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LÉON BLOY
LETTRES
A SES FILLEULS
JACQUES MARITAIN
ET
YAN
PIERRE
DE
PRÉFACE
DER
MEER
WALCHEREN
DE
JACQUES MARITAIN
Deuxième
Edition
PARIS
LIBRAIRIE
STOCK
RELAMAIN ET BOUTELLEAU
7, Rue du Vieux-Colombier
CHEMINS
DE
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DE
L'ÉTAT
SERVICES AUTOMOBILES DE TOURISME
organisés par les Chemins de Fer de l'État
continuation de leurs services par fer
i0
-
DANS LA
VALLÉE DE CHEVREUSE
ET AUX VAUX-DE-CERNAY
départ de la
au
L a Vallée
gare
de Ver s ailles-Rive Gauche
de
Chevreuse, région des plus intéressantes par ses
sites agrestes, ses anciens châteaux et les ruines de ses vieilles abbayes.
2°
-
DANS LA FORÊT DE RAMBOUILLET
au
I
i
départ de la gare de Rambouillet
Foret de Rambouillet peut, par le
charme et le pittoresque,
rival.ser avec les plus belles des environs de Paris
3°
«
A
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LA
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par auto-cars de Grand Tourisme
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qui,
et
Pour tous renseignements
s'adresser aux bureaux de iourisme des
(Saint-Laz ire et Montparnasse), aux bureaux de rensei¬
gnements des gares de Paris (Saint-Lazare, Montparnasse et Invalides)
et aux principales
Agences de Voyages ou consulter le Guide illustré du
gares de Paris
l'État, en vente dans les bureaux de tourisme, les bibliothèques
des gares du Réseau et principales agences de voyages de Paris.
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160.-PARIS -1ÉL. NORD 19 OS.
LETTRES A SES FILLEULS
JACQUES MARITAIN
ET
PIERRE VAN DER MEER DE WALCHEREN
DU
MÊME AUTEUR
la
a
Librairie
Propos d'un Entrepreneur
Le Pal,
suivi
des
de
Nouveaux
Stock
démolitions.
Propos d'un Entrepreneur
démolitions.
Lettres, a sa Fiancée,
Le Sang
du
Bklluaires
Pauvre.
et
Porchers.
La Résurrection
Lettres
a
de
Villiers
Pierre Fermier.
de
l'Isle-Adam.
LÉON
BLOY
LETTRES
SES FILLEULS
JACQUES MARITAIN
ET
PIERRE
VAN
DER MEER
DE WALCUEREN
PREFACE
DE
JACQUES
MARITAIN
1928
LIBRAIRIE
DELAM AIN
—
ET
STOCK
BOUTELLEAU,
PARIS
7, Rue du Vieux-Colombier
—
il
a
été
tiré
du
marais
25
10
exemplaires
hors
commerce
et
sur
d'aLFA
l5o
de
20
papier
a
175,
de
ce
volume,
exemplaires
sur
papier
numérotés
de
marqués
exemplaires
i
de
pur
fil
25
et
a
A
a
J,
numérotés
plus 10 exemplaires hors commerce,
marqués
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a
T.
Tous droits réservé» pour tous pays.
Copyright by Librairie Stock, Delatnain et Boutelleau, 1928.
PRÉFACE
PRÉFACE
C'est une chose pénible de livrer
au public les
Von croyait réservée au
regard de Dieu seul. J'avoue que d'eux-mêmes
les filleuls de Léon Bloy n'auraient
pas songé à
publier cette correspondance, infiniment précieuse
pour eux mais d'ordre tout privé, si Mme Léon Bloy
ne les avait
priés de le faire. Il se trouve au surplus
que la publication des Lettres à sa fiancée, des
Lettres à Pierre Termier, à Frédéric Brou et à
Jean de la Laurencie, à l'abbé Cornuau, au frère
Dacien, construit fragment par fragment le monu¬
ment que sera la
Correspondance complète du
secrets
Pèlerin
d'une amitié que
de
l'absolu.
Il
convenait
donc
que ses
filleuls se résignassent à laisser paraître ces lettres x,
par lesquelles on verra une fois de plus la merveilleuse
tendresse de ce pauvre, très riche d'amour pour ceux
qui venaient à lui.
Cette publication aura encore l'avantage de faire
revivre un peu de cette chère atmosphère de miracle
et de bonhomie, de dignité et de misère, de
génie,
d'ironie, de mélancolie, de poésie, de théocratie et de
1. A
l'exception d'un petit nombre de lettres et de
quelques passages d'un caractère strictement personnel
ou
concernant des tiers.
LETTRES A SES FILLEULS
liberté, et d'incomparable innocence, qu'on res¬
pirait rue de la Barre et rue Cortot. Elle rappellera
aussi, une fois de plus, à ceux qui admirent au¬
jourd'hui Léon Bloy, le grand abandon dans lequel
il a si longtemps vécu, la perpétuelle angoisse qui fut
la rançon de ses livres, la singulière contrainte
où cet homme, fait pour donner, et en qui la parole
divine : beatius est magis dare quam accipere,
se
répercutait si fortement, a été toute sa vie de
demander son pain, le supplice patiemment renou¬
velé que la Providence lui avait ménagé d'espérer
continuellement la parfaite délivrance et d'être
continuellement déçu.
Il est beaucoup question d'argent dans les lettres
de Léon Bloy. Comment s'en étonner ? Parfois
il manquait de tout. Je me rappellerai tou¬
jours certaine course avec lui à travers Paris vers
quelque Mont de Piété redoutable. C'était dans les
premiers temps de notre amitié ; il fallait renouveler
la concession de la tombe de son petit André, trouver
l'argent requis pour éviter la fosse commune. Comment
oublier l'immense tristesse qui l'accablait alors, et
qui noircissait ses grands yeux douloureux.
Le Mendiant ingrat magnifiait le moindre don
reçu pour avoir de plus vastes occasions de gra¬
titude. La première lettre que nous lui envoyâmes,
ma femme et moi (nous étions alors mariés
depuis
peu, et je préparais l'agrégation de philosophie)
contenait la somme la plus minime. En raison de
quoi il nous combla de ses livres, et demanda pour
PRÉFACE
xi
baptismale, offrant à cette
prières et ses larmes. Qui est ici le
débiteur ? Par lui, nous avons acheté la vie éternelle
nous
V illumination
intention
pour
ses
vingt-cinq francs.
*
Quelques brèves précisions seront sans
doute
utiles pour faciliter la lecture de cette correspon¬
dance. Cest à Louis Vauxcelles, qui ne s'en doute
Léon Bloy.
souviens
bien, dans le Matin, il citait, à propos de Léon Bloy,
une
phrase remarquable de Maeterlinck sur les
éclairs en profondeur » du génie. Nous cher¬
guère, que nous devons d'avoir connu
Dans une enquête littéraire publiée, si fe me
«
chions la vérité et le sens de cette vie, avec un
appétit invincible à tout le scepticisme dont cepen¬
dant la Sorbonne nous avait gorgés ; nous lûmes
quelques-uns des livres de ce témoin extraordinaire,
en particulier La Femme Pauvre et Quatre ans
de captivité à Cochons-sur-Marne. Notre première
lettre parvint à Léon Bloy le 20 juin 1905, four
où l'Église célébrait la fête, remise cette année-là,
de saint Barnabé. A la Saint-Barnabé suivante, le
11 juin 1906, nous recevions le baptême, en l'église
Saint-Jean-l'Évangéliste \ ma femme, sa sœur et
moi. Léon Bloy était notre parrain à tous trois.
1. Et non pas à Saint-Pierre de Montmartre comme cela
été imprimé par erreur dans les lettres de Léon Bloy à
Pierre Termier (Stock, Paris, 1926).
a
LETTRES A SES FILLEULS
XII
Grâce à une bourse de voyage (fondation Michonis)
attribuée par l'Université de Paris, nous partîmes
bientôt pour Heidelberg, où nous séjournâmes deux
années
dans la
plus heureuse des solitudes. C'est
époque que datent la plupart des lettres
que notre parrain nous écrivit. Avec notre retour
en France ces lettres devinrent
beaucoup plus rares,
parce que Von se voyait trop fréquemment pour
de cette
avoir besoin de s'écrire.
Pierre
van
der
histoire dans
Meer de Walcheren
a
raconté
très beau
livre, le Journal
dont Bloy écrivit la préface. C'est
à cet ouvrage que je renvoie le lecteur curieux
de situer la correspondance ici publiée, et qui,
en raison du même
motif que je viens d'indiquer
pour la nôtre, comprend un assez petit nombre de
son
un
d'un Converti 1,
lettres.
Le 24
février 1911, en l'église Saint-Médard,
Bloy était de nouveau parrain. Pierre van
der Meer, ce grand et cher batave aux yeux lim¬
pides, à moitié français je crois, cœur noble et
généreux entre tous, recevait le baptême avec son
fils Pierre-Léon, âgé de sept ans. Je les voyais
tous deux tenant fermement le même cierge, audessus des eaux qui donnent la vie. Catholique
de naissance, Mme Christine van der Meer reve¬
nait également, après une longue absence, à la
Léon
1.
2e
édition, Téqui, édit.
PRÉFACE
xiu
maison du Père. Notre vieux parrain nous faisait
ainsi cadeau d'un frère et d'une sœur tout neufs.
Aujourd'hui Pierre-Léon est moine, sous la règle
de saint Benoit, à l'abbaye d'Ooslerhout. Par
ses livres,
par ses articles, et par son exemple,
Pierre van der Meer exerce en Hollande une grande
action intellectuelle, consacrée tout entière à l'ex¬
tension du royaume de Dieu.
*
La réédition du Salut par les
est
Juifs à laquelle il
fait allusion dans ces lettres date de l'hiver 1905-
1906. C'est
vieux maître imprimeur Payën, de
Suresnes, — l'initiateur en art typographique de
Péguy, — qu'elle fut confiée, et c'est Léon. Bloy
lui-même qui avait arrêté son choix sur les caractères
Grasset avec lesquels le volume fut composé. Cette
nouvelle édition fut mise en dépôt chez Victorion, et
plus tard rachetée par le Mercure de France.
Le Salut par les Juifs, est sans doute, avec La
Femme Pauvre, le chef-d'œuvre de Léon Bloy.
Alors que nous ignorions encore tout de la foi
chrétienne, ce livre, — avec, sans doute, les secours
de la grâce actuelle, — a été pour nous comme un
orage d'éclairs surnaturels, l'aveuglante ostension
des Prophéties et des Figures, la révélation du sens
divin de l'histoire humaine, et de ce permanent
témoignage auquel Israël est implacablement con¬
traint, prouvant malgré lui l'authenticité du mes¬
sage de l'Église,
au
LETTRES A SES FILLEULS
XIV
«
Je ne comprends que ce que je devine », disait
volontiers Léon Bloy.
N'ayant aucun goût pour le
les vertus démonstratives,
appuyant aux trois vertus théologales et au seul
organisme des dons infus les plus puissants dons
d' intuition, l'insatisfaction était son lieu
propre,
discursus
dans
rationnel
Vordre
et
intellectuel
autres. Inconsolable de
ne
comme
dans
tous
les
pas posséder dès à présent
la vision de la gloire divine, il ri employait pas le lan¬
gage humain, comme font
les métaphysiciens et les
théologiens dans leurs formules, pour essayer d'ex¬
primer, selon le mode imparfait de nos concepts, ce
que nous pouvons savoir de la réalité transcendante,
mais au contraire pour essayer d évoquer cela même
qui dans cette réalité déborde le mode de nos concepts,
et
nous
demeure inconnu. En d'autres termes
n'usait des
il
signes du langage et de la raison que
pour se dédommager d'être privé ici-bas de la vision
béatifique, — qu'aucun signe précisément ne pourra
jamais exprimer, et ses paroles tendaient moins à
énoncer directement des vérités qu'à procurer, comme
il disait, la sensation du mystère et de sa présence
effective. Usant de la raison elle-même et de la
spéculation intellectuelle selon un mode plus expé¬
rimental que démonstratif, pour exprimer le réel
dans l'obscurité même qui le joint à leur sentiment,
les écrivains parmi lesquels il convient de ranger
Léon Bloy se servent nécessairement des paraboles et
hyperboles auxquelles l'expression mystique a re¬
cours. « Saint Thomas note (In Isaiam, c. 5 et 13)
PRÉFACE
xv
Vhyperbole se trouve dans VÉcriture. Ainsi
Notre-Seigneur dit : « Si ton œil te scandalise,
arrache-le ; ta main, coupe la. » Le
style mystique
n'est pas le style scolastique ; l'erreur serait seule¬
ment de soutenir... comme vraies
scolastiquement
des propositions qui ne sont vraies
que dans le
langage mystique où l'on tient compte de l'hyper¬
bole 1... » C'est que le langage
mystique se propose
que
«
avant tout
de
faire deviner la réalité comme si on
que le langage philo¬
sophique s'applique à la dire sans la toucher.
A ce point de vue, il importe de
remarquer que
dans la mesure même où le mot est
employé avant
tout à rendre sensible V
inexprimable, l'énoncé pur
et simple de ce qui est devient
pour lui comme une
limite asymptotique ; le langage alors ne
s'engage
pas à fond dans l'expression logique et démonstra¬
tive, il s'arrête à évoquer des analogies, à faire surgir
des images et des figures qui passent devant
l'esprit
en surabondant de sens, mais
qui s'éloignent aussitôt.
N'est-ce pas ainsi qu'il convient d'essayer de dé¬
chiffrer le sens figuratif des Écritures ? C'est de
ce sens
figuratif que Léon Bloy nourrissait cons¬
tamment sa pensée, c'est lui qui commande en réalité
la touchait sans la dire, tandis
1. Le Carmel, 15 avril 1927. Lettre postulatoire adressée
du Collège Angélique par les RR. PP.
Hugon et
Garrigou-Lagrange au Souverain Pontife, le 14 juin 1926,
au nom
d'obtenir le titre de Docteur de l'Église universelle
à saint Jean de la Croix (titre qui lui a été conféré le
en vue
24 août de la même année).
LETTRES A SES FILLEULS
xvi
propre style. De là ce qui l'éloigné absolument
des philosophes. Juger ses textes comme des propo¬
son
sitions
assertoriques ordinaires serait donc s'ex¬
poser à de sérieuses méprises. Il n'y a aucun
ésotérisme chez Léon Bloy. Ce qu'il croyait et
affirmait, c'est le symbole des apôtres, et rien d'autre ;
il n'a jamais entendu enfermer dans ses assertions
qu'une perpétuelle réitération des articles de la foi.
Tout son effort littéraire était, — en attendant le
jour de la vision, — de projeter dans le miroir des
énigmes et des similitudes les rayons de cette nuit,
substantiellement lumineuse, de la foi théologale.
Je
ne
propose ces remarques que pour essayer
d'aider le lecteur à
préciser la situation spirituelle
Lu dans ces pensées, le Salut
par les Juifs prend, me semble-t-il, plus aisément
toutes ses vraies proportions.
de l'œuvre de Bloy.
*
doute nécessaire que Léon Bloy,
épines de la malédiction, vécût long¬
temps seul et presque sans amis. C'était là comme
un état de séparation, imposé par la nature même du
témoignage qu'il devait porter, au milieu du monde,
Il
était
sans
entouré des
et
contre
le monde.
Bloy avait passé par les milieux littéraires au
temps du Chat Noir et de la vieillesse de Barbey.
Depuis la publication du Désespéré il les avait
quittés en exhalant contre eux le plus intense mépris.
PRÉFACE
XVII
A ufourd'hui il arrive tout naturellement que quelques
survivants de cet âge évanoui, plus ou moins délavés
par le temps et par le succès, sortent sur la jeunesse
de Bloy toute espèce de vieux souvenirs et d'anec¬
dotes déformées par la mémoire spontanément avi¬
lissante des bons camarades et des gens d'esprit.
Comment auraient-ils pu deviner le secret dune
âme cachée elle-même dans les régions les plus sombres
des déserts de l'esprit ? Nous qui avons connu la
vieillesse de l'olivier, nous savons que le fruit rend
témoignage de la sève et de la racine.
*
Le 25
juin 1905, deux enfants de vingt ans
montaient l'escalier sempiternel qui grimpe jusqu'au
Sacré-Cœur. Ils portaient en eux cette détresse qui
produit sérieux de la culture moderne, et
actif éclairé seulement, ils ne
savaient pourquoi, par l'assurance intérieure que
la Vérité dont ils avaient faim, et sans laquelle il
leur était presque impossible d'accepter la vie, un jour
leur serait montrée. Une sorte de morale esthétique
les soutenait faiblement, dont l'idée du suicide, —
après quelques expériences à tenter, trop belles sans
doute pour réussir, — semblait offrir l'unique issue.
En attendant ils se nettoyaient l'esprit, grâce à
Bergson, des superstitions scientistes dont la Sorbonne les avait nourris, — mais en sachant
bien que l'intuition bergsonienne n'était qu'un
est le seul
une
sorte de désespoir
LETTRES A SES FILLEULS
xviii
trop inconsistant refuge contre le nihilisme intel¬
logiquement entraîné par toutes les pkilosophies modernes. Au demeurant ils tenaient
VÉglise, cachée à leur vue par d'ineptes préjugés
et par les apparences de
beaucoup de gens bien
pensants, pour le rempart des puissants et des
riches, dont l'intérêt aurait été d'entretenir dans
les esprits les « ténèbres du moyen
âge ». Ils allaient
lectuel
étrange mendiant, qui méprisant toute
philosophie criait sur les toits la vérité divine, et
catholique intégralement obéissant condamnait son
temps, et ceux qui ont leur consolation ici-bas, avec
plus de liberté que tous les révolutionnaires du
monde. Ils avaient terriblement
peur de ce qu'ils
vers
un
devaient rencontrer,
—
ils n'avaient
pas
encore
fréquenté de génies littéraires, et c'est bien autre
chose qu'ils allaient chercher. Pas une ombre de
curiosité n'était
eux, mais le sentiment le plus
à emplir l'âme de gravité : la compassion
pour la grandeur sans refuge.
en
propre
Ils traversèrent
entrèrent dans
une
un
petit jardin d'autrefois, puis
humble maison aux murs ornés
de livres et de belles images, et se heurtèrent d'abord
à une sorte de grande bonté blanche dont la noblesse
paisible impressionnait, et qui était Mme Léon Bloy 7
deux fillettes Véronique et Madeleine les contem¬
plaient de leurs grands yeux étonnés. Léon Bloy
semblait presque timide, il parlait
peu et très bas,
essayant de dire à ses jeunes visiteurs quelque
chose d'important et qui ne les déçût pas. Ce qu'il
ses
PRÉFACE
xix
leur découvrait ne peut se raconter ; la tendresse de
la fraternité
ment
chrétienne, et cette espèce de tremble¬
de miséricorde et de crainte qui saisit en face
d'une âme
âme
marquée de l'amour de Dieu.
Bloy nous apparaissait tout le contraire des autres
hommes, qui cachent des manquements graves aux
choses de l'esprit, et tant de crimes invisibles, sous
le badigeonnage soigneusement entretenu des vertus
de sociabilité. Au lieu d'être un sépulcre blanchi
comme les
pharisiens de tous les temps c'était une
une
cathédrale calcinée, noircie. Le blanc était au dedans,
au creux
du tabernacle.
D'avoir franchi le seuil de sa maison toutes les
valeurs étaient déplacées, comme par un déclic
invisible.
On
savait, ou on devinait, qu'il n'y a
qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints.
Et tout le reste devenait crépusculaire.
Jacques Maritain.
LETTRES
A JACQUES ET RAISSA
A Monsieur
MARITAIN
Jacques Maritain
Paris, 21 juin 1905.
Messieurs,
Ou Monsieur et
Mademoiselle, car ce nom de
Raïssa m'étonne et me
déconcerte, apprenez que
je suis extrêmement touché de votre lettre si
simple et si affectueuse.
Il ne me coûte rien d'avouer que les vingt-cinq
francs ont été bienvenus. Le matin j'avais été
forcé d'emprunter une petite somme à mon
coiffeur pour le déjeuner de ma femme et de mes
enfants.
Il n'y a pas d'outrecuidance dans le fait d'es¬
pérer mon amitié. Si vous êtes des âmes vivantes,
comme je le suppose, le vieil homme douloureux
que je suis vous aime déjà et sera content de vous
voir.
Dans la liste des livres de moi que vous
dites
avoir lus, je ne remarque pas le Mendiant ingrat,
ni Mon Journal.
LETTRES
4
J'ai le plaisir de pouvoir vous les
offrir et la
matin.
poste vous les portera sans doute demain
Vous remarquerez que ces deux livres forment
trilogie.
Quatre ans de Captivité une
C'est le récit non interrompu de douze ans de
avec
mon
effrayante vie.
Lisez donc et dites-moi vos impressions. Je
presque pas d'autre salaire que
de
n'ai
celui-là : le suffrage
quelques êtres aimés de Dieu qui viennent à
moi.
J'aurai 59 ans dans un mois et je cherche encore
pain, c'est vrai ; mais j'ai tout de même
et consolé des âmes et cela me fait un
paradis dans le cœur.
mon
secouru
Votre
Léon Bloy.
Je vous informe de l'apparition
de mon nouveau livre Belluaires et
très-prochaine
Porchers, chez
Stock. La mise en vente aura lieu probablement
cette semaine.
Paris, 23 juin
1905.
Chers amis,
Malgré notre grand désir de vous voir, nous
forcés, ma femme et moi, de vous dé-
sommes
A
JACQUES MARITAIN
5
clarer que le rendez-vous pour demain samedi, est
impossible. Ne pourriez-vous venir
n'importe quelle heure de l'aprèsmidi ? Si c'est oui, il est inutile de m'écrire. Vous
tout
à fait
dimanche à
nous trouverez
certainement.
Il est entendu que nous avons reçu avec émo¬
tion les 50 francs. Vous avez maintenant l'expli¬
cation de
ma
vie extraordinaire.
Vivant à une époque ennemie de l'Art et de la
Pensée, privé par conséquent du salaire de mes
travaux, je suis forcé de subsister de ce que Dieu
me donne par une sorte de miracle continuel.
Ainsi avons-nous vécu depuis notre mariage, en
des angoisses de
mon journal en
trois volumes. Mais nous savons que la souffrance,
quelquefois aussi l'extrême douleur, est bonne
pour nos âmes. Mon art d'écrivain est une fleur
dans un gouffre. Chacun de mes livres est un aveu
arraché par la torture. (Préface de Mon Journal,
page x).
Un livre tel que La Femme pauvre aurait-il pu
être écrit par un homme heureux ?
C'est pour cela que je peux agir sur quelques
1890. Ah ! cela
mort.
Vous le
ne va
pas sans
verrez
en
lisant
âmes semblables aux vôtres. Elles deviennent infi¬
niment
rares en
ce
temps de sport et d'automo¬
biles. Quand il en reste une ou deux, Dieu s'em¬
presse de me les envoyer. C'est ainsi que nous nous
serons
chers amis.
donc, dimanche ou tel autre jour pro-
connus, mes
Venez
LETTRES
6
chain qu'il vous plaira. Vous êtes
attendus avec
amour.
Votre
Léon Bloy.
Itinéraire.
Ayant pris l'omnibus de l'Odéon à
Clichy, descendez à la place Clichy. De là trans¬
portez-vous par correspondance à la place
Pierre où se trouve le funiculaire qui vous met en
Saint-
de
cinq minutes au Sacré-Cœur. Une dizaine
marches, la cour de la Basilique à traverser et vous
voilà au n° 40 de notre rue.
Paris, 28 juin
1905.
Chers amis, chers ENVOYÉS,
Ma femme vous a écrit hier.
Je n'ai pas grand
chose à vous dire après elle, mais il convient que
je ne reste pas silencieux.
On vous aime déjà beaucoup ici et on sent que
vous nous avez été réellement envoyés, comme je
viens de le dire.
C'est
uns
qu'apparemment nous avions besoin les
des autres et que l'heure était venue.
Mais je voudrais vous voir chez vous.
m'avez dit que vous seriez cdntents de
Or, vous
m'avoir à
A
7
JACQUES MARITAIN
déjeuner un jour. Voulez-vous que ce soit demain ?
Je me présenterais, rue de
Jussieu, à onze heures.
Vous recevrez cette lettre ce soir, assez tôt, j'espère,
répondre, au cas où
pour avoir le temps de me
ce rendez-vous serait impossible.
Autre chose. J'aurais besoin d'un exemplaire de
Sueur de Sang pour l'offrir à un homme
qui con¬
sentirait peut-être à en faire une nouvelle
édition.
Le retentissement d'une telle œuvre paraît assuré
d'avance, en un moment où tout le monde parle
de guerre avec l'Allemagne.
Je dois voir l'homme
question samedi. II serait très bien, c'est-à-dire
très avantageux, que je fusse en possession du
livre, ce jour-là, et je ne sais comment me le pro¬
en
curer.
Pouvez-vous m'aider encore en cela ?
Votre Mendiant qui vous serre affectueusement
les mains.
Léon Bloy.
Paris, 12 août 1905.
Chère amie,
Je viens de recevoir votre copie.
Quel moyen
de vous remercier ? Vous avez donc fait ce
pour moi !
travail
Vous avez ajouté cette peine à votre
peine de malade ! Je ne peux que vous bénir du
fond du cœur, comme tous les vieux pauvres.
LETTRES
8
Votre copie n'arrive pas trop tard, — non plus
que votre amitié. Vous êtes de ceux qui n'arrivent
jamais trop tard, mes bons amis. Dieu sait ce
qu'il fait et il vous avait tenus en réserve pour ce
moment de
ma
vie très douloureuse
—
pour ce
moment-ci et non pas pour un autre.
Parfaitement sûr que tout ce qui arrive est ado¬
rable, je pense avec simplicité que vous étiez dé¬
signés d'une façon tout à fait particulière pour
m'apporter un peu de jeunesse au commencement
de ma soixantième année.
De quelle joie vous serez payée d'avoir eu pitié
du vieil écrivain chrétien, Raïssa, les deux grands
hébreux
qui se nomment Isaïe et saint Paul ont
à le dire ! Je suis incapable d'autre
chose que de pleurer en y songeant.
Affaibli par l'âge et père des aimables enfants
que vous connaissez, je désire naturellement une
existence moins difficile, mais j'espère obtenir la
grâce de ne jamais devenir riche, car je sais que
les seuls pauvres ont le pouvoir de donner le
renoncé
Paradis.
Votre
Léon Bloy.
Voulez-vous
parler affectueusement de moi à
votre soeur, Mlle Véra, dont j'ai gardé un souvenir
très-doux.
Ma femme et nos deux fillettes vous embrassent
avec
tendresse.
A
JACQUES MARITAIN
9
16 août 1905.
Mon cher Jacques et ma chère Raïssa,
J'ai reçu votre lettre ce matin et cette réponse
partirait ce soir si je n'avais pas été forcé de
courir très péniblement plusieurs heures, non pour
nous, mais pour d'autres que je ne dois ni ne veux
abandonner.
N'ayant pas d'argent à donner, je
donne mon temps et ma fatigue. Je donne aussi
les battements de mon coeur, ayant à réprimer
les mouvements de la
Nous traversons
une
une
plus juste indignation...
crise d'énorme tristesse
—
fois de plus — et c'est tout. La vie est heu¬
reusement courte.
Véronique va mieux. Le médecin assure qu'il
n'y a rien de grave. Je n'ai pas été trop inquiet,
d'ailleurs, persuadé que nous avons payé, en
une manière et par deux fois, ce qu'il y avait à
payer.
Je vous l'ai dit à l'un et à l'autre et plusieurs
fois, votre amitié est une trouvaille merveilleuse
par le temps et les circonstances. Vous êtes venus
tellement à point que cela suffirait pour démon¬
trer la Providence.
L'ami dont il
été
parlé, qui avait ré¬
pondu pour moi, est de ceux qui sont parfaits
vous
a
1.
LETTRES
10
le sacrifice n'est pas demandé, aussi
longtemps que la souffrance n'apparaît pas. Cette
limite dépassée, abeunt tristes, comme le jeune
homme riche de l'Évangile. La lettre triste est
venue, j'attends avec angoisse la lettre furieuse...
Il est pourtant bien clair qu'on ne peut pas
marcher dans ma voie sans souffrir, X... aurait pu
m'écrire : « Soit, je consens à porter une partie
de votre fardeau, mon cher Bloy ». Quelle douce
parole chrétienne c'eût été là ! Mais la souffrance
est trop belle pour être aimée.
tant
que
parlez de cinq cents francs. Voici ce
qu'il faut faire : envoyer directement vous-même
trois cents francs à X... pour gagner du temps.
L'exactitude de la Banque est effrayante, vous le
savez. Il faut être sûr de la somme la veille au plus
tard, c'est-à-dire tenir dans le creux des mains cet
instrument de torture, le mercredi 30 août.
Les deux autres cent francs, envoyés à nous,
serviront à désintéresser plus ou moins le boulan¬
ger, le boucher, l'épicier et le marchand de vins,
heureusement bon homme, chez qui j'avais déjà
un compte avant de recevoir la demi-pièce au¬
jourd'hui presque épuisée. Ouf !
Il y a trois jours, Jeanne me voyant las et triste,
eut la charité de me jouer, une fois de plus, la
sublime Marche funèbre de Chopin. Vous connaissez
cela, Raïssa. Le chant douloureux que cette marche
encadre, cette supplication, cette clameur de
Vous
me
A
JACQUES MARITAIN
11
agit sur mon cœur d'une façon
puissante et je l'ai bien senti une fois de plus.
Nous avons pleuré ensemble, admirant notre
beau destin de tourments et d'humiliations.
Cette sorte d'ivresse vous sera montrée presque
à chaque page par Anne-Catherine Emmerich,
qui fut, sans le savoir, un des plus grands artistes
du monde. Je pleure aussi de songer que nous
serons, un jour, tous ensemble dans la Lumière.
Jacques et Raïssa, je vous prie de relire dans
Mon Journal, la lettre au mathématicien, de la
page 260 à la page 266. Je n'ai jamais rien écrit
qui m'ait satisfait plus complètement.
Je vous embrasse tous deux avec tendresse,
l'âme désolée
Léon Rloy.
Paris, 25 Août 1905.
Notre chère amie Ra ssa,
Pour commencer,
ce
que
je ne peux que vous écrire
j'écrivais le 29 juin 1903 (Quatre ans,
p. 381), à un pauvre musicien,
lui aussi, avec enthousiasme
qui m'avait parlé,
du Salut par les
Juifs.
«
Alors
vous
êtes vraiment mon frère et vrai¬
ment l'ami de Dieu.
Celui qui aime la grandeur et
LETTRES
12
qui aime Vabandonné, reconnaîtra la grandeur, si
grandeur est là. Cette parole magnifique est
d'Ernest Hello, qui fut un abandonné. »
Il faut donc, Raïssa, que vous soyez vraiment
ma sœur pour m'avoir fait cette charité.
Quand
on aime le Salut, on n'est
pas seulement mon
ami, on est, par force, quelque chose de plus. Car
il est extrêmement fermé, ce livre qui
représente,
en un raccourci
étonnant, des années de travaux,
de prières et de douleurs qui ont été, je crois, hors
la
de mesure, tout à fait hors de mesure.
A une époque intellectuelle, il eût été
remarqué,
moins pour la forme littéraire, le plus grand
effort d'art de toute ma vie.
Je l'avoue, très-ingénûment, j'avais
au
espéré,
alors, en 92, que des hébreux instruits et profonds
verraient l'importance de ce livre chrétien, —
para¬
phrase du sublime chapitre onzième du juif saint
Paul aux Romains, —
l'unique, depuis dix-neuf
siècles, où une voix chrétienne se soit fait entendre
pour Israël, affirmant avec la science et l'élo¬
quence nécessaires, qu'il n'y a pas de prescription
pour les Promesses divines et que tout doit appar¬
tenir, en fin de compte, à la Race qui a engendré
le Rédempteur.
Je me trompais. Les Juifs se sont montrés aussi
imbéciles que les chrétiens, les uns et les autres
étant laminés
sous
le rouleau d'un crétinisme
puissant.
Ce livre d'ailleurs
a eu
le pire
destin. Vous le
A
JACQUES MARITAIN
13
Il y aurait pourtant quelque
chose à faire.
juif, que l'argent n'aurait pas
idiotifié et capable de voir ou de sentir l'excep¬
tionnelle validité d'un pareil témoignage, réa¬
lisât, par lui-même ou par ses amis, la délivrance,
le rachat de ce papier imprimé qui croupit ridi¬
culement à Gentilly parmi les ustensiles d'une
industrie de plombier.
Au point de vue pratique, qui n'est pas tout à
fait le mien, l'affaire pourrait être bonne, puis¬
qu'on aurait ainsi du travail tout fait, en même
temps qu'on éteindrait la concurrence. On n'aurait
<ju'à changer la couverture et à réimprimer la
première feuille pour obtenir une édition nou¬
«avez.
Il suffirait qu'un
velle.
Cherchez-moi
cela, ma chère Raïssa. Il y a dix
que je souffre de cet enfouissement du plus
beau de mes livres et je vous assure que c'est une
ans
de mes superfines douleurs.
Maintenant, je veux essayer de répondre à la
plus grave partie de votre lettre.
Je ne suis pas chrétienne, dites-vous. Je ne
sais que chercher, en gémissant. » Pourquoi continueriez-vous à chercher, mon amie, puisque vous
avez trouvé ?
Comment pourriez-vous aimer ce
que j'écris, si vous ne pensiez pas et ne sentiez
pas comme moi ? Vous n'êtes pas seulement une
chrétienne, Raïssa, vous êtes une chrétienne
brûlante, une fille du Père très-aimée, une épouse
•de Jésus-Christ au pied de la Croix, une servante
«
LETTRES
14
amoureuse
de la Mère de Dieu dans
son
anti¬
chambre de Reine des mondes...
Seulement,
vous
ne
le
savez pas,
ou
plutôt
vous ne le saviez pas
et c'est pour l'apprendre que
vous nous avez été envoyée.
En attendant que vous
choses faciles et suaves que
en
ayez fait certaines
Jésu1 vous demande
saignant sur la Croix, vous pouvez communier
pour moi. Vous êtes triste de ne pouvoir le faire,
m'avez-vous écrit. C'est une erreur. On peut tout
faire.
permis avant le
Baptême de recevoir le Corps de Jésus-Christ
invisible sous l'espèce sacramentelle ; mais il
vous est permis de le recevoir — plus invisiblement
par le désir, et il y a des millions de créa¬
tures merveilleuses uniquement occupées à de¬
mander
avec des sanglots spirituels — que vous
ayez ce désir.
Car l'importance, la dignité des Ames est
inexprimable, et vos âmes, à vous, Jacques et
Raïssa, sont si précieuses qu'il n'a pas fallu moins
que l'Incarnation et le supplice de Dieu pour les
Sans doute il ne vous est pas
—
—
racheter
—
On vit
exactement comme la mienne.
sur
des lieux
communs
et des âneries.
On en meurt plutôt. Je suppose que cela se passe
là-bas, aux rives du Don, tout juste comme en
France, en Danemark ou en Angleterre. Le Pa¬
radis perdu, c'est-à-dire la Chute est, dans tous les
pays
cultivés,
une
légende, agréable ou mélan-
A
JACQUES MARITAIN
15
colique, selon les tempéraments, au fond une
jolie blague...
Regardez autour de vous, sur les montagnes
lointaines, sur tous les balcons de l'horizon, ces
têtes paniques, ces milliards de faces d'horreur
et de douleur, aussitôt qu'il est parlé de lp Chute
et du Paradis perdu. C'est le témoignage universel
de la conscience des hommes, le témoignage le
plus profond, le plus invincible.
Il n'y a qu'une douleur, c'est d'avoir perdu le
Jardin de volupté et il n'y a qu'une espérance ou
qu'un désir qui est de le retrouver. Le poète le
cherche à sa manière et le plus sale débauché le
cherche à la sienne. C'est l'unique objet. Napoléon
à Tilsitt et l'ivrogne immonde ramassé dans le
ruisseau ont exactement la même soif.
faut l'eau des
Il leur
Quatre Fleuves du Paradis. Tous
savent instinctivement que cela ne peut être payé
trop cher. Empti estis pretio magno, vous avez
été achetés à grand prix. Cela, mes amis, c'est
la Clef de tout, dans l'Absolu. On a été racheté,
comme des esclaves très-précieux, par l'ignominie
Celui qui a fait le ciel
Quand on sait cela, quand on le voit
et qu'on le sent, on est comme des Dieux et on ne
s'arrête pas de pleurer.
Votre désir de me voir moins malheureux,
bonne Ralssa, c'est une chose qui était en vous,
profondément, dans votre être substantiel, dans
votre âme qui prolonge Dieu, longtemps avant la
et la torture volontaire de
et la terre.
BMHBEBI
LETTRES
16
naissance de Nachor qui fut grand père d'Abraham.
Rédemption,
accompagné du pressentiment ou de l'intuition
de ce qu'elle a coûté à Celui qui pouvait payer.
C'est le Christianisme cela, et il n'y a pas d'autre
C'est strictement
le désir de
la
manière d'être chrétien.
Agenouillez-vous donc au bord de ce puits et
priez ainsi pour moi :
Mon Dieu, qui m'avez achetée à grand prix,
je vous demande très humblement de faire que je
sois en union de foi, d'espérance et d'amour avec
ce pauvre qui a souffert à votre service et qui
souffre peut-être mystérieusement pour moi.
Délivrez-le et délivrez-moi pour la vie éternelle
que vous avez promise à tous ceux qui seraient
—
affamés de vous.
Voilà, très-chère et très-bénie Raïssa, tout ce
que peut vous écrire aujourd'hui un homme
vraiment malheureux, mais comblé de la plus
sublime espérance pour lui-même et pour tous
ceux qu'il porte dans son cœur.
Votre
Léon Bloy.
y:
A
JACQUES MARITAIN
17
Paris, 29 Août 1905.
Décollation de Saint
Jean-Baptiste,
13e anniversaire de la fin du Salut par les Juifs.
Vous êtes Maritain,
Le bon Samaritain.
Je viens de recevoir votre lettre
ne veux
chargée et je
pas attendre une heure pour vous écrire
quelques lignes. Oh ! quelques lignes seulement.
Je suis écrasé de travail.
Le volume de pages choisies doit être livré dans
très peu de jours et j'ai compté sur l'achèvement
de cette
besogne, infiniment plus difficile et pé¬
nible que je n'aurais cru, pour compléter cette
rude fin de mois redoutée depuis si longtemps.
J'ai renoncé à
sauver
le manuscrit dont vous
parlez et, dès l'heure où j'y ai vraiment renoncé,
je n'ai plus souffert, car la vie de ce monde est
une illusion et un songe. Vous le saurez mieux plus
tard.
«
Peut-être est-il vrai que nous soyons chrétiens,
le savoir, chrétiens par le désir », dites-vous.
Voilà tout ce que je veux retenir de votre lettre.
sans
Ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a pas de hasard
et que nous ne nous
sommes pas
vain. Dieu fera ce qu'il faut.
Vous cherchez, dites-vous encore.
rencontrés en
LETTRES
18
0 Professeur de philosophie ! ô Cartésien ! Vous
croyez avec Malebranche que la Vérité se re¬
cherche ! Vous croyez que l'esprit humain peut
quelque chose !
Vous croyez
— autant dire — qu'avec un cer¬
degré d'application, une personne qui a les
yeux noirs arriverait à se donner des yeux bleus
pailletés d'or !
Vous finirez par comprendre qu'on ne trouve
que le jour où on a très humblement renoncé à
chercher ce qu'on avait sous la main sans le savoir.
Pour mon compte, je vous déclare que je n'ai
jamais rien cherché ni trouvé, à moins qu'on ne
veuille appeler trouvaille le fait de heurter aveu¬
glément un seuil et d'être, du coup, jeté à plat
tain
ventre dans la Maison lumineuse.
Votre enthousiasme pour le Salut par
les Juifs
est un miracle préliminaire. Il y en aura d'autres.
A bientôt chers
avec
amis, nous
vous
embrassons
grand amour.
Votre
Léon Bloy.
Jeanne Léon Bloy.
Paris, 25 septembre 1905.
Chers amis,
Il est 3 heures du matin, je ne peux dormir et
A
JACQUES MARITAIN
19
je pense à vous. Pourquoi ne vous écrirais-je pas ?
J'ai donné mon livre qui ne pourra paraître
qu'en janvier. Aucun travail ne m'a été aussi
pénible, aussi difficile que ces Choix. J'espère avoir
réussi. Les misérables liseurs modernes
entrevoir
pourront
accomplir le tour de ma
sphère en quelques heures d'automobile.
Nous avons reçu, mercredi dernier, une lettre
de Ch. et J. G. nous annonçant une feuillette.
J'attends le précieux objet et je répondrai aussitôt.
Votre absence nous paraît interminable. Allezvous enfin revenir ? Il
y a dans le fait de notre
rencontre quelque chose de mystérieux que je
voudrais pouvoir débrouiller. De l'Absolu où
je me suis fixé, il m'est inconcevable qu'on
m'admire, qu'on m'aime et qu'on ne soit pas
résolument avec moi. Cependant il en est ainsi.
Du moins il paraît en être ainsi et je ne comprends
mon
œuvre,
pas.
Quand vous reviendrez, nous verrons ensemble
quelques belles et terribles images qui m'ont été
envoyées par Joseph Florian, l'étonnant dédicataire de Belluaires.
En
même
temps que ces
images, œuvre d'un grand artiste morave, j'ai
reçu une espèce de tableau synoptique intitulé
Le Paradis de la Synthèse que nous essaierons de
déchiffrer ensemble. C'est
un
tourbillon
un
peu
affolant de mots et de chiffres, autour du Triangle
divin. J'y suis mentionné, bien entendu, parmi les
plus grands hommes et je parais être le précur-
LETTRES
20
des
événements
les
plus inouïs. Le bon
là-dessus des heures sans
nombre, car tout est de sa main. Je compte sur
vous, mon cher Jacques, pour obtenir un peu
seur
Florian
a
dû passer
de lumière.
Il semble
qu'une évolution dans ma destinée
s'opère ou se prépare. Diverses âmes viennent à
moi et je deviens, me dit-on, plus attractif qu'un
autre pour les derniers titulaires de l'Intellectualité. Mon éditeur lui-même commence à obser¬
ver ce
mouvement et pense que les Pages choisies
sont exactement.ce qu'il faut pour l'accélérer.
Le
temps de la moisson approcherait-il enfin ?
Votre
Léon Bloy.
Paris, 30 octobre 1905,
Mon
Une
cher
Jacques,
dépêche est ordinairement redoutable,
ma situation, le malheur ayant, au
contraire de la Justice, des pieds agiles et même
des ailes. Mais de vous, je n'ai à craindre aucune
peine et reconnaissant d'abord votre écriture,
c'est ce que je me disais en ouvrant votre lettre.
Evidemment, il y a là quelque mystère, ainsi
que je vous l'écrivais. Ce n'est pas naturel d'avoir
des amis comme ça, surtout quand on a travaillé,
surtout dans
A
JACQUES MARITAIN
trente ans, à se faire des
21
ennemis. Il est vrai que
je suis de ceux à qui tout peut arriver. Il m'arrivera
peut-être, un jour, d'être fait Pape, ce qui occasion¬
nera
des difficultés avec ma
femme qui a tout
prévu, excepté ça.
Eh bien !
quand même, il me semble que
je
n'aurais rien vu d'aussi étonnant que vos chères
amitiés, Jacques et Raïssa, qui nous donnez votre
cœur, comme on donne son sang à Notre Seigneur
Jésus-Christ, quand on a des âmes de martyrs.
Que puis-je vous dire, sinon que le pauvre
vieux Léon Bloy est vraiment consolé par vous et
qu'il vous chérit comme des enfants qu'il aurait
eus de la belle Providence de Dieu.
Votre
Léon Bloy.
P.-S. — Jeanne aussi émue que moi, me charge
de vous rappeler que le vendredi est pour nous, un
jour maigre, d'obligation stricte. Je crois que vous
y auriez pensé, étant de ceux qui pensent à tout,
mais ce serait téméraire de ne pas vous avertir.
15 décembre 1905.
Chère amie,
mais
nous ne voudrions pas entendre parler du complé¬
Nous avons reçu hier les trois cents francs,
ment.
22
LETTRES
Pourquoi faut-il
avec
que les relations
moi aient toujours ce caractère ?
Vous m'avez vu pleurer dans la
m'aviez donné
Raïssa.
vous
ce
qui
vous
d'amitié
rue, un jour que
restait, bonne
Combien d'autres fois cela m'arrive-t-il sans
qu'on le voie ! Quel désordre étrange qu'un homme
qui a le besoin de donner, comme on a celui de
manger et de respirer, soit condamné précisément
à recevoir toujours !
La réédition du Salut rendra
physionomie
au
peut-être sa vraie
Mendiant
que je parais être
exclusivement. A cette heure de ma vie il faut
probablement très peu de chose pour déterminer
un courant de
prospérité.
Jusque là une main très lourde pèse sur nousSongez qu'après-demain nous serons forcés de
courir au cimetière de
Bagneux pour y renouveler la
concession de sépulture de notre petit André. Telle
est la destination d'un sixième des trois cents
francs.
J'envoie, en même temps que cette lettre rapide
les trois épreuves à Jacques,
que je vous prie
d'embrasser pour moi. Je ne suis pas mécontent
de la disposition nouvelle des
petites capitales par
rapport aux lettrines, mais je suis très ennuyé de
la suppression du cul-de-lampe à la fin du
chapitre
IV. Pourquoi l'imprimeur n'a-t-il
pas fait ce que
je lui demandais ?
Donc à lundi, deux heures, musée Gustave
Moreau. Rouault sera prévenu.
A
Au
JACQUES MARITAIN
23
revoir, très chère amie, nous vous embras¬
sons de tout notre cœur.
Léon Bloy.
P.-S.
—
souffrante
Jeanne
ne
fortement
grippée et très
peut vous écrire et vous prie de
l'excuser.
Je
i
suis
affligé de voir
que
l'impression du
Salut ne marche pas. Je suis prêt à faire le voyage
de Suresnes sur un signe de Jacques.
15 Décembre
1905,
Chers amis,
Je suis garde-malade et privé de tout moyen
de travailler. Il y a juste dix ans, j'ai été gardemalade aussi et j'ai cru en mourir. On dirait que
cela recommence. Je me trompe sans doute, mais
telle est mon impression.
Je
vous
écris cela
en
courant, sans autre but
que de dire à des amis ma peine qui est très grande.
Votre
Léon Bloy.
LETTRES
24
Dimanche soir, 18 décembre 1905.
Très chers,
Ne comptez pas sur votre malheureux ami. Le
rendez-vous Gust. Moreau est impossible. La si¬
tuation s'aggrave d'une manière effrayante.
J'ai le cœur et l'esprit dans l'étau.
Votre
Léon Bloy.
décembre 1905.
21
Reçu la lettre de Madeleine.
Je vais, chers amis, vous amener Véronique qui
a
besoin de voir sa petite sœur. Il est dix heures,
serons chez vous avant midi et je serai
nous
forcé de repartir tout de suite.
Dites à Madeleine que sa maman va bien.
Léon Bloy.
Dimanche, 24 décembre 1905.
Chers amis,
La nuit
a
lescence.
fièvre paraît avoir
voici, espérons-nous, la conva¬
été bonne. La
enfin cessé et
A
JACQUES MARITAIN
25
Je pense, Raïssa, qu'il se pourrait bien que vous
ne
fussiez pas du tout étrangère à ce dénouement
heureux. Certains actes ont
sance
une
si
grande puis¬
!
Embrassez pour nous les chères fillettes en leur
disant
qu'elles ont le devoir d'écrire sans retard
l'occasion de Noël. Je viens
de lui écrire moi-même à la place de Jeanne. Voici
l'adresse que Véronique a peut-être oubliée :
Madame Molbech, à Askov, Vejen-Station, Dane¬
à leur grand'mère, à
mark.
Votre ami passionné,
Léon Bloy.
Lundi soir,
Noël.
Chère amie,
Embrassez très fort pour nous nos bien-aimées.
Nous
espérons qu'elles ont eu une fête de Noël
qu'on les reverra demain floris¬
santes et joyeuses.
La pauvre maman continue à souffrir, mais on
sans
tristesse et
croit certaine désormais la convalescence.
Une fois de plus, je crois sortir d'un gouffre.
Cependant je suis un peu soucieux en son¬
geant au dérangement énorme qui vous est infligé,
mes
admirables amis.
LETTRES
26
Faut-il que l'amitié de Marchenoir soit
précieuse
qu'il faille la payer si cher !
Votre
Léon Bloy.
25 Décembre 1905.
Vendredi matin 9 heures.
Chers amis,
Le malheur pèse sur nous,
de plus en plus. La
la fièvre con¬
interruption et l'affaiblisse¬
nuit n'a pas été plus mauvaise, mais
tinue presque sans
ment augmente.
J'ai pu trouver une
bonne garde-malade. La
vieille qui m'aidait depuis trois jours,
malade elle-même avait été forcée de partir et
bonne
moi, je succombais.
Ce matin, mon angoisse est horrible et je com¬
mence à désespérer.
De Nittis viendra-t-il, ce matin ? Hélas ! je ne
plus que faire. Je ne peux que pleurer avec
excessive.
Cachez cela à mes pauvres fillettes. Continuez
à les entretenir dans l'idée que leur mère a seule¬
sais
une amertume
ment besoin de repos.
Mais je crois qu'il faudrait tout de même
demain. Ma malheureuse femme
venir
voudrait telle¬
ment embrasser Madeleine !
Je crois aussi, ma
bonne Raïssa, que si vous
A
JACQUES MARITAIN
27
pouviez prendre sur vous de dire avec Véronique
et Madeleine, — fût-ce machinalement, — un
Pater et un Ave pour Jeanne, elle en éprouve¬
rait un grand bien, — et moi aussi.
Je vous embrasse,
Léon Bloy.
petites pour nous, avec
grande tendresse.
J'ai pu malgré mon tourment corriger les
Embrassez les chères
une
épreuves. Comme il y a beaucoup de choses, j'en¬
voie cela à Jacques — à mon cher Jacques !
Quels amis vous êtes pour nous, l'un et l'autre !
29 décembre 1905.
Vendredi 5 janvier 1906.
Chers amis,
Avant-hier, à mon retour avec Madeleine, j'ai
ma femme très malade et la nuit a été
trouvé
affreuse.
Son mal que je ne comprends guère avait com¬
plètement changé d'aspect, la fièvre et le délire
ayant été remplacés par d'immenses douleurs
articulaires. De Nittis aussitôt avisé par moi
n'est
cessé.
encore venu, mais les
Un accablement général a
pas
torture.
douleurs ont
succédé à la
LETTRES
28
Tel est le bulletin.
Quand et comment cela
finira-t-il ?
Plus de travail. Mon unique fonction est d'accu¬
muler des
dettes, Madeleine heureusement n'est
pas insupportable.
Je
vous
envoie, mon cher Jacques, en même
temps que cette lettre, les épreuves nouvellement
reçues. Je suis affligé de ne pas obtenir ce que j'ai
demandé, c'est-à-dire le retour régulier des
épreuves antérieurement corrigées par moi.
tant
plainte de la page 88. Cette plainte
naturellement est pour l'imprimeur. Si je ne comp¬
Lisez
ma
tais pas sur vous, mon ami, je serais terriblement
inquiet.
Je reçois à l'instant une lettre de Nittis m'an¬
nonçant sa visite imminente et répondant à
l'envoi que je lui avais fait du Mendiant. Cette
petite lettre est d'un homme réellement supérieur.
Pauvre petite Madeleine ! assurément elle n'est
petite,
pas insupportable. Notre maison est trop
voilà le malheur. Mais la maladie de sa mère s'est
modifiée de telle sorte que le bruit l'affecte beau¬
coup moins.
Au revoir,
chers et doux- amis. Que Dieu vous
bénisse comme je vous bénis.
Léon Bloy.
Bonjour de ma part à mon amie Véra et aux G.
dont le vin me réconforte.
A
JACQUES MARITAIN
Dimanche
29
soir.
Chers amis,
Vous
et
nous
avez
Madeleine.
offert de reprendre Véronique
Nous
sommes
forcés d'accepter
au moins pour Madeleine. Vous voyez, l'héroïsme
de votre amitié nous rend audacieux. Mais nous
n'avons pas le choix d'une autre carrière, comme,
chante le divin Hanotaux. Une loi veut que nous
dévorions ceux qui nous aiment.
possible à cause
enfant délicieuse,
La présence de Véronique serait
de l'extrême douceur de cette
mais les deux ensemble
compromettraient dan¬
gereusement la convalescence de leur mère dont
la très grande faiblesse m'afflige et m'inquiète...
Et puis, nos très chers amis, vous avez trop fait
pour vous
arrêter. Il faut finir. Soyez bien sûrs
que vous nous avez été envoyés juste au moment
où nous allions être en grand danger, de plusieurs
manières.
En ce qui me concerne personnellement,
forcé
d'avouer que ma
je suis
lassitude physique est
grande. Tout travail est interrompu, sauf celui
de correction des épreuves du Salut, épreuves
chères, par-dessus les autres épreuves dont j'es¬
père que Jésus enfant me délivrera.
Donc, ami Jacques, répondez-moi demain et
LETTRES
30
dites-moi si je dois vous amener les enfants et
quelle heure.
J'embrasse mes deux amis.
Léon Bloy.
7 janvier 1906.
Jeudi matin.
Chers amis,
Je fais partir, en même temps que cette carte,
les dernière épreuves reçues. Cette fois on m'a
renvoyé, avec les secondes, les premières,
mais il n'a pas été tenu un compte scrupuleux de
bien
toutes
mes
corrections (exemple page
voudrais que l'imprimeur ne
indications typographiques.
98.) Je
méprisât pas mes
Elles sont, je crois, raisonnables, et le livre n'est
pas ordinaire.
L'angoisse a disparu. Jeanne se lève un peu plus
longtemps et la fin de cette maladie paraît proche.
Et vous, mon amie Raïssa, comment vous
portez-vous ?
Je vous embrasse, chers amis,
Léon Bloy.
11
janvier 1906.
A
JACQUES MARITAIN
31
Vendredi matin.
Chers amis,
Bonne nouvelle.
La convalescence est désor¬
mais certaine. Peut-être
ne
sera-t-elle
pas
très
longue. J'aurais pu vous écrire cela, hier soir,
mais la nuit précédente avait été douloureuse et
je n'avais pas la confiance que j'ai, ce matin.
Le docteur de Nittis a été parfait et je le tiens
pour fort habile. Je voudrais pouvoir lui prouver
ma
reconnaissance.
J'espère que les chères petites ne mettent pas
votre dévouement à une trop dure épreuve.
Embrassez-les tendrement pour nous qui sommes
privés de leurs caresses.
Et maintenant me voici malade à mon tour. Je
Souffre de la grippe et du rhumatisme.
Votre
Léon Bloy.
Vendredi, 12 janvier 1906.
Chère amie,
J'ai reçu hier votre dépêche à midi, en revenant
Je venais précisément d'expédier à
Jacques les épreuves demandées.
de la poste.
LETTRES
32
Avez-vous
remarqué que les pneus sont beau¬
plus lents que les lettres ordinaires ? Leur
unique supériorité paraît être de coûter plus cher.
Je veux espérer, malgré tout, que le Salut sera
sans aucune faute
grave. Le zèle de Jacques
l'emportera sur l'indocilité de l'imprimeur.
Si vous pouvez venir demain comme vous nous
le faites espérer, je vous donnerai la suite des
épreuves en placards, chapitres XXVIII à XXIX
coup
inclus.
Votre
Léon Bloy.
15 janvier
Mon
cher
1906.
Jacques,
Payer exactement le terme de janvier, après
qui vient de nous être infligé ce serait une faveur
inouïe de la Fortune au service de l'ambition la
ce
plus déréglée.
Si les quarante francs dont vous parlez m'arri-
vivre, certains
d'ailleurs, que l'offre d'un acompte ne pourrait
que nous discréditer horriblement.
Le propriétaire est un bon chrétien paralytique
•et vigilant. Tout est à craindre par conséquent.
J'avais l'âme en paix, ce matin. La présentation
ponctuelle de la quittance, démarche hideuse dans
vçnt, nous commencerons par en
A
les
JACQUES MARITAIN
33
circonstances, m'a empoisonné le cœur. Au
surplus c'est pour moi l'effet infaillible de tout
avec le
Propriétaire depuis un grand
contact
nombre d'années.
Enfin Dieu y
pourvoira. Une espérance faible
m'a été donnée. Nous verrons.
Je
vous
expédie,
en
même temps que cette
lettre, le chapitre XXX, le plus long et le plus
curieux du livre ; probablement, il est vrai, le plus
incompréhensible à une époque aussi exception¬
nellement basse et stupide.
Aidé de vous, cher ami, j'espère une édition
très pure de ce malheureux Salut inconcevablement désigné peut-être pour la fin de mes tour¬
ments.
Quand vous reverrai-je, mes bons amis et que
sera-t-il advenu de nous tous ? Embrassez pour
moi la très-chère amie Raïssa et tâchons de nous
persuader
que
rien de vulgaire ne menace des
gens comme nous.
Votre
Léon Bloy.
Jeanne va toujours mieux, mais ne reprend ses
forces que lentement.
On a pu congédier samedi
la garde-malade, mais il ne peut être question de
sortir. Usquequo, Domine ?
LETTRES
34
Paris, 17 janvier 1906.
Chers amis,
J'ai reçu sous l'enveloppe ci-jointe un mandat
de 50 francs qui est employé de la manière dite.
Ainsi que je vous l'écrivais lundi, il nous eût été
funeste d'offrir un acompte. J'ai dit à la concierge
l'impossibilité de régler avant quelques jours, vu
les ravages de cette maladie qui touche heureu¬
sement à sa fin. On nous fiche la paix jusqu'à
présent. Au surplus, je le crois à naître le pro¬
priétaire par qui sera manifestée l'inutilité de la
protection de Dieu sur nous.
Reçu ce matin, la carte d'Ernest Payen sans un
mot. Pourquoi cet acte de politesse ?
Reçu en même temps et enfin ! les premières
épreuves de Pages choisies inexplicablement ajour¬
nées jusqu'ici. Quelle espérance ! On m'a prédit
un gros, succès.
La belle édition du Salut et
ce
recueil. Telles
1906.
qu'il nous est dû quelque chose de
beau pour nous payer de la récente et si noire
seront les deux fleurs de mon printemps de
Il me semble
tribulation.
Elle
a
été
très bonnes
déjà l'occasion de plusieurs choses
parmi lesquelles la connaissance de
l'aimable docteur de Nittis.
Ma bonne amie Raïssa, avez-vous encore besoin
A
JACQUES MARITAIN
des deux volumes
35
d'Anne-Catherine, le tome I
de la Vie de N. S. et la Vie de la
Sainte-Vierge ?
Si
vous
pouviez les rapporter, on serait heureux
de vous en donner d'autres.
Autre chose. Madeleine réclame l'Ane
qui lui
fut confié par saint Nicolas et qu'elle a fâcheu¬
sement oublié chez vous. Nous ne pouvons
presque
plus nous passer de cet animal domestique.
Je vous embrasse, chers amis, de tout mon cœur
Léon Bloy.
P.-S.
—
Vous savez,
Jacques, l'importance de
la Couverture du Salut. Il faudra nous concerter.
Souvenez-vous que j'obéirai à tel rendez-vous
qu'il
vous
plaira de me fixer pour cet objet.
Dimanche, 28 janvier 1906
10 h. 1 /2.
Mon
vous
cher
Jacques, admirable ami que
êtes,
Je vais porter au bureau de poste les dernières
épreuves en pages (la fin du livre) reçues non pas
samedi, mais ce matin, dimanche, quelques
hier
minutes avant votre télégramme.
Votre moyen de
nous en causerons
propagande me paraît bon,
mardi, si je ne puis vous voir
auparavant.
Il est entendu que
je tiens à me montrer à
LETTRES
36
l'imprimerie où vous dépensez tant d'heures pour
moi avec un tel dévouement. Mais il faut s'en¬
tendre. Accablé de la correction d'épreuves de
plusieurs centaines de pages choisies, il me serait
difficile de courir au Jardin des plantes. Il fau¬
drait donc me fixer un rendez-vous sur le chemin
de Suresnes ou à Suresnes même à une heure bien
déterminée.
Je crois au succès d'une entreprise formée par
vous
et
Raïssa. J'y crois d'autant plus que mes
Pages viendront bientôt après.
Il se pourrait ainsi que ma dure vie fût sur le
point de changer.
Que Dieu vous bénisse l'un et l'autre, mes bons
amis.
En hâte votre
Léon Bloy.
31
Mon cher
janvier
1906.
Jacques,
Toujours obsédé de mon affreux terme, voici
l'idée, bonne peut-être qui s'offre à moi, ce matin.
La nouvelle édition du Salut est marquée 5 fr.
A ce prix-là, le droit d'auteur ne peut être infé¬
rieur à 0,75 au moins, au lieu de 0 fr. 50.
Or le tirage à 1.000 donnerait ainsi 750 francs.
Ayant reçu déjà 600, il resterait 150, juste mon
terme ! N'est-ce pas lumineux
?
A
JACQUES MARITAIN
37
Voyez donc s'il y a quelque chose à faire.
Au prochain revoir, nos très bons et chers amis
que je porte dans mon cœur.
Embrassez pour moi la dédicataire.
Léon Bloy.
Paris, 5 février 1906.
Il est trop évident, mon cher ami, que nous tra¬
crise, vous après moi. La maladie de
après celle de ma femme, moins grave
heureusement, et votre gêne consécutive à notre
misère ! Souffrir avec nous, voilà, semble-t-il, ce
que vous rapporte notre amitié.
Vous avez tout à fait raison pour le Vient de
■paraître. Le mot puissant ne convient pas du tout,
en effet. Il a même l'air d'un appel et
j'y avais
pensé.
Mettez intelligent à la place, je vous en prie.
versons une
Raïssa
Ce sera très bien.
Ci-joint quelques lignes
pour
Vallette. Nulle
difficulté de ce côté. Faute de petites enveloppes,
je vous donne son billet sur une feuille volante. Il
vous suffira de dire que je vous l'ai
envoyé ainsi.
Rappelez-vous que Vallette est pour moi au
moins autant un ami qu'un éditeur.
Voici maintenant une idée qui m'est venue,
mauvaise ou bonne, excellente peut-être, je vous
en fais juge.
Léon
Bloy
3
LETTRES
38
Vous savez qu'on ne parle, depuis deux ou trois
mois,que de la guerre franco-allemande.Ne pensezpas que le moment serait bon pour offrir à
vous
éditeur tel
un
que
Victorion, la réédition de
Sang ? Il y aurait peut-être là une
affaire, surtout si on pouvait illustrer de quelques
images un tel livre si favorable à cette interpré¬
tation. J'avais d'abord pensé au Désespéré, édition
d'une vente certaine, si certaine qu'en supposant
l'insuccès du Salut, l'éditeur de l'un et l'autre livre
rentrerait ainsi dans ses frais (ô style abject !)
Mais je me demande si Sueur de Sang ne vaudrait
pas mieux, vu les circonstances.
Le Salut me fait beaucoup penser aux réédi¬
tions. Il me semble qu'il y a beaucoup à en espérer.
Je vous embrasse mes très cbers amis.
Sueur de
Léon Bloy.
Vendredi soir.
Cher ami,
Voici la liste élaborée avec le plus grand
soin
au
Mercure, à l'aide d'un ami très informé. C'est
un
triage intelligent. Il y a lieu d'espérer que les
individus désignés parleront du livre. C'est le ser¬
à signer ces exem¬
plaires. Lundi j'apporterai mon service personnel
et je ferai la corvée des signatures et dédicaces.
vice de l'éditeur. Je n'ai pas
A
JACQUES MARITAIN
39
Vu Vallette, toujours bien disposé pour moi.
Il
grâce des frais d'encartage, qui sont assez
«onsidérables comme vous le verrez par le tarif
ei-joint, mais il ne peut pas faire grâce des frais
de poste. Vous savez peut-être que toute feuille
de papier non-cousue dans une brochure est taxée.
Le Mercure tire à 3.500 exemplaires. Il s'agit
d'expédier 3.500 de vos feuilles, chacune du poids
maximum de 5 grammes, assez tôt pour qu'elles
arrivent le 25 février, dernière limite, à Poitiers,
chez MM. Biais et Roy, 7 rue Victor Hugo.
L'éditeur sera redevable de vingt francs au Mer¬
fait
cure.
Cette publicité vaut cela. Les 3.500 exemplaires
du Mercure représentent plus de [vingt mille
lec¬
appartenant au monde intellectuel.
Jamais nous n'aurions pu rêver un tel avantage,
teurs
si peu coûteux.
Vallette a beaucoup insisté sur ceci : en même
temps que les Vient de paraître seront expédiés il
est absolument nécessaire qu'il en soit avisé, sinon
tout ira de travers.
Voilà tout. Je crois n'avoir rien oublié. A lundi
et que Dieu bénisse votre demeure,
chers amis.
Votre
Léon Bloy.
LETTRES
40
Paris, 8 février 1906.
Mon
cher
Jacques,
Votre carte nous afflige beaucoup et nous vou¬
drions pouvoir quelque chose. A cause des enfants,
très peu
libres et la distance est
grande. Cependant je m'arrangerai pour courir chez
vous demain vers midi, demain vendredi. Ne vous
mettez pas en peine de moi, je vous en prie.
Ma femme ne peut s'éloigner ni aujourd'hui, ni
demain, mais elle ira passer la journée chez vous,
samedi et gardera elle-même avec beaucoup
d'amour, la chère malade. Elle arriverait vers
11 heures et resterait jusqu'au soir. Nos mesures
sont prises. Vous seriez ainsi libre de vos mouve¬
ments et Raïssa aurait peut-être un peu de récon¬
fort pour son âme.
Soyez sûr, mon cher Jacques, mon très bon ami,
que je suis avec vous de tout mon cœur triste.
A demain donc, je vous embrasse.
nous
sommes
Léon Bloy.
15 février
1906.
Ma très chère amie Raïssa,
On pense beaucoup
à vous dans notre maison
et on y pense avec tendresse.
A
JACQUES MARITAIN
41
Ce matin, à la messe de l'aube, j'ai pleuré
vous mon
pour
amie. J'ai demandé à Jésus et à Marie
de prendre dans mon passé de tourments ce
qu'il
pouvait y avoir de plus méritoire et de vous l'ap¬
pliquer bonnement, de vous l'imputer avec force
et puissance pour la joie de votre
corps et la gloire
de votre âme.
Et il m'est venu des larmes si douces
que je me
suis cru exaucé...
Vous êtes
Jeanne
grandement aimée, Raïssa. Ecoutez
comme
vous
m'écouteriez.
Vous
serez
guérie et vous connaîtrez des joies immenses.
Votre
Léon Bloy.
1er
mars
1906.
Quelques mots seulement, chers amis,
en
ré¬
ponse à la carte de Jacques reçue ce matin.
Je ne peux pas rester plus
longtemps sans vous
voir. Ce serait injuste et par
trop pénible.
D'ailleurs, j'ai beaucoup à vous dire, mon cher
Jacques.
Je viendrai donc demain
vous
vendredi, vers midi. Je
prie de ne pas vous mettre en peine pour
moi. On est en carême et un œuf me suffira.
Je suis
affligé de vous voir si las, mon bon
Jacques. Votre écriture l'atteste douloureusement.
LETTRES
42
A demain donc, mes amis. Je prie Jacques d'em¬
la dédicataire bien-aimée du
brasser pour moi
Salut par les Juifs.
Votre
Léon Bloy.
Quand pourrai-je lui offrir son exemplaire de
luxe ? J'ai retenu tout exprès pour elle chez Victorion le Japon, n° 1.
Paris, 30 mars 1906.
Jacques
et
Raïssa, mes très chers
amis,
J e suis triste de ne pas vous voir. Cette distance
est bien absurde en effet. Pour déjeuner chez vous
et vous voir à mon
aise il faut une journée, c'est
désolant.
Cependant, je ne veux pas rester ainsi.
moi quelques mots.
Dites si vous pourrez
demain dimanche. Sinon,
Ëcrivez-
venir déjeuner aprèsj'irai résolument chez
vous lundi ou mardi ou tel autre
jour à votre con¬
venance.
Mais, je vous en prie, si vous pouvez venir
après-demain, que ce soit vraiment pour déjeuner.
Surtout n'apportez rien. Nous sommes riches.
Ce mois de mars redouté par moi depuis des
années, m'a été, cette fois très favorable.
A
JACQUES MARITAIN
43
Par Termier, nous nageons enfin dans l'abon¬
dance. On a pu payer déjà toutes les dettes lourdes,
on a
pu s'habiller, on a même pu acheter quelques
autres choses. L'excellent homme déclare ne vou¬
loir se reposer qu'à cinq mille francs, exactement
aviez rêvé pour moi, mon ami Jacques.
Donc je puis travailler et j'espère que vous serez
ce que vous
contents de moi.
Les Pages choisies ne paraîtront pas avant la
fin d'avril. Je connais trop les retards habituels
du Mercure pour espérer même cela. Je crains qu'il
faille attendre jusqu'en mai.
ne
Mais il en sera de cela comme de tout le reste.
Les
typos eux-mêmes ne peuvent accomplir que
la volonté de Dieu.
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
Paris, 12 avril 1906.
Chers amis,
Je me fais violence pour vous écrire. Je souffre
beaucoup de mes vieilles dents, depuis hier.
Tant mieux que j'aie quelque chose à offrir en
cette semaine de rédemption.
Votre souvenir de ma fête m'a touché vraiment
«et je suis à vous de plus en plus, mes chers amis,
Jacques, Raïssa et Véra.
Bunau-Varilla ? demandez-vous. Je l'avais raté
LETTRES
44
de quelques minutes. Invité à revenir le lendemain
mardi à 5 heures je l'ai entrevu à peine. C'est un
petit vieux quelconque qui me serre la main, se
disant « heureux de faire ma connaissance » et me
laisse à un secrétaire important qui me flagorne.
On me désire donc, mais je ne vois guère le moyen
d'en profiter. Vous ne devineriez jamais ce qui
m'a été demandé pour commencer. C'est fantas¬
tique.
L'immolation des Ingénieurs, à propos de Courrières, de tous les ingénieurs ! Je crois vous avoir
dit que c'est à la prière de Termier que j'ai été
recommandé à Bunau par le frère du dit Bunau,
lequel frère est ingénieur des Ponts et Chaussées.
Légèrement ahuri, j'ai répondu que je ne mar¬
chais pas, n'ayant pas l'habitude d'engueuler sur
commande. Insistance du secrétaire évidemment
désappointé.
En
présence d'un refus tout à fait formel, il
de Chaumié, le ministre puant.
Promesse de m'envoyer je ne sais quels documents.
Ma réponse est vague. Je m'en vais emportant la
m'offre la peau
Résurrection de Villiers laissée hier bien vainement
et à peu près sûr qu'il n'y a rien à faire pour moi
dans cette maison publique.
On a eu l'impudeur
de me dire que la consigne invariable était de se
mettre
toujours au niveau de la multitude. Je le
Harduin et
savais. Je n'écrirai donc pas entre M.
M. Camille Pelletan. J'ai écrit tout de suite
résultat à Termier
en
ce
lui faisant remarquer que
A
45
JACQUES MARITAIN
l'argent qu'il trouve si facilement pour moi m'est
envoyé pour faire mon œuvre et non celle des
autres.
En sortant du Matin, j'ai été chez Blaizot à qui
j'ai offert le Villiers. J'espère une réponse favo¬
rable. Ce serait une curieuse plaquette et une pu¬
blication fort avantageuse pour Brou.
Je vous embrasse en souffrant.
Léon Bloy.
Paris, 15 mai 1906.
Chers amis,
Pourquoi ne s'écrit-on pas ? Vous avez pu venir
fois et j'étais absent. Contre-temps bizarre et
fort pénible. Lorsque je suis rentré, vous veniez à
peine de sortir. Quand nous reverrons-nous ?
une
Je ne sais absolument rien de vos chères âmes
ni de vos corps, et cette ignorance m'est dure.
Chaque jour, chaque matin surtout, je sens un
grand mouvement de cœur pour vous, vers vous,
mais que puis-je faire et que puis-je dire ? vous
savez ce que je désire, combien je le désire et que
je crains de paraître vous pourchasser.
Mon livre, Pages choisies, ajourné par les grèves,
sera mis en vente jeudi. Il y a un exemplaire
hollande pour ma chère Raïssa. Désirez-vous que
je vous expédie cet objet fragile ou préférez-vous
que je vous le garde ?
3.
LETTRES
■46
En tout cas,
je vous ferai adresser un exem¬
plaire ordinaire.
Cela vous amusera, peut-être, de voir mes choix.
Termier a été parfait. Ses démarches ont réussi,
nous avons
pu nous délivrer de nos créanciers, du
Mont de piété, nous habiller, nous approvisionner,
acheter un
grand nombre de choses nécessaires
utiles, désirées en vain depuis quinze ans. Pour
la première fois, je suis en paix, et cela, chers
amis, est en grande partie votre ouvrage.
Avant-hier, dimanche, ce bon Termier prié par
nous, est venu déjeuner sous nos lilas accompagné
de ses trois fdles aînées. Ce quatrième dimanche
pascal a été une de nos journées les plus suaves.
Pourquoi n'y étiez-vous pas ?
Quand vous me répondrez sur le sujet de l'envoi
du hollande, voulez-vous me dire très-simple¬
ment si vous avez besoin d'un coup de main, vous
m'entendez bien. Je peux vous le donner et vous
auriez la chose par le plus prochain courrier.
ou
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
La Salette, 21 Août 1906.
Chers amis,
Il est bien sûr que tout ce
qui arrive est adorable
besoin de me le redire sans cesse. La tris¬
tesse de votre départ si prochain, hélas 1
s'ajoute,
et j'ai
A
JACQUES MARITAIN
47
pour l'aggraver,
à une tristesse qui m'est tout à
particulière et qui m'attendait sur cette
belle Montagne de Douleur où se décida mon
destin, il y a 28 ans...
fait
Raïssa,
n'apprendrez
pas sans édifica¬
les Juifs est fort
méprisé ici, vaguement tenu pour une canaille et
que ce livre (autrefois inspiré par Notre-Dame de
la Salette, précisément par cette grande Vierge
en pleurs au-dessus de la petite fontaine qui semble
lui couler des yeux), offert par moi dès le jour de
notre arrivée, a été accueilli comme un excrément.
Cela, je l'avoue, m'a paru amer. Mais nous avions
à prier beaucoup pour nos amis ou nos ennemis,
vivants ou morts, et nous avons décidé de rester
quinze jours. Les enfants d'ailleurs, s'en trouvent
bien et je suis très persuadé, Raïssa et Véra, mes
bonnes amies, que quelques jours employés à
boire les larmes de Marie sur cette montagne vous
seraient infiniment plus profitables que toutes les
consultations et tous les séjours prescrits dans
vous
tion que l'auteur du Salut par
d'autres endroits.
Nos
quinze jours expirant samedi, nous redes¬
cendrons chez les Termier (villa Termier à Varces,
Isère) ou nous serions bien contents de recevoir
d'adieu, où il y aurait quelques
lignes de vous à votre auteur, ma chère Raïssa,
pour le consoler de ses insuccès.
une dernière lettre
Voulez-vous croire
ma
femme
qui est absolu¬
arrive
ment avec moi dans ce conseil ? Quoi qu'il
-48
LETTRES
et quelles que puissent être les circonstances, mettez
toujours l'Invisible avant le Visible, le Surnaturel
avant le Naturel. Cette règle étant appliquée à tous
vos
actes, nous savons que vous serez investis de
force et
baignés de joie profonde.
Vu Florian, le 14 au soir. Il a passé deux jours
ici. Rien que deux jours et l'impression qui nous
reste est un peu étrange.
C'est un homme qui ne
parle pas. Pressé par moi, il m'a répondu : « A quoi
bon parler ? écrire suffit ».
Cela ne nous a pas suffi du tout et sans son com¬
pagnon, un prêtre morave extrêmement intéres¬
sant venu avec lui, nous aurions été
beaucoup plus
qu'embarrassés. Ce jeune prêtre m'a donné l'occa¬
sion de concevoir une idée avantageuse de mon
latin, car je n'avais aucun autre moyen de me faire
entendre de lui. Il est vrai que ma femme lui parlait
allemand. Représentez-vous l'étonnant effet de ces
cinq langues à la table d'hôte : le latin, le français,
l'allemand, le tchèque et le Silence observé par Flo¬
rian. Nous étions fameux et nous allions devenir
célèbres...
En vérité, je ne sais que vous dire de.Florian.
C'est
un homme vraiment
trop fermé. On est
réduit à la supposer plein de parfums, en renon¬
çant à le déboucher.
Voici tout ce que j'ai pu tirer de lui : « Je ne
suis venu que pour prier N.-D. de la Salette, pour
vous voir
et pour entendre Véronique ».
Privée de piano,
Véronique a chanté pour lui
A
JACQUES MARITAIN
49
mélodies, dans une merveilleuse prairie de
montagne, à quelques pas d'un gouffre sublime,
sa voix étant accompagnée de la musique d'un
immense troupeau de moutons paissant, bêlant
ses
et sonnaillant dans le voisinage.
Adieu, bons et chers amis, adie,u pour toute une
année, puisque Dieu le veut ainsi. Écrivez aussitôt
que vous le pourrez.
Nous vous répondrons fidè¬
lement.
Votre
Léon Bloy.
Mon cher
Jacques, si la Raison de Blanc de
peut vous être utile, emportez-la.
Sinon confiez pour moi ce livre à Véra. Il me
semble que je le relirais utilement.
Saint-Bonnet
Paris, 20 septembre 1906.
Chers amis,
Je suis honteux. Ma dernière lettre vous a été
envoyée de la Salette, le 22 août.
Votre réponse datée du 2 septembre est arrivée
ici le 4, jour de mon départ pour le Tréport.
Enfin j'ai la joie et la confusion, mon cher Jacques,
de recevoir votre nouvelle lettre ce matin. Vous ne
certainement pas le
plaisir que me donnent
pleines, si chaleureuses, telles que
personne ne m'en écrit de semblables, pas même
l'étonnant et énigmatique Florian qui cherche
savez
vos
lettre si
LETTRES
50
maintenant à
me
faire
comprendre son inexpli¬
cable mutisme à la Salette. Je crois
vous
avoir
raconté notre entrevue sur cette montagne.
Oui, j'ai eu à souffrir là et je le savais d'avance,
on sait
qu'il faut subir un traitement
rigoureux, mais salutaire. Le contact de la piété
moderne, inévitable sur un si petit espace, est,
pour moi, vous ne l'ignorez pas, la chose la plus
désolante, une sensation réellement pernicieuse,
pouvant me jeter dans le désespoir.
Mais, comme en 79 et 80, la Salette agit sur
moi à distance. Ténèbres d'abord, illumination
plus tard. Je crois que je ferai un beau livre où
le bon Termier trouvera peut-être la lumière
qu'il désire. Car il a été l'instrument de tout cela.
Hospitalité très douce chez lui.
Le meilleur de mes vacances a été mon séjour
au Tréport avec mon cher Brou. Le quatrième
jour nous sommes revenus ensemble, heureux de
reprendre le travail. Moi j'achève l'énorme étude
sur Byzance avant d'aborder le livre sur la Sa¬
lette ; lui commence l'exécution en grand du
monument à Villiers. J'ai corrigé presque en¬
tièrement les épreuves de la brochure, que j'ai
amplifiée et heureusement modifiée.
comme
Baisers fort tendres mes chers filleuls.
Léon Bloy.
A
JACQUES MARITAIN
51
8 Octobre 1906, 1 heure après-midi.
Chers amis,
Je
reviens, en effet, de la Nouvelle Revue qui
publier mon étude sur Byzance. On a bien
voulu me donner un
acompte sur environ trois
cents francs
que me sera payé ce travail de quatre
ou cinq mille
lignes et qui représente un effort
extraordinaire de plusieurs mois. Ma vie est telle
que je m'estime heureux de ce marché.
va
Nous
avons
bien-aimés,
eu
que
d'énormes ennuis. Ah !
les scélérats
les dévorerait de caresses,
les compare aux honnêtes imbéciles !
comme
Mes
verrez
mes
sont aimables et
on
quand on
pires ennemis, les plus cruels,
vous
le
de plus en plus, maintenant que vous êtes
devenus enfants de l'Eglise, ce sont les
catholiques.
Remarquez bien, je n'ai pas en vue les hypocrites.
Mes bourreaux seront des gens vraiment
pieux,
remplis d'amour et de compassion pour moi. Tel
est mon avenir. Tout ce
qui arrive est infiniment
adorable.
Au commencement de novembre
paraîtra la
brochure sur Villiers. On espère quelque effet de
la souscription.
Je viens de commencer le livre
Il
me
sera
sur
donné peut-être d'écrire
la Salette.
l'équivalent
du Salut par les Juifs, ma douce amie Raïssa.
LETTRES
52
Pourquoi êtes-vous malade, ma chère filleule,
pour qui souffrez-vous
?
Je vous embrasse tous deux en pleurant et de
tout mon cœur.
Léon Bloy.
Paris, 12 rue Cortot, 3 novembre 1906.
Ma chère amie Raïssa,
Je suis forcé de vous demander un peu de crédit
pour répondre convenablement à votre très-belle
lettre de la Toussaint. Au moment où je l'ai reçue,
j'étais sur le point d'écrire quelques lignes rapides
Jacques pour le prier de m'envoyer d'urgence
en 3 ou 4 lignes, son adhésion au monument de
Villiers de l'Isle-Adam par Frédéric Brou. La bro¬
chure, heureusement modifiée et devenue, je
crois, une chose irréprochable, va paraître, mais
l'éditeur Blaizot voudrait que tout fût en règle.
C'est lui qui recevra l'argent des souscriptions et
il voudrait, raisonnablement, sans doute, la cons¬
à
titution d'un Comité.
Brou dont le travail très coûteux est en train,
aura
besoin
d'argent quelquefois et, pour puiser,
il lui faudra
Comité
une
que nous
d'amis très sûrs.
autorisation formelle
composerons
du
dit
exclusivement
A
53
JACQUES MARITAIN
Je pense que
Jacques n'a rien à objecter et
j'attends son adhésion pure et simple parle retour
du courrier. Son nom figurera dans la brochure
parmi ceux des autres membres tels que Desvallières, Rouault, Martineau, etc.
Cet octobre nous a été pénible. C'est avec un
vrai chagrin que nous avons quitté notre jardin de
la rue de la Barre. Puis il y a eu une brouille
difficilement réparable avec mon frère de Péri-
bêtement
gueux que sa femme nous intercepte
et
méchamment. Vous avez assez vécu, Raïssa, pour
savoir qu'il n'y a pas d'intimité durable entre
supérieurs et inférieurs. L'éducation et la culture
sont des abîmes infranchissables comme le chaos
^'Abraham au chapitre XVI de l'Évangile de
saint Luc.
Le travail sur Byzance accepté par la Nouvelle
Revue (26 rue Racine) va paraître en quatre mor¬
ceaux,
1er et 15 novembre, 1er et 15 décembre. Je
l'enverrai. Quand la publication sera finie,
on aura un tirage à part formant une sorte de
vous
petit volume, la matière étant copieuse.
Le livre sur la Salette .est commencé.
mon
Ce sera
effort de cet hiver. J'espère être aidé sur-
naturellement, car c'est une œuvre au
moins
difficile. Mais ne pensez-vous pas, chère et douce
Raïssa, ma dédicataire et ma filleule bien-aimée,
tout peut arriver à un pauvre que Dieu a
que
voulu mettre à l'origine, au
tant de conversions ?
point de départ de
.54
LETTRES
Pour
parler que de vous, mes amis donnés
livres, considérez, que vous êtes déjà
quatre : Jacques, Raïssa, Véra et Mme G. Et vos
parents seront peut-être gagnés plus tard.
Ah ! il faut souffrir, c'est bien certain et tout est
gagné quand on a choisi de souffrir.
ne
par mes
Je vous embrasse tous deux
Léon Bloy.
P. S.
—
Termier est toujours le même homme
excellent. Je l'ai enflammé dernièrement en lui
lisant les deux premiers chapitres de la Salette.
Je lui dédierai
livre
qu'il a tant
que je n'aurais pu entreprendre sans lui.
ce
désiré et
Paris, 10 novembre 1906.
Mon
cher
Jacques,
Ce serait une charité d'envoyer
quelques lignes
4 Termier, 164 rue
de Vaugirard. Un de ses fils,
un aimable enfant de 13
ans, a été tué net, avanthier, par un accident d'ascenseur dans la maison
même. J'ai vu
ce pauvre petit avant la mise en
bière, heureusement non défiguré. L'atroce méca¬
nique n'a broyé que le thorax. Il n'a pu que crier
à son jeune frère qui était avec lui : « Je suis
mort ! » et celui-ci, à moitié mort lui-même
d'épou-
A
JACQUES MARITAIN
55
vante, n'a pu que clamer cette effroyable nouvelle.
Le pauvre père est arrivé juste au moment où
les pompiers accourus et suivis d'une foule tra¬
vaillaient à dégager le petit corps. La douleur de
ces
chrétiens
sans
murmure
est
un
spectacle
torturant.
Une consolation très sentie dans cette maison,
c'est la tendre
piété bien connue de leur petit
fort agi
sur lui et que, les derniers
jours, il parlait beau¬
coup de la mort. Le matin même il disait à son
frère : « Nous n'avons peut-être pas une heure à
vivre !» Je suis impressionné d'une manière
étrange et surnaturelle. Je suis en larmes depuis
deux jours. Pour qui ce cher enfant a-t-il payé ?
Et qu'a-t-il payé ?
défunt. Il paraît que le 2 novembre avait
J'embrasse Raïssa et vous
Léon Bloy.
Paris, 4 décembre 1906.
Chers amis,
Nous avons appris par Véra que Raïssa est
toujours souffrante et je vous écris pour vous
communiquer une idée que je crois bonne.
Extrêmement pressé, je vais tâcher de m'expliquer en peu de lignes.
Vous savez par la jolie lettre de Véronique,
56
LETTRES
partie la semaine dernière, que je travaille beau¬
coup à mon livre sur la Salette. Cette histoire est
bien plus mystérieuse
qu'on ne pense. Tant qu'on
a pu, on l'a
obscurcie, au point que la plupart de
ceux
qui devraient l'enseigner, l'ignorent.
Or voici pour vous, Raïssa, il a été discerné
que les miracles, les guérisons très étonnantes
obtenues par l'invocation de N.-D. de la
Salette,
l'ont été par des personnes
qui croyaient ferme¬
ment, implicitement, à ce redoutable *Secret, sans
même le connaître, assurées qu'en un tel Evéne¬
le plus extraordinaire depuis la Pentecôte
ment
—
—
tout devait être infiniment admirable et d'une
importance que rien n'exprimerait. Il y a des faits
de guérison inouïs, très différents de ceux de
Lourdes, en ce sens qu'ici l'Esprit-Saint paraît
agir directement.
Véronique a copié pour vous la prière ci-incluse
qui a fait des guérisons corporelles foudroyantes,
en
congestionnant les âmes de l'Amour de Dieu.
Pénétrez vous-en, ma petite Raïssa, ma filleule
aimée, récitez-la neuf jours, de tout votre cœur,
en la faisant
suivre, si vous pouvez, des sublimes
Litanies de la Sainte Vierge.
Voilà, chers amis, ce que j'avais à vous dire. Il
m'est difficile de vous
envoyer la suite de Byzance
et il me déplaît de vous la faire lire
par morceaux,
mais vous recevrez la brochure
complète après
le 15 décembre et j'espère que la lecture
intégrale
A
vous
JACQUES MARITAIN
57
plaira. Pour ce qui est de la brochure sur
Villiers, elle n'a pas encore paru !
Je vous embrasse
Léon Bloy.
Avec beaucoup d'espérance et de désir, vos amis
de Montmartre s'uniront à vous.
Paris-Montmartre, 31 décembre 1906.
Chers amis,
Vous m'accusez sans doute, de négligence. Vous
avez
raison. D'autres aussi ont raison de me faire
le même reproche et je suis très malheureux. Mal¬
heureux de plusieurs manières et terriblement
découragé. La misère est revenue et cette fin
d'année nous paraît fort sombre. On aurait besoin
d'un peu
de réconfort matériel pour envisager
prochain. Vous savez ce qui se
l'avenir le plus
passe en France.
Il est vrai que très peu parmi les catholiques,
sont capables de comprendre qu'on a tout mérité,
comme
je l'ai tant dit, tant écrit et surtout que
le moment est venu. Ce monde épouvantablement
imbécile qui a rejeté, vomi depuis 60 ans, les aver¬
miraculeux de la Salette, en est
espérer quelque chose des moyens hu¬
mains et continue ses turpitudes, sûr de sauver sa
tissements
encore
à
58
LETTRES
chère viande et son saint argent. Plus que jamais
on veut rester riche...
Je vous écris en hâte, mes très chers amis, étant
malade et tourmenté cruellement.
Priez pour moi comme vous pourrez, tant que
vous
Il y a un lien entre nous, vous le
très petit
est voulu
pourrez.
savez, un lien puissant et je suis du
nombre de ceux dont le témoignage
de Dieu.
Jacques, Raïssa, Véra, je vous aime, je vous
mon cœur, humainement et surnaturellement. Obtenez-moi le courage de com¬
chéris de tout
battre les bêtes féroces et les animaux immondes.
Et que Dieu vous bénisse merveilleusement.
Votre
Léon Bloy.
Paris-Montmartre, 23 janvier 1907.
Mes amis
et
filleuls
bien-aimés,
Une demi-heure environ avant l'arrivée de votre
lettre, hier matin, mardi, fête des saints martyrs
Fabien et Sébastien, je recevais une carte de
l'abbé Durantel m'informant du danger de Raïssa
et de l'Extrême-Onction
qu'elle avait reçue. Aus¬
joie de Jeanne. « Elle est sauvée, dit-elle.
Hier, j'ai achevé ma neuvaine pour elle et je crois
qu'elle est sauvée. Nos souffrances de ces derniers
jours ont dû payer ce qu'il y avait à payer. »
sitôt
A
JACQUES MARITAIN
59
Un peu après, nous pleurions tous en lisant la
lettre de Jacques. Vous dites que vous êtes « dans
l'ivresse du miracle
».
Jeanne m'a dit avoir été
dans l'ivresse de l'espérance.
N'avais-je pas raison de vous parler de la Sace qu'on demande là est accordé
d'avance, payé d'avance comme à des proprié¬
taires. Dieu suggère la prière seulement pour ne
pas paraître donner gratuitement.
Si vous saviez ! Si scires donum ! Quel ravisse¬
ment quand vous pourrez lire cette incomparable
histoire ! Mon livre est tellement voulu que des
documents m'ont été mis sous la main, sans que
j'eusse même à les chercher, des documents qu'on
cache et dont nul ne parle et j'ai l'effrayant
honneur de paraître vraiment désigné pour écrire
le livre qui manque encore, après 60 ans. Il faut
croire que j'appartiens très spécialement à la
Salette, étant né, climatériquement, 70 jours avant
l'Apparition et la même année. Mais cela n'est
qu'un amusement pour les Cabbalistes. Voici
quelque chose de plus grave.
Lisant, la semaine passée, la correspondance de
Mélanie qu'on vient de publier, je n'ai pas eu peu de
joie, en y trouvant de très nombreuses lignes qu'on
croirait écrites par moi quant aux pensées, quant
à certaines vues de l'avenir et par moi aussi quant
à la forme. Les lettres de Mélanie étant datées,
j'ai pu observer, non sans émotion, que plusieurs
de ces concordances de pensée, de divination
îette ? Tout
LETTRES
60
d'avenir, de forme même, sont aussi des concor¬
dances de dates, c'est-à-dire que dans tel de mes
livres, telle affirmation ou tel pronostic correspond
parole identique de Mélanie écrite
prononcée à la même époque. Ce qu'elle a eu
par révélation directe, je l'ai eu par intuition
à telle autre
ou
simultanément.
dans ses
bras, avant de mourir dans les ténèbres et la soli¬
tude, comme Marchenoir. Je montrerai le tra¬
gique d'exception de cette histoire à laquelle rien
Cette sœur aînée aurait pu me serrer
ne
ressemble.
Raïssa, ma filleule, vous êtes mon enfant spiri¬
tuelle très-aimée et la douce Yéra ne m'est pas
moins
chère
que
hâtons-nous de
vous-même. Prions ensemble,
devenir des saints, de nous pré¬
parer au Témoignage, au Martyre.
Votre
Léon Bloy.
Paris-Montmartre, Mardi Saint 1907.
Mes bien-aimés, Jacques, Raïssa et Véra,
Tout à l'heure, à la Basilique, j'ai beaucoup et
suavement pensé à vous, en lisant la Passion de
Notre-Seigneur. N'attendez de moi ni idées, ni
phrases. Je suis capable seulement de vous écrire
que je vous aime avec tendresse et que je donne-
A
JACQUES MARITAIN
61
rais facilement
ma vie
pour vous, aussi bien que
pour ma femme et mes enfants.
Songez
que
je vous ai engendrés spirituelle¬
ment !
Je pensais donc, ce matin, à cette
grâce inouïe
dont Dieu m'a comblé, je pensais à votre
première
partageais d'avance l'ivresse
de Paradis qui vous est réservée
pour ce jour, si
vous êtes braves. Car
je me dis que vous pourriez
bien être attaqués furieusement, Raïssa
surtout,
et je tiens à vous avertir.
fête de Pâques et je
Ah ! chères âmes, si vous saviez
ce que je vois
depuis à peu près trente ans !
Le martyre, peut-être pour chacun de
nous, mais
semblable à un festin angélique. «
Die, Maria,
quid vidisti in via ? » Lisez cela, Véronique-Marie,
dans la sublime Séquence
pascale.
Mais que ne vous sera-t-il pas donné
quand vous
et ce que j'attends,
aurez
reçu
le caractère du Sacrement de Confirma¬
tion !
Je le désire chaque fois
vous,
que je me souviens de
c'est-à-dire très souvent et avec des larmes
d'amour. Souvenez-vous de votre
pauvre parrain
qui s'est constitué audacieusement le Témoin de
Notre-Dame des Sept Douleurs et qui a tant be¬
soin d'être aidé, de toutes manières.
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
LETTRES
62
Lundi de
Pâques, 1907 (1er avril).
Voilà, mes chers filleuls, ce que vous offre le
parrain, en manière d'œuf de Pâques. Il me semble
que je ne pourrai jamais faire mieux que ce cha¬
pitre I.
Accueillez-le, douce Véronique-Marie, comme
une réponse à votre lettre si belle. Non seulement
l'ordre des Apôtres des Derniers Temps existera
bientôt, mais je crois que nous sommes désignés
pour faire partie de leur troupe. En ce qui me con¬
cerne, il y aura bientôt 30 ans que j'en suis sûr.
Voici un conseil que je vous donne avec mon
Paradis. Peut-être même est-ce un de mes secrets
que je vous livre. Vous avez lu dans le Salut par
les Juifs que Dieu ne peut parler que de lui-même.
Or Dieu c'est Jésus et nous sommes ses membres.
l'Esprit-Saint est forcé de parler aussi de
s'appliquer, à luimême en cette qualité, chacune des paroles du
Livre Saint. J'aurais beaucoup à dire sur ce point.
Je m'en tiens à ce conseil tout à fait pascal :
Faites ainsi et vous serez stupéfaits du résultat.
Je vais jusqu'à prétendre que l'Écriture prophé¬
tise chacun de nous d'une manière spéciale, pré¬
cise. Quand on le découvre, c'est à mourir d'amour.
Cherchez dans votre Quinzaine de Pâques, au 3e nocDonc
nous
et chacun est en droit de
1. Le
Paradis, chapitre ni de Celle qui pleure.
A
JACQUES MA RIT AIN
63
turne du Vendredi-Saint le psaume 87.
Il y a plus
de vingt ans que je le déchiffre pour apprendre ce
que Dieu veut de moi.
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
Die no bis, Maria, quid vidisti in via ?
Paris, 11 avril 1907.
Mes
bien-aimés,
Je pense qu'il est inutile de vous dire que nous
avons
lu
vos
lettres
avec
délices.
apprendrais rien. Vous savez
vous
Je
que votre
ne
vous
parrain
aime et combien il vous aimé. Vous
savez
aussi combien vous êtes chéris de ma femme et de
enfants. Cet amour est vraiment surnaturel.
Nous en sommes à ne plus pouvoir parler de vous
nos
pleurer de tendresse, littéralement.
Depuis quelque temps, Jésus passe et repasse
sans
chez nous, sensiblement. Notre semaine sainte a
été lumineuse. Véronique avait été
impressionnée
d'une façon tout à fait extraordinaire par la mort
de Mme Vinès et surtout par le spectacle du chagrin
immense de notre ami Ricardo.
Alors elle
a
voulu faire
quelque chose pour le
consoler et sa Notre-Dame des Orphelins nous fait
presque peur, tellement c'est beau.
Cette pauvre petite est accablée de son don, —
—
LETTRES
64
me
disait Jeanne
avec
une
grande force d'ex¬
pression. J'ai pensé à ces fleurettes courbées sous
le poids de la neige, dont parle Dante.
Tout ce que je pourrais vous dire de sa nouvelle
stupide. C'est une composition exclu¬
religieuse et je cherche
l'analogie saisissante qu'il faudrait pour vous en
donner l'idée. C'est comme si on entendait pleurer
œuvre serait
sivement et saintement
Marie...
Il y à bien autre chose.
J'ai, chaque jour, une
vision plus nette de mon sujet, une certitude plus
grande, un enivrement plus complet. Sans doute
que Dieu veut mon livre. Autrement pourquoi tout
cela ? Et alors, n'est-ce pas ? Quel livre sera Celle
qui pleure !
Mais Dieu qui veut tout à la fois, prémisses et
conclusions, me donnera tout ce qu'il faut.
Actuellement je me noie, ce qui n'a rien d'in¬
quiétant puisque cela m'est arrivé si souvent.
Je me noie complètement, c'est indiscutable...
Vous ai-je parlé du Frère Dacien, ce pauvre
religieux si étonnamment amoureux de mes livres
qu'avant notre rencontre, il avait passé une
partie de sa vie à copier et à recopier le Salut par
les Juifs pour le répandre.
J'ai de cet humble parmi les humbles les lettres
les plus étonnantes. Hier, en même temps que vos
deux lettres, mon cher Jacques, j'en ai reçu une
de lui pour ma fête et il y avait un mandat de
vingt-cinq francs, six mois peut-être d'économies !
A
JACQUES MARITAIN
65
Dieu est si bon
qu'il a voulu que cet argent de
arrivât fort à propos. Mais il
y avait autre chose. Il me priait de lui envoyer
un
exemplaire des Pages choisies et un du Salut
par les Juifs pour un important financier qui est
son
un
pauvre nous
de ses anciens élèves et dont il se croit aimé.
Je devine une combinaison. C'est un cadeau qu'il
veut faire pour appuyer une
supplique.
Alors voici ce que je demande à mes trois filleuls.
Vos écritures
sont
bonnes,
vos
trois écritures.
Chacun de vous copiant un tiers de mon Paradis,
serait bientôt fait et
pourriez envoyer
l'objet à mon cher frère Dacien. En quelques
lignes serrées et fortes Jacques dirait ce qui s'est
passé entre nous, depuis bientôt deux ans et lui
expliquerait l'envoi de cette copie par mon désir
de l'introduire dans mon paradis. Et voilà un
homme comblé de joie et armé pour me servir. Si
vous pouvez faire cela, je vous avertis que c'est
très-pressé.
ce
vous
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
Paris, 10 mai 1907.
Mes
filleuls
bien-aimés,
Votre mandat est arrivé, ce matin vendredi,
juste au moment où nos derniers centimes par¬
taient. Le monstre compagnon de toute ma vie,
LETTRES
66
qui me tenait à la gorge a, un instant, desserré
griffes. Jacques, Raïssa, Véra, le vieux men¬
diant vous bénit du plus profond de son coeur.
Bien des fois, il pleure de tendresse en pensant à
ses
vous.
Admirons ensemble ce que Dieu fait. Ce matin
réveil douloureux. Vive
impression de mes deux
misères, l'extérieure et l'intérieure ; et quasiassurance de toujours souffrir. Il y a, me disais-je,
des âmes singulièrement élues, que Dieu aime à
voir souffrir : « J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être
choisi ». (Paul Verlaine.)
Alors c'est très bien et vivent les âmes ! Si Dieu
ôtait la « terreur », comment pourrait-on souffrir ?
Cœpit paoere, dit saint Marc, racontant l'Agonie.
Avec épouvante, je cherchais une démarche à
faire quand le facteur s'est présenté.
Ce qui est tout à fait particulier dans mon his¬
toire, c'est que la certitude absolue d'être toujours
secouru à temps, de manière ou d'autre, ne m'em¬
pêche jamais d'avoir peur, quand vient la menace.
La confiance n'est pas ébranlée, mais il n'y
aurait rien de fait si Dieu me privait de l'an¬
goisse.
Les hommes n'auraient pu être sauvés si Jésus
n'avait pas sué le sang à force d'avoir peur et de
s'ennuyer. Cœpit paoere et taedere. Quel texte !
Voici ce qui nous est arrivé le 29 avril. Le len¬
demain, j'avais à payer plusieurs centaines de
francs et je m'y étais engagé, comptant sur Dieu.
A
JACQUES MARITAIN
67
J'y comptais tellement que je n'avais fait aucune
démarche
lesquelles d'ailleurs ? Même l'angoisse
n'avait pas encore tout à fait commencé. Pas de
lettres depuis une semaine. Nul signe heureux.
Vers 4 heures arrivent coup sur coup une petite
lettre de Termier m'envoyant cent francs par un
chrétien de ses amis et un quart d'heure après,
un ingénieur,
autre ami de Termier, passionné
pour mes livres, me priant d'accepter cinq cents
—
francs. Nous l'avons revu le surlendemain. Il vou¬
lait me voir encore avant de partir pour la Hongrie
où il a un poste.
On l'a gardé à dîner et voilà un
disciple nouveau. Le lendemain, je recevais en¬
core cent francs de Martineau
à qui je n'avais
rien demandé. Soit sept cents francs en 24 heures.
Il aurait fallu le double. Mais nous avons pu res¬
pirer largement, bienheureusement. Notre crédit
renouvelé par cet arrosage, nous avons pu vivoter
une semaine qui finissait ce matin.
«
et
...
sans
Mes chemins, disais-je à X... sont étranges
douceur, vous le savez. Il est bien vrai
que je n'en connais pas d'autres. Les gens qui sont
à moi ont été des êtres malheureux ou qui
venus
avaient besoin de souffrir. La souffrance est
tel bienfait ! Les âmes désignées pour cette
un
école
vraiment polytechnique viennent de mon côté, sans
savoir, comme les brebis vont au pâturage ou à
l'abattoir... »
Voici pour vous amuser,
Raïssa, ce que m'écri-
LETTRES
68
vait, dimanche, un jeune musicien très sympa¬
thique de la Schola, venu pour contempler l'auteur
de mes livres et sorti de ma tanière ivre d'enthou¬
siasme : « Je sais maintenant combien c'est dan¬
gereux d'avoir franchi le seuil de votre porte. On
l'impression qu'on ne peut plus et qu'on ne doit
plus aller chez personne ».
C'est ma plus récente recrue.
Le frère Dacien est sublime. Vous ai-je dit autre¬
fois que ce religieux simple et pauvre, avant de
me connaître ou plutôt d'avoir osé m'écrire, avait
copié plusieurs fois, de sa bonne écriture d'éoole
primaire, le Salut par les Juifs de la première ligne
à la dernière ? Je lui ai donné quelques exemplaires
de la nouvelle édition pour économiser son encre
et son papier. Il voudrait que ce livre fût dans
toutes les mains, avec votre nom, douce Raïssa
qui ferez bien de vous recommander à la prière
de cet humble parmi les humbles, de ce généreux
parmi les héroïques, lorsque vous aurez besoin de
a
secours.
Le cher frère informé de
tout, s'efforce
une
en ce
rien, mais devinant
moment d'intéresser à moi
femme très riche de Tours. Je le laisse faire,
sachant
que les saints sont sur la terre pour
opérer des miracles. Mais celui-là serait bien grand.
Je suis heureux de
vous
avoir révélé le frère
Dacien. Je me demande quelquefois s'il n'est pas
le seul
siasme.
contemporain qui m'inspire de l'enthou¬
A
JACQUES MARITAIN
69
Que vous dire encore ? Depuis quelques temps,
livre ne marche pas. Circonstance qui épou¬
vanterait et affligerait notre bon et savant TermierMais c'est ainsi et l'explication ne serait pas tout
à fait facile. Il est clair que Dieu veut ce livre,
puisqu'il y a tant d'obstacles. Depuis que je l'ai
entrepris, j'ai découvert chaque jour que j'avais
tout à apprendre, que la Sainte Montagne était
mouvante, flottante même et qu'il fallait cons¬
tamment déplacer mon objectif. Je finirai sans
doute par trouver le point. Bientôt, je l'espère.
Espérez aussi, mes bien-aimés, et priez pour moi,
pour le pauvre parrain qui a tant prié pour vous.
mon
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
Paris, 26 juin, SS. Jean et Paul.
Hodie
eris in Paradiso. En
Paradis,
quel séjour ! aujourd'hui, quelle promptitude !
avec moi, quelle compagnie ! » (Bossuet).
«
mecum
Mes bien-aimés,
Il est sept heures. Je viens de prier et de pleurer
pour vous amoureusement pendant deux messes,
à la Basilique. Jeanne me remplace en ce moment.
Et
quelle fête aujourd'hui : Ecce quam bonum et
quam jucundum habitare fratres in unum !
Nous sommes avec vous sur la Montagne, beau-
LETTRES
70
coup plus que les personnes que vous y coudoyez
et dont quelques unes, sans doute, sont des fan¬
tômes. Hier matin, en même temps que la lettre
de Véra, j'ai reçu quelques lignes de Termier
m'apprenant que les permis de demi-places — ea
secondes, n'est-ce pas ? — vous ont été envoyés
et nous avons été bien heureux. Voyez comme tout
s'arrange 1
J'espère beaucoup de ce pèlerinage, pour vous
et pour nous. Une grande joie d'amour pour vous
trois. Pour moi la paix extérieure et la lumière
intérieure. Ah ! combien j'espère tout cela et
combien je le désire ! Avec quel transport j'ai
prié pour vous N.-D. de la Salette à qui je vous ai
confiés et que j'ai faite responsable de vous ! Nous
ne vous quittons pas. Notre cœur est avec vous,
partout. A la fontaine et devant les trois images
(le malheureux Huysmans qui s'est efforcé de les
ridiculiser doit savoir maintenant leur sens pro¬
fond) ; sur le chemin autour du Planeau, admi¬
rable déroulement de paysages ; dans le petit
cimetière où repose, depuis 28 ans, l'abbé Tar¬
dif de
Moidrey qui m'ouvrit le livre, l'unique
Livre...
suivons pas à pas, nos cœurs ne
s'éloignent pas des vôtres,nous ne pouvons parler
Nous
vous
de vous sans être en larmes.
Nous
serions
heureux
de
recevoir
de
vous
quelques lignes datées de la Montagne.
Après des obscurcissements, des peines très
A
JACQUES MARITAIN
71
grandes, j'ai pu reprendre Celle qui pleure, livre
infiniment difficile.
J'ai plusieurs chapitres nouveaux
que
crois pas inférieurs à celui sur le Paradis.
A
je
ne
bientôt, chers filleuls, secourez-moi de Là-
Haut. Je vous embrasse.
Votre
Léon Bloy.
Paris, 28 juin 1907.
Chers
pèlerins,
D'abord, vous avez dû recevoir aujourd'hui,
midi, en même temps que notre lettre partie
mercredi, une lettre de Termier vous envoyant
les permis et une invitation à vous arrêter chez
lui à Varces. Cet ensemble de résultats me paraît
si beau que je crois rêver. Jugez vous-même,
j'en
vers
suis à écrire ce lieu commun et non sans rature.
Nous avons vu hier cet admirable Termier dont
l'amitié pour moi a l'air d'augmenter. Naturelle¬
vous
êtes inscrits sur le même tableau
d'avancement et voilà toute une famille chré¬
tienne qui veut vous voir, vous tenir
ment
quelques
jours dans cette sublime vallée. Ah ! que nous
avons été heureux d'apprendre cela ! Termier
me disait son grand désir d'aller vous chercher
LETTRES
72
lui-même à la
petite
gare
de Saint-Georges-de-
Commiers à votre retour de la Salette et de la
Mure.
Puisqu'ils désirent être confirmés à Grenoble,
demi-heure de la
ville, le pied-à-terre indispensable, cependant
qu'on fera pour eux toutes les démarches et ce
sera pour nous un très grand honneur et un très
grand bonheur de les aider en cela, » etc.
La seule peur de cet excellent ami était que vous
craignissiez de prolonger votre séjour à la Salette
de 24 ou 48 heures tout au plus.
Quel malheur ce serait et quelle tristesse ! Je
vous écris uniquement pour vous mettre en garde.
Il faut, mes amis, que vous acceptiez sans hési¬
tation, en mettant votre confiance en Dieu. Vous
voyez que vous n'avez pas été trompés jusqu'ici.
Je veux croire que vous êtes, en ce moment sur
la Montagne, pleins de joie et bien portants ;
le voyage, en apparence dangereux pour Raïssa
lui ayant été, au contraire, bienfaisant. Et si
cela n'était pas, il resterait le Sacrement de Con¬
firmation dont les effets sont souvent miracu¬
leux, surtout en de telles circonstances.
«
ils trouveront à Varces, à une
Attendez donc avec confiance et croyez ce que
Dieu et sa Mère qui pleure vous disent par moi et
Nous avons, Jeanne et
moi, l'impression très vive qu'une chose voulue
par ce chrétien véritable.
de Dieu et tout à fait importante pour chacun de
nous va
s'accomplir.
A
JACQUES MARITAIN
73
Donc, courage, confiance et prière. Jacques,
Raïssa, Véra, bien-aimés de Jésus. Nous ne cessons
d'être avec vous.
Votre
Léon Bloy.
Paris, 11 Août 1907.
Susception de la Sainte Couronne d'Épines.
Ma
filleule
bien-aimée,
Je suis tout triste de ne
pas vous voir et plus
toujours malade. Mais,
vraiment, lorsque je pense à tout ce qui s'est
passé, je ne sais pas s'il faut vous plaindre ou vous
triste
de
vous
savoir
envier.
Bien des
fois, je me suis demandé si notre
petite Raïssa ne serait pas un holocauste, une
brebis de Dieu très choisie. Je
parlais, hier, à
Jacques, de la Foi que les prétendus chrétiens
possèdent si rarement, mais qui pourrait être le
privilège de quelques juifs et d'un grand nombre
d'idolâtres.
Dans une de mes dernières
lettres à Termier je
parlais aussi de ce don de Dieu qu'on croit
bien absurdement,
un
avoir,
puisque si on l'avait seulement
peu, on ferait les miracles de Moïse. C'est
Jésus qui a dit cela.
Donc j'affirmais à notre cher
Léon Bloy
savant
qu'il n'y
LETTRES
74
que cela à demander et je vous l'affirme, à vous,
Raîssa, de toutes mes forces. Priez Jacques de
a
vous
lire le miraculeux chapitre XI de saint Paul
aux
Hébreux. C'est assurément
ont fait écrire à saint
vous
un de ceux qui
Jérôme ceci que Jacques
traduira : Quotiescumque lego Paulum Apos-
tolum, videor mihi non verba audire, sed tonitrua...
Quoeumque respexeris, fulmina sunt.
Que toutes les bénédictions soient sur vous,
douce Raïssa ! J'ai cru sentir qu'il fallait vous
écrire ces quelques lignés, au risque d'interrompre
ma continuelle méditation sur le mystère de la
Salette. Mais non, je ne pense pas l'avoir interrom¬
pue.
Votre parrain qui vous aime tant qu'il peut.
Léon Bloy.
Paris, 25 septembre 1907.
Ma chère
mes
Vous
serez
petite
Raïssa,
bien-aimés,
forcés de
partir, vous et Jacques
(car je suppose que Véra restera ici), sans avoir
mes voyageuses. C'est une privation que
Dieu a voulue. Moi-même j'irai au Tréport mardi
revu
et j'y passerai sans doute une demi-semaine avant
de
ramener
ma
petite famille. Véronique avait
absolument besoin de renouveler ses forces. Mais
A
JACQUES MARITAIN
75
je vous appartiens lundi ou tout autre jour de cette
semaine, dimanche compris, en m'informant. Pour
être plus longtemps ensemble il vous faudrait
déjeuner rue Cortot. Si cela est possible avertissezmoi pour que je
prépare quelque chose.
Que Jacques n'aille pas chez Stock. Il y a une
combinaison nouvelle que sa démarche
échouer. Je continue à espérer
ferait
beaucoup de ce
qui m'a tant coûté. Mais rien de ce qui est
pour la Salette ne va sans souffrance. Je m'attends
à de grandes peines.
Déjà j'ai eu l'occasion, plu¬
sieurs fois, de voir et de sentir combien Celle
qui
pleure est inaccessible et sans intérêt pour ceux
qui ne mettent pas Dieu avant toute chose.
livre
A lundi, mes hien-aimés. Je vous embrasse.
Léon Bloy.
28 Octobre. Vous voyez où j'en suis...
Paris, 30 octobre 1907.
Mes
bien-aimés,
Nous avons donc enfin votre adresse
aviez oublié
que vous
jusqu'ici de nous donner. On s'en
étonnait chaque jour et c'était une tristesse
par
dessus d'autres tristesses. Cette nuit
dernière,
le
croiriez-vous, j'ai rêvé de vous, mon cher
Jacques. Je vous reprochais votre silence et vous
LETTRES
76
l'expliquiez
par l'inquiétude que
Raïssa. Puis tout s'évanouissait.
vous
donnait
La santé de Madeleine est un souci pour nous
en
ce
moment. La chère
petite a la jaunisse et
malgré
ma répugnance, il a fallu consulter le
médecin. Il croit qu'il n'y a rien de grave. Je le
crois
aussi, mais on a trop souffert pour ne pas
quand la maladie se présente
sous une forme quelconque.
avoir le cœur serré
Puis combien d'autres choses ! Aucun éditeur
veut de Celle qui pleure.
Je n'en cherche plus,
bénigne de Dieu. Le
livre sera publié, de manière ou d'autre, en temps
ne
très assuré de la volonté
opportun.
Lisez la lettre ci-incluse d'un prêtre bien inconnu
de moi. Je l'ai reçue lundi, peut-être au moment
précis où vous m'écriviez, en revenant de vénérer
les Saints Apôtres. Ayant beaucoup désiré et
demandé, depuis des jours, que mon livre fût
édité, n'importe comment, pour la Gloire de
Marie, comment n'aurais-je pas pensé que c'était
peut-être une réponse ?
C'est par mes livres qu'il m'a été donné d'agir
sur les âmes, vous le savez, vous autres. Peut-être
me viendra-t-il quelque chose de ce côté. Je le
saurai demain. J'ai répondu en quelques lignes
que cette lettre m'honorait beaucoup et que je
recevrais avec joie, jeudi, la visite annoncée. Je
vous
Je
dirai la suite.
ne
tousse
plus, mais je suis triste, habi-
A
JACQUES MARITAIN
77
tuellement désolé. Je n'arrive pas à prendre mon
parti de ma situation misérable, de mon impuis¬
sance, de l'injustice exceptionnelle que je subis.
L'impossibilité apparente de publier Celle qui
pleure est le dernier coup. EnJIn, j'appartiens à
la Salette, à l'Immaculée Conception stigmatisée,
couronnée d'épines. Il faut donc souffrir. Je
m'attends à toutes les tribulations.
J'avais décidé de commencer le Sang du Pauvre.
Nous en avons parlé lors de votre dernière visite.
Il
fallu y renoncer, provisoirement, pour un
travail plus facile. J'ai choisi de préparer le 4e vo¬
a
lume de mon Journal que j'intitule modestement
VInvendable (pour faire
suite au Mendiant Ingrat
et à.,Quatre ans de Captivité.)
Introduction
sans
titre
Bon Dieu ou bon diable, c'est toujours çà de vendu ï
Exclamation d'un vendeur à la criée, jet de lumière sur
le xxe siècle. Dieu et le diable sont hors de cause et de
—
plus en plus. Leur affirmation ou leur négation fut un
jeu pour l'âge puéril de l'humanité. Devenue raisonnable
enfin, la
race humaine vendra... exclusivement.
Elle
vendra tout. Malheur à celui qui donne ! Malheur à la
Jérusalem de ceux qui donnent I Malheur à moi !...
Est-ce bien malheur qu'il faut dire ?
Tu es si pauvre que tu as pu donner aux plus riches 1
Tu t'es donné toi-même avec une telle profusion que Celui
■—
qui a racheté tous les hommes ne sait presque plus ce qu'il
te doit I La munificence des Crésus fait pitié si on la com¬
pare
à une goutte de la sueur du front d'un pauvre qui
Jésus-Christ.
travaille pour
LETTRES
78
Tes livres étouffés et permanents qui ressemblent à des
nuits d'amour, ont consolé trois ou quatre désespérés ; ils
ont
rapatrié une demi-douzaine d'aveugles en exil qui
tâtonnaient inutilement vers la lumière ; ils ont restitué à
Jésus-Christ le Bon Larron qui ne savait pas que cet
effrayant supplicié eût un royaume...
Est-ce que cela se paie, sinon par l'ignominie et les
tourments ?
Tu seras invendable à perpétuité, l'Invendable, dans tes
livres aussi bien que dans ta personne, et ainsi se réaliser a
tout à fait la séparation naturellement désirée par toi d'avec
les vendeurs et les gens à vendre.
Misère invincible et constante satiété de tribulations,
tel sera ton
partage. La mendicité, la maladie, les petits
mépris et l'outrage universels et toujours cette
angoisse énorme du dormeur qui n'aurait à remuer qu'un
doigt pour sauver les autres, mais qu'une force inexpli¬
cable paralyse...
morts, le
Enfin la vieillesse, ta vieillesse à toi, vieux lion au milieu
des crinières des ânes !
Invendable alors, plus que jamais ! On ne t'éditera même
plus et ce sera rudement beau si tu obtiens une sépulture.
Tels sont les pensées ou sentiments qui m'ont été sug¬
gérés par le blasphémateur misérable cité plus haut.
Voilà
ce
mes
bien-aimés filleul
et
filleules, tout
que je suis capable de vous écrire aujourd'hui.
J'ajoute, pour ne pas manquer une occasion de
hommage à la vérité, que votre exil est
pour moi une dure pénitence.
rendre
Je vous embrasse
Léon Bloy.
A
JACQUES MARITAIN
79
Paris, 4 décembre 1907.
Chers amis Jacques, Raïssa et Yéra !
uniquement pour me faire
plaisir à moi-même, comme je respirerais dans un
beau jardin mystérieux.
On a reçu les vingt-cinq francs et je suis bien
forcé d'avouer que cet argent des pauvres est
venu
très utilement. Mais j'ai besoin de me
rappeler, pour n'en pas souffrir, que c'est le propre
sang de la Sueur divine qui ruisselle sur les âmes
héroïques, mes enfants bien-aimés.
Tout semble aller fort bien pour Celle qui pleure.
Il paraît que Marie tient à ce livre. Les circons¬
J'écris
vos
noms
tances sont merveilleuses.
C'est à croire que ce
plaidoyer formidable et qui ne pouvait être fait
que par moi, me donnera ce qui m'a toujours
manqué, le succès.
Je suis malade et ces quelques lignes ont été
interrompues par une vingtaine de crises de toux
déchirante. Je tousse ainsi nuit et jour depuis
deux
ou
trois mois.
Embrassons-nous par
dessus le Rhin et priez
pour moi.
Votre
Léon Bloy.
■
LETTRES
80
23 décembre 1907.
Et moi donc, mes filleul et filleules, ne tutoierai-je personne et ne serai-je tutoyé par per¬
sonne ? J'ai la sensation d'une solitude extrême,
vous le comprenez.
Je n'accepte pas
cela. Alors, Jacques, Raïssa,
Véra, je vais vous tutoyer audacieusement, voilà
qui est convenu.
Mais d'abord, je n'approuve pas les envois
d'argent, les vôtres bien entendu. Vous avez, vous
trois, cassé quelque chose pour nous et cela nous
fait de la peine. Justement Termier venait de
nous faire une petite
surprise très douce, voulant,
dit-il, que la nuit de Noël nous fût moins froide
et plus joyeuse.
Et maintenant la poste me réclame et je n'ai
pas d'esprit du tout. Je suis stupide, animé du
seul désir de lancer ce papier assez tôt pour qu'il
vous arrive le jour de Noël.
Je vous embrasse donc tendrement, je T'em¬
brasse, mes filleuls bien-aimés, et je ferme cette
lettre dans le même transport.
Tu as dû mes chers filleuls, recevoir une lettre
de Madeleine.
Véronique est en ce moment à la
Schola. Je la remplace.
Votre
Léon Bloy.
A
P.-S.
mes
—
JACQUES MARITAIN
81
Et maintenant que la glace est brisée,
filleuls chéris, je me sens tout à fait à l'aise
dire que j'ai eu un vrai chagrin. Notre
joli petit Siam est mort et enterré dans le jardin.
Il avait avalé je ne sais quelle horrible arête de
poisson et il est mort sous mes yeux, la nuit,
très-douloureusement. On dira ce qu'on voudra,
mais j'en ai pleuré, et facilement je pleurerais
encore cette petite créature qui m'avait plus d'une
pour te
fois exaspéré.
12, rue Cortot, 16 janvier 1908.
Mes
Je pense
filleuls
bien-aimés,
à vous beaucoup et fort amoureuse¬
ment, à la Basilique ou chez moi, et je ne vous
écris jamais. Expliquez cela.
Ce matin, surtout, à la messe, votre souvenir,
chères images, m'ont visité avec une force
vos
extraordinaire. Que faisiez-vous donc et où étiezvous
à sept heures
? J'ai eu comme la sensation
de me chauffer à vous, en pleurant de tendresse.
Je ne suis plus capable que d'une seule prière,
d'un seul désir pour ceux que j'aime et pour
Faites de nous des saints !
moi.
qui pleure que mon fidèle Barbot fait
imprimer sous ses yeux avec un soin pieux et
Celle
82
LETTRES
dont les épreuves
m'enivrent; ce cantique de guerre
que Marie me demandait il y a trente ans et qu'il
-a fallu trente ans de douleurs
pour me mettre en
état d'écrire, va peut-être
changer ma vie. Oh 1
mes bien-aimés demandez cela
pour moi. Le chan¬
gement de ma vie morale pour que je ne sois plus
lâche chrétien et le changement de ma condi¬
tion matérielle pour que je cesse d'être un
un
captif.
Cette grâce ne sera pas refusée à mes chers enfants
spirituels.
Aussitôt le livre fini, je l'avais
proposé à Bloud,
catholique le plus important à l'heure
actuelle, en lui expliquant mon dessein avec suffi¬
l'éditeur
sante clarté. Refus immédiat et
prévu. Deux mois
plus tard, après la trouvaille de Barbot, Bloud se
ravise, m'écrivant qu'il a réfléchi. Je lui réponds
qu'il est trop tard, mais que je lui donnerai vo¬
lontiers la préférence pour le dépôt de la
marque
d'éditeur. J'espère que Dieu voudra
que cet
homme accepte. Ses catalogues vont
partout et
atteignent les plus obscures soutanes dans les sé¬
minaires ou presbytères les plus lointains. « Celle
qui pleure » serait aussitôt universellement connue.
Du même coup ma vie
changerait et vous auriez
un parrain fameux.
Priez donc pour moi tant que vous
pourrez. J'y
compte beaucoup.
Quand reviendrez-vous ? On m'a parlé de
Pâques ou d'une autre époque, je ne sais plus.
Il me semble que c'est infiniment loin. Vous êtes
A
JACQUES MARITAIN
83
ici tellement aimés et désirés. Véronique et Made¬
leine
vous
chérissent et
mère de vous embrasser
chargent avec leur
mille fois.
me
Votre
Léon Bloy.
Paris, 5 février 1908.
Bien-aimés que vous êtes
Quelle rage avez-vous de nous envoyer de l'ar¬
gent ? Vous en avez donc trop. Il est vrai que cela
ne nous nuit pas, nous sommes forcés d'en con¬
venir. Mais je voudrais bien que les choses fussent
autrement et que vînt mon tour de donner. Je suis
souffrant de corps et d'âme, énormément triste et
las.
Tout ce que je vois et entends
blesse en moi le
sentiment de la Justice, à d'extrêmes
profondeurs.
un
mourant de soif qui n'aurait autour
de lui que
des ruisseaux de vif-argent ou des ri¬
Je suis
dans un avril du Purga¬
impuissance, qui semble augmenter
chaque jour, me fait souffrir des peines infinies.
Celle qui pleure s'imprime avec lenteur. Il n'y
a qu'un seul typo, et l'impossibilité d'immobiliser
un grand nombre de caractères le condamne au
tirage séparé des feuilles et au minutieux travail
vières de plomb fondu,
toire. Mon
de distribution souvent renouvelé.
Mon livre sera très
soigné, très beau, mais je
84
ne
LETTRES
suis pas sûr qu'il sera
prêt en mars. Avril est
plus probable. C'est sans doute très bien ainsi et
parfaitement adorable.
Je présume, d'ailleurs, que des souffrances d'un
genre nouveau me seront décernées à cette occasion.
La Salette est très
douloureuse, vous le savez, et
c'est un peu formidable d'avoir été
désigné pour
en être V unique revendicateur.
VInvendable ne va pas plus vite que Celle
qui
pleure. Je vous l'ai dit, je ne suis pas bien du tout
et le travail m'est difficile.
Celui-là, cependant, est bien selon mon cœur.
Je suis dans le deuxième semestre de 1905.
J'avais
reçu votre première lettre le 20 juin, fête de Saint
Barnabé (renvoyée du 11) et je vous vis
pour la
première fois le 25. A partir de là, je vous ren¬
contre à chaque instant.
Quelle belle histoire ! Et combien plus beau ce
qu'elle figure et qui nous sera montré plus tard 1
Jacques, Raïssa, Yéra, je vous embrasse avec
tendresse.
Priez pour moi très
particulièrement. J'en ai
besoin, faites-y bien attention. Cette parole est
sérieuse et grave.
Votre
Léon Rloy.
P.-S.
—
Madeleine a reçu la lettre de Raïssa,
Il était temps.
On parlait déjà de vous envoyer
pour être soussignée collectivement, à
Heidelberg,
A
une
JACQUES MARITAIN
déclaration que « vous en aviez
85
soupé des
Bloy, etc ».
Il est parlé
d'un travail,
dans chacune de vos rares lettres,
énorme et interminable de Jacques.
Je serais bien curieux de savoir quel peut bien
être ce travail. Je voudrais que ce fût la destruc¬
tion de
quelque chose d'allemand.
12, rue Cortot, 14 février 1908.
,
MON BIEN-AIMÉ FILLEUL,
Je viens de relire ta lettre que m'a retournée
Termier à qui je l'avais communiquée... Tu es
très-aimé de
Dieu, mon cher Christophe, et bien
désigné pour porter son Fils à travers les torrents
les plus furieux ou les plus fétides. Donc tu n'as
rien à craindre pour ton âme non plus que pour ton
corps. Je dis cela non seulement pour toi, mais
pour mes filleules exquises et parfaitement chéries,
Raïssa et Véra.
J'ai cette idée que ceux qui m'aiment, qui sont
moi, n'ont rien à craindre. Seulement il ne
faut rien accorder au démon. Rien, pas même un
avec
cheveu. Si les prêtres ont perdu la foi au point de
plus croire à leur privilège d'exorcistes et de
c'est un malheur horrible,
une prévarication atroce
par laquelle sont irrépa¬
rablement livrées aux pires ennemis les prétendues
hystériques dont regorgent les hôpitaux. Car vous
ne
n'en faire aucun usage,
'86
LETTRES
savez que le Diable est un
effroyable galant qui
recherche surtout les femmes.
Mais nous autres, laïques, nous ne pouvons rien
directement et nous ne devons rien tenter. Entre¬
prendre l'expulsion d'un diable serait pour nous
aussi téméraire que de nous jeter dans un gouffre
en comptant sur les
anges pour nous soutenir.
Nous n'avons que la Prière dont la puissance est
incalculable, infiniment plus que la distance de la
terre aux imperceptibles étoiles. Il faut vous en
tenir là, mes bien-aimés, et vous garder atten¬
tivement d'aller où vous n'avez que faire. Votre
parrain de la Butte qui est un bonze plein de
sagesse insiste particulièrement sur ce point.
Et maintenant je retourne à mon « Invendable »
qui est une espèce de vomissement. Je n'en finis
pas, hélas ! non plus que de « Celle qui pleure »
dont la moitié à peine est composée.
Je donne à chacun de vous le baiser le plus
tendre.
Votre
Léon Bloy.
S.
Mes
Paris, 25 février 1908.
Mathias, apôtre de VEsprit-Saint
bien-aimés,
Ci-annexée, la réponse de Victorion à la lettre
que voici datée du 13 :
A
«
JACQUES MARITAIN
87
Cher Monsieur, je n'ai jamais su exactement
avait été
comment
faite l'édition nouvelle du
Salut par les Juifs portant votre
marque. Je sais
seulement que les amis admirables à qui je dois
cette édition ont été merveilleusement discrets. Je
ne vous
demande aucune explication, mais seule¬
ment de
me
faire expédier une douzaine d'exem¬
plaires, si vous y êtes autorisé. »
Comment a été faite l'édition, je m'en doute un
peu et Dieu sait ce que j'ai dans le cœur pour
vous, mais la réponse de Yictorion m'étonne et
m'inquiète. Il semblerait, en effet, que cet infor¬
tuné livre est, derechef, enterré, puisque ceux
qui
•voudraient l'acquérir, ne savent absolument
pas
où s'adresser et que moi-même, l'auteur, je suis
incapable de les renseigneç. Cette situation est aussi
fâcheuse que bizarre. Il faudrait trouver un moyen
de changer ça, mon bien cher Jacques. Les invendus
dont parle Yictorion, sont quelque part, dans
quelque lieu obscur, humide peut-être, et demandent
à être sauvés.
La difficulté est de trouver un dépositaire ven¬
deur. J'ai pensé à Vallette qui vient
d'acquérir à
bas prix,
le Mendiant ingrat, onze cents volumes
invendus. Mais j'imagine qu'il voudrait — en
sup¬
posant qu'il acceptât — changer le titre et la cou¬
verture, ce qui me semble triste. Il est vrai qu'alors
l'édition Victorion, c'est-à-dire la vraie édition
Raïssa, deviendrait rarissime et inestimable.
Pensez-y,
mon
bien-aimé Christophe, il faut,
LETTRES
88
avant tout et surtout sauver le livre.
Il en vaut la
peine et il a assez coûté.
Quand vous nous écrirez, dites-nous quelque
chose de vos projets, de vos intentions, ou espé¬
rances pour l'avenir. Si nous étions assez heureux
pour que Dieu vous fixât à Paris, nous aurions
probablement quelque chos.e à vous proposer.
Celle qui pleure s'imprime très lentement. Ce¬
pendant nous avons un peu dépassé la moitié et
on espère l'apparition vers
avril. Si le grand
éditeur catholique Bloud, consent à donner sa
marque, et il y a bonne raison pour l'espérer, tout
pourrait aller très bien. Marie voudra peut-être
favoriser magnifiquement son avocat.
Quant à VInvendable, il ne pourra paraître qu'en
automne.
Je vous embrasse tous trois très tendrement.
Léon Bloy.
12 rue Cortot,
10 mars 1908.
Pourquoi veux-tu nous faire pleurer, mon bienaimé filleul ?... Comment n'as-tu pas compris encore
que nous n'avons rien à craindre étant nourris de
la Main de Dieu ?
En ce moment, je dois quelques sous, c'est-à-dire
quelques cents francs à des fournisseurs et je n'ai
centime pour les payer. Mais je sais que
pas un
A
JACQUES MARITAIN
89
je les paierai en temps utile et cela suffit. Je sais
surtout que, si ma confiance est parfaite, l'inquié¬
tude ne me tourmentera pas un seul instant.
J'ai reçu les douze Salut. Je vais travailler
Vallette pour qu'il devienne acquéreur des invendus.
Je suppose qu'il y en a beaucoup. Mais combien ?
huit cents peut-être sur mille. Il conviendrait que
cette interrogation fût faite par toi et non par moi...
Celle qui pleure s'imprime lentement, mais sûre¬
ment et bellement.
Ce matin lettre terrible de
Florian, me disant
qu'il sait ou croit savoir de la mort de Joseph
Polak, le jeune prêtre morave rencontré avec lui
ce
à la Salette et que nous
aimions pour l'avoir vu
jours. Quelques conversations difficiles, en
latin
car il ne pouvait que lire le français —
m'avaient appris qu'il ne voyait rien au-dessus de
moi et j'ai su par Florian que l'impossibilité de
me conférer un majorât de prince d'Empire, ou
seulement de me faire vivre, désolait ce simple
deux
—
cœur.
Voici
donc
ce
que
j'apprends
aujourd'hui.
Florian croit que Polak a été empoisonné. Les
détails sont démoniaques au point que je n'ose
te les
mes
transcrire, cette lettre devant être lue par
filleules chéries.
Je pense que le pieux et généreux Polak avait
fait, pour quelqu'un, le sacrifice de sa vie, jusqu'au
point de solliciter des tourments, à son retour de
la Salette. Le 17 août 1906, reconduisant mes deux
LETTRES
90
amis moraves qui repartaient, jusqu'au point
on cesse
où
de voir la basilique, je me rappelle bien
que nous eûmes, Joseph Polak et moi, une der¬
nière conversation — en latin — où il fut parlé
de la
joie suprême qui est le martyre... Quelle
effrayante immolation !
Là-dessus, mes bien-aimés, le coeur me manque
et je vous embrasse amoureusement tous les trois.
Votre
Léon Bloy.
Paris, 16 mars 1908.
Mon
cher
Jacques,
Nous sommes toujours sous l'impression doulou¬
reuse
se
de ta dernière lettre datée du 10 et qui a dû
croiser
Voici la
avec
la mienne datée du même jour.
réponse de Vallette à la demande fort
pressante que je lui ai faite d'acquérir le Salut.
Évidemment il faut accepter ce qu'il propose. Ce
malheureux livre étant catalogué au Mercure, on
saura du moins où le trouver. Pour ce qui est de
l'emmagasinage du reste, je sais une bonne place
chez moi, à l'abri de l'humidité, mais je ne pourrais
pas en prendre un nombre infini. Il faudrait savoir
à peu près ce qui reste et surtout ne plus attendre.
L'impatience visible de Victorion m'inquiète.
Nous prions tous pour Raïssa, vous le savez,
mais nous aurions besoin d'un bulletin fréquent.
-
.•
.
A
z^HjSSÏÏkA-''^gg^ gfct IM^.
JACQUES MARITAIN
91
Quelques lignes, tous les deux ou trois jours, sur
une carte postale. Aucune santé ne saurait nous
être plus précieuse.
Prenez cette résolution, Jacques et Véra, et
dites à votre chère malade qu'elle est tendrement,
profondément aimée, chez les pauvres de la rue
Cortot. En ce qui me concerne j'accepterais bien
volontiers de souffrir pour elle et à sa place, si
Dieu voulait.
Celle qui pleure sera finie sans doute ce mois.
Dieu et sa Mère voudront, sans doute, me donner
l'éditeur qui me manque encore.
Je
vous
embrasse,
mes
bien-aimés filleul et
filleules.
Que Celle qui pleurait en 1846, deux mois après
naissance, ait pitié de nous tous.
ma
Votre
Léon Bloy.
Paris, samedi saint,
Filleuls
1908.
bien-aimés,
Ceci n'est pas une lettre. C'est une simple che¬
mise autour des cartes postales que voici.
Je
vous
écrirai dans le
cours
de la semaine
pascale.
Vous le savez, ma
sans
vie ne cesse jamais d'être
angoisses. Ayez pitié de moi !
LETTRES
92
Soyez bien sûrs, mes très chers, que ce n'est pas
moindre peine, de savoir que l'Ennemi vous
persécute. Je pense tous les jours à vous, et il y a
longtemps que je ne cesse d'offrir, pour vous trois,
tout ce qu'un homme peut offrir.
ma
Allez-vous revenir enfin ?
Usquequo, Domine ?
Léon Bloy.
Votre
Créteil, 21 août 1908.
Mes
bien-aimés,
La lettre de Raïssa est
venue
ce
matin
après
notre messe quotidienne, malheureusement unique,
à Saint-Christophe — oui
Jacques, à Saint-Chris¬
tophe. Il me semble que notre douce Raïssa porte
un fardeau bien lourd et je voudrais que Dieu en
mît une partie, au moins, sur mes épaules.
Nous essayons ici de nous reposer des derniers
tourments que nous avons eus à Paris et qui nous
ont un peu exténués. Le démon avait reçu le pou¬
voir de faire souffrir l'auteur de Celle qui pleure et
il a fait de son mieux.
Je
raconterai ça. Pour
le moment con¬
petit nombre de lignes. Je suis
tout à fait stupide, incapable même de lire. On
se porte bien d'ailleurs.
vous
tentez-vous de
ce
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
A
JACQUES MARITAIN
93
Le Tréport, le 8 septembre 1908.
Nativité de Marie
Mes bien-aimés filleuls,
devenez-vous ? Nous ne
plus rien. Notre dernière lettre, réponse à
celle par laquelle vous nous disiez votre dégoût
de Saint-Pierre-en-Port, est restée sans réponse.
Où êtes-vous et que
savons
Ne l'auriez-vous pas reçue ?
Nous vous offrions,
de la
pour le mois de septembre notre pauvre gîte
rue Cortot entièrement disponible, pied-à-terre
et surtout nous désirons de
Comment
vas-tu, mon bon Jacques ? Et Véra ? Vous est-il
donc impossible d'écrire, ne fût-ce que quelques
utile peut-être. Enfin
vos
nouvelles. Comment va Raïssa ?
lignes, à ceux qui vous aiment tant et qui sont
tourmentés par l'inquiétude ?
Nous ne sommes pas trop heureux, nous autres.
Ce séjour au Tréport que nous avions désiré pour
la santé des enfants et qui paraît leur être profi¬
table, ne va pas pour nous sans un serrement de
cœur, chaque jour croissant. On a beau écrire,
personne ne répond.
On est parti à la grâce de
Dieu, avec de trop faibles ressources et on ne sait
comment cela finira. Fiasco de Celle qui pleure.
semble-t-il. Notre confiance n'est
pas entamée encore et j'espère qu'elle ne le sera
pas, mais on souffre. Aujourd'hui, il y a juste un
Fiasco de tout,
jjfftÉfci,*-.pi^rr-.■■■■■
.JBSBs
v*»''
v
v"
:'.
94
LETTRES
an, j'achevais Celle qui pleure. J'espérais que
Ma Dame de Compassion voudrait me donner un
peu de joie pour cet anniversaire qui est celui
de la Nativité. Il est 3 heures après-midi et rien
n'arrive.
L'épreuve est rude.
Écrivez-moi par pitié.
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
Le Tréport, 25 septembre 1908.
Mon
cher
Jacques,
Je t'annonce notre rentrée à Montmartre,lundi 28.
Je voudrais m'y reposer de ces vacances qui ont
été rudes et même un peu terribles, mais il
y a le
déménagement à opérer aussitôt après, hélas 1 et
je n'y pense pas sans terreur.
L'hôtel, ici, est payé. Un faible envoi de Vallette
y a pourvu, et nous avons assez d'argent pour
rentrer rue Cortot à l'état d'épaves. Dieu fera le
reste. Il nous faudra déménager, payer d'avance
rue de la Barre, payer 200 francs
pour la répara¬
tion nécessaire de notre piano qui nous attend
chez le réparateur et dont nous aurons besoin tout
de suite. Il nous faudra, en outre, quelques
acqui¬
sitions indispensables pour notre installation nou¬
velle, enfin il nous faudra vivre.
A
Tout cela
JACQUES MARITAIN
95
représente une somme sérieuse. La
tête me tourne rien que d'y penser. Termier averti
déjà, fera sans doute quelque chose, mais quoi et
quand ?
Et voilà tout, mes filleuls bien-aimés. Vous
voyez que ma triste vie ne change guère. NotreSeigneur toujours béni veut sans doute bien que
je meure comme j'ai vécu dans les tourments de
la misère. J'y consens, mais je voudrais bien avoir
le temps d'achever mon œuvre, de donner à
quelques âmes certains livres que je porte en moi
depuis longtemps et qui grandissent, chaque jour,
dans ma pensée.
Or je n'ai presque plus de force physiquement.
Je perds le sommeil et l'appétit, une tristesse obsé¬
dante m'étouffe et je ne sais pas comment je
pourrais lutter de nouveau contre les affres du
dénûment quotidien avec le surcroît écrasant de
l'éducation de nos chères enfants.
Dieu
mesure
le vent à la brebis
tondue, je le
sais et j'espère quand même.
Priez tant que vous pourrez pour votre
mouton de parrain.
vieux
Le Père Faber qui me paraît être le plus grand
écrivain ascétique du siècle, m'a consolé plusieurs
fois ici.
Le chagrin,
dit-il, est encore un succès pour
qui rien n'a réussi. » Tel est mon lot.
L'autre jour, je disais à Marie :
Ma Souveraine bien-aimée, je ne sais pas ce
«
ceux
—
à
LETTRES
96
que c'est que de Vous honorer dans tel ou tel de
Vos mystères, selon qu'il fut enseigné par quelquesde Vos amis. Je ne veux savoir qu'une chose,
uns
c'est que Vous êtes la Mère douloureuse, que Votre
vie terrestre n'a été que douleur et que je suis un
des enfants de Votre douleur.
Je me suis mis à Votre service comme un esclave,
je Vous ai confié ma vie temporelle et spirituelle
pour obtenir par Vous ma sanctification et celle
des autres. C'est de cette manière seulement, à ce
titre seul, que je peux Vous parler.
Je manque de foi, d'espérance et d'amour. Je
ne sais pas prier et j'ignore la pénitence. Je ne
peux rien et je ne suis rien qu'un fils de douleur.
Je ne me connais aucun mérite, aucun acte vrai¬
ment bon qui puisse me rendre agréable à Dieu,
mais je suis cela, un fils de douleur.
Vous savez qu'autrefois, il y a plus de trente ans,
obéissant à une impulsion qui me venait certaine¬
ment de Vous, j'ai appelé sur moi toute la dou¬
leur possible. A cause de cela, je me persuade que
ma douleur, qui a été grande et continuelle, peut
Vous être offerte. Puisez dans ce trésor pour payer
Et
puis, si Dieu le permet, donnez-moi d'être Votre
mes
dettes et celles de tous les êtres que j'aime.
témoin dans les tourments de la mort. Je Vous le
demande par Votre très doux Nom de Marie.
c'était le 62e anniversaire
l'Apparition de la Salette. Circonstance re-
Samedi dernier, 19,
de
A
JACQUES MARITAIN
97
marquable : cette année, c'est exactement comme
en 1846, année aussi de ma naissance.
Le 19
tombant le samedi des Quatre-temps de septembre
et la veille de Notre-Dame des Sept Douleurs.
Cela ne doit pas arriver souvent. Je me demande
même si ce n'est pas la première fois. Et la Sainte
Vierge voulait que cette année fût précisément
celle de la publication de mon livre.
Quel motif d'espérance... et de crainte ! C'est
mon année 63e, mon année climatérique (7 x 9),
année la plus critique de la vie humaine, selon la
Tradition, où tout peut m'arriver, d'heureux ou
de malheureux. C'est Dieu qui le sait. Mais je n'ai
jamais senti un aussi grand besoin de secours.
Au revoir bientôt, Jacques, Raïssa, Véra, mes
bien-aimés, les bien-aimés de Ma Dame de Com¬
passion qui vous a recueillis par moi. Priez-la
pour le misérable qui vous embrasse avec tendresse.
Léon Bloy.
26, samedi.
Mon bien-mmé
Ma lettre
recevons
n'ayant
pu
Jacques,
partir, hier soir,
nous
la tienne, ce matin, avec grande joie et
je veux y répondre.
Je suis forcé d'accepter l'argent de mes pauvres
filleuls, car nous arriverons lundi avec très peu.
Tes cinquante francs me permettront de me re-
98
LETTRES
tourner sur
mon lit
de braises, et
le reste viendra
sûrement, avec ou sans souffrances. Nous n'avons
jamais été abandonnés. Voici ce qu'il faut faireEnvoie le mandat lundi pour que nous le re¬
cevions-, rue Cortot, mardi matin. C'est tout.
Ta lettre augmente s'il est possible, notre désir,
notre faim de vous revoir, de vous embrasser avec
une tendresse
extrême, toi Jacques, toi Raïssa, toi
Véra, Quelle joie de se retrouver !
Oui Jacques, on est bien seul, quand on va vers
Dieu, nous sentirons cela de plus en plus. Tâchez
de venir dîner mardi.
Votre
Léon Bloy.
12, rue Cortot
encore
hélas !
30 septembre 1908.
Très chère
et
filleule de
très
douce
moi, bien-aimée
RaÏSSA,
Pourquoi ne t'ai-je pas écrit, hier ? Ta lettre
m'a été remise le soir même de notre
arrivée, lundi,
qui vous coûte cher, sans
doute, nous sauve pour deux ou trois jours encore^
Je veux compter pour le reste sur Termier.
Il me semble que jusqu'à ee moment
j'ai vécu
dans un: brouillard procuré par la
fatigue, l'in¬
somnie, l'inquiétude et la continuelle tristesse.
et
ce
pauvre argent
A
JACQUES MARITAIN
99
Nous avons vu le nouveau gîte très bien réparé
archi¬
entendre parler
et rafraîchi, en notre absence, par un jeune
tecte de mes amis qui ne veut pas
d'argent avant des années.
Quel refuge ! quelle oasis ! On y pourrait loger
deux familles.
Voisinage immédiat du Sacré-Coeur, des arbres,
fruitiers, des fleurs, un aimable poulailler,
une aimable concierge et surtout solitude, sépa¬
ration infinie d'avec les voisins horribles qui nous
même
ont tant fait souffrir.
Quand vous viendrez dîner, bien-aimés, on
garder la nuit et communier avec
vous le lendemain. Quel bonheur !
Pourquoi faut-il que cette joie soit retardée ?
Et combien de jours encore ?
pourra vous
Demandez à Notre-Dame de Compassion d'avoir
pitié de son vieil avocat qui n'en peut plus, de le
traiter avec douceur.
Notre logement de la rue Cortot est plus haïssable
que jamais.
Enfin on voudrait tant vous revoir !
Je
t'embrasse
tendrement,
Raïssa,
Jacques.
Votre
Léon Bloy.
Véra,
100
LETTRES
Lundi matin, 5 octobre 1908.
Bien-aimés,
Impossible de vous écrire plus que ceci :
Termier m'a rendu le billet de six cents,
déjà
payé par lui il y a trois mois. Je vais donc toucher
ce billet échu maintenant et
je reviendrai en cou¬
rant achever les emballages, notre déménagement
ayant lieu demain.
Je suis tout fiévreux mais en sécurité.
Magnificat.
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
40, rue de la Barre.
Toussaint 1908.
Bien-aimés,
C'est donc toujours aux pauvres à marcher !
Vous avez fait ce que quelqu'un que je sais et
qui sait aurait dû faire.
Par vous cette grande fête a été pour nous sans
souffrance. Soyez bénis une fois de plus.
Nos bénédictions sur vous sont comme la mul¬
titude
terct
apocalyptique quam dinumerare nemo po-
A
JACQUES MARITAIN
101
Je vous écris en hâte pour vous dire que Jeanne
et les enfants
déjeuneront chez vous les vivants
demain jour des Morts. Il y a Schola. Je les accom¬
pagnerai peut-être, mais c'est incertain. Je suis
cheval qu'il faudrait abattre. C'est l'avis
de quelques autorités.
Je voudrais pourtant bien vous revoir et surtout
ma Raïssa si frêle et si douce, trop souvent malade,
hélas ! Pourquoi faut-il que Dieu me refuse le pou¬
voir de guérir ?
Votre inutile parrain qui vous embrasse.
un vieux
Léon Bloy.
Vendredi 13
Mon bien-axmé
février 1909.
Christophe,
Demain samedi, j'honorerai mes filleul et
filleules d'une visite. Je pousserai même la condes¬
cendance jusqu'à déjeuner à leur table.
L'occasion connue de cette visite est la fin d'un
travail
sur
saint Edmond, patron
de la Schola,
que je porterai demain à mon ami de la Laurencie
en
accompagnant Madeleine à son cours.
donc, enfants spirituels d'un
A demain
idiot qui vous aime tendrement.
Léon Bloy.
vi§^,
LETTRES
102
Paris, 23 juillet 1909,.
Mon
Jacques bien-mai é,,
Cest
après-demain la fête de saint Jacques le
Majeur et de saint Chistophe. Quelque peu disposé
à écrire que je puisse être en ce moment je veux
que tu reçoives au moins un autographe de ton
parrain. Ce matin j'ai reçu sept Jettres fumantes
d'enthousiasme en réponse à des envois de l'In¬
vendable. Eh 1 bien, je ne répondrai qu'à toi, ne
voulant pas diminuer le nombre fort incertain de
mes jours.
On m'a dit que des personnes estimables de ton
voisinage se sont mis en tête que ton patron était
le Mineur, à quoi je ne consens pas. Que devien¬
drait alors le Christophore, le sublime Auxiliateur, compagnon liturgique du Majeur Enfant du
tonnerre, lequel Cbristophore a une si grande place
en moi et à qui je t'ai confié «i particulièrement,
si amoureusement pour qu'il te portât sur ses
puissantes épaules à travers tous les torrents ?
Je ne veux donc pas entendre parler d'une autre
fête pour toi, et je foule aux pieds toutes tes résis¬
tances.
Cela dit, je t'embrasse tendrement et je continue.
Juven a enfin consenti à éditer le Sang du Pauvre.
Ce livre
paraîtra en octobre ou novembre et
A
JACQUES MARITAIN
103
été
j'attends les premières épreuves. La chose a
décidée le. jour de Notre-Dame du Mont Carmel,
le jour même où vous m'écriviez, mes doux
filleuls.
J'avais cru en
recevoir l'assurance le matin
même.
Notre époque est si
basse que je n'espère pas le
amis. Mais Dieu qui
le compte des
âmes qu'il doit atteindre et cela suffit. Notre
subsistance est assurée par les derniers versets
du chapitre VI de Saint-Matthieu. J'ai là mon
grenier et il est inépuisable.
J'ai reçu trois cents exemplaires du Salut envoyés
par Victorion. Ils sont à l'abri de l'humidité et
même des rats plus avides que les hommes de ces
succès que m'annoncent mes
m'a donné ce livre, sait exactement
sortes d'ouvrages.
Un moment viendra, peut-être,
où ce livre pourra
utilement être remis en vente. En
attendant, j'en
quand le placement me semble
profitable.
Et je m'arrête pour me jeter à V Ame de Napoléon,
titre de mon prochain livre.
Jacques, Raïssa, Vêra, je vous serre dans mes
donne volontiers,
vieux bras.
Léon Blov.
104
LETTRES
Villa
Sans-Souci, Nouveau Brighton.
Cayeux {Somme)l.
(12 juillet 1910.)
Mon bien-aimé
C'est vrai que
Jacques,
je suis le mauvais parrain qui
n'écrit pas ou qui semble ne pas écrire. En venant
ici, je ne me réjouissais pas de grand, chose, mais
j'espérais que du moins, je n'écrirais pas de lettres.
En réalité j'en écris
beaucoup — en vous négli¬
geant, mes chers filleuls. Il le fallait, hélas ! pour
divers motifs plus ou moins nobles. J'aurais
pré¬
féré m'occuper tout le
temps du « Vieux de la
Montagne » qui est mon unique ressource dans
ce désert dont
je ne conseillerais le séjour à per¬
sonne. Ce
cinquième volume de mon Journal est
d'ailleurs une excellente préparation à la Vie de
Mélanie que je ne commencerai
qu'à Paris, au
milieu de mes livres. C'est l'histoire de la fabri¬
cation héroïque par Barbot de Celle
qui pleure et
catholique. Du
matin au soir, je ne pense qu'à cela.
de
son
triste sort
sur
le marché
Je savais que tu aimerais le livre extraordi¬
naire que je t'ai prêté. Je
pense qu'il n'y a rien
de plus beau. La sainteté de Mélanie est
unique,
ne ressemblant à rien de
connu, réellement co¬
lossale et tout à fait mystérieuse.
Jacques, Raïssa,
A
JACQUES MARITAIN
Véra, pouvez-vous concevoir la difficulté
105
inouïe
suis chargé ? Je vais être
forcé de m'éloigner de tout, de ne plus voir mes
contemporains quels qu'ils soient, ni leurs ascen¬
dants, ni aucune histoire humaine. Je serai comme
un pauvre marin sur un océan inexploré, sans
espoir d'être secouru par aucun navire, sans autre
boussole que la Grâce de Dieu. J'avoue que j'en
de l'oeuvre dont je me
frémis d'avance.
Mon pèlerinage à la Salette a été
singulièrement
béni. Avant l'escalade, mon excellent guide l'abbé
Cornuau m'avait fait visiter les lieux où Mélanie
a
vécu sa toute petite enfance en
la compagnie de
l'Enfant Jésus. Nous avions prié sur la tombe de
le frère de Mélanie,
un très pauvre ouvrier maçon de 77 ans, vivant
d'un travail pénible. Je ne puis dire combien la
vue de ce vieillard que j'ai fait pleurer en lui par¬
lant de sa sœur et sa faible voix cassée que j'en¬
tends encore ont remué mon cœur. Aucun pèlerin
ne s'avise jamais de ces souvenirs dont personne
ne lui parle jamais, les habitants de Corps qui ne
voient dans le pèlerinage qu'une source de profit
les ayant eux-mêmes oubliés.
Je dirai probablement tout cela dans l'Intro¬
duction. J'ai donc été favorisé plus qu'aucun autre
et les impressions reçues à Corps ne me permettent
plus de douter de ma mission.
Partis de Corps vers deux heures, nous n'avons
cessé de monter dans le brouillard le plus épais.
Maximin. Nous avions vu
106
LETTRES
On ne voyait rien -à dix
pas. Écoutez ceci. Arrivés
pied de la Basilique dont nous
peine la base, un coup de vent distinguions à
brusque dissipe
instantanément le brouillard, nous
voyons le ciel
dans sa gloire, les
images de bronze, la
au
basilique,
et le soleil nous
inonde pendant deux ou
trois
minutes. Pas plus. Le brouillard
se reforme
aussitôt
et devient de
plus' en plus dense. Cornuau ne
put
retenir un cri : Léon
Bloy, me dit-il, ce rayon de
soleil était
pour vous. C'est votre
lieu. Ai-je besoin
bienvenue en ce
d'ajouter que les chapelains
ont eu aucune
part.
n'y
Leur accueil a été aussi froid
que possible. Même le
lendemain, il s'en est fallu
à peine d'un
petit cheveu que je n'eusse une
scène
et je crois
que notre départ les a
soulagés.
Voilà, mes bien-aimés, tout ce
que je peux vous
raconter, très rapidement.
A mon Tetour,
j'enverrai à Benson Celle
qui
pleure avec une lettre. Si ce
grand écrivain peut
lire le
français, il m'aimera peut-être.
Hier soir, après ta
lettre, j'ai senti le besoin
de
Telire ta brochure La
Science moderne et la
Raison, heureusement apportée. Eh !
bien, c'est
très beau et
je suis très fier de mon filleul.
Mes
bien-aimés enfants, je vous
cœur.
embrasse de tout mon
Jeanne, Véronique et Madeleine sont avec
moi pour vous chérir.
Léon Bloy.
A
JACQUES MA RIT AIN
107
Cayeux, 23 juillet 1910.
Mon bien-aimé Jacques-Christophe,
J'aurais voulu à l'occasion du
25, qui est ta
tu puisses dire ou* penser,^
t'écrire une lettre importante. Contente-toi de ces
lignes parfaitement tendres. Je suis tellement dé¬
primé, idiotifié par le vent furieux qui souffle ici
que j'aurai tout juste assez de force pour rentrer
à Montmartre mardi soir. Si tu n'es pas tout à fait
content, relis ma lettre du 12 où j'avais essayé
vraie
fête, quoi
que
de dire quelque chose.
J'ai la sensation d'être une épave triste et vaga¬
bonde, mais pas du tout une épave de lumière.
Ce triste séjour au bord de la Manche ne semble
pas avoir profité à notre pauvre Véronique dont
l'état actuel nous afflige. Il est temps de revenir.
Je voudrais bien
vous
revoir aussi
mes
chers
filleuls, mes filles spirituelles, Raïssa et Vêra.
A bientôt donc. Que le Majeur et le Christophore
vous
accablent tous trois de leur bénédiction.
Je vous embrasse
Léon Bloy.
LETTRES
108
Paris, 28 juillet 1910.
Mon bien-aimé Jacques,
Martineau m'a dit hier que tu voulais me voir
samedi. Nous t'attendrons toute la journée. Tâche
On a beaucoup à se dire.
malade. Hier, je ne pouvais pas
de déjeuner avec nous.
Je suis
revenu
écrire, étant agité par la fièvre. Tel est pour moi
le profit des villégiatures. Aujourd'hui je suis à peu
près d'aplomb, mais fort triste. Le livre à faire
m'épouvante. C'est comme si j'avais à me pré¬
cipiter dans un abîme.
Vous avez été tous trois plus ou moins grippés.
Pourquoi faut-il que nous soyons de si médiocres
chrétiens, les uns et les autres, que nous n'ayons
le pouvoir d'aucun miracje ?
Embrasse pour moi nos chères filleules. J'ai le
cœur
horriblement serré.
Ton Vieux
Léon Bloy.
Paris, 9 septembre 1910.
Mes
bien-aimés,
Quelques lignes seulement à cause de mon écra¬
J'apprends que Véra -doit revenir
sant travail.
A
JACQUES MARITAIN
109
lundi, laissant ma petite famille à Binic et cela
me
désole.
Depuis huit jours, je travaille ici, à me tuer,
pour finir le Vieux de la Montagne qui sera réelle¬
ment fini dans très peu de temps. Ce livre est
notre unique ressource.
Aussitôt après, je courrai
à Binic.
Je viens d'écrire à Véra pour
la supplier de
m'attendre, si ce n'est pas impossible, et je vous
écris à
vous
pour vous
supplier de le lui per¬
mettre.
Je crains tant la solitude pour les chères miennes
et
j'aurais tant de plaisir à revoir là-bas notre
douce Véra !
Voyons, mes bien-aimés filleuls, n'y a-t-il pas
cela, de donner à Véra une
moyen d'arranger
semaine de plus ?
Je vous en prie et je vous embrasse.
Léon Bloy.
Montmartre, 12 janvier 1911.
Mon
Tu
cher
devais venir
Jacques,
samedi, d'après Véra. C'est
malheureusement impossible. Nous n'y serons pas.
Mais je compte vous voir tous trois, la semaine
Léon Bloy
7
LETTRES
110
prochaine, et t'amener un nouveau filleul que j'ai
déjà présenté à Véra et que tu aimeras tout de
suite.
Baisers à vous tous.
Je t'écris en hâte,
Léon Bloy.
Ï1 faudrait me proposer un jour
l'avance pour la visite à Versailles.
48 heures à
Montmartre, 16 janvier 1911.
Ma
filleule
chérie,
J'ai besoin d'un peu
de courage pour t'écrire.
depuis ce matin et je suis à mon
tour menacé de la grippe. Je n'oserais pas courir
J'ai la fièvre
à Versailles cette semaine.
En ce moment 11 heures du matin, Véronique
et Madeleine sont couchées et Jeanne promène sa
névralgie d'une chambre à l'autre.
Donc à la semaine prochaine. La plume me
tombe des mains.
Je t'embrasse tendrement.
Léon Bloy.
A
JACQUES MARITAIN
changement
111
d'adresse
M. et Mme Léon Bloy ont l'honneur de vous
informer qu'à partir du 15 mai 1911, ils seront
domiciliés àBourg-la-Reine, 3, Place Condorcet.
On est prié de ne pas encourager les visiteurs
inutiles.
15 mai 1911.
MON bien-aimé filleul,
Je n'ai pas le droit de te répondre fermement
qu'il n'y a rien à craindre. Cependant je crois qu'il
en est ainsi. L'individu est si lâche !
Ta pensée sur la Sainte Vierge est admirable,
tout à fait dans l'Absolu. Je t'envie bassement ces
quelques lignes. Cependant tu as remarqué toimême que j'ai écrit le mot : apparente, faillite
apparente, ce qui nous met tout à fait d'accord.
N'oublie jamais, Jacques, que ma mission est
de manger et de boire avec les publicains et que
j'écris surtout pour la canaille.
Je t'écris
en
hâte, spontanément, au milieu de
la poussière et parmi les caisses.
J'embrasse tendrement mes trois filleuls.
Léon Bloy.
LETTRES
112
Taillepetit, par Razac-sur-VIsle
Dordogne
Dimanche, 23 juillet 1911.
Mon cher Christophe, je n'oublie pas que c'est
après-demain et quoique à demi-mort je
parrain et ceux de
Jeanne, Véronique et Madeleine, en te priant de
dire à Raïssa et à Véra que nous pensons toujours
à elles avec tendresse. Surtout bien-aimés, ne me
félicitez pas d'être ici et gardez-vous de m'envier.
Nous sommes dans une fournaise et je n'ai pu
encore depuis vingt jours, jouir de ce pays mer¬
veilleux. J'écrivais ceci dans mon journal : <r II
fut un temps où je ne faisais pas de villégiatures,
et je me croyais malheureux ! » Que cette parole
ta fête
t'envoie les baisers de ton
vous
éclaire !
Encore une fois nous
t'embrassons.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, mardi 24 octobre 1911.
Mes bien-aimés filleuls,
Avec beaucoup de joie, j'irai déjeuner chez vous
après-demain. Il y a si longtemps qu'on ne s'est
A
vu
113
JACQUES MARITAIN
et on doit avoir tant de choses à se dire !
J'es¬
père que rien ne s'opposera à ce que notre cher
Pierre-Matthias m'accompagne.
J'apporterai mon Introduction à l'Enfance de
que va éditer le Mercure. Tu sauras
pourquoi, Jacques, je désire vous lire ce travail.
Reçu ta brochure que je vais explorer, malgré
mon peu de goût pour la philosophie.
Vu hier le bon Martineau. Je demande qu'il soit
admis à se présenter chez vous jeudi, dans l'aprèsMélanie
midi.
La lettre de
ma
ne
change absolument rien à
défiance. N'ayant pas été offensé je n'ai pas à
pardonner, mais comme le condamné à mort aper¬
cevant la guillotine, je me méfie.
Baisers à mes trois filleuls.
Bloy.
Léon
Bourg-la-Reine, 4 décembre 1911.
MON bien-aimé filleul,
Tu ne me parles que d'un miracle et il y en
a
deux.
Voici le second. Hier matin, nous étions sans le
sou.
En
ce
premier dimanche de l'Avent, nous
avions « levé nos âmes vers Dieu », en essayant,
comme
le veut la
liturgie, de
«
revêtir Jésus-
LETTRES
114
honte de le dire, nous paraît
toujours un vêtement trop étroit.
Dieu cependant, vir dolorum et sciens infirmitatem, qui tient compte même des plus lâches
velléités, avait daigné nous préserver de l'angoisse.
Exceptionnellement, j'étais tout à fait en paix.
Christ », lequel, j'ai
J'avais dit à Jeanne : « Je pense que nous ne
serons
pas
sans secours,
mais si rien n'arrive,
j'emploierai nos derniers centimes à courir à Ver¬
sailles, chez Jacques ou chez Martineau ».
A l'instant ta lettre arrivait.
Je t'embrasse et j'embrasse
Raïssa et Véra.
Léon Bloy.
La Vie de Mélanie marche très bien. Plus de
trois cents pages d'épreuves sont corrigées.
Bourg-la-Reine, 13 décembre 1911.
Mon bien-aimé
Il est décidé
avec
Jacques,
les Van der Meer qui nous
quittent à l'instant que nous déjeunerons tous
chez toi mardi. Nous arriverons vers midi.
N'oublie pas que nous serons dix personnes à la
même table.
Ce que tu veux faire pour nous me fait éprouver
un
sentiment que je ne sais définir.
Il y a de la
A
JACQUES MARITAIN
115
joie et de la tristesse. Ce que je démêle très bien,
c'est que j'aurais voulu que les choses eussent pu
se
passer autrement.
Je l'avais espéré. Puis, il ne
d'argent entre nous. Ce dé¬
nouement bien imprévu par moi aurait eu lieu de
devrait pas y avoir
quelque autre manière.
Dieu y aurait pourvu comme toujours et j'aurais
été peut-être plus heureux, étant d'ailleurs, et de
plus en plus dans la disposition de vouloir tout
ce qu'il veut.
: Pour ce qui est de l'autre chose qui t'a occupé
l'esprit, nous en parlerons. Ce que je peux te dire
dès à présent, c'est que la Sainte Vierge veut ce
livre. En m'écrivant à ce sujet tu as obéi, croyant
bien faire, à une impulsion
horreur si tu avais pu la voir.
qui t'aurait fait
I^Si je faisais ce que tu me conseilles, la Vie de
Mélanie ne serait jamais publiée et ma vie, à moi
serait empoisonnée, car j'aurais manqué à ma
mission.
Je t'embrasse.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 16 mars 1912.
Mon bien-aimé Jacques,
Les circonstances
sont telles qu'il faut que je
lâche une heure Napoléon pour t'écrire.
116
LETTRES
Voici. Mélanie marche extraordinairement bien.
Je crois t'avoir écrit
ou
fait dire
qu'un certain
comité anonyme de Montmartrè en avait fait
acheter deux cents puis cent exemplaires à dis¬
tribuer.
Aujourd'hui on en veut 1500, c'est-à-dire une
nouvelle édition. Il est vrai qu'on ne veut verser
qu'un franc par exemplaire. Vallette a répondu
que cette opération était impossible, à moins que
je ne consentisse à sacrifier mes droits d'auteur
pour cette édition. Je n'ai pas hésité un seul ins¬
tant, persuadé que la diffusion de mon livre à
n'importe quel prix me serait infiniment profi¬
table spirituellement et même matériellement.
D'ailleurs la Providence y a déjà pourvu. Je vais
recevoir de Lorraine, 500 marks (juste le chiffre
de mes droits d'auteur) d'un admirateur
passionné
à qui je ne demandais rien, un capucin étonnant
qui a payé cent messes pour chacun de nous !
Il y a, il est vrai, de la part de ce Comité de
Montmartre certaines exigences ridicules que je te
dirai. Mais le sacrifice d'argent qu'on
m'impose
emportera tout, je l'espère.
J'étais avant-hier au Mercure pour cet objet
et voici la stupéfiante chose qui m'est arrivée.
Rachilde s'est jetée sur moi, me priant d'écouter
la lecture d'un article qu'elle venait d'écrire sur
Mélanie. Il faut croire qu'il sort du livre de la
Bergère une vertu bien puissante.
Cette pauvre femme qu'on aurait pu croire si
A
JACQUES MARITAIN
117
religieux, a été comme
foudroyée, et cela, c'est le fait de Mélanie seule,
qu'elle admire éperdûment. Aussitôt elle avait
jeté de côté tous les romans misérables dont elle
a le métier de rendre compte, elle avait passé la
nuit à lire le livre et tout de suite avait écrit pour
Paris-Journal, qui le publiera peut-être, un ar¬
ticle vraiment extraordinaire. Son émotion était
si forte que je l'ai vue presque en larmes. Je vous
prie, mes filleuls, de méditer là-dessus.
Je t'embrasse et ; j'embrasse mes chères filleules
avec la plus vive tendresse.
loin de tout sentiment
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 20 mai 1912.
Mon
bien-aimé
Jacques,
Rien de
particulièrement intéressant de notre
attendant l'Ame de Napoléon devant
paraître au mois d'octobre et le succès espérable
de ce livre, par quoi, Dieu le voulant, notre vie
pourrait devenir plus douce, je profite de l'en¬
côté ; en
traînement
extraordinaire
obtenu
ces
derniers
mois, pour reprendre mes travaux d'interpréta¬
tion de l'Écriture. Je pense que telle est ma vraie
voie et j'ai fait le livre sur Napoléon, surtout dans
l'espérance de fixer enfin l'attention et d'obtenir
ainsi l'autorité qui m'est nécessaire pour rendre
7.
LETTRES
118
acceptables mes exégèses. Je crois aussi avoir
gagné la protection spéciale de Mélanie, et par
elle de Ma Dame de Compassion. Je vous recom¬
mande ce vocable, mes chers filleuls.
Oui un nouveau livre est commencé et j'espère
pouvoir, dans peu de jours, aller vous lire à Ver¬
sailles, un curieux chapitre sur l'Àveugle-né de
l'Évangile de saint Jean.
J'ai appris que la Vie de Mélanie se vend beau¬
coup. N'est-il pas admirable qu'un tel livre soit
lancé par le Mercure !
Enfin je suis en pourparlers avec l'éditeur
Nelson pour une réimpression à grand tirage de
Sueur de Sang. Si cela réussit je me trouverai
aller à
prochain, villégiature qui
dans notre situation actuelle.
bonne posture pour
financièrement
en
Saint-Piat
mois
le
m'elïraie un peu
Mais je le répète, une protection
certaine m'est
acquise.
Mes bien-aimés,
Jacques, Raïssa, Véra, je vous
embrasse avec tendresse.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 31 mai 1912.
I
Mon bien-aimé
Je te prie
■
Jacques,
de m'envoyer avec recommandation
je vais avoir besoin.
mon manuscrit dont
A
JACQUES MARITAIN
119
Ce matin lettre de l'éditeur Nelson à qui j'avais
proposé Sueur de Sang. Cet anglais m'informe que
ce
livre ne V intéresse pas.
Le coup est un peu dur, ayant eu l'enfantillage
d'espérer.
Évidemment Dieu ne veut pas pour moi des
moyens humains. Que son nom soit béni ! J'accepte
de souffrir encore. Si mes travaux lui plaisent, il
soutenir et me fortifier.
embrasse mes chers filleuls, très ten¬
saura me
Je
vous
drement.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 4 juin 1912.
Ma bien-aimée Raïssa,
Jacques ceci : « Notre parrain, c'est
l'Aveugle né. Tel est son secret.
Depuis qu'il est devenu clairvoyant il dit ce
qu'il voit, sans se mettre en peine d'aucune chose.
Toi, son filleul tu dis ce que tu penses. Il faudrait
comprendre que ça ne peut pas s'ajuster toujours. »
Dis
à
Je me hâte de t'embrasser.
Léon Bloy
patrinus multorum.
Cum dabitur Liber scienti litteras, dicetur ei :
Lege istum, et respondebit : Non possum, signatus
est enim.
LETTRES
120
Et dabitur Liber nescienti
litteras, diceturque
ei : Lege, et respondebit : Nescio litteras.
Isaï. XXIX, 11 et 12.
Sciens et nesciens,
Liber omnium et nullius.
Verbum contemnunt similiter.
Saint-Piat
(Eure-et-Loir)
Dimanche du Précieux Sang
7 juillet 1912.
Môn bien-aimé
Jacques,
Ta lettre du 27 écrite à Bourg-la-Reine, en mon
absence, est
et je me vois très
coupable. Je ne t'ai rendu compte de rien. Il faut
me pardonner, tout me pardonner, car je suis une
sous mes yeux
espèce de vieil infirme.
J'ai été
deux semaines
consécutives, dans un
de détresse morale et physique.
Aujourd'hui encore, je suis mal remis de ce tour¬
billon d'ennuis et il me faut écrire, je ne sais
état d'affolement,
combien de lettres.
L'affaire
G...y a été, à la fois, providentielle
déplorable. Ce bibliophile avait parlé à X.. de
cinq cents francs. Le lendemain ce n'était plus ça.
Il n'a plus voulu donner que cinquante centimes
par exemplaire.
et
Recueilli chez le brocheur 776 vol. Pris chez
moi 24, soit 800. Ensuite
77 exempl. de VÉpopée
A
JACQUES MARITAIN
121
Byzantine achetés par X... cent trente-deux francs
à Blaizot, tout ce qui restait. Donc 866 volumes
acquis par G...y au prix de quatre cent trentetrois francs. La vente seule de YÉpopée, livre
d'amateur lui suffira pour se récupérer. Le Salut
sera tout profit. C'est beau le
commerce ! J'ai
prié en vain ce misérable d'aller jusqu'à cinq
cents francs. Mais le pauvre X..., admirable en
tout ceci, a perdu son argent.
Aussitôt après, il a fallu songer au départ.
Tourment énorme. Sans Pierre, j'étais perdu.
Avec un parfait dévouement, il a travaillé deux
jours avec nous, nous accompagnant même à
Saint-Piat où il a passé deux jours, nous aidant
à nous installer. Dans huit jours peut-être commencerai-je à travailler, mais non avant. Alors on
sera sans doute installé complètement et j'aurai
pu écrire à tout le monde.
Nous avons un curé bizarre, mais sympathique.
Naturellement il m'ignore, ne connaissant de la
littérature contemporaine que Brunetière, René
Bazin, Coppée et Lasserre qui sont, à ses yeux,
d'insurpassables génies
Avec tout cela, de la
bienveillance, de la bonté même et une évidente
piété. Sa messe est dite de manière irréprochable.
Je lui ai prêté le Sang du Pauvre. Je lui donnerai
Celle qui pleure et la Vie de Mélanie. Petites
expériences dont je te dirai le résultat.
Combien il me tarde de reprendre mes travaux
d'interprétation, unique ressource pour moi dans
LETTRES
122
Il faut
m'accable.
«et exil ! Mais j'ai reçu beaucoup de lettres.
y répondre au moins un peu et cela
Nous avons été, vendredi, à Chartres pour la messe,
curé
notre
étant
absent
ce
jour-là. J'étais si
fatigué
de la merveil¬
leuse
peine si j'ai pu
que je n'ai pu jouir
cathédrale et que c'est à
prier.
J'aurais beaucoup à te dire encore. Je m'arrête
privé de forces et de courage.
Je
vous
embrasse tendrement, mes
trois bien-
aimés. Souvenez-vous devant Dieu de votre pau¬
vre
parrain qui porte un fardeau bien lourd.
Léon Bloy.
De Saint-Piat à Versailles 1 h. 1 /2. Un jour que
j'aurai besoin de réconfort, j'irai déjeuner rue
de l'Orangerie. Tu seras averti la veille.
Saint-Piat, samedi 13 juillet 1912.
Mon
filleul
bien-aimé,
Quelques mots seulement pour te rassurer sur
sort. Par Mme P... à qui j'avais écrit, j'ai
obtenu un peu de sécurité.
Il est vrai que cette dame se promet de me faire
payer cela plus tard, s'indignant de mon gas¬
pillage, s'étonnant que je ne puisse pas vivre de
ce que l'on me donne.
mon
A
JACQUES MARITAIN
123
Là-dessus force conseils donnés avec tact. On est
si lumineux et si sage quand on a de l'argent et
quand on parle aux pauvres !
du sirop. Ce n'est
pas aussi agréable que du Chambertin, mais ça
Je tâche d'avaler ça comme
ne saoûle pas.
Baisers tendres à mes trois filleuls
Léon Bloy.
Saint-Piat (Eure et-Loir), 23 juillet 1912.
Mon bien-aimé Jacques,
après-demain la fête de tes deux grands
patrons, occasion pour moi de t'écrire fort amou¬
reusement, et pour toi de te souvenir, dans la
prière, de ton pauvre parrain qui ne se porte pas
C'est
très bien en ce moment.
Je sens le poids de mes soixante-six ans
et ma
physique est extrême. Je souffre de ne
pouvoir jouir de cette aimable campagne qui
semble faire tant de bien à Véronique et à Made¬
lassitude
leine. Jeanne aussi serait heureuse si ma tristesse
habituelle ne l'affligeait pas.
Mais je ne parviens
pas à secouer la continuelle torpeur qui m'accable
et le moindre mouvement est pour moi un grand
effort. J'ai donc
un
immense besoin
qu'on prie
pour moi, ne fût-ce que pour m'obtenir la force
de continuer ma tâche d'écrivain qui m'apparaît
LETTRES
124
singulièrement pesante et difficile depuis que je
suis ici. Je lis l'Écriture avec une peine infinie,
être visité par aucun rayon
cela me rend très malheureux.
sans
de lumière et
parlé trop durement de notre curé.
ignorant comme tant d'autres, mais
non
pas un orgueilleux. J'en ai la preuve.
Dès le premier jour, ne sachant rien de moi, il
avait cru devoir prendre une attitude à laquelle
il a renoncé depuis qu'un ami exceptionnelle¬
ment vibrant, l'ancien commissaire de police de
Sceaux, venu pour me voir et s'adressant à lui
pour trouver notre maison, lui a dit : « Comment
pouvez-vous ignorer que vous avez pour parois¬
sien le plus grand écrivain moderne ? » Cette
parole a fait impression. Le pauvre curé est devenu
circonspect et même respectueux. Peut-être de¬
viendrons-nous amis. Mais hélas ! quel réconfort
puis-je espérer ? Est-il croyable que je sois con¬
damné à faire l'éducation des curés de campagne ?
Je reçois ce matin une lettre du bon Pouthier,
me communiquant le manuscrit d'un très satis¬
faisant article qu'il vient d'écrire sur moi, et
devant être publié à l'occasion du Napoléon en
octobre, dans un numéro exceptionnel des Marches
de Provence, petite revue marseillaise où je suis
adoré. Il n'y sera parlé que de moi. Martineau qui
est du complot te l'a-t-il dit ?
Or, en lisant l'article de Pouthier qui est seu¬
lement littéraire, j'ai pensé que j'aurais beaucoup
Je t'ai
C'est
un
A
JACQUES MARITAIN
125
de joie si mes deux filleuls Jacques et Pierre
donnaient chacun son appréciation. Vous avez
des tempéraments différents,
point de vue chrétien qui n'est pas celui de
Pouthier. J'aurais ainsi quelque chose de complet.
Qu'en penses-tu ? Deux pages suffiraient et tu as
deux mois pour les écrire.
Je m'arrête ici, exténué. Soyez infiniment
bénis, mes chers enfants spirituels, et que Ma Dame
de Compassion vous serre amoureusement dans
ses bras qui ont porté le Fils de Dieu.
l'un et l'autre, avec
le
Léon Bloy.
Saint-Piat (Eure-et-Loir), 7 août 1912.
Mon bien-aimé
Jacques,
Je peux enfin écrire quelques lettres, ayant eu,
hier soir, la joie extrême de renvoyer au Mercure
les
épreuves complètes de VAme de Napoléon
corrigées avec un soin infini par Jeanne, Pierre
et moi. Je pourrai, avant quinze jours, je l'espère,
expédier les bonnes feuilles aux Marches de Pro¬
vence. Martineau m'a écrit que le numéro ne pa¬
raîtra pas avant octobre. Il portera la date de
septembre, mais ne sera pas publié avant le
4 bctobre. Tu as donc tout un grand mois pour me
faire une cinquantaine de lignes. Raïssa pourrait
l'aider. Pierre qui a lu le livre avec enthousiasme
126
LETTRES
parler, sous forme de lettre, à un de ses
compatriotes. Il y aura aussi le LéonBloy jugé par
sa femme
qui se trouve dans Cochons-sur- Marne,
va
en
étude de Martineau et enfin un très bon
article de Pouthier. Je serai donc environné de
mes amis et ce sera une
grande joie pour moi.
une
Je me suis fait envoyer par Pouthier la Cité des
lampes. Je n'en ai pu lire encore que quelques pages
qui m'ont ennuyé. Cela me paraît sentimental
au dernier
point et farci de lectures. C'est une
personne qui se regarde elle-même et ne se déplaît
pas le moins du monde. Pour ce qui est du côté
sensuel ou sacrilège, c'est à voir, mais tu m'as
donné là une vilaine besogne.
Ah ! si tu pouvais, comme tu dis, venir
passer
une journée à
Saint-Piat, quelle joie pour nous
et pour nos autres filleuls dont la
présence nous
donne tant de consolation ! Si Raïssa et Véra
pouvaient venir aussi ! Mais l'une est faible et
l'autre si fragile ! Il n'y a de consolation
complète
qu'en Paradis où à Versailles, le 11 juin. Enfin,
seul ou non, pars assez tôt pour
qu'on déjeune
ensemble. Prévenus à temps on irait
t'attendre,
ou
vous
attendre au train. De Versailles
ce
n'est
qu'une heure et demie de voyage.
Jeanne t'a déjà félicité pour elle et
pour moi
de ta nomination à Stanislas. Mais
je vois bien
que cela ne te délivre pas immédiatement de la
tribulation. Je communie tous les matins pour
toi, persuadé que la vilenie de mon âme et le poids
A
de
mes
JACQUES MARITAIN
iniquités sont
ce
qu'il faut
pour
127
faire
monter ton plateau.
J'embrasse
Raïssa
et
toi
avec
emportement
et Véra avec des précautions infinies.
Léon Bloy.
Saint-Piat, Nativité de Marie 1912.
Mon bien-aimé Jacques,
Samedi prochain,
14, conviendrait-il ? Partant
d'ici, à 8 h 1 /2, je pourrais être aux Chantiers à
10 h.
Je viens
d'écrire à Pierre
qui profitera
peut-être de l'occasion. Alors après le barbier, on
se trouverait, vers 11 h. 1 /2, au café que tu sais,
à l'embouchure de la rue de l'Orangerie et on
déjeunerait chez toi. Si Pierre ne peut pas, je
viendrai seul, un peu moins joyeux, mais tout de
même si content de vous revoir, mes chers filleuls
.
de Versailles !
Cette
tesse de
demi-journée me changerait de la tris¬
Saint-Piat où
nous
voilà terriblement
seuls depuis que les Van der Meer nous ont quittés.
11 est vrai que nous avons eu, cette semaine, une
très
bonne
amie,
Marguerite Levesque, mais
elle part demain matin.
Je ne sais comment nous pourrons finir ce
terrible mois sans soleil. Nous grelottons du matin
LETTRES
128
soir et
je suis absolument incapable de tra¬
sentirais quelque joie
sous les rayons du Nec pluribus impar.
au
vailler. Il me semble que je
Cinquante baisers à chacun
Léon Bloy.
Réponse en deux lignes S. V. P. Ton silence
voudra dire : Oui.
Bourg-la-Reine 12 octobre 1912.
Mon bien-aimé filleul,
Toutes les fois que je manque de confiance en
Dieu, j'en suis puni aussitôt et c'est ce qui vient
de m'arriver.
J'ai
eu
tort de m'adresser à toi.
souffrir inutilement
temps, m'a envoyé
Je t'ai fait
puisque Dieu, dans le même
ce qui m'était nécessaire.
Alors me voilà triste et confus.
Mais
j'espère qu'il sera tenu compte de mon
chagrin et que le moyen me sera donné de réparer
ma faute bientôt. Le cruel jour du terme ne tombe
que mardi. Bien des choses peuvent arriver d'ici
là, et je n'oublie pas mes devoirs de parrain.
Pour ce qui est de la maison dont nous avons
parlé je pense me décider d'ici à ce soir. Il semble
que Dieu lui-même nous ait montré cet ermitage.
En ce moment, je suis tremblant et indécis.
A
JACQUES MARITAIN
Si cette installation
se
129
réalise, je veux croire^
quand même, que nos filleuls de Versailles ou de
pourront en profiter. L'endroit est déli¬
cieux et la distance de notre porte à l'église de
Saint-Piat est réellement insignifiante.
D'ailleurs il y a dans ce village tout près de
notre maison, une autre église où la messe n'est
dite, il est vrai, que très rarement faute de prêtre.
Mais à l'époque des vacances, il est très facile de
trouver un prêtre pauvre heureux d'être hébergé, à
qui le curé de Saint-Piat déléguerait ses pouvoirs.
Bures
Peut-être même aurions-nous l'excellent Cornuau.
Peut-être
aussi
Napoléon m'aura-t-il enrichi
suffisamment avant cette époque.
Espérons beaucoup, mes bien-aimés. Tout me
porte à croire que je suis à un tournant heureux
de ma vie misérable. Puis je sens en moi une évo¬
lution extraordinaire, comme si Dieu s'approchait.
Je
vous
embrasse, mes filleuls chéris, avec la
plus vive tendresse.
« Beatus vir, cujus est auxilium abs te ; ascensiones in corde suo disposuit, in valle lacrymarum,
in loco quem posuit. » (Ps. 83 ante missam).
Ces quelques paroles que je prends pour moi me.
bouleversent chaque matin.
Léon Bloy.
LETTRES
130
Bourg-la-Reine, 17 octobre 1912.
Mon Jacques bien-aimé,
En attendant la mise
vente de
en
mon
livre
qui doit se faire demain, j'ai obtenu trois exem¬
plaires. J'ai donné à Jeanne le premier qui m'est
tombé
sous
la main. Les deux autres ont été en¬
voyés à la mère du dédicataire et à Raïssa, ces
trois personnes devant être servies avant tout le
monde.
Maintenant voici une page du sixième volume
de mon Journal, VIllisible, à publier dans un an.
Si cette page te plaît, tu me donneras la date de
la Revue thomiste dont il est parlé.
Lu
dans la Revue thomiste
un
article de
mon
fdleul
Jacques Maritain : Les deux Bergsonismes. On sait mon
peu de goût pour la philosophie, à mes yeux la plus
ennuyeuse façon de perdre le précieux temps de la vie et
dont le patois hyrcanien me décourage. Mais avec Jacques
Maritain cela change singulièrement.
Je
le savais
supérieur,
mon
filleul bien-aimé, et de
■combien de manières ! Mais je ne m'attendais pas à voir
sortir un bras si fort de la guenille philosophique. Un
bras d'athlète et une grande voixdelamentateur. J'ai senti,
en même temps, comme une vague de poésie douloureuse,
puissante vague de fond venue de très loin...
M. Bergson est devenu célèbre avec son Évolutionisme,
affreux mot barbare signifiant, je le suppose, que ce pro¬
fesseur opère une évolution quelconque, à la manière, on
une
peut le craindre, des liserons sauvages si redoutés des
horticulteurs, ou des coloquintes qui sont des petites ci¬
trouilles grimpantes et fort amères. N'importe, le mot
A
JACQUES MARITAIN
131
suffit et, comme il est tenu, aujourd'hui, pour indiscutable
que tout va très bien et que la religion est en progrès, un
bon nombre de nos catholiques excellents n'hésitent
assez
presque pas à voir en M. Bergson une prochaine colonne de
l'Église. Au rancart saint Paul et les vieux Prophètes,
grands ou petits. Le Pentateuque, irrémédiablement
démonétisé, recule devant VÉvolution Créatrice (1) et le
pauvre saint Thomas est respectueusement invité à s'ense¬
velir dans la poussière scholastique.
Avec une précision et une force véritablement terribles,
Jacques Maritain dénonce l'orgueil de nature dont souffre
la philosophie, sorte de voile comparable à l'effrayant
Velamen que saint Paul voyait sur la face des déicides. Le
philosophe arrivé à la limite de la philosophie, ce qui
paraît être le cas de M. Bergson, est forcé d'entrevoir
l'existence d'un Dieu personnel, vivant et agissant :
«
«
Pouvez-vous continuer
de
traiter
avec
Lui
comme
un théoricien avec son idée et non comme un homme avec
Seigneur ? Il y a des secrets que lui seul peut révéler.
Vous êtes vous-même un de ces secrets. Vous connaîtriez
« votre fin et le
moyen-de l'atteindre, si vous connaissiez
« ces secrets. Mais vous ne les connaîtrez
que s'il a plu à
« Dieu
de les livrer lui-même.
«
son
«
Vraiment les philosophes
jouent un jeu étrange. Ils
qu'une seule chose importe et que toute la
«
bigarrure des discussions subtiles recouvre une unique
«
question : Pourquoi sommesrnous sur la terre ? Et ils
« savent
aussi qu'ils ne pourront jamais répondre. Ce«
pendant ils continuent à se distraire gravement. Ne
« voient-ils
donc pas qu'on vient vers eux de tous côtés,
« non
par désir de partager leur habileté, mais parce qu'on
a
espère recevoir d'eux une parole de vie ? S'ils ont de telles
«
paroles, pourquoi ne les crient-ils pas sur les toits, en de« mandant à leurs
disciples de donner, s'il le fallait, leur
«
sang pour elles ? Sinon, pourquoi souffrent-ils qu'on
« croie recevoir d'eux ce
qu'ils ne peuvent pas donner ?
« Ah
! de grâce, si jamais Dieu a parlé, si, en quelque
« endroit du
monde, fût-ce sur le gibet d'un crucifié, il a
« scellé sa vérité, dites-le nous, voilà ce que vous devez
«
«
savent bien
LETTRES
132
nous
«
apprendre : ou bien êtes-vous maîtres en Israël
qu'il s'agit des choses
pour ignorer ces choses ? Dès
« divines et de notre salut, c'est à cette question qui prime
« tout
: Y a-t-il une Révélation ? qu'il faut répondre
a
d'abord.
« C'est ainsi que la raison conduit le philosophe
«
jusqu'à
plus grand que lui, et dont le Nom est ineffable.
« Et certes, arrivé là, il pourra apprendre de quoi renouveler sa science de fond en comble. Mais le philosophe
suivra-t-il la raison jusqu'au bout ? »
Telle est la réponse de Jacques Maritain à l'Évolutionisme
un Vivant
«
«
«
bergsonien qui paraît avoir entrepris de grimper aux
astres et qui me produit l'effet d'une sorte d'équilibrisme,
car nous en arrivons à parler une langue atroce. Qu'il soit
donc
amplement béni, mon fds spirituel bien-aimé. Pour
n'avoir demandé que la sagesse, comme fit Salomon, Dieu
lui donne,
écrivain.
de surcroît, d'être un robuste
et lumineux
Je vous embrasse tendrement, mes trois filleuls.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 1er janvier 1913.
Ma bien-aimée filleule invisible,
J'ai vu Jacqueset Véra,il y a bien peu de temps,
mais toi, il me semble que je ne te vois jamais.
matin surtout,
Ce
je demande de l'amour à tout le
monde, je suis un mendiant d'affection, de pitié
affectueuse ; d'encouragements chrétiens. Je me
suis examiné
au
seuil de cette nouvelle année si
mystérieuse, si cachée encore, et je me suis vu si
misérable !
A
JACQUES MARITAIN
133
Sans
parler de ma conscience très endettée, je
humainement que l'insuccès désormais
certain, du livre sur lequel j'avais tant compté
est pour moi une
déception accablante.
J'avais rêvé d'acquérir par le
moyen de ce
livre, un peu de cette autorité qui me serait si
nécessaire pour enseigner Dieu et sa Parole aux
contemporains. Et il semble que cela paraît être
ma mission. Et il semble
que cela m'est refusé.
Alors je ne sais plus et je souffre.
Embrasse pour moi Jacques, Véra et ta mère.
A celle-ci je te prie de dire
que je l'aime beau¬
t'avoue
coup.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 19 janvier 1913.
Ma bien-aimée filleule,
J'ai pensé ce matin, à vous trois, me souve¬
nant de cette crainte que vous avez de la
Sep-
tuagésime, de ce premier soupir du Jardin de
l'Agonie : CircumdecLerunt me gemitus mortis.
Si vraiment vous êtes éprouvés d'ordinaire à ce
moment de
l'année liturgique, réjouissez-vous au
contraire.
Quel signe de prédestination ! Généralement,
les chrétiens capables d'amour ne sentent le deuil
de l'Église qu'à partir des Cendres ou du
premier
s
LETTRES
134
dimanche de Carême. Vous êtes du petit nombre
des privilégiés
qui sentent plus profondément et
qui peuvent donner plus que les autres. Qu'avezvous
à craindre ?
Je vous dis, moi, que vous êtes des bienheureux
et il faut le croire.
N'avez-vous pas senti, ce matin, combien amou¬
Paul vous rappelait le baptême
in Moyse, dans la nuée et dans la
mer, et le délice qui leur fut donné de manger et
de boire spirituellement, comme il nous arrive à
nous-mêmes, le Seigneur ayant promis de nous
servir en personne à la manière d'un domestique,
reusement saint
de nos pères
promesse consignée dans saint Luc.
N'est-ce pas l'ivresse
qui nous est promise par
Quelqu'un qui est ivre-mort
d'amour chaque
chose à faire que de
nous enivrer comme lui et avec lui ?
matin ? Avons-nous autre
C'est pour cela que les
heure sont
ouvriers de la dernière
payés autant que les autres. N'est-il
pas juste qu'ils puissent aller tous
vrer au cabaret
ensemble s'eni¬
du Fils de Dieu, à la fin du Jour ?
Mes bien-aimés, je voudrais pouvoir vous dire
quelque chose, mais j'ai tellement bu dès le matin1,
1.
Est-il nécessaire d'avertir quelques critiques ennemis
figuré et de l'ironie de ne pas conclure de cette
phrase que Léon Bloy buvait en effet, et comme un vieil
ivrogne ? Je me souviens de certains chroniqueurs qui, sur
le titre de l'ouvrage Quatre ans de captivité à Cochons-surMarne, avaient compris que Bloy avait passé quatre ans
en prison ! (J. M.)
du sens
A
JACQUES MARITAIN
avant même d'avoir
135
travaillé, que je ne retrouve
pas mon équilibre de prophète.
Alors je vous prie de supposer charitablement
que je vous ai dit réellement quelque chose et de
souffrir que je vous embrasse avec la tendresse
d'un vieil ivrogne.
Léon Bloy.
Mévoisins, 27
Mon Jacques
mars
1913.
bien-aimé,
Nous
revenons samedi. La
position n'est pas
tenable. On déjeunera chez toi ou chez Martineau.
Mais nous voulons
une
halte à Versailles.
Quelle semaine pascale pour nous ! Ce matin,
jeudi, nous avons reçu une blessure dont je pleure
en cet instant et
qui nous fera souffrir longtemps.
Nous n'avons pu avoir ni messe ni communion un
tel jour 1 l'un des plus précieux de l'année
pour
moi.
Quid ploras ? quia tulerunt Dominum meum et
nescio ubi posuerunt eum.
A samedi donc, mes bien-aimés.
Léon Bloy.
LETTRES
136
Bourg-la-Reine
Dimanche de Pentecôte 1913.
Lumen cordium !
Mon bien-aimé
Jacques,
Hier en t'écoutant, l'idée m'est venue qu'il
fallait publier ce que je pense de tes conférences
et de toi, que c'était mon devoir, et j'ai décidé,
témérairement peut-être, de tenter cet effort, assez
furieux tel que moi,
difficile pour un visionnaire
aussitôt après la publication des dites conférences
besoin de lire dans leur ensemble. A
quelques notes.
J'admire la force de ta raison, la belle santé de
ta foi, mon cher filleul, et je tiens à proclamer cette
que j'aurai
ce moment-là tu me donneras
admiration.
Dieu, je ne désespère pas de
faire une étude intéressante que publiera le Mer¬
Avec l'aide de
cure.
Cela te convient-il ?
Baisers à mes filleules très chères.
Léon Bloy.
Méaoisins, 21 juillet 1913.
Mon bien-aimé
Jacques-Christophe,
Je pense au 25 et je crains d'être en retard, ne
sachant pas
où cette lettre pourra t'atteindre.
A
JACQUES MARITAIN
137
Mais, en quelque lieu que ce soit tu discerneras
du premier coup que je suis totalement dénué de
génie, pour l'instant du moins.
Tu penses que cela doit me faire un vide ef¬
frayant ! Je me fais à moi-même l'effet d'une
épluchure triste, d'une silique incapable d'exciter
la convoitise du Prodigue le plus affamé.
J'aurais pourtant besoin d'un ressort extraor¬
dinaire. Il y a d'abord Le Pèlerin de VAbsolu,
sixième volume de mon Journal, de 500 pages
environ, dont j'ai fait à peine la moitié et qu'il
me faudra livrer en octobre. Puis les épreuves de
Sueur de Sang, en train de pleuvoir, puis encore
celles de VExégèse et du Désespéré du Mercure
qui vont tomber sur moi, ces trois livres devant
paraître à la fin de l'année.
Enfin des lettres sans nombre !
Je ne dis rien des préoccupations d'ordre infé¬
rieur
qui se font sentir. Mais je sais ou je crois
savoir que les anciennes peines vont finir. L'opi¬
nion de Crès, mon nouvel éditeur, qui veut lancer
avec fracas Sueur de Sang, est que je suis sur le
point de devenir une affaire !
Alors, c'est le pinacle.
J'attends l'imprimé de tes conférences antibergsoniennes, sans impatience, ne sachant pas
trop comment je pourrais me livrer immédiatement
à ce nouveau travail si éloigné de ma compé¬
tence ; mais que je veux faire cependant puisque
cela fait partie de mes devoirs de parrain.
Assez parlé de ma personne ; où es-tu et
que
fais-tu ? Vas-tu enfin rejoindre mes filleules à
Binic ? Nous avons reçu de leurs nouvelles
qui
paraissent bonnes. Tu dois avoir toi-même un
grand besoin de repos, et je suis impatient d'ap¬
prendre que tu as échappé pour quelque temps à
cette philosophie
qui te ronge sans pardon.
Philosophia hoc est decipula et inanis fallacia,
dicit Apostolus.
Je t'embrasse tout de même de loin comme
de
près, mon cher filleul.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, dimanche de Pâques 1914.
Ma bien-aimée
filleule,
Je voudrais, en ce
prendre dans
mes
jour de la Résurrection, vous
pattes de lion, toi, Véra et
Jacques, et vous dévorer amoureusement. Mais
pourquoi m'envoyer de l'argent ? Tu ignores donc
que j'ai un banquier, toujours le même.
D'ailleurs tu intervertis les rôles. Ce n'est
pas
filleuls qu'il appartient de
aux
donner, mais aux
parrains. Que de choses il te reste à apprendre, ma
petite Raïssa !
Tu
as
raison pourtant de voir du
dans ma vie. R
symbolisme
y en a plus que tu ne penses, plus
que je ne sais moi-même, et
cela, c'est l'histoire
A
JACQUES MARITAIN
139
de chacune des créatures
fabriquées à la ressem¬
qui ne peut être conçu que par
des symboles. Mais j'ai été singulièrement privi¬
légié, c'est sûr.
blance de Dieu
Cette fin de carême
a
semblé très rude. Au¬
jourd'hui j'ai l'âme en paix, exceptionnellement.
Le dimanche de Pâques fut souvent pénible pour
moi, étant de ceux-là qui sont tristes et qui pleurent
encore, le lundi, avec les disciples d'Emmaus.
Le passage semble trop brusque de la douleur
immense à la joie plénière. On a besoin de s'ha¬
bituer à cette transition prodigieuse, et vingt
siècles n'ont pas suffi... Jésus lui-même n'a pu se
manifester dans sa gloire qu'après être descendu
aux enfers. Ce texte de notre
Symbole est accablant.
Baisers tendres à mes trois enfants spirituels.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 18 juin 1914.
Mon
Jacques bien-aimé,
Je te communique une lettre merveilleusement
imbécile et parfaitement immonde que tu appré¬
cieras comme il convient.
Je te
prie de remarquer les mots soulignés de
rouge.
Et je te
prie de dire à l'envoyeur, qui paraît
140
LETTRES
vouloir s'introduire chez moi, qu'à la
première ten¬
tative il sera précipité dans Vescalier.
Je sais que ce personnage est
dangereux et
puant et je ne tolérerai jamais, un seul instant,
qu'un individu, même idiot, parle avec mépris de
mes amis M. et
B., pour ne rien dire de quelques
autres.
Voilà mon cher filleul, tout ce que je
peux te
dire aujourd'hui, en toute hâte.
Baisers à Raïssa et à Véra.
Léon Bloy.
Prière de me garder le document.
Bourg-la-Reine, 7 juillet 1914.
Mes
chers
filleuls,
Nous partons vendredi
pour Saint-Piat.
Madeleine et moi nous viendrons vous demander
à déjeuner, arrivant à Versailles vers 11 h. 1
Jeanne et
/2.
Véronique toujours souffrante ne
pourront s'arrêter.
Nous n'avons pas trouvé mieux.
Que Dieu nous bénisse tous. Je suis accablé de
peine et de misère, et je pense à ma dernière
villégiature sous les cyprès.
Je vous embrasse.
Léon Bloy.
Vendredi, j'aurai 68 ans.
A
JACQUES MARITAIN
141
Rennes ( Ille-et- Vilaine)
6, rue des Dames, 9 septembre 1914.
Mes
filleuls
Nous voici depuis
bien-aimés,
six jours à Rennes où votre
lettre du 1er septembre nous est arrivée hier, fête
de la Nativité.
Seul, je serais resté à Mévoisins que je ne sentais
était, J eanne
très
inespéré de Mme P. nous a paru un signe de la
pas immédiatement menacé, mais on
et moi, inquiets pour les enfants et un secours
Volonté divine. Je ne te dirai rien du voyage qui
a été long et affreux. Nous sommes enfin arrivés
ici, comme des épaves, nos pauvres colis à la main,
perdus dans la foule des fugitifs. Après quelques
heures d'un mauvais repos sur les bancs de la
Jeanne a pu découvrir
dans cette grande ville encom¬
brée, l'humble gîte où nous voici installés, en
Croix rouge, ma vaillante
du premier coup,
attendant la suite des événements.
Ne vous mettez pas en peine de nous, mes bien-
aimés. Nous pouvons subsister environ deux mois.
Puis nous
avons
pour voisin le bon Termier qui
occupe ici, pour toute la durée de la guerre une
importante situation comme lieutenant-colonel
d'artillerie. Il est déjà venu trois fois. Il m'a
même donné du secours sans que je le lui deman¬
dasse.
142
LETTRES
J'ai
reçu tes cinquante francs mon pauvre
Jacques. Je les ai mis de côté pour te les rendre
plus tard ou pour les donner à Pierre, quand ce
sera possible.
Il a été forcé de rentrer à Paris avec
Christine et les enfants, Bures se trouvant dans
la zone dangereuse. Le consul de Hollande a dû
les rapatrier. Telles sont les dernières
nouvelles.
Nous attendons maintenant une lettre de Rotter¬
dam où ils devaient se
réfugier.
En
qui regarde la guerre injuste et atroce
que nous font les Allemands, je me déclare
opti¬
miste tout à fait. On souffrira
ce
horriblement, c'est
sûr, mais l'Empire Allemand est perdu.
Ce n'est donc pas cette
guerre qui me fait peur.
Ce qui m'épouvante, c'est le lendemain de la Vic¬
toire, c'est-à-dire la République franc-maçonne
enflée de son triomphe. C'est alors
que devra se
régler, par je ne sais quelle tyrannie effroyable, le
vieux compte de la Salette.
Prions beaucoup les uns
pour les autres.
Léon Bloy.
Mévoisins, 12 octobre 1914.
Mes
filleuls
bien-aimés,
Nous sommes ici et nous
y resterons jusqu'à la
fin du mois, les cours de la Schola
le 3 novembre avec ou sans
devant reprendre
professeurs ni élèves,
A
JACQUES MARITAIN
143
peut-être avec des bombes, car il paraît qu'il en
tombe sur Paris. L'avenir est horriblement incer¬
tain. En supposant même — raisonnablement —
l'anéantissement des infâmes armées allemandes
voulu par
toute l'Europe, il y aurait la guerre
plus infâme contre le christianisme, guerre
annoncée par moi dans toutes mes lettres
depuis
encore
deux mois...
J'ai reçu des nouvelles des Van der Meer. Us
sont à Rotterdam, où ils vivent comme ils
avec un
peuvent
désir extrême de revoir Bures où ils ont
tout laissé. Pierre a pu trouver un
peu de travail.
Cette dispersion de ceux que j'aime est un crèvecœur.
Heureusement nous avons encore notre curé.
Chaque jour, en priant pour mes filleuls et pour
amis, je demande pour moi-même la paix et
la lumière obstinément, sachant très
bien, depuis
un grand nombre
d'années, que j'ai une mission,
que l'heure est proche et que j'ai besoin d'un
mes
secours
extraordinaire.
Jacques, Raïssa, Véra, nos bien-aimés, nous vous
embrassons avec la plus grande tendresse.
Léon Bloy.
8 février 1915
Mon bien-aimé
Jacques,
Jeanne me reproche avec raison ma négligence.
Tu m'as fait remettre par
elle, il y a déjà deux
LETTRES
144
semaines, les quatre volumes de Denifle (foutu
nom) et je n'ai pas répondu. Mon excuse, si tu en
veux, c'est que j'ai vécu dans un furieux tour¬
billon. Il fallait achever mon livre et avaler en
même temps ces terribles volumes dont j'avais
besoin pour ma conclusion. Le premier fort heu¬
reusement a suffi. Ma Jeanne d'Arc est complète¬
paraît que c'est un chef-d'œuvre 1
J'ai trouvé le moyen de te citer en me servant de
ment finie. Il
tes résumés.
Quand et comment se reverra-t-on ?
Tendres baisers
aux
trois filleuls.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, lundi matin.
Ma chère filleule,
Je t'écris à la place de Jeanne qui est grippée et
dans son lit. Elle me charge
est
tout à
fait impossible
de te dire qu'il lui
d'aller à Versailles
mercredi.
Moi je t'embrasse de loin et c'est tout ce que je
peux. Ma 71e année commence péniblement.
Je suis continuellement privé de forces et
faillant, incapable même d'écrire une lettre.
J'attends la Volonté de Dieu.
Ton parrain,
Léon Bloy.
(24 juillet 1916.)
dé¬
LETTRES
A
PIERRE & CHRISTINE VAN DER MEER
DE WALCHEREN
Léon Bloy
9
LETTRES A PIERRE ET CHRISTINE
VAN DER MEER DE WALCHEREN
40, rue de la Barre, 28 novembre 1909.
Monsieur,
Je
refuse pas de vous recevoir. Mais par
exception.
En principe je suis un solitaire. D'ailleurs la vie
est courte et je ne suis plus jeune.
Venez après 5 heures. C'est le moment où j'ai
fini ma journée. Je pourrai alors vous donner un
peu de temps. Mais pas d'interview, s'il vous
plaît.
ne
Votre
Léon Bloy.
Paris-Montmartre, 6 décembre 1910.
Cher
Monsieur,
Je ne vous avais pas oublié et je suis heureux
d'apprendre votre retour.
Ma porte vous est ouverte. Mais je vous serais
LETTRES
148
reconnaissant de venir préférablement le dimanche,
jour où je cesse toute occupation pour recevoir
mes
amis.
Je vous serre la main.
Léon Bloy.
à partir de 3 heures.
Cher ami,
J'ai vu hier pour vous l'excellent abbé Langlois
qui sera heureux de vous recevoir et de causer avec
C'est un prêtre d'une grande bonté et d'une
très belle intelligence — l'un des rares qui me
vous.
lisent avec amour.
On peut le voir tous les jours, dimanche excepté,
avant
onze
heures du martin. Quand vous le
pourrez, venez vers 9 ou 10 heures chez moi et je
vous
présenterai.
Votre
Léon Bloy.
Montmartre, 5 janvier 1911.
Vigile de VEpiphanie
Mon
Je
ne
cher
filleul,
serais pas du tout l'homme que vous
pensez si je ne vous disais pas que votre lettre et
la lettre de votre aimable femme nous ont touchés
jusqu'au fond du cœur.
Quelle bénédiction sur nous que votre conver-
A PIERRE
VAN
DER MEER
149
sion et quelle gloire pour mes pauvres livres à qui
vous
attribuez une si
grande part dans cet évé¬
nement merveilleux !
Pierre et Christine, quels noms de prédestinés !
Il est fâcheux que nous ne puissions, ni moi ni
ma
femme, accompagner aujourd'hui Madeleine à
laSchola.
Une visite aurait
sans
doute mieux valu que
cette lettre misérable.
Mais, écoutez.
Vous êtes mon filleul, notre filleul. Par consé¬
quent vous nous devez un peu d'obéissance.
Eh bien, venez déjeuner chez nous dimanche —
si cela n'est pas impossible.
ment beaucoup
Nous avons certaine¬
à nous dire et il n'est rien de tel
que la table pour l'intimité.
Dimanche dernier, il
y avait trop de monde.
Il suffirait de venir à midi
nous
une
avertir la veille,
ou
midi 1 /2, et de
si cela est possible, encore
fois.
Un dernier mot. Il est contraire à la justice de
m'appeler monsieur,
Je suis né monsieur Léon Bloy fils de Monsieur
Jean Bloy. J'ai travaillé et souffert plus de trente
ans
pour devenir enfin Léon Bloy tout court. C'est
si j'étais parti du grade de caporal pour
comme
devenir, après beaucoup de campagnes et de bles¬
sures, maréchal de France. Votre monsieur me
force à rentrer dans le rang. Ce n'est pas juste.
Votre
Léon Bloy.
LETTRES
150
Montmartre, 20 février 1911.
Très
chers
amis,
J'espère que vous trouverez cette lettre chez
demain en arrivant à Paris. Nous vous
attendrons mercredi. Jeudi vous né nous trou¬
veriez pas, forcés que nous sommes de nous
absenter tout le jour.
S'il arrivait je ne sais quel empêchement, vous
pourriez toujours compter sur nous, vendredi
matin à 10 heures 1 /2, à Saint-Médard où nous
arriverions accompagnés du bon abbé Langlois.
Votre lettre si belle nous a rendus très heureux.
vous
Quelle consolation magnifique Dieu nous donne
par vous 1 C'est un renouvellement de l'admirable
bénédiction de 1906, aux baptêmes et mariage
des Maritain. Ces prodiges de la Grâce ne peuvent
être comparés à rien. C'est la Main de Dieu, le
Cœur de Jésus rendus sensibles certains jours. Et
quelle ivresse vous allez avoir ! Vous serez en
effet, vêtus du Christ. Vous aurez la sensation
surnaturelle de n'être plus nus de la nudité des
premiers parents après leur faute.
Cela tout à coup. Vous n'y comprendrez rien»
non plus que moi-même, non plus que personne,
mais vous sentirez qu'il en est vraiment ainsi et
vous serez suffoqués de bonheur.
A PIERRE VAN
DER MEER
151
Vous êtes des gens de bonne volonté. A cause de
cela, vous aurez la paix in terra promise par les
anges de Noël, en ce minuit glorieux de la Nativité
de Jésus-Christ. Vous l'aurez, cette paix divine,
dans
plénitude et son étendue, et les aspects
choses changeront tellement que la
pauvreté, la pire souffrance, vous paraîtront
de
sa
toutes
bonnes et désirables.
Ah 1
chers
amis, combien je vous envie !
Dieu, certes, m'a particulièrement comblé. Je
peux dire que j'ai reçu de lui plus qu'il n'aurait
fallu pour devenir un saint et je confesse doulou¬
reusement que je n'ai rien fait de ce qu'il attendait
de moi en retour. Ah ! oui, je voudrais bien être
à votre place ! Vous allez entrer dans V innocence.
Et moi, je vous regarderai de très loin, du fond
de ma misère d'âme, comme je regarde les Maritain qui m'ont infiniment dépassé dès le premier
jour. Je serai, mon cher Pierre, votre parrain
d'en bas, forcé de compter sur vous pour me
mes
tirer en haut dans la Lumière. Je sais bien que ce
que
vous
je vous dis là va vous paraître excessif, que
allez crier à l'humilité. Et cependant si vous
saviez 1...
Au
me
résumé, vous avez été faits chrétiens pour
secourir
cela surtout
spirituellement et je crois que c'est
qui va vous être demandé, exacte¬
ment comme si vous étiez devenus riches pour me
délivrer de la misère.
Voilà tout ce que je sais vous dire aujourd'hui.
mt
MX*--
LETTRES
152
Au revoir
donc, mercredi ou vendredi. Que Ma,
Dame de Compassion vous bénisse et me bénisse.
Le pauvre parrain
Léon Bloy.
Il est bien entendu que vendredi, après la céré¬
monie,
nous
viendrons tous ici déjeuner
avec
l'abbé Langlois. Ce sera une petite fête de famille
à laquelle nous tenons beaucoup.
A Pierre-Léon.
Montmartre, Fête de V invention de la
Sainte Croix, 3 mai 1911.
Mon cher petit filleul bien-aimé,
Ton parrain est dans la peine et il te demande
de prier pour lui.
Je sais que le doux Jésus et sa douce Mère
Marie écoutent les prières des petits enfants qui
leur parlent avec amour et de tout cœur.
Tu demanderas donc à Jésus et à Marie de
donner à ton pauvre parrain la paix et la joie dont
il a besoin.
Tu demanderas cela de toutes tes forces et
je
suis sûr qu'ensuite je n'aurai plus de peine.
Voilà, mon bien-aimé, ce que j'attends
et je t'embrasse avec un très grand amour.
Léon Bloy.
de toi
A
PIERRE VAN DER MEER
153
Taillepetit, 17 juillet 1911.
Mon cher Pierre-Mathias,
Mon cher Pierre-Léon,
Ma chère
Christine,
Vous devez vous dire que je suis un bien mau¬
vais parrain et vous avez raison. Je ne suis
pas
bon du tout, mais je suis surtout une
espèce
qui ne
cesse pas un seul jour et
qui me rend à peu près
incapable de travail. Venu ici avec de beaux pro¬
jets, je ne sais si je pourrai en réaliser un seul.
C'est désolant. J'espérais jouir de cette
magni¬
fique nature. Le soleil implacable m'en empêche
et une douleur continuelle au
pied droit me rend
très pénible la moindre
promenade. Vous devinez
la fatigue pour moi de notre installation
qui a
duré plus d'une semaine.
Si Dieu ne nous envoie pas la
pluie, je ne sais
d'infirme paralysé par la chaleur horrible
comment cela finira.
Jamais votre présence n'a été tant désirée. Il
vous suffirait de
payer le voyage peu coûteux en
troisième classe. Nous avons le moyen de vous
loger et de vous nourrir quelques jours ou quelques
semaines. La vie du corps n'est pas chère ici.
Pour ce qui est de la vie de l'âme, nous avons,
LETTRES
154
par grâce de Dieu, un très bon curé, très
très humble, très simple, qui ne savait
pauvre,
rien de
qui dévore mes livres avec un appétit
incroyable. Notre venue a été une consolation
pour lui. Songez que dans ce pays de païens nous
moi et
sommes
les seuls assistants de
sa
messe
dienne ! Votre arrivée doublerait sa joie
quoti¬
et nous
aurions ensemble de bonnes heures.
Arrangez-vous donc je vous en supplie, nous
vous
en
supplions, pour venir bientôt. Quel se¬
Il me semble
que je retrouverai aussitôt tout mon courage et
toute ma force. J'ai apporté mon jeu d'échecs
ô Pierre, j'ai même retrouvé et recollé la tête de
Marie-Antoinette. Quelle attraction I
cours
pour moi que votre présence !
En attendant votre bienheureuse visite, je te
prie, mon cher Pierre le grand, de m'écrire un peu.
Je t'assure que j'en ai besoin. Avez-vous toujours
à Bures, l'impression du Paradis terrestre ? As-tu
été chez nous, à Bourg-la-Reine ? Tout y est-il
en ordre
?
J'ai une commission à te donner.
Il faudrait
:
1°
prendre six exemplaires du
Salut par les Juifs dans l'un des rayons supérieurs
ayant soin de choisir les
exemplaires les plus propres, puis, dans la partie
inférieure du buffet de cette même bibliothèque,
six exemplaires du Sang du Pauvre et former de
ces douze volumes un colis postal que tu enverras
à l'adresse que voici :
de ma bibliothèque, en
A PIERRE VAN
DER MEER
155
Monsieur Le Meland, libraire, 24 rue Jules Ferry,
à Libourne, Gironde.
2°
M'envoyer, à moi, recommandés à la poste,
Montagne que tu trouveras près
du Sang du Pauvre, et un exemplaire des Der¬
nières Colonnes broché, qui doit être couché sur
les Essais de Montaigne. Ces deux volumes sont
un
'
Vieux de la
destinés à notre curé.
3° Enfin tu profiteras de l'occasion pour donner
un
coup de plumeau à mes pauvres livres.
J'ai eu la joie d'apprendre que dans le diocèse
de
Périgueux, la fête de saint Barnabé qui m'est
précieuse, a été fixée à vendredi prochain 21 ;
et la joie tout à fait surprenante de découvrir que
saint Biaise, un de mes patrons d'élection est
précisément le patron de notre petite église. C'est
de quoi espérer beaucoup.
Au revoir donc, mes bien-aimés. Priez pour nous.
si
Nous vous embrassons de tout notre cœur.
Léon Bloy.
S. Pétri ad vincula 1911.
Pierre-Matthias, Pierre-Léon, Christine,
Mes bien-aimés,
Avec grand amour, j'ai prié pour vous, ce matin,
dans notre petite
église d'Annesse dédiée à saint
LETTRES
156
Biaise l'Auxiliateur. Vous ai-je dit cela ? Saint
Biaise est un de mes patrons d'élection et il y a
eu
de telles choses entre lui et moi, et je sens une
telle émotion quand je vois ou entends son nom,
que j'imagine, depuis longtemps, que ce martyr»
doit-être pour quelque chose dans mon nom patro¬
nymique. Quand j'ai appris que notre église si
pauvre et si humble était sous son vocable, j'ai
eu un saisissement.
J'ai pensé que j'avais été
vraiment appelé ici, comme je l'avais été à Cayeux,
l'an dernier, non plus seulement pour souffrir,
mais pour obtenir quelque chose de précieux et
je n'ai rien trouvé à offrir de plus beau à ce grand
personnage du Paradis que vos chères âmes.
Je suis très content de ton zèle, mon filleul.
J'ai reçu les deux volumes que tu m'as envoyés
et j'ai appris que mon libraire et ami de Libourne
avait reçu son colis.
très particulièrement
Je dois te remercier aussi
de ta sollicitude pour mes
pauvres bouquins
à Bourg-la-Reine. A ce propos
je t'avertis que notre appartement est occupé,
depuis quelques jours, par deux dames que nous
aimons beaucoup, circonstance qui ne doit pas
t'empêcher d'aller explorer ma bibliothèque, si
tu le désires. Tu es présenté d'avance, on sait qui
tu es et tu auras le plaisir de causer avec deux
vraies chrétiennes
assez
aimées
de
Dieu pour
souffrir joyeusement à son service.
Je crains
beaucoup
satisfait du résultat de
que
mes
tu ne sois pas très
vacances.
La triste
A
PIERRE VAN
DER MEER
157
vérité, c'est que je ne fais rien ici ou presque rien.
La chaleur
me
terrer dans
ce
tue.
Peut-être faudra-t-il m'en-
pays. Je demande seulement que
puissiez venir auparavant. Est-ce donc si
difficile ? Si j'avais de l'argent, hélas ! je vous en
enverrais. Il ne se passe pas un jour que nous ne
pensions à vous, chers amis. En ce qui me con¬
cerne, je crois que votre présence bonifierait la
température, me restituerait tout mon courage.
J'envie bassement mes autres filleuls qui
peuvent aller à Bures quelquefois, qui y étaient
dimanche dernier, je viens de l'apprendre. Nous
sommes heureux, dans notre solitude morne, de
savoir que cette amitié s'établit entre nos enfants
spirituels. N'est-ce pas que notre Jacques est un
chrétien délicieux, un peu trop badigeonné de
philosophie, peut-être, mais d'un cœur si profond,
d'une âme si tendre. Il me semble que vous êtes
faits pour vous chérir et ce serait un crève-cœur
pour moi d'apprendre que cela n'est pas.
En ce moment, où j'essaie de vous écrire, je
vous
combats contre toutes les mouches de
l'Egypte
qui s'acharnent sur moi, me prenant peut-être
pour du miel. Vainement je leur oppose un
feuilleton de Paul Bourget que m'envoie réguliè¬
rement un ami et que j'annote avec soin, jour par
jour. Je pense que cela les rend encore plus en¬
ragées.
L'introduction à l'enfance de Mélanie
ne
sort
pas. Je me sens tout à fait stupide. Demain, c'est
LETTRES
158
grand jour pour moi, un jour qui me fut souvent
heureux, le 2 août, Grand Pardon de saint Fran¬
çois, indulgence de la Portioncule. Cet anniver¬
un
saire est
comme
une
fleur merveilleuse dans le
désert si souvent horrible de ma vie. A la distance
de plus de trente ans, je ne vois
rien d'aussi déli¬
cieux, d'aussi paradisiaque même, que cette halte
de vingt-quatre heures sous les plus implacables
ciels. J'ai souvent brûlé ce jour-là et j'espère
demain brûler du même feu. J'espère aussi être
délivré de l'affreuse impuissance dont je souffre
depuis un mois, et pouvoir écrire enfin quelques
pages à la Gloire de Dieu.
Mes bien-aimés, je vous embrasse tendrement.
Léon Bloy.
21 août 1911.
Dilectissimi,
In festo Sancti Bartbolomaei Apostoli pro vobis
«
bostias immolamus ».
Venite adoremus.
Léon Bloy.
Dominica 11 Adventus, 1911.
Magnopere diligo te, fili mi,
Avertat nos Deus noster ab
et
ab
opulentia pessima
ejus, hoc est cupiditate,
omnium malorum » dixit Apos-
exsecrabili fîlia
scilicet
«
radix
tolus.
Sed contra et
aliunde, Prodigus in lucem profertur, simulque in exitium pharisaeorum crescens
usque ad custodiam porcorum et orbitatem nimiam siliquarum.
Tune, illa tempestate, surgit gaudens et vadit
hilariter in Domum Patris panibus abundantem.
Talis est propensatio tua, beate fili.
Cbristinam carissimam et parvulum Petrum
dilectissimum flagrantissime amplector.
Vhle
Léon Bloy.
Saint-Piat, 11 juillet 1912
66e anniversaire de
ma
naissance.
Mes bien-aimés Pierre-Mathias, PierreLéon
Je
suis
et
Christine,
honteux
d'avoir
été
devancé.
Mais
aujourd'hui, seulement, nous commençons à être
LETTRES
160
peu installés et jusqu'ici je n'ai pu écrire que
un
lettres
des
absolument
indispensables,
dont
quelques-unes en vue d'obtenir une augmenta¬
tion de nos misérables ressources. A l'heure
actuelle, c'est une question de savoir comment
je pourrai envoyer le terme de juillet qui tombe
dans quatre jours. J'ai confiance, mais le détroit
de l'angoisse pourrait n'être pas très loin. C'est
une épreuve après tant d'autres et ce n'est cer¬
tainement pas du côté de notre curé que nous
pourrions, moi surtout, espérer des consolations.
Dieu veuille, mes bien-aimés, vous amener
ici le mois prochain. Nous serons peut-être très
heureux, alors, et j'aurai, sans doute, pu travailler.
Je jette quelquefois un coup d'œil triste vers
l'échiquier.
Je vous embrasse fort tendrement tous les
trois et j'envoie tout mon cœur vers vous.
Léon Bloy.
Nous sommes assurés de
la communion quo¬
tidienne, mais non de la messe, je ne sais trop
pourquoi.
Saint-Piat, 24 juillet 1912.
Ma bien-aimée Christine,
Ce
tout
matin, j'ai prié et communié pour toi de
cœur, en demandant à Jésus et à sa
mon
Mère de sanctifier tous mes actes et toutes mes
A PIERRE
VAN
DER
MEER
161
pensées, afin que mes très pauvres prières aient
de la puissance.
Notre séparation d'avec vous trois, mes filleuls
chéris, est une épreuve très dure pour nous et
Je ne cesse d'admirer le
pouvoir surprenant que vous avez, Pierre et toi,
pour moi en particulier.
de me consoler et de me réconforter. C'est Dieu
qui a voulu cette merveille. Pierre m'écrivait la
joie extraordinaire et imprévue qui lui fut donnée
en la petite
église de Bures, le jour de saint
Jean Gualbert, soixante-sixième anniversaire de
ma naissance. N'est-ce pas là une preuve ajoutée
à tant d'autres de ce lien mystérieux de charité
qui est entre nous et qui semble annoncer que
Dieu nous veut ensemble pour l'accomplissement
de quelque dessein caché ? Et tu es tellement
avec nous,
ma chère Christine 1
Je demande donc pour toi et pour celui ou celle
qui doit venir les plus abondantes bénédictions
Pierre et toi, avec
une grande tendresse.
et je vous embrasse, les deux
Léon Bloy.
Saint-Piat, Nativité de Marie, 1912.
Mon
Pierre, ma chère Christine
bien-aimé petit filleul,
cher
et mon
Jeanne a écrit hier à Christine une carte un peu
rapide, faute de temps. Aujourd'hui je veux ré-
162
LETTRES
pondre à ta lettre reçue avec joie, hier matin. Je
voudrais être aussi content à Saint-Piat
que vous
l'êtes à Bures. Mais le froid nous tourmente et nous
commençons à être très las, les uns et les autres,
de cette vie de château crotté. Peut-être n'auronsnous
pas
le courage de tenir jusqu'à la lin de
septembre.
Notre bonne amie,
Marguerite Levesque, part
demain. Alors nous serons seuls. Aucune consola¬
tion à
espérer de notre curé ni d'aucun autre.
La pensée d'un retour difficile me
tourmente
un peu, mais
je sais que Dieu y pourvoira, avec
magnificence peut-être, et je vous défends, mes
chers ' filleuls, avec toute mon autorité de
parrain,
de vous inquiéter à ce sujet.
Comptant revenir ici l'an prochain, nous étions
en peine
pour le logement de nos meubles que
nous ne
pouvons laisser dans cette champignon-
neuse
maison. Jeanne a trouvé la solution. Nous
renonçons franchement à Saint-Piat où ne
sonne
jamais VAngélus et nous vous enverrons tout notre
petit mobilier : lits, armoire, tables, chaises, etc.
et la petite
bibliothèque. Tout cela vous sera utile
pour votre nouvelle installation et l'été prochain
on
s'arrangera facilement, l'Ame de Napoléon
devant me rapporter cet hiver, une centaine de
mille francs pour le moins.
Je n'ai pas écrit une
ligne de la nouvelle série
des Lieux Communs. Je suis
inapte à travailler
dans les délices de la crotte.
A PIERRE VAN
DER MEER
163
Nous avons reçu ce matin une lettre de Jacques.
Jeanne lui avait proposé le château de Walcheren,
aubaine
dont
il lui est
impossible de profiter.
Mais il voudrait m'avoir à Versailles cette semaine.
Je m'y ferais raser samedi, plutôt qu'à Maintenon.
Si tu pouvais on déjeunerait ensemble ce jour-là.
En partant à 8 h. 32 je pourrais être aux Chantiers
peu après 10 heures. Me précipitant chez un
barbier, j'irai t'attendre au café que tu connais.
Mais il faut me dire quelque chose, et même il
conviendrait que tu avisasses ce pauvre Jacques
dont les heures sont précieuses et qui demande
qu'on l'avertisse à l'avance.
Ce matin aussi, lettres de Coulanges et de Marun
tineau. Tout
va
très bien du côté des Marches.
Coulanges me dit avoir ta promesse de quelques
adresses
en
Hollande pour ses dépôts, ce qui
pourrait être fort utile. Ne l'oublie pas.
Ah ! mes bien-aimés, combien nous sentons
votre absence ! Les quelques bonnes heures de
cette
villégiature misérable, nous vous les
devons. On est tellement fait pour vivre les
uns près
des autres ! Dieu voudra peut-être
nous rapprocher
encore, et d'une manière plus
durable.
Chaque jour, il est vrai, je lui offre de souffrir
jusqu'à la fin de ma vie, si telle est Sa Volonté.
Mais en même temps, je prie tout bas Ma Dame
de Compassion de considérer ma vie douloureuse
et d'obtenir qu'enfin je connaisse un peu de
paix
LETTRES
164
et de sécurité dans mes vieux jours car
fond, très lâche et mon héroïsme
façade.
je suis, au
n'est qu'une
donc, mes chéris. Embrassez-vous
moi les uns les autres et ne nous oubliez
pas dans vos prières à l'aimable église de Bures.
Embrassez même Bob, canis potabilis et blandimento suae caudae gaudens.
Au revoir
pour
Patrinus multorum
Léon Bloy.
Le petit Pierre a dû signer
aujourd'hui pour un
envoi de sa marraine.
Bourg-la-Reine, 24 octobre 1912.
Ma bien-aimée Christine,
Jeanne m'a dit que tu te reprochais de m'avoir
écrit une lettre absurde.
qu'il m'en vînt souvent de pa¬
déjà reçu de fort enthousiastes,
une
de Pierre surtout, dernièrement, mais la
tienne m'a percé le cœur de délices. Je ne trouve
pas d'autre expression.
La Parole de Dieu », dis-tu. Ce que j'écris te
semble comme la Parole de Dieu ! C'est écrasant,
c'est une volupté à mourir de joie et de honte.
Moi, le très pauvre homme, le charnel et le miPlût à Dieu
reilles 1 J'en ai
«
A PIERRE VAN
DER MEER
165
sérable que je connais ; parce qu'il me fut donné
quelquefois d'accepter de souffrir un peu, de dé¬
sirer la guérison de quelques pauvres âmes, non
moins précieuses que la mienne, ou de les chercher
en pleurant sur des routes dangereuses ; oui, à
cause de cela, je serais situé, je ne sais comment,
dans ce tourbillon de ténèbres et de lumière qu'on
nomme
la Parole de Dieu 1
J'habiterais la foudre 1
Mais c'est fou, cela, c'est du délire 1 et cependant
ce
n'est pas absurde et c'est tout à fait enivrant !
Il faut croire que j'ai besoin de cela pour me
remonter, car il me semble que ma confiance en
moi
diminue
écrivain.
à
mesure
Non, vraiment,
que
ce
je deviens plus
pas absurde.
n'est
Nous sommes des membres de Dieu — des Dieux 1
C'est le Maître qui l'affirme de sa bouche. Alors
nous avons le
pouvoir et, par conséquent, le devoir
de parler divinement, toutes les fois que nous ne
parlons pas en vain. Conscients comme nous le
sommes
de notre faiblesse et de notre misère
excessives, c'est peut-être le comble de l'humilité
de croire simplement qu'il en est ainsi.
J'admire donc ta foi, ma chère Christine, ton
enthousiasme lumineux me remplit de bonheur et
je te bénis pour avoir fait descendre en moi de
telles pensées.
Léon Bloy.
fête de l'Archange Raphaël.
•
LETTRES
166
Bourg-la-Reine, 20 mai 1913.
Mon
cher
Pierre,
Voici la Préface
qui m'est revenue ce matin.
Tu en feras ce que tu voudras. Tu pourras même
la citer entièrement si cela te
plaît. En tout cas
et fort.
Le Désespéré de Grès devant paraître dans peu
de jours, tu n'as que peu de temps si tu veux
arriver le premier, puisqu'il s'agit pour toi d'an¬
noncer la résurrection de ce livre qu'on pouvait
il y a la matière d'un article curieux
croire enterré.
Mais sachant tout ce que tu sais de moi et la
Préface étant sous tes yeux, il me semble que c'est
travail facile
pouvant être fait en quelques
heures. Ce serait une occasion nouvelle de dire la
un
sottise ou la perfidie de ceux qui publient que je
fus un communard et qui croient à mes quatre ans
de captivité.
Baisers à Christine et aux enfants.
Je viens d'écrire à Lefebvre pour
jeudi. Je
t'attendrai avant 10 heures sur le quai de la gare.
Il te faudrait
partir de Bures à 9 h. 18.
Ton parrain
Léon Bloy.
N'oublie pas, en arrivant
à Bourg-la-Reine, de
côté gauche.
te montrer à la fenêtre du wagon,
A PIERRE VAN
DER MEER
167
Mévoisins, 20 juillet 1913.
Mon bien-aimé
Pierre,
Quel mal tu t'es donné pour moi ! et pour si
peu de résultat !
Je ne comprends rien à Crès à
qui j'avais écrit
le 8, une lettre si
explicite et si pressante. Il lui
eût été pourtant bien facile de faire ce
que je lui
demandais et de m'en informer
par deux mots.
Mais il appartient évidemment à la confrérie re¬
doutable de
ceux-qui-ne-répondent-pas, et je com¬
mence à craindre
qu'il ne soit pas l'homme actif
que j'espérais. Il m'a envoyé des épreuves de
Sueur de Sang, mais les
exemplaires d'auteur
du Désespéré ne viennent
pas et je ne sais quand
paraîtra ce livre qu'on m'avait annoncé pour la
fin de mai. Enfin je veux lui écrire
aujourd'hui
et j'écrirai aussi à Vallette.
Cela presse beaucoup puisque nous allons être
sans argent.Mais je ne veux
pas que tu sois inquiet.
D'abord il y a l'Introït de la messe de ce
jour :
Jacta cogitatum tuum in Domino, et
ipse te enutriet.
Puis, je dois recevoir, mercredi, la visite de Raoux
qui fera volontiers quelque chose. Enfin, je peux
compter sur Vallette. Ne te tourmente pas à notre
sujet. Je te le défends.
Je pense aussi que tu n'auras
ment à Crès
pas parlé vaine¬
qui m'a paru très bienveillant et qui
LETTRES
168
n'est
peut-être que débordé. Je ne vois aucune
autre démarche à faire. Travaille en paix dans ton
ermitage. Moi je suis écrasé. Il y a le Pèlerin de
VAbsolu et les épreuves de Sueur de Sang qui sui¬
vront celles de VExégèse, puis celles encore du
Désespéré du Mercure.
Je n'ai pas un jour à perdre et ma correspon¬
dance en souffre.
Cependant je n'oublie pas les fêtes. J'ai pensé
à Jacques et à la petite Anne-Marie
et je me souviendrai particulièrement de ces chères
âmes, jeudi, vendredi et samedi.
Dieu veuille que ce jour là, samedi, nous te
voyions arriver avec van Haastert. On vous
attendrait à la Halte à l'heure que tu m'indique¬
rais par lettre ou dépêche.
Certes je serais heureux de recevoir ce jeune
homme, mais ma déception serait grande s'il venait
seul. Ce ne serait plus du tout la belle fête espérée,
plus du tout. Il va sans dire que nous vous cou¬
cherions tous deux, chose très facile. Autrement
à Christine,
la visite pour quelques heures à
peine serait trop
absurde. Mais il faut venir ensemble pour que je
sois heureux. Tu me le promets, mon cher Pierre.
Les lettres de van Haastert sont délicieuses, mais
quand même c'est un inconnu. Avec toi il serait
comme un autre filleul, tu comprends cela.
Si votre voyage était impossible samedi, ne pour¬
rait-il pas être renvoyé au surlendemain ? Il faut
venir ensemble, je le répète. Ma joie est à ce prix.
A
PIERRE VAN DER MEER
169
J'embrasse Christine avec la plus vive
tendresse,
Pierre-Léon aussi et j'offre à Anne-Marie les ca¬
resses les
plus respectueuses.
Je te prie de dire à ton
père que j'ai pour lui
beaucoup d'affection.
Ton parrain,
Léon Bloy.
Hier soir, revenant de Maintenon où
j'avais été
pour le coup de rasoir hebdomadaire, j'ai
4trouvé,
à la Halte, Lefebvre venu
pour quelques heures
et cette surprise a été délicieuse.
Juillet 1913.
Exspectantes,
exspectamus quotidie cum gemispirituales et amicum dilectissimum
Henricum in eremo eremitarum, hoc est in
pago
tibus liberos
dicto Vicinorum nequam.
Bourg-la-Reine, 12 décembre 1913.
Mon bien-aimé
Pierre,
Plût à Dieu qu'il me fût
possible de t'envoyer
des lignes de mon écriture ! Je
sais que vous êtes dans la
peine à Bures comme
nous à
Bourg-la-Reine et c'est pour moi un cruel
autre chose que
10
LETTRES
170'
souci. Il est vrai que tout peut clianger en un ins¬
tant et. tu le sauras aussitôt:
En attendant, je sens le besoin de t'écrire, dans
l'espoir de te réconforter un peu. C'est, d'ailleurs,
un devoir de stricte justice, après les belles: émo¬
tions que tu m'as données.
J'ai lu tout ce que tu m'as confié de ton ma¬
nuscrit. J'ai achevé cette lecture, ce matin, ayant
le cœur triste', ce qui convenait sans doute, et elle
m'a fortement agité.
En
vérité, c'est très beau, très angoissant. Tu
montres ton âme et c'est tout ce que peut faire le
plus grand écrivain du monde. Il y a des pages
d'une splendeur véritable. Il y en a de pathé¬
tiques à vous déchirer le cœur. Quelle soif de l'In¬
fini ! Quelle constante préoccupation du Mystère !
Ah ! tu étais bien désigné pour adorer et pour
souffrir, mon cher filleul !
Je suis impatient du reste. Ne me le fais pas trop
attendre.
Je n'aurai jamais rien écrit avec plus
que VIntroduction de ce livre.
d'amour
Je brûle déjà en y
pensant.
Une toilette sérieuse, il' est vrai, sera nécessaire
je m'en suis occupé au cours de ma lecture.
Mais il faudra travailler ensemble. En beaucoup
et
d'endroits: il est évident que tu as- trop pensé' en
je ne comprends pas tout à fait.
Mais cela est affaire de métier et s'arrangera très
hollandais, et
facilement, en une: ou deux courtes séances.
A
Le
PIERRE VAN DER MEER
manuscrit est
171
d'ailleurs très suffisant et
n'aura pas besoin d'être recopié.
Quand nous serons
d'accord, je me charge des ratures et des sur¬
charges que j'exécuterai joyeusement de ma plus
lisible écriture.
Voilà,
mon très cher ami, tout ce que peut
aujourd'hui, un parrain triste.
Embrasse pour moi la bien-aimée
Christine, le
t'écrire
petit Pierre et Anne-Marie. Je sais que Jésus et
sa
Mère sont avec vous.
*
Léon Bloy.
15 avril .1914.
Mon
cher
Pierre,
Ton livre est très beau.
Je le relis avec le
plus grand plaisir dans cet
imprimé qui le transfigure et l'illumine.
Il nous faut
corriger tous les deux jusqu'à la
fin. Tu remarqueras que
j'ai trouvé quelques
fautes qui t'avaient échappé. Il
pourra même
arriver que certaines modifications soient néces.saiires.
Quand tu renverras ces premières épreuves à
Grès, n'oublie pas de lui prescrire de te les rendre
en même
temps qu'il t'enverra les secondes pour
que soit possible le contrôle de nos corrections.
C'est très important.
LETTRES
172
Pour ce qui est du si curieux manuscrit, garde-le
avec
soin. Cela fera
partie de l'héritage de tes
enfants.
Ton parrain,
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 28 avril 1914.
J'ai reçu tout à
l'heure tes dix francs, mon
bien-aimé Pierre. Hier Barbot étant
venu
avait
pu m'en prêter vingt.
Nous pourrons ainsi
arriver à demain. Barbot
qui m'est très dévoué s'est chargé de décider Ber-
noville à conclure tout de suite l'affaire de Je
ce qui me mettrait un peu d'argent
dans la main. Puis Dieu agira, de manière ou
m'accuse,
d'autre.
Ce mois d'avril aura été exceptionnellement dur.
Mais je sens que quelque chose de très impor¬
prépare. Je ne sais quoi. Chaque matin, à
l'église, je suis bouleversé, tout en larmes, comme
si une Présence inouïe m'était révélée. C'est, en
même temps, très doux et très angoissant. Que
tant
se
va-t-il nous arriver ?
Je t'envoie tes épreuves que nous avons lues en
pleurant. Quel beau livre cela va faire ! et quelle
gloire excessive pour moi que ce témoignage des
dernières pages !
A
Je
PIERRE VAN
vous
DER MEER
embrasse tous quatre avec
173
un
très
grand amour.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 9 juin 1914.
Mon
cher
Jeanne t'aura dit
Pierre,
sans
doute que
jeuner après-demain jeudi,
Maritain.
je dois dé¬
chez les
11 juin,
Déjeuner de fondation, comme tu sais, pour l'an¬
niversaire de leur baptême.
Naturellement, tu en es. Jeanne a écrit ce matin
à Raïssa que nous
viendrions ensemble, toi et
moi, les premiers.
Je t'attendrai donc à
Massy-Palaiseau jeudi, à
10 h. 1 /2, ut fert consuetudo.
Tu as le temps de me
répondre si ce délice m'est
refusé.
Baisers très tendres à la colonie de Bures.
Léon Bloy.
pedibus negrovigens.
10.
LETT/RES
174
14
Mon
cher
juin 1914.
Pierre,
Jeudi, j'ai oublié à Bures le livre de Vallon et,
qui est beaucoup plus fâcheux, mon missel qui
me manque énormément.
ce
Apporte-moi ce missel quand tu viendras, je
prie et, en même temps, s'il est possible,
quelques autres livres.
Ma situation ne s'éclaire pas. Je continue à
regarder avec un peu d'angoisse la fin de ce mois,
tu peux le comprendre.
Salcum me fecit (Dominus) quoniam voluit me,
disait ce matin, l'Eglise. J'attends, parmi les
t'en
ténèbres.
Baisers très tendres du vieux parrain.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 7 juillet 1914.
Mon
cher
Pierre,
Voici le moment de pratiquer la charité envers
ton pauvre
On
parrain.
part vendredi et je n'ai pas encore eu le
courage de commencer mes caisses.
Tu
être.
me
connais, tu sais dans quel état je puis
A
PIERRE VAN D.ER MEER
175
Si tu pouvais venir déjeuner nous travaillerions
•et nous pleurerions ensemble.
Je vous embrasse tous.
Léon Bloy.
A demain donc, si possible.
Mévoisins, 14 juillet 1914.
Mon
bien-aimé,
filleul
Quelques lignes seulement aujourd'hui, pour me
délivrer d'une pensée ennuyeuse.
Vendredi, à Versailles, Jacques m'ayant dit
qu'il allait te voir bientôt, je lui ai confié pour toi
les clefs de Bonrg-la-Reine, qu'il a aussitôt serrées
dans un tiroir après avoir écrit sur un bout de
papier que dans le cas où tu t'en servirais, je
t'informais que les autres clefs, cave, buffet de la
bibliothèque, etc., ont été cachées sous le masque
de Napoléon.
Mais voici que je m'inquiète en
songeant que
Jacques, iRaïssa et Véra (doivent partir un de ces
jours pour l'île de Wight et que mes clefs pour¬
raient être oubliées dans le tiroir. Je te prie de me
tranquilliser à net 'égard.
Notre
sommes
situation
en
ici
est
brillante. Nous
le propriétaire de
peu
train de manger
Bourg-la-Reine, amère nourriture !
176
LETTRES
Nous n'aurions pu venir sans l'argent du terme
qui est déjà fort entamé. Je ne sais comment cela
finira. Il nous faudrait une grosse somme et je
ne sais où la prendre. Grès, énergiquement solli¬
cité, m'a envoyé cent francs ; mais c'est tout à
fait insuffisant. Je ne suis pas encore rongé par
le souci, heureusement, et j'espère que Dieu fera
quelque miracle. Humainement il n'y a rien.
Jeanne d'Arc m'aidera peut-être. J'ai déjà écrit
le titre de mon livre. C'est quelque chose.
Nous subissons une chaleur terrible, je suis la
proie des mouches, comme à Taillepetit, et vous
me manquez infiniment, mes très chers.
Le péché originel, le péché actuel, et les villé¬
giatures !
Je vous embrasse avec la plus grande tendresse.
Léon Bloy.
Mévoisins, 28 juillet 1914.
Mon Pierre
bien-aimé,
Inutile de te dire la joie que m'a donné ta lettre.
Tu peux la deviner.
Que de bonnes heures ensemble pendant ces
trois jours, et quel secours pour moi en l'absence
de Jeanne et de Madeleine !
Je pourrai te donner le Pèlerin. Un exemplaire
pour toi, un autre pour Christine.
A PIERRE
VAN
DER MEER
177
Je
pourrai même te lire l'Introduction assez
copieuse de ma Jeanne d'Arc. Car je travaille
beaucoup ici, n'ayant aucun autre moyen de tuer
le temps.
Puisque tu as les clefs de Bourg-la-Reine,
pourrais-tu m'apporter trois volumes qui me se¬
raient fort utiles
:
Sueur de
Sang, Le Désespéré
(du Mercure) Exégèse (2e série). Ces livres sont
dans le buffet de la grande
bibliothèque.
Si le dérangement est
trop grand, tu feras la
corvée une autre fois. Je
peux attendre.
Je vous embrasse tendrement.
Léon Bloy.
Mévoisins, 5 août 1914.
Mes
bien-aimés,
Nous avons reçu, hier soir
seulement, ta lettre,
temps que trois lettres
de notre petite Madeleine.
Depuis ton départ, ni
correspondance, ni journaux. On mourait d'in¬
quiétude et de tristesse. Je ne te dis rien de la
mon
cher Pierre, en même
situation financière qui est affreuse
pour nous,
comme
pour vous autres. Hier, lorsque le facteur
est enfin
venu, m'apportant avec les lettres, un
fragment du Matin, j'étais arrivé au dernier degré
de dépression. Tu
penses comme cela doit faciliter
mon
travail sur Jeanne d'Arc.
LETTRES
■178
Mais je ne veux pas me laisser ahattre. Nous
avons la prière, n'est-ce :pas ? Nous avons, vous
.surtout, la protection merveilleuse de l'Innocence.
Puis, je pense et je dis, croyant le savoir, que Dieu
abhorre l'injustice et que l'Allemagne a vraiment
comblé la mesure. Guillaume déclarant la :guerre,
France, à la .'Russie Jformipeut-être à l'Angleterre, .cela
paraît être le comble de la folie : Quos cuit perdere
Deus dementat. 11 faut, évidemment, que nés bri¬
gands soient châtiés et nous sommes terriblement
bien placés pour voir cela. Je pense à .18-13, à
Leipsig où toutes les armées de l'Europe com¬
battaient Napoléon. Aujourd'hui, c'est l'inverse
en
même temps, a la
dable et demain
et
l'imbécile
Guillaume
finira moins
glorieuse¬
ment.
je vous
chéris de tout mon cœur, vous le savez, et je vous
Mes
aimés
et
bien-aimés de Bures,
embrasse de loin, avec une grande tendresse.
Léon Bloy.
Écrivez-nous par Charité, quand vous le pourrez.
Mévoisins, 6 août 1914.
Que tu es bonne et douce, ma chère Christine,
de m'avoir écrit une lettre si affectueuse que j'ai
trouvée hier
soir, après une course vaine et très
A
PIERRE VAN DER MEER
triste et après une journée morne et douloureuse.
Je veux, espérer, que Pierre
recevra ce que je lui
ai écrit hier et que trurecevras toi-même cette carte.
On n?est plus sûr de rien sinon de
la misère universelles.
l'angoisse et de
Mais je pense, avec Jeanne,
que Pierre est trop
agité, et, que sa place est près de toi. Que pourrait-ili faire ? Tout au
plus aider les' paysans à
sauver leurs, récoltes. C'est une,
grande pitié de
voir ici sur pied de belles moissons
qui vont
pourrir sous la pluie et que personne ne recueillera.
Massacres et famine, tel paraît être l'avenir le
plus
prochain. L'angoisse comme tu le dis, est extraor¬
dinaire et mystérieuse. C'est
l'accomplissement très
probable des Menaces de la Salette, rappelées
par moi si souvent et tellement en vain.
Mais il ne faut,
Christine, te laisser abattre.
«
Comment allons-nous faire
Y étranger ? » m'écris-tu.
sans
ressources
à
Véronique me disait tout
à l'heure que cette
plainte l'a péniblement im¬
pressionnée. Vétranger serait donc la France où
vous avez connu
Dieu, où vous êtes devenus chré¬
tiens, où Anne-Marie est née, où ton mari et ton
filsi ont été baptisés ! As-tu
pensé' à; cela, ma chère
amie ? C'est un peu comme si tu disais
que le
Ciel, c'est l'étranger ! Je te le dis avec confiance,
les amis de Dieu ne
périront pas et je n'en parle
pas à mon aise, car nous' sommes en ce moment
très menacés. Le
peu d'argent qui nous restait
s'épuise et nous ne1 voyons rien venir. Mais nous
LETTRES
180
parfaitement certains, Jeanne et moi, que
le nécessaire nous sera donné à temps, de manière
sommes
d'autre, peut-être même un peu de superflu,
serez traités, à Bures, avec la même
bonté. Il faut prier avec force. C'est tout ce qui
ou
et
vous
est demandé.
Je
ne
te dis rien de
l'absence de Madeleine,
crève le cœur. Mais Dieu sait
qu'il fait et il connaît ce que nous pouvons
parce que cela me
ce
supporter.
Je
vous
embrasse, mes bien-aimés.
Léon Bloy.
Mévoisins, 12 août 1914.
Chers amis,
Je vous écris uniquement parce que j'ai de
la peine et que cela me console un peu. Nou3
n'avons plus aucune nouvelle de Madeleine
depuis huit jours, et voici la misère. Ces deux
choses, ajoutées à la grande Angoisse, nous pa¬
raissent difficiles à supporter. Nous avons eu des
jours très noirs.
Les nouvelles de la guerre ont un peu atténué
notre tourment. Il semble que les Allemands ne
réussissent pas dans leur expédition de brigands
A PIERRE
VAN
DER MEER
et même que leur empire de salauds est en
A leur
.
181
danger.
d'invasion foudroyante,
inopiné¬
ment déconcertée par la
Belgique, il a été
menace
répondu
par l'invasion même. Les Français sont en Alsace.
On attend maintenant les
grandes batailles qui
Anglais accourent,
décideront de tout. Mais les
paraît-il, et les Russes doivent être
en marche
la Yistule et sur l'Oder. Nous allons assister
aux événements les
plus inouïs. Le pauvre Barbot
de qui nous avons reçu une
lettre, ce matin,
renonce à son attitude de
prophète. Il avait cru
sur
que la révolution sanglante précéderait la guerre.
Or il arrive que tout le monde en France est uni
contre l'Allemagne.
On peut même croire qu'il y a
quelque chose de surnaturel et certainement
tout est à espérer. Il est vrai
qu'il y a terrible¬
ment à souffrir. Ici, nous sommes aux derniers
sous.
Les éditeurs ou amis sont
impuissants ou se dé¬
robent. Il ne nous reste plus
que le chapelet.
là
Jeanne demande si une lettre de
quatre pages
écrite à Christine est arrivée. Dans la situation
exceptionnelle qui est celle de tout le monde en
moment, il faut accuser réception de tout. J'ai
ce
reçu tes deux lettres du 8 et du 9 arrivées en
même temps, mon cher Pierre. Baisers très tendres
aux
quatre de Bures.
Léon Bloy.
Léon Bloy
11
lig
LETTRES
Mévoisins, 17 août 1914.
Mon bien-a-im:é Pierre,
Je te remercie pour ta longue lettre qui est un
véritable bienfait. On est triste et
chaque jour
pèse sur nous si lourdement I
aggravation
jours passés que nous
sommes privés de cette enfant et c'est pour mon
courage une rude épreuve. Je pense bien souvent
à vous, mes amis de Bures, et non pas sans larmes.
Quand se reverra-t-on ? et comment ? et dans
quel état ? Jacques, du moins, est en sécurité, à
l'île de Wight, chez ses Bénédictins, avec Raïssa
L'absence
excessive.
de Madeleine est une
Voilà quinze
et Véra.
A
une
aucune époque de l'histoire, il ne s'était vu
situation aussi extraordinaire pour la France,
l'Europe, pour le monde entier. Quinze ou
vingt millions de soldats en armes, l'odieux em¬
pire allemand menacé de ruine après d'effroyables
massacres, et ensuite ? En comprimant un éclat
de rire douloureux, je veux bien faire semblant
pour
de croire à la fraternité et au désintéressement de
l'Angleterre et de la Russie, mais il faudra tout de
même reconstituer une Europe. Alors, quelle curée,
quel déchaînement de convoitises, quelle vision
d'Apocalypse !
A
PIERRE VAN DER MEER
183
allemand doit être détruit. Gela
la brutalité prus¬
siennes ont trop dépassé toute mesure. Dieu et
L'empire
semble certain. L'arrogance et
les hommes en ont tout à fait assez. La France est
nécessaire pour ce résultat. Donc la France sera
victorieuse. A quel prix ? Son extrême droite
est
en
Alsace et
son
extrême gauche à Liège.
kilomètres
devant se resserrer sur Metz et Strasbourg, for¬
teresses volées à la France, devenues presque
C'est un étau de cent ou deux cents
imprenables depuis quarante-quatre ans et qui
seront défendues avec le plus horrible désespoir.
On attend, chaque jour, une gigantesque bataille
qui décidera peut-être de leur sort. Il est probable
que la victoire sera pour la France aidée de la
Belgique et de l'Angleterre, mais à quel prix ?
je le répète. Donc, nous supposons les provinces
volées reconquises et l'armée allemande affreu¬
sement mutilée rejetée au-delà du Rhin, forcée
de courir au-devant des Russes pour son exter¬
mination. Dans cette hypothèse tout va très bien,
n'est-ce pas ? et l'aboniinable empire n'existe
plus. Soit, mais il restera la Salette. La France
aura-t-elle fait pénitence ? Pas le moins du monde.
Les conversions déterminées par le trac ne m'ins¬
pirent que peu de confiance.
Barbot croyait qu'une révolution diabolique,
précéderait la guerre. Il s'est trompé profondé¬
ment. La réalité bien visible, c'est que la France
est unie en ce moment et qu'on peut espérer la
'
LETTRES
184
destruction des barbares. Actuellement c'est l'u¬
nique désir, l'unique pensée. Mais il y a la Salette
et, pour moi, la certitude que Dieu veut agir
bientôt, en se manifestant Lui-même d'une ma¬
nière inouïe que nul ne peut prévoir. Aussi long¬
temps qu'il n'y aura pas de Surnaturel évident, il
n'y aura rien de fait.
Cette guerre n'est donc pas et ne peut pas être
la fin. A supposer la ruine allemande, il est
présumable que ce triomphe augmenterait infini¬
ment l'impiété et l'endurcissement de la France
qui n'aurait pas eu son châtiment et qui ne doit
pas y échapper. De ce point de vue, il paraît
certain que la guerre actuelle ne sera qu'un épisode,
un prélude. Le monstre germanique
abattu, la
France aura encore à régler ses comptes avec un
Maître amoureux d'elle, mais d'autant plus im¬
placable, et ce sera le moment de Dieu. Alors,
sans doute il suscitera Quelqu'un...
Ta lettre, mon cher Pierre, m'a montré, une fois
de plus, combien nous sommes ensemble, unis
dans
nos sentiments et nos pensées.
Je crois
savoir que nous sommes désignés pour voir en¬
semble les plus grandes choses. Mais il ne faut pas
avoir peur. Nous serons épargnés quoi qu'il arrive.
Mes filleuls seront épargnés avec moi. Nous ne
pouvons que
demandé.
Nous
avons
prier, c'est tout
eu
nous ne sommes
des
ce
qui
nous
est
jours très noirs ici. Mais
Il est entendu,
pas abandonnés.
A
nos
PIERRE
YAN
DER
MEER
185
bien-aimés de Bures, que si Dieu vous envoie
des ressources très abondantes, vous nous aiderez,
mais
Nous pouvons vivre. Crès
gracieusement un petit secours. J'en
attends d'autres et peut-être aurons nous la joie
de pouvoir nous-mêmes .vous aider. Donc la
paix, je vous en prie, la paix et la confiance.
Notre plus grande peine va finir. Madeleine
revient dans quelques jours.
Mon Pierre, dis à Christine combien j'ai été
non
autrement.
m'a envoyé
touché de
sa
dernière lettre et embrasse-la très
tendrement pour
moi, ainsi que Pierre-Léon. Je
prie Christine de faire faire quatre signes de croix
à Anne-Marie, un pour Jeanne, un pour Véro¬
nique, un pour Madeleine et un pour moi. Nous
croyons à l'efficacité merveilleuse de ce geste de
l'innoçence.
Prière de m'accuser
réception de cette lettre
J'en aurai besoin pour le pro¬
chain volume de mon journal et je n'ai ni la force
ni le courage d'en prendre copie.
et de me la garder.
Je vous embrasse très tendrement.
Léon Bloy.
La Jeanne d'Arc est interrompue, hélas !
LETTRES
186
Mévoisins,
Mon Pierre
27
août
1914.
bien-aimé,
Je t'ai écrit avant hier, 25, mais je suis si triste
que je veux t'écrire encore.
En ce moment nous attendons,
troublés dans
la veille et le sommeil, une dépêche de Madeleine
annonçant son retour à Paris où Jeanne
irait
aussitôt la chercher. L'absence de eette enfant a
été terrible pour nous, je ne dis que cela.
nous attendons le facteur
feuille Le Petit Parisien, qui nous
apprend le peu que le Ministère de la guerre
consent à communiquer. Reçu, hier soir, une
lettre de B..., du pessimisme le plus détestable.
Pour lui, tout va mal et on ne nous communique,
par système, que des nouvelles fausses. Qu'en
sait-il, ce pauvre homme qui s'est trompé si com¬
plètement dans ses prédictions ? Ne vous laissez
pas influencer par lui, mes chers amis, ce serait
trop bête. Il me dit de t'envoyer les premiers
chapitres de son Épée foudroyante que j'ai reçus
il y a quelques jours, et qui ne sont rien. Ayant
trop peu de lumière, il abuse des prophéties de
Mélanie qu'il est certainement incapable de com¬
prendre.
La situation de la France est horrible, sans doute,
Puis, chaque jour
et la pauvre
A PIERRE VAN
DER MEER
187
mais que dire de celle de l'Allemagne ? Même en
vrais des échecs graves en Belgique
Alsace, comment ne pas compter sur la
tenant pour
et
en
coopération des Anglais de qui Vintérêt si évident
est de s'opposer violemment à l'expansion alle¬
mande ? Les Russes et leur tsar giflé, conspué
ignoblement dans la personne de son ambassadeur
à Berlin, inondent la Prusse orientale et marchent
sur la capitale de Guillaume. Quelque formidable
que soit en Belgique l'armée de ses chenapans,
elle sera forcée, cette sale armée, de faire demitour en desserrant son étreinte et de courir audevant des Russes, ayant dans le dos quatre ou
cinq cent mille Français, Anglais et Belges qui
les poursuivront, la rage au cœur, ayant des atro¬
cités à punir, car il faut que tout se paie. Il ne
s'agit pas ici d'une guerre ordinaire, mais d'une
guerre d'extermination.
Dieu ne m'a rien révélé, mais je sens
ment que
Prusse
—
profondé¬
l'Allemagne est condamnée et que la
cœur militaire de l'Allemagne — doit
être détruite. Cela avant tout.
B... ne m'apprendra pas que la France a
les
mérité
pires châtiments. Elle les subit déjà par le
des
carnage d'une multitude de ses enfants et par
malheurs affreux, sans préjudice des comptes
à
rendre après.
Mais l'Allemagne d'abord.
Je vis
comme
dans
un
matin, dans notre pauvre
songe
douloureux. Ce
église, je pensais à
188
LETTRES
tous les morts d'hier et
d'aujourd'hui, à tous les
mourants, à tous les deuils, à toutes les menaces ;
et, en même temps, je revoyais toute ma vie
cruelle. Avec
précision angoissante, me re¬
entendues,
il y a trente-cinq ans, alors
que je vivais en con¬
templatif et qu'il me fut dit qu'une place — que
je ne sais pas — m'était réservée dans les immenses
catastrophes à venir. Et je pleurais dans les té¬
nèbres de l'espérance.
Qu'allons-nous devenir, les uns et les autres ?
une
venaient des choses anciennes vues ou
Serons-nous forcés de fuir ? Où et comment ?
Reviendrons-nous à Bourg-la-Reine sans res¬
?
Reverrai-je Bures et mes chers filleuls?
pas aban¬
donnés, mais quelles épreuves nouvelles ne leur
seront-elles pas infligées !
Voilà une heure que je t'écris, mon Pierre
bien-aimé. C'est autant de gagné sur cette journée
sources
Sans doute, les amis de Dieu ne seront
de solitude et de tristesse.
Pierre-Mathias, Pierre-Léon, Christine et AnneMarie, priez pour le pauvre parrain qui vous porte
dans son coeur.
Léon Bloy.
P.-S. — La poste n'étant pas sûre je te
de me donner la date de mes lettres reçues.
prie
A PIERRE VAN
DER MEER
189
Rennes, 17 septembre 1914.
Mes bien-aimés,
Aujourd'hui enfin, après deux semaines d'an¬
goisse à votre sujet nous avons reçu d'abord ta
carte, mon cher Pierre, datée du Havre, 3 sep¬
tembre, nous annonçant votre départ pour la
Hollande après un terrible voyage, puis la bien¬
heureuse dépêche d'Henri qui nous a
complè¬
tement rassurés.
Nous savons maintenant, et personne ne l'ignore,
la partie est gagnée pour la France et que
canaille allemande pourchassée par
les armées franco-anglo-belges sera forcée
bientôt,
après d'horribles convulsions et des massacres
infinis, de repasser le Rhin sans gloire, avec cinq
que
l'immonde
cent mille baïonnettes au derrière et devant elle
million de Russes à la porte de Berlin. Ce sera
la fin de l'odieux empire des
brutes, l'Autriche
un
étant déjà hors de cause. Vous voyez
donc que
j'avais raison dans mon optimisme. Cependant
il m'a fallu faire comme vous-mêmes et comme tant
d'autres, prendre la fuite. Insuffisamment rensei¬
gnés, mais sachant les Allemands en marche vers
Paris, après l'échec de Charleroy, une chevauchée
de ulhans pouvait être à craindre. Jeanne était
il.
LETTRES
190
dans l'angoisse et mes nuits étaient douloureuses.
absolument
inespéré et miraculeux
Un
secours
nous
étant venu, nous avons pensé que Dieu nous
manifestait ainsi sa volonté et nous avons pris le
train pour Rennes, avec de pauvres bagages à la
main. Quel voyage ! Tu connais, Pierre, le trajet
de Saint-Piat à Chartres, vingt minutes en temps
ordinaire. Il a fallu sept heures et le reste à l'ave¬
Panique universelle
nant.
vous avez été au
Nous
sommes
bousculades in¬
apprendre puisque
et
finies. Mais je n'ai rien à vous
Havre dans les mêmes conditions.
enfin arrivés à Rennes comme des
épaves. Là, du moins, nous étions assurés de
trouver le bon Termier qui occupe une haute si¬
tuation militaire dans cette ville. C'est une joie
pour nous et pour lui-même de nous voir deux ou
trois fois par semaine. Rennes étant fort encombré,
question du gîte était difficile. Mais la Pro¬
dès le premier jour. Alors
immédiatement, nous vous avons envoyé, chez
Mme W... une dépêche que vous ne recevrez
jamais, disant : « Avons argent, venez ». Dieu
voulait notre dispersion douloureuse et cela, sans
doute, est adorable...
la
vidence y a pourvu
Mais
nous
sommes
assurés de voir ensemble
grandes choses et je te l'ai beaucoup dit,
en sommes à la préface
et elle est déjà suffisamment terrible. Des millions
de morts, des malheurs infinis, des deuils incal¬
culables, voilà ce que froidement ont assumé les
de très
mon
cher Pierre. Nous
A PIERRE YAN DER MEER
Hohenzollern
191
qui repose VEsprit de Dieu, et
gâteux de Habsbourg dit l'Empereur
apostolique. Penser à cela, c'est de quoi faire
sur
l'infâme
chavirer la raison !
Je m'ennuie horriblement ici.
Impossible de
continuer ma Jeanne d'Arc, ayant laissé mes livres
à Mévoisins.
Si,
continuent
leur
je le pense, les bandits
retraite, nous retournerons à
Mévoisins dès la fin du mois, pour y séjourner en
octobre, en attendant qu'il nous soit possible de
revenir à
aimés
Bourg-la-Reine. Vous aussi, mes bienvous pourrez peut-être alors re¬
filleuls,
venir à Bures où
vous
comme
vous
avez
laissé tout
ce
que
possédez.
Combien de fois, Pierre, et avec quels hennisse¬
ments de désir, je pense à notre banc de la station,
petit café voisin, à la petite église silencieuse,
déjeuner sous ton arbre, à Christine, aux chers
enfants et même au pauvre chat sans queue !
Chère et bien-aimée Christine que j'embrasse
de tout mon cœur, comment as-tu pu croire que
j'étais fâché contre toi, qu'il y avait entre nous
une ombre ? C'est vrai que je suis un vieil ours
à la patte pesante, mais tu as une telle place dans
mon cœur ! La lettre qui t'a donné cette inquié¬
tude était une taquinerie que j'ai écrite en riant
et tu as dû le comprendre bientôt. Persuadez-vous
mes chers enfants
spirituels, que rien de vous ne
pourrait me faire de la peine, si ce n'est de vous
voir souffrir et que ce serait un tourment pour moi
au
au
192
d'en
LETTRES
être
Embrassons-nous, ma petite
Christine, espérons la splendeur de Dieu et prions
ensemble avec grand amour.
Après la dépêche reçue ce matin, nous attendons
avec impatience une lettre de Hollande
qui croL
sera probablement celle-ci.
Je vous prie Pierre
et Christine, d'embrasser pour moi Henri, en lui
disant que je sens pour lui l'amitié la plus valide
et qu'il a dans mon cœur une place très confor¬
table. Je le lui écrirai un de ces jours. J'ai reçu
ici sa lettre du 29 août et je n'oublie pas nos belles
journées de Mévoisins.
A vous toutes mes tendresses,
cause.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 30 octobre 1914.
Mon bien-aimé
Pierre,
Reçu, ce matin, ta carte qui nous a cherchés à
Rennes, puis à Saint-Piat. Nous sommes ici depuis
le 25. C'est une grande peine pour nous de voir
que vous ne recevez rien de ce que nous vous
envoyons. Déjà nous l'avons appris par une lettre
de Christine reçue le 23, à laquelle Jeanne a
répondu. Le 10, j'avais eu une lettre de toi, la
dernière, et le même jour j'ai écrit à Henri van
Haastert, quelques pages assez importantes qui
étaient autant pour vous, mes chers
filleuls, que
A PIERRE VAN
DER MEER
193
pour lui. Les a-t-il reçues ? Quel temps abomi¬
nable et quel affreux début de l'accomplissement
des menaces de la Salette 1 II est vrai que l'Alle¬
magne
dès à présent est condamnée et qu'avant
peu sans doute, les cambrioleurs infâmes de la
France et de la Belgique seront forcés par l'offen¬
sive russe de repasser le Rhin, en laissant derrière
eux
la peste, des centaines de milliers de morts et
le plus épouvantable désert. Leur empire de démons
détruit, mais ne deviendrons-nous pas alors,
proie d'une vermine socialiste et antichré¬
tienne plus redoutable encore ? Je ne peux pas te
dire toutes mes pensées sur cette pauvre carte
qui ne te parviendra peut-être pas. Tu les connais,
d'ailleurs, et elles sont bien sombres.
On ne cesse de prier pour vous, naturellement.
Malgré tout, nous espérons vous revoir à Bures,
où vous avez laissé ce que vous possédez et quel¬
ques uns de vos plus chers souvenirs. Dieu ne
nous refusera
pas cette joie. A Saint-Piat, te
souviens-tu, mon Pierre, de m'avoir vu pleurer?
J'avais alors les plus noirs pressentiments, com¬
bien réalisés depuis ! Cependant nous ne sommes
pas sans espérance quoique très menacés. Je
sera
la
suis comme un vieux pauvre de Jésus devant un
d'airain, mais je sais que le Paradis est der¬
rière et que Notre-Seigneur est tout puissant.
mur
Nous
sommes
très
péniblement impressionnés
par la maladie de ton père. Dieu veuille lui ouvrir
les yeux 1
194
Je
LETTRES
vous
embrasse de tout
mon cœur, PierreMathias, Pierre-Léon, Christine, Anne-Marie, mes
bien-aimés, pour toujours, et je vous envoie
toutes les tendresses de
Jeanne, Véronique et
Madeleine.
Souvenir affectueux à ton père.
Léon Bloy.
Bourg-la-Reine, 13 novembre 1914.
Mon Pierre
bien
J'ai reçu mes clefs ce
aimé,
matin, ta lettre avant-
hier ! Celle-ci attendue depuis longtemps avec un
grand désir m'a été extrêmement douce. Le cau¬
me parles, le cauchemar inter¬
minable de cette guerre diabolique pèse terrible¬
ment sur moi. Depuis le commencement je suis
étreint par l'angoisse. Autour de moi, ici,
je vois
les gens s'agiter en vain, rire bruyamment,
vaquer
chemar dont tu
à
leurs affaires
si rien ne se passait,
qu'ils peuvent, pendant que
des milliers d'hommes, chaque jour, sont massacrés.
Indifférence totale chez tous ceux que la guerre
ne menace pas.
Aveuglement surnaturel. Moi je
lis les journaux et je prends des notes
pour un
futur livre, mais je suis pénétré d'une continuelle
horreur. Ce qui me fait le plus souffrir du côté
comme
s'amuser enfin tant
A
PIERRE VAN DER MEER
195
allemand, ce que je ne peux absolument pas
supporter, c'est l'injustice horrible de cette
d'assassins et de voleurs hypocrites qui
Nom de Dieu pour justifier leurs
infamies ! Il ne s'était jamais rien vu de pareil.
On croirait qu'un souffle, démoniaque a passé sur
cette nation abominable et que les Allemands ne
sont plus des hommes. Tous ceux qui ont vu les
batailles s'accordent à dire qu'ils ont eu l'impres¬
sion d'être en enfer. Il ne s'agit même plus de
conquêtes, puisque la partie est décidément
perdue pour ces enragés. Il leur faut l'extermi¬
nation des hommes et des choses. Quand le pro¬
grès effrayant des armées russes les forcera à
repasser le Rhin, que restera-t-il de nos départe¬
ments du nord et de la malheureuse Belgique ?
Ces amis de Dieu disent que la plus belle cathé¬
drale ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien ! Telle est l'expansion suprême de Luther
qui nous donne enfin toute sa fleur.
Je m'inquiète pour la Hollande, c'est-à-dire
pour vous, nos bien-aimés filleuls. On dit que
guerre
osent abuser du
des barbares vous menace à votre
prétendent que qui n'est pas avec eux
est contre eux et ils ont raison sans doute, puis¬
qu'ils font horreur à tout le monde. Cet imbécile
féroce de Guillaume a eu tout dernièrement le
culot incomparable de publier qu'il « soutient
une guerre défensive contre un monde de haine,
d'envie et de convoitise », affirmant ainsi qu'il est
l'insolence
tour. Ils
196
LETTRES
une victime dont tous les cœurs
généreux devraient
compassion et que son Allemagne est une
putain délicieuse convoitée par l'univers.
Tu crains que la guerre ne dure très
longtemps
encore. Je ne le crois
pas. Des efforts aussi gigan¬
tesques ne peuvent se renouveler. L'Allemagne
s'épuise. Pour multiplier à l'infini les deuils et les
misères il lui faut dépenser
chaque mois plus d'un
milliard et on croit qu'elle
peut avoir perdu depuis
trois mois, en Occident et en
Orient, un million
de ses invincibles soldats.
L'empire est certaine¬
avoir
ment
condamné.
Les
convulsions
du
monstre
seront
épouvantables, je le sais bien et cela coû¬
tera bien cher, mais
l'Europe veut qu'il périsse,
Dieu le veut aussi et il
n'échappera pas à son
destin.
Moi non plus d'ailleurs. Le mien
paraît être de
souffrir toujours. Notre vie
quotidienne est
suspendue à quelques fils d'araignée. On ne meurt
mais la détresse est permanente, Dieu le
voulant ainsi. Henri, de
qui j'ai reçu une belle
lettre ce matin,parle de son
appétit des souffrances.
Embrasse-le de ma part et dis-lui de
prendre
garde. Dieu n'exauce pas toutes les prières, mais
quand on lui demande de souffrir on est infailli¬
blement exaucé, d'abord
parce que cela est dans
Vordre, ensuite parce qu'il se mêle souvent, à notre
insu, dans cette demande, une sorte de présomp¬
tion qui doit
s'expier, et, comme on entre alors
dans l'Absolu, les effets
peuvent être terribles.
pas,
A PIERRE
VAN
DER MEER
197
J'en sais
quelque chose. Ce que je dis là n'est
peut-être pas bien clair, mais il me semble que je
dois être compris.
J'ai repris, dans la tribulation, ma Jeanne d'Arc
interrompue trois mois. Les événements actuels
ajouteront, je l'espère, quelque chose à ma vision
personnelle de ce vieux drame historique.
Je vais revoir Crès et lui parler de ton livre.
Je doute malheureusement qu'il puisse être
publié maintenant. Les affaires de librairie sont
détestables.
Jacques déjeunera probablement ici, dimanche,
qui s'est annoncé, profitant pour me
voir d'un court voyage à Paris. Tu nous manqueras
beaucoup.
Quand nous reverrons-nous, mon pauvre
Pierre ? Tu me parles des bonnes journées à
Bures, à Bourg-la-Reine, des parties d'échecs,
des causeries, hélas ! Je me souviens, avec des
larmes, de notre séparation à Maintenon, le
1er août à 4 heures. Véronique avait voulu t'y
accompagner avec moi. Avec quel serrement de
coeur t'ai-je vu partir ! Quelques heures après,
la mobilisation générale était annoncée. On
n'oublie pas de tels moments.
Que te dirai-je des catholiques modernes que
nous n'ayons dit cent fois ? Ils sont, comme tou¬
jours, héroïques et la Foi est en progrès. La Salette
est plus méprisée que jamais. Plus les menaces
de Celle qui pleure se réalisent et moins ils y
avec Termier
198
LETTRES
croient. Quel réveil,
après la guerre, quand les
sectaires, plus puissants que jamais, les regarde¬
ront avec leurs
yeux pleins de vermine phos¬
phorescente !
Je te prie de dire à ton cher
père dont l'état
de souffrance
m'afflige, que je l'aime et que je
prie pour lui de tout mon cœur avec Jeanne,
Véronique et Madeleine. Pourquoi ne prie-t-il
pas comme nous et avec nous ? Il y aurait
pour
lui
une
telle consolation
et
un
si
de patience !
grand trésor
Je vous embrasse
tous, toi, Christine, le petit
Pierre et Anne-Marie, avec une immense
tendresse.
Léon Bloy.
Quand tu
m'écrire, dis-moi si cette
Quand tu la recevras, j'espère
que Christine aura reçu celle que Jeanne lui a
écrite avant-hier, l'informant de l'insuccès
navrant
pourras
lettre t'est parvenue.
de sa démarche à Bures où elle avait
été, accom¬
pagnée de Véronique, et du refus haineux, presque
insultant de Mme H. de la laisser
pénétrer dans
la maison...
Jeanne, par la même occasion, vous annonçait
qu'elle a retrouvé votre malle chez la
de Mme
Verbrugghe.
concierge
Nous prierons pour le succès de ta
conférence
du 16. Tu
prudence.
auras
besoin, je erois, d'une extrême
A
PIERRE VAN DER MEER
Bourg-la-Reine, 13 janvier 1915.
Mon bien-afmé
Pierre,
Ta lettre,
longtemps attendue, a été reçue avec
joie que tu peux comprendre. Je viens de la
relire et je me cramponne comme je peux à la
dernière phrase : « Nous nous reverrons peut-être
bientôt ». Hélas 1 qui peut le savoir ? Vous me
manquez tous les quatre indiciblement. Je pense
à vous tous les jours, non seulement chaque matin,
à l'église, mais le long du jour, à tout propos et
une
bien souvent
avec
une
tristesse écrasante. Gela
s'ajoute à tant d'autres peines 1 II est vrai que
nous n'avons pas trop à souffrir de notre situa¬
tion présente. Dieu fait miséricordieusement in¬
tervenir quelques amis. Bien que réduits stricte¬
ment à l'état de mendicité, nous subsistons. Mais
il y a sur tout le monde et sur nous en particulier,
une si terrible angoisse !
Tu dois être impressionné autant que moi par
le caractère si nettement diabolique de cette
guerre. Un seul fait entre plus de dix mille. Nos
soldats, pénétrant dans un cimetière de Flandre,
se trouvent en présence d'une grande croix. A la
place du Christ abattu, un homme y a été cru¬
cifié par les Allemands ! J'ai appris cela hier soir.
F
tha
h !
ïi
LETTRES
200
11 ne se passe pas un seul jour sans que des faits
d'une égale horreur soient racontés. Ils encom¬
brent tous les journaux. Gela ne peut s'expliquer
que par une sorte de possession collective de toute
l'armée
allemande, depuis les chefs jusqu'aux
derniers soldats et les non combattants, en Alle¬
applaudissent à ces abominations. C'est
luthérien, mûri pendant quatre siècles,
qui crève enfin. Un tel spectacle et surtout le
pressentiment de ce qui suivra, est pour moi un
permanent cauchemar qui m'entretient dans un
magne,
l'abcès
état de fébrilité douloureuse dont
on
verra
la
trace à toutes les pages
de mon livre. Heureux
qui sont morts dans la paix du Seigneur.
Nous autres, les survivants, que ne verronsceux
nous
?
Te
souviens-tu, mon cher Pierre, de tant de
conversations que nous avons eues à Bures ou
ailleurs et de tout ce que je disais du prochain
avenir
qui me
dolorum haec.
paraissait si sombre ? « Initium
» Voilà où j'en suis maintenant.
Je crois vraiment que ce que nous voyons n'est
que le commencement. De l'Alsace à Ostende on
se massacre chaque jour, presque sans avancer.
L'énormité de la tâche imposée à nos pauvres
troupiers nous force à attendre ainsi les progrès
des Russes, dont la lenteur est désolante. Lorsque
ceux-ci marcheront enfin sur Berlin, les barbares
seront bien forcés de nous lâcher, non sans dé¬
truire ou massacrer, en France en Belgique, tout
A PIERRE
VAN DER MEER
201
ce qui pourrait subsister encore. A ce momentlà, Pierre, on croira lire l'Apocalypse. Essaie de te
représenter cette ruée de deux ou trois millions
d'hommes, Français, Anglais et Belges fous de
rage, chacun ayant à venger des deuils infinis ou
d'horribles outrages, se précipitant sur un vaste
empire de démoniaques au désespoir... L'exaspé¬
ration universelle procurée par la barbarie alle¬
mande est telle que nous allons visiblement à
que j'appelle la guerre intégrale, c'est-à-dire
celle où on ne fera plus de prisonniers, et cela
ce
commence déjà. La sentimentalité française pourra
peut-être durer encore quelque peu, mais les
Belges, les Anglais, les Russes !
En ce qui concerne la France, à l'heure actuelle,
je ne vois pas d'aussi effarante menace que celle-ci :
la réouverture de la Chambre qui vient d'avoir
lieu, la rentrée en scène des politiciens dont le
premier objet sera de chambarder le gouverne¬
ment et de ruiner la défense
nationale en desti¬
tuant les chefs de l'armée pour mettre à leur place
de sonores capitulards,
à moins qu'ils ne courent
plus pressé qui est évidemment de fermer
toutes les églises et d'enco-rager les persécutions
les plus infâmes. Hélas ! mon filleul bien-aimé,
que ne verrons-nous pas ? Les menaces de la
Salette sont bien près de leur échéance.
Ce que tu racontes de ton père est très doulou¬
reux. Si tu
penses que cela puisse faire quelque
bien, dis-lui que nous prions ici pour lui, très parau
LETTRES
.202
ticulièrement. Tous les jours une dizaine de notre
chapelet lui est donnée.
Que te dirai-je de plus que tu ne saches ou que
tu ne devines. Je vous aime avec la plus vive ten¬
dresse, mes chers absents, et votre exil est parmi
les pires amertumes de ma vie.
Le vieux parrain vous embrasse de toutes ses
forces.
Léon Bloy.
Très affectueux souvenir à notre cher Henri.
Bourg-la-Reine, 11 février 1915.
Mon Pierre
J'ai été navré
la reculade
sans
ce
bien-aimé,
matin, en apprenant par toi
héroïsme de ton éditeur hollan¬
dais qui a, je pense, immobilisé son enthousiasme
derrière une digue.
Ce
projet d'une édition en Hollande me plai¬
sait. C'eût été pour mon livre une diffusion heu¬
reuse, un rayonnement probable vers l'Angleterre
et la Russie. Et l'occasion était si belle, si unique !
J'avais consulté Vallette pour avoir
informations
demandées. Il m'a dit
de lui des
en
termes qu'un tel livre publié en de telles
propres
circons¬
tances était, à ses yeux, une excellente affaire,
d'un succès certain pour l'éditeur et qu'au point
A
PIERRE VAN
DER MEER
203
de vue strictement commercial, il était réellement
de ne pouvoir rien entreprendre faute
d'argent et de crédit. Et encore, dans l'état actuel,
Paris ne vaudrait pas la Hollande pour une telle
publication. Même réponse, à peu près, chez Crès.
désolé
Ton éditeur serait-il donc un de ces éditeurs de
qui ne veulent pas gagner d'argent ? Non,
n'est-ce pas ? Il a simplement demandé quelques
rêves
jours de réflexion afin de pouvoir consulter quel¬
qu'un et j'en trouve la preuve dans cette petite
vilenie consistant à réclamer un examen préalable
de mon livre !
Espérant, dans ma simplicité, une réponse favo¬
rable, j'ai écrit avant-hier à notre ami Henri van
Haastert
une
lettre contenant certaines instruc¬
précises qu'il a dû te communiquer. Main¬
je ne sais plus que faire. Mon livre entiè¬
rement achevé depuis trois jours — Dieu sait
avec quelle peine !
— va-t-il rester dans mon
tiroir ? Ce serait dur. Voici, faute de mieux, la
Table des matières que tu pourras montrer à
l'occasion, si tu penses que cela puisse être utile.
tions
tenant
Introduction.
Méditation préliminaire.
I. Le Lieutenant de Jésus-Christ.
II. L'Angélique.
III. Le Miracle.
IV. DU estis.
V. L'Épopée.
VI. La Guerrière.
VII. La Prophétesse.
204
LETTRES
VIII. La Thaumaturge.
IX. Les Amis.
X. Les Ennemis.
XI. Les Larmes.
XII. Évêque, je meurs par vous.
XIII. L'Holocauste.
Conclusion. La Croix de bois et la croix de fer.
Et voilà tout. A mon âge et après tout ce que
j'ai fait, je refuse avec indignation tout examen
préalable. J'ai lu, en partie ou en entier ce livre
aux quelques amis
que je vois encore, les Maritain,
les Martineau, Termier, La Laurencie, etc. L'im¬
pression de tous est que je n'ai jamais rien fait
d'aussi important et que c'est irrésistible. Il ne
faut pas oublier le titre :
JEANNE
D'ARC
ET
L'ALLEMAGNE.
Titre d'une attraction certaine et que je n'as
pas cherché. Il s'est imposé à moi. Comment
aurais-je pu ne pas comparer, chaque instant, la
guerre si noble et si chevaleresque de la Pucelle
à la guerre infâme de Guillaume ?
Et puis l'angoisse atroce, toujours
grandissante,
la colère, l'imprécation infinies ! C'est
quelque
chose, tout cela, pour faire un beau livre !
Et maintenant, une fois de plus, quand et
comment se reverra-t-on, mes deux
Pierre, ma
Christine, et toi petite Anne-Marie, nos filleuls
bien-aimés, nos amis si chers ? Je pense bien sou-
DER MEER
A PIERRE VAN
205
vent, avec quelle amertume ! à Bures où vous serez,
bien forcés de revenir, ne
fût-ce que pour y re¬
prendre ce que vous y avez laissé et que nous
ne pouvons pas protéger puisque la propriétaire
nous en
interdit l'entrée.
apprendre qu'après une longue
il nous est arrivé le
miracle ordinaire, c'est-à-dire un grand secours
inattendu par une personne inconnue de moi que
Je dois
vous
série de jours très pénibles,
mes
livres ont embrasée. C'est
mère de famille,
une
femme, une
qui ne sait que dire et que faire
fait retrouver
pour me récompenser de lui avoir
Dieu qu'elle croyait avoir perdu.
Je
vous
embrasse
tous
quatre en pleurant
d'amour.
Léon Bioy.
Bourg-la-Reine, vendredi 26 juin 1915.
Mon bien-aimé
Pierre,
Demain, samedi, à 10 heures, rendez-vous au
petit banc.
Je serai peut-être assez heureux pour te porter
un ou deux livres, mais, jusqu'à ce moment, j'ai
les mains vides — aussi vide que mon cœur est
plein de toi et de quelques autres.
C'est aujourd'hui la fête des saints Jean et
12
206
LETTRES
Paul martyrs sous Julien l'Apostat,
personnages
tout à fait extraordinaires.
Voici l'étonnante antienne du
Magnificat : Isti
duae olioae et duo candelabra lucentia ante
Dominum : habent potestatem claudere cœlum nusunt
bibus
et
aperire portas ejus ; quia linguae eorum
claves cœli factae sunt.
J'embrasse mes cbers amis.
Léon Bloy.
Vicini nequam, par Saint-Piat
29 juillet 1915.
Mon bien-aimé
Pierre,
Les
journaux m'arrivent à peu près régulière¬
ment, mais le pauvre parrain continue à ne rece¬
voir aucune lettre de son filleul.
Nous
savons heureusement
par une lettre de
Christine venue ce matin que tu as été bom¬
bardé à Reims et que tu as
pu en revenir avec
tous tes membres.
Je sais
filleul tu es protégé tout
bien
qu'étant
mon
particulièrement, mais il
faudrait pas en abuser et
je ne sais pas si tu
as le droit de
t'exposer ainsi, n'étant
ne
battant. Ton journal hollandais ne
nement pas
pas un com¬
paierait certai¬
tes os ce qu'ils valent. Nous étions
ici très inquiets.
A PIERRE VAN
207
DER MEER
Allons, mon Pierre, un peu de courage, écrismoi quelque chose. Tu sais quelle est ici ma soli¬
tude et combien je t'aime.
Baisers de ma part
à Christine, à Pierre-Léon
et à votre délicieuse Anne-Marie.
Je t'embrasse véhémentement.
Léon Bloy.
Vicini nequam, 26 août 1915.
Mon Pierre
rien-aimé,
Reçu ta carte hier. Énorme désir de te voir une
quelques heures avant et après, comme
vu Jacques. Il me semble qu'en ce
moment une conversation avec toi me serait sin¬
gulièrement profitable.
Tu sais que je travaille beaucoup, au point que
j'espère revenir avec un nouveau volume de
400 pages, la suite du Pèlerin de 1913 à 1915.
Tout à l'heure étudiant le mois d'août 1914,
l'un des plus angoissés de ma triste vie, j'ai trouvé
nuit et
avons
nous
ceci !
«
11 août.
Longue lettre à Pierre. Je lui dis
tout ce que je pense des événements, en
le priant
de me la garder, n'ayant pas le temps d'en prendre
copie. »
208
LETTRES
Si tu as cette lettre sous la main, je te prie de
l'envoyer le plus tôt possible. Elle me sera
peut-être très utile.
Je suis si occupé, mon cher Pierre, que je n'écris
presque plus de lettres, me bornant à envoyer aux
plus aimés des rognures de papier telles que
me
celle-ci.
Je te prie d'embrasser pour moi très tendrement
Christine, petit Pierre, Anne-Marie, Raïssa, Véra
Jacques. Je me sens plus parrain que jamais.
Plus je vieillis, plus je suis amoureux.
et
Léon Bloy.
Mévoisins, 19 septembre 1915.
69e anniversaire de la Salette.
Mon Pierre
Nous
avons
reçu
bien-aimé,
la nouvelle
avec
émotion.
Nous aussi nous attendions en priant et ta carte
nous arrive au milieu de la neuvaine
que nous
faisions pour que l'événement fût aussi heureux
que possible.
Te voilà donc père pour la troisième fois, et de
quels délicieux enfants ! Embrasse tout ton petit
monde pour le vieux parrain en lui disant ma ten¬
dresse. Chère et chère Christine ! A l'heure même
où je vous écris, le nouveau venu reçoit sans doute
A PIERRE YAN
DER MEER
209
îe sacrement de baptême. C'est là le vrai miracle,
Quelle joie pour moi ! Ne
suis-je pas l'aïeul spirituel ?
Hier, nous avons eu une grande peine que, pour
la vraie naissance !
ma
part, j'ai acceptée sans murmure, comprenant
qu'il nous était demandé de souffrir, qu'il y avait
quelque chose à payer. C'était donc cela. Aussi,
ce matin, quel baume divin sur notre blessure !
Dans quelques jours nous reviendrons à Bourgla-Reine et je pourrai te revoir enfin. Ces trois
mois sans ta visite m'ont paru bien longs, je
t'assure. Heureusement j'ai pu travailler et prier.
Je t'embrasse tendrement.
Léon Bloy.
FIN
Sainfc-Amand (Cher). — Imp. R.
Bussière. 16-4-1928
LIBRAIRIE STOCK
Editeurs. — Paris
Delamain et Boutelleau,
LÉON BLOY
LETTRES A SA FIANCÉE
LE SANG DU PAUVRE
PROPOS D'UN ENTREPRENEUR
DE
DÉMOLITIONS
PAL et NOUVEAUX PROPOS
LETTRES A PIERRE TERM1ER
LE
COCTEAU
JEAN
LE
GRAND
ÉCART
—
PLAIN-CHANT
—
LE
POTOMAK
DESSINS
LE RAPPEL A L'ORDRE
L'ANGE HEURTEBISE - LETTRE A MAR1TAIN
suivie de la Réponse a J. Cocteau, de J. Mahitain
ORPHÉE
OPERA
—
JACQUES CHARDONNE
L'ÉPITHALAME
LE
CHANT
BIENHEUREUX
DU
ROMAIN
ROLLAND
MAHATMA GANDHI
APOLLINAIRE
L'HÉRÉSIARQUE ET Cie
—
ANECDOTIQUES
ÉLÉM1R BOURGES
LA
NEF
TOI
ET
—
LE
CRÉPUSCULE
PAUL
DIEUX
GÉRALDY
MOI
—
LE
ROBERT ET
LES NOCES D'ARGENT
DES
—
PRÉLUDE
—
AIMER
MARIANNE
LES GRANDS GARÇONS
PAUL RAYNAL
MAITRE
DE SON
CŒUR
TOMBEAU SOUS L'ARC DE TRIOMPHE
LE
LE
KIKOU YAMATA
M A S A K O
7,
—
LE
S H O J I
Rue du Vieux-Colombier et Place du Théâtre-Français
imrimerie
kapp, paris-vanves.
Fait partie de Lettres à ses filleuls, Jacques Maritain et Pierre van der Meer de Walcheren
