaient le silence et

l'immobilité du cristal. Les ondulations de l'air de¬
vaient s'étendre sans obstacle, indéfiniment, et por¬
ter au loin le plus léger bruit.

qui se rappelait très bien le
chemin parcouru en sens inverse ne s'égara pas une
minute et, malgré la prudence méticuleuse de cette
marche indienne, on aperçut la maison avant que
L'ancien braconnier

le coup de
des chats-huants.
sonnât

minuit à l'horloge des ducs et

Lesaudacieux s'arrêtèrent à cent mètres environ der¬
rière une haie,et il y eut, à voix très basse, une courte

délibération. L'unique fenêtre était vivement éclairée
et

on

entendait, avec

une

étonnante limpidité,

voix allemandes qui éclataient de minute en

des

minute

par-dessus de faibles implorations douloureuses.
Les pauvres bougres sont dans les mains de ces
salauds, souffla Gueule-de-Bois et je veux bien qu'on
me
rogne le derrière si nous ne parvenons pas à les
démolir à nous trois. Les brigands doivent être à moi-'


SfeEUR

DE

SAM.

tié soûls et ne se méfientpas. Mais ils sont quatre pour
un,

et il s'agit d'être malins. Il faut d'abord que je

voie s'ils ont

une

sentinelle. Je connais les trucs.

Attendez-moi 1 h, gardez mon fusil,

et ne venez me
rejoindre que si vous m'entendez gueuler.
Aussitôt, il se plia en deux et disparut sans bruit,
à deux pas de là, comme un énorme crapaud.
*
* *

Les quelques minutes

qui suivirent parurent lon¬
estafiers qui formaient la réserve de
cette singulière colonne d'attaque.
Marchenoir, qui raconta beaucoup plus tard cette
gues aux deux

aventure, avouait avoir senti, en cet instant, les plus

grandes affres de sa vie.
—llyeut précisément,disait-il,une accalmie de joie
du côté des bêtes féroces et il me parut que le silence
de tout l'espace venait s'appuyer sur mon cœur...
Une énergique pression de son camarade mit fin
brusquement à cette agonie. Gueule-de-Bois se dres¬
sait devant eux. Voici ce qu'avait fait cet homme.
Ayant pu se glisser dans l'obscurité jusqu'à toucher
la maison, il avait, en effet, trouvé un soldat allemand

immobile et l'arme au pied

devant le seuil. Tirant

alors de sa poche un de ces larges couteaux à virole,

tels

qu'on les fabrique à Nontron, et l'ouvrant avec
précaution derrière lui, pour qu'aucune errante lueur
ne vînt
s'égarer sur la lame, il avait si bien pris son
temps et calculé son élan que le mouvement giratoire

LES

2 4

OREILLES

DE

«

GDEULE-DE-BOIS

»

1 !>

par lequel il trancha du même coup les deux carotides

s'opéra dans la même durée d'éclair que le bond de
grand félin noir qui le porta comme une ombre sur
l'étranger.
Coup superbe et qui révélait toute une expérience
d'égorgeur. La précision effroyable de la blessure
n'avait pas permis au Prussien d'exhaler seulement
un râle, et le fusil retenu
par le même geste qui sou¬
tenait le cadavre n'était pas tombé.
Ce meurtre paraissait avoir aggravé le silence,loin
de le troubler, et le vieux disciplinaire ayant couché
sa
proie tiède le long du mur, aussi loin que possi¬
ble de la porte, s'était replié rapidement.


Bono ! dit-il à Le Même et à Marchenoir. Les

Cosaques sont gardés maintenant par un machabée.
enfants, et ne flasquons pas. Je pense
qu'ils sont tout à faits poivrots et nous allons entrer

Du poil, mes

là comme dans de la m...

Au moment de leur arrivée, les cris de joie et les

plaintes recommencèrent. Au risque de se trahir,
Gueule-de-Bois s'approchant de la fenêtre, regarda
dans la maison à travers les vitres
ne

sans

rideaux. On

l'aperçut pas de l'intérieur, mais ce qu'il vit lui

mit de la terre sur la face et deux trous de feu

sous

les sourcils. Ne pouvant plus parler, il donna l'exem¬

ple et ce qui suivit fut un cauchemar sans nom.
Par la porte ouverte avec un fracas d'ouragan, les
trois bougres apparurent, crosse en l'air, non pour se
rendre, mais pour assommer. L'un des Prussiens en
train de violer la femme liée par les quatre membres,


au

contentement des autres attendant leur tour et

SOEUR

DE

SANG

s'abreuvant à leurs bidons pleins d'alcool,— fut équitablement le premier frappé parla main très sûre de
Gueule-de-Bois. Il eut les reins cassés net, comme
une vipère, et, dans la première seconde de stupeur
qui précéda la mêlée, on entendit ce coup formidable
qui jeta le bandit par terre et le fit se tordre en pous¬
sant des hurlements qu'on dut ouïr à deux lieues.
Tel fut le signal de la plus diabolique de toutes les
danses. Les Allemands, désarmés pour la plupart, se

dessoûlèrent à moitié. Un instant, ils furent encore
dix contre trois, mais cela ne dura pas même le temps
de le remarquer. Les massues montaient et descen¬
daient avec une force irrésistible et désormais une

seule voix articulée se faisait entendre à travers les
cris de rage et le fracas des meubles brisés — la voix
affreusement rauque de Gueule-de-Bois, broyant tou¬

jours du Prussien et répétant cet unique mot: « Co¬
chons! cochons! » qui avait l'air de sortir de lui
comme

les

bouillons

excrémentiels

sortent d'un

égout.
En

un

espace

de temps presque inappréciable, la

victoire était acquise et le combat devenait une tuerie.

Marchenoir seul fut, une minute, sérieusement menacé.

Une espèce de géant réussit à

s'emparer de son fusil
que,malgré toute sa vigueur,le futur pamphlétaire ne
parvenait pas à lui arracher. Dan s cette situation, l'im¬
minente survenue d'un second ennemi,même blessé,

pouvait être un péril de mort. Soudain, il aperçut une
bouteille à portée de sa main droite. S'en emparer,
briser le fond contre le mur et planter sauvagement
le tesson dans le visage de son adversaire, dont les

LES

yeux

24

OREILLES DE «

GUEULE-DE-BOIS »

21

jaillirent, fut exécuté comme un seul geste.

Le Même, de son côté, besognait à

ravir les anges.

Marclienoir se souvint de l'avoir entrevu, dans cetle
nuit d'épouvante, écrasant la tète

d'un homme sur la

table, à grands coups de meule.
Particularité singulière et fort sinistre. 11 n'y eut

peut-être,

brûlée.Le temps

pas une cartouche
manqua
tellement tout cela fut rapide. Et puis, la mort est

bien

de l'autre manière ! Le terrible
Gueule-de-Bois, ivre-fou d'extermination, avait jeté
son chassepot. Il fouillait maintenant l'Allemagne à
coups de couteau, comme s'il avait voulu lui manger

meilleure à donner

le cœur.

*

*
*

Finissons-en. La mère était morte pendant le mas¬
sacre.

Le père fut trouvé dans la pièce

voisine, atta¬

ché sur son fût de cidre, complètement fou et regar¬
dant avec un drôle de rire le cadavre du pauvre

petit

pendu à une solive au-dessus de lui...
A la frissonnante pointe du jour, les aventuriers
rentrèrent au camp, littéralement couverts

de caillots

des bouchers au sortir de l'abattoir.
caporal Gueule-de-Bois portait un bagage
étrange qu'il alla déposer tranquillement aux pieds
du commandant stupéfait, sans dire un seul mot,
sans qu'un muscle bougeât dans sa hure triste et for¬
midable. C'étaient douze casques pointus et une paire

de sang, comme

Mais le

d'oreilles dans chacun d'eux.

4

111

LE BON GENDARME

3x6 3x6 3x6 3x6 (T) 3x6 36 3x6 3x6 3X6 3X6 3X6 3x6 3x6
"?
v^,- 6X3 ÇX7 6¥? U\j
6X3 zJ\j
6¥3 6X3 y/Vj
6x3 •6*3
6X3 7"
3 c/A s -_A. •
J'V- -/V-t.

III

LE BON GENDARME

A Henry Cayssac.

II n'y aura jamais un si bon gendarme que le bri¬

gadier Dussutour. Ancien vainqueur de J'Alma, dé¬
corée dans les tranchées de Sébastopoi, cet aride et
coriace troupier qui n'avait jamais couché, disait-on,
qu'avec la consigne, et qui ne connut d'autre Sinaï
que le cheval de son colonel, semblait avoir été en¬
gendré par les vindictes sociales, en de mécaniques
transports, tout exprès pour devenir, à la fin, le plus
admirable instrument des lois.

Après avoir traîné vingt ans ses os et ses cartilages
dans les garnisons ou sur les champs de bataille, il
avait obtenu d'être

incorporé dans un escadron de

suian

»!•:

SA Ne.

gendarmerie du Loiret, où sa minutieuse rigidité fut
inégalable.
De Fontainebleau à Montargis et de Pithiviers à
Beaugency, on avait tout dit, quand on nommait le
brigadier Dussutour, et les représentants de l'auto¬
rité militaire ou civile n'avaient qu'un cri pour pré¬
coniser la vertu de ce soldat.
Il aurait arrêté le Diable et demandé leurs passe¬

ports aux gisantes multitudes ressuscitées par le
souffle d'Ezéchiel.

Culminant et impliable comme les falaises, sa mai¬
greur d'échassier antédiluvien le faisait paraître sem¬

piternel. On ne finissait pas de le voir.
Il fallait une bonne conscience et très peu d'ima-

ginative pour être bien sûr qu'il ne possédait, en réa¬
lité, que deux bras, tellement il symbolisait la force
active des mille mains de la Répression.
A son approche, le tremblement des coquins deve¬
nait contagieux et, parfois, se communiquait à des
bourgeois honorables qui sentaient confusément s'ou¬
vrir en eux des abîmes.

Les âmes les plus intactes ou
ment radoubées
un

les plus soigneuse¬

sentaient, en l'apercevant, comme

vague besoin de s'appuyer sur quelque chose, de

récupérer avec attention.
L'idée seule d'un sophisme ou d'un faux-fuyant
devenait ridicule aussitôt que fonctionnait ce vieux

se

brave, en qui s'incarnait l'Exactitude professionnelle,
et que tout un département proclamait «

aussi raide

que la justice ».
Sa physionomie

invincible

protestait

avec

une

I,i;

I10N

37

GENDARME

énergie contre toutes les présomptions d'innocence.
N'existant que pour traîner des coupables devant des

juges, il avait l'air de considérer tout individu non
désigné par quelque mandat, comme un désirable
gibier d'écrou, mis en réserve pour d'ultérieures ar¬
restations, et la sainteté môme, en la supposant rencontrable dans le Loiret, n'eût été pour lui qu'un étal
précaire, anormal, et par conséquent suspect.
En sa présence, les vagabonds se croyaient sous
l'œil de Dieu et on racontait qu'un jour le curé d'un
village où il avait opéré victorieusement contre un
malheureux bandit, le compara, du haut de la chaire,,
à l'ange exterminateur lancé par le Sabaoth sur
l'armée de Sennachérib.

*
* *

Lorsque la guerre éclata, il avait pris enfin sa
retraite et vivait sans gloire dans un pavillon d'aspect

sépulcral, sur la lisière de la grande forêt
du côté de Pithiviers.
On l'assimilait désormais à

certes,

on

une

d'Orléans,,

bête sauvage et,

aurait perdu son temps à chercher un

aussi malgracieux. Ayant quitté le
après avoir
épuisé tous les moyens de retarder une mise à pied
que nécessitait son grand âge, il végétait, hargneux
et solitaire, dans une ignorance admirable de tout ce
qui s'accomplissait au delà de son seuil.
N'ayant plus à molester aucun chenapan, sa trisautre personnage

service très tard et fort à contre-cœur,

hypo¬
Habitué, depuis tant d'an¬
nées, à se croire indispensable à la rotation
harmonieuse des engrenages sublunaires, il gémis¬
sait nuit et jour avec amertume sur la démence des
bureaux qui n'avaient pas senti le besoin de l'éter¬
tesse fut infinie et devint presque aussitôt une

condrie des plus noires.

niser et l'avaient retranché de l'effectif comme un

chien boiteux qu'il faut rayer du vautrait.
Son vieux cuir

impitoyable de militaire boucané

par le sentiment profond des consignes, se creusa de
rides nouvelles plus profondes.
Pour la première fois,

il essaya de penser, et cet
détraqua.
Les deux ou trois paysans qui étaient admis à lui
parler, racontèrent les ravages exercés par un tel
chagrin, sur la judiciaire autrefois vantée du vieux
excès inouï, cette folie de vieillesse le

seul en se prome¬
disaient-ils, et il fiche la peur à notre bes¬

Dussutour, — Il cause tout
nant,
tial.

Le fait est qu'il

confondait entre

brouillait maintenant les choses,
les météores, dédaignait les

eux

pronostics, ne se souvenait plus des oraculaires sen¬
tences et devenait subversif.

gendarme autrefois si pondéré, incapable par
exemple, de manquer à la condescendance miséri¬
cordieuse que la Justice ne refuse pas même aux plus
abominables gredins, quand ils sont entre ses griffes
et qui recevant un jour l'humble aveu d'un de ses
meilleurs clients assassin d'une famille entière, le
consola par ces simples mots : On n'est pas
parfait!—ce gendarme sublime était désormais en
Ce

LE

29

GENDARME

BON

train de se déplumer de tout

son prestige et de s'en

aller à vau-l'eau.
Il

s'égara jusqu'à oublier « le respect pour les

parfois de

personnes »etne craignit pas d'affliger
ses
insolences un propriétaire foncier du voisinage qu'on

richesses et qui, par con¬
séquent, avait droit à la plus abjecte considération.
disait posséder de grandes
Le bruit même courut,



mais ce point ne fut

jamais éclairci, — que deux ou trois fois, il parut
entreprenant avec des fdles de campagne qu'il ren¬
contrait dans la forêt.

Bref, le brigadier Dussutour, dont s'enorgueillis¬
sait auparavant toute la
de ces ruines

contrée, n'était plus qu'une

qu'on signale mélancoliquement à la

curiosité du voyageur.
*
îjc

%

Quelque invraisemblable que

cela puisse paraître,

l'avant-garde prussienne marchait déjà sur Orléans,
et Dussutour à peine informé de quelque vague
mésintelligence entre Napoléon et le roi Guillaume,
ignorait absolument l'invasion des armées alle¬
mandes.
Il vivait seul, je l'ai dit, ne voyait

à peu près per¬

rien savoir, se considérant luimême comme un inutile et comme un mort. Natu¬
sonne

et ne voulait

rellement, on laissait tranquille ce désagréable vieil¬
lard que tout le monde

croyait en enfance.

D'étranges paroles avaient

pourtant essayé de
2.

SUEUR

DE

SANG

pénétrer dans son cerveau. D'une manière confuse,
il soupçonnait
que quelque chose d'irrégulier et de
regrettable s'accomplissait ici ou là, sans pouvoir le
définir. Mais à quoi bon
y penser? Que pouvait-il
faire, n étant plus qu'un ex-gendarme, un propre-àrien dont l'Administration et l'Armée
dédaignaient
aujourd'hui le dévouement?
Un jour, enfin, par un crépuscule d'octobre, tout
à coup, au milieu du
grand silence, au-dessus des
« toits des bois
», dans un tout petit souffle qui
n'agitait même pas les dernières feuilles, il entendit,
venu de très loin, le bruit du canon.
Cette fois il ne pouvait pas s'y tromper. Ça le con¬
naissait. C'était une pièce de fort calibre qui sonnait,
toutes les trois minutes, à
gros coups sourds, comme
un énorme bélier de
guerre battant les murs de la
France.
L'ancien de Solférino et de Malakoff l'avait

assez

entendu, cet Angélus de la mort. L'effet immédiat
fut inouï et presque surnaturel. Le vieux homme se
mit à danser en poussant des cris
sauvages, puis se
précipitant vers sa maison avec une étonnante vélo¬
cité et s'engouffrant à demi dans une énorme malle
poilue qui faisait l'ornement de sa tanière, il en tira
d'un seul coup tout son fourniment des jours de

gloire.
Ses bottes même, qu'il n'avait pas voulu profaner
eny fourrant les pieds d'un retraité, reparurent; et
sa bonne latte
pieusement démail]otée du vert lin¬

ceul, resplendit, une fois de plus, dans la finissante
clarté de ce triste soir.

LE

1!0N

Au bout d'un quart

GENDARME

d'heure, Dussutour lavé, pei¬

gné, brossé, astiqué avec frénésie, fermait sa porte et,
du pas tranquille et sûr d'un gendarme commandé,
beau comme un Amadis et lier comme un Galaor,





s'acheminait, à travers bois, dans la direction pré¬

sumée de la
canon ne

bataille dont les

s'entendaient

derniers coups

de

plus.

Que se passait-il dans l'âme de ce pauvre vieux

qui n'avait pas le droit de se travestir de la sorte et
qui ne savait même pas exactement le nom de l'en¬
nemi contre lequel il avait l'air d'entrer en cam¬
pagne?
* *

Il marcha ainsi toute la nuit et la moitié du jour
suivant. Il ne trouva pas un

seul corps de troupes
organisé, un seul valide bataillon de n'importe quoi,
et son cœur de sous-officier des belles époques fut
déchiré.
Des isolés, des traînards sans nombre, des soldats
arme et de
toute espèce; artilleurs sans

de toute

pièces, cavaliers démontés, fantassins qui n'avaient
plus ni sacs ni fusils, et les campagnards affolés par
ces
vagabonds dévorateurs dont le passage annonçait
l'imminente venue de l'Etranger.
Dussutour n'avait rien à dire à ces fuyards dont il
remontait le flot, poings serrés et bouche cousue. Il
était sûr de rencontrer infailliblement et bientôt, l'es¬

pace de respect, la clairière de crainte qui sépare
toujours les soldats en déconfiture de l'armée victo-

sueur

32

de sang

rieuse qui les poursuit. 11 aurait alors le moyen de se
déployer...
Le premier Allemand qu'il rencontra fut un offi¬
cier à cheval, à quelques pas en avant d'un groupe

d'éclaireurs.
C'était

un

jeune, celui-là, un grand

blond, au

regard très doux cjui ne se mit pas en colère en
voyant venir à, lui ce lamentable gendarme d'opérabouffe, aux bul'lleteries déteintes, à l'uniforme
devenu deux fois trop large depuis son malheùr, et
qui paraissait avoir quatre-vingts ans.
11 arrêta même son cheval et l'examinant avec un
sourire mélancolique, lui dit en fort bon français :
Où allez-vous donc ainsi, mon vieux père?
Dussutour, alors à dix pas environ, dégaina son
sabre, mouvement qui fit accourir aussitôt une quin¬
zaine de cavaliers que leur chef immobilisa d'un


geste.

répondras-tu, vieil entêté, reprit le
jeune homme d'une voix plus haute. Tu ne penses
pas nous faire peur avec ton bancal? Où vas-tu et
que demandes-tu?
Le brigadier fit trois pas encore et piquant la terre
de son arme, sur la poignée de laquelle il s'appuya
des deux mains, répondit à Frédérick-Charles :




Ah! çà,

Je demande a voir tes papiers.

IV

L'OBSTACLE

IV

L'OBSTACLE

A Algide Gijérin..

Cette chose

a

été

vue

mille fois dans l'horrible

-v
'

À

guerre. D'agréables poètes en ont profité pour aug¬
menter leur bagage de quelques alexandrins laxatifs
dont les

vierges des pharmaciens et les épouses des

notaires se sont émues jusqu'à l'effusion des pleurs.
En d'autres termes, elle est devenue aussi banale

que l'omnibus, ressassée non moins que la lune, in¬

supportable et désobligeante comme la vérité du Bon
Dieu.

Et pourtant, je crois bien qu'il me serait impossi¬
ble désormais de sentir aussi fortement quoi que ce
soit ou de rencontrer un objet qui dégageât — pour

SOEUR

DE

SAXG

moi seul, peut-être, — une aussi démontante horreur.

Mais il fallait à la scène affreusement

simple qu'on

lire le décor surnaturel de la Déroute. Il fallait
surtout l'âme
hospitalière que les médiocres euxmêmes ont encore à
vingt-cinq ans et la porte ou¬
verte à deux battants d'un très
jeune cœur.
Yoilà bientôt le quart d'un siècle
que s'est éva¬
nouie cette immense fumée des batailles et des incen¬
va

dies, et que le sol de notre France généreuse a cessé
de trembler sous les pas d'un million de soldats en
marche. Une génération nouvelle est sortie de toutes
les nuits amoureuses de cette année

qui fut appelée

terrible, et cette génération n'a pas entendu l'énorme
tocsin des agonies et des

désespoirs d'alors.
peine, historique¬
ment? que la patrie fut saignante et profondément
affligée vers le temps qu'on les enfanta. Comment
pourraient-ils deviner ou comprendre l'excessive
humiliation de tout un grand
peuple aussi bêtement
Les nouveaux hommes savent à

vaincu, et l'exorbitance infinie de ce tourment
qui
faisait écrire à une femme d'un cœur très

simple cette
déclaration que je lus un jour
dans Vintèireur de la trajectoire des boulets alle¬

forte et catégorique
mands :

Mon cher

enfant, vous êtes cinq de mes
vant l'ennemi. Eh bien, je me consolerais
«

de votre mort que
honte de notre patrie... »
ment

fils de¬

plus facile¬
de l'abaissement et de la

Beaucoup, certes, pensèrent ainsi, et il faut avoir
eu soi-même

oisse

l'occasion de savourer la Colère ou l'Anfluides que tout le monde
respirait en ces

l'obstacle

37

effroyables jours, pour ne pas supposer hyperbolique
témoignage d'un homme de guerre qui en fut

le

l'assistant épouvanté.
*




Le 10 janvier, tout était fini de la défense du Mans.
Une fois de

plus, nos lignes étaient enfoncées, les

hauteurs prises, il fallait se hâter de franchir la Sarthe
et les troupes

exténuées du général Rousseau com¬

mençaient à arriver à Montfort.
Ce malheureux chef privé

de secours, condamné

à la

désespérante responsabilité d'être le pivot
continuellement déplacé d'une action nulle, était
forcé de se replier chaque soir, marchant la nuit, se
battant le jour, depuis quatre-vingt-seize heures, et
recevant à chaque minute, en plein ventre creux de
sa
pauvre armée, le ressac des guenilleuses colonnes
en désarroi
que lePrussien refoulait à coups de canon
et qui ruisselaient par tous les chemins dans la direc¬
tion de... l'Océan.
La nuit tombait, la neige aussi, cette

neige homi¬
qui tourmenta si
férocement les noctambules et qui
paraissait sortir
cide que je raconterai quelque jour,

des mufles ou des naseaux de toute cette
victorieuse.

Allemagne

Les dernières lueurs

glacées du crépuscule nous
grande
route qui passe à Montfort, les quelques
compagnies
de marins chargées de soutenir la retraite et
qui
se battirent, en effet,
pour tout le monde, comme
avaient laissé voir, à droite et à gauche de la

3

38

SUEUR

DE

SANG

des Exterminateurs de la plus

étroite observance.
les catholiques Bava¬
rois ou Westphaliens nommaient bizarrement dans
leur effroi, les Visitàndines de la Mort, n'ayant pas
reçu d'ordres,n'entendaient pas qu'on les délogeât du
poste qu'ils occupaient et, de leurs yeux clairs, tran¬
quillement, regardaient couler le lleuve des vaincus.
« Ah ! les braves gens », comme disait Guillaume,
et quel chauffe-cœur de les sentir derrière soi, ces
bonnes gueules de Caraïbes ou de marsouins, pour
qui la guerre en terre ferme était une bordée d'un
nouveau genre où ils
se soûlaient de bouillon de
crapaud, en caressant à leur façon les grosses filles
moustachues de la Thuringe ou de la Poméranie !
Ces moines du Gouffre que

*

* *

Ils ne durent pas nous estimer infiniment ce jourlà. Il est indiscutable que nous manquions de pres¬

crois même pas qu'il y ait
eu dans les six mois de cette odieuse campagne un

tance et d'altitude. Je ne

moment aussi périlleux pour notre prestige.

Cependant j'avais l'honneur d'appartenir à un corps
prétendu d'élite où subsista jusqu'à la fin, je ne sais
par quel miracle, un semblant de cohésion et de dis¬
cipline. Ce fut à peine si la Providence nous accorda
de flotter à peu près ensemble dans le milieu du
torrent qui venait de nous saisir et qui devait nous
porter jusqu'en Bretagne.
Hideuse bousculade, panique mélange de toutes

l'odstacle

39

les écumes de la guerre !

Nous avions déjà vu cela,
décembre, après Orléans, mais ici, c'était autre¬
ment
complet.
On était comme roulé dans un
déluge d'animaux
humains tremblants de peur et ^tremblants de froid,
éperonnés par la faim, rendus fous par les insomnies,
séparés par l'égoïsme le plus atroce et le plus
en

déchaîné.

Pas de grâce

à espérer pour le pauvre être que

l'inanition ou le désespoir jetait par terre.

On pas¬
sait dessus sans môme le voir. On avait entendu tant
de cris depuis tant de jours !
Car les cris des agonisants
piétinés s'entendaient
fort bien. Cette cohue était silencieuse et faisait
pen¬
ser à ces mornes multitudes
qui s'en vont bien avant
l'aube à l'enfer des grands

puits de mine, sans pro¬
que n'écouterait aucun

férer d'inutiles imprécations
vengeur.

Pêle-mêle, on allait à tous les diables, chacun gar¬
dant pour
ou

soi ce qui pouvait lui rester de cogitation

de volonté. Des ambulanciers

déserteurs coudo¬

yaient des canonniers éperdus qui ne traînaient plus
de « tonnerres », des lignards sans chaussures et de
pédestres cavaliers sans crinières ni espadons, se con¬
fondaient, s'amalgamaient, avaient l'air d'entrer les
uns dans les autres.
D'impossibles chars de déména¬
gements villageois qui ne valaient certes pas la peine
d'être pillés, étaient tirés, à force de
coups, par de
minables chevaux qu'on n'avait
pas eu le temps de
manger. Il y avait, Dieu me pardonne! jusqu'à des
chiens, dans le défilé processionnel de notre agonie.

DE

SUEUR

40

SANG

Et l'horrible cloaque neigeux assourdissait, comme

tapis de quatre-vingts lieues, ce cheminement
lugubre.

un

*
*

*

Brusquement tout s'arrêta. De l'avant de cette
humaine arrivait un choc soudain qui nous
jeta les uns sur les autres et nous contraignit à
refouler à notre tour, au prix de nos énergies
dernières, le misérable troupeau qui nous talon¬

masse

nait.

qui dut se transmettre au loin,
commencement de sauve-qui-peut.

Cette commotion
détermina

um

Plusieurs

s'élançèrent de l'un et l'autre côté de la

de fuir à travers champs. Mais la
neige ennemie,l'implacable vierge, plus à craindre que
tous les Allemands pour des hommes à bout de souf¬
frances, les découragea bientôt.
11 y eut donc un de ces arrêts sinistres si fréquents
où chacun faisait l'éternelle question : « Sommesnous tournés? » qui fut la grande anxiété militaire
en ce temps-là et démoralisa si souvent les plus intré¬
pides.
route, essayant

Station mortelle d'une demi-heure environ. Quel¬

ques mobiles délaissés de toute espérance
de se coucher dans la boue.

essayèrent

traînards
Commandant,
général ou larve d'empereur, on ne sut qui était ce
personnage. Mais il prétendait qu'on marchât et s'efDe l'extrémité

de la

queue

de

accourut un chef plein de blasphèmes.

nos

l'obstacle

41

forçait, en effet, de pousser sur nous un amas confus
d'escogriffes à cheval et de lourds fourgons.
Tumulte, clameurs, injures atroces, malédictions

épouvantables, larges coups donnés dans l'ombre. La
faisait plus écrasante.

pesée à chaque instant se
Etait-il donc écrit

sur

le livre de tous les destins

qu'on allait crever ainsi ?
Enfin, la marche en avant put recommencer. Un
peu plus tard on arrivait à Montfort où grelottaient
déjà huit ou dix mille hommes, et qu'il était urgent
de dépasser. Je pus voir alors de mes yeux l'Obstacle
inconnu.
*
* *

Ainsi qu'un rocher qui partage les eaux d'un fleuve,
la place de l'Eglise

et dans l'axe précis de notre
charrette immobile, mais
attelée d'un de ces petits ânes presque invisibles que
sur

colonne,

une

humble

Dieu semble avoir créés pour se consoler Lui-même
de l'excessive majesté de son univers. Sur

cette voi¬

ture, une torche allumée, une femme à genoux, et un
mort.

Rien, quoi! ou presque rien, c'est-à-dire un peu
moins que rien du tout. Mais cela suffisait
pour
trancher en deux la Déroute et pour faire hési¬
ter

un

torrent

qui aurait enfoncé le

mur

de la

Chine.
La femme déchevelée, folle de son deuil, et

qui nous
parut être la France même, poussait des cris si surna¬
turels que les chevaux se cabraient, hennissant de

SUÈUU 1)E SANG

peur, et que nous filions très doux, nous autres, les
fiers garçons à la débandade, poil debout, entrailles
tordues et nos cœurs battant à toute volée pour les
funérailles de ce trépassé anonyme que
tions de sa mère

ou

de

son

grand que Charlemagne !

I

les lamenta¬

amante faisaient aussi

V

LA MESSE DES PETITS GREVÉS

LA MESSE DES PETITS

GREVÉS

I

A Mmc Henriette L'IIuillier.



me

Pourquoi es-tu triste, 6 mon âme, et -pourquoi

troubles-tu?



Comme l'aumônier disait ces mots par
toute messe commence, un boulet lui

lesquels

emporta la tête,

qu'on ne put jamais retrouver.
La chasuble

blanche

du

Commun des

Vierges,
liturgiquement obligatoire pour ce 21 novembre,
jour de la Présentation de Marie, devint aussitôt la
chasuble rouge des Martyrs.
Le tronc sacerdotal, une seconde immobile,
perdit
l'équilibre dans le geste effrayant des bras mécani¬
quement distendus en haut vers l'âme en fuite,et vint
3.

SUEUR

4 6

DE

SANG

rouler jusqu'au premier rang des jeunes Amlontaires

qui se préparaient à suivre l'office avec attention dans
de petits eucologes de la maison Marne, dorés sur
tranche et reliés en maroquin noir.
Il sembla qu'un large pinceau trempé de céruse
venait de passer sur tous ces visages d'adolescents
pleins de ferveur. L'un d'eux, un joli bonhomme de
dix-neuf ans, qui allait servir la messe et qu'ondoya
le sang du prêtre, s'évanouit.
C'étaient des guerriers sans expérience qui n'avaient
jamais vu chose pareille chez leurs mamans.Pleins
d'enthousiasme, ils s'étaient engagés de tout leur
cœur, un mois auparavant, sous un chef dont le Nom
célèbre évoquait tous les héroïsmes de la Vendée mili¬
taire et ils avaient promis, comme de braves enfants
qu'ils étaient, de ne déposer les armes que lorsque le
Roi légitime serait assis sur son trône.
C'était tellement infaillible ! Les bons Pères leur
avaient fait lire tant de

prophéties formelles et cir¬

constanciées relatives à

ce Grand

Monarque et à cet

Admirable Pontife qui devaient régner ensemble sur
toute la terre, qu'il

eût été vraiment difficile de ne

A*
:

iU

pas les reconnaître en la grandeur géminée de Pie IX
et du Comte de Chambord.

point, les témoignages étaient unanimes,
depuis l'évêque Amadée et le Bienheureux Théolophre qui fonctionnèrent aux environs du xue siècle
jusqu'au Solitaire d'Orval et au vénérable commen¬
Sur


■■

ce

tateur Ilolzhauser,

confirmés en leurs assertions par

les plus récents inspirés.
Ils étaient donc arrivés de diverses provinces

de
h:ï

s
_____

___

LA

MESSE

DES

PETITS

CREVÉS

47

l'Ouest, en chantant des choses décisives telles que
ce tronçon de
dithyrambe que je me glorifie d'avoir
pu sauver de l'oubli :
Il est écrit que

deux grands hommes,
L'auguste bandeau sur le front,
Dans la nuit des temps où nous sommes,
En Occident apparaîtront :
L'un, d'une sainteté sublime,
Doit, dans la nouvelle Solyme,
Glorifier la vérité;
Par son audace et sa prudence,
L'autre, sur le trône de France,
Etonnera l'humanité.

Sûrs de l'avenir, par conséquent, et lestés, pour
la plupart, d'assez fortes sommes, ils avaient d'abord
étonné eux-mêmes de leurs opinions et de leurs extras les camarades plus rassis ou moins opulents dont

ils

épousaient l'uniforme : petit chapeau noir avec
plume noire sur le côté, pantalon bleu foncé, liséré
bleu clair, vareuse même couleur, ceinture bleu clair,
couleur du liséré.
Les

Prussiens devant

être

écrasés

comme

des

punaises, traqués aussi sûrement que des lièvres, et
la guerre, en somme, ne pouvant plus être désormais
qu'une amusante chasse à courre avec relais dans tous
les châteaux, on devine ce que la sollicitude mater¬
nelle ou les goûts altiers d'un chacun avaient osé
faire pour que ce modeste harnais fût éclaboussant.
Le chapeau surtout fut l'occasion dos plus introu¬
vables et des plus glorieux panaches.
Ces enfants pouvaient être à peu près une soixan¬
taine dans le bataillon où l'autorité de quelques



48

SUEUR

DE

SANG

maroufles décréta pour eux, dès

le premier jour,
l'inéquitable désignation de petits crevés.
*
*

*

Le

premier instant de stupeur et d'horreur étant
se jetèrent sur leurs armes en frémissant.
On leur avait bien dit le matin môme que l'ennemi
était proche et c'était précisément parce qu'ils s'atten¬
daient à un combat qu'ils avaient désiré cette messe
préliminaire, en imitation des classiques héros com¬
mandés par Sobieski. Mais ils croyaient avoir plus de
temps et. n'ayant vu de la guerre jusqu'à ce jour que
le désarroi provincial des enrôlements et des mobili¬
sations, l'arrivée du projectile meurtrier accompagné

passé, ils

d'ailleurs d'une fusillade

assez

vive, leur fit battre

violemment le cœur.
Il y avait lieu de croire cependant

leur

était

que ce boulet ne

exactement destiné, les Prussiens
n'ayant aucune raison de soupçonner leur présence
dans ce

pas

creux

de la forêt où ils

campaient depuis

deux jours, et le combat s'engageait selon toute pro¬

babilité, à trois ou quatre kilomètres en avant, sur
la route de Pithiviers. Il devait y avoir là quelques

troupes solides en état de résister.
C'est ce que leur expliqua le capitaine en donnant
l'ordre de se tenir prêt. Ce capitaine était un vieux
brave, ancien officier de marine, homme de bonne

compagnie et fort affable qui s'était fait un plaisir de
commander à des jeunes gens si bien élevés.

LA

MESSE

DES

PETITS

CREVÉS

49

La mort de l'aumônier l'avait très ému lui-même.
Il était un peu son parent, et ce fut avec larmes qu'il

l'ensevelit à la hâte de ses propres mains tremblantes
dans

une

toile de campement et le fit transporter à

l'ambulance,

en

attendant les funérailles plus ou

moins pompeuses que les circonstances permettraient.


Mon capitaine, dit alors, avec une remarquable

fermeté, le j eune marqui s Enguerrand de Bellefontaine,

superbe gas de vingt-deux ans, qui n'avait certes pas
la physionomie d'un crevé, la mort de notre cher
aumônier nous prive de la messe. Mes camarades et
moi nous sommes prêts au sacrifice de notre vie et
nous marcherons comme des gentilshommes aussi¬
tôt qu'on nous commandera de marcher. Mais si notre
inaction doit se prolonger seulement une heure, ne
pensez-vous pas qu'il serait cruel que nous eussions
inutilement préparé ceci?
Il montrait l'autel de missionnaire construit avec

des tréteaux de cantine recouverts d'une magnifique
pièce de linge.
Les degrés symboliques n'avaient pas été oubliés,
les cierges non plus ; deux bougies de YEtoile ou du
Phénix plantées à droite et à gauche dans des canons
de chassepots.
Une grande croix piquée dans le sol et formée de
deux baliveaux, dominait l'ensemble.

épaisse de ramées reliait de
pavois les troncs des arbres voisins, jonchait la terre
aux alentours, et c'était même un effet charmant de
tapisserie très ancienne que tous ces feuillages à demiEnfin

une

masse

morts de la fin d'automne.

50

SL'EUR

DE

SANG

Permission fut accordée au
pétitionnaire d'aller
requérir, à ses risques et périls, du côté même de la
fusillade, le desservant du village le plus rapproché,
et une voiture heureusement

disponible l'emporta surle-champ.
Sa diligence dut être inouïe, car une demi-heure
ne

s'était pas écoulée qu'on le

voyait revenir au triple
galop, ramenant cet ecclésiastique. Celui-là était, par
faveur du ciel, un prêtre jeune,
capable d?expédier sa
messe de bataille
rapidement et sans balbutier.
Il avait appris avec calme l'aventure de celui
qu'il
allait remplacer.
Mon cher enfant, répondit-il
simplement au mes¬
sager, qu'on soit en paix ou en guerre, la Messe est
toujours dite en présence de l'ennemi.


Mais il avait apporté ses ornements noirs et ne vou¬
lut pas dire une autre messe
que celle des Morts.
On entendait toujours le bruit du combat

qui se
rapprochait sensiblement. La messe vigoureusement

enlevée ne bronchait pas.

Au moment où le célébrant,

qui priait d'une voix
paroles de l'Offertoire : Ne
cadant in obscurum, l'un des auditeurs du
premier
rang eut la jambe frappée d'une balle et tomba par
terre avec une précision
liturgique, sans troubler
très haute, prononçait les

d'un cri le recueillement de ses camarades.

Comme si cette première chute avait été un

signal,

LA.

MESSE

DES

PETITS

CREVÉS

S l

dans la même seconde apparut le commandant, l'épée
haute.


Mes petits amis, cria-t-il, je n'aurais pas voulu

troubler la cérémonie, mais Dieu

ne

m'en voudra

pas d'accomplir mon devoir. Capitaine, en tirail¬
leurs et guide à gauche. Les Prussiens sont refoulés
sur

notre camp

et ils essaient de pénétrer dans le

bois.
Une crépitation terrible souligna ces derniers mots.
Toutes les autres compagnies

étaient à leur poste,
engagées déjà. L'ennemi, très nombreux, semblait
attaquer à la fois de tous les côtés.
On avait cru sans imprudence de réserver jusqu'à
la dernière minute les jeunes gens qui faisaient, en
réalité, l'arrière-garde aussi longtemps qu'on ne serait
pas débordé. Mais on l'était depuis un instant, et par
cela même, le plus rude effort de cette attaque dissé¬
minée allait justement porter sur eux.
En tirailleurs ? Ah ! le brave homme de comman¬

dant !
Ces novices n'eurent point à chercher

la mort. Us

n'avaient pas fait trente pas que le surgissement d'une
masse

énorme

qui paraissait déplacer l'atmosphère

les contraignit à se replier jusqu'au camp, où ils for¬
mèrent instinctivement

un

segment de cercle dont

l'autel était le centre géométrique.

Le prêtre continuait sa messe avec la tranquillité
des saints. On sait qu'à partir d'un certain moment,
l'officiant

peut plus s'interrompre sous quelque
prétexte que ce soit. Théologiquement, il n'existe pas
de force majeure, — fût-ce du côté de Dieu! — qui
ne

52

SEEOR

DE

SANG

le puisse relever de la nécessité infinie de consommer

l'Acte indicible.
Les pauvres enfants

le savaient et ils résolurent,
phrases, de se faire tuer, non pour la France,
non
pour le Roi, non pas même pour les Anges et les
Saints des cieux, mais uniquement et très
simplement
pour que cette messe pi\t s'achever.
sans

*
*

*

Il arriva donc une chose effrayante et

belle. Ils se
firent, en effet, massacrer tous à la place même et
dans le temps qu'il fallait pour que les
malpropres
hérétiques n'eussent pas le pouvoir d'interrompre le
Sacrifice Essentiel.
Cette tuerie, d'ailleurs, ne fut pas donnée. Les
Prussiens durent la payer cher, car les adolescents se
battirent comme s'ils avaient été

quelque chose de
plus que des hommes, et on raconte que l'épouvanta¬
ble duc de Mecklembourg, qui faisait assiéger les
femmes à coups de canon, eut un sanglot en appre¬
nant ce que les petits crevés avaient
accompli.
Ils avaient voulu suivre leur messe comme autre¬

fois, bien sagement, chez les bons Pères, pour se
préparer à la mort qui « vient sans être attendue ».
Ils la suivirent plus sagement et plus attentivement
encore en

égorgeant les pertubateurs du « Lieu saint »

et se faisant égorger par eux.

Les jolis paroissiens noirs devenus on ne sait quoi,
durent assurément changer de couleur,

ainsi que les

LA

MESSE

DES

PETITS

CIÎEVÉS

5 3

cachemires précieux et les plumes de vautour ou de

paille-eu-queue dont s'adornaient si glorieusement
leurs petits chapeaux.
Et quand le prêtre se retourna, la messe finie,
pour congédier ses auditeurs en les bénissant, il ne
put apercevoir devant lui que les fronts pâles des
vainqueurs, barrés jusqu'à la hauteur des yeux par
la colline des agonisants et des morts.

m

VI

BARBEY

D'AUREVILLY

ESPION PRUSSIEN

YI

BARBEY D'AUREVILLY
ESPION PRUSSIEN

A Paul Verlaine.

Oui, c'est ainsi que j'ai l'honneur de vous le dire,
Barbey d'Aurevilly fut arrêté, en 1870, au milieu de
la place Clichy, comme espion prussien, par une mul¬
titude enragée qui voulait le mettre en pièces et il
dut sa délivrance uniquement à l'héroïque sang-froid
de deux gardes de Paris dont il ignora les noms que
j'ai le chagrin de ne pouvoir livrer à la reconnais¬
sance des admirateurs du grand romancier.
A cette époque, en effet, il n'avait pas écrit les
Diaboliques, ni cette Histoire sans nom, qui ne fut
« ni
diabolique ni céleste, mais sans nom », même

*

SUEUR

DE

SANG

dans la langue de son

auteur, la plus céleste et la
plus diabolique de toutes les langues.
L'investissement allait commencer, et l'état de
siège, destiné à durer de si longs mois, était alors
dans l'effervescence de son
début. La "Ville, cour¬
roucée de savoir
qu'on avait entrepris de la violer,
ébranlait dans son agitation ses
propres murs et fai¬
sait aux alentours
gronder ses molosses.
La vie

intellectuelle s'éteignait

noires de la Commune et

aux

approches

Barbey d'Aurevilly que,
vingt ans plus tard, un saltimbanque désopilateur
s'obstinerait à placarder ridiculement du titre

de Con¬

nétable, s acheminait avec lenteur et
mélancolie, à
travers Paris en
désarroi, de la rue Rousselet jus¬
qu'aux Batignolles, où l'attendait un
Car le Vésuve allemand

la verte

simple dîner.
n'ayant pas encore dévoré

banlieue, la coutume des dîners subsistait
toujours, et les plus avisés ne prévoyaient pas les
jeûnes et les abstinences piaculaires de l'intermi¬
nable siège.
On a
beaucoup parlé des toilettes de Barbey d'Au¬
revilly. L'excellente blague parisienne s'est fort
exercée sur sa
redingote et ses pantalons. D'abon¬

dantes

chroniques ont raconté ses manchettes, ses
cravates, ses chapeaux, sa limousine doublée de
velours noir, et les
contemporains, suffoqués de l'in¬
génie, ne lui pardon¬

contestable supériorité de son

nèrent ni la
peau ni la couture des gants
perpétuels
dont il préservait ses Mains des
mains moites ou des
abatis graisseux
teurs

qui avaient cours parmi les littéra¬

.

BARBEY

D'AUREVILLY

ESPION
.

PRUSSIEN

5 9
"



Au fond,

pourtant, cette extravagance prétendue
qui scandalisait en même temps la racaille plébisci¬
taire des petits bourgeois de son quartier et l'ex¬
trême Droite empanachée des législateurs de la Méta¬
phore, ne dut pas déplaire aux « anges et ministres
de la Grâce » dont parle Shakespeare, désignésassurément pour lui conférer, en tant que besoin, le
plus ample de tous les pardons.
Les vêtements qu'il porta jusqu'à sa mort étaient
façonnés, d'après ses indications précises, selon la
mode observée par quelque dandies pendant une cer¬
taine minute qui s'écoula, je suppose, entre le troi¬
sième duel du capitaine d'Arpentigny et la mort du
grand Balzac.
Et voilà tout. Il avait voulu fixer de la sorte, pour

l'unique impression d'autrefoisqui le consolât de vieillir.
Cette manière d'être et de paraître était, en somme,
son refuge, sa muette
protestation contre ce qu'il1
appelait la canaillerie de l'uniforme démocratique,
lui seul sans doute,

et il fallait être admis en

familier dans son humble

gîte pour savoir l'extrême simplicité, la bonté d'en¬
incomparable de ce vieux

fant très bon, Yinnocence

lion des pauvres déserts qui savait si bien rugir à la
face du mécréant ou de

l'étranger.
*

* *

J'ai dû rappeler son costume légendaire et les sot¬
tes facéties de boulevard qu'il excita, parce que telle

60

SUEUR

DE

SANG

fut la cause ou l'occasion du tumulte fou dont cet
admirable artiste faillit être la victime.

Les psychologues ont aussi mal
expliqué que les

puritains le sortilège de l'accoutrement. Il est cer¬
tain que les imaginations rudimentaires
perpétuelle¬
ment dévolues à la magie blanche ou noire des simu¬
lacres
humains, supposeront toujours quelque
chose A'essentiel dans le phénomène banal de l'élé¬
gance. Serait-ce qu'elles y aperçoivent comme un sen¬
sible reflet de cette gloire .sans
épithète, « désirée par
les collines », qui est aussi nécessaire aux hommes
que la paix et la lumière?...
Quoi qu'il en soit, la multitude se laisse émouvoir,
comme les femmes ou comme les
tigres, par tout
personnage remarquablement vêtu. C'est l'ascendant
proverbial du belluaire étincelant de paillon qui finit
ordinairement par être mangé.

Barbey d'Aurevilly ne fut pas mangé, mais aucun
ce jour-là, ne fut plus près de l'horrible
gueule.
Il était sur le point d'arriver au terme de son

homme,

voyage et venait

d'atteindre péniblement l'extrémité
supérieure de la sourcilleuse rue de Clichy, lors¬
qu'une rôdeuse l'interpella.
Joli garçon, voulez-vous monter chez moi?
Protocole incommutable. Qu'il se nomme



Alys ou
Polyphème, le client possible est toujours supposé
divin. Monarchies et
Républiques peuvent crouler
sous des
cieuxqui pleurent, les effondrements et les
cataclysmes n'y changeront rien. L'amateur présumé
des sales délices que ne paierait certes
pas le poids

barbey

en diamant

d'Aurevilly

espion prussien

6i

desnébuleuses, ne pourra jamais s'empê¬

cher d'être le

plus ravissant des « bruns » ou des
jusqu'à la minute éventuelle qui doit
marcher au-devant de la Face du Dernier Juge.
L'auteur de VEnsorcelée, plein de pitié pour cette
prostilution misérable qui lui paraissait ressembler
vraiment à la pureté des Séraphins, en comparaison
de il'assourdissant putanat de la Fortune militaire
dont l'Europe s'effarait depuis deux mois, allait
passer fort tranquillement son chemin.
Mais 1a. vagabonde obstinée ne le souffrit pas. Sui¬
vant le rite connu de ces prêtresses, elle essaya de
glisser sa main sous le bras du vieux poète, lui pro¬
mettant, comme il convenait, d'être « bien aimable,
bien gentille, et de ne pas lui prendre cher, etc. »
Le dégoût et l'importunité furent au point que
Barbey d'Aurevilly, incapable pourtant de brutalité,
«

blonds »,

l'écarta d'une main ferme, en
-—

lui disant :

Allons, ma belle, sacrebleu! fichez-moi la paix.

Je ne suis pas le marmiton qu'il vous faut.

Ces paroles qu'il ne put retenir étaient à peine pro¬
férées qu'il sentit l'énormité de l'imprudence.

Assurément, il aurait pu tomber sur une

bonne
gueuse placide accoutumée à solliciter d'un trentesixième passant le crachat onctueux qui fera couler
le crapaud que le numéro trente-cinq lui fit avaler.
La féroce fortune voulut qu'il tombât précisément
sur une

de ces cantinières de l'insolence et du mécon¬

tentement infernal qui

devinrent si volontiers, à la

fin du terrible hiver, les

cendie.

entremetteuses de l'In¬

62

SUEUR

DE

SAM,

De

quoi? de quoi? huria-t-elle de cette voix
infécondes brûlées d'alcool, —
voix affreuse à décourager les saintes Milices et
qu'on


lente et rauque des

croit entendre venir des lieux souterrains, — mar¬
miton! qu'y met-on? tontaine et ton-ton. C'est donc

toi, le fiston des vaches, qui dégueules sur les pu

tains. Voilà-t-y pas que je le

dégoûte, ce vieux pon¬
p't'être ben lui servir des
duchesses sur une pelle à m., à ce pané-là. Dis donc,
hé! muffe, tu serais pas l'ami des Prussmars,
quéquefois, pour mépriser le pauv' monde, avec tes
belles frusques de pas grand'chose et tes
escarpins
vernis. Combien qu'y t'ont payé, les salauds,
pour
te foutre des Parisiens,
espèce de badingueusard ?
Hé! va donc, vendu, sale Judas, espion
prussien!
prussien! prussien!
Mot terrible, en ce temps-là, que ce dernier
mot;
plus à craindre qu'une volée de mitraille et qui pro¬
duisit l'effet d'un tison dans une poudrière. Les
vociférations crapuleuses de cette chamelle en délire
emplissaient maintenant la rue, inondaient la place
voisine, montaient jusqu'aux toits, faisaient tres¬
saillir profondément le populo.
Le Dragon des massacres imbéciles n'aurait
pu
choisir, d'ailleurs, un plus favorable instant, car
la circonstance d'une vicissitude
politique des plus
graves,—admirablement oubliée depuis,— avait fait
ton. Oh! là! là! Y faudrait

«AHBEY

D'AUHEVILLY

ESPION

PRUSSIEN

63

sortir de leurs demeures un très

grand nombre de
citoyens exaltés.
L'invariable jurisprudence des rétributions pénales
exercées par 1a, multitude
pouvait-elle, en cette occa¬
sion, se démentir? Sans que nul songeât à s'informer
■de quoi que ce fût, avant même qu'on eût eu le
temps
d'apercevoir le malheureux qu'une abomirfable salope
accusait du plus exaspérant de tous les forfaits, —en
une minute,
cinq cents langues, cinq cents groins
altérés, sans le savoir, du plus noble sang qui coulât
en France, clamèrent la mort de cet inconnu
qui ven¬
dait Paris aux envahisseurs.

*

* *

Seul contre tous, pâle

d'indignation, pâle de honte,
pâle de mépris, pâle aussi, très probablement, de ce
désir de la mort qui doit mordre au cœur certains
hommes faits pour commander, quand l'universel
beuglemeut de la Désobéissance les assiège, Barbey
d'Aurevilly avait redressé sa taille et ne sentait plus
de lassitude.

Cette hideuse façon de mourir n'était certes
pas
celle

qu'il aurait choisie. N'importe, il s'agissait de
pourrait, en se
souvenant
des grands Ancêtres Normands qu'on
avait chantés et
que toutes les vagues en fureur de
l'Océan germanique n'intimidaient
pas quand ils
s'embarquaient pour le déconfort du vieux Charlel'accueillir le plus fermement qu'on

magne.

SUEUR

64

DE

SANG

Armé seulement de la cravache célèbre qu'il por¬

tait toujours comme un rappel

emblématique de ses

pensées, crispant ses poings vigoureux encore, il
allait, continuant sa route, au milieu de la clameur
vile, à quelques pas de l'ignoble foule dont le grouil¬
lement augmentait à chaque

seconde, et d'un pas si

fier que les»assassins hésitaient.

La canaille est

une

impératrice de Byzance qui

n'aime pas qu'on se tienne debout devant elle et lors¬

que les chevaliers du Dix-Mille-contre-Un se préci¬
pitent sur le vaillant isolé qui l'es défie, c'est presque
toujours l'irrésistible poussée de la masse arrière qui
les détermine.
En cette circonstance, la provocante mise de Brum-

fois, un motif de rage plus grande et
quelque chose comme l'avertissement d'une résistance
au
désespoir qui pourrait coûter assez cher au premier
agresseur assez audacieux pour porter sur lui ses
pattes malpropres.
Se sentant perdu, sans secours à espérer d'aucune
police régulière, le contempteur aristocratique de la
Loi du Nombre n'ignorait pas que le premier coup
serait immédiatement suivi de mille autres et que le
moindre signe de faiblesse démusellerait aussitôt le
chien populaire. Ayant, dès le début, tout compris et
tout deviné, il avait fait simplement et spontanément
le sacrifice d'une existence que le spectacle uniforme
des lâchetés ou des trahisons ne le disposait plus à
mel était, à la

chérir.
Et ma- foi ! il s'en fallut de si peu que ce serait man¬

quer

de respect à la Mort que de prétendre chiffrer,

liARBEY

même

en

clins

D'AUREVILLY

ESPION

PRUSSIEN

6 5

d'yeux, l'infinitésimale durée de la

nutation providentielle qui l'en préserva.

Soudain,

comme

il croyait voir dix mille bras

levés sur lui, deux angéliques figures de bonnes bêtes

militaires apparurent à sa droite et à sa gauche, qui

haranguaient impétueusement la foule.


Monsieur, lui dit un de ces deux hommes, ne

craignez rien. Marchez entre nous et laissez-vous con¬
duire au poste. C'est le seul moyen de vous sauver.
Vous vous expliquerez avec le commissaire de police.
Quand même vous seriez une canaille, nous vous
défendrons, et si on veut votre peau, il faudra d'abord
qu'on prenne la nôtre.
Trois minutes

plus tard, l'un des plus grands

artistes du siècle comparaissait en suspect devant un
intérimaire du Néant qui faisait les fonctions de com¬
missaire de police dans le quartier.

Ce gracieux magistrat, qui ne paraissait pas avoir

pris le train littéraire le plus rapide, ignorait invinci¬
blement le nom et la qualité de son captif, provisoi¬
rement traité par lui comme un criminel probable et
qu'il ne consentit à relâcher que très tard, sous la
bénévole caution d'un personnage olympien.
*
*

*

Ainsi finit cette aventure, dont l'importance anec-

dotique est peut-être contestable, mais que les vivants
esprits, respectueux d'un si grand défunt, liront sans
doute, avec intérêt,

SUEUR

DE

SANU

Très peu durent

la connaître, car Barbey d'Aure¬
villy, je crois l'avoir dit, ne parlait jamais de 1870 et
détestait qu'on en parlât. Exceptionnellement, aux
approches de ses derniers jours, j'eus l'honneur de
recevoir quelques-unes de ses confidences, et je crois
être le seul aujourd'hui, puisque, — à l'exception de
l'octogénaire comte Roselly de Lorgues, — tous ceux
qu'il aima dans sa longue et forte vie sont couchés
depuis quelque temps déjà sous la terre.
Un tel récit,dont la place était naturellement parmi
les souvenirs ou les impressions que j'offre ici,
exigeait une transcription très fidèle et je l'ai réalisée
comme j'ai
pu. Ah! oui, sans doute, comme j'ai pu.
Mais il aurait fallu l'entendre

lui-même, le vieux

Barbey, et surtout le voir, « sa poitrine de volcan
soulevée, passant du pâle à un pâle plus profond,
le front labouré de houles de

dans l'ouragan

de

rides, — comme

la

colère, — les pupilles
jaillissant de leur cornée, comme pour frapper ceux
à qui il parlait, — deuxballes
flamboyantes! Il fallait
le voir haletant, palpitant, l'haleine courte, la voix
plus pathétique à mesure qu'elle se brisait davantage,
l'ironie faisant trembler l'écume sur
s^s lèvres, long¬
temps vibrantes après qu'il avait parlé ; plus sublime
d'épuisement,après ces accès,que Talma dans Oreste,
plus magnifiquement tué et cependant ne mourant
pas, n'étant pas achevé par sa colère ; mais la re¬
prenant le lendemain, une heure après, une minute
après!... Et, en effet, n'importe à quel moment on
mer

sa

touchât à de certaines cordes immortellement tendues
en

lui, il s'en échappait des résonances à renverser

BARBEY

celui

I) AUREV1U.Y

ESPION

PRUSSIEN

67

qui aurait eu l'imprudence de les effleurer. »

Ce portrait d'un personnage des Diaboliques est si

prodigieusement celui de leur auteur que je n'ai pu
résister, en finissant, au plaisir de citer une page
aussi magnifique du plus français de nos Ecrivains,
dont

le

médecin

des

morts

déclarait,

en

1889,

■ignorer la profession, et qu'un soupçonneux magis¬
trat, contemporain de l'état de siège, ne se consola,
sans

doute,

que

dernier supplice.

malaisément, d'avoir sauvé du

Y1I

NOËL PRUSSIEN

A Mllc Lucie Edel Valloe.

Les trois cents yeux du
tèrent pour mieux

petit bourg de M..., se dila¬
voir les deux officiers allemands

précédés d'un porte-lanterne, se dirigeant vers la

maison du curé.

Les Prussiens, attendus

avec angoisse
quelques
jours plus tard seulement, venaient d'arriver. On les

avait entendus de loin dans la nuit sonore. Une voix

d'épouvante avait crié : — Voilà les Prussiens qui
et un quart d'heure
plus tard, au comman¬

arrivent

dement de : Hait! un roulement de crosses de fusils

qui avait fait trembler les vitres attestait
sence

odieuse.

leur pré¬

72

SUEUR

DE

SANG

Aucun acte hostile. Ces étrangers ne

paraissaient

pas empressés, comme partout ailleurs, de molester
l'habitant. Immobile et l'arme au pied, ils faisaient
bas du village une ligne sombre,

délimitant une
plus sombre d'où sortaient des lueurs d'acier,
des éternuements, une sorte de grande plainte sourde
en

masse

et confuse.

Nul « fourrier de la mort »,

suivant l'expression

de Corneille, ne s'était jeté en avant pour le déses¬

poir du conseil municipal. Simplement, celui qui
paraissait être le chef avait mis pied à terre et,
suivi d'un seul de ses officiers, s'était fait conduire au

presbytère.
*
*

*

<

M. l'abbé Courtemanche était le.plus vieux curé de
l'arrondissement.

Rééditant à

son

insu

Henri Ileine dont il ne connut jamais

un

mot de

le nom, il se
disait volontiers le premier homme de son siècle
pour être né le lor janvier 1800; prétention con¬
trariée, d'ailleurs, comme il arriva au poète allemand
par l'hostilité d'un instituteur voltairien qui lui re¬
prochait, avec plus ou moins de raison, d'être au con¬
traire, l'un des derniers hommes du précédent siècle.
Ecclésiastique sans reproche ni couture et totalelement dénué d'ambition, il avait tout fait, depuis
trente ans, pour ne pas changer de place. L'autorité
diocésaine, fort accommodée d'une si édifiante mo¬
destie de roseau sacerdotal, l'avait oublié soigneu¬
sement dans cette paroisse pauvre que ne briguait

i

;

,

-,y

73

NOËL PHUSSIEN

aucun

confrère, et le pacifique bonhomme pous¬

sait ainsi des racines

plus profondes à mesure que

tombaient ses dents ou ses cheveux.
Mon Dieu!

ce

n'était peut-être pas un saint.

Qui

donc est saint dans le département de la Sarthe? Les
descendants de

la

race

guerrière des Cénomans

autrefois vainqueurs de l'Italie sousBellovèse

et que

le lieutenant de César et César lui-même eurent tant
de peine

à dompter, ne sont pas du tout un peuple
L'enthousiasme religieux

facile .à coiffer du nimbe.
ou

1

simplement militaire n'est pas leur pente et l'abbé

Courtemanche était manceau, sinon mamertin.

Digne prêtre au demeurant, charitable et sans
orgueil, vigilant et assidu aux devoirs de son minis¬
tère, mais peu combustible.
Retiré dans sa très pauvre demeure, à peine plus
grande que l'habitacle d'un colimaçon, quand il ne
vaquait pas à son troupeau, sa joie la plus vive con¬
sistait à classer amoureusement des coquillages fos¬
siles de la période tertiaire, des schistes argileux ou
micacés, des éclats de porphyre et des lamelles de
feldspath, sans préjudice des simples cailloux et des
minerais les plus humbles.
Il jouissait par là d'une solide réputation de géo¬
logue qui s'étendait jusqu'au chef-lieu du canton, et
il avait eu la gloire d'être consulté plusieurs fois par
l'Ingénieur des Ponts et Chaussées.
Toutefois cette innocente manie lui faisait oublier

si peu son caractère, qu'un

jour il avait vendu quel¬

parmi lesquelles
violet,

ques pièces rares de sa collection,
un merveilleux poudingue de quartz hyalin

5

I

|

7.4

SUEUR

DE

SANG

vulgairement nommé améthyste, trésor dont il était
inexpfimablement fier, — alin de réparer l'autel de
la Vierge qui tombait en ruines, ■—■ sacrifice plus
grand pour cet homme que n'eût été le don de sa pro¬
pre vie et qui fut trouvé comique à l'Evêché.
*
*

*

Lorsque les redoutables étrangers se présentèrent,
dix heures du soir, et le vingt-qua¬
trième jour de décembre linissail. Quoique fort
inquiet de l'imminente venue des Prussiens, le curé
se disposait, en lisant le grand Office nocturne, à
célébrer la messe de minuit dans son église encore
disponible et miraculeusement préservée, jusqu'à ce
jour, des marcassins de l'Invasion ou de la Défense
il pouvait être

•nationale.
Il s'attendait aussi peu que possible à voir ces deux

personnages entrer chez lui. Quand ils apparurent,
son trouble fut immense et devint aussitôt une suée
d'horreur. Pour le salut de son âme, il n'aurait pas
été capable de proférer d'abord un seul mot.

terrible ! Que de
prières pourtant il avait adressées à Dieu, depuis un
mois, pour qu'il écartât le fléau de sa paroisse, en le
suppliant, néanmoins, de lui conférer la grâce néces¬
Il était donc venu, ce moment

saire pour endurer même le martyre, s'il était absolu¬
ment

inévitable de tomber entre les mains de

ces

hérétiques victorieux !
Maintenant, la nécessité de l'acceptation s'imposait.

NOËL* PRUS8ÈKX

7b

Rapidement, il évoqua tous lus supplices inventés par¬
la rage des sectaires, s'efforçant d'évaluer, au
pelit
bonheur, le degré de force qu'il lui faudrait pour les
supporter avec constance...
Le respect de la vérité me force
d'ajouter, hélas !
qu'en cette grande tribulation, le pauvre pasteur ne
pensa pas exclusivement à son troupeau, mais qu'il
jeta des regards navrés, des regards pleins d'une déso¬
lation

excessive,

sur

les

richesses

entassées autour de lui et qui

blement la proie

géologiques
deviendraient infailli¬

des barbares.

Cette dernière crainte était d'autant mieux l'ondée
que les visiteurs, paralytiques et muets eux-mêmes,
laissaient paraître une stupéfaction qui pouvait
pas¬
ser, en effet, pour la convoitise la plus excitée.

Insolitement désemparés de leur arrogance, ils con¬

templaient du seuil, ce petit vieillard au visage d'en¬
fant, ce Deucalion ecclésiastique monstrueusement
environné d'un si grand nombre de pierres qu'il n'en
aurait pas fallu davantage, semblait-il, pour le renou¬
vellement de la race humaine anéantie par les déluges
les exterminations militaires.

ou

*
*

A la fin,



pourtant, le plus considérable des deux,
superbe colonel d'infanterie bavaroise, se décida:
Monsieur le Curé, dit-il en très pur français, je
veux croire que vous pardonnerez à des soldats en
campagne ce que leur visite peut avoir d'indiscret.
un



SDEUR

DE

SAN(t

Mais j'étais informé que votre village, qui se trouve,

pour l'instant du moins, en dehors des lignes d'opé¬

ration, n'a été occupé, jusqu'à présent, par aucune

troupe française ou allemande. J'en ai conclu que rien
ne
s'opposerait à la célébration de la messe de minuit
dans votre paroisse. Je suis catholique et je vous
amène un grand nombre de soldats qui le sont aussi.
Il suffira d'ouvrir vos portes toutes grandes. Ceux
qui ne pourront pas entrer vous apercevront de loin
et ce sera une consolation pour des hommes con¬
damnés peut-être à mourir demain. Je ne pense pas,
monsieur le Curé, que vous ayez le droit de la refuser
même à des ennemis de la France.

Ces paroles inouïes entrèrent dans l'âme du vieux
Courtemanche, comme de la mitraille dans un cais¬
son. Le
règne minéral cessa, du coup, d'exister pour
lui. Ce doux et timide ecclésiastique flamboya sou¬
dain comme un volcan.

Oh! cria-t-il, dire la Messe, la sainte Messe de
l'Emmanuel à des incendiaires, à des assassins d'en¬
fants, à des Prussiens abominables! Pour quel Judas


me

prenez-vous donc, monsieur? Vous êtes- le maî¬

tre, vous avez reçu le pouvoir de nuire aux enfants
de Dieu, et je ne suis qu'un vieillard, le plus

insigni¬
faible de tous les curés du diocèse,
mais vous ne me faites pas peur, entendez-vous? et
tous vos soldats ne m'empêcheront
pas-de vous dire
que c'est une honte de venir vous moquer d'un pau¬
vre prêtre. Livrez-moi donc à vos bourreaux,
j'y suis
préparé. Je supporterai les plus cruels tourments, s'il
est nécessaire, avec la grâce de
Notre-Seigneur qui
fiant et le plus

NOËL PRUSSIEN

77

bien<d' autres et qui saura fortifier son témoin.
Il suffoquait. Emporté môme
par son zèle d'holo¬

en a vu

causte, il eut, en effet, un geste de témoin qui déter¬
l'éboulement d'une masse considérable de

mina

petits moellons étiquetés avec amour, dont quelquesroulèrent jusqu'aux
pieds du proconsul.
Celui-ci, demeuré fort impassible, recula tranquil¬
lement sa botte et
reprit avec la même politesse :
Monsieur le Curé, j'ai eu l'honneur de vous
dire que je suis
catholique. Je vous le dis encore,
uns



très sérieusement.
Il y eut un silence
pendant lequel on viL remuer les
lèvres du candide abbé,

foudroyé de cette révélation.

L'Allemand

tira

sa

montre

et

continua

sans

changer de ton :


Dix heures et demie. Je dois être à

poste
pas de temps à dis¬
siper en paroles vaines. Veuillez donc faire préparer
la cérémonie et vous
préparer vous-même à entendre
mon

à quatre heures du matin. Je n'ai

la confession de ceux d'entre nous

qui parlent fran¬

çais et qui désirent communier cette nuit. En cas de
refus, à minuit cinqx je donnerai Vordre
le village...

cCincendier


*

A l'heure précise

*

de minuit, le curé, revêtu des
Nativité de Jésus-Christ,
montait à l'autel dans une gloire de
luminaires,portes
ouvertes, et le grand carillon de la Joie des Anges
emplissant l'espace.
ornements

blancs de la

78

SUEUR

Pour la

DE

SANG

première fois, peut-être, depuis le com¬

mencement

de l'invasion, les Allemands

n'avaient

maltraité personne. Ils avaient même décoré l'église,
les trois ou quatre cents bougies dont s'étonnaient les
humbles murailles, ayant été tirées de leurs sacs, et
les cloches étaient sonnées par l'un d'eux, qu'on
disait lils d'un maître de chapelle de la Franconie.

Ordre admirable et recueillement

parfait dans ce
troupeau de sanguinaires adorateurs. Les officiers au
premier rang, sabre au clair, près de la Table de com¬
munion, les deux premières compagnies en armes,
échelonnées et rangées le long de la nef, dans un
alignement absolu, et le reste sur la place, à perte
de vue, observant les mêmes rectangles.
Au milieu, un étroit sillon où s'apercevait des
formes rampantes et noires, quelques femmes, quel¬
ques enfants venus, en tremblant, prier le petit Sau¬
veur
pour la France et pour leur curé.
De temps en temps, un commandement bref, suivi
d'un tressaillement d'acier qui allait se perdre au fond
des ténèbres à l'extérieur.
Pas de cantiques. Aucun
aurait trouvé la

habitant du village n'en

force, et le colonel avait heureuse¬

ment accordé cette

grâce inespérée qu'on

ne

chan¬

terait pas en langue allemande.

Il avait bien fallu

consentir

à

cette

messe

de

minuit. Le malheureux abbé Courtemanche subissait

Noici.

une
.

PRUSSIEN

violence effroyable, telle qu'il n'aurait jamais cru

la pouvoir supporter sans en mourir.
Non seulement il avait le devoir de ne pas aban¬
donner Jésus en sa Crècbe et d'empêcher par tous les

l'extermination ou la ruine de son
troupeau, mais encore et par-dessus tout, il n'avait
pas le droit d'oublier que les Prussiens même furent,
aussi bien que les autres hommes, rachetés du Sang
moyens permis

de ce Nouveau-Né.
Le Vicaire du Christ sur sa Chaire cathédrale n'au¬
rait pu,

en pareil cas,

même toutes les

les excommunier, et quand
plaies des cent mille morts pour la

patrie seraient devenues autant de bouches vooifératrices contre eux, cet immense cri vers le ciel
n'aurait pas été tout à fait assez pour couvrir le chu¬
chotement d'un incendiaire ou d'un égorgeur de
vieillards au tribunal de la Pénitence.
Il avait donc entendu la confession d'une vingtaine
environ

de

ces

cannibales

agenouillés parmi les
la

Gouttes infiniment adorables du Sang précieux de
Sueur divine.
Il les avait absous au

du

Père, au nom du
Fils, au nom de l'Esprit; il les avait réconciliés,
bénis de la bénédiction qui désenchaîne et qui clarifie,
de la

nom

toute-puissante Bénédiction sacerdotale qui

courbe les Neuf Chœurs des Anges.

Pillage, incendie, massacres, viols, blasphèmes et
profanations, il avait tout entendu, tout pardonné
pendant une heure.
Ce n'était pas assez. Maintenant il fallait consacrer
pour eux le Pain et le Vin, leur donner à manger le

80

SUEUR

DE

SANG

Corps de Dieu, l'effrayante Viande des martyrs qui
remplirait de forces neuves pour recommencer

les

tout cela.

Il parut à cet humble serviteur de la Table sainte

que

tout croulait en lui et autour de lui dans la Maison

lumineuse, quand il lui fallut prononcer devant toutes
ces
langues féroces le « Corpus » inébriateur de la
Gratification Eucharistique : « Que le corps de Notre
Seigneur Jésus-Christ garde ton âme. »
Ayant ainsi distribué ce que l'Eglise nomme le
«
Pharmaque d'immortalité », il eut à peine le
pouvoir de remonter à l'autel pour les dernières
Oraisons, — cependant que les cloches glorieuses
lancées avec frénésie, les pesantes cloches de ce Noël
des mauvais vainqueurs, sanglotaient en haut, sur la
campagne, dans l'exécrable silence des cieux.

VIII

A LA TABLE DES

VAINQUEURS
»

VIII

A LA TABLE DES

AU



VAINQUEURS

LIEUTENANT

ANDRÉ ROULLET.

Au fond de la salle, à gauche, lit numéro 27.

Elle vous a demandé toute la nuit, mais je crois bien

que la pauvre vieille n'a plus sa tête et nous serons
bien étonnés, mon révérend père, si vous en tirez

quelque chose.
Sur cette encourageante parole de

la sœur hospi¬
talière, le franciscain de la Terre-Sainte se djrigea
silencieusement vers le lit indiqué, sans paraître voir
les exemplaires de douleur ou de décadence physi¬
que répartis dans les autres couches d'insomnie.
Arrivé au numéro 27, il s'arrêta devant une forme

84

SUEUR

DE

SANG

inerte, une ruine de vieille femme, un haut relief des
Alhambras de la Misère et du Désespoir.

Rigide et les yeux fermés, comme un simulacre
d'épouvante sur la tombe d'un supplicié, on aurait
eu
quelque peine à la supposer vivante encore, cette
créature évidemment saccagée par les démons, sans
le mouvement régulier des mains occupées à lisser
doucement les draps.
C'est terrible à voir, les mains des mourants. C'est

elles, semble-t-il, que se réfugie toute notre âme
derniers instants, pour que soit expressivement
vérifiée l'implacable loi de donner sa vie. La plupart
se
crispent avec force, comme les mains des nau¬
fragés et de ceux qui tombent dans les gouffres.
Quelques-unes se tordent convulsivement ou se fer¬
ment tout à fait. D'autres font le geste d'écarter, de
en

aux

repousser quelque chose. Enfin, on en a vu qui cher¬
chaient à se joindre au-dessus de l'ombilic, organe

respiratoire du corps astral, selon les vieux Mages.
La ressource dernière pour être entendu d'un ago¬
nisant, c'est le contact ou l'imposition des mains sur
les mains. Le franciscain le savait, et les yeux de la
moribonde s'ouvrirent aussitôt qu'il eut accompli cet
acte.

Quels yeux! Deux vitres gelées, derrière lesquelles
éclaterait tout à coup un incendie. Car elles ne furent

et décolorées qu'une seconde, ces lazulites
pâles de la mort qui devinrent immédiatement, à la
vue du
prêtre, les flamboyantes escarboucles de

vagues

l'enfer.'


Vous m'avez fait

appeler, madame. Me voici

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A

LA

TABLE

>"

'.*i 11

DES

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1

VAINQUEURS

.1.11

MM

85

prêt à vous entendre, si vous êtes en état de parler.
Il y eut un silence plus que pénible, la malade
fixant toujours l'étranger avec des yeux fous qui la
faisaient ressembler à l'un de ces masques de cauche¬
mar inventés
par l'infâme génie de l'Extrême-Orient.
Je vous en conjure, ma chère sœur, dit encore
le religieux, ne vous affligez pas de ma présence. Je
suis peu de chose, mais vous n'ignorez
pas que j'ai
le pouvoir de vous offrir de véritables consolations,
et l'habit que je porte vous dit assez
que j'appartiens
à la famille des amis du Pauvre. Remettez-vous,
je
vous le demande au nom de Jésus
agonisant, et par¬


lez avec confiance.

L'horrible visage se détendit alors,
vages s'adoucirent un peu,
ses mains avec effort,
les

les yeux sau¬
et la vieille, ramenant
étala sur sa poitrine.

C'étaient des mains de sexagénaire, misérables, épui¬

sées, déformées par les étreintes du mal, mais non
d'une femme élevée aux durs travaux, et qui avaient
pu être belles. A l'annulaire de la gauche, se voyait
un

tout petit anneau d'or.



J'ai pensé

bien des fois, dit-elle en les regar¬

dant, qu'il aurait fallu les couper. Ce qu'elles ont

fait, je ne l'ai jamais dit qu'à une seule personne et
je ne sais pas si vous pourrez l'entendre. Mais je vais
mourir bientôt, Dieu merci! et je ne veux pas, du
moins, que Celui qui me jugera puisse me reprocher
d'avoir eu les lèvres fermées jusqu'à la fin. Je vous
ai prié de venir, mon père, parce que vous êtes un
de ceux qui gardent là-bas le Saint-Tombeau. J'ai
pensé que vous m'écouteriez peut-être avec moins

I

86

SUEUR

DE

SANG

d'horreur que d'autres qui ne sont pas même capa¬
bles de garder une étable à porcs et qui ne veulent

jamais rien savoir de ce qui les dépasse. Je vais donc
parler, non pas à vous, mais devant vous, en me
figurant que je parle devant le Sépulcre de JésusChrist. Sans doute, je suis de celles qui ont le plus
besoin qu'il soit mort. Ne m'interrompez pas, je vous
prie. Il me reste peu de forces. Si vous ne trouvez
dans mes paroles ni humilité, ni repentir, n'importe!
Dites-vous bien que le récit que je vais faire est,
quand même, l'aveu le plus déchirant, l'effort le plus
douloureux que puisse entreprendre une créature
pour son pardon.
Le pèçe avait peu compté sur ce discours que l'af¬
freux aspect de la grabataire n'aurait pu lui faire pré¬
voir. Il s'était attendu à une pauvresse quelconque
et, tout à coup, il se trouvait en présence d'une àme
d'exception, à l'entrée d'une caverne d'âme pleine de
voix effrayantes, à la fois lumineuse et sombre
comme les
gouffres intermédiaires...
Etant un homme simple, il comprit que les for¬
mules d'usage fréquent ne pouvaient être, en cette
occasion, d'aucun secours, et, prenant une chaise, il
s'assit tranquillement auprès du lit pour mieux
écouter.

Celui qui m'a donné cet anneau, commença la
vieille, en soulevant sa main gauche, est mort, il y a


vingt ans, pendant la guerre, à Saint-Sigismond,



A

LA

TABLE

DES

VAINQUEURS

••

••

••

.

87

dans le Loiret, le matin même de la bataille de Loi-

gny, fftsillé par les Bavarois de M. de Tann. Il avait
avec lui deux de nos enfants, le
plus jeune âgé seu¬
lement de dix-neuf ans, et ils furent exécutés avec
leur père. On m'a raconté que ces démons assassi¬
nèrent d'abord
ment qu'ils

les pauvres

petits le plus cruelle¬

purent, en tirant dans les parties infé¬

rieures, pour que celui qui
vît souffrir longtemps à ses

les avait engendrés les
pieds avant d'obtenir la

mort pour lui-même.

Mais cela n'est rien, dit-elle, dans un rauquement

qui ressemblait à un sanglot. Ces Allemands se ven¬
geaient à leur manière. Mon mari était un homme de
grand courage qui leur avait fait beaucoup de mal. Il
avait sacrifié la moitié de notre fortune pour orga¬
niser une petite compagnie de tirailleurs qu'on appe¬

lait les Braconniers de Neuville et dont l'audace fut
extraordinaire... Je n'ai jamais pu savoir ce qu'étaient
devenus les corps... Vous n'ignorez peut-être pas qu'il
existe àLoigny, sous l'église, une crypte où l'on voit
les ossements blanchis et rangés symétriquement de
mille trente-cinq soldats français. Plusieurs

fois, j'ai

fait ce pèlerinage, essayant de me persuader qu'on les

avait transportés là, mes chers morts, et j'ai prié pour
eux aussi

bien qu'une criminelle peut prier...

Ecoutez maintenant. J'étais seule,un soir, avec notre

dernier enfant, une jolie petite fille de dix ans, dans
notre maison, sur la route de Châteaudun. Je ne sa¬
vais rien encore, sinon que tout allait mal. L'ennemi
arrivait de tous les côtés. Les voisins avaient pris la
fuite... Plut à Dieu que j'en eusse fait autant!...

88

SUEUR

DE

SANG

-—


;

Je vis entrer chez moi,

par la porte enfoncée, une
vingtaine au moins de brutes féroces qui se mirent à
piller immédiatement, hurlant pour que je leur don¬

nasse à boire et à
manger. Je leur abandonnai tout,
m'estimant heureuse de n'ôtre pas maltraitée dans ma

personne. Ce fut alors que l'un d'eux m'apprit en ricanantlamort de mon mari et de mes deux fils.Follede

désespoir, je me jetai sur cet homme et le mordis au
visage si cruellement que j'eus les yeux remplis de
son
sang, et que j'eus l'air ainsi de pleurer son sang,
son

abominable sang!...

En cette minute

s'accomplit ma destinée. Je fus

assommée, piétinée, violée par tous ces bandits et
jetée
enfin presque mourante sur un tas de fumier devant la

porte où je ne fus tirée d'un long évanouissement que
les cris surhumains de ma fille enfermée dans ma
maison que dévorait l'incendie...
M'écoutez-vous attentivement, mon
père? demanda
la malheureuse devenue plus sombre encore et
plus
effrayante qu'auparavant. Ah! il faut que vousm'écoutiez, je ne dis pas pour m'absoudre, mais
pour être
mon témoin. Car ces cris de ma
pauvre petite fille que
j'entendrai toute l'éternité, c'est mon Irésor, voyezvous, mon unique bien, le
viatique de mon âme
affreuse, quand elle se présentera devant Dieu qui depar

demande à sa créature de tant souffrir!...

Ah ! je me suis bien vengée, bien
diaboliquement,
bien épouvantablement vengée!.,

ajouta-t-elle d'une

voix si profonde que le franciscain trembla.
J'espé¬
rais ainsi, païennement, me délivrer de ces cris hor¬
ribles. Mais je n'ai pas passé une minute, sachez-le

A

LA

TABLE

DES

VAlNljUElfhS

depuis vingt ans, sans les entendre et je les enten¬
s'apaise pas... Ils
me
remplissent, ils m'environnent, et quand mon Juge
me
regardera, je les mettrai sur ma vieille poitrine
comme une cuirasse de blancheur,
je les lui offrirai
de la main droite et de la main gauche, je les
répan¬
drai aux pieds de son trône et dans toutes les rues de
son Ciel,
qui deviendra peut-être, alors, une seconde
Vallée de Larmes, en lui
rappelant les cris de son pro¬
pre Enfant crucifié qu'il ne voulut pas écouter!..
drai toujours... Car XInnocence ne

*

*

*

La

Gorgone maternelle s'était dressée à demi pour
prononcer ces paroles de démence qui retentissaient
dans l'âme du prêtre comme une traduction en

langue
étrangère du sempiternel Désespoir.
Cette vieille dévastée lui paraissait une
image de
la passion humaine sans mesure, de la
passion infinie
qui ferait éclater le monde si beaucoup d'âmes en
étaient capables.
Que dire à cette lamentatrice d'En Bas qui subsis¬
tait miraculeusement, depuis
vingt années, de l'Eu¬
charistie de son deuil et qui communiait trois cents
fois par jour avec les cris de son enfant brûlée vive?
Nul espoir, d'ailleurs, de l'arrêter. On le sentait
en
regardant sa face, détruite ainsi qu'un champ
d'alluvion labouré par les cyclones, calcinée par
ces pleurs d'enfer
qu'on dit capables de corroder les
métaux, où s'arrondissaient, pour l'effroi du contem-

DO

SUEUR

DE

SANG

plateur, deux yeux de Moloch, deux écoulilles dé¬
foncées d'un navire en flammes. Et quand,parfois,un
nuage pâle, une taie blafarde y flottait, l'espace d'une
seconde, on croyait avoir l'impossible sensation de
quelque chose de plus implacable encore... Il aurait
fallu la grande Etrangleuse pour l'empêcher d'aller
jusqu'au bout de cette étrange confession qui lui don¬
nait peut-être, à son dernier jour, la bonne chimère
de se rebaigner dans sa Vengeance.
*
i'<

&

J'étais une femme solide, je vous en réponds,
continua-t-elle, et, dans le pays, on m'appelait la


grenadiere. Après trois jours d'agonie dans les cen¬
dres de ma maison, je me mis en marche pour
accomplir ma volonté. Ce que j'avais résolu, je le
voulais, comme Dieu a voulu le monde.
Je suivis l'armée allemande pendant une semaine,
dans la direction du Mans, et je traversai ses lignes.
Je pus passer, non sans recevoir

beaucoup d'injures,
je ressemblais à une mendiante et je devais avoir
l'air d'une folle. Mais j'étais descendue si bas
que
rien, désormais, ne pouvait m'atteindre, et d'ailleurs
je me sentais protégée par le Démon.
Enfin, j'arrivai chez une parente de mon mari qui
possédait une espèce de château aux environs de la
Ferté Bernard, dans le département de la Sarthe.
J'étais sûre d'y trouver un bon accueil et je savais
surtout qu'il passerait par là
beaucoup de Prussiens,
car

A

LA

TABLE

DES

VAINQCEnRSs

puisque les quatre corps d'armée commandés par le
prince Frédérick-Charles se répandaient de ce côté
de la France comme un torrent de cent vingt
mille hommes.
A ce moment, je ne

savais pas encore exactement

ce

que me conseillerait l'Esprit nouveau

en

moi; mais, n'importe comment, il

qui soufflait
s'agissait de

faire souffrir.
Je viens au fait, car je me sens tomber dans le noir

etjeA'eux... je veux finir. J'obtins de m utiliser en
qualité de garde-malade et de cuisinière dans cette
maison riche où logeaient les officiers supérieurs.
Il y avait, — oh! je le verrai, celui-là, dans la
pourriture de mon cercueil ! —- il y avait un généralmajor d'une brigade de cavalerie hessoise, un grand
vieil lard extrêmement dur, qui passait pour fort
habile et qui ne faisait jamais de grâce. — Encore!
me disait-il, encore! Mehr! mehr! — Attendez, vous
allez voir. Il avait un iils, un joli petit capitaine, ma
foi ! qui n'avait pas trente ans. Celui-là était blessé
et von/té à mes soins, à mes bons soins. Son père, qui
faisait bombarder les ambulances, ne venait pas le
voir, ses camarades non plus, et il était bien à moi
toute seule, dans une chambre éloignée. Il ne traîna
pas longtemps... Je n'ai eu besoin d'aucune aide. Ces
mains que vous voyez ont suffi, et je n'ai pas ôté cet
anneau... Ensuite, j'ai porté le corps dans un endroit
de la cave où personne ne mettait jamais les pieds.
Mehr! mehr! gute franzôsische Kïichel Oui, mon
père, pendant trois jours, il en a mangé, le général!
Ah ! l'excellente cervelle de veau à la poulette avec

SUEUR

DE

SANG

sel, poivre, muscade, champignons et

petits oignons
qu'il faisait fondre
Château-Margaux ! Il
en
redemandait, le vieux goinfre, mais je lui répondis
que c'était l'unique veau que ses hommes n'eussent
pas réquisitionné et qu'on l'avait tué tout
exprès pour
lui. Alors, n'est-ce
pas? il était bien juste qu'il eût
aussi les côtelettes en
papillottes et les fricandeaux
à la chicorée. Il invita
quelques officiers le lende¬
main. Je leur fis des
escalopes, des rognons sautés,
de la blanquette, des tendrons aux
petits pois, de la
galantine et du rôti. Mehr!... mehrl.t. Ces messieurs
se
régalèrent, il y en avait pour tout le monde, et les
rats mangèrent le reste au fond de la
cave. J'avais
que je lui ai préparée d'abord et
dans sa bouche en buvant du

naturellement

réservé le cœur,
parce

qu'il faut le
gril, et le
père du joli petit capitaine de dragons dévora le
cœur de son fils, le troisième
jour!
Vous aurez beau me
parler du Dieu tout puissant,
je le défierais bien de me donner dans son paradis
une
joie plus grande. Je crus que j'allais mourir de
faire mariner

avant de le mettre sur le

bonheur. Mais cela ne suffisait
pas, comprenez-vous?
Il fallait parler.


N'est-ce pas? lui dis-je,

que c'est bon, les enfants
grillés, mon général?
Comme il me regardait sans
comprendre, étonné
seulement de cette question
familière, j'ajoutai :
C'est le cœur de votre enfant
que j'ai étranglé
de


mes deux mains, c'est son
cœur
que vous venez
de manger, vieille canaille ! et c'est
sa viande, sa

carne

ignoble que je vous ai servie hier et avant-hier !

a

la

table

des

vainqueurs

93

J'espérais bien qu'il allait me tuer. Il se mit à rire
doucement..., très doucement..., gute franzôsische
Kuche ! Ponne gouissine frentzèse !... ses
yeux s'étei¬
gnirent..., et le soir même on l'expédiait dans un cer¬

cueil, au fond de l'Allemagne...
Est-ce tout? demanda le franciscain dont les dents

claquaient.


Mon révérend, dit la religieuse

qui s'était appro¬

chée, ne voyez-vous pas que cette femme est morte
depuis un quart d'heure?

IX
t

LE RAMASSEUR DE CROTTIN

A Eugène Grasset.

Jamais il n'en avait tant vu et tant ramassé. Toutes
les routes du pays,

de Courcy à Fay-aux-Loges, de
Bellegarde à Châteauneuf, en étaient remplies, sans parler des che¬
mins ou allées sous bois dont cette partie de la grande
Bois-Commun à Combreux et de

forêt d'Orléans est sillonnée dans tous les sens.
Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre, c'était

fortune. Malheureusement, l'offre dépassait de
beaucoup la demande, les cultivateurs ou fermiers
n'en voulant plus. Quelques-uns même vidaient leurs
la

maisons sur des chariots de diverses formes et s'en
6

SUErjlt

DE

SANG

allaient vers la Loire, poussant leur bétail devant eux.
C'était donc la fin du monde.
Le pauvre

bossu-bancroche Anrable Têtard, dit
Mouche-à-Caca, n'y comprenait rien. Avant cette
époque, il n'avait jamais entendu parler de guerre,
s'il en avait entendu parler, ce mot

ou

n'évoquait en

lui aucune

image, ne s'accointait en sa cervelle à
aucune notion
précise.
11 restait là avec tout son crottin sur les bras, c'est-

à-dire, emmagasiné dans une espèce de hutte braconnière où il avait élu domicile au creux d'un fourré
et se demandait sérieusement s'il

«
n'y avait pas de
bon Dieu ». Mais il n'allait pas plus avant dans le blas¬

phème et ne creusait pas ce doute philosophique.
Une seule chose était claire pour lui, c'est
que
jamais, de mémoire d'homme, il n'était passé tant de
soldats, de voitures, de cavaliers, et qu'au lieu d'en
vivre, ainsi qu'on eût pu le croire, il n'avait
jamais
tant crevé de faim. C'était même tout
juste, ma foi !
si on ne le dévorait pas lui-même.
Comme il ne demeurait pas 1res loin d'une des
routes principales, quelques maraudeurs s'étaient
abattus chez lui, réclamant du « pain ». Il est vrai
que la vue de sa marchandise et surtout l'aspect de sa
personne les avaient puissamment découragés.
Un mois après ceux-là, il en était venu d'autres
qui
avaient des pointes sur leurs
casques et qui parlaient
un

drôle de français. Alors,

on

entendait le

nuit et jour, à peu près de tous les côtés.
tout à fait

canon

Ça devenait

inexplicable, d'autant plus que les nou¬
veaux touristes,
après avoir fait un feu de camp de

LE

11AMASSEUH

DE

CHOTTLN

toutes les planches de sa misérable

forcé de les suivre.
L'un d'eux, un grand vieux

9 9

baraque, l'avaient

bougre à longue barbe
gueule de son revol¬

et à lunettes, lui avait montré la

ver, lui signifiant, sous peine de mort, d'avoir à leur
•servir de guide au milieu des bois.

Ces façons ne lui plaisaient guère,

mais il n'était

pas le plus fort, et puis, après tout, on lui donnait à
manger régulièrement de la viande, de la vraie
viande de boucherie, comme chez les

bourgeois de

Pithiviers, et cela le dédommageait amplement de
tout.

Cette vie de Cocagne dura

quelques jours, pendant
lesquels Mouche-à-Caca, qui connaissait les moindres
•sentiers, dut être funeste à l'année française et con¬
trarier ses opérations ou ses
plans d'une manière
abominable.
Vers la fin du dixième jour, un franc-tireur
pari¬

sien qu'on était sur'le

point de fusiller, l'apercevant

à trois pas, lui cria :


C'est donc toi, espèce d'avorton,

qui vends les

soldats français ! Je t'invite à boire un verre de mon

•sang, tout à l'heure, quand tes bons amis m'auront
assassiné. Tiens 1 Judas! pourriture!
il lui cracha à la
figure.

charogne!... Et.

Mouche-à-Caca s'essuya et ne répondit rien. Seule¬

ment, la-nuit suivante, il sciait le cou de l'homme à
barbe, volait son revolver, le détroussait de sa montre
et de son argent et s'évadait comme un

reptile.

10 0

SUEUR

DE

SANG

»
*

* *

Il eût été difficile de préciser le travail qui s'accom¬

plissait dans cette âme obscure. Né avant terme d'une
fille publique de la plus abjecte catégorie, jetée à la
fosse commune quelque temps après, il avait grandi
par miracle, sous l'aile peu duvetée de la bienfai¬
sance municipale de Pithiviers.
Rachitique et falot comme une ébauche de carica¬
ture, son intelligence répondait à la malfaçon de son
déplorable corps. C'était un de ces pauvres miroirs
onduleux et mal étamés qui déforment toutes les
images. Il avait fallu renoncer à lui apprendre quoi
que ce fût. Un de ses bienfaiteurs avait eu, fort heu¬
reusement, assez de génie pour comprendre que la
moindre goutte de science pouvait faire chavirer un
si frêle esquif déjà surchargé de* la demi-douzaine
d'opinions probables qui suffisent au fonctionnement
régulier de la mécanique sociale.
En conséquence, on le dressa de bonne heure
aux
grosstes besognes de la plus basse domesticité, et
dès l'âge de dix ans, il gagna ce qu'on croyait être sa
vie, en servant les palefreniers dans une aube?geconsidérable, sise au bord de l'Œuf, où s'arrêtaient tous
les rouliers de la Beauee ou duGâtinais.
Les observateurs ont été frappés dans tous les temps
et dans tous les lieux de l'étrange sympathie des ani¬

nobles pour les êtres humains disgraciés. Les
chevaux aimaient ce gnome dont se moquaient tous

maux

LE

RAMASSEUR

t

DE

CROTTIN

101

.

les polissons de la ville et qui

n'eut jamais d'autres

amis que ces bêtes pitoyables.

Il en prenait le

soin le plus tendre, leur donnait
empruntés pour la plupart au
règne végétal, quelquefois même avec une certaine
poésie barbare, les reconnaissait de loin sur la route
quand ils arrivaient d'Orléans ou de Montargis et les
des noms très doux,

chevaux, à moitié fourbus,

se

hâtaient vers lui en

hennissant.

Cela était si connu que les voituriers lui confiaient
de

préférence la tutelle de leurs herbivores. Il en
lui de menus profits, mais surtout
l'avantage inespéré de la succession du palefrenier
résulta pour

de son écurie dont la mort fut très misérable.
Il avait alors vingt-cinq ans et il était plus

hideux
que jamais. Cette prospérité ne l'enfla point. Il
demeura le fidèle compagnon de ses chevaux, l'hôte
assidu de leur litière, ne sortant qu'avec eux, orgueil¬
leusement juché sur l'un d'eux, lorsqu'il les menait
par trois ou quatre à l'abreuvoir, à la grande satisfac¬
tion des employés de la sous-préfecture qui allaient
le voir passer en sortant de leurs bureaux.
Ainsi s'écoulait sa vie bienheureuse, lorsque sur¬
vint la catastrophe qui le fit déchoir. Un charretier
qui avait perdu ou croyait avoir perdu son argent,
l'accusa. Son innocence fut prouvée. Mais l'accu¬
sateur qui avait retrouvé ses écus, eut beau
retirer sa plainte, Mouche-à-Caca ne put vaincre les
défiances que sa prévention de quinze jours avait
allumée. Il trouva sa place prise et s'en alla comblé
de tristesse et revêtu d'ignominie vers la belle forêt

SUEUH

DU

SANS

prochaine où quelques sages lui conseillèrent de
ramasser le crottin des êtres
qu'il avait aimés.
*
* ❖

Il

n'y avait pas à dire, elle était un peu chaude
pour le fugitif, sa belle forêt pleine de Prussiens.
Mais l'ayant habitée cinq ou six ans, il en connaissait
admirablement les ressources et parvint à s'y cacher
comme

une

belette

en

se

nourrissant d'on

ne

sait

quoi.
Le 28

novembre, une semaine après l'extermina¬

tion de l'homme à barbe, il se trouvait à la

pointe

des bois,

du côté de Saint-Michel et de
Batilly, Beaune-la-Rolande étant àsa droite et Pithiextrême

viers à sa gauche.
Il pouvait

être huit heures du malin, lorsqu'un
éclata. C'était la bataille, à la dis¬

bruit grandiose

tance d'une lieue à peine, sous un voile immense de
fumée. Une artillerie puissante aboyait à la mort

d'un peuple. La voix grondante des canons et le cra¬

quement horrible des mitrailleuses s'entendirent
toute la journée. Les feux de pelotons ne s'arrêtaient

pas une seconde.
L'avorton se sentit soldat. Les paroles terribles du
Parisien l'avaient transformé.

Maintenant, il aurait

voulu mourir en faisant quelque chose de magnifique
pour cette France de
si peu pour lui.

tous les Français qui avait fait

Mais quoi? N'était-il pas le plus misérable elle plus

1.13

RAJJ.ASSEKR

DS

CROTTIN

faible des êtres? Cependant

il avait déjà pris la vie
étranger qui voulait l'aire de lui un petit
Judas, et puisque, après tout, il ne s'agissait que de
tuer, il tuerait aussi bien qu'un autre, en risquant de
franc jeu sa vilaine peau.
Devant lui s'étendait, un large espace libre et
déboisé, délimité par la grande route départementale
qui passe à Beaune en venant de Montargis. Quelques
rares estafettes lancées à fond de train
y apparais¬
•de cet

saient un moment et c'était tout.

Instinctivement, il comprit que l'effort était
centré sur un point unique et qu'en attendant

con¬

l'issue
de la bataille, cette plaine était sûre et pouvait être
franchie sans danger jusqu'à l'heure formidable où
elle serait inondée de fuyards ou de victorieux.
D'ailleurs, c'est un phénomène d'hypnotisme très
observé, que la surveillance périclite aux alentours
d'un vrai combat décisif. On trinquerait avec un
ennemi pour en obtenir des renseignements.
Il renonça donc à se cacher plus longtemps et,
plein de résolution, alla se poster, quelques kilo¬
mètres plus loin, dans un amas de décombres à
l'entrée du village de Barville, où s'embranche la
voie de Nemours. En ce lieu de passage et non pas
ailleurs, s'accomplirait son destin.
Celui de la France était fort amer. Le général de
Polignàc, victorieux jusqu'à midi, avait engagé
l'affaire avec audace, ne doutant pas de l'arrivée du
général des Pallières commandant le 15e corps, en
observation à vingt kilomètres à peine. L'inaction
demeurée inexplicable dé ce chef stérilisa l'immense

1 04

SUEUR

DE

effort de cette journée qui eût
cours,

SANG

pu être, avec son con¬

la victoire la plus brillante et, la plus avan¬

tageuse.
*
*

*

Neuf heures du soir. Le ramasseur de crottin

qui
dérangé et qui commençait à dormir
d'épuisement, eut tout à coup le pressentiment d'une

n'avait pas été

chose extraordinaire.
Le chemin

s'emplissait de rumeurs profondes et

de bruit de roues, comme si tous les chariots de la
Bible étaient en marche. Il avança la tête et vit une

interminable cohue de fantômes qui se hâtaient dans
la direction de Pithiviers. C'étaient les masses prus¬
siennes démantibulées à Beaune-la-Rolande, qui
s'en retournaient dans une indicible confusion
leur généralissime.
A ce moment là, une faible

vers

partie du quinzième

corps, quelques escadrons seulement de forces vives
auraient suffi pour l'écrasement de cette racaille sur
le parcours de trois lieues. Deux mille hommes en
auraient sabré dix mille avec la désinvolture la plus
ravissante.

Mouche-à-Caca

le comprit

instantanément. Mais

comment faire? Où l'aller chercher, cet insaisissable

général, ce porte-tonnerre qui pouvait lancer le car¬
reau d'un
régiment de cavalerie sur la fripouilleuse
multitude?
Il essaya tout d'abord de courir en sens inverse des

fuyards. Mais ses pauvres guibolles de tortillon, sur-

LE

RAMASSEUR

menées déjà, le trahirent.

DE

1 05

CROTTIN

Alorsécumant, pleurant de

le

rage., le désir de posséder un cheval quelconque
mordit au cœur. Un cheval ! ce qu'il avait aimé le

plus au monde ! Tout le crottin de l'univers pour un
cheval !
Ce ne fut pas long. Désarçonner un hussard malade

suspendant à l'une de ses bottes, sauter à sa
place, tourner bride et lancer la bête à fond de train,
en se

fut l'œuvre admirablement

réussie d'un instant très

court.

Deux ou trois coups de

fusils le saluèrent inutile¬

ment et sans conviction. Chacun avait assez affaire de
sauver sa peau.

Arrivé aux avant-postes français :








Qui vive?
Ami.
Y a pas d'ami, faut me donner le mot.

»

Je veux parler tout de suite au général chef.

Mouche-à-Caca, ivre d'enthousiasme, commençait
à devenir lumineux.


au

Qui que t'es, toi, espèce de môme, pour parler

général?


J'ai

une

commission pour

lui et

ça presse

dur.




Une commission! m

alors.

Y a pas de bon Dieu! je te dis qu'y faut que je

lui parle.


Eh! bien, écoute, mon gars,

comme t'as l'air

te foutre un pruneau tout
de suite. Attends la ronde. Tu pourras faire ta com¬
mission à l'adjudant ou au lieutenant de service.
d'un innocent, je vais pas

I 0 (i

SUEUK

D!-:

Mais 11e lionge pas de là, sans
et ton carcan.

SANG

quoi je te démolis toi

11 fallut attendre. Le brave monstre se
serait mangé
les entrailles et
voyait danser toute la France autour
de lui.

Enfin la ronde arriva.

Qu'est-ce que c'est que cet oiseau-là ?
L'oiseau lit entendre la
réponse déjà faite à la sen¬
tinelle.
L'officier eut un geste de lassitude et, sans


prendre
peine de s'informer plus amplement, dit, sans
amertume ni colère, avec l'accent de la
tristesse la
plus douloureuse:
la

Tu t'adresses mal, mon
garçon. Le général en
chef n'est pas ici. Ah non, il n'est
pas ici et nous l'at¬
tendons depuis ce matin, nous autres. Si tu as
à lui
parler, tu peux toujours filer du côté de Loury, en
supposant que ton cheval veuille bien te porter jus¬


que-là.Il y était encore avant-hier,mais au jourd'hui...
L'écuyer des abreuvoirs était déjà loin. Loury!
Bon Dieu ! Une
vingtaine de kilomètres sur un che¬
val dont il sentait sous lui la
fatigue et qui était peutêtre aux trois quarts creA"é!
Le

malheureux ne vit pas l'inutilité absolue de
cette course folle. Il ne calcula
pas que même, dans
le cas d'un succès

complet de sa démarche, les vingt

kilomètres qu'il lui fallait avaler
auparavant don¬

neraient

aux

derniers traînards ennemis le

leinps
capable de cet
effort de pensée, il eût certainement
adopté la réso¬
lution désespérée do retourner se faire tuer
par ces
d'arriver en lieu sûr. S'il avait

été

J.K

liA.UÂSSELH

vaincus si

bêtement

moins

eux

sur

DE

CHOTTIX

107

épargnés, en déchargeant au
prussiennes de son

les six balles

revolver.

Mais le pauvre diable

avait donné intellectuelle¬
qu'il pouvait donner et, (idèle au pro¬
gramme qu'il avait conçu, il allait devant lui, furi¬
bond, dévorateur de l'espace...
11 pleurait maintenant sur lê cou de son cheval, le
suppliant, le conjurant, par les noms très doux d'au¬
trefois, d'aller plus vite, encore plus vite et surtout
de ne pas mourir.
Au septième kilomètre, avant même d'arriver aux
premières maisons de Nancray, la bête •foudroyée
roulait par terre et l'humble Mouche-à-Caca, désor¬
ment tout ce

mais ramasseur de crottin dans le

paradis, tète fen¬
ouverte, exhalait son âme de héros
obscur sous la grande Voie Lactée.
due et poitrine

$

X

UN

ÉPOUVANTABLE HUISSIER

.7

X

UN ÉPOUVANTABLE HUISSIER.

A Gustave

de

Malherbe.

Allemands de nature sont rudes et
de grossier

entendement, si ce n'est
prendre leur prouftict, mais à ce
sont-ils assez experts et habiles
; item
à

moult convoiteux et
plus-que nulles
autres gens,
oneques ne tenant rien

des choses

qu'ils

eussent

promis :

telles gens valent
pis que Sarrasins
ni payent.

Froissart.

25 novembre. Entrée des
Prussiens dans la petite
ville de S... Il est tard et

des deux nuits d

déjà les habitants fatigués
angoisse (jui ont précédé, coinmen-

SUEUR

1 1 2

DE

SAXG

cent à s'endormir, lorsque d'abominables cris se font

entendre :


Ouvrez portes! éclairez fenêtres!

Et des hommes à cheval

parcourent au galop les

places et les rues, tandis que d'autres, la craie à la
main, inscrivent sur la porte de chaque maison
le nombre d'hommes à loger et à nourrir.
En un instant, la ville est illuminée et sillonnée
en tous sens par l'armée prussienne. Malheur aux por¬
tes qui tardent à s'ouvrir. Les serrures cèdent aux
pesées, les vantaux sont enfoncés, les vitres brisées.
Malheur aux couards ou aux imprudents qui ont
abandonné leurs demeures sans tout emporter, ils ne
retrouveront plus à leur retour ni leurs draps, ni
leurs chemises, ni leurs gilets de flanelles, ni leurs
chaussettes, ni leurs pendules, ni ces œuvres d'un
art abject dont s'enorgueillissaient leurs familles, ni
les châles ou les bijoux do leurs femmes contaminées
amplement, et c'est une question de savoir s'ils
retrouveront même autre chose que leurs quatre
murs noircis ou polychromés par les flammes.
Visite au conducteur des ponts et chaussées et
visite à l'agent-voyer. Ces malheureux fonctionnaires
chargés partout des travaux de défense routière, écopent naturellement les premiers. Les Allemands ne
leur pardonnent pas le défoncement des belles routes
nationales ou départementales, défoncement d'ail¬
leurs imbécile, qui fut encore plus funeste à notre
armée en déconfiture qu'elle ne retarda l'artillerie
des envahisseurs.

Visite au percepteur.

Celui-là est invariablement

UN

ÉPOUVANTABLE

dévolu à un officier allemand,

HUISSIER

payeur du corps

I 1 3

d'ar¬

mée, qui vient lui intimer l'ordre de livrer sa caisse
et

ses

livres de comptabilité. Quand la caisse est vide

et les archives

introuvables, il n'est pas absolument
impossible qu'on lui arrache la peau de la tête ou
qu'on lui donne un lavement d'huile bouillante.
La danse du corps
municipal commence aussitôt
après. Un officier supérieur exécute la sonate pathé¬
tique des réquisitions ou contributions.
Tel est l'ordre banal observé
pour la mise à sac
de la malheureuse petite ville envahie le 25 no¬
vembre.
Trois millekilosde viande, trois mille kilos de

pain,
d'eau-de-vie, cinq
mille kilos d'avoine et quatre cents mètres de
drap,
sans.préjudice de sept cents paires de chaussures. 11
«'agit de s'exécuter comme on pourra. Ce qui ne peut
•être fourni dans les
vingt-quatre heures est évalué en
argent, et le conseil municipal dont les plus miséra¬
bles chiens n'envieraient pas le décor, doit
quêter
par toute la ville, escorté d'une persuasive crapule
armée jusqu'aux dents.
On devine ce que peut être le destin des
boulangers,
des bouchers, des épiciers et autres vendeurs de mangeaille.
Pour ce qui est des habitants, chacun,
pauvre ou
riche, est tenu de loger et de nourrir, dix, vingt et
jusqu'à cinquante de ces arsouilles. Us s'installent
partout de la cave au faîte.
Beurre, pommes de terre, café, chocolat, sucre,
vin, eau de-vie, volailles, lapins et chats, tout leur est
trois mille kilos de café, mille litres

SUEUR

DE

SANG

bon, rafle complète. L'Allemagne s'empiffre à crever.
Nous, maîtres ici, gueulent Bavarois etMecklembourgeois, nous, maîtres ici, nous, maîtres partout.
Ils se couchent enfin comme des
porcs, en attendant
la trique de l'excitateur
galonné qui les dessoûlera
dans quelques heures.
Les agonisants même et les tout petits enfants sont
forcés de céder leurs draps et leurs couvertures. Une
femme de quatre-vingt-cinq ans râle et meurt en che¬
mise, au pied de son lit où ronflent puissamment
quatre sous-officiers.


*

*

Evaluation

*

approximative, Soixante mille francs

pour une nuit et pour une ville de deux mille âmes,

parler des contributions de guerre à payer plus
tard ; les deux douzièmes de l'impôt direct, en confor¬
sans

mité d'une circulaire de M. Jules Favre déclarant

la contribution échue appartient en droit à
l'occupant » (!); le produit de l'impôt indirect, pen¬
dant la durée de l'occupation du canton
qui devait se
prolonger environ trois mois; enfin le très probable
payement en argent de la valeur des objets requis et
«

que

non

fournis, si M. de Bismarck ne se montrait pas

miséricordieux.
C'était à devenir enragé. Les bourgeois les plus con¬

sistants, les mieux incrustés, perdaient l'équilibre et
les pauvres diables

entrevoyant que tout porterait à
la fin sur eux, devenaient hagards.
Les Prussiens décampèrent à huit heures du matin,

UN

ÉPOUVANTABLE

HUISSIER

11

laissant leurs crottes, quelques maisons incendiées et
brûlant encore, quelques habitants discourtois estro¬

piés ou massacrés, soixante-dix-sept femmes ou filles
excessivement Aidées, et l'annonce délicieuse d'une
seconde multitude

qui n'attendait que leur départ

pour les remplacer.
*

*
*

Il y

avait alors dans la ville un huissier fameux
répondant au nom d'Ovide Parfait. Cet officier minis¬
tériel enrichi par de longues et
inexpiables dépréda¬
tions, aA'ait été forcé de loger et de remplir toute la
nuit quarante hommes et trente chevaux.
On l'avait attaché lui-même, plusieurs heures,
dans-l'écurie, pendant que sa vieille compagne d'ini¬
quité, — laide pourtant à épouvanter les boucs et les
talamasques, — subissait les derniers outrages et les
charges multipliées de chacun de ses garnisaires dont
la turpitude s'exalta jusqu'à inviter des camarades.
L'excès même de la rage du praticien dont la jalou¬
sie célèbre était une des curiosités du pays, le
pré¬
serva de la mort sans
gloire que ses imprécations
forcenées eussent dû infailliblement lui attirer. Les
soldats s'en amusèrent tant qu'ils purent et ce fut dans
sa

maison que se dilata le mieux la rate allemande.
Il est vrai qu'ils brisèrent tout avant de

partir, et de
façon si complète qu'à l'exception de quelques rares
objets tout à fait insignifiants, il n'eût pas été possible
de trouver chez lui le moindre
d'un meuble ou d'un ustensile.

fragment réparable

1 1.6

SUEUII

DE

SANG

Lorsque les voisins attirés par ses hurlements, le
délivrèrent, il était coiiTé d'un vaste pot de chambre

qu'on avait eu soind'emplir auparavant.
Sa première action, digne assurément d'être consi¬
gnée dans l'histoire,fut d'aller au secours de safemelle
qui poussait au-dessus de lui d'ineffables gémisse¬
ments.

L'horrible mégère déficelée, débaillonnée
chon sale dont on avait étouffé ses cris,

du tor¬

parut plus vi¬
vante'que jamais. Outrée déjà d'un si grand nombre
de fornications
involontaires, tout son fiel se répandit
à l'aspect du monceau de ruines
que son ménage était
devenu, et il ne lui fut que trop facile de livrer au
démon de la vengeance l'âme ulcérée de son
époux.
*
*

*

Quatre jours après, dans un château du voisinage,
général d'infanterie de Manstein, commandant le
IXe corps, achevait un dîner de roi, en
compagnie de
son chef
d'état-major Bronsard de Schellendorf et du
général-lieutenant, baron de Wrangel.
Ces messieurs, ivres de
gloire et d'excellents vins
français, devisaient naturellement avec profondeur
le

sur la sublimité des armées allemandes et le
juste
châtiment de la nation impie et vaniteuse

qu'elles fou¬

laient aux pieds.
La confortable demeure

qu'ils honoraient ainsi de
digestion, étant située sur une éminence, ils
n avaient, en
plein jour, qu'à lever les yeux pour
apercevoir la ville à deux lieues de là.
leur

UN

ÉPOUVANTABLE

HUISSIER

Mais la nuit était venue

pendant le repas, une pu¬
dique nuit de France qui leur cachait le pays entier.
Impossible de voir à quatre pas devant soi. La fenêtre
n'était plus qu'un
large pan noir.
Tout à coup, une
petite lueur blanche apparut au
loin. Une petite lueur d'étoile en
perdition sur les
gouffres de la terre, qui devint une clarté vive et bien¬
tôt après, un luminaire
puissant d'une éblouissante
candeur, éclairant les toits des édifices, la campagne
silencieuse, et faisant pâlir jusqu'aux bougies de la

table du festin.
De tels

exemples sont nécessaires, murmura
Wrangel, supposant un de ces incendies prussiens,


comme il en avait sans

de fois pour

doute ordonné lui-mêmetant

la divine justice éclatât sur cette
France réprouvée qui résistait à
l'Evangile conquérant
du glorieux roi.
Mais les autres ne
répondirent pas. La couleur
claire des nappes de flammes semblait
agir péniblement
sur ces
grossiers imaginatifs, incapables de concevoir
une Providence
qui n'habiterait pas un ciel noir ou un
que

ciel de sang.

A la fin, le général Commandant, devenu très

blême

tendit une feuille de

papier à ses deux convives.
Je l'avoue, dit-il, j'ai cru à la lettre d'un fou. A
cette heure, le mal est
irréparable.
Voici quelle était la teneur du
message :


«

Monsieur le Général Commandant le IXe

«

Le 25 du présent mois, la ville do S...,

corps,

désignée

pour l'occupation, a été livrée au pillage et saccagée

1 1 8

sueur

de.sang

de fond en comble par vos soldats.

Cela s'est accom¬
pli au mépris de toute justice et en violation du droit
des gens, au préjudicegrave d'une population inoffen¬
sive qui n'avait pas opposé la moindre résistance et
qu'on ne saurait accuser d'aucune manifestation
guerrière.
« Pour ma
part, j'ai eu à loger et à. nourrir qua¬
rante hommes et trente chevaux. J'ai

gner



rési¬

me

à cette contribution exorbitante. Ma récom¬

pense, la voici :
« On a tout brisé chez moi, tout réduit en miettes
et mon épouse âgée de cinquante-trois ans, a été vio¬

lée toute la nuit, non seulement par les bandits ins¬
tallés dans ma maison, mais par un grand nombre de
leurs camarades répartis dans le voisinage, qu'ils ont
eu

l'audace de convier à leur criminelle orgie.
«

En conséquence de ces faits, monsieur le Général

Commandant, j'ai résolu de punir et j'ai l'honneur de
vous informer, — le plus tard possible, — que, ce soir
même, je ferai mourir par le feu les nouveaux occu¬

pants de ma demeure, au nombre de quatre-vingts
fixé et sollicité par moi-même; — ayant pris, subsidiairement et au préalable,

les précautions les plus

minutieuses pour qu'aucun d'eux ne puisse échapper
à ma vengeance.
«

J'ai cru devoir vous notifier mon dessein ignoré de

tous les habitants de la ville sans

exception, pour qu'il
soit bien entendu que mes concitoyens ne sauraient en
être faits responsables sans iniquité.

Je suis le seul
coupable. Faites-moi prendre si vous le pouvez.
«

Ovide

Parfait, huissier.

»

L'N

ÉPOUVANTA1IM0

IllISSlKli

1 1 !)

*
*

*

Inespérément, il y avait eu deux
entre le premier et le second

jours d'intervalle

cataclysme. L'effrayant
huissier ne les avait pas
perdus.
Pendant ving t-quatre heures, murs,
cloisons, plan¬
chers et charpentes avaient
mariné, pour ainsi dire,

dans le pétrole et l'essence de térébenthine. Tout

ce

qui peut être imaginé de plus gras, de plus oléagineux,
de plus inflammable, avait été
fourré, prodigué dans les
moindres coins. Un amas de boules résineuses
gisait
sous
chaque feuille de parquet déclouée avec patience
et reclouée

avec

frénésie. La

cave

même avait été

préparée pour devenir une fosse de flammes à la plus
légère étincelle. Enfin une énorme futaille vide,
montée au grenier, avait été
chargée de deux cents
litres de naphte
que le diabolique recors était parvenu
à se procurer,
pour qu'au moment de l'apothéose,
toute la maison fut
enveloppée d'une immense chasu¬

ble de feu.

Et l'horrible chose fut

accomplie comme il l'annon¬
çait au Commandant, accomplie sous les yeux de ce

chef de guerre flagellé

par le sentiment de son impuis¬

sance.

L'officier de justice avait, en effet, si bien pris ses
précautions, instrumenté avec tant de précision et de
sagesse, qu'aucun des quatre-vingts hommes con¬
damnés à être brûlés vivants, ne réussit à s'évader de

nHMMMl

120

SUEUR

DE

SaNG

la fournaise et qu'il ne fut pas même possible de re¬
cueillir le dernier souffle d'un calciné.
Tel fut

le

suprême exploit de cette admirable

canaille d'huissier Parfait
milieu des hommes.

qui ne reparut jamais au

XI

LA MAISON DU DIABLE

èfe <bfe

é5fe ^

XI

LA MAISON DU DIABLE

A

MON

FRÈRE OLUF MOLBECH.

Edgar Poë n'aurait pas été capable d'imaginer une
plus sinistre maison. Les gens du pays n'y allaient
pas volontiers, même en plein jour, et on regardait
généralement comme une chose hardie de passer, le
soir, sur la grande route, à l'endroit où commençait
l'allée de ténèbres qui y conduisait.
C'était un ancien grabatoire monastique, bâti
naguère dans la partie la plus silencieuse de la forêt
par des Prémontrés ou des Cisterciens dont l'abbaye
n'existait plus depuis deux siècles.
Ce lieu respecté par l'industrie bûcheronne pendant
des générations, était devenu aussi sombre que soli-

1 2

I

taire et

SUliUll

DU

SANG

l'antique infirmerie des religieux oubliés

n'était plus qu'une ruine méchante, un tabernacle de

moisissures, de scolopendres et de frissons noirs.
Deux femmes seulement l'habitaient, une vieille
d'aspect fort étrange qui ne s'en éloignait jamais et
une sorte de
fille,çuiescente comme un verbe hébreu,
qu'il était impossible de faire causer et qu'onfexpédiait en hâte quand elle venait chercher ses
provisions
dans le bourg.
L'impressiôn n'était pas, à proprement parler, le
fantastique, mais une tristesse oppressante, énorme,
inexplicable, qui tombait ainsi que tombe la pluie
dans les mauvais rêves et qui pénétrait
jusqu'aux os
les plus folâtres séculiers du
voisinage, lorsqu'ils
s'approchaient de la maléfique demeure.
Nulle raison, d'ailleurs,
d'accomplir une telle
prouesse. Les recluses n'attendaient et ne recevaient
personne, subsistant d'on ne savait quels débris d'une
ancienne aisance que le notaire leur
comptait en gros
écus, tous les trois mois, sans que ce pauvre trésor
eût jamais excité la convoitise d'aucun
garnement de
la contrée.
Le cœur défaillait aux plus

d'arriver

intrépides avant même

seuil défendu seulement
par 'un petit
chien qui aboyait comme un grillon,
par un vieux et
au

large puits noir à fleur de sol dont la profondeur
mystérieuse était légendaire, enfin par des millions
de moustiques habituellement
occupés à dévorer une
chèvre somnambule qui saignait de tout son
corps en
essayant de bêler...
Avec cela les très vieux arbres sous
lesquels il fallait

LA

MAISON

DU

DIABLE

1 2 5

marcher un quart

d'heure, aggravaient tellement la
physionomie lugubre du lieu, qu'on en avait, dès
lors, tout à fait assez et qu'on désirait beaucoup ne
plus entendre ce petit chien, ne plus*voir cette chèvre
en
sang et ne plus subir ces moucherons redoutables
que la présence d'un marais voisin faisait pulluler.
*

s

* *

On ne pouvait pas dire cependant que la Domerie


tel était le

nom

séculaire de l'habitation — eût

été le théâtre d'un de ces crimes qui laissent un crépi

d'horreur sur les murs et qui peuplent de larves et de

phantasmes l'air ambiant.
Tout le monde connaissait l'histoire peu tragique
du défunt

qui avait possédé « l'immeuble et ses
dépendances », suivant l'expression du notaire, et nul
n'ignorait que les occupantes actuelles, insoupçonna¬
bles assurément de tout forfait, n'étaient autres que
et sa fille d'adoption.

sa veuve

Seulement, ce défunt avait été un homme si effra¬

yant pour le pays que sa mort même ne put rassurer
personne et que les survivantes héritèrent de la
crainte répandue tout autour de lui.
Crainte peu justifiée, car ce personnage, quelque
bizarre qu'il fût, n'avait jamais été nuisible ni offen¬
sant. C'était même un voisin très doux, incapable de

litige et toujours prêt à céder son droit. On en avait
abusé, d'ailleurs.
Mais il promenait dans la campagne une si farouche

12 6

SUEUR

DE

SANG

mélancolie et une si terrible peinture, qu'il épouvan¬
tait jusqu'aux animaux.
Il peignait, en

effet, comme un tigre, du matin au

soir, avec un acharnement incroyable. Son chevalet
semblait être à la fois partout. Les troupeaux, les
arbres, les fleurs, les effets de ciel, les impressions de
tout genre se multipliaient sur de brèves toiles
que
dévorait instantanément sonpinceau.il
appartenait à
la grande école des Ratés et des Dératés de l'Art
qui
galopent jusqu'à l'éternelle mort dans le circulus des
imitations ou des pastiches. Il aurait pu en être le chef.
Ce malheureux nommé Poussin et même Nicolas

Poussin, par une effarante ironie du sort, était un
raté conscient; séditieux et invincible. Il était raté
comme on est
cocu, quand on manque de résignation.
Il allait donc s'exaspérant dans son
impuissance et
devint bientôt une sorte de
prodige. Autrefois élève
décourageant d'nne ganache illustre, l'outrance
poncive de ses productions huileuses dépassa toute
conjecture.
Toujours doux aux autres, mais inexorable pour
lui-même, et se taxant à dix mille œuvres, il exécuta,
vingt ans, les* trois règnes » sous des ciels qui ne
connurent aucune pitié. Les campagnards ne
voyaient
que lui sur les chemins, au bord des champs, au fond
des bois.

Impatient d'écraser les Millet, les Théodore Rous¬
les Corot, les Diaz et toute la séquelle roman¬
tique dont les seuls noms lui paraissaient d'orduriers
blasphèmes, il extermina la couleur, proscrivit la
ligne, abreuva d'ignominie le contour, destitua les
seau,

LA

MAISON

DU

127

DIABLE

plans et les arrière-plans, mil, aux abois la perspective,
traqua les ombres et la lumière.Enfin il mourut com¬
plètement fou, ayant à peu près dissipé son modeste
patrimoine en frais de cadres et d'envois de ses innom¬
brables toiles à toutes les expositions de l'Europe.
La vraie folie paraît être ce qui agit le plus forte¬
ment sur l'imagination populaire dans le sens de
l'inquiétude ou de la terreur. Un instinct très sûr
avertit ces âmes d'enl'ants de la déception divine sup¬
posée par le naufrage d'une Intelligence, et l'énormité
d'un pareil désastre est profondément sentie par des
êtres simples que n'a pas oblitérés
la science
imbécile des démonstrateurs. Epreuve surnaturelle
ou châtiment rigoureux de quelque
attentat, cette
incomparable misère les trouble et la contagion
surtout leur paraît à craindre. Ainsi pouvaient s'ex¬
pliquer l'effroi bizarre, l'éloignement superstitieux
d'une population religieuse encore, aux confins de
cette funeste forêt du Maine où Charles VI perdit la
raison.
Vers la fin, il suffisait à l'inoffensif Poussin

d'ap¬
paraître pour que tout le monde prît la fuite, et après
qu'on l'eût enterré sans aucune pompe glorieuse
dans l'aimable cimetière, les deux

êtres

aux

trois

quarts détruits dont sa démence avait si longtemps
le

cœur, assumèrent d'autant mieux
cette
espèce de réprobation qu'on supposait leur demeure
infectée de l'abominable mal qui avait dû pénétrer

creA'é

jusqu'aux vieilles pierres.

128

"Voici

SUEUR

maintenant,

DE

SANG

tel, du moins, que me le
— l'événement
horrible¬
ment
simple qui s'accomplit en cet endroit.
Trois uhlans, sans doute chargés d'observer ce coin
de l'orèt, arrivèrent le soir d'un des derniers
jours de
janvier, à la porte de la Domerie.
L'un d'eux, ayant failli tomber avec son cheval
dans l'étrange puits sans margelle béant à
quelques
pas du seuil, les estafiers, jusqu'alors imperméables
à l'influence du lieu, parurent s'assombrir et
regar¬
dant autour d'eux avec inquiétude, se consultèrent.
A la fin, le plus intrépide haussant les
épaules, mit
pied à terre et s'armant de son revolver, frappa vio¬
lemment à coups de bottes. Presque aussitôt, la
vieille femme apparut, encadrée de noir, éclairée
vaguement par le crépuscule. Dans le même instant,
le petit chien s'élançait en jappant de sa voix d'in¬
secte. L'arrivant déjà énervé,
beaucoup plus qu'il ne
convenait à un fier soldat, l'envoya rouler à moitié
crevé, le long du mur.
La vieille, impassible, alla ramasser le pauvre être
gémissant et introduisit les étrangers, à la lueur
d'une bougie apportée par sa compagne, Elle n'avait
pas répondu un seul mot à leurs insolentes apos¬
trophes, en exécrable français d'ailleurs, à peu près
inintelligible, —se bornant à les regarder comme on


racontèrent les paysans,

LA

MAISON

DU

DIABLE

1 2»

regarde du bétail, et les fixant de ses yeux éteints où
semblaient avoir coulé les larmes d'un monde.
Aidée de sa fille aussi impénétrable qu'elle-même,
elle leur donnait silencieusement à manger et à boire,
sans qu'interrogations ni injures eussent le pouvoir
de lui arracher un monosyllabe.
Ils ne connurent jamais le son de sa voix.
La salle du festin, beaucoup plus grande que
n'aurait pu le faire supposer l'apparence extérieure
de la maison, était décorée, du haut en bas de ses
quatre murs, d'un nombre infini de petits tableaux
effroyables où la nature était outragée d'une manière

qu'aurait seul pu qualifier le démon qui les ins¬
pira.
Au centre de ces horreurs s'étalait une horreur
plus forte, plus glaçante, plus funèbre encore qpe
toutes les autres. C'était le seul tableau du peintre
mort où le poncif abominable de sa damnation eût
réussi à se mettre en équilibre avec le caractère pré¬
cis et particulier de sa folie.
Sous la lumière jaune d'une grosse lampe, deux
femmes horribles se regardaient en pleurant... Rien
de plus. Mais l'énergie d'obsession de cette croûte
satanique aurait pu décourager Dante.
L'assurance brutale des militaires diminua... Sans
qu'ils s'en aperçussent, peut-être, leurs voix baissè¬
rent, baissèrent toujours de plus en plus, devinrent un
murmure, un chuchotement presque inaudible, et
eùtin quelque chose d'inférieur au silence même.
Tout à coup, l'un d'eux se dressant :
Camarades, cria-t-il dans son infâme langue de

II



i

130

SUEUR

DE

SANG

Prussien, foutons le camp, c'est ici la maison du
diable !...
On entendit alors

un

fracas de

sauve-qui-peut, la

porte fut ouverte, arrachée avec violence, et les trois
hommes affolés, tremblants, hurlants,
sanglotants,
suffoqués et perdus d'effroi, se précipitèrent en
avant...



*

*

Après la mort de la plus jeune Poussin qui arriva
ans
plus tard, la succession étant tombée en
déshérence, l'ingénieur de l'Etat fit sonder le puits
extraordinaire dont parlait toute la contrée.
On y trouva les os et le fourniment
pourri de
dix

SOIXANTE-DEUX soldats allemands.

LE GRAND

POLAQUE

ïp

A Louis Montchal,



dédicataire du « Désespéré

Mes petits cochons, gueula

»

Proserpine, le ser¬

gent-major de la 2% vous savez qu'on va rigoler
cette nuit. Il paraît qu'ils sont quarante mangeurs de
choucroûte dans une maison pas bien loin d'ici. C'est
un chemineau qui est venu le dire au commandant.
On va leur faire un bout de visite passé minuit. C'est
le lieutenant qui conduira le cotillon. Moi, j'ai dit
que je trouverais bien une soixantaine de lapins de
bonne volonté. On ne force personne. Ceux qui ont
la chiasse sont même priés de ne pas venir. Dis donc,
hé ! Polaque, tâche d'inviter tes demoiselles.
Ce Polaque était un volontaire polonais, à peine

A


JJ

SUÈCK DE SANG

1 3 4

capable de proférer quelques sons intelligibles,
quand il ne parlait pas aux quatre flibustiers de sa
nation dont il paraissait être le chef et qui s'étaient
engagés avec lui.
On savait peu de chose de ces aventuriers à mines
féroces dont personne dans le bataillon ne pouvait
entendre la langue. Us étaient venus offrir leurs ser¬
vices, en justifiant de leur nationalité et, sur l'heure,
on les avait
incorporés et armés sans en demander
plus long, l'époque n'étant pas aux certificats.
Leurs noms barbares inscrits régulièrement au
rôle avaient beau être vociférés à chaque appel,
aucun homme n'avait pu les retenir et tout le monde
se bornait à les désigner sous le nom
générique de
polaques impliquant, d'ailleurs, en même temps
qu'une bravoure légendaire, les instincts de soulagraphie et de pendardise qui font impression sur le
soldat.

'

Leur chef seul jouissait d'une épithète.

On l'appe¬
à cause de sa taille vraiment
extraordinaire. Mais il eût été peu facile de trouver
un malotru plus hétéroclite et plus
malgracieux.
Son aspect évoquait l'idée de quelque araignée
monstrueuse, toute en pattes velues et gigantesques.
Ses mains descendaient si bas qu'il aurait pu, croyaiton, ramasser des pierres sans se courber, et il était si
drôlement bâti et configuré que ses moindres gestes
lait le grand Polaque,

ressemblaient à des exercices de dislocation.
Sur le tréteau d'un saltimbanque, il eût sans doute
aisément désopilé le populaire,
tesse

exceptionnelle de

ses

mais, ici, la robus¬
grands membres était

LE

GRAND

1 35

POLAQUE

connue, quelques-uns

ayant éprouvé, dans les pre¬
qu'il avait la claque aussi assommante
que facile, et les plus malins renfonçaient avec pru¬
dence la faribole en leurs gésiers.
Cette espèce de chef de clan qui ne parlait pas le
français, mais le comprenait fort bien, s'inclina en
manière d'assentiment, et s'éloigna pour aviser de
l'aubaine ses compatriotes dont la joie fut aussitôt
miers jours,

manifeste.

Ces aventuriers, heureux de l'annonce d'un cassefaisaient évidemment la guerre en vrais Slaves
qu'ils étaient, pour le seul plaisir, à plusieurs mil¬
liards de lieues de tout
préjugé politique ou patrio¬
tique. L'imagination pouvait voir en eux les tziganes
cou

du chambardement et du massacre...
'

*

>:•

Le sergent-major n'eut pas trop de peine à rassem¬

bler son contingent

de lascars. I! prit simplement la

line fleur de la troupe, étant

le doyen des sous-offi-

ciers du bataillon, pleinement accrédité par le com¬
mandant qui savait que nul ne serait aussi capable de

conditionner le bouquet de chenapans intrépides qu'il
lui fallait pour son coup de main.

Personnellement, Proserpine était un vieux brave
tranquille, qui avait longtemps servi en Afrique, et
ne
possédait de remarquable que son nom mytholo¬
gique.
Retraité depuis dix ans dans un village d'Eure-et-

SUEDR

] 3 6

DE

SANG

Loir, il avait repris le service aussitôt après Sedan et
s'était déjà signalé

dans plusieurs affaires. Mais il

n'était, en somme, rien de plus que le chef subal¬
terne mentionné dans toutes les légendes militaires,
dont le rôle banal et surnaturel consiste à faire entrer
l'âme sanglotante ou furibonde de la patrie dans

les

brutes qu'il commande, — et à mourir ensuite, s'il le

indignation ni gémissements, dans les
pitoyables bras des Capitaines invisibles...
Le départ eut lieu vers une heure du matin, à la
lueur passablement sinistre d'une lune déclinante sur
le point de disparaître. Le froid était vif et le silence
profond dans la campagne. Toutes les précautions
avaient été prises pour que le défilé ne troublât pas
le léger sommeil des lutins de l'Inquiétude.
faut,

sans

La distance était faible,
vers

d'ailleurs, six kilomètres

sur les Allemands
deux heures. On les trouverait endormis pour

à peine. On était sûr de

la plupart et on les

tomber

éveillerait gentiment à coups de

baïonnettes.

Proserpine et le lieutenant marchaient les premiers,
choisissant
avec soin les endroits les plus ombreux, les contre¬
bas et les plis du sol pour y faire passer leur monde,
préoccupés avant tout de n'être pas aperçus.
À la fin du premier quart d'heure, le rougeàtre
fragment de lune qui les impatientait était au
moment de tomber sous l'horizon, lorsqu'un petit
corps blanc passa brusquement à deux pas^en avant
du sergent-major, coupant le sentier de gauche à

immédiatement suivis des cinq Polonais,

droite et s'évanouit dans un fourré.

LIC

GR AN h

t 3 7

POLAQUE

#>

Proserpine remarqua que les étrangers se signaient
dévotion, ce qui pouvait étonner de la part de
tels forbans, mais il se souvint aussitôt de la singu¬
lière croyance orientale qui veut qu'en de pareilles
expéditions, la rencontre subite d'un lièvre soit un
présage d'insuccès fatal.
Au môme instant, le petit souffle noir qui passe
au dessus des champs lorsque la lune se couche, —
comme si cet astre glissant tirait
un rideau sur
la terre, — vint geler la face des soixante noctam¬

avec

bules.
Il

sembla, dès lors, qu'une tristesse pénétrante
au-dessus de ces marcheurs. Toutefois, le

flottait

geste pieux des Polaques n'avait rien modifié de leur
attitude. Ils étaient toujours énigmatiques et résolus,
ayant visiblement sacrifié leur peau depuis très long¬
temps.
*
*

*

Halte ! Le mot chuchoté

saute

silencieusement

d'homme à homme, jusqu'au dernier.
On vient de marcher
but doit être

une

demi-heure

encore. Le

proche, que diable! Proserpine qui ne
défie de ses vieux yeux,

connaît pas le pays et qui se
a

même

cru

voir

une

lumière. Mais c'est

un

symp¬

la petite colonne.
Quelques oiseaux qui devraient être profondément
endormis se sont envolés en piaulant d'un sombre
massif de jeunes sapins et de broussailles, à la distôme plus grave qui arrête

1 3.S

StîEUit DE SANG

tance de cinquante

pas environ, et ce n'est certaine¬

.

ment pas la très sourde

approche des arrivants qui a

pu les effrayer.
11 est absolument nécessaire

de sonder

ce

coin

ténébreux avant de pousser

plus loin. Car enfin, on
après tout, que sur le rapport
d'un vagabond, et le commandant a
prescrit la plus
ne

s'est mis en marche,

excessive

prudence.
Spontanément, le grandPolaque se détermine, refu¬

sant même d'être

accompagné de ses quatre amis
Dédaigneux de toute précaution, une
demi-douzaine d'enjambées le portent
jusqu'au taillis

frémissants.

suspect.

Quelques secondes s'écoulent, puis un cri bref
d'agonisant et le bruit des pas de deux ou trois hom¬
mes en fuite. Le
grand Polaque reparaît, traînant le
cadavre d'un chasseur saxon

gler dans l'obscurité

qui cherchait à l'étran¬
broyer la

et dont il vient de

colonne vertébrale en le ceinturant de ses terribles
pattes de crabe. Les autres ont décampé sans déchar¬

ger leurs fusils, n'étant venus que pour observer et se
replient sans aucun doute pour donner l'alarme.
A partir de ce moment, les minutes devenaient
aussi précieuses que les
plus rares trésors. Il fallait
nécessairement ou retourner en arrière, ce
qui n'enirait dans la
pensée d'aucun de ces braves, ou pren¬
dre l'offensive avec
impétuosité. Quelques-uns y lais¬

seraient très certainement leur
carcasse, mais, au
fond, cela leur allait mieux que d'éventrer des gens

endormis.

Sur un commandement de l'officier, toute la bande

LE

GKAND

POLAQIE

I 3»

s'élança donc, baïonnette au vent, dans la direction
présumée du gîte prussien.
*

*
:fî

%

Ici, je l'avoue, l'horreur est assez copieuse. Les
quarante Allemands signalés pouvaient être environ
cinq ou six cents. Une fois de plus on avait donné
dans le piège vulgaire du faux patriote
espion que les
bons Germains employèrent si souvent avec succès.

Quelques minutes après, les soixante volontaires
enveloppés de toutes parts, hébétés par la surprise
d'apercevoir autour d'eux un si grand nombre de sol¬
dats et ne recevant aucun ordre de tirer sur des enne¬
mis qui ne tiraient pas eux-mêmes, virent arriver un

officier

supérieur accompagné d'un porte-flambeau
qui s'adressa tout de suite au lieutenant.


Monsieur, vous êtes un contre dix, l'honneur

est sauf et vous pouvez vous rendre sans honte. Pour¬

quoi condamner à mort de si braves gens?
Il y eut un moment d'énorme
stupeur. C'était donc
pour cela qu'on était venu ! Le lieutenant peu héroïque
doute, alarmé de l'imminence d'un massacre
inutile, subjugué peut-être aussi par le ton tranchant
de ce victorieux, ne vit pas immédiatement la
réponse
qu'il y avait à faire.
sans

Le grand Polaque répondit pour lui. Une

gifle sur¬
humaine paraissant emplir le ciel d'Orient en Occident
s'abattit sur la face du chef prussien démantibulé du
coup

14 0

SUEUR

DE

SANG

Ce futle signal d'une fusillade enragée qui faucha,
dans une seconde, le lieutenant, le sergent-major et un
bon tiers de leur effectif. LesPolaqu^s, miraculeuse¬
ment préservés,

s'élancèrent alors dans la masse alle¬
mande, entraînant les autres par leurs cris sauvages.
Et

fut la grande fête,

le joyeux jubilé du sang
pour ces exilés devenus comme la tempête et qui s'es¬
ce

timaient peut-être autant que des Jagellons.

Quelque incroyable que cela puisse paraître, il ne
fallut pas moins à'une heure pour les tuer, ces tueurs
effrayants qui ne s'arrêtaient pas d'égorger et, lorsque
tous les autres étant morts, le
grand Polaque n'ayant
plus de bras, plus de visage, plus de voix et percé de
cinquante coups dut expirer à son tour, les Prussiens,
inimaginablement décimés, eurent peur !

4m-

XIII

LE FOSSOYEUR DES VIVANTS

XIII

LE FOSSOYEUR DES VIVANTS

A Jean Oarriès.

M. Joséphin Prosper Digital, autrefois connu sous
le nom de Papa Joséphin, est, sans contredit, le plus

honorable des
mentaire

.

A

prébendiers de la prostitution régle¬
début tenancier d'une des plus

son

humbles maisons de Grenelle, il s'éleva peu à peu
comme le
palmier qui symbolise, dans les Ecritures,
la prospérité du juste.
En moins de dix ans, il devint
centre de Paris,

monde entier.

propriétaire, au

d'un établissement renommé dans le

Aujourd'hui, son nom remplit les ori¬
gloire. L'Assistance publique honore en
lui un de ses plus illustres munificents, et la Préfec¬
ture de police n'a pas assez d'or moulu pour inscrire

fices de la

SL'EU R

DE

SANG

le nom de cet admirable serviteur dans les
diptyques
des commissariats.

Depuis longtemps affranchi des grosses besognes,
il s'arrondit
nombreux

au

milieu des auréoles, en formant de

disciples dans les succursales multipliées

du Lupanar Métropolitain dont il est le fondateur.

L'éloge de ce lieu de délices n'est plus cà faire. Tous
les organes,, toutes les-trompès, tous les tubes et tous
les placards

l'ont divulgué. L'assentiment universel

des visiteurs de l'Exposition le consacra.
De fait, c'est l'unique endroit des

hémisphères ou se

puisse trouver une simili-contrefaçon garantie des
béatitudes plausibles espérées par tous les ruffians.
On s'épuiserait à décrire les enfilades somptueuses
des petits et des grands salons de ce caravansérail
prototypique, l'éclairage lunaire des massifs de nudi¬
tés disposées avec
génie dans les vastes hémicycles,
le choix merveilleux, presque infini, des instruments
de

consolation et le

fonctionnement infaillible de

chacun d'eux.

Enfin, on serait à bout de salive ou d'encre avant
d'avoir pu décerner une
congruente apothéose au
marlou génial qui sut annexer furtivement à son

emporium, pour la révigoration et le bon plaisir de
quelques vieillards genevois ou anglo-saxons, les
Catacombes de la Pudeur.
M. Joséphin

n'en est pas plus fier. Ami des lois,
et du pouvoir, ami des notaires
et de la propriété, mais
plus particulièrement ami
de tout le monde, excepté des malheureux, il condes¬
cend à souffrir que d'innombrables individus tremami de la religion

LE

FOSSOYEUR

DES

VIVANTS

145

pent quotidiennement leurs mains dans les siennes, et
ce

n'est pas

ses

propres œuvres que, parfois, il narre ses commen¬

cements

Ah!

sans une

certaine noblesse de fils de

amers.

n'était pas

tou jours drôle, mes enfants,
quand on travaillait dans le soldat. Il fallait mettre


ce

la main à la

pâte et payer souvent de sa personne.
que ma chère sainte femme, au¬
jourd'hui défunte, était là pour me seconder. En
voilà une qui do't avoir une belle couronne dans le
Heureusement

ciel! etc.

Comme il passe pour avoir le billet de
assez

facile,

on

l'écoute naturellement

vingt-cinq
avec

res¬

pect.
A la longue, il est devenu

spirite, puis occultiste, et,
depuis quelque temps, il nage dans l'ésotérisme le
plus abondant. Son premier initiateur, un mage chaldéen de la langue d'oc, en
profita pour lui soutirer
d'assez fortes sommes qui
représentaient, ô Seigneur!
combien de soupirs?
Cette expérience douloureuse, loin de le calmer,
paraît avoir enflammé son zèle, car il sait le moyen
d'égarer la vigilance des dragons du haut grimoire et,
moins que jamais, il
désespère d'arriver à la captation
de la Clavicule et de quelques autres arcanes.
Voici maintenant l'origine vraie de
l'opulence de
cette crapule. Je transcris de mémoire le récit d'un
pauvre diable qui le reconnut un jour, dans la rue,
après quinze ans. Il ne l'avait pourtant vu qu'une
seule fois, à la clarté d'une lanterne, mais en de telles
circontances que, depuis lors, il n'avait jamais cessé

Sl'EUR

DE

SANG

de le voir dans sa veille ou dans son sommeil, et que,
le rencontrant tout à coup au milieu des êtres vivants,
il s'évanouit d'horreur.

'fi

*



*

Vous ne savez pas ce que c'est qu'un champ de

bataille, la nuit, quand les bourgeois dorment dans
leurs lits. C'est une chose, monsieur, dont le Dante
n'a point parlé.
Eh! bien, écoutez. On s'était battu toute la journée,

dans le tas des demi-morts. Quand je
je ne suis pas tout à fait exact. Les choses
passent point, en réalité, comme dans les

et j'étais resté

dis le tas,
se

ne

tableaux de batailles. Ce serait une

erreur

de croire

qu'on trouve les malheureux bougres entassés les uns
sur les autres,

accumulés et enchevêtrés d'une manière

esthétique, étalant des blessures extrêmement nobles
pour le saisissement des dames en toilettes fraîches

qui se reculent pour mieux voir l'ensemble à travers
un

binocle d'or.

c'est qu'il y a presque toujours un
plusieurs mètres entre chaque corps,

La vérité vraie,

intervalle de

même sur les points où le combat a été le

plus meur¬
trier, et ce n'est que dans des cas fort exceptionnels,
tels que

l'assaut d'un étroit ravin, sous le feu de
puissantes batteries, que les cadavres s'amoncellent.
Pour ce qui est des blessures, je ne puis vous dire
que ceci. Le peintre assez audacieux pour être exact
passerait pour une brute immonde et serait infaillible-

LE

ment

FOSSOYEUR

DES

VIVANTS

1 4 7

accusé, même par les soldats, de manquer do

patriotisme.
Bref, j'avais roulé

par terre au milieu de la
bataille. Abruti, assourdi
par le vacarme diabolique,

incapable d'une idée précise, je dus demeurer long¬

temps immobile, presque sans souffrance, avec le
d'un énorme coup de bâton sur la
jambe gaucbe.
Le crépuscule tombait et le canon ne s'entendait
plus déjà qu'à de longs intervalles et de plus en
plus lointain, lorsque je vis arriver les Prussiens.
Nous étions battus une l'ois de
plus, évidemment,
puisque ces animaux s'emparaient de nos positions.
Ah ! j'en ai vu passer du cuir
bouilli, des plumes
vertes aux chapeaux saxons et des
casques wurtembergeois à double visière. Il y avait, je crois, des
Poméramiens, desSilésiens, des Polonais, des uhlans
noirs, des hussards rouges, des jean-foutres venus
souvenir vague

du tonnerre de Dieu.
J'ai vu défiler des

régiments d'infanterie avec la
tunique bleu sombre et le shako d'un noir brillant
orné de l'aigle et de la cocarde
prussienne blanche et
noire; puis des artilleurs bavarois à n'en
plus finir,
bleu-de-ciel, ceux-là, avec la chenille noire sur leurs
damnés couvre-chefs. On en a crevé
pas mal, pendant
la guerre. Leurs bons frères de Prusse en
fourraient
partout devant eux, mais on en retrouvait toujours
et c'est un miracle
qu'ils ne m'aient pas écrasé sous
leurs caissons.

Quand parurent les voitures d'ambulance, je me
des hurlements dans l'espoir d'être

mis à pousser

1 48

SUEIU

DE

SANG

ramassé. Peine perdue. Enfin, j'eus la chance de
m'assoupir, la tête posée sur mon sac, ayant trouvé

la force de le déboucler et d'étendre ma couverture
sur

mes

Je

ne

pauvres jambes inertes.
sais combien de temps

dura mon sommeil.

Mais il paraît qu'il était l'heure de souffrir.
La procession allemande était finie. Autour de

le silence dans la nuit

moi,

limpide, illuminée de qua¬

rante milliards d'étoiles. Au fond de

l'horizon une

ligne de feux pâles, attestant la présence d'un corps
allemand campé là, car l'armée française devait être
loin.

Les deux premières sensations, en me réveillant,
furentle froid et la soif, tellement intenses l'une et

l'autre, que j'exhalai un gémissement.
Aussitôt quelques voix faibles, inarticulées comme

la mienne, y

répondirent dans l'obscurité. Je vis

alors, çà et là, quelques taches noires sur le sol tout
près de moi et, regardant attentivement, j'en aperçus
d'autres plus loin, plus loin encore,

à perte de vue.

C'étaient les agonisants et les morts. Et maintenant,

j'avais donné le signal des plaintes, de
plaine m'arrivaient des râles, des sanglots èt
des soupirs...
«
Nous étions peut-être deux mille, attendant ainsi
qu'on vînt nous soigner ou nous mettre en terre. Un
désespoir sans mesure s'abattit sur moi.
Je pense, monsieur, qu'il faut avoir passé par là
comme

si

toute la

la misère de ce monde. Cela,
pourtant, vous allez le voir, était pey de chose

pour oser parler de
encore.

LE

F0SS0YEUM

DES

VIVANTS

I 4 9

-Jî

*

Les

murmures

*

s'éteignirent. Chaque moribond,

doute, avait mis dans cet appel douloureux son
suprême effort. Les trois quarts peut-être venaient
d'expirer et le grand silence polaire s'était ré¬
sans

tabli.

Quelles sont, là-bas,à la lisière du bois,ces ombres
dressées, ces ombres inquiètes qui se meuvent sans
aucun bruit? Combien
sont-elles, ces figures de ténè¬
bres qui se penchent les unes vers les autres,
que je
crois entendre chuchoter?

Le taillis en vomit encore, j'en vois à ma droite et
à ma gauche. Il y en avait dix, tout

à l'heure," à pré¬

sent, il y en a trente ou quarante.
Ces êtres s'accroupissent auprès des
renl les sacs, fouillent

gisants, lacè-

les poches, étranglent ou poi¬

gnardent ceux qui les implorent. D'affreux cris s'élè¬
vent qui ne traverseront certes
pas ce désert.
0 ciel juste! ô Dieu de pitié ! était-ce donc
pour
devenir la vivante proie de ces araignées du
Golgotha
que ces lamentables soldats ont versé leur sang tout
le jour?
Une femme s'approche de moi. Je devine bien
qu'elle sera plus féroce encore, s'il est possible, que
ses
compagnons. Incapable de me défendre, glacé de
terreur et recommandant mon âme à l'Invisible,
je
ferme les yeux...

1 5 0

SUEUR

DE

SANG

*

Soudainement des coups de fusil et des cris de rage
éclatèrent. Une escouade allemande jaillissait à son
tour du bois et tirait sur les maraudeurs. L'horrible
femelle gloussait à mes pieds son dernier soupir.
Dressé sur mon séant, je vis à la clarté, cette fois,
d'une lanterne, s'évanouir le troupeau sinistre furieu¬
sement talonné par les soldats.


Je

C'est par ici qu'il y en a le plus, dit une voix.

qu'il s'agissait des fuyards. 11 s'agissait
simplement des morts, c'est-à-dire de moi et de tous
les autres sans distinction, que le porteur de la lan¬
terne, requis tout exprès, devait enterrer le plus
promptement possible. C'était un paysan quelconque
accompagné de sa femme, l'un et l'autre armés de
pioches et de pelles.
Aussitôt, ils se mirent à creuser une large fosse.
Vous me croirez si vous pouvez, je ne pus pas même
crus

obtenir de ces deux individus le secours d'un mono¬

syllabe. Us n'étaient pourtant ni muets, ni sourds, ni
étrangers, puisque je les entendais parler français.
Ils étaient simplement résolus à ne pas me répondre,
comme des ouvriers
qui travaillent pour un client
importun, s'obstinant à me refuser le droit de n'être
pas mort.

Lorsqu'à la fin, je compris ou crus comprendre que
fantômes, encore plus funèbres que les précédents,
avaient l'intention de me jeter vivant dans leur trou,
ces

LE

FOSSOYEL'Ii

DES

VIVANTS

je me mis à les supplier, à les conjurer avec larmes,
par tout ce qui peut rester de sacré ou de redoutable
aux
pires canailles, de ne pas me condamner à cet
inhumain supplice.
Mais, sans doute, j'avais le délire, n'est-ce pas? Et
ce délire,
évidemment, s'exaspéra quand je les vis,
après une demi-heure de leur effrayante besogne,
recueillir autour d'eux les
plus proches morts ou
blessés et les précipiter
pêle-mêle dans le charnier,
non sans les avoir
préalablement allégés de tous les
objets précieux qu'ils pouvaient trouver sur ces
indigents.
Cela, monsieur, je le vois encore, et je le verrai
certainement toute ma vie. J'ai su, plus tard,
que ces
faits invraisemblables se sont
produits assez fréquem¬
ment, et j'ai même entendu dire à un vieux paysan
craignant Dieu, que c'était la cause des hivers plus
longs et de l'infécondité significative du sol français
depuis ces jours exécrables.
Cependant, il serait injuste d'en accuser les armées
allemandes partout implacables pour les
maraudeurs,
mais qui protégèrent, sans le savoir, les
fossoyeurs de
vivants.

Quand vint mon tour, il paraît qu'il n'y avait plus

de place. J'ignore,

d'ailleurs, ce qui se passa exacte¬
ment. Lesambulanciers me ramassèrent le lendemain.
On m'évacua sur je ne sais quel
hôpital, où ma jambe,
fut raccommodée, puis

j'eus la chance d'être compris
s'opérèrent, et je
ne recouvrai
l'équilibre de ma raison que six mois
plus tard, au milieu des miens.
dans l'un des très rares échanges qui

152

Mais

SLElili

DE

S ANC

je me souviens, avec une précision infinie,
vu cet homme,
qui me prit sans doute, au
dernier moment, pour un vrai cadavre, se pencher
sur moi
plein de soupçon, avant de partir. Je vous dis
que j'ai ses traits, ses abominables traits, en caillots
de sang noir, au fond de mon âme, et puisqu'il n'est
plus possible d'accuser en France un maquereau
milliardaire et triomphant, je prends les morts à
témoin qu'il me trouvera, à la fin des fins, devant un
Juge qu il ne connaît pas !
d'avoir

XIV

LA BOUE

XIV

LA BOUE

A 1ÎÉMY

«

Dlî

GOURMÛNT

Le médecin Cuche vient de donner

sion pour cause

sa

démis¬

d'impuissance à soigner les malades

dans l'eau. Reçu dépêche qui
promet armement et

maintenir

encourage

à

On

silencieusement.

meurt

l'ordre. L'ordre
Mais

la

existe.

mesure

est

comble. »
Telle est la

dépêche envoyée le 17 décembre au

ministre de la guerre par le
général de Marivault,
successeur de M. de
Kératry au commandement en
chef du camp de Conlie.
Ce général était en fonctions
n'avait pas encore pu

depuis une semaine et
visiter la dixième partie du

SUEClt

15 6

DE

SANG

monstrueux cloaque où pourrissaient cinquante mille

hom mes.
Je crois bien ! Il fallait des manœuvres de ponton¬
niers pour

franchir le moindre intervalle et on ne
tente à une

réussissait pas toujours à passer d'une
autre. On pouvait mourir en chemin.

L'Ille-et- Vilaine, les Côtes-du-Nord et le Morbihan

grouillaient dans un marécage. La Loire-Inférieure
et
le Finistère agonisaient dans dix pieds de
fange.

La vase enlize le bruit
qu'elle enlize un homme, et la foudre
même, quand elle s'y égare, devient presque aphone,
Le silence était trop facile.

aussi bien

a

l'air de tousser.
Si le général en chef épouvanté, navré de douleur,

indigné profondément de l'inertie ou de l'obstination
du ministère, et lui-même soupçonné par ses propres
hommes de cette

effroyable conspiration contre la

Défense nationale, n'avait, à la lin, pris sur lui l'éva¬
cuation de ce lieu de mort, le silence bientôt, eût été

vraiment absolu.

Cette foule immense, éclaircie déjà d'un sixième,
se

fût couchée définitivement dans la crotte liquide

qui semblait monter toujours, et les historiens de la
guerre franco-allemande auraient eu à enregistrer
une bataille de plus, la grande victoire de la Boue

remportée
tagne.

sur

toutes les forces vives de la Bre¬

Le camp de Conlie confine à la politique »
écrivait M. de Freycinet, valet de bourreau du Cy«

clope. On n'a jamais su pourquoi. Mais il n'en fallut

LA

1 o 7

liOUE

pas davantage pour décider du sort de ces pauvres dia¬
bles extirpés de leurs familles, chauffés à blanc sur le
devoir de se faire démolir en combattant pour la pa¬
trie et

qui furent envoyés vivants au pourrissoir.
Sur une masse de quarante-cinq bataillons, six seu¬

lement

opposés à l'ennemi, dans les plus
imaginables. C'étaient les 2° et 3e
de la légion de Rennes ; le 1er, de la légion de SaintMal o ; les 1er, 2e et 3° de la légion de Redon-Montfurent

atroces conditions

fort.

Ces troupes n'avaient jamais été exercées ni même
armées. Le bataillon de Saint-Malo, par exemple, ne

reçut des fusils, hors d'usage, d'ailleurs, et non ac¬

compagnés de cartouches, que le 7 ou 8 janvier,
c'est-à-dire après deux mois de cantonnement dans
l'horrible purée mentionnée ci-dessus et trois jours
avant l'affaire décisive de la Tuilerie où on les

mit

présence des formidables soudards de Mccklembourg.
Il parait que ces fiévreux mangés de vermine et in¬
capables de défendre leur peau une demi-minute,
étaient redoutés comme chouans probables ou possi¬
bles. Rien ne prévalut contre cette imbécile crainte
en

et les malheureux furent sacrifiés odieusement dans

précises où devait s'accomplir le
suprême effort de la guerre de résis¬

les circonstances

dernier et
tance.

t

1 5 S

SOEL'll

DE

SANG

Ils le sentaient bien, les infortunés Bretons

qui

se

révoltèrent plusieurs fois et tentèrent de déserter.
On les entendait à Conlie crier : « Partons, retour¬
nons

chez nous. A la maison ! à la maison 1 »

Ce n'était pas un

complot ténébreux, mais

résolution annoncée ouvertement qui
chefs privés de moyens de

une

désespérait les

répression.
efficacement que
n'eussent pu le faire les quarante
gendarmes dont
L'affreux cloaque les retint plus

chacun aurait eu à lutter contre un millier d'hommes
au

désespoir.

L'avenir ne le croira pas. On ne
pouvait faire un
pas sans enfoncer à mi-jambe. On eut dit que des
mains flasques et puissantes saisissaient, au fond de

chaque ornière, les sabots des misérables que les
fournisseurs de l'intendance, persuadés de l'insolva¬
bilité du camp, s'obstinèrent à ne
pas chausser.
Quand les hommes avaient accompli les corvées

indispensables à la quotidienne existence, ils étaient
bout de forces, à moitié morts
d'épuisement. On
voyait des êtres jeunes et robustes, les plus intelli¬
à

gents peut-être, dont on eût pu faire des soldats,
s'arrêter privés d'énergie, enfoncés dans la boue
jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, et pleurer de

désespoir.
Il faut l'avoir connu ce
supplice de ne jamais pou¬
voir se coucher ! Car cette foule condamnée à mort.


f.a

boue

1 5 9

pour quel crime, grand Dieu ? — vit recommencer la
chose qui n'a pas de nom, l'horreur sans mesure, et

qui n'était encore arrivée qu'une seule fois, du cé¬
naufrage de la Méduse. Une masse d'hommes
forcés d'agoniser pendant des semaines, debout, les
jambes dans l'eau !
Et encore les naufragés de l'Atlantique n'étaient
pas sans espérance de s'étendre, un jour, fût-ce pour
mourir. Chaque fois que l'un d'eux, tué par l'inani¬
tion ou gobé par le requin, disparaissait, le radeau,
allégé d'autant, remontait d'une toute petite ligne.
lèbre

D'homicides bousculades s'ensuivirent. Ces « humains

disait Ovide, faits pour
contempler le ciel, étaient moins rongés par la famine

au

front sublime », comme

que par l'ambition de revoir enfin leurs pieds...
A Conlie, cette ambition ou cet espoir était impos¬

sible. Plus on crevait, plus la

boue montait. Si, du

moins, c'eût été de la bonne boue, de la saine argile

délayée par des météores implacables ! Mais comment
oser dire ce qu'était, en réalité, cette sauce excré¬
mentielle où lesvarioleux et les typhiques marinaient
dans les déjections d'une multitude?
Même après vingt ans, ces choses doivent être dites,
ne serait-ce que pour détendre quelque peu la lyre
glorieuse des vainqueurs du Mans qui eurent, en
vérité, la partie beaucoup trop belle.
11 ne serait pas inutile, non plus, d'en finir, une
bonne fois, avec les rengaines infernales dont nous
saturent les moutardiers du patriotisme sur l'impar¬
tialité magnanime et le désintéressement politique de
certains organisateurs de la Défense.

! /1



i 6 0

SIEUR

DE

SAXG

U

On essaya pourtant de

jouir dans ce marécage. En
quelques escadrons de uhlans ou les
deux ou trois compagnies d'artillerie bavaroise
qui
pouvaient suffire amplement à l'extermination de cette
armée sans fusils, sans tête et surtout sans
pieds, le
camp était assiégé par une autre armée de marchands
de cidre dont les charrettes innombrables
chargées de
tonneaux eussent dû être
réquisitionnées avec vio¬
lence pour le baraquement ou le
chaulfage des mori¬
attendant les

iti

E' -i %

I

vc

il

bonds.

Il y avait aussi

des femmes, et quelles femmes!

venues, on ne savait d'où, qui compliquaient de leurs

ferments la putridité générale.
C'était une chose à dépasser

l'imagination, de voir
maquillées et vêtues de fange, s'accou¬
pler, dans des coins fétides, avec d'impurs marcassins
ruisselants de liquides noirs,
jusque sous le nez tolé¬
rant des sous-officiers
caparaçonnés eux-mêmes d'im¬

ces créatures


s

mondices.
Il y avait surtout, et l'histoire en est
surprenante,
tille protégée par un vieux

une

tringlot gardé, je

crois, par pitié, et qui pourrissait à vue d'œil. L'aspect

seul de ce chevalier de la
couperose et de

l'eczéma,
perpétuelles, eût dû être, pour les
amateurs de sa
compagne, le plus efficace des pro¬
muselé de croûtes

'I

phylactiques.
La vue même de cette
compagne

semblait, tout

LA

LOUE

d'abord, ce qu'on peut imaginer de moins excitant.
Visiblement consumée de phtisie et la face en tête de

mort, on l'appelait l'Epitaphe, dénomination singu¬
lièrement expressive et presque géniale, après laquelle
une

tentative de portrait serait ridicule.

Eli bien ! les ravages de ce couple furent inouïs.
Tout le inonde voulut de cette fille et tout le monde
en redemanda. Les
plus favorisés ou les plus riches
étaient reçus dans la voiture du tringlot, voiture hors

de service et immobilisée

comme

tout le

reste, au-

devant de laquelle se liquéfiait le

cheval enterré, lui
aussi, dès le commencement, dans quelque chose de
bleuâtre qui prétendait à l'honneur d'être de la boue.
La place on était marquée, fort heureusement, parles
quatre sabots en l'air, dressés au-dessus de l'effroya¬
ble magma qu'on pouvait ainsi éviter.
Les roues de ce char n'ayant pas encore succombé,
l'intérieur passait pour un endroit sec, assimilable,
par conséquent, aux plus lointains paradis, et les élus
étaient fort enviés. On essayait, à la sortie, de les
faire tomber dans le cheval.

Cependant il y avait de bons jours, des jours de
vadrouille pour l'Epitaphe que ces mobilisés indéra¬
cinables appelaient alors : Madame.
Elle faisait la tournée des tentes

sur une

manière

de traîneau dont on se lançait les cordes, — équipage

suggestif de la claie des suicidés, — et consolait jus¬
qu'à douze lamentateurs pour la somme de cinquante
centimes.

Mais, comme disaient les gens de Lannion, c'était

1 6 2

SXJEUU

DE

SANG

trop beau pour durer. Elle lut étouffée un jour
par
grand gas de Pont-l'Abbé ou de Concarneau
qui
besognait avec énergie sans s'apercevoir qu'elle avait
complètement disparu dans le « tapioca de maccha¬
un

bées » dont sa tente était à moitié

remplie...
quelques-uns se tuèrent de désespoir,
la désolation fut à son comble et
telle serait,
d'après
une
légende popularisée dans les alentours, la vraie
cause
ignorée de l'évacuation de ce camp maudit.
On s'étripa,

XV

LES

CRÉANCIERS DE L'ÉTAT

■.*

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I

j



:

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rn\ ' ■




.



XV

LES CRÉANCIERS DE

L'ÉTAT

A Alcide Guérin.

La mère avait été littéralement coupée en deux par
un

projectile, ail moment où elle fermait ses volets.

La guenille lamentable de son corps pendait de ci et
de là, sur

l'appui de la fenêtre pavoisée de son sang
jusqu'au ras du sol...
L'affaire avait été chaude. Pour la première fois
que le village avait l'honneur d'être visité par l'In¬
vasion, on s'était cogné rudement et les habitants^
c'est-à-dire les cinq ou six familles cossues qui
n'avaient pas pris la fuite, comptant bien qu'une
exquise urbanité plaiderait avec éloquence pour leurs
tripes ou pour leurs écus, n'étaient pas contents.
Ces dignes bourgeois, qui n'avaient certes pas de-

\ 66

SUEUR

DE

SANG

mandé la guerre étaient inscrits au

Grand-Livre, qui

est, comme chacun sait, le répertoire nobiliaire des
créanciers de l'Etat.
Ils avaient

attrappé leur saint-frusquin dans des.né¬
aùssi honorables que paci¬
fiques. Et cela, c'était plus sérieux que toutes les
goces ou des manigances

blagues patriotiques.
C'était

peu fort tout de même qu'il n'y eût pas
moyen de s'entendre. M. de Bismarck, après tout,
ne devait
pas être une bête féroce.
un

été roulé du premier
se rendre

rité

Puisqu'on avait

coup, eh ! bien, quoi ? il fallait

gentiment et ne pas compromettre la sécu¬
générale des propriétaires, en s'acharnant avec

criminelle folie.
On était propre maintenant. Ces

une

biles et de francs-tireurs, —

polissons d,e mo¬
juste les gens que haïs¬

saient le plus les Prussiens, — avaient bien
besoin
vraiment de venir faire leurs farces dans un
pays
raisonnable où on ne demandait, en
somme, qu'à
lécher les bottes allemandes !
Un chef quelconque,
général ou simple comman¬
dant de bataillon,

ayant jugé la position avantageuse,

les bandits étaient venus à la
pointe du jour, au
nombre de trois ou quatre cents, et s'étaient
retran¬
chés sans façon dans la
grand'rue, derrière les mai¬
sons, dans les maisons mêmes, un
peu partout, au

mépris des objurgations généreuses du maire qui
qui n'avait obtenu
pour tout loyer de son zèle que le coup de botte le
plus authentique dont puisse être gratifié le derrière
d'un officier
municipal.
rêvait mieux pour sa commune et

LES

CREANCIERS

DE

Bref, l'ennemi était arrivé à

L'ÉTAT

son

tour,

167

en masse

formidable, et la position était telle, en effet, rivière
d'un côté, rocher de
l'autre,

fallu moins de

petite

troupe

qu'il ne lui avait pas
quatre heures pour déloger cette
naturellement impossible à tour¬

ner.

Enfin, grâce à d'obligeantes informations d'un
pains à cacheter qui voyait avec
une
rage sans bornes les mobiles d'Eure-et-Loir pié¬
tiner ses plates-bandes, les Prussiens
avaient réussi,
fort heureusement, à déborder ces
l'avageurs qui
s'étaient échappés à la
petite fortune du bon Dieu
par un bois voisin, ayant plus de trois mille hommes
à leurs trousses, infanterie et
dragons de Rothancien fabricant de

maler.
Ils

n'y reviendraient pas, c'était sûr, mais les Prus¬
siens reviendraient. Pas
moyen de garder l'ombre
d'une illusion sur ce
point. Et alors, ils se venge¬
raient, selon leur coutume, en détruisant tout. Les
agneaux paieraient pour les tigres et les propriétaires
pour les vagabonds.
C'était grave. Il
y avait bien une
mands par terre, blessés ou

quinzaine d'Alle¬

morts, et autant de Fran¬

çais. Ceux-là ne comptaient pas, ils n'avaient
que ce
qu'ils méritaient. Mais les autres, ces pauvres diables

venus de si

cher !

loin! Ah! c'était de la

peau qui coûterait

Quant à la mère Thibaut dont l'affreuse loque san¬
glante s'apercevait au bout de la rue, on s'en foutait
bien. C'était une gueusarde sans le sou
qui vivotait
au lavoir ou dans les
champs, et dont le mari, une

1 (58

S L'ECU

DE

SA>'C1

mauvaise

tête, avait disparu depuis Sedan. On le
supposait vadrôuillant quelque part avec les volon¬
taires enragés de Fiéreck et de Paladines.
Restaient deux enfants, une fillette de

quatorze ans
qui ne valait sans doute pas mieux que ses père et
mère et un grand
gaillard de dix-neuf, très robuste,
mais complètement idiot, heureusement inolfensif.
Tout ça n'était pas très intéressant.

*
*

*

Pendant que les bourgeois se troublaient en leurs

culottes, la petite. Solange Thibaut, une enfant frêle
grands yeux noirs où chavirait l'image des cieux,
après un quart d'heure de stupéfaction et de silen¬
cieuse horreur, entreprit l'ensevelissement et
l'inhu¬
aux

mation de sa mère.

Aidée de son grand frère André
comme un

qui lui obéissait
chien, et dont la force musculaire offrait

un navrant contraste avec la
débilité du cerveau, elle
recueillit dans un
drap les

effrayantes reliques et,
après quelques prières lues à haute voix dans le
paroissien de sa première communion, les enterra
dans une fosse peu profonde,
rapidement creusée der¬
rière la maison. Ensuite, elle

planta dans la terre,

au-dessus de la tète, un vieux crucifix naïf conservé
dans la famille

depuis des générations, et s'abîma

dans les sanglots, sur les
1 l'ère

genoux de son innocent de
qui la berçait avec tendresse, en vocalisant

LES

une

CREANCIERS DE

sourde ritournelle

16 9

L ETAT

venue

des

Lieux Mono¬

tones.

Les heures s'écoulèrent ainsi

et la nuit froide

s'annonça. Le village, fort abandonné depuis

quel¬

fait désert, telle¬

ques jours, semblait devenu tout à
ment les trembleurs se rétractaient en leurs coquil¬

lages. Le puissant tumulte du matin était comme un
t

rêve...

Or, il arriva que le premier souffle noir venant à

plainte horrible s'éleva et vint
frapper les oreilles de l'orpheline que les grands san¬
glots ne secouaient plus.
baiser le

sol,

Comme

une

si cette lamentation

des mourants que

personne évidemment ne songeait à
atteint en elle quelque chose de très

secourir, avait
profond, elle se

dressa aussitôt et dit à son frère :


Mon bon André, nous ne pouvons pas les laisser

dehors, ces pauvres soldats. Ils vont mourir de froid
cette nuit.

S'élançant alors vers les trois lits misérables de la
maison, elle les délit en un instant, jeta par terre
matelas et couvertures, couvrit entièrement le sol de

paille, de hardes et de copeaux et entraîna l'idiot
dans la rue.

»

La mort de sa mère l'avait fort heureusement pré¬

parée à l'abominable vision. Le premier blessé qu'ils
rencontrèrent étendu les bras en croix, à dix pas du
seuil, n'était pas,«à coup sûr, l'un de ceux dont ils
avaient entendu les gémissements. Les yeux

ouverts

quoique sans regard et remuant silencieusement les
de sourire. En se pen-

lèvres, il avait [presque l'air

10

17 0

DE

SUEUR

SANG

chant, ils virent avec épouvante que ce rêveur avait
la tête posée sur un coussinet de sa propre cervelle
répandue, la partie postérieure du crâne ayant cessé
•d'exister. Celui-là n'était pas ce qu'on
mais il ne pouvait plus souffrir

appelle mort,

et n'avait pas besoin

de secours. Intuitivement Solange

comprit qu'il fal¬

lait aller plus loin.
La vérité

me

force à dire que

cette courageuse

enfant était attirée de

préférence vrers les blessés
français. N'ayant que très peu de place à donner,
elle trouvait tout simple d'en faire profiter d'abord
les pauvres gens qui souffraient pour avoir voulu la
défendre. Dans sa logique de petite vierge gauloise,
elle ne soupçonna pas un instant le danger de ce
•choix exclusif qui devait la perdre.
*
*

*

Fractures, ventres ouverts, têtes fendues, faces
la baïonnette ou la mitrailles il n'y
avait, pour ces enfants, que l'embarras du choix.

charcutées par
Le

premier voyage fut horrible. 11 s'agissait de
transporter un franc-tireur gigantesque dont une
balle avait traversé les deux mollets, et qui avait, en
outre, l'épaule brisée d'un coup de crosse.
L'idiot, peu capable des savantes précautions d'un
bon infirmier, le prit si malheureusement sous les
bras que le torturé se mit à rugir comme un lion. A
défaut de brancard, Solange courut chercher un
drap

LUS

CRÉANCIERS

DE

L'ÉTAT

) 7 t

qui parut encore plus suppliciant, plus infernal que
les maladroites mains de son frère. Enfin elle s'avisa
d'un volet facilement arrachable de ses

gonds, et la
besogne terrible put s'accomplir, non toutefois sans
écrasante fatigué pour ces deux abandonnés, qui
avaient pitié des abandonnés.
Quelquefois, la pauvre fillette héroïque, à bout
d'énergie, s'arrêtait pour fondre en larmes, et l'idiot,
sans
y rien comprendre, se mettait à pleurer luimême, en la regardant.
En moins d'une heure, pourtant, leur maison fut
entièrement dallée d'une douzaine de corps souffrants
qui, du moins, n'auraient pas à endurer la tempéra¬
ture homicide de l'extérieur.

Solange trouva même le moyen de leur faire du
feu, en brûlant de menus objets mobiliers que brisait
consciencieusement son André. L'eau, par bonheur,
étant à peu près la seule chose qui 11e

manquât pas,
elle put laver les plaies et donner à boire. Mais son

pouvoir s'arrêtait là.
Que faire, par exemple, pour le soulagement de ce
lamentable de qui l'inférieure partie du visage était
fracassée ? Il agonisait de soif, mais la bouche était
remplie de caillots de sang, de fragments de mâchoire,
et la langue tuméfiée ne laissait
plus passer le li¬
quide...
Combien d'autres choses encore plus que difficiles
à raconter !

Chère petite

hospitalière désolée, sans expérience
n'aurait pu, dans son ignorance,
qu'aggraver la peine de ces douloureux !...
ni ressources, qui

SUEUR

i 72

DE

SANG

Il y eut une circonstance remarquable.
diesse des enfants Thibaut avait indigné le

La har¬
village,

c'est-à-dire, encore une l'ois, les quelques rentiers
inébranlables, restés là pour sauver, — à quelque

prix que ce fût, — leurs immeubles de la dévastation
ou

de l'incendie.
Ils trouvèrent, naturellement, scandaleux et détes¬

table

qu'une petite drôlesse recueillît chez elle les

blessés français. Ils étaient, en somme, ces blessés,
aussi bien que possible dans la rue, et le vrai patrio¬
tisme consistait à les y laisser.
Il fallait peut-être les fourrer dans du coton et

leur

donner de l'argent, par-dessus le marché, à ces va-nu-

pieds dont l'entêtement de bêtes féroces prolongeait
la guerre ! Sans compter que la place occupée par des
individus en train de crever manquerait forcément
aux
Prussiens qui allaient revenir fatigués, sans
doute, et qui trouveraient la plaisanterie mau¬
vaise.

Mais, sacrebleu ! n'était-ce pas

là précisément ce

qu'il y avait de plus sur pour apaiser leur juste cour¬
roux, le spectacle des vaincus agonisants et méprisés
de leurs propres concitoyens? C'était donc la dernière
ressource, l'unique peut-être, que cette souillon avait
la scélératesse de ravir à d'honorables négociants
retirés après fortune faite.
Ils entreprirent de l'en empêcher. Mais la vue des
dents et des poings serrés de l'idiot et surtout l'ef¬
frayant regard d'indignation lancé par un officier au
visage couvert de sang, qu'ils tentaient de lui arra¬
cher, les fit reculer.

LES

CRÉANCIERS

DE

L'ÉTAT

173

Ce fut en cet instant; solennel que la lumière visita
Me Desboudins, ex-notaire et le plus grand homme

de l'endroit depuis que le curé

avait décampé

avec

les paysans.
Il ouvrit ce simple avis que les

Prussiens seraient

infailliblement désarmés par la présence de leurs ma¬
lades entourés des plus

tendres soins dans chaque

maison respectable, que le drapeau de Genève arboré

franchement, pour eux seul s, les toucherait sûrement,
et qu'en conséquence,

il n'y avait pas une seconde à
perdre pour improviser de domiciliaires ambulances
où seraient recueillis

avec

amour

mands, à rexclusion rigoureuse

çais

les blessés alle¬

des blessés fran¬

.

Inutile d'ajouter qu'un si noble conseil fut aussitôt

adopté avec des acclamations.
*
*

Arrivée des

*

Prussiens, retour de la chasse. Il

faudrait pas trop' compter sur leur douceur. —
Fleisch! Vine ! Cognac ! Bien mangir ! bien cou-

ne

chir! bien abreuvir ! La danse des

bourgeois

com¬

mence.

On ne brûlera pas leurs maisons, puisqu'il y a des
blessés allemands. C'est toujours ça de sauvé. Mais
on s'amusera tout de

même chez eux et ils écoperont,
c'est infiniment probable, autant que puissent écoper

des gens qui ne vivent pas dans la lune.

Puisqu'ils tiennent absolument à être les amis cler
10.

174

SUEUR

DE

SANG

il faut qu'ils le prouvent, Gottestod.
Or, Messieurs les Prussiens ont combattu toute la
Preuszen,

journée pour l'Allemagne, pour leur empereur
plein de saucisses et pour l'Evangile de leur Empe¬
reur. Il est vraiment
juste qu'ils aient un peu de bon
temps.
Les bourgeois donneront leur argent, leur argen¬
terie, leurs bijoux, leur linge, la peau de leurs fem¬
mes, de leurs aïeules, de leurs filles, de leurs cochons
et leur propre peau, s'ils bronchent ou

C'est

comme

ça.

récalcitrent.

Les petits cadeaux entretiennent

l'amitié.
Je demande pardon pour ce qui va suivre, aux
impressionnables lecteurs. Mais, en ma qualité d'his¬
torien anecdotique, je suis forcé de marcher. Je
tâcherai, d'ailleurs, que ce soit le plus rapidement
possible.
Il ne s'écoula pas beaucoup de minutes avant que le
colonel fût informé de la présence d'une infirmerie
non garantie par le drapeau international et ne con¬
tenant absolument que des blessés français, ceux-là
mêmes qu'on avait descendus le matin.
Ce chef irascible, au comble de la fureur, empoigna
tout de suite par la peau du ventre son hôte, le maire
en
personne, qui était venu implorer lui-même l'hon¬
neur de le
posséder sous son toit, et le secouant à lui
faire tomber les cornes, lui demanda l'explication de
cette anomalie séditieuse.

Le fonctionnaire malchanceux

protestant de

son

innocence, répondit qu'il avait tout tenté pour empê¬
cher cette mauvaise action.

LUS
r


CKÉAXC1KHS DU

l/ÉTAT

'17 5

:—;

.

Nous allons voir! cria le colonel.

Et il donna l'ordre de réunir à l'instant même dans

la rue tous les habitants actuels du village,
ou

hommes

femmes.

Cela fait, il se dirigea, suivi de ce troupeau crevant
de peur,vers la maison Thibaut. Dès la

première som¬

mation, la petite Solange se présentait dans le cadre
de la porte, éclairée par le feu mourant de son

ambu¬

lance pitoyable.

les pâles fleurs et
de la mort. Derrière
elle s'entendait le râle des moribonds pour lesquels
elle ne pouvait plus donner que sa vie.
Toi, d'abord, lui dit l'Allemand, tu coucheras
Elle

parut charmante comme

triste comme le pressentiment



avec

moi ce soir.

répondit la lille, me prends-tu
pour une truie, par hasard?
Cette réponse lui valut un soufflet atroce qui la jeta
par terre, le visage en sang. Aussitôt un cri bizarre
se fit entendre et l'idiot, plein de beuglements,s'élança


sur

Sale cochon !

le bandit.

11 fallut le lui arracher des mains et, pour ce faire,

tuer, à bout portant, le pauvre imbécile.
Or, voici.Le colonel, dontcet incident n'avait servi

qu'à rafraîchir la férocité, donna Tordre froidement,
sous
peine de mort, à tous les bourgeois, hommes et
femmes, de prouver leur amitié à la Prusse en égor¬
geant de leurs propres mains les blessés français.
Cet homme qui représentait l'honneur de l'Alle¬
magne et qui devint général quelque temps après,
osa

donner un tel ordre et... il fut obéi.

176

SUEUR

DE

SANG

Pour ce qui est de la jeune fille qui renouvela, une
minute, sans le savoir, tout l'Ordre ancien des Hos¬

pitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, je supplie très
humblement qu'on ne me demande pas la lin de son
histoire... Elle mourut le lendemain, et c'est, vérita¬

blement, tout ce que j'ai la force d'ajouter.

XYI

LES YEUX DE MADAME

FRÉMYR

XVI

LES YEUX DE MADAME FREMYlî

a

Camille Lemonnier.

En 1870, Mmc Rosalinde Frémyr avait soixante ans.

Elle était riche, démesurément

grande et peignait de
petites affaires sur un chevalet d'ivoire.
Mascaron décrépit de vieille moutonne doucereuse
et implacable, elle
parlait en roucoulant aux individus
qualifiés et barytonnait avec arrogance lorsqu'elle
s'adressait à des inférieurs. Ses yeux gris d'usurière
dont nulle grimace ne pouvait atténuer la rigueur de
givre étaient célèbres et généralement redoutés. Son
regard le moins hostile donnait l'onglée, gerçait la
peau, eût cristallisé, pensait-on, le dernier soupir
d'un mourant d'amour.

SUEUR

18 0

DE

SANG

A la distance de quelques années, on ne savait rien
de cette personne remarquable qui était venue s'éta-

ulir dans le pays et dont le mari,

toujours invisible,
passait pour occuper une importante situation. Peutêtre était-il bourreau chez [quelque potentat de l'ex¬
trême Orient.

Néanmoins, dans cette vaste banlieue de joie qu'ar¬
rose

la Marne et

massacres

qu'étonnèrent, un peu plus tard, les
de Champigny, on se lassa bientôt des con¬

jectures même malveillantes. On s'en lassa d'autant
plus vite que Mme Frémyr arborait une incontestable
opulence, ayant acheté à beaux deniers une propriété
magnifique où des artistes et des écrivains du boule¬
vard le plus littéraire étaient invités. Tout cela ins¬
pirait un respect très grand.
Certes, la conversation ou la vue de cette châte¬
laine odieuse ne pouvait pas exciter beaucoup les jour¬
nalistes malins dont elle remplissait sa maison. Mais,
quoique très avare et dure jusqu'à la férocité pour
tout indigent, elle offrait de véritables festins, d'au¬
thentiques ripailles où ces messieurs pouvaient
amener desfemmes. Quelquefois même, elle entr'ouvraitsa bourse profonde.
On connaissait sa manie de peinturièré enragée de
gloire, dont les coloriages dartreux encombraient les
expositions, et les dispensateurs attitrés de ce nectar
en

abusèrent.
Le désintéressement désormais si proverbial de la

critique n'existait pas en ces temps néfastes. On était
et les mœurs de la
chronique ou du feuilleton d'art n'avaient pas encore
alors à la fin du second Empire

LES

YEUX

DE

MADAME

FRÉMYR

181

subi

l'épuration miraculeuse dont nous sommes
aujourd'hui les béants témoins.
Enfin, ce fut une manière de sport d'aller chez cette
Frémyr que ses dîners rendirent un instant fameuse
et que la reconnaissance abdominale de ses commen¬
saux réussit à faire
passer pour une excellente artiste.
*

i

îfc

^

Lorsque les armées allemandes

commencèrent

l'investissement, elle adopta sur-le-champ l'attitude
la plus romaine.
Pleine de mépris pour les

fuyards qui fermaient
soigneusement à double tour leurs vide-bouteilles
polychromes, leurs pavillons ou cottages moyen¬
âgeux et se réfugiaient. en hâte dans Paris, elle resta
chez elle, déclarant très haut qu'il fallait donner le
bon exemple et que ce rôle étant dévolu à la grande
propriété foncière, elle attendrait de pied ferme, dans
sa

maison, les ennemis de la France.
La roublarde savait que c'était le meilleur moyen de

la préserver du pillage ou de la destruction complète.

Avait-elle, ainsi que des malveillants le prétendi¬
rent, de lointaines accointances à la cour du roi de
Saxe dont les bandes pouilleuses levées dans les

faubourgs de Leipsick, de Chemnitz et de Dresde,
occupèrent à poste fixe, dès le 18 septembre, l'espace
compris entre Chelles et Claye, de la Marne à la route

d'Allemagne?Ce point, comme tant d'autres,est resté
inéclairci.
il

'18 2

SOEUR

DE

SANG

Mais il est.certain que

l'Amphitryonne péintresse
hébergea d'illustres guerriers, parmi lesquels le
prince Georges de Saxe et le vieux Guillaume luimême, son proche voisin, momentanément installé à
Ferrières et qui, passant, un beau jour, daigna s'em¬
plir à sa table.
Il n'en fallait pas davantage pour sacrer ce domi¬
cile où ne résidèrent, jusqu'à la fin, que des officiers
supérieurs et les Obersten les plus distingués de la
Saxe ou de la Bavière.

Toutefois, il fallait un gage à la soldatesque, un
exutoire à la brutalité des pourceaux hispides que
traînaient après eux ces conquérants.
La 'Frémyr

avait heureusement l'ob jet sous la

main.
*
%

C'était

*

pauvre diable de vieux poète roman¬
tique, célèbre lui aussi, vers 1831). doux et timide,
subsistant mal d'un revenu des plus humbles,- à qui
elle avilit loué, sans bail, un pavillon détraqué, sin¬
gulièrement adossé à la somptueuse demeure.
Quelques années auparavant, elle avait été sur lé
point de jeter à bas cette verrue qui ne tentait aucun
amateur, lorsque le bonhomme se présenta, recom¬
mandé par plusieurs de ses convives ordinaires qui
paraissaient le respecter.
En conséquence, le vénérable Toussaint de Joannis, doyen des lyriques après Hugo, était devenu
un

locataire de la femme illustre.

LES

YEUX

DE

MADAME

FtlÉMYIÎ

1 8 3

IL est vrai que celle-ci ne le

logeait pas pour une
poignée de coquilles. Ce gîte impossible raflait un
bon tiers des ressources du vieillard
qui se crut,
néanmoins, favorisé.
11 est vrai aussi

qu'il avait la « jouissance » d'un
jardin de quelque étendue, orné de trois ou quatre
grands arbres, planté de très beaux rosiers, et que la
Frémyr, en lui vantant ces inappréciables avan¬
tages, avait su le persuader de son désintéresse¬
ment de propriétaire. Le
poète, inattentif aux yeux
effroyables de la vampire, se tenait donc inébranlablement assuré de posséder à vil prix un
logis deprince.
Rien n'y fit. Ni l'évidente stupeur des habitants
du village, ni le froid terrible de
quatre hivers dans
cette ruine intérieurement visitée
par tous les souf¬
fles, ni l'ébranlement de sa santé, ni la mort même
de sa vieille femme assassinée dans

son lit
par une
soixantaine de courants d'air... 11 semblait
que nulle

catastrophe ne fût capable d'altérer chez ce vision¬
à la grandeur d'âme de
M"" Frémyr. Il attribuait tout à sa
pauvreté qui
ne lui
permettait pas le luxe de chauffage exigé par
une habitation de cette
importance.
L'infortuné ne comprenait pas que tous les com¬
bustibles de la terre n'eussent pu rendre habitable
un lieu sinistre-où les
yeux de cette femme avaient
naire, le besoin de croire

passé...
Naturellement, pendant toute la durée de l'occupa¬
tion prussienne, la propriété entière,

maison princi¬
pale et pavillon, fut remplie d'Allemands. Seulement

18 4

SUEUR

DE

SANG

ia première était habitée par des officiers à peu près
courtois que Mme Frémyr traitait avec distinction,
les comblant des petits soins les plus délicats, et le

second était abandonné à la crapule militaire.
On devine ce que
reux

Joannis et ce

dut être l'existence du malheu¬
qu'il eut à souffrir de l'insolence

des porcs saxons.
11 payait, sans le savoir, pour sa bienfaitrice.

et de l'avidité

Le génie de la race allemande étant toujours
l'oppression du faible, il fallait bien qu'un pauvre être
fût torturé à la place de cette araignée des mauvaises

toiles, retirée dans le souterrain de ses influences
ténébreuses et barricadée d'une porte d'or.
*
*

*

Même sans cela, il eût assez souffert, le doux bon¬
homme. Le

spectacle de la patrie mangée vive le

faisait mourir de désespoir.

Un jour, il cessa d'être lui-même. Le 1er décembre,
le vit arriver

quartier général de Ducrot.
les avant-postes du
XIIe corps saxon? 11 n'en savait rien lui-même et ne
comprit pas davantage par quel miracle il lui fut
on

Comment

au

avait-il pu franchir

donné de revenir.

Mais il avait été le témoin de l'extrême démo¬
ralisation de ce corps, aussitôt après l'attaque formi¬
dable de l'armée de Paris sous le plateau d'Avron. Il
avait vu l'arrière-garde des fantassins ennemis rentrer
à

Chelles, criblée de boulets et d'obus, et criant :

LES

«

YEUX

Malheur! malheur!

DE

»

MADAME

FRÉMYR

Enfin il avait

185

pu lire, fraîche¬

ment écrits à l'entrée de tous les sentiers ou

passages

désignés pour fuir,les étranges mots allemands : Nach
Retirade,qui servent dans toute l'Allemagne, à notifier
aux
passants la présence des latrines ou des urinoirs
publics.
Il accourait donc au moment
précis où Ducrot
s'arrêtait dans son triomphe, lui
crier, au nom de
toute la France, de
poursuivre son avantage, de mar¬
cher hardiment sur le
grand dépôt de Lagny, centre
des communications
allemandes, de briser, sur ce
point si important et alors si faible, le cercle d'inves¬
tissement ; en un mot, de ne
pas laisser échapper
l'occasion, unique peut-être, de décider les généra¬
lissimes prussiens à lever le
siège.
Mais il usa vainement le
peu de forces qui luirestait,à
combattre l'obstination imbécile de
quelques galonnés
importants, aux pieds desquels il se traîna en pleu¬
rant, et qui ne lui permirent seulement pas d'entre¬

voir le général. Il revint chez lui râlant de douleur.

*
*

*

Il revint pour recevoir le châtiment de son
péché.
La peine pour lui ne fut

pas au pied boiteux. Avant

même de franchir son seuil

contaminé, comme tou¬
jours, d'excréments saxons, il aperçut à une fenêtre
Mme
Frémyr, qui le regardait attentivement de la tète
aux
pieds.
Dans l'état d'exaltation lucide où

îljse trouvait de-



1 8 0

SI'El' il

DE

SAXCi

puis quarante heures, il comprit tout instantanément.
L'abomination de cette espionne plus que probable
lui apparut. Il se
l'appela certains laits en apparence
dénués de portée, certaines paroles entendues qui
semblaient un peu moins, que rien et qui. maintenant,
aboutissaient tous ensemble, dans un môme rais de
lumière, à l'évidence absolue de la plus horrible
trahison.
Sous les pieds de cette salope,

il y avait, peut-être,

le sang de dix mille hommes.

Redressant la tête, il répondit au regard de ces yeux
de cendre par un regard de feu blanc

qui fit aussitôt

disparaître le fantôme.
Mais alors, oh ! alors, ce ne fut pas long. Mmc Frémyr accompagnée de trois ou
quatre officiers
apparut presque en même temps que lui, dans le
jardin comblé d'animaux saxons ricaneurs.
Monsieur de Joannis, dit-elle froidement, vous
allez, s'il vous plaît, décamper ce soir. Vous avez cessé
de me plaire et je vous chasse comme un domes¬


tique.
Le bonhomme suffoqué ne répondit

pas.

Oui, monsieur,cria-t-elle tout à coup d'une voix
violente, je vous chasse comme un valet infidèle qui
trahit la confiance de ses maîtres. Souvenez-vous,
misérable, que vous fûtes reçu par pitié dans ma mai¬


son...

Vous

venez

de Nogent, n'est-ce

pas?... Mais

répondez donc, vieux bandit...
Elle était sans doute hors d'elle-même, désorbitée

planètes qui vont se cogner à tous les car¬
du ciel .avant de tomber en
pluie d'étoiles sur

comme ces
reaux

les

yeux

de

madame

frémyr

18 7

la terre... car elle frappa le vieillard au visage de son

poing fermé.
Celui-ci, étant mort, roula par terre.
Alors, sans colère, sans frémissement, presque
l'un des officiers s'approchant de la dame
atroce, lui dit en allemand :
suave,



Mon

petit cœur, vous vous êtes un peu trop

trahie. La mort de

ce vieux homme achève de nous
éclairer. Nous avons la preuve maintenant que c'est

qui avez renseigné M. Trochu. Car vous avez
deux visages... Mais vos yeux sont toujours les mêmes
vous

et ils ont cessé de nous

'plaire...
Préparez-vous donc, s'il vous plaît, à être fusillée

dans

une

Krieg!

demi-heure. Chacun

son

tour.

JDass ist

XVI1

UN MOINE ALLEMAND

h.

A Laurent Tailhade

û



Vers la fin de 1870, on vit rôder un
j singulier
moine aux bords de ia Marne et

particulièrement aux
qui fut, après
Versailles, une manière de seconde capitale alle¬
mande pour l'armée d'investissement
pendant toute
environs de l'épiscopale ville de Meaux

'

la durée du Siège.

•I.

S

Ce personnage des plus



-

étranges donna lieu à des
conjectures infinies et je ne puis m'empêcher de croire
que celui qui serait dans l'indéchiffrable secret de sa
mission pourrait expliquer sans labeur un assez
grand nombre de points obscurs.
Les

.1

ecclésiastiques ou pseudo-ecclésiastiques

ne

132

SOEUR

manquèrent pas dans

DE

SANG

goujates multitudes qui
religieux devoir en ne
fumant pas le sol gaulois de trois ou
quatre cent
mille de leurs charognes
germaniques et que l'ab¬
sence inouïe d'un
grand capitaine français fut seule
capable d'émanciper de ce destin.
Il paraît qu'un épais
onguent de cafardise était
ces

faillirent pourtant à leur plus

nécessaire aux brûleurs de femmes et aux éventreurs

d'agonisants, car ils en usèrent, Dieu le sait.
On connaît les goûts
prêchailleurs de l'horrible
vieux Guillaume et
sespieuses proclamations ^e brute
féroce, resucées de Gustave-Adolphe et de tous les
soudards luthériens de la Guerre de Trente Ans.

On sait aussi l'humeur dévotieuse de l'aimable
Chancelier que son épouse confite exhortait à

l'espoir

de la vie du ciel, en des lettres soutirées de la Bible
de Luther, où elle exprimait le désir le
mant de la « destruction de la France.»

Le larbin

de

plus char¬

plume qui l'accompagna toute la

guerre a révélé qu'il lisait assidûment, au milieu de
la nuit, — entre deux ou trois massacres, — les

Récréations journalières 'pour les fidèles chrétiens ou
les Textes bibliques de la

congrégation frater¬
nelle, etc.
Enfin, l'édification la plus copieuse inondait sans

intermittence

les huit ou dix peuples allemands
domestiqués par le bâton des caporaux extatiques de

Berlin.
Ah ! ils en avaient de la besogne, les aumôniers de
cette racaille !

Quand le typhus ravageait les quar¬
tiers, quand les tueries de Champigny, pour ne citer

UN

MOINE

ALLEMAND

193

que celles-là,

semblaient décourager les soldats, le
jour de jeûne et de
prières à la façon anglaise, « humiliation and
prayer », soit plus simplement une communion géné¬
rale appropriée aux rites de chacun.
Il y avait, en effet, des luthériens, des calvinistes,
des catholiques, des anabaptistes, des moraves, etc.,
sans oublier les israélites. Une Babel de
prières !
roi Guillaume ordonnait soit un

On vit, sur les deux rives attristées de la Marne, en
décembre et janvier, durant des journées glaciales,
défiler ou stationner

longuement des bataillons ou
qui venaient tour à tour, dans nos
églises polluées, écouter les prédications morticines
du superintendant Sheller ou de tout autre
loquace
Tartufe, chanter des cantiques et s'approcher de la
sainte Table. Les hosties en usage dans la cène des
des escadrons

luthériens étaient semblables à celles dont, se servent
les catholiques.

Quant au vin qu'on versait dans les

calices, c'était invariablement du vin de Champagne.
On avait dû en réquisitionner des quantités fabuleuses
rien que pour les usages religieux des Allemands.
Les

soldats, même travaillés par la colique, se
résignaient. C'était pour eux une consigne : Aus
Befehl. Les cuirassiers, surtout, avaient une solide
réputation de piété. Quelques pauvres filles violées à
mort, quelques mobiles ou francs-tireurs prisonniers
coupaillés en petits morceaux, purent apprécier le
recueillement de ce corps de cavalerie.
On pourrait faire une monographie singulièrement
croustilieuse des chastes dames diaconesses qui rou¬
laient par les hôpitaux dans le troussequin des pas-

SEEUR

DE

SANG

des damnés qui n'étaient

leurs, pour la terrification
pas de langue allemande.
*

Les catholiques, néanmoins, furent très nombreux

parmi les envahisseurs. • Bavarois, Westphaliens,
Rhénans, Thuringiens ou Polonais demandaient la
messe
pour se soûler du corps du Christ avant d'aller
à l'abattoir, et le Moine qui fait l'objet de la présente
méditation était bien le moine le

plus romain qu'il

soit possible d'imaginer.
11 était dominicain, — naturellement, — comme
tous les moines ignobles, ambulants et cosmopolites,
et vivait avec les officiers

supérieurs d'un corps de

Poméraniens.
On le voyait sur les

routes et dans les rues, fumer
cigares en contant des histoires salées
pour la plus grande joie des majors et des Obèrsten
de toute arme. Le général von M..., calviniste en
diable et prussien sur l'Oder, lui témoignait un res¬
pect sans bornes.
Il recevait de fréquents messages de Versailles
apportés par un uhlan des plus fiers. Son Excellence
d'énormes

le Comtissime de Bismarck, Chancelier de la Confé¬
dération de l'Allemagne du Nord, arbitre souverain
des cfestinées de l'Europe, ne

dédaignait paë de lui
redoutée, et plus souvent encore,
M. Stieber, Directeur général de la Police de cam¬
pagne du Quartier général prussien de Sa Majesté (!)
écrire de sa patte

UN

MOINE

ALLEMAND

1 95

Je

respecte trop mes lecteurs pour leur infliger la
lecture en allemand de ce titre magnifique.
Personne, bien entendu,ne recevait les confidences
du

destinataire

que les chefs les plus insolents
voyaient passer avec crainte. Quelque pochard que
fût un intraitable pandour habitué à rosser ses chiens
de bataille, il s'équilibrait aussitôt que tombait sur
lui le regard de ce religieux dont l'apparition dessoû¬
lait instantanément les états-majors.
Quand il ne condescendait pas à narrer de mons¬
trueuses cochonneries, l'effet infaillible de sa présence
rappelait avec force le mot de Heine : « Ils ont l'air
d'avoir avalé le bâton avec lequel on les assommait
jadis. »
D'où sortait-il et que faisait-il au milieu des soldats?
Mystère.
Ce qu'on savait bien, par exemple, c'était sa haine
delà France. Ce sentiment-là, il ne le cachait guère
et ne laissait même échapper aucune occasion d'en
faire étalage.
Mais cette haine qui avait les caractères de l'hydrophobie était aussi peu explicable que lui-même,
car il détestait
ou
paraissait détester la France
beaucoup moins comme Allemand que comme
Prêtre, — tout sale prêtre qu'il fût.
L'Allemand disait, comme eût pu le dire son illus¬
tre correspondant le Chancelier, « qu'on a le droit
d'être cruel quand il s'agit de politique, que la véri¬
table stratégie consiste à frapper vigoureusement
l'ennemi, mais surtout à faire aux habitants le plus
de mal possible pour les engager à se dégoûter de la

SUEUR

DE

SANG

lutte et à exercer une pression sur le

gouvernement.
gens, ajoutait-il d'un ton
péremptoire, que les yeux pour pleurer la guerre et
regretter leur résistance. »
Il jugeait détestable et outrageant pour l'Allemagne
que les paysans prissent la fuite, et il répétait sans
cesse à Messieurs les officiers
qui n'avaient pourtant
pas besoin d'encouragements, ces paroles qu'il disait
I]

faut laisser

ne

aux

tenir de la bouche même de Bismarck :


Si j'étais militaire, je considérerais les biens des

fuyards comme abandonnés, et je les traiterais comme
tels. Et si les fuyards eux-mêmes tombaient entre
mains, je leur prendrais leurs vaches et tout ce
qu'ils auraient avec eux, en les accusant de l'avoir
mes

volé et caché. Je les

ferais donc fusiller sur-le-

champ.
Le Prêtre avait des sentiments plus curieux et plus
Il ne supportait pas que les Français se préten¬
dissent catholiques. Cette idée le faisait rugir.

rares.

De toute

âme, il aurait voulu que la France
entière tombât dans quelque hérésie inconnue, à ce
son

point épouvantable que le devoir de détruire et d'effa¬
cer à
jamais une nation si dangereuse s'imposât
nécessairement à tous les peuples.
On devine les profitables conseils que pouvait don¬
ner à des imbéciles
déjà féroces un tel homme investi
de pouvoirs occultes,et que les princes même saluaient
avec

respect.

UN

MOINE

ALLEMAND
!

1 9 7

_!_

*

Les Allemands sont les justiciers de Dieu!
déclara-t-il un jour, en entrant de force chez un mal¬


heureux curé de campagne qui crut voir le diable.
Ce curé peu habitué à de telles allures de contro¬
verse,

leva les yeux et les mains au ciel comme pour

le prendre à témoin de la démence du visiteur.
11 n'en fallait [pas tant pour

exaspérer le frénéti¬

que.
Vous êtes



sans

doute

un

chien muet, cria-t-il,

puisque vous ne répondez pas quand je vous fais
l'honneur de vous parler. Ah ! je vous connais bien,
traître pasteur, vous êtes comme tous les autres prê¬
tres français,

ministres de perdition et de désobéis¬

incapables de fumer seulement un bon cigare
défenses et les mots d'ordre
les plus redoutables de la Curie et de l'Eglise Romaine,
formalistes à l'excès pour des choses de rien et ne
craignant pas d'affronter le pouvoir absolu des Papes.
Yous êtes bien les disciples de Bossuet et de Pas¬
sance,

et foulant aux pieds les

cal...
Le
ne

bonhomme, qui ne s'était jamais cru si rebelle

trouva que ceci :


Mais, mon père, ne craignez-vous pas de nous

juger trop durement et avec témérité?


Silence! hurla le moine,vous êtes excommunié

et si vous

ne

l'êtes pas ipso facto, en vertu des cen¬

sures latœ sententise,

moi, revêtu de pouvoirs ad hoc,

sueur

de

sang

je vous applique l'anathème et je fulmine contre vous
l'ex coni muni cation maj eu r e.
Le curé, très simple d'esprit, devina pourtant qu'il
était en présence d'un scélérat dangereux et puissant.
Mais il n'eut pas peur et, répondant beaucoup plus à
lui-même qu'à son

interlocuteur, laissa tomber ce

mot de Joseph de Maistre :

Dieu



a

besoin

de

ea

France.

Quarante-huit heures après, il recevait d'un grand
vicaire de Meaux, ce qu'on appelle un Veniat, d'une
forme assez brutale. Le moine exigeait, Dieu savait
en vertu

de quels pouvoirs, que le prêtre qui avait eu

l'audace de

lui

donner la

réplique fût interdit et

expulsé du diocèse.
La droiture des juges ecclésiastiques fit avorter ce
dessein, mais le curé, quoique très pauvre, eut cons¬
tamment à loger dix hommes triés avec soin parmi les
gorets saxons ou poméraniens les plus fétides, les
plus crapuleux, jusqu'au 2a septembre 1871, époque
bénie du départ des derniers soldats de l'occupa¬
tion.

Je

sais ce que devint ce moine ou prétendu
qu'il eût été si rafraîchissant de crever à la
baïonnette. Au fond, je ne suis pas beaucoup plus
renseigné que tant d'autres qui ne surent absolument
rien. Mais j'ai cru intéressant de mentionner une
figure peu ordinaire que je garantis historique et qui,
du moins, semble donner à penser que cette guerre
d'étonnements indicibles et d'inexprimables désesne

moine

UN

MOINE

ALLEMAND

1 9 9

poirs fut décrétée, — au-dessus des tètes médiocres
qui s'en croyaient les fomentateurs ou
les tacticiens profonds, — par une Puissance incon¬
nue dont l'avènement est
proche et qui faisait alors
de tous ceux

marcher devant elle un semblant d'extermination.

mmmmm

'

MMMMPiPPi'WW

.

.

BISMARCK CHEZ LOUIS XIV

AU

grand peintre

IIlïNRY de GrOUX.

Durant la bataille, on

sentit une forte

odeur d'oignons rôtis. Je m aperçus que
cette odeur venait de Bazeiltes. C'étaient

probablement les paysans français que
nos Bavarois brûlaient dans leurs mai¬
sons.

Le comte de Bismarck à Sedan. —
Témoignages de Moritz Bnsch.

Cérès a bien mérité du genre humain
en

lui

enseignant à conduire là charrue.

J'ai bien mérité des Allemands, en leur

enseignant l'art de griller les huîtres.
Idem.

Bismarck

aimait qu'on lui jouât au

piano des fantaisies douces.
lhule.m.

du
Chancelier d'Allemagne,
était situé dans la rue.de Provence, l'une des plus
.

L'hôtel de Mrae la comtesse de Jessé occupé,

6 octobre au S mars, par le

silencieuses du calme Versailles.

204

SUEUR

DE

SANG

Cet hôtel

qui portait le numéro Quatorze, ainsi
qu'il convenait à une maison de la ville du grand Roi
où devait s'accomplir l'un des événements les
plus
considérables du siècle, se trouvait à droite,
vant de l'avenue de

en arri¬

Saint-Cloud, séparé des maisons

voisines par un assez grand intervalle.

En retrait de
quelques pas sur l'alignement, il avait une terrasse
avec balcon et
grille. Entrée principale, une vaste
porte cochère. A côté une plus petite, au-dessus de
laquelle on vit flotter, pendant les derniers mois, un
drapeau rouge et blanc. Enfin, à droite, un superbe
sapin ombrageait le bâtiment.
C'était, en somme, une de ces villas quelconques à
jalousies blanches et toiturées en ardoise, avec per¬
ron, salle de billard, piano et jardin d'hiver muni
d'un jet d'eau, comme il en fallait aux fiers conqué¬
rants pour se persuader qu'ils avaient atteint la ma¬
gnificence des plus hauts satrapes.
Les produits les moins tolérables de la galvano¬
plastie, du stucage, de la vitrerie et du sous-pastiche
industriel leur paraissaient autant de merveilles de
cette Babylone assiégée dont le faste inique
appelait
le feu des cieux. On en a vu qui se liquéfiaient d'ad¬
miration devant une boule d'escalier

ou

un

miroir

sphérique de jardin bourgeois.
Cette maison entretenue

avec

soin, pendant cinq

mois, dans une saleté toute germanique, était donc
habitée par Son Excellence et par les cigares de Son
Excellence dont les innombrables caisses, envoyées

de Brème, s'empilèrent; par l'affable comte de Bismarck-Bohlen oui trouvait son oncle trop doux pour

BISMARCK

CHEZ

LOUIS

205

XIV

la France ; par le conseiller intime de légation Abe-

ken, chantre des muses, helléniste gâteux et inoffensif, utilisable surtout en qualité de bouffon; enfin
par le sinistre docteur Moritz Busch, secrétaire parti¬
culier du « Créateur de l'Empire Allemand » et
minuscule pédant saxon dévolu aux plus sales confi¬
dences.
Le Ministère des Affaires

Etrangères Mobilisé ne
pouvant être logé tout entier dans la même étable, le
reste du troupeau avait été réparti çà et là dans le
voisinage. Mais la crotte extérieure n'en était pas
moins apportée tous les jours par lui, sans parler du
notable supplément d'ordures déterminé par des visi¬
teurs sans nombre et quelquefois par les plus illus¬
tres princes.
Lorsqu'enfin le grand homme qui venait de saigner
la France de cinq milliards s'en alla, il offrit au jardi¬
nier quarante francs pour les réparations et le net¬
toyage...
*

* *

A la vue de cette demeure d'apparènce lacédémo-

nienne,il était difficile de ne pas songer aux pillages,
aux réquisitions forcées, aux wagons entiers remplis
de meubles précieux expédiés en Allemagne et de ne
pas admirer en même temps le

méticuleux comédien

qui se cachait obstinément sous le masque de rude
franchise militaire du

Chancelier.

le faire déménager et de
disposition une maison plus élégante et

II fut souvent parlé de
mettre à sa

12

2 06

plus vaste. Versailles était plein de colonels ou de
majors installés en de somptueux hôtels qu'il fallut,
il .est vrai, décrotter après leur départ et désinfecter
avec des acides puissants.
Mais il refusa constamment d'imiter ces subalter¬
nes et voulut être, au moins
en France, le prince
Aristide.
ce taudion, historique désormais, que
signés les traités avec les Etats du Sud
et la promotion du roi de Prusse à l'empire d'Alle¬
magne; plus tard, la capitulation de Paris et la lixa-

C'est dans

furent

tion des préliminaires de paix.

On pourrait croire, dès lors, que des paroles d'une

inouïe furent prononcées en ce lieu, que
d'inégalables oracles s'y débitèrent. La vérité sainte
attestée par le,confident non suspect, Morilz Busch,
très particulier secrétaire du Chancelier qui consi¬
gnait, heure par heure, les moindres mots de son
chef, la vérité pure et trop certaine, c'est que les
murs de Mme de Jessé ne répercutèrent que des co¬
chonneries ou d'épouvantables sottises.
Bonald, je crois, disait avec une simplicité renver¬
sante que le secret de gouverner les hommes consiste
h vouloir toujours la même chose. Les Médiocres, par
conséquent, y sont aptes aussi bien que les Supé¬
rieurs et le Chancelier prétendu de fer qui voulut
toujours une Allemagne prussienne sous sa botte,
sans jamais laisser entrevoir une
idée quelconque
au-delà de cette conception de barbare, appartient
sensiblement à la première de ces deux catégories.
L'orgueil national ne pouvant admettre que la
sagesse

t! 0 ~

France ait été vaincue par de simples brutes,

on s'est

trop facilement habitué chez nous à. considérer en
un individu colossal, d'une ampleur de

Bismarck

génie quasi surhumaine.
Le fnmulus de ce Polyphème a fort heureusement
travaillé à détruire cette vaste blague. Oh ! bien inno¬
cemment, le pauvre homme ! Il est tout extase et bave
d'amour. Il lui suffit que Bismarck soit Bismarck et
qu'il humilié le « Gaulois ». Il a cru, de bonne foi,
le glorifier dans ces Tisch Reden du « Luther poli¬
tique », — ainsi qu'il le nomme, en son enthousiasme
de jocrisse, — où sont transcrits servilement les
lieux communs les plus ressassés de vieux pota,che
universitaire et les calembredaines féroces que rotait,
après dîner, le glorieux soudard.
Je ne sais si ce domestique funeste vit encore pour
admirer le Faussaire et l'Assassin de plusieurs cen¬
taines de milliers d'hommes, qui s'est voué lui-même
•dernièrement à l'exécration de tous les peuples, mais
son livre est assurément l'ex-voto le plus implacable
que pourront un jour déposer les hoirs de sa défroque
de bas serviteur sur la tombe ignoble du Chancelier.
*
*

*

Impossible de dénicher un semblant d'idée en vingt
mille lignes. La seule chose vraiment originale qu'on
y puisse découvrir, c'est la surprenante
du grand homme.

laideur d'âme

Il est incontestable que ce genre de laideur ne fut

208

SUEL'li

DE

SANG

jamais rare, mais dans> le cas de Bismarck, la mesure
ordinaire est fort dépassée. 11 y a en lui une combi¬
naison de goinfre, de goujat et de sanguinaire cafard
qui déconcerte.
Si on me donne beaucoup de besogne, disait-il,
il faut qu'on me nourrisse bien. Je ne puis conclure
une paix convenable si l'on ne me donne à
manger
et à boire convenablement. Cela fait partie de mon


métier.
Aveu tellement sincère que la mangeaille, en effet,
revient à tout propos dans cette histoire. On n'entend

-

parler chez cet homme que d'oies grasses, de pâtés,
de « nobles saucisses », de gibier, de vins capiteux
et de liqueurs fines. Toutes ces bonnes choses, natu¬
rellement, aussi peu payées que possible. « Souvent,
dit l'auteur, avec désespoir, on ne sait plus où mettre
ces paniers, ces bouteilles, ces tonneaux, etc. »
Le mastic est à ce point la constante préoccupation
que les mots d'ordre eux-mêmes sont évocateurs de
ripaille allemande. Exemple, 13 novembre : Fressbeutel (goinfre) — Berlin. La veille : Erbswurst (sau¬
cisse aux petits pois) — Paris.
Le Chef aimait les œufs durs, parce que ça fait
boire. « mais il ne pouvait plus en manger que trois
de suite. Autrefois, il pouvait en avaler onze. »
Néanmoins, grâce à Dieu, les gueuletons ne
chôment pas. On en jouit d'autant mieux que les
Parisiens sont en train de crever de faim.

L'essuyeur de plumes nous a fort heureusement
conservé le menu du 23 décembre

«

afin, dit-il, de

donner une idée de la manière dont la table de son

BISMARCK:

CHEZ

LOUIS

209

XIV

patron était servie à Versailles » : Soupe à l'oignon,
vin de Porto, filet de

sanglier, — bière de la
compagnie de Tivoli. Ragoût braisé à l'irlandaise,
dinde rôtie aux marrons
Champagne et vins
rouges à volonté. Enfin, dessert magnifique.
Le même jour, le général de Voigts-Rhetz ayant
trouvé quelque résistance devant Tours, avait fait je¬




ter des obus sur la ville, et ce fut en triturant la dinde

Rismarck exprima cette opinion magnanime :
On a eu tort de cesser de tirer aussitôt que le
drapeau blanc a été arboré, moi j'aurais continué à
faire pleuvoir les obus sur ces gens-là, jusqu'à ce
qu'ils m'eussent envoyé quatre cents otages.
Cet homme doux passait sa vie à déplorer qu'on ne
fusillât pas tous les prisonniers au lieu de les nour¬
rir, et n'arrivait pas à prendre son parti qu'après 'la
que



bataille de Sedan on eût été assez bêtement généreux
pour ne pas mettre

l'armée française hors d'état de

nuire, en l'anéantissant. Un massacre de Quatre-

Fransquillons, en fumant d'excellents
cigares, eût comblé ses vœux !

vingt-dix mille



Nous en viendrons,

disait-il,

avec une

char¬

mante bonhomie, à fusiller tous les habitants mâles.

A Trochu

qui lui demandait un armistice pour

enterrer ses morts, il fit répondre ceci :


Les morts sont aussi bien hors de terre que

dedans.
Jules Favre, à son tour, s'étant plaint qu'on tirait
les malades et les aveugles... l'Institution des

sur

Aveugles, s'attira cette répartie d'une délicatesse
vraiment prussienne :
12.

SUEUR

21 0

DE

SANG

pourquoi les Parisiens se plai¬
gnent de cela. Us font bien pis : ils tirent sur nos
gens, des gens valides et bien ■portants.
Enfin, le même Jules Favre lui disant qu'on voyait


Je ne sais pas

encore

sur

les

boulevards

une

foule de beaux

enfants :


Cela m'étonne,

répondit-il. Vous ne les avez

donc pas encore mangés?

d'esprit, d'un goût délicieux, n'eût pas
déplu à sa vieille femelle, aujourd'hui pourrie, qui
demandait qu'on brûlât les petits enfants.
Je vous dis qu'il y en a comme ça vingt mille
lignes. Mais d'une idée sur quoi que ce soit, jamais
Ce trait

l'ombre.
*
*

*

Vers les premiers jours de décembre, une grande
femme vêtue de noir et strictement

voilée

se pré¬

senta chez le tout puissant Ministre.

Elle avait sans doute obtenu la très rare faveur
d'une

audience,

car

elle fut introduite presque

aussitôt, sans avoir eu à subir les outrageantes ques¬
tions des huissiers ou du chef de poste.

suffoquée par l'odeur
amalgamée du suint germanique, des cigares et de la
cuisine. Se raidissant néanmoins aA^ec énergie et rele¬
vant le bas de sa robe pour franchir les divers amas
de fumier saxon ou poméranien, elle se laissa con¬
Dès le seuil, elle faillit être

duire.
La pièce où l'introduisit raidement le chef du cabi-

BISMAKOK

CHEZ

LOUIS

net, M. de Hatzfeld en personne,

211

XIV

qui était venu la
de fumée et

recevoir dans l'antichambre, était pleine

d'une température de magnanerie.
Deux bougies brûlaient sur la cheminée, fichées
dans des bouteilles vides, chacune d'elles environnée
d'un halo. Au milieu, sur un méchant guéridon, un

broc contenant de la bière et quatre

gobelets d'ar¬

gent. Le reste du mobilier, triste et sale.
La visiteuse vit alors entrer un grand sauvage
assez mal affublé d'une interminable
capote verte à
collet et à doublure jaunes, déboutonnée et laissant
voir la chemise et les bretelles. C'était Bismarck.
11 s'approcha,

l'invita à s'asseoir, en essayant un

sourire aimable, et lui dit en français, irréprochable

d'ailleurs :


Madame, je vous prie d'abord d'excuser le peu

d'élégance de cette maison. Nous sommes des soldats,
le savez, et nous manquons de tout à Versailles.
L'étrangère, sans prononcer une parole, exprima
d'un geste son indifférence profonde.
Veuillez donc m'exposer l'objet de votre visite,

vous



continua

le Prussien. J'ai le devoir et la volonté

d'écouter avec attention une dame à qui Son Altesse
le Prince Royal a daigné accorder un sauf-conduit.
Nous sommes rudes, sans doute, mais « la politesse
du cœur est une chose allemande que
ne connaissent pas ».

les Français

La dame, alors, se dressant, releva son voile...

Cinq minutes plus tard, le très redoutable Chance¬
l'Allemagne du Nord,
sanglé maintenant, comme un cuirassier sous sa cuilier de la Confédération de

212

rasse,

SUEUR

DE

SANG

reconduisait, jusque dans la rue, en lui par¬

lant, peut-être encore, de la politesse du cœur,
Visiteuse inconnue plus soigneusement voilée

sa

qu'au¬

paravant.
Les

quatre-vingts canons et les douze mortiers

formidables destinés

au

bombardement dormaient

toujours à Villacôublay, malgré l'impatience expri¬
mée de cinq cent mille hommes,
malgré la rage inex¬
primable de Bismarck lui-même, et il se disait ouver¬
tement dans les deux armées,
que certaines influencés
féminines très mystérieuses ajournaient, au-delà de
la Nativité de Jésus, l'accomplissement de ce terrible
dessein»

XIX

CELUI

QUI NE

t

VOULAIT RIEN SAVOIR

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XIX

CELUI

QUI

NE VOULAIT

au

RIEN

SAVOIR

Capitaine Ladislas Lûbanski

J'ai connu un brave homme qui ne s'est pas une
seule fois dessoûlé pendant la guerre, c'est-à-dire du
mois d'août au mois de
un

des derniers

son

équilibre.

Son

nom

était

janvier, et qui fut tué dans
combats, sans avoir pu rattraper

quelque chose comme Lat'our ou

Dufour, mais on ne le désignait jamais que par j son

prénom de Bertrand, meilleur pour la vocifération et
que le vieux drôle feignait habituellement de ne pas
entendre.
11 était pour la tradition, celui-là ! Rien n'aurait pu
lui ôter cette idée que la soif est la compagne du sol¬

dat et

qu'il n'y a pas. de
ciétés de tempérance.

bon troupier dans les so¬

Depuis trente ans .qu'il festonnait dans tous les sen-

SUEUR

216

DE

SANG

tiers de la guerre, — car il avait, passé la cinquan¬
taine et fait campagne à peu près partout, — il avait

toujours trouvé le moyen de s'abreuver dans les
villes ou dans les déserts.

Capable de toutes les audaces aussitôt qu'il s'agis¬
de « se goupillonner l'ouverture », il avait
accompli des choses fameuses, des prouesses de fli¬
bustier légendaire, uniquement pour ne pas inter¬
rompre son entraînement de pochard.
sait

Il se battait alors à tâtons, avec une furie

d'autant

plus grande qu'il voyait toujours trois ennemis au
lieu d'un et qu'il lui fallaitse multiplier lui-même en
conséquence de cette illusion d'optique. Une division
entière ne lui aurait pas fait peur, si elle s'était dres¬
sée comme un obstacle entre sa pépie et quelque
bouteille, et il eût entrepris de l'enfoncer.
On pouvait même dire qu'en plusieurs circons¬
tances, les chefs avaient superstitieusement abusé de
ce merveilleux poivrot qui bronchait depuis un quart
de siècle sans pouvoir dégringoler, que les balles ne
pouvaient jamais atteindre et qui démolissait tout
devant lui.
Il suffisait d'encourager sa mise au point. -— Je ne

cogne bien, disait-il, que lorsque je suis bu.
Plus d'une fois, en Crimée, en Italie, au Mexique
il avait été

désigné pour la croix. Mais comment

ajuster 1'« Etoile de l'Honneur » à ce lion de salle de
police- dont les inqualifiables méfaits ne se comp¬
taient plus et qu'il importait de coffrer avec prompti¬
tude aussitôt qu'on avait cessé de se battre. Il fallait
encore moins parler d'avancement.

CELUI

217

QUI NE VOULAIT RIEN SAVOIR

Tout cela, d'ailleurs, lui était

profondément égal.

Aussi longtemps que j'aurai un trou sous le nez,



déclarait-il, je me fous du reste.C'était le type le plus

accompli de celui qui ne veut rien savoir.
Le lendemain de Solférino, on s'était avisé de pré¬
senter à

l'Empereur cette brute extraordinaire qui

avait rapporté, la veille, une demi-douzaine de flacons

d'eau-de-vie, soigneusement enveloppés dans les plis
d'un

drapeau emprunté à quelque régiment du

Danube.

Napoléon III informé qu'il ne pouvait être ques¬
tion de décorer un ivrogne de cette importance, avait
tenu cependant à

lui demander si quelque chose ne

lui manquait pas.


Une seconde gueule, répondit l'homme couvert

de sang, pour mieux boire à ta santé, mon Empereur.

Toutefois, c'eût été une erreur grave de le croire
dénué de

ou d'astuce. Il avait beau
entre deux alcools, il avait
beau être quasi mort d'ivresse, un sublime débrouil¬
lard sortait de lui aussitôt que se présentait un fagot
de difficultés d'apparence inextricable.
On savait malheureusement trop peu l'excellent
poème de son évasion de Mayence, le lendemain
même du jepr où il y fut amené avec deux ou trois
mille de ses compagnons de Metz. Les quelques épi¬
sodes qu'il en racontait donnaient soif du reste.
On devinait qu'il avait dû traverser la province
rhénane comme un jardin de cabaret, sans plus
d'équilibre qu'ailleurs.
Avec quoi avait-il bien pu se maintenir dans ce

clairvoyance

flotter perpétuellement

13

SUEUK

2 18

SANG

DE

dénué de ressources,
qui nesavait pas un motd'allemand et que ses moin¬
dres gestes devaient dénoncer? C'est ce qui sera cer¬
tainement éclairci le jour où toutes les choses

bienheureux état, cet homme

cachées sauteront aux yeux.

et certain, c'est qu'il était
plus ivre et plus lucide
que jamais, comblé d'or et de bijoux allemands,
ayant dévalisé, disait-il, quelques villas germaniques,
étranglé ou brûlé leurs propriétaires, et que, nar¬
guant toute l'armée de Frédéric-Charles, il était
enfin venu nous rejoindre aux environs d'Orléans,
Ce qu'il y avait de sûr

arrivé un beau jour à Liège,

après une série non interrompue

de cuites im¬

menses.

*
*

*

de marcher à côté
parlait à demi-voix, s'encou¬
rageait à la constance avec une extrême douceur, se
traitant de « petit cochon » et de « pauvre vieux »,
s'inondant des bénédictions les plus amples et se pro¬
mettant sans cesse des « tournées » prochaines.
Ce Bertrand avait toujours l'air

de lui-même. Il

se

On s'en amusait, mais pas trop.Instinctivement, on
sentait en lui le soldat noir, à l'âme recuite, sur l'en¬
durance

ou

la bonhomie

duquel il ne fallait pas

compter. Quand les blagues allaient un peu loin, il
calme

regard de ses yeux toujours
pleins d'eau qui vous coupait net.
D'ailleurs, le commandant, une autre basane qui
vous

avait

un

CELUI

l'avait connu

QUI NE VOULAIT RIEN SAVOIR

au

molestât.

219

Mexique, n'entendait pas qu'on le

Dans l'intérêt de votre
peau, avait-il dit, je
conseille de ne pas l'embêter. Si
j'avais seule¬
ment un millier de soulauds comme
celui-là,


vous

je me
chargerais de ravitailler Paris avec de la carne de
Prussien.
On le laissait donc tranquille et il faisait à

peu près

qu'il voulait. Dispensé de tout service régulier, on
était quelquefois plusieurs
jours sans le voir. Il paraît
ce

même,- — et cela

nous pénétra d'un
respect sans
bornes, — qu'il allailse promener chez les Allemands


du voisinage

et qu'il rapportait de ces visites plus
qu'audacieuses des indications précises qui nous sau¬
vèrent plusieurs fois.
Avait-il donc le génie du travestissement et de l'es¬
pionnage, ce malandrin si peu souple en apparence et
qu'on supposait incapable de voir à quatre pas devant
lui?

Nous n'en doutâmes plus, cette mémorable nuit

de
décembre où nos éclaireurs à cheval nous ramenèrent
dans la forêt d'Orléans un artilleur bavarois
tement ivre, qui s'était laissé

complè¬

capturer de bonne grâce
et qui n'était autre que lui-même, venant
informer
notre chef du mouvement
rétrograde de notre armée
et de la marche audacieuse de Frédérick-Charles
vers
Orléans, sur les talons du 15° corps.
Alt! il en savait

long, tout de même, le vieux chacal
qui ne voulait rien savoir, et les officiers pleurèrent
de rage en l'écoutant.
Il avait bien essayé de courir
après Martin des

220

SUEUR DE SANG

Pallières, mais il aurait fallu des ailes pour l'attein¬
dre, ce général de la gaffe, qui se

trouvait encore une

fois, comme à Beaune-la-Rolande, à vingt ou trente
kilomètres du point où sa présence eût pu être
funeste à l'ennemi.
Jamais une pareille occasion ne

s'était présentée.

Quarante-cinq mille hommes engagés sur la seule
route qui conduit de Pithiviers à Orléans, au milieu
des bois touffus, sans moyen de se développer, soit à
droite, soit à gauche. Les troupes françaises, compo¬
sées en

grande partie de mobiles peu solides en rase

néanmoins, soutenues
même de
prendre très résolument l'offensive sous bois et der¬
rière les obstacles que présentait la forêt. La longue

campagne, étaient capables,
et entraînées par leurs officiers, de tenir et

colonne des Prussiens, vigoureusement

attaquée sur

liane, arrêtée et prise en tête, n'aurait [pu se
maintenir dans un semblable défilé. Le Prince témé¬
raire était forcé de se retirer en perdant beaucoup de
son

monde, et notre armée toute vive restait entière pour
faire face à l'abominable crapule

de Mecklembourg,

désormais facilement écrasable.
Mais, maintenant, on était cinq ou six cents volon

inutiles comme des
épluchures d'oreilles de cochon. Il n'y avait plus qu'à
décamper, sans perdre un quart d'heure, dans la
direction de Sully, si on ne voulait pas être coupé

taires complètement abandonnés,

par la vermine.
Ce rapport trop lucide

ayant été fort distinctement

évacué, et la défroque bavaroise quelque peu

jetée aux ordures,

sanglante

l'homme redevint sur-le-champ

CELUI

QUI NE VOULAIT 1IIEN SAVOIR

22 1

la brute précieuse que nous connaissions, et nous
avalâmes quatre cents kilomètres en huit jours...


*

Dieu

*

préserve du récit de cette retraite aussi
qu'atroce où l'armée de la Loire, gelée,
affamée, livrée au plus monstrueux désarroi, se
ramassait à la pelle dans trois ou quatre départements;
où l'on vit des officiers supérieurs dételer les chevaux
des pièces d'artillerie ou des fourgons d'ambulance
pour fuir plus vite !...
N'importe, soixante mille hommes avaient beau
crever de misère, le vieux Bertrand zigzaguait tou¬
jours. Vers la fin de ce mois terrible, il rejoignit avec
nous l'armée de
Clianzy et les farces déjà dites recom¬
me

imbécile

mencèrent.

Ayant surtout entrepris le panégyrique de cet
singulier, voici, pour l'éclairer, deux anec¬
dotes remarquables.
Un certain jour, dans laSarthe, aux environs de la
animal

Ferté-Bernard, il laissa,

comme

tant d'autres fois,

notre colonne filer devant lui et s'arrêta chez un rus¬
tre pour vider un verre. 11 payait, d'ailleurs, disons-

le, beaucoup plus souvent qu'on ne le croyait parmi
Ce verre,

naturellement, se multiplia et le pi¬
le héros, à
l'indicible terreur de son hôte qui avait l'air de piéti¬
nous.

chet d'eau-de-vie de cidre étant épuisé,

ner

des escarboucles de feu, manifesta l'intention de

SUEUR DE

222

SANG

dormir une heure ou deux dans la grange voisine dont
la paille claire le tentait.
Aux vives remontrances du paysan qui lui repré¬
sentait l'arrivée probable desuhlans, il répondit sim¬

plement :


Fous-moi la paix ou je te mange les tripes! et

s'alla vautrer.

Cinq minutes plus tard, il ronflait comme un vol¬
et deux cavaliers prussiens se présentaient.
Aventure aussi simple que délicieuse. Pendant
qu'un des nouveaux venus parlementait impérieuse¬
ment avec le maître du logis, l'autre, s'avisant de la
grange pour l'installation de leurs chevaux, entendit
le ronfleur en y pénétrant.
Bertrand, juché à hauteur d'homme était complète¬
ment invisible dans le creux formé par son poids. Le
can

Prussien naïf avança la tête. A l'instant même, il
cou les deux mains
puissantes du

avait autour du

dormeur.


Viens, ma cocotte, viens faire dodo avec papa!

disait celui-ci, en lui broyant amoureusement les ver¬
tèbres.
L'affaire du second pèlerin fut réglée aussitôt
après d'un superbe coup de baïonnette en plein ventre.
L'autre

anecdote est vraiment

épique. Dans un

engagement, d'ailleurs malheureux, où nous per¬
dîmes un assez bon nombre de camarades, notre
aventurier qui fut, un quart d'heure, le point de
mire des chasseurs

allemands, reçut en cette occa¬
tous les affronts.
Une balle ennemie vint percer son bidon de telle

sion le plus sanglant de

CELUI

QUI NE VOULAIT RIEN

223

SAVOIR

manière que le contenu s'en répandit jusqu'à la der¬
nière

goutte sur le sol. Impossible de se venger
immédiatement, les Prussiens étaient hors d'atteinte.
Mais, le soir, il disparut.
jours après, le commandant nous mettait
pied à minuit. Quelle promenade ! Pendant une

Deux
sur

heure, le vent du nord
comme

nous

entra dans la peau

des aiguilles. Mais nous savions qu'on

allait

piquer de l'andouille...
Les ordres étant précis, aucun fusil ne s'abaissa
lorsqu'un être qui ressemblait à un paquet d'ombre,
allant de-ci et de-là, s'avança vers nous, levant la
main. C'était Bertrand qui nous attendait.
Pas de chahut, dit-il à voix basse au comman¬
dant, et que tout ton monde serre les fesses. Nous les


tenons bien.

Il serait puéril de

demander ce qui vint ensuite.

La chose notable,

c'est que nous tuâmes beaucoup
cette nuit- là. Quant aux détails, je n'ai retenu que

celui-ci qui ne s'effacera jamais.
Les sentinelles éteintes prestement et

silencieuse¬

ment, nous amenâmes une vingtaine de nos gueules
à la

porte de la première maison du village, trans¬

formée en corps de garde. Huit ou dix Allemands, en

parfaite sécurité, jouaient aux cartes, et la première
et qui vint

action de Bertrand qui nous conduisait
tomber

au

milieu d'eux comme un obus,

avec

sa

merveilleuse élasticité de pochard,

fut de planter sa
baïonnette dans le jeu malpropre que le caporal don¬
nait précisément à couper.
Je ne suis pas assez psychologue pour dire exacte-

SUEUR

"2 2 4

DE

SANG

ment ce qui se passa dans l'âme des spectateurs,

mais

je certifie qu'ils eurent peu de temps pour l'analyse,
car la baïonnette empennée maintenant du roi de
carreau, de la dame de cœur et de toute laribambelle
des puissances qui font mourir, s'enfonçait dans les
poitrines avec une rapidité foudroyante et, bien que
notre admiration n'ait été inactive que pendant un
instant très court, j'ose affirmer qu'il ne nous resta
que des broutilles.
*
* *

La mort d'une aussi parfaite arsouille ne devait pas

démentir sa vie. Les Normes

qui président à l'uni¬
trépas

verselle Harmonie se fussent indignées d'un

vulgaire.
On était à la fin de tout et le vieux Bertrand

ne

dessculait pas. La bataille même du Mans où il s'égara

quinze heures dans les lignes allemandes, cherchant,
disait-il, en son argot d'espion féroce, « la clef des
lieux », —• cette désastreuse martingale de l'honneur

français pendant laquelle on fut réduit à compter un
instant sur cet ivrogne pour dépister
ne

le Grand-Duc,

modifia point son état. Il se vantait d'avoir bu à

la gourde de la Mort...
Le 14 janvier, on était en route sur Laval, à l'extré¬

mité ouest de

pauvre département de la Sarthe
dont les six cent mille hectares furent assignés aux
ce

dernières convulsions de la Défense nationale.
Trois cents hommes environ prirent machinale¬
ment je ne sais quelles positions de combat, à l'entrée

CELUI

QUI

NE VOULAIT BIEN

225

SAVOIR

de la forêt de Charnie, autrefois nommée la Thébaïde
du Maine, en avant d'un hameau désert.
Ces hommes étaient si malheureux que la présence

de l'invulnérable et sempiternel ivrogne

les récon¬

fortait. Quelque chose de surnaturel avait fini par lui
être attribué.

Lui aussi, pourtant, avait l'air de baisser la

crête.

Visiblement, il commençait à en avoir assez et se

gênait

peu

pour

blaguer ouvertement les géné¬

raux.

L'officier

qui commandait ces calamiteux survi¬

vants de la défaite venait de leur tenir


ce

discours :

En faisant appel à votre patriotisme, je ne dois

dissimuler le danger... Vous
der¬
niers convois de l'armée... Derrière nous, il n'y a
plus rien... que l'ennemi.
Il parlait encore qu'une fusée s'éleva dans la direc¬

pas, mes amis, vous

êtes appelés à couvrir la retraite et à sauver les

tion du levant, une autre au sud-est, une troisième
tout à fait au midi et on entendit aboyer furieuse¬
ment les horribles chiens des Prussiens que ces sau¬

vages s'amusaient, vers la fin de la campagne, à lan¬
cer sur les vaincus dans le fond des bois.
Il y eut un frisson de désespoir. Exténué d'un long

jeûne, brisé de fatigue et gelé jusqu'aux moelles, on
ne
pouvait plus marcher ni même tenir son fusil,
alors qu'il aurait fallu se jeter avec précipitation dans
le département de la Mayenne, car l'ennemi cher¬
chait évidemment à tourner la faible troupe du côté
de Loué et de Brulon.
Tout ce qu'on pouvait, c'était de^se faire tuer là où

226

SOEUR

DE

SANfi

était, le plus proprement possible, et nul de ces
agonisants ne parla de se rendre...
Quatre heures plus tard, au coucher du soleil, il
n'en restait qu'un, l'indestructible Bertrand 'qui
n'avait pas reçu une égratignure et qui, retranché
dans une grange à moitié détruite, exterminait les
on

assaillants.
Ce buveur de vin criait la soif

en

étripant les

buveurs de bière. 11 avait tellement soif qu'il en vint
à boire de l'eau, un reste d'eau sale
qui croupissait
dans'une auge.

Alors, soudainement, il ne tint plus du tout à la
jamais, il ne» voulut rien savoir, et,

vie. Plus que

s'élançânt hors de sa tanière, l'effrayant bâtard des
anciens Lions diffamés fut abattu,
comme un con¬
trefort de citadelle, — par le premier coup d'un
canon de
puissant calibre que les chefs prussiens
avaient envoyé chercher pour en finir, une bonne
fois, avec ce dernier titulaire de la transcendante
soulographie des Gallo-Romains.


&

XX

LA SALAMANDRE VAMPIRE

ty^vj,y^Vi^v:|y^v <j^y

j<»7K«j azKs&JK$ aTtVs. a>K® ayKsaTfv^ ^Ttva^TKa a/hs j&ftv® aAa

<^êJtS^S\bê W«T«w«

XX

LA SALAMANDRE VAMPIRE

A Léon Ciiaux

A la mort d'Alaric, il est raconté que les

Goths le

pleurèrent comme le héros de leur nation et que, sui¬
vant la coutume des Barbares du Nord qui cachaient
avec soin les tombeaux des hommes extraordinaires,
ils détournèrent, pour ses funérailles, le cours d'une
petite rivière près de Cosenza. Ayant creusé dans
son lit une fosse qui ressemblait à un puits, ils y
déposèrent le corps de leur chef avec quantité de
richesses, comblèrent la fosse et firent reprendre aux
eaux leur cours naturel. Pour s'assurer du secret, on

employés à

égorgea les prisonniers qui avaient été
ce travail.
L'instinct de la race a si peu changé que,

quinze

SUEUR

DE

SANG

siècles plus tard, on a vu chez nous se renouveler
des scènes analogues, dénuées, à la vérité, de toute

grandeur, mais étrangement démonstratives de la
lourde puérilité de ce peuple allemand que

la trique

de tous ses maîtres et le bavardage de tous ses pédants
ne

put jamais assouplir.

mécaniquement disci¬
plinés, apportèrent en France, dans le bagage de
leurs pousse-culs, la plus séculaire moisissure de
leurs origines.
Les esclaves de la Prusse,

Combien de fois

nous

demandâmes-nous

en

vain

pouvait que des ublans, évidemment
atteints par nos tireurs et
qu'on suivait à la tramée du sang, restassent en selle
et disparussent?
Les uns prétendaient qu'ils y étaient attachés, les
autres que leurs camarades les emportaient. Ce qui
est certain, c'est que ces sauvages avaient le pouvoir
inexplicable de nous soustraire leurs morts et leurs
blessés. Des courroies étant adaptées à leurs selles,
nous supposions qu'elles servaient à fixer le cavalier,
et cependant si le cheval tombait, l'homme était à »
l'instant libre. Je me rappelle que ces décevantes et
compliquées étrivières furent appelées, un moment,
la question prussienne.
On a dit qu'ils brûlaient leurs morts. Je ne l'ai
pas vu et je doute qu'en aucun moment de la guerre,
ces brutes odieuses qui brûlaient si bien nos blessés
et nos vieillards aient eu le loisir ou le moyen de
vaquer, pour eux-mêmes, à d'aussi teutonnes pra¬
tiques.
comment il

tués

ou

se

très gravement

LA

SALAMANDRE

VAMPIRE

231

Mais souvent, quand ils ne pouvaient
emporter
leurs chers défunts, ils les enterrèrent certainement
à la façon d'Alaric, avec tout le recueillement

imagi¬
aviser de
tels cerveaux,
les enfouissant, par exemple, entre
deux pommiers auxquels ils faisaient une incision,
dans l'espoir souvent déçu de retrouver, un peu plus
tard, leurs inestimables charognes.
Les chiens errants savaient à merveille les dépister
et les dévorer, en grattant la terre de ces fosses peu
nable et tout le mystère dont se pouvaient


profondes.
*
*

*

Il y

eut, parmi nous, un homme à moitié rôti
qu'on avait orné du sobriquet ironique de la Sala¬
mandre.
Je ne crois pas que je verrai jamais un visage plus

épouvantable. Avant de le rencontrer, j'ignorais que
la physionomie d'un vivant pût exprimer tant de
haine, de désespoir, èt démarquer à ce point les faces
damnées de ceux qui tombèrent « dans l'endroit du
lac le plus profond ».
On se racontait presque à voix basse l'histoire de
ce malheureux
qui s'était jeté comme un perdu dans
le premier corps de francs-tireurs qu'il put rencon¬
trer, après avoir vu violer et massacrer sa femme et
sa fille
par une cinquantaine de voyous allemands
installés dans sa ferme de Morsbronn, le soir même
de la désolante bataille de Frœschwiller.
Par un raffinement très prussien et que Bismarck

2 32

SDEUR DE

SANG

eût applaudi, 011 l'avait attaché au

pied, du lit. Châti¬

d'avoir parlé sans respect à
l'un de ces bandits. Il avait pu vivre avec cela dans
ment du crime énorme

le cœur!...



Saint-Privat, il se battit
plusieurs heures comme un déchaîné et dut être pour
quelque chose dans l'immense cri de douleur qui
s'éleva du fond de l'Allemagne, quand elle vit refluer
Douze jours plus tard, à

l'interminable coulée du sang de ses morts.

Frappé d'une balle quelques instants avant la fin
de ce jour terrible, et jeté à la volée dans l'église où

s'entassaient les blessés français, il eut ce destin
d'être l'un des miraculeux survivants de la catas¬

trophe sans nom que les historiens militaires ont eu
peur de raconter et dont il faudra qu'un jour tout un
peuple réponde, quand viendra la sacrée Justice.
La retraite précipitée du Maréchal n'ayant pas
permis qu'on évacuât cette ambulance provisoire, les
trois ou quatre cents pauvres diables abandonnés à
la clémence du vainqueur furent condamnés à être
brûlés vivants par l'horrible crétin bâtard Steinmetz,

qui voulut ainsi se venger sur eux, à l'avance, du
coup de botte royal que devait lui rapporter infailli¬
blement le sot gaspillage de ses propres troupes.
Je ne sais s'il est plus facile de se représenter que
de décrire une telle horreur. Notre Salamandre, qui
en avait été le témoin et la victime, n'ayant échappé
qu'à grand'peine à l'effroyable supplice, interrompait
quelquefois, pour en parler, le silence de moine
farouche au fond duquel il cloîtrait son âme.
Il disait alors quelques mots très brefs qui faisaient

LA

SALAMANDRE

23 3

VAMPIRE

lever le poil, mais les stigmates qu'étalait son corps
étaient plus éloquents que son silence môme.
Il avait pu sauver ses yeux, désormais privés de
paupières, semblables à deux clous de métal sombre
enfoncés en deux bouffissures sanguinolentes ; mais
le nez, les lèvres, les oreilles avaient disparu et les
trois quarts de la face étaient noircis, calcinés,
comme si un
pinceau de lave brûlante y avait passé.
11 avait fallu l'amputer de trois doigts à la main
gauche et sa claudication perpétuelle compliquée de
tics bizarres donnait à supposer que le reste de sa
personne avait dû subir de très près les cruelles

familiarités du tison.


J'ai rissolé dans la graisse des pauvres bougres,

disait-il.
Car le feu avait fini par prendre à cette masse

de

corps humains sur laquelle tombaient les charpentes
embrasées...
L'affreuse flamme fut-elle activée, comme à

Ba-

zeilles, par quelques jets de pétrole? C'est Dieu qui le
sait. Toutefois, les Allemands étaient coutumiers du
fait et c'est une honte indicible pour leurs armées, une
honte

qui ne s'était pas vue depuis le Bas-Empire,

que ces régiments badois ou bavarois armés de
bidons et de pinceaux à pétrole destinés à l'incendie
des maisons ou des clôtures...

Leçon profitable qui ne fut pas

vaine pour les

joyeux fédérés de 1871.
Quoi qu'il en soit, le malheureux village de Saint Privat put être aisément pillé, toute la nuit, à la
clarté blanche de cette effrayante lampe de douleur.

23 4

SUECR

DE

SANG

La Salamandre, ainsi dénommé parce qu'il avait pu
se

dérober à une agonie dont l'horreur bafoue l'ima¬

gination, était parvenu à se réfugier dans une sorte
do caveau où l'enfer le poursuivi! sous l'espèce atroce
de liquides ardents, — huile minérale ou cambouis
humain, il ne pouvait le dire, — et dans les ténèbres
d'En Bas, lui conditionna son phantasmatique visage.
*

*

Quelque durement éclopé qu'il fût, quatre mois ne
dont la mort
évidemment ne voulait à aucune espèce de prix, se
trouvait parmi nous en qualité de volontaire. Il
valait, ma foi! autant que n'importe qui, surtout
dans les attaques nocturnes, où le surgissement de
son
visage de démon répandit souvent la terreur.
La seule de ses mains qui fût intacte valait, je
crois, plusieurs mains et paraissait se multiplier.
Inapte aux diverses manœuvres du fusil, il était néan¬
moins le premier du monde pour piquer ou pour
s'étaient pas écoulés que cet homme,

assommer.

Alors, sa macabre gueule se déployait en une sorte
de rire qui n'était pas contagieux du tout, je vous en

réponds, et il criait hystériquement de volupté,
comme une amoureuse.

Quand sa joie était finie et qu'il fallait s'éloigner de
rien, non rien, ne pourrait donner une

tout combat,

idée de la tristesse du malheureux qu'on

entendait
pleurer sourdement tout le long des nuits. Il sortait

LA

SALAMANDRE

VAMPIRE

235

de lui comme une fleur noire, une sombre tubéreuse
de mélancolie qui nous asphyxiait...
Très doux, d'ailleurs, aussitôt qu'on ne voyait plus
le Prussien, bonhomme de spectre et soldat excellent

qui ne murmurait jamais, on acceptait par miséricorde
î'oppression morale et physique
de sa redoutable présence. Au fait, il n'était pas encom¬
brant et passait des heures, immobile, assis par terre,
le front penché vers ses genoux rapprochés et la face
perdue dans le creux de ses deux bras.
Un de ses compatriotes expliqua qu'il avait été un
très brave homme de bourgeois cultivateur, aimant sa
femme et sa fille comme un bonze fanatique aime ses
idoles, et qu'étant désormais devenu lui-même un fan¬
autant que par crainte

tôme, il conversait familièrement avec leurs fantômes.
Je me suis demandé souvent ce que pouvait

bien

être la vie, la patrie, Dieu même, pour une si profonde

misère..,
*
* *

Nous ne sûmes que très tard et tout à fait à la fin
combien ce spectre était complet,
mes

quand nous apprî¬

que notre Salamandre était, passionnément, un

profanateur de sépultures.
N'ayant vécu, depuis quelques mois, que de sa
haine pour les Allemands, rien n'était
capable d'as¬
souvir cette passion unique,
pas même leur mort dont
il fut prodigue et qu'il sut, en certaines circonstances,
leur faire savourer avec lenteur.Leur mort! Ah!bien
oui! Elle ne lui suffisait guère.

SOEUR DE SANG

236

qui ne
dans ce qu'on est convenu d'appeler leur
âme immortelle, si, toutefois, il est permis de supposer
Il aurait voulu pouvoir les atteindre dans ce

meurt pas,

que de tels bestiaux en ont une.
Privé de pouvoir surnaturel pour évoquer
son cœur

devant

de bourreau les fluides esprits des trépassés,

il s'acharnait aux cadavres, effroyablement persuadé

que le Rcquiescant inpace n'est pas une

formule vaine

manière, affliger les morts
en ne
respectant pas leurs tombeaux.
En tout cas, on avait ainsi des chances d'aggraver
le deuil de ceux qui leur survivent et qui les pleurent.
Quelques témoignages recueillis après l'extermi¬
nation du vampire et les détails qu'on put deviner
sont à détraquer l'entendement.
On trouva sur lui une masse de papiers volés aux
et qu'on peut, de quelque

cadavres et des lettres de sa main qui eussent pu être
datées de l'enfer. Ces lettres, conçues dans le
morne

style

des faire part et qu'on fit brûler en tremblant,

informaient des mères, des veuves, des enfants, des
amis ou des fiancées habitant l'Allemagne, de cer¬
tains actes sacrilèges accomplis dans les ténèbres sur

déplorables corps déterrés de leurs très chers,
le discernement satanique d'un brucolaque...
Naturellement, il savait l'usage gothique des inhu¬
mations mystérieuses dont j'ai parlé, et son flair était
d'un chacal pour dénicher de pareils trésors.
Il mourut dans son péché, au commencement de
l'armistice, son existence, d'ailleurs, n'ayant plus
les

avec

d'objet.
A quoi bon durer maintenant? disait-il lui-même.


LA

237

SALAMANDRE VAMPIRE

*

*

*

Yoici donc la chose, telle qu'il nous
de

la

reconstituer par

fut possible

voie d'induction ou

de

déduction.
Dans

un assez

rude combat livré aux environs de

Bellême, dans le départe¬
mourir un de
leurs plus jeunes officiers, fort aimé d'eux, paraît-il,
avaient inventé de l'enterrer clandestinement, selon
leur coutume, dans une auge en bois, une auge à

l'infortunée petite ville de

ment de l'Orne, les Prussiens ayant vu

cochons trouvée dans l'étable d'un paysan.
Ils l'avaient donc étendu

dans ce bizarre cercueil,

l'épée au côté, et avaient couché près de lui, sur la
terre nue, — comme un garde du corps pour l'éter¬
nité, — un simple soldat tué le même jour. Le sol

la double tombe et
l'emplacement marqué avec la plus grande précision.
avait été soigneusement tassé sur

Deux mois après, le lendemain même

ture de

de la signa¬

l'armistice, trois Allemands vinrent, avant

l'aube, visiter l'endroit funèbre et trouvèrent, à côté

insupportable odeur,
dont il
mutilait, en ricanant, la putréfaction.
Teterrima faciès dsemonum!
L'apparition de
cette effroyable face dans de telles circonstances, aune
telle heure et dans un tel lieu, dut être terrible sur ces
barbares, car le médecin déclara que l'un des Allemands
était mort foudroyé de la rupture d'un vaisseau.

de la fosse ouverte exhalant une

la Salamandre accroupi sur les deux cadavres

238

SUEUR

DE

SANG

Quand aux deux autres, ils donnèrent bravement
tout ce qu'ils

pouvaient avoir de sang dans les veines
corps percés de coups furent détachés à grand'
peine du cadavre contracturé de la Salamandre-Vam¬
et leurs

pire.

XXI

LA COUR DU MIRACLE

XXI

LA COUR DU MIRACLE

A Louis-Joseph L'Huillier.

Depuis quelque temps déjà, on avait perdu tout
espoir de s'amuser. Il pouvait bien y avoir trente
heures que le poste avait été établi dans cette ferme
isolée sur le bord de la grande route, et les malins
prétendaient que le diable lui-même eût été inca¬
pable d'y rien comprendre.
Pas de nouvelles du bataillon cantonné au tonnerre

de Dieu, à moins

qu'il ne fût en marche quelque
part. On était là une vingtaine d'hommes oubliés,
abandonnés comme de la raclure de godillots, et ne
sachant absolument rien de ce qui se passait aux
alentours. Si les Prussiens arrivaient en force, on ne
savait même pas dans quel sens il faudrait se replier.
14

242

SUEUR

DE

SANG

était de

La consigne vague laissée par l'adjudant
surveiller la route attentivement du côté du

Nord.

Rien de plus.

do

Les moblots, peu débrouillards et privés
diverses consolations, ne pouvaient attendre aucune

lumière du jeune sous-officier

qui les commandait.

Celui-ci, plein de bons désirs et même assez intré¬

pide, mais naturellement dénué d'expérience aussi
bien que de prestige, ne pouvait offrir que ses propres
conjectures, qui n'eussent rassuré personne.
Tout en songeant à l'odieuse éventualité d'une
survenue de l'ennemi qui raflerait du premier coup
le détachement, il voyait les pauvres diables ronger
les derniers fragments de ce biscuit, réfractaire
comme les briques des hauts fourneaux, qui dévasta
les mâchoires de trois cent mille hommes qu'une
effrayante administration trouvait le moyen de ne pas
nourrir au centre même de la plus riche contrée de la
terre.

C'était pourtant un peu

fort qu'on fût obligé de

tripes et même de crever de froid, à (j,eux
pas de ces paysans cossus dont on était venu garder
la maison et qui n'avaient consenti à prêter une
espèce de soue à cochons et quelques bottes de paille
se serrer les

l'ordre violent

pour l'installation du poste, que sur
d'un officier qui n'avait pas exigé davantage.

Impossible d'obtenir, fût-ce en pai/ajit,\in morceau
de pain ou un verre de vin de ces brutes
toute la journée, se gaver

qu'on voyait,

et se goberger devant un

bon feu.
Ah! s'il en avait eu l'autorité ou l'audace,

le petit

LA

COUR

DU

MIRACLE

2 43

sergent frais émoulu, sorti pour la première fois de
la maison de son père, il y avait quatre mois à peine,
et rempli des traditions fantasmagoriques de la cour
martiale, s'il avait osé, quelle danse pour les marsu¬
piaux !
Ils eussent été sans

doute plus gracieux pour les
Prussiens qui n'y mettaient pas tant de façons et qui
avaient d'infaillibles secrets pour se
des cultivateurs et des bourgeois.

faire bien venir

Depuis le commencement de l'abominable cam¬
qui s'est appelée si drôlement la guerre de
résistance, on savait pourtant à quoi s'en tenir, bon
Dieu ! et les chefs mâles
quand il s'en trouvait —
auraient bien dû ne pas laisser échapper toutes les
occasions de se servir du pouvoir discrétionnaire que
leur conférait la Débâcle portative que les généraux,
à tour de rôle, promenèrent six mois, dans les deux
pagne



tiers de la France, comme un Saint-Sacrement de

catalepsie et de reculade.
*
*

*

Les paysans,

naïvement lâches et fangeuse ment
égoïstes, impénétrables au sentiment de la Patrie et
et tout à fait
étrangers a l'idée de Rac'e, ne virent, en
somme, dans la guerre, qu'un funeste coup du sort,
une
guigne noire qu'il s'agissait de conjurer, chacun
pour soi, par toutes les crapuleries et les manigances.
On a dit puérilement qu'ils étaient partout de con¬
nivence avec les Prussiens. Il faudrait alors supposer

SUEUR

244

une

DE

SANG

espèce de satanisme formellement interdit à des

âmes si peu

profondes.
simple, c'est qu'ils partageaient équitablement leur exécration entre les Prussiens et les
Français. Les uns et les autres étaient, à leurs yeux,
des gens incommodes, gâcheurs de paille et brûleurs
de bois, sans parler du reste. Pour mieux dire, des
propres-à-rien et des bandits, malheureusement trop
La vérité

armés.

La guerre ne les regardait pas. Ils ne l'avaient jamais

demandée, et qu'on s'appelât Allemagne ou France,
pourvu que se

vendissent leurs moissons ou leurs

bestiaux, qu'est-ce que cela pouvait bien leur faire?
Fiant donc forcés de choisir le moindre mal, ils
aimaient mieux livrer, en gémissant, à l'ennemi ce

qu'il leur était impossible de cacher. De ce côté là,
du moins, il y avait des chances qu'une si bonne
volonté fût payée de quelques égards et presque tous
désirèrent impatiemment l'arrivée des troupes alle¬
mandes, pour en être protégés.
Quelquefois, il est vrai, cette monstrueuse protec¬
tion leur parut ensuite plus amère que les ruines et
les agonies. Question de chance. Cela dépendait des
corps et des chefs de corps. On tombait bien ou on
tombait mal. Mais on peut assurer qu'il n'y avait pas
de trahison dont les paysans ne fussent aussitôt capa¬
bles sous la menace de l'incendie, car c'est le propre
des animaux d'être surtout épouvantés par le feu.
En l'absence de preuves aussi

Douze Portes de Lumière, nos

éclatantes que les

chefs les plus éner¬

giques n'osaient sévir contre des gens qui se récla-

LA

maient de la

COUR

DU

MIRACLE

qualité de Français et

se

disaient

écrasés, foulés aux pieds comme de la vermine, par
les deux armées.
Je me souviens

qu'un jour l'un d'eux protestant,
sanglots, de son innocence et jurant par tout ce
qu'il pouvait invoquer de plus saint qu'aucun Prus¬
sien n'avait été aperçu dans les environs, une demidouzaine de Saxons qu'on ne put atteindre furent
signalés tout à coup. Ces rôdeurs venaient évidem¬
ment de passer la nuit chez cet homme
qu'on aurait
dû clouer à son propre seuil comme un oiseau de
malédiction et que notre commandant se contenta
avec

de souffleter.
Il y en

eut un plus habile, une espèce de naufra-

geur qui, utilisant ses deux filles et sa grosse femme,
attirait chez lui des soldats que les Bavarois fusil¬
laient instantanément...
Ces anecdoctes sont infinies, et je me suis dit sou¬
vent

qu'il manquait à l'histoire de celte époque une
monographie documentée du paysan

bien édifiante

français.
*
*

*
&

Ce

qui exaspérait par-dessus tout le petit sergent,
montagne de bois à brûler, au
milieu de la vaste cour. Car je n'ai pas encore dit que
c'était la vue d'une

la ferme était

une

de ces confortables demeures de

paysan riche qui puent la graisse et la lésine.

Délimité par

le corps de logis, les deux ailes
pleines de bestiaux plus intéressants que leurs
14.

246

SUEUR

DE

SANG

maîtres et la clôture en partie

grillée sur le bord de
grand'route, un parallélogramme d'une étendue
considérable offrait à l'admiration des troupiers en
marche, glacés par des vents atroces, le spectacle
très noble d'une pile gigantesque de rondins, tels
qu'on en voit dans les grands chantiers de Paris,
suffisants, croirait-on, pour alimenter, pendant
la

des mois,
cher

les feux de trente cuisines. Et ce bû¬

superbe inspirait au jeune homme des pen¬
pil¬

sées, nouvelles pour lui, d'extermination et de

lage.
Ce n'était

qu'avec une peine infinie* en offrant le
peu d'argent qu'il possédait, et surtout en menaçant
le fermier de la colère de ses supérieurs, qu'il avait
obtenu quelques bûches, en nombre dérisoire, autour
desquelles grelottaient ses hommes, et la dernière
achevait de
Le froid,

se consumer.

excessif déjà, semblait redoubler. La

nuit précédente, un de ses factionnaires avait eu les
oreilles et les pieds gelés, et on se brûlait les doigts
sur

le

encore

canon

du

fusil. La

prochaine s'annonçait

plus abominable.

L'indifférence et la dureté de ces immondes ramasseurs de

pommes de terre était à hurler de rage. Il le

lui avait bien dit pourtant, au paysan, et même avec
une

jolie véhémence. Il n'avait pu tirer de lui que

cette réponse qui le pétrifia :


Si vous avez froid,

mon

petit monsieur, allez

vous'chauffer chez votre papa et laissez les Prussiens

tranquilles. Si chacun faisait comme moi, il y a long¬
temps que la [guerre serait finie. Ne vous faites pas

LA

COUR

DU

MIRACLE

de bile, s'ils viennent ici, je saurai

bien leur vendre

mon bois.

Le malheureux chef de poste ainsi' congédié sentait

bien qu'à sa place un vieux soldat aurait immédiate¬
ment cassé la figure à cette

canaille. Mais il était à
où les plus généreux se laissent inti¬
mider par un imbécile important. Il n'était pas très
sûr, d'ailleurs, de l'approbation de ses chefs et dut se
borner à concentrer intérieurement, dans une formule
exécratoire qu'il crut efficace, toute la somme des
malédictions antiques.
cet âge tendre

Soudainement, il entendit au dehors un grand cri

poussé par l'une des sentinelles et se précipita sur la
route. Aux dernières lueurs du

cevait

une

masse

noire et

crépuscule, on aper¬
profonde qui s'avançait

rapidement.
La distance était trop grande et le jour trop

faible

qui étaient ces arrivants et,
pendant quelques instants, le sous-officier laissé
sans
ordres précis, supposant naturellement une
colonne ennemie et ne sachant quel parti prendre au
milieu de son pnonde saisi d'effroi, connut les plus
pour qu'on pût savoir

noires affres do l'anxiété.

Mais bientôt ce trouble fit place à

des sentiments
joyeux quand la colonne, s'arrêtant à un kilomètre
environ, et les unités qui la composaient se
déployant en bivac au milieu des champs, de l'un et
l'autre côté de la route, on put reconnaître aisément
les rassurantes jupes Se nos zouaves.
Le sergent, délicieusement allégé, prit alors le parti
d'essayer de dormir une heure ou deux dans la paille.

SUEOR

248

DE

îjc

SANG

*
îfî

Il ne dormit certes pas une

heure. Il en était bien

certain, ayant tenu, un peu plus tard, à s'en assurer
exactement.

Salop de sergent ! propre à rien ! crapule !
canaille! assassin! le conseil de guerre! etc. Telles


furent les paroles

aimables qui le tirèrent violem¬
temps qu'une main

ment de son sommeil, en même

ferme le secouait

avec

frénésie.

A l'instant sur pied, il
non

reconnut en l'excitateur un
moindre personnage que le fermier qui vocifé •

rait en l'injuriant, les yeux hors de la tête, et parais¬
sant possédé de plusieurs


démons.

Ah! çà, vieux drôle, cria-t-il à son tour, qu'est-

ce
que vous avez donc à beugler?
devenez fou, par hasard ?

Pour toute réponse,

Est-ce que vous

l'énergumène l'entraîna dans

la cour :


Voyez! D'un seul geste pathétique, il lui montrait

la cour de sa ferme et les champs voisins.

D'abord le jeune homme ne comprit pas

de quelle
catastrophe on prétendait le rendre responsable.
Une ligne de feu, consolante et magnifique, se
déployait au-devant de la ferme, sur toute l'étendue
de la plaine et paraissait emplir l'horizon. C'étaient
les zouaves qui se chauffaient, — enviablement d'ail¬
leurs, — et, du premier coup, il ne saisit pas ce
qu'un aussi simple phénomène pouvait avoir de calamileux ou d'exaspérant.

TjA

cour du

miracle

249

Mais, enfin, ses yeux venant à s'ouvrir tout à
il découvrit que le colossal et

fait,
glorieux bûcher n'exis¬
tait absolument plus. Disparu, raflé, envolé
jusqu'au
dernier morceau de bois, comme une

plume que le

vent léger aurait emportée.

Depuis cette époque déjà lointaine, il n'a jamais
pu s'expliquer ce l'ait qui lui paraît encore un mira¬
cle.
En moins d'une heure,

les zouaves à moitié gelés,
qui avaient perdu dans un tout récent combat leurs
sacs et leurs manteaux,
avaient accompli le tour de
force d'emporter cet Himalaya, et cela, sans être
entendu des gens de la maison qui ne furent avertis
de la disparition de leur bois que par l'insolite clarté
des brasiers.
On devine aisément le reste et de

quel fou rire
général fut accueillie désormais la rage du paysan
qui parut à la veille de perdre véritablement ce qui
lui restait encore de raison et dut subir cette nuit la

plus rude épreuve qui puisse frapper un avare.
Les hommes du poste ayant naturellement informé
les arrivants du caractère de ce personnage, le sac de
sa maison fut
accompli avec une incomparable vir¬
tuosité. Les volailles surtout disparurent comme par
magie. On entraîna même un cochon dont le posses¬
seur
qui avait fini par pleurer de désespoir put
entendre les cris de mort.

Comme s'il avait fallu une sanction à ce châtiment,

le colonel

vint en personne, accompagné d'une
dizaine de ses officiers, s'installer à la propre table de
la victime, déclarant

avec

sang-froid qu'un pareil

250

SUEUR DE SANG

jean-foutre devait s'estimer heureux d'avoir conservé
sa

peau.
Les mobiles qui n'avaient pas tardé à suivre l'exem¬

ple de leurs « aînés dans la carrière » et dont la
nuit fut meilleure qu'ils n'eussent osé l'espérër, dis¬
parurent le lendemain, presque à la même heure que
les zouaves, relevés de leur pénible faction par un
officier que le colonel fit régaler à son tour, et on
ignore ce que devint l'odieux bonhomme qui s'était
si imprudemment flatté de vendre son bois aux sol¬
dats prussiens.
Je termine en priant ceux de mes lecteurs nés sous
l'influence de Saturne et qui ne cessent d'exiger des
mélodrames, de vouloir bien me pardonner la grise
couleur de ce souvenir véridique.
Qu'ils ne craignent rien. Il me reste encore, Dieu
merci ! quelques bonnes atrocités à leur servir. Mais,
en y songeant, ne verront-ils pas combien il était
expédient de montrer enlin le paysan tel qu'il fut alors
en réalité, pendant qu'on agonisait devant son seuil,
tel qu'il est encore, sans doute, — et non certes
pas tel qu'on le suppose dans le bavardage des
mendiants de la popularité.


,

XXII

L'AUMÔNE DU PAUVRE

XXII

L'AUMÔNE DU PAUVRE

A Henry de Groux.

En ce moment, ma femme dort dans
les bras du lieutenant Morpbée.
Bismarck à sa sœur, 28 juin 1850.

Existe-t-elle encore, la petite maison du tisserand
belge de Donchery, l'humble maison ouvrière, peinte

jaune, où le malheureux Napoléon III, agonisant
et d'âme, dut endurer, au lendemain de
Sedan, l'avanie suprême et l'indélébile outrage d'un
tête-à-tête avec le Tartufe sanglant de Poméranie?
Yoici la propre version de ce dernier, consignée,
le 3 septembre, dans une lettre intime à sa Sicambresse de femme qu'il nomme « son cher cœur »,
on

de corps

Mein liebes Herz !
15

254

SUEUR

DE

SANG

Cette lettre interceptée par de sacrilèges francstireurs qui n'obtinrent jamais leur pardon, fut aussitôt

publiée par quelques journaux français. N'ayant pas
sous la main leur traduction, j'offre la mienne, aussi
littérale que possible, élaborée, je vous prie de le
croire,

sans

enthousiasme,

car

Bismarck n'est pas.

précisément un écrivain.
«
Hier matin, à cinq heures, après avoir traité
jusqu'à une heure, avec Moltke et le général français
de la capitulation définitive, le général Reille que je
connais me réveilla pour me dire que Napoléon dési¬
rait me parler. Je montai à cheval et me rendis, sans
m'être débarbouillé et sans avoir déjeuné, àSedan. Je
trouvai l'Empereur dans une voiture ouverte, avec
trois aides de camp et trois autres à cheval sur la
grand'route devant Sedan. Je descendis, le saluai aussi
poliment qu'aux Tuileries et demandai quels étaient
...

ses

ordres. Il désirait voir le roi. Je lui dis, confor¬

mément à la vérité, que Sa Majesté était cantonnée à

trois lieues de là, à l'endroit même où j'écris en ce
moment. Napoléon m'ayant demandé où il devait se

rendre, je lui offris, ne connaissant pas la contrée,
de rester à Donchery

où je cantonnais moi-même,
petit endroit près de Sedan. Il accepta et se mit
enroute avec ses six Français, guidépar moi et Charles
(Bismarck-Bolen), qui était venu me rejoindre dans
la direction de notre cantonnement, par la matinée
solitaire. (Textuel.) Sur le point d'arriver, il com¬
mença à s'ennuyer à cause de la foule qu'il craignait
de rencontrer et me demanda s'il ne pouvait point
entrer dans une maison d'ouvrier isolée qui se trouun

LAUMONE DU

PAUVRE

255

vait sur le chemin. Je la fis examiner
par Charles,
qui vint nous dire qu'elle était très misérable et mal¬

propre. — N'importe! dit Napoléon, et je
avec lui une échelle étroite et

grimpai
fragile. Dans une cham¬
bre de dix pieds de long sur dix de
large, contenant
une table de
sapin et deux chaises en jonc, nous res¬
tâmes assis pendant une heure, les autres se tenant
en

bas. Quel énorme contraste

avec

notre dernière

rencontre,en 57, aux Tuileries! Notre conversation
était difficile, car

je ne voulais pas toucher aux choses
qui eussent été pénibles pour celui qui avait été jeté
en bas
par la main puissante de Dieu. Etc. »
En écrivant la dernière
phrase, Bismarck mentait
à son « cher cœur », comme eût
pu le faire un simple
arracheur de gencives, car le volume de sa corres¬
pondance publié à Berlin et à Leipsick, en 1892, et
que tout le monde peut lire, contient une lettre à son
gracieux roi, écrite la veille, immédiatement après

l'entrevue, et relatant une conversation où les choses
les plus pénibles furent brassées, au
contraire, et tri¬
turées avec énergie.

Mais qu'importe une imposture de

plus ou de moins
qui sera peut-

dans l'existence de ce cafard homicide
être

quelque temps encore, pour un nombre indéter¬
miné de ses compatriotes imbéciles, le


comme

M. de Lesseps a été le

grand Allemand,
grand Français?

Nul, que je sache, n'a pu dire ou n'a osé

dire, jus-

SUEUR

256

DE

SANG

qu'à ce jour, la vérité sur cette entrevue sans pareille
où se consomma, — très probablement à l'insu de
l'un et de l'autre personnage, — l'un des plus immen¬
ses

faits de l'histoire.

Je m'embarrasse peu du récit que donne

Bismarck

rapport au roi, ci-dessus mentionné.
J'estime qu'zV est plus sûr de deviner que de voir, et
dans l'officiel

que tel ou tel familier de l'Absolu est infiniment

plus

digue d'être écouté que les acteurs mêmes ou lestémoins immédiats, lorsqu'il s'agit d'éclairer, —pour
l'honneur de Dieu
d'aussi confondantes péripéties.
Napoléon III, d'ailleurs, n'a jamais parlé, et nous
n'avons d'autre témoignage que celui du Chancelier
qui s'est glorifié lui-même d'avoir soutenu, vingt ans,
le plus ëffroyable de tous les mensonges, pour que
parussent exterminées avec justice les trois ou quatre
cent mille victimes de son ambition de fléau divin.
Ce témoignage, cependant, n'a trouvé ni incrédules
ni contradicteurs. L'étonnante grossièreté d'âme de
Bismarck devait naturellement accréditer sa déposi¬
tion et la multitude fut trop heureuse qu'un individu
qui lui ressemblait la délivrât, aussi platement, du
traquenard de la Beauté supérieure et des affres de
la Vérité profonde.
Voici donc ce que je propose. Nous allons, s'il est
possible, écarter un instant les blagues et, considérant
avec une espèce de sagesse qui nous fera passer pour
des insensés, que les épisodes, même les plus authen¬
tiques, sont invérifiables, nous refuserons de croire
que cet Empereur abattu qui prenait le train des
abîmes, se contenta d'échanger simplement une for—

i/aumône

du

pauvre

257

mule contre un protocole, néant
pour néant, comme
l'a prétendu le Garde des Sceaux de la Calomnie.
Nous supposerons alors deux êtres vivants, à la
place
des'deux fantômes, on nous efforçant

d'imaginer ce
qui serait sorti de leurs âmes en un tel moment, si
leurs âmes impérissables avaient éclaté.
Mais, d'abord, que pensez-vous du tisserand, de ce
choix

d'une maison de tisserand
pour un tête-à-tête

aussi extraordinaire ?

Car, enfin, s'il est vrai qu'il n'y a point de hasard
l'ont crié depuis six mille ans, toutes les bou¬
ches des clairons des cieux, il fal lait donc bien
que cette
demeure eût été élue et prédestinée
pour engloutir le
secret de la plus étonnante Aumône
qu'on ait jamais
comme

faite.

Je ne me

charge certes pas d'expliquer la circons¬
y songeant, il me semble que
des tentures sublimes et de miraculeuses
tapisseries
où la gloire ancienne de la France est
représentée

tance du lieu. Mais, en

m'environnent et se déroulent en tombant des cor¬
niches de la tempête, avec des frissons sonores...
i* *

L'Empereur, désormais captif, est donc monté par
une sorte

d'échelle au premier étage de cette maison

conquise la veille avec une armée de huit cent mille
hommes, et dont Bismarck naturellement lui fait les
honneurs.

Napoléon III est coiffé d'un képi rouge brodé d'or,

258

SUEUR

DE

SANG

il est revêtu d'une redingote noire doublée

de rouge

capuchon et porte un pantalon rouge. La veille,
il a essayé de se l'aire mitrailler pendant la bataille.
Bon débarras sans doute pour son Espagnole ! Mais
la mitraille n'a pas voulu d'un tout-puissant qui
n'avait plus îûen à perdre et c'est l'Angleterre, dévoratrice de sa Race, qui doit l'avaler dans deux ans.
Il a des gants blancs et lume une cigarette. Ses
jambes courtes le soutiennent mal et il se laisse tom¬
ber d'épuisement sur l'une des deux chaises.
Le Prussien malpropre et débraillé lui demande
s'il a besoin de quelque secours.
Non, monsieur, répond l'Empereur, asseyezvous, s'il vous plaît.
Et, d'un geste pénible, il lui montre l'autre siège.
Silence de quelques instants. Un Anglais, même
victorieux, attendrait qu'on lui commandât de parler.
Mais nous sommes désormais en Prusse, pays de
goujats, et le ministre est loquace par tempérament
et par culture. Il ne tarde donc pas à sentir le besoin
de se manifester en même temps généreux et spiri¬
avec



tuel.


Sire, dit-il enfin, atténuant sa voix de culot de

pipe, je suis vraiment confus et chagrin de voir ici
Votre Majesté. Il est vrai que telle est la guerre et
que tout le monde est forcé d'en subir les inconvé¬
nients. Si j'osais croire qu'une anecdote toute person¬
nelle eût le pouvoir d'adoucir votre mélancolie, je
dirais franchement que, cherchant un gîte à Gravelotte, le soir de la terrible bataille, et qu'ayant frappé
vainement à plusieursmaisons, je finispar trouver une

I.'AUMÔNE

DU

PAUVRE

25 9

porte ouverte. Mais quand j'eus fait quelques pas dans
un sombre corridor,
je tombai dans une sorte de fosse
à loups. Heureusement qu'elle n'était pas profonde.
Je m'aperçus qu'elle contenait du fumier de cheval.
Je me dis d'abord : Tiens! si je restais ici? Mais
l'odeur me fit découvrir qu'il y avait autre chose. Si
la fosse avait eu vingt pieds de profondeur et avait été
pleine, mes compatriotes auraient inutilement cher¬
ché leur ministre le lendemain et je pense que les
Français eussent légèrement porté mon deuil. Je sor¬
tis donc et m'étendis sous les arcades de la place.
[Historique.)
Napoléon regarde le mufle prussien. L'insolence
claire de cet apologue paraît le tirer de son accable¬
ment. Une minute, il se croit encore aux Tuileries et

réplique lentement, avec une politesse auguste :


Vous êtes bien délicat, monsieur le Chancelier.

Pourquoi donc avez-vous quitté ce premier loge¬
J'ai toujours entendu dire que nous de¬
vions rester à la place que la Providence nous assi¬
ment ?

gne.

Bismarck, n'étant venu que dans le dessein de

tromper, a d'excellentes raisons pour ne pas com¬
prendre. Cependant, le persiflage lui a déplu, lancé
par un Prince qui est tout à fait par terre.
C'est le Caporal qui se sent atteint, le terrible pale¬
frenier de l'écurie des Automates, dont voici, je crois
l'un des mots les plus remarquables, prononcé à
Reims, quinze jours plus tard :
«

Le Prince de Hohenzollern m'a très favorable¬

ment

disposé à son égard, en apprenant, par la voie

260

SUEUR

DE

SANG

hiérarchique, à son colonel, son élévation au trône
d'Espagne. »
*

*
*

Ce récit ne devant pas

être le moins du monde
historique au sens documentaire, je passe rapidement
sur la conversation assez
longue infligée à Napoléon
vaincu, dans cette misérable demeure où Bismarck,
de plus en plus âpre, lui fit endurer la préparation la
plus cruelle aux exigences de son bélître de roi.
Bavardage tortionnaire que l'histoire n'a point à en¬
registrer. Que pouvait lui répondre sa victime, sinon,
en vérité,
qu'elle n'avait jamais voulu la guerre?
Aujourd'hui que le guet-apens a été dévoilé par la

volonté de

son

auteur, c'est effarant de songer que

cet homme couvert du sang de tant d'hommes et qui,

seul, voulut cet inexpiable conflit, n'a jamais cessé
d'accuser la France de provocation et de perfidie !

Quand les routes empuanties devenaient imprati¬
cables à force d'avoir été détrempées dans le sang des

morts; quand les prisonniers expirant de faim, giflés

d'outrages, condamnés aux plus vils travaux chez le
plus sale peuple du monde, portaient la coulpe et le
châtiment de l'Imposteur glorifié ; quand Paris ago¬
nisait de désespoir; quand les Allemands eux-mêmes
pourrissaient sur pied autour de la Ville imprenable ;
il y eut, toujours, à Versailles, un effrayant drôle
qui s'amusait infiniment, qui s'empiffrait et se dé¬
braillait au milieu de ses domestiques, en leur expli¬
quant la duplicité du Gaulois.


l'aumône

du

pauvre

2 0 1

Rien ne prévalut contre ce
mensonge et je me de¬

mande quel pèlerin des gouffres il faudrait

pour ima¬

giner seulement le balourd Parjure colloqué dans les
ténèbres de

sa

conscience et face à face avec son Se¬

cret.

Mais il est probable
que le moribond Empereur,
savoir ce que tout le monde sait

sans

aujourd'hui,
pénétra quelque peu son adversaire en cette entrevue
restée my té ri eu se.
J'arrive donc maintenant au
point essentiel et ce
sont des âmes
qui vont parler.

*

Il

vous

*
*

faut des

garanties matérielles, dit le
Captif se levant avec peine, c'est-à-dire, si j'ose com¬
prendre, qu'il vous faut une cession de territoire.
Vous m'avez
dit,—-je crois l'avoir entendu,
que
l'honneur de la France n'a
pas le droit de se montrer
plus exigeant que l'honneur des autres peuples. En
cela, monsieur te Comte, vous vous trompez étran¬




gement. L'honneur de la France n'est pas comme
l'honneur des autres nations. C'est un honneur

à fait à part dont vous n'avez aucune

tout

idée.

Ce qu'on nomme son Territoire est un
héritage
très précieux
qui ne doit pas être aliéné. Dépossédée
de l'une ou de l'autre de ses
provinces, la belle France

ressemblera, sur toutes les cartes, à une statue brisée
qui vous fera peur...
Mon frère Guillaume a
prétendu qu'il venait nous

262

châtier de la part

SUEUR

DE

SANG

de Dieu et vous m'avez fait sentir

vous-même gracieusement que telle est votre pensée.

Me souvenant d'Attila, je n'eusse jamais osé assumer

pareil rôle.
plaît aussi de nommer Paris Babylone.
Vieille rhétorique ! Ne craignez-vous pas qu'il ne
vous soit demandé
compte, un jour, de propos si
vains ? On a dit que manger du Pape ne profite jamais
à personne et ma dynastie malheureuse en est un
exemple. Je me persuade que manger de la France
est précisément aussi dangereux pour des raisons
identiques, tirées du même ordre surnaturel, et que
je vous engage à méditer profondément...
Vous ne tenez, après tout, que cent mille hommes
et un Empereur. Prenez garde! ce pays peut devenir
une fournaise et je vous trouverais à plaindre d'y
un

Cela vous

tomber.
Nous tâcherons, dit Bismarck, de ne pas bron¬
cher. Nous comptons aussi, pourquoi le cacher ? sur


la stupeur

de la France entière, quand elle se verra
privée de son chef.
Son chef ! Il y a longtemps qu'elle n'en a plus.
Je suis un fantôme qui souffre ! répondit le dernier
des Napoléons, en s'appuyant à la table des deux
mains, tandis que redoublait sa pâleur et que son
visage se crispait douloureusement.
Vous demandez beaucoup, mes'sieurs les Alle¬
mands, ajouta-t-il d'une voix sans timbre qui parais¬
sait venir de très loin et qui troubla le Menteur... Eh !
bien, je vais vous donner beaucoup plus encore- Vous
allez recevoir de moi ce que vous n'oseriez pas demanvaincue et


...

l'aumône

du

pauvre

263

der à votre Dieu... Devenu pauvre et humilié parmi
les pauvres et les humiliés, j'ête de mon front accablé
cette Couronne Impériale que

le Chef de ma Maison
Charlemagne, et je
la mets sur le front de votre monarque victorieux,
afin que l'Europe, demain matin ou demain soir, ne
soit pas exposée au vertige, en ne retrouvant plus le
compte mystérieux de ses Empereurs...
Souvenez-vous seulement que c'est une Aumône et
que, seul de tous les êtres humains, j'ai le pouvoir
recueillit dans les ossements de

de la faire. C'est l'aumône à l'ouvrier de la onzième

heure, à la Prusse parvenue qui adorait encore les
idoles, quand tout l'Occident chrétien avait déjà
combattu pendant des siècles.
Dépositaire mourant et vaincu de ce Signe de do¬
mination, je l'abandonne volontiers à celui qui fut
désigné pour me renverser. Si ma Race n'est pas
condamnée et si mon fils unique me succède un jour,
il saura bien la reprendre, avec l'Assistance de
Dieu...
*
* *

La stature de

ce

Pauvre extraordinaire avait paru

grandir démesurément, jusqu'à crever le plafond de
cette chambre de malheureux qui n'avait assurément
jamais entendu de telles paroles.
Bismarck était devenu tout à fait muet, songeur et

peut-être même véritablement respectueux pour la
première fois de sa vie.
Comme s'il sortait d'un rêve pénible, Napoléon se

264

SUEUR DE

SANG

passa plusieurs fois la

main sur le front, prit ensuite
cigarette dans un étui d'or, l'alluma tranquille¬
ment et, regardant avec une extrême douceur, le
Chancelier du prochain Empire d'Allemagne, des¬
une

cendit s'asseoir à côté de lui sur un banc hors de la

maison, près d'un champ de pommes de terre tout
en fleurs, au-dessus
duquel une alouette joyeuse
achevait sa chanson des Gaules.

XXIJI

REPAIRE D'AMOUR

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XXIII

REPAIRE D'AMOUR

A Henry Hornbostel.
A l'instant infime où vous éclatez
de î-ire, on égorge quelqu'un dans le
monde. •— lui.

Encore la Sarlhe! Le 7 janvier, quelques centaines
d'hommes surveillent la droite de la forêt de Yibraye
sur la route de la

Ferté-Bernard à Saint-Calais. Fichu

poste. En arrière des lignes, les Prussiens occupent
déjà Saint-Calais. Pas de nouvelles du général Rous¬
seau ni de l'état-major. Est-on cerné par la colonne
qui vient de repousser la division Jouffroy du côté de
Vendôme? Nul 11e pourrait le dire.
Le chef a beau envoyer de tous les côtés, il ne
parvient pas à sentir les coudes rassurants d'une
troupe française. Au contraire, l'ennemi est annoncé

268

SUEUR

DE

SANG

partout à la fois. On se sent reniflé par le Grand-Duc,
l'éternel Mecklembourg ordinairement rossé
quand le choc est un peu sérieux, mais que FrédérickCharles utilise comme un
tampon pour écrabouiller
par

les détachements faibles et

sans

soutien.

Aucune

générosité à attendre de cet imbécile féroce. Va-t-il
falloir se sauver pleutrement du côté du
Mans, se
précipiter dans le torrent d'une déroute probable?...
Et voulez-vous savoir
pourquoi on est là? Pour
empêcher les paysans de conduire des animaux à
l'ennemi qui est bien forcé de les acheter
quand il ne
peut pas les prendre encore. Bon commerce, paraît-il.
Les Allemands sont pleins
d'argent, ainsi qu'il con¬
vient à des pirates ou des chauffeurs.
Il faut passer son
temps à ramener des vaches ou
des cochons et reconduire chez eux, à
coups de sou¬
liers dans les reins, leurs
propriétaires qui, connais¬
sant bien la contrée, recommencent
aussitôt, dans
autre direction.
Sans doute il serait agréable d'en fusiller

une

uns,

quelques-

mais les généraux ne sont pas assez poilus

pour
sanctionner de pareils actes et les brutes en abusent
avec une admirable
impudence.
On en est donc venu à cette crise de

mélancolie et d'angoisse qui doit finir

dégoût, de

par livrer au dé¬
mon du Tohubohu la malheureuse armée de
Chanzy.
Ce fut en un tel moment et

lorsqu'enfin venait d'ar¬
supérieur de se replier
en toute hâte sur
Conneré, que la plus insolite réso¬
river au détachement l'ordre

lution monta au cerveau de deux

enragés.

D'AMOUR

REPAIRE

269

*

Le plus important de ces deux, l'entraîneur, était
un homme du
pays, un garçon boucher de SaintCalais où il passait, depuis son adolescence, pour un
mauvais drôle.
Léonard Tocheport, ditFleur d'Epine, avait environ

assez

trente ans, un mufle de terrier sur un torse de Croto-

niate et le « mépris absolu des lois », dirait Richepin.
Sans qu'il

fût possible de mettre positivement à sa
charge un de ces crimes palpables qui mobilisent les
suppôts de la répression, sa présence, néanmoins,
était un ferment de perpétuelle inquiétude pour les
pacifiques habitants de ce chef-lieu.
Epouseur vigilant de toutes les querelles et prud'¬
homme renommé pour la solidité de ses ailerons, il
jouissait dans le populaire d'une considération de jus¬
ticier. Ses ennemis mêmes, en assez grand nombre,
étaient forcés d'accorder qu'il n'en était pas indigne,
car ce fut tou
jours un instinct chez lui de protéger les
plus faibles et de n'expédier que les superbes.
Malheureusement cette ver tu royale était obscurcie
par des mœurs dont il n'était pas possible de pallier
l'ignominie. Il était, au su de tout le monde, l'amant
attitré de la Boulotte, fille publique aussi notoire
que
la lune qui l'aimait avec fureur et qu'il
n'essaya
jamais de promouvoir à quelque industrie moins
séculière! Lfa vérité connue, c'est qu'il en vivait,
mais il ne se trouva point dans la ville un
page assez
audacieux pour le lui dire.

270

SUEUR

DE

SANG

Lorsque les corps francs s'organisèrent, il s engagea
spontanément. L'expliquera qui pourra. Cet homme
exécrait tous les Allemands et ne
pouvait en enten¬
dre parler sans devenir pâle.
Ayant eu la chance de
tomber sur un bataillon qui se signala de façon
parti¬
culière, l'occasion lui fut donnée, combien de fois ! de
déployer, selon les circonstances, une audace tran¬
quille, ou une audace déchaînée qui coûta cher aux
soudrilles

de

von

der Tann

et dont ses camarades

ou

de

Mecklembourg

parlaient avec une sorte d'ex¬

tase.

Mais maintenant que tout lui semblait « foutu » et

qu'il s'agissait de décamper, zut! il en avait assez du
fourbi et du fourniment et il ferait désormais la

guerre pour son propre
faire.

compte, s'il lui plaisait de la

Cependant, avant de réaliser l'espèce de folie qu'il
avait conçue, il alla trouver le chef.

Commandant, lui dit-il, est-ce que c'est vrai
qu'on se tire des pieds aujourd'hui?
Il le faut bien, N. de D. ! et il n'est que temps. 11
y
a
peut-être vingt mille cochons autour de nous.






Mon commandant, voulez-vous venir à Saint-

Calais, cette nuit? Je connais l'endroit dans tous les
coins puisque c'est mon pays. Ils ne doivent pas être
plus de trois mille là-dedans. J'ai mon idée. Si on
veut m'écouter, je promets qu'on en démolira bien les
deux tiers. Nous écoperons peut-être après, mais ce
sera
toujours moins sale que de rappliquer du côté
du Mans.


Mon garçon,

répondit l'officier, tout le monde

D'AMOUR

REPAIRE

271

sait que tu es un brave, mais je pense que tu as bu un

de trop et tu as l'air d'oublier que c'est moi
qui commande le bataillon jusqu'à nouvel ordre.
Très bien, mon commandant. Mettons que je
n'ai rien dit. Et il s'en alla pour ne jamais revenir.
coup


*

Plusieurs heures

après, la nuit étant tout à fait

venue, deux paysans en blouse et poussant devant eux

quatre ou cinq vaches, marchaient rapidement sur la
route de Saint-Calais. C'étaient Léonard et son com¬

pagnon.
Celui-ci n'étant

qu'un brave homme ne mérite
portrait. On l'appelait le Maucot, ancien
matelot ressuyé depuis longtemps et devenu franctireur. Actuellement hypnotisé jusqu'à la désertion
par ce Léonard que ses prouesses militaires, dont il
avait été le témoin, lui faisaient paraître autant qu'un
aucun

Dieu, il le suivait comme un chien, déterminé à tout
avaler et à tout souffrir. L'autre, ayant besoin d'un

auxiliaire, l'avait choisi

sans

délibérer, le sachant

absolument sûr et aussi solide que lui-même.
Le détachement,

déjà loin, battait en retraite vers

Saint-Michel et Conneré.
Comment ces aventuriers avaient-ils pu se travestir
et

pourquoi ces vaches? On apercevait vaguement
delà des arbres, dans la direction du château des
Loges, une lueur qui ressemblait à un incendie et cela
pouvait bien être la ferme de quelqu'un des exportaau

272

SUEUR

DE

SANG

teurs de bestiaux ci-dessus mentionnés.

Puisqu'on

marchait tout seul maintenant, on ferait soi-même
la justice, comme, on croirait devoir la faire et ceux

qui ne seraient pas contents n'auraient qu'à le
dire.
Yoici Sainl-Calais.

Wer da! On s'abouche avec la

sentinelle, puis on parlemente successivement avec
la grand'garde, l'avant-poste, le poste, le

contre-poste.
Après maintes explications qui épaississent les ténè¬
bres, on est envoyé sous escorte à l'officier bafouilleur de la Proviant-Mandschaft qui prend livraison
des bêtes et donne un récépissé torcheculatif à peu
près aussi négociable que le parfum de ses pieds.
Mais enlin, on est en règle et on a la permission de
coucher en ville.
Les deux hommes arrivent dans une rue sombre et
s'arrêtent devant une maison close, d'aspect sinistre.

Lumière aux

volets, cris à l'intérieur. Il n'y a pas

moyen de se tromper sur le caractère du lieu.


bien

Maucot, dit le boucher devenu grave, tu m'as
compris, n'est-ce pas? Ici, nous sommes des

morts. Nous ne sortirons de ce bordel que

pour aller
pourrir dans un trou. Si ça t'embête, il est encore
temps de filer.
Je m'en fous, répond le Maucot. Je n'ai plus
personne et je veux bien crever avec toi, s'il y a du


Prussien à manger.

Fleur-d'Epine, sbivi de son acolyte, s'enfonce alors
dans une venelle à peine visible, à côté de la maison,
et qui ressemble à une fissure de ténèbres.

Il est chez lui, sans aucun doute, car c'est au moyen

-w

REPAIRE



..«r-s

D AMOCR

273

d'une clef tirée de sa poche que les audacieux s'intro¬

duisent, par une porte basse, dans un sous-sol puant
et fangeux. Une vieille à

moitié soûle, Irès probable¬

ment, dort avachie sur la table, auprès d'une abomi¬
nable chandelle.
Un écrivain, lépreux du cœur, a donné sa

parole

sortes de vieilles représentent la Vérité, qui
est, comme chacun sait, beaucoup plus laide et beau¬
coup plus ignoble que le Vice.

que ces

*
* *



Comment! c'est vous, monsieur Léonard! cria

celle-ci, tout de suite réveillée par une habitude
ancienne des sursauts nocturnes. Bon Bieuicomme
m'avez fait

peur! Ah! il est temps que vous
Depuis que nous avons les Prussiches, ça
ne marche plus du tout dans le bousin. La Pivoine
et Réséda sont aux trois quarts crevées. La petite
Sarah est en train de glavioter ses poumons. Il n'y a
plus que la Boulotte qui est toujours comme un pont
neuf. Mais voilà, elle refuse de turbiner. J'ai beau lui
remonter le moral, elle ne veut pas entendre parler
de ces cochons qui ont éloigné tous nos clients de la
ville et qui ont essayé trois ou quatre fois de la pren¬
dre de force.Il est vrai que pour ce qu'ils donnent,
vous

reveniez.

f

'

#•

les salauds !...


Assez ! dit Léonard d'un ton bref. Combien sont-

ils, là-haut?


Six.

274



SUEUR

DE

SANG

Bien! Ya me chercher la Boulotte. Tu lui diras

à l'oreille quq je veux lui

parler tout de suite.
à l'étage
supérieur. On
entendait des piétinements, des traîneries de sabre et
des vociférations au milieu
desquelles reveqaient
sans
cesse :
Napoléïon capout! Parisse capout!
Le

vacarme

continuait

Frankreich capout!

Au bout de quelques minutes, la Boulotte

lancée par l'ouragan et se précipita
bras de Léonard.
comme



apparut
dans les

Ab ! mon chéri ! mon chéri !

C'était, ma foi ! une belle brute, aux formes co¬
pieuses, aux yeux sombres et éclatants, au front bas
et dur casqué de cheveux d'un noir
d'anthracite, évi¬
demment façonnée pour la prostitution, et
qui devait
facilement affoler les hommes.
En quelques phrases

rapides, Léonard lui commu¬
niqua son plan. Un vrai plan de désespéré dont l'insurpassable démence n'égalait pas la férocité.
Cela consistait à égorger sans esclandre,
lement les visiteurs actuels, mais tous ceux

non

seul

qui vien¬

draient les jours suivants. L'excitante Boulotte rabat¬

trait le gibier et les corps seraient
jetés dans un
vieux puits aménagé dans cette vieille maison.
En s'y prenant bien, cela
pourrait durer quelques
jours. Après ça, si lesPrussiens n'avaient pas évacué
la ville on verrait à se faire tuer le
plus gentiment du
monde. Quant aux pensionnaires de la maison!...

Ces deux êtres étaient si faits l'un pour l'autre
la Boulotte n'eut pas

que

même un tressaillement. Loin
delà, ses traits s'amplifièrent, comme dans la séré-

REPAIRE

D'AMOUR

575

nité d'une vision béatifique. La pensée de la mort, de

l'inévitable mort, ne fut rien pour elle, et sans qu'un
muscle bougeât, tant

était calme le fleuve de

sa

volonté, elle donna toute sa vie dans un long et terri¬
ble baiser d'enthousiasme à cet homme sanguinaire,
comme

elle aurait donné tout son corps.

Seulement, on avait un peu trop compté sur la
surdité de la vieille qui avait très bien entendu, et la
Boulotte venant à rencontrer ses yeux attentifs,

le

devina soudainement.
Le Maucot jusqu'alors immobile et qui avait luimême

surpris ce regard, cueillit la moucharde au

vol, quand elle s'élançait pour sonner l'alarme, et la

jeta par-dessus la table, comme une guenille, à
l'effrayant Léonard qui l'éteignit d'un seul coup. Telle
fut l'histoire d'un clin d'œil.
Par malheur, elle avait eu le temps de pousser un

cri, un épouvantable cri, et maintenant, à l'instant
même, il fallait songer aux Prussiens qui descen¬
daient avec fracas.

L'animale créature de


perdition devint sublime.

Sans bruit ! dit-elle, regardant les deux colosses

qu'elle poussa dans l'ombre et portant expressivement
ses

deux mains à son propre cou.

Et tout de

suite,

dépoitraillant d'un geste,
l'impudique s'avança, pleine de tisons, vers les sou¬
dards éblouis. Elle toucha de son doigt tendu la
poitrine des deux premiers, puis de deux autres
encore, et monta, sûre de traîner ces quatre hommes
se

derrière elle.

Quant

aux

deux exclus, ils n'eurent pas à gémir

276

SUEUR

DE

SANG

longtemps et, de cinq minutes en cinq minutes, leurs
camarades les

rejoignirent, un à un, auprès de la
vieille, silencieusement et pour toujours.
*
*

*

On savait nlaintenant la manière et,
pendant trois
jours, ce petit négoce d'étrangleurs prospéra.
Mon vieux, disait
Fleur-d'Epine, la vendange
est bonne, mais nous ne ferons
pas pour un sou de


raisiné. Ça commence à m'embêter!

Tout, d'ailleurs, s'était arrangé le mieux du monde
les pensionnaires enivrées de ce continuel mélo¬
drame. Elles voulurent même y jouer un rôle. Du
froid de ces morts un patriotisme de
goules montait
avec

en ces


putréfiées.

Je me mettrais bien toute nue à la

fenêtre,'pour

les faire venir ! avait dit la
poitrinaire Sarah dont le
souffle n'aurait pas fait vaciller la flamme d'un

Trente hommes avaient déjà disparu et le

cierge.

soupçon

ne semblait
pas naître encore. Le puits n'avait pas
l'air de se combler et l'odeur de

charogne ne se cléclalupanar était donc

rait pas tout à fait. L'allégresse du
à peu près sans aucun

mélange.

Mais, encore une fois, ça commençait à l'embêter,
le patron, de ne jamais voir le
sang des hommes qu'il
assassinait, et, sympathiquement, cela commença
aussi à embêter son compagnon.
En conséquence,
mirent à

le soir du quatrième jour, ils se
saigner leurs animaux. Toutefois, bien

REPAIRE

D'AMOUR

277

qu'ils eussent l'un et l'autre la main solide et l'ort
exercée, cela n'alla pas aussi bien qu'avant et les cris
de mort furent entendus de

quelques passants épou¬
qui portèrent au quartier la foudroyante
nouvelle qu'on égorgeait là des soldats allemands.
L'heure était venue. Un poste entier accourut au
pas de charge. Mais il fut arrêté par une vieille porte
massive et lamée de fer qu'il ne fallait pas songer à
vantés

démolir

en

ui#e seconde.

Les soldats

en

reçurent

l'ordre

pourtant. Ils avaient à peine commencé leur
inutile vacarme que les deux corps fraîchement tués
de leurs camarades tombèrent

sur

eux,

lancés du

premier étage. En même temps apparaissait à la fenê¬
tre la redoutable gueule de Léonard.
Voilà vos charognes! beugla-t-il. J'en ai trente
comme ça dans le fond de mon
puits. Allez dire à
votre général que je suis un
maquereau et que je


Femm... !
On dut faire le siège de cette maison défendue
par
deux hommes et quatre femmes, dont une mourante.

Et ce siège fut une épopée digne des

L'ex-franc-tireur avait
armes

rhapsodes !
gardé soigneusement les

d% ses victimes, les revolvers surtout, avec les

cartouches en assez grand nombre, et les

coups tirés
dans la masse des assaillants, par les assiégés'des deux
sexes, portaient

admirablement.

Il fallut en venir au canon pour ouvrir une maison

prétendue de tolérance, — chose prodigieuse qu'on
n'avait jamais vue ht qu'on ne reverra pas
jusqu'à la
consommation des siècles.
Et lorsqu'enfin

l'étrange forteresse attaquée par
16

278

sueur

de

sang

deux régiments, de tous les côtés à la fois, mitraillée,

émiettée, brûlée, n'ayant plus ni toit ni fenêtre et ses
murs même étant sur le point de crouler, cessa de se
défendre



les Prussiens qui avaient peut-être perdu

soixante hommes et qui avaient soif de

fusiller au

moins un rebelle capturé vivant, ne trouvèrent plus,
au milieu
vres

des cendres et des plâtras, que les six cada¬

mutilés de ces

héroïques défenseurs d'un des

derniers salons de la vieille France.

XXIY

A TERRIBLE NIGHT

XX1Y

A TERRIBLE NI.GHT

A Mademoiselle Jeanne B***

Hommage de la compassion la plus respectueuse.

La pauvre

vieille aurait bien voulu pouvoir s'en¬

dormir, comme le lui avait conseillé son fils, le ma¬
tin, quand il était parti pour aller se battre.
C'est facile à dire cela! Mais quand on a soixantedix ans bien sonnés,

quand on a le cœur crevé de
chagrin et qu'on est mangé par l'angoisse dans un lit
de paralytique, il faudrait vraiment une bénédiction
particulière du Bon Dieu pour obtenir un peu de
repos.
On s'était battu, en effet, toute la journée, presque
yeux, à deux ou trois kilomètres tout au plus.
Pendant dix heures, elle avait entendu le canon, la
sous ses

16.

SUEUR

28 2

DE

SANG

fusillade, les cris des blessés qu'on apportait dans le
voisinage. Elle avait même aperçu là-bas, au-dessus
des vieux peupliers

de la route, un grand nuage de

fumée qui ne s'était dissipé qu'au vent du soir.
Dans le vacarme effrayant de ces

heures intermi¬

nables, elle avait surtout écouté le canon, l'abominable

qui tue si bien les enfants des pauvres mères.
auparavant, excepté à l'occasion de
quelques grandes fêtes publiques, elle ne l'avait en¬
tendu. Mais elle savait bien ce que c'était, et chaque
fois, depuis le matin, elle avait cru que toute cette
mitraille entrait dans son corps, dans son misérable
vieux corps incapable de la porter au secours des

canon

Jamais

malheureux.
Son fils, son beau et

grand fils, cet homme de cou¬
qui aurait pu rester auprès d'elle, chez lui,
comme tant d'autres
qui se fichaient bien de la patrie!

rage

où était-il maintenant ?

Ses fonctions le

dispensaient de tout service mili¬
avait appris, le brave homme !
que les Prussiens arrivaient en masse pour écraser
le pays et qu'il avait vu les troupes françaises se pré¬
parer à la bataille, rien n'aurait pu le retenir et ce
n'était pas sa vieille maman clouée dans son lit qui
aurait entrepris de le détourner de son devoir. Elle
se souvenait
trop de son père, à elle, un grand soldat
du premier Empire.

taire. Mais quand il

Il avait donc décroché son fusil de chasse et avait
été s'offrir

comme

volontaire. Mais, tout de même,

c'était bien dur de ne pas le voir revenir, de ne rien

apprendre du tout et d'assister au commencement de

A

TERRIBLE

N1GHT

283

cette nuit froide

qui allait s'acharner avec tant de
blessés tombés au milieu des
champs, que nul chrétien n'irait secourir.
0 Jésus agonisant 1 Bonne Sainte Vierge qui
pleurez toujours, se pourrait-il que mon enfant fût
cruauté sur les pauvres



nombre de ceux-là ? La malheureuse vieille san¬

au

glotait dans les ténèbres
*
*

*

Elle aussi était bien abandonnée. La jeune fille qui
la soignait ordinairement n'avait pas reparu depuis
midi et c'était un autre sujet d'angoisse.
Pour sûr, il lui était arrivé malheur. Intrépide et
comme on la connaissait, elle avait voulu sans

forte

doute porter assistance à quelque victime et avait du

attraper un mauvais coup, car on savait que les Prus¬
siens ne se gênaient guère pour tirer sur les femmes.
Ainsi donc, la vieille mère allait rester seule toute
la nuit, sans une âme qui eût pitié
s'était complètement éteint depuis

d'elle. Son feu
longtemps. Un

froid noir entrait dans la chambre et tout lui man¬

quait à la fois.
Les voisins, avaient l'air d'être morts. Pas une lu¬
mière dans le village, pas un mouvement
Le grand silence dans l'obscurité...

humain .

Elle essaya de s'expliquer à elle-même, de se per¬
suader que son André ne pouvait pas être mort, qu'il

pouvait pas non plus être blessé
mal était dans son imagination. Elle
ne

et que tout le
n'y parvint pas.

284

SUEUR

DE

SANG

L'inquiétude, les pressentiments funèbres persis¬
de son impuissance. Le ser¬
rement de cœur devint effroyable.
Ah ! si ses pitoyables jambes, mortes depuis deux
ans, avaient pu encore la soutenir, une heure seu¬
lement, comme elle serait partie de bon cœur à la
recherche de son garçon, de son bon garçon de fils
qu'elle avait si religieusement béni le matin, quand
il avait tenu à partir !
S'il souffrait quelque part, elle saurait bien letrouver,le pauvre petit! Toute sa force d'autrefois lui
reviendrait pour l'emporter dans ses bras, comme lors¬
qu'il avait vingt mois et qu'il commençait à parler.
Jamais il ne lui avait fait la moindre peine. C'était
un
homme doux qui vivait en paix avec tout le
monde. Et pourtant la vie ne lui avait pas été bonne.
Trahi et abandonné par sa femme qui s'était enfuie
après quelques mois de mariage, il ne s'était pas

tèrent et se prévalurent

abandonné lui-même. Il avait eu la force de

garder

tout son noble cœur, ne vivait plus que pour sa mère,
,

subsistant, avec une grande simplicité, de ses modes¬
tes fonctions et n'ayant le désir d'affliger personne.
Mais maintenant, mon Dieu ! s'il pouvait encore se
traîner, pourquoi donc ne rentrait-il pas ?
Épuisée d'inanition et de tourment, elle était tom¬
bée dans cet assoupissement lucide et cruel des très
vieilles gens qui vont mourir de douleur. Sa tète,
visible comme une tache pâle au milieu des ombres,
oscillait régulièrement, secouée par un hoquet qui
ressemblait à celui de l'agonie.

A

TERRIBLE

NIGHT

285

*
*

*

Une clarté vive lui rouvrit les yeux. C'était une de
fusées lumineuses et de diverses couleurs que les
Prussiens employèrent si souvent pour transmettre,
ces

au milieu

de la nuit, certains ordres aux différents

placés
général.
corps

sous

le commandement d'un même

Cette fusée fut naturellement suivie d'un assez

grand nombre d'autres et, pendant quelques minutes,
la moribonde soucieuse, dont le cerveau commençait
à chavirer, put se croire encore

à l'une de ces fêtes

impériales d'autrefois qui avaient frappé son imagi¬
nation de simple femme. Le feu d'artitice allait sans
doute apparaître. Il ne se fit pas attendre.
On sait l'ingéniosité des signaux nocturnes usités
dans l'armée allemande.

Les fusées n'eussent pas

suffi. L'ennemi se servait aussi de

points lumineux
appliqués par un système très simple. Au moyen
d'écrans qui cachaient ou laissaient passer la lumière,
il produisait des éclipses plus ou moins longues. Le
premier obturateur, par exemple, masquait un verre
blanc et le second un verre rouge. Les couleurs
émises et la durée de l'émission suffisaient pour con¬
stituer une sorte d'alphabet analogue à celui employé

dans la télégraphie électrique.
Dans les circonstances ordinaires,

la communica¬

tion s'établissait par

des lanternes qui paraissaient

et disparaissaient au

loin, véritables feux follets

286

sur

SUEUR

la lisière des bois

Je

DE

ou

SANG

sur

la crête des collines.

souviens même que,

parfois, nos pas en
frappant le sol, firent jaillir des étincelles et nous
reconnûmes que du phosphore avait été répandu avec
me

intention sur la route.
En plein jour, nous remarquâmes aussi très sou¬
vent que

les sentinelles correspondaient entre elles

par des mouvements exécutés avec le fusil et que les

vedettes, bien que postées quelquefois à une grande
distance les

des autres,

apprenaient toutes, au
qu'un danger était proche. Dans ce
cas, c'était le cheval qui parlait, en se tournant à
droite ou à gauche, en se présentant de face, en
pirouettant ou en pliant sur ses jarrets. Chacune de
ses évolutions avait un sens
particulier.
Enfin nous eûmes la preuve que la population des
campagnes fut souvent complice de l'ennemi. Le
meunier, par exemple, en faisant tourner les ailes de
unes

môme instant,

son

moulin d'une certaine

façon ; le bûcheron en

plaçant au bord de la route un nombre déterminé de
fagots ou en faisant une entaille à un certain
arbre, etc., etc.
Ce système de
sans

correspondance ouverte ne fut pas

inconvénients. Il arriva que de malins francs-

tireurs étant parvenus à la déchiffrer, la retournèrent
contre ses auteurs. Je pourrais citer précisément un
meunier de l'Eure-et-Loir, qui fut contraint par la
menace de ses
pieds de cochon grillés, à communi¬

quer aux Prussiens un faux avis qui leur coûta terri¬
blement cher.

/

A

TERRIBLE

2 S 7

N1GHT

*

* *

Mais on devine ce que de telles manœuvres, surtout
la nuit,

pouvaient imprimer de fantastique sur cette

guerre suffisamment atroce déj à, et l'infortunée vieille

opprimée depuis tant d'heures par la plus amère
désolation, en conçut une épouvante sans bornes.
Que fut-ce, lorsque regardant au loin ces yeux de
feu de ses propres yeux dilatés par l'inintelligence de
son effroi, elle entendit tout
près d'elle, au-dessous
de sa fenêtre, semblait-il, un gémissement affreux
qu'elle crut exhalé par son fils?
André ! cria-t-elle, mon enfant mignon ! mon


doux fils ! est-ce toi? Ils t'ont blessé, sans doute, les
maudits. Fais un dernier effort, je t'en supplie, Viens
trouver ta pauvre mère qui ne

peut plus te porter ni
porter elle-même. Viens, mon amour béni, je te
soignerai comme je pourrai. Je te donnerai toute la
se

chaleur de mon vieux corps...

Une

plainte nouvelle plus désespérée, plus pro¬
Evidem¬
ment, l'être humain capable de la proférer était à sa
fonde encore que la première, lui répondit.

dernière heure.
Cette mère douloureuse, qui reconnut alors tout à
fait son

fils,

se

tordit les mains, éclatant de déses¬

poir.


Mon Dieu!

mon

Dieu! est-ce

possible, cela?

Permettrez-vous que mon enfant meure si près de

2 8 8

SOEUR

DE

SANG

moi, sans que je puisse du moins le baiser une der¬
nière fois, en attendant que vous me preniez à mon
tour ? Oh ! non, n'est-ce pas ? Ce serait trop exiger de
vos

créatures.

encore.

Attends,

mon

chéri,

ne

meurs

pas

Ta nière va venir...

Et la malheureuse, aussi morte par en bas que les
momies qui ont trois mille ans, se mit à ramper sur
sur son

lit, traînant sa moitié de cadavre par l'effort

surhumain de ses deux bras.

Quelques minutes plus tard, elle tombait lourde¬
accordé
d'ajouter à son voyage la longueur du pas d'un gril¬
lon, et les larves inclémentes des nuits polaires
furent les seuls témoins de cette double agonie.
ment sur le parquet. Mais il ne lui fut point

t

XXV

HUMILIATION D'UN SUBLIME

17

XXV

HUMILIATION D'UN SUBLIME

A Henry Cayssac.



Mais regarde donc ton

jeu, bougre d'âne, t'as la
mangeuse portant son
point, dans l'herbe à la vache; quinze et cinq, vingt;
trois borgnes,
vingt-trois; trois bœufs, vingt-six;
tierce major dans les
.vitriers, vingt-neuf; trois co¬
lombes, quatre-vingt-douze; et joue An un de la
République, quatre-vingt-treize. Mon pauvre Auguste,
t'es passé aii gabarit.
C'est-y toi, cette fois, qui paiera
la
Révolution dedans ;

quinte

tournée de vitriol ?

Caporal Tronche ! appela la voix impérieuse de
l'adjudant qui apparut au seuil du poste.
L'un des joueurs mit ses cartes sur la
table et se


leva aussitôt.

SUEUR

292



DE

SANG

Arrive un peu, dit le survenant qui

l'entraîna,

j'ai à te parler. Tu vois ce cochon, n'est-ce pas? — Il
lui montrait un gros fantassin
au

de Bavière, immobile

milieu de la route et gardé comme un

trésor par

deux volontaires armés jusqu'aux dents. — Eh bien,

huit jours, dans la forêt, du
moitié crevé. Il paraît que c'est
un
paysan dont il essayait de prendre la femme qui
Ta arrangé comme ça, à grands coups de serpe dans
la figure. Mais ces animaux ont la vie dure. On Ta
recollé à l'ambulance, et maintenant il est aussi so¬
lide qu'avant cette petite leçon de politesse. Tu vas
prendre un homme avec toi et vous me le conduirez
à Loury, où le général en fera ce qu'il voudra. Le ba¬
taillon n'a pas besoin de ce subsistant. On Ta désigné
pour cette corvée, parce que tu as de la poigne et de
la jugeotte quand tu n'es pas soûl. Le bougre a déjà
essayé de filer et le commandant croit qu'il a ses rai¬
sons
pour ça. Ainsi donc, ouvre l'œil et si ton pri¬
on

l'a ramassé, il y a

côté d'Ingrannes, à

sonnier fait le malin, tu m'entends...


Suffit! mon

lieutenant, on

livrera le bijou

franco et à domicile. Ce n'est pas encore ce gros

rapiécé qui se paiera ma fiole, je vous en réponds.
L'aspect du captif justifiait amplement cette solli¬
citude. C'était une espèce de géant, un de ces co¬
losses de chair comme l'Allemagne en a tant versé sur
la France, une brute magnifique dont la charogne,
semblait-il, eût fertilisé tout un arpent.
La correction maritale et zélotypique

dont avait
parlé l'adjudant était écrite en caractères horribles
sur sa face tuméfiée, purulente, quadrillée de spara-

HUMILIATION

D'UN

SUBLIME

293

drap. Le nez avait été emporté, toutes les dents supé¬
rieures brisées par un coup superbe du hachoir qui
avait élargi la gueule jusqu'aux deux oreilles et l'en¬
semble taisait penser au billot sanguinolent d'un
charcutier.
On était forcé de supposer une intention précise de

frapper cet homme qu'au visage et on s'étonnait
que sur tant de coups d'une arme si redoutable, au¬
cun n'eût été mortel. Il est vrai
que le hausse-col
bosselé démontrait que le sécateur avait dû
s'égarer
dangereusement deux ou trois fois, — car le per¬
sonnage ainsi tailladé n'était rien moins qu'un
prestantissime officier du 75e régiment de la division
ne

de Schimmelmann.
* *

La mission ne déplaisait pas à cette excellente fri¬

pouille de caporal Tronche, ajusteur-mécanicien
des Amandiers de Ménilmontant, renommé pour la
vigueur de ses abatis et généralement connu parmi
les Sublimes et les Fils de Dieu sous le sobriquet de
Casse-Litron.
Avant la guerre, avant les complications exces¬
sives et indébrouillables qui l'avaient déraciné de
son Paris
pour le jeter aux francs-tireurs
il avait connu la gloire.

du Loiret,

De la porte Montempoivre à la rue du

Pot-au-Lait

etduPont-de-Flandre au Point-du-Jour,il futcélèbre.
Il n'y en avait pas un autre
pour faire aussi bien
que lui le signe de croix des pochards. Sur la tôte, il

%DEDR DE SANG

29 4

.

prononçait Montpernasse ; sur l'épaule droite, Ménilmonte; sur la gauche, la Courùlle; sur le ventre,
Bagnolet, et sur le creux de l'estomac, trois fois La¬
pin sauté. Les quatre premières invocations expri¬
maient la béatitude, les trois coups du Lapin sauté
s'accentuaient vigoureusement. Il fallait que le tho¬
rax résonnât avec puissance. Prouesse qui fut consi¬
gnée dans les fastes épiphaniques de Denis Poulot.
Orateur considérable dans les réunions publiques,
il avait certainement décrété plus de vingt mille lois
d'urgence manifeste. Chaque soir, il reconstituait la
Pologne à la Mine à poivre, assommoir fameux de
Ménilmontant, et n'hésitait pas à crérer un grand État
Scandinave pour museler le despote moscovite à la
Machine à soûler ou à la Tête de cochon.

Depuis longtemps, il avait fait de l'Allemagne en¬
tière une vaste république et groupé sous un vocable

danubiennes. Enfin il
judicieusement expédié les musulmans à la
Mecque et le Pape à Jérusalem. Quant à l'Angleterre,
on savait très bien qu'elle ne l'épouvantait pas.
Bel homme, d'ailleurs, trop aimé des femmes,
disait-on, il travaillait Surtout devant le comptoir. Il
avait sur son livret toutes les signatures des grandes
maisons de Paris, faisant au plus trois journées de
travail par semaine et deux ou trois patrons par mois.
fraternel toutes les provinces
avait

En

un

mot, c'était un

de ces redoutables crâneurs

engendrés pour le désespoir des industriels.
Devenu soldat en province, contre toute'prévision
et mis en contact avec de vrais hommes élevés
une

dans

ignorance invincible de ses exploits antérieurs,

|>'UN SUBLIME

HUMILIATION

tenu en main par un chef

295

solide qu'il n'y avait pas

moyen à'épater, il s'était résigné très vite, mais non
sans douleur, à « éteindre son fourneau », comme il
le disait lui-même, et passait avec raison pour un
excellent troupier.

L'occasion du

prisonnier Bavarois fit renaître en

lui quelque chose. La perspective d'une longue pro¬
menade sous bois pendant laquelle il pourrait expli¬
quer à ce barbare la supériorité de la France l'en¬
flamma et, presque aussitôt, fut entamé le

dialogue

remarquable dont voici les principaux traits :
*
*



*

C'est un effet de mirage devoir ta binette, mon

gros Prussien! commença-t il. Il paraît que ça ne t'a
guère profité de faire le galant avec nos dames.Enfin,
je ne veux pas t'embêter pour ça. Tu es assez puni et
je respecte le courage malheureux comme doit le faire
tout bon Français. Seulement, tu es mon
prisonnier et
je réponds de ta poire. Il ne faut pas me pisser à
l'anglaise. Ça, mon petit père, je ne te le conseille pas.
C'est moi que je me nomme Isidore Tronche, dit
Casse-Litron, mécanicien de mon état et avantageu¬

sement connu dans la capitale. Mais on ne parle pas
Berlingot?
Ché né suis bas Brussien, mennessier,
répondit
le prisonnier, ché suis Paffarois ti Munnchène.
Bavarois ou Prussien, c'est kif-kif et jepi'en bals
la paupière avec une
petite patte d'anguille. Si tu
n'es pas Prussien, alors
qu'est-ce que tu viens foutre
des célébrités dans votre sale




296

SUEUR

DE

SANG

chez nous? C'est-y donc que vous êtes des chiens en

Allemagne pour qu'on vous fasse marcher à coups de
pieds dans le derrière? Ah! malheur de malheur!
c'est pas du sang que vous avez dans les veines !
La Bolidigue, c'est pien tivissile! Fus affez raisson. Maiffaise kerre, pien mauffaisse! Naboléïon et
Pissemarck, gou goubé et mis tetans la marmide !




Ah! la bonne heure! tu es

un

frère, toi. Je l'ai

toujours dit, il n'y aurait que de s'entendre contre les
rois et les aristos, au lieu de se manger le nez et de se
casser

la gueule tout le temps comme des propres-à-

rien.

Si j'étais

do

vous

autres, j'enverrais dinguer

toute la sacrée boutique et je dirais à Guillaume et

Si

à

besoin

d'argent, faites
comme moi, feignants, travaillez. » Je ne sais pas où
vous en êtes là-bas, dans votre pays de pommes de
terre, mais, voyez-vous, tant qu'il y aura des mouches
à viande sur le travailleur, tant qu'il n'y aura pas la
liberté de la presse, le droit de réunion, le droit au
travail, l'égalité des salaires, le partage des bénéfices)
lasuppression du militarisme, lafraternité des peuples»
l'abolition des privilèges, etc., et le divorce par-dessus
le marché, nous serons sur un volcan et le peuple
Bismarck

:

«

vous

avez

crèvera de misère...

Casse-Litron

commençait à s'emballer. Il avait

même changé son fusil d'épaule, pour gesticuler plus

noblement.
Le géant, fort

tranquille, paraissait l'écouter avec
attention en marchant d'un pas automatique, ses deux
poings énormes collés à ses cuisses de Polyphême.
Quant au troisième personnage, l'autre estafier

hdm'iliation d'un sublime
choisi pour l'escorte du Bavarois, c'était

»2 9 7

un

paysan
peu accessible sans doute à l'éloquence de la tribune.
Les paroles de l'orateur avaient l'air de couler sur lui
comme

la rosée sur les soies d'un marcassin et il allait

silence, regardant mourir les dernières l'euilles.
s'enfonçait dans une partie du bois très cou¬

en

On

verte et le grand calme du soir n'était troublé que par

la présence de ces voyageurs.
*
*



tûtes

*

Ché fus rémercie, gaboral, nus ne

safons bas

pelles chausses, en Paffière, dit encore le
prisonnier. Mais ché né gombrends bas tûtes l'os
mottes.Fulez-fusm'exbliguer pien chiste?
Si l'ancien sublime, devenu, je le répète, un très
ces

bon soldat, n'avait pas été, dans la circonstance, tota¬
lement obstrué par les vessies d'autrefois, il eût sans
doute remarqué , depuis un instant, l'expressive mo¬
bilité des yeux du colosse qui paraissait étudier avec
extrême soin les moindres broussailles. Peut-être
aussi se fût-il étonné du silence très particulier de ce
un

lieu, silence trop complet pour n'être pas inquiétant.
Ravi tout au contraire de la déférence de son Bava¬

rois et transporté jusqu'au ciel postiche

des Fils de

Dieu par l'imbécile espoir d'un prosélytisme humani¬

taire, il continua l'évacuation.
Le pauvre diable ne

continua pas longtemps. Un

énorme coup de poing capable d'assommer trois veaux
et qui dut lui rappeler le marteau-pilon de ses usines,

Tnn~

SUEUR

298

DE

SANG '

l'envoya rouler par terre en même temps que^son
camarade, aussi rudement accommodé que lui-même.
Le Bavarois avait pris son tpmps et, profitant d'une
seconde où l'escorte inavisée de son dessein était avec
propre personne en alignement parfait, il avait
lancé soudain ses deux formidables bras. Au même
sa

instant, il disparaissait avec une agilité surprenante.

caporal, instantanément dessoûlé
bavardage, se releva presque aussitôt, écumant de rage et, suivi de son soldat non moins excité,
's'élança dans la direction probable. En courant, ils
déchargèrent môme leurs fusils.
Au bout d'une demi-heure, pourtant, exténués,
brisés, n'en pouvant plus de leur course vaine, la nuit
noire étant, d'ailleurs, tout à fait venue, ils se virent
contraints de s'avouer à eux-mêmes leur impuissance
Le malheureux

de

son

et leur sottise.

Mais la responsabilité pesait tout entière sur le
caporal et le pauvre sublime dut rentrer au camp, la
crête fort basse, réduit pour échapper, aux rigueurs

martiales, à la désolante

ressource

d'exhiber

son

mufle contusionné.

Telle fut l'humiliation

première et dernière d'un

des plus notoires coryphées du Sublimisme.
Isidore Tronche se fit éventrer
aux

environs de Beaugency, quinze

magnifiquement,
jours plus tard.

*

«

'

XXVI

UNE FEMME FRANC-TIREUR

I

V-



■;

_

—•

'

F

4-

& èS
teste stestètîfes

XXYI

UNE FEMME FRANC-TIREUR

A Maurice Leblanc.

Cette aventure, je le sais bien, est peu vraisem¬
blable. Mais qu'y puis-je? La guerre franco-allemande
est elle-même

un

cliaos d'invraisemblances. On le

plus tard, quand certaines bouches qu'on
croyait de fer ou de bronze auront été complètement
desserrées par la mort.
Il y en a, parmi ceux qui ont l'air de vivre encore,
dont le témoignage ou la confession la plus faible¬
ment chuchotée mettrait debout les pierres tombales
et ferait jaillir les pavés de tous les chemins de

saura

France.
L'Aveu de Bismarck,

dont le monde, il y a six

S*

302

sueur

de

sang

'

mois, fut épouvanté, n'est que le prodrome de beau¬
coup d'autres aveux qui n'attendront peut-être pas
la fin du siècle... On nommerait facilement une
qua¬
rantaine d'individus qui doivent lire avec de sin¬

guliers yeux les légendes actuelles .de cette guerre
unique en son genre, dont tous les ressorts 'furent
cachés.

J'imagine que quelques-uns de ces personnages,
qu'on aurait pu contraindre à parler en les chaussant
de brodequins rouges, laisseront au moins une
poi¬
gnée de documents authentiques, dont la place est
marquée d'avance dans l'histoire des étonnements
humains.

%

La guerre de 1870 est
peut-être la seule où toutes
les fautes furent commises par tout le monde sans

exception, et des deux côtés à la fois.
Il n'est pas permis d'ignorer
aujourd'hui que,
jusqu'à la fin, les Allemands furent aussi stupéfaits
de leurs victoires que les Français consternés de leurs
défaites. Même.après Sedan, même après Metz et
jusqu'à la décisive bataille du Mans, l'Allemagne
trembla, l'Allemagne eut peur de se sentir au milieu
d'une nation si supérieure d'où pouvait jaillir tout à
coup un Homme.
Aussi longtemps qu'une armée d'au delà de la
Loire put être prévue, les chefs allemands les
plus
audacieux ou les plus habiles se crurent en
danger,
quand même, et se tinrent toujours prêts à déchirer
précipitamment des deux éperons les flancs agités 'de
leurs chevaux de triomphateurs.
Ah ! si ce qu'on nomme bêtement la Fortune avait

UNE

FEMME

FRANC-TIREUR

3 03

voulu susciter alors un de ces «

petits Gaulois », —•
invisibles en plein
soleil à força d'insignifiance, mais dont l'âme est
affiliée au tonnerre et que la .tempête, quelquefois,
chaperonne soudainement d'une crinière de feu,
quelle sublime chasse à courre de huit cent mille
vainqueurs éperdus !
<
La panique immense, comme un cyclone venu du
profond »Midi, ramassant giratoirement l'Invasidn
autour de Paris, aurait aussitôt jeté l'Olympe de
comme

disait le Chancelier,



sur
Manteuffel, Frédérick-Charles sur
Werder, Mecklembourg sur Falskenstein etVon der

Versailles

Tann sur le

prince royal de Saxe, dans une bouscu¬

lade infinie.
Revirement inouï de la débâcle

française dont

l'unrvers eût éclaté d'admiration! Mais il aurait fallu

que les barbares, une minute seulement, aperçussent
Y Ame de la France, et c'est ce que Dieu ne voulut
pas, parce que l'heure n'était pas encore venue, parce
que c'est une âme très précieuse dont il est jaloux, et

parce qu'il fut recommandé dans le Livre de sa
Parole de ne pas offrir des perles aux pourceaux.
En conséquence, tout le monde fit d'incomparables
sottises. Les généraux français

laissèrent échapper

toutes les occasions

renaissantes de la

victoire et les

échapper

sans

cesse

généraux allemands n'en laissèrent

aucune

de déshonorer immortellement

leur patrie.

Mais les uns et les autres parurent

toujours dissi¬

muler avec soin le principe de leur démence de victorieuxou de leurvertige

de vaincus, — à ce point qu'on

304

SUEUR

DE

SANG

serait tenté de supposer le plus impossible concert et

cette histoire apparaît tout à fait indéchiffrable
quand on cherche à l'examiner dans ses profondeurs.
Il était donc inévitable qu'un désarroi si surnaturel
des pratiques extérieures de la Providence eût pour
corollaire un déplacement universel des habitudes ou
des conventions banales, et nous ne songeâmes point
à nous étonner de la présence parmi nous d'une vraie
que

femme en costume de franc-tireur.

*
* *

Il eût été

dangereux de lui manquer de respect.
Quelqu'un l'avait essayé au commencement. Mais ce
quelqu'un avait reçu une telle danse qu'il fallut
ensuite le raccommoder.

C'était une grande et robuste fille de la campagne,

supérieure à beaucoup d'hommes par son énergie.
d'ailleurs, mais fort expressive et tou¬
jours agréable à voir.
N'ayant pas l'embonpoint de son sexe, le vêtement
Sans beauté,

masculin lui allait admirablement et les inattentifs
ou les
myopes la prirent souvent pour un

authentique

troupier.
Il

dire que son nom n'avait

été porté sur
registre matricule, qu'elle n'avait à répondre
à aucun appel et qu'elle était amplement
dispensée de
tout service. Mais elle comptait au moins
pôur un
soldat, pour un fier soldat, et répondait au nom de
Jacques Maillard qui était celui de son fiancé enduit
va sans

aucun

UNE

FEMME

FRANC-TIREOR

S (15

de pétrole et brûlé vif dans sa maison de Lailly, vil¬

lage près de Beaugency dont les Bavarois ne laissèrent
en novembre
que les ruines calcinées.
Histoire des plus simples. Il était arrivé qu'un jour,
comme

nous

donnions la chasse à des uhlans, un

de feu parti d'un fourré, à cent pas de nous,
jeté par terre l'un des fuyards que ses cama¬
rades, serrés de très près, avaient été forcés, contre
coup
avait

leur coutume, d'abandonner à moitié mort.
Aussitôt nous avions vu sortir du taillis un jeune
paysan armé d'un fusil qui s'était avancé vers nous.
Mes compliments, mon brave, lui avait dit le


commandant, c'est un coup superbe. Comment t'ap¬

pelles-tu?
Jacques Maillart.
Tu es du pays?
Pas précisément, monsieur l'officier. Je suis de
Lailly, canton de Beaugency?
Lailly? N'est-ce pas ce village qu'ils ont brûlé,
les bandits? Nous avons vu ça, il y a quelques jours.
Ah ! mon pauvre garçon !
A ce dernier mot, quelque chose de noir avait passé
sur le
visage de l'inconnu, en même temps que mon¬
tait du fond de sa gorge un hoquet semblable au
commencement d'un sanglot :
Que fais-tu donc par ici? avait ajouté le com¬










mandant.


Vous voyez, je

chasse les Prussiens, comme

vous.




Tiens! tu es franc-tireur?

Oui, Monsieur, depuis un mois.

3 06







SUEDR

Très bien! A quelle

DE

SANG

compagnie appartiens-tu?

A la vôtre, si vous voulez me recevoir.

Mais, commandant, avait dit alors un officier

attentif à

l'interrogatoire, ne voyez-vous pas que cet

individu est une femme ?
Il avait fallu

s'expliquer, et voici ce que le vieux

commandant avait appris en
particulier.
La jeune fille, sur le

point de se marier, habitait
déjà la maison de son fiancé, lorsqu'un jour les Prus¬
siens arrivèrent
inopinément. L'un d'eux, un lieute¬
nant de hussards, sans doute excité
par la chevauchée
du matin, et la trouvant seule, avait tout de suite

essayé de la violer.
Par malechance, il avait affaire à une fille des
plus
vigoureuses, et la lutte ignoble eût probablement fini
par la déconfiture de l'agresseur. L'apparition de
Jacques, accourant aux cris, décida le Prussien à se
retirer à reculons, les yeux hors de la tête et
protégé
par la pointe de son sabre.
L'infortuné protecteur, sachant très bien
qu'une,

violence directe attirerait immédiatement la foudre
sur son amie et sur le
village entier, parvint à se
contenir toute la journée. Mais, le lendemain
on

retrouvait dans un endroit écarté, le

tenant criblé de

matin,

corps du lieu¬

coups de poignard.
Naturellement, les amoureux avaient disparu.

Ces deux êtres vécurent trois semaines environ
dans la forêt, de la terrible existence des

des braconniers à l'affût de l'homme.

proscrits,

(

Jacques,désormais enragé, parvint à descendre deux
ou

trois vedettes et fit même
présent d'un très bon

UNE

FEMME

FRANC-TIREUR

307

fusil prussien à sa compagne qui tirait aussi bien que
lui.

'

Une

imprudence trop forte lui mit enfin sur les

bras une demi-douzaine de cavaliers qui le ramenè¬
rent'à Lailly,

le jour même où 01^ avait décidé de

malheureux village. Il fut reconnu pour
l'assassin du lieutenant et ori lui fit la mort aussi
brûler

ce

affreuse que

possible.

La jeune fille,éloignée de lui au moment de la sur¬

prise et qui n'avait pu le secourir, résolut de lui sur¬
vivre et, se sentant un cœur d'homme, appelant,
tirant à soi toute l'âme du défunt, conçut et réalisa le

projet de se donner au premier groupe de volontaires
qui consentirait à l'incorporer.
*

*

*

%

Ce fut alors,

pendant deux mois, les deux longs

mois de la fin, le spectacle le plus surprenant et le

plus simple.
Cette fille qui s'était elle-même rasé la tête n'ayant
aucun

autre moyen

blait avoir çublié

d'exprimer son deuil, qui sem¬
et dont tout, jusqu'à la

son sexe

voix, était devenu d'un homme, se conduisit, aussi

longtemps que dura la guerre, avec un calme courage
qu'aucune soulfrance intérieure ou extérieure ne put
entamer.

Ceux qui la connurent ne se souviennent pas> de
l'avoir vu rire. Elle n'acceptait jamais de conversation
avec

personne, passait même des jours entiers sans

308

SUEUR

faire entendre
aucun

une

DE

SANG

parole. Mais elle n'était dure à

de nous, et son instinct de femme se révélait

point qu'elle déployait une incomparable solli¬
citude pour nos blessés. Une dizaine, au moins, qui

en ce

vivent encore, fqrent sauvés par elle.
Il fallait que cette

créature eût dans l'âme toutes

les chevilles de l'amour ou du désespoir, car nous ne

pouvions comprendre où elle prenait la force de
n'être jamais abattue.
Jamais de révolte, jamais de plaintes, jamais une
larme, jamais un soupir.
Quand il fallait se battre, elle se battait avec nous,
mieux que nous, du même air tranquille, avec une
indémontable innocence, — comme elle eût fait une

besogne horrible, mais nécessaire, qu'il ne lui était
pas permis de refuser.
Rien d'une amazone. La rhétorique

la plus opi¬

niâtre n'eût pu voir eh elle un seul trait d'ange
exterminateur. C'était bien plus simple et bien autre¬
ment sublime.

Je ne crois pas qu'il me soit

possible d'oublier le

moment terrible où, saisis par un remous de bataille,

il nous arriva d'être tellement entassés avec la moitié
d'un

régiment saxon, dans une ruelle étroite, qu'il
devint impossible de faire usage des armes, d'accom¬
plir seulement un geste et qu'Allemands et Français
se
contemplèrent face à face, sans pouvoir combattre.
Situation d'un tragique bizarre et déconcertant.
Je voyais en plein la pauvre Fille dont l'expression
n'avait pas changé, qui regardait machinalement
devant elle un gros paysan de Thuringe à barbe rouge

UNE

FEMME FRANC-TIREUR

309

qu'elle aurait pu mordre au visage, tant ils étaient
rapprochés,et je crusvoir dans ses beaux yeux calmes
une sorte de pitié douloureuse pour tant de misères.
Mais je parle de la durée d'un éclair. Ayant eu moimême l'ort à faire pour me débrouiller en un tel
instant, la suite m'échappa et je ne revis notre volon¬
taire que plusieurs jours après, dans le cloaque de
boue neigeuse où pataugeaient soixante mille hommes
en déroute.

Appuyée d'une main sur son fusil, elle soutenait du
bras gauche un petit mobile breton qui, sans son

évidemment,

se

aide

serait laissé fouler aux pieds. Tou¬

jours la même expression d'oiseau triste et doux à qui
on aurait coupé les ailes...
Et ce fut ainsi jusqu'à la fin.
Quand vint l'heure du licenciement, elle reprit
tranquillement ses habits de femme et partit, à la
grâce de Dieu, sans nous avoir dit son nom, nous
ayant salués avec douceur.

i

XXVII
*

SPECTRES INUTILES

XXVII

SPECTRES INUTILES

A René Ponsard.

FI semblait que la mort elle-même eût

pris en dé¬
goût ces pauvres diables qui n'espéraient, plus la fin
de leurs tourments. On a beau être

de spectre, à

jeune, le métier

lalongue, est insoutenable, surtoutquand
011
n'y fut préparé par aucun apprentissage de cau¬

chemar, et l'éducation de cette niasse d'adolescents
extirpés de leurs familles, laissait, à ce point de rme,

tout à désirer.
Ils étaient,

pourtant, le meilleur de la société fran¬
çaise, en ce temps-là, et ils avaient fait, en somme,
généreusement, ce qu'ils pensaient être leur devoir.

Quelques-uns y laissèrent leur peau, bien qu'ils l'es¬
Beaucoup revinrent éclopés,

timassent fort précieuse.

18

SUEDR

314

DE

SANG

fourbus, délabrés sans rémission,

qui ne sortiront

jamais de l'état de convalescence. Mais la plupart des
survivants rapportèrent une âme infiniment lasse pour
engendrer une consécutive génération privée d'enlliousiasme.t

lesmanilleurs

Je doute fort que les vélocipédistesou
actuels se déterminassent aussi volontiers que leurs

pères aux aventures dangereuses, aux fredaines
parfois héroïques dont la guerre franco-allemande
offrit l'occasion. C'était alors, j'en ai peur, le geste
suprême et dernier d'une France ancienne qui en¬
trait dans son agonie.
Ils étaient venus de loin, les braves garçons que je
vis peiner et combattre en Cet hiver noir. Je parle
d'un corps spécial qui se recruta surtout dans le Midi.
Il y avait des Toulousains, des Marseillais/des Périgourdins et des Basques, enfants de la vieille bour¬
geoisie provinciale et traditionnelle, assez proprement
élevés par conséquent, et qui parurent, en général,
beaucoup plus solides que les autres guerriers impro¬
visés dans les départements du Centre ou du Nord.
Le grand Capitaine qui eût pu tirer partir de cette
force ne se présenta jamais et les malheureux saturés,
dès leur tendre enfance, de Victoires et de Conquêtes,
lurent contraints de se résigner à la déroute perpé¬
tuelle en pleine patrie. Les moins invincibles trou¬
vèrent cela terriblement dur.

Un dimanche soir, 4 décembre, —; cette date ne sera

point oubliée, — on était venu leur apprendre que
l'armée française dont ils.se croyaient soutenus avait
repassé la Loire, que les Prussiens marchaient sur

SPECTRES

INUTILES

31 5

Orléans et qu'ils étaient absolument seuls au milieu

dos bois.
Il avait donc fallu tourner le dos à Paris
qui se déli¬
vrerait.lui-même comme il pourrait, devenir pareils
à des fluides pour se glisser entre les
lignes enne¬
mies et marcher trente heures dans un froid

polaire
capable de cristaller jusqu'à la bave du grand-duc
dé Mecklembourg. Première étape de
vingt-sept

lieues.
La chasse avait duré huit

jours et autant de nuits,
pendant lesquels on avait dû s'habituer à la privation
de sommeil et de nourriture. Arrivés enfin comme des

épaves à Châteauroux, après maints circuits, détours
et contre-détours pouvant
équivaloir à une notable
partie de la distance qui nous sépare de la lune, il
avait paru nécessaire à quelques
personnages éminentissinaes et surperfins d'empiler ce calamiteux
bétail dans des trains

cataleptiques dont la lenteur

eût

exaspéré le cocher des morts.
Châteauroux, Saint-Sulpice-Laurière. Poitiers,
Niort, Angers et le Mans, tel avait été l'itinéraire
d'un voyage de soixante-douze heures dans des four¬
gons, dans des wagons de guignon dont toutes les
vitres étaient brisées, par une
température de 18 à
23 degrés au-dessous du gel.
Immédiatement après cet essai de pétrification des
défenseurs de la patrie, reprise des promenades mili¬
taires, à travers le département de la Sarthe. Escar¬
mouches ridicules, reconnaissances multipliées d'on
ne savait
quoi, nuits de grand'garde, eieux impla¬
cables, famine atroce et certitude acquise désormais

SUEUR

3 I 6

DE

SANG

que tout cela était parfaitement inutile. Combien de
temps encore ? 0 Seigneur!

*
* *

donner
déçu de
quelque occasion de mourir honorablement d'un seul
coup, quelques-uns en vinrent à se persuader que
leurs compagnons d'agonie étaient des Prussiens. Il
arriva même que deux ou trois hommes furent
assez gravement blessés par ces furieux lamentables
qu'on dut enfermer, et cet effroyable délire, un ins¬

Il y eut des cas de folie furieuse. A force de
leur vie par lambeaux dans l'espoir toujours

tant , parut contagieux.

Il y eut des tempêtes, des cyclones

de dés'espoir qui

renversaient tout. 11 y eut enfin des suicides!
On avait été tellement trompé par les hommes

et

souffrait tant
la

par les choses, on était'si fatigué, on
d'avoir toujours froid et de ne jamais manger, que

démarcation précise du réel finissait par s'abolir.

il est vrai, comme
l'impression d'une accalmie pendant le déluge, tout
le monde cherchant tout le monde, et des disparus
demandant à des isolés de les renseigner sur des
On avait, de temps en temps,

introuvables...
Trois mois d'une pareille existence

avaient suffi

de cette jeunesse amoureuse du sacrifice,
une ribambelle de tardigrades fantômes qu'on faisait
semblant d'utiliser comme éclaireurs, et que les
pour faire

SPECTRES

INUTILES

317

campagnards inquiets voyaient apparaître sur tous les
cliemins.

Charriés par tous les courants de la débâcle, portés

çà et là sur le dos des Ilots qui montaient ou qui des¬
cendaient des champs de bataille, sans obtenir une
seule fois qu'on les alignât à leur tour, ils ressem¬
blèrent à des trépassés en pèlerinage qui ne sauraient

plus retrouver leurs tombes.
Ils ne savaient pas de combien d'affaires ils avaient
été, de la sorte, les anxieux témoins, et quand tout
espoir de vaincre eut été perdu, ils se résignèrent à
ne
plus souffrir autrement que comme des bestiaux
sans écurie et sans pâturage.
Mais auparavant, ils avaient eu, parfois, à rugir et
à sangloter de ce rôle monstrueux de comparses des
immolations. Un jour, entre autres, il leur avait fallu
assister au complet massacre d'une compagnie d'in¬
fanterie de marine abandonnée sur un point stratégi¬
que où le général en chef aurait dû concentrer ses
meilleures forces.

Ils avaient

vu

soixante hommes

tenir tête à soixante canons et à dix mille Bavarois,

pendant troisheures et demie, en chantant des refrains
de mer.
Les soixante hommes étaient tous tombés devant

jusqu'au dernier qui se trouva précisément le
capitaine, et ces jeunes gens suffoqués d'admiration
et d'ignominie faillirent tuer leur commandant qui
pleurait lui-même d'être forcé de les retenir.
eux

Ils se souvenaient aussi, —et cela ressemblait à ces
choses de feu et de vent divin qu'on lit dans les Ecri¬

tures, — ils se souvenaient d'avoir vu passer,à Beaune-

318

SUEUR

DE

SANG

la-Rolande, un cuirassier qui, ayant été, eh chargeant,
décapité par le canon, continuait un instant sa charge
sur l'invisible, le sabre toujours à la main et le corps
emporté dans le galop furieux de son cheval, pendant
que la tête casquée roulait à leurs pieds...
Plusieurs avaient gardé de cette vision d'apoca¬

lypse comme une estampillé de la démence.Ah! ils les avaient vus de près, les Prussiens! Ils
avaient, pour ainsi dire, campé sous l'arbre de mort
qui portait ces fruits savoureux, avec l'éternelle
défense imbécile d'y toucher.
Il ne leur fut pas même donné de combattre à ce

déplorable Tertre Rouge dont la prise décida du sort
de la guerre et qui fut confié, par un aveuglement
surnaturel, aux asphyxiés du camp de Conlie.
Ils r'eçurent, selon l'Usage, l'ordre de se replier, au
moment précis où il y auraiteu quelque chose à faire,
après un mortel planton de douze heures dans la neige,
le long des haies.
Défense avait été faite d'allumer aucun feu, de griller
seulement une cigarette et de tirer un pauvre coup de
fusil.Le jour étant venu, le terrible jour du II jan¬
vier, les Allemands fureht aperçus à soixante mètres,
immobiles, silencieux et gelés eux-mêmes, ayant
aussi la consigne de ne pas attaquer encore.
Les deux grand'gardes, qui n'avaient peut-être plus
que quelques instants à vivre, éclatèrent alors d'un
rire douloureux autant qu'une crise de sanglots, et se
battirent, comme des enfants, à coups de boules de
neige...

SPECTRES

3 19

INUTILES

*
>(î

#

La France était bien vaincue, mais non pas tout à
fait soumise', et

les inutiles' spectres

allaient, sans

trêve, dans un songe de fqlie et de douleur.
Il leur fallut errer encore deux semaines, toujours

'

glacés, toujours affamés, toujours dormant sur leurs
pieds et désespérés de si bêtement souffrir.
Il y avait dans cette troupe un infortuné garçon,
un séminariste de
vingt ans qui s'était engagé volontairement, avec trois cents cierges dans le cœur.
Celui-là avait rêvé de jouer les Judas Macchatxjes'et
ses camarades lui certifiaient
qu'il serait macchabée
tout court. Ce qui arriva effectivement.
Sa campagne militaire fut la déception la plus
cruelle et je me mépriserais d'oublier sa mort.
Etant très faible, ainsi que la plupart des adoles¬
cents travaillés d'héroïsme, les fatigues étonnantes'
qui lui furent octroyées sans compensation l'accablè¬
rent plus que tous les autres. C'était pitié de le voir
marcher comme un somnambule, roulant avec son
fusil dans la neige, tous les cent pas, et, réveillé par
1

mette chute, se relevant avec des râles, en éjaculant
une

invocation.

Bientôt atteint de phtisie, sa toux continuelle devint
la fanfare de ce bataillon fantastique. Deqx ou trois
fois des apitoyés entreprirent de le porter.

Mais c'était

vraiment trop lugubre, les porteurs eux-mêmes ayant

320

SUEOR

l'air d'avoir besoin

DE

SANG

qu'on les enterrât. Il fallut y

renoncer.

Pas moyen do lui parler d'ambulance ou d'hôpital.
Il avait cette idée fixe de mourir les armes à la main.

Un jour, déterminé à finir en soldat, il se précipita,

baïonnette au vent, sur un groupe de Prussiens lassés

aussi, très certainement, et qui

regardaient passer

leurs pitoyables vaincus sans démonstrations hostiles,
ils auraient regardé un convoi funèbre.
Car ces choses se sont vues. On en avait tellement

comme

assez,

de part et d'autre, qu'on finissait par ne plus

se battre

quand on se rencontrait en petit nombre.
ces Prussiens,
que je vois toujours, un
grand diable rouge au regard mélancolique, écarta
tranquillement le fusil dont cet enfant menaçait sa
peau et l'enserrant d'un de ses bras, lui mit dans la
bouche le goulot d'un bidon plein d'eau-de-vie.
L'agonisant but avec avidité quelques gorgées et
l'ennemi, très doucement, le laissa partir. Tel fut le
L'un de

résultat de sa dernière crise de bravoure.
Trois

jours plus tard, il râlait. Par bonheur, on

arrivait dans un village dont j'ai oublié le nom,

vil¬

lage, il est vrai, rempli déjà d'un nombre infini de
loqueteux et de claquedents.
On parvint à lui trouver une place pour s'étendre.
Et cette place merveilleuse, que lui réservait le plus
incroyable destin, fut dans l'église, au pied d'un autel
naïf consacré à Noire-Dame des-Sept-Douleurs Puis,
comme il fallait probablement un
contre-poids à
l'extraordinaire affliction de ce cœur candide, il se
rencontra qu'une petite flamme rose, oubliée, je ne

SPECTRES

INUTILES

sais Gpiiimeiit, continua de briller à côté de

3 1 I

lui. jus¬

qu'après son dernier soupir, et qu'il put. an milieu de
son
agonie, se rappeler la douce histoire. — apprise
naguère dans son école sacerdotale, — de ce Pape des
Catacombes qui, attendant l'heure du martyre écri¬
vait, d'une main tranquille, les observances relatives
à la Lampe du Sanctuaire...
Les plus mécréants de ses camarades avouèrent
entre eux, le lendemain, que celui-là, décidément,
avait eu la meilleure part.

XXVIII

LE MOT

XXVIII

LE MOT

Dédié a tous mes lâcheurs.
Quand j'habitais Vaugirard, au temps des
famines, la rue Cambronne était naturellement
le plus court chemin pour venir chez moi.
Gaïn Marchenoir.
Sola Gallia monslra non habuit, sedvirissen:per fortissimis et eloquentissimisabundavit.
S.

Jérôme, adv. Vigil.

Chaussons le cothurne et entamons les gran¬
des

gueulades.
Flaubert.

Je

refuse

pourtant de l'écrire. Je me reconnais
incapable et même tout à l'ait indigne de l'écrire, ce
Mot historique, ce Mot tyrannique, ce Mot
fatidique,
19

SUEUR

326

ce

DE

SANG

Motl'ormidabie et délicieux, cet Archi-Mottoujours

surprenant que les anges n'osent balbutier et qui
paraît avoir cinq millions de lettres.
Aucun autre mot français ne fut autant proféré en
1870, et c'est pour cela, sans doute,que cette année

s'appela terrible.
Depuis le 4 août jusqu'au paiement des derniers
centimes du fantastique paquet de milliards qu'on vouIut nommer l'indemnité aux spoliateurs de la France.,
ce Mot dut être vociféré, chaque jour, de la façon la
plus énergique, un nombre incalculable de fois.
Si l'impuissance à deviner ou comprendre quoi
que ce soit n'était pas, fort heureusement, le privilège
des

quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'humanité, ce

d'effroi de considérer, à cette occa¬
sion, que les mots ne sont pas seulement des combi¬
naisons alphabétiques ou des aventures de gueuloir,
mais les plus vivantes réalités.
Quand il est sorti de nous, le pauvre mot qui flot¬
tait auparavant dans les limbes ténébreux du Dispo¬
nible, il devient aussitôt agile, vagabond et irréparable.

serait à mourir

Ubiquitaire par sa nature, il s'élance de tous les

côtés à la fois, agissant avec la force plénière de son

origine d'En Haut, car les mots ne sont pas

de

l'homme.

d'Académie pour croire à la
de ces entités subtiles, —
comme s'il y avait moyen de concevoir une hiérarchie
dans ce vestige lamentable et surnaturel de l'ancien
plan des constellations qui se nomme un Vocabu¬
Il faut être atteint

bassesse de quelques-unes

laire ; comme s'il y avait des mots qui

fussent évêques,

LE

MOT

d'autres mots condamnés aux labeurs serviles et des

épilliètes accoutumées à faire le trottoir.
La vérité, c'est qu'ils sont tous terribles, tous mys¬
térieux, qu'ils ont le pouvoir de se changer en ser¬
pents, comme les bâtons de Jannés et de Mambré,
sous les
yeux du Pharaon, quand le magicien l'or¬
donne, et que c'est ordinairement le plus méprisé qui
doit dévorer les autres.

Ce fut, en 1870, l'étonnante

histoire du Mot que

j'ai résolu de ne pas écrire.

Ne craignons pas de l'affirmer, il se multiplia, se fit
nombreux autant que les Ilots du grand Déluge. Bientôt
il n'y eut plus que lui, et il

submergea tout être vivant.
Impossible, aujourd'hui, de prévoir comment on
pourra s'en dépêtrer, car tout le monde sent bien
qu'on y est toujours et de plus en plus. Que dis-je?
Le Mot est devenu réellement la Chose, ainsi que le
veut une inflexible et
trop juste loi. Purgamenta et
stercora facti sumus,disait l'Apôtre.
Quelques années avant la guerre, Victor Hugo
avait été l'émancipateur de ce Vocable jusqu'à lui
captif dans les lieux obscurs et méprisé par tous les
apôtres littéraires.
La Défaite fut l'occasion, pour la France entière,
d'implorer le secours du paria devenu puissant dontla
jeune gloire éclatait déjàetcefut un concert unanime
d'invocations comme on n'en avait jamais entendu.

328

STJEUR

SANG

DE

Chaque fois que le Prussien remettait sa botte sur
les plaies vives d'un peuple dont il est naturellement le
domestique, l'âme en agonie de plusieurs millions
se
réfugiait dans les deux syllabes

d'infortunés

comme dans une forteresse.

Les mourants de misère et les mourants de déses¬

poir, les blessés, les charcutés, les brûlés vivants, les
moribonds abandonnés au milieu des champs, par les
nuits glaciales,

tous murmurèrent ou vociférèrent le

Mot vengeur.
Il s'envola de clocher en clocher comme l'aigle de

Napoléon, se posa sur le pinacle des monuments les
plus altiers, se déposa môme à leur base et le long
des murs croulants de soixante villes bombardées.
Les vaincus irrésignés à l'inacceptable déconfiture,
mais contraints de lasubir, se plastronnèrent le visage
des colliquations de

leur dégoût pour que, du moins,

la crapule des triomphateurs ne vît pas leurs larmes.

Quelqu'un pense-t-il qu'une guerre aussi malheu¬
l'Espagne, par exemple, ou les habitants
hypothétiques de la lune, aurait pu déterminer un tel
reuse avec

besoin national de s'évacuer?
Nous subîmes

alors et

nous

subissons

encore

l'effrayante loi de l'affinité des turpitudes.
Surmontés, pour le châtiment de nos vieux crimes,
par le plus sale peuple de la terre, par une nation de
mangeaille et de pot de chambre, et les six cent mille
goujats de ses armées ayant souillé nos belles cam¬
pagnes du torrent de leurs excréments, il était
inévitable que la noble langue du Jardin des grands
Lys d'or, s'enlisât elle-même dans ce terrible fumier!

LE

MOT

329

J'ai su l'histoire d'un pauvre homme capturé par
les dragons de Rheinbaben et qui, fou de la honte et
du désespoir de n'avoir pu se faire tuer, crachait aux
Allemands le Mot unique et le recrachait sans cesse,
en même
temps que son écume, avec une si furieuse
volonté de réprobation et d'outrage qu'on lui fit la

grâce de le fusiller.
Or, c'était un professeur de rhétorique et même, je
crois, un petit poète !
Evidemment, ce malheureux qui se fichait bien de
sa
propre vie, s'était efforcé de traduire, de condenser
en

une

sorte

crevaient

d'allemand les sublimes

choses

qui

âme

et, ne trouvant absolument que
cette ordure, en avait fait un ciboire...
son

*
* *

Le Mot

fut

tellement

dit

pendant la guerre
qu'hommes et choses en demeurèrent saturés. Enfin,
le Mot est devenu littéraire ! Cela dit tout.
Je me souviens, en ce moment, d'une
particularité
qui n'a l'air de rien et qui ne parut, en effet, que

l'occasion sans cesse renouvelée de nous démontrer
à nous-mêmes no tre

parfait abrutissement.

Quand une de nos sentinelles, barrait le passage à
tel ou tel camarade, il' suffisait ordinairement
que
celui-ci lui jetât le mot, vous m'entendez bien, le
Mot suprême qui
répond à tout, qui englobe, a for¬
tiori, toutes les consignes, toutes les échéances de

l'Éventuel.

SUEDR

330



en

DE

SANG

Mange, cochon! répliquait alors la sentinelle

s'effaçant.

11 n'en fallait pas davantage pour se

comprendre.

Quelquefois même le poste voisin s'esclaffait.
Cela, certes, est bien idiot, bien résolument idiot.
Lé lyrisme, j'en conviens, est furieusement absent de
cette anecdote militaire. Mais en y songeant tout à
coup, après vingt ans, j'y crois entrevoir une profon¬
deur symbolique.
J'en viens à me demander si cette pauvre multitude
souffrante, qui ne savait guère pourquoi elle souffrait,
ne fut
pas l'instrument d'une combinaison très spé¬
ciale de la routinière Providence qui n'a pas changé,
depuis six mille ans, son système de préfigurer les
événements futurs par d'analogues événements ;
si la débâcle inouïe du grand peuple des Invaincus
ne fut
pas chargée de signifier la définitive débâ¬
cle de Dieu lui-même, évidemment incapable de
subsister au milieu de ses astres offensés, quand la
France est abattue; si, cnlin, le Mot indomptable,
œcuménique et solitaire, dont l'anagramme eut une
promesse de Rédemption, et que tant de bouches ont
clamé dans le désespoir, ne fut pas alors quelque
chose comme ce Schibboleth équivoque du livre des
Juges, qu'il était indispensable de bien prononcer
pour ne pas mourir.

XXIX

LE MUSICIEN DU SILENCE

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XXIX

LE MUSICIEN DU SILENCE

a

Charles de Sivry.

On m'assura que le bonhomme était mort
environs de 1879, dans quelque hôpital.

aux

Nul n'aurait pu

raconter ses dernières heures ni
jours. Sa tombe même était ignorée.
Disparu, évanoui à jamais, le musicien de jadis, le
crapoussin de génie dont l'existence ressemblait à
une
énigme et qui répondait au nom méridional de
ses

derniers

Pouyadou.
Quelques étudiants en médecine l'avaient sur¬
nommé le Yolvox du
contre-point ou l'Entozoaire de
Sébastien Bach.

Titulaire, néanmoins, d'une certaine considération
19.

SUEUR

DE

SANG

de la Sorbonne, habité par lui de¬
puis trente ou quarante ans, on ne se moquait pas
trop de sa figure, et même on avait fini par accepter
son abominable accent pyrénéen, qui le faisait rico¬
cher en pétardant sur chaque syllabe, comme un
chaudron sur les galets d'un torrent.
Le grotesque de sa personne s'atténuait à la pensée
du long martyre enduré par ce malheureux, qui pas¬
sait pour un grand artiste méconnu.
Indifférence ou mépris, il n'avait jamais consenti
à porter les petits paquets de la gloire, et avait ainsi
raté beaucoup d'occasions fructueuses de prostituer
des facultés qu'on disait d'ordre supérieur.
Quelques mélodies ou romances publiées, natu¬
rellement, à ses frais, avaient fait couler, en même
temps que les larmes de la précédente génération, de
notables sommes dans le boursicaut des entrepositaires ou des virtuoses. Il trouvait tout naturel qu'il
on fût ainsi, et vivait sans colère dans une alvéole de
bourdon, au cinquième étage d'une maison, détruite
aujourd'hui, de l'horrible rue des Cordiers.
Trois ou quatre leçons mal payées assuraient le via¬
tique de cet enfant des lunes anciennes, contrefait et
lamentable, qui ne cherchait pas mieux que son rêve.
Enfermé dans Paris comme tant d'autres indigents
aussi peu capables que lui des pratiques de la résis¬
tance, les quatre mois du Siège l'eussent exterminé
sans l'intervention de faméliques admirateurs qui
fournirent héroïquement les becqûées légères suffi¬
santes pour la nourriture de ce chat-huant du
dans le quartier

Paradis.

LE

MUSICIEN

DU

SILENCE

3:Î5

Son ignorance

des événements qui s'accomplis¬
sublime.
Il dormait littéralement dans la gueule ouverte du
Dragon des Epouvantes, sa vie, d'ailleurs, étant à ce
point transposée depuis longtemps, que les gens pra¬
tiques étaient condamnés à passer par tous les châ¬
saient sous ses yeux était quelque chose de

teaux de sa fantaisie avant d'arriver au seuil de

son

attention. Les plus intrépides succombaient à moitié

chemin.
Le bombardement
ne

qui sévissait dans le voisinage

fut pour lui qu'un bruit importun et

inexplicable

que les autorités, disait-il, n'eussent pas
mettre. L'antique piano qui occupait à lui

dû per
seul un
tiers de son gîte, lui masquait amplement toutes les
rumeurs de bataille et le
gardait mieux que tous les
remparts et que tous les forts.
N'ayant plus de leçons à donner, il en profita pour
travailler du matin au soir, malgré l'âpre hiver, à
une œuvre
gigantesqué, espèce de Râmayana sympho¬
nique entrepris dans son extrême jeunesse et com¬
mencé depuis vingt-cinq ans. Cette œuvre
qu'on ne
put retrouver après sa mort s'appelait, je crois, le
Silence...
On

n'inquiéta pas cet inoffensif qui sonnait des
marches triomphales pendant que le premier peuple
du monde, artères ouvertes,

essayait, pour l'honneur
mourir; Cela, même, parut à
plusieurs de l'héroïsme très pur.
Le carillonnant
Pouyadou n'y pensait guère. Il
courait après son âme, héroïque peut-être, mais
désorbitée, qui vagabondait ordinairement dans les
de Dieu, de ne pas

SUEUR

336

DE SANG

intervalles infinis du ciel étoilé, du ciel cristallin et
de l'inimaginable empyrée.

*

*

*

Un de mes amis fut à cette

époque le confident de

ses

pensées. Il grimpait quelquefois chez lui,

son

harnais d'artilleur,

ce

même remarque effarée du pauvre


dans

qui lui valait toujours la

bonhomme :

Tiens, vous êtes soldat maintenant? Vous avez

donc tiré un mauvais numéro ?

Mais, par discrétion sans doute, il n'insistait pas
et, sans s'informer de quoi que ce fût, sortait aussitôt

principes et ses théories.
a gardé de ces entretiens un souvenir
tel qu'il ne croit pas que de pareilles impressions
soient effaçables, même au ciel et dans les Cavernes

ses

L'auditeur

bienheureuses.

Pouyadou se manifestait comme le
plus extraordinaire métaphysicien de la musique et
claironnait de prophétiques démonstrations.
Vaguement informé d'une guerre désastreuse avec
l'Allemagne, cet événement n'avait, à ses yeux, qu'une
importance musicale — et encore !
L'Allemagne, criait—il, est une nation d'écoliers
malpropres et de formulards. C'est vrai qu'elle a donné
Bach et Beethoven qui sont, pour moi, quelque chose
de plus que des hommes. Mais ceux-là, mon garçon,
c'était la dernière portée du Moyen Age. Ils n'an¬
noncèrent pas qu'ils allaient tout chambarder. Ils ne
Subitement,



LE

MUSICIEN DU

337

SILENCE

s'offrirent pas comme les Messies d'un boucan nou¬
veau.

En tant qu'artistes, ils furent humbles et paci¬

fiques, et parurent des grains de poussière lumineux
dans un rayon de soleil qui éclairerait une étable à
porcs.

Que diable voulez-vous que je vous dise des
J'entends parler quelquefois de l'invasion
des Allemands. On dit qu'il y en a beaucoup. Eh bien !
voici dix ans, vous m'écoutez?dix ans que j'ai senti ça.

autres ?

J'étais à la représentation du Tannhàuser où furent
délivrées pas mal d'injures et de pommes
a

écrit que ce n'était pas

cuites. On

généreux, que nous man¬

quions d'hospitalité. On a fait du sentiment et des
phrases. Quelle sottise! Comme si ce n'était pas jus¬
tement l'instinct et le devoir d'une race généreuse de
rejeter avec énergie tout ce qui peut l'altérer ou la

pervertir ?
La tentative était flagrante. Les spectateurs

les plus

aussitôt frappés et l'exhibition
de cette machine infernale parut un défi.
Vous savez aussi bien que moi la prétention de
Richard Wagner. Il s'est donné la peine de l'écrire
en français et ne cesse de la répéter à qui veut l'en¬
tendre : Inaugurer « une forme idéale, purement

médiocres

en furent

humaine et qui appartienne à tous les

peuples ».

La fraternité universelle, alors, comme en 48 ! La

fraternité de la flûte et du tambour conférée au genre

de pla¬

humain par la douce Allemagne! Joli sujet
fond, n'est-ce pas? pour l'Hôtel de Ville ou le Tribu¬
nal de Commerce.
Comme ça ne mordait pas,

il fallut trouver autre

SUEUR

DE

SANG

chose et montrer ce

qu'on avait dans le ventre. La
actuelle, si vous voulez le savoir, c'est un
opéra de Wagner. C'est le triomphe de Siegfried qui
qui a forgé l'épée, du lourd Siegfried, vainqueur du
Dragon Fafner en papier mâché, et conquérant deguerre

l'Anneau des filles du Rhin au
tout puissant,

moyen duquel on est

mais qui finira peut-être un jour
par crever de peur, comme une brute qu'il est, lors¬
qu'une Vierge lui apparaîtra !...


Le visiteur s'étant hasardé un
sur

ses

jour à l'interroger

propres travaux, Pouyadou eut une crise de

véhémence et d'indignation.
—-

Ah ! çà, milledioux! hurla-t-il, est-ce

que vous

prendriez pour un musicien, par hasard? Vous ne
m'avez donc jamais regardé ? Est-ce
que je suis un
Allemand ou un Italien pour passer mon
temps à des
me

colonnades?

Oui, vous fixez ce sabot, ce misérable corbillard,

cette bourrique

de piano sur lequel je m'extermine
et le métacarpe depuis quarante ans.
J'espère bien le tuer sous moi. Mais j'ai mes raisons
que vous ne comprendriez pas, quand même j'use¬
rais en explications ce
qui me reste de temps à vivre.
Il y a là aussi une
jolie petite montagne de parti¬
tions, ajouta-t-il frappant avec force un amas énorme
de papiers d'où s'éleva un
nuage de poussière.
C'est mon œuvre* Il y en a
pour deux cent soixanteles phalanges

le

musicien

quinze instruments

du

silence

339

hétéroclites et dissemblables

dont les deux tiers, au moins, sont encore à inventer.

Je pourrais vous signaler d'importants morceaux
écrits pour un ensemble de trompettes

complètement

aphones que je nomme les clairons du Silence, à con¬
struire sur le modèle introuvable des buccins qui ren¬
versèrent autrefois les murailles de Jéricho... Oui,
monsieur, de Jéricho !... C'est la partie qui m'a donné
le plus de mal et j'y compte absolument pour être
bienvenu parmi les anges, après ma mort.
Car je ne travaille pas pour ce monde et je vous jure
que ma symphonie serait un

peu plus difficile à exé¬

Tout sera donc détruit, livré
aux flammes, avant que je disparaisse.
Ali! c'est que j'ai une manière de comprendre la
musique! Sachez que pour être parfaite, il est indis¬
pensable qu'elle soit divine, je veux dire silencieuse,
enfermée, cloîtrée au plus profond du Silence, et c'est
ce
que Wagner n'a jamais compris.
Mais que pouvait il comprendre, ce galérien de toutes
les fanfares, ce grossier adaptateur de légendes etdetraditions qui nous sert un mastic de théogonie Scandinave
et de christianism,e à dégoûter des hippopotames?
Ses compatriotes ont essayé de lui donner plus
d'importance qu'à Beethoven. Ne voyez-vous pas que
c'est l'histoire d'Abel et de Caïn ? La flamme du
premier monte paisiblement vers le ciel, de plus en
plus blanche à mesure qu'elle s'élève ; celle du second
est refoulée sur le sol avec une violence qui l'oblige
à calciner jusqu'aux pierres de l'autel maudit, et la
bête féroce ne supporte pas cet affront.
cuter que du Wagner.

3 4 0

sueur

En sa

sang

de

qualité d'artiste divin, Beethoven aspirait

naturellement au Silence, et c'est
pour cela qu'il
obtint la grâce de devenir sourd
pour mieux enten¬
dre chanter son génie.

Wagner croit obstinément que la musique est une

combinaison de divers bruits et ce
« drame musical » est son
ambition

qu'il nomme le
suprême. On ne

peut pas être plus Allemand. Il lui faut du Beau qui

se voie
par les yeux de la tête, qui s'entende par les
oreilles des plus vilains

bougées, qui puisse être pris
bras-le-corps par tout le monde, comme une catin.
En un mot, c'est la
musique matérielle et passion¬
nelle
à sa plus haute
puissance, je le veux bien, si
cela peut vous faire
plaisir.
à



-

Le Drame musical, bon Dieu ! mais le voilà réalisé

admirablement, tel que je l'avais pressenti à l'audition
du Tannhàuser. Le
Bombardement, tragédie lyrique !
Ne vous semble-t-il
pas qu'on pourrait l'entendre des
étoiles?
fi

!*

Ce

*
*

Pouyadou était peut-être le plus profond de
probablement

tous les hommes. Songez qu'il fut très

le seul d'entre les Français
ayant eu l'idée de se ré¬

jouir, en 1870, de l'infériorité musicale de la France.
Pauvre chère France ! disait-il
parfois avec ten¬
dresse, quel dommage que tu ne sois pas tout à fait
sourde ! C'est alors que nous
pourrions nous enten¬
dre! Les journaux prétendent
que tu n'as pas assez


LE

de canons.

MUSICIEN

DU

3 41

SILENCE

Quelqu'un se présentera-t-il pour expli¬

Silence attire l'Esprit du
Seigneur et qu'étant faite beaucoup plus que n'im¬
porte quelle autre nation pour le recevoir, c'est
précisément le nombre inférieur de tes pétards en
tous les genres qui démontre la supériorité 'de ton
quer à ces bavards que le

destin ?

Prosopopée difficilement

présentable dans une

école militaire, mais très digne de ce musicien fana¬

tique du parfait silence et qui le cherchait avec rage
sur son piano depuis quarante ans.
Un dernier mot :

Siège, il demanda, un jour, à sa
concierge, —Dieu sait au sortir de quelles pensées?
si c'étaient toujours les Allemands qui bombar¬
Vers la fin du



daient Paris.


Eh! qui diable voulez-vous que ce soit?répondit

la portière suffoquée.


Mon Dieu ! madame, je ne sais pas. Ça

pourrait

bien être un autre peuple. Et il retomba dans le puits

de son silence ordinaire.

alors, sans doute, à l'Italie et à ses
musiques futures... car je crois vous avoir dit que ce
11 songeait

pauvre diable était une manière de prophète.

XXX

LE SIÈGE DE RHODES

XXX

LE SIÈGE DE RHODES

Au Comte Roselly de Lorgues,
historien de

christophe colomb.

Le vicomte Armor-Luc-Esprit du Glas Saint-Sau¬
avait toujours eu quatre-vingts ans. Cela se
disait couramment dans le pays, un coin du Perche

veur

où la présence de cet

interminable vieillard immobi¬

lisait des légendes ou des traditions, partout ailleurs

oubliées déjà sous les premiers Capétiens.
C'était à peine si les gens les plus décrépits se sou¬
venaient de l'avoir vu jeune. Et ce souvenir était si

lointain, si équivoque, si récalcitrant et conjectural
que tout le monde refusait d'y croire.
Il n'eût pas été plus facile de prévoir sa fin, car il

appartenait visiblement à une de ces Races désormais

346

SUEDR

DE

SANG

éteintes

sur
lesquelles il est démontré que la mort
n'exerçait qu'un douteux pouvoir.
Le vicomte pourtant n'arborait
qu'une stature fort
au-dessous de la moyenne et son vieux corps était
si fluet qu'à distance on
pouvait le prendre pour un
fétu. Mais c'était l'étui d'une âme
grandiose comme
il s'en trouve, çà et là, toutes les
sept généra¬
tions, quand l'humanité se renouvelle de fond en

comble.
A

première vue, cependant, rien en lui ne trahis¬
banal acoquiné à
l'orgueil de son blason.
Celui-là, pour tout dire, était superbe. Les du Glas
portaient : d'or à un bœuf de gueules, et un chef
d'azur, chargé de trois croix du Calvaire.
sait autre chose qu'un octogénaire

Leur devise F. E. R. T. était celle

des Ducs de

Savoie qu'ils prétendaient

usurpée. C'était même le
sujet d'une indignation héréditaire qui n'admettait
pas que les Emmanuel? ou les Amédées fussent mieux
que des coùpe-jarrets ou des vagabonds.
Deux cent soixante ans auparavant, le trisaïeul
du vicomte Armor avait entrepris le plus étonnant
de tous les procès. Profitant des démêlés de la France
la Savoie, et du mécontentement extrême
d'Henri IV, il avait conçu le dessein de récupérer,

et de

puissant roi, les quatre lettres fameuses qui
signifient, comme chacun sait : Fortitudo ejus Rhodum
tenuit, — se fondant sur ce que c'était un de ses
Ancêtres, à lui, qui. avait autrefois sauvé l'île de
Rhodes menacée par Ottoman.
Mais Henri IV, alors occupé à se faire assassiner,
par ce

LE

SIÈGE

DE

RHODES

n'eût pas le temps d'intervenir
débouta le demandeur.

347

et la reine-mère

de justice avait
rongé cette famille ancienne qui ne tarda pas à se
détraquer. Les dix-septième et dix-huitième siècles
Le

ressentiment d'un tel déni

assistèrent à la ruine progressive de la haute Maison
des du Glas pour qui la

France était morte avec les

derniers Valois d'Angoulème.

Quand vint la Révolution, elle n'eut pas même à
toucher du

doigt ses murs tombants. Dilapidateur

enragé d'un patrimoine entamé déjà depuis long¬
temps, le père du vicomte actuel expirait sans gloire,
en 1815, laissant à peine à son avorton de fils, infail¬
liblement désigné pour l'extinction de la Race, de
quoi subsister comme un laboureur antique.
*
*

*

Aussi chauve que Charles le Chauve,, dont il se
disait cousin du côté des femmes et qu'il mentionnait

parfois avec indulgence, le descendant des Chevaliers
de Saint-Jean de Jérusalem portait toujours, à ren¬
contre des météores, une perruque juvénile, d'exécu¬
tion si parfaite qu'il aurait fallu de la malveillance
pour se dérober à l'illusion d'une chevelure sans
détour.
Ses petits vêtements

de coupe ancestraie, mais

usés, si j'ose le dire, jusqu'à la corde et reluisants
comme le corselet d'un grillon, étaient tirés à quatre

épingles sur ses petits membres, et c'était une chose

SUEUR

DE

SANG

qui remuait profondément de voir ce joli vieillard,
titulaire sans descendance d'un des Noms les plus
glorieux de l'Occident, s'efforçant d'appareiller sa
misère au décor triomphal des siècles.
Quoique les paysans le crussent fou et peut-être
même à cause de cela, son influence autour de lui
était grande et ressemblait à une sorte de prestige que
personne assurément, n'eût expliqué.
Sans doute, on n'hésitait pas à le dépouiller, autant
qu'on pouvait, de ses misérables récoltes et les tran¬
sactions nécessaires ne manquaient pas d'être aussi
onéreuses que vexatoires pour un vieux songeur qui
ne se défendait pas ; mais le rustre le plus all'ronteur
n'aurait pas osé, « pour tout l'or du monde », se
départir, en sa présence, de l'attitude la plus respec
tueuse.

pouvait dire pourtant qu'il manquât de
puisqu'il ne parlait à
personne sans se découvrir et saluer jusqu'à terre,
comme s'il se fût agi d'un grand prince.
Quand, par miracle, une offense grave sentie par
lui le déterminait à faire un exemple, il dressait son
buste, enfonçait ostensiblement son chapeau et disait
à l'offenseur, en clignant des yeux :
Monsieur, j'ai beau faire, il m'est impossible de
vous apercevoir.
Et c'était tout. 11 ne faisait pas revivre autrement
le droit seigneurial de haute justice. Mais cela suffi¬
sait, dit-on, pour désajuster le croquant, tellement,
alors, il avait grand air.
On

ne

bienveillance ou de politesse,



Il habitait naturellement le château de Rhoaes

LE

SIÈGE DE RHODES

349

l'unique demeure qui restât de tous les manoirs pos¬
sédés autrefois par les du Glas.
Pauvre château des illusions immortelles, ruine


ruine, hospitalière seulement aux corbeaux et
chats-huants, car nul voyageur venu des Lieux

aux

Saints ou des lieux maudits n'eût été capable de con¬
cevoir le désir de s'y abriter.
En

réalité, il ne restait qu'une seule chambre

habitable encore, sur plus de cent chambres culbutées
par les équinoxes, et c'était la chambre encombrée
de livres du vieil Armor. Livres hérités de son père

grand-père qui racontaient tous la même
histoire, la seule au monde qui l'intéressât, l'histoire
et de

son

des Chevaliers Hospitaliers de

Saint-Jean de Jéru¬

salem, nommés au quatorzième siècle Chevaliers de
Rhodes et plus tard Chevaliers de Malte.
La vocation des paladins de son sang,

depuis l'ori¬
gine de l'Ordre, avait toujours été d'en faire partie et
c'était sa joie d'enfant dans les limbes de retrouver
leurs noms chez des chroniqueurs aussi peu fréquentés
du populaire que Sanut, Bosio, Guillaume de ïyr, Jac¬
ques deVitri,Rodéricde Tolède ou Roger de Hoveden.
Ces bouquins étaient l'exclusive pitance de son
cerveau,

depuis un demi-siècle, et il avait réussi de

bonne heure

à tirer

de leur

lecture

une

vision

spêculaire, infiniment actuelle et précise des événe¬
ments épiques racontés par

eux.

Il se croyait positivement à Rhodes où ses ancêtres
avaientsurtout combattu, et c'était lui-même qui avait

imposé le nom de cette forteresse clarissime à son
lamentable donjon croulant.
20

38 0

SUEUR

DE

SANG

*
A

■■[:

Il ne s'évadait ordinairement de ses livres
aller à l'église du village, non qu'il fût

que pour

dévot, mais

parce que c'était l'unique lieu de la terre où la gran¬
deur de sa Race fût attestée d'une manière

appré¬

ciable.

Impossible d'imaginer un sanctuaire plus délabré,
plus en détresse, plus touchant, plus à l'image du
château voisin dont il reflétait la décadence.
C'était un antique giron paroissial du temps des

Carlovingiens, autrefois roman, que de rudimentaires
constructeurs avaient essayé, vers la fia du quinzième
siècle, de faire flamboyer.
Cette petite maison de prière, mangée, pulvérisée
grain à grain, par toutes les bêtes à bon Dieu, griffée
par les lierres, verdie par les moisissures, où de
frustes Bienheureux, nichés dans l'ombre, contem¬
plaient, depuis des siècles, un Christ barbare souillé
par les hirondelles, offrait d'abord à l'admiration du
visiteur un tombeau véritablement colossal qui
l'emplissait à moitié.
Sous cette masse de granit sombre gisait Très Illus¬
tre Seigneur Tiphaine-Gaétan-Christophe du Glas
Saint-Sauveur, marquis d'Albon et de Saint-Chris¬
tophe en Vermandois, surnommé Vialevoalour parles
infidèles, Grand Prieur du Prieuré d'Aquitaine, qui
sauva trois fois les
galères du Grand Maître et mourut
à Rhodes en 1399, le jour de la Chandeleur,
ayant

LE

occis

de

sa

SIÈGE

main deux

DE

RHODES

cents

35 1

réprouvés. Tubam

expectat !
Celui-là n'était pas le premier

grand homme de la
lignée des du Glas; mais les circonstances l'avaient
plus qu'aucun autre magnifié, et le roi de France luimême, quoique indigent, avait voulu contribuer à ses
funérailles.

Auprès de lui reposait « sa très pudique et très
»,Dame Eremburge-Melissende, fille de
Foulques du Crocq de Maisonseule en Vivarais, —
noblesse antique fondée par des gens sans
peur qui
claire épouse

avaient combattu le Diable.

Cette

de sa jeunesse ayant généreu¬
accepté le voile des veuves, quand son zèle
pour les pèlerins douloureux du Christ l'obligea
d'entrer dans la Religion, le Conseil de l'Ordre,
par
une
dérogation très insigne, avait permis qu'ils repo¬
sassent ensemble après leur mort, et leurs deux effi¬
gies de bronze étaient étendues tête-bêche sur ce
tumulus princier autour duquel sommeillaient les
anges gardiens d'une vingtaine de générations hé¬
roïques dont les rongeurs silencieux avaient dévoré
jusqu'à la poussière.
Au pied de ce monument, fastueuse encore mais
sans
majesté, se voyait la sépulture du Commandeur
Nicolas, frère puîné du précédent, et qui s'était fait
massacrer
superbement à Nicopolis. Le trésor de
l'Ordre avait du payer la rançon de sou cadavre
Et cela continuait ainsi
jusqu'au delà du porche.
Yingt tombes de moins en moins orgueilleuses, de
plus en plus humbles, marquaient la place des Comsement

compagne

352

SUEUR

DE

SANG

mandeurs, des Baillis on des simples Chevaliers de
cette famille

qui n'avait cessé de déchoir à partir du
glorieux Tiphaine.
La dernière, à peine désignée par une simple croix
de bois plantée dans la terre, était tout à fait au bord
du chemin et, quelquefois, les bestiaux du voisinage
la piétinaient en passant.
Quelque petit que fût le du Glas actuel, l'unique
du Glas qu'il y eût encore à mettre en terre, il ne
restait plus assez de place pour lui et c'était là, sans
doute, ce qui le déterminait à ne pas mourir, car il
ne pouvait se faire à l'idée
qu'on déshonorât un jour
de sa carcasse le vénérable sépulcre du Grand
Prieur.
*
* %

Un jour, enfin, le vicomte Armor prenant l'air à sa

fenêtre, s'aperçut que Soliman venait l'assiéger dans
Rhodes. Cette île fameuse n'avait plus de chevaliers,
plus de soldats, plus d'artillerie, plus de vaisseaux
en état de tenir la mer,
plus de vivres même, plus
rien, et le secours des princes chrétiens n'était plus
espérable d'aucun côté.
Le bonhomme eut bientôt pris son parti. Il décida
de ne pas se rendre, ferma sa porte et se mit à relire
tranquillement les Statuts de l'Ordre de Malte.
Les quarante

mille soldats et les cent trente-deux
de Mecklembourg marchaient
sur
Nogent-le-Rotrou et Bellème, pour enfermer la

canons

du grand-duc

LE

353

SIÈGE DE RHODES

gauche de Chanzy, ce pendant que le prince FrédérickCharles opérait parallèlement, de Vendôme sur
Ecommoy pour tourner sa droite, à soixante kilo¬
mètres de distance, —■ mouvement combiné dont la
terrible imprudence, rémunérée d'un succès complet,
démontra si cruellement notre misère.
Le vingt fois ignoble commandant du XIIIe corps,
celui que nous appelions entre nous le duc Viandard,
arrivait en vue du château, environné de ses affables
divisionnaires : Scliimmelmann, Gersdoff, Stolberg,
Prince Albrecht et baron de Rheinbaben, et ce joli
monde saturé de victuailles s'abandonnait aux délices
d'une conversation pleine d'enjouement.


Qu'est-ce que cela? dit Mecklembourg à son chef

d'état-major en lui désignant l'habitation du fils des
preux.
-—•

Evidemment c'est une ruine, Monseigneur.

Je

château des comtes du

suppose que c'est là cet ancien
Glas mentionné sur nos cartes infaillibles.
Veuillez donc le reconnaître vous-même, colo¬


nel.Je serais curieux de visiter le burggraf, s'il vit en¬

Onm'enaparlé comme d'une espèce de vieuxfou.
Quelques minutes après, le colonel Kresnky, accom¬
pagné de plusieurs dragons, cognait à la porte seigneu¬
riale qui ressemblait, à s'y méprendre, à la charre¬
core.

tière d'un bouvier.


Qui donc, s'il n'est pèlerin du Saint Tombeau,
paraître sur le

dit une voix de l'autre monde, ose

seuil des Hospitaliers de la Groix ?
Le parlementaire,
le petit vieillard qui

se reculant, aperçut à la fenêtre

ressemblait à une peinture cra20.

3 5 4

SUEUR

DE

SANG

quelée dans un cadre très ancien, et cet homme sen¬
tit quelque chose comme du
respect.
Je suis pèlerin de France et non
pas du Saint
Sépulcre, répondit-il. mais j'espère que le dernier


représentant de l'illustre maison guerrière des du Glas
refusera pas d'ouvrir sa
porte à Monseigneur le
Grand-Duc de Mecldembourg
qui s'avance couvert de
gloire et dont je ne suis que le messager.
Je ne savais pas, dit à son tour le
vicomte, qu'il
existât des grands-ducs
parmi les esclaves de votre
sultan. C'est une vanité
qu'ils auront prise dans la
fréquentation des sauvages de la Moscovie. Mais
n'importe, qu'on aille dire à celui- là que s'il a le
front de venir lui-même à bonne
portée, je le recevrai
comme il faut. Quand à
toi, monsieur le messager, je
te tiens pour un
espion et je t'ordonne de te retirer à
ne



l'instant.
Oh!

graf! seigneur graf ! vous parlez comme
quelqu'un qui méprise très la vie.
-

Infidèle! je ne méprise
pas les dons de Dieu, pas
même la mort qu'il lui


plut d'endurer pour tous les
je te somme de t'éloigner

hommes. Une dernière fois,
ou

je fais tirer sur toi.

Mecldembourg, informé de ce résultat, se mit en
fureur et parla
sur-le-champ de bombarder la pauvre

bicoque.
Mais quelque habitué
que fût l'entourage à de sem¬
blables pratiques, c'était si
monstrueux, cette fois,
que les lieutenants de cet Alexandre des latrines
testèrent.

Il craignit alors

pro¬

lejridicule et donna l'ordre simple-

LE

SIÈGE

DE

RHODES

ment d'aller enfoncer la porte

35S

et de lui amener le

maniaque.
Or, les soudrilles qu'on chargea de l'expédition
n'en furent pas les bons marchands, comme on disait
autrefois. Car il arriva que le vicomte Armor redevint
miraculeusement un jeunehomme, pendant les quel¬
ques

minutes qu'il fallut à ces barbares pour le

massacrer.

Un souffle pur, venu d'infiniment loin, passa sur
cette âme vierge qui ne savai t rien de la

turpitude con¬
temporaine, l'emplissant de rumeurs sublimes :Tibériade, Saint-Jean d'Acre, la Massoure, les deux sièges
de Rhodes et cette prodigieuse résistance de Malte
attaquée par tout l'empire des Turcs, où les cheva¬
liers agonisants combattirent, assis sur des chaises, au
bord des remparts...

L'admirable vieux homme se sentit le dernier de

tous, le seul qui restât pour garder la Chrétienté, et
dans
armes

ces

pensées merveilleuses, utilisant de vieilles

rouillées dont s'étaient servis les grands de sa

Race, il donna la mort à plusieurs de ses assassins
avant d'expirer lui-même sur

les chers livres qui lui
chantaient, depuis sa jeunesse, le poème inoubliable
des Vaillants de France.

y

TABLE

Pages

J.

L'Abyssinien

.

II. Les Vingt-Quatre Oreilles de «

Gueule-de-Bois».

III. Le bon Gendarme

IV. L'Obstacle
V. La Messe des Petits Crevés
VI.

Barbey d'Aurevilly espion prussien

VII. Noël prussien

VIII. A la Table des Vainqueurs
IX. Le Ramasseur de crottin
X. Un épouvantable

Huissier

* .
...

1
Il
23
33
43
Sa
69
81
9a

109

XI. La Maison du Diable

121

XII. Le grand Polaque

131

XIII. Le Fossoyeur des vivants

141
153
163

XIV. La Boue
XV. Les Créanciers de l'Etat

3 5 8

TABLE

XVI. Les Yeux de Madame

Frémyr

177

XVII. Un Moine allemand

189

XVIII. Bismarck chez Louis XIV

201

XIX. Celui qui ne voulait rien savoir

213

XX. La Salamandre

227

Vampire

XXI. La Cour du Miracle

239

XXII. L'Aumône du Pauvre

281

XXIII. Repaire d'Amour

.

XXIV. A Terrible Night
XXV. Humiliation d'un Sublime
XXVI. Une Femme Franc-Tireur.
XXVII.

.

289

Spectres inutiles

311
323

XXIX. Le Musicien du Silence

IMP.

268

279

299

.

XXVIII. Le Mot

XXX. Le Siège de Rhodes.

.

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