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Rachilde
PARIS
LIBRAIRIE FRANÇAISE ET INTERNATIONALE
25 , RUE GUÊNÉOAUD, 25
1889
Tous droits réservés»
MINETTE
PARIS, IMPRIMER!® A. JULIEN
7, rue des Canettes
Rachilde
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PARIS
LIBRAIRIE FRANÇAISE ET INTERNATIONALE
25, RUE GUÉNÉGAUD, 25
1889
Tous droits réservés.
MINETTE
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Le long du chemin creux, les gens, suivant l’en
terrement, devisaient sur les maladies de l’au
tomne. Après la mort de la baronne de Messiange, ils auraient, très probablement, celle du
charron Louis Réjois, car le pauvre homme tenait
son rhume de poitrine depuis quelques semaines.
Dans le vallon, l’humidité tuait les robustes ; en
haut, un air trop vif décimait les faibles. Et les
tourbillons de feuilles jaunes semblaient, pour tout
ce monde banalement rempli d’idées tristes, en
traîner avec le vent de l’ouest des tourbillons
d’âmes poussives. Les femmes pleuraient, ayant
des peurs nerveuses, ne versant pas plus leurs
larmes sur la baronne défunte que sur Louis Ré1
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jois, mais s© désolant sur elles-memes, si bien poitantes encore devant ces catastrophes. Le chemin
descendait en spirale autour de la colline, que 1 on
appelait le mont du CaZuaire à cause de trois petits
carrefours où des propriétaires pieux avaient fait
dresser des croix de bois ornées des instruments de
la Passion, grossièrement travaillés au couteau par
ce charron malade de la poitrine. A des ronds-points,
on apercevait Sorges, un village de trente vieilles
maisons, traversé par la route départementale me
nant à Brives et par un large ruisseau gonflé de
récentes pluies, d’une couleur argileuse.
Le curé, à la tête du convoi, faisait une halte de
temps en temps, car ce matin-là il paraissait fati
gué. Tous ces morts le mettaient, sans doute, sur les
dents. Il chantait d’une voix inégale, n’écoutait pas
les répons de ses enfants de chœur, et, aussi pâle
que-son vêtement de mousseline empesée, il s’ar
rêtait tout d’un coup, les yeux fixes, comme pour
regarder ce pays noyé ou tendre l’oreille au glas
des cloches de son église.
Boissille, la couturière de Sorges, une créature
connue, marchait derrière la voiture de Mademoi
selle et allait quelquefois jusqu’au cheval pour jeter
un muet anathème ; elle avait des gestes impéra
tifs, puis ressentait une profonde pitié : on lui mas
sacrait le service de la défunte. La baronne ferait
donc toujours jaser ? Le curé chancelait comme un
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homme ivre ; les enfants de choeur étaient habillés
médiocrement, boueux, pleins de lamentables ac
crocs; les porteurs tiraient à gauche pendant que le
crucifix tirait à droite ; et la malheureuse baronne
de Messiange, secouée comme un sac de châtaignes,
n’en aurait pas, certes, pour son argent!
Le curé, au carrefour dit de Y Abreuvoir, s’arrêta
de nouveau brusquement. Le cortège se replia un
moment ainsi qu’une queue de jupe. Boissille eut
un « Ah » de colère. La voiture, un coupé de forme
ancienne, recula ; le cheval, peu habitué aux pro
cessions lentes, rua, faillit casser les traits de cuir ;
et Garriou, le cocher, inquiet dans une cravate
blanche trop serrée, mâchonna un juron. Rien
n’était ordonné selon les rites des villes, en usage
dans ces solennelles représentations. Le corps était
porté par des paysans en blouse au lieu d’être por
té par un char découvert, les domestiques s’affu
blaient d’un deuil fantaisiste, et au frontail du vi
goureux percheron attelé au coupé on n’avait
pas mis un seul panache. Boissille se souvenait
de marabouts majestueux, de draps semés de choses
argentées, qu’elle avait vus dans un enterrement
du haut commerce de Brives, et, en égrenant son
chapelet, elle bougonnait contre ces différentes
marques de la négligence campagnarde.
Les deux filles de Binoir le boulanger, Adèle et
Céleste, échangeaient des réflexions au sujet du bal
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public d’une auberge qu’on venait de fermer par
volonté expresse du maire.
— Il n’a donc jamais sauté? disait Céleste
avec une féroce physionomie de fille qui veut
s’amuser tous les dimanches, régulièrement.
— Il sautera le grand pas comme les autres !
répliqua la plus jeune, Adèle, dans une larmoyante
compassion pour la défunte, qu’elle n’oubliait pas
tout à fait.
Les hommes, plus désorientés par la mort que les
femmes, suivaient, massés silencieusement, comme
un troupeau très bon. Quelques-uns comptaient les
terres de la Messiange, une rude propriété qui se
vendrait peut-être bien en détail le jour où les hé
ritiers se chamailleraient pour les lots.
Le curé, un hercule de cinquante ans, couronné
de cheveux gris, l’oeil voilé sous une paupière
épaisse, tenait son livre près de son visage, affectant
de lire des psaumes qu’il savait par cœur. Il marchait
d’un long pas détraqué, enjambant les pierres sans
les voir et barbotant dans les flaques d’eau. Son
surplis de mousseline était déjàtout étoilé de boue,
A côté de lui trottaient deux enfants s’égosillant en
des clameurs aiguës comme des cris d’oiseaux fu
rieux : l’un élevait le crucifix, l’autre avait passé à
son bras, pareil à un panier garni pour le marché
de la ville, un vase de cuivre pïbin d’eau bénite.
— Nestorin, souffla le curé, vous allez beaucoup
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t)
trop vite, ce n’est pas décent; et vous, Jacques, ne
criez pas si fort, on n’entend plus que vous.
L’accent du curé était rauque. Les enfants le
regardèrent effarés, et ils lui virent de la sueur sur
la figure.
Pourquoi ce grand diable de prêtre voulait-il che
miner lentement quand la semaine d’avant il avait
failli se rompre les os en courant dans les fondrières
de la Clouderie, où il était allé porter YExtrême
Onction.
Nestorin s’arrêta net, Jacques eut un mouve
ment d’humeur qui fit jaillir une fusée d’eau bénite.
Alors le curé se retourna, la tête à demi couchée
sur l’épaule, comme un homme dont l’épouvante est
arrivée à son paroxysme. Derrière lui ballottait la
caisse de bois enguirlandée de chrysanthèmes
blanches et de roses roses; l’odeur des fleurs était
dominée par une âpre senteur de terre mouillée.
Il s’essuya le front. Au delà du cercueil, la tête du
cheval dardait ses prunelles de bête qui veut ruer
quand même, de bête exaspérée sans savoir pourquoi; puis venaient Boissille,la couturière, les filles
du boulanger, les ouvriers, les domestiques, tous
les principaux du village, vêtus de costumes
sombres, ayant des mines sévères et éplorées,
l’air de le pousser, lui leur curé, à des abîmes ou
verts là-bas, dans le cimetière, au caveau de la
famille. Le prêtre accéléra sa marche, n’osant
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presque plus chanter, son chant 1 étranglant, n osant plus regarder, ses yeux s’obscurcissant de
larmes rouges. Nestorin reprit sa course étourdie.
Jacques hurla des mots latins, et le convoi s’enfonça
dans une avenue de tilleuils.
A l’extérieur du coupé, dont on avait baissé un
peu les stores de soie, deux personnes immobiles se
faisaient face : une jeune fille de seize ans, Made
moiselle Hermine de Messiange, et sa cousine, une
grosse femme de vingt-cinq ans, brune, d’aspect
commun, Maria Bruon. Hermine était cachée par un
grand lé de crêpe tombant jusqu’à ses pieds. Elle
avait voulu venir malgré la violence de son chagrin,
et elle avait promis de ne pas jeter un seul cri. Son
pâle visage transparaissait comme une perle der
rière une fumée intense. Elle avait les joues lui
santes, les yeux brillants; une boucle de cheveux
très blonds scintillait sur son front poli; ses lèvres
minces et courtes, à peine rosées, étaient mouillées.
Par moments, quand la voiture s’arrêtait ou que le
cheval ruait, elle étouffait une exclamation de souf
france. Alors Mme Bruon lui prenait les mains
avec une phrase dolente :
—Voyons, Mademoiselle (car elle ne disait jamais
ma cousine), voyons, il faut vous faire une raison,
n’est-ce pas ? La mère doit y passer avant les en
fants... Moi, la mienne est bien morte.
Hermine se renversait dans les coussins de la
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voiture sans un mot. Elle avait promis, elle ne crie
rait pas, elle ne pleurerait plus, elle irait jusqu’au
bout.
La Bruone, que ce silence ennuyait, se mit à
raconter beaucoup de choses. Elle parla de la for
tune de la baronne de Messiange, des terres à cul
tiver, des fermes à relouer, des valeurs qu’on avait
trouvées dans un tiroir de secrétaire, s’adressant
des questions et y répondant sur un ton de dévote
qui prie. Son mari,qu’elle appelait le Bruon, aurait
bien de la besogne vraiment pour tout réorganiser.
Sa tutelle ne le gênerait guère, car Hermine, sortie
depuis un an du couvent de Brives, était tout éle
vée, sage, douce; mais il y avait les terres, les
fameuses terres, ses enfants, leurs deux gamins,
des petits gars pas commodes ; il ne fallait pas per
dre la tête dans toutes ces affaires-là!... Au fond,
Maria Bruon pensait que la fille ne survivrait pas
longtemps à la mère; Hermine devait avoir les ger
mes d’un mal quelconque, tous les Messiange étant
malades, une tribu d’alanguis dès le berceau, et
pour la pauvre petite ce serait tant mieux. L’avenir
lui était fermé, on ne lui trouverait jamais d’épouseur dans le pays à cause des vilaines légendes qui
couraient...
— Voyons, Hermine, se récria Maria Bruon, sen
tant qu’on approchait de l’église, je ne vous de
mande point de rire en un pareil jour, mais il faut
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se faire une raison! Nous voici arrivées... Vous me
prendrez le bras.
Les deux femmes descendirent. Maria saisit la
jeune fille par l’épaule, la soutint et arrangea les
plis de son voile de crêpe avec une sollicitude exa
gérée. On les examinait. Les paysans, tous décou
verts, étaient pris de compassion devant ce tableau
touchant. Raide comme une fleur à tige trop droite,
possédant les allures mièvres et fières de cette
bizarre plante qu’on appelle la couronne impé
riale, dont les clochettes légères retombent avec
des apparences de désespoir orgueilleux sur une
hampe inflexible, Hermine demeurait debout, se
laissant caresser, envelopper, consoler. Boissille,
la couturière, lui chuchotait, de son côté, des en
couragements à bien se tenir parce qu’on la regar
dait; il y eut un domestique, un naît valet de
charrue, qui lui dit tout crûment qu’un mauvais
quart d’heure était vite passé. Elle tressaillit, ne
desserra point les dents. L’église, très étroite et
très pauvre, ressemblait à un ancien cellier de
château, voûtée d’un bleu uni imitant un vilain
ciel ; elle offrait des figurines de saints d’une atroce
naïveté ; ses vitraux étaient jaunes, donnaient un
teint cadavérique aux fidèles ; ses chaises avaient,
de-ci de-là, de petits oreillers de foin tortillés qui
dissimulaient des lacunes dans leur paille. Le maître
autel, drapé de coton blanc, orné de deux vases de
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porcelaine dorés, à fleurs en relief, était lugubre
comme un reposoir d’enfant sans imagination; mais,
dehors, sur les toits, grimpant, s’enroulant, feston
nant, ondoyant, se balançant, une vigne, de celle
qu’on nomme vierge, habillait toute cette chapelle
misérable et en faisait une forêt pour les abeilles.
La messe fut courte. Le curé priait, les desser
vants chantaient; Hermine retenait ses sanglots,
car elle avait peur delà Bruon, dont les yeux vifs
sondaient l’épaisseur de son voile de crêpe. On
secoua l’eau bénite, le cortège se reforma pour tra
verser le village et gagner le cimetière. En montant
dans le coupé, Maria Bruon glissa un ordre à une
fille de ferme : il s’agissait d’aller acheter du levain
chez le boulanger, parce que l’on devait cuire le
lendemain à la Messiange, et aussi un peu de rhum
pour le café de Bruon, du meilleur.
Le cimetière de Sorges, au centre du vallon,
s’ombrageait de superbes cyprès, plantés bien avant
la Révolution, déclaraient les anciens du pays ; et à
cette époque faste de la nouvelle république où le
petit peuplier de la liberté allait sur ses cinq ans,
conservant une physionomie d’intéressant fétu, ces
cyprès colosses répandaient une ombre solennelle
comme une tristesse de roi. Les gens de Sorges
n’aimaient pas ces arbres noirs; ils étaient, dans
leur vallon, une tache sinistre, et leurs bras de
branches, toujours vivants, toujours morts, se ten1.
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daient vers eux avec la dure fixité d’une menace.
Au milieu du cimetière, sous le plus vieux cyprès,
le caveau des Messiange ouvrait sa porte de fer
toute rongée de rouille. Le premier défunt de cette
famille, un chevalier de Messiange, reposait là,
entre les racines tortueuses des arbres maudits qu’il
avait sans doute cultivés lui-même. Les gens de
l’enterrement regardaient ce portique béant, puis le
haut des cyprès. D’instinct, une sourde rage leur
montait au cerveau contre ces nobles, qui ont tou
jours l’idée de poser leurs maisons sur des sommets
et ne laissent aux paysans que le fond des vallées,
c’est-à-dire l’humidité, les fièvres, les marais pleins
de grenouilles. La seule consolation était de songer
que ces nobles avaient fini par crever comme tout
le monde, qu’ils crèveraient encore comme tout le
monde, et que s’ils étaient les plus près du ciel ils y
entraient parfois trop vite. Pour les Messiange, ils
passaient sans faire ni mal ni bien. Les uns avaient
beaucoup prié, les autres avaient beaucoup aimé,
les derniers toussant plus fort que les premiers ;
mais, en réalité, ces inconscients portaient malheur,
au pays. Était-ce l’ombre des cyprès géants? Étaitce l’atmosphère particulière au vallon, à la fois
chaud et humide comme une éponge, tiède en été,
glacial en hiver, perpétuellement inondé par des
ruisseaux d’eau argileuse? Était-ce les crimes com
mis dans une paroisse maudite? On ne savait plus,
MINETTE
il
mais Sorges gardait une réputation de nid à désas
tres : rien n’y allait bien !
Le tout-Sorges était représenté dans ce cimetière,
et il faisait une assemblée pitoyable : les femmes
avaient le visage rechigné, les yeux chassieux ;
les hommes avaient les mâchoires proéminentes,
quelques-uns des goitres, la plupart des faces bes
tiales et boudeuses; les enfants étaient chétifs.
M. Forcerieux, le maire, un médecin, essayait de
temps en, temps de leur démontrer que la qualité
de l’eau qu’ils buvaient sans la filtrer influait sur
leur tempérament, et cela incitait à la raillerie les
esprits gouailleurs de l’endroit. Est-ce que c’était
la qualité de l’eau qui avait doté la paroisse d’un
curé comme celui de Sorges? Allons donc!...
La foule se serra autour de Mlle Hermine pendant
que l’on récitait les prières solennelles. Dévote
ment, les femmes s’agenouillèrent dans l’herbe, les
hommes déployèrent leur mouchoir sous leur genou
gauche. Hermine s’affaissa, les mains crispées aux
épaules de Maria Bruon, sa cousine.
— Oh! fit à voix basse Maria, désignant du doigt
un homme resté seul debout parmi les autres ; le
Bruon qui s’oublie! Pense-t-il être encore à l’au
berge ?
Hermine étouffait ; elle ne voyait pas le cousin et
n’entendait plus sa cousine, le cercueil de sa mère
venait de disparaître complètement dans le caveau.
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curé se retournait, les bras étendus, comme
crucifié le long de cette porte de fer.
— Mes amis !... balbutia-t-il.
Et il eut un accès de courage héroïque, il leur
parla. On doit toujours parler sur une tombe, à la
campagne, les gens 11e s’en vont pas avant le dis
cours d’usage. Ils demeurent là, les yeux étonnés,
piétinant l’herbe, ayant l’air de demander le pour
quoi de certaines choses qu’ils ne comprendront, du
reste, jamais. Le curé de Sorges 11e pouvait pas
oublier le sermon au sujet des pécheurs en enter
rant une grande pécheresse; mais, dès les phrases
de son début, il se mit à bégayer d’une façon dou
loureuse. Il voyait Hermine perdre peu à peu le
sentiment, et il devinait que sa cousine Maria in
fligeait des coups de coude brutaux à la jeune fille
affolée. Soudain, le prêtre se redressa, la lèvre fré
missante, il laissa le discours, les belles pensées
sur la fragilité de l’existence humaine, et termina
d’un ton dur qui n’implorait plus.
— Mes amis, dit-il, Mme de Messiange est heu
reuse, elle ne souffre plus, elle est allée prier pour
nous.
— Amen ! répondit la foule très stupéfaite. Les
paysans se retirèrent deux à deux, comme des
paires de bœufs que rien ne surprend ; les paysan
nes visitèrent quelques tombes en se chuchotant
aux oreilles leurs impressions. Il avait un sacré
Le
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front, ce curé, de leur dire qu’eue allait prier pour
la paroisse ! Elles n’avaient pas encore commis tous
les péchés de cette baronne, elles, les dévotes fem
mes de Sorges!... Ah! bien, si on comptait sur les
prières d’une traînée pour gagner le ciel... c’est
cela qui était chanceux!... Des vieilles se mon
traient réciproquement le tombeau de leur mari,
s’attardant, presque joyeuses d’une joie intime, dans
l’idée de ne pas travailler ce matin-là en revenant
du cimetière, sous le prétexte d’une récente émo
tion. Les unes cherchaient une pioche cachée der
rière un tronc d’arbre, et profitaient de l’occasion
pour sarcler leur homme dont les couvertures moi
sissaient. Les autres arrachaient d’une main experte
les plantes sauvages, finissant par mettre tout le
carreau de terre à nu, se croyant devant les choux
de leur potager, confondant les morts avec une cul
ture quelconque, bonne à ménager, capable d’un
rejet de rapport.
Les filles de Binoir, les jupons troussés, enjam
baient des pierres pour aller voir leur petit frère.
Adèle s’entêtait du côté de la grille, tandis que
Céleste jurait qu’on l’avait placé dans un coin, au
nord. Il y avait un an qu’elles n’étaient pas venues,
le père ne se souciait plus de cet enfant décédé à
quatre mois, la mère était sur le point d’en faire un
nouveau.
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— Tiens ! s’écria Céleste se rajustant, on nous
a volé sa croix !
Elles se trouvaient devant un tertre de gazon
tout fleuri de la fleur poudrée de l’héliotrope d’hiver,
qui sent la vanille.
De larges feuilles veloutées s’étalaient, laissant
sortir seulement les bouquets touffus de la plante
rustique. Une ronce ayant jadis enguirlandé la croix
gardait une apparence bénie, lançant un rameau en
l’air et retombant sur elle-même avec deux bras de
redoutables épines. Une angélique énorme poussait
tout à l’angle du mur, sombrement verte, puissance
isolée, fière de s’être créée sans le secours d’une
personne, et ce jardin mignon du petit oublié exha
lait une odeur de fraîche sève, comme si on l’eût
arrosé, chaque soir, d’un lait pur. Adèle, furieuse de
la disparition de la croix, s’en prit aux héliotropes.
Elle les arracha, les dispersa. Céleste coupa la
ronce près de son pied, broya l’angélique, nettoya
ce coin'de terre, y traça un ovale bien dessiné, au
milieu duquel sa soeur fit un simulacre de coeur.
Cela devint très propre en peu de. minutes. Elles
achevèrent leur hideuse besogne par la plantation
d’un oignon de jacinthe dans ce cœur de sol tout
nu, puis elle s’éloignèrent, se signant.
A la porte du cimetière, Hermine de Messiange,
accompagnée de Marie, remontait en voiture. Lau
rent Bruon, l’homme qui était resté debout durant
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les prières, s’approcha de sa cousine, le chapeau à
la main. Le mari delà Bruone avait trente ans, une
physionomie sensuelle et colorée, la peaufine, l’œil
canaille, la bouche rouge sertie d’un pli dédaigneux,
les épaules solides. Il était vêtu d’un costume de
grossier velours à côtes, portait de hautes guêtres
bouclées d’acier. Plus brun que sa femme, il avait
cependant le regard orangé.
— Mademoiselle, dit-il, d’un accent tranquille et
indifférent, vous vous rendrez malade. Il ne fallait
pas venir ici! Je vous le disais bien, moi; mais
toutes les femmes sont folles!... Mademoiselle,
je vous demande la permission de m’asseoir près de
vous... Marie doit s’occuper de son dîner, on aura
du monde encore ce soir; c’est bête, pourtant c’est
la coutume ! Là, un petit effort, vous êtes sauvée...
Voyons, Maria, dépêchons-nous... Il s’arrêta court
en s’apercevant que la jeune fille glissait inanimée
des bras de sa femme aux siens.
— Hein ? souffla-t-il, sérieusement agacé, elle est
morte ? quel cadeau ! Est-ce que tu ne peux pas
faire acheter ta viande par la cuisinière? Une pau
vre poupée, cette petite Hermine... As-tu des sels
au moins ? Non !... Quelle corvée, sacredieu, me
voilà dans de jolis draps ! — Maria Bruon expliqua,
avec des gestes exaspérés, qu’elle était bien aise de
respirer un peu. Elle ferait ses commissions ellemême, parce que les domestiques dè la baronne
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MINETTE
volaient ordinairement les os que le bouclier don
nait en plus du poids ; on avait besoin de bougies,
de sucre, tout était épuisé. Hermine, évanouie, se
ployait sur le robuste bras de Laurent comme un
vêtement sans corps. Quand il la prit pour l’asseoir
dans l’intérieur du coupé, il eut la sensation de
n’avoir touché qu’un lambeau de crêpe.
Le curé sortait à son tour du cimetière ; il vint la
regarder et murmura :
— Du courage, mon enfant !
Il jeta ce mot banal si passionnément, que Lau
rent eut un tressaillement de mauvaise humeur.
— Nous la soignerons, Monsieur le curé! répli
qua-t-il d'un ton sec. Pensez-vous donc que nous
voulons l’achever ? Nous ne sommes pas des ogres,
moi et ma femme. Nous représentons sa famille,
c’est la dernière des Messiange, nous saurons veil
ler sur elle.
Le prêtre s’éloigna sans un mot pour Laurent
Bruon, suivant sa croix que les desservants éle
vaient devant lui, les mains jointes sous ses man
ches de mousseline, la tête courbée, perdu dans
des rêves farouches. Laurent fit entendre un petit
claquement de langue moqueur.
— Mon enfant ! — répéta-t-il, regardant à la dé
robée Garriou, le cocher, qui clignait de l’œil. Les
deux hommes se mirent à rire d’un rire muet, et
le cheval s’élança, au trot, traversa le village en
MINETTE
17
épouvantant les oies. Hermine, étendue sur la ban
quette du fond, la tête soutenue par un coussin,
ne remuait plus. Laurent avait écarté son long
voile de crêpe et baissé une glace, espérant que la
course rapide du grand cheval endiablé lui rendrait
ses esprits ; mais la jeune fille semblait finie,
comme sa mère.
— Quelle corvée, quelle corvée ! balbutiait
Bruon, essayant de divers moyens qui ne réussis
saient pas du tout.
Impatienté, il lui frappait très fort dans les
paumes, ne prenant guère de précautions, la se
couant, meurtrissant l’épiderme délicat de la frêle
créature. On gravissait la colline, Garriou modérait
l’ardeur du percheron.
— Si j’allais chercher de l’eau ? se dit Laurent.
Il y a des ornières par ici qui doivent être encore
pleines de pluie... Bah ! est-ce que je suis une nour
rice ? grommela-t-il après une pause. Ma femme est
une folle, décidément, avec sa manie de tout faire
elle-même. Comme si c’était bien naturel et bien
convenable de me jeter dans les bras cette petite.
Elle va y rester... peut-être... Tiens, mais, si elle
y restait... nous hériterions, voilà qui serait plus
drôle...
Brusquement il abandonna le corps d’Hermine
aux cahots de la voiture. Ses yeux devinrent in
quiets, il songea.
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MINETTE
— Combien de temps ? On a connu des poitri
naires qui traînaient jusqu’à vingt-cinq ans...
D’abord, est-elle ou n’est-elle pas poitrinaire ?... Le
baron de Messiange l’était, lui, mais le curé ne l’est
pas, ce me semble !... Eh ! eh !... la baronne n’avait
que des langueurs... les langueurs ne tuent point.
Pourtant elle en est morte... Les femmes de cette
race sont des oiseaux : il suffit de les serrer d’un
peu près pour les étouffer... Celle-là me produit
l’effet d’une mésange... Parbleu!... Messiange, mé
sange... c’est tout un... Comme les veines de ses
tempes sont bleues !... Nos paysans appellent cela:
les violettes de Notre-Dame la Mort ! Enfin, il faut
faire quelque chose puisque je suis là. Hermine !
Hermine ! Mademoiselle Hermine ! Vous n’entendez
donc plus? C’est moi, le cousin !... revenez vite...
Hermine !...
Il s’agenouilla devant elle et se pencha sur sa
bouche pour mieux la regarder, ses mains mon
tèrent jusqu’à son cou, puis s’arrêtèrent, indécises.
— Une syncope trop prolongée, murmura-t-il, et
on n’aurait pas besoin d’expliquer le mystère. Seu
lement, il y a ce curé. Quel œil singulier il me fai
sait, le vilain tonsuré... Pouah! je n’aime pas ce
souvenir. Il va rôder autour de la maison comme un
loup en quête de son louveteau, à présent. Il la veut
pour un couvent, j’imagine, et avec elle les bonnes
terres, les bonnes vignes, la dot, à moins qu’il
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désire la marier, ce qui serait plaisant... Personne
n’en voudra... A Paris, oui, dans une grande ville,
mais ici, parmi tous ces idiots ?... les galants sont
superstitieux... Il faudrait l’aimer... et on n’aime,
chez nous, que les grosses filles bien brunes,
capables de pondre sans s’écorcher.
Il rapprocha ses doigts, les joignit tout autour
de ce col mince où l’on voyait, à l’endroit de la
glotte, une petite éminence de chair nacrée, si lisse
et si chatoyante qu’elle paraissait être une énorme
opale enchâssée sous la peau. Il appuya, ayant l’air
d’un boucher qui exécute une besogne utile, très
étonné lui-même d’en venir là.
— Si je l’avais épousée au lieu de prendre Maria,
elle serait morte en couches, sûrement, et j’héritais,
j’allais à Paris, je faisais des noces... On s’embête
ferme chez nous. La femme, les enfants, les foins,
les vendanges, de méchante piquette au cabaret de
Sorges, de sales filles dans les environs des métai
ries, ignorant l’usage du vinaigre de toilette... Oui,
j’aurais mieux fait de réfléchir avant.
Son pouce, large et sanguin, pesait lentement sur
la gorge douce. Hermine eut un battement de pau
pières. Dans un intervalle brouillé de cils noirs,
fins comme des barbes de plumes, il aperçut un
reflet bleu tout irisé de larmes. Il retrouva, de plus
en plus intense, cette sensation qu’il avait eue déjà
de l’écrasement d’un oiseau, car ces paupières
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évoquaient des ailes battant à travers du ciel.
— D’ailleurs, ajouta-t-il les dents serrées, c’est
la faute de Maria... Est-ce qu’on charge un homme
de soigner une jeune fille ?
Hermine ouvrit les yeux, ses joues s’empour
prèrent; elle se redressa, cherchant à respirer,
regardant l’homme avec une terreur d’abord muette.
Pourquoi était-il à genoux au fond de cette voi
ture, et pourquoi la tenait-il par les épaules ?...
— Mon cousin, bégaya-t-elle, vous me faites
mal... oh ! je vous en prie, laissez-moi, j’étouffe !
— Vous êtes si jolie, Hermine ! répondit Laurent
Bruon d’un accent câlin. Pardonnez, j’étais tout
seul, vous n’aviez plus votre connaissance... la
tentation... et puis, je ne veux pas que vous pleu
riez, moi ; je vous aime trop pour ne pas essayer de
vous consoler à ma façon... Vous êtes ma petite
cousine, ma petite soeur... Je vous ai embrassée et
vous voilà debout... oh ! la mignonne petite femme !...
Est-ce fini ?... Faisons la paix!.-.. Désormais nous
serons de bons amis et vous causerez de votre
mère avec moi... Est-ce que vous avez encore peur,
Hermine ?... ma petite Mine... ma Minette?
Mlle de Messiange demeurait collée dans un des
coins du coupé, tordant les plis de son voile et
s’efforçant de retenir ses larmes. Elle n’osait pas
croire cela, son cousin était bon, il ne la rudoyait
plus, ne jurait plus, il lui caressait les mains,
MINETTE
21
s’excusait de l’avoir embrassée tout à l’heure et
lui donnait le petit nom que sa pauvre maman lui
donnait : Minette. Il y avait donc encore quelqu’un
qui l’appellerait Minette à la Messiange... et ce quel
qu’un, ce n’était pas la Bruone, la cruelle femme
qui torturait sa mère, jadis, pour obtenir des tes
taments.
— Mon cousin, dit-elle timidement, je tâcherai
d’être raisonnable. Je travaillerai, je prierai; Dieu
nous défend le désespoir, je le sais bien, mais je
n’avais plus aucune force... C’est le bruit de cette
porte de fer, voyez-vous, retombant sur elle... je
l’entendrai toujours... je crois... Et ce soir personne
près de moi, je resterai seule... orpheline... ah !
mon cousin, ne vous fâchez pas !... Est-ce que
Maria peut remplacer maman ? la loi le dit, vous
êtes mes tuteurs, mes parents, mes amis ! Est-ce
que la loi vous donnera aussi les lèvres de maman
pour m’embrasser tous les malins?... Depuis un
an, j’étais heureuse comme dans un paradis... Au
jourd’hui, je voudrais mourir.
Laurent détourna la tête.
— Nous sommes arrivés, murmura-t-il d’un ton
sourd.
La Messiange, une grande maison moussue, avait
l’aspect d’une grande ferme. Dans la cour, comme
dans toutes les cours paysannes du Midi, s’étalait
une épaisse litière de fougère sur une épaisse
22
MINETTE
boue, devant servir de fumier quand elle serait
profondément pourrie. Des dindons, des canards,
des jeunes poulets de la saison et des vieux coqs
s’ébattaient de tous les côtés. Des murailles écrou
lées entouraient le jardin, planté de buis et de
lilas. Pour entrée, il y avait une arche immense,
un ancien portail seigneurial orné d’herbes en
aigrettes, de lichens dorés ou argentés, mais ne
possédant plus ses vantaux. On eût dit un pont
jeté de la maison aux nuages ; la colline dégrin
golait roide derrière le pilastre qui supportait ce
fronton colossal, et on ne devinait pas l’utilité de
cette lourde parenthèse de pierre ne contenant
rien. Les fenêtres de la Messiange étaient rares,
étroites comme des meurtrières, percées inégale
ment, la plupart closes avec des volets de bois
brut, Les étables, les granges , occupaient tout
le rez-de-chaussée, et pour monter au premier
un escalier serpentait en dehors, battu des vents
et de la pluie, terminé par une espèce de galerie
dont la balustrade servait de perchoir aux din
dons. Le coupé s’arrêta devant cet escalier; là,
juste pour poser les deux pieds, il y avait une place
propre, sans litière, sur laquelle place balayée
dormait un chien roux. Mlle Hermine sauta en
s’appuyant à l’épaule de son cousin.
Je vous remercie, dit-elle affectueusement, et
elle gagna les appartements du haut, une suite de
MINETTE
23
grandes chambres très mal meublées, poudreuses,
encombrées de bouquets de maïs, de raisins séchant
pendus par des ficelles. Hermine habitait une pièce
reculée recevant le jour du jardin, un jour verdâtre
tout assombri du voisinage des buis. C’était entre le
rez-de-chaussée et le premier ; il fallait monter beau
coup démarchés, en redescendre quelques autres,
mais la jeune fille était là bien chez elle, comme
dans une logette d’emmurée, n’ayant ni les odeurs
terribles de la cour, ni les bruits des valets de char
rue se disputant avec leurs attelages. Sa mère lui
avait fait tendre sa chambre en cretonne rose, une
vieille étoffe démodée tirant sur Je jaune paille et
représentant des gerbes d’églantines éblouies d’au
rore. Les meubles étaient simples : un lit ciré, une
table à ouvrage, une psyché d’acajou dont les con
soles se terminaient en bec de cygne, trois chaises,
un petit canapé Pompadour, une toilette coquette
ment enveloppée de mousseline, une chapelle et des
rideaux pareils à la tenture. Hermine ôta son long
voile de crêpe, le serra dans un carton après l’avoir
soigneusement plié pour en effacer des traces de lar
mes ; elle noua autour de sa taille les rubans d’un
tablier de soie noire, et elle s’assit devant une masse
de linge à repriser, sa tâche de sa journée. Selon
l’usage de la campagne, on avait fait la lessive le
lendemain même de la mort de sa mère, et on lui
fournissait, pour occuper sa douleur, les chemises,
24
MINETTE
les jupons, les mouchoirs delà défunte à raccommo
der. Hermine ne pleurait plus, sous l’empire d’un
trouble bizarre, elle remerciait le bon Dieu qui lui
pei mettait de respirer au milieu de son désespoir.
Elle ne voulut point prendre de nourriture ni redes
cendre chez les Bruon, où se préparait un dîner
pour les paysans, les amis, dans un grand bruit ir
religieux ; mais elle voyait, avec une émotion re
connaissante, la silhouette de son cousin Laurent
dominant ce monde grossier de toute la hauteur de
sa nouvelle situation de tuteur caressant. Ainsi, on
1 aimerait encore à la Messiange... Fébrilement son
aiguille courait; elle pensait des choses tristes, très
douces... Comme elle serait dévouée à cette famille
de sauvages si on lui faisait un coin chaud dans un
coeur!.. Et par moments elle répétait ces machinales
invocations que chantonnent les élèves passives des
soeurs Ursulines :Ayezpitié de moi, Seigneur Jésus!
Saint-Joseph, et vous, Sainte-Anne, priez pour moi !
Hermine gardait de son couvent toute une série
d habitudes ingénues. L’hiver, elle traçait un signe
de croix sur la glace de son pot à l’eau et la brisait
ensuite pour se laver, offrant cette mortification à la
Vierge Marie, se persuadant que l’eau était moins
fi oide, une fois sanctifiée. L’été, elle ne manquait pas
de fabiiquer des sachets de roses sèches qui moisis
saient, exhalant une odeur fade et honnête. Elle
mettait son tablier à l’endroit pendant une semaine.
25
MINETTE
à l’envers la semaine suivante, s’imaginant écono
miser l’étoffe. Quand elle peignait ses cheveux
blonds, fort abondants, elle recueillait tous ceux
qu’elle arrachait pour en tresser de microscopiques
chaînes de montre, brillantes comme l’or, plus so
lides que l’or, qu’elle donnait souvent à des indiffé
rents, ne pouvant les mieux placer. Elle ne jouait
pas du piano, mais brodait merveilleusement, exé
cutait des miracles de patience du bout de son ai
guille, et n’oubliait pas de commencer une broderie
importante dans l’invocation d’une sainte renommée
pour son habileté de fileuse, sainte Agnès par
exemple. Elle savait la recette de toutes les frian
dises en honneur chez les religieuses oisives : pas
tilles aux boutons d’oranger, beignets de fleurs de
pêches, crème de marrons, boissons composées
d’herbes odorantes, confitures étranges, sirops bien
faisants. Hermine passait des jours entiers à pétrir
des fleurs, des fruits, de la soie, de la laine, du fil.
Elle avait aidé sa mère à mourir douillettement, lui
confectionnant des pâtisseries exquises et des breu
vages salutaires.
La baronne de Messiange, rongée par de mysté
rieuses souffrances morales, ne se croyait plus ago
nisante quand sa Minette, de son allure de petit oi
seau mélancolique, lui apportait une tisane parfu
mée, sa dernière création de pensionnaire instruite.
Maria Bruon appelait l’enfant : rat de sacristie.
2
26
MINETTE
Hermine semblait sortir, en effet, d’une boîte d’hos■ ties; elle était pâle, avait l’aspect étonné, l’air de ne
rien savoir des hommes et des choses, mais de con
server en elle certains secrets de l’ange. Elle aimait
les ceintures bleues, les plantes légères, les animaux
fluets, le miel, les cantiques, les histoires de mar
tyres, par-dessus tout la Sainte Vierge. Ignorant le
monde, elle ne se doutait pas de la valeur de l’argent,
dépensait le peu qu’on lui accordait en aumônes ri
dicules. Elle écrivait de temps en temps à une amie
restée au couvent de Brives, qui se nommait héraldiquement Claire de Montfort, si pauvre qu’elle
ne pouvait s’acheter les scapulaires prescrits par le
règlement de son ordre. Hermine lui expédiait des
pièces blanches dans des boîtes, les choississant
bien neuves pour moins froisser l’orgueil de son
amie, et les déclarant à la poste de Sorges sous le
titre de médailles. Hermine avait vécu un an de
cette existence monotone, entre sa mère et les niignardes pratiques d’une religion de petite fille. La
baronne, phtisique, très vieillie, malgré les soins
qu elle prenait de dissimuler son mal, n’avait plus le
courage nécessaire pour lui apprendre la méchan
ceté des voisins ; elle se levait vers midi, s’asseyait
dans un fauteuil à roulettes, écoutait, pleurait, bu
vait des tisanes les yeux clos, toussait le plus dou
cement possible, et allait s’éteignant sans oser in
terrompre les pieux gazouillements de sa Minette
MINETTE
27
chérie. Devant sa fille, elle mourut de bon cœur,
sentant bien que celle-là deviendrait le juge le plus
sévère au moment des révélations. Quand la jeune
naïve s’absentait, la coupable se demandait si ces
regards d’azur ne lui reviendraient pas, un matin,
chargés d’horribles anathèmes, presque noirs, eux
aussi, du poison que l’on distillait chez les Bruon et
au village. La baronne de Messiange était morte le
doigt sur la bpuche, disait-on, emportant le dernier
mot de son histoire, n’ayant jamais rien avoué, ni à
sa fille, ni à ses cousins. Hermine ne savait pas sa
légende. Toute pleine de confiance dans les gens
mauvais qu’elle voyait s’amender, elle rêvait main
tenant de faire de la grande maison, qui serait la
sienne toujours, un hôpital pour les goitreux, les
fous, les poitrinaires. La Bruon dirigerait les cui
sines et la dépense, puisqu’elle était sa tutrice, Lau
rent distribuerait les récoltes aux malades par éga
les portions, on aurait le luxe de rideaux de percale
blanche à toutes les croisées, le fumier serait ba
layé, le jardin nettoyé, les murs soutenus, et le por
che béant contiendrait une belle grille surmontée
d’une croix rayonnante.
Vers le soir de cette journée lugubre, Hermine
se leva de sa chaise ayant achevé ses minutieuses
reprises. Elle entendait comme un grondement de
bêtes furieuses dans les salles du bas, et elle se
demandait, terrifiée, si on l’oubliait déjà, elle, la
28
MINETTE
fille de la morte, qui pleurait seule, avait faim,
avait froid. Elle ouvrit sa fenêtre : le jardin lamen
table lui parut un coin du cimetière de là-bas. Le
soleil se couchait dans un horizon sanglant, les
arbres des bois environnants se teignaient de
pourpre, et des pigeons tournoyaient, saisis par
un vent aigre plein de pluie glaciale. On eût dit,
à contempler ce ciel de rouges tempêtes, que der
rière les nuages se faisaient des égorgements de
créatures. Hermine frissonna, elle songeait au
froid du caveau, à l’étroite porte en fer claquant
contre sa muraille de marbre, et elle rêva d’une
racine de brin d’herbe s’introduisant lentement
dans les yeux de sa mère.
— Oh ! non, je veux descendre ! murmura-t-elle.
Il le faut bien, puisque personne ne se souvient de
moi.
Elle traversa les grandes chambres, l’escalier de
pierre où le vent soufflait, rageur, se dirigea vers
le corps de logis habité par les cousins. Leur appar
tement, situé au rez-de-chaussée, était rempli de
gens qui mangeaient. Dans la salle principale, un
feu de sarments flambait, éclairant beaucoup plus
que les chandelles fumeuses placées sur les tables.
Une poêle à queue immense allait et venait de ce
feu aux assiettes, répandant une forte odeur d’huile.
La Bruone, les manches retroussées, le jupon
épinglé, les cheveux ébouriffés, le teint très animé,
29
MINETTE
faisait des crêpes pour le repas des funérailles.
Elle avait acheté des tas de provisions, des liqueurs,
du café, des biscuits, pour éblouir ses invités.
Boissille, la couturière, et Janissette, la cuisinière,
relevaient des plats, des verres, debout devant
l’âtre où pétillaient, comme un incendie, les sar
ments empilés.
On causait très haut. Il n’y avait là que les voi
sins, des paysans ; les relations ordinaires de la
baronne de Messiange s’étaient abstenues, sachant,
par expérience, que la Bruone donnerait une tour
nure d’orgie à ce repas de solennelle tradition. Où
se trouvait Maria, on se grisait et on se disputait.
Son mari n’empêchait guère les choses d’aller un
train d’enfer; il en riait tout le premier, laissant
des lurons pincer la taille de sa femme quand le
dessert était arrivé à un certain degré de gaieté.
Lui-même buvait plus que les autres, criait, se
fâchait, jurait, et profitait quelquefois de l’éman
cipation générale pour vendre avantageusement
une paire de boeufs maigres. Ce soir de goinfreries
en commun, Laurent buvait peu, bousculait Maria
qui avait, disait-il, mangé depuis le retour du vil
lage sans s’arrêter une seconde, brutalisait ses
deux garçons, qui se chamaillaient dans ses jambes
pour la tête d’un poulet rôti, et fouaillait des chiens
de berger et des chiens de chasse rongeant des os
derrière leurs maîtres.
2.
30
MINETTE
— Assieds-toi donc, criait Maria, en voici une
toute chaude!... fais pas ton dégoûté. Je mange,
mais je travaille : j’ai rentré hier la lessive, j’ai lavé
la chambre, promené le balai du haut en bas de
cette maison du diable... Est-ce que j’ai volé mon
pain, par hasard? Qui dira chez moi que je ne
gagne pas ce que je mange ?
Elle se retourna, l’air arrogant, secouant sa poêle
par gestes saccadés; enfin elle leva son bras d’un
mouvement vif, la crepe fine et dorée s’envola audessus de sa tête, puis retomba exactement dans
1 huile. Il y eut une approbation générale. Un vieux,
déjà très gris, tendit son assiette en disant :
Oui, bien, Madame Laurent, vous êtes une
brave personne, je le raconte comme je le pense...
En 70, mon fils a été prisonnier des Prussiens,
il est lesté dans leurs cachots... Sans ça, je vous
aurais eue pour ma bru. Oh ! ces canailles de Prus
siens !
Pêle-mêle, les domestiques,-les ouvriers, les maî
tres, se ruaient sur la nourriture. Les uns repre
naient de la soupe à l’oignon pendant que les au
tres savouraient le café et les liqueurs. Les deux
filles du boulanger Binoir, assises entre deux ga
lants bouviers, se disputaient des lambeaux de
crêpes brûlantes-, qu’elles avalaient la tête ren
versée en arrière, la bouche ouverte. La Bruone
se multipliait, finissant les plats, se triant les bons
MINETTE
31
morceaux, surveillant Garriou, le cocher, qui sour
noisement mettait du porc fumé sous sa blouse.
Boissille prétendait qu’on ne dînait bien que lors
qu’il faisait froid dehors, et elle conseillait à
Mme Bruon de verser du rhum dans ses crêpes,
parce que la pâte lui semblait un peu épaisse.
Laurent, adossé à la cheminée, ruminait la vente
d’une pièce de vin, la dernière percée, ayant, par
suite d’un mauvais mouillage, tourné à la piquette.
Sa cave n’était pas bonne, il fallait établir des cou
rants d’air, un revêtement à la chaux des murs
trop humides; encore quelques billets de banque
à disperser... Et tout ce tintouin pour laisser une
demeure propre au mari d’Hermine, un beau jour,
quand il rendrait ses comptes de tutelle!... Des
rêvasseries singulières lui barbouillaient le cerveau ;
il pensait aux orgies parisiennes de son temps
d’étudiant en droit, où les femmes avaient des pâ
leurs de poitrinaire comme Hermine, la vierge de
la Messiange. S’il s’était mis sérieusement au tra
vail, pourtant, à cette époque de libertinages inu
tiles, il serait revenu avocat, notaire, quelqu’un,
n’est-ce pas? et il aurait eu une compagne plus
digne que la servante d’auberge qu’il voyait ges
ticuler devant lui ! Oh ! cette Maria, quelle garce!...
Il l’avait culbutée, un soir de printemps, sous
un taillis des environs, car elle possédait une poi
trine magnifique!... Le lendemain, elle commen
32
MINETTE
çait à hurler partout qu’elle était enceinte des
oeuvres du fils de M. Bruon, le notaire de Sorges.
Dans un petit endroit, les scandales vont vite.
Cette famille des Messiange était déjà le point de
mire des cancaniers; il avait épousé Maria au
bout de cinq mois pour ne plus l’entendre se la
menter. Le mariage le faisait simple fermier comme
elle était simple fille de ferme. Sans la bonté de
la baronne, leur parente, qui les avait recueillis,
leur avait donné un ménage à tenir, une propriété
à gérer, il aurait crevé la misère, lui, un de Mes
siange par sa mère, après tout. Dame! la baronne
était compatissante aux fautes de l’amour, elle
devait bien cela, sacredieu, à l’opinion publique!
Laurent se demandait ce qu’il allait faire, main
tenant, de cette orpheline. S’entêterait-elle à
vivre? Elle écouterait, elle regarderait. Jusque
alors, elle n’avait jamais quitté les jupes de la phti
sique, couchant à côté d’elle, mangeant chez elle,
ne s éloignant de la Messiange que pour se rendre
à l’église de Sorges, en voiture. La présence de
cette mère, qui était une femme de bonne noblesse,
presque riche, intimidait encore les bavards;
mais, à présent, il n’y avait, en réalité, plus de
Messiange. On pouvait attaquer la légitimité de
1 enfant quand on voudrait s’en donner la peine...
On prouverait qu’elle n était pas née du baron. A
l’époque de sa conception, le baron de Messiange
MINETTE
33
avait quatre-vingts ans, et il était paralysé depuis
longtemps !
La légitimité d’Hermine, quelle atroce plaisan
terie !... Tous les subtils raisonnements du droit
au sujet des légitimités, des testaments, lui reve
naient à la mémoire. Certes, il plaiderait contre
cette enfant ! La médiocrité lui était insuppor
table, cette femme brune aussi avec sa bestialité
gourmande*, il vendrait tout, et retournerait à
Paris pour y satisfaire un tas de désirs mons
trueux qu’il se découvrait, maintenant que la
pensée d’un crime le hantait sans plus l’effrayer
qu’une pensée naturelle. La femme brune, toute
la lourdeur de l’assouvissement, comme elle lui
pesait!... La femme blonde, cette espèce de reli
gieuse frêle, nimbée d’or, comme elle l’énervait,
tyrannisait son esprit! Elle était, devant lui, la
fluidité merveilleuse d’un désir de fortune, et il
ne pouvait plus l’atteindre, elle fuyait, fuyait,
remontait jusqu’au ciel, planait sur son obscui
tourment. Un instant, il crut 1 apercevoir, là-bas,
dans l’ombre de la porte, avec sa face pâlie, sa
robe noire !
— Non, dit-il tout haut, non, vous verrez
qu’elle ne crèvera pas.
Personne ne l’entendit. Garriou, le cocher, ra
contait une histoire. Laurent s’approcha pour
demander du rhum.
34
MINETTE
A ta santé, le Bruon, grogna le vieil homme
lui versant du cassis. Tu devrais t’arranger avec
le nouveau notaire pour vendre le pré des Chaminades... Tu es presque le propriétaire ici, n’est-ce
pas?... Un bel herbage, ce pré, mais il faudrait le
fumer davantage... Dis donc, est-ce que la petite
veut s’embéguiner?... Dans ce cas, tu garderais
tout, les prés, les bois, la maison, les meubles...
Tes fils seront bien dotés plus tard !
— S’embéguiner? cria Janissette la cuisinière,
s attendrissant tout en remuant du vin chaud
dans un bol. Pourquoi ne se marierait-elle pas !
Elle est jolie, mademoiselle !... On ferait, le soir
des épousailles, une plus belle noce qu’aujourd’hui, tiens!...
Oh ! murmura Céleste, il n’y a pas d’épouseurs
pour les loups-garous.
Un rire étouffé circula. On essayait bien de
rester grave quand on se souvenait de la céré
monie du malin, mais le vin chaud que fabriquait
Maria mettait le diable au ventre.
Vos loups-garous... qu'est-ce que c’est? —
interrogea un ouvrier de Brives, peu au courant
des légendes paysannes.
Je vas vous expliquer, cria Maria, ayant un
giand geste de dédain ; moi, je n’y crois guère,
mais, vous savez, les gens ici sont plus bêtes
que nos cochons!,.. Il paraît que tous les loups
MINETTE
35
des forêts ont un roi qui les fait trimer ; ce
roi est un mauvais prêtre déguisé, un loup plus
fort que les autres, menant la chasse et se
réservant les plus gras moutons* Il dit la messe
à l’envers tous les samedis, dans les nuits de
vilain temps. Il a une étole de neige, deux cor
nes d’or, et une queue de paille de maïs ; ses
enfants de choeur sont des louveteaux qui ont
encore leurs dents de lait... La messe finie, le
roi laisse sa troupe en dévotion autour d’un âne
mort, si, par hasard, il peut en déterrer un, puis
il va courir le garou...
Maria fit une pause, avala un demi-verre de
vin cuit. Elle s’était aperçue qu’on l’écoutait, et
elle enfla sa voix solennellement.
— Courir le garou, voilà le beau de la farce !
reprit-elle. Non, ce qu’il faut être simple d’esprit
pour croire cette bêtise !... Figurez-vous un loup
qui vous rencontre au fond d’un chemin creux,
vous saute sur les épaules et vous donne à dire
cinq pater pour le repos de son âme, pendant que*
vous marcherez sans jamais essayer de le voir
ni lui ni sa queue... Est-ce que vous avez ren
contré des loups pareils ?... Moi, j’ai vu des loups,
mais des garous?... Non!.., Je n’y croirai que
lorsqu’ils me sauteront dessus!
Le vieux paysan dont le fils était encore chez
les Prussiens se dégrisa brusquement.
36
MINETTE
— Madame la Bruon, murmura-t-il, j’ai vu, moi,
de mes yeux, un garou... c’était l’année de la
guerre ; il a passé dans le champ des Clouderies,
en plein jour, devant des bergers; il n’a pas
touché aux moutons, mais il a demandé une prière
pour son âme à Jean Féron, le neveu des Féroîleau, et Jean est mort de la rage au bout de
six mois... Tout le pays le sait bien!
— Oui, oui! s’exclama-t-on, Jean Féron est
mort de la rage !
— Les brutes ! grommela Laurent mordant le
bord de son verre, pris d’un violent désir de s’en
aller très loin.
— Et, continua-t-il d’un ton jovial, est-ce que ce
garou demande la même chose aux filles qu’il
trouve le long des chemins ? A celles qui sont
déjà disposées à voir le loup, soit par derrière soit
par devant ?
La Bruone s’emporta.
— Imbécile! dit-elle en devenant très rouge,
va dire ça à ta cousine ! Elle qui est fille de
garou!... elle peut rencontrer le roi, son père!...
Tiens, c’est elle qui doit en savoir de drôles sur
les loups du pays !...
Les têtes se réunirent en rond autour d’une
chandelle, les yeux brillaient de satisfaction.
Cette peur du garou était une volupté, après le
vin cuit. On savait bien des choses, mais on
MINETTE
37
n osait pas toujours les lâcher vivement comme
la Bruone.
—' Oh! balbutia Janissette scandalisée. Vous
croyez à ces sornettes-là, vous qui 11e croyez pas
au garou ! Vous avez tort, Madame Maria.
— Moi, je le raconte comme je lefpense, bégaya le
vieux, retombant dans son cassis et oubliant le pré
des Chaminades. Les curés sont les curés, ils ne
font pas de mal, ils ne font pas de bien non plus.
Et les garous sont de mauvais curés. Le nôtre,
que Dieu lui ôte son péché, n’a pas de chance...
Quand on fait l’amour sans le sacrement du ma
riage, il ne faut pas faire d’enfants... ça détruit les
récoltes !...
— Le maire et lui, ajouta Céleste, n’arrangent
pas la paroisse... Tous les conscrits tirent de sales
numéros, et les filles languissent dès qu’elles ont
eu leur première communion !...
D’ailleurs, jeta sentencieusement le bouvier
voisin d Adèle, on na pas besoin de maire ni de
curé pour se régir... je me fous de la chose, seule
ment je ne cache pas mes opinions.
As-tu du tabac ?J interrogea le bouvier voisin
de Céleste.
Les deux hommes se penchèrent sous le nez des
filles et allumèrent des pipes.
— Alors, dit l’ouvrier de Brives, entortillé dans
l’histoire qu’il ne saisissait qu’à moitié, la demoi8
38
MINETTE
selle de Messiange est un garou parce qu’elle aime
votre curé ?
— Tu es idiot, décidément, rugit Maria, lui frap
pant sur l’épaule. Elle est garou par son père,
qu’on t’explique !... Son père, c’est le curé de S or
ges. Il y a seize ou dix-sept ans que ce gredin de
prêtre était l’amant de la défunte baronne... Le
baron, ce pauvre nigaud, avait les jambes aussi
roides que les chenets de notre feu... Pas de dan
ger qu’il eût l’envie de rire avec sa femme... Pour
tant la petite est née de bonne graisse, à preuve
qu’elle ne sort pas des Messiange!... Vous verrez
qu’elle finira comme sa mère. Elle pondra sans
coq... c’est une abomination... Si vous aviez en
tendu ce curé, ce matin, nous jurer que la défunte
était en paradis! Eh bien! non!... je donne ma
place à qui la voudra... Un paradis peuplé de no
ceuses et de calotins hypocrites... Je respecte les
morts, je suis allée à l’enterrement de ma cousine,
personne ne m’a vue danser, n’est-ce pas? Mais
en voilà assez! Je suis une honnête femme, j’aime
mon homme et mes garçons... mon hommè serait
perclus, j’irais pas chez le curé de Sorges pour le
remplacer... Nom d’un chien !
Laurent, irrité de ce verbiage de femelle ivre,
s’avança.
— Allons ! Maria, dit-il, tais-toi ! Ces histoires-là
ne devraient jamais sortir de la famille... La lessive
MINETTE
39
est finie, je pense, tu n’as donc plus qu’à nous lais
ser tranquilles au sujet de la baronne de Messiange.
Les plus âgés hochèrent le front d’un air médi
tatif, les plus jeunes ricanèrent. Ahuri, l’ouvrier de
Brives tourmentait son biscuit dans son vin.
La Janissette pleurait ; une bergère, prise d’é
touffements, ôtait son fichu.
Maria se redressa, très en colère. Pourquoi le
Bruon, un vaurien reconnu, avait-il des scrupules ?
Est-ce que ça ne crevait pas les yeux que la petite
sortait d’un curé, ce rat de sacristie trottant toujous muni d’un livre d’heures? Elle voulait bien,
pour aujourd’hui, ne pas aller le lui dire chez elle,
mais demain... Ah ! demain... tant pis ! Les fer
miers n’aimaient pas les loups-garous. Ils causèraient derrière les buissons quand Hermine se
promènerait, et Hermine sautait la chose. Après
tout, c’était une étrangère, cette fille, une voleuse
de fortune...
— Oui, hurla Maria furieuse, elle avait couché
avec le curé, et elle en est morte !... Pour une
baronne, ce n’est pas des paysans qu’il faut, ils ne
sont pas assez propres, les paysans ! les noblesses
veulent des tonsurés, elles se font culbuter sur
l’autel. Nous autres, on nous traite de salopes
quand nous nous asseyons sur l’herbe avec un
amoureux. Tu ne m’empêcheras pas de le crier si
je le veux... Oui ! elle était la maîtresse du curé de
40
MINETTE
Sorges, ta parente, ta madame de Messiange !
— Vous mentez ! répondit un voix claire,
vibrante et nette comme le son d’un timbre de
cristal se brisant soudain à travers l’espace.
Il y eut un moment de stupeur, suivi d’une agi
tation générale, tout le monde se leva, se
retourna du côté de la porte ouverte. On ne vit
personne. La moitié de la chambre se noyait dans
une ombre épaisse faite de la nuit du dehors et de
la fumée des chandelles. Le feu de sarments
éblouissait les prunelles de ces ivrognes, ils ne dis
tinguaient plus les objets.
Une femme poussa un cri aigu.
— C’est le garou !
— Mille tonnerres ! s’exclama Laurent Druon,
qui cherchait son fusil. — Je n’aime pas qu’on
vienne donner des démentis chez moi, dans la
figure de ma femme. Il s’élança dehors, mais rien
ne bougeait, les chiens n’avaient même pas grondé.
— C’est la petite ! balbutia Maria tout étour
die, et cependant ce n’est pas la voix de la petite...
elle n’a jamais eu cette voix... Qu’en dites-vous, les
autres ?
— Je dis, Madame Bruon, chuchota Boissille qui
introduisait de la cendre chaude dans ses sabots
pour les tiédir, je dis qne cette voix n’est pas une
voix de la nature humaine ! Il y a de la défunte en
l’air... nous avons mal causé... Votre vin sentait trop
MINETTE
41
la cannelle... la cannelle donne de mauvais rêves...
Le Bruon rentra. La petite dormait, chez elle ;
il l’avait aperçue par une fente de sa porte, couchée,
tout habillée, sur son lit. Après tant de larmes,
il était juste qu’elle fût tombée comme assommée,
n’ayant pas envie de manger des crêpes. Non, ce
n’était point Hermine... elle ne volait pas, sans
doute, il aurait fallu voler pour pouvoir parler ici
et dormir là.
— Oh! je saurai qui nous a fait cette blague!
déclara le Bruon rageur.
Les paysans consternés ne buvaient plus.
— Si nous nous en allions tous ensemble? pro
posa Boissille.
Les hommes rebouclèrent leur ceinture sous leurs
blouses, les femmes drapèrent leurs mantes, puis,
un à un, ils passèrent devant le feu pour agiter de
la cendre chaude dans leurs socques. L’ouvrier
aiguisa son couteau sur l’un des chenets du grand
foyer.
— Bonsoir, la Bruone, en vous remerciant, tout
de même ! ajouta Boissille qui grelottait.
— Bonsoir, la Bruone! reprirent-ils tous en
chœur.
Et, comme une bande de chouettes affolées, ils
dégringolèrent de la Messiange, faisant un formi
dable bruit de sabots pour chasser le revenant.
'II"... ..
42
MINETTE
II
Il y avait deux mois qu’Hermine souffrait d’un
mal inconnu. La jeune fille, depuis la mort de sa
mère, gardait presque toujours le lit. M. Forcerieux, seul médecin des environs, appelé quelque
fois, pour la forme,à son chevet, ne s’expliquait pas
cette fièvre intense, dont la cause paraissait être la
peur subite d’un loup fantastique. Il finit par attri
buer toutes ces sottes divagations à des contes de
nourrice trop souvent répétés au couvent, et qu’une
violente crise morale avait transportés, pour le
faible cerveau de cette Messiange maudite, dans le
monde réel. Soignée pitoyablement, Hermine s’ef
forçait de résister à la douleur. Elle demeurait
muette, sans un reproche, sans une larme.
— Enfin, elle traînera comme sa mère, déclarait
la Bruone, de mauvaise humeur, ne cessant plus de
la rudoyer. Elle dépensera des tas de fioles et d on
guents, puis on nous accusera de 1 avoir tuée!
Le Bruon ne répondait rien. Il était sombre, chas
sait beaucoup, grondait ses enfants, de petits gars
MINETTE
43
de sept à huit ans, pleurnicheurs, se moquait de
leur mère.
—• Une Messiange de plus ou de moins, disait-il,
quelle affaire !
Il était agacé par les inutiles récriminations de
sa femme. Il aurait voulu l’étrangler tout de suite,
la dernière Messiange, et ne pouvait s’habituer à la
voir traîner, selon l’expression de Maria.
Un matin de janvier, Hermine, au grand étonne
ment des gens de la maison, se leva, but un peu de
vin pur, et demanda la permission d’aller rendre
visite au curé de Sorges. Une résignation farouche
se lisait sur sa jolie figure, que la maladie avait
effilée dans une préoccupation grave.
— Vous aurez froid... attendez! supplia la Janissette.
— Encore ce curé ! cria la Bruone. Qu’ont-elles
donc toutes, ici, après ce vieux calotin débauché...
un sournois qui reluque les gens en dessous quand
il passe!... Mademoiselle Hermine, si vous m’en
croyez, vous marcherez droit, car il pourrait vous
en cuire à propos de l’abbé Descalendel. L’air de
la sacristie ne vous sera jamais bon.
— Donnez-moi de l’ouvrage, soupira tristement
la jeune fille. Je n’ai pas communié à Noël, je dois
faire pénitence, j’attendrai.
— Il fallait vous lever à Noël, au lieu de laisser
votre cervelle de linotte battre la campagne. Vous
44
MINETTE
avez, en effet, de grosses confessions à faire, si vous
voulez lui raconter toutes les bêtises que vous nous
débitiez. Ne nous accusiez-vous pas d’avoir tué
votre mère... répliqua Maria haussant les épaules.
Hermine laissa s’écouler quelques jours. Comme
il faisait froid, elle descendait dans la grande
cuisine des Bruon, dont le sol était en terre battue,
s’asseyait près de l’âtre et cousait silencieusement.
On lui avait fourni une lourde étoffe de laine noire
pour se confectionner une mante à capuchon pareille
à celles que possèdent dans leur corbeille de noce
toutes les paysannes de la Corrèze. Entre temps,
Maria l’accablait de torchons neufs à ourler. Janissette, inhabile, lui confiait ses œuvres de pâtis
serie, les enfants la tyrannisaient pour qu’elle leur
sculptât des marrons d’Inde, Garriou lui faisait
soigner son panari, des fermières paresseuses et
gourmandes lui apportaient des simples pour qu’elle
leur rendît, en échange, un peu de sirop pectoral
qu’elle savait perfectionner en économisant le
sucre ; et tout ce monde, qui se servait de ses ta
lents de religieuse austère, s’éloignait d’elle, une
fois satisfait, se demandant si elle ne leur avait
point lancé un sort.
Le Bruon chassait. Les travaux des champs
étaient suspendus par la saison pluvieuse; les do
mestiques mâles et le régisseur de la Messiange,
devenu leur nouveau maître, prenaient des oiseaux
45
MINETTE
à la glu, des lièvres au chien d’arrêt. Laurent
s’éclipsait dès le matin, mettait une tranche de lard
salé, un morceau de pain dans son carnier, et ne
revenait plus que le soir au moment où l’on décou
vrait la soupière.
Un matin, Hermine descendit de meilleure heure;
le Bruon bouclait ses grandes guêtres, un pied sur
la table, son couteau dans ses dents.
— Bonjour, Mine, dit-il brusquement, tournant
la tête pour ne pas la regarder en face.
— Bonjour, mon cousin, répondit Hermine
toute tremblante.
Ils restèrent seuls une heure devant le feu. Dehors,
il pleuvait terriblement. On entendait bêler les
moutons enfermés dans leurs étables, grogner le
porc à l’engrais depuis une semaine pour remplacer
celui qu’on avait tué durant les fêtes de Noël. Le
ciel était couleur de cuivre, le soleil ne se lèverait
pas de la journée, et un brouillard montait du vallon,
entourant la colline du Calvaire d’une molle écharpe
de tulle gris. Canteau, le chien braque de Bruon,
bondissait derrière le chasseur.
— Savez-vous où est allé Garriou, ce matin? de
manda Laurent, comme éprouvant le besoin de
placer une phrase banale.
— Chercher des râles le long du marais du Merle,
je crois, mon cousin, dit la jeune fille, qui distri
buait le chanvre sur des quenouilles de poirier ciré.
3.
46
MINETTE
— Ah! quel abruti ! A-t-il fait seulement la litière
des bêtes?... 110s bœufs sont malades. Il ne leur
tient pas les pieds propres, et si cela s’envenimait,
jeperdrais cent francs, cette année,pour mon entrée
en jeu. Il faut tout voir à la fois ici, être vétérinaire,
valet d’écurie, comptable, père de famille,tuteur, estce que je sais, moi, et ni vous ni la Bruone ne songez
à rien... Maria mange, s’enfle comme une tonne;
vous, vous priez la Sainte Vierge qu’elle fasse
pleuvoir, sans doute, puisqu’il pleut à torrents. Oh !
j’en ai assez de ce métier de gardien du sérail.
— Or donnez-moi, mon cousin, balbutia doucement
la jeune fille, je vous aiderai.
— N’avez-vous pas assez de vos travaux de cou
ture, vous, Mademoiselle la nonne! riposta le
Bruon, qui se planta sur une chaise à califourchon
devant le feu, attendant que la pluie ait cessé pour
sortir. Tout en tordant des cigarettes, il examinait
sa cousine et la trouvait grandie, de tout l’effort
qu’elle avait du faire, durant ce mois de fièvres, dans
le continuel désir de vivre sans se plaindre.
Les joues d’Hermine, naguère un peu trop rondes,
s’étaient amincies, formant des courbes d’un ovale
charmeur, ses yeux se cerclaient de bistre, s’appro
fondissant comme deux fentes pleines de jour ou
vertes sur un océan lointain. Elle réalisait lalégende
touchante du vase d’élection rempli de larmes,
pleurs de chagrin, pleurs d’amour : elle contenait
MINETTE
47
tous les pleurs, et elle en avait encore sur les lèvres,
ses lèvres rosées, mouillées ainsi que des pétales
d’églantines à l’aurore. Ce matin-là, elle avait mis
sou tablier du coté de l’endroit ; sa modeste robe
de cachemire noir, froncée à la taille et froncée au
col, l’enveloppait hermétiquement, ornée d’une
ruche de crêpe mettant un fou nuage autour de
la clarté lunaire de ses poignets et de sa nuque.
Ses miraculeux cheveux blonds, tressés avec une
belle symétrie, se croisaient en triple diadème audessus de sa tête inclinée; elle n’avait plus l’air
d’une enfant, elle tenait de la femme par ses hanches
bien développées et représentait la sainte par les
lignes chastes de ses seins qu’on devinait, mais
qu’on ne yoyait pas. Qui savait si la pension
naire des Dames ursurlines de Brives ne s’apla
tissait pas la poitrine sous un corsage de cir
constance. Les vierges qu’élèvent ces religieuses
cloitrées sont capables de choses extraordinaires.
— Mine, continua le Bruon, allumant sa cigarette,
croyez-vous aux revenants ?
La jeune fille ayant distribué tout le chanvre s’ar
rêta près de la lourde table de la salle ; s’apercevant
qu’on y avait laissé des miettes, elle prit un torchon,
l’essuya.
— Non, dit-elle d’une voix ferme, malgré sa ter
reur intense, je n’y crois point, Dieu défend de
croire aux histoires de magie !
48
MINETTE
— Il défend aussi le mensonge, votre bon Dieu!
fit le Bruon,ricanant.
— Je ne mens jamais, répondit Mlle de Messiange, qui haletait, se sentait rougir sous le regard
dur et brûlant de cet homme.
— Tiens!... voilà une expérience à faire... Vous
rappelez-vous le dîner des funérailles ?
En disant cela, Laurent s’était penché du côté
d’Hermine ; il étendait la main pour saisir un pan
de sa robe.
— Comment me le rappellerais-je, répliqua la
jeune fille, puisque je n’ai pas voulu y assister...
On ne se réjouit pas le jour des morts... Mon
cousin, ce dîner est l’action la plus odieuse qu’on
ait commise ici... pourquoi m’en parlez-vous ?
— Je veux vous parler du revenant, ma cousine ;
le dîner m’est égal, je l’ai oublié... seulement, je
me souviens très exactement d’un mot : « Vous
mentez!... » Hein! Minette! Les revenants euxmêmes peuvent mentir quelquefois ! Et avouez que
vous allez mentir comme les revenants... si j’in
siste encore.
Minette demeura bouche close, les yeux fixés
sur la flamme claire du foyer. Il tenait sa robe,
elle n’avait plus la liberté de se sauver. Quand la
Bruone risquait une allusion au revenant, Hermine
évitait les réponses directes, prétextait une occu
pation, cherchait son fil, ses aiguilles, ses ciseaux.
MINETTE
41)
Maintenant, elle était en présence du directeur de
sa vie, elle devait s’expliquer.
— Minette, dit le Bruon, affectant une allure
de père noble, vous vous taisez, et le catéchisme
raconte que parmi tous les mensonges il y en a
un qu’on intitule : le mensonge d'omission !.......
Vous ne répondez guère, ce me semble ! A quoi
pensez-vous ?... N’ai-je pas le droit de vous inter
roger, Mademoiselle de Messiange ?
Minette releva ses yeux, un reflet rouge s’en
échappa, elle n’eut plus peur de rester face à face
avec ce brutal.
— C’était moi ! avoua-t-èlle fièrement.
. Le Bruon réprima un geste de colère.
— Ah! c’était bien vous... les petits anges de
votre sorte ont donc des ailes... Vous avez tout
entendu, Hermine ?
— Tout, mon cousin, mais je n’ai pas tout com
pris; j’ai entendu ce que vous disiez pour défendre
ma pauvre maman, vous auriez pu mieux faire...
cependant, je vous remercie pour votre bon mou
vement. Maria est votre femme, vous l’aimez, il était
difficile de la gronder en présence de tant de monde.
Laurent, ébahi par cette sérénité d’âme, dévi
sageait Minette. Une idée lui vint que l’enfant
avait dû cruellement souffrir, se sentant seule
dans sa chambre froide, malade et à la merci des
sauvageries de Maria.
50
MINETTE
— Il vaudrait mille fois mieux qu’elle fût morte,
pensa-t-il, pris de pitié.
— Minette, ajouta-t-il tout haut, vous nous
détestez, n’est-ce pas?
— Non, la haine est coupable comme le men
songe... Je ne hais ni mon cousin ni ma cousine.
Je regrette que Dieu ne leur ait pas donné de
coeur.
— Vous vous imaginez que je ne possède plus
de cœur, Minette, murmura le Bruon, tourmentant
les longues oreilles de son chien. Je crois que j’en
ai eu autrefois, quand j’avais vingt ans... Aujour
d’hui, je me fais vieux chez ces paysans, dans ce
fumier et ces bêtes puantes... La vie a des coins
si noirs... je ne suis pas riche... je travaille pour
vous et pour Maria, pour les petits... Lorsque
vous épouserez quelque gars des environs, il nous
mettra dehors, naturellement, c’est la loi, le nou
veau propriétaire n’aime pas l’ancien... Où irai-je
avec ma sacrée famille?... Je suis chez vous de
par la charité de votre mère ; un cousin pauvre,
cela se jette à la porte comme ce chien, d’un coup
de pied. Vous n’êtes pas une méchante personne,
vous, mais que sera votre mari?
— Eh bien ! je ne me marierai pas ! déclara
Minette spontanément émue. D’ailleurs, on disait
à ce dîner qu’un loup-garou...
Elle s’interrompit pour éclater en sanglots, car
MINETTE
51
elle était au bout de son énergie. Elle se mit à
trembler de tous ses membres.
— Pauvre petite ! souffla le' Bruon dissimulant
une envie de rire. Oui, oui, c’est terrible, allez,
d’avoir une origine pareille. Hier encore j’ai ren
contré Louis Réjois, le charron ; il toussait et a
causé avec moi de votre défunte mère, me deman
dant ce qu’on lui avait donné pour la prolonger
jusqu’à l’année dernière ; puis il a hoché la tête
en parlant de vous : « La fille du prêtre ! marmot
tait-il, on ne lui dénichera jamais un galant. On
n’épouse pas les bâtardes ! » Ma cousine, je ne
veux pas vous peiner ; le mariage vous est interdit,
si vous songiez au couvent!... Vous êtes pieuse,
vous tâcheriez de vous consoler chez les Dames
de Sainte-Ursule...
— Je vous gêne tant que cela ? fit Hermine,
s’essuyant les yeux avec le coin de son tablier.
— Oh ! non... au contraire, ma Minette, c’est que
j’ai la crainte de vous voir souffrir parmi nous. Je
ne suis pas tendre, Maria est comme un démon,
et les fermiers ne peuvent plus vous respecter...
— Mon cousin, est-ce que vous croyez aux his
toires du garou ?
Instinctivement, Hermine regardait derrière elle.
— Vous êtes folle ! je ne crois à rien, ni à Dieu,
ni à diable, encore moins au garou... je crois que
le curé est votre père, par exemple.'
52
MINETTE
Hermine joignit les mains.
— Oh ! Laurent, c’est impossible, les hommes
d’Église ne se marient pas, et il faut se marier
pour avoir des enfants.
— Pas toujours ! riposta le Bruon, se mordant
les lèvres.
— Je vous supplie de ne pas croire cela, mon
cousin, je vous supplie...
— Hermine, ne calculant plus ce qu’elle avait à
dire, redevenait l’expansive fillette de seize ans
qu’elle était quand la baronne de Messiange vivait.
Elle se rapprocha de Laurent, lui enlaça les
épaules de ses bras fluets.
— Je vous conjure de ne pas croire. Au nom de
ma mère, votre parente, au nom de votre mère que
vous deviez aimer. Laurent, c’est horrible... et cela
pèse sur ma poitrine comme une pierre de tombe
depuis bien des semaines. J’en étouffe ! Laurent,
vous n’êtes pas un homme cruel, vous avez eu de
tendres paroles pour moi le jour de l’enterrement.
Oh ! cher cousin, je ferai ce qu’il vous plaira, j’irai
au couvent des Ursulines de Brives, mais dites-moi
que ce n’est pas vrai, que vous n’y croyez pas plus
qu’aux contes du garou...
Elle glissa sur ses deux genoux, se pressant à ses
rudes guêtres de cuir, lui offrant ses mains jointes,
le dévorant de ses yeux en larmes.
MINETTE
J>3
— Vous êtes jolie, Minette, lui dit-il avec un vague
sourire d’intérêt.
— Ce n’est point là ce que je vous demande,
murmura la jeune fille toute décontenancée.
— C’est là ce que je vois le mieux, petite de Mes
siange, riposta Laurent, caressant les nattes
blondes et épaisses de la douce pleureuse.
— Oh ! Laurent, vous vous moquez. Ne seriezvous pas bon ?
— Je suis bon quand on est raisonnable avec
moi. Vous me demanderiez un écu d’avance sur la
rente que je vous fais, selon la loi du testament,
pour vos menues aumônes, je me laisserais toucher,
bien qu’il ne soit pas utile de faire une rente à une
femme de seize ans ; mais vous me demandez de ne
pas croire à votre naissance quand vous êtes devant
moi, en personne naturelle!... Allons, essuyez-vous
les yeux et mettons que je n’ai rien dit. Embrassezmoi, si je ne vous cause pas trop de frayeur.
Hermine s’était levée, presque souriante.
— Je vous remercie, mon cousin. Vous voyez que
vous cherchez à paraître plus méchant que vous
n’êtes en réalité. Dieu vous récompensera; je le
prierai pour vous exactement tous les matins et
tous les soirs. Certes, je veux bien vous embrasser
comme j’aurais embrassé mon cher papa, le baron
de Messiange... Je ne l’ai pas connu, je l’aurais ce
pendant beaucoup aimé...
54
MINETTE
Elle s’avança, les lèvres tendues, le regard plein
d’une pure franchise. Laurent tortillait une troisiè
me cigarette.
Il eut un mouvement d’inquiétude, tourna la tête
du côté de la porte d’entrée. Hermine se pencha
sur lui, mais brusquement il lui prit les deux mains
et l’éloigna.
— Non, non, petite, dit-il d’un ton sourd, ne jouons
pas à ça... Je ne suis pas votre père, moi, vous me
feriez faire des sottises. Ici, nous ne sommes pas
dans un pays favorable aux choses de ce genre...
Le temps s’éclaircit, je vais sortir; si vous trouvez
le berger, vous lui donnerez une poignée de sel pour
qu’il en mette sur le pacage de ses brebis : elles per
dent l’appétit depuis une semaine, je ne sais ce
qu’elles ont dans le ventre, les sacrées bêtes.
Il se leva à son tour, secoua ses guêtres, visita
le carnier, le fusil, tira fortement les oreilles de son
chien. LaBruone entra, apportant ses enfants qu’elle
venait de réveiller. Hermine, un peu troublée sans sa
voir du reste pourquoi, le cœur redevenu gros, alla
prendre une vaste écuelle de faïence dans laquelle
on versa l’eau qui chantonnait devant la braise, et
les deux femmes, ne s’adressant même pas une pa
role de salutation matinale, s’emparèrent chacune
d’un enfant pour le débarbouiller. Des servantes ar
rivèrent, se mirent à filer ou à égrener du maïs en
attendant l’heure du déjeuner. Le Bruon arpentait
MINETTE
la grande cuisine, ne se décidant plus à
55
sortir. De
temps en temps, Hermine le regardait avec un dou
loureux étonnement. Non, il n’était pas son père,
mais il était son tuteur, son cousin, un homme
remplaçant un autre homme, un homme qui devait
l’aimer, qu’elle devait aimer, et il n’avait pas voulu
de son baiser? Quel caractère irascible! Il fallait
prévoir de bien mauvais jours avec lui...
Laurent bougonnait contre la pluie, contre les
servantes, contre le berger qui ne venait pas, contre
son fusil, qui, par ce temps humide, se rouillait du
canon à la crosse. Il demanda de l’huile rance pour
le frotter, et saisit un vieux torchon. Durant une
heure, il fit passer sa colère sur tout le monde.
La Bruone, impatientée, s’écria :
— Tu nous embêtes, à la fin ! Qu’il pleuve ou
qu’il vente, nous n’avons pas besoin de toi ! Va à la
chasse, Laurent.
Le Bruon semblait attendre un bon prétexte pour
éclater tout à fait.
— Dis donc, Maria, fit-il, se redressant l’œil en
feu, tu pourrais parler plus poliment devant tes
enfants et ta cousine. Est-ce que je suis ton do
mestique ?
Ordinairement, il n’accordait pas une grande
attention aux vifs propos de sa femme, les deux
époux ne choisissant pas leurs termes lorsqu’ils
discutaient entre eux; mais, ce matin-là, le Bruon
56
MINETTE
se sentait une sinistre envie de briser quelque chose
ou quelqu’un. Laurent, à jeun, ne permettait pas à
Maria ce qu’il lui permettait quand, par exemple,
le soir tombait, que le dîner s’achevait dans un des
sert plus fin, et qu’une pointe de liqueur faisait
s’épanouir le cerveau du terrible maître de la mai
son. Laurent avait aussi la main un peu prompte,
on ne l’irritait pas impunément. Maria le savait,
elle se tut.
Le bruit d’une carriole pénétrant dans la cour de
laMessiange opéra une heureuse diversion. C’était
M. Forcerieux, leur médecin et leur maire, qui
allait aux Clouderies en passant par leur domaine ;
il s’arrêtait pour boire un coup de piquette mous
seuse.
— Brrroul... dit-il, sortant sa capote pleine d’eau
et la présentant au foyer rempli de sarments,
quel temps de chien! Bonjour, les Bruon, bon
jour, Mademoiselle Hermine... Tiens! nous som
mes guérie. Oh ! ces jeunes filles ! Vous voilà
plus grande, plus femme. Je vous autorise à man
ger des pommes de terre. C’est excellent pour
la santé, quand les pommes de terre ne sont pas
malades elles-mêmes !
Il s’assit près de la flamme pétillante. Laurent
lui servit un second verre de piquette, accapa
rant cet hôte inattendu pour essayer de fuir une
mauvaise idée. M. Forcerieux ne demandait
MINETTE
57
qu’à jaser, il avait la réputation d’un joyeux
esprit, d’un gros rabelaisien. Tout en racontant
les nouvelles, il clignait du côté de Maria. Vrai
ment c’était une femme, cela, et il comprenait
le Bruon. La maîtresse du logis incitait aux
plaisanteries faciles, une gauloise comme il en
fallait dans les campagnes pour le repos de
l’homme honnête ; elle abattait les travaux les
plus pénibles, tout en restant appétissante à con
templer, une belle carnation, des seins rebondis,
des yeux hors de la poche ne s’économisant pas,
une chevelure noire comme la suie de sa monu
mentale cheminée toujours si bien garnie des
meilleurs fagots du coin. La porte de sa demeure
était ouverte par tous les temps. Excellente
hygiène, songeait le docteur, car dès le seuil le
voyageur aperçoit une bouteille sur la table, un
bon feu, et il est déjà mis en humeur de boire ce
petit clairet mousseux qui n’est pas désagréable.
Ah ! la pauvre Hermine, quelle triste opposition
à cette lumière, à cette simple vie de bourgeois
campagnards ! le dernier débris d’une race ané
mique, des nerfs, du cœur, du cerveau, et pas
de chair, pas de sang. Quel imbécile voudrait
épouser cela, une fille de poitrinaire, à peau trans
parente, à taille de roseau, ayant des doigts de
morte sans une seule engelure? Joli cadeau à
faire à un amoureux, cette amoureuse qui res-
58
MINETTE
ferait probablement stérile ! Il haussa les épau
les, puis s’écria gaiement :
— Allons, si le charron Réjois est en train de
boucler sa malle pour le paradis, j’espère qu’ici
on va se porter de mieux en mieux. Mme la
Bruone revendra de la santé aux voisines ; il faut
s’aider mutuellement, n’est-ce pas ? Vous êtes un
heureux gaillard! ajouta-t-il, serrant la main
de Laurent et promenant sa langue autour de
ses lèvres.
Laurent fit une légère grimace. Il jeta son fusil
sur son dos, siffla son chien.
— Ah! oui... oui, grommela-t-il d’un air désen
chanté. Je vais monter dans votre carriole, Mon
sieur Forcerieux, pour gagner le bois du Loir,
puisque vous allez du même côté? Je ne me
soucie pas de barboter dans le ruisseau du bas,
qui doit se déborder. Au revoir, les femmes,
tâchez de ne pas trop flâner ; il faudra un sac de
maïs en grains pour le meunier tantôt.
La carriole repartit au trot. On traversa toute la
propriété de la Messiange, prairies et terres labou
rées; à l’autre versant de la colline du Calvaire,
un pays plus sauvage s’étendait, plein de brousailles, sans maisons, sans troupeaux dans les champs.
Une espèce de pierre grisâtre soulevait le sol,
de place en place, des genêts poussaient dessus
MINETTE
59
comme par miracle ; l’horizon était fermé par des
bois échevelés couronnant des rochers.
-—■ Un fier endroit de chasse ! déclara le maire,
interrompant une série de récriminations qu’il
débitait au sujet du conseil municipal.
Laurent n’écoutait pas.
—• Est-ce que vous dormez ? demanda M. For
cerieux, narquois.
— Non, je pense que ça ne suffit peut-être
pas pour être heureux, répondit le Bruon mé
lancolique.
Abasourdi, le maire laissa se ralentir le trot
de sa jument.
— Hein!... quoi donc, mon conseil municipal?
Laurent eut un rire muet.
— Non, une femme !
Laurent était encore à la Messiange.
—■ Ah ! ah ! reprit Forcerieux avec un éclat de
voix... elle est roide, celle-là, je lui parle poli
tique, il me répond jupe!... Sacré farceur !... Eh
bien ! si une ne suffit pas, c’est qu’il faut en
prendre deux...
Et, enchanté de sa plaisanterie absurde, le
médecin déroula son fouet sur l’encolure de sa
jument.
— Alors, pourquoi s’être marié ? Tenez, Monsieur
Forcerieux, il y a des jours ou je pense que j’ai
tort de rudoyer Maria, parce qu’elle est bonne
60
MINETTE
fille tout de même, et d’autres jours ou je vou
drais l’étrangler, histoire de ne plus la trouver
sur mon chemin. Puisque vous êtes un savant,
expliquez-moi cela, docteur. D’ailleurs, il y a des
jours où j’ai l’envie d’étrangler toutes les femmes.
Je vous assure qu’il me manque une chose dans
ma vie, mais je ne sais pas du tout ce que c’est...
Le médecin hochait le front.
— Hum!... vous êtes mal luné, ce matin, le
Bruon ! Je ne peux pas vous expliquer une folie,
car c’est fou ce que vous dites là!... Voyons,
vos enfants viennent bien, votre femme est so
lide. Vous êtes débarrassé des soucis de l’avenir
par la mort de la pauvre baronne... Quant à la
petite Hermine, c’est de la graine de religieuse...
il faut s’arranger, dans l’existence; si vous ma
nœuvrez droit votre barque, vous resterez le
propriétaire usufruitier et elle ne se plaindra pas,
ou elle élèvera vos enfants, ce qui vous suppri
mera des frais de collège... Voyez-vous, de l’ins
truction, il en faut, mais pas trop... cela donne
des rêves... et l’agriculture a besoin de tous les
bras disponibles.
Le maire souffla sur cette phrase sonore qu’il sa
vait par cœur.
— Pourtant, docteur, murmura le Bruon, pensant
presque tout haut, une femme instruite comme un
homme peut causer avec un homme... Que voulez-
61
MINETTE
vous que je dise à Maria : elle ne sait que son mé
tier de fermière !
— Eh! jeune sot, préféreriez-vous lui voir lire le
journal au lieu de donner la pâtée aux mioches?
Parole d’honneur, une femme est une jolie bête,
rien de plus. Quand elle cause, elle devient inu
tile. Seriez-vous bien aise d’entendre votre chien,
là, entre nos jambes, vous déclarer que s’il n’a pas
juste la moitié de tous les lièvres que vous tuez il
ne les rapportera plus? Remarquez que ce chien
aurait le bon droit pour lui... mais vous ne ririez
pas s’il réclamait de la sorte. Laurent, mon ami,
les fréquentations parisiennes vous ont faussé le
jugement. Je vous croyais un meilleur diable...
aimant la terre, aimant l’argent, aimant le vin...
et les filles brunes... Me suis-je trompé?... Laurent,
vous auriez des songes creux?... vous voudriez faire
de vos enfants des curés ou des avocats?
Le maire allait tout de suite aux préoccupations
de bien-être général, il se souciait peu d’étudier les
passagères névroses d’un seul individu. Il pensait
que Laurent, après la mort de sa parente, arrangeait
déjà l’avenir de ses enfants et se tourmentait pai
ambition pour eux. De là ses réflexions vagues sur
l’éducation des femmes.
— Faites-en de bons laboureurs d’abord, cria-t-il,
très content de placer un discours ; nous sommes
en république, et tous les hommes sont égaux,
4
62
MINETTE
n’est-ce pas? La guerre de soixante-dix nous a sai
gnés, il faut nous refaire du sang, et c’est le blé,
le vin, qui refont le sang des campagnes. Ne me
dites pas qu’à la ville on peut gagner de l’argent
ou de l’honneur... A la ville, on ne s’occupe qu’à
blaguer, et on y a de mauvaises mœurs. Vos fils,
laboureurs, seront les maîtres chez eux, ils épou
seront des Maria comme la vôtre, ne sachant peutêtre pas écrire très droit, mais sachant compter
fort juste. Il vous manque, à vous, d’être né fran
chement paysan pour être encore plus heureux
qu’un roi, mon garçon; vous vous sentez de votre
origine : votre mère, avant d’épouser le Bruon père,
était une issue de Messiange... Pouah! ces nobles,
ils empoisonnent les rejetons les plus vigou*
reux!...
— Les paysans sont de petits nobles, Monsieur
Forcerieux, interrompit Laurent avec vivacité, ils
sont dans une cabane d’aujourd’hui comme dans un
château de jadis, croyant en Dieu, se querellant
pour un bout de terre, aussi peu amateurs de répu
blique nouvelle qu’ils ont la permission de l’être, et
tyrannisant le voisin faible en volant beaucoup ses
poulets ou ses bûches. Personne n’aime plus la
terre qu’un noble, si ce n’est un paysan... Il y a des
fermiers qui s’appellent de quelque chose, tout
comme la défunte baronne... Quant à l’égalité entre
laboureurs, je ne l’ai jamais vue de mes yeux. Celui
MINETTE
63
qui a six paires de bœufs ne mariera pas sa fille à
celui qui n’a qu’une paire de veaux maigres. Et
puis, cela m’est indifférent, vous savez, Monsieur
Forcerieux, je ne possède rien par moi-même; le
jour où il faudra sortir de la Messiange, je sortirai
de bon cœur, car je m’y ennuie depuis longtemps.
Je ne tiens pas à la vie des grandes villes, je suis
relativement trop pauvre pour m’offrir ce luxe; je
ne tiens pas non plus à la vie de la campagne, il y
a trop de temps pour penser entre le travail et le
sommeil... Je tiendrais à ne pas m’ennuyer. Vous
savez bien me faire de jolies phrases... je sais bien,
moi, un homme, que l’existence ne marche pas
comme dans vos discours... Vous me parlez de la
guerre de soixante-dix, je n’y étais pas, donc 'je ne
suis pas responsable de ceux qu’on a saignés. Quand
j’aurai du blé, je le vendrai sans m’occuper de sa
destination; idem pour le vin, dont je boirai la moi
tié, bien entendu. Mes deux fils feront ce qu’ils
voudront. Mon père me destinait au barreau de
Brives, et j’ai fait un mauvais paysan, dites-vous;
alors, si je cherche à faire des paysans de mes fils,
ils imagineront de devenir notaires. Non, non, ça
ne marche pas du tout selon vos phrases. Je m’en
têterai à vous le prouver... J’ai une belle femme,
c’était mon devoir de l’épouser, je l’ai épousée :
voilà qu’elle commence à me peser terriblement.
Il faut croire que l’on n’est pas récompensé de ses
64
MINETTE
bonnes actions. Vous allez me répondre que puis
que je dois être heureux je suis heureux. Moi, je
vous demande un remède contre l’ennui, je ne vous
demande pas des histoires sur les nobles !
Laurent Bruon, en proie à une singulière exas
pération, parlait très vite; sa boutade terminée, il
demeura fort humilié d’en avoir tant avoué au
maire de sa commune. Il eut un rire pour dissimu
ler son emportement.
— Dame! fit-il d’un ton dédaigneux, vous êtes un
homme de bon conseil, n’est-ce pas?
Le docteur Forcerieux réfléchit un instant.
— Le Bruon, déclara-t-il sentencieusement, vous
pourriez vous lancer dans la politique; moi, je ne
m’ennuie jamais parce que je songe à la grandeur
future de mon pays. Vous avez raison dans le fond
si vous péchez par la forme. En effet, rien ne va
comme il faudrait. Il n’est pas défendu aux gens in
telligents de rechercher la perfection gouvernemen
tale. Moi, je désire me porter à la députation ; vous,
pendant ce temps, faites-vous nommer maire, vous
me succéderez dans les idées comme dans l’em
ploi... Voyons, la main sur la conscience, quelles
sont vos opinions?
M. Forcerieux, laissant les rênes flotter, se
tourna vers Laurent.
— Je m’ennuie! répondit le jeune homme avec
une précision froide.
65
MINETTE
— Vous vous ennuyez, mon garçon... et la
France?
Pour prononcer ce mot, le maire eut un haut-lecorps dominateur.
Laurent le regarda des pieds à la tête pour savoir
si le docteur Forcerieux n’était pas fou... Il venait
d’expliquer, de matérialiste à matérialiste, que ni
ses enfants, ni sa femme, ni ses travaux ne l’inté
ressaient, et l’autre lui montrait un pays, le sien,
sans doute, mais ayant tout d’un coup les propor
tions d’un lointain mirage.
— Hein ? la France ? balbutia Laurent, tordant la
courroie de sa cartouchière.
— Oui, malheureux, la France, qui attend des dé
fenseurs , la France en péril... Vous pensez que
c’est votre ménage qui va de travers, que ce sont
vos fermiers qui payent mal, que c’est vous qui vous
ennuyez. Erreur, mon ami, erreur sur toute la
ligne! Il y a que la République demeure station
naire au lieu de marcher d’nn pas égal vers le but.
Nous sommes dirigés par des canailles, des répu
blicains sans aveu, mon ami, de faux républicains
qui nous tirent en arrière quand ils devraient nous
pousser en avant.
— Pas possible ! interjeta Laurent, prenant son
parti de cette nouvelle avalanche de phrases, car le
docteur le foudroyait de ses petits yeux verts, et
se disant qu’après tout on a toujours besoin d’un
4.
66
MINETTE
maire médecin. Pas possible, Monsieur Forcerieux. Moi, vous savez, je lis peu les journaux,
quelquefois au café de Brives, lorsque j’ai vendu
des bêtes et que nous offrons une tournée à l’aclieteur. Je ne m’étais jamais aperçu de la chose... je
m’informerai...Non, je n’ai pas d’opinion. Pourquoi
aurais-je une opinion? Vous êtes républicain; du
temps de l’Empire, c’est vous qui le racontez, vous
vous faisiez fourrer à la porte de partout à cause
de vos sentiments ; maintenant, vous voilà en ré
publique et vous ne pouvez plus rester en place,
parce que ce n’est pas encore le gouvernement de
vos rêves’.... Vous comprenez, ça ne me donne
guère l’idée d’avoir une opinion politique. Je suis
comme une brute, je me laisse aller dans la vie...
sans essayer de me créer de nouveaux embarras...
Votre République vous gêne, bien que vous fas
siez mine de crânement l’aimer; moi, ma femme
m’agace, bien que ce soit une belle femme... et
nous nous ennuyons tous les deux. Nous sommes
manche à manche, Monsieur le docteur!
Laurent, pour ponctuer, alluma une cigarette.
On approchait du bois du Loir ; il ne pleuvait
plus.
— Ah ! si tous les Français s’entendaient contre
l’ennemi ! — grommela Forcerieux, fouaillant son
cheval.
— Seulement, tous les Français ne peuvent pas
MINETTE
67
s’entendre, c’est là le guignon ! soupira Laurent
avec une tristesse hypocrite.
Durant un quart d’heure, les deux hommes dis
cutèrent sur les réformes à opérer. Ils traversaient
une clairière sauvage, et le bruit de leurs voix
effrayait des pies dans les arbres. Laurent avait
abandonné ses airs de brute lancinée par un pres
sant besoin de faire la noce, il émettait, lui aussi,
des phrases, oubliait son ennui, retrouvait des
lambeaux de discours politiques lus au café de
Brives. Chicanier et retors comme un vrai fils de
notaire, il s’établissait une opinion dans l’opinion
de son adversaire, la défendait avec de beaux
gestes oratoires ; il avait dépouillé l’indifférent sen
suel qu’il était pour se donner une contenance de
révolutionnaire patriote.
— Vous voyez bien, le Bruon, s’écria le docteur,
absolument ravi, je vous ramène à la politique...
j’ai soixante ans, moi, je peux fournir des jalons
aux jeunes... Profitez de mon expérience... Quand
je serai député, je vous promets de ne pas vous
perdre de vue.
— Merci, Monsieur Forcerieux, nous brasserons
des affaires ensemble... dès que je m’ennuierai
moins.
Et, comme il était arrivé au bois du Loir, le
Bruon descendit de voiture.
— On ne peut pas dire que ce soit un imbécile,
68
MINETTE
ce Laurent, songeait le maire en s’éloignant, car
lorsqu’il se secoue un peu il a une certaine élo
quence. C’est dommage qu’il veuille poser à la
brute, de temps en temps. Il cache son jeu... j’en
suis sûr... Il voudrait me faire croire que pour une
créature douée d’intelligence il n’y a d’autres res
sources que de se laisser aller dans la vie... Et il
ne doit point tant s’ennuyer qu’il le dit... le coquin...
Posséder une Maria... serait-il jaloux ?... Le drôle
de garçon !...
De son côté, Laurent haussait les épaules, tout
on glissant une cartouche dans son fusil.
— Quand je lui ai parlé vrai, pensait-il, j’ai eu
tort ; dès que je lui ai menti, le voilà qui m’a donné
raison!... Est-ce ma faute, à moi, si je suis un
homme, rien qu’un homme... Tous les moyens
qu’ils prennent, les autres : politique, finance,
sciences, arts d’agréments, n’est-ce pas pour faire
la même chose : vivre sans trop s’ennuyer?... Et
encore, ils parviennent à ennuyer le voisin de
leurs beaux discours. Je suis peut-être un sot, mais
sûrement ils n’ont pas plus d’esprit que moi... Inu
tile d’être grand clerc pour le deviner. Toutes ces
agitations ne mènent pas loin. Puisque nous 11e
sommes que des hommes, tenons-nous donc tran
quilles. Il ne vaut pas la peine de se remuer quand
on ne doit pas devenir Dieu !...
Ce matin-là, Hermine, après le départ de son
MINETTE
69
cousin, demanda la permission d’aller voir le
curé de Sorges.
— Vous ne déjeunerez pas, dit la Bruone, les
dents serrées. On ne peut pas faire attendre tous
les domestiques pour vous, et vous ne serez
point revenue avant midi. Les filles qui se con
fessent à ce curé de malheur n’en finissent plus...
— Je me passerai bien de déjeuner, répondit
Hermine, toujours soumise.
Et elle prit sa mante de deuil, roula un fichu
de dentelle noire autour de sa tête blonde. Elle
n’osait plus parler de la voiture, car personne,
en dehors de Laurent, n’en avait la libre dispo
sition. Autrefois, la baronne de Messiange faisait
atteler pour son enfant chérie, mais Minette,
restée seule, n’était rien dans sa propre demeure.
La jeune fille descendit la colline très vite,
voulant essayer ses jambes de convalescente.
D’ailleurs, il lui tardait de retrouver la suprême
satisfaction de la prière. Elle ne priait plus à son
aise à la Messiange ; des regards hostiles la gê
naient, et peut-être aussi quelques pensées trou
blantes l’avaient poursuivie, la nuit, jusqu’au
fond de ses rêves innocents.
Le presbytère était adossé à l’église de Sor
ges, sur les dernières pentes du mont; il par
tageait, avec la toiture voisine, un ample vête
ment de vigne vierge; son petit jardin, clos de
70
MINETTE
murs bas, fournissait aux modestes cuisines de
l’abbé Paul Descalendel des touffes d’oseille
énormes, un champ de cerfeuil, plusieurs choux
qu’une main soigneuse avait liés de paille dès les
glaces de l’hiver.
Quand Hermine s’arrêta devant la porte de
ce jardin, elle fut frappée par l’air de tristesse
qui enveloppait toute cette maison couverte de
ramure morte comme d’une foule de squelettes
cliquetants. Dans le milieu d’une allée, une pio
che était tombée; plus loin, entre deux arbus
tes, une corde supportait une vieille robe de prê
tre se remouillant sous la pluie; et ces choses
ordinaires conservaient une physionomie lamen
table de créatures oubliées.
Hermine pénétra, le cœur battant, traversa
l’allée, passa par-dessus la pioche. Les deux
fenêtres de la masure s’ouvraient, béantes; on
sentait une odeur de lard. La jeune fille heurta
doucement un volet. Le curé se pencha, poussa
une exclamation sourde.
— C’est vous, Mademoiselle de Messiange ! Oh!
mon enfant, il y a des semaines que j’attendais
votre visite...
Tout de suite, dans l’émotion violente qu’il
ressentait, le curé tira la porte, les reins ceints
d’un tablier de coton bleu, tenant une cuiller
de bois. Hermine se mit à sourire.
MINETTE
71
— La Joséphine est donc partie, Monsieur le
curé, que vous voilà votre cuisinière aujourd’hui ?
— Vous savez, mon enfant, la cure n’est pas
gaie; cette Joséphine aimait un peu à causer et je
ne cause jamais, elle s’est sauvée comme les
autres. Malgré son âge, la pauvre femme court
encore, je crois... En une année j’aurai connu
les ragoûts de cinq cuisinières différentes. C’est
un trop grand luxe pour un simple desservant
de village : le bon Dieu me punit.
Il s’efforçait de plaisanter avec des yeux hu
mides. Hermine déposa sa mante sur un meuble,
ôta son fichu, puis s’empara de la cuiller de
bois.
— Donnez-moi votre tablier, Monsieur le curé,
supplia-t-elle respectueusement; je vais tourner
cette soupe pendant que je suis là.
Il la laissa faire, un peu honteux de sa récep
tion misérable.
— Vous êtes bien guérie, Hermine, mon enfant ;
est-ce prudent de sortir par un temps de pluie ?
Ah ! j’aurais voulu vous voir ; mais monter à la
Messiange, c’est m’exposer à tant de chagrins et
pour vous et pour moi!... Pauvre petite Her
mine! Nous sommes dans un vilain pays.
Le curé s’était assis près de la cheminée ; il
était pâle et semblait ne plus pouvoir respirer
en disant ces phrases simples.
72
MINETTE
— Je sais, Monsieur le' curé, ajouta la jeune
fille d’un ton réfléchi qui étonna le prêtre.
Ils demeurèrent un instant silencieux.
La pièce dans laquelle ils se trouvaient était
d’une pauvreté absolue. Un buffet de noyer, quel
ques chaises, un lit, n’arrivaient pas à masquer la
moisissure des murailles, tendues jadis d’un papier
gris devenu jaune. La table, boiteuse, était raccom
modée avec du fil de fer, et quand, pour un motif ou
pour un autre, le fil de fer se détordait, le pied
glissait pendant que la table s’inclinait du côté
du feu.
Sur la cheminée, une sainte décolorée, dont le
plâtre s’effritait lorsqu’on lui enlevait sa poussière,
bénissait le lieu sans lui communiquer plus de cha
leur. On avait froid près de l’âtre et très souvent il
fumait, parce que des gravois encombraient l’inté
rieur du tuyau de maçonnerie, vieux de plus d’un
siècle. Les croisées n’avaient point de rideaux,
trois carreaux de papier remplaçaient trois vitres
absentes. L’unique richesse du logis consistait dans
le fauteuil. Le curé de Sorges possédait un fauteuil
recouvert d’une housse de lustrine, et jamais les
dévotes de Sorges n’avaient pu voir de quelle tapis
serie précieuse il était orné, car -l’abbé Descalendel
ne permettait point qu’on y touchât, même à ses
servantes. Hermine remit le poêlon sur la braise, le
lard grésilla; elle chercha de l’œil un pot de farine.
73
MINETTE
— Oh ! déclara le curé doucement, je vais vous
offrir ma recette, elle est de Joséphine ; je pense
que la bonne dame s’y entendait. Quand le lard
devient roux, on remplit le poêlon avec de
l’eau tiède, on sale et on jette dans la soupière
pleine de pain. J’en ai pour le matin, puis pour le
soir en la faisant réchauffer sur les cendres. Le
dimanche, j’y ajoute un œuf de ma poule, car elle
pond régulièrement, l’excellente bête.
Hermine, à genoux devant le feu, leva le front
vers l’abbé Descalendel.
— Pourquoi faisait-elle de la soupe sans farine,
la méchante femme ? On sait bien comment se fait
une soupe au lard dans ce pays...
Et la jeune fille eut un mouvement d’humeur.
— Vraiment, murmura le curé, un peu confus, il
faut de la farine ? je l’ignorais... Vous êtes une pro
vidence, mon enfant.
Presque intimidée par ce naïf éloge, Hermine se
leva et installa le couvert. Elle tira du tiroir de la
table un torchon de toile bise, l’étendit, rinça le
verre, nettoya l’assiette en faïence peinte.
— Vous devriez me prendre comme domestique,
Monsieur le curé, dit-elle tout en mettant de l’eau
fraîche dans une carafe ébréchée.
Le prêtre eut un frisson d’angoisse, il joignit les
mains.
— Ne dites point cela chez vous, Hermine,
5
Vi
MINETTE
balbutia-t-il, éperdu. Encore une fois ils se regar
dèrent face à face. Hermine, résolument, se rap
procha.
— Mon père, dit-elle, les lèvres pâlies, 'je suis
venue pour vous prier de m’entendre en confession.
J’ai péché beaucoup depuis la mort de ma pauvre
maman... j’ai tellement péché que j’ai failli mourir :
j’ai douté de vous, qui avez été toujours si bon pour
moi, j’ai douté de mes parents, j’ai même douté de
Dieu... Et en vous voyant malheureux, vous un
saint, j’ai le grand regret d’avoir été coupable, moi
qui ose me plaindre de mon sort.
— Que s’est-il passé là-haut? interrogea le curé,
dont les yeux brillèrent subitement.
A présent, la colère le secouait comme lorsqu’il
avait trente ans et qu’il s’abandonnait, malgré sa
foi, malgré l’humilité de sa position, aux transports
de son désespoir. A son tour il se leva, sa longue
silhouette se découpa toute noire dans les clartés
du foyer, ravivé par le souffle d’Hermine.
— Je vous'écoute, ma fille. Si vos péchés sont
graves, n’avez-vous rien à me raconter, en dehors
de la confession, qui puisse les atténuer. Je vous
crois une trop vertueuse chrétienne pour accuser
sans raison sérieuse des gens estimables. Ne me
cachez rien, je vous ordonne de tout révéler.
Il se doutait déjà de-ce qu’elle avait à lui confier.
Il éloigna son assiette et son verre.
MINETTE
75
— Je n’ai plus faim, je n’ai plus soif. Hermine,
mon enfant, il y a un mendiant, le père Georgeot,
qui doit être assis sur la seconde marche de l’église.
Ordinairement, il vient me demander la moitié de
mon café, chaque matin; allez lui porter cette
soupe, puisque, grâce à vous, elle est meilleure
aujourd’hui. En vérité, j’aurais honte d’y goûter.
Les choses saintes sont pour les saints... le père
Georgeot est un saint; allez, mon enfant, je vous en
prie.
Hermine pleurait.
—• Que mangerez-vous donc ensuite ? s’écriat-elle.
— Ne vous inquiétez pas, c’est mon jour de morti
fication.
Hermine s’empara de la soupière et sortit. Quand
elle rentra, le curé était très calme ; il appuyait ses
mains, qu’il avait fort belles, sur le dossier de son
fauteuil mystérieux; il regardait obstinément la
statue de plâtre décolorée.
—- Comment, vous avez remis un fagot? dit
Hermine.
— Oui, vous auriez froid, la pluie'est mauvaise en
janvier.
— Nous n’irons donc pas à l’église, fit-elle
encore, n’osant plus examiner son visage, tant elle
craignait de le trouver sévère.
Il se tourna vers elle, une ineffable expression
76
MINETTE
de tendresse fondait l’austérité de ses traits.
— Non, mon enfant, l’église est glaciale par
ces temps-ci, et j’ai peur pour vous qui avez eu
les fièvres dernièrement. Il n’est pas juste que
mon hôte subisse les privations que je m’impose.
Si vos péchés sont graves, vous êtes faible, je
dois vous soigner.
Hermine se précipita à ses genoux; dévote
ment elle baisa le bord de sa soutane.
— Oh ! comme elle disait vrai, ma mère, quand
elle disait que vous ressemblez à Notre Seigneur
Jésus-Christ !
L’abbé Descalendel ferma les yeux.
— Vous êtes une] enfant! bégaya-t-il jd’une
voix étouffée.
— Mon père, commença Hermine, se signant, je
ne crois pas avoir péché, et c’est justement de
cela dont je veux m’accuser vis-à-vis de vous.
Il n’est guère permis d’écouter derrière une porte,
et surtout des choses qu’on n’a que faire d’enten
dre ; cependant j’ai feu cette curiosité... A la Mes
siange, le jour de l’enterrement, des paysans ont
mal parlé de vous et de ma mère; je me suis
révoltée contre eux d’abord, ensuite j’ai eu des
rêves terribles, et durant ces rêves j’ai cru à
tout ce qu’on avait dit devant moi. Pour ces
heures de doute, je vous demande l’absolution;
si vous me la refusez, je me soumets à telles
MINETTE
77
sortes de pénitence qu’il vous plaira de nie don
ner. Mon père, c’est une faute, une bien grande
faute, n’est-ce pas, que le doute? Pourtant je
n’en n’ai pas la contrition, et je suis tentée d’ac
cuser les autres au lieu de m’accuser moi-même.
De plus, ces rêves m’ont rendue malade, j’ai
manqué la messe de Noël, je n’ai pas pu com
munier... Je me sens l’âme chargée jusqu’à en
mourir de tristesse.
— Hermine, répondit le prêtre, demeuré debout,
les paupières closes, les doigts joints, dans une
attitude de sublime recueillement, vous n’avez
point péché contre moi, vous avez péché contre
votre mère. Il ne faut jamais douter de sa mère,
et la baronne de Messiange était la plus pure
des femmes. Moi, je fus coupable comme les au
tres hommes. Les plus religieux pèchent sept
fois le jour, vous le savez.
— Oh ! mon père, si vous pouviez deviner tout
ce que je ne vous explique pas, car la force me
manque! cria Hermine, se tordant les bras,
ressaisie par une douleur aiguë.
—- Mon enfant, je ne veux pas connaître mes
ennemis; je serais peut-être obligé de les haïr:
la haine est défendue. Souvenez-vous seulement,
quand les doutes vous reviendront, que le sacre
ment de mariage est interdit aux serviteurs de
l’église. Je n’étais point l’époux de votre mère,
78
MINETTE
Hermine, et le baron de Messiange est bien
votre père...
— Alors, interrompit-elle, haletante, vous les
avez entendus, vous aussi, Monsieur le curé!
Vous souffrez, sans doute, du même mal que
moi... Ah! c’est horrible de ne pas pouvoir les
faire taire... Tous, ils disent tous que c’est vrai,
que je suis votre... votre fille!
Elle s’arrêta, puis reprit d’un ton plus bas,
p.lus doux, se traînant vers lui, ses prunelles
comme illuminées :
— Est-ce un grand crime d’avoir un enfant
quand on est un pfêtfe?... N’êtéS-voÜs pas un
saint homme? Ma mère, vous le dites, était une
sainte femme; moi, je ne comprends plus ces
choses à de certaines heures de la nuit. Pour
quoi seriez-vous semblable à un loup et votre
fille à une louve? Tenez, mon père, j’aimerais
mieux savoir toute la Vérité... Nous irions nous
cacher loin d’ici, je serais votre servante, je
vous soignerais, vous me garderiez; on ne peut
point vivre sans s’aimer sur la terre, Dieu ne
nous empêcherait pas de nous aimer ; je pren
drais la moitié de vos peines et de Vos mortifi
cations. Songez-donc, je n’ai plus personne près
de moi: Laurent Bruon a comme une horreur
de ma figure, Maria me brutalise, les paysans ne
me saluent pas quand je passe, et au Village on
MINETTE
79
prétend que je ne peux pas me marier. Si vous
le désiriez, je me ferais religieuse, vous seriez
l’aumônier de mon couvent... Je m’échapperais
le soir de ma cellule pour venir baiser vos
mains. Puisque ma mère n’est pas criminelle,
vous ne l’êtes pas non plus. Mon père, si vous
êtes mon père, aurez-vous le courage de repous
ser mes caresses... Suis-je maudite par tout le
monde, même par vous, mon père?
— Malheureuse enfant... reculez-vous, dit l’abbé
Descalendel effrayé. Est-ce pour douter encore
que vous êtes venue ? Pauvre Hermine ! vous
avez encore la fièvre... Oh! folle, folle, qui croyez
ce que racontent les hommes et qui ne croyez plus
la parole des ministres de Dieu ! Hermine, rele
vez-vous , ou je ne pourrai plus vous absou
dre...
11 la fit asseoir sur le grand fauteuil. Elle
sanglotait maintenant. Cet accent digne de prê
tre, redevenu froid, lui avait refermé le cœur.
L’abbé feuilletait un bréviaire.
— Hermine, murmura-t-il, avec le redoutable
aspect d’un juge, vous avez offensé Dieu, mais
d’autres l’ont offensé plus cruellement que vous...
Nous allons lire ensemble les psaumes de la
pénitence. Oui, je suis votre père spirituel... rien
de moins, rien de plus... J’ai des droits sur vous;
si Vous doutiez de nouveau, je vous ordonnerais
80
MINETTE
de changer de directeur... Allons, ne pleurez plus,
la miséricorde du ciel est infinie.
Sa voix s’éteignit tout d’un coup. Ils prièrent.
Quand ils eurent achevé les psaumes, le feu ne
jetait plus aucune lueur. Hermine tremblait de
tous ses membres.
— Je suis sûre que vous n’avez plus de bois!
dit-elle, s’essuyant les joues.
— A quoi bon se chauffer ? répliqua le curé de
Sorges, essayant de sourire, le feu d’enfer attend
les grands pécheurs... et Laurent Bruon ne vous
a-t-il pas appris que j’étais un grand pécheur!
— Mon père, pardonnez-moi, oubliez les injures..
Ils sont fous là-haut, à la Messiange, comme j’étais
folle tout à l’heure... Je vous enverrai du bois, n’estce pas que vous me le permettez ?
— Non, Hermine, vous êtes trop jeune pour faire
l’aumône vous-même; je n’accepterai rien de
vous.
— J’aurais tant de plaisir à vous voir manger un
peu... Laissez-moi vous préparer une autre soupe,
vous avez des herbages au jardin, je mangerai avec
vous, debout, derrière votre fauteuil.
— Non, ma fille, cela ne convient pas dans une
paroisse comme la mienne, on jaserait, il ne faut pas
que l’on jase à notre sujet. Ne soyez pas trop
étonnée de ma misère, un prêtre en a toujours
assez : je distribue volontairement tout ce que j’ai
81
MINETTE
aux pauvres; c’est donc de ma faute si je ne vis pas
mieux.
— Monterez-vous à la Messiange ? Je me désole,
toute seule, sans un mot d’affection ! Vous ne vou
lez jamais que je vous visite en dehors des sacre
ments ... Est-ce que je ne puis pas revenir dimanche ?
— Non, Hermine, le chagrin que vous m’avez
causé s’effacera difficilement, vous revoir le renou
vellerait. Je me suis défendu tous les bonheurs...
Allez en paix, mon enfant.
11 ne savait plus guère ce qu’il lui disait, il marcha
du côté de la porte.
— Alors, vous m’écrirez, mon père? supplia la
jeune fille.
Le prêtre eut un geste douloureux.
— Ils vous voleront vos lettres, là-haut, répliquat-il, secouant la tête.
Hermine s’enveloppait de sa mante. Elle se
croisa brusquement les bras :
— j Mon père, vous m’abandonnez ! dit-elle d’un
air de soudaine révolte contre toute l’humanité qui
la chassait, la mettait hors des lois, hors du monde.
A ce cri de désespoir, le curé de Sorges tressail
lit, des larmes roulèrent dans les rides creusées sur
sa face maigre.
— Mon enfant, balbutia-t-il, j’ai mes devoirs
comme vous avez les vôtres. Si on ne calomniait
que moi, je braverais l’opinion publique ; mais, vous
5.
82
MINETTE
le savez, c’est à la mémoire de votre mère què l’on
s’attaque... Unissons-nous pour les forcer tous à
respecter la chère morte. Ne leur dites pas que
vous vous intéressez au sort qu’ils m ont fait, car ils
auront une molitrueuse idée de votre pitié... Je ne
suis qu’un confesseur qui parle pour Dieu; quand je
parle pour moi je peux me tromper... Personne,
Hermine, ne se connaît soi-même. On a raison de
me tenir rigueur... Est-ce que je sais seulement si
je suis digne de dénouer les cordons des souliers
.de mes pauvres! Je neveux pas lutter contre les
méchants, et je me livre à leur animosité; mais elle,
mais vous, oh ! non, ce serait trop que d’endurer
ce supplice. Ne revenez pas. Fréquentez davantage
les sacrements, tout en oubliant le plus possible
que j’existe. Avec Dieu, ma fille, on n a pas besoin
des affections terrestres. Je prie votre mère chaque
jour comme on prie une sainte ! Elle a voulu me
défendre, elle est morte martyre... Ne me défendez
pas, vous. Ne prononcez plus mon nom. Soyez bonne
pour ces déhions que vous finirez par attendrir...
N’ètes-vous pas un cher ange, Celle que j’appelais,
au têhips du catéchisme, la côlôinbê dé mà pa
roisse !..
11 posa sa main fine et très blanche sur l’épâule
d’Hêtminè, qui penChâ ên arrière sa jôlie tête de
blônde mélancolique.
— Je ïiie consolerai pour vous obéir, dit-elle. Ah !
MINETTE
83
c’est dur de 11e pas être aimée ! Je n’ai plus ni pèré,
ni mère, ma cousine me déteste, je n’ai pas d’amies.
On apprend aux petits garçons de mon cousin à
m’appeler garou. Ma mère aurait bien fait de
m’emporter au ciel, puisque je suis un ange : les
anges sont inutiles parmi les hommes, Monsieur le
curé.
Ils gagnèrent le jardin. Hermine désigna la robe
noire qui se mouillait, au lieu de sécher, sur sa
corde.
—- Comme elle est trouée! soupira-t-elle. Moije
fais très habilement des reprises, et si vous
vouliez...
Il pressa le pas. Au seuil de son jardin, il s’arrêta
pour respirer longuement.
— Hermine, demanda-t-il, avez-vous remarqué,
au carrefour de la Croix-de-1’Abreuvoir, qui se
trouve sur vos propriétés, un gros saule creux où il
y a des nids de pie ?
•— Oui, l'épondit-elle, anxieuse, je l’ai remarqué.
— Mon enfant, ne vous scandalisez pas de ce que
je vais vous dire. On peut se cacher pour faire le
bien comme on se cacherait pour faire le mal...
Jadis, il y avait une pauvre créature qui souffrait de
vos mêmes souffrances : elle m’écrivait, je lui répon
dais... Je vous écrirai, mais je ne mettrai pas mes
lettres à la poste, car je n’ai pas confiance en vos
cousins... Hermine, je ferai pour vous comme pour
84
MINETTE
votre mère ; j’essayerai, de loin, de fortifier votre
âme, puisque nous sommes séparés par les préjugés
des méchants, je déposerai mes lettres dans le
creux du vieux saule, derrière des feuilles sèches.
Comprenez-vous ? Nul ne saura que je vous écris.
Vous brûlerez mes lettres, vous me répondrez...
quelquefois... Hélas ! Il vous faut des consolations,
pauvre enfant, et je sens bien que la prière ne vous
suffit plus. A moi, le prêtre, elle ne suffit pas tou
jours... Hermine, jurez-moi de garder notre secret
quoi qu’il arrive. La chère morte nous protégera.
Hermine eut un naïf élan de joie.
— Oh! que vous êtes bon ! Oui, je le jure. Je vais
donc pouvoir lutter contre ces rêves affreux qui
viennent du démon. Vous ne me délaissez pas, vous
m’aimez quand tous les autres me fuient.
Elle voulut saisir sa main pour la baiser. Il la
retira. Elle lui souriait à travers ses larmes.
— Adieu, ma fille de prédilection!... [Que la
paix du Seigneur vous accompagne ! — dit-il encore
pendant qu’elle partait.
Et il se cramponna, lui, le robuste, au mur pour
ne pas tomber en défaillance. Mais quand il l’eut
perdue de vue, il courut s’enfermer chez lui à dou
ble tour, éclata en sanglots, et, levant les bras dans
un transport de rage impuissante :
— Oh! Seigneur, s’exclama-t-il, Seigneur, il est
temps que votre règne arrive, car je ne peux plus
MINETTE
85
boire ce calice... je ne peux plus... Vous nie tendez
mon enfant et vous me défendez de l’embrasser,
vous le père de tous les pères !... Seigneur,
vais-je douter de vous... moi aussi? Seigneur,
ayez pitié, je ne peux plus !...
86
MINETTE
III
Il était dix heures du soir ; Hermine avait eu, tout
le jour, des travaux de couture, sans trouver une
minute pour s’absenter. D’ailleurs, le temps horrible
ne lui aurait pas permis d’expliquer une sortie par
une promenade dans les champs. Elle résolut de se
sauver à la nuit close, de gagner le carrefour de
VAbreuvoir en passant derrière les grandes haies
garnies de neige, blanches comme des draps qu on
étend les nuits où on lessive les toiles neuves. La
jeune fille rabattit le capuchon de sa mante sur sa
tête, ouvrit discrètement une porte donnant sur le
jardin potager, et se glissa dehors.
Il n’y avait point de lune, mais les autres astres
brillaient, piquant d’éclats de givre un ciel profon
dément noir. Hermine se retourna pour examiner
la maison : tout semblait endormi ; aucun chien ne
vint la trahir en jappant joyeusement, comme ils
faisaient tous dès qu’ils l’apercevaient, et elle se
mit à marcher d’un bon pas.
Depuis un mois l’abbé Descalendel lui écrivait ré
gulièrement chaque semaine; il déposait ses lettres
MINETTE
87
dans l’arbre qu’il lui avait indiqué, puis très sou
vent Hermine lui répondait.
' Ce commerce innocent possédait ufi attrait bi
zarre pour l’enfant abandonnée à sés pensées de
deuil. C’était, d’abord, une étonnante aventure dans
sa vie de recluse, et ensuite elle adorait cë prêtre
de la même façon qu’elle eût adoré les saints dont
ses livres de piété narraient les miracles. Elle poitait sur elle, comme une relique, la lettre dix fois,
vingt fois relue; quand il fallait là brûler, elle avait
des déchirements intimes. Cette longue écriture
penchée, très ferme, très élégante, la plongeait dans
des extases délicieuses. Il lui disait combien Dieu
se plaît à faire souffrir ses élus, èt il lui promettait
des récompenses. Son style était empreint dune
mystérieuse douceur; il l’aimait avec des tendresses
que n’ont pas les pères : les pères se donnent, géné
ralement, si peu la peine de parler â leurs enfants !
Il faut l’obstacle à l’amohr, sôus quelque forme
qu’il se manifeste.' Amour d’amant ou amour pater
nel ont vite fait d’atteindre au sublime quand il ne
leur est plus possible d’êtrê nature, et c’était d un
amour surnaturel que le curé dé Borges aimait 1 en
fant maudite. Tout en l’exhortant à la patiencè vis*
■ à-vis de ses bourreaux, il lui indiquait le§ côrnpen»
sations permises, lès èSpêfàncêS qu’éllë devait Câa
fesser, les bonheurs qui Seraient les siens bientôt, le
lendêhlain peut-être. Il hê parlait pas que du ciel,
88
MINETTE
car l’enfant était une fraîche créature de seize ans,
et il devinait qu’elle avait déjà vu, en baissant un
peu les paupières, des roses à cueillir sur ce sol im
pur qui retenait prisonnière la légèreté de ses pe
tits pieds. Déjà, elle avait demandé des choses au
sujet du sacrement de mariage. Progressivement,
le loup-garou de ses fièvres s’était métamor
phosé en un mari encore lointain, mais attendu,
qu’on lui chercherait, disait le prêtre, si elle
voulait vivre une courageuse vie au lieu de
songer au cloître froid des Ursulines de Prives.
Avec délicatesse, cet homme, qui avait expié
cruellement la faute d’avoir été homme une
seule fois durant sa triste existence d’anacho
rète, lui faisait prévoir les douceurs d’une inti
mité conjugale. Elle était si honnête, si tran
quille dans son ignorance, la fille des coupables,
qu’on se sentait presque le besoin, devant tant
de candeur, de préciser les actes terrestres pour ne
pas la voir se révolter au jour des initiations,
et peut-être s’enfuir pour rejoindre des frères
par delà des nuages. Le dimanche, accompagnée
de Janissette, la cuisinière, Hermine se rendait à
la messe. Quant le curé de Sorges passait son aumonière le long des rangées de chaises, récol
tant plus de regards mauvais que de gros sous,
elle le suivait de ses yeux reconnaissants, pré
parait, la main tremblante, une aumône d’argent
MINETTE
89
bien blanc, et lorsqu’il s’arrêtait en apparence im
passible, droit et hautain, comme celui qui ne de
mande plus rien au monde moqueur que du res
pect pour le Dieu qu’il représente, elle lui glissait
un sourire pendant qu’il murmurait sa meil
leure bénédiction. De ce sourire, le prêtre dédui
sait le ciel; pour la bénédiction, Hermine croyait
au bonheur. Il importait peu à la jeune fille qu’il
fût ou qu’il ne fût pas son père. Elle l’avait,
depuis ses lettres, absous de tout péché, comme
il lui avait généreusement pardonné ses doutes,
car c’était la fille, maintenant, qui devenait le
rédempteur du père, sa colombe lui rapportant
le rameau de la paix; elle l’avait réconcilié
pour toujours avec sa conscience en lui faisant
trouver un devoir dans un nouvel amour.
Ce soir-là, Hermine, courant au carrefour de
l’Abreuvoir chercher la lettre du pasteur bienaimé, ne s’imaginait pas commettre une action
réprimandable. Si quelqu’un l’avait saisie tout à
coup par le pan de sa mante noire pour lui
dire : Où allez-vous ? elle aurait eu l’idée première
de ne pas mentir malgré son serment, elle se sen
tait dans son droit, forte d’une légitime raison.
Le chemin descendait entre deux haies cou
vertes de neige ; çà et là un chêne à branches
rigides, marquant l’endroit où finissait le champ,
où commençait la vigne, indiquait les bornes
90
MINETTE
des' voisins, fermiers et propriétaires. Pour ne
rencontrer personne, la jeune fille avait pris
des petits sentiers dans les terrains cultivés.
On n’y voyait pas, elle buttait souvent sur des
pierres glacées qui roulaient avec des bruits
secs jusqu’au chemin creux. Du reste, à cette
heure de nuit, aucun paysan n’était dehors ; il
fallait avoir la pureté d’IIennine pour se hasar
der par un temps sinistre que 1 on disait, dans
les veillées, infesté, aux approches du carnaval,
de sorciers et de méchants esprits. Mais Her
mine, n’ayant pas la fièvre, ne se souciait point
des revenants. Près du carrefour, elle regarda
de côté et d’autre afin de s’assurer de son
entière solitude. Une mare, unie comme un cris
tal, dormait sous la glace qui la scellait; des
arbres roides, aux aspects étonnés et morts,
semblaient défendre cet abreuvoir enchanté par
l’hiver, où les animaux ne buvaient plus. Une
croix mal équarrie se dressait devant la route de
la Messiange. Au delà des arbres, dans une
échappée de ciel sombre, surgissaient les toitu
res de Sorges confusément groupées, puis, scin
tillant sous on ne savait quel reflet d étoile, le
coq du clocher, qui paraissait posé au ras
de la terre, tout près de la neige, tant la
rampe du chemin, à ce coude, s inclinait brus
quement. Un vieux saule éventré se renversait
MINETTE
91
derrière la croix formant le rond-point du car
refour : il était chevelu et d’une silhouette si im
prévue, si grotesque, si humaine, que de quel
ques pas on eût dit un bûcheron géant chargé
du pénible fardeau de son bois. Hermine plon
gea la main dans le corps du saule ; elle tres
saillit en touchant le papier. Jamais sa joie
n’avait été aussi complète. Elle avait attendu
l’heure bénie toute la journée, se demandant ce
qu’elle lirait, ce qu’il lui promettrait encore
comme un enfant caressant le couvercle d’une
merveilleuse bonbonnière, elle s’était figuré,
d’avance, de belles choses, des secrets dévoilés,
des surprises offertes, un joujou tout habillé de
bleu céleste, et qui savait? peut-être la formule
d’une nouvelle prière ayant la puissance de
donner des rêves d’or. Et une humble idée de
ménagère se mêlait aux poésies pieuses. Her
mine avait supplié, dans un post-scriptum cajo
leur, le curé de Sorges de vouloir bien accepter
d’elle des pastilles pour le rhume, car l’at
tentive pensionnaire lui devinait un rhume, elle
l’avait entendu tousser au prône, ce dernier di
manche ; que lui répondrait-il, cet austère pas
teur qui ne voulait plus manger que la cuisine
des pauvres !... Hermine prit la lettre, une
grande lettre carrée sans suscription, cachetée
d’un cachet de cire noire. De la neige était
92
MINETTE
tombée dessus. Sans doute il l’avait mise la le
matin, en passant pour aller administrer un de
ses paroissiens ou visiter quelques mécréants
travaillant les jours fériés. Elle la glissa dans
son corset.
A ce moment de plénitude heureuse, Hermine crut
percevoir comme un souffle ardent tout près d’elle.
Un léger frisson la secoua.
— Que je suis sotte ! se dit-elle, il y a un lièvre
par là! Il doit avoir plus peur que moi, le lièvre.
Elle remonta le chemin creux, serrant sa mante,
et répétant les litanies de la Vierge pour éviter les
fâcheuses rencontres.
Pourquoi eut-elle subitement, à un détour de sa
route, la pensée de regarder en arrière ? elle ne le
comprit pas elle-même, cependant une force incon
nue la fit s’arrêter, elle regarda.
D’ailleurs, ce qu’elle vit ne l’effraya guère : un
chien Jla suivait. Il avait, ce chien, des manières
étranges de marcher sur les talons des gens. Ses
courtes pattes, comme repliées aux jointures, d’une
excessive maigreur, se posaient lentement les unes
dans les traces des autres ; ses oreilles étaient tout
à fait droites, pointues; ses prunelles luisaient avec
des éclairs d’un rouge doré ; sa queue ondoyait, té
moignant d’une impatience féline, et il ne grondait
point.
— Est-ce Canteau ? Mais non, Canteau est plus
MINETTE
93
clair. C’est un chien de berger, songeait Her
mine, un peu irritée d’être suivie d’aussi près.
— Tout beau! dit-elle enfin pour empêcher la
bête d’aboyer. Celle-ci ne broncha pas. Hermine
recula doucement, le cœur broyé par une angoisse
dont elle ne pouvait plus se défendre. Alors, le
chien ouvrit, dans un bâillement féroce, sa gueule
qui sembla se distendre comme un étau d acier
brillant.
— Un loup, c’est un loup! cria la jeune fille,
épouvantée.
Elle était bien seule : personne, en pleine nuit,
ne s’aviserait de sortir des fermes environnantes,
et la Messiange était trop loin pour qu’on l’enten
dît appeler.
— Sainte Mère de Dieu ! ayez pitié de moi ! râ
lait en se signant la malheureuse enfant.
Et elle recula,pas à pas,n’osant plus se retourner,
n’osant point courir, car elle savait, comme toutes
les femmes élevées dans les campagnes, que le loup
a peur de ceux qui lui font face et qu’il attend pour
s’élancer un moment de suprême défaillance.
Laissant entre elle et lui un espace de quelques
mètres à peine, elle commença une effroyable re
traite, les yeux rivés aux yeux de son impassible
ennemi, les mains tendues vers cette gueule mena
çante, prête à parer les premières morsures. A cha
que seconde, elle heurtait du talon les pierres ou
94
MINETTE
les broussailles, et elle croyait trébucher, tomber,
pour être déchirée sans secours possible. Il la sai
sirait à la gorge comme ils saisissent les brebis. Oui,
elle se souvenait bien de cet agneau égaré, un soir
de l’automne précédent, et retrouvé sur la lisière du
bois du Loir, saigné au cou, les côtes défoncées, les
entrailles ruisselant dans une pourpre horrible. Et
son cerveau se surexcitait de seconde en seconde,
la vision de cet agneau égorgé prenait des propor
tions fantastiques : la neige se teignait de sang, les
arbres s’illuminaient de phosphore, et le chemin
virait, virait, dans une spirale interminable qui lui
ramenait le loup à tous les coins de champs.
— Etoile du matin ! priez pour moi ! bégayaitelle machinalement, mais ayant oublié peut-être
qu’elle s’adressait à la Vierge. — Refuge des pé
cheurs, Consolatrice des affligés, priez pour moi !
L’étoile du matin n’était pas encore levée, il n’y
avait plus de refuge pour le pécheur. La Messiange
était au sommet de la colline.
Tour d’ivoire !...
Elle s’arrêta, suffoquée : une ronce venait de lui
tirer le bas de sa jupe, comme un doigt lui donnant
un avertissement. Hermine avait fait un crochet,
buttait dans un buisson au lieu de poursuivre le
droit chemin.
— Maison d’or!,..
Le loup, l’imitant, demeura immobile. Elle se dé
MINETTE
95
gagea, sentant que ses jambes se dérobaient sous
son corps et qu’elle chancelait. Cette course à re
culons ne durerait pas jusqu a la Messiange. Hermine
se le disait, marchant toujours, espérant follement
qu’un gouffre se creuserait entre elle et le loup.
Elle était au paroxysme de l’exaltation, et le mi
racle se fût-il opéré qu’elle n’en aurait pas eu la
moindre stupeur. Un* glas résonnait au fond de ses
oreilles, ses tempes bourdonnaient, sa poitrine bon
dissait ; elle avait de nouveau la fièvre, et, par ins
tants, elle s’imaginait flotter dans un cauchemar
atroce et que la neige la brûlait comme les draps de
son lit jadis, quand elle se mourait du mal du
garou.
— Mon Dieu! Voilà le loup que je voyais, son
geait-elle, fascinée par les ardentes prunelles de la
bête. Oui ! oui ! c’est bien le loup !... Et il me suit...
il me flaire... Mon Dieu! Seigneur Jésus!... il me
reconnaît donc!... Moi, la fille du curé de Sorges.
Ah I sainte Mère du Sauveur... Sauvez votre en
fant de prédilection... L’enfant du curé de Sor
ges , votre dévoué serviteur !... Le garou va me
sauter sur les épaules !.. Mais non, les garous, les
loups ne se mangent pas entre eux... Seigneur, per
sonne ici... rien... je n’entends rien... si, une cloche,
elle est très loin, l’angélus... Non, ce n’est pas l’an
gélus !... Il est bien sûr minuit !... Ah ! je vais mou
rir en état de péché... car je désobéis ; ni Marie, ni
96
MINETTE
Laurent ne m’ont permis de courir les champs à
pareille heure !.. Mon Dieu ! ma mère est enterrée
là-bas, elle ne peut pas me secourir... Mon père,
je n’ai pas de père!... Au secours! Laurent a
son grand fusil de chasse... Laurent saurait
tuer un loup!... Oui, mais si c’est un garou?...
On ne peut pas les tuer... Ce sont de mauvais
prêtres affublés d’une peau!... Je suis perdue!
Au secours !..
Elle avait fini par crier; le loup lui répondit. Ce
fut un hurlement bas, lamentable, se prolongeant
tout d’un coup comme la plainte d’un homme
qu’on étrangle, et, quoique la bête eût gagné du
terrain, Hermine l’entendit hurler, dans le loin*
tain, du côté de Y Abreuvoir.
— Mon Dieu ! Ils vont par bandes, les loups,
bégayait-elle, suant sous sa mante la sueur de
l’agonie; ils sont plusieurs !.. Je n’aurai pas le
temps de rentrer... Je n’ai plus peur de celui-là : on
croirait qu’il ne me veut pas de mal ; j’ai peur de
l’autre, des autres... il y en a dans tous les champs,
je vois briller leur yeux... Non... je suis trop lasse...
Mon Dieu, je vous rends mon âme !
Elle s’arrêta encore, raide, au milieu du chemin,
les cheveux humides sous son capuchon, les dents
claquantes, le regard fixe. Elle se trouvait à un
endroit très découvert, sans arbres et sans haies,
un passage pour les bœufs labourant d’une terre à
97
MINETTE
une autre; le sol était inégal, défoncé, et le givre
craquait dans les ornières. Epuisée, elle ne pouvait
plus risquer un pas en arrière, ignorant ce qui
l’attendait. Vaguement elle se rappelait un ruis
seau, un fossé, un petit pont fait d’une souche
renversée. Il lui était impossible de tourner, sans
les distinguer, tous ces obstacles, et un faux pas
la livrait à son ennemi. Elle joignit les mains,
s’affaissa sur les deux genoux, la tête levée vers
le ciel.
— Loup, dit-elle, dans un désespoir naïf, me
voici, puisque tu as faim de moi !
Il lui sembla que le ciel s’éclairait d’une rapide
lueur ; là-haut, elle vit, comme entouré d’une
gloire, un agneau tout ruisselant de pourpre ;
c’était une bannière religieuse ou une chasuble
de prêtre, elle ne savait plus. Mais c’était le mira
cle attendu, le gouffre se creusant. Et puis un bruit
formidable se répercutant dans les montagnes,
des chiens hurlant à la mort, un souffle chaud sur
son visage...
— Hermine! cria Laurent Bruon, rangez-vous,
sacré tonnerre, rangez-vous, il faut que je l’a
chève ! Ces bêtes-là ont la vie dure !
Hermine se réveillait d’un terrible rêve. En se
ranimant, elle pensa tout de suite à la lettre du
curé de Sorges. Laurent était là, devant elle, son
fusil encore fumant à la main. Que guettait-il
6
98
MINETTE
depuis le carrefour de Y Abreuvoir, où elle était sûre
à présent de l’avoir entendu respirer à côté d’elle ?
Etait-il allé à l’affût d’un loup déjà signalé ou de
la coureuse nocturne se cachant de ses parents
pour recevoir une lettre suspecte ?
Hermine se redressa, les doigts crispés sur son
corsage.
— Merci, mon cousin, murmura-t-elle, le bon
Dieu vous a envoyé ! Je n’espérais plus rien, et
c’eût été une triste mort... — Où est-il?
— Là, dans le fossé! Il remue, mais je crois
qu’il a son compte, le gredin!... Il a fait sa culbute
sur vous, j’ai cru que j’avais tout massacré, la
bête et la femme!... Je le suis à la piste depuis une
heure... j’ai imité sa chanson pour le détourner de
vous... il n’y a pas eu moyen... la neige leur donne
de l’appétit à ces messieurs... Attends... attends,
mon camarade... je vais t’expédier plus vite et
sans perdre de poudre !...
Laurent mit une lame hors de sa gaine; son
ivresse de chasseur ayant réussi un très beau coup
se doublait d’une certaine dose de rageuse co
lère.
— S’il va mourir, il est inutile de lui faire plus
de mal! balbutia la jeune fille, le coeur dilaté par
la reconnaissance.
Laurent ricana.
— Nous devrions probablement lui offrir des
MINETTE
99
excuses!... Bouchez-vous les oreilles, et ne dites
pas de sottises.
Le loup ne remuait plus. Laurent lui cloua la
gorge contre un tronc d’arbre.
— Ça y est ! Les brebis peuvent dormir tran
quilles ! Demain, au petit jour, je viendrai le pren
dre avec Garriou. Nous toucherons la prime...
ajouta-t-il tandis que Mlle de Messiange se détour
nait, frémissante de pitié.
Il rejeta son fusil derrière son dos et se rappro
cha de sa cousine.
— Appuyez-vous sur mon bras, Hermine, vous
marcherez mieux !
Elle s’appuya, courbant la tête.
— Je crois que nous avons à causer! fit
Laurent, les dents serrrées. Qu’en pensez-vous,
Mademoiselle Hermine.
— Je veux bien causer, Laurent, réponditelle doucement.
— Qu’alliez-vous faire au carrefour de Y Abreu
voir, à onze heures du soir, devant un arbre dans
lequel des galants posent des lettres ?
Hermine demeura lèvres closes.
Elle ne s’était pas trompée, un loup ne va pas
seul... et elle se trouvait, maintenant, face à face
avec le plus cruel des deux.
— Hermine ! cria le Bruon d’une voix vibrante,
répondez-moi, vous avez un amoureux! Je me suis
100
MINETTE
fourré dans le crâne de le savoir, je le saurai !
Vous n’êtes plus la même... En trois semaines,
vous avez changé comme changent les filles qui
deviennent coquettes. Je vous ai vue soupirer,
lever les yeux en l’air, pleurer quand il aurait fallu
rire et rire quand il aurait fallu pleurer. A table,
vous ne mangez pas, vous avez des caprices et
vous prenez des noix dans le grenier pour les
casser chez vous... je vous ai entendue.
— Marchons plus vite, il fait si froid ! supplia
Hermine.
— Est-ce qu’il faisait moins froid au carrefour,
tout à l’heure, hein ?
— Mon cousin, j’ai eu tort de vous voler des
noix...
— Vous êtes libre, là-haut, grommela Laurent,
je ne vous reproche pas cela... mais vous avez un
galant. Comprenez donc, Hermine, c’est ignoble,
pour vous, une fille née d’une faute... Je suis res
ponsable de votre conduite... Et puis, sacré nom
d’un chien!... défendez-vous... dites quelque chose.,
dites que ce n’est pas vrai/... Moi, ça m’est égal...
seulement je n’aime pas les mijaurées, les saintesnitouches!... Ma femme ne s’aperçoit pas de vos
promenades. Moi, je vous ai suivie deux fois. Je
veux qu’on respecte la maison, notre maison... Je
suis votre tuteur... Voyons! Hermine, qui est-ce?
Ce n’est pas un paysan ? Il n’écrirait pas ! Au vil
MINETTE
101
lage, à part le maire, tous les gars sont mariés, et
le maire a soixante ans!... C’est un monsieur qui
vient de Êrives, alors!... Nous ne recevons per
sonne!... Mâtin, faut qu’il vous aime, celui-là,
pour se promener par ce temps!... Et vous n’avez
pas encore dix-sept ans... Vous chassez de race,
vous, la belle petite !...
Il fit une pause. Hermine se taisait. De chau
des larmes coulaient le long de ses joues. Tou
tes ces paroles brutales contenaient, pour l’in
nocente, un sens mystérieux qu’elle s’efforçait de
pénétrer. Certes, elle savait que des filles peu
vent avoir des galants, on le disait dans le
pays, et ces filles les épousaient. Mais elle at
tendait le mari promis par le curé de Sorges, et
cet époux béni ne se cacherait point dans le
creux des saules pour lui parler mariage ; il vien
drait, porteur d’un signe éclatant, il serait roi,
il serait divin; tout le monde, même son tuteur,
lui obéirait et lui ferait fête... Sa dévotion,
noyant ses premières aspirations amoureuses, lui
expliquait le mariage comme une chose se pas
sant à peu près dans le ciel et sans honte pos
sible pour une femme en état de grâce.
Laurent s’arrêta net.
-—Ah ça! Mademoiselle de Messiange, vous
vous moquez de moi ? dit-il furieux.
— Ah ! mon cousin !...
102
MINETTE
■— Elle éclata en pleurs.
— Sacrebleu! Nous ne rentrerons pas comme
deux saints Jean, vous pleurant à cause du loup
que vous venez de voir, moi rageant à cause
de celui que je n’ai pas vu.'.. Dites la vérité...
Je vous l’ordonne!... D’abord, tenez, c’est plus
simple... montrez-moi la lettre. — 11 fit un pas, .
elle en fit un autre en arrière ; les yeux de
Laurent étincelaient ; il avançait le poing, ayant
l’âpre désir de la toucher, de la frapper peutêtre.
-—■ Je veux garder mon secret ! dit Hermine
d’un accent déchirant. J’ai juré, mon cousin ; si
vous êtes un honnête homme, vous savez ce que
vaut une parole! Je n’ai pas d’autour eux... Je
ne puis vous avouer le reste... Des galants,
moi... un loup-garou!
Il crut qu’elle se vengeait de ses impertinences.
— Je le tuerai, malheureuse! hurla-t-il, je le
tuerai! je passerai la nuit à l’affût, et je l’éten
drai par terre... nous verrons après si vous irez
courir le garou, fille du diable !
Hermine eut une frayeur nerveuse dont elle ne
fut pas maîtresse. Elle rétrograda et se mit à
fuir dans la neige. C’était trop d’émotions en
une seule fois, elle préférait mourir tout de suite,
pour en finir, ne plus craindre les loups et sau
ver sa lettre d’une profanation sacrilège.
MINETTE
103
Vouloir tuer son curé, n’était-ce pas vouloir
tuer le bon Dieu !... Elle se souvenait d’un ro
cher qui dominait la petite vallée de Sorges,
une pierre posée sur une pente abrupte qu’on
appelait: la Chabrette. En se jetant du sommet
de ce rocher sur les genêts du bas de la col
line, tout enlisés de poudre blafarde, elle dispa
raîtrait, il ne la retrouverait plus, et elle aurait,
sous cette parure immaculée, le repos éternel.
Le ciel était encore clément puisqu’il lui avait
laissé le choix entre les morsures d’une féroce
bête fauve et un anéantissement rapide, la mort
dans un bond de cent pieds. Au loin, la Cha
brette se dressait pareille à un profil d’homme
l’attendant le long d’un sentier ardu. Elle tourna
un taillis qui bordait une vigne, perdit du temps
pour chercher une issue à travers des buissons.
Laurent s’était emporté comme un cheval.
— Est-ce qu’elle va rejoindre son amant? se
dit-il.
Et il coupa sa route au moment où elle attei
gnait le rocher.
— Donne-moi ta léttrè ! fit-il, lui saisissant
les poignets avec rudesse. Hermine se révolta.
Elle avait reçu ce tutoiement impérieux dans le
visage comme un soufflet. Elle se tordit.
— Jamais! Je Vous défends de me toucher.
Je préfère me jeter la tête la première n'ini-
104
MINETTE
porte où!... Laurent, vous êtes un vilain homme!
—• Tu l’as mise dans ton corsage ! Je t’ai bien
vue faire, riposta le Bruon. Inutile de jouer au
plus fin avec moi. Tu ne vaux pas mieux que
les autres !... Les femmes, ce sont... des femmes!...
Donne-moi ta lettre... Je dois savoir le nom de
ton galant.
— Par pitié ! s’écria Hermine désespérée ;
ne me la volez pas... Eh bien! si j’ai un galant,
est-ce que cela vous regarde?
Ils s’envisagèrent, les yeux sur les yeux, durant
une seconde. Laurent la tenait prisonnière, les
deux poignets frêles de la jeune fille dans une
seule de ses larges mains, et de son autre main
il essayait d’écarter les plis de sa mante chaste
ment close devant sa poitrine.
— Oui, cela me regarde ! Je suis jaloux, com
prends-tu! gronda-t-il, hors de lui, ne sachant
même plus ce qu’il disait.
Puis sa colère s’apaisa, ce cri involontaire,
sorti du fond de son être alors qu’il ignorait en
core ce que couvaient ces multiples rages de
sensuel ennuyé, le rendit presque honteux.
— Voilà, murmura-t-il, c’est de votre faute
aussi!... Vous êtes belle, vous êtes sainte pen
dant un an... et, après, vous vous promenez la
nuit pour chercher des amoureux! Je ne vous
ai pas manqué de respect à la maison, je ne
MINETTE
105
voulais pas vous toucher, vous embrasser, par
ce que j avais des idées... des idées que je n’ai
plus... Est-ce qu’on a un galant à votre âge?
Vous lui aviez dit de venir là, sans doute...
Vous l’aimez donc beaucoup?
Hermine, atterrée, ne répondait rien, elle fris
sonnait de tous ses membres et baissait les pau
pières sous 1 oeil ardent de son cousin. Son ca
puchon était tombé durant sa fuite: elle de
meurait, tête nue, comme couronnée d’or dans
les pâles réverbérations des neiges.
— Hermine, ma petite Mine, Minette, soupiia Laurent, vous ne voulez pas me donner
votre lettre... la lettre de votre amoureux?
Soudain elle se décida, mue par un indomp
table orgueil. Elle dégrafa son manteau.
—'Je vais vous la donner, dit-elle d’une voix
brève, Dieu nous jugera.
Laurent se recula, il savait qu’elle ne mentait
point. En effet, elle lui tendit sa lettre ; ses
yeux se relevèrent, tout lumineux.
Je n ai jamais eu de galant, mon cousin,
cette lettre est du curé de Sorges.
— Du curé de Sorges.’ s’exclama le Bruon
abasourdi.
Il la prit, s’efforçant de rester calme.
— C’est bien, Mine, je la lirai demain... Vous
106
MINEttÈ
auriez mieux agi en avouant la chose tout de
suite... Du curé de Sorges, répéta-t-il.
Hermine chancelait comme elle avait chancelé
lorsque le loup était tombé sur elle. Elle poussa une
clameur folle.
— Au secours !... j’ai peur !... Sainte Madone, la
neige est rouge !
Et elle s’affaissa, évanouie, aux pieds de Lau
rent.
— Pauvre fille ! pensa celui-ci en s’emparant
de ce corps délicat comme du corps d’un de ses
petits enfants.
Il remonta le chemin de la Messiange avec son
léger fardeau, le cœur plein d’émoi, ne se recon
naissant plus dans le nouvel homme qu’il devenait
au contact de la jolie maudite. Par instants, il
s’arrêtait, redressait son fusil qui menaçait ce
front pur penché sur son épaule, et il la regardait,
saisi du désir farouche de mettre ses lèvres dans
ses lèvres ouvertes, toutes fraîches, laissant aper
cevoir l’émail des dents fines, d’une pureté
d’amande blanche et savoureuse. Il ne lui vint pas
pas à l’esprit que c’était là, pourtant, une bien
belle occasion de l’étrangler.
En franchissant le grand portail, toujours béant,
de leur maison, il appela Maria d’un accent effaré.
— Du feu, vite, dit-il, dès qu’on lui eut demandé
son nom, derrière un volet. Mademoiselle de Mes-
MINETTE
107
siange est très malade ! Femmes, dépêchez-vous,
allumez des sarments et préparez du vin chaud,
bien sucré.
Il entra dans la cuisine à tâtons, jurant parce
qu’on dormait déjà.
— Je ne t’aurais pas ouvert la porte si je ne
t avais pas vu!... déclara Maria, descendant de
sa chambre avec une lampe, et ne reconnaissant
plus cette voix bouleversée pour la voix ordinai
rement moqueuse de son mari.
Elle est peut-être morte ? dit Laurent, s’exas
pérant à cette idée.
— Ah !... pas possible !... Où l’as-tu trouvée,
cette fille?... J’ai entendu un coup de fusil...
n’étais-tu pas allé tuer le loup ?...
Maria se tut brusquement, prise d’un frisson.
Elle s imagina, elle aussi, qu’elle voyait rouge !
Laurent était capable d’avoir tué autre chose
qu’un loup... Elle promena sa lampe sur la figure
décomposée de cet homme qu’un meurtre n’au
rait peut-être pas ému à un pareil point.
Hein ? balbutia-t-elle, l’oeil dilaté, le garou est
mort ?... Pourquoi appeler Janissette, pourquoi
demandei du monde... Oh ! mon Dieu... je savais
bien que tu finirais mal... Alors... alors... nous
héritons ?...
Il haussa les épaules. Ce rêve de crime, sans
le lui avouer, sa femme l’avait partagé, et à cette
108
MINETTE
minute où la passion l’envahissait tout entier il
eut l’horreur de Maria comme il avait 1 horreur
du meurtre, car il était, de nature, la duplicité
même.
— Tais-toi, sotte ! dit-il avec autorité ; elle a
eu la fièvre cette nuit, elle est sortie, et j’ai tiré
sur un loup qui, justement, la suivait ; elle a perdu
ses sens... Voyons, fais-nous du vin chaud!
Maria ne crut pas un mot de cette histoire.
Pour elle, qui savait le genre de brutalité que
possédait Laurent, elle ne douta pas qu il eût
voulu en finir. Il l’avait manquée, voilà tout...
Traînant ses sabots, rattachant ses jupons, elle
alluma le feu et tira une bouteille de l’armoire.
— Ah ! ça va être agréable, maintenant, grom
mela-t-elle. Monsieur et mademoiselle couiant le
garou ensemble!... Je mets le vin sur la table ;
tu chercheras, toi, le sucre et la cannelle ; je vais
me recoucher... je ne me soucie pas de lentendie
gémir quand elle reprendra... Vos petites afïaiies
sont trop noires pour que je m’en mêle... Bonsoir...
il est plus de minuit...
Elle regarda encore son mari, hochant le front,
puis elle monta chez elle. Laurent ne daigna pas
lui répondre.
Hermine, étendue devant le feu sur une peau
de mouton qui servait de tapis aux enfants, dans
les journées de grand froid, ne tarda pas à se
109
MINETTE
ranimer. Il lui avait ôté sa mante et lui réchauffait
les pieds en les frottant l’un contre l’autre, comme
deux jouets dont il se serait amusé ; de temps en
temps, il soufflait dans ses doigts ou les présentait
à la flamme. Elle respira, la bouche souriante.
— Mon père, dit-elle bien bas.
Et elle s’appuya sur un coude, ses paupières
se décollèrent, de fragiles perles glissèrent le long
de ses cils.
— Tu es chez toi !... Ne crains plus ni les loups
ni les méchants, ma Minette ! murmura le Bruon,
passant son bras autour de sa taille.
Comme une enfant qui s’abandonne en toute
sécurité, Hermine, songeant à son père spirituel,
le seul homme qui l’eût encore aimée, répondit :
— Oh! je n’ai plus peur... Vous nous garderez
le secret ?
— Quel secret... celui du curé de Sorges ?
— Oui !
— De ton père?
— Ne dites pas cela !... l’Église le défend...
Mon cousin... il n’est que le père de mon âme...
et je suis si heureuse depuis qu’il m’a consolée !
— Folle ! folle!... je lirai cette lettre... je ver
rai... Si ce prêtre n’est pas ton père, pourquoi
t écrit-il des lettres que nous ne pouvons lire?...
Ce sont donc des lettres d’amour ?
— D’amour en Dieu ! Il n’est pas défendu de
7
110
MINETTE
s’aimer. Il est défendu d’être jaloux... répliquat-elle machinalement.
Ses cheveux s’étaient dénoués, les lourdes
tresses blondes retombaient sur son cou, ses
joues s’empourpraient et ses yeux se noyaient
d’une langueur. Elle but avec avidité le verie
de vin brûlant qu’il lui offrait ; la sainte s’était
évanouie, là-bas, près du rocher sauvage, dans
la neige ; devant ce feu de joie, aux premières
caresses impures, la femme apparaissait toute
naïve, toute vierge, mais toute femme. La mèie
de Mlle de Messiange était morte d’amour !...
Laurent lui renversa la tête sur son épaule :
son arme ne pouvait plus la blesser, il était dé
sarmé, ravi ; délicieusement il la contemplait :
— Quelle beauté ! moi qui ne te voyais pas !
fit-il sincèrement étonné d’une chose naturelle. Je
t’aime et tu m’aimeras, je le désire, je le veux !
Elle restait inerte dans ses bras, un peu giisée
par ce vin, très pénétrée par cette chaleui subite
après le froid, les ténèbres ; elle avait une vio
lente douleur à la nuque, des envies de souiiie
quand même au bonheur vague et doux qu elle
devinait dans la volupté énervante de ses phrases.
— Expliquez-moi, dit-elle, à la fois heureuse
et mal à l’aise, j’ai tout oublié... ne sommes-nous
pas ici chez mon époux... l’époux que ma promis
le curé de Sorges?... Il doit m’aimer comme vous,
MINETTE
lit
me soigner, m’embrasser. Et vous n’êtes que mon
cousin! Les flammes sont terribles... elles brûlent
mes pensées jusqu’aux larmes... j’ai eu de ces
songes singuliers, j’étais dans la nuit avec vous
et vous me serriez la taille ; vous défaisiez mes
cheveux pour les donner à filer aux servantes,
qui en fabriquaient de l’or! Ah! si je mourais,
vous hériteriez de moi, vous seriez contents,
vous, vos enfants et Maria... Je vis... Vous me lais
sez vivre... C’est bien de la bonté... Comment vous
remercier...
Laurent, un genou sur le sol, ayant adossé la
jeune fille contre lui, la dévorait de baisers, incapable
de résister plus longtemps aux séductions de cette
naïveté s’égarant à travers la surexcitation de
l’ivresse..
— Mon Dieu ! reprit-elle, ne m’envoyez plus de
ces songes, ils ont d’affreux réveils. Le doute ! Je
douterai toujours de ce qui est le bien ou de ce qui
est le mal ! Vous êtes le tuteur, le maître, et mon
curé me dit que vous serez mon bourreau, qu’il faut
vous fuir... Où voulez-vous que j’aille ?... je n’ai
pas d’autre demeure que celle-ci. Me marier? Je 11e
puis me marier, vous n’êtes pas libre... Votre
femme ne serait pas méchante si elle m’embrassait.
Le bien d’autrui ne convoitera... qu’en mariage
seulement! Non, je me trompe! Oh! Laurent, ne
dites plus que je suis un garou... je vous aimerai !
1
112
HM
MINETTE
Elle mit ses bras au-dessus de son front, joignant
les mains.
— Tu m’aimeras, répète un peu, cher ange, tu
m’aimeras !
— Oui... et nous prierons ensemble pour elle...
Les yeux de la jeune fille se fermèrent. Elle s’en
dormit dans une quiétude mystique, pensant à sa
mère, au curé de Sorges, et souriant à son cousin.
Doucement le Bruon reposa sa tête sur la toison,
arrangea ses cheveux dénoués, la couvrit de sa
mante.
— Dors, ma pauvre chérie, balbutia-t-il, demain
tu te diras qu’il y a des monstres plus féroces que
les loups... Oh ! si j’avais eu cette femme-là, moi,
j’aurais été un très honnête homme !
Il arpenta la vaste pièce un moment, n’osant pas
la réveiller et ne pouvant plus la quitter. La lampe
fumait au milieu de la table. Le feu s’éteignait. Il
allait toujours, les bras croisés, les sourcils fron
cés... L’horloge sonna deux heures.
— J’ai trente ans, gronda-t-il brutalement. Je
suis jeune, elle est vraiment belle... Est-ce que je
sais, après tout, ce qu’il lui écrit, ce curé? Ne peutelle pas être une coquette, une fille perdue?... Je
sens que ce n’est pas possible, mais... je l’affir
merai, on me croira ! et elle ira au couvent pour se
cacher. Tiens !... je ne puis pas les épouser
toutes... D’ailleurs, Maria est ridicule de me la
MINETTE
113
jeter à la tête... C’est la seconde fois que cela lui
arrive... Aujourd’hui, je n’ai plus envie de l’étran
gler, c’est fort clair !... Si elle se plaint... je mon
trerai la lettre... une fille qui court la nuit à des
rendez-vous !...
Il s’arrêta devant elle, la considérant comme
en extase !
— On jurerait qu’elle est innocente!...
Le fils de M Bruon, l’ancien notaire, était
certain de cette innocence, mais il tâchait de
se mentir à lui-même. La lettre lui fournissait
des arguments irrésistibles, sans doute, car il la
retournait dans tous les sens.
— A quoi bon la lire !... j’irai demain la
lui rapporter, et nous torturerons ce vieux jésuite
comme il le mérite... Il est cause de tout...
Avec son invention de l’arbre pour ses correspon
dances ! Je parie qu’il emploie son ancien moyen,
celui qu’il avait pour écrire à la baronne de
Messiange. La fille a passé par le chemin où est
tombée la mère... Il est juste qu’elle tombe au
même endroit... Oh! si je pouvais l’épouser, mais
elle le disait, dans ses folies, je ne suis pas
libre...
Un religieux silence enveloppait la chambre.
En haut, Maria et les enfants dormaient pro
fondément. Maria, depuis la mort de la baronne,
s’était installée dans un appartement plus luxueux ;
114
MINETTE
elle avait souvent ambitionné de faire la grande
dame, de donner des ordres du haut d’un escalier
aux domestiques balayant les cours, et elle avait
réalisé ce vœu en faisant arranger le salon de la
Messiange, devenu le dortoir de toute la famille.
Laurent savait qu’elle ne redescendrait pas ; elle
était trop peureuse pour se risquer dans une
histoire sombre qu’elle ne s expliquait que pai un
meurtre avorté. Du reste, il pousserait le verrou de
la porte. Les domestiques étaient loin, dans les
granges, dans les écuries... Minette ne rêvait-elle
pas de lui? Minette, la vierge qui souriait aux
anges comme les petits enfants inconscients...
Laurent prit le verre de vin qu il n avait pas
achevé, but, la regardant avec une fiévreuse
anxiété.
— Une jolie occasion de se séparer de ma femme
si elle s’avise de descendre et de nous faii e une
scène... occasion prévue par la loi... Est-ce que je
deviens superstitieux? dit-il, essayant de rire.
Hermine eut un léger mouvement. Tl s’age
nouilla de nouveau près d’elle. Hermine se re
veilla.
— Moi qui dors, et j’ai tant de travail pour
demain... Mon Dieu! je suis guérie... je suis
solide... oh! excusez-moi, Laurent. Vous m’avez
portée, je devais être bien lourde !
Elle se leva en rattachant ses cheveux. Ses
MINETTE
115
yeux limpides ne se baissèrent point sous les yeux
étincelants du jeune homme.
— Vous m’avez fait boire un vin extraordinaire,
dit-elle encore, toute gaie, mais vous avez tué le
loup... Je vous dois un cierge à l’autel de SaintLaurent, je n’oublierai pas de l’y faire allumer dès
dimanche, mon cousin.
— Ce que tu oublies, c’est que je t’adore !
s’écria Laurent l’entourant de ses bras, irrité de
la voir si calme au réveil d’un semblable dé
lire.
Hermine eut le vertige ; seulement, elle n’était
plus grise. Elle s’échappa, révoltée, comme lorsqu’il
l’avait tutoyée pour la première fois. Elle bondit
vers la porte, l’ouvrit et disparut.
— Allons ! gronda Laurent, se raillant d’avoir
hésité. Tant pis pour moi... je suis ensorcelé par
une véritable sorcière... C’est à croire que je 11e
suis plus un homme... Elle me fait peur, cette
petite créature qui s’envole avec des airs de caille
blessée... Mais elle a du plomb dans l’aile... je
la rattraperai bien...
Il alla se coucher de tout son long sur la peau
de mouton, serrant la laine à pleins poings, et
décidé à dormir là, plutôt que de rejoindre Maria
qui Imposerait inévitablement d’ennuyeuses ques
tions au sujet de ses chasses nocturnes. Il finit par
s’endormir d’un sommeil peuplé de rêves bizarres :
116
MINETTE
il lui semblait qu’il mangeait des roses et goûtait
à une chevelure de miel...
Le lendemain, Laurent et Garriou, le cocher, por
tèrent le loup au maire de Sorges. La monstrueuse
bête fut étalée sur la table d’un cabaret, entre deux
rangées de bouteilles. Chacun venait lui palper les
côtes, discuter le coup de fusil, un bien beau coup
de fusil, ma foi; et le maire, la prime payée, déclara
qu’il régalerait tout ce monde. A l’intérieur de
l’auberge, on ne s’entendait plus, les paysans
riches du canton, n’ayant rien à faire, parce que la
neige couvrait les récoltes, emplissaient la salle
chaude, qui sentait bon les liqueurs fortes.
M. Liédard, l’aubergiste, frappait sur les épaules
des ivrognes, allait, venait, gesticulait, rappelait
ses prouesses au temps où il avait ses jambes de
conscrit, assurant n’avoir jamais donné un pareil
coup de couteau, ni tiré si juste son plomb au
croqueur de brebis. Laurent était le meilleur tireur
de Sorges, même des environs ; et puis il y avait la
prime, qui, certes, était flatteuse; on a beau dire :
25 francs, c’est 25 francs. On verrait des pendants
d’oreille à la Bruone cet hiver, ajoutait Liédard,
clignant de tout petits yeux dans des replis de
graisse qu’il avait, sous le front, en guise de sour
cils. Laurent demeurait songeur.
— Non, merci, Monsieur Forcerieux, réponditil au maire, qui voulait absolument le saouler sur
117
MINETTE
sa victime, pour faire un exemple; non, j’ai une
visite... je veux rester sage !
— Allons donc ! criait le vieux politique, espé
rant lui glisser un discours après boire ; est-ce que
vous n’êtes pas le roi de la fête, aujourdhui, sacre
dieu ! Le froid pique, nous sommes tous ici de
pauvres diables mourant de soif, vous nous rendrez
raison !
Laurent résista. Il appuyait son front moite contre
la vitre de la porte, regardant des femmes aux
jupons desquelles s’accrochaient des grappes d en
fants curieux. Il cherchait parmi ces femmes le
souvenir d’une tête blonde; aucune, hélas! ne res
semblait à un séraphin, elles étaient toutes brunes
comme Maria, montrant sans pudeur des gorges
flasques, des chairs flétries par le haie et les ma
ternités multiples. Laurent sortit, laissant, sur le
ventre de son loup, la moitié de sa prime pour leur
-
rendre raison.
—Je reviendrai, dit-il, d’un air préoccupé, mais
j’ai une visite!
— Qu’est que c’est que, sa visite ! marmotta
l’aubergiste agacé.
Il aimait les saillies brutales du régisseur de la
défunte baronne, et quand Laurent était ivre il lui
faisait retourner ses poches sur le comptoir.
— Une amourette, riposta le maire, bourrant sa
pipe ; je parierais pour une amourette ! Ce gar7.
118
MINETTE
çon prétend qu’une femme, ça 11e lui suffit pas !
Toute la salle eut un gros rire. On trouva cette
opinion très naturelle de la part d’un chasseur qui
expédiait un loup aussi proprement.
Laurent Bruon remonta le chemin de l’église,
fit un crochet et entra à la cure. Le sonneur, dont
la maison était voisine, balayait la neige le long
des degrés de son escalier. D’un signe, il indiqua
l’église à Laurent. L’après-midi, l’abbé Descalendel
lisait ses heures dans la sacristie, attendant de
rares pénitentes ou quelques baptêmes plus rares
encore, car on naissait peu à Sorges. Laurent se
découvrit avec affectation sur le seuil de l’église,
il pénétra humblement, comme un homme embar
rassé qui va consulter le ministre du Seigneur en
désespoir de cause. Une odeur d’encens'flottait, mys
térieuse, sous les voûtes assombries; il n’y avait pas
une dévote en prière, pas un fidèle autour de l’autel;
les statues des saints, mélancoliques, semblaient at
tendre, délabrées et mendiantes, l’aumône d’une K
élévation d’âme. Au bruit des bottes ferrées de
Laurent, retentissant dans ce désert d’une façon
toute lugubre, l’abbé Descalendel se dressa sous
le porche de la sacristie. Il tenait son livre à la
main, le livre tomba. Laurent se baissa pour le
ramasser et le lui rendit poliment.
— Vous, Monsieur Bruon ? dit le prêtre inclinant
la tête.
MINETTE
119
__ Moi-même, Monsieur le curé; je viens vous
parler au sujet d’une affaire grave.
__ Quelqu’un est malade chez Mademoiselle de
Messiange ?
— Non, Monsieur, personne n’est malade chez
nous !
Laurent accentua davantage ces mots : chez
nous. Alors, l’abbé Descalendel vit qu’il ne se
trompait pas ; un ennemi lui arrivait dans cet
homme d’aspect soumis et respectueux, un ennemi
redoutable. Il s’effaça pour le laisser passer. La
sacristie était une grande cave suintante où fleu
rissaient, au bas des murs, les fleurs givrées du
salpêtre. Un prie-Dieu sculpté, une antique cré
dence contenant les vases sacrés, un Jésus-Christ
de bois noir ayant la dimension d’un squelette
humain, meublaient tristement ce réduit obscur, qui
faisait penser au cachot légendaire d’un condamné
à mort. Des surplis, des chasubles moisissaient en
un coin; une bannière de procession, aux ors
ternes, pendait près d une ogive, et 1 ogh e,
brouillée de toiles d’araignées comme un œil de
cils malpropres, tamisait un jour vert, très dm
pour le teint. L’abbé désigna le prie-Dieu.
— Je n’ai ici que ce siège, Monsieur Bruon, vou
lez-vous que j’aille vous en prendre un autre dans
l’église, où il y a des, chaises plus confortables?
— Merci, Monsieur le curé, je ne veux pas vous
120
MINETTE
déranger longtemps... Ah! vous n’êtes guère bien
logé. Vos paroissiens devraient vous envoyer des
tentures neuves ; cette humidité vous donnera des
rhumatismes... Et pourquoi ne risqueriez-vous pas
une demande au conseil municipal?... Le plâtre
n’est pas si cher! La muraille vous croulera un jour
sur le dos, Monsieur le curé.
L’abbé Descalendel ne bougeait plus. Il s’était
mis derrière son prie-Dieu, ses mains pâles jointes
sous ses manches, dans une habitude qu’il avait de
les dissimuler parce qu’elles étaient très belles, et
il examinait la physionomie de Laurent, le regard
plein d’une angoisse douloureuse.
— Je ne tiens pas au luxe pour mon église, dit-il
avec un sourire amer, j’y suis, malheureusement,
presque toujours seul.
— Peuh ! Vous savez, répondit Laurent, tordant
son feutre et toisant le grand Christ décharné, on
n’est pas très pieux, chez nous. La Messiange est
loin... il fait un temps abominable, les femmes ont
de l’ouvrage, elles filent, elles cousent; nos bœufs
vont tout de travers, les domestiques préfèrent se
chauffer quand ils ont soigné le bétail... Certaine
ment, je n’empêche personne de faire son devoir...
Maria n’a pas beaucoup de religion, elle pense plus
à ses enfants qu’aux offices... Cependant... nous ne
sommes pas des ours... Ainsi le maire est mon ami
intime, je lui raconte souvent des choses... j’aurais
MINETTE
121
été le voir pour lui exposer mon cas... puis, j’ai cru
que vous seriez de meilleur conseil... Dame! un
curé, cela vous garde les secrets comme un tom
beau, n’est-ce pas ?
Il parlait en traînant ses phrases les unes après
les autres, d’une voix indifférente, point pressé de
faire connaître l’objet de sa visite. Il avait bu un
bon verre de rhum au cabaret de Sorges, et, sans
être gris, il se sentait à son aise, le cerveau lucide,
la poitrine dilatée ; il avait chaud, il portait en lui
un sentiment d’orgueil, la joie aiguë d’avoir tué un
loup et une pudeur de jeune fille... Il venait, là,
s’amuser à un terrible jeu, qui le séduisait plus que
les noces paysannes, au moins pour le moment.
— Nous nous trouvons, en effet, dans une tombe,
murmura le curé froidement, et vous pouvez dire
tous vos secrets. De quoi s’agit-il, Monsieur?
—11 s’agit d’Hermine, fit le Bruon, dardant brus
quement ses prunelles étincelantes sur le prêtre
immobile.
— Ah ! de Mademoiselle Hermine ! prononça le
curé d’un ton sourd.
Et le sang se retira de ses veines ; il demeura
glacé comme une statue de marbre devant cet
homme vivant.
— Mon Dieu, reprit le Bruon, rejetant par un
geste léger ses cheveux en arrière, les demoiselles
nobles se croient tout permis... On les a gâtées,
122
MINETTE
elles ont eu des mères un peu mondaines, un peu
coupables, et elles s’imaginent que la terre et le
ciel sont là pour applaudir quand elles feront les
plus inutiles sottises... Hermine court sur ses dixsept ans, c’est encore une enfant, mais bien des
garçons la regarderaient comme une femme s ils
avaient le plaisir de la regarder de près... Elle est
jolie... je suis même étonné qu’elle soit si jolie...
N’est-ce pas, Monsieur le curé ?
Laurent s’adossa à la crédence, croisant sa
jambe gauche sur son genoux, afin de rattacher une
boucle de sa guêtre.
— Je 11e vous demande pas votre avis, continuat-il, riant d’un rire mauvais, montrant ses dents
bien rangées, très blanches sous l’écarlate de la
lèvre, je sais que par métier vous ne vous occupez
pas des femmes; seulement, je constate qu’elle est
trop jolie !... Cela tente les galants... et Hermine a
un galant, Monsieur le curé, je vous l’affirme!
Le curé leva le front vers le Christ, une expi ession de souffrance atroce crispa ses traits.
— Hermine est pure comme un ange! dit-il.
— Alors, Monsieur le curé, il y a des anges
qui font l’amour. Voilà!
— Oh! taisez-vous! s’exclama le curé de Sorges, tandis qu’une de ses mains frémissantes
s’avançait pour repousser un démon invisible,
taisez-vous ! Cette enfant est innocente, je con
h
MINETTE
123
nais le fond de son cœur... Au couvent, elle
édifiait les religieuses par sa candeur et sa fran
chise, elle ne ment pas, elle ne ment jamais!
Pourquoi m’aurait-elle caché une chose que vous
avez devinée, vous?... Hermine est digne de
tous vos respects... Monsieur Bruon, vous blas
phémez.
— Vous croyez? C’est possible ! fit Laurent
d’un ton bonhomme. Du reste, il n’y a rien de
bien sérieux encore, mais quand on donne des
rendez-vous la nuit...
Le curé riva ses yeux aux yeux du Crucifié.
Hermine donnant des rendez-vous la nuit !...
Hermine fautant comme avait fauté la mère!...
Et le soleil ne s’était pas voilé, la neige était
demeurée blanche, et il vivait, lui, l’abbé Descalendel, pour entendre ce débauché flétrir, la
malheureuse sans qu’il pût lui sauter à la gorge,
écraser sous ses pieds ce misérable, car il de
vait mentir.
— Jésus! râla le prêtre, se cramponnant au
prie-Dieu.
— Que dites-vous? interrogea Laurent, conser
vant la plus grande tranquillité.
— Je dis que cela est faux, Monsieur!
— Mais je l’ai surprise au carrefour de l’Abreuvoir ! Vous savez bien, cet endroit où il y
a un arbre mort, un vieux saule, je crois.
124
MINETTE
Le curé se retourna brusquement, il était
livide; sa bouche s’ouvrit, ne proférant aucun
son.
— Elle quitte la Messiange dès le crépuscule
et elle va près de cet arbre ! Monsieur le curé,
vous pensez que ce n’est pas pour y cueillir
des myosotis, par le temps de chien que nous
avons ces jours-ci... et... d’ailleurs, je connais
les femmes mieux que vous: elles ne craignent
ni la neige ni le tonnerre quand il s’agit d’a
mourette.
—- Que désirez-vous de moi? demanda le curé,
maintenant résigné à tous les supplices, puis
qu’il ne pouvait plus douter de la vertu d’Her
mine.
— Oh! Monsieur, un conseil, un simple petit
conseil... Dois-je lire cette lettre?
Laurent tira une enveloppe de sa ceinture de
cuir, une enveloppe large, scellée d’un cachet
de cire noire intact.
— Où l’avez-vous trouvée ? balbutia le prêtre
avec un geste d’horreur indicible.
— Dans le creux du vieux saule en question,
Monsieur le curé, je [n’ai pas osé la décache
ter sans vous avertir, supposant que vous, le
confesseur de Mademoiselle de Messiange, vous sau
riez si c’était là un secret très important. Moi,
je ne suis qu’un rustre peu au courant des
minette
125
belles manières ; la campagne me donne des
allures de sauvage ; je ne pratique pas beau
coup les salons, mais, pourtant, lire une lettre
d’amour, alors qu’elle est cachetée et adressée
à ma parente, me semble une chose blâmable...
D’autre part, je suis le tuteur de ma cousine,
son dernier protecteur en ce monde, comment
pourrai-je la défendre contre une séduction si je
ne sais pas de quel côté nous tombe le galant ?...
Vous comprenez, Monsieur le curé, c’est une
affaire délicate, nous ne sommes pas trop de
deux pour la débrouiller.
Le curé baissait la tête sur sa poitrine, des
frissons secouaient sa robe funèbre.
— Ce n’est pas une lettre d’amour... dit-il dou
cement.
— Comment le savez-vous? riposta le Bruon.
Il y eut un silence. L’abbé, en dessous, guet
tait son adversaire. Que lui voulait ce garçon
brutal? Il avait pour lui la vie, la belle vie
libre, des enfants à adorer sans craindre les
railleries et les insultes, une femme qu’on van
tait comme la plus superbe créature du pays.
Il était beau, oui, d’une beauté dangereuse ; il
avait la force, la santé, c’était là la beauté du
diable ; il portait avec crânerie sa veste de
chasse en velours fin et ses hautes guêtres bou
clées d’acier brillant, il respirait a pleins pou-
126
MINETTE
mous cette liberté des champs dont le prêtre
s’était sevré depuis qu’il avait entendu derrière
les haies et les murs des rires obscènes l’ou
trageant, lui, sa triste robe, sa dignité à jamais
déchue ! Il fallait admettre Laurent ignorant tout
et disant la vérité, ou songer qu’il était un
monstre se jouant d’une douleur impuissante...
— Je le suppose, dit le curé plus humble et
plus anxieux. Hermine a peut-être une raison
pour recevoir des lettres d’un ami, d’un vieillard;
au couvent, elle a connu des jeunes filles, ces
jeunes filles ont des pères...
' — Et Mademoiselle de Messiange n’en a pas,
jeta négligemment le Bruon.
— Mademoiselle de Messiange n’en a plus !
rectifia le prêtre d’une voix si basse que Laurent
ne la perçut que comme un souffle.
—■ Vous excusez Hermine. C’est votre devoir
de ne rien envenimer, Monsieur, dit le Bruon,
ironique. Mais vous ne me tracez pas ma ligne
de conduite. Lirai-je ou ne lirai-je pas ?
Si nous décachetions ensemble ce billet doux?
Moi, je me lave du péché, vous m’absoudrez. Re
marquez, Monsieur le curé, que, s’il ne s agit pas
d’amour, c’est encore bien plus grave pour elle, la
pauvre fille : il court de si vilains bruits sur sa
naissance !
L’abbé se redressa ; son ennemi venait de se dé-
MINETTE
127
masquer, car il allait trop loin dans sa science de
la torture. Laurent savait tout.
— Donnez-moi cette lettre ! dit-il d’un ton
impérieux.
— Non! répondit nettement le Bruon, je la
garde. Lettre d’amour ou lettre de père, j’emploie
vos propres termes, Monsieur 1 abbé, elle peut me
servir un jour. Je ne tiens pas à la lire... J étais
venu pour vous déclarer que désormais Hermine
serait dirigée par moi seul... Quand elle ira aux
offices, elle ne s’éloignera pas de ma femme, et
quand elle voudra se confessser elle se rendra
dans une autre paroisse. Vous voulez la marier;
moi, je ne veux pas qu’elle se marie, je ne veux
pas davantage la faire entrer au couvent.
Le curé de Sorges joignit les mains.
— Laurent, bégaya-t-il, s’abaissant jusqu à la
prière, vous ne devez pas châtier 1 innocente,
que le coupable suffise à votre vengeance, s’il y
a un coupable. Les bourreaux, jadis, exigeaient
une double paye pour tuer les petits enfants... Que
voulez-vous donc lui prendre pour lui faire tant
de mal?... Sa fortune? Elle est toute dans les
domaines que vous gérez; elle ne comptera jamais
avec vous, la pauvre et sainte créature... elle
donnerait de bon coeur la moitié de sa dot poui se
réserver le suprême consolateur. Je repiésente
sa foi vis-à-vis d’elle, et si je suis un indigne, bien
128
MINETTE
indigne représentant, Dieu, par cela même, va plus
vite de moi, qu’il ne daigne pas regarder, à elle,
qui est toute pureté. Je demande, je supplie, au
nom de l’Eglise, ne m’enlevez pas ma fille spiri
tuelle, ce serait la tuer !
Laurent fronça les sourcils.
— Oh! je me rappelle vos phrases : je suis un
bourreau, il me faut fuir, je la vole, je la brutalise
et je veux la jeter dans un couvent pour la dé
pouiller... Vous vous trompez, Monsieur l’abbé,
je ne désire que le bonheur d’Hermine... Seule
ment, je me permets de la trouver trop jeune pour
la marier, moi, son tuteur. Personne n’a le droit,
j’imagine, de dire le contraire?
Le curé s’était reculé ; il glissa sur ses genoux.
— Alors, elle ne se confessera plus, elle ne
communiera plus ; elle restera là-bas sous le poids
de ses chagrins, tourmentée par ses fièvres
d’imagination, n’ayant plus daine pour parler à
son âme; elle, cette sensitive que blesse un mot
trivial, qu’une légende absurde effarouche, elle qui
est une fleur, elle sera privée du soleil ?
— Vous n’êtes pas seul à l’aimer, Monsieur le curé !
— Vous l’aimez, vous ? s’écria le prêtre épou
vanté, crispant ses ongles dans les sculptures du
prie-Dieu.
— Oui, je l’aime, répondit le cousin d’Hermine
avec une hautaine colère.
MINETTE
129
Il était un de Messiange, lui aussi, et, ressaisi par
toutes les fougues de ses passions, il mettait de
coté son masque de paysan sournois. Que lui
importaient, maintenant, ses anciens rêves de for
tune faits sur le corps d’une orpheline évanouie!
Que lui importait l’avenir de ses fils, le bien-être
de Maria, le lointain mirage des folles orgies de
l’existence parisienne ! Ce qu’il voulait, tout de
suite, c’était Hermine, sa personne frêle, son âme
que l’on disait si blanche, son âme exhalant.sur sa
bouche vierge comme une senteur de lis ! Il voulait
Hermine malgré Dieu!.. Il l’aurait, mais avant il
prévenait férocement le père, l’enchaînant à cette
grande croix sinistre, lui courbant la tête dans sa
honte, le martyrisant par sa faute qui était sa fille !
Laurent se faisait le justicier pour avoir le droit
d’être criminel à son tour, quand sonnerait l’heure
des amoureuses extases. Certes, il représentait
un Dieu autrement doux que le Dieu des sacrices et des larmes ! On le choisirait... Il était le
joyeux révélateur de la loi des sens : les réalisa
tions de ses promesses ne seraient pas décevantes.
Son paradis, il le portait dans ses deux robustes
bras!...
Ce mauvais prêtre avait d’étranges façons, en
vérité, de comprendre l’éducation d’une jolie fille !
Que de demi-mesures inutiles pour finir par la
jeter dans l’alcôve d’un mari pieux qu’elle aime
130
MINETTE
rait pour l’acquit de sa conscience !.. Et puis, après,
elle le tromperait, comme la baronne de Messiange
avait trompé le sien... Toutes ces roueries de
religieux bourrelé de remords se termineraient d’une
piteuse manière... Ce curé prônerait un jésuite
quelconque, l’amènerait à la Messiange, Hermine
l’épouserait par obéissance, n’ayant pas connu
l’unique félicité terrestre, qui est une heure
d’amour sincère. Non, Laurent saurait veiller. On
transformerait le gibier de sacristie en bête fauve,
s’il était nécessaire, plutôt que de le livrei* aux
lents énervements d’une vie vertueuse... Et Lau
rent, incapable d’un raisonnement philosophique
dès qu’il s’apercevait que ce raisonnement déran
geait ses intérêts, Laurent se trouvait très bien
dans son rôle de bourreau.
— Monsieur le curé, ajouta-t-il, redevenant res
pectueux, je n’ai pas besoin de vous recommander
le silence. Tout ce qui se passe ici est, je l’espère,
sous le sceau de la confession. Je suis un pécheur
comme vous... mais je ne crois pas que je puisse
encore me repentir... Je me laisse aller à l’aventure
dans ce monde plein de tracas... et j’attends d’être
vieux pour songer à me sanctifier. Hermine est
une enfant maudite, elle devait inspirer des pas
sions maudites. Voyez-vous, il y a de la fatalité
dans toute cette histoire. La nature est une dé
testable conseillère. Ce que nous possédons n’est
MINETTE
131
plus ce que nous désirons : les hommes restent des
animaux devant la femme. Adieu, Monsieur le curé,
je me retire; j’ai déchargé mon cœur, cela m’a fait
grand plaisir, car la jalousie m’étouffait... A pré
sent, je suis sûr que ma cousine n’a pas de galant..
Je vous remercie.
Laurent se dirigea vers la porte de la sacristie.
Le prêtre ne fit aucun geste pour l’arrêter. Peu à
peu, le bruit des bottes ferrées se perdit sous les
voûtes sombres de l’église, le lourd battant de
chêne retomba, rendant comme une lamentation
humaine.
L abbé Descalendel priait.
— Mon Dieu, je me prosterne à vos pieds, car je
suis enfin parvenu au sommet de ce calvaire.
Je vous adore, ô mon Seigneur miséricordieux!
Vous êtes -bon, vous êtes juste, vous êtes trois
saint! Où les hommes que vous abandonnez ren
contreraient la hideuse tentation du suicide, ceux
que vous daignez secourir de vos lumières décou
vrent l’aurore du jour éternel. Voici, Seigneur, le
front dans la poudre, le corps meurtri du cilice.
votre serviteur, qui vous supplie de le châtier encore’
Mon maître temporel, mon évêque, m’avait relevé
de ma pénitence, et, jugeant que les douleurs
morales suffisaient à la remise de mon péché, il
avait dit au pauvre religieux malade : « Allez, mon
fils, ne vous macérez plus, ne jeûnez plus, mais
132
MINETTE
espérez en la rédemption prochaine! » Il me lais
sait ma paroisse, et ma paroisse c’était ma fille...
Aujourd’hui, ô Dieu très juste, Dieu des réprouvés,
vous faites luire dans l’obscure quiétude épaissie
autour de moi l’éclair formidable de votre volonté :
Me voici, Seigneur, me voici! Il n’est pas bon de
s’endormir en oubliant son crime. Je dormais, Sei
gneur, appesantissez votre droite sur le sacrilège,
sur le profanateur de l’Hostie. J’ai dormi, jadis, une
nuit toute pareille, pleine de délices et d’amour, et
quand je me suis réveillé le démon avait pris mon
honneur. J’ai eu Yillusion du pardon... Vous ne
pouvez permettre qu’il soit pardonné encore, le
prêtre fou qui a adoré ce que vous lui avez dit de
brûler... Sans doute l’épreuve subie est pour me
rappeler ma chute... Je vous révère, ô mon Dieu!
Vos desseins sont impénétrables, j’ai confiance en
vous. Frappez le père, frappez-le jusqu’à ce que la
délivrance lui arrive avec l’agonie... Je ne me plains
pas, je baise ma croix et vous bénis... Mais, derrière
moi, regardez cette enfant, l’innocence et la grâce!
Seigneur, toutes mes larmes pour son sourire,
toutes mes plaies pour son repos, tous mes remords
pour sa gaieté... Seigneur, le loup rôde autour de
ma brebis, et je n’ai qu’une brebis!.. Faut-il ne
plus marcher que sur les genoux?... Faut-il ne plus
manger que de la fange?.. Que puis-je, Seigneur,
indiquez-moi, car j’ai supprimé de ma vie tout ce
MINETTE
133
qui était trop doux pour votre esclave ! Je ne sors
plus, je ne lis plus, je ne me chauffe plus, je ne
parle plus. Vous savez mes angoisses durant mes
longues insomnies, mes humiliations durant la
journée... Tortures physiques et tortures morales,
je crois avoir tout épuisé... Maintenant, ce que
je viens dentendre ma brisé les os... Je ne puis
plus remuer... Aller à son secours m’est im
possible... Je sens que ma fin approche... Sei
gneur, soyez glorifié... mais sauvez-la... sauvez
mon Hermine, celle qui est sans tache, celle
qui est la pure beauté, celle qui est une vierge!..
Seigneur, ôtez ma fille de ce monde si elle doit
succomber à la tentation... Prenez la victime
avant que vos ennemis la déshonorent. Elle
n’aurait pas la force d’endurer mon martyre...
Seigneur !
Quand Laurent Bruon, de retour à la Messiange,
voulut enbrasser sa femme, celle-ci s’aperçut qu’il
était complètement ivre.
— Voyons, laisse-moi donc, espèce de vaurien,
cria Maria, furieuse. Tu es allé toucher la prime,
et c’est tout ce que tu nous rapportes !
Laurent essaya des excuses. Garriou, le cocher,
s’éclipsa.
— Oui, c’est très bête, là, je l’avoue... c’est bête
comme mon chien, bête comme le loup mort, bête
comme les saints de pierre: seulement, je devais leur
134
MINETTE
rendre raison, à ces gens de Sorges... Puis, ce curé
m’avait donné froid... L’église est un nid pour les
araignées pieuses... Non... je n’aurais jamais cru
que des araignées, ça eût tant de religion... Elles
montent, elles grimpent le long des murs... Oh! les
sales aninaux!.. Crois-tu, ma femme, qu’il voulait
me confesser, le vieux calotin? Par exemple! Moi
me confesser!.. Je pense trop de choses... Pas
même à toi, Mariette, pas même à toi, Maria!..
Quel trou de rats!.. Il n’y fait pas clair, ça vous a
des odeurs de cave moisie!.. Faut-il avoir aimé
les femmes, tout de même, pour habiter un pareil
bouge... Nos cochons sont mieux logés... Ensuite,
nos cochons, ils engraissent, tandis que notre curé...
Où est donc Hermine ?
Maria le prit par les épaules et l’allongea sur un
lit de paille. Laurent protesta, se démena.
Les enfants, effrayés, comme chaque fois que leur
père rentrait gris, se glissèrent dans un coin de la
cheminée. Hermine, droite devant un énorme feu,
cacha leurs deux têtes sous son tablier. Elle gardait
un air farouche ; ses fins sourcils blonds se rap
prochèrent.
— Laurent, dit-elle d’une voix vibrante, c’est
honteux de se griser pour oublier ses mauvaises
actions.
Maria eut un rire aigre.
— Tiens, la nonne... qu’est-ce que ça peut vous
MINETTE
135
faire... si mon homme se grise ? On ne tue pas un
loup toutes les nuits, et on ne ramasse pas toutes
les nuits des coureuses de garou !
Laurent se dressa sur un coude : Hermine,
baignée de vive lumière, lui apparut comme une
vision céleste. Ses yeux se noyèrent de larmes
brûlantes, et il éclata en sanglots. Il était dégrisé.
Maria les examinait tour à tour. Il n’y avait plus
de doute possible : Laurent avait failli la tuer,
Laurent avait la hantise du meurtre et il l’avait
manquée... Puis un remords le lancinait, à présent;
il tremblait en la contemplant, debout, bien por
tante. Une humeur s’empara de Maria, d’abord
parce qu’on se passait de ses conseils, ensuite
parce qu’elle le trouvait ridicule de ressentir à ce
point la frayeur du gendarme ; elle résuma ses
tumultueuses impatiences d’un mot violent :
— Le maladroit ! lâcha-t-elle presque tout
haut.
136
MINETTE
IV
La chambre d’Hermine était vide... Pendant des
semaines entières, des siècles, Laurent avait pré
paré cette folie, et au moment suprême du triomphe
Hermine n’était pas chez elle ! En pleine nuit,
quand toute la maison dormait, son lit demeurait
intact sous sa couverture de soie bleue. Il referma
la porte après lui, rageusement, il appela :
— Ma cousine, je veux vous voir, j’ai besoin de
vous parler !... Ma cousine, où êtes-vous ?
Un profond silence l’enveloppait. Il eut l’atroce
pensée que, l’ayant entendu pénétrer chez elle,
Hermine s’était jetée dehors, par sa fenêtre
ouverte ; il se pencha sur le jardin. Tout était
calme, les étoiles brillaient, très douces; le chien
Canteau, heureux de la tiédeur de cette belle nuit
de printemps, s’étirait le long d’une corbeille de
giroflées qui enbaumaient l’air.
— Non ! C’est trop fort ! Elle sort donc sans
que l’on puisse deviner comment ? La fenêtre est
ouverte, mais elle n’a pas pu sauter. Est-ce que je
MINETTE
137
deviens idiot? Je cadenasse moi-même toutes nos
entrées, j’ai les clefs près de mon traversin. Maria
n’est pas sa complice, elle la déteste ! Mon Dieu,
une jeune fille, c’est une chose bien mystérieuse.
En murmurant ces dernières phrases, Laurent,
appuyé à la barre de la croisée, une solide barre de
bois, sentit un corps dur rouler sous les manches
de sa veste.
— Tiens ! qu’est-ce que c’est que cela ? se
demanda-t-il. C’était une échelle de corde patiem
ment fabriquée avec de grosses ficelles tressées,
dont les échelons, en menues branches d’osier,
devaient ployer beaucoup. Il fallait la légèreté
d’Hermine pour oser se risquer sur cet escalier
d’oiseau. Laurent gronda comme un tigre, il
enjamba la balustrade, et, non sans briser quelques
degrés plus fragiles que les autres, il descendit dans
le jardin. Etait-ce toujours pour aller chercher les
lettres du curé qu’Hermine fuyait sa chambre au
milieu de la nuit? Laurent voulait le savoir. Il
n’avait ni fusil, ni couteau; le prétexte de la chasse
lui manquerait, mais sa femme était allée veiller
Louis Réjois, le charron, mort le matin même :
Laurent savait que les femmes, à ces veillées mor
tuaires, ne se dérangent pas pour le pire des mal
heurs. En supposant qu’il rencontrât des voisins,
et que les voisins voulussent bavarder au village,
Maria ne quitterait pas la veillée. A la Messiange,
s.
138
MINETTE
les enfants dormaient, gardés par Janissette...
D’ailleurs, il était bien maître de ses actes. Il
voulait trouver Hermine, il la trouverait, coûte que
coûte. Le chien vint le flairer, rampant, se faisant
très mince.
— La paix, toi ! Tu l’as vue et tu l’as laissée
partir ?
Le chien se coucha, humilié. Alors, le Bruon
sonda de ses yeux perçants tous les taillis, tous les
coins de ce jardin abandonné. Pas de traces d’Her
mine. La nuit était claire, et une femme se prome
nant dans les allées ne se fût point dissimulée
aisément. Le mur du jardin se démolissait à de
certains endroits couverts de mousse, et il y avait
des brèches que l’on pouvait facilement escala
der.
— Ma parole ! dit Laurent exaspéré, elle court le
garou!... Je crois à la légende, à cette terreur
superstitieuse qu’elle m’a donnée un jour. Est-ce
que ces sornettes-là sont des vérités?...... Allons!
allons ! de la presence d’esprit, sacrebleu ! ou je
perds le peu de cervelle qui me reste... Ce curé
maudit l’a ensorcelée, mais elle ne m’ensorcellera
plus, moi... je veux savoir où elle va !
Canteau, les oreilles basses, suivait Laurent qui
se dirigeait du côté d’un berceau de clématites : la
brèche était là ; on apercevait par le trou de la
muraille des arbres et un champ de luzerne où
MINETTE
139
fredonnaient des grillons. Le chien s’arrêta, pous
sant un timide gémissement.
— Hein, mon camarade, est-ce que c’est un
défaut? Cherche.'... Canteau!... pille.'... pille!...
L’intelligente bête fit un bon joyeux et tomba en
arrêt devant le berceau de clématites. Le fouet au
vent, la patte rigide, le museau retroussé, il humait
le parfum de la femme qu’il adorait, sans doute,
et qu'il trahissait le mieux du monde.
— Là..., elle est là...
Laurent écarta les branches toutes garnies de
houppes vaporeuses imprégnées d’une suave senteur
de vanille. Sous la tonnelle, à moitié effondrée, il
faisait très obscur. Laurent dut accoutumer ses
yeux au noir intense de cette alcôve de feuilles ;
puis il vit, étendue dans l’herbe, le front posé sur un
banc de pierre, mademoiselle de Messiange qui dor
mait.
— Hermine ! Oh, la folle enfant ! Pourquoi dor
mez-vous ainsi à la belle étoile?...
Laurent l’avait relevée et assise près de lui. Une
émotion le tenaillait : il n’osait plus l’embrasser.
— Je ne sais pas ! murmura Hermine transie.
— Tu ne sais pas ?... j’avais quelque chose à te
dire, je suis entré chez toi et j’ai aperçu l’échelle de
corde... Ma foi, j’ai passé par la même route. Cesse
de trembler... Canteau est un bon chien !
— Ah! Canteau... oui! quand j’ai trop froid, il
f
140
MINETTE
me réchauffe... Non, ce n’est plus mon ami, je ne
l’aime plus, il m’a dénoncée.
Elle ne pleurait pas, restait toute triste, comme
vaincue enfin par une fatalité !
— Hermine... jet’adore... Explique-moi... ce n’est
pas naturel ce sommeil dans un jardin... Ganiou
prétend qu’il t’a vue courir, un soir, sur la lisière du
bois. Un des fermiers revenant tard du marché de
Brivest’a rencontrée (il m’a dit : une dame avec des
cheveux d’or ; ce ne peut-être que toi) aux Fossesdes-Clouderies. Sois tranquille, je ne te reproche
rien, mais pourquoi ces extravagances ?... Tufiniras
par leur donner raison. Si tu n’as pas de galant, tu
es folle... Explique-moi...
Il s’était mis à ses genoux, lui caressant les
mains, se serrant contre elle pour la réchauffer,
car elle tremblait toujours.
— J’ai peur ! dit Hermine ; et elle eut un mou
vement de répulsion.
— Peur... peur... de quoi, de qui ?...
— De vous !...
Un voile se déchira dans le cerveau brouillé de
Laurent. Elle avait peur de lui, et c’était pour se
soustraire à sa brutalité qu’elle se condamnait aux
courses nocturnes. Elle fuyait sa chambre paice
que, déjà deux fois, elle avait senti le verrou limé
céder sous ses doigts, déjà elle avait deviné 1 homme
rôdant autour de sa faiblesse, et, sans savoir au
MINETTE
141
juste ce qu’elle avait à craindre, elle aimait mieux
veiller toute la nuit ou dormir dehors dans l’herbe
que demeurer à la merci du monstre.
Laurent faillit crier de désespoir.
— Tu m’as donc en horreur? dit-il, baisant ses
petites mains mouillées de rosée.
Elle évita de répondre directement à sa question.
— Mon cousin, je ne me plains pas. Je suis bien
portante, et si je tousse Maria ne m’empêche pas
de me faire des tisanes. Après tout, c’est ma faute...
Seulement, je ne peux pas dormir dans mon lit, je
brûle et j’ai des songes affreux. Depuis que vous
m’avez défendu de visiter notre curé, le démon me
joue des tours, la nuit; je ne peux vraiment pas
vous expliquer cela... je m’imagine que vous allez
me tuer... Vous vous approchez et c’est comme le
soir du loup, vous voulez m’embrasser... je me dé
bats, je sanglote... Dehors, l’air est si frais, les
violettes sentent si bon, ce chien me flatte si ten
drement, que je ne pense plus à rien... je respire...
le démon sort de moi, et je répète mes prières en
me couchant sur des fleurs !...
11 l’écoutait dans le ravissement. Ainsi se lamen
tent les tourterelles ; et elle ne résistait pas, ne se
sauvait pas ; il l’imaginait encore plus confuse que
révoltée.
— Mine, je suis un méchant... j’aurais dû me dou
ter de vos chagrins. Vous ne me parlez jamais à
142
MINETTE
table ni durant les veillées... Le chien est certes
plus heureux que moi; je ne couche pas dehors,
mais vous m’avez mis à la porte de votre coeur... Je
ne sais quel langage vous adresser pour ne pas vous
effaroucher... Est-ce donc, Mine, une haine que
vous avez contre moi... Dites?... Chère petite fille !
Quand on ignore l’amour, est-ce bien nécessaire de
témoigner une pareille frayeur vis-à-vis d’un
homme ?
— Laurent, l’amour défendu a tué ma pauvre
mère, l’amour défendu me tuera... je veux aller
dans un couvent pour expier tous ces péchés. Si le
curé ne me délivre pas de vous, je fuirai, une nuit,
tellement loin que je ne reviendrai pas.
— Hermine, je te jure de ne plus te manquer de
respect... Tu es mon âme... toi partie, comment
ferai-je pour être bon?... Lorsque je te regarde, je
n’ai plus envie de mal penser... Tes yeux sévères
sont mes églises ou je revois mon Dieu. Toi, tu te
figures qu’il faut expier des péchés ; moi, je pré
tends qu’il faut en avoir commis pour pouvoir les
expier.'... tu es plus pure que mes petits enfants.
Maria, dès ses quinze ans, savait de vilaines cho
ses... Toi, je parie que si deux papillons faisaient
l’amour dans tes cheveux tu ne les comprendrais
pas... tu rougirais peut-être. J’inventerai un amour
exprès pour tes pudeurs de naïve... Il sera joli, tu
verras... un amour de pensionnaire... Oh ! ne te lève
MINETTE
143
pas! où veux-tu aller? Au couvent?... Je suis le
maître de te retenir, je t’en empêcherai... laisse-moi
poser mon front sur tes genoux, je crois le baigner
dans des roses. Hermine, je t’adore!...
— Dieu seul est adorable ! balbutia Hermine, de
bout, essayant de le repousser, mais mollement.
— Ah! certes... s’il te ressemble!... Dieu!... je
n’y pense jamais, je n’ai pas le temps, et puis mon
cœur est plein de la couleur de tes cheveux !
— En prenant la coiffure des ursulines, je les
couperai, ils ne seront plus qu’un amas de cen
dres, Laurent!
Je les caresserai tant qu’ils auront brûlé sur
mes lèvres avant de tomber, je te l’assure... Hermi
ne, je ne te violenterai point... mais tu deviendras
mienne... Tu veux fuir, nous nous sauverons tous
les deux... je quitterai Maria, mes petits, notre
maison,., et nous irons dans un pays charmant,
où il n’y a pas de loup, pas de curé. Tu seras
ma femme pour tout le monde... nous irons à
Paris.
• Je veux vivre où ma mère a vécu: elle a
souffert là, je souffrirai là... Je me refuse, car
vous n êtes pas mon mari, vous êtes le mari
d’une autre.
Laurent s’irrita.
La femme légitime est celle qu’on aime. Je
n’ai jamais aimé Maria.
144
MINETTE
— La femme légitime est celle qui vous a
donné des enfants. L’Eglise a plus de respect
pour l’épouse féconde que pour la vierge stérile...
Le jeune homme tressaillit.
— Tu es bien savante, Hermine. Qui te fait
causer de la sorte?
— Les livres saints que j’ai lus. Dimanche der
nier, j’ai trouvé sur l’appui de ma fenêtre un
livre de piété...
— Et aussi une échelle de corde ? gronda
Laurent, passant de l’extase à la fureur.
— Non ! mon échelle, je l’ai tressée avec des
bouts de chanvre... j’ai mis cinq nuits pour l’a
chever... Le livre est venu du ciel... Comment?
je ne pourrais vous l’apprendre. Il m’a consolée...
C’est l’histoire de saint Augustin, où il est raconté
que ceux qui sont tourmentés par l’amour doi
vent se rouler l’été parmi les ronces des forêts,
l’hiver parmi les glaces et les neiges...
Laurent éclata d’un rire sardonique.
— La touchante divagation !... et c’est sans
doute pour ce régal que ton beau corps d’ange a été
formé, que tes cheveux sont longs et que ta
bouche est humide?...
— Toutes les beautés n’ont qu’un temps, et
tout ce qui finit est si court...
— Je t’aime... l’amour est éternel... une seule
étreinte contient l’éternité.
145
MINETTE
_•—Je ne t’aime pas! soupira Hermine d’une
voix mourante.
Laurent l’avait enveloppée de ses bras, il res
pirait son haleine...
— Tu mens! répliqua-t-il, enivré de la voir
s abandonner à lui sans qu’elle en eût cons
cience.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, se redressant éper
due, j’entends du bruit à côté de nous. Il y a
quelqu’un derrière le berceau, écoutez!...
— Non, ma chérie, tu es folle, il n’y a per
sonne dehors à cette heure de la nuit... Ce n’est
rien... rien qu’un oiseau qui fait un mauvais
rêve !
Cependant il entendit un frôlement de branches;
il serra les poings, il se retourna, et, écartant
le feuillage léger des clématites, il écouta.
Des pierres s’écroulèrent du haut de la mu
raille, quelqu’un devait certainement franchir la
brèche.
Sainte Vierge ! balbutia Hermine se reculant.
— Un voleur!... Il va être bien accueilli! dit
le jeune homme grinçant de dents.
— Vous n’avez pas votre fusil, au moins? de
manda-t-elle.
— Je nai aucune arme, ni couteau, ni bâton...
mais je suis chez moi... Qui aurait le droit de
m’attaquer? Le sais-tu?
9
146
5IINÉTTE
__ Le curé de Sorges, peut-etre ! râla-t-elle.
Et, avec une sauvage énergie, elle paralysa les
deux bras de Laurent, se suspendant à ses épau
les, se collant contre son buste, palpitant tout
entière le long de son corps.
__ Voyons, laisse-moi! Ion curé est tiop pol
tron pour s’aventurer jusqu’ici!... Est-ce pour
moi où pour ce prêtre que tu trembles?...
— Oh ! je ne sais pas !
Puis elle eut une exclamation terrifiée.
Dans le portique enguirlandé de la tonnelle une
silhouette se mouvait, une grande silhouette
d’homme maigre.
— Misérable! hurla Laurent, voleur ou galant,
tu seras puni !
Ce n’était point le curé de Sorges, car il était
habillé comme un pauvre paysan ; un feutre large
et frangé couvrait son front, une blouse en
haillons descendait à ses genoux, serrée à la taille
par une ceinture dont la boucle d aciei biillait
sous un reflet d’étoile. 11 avait des gueties
comme tous les Corréziens riches, mais ses pieds
passaient, nus, à travers des courroies de cuir.
Cet homme demeura immobile en présence de
Laurent: ses bras s étaient croisés, son visage
s’était incliné, il ne proférait pas une parole.
— Que veux-tu? qui es-tu? interrogea le Bruon,
qui voyait rouge.
MINETTE
147
Hermine se pressait de plus en plus contre lui,
et l’empêchait de faire un seul geste. L’ombre
resta muette.
Hors de lui, Laurent repoussa la jeune fille et
envoya un soufflet au revenant : le grand cha
peau de feutre tomba, on aperçut des mèches de
cheveux argentés, deux yeux caves, éclairés
d’une farouche lueur, mais le revenant ne parla
pas davantage. Les doigts de Laurent avaient
résonné sur sa joue comme sur une joue de
marbre.
— Tonnerre de bon Dieu ! gronda le Bruon,
il faut que tu ne sois plus de ce monde, toi,
pour ne pas riposter ! Allons, mon brave, tournenous les talons si tu tiens à me faire plaisir, et
reprends ton chemin, tu voleras mes légumes
une autre nuit.
Hermine sanglotait.
— Ne le tuez pas, ne le tuez pas... Laurent, c’est
sans doute le garou.
L’ombre paraissait aussi calme que lorsqu’elle
s’était interposée entre le ciel et les deux jeunes
gens. Laurent bondit sur cet être fantastique, ivre
de colère, de jalousie, d’amour: il avait l’âpre désir
de se venger sur quelqu’un. Il se mit à frapper des
poings, des pieds, des genoux, il culbuta l’homme
dans une plate-bande, le releva, et enfin le préci
pita de l’autre côté de la muraille.
148
MINETTE
— Non... il ne se défendra pas, le couard ! Il aura
l’audace de venir me narguer, chez moi, dans mon
jardin, et il ne bougera pas un pouce... Racaille !...
mais défends-toi donc!... Es-tu lâche, es-tu assez
vil!... Là... tu te déclares satisfait... hein!... mon
garçon!... Quelle misère!... c’est fort, ça pourrait
travailler... non, ça préfère mendier ou voler...
Laurent se penchait au-dessus du mur, prêt à
recommencer si le vagabond ne reprenait pas vive
ment la route des bois.
Soudain il eut un cri de stupeur, une sueur glacée
inonda ses tempes. Le paysan s’était traîné au
milieu du champ de luzerne, et là, lentement, souf
flant comme un animal en agonie, il s’était dressé,
debout, recroisant ses bras meurtris, la tête droite,
les yeux calmes, sans un mot, sans une plainte.
Quelque chose de noirâtre coulait de son front à sa
poitrine, il ne se donnait même pas la peine de
l’essuyer. C’était bien le curé de Sorges.
— Tonnerre de bon Dieu!... Pourvu que je ne
l’aie pas crevé! pensa Laurent, saisi d’un frisson
nerveux dont il ne fut point le maître.
Il redescendit, fermant les yeux pour ne plus voir
cette grande silhouette toujours immobile, pareille
à ces épouvantails qu’on installe dans les campa
gnes où il y a du fruit que les oiseaux convoitent.
Hermine pleurait, assise sur le banc de pierre.
— Mignonne, dit Laurent d’un accent altéré, ren-
MINETTE
149
trous chez nous, l’air est trop frais pour toi, qui es
si délicate... Je te jure de ne pas inquiéter ton som
meil. Tu m’as dit, cette nuit, de douces paroles que
je n’oublierai plus. Le voleur est loin... Viens-nousen, mignonne... tu as eu tellement peur que je
serais bien cruel de t’effrayer encore.
— Il est parti?... Qui est cet homme, Laurent?
l’avez-vous reconnu?...
— Non, chérie. Le bois du Loir est quelquefois
peuplé de bohémiens, le printemps... En tous les
cas, si c’était le curé de Sorges, comme vous le
racontiez d’abord, il aurait eu sa soutane... Les
curés n’ont pas le droit de se déguiser... Vite, vite,
mignonne, ma Mine, rentrons.
Laurent s’affaissa sur le banc.
— Mais qu’avez-vous, mon cousin?... ah! vous
tenez quelque mauvais coup... Elle lui prit les
mains, le regarda dans les yeux.
— Dieu vous châtie, mon cousin, vous avez com
battu avec l’ange et l’ange vous a terrassé. Et
pourtant, que j’ai de peine de vous voir si mal!...
Vous ne croyez pas que je vous aie désobéi, au
moins? Je suis sûre que le livre de saint Augustin
venait du curé deSorges, mais je ne l’ai jamais ren
contré dans mes promenades, le curé, jamais...
Vous savez que j’aimerais mieux mourir que de
faire un mensonge?... Maintenant, ce pauvre men
diant était peut-être envoyé par lui, comme le livre,
150
MINETTE
pour me garder du méchant esprit... Mon cousin,
vous avez donc la fièvre?...
Il l’entoura de ses bras énervés.
— Embrasse-moi, dit-il, tu me guériras... En
suite, tu remonteras par ton escalier de gamine et
tu iras débarrer la porte donnant sur la cour, les
clefs sont dans ma chambre, pendues au chevet du
lit. Ne réveille pas les enfants... ma chérie.
La jeune fille hésita; puis, très simplement, elle
l’embrassa. Il sembla au sacrilège qu’on lui rou
vrait le ciel.
Hermine, atteignant sa fenêtre, examina anxieu
sement l’horizon. Canteau gémissait derrière la
brèche du mur, mais ces gémissements ne révé
laient pas la colère. Le champ de luzerne s éten
dait uni comme une nappe de velours, les grillons
s’étaient tus.
Laurent, très morne, rentra chez lui, se coucha,
ayant bu un verre de vin pur.
Le lendemain, un dimanche, le Bruon fut de mé
chante humeur. Il déclara qu’on travaillerait ce
jour-là, parce que le plant de vignes qui était à
planter sécherait si on ne le mettait pas en tene.
Maria, revenue de la veillée mortuaire très tard,
vers quatre heures du matin, passa ce dimanche à
dormir debout, pendant qu’IIermine faisait lire
l’alphabet aux petits garçons.
Laurent évitait de regarder la jeune fille. Vers le
MINETTE
loi
soir, quand les domestiques, éreintés, s’assirent
avec toute la famille somnolente devant la grande
soupière brune qui fumait, Laurent dit à sa cou
sine :
— Hermine, on m’a demandé la vente du mou
lin des Champeaux. Il ne vaut pas beaucoup d ar
gent. Voulez-vous que je le conserve ?
Ahurie , Maria resta la cuiller en l’air. C’était
la première fois qu’il demandait un conseil pour sa
gérance à Mlle de Messiange.
__ Ce que vous déciderez sera bien ! répondit la
jeune fille rougissante, car les yeux ardents de son
cousin avaient cherché ses regards baissés.
__ Dame ! vous êtes la maîtresse, ajouta affec
tueusement le Bruon.
Maria plongea sa cuiller en maugréant.
— Faut-il donc qu’il ait peur d’elle, tout de
même Enfin ça m’embête moins que s’il en deve
nait amoureux.
Laurent contemplait Minette, l’aspect tout rê
veur. Comme elle était pâle! comme les ceicles
bistrés entourant ses paupières se creusaient, et à
ses joues brillaient une sinistre nuance de pouipie,
la pourpre des poitrinaires, peut-être !
— Mine, vous ne mangez guère, ces temps-ci !
reprit le Bruon ; vous ne buvez jamais de vin... Je
vais vous aller prendre une bouteille de vieux Bor
deaux à la cave, c’est meilleur que l’eau du pays,
152
MINETTE
qui est détestable à boire pure. Le médecin vous a
ordonné les viandes saignantes, et vous vous en
têtez à manger des œufs à la coque!... Est-ce que
vous voulez nous faire encore payer des notes de
pharmacien ?
Malgré son accent bourru, Hermine sentit une
chaleur lui monter au cerveau.
•— Je vous remercie, le Bruon, vous m’avez fait
perdre une messe aujourd’hui, et je voulais offrir,
justement, des mortifications à Notre-Seigneur... je x
mangerai de la viande, mais je ne boirai pas de ce
vin, c’est l’ennemi de la piété.
—• Laisse-la tranquille, toi ! dit Maria impapatientée.
— Je ne me soucie pas de la voir encore malade,
riposta Laurent, s’animant. Les travaux de la terre
sortent de tous les côtés ; si nous soignons des
malades, nous ne planterons plus des vignes, et si
Hermine n’aime pas le vin, je ne l’ai pas en hor
reur, moi.
Hermine était toujours placée à sa droite et
Maria à sa gauche. Pendant que sa femme nouait
une serviette au cou du petit Chariot, il échangea
son verre vide contre celui d’Hermine, but d’un
trait l’eau pure et lui versa un peu de vin.
— Vous êtes pâle à faire peur, vous maigrissez...
je suis sûr que vous ne dormez pas...
Hermine s’occupait des domestiques, qui étaient
MINETTE
153
rangés à la même table qu’eux, selon l’usage de la
campagne ; elle leur distribuait le pain, la piquette
mousseuse, ajoutant de-ci de-là un morceau de
lard salé ou un oignon tout épluché pour les plus
gourmands. Garriou, Janissette , deux bergères et
un laboureur dévoraient comme des chevaux, man
geant le pain avant le potage, ne disant rien, n é-
coutant rien, broyant.
__ Et puis, vous pourriez bien vous asseoir, dit le
Bruon, la suivant de l’œil avec un sourire mali
cieux, vous faites la mouche du coche... Personne
n’a besoin de vous... ne vous agitez pas... Là, voici
votre verre... je vous le rends... mortifiez-vous...
le diable est toujours le plus fin.
Hermine se dérangea de nouveau, alla aux deux
grandes cruches pleines d’eau fraîche et rinça son
verre. Dépité, Laurent cassa le sien en laissant
choir une assiette. Maria bâillait, le petit Chariot
demandait à dormir.
__ Puisqu’il ne veut pas souper, dit Hermine
d’une voix tremblante, donnez-le-moi, Maria, je vais
l’endormir et je le porterai au lit.
Durant le dessert, Laurent, qui avait été cher
cher sa bouteille de vieux Bordeaux, tourmentait
Maria à propos de ses bâillements répétés.’
— Mais tu peux aller dormir aussi, tu n as pas
plus de raison qu’une poule... Quelles drôles de
créatures vous êtes, les femmes ! les unes ont som
154
MINETTE
meil et 11e devraient pas dormir, les autres courent
les champs et devraient reposer... Non, j’ai envie
de vous griser toutes les deux pour voir quelle est
la plus sage*'!
Les domestiques, à cette idée dé voir Mlle de
Messiange etlaBruone grises, 11e purent retenir un
gros rire.
Mariaprit Chariot sur les genoux d’Hermine, traîna
Jacques par le bras et sortit furieuse, ne pouvant
lutter contre sa fatigue, malgré la démangeaison
qu’elle avait de clore la bouche à son homipe.
— Hermine, dit Laurent doucement, si je me gri
sais tout seul, que penseriez-vous?
— Je penserais que vous en êtes bien maître !
répondit la jeune fille, ôtant le couvert pendant que
les domestiques gagnaient un à un l’étable.
— Vous êtes une petite demoiselle très polie. Je
vais donc me griser tout seul... Ce sera triste, par
exemple.
Et, lui jetant un regard sournois, il se versa
un plein verre de vin de Bordeaux. Elle s’arrêta
devant le coin de la table où il était installé, elle
poussa un peu les plats, les assiettes, tira la ser
viette, arrangea son verre, sa bouteille, sans témoi
gner de mécontentement.
— Vous êtes bien gracieuse, Mademoiselle Her
mine! — dit Le Bruon roulant une cigarette.
— Je suis comme à l’ordinaire, mon cousin.
MINETTE
155
Ce n’était pas vrai, car une larme perlait au
bout de ses longs cils. Laurent vit cette larme.
Sa physionomie s’illumina.
— Ma foi, non, déclara-t-il, je ne veux plus me
griser... Maria a eu tort de me donner de mau
vaises habitudes... Quand on demeure avec des
loups... il faut hurler, mais quand on est en têteà-tête avec un ange...
Hermine s’agenouilla près du feu pour le recou
vrir de cendres. La coutume veut que dans une
bonne maison paysanne le feu ne s’éteigne jamais;
seulement, l’été, on le couvre de cendres, quand
le dîner est cuit, pour le retrouver le lendemain.
Hermine, soigneuse, malgré toutes les catas
trophes de son existence, amoncelait la cendre
sur les braises. Laurent se leva, courut à elle,
se pencha, mit ses lèvres dans son cou, entre les
tresses de ses cheveux dorés et sa nuque blanche.
Hermine étouffa un cri.
— Oh! mon Dieu!.. Laurent... Vous me tue
rez!
— Folle! ... je voulais te rendre, le baiser de
cette nuit... Et puis, écoute-moi, demain j’irai à
Brives,je te rapporterai un verrou plus solide que
l’autre... Tu le poseras toi-même... Je veux que
tu dormes, entends-tu? Je veux que tu n’aies plus
de vilains rêves... Hermine, je veux que tu sois
heureuse dans ta maison, ou j’en sortirai avec
156
MINETTE
Maria et nous irons ailleurs, dussions-nous périr
de faim!...
Hermine s’essuya les cils du revers de sa petite
main veiné de bleu.
— Ah ! mon cousin, vous m’aimez trop, cela est dé
fendu de mettre la créature à la place du Créateur...
— Cela est défendu, mais avoue que cela te fait
plaisir... Crois-moi, les femmes ne peuvent pas
être des anges absolument... Ce serait si gênant,
Minette, de se coucher sur des ailes!... Minette, je
t’attendrai aussi longtemps qu’il te conviendra de
te réserver. Tu m’as promis un amour extravagant
que j’ignorais... Tu mérites bien, à cause de cette
joie, tous les respects d’un amant. Vous ne voulez
plus que je vous baise les cheveux, Minette, je vous
baiserai les mains.
Elle s’appuya au manteau de la cheminée.
— Je prierai pour la tranquillité de votre cœur,
Laurent. N’aimez-vous plus vos fils, n’aimez-vous
plus votre Maria?... Les hommes sont trompeurs,
ils oublient tout pour des vanités... Je ne suis
qu’une pauvre fille dont la naissance est obscure.
Je suis faible et n’ai déjà plus ma fraîcheur de
pensionnaire. Ah ! j’étais bien heureuse au cou
vent! Nous ne savions point le mot d’amour chez
les Ursulines, nous dansions des rondes... Ici, la
mort est entrée, je porte le deuil: le paradis est
haut pour l’orpheline !...
MINETTE
157
Elle s’interrompit, lui offrant ses mains unies,
les paupières closes, les lèvres un peu frémis
santes; sa voix de charmeuse éplorée, si navrante
dans ses inflexions amères, eut tout à coup un
accent bas, presque câlin.
— Alors, Laurent, je suis jolie !... C’est drôle,
je croyais que pour être belle il fallait être comme
Maria?
— Tu es une fleur, lui répondit Laurent, et je
ne connais pas de femme ayant la beauté d’une
fleur. Au fond des églantines, le matin, quand la
rosée n’est pas encore bue par les chaleurs du jour,
j’ai vu, moi qui sors dès l’aube pour aller labou
rer, j’ai vu des gouttes de pluie reflétant du ciel :
-ce sont tes yeux. J’ai vu dans les bois, sur la
mousse, aux pieds des chênes, de toutes frêles
herbes, fines à leurs extrémités comme des pattes
d’insectes bruns : ce sont tes cils. J’ai vu la
pâleur de ta chair dans la blancheur des pâque
rettes; et les branches des viornes très souples
n’ont pas la souplesse de tes reins. Tes cheveux,
blonds comme la paille nouvelle, jettent du soleil
dans les nuits les plus noires... Oh ! ne t’éloigne
pas, Minette, ne tremble pas... Seules, mes paroles
te caresseront, puisque tu as peur de mes viva
cités, mais laisse-moi te parler ; l’amour a mis
son miel sur ma bouche... Tu as pitié des men
diants, aie pitié d’un amoureux, fais-moi là ch a
158
MINETTE
rite de m’écouter... Oui, tu es jolie! plus jolie que
Maria, plus belle que toutes les autres femmes ;
une fille pure est au-dessus de la terre... J ai 1 envie
de te prier comme on prie la Vierge, et de te dii e,
tellement ta naïveté m’a rendu naïf : Je te salue,
Hermine, mon adorée, toi la pleine de grâces,
mon esprit est avec toi, il te bénit entre toutes
les aimées, et mon adoration, le fruit de ta beauté,
sera bénie... Sainte Hermine, favorite de Dieu,
aie pitié de moi, le triste pécheur, maintenant et
à l’heure de l’amour, mais que ta volonté soit
encore faite !...
Mlle de Messiange avait la sensation d’être
effleurée par une brise.
— Laurent, balbutia-t-elle, nous rêvons, sans
doute, un moment cruel viendra qui nous réveillera
pour toujours. Nous sommes séparés par trop de
choses!... j’aurais pourtant aimé à vous aimer. Il
serait facile de vous corriger de vos vilains dé
fauts ; vous ne mentiriez plus, vous ne vous débau
cheriez plus, vous resteriez fidèle...
Laurent, est-il bien coupable, celui qui ne retient
pas son cœur? je sais que je dois vous fuir, mais
je vous laisse ma pensée... Dieu me punira-t-il ?
Vous semblez si malheureux! Un ange vous pren
drait en compassion, et je ne suis pas un ange,
vous l’avez dit!...
— Hermine, mon enfant chérie, tu ferais un
MINETTE
159
gros péché, un crime, en me fermant ton âme...
dès que je te touche, j’entre en paradis... Regarde
comme je suis changé depuis que je taime. J ai
honte de tout ce qui me plaisait autrefois. J’aime
encore mes fils parce que tu les soignes. J’aimerais
encore Maria si elle te soignait... Mais, Hermine,
sens donc ma folie... J’aime l’eau que tu bois,
j’aime ton ombre quand tu passes... j’aime la sa
gesse... j’aimerais la souffrance si tu me la don
nais... Hermine, je veux de tes cheveux pour les
mettre sur ma peau, ils calmeront les ardeurs de
mes veines !... Qu’est-ce qu’une boucle de tes
cheveux pour toi qui possèdes toutes les tresses que
je vois là!... Nous trouverons bien des ciseaux...
tu en as dans la poche de ton petit tablier... dis,
mon Hermine, veux-tu ?
La jeune fille prit ses ciseaux, se coupa une
mèche de cheveux, écarta la cendre du foyer et les
lança dans la braise rouge.
— D’intention, je vous les donne, Laurent, mais je
ne peux pas permettre que vous les ayez sur vous...
car vous partagez le lit de Maria, votre femme.
— Demain, je me ferai dresser un lit dans la
chambre du baron de Messiange, celle qui est le plus
loin de toi... je raconterai que je suis agacé par
les cris des enfants. Justement Chariot pleure tou
jours, à ce que prétend Maria ; moi, je ne l’ai jamais
entendu.
160
MINETTE
Laurent souriait, serrant la taille d’Hermine,
et il mordait le bout de sa tresse blonde qu’elle
n’avait pas rattachée.
— Je n’ai point désiré vous séparer de votre
femme, Laurent, il est défendu de chercher à
désunir ce que Dieu a uni...
— Je ne me sépare pas de ma femme...
je demande à coucher seul pour avoir le droit
d’être chaste... Me blâmeras-tu, toi, la chasteté
même ?
Elle demeura interdite. En effet, si le sacrement
de mariage permettait à deux époux de coucher
côte à-côte, il y avait l’exemple d’un saint évêque
de l’ancien temps, qui, marié, ne voulait pas
dormir près de sa femme. Hermine ne pensa pas
plus loin. Elle leva vers le jeune homme ses yeux
joyeusement illuminés.
— Oh ! cher cousin, le loup est donc changé
en agneau !... Quels miracles je fais sans m’en
douter ! Dieu soit loué, le poison se tourne en
breuvage salutaire... Parlez-moi toujours ainsi,
je bénirai mon sort... Cependant, ne peinez pas
la mère de vos fils, elle vous aime peut-être
beaucoup... et il y a des mystères sacrés entre un
époux et une épouse.
Laurent éclata d’un rire fou.
— Non... que tu es extraordinaire, mon Her
mine ! Les curés te brouillent le cerveau avec des
MINETTE
161
mystères bien inutiles. L’amour, un mystère sa
cré !... Mais c’est la chose la plus simple... tu
verras, le .jour où tu seras amoureuse poui de
bon... Quelle histoire !... Ne lis plus tes livres
de saint Augustin, ils te font plus de mal que
moi... L’amour, cela vous arrive comme l’envie
démanger un beau fruit... on le mange, et on est
tout étonné de lui trouver un goût qu’on ne lui
soupçonnait pas... A quoi sert de pleurer devant
l’arbre de la science... puisqu’il est planté depuis
le commencement du monde ?
Hermine, délicieusement troublée, baissait le
front, tordant un coin de son tablier de soie noire.
Elle s’échappa des bras du jeune homme avec une
subite énergie.
— Il faut que j’achève d’ôter ce couvert, dit-
elle, les joues en feu.
Elle se mit à ranger les bancs le long de la
grande table et enleva la nappe de toile bise. Lau
rent la suivait du regard.
— Ce que j’aime le plus en toi après ta beauté,
dit-il, s’adossant au manteau de la cheminée pour
reprendre son occupation préférée, qui était de
rouler des cigarettes, c’est que tu es une demoi
selle sans aucune paresse. Tu n’as pas besoin
de travailler, et tu es toujours la première à la
besogne... J’ai honte de te voir nous aider comme
une véritacle fermière.
162
MINETTE
— Le travail retarde le péché, mon cousin.
— Quel péché, Minette ?
— Est ce que l’amour défendu n’est pas un
péché ?
— Encore!... oh! Minette, tu es trop sévère...
Et Laurent se baissa pour prendre une braise
du bout des pincettes.
Canteau, sous la table, léchait de-ci de-là une
miette de pain, un os. Tout à coup il aboya : il
sentait un étranger dans la cour ; puis, reconnais
sant un ami, le chien rassuré gambada devant
la porte.
— Que le diable étrangle le voisin ! s’écria
Laurent, qui avait espéré prolonger ce tête-à-tête.
— Fi donc ! Monsieur Bruon, murmura Hermine
posant son index sur ses lèvres ; oubliez-vous
qu’un hôte est un être sacré ? Ce doit être mon
pauvre Jeau Lâteux : il vient mendier les restes
tous les dimanches soir.
On heurta doucement. La jeune fille s’empressa
d’ouvrir, puis elle recula toute confuse.
— Je passe, dit une voix lente, et je suis fatigué.
Oserais-je vous demander un verre d’eau.
— Soyez le bienvenu, Monsieur le curé, bégaya
Hermine, s’inclinant en joignant les mains, comme
une femme prise en faute.
Le curé de Sorges garda son chapeau ; dans
la pénombre, on ne pouvait apercevoir son visage,
MINETTE
163
mais il devait être réellement fatigué, car il
s’appuyait sur une énorme canne de houx.
— Je vais visiter une de mes paroissiennes, la
mère Massias ; on raconte qu’elle est au plus mal,
et elle n’a personne autour d’elle... Non, non,
Mademoiselle Hermine, pas de vin, je vous en
prie! ajouta le prêtre, voyant que la jeune fille
vidait tout le contenu de la bouteille de Bordeaux
dans un verre.
Il se retourna du côté de Laurent.
— Je vous souhaite le bonsoir, Monsieur.
Le Bruon était cloué au sol par une espèce de
vertige.
— Ah! c’est vous, Monsieur le curé... Vous allez
mieux? dit le jeune homme machinalement.
— Oui, grâce au Seigneur, répondit le prêtre.
Et il s’assit sur le fauteuil qu’Hermine venait
de lui approcher.
Laurent jetta sa cigarette au feu. Il eut un geste
résolu, s’avança, l’œil brillant d’audace.
—-Ah! la mère Massias est très mal, nous ne le
savions pas, ici... Je vais appeler ma femme, elle
vous accompagnera. Hermine... continua le Bruon,
s’adressant à sa cousine, qui paraissait défaillir,
montez, s’il vous plaît, chez Maria, elle n’est pas
couchée, je pense, et elle descendra... La mère
Massias a été une de nos ouvrières, jadis, il est
juste que nous nous occupions d’elle.
164
■.
V
MINETTE
Hermine hésita une seconde : le regard de Lau
rent devint si impérieux qu’elle n’eut plus qu’à
se diriger vers le seuil.
— Bon Jésus, ayez pitié de votre servante ! mur
mura-t-elle en montant l’escalier extérieur de la
maison.
Le curé posa son coude sur la table et son
menton dans sa main. Des frissons nerveux agi
taient cette main fuselée, très blanche, très
maigre : il semblait que les doigts de l’abbé
Descalendel eussent pris à la sainte Hostie qu’ils
élevaient chaque matin de certaines pâleurs
transparentes. Laurent Bruon, de l’autre bord,
se tenait debout, le sourcil froncé, attendant
une phrase effroyable qui envelopperait ses joies
d’un inévitable linceul de glace. Ce silence mor
tel ne pouvait durer entre eux. Le prêtre était
venu pour se plaindre, faire un esclandre néces
saire, sauver sa fille, lui ouvrir les yeux alors qu’il
en était encore temps, et si Hermine, la pieuse
pensionnaire, apprenait que Laurent Bruon avait
frappé un homme d’Églisé, elle le maudirait au
lieu d’écouter ses folles berceuses d’amour.
— Vous êtes content de la saison? dit enfin le
curé de Sorges d’un ton froid, mais calme. Partout
les récoltes s’annoncent bien! J’ai causé ce soir
avec un fermier des Clouderies, et ce fermier pré
tend que la lune rousse_a L terminé son cours sans
MINETTE
165
altérer les jeunes pousses des pommiers ; c’est la
un excellent signe, Monsieur Bruon.
Laurent frémit de rage. Il prit un couteau et
taillada le bois de la table.
— Vous avez planté de la vigne derrière la luzeinière, à ce que j’ai pu voir, poursuivit le curé ;
vous ne craignez pas la mauvaise exposition du
nord?... Moi, j’étudie un peu le jardinage : quand
j’expose de bons ceps au vent du nord, ils gèlent
tous la première année. Il est vrai que mon jardin
est petit, je ne plante guère plus de cinq ou six
ceps à la fois... Vous, l’espace ne vous manque pas;
quand un pied meurt, un autre le remplace...
— Sans doute ! murmura le Bruon.
Le prêtre, d’un geste très naturel, se découvrit,
laissa glisser son coude. Il portait à la tempe gau
che la cicatrice d’une blessure toute fraîche; sa
physionomie conservait un air songeur, l’air de
quelqu’un qui ne se rappelle plus.
— Vous faites du vin, chez vous? Ab! c’est la
richesse des campagnes. Dans les villes, on ne boit
presque jamais de vin pur. Qu’est-ce donc que
celui-ci?
L’abbé, de sa main tremblante, souleva le verre.
— Du Bordeaux..., répondit laconiquement le
Bruon, n’osant pas le regarder en face.
— Je veux y goûter... J’ai besoin de forces; la
mère Massias demeure loin, sur la lisière du bois
166
MINETTE
du Loir, je crois... Monsieur Bruon, Dieu a dit que
pour un verre d’eau donné en son nom il oublie
rait bien des offenses...
Le curé de Sorges s’arrêta, eut le courage de
sourire.
— Et, reprit-il, que ne pardonnerait-il pas pour un
verre de vin aussi vieux que l’est celui-ci ! A votre
santé, Monsieur Laurent.
Une émotion bizarre envahit le cousin d’Hermine.
Sa rage s’assouvissait contre la table, qu’il cou
pait toujours, mais il avait les jambes cassées
comme un homme que saisit la terreur du surnaturel.
Après réflexion, les curés coupables n’étaient pro
bablement point des gens de chair, ils devenaient
des esprits, entraient au moment des crimes,
voyaient à travers les murs, bref, couraient le
garou pour faire le bien ou pour faire le mal, on ne
savait au juste.
— Je vous remercie, souffla Laurent, ahuri de
tant de sang-froid.
Le curé replaça son chapeau sur son front, l’en
fonça avec soin.
— J’entends Madame Bruon... pourquoi l’avoir
dérangée ?
— La nuit, vous ne trouveriez pas votre chemin,
Monsieur le curé, répondit poliment Laurent.
Et il respira quand Hermine rentra, ramenant la
Bruone furieuse.
MINETTE
167
— Bonsoir, grommela Maria, finissant d’attacher
sa mante. La vieille Massias choisit bien son
heure!... Nous avons peiné dur aujourd’hui, Mon
sieur le curé... je vais vous montrer la route...
certes, ce n’est pas de refus, mais on devine à votre
tendresse pour les pleurnichardes que vous ne la
connaissez guère... la mère Massias a plus volé de
bois vivant que de bois mort, avec ses allures
de brave femme malade.
Hermine posa en évidence sur un escabeau le
livre de saint Augustin.
— Monsieur le curé, dit-elle, voici une pièce
neuve pour elle si l’extrême-onction ne lui est pas
plus nécessaire. Nous guetterons votre retour ; nous
vous tiendrons prête une tasse de tilleul chaud.
Cela réconforte, et puisque vous ne voulez pas
boire de vin...
— La paix du Seigneur soit avec vous, Mademoi
selle de Messiange, interrompit gravement le
prêtre, qui se leva de son fauteuil.
— Mon père, murmura Hermine navrée, car il
avait feint de ne remarquer ni son empressement
à lui montrer le livre, ni son aumône, vous êtes
fâché contre votre petite amie parce qu’elle a man
qué la messe du dimanche... mais Laurent vous
dira...
— Laurent n’a rien à me dire, Mademoiselle,
déclara le curé de Sorges d’une voix triste.
168
MINETTE
— Mon Dieu ! ce n’est pas un péché sérieux, fit
Maria, haussant les épaules... Vous n’irez pas à
la messe toute seule... Hermine, quand je 11e peux
pas vous conduire, vous restez, voilà l’histoire.
Monsieur le curé doit s’imaginer qu’une demoiselle
orpheline (et elle souligna le mot) ne peut pas cou
rir les champs... encore moins le jour que la
nuit.
Le curé sortit ; Maria alluma une lanterne, et,
étouffant un bâillement sonore, elle referma la
porte avec une exclamation de colère.
Pour que la demoiselle n’eût pas l’occasion de se
confesser dans les bois, de révéler des secrets
dangereux, il fallait qu’elle, Maria, une mère de
famille respectable, s’en allât éclairer les oiseaux
de mauvais augure...
Hermine feuilleta le livre, dévorant ses larmes.
Laurent, sombre et irrité, déplia un journal de
Brives.
Maria marchait devant, très vite, ne risquant
pas une phrase ; elle sentait qu’elle ferait explosion
si elle disait la moindre chose banale à ce prêtre.
L’abbé Descalendel, morne, la suivait pénible
ment, s’appuyant sur son bâton de houx. Vers le
premier taillis du bois, il parut prendre une grande
résolution.
— Maria, dit-il, 11’allez pas plus loin, je voulais
vous donner un avis ; mais je n’ai pas l’habitude,
169
MINETTE
moi, de désespérer les cœurs confiants. Cependant
l’heure du péril a sonné... Maria, êtes-vous tou
jours sûre de l’affection de votre époux?
Comme une louve, Maria fit volte-face, elle laissa
échapper sa lanterne qui tomba dans l’herbe.
— Que me chantez-vous là, Monsieur le curé !
s’écria-t-elle, réveillée subitement et secouant la
tête.
— Si Dieu juge les actions pour leurs résultats,
Dieu m’absout, formula le curé de Sorges en ra
massant la lanterne. Il la lui présenta et ajouta
d’un ton péremptoire :
— Femme, ce n’est pas mon chemin qu’il vous
faut éclairer, j’ai vu d’avance toutes ces ronces,
toutes ces pierres, toutes ces ravines ; ne perdez
point votre temps ici, revenez sur vos pas, il n’est
pas bon que l’homme marié soit trop souvent tenté
par le désir de l’adultère.
La Bruone poussa un cri aigu : elle était blessée
en pleine poitrine. Ses seins bondirent, ses pru
nelles lancèrent des flammes.
— Vous savez quelque chose? Mais achevez donc,
Monsieur le curé, oh! je vous en prie... Hermine...
le Bruon... mon homme...
Elle resta un instant anéantie, courbant sa tête
pesante. Puis elle eut la vision monstrueuse de lavérité. Elle prit la lumière des mains frissonnantes
du curé, s’enfuit comme une folle, remonta la
10
170
MINETTE
colline sans respirer, ses dents mordant sa lèvre,
les narines dilatées, sa superbe crinière noire
fouettant ses reins.
— Les canailles! grondait-elle, oli! les ca
nailles!... Moi qui ne me doutais de rien... Oui!
oui!... il y en a plus qu’il ne veut en avouer... il
sait tout, lui, par les confessions! J’étais une bête :
il s’agissait bien de la tuer!... Elle me la volé
ou elle est en train de me le voler. Canailles !...
De la lisière du bois du Loir, le curé la regar
dait fuir. La lanterne vagabondait parmi les buis
sons et les taillis comme la lumière verdâtre d une
fabuleuse luciole.
—■ Encore une étoile tombée du ciel d’amour !
murmura-t-il mélancolique. Dieu tout-puissant,
j’ai mérité votre colère, mais protégez ma fille,
car ma fille aime Laurent Bruon...
Maria pénétra dans la grande cuisine de la
Messiange avec une farouche figure ; elle s’était
juré en passant sous le portail de ne pas trahir sa
jalousie vis-à-vis de la jeune fille; elle considérait
Hermine comme une enfant un peu toquée, malade
et incapable de lui résister, à elle, une femme
douée de bons sens, dont les bras solides auraient
étouffé une rivale plus robuste qu’une pauvre fille
de nobles. Mais Laurent, lui, quand il voulait une
chose, il la voulait bien... et quand cette chose était
une vierge...
..... 1
MINETTE
1 11
Le coeur de Maria battait à roiupie son sein.
Elle demeura une minute immobile, les exami
nant. Hermine lisait, penchée sur le livre de saint
Augustin ; Laurent fumait, un sourire vague à la
bouche.
— Hermine, dit la Bruone, lui jetant sa mante et
se débarrassant du fichu qui couvrait sa gorge
humide de sueur, allez voir si les enfants sont
tranquilles, emportez ce manteau, je n ai plus be
soin de vous ce soir.
La jeune fille tressaillit. Jamais Maria n’avait
eu ce ton d’autorité et cette méprisante attitude.
Elle regarda tour à tour son cousin et sa cou
sine.
— Je désirais, répondit-elle, étonnée, je désirais,
Maria, terminer ce chapitre avant de dormii, il est
très beau.
— Vous avez une lampe dans votre chambre...
riposta Maria.
__ Pourquoi ne pas me dire tout de suite que je
vous gêne, ma cousine ? balbutia doucement Her
mine en pliant le manteau avec la grâce charmante
quelle mettait dans ses moindres actes; je sais
bien que vous pouvez avoir envie de causer tous
les deux seuls... Je me retire... Bonne nuit, mon
cousin.
Les yeux pleins de larmes, elle essayait de
sourire.
172.
MINETTE
— Sur quel serpent as-tu marché, Maria? in
terrogea Laurent crispant les poings.
— Suis-je la maîtresse chez moi, oui ou non ? —
rugit la Bruone, plantant son regard noir dans le
regard de son mari.
Laurent s’emporta. Il devinait, maintenant, d’où
venait sa colère; la femelle ne dormait plus, le
curé de Sorges l’avait réveillée pour toujours.
C’était trop, décidément!... Puisque l’héroïsme de
ce prêtre se changeait en hypocrisie, tant mieux,
il trouverait enfin le motif qu’il cherchait, un motif
de rupture, une séparation de corps.
— Ah! ah! ricanait-il, nous nous sommes con
fessée, paraît-il, pendant la route... et on nous a
naturellement exhortée à la patience... ça se sent!
Mâtin! deux poules ne vivront jamais tranquilles
sous le même toit. Voyons, qu’est-ce que tu veux,
Maria? La maîtresse, chez nous, c’est Mademoiselle
de Messiange, c’est clair, et si Mademoiselle de Messiange n’avait pas le caractère d’une sainte, elle
aurait le droit de te jeter dehors quand tu lui parles
de cette façon!...
— Oh ! mon cousin, supplia Hermine, elle a
raison, je devrais être dans ma chambre à l’heure
qu’il est, je croyais que notre curé repasserait,
je l’attendais, j’ai eu tort.
— Je ne vous demande pas d’explications, rugit
la Bruone, mise hors d’elle par cette douceur im-
173
MINETTE
prévue, les filles de votre race sont toujours sur
le chemin des mauvais curés ; seulement, allez
l’attendre dans la cour si cela vous amuse, je ne
tiens pas à ce que vous vous trompiez de galant.
— Maria ! dit le Bruon, froissant le journal et
le foulant aux pieds.
— Me tromper de galant? murmura Hermine
abasourdie...
— Ne l’écoutez pas, Mademoiselle Hermine, cria
Laurent au paroxysme de la rage. Elle est folle...
ce prêtre maudit jette des sorts. Sacredieu ! te
tairas-tu, Maria!
— Non!... Pourquoi donc la défends-tu?.. Autre
fois, tu ne songeais qu’à vendre ses terres et à
abattre les arbres de ses forêts... Tu oublies que
tu l’as un peu exploitée avant de lui faire la cour...
Eh! eh!... Laurent, tes habiletés ne prennent
guère... Si tu as l’intention de l’aveugler, il est
bien tard, moi je suis là, j’ai tout vu, je dirai
tout...
Maria renouait ses cheveux. Hermine écoutait,
les doigts joints sur son corsage. D’étranges lueurs
l’avaient éblouie depuis quelques mois ; elle ana
lysait à présent des choses sinistres, jadis obscures
pour son délicat cerveau de colombe.
L’homme qui répétait des mots d’amour, doux
à faire pâmer, serait un voleur ? Le monde entier
n’est que perfidie, écrivait saint Augustin.
10.
174
MINETTE
Elle glissa sur le sol, se bouchant les oreilles.
Laurent eut peur d’écraser sa femme.
— Va-t’en, toi-même, Maria, hurla-t-il, ou je
ne réponds plus de mon bras!... Tu mens! .. la
jalousie te rend folle... Demain, tu regretteias ces
horreurs et tu lui demanderas pardon !
— Des excuses à une fille bâtarde !... des excuses
à une voleuse de fortune, des excuses à celle qui
me prend mon mari!., non!.. Je la chasserais de
chez elle, plutôt!
Laurent saisit sa femme par les poignets, la fit
pirouetter et l’envoya contre la porte. Maria îevint
sur lui comme une véritable bête fauve.
— Tu m’as frappée, tu m’as frappée pour elle, et
moi je suis la mère de tes petits, misérable !... Je
m’en irai demain avec eux!
Laurent voyait rouge. Il s’empara d un escabeau,
le brandit. Hermine se traîna jusqu’à cet homme
qui ne reculait jamais à l’idée d’un meurtre.
— Par pitié, mon cousin, ne la tuez pas, c est
.votre femme... Je vous ordonne de la laisser,., je ne
lui reproche pas sa conduite vis-à-vis de moi...
Elle croit sincèrement que le curé de Sorges est
mon père, laissez-la... Quel démon vous possède?
c’est affreux, je vais crier au secours... Laurent!...
Laurent !...
Avant que la jeune fille eût le temps de s’accro
cher à ses genoux, Maria l’avait enlevée dans une
MINETTE
175
violente secousse ; elle courut au bout de la cham
bre, ouvrit la porte, la poussa dehois.
— Je ne veux pas de sa pitié ni de la tienne !
Je saurai bien le calmer sans toi, donzelle...
Remonte!...
Hermine entendit encore des vociférations, e
bruit d’un , meuble qu’on renversait, puis un éclat
de rire.
— Sainte Vierge!... c’est Maria... elle rit...
Laurent aurait-il raison ? Est-ce que sa cervelle
est détraquée?... se disait la pauvre enfant, les
dents claquantes, en gravissant l’escalier de pierre.
Elle rit... quand son mari la menace de 1 écraser,
et il est capable de le faire!... Sainte Vierge,
priez pour nous!... Les malheurs vont par tioupeau...
Maria, écartant d’un revers de sa main large
le meuble que tenait Bruon, s’était suspendue
à son cou.
— Tu l’aimes donc, cette petite araignée de
sacristie, cette herbe de cimetière, cette bâtarde
déjà morte, cette dolente qui pleure sa santé
goutte à goutte ?... Ah ! ne réponds pas des bê
tises : le curé me l’a dit!... Moi, je ne devinais
rien, je pensais que Monsienr avait l’idée de
l’envoyer rejoindre ses bons parents sous la
terre qu’on ne laboure plus... Mais non... Mon
sieur est amoureux... Ah! vois-tu, je liai pas
176
MINETTE
bronché quand il était question des drôlesses de
Brives ou des fermières des environs... Aujourdhui... je nie plains... les garous portent avec
eux des sorcelleries terribles. Tu n’es plus le
même homme ! Laurent, tu n’es plus mon homme !
Tu as oublié tout ce que tu m’as conté les
nuits que tu ne dormais pas. Je n’avais pas
tiop 1 air de t écouter, mais j’ai bien entendu...
Tu voulais aller à Paris, être riche, t’amuser,
faire de nos deux garçons des fils de famille ;
moi, ta femme, je m’habillerais mieux, nous
serions libres, et tu m apprendrais les belles ma
nières... Laurent, ces histoires-là, ça vous en
chaîne pour l’éternité... Est-ce que je t’ai de
mandé de l’assassiner? Au contraire... je te di
sais : « Tais-toi ! Tu finiras mal, nous sommes
bien comme nous sommes. Elle est douce et ira
au couvent lorsqu elle verra que les épouseurs
se sauvent d elle. Nous aurons la fortune, nous
ne craindrons pas les gendarmes... » Tu t’es
frotté à la sorcière, voilà qu’elle se venge de
tes mauvais procédés... elle t’ensorcelle... Mon
Laurent, regarde-moi ; je suis plus belle que cette
fille de curé... et je t’aime, moi; elle ne t’aime
pas, j’en suis bien sûre.'... Quand tu m’as voulue,
avant notre noce, je ne me suis point refusée...
j ai joué le bon jeu d’amour sans te faire mes
conditions... Tu m’as prise, j’en suis fière ; aussi
MINETTE
177
'ai le droit maintenant de défendre mon homme...
massacre-moi si cela t’amuse... Je mettrai un peu
d’eau fraîche sur la trace de tes ongles, et de
main, je suis si vigoureuse qu’il n’y paraîtra plus...
Tu n’es pas gris, n’est-ce pas ? Alors, embras
sons-nous, viens te coucher, tu dormiras, je
t’éveillerai au petit jour pour t’offrir de ce joli
vin blanc mousseux que tu aimes... Oublie la
nonne... elle se coiffera du voile des religieuses,
le curé la sermonnera-.• Laurent, que pourrais-tu
faire d’une femme qui sait lire la messe en latin ?...
Oui, j’ai eu tort de crier : heureusement qu’elle
s’est bouché les oreilles au bon moment ! Ah !
nom d’un chien, je ne voudrais pas pour toute
sa dot qu’elle sût que j’ai failli être jalouse
d’elle !... pauvre rate de sacristie... on l’étouf
ferait en l’embrassant ! Laurent, elle t’a ensor
celé !...
Le Bruon s’affaissa sur un des bancs, près de
la table. Ses nerfs se détendirent, les caresses
goulues de Maria cessèrent de le révolter. Il pen
sait au lit du baron de Messiange, un grand lit
glacial, à baldaquins verts ; et la chambre, tout
autour de cette solennelle couche, conservait un
relent de funérailles. Il avait promis de dormir
seul! Qu’expliquerait-il à Maria? Des abîmes se
creusaient entre elle et lui. A la rigueur, l’amour
qu’il éprouvait pour Mlle de Messiange n’était pas
178
MINETTE
un amour des sens... Il subissait une crise sin
gulière, la jeune fille avait provoqué la crise.
Qu adviendrait-il de cette passion... ridicule?...
Pourtant, comme son coeur se déchirait dans sa
poitrine à la seule pensée de ne plus revoir
Hermine!... Belle! oh! elle était mille fois plus
belle que Maria!... Il connaissait trop Maria, les
brunes ne sont que de la chair et du sang. Her
mine, la blonde séraphique, était de la fleur et
du ciel!... Hermine l’aimait, il assisterait à l’éclosion de son amour comme on assiste à la nais
sance d’une rose que le soleil a enfin violée...
Maria, quelle femelle !... Crâne, tout de même,
dans son courage à braver les colères du mâle!...
Elle allait faire une drôle de grimace quand
il lui ordonnerait de lui dresser son lit sous le
baldaquin vert.
— Bah!... déclara Laurent tout haut, se levant
et s’étirant les membres, ce sera pour demain
soir, quand on aura chassé cette odeur de moisi...
— Que veux-tu dire? interrogea Maria anxieuse.
— Je veux dire que j’ai sommeil et que les
curés sont très forts.
Laurent ne dormit pas seul. Il n’essaya pas
non plus d’être chaste...
MINETTE
179
V
Dans l’ombre, la colline plongeait comme un
vaisseau. Les brumes des prairies flottaient autour
d’elles en vagues onduleuses. Sous ces vagues, les
grandes fermes montraient leurs toits de chaume
pareils aux larges écueils recouverts de mousse qui
se cachent à fleur d’eau. Ciel et terre, tout était noir.
Quelques étoiles, perles tremblantes, roulaient au
bout de l’horizon, puis s’enfonçaient bientôt dans
le velours des nuées ; pas un bruit, pas un souffle :
un religieux silence régnait, le silence du chaos
avant le monde. Rien que du noir, couleur de mort,
et ces quelques étoiles tristes tombant en pleurs
d’argent sur le deuil des ténèbres.
Mais, brusquement, la colline arbora un immense
pavillon d’écarlate, une flamme jaillit jusqu’aux
cieux; les murs s’ouvrirent en rouge comme une
bouche passionnée, et à travers leur profondeur
sombre arrivèrent des clartés de sourires. Les
airs furent pleins d’étincelles pétillantes, brûlantes
comme des baisers fous : c’était le feu de la Saint-
180
MINETTE
Jean !... La colline dépouillait ses ombres, semblait
se redresser contre les vagues brumeuses ; les toits
de chaume prenaient des reflets d’aurore. Des
appels, des cris s élevaient, et la campagne sortait,
vermeille, de ses longs crêpes.
Devant le feu, dans la cour de la Messiange
nimbé par l’arbre gigantesque du portail, un couple
se détachait : une fille et un garçon, un berger et
une bergère ; il était maigre, elle était chétive ;
tous deux avaient les cheveux jaunes. Ils se te
naient les mains, le visage tout baigné de rose.
Ils restaient là, les naïfs, éblouis, enchantés, s’a
dorant dans les splendides et sanglantes fureurs de
la flamme. A côté d’eux rampait un petit enfant
pour voler un des tisons bénits. Un vieillard ho
chait la tête en désignant du doigt les amoureux,
qui admiraient sans bouger......
Des lurons plus hardis escaladaient le feu, d’au
tres dansaient des pas diaboliques en agitant des
torches sous le nez de leurs amoureuses ; des fau
cheurs venaient, la poitrine nue, aiguisaient leurs
faux à la lueur du joyeux incendie. On était dans
la saison des foins ; beaucoup de travailleurs, pres
sés par les travaux de toutes sortes, allaient fau
cher la nuit, à la lune, quand elle était brillante ;
et pourtant, malgré les meules s’entassant, malgré
les troupeaux s’augmentant, malgré les vignes à
bêcher, les travailleurs n’auraient point manqué
181
MINETTE
de jeter au feu de la Saint-Jean qui sa brindille
de fagot, qui sa poignée d’herbe sèche.
Peu à peu la flamme redescendit, le pavil
lon d’écarlate se replia, le tableau illuminé
rentra dans les obscurités des cieux, et le couple
d’amants bergers s’effaça parmi les ombres des
buissons. Ce drapeau superbe, aux couleurs ter
ribles maintenant éteintes, n’était-ce pas bien
l’emblème de l’amour? De l’amour, ce grand
feu de Saint-Jean illuminant à lui seul la grande
nuit du monde!... Hermine, du haut de l’esca
lier extérieur de la Messiange, contemplait cette
scène et songeait que personne, dans ces grou
pes de paysans, ne lui donnerait le charbon
bénit que la fiancée garde pieusement pour
mettre sur sa croisée quand elle attend le galant
et quelle désire hâter sa marche. Son galant?
Où était-il donc?... Elle n’en n’avait plus.
Hermine pleurait.
En homme lui avait parlé le doux langage
d amour une fois, puis il s’était retourné, pris
de peur, sans doute, car elle portait la damna
tion avec elle. Son galant? Ali! oui!... Laurent
Liuon était devenu un bien bon régisseur... un
mari rangé ! Laurent Bruon vendait ses bœufs
malades plus cher que des bœufs gras, il labou
rait des terrains en friches, semait, fauchait,
dirigeait enfin la propriété comme un honnête
11
182
MINETTE
fermier dont le cerveau s’abîme et s’abrutit clans
les duretés du sol. Il se grisait régulièrement le
dimanche, quand tintait la messe, en compagnie
de Maria, la sauvage! Il menait la vie d’un
robuste qui use en vain ses forces à lutter contre
la rigueur des saisons et qui en à encore pour
les distractions simples. Ah! Laurent ne se sou
venait plus de rien ! Un homme marié a bien
assez de ses devoirs sans aller se créer des
chimères, des passions éthérées.
Un amour défendu est une plaie qu’il ne faut
pas laisser s’envenimer aux rayons de l’été; on
le dissimule, il se cicatrise lentement ; un ma
tin, on se réveille guéri dans les bras d’une
autre femme, et, comme Laurent était marié,
l’autre, c’était la sienne, c’est-à-dire la très
palpable réalité, la raison, l’hygiène de son corps
et de son coeur !
Laurent avait dit: « Toujours ! » Hermine avait
répondu :« Jamais ! » Il l’avait désirée, elle
s était refusée, et l’histoire merveilleuse finissait
là. Epanouie avec les premières violettes du
printemps, la passion folle de Laurent Bruon
était donc morte avec elles?...
Juin était venu, clair et chaud, sans brises
troublantes, apportant de plus sains effluves,
calmant les sens irrités par les traîtresses senteurs
d’avril, par les montées de sève. La terre,
MINETTE
183
l’insatiable femelle féconde, prenait les hommes
dès l’aube et ne les rendait que le soir, au
crépuscule, exténués. Plus de chères causeries
sous le manteau des cheminées, plus de prome
nades dans le jardin mal clos de la Messiange
pour y respirer le renouveau ! Le maître de la
maison fuyait les énervements du repos. Il se
réservait quelques heures à peine pour boire et
manger, durant la semaine. Maria, sa femme, le
harcelait comme
la terre, perpétuellement.
Puisqu’il avait voulu s’enrichir par le crime,
que ne s’enrichissait-il par le travail ? Il était
jeune ; il avait dans les mains une fortune qui
serait un jour à lui s’il savait la ménager... La
petite noble s’en irait d’une langueur; on le de
vinait rien qu’à la voir se traîner, pâle et les
yeux cernés.
« Allons, répétait Maria, se multipliant, guet
tant les domestiques, les animaux, les amou
reux, allons! et ce champ qu’on n’a pas encore
semé de fèves ! Vite, les gens, levez-vous,
voici le point du jour!... Paresseux, moins de
songes et plus d’actions ! Et ce pré qui va mon
ter en graines ! Et ces arbres du verger qu’il
faut tailler ! Et cette vigne qu’on n’a pas sar
clée ! Moi, je fais la lessive, vous le voyez, je
n’ai pas le temps de tout abattre ici. Allons,
allons! Il faudra de beaux revenus à la fille du
184
MINETTE
curé si on veut qu’elle épouse un brave ouvrier
de Brives qui n’aura pas peur du garou!...»
Laurent tournait le dos. Sa gérance était
lourde, à présent qu’il semblait avoir à cœur de
faiie oublier ses anciennes négligences de mau
vais teneur de ferme ! Et il s’étourdissait au
milieu de besognes fiévreuses. Encore, s’il avait
pu rompre certaines chaînes plus lourdes ! Bah !
n’étaient-elles pas aussi des compensations. Il
est souvent très agréable d’être aimé malgré soi,
avec des frénésies de passions jalouses qui ab
sorbent tout pour ne pas laisser prise à une
rivale.
Hermine pleurait en se rappelant cette idée
chaste qu’il avait eue de coucher dans le lit du
vénérable baron de Messiange. Le lendemain
même d une scène atroce, il avait changé non
seulement d’idée, mais encore d’allures. Maria
s était levée tard, bien tard, ce lendemain, lais
sant, par défi, Laurent dans la grande cuisine
en tête-à-tête avec la triste amoureuse, celle
qui n’avait pas bu le joyeux vin de la réconci
liation!... Le cœur battant, Hermine avait demandé
des nouvelles de Maria. Laurent, brutalement,
était sorti sans lui répondre, honteux, peutêtre fatigué, à coup sûr refermant la porte d’un
geste de mauvaise humeur.
Jamais plus, depuis un mois, ils ne s’étaient re
minette
185
trouvés tous les deux seuls, jamais plus Laurent
n’avait dit un mot de tendresse à la pauvre fille,
victime innocente des séductions de sa parole de
Don Juan de village !... Et Hermine de Messiange
l’aimait, maintenant, comme les pauvres colombes
savent aimer, en mêlant à ses lamentations de
résignée naïve toutes les ardeurs des mystiques !...
Ce que n’avait pu produire de folles chansons
d’amour, l’indifférence l’avait réalisé. Hermine
adorait Laurent parce que Laurent ne semblait
plus la voir!...
— Chariot, Chariot! cria la jeune fille se pen
chant sur la balustrade en pierre de 1 escalier, ap
porte-moi un morceau du tison, veux-tu ?
Puisque le père ne pensait plus à elle, ce serait
le fils qui lui offrirait le gage sacré auquel tiennent
tant les fiancées éprises. Chariot était un gamin
décidé. Il monta, brandissant le tison fumant, fier
de l’avoir volé devant les grandes personnes.
— Voilà! dit-il, mais partageons... maman aura
le plus gros morceau... Toi, tu n’es que ma mar
raine... et tu es loup-garou... Que feras-tu dun
charbon bénit ? Tuas bien vu le curé, tout à 1 heure,
hein?... Il s’est sauvé après avoir aspergé notre feu,
quand nous l’allumions... ; dès qu’il a été loin... la
flamme a éclairé tout de suite... Tiens... je ne t en
donnerai pas plus... Fais attention... C est chaud,
tu sais !...
186
MINETTE
Hermine essuya ses larmes. Chariot était son
préféié, un bonhomme de huit ans, toujours en
guenille comme un dénicheur d’oiseaux; elle ca
ressa sa tête ébouriffée.
Je te remercie, Chariot. Quand j’aurai des
fl aises des bois, je t en donnerai une grosse moitié,
la plus grosse... Si cela t’amuse de croire que je
suis un garou, crois-le... moi, celam’est égal... Où
est ton papa, ce soir?
— Mon papa ?... il est aux Clouderies pour le feu
de la fermière Françoise... Il y boit du vin cuit...
Maman aussi prépare du vin cuit chez nous... mon
petit frère n’en boira pas... il a été méchant... Ah!
voilà le feu des Champeaux qui s’allume au bas
de la sente... Voilà le feu du fermier Mathieu... Ils
sont tous bénits, ils sont tous allumés... comme ça
flambe!... On dirait des lunes derrière les arbres...
beaucoup de lunes !
Hermine assit le bavard sur la balustrade pour
lui permettre de tout voir.
— Marraine! fît-il, balançant ses petits sabots
dans le vide pendant qu’elle entourait sa taille de
ses mains jointes, si la lune se levait, ce serait
manqué, n’est-ce pas? Le vieux Peschard raconte
que la lune est pleine, ce soir... Je voudrais ne pas
nous coucher ! Est-ce quelle va nous faire des
agneaux comme les brebis? Dis, marraine?
Hermine eut un sourire,
1
minette
187
— Non, la lune, c’est un astre, ce n’est pas une
bête !
Chariot se tourna d’un air incrédule.
— Elle a des cornes, objecta-t-il froidement.
— Oui, elle a des cornes, mais c’est... c’est une
lampe !
—■ Ah! je ne crois pas ça... lu n as pas dit une
lampe tout à l’heure... Maman m’a raconté que
c’était un fromage... On fait du fromage avec les
brebis pleines qui ont du lait, on n en fait pas avec
l’huile de nos lampe3... Où as-tu donc mis ton
charbon !
— Dans ma poche... Il n’est plus chaud... Char
lotte ne peux guère t’expliquer!... tu es trop petit.
— C’est mon frère qui est trop petit ! riposta Char
iot piqué, car il se savait l’aîné : Jacquot avait sept
ans.
Dans la cour, le feu s’en allait mourant. Des
paysannes, assises, sur des troncs d’arbre, devi
saient des récoltes ou des maladies deleurs animaux.
Deux fermiers débattaient le prix d’un cochon :
l’un voulait le garder jusqu’aux premières semailles
de l’avoine, l’autre voulait l’acheter pour l’engrais
ser avec un lot de pommes de terre pourries qui lui
restait. Des vieillards abordaient la politique locale,
les faits et gestes du docteur Forcerieux, un matin
qui irait loin... un futur député ! Les filles du bou
langer Binoir, passant pour aller au bal dans un
188
MINETTE
cabaret des Clouderies, se bourraient de galettes de
maïs que Maria distribuait avec des verres de vin
sucré. Adèle avait une robe de cachemire bleu et
son mouchoir tout arrangé derrière sa taille pour
que les danseurs ne la lui salissent pas. Céleste,
en bonnet à ruches, n’osait remuer, de peur de
défaire le bel édifice couronné d’une guirlande de
îoses fausses. Boissille, sortant d’une journée de
couture, buvait énormément de vin cuit, et parlait
tout le temps d’une noce prochaine où il y aurait
plus de cinq robes neuves semblables à la robe bleue
d Adèle ; peut-être, cependant, ne seraient-elles pas
du même bleu. Dans cette indifférence bestiale de
ces gens sans pensées, Hermine se trouvait comme
une recluse sur laquelle on a tracé la croix. On ne
lui faisait plus ni mal ni bien , elle était étrangère ;
les coeurs paysans ne s’ouvrent guère qu’aux joies
de leurs proches. Hermine n’était pas de leur espèce.
Il devait lui suffire de représenter une jolie fortune
et un joli nom... D’ailleurs, elle ne tenait pas les
cordons de la bourse!... Certes, la demoiselle
n’avait point un méchant caractère, mais de vilains
bruits circulaient. Quand on va vendre ses boeufs
ou sa volaille au marché, on doit éviter les ren
contres du mauvais œil... Si les jeunes ne sont plus
superstitieux, les vieux ont toutes les méfiances...
Beaucoup ne passaient pas devant elle quand elle
se promenait. Et les paysannes bavardaient d’une
MINETTE
189
voix piailleuse comme celle des poules gourmandes,
les paysans baissaient le ton d un air confidentiel,
ruminant une phrase très ordinaire pendant plu
sieurs minutes. Hermine sentait grandir son isole
ment.
— Je t’aime bien, Chariot ! murmura-t-elle, em
brassant l’enfant avec une sorte de délire.
__ Finis donc, marraine, maman défend qu on
m’embrasse... tu me donnerais ta maladie!
— Mais je ne suis pas malade, Chariot.
— Pourquoi tu as la figure blanche comme de la
farine, alors ?
— C’est que je suis née de cette couleur, Chariot.
Toi, tu es brun, tu as les yeux noirs; moi, j’ai les
yeux bleus... Est-ce une maladie d’avoir les yeux
bleus ?
— Je ne sais pas, marraine, peut-être que si,
tout de même !
— Tu me trouves laide, Chariot?
— Comme le péché mortel, marraine, c est ma
man qui le dit...
— Pauvre petit ange! Tu as raison, mais je suis
peinée de ne pas pouvoir t’embrasser... Autrefois,
quand tu avais bien lu, tu grimpais sur mes genoux.
— Maman dit que les garçons ne doivent pas
caresser les filles, c’est vilain !
— Oh! Chariot... si tu étais mon petit garçon,
pourtant...?
190
MINETTE
Eh bien, fit Chariot nettement, je n’aurais pas
de papa et çam ennuierait... je serais garou!
Heimine s imaginait qu’un chérubin découpait
son cœur avec un tout petit couteau. Elle déposa
l’enfant par terre.
Va, dit-elle, tu n’auras pas de galette et de
vin cuit... N oublie pas de faire ta prière en t’endoimant, ne jure plus... tu me l’a promis... tu as
juié ce matin, je t ai entendu dans la cuisine quand
le chien ne voulait pas traîner la brouette.
— Je jure parce que je suis un homme, répondit
Chariot avec dédain, les hommes peuvent jurer...
Il descendit en cabriolant. La lune se levait,
radieuse. Hermine, tête basse, rentra chez elle.
Dans sa chambre, elle glissa son charbon sur sa
fenêtre, machinalement : c’était là que le met
taient les fiancées. Puis elle s’accouda. L’air était
d une suave pureté, le ciel paraissait léger au-des
sus des arbres comme un tulle de soie, des branches
do jasmin répandaient un parfum violent. Hermine
pouvait dormir tranquille chez elle, et elle rêvait
debout, les yeux fixes. Elle regrettait presque, dans
une pensée farouche et inconsciente, ce temps où
elle était obligée de courir dehors toutes les nuits ;
en ce temps-là, elle dormait n’importe où, elle dor
mait mieux. Maintenant elle avait un verrou neuf,
la jalousie de Maria remplaçait la surveillance du
curé de Sorges... Pourquoi ne bénissait-elle pas
MINETTE
191
Dieu d’avoir réuni autour de sa vertu tous ces obs
tacles insurmontables ?... Que dirait-elle à un prêtre
si on lui permettait un jour de se confesser !... Une
épouvante la glaçait jusqu aux moelles... Le démon
de la luxure la possédait-il ? Et, s’appliquant de
monstrueuses phrases comme en écrivent les saints
dans leurs exagérations d’humilité, elle se jugeait
coupable, au hasard, de crimes qu’elle ignorait
encore. On ne la torturerait jamais trop, on ne la
maudirait jamais assez, elle ne demandait qu à
souffrir davantage. Elle essaya de prier : ses lèvres
seules murmuraient des mots ; elle se mit à lire, et
les larmes voilèrent ses yeux.
— J’ai perdu mon âme, balbutia-t-elle en regar
dant le doux portrait de sa mère suspendu à son
chevet.
Alors, elle déroula son échelle de corde, la lança
dans l’espace et s’échappa de sa prison. Un vertige
la poussait, elle voulait le voir, le voir tout de suite.
— Où est ta marraine ? demanda Maria au petit
Chariot qui se bourrait de galette en compagnie de
Jacquot, son frère cadet.
— Elle est allée se coucher.
— Ah! elle fait la hère quand le pauvre monde se
réjouit, déclara la Bruone, très contente au fond,
car le Bruon devait faucher à la lune cette nuit-là,
et elle épiait toutes les sorties de la jeune fille pour
empêcher les rencontres.
192
MINETTE
— C’est une demoiselle riche, objecta une voi
sine.
— La richesse doit donner l’exemple, répondit
Maria, elle pouvait bien bénir le feu avec ses pa
rents. Si nous ne sommes pas des nobles, nous avons
de l’éducation.
Les groupes se dispersèrent, les portes se cade
nassèrent, et les paysans, s’éloignant, entonnèrent
d’une voix fausse un refrain de cabaret.
Dans le bas du coteau, entre le bois du Loir et un
marais rempli de roseaux, il y avait une prairie
étroite, morceau de terre humide inutilisable autre
ment qu’en pâturage. Si le transport des meules y
était dangereux, à cause de la pente, le foin y
croissait haut et dru, l’herbe montait jusqu’à la
ceinture. Mais Laurent, toujours pratique, ne sa
crifiait point des journées d’homme là-dedans : il
fauchait cela lui-même, tout à son aise, une nuit de
pleine lune, faisait la grasse matinée le lendemain,
et envoyait les femmes pour étaler les andains au
soleil. En quittant la fermière Françoise dont le feu
de Saint-Jean avait été le plus beau de tout le can
ton, Laurent avait pris ses instruments de travail et
regagné la prairie. Il se dépouilla de sa veste, mit
ses bras à nu, aiguisa sa faux brillante. La lune,
argentant l’extrémité des arbres, allumait un nou
veau feu, plus triste, plus solennel, sans cris de joie
et sans couples d’amoureux pour danser tout autour.
MINETTE
193
Laurent se voyait seul, une mélancolie rêveuse
l’envahissait; il travaillait machinalement, non
pour en finir plus vite, mais pour avoir le droit de
prolonger cette heure de solitude. De grandes mar
guerites, portant des fleurs éclatantes comme des
étoiles, se dressaient devant sa faux, puis tombaient
mollement avec un bruit doux de soie que l’on
froisse ; les andains réguliers, d’un sombre vert-éme
raude, s’allongeaient derrière le faucheur, tachés çà
et là de blanc pur. De gros insectes épouvantés
s’envolaient dans une fuite maladroite, et des
nichées de mulots, surprises en leur maraude ,
s’éparpillaient, faisant des grincements de dents
aigus. Lorsque Laurent s’arrêtait pour frotter sa
pierre contre son fer, cette sonorité métallique réveil
lait des échos, et c’était dans le lointain comme des
cliquetis confus d’une armée en bataille, des gé
missements de mourants ; puis, plus loin, encore
plus loin, le rire très affaibli de quelque fée ma
licieuse. Une odeur pénétrante s’exhalait de ce
foin mûr. Laurent la respirait avec volupté, elle
détendait ses nerfs irrités par les tracasseries de
Maria. Qu’on était donc bien tout seul, dans les
fleurs et dans la paisible clarté de cette lumière
blonde ! Il aimait la lune, parce que la lune était
blonde, pâle comme une fille languissante, parce
qu’elle avait des aspects de vierge qui s’ennuie d’être
vierge, qu’elle errait à travers les deux comme
194
MINETTE
une épousée cherchant un époux introuvable. Au
bout du pré, se dirigeant du côté de Brives, entouré
d une double haie de roseaux, passait le chemin des
Clouderies ; le marais, au delà, s’allongeait plein
de mystérieuses fondrières où coassaient timide
ment des grenouilles.
Lauient arrivait à la fin de sa ligne de fauchaison;
il battit son fer, puis, saisi d’une lassitude, il con
templa le paysage. C’était une belle vie que la vie
dans ces campagnes si fraîches et si calmes ; mais
on n avait jamais de bonheur!.., H manquait des
tas de choses vagues, sans lesquelles pourtant on
ne pouvait être tout à fait heureux !... Non, Dieu
n existait pas ! Des malins le voyaient, ce Dieu,
dans les fleurs, dans les arbres. Eh bien, il venait
de faucher des masses de fleurs innocentes : Dieu
n’avait guère protesté; il émonderait demain, en
fanant, ces quelques arbustes épineux marquant la
route ; Dieu ne sortirait point de la sève de leurs
blanches. Ceux qui voyaient Dieu dans les gloires
de la nature étaient des gens paresseux, ayant du
temps à perdre... Non, lui, Laurent voyait une
autre religion, une espèce de poésie voluptueuse
1 attirant davantage vers la femme ; et quand il
remplaçait la nature par l’amour des sens, il s’aper
cevait tout d’un coup que la merveilleuse poésie
disparaissait... Était-ce la nature qui était incom
plète, ou la femme ?
MINETTE
/
195
Et le Bruon soupira en reprenant sa faux.
— Bon courage, Laurent, dit quelqu’un d’un
accent harmonieux.
Hermine descendait la pente du chemin, derrière
les roseaux; elle passait, ne désirait pas s’arrêter,
mais comment ne pas lui envoyer un salut! En
s’échappant de sa chambre, elle avait eu la pensée
folle d’aller lui demander l’explication de ses froi
deurs; puis, peu à peu, la sérénité de la nuit aidant,
elle s’était dit : « Je sais où il est, je ferai semblant
de passer, de reprendre mes courses de jadis , nous
verrons s’il ne voudra pas me répondre, s’il ne s’in
quiétera pas de me laisser seule tout le long d’un
sentier désert. »
— Merci, Mademoiselle Hermine ! répondit le
Bruon tressaillant.
Il ne s’étonnait pas qu’elle fût là, debout, sou
riante, car il songeait à elle sans s’en douter. La
rêverie avait pris un corps ; il savait, maintenant,
pourquoi il serait toujours ennuyé dans son exis
tence de faucheur qui abat une à une les fleurs
bénies du bon Dieu, dans sa vie monotone de fermier
qui taille des arbres point à lui et qui ne se croit
plus que le domestique exilé de la créature
aimée!...
— La belle nuit! ajouta-t-il, se penchant pour
la mieux entendre.
— Oui, mon cousin, et notre herbe embaume...
Fa
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f
ÎJ
&*
196
MINETTE
Mais ne craignez-vous pas les fraîcheurs pour vos
bras nus? Vous devez avoir chaud, c’est ainsi que
Ion gagne du mal... Au revoir, Laurent... Demain
je viendrai moi-même retourner les meules...... si
Maria le permet. — Elle allait continuer sa route
dans un effort héroïque. Laurent murmura.
— Vous êtes donc pressée, ce soir, Hermine?
— Non, mon cousin, je cherchais des petites
plantes pour mes tisanes. C’est l’époque de ma
plus belle récolte; les unes sont meilleures à
cueillir le matin, après la rosée, les autres doivent
se ramasser le soir, après le soleil couché, elles ont
plus de saveur... Ne suis-je pas un peu sorcière,
mon cousin?.. Et l’hiver, quand on verse l’infusion
sur la cuillerée de miel, personne, je le parie, ne se
plaint de mes courses nocturnes... ni n’a envie de
m appeler garou... Du reste, c’est une fameuse occa
sion pour se procurer des herbes de la Saint-Jean :
tous les feux sont éteints, les méchants esprits sont
brûles ou ils sont endormis... Et les anges, dit-on,
remuent le foin coupé de frais avec des râteaux
d’or...
— Hum! fit Laurent soucieux, croyez-vous que
tous les esprits méchants dorment à l’heure qu’il
est... surtout si l’on vous a vue sortir de chez
nous?
— Hermine rougit, mais il ne pouvait pas deviner
sa rougeur.
MINETTE
197
— Je suis sortie par la fenêtre, mon cousin, car,
selon l’habitude, toutes mes portes sont closes, et
vous avez les clefs dans votre poche, je pense.
Hermine, ce n’est plus moi qui vous enferme,
vous le savez bien ; je suis trop certain de votre
vertu pour vous défendre les promenades en juin,
quand vous ne risquez pas de détruire votre santé
ou de rencontrer des loups... Pauvre Hermine'...
ce sont vos uniques folies de jeune fille... Allez où
bon vous semblera... je ne suivrai jamais votre
route.
II abaissa saffaux, et une gerbe de marguerites
s’écroula.
Le sein d’Hermine palpitait. Comme l’accent decet
homme était triste... C’était triste à en pleurer.
— Bonsoir, Laurent.
— Bonsoir, Hermine.
Alors, lajeune fille eut une étrange idée; elle tra
versa les roseaux, se blottit derrière un arbre, et
demeura là pour le suivre des yeux le plus pos
sible... Il ne l’aimait pas comme jadis... mais il disait
l’aimer encore... Oh! elle aurait donné sa vie pour
le savoir! .. Cette passive indifférence la tuait bien
plus sûrement. Les bras de Laurent allaient, ve
naient, promenant sa faux avec une méthodique
lenteur; il ne tremblait pas, il ne s’arrêtait pas, il
massacrait toutes ces plantes légères dans une assu
rance tranquille. Il aurait coupé un coude jeune
198
L
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-;
'
MINETTE
fille aussi facilement. Rien ne résistait à sa faux
bi filante, étincelante comme un rayon de lune...
Hermine fit un détour encore, elle se mit à genoux
dans le coin de la prairie qu’il entamait. Et là, ne
respirant plus, les mains jointes, ses beaux
yeux le guettant, elle l’attendit.
— S il m’aime, pensait Hermine, il ne me fera
point de mal ; s il ne m’aime pas, il tranchera ma
tête... Je veux mourir par lui... Maria n’a-t-elle pas
dit, l’autre jour, que Laurent avait désiré mon héri
tage !... Ils seront très heureux après ma mort... de
mon vivant, je ne leur suis bonne à rien... ils me
haïssent.
Laurent s approchait ; il travaillait plus vite, ne
songeait plus qu à terminer sa tâche pour courir
rejoindre Hermine, la voir encore, l’entendre sur
tout. C’était sa musique, à lui, ce son de voix char
meur de la petite sorcière !... Il ne projetait plus
en faire sa maîtresse, car c’était impossible avecla furieuse jalousie de Maria; mais ne pouvait-il.
aa moins, 1 écouter ? L amour de cette enfant man
quait à son coeur comme le repos à sa conscience...
Oh ! ces cheveux, ces cheveux blonds, couleur de
lune, ce teint pale et cette frêle taille qu’un coup
de faux bien appliqué aurait séparé en deux !... 11
l’aimait toujours, des révoltes grondaient dans sou
être un instant épuisé par d’autres caresses... Her
mine était sa poésie, son dieu, sa création.
MINETTE
199
Il avouait 11e pas la mériter ; cependant, pour
quoi l’avait-on placée sur sa route de brutal fau
cheur !... Comme elle était patiente et douce! comme
elle se faisait humble, l’ignorante, qui aurait pu
plier Maria sous un joug terrible rien qu’en levant
son petit doigt !... Oh ! l’emporter loin... fuir ave’c
elle cette maudite maison !.. Mais que devenir ?
Il était pauvre, tenait tout son bien d’elle, la maî
tresse de la Messiange. L’ironique mot, ce titre de
maîtresse! Non! pourquoi rêver l’impossible !...
Maria la tourmenterait jusqu’à la rendre insensée...
Maria, la féroce paysanne, était dans son droit,
elle aurait pour elle le curé, le maire, tout le vil
lage, si on apprenait un jour la sotte passion de
Laurent. Ah ! il aurait mieux aimé s’arracher le
cœur que d’être cause d’un pareil scandale...
Hermine lui semblait sacrée comme un enfant au
berceau. Est-ce qu’on égorge les enfants ?...
Soudain, parce qu’une larme brûlante roulait sur
sa joue et qu’il voulait l’essuyer d’un revers de
main, il lâcha sa faux... Il était temps : déjà il avait
coupé la robe d’Hermine avec le foin embaumé.
— Petite malheureuse ! s’écria-t-il.
La jeune fille s’était levée toute droite.
— Pourquoi donc vous arrêter, Laurent ? balbutia-tœlle ; vous avez du chagrin... moi morte, vous
m’auriez oubliée... !
Ils s’envisagèrent une seconde. Elle était radieuse
200
MINETTE
comme une de ces fleurs immaculées encore debout
autour d’elle ; dans sa simple robe de toile écrue,
sous son modeste fichu de mousseline, elle avait
leur clarté éblouissante, leur grâce un peu fière,
leur chasteté adorable...
Laurent repoussa la faux loin de lui et tendit les
bras : Hermine s’y précipita.
— Je t’aime ! dit-elle d’un ton farouche, en
posant ses petites mains jointes sur la poitrine nue
du jeune homme.
Laurent eut le vertige.
— Allons-nous-en... dit-il enivré, cette nuit, ce
soir... tout de suite... allons à Brives, prenons le
premier train ; nous serons à Paris demain matin
et nous serons libres... Mon Hermine... tu m’ai
mes!... Répète cela. Mon Dieu !... tu n’as pas eu
peur de me le dire... Tu m’aimes et tu tombes du
ciel dans les fleurs pour te faire tuer... Est-ce que
je suis fou ?... Mais non... c’est bien toi, voici tes
cheveux blonds, ton front de sainte couronnée d’or
luisant, tes lèvres fines... je te respire, c’est ton
même parfum de chair tiède et pétrie de roses
blanches !... Tu m’aimes, tu as osé me le dire.
— Puisque c’est vrai! répondit Hermine, ca
chant son front sur son épaule.
— Hermine, il faut nous en aller... Comprends
donc... je ne veux plus assister aux tortures que
Maria te fait subir... Elle finirait par te frapper, je
MINETTE
201
crois... est-ce que je peux, moi, l’empêcher d’être
jalouse ? Ah ! si je la mettais à la porte, dis, ce
serait plus simple... seulement, auras-tu le cou
rage d’entendre hurler tout un pays!... Auras-tu
l’orgueil de ta mère, qui est morte de honte sans
trahir ses angoisses? Les enfants comme toi ont
besoin d’un bonheur doux... tu n’es point faite poui
les luttes... d’ailleurs je ne le supporterais pas... Je
suis cause de ton martyre, je dois le faire cesser...
Ordonne-moi... que veux-tu que nous décidions...
je t’obéirai...
Il la serrait contre lui, sa bouche perdue dans les
tresses de ses cheveux.
— Restons ! nous n’avons pas besoin de fun
notre maison, dit la jeune fille, très inquiète, main
tenant, de le retrouver avec ses anciennes vio
lences.
Les hommes étaient bien singuliers ! quel nou
veau danger les menaçait? Maria n’inventerait pas
plus de méchancetés, elle qui avait défendu à son
fils d’embrasser sa marraine sous prétexte qu elle
lui donnerait un mal de langueur !...
__ Ah !... nous nous aimerons, sans doute, selon
tes idées de pensionnaire, c’est-à-dire nous ne
nous aimerons pas ..., gronda le Bruon exaspéré,
car elle restait calme devant cette effrayante per
spective d’un ménage à trois.
Hermine baissa la tête.
202
MINETTE
— Est-ce ne pas s’aimer, cela? dit-elle, entou
rant les épaules de Laurent de ses deux bras fluets.
Il est inutile d aller jusqu’à Paris pour se parler et
se voir... Nous n’avons pas la permission d’être
mari et ennne... Alors... pas plus à Paris qu’à Brives nous n’aurions le sacrement de mariage... Res
tons ici; quelquefois, le soir, je m’échapperai pour
venir te dire : je suis heureuse, je t’aime, tu es là,
cela me suffit... De ton côté, au lieu de faire l’in
différent, tu me souriras comme tu me souriais
quand tu me regardais dans le jardin... tu sais,
quand je dormais près de ton chien ?... Aujour
d’hui, je ne donnerais pas ma place pour celle
d’une reine!... L’amour est une chose divine... je
suis consolée, mon Laurent, et si je pouvais me
confesser, je raconterais au prêtre qu’il a bien tort
de craindre mon amour pour toi : il m’a rendue
meilleure... Je me repens de ne pas me montrer
plus docile, plus obéissante vis-à-vis de ta femme...
je veillerai à ne pas me révolter... oh! je devien
drai si soumise quelle ne m’en voudra jamais!...
Elle a raison, vois-tu, c’est mauvais quand l’époux
qu on a choisi vous trompe... Je serais ta femme,
je serais plus jalouse qu’elle... Je t’aime, je t’aime
rai jusqu à mon dernier soupir, Laurent... Le bon
Dieu lavait écrit... rien n’arrive sans son ordre...
Le Bruon ne savait que lui répondre... il avait
1 aii d un homme qui a découvert un petit oiseau
MINETTE
203
sortant à peine de son œuf, et qui ne peut pourtant
passer des heures à le réchauffer dans sa poitrine !
— Ma Minette chérie!... Quel amour tu nous in
ventes là! Je le disais bien... tu me feras faire des
bêtises...... Il était si naturel de nous sauver... Nous
partions, tu t’installais n’importe où, et je revenais
pour diriger la propriété, de temps en temps... Ma
femme ne manquait de rien avec les gamins... toi,
tu vivais comme une petite princesse... loin des
prêtres trop curieux, des paysans bavards, des im
béciles enfin. Au lieu de ça, nous allons souffrir
horriblement.
Il réunit tous les andains abattus près d’eux, en
fit une meule, et il assit la jeune fille dans l’herbe.
Elle souriait, un peu tremblante; mais quand elle
le vit se coucher à ses pieds, comme résigné
d’avance au pire supplice, elle murmura toute
joyeuse :
— Tu es mon régisseur, tu me dois l’obéis
sance, Laurent; je 11e te permets pas d’aban
donner la Messiange, ta femme, tes fils!... je ne
veux point que tu commettes ce gros péché pour
moi...
—■ Hélas! soupira tristement le jeune homme.
Il avait pris des marguerites et les effeuillait
d’une main distraite.
— Pourquoi m’oubliais-tu, Laurent? T’avais-je
fait de la peine?
204
MINETTE
— T’oublier, Minette, tu es folle!... J’essayais
d’être sage, voilà tout... Mon amour pour toi est
grand comme ce ciel d’été, mais il a parfois de
bizarres défaillances... Explique-t-on une étoile
qui file... ma bien-aimée?... Par moments, tu me
fais peur... tu décides que nous devons rester :
soit, restons... Alors, ne m’embrasse jamais, fuismoi comme tu fuirais un loup... que je n’entende
pas tes roucoulements de jolie colombe... que je
ne puisse saisir dans l’air que je respire le parfum
de ta peau ou celui de tes cheveux... Tu n’es pas
ma femme! le jour ou tu serais ma maîtresse à la
Messiange, Maria crèverait tes yeux d’innocente
amoureuse, elle entrerait ses ongles dans tes bras
débiles, elle arracherait ta chevelure!... Tu es un
ange, toi!... Sais-tu ce que c’est qu’une véritable
femme? Pauvre Minette!...
— Mon amour, Laurent, ne veut faire de mal à
personne... Quand je suis dans ma chambre en
train de prier Dieu... est-ce que je fais du tort à
Maria. Je penserai à toi comme je pense à Dieu,
et la vie coulera très douce pour nous. J’élèverai
tes fils, je ne me marierai pas, je n’irai pas chez
les Ursulines : je te garderai toujours, tu seras
mon maître, mon frère, mon conseiller, mon ami,
tous mes devoirs et toute ma joie... Je ne suis
point jalouse. Le ciel ne permet pas que tu de
205
MINETTE
viennes mon époux, mais je te serai éternellement
fidèle.
— Ton frère, ton ami... tout enfin, murmura
Laurent, excepté ton amant.
— Tout en dehors du péché, répondit Hermine
un peu embarrassée.
Car le péché, selon ses manières pieuses de
comprendre, était un crime vague s’accomplissant
dans l’ombre des alcôves et qu’on ne pouvait point
commettre en pleine prairie, à la face du ciel.
Chariot, son filleul, demandait si la lune était une
bête, puisqu’elle possédait des cornes ; Hermine,
plus naïve à dix-sept ans que Chariot à huit,
aurait volontiers pensé qu’un crime d’amour était
un monstre n’ayant rien de commun avec l’or
ganisation des jeunes filles bien nées. Laurent
n’insista pas; il prit ses mains et les couvrit de
baisers.
— Et moi je suis un grand pécheur... Mignonne !
Tu devras donc me sanctifier avant de m’ensei
gner la doctrine amoureuse... Quel malheur que
tu sois si chaste !... je te dis que tout cela finira
par des sottises...
Il l’admirait, posant son menton sur ses genoux.
Elle se pencha et l’embrassa dans ses rudes che
veux bruns.
— Oh! comme tu deviens hardie, Minette. Je
12
206
MINETTE
gage que nous irons loin sur le chemin de tes
sanctifications... Je t’adore !
Ils restèrent un moment en extase l’un près de
1 autre. Laurent, malgré ses égoïsmes de maté
rialiste, jouissait d’un plaisir exquis à se sentir
dominer par cette enfant si pure qu’il avait voulu
dépraver. Il avait bien dit : elle le sanctifiait.
D ailleurs, Laurent, peut-être par précaution, ne
donnait pas sous le baldaquin vert du lit funèbie de feu M. le baron de Messiange. A genoux
devant Hermine, il se rappelait les suaves émo
tions de ses premières années d’adolescence, un
peu après la première communion, lorsque le
jeune garçon n est pas encore trop émancipé et
qu’il a conservé la coutume d’accompagner sa
mère au Mois de Marie. Il revoyait l’église de
leur village toute fleurie de blanches guirlandes;
des nuages d’encens flottaient ; une vierge, le front
incliné, les mains tendues, se dressait sur l’autel,
parmi des lueurs et des scintillements d’or, elle
était très pâle; ses vêtements dessinaient pourtant
l’ébauche d’un corps féminin, et le jeune mâle déjà
positif qu’il était soupirait en songeant que la femme
de l’autel, sûrement l’unique vierge du pays, n’avait,
hélas, qu’un corps de pierre.
— Oui, mon Hermine, dit Laurent, dont la phy
sionomie s’assombrit, je ne suis, moi, qu’un grand
pécheur... Minette... si on te racontait que ton
MINETTE
207
amoureux a voulu te tuer un .jour, que répondrais-
tu?
Hermine leva son regard lumineux vers le ciel.
— Je répondrais que ma vie lui appartient... Il
peut toujours me tuer, je fais ma loi de son bon
plaisir, quand son bon plaisir n’est pas de me con
traindre à offenser Dieu.
— Minette chérie!,.. Si on te disait que l’homme
qui te dirige dans ce monde, ton protecteur, celui
qui remplace ton père, a eu la pensée de ,te voler
ta fortune après avoir voulu te tuer... que répon
drais-tu, Minette?...
— Je répondrais que mon bien est son bien. Mes
terres, ma maison, mon argent sont à lui, je les
lui donne de bon cœur... J’ai encore en toute pro
priété mon manteau à la Messiange : qu’il le prenne
avec le reste... Voici mes cheveux, je puis les
séparer de ma tête : j’en formerai cette nuit une
cordelière soyeuse, et tu l’attacheras demain matin
à ton beau fusil de chasse. Que puis-je te donner
de plus?...
— Encore une chose ! supplia Laurent, émer
veillé de l’entendre.
— Mon amour ?... Ne l’as-tu pas déjà tout
entier, Laurent ?
— Plus que ton amour... Ton honneur, car je
n’oserais point nommer autrement cette chose
à tes oreilles de petite fille.
208
MINETTE
Hermine baissa le front. Elle garda le silence
une minute ; puis, comme Laurent la pressait
trop dans ses bras, elle se mit debout.
— Laurent, déclara-t-elle, tordant ses tresses
au-dessus de sa nuque, il se fait tard, nous ne
pouvons revenir ensemble... Alors, je vais m’en
aller. La lune se cache derrière la colline et
je n’ai pas ramassé de petites herbes. Adieu...
N’oubliez pas que je vous aime !
Laurent eut le désir fou de la rejeter, de la
rouler dans ce foin odorant, de ne pas laisser
s’envoler la colombe sans lui ravir pour toujours
ses ailes, parfois si gênantes aux heures des
explications perverses ; mais ses bras retombèrent.
— A quoi bon, pensa-t-il, ce serait comme
avec Maria !
Il reprit sa faux pour achever ce coin de la
prairie où elle avait espéré mourir. Hermine
s’éloigna, marchant à reculons, lui envoyant des
baisers. Laurent ferma les yeux pour ne pas la
voir. Quand il les rouvrit, elle avait gravi en
courant toute la pente du coteau : elle paraissait,
là-haut, avec son fichu blanc, une fleur de plus.
Et Laurent, délivré de la tentation, se mit à
fredonner.
MINETTE
209
VI
A partir de la douce nuit de la Saint-Jean,
Hermine vécut dans une fièvre d’extatique. Ne
recevant aucun conseil salutaire, ne voyant que
bien rarement le curé de Sorges, forcée de né
gliger les offices, elle se plongea dans ses rêveries
jusqu’à ne plus savoir distinguer le bien du mal,
le réel du fictif. Ce fut pour la pauvre candide
une période heureuse d’aveuglements enfantins.
On l’aimait, elle aimait, que lui importaient les
détails!... Les jugements du monde ne la con
cernaient pas, elle ne rendait qu’à Dieu ses comptes
d amoureuse, et sans intermédiaire, puisqu’elle
était privée de directeur spirituel de par la volouté
d’un maître adoré ; elle se croyait plus vite absoute.
Elle veillait sur ses actions, mais donnait un libre
essor à ses pensées. Elle jouissait de la présence
de Laurent, cérébralement, comme elle aurait pu
jouir de la présence d’un véritable époux, s’il lui
avait été accordé de l’épouser. Elle ne souffrait
pas de s’unir à Maria pour le servir et lui parler.
12.
210
MINETTE
Maria, c’était sa mortification, elle lui était utile
pour se sentir vivre sur la terre ; sans Maria,
elle aurait cru régner dans un ciel de félicités, et
elle serait devenue trop orgueilleuse. Il n’est pas
bon qu’une créature anticipe ainsi sur les paradis
de l’autre monde ! Que lui resterait-il en fait
d’oeuvres méritoires ?... A la vérité, Hermine s’aper
cevait pourtant des singuliers changements qui
s’opéraient en son physique ; elle en était étonnée,
car elle ne possédait pas le secret du corps, si
elle semblait- avoir dérobé les moindres secrets
des anges. Souvent, comme une fusée de sang
très chaud, des éblouissements montaient de sa
poitrine à sa cervelle. Tout étourdie parce que
Laurent venait de lui poser la plus banale des
questions, elle était obligée de s’appuyer contre
un meuble, elle laissait choir le bol de lait qu’elle
portait aux enfants ou le panier de cerises dont
elle allait faire des confitures. Un matin que
Laurent revenait du marché de Brives et qu’il
lui avait glissé furtivement un ruban bleu acheté
pour elle, Hermine faillit s’évanouir de joie... Elle
ne se promenait plus que sur des nuées couleur
d’aurore, ses pieds avaient des envies de courir,
de danser, de sauter très haut, si haut qu’ils iraient
vagabonder dans les astres. Dehors, l’air la brûlait;
cet été, vraiment, devait avoir tin soleil plus ardent
que les autres étés ; des rayons lui traversaient
■-------------
-■
MINETTE
211
le crâne, incendiant son imagination ingénue et
illuminant des choses extraordinaires. Une fois,
en cueillant des fruits dans leur verger avec Maria,
elle poussa un cri terrible, disant qu’elle venait
de heurter un grand serpent rouge et jaune
étalé le long d une plate-bande de fraisiers : elle
le voyait, il était chatoyant comme le dragon de
la fable, il rampait, les écailles hérissées; il faisait
mine de se jeter sur elle ; puis, en se baissant,
elle n’aperçut qu’un bâton fort inoffensif, couvert
d’une mousse rouge et jaune.
— Vous perdez vos esprits ! dit aigrement Maria;
il faudra vous mettre des lunettes pour cueillir
nos fraises.
Mais Hermine, loin de se tourmenter de ces
petits événements bizarres, les prenait pour une
condition normale de son état d’amoureuse. Elle
flottait dans le pays des féeries ; plus elle aimerait,
plus elle serait près de l’extase, comme les saintes
possédées de jadis qui finissaient par trouver un
goût de sucre aux aliments les plus amers. A table,
elle mangeait peu, ne buvait que lorsque Laurent
lui versait lui-même son eau dans son verre ; elle
ne voulait toujours pas de vin, mais elle affirmait
que l’eau pure avait, par certains jours d’orage,
une senteur de jasmin. Quand Laurent oubliait
de lui verser à boire, ce qui arrivait fréquemment,
car Maria fronçait les sourcils à la plus simple
212
MINETTE
politesse du cousin à la cousine, elle se privait
de boire, offrant cette ridicule mortification aux
anges gardiens, ceux qui se chargent d’une façon
particulière de punir les intempérants... Laurent
la grondait dès qu’ils étaient seuls ; elle souriait,
lui répondant qu’elle boirait du vin le jour où il ne
se griserait plus.
Heureusement pour elle, les tête-à-tête avec
Laurent étaient très rares. Le jeune homme, épou
vanté à la pensée de la livrer sans- défense possible
aux sauvageries de sa femme, ne lui adressait
jamais la parole quand Maria restait près d’eux.
Et Maria, l’œil toujours hors de sa poche, selon
l’expression de M. Forcerieux, leur maire, ne les
laissait pas s’approcher tant qu’elle pouvait les
tenir sous son regard noir de jalouse. Hermine ne
se plaignait pas ; elle comprenait que Laurent
était un danger mystérieux pour elle. Son instinct
de fille bien élevée l’éloignait quand ses aspira
tions d’amoureuse la poussaient jusqu’à lui... Mais
le mal progressait rapidement. Hermine s’attardait
à écouter le son de sa voix dans les champs, quand
il commandait ses ouvriers vignerons ou qu’il
pressait Garriou, le paresseux, labourant tout de
travers. Elle aimait cette voix sonore, répétait len
tement des mots entendus, s’habituait aux jurons,
ne se bouchait plus les oreilles quand il disait des
choses horribles à ses bœufs ou à son cheval,
MINETTE
213
choses qu’elle ne saisissait pas dans leur véritable
sens, mais qui l’ahurissaient toujours quelque peu.
Elle se plaisait à le regarder, se dissimulait der
rière un rideau, derrière un arbre, pour étudier
les jeux de sa physionomie : serait-il gai, serait-il
triste au prochain repas ? Avait-il bien vendu ses
bestiaux, en ramenait-il de plus dociles ? Il avait
bien chaud, elle préparerait un plein seau de l’eau
du carrefour de YAbreuvoir, la plus fraîche des
environs, elle y mettrait tremper la cruche et la
bouteille poudreuse. Puis en rentrant elle tirait
les volets de la cuisine, prétextant une migraine,
afin qu’il eût une température plus agréable. S’il
était de bonne humeur, elle riait aux éclats ; si
elle le voyait bouder, elle se composait un main
tien triste. Et elle employait mille ruses de cou
vent pour lui prouver son amour sans être répréhen
sible aux yeux de Maria. Elle faisait maintenant
deux entremets pour le dessert, au lieu d’un : il y
en avait un pour sa cousine, un pour lui. Maria,
qui était fort gourmande, ne résistait jamais au
désir de manger un plat entier sans en donner au
voisin... Et puis Maria était réellement incapable
de deviner tous ces subterfuges. Elle éprouvait
un certain plaisir à sentir sa rivale s’humilier dans
un rôle de cuisinière; la fille noble se noircissait
les doigts et salissait ses robes comme la pre
mière paysanne venue pour lui préparer des gâ
214
MINETTE
teaux, à elle* une ancienne bergère de métayer.
Dès que la vieille Janissette intervenait, Maria se
fâchait.
— Non, non, disait-elle avec violence, laissez
Mademoiselle Hermine dans les casseroles si cela
l’amuse... Quand les jeunes filles ne font rien,
elles songent aux galants... Moi, à dix-sept ans,
je gardais bien les moutons : cela ne m’a pas em
pêchée d’épouser mon homme !
Certes, Hermine n’était pas nonchalante par
nature; mais depuis qu’elle aimait elle était douée
d’une activité folle. Éveillée dès l’aurore, comme
une religieuse pour chanter matines, elle courait
par toute la maison, époussetant par-ci, rangeant
par-là, portant des piles de linge, ou de gros meu
bles capables de l’écraser qu’elle soulevait comme
des plumes. Maria, elle, avait pris l’habitude de
retenir Laurent au lit le plus longtemps qu’elle le
pouvait sans l’irriter. Elle entendait la jeune fille
frapper doucement à leur porte.
— Maria, disait Hermine d’un accent timide,
nos petits canards viennent de naître... et la Janis
sette veut des jaunes d’œufs pour leur faire la
pâtée. Est-ce que je dois lui en donner ?
•— C’est bon, grommelait Maria s’étirant, choi*
sissez les moins frais... Laurent dort. Il faut avoir
le diable dans le corps pour aller voir naître des
canards à cette heure-ci !
MINETTE
215
Et Maria, flattée intérieurement des permissions
qu elle venait lui demander chaque matin sous le
plus futile des prétextes, se rendormait, n’ayant
point remarqué que Laurent, feignant de reposer,
avait tressailli lorsque la jeune fille parlait. Her
mine le saluait ainsi, à son réveil, la première, et
sa voix était tendre comme un chant d’oiseau.
Tantôt il y avait des poussins nouvellement éclos,
tantôt c’était de la fleur d’oranger qu’il lui fallait
pour préparer de la pâte à beignets... Si le pré
texte manquait absolument, elle entonnait dans le
corridor un refrain connu de Laurent, quelque
romance sentimentale ou la bergère jurait fidélité
au berger.
Chose bien particulière pour une dévote, Her
mine ne s’inquiétait plus de l’église ; il lui défen
dait d’y aller, elle obéissait, presque contente, ne
murmurant plus. Elle faisait son examen tous les
soiis, mais elle omettait de s’accuser d’amour pour
lui... lui, un homme marié ! L’amour d’Hermine
était si chaste et s’ignorait si bien qu’elle l’avait
peu à peu substitué à la dévotion pratique. Ce
cœur de dix-sept ans, assoiffé d’affection, s’était
trempé pour le dévouement et l’ardeur mystique
dans les lettres du curé de Sorges ; elle n’au
rait point d’époux, mais, comme elle ne pou
vait empêcher son cœur de se donner tout entier,
elle se transformait elle-meme en un autel divin
216
MINETTE
sur lequel flambaient toutes les ardeurs de sainte
Thérèse. Elle prenait à son compte les péchés de
Laurent et les expiait pour lui, joyeusement, car
elle avait dépouillé tous les deuils ; elle portait
des vêtements de flamme; elle serait morte sur
un signe du bien-aimé pour lui ouvrir le paradis
par ses prières. Elle ne recherchait pas encore les
caresses permises, les furtifs serrements de mains,
les rapides baisers volés au détour dun sentier, ou
le frôlement de son bras contre le sien ; pour Her
mine, l’amour, même l’amour défendu, était un
sacrement ; il avait eu une consécration dans un
aveu et dans un premier baiser, ensuite le plaisii
des yeux lui servait de refuge, et les mille soins
dont elle entourait l’amant l’absorbaient. Elle ne
pensait plus qu’elle aurait pu être soignée par lui,
et de bien des manières exquises. Avec sa douce
superstition religieuse, elle comparait toujours sa
passion aux différentes cérémonies de l’église : on
embrasse quelquefois le Christ, les jours solennels
où le prêtre vous le tend couché entre des fleurs et
des lumières, mais est-il permis d’abuser de ce
bonheur terrible qui vous fait courir des frissons
d’angoisses dans les veines ?... On pourrait se con
sumer toute en une adoration trop brûlante... Her
mine ne mettait pas son verrou chaque soir ; elle
oubliait les précautions, se déshabillait très tran
quille, n’usant plus de l’échelle de corde pour
MINETTE
217
s’échapper. Maria la gardait. Du reste, la jeune
fille avait en son ami elle ne savait quelle aveugle
confiance. Elle devinait qu’il l’aimait davantage...
elle était sûre d’être plus aimée que Maria, dont
elle n’était pas jalouse du tout. Elle aurait désiré
tout expliquer à sa cousine, lui dire : « Voilà !
j’aime Laurent, je suis liée à lui pour la vie ! mais
je ne franchirai pas le seuil de votre chambre...
Vous avez des droits, je ne vous les disputerai
pas... je l’aime sans vous craindre, puisque je
choisis un genre de bonheur qui ne vous nuira
jamais. » De son côté, Maria méprisait sa rivale.
L épouse tenait Laurent sous l’empire de sa chair
vigoureuse ; que redouter d’une fille aussi languis
sante, d une fille condamnée dès sa naissance à
tous les maux que doivent souffrir les enfants nés
dans de mauvaises conditions? Hermine était
peut-être jolie, mais Hermine était mince, faible ;
elle toussait l’hiver, pâlissait l’été, avait des bat
tements de cœur.
Depuis la grande scène, aucune allusion n’avait
été faite par Hermine. Laurent continuait son tra
vail des champs, sortant le plus possible, allant
aux marchés, aux cabarets voisins, parlant d’af
faires pressantes, de ventes avantageuses, et quel
quefois de politique avec le maire de Sorges, quand
il entrait chez eux pour déguster le vin blanc.
Laurent était un fils de notaire retors et il avait
18
218
Minette
beaucoup de tours dans son sac... Laurent buvait
Hermine des yeux; en racontant les choses les plus
sérieuses, il effleurait son pied sous la table ou
glissait une fleur dans la poche de sa robe, dans le
coin de son fichu ; Laurent embrassait les cheveux
d’Hermine quand Hermine elle-même ne le voyait
pas ; il magnétisait l’enfant par un continuel envoi
de fluide amoureux qui l’enveloppait, la noyait, la
lui amenait lentement dans une ivresse inconsciente.
Un choc trop brutal la réveillerait un jour, mais ce
jour-là elle serait tout entière à sa merci, elle ne
lui résisterait plus, elle deviendrait sa proie, heu
reuse de le devenir. Et ils s’en iraient tous les deux
n’importe où savourer des joies que l’attente de
l’un, la vertu de l’autre, auraient décuplées. Her
mine reportait sur les fils de Laurent une partie de
la folle affection qu’elle avait pour lui, elle luttait
avec patience contre les cruautés qu’inventait
Maria et que les petits répétaient, croyant bien
faire.
— Tu es un garou, disait Chariot.
— Hou!... hou!... va dans les bois! ajoutait
Jacquot.
Hermine les laissait dire, puis leur offrait des
bonbons, des jouets ; elle leur fabriquait des pou
pées en moelle de sureau, des rosaires en graines
rouges, des chapeaux de général avec des feuilles
de maïs. Un jour de foire, elle fit atteler pour eux
MINETTE
219
la vieille voiture de la famille, et elle les amena à
Brives sous la surveillance de Garriou, qui fumait
sa pipe, les bras ballants, très fier de conduire cette
trinité de bambins. La mère était allée vendre des
volailles pendant que Laurent courait les cabarets
en compagnie de ses fermiers. Ce fut une inou
bliable fête pour les petits ; ils en causèrent long
temps, et quand ils disaient le « garou », c’était
d’un ton respectueux, comme on parle d’une magi
cienne ayant peut-être le pied fourchu, mais dis
posant d’un pouvoir diabolique très agréable aux
petits garçons sages. Les rentes d’Hermine se
dépensaient toutes en achats pour ses favoris. Cer
tains matins, elle descendait de meilleure heure
pour guetter le passage d’un paysan se rendant à
la ville ou au village, elle le chargeait d’une foule
de commissions que le bonhomme ahuri exécutait
tout à l’envers.
Boissille, la couturière, avait dû venir une se
maine à la Messiange afin de tailler des vêtements
de velours pour ces petits messieurs. La jeune
fille, aidée de quelques conseils, en avait fait des
réductions exactes de leur papa. Chariot surtout,
le préféré, car il avait les yeux de Laurent et sa
crâne façon de rejeter ses cheveux bruns en arrière,
était devenu une copie miraculeuse. Maria ne pou
vait s’empêcher d’en rire elle-même.
— Ce sera le plus vilain bougre, ce petit-là !...
220
MINETTE
disait-elle en lui tirant [sa chevelure indisciplinée.
Au fond, Maria, débarrassée du souci de leur édu
cation, ne pensait plus à les morigéner quand ils
escortaient le Garou comme deux jeunes chiens
quémandeurs. Maria était une paysanne de bonne
race : tout ce qui représentait un intérêt quel
conque devait trouver grâce devant elle, une fois sa
jalousie endormie ; et puis, elle n’avait pas les
instincts raffinés d’Hermine, elle ne devinait pas
l’attrait immense qu’il y avait pour la jeune fille
dans les caresses naïves de Chariot.
L’enfant eut un bobo vers l’époque des moissons;
il s’enfonça une épine dans la jambe. Dur de peau
comme un petit carnassier, il ne se plaignit pas
tout d’abord, mais sa jambe enfla, un abcès se
déclara, il fallut le coucher. M. Forcerieux, appelé,
constata la présence d’une épine, et bouscula fu
rieusement les parents.
— Comment ! tonna-t-il, voilà un mioche qui
s’enfonce une bûche au milieu du mollet, personne
n’a l’idée de la lui retirer ! il va falloir l’opérer avec
le bistouri, et si la gangrène s’en mêle... Est-ce que
l’on sait, il faudra lui couper la jambe ! de cette
chaleur ça ne m’étonnerait guère...
La mère, un peu troublée, protesta.
— Est-ce que nous l’avons vu !... Ce petit est
dégourdi... Mademoiselle Hermine le gâte, elle le
laisse faire tout ce qu’il a dans la tête... Il aura
MINETTE
221
grimpé à un arbre pour voler un fruit, et récolté ce
mal...
Hermine pleurait silencieusement. Chariot hurlait
comme un démon. Il n’avait pas soufflé tant que le
médecin s était borné à mettre des compresses sur
sa jambe, mais le mot fantastique de bistouri le fit
bondir entre ses draps.
— Marraine, cria-t-il, je ne veux pas... je ne vou
drai jamais !... Ce n’est pas une épine, je n’ai pas
volé de guignes... je ne les aime pas, les guignes.
— Ah ! soupira Hermine désolée, c’est donc des
cerises noires que tu es allé cueillir... Il y a juste
ment une ronce au bas de l’arbre... je le connais...
Tu vois que le bon Dieu n’oublie rien, pauvre Char
iot.
Chariot éclata en pleurs, se fourrant sous son
drap.
Le médecin haussa les épaules.
— Quand ce serait même un noyau de cerises !...
Il n’en faudrait pas moins te couper la jambe, petit
cochon! accentua M. Forcerieux, qui ne possédait
pas la patience angélique de Mlle de Messiange.
Laurent fronçait les sourcils. Lui aussi préférait
l’aîné de ses garçons, à cause de ses défauts et de
son habileté à les mettre en lumière au mauvais
moment.
N y a-t-il pas un autre moyen que le bistouri,
Monsieur Forcerieux ? interrogea-t-il pendant que
222
MINETTE
Maria se retirait, éprouvant le besoin de répandre
sa colère ailleurs.
— Non... Il y a bien un vieux procédé de rebou
teux... Mais la mère Massias est morte,., on ne
peut guère demander la chose aux jeunes femmes
du pays.
— Quelle chose ? dit Hermine vivement.
— Sucer la plaie jusqua la venue du corps étran
ger, c’est-à-dire l’épine.
— Un triste métier, en effet, répondit Hermine
avec un geste de dégoût.
— Allons, poursuivit le médecin, je repasserai
demain matin. Tenez-le propre, lavez bien la jambe;
j’apporterai mon outil,.. Bonsoir, chenapan.
Et, après avoir pincé l’oreille de Chariot, il
sortit. Hermine s’était mise à genoux devant le
lit. Elle caressait doucement le front de l’enfant;
une radieuse expression de gaieté illuminait ses
traits. Laurent se pencha sur elle.
— Tu es une bonne petite mère, toi, dit-il, je te
le confie. Maria est brusque, tu le sais, tâche de
l’endormir avec un conte... Demain, si le mal n’a
pas abouti, on me le charcutera ; il vaut mieux
un coup de lancette que la gangrène... Tonnerre
de chien! Mon aîné n’ayant qu’une patte!... Au
tant le jeter à l’eau tout de suite !
Hermine posa un doigt sur sa bouche.
— Taisez-vous, Laurent, ne jurez donc pas, vous
MINETTE
223
allez l’éveiller... Je crois qu’il s’endort. Le mal
aboutira cette nuit, je vous l’assure.
Maria avait relégué les enfants dans une chambre
située à côté de celle d’Hermine. La Bruone les
trouvait un peu trop intelligents pour les garder
si près du père, et, de plus, ils étaient les espions
naturels de la jeune fille, rapportant tous ses
actes quand on les questionnait. Hermine, cette
nuit-là, demanda la permission de veiller Chariot.
Janissette était fatiguée, on commençait la mois
son, et la cuisinière faisait chaque jour des repas
gigantesques pour les paysans. Hermine s’installa
dans un fauteuil. Janissette s’endormit profondé
ment. Chariot se lamentait.
— Il y avait une fois, commença-t-elle, une belle
fée couleur de rose ; ses cheveux étaient d’or, ses
ongles de diamants, sa ceinture de ciel bleu, ses
souliers de tartelettes...
— Et elle marchait avec ça ? grommela Chariot,
suspendant ses plaintes monotones.
— Oui, Chariot, elle marchait sur les nuages...
Pour courir sur des nuages, ce n’est pas comme
pour grimper sur les cerisiers, interjeta Hermine,
adoucissant le reproche par un sourire de malice.
On peut porter des chaussures de tartelettes...
— Ah ! elle marchait en l’air, comme les mouches
au plafond de notre cuisine... hein? dit Chariot,
aimant toujours à se rendre compte des choses.
$24
MINETTE
— Je pense que la fée avait aussi des ailes,
reprit Hermine ; seulement, Chariot, pourquoi ne
dormirais-tu pas ? Janissette dort... moi j’ai envie
d’aller me coucher.
— Non...je peux pas dormir, marraine; je crois
que le médecin arrive avec un grand couteau et
ça me réveille tout de suite... Chante-moi une
chanson, alors...
— As-tu fait ta prière ?
— Oh! non, je suis trop malade... J’ai pas envie
de faire plaisir au bon Dieu, puisqu’il laissera
couper ma jambe !
— Voyons, Chariot... si on s’arrangeait avec le
bon Dieu; moi, je le connais!...
— Maman dit que c’est le diable que tu connais ?
— Est-ce que c’est le diable, Chariot, qui m’en
voie pour toi les joujoux et les gâteaux?
— Je ne sais pas, marraine ; moi, ça m’est bien
égal, pourvu que tu me les donnes !
— Chariot, vous avez sommeil, vous êtes
grognon, ce soir!
— Je dormirai si tu chantes...
Hermine fredonna :
Filez, filez de la soie
Avec vos petits doigts,
Mon mignon,
Mon Jésus,
Que vous êtes aimable,
De venir me voir,
MINETTE
225
Dans mon lit malade.
J’ai du pain, j’ai du vin,
Des galettes et du raisin.
Une pomme douce
Pour mettre à ma bouche,
Un bouquet de fleur
Pour mettre à mon cœur !...
Chariot se retourna de l’autre côté, ses paupières
s apesantirent ; il poussa encore quelques gémisse
ments, puis s’endormit tout à fait.
Le lendemain, Hermine, ordinairement très ma
tinale, ne réveilla pas les Bruon. Laurent, inquiet,
se leva le premier pour aller voir Chariot. Il sup
posait que la jeune fille était tombée de fatigue de
vant le lit du petit malade. En entrant dans la
chambre, il aperçut Janissette sanglotant, le petit
Chariot assis sur le traversin, gesticulant comme
un personnage fort empêtré dans une série de men
songes.
— Ah! bien... moi, je vais le dire!... cria Chariot,
je n’ai pas peur, voilà mon papa... C’est elle, c’est
elle... Marraine m’avait fait promettre de vous at
traper avec l’histoire du petit Jésus... Moi, je n’y
crois pas au petit Jésus... tant pis !
Laurent se précipta vers Chariot.
— Qu’y-a-t-il, Janissette, vous pleurez.., Mais le
gamin va comme un homme!... Son mal a crevé, il
faut nettoyer le lit et lui faire prendre un bain...
Pardieu, Chariot, enfoncé le docteur!...
Î3.
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226
MINETTE
— Ah! Monsieur le Bruon, bégaya Janissette,
c’est Mademoiselle Hermine... Je reconnais ce tra
vail-là... elle a sucé le mal de Chariot... Faut-il
qu’elle ait du courage, cette fille si jeune et si déli
cate qu’on croirait une caille!... Sainte Vierge...
le coeur me tourne rien que d’y penser!
Laurent pâlit.
— Vous vous trompez, la Janissette... ce n’est
pas possible... Chariot... hein? réponds!... ou je te
fouetterai quand tu seras guéri...
— Oui, papa, c’est marraine, elle ne voulait pas
que je le dise...
Laurent bondit jusqu’à la porte d’Hermine. Le
verrou était tiré. Janissette s’éclipsa, prévoyant une
scène.
— Ouvrez-moi... Sacrédieu, criait le Bruon ivre
de rage... Ouvrez-moi, Hermine, vous êtes folle, vous
êtes cruelle, vous êtes une petite malheureuse !
Est-ce que l’on fait de pareilles sottises?... Mais,
ajouta-t-il plus bas, frappant à la porte de son front,
tu veux donc que je ne t’embrasse jamais sur la
bouche... c’est horrible!
La jeune fille ne répondit même pas. Quand
Monsieur Forcerieux arriva, il hocha gravement la
tête.
— Un beau dévouement, fit-il, je suis obligé de
le déclarer... Ma parole, cette fille est hystérique.
Maria, attendrie, remercia Hermine derrière un
MINETTE
227
un rideau, car la pauvre enfant n’osait plus se
montrer. Elle se fit servir ses repas chez elle et ne
descendit que trois jours après l’entière guérison de
son préféré. Laurent, la rencontrant dans la cour,
ne put s’empêcher de la secouer par le bras, fuîieux de sentir quilen avait une répugnance en
dépit de son admiration.
J ai trouvé un excellent moyen de te dégoûter
de moi, lui glissa-t-elle à l’oreille.
, Le Bruon l’aurait volontiers giflée. Une semaine
s’écoula. Hermine était toujours fraîche et jolie ;
le sentiment de répulsion de Laurent s’effaça peu à
peu, et un soir, oubliant toute prudence, il se fit
surprendre par Maria en tête-à-tête avec la
jeune fille, lui tenant les mains, les lèvres sur
ses lèvres. C’était un soir d’août brûlant et plein
d’une odeur de blé comme d’une odeur de chair.
On battait la moisson dans la grande cour de
la Messiange ; tous les domestiques s’agitaient
autour de la batteuse à vapeur, dont les mugisse
ments faisaient s’ébrouer les bestiaux dans les
étables. La machine, ouvrant ses gueules formi
dables, engloutissait des charretées de pailles et
d’epis, qu’elle rendait en une nuée de graines d’or.
Une acre poussière formait un nuage au-dessus des
travailleurs; par instants, une chaude brise dissi
pait ce nuage, et l’on apercevait des hommes, des
femmes, en manches de chemise,’ quelques-uns le
228
MINETTE
torse complètement nu. La paille jonchait le sol,
s’amoncelait le long des murs, s’éparpillait sur les
toits. Un ciel cuivré, un ciel d’orage, dominait ce
tableau de nuances éclatantes ; le temps menaçait,
la besogne pressait, et les femmes avaient, en tra
versant les groupes de mâles qui lançaient le blé
en monstre, des activités électriques. Maria prépa
rait des crêpes avec Janissette dans la cuisine de
la Messiange, les petits garçons jouaient à la bat
teuse, forçant Canteau, leur souffre-douleur, à
traîner un tonneau rempli de paille nouvelle. Can
teau s’arrêtait, tournait le museau d’un air de
dire :
— Moi, ça ne m’amuse pas du tout, vous savez!
— Hue ! criait Jacquot, imitant son père, qui
comptait les gerbes là-bas, debout, au plus fort
de la tempête sonore ; hue! François, ici ! Louis,
tiens bon, le Chapu ! A toi, Massias... Un sac,
deux sacs, trois sacs...
Canteau finit par s’asseoir sur son derrière.
Il reçut immédiatement une grêle de coups de
fouet, Chariot étant l’énergie personnifiée. Le
chien aboya ; Jacquot, effaré, pleura. Chariot
hurla...
— Quel vacarme!... s’exclama Maria. Allez
chez votre marraine ! nous ne nous entendons
plus ici.
Les enfants s’envolèrent, et, sournoisement,
MINETTE
229
gagnèrent un tas de paille au lieu d’aller chez
leur marraine. Le Bruon, ayant besoin d’un
crayon pour marquer le nombre des sacs sur un
calepin qu’il tenait, abandonna un moment ses
ouvriers, et, tout gris de poussière, entra dans
la cuisine.
—■Est-ce que tu as un crayon, Maria? dépê
chons, parce que c’est le coup de feu... j’ai bien
peur d’un orage.
— Non! Tiens... avale cette crêpe, elle est
dorée à point, ça fera couler la poussière, mon
homme... Tu sais, tes enfants sont insupportables...
ils crient comme des petites oies déplumées...
N’est-ce pas qu’elle est bonne, ma crêpe ?
Laurent eut un geste d’impatience. Maria l’em
brassa goulûment.
— Nous dînerons à huit heures, déclara-t-elle.
— Mon crayon ?
— Oh! je n’en ai pas, c’est Hermine qui range
les machines à écrire; moi, j’ai d’autres soucis...
Va chercher en haut.
Laurent, agacé, monta l’escalier extérieur. Her
mine s’était réfugiée dans la grande chambre
des enfants, où, depuis la maladie de Chariot,
elle faisait ses ouvrages et coutures. Elle brodait
un fichu pour sa cousine, ayant tiré les volets
pour éviter la poudre qui lui brûlait la poitrine.
Un calme mystérieux régnait autour d’elle, sa
230
MINETTE
tete se courbait sur son travail, et le bruit stri
dent de la batteuse l’accablait tandis que des fris
sons bizarres lui communiquaient des langueurs
qu’elle ne s’expliquait point.
Laurent s’avança, la vit seule, jolie à faire
damner avec ses yeux mi-clos, ses longs cils for
mant une ombre voluptueuse aux pâleurs de ses
joues, avec sa gorge élégante que gonflaient de
vagues soupirs.
Il se glissa jusqu’à sa chaise et lui baisa la
nuque.
Hermine ne se défendit point trop.
— Je pensais àtoi, murmura-t-elle.
Pourquoi ne descends-tu pas, Mine? le spec
tacle est très gai, je t’assure. Viens nous aider ;
nous aurions besoin de trente femmes de plus
pour tirer l’épi, et tu en vaudras bien trente.
Non, Lauient, j ai peur de tousser... puis
ma tête se rompt. Ce bruit monotone me fatigue,
il va faire un orage épouvantable, je le sens ;
j’ai toujours eu la poltronnerie d’aller me coucher
pendant les éclairs.
— Comme vous êtes belle, ce soir, Minette!
dit Laurent, lui caressant ses cheveux de ses
rudes mains brunes.
—- Hélas ! à quoi cela me sert-il ? répondit Mi
nette repoussant son ouvrage.
Mais à me rendre heureux quand je te re-
MINETTE
garde, chérie... Qu’as-tu? Tu es malade? Est-ce
que Maria t’a encore causé de la peine ?...
Pourtant, depuis la guérison de Chariot, elle
est moins méchante, ce me semble ! On raconte
que le curé était souffrant au prône dernière
ment... Est-ce que cela te tourmente? Dimanche,
je te permettrai la messe, tu le verras, pourvu
que tu me jures de ne pas te confesser à lui ;
je ne suis pas un tuteur si farouche. Petite Mine,
vous paraissez ne pas m’écouter du tout ?
Hermine lui fît un collier de ses deux bras.
— Tu m’aimes bien, cher Laurent ?
— Folle créature !... quand je t’aime trop, tu te
plains, tu me fuis... Veux-tu parier que si tu étais
seule dans un bois avec moi tu ne me demanderais
pas cela... Mais ici, Maria peut entrer d’une mi
nute à l’autre, alors tu oses des choses terribles...
Oui, je t’aime, oui, je t’adore... j’ai encore la fleu
rette que tu m’as donnée hier, en faisant boire mes
moissonneurs... c’est un bluet... je crois. Il prit,
sous la ceinture de laine rouge qui entourait son
buste pour maintenir sa chemise, une fleur fanée.
— Pauvre bluet, balbutia Hermine, il est comme
desséché par le feu. Vous consumez ce que vous
touchez, Laurent. Est-ce que je vais mourir, moi,
bientôt, entourée de flammes? Je rêve de l’enfer
toutes les nuits... cela m’inquiète, c’est un mauvais
présage.
232
MINETTE
Laurent s’emporta.
— Tu n’as pas de courage!... Oui, tu es la pol
tronne qui te sauves dès que l’éclaire luit et que
le tonnerre gronde... Si tu m’aimais, tu me lais
serais t’enlever de cette fatale maison... Que tu
aimes un homme qui n’est pas libre, ici ou ailleurs...
tu es toujours fautive... Je ne dois pas te contrain
dre, car je n’en ai pas le droit, mais... sacredieu!
il me prend des envies de te battre...
11 l’embrassa fiévreusement.
Vous ne pouvez pas être mon époux !
Eh ... si tu m aimais autant que je t’aime, il
te suffirait bien que je puisse être ton amant ! Tu
n as donc pas de sang dans les veines, petite fille
pétrie d’hostie ?
Laurent cherchait ses lèvres ; elle se voila le
visage de ses doigts délicats.
Laurent, j entends monter ta femme, je t’en
supplié, retire-toi ; ce n’est pas pour les tortures
qu’elle me ferait endurer, c’est pour le chagrin que
la jalousie lui causerait : je te dis que je l’entends.
Laurent, lui, n’entendait rien; il n’était plus
maître de lui. Elle avait, ce soir-là, un capiteux
parfum de femme, et ce parfum, mêlé à l’odeur
surexcitante du froment nouveau, grisait le jeune
homme. Il lui emprisonna les mains, la renversa
sur le dossier de sa chaise, et but à même cette
y
MINETTE
233
bouche de vierge, cette coupe de fraîches roses tant
convoitée.
Canailles ! rugit la Bruone, debout, sur le seuil.
Ne vous genez donc plus/... Et dans la chambre
de mes enfants, par-dessus le marché ! Voulez-vous
que j appelle toute la maison ?... Je leur montrerai
votre honte, misérables !...
Maria bondit sur sa cousine, la souffleta.
— Tu ne sais pas te défendre, drôlesse!... Quand
on n aime pas un homme, on lui envoie des coups
de poing.
.* .
Lauient, étourdi par 1 irruption de sa femme,
soutenait la taille de la jeune fille, qui s’était trouvée
mal avant d’avoir reçu le soufflet. Ce brutal baiser
de Laurent venait de la lancer dans un abîme ; elle
y tombait comme morte, ayant perdu pour toujours
et sa pudeur et son repos. A présent, elle était la
proie de cet enfer dont elle rêvait la nuit.
— Tais-toi! dit Laurent, plaçant doucement Her
mine sur le lit des enfants ; elle est malade, tu le
vois bien.
La Bruone incrusta ses ongles dans la poitrine de
son mari.
— Ah! je n’ai pas la berlue!... tu l’aimes... tu
1 aimes encore... tu me trahis, là, devant moi, et tu
essayes de mentir.
Laurent l’écarta d’un revers de main.
— Allons ! la paix! gronda-t-il furieux, oui. je
,'i
<
j Cj
>
B.
234
MINETTE
l’aime... es-tu contente ? Tu veux la vérité!... oui,
je l’aime, et ce n’est pas ma faute si je ne t’ai pas
trompée avec elle. Mais elle ne veut pas : il y a des
filles honnêtes, paraît-il !
La Bruone recula.
— Moi, je n’étais pas une fille honnête quand tu
m’a prise, hein ?
— Est-ce que je sais!... Vous autres, les paysan
nes, vous êtes comme les animaux... Vous cédez
au plus fort... Va me chercher le vinaigre, il y en a
dans notre chambre... Hermine est capable de se
jeter par une fenêtre en te voyant là.
Maria s’assit sur une chaise.
— Oh ! non, la gueuse m’a ensorcelé mon homme!
gémit-elle.
Puis, sentant bien que cette fois la partie était
gagnée pour la demoiselle noble :
— Sa domestique... dit-elle éclatant en sanglots,
je vais devenir sa domestique, mes enfants seront
ses enfants.
Le Bruon la prit en dessous des aisselles et la
porta dehors.
— Va t’occuper de la moisson, fit-il les dents ser
rées, tourne tes crêpes, bois du vin cuit et ne t’avise
pas de lui causer la moindre peine, car je ne répon
drais plus de moi.
Maria descendit lentement l’escalier de la Messiange.
MINETTE
S35
Mon Dieu, sanglotait-elle, si j’étais sûre qu’en
la lui mettant dans son lit sa fantaisie se passerait...
Ça l’amuse donc beaucoup une fille qui lui résiste...
Voilà que notre curé vient d’entrer en maladie, je
ne peux pas aller le trouver pour un conseil... Et,
d’ailleurs, se guérit-on du mal d’amour ?... La
mère, le père, la fille, ils en périront tous... oh!
qu elle en crève donc... cette sorcière ! mon homme,
apiès, me reviendra... et nous hériterons !
Dans la cuisine, Janissette avait renversé une
ciepe sui les cendres. Alors, la Bruone s’empara
de la longue queue de la poêle, elle frotta son lard
qui se remit à grésiller, elle étendit sa pâte onc
tueuse, et d’un vif mouvement du coude elle fit
tourner sa crêpe.
■ Nom d un chien! tout de même, il faut manger,
nous nous expliquerons ce soir chez nous.
Hermine s’était ranimée sous les caresses de Lau
rent; elle ouvrit ses yeux alanguis et se redressa
avec frayeur.
L orage ! dit-elle se levant, les lèvres trem
blantes.
Un vent d ouragan secouait la maison. Il lui
sembla que la colline de la Messiange allait être
emportée jusqu’aux cieux.
Le Seigneur manifeste sa colère, dit-elle,
s agenouillant et se signant. Je l’ai trop gravement
offensé pour espérer qu’il me pardonne... Laurent...
MINETTE
Laurent... soyez maudit!... J’étais si heureuse de
mon amour!... Pourquoi m’avoir embrassée malgré
mes supplications !
— Hermine... j’ai agi comme un grossier... Her
mine! je suis un monstre !... Comme tu es pâle...
et frissonnante !... Tu ne me regardes plus... Fautil étrangler Maria pour t’attendrir encore? Ah!
quelles sont délicieuses les caresses qu’on te vole,
cependant, ma belle chérie ?
A cette minute d’oubli suprême, une clameur
retentit dans la cour : le vent déchaîné avait abattu
le haut tuyau de la machine ; le blé, la paille tour
billonnaient, aveuglant les travailleurs ; une fumée
âcre se mêlait à la poussière ; et les ouvriers, exas
pérés par ce désordre, voyant se gâcher toute la
récolte, appelaient Laurent, pour lui demander con
seil.
La persienne de la fenêtre fut arrachée de ses
gonds, une vitre se brisa.
— Écoutez, c’est la voix de Dieu ! cria Hermine.
Laurent parut à la croisée. D’un coup d’œil il
énuméra les désastres. Sous la pluie large et drue,
un monceau de blé, tout le blé battu nouvelle
ment, une vingtaine de sacs, ruisselait ; les gerbes
déliées se disséminaient dans tous les coins de la
cour, les bottes de paille s’écroulaient, se mêlant
aux meules d’épis, et bientôt les poussières délayées
allaient couvrir de fange le restant du grain qu’on
MINETTE
237
criblait sur d’immenses toiles étendues. Un éclair
éblouissant raya la nue cuivrée, la foudre éclata :
il y eut un sauve-qui-peut général.
Les femmes coururent se réfugier dans la grande
cuisine de la Messiange, et les hommes s’entassè
rent dans les étables, les uns portant des sacs à
moitié pleins, d’autres roulant devant eux les gerbes
les moins endommagées. Tous répétaient :
— Si le Bruon nous avait arrêtés à temps, nous
aurions pu rentrer la machine et le grain... Où estil ? Voilà près d’une heure qu’il a disparu.
La pluie tombait en grosses gouttes chaudes.
Laurent descendit, le front morne. Hermine le
suivait.
Alors, les nerfs fouettés par cet orage effroyable,
irrité contre lui-même et contre le ciel qui fondait
sur sa récolte pour la lui dévorer, le Bruon se rua
dans la paille. Ramassant un sac, il le tendit à
Hermine. Il saisit une pelle.
— A nous deux ! dit-il; montrons aux paysans ce
que peuvent leurs maîtres quand ils se moquent de
la foudre... Vois-moi toutes ces racailles!... les
hommes sont dans le fumier de mes bœufs jus
qu’aux oreilles, les femmes mangent des crêpes en
guettant les éclairs pour se signer dévotement...
Plus personne! la batteuse est éteinte, le blé noyé;
eux, ils vont terminer leur journée en se saoulant.
Hermine... tu prieras le bon Dieu une autre fois...
238
MINETTE
pour l’heure, que le diable nous aide! Sans une
seule hésitation, Hermine, qui se voyait jetée en
pâture à Satan dans cette atmosphère de soufre et
de feu, serra sa jupe de toile autour de ses che
villes, et, les bras tendus, ses beaux cheveux dé
noués par les rafales, les yeux levés sur le fronton
du portail, où un écusson sculpté sur la pierre
noire s’éclairait de fausses lueurs, elle tint le sac
ouvert pendant que les pellées de graines s’amon
celaient. Le tonnerre crépitait comme la fusillade
bien nourrie d’une armée ; il faisait presque nuit,
et les éclairs donnaient des reflets livides à la
paille tournoyante. Hermine, galvanisée par une
poignante émotion, ne disait plus qu’elle avait
peur; elle récitait tout bas les litanies des saints,
pendant que le Bruon puisait, puisait comme un
fou incapable de juger de son travail, au milieu
de l’obscurité.
— Tas de lâches! ricanait-il, en proie à une sorte
de vertige, on les paye et ils ont peur! Est-ce que
des gens payés ça doit craindre quelque chose!...
Je l’accorde, que c’est de ma faute, mais je ne suis
pas un manœuvre, moi, pour venir ici ramasser le
blé que ces idiots pouvaient rentrer sans ma per
mission... Elle sera bonne, la récolte, cette année...
Ta récolte, pauvre Minette!... Comme tu es
mouillée ! Tes cheveux se dressent tout droit dans
le vent... Ah! que tu es belle, mon amoureuse
MINETTE
239
chérie, que tu es courageuse, mon loup-garou
adoré!... Tant mieux si la Bruone t’aperçoit: elle
comprendra que je n’ai plus besoin d’elle, désor
mais; une petite fille de noblesse a plus de crânene
que la fermière... Maria n’est pas âmes côtés, je
ne la connais pas, ce n’est pas ma femme. Toi, je
t’adore...
Et il 1 embrassait à pleins bras, insoucieux des
éclairs qui les illuminaient par moments des pieds à
la tête à travers leur alcôve de paille. Elle fléchis
sait, la mignonne, car le sac était lourd.]
— J’ai du blé sur les mains, murmura-t-elle dou
cement, faut-il lier ce sac, Laurent?
— Oui, voilà une corde... Au second, et vite!...
Ce blé, c est de 1 or, Minette, suppose que tu sois
en train de ramasser ta fortune.
Oh! je ne me baisserais même pas si j’étais
seule, répliqua-t-elle dédaigneuse.
— Qu’en ferais-tu?
— Je le donnerais aux pauvres, et j’en garderais
quelques poignées pour les oiseaux!
Laurent se mit à rire. Un tourbillon de poussière
faillit renverser Hermine avec le sac.
Laurent, je ne peux pas le lier, mes doigts
sont trop petits pour le tenir fermé, la corde m’é
chappe toujours... Je crois que je vais tomber.
, Le jeune homme appuya sur sa robuste poitrine
l’enfant et son fardeau.
240
MINETTE
— Là, dit-il, ce qui est une beauté 11e peut ser
vir qu’au plaisir! Mademoiselle de Messiange, vous
n’êtes pas créée pour le rude travail!... et ce doit
être pour cela que, moi, je vous aime tant... une
femme faible convient à l’homme fort... J’ai envie
d’étrangler Maria parce qu’elle sait me résister;
toi, je n’ai plus envie que de t’obéir depuis que j’ai
pensé te tuer dans une première caresse... Ah!
elles sont bizarres, nos fiançailles, Minette ! Le ciel
n’est pas pour nous, décidément.
Chez elle, la Bruone avait posé une énorme as
siettée de crêpes fumantes au centre de la table ; les
femmes, abruties par la catastrophe et se signant
quand un éclair fendait les nuées, buvaient des
verrées de vin chaud en bourdonnant comme les
frelons d’une ruche. Non, jamais ça ne s’était ren
contré un pareil orage juste le dernier jour des
moissons, au soir d’engranger les derniers sacs!
Une ruine pour le Bruon, et la demoiselle en pâti
rait durant plusieurs années... Certes, on ferait
sécher le blé, mais ces grains humides, qui est-ce
qui achèterait ça ! On avait bien du malheur. Les
deux petits, Chariot et Jacquot, se roulaient par
terre à plat ventre.
— Jésus! disait une paysanne épouvantée, tan
dis qu’un éclair plus fulgurant que tous les
autres sillonnait le ciel.
— Jésus! répétait toute l’assemblée, se pas
MINETTE
241
sant le plat de crêpes et attendant la fin du monde.
Maria, immobile sur le seuil de la porte, cherchait
à percer cette trombe d’eau hérissée de longues
pailles voltigeantes.
— Vous croyez que le Bruon est là ? demanda
une vieille, grelottant dans un sac mouillé qu’elle
avait gardé en guise de capuchon.
La Bruone, les sourcils froncés, ne répliqua
rien.
— Rassurez-vous, Maria, reprit une fille qui tor
dait le bas de son jupon, il est monté il y a plus
dune heuie, avant la pluie. Meme que ça nous a
défeirés, nous n avons pas osé rentrer la batteuse
sans son ordre... Moi, je disais que le vent annon
çait une grande tempête à cause du goût de sel
que je lui ti ou vais, mais les hommes n’écoutent
pas les femmes !................
— il est redescendu avec la demoiselle, dit la
vieille se décidant à ôter son sac.
— Moi aussi, je l’ai vu... il s’est lancé dans la
tourmente, la demoiselle le suivait, le tirant par
le bout de sa ceinture... ajouta une grosse luronne 5
mais, pour certain, il se sera garé chez les hommes,
dans les écuries. Le mécanicien lui réclamera le
prix de sa cheminée, le tuyau de la batteuse s’est
allongé tout à trac dans le blé battu. Ah! c’est un
jour de malheur, oui, on peut en faire sonner les
cloches.'... Qu’avez-vous, la Bruone?
il
242
MINETTE
Maria venait de voir, à la lueur d’un éclair blanc
comme un coup de faux d’argent, son mari et
Hermine ramassant le blé.
— Ce que j’ai, femmes, tenez, regardez là-bas ! —
s’exclama-t-elle hors de son bon sens.
— Hein ? dirent les femmes l’entourant, cu
rieuses , leurs prunelles dilatées, essayant de
démêler sur sa figure ce qu’elles devaient croire.
— Vous ne voyez donc pas, rugit Maria, que la
demoiselle ramasse le blé à côté de le Bruon...
par ce temps de l’enfer!..
—> C’est tout de même vrai, murmurèrent quel
ques peureuses se résignant ; elle qui pâme pour
un poulet qu’on tue devant elle !
— La petite insensée!., cria Janissette, elle va
se faire tuer par le feu du ciel !., Et il pleut comme
la nuit du Déluge!... Elle veut donc mourir en
toussant, celle-là !...
Janissette s’approcha du seuil, mit sa main en
porte -voix pour la héler.
— Ne l’appelez pas ! dit Maria d’un ton sourd,
les sorcières ne craignent ni la pluie ni le ton
nerre. Notre récolte est détruite parce qu’elle l’a
voulu.
— Oh! firent les femmes d’abord incrédules.
— Oui, continua Maria avec une farouche éner
gie, dites-moi si c’est naturel ce qui arrive ! Notre
blé.était le plus beau de tout le canton, il s’était
minettb
243
bien coupé, bien séché, bien gerbé; ce matin en
core le maire avait raconté, en passant boire une
bouteille, que le temps resterait propre jusqua la
fin de 1 août. Et dès que mon homme est monté
chez elle, le temps s’est brumé comme un four.
Il a fait chaud à en mouiller sa chemise, la batteuse
a renversé son tuyau, le vent a arraché nos
volets... Où était le Bruon? Le saviez-vous?
— Non ! dirent les femmes craignant d’en deviner
trop.
— Il était à lui faire l’amour, voilà !
Toutes les paysannes demeurèrent comme fou
droyées.
—• Ce n est pas possible, bégaya Janissette,
Et, ajouta la Bruone, elle voulait nous occuper
dehors, elle a donné ses ordres au diable ! Les
loups-garous sont les amis du grand diable d’en
fer... J y croyais pas autrefois... maintenant, mes
pauvres, j en ai trop vu de toutes les couleurs
pour m’imaginer que ce qui nous arrive depuis des
mois est naturel. Mon homme est ensorcelé... notre
maison est ensorcelée, mes enfants sont malades,
notre récolte est perdue... Moi, bientôt, je prendrai
une langueur, vous le verrez... Les filles de curés
sont comme les chouettes quand elles se posent
sui un toit .’ le malheur les suit...
La Bruone mit sa face dans son mouchoir, elle
étouffait de rage.
— Dieu nous protège ! murmurèrent les fem
mes, ne sachant plus ce qu’il fallait répondre et très
influencées par le fluide électrique.
Que la fille des Messiange fût sorcière, ce n’était
pas probable; mais que le Bruon lui chantât
l’amour, cela n’avait rien d’étonnant. Il était jeune,
débauché, elle était jolie quoique pâlotte. Il y eut
un silence pénible.
— Son Chariot a été malade ! — chuchota une
fille.
— Je n’y dis point non... et la demoiselle l’a soi
gné... Tout de même, on dit fermement que le curé
est son père, — marmotta une vieille hochant le
front.
— Moi, je ne crois pas ces choses-là... je ne suis
pas une bête ; mais son homme est assez faraud
pour en tenir pour la demoiselle...
— A preuve qu’elle ramène le blé derrière lui !...
Elle est bien éhontée. Sa mère aimait les curés...
Je l’ai vue au temps du baron préparer des petits
dîners exprès pour celui de Sorges, et le Monsieur
était paralysé, ne mangeait pas ça de pain...
— Qu’allez-vous devenir, la Bruone ? interrogea
la vieille.
— Lui céder la place dès qu’elle franchira le pas
de ma porte, ce soir, risposta fièrement la Bruone,
sentant qu’un rôle de victime lui donnerait le cœur
de la foule.
MINETTE
245
— Ça sera drôle ! dit la fille qui découvrait un goût
de sel en vent d’orage.
— Que de malheurs... oh ! les hommes ! les
hommes!... se lamentèrent les moissonneuses.
On vit accourir les ouvriers, le mécanicien en
tète, ils s ennuyaient dans les étables, et puisque
le maître avait préféré lâcher la besogne ils n’é
taient plus responsables du désastre.
— Faites-nous une flambée, sacré bon Dieu!
cria le mécanicien s’engouffrant dans la cuisine;
nous sortons d’une véritable lessive. C’est ma bat
teuse qui ne s’arrange pas, toute seule !... Sacré
nom de nom... ny a donc plus d’éclusiers, làhaut !
Le moment est mal choisi pour jurer le nom
de Dieu ! soupira la Bruone d’une voix dolente.
Je blague !... s’exclama le mécanicien, qui était
un beau parleur ; je ne jure devant les dames que
les jours de tonnerre!... mais c’est le bon Dieu
qui me prêche d’exemple!... Entendez-vous ça...
faut faire l’appel comme à la caserne... Ohé ! tous
les conscrits sont-ils présents?... si nous trempions
la soupe... dans nos poches !
Les hommes eurent un rire naïf. Les femmes
gardèrent un maintien digne.
Ouais!... nous sommes à l’enterrement, ici,
les poulettes. Le grain se mouille?... que voulezvous que nous y fassions, nous, les coqs, nous ne
44.
246
MINETTE
pouvions pas nous battre contre le vent... Bien
sûr qu’un quart d’heure avant de se mouiller le
blé était encore sec... et si on avait eu 1 esprit
de l’engranger...
Maria pleura plus fort.
— Allons ! Madame la Bruone, du courage, dit
un paysan, la demoiselle est riche, elle peut faiie
la part du feu.
Maria poussa une plainte déchirante. Une fille
envoya son coude pointu dans les reins de l’homme.
__ Ne lui causez point de notre demoiselle,
murmura-t-elle, il y a des jalousies dans la mai
son...
— Ah!
Le paysan resta béant.
Les femmes se mêlèrent aux hommes, les unes
bavardant dans leurs oreilles, les autres leur dé
signant des choses au plafond, tournant les yeux
en l’air avec des poses de créatures outragées.
Le mécanicien dissimula une cynique envie de
rire; quelques jeunes lurons, très allumés pai les
confidences, pressentant un grabuge qui ferait
oublier leur débandade sous la pluie, se mordi
rent les pouces. Tout le monde attendait le couple
adultère comme une aubaine. Des vieilles lar
moyaient, entourant Maria, lui frappant sur les
épaules.
— Il faut se faire une raison ! ma pauvre Bruone !..
MINETTE
247
Les hommes sont si changeants !... il faut bien se
faire une raison.
Enfin le Bruon pénétra dans la cuisine. Sa che
mise était collée à son torse puissant, son visage
ruisselait. Il traînait par le poignet Hermine qui
semblait nue, tant sa robe trempée d’eau dessinait
exactement ses formes graciles et charmantes. Ses
glands cheveux flottants étaient remplis de perles,
le vent lui avait arraché son fichu; son col un peu
ouvert laissait entrevoir sa peau blanche, humide,
luisante comme un satin ; elle inclinait sa douce
physionomie, le teint empourpré par la fatigue et
la honte.
~ Des fagots, des sarments, de la paille ! flanquez-moi le feu à la cheminée, mes garçons ! or
donna le Bruon d’un ton railleur; j’espère que les
maîtres pourront se chauffer après les domes
tiques, ici !...
Personne ne bougea. On regardait tour à tour
Hermine et la Bruone.
Paidieu ! vous etes tous éreintés... ça se de
vine... Quand on n aime pas les averses, on se sauve,
et ça casse les jambes... Allons !... nous nous dis
puterons un autre jour... Maria, sers-nous le dîner.
Mademoiselle de Messiange, qui vient de m’aider
comme une simple fille de ferme, doit avoir
faim !
Les paysans s’écartèrent en présence d’Her-
248
MINETTE
mine. Elle leur faisait pitié. Maria lui barra le
chemin.
— Puisque Mademoiselle de Messiange me rem
place ici, dit-elle très haut, je refuse de la servir,
elle est la maîtresse... je la gênerais. Bonsoir. Je
monte dans ma chambre, les honnêtes femmes peu
vent me suivre.
Le Bruon ne croyait pas qu’elle aurait eu l’auda
cieuse idée de mettre les voisines dans leurs se
crets. Il pâlit de colère. Hermine chancela.
— Maria, bégaya la jeune fille, c’est moi qui
vais me retirer. Mais je ne mérite pas cetoutiage...
Oh ! Dieu m’est témoin que je ne voulais pas
venir.
Laurent, d’un seul geste, congédia sa femme ;
les paysannes s’ameutèrent, entraînant Maria de
hors pour éviter un plus grand scandale. Maria
criait :
— Vous l’avez vu !... Hein ! vous l’avez vu !...
Les hommes ne bronchèrent pas.
— Pour un orage, murmura le fils Massias res
pectueusement, c’est un vilain orage. Votre récolte
est noyée, monsieur le Bruon.
Après tout, ce coup de force ne les regardait
point. Les affaires de jalousie sont des affaires de
femmes, et nul n’a besoin de s y intéresser. Le
Bruon répondit d’un accent très calme.
— En effet, ma récolte est perdue ! que voulez-
MINETTE
249
vous, les plus fins sont sujets au malheur. Demain
nous débrouillerons le grain qui reste... Si la pluie
cesse, après dîner, je vous demanderai un peu de
bonne volonté pour achever de remplir les sacs...
Mademoiselle Hermine, ajouta-t-il se penchant af
fectueusement sur la jeune fille qui grelottait, ne se
donnant plus la peine de cacher ses pleurs, je Vais
aller vous chercher votre mante et un fichu... Massias va vous offrir une boisson chaude... Il faut
bien que vous vous occupiez du dîner, toutes nos
servantes sont parties.
Il dit cette dernière phrase presque gaiement.
Les paysans ne purent s’empêcher de rire.
— Laurent, chuchota le fils Massias sortant avec
le Bruon, prenez garde, vous allez faire des sotti
ses là-haut... Moi... je ne suis pas pour mettre le
doigt entre l’arbre et l’écorce, mais votre femme
c’est votre femme... Elle a tort... j’en conviens...
cependant !...
— Massias, tu es un bon compagnon. Je vais
chercher la mante de Mademoiselle Hermine, voi
là tout, répondit le Bruon froidement.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il ren
trait portant le vêtement de la jeune fille. Her
mine se roidit contre sa douleur, elle organisa le
couvert avec une fébrile activité, servit le dîner, de
bout devant tous ces rustres qui l’examinaient, se
heurtant du coude, l'oeil brillant, un propos leste
MINETTE
250
osant pas le lâcher parce que le
sur la lèvre, n<
Bruon les aurait assommés.
_ Où allez-vous î interrogea Laurent la voyant se
diriger vers la porte avec une assiettée de soupe.
_ Je monte le dîner de Maria, répliqua Hermine
tandis que ses deux mains tremblaient à répandre
tout le bouillon.
Laurent eut un éclair au fond des yeux.
— Vous oubliez, Mademoiselle, dit-il tordant la
lame de son couteau, que Maria est votre m erieure. C'est elle qui devrait vous faire ses excuses,
du reste, patience, elle les fera. Vous êtes une pe
tite sainte, mais ce n’est pas une raison. Asseyezvous et dînez. Je ne crois pas qu’ici personne ait
envie de vous manquer de respect. Alors, de quoi
vous tourmentez-vous ?
Hermine se rapprocha de lui, redressa la tete,
comme tout à coup transformée.
.
_ Laurent, dit-elle d’un son de voix clair et
bref, si je suis la maîtresse chez moi, je puis vous
ordonner, à vous le régisseur de mes domaines. El
bien, je vous ordonne d’aller chercher Maria et de
la ramener pour dîner avec toutes nos ouvrières II
ne sied point que Mademoiselle de Messiange de
meure isolée parmi des hommes. Maria vous a dé
claré que les honnêtes femmes devaient la suivre,
il n’en reste qu’une ici. Allez nous chercher les
autres... sans quoi j’irais les rejoindre.
minette
251
Laurent tressaillit. Cette enfant donnait ses or
dres non comme une amante, mais comme une reine.
Pour la première fois, peut-être, il se sentit abso
lument l’esclave de ses volontés.
Les ouvriers avaient suspendu le tapage de leurs
fourchettes et cessé leurs sournoises réflexions
émises à l’oreille.
Une rumeur approbative courut autour de la table.
— Ça, c’est bien parlé, risqua un vieux.
— Elle est bougrement jolie, tout de même, souf
fla le mécanicien.
— Vous l’exigez? dit Laurent jetant sa serviette
en un brusque mouvement de dépit.
— Je le veux! répliqua la jeune fille avec une
soudaine véhémence ; et si Maria refuse, faites-moi
obéir, car je n’exige que la justice.
— Vous serez obéie, Mademoiselle, je vous le
promets, murmura le Bruon dissimulant ses ré
voltes.
On ne sut pas ce que le Bruon raconta aux
femmes, parquées comme un troupeau de brebis
peureuses dans la chambre de la Bruone, mais, la
faim aidant, la curiosité les poussant, elles descen
dirent toutes. Maria résista bien pour la forme ;
seulement, Laurent posa sa poigne de fer sur son
bras, et elle fut obligée de suivre les voisines.
Le dîner s’acheva dans une discussion générale
à piopos des prédictions de M. Forcerieux, qui
252
MINETTE
annonçait le beau temps le jour d’un effroyable
orage. Un maire, un futur député, ça aurait dû
savoir les choses... Hermine, à la droite de le Bruon,
essayait de manger ; Maria, placée à sa gauche, ne
mangeant pas du tout, buvait de grands verres de
vin.
MINETTE
253
VII
— Comment que vous menez l’existence, ma
pauvre madame Bruon ? demanda Boissille en s’ins
tallant près de la table et en détachant l’agrafe de
son capuchon froncé.
La couturière de Sorges avait gravi rapidement
la montée de la Messiange, elle était essoufflée, pa
raissait très inquiète, regardait derrière elle pour
savoir si on ne l’espionnait pas.Maria faisait le blan
chissage du linge des enfants dans une écuelle de
terre, les manches de sa chemise retroussées jus
qu aux coudes, les joues animées par l’ardeur du
travail.
Merci bien, ma pauvre Boissille, toujours de
mal en pis... Ça ne porte guère bonheur de perdre
sa récolte de blé. Je ne vous ai pas vue depuis
l’orage de la fin d’août? Quelle aventure!... Et je
n’ai pas perdu que mon blé... Ah ! il y a des peines
ici, ma pauvre chère dame !
J ai appris 1 histoire, murmura la couturière,
hochant la tête; d’ailleurs, dans un petit endroit
15
254
MINETTE
comme le nôtre, les scandales se sèment aussi vite
que la balle d’avoine au gré du vent. Qui aurait pu
prévoir la chose de le Bruon, un homme conve
nable après tout!... Il avait fait quelques farces,
jadis, mais un garçon bien tourné court un
peu le guilledou avant les légitimes noces ! La
Marcaude, la femme de l’aubergiste, m’a conté
qu’on était sûr que la demoiselle en tenait pour lui.
Adèle, la fille au boulanger, dit qu’on l’a trouvé
dans son lit le soir des moissons... Et Massias, le
fils de la défunte mère Massias, morte depuis
le mois de juillet, Dieu ait son âme, jure sur son
salut que ce sont de vilaines paroles...
— Hélas, je le voudrais pour mon repos! sou
pira la Bruone frottant son linge.
Les yeux de Boissille brillaient d’une curiosité
féroce.
Elle dégustait un à un les détails scabreux
de l’affaire avant de dire pourquoi elle venait à la
Messiange cejour-là. Le pays jasait sur des données
vagues, mais il était clair qu’une jeune fille de dixsept ans ne pouvait pas être bien dirigée dans la
vie par un tuteur de trente et un ans, aimant à la
fois les jolies femmes et le bon vin.
— Madame Bruon, déclara Boissille s’attendris*
sant, tout à votre service si je vous suis utile... On
se doit aider dans la mauvaise chance !
Vous avez bien delà complaisance, ma pauvre,
MINETTE
255
répliqua la Bruone essuyant ses joues humides de
sueur. Je n’ai plus besoin de rien... Quand on est
privé de l’affection de son homme, que peut-on
attendre des voisines ?
Boissille protesta par un geste solennel.
— Alors, c’est donc vrai, Maria?
— Point tout du long. Ils couchent encore chacun
de leur côté, mais quand l’amour pince les gens on
devine ce qui arrivera. Mon homme est capable de
me passer sur le corps pour s’offrir la petite à sa
fantaisie. Un homme qui m’aimait tant ! Il est
ensorcelé, c’est sûr!... N’a-t-il pas inventé, pour
10e prouver son mépris, d’aller dormir à l’autre
bout de notre maison, dans le lit du vieux baron,
où j’aurais peur des revenants toute seule... Oui,
ma pauvre Boissille, et pensez que je crois être
enceinte de mon troisième... J’ai trop de chagrin,
voyez-vous, je ne nourrirai pas celui-là...
Boissille n’osa pas féliciter la Bruone, à quoi elle
n’eût pas manqué dans une autre circonstance,
mais les temps tristes ne prêtaient plus aux
réjouissances intimes.
— Du courage, Maria, du courage ! répéta-t-elle,
considérant la femme de le Bruon avec un peu
d’étonnement, car elle lui trouvait une mine su
perbe, le teint frais, les lèvres vermeilles, les bras
toujours potelés, la gorge toujours ample et ferme.
— J’ai une soif de chrétienne sur les charbons
256
MINETTE
ardents, ma bonne Maria, fit Boissille d’un ton
languissant; est-ce qu'on peut goûter au vin nou-
veau?
,
,
La Bruone s'empressa de saisir une bouteille, une
galette froide, et plaça cette collation devant a
couturière de Sorges, qui ne détestait pas les moiceauxfins.
— Oh! vous quitterez bien votre besogne poui
_ Ce n’est pas de refus, répondit Maria, on se
voit si rarement !... Le jour des morts, je voulais
entrer chez vous; mais, comme je conduisais a
petite au cimetière, mon homme n’a pas voulu,
disant que les cancans se feraient sans moi ce
^Lesdeux femmes s’installèrent l’une en face de
l’autre, après avoir poussé la porte.
— Votre vendange n’est pas méchante . dit Bois
sille, buvant coup sur coup quatre lampées de vin
pur. Au moins, le raisin ne s’est pas gâche comme
le blé.
— Oui, nous nous sommes rattrapés. Seulemei ,
quelle triste fête! D’habitude, la maison était en
ioie tout le temps de la vendange, on riait, on c îan
tait; les voisins, les voisines allaient et venaien
ici comme chez eux... Mon homme avait sa pointe
et faisait tordre le monde avec ses farces... Mainte
nant, il est noir, ne boit que juste son compte, dis
MINETTE
257
pute les ouvriers, rudoie les enfants... Je vous
demande ce qu’ils font, ces petits, pour être ru
doyés!... Il s’est fourré dans l’idée que je les mon
tais contre la demoiselle. Est-ce ma faute, à moi,
si ces gamins défendent leur mère ?
— Ma pauvre Bruone ! murmura Boissille, orga
nisant une série de mouillettes qu’elle trempa dans
son verre. Les hommes sont privés de la raison
quand ils sont tenus par le mal d’amour. Il fau
drait les parquer comme des moutons, derrière une
palissade, et leur fournir du foin sans plus s’oc
cuper d eux que des bêtes... Moi, j’ai eu un premier
mari très sage, mais c’est parce qu’il est mort en
son temps!... Déjà, quelques semaines avant de
prendre sa fièvre, il regardait une apprentie que
j’avais chez moi pour m’aider à la couture... Le
second est perclus, Dieu soit loué !... Ils sont sages,
Madame Bruon, quand nous sommes nouvelles!...
Ah ! le mieux serait de leur en faire voir de toutes
les couleurs, si on ne se respectait plus ?...
La Bruone montra le poing à la porte.
— Je suis enceinte, malheureusement, cria-t-elle;
mais patience, je ne m’éteindrai pas dans les
larmes, je vous l’assure, Madame Boissille !
— Pour une morveuse de fille de curé ! ajouta la
couturière, trouvant le vin doux excellent.
Pour une sorcière aussi maigre qu’une rate
258
minette
guettée par notre chat! renchérit Maria, que la
collation surexcitait.
— Enfin, mon avis, dit Boissille d’un air entendu,
est qu’il faudrait prévenir notre maire.
— Je lui en ai bien touché deux mots, répliqua
Maria, mettant ses coudes sur la table et ses poings
dans ses cheveux en désordre; il a blagué d’abord,
puis il m’a dit que l’on ne pouvait se plaindre que
lorsqu’on les dénichait ensemble sous la couver
ture... C’est amusant, hein! Moi, je désespère de
les y voir jamais !
__ Ce qu’ils ont de l’habileté, tout de même!
grommela Boissille.
Elle songeait, mélancolique, au peu de progrès
du mal. On jasait depuis des mois, et ils en étaient
encore à se faire dénicher, selon l’expression de la
Bruone.
Il y a le curé, le père, il pourrait s’en mêler par
les sacrements. La petite a peur de 1 enfer, comme
toutes les demoiselles nobles !... reprit Boissille d’un
ton confidentiel... Je suis venue avec le remède,
peut-être, ma pauvre Maria. Figurez-vous que ce
matin j’achetais de l’huile chez les Binoir quand
Céleste est entrée très effarée, disant que notre
curé était tout à fait bas. Son remplaçant est déjà
nommé, un gros joufflu, sortant du séminaire, jeune
et faraud comme un poulet de grains. Il a demandé
une bonne, parce qu’il ne cuisinera pas, celui-là; il
MINETTE
259
sait se tenir dans un endroit honnête. Il veut replâ
trer toute l’église à ses frais plutôt que d’y officier
au milieu des moisissures. Céleste l’a rencontré, il
l’a saluée d’un grand coup de son chapeau ; l’autre
ne se crevait pas à saluer les gens, vous savez, et
le cher homme, ce n’est pas à cause qu’il ne verra
peut-être point l’aube de demain, mais je lui re
proche ses façons de tourner la tête pour feindre de
ne rien voir!... Nous allons donc avoir un curé neuf,
qui aura de l’éducation. Madame Maria, l’éducation,
cela sauve les personnes... Sans éducation, rien ne
va plus. Pour vous finir, j’achetais de l’huile, et je
demande à Céleste si on a le droit de le visiter.
Elle me répond : « Je ne sais pas, il y a le nouveau
qui le soigne, et, comme je n’ai pas la langue dans
ma poche, je l’ai abordé. Faites-en autant, vous
saurez le moyen. » Je suis sortie tout de suite par
pique; j’ai abordé le nouveau sur les marches de
l’église. 11 m’a dit que l’abbé Descalendel ne tar
derait guère à se mettre en agonie... Songez donc,
Madame Bruon, voilà une semaine qu’il ne chante
plus la messe; il s’étranglait toujours au S an dus,
je l’avais bien remarqué, moi! Pour vous finir, je
portais mon huile à la main ; j’étais très honteuse,
car le nouveau m’épiait en dessous. Alors, je lui
dis : « A votre service, Monsieur le curé. » Il a
pensé tout de suite que je devais être une créature
de confiance et il m’a donné la commission de venir
260
MINETTE
chercher Mademoiselle Hermine. « Il paraît, a-t-il
réflexionné, que cette demoiselle fait du scandale
dans le pays. Vous la connaissez, ma brave dame ? »
Naturellement, je lui en ai offert pour son argent;
il était pressé, il m’a écoutée, bien poli, l’oeil
baissé, souriant d’un sourire malin. Je le crois
plus fort que le vieux, vous savez, Maria !
— Que le diable ait son âme, à ce vieux méchant
hibou! interrompit Maria; c’est lui qui a fait tout
le mal en faisant l’amour à la défunte baronne.
Nous n’avions point besoin de sa mijaurée de fille.
Ils peuvent la confesser tous les deux, il n’y en aura
pas de trop; elle porte un plein tablier de péchés,
celle là !
— Je la mènerai droit au presbytère, Madame le
Bruon, je vous promets qu’elle ne flânera pas en
route.
— Et vous la ramènerez aussi, ma pauvre dame
Boissille, car mon homme est allé au village; en
remontant la côte, ils pourraient se parler s’ils re
venaient ensemble. C’est suffisant, du scandale
chez moi; je ne tiens pas à scandaliser les voisins.
Elle ne sort jamais seule, du reste elle ne sort plus
du tout... Je lui ai posé mes petites conditions.
Moi, je soigne mes animaux, je ramasse des légu
mes, et cela me tournait les sangs quand je la ren
contrais au jardin ou aux étables. Je dois veiller à
la propreté de notre maison, n’est-ce pas!,.. Ah!
-----------
. . .. _
261
MINETTE
Boissille, ils me tueront, je vous jure, je ne nour
rirai pas mon troisième!...
La couturière se leva, indignée.
— Oui ! les prêtres vont vous administrer le re
mède... n’ayez crainte, Maria ! il faut que ça finisse ;
moi-même je lui toucherai un mot de la chose; je
suis une ancienne, je l’ai vue naître, je lui ferai
honte de son état. Le nouveau curé m’a paru un
petit bougre sachant son métier. Il débutera dans
la paroisse par un exemple qui donnera une riche
idée de lui, s il a 1 intention de la fourrer au couvent.
Je lui ai conté que le pays était épouvanté... que
votre ménage avait la réputation du meilleur mé
nage de notre endroit. Une fille de nobles, ça n’a
pas la permission de brouiller les cartes du pauvre
monde de ces temps-ci. Vous verrez, la Bruone.
vous accoucherez dans la joie, et je ferai un fier
manteau de baptême, quelque jour...
Maiia, attendrie par les fumées du vin doux, em
brassa la couturière.
Le bon Dieu vous exauce ! Si mon homme ou
bliait la petite ou qu elle mourût de mort bien natu
relle, nous ferions une belle noce à mes relevailles,
Boissille.
Puis elle ouvrit la porte de la cuisine, héla Char
iot qui jouait dans la cour.
— Va nous chercher le garou, lui dit-elle.
15.
262
MINETTE
Le jeune drôle grimpa en courant l’escalier exté
rieur.
— Croyez-vous qu’elle me suivra ? interrogea la
commère de Sorges, un peu inquiète; et si le Bruon
n’était pas content... Il est vif, le Bruon.
— Pourquoi gronderait-il ? C’est le curé qui vous
envoie, tant pis, vous vous en lavez les mains...
— Mais si elle lui répétait le sermon... Vous pen
sez, Madame Maria, on va vous la sabouler à la cure !
— Je suis encore la maîtresse chez nous, je lui
défendrai de parler.
— Ah ! comme ça, elle vous obéit, à vous, la
femme de son galant ! Ce n’est point la coutume des
amoureuses, d’ordinaire elles sont jalouses.
— Hermine est une fille remplie de malice, ré
pondit la Bruone, adressant un regard douloureux au
plafond.
— Une fille de curé, ça connaît des tours d’hypo
crites, murmura Boissille.
— Chut ! la voilà, inutile de la prévenir, elle
nous échapperait.
Mademoiselle de Messiange entra dans la grande
cuisine, Chariot la tirait par un pan de sa jupe.
— Que désirez-vous de moi? demanda la jeune
fille d’une voix tremblante.
Boissille faillit reculer de surprise. Était-il bien
possible que ce fût là Minette, la jolie Minette de
dix-sept ans qu’elle avait encore vue si fraîche avant
MINETTE
263
les moissons, cousant gaiement des vestes de velours
aux deux enfants de sa rivale ? Hermine n’était plus
qu’une ombre désolée, un spectre de femme ; elle
avait caché ses splendides cheveux blonds, et por
tait un bonnet de soie noire comme en portent
les novices de certaines maisons religieuses : quel
ques mèches rebelles sortaient à peine de la coiffe
exactement serrée par deux cordons de laine ; une
guimpe de toile bise grossièrement coulissée for
mait tout son linge sous son corsage de cachemire,
et son tablier n’avait plus la légère dentelle qui l’or
nait autrefois. Ses pieds menus s’emprisonnaient
dans de lourds sabots, des galoches n’ayant jamais
été faites pour eux ; elle montrait, en'marchant vite,
des bas drapés, de la nuance de la bête, pareils à ceux
que mettent les paysannes. Seuls, ses yeux mer
veilleux restaient les mêmes, toujours éclatants
comme une lumière d’aurore, toujours immenses
comme son amour de folle. Ils semblaient s’être en
core élargis dans la pâleur de son visage de bébé
souffrant, des cercles bruns les estompaient, les
rendant plus tristes et plus passionnés. Sa bouche,
demeurée très rouge, tranchait sur la blancheur
mate de sa peau. Par places, le long de son cou, en
travers de ses joues décolorées, quelques cicatrices
saignaient, égratignures mystérieuses provenant
ou d une branche de ronce qui lui avait labouré les
chairs, ou d’un ongle cruel.
264
MINETTE
— Vous êtes donc tombée sur un fagot d épines,
Mademoiselle ? dit Boissille, intimidée pai 1 aspect
navrant de cette fille de nobles, riche héritière ha
billée comme une mendiante, coiffée comme une pe
tite soeur des pauvres.
Le regard d’Hermine eut la reveuse expiession
d’un regard de martyre que les jugements du monde
n’occupent plus.
— En effet, ma bonne Boissille ! répondit-elle
avec résignation.
— Oui, déclara la Bruone haussant les épaules,
Mademoiselle est allée cueillir des mûres, un soir,
bien que je lui défende les promenades au clair de
lune... Elle est revenue toute balafrée. Ça ne fait
plus le compte des amoureux... et C’est une punition
juste. Le diable se mêle de leurs histoires. Moi, j ai
voulu cependant lui donner de la graisse d oie pour
s’enduire, elle a refusé. Chacun son goût, les
hommes ne sont pas difficiles...
Hermine se tenait droite par miracle, elle s’af
faissa sur une chaise.
— A quoi cela sert-il de soigner son corps, bal
butia-t-elle, il faut l’enterrer un jour ; j’ai aimé ma
figure, car je l’ai souvent contemplée au miroir; à
présent, je me fais peur et je ne m admire plus.
Boissille ne savait comment expliquer le but de
sa visite. Elle poussa Maria dans le dos.
— Vous devez lui dire, vous, grommela-t-elle,
MINETTE
265
embarrassée de sa mission de gendarme. Elle a l’air
si malade... ça va peut-être lui troubler ses diges
tions...
•—Le curé de Sorges est sur le point de trépasser,
voilà ! fit brutalement Maria en reprenant son sa
vonnage.
— Et il demande à vous voir à son lit de mort,
ajouta Boissille.
Hermine ferma les yeux comme une femme qui
va s’endormir.
— Ah! il veut mç voir, souffla-t-elle d’un accent
bas, presque indifférent.
— Vous irez avec Boissille, vous ne la quitterez
pas, dit Maria; remontez chercher votre mante,
vous vous désolerez un autre jour. Allons, dépê
chez-vous. Je ne tiens guère à ce que vous reluquiez
le Bruon derrière les haies du chemin. Vous savez
bien qu’il est sorti, et ça vous amuse de sortir. Je
parie que vous ne pleurez pas...
— Je ne pleure plus, répondit Hermine, qui se
dirigea vers le seuil sans poser une seule question
à Boissille.
—• Quelle misère ! avoua Boissille quand la jeune
fille fut loin.
— Oh ! une jolie gredine ! cria Maria hors d’elle ;
je ne m’y trompe pas, je connais ses tours ; dès que
le Bruon arrive, elle vous a une face rouge comme
de la braise et des yeux de chèvre en chaleur .
266
MINETTE
Oui ! oui ! payez-vous de ses manières de saintenitouche ; moi, elle ne m’attraperait pas quand elle
prierait Dieu toute la nuit : elle court mon mari
comme notre chatte court les matous sur les toits !...
Ils me feront crever de désespoir !
Boissille, perplexe, acheva son verre de vin doux.
En descendant la colline, la couturière essaya de
faire parler Hermine, mais celle-ci resta muette.
Un instant la rusée commère feignit d’apercevoir
le Bruon dans un champ j elle dit, s arrêtant tout-
net, le bras tendu :
__ Tiens!... c’est Monsieur Laurent... Je Jvois
briller un fusil. Penchez-vous donc de ce côté, Ma
demoiselle.
Hermine poursuivit son chemin sans remuer la
tète : on aurait juré qu’elle n’entendait plus le son
des voix humaines.
Près delà cure, Boissille, de mauvaise humeur,
lui en désigna l’entrée.
— Je vous laisse, Mademoiselle, bonne chance!
je crois que vous serez confessée là-dedans et que
vous trouverez la pénitence toute prête. Dame! soit
dit sans vouloir vous offenser, 1 amour d un homme
marié, ça n’est pas une bénédiction. Si vous êtes
malheureuse, la Bruone est bien à plaindre... c est
son homme, vous n’avez pas le droit de le lui voler.
Hermine releva le front, ses beaux yeux d’égarée
s’irradièrent d’une lueur, puis elle eut un souiire
MINETTE
267
vague. Elle salua cette femme en passant devant
elle, mais ne desserra pas les lèvres. Dans le jar
dinet de l’abbé Descalendel, un prêtre lisait son
bréviaire. Hermine se dressa au milieu de sa médi
tation et lui causa une véritable frayeur. C’était
donc là une redoutable pécheresse, l’enfant chétive
qui venait chez un mourant puiser la force néces
saire à ses propres agonies? Quoi, c'était Hermine
de Messiangc, la concubine de Laurent Druon, la
pitoyable créature qui s’avancait toute chancelante,
des blessures au visage, les yeux creusés par les
larmes, le corps ployé par un mal sinistre. Quoi,
la fille poitrinaire toussant sa toux rauque dès qu’elle
ouvrait la bouche pour dire une humble salutation,
c’était Hermine? Le nouveau curé de Sorges, encore
jeune, encore enthousiaste, fut stupéfait. Comment
sévirait-il contre la brebis galeuse? Elle avait
toutes les allures d’une sainte repentie!...
— Mademoiselle, murmura-t-il, je suis envoyé
par notre évêque pour assister l’abbé Descelandel
et le remplacer, si Dieu le rappelle à lui. Il a
désiré vous donner ses instructions avant de
mourir ; c’est votre directeur, j’ai cru bien agir en
vous faisant déranger... Vous êtes malade, sans
doute... Alors, je regrette, Mademoiselle...
Hermine l'interrompit.
— J’obéis aux ordres de mon père, dit-elle, pour
vu qu’il ne me demande pas l’impossible.
268
MINETTE
Le jeune abbé frémit, ce nom de père, elle le
scandait comme une menace.- L’évêque l’avait en
voyé, désirant éviter un dernier épanchement entre
ces deux êtres maudits; qu’allait-il entendre, lui
que l’on chargeait d’une mission sévère? Comment
sauvegarderait-il la dignité de l’Eglise! On se lasse
de tout, même des tortures les plus sacrées! Si le
saint, angoissé par la perspective de la mort, ces
sait d’être saint, faiblissait en présence de sa fille
adorée, n’osait ni l’accuser, ni la punir?...
— Mademoiselle, votre père spirituel vous attend,
répliqua le jeune prêtre poussant la porte d’une
main mal assurée.
Hermine pénétra dans la chambre les yeux calmes
et la tête haute.
Un cierge brûlait à côté du chevet de l’agonisant,
éclairant une petite table couverte d’une nappe
blanche. Un crucifix en vieil ivoire était sur la table
avec un bol plein d’eau bénite.
De minute en minute, l’abbé Descalendel se
faisait poser des compresses imbibées de cette eau
le long des tempes, unique soulagement qu’il
voulût recevoir de la charité des hommes. Etendu
comme un cadavre, ses habits sacerdotaux déjà
préparés pour la funèbre cérémonie, le curé de
Sorges avait l’aspect, tellement la rigidité de ses
membres s’accusait sous les draps, de ces antiques
statues de bois verni que les siècles ont usées. La
MINETTE
269
chambre, autour de lui, demeurait d’une pauvreté
lamentable. Son remplaçant avait dû organiser
un lit de sangle derrière un paravent prêté par
une dame de la paroisse; les carreaux de pa
pier se fendaient dans les averses de cette fin d’au
tomne, et le jeune garde-malade se plaignait du
froid.
Seul, un fauteuil, dont on avait enlevé la housse,
resplendissait, luxueusement neuf au milieu de la
misère générale du logis. C’était un confortable
voltaire brodé de capricieuses arabesques en soie ;
ses couleurs vives, chatoyantes, éclataient comme
une fusée d’étincelles dans la triste prison du péni
tent. Il y avait là comme un souvenir de bonheur,
une perpétuelle tentation de se reposer en la mol
lesse charmante d’une féminine parure. Le dessin
représentait une guirlande attachée par des noeuds
de ruban bleu sur un fond tout diapré de minuscules
croix de Malte, et le voltaire, en ébène massif, pos
sédait les plus moelleux ressorts.
— Vous ne vous en êtes donc jamais servi ? avait
dit le jeune séminariste, émerveillé de la fraîcheur
de la tapisserie lorsqu’il avait ôté la housse.
— Non, avait répondu le curé de Sorges, parce
que c’est un présent de la baronne de Messiange.
Et le moribond, pour ne pas voir ces fleurs, ces
rubans, toutes ces naïves combinaisons écloses sous
MINETTE
les doigts attentifs d’une femme éprise, s’était
tourné, paupières baissées, vers la muraille.
, Hermine, en entrant, se signa comme devant
l’autel. Le cierge brûlait mal, formant une auréole
de fumée rousse à la tête de l’abbé Descalendel qui
essayait de reconnaître sa fille.
— Je suis là, murmura-t-elle s’agenouillant près
de son chevet.
y J)./?-
A.**
L’envoyé de l’évêque se posta, debout, à côté
du fauteuil, regardant Hermine avec une sorte
d’effroi superstitieux.
Mon enfant, balbutia l’ascète s’appuyant sur un
coude et respirant une éponge imbibée de vinaigre,
je vous ai fait appeler, car mon heure sonne. Dieu
va me délivrer du souci de vivre. Vous restez dans
les ténèbres, j’ai peur pour vous. Celui qui me
succédera doit vous diriger, et il vous traitera sans
doute en grande pécheresse, selon la rumeur publi
que ; je veux vous écouter encore une fois en
confession. Avant de partir, je veux savoir si la
créature la plus innocente est réellement devenue
mensonge et perversité. . Je me sens bien faible,
Monsieur l’abbé, ajoute-t-il s’adressant au jeune
homme, ouvrez cette croisée ; l’air est froid, mais je
ne crains plus le froid et il faut pourtant que je
respire...
Les mèches argentées de ses cheveux se mouil
laient d’une sueur abondante; ses bras, secoués par
MINETTE
271
un frisson terrible, allaient et venaient en dessus
de ses vieilles soutanes rapiéciées, que l’on avait
mises en travers de son lit pour le réchauffer un
peu, malgré sa défense. Le séminariste-ouvrit une
croisée; un tourbillon de feuilles sèches s’effondra,
la vigne vierge, maintenant jaune et rouge comme
de l’or et du sang, écarta ses longs rameaux : on
vit toute la colline jusqu’au carrefour de l’Abreu
voir, où se dressait un saule mort.
—- Ah ! dit l’agonisant très doucement, je me
trouve bien mieux. . Hermine, mon enfant, vous
êtes là, vous m’écoutez... Des gens ont répété
d’atroces choses... Un soir, chez vous, à la Mes
siange, vous avez donné lieu au scandale ; un soir de
moisson, n’est-ce pas, Monsieur l’abbé?
Lejeune prêtre inclina le front.
— Je crois que oui... Les uns disent : une nuit,
l°s autres affirment qu’ils ont surpris des actes, —
souffla-t-il, hésitant à préciser les faits, l’émotion le
gagnant peu à peu.
— Mon enfant, déclara le curé de Sorges d’un
ton sourd, que Notre Seigneur Jésus-Christ nie
pardonne de vous jeter la première pierre... On
vous accuse d’être la maîtresse de Laurent Bruon.
Vous n’avez jamais menti, répondez-nous, vous
êtes au tribunal de la pénitence et la fausse honte
est inutile devant vos directeurs.
Hermine, toujours agenouillée, répliqua :
272
MINETTE
— Mon père, je l’aime.
Le séminariste se cacha le visage sous ses mains
jointes.
— Malheureuse fille!... râla le curé qui eut un
mouvement d’horreur. Oh! reprit-il, se crampon
nant à son oreiller, Seigneur, éloignez ce calice !...
Hermine, vous la pureté, vous la piété!... Et je
pensais que vous sauriez-vous défendre, parce que
j’avais eu le soin de vous montrer le danger ! Non,
ce n’est pas possible... ma fille, vous vous abusez
vous-même... Aimer Laurent Bruon, il est marié,
c’est l’adultère... Vous n’avez point commis le
péché dont les anges ont le suprême dégoût, vous
un ange !
— Monsieur le curé, si Mademoiselle nous avoue
sa faute, murmura le séminariste, il est pénible
pour elle d’insister; notre devoir est de l’encou
rager à se repentir.
— Mais elle n’avoue pas!,., cria le curé de
Sorges, ses yeux étincelant dans ses grandes or
bites creuses.
-— Mademoiselle, questionna l’abbé avec un
geste raide, êtes-vous ou n’êtes-vous point la maî
tresse de Laurent Bruon ?
— Je l’aime ! répondit Hermine de sa voix d’ins
pirée qui rêve hors du monde.
—-Vous l’entendez!...
MINETTE
273
Le curé de Sorges avança le bras, son index
tremblant toucha la tête de sa fille,
— Tu veux que je te maudisse!.., dit-il, oubliant
qu'il ne la tutoyait jamais. Malheureuse!... Cet
homme, le pire débauché, cet homme, un voleur,
car il t’a dépouillée de ton vivant et il aurait voulu
ta mort, cet homme qui a failli être criminel, dou
blement criminel, sacrilège, cet homme, le bour
reau de ta mère, cet homme, un suborneur et un
lâche, cet homme qui profite de ta minorité, de
ton impuissance, pour te séduire... cet homme,
l’époux de Maria... cet homme est ton amant ?
— Je l’aime!
Hermine s’était redressée ; elle regardait fixe
ment le curé de Sorges, et il semblait au coupable
mourant que la voix de sa conscience lui révélait
de nouveaux désespoirs. Elle était de retour, la
femme cynique, la séduisante fille du démon de
l’impureté, elle se levait contre lui comme un
foudroyant remords, elle bravait encore le Dieu
de la croix qui étend ses bras et jamais ne les
referme dans un élan de l’amour promis ! elle était
de retour, qu’elle se nommât Hermine de Messiange
ou la baronne Charlotte de Messiange, c’était bien
la même... la damnation! Elles ne résistaient
point, les créatures qu’un crime d’amour engen
drait pour l’amour ! Non ! Elles naissaient de la
fange, et elles glissaient dans la fange avec la
274
MINETTE
joie furieuse d’accomplir leur infernale mission !...
Ainsi, sa fille déshonorée aimait son séducteur !
Là-bas, sous le toit des Messiange, où la mère
avait durement expié, la fille, la leur, s’ébattait
en de monstrueuses caresses adultères... Tout le
pays le savait, on parlait tout haut de cette chose
comme d’une aventure très naturelle. Lui avait
jeûné, s’était mortifié, avait souffert les plus raf
finées tortures physiques , avait enduré le plus
atroce martyre moral pour arriver à ce résultat
dérisoire, épouvantable : sa fille ayant un amant
qu’elle disait aimer!... Ah! pourquoi ne savaitelle pas mentir, la misérable pécheresse ! elle lui
aurait épargné ce doute sinistre qui allait, à pré
sent, le tenailler jusqu’au bord de son cercueil, il
doutait... Pourquoi cet entassement de hontes ?
Pourquoi ces lentes agonies des créatures qui ne
peuvent lutter et s’en vont 11e comprenant plus
rien, ni la bonté de leur Créateur qui pouvait 11e
pas les créer, ni la férocité du châtiment alors
qu’il était facile au justicier de ne pas les faire suc
comber. La justice du ciel... mais elle n’existait
plus. Il demandait le repos pour sa fille, et on la
lui volait devant lui quand, meurtri de coups, les
jambes paralysées, le cccur gonflé de larmes, il
n’avait plus la force de crier : grâce ! au monstre
la guettant !... Le curé de Sorges eut la pensée do
blasphémer ! C’était trop ! II offrait son paradis en
MINETTE
275
échange de sa fille ! Puisqu’elle choisissait l’enfer,
il irait en enfer ! Plus de Dieu ! plus de repentir
plus de sagesse, plus de pureté, plus de sacrifices.'
On lui prenait l’âme de sa fille à son lit de mort...
A quoi bon prier ?.. Le ciel était sourd ! Il laissait
voler les enfants innocents ! La Vierge ?que faisaitelle dans cet éther bleu flottant là-bas, autour
des collines ravagées par le vent d’hiver ?.. La
Vierge ne protégeait pas les vierges... Le trésor
sacie de la puiete des femmes n avait aucun
asile sur terre, et dans le ciel il y avait rien
que de l’éther bleu ! Où était donc la colombe de
Sorges? Ses ailes traînaient parmi les boues du che
min... Oh! cet arbre, ce saule... il semblait me
naçant comme un spectre... il descendait grotes
que et tout éventré, les branches tordues en
guise de corne... La montagne tressaillait , les
airs s’embrasaient, des feuilles pleuvaient en
larges taches de sang pourpre.
— Damnation!... damnation!... cria le curé de
Soiges, se couvrant de son drap pour ne plus voir
ce bouleversement de la nature.
— Mademoiselle, soupira le jeune abbé, vous
lui avez fait bien du mal. Voici qu’il entre en agonie.
Je vais lire les psaumes. Retirez-vous, je verrai
plus tard ce que nous déciderons... Nous voulions
vous sortir du péché s’il était temps... Hélas! vous
fuyez la bonne route!.,. Songez qu’un tuteur n’a
276
MINETTE
pas tous les droits sur une enfant mineure, et, en
nous réclamant de certaines lois qui régissent la
société, nous aurions pu vous sauver ! Vous pouvez,
1 accusant de violences ou d’injures graves, recourir
au maire de cette commune, même en supposant
que vous ayez cédé... si on vous avait contrainte...
Vous saisissez, Mademoiselle, car notre sainte
religion nous défend d’entrer dans certains détails
avec nos pénitentes... Mon père, ajouta le jeune
séminariste, qui semblait réciter une leçon apprise,
mon père, vous m entendez ?... Calmez-vous,
1 heure n a pas sonné .. Dieu ne veut point vous
enlever sa grâce... Mademoiselle Hermine de Messiange se repentira, et à sa majorité...
— Damnation ! répéta le curé de Sorges, se bou
chant les oreilles pour essayer de mourir en
paix.
— Seigneur Jésus, secourez-le ! murmura le jeune
homme, désignant la porte à la pécheresse, car il
devinait que la mort de son supérieur ne serait
point édifiante.
— Adieu, mon père, dit Hermine tristement.
Le corps du curé eut un frémissement : la jeune
fille détachait sa mante et l’étendait sur lui.
— Je n ai que ce manteau en toute propriété, je
vous le laisse, mon père, vous avez froid, vous
souffrez... Ne me bénirez-vous pas avant que je
vous quitte pour ne plus vous revoir ?
MINETTE
277
Le curé eut un geste fou, il ôta le vêtement, les
yeux hagards, les mains crispées.
— Moi, je ne puis pas, non, je ne veux pas te
maudire... mais tu seras damnée!... Nous serons
damnés tous les deux...
Hermine suppliait.
— Reprends ce manteau, fille de Satan, il me
brûle !...
L’abbé toucha l’épaule de la jeune fille. Il était
désespéré.
Retirez-vous, Mademoiselle, les mourants ne
savent guère ce qu’ils disent. C’est un saint... vous
l’avez offensé.
Ileimine reprit son manteau, se dirigea vers la
porte.
— Je savais, moi, ce qu’il fallait dire ! balbutiat-elle. Accuse-t-on ceux qu’on aime ?... Oh! non, je
n’ai jamais eu un père dans ce prêtre qui n’a jamais
connu le véritable amour, puisqu’il a l’idée de me
jeter sa malédiction pour adieu!
Elle gagna le jardin; le séminariste la suivait,
respectueux. L’épreuve devait être rude pour une
enfant à la merci d un brutal débauché comme ce
Laurent Bruon, et involontairement peut-être il
se prenait à l’admirer, car ces mots si simples :
Je l’aime, seront toujours doux et magiques
aux jeunes cœurs! Elle aimait!... Quelle joie
ineffable contenait donc le divin verbe appliqué
16
278
MINETTE
à la créature !... Elle aimait, et elle ne se
plaignait pas ! La tendre victime savourait les
injures, digne fillede ce père mourant dans le
mépris public.
— Vos enseignements sont adorables, Seigneur !
pensait-il, tandis quTIermine s’arrêtait devant un
rosier jonchant l’allée de ses fleurs flétries.
— Monsieur, dit-elle humblement, permettezmoi de cueillir cette fleur qui a résisté au vent
d’automne. Chez nous, je ne peux pas m’absenter
quand je le désire. On me refusera, j’en suis sûre,
des couronnes pour le tombeau de notre pauvre
curé. Je ne reviendrai peut-être pas pour son en
terrement : il aimait les roses blanches.
Elle cueillit la pâle rose de novembre qui s’at
tardait dans une jouissance infinie de vivre et
d’être belle.
— Soit, répondit le jeune abbé s’essuyant les
yeux, allez donc, mais dépêchez-vous !
Hermine, soudain, se détendit nerveusement, elle
courut au chevet du moribond.
— Mon père, dit-elle bien bas, posant la fleur
sur la poitrine du curé de Sorges, qui râlait, je
n’ai pas cédé» je vous le jure, je connais le péché,
Car j’aime trop pour ignorer l’amour; seulement,
je lui résisterai jusqu’à en périr de chagrin... Que
votre fin soit paisible, mon père, m’entendezvous?
MINETTE
279
Le curé la regarda. Son œil déjà vitreux s’al
luma d’une flamme farouche.
— Tu aimes ?
— Oui, et je ne veux pas me séparer de celui
que j’aime. Vous n’êtes point parti de Sorges,
vous, mon père?...
Il eut un sourire d’extatique. Elle continua :
— Procurez-moi la force de lutter, en m’avouant
que votre amitié était une affection paternelle...
je saurai alors que les pures passions peuvent être,
et j’en mourrai un jour s’il le faut. Que m’importent
les jugements du monde!... Vous avez laissé mé
dire, vous !
Le curé de Sorges retomba sur ses oreillers,
s’abandonnant à la mort dans un ravissement déli
cieux, maintenant qu’il retrouvait sa fille chaste,
son Hermine immaculée. Toute sa dignité de prêtre
lui revint. Il aperçut le Christ nimbé d’une gloire,|lui
tendant ses bras liés par les crimes des hommes, ses
bras cependant éternellement ouverts aux pécheurs?
— Mademoiselle de Messiange, dit-il, et son
accent paraissait lointain, comme l’écho d’une autre
voix, Hermine, ma fille, les secrets de l’Église n’ap
partiennent qu’à Dieu...
— Je vous attends, Mademoiselle ! murmura, le
séminariste très inquiet, mettant une ombre fu
nèbre entre eux et le ciel, d’une clarté de saphir.
— Adieu! sanglota Hermine. Elle s’enfuit, négli-
280
MINETTE
géant de s’arrêter sur le seuil de cette porte pour
saluer son nouveau directeur spirituel. Elle avait
deviné le père à travers le sublime renoncement du
pasteur. Personne, hélas ! ne remplacerait le saint
qu’elle avait presque tué par son détestable amour.
— Oh ! mon cher père ! mon père bien-aimé ! je
vous jure de ne jamais céder... Moi aussi, je veux
être digne du martyre! se répétait-elle en gravissant
la colline...
, Au détour d’un chemin, vers le carrefour de
I Abreuvoir, elle rencontra un chasseur marchant
le front penché. C’était le Bruon. Elle demeura
immobile, clouée à la terre profane. Elle voyait son
vrai Dieu ! Et, dominée par un sentiment plus puis
sant que le cri de sa conscience, elle oubliait le
pere agonisant, la damnation qui la menaçait, la
honte cruelle qui lui mordait le coeur...
—- Laurent ! gémit-elle, la bouche tout enivrée
de ce mot, parce que c’était son nom à lui.
— Toi, toute seule, ma Mine! Où est donc
Maria?... Quelle plaisir de te découvrir là sans
espion... Mais je rêve, ma chérie!... Comment, tu
pleures?... Il y a encore des malheurs dans l’air,
nous ne souffrons pas assez, dis?... Explique-moi
tout...
II l’avait prise par la taille, la serrait à la briser :
depuis bien longtemps il ne lui était plus donné de
h contempler à son aise, et cette bonne fortune
281
MINETTE
l’enchantait. Hermine, docilement, le suivit avec le
chien Canteau, qui trottait, le nez sur les buissons
du sentier.
— Le curé de Sorges se meurt, bégaya-t-elle,
s’étouffant pour ne pas sangloter trop fort.
— Ah !... répliqua Laurent, lui caressant la main,
nous sommes tous mortels... Dis-moi, ma Mine?
qu’est-ce donc que les égratignures que tu as ? Cela
me préoccupe... Et je désespérais de t’en pouvoir
parler.
— Laurent, je n’ai pas l’âme joyeuse ! Si tu crois
que le curé est mon père, laisse-moi prier pour le
repos de son âme... Ne touche point à mon chapelet.
Ne m’embrasse point... Les anges se voilent la
face quand tu t’approches de moi, et je tremble.
— Folle ! toujours des sottises! les anges ont
grand tort... mais, réponds, je suis furieux de ces
marques sur tes joues !... qui te les as faites ? Oh !
si Maria te frappait, elle n’aurait plus qu’à prier...
elle, pour la dernière fois. Hermine, où cours-tu si
vite ?...
Ils reculèrent. La Bruone descendait le chemin
accompagnée de ses deux enfants. Laurent s’élança
dans la direction du rocher de la Chabrette, sifflant
doucement son chien. Hermine continua sa route.
— Vous cherchiez le Bruon? demanda-t-elle a
Maria, qui, soupçonneuse, l’examinait des pieds à
la tête.
16.
282
MINETTE
— Oui ! espèce de vaurienne, je cherche mon
mari... et je pense que tu l’as trouvé... Tu es toute
ardente comme une grive saoule de raisins mûrs !
— Il est là-bas ! riposta Hermine, désignant d’un
geste fier Laurent en train de se dissimuler der
rière le rocher de la Chabrette.
— Drôlesse ! cria la Bruone, giflant la jeune fille
dont les joues saignaient encore.
Mlle de Messiange pressa le pas pour ne point
scandaliser les petits par une scène de violence.
Alors Chariot se baissa, ramassa un caillou et le
lança sous ses jupes.
— Hue ! le garou ! Sale fille qui court après les
hommes ! rugit le louveteau trépignant dans une
rage effroyable, que lui-même n’avait jamais pu bien
définir.
Jacquot brandit un bâton.
— Maman, ajouta le chérubin tout rose de colère,
je tuerai la sorcière, moi, tu verras !...
MINETTE
283
VIII
Les sens lui étaient venus avec leur hideux cor
tège d’initiations bestiales, et, fidèle aux préceptes
des livres saints, Hermine s’était d’abord roulée
dans les épines. Un soir qu’elle errait le long d’une
haie couverte de mûres appétissantes, elle avait
fait semblant de cueillir un de ces fruits, parce que
les enfants l’espionnaient, puis elle s’était laissée
choir, la face dans le roncier, se mordant les lèvres
pour ne pas crier de douleur. On avait réellement
voulu panser ses plaies, mais elle avait refusé.
L’ingénue résistait de toutes ses forces au démon
de l’amour qui la possédait malgré elle, et elle es
pérait bien, avec la grâce de Dieu, terrasser l’im
pur...
Quand le curé de Sorges fut mort, se voyant
abandonnée de son gardien le plus vigilant, elle
redoubla de rigueur vis-à-vis des douces beautés de
son corps d’ange. En dépit du froid, elle se réveil
lait la nuit pour dire les litanies de la Vierge, se
recommandait à son père dans des évocations
284
MINETTE
naïves, lui rappelant les souffrances qu’il avait en
durées lorsqu’il était hanté de sa passion pour sa
mère. Elle ôtait le châle de laine étendu sur son
lit, s’éclaboussait de gouttes d’eau, brisant les
glaçons de sa cruche afin d’obtenir une eau plus
salutaire, car elle savait que le démon n’aime pas
le froid; il se complaît surtout dans les chauds
replis des draps des femmes paresseuses, qui, le
matin, se dorlotent, les paupières mi closes, écou
tant les murmures de sa perfide voix. Hermine se
levait dès l’aube. Elle faisait son lit, ouvrait grande
sa fenêtre pour renouveler l’air, et, les mains en
gourdies par le vent glacial, elle balayait, net
toyait, rangeait comme une servante; elle se lavait
ensuite dans une terrine de grès avec du savon de
la cuisine, se crevassant les doigts et s’abîmant ses
petits ongles en amande. Exclue de la famille, elle
passait la moitié de ses journées chez elle, sans
beaucoup de feu, travaillant à de nombreux ouvra
ges de couture. Elle repassait tout le linge de la
maison, le reprisait, le brodait, tricotait pour les
pauvres des environs, tâchant d’absorber sa pensée,
de s’anéantir toute au fond d’un labeur pénible et
d’effrayer l’ennemi par un maintien austère, des
occupations rebutantes. Pendant les repas, elle
mangeait peu, des morceaux que Jacquot lui oc
troyait, ne les aimant pas ou ne pouvant les finir.
Comme elle toussait, Janissette lui préparait en
MINETTE
285
cachette des tisanes qu’elle buvait sans sucre si
on la forçait à les boire. Aux veillées, elle remontait
chez elle, allumait une lampe et lisait jusqu’au
moment de s’endormir. Malheureusement, sa bi
bliothèque de jeune fille était vite épuisée; les
livres saints, qu’elle savait presque par cœur, ne
l’intéressaient plus assez pour lui procurer de con
solantes réflexions. Hermine n’osait pas demander
de nouveaux livres à Laurent; non seulement elle
craignait que le goût du régisseur de la Messiange
fût suspect, mais c’était lui adresser une coquette
rie que lui adresser une prière ? Elle fermait les
œuvres de saint Augustin, regardait son feu qui
allait s’éteindre, pensait... Oh! la pensée! Quel
rapide chemin pour les pieds légers du démon! Les
murailles s’écartaient peu à peu, l’air devenait plus
chaud, des bouffées de parfums exquis s’échap
paient des cendres blanches comme si on eût versé
sur les dernières braises un baume odorant. Une
fumée intense entourait la jeune fille palpitante,
sa tête se penchait, lourde, ses yeux s’obscurcis
saient ; elle était dans une prairie, Laurent s’appro
chait d’elle, tout petit, tout discret, un enfant
timide, et il grandissait brusquement, prenait les
proportions d’un géant, l’emportait dans une seule
de ses mains, la serrait à la broyer, comme un roi
telet que l’oiseau de proie écrase. Hermine haletait,
demandait de la pitié à son bourreau, puis tout d’un
286
MINETTE
coup un baiser immense la renversait pâmée sur sa
chaise. Après tout, l’amour n’était pas si terrible,
ce devait être même une chose délicieuse, à en juger
par les frissons de plaisir qu’il volait aux chastes !...
Les animaux, les hommes, les femmes aimaient; un
prêtre avait aimé: elle était fille de l’amour!...
Qu’aurait-elle fait si Laurent était devenu libre?...
et sa pensée se précipitait dans des abîmes de vo
luptés permises ! Ce que Dieu défendait aux unes,
il ne le défendait pas aux autres... Ils iraient loin
chercher le repos et des voisins bons ; elle achète
rait, car il disait qu’elle était riche, une maison plus
gaie, des jardins remplis de fleurs inconnues qu’elle
rêvait toujours fraîches, des fleurs poussant l’hiver ;
elle porterait des rubans bleus sans que personne
eût le droit de les lui retirer... Ah ! son ruban bleu !
Maria le lui avait saisi un jour à son cou, et elle
l’avait jeté aux ordures. Elle y tenait, cette fragile
étoffe l’attachait comme une chaîne à son maître
bien-aimé! Les moindres objets qu’il lui donnait
gardaient un aspect tout singulier pour elle. En cas
sant des noix, une veillée, il lui avait glissé ce que
dans la campagne on nomme : une noix de souve
nance, une toute petite noix, qu’un accident a fait
avorter et qui est vide, mais lisse, jolie, un trompel’œil! Curieuse ainsi que le sont les jeunes chats,
elle tournait souvent et retournait le fruit décevant
pour savoir ce qu’il pouvait contenir, elle demeu
MINETTE
287
rait intriguée, machinalement elle y mettait ses
dents fines pour la casser...
— Non, pensait-elle avec un effroi superstitieux,
s’il allait m’oublier !
Hermine ne désirait pas être oubliée; elle préfé
rait n’importe quelle torture à son indifférence. Sa
vie de recluse exagérait ses facultés de sentir, elle
devinait des choses derrière les murailles de sa
chambre, elle connaissait tous les pas des gens, elle
voyait leurs actes à travers les pierres : Janissette
marchait en traînant ses galoches et en geignant,
elle l’entendait venir d’une lieue. Maria tapait les
portes, les enfants bousculaient les meubles, mais
Laurent, lui, avait un pas souple, rapide, pressé,
difficile à percevoir. Et elle analysait les idées de
Laurent par la manière dont il marchait dans le
corridor conduisant au lit du baron défunt. Oh !
son pas, il lui donnait des tressaillements de joie
ou des désespoirs affreux. S’il s’arrêtait du côté de
la chambre des enfants, hésitait une seconde, le
temps de secouer ses cheveux en arrière, avec le
geste d’impatience qui lui était familier, c’est qu’il
pensait à la surprendre. Alors elle s’élançait vers la
porte, la verrouillait non sans un soupir de regret.
Une fois, elle devina juste, car il vint chez elle ; sa
porte était mal verrouillée, elle s’entr’ouvrit.
— J’ai à te dire, Mine, fit-il les yeux irrités, que
si tu t’entêtes à ne pas allumer ton feu, je mettrai
288
MINETTE
Maria en pension dans une ferme pour que tu
puisses te chauffer en bas. Tu me comprends,
hein ?
Et il s’était éloigné, n’ayant pas franchi le seuil.
— Au fait, songea-t-elle, je peux bien me chauf
fer, nous sommes en décembre.
Laurent, quand il lui donnait un ordre, posait
toujours une carte dans le jeu du diable; elle lui
obéissait aveuglément.
Laurent, dégoûté de son intérieur depuis que la
jeune fille s’exilait de la pièce où vivaient la famille
et les domestiques, allait courir les veillées voisines.
Il chassait le jour, ne rentrait la nuit que pour se
coucher à l’autre bout de la maison, dans le lit dont
les baldaquins verts l’avaient jadis fait reculer. La
chambre, meublée de meubles bizarres, l’intéres
sait très peu; il y dormait le moins possible, son
tempérament de fer lui permettant les veilles les
plus prolongées; mais dans ce lit fabuleux et excel
lent, du reste, Maria ne se lamentait pas, elle ne
lui racontait pas qu’elle se croyait enceinte de son
troisième, qu’elle n’aurait jamais le courage de le
nourrir, que le pays s’indignait de la voir négligée
par son époux, elle, un superbe brin de fille encore
tentant pour les galants des alentours. Il n’enten
dait pas les gamins demander à être mouchés, vou
lant boire, sous le spécieux prétexte d’un rhume de
cerveau, Janissette les grondant ou s’imaginant
MINETTE
289
qu elle tiouvait toute la basse-cour saccagée par la
fouine et se récriant en proie au cauchemar, selon
son habitude.
Laurent se couchait tranquille, prenait ses aises,
enfonçait sa tete brûlante dans la fraîcheur d’un
oreiller vierge, attendait inconsciemment peut-être
quelqu un qui, certes, ne viendrait pas de sa propre
volonté. Tl ne tardait guère à dormir, ayant supputé
les chances d une fuite avec Hermine jusqu’au
paradis des amoureux que l’on appelle Paris. Jac
quot entrait chez lui dès son réveil pour lui donner
des nouvelles, du vin blanc et une galette. Jacquot,
rusé comme un renard, faisait l’espionnage pour le
père aussi bien que pour la mère. Il disait que sa
marraine avait récité des dizaines de chapelet tout
haut, qu’elle se peignait au moment même, qu’elle
était joyeuse, puisqu’elle chantait une romance,
qu elle lui parlait de sa chambre à la sienne pour le
questionner au sujet de ses prières. Chariot appa
raissait devant son lit comme un sourire de l’ado
rable fille qu’il aimait, lui portail la senteur de sa
chair, tout un flot de ses cheveux dans une lumière
blonde. Et Chariot, morceau de paysan sournois,
se faisait donner des pièces d’argent toutes neuves
qu il fourrait les unes après les autres autour de la
ganse de son feutre des dimanches. Laurent se
passionnait pour son aîné, il lui laissait exécuter
des cabrioles sur le lit du baron, l’aidait à se pendre
17
290
MINETTE
aux grands baldaquins verts, lui liait des chaises
ensemble pour organiser un train; ces chaises
étranges avaient des dossiers sculptés en forme
d’ogive tout incrustés de cuivre doré. Chariot mas
sacrait les sculptures, tapait dans les coussins de
damas, et se retirait en ayant dérobé le bibelot
d’une étagère.
Hermine pensait des heures entières à cette
chambre isolée où reposait l’homme qu’elle aimait.
Selon ses lois dévotes, elle ne devait pas y pénétrer,
pas plus que dans la chambre conjugale, mais elle
brûlait du désir naïf d’épousseter un peu les ten
tures que Janissette, toujours si négligente, ne
secouait pas. A part la chambre du curé de Sorges,
Hermine, la pauvre pensionnaire, ne connaissait
aucun logis d’homme. Des curiosités irrésistibles,
comme à propos de la noix mystérieuse, la pous
saient vers ce coin de la maison. Déjà deux fois elle
s’était promenée dans le corridor, le cœur battant,
les tempes bourdonnantes, et elle s’arrêtait près de
sa porte, sachant bien qu’il ne l’habitait pas pen
dant le jour, n’osant risquer un regard au trou de
la serrure... Un besoin de toucher à des objets lui
appartenant la tourmentait; quand elle voyait
Janissette coudre un bouton à sa veste de velours
ou réparer un accroc, elle prenait le vêtement des
mains calleuses de la cuisinière, lagourmandait d un
ton vif, s’emparait de sa place pour avoir l’âpre
MINETTE
29 i
volupté de sentir, de baiser l’étoffe. Elle y découvrait
une odeur capiteuse, exquise, une odeur de jeune
fauve qui se serait roulé sur du thym et des vio
lettes. Cependant il n’usait pas de parfum, elle en
était bien certaine, il fallait donc que ce fût sa chair
à lui. Cela l’occupait plus que l’odeur pieuse dont
parlaient les Écritures, exaltant les privilèges des
religieux morts en état de sainteté. Laurent n’était
pas un saint, c’était même un redoutable pécheur,
mais sa chaste solitude le purifiait, probablement,
il dépouillait le vieil homme, selon l’expression un
peu bien impertinente des gens d’Églisel...
Vers Noël, Hermine eut une crise de larmes. Elle
pleura durant toute une journée. Le temps affreux,
la boue, la pluie, les cris d’une nuée de corbeaux
planant sur la Messiange lui fournirent des motifs
qu’elle déclara plus que suffisants.
Au dîner, un fermier lui glissa une allusion
humiliante, car on ne la respectait pas énormément
depuis l’aventure des moissons ; elle se mit à rire
aux éclats, consolée par la grossièreté de ce paysan
qui se troubla, ne sut pas lui répondre. Maria la
renvoya dans le jardin pour chercher des cerises,
lui affirmant qu’il y en mûrissait. Elle partit, docile,
l’air hors de son bon sens, croyant ce qu’on lui
disait, et aperçut des taches rouges aux pointes des
arbres couverts de givre.
— Elle est folle ! raconta Maria en s’essuyant
292
MINETTE
les joues. Ah ! il ne nous manquait plus que ce
malheur!... Mon homme désertant notre veillée,
courant la pretentaine à cause qu’elle l’agace... et
une fille folle que l’on devra bientôt mener en
lisières... Nous ne sommes que ses domestiques,
ici, nous ne pouvons pas la chasser... Le maire
croit que c’est défendu de chasser la maîtresse de
chez elle.
Laurent était absent. Dès son retour, Maria
broda la chose à sa manière. Il voulut se rendre
compte, monta l’escalier. Hermine rêvait, les coudes
appuyés sur la balustrade, s’absorbant dans la
désolation de ce paysage noyé de pluie. Elle distin
guait de-ci de-là des taches rouges, les cerises
imaginaires, et ses cheveux, qu’elle venait de
dénouer, lui semblaient pesants comme un écheveau
de fil d’acier. Laurent lui posa la main sur le
front.
— Qu’as-tu? demanda-t-il, lui renversant la tête
pour plonger son regard dans ses beaux yeux fixes.
— Je vois du feu, je vois des bêtes, je vois du
sang, je vois des démons qui me tirent la langue, je
vois des anges qui battent des ailes... oh! je.vois
mes amours et je suis guérie.
Elle se jeta sur sa poitrine.
— J’ai envie de blasphémer et j’ai envie de
mourir... C’est loin, Paris, n’est-ce pas?
— Mon adorée, quand tu voudras me suivre, nous
———
MINETTE
293
irons... Tu es vraiment très malade, tu as la fièvre,
il faut te coucher, te soigner, boire tes tisanes et
ne pas les répandre sous la table. On me dit que tu
as été cueillir des cerises au jardin pour les donner
au fils Massias... C’est là une vilaine plaisanterie.
Est-ce pour me rendre jaloux?...
— Je ne me rappelle plus. Je veux rester avec
toi... ma tête près de la tienne.
— Voilà des folies inutiles !.. Maria t’arracherait
de mes bras et je finirais par la tuer d’un coup de
fusil pour obtenir la paix. — Voyons, Mine,
allons-nous-en ! La maison est encore trop petite,
je crois. Il est très dangereux de s’aimer ainsi...
sans pouvoir se le prouver... Demain il y a marché
à Brives, je louerai un appartement... je...
Elle l’interrompit en lui mettant un paquet de ses
cheveux sur ses lèvres.
— Non! je serais damnée... Mon père me crie
toutes les nuits: « Damnation! damnation! » Je
me réveille et je pleure. Mon père, le curé de
Sorges, est bien plus sévère que Maria.
Laurent ne put s’empêcher de rire.
— Autrefois, tu m’aurais battu, si je t’avais dé
montré cette vérité... Ma mignonne, vous perdez
l’esprit, puisque vous devenez raisonnable!... Je
vous ordonne de vous coucher.
Avant que Laurent ait eu le temps de s’y oppo
ser, la jeune fille, souple comme une couleuvre,
294
MINETTE
s’étendit tout de son long sur la terrasse de l’esca
lier, ses grands cheveux lui faisant un oreiller, ses
deux mains jointes à côté de sa joue, les yeux clos.
Il lui aurait commandé le sommeil, elle aurait
dormi là, en plein vent, au froid humide, sur la
pierre dure. Maria rôdait dans la cour, elle ne se
doutait pas de ce qui se passait. Le jeune homme,
sincèrement effrayé de l’action insensée d’Hermine,
se pencha.
— Relève-toi, je t’en supplie, Minette, tu me fais
de la peine... Il serait plus simple de fuir ensemble,
je t’assure, ma douce amoureuse.
Elle se releva d’un bond, riant avec une farouche
gaieté.
— Oui! oui!... Nous fuirons tous les deux, je
t’aime tant, tu empêcheras le curé de me maudire,
ce n’est pas mon père, il n’en n’a pas le droit, lui !
Laurent l’entraîna dans le corridor conduisant à
leurs chambres.
— Demain, tu prépareras tes robes, ton linge,
dit-il, d’une voix basse et frémissante, tu n’em
porteras que l’essentiel... j’irai au marché comme
à l’ordinaire, mais je t’attendrai avec la voiture
derrière le bois du Loir. Auras-tu le courage ? 11 ne
s’agit plus d’être malade ?
— Je t’obéirai, mon Laurent. Tu n’es pas ja
loux ?...
— Folle ! c’est bien convenu, dis ?
MINETTE
295
Elle semblait ne plus l’écouter, elle hochait la
tête, frappait le sol de son petit pied, mordait ses
cheveux; puis subitement elle regarda Laurent, ses
regards eurent une expression de dédain magnifique:
— Monsieur le régisseur, dit-elle, le toisant, je ne
me mêle point de vos achats de bestiaux. Hermine de
Messiange est votre maîtresse... je vous ordonne,
moi, de ne plus l’oublier !
Ahuri, Laurent la laissa passer, elle se sauva
dans sa chambre où elle s’enferma au verrou.
Le Bruon ne savait que conclure. Folle ? non,
car elle disait vrai, elle était sa maîtresse; à quel’
ques caresses près, jamais il ne la posséderait plus
absolument.
— Eh bien ? questionna la Bruone.
—- Eh bien, elle est malade de tous les mauvais
traitements qu’elle subit ici... Prends-y garde,
Maria, ne me mets pas en colère ce soir !
Maria eut peur. Elle monta un bol de lait chaud à
la jeune fille, qu’elle trouva se roulant dans une
attaque de nerfs.
— Je ne veux pas le suivre, je le hais, je le mé
prise, entendez-vous, ma cousine, criait la pauvre
Hermine, désolée en souvenir de ses promesses et
croyant que sa femme avait pu saisir leurs paroles.
Je vous jure, Maria, que je le déteste!
. La Bruone lui lança au visage toute l’eau glacée
de sa cruche, et la malheureuse fille, grelottante,
296
MINETTE
s enfouit la tête sous son traversin, ne réclamant
pas contre ce remède barbare, remerciant Dieu de
l’avoir tirée des griffes du démon.
Le lendemain, jour de Noël, Laurent espérait
encore. Il l’attendit en vain derrière le bois du
Loir : Hermine lisait sa messe, invoquait la sainte
Vierge, la patronne des affligées.
— Reine des martyrs, soupirait-elle, voici que
j’ai triomphé de la tentation, mais j’ai besoin de
toute ma raison et je vous supplie de ne pas me
l’ôter. Je dois fuir cet homme que j’aime trop, je le
fuirai. Maintenant, je ne quitterai plus ma chambre,
je mangerai chez moi, je n’ouvrirai plus ma fenêtre
pour le voir chasser de loin. Refuge des pêcheurs,
ayez pitié de moi, misérable pécheresse.
Un matin, à la fin de décembre, Hermine, qui
avait des vertiges, car elle manquait d’air, se pro
menait lentement dans le corridor de la Messiange ;
elle était fascinée parla vision de sa chambre, dont
la porte bâillait, là-bas, au fond de la pénombre.
Chaque fois qu’elle retournait sur ses pas, de ce
côté, elle allongeait le cou, elle clignait les pau
pières; Oh ! voir un peu seulement la nuance des
rideaux du lit, la forme des chaises. Jadis elle
avait vu ces différentes choses, mais aujourd’hui
un intérêt extraordinaire les dominait. Laurent
était sorti pour aller vendre un cheval de charrue.
Elle ne craignait pas une surprise. Oh ! un peu,
MINETTE
297
rien qu’un peu... Elle flairait, du seuil, son odeur de
jeune mâle que la vie des champs a tant saturé
d’aromes sauvages, elle aspirait ce parfum, grisée
en dépit de ses serments au bon Dieu. L’encens
de l’église, non, ne valait pas ce parfum de
1 homme qu’elle aimait. D’ailleurs, elle avait sou
vent remarqué que les petits bouquets de violettes
qu il lui offrait au retour de ses courses sentaient
bien meilleur que ceux qu’elle cueillait elle-même !
Laurent possédait un secret magique ! Comme le
basilic, il distillait la myrrhe ! Le lit était en désordre.
Janissette tardait ce matin-là, car elle souffrait de
ses rhumatismes; on avait baissé les rideaux de
la croisée et à peine distinguait-on les objets.
Hermine les écarta, elle frôla doucement le lit,
se dirigea vers le bureau de Laurent, qui ne tenait
pas sa comptabilité dans un ordre extrême : ses
papiers gisaient pêle-mêle, l’argent se répandait
hors d’un tiroir, une bourse en soie rouge laissait
couler un rouleau de pièces, un calendrier où
s inscrivait le quantième des foires et des prin
cipaux marchés des environs supportait un verre
en cristal gravé aux armes des Messiange, dans
lequel il restait un peu de vin fin. Hermine prit
le verre ; d’un coup d’oeil furtif, elle fît le tour de
la chambre. Nul ne la verrait boire ce vin, dont
elle désirait follement connaître le goût. Pourquoi
Hermine, ne buvant jamais de vin pur, désirait17,
298
MINETTE
elle boire celui-là ? Les lèvres de Laurent la
terrorisaient, ce cristal devenait moins effrayant
pour sa naïveté de fille vierge qui essaye de faire
la part de son amour et la part de sa pudeur.
Elle allait boire lorsqu’elle poussa un cri perçant.
Toute dépliée sur le bureau, à un endroit bien
apparent, une lettre s’étalait : le papier en était
frais, l’écriture semblait dater de la veille et elle
débutait par ces mots foudroyants :
« Ma fille spirituelle, mon Hermine, ne vous aban
donnez pas aux inspirations de votre ennemi. Son
haleine empoisonnée souffle sur le cœur des jeunes
personnes sentimentales et gâte leurs meilleures
qualités. Le démon convoite les filles aimantes, ce
sont des proies faciles. Ne vous illusionnez pas sur
ses intentions. Vous aimerez un jour, comme toutes
les femmes. Dieu veuille que ce soit votre époux... »
L’écriture était du curé de Sorges. Hermine fris
sonnait d’horreur. Les prêtres mort écriraient-ils
de leur tombe ? Avait-elle une hallucination ? Disaiton vrai? Est-ce qu’elle était folle? Le verre se
brisa sur le tapis. Hermine se sauva désespérée. Le
soir, Laurent lui expliqua le prétendu miracle. En
rangeant ses papiers, il avait eu l’idée de décacheter
la fameuse lettre trouvée dans l’arbre du carrefour,
il l’avait lue, puis laissée là tout ouverte. Hermine,
malgré cette explication, resta convaincue que son
père surveillait ses actes, ses désirs. En se couchant,
MINETTE
elle s’inquiétait d’un bruit de rat grignotant, re
gardait dans les armoires, sous le lit, s’agitait,
anxieuse à la plus légère alerte.
— Hermine, lui disait plus tard Laurent pro
fitant d’une absence de Maria et parlant du jardin
pendant qu’elle était à sa fenêtre, tu te tueras à ce
régime de nonne cloîtrée. Descends une minute, ma
femme est à Sorges, les enfants sont dans la grange,
le crépuscule règne. Attache ton échelle et viens !...
Hermine faisait « Non » de la tête. Elle se courba,
murmura à voix base :
— Et lui, le curé, ne le voyez-vous pas? Il est
debout dans la luzernière, il me guette ! Non, Lau
rent, je ne descendrai pas.. lime menace quand je
lui désobéis.
— Mine, ton pauvre cerveau se détraque. C’est
insulter le Créateur que d’abîmer ainsi sa créature.
Et moi, tu n’as donc pas pitié de mes souffrances...
je pleure toutes les nuits comme un enfant. Mine,
tu es folle, tu me rendras fou.
— Non, Laurent, je t’adore, mais j’ai la frayeur
du péché.
— Eh bien, si tu m’adores, ne voudras4u pas me
suivre en enfer, toi qui te couches à mes pieds ? Tu
te mens à toi-même. Tu sais déjà que le péché peut
être bon... Hermine, je t’en conjure, ne te fais plus
désirer... Hermine, une nuit, tu te croiras en sûreté,
j’allumerai un incendie dans la maison, tu devras
300
MINETTE
sortir nue et je t’aurai. Car, quoi que tu dises, l’amour
est autre chose qu’un baiser envoyé aux étoiles... —
Hermine... je te violerai, et tu seras joyeuse d’être
violée !...
La jeune fille, épouvantée, se réfugiait sur son
prie-Dieu, murmurant des phrases incohérentes.
— Sainte Mère du Sauveur ! il a raison ; anges
gardiens, enveloppez-moi de vos ailes. Satan me
veut, Satan m’aura ! Comme il est beau, mon
Seigneur Jésus, et comme je l’aime! Le feu à la
maison! Les flammes de l’enfer sont plus à craindre
pour une jeune fille. Laurent, retire-toi,je ne veux
pas céder, mon père me voit.
Un soir, Laurent, sombre et irritable depuis qu’il
la sentait mourir à côté de lui, se prit de querelle
avec Maria; il avait bu un peu, ses yeux étince-,
laient, les petits se couchaient redoutant une scène
terrible, et Janissette, filant une quenouille dans le
coin de la cheminée, répétait d’un ton dolent :
— Allons, Monsieur, allons, faut pas plaisanter
si fort.
Laurent venait de broyer un escabeau sous ses
bottes de chasse.
Maria voulait le calmer.
— Sacré tonnerre ! s’exclama-t-il, il est honteux
pour nous de traiter mademoiselle de Messiange
comme une prisonnière dans sa propre demeure.
Elle mangera ou elle ne mangera pas, mais je veux
MINETTE
3U1
qu’elle descende. Une jeune fille a besoin de re
muer , de courir, de respirer dehors, de vivre
enfin... Si tu l’avais toujours soignée, elle .ne tous
serait pas. Je l’entends de mon lit, moi, si vous
ne l’entendez pas, vous autres !
— C’est que tu n’écoutes qu’elle, riposta aigre
ment la Bruone.
Laurent se dirigea vers le seuil.
— Où vas-tu ?
— La chercher.
Maria lui barra le passage.
— Ose donc, misérable !
Les choses en était arrivées au point précis où un
mot suffit pour déchaîner une tempête. Laurent,
oubliant complètement que la Bruone déclarait
sa grossesse à tout le monde, la frappa d’un débris
de l’escabeau qu’il tenait à la main. Maria se
couvrit de son bras et reçut le-choc sans bouger.
Elle se ferait passer sur le corps plutôt que de
lui livrer la place !... Janissette lâcha sa quenouille,
se mit à appeler an secours. Hermine, veillant chez
elle, tressauta : on se massacrait dans la grande
cuisine!... Etaient-ce des bouviers ivres?... Etaitce une fureur du maître? La jeune fille descendit
l’escalier avec précaution, elle aperçut une femme
échevelée fuyant devant Laurent qui épaulait un
fusil. Elle eut un cri de détresse, se jeta entre eux,
faisant un rempart de sa frêle silhouette au corps
302
MINETTE
puissant de Maria. Le Bruon, enragé, déchargea
son arme au hasard, dans la cour, sur une bête
innocente : Canteau hurla d’une façon sinistre, puis
tout redevint calme.
— Va-t’en ! gronda la Bruone, repoussant les
soins de la jeune fille, je préfère encore ses coups à
ta pitié...
Alors, Hermine, rassemblant ses forces, traîna le
chien jusqu’à l’escalier; elle le voyait s’agiter, espé
rait qu’elle le sauverait; elle accomplit le miracle de
le porter chez elle. Là, elle l’étendit sur son lit; le
pauvre animal perdait des flots de sang. Durant une
semaine il agonisa, buvant la moitié du lait qu’Hermine buvait, partageant son pain, sa viande, ses
meilleurs mets. Pour ne pas le déranger, elle dor
mait dans un fauteuil, épiant ses mouvements, lui
racontant ses peines d’amoureuse affligée dès
qu’elle s’imaginait qu’il souffrait trop. Ils avaient
tous les deux le pire des maîtres, on les écrasait
sans les voir, pour le plaisir ; ils arrivaient, heu
reux, confiants, et on les égorgeait. Canteau expira
pendant qu’elle caressait ses oreilles soyeuses, il
lui lécha les doigts puis se tordit.
— Laurent, cria Hermine navrée, ne sachant
plus ce qu’elle disait, Laurent, j’ai bien mal, je vais
mourir comme Canteau...
On la trouva évanouie sur le cadavre du chien.
Laurent lui demanda pardon quand il eut enterré
MINETTE
303
l’innocente victime, qu’il avait aimée, du reste, car
il chassait merveilleusement, ce pauvre Canteau!
Hermine lui désigna d’un geste impérieux la Bruone,
debout, la figure décomposée.
— Maria, dit Laurent, honteux de ses brutalités
parce qu’elles pouvaient atteindre son amante, je
te fais mes excuses; j’étais gris, ma foi, je me suis
conduit en véritable gueux, je mériterais les gen
darmes !
Maria fronça les sourcils.
— Je ne te reproche rien, mon homme, c’est
elle qui est la cause de tout. C’est elle qu’il fau
drait fusiller...
Ni la haine ni l’amour ne voulait céder... Main
tenant, toutes les nuits, avant de se coucher, le
Bruon, pieds nus, s’étouffant pour ne pas respirer,
traversait le corridor, la chambre des enfants, heur
tait de l’ongle la porte inexorablement verrouillée ;
il s’agenouillait, fou de désirs, derrière ce bois où il
avait enfin trouvé une très mince fente, une raie
de lumière jaune comme la dorure de ses cheveux.
— Hermine! bégayait-il, au risque de réveiller
ses petits garçons dormant près de lui, Mine, je
suis là, moi, ton amoureux, moi qui me suiciderai
si tu me refuses le bonheur... Et je serai damné
avant toi, Mine, le suicide est le dernier des pé
chés... Tu tiens donc à me faire damner? Je me
moque de tout... Que Maria nous surprenne, que la
304
MINETTE
Janissette nous entende, que mes enfants se scan
dalisent. Mine, je t’aime... ouvre-moi... ou viens...
je te veux...
La jeune fille saisissait un bruit vague, le mur
mure d’une supplication délirante, dont elle ne
percevait qu’un souffle ardent.
Elle collait sa bouche à sa porte.
— Laurent, tu vas partir tout de suite, c’est in
digne, tu es un criminel. Tu as failli tuer Maria,
tu as tué Canteau, notre ami, tu veux me tuer :
tes caresses me donneraient la mort. Je tousse, je
suis laide, retire-toi ! je me fais horreur... A quoi
bon ! les choses ne durent pas... tu n’aimes plus ta
femme.
— Toi, tu possèdes des secrets pour fixer l’amour,
répliquait Laurent, mon ange adoré, il y a du ciel
après ta peau ; il est naturel que je ne puisse plus
me vautrer sur la terre, je t’ai touchée ! Laissemoi baiser tes cheveux seulement, je m’en irai...
Hermine, tu as eu pitié de mon chien... il est mort
sur ton lit... et moi, tu ne veux pas que je m’y
repose une heure ? Moi qui lécherais les traces de
tes petits sabots... Mine... j’ai la faim de ton sou
rire de bébé peureux... je te rassurerai, je te dor
loterai, tu guériras... ouvre-moi !
Un silence solennel régnait dans toute la mai
son, et cette voix sifflait dans la fente du bois
MINETTE
305
vermoulu comme la voix surnaturelle d’un esprit
démoniaque.
— Grâce, Laurent! balbutiait la jeune fille bai
sant l’endroit où elle croyait voir sa bouche. Grâce,
j’ai bien assez de mes tortures... ne me parle point
des tiennes... tu es un lâche!
— Oh ! la cruelle amante, répondait Laurent san
glotant de rage, tu me désespères et tu m’em
brasses, j’ai senti le baiser à travers le bois, j’ai vu
la clarté de tes yeux alanguis, je te veux et tu me
veux... Adieu, je t’attendrai, tu viendras, c’est une
fatalité, cruelle fille, cruelle dévote!... Ton père,
qui se nourrissait de la chair d’un Dieu, buvait tous
les jours le sang du Christ, ton père t’a faite d’or
gueils et de passions... mais tu finiras par mes
caresses... Tu renieras ton Dieu, tu renieras ton
père ; je remplacerai tout cela, moi, ton valet, Ma
demoiselle de Messiange.
Il s’éloignait lentement, espérant encore un élan
de sa folie, la porte grande ouverte brusquement,
ses deux bras tendus, un cri furieux de louve...
Hermine, dans une extase douloureuse, priait pour
le blasphémateur.
Harassé de fatigue, Laurent dormait tard le
matin.
Un jour, il s’éveilla vers midi ; on était en jan
vier, la neige couvrait la colline. Il ne pouvait plus
chasser : Canteau lui manquait ; il ne pouvait plus
306
MINETTE
s enivrer : ses ivresses le menaient au crime ; il ne
pouvait plus travailler : ses ouvriers, ses compa
gnons, ses domestiques s’écartaient de lui comme
d un ensorcelé capable, à son tour, de jeter des
sorts.
Ses enfants l’impatientaient, Chariot lui-même le
gênait ; il rencontrait des témoins de tous les côtés,
et dans leur mutisme dédaigneux il devinait des
outrages. Sérieusement, ce jour de neige, Laurent
pensa au suicide. Il décrocha son fusil. Sa femme
entia, elle portait une bouteille poudreuse.
Laurent, dit-elle d’un ton froid, est-ce que tu
vas tirer des alouettes?... Mademoiselle Hermine
t’en a demandé ?
Le Biuon s affaissa sur une chaise, des larmes
brûlantes ruisselèrent de ses yeux hagards.
Non ! Maria, je songeais à en terminer avec
cette odieuse existence. Tu me battras si tu veux,
j’ai honte, mais je l’aime trop!
Maria prit le fusil, le désarma.
Mon homme ! questionna-t-elle, pourquoi se
tuei, quand on a la jouissance d’une jolie maîtresse?
11 te fallait du fruit nouveau, tu l’as fait choir de
son arbre; en vérité, tu n’es pas raisonnable.
Elle raillait, impitoyable et tranquille. Laurent
se lenversa sur son lit, se cachant la face de ses
poings crispés.
MINETTE
307
— Tu te moques... Tu sais bien qu’Hermine est
toujours vierge... elle ne veut pas de moi.
Il sanglotait comme Jacquot, lorsque le petit,
énervé, désirait quelque lune se mirant dans une
fontaine.
La Bruone se roidit contre la jalousie : une cynique
idée germait en elle.
— Laurent, dit-elle, je m’étonne de ta couardise...
je croyais avoir épousé un franc luron et non pas
une femelle déguisée... Pourquoi qu’Hermine te re
pousse?... Tu es un beau garçon, bien solide, et
très drôle à de certaines heures... Elle n’aura
jamais mieux !
— N’est-ce pas ? s’exclama le Bruon avec une
fatuité atroce.
■— Sans doute, elle me craint plus que l’enfer.
Laurent, il y a un moyen...
Laurent la regardait, stupéfait.
— Lequel, mon Dieu ! c’est toi qui me le four
nirais?... Toi que j’ai manquée d’un coup de fusil.
— Bah ! tu m’as manquée, c’est déjà un bon
point... Écoute, le Bruon, tu es ensorcelé.
— Allons, voilà les blagues ! Ensorcelé... tu ré
pètes des bêtises... tu es une paysanne qu’on ne
débarbouillera pas... Mariette... fiche-moi le camp...
je te préfère encore mon fusil.
Maria posa l’index dans ses cheveux bruns ra
vagés par ses poings.
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MINETTE
— Cette nuit, dit-elle d’un ton calme, je te l’en
verrai. La petite me craint plus que le diable, et
si elle me savait sourde, aussi sourde que Janissette... Eh! eh! le Bruon! tu aurais de l’agré
ment.
Laurent n’eut pas même l’énergie de se révolter.
Il haussa les épaules, affectant de rire.
— Quelle invention, Mariette ! Ça, c’est le bou
quet ! Non, va-t’en ! je rechargerai mon fusil et je
ne me manquerai pas, moi. Va-t’en, j’ai sommeil!...
Maria s’en alla, persuadée qu’il n’avait plus du
tout l’envie de se suicider.
La nuit vint. Une claire nuit de neige. La terre
s’enveloppait d’un linceul royal, brodé de perles
fines ; pourtant les étoiles aux cieux clignaient
comme des yeux de rieuses ; les squelettes des
arbres fleurissaient des fleurs artificielles bizar
rement taillées dans les éclats du givre; mais la
splendide féerie s’irradiait, ironique, en un mortel
silence ; c’était le palais du Froid, une majesté
qui assassine le bruit pour vaquer en paix aux
mystérieux ensevelissements de petites créatures
inconnues. Quelquefois, un oiseau tombait d’une
branche, les pattes gelées, un flocon se soulevait
doucement, un trou se creusait de la grandeur
d’une corolle de lis, l’oiseau s’engloutissait, et la
forêt, morne, gardait son impassibilité de décor...
Ces choses, paraît-il, doivent être, horribles et
MINETTE
309
sereines, très minimes en somme au prix de la
dimension colossale du monde !
Hermine, à genoux sur son prie-Dieu, égrenait un
chapelet. La fenêtre était ouverte, elle ne souffrait
pas du froid, car elle avait la fièvre d’amour. Oh !
la neige, la belle neige ! Ne lui apporterait-elle
pas le suprême apaisement? Les saintes blan
cheurs, la merveilleuse nappe d’autel !
Soudain, elle eut un long frisson'd’angoisse. On
marchait dans la chambre des enfants. Le Bruon
arrivait: il étouffait bien mal ses pas.
— Seigneur Jésus ! s’écria Hermine affolée ;
on frappait le bois sans prendre aucune des pré
cautions d’usage.
— Hermine ! dit la Bruone, j’ai besoin de vous
parler !
La jeune fille songea qu’elle voulait peut-être lui
arracher le cœur. Elle recommanda son âme à
Dieu, et, prête au supplice, elle ôta le verrou.
— Vous vous payez une fluxion de poitrine? fit
Maria ricanant et se plantant en face d’elle.
Hermine baissa le front, rougissante.
— L’air me calme, au contraire, balbutia-t-elle.
—- Petite, gronda la Bruone, les dents serrées,
tu veux mon mari? Je viens pour te dire : prendsle !... Assez de tes jolies grimaces. Quand on aime
un homme comme le Bruon, ma cousine, on couche
avec!... Je fais un drôle de métier, hein? Mais
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MINETTE
VOUS m’agacez, tous les deux. J’ai des enfants, je
X‘T r 4 06 qUe 16Ur Père 86 C0Ue du P1™*
-OUS
crâne pour une sotte de ton espèce ' Tu
as peur de moi! C’est très bien! Je serai sourde je
eiai aveugle, je serai muette... Oh! vas-y dont
imbécile, puisque je te le promets!...
rein^a
d’“ne Vi°Iente Poussëe dans les
le sang figé, la contemplait de ses prunelles phosphorescentes.
- Vous me permettez d’être la maîtresse de
votre mari, vous ? dit-elle joignant les mains audessus de sa tête.
— Oui !
La Bruone regagna sa chambre. Ostensiblement
elle s enferma. Hermine avait écouté le grincement
cette serrure retentissant dans le corridor - sa
femme s enfermait, elle serait sourde, aveugle
muette. Hermine devenait libre, son péché ne serait
1 us un adultéré. L’amour représentait donc, vrai
ment, tous les héroïsmes, et l’ignominie de Maria
était un sublime sacrifice. La jeune fille ne pensait
point que lexpenence pouvait guider aussi les
heroismes de cette rusée femelle. La possession
teint 1 amour. Elle le savait bien, elle, qu’on abanonnait enceinte de son troisième enfant '
La pauvre vierge restait là, les bras pendants, le
lont incline. A quoi se résoudre ? La monstrueuse
MINETTE
311
proposition lui paraissait naturelle. A sa place, elle
aurait permis cela. Il voulait se suicider, lui, son
Laurent, son maître, son amant adoré ! Hermine
franchit le seuil.
Les petits dormaient, nichés sous leur édredon,
leurs deux têtes brunes appuyées l’une contre l’au
tre comme deux têtes de tourtereaux noirs. Elle
marcha, n’osant point les regarder. Elle allait au
péché d’un pas chancelant, incertaine encore au
sujet de ce qu’il lui fallait faire, mais attirée par
une fascination. Elle allait, tantôt rampant, tantôt
s’arrêtant, éperdue pour le choc de son pied contre
un meuble ou le craquement sec d’une planche du
parquet. Elle allait machinalement, les yeux miclos, les narines dilatées, respirant, en pensée,
cette odeur de thym et de violettes qui saturait
les vêtements, la chair du jeune mâle. Ce corridor
n’en finissait plus ! Le parquet semblait s’enfoncer
dans un abîme... Elle marchait toujours, elle mar
chait depuis des siècles... elle ne le verrait ja
mais... Oh! la belle neige du dehors!... Il ferait
chaud sous les baisers de son amoureux...
— Mon Dieu ! murmura-t-elle devant la porte de
lachambredu baron de Messiange, est-ce queje vais
mourir là? Mes pieds sont pesants comme du
marbre. Elle tâtonna pour découvrir la clef... A cet
instant décisif, Hermine crut voir, ou peut-être
vit en réalité, une ombre se glisser entre elle et la
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MINETTE
porte éclairée par la lune, qui rayonnait derrière les
larges fenêtres du corridor.
— Le prêtre !... râla Hermine.
Ses cheveux se dressèrent, elle recula.
Il y eut comme un coup de foudre dans son cer
veau ébranlé.
Elle bondit, fît un grand signe de croix, et, se
retournant, se mit à fuir avec une rapidité verti
gineuse. Elle ne craignait plus de réveiller les
enfants.
Chez elle, la malheureuse jeune fille se barri
cada, empilant les chaises sur la table, tirant un
bahut, poussant son lit, puis elle déroula son
échelle de corde.
— Seigneur Jésus ! dit-elle tout illuminée par
la joie orgueilleuse du triomphe, je saurai me châ
tier... Elle se laissa couler dans le jardin, escalada
la brèche de la muraille. Elle était alors au mi
lieu de la luzernière, un champ rempli d’une neige
unie, veloutée, comme un duvet de cygne.
— Oh! la neige, s’écria-t-elle transportée. C’est
toi que j aime, pureté céleste ! c’est toi qui m’auras
nue, les cheveux au vent, telle qu’il me désirait
pour me damner, le monstre ? je me donne à toi et
je le maudis ! Elle dégrafa son corsage, posa ses
jupes, enleva sa chemise, et de toute sa hauteur
Hermine tomba dans la nappe blanche, très blan
che elle-même, les deux boutons de ses seins déli
MINETTE
313
cats, avivés au contact de la bise, devenant pour
pres comme deux joyaux en rubis, sa chevelure
blonde se déployant pareille à une bannière d’or.
Les bras puissants du froid enlacèrent sa fai
blesse d’oiseau ; elle se débattit bien un peu, mais
tout doucement le froid l’endormit..........
A l’aurore, le fils Massias passa du côté de la
luzernière. Il allait vendre ses bœufs à la ville, et,
pour se réchauffer, car la bise lui cinglait le visage,
il frappait sur ses bêtes, tapait des semelles, chan
tait à plein gosier :
Au bal s’en fut une bergère,
Malgré son père,
Malgré sa mère,
En revenant sur le minuit,
Par des chemins où rien ne luit,
A rencontré le piège au loup.
Lon la hi hou !
Lors s’éplora notre bergère :
« Holà ! mon père !
« Holà ! ma mère !
« Je sens mon tout petit soulier
« Mordu par douze dents d’acier ! »
Défiez-vous du piège au loup.
Lon la hi hou !
— Tiens ! grommela-t-il, s’interrompant. Qui
diable a semé de la paille au milieu de la neige ?__
Il apercevait les cheveux blonds d’Hermine, luisant
sous le soleil comme une dorure...
314
MINETTE
Au matin, cherchant la bergère,
Son triste père,
Sa triste mère
La trouvèrent morte de peur,
Debout, sur pied, comme une fleur.
Ne tendez plus le piège au loup.
Lon la hi hou !...
Il s’avança, effrayé, bouche béante.
•—Quand on parle du loup...! Sacré bon sort!
ura-t-il, c'est Ig garou de la Messiange ! c’est la
petite demoiselle... Mais elle est morte !...
... Et Laurent, lui, avait mal dormi, l’attendant
d’heure en heure !...
Le Bruon, devant ce cadavre rigide, resta tout
hébété. La Bruone regarda fixement son mari :
— Faut croire que ça ne l’a pas amusée! dit-elle.
Enfin, que veux-tu, nous héritons !
FIN
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