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LA
MARQUISE DE SADE
DU MÊME AUTEUR
Monsieur de la Nouveauté...............................
1 vol.
La femme du 199e..............................................
1 plaquette.
Monsieur Vénus.................................................
1 vol.
Queue de poisson..............................................
1 plaquette.
Histoires bêtes..................................................
1 vol.
Nono...................................................................
1 vol.
La Virginité de Diane.......................................
1 vol.
A Mort................................................................
1 vol.
EN
PRÉPARATION
Le Prince Voyou.
Ce qu’on n’écrit pas.
6865-86. — Corbeil. Typ. et stér. Crété.
RACHILDE
' LA
MARQUISE DE SADE
Frontispice de LUNEL
Tètes de Chapitres de F, F A U
CULS-DE-LAMPE
DE
STE1N
PARIS
ED. MONNIER ET C1', ÉDITEURS
R UE DE L’ODÉON
1887
Tous droits réservés.
Q. JO64ÎM?
I
a petite fille se faisait tirer par le bras, car la
L
chaleur de ce mois de juillet était vraiment suf
focante. Elle voyait, de loin en loin, des places très
désirables dans les fossés de la route, des places où
une petite fille comme elle eût trouvé autant d’ombre
et autant d’herbe qu’elle en pouvait souhaiter.
Mais la cousine Tulotte marchait à grands pas, sans
ombrelle, tirant toujours, ne soufflant jamais, in
sensible aux rayons brûlants du soleil.
— Tulotte! déclara tout d’un coup la petite, j’ai
trop chaud, je ne veux plus.....
— Allons donc! cria mademoiselle Tulotte, est-ce
qu’une fille de militaire doit reculer? Nous avons
fait la moitié du chemin. Tanière n’est pas contente
1
9
LA MARQUISE DE SADE.
quand tu restes à la maison. Il te faut de l’exercice,
tu deviendrais bossue si on t’écoutait. Ah ! tu es une
fameuse momie !
L’idée fixe de la cousine Tulotte était que les en
fants deviennent bossus lorsqu’ils annoncent des
goûts sédentaires. Elle avait la plus triste opinion
de cette petite Mary qui demeurait des journées en
tières à rêver dans les coins noirs, la chatte de la
cuisinière sur les bras, berçant la bête avec un re
frain monotone et pensant on ne savait quoi de
mauvais.
Mary s’arrêta prise de colère.
— Non, je ne veux plus! répéta-t-elle en enfon
çant ses ongles dans le poignet de la cousine.
Celle-ci fît un haut-le-corps d’indignation.
— La voilà qui me griffe, à présent!... fit-elle, et,
si elle n’avait pas tenu de l’autre main une boîte au
lait, elle eût vigoureusement corrigé l’irrascible
créature.
— Je le dirai à ton père ! s’écria la cousine
Tulotte.
Puis, sentant que l’enfant allait se révolter, selon
sa méthode ordinaire, c’est-à-dire qu’elle n’ajoute
rait pas un mot, pas une larme, et qu’elle n’avance
rait pourtant pas davantage, elle l’emporta. Mary
eut un rire silencieux. Ce rire plissa d’une façon
très singulière sa petite figure ; il signifiait peut-être
que 1 enfant connaissait déjà la valeur d'une égratignure faite à propos.
. Le chemin que prenaient presque tous les jours.
LA MARQUISE DE SADE.
3
vers la même heure, Mademoiselle Tulolte et son
élève, descendait de Clermont-Ferrand pour aller
jusqu’aux abattoirs de la ville. On passait d’abord
entre les murs de deux grands jardins. L’un, à gau
che, était planté d arbres énormes .' des saules,
des sapins, des ifs. L autre, à droite, était très ra
tissé, avec peu d ombrage et beaucoup de légumes
en rangs interminables : des choux, des salades,
des oignons, des melons, aussi quelques rosiers, du
syringa, des pensées, des corbeilles de thym. Dans
le premier il y avait une maisonnette fort jolie,
toute sculptée, surmontée d’une croix brillante.
Dans le second se dressait une simple cahute de
planches couverte de chaume moisi.
Plusieurs fois, Mary avait demandé pourquoi le
propriétaire du jardin aux beaux grands arbres ne
se montrait pas, tandis que l’on apercevait sans
cesse un homme, dans les vilains choux, un homme
coiffé d un épouvantable chapeau de paille, avec une
bêche ou un arrosoir.
lulotle, en dehors de la grammaire, n’aimait
point les questions, elle répondait :
— C’est que l’autre jardinier est mort !
En réalité, les saules et les ifs dissimulaient des
tombes, mais le mot cimetière lui paraissait difficile
à prononcer devant une enfant de sept ans.
Derrière ce cimetière, s’étendait une plaine coupée
par des sentiers poudreux : c’était la campagne, et
des blés mûrs, ondulants, vous aveuglaient de leurs
reflets dorés.
LA MARQUISE DE SADE.
Eu se retournant sur le chemin des abattoirs, on
voyait la ville de Clermont s’épandre jusqua Royat.
Au delà de Royat, dans un horizon brouillé, parce
qu’il faisait chaud, s’élevait le Puy de Dôme qui, le
soir, devenait bleu, d’un bleu sombre à donner des
terreurs vagues aux petits enfants pensifs.
Mary, le bras passé autour du cou de la cousine
Tulotte, se demandait comment on peut se prome
ner sur une montagne sans toucher le ciel du front.
Elle savait très bien que cela s’appelait le Puy de
Dôme, que la ville était Clermont-Ferrand et que,
parmi toutes ces maisons, il y en avait une apparte
nant à son père le colonel, mais la promenade, sur
une montagne, ne pouvait encore s’expliquer claire
ment. Elle revenait à ce sujet mystérieux avec insis
tance.
— Tulotte... nous irons bientôt, dis?
—- Au Puy de Dôme!... Tu es folle, ma pauvre
petite... 11 y a des loups, et puis ton père ne veut
pas.
—- Et maman ?
— Ta maman est trop malade pour vouloir quelque
chose qui te rendrait malade aussi !
— On ne va jamais où je veux! murmura Mary,
après un silence.
— Parce que tu veux des bêtises.
Et tulotte, fatiguée de la porter^ la laissa glisser
vivement par terre.
fout le merveilleux panorama de la ville disparut
pour Mary comme une image qu’on lui aurait retirée
LA MARQUISE DE SADE.
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des doigts, elle ne vit plus que les fossés de la
route; une campagne en miniature qu’elle connais
sait trop avec ses chardons secs, ses flaques d’eau
vaseuses et ses rares fleurettes de liserons pâlies
sous la poussière.
Tulotte tourna la promenade des Buges, une
rangée de gros mûriers, à l’ombre desquels il v
avait des bancs, puis se dirigea, de ses mêmes en
jambées de garçon, du côté de l’abattoir.
Pour Mary, on allait chercher du lait chaque
après-midi dans ce bâtiment d’aspect bien tran
quille. Elle s’asseyait sur des chaînes tendues entre
des bornes de pierre et se balançait toute seule,
en attendant que Tulotte revînt avec sa boîte de ferblanc.
Mais ce jour-là, la petite fille, dont le cerveau
bouillait à cause de la chaleur orageuse, avait
d inexplicables besoins de savoir.
Amène-moi voir la vache, dis? demanda-t-elle
de son ton tranquille et volontaire.
Tulotte haussa les épaules.
-Encore cal... fit-elle avec désespoir; tu es
une sotte, il n y a pas de lait ici et tu n’en boiras
pas.
Eh bien ! je n en boirai pas... je veux te suivre,
à l’ombre... j’ai si chaud !
Tulotte frappa aux volets d une des fenêtres de
1 établissement. Un gros homme, en manches de
chemise, vint ouvrir la porte-cochère. Elles entrè
rent dans une cour assez sale, jonchée de paille et
6
LA MARQUISE DE SADE.
plantée de pieux. Mary s’arrêta un instant, étonnée
de ne pas voir de vaches comme il en passait le
matin devant leur maison, faisant sonner leurs
clochettes. L'homme avait un tablier de toile bise
éclaboussé de taches rouges. Mary s’aperçut tout de
suite de ces taches.
— Le Monsieur s’est coupé! pensa-t-elle, un
peu effrayée par ce boucher aux bras velus, et,
dans son horreur instinctive des blessures, elle sai
sit la jupe de la cousine Tulotte.
— Il m’en faut pour cinquante centimes, dit
celle-ci de mauvaise humeur, selon son habitude,
car la corvée ne lui souriait guère.
— On va vous servir, Madame, répliqua le bou
cher en examinant la petite du colonel, toute déli
cate dans sa robe de piqué blanc bouffante, sa
capote de satin à bavolet ornée d’un bouquet de pâ
querettes et de ruches de tulle. Laissez-la donc venir,
la demoiselle, ajouta-t-il, elle verra nos bêtes!
Frémissante de plaisir, Mary s’avança, relevant
ses jupes, comme elle le voyait faire à sa gouver
nante.
Sous un hangar les animaux destinés à la tuerie
étaient rangés devant une barre et attachés , les
bœufs par les cornes, les moutons par les pattes. Il
y avait des veaux au poil clair jetés pêle-mêle, s’é
touffant les uns sur les autres, des brebis plus ou
moins grasses entassées dans un très petit espace et
qui se mettaient tête contre tête comme fait un
troupeau affolé par une panique; les bœufs, les
LA MARQUISE DE SADE.
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cornes forcément en avant, frappaient la terre de
leur pied, levant des mufles terribles; mais c’étaient
les veaux surtout, dont les yeux s’emplissaient de
grosses larmes, qu’on devait plaindre dans le tas
de ce bétail condamné.
En face du hangar s’ouvrait une grande porte
voûtée, un trou sombre d’où sortaient de vagues gé
missements et une odeur nauséabonde. On percevait
des coups sourds, des coups de massues. On tuait
là-dedans de minute en minute. Un garçon tout en
loques venait prendre un animal à la barre et l’a
menait, tirant de toutes ses forces, jusqu’à ce trou
énorme d’où rien ne ressortait ensuite que le bruit
de ces coups sourds. Ce garçon avait l’esprit parti
culièrement méchant, il donnait du fouet à ces bêtes
passives, sans aucune pitié. Il leur lançait ses gros
sabots dans le ventre, frappant les veaux inertes,
faisant des marques sur les nez pâles des brebis. Il
allait comme une brute, avec une chanson très gaie
à la bouche, torturer de malheureux porcs vautrés
dans le ruisseau de boue sanguinolente qui coulait
autour de la cour; les porcs, beaucoup plus
graves que le reste du troupeau, ne se dérangeaient
pas, mais grognaient en ne perdant aucune occasion
de happer des choses puantes.
Au-dessus du hangar, il faisait toujours très bleu,
et là-bas, là-bas, aux déclins presque violets de
l horizon, le mont du Puy de Dôme portait tou
jours jusqu’aux seuils des secrets paradis ses che
mins inconnus.
LA MARQUISE DE SADE.
Mary, sa jupe bien serrée contre ses mollets ner
veux, dévorait le spectacle de ses prunelles di
latées.
Parfois elle avançait un peu, prête à toucher un
animal, et une inquiétude la saisissait à la vue de
leurs airs de désespoirs navrants. Les plus petits
veaux gémissaient d’une voix si chevrotante qu’elle
les croyait être des enfants, semblables à elle.
La cousine Tulotte , roide et calme , les regar
dait d’un œil impassible, ne s’occupant que de
relever sa robe de soie brune dont les cercles de
crinoline s’embarrassaient aux pieux disséminés.
— Ne t’approche pas de la porte, fit-elle, dé
signant à la petite fille l'entrée sombre de la bou
cherie.
Cependant elle se dirigea elle-même de ce côté
avec sa boîte de fer-blanc.
On allait saigner un énorme bœuf. L’animal, pris
par les flancs entre de larges courroies de cuir,
avait le mufle comprimé dans une muselière, ses
genoux se repliaient, son front se baissait, ses
yeux saillaient, gros comme des œufs, et on aper
cevait le blanc, tout livide au sein de la pénombre
obscure de ce charnier.
Le boucher velu tenait le maillet, un de ses aides
avait le long couteau rond et le seau de cuivre. Un
silence régnait, profond, dans cette salle carrelée
qui ne recevait de jour que par la porte. Seul le
bourdonnement monotone des mouches courait le
long des murs. La cousine Tulotte, debout devant
LA MARQUISE DE SADE.
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la scène, suivait avec intérêt les préparatifs de l’o
pération.
Il lui en fallait pour cinquante centimes et elle
trouvait drôle de voir abattre tout un bœuf pour la
goutte de ce lait qui lui était utile. Durant la pre
mière semaine du traitement on avait envoyé la
cuisinière, une fille mal dressée ; elle s’était amusée
à causer une heure chaque fois avec le boucher.
Il y avait eu même, prétendaient les ordonnances,
un début d’intrigue entre elle et le principal garçon
de l’abattoir.
Ces garçons d’abattoir sont, en général, fort dé
lurés.
Puis on avait envoyé un soldat qui avait rap
porté un liquide tellement vieux que la malade
n’en aurait jamais pu soutenir la vue.
Alors, Mademoiselle Tulotte, malgré sa dignité
de parente pauvre, se décidait à venir en personne
lorsqu’elle promenait son élève.
Mary voulait savoir une bonne fois ce que c’était
que ce lait dont elle ne buvait pas et que sa mère
aimait. Elle laissa là les petits veaux en pleurs, les
brebis butées contre leur propre laine, les porcs si
gras qu’ils ne remuaient plus.
Elle sauta le ruisseau et se glissa jusqu’à ce trou
sinistre de l’abattoir. Tulotte, sa figure maigre ten
due vers le bœuf, ne se doutait de rien. La petite
mit les mains derrière son dos. Qu'allait-il donc ar
river à ce gros animal docile?... Est-ce qu’il voulait
leur donner des coups de cornes, par hasard? Mary
1.
10
LA MARQUISE DE SADE.
ne respirait plus. Elle pensait qu’elle faisait mal, et
aussi que c’était tout de même bien curieux cette
manière de chercher du lait dans les vaches qui
n’ont pas de sonnettes.
Brusquement le boucher leva son maillet, il ten
dit ses deux bras en l’air. Un nouveau coup sourd
résonna sous le toit du bâtiment. Le bœuf tressauta
sur ses jambes repliées, ses yeux s’injectèrent et sor
tirent de leurs orbites. Une écume pourprée filtra à
travers ses dents mises à nu, sa langue pendit hors
de sa bouche, le long de son corps la peau se plissa, se
hérissant de poils humides, la queue se dressa comme
un serpent fouettant dans un dernier spasme l’hor
rible mouche qui attendait pour sucer la viande.
Mary fit un geste de suprême angoisse.
Ses mains, qu’elle avait jointes à la façon des
bébés indifférents, derrière son dos, elle les porta à
sa nuque par un mouvement instinctif. Elle venait
de ressentir là, juste au nœud de tous ses nerfs, le
coup formidable qui assommait le colosse. Elle eut
un frisson convulsif, une sueur soudaine l’inonda,
elle fut comme soulevée de terre et transportée
bien loin, par delà le sommet de ce Puy de Dôme
bleuâtre.
Le garçon approcha le seau de cuivre et plongea
son couteau rond dans le cou épais de l’animal. Un
jet de sang fusa sur ses bras, sur son tablier, sur sa
poitrine, et ce jet tomba, à mesure que le couteau
s enfonçait, dans le seau avec un bruit de fontaine
ruisselante.
LA MARQUISE DE SADE.
11
De temps en temps, la bête, pas tout à fait finie,
se remuait, balançant sa puissante encolure, tandis
que la tête cornue, broyée au crâne, allait et venait
avec des balancements lamentables.
On dit que les taureaux ne voient pas les hommes
parce que leurs yeux voient plus gros que nos yeux.
Mais le regard d’un enfant de sept ans vit plus gros
encore que le regard d’un bœuf. 11 sembla à la
petite fille que cette scène prenait des proportions
phénoménales ; elle s’imagina que tout ie bâtiment
de l’abattoir était une seule tête cornue, fracassée,
grinçant des dents et lui lançant des fusées de sang
sur sa robe blanche; elle se crut emportée par un
torrent dans lequel se débattait avec elle une arche
de Noé complète, les moutons, les veaux, les porcs,
les vaches, et les garçons bouchers couraient après
elle pour lui passer leur couteau sur la nuque. Le
gigantesque Puy de Dôme arrivait, d’une course
échevelée, vers sa microscopique personne, il ré
pandait autour d’elle une ombre solennelle, sombre
comme la nuit, elle roulait de trous en trous, s’ac
crochant aux chardons de la route, aux pâquerettes,
aux liserons, le jardinier la repoussait d’un coup de
bêche dans le cimetière et enfin elle dormait sans le
souvenir du bruit, sans l’effroi de cet égorgement.
— Vous voyez! disait le boucher s’essuyant les
doigts pour verser un peu de sang bouillant dans la
boîte au lait qu’il eut le soin de bien recouvrir, ce
n’est pas plus malin que cela et il ne souffre qu’une
minute. 11 faut bien manger, n’est-ce pas? Moi,
12
LA MARQUISE DE SADE.
crois que c’est un fameux remède pour la poitrine.
D’ailleurs, j’en boirais par plaisir... oui, un verre
plein, mais il faudrait parier une bouteille... car on
a besoin de s’ôter le goût!...
— Pauvre bête! murmura la cousine Tulotte, peu
sensible de sa nature et cependant impressionnée,
malgré sa sécheresse de vieille fille.
— Mon Dieu ! cria le garçon qui venait du han
gar amenant un mouton, la petite demoiselle est
tombée !
Tulotte se retourna. Son élève était, en effet, par
terre, les jambes dans le ruisseau fétide, le cou
roidi, les poignets crispés et la face blême, au milieu
des ruches de tulle de sa jolie capote. Elle n’avait
pas dit un mot, pas poussé un cri, pas fait une ten
tative pour s’enfuir. Du même coup de massue, elle
paiaissait tuée, offrant sa gorge d’agneau délicat
aux couteaux meurtriers de ces hommes.
— Sacré nom d’un âne! grommela le boucher,
elle a voulu voir,, cette petite, et ça lui aura troublé
sa digestion. Allez donc chercher du vinaigre à la
cuisine, Jean!
— Son père va me gronder ferme !... dit Tulotte,
en emportant très vite ce petit corps tordu.
On frotta les tempes de Mary et on lui frappa dans
les mains; ces bouchers, abandonnant leur tuerie,
étaient tout anxieux, regrettant de ne pas avoir
prévu sa désobéissance. Elle regardait les veaux,
elle jouait avec eux ! Pourquoi diablè était-elle cu
rée pendant l’opération !
LA MARQUISE DE SADE.
43
Elle croyait que je venais chercher du lait !
répétait fulotte, de moins en moins à son aise à
cause du temps orageux.
Oh ! c’est très sensible, racontait le boucher ;
moi qui vous parle, quand j’avais l’âge de votre de
moiselle, je n’aurais pas saigné un poulet.
Et moi, ajoutait l’aide dont les bras étaient en
core fumants, si on m avait dit que j’avais une écor
chure sur la peau, avant de la. sentir, j’aurais hurlé.
Ce boucher velu lui soufflait tout doucement sur
les lèvres ainsi qu’il l’avait vu faire dans le hec des
petits poulets mourants, et il s’y prenait comme une
nourrice.
— Elle est bougrement jolie, la petite colonelle!
déclara-t-il, attendri par la capote et le bouquet de
fleurettes qu il souillait de sang.
Elle était jolie, mais un peu bizarre. Ses yeux clos
étaient si rapprochés l’un de l’autre que la ligne des
sourcils semblait se rejoindre comme un trait d’en
cre. Le front étroit avait une harmonieuse courbe,
la bouche mince avançait légèrement la lèvre infé
rieure dans un rictus de dédain déjà trop accentué ;
le nez, d’une arête droite, était fin du bout, aux
ailes battantes. Les cheveux, d’un noir intense,
avaient des reflets luisants et ils se collaient plats
autour des joues. Tout le corps était merveilleux de
forme, souple, maigre, sans les fossettes ridicules
et bien portantes des bébés, les mains ouvertes se
dessinaient dans un ovale exquis, le pouce était
long, rejoignant la première phalange de l’index.
14
LA MARQUISE DE SADE.
Puis quand, saturée de vinaigre, elle releva les
paupières, on vit briller des yeux bleus, des yeux
de blonde qui surprenaient. Ils étaient doux, très
vagues, très chercheurs pourtant; ils la faisaient
femme, malgré sa petitesse de gamine et ils ren
daient nerveux ceux qui frôlaient sa peau d’une
pâleur à peine rosée.
— Hein'.... tu es sauvée, grimacière? demanda la
cousine Tulotte d’un ton grondeur.
— Le bœuf va ressusciter, Mademoiselle, annonça
le garçon qui conduisait les bêtes au maillet. S’agit
pas de pleurer, maintenant!... On ne tue personne
ici, au contraire, nous guérissons nos bêtes !...
Il avait préparé son entrée, comme un comédien,
et il hochait la tête en faisant de grands signes.
— Mais oui ! s’écria le boucher, on voulait plai
santer pour vous faire peur!... Jean, va me cher
cher le bœuf qui est plus fier que jamais... L'autre,
celui qui donne le sang pour la maman, c’est un
bœuf en carton !... Amène !...
Et ils firent semblant d’aller chercher l’animal,
mais Mary, dont le regard plongeait là-bas, dans le
trou béant, ne les vit pas revenir.
— Allons-nous-en ! décida-t-elle, tandis que Tulolte lui ôtait sa capote tachée de rouge.
Elles sortirent de l’abattoir sans se parler. Chose
singulière, Mary n’avait pas versé une larme.
— Mary, dit la cousine arrivée près du cimetière,
ne raconte pas cela chez nous... ta mère se tour
menterait et ton père te gronderait.
LA MARQUISE DE SADE.
la
La petite fille marchait avec une extrême diffi
culté.
— Non, Tulotte, je ne dirai pas.
— Et je te porterai quand tu voudras! fit la vieille
fille un peu radoucie.
Avec effusion, Mary se précipita dans ses bras, et
l’une portant l’autre, elles "débouchèrent sur la place
où se trouvait la demeure du colonel Barbe.
Le colonel Barbe était un officier de fortune sorti
des rangs, selon l’expression consacrée. Il n’avait
pas un grand train de maison; sa jeune femme,
toujours malade, — poitrinaire, prétendait-on — ne
surveillait rien chez elle; la cuisinière, une grosse
rousse, faisait ce qu’elle voulait; les deux ordon
nances, beaucoup plus à la cuisine qu’à l’écurie, ré
digeaient les menus, de concert avec cette fille qu’on
appelait Estelle, et ces Némorins, tantôt gris, tantôt
amoureux, mettaient parfois la maison dans un dé
sordre inoui...
On recevait peu. Les officiers du 8e hussards crai
gnaient beaucoup leur colonel qui était de carac
tère cassant dans le service. Cependant, quand il
arrivait de les réunir, il faisait servir des punchs très
copieux, du champagne, des liqueurs fortes et, se
souvenant de sa vie d’Afrique, le colonel Barbe per
mettait aux petits lieutenants d’en user plus qu’il ne
convenait. Sa femme apparaissait durant quelques
minutes parmi tous ces pantalons rouges, le temps
de leur sourire de son air doux et résigné, ensuite
elle regagnait sa chaise longue pour sommeiller au
16
LA MARQUISE DE SADE.
bruit des verres se heurtant. A cause de la malade, le
colonel Barbe louait une maison avec jardin, mais
cette fois il avait eu la chance de trouver, à deux
pas de son quartier, une place magnifique, la rase
campagne et surtout la vue d’un cimetière dont les
arbres lui semblaient une perspective charmante.
Aussi sa femme ne voulait-elle plus sortir depuis
qu’ils étaient en garnison à Clermont, prétextant
que la vue de ces enterrements se déroulant devant
leur porte lui causait des cauchemars affreux. De
là de fréquentes querelles dans le ménage. La mai
son était vaste, bien aérée, son jardin se terminait
par un bosquet de noisetiers ayant pour fond perdu
la clôture même du cimetière toute recouverte de
branches de saules et de lierre aux feuillages gras.
Le désespoir quotidien de Madame Barbe était de
ne pouvoir aller dans ce bosquet de crainle d’y ren
contrer quelques os de mort. Et le colonel, qu’un os
de mort trouvé dans son potage n’aurait pas fait
sourciller, se répandait en récriminations sur la
mièvrerie des femmes nerveuses.
La cousine Tulotte haussait les épaules : « A la
guerre comme à la guerre! » D’ailleurs, on ne sa
vait jamais de quelle manière on serait campé le
lendemain. Les régiments sautaient d’un bout de la
France à l’autre sur un simple caprice du ministre.
On restait dix-huit mois ici, un an là-bas et on ne
connaissait ni son préfet, ni son épicier.
La cousine Tulotte, sœur du colonel, s’appelait
Juliette dont son frère avait fait Juliotte, et Mary
LA MARQUISE DE SADE.
17
Tulotte. C’était une vieille fille possédant ses di
plômes et que Barbe vénérait à l’égal d’un docteur
en droit. Il lui confiait sa femme les yeux fermés;
quant à Mary, elle ne devait pas avoir d’autre insti
tutrice.
Daniel Barbe avait un frère, docteur en médecine
à Paris, un savant plein d’idées nouvelles qui enri
chissait la science de trouvailles fabuleuses. On par
lait de lui respectueusement, son nom planait sur le
reste de la famille comme une étoile; c’était lui qui
révisait les traitements des médecins passagers de
Caroline, madame Barbe, la pauvre colonelle ago
nisante, et il avait eu l’heureuse idée des tasses de
sang tout chaud à prendre chaque jour. Caroline
buvait ce qu’on voulait; elle aurait épuisé l’officine
d’un pharmacien pour se guérir. Persuadée, ainsi
que le sont toutes les poitrinaires, irrévocablement
perdues, qu’un remède existe pour rendre un sangriche à des veines appauvries, elle avalait l’horrible
breuvage avec la plus entière conviction. Et, de fait,
elle reprenait un peu de force. Elle avait même
exigé que son mari revînt partager sa couche mal
gré la défense formelle de son beau-frère.
Lorsque Mary entra dans la chambre de sa mère,
au retour de l’abattoir où elle avait assisté à 1a. fa
brication de ce lait rouge qui guérissait, elle enten
dit la voix du colonel dire sur un ton de colère :
— Mais enfin, c’est absurde, celte idée de ne pas
vouloir sortir quand tu étouffes. Il est six heures;
nous dînerons bientôt et tu n’auras encore pas d’ap-
18
LA MARQUISE DE SADE.
petit... On court, on saute, on franchit des fossés,
on cueille des cerises!... Ne dirait-on pas que le
jardin est rempli de croix noires semées de larmes
blanches !
Et d’un accent obstinément plaintif, la voix de
Caroline répondait :
— Non... tu peux me tuer... je n’y descendrai
pas... il y a du lierre sur le mur du fond, je vois
ce lierre dans tous mes rêves... il y a des morts
jusque sous les racines du cerisier... je t’assure que
je sens leur odeur de ma chambre. Je préfère demeu
rer chez moi, tranquille. D’abord, est-ce que j’ai
faim!... La cuisine de cette tille est devenue détes
table. Tu ne vois rien, toi ; d’ailleurs, tu verrais que
tu laisserais faire. Estelle est bien portante ; oh ! les
femmes bien portantes ont toujours raison.
— Allons!... voilà les folies qui recommencent.
Caroline, tu abuses de ta position de malade... Juliotte a parbleu le nez fin, elle prétend que tu t’é
coutes. Je ne choisis pas mes garnisons, je vais où
l’on m’envoie... et si la cuisinière te déplaît, metsla dehors... ce sera la huitième depuis que nous
sommes mariés... Tiens! tu ferais mieux de prendre
mon bras et de descendre au jardin, les morts ont
peur de mes pantalons, faut croire, car je n’en ai
jamais rencontré dans les allées !
Caroline, sans répondre à l’invitation de son
mari, murmura :
— Ils lui font la cour tous les deux, je l’ai vu,
oui, tous les deux, Sylvain et Pierre... tes chevaux
LA MARQUISE DE SADE.
19
sont mal pansés, on ne brosse pas tes habits le
matin, et, dès que je mets le pied à la cuisine, je trouve
Estelle en train de lever le premier bouillon pour
ces garcons-là, je n’ai que de l’eau, moi... C’est un
assassinat dont tu ne te douteras que lorsque je serai
morte
Le colonel, anxieux et rageur, parcourait la cham
bre de sa femme comme un ours qui tourne dans
une cage.
Après tout, il était possible vraiment que le voi
sinage de ce cimetière lui fût désagréable, peut-être
cela sentait-il par les jours d’orage le... moisi, mais
ces garçons qui prenaient tout son bouillon de pou
let pendant qu’ils faisaient leur cour à Estelle lui
semblait une exagération ridicule. S’il devait punir,
il punirait, seulement dans le service... Et ses bou
tons luisaient, ses chevaux luisaient; il n’était pas
aveugle, sans doute !
Mary fit une irruption plus bruyante que de
coutume. Elle bondit jusqu’aux bottes de son père en
s’écriant :
—- Papa... j’ai vu la vache, elle avait de grosses
cornes... elle était méchante, on lui a fait mal, elle
a saigné... Papa, je ne veux plus aller chercher le
sang.
— Tais-toi, ne crie pas si fort... Qu’as-tu donc
aujourd’hui? fit Caroline se soulevant de sa chaise
longue et faisant des gestes de terreur. Cousine, elle
est folle ?
Mademoiselle Juliette Barbe, dont les quarante
LA MARQUISE DE SADE.
19
sont mal pansés, on ne brosse pas tes habits le
matin, et, dès que je mets le pied à la cuisine, je trouve
Estelle en train de lever le premier bouillon pour
ces garcons-là, je n’ai que de l’eau, moi... C’est un
assassinat dont Lu ne te douteras que lorsque je serai
morte !
Le colonel, anxieux et rageur, parcourait la cham
bre de sa femme comme un ours qui tourne dans
une cage.
Après tout, il était possible vraiment que le voi
sinage de ce cimetière lui fût désagréable, peut-être
cela sentait-il par les jours d’orage le... moisi, mais
ces garçons qui prenaient tout son bouillon de pou
let pendant qu’ils faisaient leur cour à Estelle lui
semblait une exagération ridicule. S’il devait punir,
il punirait, seulement dans le service... Et ses bou
tons luisaient, ses chevaux luisaient; il n’était pas
aveugle, sans doute !
Mary fit une irruption plus bruyante que de
coutume. Elle bondit jusqu’aux bottes de son père en
s’écriant :
-—- Papa... j’ai vu la vache, elle avait de grosses
cornes... elle était méchante, on lui a fait mal, elle
a saigné... Papa, je ne veux plus aller chercher le
sang.
— Tais-toi, ne crie pas si fort... Qu’as-tu donc
aujourd’hui? fit Caroline se soulevant de sa chaise
longue et faisant des gestes de terreur. Cousine, elle
est folle ?
Mademoiselle Juliette Barbe, dont les quarante
J
20
LA MARQUISE DE SADE.
printemps ne s’accommodaient guère d’une appella
tion de tante, était traitée de cousine par toute la
maison. Elle fit un imperceptible signe de reproche à
l’adresse de Mary, signifiant : « Tu me le payeras. »
Et elle répliqua, très indifférente :
— Je ne sais... la petite est curieuse... elle a ou
vert ma boîte; du reste, je ne comprends pas pour
quoi on lui cache ces choses-là. Une fille de mili
taire... tiens !...
Ce disant, elle versa dans une tasse de porcelaine
le liquide rouge, un peu épais, encore chaud, res
semblant à du jus de groseille. Le colonel repoussa
sa fille qui mettait ses mains sur son pantalon de
coutil blanc, irréprochable; il avait l'horreur des
taches.
— Tu es mal élevée, tu es mal débarbouillée... Ah !
si tu étais un garçon, au moins! comme je te ferais
rentrer dans le rang... toi ! dit-il, n’osant pas éclater
contre sa femme.
Mary aurait voulu raconter son histoire, car elle
avait déjà oublié la recommandation de Tulotte,
elle se sentait pleine de son sujet, elle avait la cervelle
encore congestionnée et il lui fallait un exutoire.
— Maman... je t’en prie... c’est une vache qui est
un bœuf, 1 homme a son tablier très sale... il...
Tais-toi ! dit une seconde fois Caroline en trem
pant ses lèvres pâlies dans le sinistre breuvage.
Alors, lulotte se retira triomphante tandis que
Mary prenait un petit tabouret de paille et s’asseyait
aux pieds de la chaise. Maintenant, la mère avait la
LÀ MARQUISE DE SADE.
21
bouche d’un rouge ardent, elle s’efforcait de sou
rire .
— Tu cries trop... Mary... je finirai par te gron
der... Tu as mis tes vêtements dans un bel état; au
lieu d’obéir àTulotte, tu ouvres les boîtes... Enfin,
c’est le médecin, ton oncle, qui me l’a ordonné.
Laisse ta vache et ton homme en repos. As-tu fait
tes devoirs?... Non! Tu t’es amusée avec le chat?...
Si ton père n’y met pas ordre... tu me tueras!
La jeune femme était fort pâle, avec de grands
yeux noirs brillants, des cheveux bruns, en ban
deaux lissés. Elle se vêtait d’un peignoir flottant de
mousseline à petites fleurettes pompadour orné d’une
foule de rubans. Caroline avait l’amour du chiffon et
se faisait des toilettes d’intérieur soignées pour les
montrer à la sœur de son mari, qu’elle détestait et
qui s’habillait toujours comme un gendarme. Un dé
sespoir lui venait surtout de ne pas pouvoir porter
de crinoline. La cousine Tulotte en portait de très
larges, elle, son unique désir de plaire se réfugiait
dans cette cage monstre se balançant à ses hanches
absentes, et Caroline, réduite au peignoir, se vengeait
par les nœuds de rubans multicolores.
Le colonel avait écarté les persiennes de la croi
sée, il humait l’air du cimetière pour prouver à sa
femme que ça ne sentait rien. Il se retourna.
— Tu seras fouettée! déclara-t-il brusquement,
sans savoir de quoi il s’agissait.
L’enfant se taisait, le front penché sur une poupée
dont les paupières se fermaient quand on la berçait ;
22
LA MARQUISE DE SADE.
mais elle ne songeait qu’à cette horrible aventure et,
au lieu de crier tout de suite : j'ai eu du mal, elle
voulait commencer par le commencement, c’est-àdire les veaux, les porcs, les moutons.
La chambre à coucher de madame Barbe était
tendue de soie bleue claire, luxe que tout le régiment
connaissait. On emportait les tentures à chaque
changement de garnison. Les meubles de palis
sandre avaient des filets de cuivre. Caroline se plai
sait dans ce bleu, et malheureusement son excessive
sentimentalité en avait fait un nouveau genre de
tourment pour elle. Elle se demandait, devant le co
lonel, devant ses officiers, devant sa bonne, devant
sa cousine, devant sa fille, ce qu’il adviendrait de
cette soie bleue lorsqu’elle serait morte. Ses vingthuit ans, qui ne pouvaient pas croire à une fin pro
chaine, ne cessaient de répéter ce mot de mort, habi
tuant peu à peu les autres à une agonie très raison
nable qui ne navrait plus personne. Le colonel, lui,
dont le teint s’était détérioré en Algérie et dont
1 impériale dure ne cadrait pas avec les nuances
tendres, ouvrait les fenêtres espérant une réaction
brutale du soleil.
— Daniel... veux-tu fermer ces persiennes... Le
jour abîme la soie, mon ami.
lu aimes donc les caves? gronda celui-ci, en
jetant son cigare à travers le jardin.
Il faut bien que je te conserve ta chambre nup
tiale! murmura Caroline de son même ton doux et
résigné.
LA MARQUISE DE SADE.
23
— Sacrebleu ! tu vas me faire la même plaisanterie
pendant un siècle... car tu vivras un siècle... j’en
suis sûr!
— Oh! je sais que cela te désole, reprit-elle en
s’enfonçant dans son oreiller, tu espérais que je fini
rais tout de suite et je guéris!... Les hommes sont
si égoïstes... c’est justice... ils ne se marient pas
pour contempler des cercueils !
Lorsqu’il avait épousé la jeune femme, malgré ses
quarante ans, le colonel Barbe ne se doutait pas, en
effet, de la maladie qu’elle portait en elle et, malgré
les pronostics décourageants des médecins, il se de
mandait souvent si ce n’était pas un genre adopté
par une nature trop sentimentale.
Mary déshabillait sa poupée.
— Si tu ne disais pas ces choses-là en présence de
la fille ! ajouta le colonel arpentant de nouveau la
chambre bleue.
— Ilfaut qu’elle s’habitue... Quand jelui manquerai
ce ne sera pas sa tante qui la rendra raisonnable,
elle n’a aucune autorité sur elle... et tu ne comptes
pas sur la stupide Estelle pour me remplacer, j'es
père !...
Daniel Barbe fit un mouvement violent... et
voyant que, décidément, le temps orageux indis
posait sa femme plus qu’à l’ordinaire, il sortit en
fermant brusquement la porte.
— Mary, fit la jeune mère fronçant les sourcils, va
donc voir à la cuisine ce que peut devenir Estelle. Si
ton père y passe, tu me le diras ce soir.
24
LA MARQUISE DE SADE.
Mary s’éloigna sur lapointe des pieds, le cœur gros
ne saisissant pas le motif de la discussion et souf
frant encore delatêle. Elle rencontra Tulotte qui,
ne pouvant plus se dominer, indignée de ses déso
béissances multiples, lui donna une tape.
— Méchante gamine !... laissa-t-elle couler de ses
dents serrées.
Mary alla à la cuisine. Tout y était gai, sans re
mèdes, ni fioles. Estelle, les yeux allumés, flanquée
de ses deux hussards dont les culottes rutilaient
comme les flammes du fourneau, préparait son
dîner d’une main experte, des légumes s’entas
saient sur une assiette, carottes et choux, le plat
favori du colonel. Un bouilli phénoménal s’étalait
sur une couronne de persil. Tous les ustensiles de
la batterie étaient en l’air. La fenêtre s’ouvrait
grande, des tourbillons de fumée odorante s’en
échappaient.
— Voyons, Monsieur Sylvain !... criait la rebondie
créature, blonde comme un épi et d’une laideur fort
agréable, ne touchez pas aux légumes... il en reste
dans le pot-au-feu... Si c’est raisonnable!... ajoutat-elle pendant que Pierre, sournois et entêté, s’em
parait d’un poireau qu’il avalait, le nez levé, les pau
pières closes.
Et ils riaient tous les trois, faisant un excellent
ménage, goûtant aux sauces, remuant les salades
ensemble, mélangeant les odeurs de la cuisine avec
les odeurs de l’écurie.
Mary ne s’inquiéta pas de leur gourmandise,
LA MARQUISE DE SADE.
25
elle alla droit à la chatte jaune qui sommeillait der
rière le fourneau et elle l’emporta.
— Mademoiselle ! rugit la cuisinière, posez ce
chat... vous vous ferez griffer... quelle petite enra
gée!... Elle va se tuer... regardez-la descendre!
Mary fdait dans l’escalier, serrant la chatte qu’elle
adorait d’une mystique passion, passion d’autant
plus inexcusable que la mauvaise hèle la criblait de
coups de griffes dès qu’elles se trouvaient toutes
les deux seules.
Mary courut au bosquet de noisetiers, contre le
mur du cimetière, un bout de décor délicieux fait de
lierre et de lavandes sauvages. Les plantes pous
saient là sans culture, le jardinier d’à coté n’y venait
point et se contentait d’émonder les arbustes que le
colonel voulait à l'alignement, le long des pelouses.
Mais, dans ce coin, Mary était chez elle, le banc boi
teux lui appartenait, le feudlage la dissimulait, les
insectes la connaissaient. Elle y avait installé sa
charrette aux herbes, son râteau, sa pelle et un
vieux berceau de sa poupée, hors d’usage, conte
nant des jouets impossibles. Elle s’assit tenant tou
jours sa chatte quelle comblait des noms les plus
tendres. De temps en temps, la bête lui envoyait un
coup de patte sec, rapide comme un coup d’épée
Quand elle lui attrapait les doigts une rayure rouge
barrait sa peau, mais Mary ne se plaignait pas, au
contraire, elle tenait de longs raisonnements sur la
méchanceté des chats pour les enfants sages... qui
ne voulaient que leur bien! Elle finissait par lui
2
26
IA MARQUISE DE SADE.
mettre un bonnet à elle, garni de broderies, un
corsage de sa poupée et, ainsi affublée, la chatte la
regardait furieuse, les oreilles couchées en arrière
sous le bonnet de travers, les pattes prêtes à sortir
des manches du corsage, montrant ses crocs aigui
sés, jurant d’un ton sourd. Un peu inquiète, car la
fête se terminait généralement très mal, Mary la
suppliait d’un accent à attendrir des cailloux : « Do !
do!... l’enfant dol... » Ah! oui!... la chatte se dres
sait tout d’un coup, lui sautait à la figure et lui la
bourait les yeux ou le nez. Pourtant, cette bête ma
ligne, peut-être au fond s’amusant de la chose, ne
s’en allait pas... elle restait blottie sous les lavandes
tandis que Mary tamponnait ses joues, elle guettait
sa victime, la prenant pour une grosse souris blan
che, revenant avec des ronrons perfides, un air
bonasse signifiant: « Si je te griffe... je te par
donne, tu sais!... » Et Mary la resserrait dans ses
bras meurtris, répétant des serments d’éternelle
amitié. Du reste, elle ne faisait aucun mal aux ani
maux, n’aimant que les chats, mais respectant tout
ce qui était grouillant sur terre.
Ce soir-là, avant le dîner, Mary eut le nez balafré
d’importance, la chatte lui fit une arête rouge sur la
ligne de son profil et elle ajouta une vigoureuse
morsure en pleine joue.
La petite fille, déjà si troublée, abandonna la bête
au milieu du lierre, sans un mot de reproche, et alla
se laver à la fontaine du potager. Une immense
douleur emplissait le cerveau de l’enfant. Puisqu on
LA MARQUISE DE SADE.
27
tuait les vaches pour boire leur sang, que sa maman
devait mourir, que son père remplacerait la soie
bleue par leur cuisinière Estelle, que la Tulotte la
battait, que la chatte la griffait, elle était décidé
ment bien une malheureuse petite fille ! Et l’existence
lui apparut la plus misérable des plaisanteries. Une
angoisse, qui n’avait pas d’explication possible pour
elle, envahissait son être débile. Elle se croyait mar
chant dans les îles désertes de Robinson Crusoé dont
on lui lisait les histoires, un chagrin de vieille lui
venait; comme si elle eût vécu déjà de longues
années, rien ne devait plus l’amuser ni l’intéresser.
Connaissait-on les moyens d'adoucir les bouchers
velus et de charmer les chattes jaunes?... Autant
valait dormir le jour comme on la forçait à dormir
la nuit.
Elle s’approcha de la grille du jardin qui lui fer
mait l’entrée de la place ; des escadrons passaient
revenant du terrain de manœuvre avec leurs longues
files de pantalons garances. Ce rouge lui blessait,
à présent, ses pauvres yeux pleins de larmes brû
lantes. Le rouge dominait trop dans cette vie de
militaire dont elle avait sa première sensation de
petit être réfléchissant. Tout cela lui procurait un
vertige atroce et elle cherchait vainement à s expli
quer, parce qu’elle était encore une enfant malgré
ses rêveries de femme nerveuse!... Qu allait-elle
devenir?
Au dîner elle ne mangea rien, pas même de la
tarte aux cerises, ces cerises lui rappelaient la blés-
28
LA MARQUISE DE SADE,
sure du bœuf agonisant. II fallut la coucher de
bonne heure. Son père se retira dans son calnnet
pour lire ses rapports, sa mère se mit dans son lit
de soie bleue claire.
Vers minuit, la cousine Tulotte qui avait sa cham
bre près du cabinet où dormait l’enfant ouït un cri
perçant, un cri de créature qu’on égorge ; elle se leva
en sursaut et prêta l’oreille.
Mary avait un accès de fièvre chaude teri ible, la
fièvre lui faisait voir des monstres chimériques et
des diables. Elle se débattait, les .jambes hors de ses
couvertures, appelant sa chatte Minoute à son se
cours, la seule affection définie qu elle eut, 1 étrange
petite fille détraquée! Tulotte prépara un verre de
fleur d’oranger, de son allure calme et indifférente;
les demoiselles comme il faut de quarante ans n ad
mettent que la fleur d’oranger pour ces sortes de
maladies subites qu’elles ne peuvent pas compren
dre. Mary lança le verre n’importe où et se roula de
plus belle, désirant sa chatte Minoute, 1 ingrate qui
ne l’aimerait jamais!
« L’homme !... j’ai peur de l’homme, répétait
l’enfant d’une voix rauque, étendant ses bras maigres
pour se protéger contre d’invisibles ennemis; tu
vois, Minoute, que nous sommes de pauvres chats,
toutes les deux!... Notre maman va mourir, notre
papa nous fouettera, et le gros bœuf est bien malheu
reux! C’est rouge partout... c’est du feu... c’est le
fourneau... Nous cuisons, Estelle nous fait cuire et
on va nous manger!... Va-t’en, Tulotte, je n aime
29
LA MARQUISE DE SADE.
pas l’eau, ni la fleur d’orange. Je suis une petite fille
très sage, je monterai sur un grand cheval pour
aller consoler le veau qui pleure, les pattes attachées,
là-bas dans les abattoirs. J’irai « sur le Puy de
Dôme ». « Madame à sa tour monte... Madame à
sa tour monte! si haut quelle peut monter ! »...
Oui! Minoute, nous irons sur la grande montagne,
nous aussi, tu auras un bonnet de dentelles et moi
j’aurai ta queue de soie jaune!... Delà-haut nous
verrons passer le régiment, les pantalons rouges qui
feront la guerre. Oh ! si l’homme revient, nous le
tuerons... parce qu’il a tué le bœuf... le bœuf du petit
Jésus... tu le grifferas... nous le grifferons!...
l’homme!... l’homme!... »
La cousine Tulotte ne savait plus que faire en pré
sence de ce mal. Saisie d’un vague remords, elle
prévint le colonel qui s’était endormi sur ses rap
ports, cette nuit-là. Le père, inquiet, examina le cas,
tourmentant son impériale un peu hérissée.
-—- De jolis enfants que nous font les femmes sen
timentales! grogna-t-il.
—- Une fille de militaire ! ajouta Tulotte dont cette
phrase était la locution favorite.
— Et elle n’est pas malade, hein? Elle n’a rien de
dérangé?...
— Non !... rien... elle rêve!... Quel malheur que
ce ne soit pas un garçon.
Le colonel fit un geste de dépit. Oh ! c’était un
vrai désespoir, cela... Un garçon, il l’aurait élevé à
lui tout seul, d’une manière solide, la cravache à la
2.
30
LA MARQUISE DE SADE.
main. Certes, il aimait tendrement sa petite fille...
^T^comprends, ma pauvre sœur, Caroline est
molle, sans volonté,.sans force... elle a une horreur
continuelle de ce cimetière qui est là, dernere nous...
puiselle parle de la bonne, d’Estelle ! J’ai peur d avoir
fait une bêtise, elle redevient capricieuse comme une
femme enceinte! Vois-tu, Juliotte, si je n’étais pas
à la tête de tout, je crois que je ficherais mon camp.
Je suis maussade... je bouscule mes officiers... je
n’ose plus les inviter à boire ici... Tonnerre de
Dieu’.... je n’aurais jamais dû me marier... et pour
avoir un avorton de tille!...
— Je te l’ai bien dit! répliqua Tulotte aigrement,
elle n’avait pas de dot, pas de santé... et des parents
si pleurards!... Tu n’as pas écouté l’aîné, notre An
toine, est-ce qu’il se marie, lui?... et il a cinquante
ans!... Avec ta solde, nous aurions vécu très heu
reux, comme jadis... Est-ce que j’ai besoin d’une
direction pour emballer la vaisselle quand on a
l’ordre de départ? Est-ce que je ne dirigeais pas
mieux nos bonnes?... Tout va mal!... et c’est de ta
faute !
Us causaient à voix basse devant le petit ht.
Mary continuait ses mouvements désordonnés,
crispant les poings et appelant la chatte.
— Allons! fais-moi des reproches, à présent, s’ex
clama le colonel, c’est de ma faute !... Si tu devenais
plus douce, toi aussi!... mais non!... tu irrites toutes
les situations!... Tu as une figure revêche qui ne peut
LA MARQUISE DE SADE.
31
guère nous mettre en joie ! Quelle peste, les femmes !
Mademoiselle Tulotte pinça les lèvres et tourna le
dos, laissant là le père vis-à-vis de sa fille en révo
lution.
« Gré nom d’un sort ! » bougonna-t-il. Puis, jugeant
qu’une correction amènerait la détente nécessaire à
ce système nerveux trop excitable, il empoigna Mai y
et, pour la première fois, lui administra le fouet de
bon cœur.
La petite, après un déluge de larmes, se blottit
sous ses draps, retenant de nouveaux cris, anéantie
par une terreur qu’elle ne pouvait exprimer.
La mère, ensevelie dans ses tentures de soie bleue,
n’avait rien entendu, on lui matelassait toutes ses
portes afin que son repos ne pût être troublé, le matin,
par le va-et-vient des ordonnances. Tulotte se recou
cha en maugréant. Le colonel, ne se souciant pas de
recevoir une semonce de sa femme, gagna le lit de
camp qu’il avait fait dresser auprès de son bureau et
un grand silence se fit dans la maison. Mary, seule,
perçut un léger bruit... c’était Minoute qui bondit
sur le lit de l’enfant, vint s’asseoir tout à côté de sa
figure encore cuisante de pleurs et de coups de grif
fes. Mary ne dormait pas, elle regardait en dedans.
des choses bizarres. Oh’, la chatte! la chatte, qui
peut-être voulait la manger, elle la voyait grandiè,
rampant lentement sur le tapis à grosses fleurs de la
chambre, ondulant comme un serpent couvert de
fourrure. Sa queue flexible avait des remous paille
tés. Gela lui faisait l’effet d’une lame de métal, le
32
LA. MARQUISE DE SADE.
couteau du boucher, se ployant avec des cassures de
satin. Ses pattes déliées se garnissaient de griffes
d’or, très pointues; dans sa tête de bête devenue
presque humaine, quoique veloutée, resplendissaient
deux yeux énormes, taillés à mille facettes, lueurs
tantôt émeraude, tantôt rubis, passant de 1 azur clair
au pourpre sanglant.
Oh! cette queue ondoyante repliée autour d elle
comme une torsade de joyaux!...
— Minoute ! bégaya la petite fille suppliante, ne
me fais plus de mal, toi!
Minoute ronronna, désormais bonne personne...
sentant une affinité poindre entre elle et sa petite
maîtresse... faisant patte de velours, ayant 1 air de
lui dire à l’oreille :
« Si tu voulais... je t’apprendrais à griffer l’homme,
l’homme qui tue les bœufs... l’homme, le roi du
monde ! »
' garnison était, en ce
temps-là, une
vie de famille. On axait peu
de relations avec le bourgeois, parce qu on ne fai
sait que passer, et que 1 habitant des x illes se défie
toujours du pantalon garance.
Le 8e hussards restait donc chez lui, trouvant en
lui-même les plus riches éléments de distraction.
D’abord il y avait la femme d’un capitaine,
madame Corcette, qui amusait tous les frondeurs,
une femme ahurissante aux toilettes venant de Paris
et aux allures sentant le café-concert. Les souslieutenants l’aimaient beaucoup ; le capitaine Gorcette le leur rendait... ils n’avaient pas d enfant!
madame Corcette portait des chignons Schneider
plus gros que ceux de la Schneider, et des suivez-moi
jeune homme qui s’allongeaient derrière ces cos
tumes chic (ce mot devenait à la mode) pareils aux
L
a vie de
34
LA MARQUISE DE SADE,
rênes d’une jument dressée pour le manège. Elle
avait le teint vert, le nez retroussé, les yeux chinois,
le front bombé, une femme très laide, mais drôle.
Son mari était un blond, de type exquisement dis
tingué, n’eût été son œil un peu clignotant, son sou
rire sceptique avouant trop de choses.
Le capitaine Gorcette, sortant de Saint-Gyr, avait,
chuchotait-on, traîné ses débuts de beau cavalier
dans le cabinet de toilette d’un général célèbre...
Madame Corcette le savait, en riait tout en fumant
des cigares, les deux jambes, qu’elle avait superbes,
étendues sur les genoux de son mari. L’ordonnance
du capitaine Corcette racontait que, dans l’intimité,
monsieur grisait madame qui disait alors des folies
extrêmement divertissantes.
Il y avait ensuite la femme du lieutenant Marescut, la légende du 8e hussards, à cause de son éco
nomie fabuleuse. Cette petite madame Marescut
n’avait jamais eu de bonne, et, malgré les timides
remontrances de son mari, elle allait taire son
marché en cheveux, avec un tablier de coton, se fai
sait prendre pour une domestique de la ville, traver
sant la rue populeuse de Clermont, un énorme panier
de provisions au bras, et taillant des bavettes avec les
officiers qui descendaient au café. Elle ne ressentait
point la honte de sa situation ridicule, elle répondait
à sa propre porte, quand par hasard il lui arrivait
une visite : « Madame Marescut n’y est pas ! » s exhi
bant les mains poisseuses, la figure barbouillée de
graisse. Elle fabriquait ses robes, elle recouvrait ses
LA MARQUISE DE SADE.
3a
chaises, et taillait des pantalons de drap noir dans
les pantalons de drap ronge de son mari qu elle
faisait teindre; elle prétendait que c’était moins sa
lissant, des culottes noires. A la vérité, son petit
logement reluisait de propreté; seulement on la
trouvait toujours par terre, le chignon défait,
lavant le plancher.
Puis la femme du trésorier, une mégère haute en
couleur, perpétuellement sur le point d accoucher,
ayant déjà six filles etcomptant sur un garçon. Cellelà était la terreur de son mari, un peu buveur d’ab
sinthe, elle avait fait une scène un soir, dans le café
des officiers, au malheureux trésorier en train d’ou
blier les six filles d’Adolphine dans un carambolage
des plus savants.
Dominant ces ménages d’inférieurs, la femme du
lieutenant-colonel comte de Mérod apparaissait quel
quefois aux visites de.corps; une élégante mondaine
s'occupant de faire arriver son mari du côté des gé
néraux, une comtesse ayant été reçue aux luileries,
sachant son grand monde et ne laissant aucune prise
à la médisance.
Dans l’escadron volant des officiers à marier, il y
avait le jeune Zaruski qui faisait grimper les esca
liers de la cathédrale à son cheval Trompette; le
bon Jacquiat, lequel se trouvait toujours entortillé
par des farces extraordinaires d où il ne sortait qu en
offrant un punch aux camarades ; le maigre Steinel
au masque de don Quichotte, étique a force de fu
mer de mauvais tabac; monsieur de Courtoisier,
36
LA MARQUISE DE SADE.
complètement fou, achetant tous les bibelots des
antiquaires et toutes les filles à vendre; une santé
ruinée, mais une charmante figure et un musicien
accompli. Enfin, le grognard Pagosson, 1 utilité
publique du 8°, peignant à, l’huile, découpant sur
bois, culottant des pipes, tournant des pieds de
meubles, préparant des cannes, et tressant des tapis
avec de vieux galons pour les femmes qu’il res
pectait.
Le colonel Daniel Barbe n’était pas très aimé de
son régiment, mais on ne se permettait pas de ré
flexion à son sujet, car dans l’état, militaire on ne
dit rien de son colonel, ni devant ni derrière. Il
réunissait ses officiers une fois par mois : pour main
tenir la bonne harmonie entre les chefs. Le jour, les
dames venaient saluer la colonelle qui les recevait
entre deux accès de toux, entourée de fioles, vêtue
d’un peignoir idéal de fraîcheur; le soir, les
hommes arrivaient par groupe de cinq ou sept, les
uniformes flambants, les têtes droites hors du faux
col .d’ordonnance. Le salon s’éclairait de bougies
roses, au chiffre du colonel, une bagatelle fort en
vogue vers la fin de l’empire, et les plateaux circu
laient, garnis de liqueurs coûteuses. A neuf heures,
au milieu du brouhaha des toasts, Madame Barbe
passait avec un triste sourire pour recevoir les saluts
empressés, elle gagnait sa chambre et leur laissait
Mary, qui evenait la maîtresse de la maison.
La petite fille, très raide dans une robe de mous
seline blanche ornée d’un velours courant sous des
LA MARQUISE DE SADE.
37
entre-deux de Valenciennes, faisait les honneurs,
aidée de mademoiselle Tulotte. Jacquiat, le lieute
nant, l’arrêtait pour lui glisser des fadeurs comme
à une grande personne. Jacquiat songeait que cette
conquête, plus facile à tenter que les autres, lui faci
literait un avancement.rapide.
— Mademoiselle, disait-il de sa grosse voix de
perroquet muant, vous avez pensé à notre voyage
au Puy de Dôme dans le break de papa?... Je vous
laisserais nous conduire... Nous verserions dans un
fossé et nous écraserions des Auvergnats... C’est ça
qui serait drôle!... Voulez-vous?... hein?
Mary, sentant toute la dignité de son rôle, répon
dait par une inclination de la tête, imitant sa mère,
dédaigneuse et polie, son œil bleu gardant son in
différence pour l’inférieur qu’elle ne voulait pas
favoriser au détriment du voisin.
En réalité, elle préférait Courtoisier ; il lui en
voyait des dattes, et sa moustache élégante avait un
tour très particulier.
Quand Mary allait se coucher, elle saluait du
seuil, les mains réunies sur sa bouche gracieuse,
mais pas réchauffée encore, ne trouvant pas son
camarade parmi ces uniformes qui blessaient sa vue
couleur de ciel. Peut-être son camarade aurait-il
été celui qui, sans s’occuper du chef, serait tout
d’un coup monté sur une table pour exécuter des
tours de force.
Mademoiselle Tulotte, à son aise dès que Mary
était sortie, faisait circuler de nouveaux plateaux;
3
38
LA MARQUISE DE SADE,
alors, le colonel se levait comme poussé pai un
ressort; le silence s’établissait et il débitait un
speech, toujours le même d’ailleurs.
Cela roulait sur la prospérité du règne de Napo
léon 111, la grandeur de la France, les probabilités
de guerres lointaines, l'excellente tenue du 8e hus
sards, le poil brillant de ses chevaux, la camara
derie de ces messieurs, les nouvelles promotions de
l’armée, les croix qu’on pourrait recevoir et surtout
la douleur profonde qu’il ressentait de la maladie
de sa femme qui le privait de ses réunions intimes
où chacun se retrempait pour le devoir du lende
main. Peu de politique, une horreur absolue d’une
manifestation quelconque autre que des manifesta
tions de sentiments militaires, un mépris arrogant
de ce qu’on pensait, soit dans le peuple, soit dans
la bourgeoisie.
A minuit moins le quart, tous les officiers se
trouvaient du mène* avis sans savoir de quoi il
s’agissait, des « Oh! certes, mon colonel! » des
« Parbleu, vous avez raison, » se croisaient en
tous sens. Jacquiat commentait avec chaleur la
phrase sur le poil brillant des chevaux. Marescut
avançait un adjectif timide, tandis que le trésorier,
bien d’aplomb sur ses deux jambes écartées, expli
quait à Zaruski de quelle façon on attrape des écre
visses dans la vallée de l’Allier.
Corcetle, tutoyant tous les camarades comme il
avait la dangereuse habitude de le faire chez sa
femme, pérorait en semant scs discours d imitations
LA MARQUISE DE SADE.
39
que n’aurait pas reniées un acteur. Pagosson et
Steinel fouillaient sans relâche la boîte aux cigares.
Le comte de Mérod, seul près d’une croisée ouverte,
s’absorbait dans la contemplation de sa chevalière,
une merveille de gravure.
Minuit sonnait; Mademoiselle Tulotte, réveillée
d’un somme ébauché à l’ombre d’un écran, re
gardait la pendule. Le colonel s’arrêtait court au
milieu d’un geste oratoire, et subitement ces mes
sieurs prenaient congé comme un seul homme,
descendaient l’escalier en évitant de faire sonner
leurs éperons, puis s’éloignaient à travers la place
du cimetière.
— Ce sont de braves cœurs!... disait le colonel
Barbe qui avait une pointe.
— Ah! il faudrait les réunir plus souvent, ils ne
voient pas assez leur chef, il vaut mieux se faire
aimer que se faire craindre ! répondait Tulotte,
fronçant les sourcils.
Et le lendemain, le colonel Barbe, ayant perdu
sa pointe, les punissait de nouveau, bougonnant
au sujet du poil du régiment, lequel poil le fe
rait remarquer un beau jour par le ministre de la
guerre.
Le colonel Barbe avait, après ces soirées de para
des, l’ennui lourd de son ménage gâté, de la mala
die irrémédiable et des sentiments de sa femme. Il
ne savait plus pourquoi il commandait ce régi
ment inutile et pourquoi il devait courir de dépar
tement en département, toute la France, sur l’ordre
40
LA MARQUISE DE SADE,
d’un monsieur inconnu, n’ayant ni le temps de soi
gner Caroline, ni le temps d’élever Mary.
Du reste, ceci à sa louange, personne ne se dou
tait de ses préoccupations lorsqu’il montait, aux
revues, le Triton, son cheval bai, dans son uni
forme chamarré, à la tête de son régiment, sa
musique jouant un air de bravoure, lui, saluant de
l’épée scintillante quelques notables enthousiasmés
de son profil martial, de ses yeux verts presque
cruels. Et ainsi s’écoulait sa vie d’officier supérieur,
monotone malgré ses changements de décor, jus
qu’à ce que, les promesses de guerre se réalisant,
il fut nommé général de brigade ou tué par un
éclat d’obus.
Au-dessus de lui et de tous, il y avait à Clermont,
dans un hôtel du Cours, le général d’Apreville, un
petit homme bas sur ses jambes , la tête bouffie
d’importance, qui recevait aussi, mais de préfé
rence les enfants de ses officiers, car il adorait les
femmes, et les mères ne manquaient point de lui
amener leurs progénitures sans leurs époux. 11 avait
inventé soudainement des collations monstres avec
des flûtes à champagne, et sa fille, une fille de
quinze ans, dirigeait la bande. Mademoiselle d’Apre
ville, ayant perdu sa mère de bonne heure, savait
monter à cheval avant de savoir lire, tirait au mur,
mettait des balles dans les casquettes dorées de son
père, sortait accompagnée d’un nègre qu’elle appe
lait Jolicœur, et avait déjà des aventures d’amour.
Elle réalisait le type féminin qu’on aimait chez
LA MARQUISE DE SADE-
41
l’impératrice. Elle créait des modes en province,
initiait les officiers d’ordonnance aux secrets de ses
poudres de riz et ne jurait que par madame de
Metternich, sa marraine, dont elle portait la couleur,
au bal, un vert intense résistant aux lumières. Jane
d’Apreville, à Clermont, dans ce grand cirque en
touré de montagnes, imaginait des folies que les
régiments de son père admiraient.
Nul doute que si la petite madame Marescut se
fût permis des fantaisies de ce genre, on aurait fait
permuter son mari ; mais Jane d’Apreville était la
loi et les prophètes. A part le comte de Mérod, le
lieutenant-colonel, très en dehors des opinions
reçues, les hussards, l’infanterie, le génie ne taris
saient plus d’éloges. On citait, par exemple, l’esca
pade du théâtre : elle était allée seule, un soir que
l’on jouait de l’Offenbach, dans une loge de face,
. ayant pour tout chaperon son nègre Jolicœur. Une
autre fois, elle avait suivi une revue de son père, à
cheval, une toque ornée de trois étoiles sur la tête,
et elle avait chassé le renard, l’hiver dernier, en
compagnie d’un prince russe, dans une propriété
qui n’appartenait pas au général.
De là un procès dont le père lui-même s’amusait
comme d’un bon tour joué aux bourgeois d’Au
vergne. Elle faisait, du reste, profiter le haut com
merce de ses extravagances et devait, disait-on, des
sommes à sa couturière.
Ce fut dans les salons de l’hôtel du Cours, que
Mary fit ses débuts mondains. Jane d’Apreville, à
42
LA MARQUISE DE SADE.
la fin de juillet, offrit une collation féerique à mes
demoiselles de tous les régiments de la garnison.
Par déférence pour le chef, le colonel Barbe n’osa
pas refuser l'invitation. On décida que Mary serait
conduite par Tulotte à la collation.
Elle avait encore un peu de fièvre. Le médecin
de sa mère prétextait la croissance, un mal tiès
anodin. Lorsqu’elle entra dans les salons du géné
ral, Mary eut un sourire de ravissement. Les croi
sées en portiques étaient ouvertes et festonnées
de guirlandes, des suspensions de fleurs retom
baient au centre de chaque portique, et le bleu
éblouissant du ciel formait un fond infini comme
un rêve à ces tableaux merveilleux. Une trentaine
d’enfants polkaient dans des jonchées de roses; des
consoles recouvertes de velours supportaient des
joujoux bariolés. A droite et à gauche d’un gros
orgue de Barbarie, que tournait le nègre Jolicœur,
s’élevaient des buffets en étagères ornés de pièces
montées qui représentaient le numéro et les armes
des régiments invités.
Un grand drapeau de soie enveloppait de ses
plis les pyramides de brioche, de savarins et de pains
fourrés. Des valets déguisés en cantiniers, le bonnet
de police sur l’oreille, versaient les sirops et décou
paient les gâteaux. Pour les mamans, on avait
installé une tente sur la terrasse, derrière l’hôtel,
d’où elles pouvaient surveiller les jeux du jardin.
Ces dames avaient des tapisseries et brodaient, en
devisant de la joie universelle.
LA MARQUISE DE SADE.
43
Au jardin, après les danses, une surprise atten
dait les petites tilles : on avait fait venir des champs
un troupeau de vrais agneaux qu’on était en train
de garnir de rubans. Pour les petits garçons, il y
avait des chevaux de bois équipés en guerre, avec
des roulettes sous les pieds. Le général d’Apreville,
plus apoplectique qu’à l’ordinaire, allait du salon à
la terrasse, se frottant les mains, embrassant les fil
lettes de douze ans dans le cou, pinçant au hasard
les jeunes mères, répétant :
— Un génie, ma fille, un vrai génie... Elle ne me
laisse rien à faire... et elle sait dépenser comme une
femme !
En effet, mademoiselle d’Apreville n’y regardait
pas.
Mary, tout étourdie, se tenait au seuil du salon,
penchant de côté sa figure de brune pâle d’où les
yeux semblaient jaillir comme deux étoiles.
—- Oh! l’amour!... s’écria Jane, lâchant le collé
gien avec qui elle valsait pour s’emparer de Mary.
Jane était une grande jeune fille, svelte, blonde,
très jolie, mais fanée par ses hardiesses de soldat
en maraude.
Elle appela son cousin Yves de Sainte-Luce, le
collégien, qui vint en ajustant son monocle.
— Tiens! fit-il d’un ton connaisseur, pas mal la
petite du colonel... ça promet!
— Un peu maigre! riposta Jane d’une jalousie
féroce, et pas encore assez femme pour dédaigner
une enfant de sept ans.
LA MARQUISE DE SADE.
43
Au jardin, après les danses, une surprise atten
dait les petites tilles : on avait fait venir des champs
un troupeau de vrais agneaux qu’on était en train
de garnir de rubans. Pour les petits garçons, il y
avait des chevaux de bois équipés en guerre, avec
des roulettes sous les pieds. Le général d’Apreville,
plus apoplectique qu’à l’ordinaire, allait du salon à
la terrasse, se frottant les mains, embrassant les fil
lettes de douze ans dans le cou, pinçant au hasard
les jeunes mères, répétant :
— Un génie, ma fille, un vrai génie... Elle ne me
laisse rien à faire... et elle sait dépenser comme une
femme !
En effet, mademoiselle d’Apreville n’y regardait
pas.
Mary, tout étourdie, se tenait au seuil du salon,
penchant de côté sa figure de brune pâle d’où les
yeux semblaient jaillir comme deux étoiles.
—- Oh! l’amour!... s’écria Jane, lâchant le collé
gien avec qui elle valsait pour s’emparer de Mary.
Jane était une grande jeune fille, svelte, blonde,
très jolie, mais fanée par ses hardiesses de soldat
en maraude.
Elle appela son cousin Yves de Sainte-Luce, le
collégien, qui vint en ajustant son monocle.
— Tiens! fit-il d’un ton connaisseur, pas mal la
petite du colonel... ça promet!
— Un peu maigre! riposta Jane d’une jalousie
féroce, et pas encore assez femme pour dédaigner
une enfant de sept ans.
44
LA MARQUISE DE SADE.
— Je trouve qu’elle a des yeux, voilà... déclara
nettement le collégien assez homme, lui, de par le
récent duvet de ses lèvres, pour avoir le droit d’im
poser sa volonté.
Jane d'Apreville laissa glisser à terre Mary qu’elle
avait soulevée.
— Hein? des yeux bleus... mais, Georges, tu
disais que tu n’aimais pas les yeux bleus!
Et ses prunelles brunes jetaient des flammes.
Georges saisit Je bras de Mary et la conduisit au
buffet sans répondre.
Désormais, la petite du colonel avait une enne
mie.
Après les rondes, les colins-maillards, Mary,
fatiguée, descendit au jardin pour voir les moutons.
Elle en choisit un taché de noir qui était tout drôle
et bien enrubanné. Les petites filles se précipitèrent
sur les autres, pendant que les petits garçons tâ
taient leurs chevaux inanimés.
Il y eut une scène indescriptible. Chacun voulait
un animal vivant. On en vint aux claques. Le jar
din fut transformé en champ de bataille, le général
tonnait du haut de la terrasse avec l’état-major des
mères. Jane se multipliait, se tordant de rire et
excitant les combattants. Yves de Sainte-Luce, le
seul grand de la bande, les mains derrière son dos,
s’écriait: scha! pille! pille! comme pour une
meute.
Les moutons, affolés, trottaient dans les platesbandes en bêlant d’une façon lamentable, et les
45
LA MARQUISE DE SADE.
petits garçons se servaient à présent de leurs che
vaux démolis pour taper sur les fillettes désolées.
Durant le combat, Mary s’était retirée avec son
mouton, le taché de noir, derrière un bassin où il
y avait des poissons; elle souriait, heureuse de pas
ser inaperçue et de pouvoir embrasser un animal
qui ne griffait pas.
Soudain, le petit Paul Marescut, invité dans le
tas, s’élança furieux sur Mary.
— En voilà un... il est à moi... rends le mouton...
tu prendras le cheval!...
Mary se plaça devant son bien.
— Non, dit-elle, je ne veux pas.
Mary n’avait pas beaucoup de phrases : elle vou
lait ou ne voulait pas.
— Attends, dit Paul, fort de ses dix ans, je vais te
faire faire ta madame, toi ! D’abord, le mouton vivant,
c’est pour les hommes.
Mary eut peut-être la vague souvenance des bre
bis de l’abattoir.
— Tu veux le tuer ! s’écria-t-elle.
— Si ça me plaît! riposta le gamin mis en goût
par la fureur de la dispute..... On nous a dit d’en
faire ce que nous voulions, rends-le.
Mary étendit sa jupe de taffetas blanc devant l'a
gneau.
— Non !
Alors Paul déchira la jupe, envoya rouler Mary
sur le gazon et, saisissant l’agneau par une patte, il
l’entraîna victorieusement.
3.
46
LA MARQUISE DE SADE.
Mary se releva, elle courut au grand collégien qui
criait au massacre sans se déranger.
— Monsieur, il veut tuer mon mouton ; et elle con
tenait ses larmes.
Mademoiselle d’Apreville vint s’informer de la
chose.
— Bah ! fit-elle, tant pis pour toi... Est-ce qu’une
fille de militaire pleure pour ça ! Fallait le défendre
au lieu de lui laisser casser la patte... Tiens! voilà
qu’il faut l’emporter.
En effet, on emportait le mouton dont le membre
démis pendait lamentablement.
■— Pauvre Mimi ! soupira le collégien en cares
sant les nattes flottantes de Mary interdite.
Mais tout d’un coup une révolution s’opéra dans
la passivité de la petite colonelle; un cri rauque,
un cri de chatte en colère sortit de sa gorge crispée;
elle rejoignit PaulMarescut d’un seul bond et, tom
bant sur lui à l'improviste, elle le cribla d’égratignures.
Elle venait de déclarer sa première guerre au
mâle.
On fut obligé de lui arracher ce garçon complète
ment défiguré.
— L’horrible petite créature! bégayait Jane d’A
preville, expliquant à son père que ce devait être un
sale colonel que le colonel Barbe, puisqu’il élevait si
mal ses enfants.
La journée s’acheva par un quadrille dans lequel
le général, un peu ivre de cette jeunesse qui lui
LA MARQUISE DE SADE.
47
o-rimpait aux bottes, esquissa un pas fantastique que
tous les bambins, excepté Mary, mise en pénitence,
répétèrent à l’unisson.
_ T’es-tu amusée? demanda madame Barbe à la
petite fille de retour, la robe déchirée, les yeux bril
lants.
— Non, maman ! Elle aurait dit pourquoi sans la
crainte de Tulotte.
_ Allons !... allons !... murmura la jeune malade
avec un sourire d’espoir, il lui faut des petits frères,
je vois cela, ils lui formeront le caractère.
Le colonel, tout ragaillardi par la certitude acquise
le jour même, ajouta :
— Sans doute, un petit polisson de frère comme
Paul Marescut!
Madame Barbe, en dépit de ses douleurs perpé
tuelles, était enceinte. Le docteur attribuait ce retour
à la santé aux brises vivifiantes du pays. Il jurait
que tout se passerait très bien si on restait à Cler
mont-Ferrand, et le colonel fit des vœux pour que
son régiment demeurât des mois encoie dans cette
bonne ville.
Madame Corcette se chargea d’annoncer la chose.
Bientôt on sut que ce brigand de colonel... Eh ! eh !
ce n’était pas Corcette qui pourrait ces choses-là,
aurait-il eu pour aide un régiment tout entier. Le
trésorier lui souhaitait un garçon, sa femme Adolpbine se récriait en pensant que ce serait comme
une chance de moins pour elle. Ah ! ces femmes poi
trinaires, ont-elles du bonheur ! Le garçon existait
48
LA MARQUISE DE SADE.
déjà, on le voyait naître... Parbleu'... puisque le co
lonel en voulait un !
Caroline continuait les cures de sang. Elle buvait
ce remède, qu’on était obligé de cacher aux petites
filles, sans trop de répugnance. Elle finissait peutêtre par y prendre goût, sentant que son état exi
geait à présent une plus forte dose. Elle parlait moins
du cimetière, et, profitant delà douceur de l’automne,
elle avait accepté le bras de son mari pour descen
dre au jardin. Mais ce moment de joie intime ne
dura guère : le 8e hussards reçut brusquement
l’ordre de partir pour Dôle. Du Centre il fallait sau
ter à l’Est, changer de climat, de coutumes, de
mœurs, de maison. Cela renversait en une seconde
toutes leurs espérances, et qui savait même si on
aurait le temps de mettre au monde un garçon,
voire une fille dans la nouvelle garnison ?... Impos
sible de répondre de la tranquillité d'une malade avec
ce sacré métier. Plusieurs officiers s’inquiétèrent de
savoir d’où partait cette vexation, car ils se trouvaient
tous très bien à Clermont : les logements étaient vas
tes et à bon marché, la nourriture exquise ; on avait
des eaux minérales, des excursions, des sites. On
alla aux renseignements, car on disait qu’il suffisait
d’un mécontent influent pour déplacer tout un corps
d armée. Il n’y avait pas un an qu’on était installé;
on respirait seulement... Bref, on délégua de Courtoisier chez la fille du général, et quelle ne fut pas
la stupeur de ces bons ahuris d’officiers inférieurs
lorsqu ils apprirent que mademoiselle Jane d’Apre-
LA MARQUISE DE SADE.
49
ville ayant désiré voir les hussards au diable... le
papa, pour avoir la paix, avait glissé une note au
ministre... et le 8e hussards allait au diable (1) !
Le colonel ne broncha pas, mais il redevint de
mauvaise humeur, parla de renvoyer sa femme chez
ses parents, en Bretagne. Celle-ci fit une scène de
désespoir, elle ne voulait pas se séparer de son mari
tant qu’Estelle serait à son service; d’ailleurs elle ne
pouvait se dispenser des soins de médecins coûteux,
ses parents étaient pauvres, les femmes de militaires
ne doivent elles pas mourir à leur poste ?
— Jure-moi que tu garderas mon cercueil avec toi
quand je ne serai plus! dit-elle au colonel, dans un
accès de sentimentalité qui la mit sur sa chaise lon
gue pour une semaine.
Tulotte déclarait que si son frère était un homme,
il écrirait au ministre.
Daniel Barbe haussait les épaules. Cependant,
quand il aperçut Estelle pleurant entre ses deux or
donnances parce que Sylvain et Pierre feraient l’é
tape loin d’elle, il fut ému; Estelle la cuisinière était
la gaîté de la famille ; à tort ou à raison son humeur
influait. Au quartier, le colonel passa une inspection
des chambres désastreuses, il doubla toutes les
punitions, et le 8e hussards, qui allait du Centre à
l’Est parce qu’une jeune fille de quinze ans le
voulait, fut mis, pour une bonne moitié, aux arrêts
parce que la cuisinière de son colonel avait pleuré.
(1) L’auteur tient l’histoire de source certaine, avec la seule
différence qu’elle ne se passait pas à Clermont.
50
LA MARQUISE DE SADE.
Un régiment est une famille, n’est-ce pas?... Ce qui
touche ses chefs le touche. Ce sont la des choses
bien naturelles.
Le 20 septembre on emballa. On prenait des hus
sards au quartier pour déménager les meubles :
alors c’était un coup de feu abasourdissant pour les
pékins rangés sur la place. Les soldats attrapaient
des fauteuils au vol, un temps, deux mouvements !
La paille remplissait les rues avoisinantes, le ca
mion roulait, attelé de ses chevaux peu commodes;
on clouait les caisses en chantant : Marlborough s en
va t'en guerre! et la pauvre Estelle cassait des piles
d’assiettes pour aller plus vite.
Le colonel expédiait ses dépêches sur le dos d un
planton, grondait les ordonnances, bousculant les
hussards qui cessaient leur chanson dès qu ils aper
cevaient son profil sévère.
A l’intérieur de la ville ces dames étaient sens
dessus dessous.
Madame Marescut empruntait les soldats de tout
le monde; Adolphine, la trésorière, mettait ses six
filles à pousser le piano dans sa caisse, tandis que
Madame Corcette, le chignon au vent, vêtue d’une
excentrique toilette de voyage, n’ayant jamais rien à
emballer parce qu'elle prenait des garnis, se faisait
la mouche du coche, visitant les malheureuses en
gants clairs, les tenant assises sur leurs malles
pour leur raconter combien elle regrettait le Puy
de Dôme dont elle avait fait plusieurs fois l’ascen
sion, tantôt avec de Gourtoisier, tantôt avec Pagos-
LA MARQUISE DE SADE.
51
son. Ges messieurs de l’escadron des célibataires se
prêtaient volontiers aux commissions du départ
quand ils n’étaient pas de semaine, ils allaient chez
l’une et chez l’autre, fournissant leurs ordonnances,
mais ne portant jamais un paquet, car, l’honneur de
l’uniforme avant tout!
Il fallait être le comte de Mérod pour oser risquer
le parapluie en pleine tournée d’inspection, alors
qu’un général pouvait se trouver à tous les coins
des rues!
La veille de l’embarquement, l’usage était d’offrir
un punch aux habitants de la ville avec lesquels on
était en relation de camaraderie, et le colonel pro
nonça vers la fin de ce punch un speech vraiment
très remarquable.
Il parla de la prospérité de la France, de la gran
deur du règne de Napoléon III, des guerres pro
chaines, de l’esprit de corps qui est si nécessaire
entre les chefs... Gomme il fallait varier à cause
des bourgeois, il lança une allusion aux moeurs hos
pitalières du pays. On se serrait les mains, on
s’accolait.
Pagosson offrit, de son côté, une canne d honneur
au patron du café des officiers. Ce brave Pagosson
regrettait de toute son âme une ville où on n avaitqu à
déposer un oiseau mort dans une fontaine pour en
retirer huit jours après un objet d art, presque
aussi pétrifié que son propriétaire (1).
(1) La fontaine de Saint-Allyre, une des curiosités de Cler
mont-Ferrand.
52
LA MARQUISE DE SADE.
A Dôle, le colonel Barbe et sa famille s’instal
lèrent d’abord dans un hôtel, en attendant de
trouver leur logement définitif. La ville leur parut de
sombre aspect, sans promenades gaies, sans figures
avenantes, sans jardins et sans soleil. Leur première
journée de débarquement se passa dans une pluie
torrentielle. Il y avait des pavés pointus qui écor
chaient les pieds, les rues étaient étroites comme des
corridors.
Quand ils avaient fait leur entrée à l’hôtel du
Chevalier, le meilleur, un garçon leur avait dit qu’on
n'aimait pas le hussard à Dôle et qu’on y était très
dévot.
Il ne fallait point songer aux maisons des environs ;
des environs, il n’y en avait pas autour de cette ville
dont les murs se collaient les uns contre les autres.
Après huit jours de recherches minutieuses le colo
nel découvrit enfin, dans la rue de la Gendarmerie,
une espèce de vieille demeure à l’espagnole avec des
grilles renflées par le bas, pour permettre à quel
ques fuchsias en pots de se tenir.
Comme colonel il ne pouvait pas non plus se
loger partout, certain quartier lui était interdit,
presque toujours les quartiers où on aurait pu
trouver des jardins. Il envoya son planton, sur la
mine honnête de cette maison, demander le nom
du maître.
Le soldat rapporta une réponse catégorique.
La propriétaire est une vieille machine aussi,
et elle ne veut pas d’officier chez elle.
LA MARQUISE DE SADE.
53
— Cordieu ! s’écria Daniel Barbe, exaspéré depuis
son départ de Clermont, je veux ce logement et je
l’aurai. Est-ce qu’un colonel est un simple pioupiou
qu’on peut envoyer se promener ailleurs ? Attends !
je vais vous la forcer la vieille machine, moi.
Et endossant son plus beau dolman, bouclant
un ceinturon neuf, le colonel du 8e, malgré les
supplications de Caroline, les haussements d’épaules
de Tulotte, sans savoirmême si celalui conviendrait,
partit à la conquête de la maison espagnole. Rue de
la Gendarmerie on le fit pénétrer sous une porte
cochère où s’ébattaient les vents les moins favora
bles; il aperçut une Notre-Dame dans une niche,
puis une cour étroite avec des écuries au fond et une
corbeille de fuchsias de toutes nuances au milieu.
C’était propre, sévère, un peu monacal, mais on
serait tranquille. Il dut monter un escalier tournant
tout de pierre grise, son uniforme détonnait là-de
dans comme un coup de clairon en plein sommeil
de religieuses. On le fît entrer dans un salon désert,
on referma une porte, et il resta seul pendant une
demi-heure.
Ce salon était octogone, orné de portraits rébar
batifs : des conseillers au Parlement, des échevins, des abbesses, et un pastel de jeune fille vê
tue d’une sorte de linceul. Toujours des grilles
aux fenêtres et toujours des fuchsias derrière ces
grilles.
Les carreaux de vitre étaient larges d’une main,
avec des teintes vertes qui faisaient des transpa
54
LA MARQUISE DE SADE.
rents aux petits rideaux de guipure. On ne savait
quelle odeur de moisi régnait le long des murailles
reliées d’un papier directoire à scènes mytholo
giques du plus piteux effet. Ces scènes avaient cà
et là des taches bleues, rouges, oranges, inexpli
cables, rondes comme des pains à cacheter. Un grand
Christ d’ivoire sur un ovale de velours pendait à
droite de la cheminée. Pas de fauteuils, des chaises
de paille et un canapé à becs de cane, ignoble
ment droit.
Le colonel tirait sa moustache et ses yeux cruels
de bonhomme qui s’ennuie ferme,jetaient des éclairs
terribles. Soudain la « vieille machine » du planton fit
son apparition par une fausse porte. Daniel Barbe
sentit comme une douche d’eau de puits lui couler
le long du dos. Elle était grande, grande, bien plus
que Tulotte, d une blancheur de cire, le nez mince,
les prunelles voilées d’une taie singulière, la bouche
toujours mordue par une dent qui avançait. Peut-être
très belle pour un cinquième acte de drame, mais
épouvantable pour une femme vivante, et elle était
vêtue d’orléans noir à plis pressés contre sa taille de
déesse irritée.
Le colonel avait fait des campagnes certes moins
pénibles que celle-là !
—- Madame’... balbutia-t-il.
Monsieur, répondit doucement l’apparition,
je suis demoiselle... la dernière des Parnier de
Ceinogand!... tous gens de robe, de la meilleure
noblesse du pays. J ai un appartement à louer,
LA MARQUISE DE SADE.
55
mais pour un notaire ou un médecin... vous
comprenez ?
— Je ne comprends pas! fit le colonel qui avait
l’atroce envie de sauter par une fenêtre, tant il re
grettait d’être venu.
— Je ne peux pas louer à des soldats, Monsieur !...
ajouta la dernière des Parnier de Cernogand.
— Le colonel du 8e hussards, un soldat!... riposta
Barbe avec un haut-le-corps plein de dignité... Je
pensais, Mademoiselle, que notre épée valait vos
jupes d’avocat, mon planton aurait-il été malhon
nête vis-à-vis de votre femme de chambre, que vous
ne vous croyez pas obligée d'être polie vis-à-vis de
moi?... Je tiens à votre bicoque et je l’aurai; ah!...
nous verrons... Mademoiselle.
Il se leva, renversant sa chaise de paille, la sabretache s’embarrassa dans le dossier, et pendant qu’il
faisait un pas de retraite, la chaise suivit.
Mademoiselle Parnier de Cernogand, qui ne croyait
pas avoir affaire à un vrai colonel, ouvrit des yeux
épouvantés.
— Seigneur Dieu!., je ne savais pas que vous fus
siez leur colonel. Clémentine disait des soldats, de
ces gens turbulents, le déshonneur des maisons
pieuses, Monsieur.
Elle se mit à tirer la chaise de son côté. Est-ce
qu’on allait lui emporter ses meubles, aussi ?...
— Mademoiselle, je me plaindrai aux autorités,
je suis le colonel Barbe... j’en ai vu de très raides...
pas de pareilles... Comment, il n’y a qu’un logement
56
LA MARQUISE DE SADE.
de chef de corps dans cette satanée ville et vous ne
voulez pas le louer? Ai-je donc la mine d’un blancbec? Est-ce que je ne vous payerai pas d’avance ?
Faites votre prix, je jure de ne pas même vous
marchander. Un officier français ne marchande
pas.
Ils finirent par reposer la chaise sur ses pieds.
— Voyons, Monsieur le colonel, murmura la dé
vote sans l’ombre d’un sourire, si vous étiez garçon...
de mœurs rangées et que vos domestiques aillent à
la messe...
Suffoqué, Daniel Barbe, pas dévot de son naturel,
s'arrêta au seuil..
— Garçon?... Je suis marié, Madame, j’ai une
fille, je vais avoir un autre enfant, j’ai une
sœur, une cuisinière, deux ordonnances, un plan
ton, etc.
— Alors, Monsieur, c’est impossible, je ne veux
pas d’enfants, ce serait un véritable enfer chez
moi. Monsieur, j’ai l’honneur de vous donner le
bonjour.
Elle lui tira une révérence toute abbatiale et lui
referma la porte au nez. Le colonel descendit les
escaliers quatre à quatre sacrant comme un païen :
«Des mœurs rangées !.. ses domestiques allant à
la messe !... pas d enfant ! que le diable extermine
cette vieille cai casse bonne a faire peur aux moi
neaux ! On t en fichera des colonels de hussards ! »
Clémentine, devant la porte cochère, le vit se di
riger du côté de la place de la mairie.
LA MARQUISE DE SADE.
57
Il y eut toute une semaine de pourparlers à
cause de cette scène. Daniel Barbe, qui n’avait seu
lement pas vu le logement de la dévote, le voulait
d’autorité, et le maire, inquiet des suites que pourrait
avoir une dispute entre les hussards et les habitants
de Dôle, dut employer son influence pour convain
cre la dernière des Parnier de Cernogand.
Puis, un dimanche, le colonel, à cheval, reçut
les clefs des mains tremblantes de Clémentine;
il paya séance tenante sans vouloir de reçu et
donna l’ordre aux plantons de s’escrimer en pleine
cour pour déclouer ses caisses. On était vainqueur.
Caroline, bien couverte de ses fourrures, visita
l’appartement, accompagnée de l’intendant de
mademoiselle Parnier. Dès l’antichambre de ce rezde-chaussée, la jeune femme ressentit une impres
sion d’angoisse; il lui semblait qu’il ne faisait pas
clair, que cela dégageait des relents de salpêtre.
L’intendant avait allumé une bougie.
— Le vestibule est un peu sombre, dit-il, mais
la chambre du fond reçoit la lumière de la rue, on
voit circuler des gens derrière les grilles, c’est juste
en face de la poste.
Caroline hochait la tête, elle s’attendait à tout
autre chose ; son mari tenait tellement au succès
de ses démarches qu’elle avait cru que l’on serait
ébloui. Estelle, le sac de sa maîtresse à la main,
Tulotte portant Mary, ouvraient la bouche sans oser
témoigner leur stupeur.
La salle à manger était immense, lambrissée de
58
LA MARQUISE DE SADE.
chêne ajouré sur clu vieux lampas jaune-soufre.
Une profusion de meubles l’encombrait, des créden
ces, des bahuts, des tables tournées, des consoles
de marbre, des statues, des tableaux, des cadres,
des horloges, des escabeaux. Une poussière folle
se dégageait de tout cela et les lambeaux de soierie
vous dégringolaient sur les épaules. Dans le salon,
dans les chambres à coucher, dans les placards,
régnait le même désordre. C'était un véritable mu
séum et l’on pouvait se demander si la ville de Dôle
avait la précieuse coutume de remiser ses objets
d ai t dans cette cave. De pire, c est que vraiment
c’était une cave, humide, très grillée à ses soupi
raux, ayant jour sur un bureau de poste où jamais
personne ne venait prendre ni porter une lettre.
Caroline avait envie de pleurer. Estelle, assise dans
une ancienne chaire d’évêque, les poings au front,
se demandait de quelle manière un gigot rôtirait
devant la cheminée de la cuisine, une cheminée
Louis XIV. Quant a Tulotte, elle formula cette opi
nion brutale :
« Une ratière ! quoi !... »
U ne fallait pas songer à déballer le moins du
monde, car il y avait même de la vaisselle sur les
dressoirs. On mit deux jours à ranger et à épous
seter.
Le colonel, atterré, n’osait pas dire ce qu’il pen
sait; seulement, pour un rien, il aurait tout sac
cagé autour de lui.
Mary ne voulait pas lâcher sa chatte, craignant
LA MARQUISE DE SADE.
59
cle ne jamais la retrouver parmi ces belles choses.
Un mois s’écoula dans une mortelle tristesse. Le
colonel allait au café pour ne pas entendre les re
proches désolés de Caroline; Estelle, claquemurée
par des jours pluvieux au fond d’une cour entourée
de maisons à persiennes closes, agonisait. Les or
donnances, une fois leur pansage terminé, se sau
vaient. Tulotte surveillait Mary qui, elle, surveillait
sa chatte.
Quant à la propriétaire, on ne la voyait pas
plus que Dieu, elle s’enfermait dans un impéné
trable mystère. Clémentine ne parlait pas à la cui
sinière du colonel, et l’intendant, un grand mon
sieur noir, sournois, un sacristain, ne s’aventurait
que rarement vers le rez-de-chaussée. On avait cessé
le traitement du beau-frère docteur, Antoine-Célestin Barbe, le savant, parce que les abattoirs étaient
trop loin et que la peur effroyable de montrer ce
sang à une propriétaire dévote empêchait Caroline
de continuer. Caroline maintenant regrettait le ci
metière de Clermont, elle en causait chaque soir à
table, répétant qu’ici c’était une tombe sans arbre,
la pire des tombes.
Tout le régiment connaissait l’histoire, on avait
applaudi le colonel. « De la poigne, le colonel ! Hein !
faisait Jacquiat, vous a-t-il attrapé la vieille sainte
n’y-touche?... »
Madame Corcette, installée dans une ancienne
guinguette, hors des murs, enviait madame Barbe,
et Caroline, gardant la dignité de leur situation,
60
LA MARQUISE DE SADE.
lui assurait que son logement était des plus confor
tables.
Un soir, Daniel, las de leur lampe lugubre qui
éclairait à peine les quatre coins du salon, fît venir
ses officiers et alluma carrément des paquets de
bougie à son chiffre.
Ce fut un éblouissement fantastique. De Courtoisier jeta son képi en l’air, Jacquiat s’effondra dans
un fauteuil, Pagosson eut peur, Zaruski grimpa sur
un escabeau, Corcette, Marescut poussèrent des
« Oh ! mon colonel ! » étouffés.
Ils étaient bien dans le plus splendide décor que l’on
pût rêver ! Les panneaux du salon étaient couverts
de panoplies arabes, le lustre en cristal de Venise,
qu’on s’était donné la peine de nettoyer, lançait des
fusées éblouissantes. Une sainte de marbre blanc se
dressait dans un coin, sous une draperie à fleurs de
lys représentant une chasse de François Ier. Un
bahut Henri II, à portiques en arêtes vives contra
riées et rehaussées de filets d’ébène, occupait l’entre-fenêtre, les rideaux de brocatelle de soie retom
baient le long des chambranles de toutes les portes,
des flots de vieilles étoffes pompadour ou direc
toire cascadaient du haut des corniches, le plafond
était peint de sujets libres d’une finesse exquise,
Adonis et Vénus, des amours voltigeaient dans un
essor fou. Un orgue aux tuyaux argentés faisait
face à une crédence Louis XVI laquée de vernis blanc,
tout enguirlandée de roses d’or, et à chaque bout
d une cheminée, portée par des cariatides de bronze
LA MARQUISE DE SADE.
61
vert, se dressaient des chaises datant de la reine
Berthe avec des dossiers en rosaces de cathédrales.
Toutes ces vieilles superbes choses remises aux
lumières d’un gala rutilaient de paillettes multico
lores; les étoffes avaient des plis cassés à faire
damner un Velasquez ; les armes semblaient cou
vertes de pierres précieuses.
Le colonel ne s’attendait pas du tout à cela, d’or
dinaire Caroline n’allumait qu’une lampe, ses yeux
fatigués ne pouvant tolérer l’éclat des bougies, et
puis, il était si honteux d’avoir obtenu par la force
« une ratière » qu’il n’insistait pas.
— Alors !... qu’en dites-vous? demanda-t-il pris
d’une secrète vanité.
— Mais, mon colonel, c’est un palais ! cria de
Courtoisier ; il y a des millions dans cette seule
pièce, et vous avez loué cela, tout meublé, huit
cents francs ?
— Ma foi, oui... je crois que notre dévote est une
simple sorcière.
— Une sorcière?... une vieille folle! exclama
Corcette ébouriffé, pourquoi laisse-t-elle ces objets
de prix se manger aux vers? C’est moi qui bazarde
rais la moitié de l’appartement !
Jacquiat était du même avis. On parla de faire
venir madame Barbe déjà couchée, mais Tulotte af
firma qu’elle en deviendrait plus malade. Mary,
assise sur une des chaises delà reine Berthe, le bras
enfoncé dans un coussin d’Orient, regardait de toutes
ses prunelles, chercheuses d’inconnu, serrant sa
62
LA MARQUISE DE SADE.
chatte contre elle avec une ivresse poussée jusqu’à
la souffrance.
Lorsque les ordonnances apportèrent le punch
dans la jatte d’argent qu’on avait trouvée derrière
le dressoir de la salle à manger et qu’ils flanquè
rent la jatte de douze petits verres de cristal noirâ
tre, taillé en biseau comme des diamants, le délire
fut à son comble. De Gourtoisier bondissait, saisi
d’une rage que la présence de son colonel ne maî
trisait pas; ce n’était plus un hussard, mais un
possédé; il tiraillait les soieries, dérangeait les
meubles, ouvrait les bahuts, faisait des « oh! sacre
bleu! quelle aiguière!» «Ah!... Messieurs, regardezmoi ce coffre de mariage ! » Pagosson, lui, exa
minait certaines colonnes torses pour essayer d’en
fabriquer de pareilles ; les très jeunes lieutenants
ajustaient les étriers arabes ou mettaient au vent
des flamberges'monstres.
Le colonel se frottait les mains.
— Allez, allez, mes enfants, répétait-il ahuri
de son propre succès, je vous ménageais une sur
prise. Pardieu!... On a du flair! je m’y connais...
tiens !... UnNormand comme je suis, c’est la finesse
en personne !... Quand j’ai voulu mon logement...
je le voulais... je l’ai... nous l’avons !... quelle noce,
mes enfants !
Tulotte, en jupe de soie brune, avec sa crinoline,
ses bandeaux plats et son teint olivâtre, errait de
fauteuil en fauteuil, navrée de ces joies malsaines...
Ge n était pas elle que la friperie dériderait jamais,
LA MAHQUISE DE SADE.
63
elle avait elle-même déménagé toute la chambre de
sa belle-sœur pour tendre l’éternelle tenture bleue.
Tout ça c’était des puces, du moisi, de la poussière,
des ordures, une ratière, quoi !... Elle emporta
Mary brusquement tandis que la chatte fuyait der
rière les brocarts. On passa la nuit, chez le colonel,
à visiter les armoires selon la hiérarchie : le colonel,
armé d’un flambeau, désignait d’abord les coins les
plus riches, puis venaient le lieutenant-colonel sin
cèrement ému, le chef d’escadron, les capitaines,
les lieutenants. On brandissait des trouvailles éton
nantes telles qu’une Léda d'ivoire renversée sous un
cygne polisson, un ostensoir de vermeil dans le
milieu duquel étincelait, comme un joyau, un mé
daillon de femme. De Gourtoisier fourrait sa tête
sous les tables, à quatre pattes dans les tapis.
On eût dit, à les voir de sang-froid, le sac d’un
château princier durant une guerre ! Ces braves
hussards, ils finissaient par ne plus craindre leur
colonel.
Mary dormait depuis longtemps lorsque sa porte
s’ouvrit, livrant passage aux officiers en maraude,
qui étaient venus tout droit, ne se doutant plus qu’il
y avait des chambres occupées. Ils tenaient chacun
un chandelier, à la file, les yeux écarquillés, le nez
levé; de Gourtoisier s’était coiffé d’un fez brodé de
perles, Jacquiat drapait sa grosse panse d une
écharpe de bayadère et Pagosson émergeait d’une
cuirasse rongée de rouille. Le punch aidant, ils
titubaient un peu, le dolman déboutonné. La
Gi-
LA MARQUISE DE SADE.
chambre de Mary se garnissait tout entière d’un
immense lit à baldaquin de velours violet. L’enfant
se dressa, blanche, mince, les yeux fixes.
— On n’entre pas ! dit-elle d’un accent si impé
rieux qu’ils reculèrent. Elle avait eu un véritable
cri de femme outragée.
— Quelle boulette!... fit Jacquiat empêtré de
son écharpe.
— Le père va nous arranger ! marmotta Pagosson.
— Excusez-nous, Mademoiselle Mary, débita Cor
cette, la face allumée, nous ne pensions pas rencon
trer la Belle au bois dormant! Ils se mirent tous à
rire en contemplant ce lit drapé aux couleurs d’un
évêque.
—■ Ça doit être celui du chanoine, déclara de Courtoisier,le colonel nous expliquait tout à l’heure qu’il
avait une devise très bizarre!
Ce Courtoisier ne voyait même pas Mary dont les
petits bras élégants pressaient la chatte jaune qui
jurait, furieuse de ce brusque réveil.
— La devise, elle est là, répliqua la fille du
colonel en se penchant vers la planche sculptée de sa
trop grande couche et moitié souriante, moitié bou
deuse, pour avoir le droit de les renvoyer ensuite,
elle leur épela la phrase burinée en lettres rouges
dans le vieux bois : Aimer, c'est souffrir!
Oh ! comme dut, au fond d’un rêve, tressaillir le
petit garçon dormant en quelque coin du monde,
bien loin d elle ! Ce petit garçon qui devenu homme,
LA MARQUISE DE SADE.
65
quand elle deviendrait femme, lui serait fatalement
destiné !
Les officiers se touchèrent du coude.
— Chouette ! formula Pagosson dont les expres
sions n’étaient pas toujours choisies. Et ils sortirent
abrutis par cette dernière fantaisie plus diabolique
encore que toutes les autres.
4.
III
e lendemain
matin, avant son déjeuner, le
colonel Barbe monta chez sa propriétaire.
Clémentine vint lui ouvrir en rechignant.
— Mademoiselle prend son café au lait ! dit-elle
d’un ton qui n’admettait pas de réplique.
— Eh bien ! j’attendrai ! répondit le chef du
8e hussards, presque penaud.
Mademoiselle Parnier de Cernogand daigna cepen
dant abréger son café au lait pour recevoir son
ennemi.
Le colonel lui adressa un salut plein de délicate
courtoisie.
— Mon Dieu, chère Mademoiselle, je viens, dit-il,
pour rectifier une erreur.
L
68
LA MARQUISE DE SADE.
Vous m’avez loué huit cents francs un apparte
ment...
— Ah ! vous trouvez que c’est trop cher ! inter
rompit la dévote de 1 air de quelqu’un qui a mangé
de l’épine-vinette.
— Au contraire, scanda l’heureux colonel, je
trouve que je vous vole, il y en a pour des millions
chez vous, et je ne peux pas rester ici à votre charge !
Je ne souffrirai jamais cette injustice !... Quand on
habite un musée, n’est-ce pas, il faut en subir les
conséquences. Je vous saurai gré d’augmenter
vivement votre local ou je pars ce soir !...
Elle avait bien entendu dire que les hussards sont
fous; pourtant cela dépassait ses prévisions. Elle
étudia un instant la figure du colonel, une figure
impassible de guerrier!
— Allons... Monsieur, vous plaisantez!...
Mademoiselle, un colonel ne plaisante jamais...
Si je détériore vos richesses, vous en serez pour vos
frais, et moi je ne respire plus depuis que l’on m’a
dit... depuis que j’ai vu que j’étais dans un palais
princier... Entendons-nous bien!... Est-ce que vous
avez voulu vous moquer de moi? Me donner en
spectacle à mon régiment?... Mes officiers ne
peuvent pas en croire leurs yeux... J’exige une aug
mentation.
La dernière des Parnier de Cernogand comprit à
quel homme elle avait affaire, elle lui tendit sa main
couverte d’une épaisse mitaine.
Monsieur le colonel, vous êtes un vrai cheva
LA MARQUISE DE SADE.
69
lier! dit-elle prise au dépourvu par cette exquise
bonne foi et elle lui augmenta son bail annuel de
cinquante francs, puis elle le pria de se rasseoir
avec une très grande cérémonie.
Le colonel salua jusqua terre, imitant un officier
de la Régence, dont il avait un portrait dans son
cabinet.
— Monsieur le colonel, commença la dévoie lis
sant ses bandeaux de ses deux mitaines, je dois vous
avouer que je fais peu de cas de la vieillerie qui vous
cause ce transport. Moi j’ai des principes très arrêtés
sur ces choses d’un autre temps : je les conserve
parce qu’elles ont appartenu à ma famille, mais je
les ai en horreur. Mon salon a été purgé de toutes
les inconvenances qu’il recélait. Les statues, les
peintures, les draperies à personnages et les lits
sculptés ont déménagé du premier au rez-de-chaus
sée, car mes yeux ne sauraient, sans indignation,
regarder ces manifestations dégoûtantes des fai
blesses et des impudeurs humaines. Dieu merci, j’ai
été élevée par des parents sévères, mon père était
un juge du plus grand mérite, il est mort en odeur
de sainteté ; quant à ma mère, elle fut dame patronnesse de Dôle jusqu’à son entrée aux Veuves péni
tentes, un couvent de Besançon.
Tenez, Monsieur, je serai franche et rigide avec
vous, vous méritez qu’on s’occupe un peu de votre
salut... Au lieu de laisser vos meubles se pourrir
dans les caisses, sous le hangar, demandez-moi
une chambre de débarras pour y cacher les miens
70
LA MARQUISE DE SADE.
et ne faites plus admirer ces obscénités à votre régi
ment... Songez à votre petite fille qui couche, dit-on,
dans un lit dont le seul souvenir me comble de ter
reur... Un bon mouvement : gardez le nécessaire et
enlevez le reste !
Ce fut au tour du colonel de s’extasier. « Quel
dragon, cette vieille créature! » Il se contenta de
friser sa moustache d’un air narquois. Mademoiselle
Parnier poussa un soupir.
— Tous les mêmes!... fit-elle désespérée.
Le colonel, cherchant à se donner une contenance,
examinait les murs.
— Ah!... c’est trop fort! s’écria-t-il tout d’un
coup, car en effet c’était trop fort; il tenait le secret
des taches du papier Directoire... la dévote avait eu
la patience de coller sur toutes les... nudités mytho
logiques... des pains à cacheter.
Brusquement, il se leva, esquissa de nouveau un
salut mais à la hussarde, cette fois, et se sauva,
poursuivi par la vision de ces pains à cacheter pudi
bonds !...
A partir de cette visite, la glace fut rompue. La
dernière des de Cernogand descendit de son Olympe
au rez-de-chaussée, elle prit en pitié ces pauvres
hussards, si vagabonds, et pensa tout de suite à leur
inculquer ses effrayants principes.
Le ménage Barbe se sentit envelopper peu à peu
d’un filet aux mailles inextricables : d’abord Estelle
dut tordre le cou à un coq élevé dans une cage en
compagnie de trois poules pondeuses. De sa galerie
LA MARQUISE DE SADE.
71
vitrée, mademoiselle de Cernogand prétendait avoir
vu des ébats absolument contraires à la sainte règle
de la maison. Gecoq avait des allures inconvenantes.
Caroline riait des réflexions pleines de sousentendus que lui faisait à ce sujet brûlant sa pro
priétaire ; cependant elle fît tuer l’animal parce
qu’après tout elle voulait la paix. Cette victoire
donna de l’audace à la dévote, elle expédia son
intendant, M. Anatole, dans les cuisines d’Estelle
afin de tâter cette ûlle qui lui paraissait la bête noire
de la famille.
Estelle pouffa de rire quand on lui demanda si elle
se confessait, puis au bout de la semaine, très séduite
parles façons patelines de ce sacristain, elle con
sentit à aller à la messe avec Clémentine. On lui
présenta la chose comme une vraie petite fête. Estelle
lâcha Pierre et Sylvain pour M. Anatole et elle eut
l’imprudence de se laisser conduire aussi aux réu
nions de la fameuse Confrérie des Casseroles.
— Madame devrait bien s’occuper de l’éducation
religieuse de mademoiselle Mary! dit un jour Estelle
en servant un plat de truites sur la table du colonel.
Celui-ci lisait le journal du soir, la botte allongée
devant le feu, tandis que Tulotte renouait la ser
viette de la fillette et que la jeune malade, plus pâle
que de coutume, arrangeait des pilules dans les
boulettes de son pain. Daniel Barbe releva la tète
brusquement, avec des yeux stupéfaits.
— Ilein! fît-il, l’éducation religieuse de Mary!...
De quoi vous mêlez-vous, ma fille?
72
LA MARQUISE DE SADE.
— Monsieur a tort de me gronder, murmura
hypocritement Estelle qui depuis la Noël avait une
tournure tout étrange, quand on aime ses maî
tres, on songe à leur salut. Mademoiselle fait
bien sa prière, mais elle ne va pas assez à l’église.
Tulotte haussa le ton.
— Avez-vous fini de nous rebattre les oreilles ? ditelle en colère, c’est moi qui élève Mary et je crois
que je m’y entends... Allez me chercher la mou
tarde... dépêchons !
Estelle s’esquiva sans répondre un mot. Le trait
était lancé.
La Confrérie des Casseroles avait pour but de diri
ger les maîtres par leurs domestiques, chose démo
cratique plus facile qu’on ne se l’imagine.
Tous les jeudis, dans une chapelle des bons pères,
les servantes de Dôle se réunissaient pour ouïr une
instruction sur les devoirs de leur situation, et là,
on les exhortait à combattre l’irréligion des familles
qui va toujours augmentant, comme chacun sait.
On avait pris à part Estelle dont la toquade pour
l’intendant de mademoiselle Parnier s’accentuait da
vantage, et on lui avait déclaré qu’elle se perdait
chez les hussards. Estelle ouvrait une bouche énorme
devant les sermons, cela lui changeait ses habitudes
de grosse gaieté avec les soldats, mais flattée de se
voir au milieu de la fine fleur des domestiques de
Dôle, elle imita bientôt les allures distinguées de ces
demoiselles, otales rubans tapageurs de son bonnet,
eut m chapelet dans sa poche et devint si détestable
LA MARQUISE DE SADE.
73
que Sylvain déclara tout net à Pierre que puis
qu’elle voulait faire sa sucrée, on irait rire ailleurs.
Estelle n est plus la même ! soupira madame
Barbe lorsqu’on pénétra dans le salon.
— Il faut la mettre à la porte ! bougonna Daniel
impatienté de ce changement qui lui supprimait
l’unique gaieté de sa demeure.
— Mais non, reprit Caroline, je ne m’en plains
pas... Elle est devenue sage, elle cause moins avec
tes ordonnances, elle a des prévenances ingénieuses
pour moi... Faut-il donc une virago, ici, pour nous
servir!... lu veux toujours qu’on se trémousse
autour de toi... Si cette fille commence à se re
pentir !...
— Allons donc !... se repentir, elle dissimule... ce
sera propre dans quelque temps. Elle sort pour aller
je ne sais où, elle pince les lèvres quand on la
gronde; autrefois elle pleurait, j’aimais mieux
ça... j’ai horreur des dévotes.
— Et moi, je préfère les dévotes aux filles trop
délurées, riposta Caroline, la fièvre aux joues.
Depuis qu’elle était enceinte, jamais le colonel ne
laissait la dispute s’envenimer.
— Mary, dit-il se tournant du côté de sa fille,
veux-tu aller à l’église, hein ?
Non, papa, répondit Mary secouant ses nattes
noires, j’ai peur de l’enfer !
Le colonel fit un bond dans le fauteuil de la reine
Berthe. Il avait toujours défendu à Tulotte de lui
raconter ces sornettes. C’était bien assez qu’on lui
LA MARQUISE DE SADE.
75
C était, dans es lit, des miaulements plaintifs, des
ronrons, des jurons qui rendaient la petite fille très
orgueilleuse. La chatte, ayant fini par faire la paix
avec elle, l’escortait, suivie elle-même de ses deux
chats. O11 écrivait ses devoirs ensemble, on parta
geait les tai tines de la collation et on enfouissait
des choses mystérieuses derrière les fuchsias. Mal
heureusement, l’un des petits s'oublia un matin sur
le paillasson de la dévote, il ne revint plus. Clémen
tine avoua que sa maîtresse en sortant pour sa
messe basse avait mis le pied dedans, et qu’avant une
profonde horreur des jeunes chats, elle avait lancé
l'animal à travers les escaliers. Estelle, sans rien dire,
lavait achevé pour que sa maîtresse n entendît pas
ses râles. Tout un drame que Mary reconstitua à
laide de Minoute qui déterra le petit cadavre dans
un coin de la cour.
En sa qualité de fille de militaire, Mary devait
protéger le plus faible ; lorsqu’elle sut positive
ment à quoi s’en tenir, elle monta d’un pas décidé
l’escalier de mademoiselle de Cernogand. Mary avait
des idées féroces. On pensait chez elle que ce cha
grin d enfant était calmé, on I avait vue se diriger
d abord vers la cour, réfléchissant aux sages con
seils du papa qui lui expliquait qu une propriétaire
pieuse a tous les droits. Sa mère, assistant aux offices
à présent, renchérissait et lui déclarait qu’il y avait
déjà beaucoup trop de chats dans la maison. Mary,
en dernier ressort, étudiait les agitations de Mi
noute. Minoute fixait des yeux étincelants de rage sur
76
LA MARQUISE DE SADE.
la galerie vitrée. Mary vint donc sonner à la porte
de mademoiselle Parnier.
Vous avez tué mon chat ! dit laconiquement la
petite hussarde, mettant ses mains dans les poches
de son tablier d’écolière.
- Non, ma chère enfant, se récria la dévote ; enti ez vite, j ai là un beau plat de beignets que je veux
vous faire goûter. Votre chat a été volé par les ga
min-, de la rue... Entrez vite, nous dirons le béné
dicité, vous me réciterez une fable et je vous mon
trerai des images de mon Histoire sainte.
Au fond mademoiselle Parnier, qui commençait à
catéchiser toute la famille, avait très peur de perdre
son prestige. Mary n’était guère facile à apprivoiser ;
cette petite ne s’entendait avec personne et se
moquait de l’enfer.
— Vous mentez, Madame, dit Mary tranquille
ment, et puisqu’on voit le diable quand on ment,
vous le verrez cette nuit.
- Ma chère mignonne, murmura mademoiselle
Parnier, je suis trop bien avec le bon Dieu pour
cela... Fi! la vilaine tête!... Regardez comme Jésus
pleure en ce moment sur vos insolences !
Elle lui désignait du doigt le christ pendu près de
la cheminée.
Les vitrages de la galerie étaient ouverts, on
voyait Minoute plantée sur son derrière au milieu
e a cour, Minoute, la queue tourmentée de fris
sons, attendait l’issue de l’ambassade.
Mary s’avança du côté du plat de beignets qui fu-
LA MARQUISE DE SADE.
77
niait fort appétissant ; elle le prit à pleins bras, et,
avant qu’on ait pu la retenir, elle envoya le tout
clans l’espace avec un calme imperturbable
- Tiens, Minoute ! fît-elle. Ensuite elle se retira,
le front haut, sans daigner refermer la porte.
Pétrifiée, la dernière des de Cernogand n’eut
même point la présence d’esprit de faire un signe de
croix.
La maison subit une véritable crise à propos de
ce plat de beignets si cavalièrement offert aux
mânes d un chat assassiné. Mary reçut le fouet. On
la mit en quarantaine pendant plusieurs jours. Elle
fut privée de dessert, de la musique du dimanche,
et surtout de jouer avec ses chats. Minoute, déso
rientée, abandonna le lit de sa maîtresse, emporta
son petit dans 1 écurie ; un cheval écrasa ce restant
de la nichée. Enfin, le plus poignant de tous les dé
sespoirs, 1 intendant, avec la permission d’Estelle,
tendit un lacet sous les fuchsias, endroit fatal où
Minoute trouva une mort prématurée.
Mary demeura inconsolable. Son père voulut lui
donner un oiseau ; elle refusa. A quoi bon?... si Mi
noute n était plus la pour le manger ! Ces sortes de
peines prenaient dans le cerveau de la petite fille
des proportions terrifiantes. D’autant mieux quelle
pleurait peu et ressassait ses douleurs des journées
entières. La maison lui inspirait une tristesse morne
sans la moindre distraction vivante; certes, elle ne
manquait pas de joujoux, tous les officiers de son
pere au premier janvier lui avaient donné des pou
LA MARQUISE DE SADE.
pées, des ménages, des bonbons ; mais cela ne re
muait pas autour d’elle, les poupées se brisaient....
Il faisait trop froid pour sortir les ménages, hélas !
Quant aux bonbons elle leur préférait la simple tar
tine de beurre de son goûter.
La maman ne bougeait plus de sa chaise longue;
Tulotte passait son temps à disputer la cuisinière,
l’appelant cafarde ; le papa allait chasser avec Corcelte et le comte de Mérod dans les gorges du Jura.
L hiver était venu, charriant les neiges qui ne
voulaient pas fondre dans la cour. Mary, partie de
l'Auvergne avec un soleil magnifique, s’imaginait
que les villes de France sont divisées en deux caté
gories : les villes où c’est l’Été et les villes où c’est
l’Hiver !...
L’aventure du plat de beignets avait gâté la con
version des Barbe et un autre scandale vint la faire
sombrer pour toujours aux yeux de leur proprié
taire. Une lois, Mary lut envoyée à la recherche de
cette mystérieuse Estelle qui, maintenant, quand elle
n’était pas au confessionnal, s’enfermait dans sa
chambre. Mary grimpa l’escalier comme feu sa
chatte, c’est-à-dire très vite et sans bruit. La cham
bre de la bonne, située sous les toits, possédait un
gros verrou fermant assez mal un huis tout dis
joint; Mary, juste à la hauteur d’une fente du bois,
aperçut vaguement 1 habit noir de l’intendant de
mademoiselle Parnier, un habit en forme de lévite
que tout le monde connaissait ; elle entendit la voix
de sa bonne balbutiant des choses étouffées. Mary
LA MARQUISE DE SADE.
79
n’osa pas entrer. Elle redescendit pour expliquer à
son père que la bonne devait être très malade puis
que M. Anatole la soignait dans son lit. Ce fut un
tiait de lumière, le colonel devina la véritable rai
son de la conversion d Estelle. 11 jugea même inutile
de confondre les coupables, et, après avoir blâmé
sa fille de se risquer au trou des serrures, il avertit
Caroline.
Te voilà bien.'... s’écria celle-ci indignée; lu
veux renvoyer ma cuisinière parce qu’au lieu d’avoir
deux hussards pour amants elle se contente d’un
dévot !... Moi, je trouve qu Estelle se range de plus
en plus... et je la garde... Autrefois elle faisait ses
horreurs dans la cuisine, maintenant elle monte
dans sa chambre... Je te dis queje veux la garder!...
Le colonel ne répliqua rien, mais il avait l’esprit
de corps. Il ne serait vraiment pas dit que ce faquin
de buveur d’eau bénite -demeurerait impuni. 11 mit
des gants de peau neufs et alla de nouveau chez sa
propriétaire.
— Mademoiselle, affirma-t-il dès le seuil, votre
intendant est un drôle qui suborne les filles : je
viens de le découvrir en conversation légère avec
ma bonne, une créature assez sage !... Pensez-vous,
Mademoiselle, queje puisse me permettre de laver
la tête à ce polisson ?
La dernière des de Cernogand se moucha, prit
une pincée de son tabac — sa seule volupté — se
coua sa robe d’orléans sur laquelle était tombée un
peu de la fine poudre.
80
LA MARQUISE DE SADE.
— Ilum!... hum! mon cher locataire!... mur
mura-t-elle, ceci est une grave accusation. Je tiens
Anatole pour un digne serviteur ; oui !... oui ! je
vous le répète, un digne serviteur. Il a quarantedeux ans, un âge déjà respectable... jamais on ne
l’entend dire un mot déplacé ni faire une allusion
aux femmes. Il ne sort pas ou presque pas... Mon
sieur le colonel... vous les avez vus ?...
Le colonel était comme sa fille : il ne savait pas
mentir.
— Vus... non.,., mais on les a vus... une per
sonne digne de foi !
— Quelle personne, encore ?...
Et mademoiselle Parnier respira.
— Une enfant dont l’innocence aurait pu être
ternie par ce spectacle... Heureusement que Mary
n’a rien compris, mais je désire...
— Ah ! Monsieur Barbe !... votre fille !... et vous
voulez que je chasse un excellent sujet parce que
cette enfant, qui nous a tous en horreur, à cause de
la mort d’un sale chat, les a vus... Et qu’a-t-elle
vu ?... je vous le demande...
— Mademoiselle, je réponds de ma fille comme de
moi-même... ses explications ne me laissent aucun
doute !... Dieu merci, elle n’a pas trop vu pourtant...
quand une femme est sur son lit... qu’un homme!...
Mademoiselle Parnier se leva, majestueuse :
— Colonel... (et elle dit colonel tout court, car elle
était hors d’elle), je vous défends d’en ajouter da
vantage. Je ne dois pas savoir ce qu’ils faisaient, je
LA MARQUISE DE SADE.
8I
me bornerai à jurer sur ce christ que M. Anatole,
mon intendant depuis dix ans, est incapable d’une
faute de ce genre !...
Et très indignée, elle se retira dans un oratoire, à
côté du salon.
Le colonel dut sortir avec l’étourdissement que
lui jetait au cerveau la stupéfiante logique de la der
nière des de Cernogand !...
On garda Estelle, on félicita M. Anatole. Le co
lonel îagea, la colonelle bouda; Tulotte haussa les
épaules, et Mary fut fouettée pour liquider cette si
tuation embarrassante.
Alors la petite fille connut les effets d’une haine
de dévots. Elle vit s’en aller d’une façon mystérieuse
les joujoux qu elle laissait dans la cour; ses jardinets
tracés sur la neige étaient effacés par une main in
connue, mais toujours prête au dégât. Un jeune
chien qu elle avait ramassé au coin d’une borne et
quelle soignait à l’écurie, en cachette, récolta une
maladie de langueur dont il creva inexplicablement.
Dans sa chambre même, ses cahiers sur sa table de
travail eurent des pâtés qu’elle n’avait jamais faits.
Elle égara ses plumes, son papier buvard sans s’en
rendre compte! Toute la journée c’étaient des rap
ports contre elle.
Estelle arrivait auprès de la chaise longue de
madame qui lisait un roman :
— Mademoiselle est encore sortie malgré la dé
fense de Madame... Je n’ose pas la gronder, elle dit
que je n’en ai pas le droit.
f>.
LA MARQUISE DE SADE.
— Mary! appelait la mère assourdie de récla
mations, où es-tu allée ?
— Maman, je suis sortie pour jouer sur le trot
toir puisqu’on me prend mes jouets dans la cour !...
— Qui te prend tes jouets ?
— Je ne sais pas, maman, peut-être le monsieur
d’en haut !
— Allons donc!... tu es folle! Enfin, si on te
prend tes joujoux, il faudra veiller !... ajoutait la
mère impartiale.
— Ah ! Madame peut croire, se récriait Estelle,
que je battrais celui qui se le permettrait... J’aime
trop mademoiselle Mary, seulement monsieur la
monte contre moi... je le sens bien, et si Madame
n’était pas malade, elle qui me garde malgré mes
indignités, je m'ensauverais, voyez-vous !...
Ici Estelle, du coin de son tablier, s’essuyait les
yeux.
— Mary... concluait la jeune mère attendrie, tu
nous feras mourir de chagrin !
La petite fille serrait les lèvres, dédaignant d’ac
cuser davantage des gens, que d’ailleurs elle ne sai
sissait pas sur le fait. Et puis 'elle finissait par
s’imaginer que ce qui se passait devait être tout na
turel. Seulement son caractère devenait de plus en
plus sauvage; elle s’asseyait sur les marches de
l’escalier, le menton appuyé au poing gauche, le re
gard farouche, la bouche tordue d’un rictus étrange.
Elle récapitulait toutes les avanies qu’on lui faisait
subir et son horreur des grandes personnes s’ac
LA MARQUISE DE SADE.
83
croissait rapidement. Quelquefois on lui amenait
des enfants du 8e : Paul Marescut, les filles de la
trésorière; mais il arrivait que ces enfants se dé
goûtaient vite de son air sombre et des jeux qu’elle
leur proposait comme des trouvailles : soit l’enter
rement d une poupée disloquée, soit un pèlerinage
à la tombe des chats derrière l’écurie, dans la fosse
au fumier, avec des bougies et des encensoirs de pa
pier. Dès qu’on voulait une partie de barre ou une
ronde, elle se retirait à l’écart.
Un jour que l’oncle de Paris, le fameux savant
Antoine-Célestin Barbe, devait venir pour une con
sultation pressante, madame Corcette, après avoir
chuchoté longuement au chevet de la malade,
emmena Mary chez elle.
Celait au mois d’avril; la neige faisait place à une
boue noire, épaisse comme de la crème, remplissant
les rues et crottant les jupes. Le capitaine Corcette,
aux arrêts pour une semaine, attendait la petite fille
du colonel comme une distraction qui lui était bien
due de la part de son grognon de père.
—• Eh bien? demanda-t-il lorsque sa femme ar
riva suivie de Mary, très ahurie de leur voyage à tra
vers Dôle.
— Nous la garderons peut-être plus longtemps
que nous ne pensons, dit-elle. On est allé chercher
le marchand de choux pour avoir le petit frère... il
paraît que ce chou ne veut pas se laisser effeuiller...
il y a des complications, une fluxion de poitrine qui
se déclarera, un remède qu’on n’a pas continué,
84
LA MARQUISE DE SADE.
enfin des tonnerres de machines du diable!... pour
parler comme le colonel !
La maison du capitaine Corcette était une an
cienne guinguette ornée de treillages verts et de vo
lets verts. Au carrefour de trois routes, elle avait la
vue d’une campagne fort accidentée, une montagne
couverte de rochers de laquelle glissaient de petites
cascades en miniature; elle portait encore un pin
pour enseigne et sur un coin on lisait cette phrase
d’un goût douteux : Aw rendez-vous des cascades,
que le capitaine ne se souciait pas de faire effacer.
Elle possédait un jardin, des tonnelles, une balan
çoire, un jeu de boules, un jeu de grenouilles, une
mare... Un vrai paradis !
Les quatre chambres qui la composaient étaient
tendues de papier perse à fleurs inouïes.
Au salon il y avait des cors de chasse, un tapis
turc, un vieux piano ; des scènes d’amour très
drôles le long des rideaux de cretonne. Cela empes
tait la cigarette et le rhum. Mary dut changer sa
robe de flanelle blanche qu’elle avait salie dans
les rues de la ville contre un petit jupon de soie
rouge bordé d’une dentelle que lui prêta madame
Corcette. Celle-ci, très heureuse de faire la maman,
lui donnait des conseils.
Lu vois, Mary, tu as un jupon de danseuse es
pagnole. Demain Tulotte viendra prendre de tes
nouvelles et t apporter du linge, mais, pour aujour
d’hui, nous allons nous déguiser. Tu mangeras des
gâteaux, tu boiras des liqueurs et tu casseras tout si
LA MARQUISE DE SADE.
85
ça te plaît. Je te soupçonne d’être une petite Cille
trop bien élevée... Ris donc, lève la jambe, cours,
saute... massacre-nous... Il faut se la couler bonne
tant qu’on est gamine... Après... on ne sait pas ce
qui vous tombe dessus!... Moi, je ne veux pas que
tu t’embêtes chez moi, tiens ! D’abord tu es la fille
de notre colonel et nous voulons t’éblouir!
De fait, l’enfant était éblouie. Elle souriait douce
ment, un peu chagrinée des expressions bizarres
qu’employait madame Corcette« ...que tu t’embêtes! »
« se la couler bonne. » Autant de stupeurs pour elle
qui avait un père très sévère sur le choix des mots.
On lui avait passé le jupon rouge , mis un
zouave de cachemire bleu garni de clochettes d’a
cier et noué un ruban jaune au bout de ses nattes.
— Elle est fort jolie, cette mignonne! murmura
le capitaine du haut de sa robe de chambre à glands
de soie.
Madame Corcette endossa aussi une polonaise plus
claire que celle de son mari, redressa son chignon
et servit une collation abondante. Comme la fillette
refusait gracieusement une seconde cuillerée de
confiture, la jeune femme lui vida, en éclatant de
rire, le fond du pot sur son assiette.
— Tiens! fit-elle, nous prends-tu pour des ni
gauds, nous voyons bien que tu en meurs d’envie !
A la vérité, Mary ne mangeait que modérément
de tout, chez ses parents; elle suivait, malgré elle,
un régime de convalescente qui a peur des excès.
Jamais trop de fruits, ni trop de gâteaux, ni trop
86
LA MARQUISE DE SADE.
de vin. Et elle se portait bien, ignorant les indiges
tions et les griseries sucrées ; cependant, comme
l’humanité est ainsi faite, elle réservait toutes les
folies sensuelles pour plus tard, et son esprit devait
faire payer cher à son corps sa précoce gravité.
Elle mangea le fond du pot, but de l’anisette, puis
le capitaine la fit asseoir sur ses genoux.
— Je crois, dit-il gaiement, que ce petit gésier ne
fonctionne pas mal... nous allons maintenant passer
à d’autres exercices.
« Messieurs et Mesdames, je vous annonce il signor
Polichinelle! » ajouta-t-il d’une voix tellement aiguë
qu’elle semblait partir de la chambre voisine. Mary
effrayée se réfugia dans les jupes de madame Corcelte. Aussitôt, avec un annuaire, deux bouchons de
lampe et une écharpe algérienne, il fabriqua un
théâtre, des acteurs, un rideau. Mary demeurait
muette d’étonnement. Il y avait donc, au monde, un
homme qui amusait les petites filles?..... De ce jour
elle eut un goût prononcé pour les baladins tout en
réservant son appréciation au sujet de leur mo
rale !... La représentation dura une heure. Madame
Corcette donnait la réplique, et Mary, assise entre
eux, se tournait tantôt d’un côté tantôt de l'autre, es
sayant de saisir le moment où leurs bouches re
muaient, ne comprenant rien à leurs intonations.
Ensuite, madame Corcette lui habilla une poupée
avec du papier de couleur et des caries de visite,
c’était fantastique.
Elles deux époux riaient plus fort qu’elle, se lan
LA MARQUISE DE SADE.
87
çaient des mots renversants, s’appelant : ma vieille!
mon gros rat écorché!... La pluie ayant cessé, ils
conduisirent Mary au jardin; le capitaine, debout
sur la balançoire, exécuta des tours de force ; sa
femme, les jupons retroussés, le nez en l’air, montra
de quelle manière on tirait la grenouille à coups de
boule. Mary avait peur de salir son jupon.
— Qu’est-ce que ça te fiche, cria madame Corcette, puisque ce n’est pas le tien !...
L’argument était sans réplique. Mary tira la gre
nouille à côté d’eux.
Le soir elle devint bavarde, racontant ses mal
heurs avec ses chats.
Alors, madame Corcetle envoya la bonne de porte
en porte chercher des petits chats. Elle en eut
bientôt plein son tablier, et cette récolte futdéposée
sur le tapis turc, où elle miaula, jura, griffa; une
vraie ménagerie.
Mary, les larmes aux yeux, se précipita dans les
bras de la jeune femme.
Manette, la bonne, disait gaiement qu’on pouvait
en avoir d’autres si on y tenait !... Ce fut du délire !
la petite fille à quatre pattes les dévorait de caresses,
les appelant des noms de ses chers défunts. Corcette
s’affubla cl’une peau d’ours et fît l’animal féroce qui
va croquer le troupeau. Mary les défendait, son
jupon rouge étendu, et l’on renversait les meubles,
on cassait des porcelaines, on criait, on se bousculait.
Madame Corcette se tordait de rire, s’amusant
plus que les autres. Manette, très délurée, pinçait
88
LA MARQUISE DE SADE.
tout le monde, y compris monsieur, et madame riait
plus fort, appelant son mari : grand lâche!
On coucha Mary, après minuit, ce jour-là, dans le
cabinet de toilette de madame Corcette où on avait
dressé un petit lit bleu et blanc très coquet. Elle ou
blia de faire sa prière tant le sommeil lui mettait de
poudre aux yeux. Le lendemain, elle vit entrer chez
elle une merveilleuse magicienne vêtue de toutes les
couleurs de l’arc-en-ciel avec un bonnet pointu sur
la tête et enveloppée d’un voile transparent. C’était
madame Corcette qui avait mis un de ses costumes
de bal masqué. Mary ne la reconnaissait pas et avait
un peu peur.
— Je vous déclare, Mademoiselle Mary, disait la
voix du capitaine caché derrière une porte, que si
vous êtes sage, vous irez en voiture avec une foule
de gentilshommes bien disposés à votre égard. Puis
la magicienne se sauva laissant son voile aux bras
de l’enfant abasourdie.
Manet te vint habiller Mary, et comme elle ne par
lait pas de cette aventure, celle-ci lui dit :
— Vous avez vu la dame, vous ?
— Quelle dame?
— Une fée... ou bien, ajouta la fillette moins cré
dule qu à cinq ans... ou bien une dame dans un cos
tume de fée !
— C est-y Dieu possible !... s’écriala rusée servante
aussi comédienne que sa maîtresse... une fée!... Je
me doutais du tour... parce que, hier, j’ai vu des
nuages roses au ciel... C’est, dit-on, le présage cer-
LA MARQUISE DE SADE.
89
tain qu’il fera beau... et qu’on recevra la visite d’une
fée! Madame, Madame, venez vite !... La fée est par
là... éveillez-vous donc!
Madame Corcette, déshabillée, entra se tampon
nant les yeux d’une éponge.
— Onnepeut pas dormir, ici... fit-elle comme ré
veillée en sursaut. Où diable voyez-vous des fées, ma
pauvre Manette ?
— Dam! c’est mademoiselle qui veut sans doute
nous en conter !
Et Mary dut expliquer la chose tout au long. Le
capitaine arriva, il haussa les épaules, elles étaient
folles, pour lui il allait au jardin faire un tour. Quel
ques minutes après réapparaissait la magicienne,
mais plus grande, plus forte, cependant avec la
même voix de polichinelle enrhumé.
Manette levait les bras au ciel, madame Corcette
se sauvait en hurlant, le chignon ébouriffé, la che
mise flottante.
Pour Mary, elle y perdait sa fable de Lafontaine.
Elle ne croyait plus aux fées, mais tous ces chan
gements de costumes, rapides comme les trucs de
théâtre, la bouleversaient.
A déjeuner on ne parla que de l’apparition, et
Manette jura Jésus et la Vierge qu’elle avait demandé
à la fée de réaliser un de ses vœux.
— Lequel? interrogea le capitaine Corcette.
— Celui de vous donner une jolie petite fille comme
Mademoiselle ! riposta Manette.
— C’est vrai, murmura madame Corcette, em
90
LA MARQUISE DE SADE.
brassant Mary, je saurais bien l’élever, mais... n’y
a pas moyen... vois-tu, ma mignonne, nous n’en
aurons jamais, nous !
Mary insinua d’un ton mystérieux qu’on avait
fait venir l’homme des choux, il fallait lui acheter
un bébé aussi.
— Oh! fit Corcette, sans songer à ce qu’il disait,
ce serait un véritable enfant de troupe !
Madame Corcette bondit.
— Théodore, tu es ignoble!... devant cette en
fant!... As-tu bientôt fini de m’insulter de la sorte?
— Calme-toi, bichon , c’est un mot... rien de
plus !... Oui... à cause de tes cheveux, de ton genre,
de tes costumes... on ferait des histoires... je vou
drais bien, moi... en avoir une ou un... mais on est
sur de quelle femme, en ce drôle de monde!... je
préfère m abstenir et te forcer à ne pas perdre la
tête... tant pis pour toi, bichon!
— Corcette, je te tuerai... tu es un misérable.
Et brusquement elle saisit un morceau de pain, le
lui lança à la tempe, il riposta par une fourchette
garnie de sauce.
MaiY, pensant que c était une nouvelle représen
tation, tapait des mains, enchantée de voir ses bons
amis si gais. Cependant madame Corcette ayant reçu
l’os d’une côtelette dans l’œil, devint très rouge,
puis éclata en pleurs. Mary cessa de rire.
Vous êtes un méchant! dit-elle, serrant bien
fort sa magicienne entre ses bras minces. C’est tou
jours la même chose, ajouta-t-elle tristement, sa-
LA MARQUISE DE SADE.
91
dressant à Manette qui arrivait avec des compresses,
quand on joue avec un garçon...
La philosophie de cette phrase naïve produisit
une réaction.
Gorcette se précipita aux pieds de sa femme, lui
demandant pardon, répétant qu’il méritait la pire
des morts. Il les embrassait toutes les deux au ha
sard des lèvres, les chatouillant afin de les faire
sourire, et, de temps en temps, imitant la voix d’un
très petit enfant, disait qu'il ne le ferait plus!...
Madame Gorcette finit par s’adoucir ; on eut une signa
ture de la paix magistrale, les chats exécutèrent des
cabrioles dans les débris du déjeuner, Manette al
luma du rhum. Ah ! c’était une maison bien joyeuse
que celle du capitaine Corcette !
Tulotte apporta les vêtements de Mary avant la
fameuse promenade en voiture. Madame Barbe
souffrait beaucoup, le colonel ne décolérait pas, et
l’oncle de Paris se montrait fort inquiet de la suite
des affaires. On priait madame Corcette de garder
la petite toute la semaine, s'il était possible.
— Possible! s’écria la jeune femme, elle est ado
rable, un vrai bijou ! elle s’amuse de nos farces
comme une prisonnière qui sort de prison. Ah! elle
restera tant qu’on voudra !
— Oh! oui! déclara Mary les paupières baissées
devant son institutrice.
— Ingrate! formula la cousine Tulotte, navrée que
son éducation mit si peu de cœur au fond de l’ctroite
poitrine de sa nièce.
92
LA MARQUISE DE SADE.
Et elle repartit de son pas de gendarme, infati
gable.
Vers deux heures, toute une bande arriva de Dôle,
les uns à cheval, les autres dans le break du co
lonel, qu’on empruntait souvent.
Mary fut installée au milieu de ces messieurs, Jacquiat, de Courtoisier, Pagosson, Zaruski, dans la voi
ture ; Marescutet Steinel galopaient aux portières.
Madame Corcette, plus grave que de coutume,
parlait des précautions dont un accouchement dif
ficile doit s’entourer. Soudain, elle s’aperçut qu’elle
avait oublié de peigner Mary.
— Une jolie maman que vous feriez! s’exclama
Zaruski, et tous les autres pouffèrent de rire. Elle
assurait que si, regrettant son mari, le pauvre chatfoin, resté aux arrêts, se fouillant pour trouver un
peigne.
— Voilà! dit le plus jeune des hussards présen
tant son peigne à moustache. Alors, on défit les
cheveux de Mary, et il y eut un cri d’admiration
quand leur nappe d’encre se répandit sur les dolmans chamarrés et les pantalons garance. L’ordon
nance qui conduisait poussait ferme son attelage, le
vent s’engouffrait sous les stores du break; bientôt
la chevelure s’éparpilla, immense, chacun recevait
des mèches dans la figure, elles s’attachaient aux
brandebourgs, s’entortillaient autour de leur cou,
on ne pouvait plus les renouer.
— Mafoi,j’y renonce, cria madame Corcette en ren
dant le peigne.
LA MARQUISE DE SADE.
93
— Laissez-les-lui ainsi, c’est magnifique! dirent
tous les officiers ravis.
Et, debout sur une banquette, la petite fille, la
tête renversée dans le vent, enorgueillie par cette
splendeur qu’elle s’ignorait encore la veille, buvait
l’air vif du printemps revenu, excitant les chevaux
d’un claquement de langue, ivre d’une ivresse de
femme cruelle à sentir, derrière sa frêle personne,
noyés dans les flots de ses cheveux, tous ces hommes
qu’elle n’aimait pas.
On descendit de voiture à mi-côte. Madame Corcette courait comme une folle, perdant son chignon,
déchirant sa jupe, une jupe garnie de soutaches et
de brandebourgs qui la faisaient ressembler un peu
aux hussards de son entourage; elle criait tout haut
le nom de ces messieurs : « Ici* Jacquiat. Avancez
donc, Zaruski... Oh ! le traînard de Steinel! » avec
des gestes tout à fait réjouissants.
Mary, plus réservée, allait au pas de Jacquiat, le
seul hussard gras du régiment. Le lieutenant, fort
de sa responsabilité, expliquait à Mary qu’il y avait
des pierres dont on fabriquait des presse-papier en
les polissant; ils ramassèrent de ces pierres-là une
douzaine ; un bon prétexte pour ne pas courir !
Jacquiat gardait toujours son idée de devenir le
favori du colonel en passant par sa fille.
— Voyez-vous, racontait-il, dans sa grande dou
ceur d’homme blond, à votre place, Mary, je cajo
lerais le papa pour qu’il lève les arrêts de Corcette :
le capitaine est si amusant... il vous a de ces inven
94
LA MARQUISE DE SADE.
tions !... Oui, je monterais des scies à papa... je lui
dirais par exemple : « Pourquoi mon ami Jacquiat
n’a-t-il pas autant d’avancement que le pe tit Zaruski
un effronté ? Jacquiat est un mâtin plein d’a
venir et... »
— Qu’est-ce que c’est que d’avoir de l’avance
ment? demanda Mary.
— C’est d’attraper ses grades le plus vite possible,
tiens!... Ensuite : « Jacquiat est un officier bien
élevé, une rareté à notre époque, un officier qui ne
va pas perdre son temps en permission, qui s’occupe
de ses hommes... Il faut voir ses chevaux, ses
chambrées... Ah! un fameux piocheur, ce Jac- |
quiat. »
— Pourquoi ne le dites-vous pas vous-même à
papa? interrogea encore Mary, persuadée que son |
compagnon se moquait d’elle.
—11 ne me croirait guère, soupira le gros hussard.
Il prétend d’ailleurs que mon ventre m’empêche de
monter à cheval!
Et tout cl un coup, Jacquiat, très entêté, se planta
sur une roche les épaules bien effacées, le jarret
tendu, rentrant son estomac comme à la parade.
— Tenez, examinez-moi, Mademoiselle Mary,
ai-je du ventre, oui ou non?.. Je soutiens que ça
diminue tous les jours!
De foi midables éclats de rire retentirent derrière
la roche, car les autres avaient deviné le sens de la
démonstration. Jacquiat avait-il ou n’avait-il pas
ti op de ventre? telle était la question débattue perpé
LA MARQUISE DE SADE.
95
tuellement entre eux. Ce malheureux engraissait à
vue d’œil, malgré les exercices, la voltige, les
assauts, les courses. Rien n’arrêtait les progrès de
ce ventre intempestif. Il finissait par ne plus oser
boire.
— Voilà Jacquiat qui prétend maigrir, rugit
madame Corcette, pendant que les camarades se
tenaient les côtes.
— Voyons, Mademoiselle Marv, s’exclamait-on de
tous les côtés, faites-lui des compliments sur sa
bonne mine !
Mary souriait de son sourire fin, un peu mé
chant.
— C’est un ballon! affirma-t-elle,navrant Jacquiat
jusqu’au fond du cœur.
Et ils reprirent leur promenade sentimentale,
cherchant des pierres, pendant que les autres
lutinaient madame Corcette dans les mousses re
verdissantes.
A un passage difficile, Jacquiat dut porter Mary
pour lui faire franchir un ruisseau; celle-ci s’ap
puyait confiante sur sa large poitrine.
— N’ayez pas peur, lui dit-il d’un ton boudeur
qui renfermait toute sa provision de méchanceté, un
ballon doit aussi être élastique !
Mary s’humanisa.
— Je ne le dirai plus, Monsieur Jacquiat!
Il voulut l’embrasser, pensant que cela ne tirait
pas à conséquence avec une gamine de cet âge,
mais elle se cambra en arrière.
96
LA MARQUISE RE SADE.
— J’aime pas qu’on m’embrasse! déclara-t-elle
durement.
Confus, le bon Jacquiat se sentit pénétrer d’une
émotion étrange vis-à-vis de cette petite fille ner
veuse, aux cheveux de femme, qu’un baiser trouvait
récalcitrante.
En haut de la montagne on s’assit pour admirer
le paysage. Mary récita sa fable et madame Corcette,
très allumée, lui indiqua les intonations à prendre.
— Elle possède un masque tragique, disait-elle, !
moi je me chargerai de lui former son répertoire.
Le faible de la jeune femme était la scène tra
gique. On lui fit dire un morceau d'Athalie, son
triomphe, dans lequel, malgré ses gestes désor
donnés, elle avait tous les ridicules. Mary et les
officiers, secoués d’un fou rire, se roulèrent dans
les buissons.
Rien, en effet, ne pouvait être plus drôle que
cette créature mise à la dernière mode, ayant toque
et chignon, brandissant son parapluie au sein de
la pure atmosphère de la colline pendant que les
oiseaux, réveillés par une journée très douce,
allaient d’arbre en arbre avec des gazouillements de
plaisir.
D’ailleurs l’actrice ne se fâchait point, acceptant i
ce genre de succès comme un autre et se bornant à !
leur dire !
— Vous ne sentirez jamais les belles choses, tas
de polissons que vous êtes!...
On revint au Rendez-vous des cascades pour dîner
LA MARQUISE DE SADE.
97
tous ensemble. Le capitaine Corcette, qui ne s était
guère amusé, les accueillit à bras ouverts. On
dressa des tables dans le salon, sans nappes, mais
on organisa des serviettes de toilette mises bout à
bout. Le menu, fort simple, se composait de ron
delles de saucisson, d’un plat de pommes de terre
frites, énorme, d’un jambonneau, de beignets à
l’huile et de café. On arrosa le tout de vin blanc du
pays. Manette servait en se laissant pincer les
hanches. Madame Corcette distribuait les parts et
lançait quelquefois une tranche ou un os de son jam
bonneau à travers les tables. On ramassait au vol.
Corcette, lorsqu’on avait nettoyé un plat, exécutait
des tours de prestidigitation pour calmer les impa
tiences.
Mary mangea très peu, dégoûtée de ces manières
foraines et surtout parce qu’elle s'était aperçue que
son verre conservait une trace graisseuse, près du
bord.
Le soir il y eut un tapage infernal au piano. Les
hussards polkaient entre eux, n’ayant pas de dan
seuses, puis on finit par tirer la bonne hors de sa
cuisine, elle et madame Corcette tombèrent de lieu
tenant en lieutenant, s’amusant des mines effarées de
Mary qui commençait à croire qu’on enfoncerait le
plancher. Certes, cette soirée ne ressemblait pas aux
soirées du colonel, on se mettait à son aise chez les
Goicette, les uns posaient leurs pieds éperonnés
sur le marbre de la cheminée, fumant des cigarettes
orientales dont le capitaine avait de grosses provi6
98
LA MARQUISE DE SADE.
sions pour sa femme. Les autres vidaient des fioles
de chartreuse. Enfin, vers minuit, on apporta un
punch colossal, Corcette monta sur une table,
presque gris, il fit un discours avec des imitations
impayables... Il singeait tour à tour tous les officiers
supérieurs du régiment, et Mary, qui s’endormait
derrière un paravent en attendant qu’on vînt la
prendre pour la porter dans le lit blanc et bleu, se
réveilla subitement à la voix grondeuse de son père,
voix que ce diable d’homme contrefaisait au mieux :
« Oui, Messieurs, clamait le capitaine, on est
heureux de se réunir dans de solennelles circon
stances pour se retremper en vue des devoirs sacrés
du lendemain... La France, Messieurs, la bonne
tenue du régiment, la prospérité du règne de Napo
léon III, le poil de nos chevaux..... »
Mary ne put en saisir davantage, Manette était
venue pour l’emporter, et elle se figura, l’innocente,
que chaque réunion, au 8e hussards, se terminait
par les mêmes recommandations graves sur le
service !
Une semaine s’écoula ainsi en distractions étour
dissantes, on voulait éblouir la fille de son colonel,
Mary avait eu déjà une petite indigestion de crème
et elle s était donné une entorse, cependant elle
riait de bon cœur, ses cheveux toujours au vent,
elle se colorait les joues d’une grosse pourpre de
gaieté, oubliant la mort des chats, la méchanceté de
M. Anatole, lorsque, le samedi matin, madame Cor
cette, après une longue conférence avec Tulotte,
LA MARQUISE DE SADE.
99
partit pour la. rue fie la Gendarmerie, elle ne revint
que le soii et sa ligure était renversée. Le capitaine
Corcette, revenu de son côté de la manœuvre, pa
raissait lugubre. Manette poussait de profonds sou
pirs, échangeant avec ses maîtres des signes d’in
telligence quand elle croyait que Mary ne la
regardait pas.
— Qu’est-ce que c’est? demanda la petite fille.
Madame Corcette, vous avez l’air de me boucler.
— Non!... non... chère mignonne, dit celle-ci la
pressant contre son cœur, je suis inquiète à cause
du frérot... et le marchand de choux m’a raconté
des choses terribles.
On n’essaya pas de se distraire ce soir-là. Corcette
fit seulement des tas de cocottes en papier de cou
leur tandis que Mary, assise parmi les chats, ses
nouveaux amis, pensait tristement qu une semaine
de vacances est bien vite finie.
— Maman n’a pas dit quelque chose pour moi?
inten ogea-t-elle encore durant un silence très
pénible.
— Si... si... mon enfant, elle m’a chargée de te
dire de ne pas oublier de faire ta prière au petit
Jésus, répondit madame Corcette cachant des larmes.
Mary, toute la nuit de ce samedi, dormit d’un
lourd et bon sommeil d’enfant qui s'est fatigué à
courir, elle n’eut aucun des cauchemars quelle
avait d habitude chez elle, dans le grand lit du cha
noine ; ses nerfs, distendus par le plaisir, demeu
raient plus calmes à présent qu’on les occupait à
100
LA MARQUISE DE SADE.
des jeux de toutes sortes. La férule de Tulotte ne se
dressait plus menaçante, mademoiselle Parnier ne
causait plus de l’enfer et le papa ne menaçait plus
du fouet. Oh ! comme elle aurait voulu une maman
pareille à madame Corcette, mais moins mal élevée,
si cela était possible!... et une bonne comme Ma
nette, mais lavant les verres graisseux. Au petit
frère qui arrivait elle ne pensait point, se disant
que, peut-être, il hésiterait en route! Les marchands
de choux ne sont pas pressés, dit-on !....
Elle fut réveillée dès l’aube par madame Corcette,
toute de noir vêtue, n’ayant gardé dans sa toilette
sombre que le plumet blanc de sa toque. La jeune
femme pleurait sous sa voilette.
— Mary, balbutia-t-elle, s’agenouillant devant le
le lit, tu vas être une petite fille bien malheureuse...
je ne peux pas t’expliquer... ton papa te demande
tout de suite, nous allons te reconduire... Oh! ma
pauvre Mary... quel chagrin... Allons! du courage,
mon enfant... nous t’aimerons bien... je ne peux
pas te dire...
— Monsieur Corcette vous a battue? s’écria Mary
indignée, et ne l’ayant vue pleurer que le jour où
son mari lui avait jeté un os de côtelette dans l’œil.
— Non!... non!... chère Mary... il faut que tu
t’en ailles!... je ne peux pas te dire...
Mary, à moitié réveillée, ne comprenait plus ces
pleurs, ce costume, ce langage plein de mystère.
Elle démêla qu’il fallait s’en aller tout de suite et
elle en eut une espèce de colère sourde. Quand elle
LA MARQUISE DE SADE.
Î01
fut habillée on la descendit dans le break du colonel
qui attendait devant la porte, elle n’osa même pas
risquer la proposition d’emmener un des chats. Il
était six heures du matin, un vent frais piquait la
peau. On lui avait fait endosser une vieille robe
d hiver, de velours noir, il lui semblait qu’on allait
de nouveau rentrer dans les temps de Noël et que
le printemps restait chez les Corcette.
Devant le portail de leur maison, elle aperçut
beaucoup de monde, des officiers, des soldats et des
gens de la rue qui s attroupaient ; une draperie
noire, lamée d’argent, ornait la voussure de ce
portail. Était-ce donc bien étonnant lanaissance d’un
petit frère? Cela lui faisait peur.
Dans la cour, une foule de personnes en deuil
stationnaient, causant tout bas. On s’écarta pour
laisser passer la petite tille et il y eut des hoche
ments de tête douloureux.
Madame Corcette distribuait des saluts tragiques,
serrant à la briser la main de Mary, car c’était une
rude mission que la sienne, elle commençait à en
sentir toute l’importance, regrettant par instant
d avoir laissé ce plumet blanc sur le côté gauche
de sa toque.
La chambre de madame Barbe, très obscure, dé
pouillée de ses tentures bleues, avait repris son
aspect de cave, des cierges brûlaient autour du lit à
baldaquin qu’on avait mis à la place de l’ancien lit
nuptial, en soie pâle. Au chevet, debout dans son
plus brillant uniforme, le colonel Barbe se tenait, le
102
LA MARQUISE DE SADE.
visage affreusement blêmi, un large crêpe noué à
son bras; il avait les yeux secs, mais ses mous
taches tremblaient. Un peu plus loin, assis au fond
des fauteuils de la reine Berthe, les parents de
madame Barbe, une vieille femme toute timide et
un vieil homme empêtré dans une redingote trop
longue, sanglotaient, la figure cachée dans leurs
mouchoirs.
Madame Corcette se précipita au pied de ce lit
avec un mouvement théâtral, ses sanglots éclatèrent
comme une fanfare. Mary, pétrifiée-, restait clouée à
sa place, le regard affolé, ne sachant plus ce qu’on
lui voulait. Un homme de très haute stature sortit
d’un groupe; il était chauve, d’un visage clair et
froid dans lequel brillaient des yeux métalliques; il
poussa doucement la petite sur l’amoncellement des
bouquets.
— Il faut embrasser ta mère, mon enfant, dit-il.
C’était l’oncle Antoine-Célestin Barbe.
Sans doute, qu’elle voulait embrasser sa mcre...
Mais où se cachait le frère attendu? Pourquoi pleu
rait-on? Pourquoi ces grandes bougies fumantes et
toutes ces fleurs?
Elle s’approcha du lit, monta sur un tabouret
pour atteindre les mousselines qu’elle écarta de ses
doigts anxieux. La face de sa mère se détachait d’un
oreiller de satin lilas aussi blanche que de la neige,
ses paupières closes allongeaient leurs cils comme
des traits de plume sur un parchemin, et la bouche,
dont les coins s’abaissaient, dans une expression de
LA MARQUISE DE SADE.
103
désolante amertume, avait perdu sa nuance carmi
née. Les bandeaux aplatis de ses cheveux bruns
faisaient ressortir cette pâleur suprême, et pourtant
elle n avait jamais été aussi belle, la pauvre
créature.
— Elle dort? fit Mary se retournant à demi; et
mon petit frère?
Un frisson courut dans les veines des femmes. Le
colonel fit une réponse rauque inintelligible, il
sentait que s’il parlait il éclaterait, et il ne voulait
pas faiblir une minute : son régiment était là!...
1 uniforme lui brûlait la chair, mais il ne devait
point le souiller d’une seule larme, dût son cœur se
fendre.
— A ous ne lavez donc pas préparée? murmura
1 aîné des Barbe, le docteur, très ennuyé de l’hor
rible méprise. Il pesa sur l’épaule de madame Corcelte, celle-ci répondit étranglée par les sanglots :
— Je n’en ai pas eu le courage!
Pour éviter une scène atroce, le docteur enleva
Mary du tabouret, puis la conduisit dans sa chambre
où il n’y avait qu’un berceau, un berceau de dentelles
si exigu qu’il ressemblait au berceau des poupées.
Un être au visage rougeaud, encore informe, tout
plissé, microscopique, vagissait sous ses langes; un
garçon comme on l’avait tant désiré.
— Voici ton frère, dit Antoine Barbe, il se porte
bien, j’ai pu le sauver, lui... mais ta pauvre maman
esL morte..., tuée du coup... Tune la reverras plus !
— Morte! Maman!., pria la petite fille qui eut la
104
.
LA MARQUISE DE SADE.
vision sanglante du bœuf qu’elle avait vu tuer un
jour, au fond d'une espèce de cave, d’un coup, pour
en tirer quelques gouttes de sang. Une révolution
s’opéra en elle; on avait tué sa mère comme cela,
du même coup, pour avoir ce petit morceau de
chair... tout ce qui restait d’elle, de sa tête, de ses
cheveux, de sa poitrine, de ses jambes, de sa voix...
Mary repoussa avec violence son oncle, le docteur,
elle s’élança dans la chambre mortuaire les poings
en avant, l’œil hors de l’orbite.
— Maman... on a tué maman! hurla-t-elle, tandis
que chacun se bouchait les oreilles, saisi de frayeur
Et la petite fille, tourbillonnant sur elle-même
vint s’abattre, sans connaissance, devant l’écusson
du lit antique où la devise éclatait, toute rouge, à
la lueur des cierges : Aimer, c'est souffrir!
IV
chalet, en un sentier très étroit,
cheminait la fille du colonel, toute seule,
toute noire, par un frais matin de .juin. On avait
quitté Dôle depuis un an. Depuis un an la mère
était morte, laissant le petit frère comme une
ombre de son corps malade dont on ne se souvenait
peut-être plus. Un nouveau caprice du ministère
relançait le régiment de l’Est au Centre. On était
tombé à Vienne, une jolie ville de l’Isère, toujours
sans trop savoir pourcjuoi, mais, dans cette course
éperdue à travers la France, cette station se trou
vait charmante; une adorable compensation, pleine
de soleil, de l’eau bleue du Rhône et de fleurs mer
veilleuses.
errière le
D
106
LA MARQUISE DE SADE.
Hors la ville, le colonel Barbe avait pu louer un
chalet tout découpé légèrement, avec des galeries
de bois, posé au milieu d’un jardin comme un jouet
d’enfant. On appelait cet endroit de Vienne : la Val
lée des roses, et l’on vivait là, le père, Tulotte, Mary,
la nourrice — une franc-comtoise stupide et douce
— l’enfant qui criait de l’aurore à la nuit, Estelle,
moins pieuse, rééprise de ses deux ordonnances,
plus un grand chien de chasse ne répondant jamais
au nom de Castor.
Mary, ce jour de juin, semblait abandonnée à ellemême ; sauf le chien, un magnifique épagneul an
glais, personne ne la suivait. Elle avait fini par
conquérir l’indépendance, car on se souciait beau
coup plus maintenant du frère que de la sœur. Mary
terminait ses devoirs très vite après son déjeuner,
dégringolait l’escalier des galeries et se sauvait dans
la campagne ; elle sortait par une porte du jardin
donnant du côté du Rhône. Le sentier serpentait
entre les jardins des villas avoisinantes, tout om
bragé de sureau fleuri qui répandait une odeur
violente le long de sa route. Encore en deuil, elle
avait une robe de cachemire noire, une guimpe de
batiste, un immense chapeau de paille brune, et sous
ce chapeau s’étalaient ses deux nattes luisantes
comme du jais, bien plus grosses, bien plus lourdes.
Sa figure s’était singulièrement attristée, sa bouche
devenue plus fine avait aux coins une ciselure mé
chante, ses yeux bleus rapprochés l’un de l’autre
gardaient une expression de mauvaise audace. Elle
LA MARQUISE DE SADE.
107
avait grandi, sa taille sortait un peu des hanches
qu’on pouvait deviner déjà rondes. Les jambes imi
taient les nattes, elles s’allongeaient, élégantes. Ce
n était pas une jolie enfant selon les règles ordi
naires de la plastique, mais elle était curieuse à
voir.
Au bout du sentier, Mary s’arrêta devant un trou
de haie; une planche jetée sur le fossé permettait
de passer par le trou, et l’on sautait chez un horti
culteur, M. Brifaut, un brave homme, espèce de
philosophe qui, retiré du monde, greffait des rosiers
pour en obtenir des produits miraculeux.
Son jardin, la véritable vallée des roses, s’entou
rait d’une triple haie de sureau formant un mur, et
des treillages de fil de fer soigneusement peints en
vert attrapaient les voleurs quand ils s’aventuraient.
M. Brifaut ne voulait point mettre ses roses dans
une prison, il avait horreur des tessons de bouteilles
et il lui semblait que l’air ne jouait jamais assez li
brement autour de ses plantations.
Mary, une fois dans le jardin, appela Castor; le
chien, sachant qu’il lui fallait être respectueux, se
coucha près du trou, attendant le bon plaisir de sa
maîtresse. Presque aussitôt un garçonnet de douze
ans, habillé de toile bise, à la diable, un vieux pail
lasson de chapeau sur la tête, vint au-devant de
Mary.
— Mademoiselle, cria-t-il avec une joie qui lui
sortait de ses beaux yeux, je crois que notre Émotion
est sur le point de faire des siennes!...
108
LA MARQUISE UE SADE.
Mary, soudain enthousiasmée, lui mit ses bras
autour des épaules et 1 embrassa.
— Je t’apporte des brioches, du sucre d’orge, une
bille de verre bleu, oh! tu vas rire, tiens!...
Et elle tira de ses poches les objets annoncés.
— Mon petit Siroco!... es-tu content? demandat-elle en se pendant à son cou avec un frisson de
chatte heureuse.
Siroco était si content qu’il fit une grimace éton
nante, se bouleversant le visage comme le savent
faire les clowns.
Mary éclata d’un rire fou. On aurait dit qu’en
mettant les pieds dans ce jardin, tout devenait pour
elle sujet de gaieté; elle qui ne riait presque jamais
riait aux éclats.
— Allons, les enfants, bougonna un vieil homme
apparaissant derrière un massif, venez donc voir le
fameux spectacle attendu depuis si longtemps, notre
Emotion s’épanouit ce matin.
Sur les pointes, comme ayant peur de réveiller
quelqu’un, les enfants le suivirent, la main dans la
main, l’œil luisant de curiosité. Siroco mangeait la
brioche, Mary tenait son chien par le collier.
Le père Brifaut avait bien soixante-dix ans, tout
ratatiné, la barbe en broussaille, il portait une veste
de laine décolorée par les averses; son regard, très
noyé, exprimait une béatitude quasi céleste, il rêvait
d on ne savait quoi en vous parlant, et haussait tout
à coup les sourcils d’un air de visionnaire.
11 amena les enfants devant une corbeille de ro-
LA MARQUISE DE SADE.
109
siers taillés en boule comme des pommes; à droite
delà corbeille, sur une boule plus petite, d’un vert
jaune, ressemblant un peu à un chou bien mûr, un
bouton de rose, à peine sorti de sa gaine verte,
s’ouvrait dans l’atmosphère tiède.
Au centre du jardin était un petit lac d'eau pure
venue du Rhône. Quatre corbeilles aux quatre
coins du lac contenaient les plants les plus précieux,
ceux qu’on visitait feuille à feuille tous les matins,’
puis, autour de la pelouse nette et drue, s’élancait là
forêt des rosiers plus communs, les buissons de rosesnoisette vert foncé, sans trop d’épines, étoilés de roses
blanches; Véglantier de Virginie, aux fleurs simples
rose chair, montrant dans une corolle très large, peu
odorante, leur pistil plein de pollen; le rosier de
Jacob, tout un arbuste à branches retombantes, orné
de fleurs d’un jaune intense ; le rosier de Bengale,
entièrement rose, ruisselant de fleurs légères commà
des fleuis de soie; le
(Zw
traînant et ram
pant sur des tonnelles, jetant partout des poignées de
roses rouges, petites, pressées, en grappes ayant la
senteur forte du girofle ; le rosier de la Chine, un arbre
gros comme le bras, très droit, très haut, portant six
ou septfleurs énormes d’un jaune foncé strié de rouge;
le rosier serpent, qui s’enroule autour d’un tuteur trois
ou cinq fois, toujours couvert de boutons qui avortent
mais embaument ; le rosier de Provins, agreste, aux
feuilles rugueuses, à la fleur mal tournée, d’un rose
intense, et si parfumée qu’on la choisit pour faire le
vinaigre de rose; le rosier pompon, rempli de petites
7
110
LA MARQUISE DE SADE.
épines courtes, acérées, un peu méchantes, aux
fleurs gracieuses rouge foncé ou panachées de deux
nuances, blanc et carmin ; le rosier de ïOrient, cou
vrant des mètres de terrain d’une verdure épaisse qui
sent aussi bon que sa fleur splendide rose ardent.
Enfin toute la série des roses naines, taillées en
petites haies vives, près de terre, jonchant le sable
de leurs pétales multicolores.
Les allées sablées de sable fin, miroitant, couraient,
capricieuses, sous les bosquets et les tonnelles. Il y
avait des perspectives étranges de rosiers francs, ali
gnés comme au port d’armes, puis des lointains de
forêts vierges faites de branches de roses moussues,
inextricablement enlacées dans un désordre fou, un
écroulement de fleurs pesantes, tombant les unes sur
les autres, ivres de rosée. Des coins d’ombre déli
cieux s’émaillant de taches pourpres comme si le
sang de toutes ces fleurs finissait par couler.
Et la maisonnette du père Brifaut, modestement
coiffée de chaume, se dissimulait derrière ces splen
deurs, une maisonnette basse avec une unique fenêtre
dont les vitres étaient voilées de toiles d’araignées,
ayant un aspect de pauvreté qui serrait le cœur.
Les enfants ne bougeaientpas, retenantleur souffle;
Mary savait combien le père Brifaut était sévère lors
de ces événements-là. Siroco, l’aide-jardinier, avait
la mine anxieuse d’un petit homme qui a mis du
sien dans l’affaire. L'Emotion (1), une nouvelle
(1) Cette rose existe eu réalité.
LA MARQUISE DE SADE.
m
greffe, devait donner un produit extraordinaire et
elle avait coûté tant de soins, tant de bêchage, d’ar
rosage, d’émondage que l’on ne vivait plus depuis
une semaine. Le bouton était couvert d’un sac de
tulle chaque nuit, afin d’éviter les visites fortuites
des gros papillons nocturnes. Quand il devait pleu
voir trop fort, on posait une cloche de verre énorme
sur le rosier tout entier. Siroco se chargeait des
chenilles, des fourmis, des pucerons. Jamais un plant
ne leur avait fourni une émotion pareille; aussi, le
matin même, le père Brifaut l’avait baptisée de ce
nom, s’attendant encore à quelque catastrophe.
Les poings sur ses cuisses, un peu penché en
avant, le vieil horticulteur sentait la sueur perler à
ses tempes. Le corset vert qui emprisonnait le bouton,
un très gros bouton, on aurait pu dire un bouton
gras, car il avait des rondeurs de bébé joufflu, cra
quait complètement, la fleur était à défriper, dans
le moment précis où les roses se déploient avec des
grâces de filles heureuses, elle allait témoigner fran
chement de sa nuance, exhaler son parfum.
Castor s’assit sur son derrière, battant le sable de
sa queue ondoyante; il se demandait, le brave chien,
ce qu’on pouvait ainsi examiner et, au lieu de regar
der la rose, il regardait Mary, la tête tournée de côté,
les oreilles dressées.
— Ah ! c’est drôle, elle restera blanche ! Mais non,
elle est rose, rose clair, ou plutôt chair striée de car
min, et cependant, vue de haut, elle tire sur le
jaune... Je m’y perds !
112
LA MARQUISE UE SADE.
A vrai dire, c’était une merveille aux nuances point
suffisamment indiquées, dont la robe toute en chiffon
ne se distendait plus. Elle semblait née sous une
impression de stupeur ingénue qui la rendait comme
tremblante avec des larmes plein ses feuilles.
— Elle est bien jolie! murmura Siroco.
— On a envie de la manger! s'exclama Mary pâle
d’admiration.
— Mes enfants, allez jouer un moment, Siroco a
des vacances en l’honneur de Y Emotion... Oui! oui!
je vais noter ce trésor et tâcher de lui créer une
digne famille. Quand on songe, petits, que j’ai
greffé cela sur un Bengale croisé de Chine avec un
œil de la Malmaison. Hein!... quelle généalogie!...
Et le bonhomme regagna sa maisonnette où il
serrait de gros manuels de jardinage dans une
bibliothèque vermoulue.
M. Brifaut, médaillé à tous les concours, avait
failli devenir le jardinier d’un prince de Bavière...
On lui achetait des plants de tous les coins de la
France, pourtant il avait juste de quoi vivre, et
lorsqu’il s’assit à sa table, il coupa un morceau de
pain très dur, but un verre d’eau du Rhône, déjeunant
ainsi tous les matins après ses laborieux travaux...
11 n’eût pas distrait un centime de ses revenus, son
argent était à ses roses bien-aimées, il faisait pour
elles des folies comme un Turc en fait pour son sérail.
Siroco, les cheveux ébouriffés, car il avait jeté
son chapeau d’un geste de triomphe, se mit à ca
brioler par le jardin, suivi de Mary et du chien, qui
LA MARQUISE DE SADE.
113
jappait dans un affolement joyeux. On se sauva vers
la forêt des moussues où il y avait un banc de gazon
mystérieux. Mary distribua ses sucres d’orge, Siroco
se coucha près d’elle.
Mary, dit le garçonnet qui la tutoyait quand
ils étaient seuls, t a-t-on grondée hier?
— Oh ! oui, commença Mary rageuse, Tulotte m’a
encoie battue, Estelle n a pas voulu me donnez' du gâtf.au de riz que nous avions pour dîner, papa n’est pas
revenu du tout, il est resté chez madame Corcette.
Maintenant, il est toujours chez elle. Moi, j’ai dû écrire
beaucoup de pages ce matin, et je n’ai pas dormi une
minute, mon frère est détestable. Il crie tant que je
finis par croire qu’il se fendra la bouche, elle ira re
joindre ses oreilles, cette bouche, j’en serai bien con
tente, va! Et puis, il n’y en a que pour lui, quand
même... La nourrice invente des plats sucrés, elle
tourmente Estelle pour avoir de l’eau-de-vie... C’est
drôle un enfant qui boit de l’eau-de-vie, hein?...
— C’est drôle! répondit Siroco dont les yeux
bruns, fort beaux, contemplaient la fillette avec une
tendre passion.
Ensuite, on ne veut pas m’acheter une robe
neuve pour la procession. Tu sais que la musique
va suivre la procession et des officiers en grande
tenue. On tournera autour du tombeau de PoncePilate, là-bas, près de la route du chalet. Ce sera
bien amusant, mais, moi, je n’irai pas... elles y mè
neront mon frère... Oh! je n’ai pas de chance,
H4
LA MARQUISE DE SADE.
Siroco tripotait les belles nattes de son amie d’un
air convaincu. Il la plaignait, cette petite d’un co
lonel que l’on rudoyait et qui s’échappait à la ma
nière d’une sauvage pour vagabonder dans les fleurs
avec lui.
Ils avaient fait connaissance à l’occasion d’un
bouquet que M. Barbe était venu acheter pour ma
dame Corcette. D’abord, Siroco, pieds nus selon
son habitude, s’était senti bien humilié devant le
pantalon garance et les éperons dorés du colonel.
Mais la petite fille silencieuse, de mine chagrine
qui se tenait en arrière, au rang de Castor, l’avait
intéressé tout de suite. Après deux tours dans le
jardin des roses, ils s’étaient compris ; elle avait fra
ternisé en souveraine qui sait que l’on peut remettre
à sa place un aide-jardinier, tandis que l’on est
tyrannisé par une bonne quand on est en visite chez
des amis de son rang. Elle allait le rejoindre dès
qu’elle prévoyait un orage au chalet, et comme le
bonhomme Brifaut était le meilleur des êtres, Tu
lotte tolérait ces fugues, heureuse d’être débarrassée
de son élève.
Siroco croquait les sucres d’orge :
— Ton frère... je voudrais lui tordre le cou, voilà
mon idée !
— Il a tué maman ! affirma la petite dont les pru
nelles lancèrent une flamme singulière.
— Petit cochon de frère ! accentua Siroco, le poing
tendu.
Mary se mit à pleurer :
LA MARQUISE DE SADE.
115
— Du temps où j’avais ma maman, on m’appre
nait le piano, je portais des robes blanches garnies
de rubans, j’avais des chats, des joujous, des bon
bons... et papa n’était pas si maussade. Maintenant,
on enlève la lumière de ma chambre, j’ai peur la
nuit, ma chambre est toute triste, sans rideaux de
soie, mon petit frère casse mes poupées, je n’en ai
plus et si je rapporte, Estelle me bat.
— Pourquoi ne le dis-tu pas à ton père ? Un co
lonel a un fusil et la salle de police, tiens !
— Je lui ai dit une fois, il a grondé tout le monde
etalors, le lendemain, Tulotte m’a fait fouetter parce
que je rapportais contre elle!
— Il fallait rapporter encore !
— J’ai pas osé... puis, papa ne veut plus me
croire... Il est chez madame Corcette; il a bien au
tre chose à faire, vois-tu... J’ai entendu dire à Es
telle, un jour, que cette dame c’était comme qui di
rait ma nouvelle maman sans être ma nouvelle
maman, car elle ne veut plus s’amuser avec moi,
elle appelle toujours papa au salon.
Siroco se grattait le front.
— Et il lui achète des bouquets... Dis donc, Mary,
ça se pourrait qu’il fût amoureux d’elle.
Des feuilles de roses tombant de la voûte s’épar
pillèrent sur les deux enfants, ils levèrent les yeux,
souriant; c’était une fleur qui se fanait ;'elles tom
baient ainsi toutes les unes après les autres sur le
gazon, formant des couches odorantes que l’on ba
layait quand on avait le temps.
116
LA MARQUISE DE SADE.
— Amoureux?... répéta machinalement la petite,
entendant ce mot pour la première fois.
Siroco, élevé dans la banlieue de Vienne, savait
des tas de choses ; il était d’ailleurs né de cet amour
dont il parlait si librement, on l’avait trouvé sur le
bord du Rhône, un jour de grand vent, et il ne se
connaissait ni père ni mère.
Mary hochait la tête.
— Il faudrait t’expliquer, petit bêta ! fit-elle d’un
ton doctoral.
— Attends ! des amoureux, c’est un garçon et une
fille qui se causent, ils se font des cadeaux de fleurs,
ils s’embrassent et ma foi...
Siroco s’arrêta, le nez levé.
— Est-ce que ça va pleuvoir? Ohé ! les moussues,
le patron ne sera pas content, il faut fleurir et ne
pas se laisser tomber comme ça!
— Ensuite ? interrogea Mary avec vivacité.
Siroco la regarda de travers.
— Ensuite, rien !
— Papa donne des bouquets à madame Corcette,
mais ils ne s’embrassent pas... D’ailleurs papa n’est
pas un garçon, c’est un colonel et madame Corcette,
c est une dame. Tu auras vu des amoureux dans les
villages, mon pauvre Siroco, il n’y en a pas dans
les salons...
lu crois? dit Siroco étonné de la profonde
logique de Mary.
Tout à coup, Siroco, qui était la vivacité même,
et qui avait des instincts de câlinerie fort bizarres,
LA MAUQU1SE DE SADE.
jj7
glissa une poignée de roses dans la guimpe de la
fillette.
— liens! dit-il riant de bon cœur, je te fais un
cadeau, je suis un garçon, tu es une fille... nous
sommes deux amoureux !... ce n’est pas malin d’ar
ranger ces histoires-là !
Mary ajouta : « Embrassons-nous! »
Ils s embrassèrent avec des rires très doux, tandis
que Castor, pris de langueur sur son lit de fleurs
fanées, s allongeait avec des bâillements nerveux.
— Je te donne la bille de verre bleu pour la poi
gnée de feuilles, et si tu veux je t’apporterai des
images demain.
— Non, c’est les garçons qui font les cadeaux, je
t’assure... Je chercherai un nid, tu sais que les ronces
par-là sont pleines de nids vides, et les bouvreuils
ne manquent pas cette année.
— Alors... qu’est-ce que je pourrais te faire en
échange?
Siroco la renversa sur l’herbe et eut l’idée de se
couer les arbustes. Toutes les fleurs ouvertes tombè
rent, ce fut une pluie. Une odeur suffocante se dé
gageait de ces milliers de pétales et grisait leurs
cei veaux d enfants, les dilatant d’une manière sur
prenante, ils avaient la sensation de grandes per
sonnes qui ont bu des liqueurs fortes.
— Siroco ! s’écria brusquement Mary se roulant
comme une couleuvre sur la jonchée, si je te de
mandais un beau cadeau... un cadeau tout à fait
d’amoureux... voudrais-tu?
118
LA MARQUISE DE SADE.
— Ça dépend, si c’est possible, je veux bien... Si
ce n'est pas possible, tu ne pleureras pas, dis?
_ Eh bien !... je voudrais la rose qu’a fabriquée
ton patron, celle de la corbeille, voilà!
Siroco étouffa un cri de stupeur, joignant les
mains.
— L’jËmofîon ?... Tu veux que je coupe la der
nière greffe de M. Brifaut? Tu es folle, Mary!... Il
me tuerait !
— Elle n’est point si belle, sa rose, à ton patron,
une pauvre petite rose chiffonnée, ni blanche ni
jaune... Et puis je la lui payerais, tiens! j’ai des sous
dans ma poche.
— Mary, tu es une sotte, déclara nettement le
petit jardinier; car, devant une telle proposition,
il oubliait qu’elle était la fille du colonel.
— Tu es un impoli ! répéta Mary furieuse.
— Écoute, je te donnerai un empereur du Maroc,
une grosse rouge, il y en a quatre de celles-là... il
ne verra pas la place, ou je dirai que le limaçon l’a
mangée.
— Non, je veux l’autre! se récria Mary, s’en
têtant de plus en plus, devenue femme et arrogante,
dans son désir de faire commettre une sottise au
petit homme qu’elle tyrannisait.
— Mary, tu n’es pas raisonnable... M. Brifautme
chasserait et je gagne mon pain ici, je ne suis pas
une jolie demoiselle, je n’ai pas de papa colonel
d’un beau régiment... Ce n’est guère gentil de me
tirer la langue.
LA MARQUISE DE SADE.
119
Mary lui tirait la langue et se mutinait affreuse
ment, ravageant les fleurs, mordant ses poings, ta
pant sur son chien.
— Je veux la rose... je la veux... ou tu n’es plus
mon amoureux, ou je ne reviens jamais.
Siroco tenait de cette enfant des riches les pre
mières caresses qu’il eût reçues depuis qu’il était au
monde; il 1 adorait, et il souffrait de la voir aussi
méchante.
Il la saisit en se garant de ses coups de griffes.
— Ma petite femme, soupirait-il, le cœur très
gros, je t’en prie, ne te fâche plus... C’est comme si
tu demandais la lune, encore que ce sacré rosier n’a
pas d’autres boutons, non, vois-tu, je ne le peux pas.
11 reçut un de ses ongles dans les yeux. Alors,
désespéré, il la fouetta tout doucement avec une
branche, n’osant pas frapper trop fort.
Mary s’empara de la branche et la lui arracha.
Des épines lui étant entrées dans les doigts, il se mit
peu à peu en colère, bientôt; ils se prirent aux che
veux, se roulant, se mordant, s’égratignant.
Castor, furieux de voir bousculer sa jeune maî
tresse, se jeta sur le tas, déchirant les habits du jar
dinier, au hasard de la gueule.
Mary ne criait pas, elle tapait, le poing fermé,
serrant sa bouche mince, le regardluisant de fureur.
Siroco claquait, disant des choses horribles,
apprises entre gamins.
— Tiens! petite peste! Tiens! petite saleté! Tiens!
coureuse! vaurienne ! diablesse !...
120
LA MARQUISE DE SADE.
Tout d’un coup, il se releva, la saisit par ses
longs cheveux noirs et se mit à ,la traîner sous le
bosquet des Moussues. La violence de la douleur
lit perdre connaissance à Mary, lorsque Siroco, fier
de sa victoire, s’arrêta et se retourna, elle ne don
nait plus signe de vie.
— Mon Dieu ! songea le jeune jardinier, épou
vanté de cette complète immobilité, elle est morte!
Il l’enleva dans ses bras, très robustes, en l’appe
lant.
La tête de la fillette retomba inerte, toute pâle.
— Pour sûr, elle est morte... je l’ai tuée!... se di
sait Siroco, en proie au plus vif désespoir.
Il revint sur leur lit de roses, la coucha bien dou
cement et s’agenouilla, les larmes aux yeux, devant
cejoli corps roidi. Comme les baisers n’y faisaient
rien, il alla tremper son mouchoir dans l’eau du lac.
Mary éternua sous les aspersions, elle ouvrit les pau
pières.
— J’ai mal derrière la tête, dit-elle de son ton
rageur.
Siroco, plein de joie, lui répondit :
— Quelle peur tu m’as faite! Oh! Mary, pardonnemoi, je ne recommencerai jamais, je suis un mé
chant.
— Où est la rose? demanda-t-elle repoussant ses
belles protestations avec un geste de princesse.
Siroco courba le front; il était écrit au livre du
destin, que Siroco ferait des bêtises ce jour-là. Il se
dirigea de nouveau, toujours le front baissé, vers le
LA MARQUISE DE SADE.
121
lac. Il regarda de tous les côtés. Son patron, plongé
dans ses Manuels du bon jardinier, n’était même pas
ressorti de sa maisonnette. L’Émotion resplendissait
an soleil, conservant ses adorables nuances indé
cises, superbement délicate, un peu penchée sur sa
lige, ayant son air inquiet de fille rougissante. Si
roco avança le bras, une fois, deux fois, puis la
cueillit, les yeux fermés ; un frisson lui parcourant
tout l’être.
Après il se sauva comme un vrai voleur.
— Tiens! fît-il désespéré... je n’ai plus qu’à me
jeter dans le Rhône, car mon patron me chassera.
— Je t’aime bien! murmura la petite panthère
souriante et domptée, lui passant ses bras autour du
cou, mais, console-toi, nous la rattacherons!
— A cette idée de rattacher une fleur, Siroco ne
put s’empêcher de rire. Ils s’assirent, calmés, s’es
suyant leurs yeux. Mary ne se lassait pas de respirer
la rose qui avait réellement une odeur étrange. Sou
dain, elle y mit les dents et, dans un raffinement de
plaisir, elle la mangea.
— Si les moutons... commença Siroco.
— Tais-toi, interrompit-elle, puisque tu ne pou
vais pas la rattacher!... oh! tuas été gentil... je te
pardonne... je reviendrai... m’aimes-tu toujours?
Elle se frottait à lui, heureuse, énervée, la peau
chatouillée d’une sensation exquise, se renversant
dans ses bras, appelant ses lutineries de petit homme
précoce. Siroco s’imaginait qu’il jouait à la poupée
et, en toute innocence d’ailleurs, dallait un peu loin.
122
LA MARQUISE DE SADE.
Ils finirent par s’endormir dans l’ombre as
phyxiante desrosiers moussus, enlacésd’une étreinte
folle.
M. Brifaut, ayant consigné sur son registre le prouit de sa nouvelle greffe et entendant sonner trois
heures, se leva pour donner des ordres à Siroco,
mais il fit d’abord le tour de ses corbeilles. L’empe
reur du Maroc, en robe de pourpre presque violette,
avait une feuille sèche qu’il ôta; la rose verte, toute
petite, assezlaide et se détachant à peine de son feuil
lage, vraiment verdâtre, lavée de couleur chair (1),
demandait de l’humidité ; une gloire de Dijon, énorme,
lie de vin, avec un aspect de bourgeoise habillée
pour le dimanche, était couverte de fleurs fanées; une
cant-feuilles, monstrueuse, qu’on avait obtenue aussi
grosse qu’une tête d’enfant, se penchait, malade. Le
vieillard s’empressa autour de ses bien-aimées, bou
gonnant contre la paresse de Siroco.
— Pourvu, pensa-t-il, que le soleil n’ait pas terni
notre Emotion!
Il arriva près du rosier, le cœur palpitant, l’œil
attendri, puis brusquement il s’arrêta court. 11 voyait
bien le rosier rondelet, vert comme un chou, mais...
Ah çà! est-ce qu’il rêvait!... Non, ce n’était pas
possible! L’Emotion cueillie! LEmotion disparue.
Ses bras tombèrent. Allons donc !... Un vertige
sans doute, une autre émotion ! Il se frotta les
yeux du revers de sa main tremblante et il ne put
(1) Elle existe ainsi que la rose bleue.
LA MARQUISE DE SADE.
123
douter davantage... YEmotion avait été cueillie.
— Siroco ! hurla-t-il, se redressant terrible dans
une superbe colère, car il pensait que Siroco aurait
des nouvelles du voleur; Siroco !...
Les enfants se réveillèrent et bondirent sur leurs
pieds. Le vieux jardinier criait comme un sourd.
— N’y va pas ! supplia Mary se roidissant ef
frayée.
— Il faut bien ! bégaya Siroco tremblant de tous
ses membres.
Ils arrivèrent, l’un tirant l’autre, désolés mainte
nant d’avoir commis ce crime.
— Quelqu’un est entré dans le jardin? demanda
le bonhomme frémissant d’indignation et n’osant les
supposer coupables.
— Monsieur, je vais vous dire, balbutia Siroco
cherchant vainement une fable, je crois que tout à
l'heure Castor, le chien de Mademoiselle, a...
— Castor!... ce chien... il a cueilli une fleur... ah !
mon gaillard, il y ta de a faute, paraît-il, puisque
lu es sens dessus dessous, et que tu as les oreilles
rouges... Expliquons-nous, voici un gourdin!...
Il ramassa un piquet, le mit en mouvement pen
dant que le malheureux Siroco demeurait pétrifié.
Mary se plaça soudain devant son ami.
— Monsieur Brifaut, dit-elle d’une voix ferme,
les yeux fixes, c’est moi qui ai pris la rose...
— Pris la rose... et pourquoi faire, Mademoi
selle... Mad... e... moi... selle... Ma... ry?... dit le
vieillard dont les. paroles n’étaient plus distinctes.
124
LA MARQUISE DE SADE.
— Pour la manger! répondit tranquillement la
petite.
M. Brifaut se tourna du côté de son complice.
— C’est vrai, murmura celui-ci avec un triste sou
rire de reconnaissance à l’adresse de son tyran : elle
l’a mangée !
Le vieux jardinier, pareil à l’ange exterminateur,
levant son gourdin comme une épée flamboyante,
désigna la grille du jardin à Mary. Celle-ci, très
digne, se retira, contente après tout d’avoir fait
courageusement son devoir.
— La petite misérable! balbutia M. Brifaut,
et une grosse larme tomba sur sa barbe grise. La
petite misérable!... Oh! les enfants, les idiots, les
crétins, les lâches... Ça mange en une seconde des
roses qui m’ont coûté à moi, un vieil homme près de
mourir, deux ans de création! La petite misérable!...
Siroco s’était emparé d’un arrosoir.
— Monsieur, ne vous tournez pas le sang et battez-moi si ça peut vous consoler ! dit-il humblement.
Le vieux jardinier haussa les épaules. 11 revint d’un
pas traînant vers sa maisonnette, comme assommé.
A partir de ce jour de juin, Mary, chassée du para
dis des roses, ne sut plus que faire de ses récréa
tions. Elle n’avait plus de prétexte pour fuir son petit
Irère qu elle haïssait, on ne voulait pas la promener
en dehors du jardin de leur chalet et on lui défendait
d aller du côté du fleuve. Elle s’asseyait sur la galelie, ne disantrien, sans cesse tourmentée par Tulotte,
qui était devenue insupportable.
LA MARQUISE DE SADE.
125
On lui préférait son frère et grossièrement on
le lui faisait sentir. Si Estelle était moins pieuse
que chez la dernière des de Cernogand, la pro
priétaire de Dôle, en revanche elle poursuivait
toujours Mary de son ancienne rancune de dévote.
Quand le petit Gélestin criait, c’était Mary qui avait
tort. Ce nourrisson faible et mal venu remplissait
toute la maison de clameurs aiguës comme celles
d'une perruche. On avait les nerfs irrités, le tympan
meurtri, on avait besoin d’une querelle pour se dé
tendre et on la cherchait à Mary.
— Quel malheur! répétaient les bonnes, d’être
embarrassé de cette fille-là, quand ce garçon nous
suffirait bien !
Le pire était que le colonel, ayant désiré un gar
çon de tout temps, se demandait quelquefois ce
que signifiait la présence de cette fille, alors que le
second poupard aurait dû naître le premier, mieux
portant, plus vigoureux. Sans réfléchir qu’il lui avait
coûté l’existence de sa femme, il lui trouvait une
raison d être, tandis que la fille lui semblait un objet
inutile, représentant un avenir incertain.
Le colonel Barbe avait, du reste, une autre préoc
cupation affectueuse. Après les mois de deuil sé
rieux étaient venus les mois de liberté; la maison,
remise sur un bon pied par la cousine Tulotte, s’était
affranchie de ses habitudes maladives; on avait fa
briqué des plats plus fortement épicés, ajouté une
bouteille de bordeaux au verre d’eau rougie ; Tulotte
aimait la bonne chair, elle se privait du vivant de
126
LA MARQUISE DE SADE.
madame Barbe et désirait se rattraper tout son saoul.
Estelle eut la permission de rire aux éclats dès qu’on
lui passa sa livrée de demi-deuil, les ordonnances
réintégrèrent la cuisine, mettant la note chaude
de leurs pantalons garance dans les fumées du potau-feu.
Antoine-Célestin Barbe avait acheté, en s’en allant
de Dôle, une partie du mobilier fantastique; made
moiselle Parnier lui avait cédé, sans trop de répu
gnance, toutes ces choses sentant la mort, et, par
dessus le marché, profanes, pour une somme relati
vement minime. Dès le déménagement opéré, Tulotte fit emplette d’une drogue étonnante, passa à
la teinture les soieries bleu pâle et remeubla la
chambre de son frère en un grenat violent sous le
quel les tendresses des nuances nuptiales avaient à
jamais disparu. Le colonel, qui n’aimait pas les sou
venirs douloureux, fut content. Madame Corcette ve
nait de temps en temps pour consoler sa fille adop
tive, elle causait avec le père quand les loisirs du
service lui permettaient de rester chez lui. Ce fut
ainsi que les punitions continuelles du capitaine
Corcette s’adoucirent, et que, d’un commun accord,
on éloigna Mary, pour laquelle la jeune femme était
d’abord une nouvelle mère !
Mary, abandonnée par sa grande amie, se réfugia
dans un mutisme farouche, elle ne lui disait même
plus bonsoir, indignée de ces brusques revirements
des personnes raisonnables.
Mary demeura au chalet quinze jours prisonnière
LA MARQUISE DE SADE.
127
après la scène effroyable de M. Brifaut, elle errait
comme une âme en peine le long des galeries de
bois, legai dant, le matin, les bonds de Castor parmi
les poules de leur basse-cour et songeant, au crépus
cule, que le son des retraites militaires est une chose
bien triste lorsqu’une petite fille écoute les échos des
montagnes sans sa mère pour les lui expliquer.
Elle essaya de se distraire dans les lectures mo
notones de ses leçons, de descendre au jardin avec
des lu i es comme le faisait souvent Tulotte qui lisait
des romans traduits de l’anglais; seulement son
roman à elle était sa grammaire ou son histoire de
France et ces récits dépourvus d’imagination la fai
saient pleurer d’ennui. Une fois elle eut un ver à soie
que lui donna un ouvrier magnan, — il y avait des
foules de magnaneries autour du chalet, — elle éleva
son ver dans un cornet de papier, il fit un cocon, puis
devint papillon; elle pensa qu’on pouvait apprivoiser
ces sortes de bêtes, mais Estelle le piqua d’une épin
gle contre le mur de sa chambre, lui disant que cela
« pondait des mites » sur les étoffes de laine.
Et son petit frère criait toujours, promené par
la franc-comtoise ahurie qui chantonnait une inva
riable chanson de son pays. Impossible de dormir,
impossible de penser. Célestin avait des coliques, des
convulsions, et le caractère des souffreteux, gens
intraitables dès leur berceau. La priorité de sonsexe
s’affirmait dans ses cris étourdissants; les trois
femmes de la maison s’inclinaient devant cette rage
inépuisable, l’une apportait un hochet, celle-ci du
128
IA MARQUISE DE SADE.
sucre, celle-là son sein. Il souillait abominablement
ses langes et on lui disait qu’il était beau, qu’il res
semblait aux fleurs.
Ce paquet de chair faisait les délices de ces créa
tures brutales; c’était leur sensualité de tous les ins
tants, elles l’embrassaient avec des bruits de lèvres
goulues ; bien que l’intelligence ne fût pas encore née
dans cet avorton de garçon, elles lui prêtaient des
idées merveilleuses, il avait toute sa connaissance, il
leur parlait, il montrait le poing à Tulotte, griffait
Estelle, souriait à la nourrice. Les deux ordonnan
ces s’en mêlaient, se le passant de main en main et
l’appelant « mon colonel » avec des respects atten
dris.
Alors Mary, saisie de colères blanches, se deman
dait si elle ne ferait pas mieux de porter cet animal,
plus stupide qu’un chat nouveau-né, à la rivière pour
avoir enfin la paix. On le mena à la procession
comme elle l’avait annoncé à son cher Siroco; elle
dut rester seule pendant que la nourrice accompa
gnait ce braillard vêtu d’une robe brodée, couverte
de rubans.
Ce dimanche-là Mary, n’y tenant plus, sortit par
lapetite porte du jardin, elle courutjusqu’au trou des
sureaux et appela très doucement son ami. Siroco,
en train de faire sa lessive dans le lac de la vallée
des roses, avait plongé successivement sa chemise,
son pantalon et sa personne. Le père Brifaut était
en ville, lui, gardait les plantations, profitant de son
dimanche pour nettoyer ses loques. Il entendit der
LA MARQUISE UE SADE.
129
rière la haie un bruit de pas très légers, un bruit qu’il
connaissait bien, son cœur battit à se rompre.
— Mademoiselle Mary! cria-t-il du fond de son
bain. Entrez, n’ayez pas peur, Croquemitaine est
parti !
Mary sauta le fossé, passa les sureaux et accourut
suivie de Castor.
— Ah! mon Dieu! cria-t-elle, tu es tombé dans
l’eau ?
La tète ébouriffée de Siroco émergeait seule,
ruisselante.
— Oh! que non pas, made... Mary, fit-il tout ému
de la revoir, je fais ma toilette, le temps permet ça!
Tournez-moi vite le dos que je puisse m’habil
ler; nous allons nous amuser. Je pensais que vous...
que tu ne voulais plus revenir !
Mary se tourna, obéissante, les yeux fermés, se
demandant pourquoi ce mystère : c’était donc très
sale, un garçon?
Quand il eut fini, il la prit dans ses bras et la
couvrit de caresses. Certes, il n’aurait pas été la
chercher au chalet, il avait même essayé de n’y plus
penser, mais puisqu’elle était revenue... oh!... il se
sentait tout fier !
— Tu m’aimes bien? répétait Mary, qui conservait
au fond de ses pensées farouches comme une soif
inextinguible d’être très aimée.
— Oui ! oui... pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ?
— Je ne pouvais pas !... on me surveillait, et puis
j'avais peur de ton maître.
130
LA MARQUISE DE SADE.
— M. Brifaut ! il est parti pour la procession, lui
aussi... D’ailleurs, on peut s’arranger maintenant
car il y a un second bouton! je l’ai tant soignée,'
celte chienne de greffe ! Il n’est pas méchant’
M. Brifaut, va!
Ils s’assirent au bord du petit lac. Siroco, armé
d’une énorme aiguille, d’un vieux dé percé, se mit
en devoir de raccommoder sa veste de toile bise.
— Donne donc! s’écria Mary, et elle s’empara de
la veste, bien qu’elle ne sût pas mieux coudre que
lui.
Il se penchait vers elle, lui indiquant les endroits
les plus détériorés.
Tu es gentille, mon amoureuse ! dit-il tout d’un
coup en l’embrassant sur l’oreille.
Elle eut un rire plein d’une coquetterie de
femme.
Oh ! je le fais pour toi... chez nous, je ne veux
pas apprendre à broder. On me donne des péni
tences, mais je ne veux pas davantage !
— Petite désobéissante !
— Je n’ai pas besoin de rien savoir, mon frère
saura tout pour moi.
— Il pleure toujours, ce monsieur? interrogea Si
roco, s’allongeant sur les genoux de son ouvrière.
— Ça devient une chanson, mais faut s’y habi
tuer... jusqu au moment où je l’étranglerai, répon
dit-elle, le regard bizarrement assombri.
— Tais-toi donc, pauvrette ! Étrangler quelqu’un,
est-ce que c’est possible?...
LA MARQUISE DE SADE.
131
— Tu me disais qu’il fallait le faire, là-bas, sous
les roses, est-ce que tu l’as oublié? demanda Mary
avec vivacité.
— J’ai dit ça, moi !... Oh ! la bonne histoire !... On
dit tant de choses!... C’est ton frère!... il fait ses
dents, vois-tu, et quand ça lui passera, il deviendra
gentil... comme toi!... ce sera ton petit Siroco nu
méro deux !...
— Jamais! je ne l’aimerai jamais !... Il a tué ma
man. Ecoute, Siroco, s’il était mort et que je te
prenne pour frère, voudrais-tu?
— Tiens, je crois que je voudrais... être le frère
d’une demoiselle et faire des parties ensemble toute
la journée.
— Alors, tu vois bien... il faut que je l’étrangle.
Papa sera d’abord ennuyé, puis il fera comme pour
maman, il se consolera , et je lui dirai qu’il te prenne
avec nous... Tu n’as ni père ni mère, toi ! tu es tout
venu, tu n’as tué personne en naissant, tu es bon, tes
yeux sont noirs... Oh! ce sera du plaisir plein la mai
son... Nous jouerons, nous écrirons, nous mangerons
et tu ne pleureras pas, tu m’empêcheras de pleurer.
Lejeune garçon devint triste.
— Petite folle de Mary! Ça ne se peut pas, non, et
quand je pense que si le régiment change, tu quitte
ras le chalet, je ne te verrai plus.
— Ne dis pas ça, cria Mary, lâchant son aiguille
pour se jeter dans ses bras, je te le défends... nous ne
devons pas nous quitter... Des amoureux, est-ce que
ça doit se quitter ?
13â
LA MARQUISE DE SADE.
— Ça s’est vu! murmura Siroco; puis il la re
poussa doucement.
— Prends garde, Mary, je suis encore tout
mouillé.
En effet, il avait remis sa chemise et son pantalon
au sortir de l’eau; ses habits n’étaient pas secs du
tout.
— Tu as froid ? dit-elle inquiète en l’épongeant de
son mouchoir.
— Non, en juillet, il ne fait pas froid.
Elle voulut lui faire sortir au moins sa chemise
pour aller l’étendre sur un buisson de roses.
11 s’impatienta.
— Un jour, à l’école des frères, où je suis resté
deux ans, fit-il, j'ai renversé une cruche le long de
mon pantalon; on était en hiver, je n’ai rien dit, et
il ne m’est rien arrivé... Je suis un homme, les hom
mes ne s’enrhument pas!
La vérité était qu’il ne voulait plus se déshabiller
devant elle. 11 était pris d’une subite pudeur, parce
quelle n’avait aucune idée de ce qu’il ne fallait pas
faire, cette petite demoiselle trop bien élevée. Il lui
raconta d’autres histoires fabuleuses : il était tombé
dans un puits en tirant de 1 eau pour une femme qui
le nourrissait, il avait nagé dans le Rhône sous la
glace, et jamais un rhume, non, pas ça d’éternue
ment.
Alors, gracieuse, elle présentait ses deux mains au
soleil pour les glisser ensuite dans sa poitrine hu
mide.
LA MARQUISE DE SADE.
133
— Finis donc, ou je tape! dit-il avec un mouve
ment d’humeur. Ils demeurèrent un instant silen
cieux, elle, cousant, les yeux baissés, lui, suivant ses
doigts pointus qui arrangeaient les étoffes et regret
tant peut-être, sans s'en douter, les chatouillements
de ses petits ongles sur sa peau.
— Veux-tu que nous fassions un grand voyage?
lui demanda-t-il quand son travail fut terminé.
— Oh ! oui! Allons-nous-en !
— Eh bien! il y a fête au hameau de Sainte-Co
lombe, de l’autre côté de Vienne, il faut passer le
Rhône et on s’amuse joliment !
— Mais !...
— Ion papa ne saura rien, puisque les bonnes
sont à la procession et ta tante Tulotte lit ses
livres sur la galerie. Elle croira que tu es ici, voilà
tout...
— Nous irons!... Siroco. Pourvu que tu ne me
laisses pas en route... je marcherai.
— J’ai quarante-six sous d’économie dans le coin
de mon traversin, et toi?
— Moi, j’ai vingt sous dans ma poche, j’irai cher
cher ma tirelire, si tu veux, car moi je ne dépense
jamais mes sous.
— Non... ça suffit... nous sommes assez riches.
Allons !
Chacun, ils cueillirent, une rose. Siroco la mit à la
boutonnière de sa veste. Mary l’attacha à son cha
peau de paille brune et ils quittèrent le jardin d un
air délibéré.
134
LA MARQUISE DE SADE.
Ils prirent le chemin de halage, le long du fleuve,
pour gagner le bac qui passait les gens de Vienne à
Sainte-Colombe, moyennant trois sous par personne.
Quand on eut perdu de vue le chalet, Mary devint
très brave, elle siffla son chien, jeta des bâtons dans
l’eau, et Castor alla les chercher pour revenir en
suite se secouer sur la robe de sa maîtresse. Ils
étaient faits comme de petits voleurs tous les trois:
Mary avait un vieux jupon de soie noire que Tulotte
lui mettait quand elle partait en récréation, car on
ne savait jamais si elle ne grimperait pas aux arbres,
des bottines de coutil blanc devenues grises de pous
sière; Siroco, les cheveux broussailleux, était encore
tout mouillé; Castor, les poils crottés, ne représen
tait plus un épagneul d’une race quelconque; mais
tous les trois, sous ces misères, conservaient la peau
rose et parfumée de bonne santé.
Au bac, le passeur les regarda de travers.
— Vous savez que c’est six sous et que je ne veux
pas le chien? leur dit-il.
— Voilà vos six sous ! riposta Siroco sentant toute
son importance de chef de famille.
Ils s’installèrent à l’arrière, tandis que Castor se
jetait bravement à l’eau. Dans le courant, le chien
faillit sombrer, mais Siroco lui tint la queue, ce qui
l’aida beaucoup. Tous trois abordèrent à Sainte-Co
lombe sains et saufs.
— Hein ! dit le gamin respirant librement, nous
sommes nos maîtres, à présent. J’ai eu là une fa
meuse idée, ma petite femme!
LA MARQUISE DE SADE.
135
— OIi! que oui!... balbutia Mary se cramponnant
à lui comme à son sauveur.
Ils firent le tour de la foire. Sainte-Colombe est un
joli village, ombragé par des mûriers énormes. Il y
avait des baraques de saltimbanques sous ces mû
riers, un bal champêtre, des tonnelles pavoisées, des
tirs aux pigeons. Mary demeurait bouche béante.
Elle eut l’envie irrésistible d’entrer dans la baraque
de la femme géante, cela leur coûta cinquante cen
times, mais Siroco n’y regardait pas, lui !
— Tu sais qu’elle est en coton! dit-il pourtant
quand ils furent sortis.
lit comme ils avaient très soif, ils demandèrent,
sous une tonnelle, une tasse de lait pour Madame,
un verre de vin pour Monsieur. Castor s’offrit gratis
une croûte qui traînait.
Ils tirèrent aussi des macarons pour compléter
leur collation.
Ils se reposaient depuis un quart d’heure des émo
tions de la fête, lorsque Mary tressaillit, elle se re
tourna du côté de la tonnelle voisine.
— Entends donc, Siroco, chuchota-t-elle.
— Quoi ?
C’était la voix de madame Corcette qui criait à
tue-tête :
« Mon colonel!... je vous dis que c’est l’enfant...
Il est bien facile à reconnaître, la nounou a des ru
bans bleus, et il crie, selon son habitude, ce poli
chinelle!... Quel sacré gosier!
— Papa!... bégaya Mary pâle comme une morte.
136
LA MARQUISE DE SADE.
— N’aie pas peur... tais-toi!... souffla Siroco, qui
la saisit à bras de corps, craignant de la voir
tomber.
— Nous sommes perdus !
— Mais non... si le chien se tient tranquille, ton
papa ne saura rien ; les verdures sont trop épais
ses... nous décamperons dès qu’il sera parti.
Une tempête d’éclats de rire s’éleva dans la grande
tonnelle, on vit çà et là reluire des uniformes de
hussards.
Il y avait Jacquiat, Corcette, de Courtoisier, tous
venus dans le break du colonel à la frairie de SainteColombe, histoire de s’encanailler un peu, et on re
connaissait de loin, parmi les paysans endimanchés,
les rubans bleus de la nourrice qui portait le petit
Célestin couvert de dentelles.
-—Mais oui, reprit la voix du colonel Barbe, c’est
bien mon fils qui se promène ! Cette nourrice est
folle, sous prétexte de procession elle me le perdra
dans la cohue!
Cependant le père était tout attendri parla subite
rencontre de l’héritier présomptif. Madame Cor
cette, en toilette superbe, s’élança comme un tour
billon du côté de la nourrice. Bientôt Estelle et les
ordonnances arrivèrent aussi, un peu honteux de
leur fugue.
—- C’est bon! c’est bon! grommela le colonel, on
s’amuse sans demander la permission, on court les
foires avec des demoiselles, et le gamin prendra
une maladie. Parbleu!... vous êtes des chenapan.
LA MARQUISE DE SADE.
-137
Seulement il tordait sa moustache, très gêné que
ses domestiques le vissent avec la femme de son ca
pitaine dans un laisser-aller de pékin qui fait la
noce.
— Voyons, toi, fais-lui des risettes, dit madame
Corcette, enlevant le bébé des bras de la nourrice.
Et tous les officiers l’entourèrent, sachant que c’é
tait la le point faible de Daniel Barbe.
On finit par offrir une galette à la franc-comtoise,
on lui glissa des pièces blanches, le colonel sentant
un besoin d’indulgence pour lui-même, car il me
nait une vie de jeune homme depuis quelque temps,
lui pardonna, tout en lui recommandant de mettre
1 ombrelle sur la tête de Célestin.
- Et nous, Messieurs, je propose d’aller visiter la
menagene, lit madame Corcette, très fière de traîner
un régiment à sa jupe en la personne de son chef...
Ils sortirent de la tonnelle où ils laissèrent des mor
ceaux de galettes avec des verres de chartreuse.
Maryse serrait contre Siroco, et celui-ci, moins
rassure, tenait Castor par son collier. Ils faisaient
une pietre mine, tout poudreux qu’ils étaient, sem
blables à des vagabonds de la foire qui vont, après
leur maigre repas, endosser le maillot de l’équilibnste ou la blouse bariolée du paillasse. Mary trem
blait d’une colère qu’elle n’osait avouer.
- Toujours mon frère ! dit-elle les dents grin
çantes. Ah! si c’était moi qu’on eût trouvée ici, tu
aurais vu quelle semonce... Cette madame Corcette
138
LÀ MARQUISE DE SADE.
aujourd’hui. Tiens! je voudrais sortir pour leur dire
un mot...
— Reste tranquille, souffla Siroco désespéré, tu
serais punie, et moi on me ramasserait d’une belle
façon... La paix, Castor, ajouta-t-il en envoyant
une bourrade au chien qui voulait s’élancer vers son
maître.
Le colonel passa enfin suivi des officiers, riant
entre eux de la rencontre du petit au moment où on
pensait aux fredaines. Jacquiat, si empressé jadis,
n’eut même pas une parole de regret concernant
Mary.
— Je vous déteste! cria la petite fille, tendant
le poing derrière l’épaisse verdure de la tonnelle.
— Du calme ! dit Siroco, et le vin pur ayant agi
sur ses nerfs, à lui aussi, il la pinça vigoureusement.
Mary éclata en larmes.
— Que je suis malheureuse!... oui... je l’étran
glerai.
— Qui?... moi? demanda Siroco, très rouge.
— Oh! non... pas toi, Célestin, mais Jacquiat,
madame Corcette, la nourrice... papa... tous, tous...
— Faudra z’élargir la porte du cimetière, avant!
conclut Siroco en haussant les épaules.
Et pour que rien ne se perdît, il alla récolter les
galettes abandonnées.
Mary n’en voulut pas, par une secrète dignité que
Siroco ne comprit guère; quant à Castor, délivré, il
monta sur leur table et dévora les restes sans aucun
scrupule.
LA MARQUISE DE SADE.
139
A la nuit tombante, ils gagnèrent le chemin de halage, déjà morts de fatigue. Toutes ces émotions les
avaient un peu désunis; Mary boudait, Siroco sifflottait, Castor marchait la queue basse.
— Devine à quoi je pense? demanda le jeune gar
çon s’arrêtant brusquement.
— Je ne peux pas , j’ai du chagrin ! soupira
Mary, fatiguée et cherchant de l’œil un coin pour se
reposer.
— Eh bien!... si nous ne rentrions pas ! j’ai encore
dix sous. Nous fabriquerions une hutte dans les bois,
nous attraperions des oiseaux et nous irions les
vendre à la ville. Personne ne nous embêterait,
val... Je vois bien que tu ne pèses pas beaucoup
chez toi, moi je suis mon maître depuis que je suis
né... Ça te va-t-il?
— Tu ne m’aimes plus ! murmura-t-elle en faisant
la moue.
— Oh ! parce que je t’ai pincée ! la belle affaire !
Il la prit dans ses bras, la porta sur le talus de
la route, aux pieds d’un groupe de peupliers im
menses.
Ils se blottirent tout petits et tout légers, comme
des passereaux, sous une roche enguirlandée de
lierre qui se trouvait là.
— Mary, je le demande pardon ! dit le garçonnet,
la câlinant et lui tirant ses longues tresses de che
veux.
Elle se mit à sourire.
— Ne recommence pas, Siroco...
140
LA MARQUISE DE SADE.
Devant eux roulaient en fureur les eaux du Rhône
Sur l’autre rive, la ville s’estompait dans l’ombre; il
faisait chaud, de plus en plus chaud, et on aurait dit
que le soleil de la journée avait fait bouillir le
paysage; une vapeur s’échappait de la foire loin
taine pour monter vers le ciel qu’elle rendait noir.
Un grondement sourd venait de l’horizon, où s’al
lumait une étoile si tremblotante qu’on croyait la
voir s’éteindre à chaque seconde, comme la lueur
d’une bougie.
— Est-ce qu’il va faire de l’orage ? interrogea
Mary, se rapprochant de son ami, presque contente
d’avoir peur.
— Je crois, dit mystérieusement Siroco, que c’est
mon parrain...
— Ton parrain? dit la petite fille, ouvrant des
yeux étonnés et cherchant sur la route déserte la
silhouette d’un homme.
Soudain, un tourbillon de poussière s’éleva jus
qu aux peupliers qui se courbèrent comme de simples
épis, un hurlement gronda du Rhône et le vent brû
lant dont la Méditerranée fouette le Midi arriva
comme une trombe sur la campagne.
- Le siroco ! cria 1 enfant trouvé, heureux de
pouvoii témoigner enfin d un acte de naissance.
Ah ! mon Dieu! nous allons mourir! sanglota
Mary épouvantée.
Ce vent rugissait en une espèce de beuglement de
taureau, puissant et cependant point triste. Il était
plein d on ne savait quelle clameur joyeuse, joyeuse
LA MARQUISE DE SADE.
141
comme le cri cle son filleul. Il y avait plus de peur
que de mal dans sa façon étrange de bouleverser
l'atmosphère, et très bonhomme, au fond, il ne
cassait rien tout en menant le plus horrible bruit du
monde.
Les enfants rampèrent sous la roche pour se ga
rer de la poussière, puis ils s’étreignirent.
— J’ai peur ! répétait Mary.
— Petite bête!.. Nous allons, au contraire, nous
amuser pour revenir, ce vent-là vous fait marcher
d’un train de locomotive !,.. Tu vas voir... que tu ne
pleureras plus !
Ils avaient oublié leur projet de courir les bois.
— C’est drôle, en effet, murmura la petite, de sen
tir ce hou-hou autour de ses oreilles... Je n’ai plus
si peur !
Siroco, rendu nerveux au possible par le retour
de son parrain, serrait Mary à l’étouffer et de nou
veau- ce fut, comme dans le bosquet de roses, des
caresses folles que partageait cet endiablé de vent
pénétrant partout.
Ils revinrent au bac avec une vitesse vertigineuse,
se tenant par la main, lancés tantôt à gauche, tantôt
à droite, riant, tournant, sautant, pareils à des gens
ivres. Vraiment Mary s’amusait bien plus qu’à la foire.
— C’est ça qui sèche mes habits! disait Siroco
encore un peu humide de sa lessive.
Quant à Castor, il devenait complètement in
sensé, s’enlevant par bonds élastiques et jappant de
plaisir.
142.
LA MARQUISE DE SADE.
Sur le bac, ils crurent qu’on chavirerait dix fois,
l’homme qui tenait la corde ne savait à quel saint
se vouer.
Derrière le chalet, ils se quittèrent, se promet
tant de recommencer dès qu’ils en auraient l’occa
sion.
— Tu trembles tout de même! dit Mary anxieuse,
le sentant frissonner sous sa malheureuse veste de
toile.
— Non, ma petite femme, répondit l’intrépide
garçon, c’est mon parrain qui me secoue. Au revoir,
mon amoureuse, ne te fais pas gronder et viens à la
vallée dès que tu pourras... M. Brifaut te par
donnera sûrement, car il y a un autre bouton de
sa rose... Au revoir!...
Longtemps Mary, sans savoir pourquoi, le suivit
des yeux dans cette gaie tourmente qui le lui em
portait.
Une fois, elle crut que le vent, d’un seul effort,
lavait lancé jusqu’au ciel, puis elle rentra au cha
let suivie de Castor moins bruyant. Il fallait se pré
parer à une correction exemplaire.
lulotte, après cette escapade sur laquelle d’ail
leurs ni Mary ni son chien ne voulurent fournir
d explications, ne décoléra pas d’un mois, et Mary,
durant un mois, ne vit pas s’ouvrir la petite porte
donnant dans le sentier des Sureaux.
Enfin, un matin, elle réussit à tromper la surveil
lance de sa geôlière, elle courut tout d’une traite
jusqu à la grille de M. Brifaut. Le vieillard
LA MARQUISE DE SADE.
143
était là, devant sa corbeille de prédilection, éplu
chant le rosier de Y Émotion qui se fleurissait gail
lardement dune seconde rose comme l'avait prédit
Siioco. En apercevant la petite, le bon jardinier
n eut pas le courage de lui faire froide mine.
— Allons! entrez, dit-il doucement, mais vous
allez être bien ennuyée, Mademoiselle Mary, votre
ami est parti !
— Parti, Siroco ?... s’exclama-t-elle dans une
douloureuse surprise... parti... sans me dire adieu?
— Hélas! Mademoiselle, fît le brave homme ho
chant la tête, ce sont les méchants enfants qui res
tent... Siroco est mort, voilà une semaine, d’une ma
nière de gros rhume pris je ne sais où !... Je l’ai fait
enterrer gentiment à mes frais, le pauvre gamin!...
Mary s en retourna, muette, ne pouvant pas pleu
rer, tenaillée d’une douleur atroce.
Ainsi, il était parti comme il était venu, dans un
tourbillon de ce vent chaud qui se montrait misé
ricordieux aux petits enfants orphelins.... parti
sans la revoir, parti pour toujours !
Et chaque fois que soufflait le joyeux siroco, Mary
s enfermait dans sa chambre en se bouchant les
oreilles...
ans 1 énervement des longs
.jours passés sans plaisir, Mary
connut des désespoirs de femme. Elle sut comment
s’y prennent les grandes personnes pour ayoir une
douleur qu’on n’ose avouer et, par moment, elle
souhaita de mourir aussi pour aller rejoindre Siroco.
Cette petite, née vieille, s’attardait en ses idées de
passion bien plus qu’on ne pouvait le deviner.
Lorsqu’elle jouait au cerceau sur la route qui
menait à la berge du fleuve, qu’elle courait, les yeux
brillants, les cheveux défaits, droit devant elle et
que Tulotte était obligée de crier : Prends garde! Tu
vas perdre ton cerceau dans le Rhône ! C’était peutêtre elle-même qu’elle aurait voulu précipiter aux
flots pour échapper à la souffrance trop vive, non
proportionnée, quelle ressentait de cette perte d'un
précoce amoureux.
Et l’été s’acheva monotone, avec un vent presque
146
LA MARQUISE DE SADE.
continuel qui secouait le cœur de Mary comme il
secouait les rosiers de la vallée des roses.
Aucun bruit de changement de garnison ne surve
nant, on réinstalla le campement d’hiver, selon
l’expression du colonel; on mit des bourrelets aux
portes du chalet, des tapis dans les chambres et
une partie de la galerie de bois fut vitrée. Daniel
Barbe, très étonné de voir qu’on resterait probable
ment où on se trouvait encore, eut la perspective
d'un coin de vie de famille; il prit le soin de mettre
un gros poêle de faïence dans la chambre de la
nourrice, et, un soir, il fit monter Mary chez lui afin
de lui annoncer une sérieuse nouvelle.
— Ma tille, lui dit-il, je crois qu’il est temps de te
préparer à ta première communion, je pense que
nous resterons ici un ou ‘deux ans, et madame Gorcette, une excellente créature, celle-là, m’a de
mandé à surveiller un peu tes études au sujet du
bon Dieu !
Mary, la tête baissée, ne répondait pas.
— Tu auras dix ans le printemps prochain, c’est
un peu tôt, je le sais, mais on n’a guère le loisir de
faire les choses régulièrement dans notre état. Je
demanderai les dispenses nécessaires. Enfin, tu
comprends, je te trouve assez raisonnable pour
cela! Tu vas donc me piocher sérieusement le ca
téchisme, l’histoire sainte, les évangiles, tout le
tremblement de ces machines pieuses. Tulotte achè
tera les livres, et, au lieu de vagabonder de droite
et de gauche, tu feras les prières qu'il y a dans le
LA MARQUISE DE SADE.
147
règlement. Nous avons l’espoir de rester à Vienne
peut-être trois ans; alors, il faut en profiter. Il pa
raît que les changements de diocèse ne sont pas
favorables à ces choses de curés (c’est toujours
madame Corcette qui le dit). Une femme sait mieux
que nous ce qu’il faut faire... mais Tulotte est
comme moi, elle a la dévotion d’un képi !...
— Est-ce que madame Corcette est dévote? de
manda Mary rêvant, les yeux fixés sur la muraille.
— Non... elle est catholique, voilà tout.
— Et Tulotte?
— Tulotte, ma fille, est protestante, comme moi,
comme ton oncle. Seulement ta pauvre mère était
catholique, on a baptisé mon fils dans sa religion et
elle a bien recommandé en mourant que tu fasses
ta première communion... le plus tôt possible! Elle
craignait que Tulotte te dirigeât d’un autre côté. Je
t’apprends tout ça, ma chère Mary, parce que tu es en
âge de démêler ces histoires et puis madame Cor
cette est si bonne !
— Je ne comprends pas, moi ! murmura Mary qui
boudait toujours madame Corcette.
— D’ailleurs, ajouta le colonel impatienté, je ne
te demande pas de verser dans la religion corps et
âme. Cest une consigne pour moi de te donner une
instruction religieuse, je me moque bien de la prêtraille, mais je ne veux pas me moquer des der
nières recommandations de ma femme, tonnerre
de Dieu!
L’entretien, qui avait débuté par des mots très
148
LA MARQUISE DE SADE.
graves, des pensées presque tendres, menaçait de
très mal tourner.
— Oui, papa ! répliqua Mary, disant oui tout de
suite pour avoir le droit de se sauver.
Le colonel lui prit le bras qu’il serra un peu bru
talement. On sentait que dans ce père, encore incer
tain du mal qu’il faisait, le remords se mélangeait à
son désir d’avoir, l’hiver comme l’été, une maîtresse
fort drôle. Maintenant, il n’y avait plus de courses à
cheval, plus de frairies, plus de parties sur l’herbe,
plus de petits voyages en bateau; on se cantonnerait
chez soi, dans le chalet, on aurait la nourrice et
Tulotte sans cesse derrière les épaules et cela de
viendrait mortellement triste. Aussi avaient-ils, elle
et lui, organisé cet innocent mensonge d’une ins
truction religieuse. Madame Corcette viendrait tous
les dimanches et tous les jeudis pour conduire Mary
à la petite église de Sainte-Colombe, leur paroisse;
ensuite... pendant que l’en faut profiterait des ensei
gnements du curé... Mais quel ennui d’avoir d’a
bord à expliquer ces choses si simples !
— Voyons, fit-il d’un ton grondeur, car au fond
sa conscience lui faisait mille reproches, tu ne vas
pas faire ta béte, hein!.. Je suis déjà assez mécon
tent de toi, Mademoiselle. Tu polissonnes comme un
gamin des rues; tu n’es jamais rentrée à l’heure
des repas. Tout cet été tuas couru les chemins avec
un petit voyou. Si je le pince, celui-là, je lui tire
les oreilles d’une rude manière, je t’en préviens!
C’est qu’à ton âge on est grand, il faut songer à
LA MARQUISE DE SADE.
149
se bien tenir ! La fille d’un colonel, le chef du
8ehussards, n’est pas une bohémienne. Changeons la
manœuvre, petite, sinon je te relèverai du péché de
paresse.
— Maman n est plus là! dit très bas Mary, qui eut
envie de pleurer.
— Ta mère! s’écria le colonel pourpre de colère.
Etn es-tu donc pas honteuse d’en parler de ta mère,
quand tu ne te souviens même plus d’elle? Voilà une
jolie sentimentale, ma ldi, sa mère !...
Toutd un coup il devint digne comme un homme
qui se lave à ses propres yeux en morigénant un
autre pour la bonne cause.
Je t engage à prononcer plus respectueusement
des phrases pareilles, Mary ! Ta mère est un souve
nir sacré pour nous tous, et je tiens à ce qu’on le
rappelle dans des moments plus propices. Ta mère
a-t-elle quelque chose à voir dans les courses de
chien perdu que tu fais par monts et par vaux? Je
vous le demande? Est-ce que c’est ta mère que tu
cherches quand tu t’amuses avec un petit chenapan,
un vaurien dont je ne sais même pas la demeure ?...
En vérité une mère ne se mêle pas à toutes les
sauces... J’y pense quand il faut, tu m’entends!...
Mary ne comprenait absolument rien au motif de
cette annonce, quasi solennelle, d’une première com
munion prochaine. Ilélas ! puisque Siroco était parti,
était mort, inutile de lui reprocher ses vagabon
dages !
Papa, dit-elle, relevant le front, je suis pour-
130
là MARQUISE DE SADE,
tant très sage, je ne sors plus qu’avec Tulotte et j’ai
appris hier une leçon bien difficile, je tassuie. Je
veux bien aller au catéchisme, mais...
— Mais, quoi encore? Tulotte a raison de dire que
tu n’es jamais contente de rien. Est-ce que tu vas
faire mauvaise mine à madame Corcette, une jeune
femme si dévouée... car c est du dévouement que de
s’occuper d’une enfant volontaire, d une ciéatuie
indisciplinée comme mademoiselle ma fille ’.
— Papa, je n’aime plus madame Corcette.
— ■Vraiment!... Et... peut-on savoir ce qui t’a
éloignée de cette dame?
Mary embarrassée ne savait comment formuler son
accusation. Depuis Siroco elle gardait certains se
crets pour elle, n’osant pas franchement les appliquer
aux aventures de la famille. Elle se rendait un compte
vague du rôle que jouerait la femme du capitaine
dans son éducation, mais elle devinait que ce n était
pas uniquement pour sa félicité que son père lui im
posait sa présence. Elle finit par balbutier :
— Elle caresse toujours mon frère et moi elle m’a
laissée.
— Nous y voilà, s’écria le père s’emportant, tu es
jalouse de Célestin. Comme toutes les mauvaises
natures, tu fais retomber tes torts sur un pauvre
innocent... Madame Corcette est un excellent cœur,
elle, nous aimons Célestin et elle l’aime parce que
nous l’aimons... Tu as saisi, n’est-ce pas? et je t’en
gage à ne pas broncher vis-à-vis d’elle sous le joli
prétexte que l’on te préfère Célestin. Eh bien! oui,
LA MARQUISE DE SADE.
151
nous préférons tous ton frère, car ce sera le diable
s’il n’est pas meilleur que toi. 11 braille, lui, on l’entend, au moins ! Toi., on ne sait plus ce que tu veux
ni ce que tu penses. Tu restes des heures entières à
regarder les murs et tu n’ouvres la bouche que pour
dire des choses désagréables. Quel malheur que tu
ne sois pas un garçon, corbleu!... Je te mènerais
ferme, je te le promets!... Allons, décampe, tu me
dégoûterais de la paternité. Souviens-toi que je ne
veux pas d’observation au sujet de cette bonne
madame Gorcette !
« Ainsi, songeait Mary, je serais un garçon qu’on
ne me préférerait pas davantage à lui... oh! nous
verrons... papa... nous verrons! »
A partir de ce jour Mary reçut la visite promise
tous les jeudis et tous les dimanches. Madame Gorcetle, bien enveloppée de ses manteaux extraordi
naires, tantôt écossais, tantôt de velours bleu, venait
la prendre pour la mener à Sainte-Colombe dans le
break qu’elle conduisait elle-même. On passait sur
un grand pont qui tremblait et on s’arrêtait devant
une petite église de village, non loin du terrain de
manœuvre.
Remplie de confusion, la jeune femme, comme si
elle avait des crimes à se faire pardonner, se jetait
sur un prie-Dieu à côté du bénitier, et plongeait la
tête dans ses mains gantées. Mary gagnait sa place,
au banc des écoliers, attendant son tour d’être in
terrogée par le curé, puis elle ne manquait pas de
regarder derrière elle, de temps en temps, seulement
152
LA MARQUISE DE SADE.
madame Corcette avait disparu, elle était allée dans
une auberge voisine remiser le break du colonel ou
se chauffer les pieds au feu de quelque paysan; elle
avait toujours froid aux pieds, madame Corcette.
L’instruction religieuse était terminée depuis long
temps quand elle revenait chercher mary ; celle-ci,
assise tristement dans un coin de cette église gla
ciale, contemplait les saints immobiles, ou rêvait à
des brises folles qui épanouissent le cœur au milieu
d’une exquise senteur de rose. Souvent, elle finis
sait par pleurer de rage sans trop savoir pourquoi,
et quand elle arrivait, cette jeune femme, elle lui
aurait craché à la joue pour se venger d’une chose
qu'elle comprenait à peine. Alors, madame Corcette
l’embrassait tendrement.
— Ma pauvre petite fille, disait-elle sur un ton
navré, je ne suis pas assez pénétrée de ma mission,
non, je crois que je n’en suis pas digne. Oh! c’est
sacré, vois-tu, une église! Moi, je ne peux pas y
rester cinq minutes sans être toute impressionnée!...
La prochaine fois ce sera ta bonne qui t’accom
pagnera... Je suis si frivole, ton père est un fou de
te confier à moi... ma chère Mary... Dire que je ne
puis être sa vraie mère !
Et elle soupirait, sincère dans son repentir d’une
seconde, ayant l’idée théâtrale d’un pardon demandé
publiquement à la petite fille, en pleine église, de
vant le curé béant et les écoliers de ce hameau
tout pétrifiés. On rentrait au chalet en expliquant
les passages de l’évangile, madame Corcette se pion-
153
LA. MARQUISE DE SADE.
geait dans d’innocentes extases qui lui donnaient des
frissons de fièvre, elle ne savait plus si elle venait
d’apprendre aussi son catéchisme et elle faisait
des réflexions étonnantes :
— Donc c’est le Saint-Esprit qui a fabriqué le
petit Jésus... Et qu’est-ce qu’il te raconte de saint
Joseph, ton curé... il ne le plaint pas un peu?
— Non, répliquait Mary, c’est la Sainte Vierge
qui a mis au monde Notre-Seigneur Jésus... Le
Saint-Esprit et saint Joseph n’ont rien fait, eux...
Ah! il était bien heureux d avoir une maman sans
papa! ajoutait la fillette, l’œil assombri.
— Mais pourquoi que ces curés peuvent vivre tout
seuls! soupirait madame Corcette, ne voulant certes
pas blesser son élève, mais gardant malgré la
sainteté de sa mission on ne savait quel parfum des
œuvres de Satan.
Et quand Mary lui faisait le récit d’un miracle,
dans sa stupeur de nouvelle initiée, brusquement
madame Corcette allongeait un coup de fouet à ses
chevaux en déclarant « que cette blague-là était trop
forte! Non, elle ne pouvait pas avaler une pilule
de cette grosseur! Pauvre petite... comme on se
moquait d’elle! Ça faisait pitié! »... Heureusement
que l’église était bien située, assez loin de la ville
pour éviter de fâcheuses rencontres et assez près du
terrain de manœuvre pour que les occasions...
— Dis donc, Mary, déclarait-elle en arrivant au
chalet, redevenue sérieuse, nous y retournerons
dimanche prochain, c’est entendu!
9.
134
LA MARQUISE DE SADE.
Le capitaine Corcette eut, pendant l’hiver, de
l’avancement, on le nomma capitaine instructeur. Il
offrit un punch, le colonel rendit un punch, et Tulotte, qui ne se surveillait plus du tout depuis la
mort de madame Barbe, but beaucoup à la soirée de
son frère, elle but tellement que Mary, en montant
se coucher, la rencontra titubant dans les escaliers
du chalet.
D’ailleurs, Estelle et la nourrice avaient leur
compte de petits verres, elles se battaient dans la
cuisine, pendant que le colonel, attendri selon la cou
tume, répétait plein de sa double dignité de chef de
corps et de chef de famille :
« Préparons-nous, mes amis, mes nobles compa
gnons d’armes, pour la guerre future. Que le 8e
soit brillant, très brillant... car la prospérité de
ce règne et la grandeur de la France... oui, Mes
sieurs... la bonne tenue de nos hommes, la santé de
nos chevaux... Messieurs, je vous l’affirme.... »
La chambre de Mary se trouvait dans le pavillon
du chalet, sous les toits. Quand il faisait très froid on
y grelottait, mais cependant elle était traversée par
le tuyau du poele qu’on avait installé chez son frère
et ce tuyau représentait une complaisance de la
cousine Tulotte. 11 aurait pu passer ailleurs, car les
enfants, dès qu’ils sont en âge de lire, ne doivent
pas se chauffer, c’est malsain pour eux. Mary,
d’un tempérament particulier, avait toujours froid;
quand elle se couchait, elle prenait ses pieds dans
ses mains sans réussir à les réchauffer, puis elle
LA MARQUISE DE SADE.
155
tassait l’édredon sur sa poitrine et se couvrait la
tête avec les draps. Sa désolation surtout était de
demeurer sans lumière; la nuit, chez son frère, il y
avait une veilleuse que la nourrice entretenait jus
qu’au matin, et lorsque Mary faisait des rêves de
grande dame elle se jurait d’avoir une jolie veilleuse
rose, si dans l’avenir une fée lui apportait une grosse
fortune.
Mary, cette nuit-là, vit arriver Tulotte de la plus
singulière façon ; la cousine, achevée par le froid des
corridors et qui avait bu autant que les servantes,
s’étaitlaissée choir sur le palier, puis, par un violent
effort, elle s’était remise à quatre pattes pour entrer.
— Je ne sais pas ce que j’ai attrapé, bougonnaitelle, sa longue figure tout hébétée, je vois double...
oui... je vois double... je ne sais plus ce que ça veut
dire. Eh bien! vas-tu te coucher, toi, grimacière?...
Mary, assise sur son lit, ôtait ses bas et ne disait
rien.
— De quoi... la France!... la prospérité de ce
règne! nous nous en moquons un peu, mon colonel...
seulement c’est de madame Corcette qu’il s'agit.
Faut éblouir le nouveau capitaine instructeur par
de belles histoires patriotiques... Mais il vous a
minez fin, lui, mon capitaine... il laisse causer... et
il attrape des galons.
Mary qui pensait que cela s’adressait à elle se prit
à sourire.
— Madame Corcette est l’amoureuse de papa...
dit-elle du ton le plus naturel du monde.
156
LA MARQUISE DE SADE.
— Hein? soupira Tulotte fort mal à Taise, mêlezvous de ce qui vous regarde, Estelle, je vais me
coucher, moi, et mettons que vous n’avez rien en
tendu, ma fille... On les paye, ces créatures de mal
heur, on les saoule et encore il faut qu’elles vous
rabrouent les maîtres. Estelle, aussi vrai que je ne
.suis pas grise, je t’enverrai dehors... là... Mon
Dieu, comme ça tourne !
La cousine Tulotte, qui ne portait plus de crino
lines parce que la mode en était passée,' avait la
manie de s’affubler toujours comme un gendarme,
elle avait sa toilette de soirée, une robe de satin
grenat, taillée dans le reste des tentures qu’elle avait
teintes pour l’alcôve de son frère ; un peu décolletée,
elle ornait son cou osseux d’un énorme médaillon.
Elle s’effondra sur son lit non loin de celui de sa
nièce.
— Les temps sont durs, continua-t-elle, prenant
Mary pour Estelle, sa confidente ordinaire, les temps
sont durs. Il doit lui fourrer des masses d'argent,
car il se plaint de mes dépenses... moi qui écono
mise sur le manger pour avoir du meilleur vin. Si
c’est possible de m’accuser de gaspillage ! Je n’a
chèterais pas une robe neuve sans y réfléchir... La
réflexion est le propre de l’homme, ajouta-t-elle d’un
ton tellement convaincu que Mary abasourdie crut
qu’elle allait lui faire la leçon en pleine nuit.
— Tulotte, murmura la petite, inquiète, tu es
malade ?
— Allons, bon! voilà Mademoiselle la rapporteuse
LA MARQUISE DE SADE.
4 57
qui commence son antienne!.. Te tairas-tu? mé
chant cœur... Estelle, fouettez-la donc de ma
part.
Tulotte renversée sur son lit faisait des gestes
effrayants, mais ne bougeait pas ses jambes qu’elle
sentait molles comme des jambes de coton.
— Que je t’y pince, mauvaise gale, à te plaindre
de moi au chef ! Oui, nous nous préparons pour les
guerres futures, Daniel!... Là-bas sous le clocher
de Sainte-Colombe ! Une propre vie !... Et il a bientôt
soixante ans, ce cher frère... je ne lui pardonne
pas ça!... J’aimerais mieux le voir lever le coude;
ça c’est plus moral au moins ! et quand on a une fille
en âge de s’expliquer !...
Mary, saisie de peur, avait repris ses vêtements.
Celle fois-ci Tulotte devait être en effet bien ma
lade, car jamais Mary ne lui avait remarqué une pa
reille figure, elle grinçait des dents, hochait tout
d'un coup le front, et, au fond de celte ombre, elle
ressemblait à une moribonde qui n’en finirait pas
de mourir.
— Voulez-vous que j’appelle Estelle? demanda la
petite, n’osant plus la tutoyer.
— Avec un peu de fleur d’orange... sur un mor
ceau de sucre, n’est-ce pas ? 11 ne m’en faut pas,
moi, des douceurs. Une institutrice de ma trempe
ne devrait pas être à la merci de ce coco... J’ai bien
envie de le lâcher, quelque beau soir, pour aller
dans une famille plus noble ! Vois-tu, Estelle, je
pouvais me marier, j’ai mieux aimé faire le bon-
j38
LA MARQUISE DE SADE.
heur de mes parents. D’abord, je n ai pas pu m ac
corder avec mon aine, Antoine-Célestin, un dm,
celui-là, je t’ai raconté celte histoire, hein! Un am
bitieux... un vieil égoïste qui n’a pas de cœur, il m’a
remise à ma place ; puis je suis venue trouver Daniel
pour lui tenir son ménage, il s est fichu dans la ceivelle les femmes, à quarante ans, depuis... ça le
mord, quoi!... Estelle, va me chercher un peu de
rhum... Moi, je sens que rien ne va plus... ici!.. Ses
officiers ont des façons de le regarder... Oui, c’est
le dévouement qui me guide lorsque je fais des sot
tises... Un enfant, je supportais lachose, mais deux...
Où est-il ce rhum?
Mary se glissa hors de la chambre, elle avait un
dégoût de son institutrice qui lui semblait inexpli
cable, car elle était malade après tout, et elle aurait
dû la soigner. Elle appela Estelle ; presque au même
instant la nourrice arriva sur elle comme une masse.
— Faites attention, ditMary vivement, vous allez
tomber !
Elle était suivie d’Estelle dont les yeux brillaient
dans l’obscurité de l’escalier.
— Voilà Mademoiselle Grognon, fit la cuisinière
furieuse; attendez, je vais vous la nettoyer, moi, il
ne faut pas qu’elle nous dénonce au rapport, de
main!... pourquoi n’es-tu pas couchée?
-—- Ma tante est malade, balbutia Mary se reculant
devant les deux filles qui sentaient l’eau-de-vie.
— Malade! Elle a son compte, tu veux dire!...
Tant pis pour elle, moi je casserais tout, ce soir, et
LA MARQUISE DE SADE.
159
bien sûr que je ne vais pas lui préparer un lait de
poule! Nom d’un chien! quel travail! quelle sacrée
maison! Je viens de rincer plus de cinquante ver
res... Je crois que Pierre a fermé la grille du chalet.
S’il ne l’a pas fermée, tant pis !.. tant pis... entre
qui voudra ! Qu’on vole, qu’on pille, moi je ne mets
pas une patte dehors... de ce froid-là !... Va te cou
cher! La vieille finira par dormir que je te.dis... et
houp !...
Elle enleva Mary par le bras en la poussant contre
un mur.
•—Veux-tu rentrer te coucher, mauvaise graine !
— Vous me faites mal! s’écria Mary indignée, car
la fille ne voyait pas que la porte se trouvait plus
loin. Lâchez-moi, ou j’appelle papa !...
— Ton père! Ah! elle est bonne... ton père ronfle
comme une toupie dans sa chambre fermée à double
tour! Faut croire qu’il a peur que sa femme vienne
le tirer par les orteils... ou qu’il est sorti sans qu’on
le sache ! Ion père a autre chose à taire que de s’oc
cuper de ses moucherons... Voyons, te tairas-tu?
Mary, saisie de vertige, et comprenant peutêtre quelle seule conservait sa présence d’esprit
devant ces trois femmes, appela son père; mais un
silence lugubre régnait dans les appartements d’en
bas, personne ne répondit.
Estelle la secoua rageusement.
Reste tranquille ! bégaya la nourrice cher
chant son aplomb, ne la touche pas, celte petite.
J aime pas qu’on batte les enfants, moi!
160
LA MARQUISE DE SADE.
La franc-comtoise/point méchante, avait le vin
tendre, elle tira Mary des mains fiévreuses de la cui
sinière et elles gagnèrent la chambre de Célestin.
Le petit dormait profondément dans son berceau.
La nourrice referma la porte et s’affala sur une
chaise.
Mary effarée se demandait ce qui allait encore lui
tomber sur les épaules.
— Entends-les se disputer ! fit la lourde paysanne
avec un rire hoquetant, et elles me criaient tout à
l’heure que j’avais bu!... si c’est permis, hein! ina
pauvre petiote?... quelle existence!...
Elle se mit à fredonner sa chanson habituelle.
Estelle injuriait la cousine Tulotte qui ripostait
par des confidences très dignes sur la famille des
Barbe et le 8e hussards. Du reste, elle ne voulait
point de fleur d’orange, Tulotte, ni de lait de poule.
Est-ce qu’on la prenait pour une femmelette, un
chiffon comme défunte sa belle-sœur? Elle boirait
seulement un petit verre de rhum chaud qui lui
donnerait du nerf. Estelle attrapa un pot à eau et
l’on entendit comme un glougloutement mystérieux.
La cuisinière inondait le corsage décolleté de l’insti
tutrice. Alors il y eut une véritable scène de meurtre
avec des coups de poings lancés sur les murailles et
des jurons de soldat.
— Sainte mère de Jésus, marmottait tranquillement
la nourrice, pouvant à peine se déshabiller, on dirait
que mes jupes sont de pierre !... aide-moi donc, Mary!
Le bébé se réveilla au bruit d’à côté; le poêle était
LA MARQUISE DE SADE.
161
éteint et il avait très froid, lui qui ne buvait pas de
liqueurs fortes. Il poussa un cri aigu, un cri de jeune
chat qu’on agace.
— Ça y est! soupira la nourrice désolée, il hurlera
toute la nuit, je ne pourrai pas dormir. Apporte-lemoi, Mary, je vais le réchauffer dans mon lit. Puis
elle ajouta d’une voix inintelligible : Je me sens mal,
tout de même, elles m’auront donné du kirsch, moi
qui ne peux pas le souffrir, oh!... les bêtes! elles
m’ont donné du kirsch !
Mary apporta l’enfant démailloté avec une répu
gnance qu’il lui était impossible de surmonter. Elle
aurait bien voulu partir, mais elle avait peur de la
cuisinière, et comme Tulotte ne pouvait pas la dé
fendre dans 1 état où elle se trouvait, elle préférait
encore passer le reste de cette horrible nuit assise
sur un tabouret contre le mur. L’enfant selon son
habitude criait à faire crouler le toit. La nourrice
chantonnait, glissant tantôt à droite tantôt à gau
che, et quelquefois elle riait d’un bon rire niais, de
plus en plus convaincue qu’on lui avait fait boire
du kirsch.
Au dehors une aigre bise fouettait la galerie vi
trée. Tout le feuillage du jardin étant mort, on
apercevait, de la fenêtre, le Rhône roulant avec ses
furies coutumières. Mary regardait pensive ce fleuve
rempli jusqu’à ses bords, menaçant la douce vallée
des roses d’un cataclysme formidable. De pâles étoi
les piquaient, de reflets livides, les vagues tumul
tueuses, et les collines qui entouraient ce coin de
162
LÀ MARQUISE DE SADE,
campagne avaient des lointains si noirs que cela
faisait peur. Une morne tristesse envahissait la pe
tite fille, les hou hou du vent lui rappelaient la fin
mystérieuse de Siroco, et elle pensait que le caté
chisme est une chose bien inutile.
Un besoin de sommeil lui lancinait tout le corps,
elle se raidissait contre son mur, accrochée au rideau
qu’elle avait écarté pour regarder : les maisons de
Vienne, accroupies au delà des jardins, semblaient
tressauter par moments, puis le tombeau de I oncePilate, là-bas, dans un fond de route noir, se dres
sait tout menaçant et tout luisant de givre.
Elle savait l’histoire de ce personnage qui se la
vait les mains pour laisser condamner son Dieu. La
veille encore, elle la récitait dans l’église de SainteColombe et madame Corcette lui expliquait que
Vienne étant une vieille ville pleine d’antiquités, ce
bonhomme avait voulu se faire enterrer là pour le
plaisir des archéologues futurs. Elle ouvrit les yeux
très grands ne se souvenant plus de sa position,
croyant rêver à cette corne de pierre portée sur
quatre pattes et la voyant brusquement s’avancer
dans les sanglots du vent.
Au ciel des nuages couraient les uns après les
autres, bousculés par les rafales et semblant se dé
chirer sur les étoiles comme une mousseline sur des
pointes d’acier. Le chalet entier craquait. Le long de
ses boiseries à jour, des doigts paraissaient s’accro
cher qui le secouaient affreusement.
Tout d’un coup les cris du petit Célestin cessé-
LA MARQUISE DE SADE.
163
rent, la nourrice ne chantait plus, mais un bruit
rauque se mêlait aux craquements du chalet, ce
bruit partait du lit, on aurait dit un souffle de bête
qui étouffe. Mary se leva d’un bond, tout à fait ré
veillée. Parmi ces femmes ivres, il y en avait une
vraiment malade, car on ne ronfle pas ainsi quand
on dort.
A tâtons, elle s’approcha du poêle, frotta une
allumette et ralluma la veilleuse qu'on avait lais
sée sans huile, puis elle se tourna vers le lit.
La grosse franc-comtoise, couchée en travers, à
demi déshabillée, la bouche ouverte, les paupières
closes et avec son éternel aspect de niaise, cuvait
son kirsch. On ne voyait plus le petit enfant qu’elle
avait roulé dans les couvertures, elle s’était jetée
dessus de tout son poids, elle l’écrasait en songeant
peut-êtrequ’illui souriait de meilleure humeur ! Deux
très petits pieds tendus, rigides, derrière l’oreiller,
sortaient seuls de l’amas de ses lourdes chairs. Mary
sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et toujours
ce bruit rauque, indéfinissable, ce bruit de bête qui
étouffe se mêlait aux hurlements du vent. Elle fit
un pas dans la direction de ce lit, il fallait éveiller
de force la brute endormie ou appeler tout de suite
du secours, il suffisait même de repousser un peu la
nourrice pour dégager l’enfant, mais une idée atroce
s’empara du cerveau de Mary. Pourquoi aurait-elle
sauvé la vie de son frère? L’avait-elle demandé ce
frère? Avait-elle souhaité sa naissance, sa naissance,
c’est-à-dire la mort de sa mère? Déjà, il ne criait
164
LA MARQUISE DE SADE.
presque plus, et le calme s’étendait lentement dans
la chambre, calme qui serait éternel si elle le vou
lait, car elle n’avait qu’à se taire pour laisser l’écra
sement s’accomplir. Elle veillait toute seule! Per
sonne n’entrerait avant le jour, et la nourrice ne se
douterait jamais qu’elle était restée là. Mary lit en
core un pas, les petits pieds ne s’agitaient plus que
par faibles secousses, ils devenaient peu à peu d’une
teinte violette et l’on n’entendait plus le bruit rauque.
Mary eut un rire silencieux, ses yeux superbes lan
cèrent un éclair de haine.
— Toi, murmura-t-elle,tu as fini de pleurer!
Elle gagna la porte, sortit sans hésitation et revint
dans sa chambre où elie se coucha, le visage tourné
du côté du mur. Une heure après elle dormait, un
sourire aux lèvres, du sommeil des innocents!
Ce matin-là, on se leva très tard chez le colonel
Barbe. Estelle bâillait à se décrocher les mâchoires
en descendant aux cuisines; mademoiselle Tulotte,
honteuse de se retrouver en grande toilette de soirée
sur son traversin, ne savait trop comment s’ex
pliquer la chose d’une façon décente. Elle passa une
robe de chambre, but un verre d’eau, et s’en prit
à Mary qui faisait sa prière à genoux devant son lit.
— Espèce de marmotteuse ! gronda-t-elle.
Armée d’un peigne, elle arrangea les cheveux noirs
de son élève tout en la bourrant de ses préceptes.
— Il faudra pourtant que tu apprennes à te pei
gner ! Quand tu seras une femme, t’imagines-tu
que je te servirai de coiffeur?... Tu pourras te
LA MARQUISE DE SADE.
165
chercher un mari qui ait des rentes... ma jeune
princesse. C’est ton jour de catéchisme aujour
d’hui, la bonne madame Corcette viendra, tâche
d’être polie. Si tu crois que ça l’amuse, cette dame,
de venir faire une pareille corvée?...
Maryse taisait, fronçait les sourcils quand Tulotte
lui tirait les cheveux aux endroits sensibles, et gre
lottait de tous ses membres, car la servante, étour
die de sa petite orgie de la veille, n’avait pas pensé
à chauffer le tuyau de leur chambre.
— J’étais bien malade hier, reprit-elle un peu
honteuse, cette imbécile d’Estelle avait mis du poivre
dans ses ragoûts. Je suis sûre aussi que ton père est
malade et il y a une inspection aujourd’hui; le 8e
n’a qu’à se tenir droit.
Mary, qui était le 8e hussards de Tulotte, avait beau
se tenir droite, elle recevait d’effroyables coups de
démêloir.
Soudain, de la chambre voisine partit un cri ter
rible, un cri de femme désespérée. Tulotte laissa
échapper le peigne et les cheveux ; Mary porta ses
poings à ses oreilles.
— Ah! mon Dieu! fit la vieille demoiselle secouée
d’un frisson, est-ce qu'il est arrivé quelque chose à
l’enfant?
La nourrice apparut sur le seuil, les yeux hors de
la tête.
— Mademoiselle!... je suis perdue ! Venez vite! on
me fera fusilier bien sûr ! Mademoiselle, je voudrais
être le chien..., non, ce n’estpas Jésus possible! ilétait
166
LA. MARQUISE DE SADE.
si gentil, si beau, notre petit, je vais me jeter parla
croisée... Bon Dieu cle malheur! Mademoiselle, on
me fera fusiller !...
Elle courait autour de la pièce, se tordant les
mains, déchirant son tablier, se frappant les tempes
contre les meubles.
Tulotte se précipita dans le corridor, tandis que
Mary, haussant imperceptiblement les épaules, des
cendait aux appartements de son père.
Le colonel était déjà loin. On avait sellé son che
val vers neuf heures et il galopait.
Toute la maison fut bientôt à l’envers, les femmes
sanglotaient, les ordonnances, les bras ballants,
considéraient la nourrice qui, debout sur la galerie,
voulait se jeter en bas.
Estelle rugissait qu'on était damné pour l’éter
nité, et, ses anciennes dévotions de Dôle lui remon
tant au cerveau, elle appelait des saints complète
ment inconnus à son aide, elle voyait l’enfer, sa
kyrielle de démons, ses flammes.
Tulotte atterrée ne pouvait plus prononcer un
mot, des larmes ruisselaient de ses yeux bistrés
comme un ruisseau, et, d’un mouvement machinal,
elle berçait le petit cadavre sur ses genoux.
Madame Corcette tomba au milieu de cette folie et
se trouva mal. Il fallut l’emporter au grand air, la
frotter de vinaigre. Mary, l’air calme, et cependant
fort pale, demandait doucement « ce qu'il y avait?»
Un des ordonnances eut enfin la pensée de faire
venir un médecin des environs; on attela le breack,
LA MARQUISE DE SADE.
167
et à chaque minute ou s’imaginait voir le père au
tournant de la route.
Le médecin ne put que constater le décès de l'en
fant, décès qui datait du milieu de la nuit et il adressa
de sévères questions à la nourrice. Celle-ci en proie
au délire criait qu’on allait la fusiller, qu’elle ne se
défendrait pas, elle le méritait bien.
— Elles sont toutes les mêmes, répétait le docteur,
homme assez brutal, elles se couchent avec leur bébé
sur le sein et le tonnerre ne les réveillerait pas... 11
faudra la faire passer aux assises, voilà tout. Cellelà payera pour les autres, si le père ne l’étrangle
pas en rentrant '.
— Un enfant magnifique! hurlait Estelle.
Madame Corcette, revenue à elle, ne voulut pas
supporter ce spectacle, elle sortit du chalet afin de
s’emparer du père dès qu’il descendrait de cheval.
Mais Mary ne lui laissa pas le temps d’exécuter son
projet, elle se lança la première à la bride de Triton.
— Papa, s’écria-t-elle avec un accent intradui
sible, tu n’as plus que ta petite fille à aimer sur
lerre... Papa, pardonne-moi la peine que je te fais...
Gélestin est parti.
Elle disait parti comme on le lui avait dit pour
Siroco, pensant que ce mot atténuerait le coup. Da
niel Barbe chancelait, ne comprenant plus rien, car
c’était le tour de madame Corcette qui lui jurait une
affection éternelle, le suppliant de ne pas entrer au
chalet tout de suite... Puis elle l’embrassa, lui pro
diguant des noms tendres et des caresses folles.
168
LA MARQUISE DE SADE.
Mary s’éloigna, tremblant d’une colère impuis
sante ; ainsi il y aurait toujours quelqu’un entre son
père et elle. Comment l’écraserait-on, celle-là? Dé
goûtée, elle se sauva au fond du jardin, où elle
demeura jusqu’au soir sans qu’on vînt la chercher.
Dé nouveau, les dames du régiment visitèrent la
maison, portant des bouquets de camélias blancs et
des couronnes de perles. Estelle et Tulotte reprirent
le grand deuil, le père dans son étincelant uniforme,
le crêpe au bras, reçut les mêmes phrases de condo
léance; seulement il pleurait cette fois, il pleurait
de rage de n’avoir pas été là pour sauver cet enfant
qu’il aimait déjà de toutes les forces de son orgueil
de mâle. ■
Il avait eu un garçon et il n’en avait plus ! Il n’en
aurait jamais plus! Fini, bien fini, les joyeux espoirs
pour l’avenir ! Il croyait, lui, qu’on élevait ces petitslà sans la mère, et au moment où on le sevrait, où il
criait moins, où il suivait du regard les lumières, où
il commençait à marcher, à gesticuler, à rire, on le
lui tuait sous son toit, dans sa propre maison! Pour
quoi lui avait-on arraché cette brute de fille ! Il l’au
rait massacrée si volontiers ! Pas de sa faute? Est-ce
que l’on dort quand on est chargé de veiller sur un
enfant? Les sentinelles qui s’endorment on les fusille,
et madame Corcette miséricordieuse l’avait mise
elle-même dans le train qui la ramenait en FrancheComté ! La misérable paysanne ! Qu’irait-elle dire à
la dépouille de la pauvre mère restée là-bas?... Quel
pardon pourrait-elle implorer? Le chagrin du colo
LA MARQUISE DE SADE.
169
nel était fait surtout d’un paroxysme de colère qui
devait influer sur toute sa vie. 11 lui semblait que
quelque chose de volontaire s’était mêlé à toute cette
sombre histoire. Une nourrice ne s’endort pas sur
un enfant sans être obligée de se réveiller au premier
tressaut ! et lui, qui ne savait pas que l’on s’était grisé
après le punch, dans ses propres cuisines, il accu
sait un inconnu quelconque de lui avoir tué son fils!
Mary n’essayait plus de le consoler, elle pleurait
d’ailleurs de voir tout le monde pleurer et parce que
ces cérémonies lui rappelaient l’enterrement de sa
mère.
L’hiver se termina dans un chagrin sombre.
Madame Corcette avait reçu la défense de s’oc
cuper des catéchismes de Mary et c'était Tulotte qui
conduisait à présent la petite hile au village de
Sainte-Colombe.
Mary se confessait régulièrement tous les mois.
Jamais l’idée ne lui vint de dire au prêtre de quelle
façonCélestin avait expiré. D’allures assez indolentes,
en fait de dévotion, Mary attendait qu’on la ques
tionnât : elle répondait non ou oui et elle s’accusait
elle-même quand elle se sentait des remords, mais
elle ne regrettait nullement le départ de Célestin. Au
contraire, elle pouvait mieux dormir et on ne la
battait presque plus; si son père ne lui souriait pas
davantage, au moins elle n’entendait plus ses per
pétuelles comparaisons entre la beauté de Célestin
et son détestable caractère. Elle ne demandait pas
beaucoup, cette petite tille tranquille. Elle voulait
10
170
LÀ MARQUISE DE SADE.
la paix, bien froide, bien unie, une paix muette
comme celle d’un tombeau, et, ma foi! pour l'avoir
elle n’avait pas hésilé à en ouvrir un! Ces choses-là
sont simples quand on a dix ans.
La religion ne modifia guère l’étrange nature de
Mary Barbe. Elle eut d’abord la curiosité du miracle,
le curé lui ayant expliqué, avec beaucoup de cita
tions à l’appui, que souvent un ange, ou la Sainte
Vierge, pouvait se mêler des affaires de ce monde; le
miracle lui parut la seule chose amusante du catho
licisme. Sans s’arrêter aux gloires des martyrs ni à
la douceur d’aimer un Dieu, tout jeune, entouré de
souffrances pitoyables, elle s’inquiéta de la manifesta
tion sensible de ces puissances inconnues. Après
avoir prié, selon les règles, en s’appliquant, dans
un positivisme déjà naissant, à ne rien omettre pour
que l’acte surnaturel pût se réaliser, elle attendait
des heures entières qu’un messager vînt lui dire
quelques mots généreux. Elle guettait, devant les
autels, un signe de la Sainte Vierge, une porte de
* tabernacle s’ouvrant brusquement, un saint descen
dant de son piédestal, ou encore un cantique entendu
subitement. Elle se prêtait à tous les exercices de
dévotion pour obtenir cette sanction d’une foi qu elle
avait très peu, mais elle trouvait raisonnable défaire
un échange de sa raison de mortelle contre une
cause divine. Elle serait devenue d’une piété exem
plaire si le moindre trouble cérébral, une disposition
hystérique lui avait donné l'illusion d'un miracle,
d un tout petit miracle. Elle ne pouvait pas corn-
LA MARQUISE DE SADE.
171
prendre que, puisqu’il y avait eu de ces histoires
incroyables jadis pour des pécheurs bien plus en
durcis qu’elle, une de ces histoires ne devait pas lui
arriver aujourd hui qu’elle s’y préparait selon les
méthodes en usage.
La veille de sa première communion, elle s’ima
gina que le miracle se faisait probablement dans ce
sacrement solennel. Elle tourmenta Tulotte et son
père a ce sujet. Peut-être bien que l’hostie sacrée
aurait un goût particulier, qu’une sensation exquise
la prendrait de la gorge au cœur et, pleine de con
fiance, elle revêtit la robe blanche. Madame Corcette
était à l’église quand elle passa au milieu de ses
compagnes le jour de Pâques. Cela lui fit plaisir, elle
s’arrêta pour lui demander quel effet lui avait pro
duit sa communion à elle. Madame Corcette, en
robe de soie rose, lui répondit étonnée :
— Je ne me souviens pas !
Sans doute, songea Mary, que le bon Dieu de
vient pour celui qui le reçoit comme un ami que l’on
consulte à chaque instant, que l’on sent près de soi,
dont les ordres sont glissés dans vos oreilles d’une
manière secrète mais péremptoire, et qu’un plaisir
se dégage de cette intimité charmante. Quelle con
solation n’aurait-elle pas désormais, l’enfantnégligée,
n’ayant plus de mère, à peine de père et qui avait
perdu Siroco !... Elle fut navrée du résultat. Rien ! elle
ne ressentait rien d’appréciable, sinon que le jeûne
qu’on lui avait imposé lui occasionnait des bâille
ments ridicules. Elle s’accusa en toute sincérité
172
LA MARQUISE DE SADE.
d’être une mauvaise catholique, une créature dé
naturée, puis elle finit par accuser aussi ce système
d’éducation extraordinaire qui commençait par vous
prédire mille félicités et ne vous donnait pas le
moyen absolu de se procurer une satisfaction pour
tout ce qu’on endurait de supplices à attendre quel
que chose qui ne venait pas. Certains sauvages
aiment le soleil pjirce que le soleil semble les aimer
en les éclairant. Il est bien difficile de faire saisir
aux natures primitives —et les enfants sont des pri
mitifs — pourquoi il est agréable d’adorer un invi
sible que rien ne manifeste hormis les chants de la
messe. Les dévots ne raisonnent pas, Mary raisonnait
toujours. Elle avait laissé étouffer son frère parce
que ce petit criait trop fort. Elle laissa de même s’é
touffer ses naïves aspirations religieuses parce que
Dieu, en elle, ne criait pas du tout. Madame Cor
cette la ramena au chalet avec Tulotte; on fut plus
aimable pour elle qu’on ne l’avait été les derniers
temps; d'abord elle portait dans les plis de sa robe
blanche une ingénuité neuve, ensuite elle parais
sait tellement déçue qu’il fallait bien la consoler.
Madame Corcette lui répétait que tous les enfants
n’avaient pas eu plus de chance qu’elle, cela se devi
nait bien à leur mine. Elle promettait seulement de
continuer à être sage, de s’instruire comme une
demoiselle qui dirigerait plus tard la maison. Tulotte
se faisait vieille, le papa aussi et elle devait songer
à prendre de l’empire sur eux. Estelle l’embrassa en
pleurant, le père lui pinça la joue en lui disant :
LA MARQUISE DE SADE.
173
— Si tu étais toujours gentille!... Je n’ai plus que
toi!... hélas!
Une aine charitable, comprenant son âme a ce
moment suprême, lui aurait montré ce retour des
grandes personnes aux tendresses de la vie comme
étant le véritable miracle ; peut-être eut-elle fondu la
dureté native de ses sentiments, mais madame Cor
cette, profitant de l’occasion, attira le colonel dans
un coin du salon et lui raconta tout bas des choses...
Mary se roidit contre une émotion vraiment douce,
elle fronça de nouveau les sourcils, puis, soupirant,
la poitrine oppressée d’une lourde angoisse, elle se
retira pour ne pas les gêner.
Le printemps était de retour, on pouvait risquer
des promenades dans les environs. Mary, après les
leçons de Tulotte qui allongeaient maintenant en
proportion des jupes de l’élève, allait se dégourdir
les jambes dans la vallée des roses; elle trouvait
le bon M. Brifaut devant ses corbeilles et on cau
sait histoire naturelle. C’était étonnant ce que ce
diable d homme savait à propos des papillons et des
oiseaux.
Il ne tarissait plus, tout en inspectant ses greffes,
il récitait des livres complets, n’omettant ni un terme
technique ni un numéro d’ordre. Quelquefois, Mary
1 arrêtait devant TÉmotion par un geste distrait, il
hochait la tête, se rappelant le pauvret. « Dieu ait
son âme! » disait-il pendant qu’une larme se sus
pendait au bout des cils noirs de la fillette. N’étaitce pas bien douloureux que Dieu passât son temps à
10.
174
LA MARQUISE DE SADE.
avoir des âmes, surtout celles qui ne demandaient
qu’à rester dans leur corps !
M. Brifaut,pour remplacer Siroco, avait loué deux
garçons de dix-sept à vingt ans, et il prétendait qu’ils
ne faisaient pas le quart du travail que vous abattait
ce coquin de Siroco. Et puis ce n’était pas du tout le
même genre de travail : Siroco aimait les roses, lui;
ces garçons-là les bêchaient, simplement.
Mary était trop jeune pour savoir ce qui l’attirait
chez M. Brifaut; cependant elle s’asseyait durant des
heures sous les roses moussues, ressassant des sou
venirs en compagnie d’un vieil homme et elle en
rapportait une joie mélancolique l’aidant à finir toute
une semaine d’études.
On la promenait aussi dans Vienne, à la musique,
sur la place plantée de beaux platanes, et les officiers
de son père la saluaient respectueusement; elle deve
nait une demoiselle, elle répondait du haut de la tête,
surtout à Jacquiat; elle lui en voulait de l’avoir né
gligée un an pour son frère. Puis elle entendait les
lamentations des six filles de la trésorière qui regret
taient les oublis de Dôle bien meilleurs que ceux de
Vienne et dont on avait davantage pour deux sous.
Au fond, elle s’ennuyait d’un ennui tranquille, sorte
de mal de croissance qui tuait en elle tous ses bons
instincts, la laissait à la merci de ses précoces pas
sions de fille cruelle et ne lui ouvrait aucun des hori
zons de 1 intelligence. Elle n’avait point le désir de
s’attacher, soit à une fleur, soit à une montagne, soità
un chien, puisque l’on quitte brusquement les choses
LA MARQUISE DE SADE.
175
ou que brusquement les êtres vous quittent. Ses longs
silences d’enfant rudoyée qui boude portaient peu à
peu des fruits amers, elle s’isolait avec une volonté
froide de tout ce qui est le plaisir de l’existence; à
1 état latent, c était déjà une blasée, ayant le dédain
de courir et sachant déjà que marcher fatigue.
Elle avait parfois des désespoirs fous lorsqu’elle
songeait au miracle attendu vainement. Ah! il était
aimable le bon Dieu! Qu’est-ce que cela lui aurait
coûté de faire tomber un ange microscopique de son
paradis, un ange pour la distraire, un Siroco très
léger, toujours flottant derrière ses épaules? Elle ne
jouait plus à la poupée, elle s’intéressait aux livres
de voyage illustrés où il y avait des bêtes féroces qui
mangeaient des hommes. Faire des voyages, af
fronter des périls, tuer des éléphants, la tentait. Ou
elle s imaginait les excentricités que voulait faire
Siroco le jour de la frairie du village. On partait deux
dans une forêt sombre, et on plantait un parapluie
n importe où. On s asseyait pour manger un morceau
de singe cuit sous la cendre et des bâtons de sucre
de pomme, puis on s’embrassait en s’appelant : ma
femme, mon cher mari. On était libre comme le vent,
on grimpait aux arbres pour chercher des fruits
verts. Il y avait des dangers épouvantables, des ruis
seaux à franchir, une lionne enragée qui jetait du
feu par la gueule, des Indiens qui voulaient vous
faiie frire, on tremblait la main dans la main, prêts
à mourir, puis tout à coup un bosquet de roses, des
ruisseaux de miel, un chat savant qui exécutait des
176
LA MARQUISE DE SADE.
saints cérémonieux ; on s’étendait dans l’herbe et on
se jurait de ne jamais se séparer.
Généralement, à travers les contes qu’elle se fai
sait à elle-même, Mary mettait un petit esclave,
moitié ange, moitié garçon, qui l’aimait beaucoup et
supportait en son honneur une foule de tortures gro
tesques. Les émotions de ces voyages chimériques
étaient toujours d’une violence inouïe, en raison
inverse du calme glacial de ses actions réelles. Elle
faisait une hécatombe de jeunes Indiens alors quelle
festonnait paisiblement un mouchoir ou comptait des
points de tapisserie.
Une fureur de bataille échauffait son cerveau sans
que ses yeux purs révélassent les conflits de son
imagination. Elle finissait par en souffrir à fleur de
peau tellement elle s’identifiait aux personnages de
son roman. Il y a plus qu’on ne croit de ces petites
filles ou de ces petits garçons se racontant des his
toires à eux- mêmes : les uns ont un air idiot qui dé
sole leurs parents, les autres ont l’expression
béate des studieux tout pleins de leurs leçons.
L’imagination est en germe dès l’âge le plus
tendre, il n’existe pas d’enfant qui ne pense pas
à autre chose qu’à ce qu’il fait. Mary avait peur,
la nuit, et, comme la fille d’un colonel ne doit pas
avoir peur, Tulotte soufflait la bougie dès qu’on
était couché. L’habitude de ces contes qu’elle se ré
citait venait de cette peur nerveuse, qu’elle ne pou
vait dompter qu'à force de voyages extravagants. Et
la petite avait fini par s’amuser ainsi malgré les
LA MARQUISE DE SADE.
177
froideurs de sa physionomie : elle jouait à penser.
Mystère insondable de l’ètre humain qui de luimême tire des. joies pouvant le ravir hors de sa
prison de chair.
Alors, elle retrouvait souvent sa mère avec qui
elle engageait des conversations sérieuses; sa mère
l’approuvait d avoir aidé Célestin à mourir, il aurait
fait un vilain garçon et dans le même ciel se retrou
vaient également les petits chats de Dôle, Siroco,
des rois, des reines, des pots de confitures vidés
jusqu’au fond, des lits à colonnes torses où s’endor
mait un vieux chien galeux, mademoiselle Parnier
de Cernogand crucifiée par des Juifs abominables,
une énorme poupée qui marchait et parlait, et les
hommes capables de tuer les bœufs pour les man
ger erraient, parmi la bizarre population, avec des
carcans au cou et des glaives dans la poitrine.
n automne, le 8e hussards reçut l’ordre de se
E
rendre à Haguenau, en Alsace, petite ville for
tifiée, assez noire, qui ne plut pas du tout au colonel
Barbe. Onpritun logement dans uneruetranquillepas
loin des fortifications. Mary fut comme dépaysée et
Tulotte ne put se faire tout de suite aux gros nœuds
que les bonnes portaient sur leur tête, d’un air na
turel. Mais lorsqu’on eut vécu quelques mois de la
vie bourgeoise de cette ville, les étonnements se
succédèrent. Certainement le ministre s’était trompé
et les avait envoyés hors de France, tout le bas
peuple pai lait un charabia effroyable, et entre eux les
gens du monde se servaient d’un autre jargon, plus
distingué peut-être, mais aussi inintelligible.
Le colonel Barbe, excellent patriote par état, en
180
LA MARQUISE DE SADE.
était abasourdi. Les simples soldats racontaient
dans les chambrées que les maisons mal famées
possédaient des interprètes et qu’alors... c’était à
se tordre ! Pagosson, de Courtoisier, Jacquiat, Steinel, Zaruski, les célibataires enfin, avaient trouvé
au café des officiers des notes laissées par le régi
ment précédent. On leur signalait une telle comme
sachant parler un peu le français, telle autre comme
« très bien » mais n’ayant jamais su qu’un mot de
la langue en question, mot que d’ailleurs elle disait
facilement au premier venu.
D’abord, le 8e hussards s’amusa de l’accent du
pékin, horrible accent tourné en ridicule sur tous
les théâtres, où l’on met en scène un enfant d’Israël,
puis on se lassa et il y eut des rixes pour un b ou
un p mal placés. Au 8e, on était peu patient :
quand un cavalier entendait son cheval traité de
bovre pète, il finissait par descendre, histoire de se
gourmer réciproquement. La ville, du reste, n’ai
mait pas les soldats, elle le leur faisait quelquefois
sentir. Un quartier entier était consacré aux juifs,
une synagogue tenait le milieu ; dans ce quartier,
un règlement défendait aux hussards l’accès de cer
taines rues parce qu’ils auraient pu écraser des en
fants sous les pieds de leurs montures. Là-dedans
grouillaient des familles sordides, parquées au fond
de petites boutiques dont la porte en plein-cintre
ne s’ouvrait que sur un signe particulier. On avait
deux ou trois marches à dégringoler pour pénétrer
au sein des mœurs les plus bizarres. Une lampe à
LA MARQUISE DE SADE.
IM
bec pendait des solives noircies du plafond, le lit
affectait la forme d’une tente arabe très malpropre,
les murailles se couvraient de hardes en pourritures
et sur un tapis graisseux s’asseyaient en tailleur
les hommes de la maison, vêtus de redingotes du
temps de Napoléon 1er. Ces hommes avaient de
petites barbes pointues mal soignées, les ongles en
deuil, les yeux noirs très vifs, le dos légèrement
voûté et souvent ils étaient d’un roux flamboyant
qui éclairait toute la salle. Tous vendaient quelque
chose, on ne savait jamais bien quoi. Ils exhalaient
une odeur de vieux souliers particulière à la race.
Les femmes se montraient peu : on en concluait,
au 8e, qu’elles étaient fort belles, des juives enfin,
mais elles ne possédaient aucun attrait, elles avaient
seulement la touchante coutume de cacher leurs
cheveux derrière un tour de cheveux faux qui les
enlaidissait de la manière la plus pitoyable. Aux ré
jouissances publiques, elles sortaient leurs enfants
par douzaine, des enfants roux, sentant l’huile.
Peut-être y avait-il des femmes de race plus fine, mais
alors il fallait les voir dans les salons de la souspréfecture et les hussards n’aimaient guère ces sor
tes de réunions où on n’enlève point les femmes du
bras de leur mari. La religion sévère de Dôle était
remplacée à Ilaguenau par l’amour de son inté
rieur et des berceaux. Quand on entrait dans un
salon de bourgeoise, on attendait une heure avant de
pouvoir saluer la maîtresse du logis ; en revanche,
des appartements voisins, on entendait des cris de
il
182
LA MARQUISE DE SADE.
paons, des éclats de rire, des pleurs de bébés corrigés,
et la dame finissait par vous arriver, son dernier sur
les bras, souillée de taches de confitures ou de tout
autre chose. Il faut dire que ces intérieurs n’avaient
point le charme de l’intérieur français dans lequel la
coquetterie a toujours son coup de pinceau pour le
peintre, son trait d’esprit pour l'observateur, quel
quefois sa larme pour le mélancolique. A Haguenau on faisait les enfants sur un unique moule d’en
fant gras et stupide ; mais on en faisait des tas,
fièrement, lourdement, en regardant le prochain du
coin de l’œil pour savoir s’il en avait davantage.
Les jeunes bourgeoises pondaient, les vieilles dé
barbouillaient, inutile d’insister sur ce que le mari
pouvait ajouter de son labeur. On était assez riche,
sans noblesse, avec des préjugés de caste frisant
l’insolence des marchands établis de père *en fds.
On buvait une jolie bière blonde, la bière de Stras
bourg fabriquée dans le pays, et autour de la ville
se dressait une forêt de perches à houblon du plus
monotone effet. La bière produit des griseries épais
ses dont le cerveau reste embrouillé pendant des
siècles; ces habitants de Haguenau, qui ne riaient
pas du tout, chantaient le soir, à travers les rues
mal pavées, des complaintes funèbres intermina
bles, puis ils se prenaient les bras par vingtaine
pour réintégrer leur domicile, s’accompagnant jus
qu’à ce que le plus malade finît le dernier couplet
tout seul.
Pour être juste, il faut dire que leur voix ne nian-
LA MARQUISE DE SADE.
183
quait pas de charme dans les chœurs, mais elle ne
nuançait pas. Et toujours ce diable d’idiome reve
nait semblable à un écroulement de cailloux. Les
hussards attardés, pris d’une honte secrète en les
entendant beugler leurs monotones chansons, don
naient de leurs bottes le long des portes cochères et
avaient mal aux cheveux.
Le journal paraissait rédigé moitié en français,
moitié en alsacien pour ne pas dire en allemand.
Une aventure survint au colonel Barbe, en pleine
place publique, aventure qui témoignera de l’extraor
dinaire façon qu’avait le bourgeois déjuger les mœurs
hussardes. Mary pour s’acclimater eut une petite
lièvre chaude et son père dut faire venir un docteur
de la ville, n’importe lequel, dont le nom s’éternuait
quand on hésitait à le pronoricer.
Le brave homme rédigea d’abord son ordonnance
en alsacien, ce qui fit faire une atroce grimace au
colonel.
— Monsieur, clit-il, affectant un grand air de dé
dain, nous ne sommes pas des Chinois ici, et je vous
prierai de soigner ma fille en bon français!
Le docteur, un jeune savant, à gros yeux bleus
faïence, ayant déjà trois enfants, les avait toujours
soignés en alsacien et ils se portaient à merveille,
pesant le poids voulu de graisse, digérant les plats
de nouilles comme les escamoteurs font disparaître
des muscades.
— Hein? grogna-t-il avec un rire doux, à qui en
a-t-il, ce hussard-là ?
184
LA MARQUISE DE SADE.
— Monsieur, reprit Tulotte exaspérée, mon frère
est un Normand, je suis Normande, et nous ne par
lons que le français... Moi je n’ai jamais voulu sa
voir d’autre langue, c’est du patriotisme, compre
nez-vous, Monsieur?
Le docteur alsacien ne comprenait qu’une chose,
c’est qu’on lui faisait perdre son temps en des subti
lités grotesques et il avait à accoucher le même jour la
femme du percepteur, la dame d’un marchand, rue de
la Synagogue, et une autre jeune mariée de neuf mois.
Mary guérit de sa fièvre; son père la promena sur
le Cours, une après-midi de musique. Il était en
touré de quelques-uns de ses officiers; madame
Corcette, ornée d’une cocarde du pays, produisait
un chapeau absolument inédit. De loin en loin les
grosses juives passaient toutes de la même couleur :
le Bismarck, un brun clair, dont les modes de ce
temps étaient teintes.
Le médecin sortit d’un groupe pour venir saluer
sa jeune malade; il lui pinça le menton, ce que Mary
trouva choquant, puis riant de son rire tranquille !
— Mon colonel, dit-il, je crois que ce n’était rien.
Vous autres, Français) vous n’avez que des mala
dies de nerfs !
Le colonel pirouetta sur ses talons pour se trou
ver en face de son docteur. De Courtoisier devint
pâle, Pagosson se dressa de toute sa hauteur en
soufflant dans ses joues; Zaruski sé cambra, se
chatouillant les éperons du bout de sa cravache) et lé
trésorier, devenu énorme, se planta les poings en
LA MARQUISE DE SADE.
185
avant. Si Marescut n’avait pas permuté et si de
Mérod n'avait pas été nommé colonel d’un autre
régiment, ils se seraient joints à l’hostilité de tous,
cédant aussi à ce mouvement par esprit de corps.
— De quoi, Monsieur? demanda le colonel Barbe,
rouge d’indignation terrible, de quoi, s’il vous plaît?
— Je disais, répéta le docteur, à cent lieues de
songer qu’il pouvait avoir lâché une énorme bêtise,
je disais que vous autres Français, vous aviez les
nerfs sensibles...
Le colonel regarda circulairement ses officiers.
— Vous êtes témoins, Messieurs, que ce ventru (le
jeune docteur était en effet un peu ventru) a répété
la chose.
— Oui. mon colonel, s’écrièrent en chœur les
hussards, formant le cercle.
Alors, il faut avouer que Mary, qui connaissait les
fureurs de son père, eut un méchant sourire; elle
roula sa corde à sauter autour de sa taille et atten
dit l’exécution, clignant ses paupières soyeuses avec
impertinence.
— Ventru! murmurait le médecin, pesant le mot
dans son esprit naïf... Mais pourquoi diable ce colo
nel maigre m’appelle-t-il ventru ?
— Monsieur, voici ma carte ! déclara le colonel
Barbe, tirant majestueusement une carte de son dolman brodé.
— Mais je sais votre adresse! soupira le pauvre
alsacien navré des allures cassantes de ces hussards
qu’il connaissait à peine.
186
LA MARQUISE DE SADE.
— Mon adresse! rugit le colonel, de rouge devenu
pourpre, ah ! çà, Monsieur! je vois bien que le fran
çais vous est de plus en plus inconnu. Mais puisque
vous y tenez, je vais vous apprendre le hussard,
moi... Non, Messieurs, ajouta-t-il en repoussant
toutes les mains qui se tendaient avec joie vers la fi
gure du docteur, je désire vider seul ce petit diffé
rend. Les leçons de beau langage me reviennent de
droit, au 8e. Monsieur le docteur, vous êtes un drôle.
— Ah! çà, colonel, s’écria l’Alsacien, partant d’un
éclat de rire, est-ce que vous êtes fou?... Je suis ven
tru, je suis un drôle, expliquons-nous, mon Dieu!...
expliquons-nous !
Aussitôt de Courtoisier, le plus près, lui monta sur
les pieds, Pagosson le poussa du coude en faisant
des hum! hum! épouvantables. Quant au colonel, il
lui envoya sa carte au nez d’une chiquenaude très
réussie. Le docteur pâlit, puis rompant le cercle d’un
coup de poing à assommer un bœuf, il s’éloigna, tan
dis que de Courtoisier, l’épaule démise, sortait de la
main gauche son sabre du fourreau.
11 s’ensuivit une bagarre. Madame Corcette s’éva
nouit, Tulotte emmena Mary qui trouvait cela très
amusant, etle docteur continua sa route, laface pâle,
sans rien penser de plus.
Cet homme possédait dans la ville des Juifs une
petite maison très close, très blanche où une belle
plaque de cuivre sur la porte énumérait tous ses ti
tres de médecin, accoucheur, diplômé, et palmé par
les instituts. Un gentil perron frotté chaque matin au
LA MARQUISE DE SADE.
187
sable conduisait à la salle à manger toujours em
plie de cette douce odeur de noisette, de cette odeur
delà bière fraîche qu’on buvait là dans les choppes
de verre de Bade. Des vagissements de bambins se
glissaient par les fentes des boiseries, il y en avait trois :
deux jumeaux et une fdle. La mère, une Alsacienne
de teint clair, aux cheveux aussi blonds qu’une tor
sade de lin, les habillait avec un soin patient de
femme qui n’a rien de mieux à faire et fera cela
toute sa vie. Quand le père parut, il avait retrouvé
une mine joyeuse, il s’assit au milieu de la nichée,
tapant sur sa cuisse pour leur dire de monter, leur
parlant dans cet alsacien baroque qui donne à un
cheval de sang l’envie de ,se cabrer, et un bonheur
se dégageait de ces jeux enfantins, bonheur que le
ventre du papa ne faisait point trop ridicule, car la
mère avait la beauté de la Marguerite de Faust.
— Wilhem, disait la jeune femme tout émue, nous
aurons une tarte aux kouetches ce soir pour notre
dîner. J’ai préparé des nouilles qui sont fines comme
des cheveux d’ange! Ah! tu reviens du Cours...
quelles nouvelles, le maire y était?... Madame Guilher a-t-elle sevré son petit?... et as-tu demandé la
recette de sa confiture de myrtil, qu’elle confectionne
mieux que moi?
Lui, répondait longuement à ces choses impor
tantes pour eux, sans omettre la vision de son maire,
qu’il avait eue quand la carte du colonel s’était
aplatie sur son nez.
— Ne serre pas ainsi la brassière de Jacques, ajou
188
LA MARQUISE DE SADE.
tait-il en prenant l’un des jumeaux, énorme, crevant
de santé, et il défaisait sa brassière, les doigts experts
en cette chose, ne voulant pas qu’il pût se déformer
la taille. Sa femme suivait ses moindres gestes, ayant
le double respect du médecin qui l’avait accouchée
et de l’époux qui l’avait rendue mère. Une bonne
vint les. prévenir que le dîner fumait sur la table. On
mangea consciencieusement des plats monstrueux.
Pour que la digestion s’opérât bien, on ne discuta
qu’à voix basse le mérite de la tarte dont un coup
de feu de trop avait rendu les bords un peu trop
croustillants, la bonne fut réprimandée d’une phrase
lente, une phrase qui causa une peine extrême à tout
le monde. Puis, le soir tombé, le docteur bourra une
pipe de porcelaine, baisa le front de sa femme et se
retira chez lui. En général, les époux alsaciens ont
deux lits, cette disposition du ménage rendant plus
solennels certains actes de leur existence. C’est une
dignité que d’avoir deux lits.
Ce soir-là, Wilhem, au lieu de se coucher, écrivit
son testament. Dans sa tête calme de mari discrète
ment heureux, il arrangeait sa mort sans se lamenter
davantage : reculer, ça ne se pouvait pas, selon
toute logique; pour un colonel de perdu, il retrou
verait trente-six hussards furieux, et on ne pouvait
plus arranger l’affaire. Il ne s’était jamais battu, le
courage n'était pas son métier, il accouchait des
femmes, lui. Il mettait au monde des hommes et
ne les tuait pas. S’il y avait un moyen de se sauver,
peut-être l’aurait-il accepté, parce que, c’était sûr,
LA MARQUISE DE SADE.
189
aucune loi humaine ne prescrivait de laisser or
phelins des enfants et d’abandonner une femme
enceinte (madame Wilhem l’était encore), toute
seule en proie à la misère. D’ailleurs, il ne compre
nait pas plus maintenant cette histoire de carte qu’il
ne l’avait comprise à la musique du Cours ! Français
était chez lui une manière de s’exprimer, et s’il ne
les reconnaissait pas comme amis, les hussards, il
ne leur faisait point d’injure en le leur disant.
Il eut peur pendant toute la nuit, sa digestion se
fit mal, et pourtant il ne voulait pas appeler sa
femme, cardans l’état où elle était... oh! pauvre
femme! comme elle pleurerait son Wilhem. Vers
l'heure des témoins, c’est-à-dire dès l’aube, il se lava
le visage avec du lait pour effacer les plis que la
nuit avait creusés , et il murmura, tranquille :
AUons-ij! Il y allait parce qu’il ne trouvait pas le
m >yen de faire autrement, il ne réveilla pas
madame Wilhem ; il mit son testament bien en vue
sur un meuble, s’habilla et attendit.
MM. de Courtoisier et Zaruski arrivèrent, le képi
un peu incliné sur l’oreille, sanglés, boutonnés, re
luisants. Leurs sabres traînèrent contre les cham
branles, et doucement le médecin les supplia :
— Vous allez réveiller ma femme !
De Courtoisier se mit à marcher sur ses pointes
pour faire le galant.
— Où sont vos témoins? demandaZaruski, stupé
fait de voir le docteur décrocher deux chopes qu’il
posa devant eux.
f 1.
190
LA MARQUISE DE SADE.
— Tout de suite ! répondit Wilhem souriant. Il
sonna la bonne, lui donna des adresses ; celle-ci
partit, ne manifestant pas même sa surprise.
Les amis, deux camarades de collège, se présen
tèrent béats, Wilhem leur expliqua la chose, on
fuma un peu, on but une nouvelle canette, puis tout
fut organisé, séance tenante, à la papa; il voulait
bien se battre, le ventru, il le fallait, eh bien ! voilà,
il allait mourir, plus tôt ou plus tard !
De Courtoisier n’en croyait pas ses yeux. Quelques
minutes après, derrière le talus des fortifications,
Wilhem recevait du colonel Barbe un coup d’épée
par le travers de son gros ventre, et le lendemain il
était mort, en riant à sa jeune femme troublée si
malheureusement dans sa gestation.
Le duel fit du bruit. Le 8e hussards rédigea une
adresse au colonel pour le remercier de ce meurtre
d’un pauvre homme, meurtre qu’on ne pouvait évi
ter, n’est-ce pas, quand on fait métier de patriote!
Il n’y avait de la faute de personne, tout bien consi
déré. Mais le colonel s’était crânement conduit, les
habitants de Haguenau rentreraient leurs : vous
autres Français! Quel joli peuple et comme on était
fier de penser que le reste de l’Alsace ne lui ressem
blait pas. On s’attendait aussi à quelques manifesta
tions de la part de la jeunesse. De Courtoisier, exas
péré parle manque de femmes, guettait une nouvelle
occasion de raccommoder son bras démis, mais un
calme solennel régnait dans la ville de Haguenau.
Les cafés demeuraient sourds aux fanfaronnades de
LA MARQUISE DE SADE.
191
Pagosson; chez le sous-préfet, toujours la même ré
serve, le même charabia dans les coins et les mêmes
airs béats. Les bourgeois ne se souciaient pas d’al
ler voir derrière les fortifications si le colonel y
était !
Au petit théâtricule de Haguenau on jouait la Belle
Hélène, et quand Messieurs du 8e sifflaient, le pékin
ne bronchait pas. Chacun ses goûts ! semblaient dire
leurs impassibilités. La vengeance était sans doute
attendue d’ailleurs, de plus haut, pour le colonel
Barbe.
Ce fut à Haguenau que Mary débuta dans les exer
cices équestres. Son père lui offrit un poney, car il
avait été fort content de sa tenue durant la scène de
la provocation. Corbleu ! elle tenait de lui, la petite !
Elle vous lançait un regard impertinent droit à son
but... Bien... bien... on la récompenserait. Le régi
ment, pressentant une future héroïne, se mêla de
l'instruction. Jacquiat lui donna la prudence, la sû
reté de la main, de Courtoisier le galop de chasse qui
laisse tout le monde à mille mètres dans la plaine,
Pagosson la sûreté de l’assiette, Zaruski le saut des
fossés et la façon de se relever quand on a la tête
posée à la hauteur de son étrier; pour Corcette, il
lui apprit des tours que le colonel ne craignait pas
de déclarer du ressort des clowns. Madame Corcette
accompagnait leur élève, en amazone verte dont les
boutons d’or lui faisaient une étonnante livrée. Tout
n était pas gai, pourtant, le colonel avait souvent
le souvenir de son fils qui le torturait, et il le voyait
192
LA MARQUISE DE SADE.
au lieu et place de l’écuyère frêle. Alors il grondait
d’un ton d’orage, il tapait sur le cheval innocent,
n’osant pas taper sur la fille; plus d’une fois celle-ci
vida les arçons sans essayer même de se rappeler le
système donné par Zaruski. Puis, comme elle avait
des battements de cœur inquiétants, le colonel mo
déra son enthousiasme, craignant de voir s’évanouir
le dernier e=poir de sa famille. L’hiver s’écoula triste
et froid, coupé des punchs ordinaires. Tulotte ne se
grisait plus qu’à huis clos, les soirs où l’on recevait
le régiment, mais Estelle roulait au beau milieu de
sa cuisine, cassant les verres qu’elle lavait, inju
riant les ordonnances et faisant à elle seule un tapage
d’enfer.
Tulotte n’osait pas la renvoyer, elle savait trop
d’histoires, et ces deux femmes s’agonisaient de sot
tises dès que le colonel avait le dos tourné.
Pour la Noël il y eut une fête d’enfants chez un gros
négociant qui se trouvait être le propriétaire de leur
maison. Mary reçut une invitation. Gomme elle se
mourait d’ennui, elle supplia son père de l’y conduire.
On lui prépara une toilette de circonstance en crêpe
blanc ornée de nœuds de velours noir, on natta ses
cheveux avec un fil de perles et on les enroula au
tour de sa tête. Elle avait si grand air sous celte
couronne que Daniel Barbe faillit oublier que ce
n’élait pas un mâle! A leur entrée dans le salon du
négociant, on murmura :
— Voici le colonel, mon Dieu!... pourvu qu’il n’y
ait pas de querelle !
LA MARQUISE DE SADE.
193
On avait espéré qu’il confierait sa fille à la garde
d'une bonne, mais on ignorait qu’Estelle se grisait, et
que mademoiselle Tulotte détestait ces corvées-là.
Daniel Barbe, très droit, en uniforme, le sabre
traînant, fronçait les narines d’un air dédaigneux.
Sa fille lui faisait honneur, le pékin était enfoncé.
Cependant il remarqua que pas une de ces dames ne
se détachait pour venir à leur rencontre ; le gros né
Ogociant avait salué sans lui tendre la main. Daniel
caressait sa barbiche grisonnante, mâchant des
mots qu’un colonel doit employer quand il flaire une
déroute.
Ces fêtes alsaciennes, dont rien à Paris ne peut
donner une idée, sont uniquement réservées aux en
fants, et les parents n’y ont que le second rôle. 11 ne
leur est pas permis de se plaindre du bruit, de la
gourmandise ou des taches, les plus nabots sont
leurs maîtres absolus, et ce que l’on mange est in
calculable. De tous les côtés des domestiques pous
saient des corbeilles roulantes combles de gâteaux:
des pains de Colmar dorés et gratinés d’anis, si lé
gers, qu’on en dévore des masses sans s’en douter,
des tartes à la cannelle odorantes et chaudes, des bâ
tons d’angéliques cuits à l’eau et poudrés de sucre
candi, des fruits entourés de pâte molle, soufflée,
des tranches de koukloff garnies de leurs grains de
raisins bruns, toutes les variétés de beignets, des
crèmes cuites au four, très rousses, des œufs durs
coloriés. L’on puisait les sirops dans une fontaine de
porcelaine flanquée de glace et les boissons chaudes
191
LA MARQUISE DE SADE.
dans des pots de terre appelés « bavarois » hauts
comme de vieilles amphores. En attendant l’ouver
ture du salon mystérieux qui contenait l’arbre de
Noël, le père Foueltard, si célèbre parmi les gamins
de l’Alsace, faisait des discours ténébreux sur la sa
gesse de ces demoiselles et l’effronterie de ces mes
sieurs. Le père Fouetlard était masqué, sa hotte
pleine de jouets lui servait de tribune, et il brandis
sait une verge de solides genêts. Ce poste de
Fouetlard se donnait, entre les parents, avec une
gravité à la fois comique et touchante. Tous les ans
on devait faire, dans ce discours en pur alsacien,
l’éloge de l’enfant le plus raisonnable; des familles
austères se disputaient cet honneur précieux d’avoir
à élogier leur propre rejeton au détriment de celui
du voisin. Innocente manie qui dégénérait en dis
cussions violentes, c’est-à-dire que l’on se disait sur
un ton cordial : « Ce n'est pas bien ! » quand l’ad
versaire finissait par triompher.
Le joère Fouettard disait probablement des choses
pénibles cette nuit-là aux nez roses de son auditoire
lilliputien, car on apercevait des mamans s’essuyant
les yeux d’un geste furtif.
Le gros négociant lui-même toussait très fort. Les
petits se serraient les uns contre les autres, regar
dant à la dérobée la fille du colonel assise dans un
fauteuil de présidente et ne comprenant rien du tout
à ce verbiage animé.
— Est-ce que tu t’amuses ? interrogea le colonel,
se penchant sur le dossier du fauteuil.
LA MARQUISE DE SADE.
195
— Oui, papa, répondit la fillette, ne voulant pas
perdre le bénéfice de sa toilette en avouant que l’al
sacien lui portait sur les nerfs.
— Tant mieux! sapristi! Mais c’est une véritable
gageure !
Il se mit à examiner les murs pour tâcher de se
distraire, lorsqu’en face de lui la porte s’ouvrit à
deux battants, des cris d’admiration s’élevèrent, et
l'arbre de Noël parut flambant de ses mille bougies.
Le coup d’œil était vraiment féerique. Le gros négo
ciant vint prendre la main de Mary, la conduisit à la
branche où pendait son jouet tout orné de rubans et
de noix argentées, on exécuta une ronde folle avec
des pétards à fusées de toutes les nuances, et l’on re
commença à dévaliser les corbeilles roulantes.
Mary s’amusait maintenant comme les autres, em
pêchant les plus petits de se battre et distribuant aux
fillettes timides les jouets qu’elles n’osaient pas dé
crocher. Les parents souriaient autour du colonel,
un peu ébloui par les merveilles de cet arbre, qui
touchait le plafond et comptait autant de lampions
que de brindilles vertes.
— Vous les aimez les petits mâtins, vous autres Al
saciens? dit-il, pour dire quelque chose de gracieux.
Le gros négociant souriait, un peu embarrassé.
— Oh ! oui... mais ce n’est pas pour mes enfants à
moi que j’ai donné la fête, voyez-vous.
— Vos enfants? interrompit le colonel ahuri... (il
y avait bien vingt-cinq bébés dans la salle), vos en
fants? Quelle nichée !
196
LA MARQUISE DE SADE.
— J’ai trois sœurs, mon colonel, et quatre frères;
chacun a sept ou huit enfants, encore ils ne sont pas
tous là, mais... tournez-vous...
Le colonel fit volte-face. Derrière lui il y avait une
fenêtre donnant sur une serre, et le long de l'ouver
ture, comme sur une loge grillée, retombait un ample
rideau de mousseline. C’était une loge, en effet, con
tenant des spectateurs immobiles, deux garçonnets
tout pareils. Une vraie paire de gros pigeons. Le co
lonel ne put s’empêcher de rire.
— Eh! eh! qu’est-ce qu'ils font là, ces trou
piers, ils sont punis?... Pourquoi les met-on sous
globe?
En cet instant suprême toutes les mères se tour
nèrent vers le colonel, les yeux bleu faïence de ces
Alsaciennes eurent des éclairs de menace, elles for
mèrent le cercle ainsi que l’avaient fait jadis les of
ficiers de hussards autour de leur chef, sur le Cours,
à la musique. Le papa négociant hocha son front
chauve, il écarta doucement le rideau et les petits
sortirent de l’ombre leurs deux figures bouffies. Ils
se tenaient enlacés dans une joie inexprimable qu’on
’eur permit de voir mieux, leurs boucles blondes
comme du lin se mêlaient, ils avaient le même rire
d’anges trop nourris, le même mouvement d'admi
ration muette, les mêmes prunelles fascinées, seule
ment, au lieu de deux pigeons blancs, c’était une
paire de pigeons noirs ; ils portaient un costume
de deuil si simple à côté des fringantes paillettes de
l’arbre, qu’ils faisaient peine.
LA MARQUISE DE SADE.
197
— Quoi, mes mignons, on a du chagrin? fit Daniel
Barbe.
— Ils sont en deuil de leur père, balbutia une
des dames, la plus hardie, et les autres poussaient
du coude le gros négociant suffoqué, lui marchaient
sur les pieds.
— Oui, répéta-t-il, enfin, de leur père... mort
tué en duel, il y a quelque temps et pour que ce
soit convenable, nous les cachons là... Notre amie
ne peut plus faire la fête chez elle... Ilélas! je la
leur montre, moi !...
Le colonel reçut un coup au cœur; lui qui se
baissait déjà pour les caresser, ces deux petits
mâles, il se recula, les moustaches tremblantes.
Les dames le regardaient toujours, d’apparence très
humbles, cependant effrayantes à présent qu’on les
avait comprises. Quelle épée pouvait lutter contre
la clarté lumineuse de ces regards de mère allant
droit au point faible !
Le colonel lâcha un juron, ses poings se fermè
rent, puis se déclarant vaincu, ayant peur de pleu
rer, lui aussi, il alla chercher sa fille dans les
rondes.
— Filons!je suis touché! dit-il à Mary, résumant
la situation en une rageuse phrase de bretteur.
Mary ne voulut pas ; c’était bête de partir juste au
moment de la distribution des joujoux. Le gros
négociant retint la fillette sur le seuil du salon.
— Laissez-nous-la, mon colonel, dit-il, insistant
sans se fâcher. C’est la fête de tous les enfants
198
LA MARQUISE DE SADE.
aujourd’hui, nous l'avons invitée pour la soigner
comme les nôtres, ajouta-t-il d’un accent plein
d’une candeur qui valait à elle seule la plus folle
bravoure.
Et le colonel la laissa, car il finissait par avoir
envie d’accoler ce patriarche. Sacrebleu! Non, il ne
se serait jamais attendu à celle-là!
La silhouette de ces deux enfants vêtus de deuil
hanta longtemps le cerveau du colonel Barbe, il
les revoyait dans ses promenades militaires à tra
vers les perches à houblon qui monotonisaient les
routes de la campagne. Il leur prêtait une vague
ressemblance avec son fils et cette espèce de double
remords le plongeait dans des mélancolies bou
deuses. De nouveau, il trouva ridicule d’avoir une
fille et eut des alternatives très pénibles pour le
8ehussards; celui-ci, naturellement, s’en prenait à la
ville de Haguenau. On ne pouvait plus y tenir.
Pourtant la ville gardait on ne savait quel air
d’innocence propre aux filles de l’Alsace, surtout
les jours de marché, où elle s’animait de paysannes
endimanchées aux regards remplis d’une céleste
béatitude. Elles s’échelonnaient, ces paysannes, sur
les trottoirs des rues et des places dans leur mer
veilleux costume, debout en des processions inter
minables. Il y avait des robes de laine rouge pour
les jeunes, verte pour les vieilles, garnies d’un pli
en bas et courtes, laissant voir les mollets, des cor
selets de velours se laçant sur une chemise de toile
à coulisse, et des châles frangés s’enroulaient autour
LA MARQUISE DE SADE.
199
du cou, puis les nœuds énormes s’étalaient sur la
tête ayant l’aspect de papillons prêts à s’envoler.
Il y avait les petits bonnets de satin rouge brodés
d’or, les décolletages d’opéra-comique avec des
colliers et des devants de chemisettes brodées et
ajourées. Il y avait les paletots-mantes en velours, à
capuchon de nuances vives, les galoches sculptées
de la Forêt-Noire, toute proche, les bas de laine
assortie au jupon et les enfants vêtus de même,
représentant l’exacte réduction des grandes per
sonnes, comme sortant d’une boîte à surprise.
La file serpentait le long des trottoirs, sans en
combrements, dans une suite paisible de figurant
aux costumes fraîchement renouvelés et attendant
les bravos du public. Elles vendaient des œufs, du
beurre, de la crème, des herbages, des choses pro
prettes, fleurant bon. Leurs bras et leurs visages
montraient une peau ravissante et leurs cheveux
blonds, d’un éternel blond de lin, répandaient une
clarté de lune pâle. Elles éclataient sur les maisons
noires, à pignons déjetés, qui leur servaient de
fond. Mais quand toutes ces créatures jolies se met
taient à parler elles auraient mis en fuite un pein
tre amoureux, tant leur vilain langage contrastait
avec leurs charmes reposés de buveuses de bière.
Décidément, c était à ne pas y tenir et le colonel
influença pour tirer son 8e de ce trou empoisonné
de choucroute.
Un jour de mai, on partit de Haguenau où on ne
devait jamais revenir, hélas !
200
LA MARQUISE DE SADE.
Le régiment fut envoyé dans l’Yonne, à Joigny,
une joyeuse cité bourguignonne où l’on avait le vin
français, disait-on.
Joigny grimpe sur le dos des collines avec la
gaminerie d’une ville qui a la ferme intention de
montrer la vigueur de son sang, elle a des rues en
escaliers, des places posées de travers, une église
titubante et les vignes, tout aux environs, s’accro
chent comme des guirlandes qu’un coup de vent
pourrait bien enlever.
Les vignerons, une hotte sur les épaules, vont
chercher enbas la terre qui croule d’en haut et, phi
losophiquement, une cigarette aux dents, la remon
tent. Ça dure depuis des siècles, l’escalade du gai
travail sur des rochers sauvages qu'on recouvre de
plantations miraculeuses.
La population a la riposte très leste, les hommes
ne craignent pas d’en venir aux mains tout de suite,
et les filles, assez hautes en couleurs, ne pensent
pas qu’un baiser soit chose défendue.
Le 8e hussards se détendit les nerfs. Le quartier
était bien placé en face d’une rivière charmante et
d’une promenade sous les arbres de laquelle il fait
nuit en plein jour. Les logements se louaient pour
presque rien, le colonel eut une maison face à la
promenade moyennant 400 fr. de loyer annuel.
Messieurs les officiers mariés se dispersèrent dans
de clairs faubourgs où les écuries étaient de petits
palais, et deux semaines après une installation des
plus bruyantes, car les écoliers de la ville avaient
LA MARQUISE DE SADE.
201
mis du leur en aidant les soldats à déclouer les
caisses, on entama des relations amicales. On par
lait beaucoup de certaines dames de la meilleure
société qui éprouvaient le plus grand plaisir à offrir
despunchs aux jeunes lieutenants. Bientôt, ce furent
des rumeurs de galanteries de tous les côtés. Avec
cela le sous-préfet était un garçon extraordinaire,
très riche, important les régates sur l’Yonne et
pavoisant la ville à propos du moindre incident.
On avait langui à Ilaguenau, on se rattrapa à Joigny. Il y eut banquets sur banquets, réunions au café,
musique devant la mairie, courses de chevaux libres,
régates en barques fleuries. Le colonel lui-même
se laissa gagner par tous ces bons lurons, il fit
quelques infidélités à madame Corcette en compagnie
de Corcette, son capitaine instructeur. Madame Cor
cette agaça le sous-préfet, de Courtoisier pendit une
échelle de corde au balcon de la maîtresse du souspréfet, un chassé-croisé terrible s’ensuivit, et des
explications les plus franches sortirent les raccom
modements les plus inattendus.
Mademoiselle Tulotte acheta une pièce de vieux
bourgogne. Elle n'avait jamais bu une goutte de bière,
cependant elle désirait se laver l’estomac. Estelle
et les ordonnances, après quelques discussions, pré
textant un défaut de la cave, des murailles humides,
affirmaient-ils, déposèrent la pièce dans la cuisine
et elle fut mise sous la direction de Tulotte, la
quelle avait de sérieuses raisons pour fermer les
yeux sur les abus, Une fois, Mary les trouva tous
202
LA MARQUISE DE SADE.
armés de grosses pailles, humant le bourgogne
comme les poitrinaires hument les brises de Nice
Elle raconta la chose au colonel qui ne put s’empê
cher d’en rire de bon cœur.
Le nez de Tulotte, très pointu, rougissait un peu
maintenant; elle causait des malheurs delà famille
après le dîner, s’étendant sur ce qu’elle aurait dû
entrer dans une pension, à Saint-Denis, par exemple,
ou perfectionner l’éducation d’une demoiselle nobleelle avait appris tout ce qu’elle savait à sa nièce et
elle se demandait ce qu’elle allait faire quand son
excellent Daniel s'apercevrait de l’inutilité de sa
personne. Mary, d’ailleurs, lui rendait l’existence
odieuse, car elle la respectait de moins en moins.
Elle chicanait tous ses ordres, avait demandé une
chambre à part, faisait sa dégoûtée et repoussait
les tentations de fonds de verres quelle essayait de
lui glisser.
L’époque de la débandade était venue, semblaitil, pour tout le monde, soit que l’air de la nouvelle
garnison y contribuât, soit que l’intérieur du colo
nel Barbe eût un vice de forme, on aurait dit que la
machine croulait tout à fait. Les habitudes régu
lières s’en allaient une à une, le salon était aussi
peu ciré que possible, les ordonnances vendaient
l’avoine des chevaux et les étrillaient fort mal,
la cuisinière laissait les bonnes des voisines s’in
troduire dans le ménage, on nouait des connais
sances pour se dérouiller la langue et oublier le
charabia de 1 Alsace. C’était des histoires à perte de
LA MARQUISE DE SADE.
203
vue sur les villes qu’on avait habitées, les gens, les
monuments qu’on connaissait bien et dont on écor
chait les noms. Ensuite, on prenait une goutte de
vieux bourgogne pour trinquer à de nouvelles ami
tiés françaises. Les repas, faits en trois temps,
étaient généralement brûlés ou pas cuits, alors on
courait au restaurant du coin, un excellent restau
rant, pas cher, et on achetait n’importe quoi tout
chaud. A ce moment-là, les bruits de guerre se
répandaient plus accentués. Les journaux de Joigny, rédigés en belliqueux français, lançaient de
fréquentes allusions aux espions prussiens. Le
peuple, dans ses bagarres, se traitait d'es/non, après
avoir employé les injures du dictionnaire bourgui
gnon, assez riche en vocables épicés. Estelle, les
ordonnances, Tulotte avaient sans cesse le mot
de sale Prussien à la bouche. Il résultait de ces
désordres intimes et de ce patriotisme de bas étage
une effervescence bizarre tenant à la fois d’un éner
vement féminin et d’une lassitude des choses, gron
dant sourdement de partout.
Les réceptions du colonel, revenant tous les jeu
dis, se ressentaient de cet état de fièvre ; on y fai
sait un vacarme frisant le scandale : une exaspéra
tion tde tous ces pantalons rouges ayant des envies
de sauter. Le souvenir des arrêts forcés de Hague
nau leur remontait à la tête; ils se payaient du
plaisir vite, à bras que veux-tu, parce que du train
où marchait ïaffaire on ne savait pas si on s’amu
serait encore demain. Pas un de ces officiers, du
204
LA MARQUISE DE SADE.
reste, ne doutait du succès si on déclarait une
guerre quelconque, car ils se préparaient en prévi
sion du grand jour. On exécutait les plus brillantes
manœuvres libres sur le terrain préparé pour ces
simulacres de batailles. On astiquait ferme ses bou
tons et puis on faisait l’amour! Jamais on ne prou
vera aux cavaliers français que faire l’amour n’est
pas la meilleure préparation à un combat meur
trier. Chaque matin on pérorait, au café, sur la
belle réponse du ministre : du même à la même!...
Hein ! quelle arrogance ! c’était collé, ce mot visant
l’Allemagne !...
Pendant que le colonel Barbe, sortant tous les
jours à l’heure de l’absinthe, donnait son avis de
vant Pagosson, Zaruski, de Courtoisier approuvant
du geste, Estelle, dans la cuisine, brandissait des
fourchettes contre les ordonnances béants ; elle
voudrait en tuer un de ces cochons de Prussiens !
Ah ! si on écoutait quelquefois les femmes, il y au
rait de jolies victoires. Et il ne fallait pas faire traî
ner la chose... les attacher tous à la queue de leurs
chevaux! Tulotte, quand elle avait une fiole en
main, buvait gravement à la santé des braves
comme elle l’avait vu faire la veille par son frère
Daniel avec ces messieurs du 8°. Les esprits se mon
taient rapidement au milieu de cette ville guille
rette, pleine de pampres verts et de brunes filles.
11 y eut des mariages bâclés en un rien de temps ;
ou s’épousait, prévoyant qu’il y aurait du grabuge
mais que ça ne pouvait pas durer, étant donné la
LA MARQUISE DE SADE.
205
capacité du soldat qu’on avait sous ses ordres. Un
espoir d’avancement rapide talonnait aussi les plus
jeunes. On partirait simple sous-off et on revien
drait capitaine. Il pleuvrait des croix, des pensions ;
une véritable folie de gloriole soufflait dans les rangs
du régiment, qui s’imaginait avec une entière bon
homie que toutes les récompenses devaient être
pour lui. Et les chevaux caracolaient le long des
rues, les femmes ouvraient leurs fenêtres, envoyant
des sourires. Le colonel Barbe, se croyant vingt ans
de moins, les saluait de l’épée, roulant des yeux
amoureux quoique toujours d’une fixité cruelle, tels
que les rendait la préoccupation de la consigne.
Vers le milieu de l’été, il sortit de ces pertur
bations un acte de courage qui mit le feu aux
poudres. Le petit Zaruski poursuivit un chien enragé,
à pied, le sabre haut dans toutes les rues de la ville.
Le chien se réfugia sur le perron de l’église pen
dant qu’on chantait les vêpres ; comme le portail
était ouvert, chacun se retourna ; le prêtre resta la
bouche arrondie et les femmes poussèrent des cris
de frayeur. Mais Zaruski, sans se déconcerter, en
voya un coup à la pauvre bête qui se prit à hurler
effroyablement. Il y eut une mêlée horrible ; deux
dames furent presque écrasées dans la bousculade.
Le sous-préfet, homme de prévoyance, qui assistait
aux offices, s’arma d’une chaise. Zaruski se décou
vrit par respect pour la cérémonie et entra de son
côté poursuivant toujours le chien. Enfin on le tua
sur les marches de l’autel.
12
20f>
LA MARQUISE DE SADE.
Cet événement fit un bruit de tous les diables. Les
journaux belliqueux le commentaient de cent façons.
L’un déclarait que le sous-préfet avait été plein de
noblesse; l’autre ne savait trop louer Indélicate atten
tion de l’officier qui n’oubliait pas de se découvrir,
malgré le danger, en présence d’une cérémonie reli
gieuse ; celui-ci ajoutait que les deux dames se por
taient mieux; celui-là insinuait que le courage des
hussards était proverbial. On en causa tellement
qu’un beau jour le sous-préfet dit à Zaruski, devenu
son inséparable depuis l’aventure :
— Pourquoi ne ferions-nous pas un carrousel?
Notre ville aime tant les distractions militaires?
U serait peut-être bien difficile d’établir la rela
tion qui existe entre la fin d’un chien atteint d’hy
drophobie et le commencement d’un projet de car
rousel ; pourtant la phrase du sous-préfet jaillissait
d’une discussion au sujet de la rage, voilà le fait.
Tout de suite on alla trouver le colonel Barbe et
le commandant du dépôt des chasseurs qui se trou
vaient aussi à Joigny. Le colonel se caressa la bar
biche. En effet, il y avait de quoi faire un joli car
rousel, là, du côté des promenades, près de la
rivière : on demanderait l’autorisation à la munici
palité. Les femmes des notables s’en mêlèrent; on
discuta la chose pendant une semaine, puis il fut
arrêté que ledit carrousel coïnciderait avec la fête
de la ville. Une noce complète de hussards fraterni
sant avec les Bourguignons.
Le plan du combat, dû, en partie, à l’imagination
LA MARQUISE DE SADE.
207
dePagosson et de Courtoisier, était de mettre aux
prises les défenseurs du drapeau avec l’ennemi.
(L’ennemi se recruterait parmi les chasseurs.)
Corcette, saisi d’une inspiration sublime, ajouta
qu’au-dessus du drapeau planerait le génie de la
guerre. Le sous-préfet renchérit en demandant que
le génie de la guerre fût une femme, ou plusieurs
femmes. Cette proposition eut un réel succès. Le
sous-préfet, un peu rapin, tenait aux idées allégori
ques. La question était de trouver une femme assez
digne pour représenter le génie de la guerre sans
donner lieu à de vilains propos, et assez courageuse
pour se mettre en spectacle parmi des chevaux ga
lopants.
Le trésorier indiqua ses fillettes; à elles six, elles
feraient un gentil génie de la guerre n’ayant pas peur
des chevaux. On ne savait plus à quel génie de la
guerre on aurait affaire lorsque, dans une soirée
chez le colonel Barbe, Jacquiat s’écria :
— Que nous sommes donc écervelés ! Le voilà,
notre génie de la guerre ! et il désignait Mary Barbe.
Le colonel fronça d’abord les sourcils. Ce n’était
pas convenable ! Mary gagnait ses douze ans ; une
demoiselle qui se respecte se déguiser ! Mais une telle
unanimité se produisit qu’il fallut céder. Au fond,
cela le flattait qu’on appelât sa fille à jouer un rôle
dans un carrousel comme au temps de la vieille
chevalerie française.
L’âge ingrat avait forcé les traits de Mary. Elle
était plus élancée de taille et plus brune encore de
208
LA MARQUISE DE SADE.
cheveux. Son nez se détachait davantage, ses yeux
bleus avaient pris un reflet métallique singulier et
sa bouche, plus dédaigneuse, tranchait très rouge sur
la chaude pâleur de son teint mat. Il y avait déjà delà
panthère dans ses allures de grande fille indomp
tée ; elle parlait d’un ton bref et hautain qui déses
pérait les gens ; quand elle allongeait la main on se
demandait si des griffes ne dépasseraient pas les
doigts et rien ne demeurait moins calme que son
humeur. Les attendrissements du bourgogne ne
prenaient pas sur sa nature sauvage ; elle désespé
rait Tulotte qui ne se reconnaissait pas du tout dans
sa nièce.
La question du costume fut agitée le lendemain
en conseil militaire. Pour la fille du colonel ils
étaient d’avis de faire largement les choses. On écri
vit même à un couturier de Paris en lui envoyant des
mesures. Le génie de la guerre, après maints ora
ges, se décréta comme il suit : une robe de soie vio
lette et blanche, uue cuirasse d’argent rehaussé de
verroteries éclatantes, un casque d’argent serti de
petits aigles d’or; le sceptre serait une lance effilée.
Les détails de ce costume se trouvèrent, par hasard,
indiqués dans le journal de la localité, ce qui rendit
Mary assez fîère.
Les manœuvres préparatoires du carrousel mar
chèrent d’un train d’enfer ; on se donnait un mal de
chien pour se procurer tous les accessoires; il y au
rait des têtes de turc à figures grotesques, des ori
flammes de soie rose, des gradins à crépines et des
LA MARQUISE DE SADE.
209
coussins de velours. Jacquiat s’était mis au régime
du vinaigre et du pain rassis afin de maigrir conve
nablement ; il avait réenfourché son dada, l’avance
ment par les bonnes grâces de Mary et avait eu la
pensée de son succès pour travailler un peu au
sien.
Pendant les exercices des militaires, le pékin, lui,
ne restait pas inactif ; on organisait une joute sur
l’eau avec transparents autour des barques illumi
nées ; le sous-préfet avait rapporté de Paris un
nouveau modèle de lanternes chinoises d’un effet
décoratif merveilleux et les dames de Joigny gourmandaient leurs couturières.
Le matin du grand jour, il tomba une telle averse
que l’on fut sur le point de tout décommander. Les
Bourguignons furieux s’empilèrent dans les cafés
pour noyer leur chagrin, les dames eurent des at
taques de nerfs, on faillit arrêter un cent et unième
espion prussien derrière le théâtre lisant une affiche
de la fête d’un air goguenard. Estelle cassa un
carreau de dépit ; Tulotte renversa sur sa robe
neuve un bol de brûlot qu’elle avait allumé pour se
remonter avant les émotions de l’après-midi ; le
colonel cravacha le Triton.
Puis, brusquement le soleil reparut, sécha les pa
vés, les arbres touffus de la promenade se secouè
rent un brin, on sortit des cafés, le maire donna
l'ordre de placarder des avis très rassurants. Chez
le colonel Barbe on déjeuna à la hâte pour pouvoir
soigner sa grande tenue.
210
LA MARQUISE DE SADE.
Mary s’habilla avec l’aide du couturier parisien qui
avait créé un chef-d’œuvre. La robe, relevée à la
grecque sur le côté, laissait voir un maillot de soie
violet sombre broché de camées d’or ; le cothurne,
en lacet d’argent, rejoignait les camées tandis que
les pans de la jupe très bouffants et très longs re
tombaient en arrière dégageant la hanche un peu
indécise de l’adolescente. La cuirasse serrait exacte
ment son buste frêle, grossissant ce qu’elle avait de
trop frêle et le cou sortait nu d’une torsade de faux
rubis comme d’une cuvette de sang
Les splendides cheveux de Mary, dénoués sous
le casque mignon, fouettaient les épaules de leurs
mèches rebelles, se mêlant aux plis de la robe de
soie et allant presque au bas de sa traîne de cour.
Quand Mary parut dans le cirque elle fut accueillie
par des bravos frénétiques. Elle donnait la main à
son père ; tous les deux descendaient de cheval et
allaient saluer Je sous-préfet. Mary reçut du galant
fonctionnaire un énorme bouquet de violettes qu’elle
ficha au bout de sa lance avec un petit rire si crâne
que l’on n’en revenait pas. Où cette enfant de douze
ans avait-elle pu apprendre la fierté de ses allures?
Elle semblait née pour jouer ce rôle de jolie cruelle
avec ses yeux rapprochés comme ceux des félins,
sa lèvre dédaigneuse et ses dents pointues féroce
ment blanches.
Au centre de l’arène on avait dressé un fort en
miniature. Sur un rocher de mousse étoilé de fleurs,
s’étageaient des banderolles roses tenues par les
LA MARQUISE DE SADE.
211
six filles du trésorier (il avait été impossible de les
éviter) vêtues de taffetas rose; le sommet du fort,
piédestal du génie de la guerre, s’ornait d’un éten
dard français à hampe de velours. Mary s’assit sur
un trône à l’ombre de l’étendard et remarqua qu’elle
serait admirablement placée pour jouir du coup
d'œil. Ses demoiselles d’honneur pétrifiées ne di
saient rien, elle les apostropha :
— Eh bien! petites, tenez-moi ça un peu ferme,
vous savez que la consigne est de ne pas bouger,
jusqu’à la prise du drapeau! C’est Zaruski qui le
prendra ; il sautera de son cheval sur la mousse,
escaladera le fort où on a planté des crampons
exprès, vous inclinerez vos bannières et moi je lui
donnerai le drapeau pour que ce soit plus vite fait.
N’oubliez pas le signal, Zaruski aura un cheval
blanc pour qu’on le reconnaisse de loin.
Les six demoiselles du trésorier répondirent oui
toutes ensemble et redressèrent leurs têtes blondes
avec timidité.
La première partie du programme s’exécuta dans
un ordre parfait; les gradins du grand cirque pa
voisé étaient combles de bas en haut; les toilettes
fraîches se mêlaient heureusement aux habits noirs ;
çà et là, un uniforme jetait une note claire parmi
ces gammes de nuances tendres; la musique alter
nait avec les salves d’applaudissements, et on se
montait la tête parmi les citadins, on lançait des
couronnes de feuillage, on vociférait des encoura
gements.
212
LA MARQUISE DE SADE.
Le colonel, immobile, devant la tribune des auto
rités, sur son cheval s’ébrouant, jugeait des lances
rompues et des turcs enfilés. Les chasseurs avaient
d’abord paru beaucoup plus calmes que les hus
sards, mais, peu à peu, échauffés par les regards de
toute une ville qui leur préférait les hussards, ils
s’emballaient, abattaient des masses de turcs, sautant
les barres fixes, voltant, valsant, y mettant du leur,
en tant qu’ennemis. On forma une roue gigantesque
qui faillit manquer à cause de leur ardeur soudaine
à vouloir tourner. Le colonel retroussait les narines,
et le sous-préfet, qui avait assisté aux répétitions,
ne comprenait plus.
Mais quand vint le morceau sérieux du carrousel,
la prise du drapeau, voilà que les gredins de chas
seurs eurent tous à la fois l’idée de ne pas laisser
prendre l’étendard du fort et que les coquins de
hussards, d’ailleurs dans leur droit, ne voulurent,
pas leur céder le pas. Les chevaux, entraînés aux
sons de la musique et des applaudissements depuis
deux heures, envoyaient des ruades ne présageant
rien de bon. MadameCorcette sepenchaàl’oreilledu
sous-préfet pour lui murmurer :
— Je crois, Anatole, que cela se gâte!
Une femme d’officier ne devait pas s’y tromper.
Cela se gâtait, seulement le bon peuple ne devinait
pas, lui, et applaudissait toujours.
Mary s’était levée de son trône, les yeux dilatés
par l’odeur de la poudre. Un bras enroulé à sa
lance d’or, le profil tourné vers la bataille, ellp
LA MARQUISE DE SADE.
213
souriait d’un orgueilleux sourire de femme qui ne
doute pas de la victoire. Elle attendait Zaruski ;
Zaruski c’était son régiment, son corps, et elle se
moquait des autres. Piètres ennemis ces chasseurs
sans brandebourgs sur la poitrine!
Des tourbillons de poussière environnaient par
instantle rocher de mousse,les spectateurs ne voyaient
plus que la fillette debout dans la gloire du drapeau,
sa tête dégageant une lueur d’astre. Le vent agitait
ses cheveux noirs, lui donnant l’aspect d’une petite
furie antique, et elle était aussi belle que comique
dans son attente d’une victoire qu’elle croyait as
surée.
Tout à coup, la mêlée devint brutale. Zaruski
voulait passer, un capitaine de chasseurs, l’ennemi,
se cabrait, à moitié désarçonné devant lui, barrant
la route comme un homme qui perd son point
d'appui.
— Eh! Monsieur, cria le lieutenant impatienté,
on voit bien que vous n’êtes pas à Saumur, ici!
La phrase était vive, mais on avait positivement
le diable au ventre, ce jour-là.
— Parbleu, Monsieur, riposta le chasseur, un
maigriot très rageur, je suis en pays conquis, et
c’est pour cela que je m’empêtre.
— Farceur, fit Zaruski, si vous voulez tomber,
faites-Ie avec plus de grâce, les dames nous re
gardent.
Et il poussa le cheval de l’ennemi, sentant que
derrière lui on poussait le sien avec violence. Des
214
LA MARQUISE DE SADE.
cris s’élevèrent de la foule, un cavalier d attaque
avait roulé à terre.
_ Si vous ne me laissez pas aller au drapeau,
Monsieur, dit Zaruski, je vais vous passer sur le
corps pour éviter un accident.
Soudain le chasseur exécuta une volte très habile,
se remit en selle et courut droit au fort pendant
que Zaruski emporté par son élan le suivait, bride
abattue.
Les demoiselles du trésorier abaissèrent les banderolles sans voir qu’il y avait deux vainqueurs au
lieu d’un. Zaruski sauta, ainsi qu’il était convenu, à
bas de sa monture, mais il demeura coi en présence
du tour incroyable de l’ennemi qui avait dressé son
cheval debout, les deux pieds de devant sur le fort
dont il enfonça les créneaux de carton.
— Ah! la bonne plaisanterie! hurla Zaruski, les
bras ballants de stupeur, et ne pouvant en aucune
manière gagner le trône de Mary par le même
chemin.
L’émotion de la foule était à son paroxysme. On
trépignait de joie, et, là-bas, sur la piste, on rame
nait des cavaliers couverts de contusions. Le colonel
mâchait de formidables jurons. Le sous-préfet
pinçait les lèvres.
— Le drapeau, Mademoiselle! réclama le chas
seur, riant de la voir si jolie de près.
— Jamais! rugit-elle, etsoudain, transfigurée par un
intraduisible sentiment de haine, elle arrachai éten
dard qu’elle précipita dans le vide. Le chasseur eut
LÀ MARQUISE DE SADE.
215
de la peine à tirer son cheval de sa périlleuse situa
tion ; tout confus, il rejoignit son escadron; quant à
Zaruski il avait relevé le drapeau qu’il agitait fré
nétiquement pour en secouer la poussière.
On se disputait sur les gradins. Qui avait gagné?
Personne, a en juger par les mines déconfites. Ce
pendant Zaruski remonta à cheval pour saluer les
tribunes; en passant près de son colonel, il l’enten
dit grommeler :
— Il fallait le rattraper au vol!
— Pas moyen, mon colonel, votre fille était si
vexée de la sottise du chasseur qu’elle a fichu le dra
peau en bas sans regarder où je me trouvais !... Oh !
une crâne enfant ! mon colonel, mademoiselle Mary !
— Oui, mais elle devrait savoir qu’on ne fait pas
tomber un drapeau dans la poussière, sacrebleu!
et en présence d’un front de bataille...
Zaruski riait. Mary, elle, ne riait plus. On lui avait
volé sa victoire des hussards, elle ne le pardonne
rait jamais aux chasseurs...
Et elle descendit lentement les degrés fleuris de
son trône, des larmes dans les yeux, souffrant d’une
blessure reçue en plein esprit de corps, ne daignant
pas consoler les petites filles roses qui avaient eu
une peur folle.
Seule, sur la piste des jouteurs, la robe flottante,
le casque étincelant, elle revint au poney harnaché
de violettes qui l’attendait.
— Zaruski est un imbécile, dit-elle, les dents
serrées.
216
LA MARQUISE DE SADE.
— Tu as raison! répondit le père, n’osant rien
dire du drapeau parce qu’on était près des tribunes.
Elle suivit le défilé d’un regard distrait, effeuillant
son bouquet sur les hommes et sur les chevaux avec
une vague inclination, semblant leur dire que rien
ne l’intéressait plus puisqu’on était si lâche. Elle
aurait voulu la mêlée pour de bon avec les sabres
au clair, les têtes vraiment coupées, les vaincus
vraiment morLs. Quelque chose de sinistre tout en
restant drôle... Un combat acharné pour une de ses
violettes s’envolant, des cris d’agonie, un champ de
carnage et du sang ruisselant à flots. Cela faisaitpitié
de voir de quelle allure ses soldats s’amusaient!
Pour un beau chiffon de soie ils n’avaient pas eu
le courage de se tuer un peu. Quand les enfants se
battent, ils tapent sérieusement, à poings fermés.
Une semaine après les fêtes qui avaient fait à la
jolie ville de Joigny comme une apothéose, la guerre
était déclarée aux Prussiens. Le colonel partait avec
le gros du régiment, ne laissant dans sa garnison
que le dépôt des officiers non désignés, sa sœur et
sa fille. Avant de partir, il fit un discours à son
dernier punch ; le brave homme, sans varier la tra
ditionnelle allocution, y ajouta seulement une scène
digne des temps anciens. Il prit la main de Mary, la
plaça sur celle de Jacquiat et leur dit :
— Mes enfants, vous êtes bien jeunes, mais cepen
dant je désire vous fiancer en ce jour solennel. 11 se
peut que je ne revienne pas, Jacquiat aura de
l'avancement, lui; il reviendra, j’en suis sûr. 11 ser
LA MARQUISE DE SADE.
217
vira de père à ma fille : c’est ma volonté ; ensuite,
quand elle atteindra ses seize ans on les mariera
et... morbleu ! souvenez-vous qu'il faut beaucoup de
mâles pour servir le pays !
Certes, rien ne faisait prévoir une telle conclusion.
Jacqmat crevait d’orgueil dans son dolman trop
étroit, il prépara une phrase ronflante et ne trouva
qu’un « oui, mon colonel » suffoqué. Tous les cama
rades se poussaient du coude ayant l’air de se dire :
«auxinnocents les mains pleines ». Mary, elle, gar
dait un sérieux glacial. Épouser celui-ci ou celui-là,
que lui importait, à son âge? D’ailleurs il pouvait
ne pas revenir non plus. Tulotte donna l’accolade
au futur, elle promettait de lui servir de mère.
Un instant chacun eut comme une larme et fît des
hum .'humide circonstance, puis on causa des succès
extraordinaires qu’on entrevoyait par delà le Rhin.
Le 8e hussards ferait son devoir, car « le poil brillant
de ses chevaux, les gloires de ce règne et les des
tinées de la Fiance » 1 y invitaient. On se sépara sur
ce cri : « Vive le colonel ! »
Un matin, on vint apprendre à Mary que son père
était en route pour la frontière ; elle fut stupéfaite.
La veille encore il l’avait embrassée en lui répétant
qu elle devait ne point s'attendrir. Alors, elle retint
sespleurs. Jacquiat, le fiancé, avait envoyé un bou
quet blanc, elle le mit dans l’eau fraîche et chercha
des nouvelles dans les journaux de la localité.
Son imagination de petite fille qui se raconte des
histoires lui montrait la guerre sous des formes
13
218
LA MARQUISE DE SADE.
brillantes, un peu le carrousel et un peu son
costume d’amazone constellé de bijoux très rouges.
Elle pensait qu’on pavoiserait et qu’on tirerait le
canon pour annoncer les victoires. Elle prêtait
l’oreille quand une rumeur de la rue lui arrivait.
Les premiers temps, ce fut une douce émotion à
chaque coup de sonnette. D’abord son père serait
nommé général, Jacquiat passerait commandant, et
le chasseur qui avait voulu lui voler le drapeau se
rait tué.
Madame Corcette, devenue veuve inconsolable, ve
nait attiser ce beau feu; elle jurait à Tulotte que
nous aurions toutes les dames de Berlin pour cuisi
nières ; elle leur ferait payer cher les probables
infidélités de son Corcette, car ces messieurs du
8e avaient des intentions sur les femmes de làbas! Estelle rêvait de ne plus se servir du tor
chon, et des impatiences naissaient de ces racontars
féminins.
Enfin, un jour, les murs de Joigny se couvrirent
des affiches si désirées. Une grande bataille, un
succès prodigieux! A peine les ennemis avaient-ils
paru que les nôtres les avaient démolis. Les mi
trailleuses fonctionnaient à merveille, nos hommes
étaient remplis d’ardeur. On s’embrassait dans les
rues, le sous-préfet donna des ordres pour illu
miner.
— Quand je vous le disais! murmurait madame
Corcette : ils vont nous apporter les Berlinoises.
Les commentaires les plus extravagants suivaient
LA MARQUISE DE SADE.
219
lesdépêches. Quelle guerre que celle-là, débutant par
une telle victoire !
Et, désormais bien tranquilles, les habitants de
Joigny attendirent la marche sur la capitale prus
sienne, en pointant des masses de petits drapeaux à
travers des cartes spéciales.
Ce fut ainsi jusqu à 1 invasion : un enthousiasme
fou secouait de dépêche en dépêche la pauvre popu
lation bourguignonne. On croyait tout ce qui était
écrit sur les papiers bleus et il en pleuvait de ces
papiers bleus! Les officiers partis n’osaient pas dé
couvrir les horreurs qu’ils devaient faire, selon
leurs consignes.
Une heure vint, terrible, durant laquelle on apprit
les désastres de 1 armée et ceux du gouvernement.
11 y eut un mouvement de stupeur indicible, puis on
se révolta avec fureur. Brusquement, de tous les
patriotes de la ville, il ne resta plus que des gens
qui enterraient leurs objets précieux, comme des
avares, au fond des jardins. Des hommes inconnus
sortirent des recoins les plus sombres pour proférer
des menaces contre le sous-préfet, les notables,
les femmes à toilettes. Le dépôt des hussards fut
pris à partie dans les cafés, sur les places ; des sol
dats durent dégainer contre un ouvrier sans travail
qui leur reprochait d’avoir vendu tout un pays que
ces malheureux ne connaissaient même point de
nom. On ne traitait plus son adversaire d’espion
prussien, mais bien de failli, de vendu, de traînard,
de lâcheur.
220
LA MARQUISE DE SADE.
Ensuite, sans que rien pût le faire prévoir, le bruit
courut que les ennemis étaient dans la forêt de
Joignv. Le propriétaire du colonel Barbe arriva
chez Tulotte, et, devant elle, il décrocha de vieux
rideaux de soie jaune garnissant les fenêtres du
salon : il ne voulait pas que ses rideaux pâtissent
de la guerre, cet homme.
— Mais, balbutiait Tulotte, on les défendra, vos
rideaux! Ça ne pressait pas, mon Dieu ! Il aurait
mieux valu décrocher votre fusil de chasse pour le
nettoyer en cas de bataille sous la ville !
Personne ne releva la remarque de Tulotte.
Les rideaux de soie jaune furent enfouis derrière
les cloches à melons, dans le bout du jardin qu’avait
le propriétaire.
Les bruits s’accentuant, la situation empira et l’on
finit par enfouir les draps de lit. Il y avait des fa
milles entières qui couchaient sur de simples pail
lasses, attendant le jour néfaste où l’ennemi entre
rait dans la ville.
Tulotte se laissa gagner, car rien n’est contagieux
comme ces sortes de paniques, elle emballa tout leur
mobilier, décidée à se replier sur Paris: d’ailleurs
le dépôt avait reçu des ordres de départ, ce n‘était
qu une question de temps. Et la population, ne s’expli
quant pas l’intelligence de ces retraites devant le
vainqueur, clamait qu’on voulait la livrer, l’aban
donner. Les récits des atrocités prussiennes leur
inspiraient des épouvantes intraduisibles ; à parties
dames employées aux ambulances et quelques jeunes
LA MARQUISE DE SADE.
221
élégants regardant les choses du haut de leurs che
vaux de luxe, tout le monde songeait à la fuite du
côté du Midi.
Une nuit, Mary Barbe, qui dormait peut-être seule
dans toute la cité, fut réveillée par un chant étrange
montant de la rue. La fillette se leva, les cheveux
hérissés, la sueur aux tempes. Elle s’approcha de
la fenêtre, cela lui venait véritablement de la rue et
n’était pas un cauchemar. Elle ouvrit avec précau
tion et risqua sa petite tête pâle en dehors. La rue
semblait déserte ; pourtant, une masse confuse se
vautrait dans le ruisseau, devant leur porte, une
espèce d’animal, marchant à quatre pattes, couvert
de boue.
— La vilaine bête ! s’écria Mary.
L’ivrogne continuait son interminable refrain; il
déclarait, sur le ton le plus faux d’ailleurs, que
ennemi errant dans ses campagnes égorgeait ses
filles et ses compagnes! Jamais Mary n’avait encore
ouï rien de pareil.
« Attends ! » murmura Mary qui avait le dégoût de
l’ivrognerie... Elle saisit une carafe, la vida en
riant sur le pochard ; celui-ci parvint à se remettre
en équilibre, un peu dégrisé, et hurla beaucoup plus
fort:
— Aux armes, citoyens ! Marchons !... marchons !...
Mary avait fait la connaissance de la Marseillaise et
telle est la puissance de cet hymne terrible et gran
diose que le lendemain, obsédée par le refrain, elle
se surprit à hoqueter, comme l’ivrogne de la nuit :
222
LA MARQUISE DE SADE.
— Aux armes, citoyens! Formez vos bataillons!...
Tout d’un coup, la cousine Tulotte se précipita
sanglotante, se tordant les bras, vers sa nièce pour
l’empêcher de chanter.
C’était avant leur déjeuner, le moment des nou
velles de la guerre.
— Qu’y a-t-il encore? demanda l’enfant prévoyant
une autre bataille perdue.
— Ton père ! Ils l’ont tué !
Et machinalement, pendant qu’elle pressait Mary
contre elle, la pauvre demoiselle répétait:
— Non! non!... ne pleure pas!... Est-ce que la
fille d’un brave militaire doit pleurer?
L
e savant docteur Gélestin Barbe dut, bien mal
gré lui, recueillir sa nièce après les désastres
de la guerre de 1870. Il lui fallut, sans témoigner
son irritation, bouleverser un peu sa demeure pour
y introduire cette petite inconnue et, par-dessus le
marché, Tulotte, une sœur qu’il ne supportait pas.
D ailleurs, il était déjà si accablé, si désorienté, qu’il
ne prenait plus la peine de compter ses ennuis. Il
avait soutenu le siège, mangé du pain détestable,
entendu les fusillades des insurgés, il avait surtout
vu détruire des monuments, de chers monuments
qu il aimait, et l’adoption forcée de l’orpheline
mettait le comble aux catastrophes, il ne pouvait
plus que se résigner!...
Cependant trois longues années ne lui suffirent
pas à s’habituer à son nouveau genre d’existence. Il
224
LA MARQUISE DE SADE.
avait beau interdire sa porte, les reléguer dans les
appartements d en haut, il lui tombait toujours une
femme du ciel quand il traversait son corridor.
Le frère de Daniel Barbe habitait, depuis qu’il
avait fait fortune, une tranquille maison de la rue
Notre-Dame-des-Ghamps, entre cour et jardin.
Parisien pur sang, il était resté au centre des
luttes scientifiques au lieu de se retirer en province
comme le lui conseillait souvent le pauvre colonel
défunt.
Antoine-Gélestin Barbe, homme d’action, d’une
rare intelligence, se sentait lié par ses plus secrètes
fibres au monde savant. Là, on l’avait suivi dans ses
théories, on avait applaudi ses audaces, couronné
ses découvertes. Professeur à l’École de médecine,
grand amateur de sciences naturelles, botaniste en
ragé, diplômé de tous les congrès, ayant publié un
traité d anatomie fort en honneur, il possédait des
amis et des élèves respectueux; puisque tout n’avait
pas sombré dans les derniers désastres, il espérait
bien voir luire encore de beaux jours pour les débats
de ces questions ardues qu’on ne peut résoudre
qu après de longues années. Or, voici que des
lemmes... Gélestin Barbe, Je grave professeur de
soixante ans, n aimait guère les femmes. Aux
époques passionnées de sa vie, il avait suborner ses
aventures galantes à de simples relations hygié
niques. De tempérament calme, il ne comprenait
que poui les autres la nécessité du mariage, pré
tendait même qu’il vaut mieux subir l’amputation
LA MARQUISE DE SADE.
223
d’une jambe que de se faire une maîtresse et répon
dait en ricanant, quand on lui indiquait une jolie
femme sur un trottoir : « Croyez-vous qu’elle ait eu
quelque maladie honteuse? Vous ne le croyez pas?
Eh bien ! ou elle en a une ou elle en aura deux ! Cela
est à peu près certain. »
Le docteur Barbe plaisantait parce qu’il ne crai
gnait pas le nuage de sang qui, montant aux yeux,
les trouble et transforme un laideron en beauté
idéale. Il ignorait donc, sachant tout ce qu’on peut
savoir des choses sérieuses, la douceur des parties
Unes, et il avait, durant sa carrière d’accoucheur
célèbre, tant palpé, tant retourné, tant respiré de
belles créatures répugnantes, qu’il haussait les
épaules dès qu’on vantait devant lui ce fameux sexe
faible.
Ainsi son frère avait eu grand tort de se marier.
Maintenant qu’il reposait sur un lointain champ de
bataille, pourquoi sa fille, pourquoi ce morceau de
sa personne, errait-il autour de son cabinet ? Ce
morceau vivant, ni bon à disséquer, ni propre à se
conserver en un bocal d’alcool ! La reproduction,
dont il parlait publiquement trois fois par semaine,
était une merveille très attachante en ses dévelop
pements, mais pas quand elle vous jetait en travers
de votre existence et de votre corridor une jeune fille
nattant ses cheveux ou mangeant des cerises! Il
avait divisé la maison de la rue Notre-Dame-desChamps en deux camps : Mary aux mansardes avec
son institutrice, et lui au premier avec sa vieille
226
LA MARQUISE DE SADE.
cuisinière et son valet de chambre, un ancien garçon
d’amphithéâtre que Célestin regardait comme une
perle, parce qu'il ne disait jamais un mot de trop.
Tulotte, sorLie de ses affolements prussiens, avait
recommencé à boire pour se consoler, sans y parve
nir. La cuisinière, qui ne ressemblait pas du tout
à Estelle, de légère mémoire, tournait le dos à la
plus gracieuse de ses invitations bachiques. Tulotte
vieillissait de dix ans tous les mois. Mary, dépaysée,
bien quelle fût habituée aux changements de garni
son, devinait qu’on était dans un autre monde qu’on
ne connaîtrait jamais. Elle avait l’envie ridicule
d appuyer son oreille contre les murailles pour sa
voir si quelqu’un ou quelque chose viendrait.
Comme les voitures faisaient une peur atroce à sa
tante, elle sortait le moins possible, et quand le be
soin de courir la prenait, elle descendait au jardin
de 1 hôtel, un jardin immense, étant donné les res
sources de Paris, mais qu’elle trouvait beaucoup
plus étroit que ceux des villes de province. Alors, en
descendant, elle croisait parfois son oncle, elle s’ar
rêtait, tremblante, devant celui que la tradition de
la famille lui avait toujours représenté sous un as
pect de grand personnage, directeur de la vie des
femmes et des enfants. Elle se collait derrière un
battant de porte, s’enveloppait d’un rideau, le cœur
oppressé.
Te voila, petite! disait-il pour ne pas l’effrayer
davantage. Ne fais pas de bruit! Sois sage, étudie
tes leçons !...
LA MARQUISE DE SADE.
227
La phrase, depuis trois ans, ne variait guère et il
s’éloignait suivant une pensée compliquée au sujet
de son livre : Les Diatomées, ou se demandant quelle
nouvelle théorie il aurait à propos des abcès souspéri' stiques aigus. Gélestin Barbe n’était pas mé
chant, il aurait volontiers ajouté une réflexion à son
éternelle phrase, seulement cela lui prenait du
temps; les réflexions et le temps, pour parodier le
mot des Anglais, c’est la science. Mary continuait
sa descente, marchant sur ses pointes, retenant son
souffle, ahurie encore par les malheurs de la fa
mille que venait de lui remémorer Tulotte, elle errait
dans les allées avec la mine d’un chien perdu en
quête d’un maître.
Le jardin, lui aussi, l’impressionnait singulière
ment.
A part un bosquet de petits arbres à l’écorce noi
râtre, aux feuillages maigres, le reste des platesbandes était encombré de plantes fort bizarres, d’o
deurs suspectes, toutes les herbes médicinales que
le savant cultivait lui-même avec un soin jaloux.
Il y en avait dans des pots, sous des châssis, en
pépinière, en fossé, toutes ornées d’étiquettes latines
qui troublaient l’imagination de Mary. Du banc de
pierre adossé au bosquet, elle contemplait la série
de cartes blanches, les seules fleurs épanouies de
ce jardin de sorcier.
Elle n’avait aucun animal autour d’elle, les chats
étaient sévèrement interdits, car ils auraient cassé
des ustensiles dans le cabinet, il ne fallait même pas
228
LA MARQUISE DE SADE.
penser aux chevaux, l’unique traîneur du coupé de
M. Célestin était un demi-sang brun, maussade
qu’on n’avait jamais apprivoisé et qui ruait quand là
jeune fille entrait dans l’écurie. Le valet de chambre
cocher à ses heures, n’aimait pas ses visites, il là
laissait bien voir en ôtant la clef.
Mary, lorsqu’elle avait longuement joui de la
perspective de toutes ces étiquettes rangées sur
quatre lignes, remontait chez elle, puis se plongeait
dans la lecture. Ceci était une compensation, elle
n’avait plus besoin de se raconter des histoires, on
lui permettait d’ouvrir la bibliothèque des voyageurs
illustres, et pourvu quelle ne détériorât point les
volumes, elle avait le droit de dévorer les récits ex
traordinaires de ceux qui reviennent du pôle Nord
en rapportant la boussole ou le compas rouillé du
voyageur précédent.
A ce régime, Mary prit des maladies de langueur,
elle passa par toutes les fièvres de croissance, et,
un matin, elle se réveilla nubile, ayant quinze ans
révolus, bonne à marier, revêtue delà pourpre mys
térieuse de la femme. Son oncle, instruit de cet évé
nement, songea tout de suite à l’excellente occasion
quil pourrait avoir de s’en débarrasser. Jacquiat,
le fiancé du 8e hussards, était bravement mort,
comme son colonel, l'idylle commencée n’avait
pas eu de suite ; il fallait chercher un prétendu sans
pantalons rouges. Un savant? Ils étaient tous assez
âgés, aimant leur tranquillité. Parmi ses élèves? Ils
étaient trop jeunes, avec des situations mal assises.
LA MARQUISE DE SADE.
229
Quel tracas nouveau cette enfant allait lui donner!
Il exprima ses opinions à Tulotte; celle-ci pleura
tellement sur les deuils passés qu’il finit par l’en
voyer au diable. On ne pêcherait pas cependant un
mari sur les dalles de leur cour, et les gens qu'ils re
cevaient n’avaient pas la prétention de s’enamourer
d’une fillette de quinze ans, même avec sa jolie dot.
La conduire dans le monde? Tulotte île voudrait
passe charger d’une pareille corvée, et leur monde,
très restreint, se composait de gens à l’image du
docteur, ennemis de la femme, désintéressés au point
de vue de l’argent.
Célestin Barbe eut à ce sujet une telle tension de
nerfs qu’il oublia de soigner son jardin botanique et
qu’il rudoya terriblement Charles, son valet dévoué.
Enfin un soir il trouva une idée au milieu d’une
dissection intéressante, il lâcha le scalpel tout d’un
coup.
— Parbleu! se dit-il, elle est catholique,pourquoi
n’aurait-elle pas eu déjà l’envie de se faire reli
gieuse? Si je l’interrogeais une bonne fois? Je
tourne comme un imbécile autour de la difficulté.
Tranchons ça, mon ami, avec plus de franchise.
11 se peut qu’elle fasse ma volonté sans une observa
tion. Elle me semble bien élevée. Quand elle mange
à ma table elle se tient droite et elle répond
«merci ». Jela trouve moins ennuyeuse que Tulotte,
etnétaient ses jupes, ses cheveux, elle ne manque
rait pas d’une certaine allure ascétique. Excellente
idée! Parbleu ! je neveux pas la violenter... non!...
230
LA MARQUISE DE SADE.
non!... je lui donnerai jusqu’à ses seize ans!...
Mais... il faut que je liquide cette situation. Je me
sens responsable de ma nièce et je ne peux pas tout
planter là pour m’occuper d’une gamine... Eh!
après tout! est-ce ma faute si Daniel s’est marié?...
En se résumant de la sorte, le docteur tira le cor
don de la sonnette; Charles apparut.
— Allez chercher ma nicce! ordonna-t-il d’un
ton bref. Charles, pétrifié, n’en croyait plus ses
oreilles. Aller chercher mademoiselle! Mademoiselle
qui depuis trois ans vivait dans les appartements du
haut sans se douter que le cabinet de monsieur était
juste en dessous de sa chambre! Quelle perturba
tion ! Il aurait offert un flacon d’anisette à Tulotte
que le silencieux valet n’eût pas été plus déconcerté.
11 partit, le pas traînant, pour que son maître, s’il
revenait de sa distraction, comprît bien l’offense
qu il lui faisait et se faisait à lui-même. Introduire
cette petite dans le cabinet de travail ! Un jour, la
cuisinière avait reçu un charbon allumé sur la cor
née lucide (Charles se servait des expressions
choisies) et le docteur, pour lui retirer ce charbon,
l’avait fait asseoir au salon, ne voulant pas qu’une
créature encombrante pénétrât dans le cabinet de
travail !...
Les femmes, ça ne respecte rien ! Et la fille de
1 officier verrait le sanctuaire, elle? Un malheur qui
se préparait, bien sûr !
Mary fut abasourdie par l’invitation, mais elle
descendit très vite, se doutant qu’une crise, n’importe
LA MARQUISE DE SADE.
231
laquelle, serait plus agréable que leur perpétuel
mutisme. Elle avait, de son côté , des choses à
confier à son oncle. Tulotte la combla de recom
mandations du haut de la rampe.
_ Souviens-toi de lui demander du bordeaux pour
tous nos repas, je t’en prie, criait-elle ; moi, je me
délabre l’estomac à boire de l’ordinaire...
Mary ne répondait pas, elle courait à la lutte avec
une sorte de courage sauvage.
Quand elle se présenta sur le seuil du cabinet, elle
demeura tout interdite à cause des choses nouvelles
quelle aperçut. Ce cabinet, tendu de drap vert
myrte, aux rideaux et aux portières en verdures
flamandes, exhalait on ne savait quel relent fade,
une odeur très désagréable. Le fond de la pièce
était occupé par une grande bibliothèque à colonnes
torses. Les livres s’entassaient dans un désordre
pittoresque, les uns ouverts, les autres posés.de
champ, majestueux, reliés d’or et de cuir fin. Une
petite forge, installée à côté de la bibliothèque,
montrait son ouverture comme un trou dont on ne
doit pas voir l’issue. Puis, deux fourneaux, d’aspect
compliqué, des tas de fioles aux goulots tordus, des
instruments de chirurgie, des écrins en velours con
tenant les plus artistiques bijoux d’acier, luisants
et mystérieux. Trois ou quatre consoles de marbre
noir portaient encore des objets étranges : un sque
lette criblé de numéros comme d’une vermine, de
longues peaux d’animaux avec leurs nerfs détaillés,
des bocaux remplis de bêtes innommables, et, domi
232
LA MARQUISE DE SADE.
nant ce chaos, une Vénus anatomique s’étendait en
dormie dans l’angle d’un mur, au-dessus de la bi
bliothèque, reléguée là comme une poupée devenue
inutile.
Antoine-Célestin, penché sur sa table de travail,
examinait à la loupe un morceau d’étoffe rougeâtre,
il avait recouvert d’une toile quelque chose devant
lui d un geste furtif. Il se redressa lorsque la jeune
fille eut murmuré, moins brave qu’elle voulait le pa
raître :
— Me voici, mon oncle, que désirez-vous?
Une habitude médicale lui fit lever un peu l’abatjour de la lampe, il regarda sa nièce d’un regard
clair et perçant.
— Ne t’effraye pas, ma chère enfant, dit-il avec
un souiire bienveillant. On ne peut guère causer
en présence de ma sœur, elle est devenue sensible
et elle me fait perdre mon temps en récriminations
absurdes. Voyons! allons droit à la question qui
nous intéresse tous les deux. Assieds-toi !
Il lui désignait un escabeau près de sa table, mais
elle resta debout, les mains appuyées au dossier
sculpté, la tête inclinée sur l’épaule, anxieuse.
— lut ennuies peut-être chez moi, mon enfant, re
prit-il, la maison n est pas gaie, il ne passe personne
dans notre rue et nous sommes loin des centres
bruyants. Ton éducation est terminée, je crois, tu
sais lire, écrire, compter, coudre et puis, que dia
ble. tu es une demoiselle, aujourd’hui, une demoi
selle à marier. Je pense plus que je n’en ai l’air à
LA MARQUISE? DE SADE.
233
ton avenir. Mon pauvre frère t’a léguée à moi...
Il s’arrêta court, saisit sa loupe et la braqua de
nouveau sur son lambeau rougeâtre. Il comprenait
maintenant que l’histoire du couvent allait être dure
à faire avaler. Aussi, il avait mal débuté en lui
rappelant ses deuils nombreux et la tristesse de la
vie qu’elle menait chez lui. Gomment se tirer de là?
Il lui demandait si elle s’ennuyait dans une rue où
il ne passait personne; la perspective d'un couvent
était bien pire.
Mary, continua-t-il après un silence de plusieurs
minutes, je ne suis pas un croquemitaine comme ton
papa, seulement j ai besoin de calme, besoin de so
litude. Mes travaux exigent une indépendance abso
lue d’idées... Si je ne me suis pas donné les soucis d’un
ménage, c est que je me dévoue à la cause de tous...
Mes livres et mes actes le prouvent. On me con
sulte, on me croit nécessaire, je ne dois pas enray ei la marche de certains projets pour m’occuper
d un intérieur de femme... Tu m’écoutes, mon en
fant ?
Elle l’écoutait, le dévisageant de ses yeux fixes qui
avaient des scintillements d’astres bleus. Mary, dans
une vision douloureuse, le revoyait au chevet de sa
mère et cet homme lui disait : Elle est morte ! Le
docteur, assez maigre, se tenait roide, boutonnant
hermétiquement son habit, sa physionomie sévère
reflétait une glaciale indifférence. Mais sa bouche,
encore fraîche sous sa barbe châtain, prenait des
expressions douces quand il voulait. Presque chauve,
234
LA MARQUISE DE SADE.
il avait la coquetterie de cette barbe ondulée qu’il
caressait, en montant en chaire, d’une main blanche
une main merveilleuse d’accoucheur habile... Non
il n’avait pas la mine d’un croquemitaine; pour
tant, elle lui avouerait crûment la vérité.
— Mon oncle, je vous écoute!... répondit-elle
fronçant les sourcils, et je vous comprends : je vous
gêne parce que je ne suis pas un garçon.
Stupéfait, M. Barbe lâcha sa loupe. En effet,
c’était cela, lui-même ne le pouvait mieux définir.
Un garçon, il en aurait fait un médecin ou un bota
niste, tandis que le sexe de Mary empêchait ce rêve.
La petite avait du sens commun.
— Oui ! je ne te cache pas que je t’aimerais mieux
un homme ! fit-il de mauvaise humeur.
Toujours l’éternelle passion de la famille pourles
mâles ! Mary se révolta.
— Eh bien ! puisque je suis une femme, chassezmoi donc de chez vous, mon oncle, car c’est un
crime que je ne veux plus m’entendre reprocher. Je
serai libre de courir et de chanter, au moins. J’ai'
quinze ans, je ne vous ai pas fait de peine, je
m’applique à vous obéir en tout et vous me traitez
comme une prisonnière qui serait coupable. Je n’ai
ni le droit de causer ni le droit de cueillir un brin
d’herbe. Votre maison estime belle maison, c’est vrai,
mais il faut que je marche sur la pointe des pieds, il
faut que je prenne des précautions pour les meu
bles, pour les livres. Quand je veux sortir, Tulotte
me dit que vous le défendez; quand je demande à
LA MARQUISE DE SADE.
235
rencontrer des figures humaines qui ne soient pas
la vôtre ou la sienne, vous prétendez que je deviens
une demoiselle et que les demoiselles ne reçoivent
pas de visites. Vous ne vous demandez pas, vous,
si j’ai fini de lire les voyages des explorateurs célè
bres? C’est la dixième fois que je les recommence !
Vous ne pensez pas que j’aimerais à apprendre autre
chose que la botanique de Van Tieghem, Tulotte n’a
pas le courage de me l’expliquer. Je vous suis
étrangère et le peu de bruit que font mes bottines
dans le corridor vous impatiente. Voyez-vous,
mon oncle, je vais vous le déclarer franchement :
je ne vous aime pas. Vous ne m’aimez pas, donc
chassez-moi, je me moque de tout, désormais.
Ici, je ne trouve pas le soleil, j’irai le chercher
ailleurs.
M. Barbe était ahuri; elle lui débitait ces phrases
les dents serrées et l’œil grand ouvert, très hau
taine, surtout très belle dans sa modeste robe
noire, diadémée de ses cheveux opulents avec une
frange droite, coupant son front, elle avait une bizarre
tournure de fille décidée qui devine le néant des
protestations.
— Mon Dieu, ma chère Mary, comme tu es exa
gérée! murmura le savant; et selon la coutume,
s’imaginant qu’il avait affaire à quelque hystérique,
il s’approcha d’elle, lui prit le poignet.
— Tu n’as pas la fièvre, hein ?
Elle n’avait aucune fièvre, sa main allongée, aux
doigts souples, se crispa danslamain de Célestin,
236
LA MARQUISE DE SADE.
— Ne t’emballe pas, petite !.. je n’ai pas envie de
te chasser... tu es ma nièce.
Soudain il s’interrompit pour examiner le pouce
de la jeune fille.
— Tiens ! tiens ! ajouta-t-il, voilà une curiosité, ce
pouce!... Proportion gardée, il est aussi long que
l’autre.
,
Oubliant tout à fait son idée à propos du couvent,
il l’amena contre la table ; d’un mouvement rapide,
il ôta la toile qui cachait un membre humain. C’é
tait un bras d’homme ; les nerfs mis à nus saillaient
sur son épiderme exsangue, les doigts, rigides, se
tendaient comme dans une récente angoisse.
— C'est drôle ! dit-il, prodigieusement intéressé,
et il accoupla le pouce vivant au pouce mort. Celui
de Mary était presque de la même longueur quoi
que beaucoup plus mince, et celui de l’homme se
faisait déjà remarquerpar une dimension anormale.
Le savant se caressait la barbe.
— Curieux! mais pas flatteur! Hum!... marmot
tait-il. Mary n'avait pas eu un frisson. Elle contem
plait le bras, dédaigneuse, peut-être supposant qu’il
était en faux.
■—- Qu’est-ce que vous voulez dire ? interrogeat-elle.
— Ah! tu n’as pas eu peur... bien... je te félicite.
Ce bras est celui d’un assassin qu’on a décapité hier.
La jeune fille se pencha.
—-Pauvre homme ! dit-elle, la voix un peu alté
rée... et ce fut toute son émotion.
LA MARQUISE DE SADE.
237
— Mon oncle, reprit Mary sans détourner les
yeux de la chair morte, que me reprochez-vous ?
Rien ? Pour ma récompense donnez-moi ma liberté.
Tulotte et moi nous pourrons vivre avec la pension
de papa. Elle boira ce qu’elle voudra, moi je sorlirai
quand il me plaira... Nous séchons de chagrin ici,
je ne tiens pas à vous gêner davantage. Vous serez
délivré. Tulotte dit que je dois hériter de vous...
Faites, à partir de ce soir, votre testament pour qui
vous aimez, si vous aimez quelqu'un.
Le docteur l’écoutait, hochant le front.
— Alors, tu ne te plais pas chez moi?... Voudraistu te marier ?
Elle eut un rire moqueur.
— Pas avec vous, toujours ! riposta-t-elle en reti
rant sa main.
Il réfléchissait, la scrutant de son regard clair.
Elle lui semblait une autre créature depuis la
découverte de son pouce, il lui venait le désir de
l’étudier de plus près.
— Si on s’occupait de te meubler la cervelle pour
que tu ne lises pas les mêmes histoires dix fois de
suite, hein? demanda-t-il d’un ton conciliant.
— Mon oncle, vous n’avez jamais le temps, et je
suis une femme !
— Mary, je réponds de toi, comprends-tu, j’ai la
frayeur de l’avenir. Tulotte est une créature tellement
extraordinaire... Ah ! je te marierai de bonne heure,
va, le plus tôt possible. En attendant, ne te monte
pas l’imagination, je te prêterai de nouveaux livres.
238
LA MARQUISE DE SADE.
Mary hésitait.
— Aurai-je la permission de parler haut?
— Oui!.. Lu causeras avec moi, tu me conteras
tes peines, si tu y tiens !
— Irai-je me promener en voiture, le dimanche?
— Soit, je te promènerai !
— J ai encore une chose à vous demander... et
elle s’arrêta, rougissant de honte... pour Tulotte,
ajouta-t-elle.
;— Demande.
— Je désirerais lui acheter de mon argent du vin
de Bordeaux, car...
— Car, fit-il en dissimulant une expression rail
leuse, elle t’a chargée d’insister là-dessus... Allons,
nous sommes une demoiselle très digne tout en
n’aimant pas nos parents ; ton caractère me plaît.
Je t avais mal jugée ! viens m’embrasser.
Elle s’approcha de bonne grâce, et mettant ses
bras fluets au cou de son oncle qui dut s’incliner,
elle l’embrassa.
— La paix est signée ! déclara-t-il gaiement, nous
laisserons Tulotte boire ce qu’elle voudra, pourvu
quelle ne se grise pas devant mes domestiques.
loutenla soulevant du sol jusqu’à ses lèvres, il
s aperçut qu elle sentait le réséda d’une manière
fugace et délicieuse, comme certaines brunes lors
qu’elles se portent bien.
A partir de ce soir-là, 1 existence de Mary chan
gea peu à peu ; elle eut régulièrement sa place au
dîner de son oncle, dans la grande salle à manger
LA MARQUISE DE SADE.
239
meublée des antiquités qu’il avait achetées à
Dôle. Elle descendit de sa mansarde à la fameuse
chambre dont le lit s’ornait de la devise : Aimer,
c'est souffrir ! Elle secoua les vieux brocarts ,
épousseta les bahuts et mit des plantes vertes sur
les tables massives. Puis, Tulotte eut son bordeaux
favori. Le dimanche, la jeune fille s’habillait avec
soin;elle faisait elle-même appeler le valet Charles
pour lui dire d’atteler le coupé, le docteur endossait
sa redingote neuve, et ils partaient tous les deux
soit pour Meudon, soit pour Vincennes. La prome
nade, d'abord silencieuse, s’égayait dès qu’on se
trouvait en plein bois, et quand on rencontrait des
couples d’amoureux, le docteur pinçait les lèvres
en l’entendant faire des réflexions naïves.
Cependant son pouce lui trottait par la tête.
Comment diable avait-elle le pouce aussi long que
celui d’un assassin? Ensuite il se prenait à méditer
sur la lâcheté de ses concessions. C’était cette petite
qui avait dicté des lois. Au lieu de lui tracer une
ligne de conduite aboutissant au couvent, il s’était
laissé brusquement mener hors de sa propre voie.
Et cela s’était fait sans qu’il pût s’en plaindre; elle
avait l’air si tranquille! D’ailleurs il travaillait
tout autant à côté d’elle. Un remords lui venait
même de l’avoir négligée comme une pauvre men
diante. N’avait-elle point vécu, trois hivers rigou
reux, dans les combles, se chauffant au méchant
poêle de la cuisinière ? Maintenant, elle rangeait
discrètement son cabinet, lui copiait ses notes d’une
2î0
LA MARQUISE DE SADE.
écriture fort nette, et classait les pages de l’herbier
avec une méthode étonnante. Par exemple, chaque
fois qu il arrivait un ami ou un élève, il la priait de
se retirer.
C était bien assez d’avoir à traverser Paris en voi
ture sans qu'elle eût à entendre les échos de la ville
perverse. Il voulait conserver la plus grande pureté
dans leurs mœurs pour la marier à la première oc
casion, selon ses principes. Une fois seulement il
survint un nuage. Mary, libre de soigner les plantes
de son jardin, s’appropria une très belle sensitive,
installa chez elle, dans une jardinière de Sèvres
et la, sanmsa à l’épuiser sous ses coups d’ongle
Elle éprouvait un indicible plaisir en voyant le
grele feuillage en forme de mignon trèfle, se refer
mer dès qu’on l’effleurait, et elle finit par tuer la
p ante. Son oncle se fâcha, toujours froidement
mais il demeura songeur durant une semaine, ne
voulant plus lui adresser la parole.
— Tu ne ferais pas de mal aux animaux? Pour
quoi tourmentais-tu cette sensitive ? demanda-t-il.
, Cela m’amusait de lui voir des tressauts parce
quelle ressemblait aux ramifications des cerveaux
mmams qui sont coloriés sur vos gravures anato
miques, mon oncle ! J'avais l’idée de torturer une
e e en fleur, maisje ne recommencerai plus !
Antoine-Gélestin Barbe ne trouva rien à lui rép ndre... Mai y, douée d une bonne mémoire, s’insruisait pour se distraire, ne se doutant pas le moins
du monde quelle était à Paris, au sein de toutes
241
LA MARQUISE DE SADE.
les distractions possibles ; elle se croyait fort heu
reuse quand elle avait saisi le mystère de l’insensi
bilité des centres nerveux, alors que la peau est
sensible à l’attouchement d’une pointe d’aiguille, se
piquant en conscience sous la direction de son oncle ;
ou surveillé de patientes expériences ayant pour
but la cristallisation de l’acide carbonique, une ma
rotte de chimiste. Ils causaient comme deux hommes
du même âge en choisissant des sujets à faire dres
ser les cheveux d’une demoiselle à marier : les ter
rains dévoniens, par exemple et l’idée qu’ils étaient
composés de la roche qu’on appelle la vache
noire (Grauwak) la remplissait d’une respectueuse
admiration. Elle savait le difficile avant d’avoir
appris le facile et il résultait, de cette instruction
développée en serre chaude, les incidents les plus
drôles. Célestin était obligé de s’interrompre pour
s’écrier :
— Ah! j’oublie que tu ne sais ni la chimie, ni la
géologie, ni l’anatomie, mais ce serait si long à
t’expliquer ces choses que, d’ailleurs, tu n’as pas
be.-oin de savoir! Je perds mon temps.
Cependant il se surprenait à les lui expliquer,
cherchant les termes les plus doux, lesimagesles plus
gracieuses. Comme l’adolescente, avide de chimères
pour sa pensée, l’écoutait, bouche béante, il était
intérieurement flatté. Le sourire étonné de Mary
trouvait peu à peu le chemin de son cœur mort et
l’électrisait. Elle puisait dans la nouvelle instruction
un mépris des hommes, ces grains de poussière, et
14
242
LA MARQUISE DE SADE.
aussi des arguments pour sortir au soleil quand elle
avait mis le savant de bonne humeur.
Tulotte bénissait ce regain d’étude ; la vieille fille
passait quelques moments heureux dans des dîners
plus fins, arrosés des vins qu’elle préférait, entre la
nièce et l’oncle désormais réconciliés, point gour
mands, lui abandonnant les meilleurs plats.
Une maladie de Mary vint augmenter l’intérêt
de M. Barbe pour la jeune fille. Un été, elle eut
la petite vérole. Laissant subitement ses cours et
ses études, il demeura près de la patiente comme
une mère. Peut-être bien ne fut-il pas tendre, il s’of
frit même certaines expériences in anima vili qu’il
n aurait pas osé risquer sur le corps de ses clientes
de jadis, mais enfin il la sauva, et quand il fallut pré
server le charmant épiderme d’une grossière flé
trissure, il accomplit des miracles à l’aide d’un
masque de caoutchouc rose point désagréable à voir
dont il avait fait un chef-d’œuvre. Durant la conva
lescence, il la promena dans le jardin où il planta
des rosiers en fleurs, parce qu’elle répétait toujours
qu’elle préférait les roses à la plus belle herbe mé
dicinale. Ils s’asseyaient tous les deux sur le banc
de pierre, s’entourantde livres, avec Tulotte, au coin
du paysage, tricotant une couverture de coton extrê
mement compliquée. On échangeait des propos du
genre de ceux-ci :
— Pensez-vous, mon cher oncle, que lors des
époques tertiaires les arbres eussent la forme du
palmier ou celle du chou?
LA MARQUISE DE SADE.
243
— Quand on songe, Mary, que le Plésiosaurus
avait la queue du lézard, de ce joli lézard qui court
là, sur le mur !
Et Tulotte, 1 œil abruti par ses nombreuses liba
tions de la veille, se grattait la nuque du bout de
son aiguille à tricoter.
Pourtant, l’âge des amours était proche, le mé
decin ne devait pas se faire illusion. Mary, plus dé
veloppée et plus belle après sa convalescence,
gardait au fond des yeux une mélancolie mysté
rieuse , elle s ennuyait de nouveau, comme elle s’é
tait toujours ennuyée chez ses parents. Elle avait
desinsomnies terribles et quand elle respirait les ro
ses plantées pour elle, on la surprenait en de vagues
rougeurs, les lèvres tremblantes. Gélestin s’amusait
à cette délicate transformation d’une nature bien
pure et bien conditionnée ; il notait la marche des as
pirations ardentes comme un avare compte son or.
Hier elle riait sans savoir pourquoi, aujourd’hui elle
pleurait, demain elle casserait une potiche d’un
mouvement brusque. A part son pouce et une tache
noire au cerveau (qu’il ne devinerait jamais car elle
datait de trop longtemps), il la. trouvait d’une
superbe structure. Sa taille avait une moyenne
finesse, sans le secours du corset qu’il lui interdi
sait absolument ; ses épaules tombaient gracieuses
sur des bras nerveux d’un dessin mièvre mais so
lide ; ses pieds étaient étroits, à souhait cambrés ;
ses hanches s’arrondissaient élégantes et félines. Son
visage doré s’illuminait du reflet suave de ses yeux.
244
LA MARQUISE DE SADE.
M. Barbe s’inquiétait de l’avenir, seulement il
n’avait plus le chagrin d’étre un étranger pour ce
morceau de son frère, il l’apprivoisait ainsi qu’on
apprivoise les oiseaux rares en mettant une glace
devant eux ; il lui disait qu’elleétait une belle femme,
prête à la maternité, prête au bonheur, et sans lui
parler de l’homme futur, il s’attardait, un peu dé
ridé. à lui détailler médicalement les joies d’une
nourrice allaitant un bébé. Mary écoutait, le sourcil
froncé, car elle détestait les enfants d’instinct et
n’osait pas témoigner sa répulsion. Une fois elle lui
demanda d’un ton très calme :
— Mon oncle, puisque vous m’apprenez tant de
choses, qu’est-ce que V Amour physique, le grand
livre que je ne peux pas lire, celui qui m’explique
rait, selon vos propres aveux, tout ce que je ne saisis
pas dans la science ?
Le médecin resta un instant étourdi. Diable!...
11 aurait mieux aimé qu’elle le suppliât de la mener
au théâtre. Il se moucha, caressa sa barbe, puis, ne
trouvant rien, il leva la séance sous le plus petit
prétexte.
L’oncle Célestin n’était pas un homme à faux
préjugés, le lendemain il risqua une épreuve déci
sive ; il résolut d’aller chercher l’ennemi au lieu de
l’attendre, et, posant le majestueux bouquin sur les
genoux de sa nièce, il lui ordonna de lui faire tout
haut la lecture de ses secrets.
Mary lut de sa voix brève et claire des pages
assez brutales, mais valant mieux, de l’avis du doc
245
LA MARQUISE DE SADE.
teur, que les romans dédiés aux demoiselles dans
les journaux de modes. Lorsque Mary ne saisissait
pas, il lui expliquait, choisissant les termes techni
ques de préférence aux mots voluptueux, et bientôt
cette vierge eut l’expérience d’une matrone. Ils dis
cutèrent de ces choses des semaines entières, d’abord
tranquillement, puis le docteur finit par s’animer ;
il s’emporta contre les jeunes hommes qui font de
l’amour, physique ou platonique, le but de leur vie.
Lui, il n’avait jamais ressenti ces ardeurs-là. A la
vérité, il existait bien une seconde de plaisir, mais
pour cette seconde que de malheurs et de sottises
ensuite! Du côté des femmes, toutes mentaient
effrontément la plupart du temps. Les vertueuses
concevaient des êtres sans le savoir; les libertines
erraient de passions en passions, dévorées de désirs,
souvent d’ulcères épouvantables. Ah ! l’amour, une
fiére attrape, sacrebleu!
— Alors! pourquoi dois-je me marier? demanda
Mary, dissimulant un sourire railleur au coin de sa
lèvre dédaigneuse.
— Parce que c’est mon devoir de chercher ton
bonheur où les autres croient le trouver. On n’a rien
inventé de mieux pour le bonheur de l’homme.
— Et celui de la femme ? Je vois, mon oncle, que
vous parlez toujours de l’homme! ajouta Mary un
peu boudeuse.
Cette fois-là, soit que l’atmosphère — on était au
mois d’août — fût saturée d’électricité, soit que Mary
répandît autour d’elle une véritable odeur de ré14.
246
LA MARQUISE DE SADE.
séda, l’oncle Barbe devint nerveux. Il se fâcha en
songeant qu’elle pouvait épouser un sauteur. Il
avait déjà jeté son dévolu sur un certain baron de
Gaumont, qui lui avait été présenté par un ami
sincère. Un monsieur de quarante ans, ne parais
sant pas son âge, du reste bien en point, assez
expérimenté, presque fat, ce que ne détestent pas
les jeunes filles. 11 avait quelque fortune, il aimait
les sciences, suivait ses théories, et lui recomman
dait le fils de son garde-chasse, un mauvais drôle
dont il voulait faire un médecin, par charité.
— C’est un baron authentique, murmura Célestin
en caressant sa barbe, qu’en dirais-tu? Hein! je te
voudrais un petit tortil, moi, pour poivrer la situa
tion, car cela te donnerait l’entrée des salons en
vogue. Ce monsieur est bien élevé, il cause de tout
ce que j’ignore: le monde, la mode... mais... mais...
Tiens, si tu me croyais, tune te marierais pas!...
Nous resterions chez nous : Tulotte finirait sa cou
verture de coton ; tu classerais mes herbes, tu
deviendrais une savante. Il y a eu des savantes très
belles qui choisissaient le célibat et restaient auprès
de vieux froids comme ton oncle.
Pris d’une irrésistible tentation, il la souleva de
terre pour l’embrasser; elle renversa sa tête avec
une gaieté d’écolière. Ah ! elle était loin, l’époque
maussade durant laquelle son oncle, l’égoïste, la relé
guait sous les toits de sa maison !
Tulotte, attendrie, les examinait se disant qu’on au
rait peut-être une liqueur d’extraau dessert du soir.
LA MARQUISE DE SADE.
247
— Vous avez l’air de deux amoureux, cria-t-elle
en pouffant. C’est ça, ne vous gênez pas... voulezvous que je sorte?
Les lèvres de Célestin rencontrèrent, par un sin
gulier hasard, les lèvres de Mary, comme dans un
rêve mal défini. Une tiédeur inexplicable envahit
tous les membres du froid vieillard. Il lui sembla
que son cœur, écrasé depuis un siècle sous un gla
çon, éclatait hors de sa poitrine et qu’une pluie d’un
sang nouveau le rajeunissait, une pluie aux intimes
parfums de réséda.
n recevait à l’hôtel de la rue Notre-Dame-desChamps. Oui, une réception avec des fracs, des
gilets ouverts. Charles n’en revenait plus et Tulotte se croyait au temps heureux des punchs du
colonel Barbe. Le savant docteur, maté par une
espèce de vertige qui le tenait depuis des mois,
avait tout à coup décidé qu’on donnerait une grande
soirée. On allumerait les lampes Carcel du salon,
immenses comme des amphores, ornées de guir
landes en bronze; les housses de l’ameublement
retirées laisseraient voir le velours jaune, un ve
lours frappé, très convenable, s’encadrant de bandes
de tapisserie Louis XV. Dans la cour, sous la mar
quise de verre, un globe à gaz se balancerait, les
voitures pénétreraient par le sombre portail fraî
chement nettoyé; la cuisinière avait l’ordre de pré
O
250
LA MARQUISE DE SADE.
parer un thé fort chinois qui se servirait dans des
tasses de Japon riches, cannelées et dorées au feu.
C’était un anniversaire scientifique, d’ailleurs, un
jour de découverte précieuse, on la fêterait à la
manière des mondains, en échangeant des bana
lités, en mettant des habits neufs. Célestin vou
lait bien, lui, il voulait ce qui lui faisait plaisir,
surtout.
Oh! l’apaiser, maintenant, serait-ce en lui sacri
fiant plus que sa vie, c’est-à-dire son repos de vieil
homme jusque-là demeuré digne! Oh! la voir, lui
sourire, l’entendre murmurer un seul mot de pitié!
Mon Dieu ! il aurait ajouté un piano pour danser,
quitte à se brouiller avec tous ses amis, si elle
avait voulu cela comme le reste. Ensuite, il devait
la fiancer en public à ce baron Louis de Gaumont.
Elle désirait devenir baronne, très vite, une drogue
d’oubli quelle lui demandait, impérieusement, sans
lui permettre de réfléchir.
Il allait par les corrido'rs, se heurtant contre les
massifs de plantes qu’un fleuriste renommé avait
arrangées dans les embrasures. Il étouffait au milieu
de ce luxe de chaleur, de lumières et de fines odeurs.
Sa pauvre maison! était-elle bouleversée!
Pour entrer dans son cabinet, il avait dû tourner
derrière un paravent; la porte avait été enlevée;
des rideaux masquaient l’ouverture du côté du cor
ridor, et du côté du salon tout s’étalait à la clarté
crue des lampes. Lui qui conservait une pudeur
religieuse pour ses instruments, chacun les irait
LA MARQUISE DE SADE.
251
manier avec des regards curieux; il ne défendrait
pas sa Vénus anatomique des plaisanteries de ces
jeunes sots dont il y a tant parmi les carabins.
Quant à ses livres, on les gâcherait si on ne les lui
empruntait pas! Un martyre qui variait, enfin!...
Après les vibrations inutiles des sens, la profonde irri
tation des nerfs, ses habitudes le fuyant, ses chères
habitudes avec lesquelles il vivait depuis si longtemps.
Cette femme, à peine échappée de son enveloppe
d’adolescente, se souvenait des branle-bas de garni
son qui avaient ballotté son berceau; la fille du hus
sard reparaissait, la cravache de son père à la
main, se vengeant d’une atroce façon, par des
inventions de soldat ivre. Il voulait le calme pour
essayer d’endormir sa torture; elle, réclamait une
fête, des lampes allumées, des petits gâteaux sur
toutes les tables et des fleurs à en être asphyxié. Il
s’assit à l’écart, se cachant le visage derrière ses
doigts tremblants, se répétant quelle avait raison,
mille fois raison. Lorsqu’un vieux fou comme lui
se mêle de roucouler, il est puni et n’a que ce qu’il
mérite. Un moment, il écarta les doigts ayant peur
de sa venue, mais il n’aperçut que lui-même dans
une psyché qu’on avait plantée juste à la place
de son bureau. Il eut un tressaut d’horreur, car
il voyait là un vieillard. Antoine-Gélestin qui à
soixante-huit ans portait haut le front, et cares
sait sa barbe, encore châtain, d’une main ferme,
avait depuis un an des mouvements nerveux, répan
dant quelquefois le vin sur la nappe. Il était corn-
252
LA MARQUISE DE SADE.
plètement dépouillé de ses derniers cheveux, sa
lèvre inférieure commençait à pendre, ses joues
flottaient, sa barbe blanchissait, et, un peu à gauche,
il ressentait des palpitations étouffantes. La décré
pitude sénile, la hideuse décrépitude arrivait, le
foudroyant au milieu de ses désirs irréalisables. A
son cours, il avait de fréquentes distractions que
les gens remarquaient bien. On chuchotait, malgré
le respect qu'il imposait par sa science et sa situa
tion. Une rage absurde le tenaillait quand il son
geait que, sans elle, il serait encore solide. Sans
cette fille désespérante, personne n’oserait se mo
quer de lui. Est-ce qu’il n’allait pas finir par baver
aussi comme les gâteux qu’il soignait jadis avec
des réflexions moqueuses? Mieux vaudrait mourir
tout de suite. Il se leva d’un brusque mouvement
de colère, ouvrit un tiroir de sa bibliothèque, le
tiroir des choses nuisibles où il serrait les poisons.
Là, se trouvaient en des fioles mignonnes, les unes
cerclées d’argent, les autres d’un cristal bleu lapis,
l’acide prussique, fluide et incolore, le curare épais,
crémeux, jaune, puant, et des poudres bizarres
brunes et blondes, de l’arsenic, des cantharides...
Là était la prompte délivrance, une fuite lâche qu'on
ignorerait.
Soudain, un bruit d étoffe de soie, étonnant frou
frou pour ce lieu austère, emplit la pièce. Mary des
cendait des appartements de Tulotte.
— Mon cher oncle, dit-elle de sa voix mordante,
je crois que vous êtes en retard.
LA MARQUISE DE SADE.
253
Oui, balbutia-t-il, repoussant à demi le tiroir,
j’ai oublié de mettre mon habit. Il ne faut pas m’en
vouloir, je suis si malheureux, ce soir, Mary! Oh!
mon Dieu! s écria-t-il, saisi de ce frisson sénile qui
effrayait son expérience médicale, mon Dieu ! quelle
robe as-tu donc?
Jlary, debout, dans la splendeur dë ses dix-huit
ans, portait une singulière toilette, sa création des
fiançailles.
« Je veux une robe couleur de souffrance, » avait-el le
déclaré a la couturière stupéfiée. Cette robe incar
nait parfaitement l’idée qu’elle avait eue, la cruelle
fille! Sur la jupe de satin vert émeraude, arrachant
les yeux, se laçait une cuirasse, mode inconvenante
de 1 époque, une cuirasse en velours constellé d’un
paillon mordoré à multiples reflets ou pourpres ou
bleus. Ce corsage était montant et cependant s’ouvrait par une échancrure inattendue entre lés deul
seins, qu on s’imaginait plus roses à causé de l’in
tensité de ce velours vert.
La cuirasse laissait les hanches comme nues,
et le long des plis de lajupe, très collante, couraient
des branches de feuillage de rosier sans fleurs, cri
blées de leurs épines. La perverse coquetterie de
Mary avait fait explosion avec une assurance frisant
la naïveté. Jamais elle ne s’était souciée de ses
chiffons avant ce soir-là, et d’un seul effort elle at
teignait au sublime.
Ses cheveux tordus derrière la nuque s’ornaient
d une épingle en métal nuancé, pareil aux broderies
15
254
LA MARQUISE DE SADE.
du corsage. Et la pointe passait, menaçante, tandis
qu’un oiseau pourpre, qui semblait traversé, étendait
sur la noirceur de ses magnifiques cheveux ses
ailes implorantes de pauvre petit tué. La coutu
rière contrariée avait avoué que si c’était original,
ce n’était guère de mise pour une jeune fiancée.
Mary aimait le vert, il éclairait son teint de brune
et donnait à son regard voilé de cils épais un scin
tillement humide comme les regards de femme en
ont au bord de l’eau. Elle n’écouta donc pas les
réflexions de celle qu’elle payait pour accomplir
des tours de force. Un peu de dentelle blanche atté
nuait la crudité de l’échancrure près des chairs;
encore cette concession devenait-elle un raffinement
de plus, en rappelant, dans les hardiesses du cos
tume, la chasteté orgueilleuse de la vierge.
La traîne fuyait, doublée de neigeuses mousse
lines rendant plus délié le bas de sa personne
svelte, s’effilant en un corps d’insecte miroitant et
fabuleux. Tout ce vert était, pour les pauvres yeux
fatigués du docteur Barbe, comme une décharge
électrique.
— Je t’assure, murmura-t-il s’appuyant contre
la bibliothèque, cela n’est pas une toilette de jeune
fille 1
— Oh ! je ne suis plus une ingénue, mon cher oncle,
grâce a vous! riposta la fille du colonel en le tenant
cloué sous la dureté subite de ses prunelles.
Il joignit les mains, prévoyant encore une scène
odieuse.
LA MARQUISE DE SADE.
255
— Écoute, Mary, je t’ai proposé mon nom, ma
fortune, tout le reste de ma vie, et je te répète que
je suis prêt à me faire ton esclave. Oui, j’ai été
coupable, j'ai abusé de ton abandon d’enfant, je me
sens digne de tes plus cruels reproches, mais aussi j’ai
voulu réparer mes torts, et puisque tu as repoussé
la réparation, ne continue pas à m’accabler. Louis
de Caumont est beaucoup moins riche que je ne le
pensais. Ce n’est guère le parti qu’il te faut, si tu dois
prendre goût à de semblables toilettes; ce viveur,
car il a fait de nombreuses folies, dit-on, ne t’ai
mera pas comme je t’aime, c’est impossible, vois-tu.
As-tu pesé mes raisons? Réfléchis-tu quand je te
parle?... Mon enfant, je t’en prie...
Elle haussa les épaules.
— Je ne veux pas épouser mon oncle. Est-ce qu’on
épouse son oncle? Quel singulier médecin vous
faites! « Remonter le cours des descendances fami
liales... » rappelez-vous un peu les phrases de vos
livres sérieux. A mon tour cle vous prier de ne pas
m’accabler de vos ridicules déclarations. Devenir la
belle-sœur de Tulotte qui a cinquante-cinq ans!
Non!...mon oncle, j’épouserai le baron de Caumont
parce que ce viveur, sans me plaire, a pour moi l’a
vantage de ne pas être mon parent, et je brûle du
désir de sortir de la famille, vous m’entendez !
En scandant cette dernière phrase, elle avait
déployé son éventail en plumes de lophophores,
fixant toujours sur lui son regard étrange, inquié
tant comme celui d’un oiseau de proie.
256
LA MARQUISE DE SADE.
Le malheureux était retombé dans son fauteuil,
la tête basse.
— Pitié! dit-il d’un ton sourd.
— Allons donc! pitié, s’exclama-t-elle; est-ce
qu’on a eu pitié de moi, depuis que je suis au monde?
Je ne demandais pas à naître, n’est-ce pas?... Quelle
rage a-t-on eue lorsqu’on m’a jetée sur terre? La
belle chose que la tendresse de nos parents qui nous
font quand nous ne voudrions pas être faits?... Au
jourd’hui, tout changera, je vous en préviens; les
sciences que vous m’avez si libéralement données
tourneront contre vous, le savant!... Et quand vous
vous plaindrez, je vous dirai de vous souvenir de
certaine soirée...Estimez-vous heureux que je n’aille
pas crier vos hontes devant tous ceux qui vous
croient respectable. Je me marierai avec le baron,
je vivrai ici parce que j’aime cette maison, et que
je la dirigerai malgré vous. Il est temps que je des
cende tout à fait du grenier où j’ai grelotté trois
hivers, mon cher oncle. Tulotte m’obéira, et si vous
n’êtes pas content, je lui expliquerai des choses, à
votre sœur... des choses qu’elle pourra ressasser tout
à son aise entre deux bouteilles de votre vin de
Bordeaux!
Célestin Barbe ne remuait plus, son grand corps
étendu avait l’air mort.
Elle dirait à Tulotte, cette Tulotte qu’il méprisait
jadis pour ses passions abrutissantes du boire et du
manger ! Et il revoyait, dans une terrible vision,
les moindres détails de la soirée néfaste : Mary,
LA MARQUISE DE SADE.
257
assise à ses côtés, tout près de lui, lisant le chefd’œuvre de Longus qu’il lui semblait ouïr pour la
première lois, vêtue d’un peignoir de blanche ba
tiste, sans corset, un peu ouvert et ses cheveux som
bres se répandant le long de ses hanches, de ses
hanches qui, devenues très dures, tendaient l’étoffe.
Avant la lecture il s’était amusé comme un collé
gien malicieux à démonter pièce à pièce sa Vénus,
joyau merveilleux et mécaniquement obscène. Au
cune idée de dépravation pendant ce travail que le
professeur laissait respectable, mais par hasard
elle avait ri, montrant ses petites dents de louve
tourmentée des sens, elle avait ri, et lui, fort ému,
il avait voilé cl une serge les charmes de cire, son
geant aux charmes vivants. Une obsédante pensée
lui était venue en l’écoutant raconter la touchante
idylle païenne, l’histoire chaste la mieux faite pour
fouetter les sens des pauvres vieux, et avait pensé
qu il devait avoir eu tort de négliger les joies conte
nues en ces délicatesses si vite flétries de la femme.
Un moment elle s’arrêta, le regardant du coin de son
œil étrange; le livre glissa, il la prit sur ses genoux :
alors, c’est là que ses souvenirs s’enveloppaient d’une
espèce de folie. Certes, elle irait vierge au bras de
1 époux qu’elle se choisirait, mais... Mon Dieu! lui qui
aurait voulu créer une nouvelle spécialité de jeune
fdle, sachant tout et impeccable par cela même
qu elle posséderait l’explication de tous les dangers !
Le docteur Barbe se leva avec un geste de rési
gnation :
258
LA MARQUISE DE SADE.
— Soit, dit-il, ce que tu veux est juste, je le re
connais, mon amour t’offense et tu as le droit de te
révolter. Je vais m’habiller, Mary, je tâcherai de
garder ma dignité vis-à-vis d’eux. Quant à Tulotte,
j'espère qu’elle ne saura rien.
Il sortit du cabinet en s’accrochant aux meubles,
avant peur d’une faiblesse nouvelle, les paupières
battantes conservant entre le blanc des yeux et la
peau l’éclair brûlant de sa robe verte.
A minuit, heure très indue pour la vieille maison
de la rue Notre-Dame-des-Champs, une trentaine de
personnes entouraient le vieux savant dans son
salon brillamment illuminé et on discutait avec rage
des questions extraordinaires. Il y avait là : Victo
rien Duchesne, le vivisecteur encore à l’aurore de sa
gloire, causant, d’un ton bref comme un coup de
cisailles, des nerfs de ses chiens qu’il empêchait de
mordre, mais pas de crier à cause de l’humanité; le
petit Slocshi, tenant pour la crémation et détaillant
l’auto-da-fé de sa belle-mère dans un four bien amé
nagé, avec double et triple courant d’air rebrûlant
la fumée du corps, injectant à travers les chairs des
dards de flamme qui le trouaient de part en part;
il avait suivi l’opération à travers une lentille et il
en avait les cils tout brûlés ; seulement, sa femme,
la fille de la morte, s’était refusée à la distraction de
la lentille. Il s’en étonnait.
Marscot, décrivant son système miraculeux du
coup de tam-tam, qui plus tard, si on le laissait »
expérimenter, arriverait à renverser comme des ca
LA MARQUISE DE SADE.
239
pucins de cartes des tas de filles nerveuses que
d’ailleurs il ne se chargerait jamais de guérir, se
contentant des manifestations curieuses de la cata
lepsie, sans songer à autre chose ; filles et chiens
étaient là pour servir de vulgaires mannequins à
souffrance. Les plus tranquilles, botanistes et chi
mistes, se montraient réciproquement des articles du
Bulletin de la Société de géologie, des Annales des
sciences naturelles, entamaient des récits de l’époque
quaternaire, ne s’étant peut-être pas vus depuis une
année et réunis à l’occasion solennelle de cette fête,
ne se demandant même pas de leurs nouvelles, mais
constatant, non sans plaisir, que cette époque qua
ternaire prenait des phases inattendues grâce à la
découverte récente d’un crâne. Il y en avait un,
maigre, d’aspect maladif, ayant son plastron mis
tout à l’envers, aux manchettes fripées, aux gants
dépareillés, qui allait de groupe en groupe, les che
veux droits comme une corne de tarasque, répétant
qu’il avait enfin un oursin que personne ne pouvait
définir, son oriolampas, quoi! Cet oriolampas le
mettait hors de lui depuis des mois. Il y rêvait la
nuit et le contemplait le jour. Quelques jeunes, très
brutaux, s’abordaient en se demandant :
— As-tu vu son ours... hein?
L’oriolampas était la scie favorite et le bonhomme
charmé, n’.ayant jamais fait un jeu de mots de son
existence, se cramponnait à ses jeunes pour leur
montrer son oriolampas, d’une petitesse surpre
nante.
260
LA MARQUISE DE SADE.
A cinq ou six, d’autres poussaient un patient dans
une embrasure pour lui faire sentir la nécessité delà
Société contre l'abus du tabac, et le patient, pris de
colère, déclarait que ça lui était bien égal, il fumait
une boîte de cigares par jour, et il se portait admi
rablement.
M. Munas Ghalmier pérorait à voix haute, s’éten
dant en des phrases de beau causeur, toujours sûr
de finir par un mot à sensation, embrassant toutes
les connaissances à la fois de son auditoire qui ho
chait des fronts de mauvaise humeur, parce que plus
on sait de choses et plus il devient difficile de les
expliquer, de l’avis des anciens. Et l’astronome
Flammaraude allait et venait, le pied impatient, la
tête renversée, dans une chevelure de comète, lan
çant des paradoxes, affirmant des histoires folles et
pourtant d une clarté éblouissante, comme baignées
parles rayons cherchés là-haut. Ce diable d’homme
les entortillait de son accent câlin : pourquoi pas
ceci, et pourquoi pas cela?... Aristocrate de la
science, lui, quand il avait trouvé une vérité, elle
était jolie. Des bourgeois ahuris lui envoyaient des
palais d'été, sous pli recommandé, contre un livre à
propos de la lune. Savant du merveilleux, plus mer
veilleux écrivain encore. Surtout, charmant de phy
sionomie.
Autour de la table à thé, derrière un paravent, des
vieux complètement finis devisaient à propos de l’in
conséquence de certains élèves qui veulent tout ava
ler, géologie, botanique, anatomie; de leur temps on
LA. MARQUISE DE SADE.
261
étudiait plus a froid, et se cantonnant dans le terrain
dévonien, affectant de ne pas savoir ce qu’on racon
tait au delà, ils discutaient, en cassant leur petit
cube de sucre en deux pour éviter un excès de dou
ceur, sur des mots effroyables, tout un troupeau
de Ganoïdes qui défilait au dessus des tasses japo
naises : les Cocosteus, les Ptéraspis, les Céphalaspis
avec les flots des déluges partiels, horribles aqua
riums de monstres. Les élèves, au nombre de trois
seulement, choisis parmi les plus intéressants du doc
teur Barbe, écoutaient sérieusement les professeurs
qu’ils n’avaient pas envie d’interrompre.
Félix de Talm riait quelquefois cl’un mot, puis se
regardait dans la glace du cabinet cl’histoire; son
habit neuf lui allait bien, il était content. Le second,
Maurice Donbaud, débitait, avec une terreur cocasse
des farces d’amphithéâtre, au troisième, Paul Ri
chard, un blond, imberbe, timide comme une jeune
fille.
— Je te dis que c’est c/zzc, l’idée de l’oreille au
cocher. Je lui ai fourré ça dans sa poche au mo
ment où elle descendait de voiture, elle a cru que
c’étaient des louis, parbleu !
Et Félix de Talm approuvait d’un signe dans une
décision féroce de faire des femmes à l’œil pendant
que le narrateur anxieux cherchait si on l’écoutait
parmi les maîtres...
— Elle est bien étonnante f répondait Paul Ri
chard qui étudiait la robe verte de mademoiselle
Mary Barbe.
262
LA MARQUISE DE SADE.
Celle-ci, accoudée au socle d’une statue égyptienne,
droite comme elle, ayant la finesse de ce corps glau
que, un problème de deux mille ans, buvait du thé,
son vague sourire aux lèvres. Le baron Louis de
Caumont, un bel homme, prenant ses premières pri
vautés de fiancé, se penchait dans son cou pour lui
dire une fadeur. Louis de Caumont tranchait sur ce
monde de gens peu soucieux de la toilette. Il avait
une élégance discrète, point de breloques, point de
bottes, de petites perles au plastron ; le tortil brodé
en violet au fond du claque doublé de satin noir,
une senteur douce de benjoin et un habit qui le fai
sait paraître le seul habillé, au milieu des autres.
Ni beau ni laid, il conservait cependant une allure
si correcte en faisant des choses insignifiantes qu’il
plaisait extrêmement; mais il avait les larmiers très
creusés, d’une couleur citrine indiquant un passé rem
pli d’excès de toutes sortes. Par instants, quand il
regardait Mary, ses yeux ternes flambaient de lueurs.
— Nous irons souvent dans ma maison de Fon
tainebleau, n’est-ce pas ? demandait-il.
— L’été, oui; l’hiver nous resterons chez mon
oncle, il me promet de nous abandonner son hôtel.
J’ai hâte de faire certains changements, vous savez,
je transporterai son laboratoire dans les apparte
ments d’en haut. Son cabinet sera mon boudoir.
— Je ne suis malheureusement pas assez riche
pour vous proposer d’acheter mieux que vous avez
ici, chère petite amie. Hélas ! il y a des heures où
l’on voudrait être roi !
LA MARQUISE DE SADE.
263
— Bah! dit soudain la jeune fille, sûre de ce
quelle avançait, tout ce qu’il a est à sa nièce...
Alors, Louis de Gaumont baisa sa main. Il n’en
revenait pas : cette fille de dix-huit ans calculait
comme une vieille femme tout en demeurant affo
lante de beauté. Dès leur première entrevue,
lorsqu’il était venu pour recommander le fils de
son garde-chasse à M. Barbe, elle lui avait paru
gauche ; depuis un an elle s’était épanouie en une
floraison mystérieuse, et chaque visite chez le sa
vant l’avait rendu plus amoureux. Malgré l’intérêt
pécuniaire qu'il avait à ce mariage, il ne pensait
qu’à la possession de la belle créature, sa décou
verte, à lui, l'expert en matières féminines, son
oriolampas unique. Ce n’était pas une banale pari
sienne, mais une petite doctoresse jouant avec les
traités de son oncle comme elle aurait joué avec des
bracelets. Son éducation lui assurait sa vertu en
même temps qu’elle lui promettait des surprises pour
le coin du feu. Elle n’avait jamais eu le temps d’aller
dans le monde, donc elle était chaste.
— Mary, comprenez-vous que je vous aime? ré
pétait-il.
Elle se tourna sans rougir.
— Vous ne me déplaisez pas, répondit-elle.
— Je suis bien plus âgé que vous, Mary.
— Oh ! vous l’êtes beaucoup moins que mon
oncle !
— Adorable candeur de petite fille ! Est-ce que
je dois être un oncle pour vous?..
264
LA MARQUISE DE SADE.
— Sans doute ! murmura-t-elle avec un rictus
railleur dont il ne pouvait saisir le sens.
Antoine-Célestin Barbe, venu derrière eux, s’es
suyait les tempes, n’écoutant pas un enragé qui vou
lait lui développer sa théorie sur la cristallisation de
l’acide carbonique.
« Mon Dieu! songeait-il, pourvu qu’il ne sache
jamais cela !... Car je le trompe, cet homme, après
tout, et le médecin sait mieux que le viveur quel
genre de confiance il faut accorder à une femme de
cette espèce. Elle ne 1 aime pas, elle n’aime rien,
elle a la cruauté de vouloir en torturer deux au lieu
d’un... Aveugle ! imbécile qui se croit fort!... »
Et le vainqueur de l’acide carbonique se démenait
furieux.
— Mary, dit Célestin chancelant sur ses jambes,
va donc t’occuper des gâteaux : on ne mange ni on
ne boit, ce soir, et on a besoin, ce me semble, de se
reposer !
Ce qu’il n’osait pas s’avouer à lui-même, c’est
qu’il était jaloux de les voir causer à voix basse si
près de lui.
— Un trésor ! bégaya le baron quand elle fut par-,
tie, et il lui serra les mains avec effusion.
— Vous ne pensez plus à maigrir? riposta ironi
quement le docteur, incrustant ses ongles dans son
gilet.
— Est-ce que vous trouvez que ce ventre ?... et de
Caumont s examina a la dérobée. Son naissant
embonpoint, pour lequel il consultait tous les
LA MARQUISE DE SADE.
265
médecins, le rendait de temps en temps rêveur. Il
n avait encore que l’allure d’un député, mais bientôt
il friserait le marchand enrichi dans les denrées
coloniales, cela nuirait à son aristocratie parfumée
de benjoin.
— Le mariage diminuera ça ! dit-il riant d’un air
convaincu.
Exaspéré, le savant s’éloigna sous prétexte de
gourmander Tulotte.
Celle-ci, pétrifiée par la sobriété de tous ces gens,
cherchait fièvreusement un carafon de rhum. Il
n’y avait que du thé, des gâteaux, très fins à la
vérité, mais aucune liqueur forte.
■— Mon cher frère, dit-elle aigrement, je ne pense
pas que notre Charles aille les boire à la cuisine ?
Où sont donc vos fameux digestifs? Le thé, c’est de
l’eau chaude, une boisson bonne pour des Chinois...
Je voudrais bien trouver quelque fiole plus réconfor
tante.
— Juliette, répondit le docteur avec un mouve
ment de colère qu’il ne put réprimer, allez donc vous
coucher !
— Hein? me coucher! moi votre... ta sœur!...
quand tu reçois et qu’il n’y a pas d’autre femme pour
tenir compagnie à mon élève ?
— Allez vous coucher! vous dis-je, et Célestin lui
serra le poignet en la poussant vers la porte.
— Oh ! c’est dur 1 s’écria Tulotte à demi suffoquée,
n’osant pas faire une scène devant les invités.
Celle-là payait pour Mary. Il passa dans son ca
266
LA MARQUISE DE SADE.
binet et aperçut les trois étudiants qui invento
riaient ses instruments. Il n’y tint plus.
— Messieurs, dit-il prenant son accent de profes
seur, vous êtes libres... j’ai besoin d’être seul.
— Qu’est-ce qu’il a donc? interrogea Paul Ri
chard, tremblant de tous ses membres.
-—Il a que le besoin de ronfler le lancine, parbleu !
risqua Félix de Talm, et Maurice Donbaud affirma
que ce serait une vraie ganache avant deux ans.
En traversant le salon, Paul Richard mit le pied
sur la traîne de la robe de soie verte.
— Grand maladroit, fais donc attention ! mur
mura le baron de Gaumont, puis il le présenta à sa
fiancée.
— Mademoiselle Mary, permettez-moi de vous
nommer ce coupable. C’est un assez mauvais cara
bin que je protège parce que son père fut jadis mon
garde-chasse, du temps où je possédais des bois.
Votre oncle en tirera le parti qu’il pourra. Voyons,
tiens toi mieux que ça, Paul. As-tu fini de regarder
tes pieds? Ce n’est pas la peine quand on les met sur
la jupe des dames : Monsieur Paul Richard.
Le jeune homme salua gauchement ; une vive
rougeur envahissait sa peau de blond, toute tendre
encore sur le cou et dans les cheveux taillés en
brosse; il avait un œil gris foncé, large ouvert
comme par une stupeur perpétuelle, une jolie bou
che meublée de dents très saines, le menton d'un
homme entêté. Des mains qu’on devinait calleuses
malgré le gant blanc, la carrure d’un ouvrier.
LA MARQUISE DE SADE.
267
— Mademoiselle! excusez-moi, dit-il, comme s’il
allait pleurer.
Il aurait préféré recevoir une gifle que d’être
présenté à cette femme dont la robe lui faisait
peur.
— Mais, Monsieur, il n’y a pas de quoi vous dé
sespérer, dit Mary avec une forte envie de rire.
Elle le trouvait drôle et surtout d’une tournure
bête à plaisir. Elle s’éventa pour cacher ses lèvres.
Alors, Paul Richard perdit contenance tout à fait ;
une rougeur plus intense lui grimpa au front, ses
narines s’ouvrirent brusquement, un flot de sang
inonda le devant de sa chemise et son gilet.
Félix de Tahn pouffa, tandis que M. de Caumont
lui mettait son mouchoir sous le nez.
— Oh! décidément, s’écria le baron très dégoûté,
tu es un rustaud que je renonce à dégrossir, voilà
l’émotion qui s’en mêle, et nous en avons pour une
heure !
Les médecins de l’assistance apportèrent des fla
cons d’hyperchlorure de fer ; on entama des récits
de circonstance ; les uns voulaient essayer des re
mèdes radicaux, les autres disaient que cela lui pas
serait avec la jeunesse et on bousculait l’étudiant
afin de vérifier l’épaisseur de son cartilage nasal.
Mary ne riait plus, elle effaçait du bout de son
doigt une gouttelette purpurine qui tremblait,
pareille à un rubis, sur les broderies de son cor
sage.
— Je crois que c’est fini, dit le baron, revenant
268
LA MARQUISE DE SADE.
près d’elle ; cet imbécile a gagné au jeu de ses hé
morragies d’être réformé pour faiblesse de consti
tution et il est plus solide que la tour Saint-Jacques.
Rien ne le guérit. Une infirmité assommante. La
première fois qu’il a pénétré dans l’amphithéâtre,
la vue des cadavres lui a donné la même secousse'.
Voulez-vous que nous allions du côté des tasses,
chère mignonne? vous êtes émue !
— Non, seulement je suis peinée pour lui.
Et ils se sourirent de nouveau, pensant à sa pauvre
figure bouleversée.
La soirée se termina dans une rageuse décompo
sition de l’albumine, des globules. On se chamail
lait en brandissant des mouchoirs tachés de rouge ; les
botanistes et les géologues étaient partis avec Paul
Richard. Leur élément naturel surgissant, les mé
decins pressaient Gélestin Barbe de leur donner un
fin mot qu’ils ne trouvaient pas.
Quand Louis de Caumont sortit, Mary lui glissa un
adieu mélancolique.
— Je vais me retirer aussi, dit-elle, car leurs con
férences me rappellent un abattoir que j’ai vu dans
ma petite enfance... Avouez donc, Monsieur Louis,
qu’il est triste, l’intérieur que je vous prépare au mi
lieu de tous ces savants sans pudeur.
— Mais vous êtes là, vous, la pudeur même.! sou^
pira le galantin, lui baisant les cheveux à la faveur
des ombres du corridor.
Mary eut un imperceptible tressaillement d’é
paules.
LA MARQUISE DE SADE.
269
Lorsqu’elle s’endormit, cette nuit-là, mademoiselle
Barbe se demanda si elle ne faisait pas une grosse
faute en épousant le prétendu que son oncle lui avait
choisi. Puis, elle pensa qu’elle ne pouvait guère agir
autrement : des murs étaient entre elle et la vie
qu’elle brûlait de connaître; pour démolir ces murs il
lui fallait un nom de dame, il lui fallait le torlil de
baronne, cette machine mince comme un fétu de
paille, qu’elle avait examinée durant la fête au fond
de ce chapeau d’homme élégant. Ensuite, l’amour
était une chose bien sale qui ne la séduirait
jamais.
Le lendemain, dans la débandade des tasses japo
naises et l’affolement des domestiques, une scène
éclata. Mary avait trouvé Tulotte ivre d’alcool,
étendue de tout son long sur le velours jaune d’un
canapé du salon. Elle la réveilla en lui lançant des
pots d’eau.
— Eh bien I quoi? grogna Tulotte, ton oncle n’a
pas voulu me donner un digestif... et j’ai bu ce que
j’ai déniché, là, dans un godet en argent.
Le godet, c’était la lampe du samovar.
— Vous voyez, rugit la jeune fille à son oncle qui
entrait, la mine soucieuse, votre sœur n’a pas
même une ivresse convenable à s’offrir ! Elle boit de
l’esprit-de-vin pour s’empoisonner. J’entends que
vous lui laissiez la clef du cabaret aux liqueurs... je
le veux!
Tulotte, dégrisée, écoutait sa nièce, l’œil lar
moyant. II y avait un rude changement ! Voilà qu’on
270
LA MARQUISE DE SADE.
flattait son vice. Déjà il lui semblait que Mary, tout
en la malmenant, lui faisait la part plus belle... A
présent elle demandait la clef du cabaret.
— Je te remercie, ma petite, grogna-t-élle, tu dé
fends la déshéritée, toi, et c’est un juste retour des
choses d’ici-bas. Tiens ! oui pourquoi que monsieur
mon frère ferait son Caton?... il se met à festoyer,
donc il faut qu’il cesse d’être pingre. Je ne suis pas
une gamine, peut-être! je sais me conduire! Ah! du
temps de notre Daniel ce n’était pas ça, je dirigeais
la barque, les officiers aimaient le rhum, et toute
la ribambelle de fines. Mais ici c’est le cabinet de
la mort. Si on touche à une bouteille, il y a du poi
son. Et leur thé... ils me font rire ! Sans doute qu’ils
ont une rude terreur de se griser, les carabins.
Mon frère, tout baisse, jusqu’aux sacrées lampes
Carcel, qui n’éclairaient pas plus que des coquilles
de noix, hier !
Célestin éleva la voix :
— Ma sœur, dit-il brutalement, tournant le dos à
Mary, je vous chasserai si vous continuez à nous
couvrir de ridicule. Vous êtes chez moi, dans une
maison sérieuse, et je déteste les disputes.
Mary lui saisit le bras qu’il avait levé en signe
de menace.
— Moi, fit-elle avec hauteur, je suis chez moi
ainsi que vous, et je vous déclare que je ne crois pas
l'honnêteté de la maison en péril parce qu’elle boira
du cassis au lieu de boire de l’esprit-de-vin.
Elle souligna à dessein le mot honnêteté. Célestin
LA MARQUISE DE SADE.
271
essaya de se révolter contre cette dénomination fa
tale l’envahissant de plus en plus.
— Non, Mary, non... calme-toi ! Te céder pour
une chose qui tue ta tante, je ne le dois pas... Ju
liette, sors... je te l’ordonne, suis-je l’aîné ?
Tulotte, abrutie, allait sortir, mais Mary la re
tint.
— Ma foi, dit-elle, riant d’un rire cruel, quand un
oncle veut courtiser sa nièce, il commence par chas
ser les témoins, naturellement. Tulotte vous gêne et
vous espérez qu’en lui rendant l’existence impos
sible, elle vous abandonnera, un beau matin !
Le docteur devint pâle. Ses traits se convulsèrent,
il bégaya :
— Mary, je te maudis !...
Tulotte s’affaissa sur un fauteuil, les dévisageant
l’un après l’autre.
— Hein! la courtiser? C’est trop fort! Son oncle...
mon frère... un vieux barbon?
— Oui, reprit Mary avec violence, je garde mes
défenseurs, moi, j’y tiens ! Tulotte, tu resteras et tu
auras les clefs de tout. Quand je serai mariée, nous
verrons.
Le prestige, la gloire delà famille s’évanouissait.
Ah! c’était bien la peine d’avoir mis trente ans à
découvrir, parmi des tas de remèdes pour les femmes
en couches, le mal d’amour!... Il était propre, leur
aîné! Qu’en pensait le hussard, là-bas, sur le champ
de bataille? S’amourracher de sa nièce, une petite
ni le vis-àrvis de lui, un grand-père !... et c’est qu’il
272
LA MARQUISE DE SADE.
ne réclamait pas contre cette énormité crachée à sa
face de professeur estimable! Joli, l’honneur d’Antoine-Célestin !... Non! il ne disait rien, il pleurait
dans ses mains sautillantes, le gâteux.
— Sacrebleu! s’exclama Tulotte'redressée, pre
nant l’aplomb de jadis, quand elle morigénait son
cadet. Qu’est-ce que tu as dans les veines, toi, Mon
sieur le docteur? On te confie une enfant, tu la fais
pourrir au grenier pendant trois ans, puis, sans
crier gare, il te la faut toute la journée autour de
toi... et tu lui apprends à lire des livres qui me font
rougir malgré mon âge... Tu es digne des tribu
naux, mon bonhomme !
Elle se campa devant lui.
— Réponds un peu, Monsieur le docteur, a-t-elle
menti ?
11 écarta ses mains.
— Je veux encore l’épouser. Elle refuse. Tulotte...
ne me dis pas que je la pervertissais, je l’aimais. Je
ne la touche pas, je ne l’embrasse pas... mais... elle
va trop loin, ma bonne Tulotte, elle me tuera. Quelle
honte !
Mary le regardait pleurer. Une indicible satisfac
tion éclairait sa brune physionomie. Tulotte hochait
la tête, grimaçant une moue de dédain.
A partir de cet instant, l’intimité delà famille fut
rompue. L’enfer s’ouvrit pour le docteur Barbe ; elles
•s’entendirent au sujet des cruautés à lui faire. Tu
lotte, lâchée dans toutes les bouteilles de la cave,
affichait son vice, disant qu’il lui fallait bien boire
LA. MARQUISE DE SADE.
273
pour oublier les scandales de son frère qu’elle n’ap
pelait plus que le vieux, tout court. Mary l’excitait,
lui laissant rabâcher leur malheur à son aise. Aux
repas, dès qu’il ouvrait la bouche, on lui rappelait
ses faiblesses par des allusions tellement transpa
rentes qu’elles devenaient odieuses. Durant ses cours
à l’École de médecine, il lui arrivait de se tourner
d’un air anxieux pour s’assurer si Tulotte n’allait
pas entret1 ivre et lui reprochant de vouloir violer sa
nièce.
Il finit par s’estimer très heureux de déménager
du premier étage pour s’installer dans leur ancienne
mansarde, très vaste, très nue, solitaire comme le
haut d’une église.
Là, du moins, il ne les rencontrait plus avec leurs
yeux brillants de haine. Mary renvoya le valet
Charles et mit la cuisinière au pas. Un jardinier
traça des ronds et des ovales dans le jardin bota
nique dont on jeta les herbes au fumier.
Le fiancé venait tous les jours apportant des bou
quets blancs; alors le docteur descendait, se compo
sant un visage impénétrable, souriant à ses nou
velles mondaines : c’était l’heure de la comédie pa
ternelle.
Mary, entre eux, surveillait les mots et les gestes,
déployant une grâce merveilleuse pour l’homme
qui la posséderait bientôt.
Célestin, le dos voûté, les doigts tremblants, les
écoutait avec un regard humide.
— Est-elle adorable, cette enfant! murmurait le
274
LA MARQUISE DE SADE.
baron éperdûment épris, ne pouvant deviner tout ce
que l’oncle endurait.
— Une excellente petite femme, balbutiaitle vieil
lard se sentant agoniser, l’aimant toujours d’un
amour cle pauvre qui mendie. D’ailleurs, elle .lui
permettait encore de ne pas déménager son ca
binet, cela sauvegarderait un dernier lambeau d’hon
neur.
Humblement, il acquiesçait à tous leurs projets
Ils recevraient, ils iraient dans le monde, on promènei ait le tortil, et lui, 1 avare dépouillé de son trésor,
il resterait transi près de la cheminée en songeant
que c’était, selon l’expression de Tulotte, le juste
retour des choses d’ici-bas. Maintenant il n’aurait
plus le courage de se tuer.
Le mariage eut lieu à Notre-Dame-des-Ghamps,
sans trop de faste. Quelques gommeux de la société
du baron, quelques savants du cercle de l'oncle Barbe
y assistèrent. On était au printemps, il y avait beau
coup de fleurs naturelles. Le vieillard eut une syncope
pendant la cérémonie, des dames le virent tomber
roide et crurent que la mariée allait hériter le soir de
ses noces. Lui, revenu àla raison, affirma que les fleurs
lui faisaient cet effet quand il les sentait de près. On
dîna chez lui, un dîner de quarante couverts auquel
il se dispensa de prendre part à cause des grosses
gerbes de roses ornant la table. Les époux annon
cèrent le départ ordinaire pour l’Italie, mais ils ga
gné i ent tout simplement leur chambre. Le docteur dut
passer de\ant cette chambre pour gagner la sienne,
LA MARQUISE DE SADE.
275
il s’arrêta brusquement secoué de sanglots pitoya
bles. Oh! c’était un martyre que de savoir qu’elle le
méprisait au point de ne pas lui avoir tendu son
front d’épousée en ce jour solennel. Pourtant, que
demanderait-il de plus? Il lui avait donné, par con
trat, la moitié de sa fortune, trois cent mille francs,
son hôtel avec la seule charge d’y laisser Tulotte à
sa mort et la permission d'agir publiquement à sa
guise chez lui. Certes, il se reconnaissait coupable,
mais il avait si longtemps expié une seconde d’éga
rement, qu’il espérait enfin le repos, il se remettrait
à ses chères études, il soignerait le protégé du ba
ron pour se distraire, ce paysan qui travaillait
comme un forçat pour tâcher de paraître moins ri
dicule. Ce serait bon de se dévouer encore, mais
pour un homme, sans les dangers effroyables que
l’on risque auprès de ces femmes décevantes. Ou
blier? non, mais effacer' et se réhabiliter par la fin
de sa vie cachée, pénitente.
Adieu toutes les gloires, toutes les brillantes dis
cussions. A quoi tout cela sert-il quand on n’a pas
su se défendre d’un désir sensuel? Et ensuite il s’é
teindrait tranquille en bénissant le petit enfant qui
naîtrait d’elle....
— Monsieur, disait Mary, debout au milieu de
leur chambre nuptiale et détachant son voile de
tulle, une jeune fille élevée par un militaire, formée
par un médecin, en sait plus long qu’une vieille
femme; je me dispenserai donc de rougir ou de me
sauver, comme doivent le faire, à ma place, les de
21&
LA MARQUISE DE SADE.
moiselles de mon âge. J’ai tout lu, tout compris, et
mon cher oncle m’a donné des explications par des
sus le marché. Physiquement, je suis vierge; mora
lement, je me crois capable de vous apprendre des
choses que vous ignorez peut-être. Trêve de préam
bules mystiques. Ce que vous voulez, je vous le
donnerai tout à l’heure. Auparavant, j’ai des condi
tions à vous poser.
Le baron Louis de Gaumont, qui avait mis un ge
nou en terre, leva le front, stupéfait. Elle parlait
d’un ton calme et résolu.
— Mary! dit-il, quel est ce langage? Ne m’aime
riez-vous point ?
Elle haussa doucement les épaules.
— Voilà une grande phrase, mon cher ami. Je
vous aimerai davantage demain, ce sera mon de
voir, mais ne comptez pas sur une passion désor
donnée, j’ai l’horreur de l’homme en général, et en
particulier vous n’êtes pas mon idéal. Lorsque j’a
vais dix ans, je m’imaginais qu'un jardinier pieds
nus et en chapeau percé serait le mari de mes rêves.
Il m’aurait fallu, je crois, un mari amusant comme
un petit saltimbanque pour développer en moi les
belles folies dont vous m’entreteniez aujourd’hui. Si
je vous accepte sans attendre mon bohémien, c’est
que je tiens à m’affranchir de la tutelle de mon
oncle. Vous êtes ma liberté, je vous prends, les yeux
fermés... Vous seriez un voleur, que cela me laisse
rait indifférente.
— Mary, vous me glacez... Gomment deviendriez-
LA MARQUISE DE SADE.
277
vous plus froide qu’en celte minute que j’espérais si
délicieuse?
— Attendez, Monsieur, je voulais vous demander
une grâce, moi qui raisonne durement parce que
les réalités de la vie me sont familières. Je sais ce
que je vaux, voilà pourquoi je ne m’attarde point à
caqueter avec vous avant le pacte. Louis, je suis dé
cidée à ne pas vous donner d’héritier, et, comme
il faut être deux, pour ces sortes de décisions...
— Mary, vous êtes ou un monstre ou une petite
fille de mauvaise humeur. Cessez cette plaisanterie,
elle est cruelle! dit le baron devenu livide, redoutant
de deviner des choses atroces.
— Répondez-moi, Louis, car je ne veux ni enlai
dir ni souffrir. De plus, je suis assez, en étant, et si
je pouvais Unir le monde avec moi, je le finirais.
En prononçant ces paroles, elle avait reculé jetant
le voile derrière elle, splendide, les yeux ardents, le
sourire féroce, grandie d’une implacable haine de
l’humanité.
Louis, épouvanté, mais .cherchant à retrouver son
aplomb de viveur mondain, se mit à rire du bout
des lèvres.
— Exquise, vraiment, cette chère doctoresse, qui
sait tout; est-ce votre saltimbanque ou votre oncle
qui vous a appris ce dilemme nuptial? Elle est char
mante. Pas d’enfant, Monsieur, sinon je me précipite
par la fenêtre.
D’un mouvement brutal, il voulut la saisir, mais
elle se dégagea et, lui montrant le lit :
16
278
LA MARQUISE DE SADE.
— Ma mère est morte là, Monsieur, en mettant
mon frère au monde; moi je ne veux pas mourir de
la même manière, et, en supposant que je ne meure
pas... je ne veux pas subir la torture d’un accouche
ment, ce serait une joie qu’il me semble inutile de
fournir à mon bon oncle, le plus habile accoucheur
de Paris. Oh ! j’ai des théories bizarres, mais il faut
vous résigner, Monsieur. II ne me plaît pas, moi, de
faire des êtres qui souffriront un jour ce que j’ai
souffert, ce que tout le monde souffre, prétend-on.
La maternité que le Créateur enseigne à chaque fille
qui se livre à l’époux, moi, j’épuise son immensité
de tendresse à cette minute sacrée qui nous laisse
encore libre de ne pas procréer, libre de ne pas don
ner la mort en donnant la vie, libre d’exclure de la
fange et du désespoir celui qui n’a rien fait pour y
tomber. Je vous dis cyniquement : je ne veux pas
être mère, d’abord parce que je ne veux pas souf
frir, ensuite parce que je ne veux pas faire souffrir.
C’est mon droit aussi bien que le vôtre est de ne pas
me comprendre. Je ne connais pas de puissance hu
maine capable de me faire fléchir ; mais si vous abu
sez de votre titre d’époux, ce que je ne puis empê
cher, si, vous ayant loyalement demandé l’absten
tion, vous vous moquez de mes prières...
Elle s’interrompit pour aller prendre dans un
meuble antique un coffret ciselé.
— Tenez, dit-elle en l’ouvrant, il y a là de jolis
flacons que mon oncle m’a offerts après m’en avoir
raconté les histoires. Asseyez-vous près de moi, je
LA MARQUISE DE SADE.
279
vous ai dit que je vous apprendrais ce que vous igno
riez Recommence, Monsieur : ceci (etelle éleva aux
lueurs de leur veilleuse d'albâtre, ronde et pâle,
leur lune de miel, un des flacons de cristal teinté de
bleu), ceci est la cocaïne, la fameuse cocaïne qui
coûte 10 francs le gramme, introuvable dans le com
merce, la cocaïne qu’il suffit de respirer une fois
pour mourir tout d’un coup, foudroyé, sans un cri,
sans un geste. Cela (et elle agita un autre flacon en
or bouché avec la cire et cerclé de platine), cela c’est
Xacide osmique, plus prompt encore, qui vous
conserve votre attitude après son effet produit, tel
lement qu’on peut s’imaginer la rupture d’un ané
vrisme. Voici le curare (et elle ouvrit une boîte
d’ivoire où se trouvait, une aiguille d’argent très fine
sur une crème épaisse), le curare, pas détestable au
goût, puisqu’on le prend en piqûre. Voici le cyanure
de potassium, le bichlorure de mercure et enfin, la
morphine pure, le plus violent de tous...
Elle avait vidé le coffret sur ses genoux, les fioles
étincelaient comme des joyaux.
Elle eut un rire subitement espiègle en s’aperce
vant que le baron s’était éloigné, saisi d’une horrible
répulsion.
— Monsieur de Caumont, n’ayez pas peur, je vou
lais vous avouer mes faiblesses avant d’encourager
les vôtres. Ce sont mes poupées, ces jolis poisonslà... et je désire (elle appuya sur sa phrase) ne pas
en avoir de plus curieuses !
Il s’empara de son claque, la salua profondément.
280
LA MARQUISE DE SADE.
— Madame, murmura-t-il d’une voix étranglée
par l’indignation, je ne pensais pas avoir épousé Lo
custe, je me retire dans la chambre voisine où je
crois qu'il y a un lit: ce sera le mien désormais
Votre humble serviteur, chère Madame!
Et il sortit.
Mary se coucha, riant toujours. Elle trouvait sa
retraite digne, mais il avait eu peur, cela se sentait.
Elle le tenait à sa merci et sûrement elle n’avait au
cune envie de le tuer, ce grand seigneur qui la
conduirait au bal- Elle avait le positivisme de l’opé
rateur qui vient de réussir proprement une désarti
culation difficile et qui a développé en même temps
une théorie douloureuse aux oreilles du patient,
mais pleine de justesse. Pourquoi auraient-ils fait
des enfants? De quelle absurde loi cela dépendait-il?
Se doit-on à la chose encore latente? Non, et elle
voulait chercher d’autres problèmes que celui des
larmes d’un nouveau-né! Elle qui avait voulu la
mort de son frère, elle ne voudrait pas la vie de
petits monstres à son image ou à l’image de cet
homme déjà stigmatisé par ses excès de jeunesse.
Élève cl’un docteur, elle agissait en docteur. Quant
à l’amour, elle persistait à le rêver d’une façon va
gue avec des gens pieds nus qu’on peut jeter dehors
dès qu’ils vous gênent.
ans le
cabinet du savant,
Paul Richard
étudiait penché sur un
énorme livre. La croisée était ouverte, une bouffée
de vent tiède pénétrait, toute parfumée de rose,
jusqu’à ses papiers qu’il feuilletait. Il était seul.
Durant les vacances, lui qui n’avait ni ami ni parent
pour l’inviter aux ébats de la campagne, il travaillait
avec M. Barbe, flatté intérieurement de ce que le
vieillard le tolérait chez sa nièce. Tout le monde,
à présent, savait que la baronne était la maîtresse,
et s’il avait déplu à Mary, M. Barbe l’aurait prié de
se retirer. Peu carabin de sa nature, Paul n aimait
guère à courir : quand il quittait 1 amphitheatie,
c’était pour rentrer dans la mansarde de 1 hôtel, si
tuée derrière les chambres des domestiques. Depuis
quatre mois il habitait là, entouré de livres, s absor
bant comme un alchimiste. On -était vraiment bon
282
LA MARQUISE DE SADE.
pour lui, le baron payait ses inscriptions, M. Barbe
lui glissait de petites bourses ou récompenses du
professeur à l’élève. Une fois, avec 27 francs, il
avait eu une jolie fillette du boulevard Saint-Michel,
pas fîère, sachant son métier et qui lui avait déclaré
qu’il marquait bien pour un étudiant campagnard.
Avaient-ils assez ri tous les deux de son nom de
Richard, alors qu’il se trouvait si pauvre en pleine
vie luxueuse^ à Paris! Il pensait à la fillette, ce
matin-là, mais comme elle était vulgaire!
Mon Dieu, elle valait ses 27 francs, pas un cen
time de plus. Elle s’était moquée de ses saignements
de nez périodiques avec des plaisanteries dégoû
tantes, et un jour, au lieu d’aller la retrouver au
jardin de Cluny, il l’avait lâchée pour se souvenir
d’une robe verte, demeurée au fond de son cerveau,
dans un éblouissement de féerie. La fillette, pour
tant, représentait une femme possible, tandis que
cette robe!... Paul, la tête pesante — il faisait
chaud — recula le livre. Soudain, il entendit re
tentir le timbre de la porte d’en-bas, il n’y avait
personne, le docteur reposait et il grognait quand
on dérangeait sa sieste. Paul descendit rapidement
l’escalier en arrangeant le col de sa chemise.
— Madame la baronne ! murmura-t-il effrayé.
C’était elle qu’on croyait à Bade avec son mari et
qui revenait au mois d’août, la mine mécontente,
dans une avalanche de malles.
Payez le cocher, dit-elle, lui lançant sa bourse,
je n’ai pas le temps.
LA MARQUISE DE SADE.
283
Elle monta, mais ne trouvant pas son oncle, elle
frappa la table de son ombrelle.
— Ah ! cela ne va pas se passer ainsi, secria-t-elle,
il me faut de l’argent, de l’argent tout de suite. Sous
prétexte que c’est mon mari, il tient la clef de la
bourse quand nous sommes loin, et ici il tremble de
vant mon oncle. Attendez, baron, je vais vous
abandonner à l’amour platonique. Nous verrons si
cela vous suffit. D’ailleurs, je suis lasse de cet
homme, il est usé, il est bête; je crois, Dieu me
damne, qu’il est plus révoltant encore que mon
oncle !
Mary était devenue la maîtresse du baron au lieu
de devenir sa femme et cela fatalement, un soir,
qu’enragé d’amour, quelques semaines après leur
singulière nuit de noces, il lui avait juré tout ce
quelle avait bien voulu lui faire jurer. Peut-être
même, le vœu bizarrement impie de l’épouse lui as
surait-il la réalisation d’un de ses projets à lui, très
secret, dont il ne pouvait pas parler. Le viveur, au
hasard, écrivit son testament en détaillant le genre
de mort que procuraient les jolis poisons de made
moiselle Mary Barbe, sa femme! Il possédait, outre
une cinquantaine de mille francs, débris de ses splen
deurs, la Cuillotte, une maisonnette de Fontaine
bleau, sous des branches de hêtres; puis, il l’aima
sans l’avoir du reste instituée son héritière. Ce fut
un délire. Mary, ravissante en ses printemps de
neige, réellement vierge, était une coupe pleine du
plus grisant breuvage. Elle n’eut avec lui ni les pu-
284
LA MARQUISE DE SADE.
deurs des jeunes filles, ni les goûts des prostituées,
mais une nonchalance indifférente, tolérant beau
coup, jointe à la beauté d’une statue grecque. Dès
qu'il voulait, elle ne voulait plus; sa science tenait
toute dans ce refus perpétuel de son être qu’elle
abandonnait pourtant à de certaines heures, quand
le mari épuisé par des luttes successives se mordait
les poings, rageur et impuissant. Alors, comme un
camarade un peu railleur, elle avouait que son mé
pris de l’homme s’accentuait davantage.
Oui, elle avait pensé juste en pensant que l’amour
était un sentiment ridicule ! Et l’amour qui finit est
trop court ! A la place des mâles, elle ne se serait pas
vantée d’être amoureux, quand une minute venait
qui les rejetait vaincus pour une résistance relative
ment légère.
Sans son oncle, et elle n’expliquait pas tout à fait
cette cause, elle aurait ambitionné de demeurer à
jamais la vierge glaciale, imprenable.
— Mais tu finiras par m’aimer?... rcpétait-il ivre
de son regard froid qu’elle lui lançait comme une
aumône.
— Non... seulement je n’aimerai personne, je le
crois.
— Ah! si tu me trompais, je te tuerais, Mary...
Sur mon honneur de gentilhomme, je jure que je te
tuerais!
— Bah! vous juriez que vous ne céderiez pas à
mes petites volontés. Vous avez eu peur, hein?...
Il la prenait à plein bras, ayant l’idée folle delà
LA MARQUISE DE SADE.
285
briser contre les colonnes de leur lit; elle riait de son
rire aigu de faunesse, montrant ses dents d’émail,
et il l’embrassait, demandant pardon, suppliant.
— Oui, j’ai eu peur... ça t’amuse de me sentir
lâche! tu es un monstre, je t’aime mieux, ainsi... tu
as raison; les femmes ordinaires sont des bêtes, je
les déteste ; toi, tu es l’idéal de nos passions, la créa
ture qu’on désire d’autant plus qu’elle est dange
reuse, tu me ferais tout le mal imaginable que je ne
me plaindrais pas.
Il la couvrait de caresses, lui sacrifiant ses der
nières forces de beau lion et n’en obtenant que ce
regard froid signifiant que rien, pour elle, n’était un
plaisir.
Ils allèrent courir les stations balnéaires, au début
de l’été, puis ils se fixèrent àBade parce que brusque
ment elle avait été prise du désir de jouer. Elle per
dit. 11 voulut lui faire une observation, déclarant
que c’était ridicule cette fantaisie de jouer, lorsqu’il
souffrait mille tourments de la sentir à ses côtés
scellée comme une tombe. Elle s’emporta, et il brava
ses colères, retrouvant ses dignités d’époux devant
l'argent perdu. Elle avait déjà dépensé des sommes
relativement énormes pour ses toilettes de nouvelle
mariée. Elle avait acheté une Victoria et un meuble
de salon artistique chez le tapissier du high life.
— Mary, déclara-t-il, vous dilapidez notre for
tune !
— Qu’importe, puisque nous n’aurons pas d’en
fants?
286
LA MARQUISE DE SADE.
Elle le cinglait de cela, brutalement, en plein
visage,
— Voyons, Mary, tu oublies trop que je peux me
venger!
Le jour où il lui répondit par une menace, elle
quitta Bade, le laissant désespéré, croyant qu’elle
avait fui avec un croupier quelconque....
Paul Richard, très surpris de ce retour inopiné,
l’examinait les yeux fixes. Elle avait ôté son
chapeau et se débarrassait de son manteau de
voyage.
— Madame, demanda-t-il, voulez-vous que j’ap
pelle votre oncle? il dort.
— Non, je le verrai toujours assez tôt.
Elle s’assit dans le fauteuil voltaire du profes
seur, et retira ses gants.
— Monsieur le baron se porte bien ? fît le jeune
homme feuilletant son gros livre pour essayer de
lui paraître moins gauche.
— A merveille!
Ils demeurèrent un moment silencieux ; les roses
du jardin envoyaient des odeurs enivrantes.
— Les malles sont dans la cour, si je les rentrais?
ajouta-t il pris du besoin de lui être utile.
— Je m’en moque! A propos, et vos saignements
de nez?
— Ça va mieux, je vous remercie.
— Qu’est-ce que vous étudiez là?
— Madame?
Il n’osait pas lui dire que c’étaient des descriptions
LA MARQUISE DE SADE.
287
de squelettes et il cachait les planches coloriées, mais
elle passa derrière lui et, se contentant de lire un
titre, elle détailla toute la leçon d’anatomie ;avec une
sûreté de maître elle nommait sans effort chaque
pièce de cet ossuaire, lui rappelant les positions des
membres et le nombre de leurs muscles ; elle n’hésita
point quand elle descendit à certaines parties inti
mes, décarcassant la pauvre nature telle qu’elle est,
beautés et hontes.
Il en frissonnait dans sa chair, se croyant fouillé
aussi jusqu’aux moelles.
— Ah ! vous êtes une savante, vous, malgré vos
robes vertes! s’écria-t-il, dans un élan naïf.
Elle le regarda, souriante.
— Je suis une femme qui s’ennuie, Monsieur Paul,
et je crois que c’est de ne plus travailler.
Elle se tenait appuyée contre le dossier de sa
chaise, adorable dans sa robe de pongée havane, une
étoffe d’apparence mouillée, dessinant son être aux
merveilleuses formes. Un bouquet un peu fané,
acheté durant son voyage, se plaquait à sa poitrine;
en se penchant, elle avait laissé une mèche de ses
cheveux noirs se mêler aux cheveux blonds du jeune
homme.
— Monsieur Paul, pourquoi vous appelez-vous
Richard ? demanda-t-elle, tandis qu’un nouveau
sourire entr’ouvrait ses lèvres.
Elle aussi voulait savoir pourquoi on l’appelait
Richard. Est-ce que toutes les femmes s’entendaient
pour se moquer de lui? Il arrangea les livres et les
288
LA MARQUISE DE SADE.
*
papiers, indiquant qu’il prendrait congé bientôt afin
de lui céder le cabinet où elle était la maîtresse
comme partout, dans l’hôtel.
— Voilà, Madame la baronne : je suis un orphelin
sans père connu, répondit-il tristement; on appelait
ma mère — une paysanne — la Richardière, par
ironie, comme on aurait dit la Pauvresse, elle avait
une petite laiterie et elle vendait son lait de porte
en porte, à Fontainebleau. Lorsque Monsieur votre
mari s’est occupé de moi, de Richardière j’ai fait Ri
chard, pour me présenter dans le monde.
— Mon mari s’est occupé de vous? à quelle
époque? fit-elle encore, l’examinant de la tete aux
pieds.
— J’avais dix ans; je vagabondais dans les rues
des villages, montrant des rats blancs que j’avais
apprivoisés. Un jour, le curé de Fontainebleau me
fit venir chez lui ; depuis la mort de ma mère, il me
donnait toujours des habits et un peu de monnaie.
Le prêtre, ce jour-là, me remit une lettre de recom
mandation pour un monsieur demeurant à la Caillulte, route de Paris. Je trouvai votre mari, il lut la
lettre, je crois qu’il n’était pas fort content de ce
quelle contenait, car ilia déchiraen petits morceaux.
Puis, le lendemain, après un excellent déjeuner,
nous partîmes tous les deux pour un collège où il
me fit admettre... (Paul s’interrompit brusquement.)
Madame, dit-il avec une vivacité boudeuse, je com
prends bien ce que vous ne me demandez pas, moi
et vous auriez grand tort de suspecter M. le baron..
289
LA MARQUISE DE SADE.
Sur l’honneur, je ne suis pas son fils, il a été géné
reux simplement ; car si j’avais été son fils, quand je
pleurais, n’ayant rien à aimer que de méchants ca
marades qui me rudoyaient, il me l’aurait avoué.
Non! M. de Gaumont est un loyal gentilhomme, il n’a
pas une pareille faute dans son passé, j’en réponds.
Madame, songez que ma mère, la laitière, est pres
que morte de faim... ilne l’aurait pas laissée mourir.
Vous pouvez adorer votre mari, il le mérite, Madame
la baronne.
Paul, les yeux humides, le teint rouge, ne pensait
pas que ces confidences le mèneraient si loin. Après
tout il disait la vérité pour qu’elle ne lui déclarât
pas la guerre à cause de la protection du baron. Un
homme est libre de faire le bien sans doute ! Il passait
pour le fils de son garde-chasse justement pour
éviter des histoires stupides. Mary fit un mouvement
de joie.
— Alors, vous ne croyez pas que mon oncle ait
eu un soupçon à votre sujet?
— Non, Madame, je ne le crois pas... Cependant
si je vous gène... et il fit un pas vers le corridor.
Mary le retint par le poignet.
— Grand fou ! dit-elle en mettant dans ces mots
une intonation remplie d’une soudaine tendresse.
Il s’arrêta. Elle riait.
— Je puis donc adorer mon mari?
— Oh! oui! balbutia-t-il envahi par une atroce
angoisse. Oui, adorez-le... il doit vous aimer telle
ment, lui !
17
290
LA MARQUISE DE SADE.
A cet instant Tulotte entra comme une folle.
— Les malles, devant le perron... ma nièce!
Elle se jeta au cou de la jeune femme.
— Mais, sacrebleu, on prévient les gens! Moi,
j’étais chez la fruitière, là-bas, au coin de la rue.
Figure-toi, le vieux sale qui ferme tout depuis votre
départ! Tu as bien raison de revenir. Je crève... il
me fera mourir de soif. Et ton mari, où est-il?
— Je l’ai laissé à Bade. Il me refusait de l’argent
pour jouer. Tu me connais, n’est-ce pas? J’ai pris le
train, me voici !
Tulotte éclata de fureur. Oh ! ces hommes ! hurlat-elle brandissant son chapeau avec une indignation
tragique.
M. Barbe, réveillé par les appels formidables de
Tulotte, descendit, les jambes molles, tout déso
rienté; elle revenait toute seule : un malheur qui
se préparait pourlui. Il l'embrassa sur lefront, timide
comme un écolier.
•— Tu auras de l’argent ici, mon chat, bégayat-il, tout ce qu’il te faudra... mais tu ne me brutali
seras pas, hein?... J’ai offert l’hospitalité au petit
Richard, il est si tranquille... il... ça ne tire pas à
conséquence, il dîne à ma table... au bout, tu sais...
il ne parle jamais... Je le renverrai d’ailleurs, dés
ce soir., il m’est si dévoué cet enfant, et si respec
tueux !
Elle fit un signe gracieux d’acquiescement.
•— Vous êtes bien libre, mon oncle !
Et elle sortit pour aller se faire préparer un bain
LA MAKQUISE DE SADE.
291
à la menthe, son délassement favori. Le dîner fut
gai. Mary, quand elle le voulait, savait mettre chacun
à son aise ; elle ne taquina pas trop le pauvre ca
rabin, probablement elle avait les renseignements
qu’elle .était venue chercher. Elle cajola son oncle
qui finit par sangloter de bonheur sur son assiette,
elle offrit à Tulotte une bouteille de crème des Bar
bades qu’elle lui rapportait exprès pour ses petites
soifs solitaires, et elle leur déclara que son mari,
malgré leurs cinq mois de ménage, lui plaisait en
core, mais qu’elle ne tolérerait pas qu’ayant de son
côté la fortune, il serrât les cordons de leur bourse.
Paul Richard pétrissait la mie de son pain, son
geant que cette femme devait fièrement aimer le
baron de Gaumont, puisque sur une idée de jalousie
rétrospective, elle était arrivée à lui poser des ques
tions redoutables; Lui, il ne se payait pas de ses airs
de dégoût. Toutes les filles de dix-neuf ans font leurs
dégoûtées et elles sont amoureuses de l’époux comme
des chattes. Il s’agissait d’une querelle d'oreiller, il
sentait cela, et la baronne ne l’aveuglerait pas aussi
facilement qu’elle aveuglait ses parents un peu gâ
teux.
— Monsieur Paul, dit Mary après le dessert en
passant son bras familièrement sous le sien, si nous
allions au jardin? On étouffe ici.
Ils descendirent au jardin, lui, retenant à grande
peine son hémorragie qui regrimpait au cerveau,
elle* d’allures indifférentes, arrachant les roses parci par-là, se baissant pour contempler un caillou.
292
LA MARQUISE DE SADE.
L’honneur était si grand que l’étudiant enrageait
de ne pas être mieux habillé; il avait dû aider le
professeur dans une analyse chimique, et il était
couvert de taches.
— Madame, demanda-t-il très anxieux, je voudrais
bien me changer ; je suis fait comme un voleur.' Nous
autres élèves, nous ne restons jamais propres, voyezvous !...
— Vous êtes un cérémonieux, Monsieur Richard;
Je vous trouve superbe, moi !
— Oh! Madame... 11 n’osa pas ajouter un mot, car
très décidément son infirmité du diable lui revenait^
il avait des picotements précurseurs au fond du nez,
à l’endroit où s’attache à l’os frontal la plus impor
tante des lignes du profil.
« Je suis perdu. Ce qu’elle va rire ! » se dit-il
désolé.
— Le beau soir! murmura-t-elle pesant davantage
sur son bras.
—■ Oui, Madame !
Il eut l’idée de pencher la tête en arrière, le sang
retomba dans sa bouche, et, courageusement, il se
mit à l’avaler, ne pouvant plus le dissimuler d’une
autre façon.
— Ce n’est pas la peine, continua la jeune ba
ronne, d’aller loin pour découvrir des fleurs, la
fraîcheur, la tranquillité. Ici j’ai des roses magni
fiques, une pièce d’eau presque limpide; on n’entend
même plus de voitures. Un coin de province, la rue,
et un paradis, le jardin. Mon mari a tort de se mo-
LA. MARQUISE DE SADE.
293
quer de notre vieille maison. Qu’en pensez-vous,
Monsieur Paul ?
Paul ne répondait rien ; il étouffait. Une expres
sion douce erra sur la bouche cruelle de la belle
créature, elle tira de son corsage un flacon et le dé
boucha.
— Allons ! pas tant d’émotion , mon pauvre
ami, murmura-t-elle, respirez-moi ceci, ne vous
étranglez pas.
Il tombaau milieu du banc vers lequel ilss’étaient
approchés.
— Madame, que vous êtes bonne... et comme je
dois vous paraître bête !
— Mais non, mon cher enfant.
Elle l’appelait son cher enfant, elle qui avait deux
ans de moins que lui. Il lui sembla que le ciel de ce
Paris maudit s’ouvrait, faisant pleuvoir des roses
pourpres.
Ah ! Madame la baronne ! je ne suis pas son fils,
vous savez !
Il était poursuivi de cette affreuse idée qu’elle au
rait pu le haïr si vraiment il avait été le fils de son
mari...
— J’en suis sûre, Paul Richard... Est-ce que je
serais là, en croyant le contraire ?
Et moi, s écria le jeune homme entre les gor
gées de sang qu’il crachait dans son mouchoir, estce que j oserais vous trouver belle si je ne pouvais
pas vous le dire, à vous, la femme de mon bienfai
teur?
294
LA MARQUISE DE SADE.
Tout d’un coup il pâlit, le sang reflua violemment
à son cœur.
— Mon Dieu, dit-il, ivre de ce parfum d’amour
qu’elle épandait autour d’elle, je deviens fou !
— Et vous êtes guéri? ajouta-t elle avec une ca
resse le long de son épaule.
— C’est vrai !
Ils restèrent immobiles l’un devant l’autre, saisis
de la même émotion. Pour la première fois Mary
s’attendrissait à propos de la misère d’un homme.
Lui, la dévorait de son regard large, curieux comme
un regard d’enfant et hardi comme toutes les pas
sions. Oh! ce peignoir de dentelles si mal attaché
qu’on l’aurait crue roulée nue dans des écheveaux
de fils fins, s’écartant sur la gorge pour lui donner
un éclair de sa peau vernie d’or! Ce peignoir s’en
tortillant à ses membres pour lui jeter l’impérieux
désir de la détortiller, de les trouver un à un comme
de petits oiseaux dans un nid. Oh! oui, elle avait
l’air d’une tourterelle blanche, et ceut été si facile
de lui arracher ses plumes pour essayer de voir
dessous !
Elle embaumait la chair toute jeune, toute saine,
toute chaude! Elle tenait du gâteau, des petites co
lombes, aussi des petits chats avec ses yeux phos
phorescents dans l’ombre du bosquet.
Il joignit les mains, ayant peur d’y toucher et de
lécher son doigt ensuite.
— Madame, soupira-t-il, vous vous moquez de
moi, je comprends! Vous êtes trop polie pour me
LA MARQUISE DE SADE.
295
chasser de chez votre oncle, et alors, en me pous
sant à dire une grosse bêtise...
Il s interrompit, faisant un geste de colère.
— Non!... je ne dirai rien du tout! Vous ne sau
rez rien! Le jour de votre mariage j’ai pleuré làhaut, dans ma chambre et puis je me suis déclaré
que je me casserais la tête dès que je sentirais que
je souffrirais trop. Le mal vient de la soirée des fian
çailles, je vous assure ! Et moi je ne m’en doutais pas
quand je pleurais... Imbécile que j’étais ! Est-ce que
ça s arrache, ces épines-là, et vous en aviez tant sur
votre robe verte! Aujourd’hui, quand vous êtes
entrée, j ai eu l explication... parce que le petit
bouquet de votre corsage a glissé dans mon livre. Je
lai pris, vous étiez partie sans le ramasser, j’avais
ledioit... et je lai mangé de caresses. Regardez-le !
aurez-vous la méchanceté de me le refuser?
II le lui montra écrasé sous sa veste de coutil.
Paul ! dit-elle avec un rire malicieux, je croyais
que vous ne vouliez rien dire?
— Faut-il que je m’en aille? demanda-t-il. Et
une larme brûlante coula de son œil assombri.
— Non !... qui vous a dit de partir?
— Madame, vous me tuez !
11 était secoué par des frissons de fièvre. Elle l'ex
cusait, elle, la femme du bienfaiteur, la femme de
celui qui, généreux comme un père, l’avait sorti du
ruisseau pour en faire un étudiant en médecine, plus
tard un homme honorable reçu chez les gens riches
et gagnant sa vie! Peut-être bien qu’il eût mieux
290
LA MARQUISE DE SADE.
valu pour lui ne jamais savoir certaines choses, par
exemple que les filles à 27 francs la nuit ne
suffisent pas au cœur de qui a faim d’amour véri
table. Mais comme il se voyait odieux en présence
de sa femme !
— Vous me tue? ! répéta-t-il en se raidissant
contre la folle tentation qu’il avait de lui baiser les
bras.
Elle éclata de rire. En vérité, il lui rappelait le
petit Siroco de Vienne, l’enfant trouvé au bord du
Rhône, dans un tourbillon de vent.
L’odeur des roses ajoutait une illusion déplus, elle
redevenait la fillette frêle et câline qu’on berçait en
core pour l’endormir.
— Paul, vous êtes amoureux : on n’en meurt
pas '.
Il bondit, debout, ébloui de ses audacieuses co
quetteries.
— Madame, c’est un crime de vous aimer, puisque
votre mari me donne du pain ! Madame...
— Eh! tais-toi donc, Paul, répondit-elle en glis
sant autour de ses robustes épaules ses bras ner
veux, félinement tordus, tu vas faire accourir Tu
lotte. D’abord, je n’aime pas mon mari, je ne l’ai
jamais aimé, il m’a offensée à Bade en me traitant
de courtisane. Oui! cet homme a osé, parce que je
lui réclamais de l’argent qui est le mien! Je ne lui
pardonnerai pas, je ne pardonne pas, moi. Je me
suis souvenu de tes yeux, je savais que tu m’aimais,
car tu es devenu amoureux le soir de la robe verte,
LÀ MARQUISE DE SADE.
297
hein?... Je suis arrivée pour te voir... je ne veux
pas te chasser... tu es si drôle avec ton beau
sang toujours prêt à jaillir et qui est d’un si beau
rouge !
— Vous m’aimeriez, vous? demanda-t-il d’un ton
rauque, et je peux espérer?...
Elle lui ferma la bouche.
Tu te trompes, il ne faut rien espérer du
tout.
Il ne comprenait plus. Il voulut réagir bravement,
comme un honnête garçon qui doit lutter pour l’hon
neur d’un bienfaiteur.
Ecoutez, Mary, ce sont les roses, la fatigue du
voyage... Moi, je suis un pauvre ignorant des grandes
dames et je n ai pas bien parlé... Nous oublierons
cela!... Vous êtes en colère, votre mari vous a bru
talisée, vous cherchez une vengeance... je devine, il
vous aura fait une scène pour le jeu!... Mon Dieu!
que je soutire!... Mais... je me rappelle ce qu’il a eu
de bonté vis-à-vis de moi, un abandonné... Je ne
peux pas aimer sa femme, je serais la pire des ca
nailles. Ah! c’est impossible! je vous aime... je
t’aime... Ah ! que tu es belle !
Et, oubliant ce qu il avait eu 1 idée généreuse de
lin dire, il la pressa sur sa poitrine, haletant, cou
vrant ses cheveux de baisers éperdus.
Laisse-moi, fit-elle riant toujours, nous sommes
des enfants, et les hommes auraient le droit de nous
gronder, s’ils nous surprenaient... Adieu... je me
sauve,
17.
298
LA MARQUISE DE SADE.
Elle s’enfuit à travers le jardin sans se retourner.
Lui, les bras encore tendus, chancelait, ivre d’une
volupté irritante.
— Sa femme ! balbutiait-il , c’est sa femme ,
m’a tiré de la misère et moi je l’aime, je la
veux.
Cette nuit-là, Madame de Caumont reposa heureuse
dans toute l’acception du mot sur ce lit monstrueux
où se lisait la devise : Aimer, c'est souffrir. Elle ai
mait sans souffrir, car on souffrait pour elle. Durant
son paisible sommeil de pécheresse, Paul Richard se
roulait sur le parquet de sa mansarde en proie à une
épouvantable crise de nerfs. Il avait espéré qu’elle
lui ferait un signe, qu’elle lui dirait : je t'attends, et il
était demeuré une heure à genoux, caché dans les
portières de son seuil, mais elle n’avait pas bougé,
la cruelle, qui savait même si elle ne l’avait pas déjà
oublié après avoir bien ri de ses saignements de nez
ridicules, devant la glace qui lui renvoyait le reflet de
sa suprême beauté?
Trois jours s’écoulèrent. Paul travaillait avec
M. Barbe, n’osant plus paraître à table. 11 sanglotait
la nuit, tremblait en écoutant des pas de femme de
chambre, puis il se jurait que l’honneur l’empêche
rait de la prendre si elle venait s’offrir. Le matin
d’un dimanche il trouva un petit billet très laco
nique dans un de ses livres d’études, sur les pages
marquées.
« Venez au jardin du Luxembourg, fontaine Médicis, deux heures. »
LA MARQUISE DE SADE.
299
Il y alla à une heure, et connut, durant son at
tente, tous les tourments de l’honnête garçon qui
va sombrer. Que lui dirait-il, là, devant ces prome
neurs indifférents? comment lui crierait-il : « Je vous
aime et je ne vous veux pas! »
Elle vint enfin de son allure froide, impérieuse.
—Monsieur Richard! lui dit-elle en souriant, mon
mari doit revenir ce soir et j’ai tenu à causer encore
avec vous.
— Madame, répondit-il en la saluant d’un air
gauche, je suis bien heureux de vous rencontrer 1
Quelques minutes avant, il s’était promis de la fuir
sans l’écouter.
— Paul, allez me chercher une voiture fermée,
nous irons n’importe où.
— Oui, Madame.
Ils montèrent dans un fiacre, tous les deux exami
nant les environs, puis Paul murmura à l’oreille du
cocher :
— Au Bois!
Ainsi cela se réaliserait fatalement comme la plus
banale intrigue.
Ils avaient été au Bois du même train, lui et la fil
lette de 27 francs ! Son cœur se serrait. La
baronne de Gaumont s’installa dans le fond, relevant
sa voilette et ôtant ses gants.
— Mon ami, dit-elle l’enveloppant de son regard
tout limpide comme une eau tranquille, moi, je
vous aime, c’est décidé. J’ai bien réfléchi et j'ai
constaté que vous étiez mon premier, mon seul
300
LA MARQUISE DE SADE.
amour. Avez-vous eu beaucoup de maîtresses ?
— Mon Dieu ! balbutia-t-il, je crois que vous me
mentez; c’est plus fort que moi ! Est-ce que vous ex
pliqueriez cela de ce ton si vous m’aimiez?
Elle eut un rire muet, puis passa son bras autour
de ses épaules.
Paul tressaillit.
Oh! Mary, je souffre horriblement. Non, je
n ai pas eu de maîtresse; qui songe à se donner à
moi? Personne ! et je suis pauvre. L’étudiant Richard
est un petit joujou qu’il vous faut, n’est-ce pas?
C’est drôle pour une mariée de six mois de tromper
son mari. Alors, vous le trompez ? Un homme d’hon
neur de moins! Qui le saura? Vous apprendrez ce
rôle avec celui-ci pour le jouer avec celui-là. Et vous
oublierez le cœur jeune que vous aurez brisé !...
Mary, tu es belle, tu es infâme, oui, je t’aime, oui,
j’en mourrai !
Mary l’embrassait sur le cou, tout doucement.
Vous vous moquerez, après une minute d’a
mour, de mon amour que vous trouverez bête, et je
pleurerai toute ma vie... J’étais malheureux hier,
demain je n oserai plus rien demander et mon mal
heur augmentera... Vous sentez si bon, Mary!
Il laissa tomber sa tête dans son sein, se cachant
sous les denlelles d’une écharpe brodée de jais. Une
voluptueuse douleur le tenaillait en lui faisant peu à
peu oublier son crime.
Paul, dit-elle, qui vous a permis de croire que
je me donnerais ?
LA MARQUISE DE SADE.
301
Il pensa quelle plaisantait.
— Mais tu viens de faire un aveu, Mary I
— Je t’aime... et voilà tout!
Que tu es folle! Merci! chère femme de mon
cœur, de me rendre lâche et de me rendre vil. Je n’ai
jamais mieux compris la joie de s’enivrer. Quand on
se réveille, on se tue... à mon tour d’ajouter : et
voilà tout 1
Il voulut embrasser sa bouche, elle recula.
— Paul, j ai besoin d’un être de mon âge pour lui
causer, lui sourire, me blottir dans ses bras... Nous
n irons pas plus loin ; veux tu?... Une idée que j’ai
parce que mon mari est un maître et que je n’aime
pas les gens sérieux. Nous ferons une école buis
sonnière de notre tendresse. Tu me diras tes peines,
je te dirai mesjoies. Nous nous presserons les mains
nos têtes à côté l’une de l’autre. Je rêve de l’amour
très impossible fait de mystères enfantins et que
l'on n’ose pas mettre en action. Paul, je t’aime
comme t’aimerait une petite sœur libertine !
— Moi je t’aime comme un amant qui te désire!
rugit-il tout d’un coup en 1a. broyant dans une étreinte
insensée, car décidément elle se moquait de lui.
Mary se dégagea.
— Paul, dit-elle, me prenez-vous pour une fille du
quartier latin ?
Il éclata en sanglots. Mais qu’est-ce qu'elle voulait
donc? Puisqu’elle se donnait comme une fille, fallaitil la respecter au risque d’être traité de sot?
— Madame, bégaya-t-il, vous m’avez demandé si
302
LA MARQUISE DE SADE.
votre mari était mon père ; auriez-vous encore un
doute ?
— Non, répondit-elle avec un énigmatique sou
rire, je n’ai plus aucun doute à ce sujet, mon cher
enfant.
Cette expression : mon enfont, exaspérait le pau
vre étudiant. Et elle prononçait cette mauvaise pa
role si délicieusement que, malgré lui, il se sentait
tout entier son bien.
— Mary, ajouta-t-il en s'essuyant les yeux et se
mettant à genoux, amusez-vous de moi, je jure de ne
pas me plaindre.
Elle lui saisit la tête à deux mains pour lui effleu
rer les lèvres et ils demeurèrent une grande heure
ainsi étreints, ne parlant plus, ne s’inquiétant
guère du chemin qu’ils faisaient; lui, se tordant sous
les caresses perfides; elle, jouissant du spectacle de
l’homme, enchaîné par sa science du baiser. Un
moment elle eut un frisson de femme vaincue, ce
fut une hésitation si courte qu’il ne s’en aperçut
pas.
— Mary, disait-il à son oreille, dans combien de
temps ?
— Oh! répliqua-t-elle, peut-être tout de suite,
peut-être jamais... je veux savoir de quelle force
mon corps dispose vis-à-vis de toi!
— Mon Dieu ! à quoi bon ? Soyons coupables sans
tant de préméditation! Crois-tu réserver quelque
chose à ton mari en me plongeant dans cet enfer de
voluptés décevantes ! Qui es-tu, méchante femme ?
LA MARQUISE DE SADE.
303
Je suis le véritable amour, celui qui ne veut
pas finir !
Et elle passait sur sa bouche ardente l’extrémité
de ses ongles rosés, jouant le long de cette chair
vive comme sur un clavier, montant et descendant
la gamme du plaisir sans aboutir à l’accord.
« Je crois que je vais mourir ! » songeait le jeune
homme en essayant de fuir la délicate torture ;
mais elle rapprochait sa tète de son corsage un peu
ouvert d'où sortait un parfum bizarre de fleurs
chauffées, un parfum de résédas.
Paul sauta hors de la voiture quand ils furent
arrivés au plus profond des taillis.
— Je préfère marcher, dit-il, aspirant l’air et
chancelant comme un blessé. Tu n’as pas pitié de
mes vingt ans, toi, tu ne sais pas que j’étouffe.
Faut-il t’aimer pour ne pas avoir l’envie d’abuser
de mes droits? Et tu me répètes, je t’aime ? Est-ce
possible, Mary ?
Elle se promena à côté de lui toute joyeuse, en
écolière, le tenant par un doigt et balançant leurs
bras. Elle lui confiait ses projets pour l’hiver. Elle
laisserait son mari libre d’aller au Cercle ou dans le
monde, et eux ils iraient courir des coins de ce Paris
quelle voulait connaître, du Paris des étudiants et
des filles. Ce serait bien drôle, ce ménage d’amou
reux innocents.
— Ton mari te possède ! répondait Paul frémis
sant d’un désespoir qui le rendait presque imbécile ;
moi, je n’ai rien eu, je n’aurai jamais rien, cruelle!
304
LA MARQUISE DE SADE.
— Je ne l’aime pas, mon mari ! s’écriait-elle dans
un élan de sincérité fougueuse, et elle se suspendait
à son épaule, le regardant en face, la bouche tout
près de la sienne ; puis, quand il se penchait, elle s’é
loignait armée de ce rire à la fois doux et effrayant
des sirènes qui se refusent. Devant un ruisseau il
dut s’arrêter pour se baigner le visage, le sang lui
étant revenu aux narines. Elle demeura debout der
rière lui, délayant du bout de son ombrelle dans l’eau
verte le flot rouge quelle avait appelé de toutes ses
caresses menteuses.
— Tu es bien avancée, maintenant! fit-il hon
teux, montrant son mouchoir complètement pour
pre.
— Oui, j’ai un bonheur à le voir couler, je t’as
sure. Peut-être je t’aime à cause de cela ! murmura-t elle tandis que cet homme pâli, exténué,
s’étendait à ses pieds, n’ayant même plus de désir.
Ils rentrèrent rue Notre-Dame-des-Champs vers
l’heure du dîner. Paul prétexta une migraine et
monta se coucher. En réalité, il était malade, son
amour avait fourni une trop longue carrière, il s’a
battait fourbu, esclave.
« Elle me tue, mais si je veux mourir, moi ! » se
disait-il, le front dans le traversin, semblant défier
ses propres révoltes d’orgueil.
Le baron de Caumont arriva quand on sortait de
table. Il se débarrassa de toutes les questions en
affirmant qu’il avait conseillé la fugue de sa femme.
— Elle perdait au jeu, ma foi, mon oncle, j’ai dit
LA MARQUISE DE SADE.
30a
à la petite enragée de rompre la veine, de se sauver!
Dès que la porte de leur chambre fut refermée
sur eux, il la saisit à bras le corps.
— Ecoute, gronda-t-il, j’ai failli me brûler la
cervelle. J’ai cru que tu avais déjà un amant et j’ai
cherché partout ton complice. On m’a donné une
fausse piste là-bas : une jeune dame avec un officier
qui paraissaient se cacher dans tous les hôtels des
environs de Bade... Voilà pourquoi je n’osais plus
écrire ici. Tu es calme, mais avoue que tu ne
m’aimes guère, toi, ma femme chérie, ma petite
maîtresse intrépide !
Et le viveur, près de pleurer, l’asseyait sur ses
genoux, couvrant de baisers fiévreux ses cheveux
noirs qu’elle dénouait avec une froide tranquillité.
— Je ne vous ai jamais aimé, Monsieur! répon
dit-elle en se levant.
— Oh ! je sais ! tu dis toujours des choses pa
reilles... qui aimeras-tu alors?
— Personne , Monsieur !
— Viens! couchons-nous... tais-toi ! je m’y habi
tuerai peut-être. D’ailleurs, je suis le seul, je suis
ton mari... je t'ai!
— Qu’importe, Monsieur, si mon cœur est loin
de mon corps ? Rappelez-vous que vous m’avez
appelée courtisane. Je ne vous pardonnerai jamais.
— Et quelle sera ma punition ?
Pour toute réponse elle se dirigea vers le lit, se
déshabilla et se coucha, lui tournant le dos, parfai
tement inerte.
306
LA MARQUISE DE SADE.
— Mary, moi qui reviens humble comme un péni
tent, je te supplie, mon ange, est-ce que je n’avais
pas raison de craindre tes vengeances, dis?... Tu es
si volontaire, si horrible dans tes réprésailles de
femme expérimentée! Mary, regarde, je me traîne
au chevet de ton lit et il est aussi le mien, pour
tant.
Il joignait les mains, elle éclata d’un rire clair.
— Monsieur, vous êtes grotesque, ne vous donnez
plus la peine de jouer ce rôle de jeune; vous pre
nez du ventre, baron, vous êtes ridicule.
Elle le comparait au bel enfant blond, sa con
quête de la journée.
— Encore, dit-elle d’un ton plus railleur, si vous
pouviez être votre fils !
Louis de Gaumont se dressa, le sourcil froncé.
— Vous me feriez regretter l’aveu du testament!
murmura-t-il.
A partir de ce retour, Mary redoubla ses rigueurs
et ses caprices. Entre son oncle tout chevrotant et
son mari tout aveugle, elle agaçait de ses signes
d'intelligence l’étudiant qui, lamine sombre, tâchait
de se dissimuler au bas bout de la table. Elle ne
voulait pas aller à la Caillotte et leur disait qu’elle
était reprise d’une folie scientifique. De fait, elle
restait des jours sur un livre barbare, expliquant en
camarade des choses absolument monotones, et dès
que le professeur leur laissait une seconde de liberté,
ils se rapprochaient, au-dessus des analyses chimi
ques pour se tendre leurs lèvres.
LA MARQUISE DE SADE.
307
— Tu es bonne quand même ! soupirait Paul
Richard alangui par son regard magnétique.
— C’est si charmant de le tromper sans te per
mettre d’aller plus loin !
Elle savourait ces voluptés comme les chattes
savourent le lait, la paupière mi-close et la griffe
en arrêt, heureuse mais n’attendant qu’un pré
texte pour lancer l’égratignure. Lui songeait sou
vent qu’elle finirait par user sa cruauté à ces
jeux-là. Il espérait une faiblesse, un cri, une larme
de pitié, alors il se saoulerait de la victoire pour
oublier remords et martyre. Oh ! il l’aimerait tant
en une seule nuit d’abandon qu’elle comprendrait
enfin que le plaisir c’est d’être doucement naïf, non
de torturer une pauvre chair innocente.
— Richard, lui dit une fois le docteur Barbe, vous
êtes pâle depuis un mois, je vous trouve l’aspect
fiévreux, les pupilles dilatées. Vous travaillez trop,
mon garçon.
Et, ce disant, le professeur offrit une petite enve
loppe blanche à son élève, elle contenait cinquante
francs. Paul hocha la tête :
— Merci, cher maître ; seulement je n’ai pas be
soin de courir le guilledou, je vous assure, je suis
triste, ça se passera !
— Hum ! vous mentez, Paul, et j’avertirai le
baron. Mon neveu s’intéresse toujours à vous, il aura
peut-être la chance de vous tirer des confidences.
— Je ne crois pas ! riposta le jeune homme avec
un geste de colère.
308
LA MARQUISE DE SADE.
Paul devenait follement jaloux. Le mari de Ma
dame de Gaumont n’était plus pour lui le bien
faiteur, c’était le mari, le monstre, l'homme heu
reux, celui qui s’endormait dans ses bras quand il
sanglotait sous les combles, lui relégué comme un
domestique dont on ne peut pas vouloir, par dignité.
Il s’imaginait qu’il était heureux.
De son côté, le baron rudoyait cet étudiant inutile,
plus beau que lui, surtout très jeune, plein de sève.
Sans être jaloux, il se croyait le devoir de le mo
rigéner à propos de ses manières gauches. Durant
les repas, il glissait d’un accent hautain des remar
ques de grand-père qui a fait la noce, mais qui
n’admet pas les expressions vulgaires. On ne pouvait
pas prononcer : grue, carabin, le boul-Mich, le singe,
le macchabée, dans les salons où Paul n’irait jamais,
bien entendu. On s’habillait de telle façon, il fallait
marcher de telle manière. Un médecin qui n’a pas
de chic ne peut pas compter sur une clientèle choi
sie, il ne réussit pas. Jean aurait dû se faire garçon
d’amphithéâtre, une destinée plus appropriée à sa
tournure.
— Tu es un animal, ajoutait-il pour terminer ses
harangues de monsieur abonnes fortunes et authen
tiquement blasonné.
Une haine sourde s’emparait de ces deux hommes
dont l’un profitait de toutes les occasions pour
mettre en relief l'infériorité de l’autre. Mary les
examinait à la dérobée, marquant les coups. A la
fin des vacances, le baron lui déclara qu’il n’était
LÀ MARQUISE DE SADE.
309
pas fâché de le voir retourner àl’École de médecine
au lieu de le garder à fainéanter dans le cabinet du
docteur. Elle eut un sourire mystérieux. Le lende
main elle se rendait à la sortie de l’Ecole, montait
en voiture avec Paul et dînait au restaurant.
—-■ Quelle raison donneras-tu?... demanda le
jeune homme anxieux, s’il va savoir que nous avons
été en cabinet particulier?
— Je lui dirai que je t’ai rencontré au moment
de ton retour, et que je t’ai proposé de faire une
partie fine, c’est tout simple !
— Tu es folle! Mary, il va te tuer sur place!
Gomment, tu lui diras la vérité ?
Elle tint parole. Le baron, abasourdi, la voyant
rire aux éclats, ne trouvait aucune réponse.
— Hein!... avec lui... en cabinet... chez Foyot ?
— Oui ! et qu’est-ce que cela vous fait? Avez-vous
peur que je m’éprenne de lui, par hasard?
— Vous... je pense que vous n’oseriez pas, mais
lui qui ne sait rien, lui, ce petit manant! Mary, je
vous défends de sortir avec lui !
— Je ne vous trompe pas, mon cher époux, de
quoi vous plaignez-vous, mon seigneur et maître?
Elle continuait à rire, faisant claquer ce rire
comme un fouet.
Le baron se sentant pour toujours débordé, ayant
cédé lâchement en une minute de rage amoureuse^
perdait auprès de cette femme singulière tout son
ascendant de personnage très au courant de la vie.
Il eut alors la seule volonté bien nette de jouir de
310
LA MARQUISE DE SADE.
son reste avec ses rentes. Au début de l’hiver ils
firent des visites et en reçurent beaucoup. Dans le
bruit des conversations banales, ce mari à la mer
tâchait d’oublier ses défaites d’alcôve. Il lui dési
gnait ses anciennes conquêtes, au fond en ayant
encore peur, mais la méprisant assez pour la traiter
comme les filles que rien ne peut effaroucher. 11 lui
cita la comtesse de Liol, et lui apprit de quel talent
secret cette créature, fort respectée de son monde;
disposait en faveur de ses amants. Puis il lui nomma
plusieurs jeunes femmes nouvellement mariées qu’il
avait eues avant leur mariage. Sans être ni mieux
ni plus habile qu’un autre, il possédait ses tablettes
de Lauzun. Toutes les anciennes vinrent à l’hôtel de
la rue Notre-Dame-des-Champs. Au mois de décem
bre ils donnèrent un bal où elles se trouvèrent toutes
mêlées aux figures d’un quadrille, et Mary leur
adressait ses plus sympathiques saluts, car elle se
savait uniquement aimée par un amant qu’elle pren
drait quand elle voudrait et qui la vengerait de ce
mari' éteint.
Le baron sortait souvent en garçon, il éprouvait
maintenant le besoin de renouer les relations inter
rompues et d’user du moyen suprême de l’indiffé
rence. Cet orage de passion pour sa femme légitime
lui semblait bête, il n’y a que les époux amoureux
que l’on trompe, et quand il serait rentré en luimême, elle lui reviendrait un soir plus abordable,
plus soumise. 11 fréquenta son Cercle, passa des
nuits blanches, offrit un souper à des actrices,
LA MARQUISE DE SADE.
311
fuma, de cinq à six, son cigare sur le boulevard des
Italiens.
— Ton mari se dérange ! déclara M. Barbe, une
fois, tandis que Tulotte larmoyait pour complaire à
sa nièce, et prévoyant déjà des réconciliations arrosables de toutes les manières.
— Je ne l’aime plus ! répondit Mary avec une in
souciance glaciale.
Le vieux docteur frissonna.
— Tu sais, dit-il, voulant éloigner toute explica
tion dangereuse, que ce pauvre petit Richard est
malade. Je l’ai forcé hier à se mettre au lit. Le ba
ron voulait l’envoyer à l’hôpital, moi j’ai refusé.
C'est un si bon enfant !
Mary rougit subitement.
— Je vais aller le voir, mon oncle, les soirées et le
théâtre me font négliger mon camarade, je suis im
pardonnable !
Elle jeta sa serviette sur la table, et, sans atten
dre son oncle qui avait l’idée de la suivre, elle
monta d’un pas pressé l’escalier de service. Paul était
couché dans un lit de fer, étroit, mal garni. Une
tasse de tisane fumait, à côté de son chevet, pour qu’il
pût la saisir sans le secours des gens de son bien
faiteur. 11 était là par charité; un mot de M. de Caumont, et on l’expulsait, il n’avait pas le droit de se
plaindre. Les études s’arrêtant, il restait là sans un
prétexte honnête, ce n’était pas comme Vautre, le
mari, qui, lui, légitimement lié à une famille riche,
pouvait se faire servir par leurs propres serviteurs
312
LA MARQUISE DE SADE.
et profiter d’un bien-être que son titre de baron
payait en satisfactions illusoires. Un étudiant vit
aux crochets de ses amis, quand il n’est ni baron ni
époux... et comme il ne serait point l’amant, qu’il
l’avait deviné dans ses longues insomnies de mal
heureux rêvant des caresses, il pleurait en se répé
tant qu’il faudrait la quitter pour la rue, pour le dé
sespoir.
— Madame la baronne, dit-il, la voyant s’asseoir
audacieusement sur son lit, je vais mieux, ne m’in
sultez pas, je m’en irai demain; je comprends que
ma présence vous pèse. Écoutez! j’ai refusé ma
huitième inscription. Je ne crois plus au rembour
sement par mon travail. Devenir médecin, c’est bon
pour les gens très élégants. Vous avez entendu votre
mari, il prétend que je suis un imbécile et que je me
tiendrai mal dans le monde.- A votre dernier bal j’ai
cassé une tasse du Japon. Votre oncle a fait sem
blant de ne pas voir, votre mari m’a secoué le bras,
furieux. Or, je ne veux plus qu'il me touche, je lui
sauterais dessus. J’irai, dès que je serai solide,
m’embaucher sur les quais pour décharger les ba
teaux; un rustre a toujours cette ressource... 11 fini
rait par me reprocher ses bontés. Songez, Mary,
que j’én mourrais, moi qui vous aime encore...
Il lui expliquait d’un ton amer ces choses et il
avait, en même temps, le désir d’embrasser sa main
perdue dans les plis du drap. Elle était venue, il
pouvait crever à présent : sa joie de partir serait
complète.
LA MARQUISE DE SADE.
313
— Paul, murmura-l-elle les yeux emplis d’une
chaude lueur, je suis montée pour te supplier de
rester. J’ai obtenu la tranquillité à force de scènes et
à force de refus. M. de Gaumont éprouve le besoin
de s’étourdir, il court les mauvais lieux, dit-on, et
me laisse, depuis quelques semaines, libre de dor
mir. Mon lit est meilleur que le tien, je viens te
l'offrir. Le temps des épreuves est passé, Paul...
Lejeune homme se renversa en arrière, son teint
animé de fièvre se décolora, et ilperdit connaissance.
Mary appela son oncle.
— 11 se trouve mal, vile, vos flacons, pauvre
amour !
Le docteur tira des sels qu’il avait dans sa robe de
chambre.
— Que lui as-tu dit? Tu l’as chassé? demanda-t-il
effrayé de la pâleur du jeune homme.
Elle haussa imperceptiblement les épaules.
— Alors, il t’aime ! fit Gélestin, entourant le ma
lade de soins paternels et jetant à sa nièce un regard
tout courroucé.
Est-ce qu’elle allait le tuer, ce petit Paul naïf et
bon comme le pain ?
— Que vous importe, mon cher oncle, réponditelle avec une expression acerbe. Son amour est plus
naturel que celui d’un vieillard ! Groyez-vous que les
belles filles sont failes poux* les hommes usés! Moi,
je suis sûre du contraire^
Gélestin se tut, tout tremblant.
— Mary, s’exclama l’étudiant qui reprenait ses
18
314
LA MARQUISE DE SADE.
sens, Mary, m’avez-vous encore menti ou ai-je
eu le délire... Mary... je t’aime tant, je souffre
tant...
Puis, brusquement, il se cacha la figure sous le
drap en apercevant son maître penché vers lui.
— Sortez ! dit la jeune femme désignant la porte
au docteur.
11 sortit, docile, n’osant pas risquer une réflexion
au sujet du mari qu’elle bravait.
— Je vais être leur complice, pensait-il, et nous
sommes déshonorés. Bientôt, ce sera public... je suis
un très brave homme... un homme usé, mais si
utile!... Oh! quelle expiation! Hier on m’a décoré
pour mon ouvrage de physiologie, aujourd hui je
protège les adultères de ma nièce. Voilà une étude
qu’aucun médecin ne pourra faire ! Va, mon vieux
savant, obéis !
11 ricanait, point jaloux, mais navré de ne pas
avoir prévu cette période nouvelle du mal.
— Mary, bégayait l’étudiant, dévorant ses doigts
de caresses folles, vous avez eu pitié... G est le ciel,
c’est la vie, c’est toi... Je vais dormir à la place dé
sirée, ma tête sur ton sein merveilleux, je vais en
rouler ta chevelure toute dénouée autour de mon
pauvre corps qui se pâme rien qu’en se sentant à
côté du tien! Tu veux? dis!... répète-le-moi !... (il
se redressa au milieu de son transport). Et ton mari?
cria-t-il tout à coup désolé.
— Mon mari ne doit pas rentrer cette nuit ; quant
à mon oncle, il fera selon mes ordres !
LA MARQUISE DE SADE.
315
— Tu es la maîtresse, je sais, mais si on nous
surprend?
— J’ai des poisons !
— Bien! fit-il, rassuré, nous mourrons aux bras
l’un de l’autre ; tu es l’amour, celui qui ne finit ja
mais !
Elle redescendit pour donner des verres de char
treuse à Tulotte et veiller à la domesticité, car elle
dirigeait tout. Dans une exacte prévision de l'heure
des folies, elle avait calculé la dose de ses culpa
bilités à l’avance, ne voulant pas donner au hasard
le moindre détail de son crime. Et qui s’imagine
rait qu’elle commettait un adultère pendant la pre
mière année de son mariage, sous le toit de son
mari, avec l’assentiment de son oncle? Tulotte alla
se coucher ivre jusqu’à ne pas trouver son chemin;
le vieux docteur s’enferma dans son cabinet, prêt
à la défendre si le mari s’armait d’un révolver.
Un calme de maison honnête se répandit, et la
baronne Mary commença sa toilette d’alcôve.
11 arriva dès que le timbre de la pendule eut
sonné onze heures, il gratta la porte comme un
chien, très discrètement, avec l’horrible angoisse de
ne pas la voir s’ouvrir. Des gouttes de sueur
coulaient le long de son front. Il aurait souhaité le
mari caché par là pour l’étrangler si elle n’ouvrait
pas et il grelottait de fièvre, ressaisi de son mal à
l’instant béni du plaisir.
Mary parut sur le seuil, en un peignoir de mous
seline. Un grand feu éclairait la chambre sombre.
316
LA MARQUISE DE SADE.
Les rideaux étaient clos, le lit mystérieux les atten
dait. Oh! cette chambre l’épouvanta vraiment ! elle
était tendue d’épaisses tentures où s enfonçait 1 idée
d’amour. Une peau d’ours blanc, le tapis devant le
lit, éclatait au sein des splendeurs du velours violet
et des brocarts antiques semblables à une grande
nudité ; par-ci par-là un meuble ou un tableau scin
tillait comme un œil farouche qui vous épiait.
— Mary... je vais tomber! dit-il, quand elle eut
refermé la porte.
— Tu as peur? Ne m’aimerais-tu pas assez? Ne
t’aurais-je pas assez torturé? Faut-il te renvoyer
pour t’arracher le reste de ton cœur ! Est-ce que
le souvenir du protecteur serait plus fort que la
passion ?
Il s’affaissa devant elle, les mains jointes.
— J’ai peur de mourir avant d’être heureux, voilà
tout ! répliqua-t-il les dents serrées, les joues inon
dées de larmes.
Elle sourit triomphante. C’était bien un esclave,
celui qu’elle avait lentement dépouillé de son hon
nêteté, son unique trésor de pauvre.
— Et après, auras-tu peur de mourir?
— Après, tous les poisons que tu voudras ! sou
pira-t-il en extase.
Elle joua de ses admirations, retardant sa chute
par un raffinement de volupté, et aussi parce
quelle voulait se convaincre quelle ne l’aimait
guère. Les hommes sont des brutes, elle avait le
mépris des jeunes comme des vieux, des oncles
LA MARQUISE DE SADE.
317
comme des maris, et des amants comme des maris.
Il murmura, d’un accent plein d’humilité :
— Je suis si malade que j’espère ne pas avoir
d’hémorragie. Tout mon sang est parti à vous dési
rer sans espoir. Vous ne vous moquerez pas de
moi. Mais pourquoi es-tu si froide, ma bien-aimée?
Tu disais que tu m’aimais?
— Je ne t’aime pas, je mentais !
Il hurla de douleur, renversé à ses pieds, baisant
le bas de son peignoir.
— Oh! non! non! je ne puis plus !... c’est trop !...
grâce!... je deviens fou... ce n’est pas possible!
Mary, que voulez-vous donc?
Elle riait en lui passant sur le visage un écran
de plumes d’autruche, et les frisures légères pro
curaient à l’étudiant l’illusion de coupures de rasoir.
Elle espérait que, malade comme il se trouvait, il
ne la violenterait pas. D’ailleurs il ne l’avait jamais
fait; il l'aimait d’un amour d’enfant, respectueux,
délicat. Paul par un effort désespéré se leva, la prit
par la taille.
— Madame, dit-il d’une voix sourde, vous ne me
méritez pas, je vais vous haïr !
Un éclair de haine illumina son cerveau; peutêtre vit-il enfin quelle créature il avait pour adver
saire ! Il la traîna jusqu’au tapis tout blanc, la ren
versa dans la mollesse de la fourrure.
— Paul! supplia la jeune femme déconcertée par
cette sauvage attaque, je vous aime... Paul... ce
serait odieux !
318
LA MARQUISE DE SADE.
Ce fut odieux! Ensuite, il la coucha dans son
grand lit de reine où il ne voulait pas entrer. Elle
se roulait, furieuse, échevelée, l’appelait lâche.
— Madame, taisez-vous, dit-il se détournant, car
elle était irrésistiblement belle, votre mari est peutêtre derrière la porte.
Cette menace produisit une étrange réaction. Elle
s’apaisa.
— Non, répondit-elle, viens, nous n’avons rien à
craindre, c’est ma faute... je suis une coquette, tu
as bien agi.
Il hésita, la partie serait gagnée pour toujours
s'il avait le courage de la fuir. Elle l’aimerait en
toute sincérité de corps et de cœur s’il domptait
son orgueil par un affront comme il avait dompté
sa personne par le viol, mais il la regarda.
— Me pardonneras-tu, chère femme? balbutiat-il quand il fut retombé dans ses bras, tout honteux
de sa brutalité d’un moment.
Elle l’attirait dans l’ombre de ce lit, mettant une
étrange persistance à l’éloigner de la lumière du
feu. Il la connaissait à peine pourtant, et il aurait
bien voulu se repaître de sa beauté ; le peignoir
était écarté, elle se livrait presque nue, blanche
comme la toison de la féroce bête dont le crâne
aplati, les yeux de verre orangé paraissaient les
guetter en rampant.
— Mary, répéta-t-il enivré, me pardonnes-tu?
Soudain elle jeta un cri :
— Paul! s’écria-t-elle, va-t-en... je te trahis, je
LA MARQUISE DE SADE.
319
veux ta mort, va-t-en... Par mon amour, mon véri
table amour, cette fois, va-t-en!... Oh! que je
t'aime !
Elle se tordait entre ses bras, sanglotant... elle
pleurait à son tour, elle qui ne pleurait jamais. Il
devina que les sens lui étaient venus.
— Mary, ma passion, mon ivresse! Est-ce que tu
mentirais encore?... Et ne savais-tu pas?...
Le bruit de la porte cochère battant dans la nuit
silencieuse l’interrompit, un roulement de voilure
monta de la cour.
— Va-t-en! priait Mary éperdue, c’est lui, c’est
mon mari, je lui avais dit de venir parce que... Oh !
c’est atroce... tu vas me haïr... et il va te tuer!...
Paul, abasourdi, ne bougeait pas. Il avait un
cercle de fer autour des membres. Que signifiait
ce bruit sourd qui lui étourdissait le cerveau et ces
paroles sinistres en pleine volupté? Elle avait le dé
lire. Son mari! Ah! la terrible créature! Elle le
poussa hors du lit.
— Là... là-bas... derrière le rideau de la croisée.
Vite!... il est trop tard pour sortir.
Il cherchait ses habits sans avoir conscience de
ses mouvements, puis, s’entêtant, il demeura immo
bile, écoutant le son étouffé des pas dans le corri
dor. Une clef pénétra dans la serrure, la portière se
releva et le baron parut. Le feu flambait à travers le
garde-étincelles de cuivre ciselé, lançant des rayons
au jeune homme debout dans sa pose de statue. Le
baron abaissa l’arme qu’à tout hasard il avait prise.
320
LA MARQUISE DE SADE.
— Le misérable! rugit-il, visant ce tas de chairs
sans défense.
— Ne tirez pas, Louis! dit-elle, se traînant à
genoux, c’est moi qu’il faut tuer a présent.
M. de Caumont laissa glisser le revolver, sa main
eut un intraduisible geste d’effroi.
— Gomment, lui?
Et il ajouta pendant que Richard, prêt à mourir,
s’accroupissait passivement sur les fourrures nei
geuses :
— L’amant... c’est mon (ils! ! !...
Il avait eu un trouble en.entrant, voulant d’abord
tuer l’homme nu qu’il ne croyait pas nécessaire de
connaître, puis il voyait son fils, beau comme un
dieu, son fils de l’adultère ! Paul foudroyé crut sentir
une balle au cœur et s’évanouit.
Mary rattachait les rubans de son peignoir.
_ Eh bien! oui, avoua-t-elle, je voulais me ven
ger! Puis, il me plaisait. Vous m’aviez appelée
courtisane. Je voulais mériter amplement cette in
jure et vous faire tuer votre fils. Pourquoi m’avezvous livré le testament un soir que vous disiez
m’adorer trop pour me vouloir cacher quelque
chose? Vous y parliez d’assassinat. Je voulais vous
prouver que je raisonnais mieux que vous. Le vul
gaire supplice que de vous empoisonner! Le testa
ment détruit, je savais quand même que vous aviez
un fils naturel, Paul Richard, à qui vous léguiez
votre fortune personnelle, moi refusant de vous don
ner des enfants. Mais je ne pensais pas aller si loin.
LA MARQUISE DE SADE.
321
Je suis capable de le défendre à présent que je pos
sède une nouvelle science, grâce à lui. Lorsque je
vous écrivais cette lettre anonyme, j’ignorais qu’un
homme pût être amusant. Je l’aime, entendez-vous?
Je regrette cette scène ridicule.
En parlant, Mary allait et venait de son mari
suffoqué à son amant étendu comme mort.
— Madame, dit le baron d’un ton rauque, ces
fameux poisons vont vous servir, je pense! Prenez
le plus violent. Lui, je l’épargne, il est en puissance
de démon, le malheureux. Qu’il quitte votre de
meure, voilà tout. Ah! Madame! Madame!
Et Louis de Gaumont, craignant que son revolver
partît tout seul, se sauva dans le corridor, les mains
crispées au-dessus de sa tête, ayant l’aspect de
quelqu’un qui fuit au milieu d’un incendie.
e fut le docteur Barbe qui installa Paul Richard
C
dans une maison de la rue Champollion, loin des
vengeances de son père. Le jeune homme, abruti,
se laissait conduire, ne voulant plus penser. Allaitelle mourir? Ou allait-il se tuer? 11 vécut là trois se
maines enfermé avec des études que le vieillard lui
imposait pour le forcer à l’oubli. Pas un mot, entre
eux, ne se dit au sujet de Mary. Pourtant Paul remar
qua que son maître ne portait pas encore le deuil.
Un soir, Mary arriva, sortant d’un bal, toute cou
verte de fleurs et de joyaux, elle monta ses six éta
ges, répandant des odeurs vanillées le long de cet
escalier fumeux. Elle frappa deux coups comme le
docteur en avait l’habitude. Richard ouvrit. 11 ne
s’était pas déshabillé et travaillait.
324
LA MARQUISE DE SADE.
11 recula, lâchant le livre qu’il lisait.
— Oh! ce n’est pas possible! bégaya-t-il, se rap
pelant seulement quelle avait été sa maîtresse quel
ques heures.
— Oui, c’est moi-même; t’imaginais-tu que je ne
reviendrais jamais?
— De ta tombe ? demanda-t-il, les yeux égarés.
— Grand fou! répondit-elle, et, comme le soir
des promesses, elle s’assit sur son lit après avoir
enlevé l’abat-jour de sa lampe. Il vint lui toucher
les épaules, ses fourrures glissèrent, découvrant sa
chair merveilleuse, aux aspects de fruit fondant.
— Mon Dieu! soupira-t-il, la femme de... de
l’homme qui est mon père ! Ah ! le cauchemar af
freux, la cuisante douleur,... je t’aimais bien.
— Tu m’aimes toujours?
— Non ! ce serait un crime si lâche, Mary !
Elle se mit en devoir de défaire les agrafes de son
corsage, ôtant des guirlandes qui la gênaient.
Lui demeurait sérieux;
— Mary,, commença-t-il, plein d’une cérémo
nieuse dignité, j’ai cru qu'il t’avait tuée. Je le remer
cie de la vie qu’il te rend bien plus que de celle
qu’il m’a donnée... mais l’amour ne peut plus re
venir. On nie la voix du sang; moi, j’y crois. Tu
n’es plus pour le fils du baron Louis de Caumont
qu’une sorte de belle-mère coquette et cruelle,
un monstre. Je sais que cet homme n’a pas été
aussi bon pour le pauvre mendiant, son fils, qu’il
aurait pu l’être; mais aujourd’hui, ai-je le droit de
LA MARQUISE DE SADE.
325
me plaindre, moi qui ai violé sa femme... Mary... je
t’ai violée, n’est-ce pas? Oh! l’horrible nuit ! Nous
sommes donc des maudits, nous autres, les enfants
naturels? Mary, je vous aimais tant ! Vous vouliez
me faire tuer. Mary, je vous aime encore ; d’ailleurs,
pourquoi le cacherais-je ? d’un amour sans espoir
désormais, d’un amour qui me mangera le cœur;
Mary, la femme de mon père, Mary, la chère adorée
que je ne peux plus serrer dans mes bras !
Lejeune homme s’animait. Déjà, ce n’était plus le
crime qui l’occupait. Elle était là, demi-couchée,
railleuse, ôtant toujours ses vêtements et tout heu
reuse de se montrer au vainqueur.
— Paul, dit-elle, suis-je bien la même femme ?
— Hélas! par pitié, ne me tente pas... Tu es aussi
belle, aussi perverse, Mary... mais je ne te peux plus
souffrir. Tu m’as trompé en le trompant, ton mari.
Il disait « ton mari, » ne répétant pas « mon père ».
Elle éteignit la lampe, puis l’attira près d’elle.
— La voix du sang ! murmura-t-elle, c’est la voix
de l’amour. Tu hais le baron de Caumont, et moi,
tu m’aimes encore. Ne viens-tu pas de me l’a
vouer?... Allons! ce serait folie quç de gaspiller
notre temps; il est minuit, je rentrerai chez moi
vers trois heures du matin, le coupé,m’attend place
de la Sorbonne. Paul Richard... ne faites donc pas
votre romantique !
Cette phrase singulière retentit à l’oreille de l’é
tudiant comme un éclat de rire. Peut-être avait-il
rêvé, en effet, des choses fort inutiles. Après tout, il
19
326
LÀ MARQUISE DE SADE.
n’aimerait jamais ce père de hasard dur et hautain,
l’ayant abandonné aux vagabondages des rues tant
qu’il avait pensé que les preuves de sa naissance
n’existaient pas.
Mary était une créature odieuse ; cependant elle
ne lui représentait point l’odieux inceste, elle avait
vingt ans, lui en comptait vingt-deux. Un couple
choisi par Dieu pour se consumer de plaisir. Et elle
venait de lui baiser la nuque, lui courbant la tête
avec l’autorité d’une véritable passion.
Paul s’abandonna, les idées perdues, possédé
jusqu’aux moelles du désir honteux de savoir si
elle éprouverait de nouveau ce frisson de joie
mystérieuse qui la lui avait offerte.
— Mary, bégaya-t-il, se délivrant lâchement de
ses remords, je suis sûr, à présent, que cet homme
se fait illusion. Je ne peux pas être son fils, je
t’aime trop, vois-tu 1
Quand Mary rentra chez elle, son oncle 1 arrêta au
passage du corridor.
— Misérable ! dit-il tout bas. Et, la saisissant par
les poignets, il l’emmena dans son cabinet.
_ Vous exagérez, mon cher oncle, répondit-elle
avec un tranquille sourire. Je ne vous le fais pas
garder, choyer comme un trésor pour votre propre
distraction. Mon mari est en Russie, à la poursuite
d’une actrice, moi je m’amuse pendant son absence :
cela est, prétend-on, d’un joli genre. Votre morale,
assez souple je pense, me permettra de me diriger
à ma guise.
LÀ MARQUISE DE SADE.
327
— Mary ! gronda le vieillard exaspéré, vous ne
voulez que sa mort, c’est une névrose que je devine
enfin. Vous avez la monomanie des cruautés... Ah!
ce pouce, ce pouce long et mince... il est l’indice
absolu... je ne l’ai pas osé croire, ce pouce ! Il lui
plaçait sous les yeux ses deux doigts rosés ; elle eut
un clin de paupière impertinent.
— Ah ! vous savez, mon cher docteur, qu’il est
dangereux pour vous d’examiner les défauts de ma
personne.
Célestin Barbe hocha le front.
— Mary, vous voulez le tuer! Moi, je le défendrai,
cet enfant ; il est naïf, il est bon. Vous voulez le
tuer !
Alors Mary se dégagea, hautaine.
— Tenez, dit-elle, posant sa bourse sur une console,
vous ferez monter chez lui, dès demain matin, un lit
plus confortable que celui que vous lui avez donné ;
j’ai le dessein d’aller le voir très souvent. Vous
m’instituez régisseur de votre fortune, mon oncle,
et je veux doubler vos aumônes.
Elle ramassa la queue de sa robe, puis, sans qu’il
eût le temps de placer le discours violent qu’il s’é
tait juré de lui faire entendre, elle rentra dans son
appartement.
Une vie d’exquises folies commença pour Paul
Richard. Décidé à ne plus penser, il lui obéissait
comme un enfant, passant ses jours à la désirer.
Elle, qui savait que le baron de Gaumont pouvait re
venir de sa fugue d’un moment à l’autre, prenait le
328
LA MARQUISE DE SADE.
prétexte des bals et du théâtre pour s’arrêter rue
Champollion.
La comtesse de Liol avait un hôtel non loin,
sur le boulevard Saint-Germain, elle recevait tous
les mercredis soirs. Mary partait de ce salon à
l’anglaise vers l’heure du souper. A l’Opéra, elle
apparaissait dix minutes dans sa loge, quelquefois
elle prétextait des malaises subits quand elle ren
contrait de vieux amis de son oncle, pour ne per
mettre aucun soupçon. Seul, son cocher se dou
tait; mais elle l’avait acheté si cher que nul à Paris,
pas même le mari, ne devait être capable de ren
chérir sur le prix. Le concierge de la rue Ghampollion la croyait une cocotte de grande marque se sou
venant de ses anciennes tendresses, et il recevaitses
pièces de 20 francs les yeux fermés. Ensuite elle
était toujours voilée.
Dès quelle arrivait, Paul lançait toutes ses bûches
dans la petite cheminée et verrouillait sa porte. Il
tombait en des extases devant elle, vêtue de satin ou
de velours, n’osant pas la toucher, lui répétant que
son indignité le faisait martyr. Elle riait.
Une fois, pendant qu’il l’adorait ainsi, le front
prosterné sur ses pieds chaussés de brocart d’ar
gent, car elle devenait d’une somptuosité de reine, il
fut repris de ses hémorragies; les pieds scintil
lants, les pieds d’idole, se couvrirent de pourpre.
Honteux, il lui demanda pardon, se mettant de
l’amadou aux narines et tâchant d’essuyer les jolis
souliers.
LA MARQUISE DE SADE.
329
— Ce n’est rien, dit-elle, avec une farouche pré
cipitation ; au contraire, laisse donc , cela m’amuse
de me sentir marcher dans ce flot rouge !
Elle lui expliqua qu’elle l’avait aimé pour cette in
firmité de gamin bien portant, et que, si elle osait,
elle le ferait saigner ainsi par plaisir. Paul, désor
mais, rechercha les occasions. Tantôt il se cognait
le front, ayant l'air de ne pas le faire exprès. Tantôt
il tenait la tête penchée, plus basse que le reste du
corps, et quand il se relevait il guettait comme une
récompense son cruel sourire de femme capricieuse.
Alors elle l’enlaçait plus étroitement, s’enivrant du
sang qui la barbouillait; durant ces heures, elle le
comblait de ses caresses les plus perverses, de ses
mots les plus délirants. Elle finit par lui avouer que
si on le guérissait, elle en serait fort ennuyée. Elle
aimait ce sang comme Tulotte aimait les liqueurs.
Chaque nuit voyait s’augmenter leur passion et ce
vertige de la chair se liquéfiant, vermeille, sous les
étreintes sauvages.
— Pourquoi n’es-tu pas mon mari, toi? deman
dait-elle au milieu de ses bonheurs.
Et il se sentait plein d’orgùeil, oubliant que le
mari, .celui qu’ils trompaient, était son père.
— Puisqu’il ne m’a pas tuée, c'est un lâche! di
sait-elle encore, le méprisant tout haut, devant l’é
tudiant, qui l’approuvait de ses regards fous, ne
voulant pas se rappeler.
Un matin, vers la pointe de l’aube, le jeune
homme s’évanouit dans ses bras parce qu’elle s’était
330
LA MARQUISE DE SADE.
plu à lui mettre des compresses d’eau froide sur les
tempes, activant l’hémorragie; il avait inondé les
draps, et la cuvette remplie exhalait 1 odeur d un
égorgement.
_ Pauvre ange ! fit-elle, le contemplant dans sa
rigidité presque effrayante.
Elle s’habilla à la hâte, descendit et alla glisser
un billet au cocher qui dormait, place de la Sor
bonne.
— Ramenez mademoiselle Juliette, lui dit-elle
d’une voix brève. Elle revint en courant. Paul s éveil
lait, faible et tout ahuri.
— Tu vas garder la chambre ! déclara-t-elle, j’ai
prévenu Tulotte, elle nous fera un bon déjeuner. Tu
ne travailleras pas. Moi je dirai que je suis restée
chez madame de Liol ! D ailleurs, mon oncle n a
rien à voir à ma conduite !
Il eut peur.
— Non! Mary! non, ce n’est pas raisonnable. Tu
feras un scandale ! Songe donc ! Tulotte ne sait pas
notre amour.
Elle lui ferma la bouche sous une caresse.
Tulotte vint une heure après, apportant un cos
tume de ville à sa nièce et moins étonnée qu’on au
rait pu le croire. Elle pinça l’épaule de 1 étudiant
pendant que Mary changeait sa robe de bal.
— Une vraie noce , déclara la vieille fille, je vais
acheter un déjeuner solide, et quelques bouteilles
d’un cachet vert que je connais... Ne vous remuez pas !
Le baron? un grigou. Quant à l’oncle? un sale!...
LÀ MARQUISE DE SADE.
331
C’est moi, une honnête créature, qui vous le certi
fie, Monsieur Richard ! Eh bien! elle les trompe...
ça prouve que les femmes ont du cœur, quoi ! On
l’a sacrifiée! ma pauvre petite élève, une enfant que
j’ai tant choyée lorsqu’elle était au berceau. On l’a
mariée à ce pantin, tout de suite, sans consulter ses
inclinations... je me comprends! Il y a des hontes
dans les familles qui veulent des vengeances ter
ribles. On devrait l’appeler Célestin le Barbon au
lieu de lui donner du « Cher maître » et du « Mon
sieur Barbe » long comme le bras.
Mary la fit taire d’un signe impérieux.
— Suffit ! Madame ma nièce, continua la vieille
fille, enchantée de promener ses ivresses, perpé
tuelles maintenant, dans un désordre qui lui servait
d’excuse, suffît ! Je vais acheter un fameux vin de
Mâcon qui ne sera pas un vin d’épicier. J’ai raconté
à notre oncle que vous étiez chez la comtesse de
Liol, trop souffrante pour rentrer. Il est capable de
s’imaginer que c’est une indisposition de bon
augure !
Et sur cette grossière plaisanterie, Tulotte des
cendit afin de commander le déjeuner.
Mary sacrifiait sa réputation. Elle aimait avec la
rage de son existence à jamais gaspillée, puis elle
savait au juste ce que vous enseignent les livres de
médecine au sujet de la morale.
La morale est de demeurer sain ; elle avait une
excellente santé et son amant se portait très bien,
quelle situation plus normale en ce monde? Qu’avait
332
LÀ MARQUISE DE SADE.
à faire, dans leurs jeunes élans, le nom de son mari,
un viveur déjà flambé, ou celui de son oncle, un
hypocrite à moitié mort? Ils déjeunèrent tous les
trois près du feu, en devisant de l’avenir : si le vieux
partait l’année prochaine, le plus tôt possible,
Mary demanderait une séparation de corps qu’elle se
chargerait de faire prononcer contre l’époux. Moyen
nant une rente qu’elle lui offrirait, elle deviendrait
libre, et Paul serait le maître rue Notre-Dame-desChamps.
— Mais, tu veux que je passe pour un entre
tenu ! murmura l’étudiant.
— Des mots! s’exclama Mary impatientée, des
mots !...
Ce matin-là, l’oncle Barbe comprit que c’était
l’écroulement définitif. Tulotte, l’esclave, et l’a
mant, fou à lier, obéissaient sans une ombre de pu
deur. On ne lui disait pas, à travers les rues : « Vous
êtes leur complice; » mais l’instant viendrait où le
mari, ressaisissant son revolver, tuerait pour de
bon la femme qui se moquait ainsi de toutes les
lois sociales. Antoine-Gélestin , déjeunant seul
dans leur vaste salle à manger, lisait ses revues
scientifiques.
— Je suis si inutile ! se disait-il, en feuilletant les
pages de son dernier article sur la cristallisation de
l’acide carbonique.
A midi seulement, les deux femmes descendirent
du coupé, et entrèrent chez lui.
— Mon Dieu ! balbutia-t-il, la voyant très pâlie
LA MARQUISE DE SADE.
333
derrière une voilette de tulle noir, mon Dieu,
comme elle l’aime!... et cela sans son cœur, parce
qu’il est jeune '.
— Mon frère, expliqua Tulotte, le verbe insolent,
car elle avait bu beaucoup de mâcon, nous venons
du boulevard Saint-Germain. Un ressort du coupé
s’est cassé, cette mignonne a dû dormir là-bas!
— Vous mentez, malheureuse ! répondit le vieil
lard, levant la main, prêt à frapper sa sœur, plus
exaspéré encore de ce mensonge que de l’attitude
calme de la femme adultère.
Mary sourit.
— En effet, dit-elle avec une étrange douceur,
elle ment, je sors de la rue Champollion, il était
malade, je l’ai soigné.
Et lui, le pauvre barbon, qui le soignerait s’il
était malade? Il se retira très vite, baissant les yeux,
abîmé dans une honte mortelle. Sa cervelle semblait
se dissoudre, il grommelait des phrases de son ar
ticle, essayant, mais en vain, de lui rappeler que
c’était infâme de manquer à la foi jurée. Il s’enferma
avec cette revue, prenant des notes, causant tout
bas du néant de ses études. Tulotte et Mary échan
gèrent un signe d’intelligence.
— Je crois qu’il bave ! fit la cousine, mépri
sante.
— Encore un an, et nous en serons délivrés !
riposta Mary, mettant toujours la haine à côté de
l’amour.
Elles allèrent se coucher. Il faisait une journée
19.
334
LA MARQUISE DE SADE.
sombre, et les globes de gaz étaient restés allumés
au plafond du corridor ; les domestiques bâillaient,
un lourd ennui planait sur la maison. Quelqu’un
sonna à la porte du perron ; c’était le savant à
l’oursin, le dernier fidèle, qui demandait le profes
seur Barbe pour une commission urgente. La femme
de chambre, un peu maussade, car elle avait attendu
sa maîtresse toute la nuit, le bouscula dans l’es
calier.
Est-ce que monsieur avait le temps? Il détestait
les visites ! Si jadis il avait eu des réunions, aujour
d’hui il ne voulait plus voir personne... Il tombait
en enfance, elle servait la baronne de Caumont à la
condition de ne pas servir M. Barbe, un gâteux
insupportable. Tout tremblant, le vieux naturaliste
expliquait à la jolie fille de mauvaise humeur, qu il
fallait absolument qu’il eût un entretien avec son
camarade de collège.
— Oui ! Mademoiselle, ajoutait-il, s’entêtant à pé
nétrer jusqu’à cette lumière qu’on lui cachait depuis
un an, mon camarade de collège! Les autres sont
des égoïstes qui ont la célébrité pour les consoler,
mais moi je n’ai que son amitié... Mademoiselle, il a
classé mon oursin dans son article... Comprenezvous ? Un oriolampas !... un oursin unique ! et vous
croyez que je peux vivre sans le remercier ! Il s’est
souvenu de mon oriolampas! Je le verrai, Mademoi
selle... En usez-vous?
Faisant un effort de galanterie, il lui tendait sa ta
batière.
LA MARQUISE DE SADE.
335
Pour le coup, la femme de chambre s’emporta.
L'astronome Flammaraude était venu lui-même
demander des nouvelles, et la baronne, sa nièce,
avait refusé de laisser voir son oncle. Il était
comme un hypocondre, leur grand savant, et on
l’embêtait quand on lui posait des questions.
Madame était bien libre, sans doute, de l’affran
chir de leurs empressements ridicules. On lui avait
supprimé aussi son élève , l’étudiant Richard, à
cause de la fatigue.
— Allons ! quand je vous dis qu’il n’y est plus !
cria-t-elle, tendant le poing.
L’homme à l’oriolampas s’adossa contre la porte
du cabinet de travail. Il savait que le maître l’enten
drait.
— Mademoiselle, recommença-t-il très humble, il
faut vous dire que c’est le seul qui en ait parlé dans
une revue scientifique, et il l’a décrit de souvenir,
bivalve et légèrement veiné de grenat! peut-être
ayant servi de terrain à des racines de Byssus ou
encore...
La fille, hors d’elle, finit par le pousser le long du
mur. Depuis le mariage de la nièce, on n’avait pas vu
un pareil importun. Est-ce qu’elle allait subir une
leçon d’oriolampas, à présent ?
Soudain une explosion formidable retentit, la
maison fut comme agitée d’un frisson électrique, et
les deux disputants se trouvèrent renversés, la face
dans le tapis du corridor. Mary, réveillée en sur
saut, crut à un retour de son époux déchargeant son
336
LA MARQUISE DE SADE.
revolver au hasard, par fureur d’avoir tout appris.
Elle mit son peignoir garni de cygne, se regarda,
se coiffa, intrépide comme un général d’armée qui
va livrer une bataille décisive. Enfin elle sortit de
sa chambre. Une vapeur d’un goût singulier em
plissait le corridor, elle ne reconnut pas la fumée de
la poudre et elle se dirigea du côté du cabinet. Le
cocher était en train de faire sauter la serrure pen
dant que l’obstiné visiteur, accroupi sur les genoux,
essayait de ranimer la servante, complètement pri
vée de sentiment.
— Madame, allez-vous-en ! supplia l’homme à
l’oriolatnpas, je crois que mon pauvre collègue a
trouvé sa cristallisation (1).
Un éclair illumina la mémoire de Mary. Elle se
précipita, suivie des domestiques, dansle cabinet du
docteur : il était étendu, les yeux fixes, sa barbe
toute hérissée, un peu d’écume aux lèvres, les dé
bris de sa presse hydraulique jonchaient le sol. La
Vénus anatomique, détachée de son piédestal, avait
bondi, droite encore, mais décapitée, en travers de
sa table, sur un amas de fioles brisées. Les livres
épars avaient leurs pages arrachées, le squelette, le
bras en l’air, contemplait la destruction de ses or
bites creuses.
— Mon vénéré maître ! sanglota celui qui avait
voulu le voir et qui le trouvait mort.
(1) La cristallisation de l’acide carbonique a été découverte
en 1881 par Wroblewski.
LA MARQUISE DE SADE.
337
— Une victime de la science ! dit Mary, conser
vant son calme, tandis que les domestiques faisaient
des scènes de lamentations. Quand on voulut le rele
ver pour le porter sur un lit, elle s’y opposa, disant
que puisqu’il n’y avait rien à espérer, on devait at
tendre les constatàtions. En réalité, elle pensait que
si un souffle lui demeurait, il étoufferait grâce aux
vapeurs de l’acide commençant à se répandre d’a
bord au ras du parquet. Et on le laissa là s’achever,
un coussin sous sa tête chauve, enveloppée d’un ri
deau que l’explosion avait descendu de la fenêtre.
Le vieux naturaliste, point médecin, lui palpa la
poitrine un instant ; puis, se sentant des nausées,
l’esprit très confus, il sortit derrière la baronne de
Gaumont, larmoyant son histoire d’oriolampàs pour
laquelle il aurait bien voulu donner à son collègue,
un maître vénéré, de plus précises explications.
— Il a été tué raide, déclara Mary à sa tante.
— Tant mieux! grogna Juliette Barbe, il ne met
tra plus la discorde chez nous.
Peut-être le savant était-il las de servir de témoin
à cette discorde et avait-il choisi le chemin le plus
court pour s’enfuir !
Ceux qui constatèrent son décès s’aperçurent que,
soit trouble de tous ces gens profondément affectés,
soit ignorance de la part du bonhomme à l’oursin, il
n’avait expiré qu’un quart d’heure après sa chute
et qu’en tombant il ne s’était fait aucune blessure
mortelle.
— Victime de la science! répétèrent les journaux,
338
LA MARQUISE DE SADE.
échos complaisants de la jeune baronne. Il y eut un
enterrement magnifique. M. de Caumont, prévenu,
arriva pour l’ouverture du testament. Antoine-Gélestin Barbe léguait toute sa fortune à sa nièce. Le ba
ron, attendri, ne sachant plus où s’était perdu son
fils naturel, ayant lui-même bien des choses à se re
procher, fit une démarche auprès de sa femme.
Tous les deux vêtus de grand deuil, revenant du
cimetière dans la voiture ornée d’énormes nœuds
de crêpe, entamèrent une banale conversation.
— Madame, croyez que je prends part à votre
chagrin. Les larmes effacent les fautes, Mary ! Ah !
quel noble cœur, cet homme que le Paris scienti
fique regrette avec nous!...
Elle se garda de relever son voile, car il aurait vu
qu’elle ne pleurait point, mais avait un singulier
sourire.
— Monsieur, répliqua-t-elle digne et froide, je
sais que mes torts ne sont pas de ceux qu’un mari
oublie. Nous tâcherons de nous supporter mutuel
lement, à moins que vous ne désiriez me convaincre
d’adultère devant un tribunal.
A cela, il avait souvent pensé. La phrase le plon
gea dans de mornes réflexions. Un scandale ne mè
nerait à rien de logique : iJ avait un fils naturel, et
elle possédait une belle fortune. Entre ces faits ac
complis, un avocat le ballotterait avec d odieux com
mentaires. Il serait la fable de ses amis, les viveurs
du cercle aristocratique, et Mary, jeune, orpheline,
intéresserait autrement que lui, ex-fanfaron, sujet
LA MARQUISE DE SADE.
339
aux fredaines des blasés, un peu engraissé du
ventre.
— Mary , murmura-t-il , on irait au bout du
monde, qu’on ne vous oublierait jamais !
Il eut l’envie de lui prendre la main ; il se retint
pour ne pas lui paraître ridicule.
Chez eux, elle décida quelle lui donnerait le droit
de gérer les capitaux selon ses idées.
Il la trouva généreuse. Pour un rien de tendresse,
il lui aurait demandé si elle pouvait aussi effacer le
passé.
Il reprit une certaine tranquillité quand il eut in
terrogé les domestiques et les amies mondaines.
Tulotte lui semblait un porte-respect bien suffisant;
le cocher avait juré tous ses dieux que madame ne
sortait pas sans sa tante. La petite comtesse de
Liol, l’ancienne conquête, lui avoua quelle n’avait
aucun rapport défavorable à lui faire. Elle gardait
bien ses secrets, Mary, en admettant qu’elle en eût,
cette créature, un peu doctoresse avec ses compa
gnes du frivole faubourg Saint-Germain, et la com
tesse termina en félicitant le mari qui cascadait par
delà les frontières pendant que sa femme soignait
un vieil oncle à héritage. Leur deuil les empêchant
de recevoir et de courir les salons, ils durent se
cloîtrer dans l’hôtel, très agrandi par la catastro
phe. A la lueur d’une lampe intime, ils durent pas
ser des soirées en tête-à-tête, lui ne sachant que
dire, elle lisant ou brodant sans rechercher la cau
serie. Il lui fallut de nouveau l’admirer sous les
340
LA MARQUISE DE SADE.
simplicités de ses robes noires comme avant leur fa
tal mariage, et il constatait qu’elle était encore em
bellie : ses yeux, bistrés par la douleur, se rejoi
gnaient, toujours de ce bleu inexplicable au milieu
des pâleurs dorées du visage, s’estompant de leurs
fins sourcils prêts à se froncer. Ses cheveux lourds,
plus en deuil que sa robe, avaient des senteurs déli
cates de ce réséda mystérieux qu’elle portait en son
être, malgré la faute, malgré le crime, fleur de jeu
nesse au paroxysme de la passion, fleur d’amour
provocante et toujours ingénue.
Une fois, comme elle se penchait pour saisir un
peloton de laine, elle le frôla du coude, demandant
pardon. Alors il n’y tint plus, il l’entoura de ses
bras, les larmes au bord des paupières.
— Mary, dit-il sincèrement ému, tu as voulu te
venger, parce que tu m’aimes, n’est-ce pas? Il est
impossible que ce soit la dépravation des sens qui
t’ait entraînée, toi qui n’as pas de sens, toi la
femme orgueilleuse et de glace?...
Elle lui laissa croire tout ce qu’il arrangeait pour
sa propre conscience.
Le jour même, elle avait reçu, par son cocher, un
billet la suppliant de se rendre à la rue Champol
lion : elle voulait cette victoire sur le mari pour le
mieux aveugler.
— Tu es mienne’. ajouta le baron, rien ne me
change ta chair, va ! j’en aurai toujours faim !
Quand ils furent au lit, elle eut une patience vrai
ment angélique, puis, d’une façon scandaleuse, lui
LA. MARQUISE DE SADE.
341
s’endormit, n’achevant pas sa phrase passionnée.
Elle sauta à bas de la couche conjugale, alla tirer
un flacon de chloroforme d’une cachette quelle
avait ménagée derrière un tableau et elle le mit
une seconde près du visage du dormeur.
En s’habillant elle le regardait, soucieuse, pen
sant qu’il ne se douterait guère de son audace, mais
qu’elle risquait de se partager chaque nuit et que
c’était ignoble pour l’amant.
Elle se glissa jusqu’aux écuries, réveilla le cocher
qui l’accompagna avec des précautions de filou.
Elle ne respira que dans l’escalier de Paul Richard,
mécontente de son peu de courage. Paul avait mal
dîné, il ne voulait plus allumer de feu, et il était
assis devant un énorme registre de négociant, une
tenue de livres dont il croyait tirer des sommes d’ar
gent. Mary haussa les épaules.
— Tu sais, lui dit-elle, que mon oncle m’a légué
cinq mille francs pour toi, je te les apporte !
Une rougeur envahit les joues du jeune homme.
— Je te remercie, mais je n’accepte pas... c’est
ton notaire qui doit me rendre des comptes.
Voyons?... tu veux décidément me réduire à ce
rôle d’homme des ruisseaux? Où est la preuve du
legs?
Elle arpenta la mansarde, exaspérée. La situa
tion devenait embarrassante.
— Voici les billets, fit-elle des dents grinçantes,
et je vous ordonne de les prendre!
— Oh ! murmura-t-il, joignant les mains devant
342
LÀ MARQUISE DE SADE.
elle, tu as donc quelque chose, tu me grondes et tu
cherches à m’avilir davantage. Ion mari?...
Il s’arrêta, la regardant fixement.
— Sans doute, mon mari : je viens d’être sa
femme ! As-tu supposé que M. le baron de Caumont avait de la dignité? Il ne m’a pas tuée, le
reste est arrivé par surcroît... les hommes sont très
forts !
Paul Richard faillit hurler de désespoir. C’était à
présent que la honte l’empoignait, car il serait en
core moins fort que l’époux.
Il accepta ces billets de banque, se réservant de
les dépenser seulement pour elle, il ne s occu
perait plus de son diplôme de médecin et iiait au
métier qui lui fournirait tout de suite du pain.
Ils demeurèrent silencieux, le front bas, n osant
pas se toucher, craignant d’avoir envie l’un de
l’autre dans le souvenir brutal de la rentrée en pos
session du mari.
— Oh ! cria-t-il, crispant ses poings, s’il pouvait
mourir comme ton oncle, je ne le pleurerais pas, tu
sais!...
Elle le quitta, très sombre, emportant ce cri d’a
mour au fond de ses oreilles.
— Madame, lui chuchota le cocher, s autorisant
d’une position critique pour lui donner des conseils,
je crois bien que ce jeu-là est dangereux, Monsieur
n’est pas de la première verdeur, pourtant il finira
par s’apercevoir que vous désertez... Il se ré
veillera ou on le réveillera et nous serons fichus.
LA MARQUISE DE SADE.
343
— Taisez-vous ! répondit la baronne, s’envelop
pant de son manteau, avec un geste impérieux.
Le lendemain elle combla son mari de préve
nances. Coquette, folle, elle l’emmena dans leur
chambre nuptiale dès la nuit close.
— Louis, lui affirma-t-elle, je vous jure que vous
ne dormirez plus !
En effet, il ne dormit pas, très fier de cette surex
citation qu’il attribuait au retour des coquetteries de
sa femme.
Les jours suivants il eut de véritables crises, se
pelotonnant à ses pieds menus avec des extases de
jeune premier quelque peu grotesque.
Dans l’ordinaire fatuité des hommes, il se croyait
aimé d’un amour plein de reconnaissance pour la
faute pardonnée. Elle ne lui disait rien, comme un
joli sphynx, mais il lisait des choses sur sa physio
nomie d’enfant repenti. Elle avait maintenant des
raffinements discrets qui le comblaient d enthou
siasme, elle se livrait plus entière, plus humble.
Ah ! les maris qui n’ont qu’une femme vertueuse ne
savent pas les plaisirs d’avoir été cruellement trompe,
puis d’avoir permis ensuite ces sortes de dénoue
ments avec leur pointe obscène ! Il se serait félicité
de son ridicule de jadis s’il avait osé se l’avouer.
A la vérité, dans les longues après-midi brumeuses,
il était forcé de se coucher une heure ou deux pour
chercher un repos réparateur. Il éprouvait d étran
ges vertiges comme un viveur qui a le casque, se
lon les expressions des noceurs. Pourtant il man
344
LA MARQUISE DE SADE.
geait et buvait chez lui, sans grand appétit, des
plats assez simples, un vin sans alcool. Mais dès
qu'il la rencontrait par les corridors ou qu’elle ve
nait se pencher sur lui, il était repris de cette
surexcitation merveilleuse qui lui faisait accomplir
des actes de héros. Leur lune de miel recommen
çait. Au moins, c’est ce qu’il croyait. Elle était si
belle, si jeune, si originale. Un moment il s’écria, se
sentant fou :
— Tiens, Mary, je te remercie de t’être vengée !
Pour m’avoir trompé un jour, tu es une autre
femme, mille fois plus désirable !
Mary eut le bon goût de ne pas répondre.
La petite comtesse de Liol, qui avait rassuré l’é
poux en jurant que son amie était impeccable, fut
témoin d’une scène bizarre. Elle était venue visiter
le couple, un peu intriguée au fond par les allures de
madame de Caumont, une femme ne soupant jamais
et sortant de chez elle avant minuit, s’isolant, ayant
l’aspect d’une religieuse qui traverserait un vilain
monde. Lorsqu’on l’annonça dans le salon deNotreDame-des-Champs , Monsieur s’échappait derrière
une portière, tandis que Madame, demeurée grave,
rajustait sa coiffure. La fine Parisienne posa une
question embarrassante :
— Je vous dérange?
— Non, chère amie, pas du tout, au contraire!
— Ce n’est guère poli pour ce pauvre baron, ce
que vous dites là, riposta la comtesse, une char
mante vicieuse, cherchant la plaie dans les ménages,
LA MARQUISE DE SADE.
345
non à cause de la morale, mais pour en profiter à.
des points de vue spéciaux.
— Vous êtes une heureuse créature ! soupirat-elle. Moi, depuis que je suis veuve, j’ai eu l'idée de
prendre un amant, et si je n’en ai pas pris, c’est que
je doute de tous ces messieurs I
Mary ne put s’empêcher de sourire.
— Vous n’avez pas douté de mon époux, jadis,
m’a-L-on raconté !
Les deux femmes étaient assises en face l’une de
l’autre. Elles se dévisagèrent. Il y avait une absolue
indifférence dans le sourire railleur de la baronne.
Madame de Liol se rapprocha d’elle.
— Vous ne l’aimez pas, méchante ! dit-elle, vexée
de ce qu’il lui avait appris ses anciennes fre
daines.
— Je l’aime comme on doit le faire en alliance
légitime, ma chère : raisonnablement !
— Hum !... et pourquoi cette fuite précipitée?
Mary quitta le ton du marivaudage.
— Eh bien ! dit-elle avec un dégoût quelle ne
put dissimuler, il m’excède, voilà la vérité.
La comtesse était une blonde très fanée, très élé
gante, soignant particulièrement ses mains, dont les
deux index se trouvaient rongés jusqu’au vif, ce qui
donnait à penser qu’elle avait la triste habitude de
les mordre, ses yeux cernés luisaient à de certains
instants comme des diamants, elle recherchait la
compagnie des brunes, pour ressortir, et des blondes,
pour les désespérer. On la surnommait dans son
346
LA MARQUISE DE SADE.
monde Chiffonnante, parce que sa principale joie
était de courir les grands magasins de nouveautés et
d’y collectionner des étoffes nouvelles. Veuve, elle
avait eu quelques amants, vite las. On la prétendait
hystérique ; ainsi, d’ailleurs, le sont toutes les fem
mes que les hommes ont vu rire et pleurer dans une
querelle d’amour, mais rien ne prouvait les désor
dres de son tempérament, car elle se vantait en
parlant de ses feux. Ses amants la considéraient
comme une glaciale.
— Pauvre chatte ! soupira la comtesse de Liol.
Elles causèrent ensuite toilette, évitant de re
parler du baron.
Une semaine s’écoula. Mary semblait oublier l’é
tudiant et ne lui écrivait que de loin en loin. Celuici, à moitié fou de rage, la guettait à tous les coins
des rues, ne s’occupant plus de ses études médi
cales, renonçant au gagne-pain présent ou futur.
L’amour de cette cynique lui était nécessaire comme
la lumière; quand elle partait il retombait dans un
chaos et allait, tâtonnant, se briser les membres
contre les murs. Il savait que ce mari l'avait reprise
et il voyait, dans ses cauchemars, se dérouler des
scènes horribles. Durant huit jours il résolut-.de
manger chez des camarades pour ne pas toucher à
son argent. Les invitations s’épuisèrent, il était si
morne que les compagnons en eurent bien vite
assez, il lui fallut jeûner. Que faisait-elle donc? Ses
billets lui disaient que la prudence la retenait au
près de cet homme et quelle le priait d’attendre.
LA MARQUISE DE SADE.
347
Alors, un dimanche, il dépensa cinq francs d’ab
sinthe sur les billets de banque qu’il n’avait pas en
core ôtés de l’endroit où elle les avait placés. Le
cocher de l’hôtel Barbe vint le soir avec une fleur
et un ruban. Paul sanglotait tout seul, couché tout
habillé dans son lit pour avoir moins froid.
— Que voulez-vous, je pleure, je ne suis plus qu’un
enfant! Joseph! elle m’oublie!
Joseph lui répondit des tas de choses inutiles sur
un ton fort gourmé.
— Ces affaires-là ne me regardent pas, Monsieur Ri
chard, on me paye pour vous servir, mais on ne m’a
pas chargé de vous consoler. Ces grandes dames
sont si capricieuses !
— Et le mari? que devient-il, mon bon Joseph?
L’étudiant joignait les mains comme lorsqu’il
avait dix ans et qu’il montrait des souris blanches
pour quelques sous. Peu lui importait d’être rudoyé
par son domestique : n’avait-il pas bu son argent le
jour même?
— Ma foi, Monsieur est tout pendu à ses jupons,
il a une figure cramoisie que c’est une véritable
honte. Ce monde-la se la coule douce, je vous as
sure !
Paul rugit et se dévora les poings... Si elle allait
l’aimer, maintenant qu’elle savait l’amour!...
Joseph sortit, plein de pitié.
Vers minuit on frappa légèrement. Paul était en
train d’enfoncer un clou et d’arranger une corde,
il avait décidé de mourir, sa lettre d’adieux
.348
IA MARQUISE DE SADE.
était terminée. D’un bond il fut sur le seuil.
— Toi !
— Oui, moi !
— Et lui... lui que tu tolères, à ce que me racon
tent tes gens? lui que tu veux aimer? N’es-tu pas
la plus vile des femmes?
Elle riait en se débarrassant de ses fourrures.
— Fâchez-vous, tyran, quand je travaille à notre
délivrance !
— Enfin, où est-il? T’a-t’il embrassée avant que
tu montes cet escalier?
— M. Louis de Caumont est, à l’heure qu’il est,
dans les bras de ma meilleure amie, la comtesse
de Liol!
— Hein! ce n’est pas vrai! Joseph dit qu'il
t’adore depuis ta dernière visite ici, et qu’il
ne cesse de te caresser les cheveux pendant les
repas.
— Oh ! il caresse même le menton de ma femme
de chambre ; ce cher baron est en train de se faire
maigrir, je crois !
Paul Richard, suffoqué, ne comprenait plus.
— Nous serons désormais aussi libres que lors
qu’il était en Russie, mon amour ! ajouta-t-elle gaie
ment.
Il ne voulut point lui demander d’explications. Il
alluma le feu avec la lettre d’adieux et lança la corde
par la fenêtre. Quant au clou, il y pendit les four
rures de sa maîtresse en plongeant ses narines dans
leur odeur d’ambre.
349
LA MARQUISE DE SADE.
En effet, le baron était cette nuit-là chez la petite
comtesse de Liol et celle-ci avait prévenu sa com
plice par ce billet laconique :
« Ma brune belle, le monstre restera chez moi, ce
soir; on ne dansera pas au piano, mais il y aura du
thé.
A vous. » ’
Elles s’entendaient. Un mépris commun du maître
les faisait s’unir pour que l’une débarrassât l’autre
des assiduités gênantes du viveur sur le retour.
Peut-être bien la marquise avait-elle un plan ou
soupçonnait-elle son amie de ne pas lui dire tous
ses secrets d’épouse qui a besoin de demeurer chaste.
Mais elle se dévouait sincèrement !
Louis de Gaumont, à partir de son escapade, re
noua des intrigues et se glissa en des lieux épou
vantables. Un continuel besoin de volupté semblait
le mener à travers les sociétés les plus interlopes.
Il appelait sa femme une Mandragore. Dès qu’on
respirait l’air qui l’entourait on devenait satyre et,
toujours fier de ses forces renaissantes, il courtisait,
à la fois, la comtesse, une fille du quartier latin,
la prostituée des trottoirs, les cocottes du café
Américain. Elles étaient toutes jolies, toutes sa
vantes, toutes jeunes... et, planant au-dessus de
toutes, il revoyait l’image de Mary, l’énigmatique
créature dont les baisers versaient du feu de ses
veines.
20
350
LA MARQUISE DE SADE.
« Une cure que ce vieux Barbe n’aurait jamais faite,
lui qui m’a refusé des drogues aphrodisiaques ! »
-- pensait l’ex-beau. de quarante-trois ans, quand
il était obligé, maigrissant, de resserrer les boucles
de ses pantalons.
esclavage conjugal, Mary
rejoignit l’étudiant presque toutes les nuits ;
Joseph le cocher n’avait plus besoin de l’accompa
gner, elle savait le chemin, et, vêtue de robes sim
ples, ne prenant même pas de voiture, elle allait par
les rues du vieux quartier, se perdant au milieu des
vendeuses d’amour. Paul, tout à fait fou, ne discu
tait plus ses ordres, il prenait l’argent qu’elle ap
portait, le dépensant pour elle et pour lui, heureux
de s’avilir puisqu’elle disait que cela l’amusait. II
avait abandonné brusquement ses travaux, car il se
moquait de l’avenir sans elle. Il trouverait toujours
une place d’imbécile, selon ses expressions, quand
elle se dégoûterait de leurs plaisirs, et il entrevoyait
un final idiotisme qui serait la consolation de sa
perte, le suicide maintenant était trop indépendant,
ffranchie de son
A
I
352
LA MARQUISE DE SADE.
trop brave, il avait encore, elle partie, le besoin de
penser éternellement à ses cheveux, à ses mains, à
sa bouche, et pourvu qu’il y eût un coin sous l’arche
d'un pont, il rêverait après avoir vécu. N’était-il pas
sa chose, son bien, ne l’achetait-elle pas et devait-il
se reprendre pour la mort? Elle l’écoutait lui bal
butier ces aveux, le caressant comme une proie
qu’elle dévorait, morceau par morceau, le cœur un
jour, l’honneur le lendemain. Quelquefois ils se
rendaient au théâtre voisin, se dissimulant derrière
des stores pour ne pas entendre la pièce et ne pas
regarder les acteurs. Alors sa distraction était de lui
chuchoter dans un moment d’effroi.
— Le voilà ! mon mari... ton père!
Il tressaillait jusqu’aux moelles, la suppliant de
ne pas rire de cette situation qui les faisait si cri
minels. Mais elle demeurait gamine en plein vice,
riait davantage le sentant frémir à ses côtés.
Peu à peu, ils se relâchèrent de leurs habitudes
craintives. Mary assurait que le baron, enragé, glis
sait d’une débauche à une autre comme un être
saisi de vertige. Elle l’avait pris sous le toit de sa
propre maison essayant de violer sa femme de
chambre ; depuis, elle se faisait hautaine, le me
naçant d’une séparation qu’on aurait prononcée
contre l’époux, malgré tous les torts de l’épouse.
M. de Gaumont passait l’eau quand il était en
bonne fortune, il ne rentrait chez lui qu’à la pointe
du jour, harassé de fatigue, ayant l’aspect d’un
chien battu : son domestique lui administrait une
LA MARQUISE DE SADE.
353
douche après laquelle il buvait un verre de vin
bouillant qui le remettait à neuf d’une manière
étonnante, et vers dix heures il se sauvait, on ne s’i
maginait pas où, toujours chassant la jupe. Paul Ri
chard eut des doutes au sujet de son appétit féroce,
il l’avait connu très réservé dans ses noces, se van
tant de rester correct durant les plus bruyantes
orgies. Mary, une nuit de bal masqué, mena son
amant dans un salon dont la porte s’ouvrait devant
une pièce de vingt francs : là elle lui indiqua le ba
ron, vautré sur un canapé en compagnie de créatu
res un peu ivres, qui cependant lui résistaient tant
il se montrait cynique.
— Oh ! misérables que nous sommes ! murmura
le jeune homme, songeant que le père ainsi que le
fils assouvissaient leurs passions avec l’or de sa
bourse.
— Allons donc ! répliqua-t-elle, cela, je le veux !
Rappelle-toi que je voudrai toujours ce qui m’arri
vera, je suis la maîtresse de vos destinées; et quand
je ne t’aimerai plus tu regretteras mon amour
comme bientôt il regrettera la vie ! Vous n’êtes pas
malheureux, vous, les inconscients.Vous n’avez qu’à
vous laisser diriger le premier vers un lit, le second
vers la tombe, et c’est moi qui ai tout le mal!
— Grois-tu qu’il se tuera?
— Je l’espère bien, Paul!
— Tais-toi, Mary, babutia-t-il, effrayé de son
regard cruel. C’est lâche d’attendre l’agonie d’un
homme qui m’a fait grâce...
20.
354
LA MARQUISE DE SADE.
— Préférerais-tu que j’eusse le courage de le tuer
moi-même?
Paul sortit, navré. Elle jouait avec ces idées fu
nèbres comme avec les couteaux brillants que font
tournoyer les jongleuses. Quand il lui parlait de
son oncle, le professeur vénéré de jadis, elle inter
rompait ses doléances, lui assurant qu’il avait
moins valu que celui-là, que tous ces gens usés
étaient des sales, des corrompus, il n’y avait que
les jeunes qui fussent drôles et encore s’ils se résignaientaux coups de griffe etaux morsures. Paul in
clinait le front, ne disant plus rien. II aurait eu grand
tort de se plaindre puisqu’elle le choisissait dans la
jeunesse, puisqu’elle aimaitsabelle sève débordante.
Certains garçons robustes mais blonds ont de ces
passivités de filles dès qu’ils ont l’âme ensorcelée.
Elle inventait des supplices très mignons pour
éprouver à toutes les minutes sa docilité d’amou
reux. Souvent elle lui promettait de venir, elle ne
venait pas, sachant qu’il pleurerait de dépit et arri
vait lorsqu’il n’osait plus l’attendre.
Maintenant ses hémorragies étant moins fré
quentes, elle avait découvert des petits points sur
sa peau, entre l’épiderme et la chair. Elle les tirait
à l’aide de ses ongles formant l’amande, en laissant
Je sang fluer hors les trous des pores élargis ; lui ne
bougeait pas, mais son épaule ou son dos finissait
par lui cuire tellement qu’il se fâchait, les larmes
aux yeux. Elle employait ses caresses les meilleures
pour le calmer, répétant qu’un homme doit être
LA MARQUISE DE SADE.
3a5
vraiment au-dessus de ces faiblesses-là; une piqûre,
une perle empourprée, c’est peu de chose en com
paraison du plaisir charmant quelle ressentait.
Docile, se moquant avec elle de ses révoltes, il
lui tendait ses bras pour qu’elle s’amusât à les la
bourer d’une épingle à cheveux, une pointe de
métal cuivrée très mauvaise, elle le tatouait de ses
initiales, appuyant d’abord doucement, puis écrivant
la lettre dans la chair vive, l’empêchant de fuir en
lui donnant un baiser par écorchure. Gela semble
si naturel aux fervents de l’amour d’expier toujours
des crimes imaginaires ! Ne l’avait-il pas violée lors
de leur premier rendez-vous ?...
Et elle était si belle quand elle bégayait ces phra
ses magiques :
— Tu es mon mari, toi, je te mettrai à sa place...
tu verras... je t’épouserai. Nous n’aurons jamais
d’enfant !
La voix lui manquait pour crier merci ! il le lui
disait des yeux, retenant ses larmes.
Un matin, Mary revenait de la rue Ghampollion,
elle rencontra le coupé du baron, son coupé à elle,
qui longeait le jardin du Luxembourg. Elle n’eut
que le temps de se rejeter en arrière, mais la glace
de la portière s’abaissa, une tête de femme sortit
effarée. C’était la comtesse de Liol.
— Ah! quelle plaisanterie, comtesse! vous, à six
heures, dans ma voiture! Où allez-vous?
— Montez!... dit la jeune veuve toute frisson
nante... Avant de vous demander pourquoi je vous
356
LA MARQUISE DE SADE.
rencontre ici, laissez-moi vous ramener chez moi...
Le baron est malade !
— Je croyais qu’il vous trompait, comtesse? dit
tranquillement madame de Caumont.
— Oh! ne riez pas... il est resté roide sur mon
lit, les membres tordus : un cadavre, ma chère ; je
suis folle! Et elle se mit à sangloter.
Mary pinçait les lèvres.
— Vous avez donc un amant ? finit par crier la
comtesse, furieuse.
— Et je ne suis pas la seule, je pense, chère
amie... Alors, ce pauvre baron est malade ?
— Une attaque d’hystérie, moi j’ignorais que les
messieurs en eussent. Ah ! vous êtes une effroyable
personne 1
— Je ne saisis pas le motif de votre colère, fît
Mary, qui rajustait un peu sa coiffure, est-ce parce
que je me promène le matin ou parce que le baron
est malade, que vous me querellez?
La comtesse la serra soudain contre son sein pal
pitant...
— Je me moque de lui, tu sais... je t’en veux de ne
pas me dire tout... tu aimes donc les hommes, toi?
Mary éclata. Positivement, la naïveté fabuleuse
de cette petite mondaine était adorable. Elle la re
poussa avec un geste ironique.
— Calmez-vous, Madame, en vérité, l’hystérie est
à la mode. Que chacun garde ses névroses, moi je
vous déclare que vos jeux de pensionnaire ne me
suffiraient pas du tout !
LA MARQUISE DE SADE.
357
La comtesse lui baisa la main, lui relevant son
gant avec une feinte humilité.
— Oh! toi, dit-elle, tu es une tigresse, et c’est
pour cela que je t’obéirai... jusqu’à ce que tu m’o
béisses.... Je serai sage, tes secrets seront res
pectés.
Fronçant les sourcils, madame de Gaumont se
tut.
Arrivées à l’extrémité du faubourg Saint-Germain,
elles descendirent devant une porte bâtarde et péné
trèrent par un escalier de service dans la demeure
de la comtesse.
Sur le lit de la chambre à coucher, un lit ruisse
lant de vieilles guipures, le baron était assis, le vi
sage ahuri, les mèches de ses cheveux déjà grison
nants tout en désordre ; il avait mis son pantalon, il
s’examinait devant une glace.
— Hein! marmotta-t-il, mes deux femmes!...
Voilà ce que je voulais voir... Si vous vous bécotiez,
à présent que nous sommes de bons amis !
— Il radote, dit la comtesse indignée.
— L’accès est terminé... répliqua la baronne, qui
avait tâté le pouls de son mari avec l’expérience
d’un docteur. Monsieur, vous donnez beaucoup de
peine à cette excellente comtesse, il faudrait vous
lever et me suivre, sinon, je plaide !
— Oh! Mary... sois généreuse!... partons vite...
C’est elle qui me racontait qu’elle voudrait t’avoir
là, près de nous... J’en ai eu un fou rire et des syn
copes ! Je sens bien que tu vaux mieux que moi !
358
LA MARQUISE DE SADE.
Il s habilla, se peigna, puis après avoir, dans un
éclair de sa galanterie chaste d’autrefois, effleuré
les doigts de la comtesse, il suivit sa femme.
— Je vous jure, c’est elle qui a voulu ces bêtises !
ajouta-t-il, dès qu’ils furent chez eux.
Mary écrivit une lettre charmante le soir même à
madame de Liol, elle lui fixait une heure pour le
surlendemain, ayant besoin de s’entendre de nouveau
à propos de leur époux.
Le cocher Joseph déclara que la jeune femme, en
lisant cette lettre, s’était pâmée de joie et lui avait
jeté un louis.
La comtesse vint, superbe, décolletée, provocante,
flairant une victoire, elle avait dévalisé un étalage de
bouquetière et apportait de quoi faire tout une cou
che de lilas blanc. Mary, hermétiquement bouton
née, vêtue d’une robe de drap noir, gantée de Suède
jusqu’à l’épaule, conservait son air de dédain habi
tuel. Le baron, caché par un store, plus nerveux que
jamais, attendait le résultat de la scène qu’on lui
promettait très folle.
— Enfin ! s’écria la comtesse, se jetant au cou de
Mary.
— Puisque vous le voulez !... répondit la fille du
hussard, dont le bras gauche replié derrière son
dos paraissait tout agité. Le salon était clos, les ve
lours jaunes , rebrochés de soie en médaillon
Louis XV, s’égayaient d’un énorme feu crépitant,
une chaise pompadour, devant l’âtre, invitait aux
ébats mystiques, et les lampes, voilées d’écrans mul
LA MARQUISE DE SADE.
359
ticolores, donnaient une lueur de lune traversant des
pierres précieuses.
La comtesse s affaissa sur la chaise longue, les
paupières clignotantes.
Qu as-tu dit pour qu’il nous débarrasse de sa
présence ?
— Auriez-vous peur de ses sarcasmes, ma chère
enfant? demanda Mary avec un sourire froid.
— Non... mais je t’aime pour moi seule !
— Etes-vous si belle? mon Dieu, que vous brûliez
de vous montrer à tant de gens, hommes ou
femmes? murmura Mary, demeurée debout.
Pour toute réplique, la comtesse dégrafa sa robe;
elle était sans corset, sa gorge de blonde, à cette lu
mière savante, produisait un effet de statue grecque, et
la chemise transparente avait la douceur de flocons
nuageux sur un marbre rose.
— Tu doutes encore? s’exclama-t-elle dépitée,
voyant que Mary, fort bourgeoisement, tisonnait les
braises.
— J attends la fin ! dit la baronne, dontlaréserve
s’accentuait.
La comtesse lâcha ses jupes, qui s’écroulèrent à
ses petits pieds chaussés de satin.
Alors Mary se retourna, son bras gauche se ten
dit vivement et madame de Liol poussa un cri
atroce, son corps se renversa sur la chaise, marqué
au flanc d’une blessure fumante. Le tisonnier était
rouge...
— Du secours! hurla le baron, s’élançant de sa
360
LÀ MARQUISE DE SADE,
cachette... du secours, elle l’a tuée!... Oh! Madame,
vous êtes le pire des bourreaux !
_ Monsieur, scanda Mary avec une dureté sinis
tre, je suis chez moi et libre d’y punir comme il me
convient un attentat aux mœurs... Cette femme est
votre maîtresse, vous étiez présent, votre rôle sera
grotesque si vous dites toute la vérité à la barre
d’un tribunal...
Elle se retira, le laissant pétrifié en face de la
malheureuse comtesse.
A trois semaines de là, madame de Liol, guérie,
partait pour Nice. Son cercle d’intimes prétextait
l’état de sa poitrine, peut-être eût-il fallu prendre la
chose de moins haut.
Quant au baron, il avait, sous l’empire de ses
crises assez inexplicables, recommencé les pires fre
daines. Tulotte, très vertueuse, même étant grise,
déclarait qu’elle quitterait 1 hôtel si on ne 1 en
voyait pas, avec son amoureuse manie, àCharenton.
Joseph, le cocher, pensait que Madame avait eu des
excuses, et le docteur appelé, un ancien ami de Célestin Barbe, plaignait beaucoup cette jeune femme,
obligée de se dévouer au monstre. Il leur conseilla
le séjour de la Caillotte, leur propriété de Fontaine
bleau, Ôù le sergent de ville était rare. Maintenant,
avec le printemps, il fallait tout prévoir !
La Caillotte était une petite villa que l’humidité
de la forêt avait rendue toute verte. On ne la distin
guait pas dans sa pelouse et ses bosquets, elle sem
blait faite de mousse comme une vieille tombe. Il
LA MARQUISE DE SADE.
361
n y avait point de fleurs; rien que des feuilles, myr
tes, noisetiers, buis, les mille variétés des liserons,
des pervenches, plantes sauvages de la ruine. Les
croisées donnaient sur l’infinie perspective des routes
de chasse, l’ombre de ses bois l’enveloppait d’un
reflet reposant, mais bien lugubre aux heures du
crépuscule. Dès le mois de mai, Mary voulut que le
don Juan vînt habiter avec elle ce coin d’Éden mé
lancolique. Il fit une résistance opiniâtre, disant
qu’on le sèvrerait là-bas de ce qui lui paraissait un
besoin absolu, et capitula dans un moment de lassi
tude. Use sentait très coupable, autant qu’elle ; il ne
pouvait plus invoquer sa dignité d’époux.
Le baron, entrant dans le jardin, faillit se trouver
mal, l’air pur le grisait, son cerveau détraqué avait
des élancements aigus; ses bras, remplis de fourmil
lements bizarres, lui refusaient leur service; il n’eut
pas la force de retenir la grille à moitié rongée par
la rouille, et elle lui dégringola sur les reins.
— Je vous ai averti ! cria Tul.otte, exaspérée par
ce second gâteux, qu’on était obligé de suivre comme
un garçon en bourrelet.
Le cocher ricanait.
— Joseph, dit la baronne, repoussant la grille,
il faudra chercher un serrurier. Où est notre con
cierge?
Le concierge, un jardinier boudeur et qui ne les
attendait pas si tôt, traversa la pelouse en maugréant.
Tout à coup il s’arrêta stupéfait.
— Hein? Monsieur... que désirez-vous?
21
362
LA MARQUISE DE SADE.
— Tu es un abruti, mon vieux ! dit le baron, s’ap
puyant aux hanches de sa femme.
— Pardonnez-moi, Monsieur le baron, je ne vous
reconnaissais plus !
Impatientée, Mary entraîna son malade du côté du
perron.
— Ah! c’est bête !... il a dû avoir une fluxion de
poitrine depuis six mois ! murmura le jardinier.
— Bah! répondit le cocher, adressant un signe
d’intelligence à la servante, qui détachait leurs
malles, on a du tempérament quand on possède une
jolie dame.
Mary se retourna en haut des marches.
— Je pense que vous serez sage ici, dit-elle d’un
ton presque doux, et nous vous guérirons.
— Je le crois ! soupira-t-il très humble, se ser
rant près d’elle, craintif et allumé, l’œil vacillant
comme une flamme qu’on éteint. Nous serons comme
des tourtereaux! ajouta-t-il.
Elle passa devant lui, la lèvre ridée d'un terrible
rictus.
— Louis, déclara-t-elle, quand on a mené des
maîtresses sous le toit conjugal (et j’ai mes témoins),
on n’a plus de femme. Mon rôle se bornera à vous
soigner. Rappelez-vous les ordonnances. Du reste, je
suis médecin, vous savez.
— Tu es une bonne amie ! fit-il confus, mais je te
supplie de ne pas me rudoyer! Je suis plus désolé
que toi de mon état. Quand la raison me revient, je
me logerais des balles dans la tête. C’est une honte!
LA MARQUISE DE SADE.
363
je lutterai... nous lutterons... J’ai une existence trop
oisive, je vais bêcher mes plates-bandes, semer des
radis ! Oh ! je comprends que tu m’as bien aimé pour
brûler la comtesse... ma belle jalouse, j’ai oublié ta
faute, va, tu es vengée à ton tour!
Ils visitèrent le logis, secouant les tentures, d'où
tombaient des masses d’araignées velues.
— Cela sent le moisi ! répétait le baron, s’éloi
gnant de ces bêtes avec une horreur supersti
tieuse.
Sa chambre à coucher, faisant face à la forêt, était
tapissée de vieux lampas brun encadré de bois
sculpté, et des grisailles, douloureusement monoto
nes, ornaient les meubles.
— Je voudrais dormir un peu; le chemin de fer
m’a fatigué, dit le baron, les jambes molles.
Elle le laissa chez lui pour aller arranger un pavillon
qu’elle voulait habiter, à l’autre bout de la maison.
Leur vie d’été débuta par une violente rechute du
monomane, il s’était lancé à la poursuite d’une pe
tite fille de huit ans qui avait eu la vilaine idée de
lui faire une grimace. Le jardinier, indigné, la lui
ôta juste à temps et accabla de grossièretés ce maître
perverti.
Mary, toujours calme, prononça des phrases
vagues.
— Soyez patients, il est malade!
En attendant, le baron n’avait plus d’appétit, plus
de graisse et s’exténuait dans ses multiples rages
d’amour. Le docteur se grattait le menton, le sen-
3ii4
LA MARQUISE DE SADE.
tant flambé. Il avait envie de l’isoler de sa femme ;
seulement, elle refusait, désirant gravir ce calvaire
tout entier. Une fois le baron, vis-à-vis d’elle et en
présence du médecin, eut des manières de goujat.
— Vous voyez que je n’exagère pas ! dit madame
de Gaumont, qui avait rougi.
— Séparez-vous ! risqua le médecin, trouvant
qu’un malade pareil n’était guère intéressant.
— Pour amuser un tribunal! répondit-elle avec
amertume.
Le médecin sortit de la Caillotte tout ému.
La digne nièce de l’homme honorable que pleu
rait la science, cette Mary Barbe ! Du reste, qu’elle
satisfit ou non les passions de son époux, le mal
augmenterait malgré ce dévouement sublime.
Le baron avait des causeries funestes que Mary ne
pouvait pas enrayer. Tantôt il lui développait ses
théories sur les passions contre nature, tantôt il
s’ingéniait à lui découvrir des perfections dont elle
ne se souciait pas. A l’ombre des frondaisons parfu
mées, dans les senteurs saines de cette forêt majes
tueuse, il débitait ces histoires malpropres, creusant
les situations, répétant les mots crus. Les amours
des femmes entre elles le hantaient.
Il prétendait que la pauvre comtesse avait injus
tement souffert. Si sa petite Mary était gentille, elle
lui pardonnerait un jour ; ce serait bien drôle! Tous
les viveurs spirituels tolèrent ces choses; des préju
gés, il n’en fallait plus. Notre siècle était le siècle
des plaisirs élégants. Sans jalousie on faisait une
LA MARQUISE DE SADE.
355
triple noce qu’on oubliait à l’aurore, après son bain.
Pendant l’Exposition de 1878, et en Russie, il avait
vu des régiments de ces jolies pécheresses, des créa
tures du meilleur monde, et il citait les noms, les
rues, les hôtels.
Silencieuse, Mary l’écoutait, sucrant ses potions,
les dents serrées, les yeux fixes, songeant aux ruts
puissants et pourtant pudiques des carnassiers au
fond des bois. Un loup, c’eût été beau devant
l’homme de ce siècle des plaisirs élégants.
Paul Richard avait loué une chambre à l’auberge
pas loin de leur villa. Dès que la nuit épaississait
l’ombre des grands arbres, il se glissait comme un
voleur le long du jardin. Le cocher lui donnait des
renseignements et, selon l’humeur de Monsieur, Ma
dame venait le rejoindre dans le pavillon formant
une espèce de tourelle moyen âge à la maison.
Ils avaient, au dessus des serres, une pièce im
mense garnie de cretonne rose, avec un lit splendide
en ébène massif. Des placards et des bahuts étaient
là pour toutes les alertes possibles. Souvent, Paul
dormait le matin, puis, lorsque Mary était allée ré
veiller le baron, il se réveillait aussi, s’échappait
par la porte des serres, n’ayant plus de remords.
Mais une nuit il eut une vision affreuse qui le dé
sespéra. Son père, tâtonnant parles corridors, ren
versa un meuble et il fit irruption dans la salle où
on s’aimait. Il entra titubant comme un homme ivre,
la bouche tordue, les yeux tragiques. Paul se jeta
par terre entre la muraille et le lit, ne respirant pas.
366
LA. MARQUISE DE SADE.
Ou le mari savait tout une seconde fois, ou c’était un
cauchemar hideux.
— Mignonne, supplia le pitoyable époux, j’ai du
feu dans les veines, oh! je t’assure, je ne veux pas
te faire mal, je ne te toucherai pas... je vais m’as
seoir, là, sur le tapis, et je dormirai. Mon lit est cri
blé de pointes d’acier, j’ai les reins meurtris ! Ma pe
tite reine, veux-tu?
Et il joignait les mains comme jadis Paul Ri
chard le faisait quand elle le torturait de ses refus.
— Canaille! rugit la jeune femme, se dressant
toute échevelée de sa couche.
Paul se boucha les oreilles.
— Mary, larmoyait-il s’agenouillant, le front abî
mé sur les couvertures tièdes, tu m’aimais bien il y
a trois ans !
— Voulez-vous sortir, ou je sonne! répliquat-elle, frémissante de dégoût.
— Et si je veux pas sortir, moi, na! dit-il, riant
d’un rire idiot.
Avant que Paul eût la pensée d’intervenir, elle
bondit en arrière, décrocha un fouet qui se trouvait
dans une panoplie de chasseur et lui cingla le visage
si brutalement qu’il prit la fuite, éperdu.
— Mon père ! gronda 1 étudiant, se levant affolé.
Je te défends de frapper mon père !
Tous les deux ils se regardèrent un instant, la
. mine sombre.
— Je veux t’oublier ! déclara le jeune homme,
dont le sang avait reflué au cœur.
LA MARQUISE DE SADE.
367
— Je crois que tu ne pourras pas, mon cher ! ricana-t-elle en se recouchant sur ses magnifiques
cheveux d’un noir que le rose des rideaux et des
couvertures faisait plus intense.
Il éteignit la veilleuse, s’habilla, descendit l’es
calier sans précaution, puis il courut le restant delà
nuitparmiles bêtes delà forêt. Une semaine s’écoula;
le baron, après un dîner fin qu’il avait demandé
comme une suprême consolation, s’effondra, les
jambes paralysées, au milieu de la pelouse où il était
allé déguster un verre de cognac. Tulotte, déjà très
gaie, lui posa des questions légères.
— Ma foi, baron, lui dit-elle, vous mériteriez que
votre femme vous trompât... Est-ce que vous allez
embrasser l’herbe? Vous auriez fait un charmant
hussard, ma parole, toujours vainqueur !
Quand elle s’aperçut qu’il râlait, elle rassembla
les domestiques; on le mit au lit, et Mary lui fit des
sinapismes. Joseph avait envie de le veiller à- sa
place, mais elle refusa.
— C’est un monstre malade... Je le soignerai jus
qu’à ce que le médecin me le défende. Si j’aime un
autre homme, il faut que j’expie cet amour.
Madame de Caumont, quand la nuit fut close,
chargea le cocher d’un billet pour Jean Richard, s il
était resté à son auberge. Tulotte, impressionnée par
la catastrophe et le cognac, se coucha de bonne
heure; la femme de chambre visitait Fontainebleau
avec un cousin militaire. Mary était seule.
— M’oublier? se disait-elle accoudée à l’appui de
368
LA MARQUISE DE SADE.
la fenêtre, serait-il capable de m’oublier?... Cela
dure trop !
A cette heure, absolument douce, faite des ten
dresses de toute la création, elle aima son amant
comme elle ne l’avait jamais aimé. Puis, écartant
les rideaux du chevet, elle examina son malade.
Le baron avait l’œil brillant, les narines dilatées,
il agitait, d’un mouvement sénile, ses mains deve
nues osseuses.
— Je t’aime bien ce soir, mignonne ! marmottait-il,
et sans ces diables de jarrets qui me manquent, je
te prendrais de force !
N’ayant plus que son désir abominable fixé sous
son crâne, il ne savait plus ni où il était ni où il
irait, heureux que la femelle de ce beau printemps
fût là, sa femme, sa Mary mignonne, brune comme
la splendide nuit, avec ses beaux yeux d’un clair
d’acier, une double étoile d’amour, et il se tuait en
d’ignobles extases.
— Je souffre bien! bégaya-t-il, essayant de tou
cher au moins sa robe, mais elle se dégagea, laissa
retomber le rideau. Elle prit une tasse de lait, la su
cra en y ajoutant quelques gouttes d’un flacon d’or
et une poudre. A ce moment même, Paul pénétrait
dans leur chambre rose ; il en fit le tour d’un regard
rapide et, n’apercevant point sa maîtresse, il alla
droit à l’appartement de son père. Il ouvrit la porte
avec précaution. Mary, distraite de l’œuvre qu’elle
accomplissait, se redressa : elle fut effrayée par les
prunelles de braise du jeune homme; il tremblait de
LA MARQUISE DE SADE.
369
tous ses membres, et pourtant une résolution solen
nelle se lisait sur sa figure bouleversée.
— Mary, dit-il à voix basse, donnez-moi ce lait,
je meurs de soif et mon père n’en a pas besoin !
Elle tressaillit : il finissait donc par comprendre.
— Tu es fou ! ton père ne dort pas ! Et elle mit
impérieusement son index sur sa bouche.
— Ce lait ! accentua plus fort l’étudiant, je le
veux !
— Pauvre ami ! pas de drame, je n’ai guère le
temps de t’écouter.
Elle s’avança sur le seuil. Le baron entendit du
bruit.
— Mignonne! chevrota-t-il, ne t’éloigne pas, je
me meurs sans toi !
— Tout de suite, Louis, c’est le médecin cpii ar
rive, tu es beaucoup mieux! répondit-elle.
Paul Richard s’empara de la tasse et voulut la
porter à ses lèvres. Alors, elle la lui arracha et la
lança par la croisée ouverte.
— Je m’en doutais! dit l’étudiant qui, chancelant,
se retenait à un fauteuil pour ne pas tomber.
— Va dans notre nid, fit-elle avec un sourire char
meur, je t’expliquerai. Ce poison, ce n'était que de
la cantharide... Depuis six mois je lui en donne tous
les soirs un peu... mais... tu n’en as pas besoin,
toi, mon cher amour! Je t’assure qu’il a bien la
mort qu’il mérite !
Paul rampa sur les genoux jusqu’au lit de l’ago
nisant; là, il baisa sa main exsangue qui pendait.
21.
370
LA MARQUISE DE SADE.
— Pardonnez-moi, râla-t-il... mon père... je m’en
vais... pour toujours...
—-Mignonne! répétait encore le baron, car il ne
trouvait plus d’autre mot.
Paul s’élança vers le seuil, ne voulant pas l’ache
ver par sa présence.
— Où vas-tu? interrogea Mary palpitante, où vastu ?
— Je te méprise ! laisse-moi !
— Mais je t’aime! reprit-elle, s’accrochant à son
bras, je t’aime. Oh! cœur de lâche qui ne com
prend rien ; lui mort, et mort sans qu’on puisse de
viner la cause de son trépas, lui mort, nous serons
unis, cher enfant que je veux tout entier, nous se
rons heureux librement. Ne t’en va pas ! va m’at
tendre chez nous, mon bien chéri !
Il la repoussa par un effort surhumain en lui tor
dant ses jolies mains félines derrière le dos, parce
qu’il sentait qu’elle le vaincrait encore si elle le pre
nait au cou.
Alors, elle eut une muette fureur ; elle se jeta, la
bouche en avant, le mordant à la hanche, et il dut.
lui laisser de sa peau pour pouvoir s’enfuir.
Le baron mourut le lendemain matin dans des
spasmes joyeux.
— Un cas de satyriasis bien étrange ! dit le doc*
teur pensif, en constatant le décès.
XII
t l’année lugubre de son double veuvage écou
E
lée, sa vie s’épanouit en des exagérations à tra
vers ce que les philosophes du siècle appellent la
décadence, 1a. fin de tout. Avec amis, parasites ou
amants, elle courut dans les lieux mal famés qu’on
lui vantait comme endroits recélant de fortes hor
reurs, capables, en ébranlant ses nerfs, d’étancher
sa soif de meurtre. Après la Gazette des Tribunaux,
les comptes rendus des journalistes mouchards; la
Morgue; les romans naturalistes ; les musées de cire
du boulevard ; les exploits des empoisonneurs spiri
tuels, il restait encore les brasseries de femmes
372
LA MARQUISE DE SADE.
dans lesquelles, par bonheur, une fois, on pouvait
être témoin d’une sanglante scène de jalousie, les
maisons capitonnées, bien closes, où l’on fustige
des vieillards décorés ; les cabarets de lettres où de
jeunes garçons, presque des enfants, causent de
la possibilité de tuer leur mère dès qu’ils l’auront
violée ; où des gens, un peu ridicules, décrivent
sur leurs bocks de bière frelatée ce qu’ils ose
raient sans la préfecture de police; les bals mu
settes où le souteneur, désormais reconnu comme
espèce par la société, ayant une raison presque
légale de vivre, explique aux curieux devant les
quels il pose, les doigts aux entournures du gilet,
le trois-ponts en arrière, sa manière A'estourbir une
marmite récalcitrante et vous invite même à contem
pler sa belle, râlante des derniers horions reçus.
La Boule noire, Y Elysée-Montmartre lui four
nirent des distractions,, piètres d’ailleurs, mais elle
allait toujours, espérant trouver dans un coin
inexploré et moins voulu que les autres la vi
sion de la Rome terrible se disputant les sexes sous
des voiles de sang. Durant des nuits, elle voyageait
suivie de ses fidèles, de bouges en bals de barrières,
très lasse de la triste monotonie des querelles. Ceux
qui sortaient leur couteau étaient toujours des
individus étrangers aux mœurs nouvelles, des Ita
liens, des ouvriers de la province, quelques anciens
soldats déserteurs. Au demeurant, le crime arrivait
à ressortir moins sale que l’attitude des victimes,
les femmes n’avaient aucune idée de se défendre et
LA MARQUISE DE SADE.
373
les hommes criaient au secours avant même d’être
frappés.
Une période de lâcheté universelle. Elle ne pre
nait pas plus le parti de celle-ci que de celui-là. Ces
batteries canailles sentaient le musc comme, en cra
chant, les gueules des petits chats furieux ; une affé
terie regrettable se mêlait à ces drames, leur don
nant tout de suite des airs de vaudeville. Le matin,
elle revenait chez elle, plus fatiguée qu’étonnée, ne
sachant même pas si elle avait pu risquer sa peau
dans sa tournée des bas-fonds.
A côté de sa demeure, une fois, elle rencontra
un incendie, les pompiers n’étaient pas là, elle
s’exaspéra et voulut forcer ses compagnons à
grimper aux fenêtres pour éteindre. Ils éclatèrent
de rire, prétextant la fatigue de leurs équipées :
elle était de plus en plus folle. Est-ce qu’on
gagne quelque chose à éteindre le feu de son
voisin ? C’est vieux, le monsieur qui saute dans
la chambre de la demoiselle par une fumée in
tense et se suspend avec elle à un drap de lit.
Alors, elle les traita d’imbéciles, leur tournant le
dos, sans leur serrer la main. L’émulation du cou
rage aussi était morte devant le bouton de la son
nette d’alarme.
Ça regardait la municipalité, n’est-ce pas? Non !
non ! plus rien de fougueux ! Le sang fuyait des
veines françaises et Paris, ce cœur de la terre, ne
battait plus le rappel des guerres lointaines.
Elle entassait pêle-mêle ses réflexions de détra
374
LA MARQUISE DE SADE.
quée, trop puissante pour devenir veule, en s’endor
mant dans son grand lit solitaire.
Où était le mâle effroyable qu’il lui fallait, à elle,
femelle de la race des lionnes ?... 11 était ou fini ou
pas commencé.
Du reste, quel plaisir l’assouvirait, maintenant
que les hommes avaient peur de ses morsures ? Ah !
ils la faisaient rire avec leur décadence, elle était de
la décadence de Rome et non point de celle d’au
jourd’hui, elle admettait les joûtes des histrions dans
le cirque, mais ayant, assis près d’elle, sur la pour
pre de leurs blessures, le patricien, son semblable,
applaudissant avec des doigts solides, riant avec des
dents claires et vraies.
Elle aurait bien volontiers offert sa couche au vo
leur des grands chemins tel qu’on le représente,
massacrant les gendarmes ou arrêtant à lui tout
seul une diligence du gouvernement; mais les vols
manquaient aujourd’hui de sauvagerie; que faire
d’un voyou pale qui a tiré sur un unique sergent
de ville et s’est ensuite cavalé à toutes jambes?
Où étaient les colères tonnantes des assassins
contre la société pourrie : Lacenaire, Papavoine,
madame Lafarge? Crime pour crime, c’était plus
grandiose que les mièvreries d’Alphonse, le vitriol
des petites couturières, et les habitudes des mon
dains toujours hystériques avant de frapper, évo
quant des idées de folie pour soustraire leurs misé
rables têtes à la guillotine. Une puanteur, cette
série de femmes coupées en morceaux! L’innovateur
LA MARQUISE DE SADE.
375
était peut-être excusable en son génie malsain, mais
que penser de ces imbéciles, suivant à la file
avec leurs quartiers de chair et, forcément, il en
transpirait des racontars d’égout salissant leurs
tristes gloires. On devinait que le dépeçage leur
était suggéré par leur peur atroce d’être décou
verts. Ils ne faisaient pas cela pour l’amour de
l’art...
Mary se réveillait au soir, se demandant ce qu’on
inventerait de neuf pour se distraire, et elle s’habil
lait avec le soin minutieux d’une jeune épousée.
Elle gagnait la trentaine, mais elle gardait sa
beauté de créature qui a de la santé à revendre.
Le blanc de son œil conservait la teinte nacrée
qu’ont les regards de vierges, et cet œil, sans s’a
grandir, devenait long, ressemblant au rictus rail
leur d’une bouche mi-fermée. Ses cheveux luisaient
d’un éclat de pure sève, lourds, très rebelles, se
détordant sans cesse, noirs à la revêtir d’une nuit si
nistre. Sa pâleur dorée, accentuée par les veilles
multiples, rendait tout le sang de ses joues au sang
de son cœur, toujours froid pourtant, mais régulier
comme une machine que rien ne doit enrayer.
Folle, elle l’était pour les passants qui la voyaient
une heure ; mais l’épouvantable résultat des études
que les intimes avaient faites sur son organisation
affirmait le calme de tout son corps; elle avait aimé,
elle n’aimait plus, elle prenait des amants une se
maine, puis les chassait.
Elle rôdait la nuit et dormait profondément le jour,
37(5
LA MARQUISE DE SADE.
ainsi que les bêtes de carnage les mieux portantes ;
elle mangeait modérément, buvait de même, adorait
les bains glacés qui détendent les muscles et garan
tissent des humeurs. Son être d’une chair incorrup
tible passait au milieu des hystéries de son temps
comme la salamandre au milieu des flammes; elle
vivait des nerfs des autres plus encore que des siens
propres, suçant les cerveaux de tous avec la vo
lupté d’un cerveau qui sait analyser à une fibre près
la valeur de leurs infamies, et avoue sincèrement
qu’il regrette ses cruautés parce que beaucoup de ses
mets sont d’un goût douteux. Elle se serait trouvée
sur un trône qu’elle aurait fait de bonnes choses,
mais rouler en atome parmi tous les atomes de ce
pays gangrène ne lui paraissait pas une mission...
Elle se contentait de jouir du spectacle, cherchant la
satisfaction de ses désirs de femme féroce sans s’in
quiéter de la fin. La fin, elle s’en moquait, cela du
rerait toujours autant que M. Grévy, pour des
cendre à une plaisanterie banale, signe des temps
de leur fameuse décadence. Homme, elle aurait rêvé
de politique ; femme, elle était trop habile et trop
distinguée pour jouer un rôle absurde. Les petites
guerres enrubannées que l’on danse après souper
chez certaine grande républicaine, dont le but est de
faire gagner un sou à celle qui tourne l’orgue de
Barbarie, lui répugnaient, et les bourgeois tenant
pour un roi l’égayaient. Quant aux créatures espion
nantes, cadeau de la Prusse, contrefaçon française
des duchesses allemandes, elle ne comprenait pas
LA MARQUISE DE SADE.
377
leurs déploiements de duplicité pour aboutir à des
diamants ou à des maisons de tolérance.
Au fond, elle sentait que l’honnêteté et la sanité
sont des merveilles, elle aurait voulu un pays comme
laFrance des jours héroïques, alors que ni laBourse
ni la Morgue n’étaient le rendez-vous de toutes les
classes, mais, ne visant point à la dignité de chargée
d’affaires du Créateur, elle laissait, avec un ennui
mélangé de dédain, couler la Seine dont le flot est
épaissi par la décomposition des batailleurs qui
ont lutté jusqu’au suicide.
Et la nuit ramenait ses dévergondages de curiosi
tés bestiales, ses courses dans les ruelles empestées
d’odeurs vicieuses, sous le domino, en carnaval, ou
dans la jupe d’une grisette, aux saisons moins com
pliquées, s’appuyant à la hanche du dernier vain
queur, qui était bien plus un vaincu, et qu’elle choi
sissait à la fraîcheur du teint sans lui demander
son avis, sans lui permettre de la questionner ; elle
allait, infatigable, se grisant de ce mauvais vin
qu’on appelle l’émotion forte et qui n’atteignait, en
elle, que la moitié de sa raison. Parfois, une plaie
nouvelle sortait hideuse des brumes, et elle la tou
chait de son index rageur, la fouillant avec un plai
sir éclatant en traits d’ironie.
Une nuit, elle voulut quand même se faire ins
crire au registre d’un hôtel garni dont la réputation
était horrible. De leur chambre, ils entendirent
bientôt des pleurs de femme qu’on criblait de
coups. Elle se leva, les narines ouvertes, flairant
378
LA MARQUISE DE SADE.
une scène drôle où elle briserait quelqu’un légale
ment, elle enferma son amant, un petit de dix-neuf
ans, peu rassuré, ne comprenant rien à ses caprices
fabuleux, et elle bondit dans la bagarre. Deux sou
teneurs, — toujours eux! — s’arrachaient une fille
déshabillée ; elle leur parla, le front haut, la lèvre
impérieuse, tenant son revolver tout prêt, mais ils
lâchèrent la dispute, la fille se mit à rire niaisement,
en dissimulant ses bleus, puis on s’arrangea, la dame
était bonne, par exemple, on avait trop peur des
sergots pour s’assassiner ! Et l’échauffourée n’eut pas
d'autre suite qu’un compliment à l’adresse de la
dame, une jolie personne, une égarée du boulevard,
pour sûr !
Le lendemain, Mary, par hasard, lut un journal
donnant les détails d’un crime commis dans l’hôtel
borgne en question; elle se rendit à la préfecture
de police, outrée de ce que ces gens-là n’avaient
pas eu le courage de la tuer devant elle. Et comme
le chef de la sûreté l’interrogeait sur la cause de
son séjour nocturne chez des misérables, elle ré
pondit !
— Monsieur, j’allais voir un crime, mais je suis
partie trop tôt !
Pensant qu’elle cachait une intrigue amoureuse,
le prudent fonctionnaire n’insista pas, car elle lui
avait fait passer sa carte, fleurie d’un tortil authen
tique, et les souteneurs, casquette basse, vantaient
son courage à défendre la pauvre tuée.
Enfin, elle eut la bonne fortune de plonger dans
LA MARQUISE DE SADE.
379
un dernier gouffre, plus nauséabond et plus puant
le crime que tous les autres, et ce gouffre était à sa
porte, il conservait un aspect de gaieté légère qui
avait trompé son llair de sadique. Une nuit de car
naval, elle revenait de l’Opéra avec des journa
listes quelconques, lorsqu’elle eut la tenace volonté
de descendre prosaïquement àBullier, malgré les ré
flexions maussades de ces messieurs. Il fallut s’en
tendre huer par certains étudiants, êtres d’une dé
sespérante banalité, se servant des scies les
plus grossières et perdant, en chaque soirée de
bocks, leurs allures de frondeurs spirituels des
temps de Murger; il fallut écouter les menaces des
grues, moins bien grimées que de l'autre côté de
l'eau et tout aussi mangeuses d’argent. Les journa
listes grommelaient des phrases équivoques; Mary,
drapée de son domino de velours sombre, le loup
collé à la face, les suppliait de prendre patience, ils
souperaient à l’aurore, voilà tout, et ils pensaient
bien que les gens de la baronne de Gaumont sa
vaient se servir des réchauds. D’abord, elle fut sa
luée par de véritables hurlements; le domino à Buliier, c’était une aristocratie intolérable. Elle eut de
la peine à se caser dans les galeries, ayant autour
d’elle ses invités frémissant de dégoût.
Cette femme, exquise à table et généreuse de
bourse, leur paraissait maintenant tout à fait ignoble
avec ses débauches crapuleuses... Si cela continuait,
elle les exposerait à des gifles pour leur plus grande
gêne, car on ne se battrait pas en son honneur. L’hon
380
LA MARQUISE DE SADE.
neur de la baronne de Caumont ! une histoire
ancienne!... Et ils se poussaient du coude, la re
gardant se pencher sur la balustrade, ses mains
gantées de gants paille jointes dans une attitude mé
ditative, ses yeux étincelants derrière le masque, la
longue traîne de son domino loutre tournée autour
d’elle comme la queue monstrueuse d’une hydre.
Les dentelles ne cachaient pas la bouche fine et rose,
d’une étroitesse de blessure qu’on ne pourrait jamais
cicatriser; par instant les dents saillaient, lividement blanches. Elle attendait quelque chose qui ne
voulait plus venir. Elle souffrait, n’étant pas encore
blasée et voulant des émotions comme l’ivrogne
veut de l’eau-de-vie. Ah! bien oui, l’honneur de la
baronne de Gaumont ! l’honneur des dames de la
névrose parisienne quoique titrées, menant un train
d'enfer! Bon rapport de scandale pour les jour
naux à la mode... Autrefois, on les aurait défen
dues peut-être contre les lanceurs d'ordures, mais
aujourd’hui, merci-Dieu, tout était changé, une
femme n’était plus une femme : prostituée, grande
dame et princesse, tout roulait pêle-mêle dans une
cohue pareille à ces foules de Bullier salies du reflet
vulgaire de ces globes multicolores. Eux-mêmes
donnaient l’exemple, mangeant leur souper et ba
vant ensuite sur leurs jupes. La joyeuse débandade,
hein? que les célébrités femelles leur déroulaient
chaque nuit à travers la fumée de leurs cigares. Plus
de mères, plus d’épouses, plus de jeunes filles... rien
que de la copie pour le Gil Blas.
LA. MARQUISE DE SADE.
381
Tout d’un coup, la baronne cle Gaumont se dressa
étonnée. Elle avait aperçu le profil d’une tête char
mante, un profil grec. Elle désigna la créature à
Lucien Laurent, qui se trouvait à sa gauche.
— Tenez! lui dit-elle, Lucien, vous me raillez
quand je vous raconte mes répugnances pour les
passions entre femmes et vous ne me croyez pas de
mon siècle. Eh bien ! en voilà une que j’aimerai, si
elle est à vendre.
— Ça, murmura Lucien, retenant un éclat de rire...
c’est un homme déguisé.
Tous se groupèrent pour le suivre des yeux. En
effet c’était un éphèbe, à tant l’heure, merveilleux
de coquetterie intuitive, vêtu en pierrette de satin
crème, aux décolletages fourmillant de dentelles, il
avait la peau fraîche, les gestes candides d’une
ouvrière qu’on a trop endimanchée.
Pétrifiée, Mary de Gaumont le dévorait de ses
prunelles claires qui se fonçaient. Un homme? Elle
n’avait jamais vu ceux-là de près. Elle prit le bras de
Lucien et rentra dans le bal. Il ne restait que quelques
enragés noceurs avec des filles non levées, les plus
laides.
Une société bizarre remplaçait à présent les étu
diants désertant la salle, les quadrilles accentuaient
leurs pas scabreux et des brutalités soudaines se
couaient les danseuses. Des habits noirs, le gilet
très ouvert, se promenaient gravement avec des
perles à la chemise, des gants immaculés.
Bullier était devenu méconnaissable. Du large
382
LA MARQUISE DE SADE.
escalier descendaient des travestissements plus fan
tastiques, on eût dit que les acteurs de la joyeuse
comédie cédaient leur place à des traîtres de mélo
drame.
— L’heure des tapettes! dit laconiquement Lu
cien Laurent qui avait déjà constaté la chose autre
part.
Ils surgissaient en bandes serrées de huit ou dix,
mieux habillés que les femmes, de nuances plus écla
tantes, d’étoffes plus coûteuses. Il y en avait en
dames du monde se traitant de ma chère et de ma
mignonne, portant des sorties de bal garnies de cygne
sur leurs bras nus cerclés d’or; quelques-uns en
paysannes Watteau, criblés de fleurs des pieds à
la gorge et corsetés solidement comme des tailles
de poupées, plusieurs en péplum attique serti de
camées ; beaucoup en mère Gigogne, très sveltes
dans des crinolines du temps de l’empire. Ce monde
nouveau se remuait avec des grâces de perverties,
jouait de l’éventail, réclamait des bouquets perdus,
et saluait de loin les habits noirs mélancoliques.
— Est-ce qu’ils ne vont pas être chassés? fit
la baronne Mary, frissonnant en dépit de ses har
diesses coutumières.
— Allons donc! nous sommes en carnaval 1 ré
pliqua Lucien.
A la faveur de ces spéciales nuits d’orgies, le
cloaque débordait tranquillement dans cette salle
naguère pleine des fils des meilleures familles,
et ils injuriaient les prostituées de l’autre sexe
LA MARQUISE DE SADE.
383
réclamant leur morceau de chair qu’elles es
sayaient de leur disputer. Ils avaient une espèce
de cynisme, très différent d’ailleurs, ne provoquant
pas les hommes qui les regardaient, mais laissant
agir les curiosités honteuses, sûrs d’en emporter un
sur le nombre. Ces mêmes spectateurs, venant des
bals plus élégants pour les trouver, approuvaient
la chasse qu’on avait faite aux souteneurs... ils n’au
raient point chassé ces nouvelles créatures qui les
amusaient en leur permettant une seconde de vice,
par le regard. Mary reconnut autour de la pierrette
au profil de camée grec le fils d’un médecin qu’elle
avait déjà reçu du temps de l’oncle Barbe. Celuilà, fardé discrètement comme une femme du monde
qui imite une fille publique, laissant deviner des
bracelets sous sa manchette masculine, s’affichait
dans la compagnie de ces traînées de barrière, riant
de leur rire soumis, grasseyant de leurs accents ri
dicules, marchant de leur démarche alanguie de
chien dont on vient de casser les reins. Tout fier
d’une beauté qui lui donnait le droit d’étre lâche, il
ne se défendait pas des injures voisines, ne relevait
jamais une allusion, intéressant par sa recherche
même de l’ignominie. Du reste, un jeune homme
bien véritable ayant fait ses preuves de mâle, puis
retournant aux bêtises du collège, comme s’il ne vou
lait plus de ses vingt ans.
Mary s’arrêta.
— Hein ? fit-elle le désignant à Lucien Laurent.
— Parbleu, on le dit; seulement plus on le dit et
384
LA MARQUISE DE SADE.
plus il est heureux, c’est pour cela que je ne le crois
pas.
— Votre avis ?
— Mon avis est que si on le disait de moi, je vous
répondrais '.je vous jure que non. Mais je ne réponds
plus que de moi.
— Et encore 1 murmura la baronne à la fois
dédaigneuse et gaie.
Mary était gaie parce qu’elle se sentait un but.
Quand ses terribles désirs de meurtre la reprendraient,
sa conscience ne lui reprocherait rien, si le choisi
se trouvait un de ceux-là!
Elle ouvrait larges les narines derrière le velours
du masque. Ce serait une idéale volupté que lui
fournirait l’agonie d’un de ces hommes, peu capable
de se défendre d’une femme. Elle jetterait son mou
choir, par une nuit de printemps, dans ce tas d’ani
maux à vendre et elle l’amènerait chez elle, le cou
vrirait de ses bijoux, l’entortillerait de ses dentelles,
le griserait de sesmeilleurs vins, et, sans lui demander
en échange autre chose que sa vie répugnante, elle
le tuerait, avec des épingles rougies au feu, l’ayant
d'abord attaché avec des rubans de satin sur son lit
antique.
Un fin projet... qu’elle ne mettrait pas à exécu
tion, peut-être, mais qui lui aurait illuminé la pensée
durant bien des jours sombres.
— Messieurs, dit-elle rappelant sa cour, allons
souper... je vous tiens quittes!
Comme un tourbillon, ils s’engouffrèrent dans sa
LA MARQUISE DE SADE.
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voiture, se chuchotant des remarques littéraires à
propos de ces travestis.
Le lendemain, vers dix heures, Mary se leva
maussade. Pour tuer n’importe qui il faut compter
avec la justice, si peu qu’il y en ait dans un pays...
Elle traversa la salle où le souper avait eu lieu et
heurta le corps de Tulotte abandonné le long de la
table.
— Parbleu ! grondait la jeune femme en secouant
la vieille toute jaunie, les yeux fixes, on m’accusera
de vilaines mœurs et je ne voudrais pas qu’on commît
de ces erreurs sur mon compte. Aimant le sang, je
choisis, pour le faire couler, celui qui est le moins
utile, voilà tout. Je ne tiens pas à ce qu’on raconte
que moi, la vraie femelle-de l’époque des premières
chaleurs du globe, j’ai pu réellement aimer l’un de
ces insexués.
Elle continuait son raisonnement sur ce quelle
avait découvert la veille et ne s’apercevait pas que
Tulotte, les bras raides, avait cessé de souffler.
— Quelle triste gardienne tu me fais, ma pauvre
Tulotte ! lui dit-elle en lui viciant une carafe sur la
figure.
Alors, elle la laissa choir, sa tête rendit un son
mat, très lugubre au milieu de la débâcle des verres
brisés, des bouteilles dorées près du goulot et des
corbeilles de fruits en filigrane scintillant.
— Elle est donc morte ? cria-t-elle, comprenant
enfin.
Aussitôt, elle sonna ; les domestiques accouru22
386
LA MARQUISE DE SADE.
rent, s’affolant. Il fallut demander un médecin, la
mettre sur un canapé, essayer de la saigner. Rien ne
pouvait la rappeler désormais à ses devoirs de fidèle
institutrice, elle était bien morte d’une congestion,
la face déjàtuméfiée, les jambes roides comme celles
d’une statue de bois.
Mary ne voulut pas rester avec ce cadavre toute
la matinée. Agacée des cérémonies stupides qu’on
préparait, elle fit atteler le coupé bas et, prise d’un de
ses caprices coutumiers en dépit de la circonstance
navrante, elle se rendit à la Villette; là, on lui avait
indiqué un débit de sang, espèce de cabaret des abat
toirs où des garçons bouchers, mêlant le vin à la
rouge liqueur humaine, buvaient, se disant des mots
brutaux. Toute pâlie, dans ses fourrures de martre,
moitié lapetite fille qui veut dufruit défendu, moitiéla
lionne qui cède à l’instinct, elle se glissa parmi ces
gens, tendit son gobelet comme eux, but avec une
jouissance délicate qu’elle dissimula sous des aspects
de poitrinaire.
Les garçons bouchers éteignirent leur pipe, jetè
rent leur cigarette, la plaignant, car ils la trouvaient
belle...
Un brouillard froid tombait du ciel qu’on ne voyait
pas ; le coupé, revenant, la roulait au travers d’une
vapeur étrange sortie des porches béants. La file
interminable des bêtes condamnées serpentait avec,
LA MARQUISE DE SADE.
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de temps en temps, les râles sourds. Les sen
teurs vivifiantes de ces chairs qu’on abattait lui
montaient au cerveau, l’enivrant d’une volupté
encore mystique. Et elle songeait à la joie pro
chaine du meurtre, fait devant tous, si l’envie la
prenait trop forte, du meurtre d’un de ces mâles
déchus quelle accomplirait le cœur tranquille, haut
le poignard !
vgfe-y/
Fait partie de La Marquise de Sade
