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Médias

Fait partie de Refaire l'amour

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RACHILDE

Refaire
FAmour
ROMAN

J. FERENCZI & FILS, ÉDITEURS
PARIS

9, Rue Antoine-Cliantin -s- PARIS

REFAIRE L’AMOUR

DU MÊME AUTEUR

ROMANS

Monsieur Vénus.
La Haine Amoureuse.
Le Château des Deux Amants.
La Souris Japonaise.
Les Rageac.
Le Grand Saigneur.
L’Hôtel du Grand Veneur.
En collaboration avec M. F. de Homem Christo :

Au Seuil de l’Enfer.
Le Parc du Mystère.

Contes et Nou/elles.
Dans le Puits.
Le Dessous.
L’Heure Sexuelle.
Les Hors Nature.
L’Imitation de la Mort.
La Jongleuse.
Le Meneur de Louves.
La Sanglante Ironie.
Son Printemps.
Théâtre.
La Tour d’Amour.
La Princesse des Ténèbres.
Le Théâtre des Bêtes.

En préparation : Les Voluptés Imprévues.

RACHILDE

REFAIRE
L’AMOUR
1(0 MAN

Exclu du Prêt

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31 HA VI 3 0

. FERENCZI ET FILS, EEIFEEU-RS
PARIS — 9, Rue Antoine- CJiantin, 9 — PARIS
B.M. DE PERIGUEUX

C0000946866

Asrf

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Vingt-cinq exemplaires sur Hollande Van Gelder
numérotés de 1 à 25
Trente exemplaires sur papier Lafuma
numérotés de 26 à 55
Cent exemplaires sur Alfa numérotés de 56 à 155

Copyright 1928 byj. FERENCZI ET FILS.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation,
réservés pour tous pays.

REFAIRE L’AMOUR

i

Comme un chien fidèle, mon désir t’a sui­
vie jusqu’au tournant de cette route, le nez
dans ta robe, sans voir, sans entendre, sans
essayer de comprendre, ne cherchant plus
qu’à te sentir vivre du même frisson que le
sien. Mais d’un geste excédé, tu as laissé
tomber la chaîne qui nous liait: je ne devais
plus marcher à ton ombre, mes pas dans tes
pas. J’ai attendu un nouveau signe de ta
main, un mouvement des épaules, une petite
inclination de la tête me rappelant, et ta
silhouette, raidie par une obscure volonté,
s’effaçait peu à peu derrière les arbres, ren­
trait dans la nuit, épaississait l’incertitude.
Désormais tu t’en irais seule vers un autre
destin très inconnu. Tu ne pouvais plus me
souffrir. Je m’étais rendu insupportable. Tu
m’avais trop porté? En amour, il y a donc
des choses plus sérieuses que l’amour? Pour­
quoi m’avoir tant aimé ou me l’avoir laissé
croire?... Moi, tu sais bien, je n’ai pas

6

REFAIRE L’AxMOUR

d’âme, je ne saisis pas toutes les intentions
dont les enfers de vos cœurs de femmes sont
pavés. Je ne suis qu’une pauvre bête. De tou­
tes les lois que vous nous imposez, je n’ai
retenu que celle de l’obéissance, je ne peux
vouloir que ta volonté.
Alors, je suis parti, en sens inverse, je me
suis éloigné du tournant dangereux de notre
route où tu m’aurais peut-être frappé, où je
t’aurais peut-être mordue. Puisque tu me
défends de te suivre ainsi, le nez dans ta
robe, mendiant le pain blanc de ton corps,
je te suivrai... en allant à ton avance. Cercle
vicieux, la terre est ronde, et, nous fuyant
chacun de notre côté, nous nous rencontre­
rons fatalement; ce n’est qu’une question de
temps. Non! je ne plaisante pas! Je m’en
vais, je cours, je me sauve de toi et du déses­
poir, front bas, aveuglé par la poussière que
je soulève, aimanté vers mon pôle. Qu’est-ce
donc que le temps pour la brute humaine,
puissance inhumaine, qui peut s’offrir, en
espérance ou en réalité, toute la joie du
monde? La joie unique au monde... Cela
ne me lassera pas de te chercher parmi les
formes, les couleurs, les parfums, car je suis
le faiseur d’images.
Je crois que nous nous rencontrerons
encore une fois. Ce sera très simple, comme
tous les miracles... Assagis, l’un et l’autre,

REFAIRE L’AMOUR

7

nous saurons que nous avons été heureux
ensemble, que nous ne pouvons plus l'être,
que nul trésor et nulle gloire ne remplacent
une grande passion perdue, ce paradis terres­
tre que perdirent aussi nos premiers parents
par leur faute, ou celle de l’amour.
...Et cette course folle fait tinter lugu­
brement ma chaîne que je traîne malgré moi.
J’ai peur de devenir enragé avant de t’avoir
revue.
Oui, oui, je me souviens! Tu me disais:
« Vous êtes un amant merveilleux, mais un
ami détestable! » Hélas! Le chien fidèle ne te
suffisait pas. En demeurant un humain ordi­
naire, en te trompant, pour calmer ma faim,
resterai-je ton meilleur ami?
Ah! laisse-moi courir après ton ombre,
l’ombre du bonheur! Je préfère devenir en­
ragé en me trompant moi-même. Il faut que
j’anéantisse ton image sous le poids de mon
bon p1aisir ou que je me figure l’avoir
inventée.

Là, j'ai réglé des comptes et j’ai entendu
des mots. L’existence quotidienne se passe en
vérifications perpétuelles, puis cela finit par
des concessions qui le sont également. On se
prouve mutuellement, ce que l’on sait déjà,
ou on se menace de tout, en oubliant la mort.
Je ne voyais pas l’homme, enfoui dans sa
caisse, tassé sur son fauteuil; il avait l’aspect
d’un gros fromage et la lueur de son crâne,
un peu rougeâtre, faisait penser à ces hol­
landes lisses, comme vernis de sang. C’était
un homme assis, un marchand, autour du­
quel rutilait une orfèvrerie trop neuve. Il
bredouillait des phrases mondaines, parce
qu à mes débuts, je lui avais dessiné des mo­
dèles de style. Quand on est encore dans le
ventre de la gloire, on tâtonne, avant de
sortir, et on fait, bien souvent, beaucoup de
mal à sa mère! Je lui avais fabriqué de très
prétentieuses petites nymphes avant de copier

REFAIRE L’AMOUR

9

quelques jolies femmes d’après nature. Il
m’en était reconnaissant et n’aurait jamais
osé me réclamer l’argent emprunté jadis,
puisque j’étais devenu un nouveau riche. Il
me félicitait de ma bonne mine, de mes yeux
jeunes, de mes habits bien coupés. Je n’avais
pas mon pareil pour séduire les gens: « Des
vieux gamins comme vous, on n’en fait
plus! » Ce qui l’étonnait, le scandalisait pres­
que, c’était mon ton détaché pour lui rendre
la somme que je pouvais ne pas lui rendre.
Aujourd’hui, le chacun pour soi est telle­
ment la règle de conduite que l’on arrange,
ou estropie, des lois afin de canaliser les
mauvaises pentes : on codifie l’égoïsme.
D’ailleurs, il ne faut pas m’en savoir gré.
Moi je rends l’argent comme je rendrais
l’âme, si j’en avais une, car je n’y tiens pas.
Autant de chiffons de papiers! Ça ne me
gêne pas d’être courageux ou correct, aux
sens anciens des vocables. Je n’ai pas été élevé
par le système D. Mes parents n’ont jamais
rien volé à personne, ayant vécu très en
dehors de tout commerce guerrier, là-bas,
fort loin, dans le midi. (Ils n’ont pas vécu de
la guerre, mais ils en sont morts tout de
même!) J’ignore l’art du calcul et, si je
l’étudiais, ça m’ennuierait d’apprendre pour­
quoi on est ou n’est pas honnête.
Ma droiture personnelle est une attitude

10

REFAIRE L’AMOUR

logique, sans préméditation. Je ne peux mar­
cher que sur mes deux pieds de derrière à
cause de mon chemin qui est une corde raide.
Je suis là-dessus depuis longtemps, j'ai l’ha­
bitude des tours de force, une souplesse de
reins d’animal savant, quoique sauvage, qui
lui sert surtout à sauver la face... et on n a
pas de loisir, ni le désir, de dévaliser des bi­
jouteries quand on est hanté du seul souci
de conserver son équilibre. C’est 1 effroi de
retomber à quatre pattes qui me tient lieu de
balancier. Je me connais, je suis excessif. Si
je bute sur une passion et me laisse entraîner,
je ne m’en relèverai jamais! Dans le mal
comme dans le bien, il faut se tenir droit.
C’est ce qui représentait, autrefois, la morale
de certains immoraux, autrement dit: la
noblesse.
Je suis sorti de cette boutique le cerveau
libre. Je venais de m’appauvrir, malgré le
proverbe, mais j’éprouvais une joie candide
en songeant que je m’étais offert l’occasion de
changer un billet de mille pour rembourser
ce marchand et qu’il me restait cinq billets
de cent, c’est-à-dire quatre fois plus
qu’avant. Les sensations du toucher me sont
beaucoup plus perceptibles que le sens des
affaires et je me félicitais, moi, de cette pué­
rilité pendant qu’on me complimentait sur
ma prétendue sagesse: « Comme vous savez

REFAIRE L’AMOUR

11

vivre! » disait cet homme sérieux, assis. Il
est certain que je suis encore debout. J’aime
la vie parce que je sais la mener et je veux la
trouver belle, maintenant, sous n’importe
lequel de ses masques de femme.
Je descends cette rue d’un pas lent, en
quête d’un objet curieux, d’une trouvaille
quelconque dans ces quartiers neufs: rien à
voir. Les maisons sont désertes, non ache­
vées et elles n’exhibent aux passants, en fait
de curiosité, que de minuscules jardins s’en­
castrant dans leurs profondeurs de pierres
froides comme des cimetières en miniature
où ne poussent que des fusains, des buis, du
lierre dont les branches sombres sont encore
noircies par la suie en suspension dans l’air
parisien. Ces petits jardins grillés n’ont pas
de porte ni aucun moyen visible de commu­
nication. Leurs frêles arbustes prennent la
mine de singes en cage, de singes phtisiques,
presque sans poils, fantômes de niantes qui
grelottent à tous les vents. Mon Dieu, ça vit
tout de même, ça végète, et il doit y avoir des
insectes qui s’y trompent.
Je songe nue l’homme ordinaire, le brave
homme, s’agite, s’émeut, tantôt dans sa
chair, tantôt dans son squelette. La chair est
tendre, le squelette implacable, et tandis que
la chair fond, les os se rétractent. On est,
d’avance, son propre cimetière; pour vivre

12

REFAIRE L'AMOUR

intégralement, il faut avoir chaud jusqu’aux
os, ce qui est mon cas.
Je suis devant la gare Montparnasse; la
rue de Rennes coule, en face de moi, comme
un large fleuve, charriant ses lourds vais­
seaux-autobus et les barques houleuses de ses
taxis. De temps en temps, un yacht de plai­
sance, une voiture de marque, trace un sil­
lage élégant dans la cohue et, par hasard,
n’écrase personne. Quant aux malheureux
poissons de mer, ou d’eau douce, qui frayent
en ces parages, ils se glissent dessus ou des­
sous les différents courants de cette naviga­
tion intensive. Quelques-uns finissent par
sauter en l’air, la bouche ouverte pour un
cri d’épouvante, puis, muets comme il sied à
des poissons bien dressés, déjà à moitié
asphyxiés par l’odeur de l’essence et complè­
tement assourdis par le bruit des trompes,
ils regagnent le flot, disparaissent.
J’adore ce spectacle. Je m’y intéresse, tel
un habitant de Mars chu sur notre planète.
N’ayant jamais de but déterminé, sinon gar­
der mon équilibre, et possédant le suprême
entraînement de tout risquer, pour le con­
server, j’arrive à me mouvoir très à l'aise
dans les vagues de la foule. Je me laisse por­
ter, je fais la planche, je plonge, selon les
occasions. Moi, je ne vais nulle part...
qu’en avant.

REFAIRE L’AMOUR

13

Je me dirige vers la rue de Vaugirard où
je demeure. Je rentrerai chez moi si je ne me
sens pas l’envie de prendre le thé ailleurs. Je
ne suis pas pressé.
Voici que les piétons du trottoir forment
le banc de sardines. Ils se trouvent en pré­
sence d’un barrage qui force les courants à se
diviser. Des travaux, les éternels travaux de
la voirie, ouvrages de Pénélope, nous arrê­
tent encore mieux que le bâton de maréchal
du sergent de ville. Pourtant il n’y a là
qu’un ouvrier blanc de chaux poudré de
ciment et constellé d’étoiles de goudron, le­
quel a bien plus l’aspect du Pierrot de l’an­
cienne école que d’un nouveau citoyen cons­
cient et organisé. Il désorganise à merveille
toute la circulation, rien qu’en demeurant le
menton sur le manche de sa pelle. Il s’agit, je
crois, d’enlever un tas de sable. J’ai remarqué
qu’on met des tas de sable un peu partout
et qu’on les dérange selon la couleur du ciel:
s’il pleut, on le disperse, s’il fait beau, on le
ramasse. Il y a certainement des raisons, seu­
lement on ne les connaît plus (elles datent du
temps des chevaux) et le banc de sardines
attend toujours au’on lui ouvre les écluses.
De son côté, le Pierrot contemple la foule
avec le sourire.
C’est amusant, je tire mon carnet pour y
jeter un trait de son attitude où il y a la non-

14

REFAIRE L’AMOUR

cbalante noblesse des paresses italiennes. Il
est sûrement Italien et ces gens-là sont modè­
les de naissance.
Faiseur d’images, sans cesse sollicité par
l'aventure du geste, de la nuance, de l’ex­
pression rencontrée qui me saisit encore plus
que je ne peux la saisir, mon atelier c’est la
rue, le salon, le théâtre, l’endroit public ou
privé, partout où je peux m’emparer de la
grimace humaine prise en dehors de toute
pose. Ce n’est souvent qu’une ligne et ça me
sert, un jour, pour camper une figure. Je ne
conçois rien selon ma perspective particulière,
qui serait un tel manque de mesure que per­
sonne ne s’y attacherait. L’observation
m’aide à faire prendre une fantaisie pour une
réalité. C’est le levain qui gonfle l’œuvre, ou
le solidifiant qui la coagule. Je ne travaille
pas plus que cet ouvrier goguenard, le men­
ton sur son outil, seulement je vois et,
quand j’ai vu. je fais voir. Je suis un pauvre
diable d’artisan cérébral qui entasse, dans le
grenier de son cerveau, tous les grains dispa­
rates du sablier. J’amoncelle, ou je disperse,
selon le vent qui souffle sur moi.
Je remets mon carnet dans ma poche, puis,
à mon tour, je vais enfin passer.
Ah!...

III
...Je vais passer; alors j’aperçois une bou­
che!... C’est un éclair qui jaillit de la foule.
Ce sombre nuage communique jusqu’à moi
par ce trait de feu et m illumine d’une rouge
lueur. Une forme droite, mince, une femme
jeune dont les vêtements ne diffèrent pas des
autres vêtements féminins, de la robe courte,
du manteau serré en fourreau de parapluie,
du casque de satin, bien enfoncé sur les oreil­
les, avec une plume couchée balayant l’épaule
mais cette tige humaine porte une fleur éton­
nante : sa bouche d’un carmin frais et natu­
rel, sa bouche d’un dessin tellement classique,
tellement la bouche qu’il faudrait à toutes
les femmes (et à tous les hommes!) une bou­
che si voluptueusement pure que je n’hésite
pas: je la suis.
L'artiste sépare encore ces lèvres ravissan­
tes du reste de la créature inconnue. Tout à
1 heure, je crains fort que l’homme envoie
promener le dessinateur pour s’occuper du
2

16

REFAIRE L’AMOUR

reste.
Nous traversons le carrefour, entrons dans
la rue de Vaugirard, la bouche et moi. Cette
jeune femme marche vite. Elle ignore le sui­
veur ou ne s’en inquiète pas. De temps à au­
tre, elle lève la tête pour regarder les numéros
des maisons ou les enseignes. Elle cherche
quelque chose, un magasin.
En marchant derrière elle, je l’examine
attentivement dans les glaces des devantures.
Elle a de vingt à vingt-trois ans. Pas de han­
ches, pas de poitrine, selon la formule de no­
tre époque garçonnière. Tout d’une pièce,
elle va droit et ce n’est pas la démarche pro­
vocante des filles ni celle prétentieuse des
bourgeoises, encore moins l’allure lassée des
femmes du monde qui ont gardé le pli de
la voiture dans les jambes, font des zigzags
sur les trottoirs et ne savent pas au juste où
elles sont. Ça, c’est une femme d’une espèce
que je ne connais pas. Et comme c’est donc
joli une femme qu’on ne connaît pas!
Elle a le teint clair, d’un blanc rosé, un
brin de poudre, à peine du pollen sur un
fruit, et, sous la peau, le sang pousse, par on­
dée, une teinte plus vive. On dirait que deux
cœurs lui battent dans les joues, activant
cette lumière des pommettes que conservent
les êtres encore près de l’enfance. Bien habil­
lée? Non. Mal mise? Non plus. Pas riche

REFAIRE L’AMOUR

i7

assurément Tout, sur elle, est d’un noir lui­
sant, a cette patine des vêtements usagés mais
très propres. Au bas de la taille, une ceinture,
une lanière de cuir coupe le manteau. Aucun
bijou, aucune lingerie, cependant, des gants,
des gants de^ peau, peut-être parce qu’il fait
froid, peut-être parce qu’on n’a pas d’autre
fourrure. Les femmes vulgaires n’ont pas de
ces gants-là. Elles préfèrent, avant tout, por­
ter une barrette de strass, un collier de cabo­
chons énormes ou des souliers de bal.
Celle-ci ne se fait remarquer ni par le pen­
dentif ni par la chaussure. Elle est tout unie,
simple. J’oublie qu’elle arbore une bouche de
corail si rare qu elle vaut toutes les parures
de la terre.
Ah! cette bouche... que ne donnerais-je
pas tout de suite pour la voir sourire, soun ^Forte qui, à n’importe quoi. Et
j ai l’inquiétude de découvrir, en cet écrin de
satin pourpre, das perles irrégulières, gâtées,
ou fausses^ Je suis blessé, d’avance, par une
possible désillusion.
Je marche fiévreusement, sans m’en aper­
cevoir, je bouscule des passants et je m’ar­
rête, un peu confus, presque sur elle. Je n’ai
même pas l’idée de m’excuser. Je la dépasse,
forcément, pour ne pas la bousculer aussi et
je n’ose plus me retourner pour ne pas lui
manquer de respect en la dévisageant. Reste

18

REFAIRE L’AMOUR

à employer la manœuvre bien connue de tous
les suiveurs : me faire suivre; seulement, je
devine que ça ne prendra pas. Elle est trop
pressée, cherche toujours une adresse qu’elle
doit avoir perdue et tâche de s’orienter dans
ses souvenirs.
Au coin du boulevard Raspail, j’attends
et elle me reioint. Je suis immobile, en arrêt.
C’est elle oui me heurte. Nous nous regar­
dons face à face. Et alors, il se produit Ja
transformation que je redoute. Elle sourit,
demi-sourire un peu contraint qui me mon­
tre des dents très petites, le genre de menues
perles ou’on emploie pour les poupées-bébés
qui parlent, ont les lèvres entr’ouvertes. Je
suis transporté de joie : c’est npt et transpa­
rent d’émail comme de la gelée d’avril.
Voilà bien assez longtemps nue ie suis pri­
sonnier d’une idée fixe. Quelle importance
peut-il y avoir, maintenant, à demeurer
fidèle vis-à-vis de qui m’a repoussé, m’ou­
blie? Dans cet instant de griserie qui me per­
met enfin de respirer, la douleur lancinante
que je traîne s’est apaisée. Cette plaie, dont
je n’arrive pas à comprendre l’inflammation,
s’est en queloue sorte fermée, brusquement,
pendant; que l’inconnue ouvrait la bouche et,
si je suis encore capable de m’analyser, ce
n’est pas le peintre qui est ravi. Immédiate­
ment, l’homme envoie le dessinateur au dia-

REFAIRE L’AMOUR

19

ble. Je réponds au sourire de la femme par
un regard dont l’ardeur ne peut pas l’offen­
ser, puisqu il est le meilleur moyen de la
questionner sans l’effaroucher d’un mot mal­
sonnant.
Or, cette femme, très machinalement,
comme hypnotisée, balbutie :
— Oui... la Société du Gaz. J’ai perdu
le numéro, mais c’est dans ce quartier-ci.
Et elle reprend sa course, ne se doutant
même pas qu’elle vient de parler à un étran­
ger sans savoir pourquoi. Elle s’est adressée
à lui comme à un ami au courant de toutes
ses préoccupations.
Moi, je sais.
Je comprends aussi le danger, l’abîme qui
s entr ouvre avec cette jolie bouche souriante.
C est 1 aventure de la rue, la pire de toutes,
celle dont tous mes semblables, gens plus ou
moins célèbres, doivent se garer sous peine
d’amende ou de chantage; mais c’est la seule
véritablement amusante, qui réunit à la fois
le plaisir de la chasse et celui de l’amour, les
deux passions dominantes du carnassier
humain. Je me moque de la morale, en ce
moment, et de mes propres souffrances pas­
sées. .. Seulement, combien de temps cela du­
rera-t-il? Une heure, un jour, un mois, je vi­
vrai sans le souci de mon équilibre social et,
si je tombe d'un peu haut, je saurai rebon-

20

REFAIRE L’AMOUR

dir. L’essentiel est d’oublier une heure, un
jour, un mois, qui sait, pour toujours. Et
puis, il y a le miracle. Des natures singuliè­
rement fatalistes comme la mienne ne se
persuadent pas, à moins d’un miracle, de la
nécessité de déranger leur cerveau. J ai inter­
rogé mentalement cette femme et elle a ré­
pondu. Je ne veux pas rire de cette banale
réponse, car elle est l’indice du premier en­
voûtement, d’un très naïf envoûtement. Elle
cherche réellement cette Société du Gaz, c est
idiot, et elle l’avoue au passant qui, lui, cher­
che tout autre chose.
Donc, il y a sur la terre, où tout s’abolit,
dans cette rue, sur ce boulevard grouillant,
vibrant, hurlant, un pays silencieux, im­
mense, un infini qui s’étale, magiquement dé­
roulé autour d’un homme et d’une femme en
présence, chasseur et gibier arrêtés l’un par
l’autre, le premier peut-être déjà vaincu par
le second. Des aventures, souvent très belles,
ne débutent pas mieux.
Elle passe vivement sur le boulevard
Raspail et je la perds de vue, parce qu’elle
remonte pendant que je descends. Je conti­
nue mon chemin, suis la rue de Vaugirard
qui me ramène vers mon logis. Pile ou face!
Il me faut deux miracles. Je jette ma chance
en l’air! Si cette femme, qui vient de quitter
ma route pour aller chercher cette Société du

REFAIRE L’AMOUR

21

Gaz dont elle m’a parlé, se dresse encore de­
vant moi, que je puisse la revoir seulement
l’espace du rouge éclair de sa bouche, je ne
m’embarrasse plus de scrupules ou d’hésita­
tions et je vais jusqu’à elle, pour, à mon
tour, lui parler spontanément. Ce n’est pas
une professionnelle et je ne sais pas encore
comment je m’y prendrai, mais n’importe
quel moyen sera le bon si j’arrive à serrer son
bras sous le mien.
Un reflet, couleur de framboise, teinte la
nue grise du crépuscule. L’incendie des hivers
parisiens s’allume et le froid, qui semble
moins dur à ce reflet, fait fumer un léger
brouillard autour des globes électriques.
C’est l’heure d’entre chien et loup qui est
toujours exquise quand on sait s’en servir :
on ne se voit plus, mais on peut se frôler.
A-t-elle rencontré sa fameuse Société du
Gaz? Il me paraît, maintenant, ridicule d’es­
pérer le retour de cette femme. Elle est très
simplement partie pour sa course de petite
ménagère modeste. Non, rien d’extraordi­
naire n’est survenu. Je suis de nouveau seul,
toujours seul, et j’erre en m’égarant de plus
en plus dans le grand désert du monde.
Pourquoi cette ruée vers la joie d’une aven­
ture quelconque si je dois me retrouver, à
présent, le blasé fataliste qui ne daigne même
pas tenter l’effort d’une poursuite? Triste et

22

REFAIRE L’AMOUR

cruel chasseur, bourreau de lui-même, chassé
par l’idée fixe de tuer sa douleur à laquelle il
revient toujours comme un blessé tourmente
son inutile pansement, je ne guérirai donc
jamais, puisque je ne sais pas être le plus fort
et qu'au lieu de fabriquer le miracle moimême... j’attends 1 occasion.
Ah! Mon Dieu! La voilà! C’est elle qui,
au lieu de redescendre le boulevard, aura fait
le tour par une autre rue et me recroise sans
l’avoir fait exprès ou... m ayant suivi, de
son côté? Mais non! Elle est arrêtée devant
une petite mercerie à peine éclairée où il n y
a rien à regarder, c’est-à-dire qu’elle regarde
ailleurs. Au fond de ce couloir sombre, qui
s’ouvre béant, de notre chemin à tous les
deux, on entrevoit, comme un piège tendu,
un vaste miroir aux alouettes, un grand
hôtel portant banderoles et enseignes lumi­
neuses. Il y a là un thé, une appétissante pâ­
tisserie tout entourée de limousines noires,
telles de grosses mouches bourdonnant au­
tour d’un colossal gâteau diamanté de sucre.
Je marche droit sur la femme arrêtée.
Salut discret.
— Madame ou mademoiselle, pardon­
nez-moi. Voici que ie vous rencontre encore
et ciue îe vous regarde avec une insistance qui
a dû déjà vous déolaire. C’est que je m’ima­
gine vous reconnaître...

REFAIRE L’AMOUR

23

Elle n’est pas étonnée, ni révoltée, seule­
ment figée dans une pose droite, étourdie par
une émotion qui lui serre la gorge et elle me
répond :
— Moi aussi, monsieur, il me semble
bien vous avoir déjà vu... je ne sais plus où,
par exemple.
Je ris. Ça réussit toujours, avec les timides
comme avec les faciles, et ça leur donne le
loisir de se composer une attitude.
— Alors, n’hésitons pas, ma chère en­
fant, faisons connaissance. Je m’ennuie mor­
tellement à l’idée d’aller prendre le thé tout
seul, là-bas, et vous, si vous vouliez bien
m’y accompagner, vous auriez tout le temps
nécessaire pour... vous rappeler.
Elle est un peu interdite, déjà conquise. Ce
n’est pas la première fois qu’on la traque, en
pleine rue, mais c’est certainement la pre­
mière fois, hélas! qu’elle rencontre un animal
de mon espèce.

IV
J’ai mis ma main sur son épaule et je sens
quelle tremble. Est-ce d’émotion? Est-ce de
froid? Je ne crois pas à une professionnelle.
C’est une petite femme de genre mixte, entre
la bourgeoise pauvre et la sortie de l’atelier
musarde, une de ces plantes du pavé de Paris
non classées dans l’herbier du trottoir, qui ne
sont rien encore qu’une fleur à cueillir et qui
retombent fanées par un soir de soleil trop
artificiel — ou vont s’épanouir dans la serre
chaude du sage père de famille soucieux de
sa réputation.
Elle murmure avec une moue, prise au
piège de sa propre curiosité :
— Je suis mariée, monsieur. Je vous as­
sure que vous vous trompez. Moi, je ne vous
mens pas. Je suis certaine de vous avoir déjà
vu et c’est pour ça que j’ai tourné la tête.
— L’essentiel, ma chère enfant, est qu’on
se retrouve après s’être perdu. La vie n’a pas

REFAIRE L'AMOUR

25

de meilleure surprise. Ah vous êtes mariée!
Eh bien! ça m’est égal. Je n’ai aucun mau­
vais dessein contre votre mari ou contre sa
femme en vous offrant le thé.
Elle sourit, malgré son envie de me tenir
à distance, et elle me regarde franchement,
de ses yeux bruns, vifs et doux, pas très
grands, des yeux d’oiseau. Elle a un nez un
peu court, des petits traits ramassés, un vi­
sage de gosse, mais la bouche arde et triom­
phe, au bas de ce masque enfantin, comme
un beau fruit mûr, chaud d’un été intérieur,
d’une existence à part. Ce qu’elle contem­
plait, de loin, cétait justement l’étincelante
pâtisserie, l’endroit où les désœuvrés vont
boire le breuvage odorant que la petite
femme mettrait plus volontiers sur son mou­
choir.
Je me penche sur elle, m’appuie fatigué
de la bonne fatigue du chasseur ramassant la
proie :
— Oui, moi, je vous ai reconnue tout de
suite à cause de votre bouche, jolie madame,
parce qu’il n’y a pas deux bouches comme la
vôtre. Je l’ai vue en rêve et ce m’est un bon­
heur indicible de la joindre en réalité. Ne
vous révoltez pas. Façon de parler, car je
ne vise pas si haut. Nous allons manger des
gâteaux ensemble, nous bavarderons. Ai­
mez-vous les bonbons, la crème, les tartines?

26

REFAIRE L’AMOUR

Votre bouche est tellement bien faite pour
goûter à tout! Etes-vous gourmande?
Elle rougit, se laisse envelopper le bras.
Cependant son inquiétude n’est pas feinte,
car, dans cette rue sombre, elle est soudaine­
ment fardée de ce reflet framboise des nuées
de là-haut.
— Comment avez-vous deviné ça? Seu­
lement, si je vais avec vous, je veux que vous
disiez tout de suite où vous voulez me con­
duire. Là-bas, c est un hôtel. Est-ce qu on y
prend le thé devant tout le monde?
— Vous avez peur d’y rencontrer quel­
qu’un? On prend toujours le thé devant tout
le monde. En voilà une question, petite ma­
dame ingénue! Nous causerons comme de
vieux amis, ensuite nous nous en irons, cha­
cun de notre côté. Je ne vous demanderai pas
votre adresse et je vous donnerai la mienne,
ce qui vous laissera la liberté de ne jamais re­
venir ou de nous revoir. Là, êtes-vous tran­
quille?
J’emploie le suprême argument pour cor­
riger l’insolence de l’ironie :
— Dans cette aventure, que je veux
charmante, une minute toute rose comme
vos lèvres, j’offrirai tout et ne demanderai
rien? Est-ce que votre mari vous attend à
cinq heures du soir?

REFAIRE L’AMOUR

27

— Non. Il n’est pas à Paris en ce moment,
mais ce n’est tout de même pas bien d’accep­
ter. Je ne vous connais pas. (Elle ajoute, par
association d’idées :) En effet, c’est comme
en rêve. On fait des choses qu’on ne voudrait
pas faire.
Elle est en ce moment l’écho de ma pen­
sée, la petite fille hésitante et amusée par la
tentation. Elle ne me semble pas du tout
l’héroïne de la vilaine aventure. Vaut-elle
mieux que ça?
Nous marchons vers l’hôtel illuminé. Elle,
se faisant un peu tirer. Moi, la tenant prison­
nière. Il se dégage de ce jeune corps droit une
étrange et timide tentative de résistance. Elle
marche, oui, comme en rêve, mais elle a le
coup d’œil attentif de l’oiseau prêt à fuir.
Nous sommes devant un perron. Un mi­
nuscule groom nous pousse dans le compar­
timent d’une porte tournante. Une table de
deux est libre, dans un coin à palmes vertes.
Gerbes d’œillets, napperons de dentelles et,
sous la clarté opaline d’une coupe renversée,
qui plane sur nos fronts comme une large
hostie, ma compagne se dégante, saisit sa
tasse, un doigt en l’air, accomplissant, d’ins­
tinct, le rite cérémonieux; elle est bien Pari­
sienne.
Selon 1e programme, nous bavardons. Un
verre de Porto et elle entame les confidences.

28

. '
* 1 « '

z

REFAIRE L’AMOUR

Il y a des tas de gens, autour de nous, très
comme il faut. Je ne pourrais pas risquer un
geste inconvenant sans me mettre tout un
public sur les bras; alors cela la rassure et
elle ose dire ce qu’elle préfère, louche vers les
glaces d’un regard anxieux. Elle rit parce
quelle s’aperçoit que la lumière discrète de
la coupe opaline fait valoir son teint, puis
elle se moque un peu de la demoiselle nous
servant qui vient de laisser tomber une meringue.
La main tenant la tasse est jolie, nulle­
ment aristocratique, mais soignée. La voix
moqueuse reste cependant assez basse de tim­
bre, tendre, sans affectation d’enfantillage.
Cette femme commence à me plaire beau­
coup. Je sors mon carnet, je croque, platoniquement, sa bouche et je la lui montre :
— C’est toute ma figure, au-dessus!,Et
vous n’avez dessiné que ça! Comme c est
drôle! Je me reconnais. Ah! ce n’est pas ba­
nal de faire une figure rien qu’avec une bou­
che! Vous êtes donc sorcier?
Sorcier? Si je pouvais m’exorciser moimême, devenir amoureux! Ce n’est pourtant
pas l’amour que je cherche, c’est l’oubli, et
je suis capable de lui en vouloir, après.
Sa langue de gourmande satisfaite se délie
de plus en plus. J’annrends que ma petite
hypnotisée est une fille du peuple. Inouï!

REFAIRE L’AMOUR

29

Une femme rencontrée dans la rue, pauvre­
ment habillée, se décide à déclarer qu’elle
n’est d’aucun monde et qu’elle ne descend
pas d’un prince russe!
— Moi, voyez-vous, monsieur, je ne fais
pas la grimace : je suis née chez un marchand
de vin. Mon père était toujours ivre, rapport
à son métier d’empoisonneur, et ma mère ne
m’aimait pas, elle préférait mon frère. Je ne
suis pas très instruite. J’ai appris ce que j’ai
pu. Àh! j’aurais bien aimé passer mon temps
à lire! Dès que je revenais de l’école, on me
forçait à laver la vaisselle! Je ne suis pas pa­
resseuse, mais j’ai les cuisines sales en hor­
reur. J’aime la propreté, j’aime l’ordre.
J’aime aussi gagner ma vie et ne rien devoir
à personne. Je me suis mise dans la couture,
les raccommodages, les remaillages, les fran­
ges de perles, puis les fleurs de soie que je
pose sur des blouses ou des robes. C’est la
pleine mode, en ce moment, ça rend bien.
C’est de la broderie. Vous savez ce que c’est,
hein, la broderie?
— A peu près... puisque je dessine.
— Pour aller vite, dans cette partie-là, il
ne faut pas avoir des envies aux doigts et
garder ses ongles bien lisses. Alors je porte
toujours des gants pour conserver mes
mains. Quand on accroche les soies, c’est ra­
geant, on gâche tout. Moi, j’ai des nerfs, ça

30

REFAIRE L’AMOUR

me remplit la bouche de salive de me casser
un ongle.
Je remarque, non sans étonnement, que
cette petite créature, sortie du peuple, née
chez un marchand de vin, n’use d aucun vo­
cable en honneur chez les romanciers réa­
listes. Elle s’exprime simplement et semble
éviter avec soin les formules crapuleuses de
notre argot moderne. Elle est plus proche de
l’étourderie de l’enfance que de la vulgarité.
C’est la petite fille à la merci du hasard.
— Et le mari? Parlez-moi du mari, jolie
madame nerveuse.
Elle tourne la tête, a un moment d’em­
barras. ses joues prennent feu :
— C’est vrai... je vous ai dit que j’avais
un mari. J’aurais mieux fait de ne pas vous
le dire, puisque vous n’v croyez pas. Il est
dans la représentation. Je l’ai connu quand
je suis entrée en atelier. Il va tantôt ci, tan­
tôt là. Une semaine en province et une se­
maine à Paris. On ne sait jamais. Dans le
commerce, ouand on s’associe, ou’on s’en­
tend, on finit touiours par s’établir. Moi. je
n’ai pas assez d’instruction pour diriger une
maison, mais lui, il est très capable...
Je couoe. un peu imoatienté :
— Vous l’aimez? Quel âge a-t-il?
Elle me regarde, interdite :
— Pas la peine de vous fâcher. Pour la

REFAIRE L’AMOUR

3I

bagatelle on n’a guère le temps. Les gens qui
travaillent ne font pas la noce. Il est bien
plus âge que moi. J’ai vingt-trois ans, lui
quarante-cinq. Ce qu’on voudrait, c’est de
ne pas courir d’un côté ou de l’autre. Monter
un commerce. Avoir son magasin et une ar­
rière-boutique soignée : des rideaux de tulle,
des meubles clairs, un tapis partout, un en­
droit bien à soi où on ne compterait plus
avec personne, j’espère que ça viendra... et
s’il n’était pas si... si avare...
Ça se gâte. J’attendais l’aveu, Je le devi­
nais. Il est extraordinaire qu’on ne puisse pas
causer une heure confidentiellement avec une
femme, de n’importe quel rang social, sans
qu’elle accuse le père, le mari ou l’amant
d’avarice. C'est un des mystères de l’éternel
féminin. Sur ce terrain-là elles ne diffèrent
pas beaucoup entre elles, les filles d’Eve qui
se souviennent du serpent, au moins pour le
don de la pomme. Adam ne saura jamais,
lui, l’offrir à propos. Quel imbécile!
Je ris :
— Avare? Expliquez-vous?
— Parce qu’il ne dit pas ce qu’il met de
côté. Moi, je suis franche. Je gagne deux cent
quatre-vingts francs. Je dépense tout malgré
que je fasse très attention... et il me repro­
che d’aller trop vite. Songez que le terme est
déjà de mille francs...
3

32

REFAIRE L’AMOUR

— Par mois?
__ Non, bien sûr! Par an, et on ne nous
l’a pas encore augmenté. Une belle mansarde
avec l’eau, le gaz... même c’est pourquoi je
suis allée à la Société, il y a une canalisation
qui perd dans le mur. Par exemple,, ce n est
guère qu’au milieu de la chambre qu on peut
se tenir debout. Ma machine, mon métier à
broder, le lit et le lavabo, c est plein comme
un œuf. Mais j’ai la cime des arbres pour
me nicher la vue, car la fenetre donne sur un
jardin.
Je suis un peu ému.
Elle est heureuse de me confier tout ça.
Dans cette atmosphère d’un luxe dont elle
ne semble pas du tout avoir besoin, ou
qu’elle ignore, elle fait surgir 1 apparition de
la petite existence des pauvres gens satisfaits.
Il y en a donc? Pas de revendication d’ordre
général; cependant, la fissure s est déjà pro­
duite dans le mur de leur vie particulière et
je crois que la fuite du gaz n’y est pour rien.
La femme a l’idée d’un peu plus de confort et
le mari (hum! est-ce bien le mari?).cache ses
économies personnelles. Mais j aime cette
phrase : moi, j’ai la cime des arbres pour me
nicher la vue. Comme il y a du ciel et de l’ait,
là-dedans!
Si cela est aussi simple qu’elle me le mon-

REFAIRE L’AMOUR

33

tre, c'est le conte de fée : Cendrillon ou
Jenny.
— Vous trouvez votre mari trop âgé,
petite madame. C’est humiliant pour moi.
Je pense que nous ne comprenons pas tou­
jours la raison de certains abandons céré­
braux. Cette jeune personne m’ouvre le mo­
deste écrin de sa vie parce que l’idée ne lui
vient pas du voleur possible en ce vieux gar­
çon qui rit avec elle en mangeant des gâ­
teaux. On se croise et on ne tardera pas à
s’éloigner l’un de l’autre. Elle aura toujours
goûté! Des moineaux, dans les Tuileries, ac­
ceptent volontiers une miette sur un index
tendu et fichent le camp sans se croire com­
promis par leur hardiesse. On est tellement
aux antipodes!
— Vous avez plus de quarante-cinq ans,
vous?
Elle dit cela dans une surprise parfaite­
ment jouée, sinon réelle, mais qui m’est
désagréable, m’abîme sa bouche.
— Où voulez-vous que je vous recon­
duise? lui dis-je agacé.
Puis je me souviens de nos conventions et,
malgré ma mauvaise humeur, j’ajoute :
— C'est-à-dire à l’entrée de quelle rue,
de quel métro?
Je me lève, règle l’addition et me fais em

34

REFAIRE L’AMOUR

velopper des fraises glacées qu’elle a couvées
des yeux.
— Que je suis contente! Oui, j’avais en­
core envie de ça. Je n’en ai jamais mangé.
Merci, monsieur, mais vous êtes certainement
moins... raisonnable que mon mari, ça se
voit de reste!
La malicieuse sourit et ce sourire est ir­
résistible.
Une fois dehors, elle se serre contre mon
bras parce que le froid la suffoque.
J’arrête un taxi, la prie de monter sans lui
permettre une protestation et je donne au
chauffeur une adresse des plus vagues, du
côté du boulevard d’Orléans. A ce moment,
dans cette obscurité de la petite chambre
close, roulant vers l’inconnu, où nous som­
mes assis l’un près de l’autre, je la regarde
attentivement. Elle est tout extasiée sur ses
fraises. Elle m’en offre une :
— Vous en voulez?
Que va-t-il se passer si je cède au désir de
mordre à cette bouche, fruit si tentant dont
la couleur éclate positivement dans l’ombre?
Chair fraîche qui paraît pure de tout fer­
ment malsain!
Non, je ne ferai pas cela. Je me refuse à
la tentation. Cela détruirait peut-être le
charme. C’est trop tôt.
Elle demeure gênée sous mon regard. Par

REFAIRE L’AMOUR

35

contenance elle glisse sa main sous le col de
mon pardessus.
— C’est de la loutre, de la vraie, dit-elle.
Ça vaut six cents francs comme un sou ! Mais
ça se mitera si vous n’en prenez pas soin.
Est-ce que vous êtes un monsieur tout seul?
— Quelle drôle de petite madame vous
êtes, vous! Non, je ne suis pas marié. Il est
inutile de mentir. Cependant voulez-vous
que nous fondions une société secrète à nous
deux? Vous aurez bien, de temps en temps,
une heure à me donner pour goûter, aller au
théâtre ou au cinéma, nous promener n’im­
porte où? Vous me ferez signe quand ça
vous plaira et le vieux garçon et la petite
fille s’offriront une récréation, s’amuseront à
des Jeux innocents, absolument permis.
Ce disant, j’ai pris sa main que je serre
un peu fort, malgré moi.
— Oh! comme vous avez chaud! (Elle
tremble nerveusement.) Voilà que ça me fait
peur. J’ai confiance en vous, pourtant, parce
que vous êtes très convenable, mais pourquoi
avez-vous si chaud que ça? Le théâtre, le ci­
néma et puis faire la dinette... Je ne suis pas
une petite fille, monsieur! (Tout à coup elle
pousse un cri.) Ah ! je sais, je sais où je
vous ai vu! Oui, je vous ai vu en photogra­
phie sur un Journal. Vous aviez ces yeux-là!
Le même chapeau, plié de côté, et tellement

36

REFAIRE L’AMOUR

l'air de vous fiche du monde. Mais pour
qu’on mette votre photo dans les journaux,
il faut que... (Et brusquement, elle saute
sur la portière, frappe à la vitre, veut l’ou­
vrir, se précipiter hors de cette voiture pour
me fuir, toute sa belle confiance envolée.) Je
veux m’en aller! Je veux descendre! Ah!
laissez-moi descendre ou j’appelle le chauf­
feur!
Ce n’est ni de la coquetterie, ni de la pu­
deur, c’est de la terreur folle me révélant à la
fois la vibrante sensibilité de cette enfant du
peuple et sa logique superstitieuse. Qui pho­
tographie-t-on dans les journaux, sinon les
assassins, les hommes politiques, les gens de
lettres, les voleurs, enfin tous les grands mal­
faiteurs de l’humanité.
Je fais arrêter le taxi, je tire une carte de
mon portefeuille et, l’ayant aidée respec­
tueusement à descendre, je murmure :
— Je ne connais même pas votre nom. Je
ne vous demande pas votre adresse, cepen­
dant voici toute ma personne entre vos jo­
lies mains, petite madame. Adieu ou au re­
voir.

V
Je rentre chez moi.
Passé la première porte cochère, c’est la
vaste cour déserte dont les dalles ont de la
mousse dans les creux comme des pierres
tombales. Au fond de cette cour, la grille
noire, sur le jardin, en barreaux de prison. Et
cette grille tourne sur ses gonds, avec un petit
grincement qui ressemble à la plainte d’un
hibou, un chant atrocement mélancolique.
J’ai fait huiler ces gonds-là, je les ai même
fait démonter : ils crient encore, ils crieront
toujours! Ils doivent appeler à l’aide.
Le jardin entoure étroitement mon pa­
villon. On le croirait très grand, ce jardin.
Il est borné par de hautes murailles sans ou­
vertures, celles des maisons voisines lui for­
mant des barrières de sept étages, retenant
entre elles l’espace fluide et sombre, ainsi les
parois d’une citerne retiendraient une eau
verte.

38

REFAIRE L’AMOUR

Il y a trois arbres, certainement centenai­
res, et une vasque à margelle sculptée conte­
nant un triton orgueilleux crachant dédai­
gneusement dans le vide.
J’ai découvert cette retraite, quelques piè­
ces sous un bandeau grec, dans un état la­
mentable et je l’ai louée, ensuite achetée, aux
temps bénis où il semblait y avoir plus de
logis que de locataires. Restauré juste assez
pour devenir habitable tout en conservant
son air discrètement ancien, ce pavillon me
plaît parce qu’il y a, de lui à moi, un lien
mystérieux, comme un esprit de corps. Je
crois que je le console pendant qu’il m’at­
triste. Pour rien au monde je ne voudrais
le quitter.
Un perron de cinq marches, une haute
porte cintrée sous une marquise et, au coin
gauche de ce perron, un amour de bronze
brandit une torche dont l’ampoule électri­
que n’a jamais éclairé, pour la bonne raison
qu’il n’y a pas d’électricité chez moi. J’ai le
déqoût des orages à domicile, des courts cir­
cuits. C’est à peine si je consens au gaz. Une
modeste lampe veilleuse, voilée de jaune lu­
naire, m’attend dans l’antichambre où Nes­
tor m’enlève mon pardessus et m’avoue, à
voix basse, aue Francine, sa femme, et ma
cuisinière, s’inquiète pour le dîner. Il arrive
la même chose toutes les fois que je suis en

REFAIRE L’AMOUR

39

retard, ce qui arrive très souvent. Je n’ai
pas envie de rire. Je n’ai jamais envie de rire
quand je rentre. Je suis à la fois calme et
désespéré, content de tirer enfin le rideau sur
ma vie privée, désespéré de me séparer de la
vie publique dont les agitations me tentent
toujours comme des promesses d’oubli.
L’existence actuelle de Paris, dans la rue ou
dans les salons, c’est le morceau de musique
bruyant, le jazz-band vous arrachant de
force à vos préoccupations; mais lorsque re­
tombe le silence, c’est la solitude plus abso­
lue, l’horreur de l’abandon ou l’appréhen­
sion de la chute. Il faut avoir une très bonne
santé pour supporter les alternatives de ces
brutales différences et opérer une prompte
réaction. Puisqu’il y a en moi deux hommes
qui se battent perpétuellement, je les mets
d’accord en changeant d’allures à tous les
coups. Ici c’est le sage et très amer philoso­
phe qui domine, respire bien mieux et se fé­
licite de sa tranquillité retrouvée. Ailleurs,
c’est l’aventureux fou, toujours très gai, s’en­
thousiasmant pour toutes les manifestations,
osant tontes les phrases, tous les gestes. Il est
impossible de s’v reconnaître... même à mes
propres veux. Mes domestiques ont naturel­
lement d’autres travaux à faire qu’essayer
de résoudre le problème et. ne vovant qu’un
côté de la question, ils agissent en consé-

MM

40

REFAIRE L’AMOUR

quence, redoutant le moindre tapage pour
ma taciturnité, s’accusant de fautes dont je
ne m’aperçois pas, se donnant un mal terri­
ble pour tenir en ordre mon intérieur plein
d’un tas d’objets aussi précieux qu’inutiles,
montant une garde sévère autour de mes
études, et quand, par hasard, j’ai un modèle
un peu décolleté à déjeuner, baissant les pau­
pières, très indulgents, parce que c’est le mé­
tier qui veut ça.
Au rez-de-chaussée, la salle à manger et
un boudoir qu’on intitule la serre. En haut,
ma chambre à coucher et un atelier plus ou
moins salon. Je dessine n’importe où, sous
tous les jours, au midi, au nord. J’ai par­
tout des grandes feuilles de papier bis, feu­
tré, avalant crayons et pastels dans un fondu
qui me ravit, sans que j’y contribue beau­
coup personnellement. Le marchand, en me
vendant ce papier-là, prétend que lorsque
j’aurai enfin épuisé son stock, je ne pourrai
plus travailler. C’est probable, car je serai
mort.
Francine, ma cuisinière et la femme de
Nestor, est une personne encore jeune, pâle
et blonde, aux traits réguliers qui durent, au
début de son existence, se crisper en mille pe­
tits plis dénommés improprement rides, sous
la gifle formidable d’une catastrophe qu’on
ne connaîtra jamais. De temps à autre le vi-

refaire l’amour

41

sage se détend comme un linge qu’on repasse
et elle daigne m’initier à son intime satisfac­
tion : « J’ai trouvé cette fameuse pâte pour
les argenteries. Monsieur verra, dans les vi­
trines. Ça ne fait pas trop neuf, ça fait seu­
lement plus riche et ça conserve! » Nuance!
Où elle travaille tout s’harmonise et l’intel­
ligence de son métier brille par-dessus toutes
les richesses de ma demeure. Elle est comme
mon papier bis : elle fond les couleurs et, mes
propres valeurs, c’est elle qui les défend.
Depuis que j’entends raconter, tantôt par
des duchesses, tantôt par des poules de dan­
cings, les histoires de domestiques à faire fré­
mir un agent des mœurs, j’apprécie de plus
en plus ce couple d’officieux dévoués si bien
assortis à mes appartements. Ils sont chez
eux chez moi. Je ne descends jamais dans les
sous-sols où ils régnent et ils ne me montent
jamais de là aucune importune histoire de
cuisine. N en déplaise à mes belles amies qui,
pour la plupart, ne savent pas compter, je
n’ai jamais d’erreur dans mes comptes et ils
ont pour moi un respect du cher maître que
j’avoue ne pas mériter.
En cette très vieille demeure où je viens
me reposer de tous les tracas et fracas mo­
dernes, la lumière du jour, ou de la nuit
passe, tendre, voilée, clarté verte ou lueur
d’ambre, comme une onde lustrale assouplis-

42

REFAIRE L’AMOUR

sant mes muscles, apaisant mes fièvres, bain
quotidien tout parfumé de la ferveur du si­
lence.
Le point noir de mon personnel, c’est le
chauffeur. Celui-là est en dehors de mon do­
maine, arrive d’un garage assez distant et
boit l’essence en route comme ses pneus boi­
vent l’obstacle. Il vient de la grande ville qui
rugit à ma porte; mais je le change assez
souvent, pour ne pas être forcé de le recon­
naître.
Le jardin est entretenu par Nestor, lequel,
valet de chambre, sait tondre le gazon et y
repiquer, en jardinier expert, des mères de fa­
mille, sorte de pâauerettes très touffues, ro­
sées, qui me font l’effet déplorable d’être ar­
tificielles.
Au milieu du jardin, cette vasque à mar­
gelle sculptée, est l'objet de fréquentes dis­
cussions entre le mari jardinier et la femme,
chercheuse de pâte conservatrice. On y a déjà
mis des poissons rouges. La vasque fêlée,
perdant son eau, ils ont tous trépassé, le ven­
tre en l’air. Après un cimentage sérieux, on
a réfléchi. Peut-être obtiendrait-on un effet
plus décoratif en forçant le triton à arroser
des fleurs aquatiques. Et j’assiste, de loin, à
l'épanouissement, plus ou moins réussi, de
nénuphars teintés de vermeil qui finissent par
rivaliser d’éclat avec les tasses à goûter les

REFAIRE L’AMOUR

43

vins de mes vitrines. Ça fait riche... mais
pas gai.
Je reçois peu. Je n’ai plus de parents. Pas
d’ami digne de ce nom. Je travaille beau­
coup et je gagne assez d’argent pour pouvoir
m’amuser sans faire de dettes, car mes domes­
tiques n’aiment pas les retards dans les paie­
ments. Ils me l’ont déclaré. M’amuser ?
Hum! Est-ce que je me suis jamais amusé
au sens réel du mot ?...
Ce soir, je manque d’appétit. Mes nerfs
me barrent l'estomac de leur très redoutable
nœud gordien. Il faudrait, pour dénouer
cela, trancher dans le vif d’une décision, et
je suis encore tout révolté de n’avoir pas su,
au juste, ce que je voulais. Allons tout de
même dîner, ne serait-ce que pour faire hon­
neur à ma cuisinière.
Ma salle à manger, tendue de velours
olive, est émaillée, comme la pelouse, au
printemps, de fleurs de porcelaine, des as­
siettes de Chine de la dynastie rose. Les vi­
trines présentent, en des cadres de rigide
ébène, l’argenterie choyée par Francine et,
aux flammes coiffées des bougies, ses rayons
glissent, jouent en cassures de satin pâle
comme des robes de féeries, des écharpes on­
dulant, sous les frondaisons d’un parc, al­
lant des gris de perle jusqu’au blanc bleu de
la neige.

44

REFAIRE L'AMOUR

Un convive m’attend. Sirloup, grand
chien d’auto, gravement et noblement assis
en face de mon couvert et balayant le tapis
de sa queue, dans un large mouvement d’é­
ventail. Sirloup est d’une belle fourrure bei­
ge, qu’il porte plus foncée à l’étole, et mon­
tre, selon sa race, des prunelles de topaze
brûlée, avec quelques instincts sournois qui
ne me rassurent qu’à demi sur son degré de
civilisation. Je lui dois déjà plusieurs con­
traventions pour coups et blessures, quoique
nous ne nous disputions pas souvent, ce qui
serait, sans doute, plus dangereux que les
contraventions, au moins pour moi.
Nous dînons et fumons ensemble. On lui
sert sa soupe à côté de ma chaise. Il n’admet­
trait pas d’aller manger à l’office. Francine,
toujours soigneuse, étend une serviette par­
terre, pose l’écuelle, une jolie écuelle d’étain
au poinçon d’un fermier général, et verse la
pitance, soupe très grasse, en faisant bien at­
tention de ne rien éclabousser.
Le dîner fini, nous fumons tous les deux,
soit au jardin, soit à la serre, c’est-à-dire
qu’il croque voluptueusement les bouts de
cigarettes que j’ai, bien entendu, d’abord
éteints au bord du cendrier pour lui éviter
de se brûler la gueule.
Ce soir, il y a des œufs mollets, dans une
crème aux crevettes, rehaussée d’un grain de

REFAIRE L’AMOUR

45

beauté en truffe. C’est bien excitant, mais je
n’ai toujours pas faim. Dissimulons.
Sirloup approuve et tire la langue quand
je lui repasse le plat à peine entamé. Il avait
des idées là-dessus, malgré la soupe. Je ne
connais pas d’appétit comparable au sien,
sinon le mien, quand je suis dehors...
Au dessert, il happe au vol une mandarine
glacée, puis demande la porte. Sirloup sort
tous les soirs pour son tour de jardin, sa
ronde minutieuse de policier. On peut dor­
mir sur ses deux oreilles quand il a inspecté
nos entours, il ne peut rien y rester de vi­
vant, pas même un mulot.
Moi, debout, devant la porte opposée,
celle de la serre j’hésite. Pourquoi entrer là ?
Qu'ai-je à y faire à présent ? Où Francine
a-t-elle mis la lampe ce soir ? Et les jour­
naux ?
Si j’allais me coucher tout de suite ? Non.
Si je vais me coucher, Sirloup grattera plus
tard. Il faudra me déranger pour lui ouvrir,
car il dort dans ma chambre.
Je regarde les moulures de cette porte qui
luisent sournoisement à la flamme dansante
des bougies. Francine est derrière moi, tout
à coup.
— Monsieur trouvera sa verveine...
comme d’habitude.
Ah! comme d’habitude! Quelle geôle,

,,IL ■■■■

46

REFAIRE L’AMOUR

cette habitude! Pourquoi l’ai-je prise? J’ai
horreur du café; j’ai horreur des liqueurs
fortes, oui, chez moi! Si j’étais hors de chez
moi, hors de moi, comme je me saoulerais
volontiers, à ma façon, d’air vicié, de bois­
sons frelatées, de parfums violents... de cette
odeur dangereuse de la vie publique.
Ces moulures s’arrondissent en coquilles
vert bronze imitant ces serpents délicats
qu’on dénomme orvets. Je tremble devant
cette porte; une étrange vibration sensuelle
monte de mes pieds à mes cheveux... et ces
vibrations-là les blanchissent sur mes tem­
pes, mes cheveux, je le sais. Francine qui est
partie, s’est évanouie dans l’ombre du cor­
ridor, dit aussi, quelquefois :
« Si Monsieur voulait se teindre, il au­
rait vingt ans de moins. »
Et quand elle risque timidement cette
phrase prophétique, elle me produit l’effet
d’une femme du meilleur monde avertissant
son mari qu’il doit des égards à leur situa­
tion. En sens inverse, elle me passerait volon­
tiers aux pâtes qui font plus riche.
Irai-je? N’irai-je pas?
Cette petite poupée de bazar à treize.
Fichtre non! Mieux que ça! Il n’y a d’ail­
leurs plus de bazar à treize. C’est beaucoup
plus cher. Comme elle a une jolie bouche! Et
comme sa singulière sensibilité est encore

REFAIRE L’AMOUR

47

plus jolie! Non, je n’entrerai pas. La ver­
veine peut refroidir.
Après? Qu adviendra-t-il? Encore la
même histoire, la meme sottise! Celle de la
poupée qu on casse pour voir ce qu’il y a
dedans... et qui pleure. Un homme devrait
être pesé au poids des larmes qu’il a fait cou­
ler. Soit ! Mais dans quelle balance? et qu’il
serait donc inutile, hélas! le fléau de cette
justice puisque la vie reprendrait son cours...
le cours des larmes.
Et j entre dans la serre. J’y retourne par
habitude, par lassitude. Changer? Non. Je
suis trop vieux, j’ai un peu plus de quarantecinq ans, moi, chère petite Madame à bon
marché !...

ni.

VI
La serre est un petit boudoir vitré, au pla­
fond rond, une espèce de cloche posée sur
une plante rare, une étrange fleur que je cul­
tive à mes moments perdus, à l’heure du
rêve, dont le parfum me fait mal, mais que
je respire comme on aspire l’odeur de l’o­
pium, comme on goûte le haschich, la mor­
phine, l’éther ou la fameuse coco, d’introni­
sation plus récente. J’ai le mépris des paradis
artificiels... probablement parce que j’ai su
me créer un enfer naturel qui suffit à me pro­
curer toutes les extases, et il faut m entendre
fulminer contre ces différentes intoxications,
puis, me voir, ensuite, dans le temple de
mon culte secret pour se rendre compte de
ma parfaite hypocrisie.
Vertueux? Oui, je le suis. J’aime 1 eau
pure parce que je me sens toujours ivre. Je
fuis les occasions d’amour, parce que je de­
meure toujours épris. Je m’efforce à la cor­
rection de mes moindres gestes, parce que j’ai

REFAIRE L’AMOUR

49

toujours envie de tuer quelqu’un. Et l’en­
semble de ces états d’âme, un peu complexes,
s’appelle une bonne éducation.
Je suis fort bien élevé, sinon vertueux.
Cette pièce, aux parois de verre, est en­
tourée, jusqu’à hauteur de corniche, de ri­
deaux de velours violets déteints, décolorés
par la lente infiltration de l’humidité du
jardin. Dans leurs plis lourds, monte et des­
cend toute la gamme des merveilleuses nuan­
ces du violet, cette pourpre du deuil, depuis
les lilas gris de Perse jusqu’aux mauves rou­
geâtres de la lie de vin.
Des cordons de tirage transposent cette
gamme, disposent ces plis, les font reculer ou
avancer, tour à tour ardents comme des
guirlandes de jacinthes, ou sombres, en co­
lonnes taillées dans une grotte d’améthyste.
Pas de fenêtre qui s’ouvre, mais la libre vue
sur la réalité de la lumière du jour ou de la
clarté lunaire que l’on peut supposer factice,
car ce pauvre coin de jardin, ce morceau de
nature condamné à l’internement dans la
plus intense des civilisations, n’a pas un as­
pect naturel. C’est une vision de tristesse élé­
gante, voulue. Les arbres ne sont plus que
des fantômes de la forêt, et la vasque, à mar­
gelle ciselée, tombée au milieu d’eux, n’est
plus que la coupe d’un géant, coupe tarie
par l’oubli des grandes ivresses ancestrales.

50

REFAIRE L’AMOUR

J’entre là, les yeux baissés. J’ai peur de
recevoir le choc de cette image blanche. Il
fait bon ici; cela embaume la verveine, l’o­
deur brûlante sort d’une tasse de Sèvres, une
bien vieille tasse où ma mère, mourante, a
bu ses dernières tisanes, et où, moi, je viens
puiser le très amer plaisir de ma vie solitaire.
Un mince filet de vapeur se dresse vers l’idole
comme bientôt ondulera l’encens de mes ci­
garettes.
— Me voici! Je suis encore le même. Me
reconnais-tu ?
L’idole sourit de plus en plus. Elle sou­
rit toujours. Je l’ai voulue ainsi. Est-ce que
de mon côté, je ne me montre pas toujours
gai ?
Au milieu de la serre, au sol de terre bat­
tue, il y a un tronc d’arbre, le tronc d’un
arbre qui fut jadis bien vivant (le frère des
trois autres) et au printemps plein de nids.
Le caprice de celui qui bâtit la salle ronde
l’a laissé là, le fit enclore sans le couper. Par­
dessus le toit, il put continuer à se dévelop­
per normalement, mais il a dépéri, s’est des­
séché, a fini par crever de consomption de se
sentir dans la demeure des humains. 11 a
fallu lui couper la tête et reboucher le trou
de ce toit oui lui formait comme un carcan
de cristal. Maintenant momifié, énorme mor­
ceau d’amadou, il pousse d’étranges végéta-

REFAIRE L’AMOUR

51

tions sur son écorce de vieux platane, tantôt
couleur de jade, tantôt couleur de rouille,
de minuscules champignons satinés, des li­
chens d’argent, des excroissances ayant on
ne sait quoi de visqueux, tenant à la fois de
l’éponge et du coquillage.
Adossé à ce corps d’arbre mort, décapité,
encore luisant de toute sa sève répandue, il
y a un chevalet soutenant le portrait d’une
femme. Un portrait? Moi seul peut le sa­
voir! Pour les amateurs, les critiques ou le
public, ce fut simplement une étude de nu, la
meilleure de mes œuvres, paraît-il.
Je lui tourne le dos, brusquement agacé
par le terrible et immuable sourire. Vrai­
ment, ne se moque-t-elle pas de moi, l’idole?
En face d’elle, un divan de ve1ours violet
où ma place est creusée depuis le temps aue
je viens ici m’asseoir, m’étendre tellement fa­
tigué. lassé d’essaver de revivre. Près de moi,
la table en X sur laquelle fume, chaque soir,
l’infusion du malade, la bourgeoise infusion
du vieux garçon maniaque... ou le pervers
breuvage de ses enchantements.
Une lamoe-veilleuse, coiffée d’un abatjour d’orchidées de gaze mauve et jaune,
éclaire à peine ma peine de me retrouver
là, plus las, nhis fatigué oue jamais. Chez
moi. i’ai le siècle de cet arbre décapité, tous
les siècles de ma maison, et dans la rue, j’ai

52

REFAIRE L’AMOUR

cru avoir vingt ans, aujourd’hui. Pauvre
fou !
Ecroulé sur ce divan, ayant à porté de ma
main le cordon qui fait mouvoir les rideaux,
ces lourds plis m’enveloppent comme les dra­
peries d’un catafalque; je haie, je tire de la
même façon qu’on prendrait un ris sur un
bateau et je découvre la partie du jardin où
Sirloup se promène, dans le brouillard em­
mêlant les contours, ceux des arbustes et
ceux de sa silhouette héraldique. Machinale­
ment, je cherche à m’abstraire. Sirloup m’a­
percevant, se précipite, colle son museau con­
tre la vitre, les oreilles‘pointées en croissant,
ses prunelles de topaze dardées. Sa langue
pendante donne une lueur toute rose en op­
position aux reflets muaves de l'abat-jour.
Comme il est vivant !...
— Non, mon vieux, pas tout de suite.
Amuse-toi encore une minute. Moi, je n’ai
pas envie de vivre... ni d’aller dormir.
Je refais la nuit sur le jardin et le deuil re­
tombe autour de moi, plus épais, plus lourd.
Je reste en tête à tête avec la femme nue.
Est-elle nue? Non. Elle est surtout indé­
finie, pas finie,ou effacée. Brune, ses che­
veux tordus en écharpe, barrent sa poitrine
et s’effilent sur sa hanche gauche. La face est
trop faite pour le reste de sa personne qui se
dilue sous des lambeaux de voiles flottants.

REFAIRE L’AMOUR

53

Les yeux sont durs, fixes, d’une fixité d’audelà très inquiétante, mais le sourire est sé­
duisant, voulu et naïf à la fois. Il est extra­
ordinairement railleur, ce soir, dans cette naï­
veté qui ressemble à de la pitié. Sous ses
yeux très clairs, des yeux d’eau, il y a le bis­
tre mystérieux de la volupté et autour de la
bouche, les virgules, creusées par l’ongle de
la souffrance ou du désir inexprimé.
Le corps est cambré en arrière, les deux
bras qu’on ne voit pas, s’appuyant à une
barre, peut-être à une branche de l’arbre qui
est derrière la toile. Cette pose fait saillir le
ventre blanc, en bouclier de métal, et ce bou­
clier, serti par l’ombre qui nous entoure, de­
vient le centre, le rayonnement même de
l’astre de cette nuit.
Toute la valeur de ce portrait est dans la
hantise qui s’en échappe justement à cause
de cet assemblage bizarre de morceaux trop
fouillés et de lignes floues. Je m’étais com­
plu d’abord à le polir, de mille petits détails
intimes pour en faire le document féminin
par excellence; puis, revenu de cette exposi­
tion où il eut vraiment trop de succès, un
succès de très mauvais aloi, je l’ai détérioré,
saisi d’un accès de jalousie que je ne m’ex­
plique pas encore. J’en ai brouillé les lignes
trop nettes, les ai voilées d’une sorte de crêpe
qui prolonge les cheveux et noie les détails,

54

REFAIRE L’AMOUR

dans une confusion d’ombres, de hachures
portées en coup de couteau. Mais il est tout
de même le réel portrait de cette femme-là,
et je reconnais, ligne par ligne, nuance par
nuance, tous les détails de ce corps à ce que
je les ai effacés du dessin... pour les mieux
graver dans ma mémoire. Si le peintre pou­
vait oublier son ouvrage, l’amant se sou­
viendrait, malgré lui, de tous les endroits où
se posèrent ses désirs et s’est reposée sa pro­
pre confiance en leurs suprêmes réalisations.
S’il a gâché son œuvre, il n’a pas su étouffer
sa passion qui reste entière. Et il n’y a plus,
chez moi, que ce corps inanimé dont mon
amour est l’âme.
Pourquoi m’a-t-elle aimé, ou me l’a-t-elle
dit, puisque, maintenant, elle s’est effacée à
son tour en me fuyant ? Je crois qu’un
amour sincère est pareil à l’incendie qui
couve, et n’a vraiment plus besoin de l’in­
cendiaire pour éclater. On a mis des matières
inflammables dans ce coin de la chambre et
une toute petite braise en-dessous, la simple
allumette éteinte quoique encore brûlante.
Si jamais elle revenait, elle pourrait voir la
maison en flammes, de la cave jusqu’au toit:
seulement, si elle revenait, elle aurait peur de
son œuvre, car c est 1 œuvre de destruction,
celle qui ne peut plus servir à rien.
J’entends Sirloup aboyer. Allons! Qu’est-

REFAIRE L’AMOUR

55

ce qu’il va encore chasser de mon jardin, ce­
lui-là ? Ce chien est terrible. Il ne permet à
aucun animal de vivre sur nos terres. Je
cours à la porte de la salle à manger. Je sif­
fle. Le chien rentre, oreille basse, ennuyé d’o­
béir, mais soumis, car il fut admirablement
dressé. Je peux lui demander n’importe quel
tour de force, il l’exécutera.
Cependant, Sirloup est inquiet: il se blot­
tit près de moi, sur le divan, avec un gronde­
ment intérieur. Pour le consoler, je lui mon­
tre ma cigarette à moitié fumée; il boude,
détourne ses yeux de topaze.
— Oui, je devine ! Tu as vu la chatte de
la concierge oui se faufiL à travers les bar­
reaux de la grille pour aller dénicher des moi­
neaux transis sous les feuilles, et tu as envie
de lui casser les reins! Nous nous chassons
tous mutuellement... Elle m’a chassé aussi,
la panthère brune. Je ne dois plus la revoir.
Fais donc comme moi. mon vieux, fuis l’oc­
casion du meurtre... Toutes ces histoires-là
finissent toujours par des contraventions.
Sirloup. maussade, ne veut pas fumer, dé­
cidément. Il se lève, s’étire, va se poster aux
pieds du portrait, comme s’il le prenait à té­
moin de ma tvrannie, et il se met à chanter.
Sirloup file des sons à faire dresser les che­
veux, c’est un très bon ténor. Il trémole un
peu avant de se lancer dans ses effroyables

56

REFAIRE L’AMOUR

variations; il semble chercher la note, puis
il rabat les oreilles, une patte en avant, soli­
dement appuyée, et l’autre soulevée, effleu­
rant à peine le tapis, comme le pianiste le­
vant la main après un savant arpège. Son
front s’auréole de l’inspiration, ses yeux
s’allongent et lui font le tour du crâne, sa
gueule se fend en un rictus de dilettante, il
donne peu à peu de la voix, enfle de plus en
plus du gosier. C’est le loup qui a faim dans
les neiges russes. Ou le lion du désert d’Afri­
que appelant sa femelle. Et c’est aussi, par
petits hoquets, la chatte de la concierge s’é­
tranglant avec une arête.
Cela me réjouit grandement, jusqu’au
moment où cela me serre le cœur à m'en faire
rendre mon dîner.
— Assez, Sirloup. Assez! De quoi te
plains-tu? Tu n’es qu’un chien. Qu’est-ce
que tu dirais si tu étais un homme? Qui, elle
a filé, ta sacrée chatte, et moi je ne retrou­
verai jamais cette femme, parce qu’il y a les
barreaux de notre grille, ceux de la porte de
notre prison. Ma volonté et ton servage
d’animal, deux choses à peu près égales en
blessures d’amour-propre. Je ne vais pas
courir après, hein? Et toi, tu es trop gros
pour passer au travers... Mon chien, cette
messe des morts me semble avoir assez duré.
A dix heures on ferme les pianos, ici. Tu vas

REFAIRE L’AMOUR

57

réveiller Nestor et Francine. Voyons! Il n’y
a pas de pleine lune, ce soir... et moi je suis
guéri. Mais oui, mon cher vieux. J’ai désiré
la bouche d’une autre femme. Je suis sauvé.
Il ne me reste plus qu’à la voir revenir, elle
aussi, cette passagère lueur de bouche qui,
en éclair, a rayé ma nuit cérébrale d’un trait
d’espoir.
Sirloup ne se tait pas, il pleure à gros san­
glots; il agite, désespérément, des tas de gre­
lots fêlés. Je crois, ma parole, qu’il joue la
comédie en l’honneur de ce portrait.
Et la femme, en face de nous, sourit tou­
jours, de son sourire voulu, que j’ai voulu
un peu bête, un sourire qui fait la fille, un
sourire qui attire, promet, du haut de la
pose où tout s’abandonne au passant; mais
les yeux sont ailleurs, très loin.
Je prends Sirloup au collier et je le secoue
d’une poigne un peu rude. Subitement, c’est
le silence.
Ce silence-là se jette sur nous, glacial,
nous envahit. On dirait que les verrières du
boudoir, ayant enfin craqué sous la poussée
de ses clameurs épouvantables, laissent cou­
ler l’eau sombre de tout cet espace noir, audessus de nous. Nous avons peur. Sirloup,
de moi et moi de la femme impassible.
Ah! combien je redoute celle qui rayonne
au fond de ce puits du jardin avec la pâleur

58

REFAIRE L’AMOUR

spectrale d’une cruelle vérité 1 ce bouclier
d'argent où pénètrent les regards en flèches
qui s’émoussent, dont l’acier plie! Qui me
rendra ces bras, ces mains, tordus en arrière,
enroulés au tronc de l’arbre, noués à cet autre
corps décapité, mort, qui fut jadis l’asile
de nids remplis d’amour et de battements
d’ailes?
Pourquoi ai-je aimé cette femme sans v
rien comprendre et pourquoi, ayant enfin
compris, n’ai-je pu la séparer de mon désir,
touiours tendu vers elle?
Comme on est seul, ici! Voici près de
quinze ans que j’y suis seul. Mais ma soli­
tude vient de bien plus loin. Enfant, j’étais
seul, fils unique. Ado1escent, je fus seul chez
les prêtres qui m’isolèrent le plus possible
pour me rapprocher de Dieu. Homme, ayant
brisé les chaînes de toutes les religions et de
toutes les conventions sociales, je fus seul
parmi les femmes de mauvaise vie se dispu­
tant ma force au jeu inlassable de mes mus­
cles et des leurs... et je fus encore bien plus
seul dans mon culte pour un art difficile qui
faisait flamber mon cerveau ébloui au détri­
ment de mes entrailles affamées, m’épuisait
sans me satisfaire.
Puis, la solitude affreuse de la nu erre où
1 on était enfoui dans la bouillie des mem­
bres enchevêtrés par le massacre, dans la

REFAIRE L’AMOUR

59

glaise des tranchées toute gluante de putré­
faction, où tous ceux qui vous parlaient,
amis ou ennemis, n’étaient jamais votre
semblable, où l’on ne pouvait jamais se
joindre que dans la tuerie.
Seul, charnellement, seul, intellectuelle­
ment, toujours l’unique ou le paria.
Non, mon chien, tu ne hurleras jamais
aussi fort que mon secret désespoir.
Les bouches, que l’orgueil contraint au
sourire, n’ont plus de cri, parce qu’elles se
sont coupé les lèvres, coupé la langue, et, la
mort entre les dents, n’ont pas avoué, n’a­
voueront pas.
Mon chien, il pleut. Tu as dû fendre le
vitrage du plafond avec tes hurlements et
voici que ce sale brouillard nous coule des­
sus; ou, alors, c’est moi qui pleure sur moi,
sur toi, deux pauvres bêtes.
Il me faudra détruire entièrement cette
effigie maudite. Elle remplit ma prison de
la liberté de sa chair. Ce n’est pas elle, c’est
moi, que j’ai attaché à ce chevalet de tor­
ture amoureuse, à cet arbre de la science du
bien et du mal, cet arbre, cependant, sans
serpent et sans fruit. Je rêve, devant lui, que
la main de cette femme, fleur de velours aux
cinq pétales de nacre, tord mon cœur derrière
la toile, mon cœur, loque rouge palpitante
d’où tombent ces gouttes chaudes.

6O

REFAIRE L’AMOUR

Ah!... dormir... dormir, ne plus rêver!...
Avec de petits gémissements de compas­
sion, Sirloup m’accompagne à l’étage. Il met
ses pas dans mes pas, s’arrête quand je m’ar­
rête, soupire quand je soupire et chaque
marche de ce calvaire, qui nous monte vers
l’oubli, lui arrache un sourd grognement de
regret. Il pense, lui, à cette chatte à laquelle
il faudrait tout de même casser les reins,
puisqu’elle détruira les battements d’ailes :
— Je sais, je sais, semble-t-il me dire,
mais il ne convient pas que l’autre sache! Si
c’est honteux pour un chien de hurler à la
lune, c’est encore bien plus ridicule pour un
homme. Nous, les monstres, nous n’avons
jamais le droit de nous plaindre.

VII
Mon chauffeur cligne de l’œil en m’arrê­
tant devant la gare Montparnasse. Il devine,
à mon air anxieux, que ce n’est pas un ami
que j’attends. Alors je l’envoie m’acheter
des cigarettes d’une marque spéciale qu’il
trouvera difficilement, au moins je l'espère,
dans les bureaux de ce quartier. Cela me
laissera le temps de la voir venir sans des­
cendre de voiture, car il fait vraiment trop
froid, malgré le soleil. Il a neigé cette nuit.
Je suis en retard d’une dizaine de minu­
tes. Dès que le sort m’est clément, mon fata­
lisme reprend le dessus. Puisque je dois la
revoir, rien ne presse et pourtant, ce matin,
en relisant son billet, je chantais! Son billet?
Ah! ce pauvre morceau de papier quadrillé,
coupé en deux par économie ou manque
d’usage, cette enveloppe jaune, trop large...
Mais l’écriture est propre, nette, sans faute
d’orthographe, sinon de français. Il n’y en

62

REFAIRE L’AMOUR

a pas bien long et il y a ce qu il faut, i^e
rendez-vous courageusement offert. Elle
dit : du côté du départ. Je ne découvre rien,
du côté du départ, qui lui ressemble. Les
femmes passent vite, les hommes ont le col
du pardessus relevé. Personne, certainement,
n’a l’idée, aujourd’hui, de donner un ren­
dez-vous d’amour en pleine rue. Je descends
et je vais chercher sous les arcades. Je
trouve... du côté de l'arrivée. Elle est là,
debout, contre un pilier, petite silhouette
mince, et je ne sais pourquoi elle me pro­
duit l’impression d’une étude de nu, au
crayon, très chargée de traits indiquant des
mouvements de vêtements. Par ce froid
dangereux, la gamine est en tailleur bien
serré, bien court, sans manteau. Je l’ai re­
connue tout de suite, à sa bouche qui luit,
de loin, comme un point de feu dans 1 om­
bre de cette voûte. La jolie petite lumière
qu’elle émet semble prête à s’éteindre dans
la pâleur du visage.
— Vous êtes folle, ma chère enfant!
Sans manteau par ce froid-là? Vous allez
vous enrhumer.
Elle rit, devient plus rose. La fraise de sa
bouche fond dans le lait de son teint.
— Je ne croyais pas que vous viendriez!
Je finissais pas me dire que vous étiez très
fâché contre moi. Ah! Je suis bien contente!

REFAIRE L’AMOUR

63

c’est chic d’être venu, monsieur Alain Montarès.
Je tressaille en l’entendant prononcer
mon nom et ce m’est un plaisir singulier.
Je prends son bras, je l’entraîne. Pourvu que
mon animal de chauffeur, qui flaire une
aventure louche, ne voie pas cette fillette en
tailleur de demi-saison par cette température
de saison et demie!
— Venez vite, je vous demande pardon
de vous avoir fait attendre, mais c’est un peu
de votre faute. Vous m’écrivez : du côté du
départ, et je vous trouve juste à l’opposé...
Elle me répond très doucement, avec le
sourire :
— Bien sûr. En tournant le dos, ça fai­
sait le contraire.
C’est tellement désarmant que je ris aussi.
Je la pousse dans l’auto et je lui jette sur
les genoux une peau d’ours, tout en guet­
tant le chauffeur qui cherche, lui, des ciga­
rettes introuvables. J’insiste :
— Pourquoi sans manteau, jolie toquée,
puisque vous en aviez un, l’autre jour?
Je me penche sur ce visage, rose, joyeux,
mais un peu crispé.
— C’est parce qu’il ne va pas avec mon
tailleur neuf. Au dernier moment, j’ai pensé
que vous ne verriez pas ma robe, si je pre5

64

REFAIRE L'AMOUR

nais mon manteau. Et puis le noir, ça tue
le bleu-marine.
Elle préfère, sûrement, se faire tuer par
une grippe. Je saisis ses mains gantees, que
je baise le plus respectueusement du monde.
__ Coquette! Que diable voulez-vous
que ça fasse a votre vieil ami, votre ami de
huit jours, que vous soyez en bleu ou en
noir?
Elle murmure, offensée :
__ Oh! je comprends bien : c est pour
ma bouche, mais le reste n est pas mal non
plus. Je veux mon portrait tout entier, moi.
Je crois qu’elle pose des conditions. Ou
c’est très naïf, ou c’est trop précis.
Le chauffeur revient, il n’a aucune ciga­
rette et sent le rhum. Je ferme la portière en
lui indiquant la rue de Rennes, au hasard.
— Où allons-nous, Madame? (J’ajoute,
plus bas) : Où allons-nous, Bouchette?
Elle éclate de rire et se laisse entourer de
mon bras, embrasser, tout en intercalant
adroitement sa joue entre ses lèvres et les
miennes.
__ Ne me faites plus peur, monsieur
Montarès, ou je descends. C’est votre voi­
ture, ça, ce n’est pas un taxi, alors, cest pres­
que chez vous, recevez-moi poliment. Je
voudrais tant qu’on ne se dispute pas! Au­
rez-vous le cœur de me forcer à descendre

REFAIRE L’AMOUR

65

par ce vilain froid? C’est que, moi, je n’aime
pas les scènes. On peut très bien s’expliquer
sans se fâcher et si ça ne va pas, on tire, cha­
cun, sa révérence. Pourquoi me feriez-vous
repentir d’avoir confiance, puisque vous
avez besoin de moi, que je vous plais pour
un dessin?...
Elle regarde droit, parle si simplement
qu’on n’a pas envie, en effet, de lui gâcher
sa joie de petit modèle flatté. Elle semble
enchantée de sa dangereuse escapade. Après
tout, maintenant que je la tiens, j’ai le
temps... Amusons-nous à lui faire la cour.
— Bouchette, avez-vous pensé à moi du­
rant cette longue semaine où j’ai désespéré
de vous revoir?
Elle hoche la tête, subitement grave :
— Oui. J’ai songé que j’avais été mal­
honnête, avec vous, si gentil. Et puis j’ai
parlé de vous à des gens. Ils m’ont dit que
vous me faisiez bien de l’honneur de vouloir
me copier pour les illustrés. J’ai des amies
dans la couture qui se sont fichues de moi :
« Ton portrait par Alain Montarès, tu en
as de la veine, toi qui es laide! » On me
trouve laide à mon rayon. Je sais bien que
je ne suis pas la beauté pour cartes postales,
pourtant j’ai de la ligne et si je voulais être
mannequin, je gagnerais davantage... c’est
mon mari qui ne veut pas. Ce matin, en

66

REFAIRE L’AMOUR

essayant mon tailleur, je m’aimais tout
plein.
— Et le rhume de cerveau?
— J’en ai vu d’autres! Je n’ai pas tou­
jours eu de feu, chez nous, j’ai jamais rien
attrapé.
— Bouchette, vous êtes adorable. Enfin,
où allons-nous : théâtre, cinéma, dancing,
goûter, quoi? En attendant... la pose, je
voudrais vous distraire. Vous avez tellement
l’air d’une petite fille.
Elle laisse tomber ceci, qui me stupéfie,
vu la saison, d’une voix tout angoissée de
désir :
— J’aimerais tant aller à la campagne!
— Vous voulez dire au Bois?
— Oui, pourvu que je puisse voir des
arbres et de l’eau... et me promener assise
dans des endroits où on arrive toujours si
fatigué, quand on va les chercher à pied!
Paris c’est trop grand et la campagne c’est
trop loin. On reste comme en prison dans
son idée de sortir. Depuis que je suis née, je
ne suis jamais sortie de la ville! Et j’ai tou­
jours eu envie d’aller ailleurs! (Puis elle
s’écrie avec une magnifique inconscience,
peut-être pour échapper à son émotion :)
Ah! vous en avez une chance, vous, de pou­
voir vous promener sans payer de taxi.
Je lui tiens les mains.

REFAIRE L’AMOUR

^7
— Bouchette?
— Monsieur Montarès...
Elle me regarde. Ses yeux de moineau
franc sont ingénus et vifs. On ne sait pas
bien si elle plaisante ou si elle dissimule.
Tout à coup, deux perles glissent sur ses
joues. C est la fleur qui dégèle à cause de la
tiède atmosphère de la voiture. Le froid de
1 attente, une peine secrète, peut-être un
remords, la tourmentent ou lhümilient;
mais tout cela fond dans la peau d’ours.
; J ai eu tort de venir, me confie-t-elle
à voix basse, j ai mal fait de penser à vous.
Oui, c est sûr, il y a quelque chose de changé.
Je ne suis pas assez raisonnable. Ce n’est pas
tout à fait de ma faute. Vous m’avez pro­
mis en me donnant votre carte, de tout m’of­
frir sans rien me prendre. N’est-ce pas la
convention? Est-ce que vous ne pouvez pas
avoir le caprice d’être honnête? Ce ne serait
pas banal pour un homme.
Je commence à être effrayé, non pas de
ce qu elle dit, mais de ce qu elle espère. En
effet, ce ne serait pas banal, si on pouvait
refaite l amont, lui enlever son goût irré­
sistible pour la viande crue en lui tendant
un petit pain au lait. Sans aucune expérience
de la vie, sinon celle de la normale brutalité
de son mari, ou de son amant, elle ne peut
pas concevoir la séduction sous une autre

68

REFAIRE L’AMOUR x

forme. Elle est attirée par la curiosité d’en­
trer dans une espèce de féerie dont elle sera
la petite commère accompagnant le compère
pour y prendre connaissance de son rôle.
Elle pénètre en plein monde inconnu, mais
si elle aperçoit le piège, l’obscurité d’une
proposition ou l’outrage d’un geste, elle se
jettera, comme la première fois, à bas de la
voiture. Un baiser par-ci par-là? Mon Dieu,
c’est la menue monnaie de la faute, un péché
véniel pour la midinette qu’elle représente.
Le reste? C’est le devoir, le mari ou l’amant
qu’elle aime, à qui elle veut demeurer fidèle,
malgré son avarice, son compagnon de route
ordinaire, celui qui marque le pas, qu’on
doit suivre. Moi je lui apprends à danser
sur une corde raide. Là-dessus, on est bien
forcé de faire très attention... et puis c’est si
amusant d’avoir le vertige sans tomber!
— Boucbette, je ferai tout ce que vous
voudrez. Ayez donc confiance en moi et re­
venez me voir souvent. Vous accomplirez
une bonne œuvre, peut-être le miracle.
Non, je ne veux pas vous perdre. Je suis
même très fier de vous avoir trouvée. N’ayez
pas d’autre nom que celui que je vous donne
et parlez-moi le moins possible de votre
époux, le Monsieur avare...
— Mettez que je n’ai rien raconté de
pareil. Vous en avez, vous, une mémoire!

REFAIRE L’AMOUR

69

C est son droit, puisque je suis dépensière.
Ça se balance. Non, je n’ai plus peur de
vous. Ce qui arrive, c’est toujours comme
en rêve. D’ailleurs les cartes m’avaient pré­
venue que je rencontrerais un prince masqué
dans un bal de mi-carême.
Elle se blottit au fond de la voiture, s’ar­
range un manteau avec la fourrure d’ours
et tend ses jambes, correctement gantées de
soie jaune, hors du fourreau bleu-marine de
son tailleur. Il ny a point de provocation
dans ce mouvement spontané. C’est simple­
ment la sensation d’être enfin à l’abri, de ne
plus avoir froid, de jouir d’une normale
béatitude physique.
Je regarde ses jambes. Jolies, du mollet,
un peu fortes de la cheville et le pied trop
large. Si on portait encore des bottines, elle
serait obligée d’adopter une pointure plus
grande que celle de ses souliers découverts.
Elles sont tout de même enragées, les filles
de notre peuple, de se chausser comme ça;
et avec ces bas universellement de couleur
ocre délavée qui leur font, à elles et aux voi­
sines de trottoirs, des jambes de Javanaises
ou de Peaux-Rouges, elles vont dans la
boue, se mouillent, sont obligées à des rac­
commodages incessants. Il est vrai que pour
Bouchette cela fait partie de son métier, le
remaillage.

70

REFAIRE L’AMOUR

Malgré moi, à cause de quelques légères
imperfections, je pense aux jambes de l’au­
tre. Je ferme les yeux. Gainées de Chantilly,
on voyait la peau transparaître sous la soie
et c’était un rayon lunaire traversant un
nuage, une clarté se ramifiant sous une fu­
mée. Ces jambes-là, je ne pouvais pas les
regarder sans devenir fou. C’était vraiment,
pour moi, l’évocation du temple par ses
vivants piliers.
La petite, bercée au doux roulement de
la voiture, semble dormir. Elle réfléchit, se
tâte pour bien se persuader qu’elle a ren­
contré son prince de mi-carême. Que peut-il
se passer dans ce cerveau d’enfant, de fillette
de vingt-trois ans, sans expérience et sans
instruction, n’ayant pour se défendre contre
le vice que sa droiture naturelle? Morale­
ment, elle ignore tout, physiquement elle n’a
pas l’idée d’une puissance de séduction* plus
élevée ou plus raffinée que celle qu’il lui a
fallu subir la nuit de ses noces, légitimes ou
non. Je sais bien qu’on accuse, en ces cas
d’innocence relative, les images de la rue, les
miennes ou celles du cinéma, mais l’ouvrière,
la femme du peuple, a-t-elle le temps de les
voir, de les étudier, et si elle n’est pas née
avec des instincts de luxure, voit-elle toutes
les voluptés promises autrement que comme
des contes a dormir debout ou des fruits

REFAIRE L’AMOUR

71

exotiques hors de prix? Alors? Que faire?
Ce n’est pas elle qui a peur, c’est moi. Je suis
devant l’inconnu et n’ai plus le droit de me
soustraire à sa fascination, car j’ai désiré
connaître... Il y a quelquefois plus de lâcheté
à fuir une occasion qu’à la déterminer. Fuir
l’occasion, mais je n’y aurais aucun mérite.
Je n’y tiens pas. Je serais plus à mon aise,
sans y tenir davantage, si j’avais rencontré
une gueuse, une aventurière, décidée à pro­
fiter de toute sa chance et m’entôlant, au
besoin. Ce genre de demi-vertu me gêne
comme ces prenez garde à la peinture vous
empêchant de vous asseoir au milieu d’un
jardin public, au moment où vous désirez
jouir des charmes du paysage.
A qui me plaindre, si, comme la mariée,
l’aventure est trop belle?
Après tout, ce n’est pas mon métier, moi,
de remailler la vie!
Allons toujours au Bois.
Le malheur, c’est qu’en France, lorsqu’on
a coupé tous les lauriers, on n’est pas fichu
de replanter quoi que ce soit à leur place...

VIII

Devant le lac, elle veut descendre. Je m’y
oppose formellement et elle s’obstine :
— Je vous dis que je ne m’enrhumerai
pas pour une minute d’air pur. Je commence
même à avoir trop chaud à côté de vous.
Chez moi, la nuit, quand le poêle est éteint
et que le vent se faufile par le vasistas pour
aller rejoindre la fenêtre, ça souffle terrible­
ment. Je m’en moque. Je me mets en rond,
mes pieds dans mes mains pour me réchauf­
fer.
— Je retiens une épreuve de la pose,
Bouchette. Et votre... époux, que fait-il pen­
dant ce temps-là?
— Je vous ai déjà dit qu’il n’était pas
toujours chez nous, Dieu merci. Vous occu­
pez pas de mon époux. Ça m’impatiente.
— Bouchette, c’est plus fort que moi. Je
ne peux pas sentir un homme tourner autour
de la femme qui me plaît, légitimement ou

REFAIRE L’AMOUR

73

non, sans avoir envie de lui casser la figure.
Vous comprenez?
— Je comprends, oui, que malgré votre
sourire et vos yeux aimables, vous ne valez
pas mieux que les autres. Seulement si vous
voulez qu’on se plaise, faudrait changer de
conversation. J’ai horreur des jaloux.
Elle aperçoit les cygnes, ouvre la portière,
saute dans l’allée, parce que l’auto ralentit et
elle s’élance en pleine liberté, se met à courir.
Il y a des traces de neige, un petit vent aigre
s’amuse à tourmenter des papiers épars le
long des pelouses.
— Bouchette!
Mon chauffeur s’arrête, s’esclaffe en de­
dans. Pour une poule de luxe, le nom,
comme le tailleur, est un peu court. Je retire
mon pardessus, je descends, car, enfin, non,
je ne peux pas suivre cette créature-là cou­
vert d’un manteau pendant qu’elle s’en
passe. Je m’aperçois, du reste, que je n’ai pas
plus froid que Bouchette et je la rejoins...
devant une voiture d’enfant!
Elle est en extase, absolument comme sur
une poche de bonbons. La nurse lui explique
des choses. Je me demande si elles seraient,
par hasard, des voisines de mansardes.
— Il n’a pas froid, hein! le joujou au
fond de sa boîte! Comme il est beau! Regar­
dez-moi ce pot de crème... A présent, le

74

REFAIRE L’AMOUR

grand chic, c’est de leur broder une fleur sur
le coin de leur couvre-pieds. Une rose pour
les filles, un bleuet pour les garçons. Ah! ce
que j’en ai brodé de ces fleurs-là! (Elle rit.)
Nounou, je vous remercie de me l’avoir laissé
embrasser. Tenez, voilà Monsieur qui va
vous certifier que je n’ai pas la gale!
La nurse pousse, de nouveau, son berceau
roulant en nous saluant avec une pudeur
anglaise très distinguée.
— Vous aimez les enfants, Bouchette?
— Oui, beaucoup. Quand... (elle hésite)
quand je me suis mariée, c’était mon rêve
d’en avoir un. Il paraît qu’il faut être deux
dans la même idée, pour ça. (Elle parle dou­
cement, sans aucune intention malsaine. Elle
a l’air de continuer à rêver tout haut.) Mais
il y a la vie chère, les complications du loge­
ment, puis, l’ouvrage à rapporter, les cour­
ses, des tas d’histoires. Il faut être juste, mon
mari est plus raisonnable que moi. Au jour
de maintenant, on ne peut plus se mettre en
ménage tout à fait. Quand on s’établira à
son compte...
— Vous me préviendrez, Bouchette.
— Pourquoi?
— Parce que je préfère les fleurs, même
brodées, aux fruits les plus... joufflus.
— Vous n’aimez pas les enfants, vous
si câlin?

REFAIRE L’AMOUR

75

— Bouchette, à mon tour, changeons de
conversation ou ça finira mal! (Je passe mon
bras sous le sien.) Racontez-moi plutôt
l’histoire de votre mariage, les choses conve­
nables, bien entendu. Si je dois faire votre
portrait en bouquet d’oranger, je désire une
description complète de la robe des noces,
du repas, des parents, des airs de violons ou
de piano mécanique. Racontez tout, ou je
me fâche...
Elle se mord les lèvres comme quelqu’un
qui va pleurer.
— Quand vous aurez fini de m’ironiser...
Elle a vraiment des mots inattendus.
Je me penche et l’embrasse dans le cou,
sans trop appuyer, parce que j’ai de moins
en moins envie de cette femme. Elle me fait
l’effet d’une jeune pensionnaire qu’il ne
serait pas désagréable de déniaiser un jour
de printemps, mais, aujourd’hui, non, tout
sombre dans la neige, la glace et le pot de
crème! Décidément, je deviens capricieux
comme un malade.
Le fantôme de Vautre s’est glissé entre
nous, tout à l’heure, quand celle-ci me mon­
trait ses jambes. Comme une bouffée de par­
fum violent, j’ai respiré son souvenir, tou­
jours tenace. J’ai vu luire sa peau, d’un
blanc spécial qui n’est pas la blancheur d’au­
cune peau, ni celle de la neige, ni celle de la

76

REFAIRE L’AMOUR

glace, ni celle de la crème. J’ai senti, sous mes
doigts, à cet endroit précis que les médecins
appellent le tact sensoriel, cette impression
de pétale, de fleur onctueuse, à pulpe grasse,
camélia, magnolia, nélumbo, de fleur froide
qui brûle la chair et qui fut la chair de ma
chair.
Bouchette s’anime, je crois qu’elle raconte
l’histoire de son union libre, ou de son ma­
riage, elle affirme et je finis par écouter :
— ...Oui, c’était un enfer, chez mes pa­
rents. Le père abruti à ne plus pouvoir man­
ger sa soupe tout seul et la mère toujours
exaspérée à cause de mon frère, au front,
dont on ne recevait pas de nouvelles. A l’ate­
lier, ça ne marchait pas mieux. J’étais en
apprentissage pendant les bombes. Il fallait
voir mon trac dans les rues! Les meilleures
clientes étaient parties -et, bien souvent,
quand on allait livrer les commandes, on ne
rencontrait plus personne. Puis, je devais
servir les premières, leur porter leurs lettres
à la poste pour leurs poilus et leur enfiler
leurs aiguilles quand elles pleuraient en
lisant les réponses. Si j’ai appris à coudre et
à broder, ce n’est pas leur faute! Il y en avait
une qui était très méchante parce qu’elle
avait plein de boutons sur la figure. Elle
m’appelait Petit-Suisse à cause de mon teint
blanc. C’est celle-là qui m’a cherché quel-

REFAIRE L’AMOUR

77

qu’un pour ne plus avoir à laver la vaisselle
en rentrant chez nous. Alors, dès mes quinze
ans, elle m’a fait faire la connaissance d’un
commis en représentation, un commis aux
halles, pour ses débuts, il s’est mis dans les
étoffes plus tard. On en faisait des métiers
différents pendant la guerre! J’ai demandé à
réfléchir... j’ai réfléchi longtemps, parce que
je me suis tout de suite aperçu que ce gar­
çon-là était un renfermé. Et il est arrivé ce
qui devait tout finir. Je suis sa femme, quoi!
Nous nous entendons très bien. De noces?
Il n’y a pas de noce à vous conter, monsieur
Montarès. Ça ne se passe pas comme dans
votre monde où l’on ne pense qu’à ça! Ni
mon père, ni ma mère, ne voulaient de, ce
mariage. On n’a pas eu de fête, mais c’est
moi qui ai déniché notre jolie mansarde et
même que le loyer est à mon nom, c’est moi
qui le paie parce que lorsqu’on est dans le
commerce, on ne sait jamais...
C’est navrant; elle n’invente pas. C’est
tellement plat, terne, dépourvu de toute
fraîcheur d’idylle, que ce doit être arrivé, et
ce qu’elle cache avec soin, je crois l’avoir
deviné depuis le début de notre aventure. Ils
ne sont pas mariés, collés, simplement. Ils
s’épouseront quand ils auront réalisé les
sommes proportionnées à leurs respectives
ambitions.‘Ces sortes d’associations ne sont

78

REFAIRE L’AMOUR

pas rares dans tous les mondes actuels. L’ar­
gent d’abord, l’amour ensuite ou ce qui en
tient lieu. Or, le diable a surgi en ma per­
sonne. le vieux diable incorrigible, et l’œu­
vre de la tentation, le désir de savoir, l’éter­
nelle comédie du paradis terrestre recom­
mence !
On a parlé de la tristesse de Satan. Hélas!
Je m’imagine Satan plus désespéré encore du
désespoir qu’il peut créer, mais par antici­
pation. Il ira quand même au but mauvais,
parce qu’il y est destiné de toute éternité. Il
ne peut pas agir autrement.
Cette femme continue à me plaire. Je
rêve, moi, d’une éducation plus complète,
d’une matière que l’on pétrirait pour en
refabriquer une femme nouvelle. Ce qui
gâche tout, en amour, c’est qu’on ne peut
pas être le premier sans se vouer à la trahison
certaine. Ce n’est jamais par le plaisir que
la femme fait sa première communion
amoureuse, et elle ne sera vraiment la grande
initiée que lorsque la satiété viendra pour
son partenaire. Il y aurait un réel avantage
à laisser dégrossir la statue par des praticiens
plus ou moins experts, l’artiste viendrait au
moment de faire surgir les valeurs de l’œuvre
et récolterait le bénéfice de sa virtuosité. (Ce
que je dis là est l’enfance de l’art, car, dans
1 antiquité, les phallus de bronze des temples

refaire l’amour

79

d Isis prouvent que les peuples, beaucoup
plus proches de 1 amour que ceux d’aujourd hui, avaient déjà découvert cette brutale
vérité.) Au fond, le reve de tous les hommes
ce serait de créer, artificiellement ou non, la
poupée splendide dont on serait l’unique
mécanicien, lui ayant appris à parler, à mar­
cher... combien de temps ça pourrait-il du­
rer? Eh! qu importe le temps, en amour!
Une seconde ou des années, quand on souffre
c’est toujours trop long, et quand on est
heureux, c’est l'éternité, tout de même!
Un méchanceté me traverse l’esprit :
— Dites donc, Bouchette, vous avez
connu votre mari pendant la guerre... c’était
donc un embusqué, votre commis en je ne
sais quelle représentation, légumes ou iersev
de soie?
Elle fait un geste de révolte :
, — Oh! non, non, monsieur Montarès.
C’est un étranger. (Elle baisse un peu la tête,
confuse :) J aurais voulu ne pas vous ra­
conter ça. C est ça qui me gêne quand je
parle de... mon mari. Il est Espagnol. Ce
n est pas sa faute ni la mienne. Seulement,
mon frère et ma mère n’ont jamais pu le
souffrir a cause de ça. Moi, gosse, je ne fai­
sais pas de différence entre un Espagnol et
un Français. Tout le monde se battait. Le
plus fort, à mes yeux, c’était celui qui échap6

8o

REFAIRE L’AMOUR

paît à la tuerie en gardant le bon droit pour
lui, comme de juste. Plus tard, j en ai eu
un peu de honte. Ça m a fait attendre long­
temps sans me décider. Mais vous savez, ce
n’est pas le courage qui lui manque à celuilà. Il a fait tous les métiers pour gagner sa
vie chez nous et honnêtement. Il sait se lever
de bonne heure. Il ne perd pas son temps en
beaux discours. Il ne raconte jamais rien. Il
ne va pas au café, ne lit pas les journaux, ne
s’occupe pas de politique. Ah! s il n était pas
tellement jaloux, soupçonneux!^ Voyezvous, quand on n’est pas du même pays,
malgré qu’on se comprenne dans la meme
langue, je crois que ça ne peut pas s ar­
ranger...
__ Que pensez-vous de 1 amour, vous,
Bouchette, au moins d’après ce qu’on vous
en a traduit.
Elle me répond spontanément, dans une
véritable explosion de mépris :
__ Ah! quelle sale invention!
__ Fichtre! Vous êtes sévère pour la seule
chose qui vaille la peine de vivre, madame
Bouchette.
__ La seule chose qui vaudrait la peine
de vivre, monsieur Alain !Montarès, ce serait
d’avoir un bel enfant comme celui que nous
avons vu passer tout à 1 heure. Alors, oui,
peut-être, ça nettoierait tout!

REFAIRE L’AMOUR

81

...Qui donc prétendait que la France,
épuisée par sa fausse victoire, comme on l’est
par une fausse couche, n’avait plus de cœur
au ventre?
Pour dissimuler une légère émotion, je lui
fais un solennel salut en balayant la terre de
mon feutre.
— Madame Bouchette, vous êtes une très
grande petite fille et si vous ne savez pas ce
que vous dites, vous le dites joliment bien.
Elle est toute rose dans son court tailleur
bleu-marine. Son casque de satin noir lui
tombe sur le nez, on ne voit plus que sa
bouche frémissante, toute rouge d’en avoir
osé tant. Elle doit rouler des larmes sous ses
paupières dont les franges dépassent les
bords de son chapeau, assorties à la plume
couchée. C’est l’oiseau en cage donnant du
bec sur les barreaux de sa prison qu’elle a
voulu, raisonnablement, transformer en nid
afin de s’habituer à son esclavage plus ou
moins conjugal.
— J’ai dit une bêtise, murmura-t-elle,
j’en conviens, mais c’est vous qui en êtes
cause. Aussi pourquoi me demandez-vous ce
que je pense? Il n’y a pas moyen de vous
entendre parler de choses plus drôles que ça?
Vous me donnez des nerfs comme lorsque
mes soies s’embrouillent. Si vous me disiez
quand vous ferez mon portrait?

82

REFAIRE L’AMOUR

Nous sommes revenus à la voiture. Le
chauffeur ouvre la portière avec un demisourire exaspérant. Il devine que ça ne mar­
che pas très normalement pour le patron.
Quel oiseau sauvage ai-je pris dans mes filets,
moi, qui possède par métier le droit de choi­
sir parmi tant de volières? Il doit me trouver
bien ridicule. D’ailleurs, je commence à l’être
à mes propres yeux, ce qui me suffit.
— Bouchette, voulez-vous m’écouter en
essayant de comprendre? Je pense qu’il est
temps de s’expliquer en bons camarades, si­
non en bon français. Je ferai votre portrait
ensuite, c’est une affaire conclue, même si
nous nous fâchions tout à fait, car votre
bouche resterait la merveille de l’aventure.
Bouchette, je suis très malheureux, Une
femme que j’ai aimée, qui m’a aimé, ne
m’aime plus. Je m’efforce de l’oublier. Je
voudrais, de temps en temps, passer une
heure en la compagnie d’une créature char­
mante, à qui je ne ferais nulle peine et qui
ne me mettrait pas trop ses ongles dans la
peau, sous prétexte de me donner des leçons
de morale. J’ai horreur des femmes du
monde, parce que j’ai horreur du thé. J’ai
encore plus horreur des femmes du demimonde, parce que je n’aime pas les mauvais
alcools. Je voudrais connaître une femme de
race inconnue. Voulez-vous être celle-là? Si

REFAIRE L’AMOUR

83

je gagne, à ce jeu dangereux, le fameux mal
dont vous m’exprimiez le plus profond dé­
goût, il y a encore un instant, tant pis pour
moi. Vous ne serez pas forcée de vous en
apercevoir, car je suis incapable de me plain­
dre ou de vous brutaliser. Alors, on peut se
rencontrer sans aucune mauvaise intention.
Est-ce que je vous fais encore peur?
— Oh! non, non, réplique-t-elle vive­
ment. Plus du tout. Moi j’ai rêvé souvent
d’un ami qui serait tendre... tenez, tendre
comme une amie. Avec votre figure à l’amé­
ricaine et vos yeux qui attirent, on vous
croirait, en effet, très gentil, très convenable.
Ça me chagrinerait bien de songer que vous
me préparez un piège en me parlant de ce
portrait. Est-ce qu’on ne peut pas peindre
ou dessiner dehors?
— Nous y voilà, Bouchette. En principe,
non, parce qu’on a des gens autour de soi et
que, généralement, ces gens vous conseillent
le jaune quand on voit rose, ou le contraire.
En outre, les attroupements sont défendus
sur la voie publique, la circulation étant déjà
fort compliquée. Et si le froid persiste, il
vous faudra consentir à vous habiller comme
tout le monde, ne fût-ce qu’à mettre un
manteau, par exemple.
— Bon! Ça n’est pas difficile. Je vais dou­
bler le mien. J’ai justement une petite soie

84

REFAIRE L’AMOUR

bleu pastel, ça ira très bien avec le tailleur et
ça fera plus chic en se retournant...
— Bouchette, regardez-moi un peu en
face. Si je vous prêtais un manteau...
— Puisque vous n’êtes pas marié, où le
prendrez-vous, ce manteau?
— Un peintre, ma petite amie, c’est par
définition, un magasin de costume. Si vous
veniez chez moi, vous n’auriez que l’embar­
ras du choix, je vous assure. Mes armoires
sont remplies de tout ce qu’une jolie femme
peut imaginer sous le rapport... modes.
— Oui, beau masque, et pour m’habiller,
essayer tout ça, il faudra d’abord que je me
déshabille, hein?
— Bouchette, vous me scandalisez!
Elle se penche, me regarde et soupire :
— Donnez-moi des arrhes. Ça se fait
quand on ne connaît pas le client.
— Je ne saisis pas...
— C’est simple. Donnez-moi la bouche
qui est dans votre carnet, après j’aurai con­
fiance. Il y aura un commencement d’exécu­
tion.
Je ris. C’est que je n’ai pas gardé le carnet
sur moi et je lui réponds, pour gagner du
temps :
— Qu’en ferez-vous?
— Je le montrerai à mes amies qui ver­

REFAIRE L’AMOUR

85

ront bien que vous me prenez au sérieux. Il
y en a qui disent que c’est des inventions
pour m’attirer chez vous.
— Ah! oui, la sale invention que l’on
appelle amour, n’est-ce pas? Non, Bou­
chette, je ne vous aime pas encore, au moins
d’amour.
A ma grande stupeur, au lieu de provo­
quer une crise de nerfs ou un débordement de
larmes chez cette petite nerveuse, ma ré­
ponse, un peu rude, la fait s’épanouir :
— Ah! Tant mieux! Je sens bien que
c’est vrai, et c’est pour ça, voyez-vous, mon­
sieur Montarès, que vous me plaisez tant.
Donnez-moi le portrait de ma bouche, vite,
en signant dessous, bien gros. Ils verront que
vous ne craignez pas de vous compromettre.
Je l’examine attentivement. C’est une
honnête petite fille têtue qui, trop tôt trans­
formée en femme, n’a pas besoin du plaisir
ou l’ignore. Elle est simplement flattée de
devenir un modèle.
Je cherche mon portefeuille, j’en tire un
carton de bristol, une invitation à je ne sais
plus quelle fête de nuit, dîner, souper, chez
le peintre Carlos Vera. Au dos de ce carton,
j’esquisse la tête qui s’encadre dans une des
glaces de la voiture, une tête casquée de satin
noir comme une petite Minerve le serait d un

86

REFAIRE L'AMOUR

sombre acier, délicieux monstre de sagesse et
de grâce.
Le plaisir de copier ça m’empoigne. J'a­
joute, derrière le casque, la silhouette d’un
cygne majestueux qui vogue sur les lames de
verre de l’étang et ressemble à un grand jotfet
apparu dans une vitrine. Ah! que n’ai-je des
couleurs, un brin de pastel, un simple crayon
rose pour sa bouche! Tout est fluide, se dé­
gradant du vert pâle jusqu’au blanc éblouis­
sant de ces ourlets de neige. Les branches on­
duleuses des arbres, au lent glissement de
l’auto, font de très légères broderies veloutées
sur les moires du ciel d’un gris s’azurant çà
et là. Ce n’est pas la nature, c’est un décor,
l’imitant, la corrigeant, la plaçant à notre
portée de pauvres humains falsifiés, stérilisés.
Si Bouchette et moi nous vivions dans une
île déserte, elle n’aurait pas ce qu’elle désire
ou croit désirer; cependant, je la consolerais
de ses déceptions. Mais, me consolerait-elle
des miennes?
Je montre à Bouchette sa jolie figure.
— Voilà, madame, une première ma­
nière. Ce n’est pas ce que je voudrais réaliser
et cela ne vaut rien pour la reproduction, soit
dit sans offenser les instincts sacrés que vous
portez en vous! Nous tâcherons de faire
mieux, la prochaine fois. Maintenant, al­
lons goûter

REFAIRE L’AMOUR

87

Après une halte réconfortante dans une
pâtisserie, je dépose doucement la petite fille
sur un trottoir de la rue Montmartre. Elle
emporte l’esquisse d’un air triomphant et me
la fait signer :
— Surtout, appuyez bien pour que ça
se lise facilement, m’a-t-elle recommandé.

IX
Chez Carlos Véra.
Je fouille fiévreusement dans toutes mes
poches, puis, je me rappelle cette tête de ga­
mine que j’ai crayonnée au dos de ce carton.
C’est comme un geste inconscient qui fut,
jadis, accompli dans un jour de mon adoles­
cence. Ai-je rêvé ça, dans mon âge trop mûr?
Oui, cette petite fille de la rue, fuyant les
bombes de la guerre le long du trottoir, em­
portant... un autre carton, celui des cha­
peaux, de la commande pressée, que ses
mains adroites viennent de terminer sans
trop trembler de peur au fond d’un obscur
atelier de couture... Je n’ai pas revu Bouchette depuis quinze jours.
— Zut! Je ne retrouve plus mon invita­
tion.
— Mais, monsieur n’en a pas besoin, ré­
pond le préposé au vestiaire avec un sourire
condescendant, monsieur est connu dans la
maison.
Je passe et gravis l’escalier de marbre

REFAIRE L’AMOUR

89

jaune dont la rampe est ruchée de roses de
Nice. Carlos Véra nous convie à dîner, ce
soir, entre hommes, seulement, c’est-à-dire
que l’élément féminin sera composé de mo­
dèles, d’amies de tout repos, point difficiles
sur le choix des conversations.
— Pour manger ou boire, prétend le cher
Maître du portrait mondain, j’ai horreur des
gueules vertueuses; ça me coupe l’appétit.
S’il consent à les peindre avec amour, il
préfère les autres, pour l’amitié. Mais il n’ad­
met pas la négligence du service sous prétexte
d’intimité. Il possède un chef extraordinaire
qui prépare des plats absolument ignorés des
restaurants, des valets de pied en livrée bleue,
et un hôtel construit d’après ses plans, payé
de toute une fortune américaine.
Il y aura, paraît-il, Chancère, le député
communiste, Félibien Moro, le journaliste
qui en ajoute, le docteur Boreuil, Jacques
Otorel, le caricaturiste, et moi.
Je suis gai. Naturellement : je me sors!
J’ai envie de me griser de vins rares, de par­
fums de fleurs et de femmes. Je me sens capa­
ble de dévorer et de prendre la musique, ou
la lumière, comme une éponge. Il ne faudra
pas me presser beaucoup pour me faire tout
avouer. Je suis à la fois très malheureux et
très heureux. Tout me transporte ou m’exas­
père. Ça commencera par des sanglots de vio-

90

REFAIRE L'AMOUR

Ions et ça finira par des rires de pécheresses.
Dans la maison de ce peintre on vit en Ita­
lie. Le plafond trompe-l’œil, se voile à demi
du treillage doré d’une pergola, d’où retom­
bent des cascades de roses jaunes. L’éclairage,
très doux, donne l’illusion d’une nuit de
pleine lune. On pénètre dans un jardin où il
fait chaud comme en été. Le long des voliè­
res, aux barreaux de feuillage, des oiseaux
réveillés par la clarté poussent des cris de joie
aigus et lancent le jet empenné de leurs me­
nues flèches multicolores. De l’eau gazouille
avec eux sous le gazon du tapis dans un ca­
nal de marbre, qui traverse la haute laine
couleur de mousse où l’on enfonce jusqu’aux
chevilles. Les murailles d’une pierre translu­
cide veinée de jaune pâle, percées en arcades
se contrariant, font fuir les salons voisins
dans une étrange perspective. Sous l'une de
ces arcades, au fond d’une niche de lierre, une
Diane ancienne, à regards morts, nous me­
nace de son arc vide. Toutes ces choses arti­
ficiellement vraies sont de mauvais goût,
parce qu’on ne peut se mettre en harmonie
avec elles que sous la tunique romaine ou
des travestis de carnaval très fête galante. Si
les roses ne sentaient pas si bon, ce serait in­
tolérable.
Carlos Véra nous reçoit en costume d’ate­
lier, toujours le même, moins les taches, large

REFAIRE L’AMOUR

91

pantalon de velours bleu sombre en protes­
tation contre le noir, couleur dont il ne s’est
jamais servi malgré son grand âge, ample
veston sur chemise de soie molle, cravate flot­
tante, véritable drapeau de la tradition. En
dépit de ses soixante-dix ans sonnés et de sa
rosette, qui, elle, n’est pas artificielle, il af­
fecte l’allure débraillée des anciens rapins de
Montmartre, mais il va tout de même en
habit chez les femmes du monde. Il est en­
core admirablement d’aplomb sous sa cri­
nière grise, qui l’auréole à la Dieu le Père, et
sa barbe rousse, inexplicablement rousse, qui
l’apparente au Juif errant. Ses traits régu­
liers sont un peu gonflés par l’abus probable
des alcools, et ses prunelles, en grains de mus­
cat, commencent à se noyer, se fondre comme
des raisins à l’eau-de-vie. C’est un bon Maî­
tre, indulgent, pas très intelligent, une de
ces brutes de génie qu’on présente en exemple
aux générations futures, lorsqu’elles ont en­
vie de regimber contre les influences du mi­
lieu. Carlos Véra a commencé par peindre
gras des héroïnes de bal de barrière. Il était,
du temps de Zola, un des plus fervents apô­
tres, non de la nature, mais de la banlieue
parisienne; un beau matin, une passion pour
une très riche Américaine, dont il fit un por­
trait retentissant, l’entraîna à la suite de
son modèle dans le pays de 1 or vierge. Il en

92

REFAIRE L’AMOUR

revint complètement brouillé avec les blan­
chisseuses de son premier pinceau et sa for­
tune grandit de toute la noblesse de ses am­
bitions. Il fit le contraire de ce qu’il aurait
dû faire et le fit avec un certain talent. Il ne
lui resta, de ses anciens goûts, pour la nature
ou le naturalisme, qu’une pose à la hussarde
dont il s’excuse auprès des dames, pendant
qu’il cherche à persuader les hommes de la
rigidité de sa conscience d’artiste. J’ai dû fré­
quenter quelques années son atelier, où j’ai
pris l’horreur du principe arrêté en même
temps que celle du modèle payant.
Chancère, le député communiste, qui a
épousé la veuve d’un marchand de denrées
coloniales, est en habit des plus corrects. Il
a le teint bilieux, la parole coupante. S’il ne
se promène pas le couteau entre les dents,
c’est qu’il redoute de briser son râtelier. On
le devine tellement ulcéré d’estomac et d’es­
prit qu’on n’ose guère le contredire, de peur
de lui voir sortir de sa poche une petite guil­
lotine pour se tailler les ongles. Il fait les
discours les plus incohérents qu’on ait jamais
entendus, au moins en France. Je le crois tout
simplement embêté par une maladie bizarre,
gagnée dans un laboratoire de toxicologie.
Là il a emmagasiné des poisons lents qu’il
distille dans ses extravagantes revendications
sociales. Ça ne sent pas la poudre, mais la

REFAIRE L’AMOUR

93

pommade soufrée. Il n’aime visiblement rien,
ni les hommes ni les femmes, pas davantage
la bonne chère. Aussi est-il pour la suppres­
sion de toutes les jouissances connues. Quant
au peuple, dont il représente les espérances, il
ne l’a jamais vu qu’à l’état de cobayes dans
des cages d’expériences. Il serait désolé de lui
rendre la liberté, puisqu’il perdrait l’occasion
d’étudier l’application de son venin-sérum
sur ses maladies de peau! Ce qui l’attire ici,
c’est l’espérance d’un rabais au sujet du por­
trait de sa bourgeoise commencé depuis un
mois.
Félibien Moro est un journaliste-roman­
cier se débrouillant entre l’article à donner et
le chapitre à finir. Il travaille tantôt l’un,
tantôt l’autre et aboutit à certaines erreurs
d’informations pouvant lui servir également
de situations dramatiques, d’où confusion
des langues, des anecdotes, des dates et sur­
tout du style. Il n’est pas cruel, mais il en­
verrait un personnage au bagne plutôt que
d’en démordre. Si on lui fait une observa­
tion au sujet de ses grandiloquences, il af­
firme qu’il y était, s’agirait-il d'un crime. En
haut lieu, on lui confie volontiers les repor­
tages à l’étranger, car il dépasse, de beau­
coup, toute la diplomatie européenne.
Le docteur Boreuil, lui, est un superbe
échantillon de la race humaine, ni vieux ni

94

REFAIRE L’AMOUR

jeune, un type romain, une tête à profil ré­
gulier, à mâchoire énergique. Il rit, pouffe
comme un enfant, tout lui semble drôle.
Occupant une situation des plus sérieuses
parmi les médecins légistes, il a éprouvé le
besoin de fonder un cercle de jolies femmes
où les postulantes ne sont reçues que si elles
peuvent lui montrer pattes blanches, ont
des mains répondant à tel signalement bien
établi.
Quant à Jacques Otorel, le caricaturiste,
c’est un doux, un pur, un gentil garçon ti­
mide. Il sourit, salue et s’en va. Le lende­
main, on trouve un écho ou un masque ef­
fondrant la réputation d’un cher Maître ou
d’une actrice dans une feuille bien pensante.
On croit qu’il l’a fait exprès, mais c’est mal­
gré lui : il salit ingénument comme on em­
bellirait avec ferveur. A son sujet cette épigramme qui a couru tous les ateliers et qu’on
n’a pas encore osé imprimer :
Jacques Otorel est un bassin
Qui penche, en art, vers l'anarchie
Son écriture c'est son dessin
Et il dessine comme on...
Quoique, en effet, un peu bassin, il est
charmant. Il plaît aux mondaines parce qu’il
n’est pas marié, et qu’on ne lui connaît au-

REFAIRE L’AMOUR

95

cune liaison. Tout est donc à espérer, même
qu’il vous épargne.
— Nous attendrons les dames, fait le
maître de la maison. En petit comité ou en
cérémonie, ces garces-là se font toujours at­
tendre. On ne peut pourtant pas dire que
leurs toilettes leur prennent du temps, de nos
jours, puisqu’elles sont en robes-chemises à
n’importe quelle occasion.
Il se met à rire (il n’y a que lui qui rit de
ce qu’il dit), me secoue la main en ajoutant,
l’air moitié fâché, moitié flatté .
— Ah! te voilà, Don Juan?
Les plaisanteries de Carlos Véra jettent *
généralement un froid et nous nous entre-re­
gardons pour savoir lequel de nous pourrait
être, ou ne pas être, Don Juan.
Pour lui infliger un démenti arrive la
princesse Servandini, une importante per­
sonne hors de tous les mondes. Si elle se
montre à peu près exacte, c’est probable­
ment parce qu’elle est de race royale, et, en
outre, presque toujours fourrée dans la mai­
son. Elle aime à vivre parmi les grandes li­
bertés de tous les arts. La chère princesse a
un nez chevalin, une denture assortie, la
voix éraillée d’un ouvreur de portière. Elle
dit tout ce qu’elle pense, ne comprend rien à
ce qu’on dit, parce qu’elle rapporte tout au
même état d’âme qui est plutôt un certain
7

96

REFAIRE L’AMOUR

état de corps. Sommairement vêtue d’une
tunique d'écailles, très décolletée, elle exhibe
des seins en poche et des yeux pochés avec le
plus souverain mépris pour ses personnelles
disgrâces. Ni fard, ni poudre, une peau de re­
quin, mais sur sa tignasse en crinière de vieille
lionne, son fameux diadème auquel s’intéres­
sent tous les joailliers parisiens. Il se compose
d’un saphir énorme, pareil à un œil de pois­
son féroce, de rubis volumineux, de topazes
carrées, de brillants et de perles sertis dans
un or ancien qui vous a tout 1 aspect d un
cuivre sale. Il paraît que c’est là une fortune
de rajah et elle porte ça en serre-chignon, un
tantinet en arrière comme une reine d’opérabouffe. De temps en temps, elle lui donne
une tape amicale pour le ramener aux senti­
ments des convenances.
Nous défilons devant elle, baise-main
obligatoire, et elle nous toise, dédaigneuse ou
de mauvaise humeur, tel un piqueur qui
compterait ses chiens.
On prétend qu’elle fut aimée passionné­
ment par des gens qui en sont morts. Elle
n’a pas trop l’air de s’en souvenir. Elle amène
souvent un gigolo quelconque, levé n’im­
porte où, qu’elle présente comme un secré­
taire d’ambassade, sans aucun souci de la
vraisemblance. Quelquefois elle est obligée,
pour le présenter, de lui louer un habit qui

REFAIRE L’AMOUR

97

ne lui va pas! Authentiquement la veuve
d’un prince italien et fille d’un roi d’Autri­
che, dont je ne me rappelle plus le numéro,
elle a contribué à l’histoire scandaleuse de ce
pays de toute la puissance de son tempéra­
ment. Ce soir, elle est seule, ce qui donne à
réfléchir. Enfin, une à une, et arrivant en re­
tard, s’épanouissent les autres fleurs de la
corbeille sur le gazon du tapis, exhalant des
parfums capiteux qui rendent ceux des rosesthé un peu fades.
La danseuse Sorgah, Clara Lige, le mo­
dèle, Hubertine Cassan, l’actrice, et Raoule
Pierly sans autre emploi défini que celui de
remplacer tous les autres, car elle a tous les
talents réunis d’une fort intelligente courti­
sane.
Sorgah, la danseuse, une statuette d’am­
bre clair, a des yeux superbes, ne vivant pas,
semblant en onyx, et le plus doux des sou­
rires. Presque nue, elle doit grelotter dans
son étroit pagne hindou, d’un bleu tournant
au vert turquoise. A ses bras, à ses jambes
sonnent des anneaux d’or massif reliés par
des chaînettes de perles. Je sais qu’elle a tou­
jours froid, même quand elle danse, et elle
dansera jusqu’à en mourir, dans les sinistres
courants d’air de nos théâtres occidentaux.
Clara Lige est drapée de blanc, une longue
frange d’argent se colle à ses mollets comme

98

REFAIRE L’AMOUR

les ondulations d’une caressante cascade.
Celle-là ne dira rien, mais d’un seul geste
évoquera toute la beauté plastique de l’an­
tiquité. Il vaudra peut-être mieux ne pas lui
demander son avis sur les problèmes de la
vie moderne, parce qu’elle n’a qu’un mot
pour les résoudre tous : ça 1’... Parfaite­
ment!
Hubertine Cassan, qui joue les ingénues,
est un bouquet de roses; costume étoffé, jupe
bouffante, sous la pointe d’un corsage
Louis XV. De là, elle nous sort un buste de
garçonnet, une tête tondue et brune d’un
effet singulier parce qu’elle est laide, mais
peu à peu cela s’arrange, sa jeunesse réelle
corrige les jeux simiesques de sa physiono­
mie. Elle devient séduisante à force de gri­
maces.
Raoule Pierly, en femme comme il faut,
c’est-à-dire en noir, arbore une tunique de
satin agrafée sur le ventre par un simple
triangle de diamants. Elle se tient très bien,
parle peu, mais en excellent français, est coif­
fée de sa chevelure immense, qu’elle se refuse
noblement à couper, comme une impératrice
pourrait être accablée du fardeau de son em­
pire. Très blonde, ses yeux d’émeraude ont
la profondeur de deux gouffres. Il est, diton, assez imprudent d’y plonger.
Moi, je n’en sais rien... n’étant pas assez
riche pour le savoir.

X
On est à peine aux cailles sur canapé que
le canapé envahit déjà toutes les discussions.
La salle à manger, où les oiseaux des vo­
lières du salon sont remplacées par des vi­
viers de cristal remplis de toutes les espèces
de poissons connus, est une reproduction (je
n’y sjiis pas allé voir) d’un sous-sol du pa­
lais de Tibère. La table de marbre rose
pousse comme un champignon de corail au
milieu d’une espèce de piscine asséchée. Tout
autour, des divans et l’on est confortable­
ment assis sans avoir trop l’air de Romains
en habits français. Un orchestre lointain,
peu gênant pour la conversation, répand
dans l’atmosphère tantôt la gaieté d’un foxtrott, tantôt la langueur d’une sérénade. Les
verres sont cabochonnés à en devenir pustu­
leux ou élancés et lisses comme de virginales
corolles. Je ne sais ni ce que je mange ni ce
que je bois, mais on me l’explique de temps

IOO

REFAIRE L’AMOUR

en temps, ce qui n’arrive tout de même pas
à me couper l’appétit.
Ces dames ont des théories subversives,
discutent sur la pudeur envisagée comme su­
prême condiment de l’amour. Le canapé ga­
gne de plus en plus! Carlos Véra, tout en
faisant des signes sévères à ses domestiques
pour aiguiller le service des vins, tapote dans
le dos de sa voisine, la pauvre petite Sorgah,
et l’idole vivante me regarde fixement de ses
yeux d’onyx en souriant avec l’effort d’une
danseuse fatiguée. Sorgah est toujours
amoureuse... mais je n’y peux rien. Méri­
tant mieux, elle n’eut guère que mon caprice
pendant que V Autre, l’idole peinte, accapa­
rait tout l’amour. Ainsi va le monde, au
moins celui de nos sens.
,
— Pourquoi n’auriez-vous pas le droit,
mesdames, déclare le docteur Boreuil, de
vous exprimer très naturellement au sujet
de vos goûts? La pudeur, c’est le produit
combiné de la cruauté du beaucoup trop
avec la crainte du pas assez, une crainte, en
somme, fort légitime.
Boreuil conserve un grand sérieux en di­
sant ça, comme le professeur qui s’adresse à
des élèves dont il faut flatter la faiblesse en
tous les thèmes. Il adore conter des histoires
un peu salées, sans dépasser la mesure, et sur­
tout mystifier son auditoire.

REFAIRE L’AMOUR

IOI

Je regarde au fond de mon verre où 1 on
vient de verser un vin fameux, le redouta­
ble et si rare vin des Arçures qui ne voyage
pas (comment est-il ici?), un liquide épais,
noir, bitumeux, semblant recéler un brûlant
exotisme, alors qu’il fut récolté tout simple­
ment sur les coteaux du Jura.
— La pudeur? Un joli mot. Il habille
bien, mais c’est le demi-deuil du plaisir.
Avant, il gêne. Après, il tue. Ah! Si on pou­
vait faire passer la pudeur d un seul coup à
tout l’éternel féminin!
— Il en faudrait peut-être plusieurs, me
répond la princesse Servadinni en assujettis­
sant son fameux diadème d’une tape cava­
lière.
— Certainement, débarrassons les fem­
mes de la pudeur, affirme le député Chancère. Dans mon traité du Communisme inté­
gral, j’ai déjà donné quelques aperçus...
tous pouvant prétendre à toutes et toutes
pouvant s’adresser à tous. Bien entendu,
j’abolis l’union libre parce que ce n’est
qu’une pâle copie du mariage. A mes yeux,
se coller n’est pas plus sain que se marier.
Mon rêve, et celui de l’humanité, a été, de
tous temps, l’accouplement passager. Je n’y
mets qu’une seule condition : le consente­
ment mutuel...
— ...ou le pari! interrem-pt-Bnrcuil.
’ BIBLIOTHEQUE
;
LA VILLE
| DE PÉRI GU EUX

«acssai

102

REFAIRE L’AMOUR

Sans broncher, Chancère continue :
— On y viendra quand on aura compris
l’inutilité des engagements à long terme et
l’immoralité de l’argent. On s’échange en
nature. Payer une femme est ridicule... si ça
lui fait plaisir, et, la dédommager, si ça l’en­
nuie, est toujours humiliant sinon pour elle,
au moins pour l’autre. La pudeur n’existe
qu’à l’état de convention mondaine. Le fémi­
nisme qui rendra les deux sexes égaux l’abo­
lit de plus en plus. Maintenant les femmes
fument dans la rue, elles sont la première
de ces Messieurs chez le coiffeur, et travail­
lant comme des hommes, elles ont droit aux
mêmes délassements...
— ...obligatoires et gratuits! ponctue
l’incorrigible Boreuil.
Lui, en fait de communisme, il en tien­
drait pour Tibère! N’importe quel tyran
éclairé plutôt que la masse des idiots.
Les voisines se révoltent, brusquement,
par esprit de contradiction, un esprit instinc­
tif chez elles.
— Si vous abolissez la pudeur, fait
Raoule Pierly, les enfants de vingt ans, les
poètes, les timides, viendront alors se conso­
ler chez nous. (Et elle ajoute avec un joli
sourire :) Elle se réfugiera dans notre sein,
votre pudeur inutile. Ce sera notre accessoire
de cotillon!

REFAIRE L’AMOUR

103

— Justement, interjette Félibien Moro,
on ira l’y apprendre comme un art, et pour
cet art-là il faudra des prêtresses profondé­
ment instruites.
Le singe Hubertine Cassan se signe dévo­
tement :
— On dira : Sainte Pudeur, et on men­
tionnera pour le client ingénu : salon bleu
sans jeu de glaces!
Clara Lige, dont les bretelles de ruban
sont à peu près le seul corsage, fait le geste
impatient d'en relever une.
— Vous dites vraiment des saletés, Mes­
sieurs. Nous ne sommes ni des chiennes ni
des religieuses, mais vous, par exemple, vous
êtes...
— Oh! Clara, taisez-vous, murmure
Sorgah qui a très peur des mots. Moi je sais
bien que la pudeur, c’est de l’amour triste.
— Enfin, fait Carlos Véra, ça n’a jamais
gâté un beau modèle ni un beau sentiment.
Je ne suis pas pour tant de chichi quand je
suis pressé; cependant, quand il s’agit de la
pose, c’est une autre affaire. La ligne doit
rester noble.
Jacques Otorel laisse glisser ceci, entre
deux petites toux sèches :
— La ligne? Mais il n’y en a pas de
ligne. Tout au plus des écorces : le vêtement,

104

REFAIRE L’AMOUR

le linge, la peau, la chair. Lorsqu’on touche
à la vérité, on touche au squelette. Ça, oui,
c’est peut-être une ligne, un os.
Boreuil riposte :
— On s’en aperçoit quand vous nous
campez une bonne femme. Elle me rendrait
la pudeur familière. Heureusement que vos
os contiennent de la moelle, mon cher gar­
çon!... Voyons, voyons, revenons à la pu­
deur des discours, imitons ce fameux collè­
gue répondant à l’académie des silencieux,
qui lui présente une coupe pleine pour lui
indiquer qu’on ne peut pas le recevoir, en
posant dessus une feuille de rose, laquelle
surnage sans la faire déborder...
— Mon cher, vous êtes dégoûtant, dé­
clare la princesse d’un ton péremptoire.
Un instant, le docteur la regarde effaré,
puis comprenant l’écho que sa phrase a
éveillé dans le cerveau désert de cette terrible
ogresse, il se met à rire comme un fou, s’é­
trangle et boit.
— Qu’est-ce que vous faites, dit Raoule
Pierly, tout à coup très hautaine, de la ner­
vosité de vos victimes? Il y a les jours de
mélancolie ou on attend l’âme sœur et non
pas le champion de boxe. Où l’on désire cau­
ser et non pas se battre. Il y a de l’électricité
dans l’air, et ce qui domine c’est encore le
parfum des fleurs, bien plus fort en temps

REFAIRE L’AMOUR

105

d’orage, des fleurs que l’on voudrait Respirer
à deux sans penser à les cueillir...
L’idée que cette grande prostituée peut
avoir une notion de la pudeur, au fond de
son métier abominable me révolte, m’exas­
père et je crache :
— Oui, Madame, toute l’électricité que
vous voudrez, mais c’est généralement en
pressant un bouton qu’on obtient la lumière.
Elles sont furieuses, m’injurient, en tu­
multe.
— Insolent 1 murmure Raoule Pierly
écœurée.
— Lâche! fait Clara Lige, très digne.
— Je voudrais avoir des indications sur
la prise du courant, insinue Hubertine.
— La lumière est éternelle! rêve Sorgah
qui pense, sans doute, au soleil de son pays.
— Eh bien, mesdames, puisque la pu­
deur est, ce soir, votre dada, nous deman­
dons à éteindre toutes les lumières. On verra
ce que ça donnera, déclare Carlos qui com­
mence à s’attendrir, un peu trop, à mon avis,
sur les épaules de Sorgah.
— Moi, je propose une autre expérience,
dis-je subitement emporté par une idée folle.
Selon vous, Mesdames, la pudeur est une loi
d’amour et une des plus rigoureuses. Nous
devons tous en demeurer certains, ici, par
courtoisie, d’abord et aussi parce qu’il vous

IOÔ

REFAIRE L’AMOUR

est facile de nous le prouver. Eh bien! Sup­
posez qu’on vous offre la possibilité d’abo­
lir cette pudeur sans que vous y soyez con­
sentantes, que, demeurant innocentes de tous
les gestes, une loi plus forte que votre...
chasteté naturelle vous contraigne à n’en pas
tenir compte? En un mot si un aphrodisia­
que vous paralysait sous le seul rapport de
la pudeur : qu’arriverait-il?
— Ça dépendrait de l’enjeu! fait pensi­
vement Raoule Pierly revenue aux questions
professionnelles.
— Oh ! l’enjeu...? Nous parlons d’a­
mour et non pas d’affaires! Peu importe!
Un homme, des hommes. Puisqu’il s’agit
d’une course au plaisir, mettons des... cou­
reurs!... Voulez-vous que nous tentions
l’épreuve? Si la pudeur existe réellement
comme suprême loi de l’amour, elle sera la
plus forte et abolira le besoin du plaisir, le
plus impérieux que je sache, sinon... Et
dans les deux cas vous restez les victimes,
puisque les gestes en cause, les manifesta­
tions de cette expérience seront involontai­
res. Moi, j’ai une théorie sur la pudeur. La
pudeur... c’est l’alibi.
Les hommes font une figure appropriée
au sujet. Ils sont un peu inquiets et cepen­
dant très intrigués. Rien n’amuse plus les
animaux de toutes les espèces et plus l’ani­

REFAIRE L’AMOUR

107

mal humain que tous les autres, comme de
lâcher un nouveau gibier sur un terrain de
chasse. La princesse Servandini rit de toutes
ses dents chevalines et Sorgah me contemple
avec une terreur mêlée d’admiration.
J’ai, en cherchant mon invitation dans le
vestiaire, retrouvé dans une de mes poches
une petite bonbonnière d’émail où traînent
encore quelques pastilles parfumées.
Je tire cette boîte, je l’ouvre et sur le ton
d’un vendeur de produits destinés à détruire
les rats, je conclus :
— Voici, Mesdames et Messieurs, les
nouvelles pastilles du marquis de Sade, inoffensives je crois, car on m'a dit les avoir pu­
rifiées de tout venin, stérilisées à l’usage des...
âmes sensibles, gardant cependant toutes
leurs vertus, pardon, leurs propriétés surex­
citantes. Elles restent donc pour vous, pour
nous, la permission ou Valibi. Vous prenez
une de ces perles de luxure, vous avalez, par
là-dessus, quelques coupes de champagne...
et c’est le triomphe de l’amour ou celui de
la pudeur.
— Dites donc, Montarès, murmure Boreuil, vous exagérez ! Qu’est-ce que c est
que vos pastilles? Vous en avez de bonnes
dans vos bonbonnières, vous. C’est un truc
à nous faire aller en prison, de nos jours,
comme du temps du divin marquis...

108

REFAIRE L’AMOUR

Je réponds, tout haut :
— Je n’en sais absolument rien. Nous
allons les essayer docteur. Je consens, d’a­
vance, à les payer de ma liberté.
D’un seul mouvement, elles sont toutes
autour de moi. Sorgah, délivrée de son vieux
peintre, se penche, anxieuse, sur mon épaule.
Hubertine Cassan s’assied sur le bord de la
table en renversant une corbeille de fruits.
Clara Lige, droite, couve des yeux la petite
boîte comme un épervier fascinerait un jeune
lapin. Quant à Raoule Pierly, toujours dis­
tante et femme du meilleur monde, elle se
mord les lèvres, les dents rageuses.
Boreuil, de plus en plus inquiet, flaire
une pastille.
— Ça sent la violette. Il doit y avoir des
cantharides. Quant à supprimer les effets
désastreux de la cantharide... bien malin
serait celui qui...
Je lui coupe la parole :
Mon cher docteur, je ne redoute au­
cune aventure, même fâcheuse. Mes pastilles
ne sont vraiment dangereuses que pour la
pudeur de ces dames. Rien à craindre pour
leur santé... si elles se portent bien! Il se
peut, du reste, que nos belles amies réagis­
sent contre leurs trop doux effets. Si elles ne
réagissent pas, elles demeureront innocentes,
au moins devant moi, leur complice.

REFAIRE L’AMOUR

IOÇ

Boreuil, à cause de sa situation de méde­
cin légiste, est perplexe. Les mauvaises plai­
santeries ont des limites. Partagé entre l’en­
vie de laisser faire et celle de confisquer la
boîte, il tourmente un petit four jusqu’à
l’écraser.
Jacques Otorel, pelant une poire, la pose,
brusquement, sur son assiette :
— Et moi qui oublie mon rendez-vous!
Carlos Véra, je vous avais prévenu? Je vais
au bal des Moïses bleus. Je n’ai que le temps
de préparer quçlques cartons...
Sûr du mutisme de ce brave cher Maître,
tout absorbé dans la confection d’un mé­
lange de champagne, de liqueurs de plusieurs
marques auxquelles il ajoute des cerises con­
fites et de la glace en poudre, il s’esquive dis­
crètement.
— Vous savez, Mesdames, ce petit Montarès, un gamin que j’ai vu naître au dessin,
c’est un Don Juan, gronde Carlos Véra.
Pour moi, je préfère mon vieux curaçao à
l’angustura, voilà mon opinion!
— Voyons, Montarès, pas de blague, me
chuchote le député communiste, avec vos
sales réputations : Don Juan, le Marquis de
Sade... Vous serez bien avancé quand vous
nous aurez mis toutes ces filles sur les bras.
Moi, j’ai l’habitude d’être fidèle à ma femme
par mesure d’hygiène. Il est de toute évi-

I IO

REFAIRE L’AMOUR

dence que je n’aurais pas dû me marier, mais
ça date d’avant la guerre! C’est stupide de
jouer avec le feu. Ces brebis vont devenir
enragées.
Depuis les vins fins les domestiques ont
très discrètement disparu pour aller servir le
café dans le salon jaune. Les femmes, autour
de moi, se consultent du regard. Les mets
et les alcools terriblement épicés qu’on leur
a offerts embrument leurs cervelles de douces
colombes poignardées par le désir d’une su­
prême curiosité. Ne sont-elles pas toutes plus
ou moins infestées de drogues préventives,
curatives ou inoffensives que leur vendent
nos charlatans à la mode? Celle-là... c’est
une nouveauté, oui.
— Attention, Mesdames! (Et je tends
ma boîte d’émail à Boreuil.) Il convient
d’en prélever une pour notre excellent doc­
teur qui la conservera aux fins d’analyse, le
cas échéant.
Boreuil prend une pastille, la flaire encore
en faisant une grimace dubitative, puis la
glisse dans la poche de son gilet.
— La séance continue! dit-il un peu
vexé.
— Nous nous en remettons à la logique
de ces dames. La logique, c’est la règle de
tous les jeux. Ces dames auront le choix (et
j’appuie) entre la disparition furtive ou la

REFAIRE L’AMOUR

iii

crise de nerfs qui dénoue toujours tout.
Vous parliez de pari, docteur, au début du
dîner, moi je fais celui-ci : ou la pudeur
existe ou mes pilules en représentent l’alibi.
— Tu parles! déclare brutalement Clara
Lige. Moi je ne sais pas ce que c’est qu’un
alibi. Tu pourrais bien t’expliquer en fran­
çais.
— L’alibi, déclare sentencieusement Félibien Moro, ça se fabrique sur mesure à la
Chambre correctionnelle.
Félibien Moro est ravi de tremper dans
une affaire de mœurs. Il ne sera certainement
pas acteur mais historien, et quel historien!
— Oui, affirme Boreuil, ça se décline,
c’est un mot latin : alibi, Ali Baba, aliboton. Ces dames ne peuvent pas ignorer le
latin qui, en ces mots, brave l’honnêteté.
Les femmes s’exaspèrent.
— Assez de boniment! fait Hubertine
Cassan, moi j’avale votre dragée d’Hercule
en vous conseillant fort d’en garder une
pour vous, Montarès.
Et elle puise dans la bonbonnière. Toutes
l’imitent, sauf la princesse Servandini.
— Je n’ai jamais eu besoin de ça, avouet-elle froidement. D’ailleurs les hommes du
monde, les artistes, ça ne me dit pas grand’chose. C’est à eux, en effet, qu’il faudrait
en donner... de l’avoine. J’ai rendez-vous
8

112

'

x

y

REFAIRE L’AMOUR

dans un cabaret des Halles, où doit m’atten­
dre ma voiture. Montarès, vous êtes trop
compliqué.
La boîte est vide.
— Alain, me glisse affectueusement Boreuil, ça dépasse un peu la permission... vous
avez de l’esprit et vous êtes en train de ris­
quer une énorme bêtise. Dites-moi qui vous
a vendu ces pastilles... ou je fiche le camp.
— Qu’est-ce que vous redoutez?
— De perdre la face, sinon le pari. Ça ne
se passera pas sans scandale, surtout avec
cette poule de luxe, la Pierly. Elle n’a rien
à perdre du tout et comme elle aime à poser
en public... j’emporte votre pilule et j’imite
Otorel. Serviteur!
— Moi aussi! grogne le député commu­
niste, je vous lâche. Adèle m’attend toujours
passé minuit et, demain matin, j’ai une réunion salle Contade. Montarès, je ne com­
prends rien à cette façon de s’amuser, sinon..!
Le bruit court que vous descendez de ces
illustres chenapans qui firent la conquête de
Jérusalem. Vous feriez mieux de nous ex­
pliquer pourquoi des catholiques à la men­
talité pourrie de Dieu le veut! se mirent en
tête de conquérir la sépulture d’un juif.
Puisque vous êtes amateur de logique, creu­
sez ça.
— Mon cher député, vous êtes mal ren-

REFAIRE L’AMOUR

i i3

seigné. Je ne descends pas, moi, je monte...
Et je lui fais luire mes dents, sans cou­
teau. Pauvre diable de bolcheviste! II a peur
des femmes...
...Il reste, dans le salon aux roses jaunes,
trois convives mâles, la princesse Servandini,
le journaliste Félibien Moro et moi. Notre
cher maître Carlos Véra dort profondément
sur une pile de coussins verts qui joue le
banc de mousse. Le vieux faune doit s’ima­
giner que Sorgah le berce dans ses bras d’am­
bre clair, mais Sorgah danse, vêtue seule­
ment de ses chaînes de perles cliquetant con­
tre ses anneaux d’or massif. Félibien Moro
prend des notes et tout le café froid mis à sa
disposition par les déserteurs.
' Il prépare sa copie, un article incendiaire
où il en ajoutera selon son frénétique usage.
Roman ou chronique?
En couronne, autour de moi, les fleurs de
la guirlande 'sont éparses, toutes pudeurs
effeuillées. Oh! les merveilleuses pilules, et
comme ces dames furent ingénues dans les
différents aveux de leurs abandons tellement
légitimes qu’elles feraient vraiment mieux de
m’en rapporter tout le mérite.
Cette idée de Valibi est géniale.
Je bâille un peu. Il est près de trois heures
du matin. Sorgah danse avec une étonnante
souplesse de reins et un regard d'au-delà très

114

REFAIRE L'AMOUR

troublant. Que voit-elle? La passion enla­
çant la Mort, essayant de l’arrêter? Ou la
vie, la belle vie dont tous ses gestes vont
scandant ou rythmant les plus folles extases?
La princesse, debout, accoudée à la Diane
aux yeux clos qui tend son arc impuissant
vers le cruel chasseur, m’examine du haut
de son face-à-main. Elle a l’air d’une vieille
sirène en retraite dans sa cuirasse d’écailles.
Elle contemple le tableau merveilleux de ces
femmes endormies dont les formes blanches,
les crinières blondes ou brunes s’étalent sur
l’herbe fausse du jardin d’amour. Hubertine
Cassan sort de sa robe comme une couleuvre
sortirait d’un bouquet. Clara Lige a l’aspect
d’une statue renversée par un vent d’orage.
Quant à Raoule Pierly, la tunique fendue
sous le triangle de diamants, elle a repris son
impudeur professionnelle... en gardant la
pose...
Le profil chevalin de la princesse, que je
détaille pour le reconstituer quelque part,
sujet de ferronnerie ou gargouille, a une
pureté de granit gris qui n’est pas sans no­
blesse.
Elle vient à pas de louve, se penche, me
touche à l’épaule. Je sens ses doigts crochus
dans ma chair, comme la bête de boucherie,
si elle n’était pas devenue inerte, pourrait
sentir le crochet de l’étal.

REFAIRE L’AMOUR

115

— Montarès, me dit-elle, de sa voix rau­
que, je vais où vous savez, mais je ne veux
pas y aller avec cela. Ce ne serait pas pru­
dent (elle enlève son fameux diadème) , parce
que ce n’est pas une chose à confier aux do­
mestiques de notre époque. Vous me le rap­
porterez quand vous voudrez.
Je passe machinalement le diadème à mon
poignet, puis je le pousse jusqu’au haut de
mon bras où il s’arrête, me donnant une hor­
rible sensation de griffes me râpant la peau.
— Princesse, vous n’êtes pas sérieuse. Et
si je ne vous le rapportais pas?
— Oh! fait-elle impassible, ces objets-là
on ne peut ni les voler ni les prêter quand
on est d’un certain monde... tout au plus
peut-on les... partager.
Et elle s’en va, traînant derrière elle sa
demi-queue d’écailles de nacre frisée de la
frange plus claire du jour naissant.

XI
Je me débats dans les nuages ou des
flocons d’ouate. Je crois même que j’en
mange. C’est affreux! Enfin, je reviens peu
à peu à la surface de la vie, j’ouvre les yeux,
je tends les bras... où sont donc passés tous
ces fantômes et cette bizarre figure de cheval
gris dominant ces chairs blanches? De la
chair ou du coton? Mon Dieu, que je vou­
drais donc me débarrasser de ce cauchemar!
Voilà un rêve que je ne souhaite pas à mon
pire ennemi : devenir le mari de la princesse.
Un coup de couteau dans le haut du bras,
juste à l’endroit sensible du biceps! Le cau­
chemar s’accentue. Je ne suis pas réveillé.
J’ai le bras pris par un étau. J’y porte la
main avec hésitation, m’attendant à le trou­
ver serré par la gueule puissante de Sirloup.
Non. C’est le fameux diadème, la petite cou­
ronne cache-peigne!
Je m’assieds sur mon lit en essayant de

REFAIRE L’AMOUR

117

raisonner. Pourquoi ai-je le diadème de
Mme Servandini en bracelet dans le haut du
bras? Je secoue et je fais tomber le fabuleux
bijou. Voilà l’œil de poisson féroce, l’é­
norme saphir unique au monde. On dirait
une taie bleuâtre sur une prunelle malade.
Et les rubis, en gouttes de sang, m’aveu­
glent, les topazes me brûlent, les brillants
me piquent de leurs pointes cuisantes. C’est
une couronne insolente, lourde comme un
boulet. En désespoir de cause je le glisse sous
mon oreiller. Il vaut mieux, tout de même,
qu’on ne voie pas ça chez moi. Je me re­
tourne afin de me rendormir lorsque j’en­
tends, à travers les flocons d’ouate, la voix
sourdement respectueuse de Nestor.
— Monsieur sait-il qu’il est midi ? Je
suis bien obligé de prévenir Monsieur que
son modèle attend.
— Un modèle, ce matin, quel modèle?
Je n’ai demandé personne pour ce matin,
moi?
—- C’est une petite dame bien gentille qui
s’imagine que vous êtes malade et qu’on
veut le lui cacher.
— Zut! Laissez-moi dormir. Je n’ai pas
faim. Très soif, seulement. Donnez-moi un
verre d’eau glacée.
Après le verre d’eau, Nestor s’en va.
Ma chambre, très grande, tendue de da-

118

REFAIRE L’AMOUR

mas jaune est dénuée de bibelots encom­
brants. Une fort belle commode Louis XV
bombe un ventre important en face d’un
miroir très, trop moderne. Le lit, au milieu,
est vaste, excellent. L’air joue autour comme
s’il était situé en pleine campagne. Sirloup,
étendu à mes pieds, me semble à cent lieues
de moi. Ce chien-là bâille de faim si moi je
bâille de sommeil, mais il ne se permettrait
pas de se lever sans une formelle autorisa­
tion. Il regarde les deux fenêtres aux vitres
verdâtres, des croisées anciennes, cintrées
du haut, laissant pénétrer le jour du jardin
comme tomberait l’eau d’une citerne.
Sirloup gronde et retrousse ses babines.
Il y a quelqu’un dans le jardin.
Je finis par aller voir.
Bouchette! C’est Bouchette qui s’en re­
tourne vers la grille, ma grille en barreaux
de prison!
Personne, même de dos, ne peut avoir la
tournure de Bouchette, et, la flanquant en
gardes du corps très respectueux de son cha­
grin, Nestor et Francine la reconduisent en
multipliant leurs petits saluts bienveillants.
Un modèle qui pleure! Ils n’ont jamais vu
ça chez moi.
Je ne peux pas ouvrir la fenêtre dans le
costume que je mets la nuit — je couche
tout nu — alors j’ai une idée, car, non, je

REFAIRE L’AMOUR

i i9

ne veux pas qu’on renvoie Bouchette. Je
prends Sirloup au collier et je lui indique la
scène.
— Tu vas leur porter ça, Sirloup.
Et je griffonne sur la première feuille de
papier à dessin que je rencontre ce mot fié­
vreux :
« Bouchette, je suis à vous dans un ins­
tant. Commencez à déjeuner sans moi; j’ai
besoin de vous pour travailler. Merci d’être
venue. »
Sirloup hoche la tête, dresse les oreilles,
regarde attentivement dans le jardin, me re­
garde et file, dégringole l’escalier quatre à
quatre.
Il est superbe, se dressant devant Bou­
chette, la bousculant de ses fortes pattes, lui
offrant ma missive avec toute la dignité d’un
agent de liaison. Je vois des gestes de terreur,
puis de gaîté. Francine flatte le chien et Nes­
tor fait vivement volte-face.
Il me faut un instant, qui dure une heure,
pour me préparer à recevoir Bouchette d’une
façon décente. Ça, c’est bien ma veine! Traits
tirés, les yeux creux, le cerveau en bouillie.
Nestor se multiplie autour de moi dans le
cabinet de toilette, répétant qu’il a prévenu
Monsieur.
— Un modèle unique, Nestor!
Nestor demeure insensible quant au mo-

I 20

REFAIRE L’AMOUR

dèle unique, mais c’est le déjeuner qui l’in­
quiète.
— Froid ou trop cuit, grogne-t-il en ap­
puyant son gant de crin, neuf, comme par
hasard.
Après la douche, ça va mieux. Les flocons
d’ouate ?e sont envolés. Mon cauchemar se
change en rêve angélique. Je n’ai jamais été
si pur d’intention. Je suis l’homme de bonne
volonté dont parle l’Ecriture, car j’ai la
paix. Un coup d’œil à la grande glace. J’ai
simplement l’aspect d’une vieille femme! Il
y a des chances pour que Bouchette me
trouve très bien. Tant pis pour moi.
— Nestor, dites à Francine de faire un
soufflé au chocolat, qu’elle n’oublie pas les
friandises, les fruits, des fleurs, qu’elle soigne
son couvert, hein!
Et je descends.
— Bouchette! Ma pauvre Bouchette!
Elle est mélancoliquement assise près de
la table.
Sirloup la surveille. Il la retiendrait pro­
bablement par la jupe si elle voulait sortir.
D’un bond, la jeune femme est sur moi,
ses mains tendues.
— Oui, je suis venue. Je n’y tenais plus
de vous voir. J’ai eu raison. Quelque chose
me disait que vous étiez malade. Comme

REFAIRE L’AMOUR

121

vous êtes pâle ? Qu’est-ce que vous avez,
monsieur Montarès?
— Je n’ai rien, Bouchette. On se lève
tard quand on a passé la nuit... dans le
monde. Si vous m’aviez prévenu de votre
visite, au moins la veille! Nous allons faire
du bel ouvrage, dessiner une jolie Bouchette,
une vraie, celle-là. D’abord, à table. Sirloup,
tiens-toi tranquille entre nous deux. Nous
avons faim.
La table étincelle de tous les joujoux de
la maison et une délicieuse odeur de chocolat
vanillé monte des sous-sols.
Bouchette, consolée, se tamponne les yeux
avec sa houppe à poudre de riz et s’en fourre
dans le nez, en reniflant fort.
Elle a quitté son manteau, et son tailleur
court lui va mieux que jamais. Elle a, sous
la lumière crue, un cou jeune et tendre avec
un léger pli sous l’oreille. Cela sort de sa
blouse de soie bleue comme le renflement
d’un cornet d’arum.
— Voyez-vous, monsieur Montarès, ditelle de sa voix douce, je n’aurais jamais dû
me mêler de vous. A présent, je ne peux plus
me passer de votre conversation. C’est comme
quand on chantait dans la cour de mon ate­
lier, je n’entendais toujours pas très bien ce
qu’on disait, mais je me grisais de la voix et
ça me berçait encore que c’était déjà fini...

122

REFAIRE L’AMOUR

Comme c’est beau, chez vous! Un jardin, un
chien, des fleurs dans une pièce d’eau! On se
croirait bien loin de Paris. Vous êtes là chez
vous, comme un roi... et vos domestiques
ont l’air d’être vos parents. Je suis bien con­
tente que vous ne soyez plus malade si vous
ne mentez pas. Mon portrait? Ça va en faire
des jalouses! Ils ne diront plus que je suis
laide. (Elle ôte son chapeau.) J’ai des che­
veux tout plein, seulement, je ne sais pas me
coiffer à la mode. Je les couperai, si vous ai­
mez mieux...
Je l’écoute, ravi. Elle va, vient, se rassied
et caresse Sirloup qui lui donne de vigou­
reux coups de patte pour l’assurer de son
dévouement. Je remarque, non sans atten­
drissement, que ce qui l’éblouit, ce ne sont
ni les cristaux taillés, ni les argenteries des
vitrines, encore moins le couvert où Fran­
cine a prodigué les figurines de Sèvres sur un
carré de Venise. Ce qui l’enchante, c’est le
jardin, les fleurs, les grands arbres. On a
envie de l’embrasser!
Elle baisse les yeux, subitement, sous mon
regard plus chaud.

Oui, j ai pleuré. Ça m’est parti mal­
gré moi, quand ils m ont dit qu’ils ne pou­
vaient pas vous réveiller de nouveau, puis­
que vous ne m’attendiez pas.
Ma pauvre Bouchette! Est-ce que je

REFAIRE L’AMOUR

123

ne vous attends pas toujours? Moi, je n’ai
pas votre adresse pour vous faire signe.
— Le beau malheur! Et la dame qui est
partie, celle que vous aimez tant? Elle n’est
donc pas revenue, celle-là?
— Je l’ai peut-être oubliée, chérie.
— Non, monsieur Montarès. Ça ne s’ou­
blie pas, ce qui fait mal... mais il faut bien
vivre...
Elle a souvent de ces phrases, profondé­
ment naturelles, dans lesquelles on se mire
comme dans le fleuve qui passe en emportant
un secret, son abominable noyé, tout au
fond.
J’allume des cigarettes et lui montre com­
ment Sirloup fume. Elle rit. Après le des­
sert, nous faisons un tour. Je lui permets de
visiter toute la maison, sauf le boudoir-serre
dont je ferme la porte à clef d’un geste ner­
veux. Elle n’entrera jamais là. Ne scandali­
sons pas les enfants.
L’atelier la plonge dans un grand respect,
celui de l’ouvrière pour l’ouvrier. Elle ne
peut pas se figurer que je suis l’auteur de
tout ça et à moi tout seul. Enfin je lui expli­
que ce que je lui demande, puisqu’elle veut
m’aider. Je voudrais, sans jeu de mots, re­
commencer ma Jeunesse, celle que j’ai ratée,
parce que la gamine qui me l’a posée, plus
jeune qu’elle pourtant, n’était pas aussi naï­

124

REFAIRE L’AMOUR

ve, sentait la vulgarité pour ne pas dire le
vice.
Je fais monter Bouchette sur l’estrade où
l’on peut tenir la pose sans trop de fatigue,
et je lui mets dans les bras la botte de fleurs,
un fagot de mai rose et blanc qu’elle doit
lever au-dessus de sa tête, très haut. Le tail­
leur gâte le mouvement de ses lignes dures.
-— Non, Bouchette, ce n’est pas ça. Il
faut un drapé de soie blanche. Vous allez
suivre Francine dans le cabinet de toilette et
elle vous habillera, car elle a une grande ha­
bitude. Ne vous émotionnez pas. Tous les
paravents et toutes les portes que vous vou­
drez seront refermés sur vous.
Elle a, de nouveau, envie de pleurer, mais
notre Francine, arrivée au coup de timbre,
la rassure.
Ça s’éternise. Francine, derrière le para­
vent, me fait signe, car elle ne pense pas
qu’on ait à prendre plus de précaution avec
celle-là qu’avec les autres.
— Je ne sais pas comment la coiffer,
Monsieur. Elle s’impatiente et parle de les
couper. Vous pouvez venir.
J’entre dans cette pièce tendue de perse
rose où le divan est très étroit, le miroir très
large, où toutes les torchères sont allumées à
cause des faux jours du dehors. Ma Jeunesse
est là, debout, la tête inclinée sur ses cheveux

REFAIRE L’AMOUR

125

qu’elle tord avec, sans qu’elle s’en doute, le
geste romantique d’Aphrodite fécondant le
monde. Le corps, droit, moulé très exacte­
ment dans un fourreau de satin blanc, plie
à peine sur la hanche gauche où se noue le
vêtement en écharpe. On dirait, tant est sa­
vant ce nœud d’écharpe, qu’il entraîne toute
la chair du modèle, la fait prisonnière, l’é­
pouse dans un enveloppement merveilleuse­
ment chaste, la défend contre les hardiesses
du regard, l’enferme pour n’en donner que
le dessin pur. Ce costume, pas un vêtement
mais une application artistique d’une étoffe
sur un nu, est une création d’Alex, de mon
ami Alex, de chez Dœuillet, le grand habil­
leur de poupées parisiennes et du monde en­
tier.
Sous la lumière, le satin se teinte de rose
et d’or, a le ton d’un marbre chaud du soleil
de l’été.
La chevelure est superbe mais mal soi­
gnée, le brun fauve de cette nappe est hui­
leux par place; on devine que la jeune
femme n’a pas le temps de les brosser tous
les jours. Chose singulière, je m’aperçois de
ce détail qui choque le peintre et qui aurait
laissé l’homme indifférent... hier matin.
— Francine, dis-je d’un ton froid, il faut
me laver cette chevelure. Elle est magnifique.
C’est dommage.

I2Ô

REFAIRE L’AMOUR

— Je ne veux pas. Ce sera trop long.
Laissez-moi les couper, monsieur Montarès,
vous aurez un modèle à la mode, supplie
Bouchette.
J’entends des ciseaux qui grincent.
— Bouchette, vous n’êtes pas folle! (J’a­
joute, plus bas :) Et votre mari, qu’est-ce
qu’il dirait si je lui renvoyais une femme
tondue?
Francine est partie, en fuite de souris pres­
sée.
— Ça c’est vrai, balbutie Bouchette in­
terdite, mais c’était une occasion... elles se
moquent toutes de moi, à l’atelier, parce que
je n’ose pas.
— Dans le mien, d’atelier, ma chère pe­
tite, on a le respect de la beauté sous toutes
ses formes. Je ne manque pas de garçonnes
à copier quand il m’en faut, croyez-le bien!
— Oh! vous, je commence à croire que
vous avez trop de femmes, et l’étonnant c’est
que vous puissiez travailler avec.
— Bouchette...
— Non, non, laissez-moi, je n’ai rien dit.
Ne m’embrassez pas les mains. Vous me
donnez sur les nerfs. Ah! mon Dieu, Sirloup... comme il m’a fait peur!
Le chien vient nous rejoindre, silencieux,
héraldique, terriblement sournois. Il a l’air
de nous gronder :

REFAIRE L’AMOUR

I2y

Eh bien, mes enfants, vous n’espériez
pas vous passer de moi, je suis la bête, celle
qui vous épie...
Alors, par contenance, Bouchette le cou­
vre de caresses qu’il reçoit comme des hom­
mages qui lui sont dus.

Je n’ai jamais si bien travaillé. Bouchette
et moi, nous sommes sages devant la même
image. Au soir tombant, ma Jeunesse part,
emportant un paquet de gâteaux, une gerbe
de roses avec une étrange fierté d’allure. Ses
beaux cheveux séchés, ondulés, massés en
casque lourd, elle semble dresser sa tête de
poupée parisienne dans un mouvement d’or­
gueil, peut-être emprunté aux déesses qu’elle
a pu admirer chez moi. Elle reviendra, elle
remettra le costume de la pose et elle a, en
outre, essayé un joli manteau de petit gris,
un amour de casque d’argent brodé de che­
nilles noires. Peu à peu, la coquetterie gagne
du terrain. Elle lui lèche les pieds comme la
marée montante du désir, ou Sirloup, le res­
pectueux courtisan, de plus en plus l’agent
de liaison. (Ce chien adore les femmes qui
me plaisent.)
— Bouchette, supposez que vous soyez

REFAIRE L’AMOUR

129

une actrice?... Vous prenez le costume de vos
rôles et vous les ôtez avant de rentrer chez
vous. Par exemple, vous pouvez toujours
emporter l'heure choisie, parfum de Nerys.
Voyez plutôt dans le tiroir de la coiffeuse,
.
non! Je laisse encore ça chez vous,
monsieur Montâtes. Mon... mari n’aurait
qu à sentir cette odeur-là. S’il ne connaît pas
le nom des fioles, il sait très bien que je n’ai
pas les moyens de me les offrir.
— Ma chérie, c’est de la démence de mé­
nager ce garçon. Tôt ou tard, votre Espa­
gnol sera... naturalisé. Aveugle de naissance,
alors? Et vous le dites jaloux?
— Il est jaloux, oui, mais pas Français,
justement. Il ne s occupe de rien de ce qui est
la vie parisienne. Il dit que nous sommes
tous des dépravés ou des fous. Il ne lit pas
un journal, il ne regarde pas une gravure, il
est absent de tout. Depuis que je le connais,
il n a jamais mis les pieds dans un concert et,
comme il ne fait plus la représentation où je
travaille, il ne peut rien savoir ni de vous ni
de moi.
— L’impunité, Bouchette. Profitons-en.
Restez avec moi ce soir. J’ai un ami à dîner,
nous ne serons pas en tête à tête et, telle Cendrillon, vous rentrerez dès minuit.
— Il faut que je me trouve chez nous
pour le dîner, s’il revient à cette heure-là. Je

130

REFAIRE L’AMOUR

ne dois pas découcher. Il me l’a fait jurer sur
un Christ de son pays.
— Fichtre! Vous croyez en Dieu, Bou­
chette?
— Pas au sien. Il est trop laid! Mais j’ai
juré, ça suffit... Au revoir!
Et elle part en coup de vent. J’entends
crier les gonds de la grille appelant au se­
cours pour une petite femme qui se noie dans
la grande mer des illusions.
Je ne suis pas triste. Je ne suis pas gai.
Calme plat.
Le docteur Boreuil arrive, correctement,
vers huit heures. Il pénètre dans mon atelier
avec l’air intrigué de l’homme qu’un grave
problème philosophique préoccupe et tout
plein de son sujet :
— Voyons, Montarès, que signifie cette
mystification, chez Carlos Véra, hier?... me
dit-il.
— Pourquoi me demandez-vous ça?
— Parce que j’ai regardé votre pastille
de près. C’est du simple chlorate de potasse,
des bonbons anodins pour la toux et, même
parfumé à la violette, le chlorate de potasse
n’est pas un aphrodisiaque, sacrebleu!
— Si!
Il pouffe. Je lui offre des cigares.
Confortablement installés en deux fau­
teuils face à la scène qui représente l’esquisse

REFAIRE L’AMOUR

I3I

de ma Jeunesse, du rose, du blanc, l’idylle
pure d’un corps ignorant sa nudité avec le
satin le pressant de son enveloppe, nous ne
sommes plus que deux hommes assagis, très
blasés, très loin de la servitude mondaine qui
nous a enseigné le respect de la femme.
— Mon cher docteur, j’implore le secret
professionnel. La dragée que vous avez ana­
lysée était pareille à toutes les autres, elle ne
contenait, en effet, aucun aphrodisiaque.
Vous vous rappelez mon mot à leur sujet,
elles représentaient Valibi. Voulez-vous sui­
vre mon raisonnement en oubliant que vous
êtes un savant pour ne vous rappeler que
votre appétit des histoires salées? J’ai mys­
tifié ces dames comme les mystifient les tireur
ses de cartes, les chiromanciennes, les spirites
et les prêtres qui le font, eux, pour en obte­
nir la forte somme ou l’absolue confiance. Si
je leur avais dit : Vous allez vous abandon­
ner toutes à un seul homme, — ça aurait
manqué de galanterie. J’étais ridicule et elles
aussi. Sans compter que les voisins auraient
voulu intervenir, en exceptant ce bon Carlos
Véra, plus porté sur le mélange des alcools
que sur celui des nuances de chevelures fémi­
nines. Comprenez-moi et excusez-moi. En
vous annonçant une reprise du fameux
drame des pastilles du marquis de Sade, j’ob­
tenais d’abord la tranquillité. Cela devenait

132

REFAIRE L’AMOUR

impressionnant au point de vous faire vous
abstenir, dans le doute. De notre temps, on
a la terreur des aventures d’amour! Une fois
le champ des aventures déblayé, ces dames
devaient, fatalement, se laisser entraîner par
leur curiosité, surtout par le phénomène bien
connu de l’autosuggestion s accompagnant
de vins généreux et de propos incendiaires.
Je ne me permettrais pas d’insister sur mes
mérites personnels, car ce serait de mauvais
goût.
— Et Félibien Moro?
— Le journaliste romancier a pris des
notes, le document humain avant tout, n’estce pas? Quand on lira ça dans le journal ou
dans le livre, on lui trouvera une imagina­
tion excessive.
Boreuil se lève, se met à arpenter l’atelier
en secouant son cigare.
— Ah! je ne marche plus! Vous êtes
enragé, mon cher! Non, ça n’est pas permis,
ça dépasse même toutes les permissions. Je
suis... démoralisé.
— Mais, je le sais bien que vous n’avez
pas marché. Je ne suis pas enragé. C’est elles
qui le sont, les filles d’Eve, encore faut-il
leur en fournir discrètement l’occasion,
K alibi. Par acquit de conscience, je retire du
jeu le diadème de la princesse et les chaînes
de perles de la danseuse Sorgah qui est, de-

REFAIRE L’AMOUR

133

puis longtemps, mon amie. Simple retour de
flamme! Quant à Mme Servandini, elle m’a
proposé le bon motif, c’est-à-dire le mariage.
En voilà une qui n’en veut croire que ses
propres yeux.
Boreuil objecte :
— Elle prétend, en des termes des plus
précis, qu’elle n’épousera qu’un fort de la
Halle ou un très vieil aristocrate, assez blasé
pour lui passer toutes ses frasques...
— Il est évident qu’elle épouserait les
deux si elle les rencontrait dans le même
homme.
— Ça ne l’empêche pas d’aller aux Hal­
les chercher... l’autre, j’ai vu, moi de mes
propres yeux, sa voiture en face d’un Ca­
veau, vers cinq heures du matin.
*— Moins ceci.
Et je sors le diadème que je garde sur moi
par mesure de précaution...
Boreuil a un sourire d’enfant étonné :
— Déjà, et alors qu’est-ce que vous allez
en faire?
— Le lui rendre. Si vous voulez, nous
irons demain soir dans sa loge à VOpéraComique et je lui remettrai l’objet devant
vous. Ce que je redoute le plus, c’est ce genre
d’équivoque. Je suis un monstre venu de
plus loin qu’elle... Ça ne s’achète pas, les
monstres de ma trempe.

134

REFAIRE L’AMOUR

Nous allons dîner. Nous sommes de nou­
veau bons amis. Au milieu du repas, Boreuil, qui n’a pas cessé de raconter des his­
toires de clinique, me pose encore une ques­
tion, jovialement :
— Dites-moi, Montarès. Etes-vous cer­
tain de représenter un personnage normal?
— Je me porte admirablement. Tenez,
aujourd’hui, j’ai travaillé comme depuis
longtemps je n’avais pu le faire avec un joli
modèle de tout repos, une petite femme que
je respecte beaucoup, parce qu’elle est à la
fois ignorante et honnête.
— L’esquisse à la botte de mai rose?
— Oui.
— Pourvu que ça dure!
— Ça durera parce que je suis amoureux,
— Vous? Allons donc!
— Pas de celle-là, d’une autre.
— Montarès, vous êtes une énigme. Ex­
pliquez-vous encore... qu’est-ce que l’amour
vient faire dans votre cas?
Un instant je regarde cet homme très
franc, pas jaloux à la mauvaise man-ière des
mâles entre eux, mais qui croit peut-être
qu’il existe des cas et qu’on peut classer cha­
que individu par l’étude de ses manies ou de
ses tares. C’est un scientifique.
— Boreuil, je vous scandalise, mais je ne
veux pas en abuser. J’avoue : je suis plutôt

REFAIRE L’AMOUR

135

un chaste. J’ai horreur du.vice, horreur des
histoires du genre de celles que vous me ra­
contiez tout à l’heure. Le hasard m’a sim­
plement repris ma femelle, et je ne suis plus
qu un pauvre mâle désemparé. Je crois que
le couple erre à travers les siècles en se cher­
chant et qu’il ne se reforme que par un mira­
cle des circonstances. Et c’est sans doute pour
cela qu’on n’aime qu’une fois en toute con­
naissance de cause. Cela peut durer jusqu’à
la mort, à la seule condition de ne pas survi­
vre à la plénitude des sensations ou des sen­
timents. Il faudrait avoir le courage de tuer
ou de se tuer. Remarquez, je vous prie, que
le monde entier tourne autour du sujet.
Toutes les légendes et toutes les religions en
sont la preuve. Mais l’humanité a perdu le
sens des sens et ne sait même pas ce qu’elle
désire, parce qu’elle est appauvrie sous tous
les rapports. Bientôt il vous faudra créer des
maisons de santé pour les gens bien portants
comme vous et moi, parce que les gens bien
portants seront la terreur des autres. Ce se­
ront les grands carnassiers perdus dans la fo­
rêt des appétits, justement anormaux. Il est
anormal d’aimer l’argent, les honneurs, la
coco et de parler perpétuellement pour ne
rien dire, de se leurrer mutuellement sur tou­
tes sortes de crimes que l’on commet au nom
de toutes sortes de conventions sociales qui

136

J\

i

REFAIRE L’AMOUR

ne tiennent jamais devant les grands oura­
gans : la guerre ou la peste, la famine ou
l’inondation. La puissance éternelle c’est l’a­
mour. Si l’homme avait compris quelque
chose à la vie qu’on lui donnait pour en
jouir et non pas pour la diminuer au nom
de je ne sais quel respect dit humain, il au­
rait, depuis beau jour, construit et le temple
de l’esprit et le palais des grâces, nous serions
plus heureux, nous vivrions plus longtemps,
au moins plus fort. Le train de notre exis­
tence a déraillé, il déraillera jusqu’au préci­
pice... puis, s’il reste un couple, des êtres
jeunes, sains et qui auront tout oublié de
l’enseignement trop professionnel des pa­
rents, alors pourra-t-on recommencer en
beauté. Pour le moment ça me paraît devoir
finir en laideur... Voulez-vous que nous pre­
nions le café dans la serre, mon cher ami?
Dans la serre, Boreuil contemple silen­
cieusement la femme nue, boit son café par
petits coups de gorge voluptueux et médita­
tifs.
— Finir en beauté? Hum! Si vous ren­
contriez, un soir de dépression physique, le
modèle de cette étude-là, une fantaisie de vo­
tre trop riche imagination, votre chef-d’œu­
vre, certainement, pourriez-vous le recon­
naître? Tout est hasard dans la vie des
amoureux ou des monstres de votre espèce.

REFAIRE L’AMOUR

13 7

Et mon invité part, de bonne heure, pré­
textant que je dois avoir besoin de sommeil.
La nuit... les rideaux de velours violet
m’enveloppent de leur somptueux catafal­
que. La lampe, mise en veilleuse par Fran­
cine, donne une lumière qu’on s’attend à
voir mourir d’une minute à l’autre. Tout
est sombre. Sirloup dort, au pied du por­
trait, le nez entre les pattes. Il ne songe plus
à la chatte des concierges rôdant autour des
nids. Je fume. Le mince filet de fumée,
comme un encens, monte vers la femme aux
bras tordus en arrière et qui rit, qui rit fol­
lement de me revoir prostré devant le disque
éclatant de son ventre. Où irais-je encore
pour la fuir? A quels excès me faudra-t-il
encore me condamner? Il serait peut-être plus
simple de chercher à la rejoindre. Existet-elle encore? Boreuil a raison. Je l’ai peutêtre inventée et si je la rencontrais, la recon­
naîtrais-je? N’ai-je pas dépassé, mainte­
nant, la limite du possible amour? La na­
ture et l’amour ont horreur du vide! Avec
les vagues données que je possède sur sa
situation sociale, que puis-je espérer? Du­
rant trois ans, je l’ai retrouvée, l’hiver, dans
un appartement très quelconque, loué tout
meublé. Elle revenait là pour des raisons de
famille, vivant séparée de son mari, un
M. Vallier, propriétaire d’un haras en pro-

138

REFAIRE L’AMOUR

vince, un homme fantôme qu’on ne risquait
rencontrer nulle part. Mme Pauline Vallier
sortait peu, ne fréquentait guère que les
théâtres, cherchant à se distraire d’une neu­
rasthénie commençante. Nous nous rencon­
trâmes dans un de ces endroits publics, puis
ce fut le coup de foudre, de part et d’autre,
la passion... et je n’ai pas su la garder,
parce que je ne la sentais pas à moi entière­
ment. Il aurait fallu s’expliquer ou abdiquer
mon indépendance, mon orgueil d’artiste,
en un mot ma liberté à laquelle je tiens énor­
mément... et qui, aujourd’hui, ne me sert
à rien! Je n’ai pas l’habitude de m’intéresser
aux femmes en dehors de l’amour... est-ce
que par hasard j’ai eu tort pour celle-là?
J’étouffe sous ces plis lourds qui portent
en eux tous mes soupirs, toutes mes anxié­
tés, les mille et une tortures d’un abandon
que je m’imagine injustifié! Non, je ne céde­
rai pas plus à la tentation de chercher à re­
joindre Mme Pauline Vallier que je ne con­
sentirais à me mettre en suiveur, aux trous­
ses de ma petite amie Bouchette. Je sais que
Bouchette reviendra parce qu’elle m’aimera.
Mme Pauline Vallier ne reviendra pas parce
qu’elle ne m’aime plus.
Le vent tourne autour de ma cage de
verre, on est en mars et il souffle furieuse­
ment pour chasser le vieil hiver qui s’obstine

REFAIRE L’AMOUR

139

en des pluies glaciales. Sirloup dresse l’oreille,
de temps en temps, au gémissement mysté­
rieux du grand ancêtre qui va encore plus
vite que lui, rase la terre, joue avec les brin­
dilles ou s’élance à la tête des arbres pour les
faire plier. Je regarde le platane décapité.
Il a, sur la gauche, une petite boursouflure,
comme un furoncle. Encore une de ces végé­
tations malsaines qu’il va nous exhiber,
lichen, ou champignon! Il luit, dans l’om­
bre mauve, tel un corps exhumé, le corps
d’un vampire dont on ne sait si l’existence
végétative n’est pas un danger secret.
-—- Sirloup, allons dormir, mon chien.
Le sommeil est la seule chose bienfaisante,
parce qu’il ressemble à la mort, tout en nous
permettant d’assister à notre résurrection.

XIII
Avec Bouchette, vêtue en jeune personne
du meilleur monde, je suis allé aux Français,
matinée, bien entendu, car nous ne pouvons
sortir que le jour à cause du mari. J’essaie
le poison des grands sentiments, noblement
exprimés, sur cette nature si franche et si
fraîche. Elle a écouté comme à l’église, en
ouvrant ses yeux de moineau de toutes ses
forces intellectuelles.
Je lui demande ses impressions.
— Ça me fait l’effet de la patronne de
notre maison de confections quand elle nous
déclare, à propos des modèles refusés, que la
patrie est en danger, rapport à ce qu’on ne
travaille plus que huit heures. Moi, n’est-ce
pas, je ne suis que brodeuse, petite main, si
vous voulez. Toutes ces belles phrases, ça
me passe par-dessus. J’y peux rien.
Et puis nous sommes allés au concert de
Y Olympia, nous avons vu les hommes de
bronze qui lui ont fait peur et entendu une

REFAIRE L’AMOUR

141

très vieille, sinon très absurde chanson, da­
tant d’Aristide Bruant, je crois, une de ces
berceuses de peuple qui sont stupides, mais
dont les refrains obsédants contiennent
peut-être toute la morale capable de l’émou­
voir. Un refrain dans ce style :

On rappelait Eva la blonde.
Elle n avait plus de parents,
Et comme elle était seule au monde,
Sa famille, cétait ses amants.

Alors, Bouchette, les nerfs tendus, les
mains crispées sur le bord de la loge, a éclaté
en sanglots.
— Voyons, Bouchette, de la tenue. Vous
allez nous faire remarquer. C’est idiot. Sans
compter que vous vous enlaidissez.
Je suis furieux. Elle redouble. Son mi­
nuscule mouchoir est à tordre, voilà que ça
coule le long de son corsage gris-perle. Il
faudrait un parapluie. Je l’emmène bruta­
lement chez un pâtissier des boulevards où
elle se calme en voyant des gâteaux encore
inconnus de sa gourmandise, le seul vice
que je lui connaisse.
Dans la voiture qui nous ramène, je me
fâche :
— Enfin, voulez-vous me dire, Bou-

142

REFAIRE L’AMOUR

chette, pourquoi vous vous attendrissez sur
les malheurs d’une Eva~chat-perdu qui s’of­
fre toute une famille d’amants? Vous avez
vraiment un petit cœur dépravé, ma chérie.
— C’est pas ma faute, monsieur Montarès. J’ai pleuré parce que c’est la vérité,
cette chanson-là. On n’a plus de parents, et
ce serait pourtant la famille, un amant qui
vous aimerait... aussi pour tout le reste!
Je la serre contre moi en respirant son
parfum de jeune fleur après l’orage, parfum
qui domine l'heure choisie, laquelle heure,
hélas! tarde bien à sonner! Je commence à
ne plus savoir ni ce qu’elle veut ni ce que je
veux, ce qui me force à vivre, en dehors
d’elle, d’une existence de bâton de chaise.
Je suis ensorcelé. Je n’ose pas la réduire à
un rôle très vulgaire, parce que j’ai peur,
précisément, de la vulgarité qui pourrait en
ressortir, tuant tous les autres délicieux
effets de sa nature primesautière. Les fleurs
sauvages sont, à les regarder vivre en liberté,
les plus exquises des fleurs, mais cueillies,
mises dans un verre d’eau, elles se fanent
très rapidement, se décolorent, tous les dé­
tails de leurs grâces disparaissent et bientôt
il ne nous reste plus que... de l’herbe, une
espèce de cheveux secs ou mouillés, tout au
plus bons pour les bestiaux : du foin.
— Bouchette, je vous adore, en atten-

refaire l’amour

143

dant de vous aimer, seulement je ne veux
pas faire partie de la famille. Je préfère être
tout seul, ou pouvoir me l’imaginer. Lâchez
votre mari ou votre amant, et venez vivre
chez moi. Nous ferons un charmant ménage
qui durera un peu plus que toujours, c’està-dire longtemps, pour parler comme un
poète dont vous ne goûteriez pas l’humour.
Si vous redoutez la sévérité de Francine,
laissez-moi grimper à la mansarde où l’on
ne tient pas debout. J’y marcherai à quatre
pattes. Je vous arrangerai cela comme un
nid. Murailles au vernis blanc crème, frise
au pochoir représentant des écureuils man­
geant des noisettes, à moins que vous ne
préfériez la traditionnelle guirlande de myo­
sotis. Meubles en bois clair, lit tendu de soie
rayée pompadour... quoi? Que voulez-vous
de moi, Bouchette? Je cherche... Je ne peux
donc rien vous offrir, à cause de ce mari
espagnol qui vous donnera, lui, des coups
de couteau, s’il vient à s’apercevoir de vos
fugues!
Elle me tend son sourire navré avec sa
bouche et je me grise de cette rose rouge
qu’elle me tient moins haut depuis quelque
temps. Elle finira par se prêter par miettes,
comme une demi-vierge.
— Voyez-vous, monsieur Montarès, on
ne peut pas appartenir à deux hommes à la
10

144

REFAIRE L’AMOUR

fois. C’est une idée que j’ai bien arrêtée dans
ma tête, à cause des enfants.
— Mais, petite malheureuse, il sera Es­
pagnol, votre mioche, si jamais vous en
aviez un contrairement à mes intentions
personnelles! Vous feriez mieux, si vous
tenez tant à ce genre de cadeau qui déplace
les lignes, de vous adresser à un peintre
sachant dessiner en français.
Et la voilà qui repleure.
Le plus terrifiant, c’est que Francine
monte la garde autour d’elle. C’est mon
modèle préféré, mais c’est aussi le sien, à
elle, qui ne dessine pourtant en aucune lan­
gue. Francine l’habille, la déshabille avec
des égards qu’elle n’a jamais eus pour les
Jeunesses de ma collection. Elle est touchée,
m’a-t-elle avoué, par l’honnêteté de cette
enfant qui, m’accompagnant au théâtre ou
au cinéma en des costumes de grande cou­
ture, des chapeaux du bon faiseur, n’em­
porte rien de chez moi, revêt, pour s’évader
du pavillon, son pauvre petit tailleur de
quatre sous et son manteau usé, quoique
doublé de ciel. Bouchette redoute même les
parfums, l’heure choisie, durant laquelle on
a oublié la mansarde plus ou moins conju­
gale et elle se débarbouille, se frotte vigou­
reusement les joues, les oreilles, pour que ça
ne sente pas si bon.

REFAIRE L’AMOUR

145

— Cette enfant-là, Monsieur, déclare
Francine, c est tendre et solide comme du
pain complet. Elle fait un vilain métier, ça,
c est certain et je ne comprends pas pourquoi
ses parents le lui laissent faire, mais elle est
honnête : rien en dehors de la pose.
Avouer à Francine que ce n’est pas un
modèle ordinaire, celui qu’on ne paie pas,
même pour la pose? Fichue situation! Par
moment je serais content de me rencontrer,
nez à nez, avec le représentant de la maison
espagnole, et mon fatalisme intérieur m’in­
terdit toute provocation extérieure de ce
côté-là. Une chose demeure indéniable, c’est
que j’ai le tort d’avoir commencé. Heureu­
sement que Bouchette ne songe point à me
le reprocher; elle ignore la psychologie.
Aujourd’hui nous allons au Faubourg.
Je suis très curieux d’étudier les réactions
de la sensibilité de cette primitive, sous le
choc des pensées bondissant dans une foule
presque populaire. Le Faubourg n’a rien
d un théâtre et n’use de l’écran que lors­
qu’un film est défendu. Ce n’est pas non
plus la réunion publique où, généralement,
on reçoit beaucoup plus de horions que de
bons principes. On pourrait appeler ce pit­
toresque rendez-vous de, souvent, très mau­
vaise compagnie, l’auberge des idées. On
entre là-dedans pour deux francs et on y

146

REFAIRE L’AMOUR

entend discourir, ou déblatérer, les plus
grands noms de l’intelligence, que 1 on a,
pour quarante sous, la permission d’inter­
rompre, à la seule condition, pas toujours
respectée, de se montrer bref et courtois.
Néo Soldés, le directeur fondateur de
cette école du libre propos, est un beau jeune
homme tenant à la fois du tribun et de 1 ac­
teur, conservant le plus merveilleux sangfroid au milieu des plus violentes polémi­
ques, rompu à tous les exercices de force
physique ou intellectuelle, véritable gamin
de Paris quant à la vivacité des répliques,
toujours armé du sourire du dilettante et
capable de maîtriser, avec la même persua­
sion de geste, l’ouvrier champion des reven­
dications sociales un peu bu et l’intarissable
poète de salon, rendant, sur les spectateurs
horrifiés, tous les thés de la Muse. Cette
étrange association de gens qui ne se con­
naissent pas entre eux donne les résultats les
plus inattendus à une époque où sévit la
manie du discours pour le discours. On y
apprend des choses. C’est la conférence con­
tradictoire, moins le compère monotone.
Les rafales d’injures et les ovations y pren­
nent une sincérité qui ne va pas sans gran­
deur. Des orateurs connus aux interrupteurs
inconnus, règne une sorte de fiévreuse inti­
mité d’où finit par jaillir la passion de la

refaire l’amour

147

lumière. Si à la Chambre des députés on se
vend, au Faubourg on se donne et malgré
la véhémence des polémiques, c’est vraiment
de 1 art... j allais dire de l’amour, car, en
sociologie, l’amour ce serait, peut-être, de
préférer le bien de la cause, ou du pays, à un
triomphe de jolies petites combinaisons aussi
moralement sales que la chemise de la pros­
tituée. Je me hâte d’ajouter que je n’ai au­
cune opinion, pas plus en peinture qu’en
politique, mais je n’ai jamais pu serrer la
main d’un député, sans, au préalable, mettre
des gants. Royaliste ou communiste, il a
toujours touché quinze mille francs pour ça.
La France a vraiment tort de s’encombrer de
souteneurs, alors qu elle est encore assez
belle pour avoir des amants.
—- Comment faut s’habiller? demande
timidement Bouchette.
— Le plus simplement possible, chérie.
Vous rencontrerez là des ouvrières comme
vous qui sont, comme vous, très intelligen­
tes et aussi quelques grues de lettres espé­
rant épater le public par la somptuosité de
leurs atours. Rangez-vous du côté de vos
sœurs, les jolies midinettes. J’aimerais à
vous voir en cheveux!
— Mais à cause de vous, ce ne serait pas
très convenable, monsieur Alain Montarès,

148

REFAIRE L’AMOUR

puisque vous allez être accusé. Enfin, de
quoi vous accuse-t-on?
Je ris. L’enfant est inquiète parce que
mon album intitulé : Jeunesse, du titre de
la première gravure, où sa bouche fleurit au
bout de la tige d’un fourreau de satin blanc,
va passer devant les pittoresques assises du
Faubourg. Néo Soldés me fait beaucoup
d’honneur... Comment expliquer à cette
gamine sauvage que les contradictions, les
critiques, les cruautés, voire les injures, c’est
de la réclame pour une œuvre sans grande
prétention artistique? J’ai fait ce que j’ai
pu... je devrai le reste à Bouchette. Ne nous
frappons pas!
Elle va s’habiller mystérieusement dans
le cabinet de toilette de mon atelier et j’en­
tends Francine lui recommander de ne pas
oublier de bien boutonner son vieux man­
teau, sa petite étole de lapin rasé, ou elle
aura froid. Elle exagère, Francine! Le tail­
leur de demi-saison me paraît justement de
saison.
Je renvoie ma voiture et nous prenons un
taxi.
La salle est comble, archi-comble. C’est
celle d’un théâtre sans prétention au luxe
avec une entrée modeste, un contrôle bon
enfant qui laisse passer les gens sans leur
infliger des vexations saugrenues. A deux

REFAIRE L’AMOUR

149

heures et demie, tout le monde est là. Sous
le rapport de l’exactitude, le Faubourg se
montre royalement poli. Il n’est pas rare,
même, de voir des groupes de spectateurs
attendant l’ouverture de la salle en grigno­
tant quelques vagues charcuteries, le lion
populaire s’aiguisant les dents!
Bouchette est en cheveux, dans une coif­
fure que je trouve un peu négligée, rappe­
lant celle de ma Jeunesse. Je n’ai pas le cou­
rage de me plaindre, cependant je préférerais
ne pas nous faire trop remarquer.
Parmi les spectateurs, je distingue une
bande de joyeux rapins, détestant les vieux
maîtres d’instinct, ce en quoi ils ont souvent
raison, car l’habitude du succès engendre la
monotonie de l’œuvre.
En marge des vieux maîtres et des jeunes
écoles, je ne leur représente guère qu’un in­
dépendant qu’ils connaissent mal et dont les
procédés ne font l’objet d’aucun manifeste.
Moi je ne manifeste pas, je travaille. Et
quand j’ai le temps de m’ennuyer, je m’a­
muse. Il serait plus franc d’avouer que je
m’amuse toujours, mon travail étant, par
excellence, la recherche de la beauté sous tou­
tes ses formes et de la vérité aussi nue que
possible.
La cérémonie se déroule selon les rites
coutumiers. Un ami fait un éloge trop

150

REFAIRE L’AMOUR

poussé de mes pages d’album, ce qui attire
une réplique d’un Monsieur grincheux, cri­
tique d’occasion, qui déclare que je n’ai ja­
mais su dessiner.
Immédiatement, la bande qui eût été
contre moi si on m’avait découvert un talent
académique, tombe sur le Monsieur et,
comme celui-ci n’a pas d’estomac, il perd
pied, abandonne. Des camarades épars dans
la salle se rallient, sifflent ou applaudissent;
la mêlée devient générale. On entend, domi­
nant le vacarme, la voix pointue d’une dame
que je ne connais pas :
— A bas la pornographie! A bas la Jeu­
nesse!
A laquelle voix pointue répond un cri
rauque de phoque sortant de l’eau :
— Enlevez le pornographe, c’est un
monstre qui déshonore la peinture et les
femmes!
Intérieurement, je me tords, mais Bou­
chette a des larmes plein les yeux. Elle est
debout, bien cadenassée dans son vieux
manteau et sa petit étole de lapin rasé. Elle
a visiblement envie de dire ou de crier quel­
que chose. Ses mains nerveuses se crampon­
nent au rebord de la loge. Elle est, devant
cette foule rugissante, trépidante, comme la
souris en face du chat.
Comment Néo Soldés a-t-il pu deviner

REFAIRE L’AMOUR

i51

1 état d âme de cette enfant et surtout... ce
que j’ignore encore moi-même? Je le vois
sauter, d’un bond, de la scène où il trône,
entre des pancartes barbouillées de phrases
énormes : « Les insultes ne sont pas des
arguments. » « On est prié de ne pas tuer
l’orateur avant la fin de son discours. » « Ne
jetez pas de croûtes de pain aux animaux de
la ménagerie, car le pain augmente tous les
jours! » Il fond sur Bouchette, tel l’oiseau
de proie sur une tremblante bestiole et il
l’enlève à bout de bras. Je n’ai même pas le
temps d’intervenir. Bouchette, la pauvre
Bouchette, hypnotisée par ce terrible gar­
çon, va faire ses débuts, elle monte sur une
scène... autant dire qu’il l’y porte, et j’as­
siste à un coup de théâtre que ni moi, ni
Bouchette, ni Néo Soldés n’avait pu prépa­
rer, un vrai coup de théâtre, au moins pour
nous trois.
Bouchette enlève fiévreusement son man­
teau, sa petite étole de lapin, secoue ses che­
vaux qui s’écroulent et... je vois apparaître
la Jeunesse de mon album, la jolie fille en
fourreau de satin blanc, si intime avec sa
chair, ce fourreau, qu’en dépit de la décence
montante de la robe, elle semble nue.
— Voilà! fait Bouchette d’un accent dé­
sespéré qui retentit dans la stupeur d’un ins­
tant de silence. C’est moi la Jeunesse et il

152

REFAIRE L’AMOUR

ne m’a pas déshonorée! Vous êtes tous des
lâches!...
Je ferme les yeux, comme sous le coup
de fouet cinglant d’un éclair, et la foudre,
le classique tonnerre d’applaudissements,
bouleverse toute la salle.
C’est une Phryné d’un genre absolument
inédit, le genre chaste, qui gagne mon pro­
cès, car, en France, nous sommes encore à
Athènes, où les héliastes sont toujours pleins
d’indulgence pcxir la beauté naturelle : nous
aimons le soleil levant.
C’est égal, si je ne deviens pas le plus
heureux des hommes, j’en serai, certaine­
ment, le plus ridicule. Je gronde Bouchette,
j’ai envie de la battre.
Elle me répète, désolée, sanglotant sur
mon épaule :
— Je vous le disais bien que je n étais pas
faite pour aller dans le monde!...

XIV
L’oubli? A n’importe quel prix, décidé­
ment, il ne me paraît plus possible. Cette
petite fille n’est pas revenue et, confondant
les deux préoccupations sensuelles, c’est en­
core l’autre que j’attends. Je n’ai pas quitté
Paris par politesse, parce que je né veux pas
que Bouchette heurte son joli nez court à la
porte de bois. Or, voici un mois qu’elle n’a
pas donné signe d’existence. Son imprudence
à se montrer en public au Faubourg, le seul
endroit où l’on rencontre des gens de sa
caste, a peut-être attiré l’attention de ce mari
(ou de cet amant) jaloux. On a beau demeu­
rer dans l’obscurité comme un hibou espa­
gnol, on finit toujours par découvrir son
infortune, surtout si on a des amis bien
français. Nous ne l’avons pas trompé, cet
époux qui ne tient qu’à la possession légi­
time et je ne crois pas, cependant, qu’il lui
reste une chance sur mille d’échapper à sa

W7W

154

REFAIRE L’AMOUR

prochaine naturalisation. Pauvre hibou! Et
pauvre moi!
J’ai rendu la couronne, que m’avait con­
fiée la princesse Servandini, dans une loge
de l’Opéra-Comique, en présence du docteur
Boreuil. Elle m’a dit, très doucement, et sa
voix ressemblait au bruit d’un ancien chan­
gement de marche :
— Vous avez tort, Montarès. A votre
âge on se range, et nous aurions fait de beaux
voyages.
Je lui ai répondu, en baisant ses mains
sèches, avec une ferveur très pieusement
imitée :
— Je suis, hélas! un voyageur distrait,
Madame.
Quant aux distractions, une à une, elles
sont tombées en tournoyant dans le vide,
autant de pétales de fleurs allant rejoindre la
grande rivière qui passe emportant son se­
cret, son noyé, tout au fond.
Sorgah est malade. Clara Lige, tellement
vulgaire! Hubertine Cassan exige un por­
trait nouveau dans tous les illustrés et
Raoule Pierly me parle de littérature, ce à
quoi je ne comprends rien.
Partir? Les beaux voyages? On ne sait
pas à quel point le paysage est, en effet, un
état d’âme et comme il devient une pertur­
bation douloureuse pour celui qui le con-

REFAIRE L’AMOUR

155

temple avec des yeux ailleurs. J’ai espéré,
un instant, fuir en emmenant Bouchette
comme un brin de muguet dans le portebouquet de la voiture. On irait s’échouer sur
une plage déserte, avant les baigneurs, ou
en pleine campagne pour lui entendre faire
des réflexions amusantes; Bouchette me
boude. Elle est fâchée. On s’est mal séparés.
J’étais nerveux. Je lui ai parlé durement. Je
redoutais l’étreinte irrésistible qui l’empê­
cherait de m’échapper et ferait, enfin, de
nous deux, le couple désassorti, mais rivé à
la plus tyrannique des habitudes. Rien n’est
traître comme la différence de classes, en
amour. Instinctivement, Bouchette s’en rend
compte. En outre, ce qu’elle désire est inad­
missible, au moins pour moi. Elle ne revien­
dra peut-être jamais. Etrange sensation de
délivrance!... J’aurais dû exiger son adresse,
son véritable nom. Des lassitudes incompré­
hensibles me paralysent, maintenant. Je n’ai
de volonté que pour goûter la douleur d’ai­
mer Vautre sans aucun espoir.
.. .Et je pense à cette chose qui pousse peu
à peu sur l’arbre mort, le platane décapité,
cette tige naissante d’un vert pâle, terminée
par l’embryon d’une feuille, de cette chose
inouïe, de ce miracle de la résurrection végé­
tale permettant au platane centenaire d’as­
sister à l’éclosion de sa dernière branche. Je

156

REFAIRE L’AMOUR

m’imaginais un de ces horribles petits cham­
pignons vénéneux, fruit de la malsaine
humidité des printemps parisiens, un reve­
nez-y du poison mystérieux qui a tué ce
grand corps mis en cage, et c’est bien sa pro­
pre race qui lui offre ce gage de verdeur.
Avec qui fait-il l’amour, celui-là? Ou est-ce
une galanterie posthume en l’honneur du
portrait de la femme nue?
Nous sommes en Mai. Le temps est, ce
soir, tiède comme un bain délassant. J’ai dit
à mon chauffeur de garer la voiture derrière
un pavillon du Bois et de m’attendre. Ils
seront nombreux, les chauffeurs qui atten­
dent leur patron ou leur patronne en bonne
fortune sous les halliers aux verdures nou­
velles! On prétend que les allées un peu
écartées des grandes voies ne sont pas très
sûres, vers une heure du matin. Allons donc!
Les malfaiteurs eux-mêmes pensent-ils à
d’autres exploits, par ce temps-ci, qu’aux
exploits amoureux? J’ai un revolver dans
ma poche pour le... surplus et, si je vaux
un homme, Sirloup vaut deux chiens.
La nuit est délicieuse. Elle est une de ces
surprises que notre climat, toujours si plu­
vieux, nous réserve quand tout nous semble
perdu, gâché, hors de saison.
C’est un des souvenirs d’une autre exis­
tence que les vieillards regrettent en nous

REFAIRE L’AMOUR

157
racontant des histoires qui font sourire nos
âges mûrs et se moquer les jeunes gens. On
s’est habitué à tout : aux étés froids, aux
hivers fiévreux et aux verglas de Juin. Nous
ne nous étonnons plus de rien, surtout de­
puis la grande guerre. Le climat se désaxe
comme nos cerveaux. On peut impunément
réhabiliter les traîtres, déclarer acquis le bien
volé et adxnettre la bonne foi de l’Allema­
gne. Ça ne nous remue plus aucune fibre.
Nous avons subi l’ablation d’un lobe céré­
bral où nichait le bon sens et toutes les cul­
butes nous paraissent inévitables. Le tour
de force est devenu le tour de farce. On serait
seulement déçu d’apprendre que ça n’irait
pas plus loin.
J’ai entendu, dernièrement, chez une
bourgeoise très collet-monté, son fils, un de
mes camarades, répondre, parce que sa mère
le pressait de se marier, d’épouser la char­
mante jeune personne moderne qu’elle lui
prônait comme la meilleure des garçonnes :
« Non, maman, n’insiste pas. Je ne suis pas
pédéraste. »
J’ai filé pour ne pas pouffer devant cette
vieille dame fort comme il faut, qui allait
certainement me demander ce que ce mot
voulait dire.
Oui, la nuit est délicieuse. Je rentrerai
tard ou je ne rentrerai pas du tout, dussé-je

158

REFAIRE L’AMOUR

i*

1

camper comme un homme sauvage. Sirloup
,m’a suivi, peu soucieux de garder l’auto du­
rant les beuveries de ces Messieurs les chauf­
feurs. Le voilà ivre, lui, de cette liberté com­
plète, sans témoin gênant, sans compagne
amoureuse ou capricieuse, absorbant l’atten­
tion de son maître : on joue nous deux. Je
lui jette un caillou et il s’élance follement
heureux de le distinguer parmi les mille et
un cailloux de l’allée, aux feux de ses deux
topazes flambantes. Il court à travers les pe­
louses pour y chasser de menues bestioles
que son galop frénétique expulsera de leur
trou. Puis il revient, fait vivement le tour
de ma personne pour s’assurer que rien ne
me menace. Je l’entends haleter derrière mes
talons. Loup et berger, il me guette et me
garde, voudrait sauter sur mes épaules ou
se coucher à mes pieds. Ah! que c’est beau
une animalité pure! Aucun autre intérêt ne
le guide, celui-là, que l’amour pour son maî­
tre, et cet amour est pourtant fait, extrait,
de tous les intérêts réunis. Il représente l’in­
térêt suprême de la fidélité. Sirloup est un
monstre et un innocent. Sur un signe de
moi, il tuera ou sauvera quelqu’un... mais
il attendra le signe. Il ne sait rien de mieux
que mes ordres.
Combien la douceur de l’air est émou­
vante! La fluide clarté de la lune double tou-

REFAIRE L’AMOUR

-

159

tes les lignes noires du paysage d’un ourlet
de blancheur opaline. On dirait que ce, beau
sein de femme, penché sur nous, laisse cou­
ler une rivière de lait nourrissant de sa lu­
mière toutes les bouches d’ombre tendues
avidement vers lui. Quel calme, dans ce parc
immense dessiné pour le seul plaisir du
regard! Qui donc le connaît bien, la nuit,
ose le hanter, quand toutes les rumeurs
s’apaisent, que la grande ville, derrière lui,
semble se taire pour écouter chanter ses ros­
signols?
Malgré moi, le peintre travaille : je peu­
ple de nymphes ces pelouses qui se déroulent
en tapis de velours allant tremper dans l’eau
des lacs et s’y franger d’émeraudes. Je vois
danser mes belles illusions en rondes multi­
ples, tantôt légères comme le brouillard de
ces prairies artificielles, tantôt comme des
écharpes tendues ou des ailes transparentes.
Et la mélancolie de la solitude s’abat sur
moi, m’étreint à me suffoquer.
Que t’ai-je fait, ô Nature, pour que tu
me condamnes à errer seul parmi tes mer­
veilles, amant toujours épris, sans trêve ni
repos, de ce que tu as de plus cruel : le tour­
ment de la volupté. J’aime et j’ai oublié tes
plus naïfs commandements, tes ordres les
plus impérieux, ô toi, maîtresse des maîtres,
et n’est-ce pas toi, par-dessus tout, que
11

160

REFAIRE L’AMOUR

j’aime, toi la beauté qu’on ne peut maquil­
ler, toi qui transparais sous tous les mas­
ques, nudité vivante et ardente qu’on ne
pourra, probablement, atteindre, posséder,
qu’en se couchant pour toujours au lit de
la tombe! Nature, marâtre et amante tout
ensemble, pourquoi m’as-tu doué de ta puis­
sance aveugle, inutile, si, vraiment,, aucune
de tes créatures humaines ne peut l’égaler...
ou la détruire? Vieux sans avoir subi la
déchéance de la maladie, j’ignore le,doute ou
la peur. Je demeure debout, indéracinable
comme l’arbre, là-bas, le centenaire décapité
dont le cœur, la flamme végétative ne veut
pas mourir... et on dit encore de moi . le
beau Montâtes. Que veux-tu donc que je
devienne si jamais personne, dans la foule
de tes nymphes ou de tes filles, de mes illu­
sions ou de mes réalités, ne consent à s unir
à moi pour une éternité de caresses?
J’aime l’amour, « j’ai la fureur d’aimer »,
pour refaire la sinistre déclaration de Ver­
laine, et j’ai trahi l’amour parce, que je l’ai
compris trop tard. Tout ce que j ai possédé,
je l’ai perdu pour ne pas avoir su me l’ex­
pliquer à moi-même ou 1 apprécier. Je ne
peux qu’une réalisation : être heureux audessus de tous les bonheurs ordinaires, être
surhumain au-dessus de la faiblesse humaine
qui me jalouse, m’a pris en horreur, me

REFAIRE L’AMOUR

161

punit... Or, je ne suis pas coupable, sinon
d être moi, quelqu’un que tu as enfanté à
ton image, Nature, un être aveugle s’en
allant à tâtons vers sa destinée.
J’ai toujours été la proie d’une nuit de
printemps et jamais je n’ai pu résister au
corps invisible qu’elle me représente, qui em­
brase le mien, fait frémir, sous ma peau, ma
chair et sous ma chair mes os qui me brûlent.
Où est-elle donc, cette compagne insolente
qui joue de moi, enflamme mes lèvres et me
force à lui livrer tous les baisers, jamais ren­
dus? Est-ce une mère trop tendre, qui cher­
che à consoler le fils dont elle redoute les
caresses, ou une amante désespérée qui pour­
suit, de son ombre, l’amant qui l’a trahie?
Je suis arrivé devant le lac sans recontrer
personne. Je me rappelle les cygnes. Je vois
celui qui s’estompait derrière la tête brune
de Bouchette, cet hiver. Les cygnes dorment
et bercent mon désir sous leur duvet irritant,
la petite houppe à poudre de Bouchette qui
leur fut arrachée. La merveille du ciel, bleu
marine, se mire dans les reflets soyeux de
l’eau, la rend profonde comme celle d’un
océan. Quelle douceur ce serait d’aller abor­
der là-bas, dans l’île, de courir sous les saules
où sa nudité pâle rendrait anxieux les grands
oiseaux. Mais non, rien! Tout est en rêve
parce que jamais ne sonne l’heure de l’op-

IÔ2

REFAIRE L’AMOUR

portunité des beaux hasards. Et, du reste,
nous, les hommes trop civilisés, nous avons
le talent de les repousser pour des raisons qui
ne sont pas la raison, mais des préjugés im­
béciles. Nous ne savons offrir le bonbon
Alibi qu’en toute connaissance de cause,
nous sommes les aventuriers, qui ont la ter­
reur de l’aventure, sans vrai courage, sans
audace, sans tout l’amour, ce pourquoi nous
ne sommes pas dignes de vivre, même à notre
époque où tout est permis.

XV
— Qu’as-tu, mon chien?
Sirloup tombe en arrêt du côté de la tache
noire de ce bosquet, un endroit recouvert
par les guirlandes d’un lierre magnifique,
une sorte de grotte, une chambre de verdure
dont l’entrée se montre ronde, tel le couloir
d’une tanière de fauve.
Il y a certainement là des gens cachés, des
malfaiteurs ou de pauvres diables dormant à
la belle étoile, sans autre étoile que l’œil in­
discret de la lune se glissant sous les bran­
ches, car la lune, dans son plein, ne souffre
aucune rivale.
Sirloup gronde, la queue en fouet. Planté
sur ses quatre robustes pattes, il est prêt à
bondir. Je lui flatte les oreilles, le calme.
Faut-il douter de la sécurité du Bois? Le
décor est si merveilleux dans son immobilité
de toile de fond et, au premier plan, ce saule
argenté, rideau scintillant de paillettes,
abrite sous lui des fleurs d’eau presque roses,
grosses comme des têtes d’enfants émergeant

164

REFAIRE L’AMOUR

de leur bain! Une aventure de guerre ne me
déplairait pas. Je suis irrité par cette splen­
deur gaspillée. J’ai la mauvaise habitude,
ainsi que tous les hommes, de me croire le
centre de l’univers, au moins quand je suis
seul, et ce n’est pas une aventure de banale
tendresse qui étancherait ma soif après avoir
bu à la coupe de la nature. Il me faudrait
une bataille et du sang pour me distraire des
distractions ordinaires. Elle avait bien rai­
son, Vautre, de me dire jadis : « Pourquoi
ne peut-on pas mourir... pour éterniser en­
fin ce qui ne dure pas? » Et... comme j’ai eu
tort de ne pas l’avoir tuée! Ah! Refaire
l’Amour, son amour, tous les amours en
l’unique Amour! Etre deux, assez forts,
assez grands, pour recréer le monde, puis­
que le monde est en nous et que le décor, les
cités les plus sombres ou les plus clairs
paysages, n’existent que lorsque nous les
animons de notre passion personnelle!
— Voyons, Sirloup, tais-toi! Arrière!
Hein? Qu’est-ce que c’est que ça?...
Sirloup vient de bondir irrésistiblement
sur un être qui sort de ce trou de verdure,
une espèce de long reptile blanc... c’est...
mais, oui, c’est une femme!
Chose inouïe! Devant cette femme, qui
est entièrement nue, j’ai posé ma main der­
rière moi pour y chercher mon revolver, me

REFAIRE L’AMOUR

165

défendre. Sirloup, happé au collier, fris­
sonne d’une terreur témoignant de sa supers­
tition d’animal en présence d’un autre ani­
mal d’une race inconnue. Je le maintiens en
arrêt devant ce nouveau gibier débusquant
de son antre. On l'aperçoit aussi nettement
aux lueurs de la lune, que dans un écran de
cinéma. Elle est d’un âge incertain, belle de
lignes, blonde ou rousse, coiffée court avec
des mèches qui lui obstruent les yeux. Elle
tire, en se traînant, un lambeau d’étoffe, un
manteau, je crois. Péniblement, elle se relève,
titube un peu, en ramassant ce manteau, une
fourrure de zibeline doublé d’une soie claire,
puis s’en couvre, se fond, maintenant, dans
une silhouette bien mondaine, celle d’une
dame qui serre sa pelisse autour d’elle, du
même geste qu’elles ont toutes sur le perron
d’un grand restaurant ou du théâtre, quand
le froid sévit et qu’elles attendent leur voi­
ture.
Elle vient à moi, lentement, et me dit
ceci, d’une voix somnolente, hallucinée :
— Monsieur, cher monsieur? Voulezvous faire un quatrième?
Elle est probablement ivre, ne se souvient
pas du tout du costume qu’elle porte sous
la décence de son manteau, dont le col monte
jusqu’à la touffe désordonnée de ses che­
veux.

166

REFAIRE L’AMOUR

Je réponds, repris par le fatal engrenage
des propos mondains :
— Mais, volontiers, chère Madame. En­
core faudrait-il savoir à quel jeu?
Et je salue, secoué d’un frisson analogue
à celui de Sirloup. Je demeure, devant elle,
respectueux, abruti. Le rôdeur me deman­
dant la bourse ou la vie, la pierreuse en quête
d’un miché sérieux, ne m’auraient pas dé­
semparé comme cette apparition. Il y a sur­
tout mon chien qui ne la tolère pas! J’ai tou­
tes les peines à le retenir. Il pousse de vilains
petits cris de rage ou de désir comme chaque
fois qu’il sent de la chair nue à sa portée.
On ignore s’il a envie de mordre ou de lé­
cher. .. La nature, la belle nature, est en train
de nous rouler tous les deux dans une aven­
ture où je n’aurai pas le dessus, j’en ai peur!
Nous causons, la femme et moi, l’un en
face de l’autre, moi, retenant mon chien et
elle son manteau, la lune nous illuminant
de sa lumière morte, donne le détail avec
une précision affreusement photographique.
Ou c’est noir, ou c’est blanc. La fourrure
l’enveloppe d’un pan d’ombre qui s’écarte
parfois pour laisser entrevoir un morceau de
peau blafarde.
J’interroge, très courtois, sans aucune
ironie :
— Vous aurait-on manqué de respect,

REFAIRE L’AMOUR

167

chère Madame? Le bois est mal fréquenté,
dit-on, à cette heure tardive? Etes-vous
blessée, dévalisée? Vos agresseurs vous ont
pris vos vêtements, sans doute? Je peux
vous défendre ou vous reconduire chez
vous...
Alors, elle continue, de son côté, comme
si elle était toujours à la recherche du qua­
trième, dans son salon, et elle m’apprend
son histoire en termes hachés, décousus, in­
vraisemblables, — je n’en crois pas mes
oreilles et Dieu sait, pourtant, si j’en ai en­
tendu, des confidences de femmes, des aveux
troublants :
— ...Vous pensez que pour une partie
comme celle-là, on ne pouvait guère la ris­
quer chez mon mari. On est traqué partout!
Dans les hôtels, on peut être vendu par les
garçons, les chasseurs, ou les femmes de
chambre. Ernest est à moitié gâteux et son
imbécile de secrétaire, qui est un homme de
lettres, n’attend que l’occasion de me faire
du chantage. J’ai dit à Fernand que nous
irions tout simplement au Bois. La voiture
attend chez Laure, on la rejoindra passé mi­
nuit. Dites donc, il n’est pas minuit? Il faut
que je passe minuit, non... chez Laure... c’est
indispensable. L’ennuyeux c’est que... qu’ils
sont là, vautrés, mon cher, comme des
porcs... c’est honteux! C’est bien désagréa­

i68

REFAIRE L’AMOUR

ble aussi! (Elle parle d’un ton enfantin un
peu zézayant, coupé de hoquets et de reni­
flements bizarres. Elle est peut-être enrhu­
mée du cerveau, étant donné la légèreté de
son costume!) Oui... nous sommes trois,
voulez-vous faire le quatrième?
Elle me prend le poignet. Je sens ses on­
gles qui s’incrustent pour lui assurer son
équilibre.
Guidé par cette singulière Galathée, je
m’approche de l’antre en question. Sirloup.
lâché avec une solide tape sur le museau
pour lui apprendre le respect, malgré les cir­
constances, me suit, le nez bas, grondant et
enragé de sa colère intérieure.
Je pénètre, en me baissant, et je vois éta­
lés, dans l’ombre, deux hommes, l’un sur
le ventre, l’autre sur le dos, en habits de
soirée, si on peut appeler habits de soirée des
loques fripées, souillées, de couleurs indis­
tinctes pour les gilets blancs.
Un de ces Messieurs ronfle, le plastron
inondé d’on ne sait quelle mixture qui n’est
malheureusement pas pour lui du sang, car
ce serait plus propre, au travers de quelle
mixture empoisonnée étincellent les prunel­
les brillantes de deux énormes boutons de
diamants. Ce sont des gens très bien.
Abasourdi, je demande encore :

REFAIRE L’AMOUR

169

— A quoi s’amuse-t-on, ici, ma chère
belle?
Elle s’assied, accablée de fatigue, sur le
banc de gazon neuf qui fait le tour de la
grotte comme un divan :
— S amuser? Mon pauvre ami, que di­
tes-vous là? Sans la neige, on aurait eu joli­
ment froid! Des hommes, ça! (et elle pousse
du pied l’homme qui ronfle.) Non! Ça
n’existe pas. Vous connaissez Ernest? C’est
un gâteux. Il rabâche toute la journée ses
mémoires. Ceux-là, plus jeunes, sont tout
de suite au bout de leur rouleau. Tenez, il
ne m’en reste plus qu’une petite, une toute
petite!. La voulez-vous? O11 pourrait ensuite
se plaire ensemble.
J’ai compris.
— Merci! J’ai horreur des paradis de ce
genre.. Surtout, ne me dites pas qui vous
êtes, je vous en prie. Je ne veux ni vous
conduire au poste ni retenir votre nom.
Je repousse un peu brusquement la boîte
d’or qu’elle me tend et, sans le faire exprès,
je répands son contenu, une poudre onc­
tueuse comme, en effet, un flocon de neige.
J’écarte le manteau de la femme et, à la pure
clarté de la lune glissant son index de fée
entre deux branches de ce lierre noir, je la
regarde.
C est horrible! On dirait des bleus que lui

I 70

REFAIRE L’AMOUR

auraient fait ses deux compagnons... de
peine! Par tout le corps, elle est maculée de
piqûres et de plaies. Maigre, anguleuse, ses
bras, aux coudes et aux poignets, montrent
leurs os. Elle a une peau qui semble grise
dans la lueur laiteuse de l’astre, mais ses
lignes sont encore correctes, révèlent plus de
jeunesse que son visage tourmenté.
— Vous avez été belle, Madame, dis-je,
d’un accent de reproche, très amer, malgré
moi. Pourquoi avez-vous avili tout cela?
(Et j’ajoute, plus doucement :) Voyons,
reviens à toi, réponds-moi. C’est stupide,
c’est coupable de t’abîmer ainsi. La vie n’est
pas faite pour le mensonge!
Elle se redresse, impérieuse :
— Vous allez me rendre ma poudre! Où
est ma boîte? Vous me l’avez volée...
Elle est furieuse, tout à coup.
Je cherche la boîte qui a glissé sur le ga­
zon. Sirloup, très attentif à tous mes gestes,
la trouve, la ramasse, et la lui présente, dé­
licatement. Il se sent, maintenant, plein de
prévenance pour cette singulière animale qui
pose, ou remet, sa peau à volonté.
— Il est beau, votre chien! (Ses yeux se
ferment.) Dites-moi, chéri... est-ce que c’est
vrai que les chiens...
Elle paraît s’endormir. Sous les narines,
je vois couler une morve blanchâtre, une

REFAIRE L’AMOUR

171

mousse, et mon cœur se soulève. Ce n’est
pas une fille, certainement, parce que son état
de bizarre ébriété ne lui permettrait guère
de retenir la liquéfaction de son cerveau et
elle n’a pas, cependant, laissé échapper un
tutoiement vulgaire ou un mot obscène. Elle
demeure distante, encore plus ignoble de
garder sa tenue qui n’indique ni une passa­
gère exaltation ni un attendrissement. Dans
ce cadavre vivant, tout est pourri, détraqué,
sali. Il ne reste que la ligne, la ligne mon­
daine. Si je touchais son nez, je le sentirais
mou, s’aplatissant, sous le doigt, privé de
son cartilage.
Ce n’est plus une femme, c’est une bête,
une bête immonde, qui vaut moins que mon
chien, la honte de son espèce féminine dont
l’héraldisme ne confpte plus. Elle n’a qu’une
idée, une idée fixe... Toujours la même, par­
bleu, celle qui mène le monde entier aux fins
dernières de la suprême convulsion du plai­
sir!
Je lui parle tout bas, contre son oreille.
Elle sourit. Ses dents se mettent à luire, sous
le rayon de lune; de jolies dents sont telle­
ment inutiles aux têtes de mort! Elle m’é­
coute, hoche le front, m’approuvant, con­
sentante :
—. ..Seulement, je vous le prête, je ne
vous le donne pas, chère amie. J’y tiens

REFAIRE L’AMOUR

I 72


---

beaucoup; je suppose qu’on peut en obte­
nir tout ce qu’on désire, en sachant lui en
intimer l’ordre par des caresses appropriées.
Surtout pas de brutalité ou il vous étrangle,
vous et les vôtres! Voici donc, enfin décou­
vert, le quatrième que vous méritez. A ne
jamais vous revoir, belle Madame.
Et je m’évade............................................
. . .Mon cerveau flambe. Je deviens fou.
Pourquoi ai-je laissé commettre ce crime?
Car c’est bien un crime, c’est même l’ancêtre
de tous les crimes, celui qui nous valut tou­
tes les déformations physiques les plus répu­
gnantes de la création. Il est inscrit, en ca­
ractères de pierres, au portail de la cathédrale
de Chartres, tourné en dérision joviale par
le moyen âge qui savait s’amuser des choses
les plus macabres. Il est flétri tout au long,
sinon prévu par le code. J’imagine les com­
mencements du monde dénaturés par lui, les
obscurs commencements du monde racontés
par la Bible trop clairement, où les anges
eurent commerce avec les filles des hommes
et où, sans doute, les hommes, indignés,
frustrés, en appelèrent aux sirènes de la mer
et aux guenons des forêts.
Du fond de cette fange, de mon abomina­
ble trahison, ô Maître des maîtres, puissance
des puissances, je devrais me traîner à tes
genoux pour implorer mon pardon, ô toi

REFAIRE L’AMOUR

173

qui ne m’as jamais trahi, toi ma force et ma
raison de vivre! Pourquoi m’as-tu aban­
donné? Pourquoi, m’ayant livré à ta pire
ennemie, cette mauvaise fée aux yeux lou­
ches, Vhésitation, m’as-tu tout à coup en­
seigné la pudeur? La pudeur, l’Alibi! Si tu
avais posté cette audacieuse femelle au coin
du bois, c’est que peut-être tu voulais la gué­
rir de sa misère! Entre grands coupables, on
peut jouer franc jeu. Est-ce que je mérite
mieux que ce rôle de quatrième? Du parte­
naire de hasard, du passant ratifiant, par son
consentement, la bonne aventure, même la
plus douteuse des chances?
A l’aube, mon chien revient et mon
chauffeur manifeste sa joie. Moi, je com­
mençais à m’exaspérer dans cette voiture
close :
— Monsieur, le voilà, notre Sirloup! Il
est plus malin que les gardes! On ne l’a pas
emballé! Nous avons bien fait de l’attendre.
Sirloup, très humble, se glisse dans l’auto,
se couche à mes pieds. Son long corps repti­
lien me rappelle vaguement cette femme
pliée, toute nue, dns son manteau de four­
rure. Du même coup de gueule discret avec
lequel il a rendu la petite boîte d’or, il pose,
devant moi, un petit mouchoir, un pauvre
petit mouchoir plein de bave où se détache,
transparaît, une initiale timbrée des neuf
pointes de perles.

Elle est là. C’est elle, Elle! C’est cette
femme en deuil...
Immobile sur le seuil de mon atelier, te­
nant bien serrée cette carte bordée de noir
qu’on vient de me remettre, je me cram­
ponne à la vraisemblance de l’aventure pour
ne pas tomber dans un délire de joie de très
mauvais goût.
Elle, c’est elle, Mme Pauline Vallier, celle
qui a posé pour le portrait de la femme nue.
Je la regarde, je bois, des yeux, cette
forme sombre qui contient la forme blan­
che en prison au milieu de la serre, attachée
à l’arbre mort, juste sous les pieds de la
dame en deuil!
Ah! l’arbre mort n’a pas menti! Il fut
l’ambassadeur de cette visite inespérée. Lui
aussi a fait passer sa carte, cette petite feuille
tremblante au bout d’une frêle tige d’un vert
transparent.

REFAIRE L’AMOUR

175

Depuis que l’arbre mort est séquestré, que
je ne laisse plus la clef sur la serrure du bou­
doir mauve à cause de l’intrusion possible
de Bouchette, le miracle s’est produit. Les
végétaux, les animaux, tous les êtres vivants
de la création font tourner, autour de notre
coupable indifférence, un cycle de miracles
permanents, et nous ne savons pas les voir,
les comprendre... ou nous avons grand tort
de nous les annexer, de les enchaîner orgueil­
leusement à nos particuliers états d’âme.
Que vais-je lui dire? Que vient-elle me
dire? Il y a deux ans que nous nous som­
mes quittés, pour toujours...
La voici, devant moi, calme, souriant sous
son voile de gaze. N’est-ce pas, ce voile, ses
cheveux flottants, très noirs, fuligineux,
tordus, d’un côté, pour lui laisser la liberté
du geste comme dans le portrait?
Son deuil est un peu fantaisiste. Elle a
une robe droite de soie noire, tout unie, une
longue jaquette de velours de laine et un
chapeau pressant ses tempes d’un diadème
de grosses perles de jais. Ce n’est pas laid,
mais c’est inquiétant comme une chose de
convention, une élégance de théâtre. Son
visage est, dans ce demi-deuil, plus blanc,
ses yeux plus clairs, sa bouche plus rose, et,
cependant quelque chose de dur, d’arrêté,
de définitif s’en dégage comme si on souli12

176

REFAIRE L’AMOUR

gnait, au cours d’une lettre, certaines phra­
ses pour en faire ressortir l’importance. Elle
n’a pas beaucoup changé, sa silhouette est
moins hardie, à cause, sans doute, de cette
jaquette lui prenant les hanches, très bou­
tonnée, mais je connais la liberté de ces han­
ches-là, aucune mode actuelle ne peut me les
dissimuler.
— Monsieur Alain Montarès, de pas­
sage à Paris, je suis venue vous demander
un service et j’espère que vous voudrez bien
me le rendre.
La voix est très calme. Aucun tremble­
ment, aucune émotion. C’est une étrangère
qui s’adresse à un homme qu elle n a jamais
vu.
Nous sommes tellement rompus aux
exercices de la politesse mondaine, comme
des chiens au tirage de la laisse, que je m’en­
tends répondre, machinalement :
— Je me mets entièrement à vos ordres,
madame.
Mais pour obtenir l’attitude qui convient
en face de la sienne, je suis obligé de me cris­
per les poings sur la poitrine, afin d y, en­
fermer mon cœur qui voudrait aller lui écla­
ter sous le nez. Je fais un tel effort d énergie
que la carte de visite s’éparpille, réduite en
miettes.
— Vous permettez? (Elle s’assied sur le

REFAIRE L’AMOUR

177

rebord d’un divan, près de l’estrade où mon­
tent les modèles, et m’indique un fauteuil,
très chez elle, encore plus distante parce
qu’elle me fait sentir que j’ai à peine le droit
d’être chez moi.) Je désire vous expliquer
ce que je veux et pourquoi je le veux. Il faut
que vous me compreniez bien, monsieur
Alain Montarès.
Nous sommes en face l’un de l’autre. Le
grand atelier nous entoure de son clair-obs­
cur de cinq heures, le moment où tombe, du
haut des arbres, ce jour vert, doucement
triste, qui baigne les objets d’une onde stag­
nante, d’une eau de citerne. Je n’ose pas allu­
mer une torchère parce que j’ai peur de faire
s’évanouir la vision, l’apparence de cette
femme. Si ce n’était pas elle? Dans l’atmo­
sphère morne, les statues et les toiles pren­
nent, elles aussi, l’apparence de personnages
en visite, décidés à nous écouter avec défé­
rence. Je suis resté debout, la dévorant des
yeux. Pourquoi n’enlève-t-elle pas ce voile
qui ressemble à des hachures de fusain?
— Je ne vous ai pas envoyé de lettre de
faire-part, ne le jugeant pas utile, Alain
Montarès, quand j’ai perdu mon mari, voici
près d’un an. Je demeure, à présent, en pro­
vince, dans la propriété où il est mort et j’ai
l’intention de m’y fixer définitivement. C’est
la paix de la campagne, pas loin d’une petite

178

REFAIRE L’AMOUR

sous-préfecture où ne parviennent guère les
bruits de Paris. J’y suis entourée d’humbles
gens pleins d’un affectueux respect pour
moi... des parents pauvres de mon mari que
j’ai voulu recueillir. Nous nous occupons
d’agriculture, d’élevages, aussi d’œuvres de
bienfaisance. Il sera pourtant nécessaire de
nous rallier à quelques personnages politi­
ques, de recevoir des gens en situation de
nous aider, venant de la capitale. Cela en­
traînera des surprises, des malentendus...
enfin, je voudrais mettre de l’ordre dans cette
affaire comme dans toutes mes affaires, puis­
que je suis ici pour cela. Je fais donc appel
à votre courtoisie, monsieur Montarès, qui
domine, je le sais, tous les actes de votre
existence d’artiste... très agitée. Je dis agitée
par politesse. (Elle sourit, me montrant ses
dents qui sont toujours éblouissantes et ce
sourire est une brutale réplique du sourire
de la femme d’en bas, de la femme nue, parce
que la blancheur des dents évoque celle de la
chair.) Vous n’êtes pas un homme sérieux,
malgré votre position de peintre de plus en
plus célèbre, mais vous demeurez bien élevé.
Je vous rends cette justice. Vous approchez
de la cinquantaine, en outre, et vous devez
aspirer à l’oubli de tous les scandales. Ce
que je vous demande, c’est, après 1 efface­
ment total du passé, une garantie pour l’a-

REFAIRE L’AMOUR

179

venir. J’ai beaucoup souffert, par vous...
mais, qu’est-ce que les souffrances d’une pas­
sagère liaison en présence de l’horrible arra­
chement de la mort? J’ai vu s’éteindre un
mari très bon, qui a daigné m’absoudre sans
même me demander tous les aveux qu’il était
en droit d’exiger. Si vous saviez le peu d’im­
portance de certains souvenirs devant l’ir­
réparable? Le chagrin qu’on a causé, qui a
déterminé peut-être une fin douloureusel...
...Phénomène singulier, je ne l’écoute
plus. La femme qui est là est un automate
quelconque, une statue mécanique ayant le
visage du portrait, une tige enrobée par un
mannequin de paille, qui porte à son extré­
mité la fleur de l’autre plante, une fleur arti­
ficielle. Je ne comprends rien à ce que cette
créatu-re-là me débite. C’est pourtant la
même voix, je la reconnais, elle me pénètre
jusqu’aux moelles, mais je ne saisis pas le
sens de ce qu’elle me dit.
Elle s’en aperçoit et s’interrompt.
— Vous ne m’écoutez pas, monsieur
Montarès; et il me faut, à moi, tout mon
courage pour aller plus loin!
— Je vous écoute, Madame, seulement,
je ne vous entends pas. C’est comme si votre
accent, le son de vos paroles, me parvenait
au travers d’une porte fermée. Alors, ouvrez
cette porte. Je n’ai pas l’habitude de parler

l8o

REFAIRE L’AMOUR

sans savoir si les gens sont chez moi ou si
je suis chez eux. Entrez ou laissez-moi sor­
tir. Ce discours est trop long. Que désirezvous de tellement extraordinaire que vous
preniez tant de précautions pour me le de­
mander, puisque je suis prêt, naturellement,
à vous accorder tout ce qu’il vous plaira
d’exiger de moi?
— Alain Montarès, je vous demande
l’effacement du passé par la destruction to­
tale du portrait que vous avec conservé, que
j’ai eu la faiblesse de vous abandonner, de
ce portrait qui fit une apparition scandaleuse
dans une exposition, il y a cinq ans et qui,
lorsque j’y pense, me force à rougir, là-bas,
dans ma solitude de pauvre femme craintive.
J’avoue que je ne m’attendais pas à ce
coup de massue! Je suis ahuri.
— Vous me supposez capable, moi, de
vendre ou de laisser reproduire ce portrait,
pardon, cette étude de nu? Pauline, madame
Vallier, vous êtes folle! C’est odieux! Il est
impossible que vous puissiez me juger aussi
mal. Pourquoi me déclarer, d’abord, que
vous me prenez pour un homme bien élevé?
(Je serre les poings, exaspéré, car c’est trop
fort, je me révolte :) Ah! c’est cela? Vous
êtes venue pour me demander un effacement
encore plus absolu du passe, c est-à-dire
m’ordonner de détruire un objet, une image

REFAIRE L’AMOUR

i8I

à laquelle je tiens, moi, comme on tiendrait
à la lumière, autrement dit de me crever les
yeux et cela au nom de je ne sais quelle pu­
deur... de province, au nom d’un mort qui
ne peut plus s’en offenser, qui n’eut jamais
lieu de s’en offenser puisqu’il ne l’a jamais
vu? Ce sentiment de regret (je cherche le
mot)... posthume, me paraît tout à fait inu­
tile de vous à moi, encore plus inutile vis-àvis des... autres! Je n’ai connu M. Vallier
qu’à l’état de fantôme dans notre vie. Il est
mort? Alors, il continue, pour moi, à ne pas
exister! J’ai le cynisme de vous l’avouer.
Est-ce que, par hasard, vous reniez le passé
au point de vouloir en retirer jusqu’au très
pâle rayon qui en est, non pas la preuve,
mais le reflet? Ou doutez-vous de mon hon­
neur en me supposant capable d’une nou­
velle publicité autour de cette œuvre qui se­
rait, en effet, une offense, non seulement
pour vous, mais encore pour le sentiment
très sincère qu’elle m’inspire? Le portrait
est ici, madame, et il n’en bougera pas. Il
est resté dans le petit salon que vous con­
naissez, car je n’ai pas voulu lui faire subir
la promiscuité de mes autres... images. Il
n’en sera jamais question ni dans ma vie ni
dans la vôtre. Il n’appartient plus qu’à mon
rêve. Je l’ai même retouché au nom de cette
pudeur dont vous parliez tout à l’heure, qui

182

REFAIRE L’AMOUR

n’est, chez vous, je crois, qu’une convention
sociale. Je l’ai voilé. Il est à peine vous...
Pour moi, c'est l’astre sous le nuage et je
pense que ma parole doit vous suffire comme
garantie de mes intentions.
Malgré moi, je suis monté au ton de l’iro­
nie en cherchant mes mots pour ne pas la
blesser. Je ne peux pas m’empêcher d’aller
de long en large devant elle, assise, en dé­
rangeant quelques meubles. On étouffe ici!
Cette clarté fausse qui tombe des arbres du
jardin en se teintant de vert comme si nous
étions sous l’eau, noyés, pèse à mes épaules
de tout le poids d’un abîme. Tout ment. Le
jour. Elle. Moi. La vie.
— Vraiment, Alain Montarès, reprendelle de sa voix devenue incisive, mordante,
je m’étonne de votre... nouveau genre de
cruauté. Pourquoi me refusez-vous, juste­
ment, la meilleure assurance de cet honneur
dont vous vous vantez? Voyons, ce n’est
pas raisonnable, pas digne de ce sentiment
auquel vous faites allusion, ce sentiment très
sincère et qui n’existe, bien entendu, que
dans votre riche imagination de faiseur
d'images. On ne tient pas à une seule image
quand on peut en créer d’autres et plus bel­
les et plus jeunes et plus proches de votre
idéal d’artiste, en admettant que vous en
ayez jamais eu un! (Elle arrange fébrile-

REFAIRE L’AMOUR

183

ment les plis de son voile noir sur le côté,
le tord, en se détournant de mon regard.) Je
ne suis plus du tout cette femme. Est-ce que
je l’ai jamais été? J’en doute, Alain Montarèsl Sur cette toile, vous m’avez faite à vo­
tre ressemblance, comme on nous apprend
que le créateur a fait la créature ou sa créa­
tion, ce que je n’arrive pas à croire. Ce sont
vos désirs qui m’ont douée de... perfections
que je ne possède pas et surtout d’attitudes,
de gestes dont je ne veux pas prendre la res­
ponsabilité, n’ayant tout de même pas été
élevée à votre école.
J’interromps, amèrement et très bas :
— Mon école ? Celle de l’amour, Ma­
dame?
— Celle du libertinage, Monsieur! Mais
il serait dangereux de discuter, puisqu’il n’y
en a qu’un, ici, qui soit revenu à la raison.
Je désire, au besoin j’exige, c’est mon droit,
le plus sacré de tous, celui du plus faible, que
vous détruisiez ce portrait en ma présence.
Je partirai ensuite plus tranquille pour la
retraite que je me suis choisie. Moi, je veux
oublier ce portrait comme le reste... et vous
devez en faire autant. Alain, je vous en prie,
je crois avoir assez souffert par vous pour
que vous m’aidiez à effacer les traces de cette
coupable passion.
D’un bond, je suis sur elle, je la prends

184

REFAIRE L’AMOUR

par les poignets, je la dresse, debout, en face
de moi :
— Madame Pauline Vallier, osez donc
me regarder dans les yeux! Ce que vous di­
tes est abominable et c’est vraiment d’une
autre impudeur que celle du portrait! Il est
possible que vous ne m’aimiez plus, que
vous ne m’ayez même jamais aimé, je finis
par le croire depuis que vous êtes ici, mais,
moi, je prends le droit du plus... fort, de
celui qui aime toujours pour vous défendre
d’insulter l’amour, ma passion, sur ce ton
de bourgeoise en visite chez un notaire. La
raison, le droit, l’oubli? En vérité, vous au­
riez mieux fait de m’envoyer un avocat! Au
moins j’aurais pu casser la figure à quel­
qu’un!
Je suis hors de moi, absolument.
Elle tremble, ses yeux sont fixes, vitrés
sous une terreur secrète. Oui, vraiment, cette
femme a horreur de moi. Elle a commencé
par le ton mondain, très froidement poli.
A présent, elle va, certainement, me cracher
toutes les injures. Ah! pourquoi est-elle re­
venue? Il lui était si facile de m’écrire ces
choses... Mais non, ça ne s’écrit pas, ces cho­
ses, quand on a peur de l’homme.
— Alain, lâchez-moi! J’avais confiance
dans le calme retrouvé loin de vous. Je
croyais qu’il en était de même à votre sujet.

REFAIRE L’AMOUR

185

Je suis libre de vous dire ce que je pense
parce que c’est la vérité : je ne vous aime
plus. Lâchez-moi ou je crie...
Je l’ai lâchée. Elle retombe sur le divan,
les yeux clos, et elle ajoute :
— Quand je suis partie, je ne vous ai
laissé aucun espoir, ou, du moins, ces cho­
ses-là se sentent, on n'a pas besoin de les
dire. Vous pouviez vous consoler aisément,
vous étiez libre. La chronique raconte assez
que le célèbre Alain Montarès ne rencontre
jamais de cruelle et cela se sait en province
comme à Paris. Finissons-en, Alain, rendezmoi ou détruisez ce portrait. Je le veux
anéanti comme je voudrais anéantir toutes
les traces de cette funeste passion qui a gâ­
ché et gâche encore ma vie, m’a éloignée d’un
époux très bon, le seul que j’aurais dû ai­
mer. Là-bas, dans cette grande maison pai­
sible où chacun travaille pour obtenir de son
labeur un résultat moral, quand je me rap­
pelle cette image... du mal diabolique ga­
gné à votre contact, le souvenir de cet art
mauvais, dont vous possédez tous les secrets
honteux, me brûle comme un fer rouge. Il
est évident que je n’ai ni mari ni enfant pou­
vant me le reprocher, mais il y a ma cons­
cience. Si les jugements du monde sont pour
moi sans aucune importance, il y a ceux de
Dieu.

l86

REFAIRE L’AMOUR

J’éclate de rire, simplement parce que je
ne peux pas éclater en sanglots.
__ Ah ! ça, non ! Epargnez-moi ce re­
mords de votre conscience que vous faites
passer devant Dieu ! J’ignorais ce détail
d’une possible conversion. Je me souviens
d’une Pauline Vallier ne croyant ni à Dieu
ni au diable, d’une femme naturelle, aimant
l’amour avec la ferveur d’une prêtresse, et il
ne me semble pas logique, pas humain de la
retrouver, après deux ans d absence, dans
l’état moral où vous êtes. Ne plus . aimer
n’implique pas nécessairement de renier l’a­
mour... ou alors, c’est que vous en aimeriez
un autre. Voilà ce qui expliquerait beau­
coup mieux votre dégoût... du passé. Vous
voulez vous remarier, Pauline? Avouez-le?
__ Votre dernier mot, Alain ? Oui ou
non, me rendrez-vous ce portrait? Ce n est
ni pour me remarier ni pour en aimer un
autre que je veux la liberté de mon cerveau.
Je suis obsédée par la vision de mon être li­
vré au public, anonymement, soit, mais il
s’agit de ma personne et nous sommes tout
de même deux à le savoir.
__ Mon dernier mot est pareil au pre­
mier. Je vous aime, je vous aime toujours
et peut-être plus passionnément qu’autre­
fois.____________________________ f
__ Taisez-vous 1 (Elle s’est levee pour

REFAIRE L’AMOUR

187

aller se réfugier sous la protection de la Vé­
nus de marbre qui se silhouette dans le fond
de l’atelier comme le doux fantôme de toutes
les tendresses mortes. Là, Pauline Vallier
me montre ses petits poings gantés de noir
et ses yeux deviennent presque phosphores­
cents :) Mais vous ne devinez donc pas,
Alain Montarès, quelle horreur j’ai de vous,
de votre impudence, de votre effroyable cy­
nisme! Ah! vous m’avez à jamais guérie de
l’amour, oui! Vous m’aimez encore, comme
autrefois, n’est-ce pas? Pour le plaisir, par
égoïsme, par sadisme, le mot n’est pas de
trop! Vous avez tout sali en moi, même la
joie d’admirer les belles choses que vous fai­
siez, parce qu’elles étaient malsaines. Ah !
vraiment, je ne pensais pas être venue chez
vous pour y recevoir cette nouvelle injure!
J’avais cru ma faute expiée, si faute il y a,
d’avoir cédé à un vertige que je ne peux plus
m’expliquer. L’amant que vous avez été ne
m’est plus rien ou alors Satan existerait seul.
Je ne crois pas encore en Dieu, mais j essaie
d’y croire, de me réfugier dans la paix des
églises ou des cimetières. Alain, avez-vous
jamais été pour moi un ami ? Rappelezvous? Vous êtes-vous occupe de moi autre­
ment que pour votre propre satisfaction, di­
tes? M’avez-vous jamais demandé si je souf­
frais de votre ironie, qui corrodait à la fois

i88

REFAIRE L’AMOUR

les sens et l’âme? Est-ce que vous avez été
autre chose qu’un bourreau se complaisant
aux larmes de sa victime, la tourmentant de
près par son infernale jalousie, de loin par
ses lettres railleuses ou indifférentes ? J’ai
vainement espéré de vous un mot d’espoir
dans un avenir meilleur et, pour vous, le
présent, ma présence, vous suffisait. Vivant
isolée à Paris, sans protection et sans l’époux
que je ne voulais pas mettre en tiers dans
une intrigue dangereuse, j’ai dû vous subir
et me griser de vos caresses pour tâcher d’ou­
blier mon esclavage. Quand on descend cet
escalier-là, Monsieur Montarès, on est beau­
coup plus à plaindre qu’à blâmer, les prê­
tres me l’ont dit. Si je fus votre élève docile,
celui qui enseigne est le plus coupable.
Qu’est-ce que je viens vous demander? La
paix. Et maintenant que le mort m’entoure
de sa protection occulte, je n’ai pas peur de
retomber sous le joug de Satan. Pax! Alors,
pourquoi vous laisserais-je le gage de ma
honte? Vous parliez d’un avocat, tout à
l’heure? Secrètement, j’en ai consulté un. La
loi est formelle : un portrait est à celui qui
l’achète. Je suis peut-être assez riche main­
tenant pour y mettre le prix... Combien,
Monsieur Montarès?
Je reçois ça en pleine face et mes joues
brûlent. Je ne l’ai pas quittée du regard. J’ai

REFAIRE L’AMOUR

180

assez mal entendu tout ce qu’elle m’a dit,
mais j’ai vu... j’ai vu la bouche qui a râlé
sous la mienne proférer cette dernière phrase
du discours. Oui, c’est cette même femme
qui insulte, maudit, et paraît persuadée de
tout ce qu’elle raconte, cette même femme,
devenue la provinciale assagie par la mollesse
des herbes grasses des cimetières où elle s’a­
genouille pour des rêveries interminables,
cette paresse de la réaction qu’elles ont toutes
dans le sang! Ça c’est une créature qui n’a
plus ni cœur ni entrailles, parce qu’elle
n’aime plus rien que sa paix, celle des sens,
celle de l’âme, la morte vivante. Le plus hor­
rible de la situation, c’est ce que je ne veux
pas me résoudre à comprendre. La paix, la
trêve des sens ? Est-ce que je connais ça,
moi ?... Voyons, quel âge a-t-elle aujour­
d’hui? Malgré sa beauté, toujours conforme
à son image, les traits sont un peu creusés,
les yeux plus durs et la bouche est pâlie par
la colère. Elle n’aime plus. Serait-ce parce
qu’elle est arrivée à cet âge incertain où les
femmes les plus ardentes oublient leur passé
fleuri et s’inquiètent de l’aridité de leur ave­
nir?... Ou elle en aime un autre, songe à se
remarier, me joue la comédie du mépris pour
aller s’ensevelir dans une idylle de sous-pré­
fecture.
Je continue à rire. Après tout, si c’est là

190

REFAIRE L’AMOUR

son ultime plaisir d’amante de m’injurier,
j’aime encore mieux ça que son indifférence
mondaine du début. Cependant je ne lui re­
connais pas le droit d’introduire un avocat
dans l’histoire de notre intimité, surtout en
dehors de mon champ d’action. Un homme
m’aurait jeté la plus petite goutte de ce tor­
rent de fiel que je l’aurais déjà tué! Je ne
lui reproche rien, moi, parce que je l’aime
toujours, mais pourquoi m’a-t-elle lié, pieds
et poings liés, à son image, à celle qui ment?
Je ris plus fort. Une idée vraiment dia­
bolique, celle-là, traverse ma cervelle bouil­
lante. On me pousse à tous les excès quand
on m’empêche de passer par le raisonnement.
Or, par quel raisonnement puis-je la con­
vaincre, étant fou moi-même? Ah! elle veut
acheter son portrait ? Très bien ! A mer­
veille! Le tout sera d’y mettre le prix.
— Line, lui dis-je très doucement, pres­
que tendrement, vous vous égarez. Votre
indignation va trop loin. Je crois que ce por­
trait n’est plus aussi... scandaleux. Je l’ai
moi-même rectifié. Voulez-vous venir le re­
voir?
Elle hausse les épaules, hésite un instant
et me suit.
Nous descendons l’escalier qui nous mène
au boudoir-serre. Là, Sirloup est couché en
travers de la porte, il gronde quand je le dé-

REFAIRE L’AMOUR

i9i

range. Il ù’a jamais vu cette femme en noir
et elle ne lui plaît pas. Je tire la clef qui ne
me quitte plus, j’ouvre, je m’efface, respec­
tueusement, pour faire entrer Pauline Vallier.
Elle demeure les sourcils froncés devant
la toile se présentant à elle comme le miroir
maudit. Autour de nous, les rideaux pous­
siéreux font une ombre hostile, le divan est
en désordre, fané, ses coussins affaissés et la
petite lampe-veilleuse, qu’on n’allume plus,
est mal coiffée de son abat-jour. J’écarte une
draperie; le crépuscule vert pénètre en vagues
fluides et froides. Tout sent l’abandon, mais
la femme peinte sourit toujours, cambrée en
arrière, offrant son beau ventre intact qui
rayonne, éclate comme un astre de chair.
— Ah! Quelle infamie! s’écrie Pauline
Vallier, en se cachant la figure dans ses
mains. Pourquoi avez-vous effacé mes jam­
bes, ce que j’ai de mieux, pour laisser le reste,
moins bien, c’est révoltant!
Voici la première fois, depuis qu’elle est
chez moi, qu’elle a une exclamation pure­
ment féminine. Je me penche à son oreille :
— Line, je vous vends ce portrait, ou,
pour parler plus correctement, je vous le
donne, en échange d’une nuit passée avec le
modèle, une seule nuit...
13

XVII

Francine est de mauvaise humeur. Nestor
bougonne. Sirloup détériore le gazon. De­
puis quelques semaines toutes les habitudes
de la maison sont bouleversées. Ma cuisi­
nière est vexée parce que je lui ai repris la
clef de la serre pour empêcher 1 intrusion de
Bouchette chez la femme nue. On ne peut
plus nettoyer cette pièce, toujours si pous­
siéreuse à cause de son parquet de simple
terre battue.
Nous sommes au début de juin et les mè­
res de famille avortent, s’étiolent. Quant
aux nénuphars de la vasque, ils exhibent
d’informes boutons jaunâtres donnant 1 im­
pression de moitié d’œufs à la coque. Le
gazon, lui-même, prend un aspect de mala­
die de peau que Sirloup, embêté, énervé,
gratte, gratte, s’enrageant à cette besogne
comme un chien fou.
Il faudra se résigner au grand départ, à la

REFAIRE L’AMOUR

193

fuite éperdue en auto. Pour où? Les voyages
sont, en certaines circonstances, de tels arra­
chements qu’ils ressemblent aux opérations
chirurgicales. Si on n’en meurt pas, on est
soulagé, mais c’est une chance à courir.
Bouchette n’est pas revenue. Elle ne re­
viendra jamais, je le sens.
Pauline Vallier s’est sauvée, l’autre jour,
sous le cinglement d’une insulte que les fem­
mes prudes ne peuvent guère pardonner.
Et c’est pourtant celle-là que j’attends,
c’est plus fort que moi. Je la devine, je la
vois encore à Paris restée pour mettre de
l’ordre dans ses affaires, courant les grands
magasins, se risquant jusqu’au théâtre sé­
rieux, se reprenant à la vie parisienne et la
revivant à l’envers pendant que les vrais Pa­
risiens s’en vont. Avec qui se promène-t-elle?
Tant que je me l’imaginerai respirant le
même air que moi, je ne pourrai pas changer
d’air.
Je travaille, c’est-à-dire que je m’efforce
de me distraire. Je m’occupe d’une jeune
Muse en service commandé sur un monu­
ment aux morts et je tâche de lui dessiner
un geste naturel. Ça ne vient pas, car je la
crée sans modèle. Tous les modèles me dé­
goûtent. Je pense de plus en plus à la femme
en deuil, ce travesti funèbre de ma passion de
jadis. Ce qu’elle m’a lancé à la tête, durant

194

REFAIRE L’AMOUR

sa fatale visite, me descend jusqu’au cœur.
Il n’est pas bon qu’un homme de mon espèce
se mette à réfléchir. Je finis par me rendre
compte qu’elle pourrait bien avoir raison.
Nous avons exagéré chacun de notre côté!
Comment une femme revenue à la vie nor­
male, la vie végétative de province, au calme
de la vertu, pourrait-elle juger autrement
cette période anormale de son existence où
elle fut séduite, subjuguée par une violence
qu’elle n’avait jamais... admise? Elle est re­
tombée sur elle-même comme l’écume de la
cascade retombe en eau courante, puis dor­
mante, le champagne mousseux se transfor­
mant en eau pure. C’est l’éternel malen­
tendu. Pour se quitter bien, il faudrait ne se
rien laisser à désirer. Or, moi, je la désire en­
core. Elle est encore la complémentaire de
la couleur de mon amour! Il ne fallait pas
la laisser partir, j’aurais dû la chambrer, la
séquestrer, au besoin, en face de son image
et, comme chaque fois que je me trouve en
présence d’une énigme, je me suis employé
à l’obscurcir, j’ai laissé agir la fatalité, plus
par orgueil que par dépit. Ni adresse, ni réfé­
rence d’aucune sorte. Je ne peux pas lui
écrire, je sais très bien qu’elle n est pas re­
tournée à son ancien logis. Je subis le sup­
plice de l’incognito. Ça m’est égal pour Bou­
chette. Ça m’exaspère au sujet de Pauline

REFAIRE L’AMOUR

195

Vallier! Et ce ridicule fatalisme qui com­
mande tous mes actes représente, en somme,
ma loyauté, mon unique honnêteté vis-à-vis
des femmes : celles que je veux, je les attends
parce que je les veux réellement à moi, dési­
gnées par le sort.
Enfin, je crois que je me suis conduit
comme un imbécile, selon l’usage.
Et je souffre mille morts...
Francine s’approche de son menu pas de
souris :
— Faudrait tout de même faire cette
chambre, Monsieur? Ce doit être une pourri­
ture...
— Hein? Quoi? Ah! oui, la serre! Ecoutez-moi, Francine, il faut respecter les mira­
cles.
— Quels miracles, Monsieur?
Je me lève, heureux d’une diversion, car
la Muse en service commandé pour le fron­
tispice de cet album tourne mal. Je casse, sur
elle, autant de pastels que je voudrais briser
de... fleurs sur les épaules de Mme Pauline
Vallier.
— Oui, l’arbre sec ressuscite!...
J’entraîne Francine au rez-de-chaussée.
Nous pénétrons dans cette grotte sombre où
sourit ma Vénus.
— Voyez-vous ce bourgeon, Francine,
ce petit brin vert qui va se dérouler, cette

196

REFAIRE L’AMOUR

menue feuille qui se tendra comme une pe­
tite main? Eh bien, c’est la dernière branche
du centenaire, il revit. Sa race renaît!
A gauche du chevalet, du tronc luisant de
l’arbre mort, a jailli une minuscule pousse
écartant péniblement l’écorce, puis, plus so­
lide et aussi parce qu’en face d’elle j’ai laissé
pénétrer le soleil, la branchette s’est dressée
peu à peu, du vert tendre passant au vert
foncé, du jade allant à la translucide éme­
raude, écartant, comme des doigts, une
feuille de platane, parfaitement conformée.
— Voilà, Francine. C’est un miracle. Un
arbre desséché depuis que nous sommes ici,
c’est-à-dire depuis plus de seize ans, nous
apprend que certaines puissances sont éter­
nelles.
D’un air incrédule, Francine secoue la
tête :
— Je dois dire à Monsieur que ça lui
est arrivé plusieurs fois, à cet arbre-là, de­
puis que je le connais, seulement c’est la pre­
mière qu’on ne me le laisse pas frotter.
Quand je faisais le ménage ici, les autres
printemps, je lui donnais quelques bons
coups de plumeau et je le passais à l’encaus­
tique pour le débarrasser de tous ces vilains
petits champignons qui pourrissaient. Si
j’avais su que ça plaise à Monsieur, ce genre
de bourgeon-là...

REFAIRE L’AMOUR

197

Elle n’ose pas rire devant ma mine déçue.
Mon miracle est par terre! Aucune coïnci­
dence, pas même un tour de force de la na­
ture. Ponctuellement, depuis plus de quinze
ans, mon arbre mort manifeste une vie inté­
rieure qui s’extériorise au retour de la saison
tiède. Il n’a jamais cessé de vivre, de pousser
sa petite branche, son rameau, espoir de sa
race, et sans la pâte à reluire de la civilisa­
tion il aurait, sans doute, mis tout naturel­
lement son enfant au monde!
— Vous comprenez, Monsieur, glisse ti­
midement Francine, cherchant à me consoler,
un arbre qu’on enferme dans une chambre,
bien à l’abri, qui sert de cadre aux peintures
de Monsieur, ce n’est qu’un meuble de plus
pour moi, je ne pensais pas mal faire de l’en­
tretenir comme tous les autres meubles, rap­
port à l’hygiène!...
Ah! oui, la fameuse hygiène! On doit tuer
pas mal de gosses au nom de cette hygiène
intensive, de même qu’en essayant de per­
fectionner, de refaire la race française par
les sports intensifs, on a réussi à produire
cette effroyable espèce d’animal qu’on ap­
pelle un champion, le garçon aux oreilles dé­
collées, aux yeux bovins, dont les bras de
singe terminés en battoirs peuvent se taper
les genoux sans le forcer à se baisser. Ils font
peur aux femmes et, en outre, ils ont très

198

REFAIRE L’AMOUR

peur d’elles, parce que ça les empêcherait de
gagner leur match du dimanche.
Le soir tombe et une lueur presque rose
vient empourprer l’eau de ma citerne.
Je suis excessivement déprimé.
On entend les gonds de la grille du jardin
qui tournent, appelant au secours : c’est un
petit télégraphiste. Il apporte un pneu. Fran­
cine réapparaît :
— Est-ce que Monsieur dînera ce soir?
— Non, je ne crois pas.
Et elle me laisse en tête à tête avec... l’au­
tre miracle, le vrai, celui-là, son écriture :
« J’attendrai, ce soir, 7 h., M. Alain
Montarès, à l’hôtel de Flandres. Demander
Mme Valérie. »
Je reçois une telle commotion que ce cré­
puscule rose me monte brusquement au cer­
veau comme un verre de vin pur.
Elle? Qui va me recevoir dans un hôtel,
celui-là même probablement où elle est des­
cendue et où je vais rencontrer le notaire,
sinon l’avocat m’interdisant de me servir de
ce portrait pour la reproduction. Ah! on
peut être tranquille! Aucune reproduction
n’est possible avec Mme Pauline Vallier, la
bourgeoise stérile et pudique!
Je cherche l’hôtel de Flandres sur un plan.
C’est dans une rue écartée de toutes les gran­
des voies. J’aperçois ça d’ici. Un endroit pro­

REFAIRE L’AMOUR

199

prement tenu où descendent des curés de
campagne, des institutrices de province. Inu­
tile de commander l’auto. Je vais droit aux
enfers, à moins que je ne reprenne le paradis
de force et je m’habille comme pour une
messe de mariage.
Arrivé là, je demande Mme Valérie.
— Au second, à gauche, numéro 10, me
répond une dame qui a des moustaches
comme un ancien soldat.
Je suis en trois bonds devant la porte en
question. J’ai beau frapper très légèrement,
il me semble que je viens de lancer une pierre
sur le couvercle d’un cercueil. Ça résonne en
moi. Il faut, je veux, que le mort ressuscite.
O mon sauvage amour, ce n’est pas toi qu’on
peut empêcher de foncer dans la vie et puis­
que tu es libre, seul, désormais, ne portant
plus rien sur ton dos de cheval échappé à
toutes les entreprises de dressage, nous allons
savoir si on te domptera malgré toutes tes
résolutions d’indépendance. Je ne veux plus
rien entendre ni des lois mondaines ni des
lois du code.
La -porte s’ouvre. Elle est en face de moi
comme une ombre. C’est tout de même elle,
je la reconnais beaucoup mieux que lors de
sa visite, parce qu’elle n’a pas de chapeau.
Elle est en longue tunique de voile noir ser­
rée par une lourde ceinture cloutée de jais.

200

REFAIRE L’AMOUR

Coiffée très soigneusement, ses cheveux re­
pliés en rouleaux pour imiter les cheveux
courts, assez fardée, pas trop, elle a le visage
tragique des êtres qui se sont fait un tour­
ment de la vie au lieu de l’accepter avec l’or­
gueil humain, car c’est une très belle chose
que vivre pour l’unique joie de vivre.
Je cherche à ses côtés le Monsieur aux re­
vendications sociales. Elle est seule. La cham­
bre est blanche, genre hôpital de luxe, comme
toutes les chambres bien modernes, meubles
laqués, lit virginal (un peu large, tout de
même), rideaux de mousseline aux fenêtres,
de la propreté, de l’ordre. C’est froid. Je me
fais l’effet d’un gros bourdon tombé dans
une corolle de lis. Mais une violente piqûre
aux yeux me rappelle que je ne suis pas ici
le maître de la place : il y a un autre insecte
de mon espèce. Sur la cheminée, je vois une
photographie, dans un cadre, une carte-al­
bum représentant un homme plus jeune que
moi, très grand, très mince, les épaules un
peu voûtées, l’air intelligent et triste avec un
regard lointain. C’est certainement M. Vallier.
— Alain Montarès, murmure la dame en
noir, vous m’avez dit, l’autre jour, une
chose ignoble. Je vais quitter Paris. Etesvous toujours dans la même intention?
Elle s’est assise sur le lit et elle croise ses

REFAIRE L’AMOUR

201

mains fines sur ses genoux bien joints, elle
s’enferme elle-même dans ses propres bras.
Je regarde la photographie du mari mort. Je
voudrais lui faire de mentales excuses et je
me demande pourquoi je le trouve entre
nous. C’est ridicule. Je ne l’ai jamais vu
qu’en effigie et j’ignore encore s’il me gêne
ou si je le gêne. Préoccupé, je réponds, tâ­
chant de conserver mon calme :
— Je vous restituerai tout ce que vous
voudrez, Pauline, à la condition que vous
ne me déroberez pas, vous, mon bien le plus
précieux. J’ai vécu avec ce portrait, il est à
moi, comme vous étiez à moi, jadis. Alors,
choisissez! Je ne suis qu’une brute, c’est en­
tendu. Ne recommençons pas à nous inju­
rier. Je ne suis pas allé vous troubler dans
votre sécurité ! Pourquoi venez-vous me
troubler dans mon chagrin?
Je regarde toujours la photographie.
— Oui, c’est mon mari. Vous n’avez pas
besoin de me questionner. Je lui ai promis
à son lit de mort de réparer ma faute dans
la mesure du possible. Il a compris qu il y
avait une preuve de cette faute. Sans savoir
qui vous étiez, il s’est douté de la profonde
immoralité de cet amant qui n’avait jamais
songé à m’épouser, lui.
Je coupe :

202

REFAIRE L’AMOUR

— Vous n’aimiez pas cet homme...
voyons?
— Je l’aime à présent.
— Si je comprends bien, c’est un amour
qui, n’ayant pas commencé, ne doit pas finir
(et sans transition :) Où voulez-vous que
nous allions dîner, Pauline, avant de revenir
ici?
Elle se lève, s’étire un peu les bras, sou­
pire :
— Vous serez bien toujours le même,
Alain. La jalousie vous rend féroce... Vous
me renverrez cette toile demain avant midi.
J’ai changé d’hôtel. Ici, personne ne me con­
naît et je pourrai la détruire sans que l’on
m’interroge, je la brûlerai, le feu purifie
tout...
— Il y a aussi la chaux vive, Madame,
et le vitriol. Voulez-vous que je joigne ces
ingrédients au paquet?
— Non! Je saurai bien tout anéantir
moi-même. Et maintenant, allons vivre un
instant de la vie de ce pays où rien n’est pro­
pre, rien n’est sacré, rien ne peut nous faire
oublier la seule importance de la bonne mort.
Dans cent ans que restera-t-il, mon dieu, de
toute cette fange? Rien... rien... que la pu­
reté de nos intentions. Ah! revivre cette vielà?... Quelle honte!
Avant qu’elle ait pu s’en défendre, je l’ai

REFAIRE L’AMOUR

203

prise dans mes bras et je dévore sa bouche.
— Refaire l’amour, chérie, c’est en effet
la plus noble des intentions et le refaire à
ton image est certainement le plus pur de
mes désirs.
Renversée, les yeux clos, ses cheveux dé­
roulés de leur joli pli rectiligne, elle souffle,
très doucement :
— Par pitié, Alain, faites tout ce que
vous voudrez, mais ne me parlez pas d’a­
mour. C’est la seule grâce que je vous de­
mande!

XVIII
— Alors?
— Eh bien! Je voudrais... (sa voix trem­
ble, hésitante et fatiguée), si je ne suis pas
indiscrète, vous prier, ne me répondez rien
de cruel, car je n’ai jamais pu m’habituer à
votre éclat de rire de vieux gamin qui se mo­
que de tout, je voudrais savoir si on ne pour­
rait pas habiller la femme nue?
— Quelle femme nue?
— Mon portrait, naturellement, celui
que vous devez m’envoyer avant midi.
Cette fois, je retiens un éclat de rire, parce
que, brusquement, j’ai envie de l’étrangler
et plus du tout celle de plaisanter.
— Line, je ne comprends pas.
— Voyons, Alain, vous êtes un artiste
capable de ça, je pense. Est-ce que vous ne
pourriez pas essayer?... Qui peut plus, peut
moins!
J’achève de m’habiller, moi, dans ce cabi­
net microscopique où règne un désordre bien

REFAIRE L’AMOUR

205

féminin et où j’ai l’impression de porter le
plafond bas sur ma tête, tellement cela res­
semble à une souricière. Dans mon crâne
m’entre comme le clou qui tue les pauvres
bestioles coupables d’avoir eu faim et d’a­
voir voulu mordre à l’appât. Je n’ai pas la
migraine, seulement je continue à y voir un
peu rouge. En face de moi, la tache sanglante
d’un bâton de fard, un ruban écarlate et des
jarretières nouées sous deux fleurs de grena­
des; c’est irritant, surtout lorsqu’on se rap­
pelle pas mal d’autres joujoux du même
ton. Le peintre s’hypnotise facilement et cela
devient dangereux pour l’homme, cette cou­
leur qui agace les taureaux.
Je sors de ce réduit parfumé en secouant
mes rudes cheveux, car, n’ayant pas décou­
vert la brosse, je n’arrive pas à les discipliner
avec ce démêloir d’écaille trop souple, qui
plie dans les doigts.
Pauline Vallier est étendue, statue tom­
bale, autre genre de Muse en service com­
mandé, dans le ravage des draps et des cou­
vertures, ombrée d’une longue écharpe de
dentelles noires. On devine la merveille de ce
corps, très blanc, sous ce voile, celle de la
poitrine où les deux seins ont l’apparence
de coupes d’albâtre dont on aurait brisé les
pieds en les collant à la chair, montrant, à
la place de la cassure, une dépression rose.

2OÔ

REFAIRE L’AMOUR

Les jambes sortent de l’écharpe, gantées d’un
Chantilly, soigneusement damasquiné de
broderies, quoique troué par place. Le ta­
bleau m’évoque celui de mon glorieux ami,
Féderico Beltran-Massès, un des premiers
peintres de l’Espagne, représentant une mys­
térieuse manola entièrement nue sous les ara­
besques de sa mantille.
— Expliquons-nous, s’il vous plaît,
Line. Je n’entends rien à vos énigmes bien
morales. A quel nouveau genre de supplice
faites-vous allusion? Au lieu de détruire ou
de recommencer votre image, ne serait-ce pas
plus simple, qui peut plus peut moins,
comme vous dites, de me détruire moimême? Pas ici, non, ailleurs, où Mme Valé­
rie ne serait point inquiétée pour un assassi­
nat qui nuirait, probablement, à sa ver­
tueuse réputation.
— Alain, vous ne me répondez pas sé­
rieusement. Vous avez tort.
Je m’assieds au bord du lit. J’ai une af­
freuse sensation de déchéance et de tristesse.
Qu’ai-je fait de mon bel amour? Après tant
de bonheur, je suis très malheureux. J’in­
cruste les ongles dans le satin du couvre-pied
et je me produis l’effet de mon chien qui
gratte le gazon, comme pour s’enterrer luimême.
— Vous désirez que je recommence un

REFAIRE L’AMOUR

207

autre portrait de vous? Ce sera long. Oui,
certainement, si cela me procure la joie de
vous retenir à Paris, chère Madame.
— Moi, je n’ai pas le temps, mais, re­
touchez le même : conservez la tête qui me
plaît parce qu’elle est mieux que la mienne
d’aujourd’hui. Jamais vous ne pourrez réus­
sir ce sourire-là, maintenant, puisque je ne
vous aime plus. Et simplement habillez le
corps. Si c’est faire la fille que vous deman­
der ça... je me risque.
Je glisse à genoux devant elle en réunis­
sant ses deux mains dans les miennes, ses
deux mains froides.
— Ah! pas cela! Line, pas cela! Demandez-moi tout ce que vous voudrez, tout,
mais pas cette chose odieuse : refaire votre
portrait en Vhabillant l Ne me condamnez
pas à ce martyre... Je consens à vous perdre,
à le perdre, puisque c’était l’enjeu de la ba­
taille, je consens à voir pâlir mon dernier
rayon de joie et à demeurer seul en plein cré­
puscule... je veux encore bien vous avoir re­
trouvée pour me bien pénétrer de cette vérité
qu’il n’y a plus d’âme dans votre corps,
c’est-à-dire d’amour pour moi, mais, non,
pas ça, je ne veux pas travailler pour les
sous-préfectures, je ne veux pas que vous
vous sauviez de moi en emportant le joli
portrait décent pour un public que j’ignore,
14

208

refaire l’amour

que je veux ignorer. Vous avez le droit,
puisque je reconnais ce droit, de me repren­
dre votre ancienne image, ou de la détruire.
Je ne vous donne pas celui de me la faire
renier... publiquement. Autre scandale !
D’ailleurs, que m’importe le public! Je n’ai
pas l’intention de vous... vendre un tableau
pour une rétrospective ou une galerie de châ­
teau. Je veux simplement tenir ma parole.
Cette image vous déplaît? Déchirez-la. Vous
ne pouvez pas me déchirer davantage! La
chose est facile, n’en parlons plus! A mon
tour de vous défendre quelque geste super­
flu! Celui de me parler en fille, vous!...
Elle murmure, d’un accent singulier, en­
fantin, et je n’ai jamais vu ses yeux si étran­
gement durs :
— Je retarde la pendule, Alain. Est-ce
que par hasard, je n’ai pas aussi le droit de
choisir mon heure?
J’avais fait le plus héroïque effort qu’un
amant, toujours épris, puisse faire en accep­
tant ce premier marché, car si je l’avais
étourdiment proposé, je n’avais pas osé
croire qu’on le réaliserait. Maintenant, je
suis pris à mon propre piège, pris comme la
souris, la grosse souris dans la petite souri­
cière de son cabinet de toilette.
Je n’ai pas eu tort de refaire l’amour avec
cette fille qui ressemble à la femme que j’ai

refaire l’amour

209

tant aimée, parce que le flacon vide ayant
contenu de l’essence précieuse conserve tou­
jours une fugace et enivrante senteur de son
parfum, mais j’ai tort de me figurer le re­
tour de l’extase de jadis. Si j’ai eu la même
ferveur à la respirer... il est évident qu’elle
ne peut plus me sentir, pour employer une
expression vulgaire. J’ai dû la froisser cruel­
lement autrefois, et deux années de silence
n’ont pas suffi à calmer ses rancunes. On
n’est jamais pareils, jamais assez intimes
pour tout s’avouer. Elle n’avait pas con­
fiance en moi. Je n’éprouvais même pas le
besoin d’avoir confiance en elle. Je n’étais
jaloux que sur le moment. Elle me racon­
tait des histoires que je n’écoutais pas ou que
je ne saisissais pas dans toutes leurs réper­
cussions. Et puis, il aurait fallu l’intuition,
le pressentiment de mon amour futur qui
n’est, peut-être, que la fougueuse exaspéra­
tion de l’absence.
Elle m’a quitté frauduleusement. Je n’ai
pas cru à son départ total et, restant rivé à
elle par la terrible habitude de la pensée, la
cristallisant en mon cerveau comme une ma­
tière chimique, inerte aux réactions prévues,
je mç suis abominablement intoxiqué.
Je réponds sur un ton moins âpre :
— Voyons, Line, comment l’entendezvous, ce... sur-portrait?

210

REFAIRE L’AMOUR

— En toilette de soirée, très osée, très
dernier cri, mais atténuant toutes les nudités
inconvenantes.
— Une femme qui rira de ce rire-là, dans
les vêtements d’une mondaine, mais ce sera
effarant! Une élégante provinciale ayant fait
venir de Paris le costume destiné à aguicher,
sans doute, le vieux magistrat blasé ou le
jeune gentilhomme farmer complètement
idiot, hein? Merci bien, Line! Vous me pre­
nez pour un autre, Tordez-moi le cœur en
admettant que j’ai encore un cœur malgré
vos doutes, mais n’essayez pas de tordre mes
pinceaux. Alain Montarès n’est pas, ne peut
pas devenir le peintre ordinaire des prudes
ou des belles dévotes repenties. Il me faut à
moi, pour pouvoir travailler, la liberté des
chairs ou la suprême volupté de leurs gestes.
Je ne peux pas songer à voir habiller de nou­
veaux préjugés sociaux la femme qui fut
mienne entièrement, sans scrupules. J’admets
volontiers que l’étude, un peu trop appro­
fondie, que je m’en suis permise, soit inju­
rieuse et je m’en rends tellement compte que
je veux la détruire pour vous prouver mon...
nouveau respect, cependant, je n’irai pas
plus loin.
— Vous n’êtes, comme toujours, Alain
Montarès, qu’un orgueilleux et un inutile.
Vous préférez la destruction à la réhabilita­

REFAIRE L’AMOUR

211

tion. Si vous faisiez cela, je pourrais croire
à votre belle passion et emporter de vous,
avec ce portrait, un meilleur souvenir. Vous
ne m’aimez pas.
Je réfléchis, le front dans le couvre-pied
de satin, me bouchant les oreilles pour ne
plus rien entendre. Mon vieux fatalisme re­
monte. Après tout, c’est stupide de s’embal­
ler comme ça sur des mots, des fictions. Il
est clair que j’ai fini par entrevoir, tout à
l’heure, la possibilité, pour moi, le plus vi­
vant et le plus fort, de ne plus vivre, de me
faire sauter la cervelle en rentrant chez moi,
là-bas, derrière la grille de ce jardin, les bar­
reaux de ma prison, c’est donc que j’envisa­
geais de rester le plus faible après avoir joué,
malgré moi, cette partie dangereuse?
Je suis surtout un impulsif. J’ai aussi le
tort fondamental de devenir enragé dès
qu’on me résiste. L’amour, ça ne doit pas
être une perpétuelle révolte devant le sens
commun. Je n’ai pas encore trouvé la créa­
ture passive qui me subira tout en daignant
me comprendre ou me pardonner. Est-ce
une raison pour me priver d’une consolation
à laquelle je tiens plus qu’à l’existence quo­
tidienne? Je ne suis ni ambitieux, ni intéressé
par quoi que ce soit en dehors de mes pas­
sions, de ma passion... la belle affaire qu’une
composition gâchée, une œuvre tarée, un

212

REFAIRE L’AMOUR

portrait dit de complaisance, comme ceux
que nous fabrique en série cet excellent Car­
los Véra, cet homme de génie pour salon
officiel? J’ai refusé de faire la tête de la prin­
cesse Servandini à cause de son profil che­
valin qui ne m’inspirait pas, n’étant pas un
animalier, je suis peut-être encore plus ridi­
cule en refusant une retouche à une jolie per­
sonne. Je murmure, essayant de railler :
— Une robe de cinq heures, un déguise­
ment, quoi? Lequel déguisement permettrait
la pose en arrière, les cheveux flous, de ces
robes chemises qui tiennent sans agrafes et
qu’on rajuste, dans les garçonnières, en deux
tours de mains pour courir ensuite chez
Mme X... qui donne un thé, Z’alibi.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire,
Alain, je n’ai jamais eu de ces costumes-là.
Mais, une draperie sur ma gorge, sur mes
hanches, et je vous abandonne les jambes,
puisqu’on porte des robes courtes, à la con­
dition de leur mettre des bas...
Je riposte, brutalement :
— .. .Avec quelque chose dedans, si vous
y tenez!
Elle fait une moue d’une innocence peutêtre sincère, à la fois confuse et vexée qu’on
ne semble pas estimer ses jambes à leur véri­
table valeur picturale :
— Vous n’allez pas me dire que dans ce

REFAIRE L’AMOUR

213

bas-là il n’y a rien... ou vous seriez aveugle,
Alain Montarès!
Et elle pose par terre la pointe de son pied,
montre sa jambe gainée de dentelles, blanche
comme un clair de lune sous le caprice léger
d’un nuage.
Je me tais.
J’ai perdu... ou mieux, je suis perdu.

XIX

Dans le boudoir violet où pousse lente­
ment, sûrement la menue branche du pla­
tane, un jour ardent coule du haut plafond
de verre.
Il paraît que ce plafond peut s’ouvrir,
mais il y a bien longtemps que les gonds de
ses châssis ne jouent plus. Il faudrait appeler
un ouvrier couvreur et ces gens-là ont la
funeste habitude de chanter sur les toits. En­
tendre un coq humain claironner au-dessus
de moi me semble impossible en ce moment.
Je contemple la pauvre branchette inexo­
rablement vouée au supplice de la cage. Elle
est robuste, cependant, la petite plante, et elle
tend vers le ciel deux mains, deux feuilles
digitées encore pliées, comme deux frêles
poings... Ce n’est pas le miracle, c’est la
fatalité, et pour le peintre comme pour l’ar­
bre mort, c’est la joie normale, animale,
réservée, sans doute, à leur expiation. Les

REFAIRE L’AMOUR

215

miracles ne sont que les sursauts de nos en­
thousiasmes, les leurres de nos imaginations
ivres d’un désir passionné. On finit toujours
par voir ce que l’on veut ou voudrait voir.
Or il ne faut pas s’endormir dans une su­
perstitieuse confiance, car c’est en nous que
doit résider la maîtresse volonté de notre
direction morale, sinon immorale.
Je ne travaille plus. J’ai presque terminé
mon ouvrage et je reste en prison moi-même
avec ma toile. Mon modèle ayant préféré
poser dans ce boudoir, j’ai dû y transporter
tout mon attirail et il en résulte un désordre
qui n’est peut-être pas tout à fait un effet de
l’art. Le divan a reculé devant l’estrade où
monte la dame, ses coussins sont jetés à terre
au hasard de mes réflexions. Assis, les jambes
croisées en face de Sirloup qui bâille, je fume
sans m’apercevoir que le bon chien s’est brûlé
plusieurs fois avec des bouts de cigarettes
mal éteintes. Il ne me le reproche pas : il fait
si chaud!
Tout est calme autour de nous. Le jardin
nous enveloppe de sa tranquillité estivale.
Nous avons une fin de juin splendide. Les
mères de famille sont revenues au sentiment
de leur devoir et pullulent. Les nénuphars
boivent avec avidité la grêle pluie que leur
distribue le triton. Quant au gazon, c’est un
vrai foin.

21 6

REFAIRE L’AMOUR

Nestor ne bougonne plus. Sa femme dai­
gne sourire... tout en gardant une certaine
réserve vis-à-vis de ce nouveau modèle, bien
mondain. Cette dame avait d abord posé
déshabillée, elle a un remords, maintenant, et
exige qu’on lui rende ses vêtements, c est très
légitime de sa part, mais combien superflu,
vu la saison. Francine nous prépare des dé­
jeuners et des goûters exquis, se distingue,
malgré son mépris des caprices féminins.
Quant aux dîners, on ne dîne pas, mon
modèle se conformant au programme ver­
tueux qu’il s’est tracé. Coucher ou s attarder
chez son peintre, ça, jamais! Nous nous re­
trouvons ailleurs.
Sirloup me regarde tristement, de ses deux
topazes divergentes. Ce chien regrette le
grand voyage. C’est par excellence le compa­
gnon de l’auto. Il voudrait courir assis,
comme Bouchette. Ce sont là des luxes de
simples d’esprit. Se rappelle-t-il la scène du
Bois?... Est-ce que je me rappelle, moi, les
modèles du passé? Non! Pas plus que la
petite branche du platane, ayant grimpé
jusqu’au toit de verre, ne se rappellera, ses
premières feuilles. S’attarder dans le passé ou
se trop préoccuper de l’avenir, c’est trahir
deux fois le présent et c’est doublement inu­
tile.
— Mon chien, sois donc raisonnable.

REFAIRE L’AMOUR

21 7

Moi je traverse une crise de folie. C’est moi
qui devrais avoir l’air enragé tandis que toi
on t’accuse, à tort, de le devenir, sous pré­
texte que tu as bouleversé, en grattant, tous
les semis domestiques. Mon cher toutou, elle
ne m’aime plus. Je crois que si on lui deman­
dait de choisir entre toi et moi pour l’accom­
pagner dans la rue, à pied ou en voiture, elle
choisirait le chien parce qu’il est décoratif,
selon l’expression coutumière. Suis-je déco­
ratif comme suiveur? Non, puisque je m’en­
tête à ne pas me faire décorer. Son mari de­
vait l’être et son futur le sera également...
La décoration, ça se porte encore, en pro­
vince. Ce qui est très curieux, c’est qu’elle
n’attache aucune importance aux choses de
ce monde. Elle ne conserve que le respect de
leurs apparences. Je commence à la croire
atteinte de la maladie du néant, d’un néant
décoratif, un drap mortuaire semé de jolies
larmes d’argent, ponctuation nécessaire à la
page où il n’y a plus rien, mais, comme di­
rait notre cuisinière, ça fait plus riche! La
vie n’a plus de prise sur ce corps envoûté,
endormi. Elle porte son mari défunt comme
un enfant dont elle n’accouchera jamais...
Nous ignorons la fin de T histoire, catas­
trophe ou épousailles régénératrices. Le
mieux est de se contenter du peu que nous
possédons, ce qui nous procure encore de

2l8

REFAIRE L’AMOUR

bonnes heures, à nous, pauvres chiens que
nous sommes!
La toile, en face de moi, est une chose
bizarre, un monstre sans nom connu dans
les annales de la peinture, au moins à mon
humble avis. Carlos Véra déclarerait que
c’est : du jus de taupe, tout en louant le
dessin des dessous. On a tiré des plis sur ce
corps blanc, déjà brisé aux jambes par des
hachures sous lesquelles il faut que je re­
trouve les belles lignes effacées. L’astre du
ventre ne rayonne plus. La robe est une créa­
tion de mon personnel atelier qui ferait sou­
rire Bouchette; une tunique plate, fort
courte, bordée de jais, que juponne une lon­
gue frange de soie noire laissant à ces jambes
toute leur liberté de... libertines. Gantées de
Chantilly, elles m’ont donné un mal terrible
à suivre, du bout de mon pinceau, inexpert
à ces sortes de fioritures, les méandres de la
dentelle qui les enveloppe. Le plus regret­
table, c’est que j’ai fini par m’amuser de ce
va-et-vient de franges s’écartant à propos
pour laisser voir, juste au moment psycholo­
gique, la courbe d’un mollet ou la finesse
d’une cheville. Ce qui est navrant, sous tous
les rapports, c’est qu’on devine aussi la lasci­
vité du corps, jadis nu, dans le sournois
revêtement de cette robe-chemise. Je n’ai
jamais consenti à ces exercices-là et j’y réus­

REFAIRE L’AMOUR

219

sis trop bien. Les habitants de la souspréfecture seront ravis, vieux magistrat pail­
lard ou jeune gentilhomme naïf! Et Pauline
Vallier ne s’aperçoit pas de cette abominable
transformation, ça ne la choque pas!
Autrefois, c’était l’amour, la folie des sens
lâchés en la pleine liberté de la passion. Au­
jourd’hui c’est le précieux et minutieux tra­
vail de la bonne maison X, le sous-entendu
voilé de la plus louable des façons... puis­
qu’il y a des bas! Je ne suis pas payé pour
ça, seulement je me demande ce que pense­
raient les camarades devant cette aguichante
personne. Elle a gardé, ma foi, toute sa tête,
son sourire éclatant, ses yeux d’au-delà et
le divin renversement extasié. On ne m’a pas
ordonné de lui mettre un chapeau, les che­
veux ayant paru d’allure convenable, même
quand leur torsion sur l’épaule indique net­
tement l'empreinte de la main amoureuse qui
les a caressés.
Dans notre cage de velours, isolés du
monde entier, nous sommes prisonniers tous
les deux, tous les trois, avec Sirloup, des
journées longues, angoissantes, nous vivons
intensément, douloureusement, en attendant
on ne sait quelle condamnation...
L’atmosphère saturée de parfums mêlés à
la fumée de mes cigarettes est souvent irres­
pirable. On ouvre alors la porte sur le cou-

220

REFAIRE L’AMOUR

loir, cette porte derrière laquelle arrive Fran­
cine discrètement pour annoncer que :
« Monsieur et Madame sont servis », et c’est
dangereux, à cause de la vertu de Francine,
qui n’aime pas les modèles à tout faire, je
crois.
Pour déjeuner, malgré la chaleur, Pauline
Vallier jette, sur son costume trop court,
aux franges trop longues, un kimono plus
décent et murmure :
— Je n’ai pas faim, Alain, je suis fati­
guée. Vous devriez me laisser sortir. J’ai
tant de courses à faire avant mon départ.
La puérilité de cette femme n’a d’égale que
sa profonde indifférence. Tout se réduit à
une phrase leitmotive de toutes les situa­
tions : Ça n’a aucune importance. —Pour­
tant elle a des courses à faire... et elle tient à
la rectification, à la réhabilitation de son
portrait... à moins qu’une autre volonté la
dirige, lui fasse accomplir des actes dont elle
n’aurait pas conscience et, alors, j’ai, en dépit
de tous les plaisirs, un frisson d’horreur.
Je ne réfléchis pas. Je subis. Je ne cherche
plus à m’expliquer ou à me révolter. Le seul
coupable c’est moi : je ne devais pas céder,
je ne devais pas revenir. Et je me grise, pour
l’oublier, avec elle qui ressemble à Vautre,
comme je tâche d’oublier le portrait de la

REFAIRE L’AMOUR

221

femme nue pour jouer avec sa silhouette
habillée : un mannequin.
Or, je commence à ressentir de véritables
symptômes d’intoxication. J’ai un perpétuel
vertige cérébral qui me donne des éblouisse­
ments, des hallucinations.
Hier, au cirque, où je l’avais conduite
avant de rentrer à l’hôtel, pour essayer de la
distraire, j’ai entendu distinctement quel­
qu’un qui prononçait mon nom, derrière
moi. Quand je me suis retourné, il n’y avait
personne, aucune figure de connaissance. J’ai
ri et je lui ai dit :
— J’entends des voix, comme Jeanne
d’Arc.
Elle m’a répondu, ironiquement :
— La chasteté mène à tout, Monsieur.
Aujourd’hui, il y a un peu d’orage dans
l’air. On respire difficilement dans ce puits
de velours sombre et le jour, là-haut, d un
or vert intense, fait mal comme une clarté
électrique.
Sirloup tourne, sur son coussin, en face
du mien, et se réduit à sa plus petite circon­
férence. Il n’aime pas la chaleur. Il s’ennuie
et ne veut pas me quitter. Il est là pour
guetter le moment où son maître excédé, à
son tour, brisera sa chaîne, fuira au grand
large de la nature.
J’ai déjà envisagé cette fuite, mais j ai es-

222

REFAIRE L’AMOUR

péré qu’elle me suivrait. Elle n’en a nulle
envie. Que lui importe la campagne, les
aventures dans les auberges ou les palaces?
Elle connaît ces émotions aussi bien que moi.
Elle n’a plus besoin de changer d’air, elle!
Là-bas, en un pays que j’ignore, elle a tout
ce qu’il lui faut, en plus paisible, en plus
respectable, dans un confort de tout repos.
Ne sait-elle pas, par expérience, qu’en m’ac­
compagnant, ce serait encore la même corvée,
le même supplice : la chambre de hasard, la
nuit faite aux volets fermes dans 1 exaspé­
ration de ses parfums et les accrocs à ses den­
telles?
Cependant, j’ai prévenu mon chauffeur
pour un départ possible et tout est près, la
voiture, la malle, l’album pour les croquis
qu’on ne prendra pas, les papiers, les passe­
ports, si l’on veut aller hors de France, tout,
jusqu’au revolver dans son étui...
Sirloup gronde sourdement...

XX
La voici. Elle fait une entrée un peu tra­
gique dans un kimono de satin noir avec la
mine de la dompteuse pénétrant jusqu’aux
lions. Elle est allée d’abord se déshabiller,
ôter son deuil de convention pour se costu­
mer en... alibi mondain, aidée par Fran­
cine, une Francine pleine de petites atten­
tions respectueuses, puis elle nous arrive,
comme un verre d’eau glacée au milieu de
cette chaleur étouffante, toute fraîche de ses
ablutions, bien fardée, bien coiffée ou mieux
décoiffée, toujours souriant de son sourire
qui est quelquefois d’une inquiétante naï­
veté.
— Encore ce chien-là? dit-elle. Vous sa­
vez, Montarès, il a des puces. Vous ne pou­
vez donc pas vous séparer de lui? Quel atta­
chement! Cela m’étonne de vous.
— Je l’aime beaucoup, en effet, malgré
les puces. Et il y a, surtout, qu’il m’aime
aussi.
— Vous tenez à l’amour d’une bête,
15

224

REFAIRE L’AMOUR

vous, Alain, qui ne comprenez rien à l’a­
mour, en général?
— Je tiens à ne pas perdre le bénéfice de
ma particulière animalité. Ce chien m’obéit
sans cesser d’être une créature fort intelli­
gente : il me comprend, nous nous compre­
nons.
Elle s’assied, s’évente de son mouchoir.
Sirloup vient lui lécher humblement les
pieds. Il s’est pris d’une singulière tendresse
pour ces petits museaux de velours qui font
la navette, s’agitent sous les franges de la
tunique.
— Laisse-moi tranquille, Sirloup. Tu as
des puces. J’en ai trouvé une ce matin, au
bain, et c’est une chose que je n’ai pas envie
de rapporter chez moi.
Assis près d’elle, je baise ses mains, je re­
monte lentement jusqu’à la saignée du bras.
— Non, ne dérangez rien, je vous en
prie. Je m’en vais demain. Vous le savez,
cher Maître, nous n’avons plus que le temps
d’être raisonnable, de travailler pour la der­
nière séance. Il fait tellement clair, ici! Vous
n’avez pas honte! Mais, il me semble que
quelqu’un me regarde du haut de ce plafond
de verre.
— Ah! oui, Dieu, le grand Voyeur.
Elle m’envoie un soufflet léger, mais cin­
glant tout de même. Ces caprices de chasteté

REFAIRE L’AMOUR

225

sont vraiment extraordinaires. Ils sont in­
tempestifs, comme les puces de Sirloup qui
lui n a pas de... caprices. Là-bas, chez elle,
elle supporte les pires fantaisies sans profé­
rer un mot, une plainte, se bornant à serrer
les dents à certaines minutes, n’avouant ja­
mais, car ce n’est pas une coupable. Je lui
ai fait observer, au sujet de la photographie
de son défunt mari, que je la trouvais de
trop entre nous; elle s’est contentée de haus­
ser les épaules. J’ai eu le mauvais goût de
lui raconter que les filles d’Espagne, aux­
quelles sa beauté s’apparente, avaient la cou­
tume polie de tirer un rideau sur l’image
du Christ quand elles recevaient... un client.
— Les morts ne reviennent pas pour si
peu, m’a-t-elle répondu avec un tel mépris
des convenances ou des inconvenances, que
j’ai failli me révolter.
Il n’y avait plus qu’à prendre le portrait
du défunt en question et à le flanquer par la
fenêtre, seulement, ça n’aurait pas été...
français. Je consens à devenir, passagère­
ment, un mauvais peintre, mais je ne veux
pas perdre ma race pour si peu, selon son
expressipn dédaigneuse.
Sirloup bâille, regarde la porte désespéré­
ment. Je l’ouvre. Il secoue la tête, refuse de
sortir. Il tiendra tant qu’il pourra car il est
la force de la bête, il représente la vie.

226

REFAIRE L’AMOUR

Elle est montée sur l’estrade, se cambre
en arrière, puis pense à autre chose. C est
vraiment un excellent modèle, d’une pa­
tience angélique. Je ne lui refuse pas cette
qualité, à part qu’elle en abuse à 1 heure
de la sieste.
v
Je travaille. Encore quelques touches, la,
sur cette jambe, une lueur argentée, et je me
redresse. Nous causons :
__ Vous avez retenu votre place pour
demain?
— Oui.
.
__ Que désirez-vous que nous tassions,
ce soir, la veille de votre départ, Line?
__ Une promenade au Bois et souper,
dehors, aux étoiles. J’aimerais... Alain, ne
me contrariez pas, j’aimerais de la douceur
avant de se quitter pour toujours. Suis-je
indiscrète?
Elle sourit, mais est-ce en service com­
mandé? Est-elle énervée par la tiédeur de ce
salon trop capitonné de velours d ou ne
tombe que le poids de cette lumière brûlante
sans la légèreté de l’air pur? Redoute-t-el e
une émotion, une faiblesse, ou veut-elle con­
server de moi une autre vision que., celle du
client ?
,
Combien de fois me serai-je trompé en
me heurtant à la porte de glace de son indi férence! Moi, je ne suis coupable, helas! que

REFAIRE L’AMOUR

227

d amour. Rien ne me retient à elle que cette
espérance d un geste, d’un mot, d’un frisson
égalisant les chances que nous courons sur
ce terrain affreusement glissant du plaisir
partagé. J’ai étudié mon modèle sous tous
les jours, sur toutes les faces et même par
tous ses angles. Je ne comprends pas ce qui
m’arrive, encore moins celle qui part! Quelle
phrase faut-il faire et quel ton faut-il pren­
dre pour essayer de lui rendre palpable ma
rage ou mon chagrin? Je n’ai aucune expé­
rience dans le discours platonique non
accompagné de geste. Qu’est-ce que c’est
qu’aimer quelqu’un platoniquement?... Et
à quoi ça rimerait-il, après?... Ah! si j’étais
poète! Mais, moi, je ne sais pas m’exprimer
en mesure, je suis hors de toute mesure. Je
ne suis qu’un violent, qu’un barbare! De
sorte que, doué de la puissance physique je
suis un impuissant cérébral, autant dire un
idiot. Mais qui dit idiot, dans mon pays,
là-bas, au soleil, dit innocent et c’est pour
cela qu’elle devrait me pardonner ou m’ad­
mettre. Elle admet bien Sirloup... moins les
puces! Suis-je donc autre chose maintenant
qu’un parasite encombrant, la bête qui mord
et qu’il est nécessaire de chasser?
Je jette mon pinceau que, sans m’en ren­
dre compte, je viens de casser en deux.
— Line, j’ai fini. Désirez-vous que nous

228

REFAIRE L'AMOUR

sortions tout de suite? C'est accablant de
rester ici.
__ Vous avez envie de promener le
chien?
__ Je n’ai plus qu’un désir, vous obéir
en tout, afin de ne pas vous déplaire... pour
la dernière fois.
— Je ne voudrais pas, ce soir, rentrer a
l’hôtel.
— De quoi avez-vous peur?
— J’ai rencontré quelqu’un de chez moi.
Je suis très inquiète. Si on m avait suivie?
— C’est grave. (Et j’ajoute, avec amer­
tume :) Qui ça? Le notaire, le sous-préfet,
le fiancé, peut-être?
— Qui vous voudrez, Alain. Ça ne vous
regarde pas.
— Ce qui me regarderait, chère madame,
ce serait de vous empêcher de partir.
— En faisant quoi, mon Dieu?
— Les propositions les plus folles. Celle
de mourir ensemble, comme... jadis.
Elle va descendre de la sellette et relève ses
cheveux, les rattache soigneusement, ne sem­
ble pas m’avoir entendu.
__ Vous vous souvenez, Line, vous
vouliez mourir pour que... ça dure... et vous
parliez de me signer un petit papier décla­
rant que vous vous étiez suicidée de bonne
volonté?

REFAIRE L’AMOUR

229

Je la contemple un peu ironiquement.
Elle est très au-dessus de moi et ses jambes
gantees de dentelle jouent avec les franges
de sa robe dont les fils de soie tirent à eux
tout ce que je possède de nerfs encore dispo­
nibles.
— Inutile de me rappeler ma sottise,
m?n che,r ami’ Ces histoires-là, de loin, ça
fait pitié. Oit a l’idée très nette qu’on a été,
un temps, enfermé dans un cabanon.
— Le danger, Line, c’est quand un des
deux fous reste dans ce cabanon.
— Allons donc! Vous auriez bien trop
peur de me faire du mal. Je ne suis pas fâ­
chée d’avoir vu ce que c’est qu’un être réel­
lement amoureux et de très près. Quelle
perte absolue du sens commun et de toute
espèce de dignité. Alain Montarès, mon cher
maître, si on vous connaissait comme je
vous connais, on se moquerait de vous.
— Il me suffit de votre présence ici,
Line,, pour être certain que l’amour sincère,
sans intérêt, sans calcul d’aucune sorte, aura
toujours raison. Vous ne pourriez pas vous
moquer de moi sans vous injurier vousmême. (Et pour changer la conversation
parce que je sens gronder en moi un Sirloup
très proche de la rage dangereuse, je de­
mande :) Comment dois-je opérer pour

230

REFAIRE L’AMOUR

vous faire parvenir cette toile lorsqu’elle
sera sèche, madame?
— Vous n’avez qu’à l’envoyer à Mme
Valérie, Hôtel de Flandres. Là, on a des
instructions. Faites-la rouler pour que cela
tienne le moins de place possible.
— Vous tenez beaucoup à ce que je la
signe?
— Lâche!
Et elle pose le talon de velours de son
petit soulier sur mon poignet. Je pousse un
léger cri, car elle m’a fait mal. J’en ai signé
de travers. D’un bond, Sirloup s’est élancé,
terrible, hérissé. Il ne la connaît plus. C’est
l’ennemie. Je n’ai que le temps de le saisir
au collier et de le secouer rudement.
— Mon Dieu, ce chien que j’ai tant ca­
ressé, comme il devient facilement furieux.
Il vous ressemble, Alain.
— Il est à moi avant d’être à vous, Line,
et le geste que vous venez de faire ne lui a
pas plu. Le maître est, pour lui, malgré la
pose, bien au-dessus de la maîtresse. Non, il
ne vous mordra pas, mais il n’attend qu’un
ordre pour l’oser. Comprenez ceci, Madame,
puisque nous en sommes aux leçons de cho­
ses : en amour, il n’y a pas deux manières
de voir, c’est la vie ou la mort. La bête le
sent encore bien mieux que l’homme.
— Charmant! Sirloup a envie de me

REFAIRE L’AMOUR

231

sauter à la gorge et vous de me tuer. C’est
to,ut ce ^ue vous Aspire le grand amour.
01 j avais besoin d’une fortune ou d’un
nom, que dis-je, d une signature, vous ne
me les offririez pas, hein, monsieur Montaresr...
J’avoue que je reculerais devant votre
très nouvelle interprétation de la fidélité.
J ai dit ça malgré moi, absolument
comme mon chien Sirloup, qui n’a plus con­
fiance en elle, gronde, intérieurement.
, Il faut se défier de certains animaux. Leur
instinct est plus sûr que tous les calculs
humains ou inhumains.
Elle rit d’un rire méprisant :
,
En attendant, tachez de calmer votre
chien ou je ne descends pas.
x Je prends Sirloup par le collier, je l’amène
à ses pieds :
— Tu vois cette femme, Sirloup! Il faut
1 empêcher de sortir. Je te défends de la quit­
ter d un pas. Je t’institue son gardien, même
contre moi, même si je lui permettais de
partir.
Sirloup a enfin compris qu’il faut aimer
la dame par amour pour moi. Lui, le brave
animal n a pas les préjugés sociaux. Il est
le chien, sans arriere-pensée, ne ronge pas
sa chaîne en essayant de tout casser pour
redevenir libre. Où il est attaché, il aime!

232

REFAIRE L’AMOUR

Et il se rend compte immédiatement que la
révolte est inutile parce que rôdent autour
de nous des forces inconnues dont nous ne
sommes pas responsables, qui nous domi­
nent et nous font prisonniers au moment où
nous nous y attendons le moins.
Couché à ses pieds, il soupire, se résigne,
tire sa langue héraldique pour lécher douce­
ment ces deux petits museaux de velours
qu’il pense doués d’une vie à part.
— Nous avons la paix avec celui-ci,
murmure Pauline Valïier; à Vautre main­
tenant.
Elle descend de l'estrade et va, suivie de
Sirloup, se jeter sur le divan.
Je place le chevalet derrière une draperie
en disant d’un ton détaché :
— Est-ce que je pourrai, demain, aller
vous saluer à la gare, chère madame?
— Ça, jamais! Je m’en vais avec une
femme de chambre que j’ai arrêtée hier. De
plus, il y a des gens de chez nous qui peu­
vent monter dans le même train que moi.
— Je suis donc obligé de vous faire mes
adieux tout de suite, car moi je n’ai pas
envie de souper aux étoiles avec une femme
comme il faut.
Le parfum qui émane d’elle et, probable­
ment, la chaleur orageuse, m’énervent au
point que je me sens attiré par la petite table

REFAIRE L’AMOUR

233

en X où l’on plaçait, cet hiver, la lampe en
veilleuse, la tasse de verveine. Il n’y a plus
de lampe timide ni de douce verveine, rien
qu un paquet de feuilles volantes pour mes
esquisses et dessus, un presse-papier, en acier.
Ah! les voyages, les beaux voyages! C’est
fini. Je n’y tiens plus. Une lassitude acca­
blante me paralyse le cerveau. Le travail ne
me tente pas davantage après ce portrait que
j’ai signé comme un lâche, oui, vraiment,
elle a dit le mot, mais pour exprimer un
autre état cérébral. Je cherche vainement un
moyen, un prétexte pour lui demander une
prolongation de... peine! A quoi bon? Nous
sommes comme deux êtres sur les deux rives
opposées d’un fleuve. Nous nous parlons
avec un abîme entre nous sans pouvoir nous
unir dans le même cri, le seul cri vraiment
naturel.
Il n’y a plus ni amour ni haine et le désir
se tait en présence du vide glacé, du vide ver­
tigineux qui nous sépare. Je tourne autour
de ma cage de velours. Sirloup fait semblant
de dormir aux pieds de la dame, mais il me
guette. Il attend un ordre. Il flaire l’orage,
lui, et ne s’y trompe pas. Que va-t-il arriver
si son maître perd le peu de raison qui lui
reste?
Je continue à tourner. Sirloup se relève à
moitié. Il ne faut pas qu’il la quitte, il de­

234

REFAIRE L’AMOUR

meurera son ombre, l’empêchera de sortir,
oui. Sa pauvre cervelle de chien qui a trop
chaud rumine toutes les chances que son gi­
bier peut avoir de lui échapper. Il est au
supplice, m’éblouit de ses prunelles flam­
bantes. Je ris, intérieurement, en songeant
que si j’avais décidé de la lui faire étrangler,
ce serait la même obéissance passive. Il n’hé­
siterait pas... Je tourne.
— Alain, supplie Pauline Vallier, impa­
tientée, venez vous asseoir près de moi,
comme lui, ça vaudra mieux. Vous me fai­
tes mal au cœur!
Un dernier tour. Ma pensée se cogne aux
vitres du plafond, tel un oiseau fou. Elle va
se remarier ou retrouver l’amant de pro­
vince, l’homme de tout repos, fortune et
réputation assises... Moi, non, je ne veux
pas m’asseoir. Je pourrais essayer de m’ex­
pliquer, dire en des phrases littéraires, car
l’exaspération amène fatalement des mots
romanesques, le trouble et le désespoir que
j’éprouve, car je sais bien qu’elle ne revien­
dra plus... Est-ce que je vais l’attendre en­
core? Ça, je ne veux pas, ce serait intolé­
rable. Les hommes et les femmes passent
donc toujours les uns à côté des autres sans
se voir, sans s’unir et ne font que se heurter
douloureusement sans se rejoindre?
Tout en souffrant de ce départ comme

REFAIRE L’AMOUR

235

un damné, je sais que mon orgueil, celui
qu’elle vient de froisser sous son talon, n’ab­
diquera, pas. Cette femme, j’ignore pour­
quoi, m a donne deux moments de son exis­
tence qu’elle efface implacablement. Elle se
venge.... ou venge les autres?
Refaire l’amour? Qui me refait!... Je re­
passe devant la petite table, d’un geste invo­
lontaire (je ne suis plus que le volant d’une
machine emballée) je me saisis de ce pressepapier, de cet objet en acier, mon revolver.
Je vise la femme à la tête, cette jolie tête
brune se penchant sur Sirloup. Non, il ne
faut pas la défigurer. J’abaisse l’arme, vise
à la poitrine. .Mon chien perçoit le déclic du
cran d arrêt, il se redresse, brusquement, les
oreilles pointées. Le coup part...
...Et c est lui qui tombe, le crâne fracassé,
la gueule horriblement ouverte pour un
hurlement que le sang étouffe.
La femme est debout, terrifiée, devant le
cadavre du chien, raidi dans sa dernière con­
vulsion.
— C est abominable, Alain! Pourquoi
avez-vous tué ce pauvre animal?
— Je.ne l’ai pas tué. Il est mort à votre
place, voilà tout.
Je crois que je lui ai répondu. Je n’en
suis pas sûr.
Elle s’enfuit, glisse éperdument sous les

236

REFAIRE L’AMOUR

rideaux violets. Ce n’est plus qu’une ombre
se fondant, comme le portrait, dans un pli
mouvant du velours.
A genoux, devant la bête morte, je
pleure, je me tords les mains jusqu’à l’arri­
vée de mes domestiques.
— Notre pauvre Sirloup! gémit Fran­
cine. Il était donc enragé? La dame vient
de se sauver en courant. Il ne 1 a pas mor­
due, au moins?
Et Nestor ajoute, sentencieusement :
— Moi, je disais bien que ça finirait mal!
Ce chien avait quelque chose de pas ordi­
naire à gratter la terre perpétuellement.

XXI
Je suis resté très longtemps absent et je
reviens chez moi comme un étranger qui a
perdu l’habitude de vivre à la même place.
Tout m’importune et me cause un étonne­
ment de mauvais goût. Suis-je guéri ou en­
core malade? Je trouve la maison trop pe­
tite, le jardin inutile, ses trois arbres cente­
naires trop grands et cette vasque, ce miroir
de poche d’une eau sombre, où je me vois
en noir, me fait sourire de pitié.
Francine, qui m’accompagne dans ma
promenade autour de ma cage parisienne,
m’explique, les yeux mouillés d’émotion,
les différents changements survenus pendant
mon absence et elle parle à voix basse comme
si quelqu’un était mort.
— Vous aviez bien recommandé de lui
donner de l’air et de la lumière à cet arbre,
et nous avons fait venir des ouvriers pour
enlever le toit et arranger les châssis pour
qu’on puisse les lever ou les baisser selon le
beau ou le vilain temps. Ah! Monsieur! Ces

238

-

REFAIRE L’AMOUR

ouvriers de huit heures... il y en a un qui a
posé son échelle juste sur la branche du pla­
tane et Ta cassée au ras de l’écorce! Quand
on pense que tout ce qu’on faisait c était
pour elle! Mais que Monsieur ne s en desoie
pas. Le printemps prochain vous verrez une
autre pousse. Je le sais bien, moi, qui en ai
détruit le germe si souvent. J’y veillerai,
Monsieur, je vous le promets.
Je hausse les épaules. Au fond, 1 aventure
de la branche cassée ne me touche pas énor­
mément.
— Et le portrait?
— Selon les instructions de Monsieur,
on l’a emballé, roulé et cacheté, porté^à l’a­
dresse laissée par Monsieur. On a retiré un
reçu de la patronne de l’hôtel de Flandres,
mais on n’a pas d’autre preuve de son arri­
vée chez cette dame qui a eu si peur d être
mordue.
Je m’arrête devant un parterre de pensees
flétries, ayant dû fleurir, du violet brun au
mauve rose, le carre de gazon, un peu surélevé, qui recouvre la tombe de Sirloup. C’est
là que je l’ai fait allonger dans sa pose de
chien héraldique, le museau appuyé sur ses
deux pattes en croix. Mon Sirloup! Là je
ressens un violent spasme de douleur inté­
rieure. Je ne me rappelle plus, de la femme,
que la mort du chien! Tout est aboli, dé­

REFAIRE L’AMOUR

239

truit, assassiné, mais j’entends encore l’a­
boiement lugubre de mon compagnon de
route. Il m’a suivi pendant tous mes voya­
ges et je me suis retourné bien souvent pour
l’écouter derrière ma voiture, après laquelle
son ombre douloureuse courait.
— Mon pauvre chien!
— Nous y pensons aussi, Monsieur,
murmure Francine émue, quand nous fer­
mons les portes, le soir. Avec lui on dormait
sur les deux oreilles. Mais on ne peut pas
blâmer Monsieur de l’avoir tué. Il n’était
que temps! Il aurait fait des malheurs. C’est
un miracle qu’il n’ait pas atteint Monsieur
ou la dame. Pour la serre, nous avons dû
en ôter les meubles et les rideaux, comme
de juste, parce qu’on ne peut pas prévoir, du
soir au matin, une averse. Ces ouvriers nous
ont laissé le toit en réparation pendant les
mois de chaleur; alors, on craignait les
orages.
— Il faudra tout simplement démolir la
serre. Je n’ai pas besoin de cette pièce pour
mon usage particulier et on rendra l’arbre,
vivant ou mort, à la nature qu’il n’aurait
jamais dû quitter. Je vous remercie, Fran­
cine, vous avez agi pour le mieux, selon
votre coutume.
Oui, tout est en ordre. Tout est fini. Au­
cun espoir n’est permis sur cette ruine, ces
16

240

REFAIRE L’AMOUR

décombres d’une existence secrète que j’ai
dévastée moi-même. Or, je ne souffre plus.
Seule, cette perte du chien me semble intolé­
rable depuis mon retour parce que j’ai le
loisir de penser. Le roulement de ma voiture
m’a tenu lieu de jazz-band pour extérioriser
mes supplices, les vaporiser au vent de la
course, mais ne vont-ils pas reprendre leur
lancinante acuité au milieu de ce repos total,
de ce silence de cimetière, puisque mon jar­
din en est devenu un, recèle la victime d’un
crime ignoré dont le mystère, le miracle,
m’accable?
Il est très curieux de constater combien
un souvenir peut être à la fois féroce et pué­
ril. Aurais-je regretté cette femme énigma­
tique comme je regrette mon pauvre Sir­
loup?
En m’interrogeant sérieusement, minu­
tieusement, en juge d’instruction qui recher­
che la culpabilité dans les moindres mobiles,
je ne le crois pas. Chose singulière, je l’ai
tuée elle-même plus sûrement en tuant Sir­
loup à sa place, parce que l’intention do­
mine certainement le fait.
Près d’un an de bruits et de mouvements
plus ou moins désordonnés à travers des
pays neufs, dans les palaces ou les auberges,
n’ont pas effacé la silhouette du grand ani­
mal dressé par l’horreur et la stupeur devant

refaire l’amour

241

le corps humain que je visais, ce corps qu’on
m avait vu couvrir de ferventes caresses. La
bête se dévouant au nom de son instinct, de
sa passive obéissance à mes ordres, ne s’at­
tendait pas à être récompensée par cette
affreuse douleur lui broyant le crâne. Qu’at-il compris, mon chien, dans cet éclair du
coup de feu le foudroyant aux pieds de celle
qu il protégeait, gardait, uniquement parce
que je l’aimais, moi, son maître?
Nestor m a suggéré, respectueusement,
l’idée d’avoir un autre chien. J’ai failli me
mettre en colère, violence incompréhensible
pour ce brave hômme, colère d’autant plus
aveugle que je pourrais concevoir, jusqu’à
un certain point, le remplacement de la...
femme 1
Je travaille, je classe mes croquis de
voyage et je pense à un album de souvenirs
sur des vieux ’ châteaux entrevus par de
beaux couchers de soleil ou de pâles brouil­
lards du matin.
Déjà s’entassent les cartes, les jolis car­
tons glacés des amis et des amies, invitations
pour les thés, les déjeuners, les dîners où
l’on rencontrera les mêmes gens, les mêmes
femmes, les jeunes ayant un peu vieilli, les
vieilles ayant rajeuni beaucoup. Il suffit de
quelques mois d’une nouvelle mode pour
changer les physionomies, mais ce sont tou-

242

REFAIRE L’AMOUR

jours les mêmes propos : « Que nous pré­
parez-vous, cher maître? Que nous rappor­
tez-vous de vos courses? »
Puis ce sont les modèles qui sollicitent
gracieusement mon attention par des pro­
messes dont quelques-unes sont pleines de
sous-entendus naïfs.
Et le jour vert commence à descendre plus
ambré et plus rose, telle une eau mêlée de
rouille de fer ou de sang séché, avec de temps
à autre, pour percer ce jour triste, d’un cri
en coup de couteau, le grincement des gonds
de la grille qui appellent je ne sais qui au
secours de je ne sais quoi.
Je suis à l’étage, dans mon atelier, devant
une ébauche d’ancienne abbaye qui me
donne heureusement du mal à reconstituer
d’après mes notes. Je dis : heureusement,
parce que les travaux faciles ne m’intéres­
sent plus du tout. J’ai laissé en plan une
jolie esquisse de paysanne du Piémont, n’é­
tant pas très sûr que cette jolie femme-là ne
représente pas un travesti d’opérette loué
par l’hôtel que j’ai habité un soir de panne.
Mon chauffeur a dû aller me chercher ça
dans une maison louche pour me faire atten­
dre la réparation urgente qui s’est éternisée
trois jours, grâce à l’obligeance du modèle.
Mais le rayon de lumière tombé de ce cin­
tre, de cette voûte effondrée qui laisse jaillir

REFAIRE L’AMOUR

243

le ciel en fusée bleue du trou de sa blessure
à jamais béante? Quelle couleur me rendra
mon impression que j ai été obligé de noter
avec un mauvais crayon gris.
. —, Monsieur, murmure Francine, arrivée
jusqu a mon chevalet, dans son glissement
de souris, il y a un homme qui insiste pour
vous voir. Je préviens Monsieur qu’il mar­
que mal.
Je lève la tête. Le visage de Francine est
fermé comme lorsqu’elle est hostile à un
visiteur.
— Eh bien, renvoyez-le. Je n’attends
personne ce soir, et je vais sortir.
— Je dois dire à Monsieur que ce garçon
me paraît fort entêté. Il a déclaré qu’il était
Jules Nordin et que ça vous apprendrait
quelque chose. Alors, je suis venue...
— Jules Nordin? Non, ça ne m’apprend
absolument rien. Savez-vous ce qui l’a­
mène?
-— Il ne veut pas m’en parler à moi. Il
prétend que son nom suffira pour que Mon­
sieur le reçoive.
— Ah! Jules Nordin, Jules Nordin... Il
vient peut-être de la part de quelque four­
nisseur.
— On n’a jamais rien à réclamer à Mon­
sieur. Nous ne laissons pas traîner les fac­
tures, Monsieur le sait bien. Ce Jules Nor-

244

refaire l’amour

din-là m’a tout l’air d’un apache : une cas­
quette, des mains rouges, une mauvaise
figure. De trente à trente-cinq ans. Il a d’a­
bord parlé poliment, puis, il a haussé le ton
en disant qu’il était un ancien combattant;
alors, mon mari qui rempotait des fuchsias
est arrivé pour savoir de quoi il retournait
et ils sont encore à discuter sur le perron.
— Francine, faites-le entrer. On doit
toujours recevoir un ancien combattant...
surtout quand il a une mauvaise figure.
— Mais, Monsieur...
— Allez et lorsqu’il sera ici, qu’on nous
laisse tranquilles, hein!
Francine s’en va. Elle n’est pas très ras­
surée. Je me remets à peindre. Le crépuscule
descend. Ce jour vert ambré, moitié soir
d’automne, moitié soupirail de cave, ne con­
vient pas du tout à mon étude. Il faut l’a­
bandonner. Je me lève, repousse le chevalet,
prends la petite toile que je confronte avec
une grande glace et je me vois. Je ne vois
plus que moi.
J’ai vieilli en ces longs mois de fuite hors
de moi-même. Le vent de la course, de cette
promenade folle qui ressemblait plutôt à
un défi au bon sens, a imprimé des plis sur
ma peau, là sur mon cou, a froissé mon vi­
sage qui n’est plus que le masque grimaçant
du beau Montarès. Combien de temps tien-

REFAIRE L’AMOUR

245

drai~je encore en me soignant, moi, qui ai
le mépris de tous les soins et dont la santé
me fait oublier mon âge? Il me demeure,
pour plaire, un sourire amer sur des dents
prêtes à mordre, mes yeux sombres qui vi­
vent de l’intense chaleur de la passion quand
ils sont passionnés, mais qui deviennent ter­
riblement graves dès qu’il ne regardent plus
avec amour... et je suis dégoûté de l’amour
sans amour. J’ai... de nouveau, la fureur
d'aimer et il me faudrait peut-être découvrir
un objet digne de cette fureur.
Toute ma personne, dans ce veston d’in­
térieur de velours noir, me retourne une
vision de deuil, un deuil de fantaisie que je
n’ai pas conçu, mais que je subis, malgré
moi, en dépit de ma coutumière simplicité,
une austérité un peu théâtrale qu’accentuent
les mèches grises et rebelles de mes cheveux.
Cet Alain Montarès là, dans la glace terne,
haute comme la paroi humide d’un puits,
dans ce miroir de tout son passé, est en train
de s’enfoncer dans la légende, une brume
l’estompe, un gouffre l’attire.
Derrière lui la porte de l’atelier s’est ou­
verte et Jules Nordin, l’inconnu, pénètre.
Je me retourne, je souris :
— Eh bien, mon ami, que désirez-vous?
Mes domestiques vous ont fait attendre? Ils
ont eu tort. Asseyez-vous là. Je vous écoute.

XXII

Quelqu’un qui marque mal, pour em­
ployer l’expression vulgaire dont s’est ser­
vie Francine.
— Alors, comme ça, monsieur Monta­
rès, mon nom ne vous dit rien? gronde ce
quelqu’un, les poings crispés.
Il est férocement peuple, a les maxillaires
trop développés, un teint blême que lui pro­
cure, sans doute, ce jour crépusculaire de
mon atelier, mais il n’est pas aussi mal que
le pense Francine, car ses yeux sont fran­
chement appuyés sur les miens. Il n’a ni peur
ni désir de ruser devant plus fort que lui. Je
sens que la chose qu’il vient chercher ici lui
paraît son bien, son droit, et s’il est primi­
tif, ce droit-là, il ne le cédera pas contre un
droit beaucoup plus légal ou une menace.
Ce personnage n’est pas dans la société, il
est dans la vie et se moque absolument de
l’entourage. Il me plaît.
— Oui, continue-t-il, Jules Nordin, et
ma sœur s’appelait Henriette Nordin, quoi?

REFAIRE L’AMOUR

247
Vous n’avez pas la mémoire de vos modè­
les, Monsieur le peintre des jolies filles, celui
qui le fait à la pose?
Bon! J’y suis. Du chantage! Mon brave
garçon, très peuple, est le frère, ou le sou­
teneur d’un de mes modèles, lequel modèle
se sera prétendu la victime d’une séduction.
C’est amusant car, sur ce chapitre, il n’y a
pas plus respectueux que moi vis-à-vis d’un
modèle non consentant. Je n’en connais pas
beaucoup dans le genre où je travaille qui
est le genre léger, mais il en existe et je ne
joue pas à ce mauvais jeu, d’abord parce
qu’il gâche les ensembles et ensuite parce
que je ne vois pas la nécessité de violer une
femme puisque, fatalement, on peut tou­
jours l’obtenir de bonne volonté en y met­
tant le temps ou le prix.
— Mon ami, dis-je sans le lâcher du
regard et la main appuyée derrière moi au
dossier de ma chaise, j’ignore de quelle jolie
fille vous venez me parler. Il en est passé un
certain nombre chez moi. Je les ai toujours
rétribuées selon leurs prétentions. Je n’ai
jamais séduit personne parce que le travail
est mon but, au moins quand je dessine.
Maintenant comme j’ai fait la guerre autant
que vous, je vous jure, sur ma conscience
d’ancien combattant, que je n’ai jamais en­
tendu prononcer le nom de Mademoiselle

248

REFAIRE L’AMOUR

votre sœur. C’est, d’ailleurs, tout ce que je
peux vous jurer.
— Ma sœur n’était pas une demoiselle,
répond Jules Nordin brutalement, c était
une ouvrière, une honnête ouvrière que vous
avez débauchée. Henriette Nordin est venue
ici, j’en ai la preuve, et elle en est sortie en­
ceinte, vous m’entendez, son enfant est de
vous, vous ne pouvez pas le renier. Malgré
que ce pauvre gosse ne puisse pas encore par­
ler, il crache déjà votre nom par ses yeux, ses
grands yeux d’innocent.
Abasourdi, je suis pris entre l’envie, vrai­
ment irrésistible, de rire au nez de ce garçon
qui m’attribue, si généreusement, une pa­
ternité de circonstance et le désir de le recon­
duire jusqu’à la porte en m’entourant de
toutes les précautions d’usage.
Et son visage aux traits ramassés, son air
de jeunesse réelle qui adoucit la dureté de
son regard, me donne une étrange sensation
de pitié. Il faudra bien le forcer à se retirer
et j’ai besoin de l’entendre m’en dire davan­
tage, le bizarre caprice de l’apprivoiser. Je
marche sur lui. Je lui pose, très doucement,
presque tendrement, la main sur 1 épaule.
— Voulez-vous, Jules Nordin, me ra­
conter votre histoire plus tranquillement,
sans menace et sans geste inutile, en me don­
nant des détails qui finiront peut-être par

REFAIRE L’AMOUR

249

m’éclairer au sujet de la jolie personne en
question? J’ai pu la connaître et, si je suis
bien certain de ne pas être le père, je ne nie
pas, d’avance, l’avoir fait poser pour... au­
tre chose. Il ne me semble pas nécessaire, à
cause de ça, d’en venir aux démonstrations
bruyantes, parce que je pense que nous n’a­
vons pas plus froid aux yeux les uns que les
autres, le gosse y compris.
Il s’assied sur le fauteuil où je l’ai poussé,
le front bas, l’air têtu, ses mains rouges
abandonnées sur les bras de ce siège et il est,
tout d’un coup, très ennuyé de se voir là.
— Quand on aura causé, je parie bien,
qu’on ne se plaira pas davantage, monsieur
Montarès, gronde-t-il. Oh! ce n’est pas la
première fois qu’on se rencontre! Je vous ai
déjà vu, l’année dernière, au cirque de Paris.
J’étais debout, derrière vous, je vous ai ap­
pelé par votre nom pour savoir si je ne me
trompais pas, pour vous reconnaître, de mé­
moire, seulement vous étiez avec une poule
de luxe. Je me suis défilé quand vous vous
êtes retourné. Ce que j’avais à vous dire, ça
ne regardait pas l’autre. Elle aurait tout em­
pêché. Les femmes sont tellement rosses en­
tre elles! A ce moment-là, on faisait déjà
des scènes à ma sœur rapport à son état.
Oui, je vais vous conter la chose en détail.
Ma mère et moi nous crevons de la vie chère

250

REFAIRE L’AMOUR

qui augmente tous les jours. On est paré
pour deux, pas pour trois. Le logement est
déjà plein, vu que nous couchons tous dans
la même chambre. La mère fait des ménages,
moi, je suis ouvrier électricien, ce qui est un
bon métier quand on ne chôme pas à cause
des accidents. J’ai eu un bras brûlé par un
appareil, un matin dont je me souviendrai.
J’ai vu passer la mort, là-bas, dans les tran­
chées, mais, quand on se bat, c’est, naturel­
lement, pour en finir avec la chienne d’exis­
tence, tandis que quand on travaille, c’est
pour la gagner, alors, comme de juste, c’est
moins drôle! Voilà : j’avais une sœur, elle
est morte, elle, à la Maternité en accouchant
d’un garçon et il n’y a pas à vous en garer,
ce gosse-là est de vous, j’en remettrai mon
bras au feu! Ma sœur nous l’a caché tant
qu’elle a pu. Pourquoi? Ça, j’en sais rien.
Sans doute qu’elle avait le béguin pour vous
et qu’elle voulait pas qu’on vous ennuie,
mais pour ma mère comme pour moi, il est
signé, le môme... Après la mort d’Henriette
on a été forcé de se charger du petit. On ne
pouvait ni le mettre aux assistés ni au ruis­
seau. La mère, qui n’a jamais pu sentir sa
fille, s’est entichée de son petit-fils; moi, je
n’ai pas perdu la carte. Faut vous dire que
les sentiments de famille, c’est pas mon fort!
J’ai vu, d’un coup, qu’on allait à la faillite,

REFAIRE L’AMOUR

25 I

histoire de soigner l’héritier d’un Monsieur
dans la haute et ça ne se doit pas. Vous nous
aiderez, foi de Jules, ou nous verrons à nous
mesurer les coudes. Oh! je sais que vous
allez fourrer la police entre nous, puisque la
recherche de la paternité est interdite dans
notre cochon de pays, mais si on veut vous
flanquer la bonne aventure au coin d’un
journal, et on trouve toujours une feuille
dévouée aux intérêts du peuple, au jour
d’aujourd’hui, ça ne vous fera pas rigoler
parce que vous êtes dans les huiles. Si vous
êtes libre de faire des bêtises, vous avez tout
de même l’orgueil de ne pas les avouer en
public, hein? Nous avons découvert le pot
aux roses, rapport à ce que ma dinde de sœur
tenait trop à le cacher. Un jour à l’hôpital,
je lui ai montré un numéro de ce grand illus­
tré qu’on appelle La femme à Paris et...
A ce passage du récit de Jules Nordin, je
bondis sur lui, je lui prends les poignets et
je crie, ivre d’une douleur que je ne peux
pas maîtriser :
— Bouchette est morte! Vous êtes le
frère de Bouchette!
Il y a un moment de silence terrible.
Jules Nordin se lève, à son tour. Nous
nous regardons, non plus comme deux en­
nemis, mais comme deux hommes brusque­
ment plongés dans une commune misère.

252

REFAIRE L’AMOUR

— Ah! oui, Bouchette? balbutie-t-il.
Vous ne la connaissiez pas sous son vrai
nom? Faites excuses, monsieur Alain Mon­
tarès, je ne savais pas cogner si fort!
Je cours à un de mes cartons et après une
recherche fébrile, j’en retire une épreuve de
ma Jeunesse, la belle fille en fourreau de
satin blanc qui élève au-dessus de sa tête
une botte de mai rose dont les fleurs s’épar­
pillent dans ses cheveux dénoués.
— Regardez bien. C’est elle, n’est-ce
pas?
Jules Nordin hoche le front. Son regard
s’embrume, se mouille. Ça ne dure guère, il
se redresse, les poings serrés :
— Oui, c’est Henriette Nordin. Mainte­
nant, faudrait voir à réparer, monsieur
Montarès.
Je m’appuie sur la chaise que je viens de
quitter, mes mains tremblent :
— Ecoutez-moi à votre tour, Jules Nor­
din, et répondez-moi franchement : votre
sœur n’était donc pas mariée? Elle préten­
dait avoir épousé un étranger, un Espa­
gnol...
— Elle vous a fait croire ça, riposte l’ou­
vrier électricien revenu à la préoccupation de
ses intérêts particuliers. Alors, quoi, vous en
savez aussi long que moi. Pas la peine de se
disputer, en effet. Donnez-moi la somme

REFAIRE L’AMOUR

253

ronde et je me tire d’ici. Vous n’entendrez
plus causer de moi.
— Non, je n’ai jamais cru qu’elle fût
mariée à cet Espagnol qu’elle prétendait si
jaloux. Donc c’était son amant. Pourquoi
espérez-vous me faire endosser la paternité
d’un homme qu’elle... me préférait?
Je contemple la souriante vision de Bou­
chette, jeune, svelte et fine comme une jolie
nymphe tout enivrée de printemps, sa bou­
che épanouie comme une rose au soleil. Or,
cette bouchette-là est morte en couches, dé­
formée, abîmée, roulée aux abîmes de la
grande marâtre, notre mère, la Terre, qui
exige de nous la procréation... ou la mort.
Jules Nordin reprend d’une voix sourde:
— Ben oui, c’est l’Espagnol qui a fini
son malheur, à la pauvre fille. J’ai su tout
ça par les délires de la fièvre qui l’a empor­
tée. Ma sœur, inutile de vous charrier, n’estce pas? je sens bien que vous n’avez plus
envie de vous moquer d’elle, s’était collée
depuis ses quinze ans avec ce garçon-là, un
renfermé, très bucheur, mais un mauvais
type avec les femmes. Il voulait, j’en suis
certain à présent, la lâcher une fois sa pelote
faite en France et s’en retourner au pays sans
y traîner une étrangère. Il n a jamais voulu
l’épouser, malgré qu’elle y tenait ferme, elle,
à la mairie. Henriette patientait, elle ne rê-

254

REFAIRE L’AMOUR

vait que gosse et mariage. Dès qu’elle s’est
vue enceinte elle a fait le possible pour lui
faire légitimer son état, mais l’Espagnol l’a
abandonnée comme il le lui avait toujours
promis si ça lui arrivait. Ah! ça, il ne lui
mâchait pas les mots. Au lieu d aller chez
Monsieur le Maire, il a pris le train sans lui
laisser sa nouvelle adresse, oui! Oh! je com­
prends bien que vous 1 avez belle, monsieur
Montarès (et l’accent de Jules Nordin devint
presque respectueux). Vous avez le droit de
nous dire que, lorsqu’il y a deux mâles dans
la vie d’un pauvre femelle, on ne sait pas
qui est le père, d’autant mieux qu elle ne
vous a rien demandé, trop fière pour ça...
— L’enfant est bien portant?
— Un beau petit garçon d’à peine deux
mois, mais s’il a la bouche de votre Cou­
chette, il a des yeux qui ressemblent aux vô­
tres, c’est à crier... Donnez-moi seulement
une petite rente pour que nous l’élevions
proprement. Vous verrez que vous ne vous
en repentirez pas. Vous êtes riche et sans lé­
gitime pour vous embêter de ses reproches.
Nous ne demandons pas le Pérou... et puis
vous n’êtes pas forcé de venir le voir car, je
saisis votre idée, c’est tout de même un peu
aussi le gosse à l’Espagnol, un sale type!
Quand on se partage entre deux hommes...
__ Est-ce qu’elle est morte sans jamais

REFAIRE L’AMOUR

255

avoir parlé de moi, prononcé mon nom ?
Elle n a jamais rien avoué de nos relations?
Jules Nordin tire un portefeuille crasseux
de sa poche et il en sort un carton, un mor­
ceau de bristol, une invitation à dîner chez
le peintre Carlos Véra. Il me montre, au dos
de ce carton, le profil de Bouchette avec celui
du grand cygne voguant sur un lac.
Ça, Monsieur, nous l’avons trouvé
sur sa poitrine quand on l’a emportée pour
ses couches. Elle était tombée de faim au
milieu de sa mansarde dont elle payait le
terme bien régulièrement en se privant de
tout. Elle n’a jamais su que nous l’avions
reconnue dans le numéro de l’illustré où on
avait reproduit son portrait et que nouy
vous cherchions parce que l’Espagnol, en se
défilant, avait raconté qu’elle se parfumait
trop pour être restée honnête.
Un silence.
Le douloureux calvaire se déroule devant
moi et la petite folle, entêtée, le monte péni­
blement, courageusement. Ce qu’elle veut,
c’est le mariage, le ménage reconstitué par
le berceau. Qu’est-il arrivé? Un de ces acci­
dents mystérieux de l’amour charnel qui
emprunte le désir de l’amour idéal pour en
faire une implacable réalité! Elle est en­
ceinte, et elle est bien sûre que son enfant
peut avoir un père légat, eue avoue cette
17

256

REFAIRE L’AMOUR

réalité, toute naturelle, ne revient plus chez
moi, prie, supplie le père de consentir enfin
à la réhabilitation. Seulement, il y a le par­
fum, ce parfum coûteux et tenace dont elle
me disait : « S’il n’en connaît pas le nom,
il sait bien que je n’ai pas les moyens de me
l’offrir! » Ah! la qualité du parfum, qui ré­
vèle aussi la qualité de la liaison ou de l’a­
mour !... L’odeur du luxe précédant la
luxure! L’empreinte de celui qui guette son
heure et a la lâcheté de ne pas céder, simple­
ment par dilettantisme ou par précaution
contre les beaux emballements.
(L'autre aussi attendait peut-être son
heure et si je n’avais pas tué la bête, si je
n'avais pas, oh! sans le vouloir, sacrifié la
chair...)
Quelle différence existe-t-il entre cet
obscur Espagnol, ce hibou sauvage et sage,
retournant dans son pays, revenant à sa race,
lui sacrifiant la chair, sa propre chair, et le
libertin égoïste, l’amoureux superficiel?
Je n’ai pas compris ni deviné le drame, je
n’ai pas cherché à secourir celle qui en était
réellement la victime, qui en mourait, tuée
par moi plus sûrement que je n’ai tué mon
chien!
Je ne pleure pas. J’émiette sous mes doigts
nerveux un pinceau frêle et je regarde, hyp­

REFAIRE L’AMOUR

257

notisé, tomber dans le vide les menus éclats
tournoyants.
Jules Nordin est ému autant que peut
l’être une brute. Il est passagèrement saisi de
ce trouble qu’apporte avec elle une mort pi­
toyable, la fin d’une malheureuse petite fille
sentimentale. Lui, c’est un homme vulgaire,
plus habitué aux soucis matériels qu’à l’ana­
lyse des complexités d’un désespoir d’amour.
Il ne me menace plus. Il attend. Pour lui,
je suis l’amant de sa sœur, le père de l’en­
fant, celui qui doit payer pour Vautre qui
est parti, est redevenu l’étranger.
Je respire longuement, fortement, et, très
calme, tout à coup, scandant mes mots
comme si je voulais en graver chaque syl­
labe dans le cerveau de ce pauvre diable, ce
cerveau borné par l’impérieux besoin de vi
vre, l’odieuse vie commune, je dis :
— Demain on ira chercher à l’adresse que
vous allez me donner l’enfant d’Henriette
Nordin, votre sœur, ce petit garçon que je
ne connais pas et je le ferai élever ici, chez
moi. Puisqu’il est orphelin, qu’aucun père,
légitime ou non, ne peut le réclamer, je le
reconnaîtrai. J’en ferai mon fils et un Fran­
çais, de vraie souche française. Votre sœur,
celle que j’appelais Bouchette, était une très
honnête fille, Jules Nordin. Il ne me plaît
pas que vous en doutiez un seul instant. Je

258

REFAIRE L’AMOUR

réglerai avec vous tous les comptes que vous
voudrez bien me soumettre au sujet des dé­
penses que vous avez dû faire pour elle ou
pour lui. Mais j’entends demeurer le maître
des destinées de mon enfant. Vous ne vous
en occuperez plus.
Je suis allé tout droit à mon but, comme
la pierre lancée. Agir autrement ne me serait
pas possible.
Je vois la branche de l’arbre desséché qui
repousse plus vigoureuse et plus belle. C’est
ma race, à moi, qui va renaître, refleurir mi­
raculeusement.

XXIII
Francine, ce printemps, n’a plus de rides.
La femme de Nestor, le bon génie de ma mai­
son, redevient jeune. Elle se penche, exta­
siée, sur un berceau, quand la nurse, per­
sonne autoritaire et un peu distante, daigne
lui en confier la garde.
— Moi aussi, Monsieur, m’avoue Fran­
cine, j’aurais dû en avoir un. On ne Va pas
laissé venir. C’est tout le chagrin de ma vie.
Vous pensez comme je suis heureuse de voir
un enfant pareil chez nous! Et pour tou­
jours! Qu’il est beau! Ah! que Monsieur ne
s’en fasse plus! A part la bouche de la pau­
vre maman, c’est déjà tout son portrait,
c’est un amour!
J’ai donc refait cet amour à mon image
par la puissance de mon désir?
Après les mauvais plaisirs de l’homme, le
bon plaisir d’un Dieu ? Vraiment, je suis
comblé.

L’IMPRIMERIE MODERNE
177, Route de Châtillon
(Montrouge) 1927