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■ L -GenONCEAUX
SANGLANTE IRONIE ’
DU MÊME AUTEUR
Monsieur de la Nouveauté............... (épuisé) 1 vol.
La Femme du 199«........................... (épuisé)
1 plaq.
Monsieur Vénus.,25e édition............................. 1 vol.
Queue de poisson.............................................
1 plaq.
Histoires bêtes...................................................
1 vol.
Nono, 6e édition. ..........................................
1 vol.
La Virginité de Diane, 5e édition..................
1 vol.
A Mort, 6e édition.............................................
1 vol.
La Marquise de Sade, 16e édition..................
1 vol.
Le Tiroir de Mimi-Corail................................
1 plaq.
Madame Adonis, 6e édition...........................
1 vol.
L’Homme roux, 3e édition..............................
1 vol.
Le Mordu............................................................ 1 vol.
Minette................................................................
1 vol.
Théâtre :
Le Vendeur de Soleil, pièce en 1 acte.
La Voix du Sang,
—
1 —
Madame la Mort,
—
3 —
RACHILDE
LA
SANGLANTE
IRONIE
Préface de Camille Lemonnier
1891
Tout le monde n’a pas la conscience littéraire de
M. Maurice Barrés, qui très subtilement, dans une pré
face qu’il écrivait pour Monsieur Vénus, élucidait, à
propos du livre et de l’auteur, le cas d'un cerveau « in
fâme et coquet ». Pour à peu près la totalité delà cri
tique — (en admettant qu’on puisse ainsi dénommei’
l’espèce de reportage pharisaïque et bref qui prévaut)
— les romans de Rachilde appartiennent encore à la
catégorie spéciale, réputée aphrodisiaque et délétère.
On les signale avec réticence, comme un article de
librairie secrète, et si le courage va jusqu’à la glose, on
n’est pas loin d’assimiler l’écrivain à une Locuste
expérimentant sur le lecteur ses poisons. L’ignare imbé
cillité et la cuistreuse intolérance, dans un temps où,
à force de parler de la morale, on a fini par en oblitérer
la notion, s’efforcent ainsi d’avoir raison d’un esprit
rétif à s’amender et qui persiste dans ses voies. C’est
pourquoi il y a quelque probité à reconstituer cette figure
méconnue, l’une des rares femmes de lettres qui soient
plus que des bas-bleus.
Je ne voudrais pas établir de rapprochement entre
l’auteur A'Ironie sanglante et ce comte de Lautréamont
(Ducasse) dont l’éditeur de Rachilde vient justement de
remettre au jour les extraordinaires Chants de Maldo
ror. D’analogie, il n’en est point, à part peut-être la com
munauté d’injustice qui les voue à d'immérités silences.
Je signale simplement le fait de ce tumultueux et im
précatoire rhéteur, de ce musicien des grandes orgues
littéraires, de cet infant de lettres qui mourut sans avoir
régné et probablement ne sera reconnu Prince spirituel
que par un très petit nombre de ses pairs. Ce lyrique
blasphémateur, qui attisa le plus virulent satanisme sur
II
PRÉFACE
les grils de ses prosopopées, ce nébuleux et outré néga
teur des morales et des cultes professés, aux métaphores
tendues comme des balistes ou giroyantes comme des
catapultes, ce vociférateur des litanies du Péché et de la
Damnation, créateur d’un antiphonaire sabbatique s'éga
lant aux pires rituels du Diabolisme, perturba tellement
l’inepte critiquaille contemporaine qu’à part deux ou
trois hauts esprits, nul ne se sentit assez sûr de ses
propres lumières pour plonger dans ces gouffres d’inco
hérences et de ténèbres où, par moment, clame une voix
merveilleusement musicale. La plénipotentiaire sottise
s’effara d’un livre dont il eût fallu chercher la clef dans
les effrois du moyen âge et qui, sur le crépusculaire ma
récage des actuels détritus littéraires, projette les noires
coruscations d’un inquiétant bolide. Lautréamont, qu’un
éditeur courageux avait tenté de ressusciter, devait périr
ainsi une seconde fois sous les stratifications d’obscurité
que la lâcheté et l’indifférence hostiles dressèrent autour
de sa mémoire.
Rachilde n’a rien du satanisme exaspéré de ce Maldo
ror, et pourtant elle est une satanique à sa manière. A
travers les soufres et les poix enflammés de ses cycles
de perversion, il étend, lui, les ailes tourmenteuses d'un
Baphomet révolté, il est le mauvais ange sans visage
assumant la colère des âmes rebelles et tourbillonnant
comme un typhon dans des régions de mort et d’épou
vante. A côté de cet effrayant symbole mâle de la Haine
et de la Désespérance, elle n’apparaît que comme une
démone diminutive, vouée aux œuvres malignes, bras
sant les chaudrons des curiosités réprouvées, mais du
bout des doigts jetant sur les feux où elle active ses cui
sines une pincée de poudre rose qui en mitige les fulgu
rations écarlates. Ou plutôt, c’est une petite nonne des
chapelles du Mal, une nonne du temps de ces abbesses
qui, à travers les enluminures de leur psautier, regar
daient complaisamment tirebouchonner les cornes du
Diable, une nonne qui, sous les bribes des béguins
qu’elle n’a pas tout à fait jetés par-dessus les moûtiers,
PRÉFACE
III
eût pour toutes les Sainte Inquisition terriblement senti
le roussi.
Et peut-être ce joli écrivain du mauvais Savoir qu’est
la petite nonne (on peut sans témérité le supposer) eût
été menée devant le crucifix dans les souterraines
geôles; et là, ce même crucifix, on le lui eût mis,
chauffé à blanc, dans ses mains noires du péché d’écri
ture, — ces mains qui, en écrivant, osèrent toucher aux
emblèmes détestés et remuer les fatalités de l’originelle
déchéance. (N’a-t-elle pas dit un jour les mains, les
vierges petites mains, toutes les mains des pâles jeunes
filles, en un court poème de prose aux senteurs liber
tines, aux muscs de sexe et d’officine parfumant le geste
de la perdition qui ensuite s’efface et n’est plus que le
rythme chaste des petites mains redevenues des mains
de bonne innocence?) Ah! elle connaît les mystères, elle
sait les gestes et les paroles, elle est bien la nonne des
sacristies où le grand Diable catholique, le pourpre
grandqueux des cantines du Mal, se transmue, pour
être adoré, en l’aimable sourire et les touffes roses aux
joues d’un petit page des caresses et du baiser, d’un ché
rubin aux bouts d’ailes légèrement apparents sous le
pourpoint, d’uné revivance du vieil Amour des mythologies et qui, à lui seul, serait tous les amours.
Eh non ! ce n’est plus rien du Satanisme liturgique,
s’il se peut dire, de l’âpre Satanisme se flagellant avec
ses désirs et se crucifiant sur ses remords. La Messe noire
a fait place à des rites moins tragiques où la volupté ne
se vomit plus en rugissant contre les divines Miséri
cordes et seulement s’éréthise dans les affres de jouis
sances diaboliques encore, bien que le Diable ni ses sup
pôts ne s’y suscitent plus avec de matérielles évidences.
Ils demeurent diaboliques malgré tout, ces effrénements ■
de la curiosité, par cela même qu’ils sont la soif et la
faim du Péché, — la soif qui boit à tous les ciboires avec
le tourment d’en relécher jusqu’aux lies, la faim qui
voudrait rafler jusqu’aux miettes des tables dressées par
la démence des sens. Leur diabolisme, pour résigner le
IV
PRÉFACE
reniement des Symboles et se circonscrire dans les per
versions amoureuses, n’en reste pas moins lié au primor
dial Satanisme par la joie périlleuse de transgresser les
Commandements et de rompre les sceaux que l’Eglise a
mis sur le goût des délectations de la chair.
C'est encore un délice de perdition, cet ineffable be
soin de se faire mal à l’âme en fatiguant et torturant
l’habitacle charnel où elle bat des ailes, où, pendant les
moments du péché, elle s’agite impuissante, comme le
témoin muet des opprobres par lesquels on la répudie et
on voudrait la casser aux barreaux de sa cage. Les âmes
très chrétiennes surtout possèdent le sens des sombres
blandices du ravalement et de l’immolation, car ne ris
quent-elles pas, celles-là, le règne éternel pour un bref
et exécrable délire, car chacune des titillations de la
chair n’est-elle pas un coup de lance qui retentit au
flanc divin ?
Mais, même pour les autres, dénuées de la foi aux
éternités, le voluptueux supplice s’attise d’une idée de
sacrifice : c'est en tournant et retournant la chair sur les
claies du plaisir qu’elles se sentent se recroqueviller et
panteler, c’est en se fustigeant avec les lanières des cou
pables désirs qu’elles goûtent les joies éperdues et se
délivrent en des abois qui les égalent presque à la surhu
maine douleur des âmes chrétiennes.
Cette douleur, vous ne la trouverez pas chez les vierges
impures de Ra.childe, ni les grands frissons de la Dam
nation, ni les stupres qui hersent la race des hommes
jusqu’en ses racines. Elles ne sont chrétiennes, je pense,
que par habitude, chrétiennes peut-être uniquement par
la peur des aveux qu’il leur faudra chuchoter au confes
sionnal, par un reste d’ancienne créance aux démons qui
les émoustille délicieusement dans leurs défaillances et
fait passer sur la brûlure des baisers à leur peau un
rien du soupçon de la rôtissure infernale. Si elles
l’étaient, chrétiennes, elles seraient bien plus ardentes à
l’œuvre impie, bien plus vertigineusement emportées
vers l’atroce et suave certitude de l’expiation finale, car
PRÉFACE
V
la beauté des religions est de pousser le mal jusqu’au
martyre, jusqu’au cri et au tenaillement des plus effroya
bles tortures corporelles.
Ces étranges jeunes filles (et c'est par là qu’elles s'at
testent bien modernes) répudient toute analogie avec
leurs sœurs antérieures, les amères possédées des âges
de la Damnation, les cruelles amazones des batailles de
la chair s’amputant le cœur et le donnant à manger aux
pourceaux des grandes luxures. Névrosées, les sens pré
cocement excités par des ferments d’hérédité, malades
d’un excès de songerie qui les livre déjà savantes et dévirginisées à l’homme, elles assument une façon de per
versité ingénue et demeurent le plus longtemps qu’elles
peuvent, à travers le mal subtil de l’esprit, des jeunes
filles ayant tâté du bout des doigts au péché, mais diffé
rant de l’étreindre corps à corps. Pour le monde ce sont,
en effet,'toujours des jeunes filles; le diable seul met
l’œil à leur fêlure et suppute les petites salissures de
leurs âmes, ces salissures par lesquelles elles lui appar
tiennent. Elles sont friandes de sensualités, toutes égale
ment; la tentation chaque nuit vient cogner à leur porte
et elles l’entrebâillent en attendant qu’elles l’ouvrent
toute large. Ce sont les écouteuses des mauvais conseils
de la curiosité ; elles se chatouillent d’intentions libertines
qui, enfin, mûrissent pour les concupiscences. Les plus
neuves jouent à la poupée avec le Désir jusqu’au jour où
le joujou devient entre leurs genoux le manche à balai
sur lequel ces diligentes sorcières chevaucheront vers les
sabbats. Car inévitablement elles sont dévolues aux
sciences de perdition, les naïves aussi bien que les
rouées ; et le rêve n’est pour elles que le stage des expé
riences décisives. Mais par le rêve elles ont déjà tout
vu, elles savent à l’avance tout ce que peut suggérer le
rêve, et, plus tard, elles tâcheront de mettre leur rêve
en pratique.
Rien ne ressemble moins aux terribles ensorcelées de
ce faiseur d’âmes sataniques et qui, du même geste de
plume dont il les vouait à l’enfer, avait l’air de les exor
VI
PRÉFACE
ciser, j’entends messire Barbey d’Aurevilly ; et toutefois
elles sont de la famille, elles y accèdent en qualité de
cadettes et de pupilles. L’auteur des Diaboliques, ce
Custode des ordres de l’impénitence, eût tiré de son
trousseau la grande clef d’or pour leur ouvrir le guichet
de ses monastères, comme à de mignonnes nonnains
d’élection qu’il se fût chargé de former pour les satani
ques épousailles. Mais je crois bien que leur mère spiri
tuelle lui eût agréé encore plus. Cette déconcertante Rachilde qui, presque une enfant, débutait par des livres
torses avec les plus purs fils diaboliques, cette novice
des cloîtres de la perversité qui tout de suite se révélait
professe, cette Agnès doublée d’une piincesse de Décaméron l’eût paternellement délecté comme une fille de
son cerveau. Ingénue et perverse à l’égal des énigma
tiques vierges, de ses romans, avec des neiges d’âme
teintées d’écarlate à de soudaines reverbérations d’en
dessous, il semble par moment qu’elle soit l’une des jeu
nes filles qu’elle osa dévoiler, ignorante de ce qu’elle ne
pouvait savoir, mais bien plus savante déjà, en cette
ignorance, que celles qui, n’ayant pas tout appris par
la conjecture comme elle, ne savent que ce que la vie
leur a fait connaître.
Elle qui se piquait d’être sincère, le fut au point de
laisser croire que les femmes qu’elle créait étaient
presque toujours créées d’après elle-même. Et vraiment
il y a de telles spontanéités de nature, il y a de si sûres
trouvailles de vérité dans telles de ses pages venues sous
sa plume comme un aveu, qu’on ne doute plus qu’elle
n’ait poussé la sincérité jusqu’à se raconter dans l’en
traînement d’un cœur très candide et d’une petite cer
velle infiniment vicieuse. Ce dualisme s’avère en maint
endroit : tandis que la tête va de l’avant et bat la cam
pagne, une fraîcheur d’émotion, j’allais dire une pudeur
de bonne âme, signale, parmi les débâcles de l’imagina
tion, la présence et la sauvegarde de l'Ange gardien.
Ce serait le moment de parler de l’espèce d’écrivain
qu’est littérairement Rachilde. J’en sais peu qui, volon
PRÉSAGE
VII
tairement ou non, aient plus lïnsouci de l’art et la négli
gence des coquetteries de la forme. Même pour d’aucuns,
épris du chatoiement des mots et du miraillé de ce style
toujours rouant qui japonise d’un air de bibelot rare les
étagères de notre littérature, elle détone sur l’univer
selle application à ciseler des orfèvreries, à polir des
gemmes, à tailler des cathédrales dans un dé à jouer.
Ce sera vertu de ma part à le confesser, peut-être artialise-t-on un peu trop de nos jours au détriment de la
nature sans laquelle c’est, comme chez les illusionnistes,
faire pousser des roses au bout d’un manche de para
pluie. Notre préciosité, nos maniérismes, cette pompe de
nos styles tout en façade (ainsi qu’un prestige de palais
de théâtre léger et creux) légueront aux démocraties
futures la mémoire et peut-être l’ennui d’une ère osten
tatoire et décorative, d’un autre siècle de Louis XIV où,
comme là tout était équerre et cordeau, tout ici appa
raîtra paillons, feux d’artifice et polychromies.
A côté de ces pétarades, la cursive écriveuse de Mon
sieur Vénus, de La Marquise de Sade, de Madame
Adonis, se dénonce un écrivain naturel, un écrivain en
déshabillé et qui, merveille pour une femme! ne se mire
en écrivant non plus au miroir de ses phrases qu’en nul
autre miroir. Elle écrit comme elle sent et comme elle
pense, et vous savez si, dès les premiers livres, cette pe
tite raisonneuse pensait avec décision et netteté ! Elle
écrit d’un style sans falbalas, et qui, flexible néan
moins, avec un léger fard de métaphores et çà et là des
fleurs et des rubans, ne verse pas dans l’hommasse et
reste un style, féminin. Elle écrit d’une main qui sait le
point de tapisserie et fait claquer l’éventail, — d’une
main d’instinct si vous voulez et qui n'a pas été gâtée
par l’imitation à une époque où les femmes imitent si
bien les hommes qu’elles ont fini par en prendre les ma
nies et les virtuosités. Et cette écriture instinctive cor
respond bien à sa psychologie sans le vouloir, toute
d’instinct aussi, de pénétration naturelle et immédiate,
et {qui se dévide entre ses doigts comme un écheveau
VIII
PRÉFACE
dont elle porterait les fils dans son cœur et dans son
cerveau.
Ce qu’elle est dans ses précédents livres, elle l’est en
core, mais autrement, dans cette Ironie sanglante qu’on
va lire. La petite tête folle d’antan s’y révèle assagie,
devenue tout à fait grande personne, détaillant posé
ment une grave histoire qui s’attaque au problème même
de la vie, une histoire dont, par exception, le protago
niste cette fois porte culottes, — mais avec quelles
nuances de féminéités autour, quels délicats pastels de
têtes de femmes, quel arôme de nature en cette Grangille
et quels capiteux bouquets en la petite femme sans corps,
au sexe remonté dans l’orient des yeux et les humides
pulpes des lèvres, mourantes du regret des baisers ! J’évite
de dire mes préférences, je ne veux pas comparer aux
premiers ce dernier livre d’une veine’ généreuse et qui,
à l'âge des essais encore, atteste un écrivain soudain
mûri. C’est déjà un bien supérieur mérite qu'il diffère
de ses aînés et répugne à l’industrie de nos grands pâtis
siers littéraires battant leurs meringues dans un moule
imperturbable. Il est estimable d’être le pommier du bord
des routes : c’est une spécialité comme une autre, encore
qu’un unique pommier dans le paysage à la longue me
consterne. Mais le bon Dieu a permis que certains cer
veaux fussent le verger tout entier. Et j'attends du
verger de Rachilde des automnes féconds en toujours
neuves cueillettes.
Camille Lemonnier.
LA SANGLANTE IRONIE
... On est bien, ici. Les gens sont respectueux, le
lit est bon, la chambre convenable. Pas trop de lu
mière, pas trop de bruit : je me sens plus fort, plus
homme. Oui, pour la première fois je me sens calme...
et je suis en prison ! Mon cerveau demeure d’une
remarquable lucidité. Je me trouve dans mon élé
ment, rien ne m’étonne ni ne m’effraye. Je suis enfin
comme tout le monde, dans ce fameux état banal que
j’ai rêvé jadis : tranquillité d’esprit et de corps de
l’individu qui n’est, pas, ne sera plus excentrique. A
l’heure présente, je dois être apte vraiment à tous les
métiers, moi qui ne fus jamais capable de travailler
comme un honnête imbécile; et il me paraît juste de
remplir une-tâche.
Que faire en prison?
Plaider ma cause avant le jour solennel, ou écrire
des romans, mon roman ? Je possède une provision
1
2
LA SANGLANTE IRONIE
de papier, délicate attention d’un de mes gardiens.
On souhaite probablement que je m’en serve, et je
m’en servirai.
Toute lugubre farce datée d’une prison est déjà
sacrée pour le public. Les petites histoires, sincères
ou fausses, éclairent les grands crimes, et que cer
tains coups de gueule soient lancés par des lions ou
par des chiens, on les écoute volontiers —- quand ils
se font entendre derrière de solides barreaux.
Moi, je ne chercherai pas à toucher les cœurs, mais
j’ai la ferme intention de rester sincère, parce que je
suis convaincu que la chose la plus surprenante est
encore la vérité. L’aveu sera toujours la plus belle
partie d’une plaidoirie; en plaidant ma cause par
négations, je suis ridicule; en écrivant mon histoire
sans rien en dissimuler, je plaide peut-être pour une
humanité nouvelle. On dira de moi : « L’homme qui
le premier fut simple dans le crime ». Au lieu de
cacher péniblement quelques préméditations, j’en
témoignerai, au contraire, avec une entière candeur.
Si la Vie n’a pu me donner que la religion de la Mort,
si, durant ma courte existence, j’y ai vu rouge trop
souvent, j’aurai le culte du sang, je m’envelopperai
de cette pourpre, et l’extrême ingénuité de mes actes
aidera sûrement à la propagation de ma foi. Ce que
j’écrirai deviendra, dans des circonstances ordinai
res, les circonstances applicables à tous, cette vérité
que les autres ne disent pas ou ne veulent pas dire,
mais qui dut leur apparaître comme à moi, car il y a
LA^SANGLANTE IRONIE
3
des cris de nature qu’une hypocrisie, transmise de
siècle en siècle, empêche d’éclater, des secrets que
chacun connaît et qu’universellement on garde par
une politesse exagérée vis-à-vis des lois inutiles
En somme, les philosophes, parlant à des points
de vue tellement généraux qu’on les croirait pris du
haut des étoiles, ne révèlent rien puisqu’ils ne disent
jamais, sous forme de critérium : « Moi-même j’ai
pensé, désiré ou voulu cela un jour; donc, je me dé
clare coupable d’un véritable meurtre intentionnel ».
Les principaux philosophes, du haut de leurs étoiles
respectives, 11e se sont jamais avoué leurs instincts
meurtriers s’ils ont d’une manière vague, et combien
littéraire, admis la loi bestiale ou la douloureuse
nécessité de vaincre en tuant.
Parmi les assassins, philosophes opérants, je ne
trouve guère que bourreaux de bas étage, plats valets
de la Mort, l’ayant accompagnée sans nul courage,
11e l’ayant point préconisée comme la bonne déesse,
comme la dernière consolatrice des souffrants, en un
mot, l’ayant exploitée autant qu’un marchand exploi
terait ses denrées.
Parmi les célèbres conquérants, les rois, les duel
listes, je no trouve que des ingrats, utilisant la
Mort pour leurs plaisirs, pour d’autres plaisirs que
celui du crime, ou pour leur sécurité. Peu s’en servent
pour la seule gloire de s’en nimber, et c’est à qui se
lavera le mieux de ses rouges stigmates, quelques-uns
y employant les savants subterfuges des historiens
LA SANGLANTE IRONIE
faiseurs de grâces, presque tous inventant de singu
liers prétextes de jurisprudence.
En dehors de l’assassin vulgaire ou du roi ba
tailleur, il n’y a plus que des fous; point d’esprit
réellement sain proclamant le désir du meurtre à
l’état de nature chez tous, , sans indiquer le besoin de
tuer comme seul but, mais pour la très reposante
somptuosité de la Mort. Il y eut des sectes, mais,
selon la détestable coutume des religions, qui pos
sèdent plus de prêtres que de fidèles, elles abusèrent
de la propagande, devinrent frénétiques. D’ailleurs,
ces sectes, resurgies d’époque en époque sous des
vocables différents, méritent-elles qu’on s'arrête à
l’étude de leurs dogmes? Leurs fervents se tuaient ou
tuaient pour gagner une seconde vie ! Finir ici pour
aller recommencer plus loin, quelle aberration! Non,
ils n’aimaient pas la Mort pour elle-même, ils
n’avaient pas à mettre en regard du terrible instinct
dit de conservation cet autre, plus formidable : le
désir du repos éternel. Je n’aperçois nulle part la
justice rendue à la Mort. Elle est toujours bien cette
divinité sans autel de la vieille mythologie, et cepen
dant je lie vois pas de beauté plus accomplie : elle est
l’unique, puisqu’elle est la définitive, l’absolue.
On ne lui a fait que de ridicules concessions : de
cerveau en cerveau, d’historien en historien, de ro
mancier en romancier, se répandent les idées reçues
et les phrases toutes prêtes sur l’horreur qu’il faut
avoir pour le crime, et l’indulgence qu’il convient de
LA SANGLANTE IRONIE
ressentir, en philosophie, pour une foule de théories
très sanguinaires. O11 nous a encombrés de préjugés
bouffons : le meurtrier n'est j>as, ne doit pas être une
créature normale. Tantôt la colère l’a rendu insensé,
tantôt il est atteint d’un mal héréditaire, ou c’est une
brute ne discernant pas. On plaide la misère, on
plaide la folie. On cherche dans le criminel des mar
ques de prédestination, et quand il en peut fournir
on s’extasie. Tel assassin a le front bombé : les fronts
bombés sont féroces. Tel guillotiné avait le front
fuyant : les fronts fuyants sont des vampires...
Moi, j’ai le front droit, d'une ligne antique très
pure, et moi je suis également un assassin; sans
doute de la spéciale variété des tueurs corrects? Ah!
les méchantes dérisions, ces disputes sur la ligne, le
convenu de la criminalité !
Notez que je ne répugne point au dénouement que
la justice impose de la Mort pour la Mort, mais je
le voudrais plus respecté, plus respectable. Je vou
drais l’échafaud mystique et muet comme un temple
dont nous sommes tous, en fait ou en idéalité, les
humbles desservants.
Pourquoi employer de vaines formules ? Pourquoi
s’efforcer à prouver que le tueur est plus redoutable
qu’un banqueroutier ou qu'un libertin? Celui qui
diminue le nombre de ses semblables, surtout aujour
d’hui ou des complications de lâcheté attiédissent la
guerre et finiront par supprimer cette si nécessaire
périodique saignée des peuples, celui-là, bon gré,
6
LA SANGLANTE IRONIE
malgré, améliore la situation de ses voisins, il pré
pare une place à qui n’en a pas, et ce qu’on peut le
plus raisonnablement lui reprocher c’est de se laisser
aveugler par la fureur; car la fureur l’empêche de
frapper juste.
N’y a-t-il pas deux théories politiques se basant
toutes les deux sur le principe de la suppression, les
deux seules théories possibles avec une humanité
indifférente : le socialisme à outrance et l’autocratie
ornée du glaive de son bon plaisir?
J’ajouterai mélancoliquement : Voyez les lis de
France, alors qu’il existait une France au lieu dit
des-vieilles Gaules, et non une petite province de
l’Amérique, ces merveilleuses fleurs à l’ombre des
quelles touffes solennelles on mit tant de bravoure
et tant d’esprit. N’était-ce point parce qu’ils sor
taient d’un fumier pourpre qu’ils resplendissaient
d’une blancheur si éblouissante? A leur époque,
temps béni de généreux massacres, notre pays était
plus pittoresque, moins névrosé, enfin mieux por
tant. Le sang habilement répandu fait la santé des
corps, et trop de sang conservé mène à la pourri
ture. Dans quelques siècles, nous serons tellement
civilisés que l’on défendra toute opération chirurgi
cale pour nous éviter la vue d’une goutte de sang.
Mais dans quelques siècles l’Europe ne sera-t-elle
pas pourrie tout à fait !
D’ailleurs ces choses m’importent peu. Je ne suis
pas un philosophe, ni un historien, ni un roman
LA SANGLANTE IRONIE
cier. Je suis un homme simple, je m’occupe de moi.
Dans le livre que j’écris de ma prison, je veux
essayer de dégager un des aspects de la nature hu
maine par le seul exposé de ma nature. Je donne ma
pierre pour le mur que l’on bâtit (est-ce qu’on en
bâtit un quelque part ?), afin de protéger le jardin du
futur Adam. Ce jardin sera peut-être le désert, avec,
à peine, quelques sombres penseurs sur ses pelouses
vierges; et je veux la sceller, cette pierre brute,
dans un ciment teinté d’incarnat. Elle se verra de
loin, je l’espère, j’y compte.
Que m’adviendra-t-il ensuite ?
J’aimerais, tant je suis las d’avoir vécu, demeurer
où je suis, car j’appréhende fort les changements de
résidence.
On est bien, ici. Je ne vois personne. Mon enne
mie personnelle, la Vie, que je hais, passe derrière
ma porte, et la bonté de mes geôliers pousse le ver
rou... Je rêve de mourir sans phrase et sans appa
rats grotesques, un matin du mois de mai, à la suite
d’une vision douce traînant dans mon obscurité. Ils
prétendent, au delà de ma porte fermée, que j’ai
mérité le châtiment de la Mort; moi, je pense au
trement, je crois que j’ai mérité la récompense de
la Mort.
Comment donc ces gens, mes semblables, voientils la Mort? Toujours costumée comme en un drame
banal serait la traîtresse qui doit faire peur ! Ô’est ou le
squelette macabre, ou la majesté très laide drapée
8
TA SANGLANTE IRONIE
cl’un linceul malpropre,, en un mot 1"Inattendue.
Je rêve la Mort comme un homme bien élevé
rêverait la véritable femme du monde.
Sur le banc délaissé par les amoureux de la printannière saison, dans un parc ombreux, je vois une
personne assise. Oh ! la fraîcheur tombant des ifs !
Oh ! la senteur des cyprès balancés ! Ce parc est-il
un cimetière pour exhaler cette odeur sauvage
d’herbe foulée, d’herbe mouillée, d’herbe magique,
dont la racine trempe dans la chair des pucelles?
Non, ce n’est pas un cimetière, c’est un pays sim
plement inconnu. Rien de terrifiant et rien de mons
trueux; pourtant rien de précis, de déjà regardé. Ce
pays est composé de choses possibles et de choses
croyables, j’en suis sûr, je le constate à part moi;
cependant, je l’ignore, ce pays des rêves. Des arbres,
un banc, des ombres, la clarté pâle d’un marbre,
puis toujours là cette personne, car personne est à
ravir le mot qui caractérise cette silhouette de créa
ture. En m’approchant d’elle, je ne rencontre pas le
brillant de ses yeux, et je sens qu’elle me voit
comme je la vois. Elle se lève, elle s’avance, elle est
grande, svelte. Mon cœur, à ce rendez-vous, ne bat
tra pas, j’exige qu’il ne batte plus, et elle aussi a ce
désir singulier, je le devine. Un heureux engourdis
sement saisit mes membres, l’éternelle métaphore
des mauvais écrivains se réalise : mes pieds s’enra
cinent au sol, ma langue se paralyse un peu, mais
je vois d’une manière intense. Je ne suis plus qu’un
8
LA SANGLANTE IRONIE
cl’un linceul malpropre,, en un mot Inattendue.
Je rêve la Mort comme un homme bien élevé
rêverait la véritable femme du monde.
Sur le banc délaissé par les amoureux de la printannière saison, dans un parc ombreux, je vois une
personne assise. Oh ! la fraîcheur tombant des ifs !
Oh ! la senteur des cyprès balancés ! Ce parc est-il
un cimetière pour exhaler cette odeur sauvage
d’herbe foulée, d’herbe mouillée, d’herbe magique,
dont la racine trempe dans la chair des pucelles?
Non, ce n’est pas un cimetière, c’est un pays sim
plement inconnu. Rien de terrifiant et rien de mons
trueux: pourtant rien de précis, de déjà regardé. Ce
pays est composé de choses possibles et de choses
croyables, j’en suis sûr, je le constate à part moi;
cependant, je l’ignore, ce pays des rêves. Des arbres,
un banc, des ombres, la clarté pâle d’un marbre,
puis toujours là cette personne, car personne est à
ravir le mot qui caractérise cette silhouette de créa
ture. En m’approchant d’elle, je ne rencontre pas le
brillant de ses yeux, et je sens qu’elle me voit
comme je la vois. Elle se lève, elle s’avance, elle est
grande, svelte. Mon cœur, à ce rendez-vous, ne bat
tra pas, j’exige qu’il ne batte plus, et elle aussi a ce
désir singulier, je le devine. Un heureux engourdis
sement saisit mes membres, l’éternelle métaphore
des mauvais écrivains se réalise: mes pieds s’enra
cinent au sol, ma langue se paralyse un peu, mais
je vois d’une manière intense. Je ne suis plus qu’un
TA SANGLANTE IRONIE
9
regard, et l’odeur de l’herbe monte, monte jusqu’à
ma poitrine, j’en suis agréablement baigné.
Le Mort fait un geste : son bras, comme une ligne
qui se tend et barre à jamais l’horizon sans soleil,
sans lune, sans étoiles, son bras mince déroule un
voile.
Sous ce premier vêtement transparent, couleur de
poussière, elle a un long peignoir, oui, un peignoir,
un costume familier, couleur de cendres. Deux tons
indistincts, deux nuances fondues et point les mê
mes nuances. D’abord de la poussière chaude comme
celle qui vole sur les routes l’été, de la poussière
blonde mélangée de pollen, puis de la cendre fine,
plus impalpable encore que la poudre, d’un gris de
fer, d’un gris de terre, d’un gris de plus en plus
sombre qui devient de la nuit, une ouate de nuit.
Quelle captivante personne, sans yeux pour vous
dévisager effrontément, vous troubler, sans bouche
pour vous dire des phrases blessantes. Elle a des
cheveux, des fluides cheveux blanchâtres à reflets
de soie floche, de ces soies que travaillent les jeunes
filles pour en fabriquer maintes choses inutiles.
Etonnante, cette chevelure qui ne commence ni ne
finit. Elle tient à la fois aux arbres du parc et à sa
tête, sa tête d’une rondeur exquise, une boule ivoi
rine aux contours spirituels. Je la salue. Elle s’incli
ne. Certes, nous nous estimons mutuellement. Après
tout, c’est une femme, je le sens, et j’ai la crainte
angoissante de lui entendre brusquement me parler
1.
TA SANGLANTE IRONIE
9
regard, et l’odeur de l’herbe monte, monte jusqu’à
ma poitrine, j’en suis agréablement baigné.
Le Mort fait un geste : son bras, comme une ligne
qui se tend et barre à jamais l’horizon sans soleil,
sans lune, sans étoiles, son liras mince déroule un
voile.
Sous ce premier vêtement transparent, couleur de
poussière, elle a un long peignoir, oui, un peignoir,
un costume familier, couleur de cendres. Deux tons
indistincts, deux nuances fondues et point les mê
mes nuances. D’abord de la poussière chaude comme
celle qui vole sur les routes l’été, de la poussière
blonde mélangée de pollen, puis de la cendre fine,
plus impalpable encore que la poudre, d’un gris de
fer, d’un gris de terre, d’un gris de plus en plus
sombre qui devient de la nuit, une ouate de nuit.
Quelle captivante personne, sans yeux pour vous
dévisager effrontément, vous troubler, sans bouche
pour vous dire des phrases blessantes. Elle a des
cheveux, des fluides cheveux blanchâtres à reflets
de soie floche, de ces soies que travaillent les jeunes
filles^ pour en fabriquer maintes choses inutiles.
Etonnante, cette chevelure qui ne commence ni ne
finit. Elle tient à la fois aux arbres du parc et à sa
tête, sa tête d’une rondeur exquise, une boule ivoi
rine aux contours spirituels. Je la salue. Elle s’incli
ne. Certes, nous nous estimons mutuellement. Après
tout, c’est une femme, je le sens, et j’ai la crainte
angoissante de lui entendre brusquement me parler
10
LA SANGLANTE IRONIE
des torts de son mari ou du chagrin que lui causent
ses enfants. Mais cette frayeur se dissipe bien vite.
Je l’ai vue sourire dans ses dentelles grises tissées
par les artistes araignées des cavernes, dans le du
vet de ses fourrures, duvet de poils et de plumes,
duvet de ventre de hiboux, ni blanc ni noir, d’une
incomparable douceur. Cette femme ne peut que me
plaire. Quel goût dans ses ajustements et quelle
science de la fusion des teintes neutres ! Si j’avais le
temps, je serais jaloux de celui qu’elle priera pour ce
soir...
« Sans piano, n’est-ce pas, madame, ai-je le dé
lire de murmurer. Sans bougies allumées, encore
moins avec le clair de lune romantique, sans éclats
d’orage tourmenteur. Vous êtes la Grande Fati
guée, je suis le petit exténué. Asseyons-nous, mon
Dieu... »
Je me suis écrié: mon Dieu. J’ai eu tort. Cela
paraît l’offenser cruellement,
« N’ayez point d’inquiétude, ma chère belle, je ne
vous prends ni pour une servante ni pour une pros
tituée, je ne viens pas ici vous assassiner de lieux
communs. Vous n’êtes pas une antichambre, vous
êtes le salon, et qu’avons-nous à faire d’un dieu quel
conque, d’un autre but que vous-même, ïExclusive.
Asseyons-nous, madame, je vous jure de vous res
pecter ».
O joie ! Cette femme ne répond rien : elle ne men
tira pas.
LA SANGLANTE IRONIE
11
« Madame, je suis votre tout dévoué serviteur,
disposez de moi. »
Allons, je respire au moment d’expirer. Avec une mélancolie de bon ton, je m’enveloppe
dans sa robe comme dans un suaire de tissu délicat.
Elle possède une fabuleuse queue, cette robe ; je
n’en trouve pas le bout, elle flotte, elle flotte : ainsi
un océan de grisailles et de duvets et de soie, et de
toisons de troupeaux gris.
« Madame, souffrez que je me roule. »
Où sont ses pieds? Où sont les miens ? Je suis un
arbre, elle est un arbre. Nous n’avons plus de pied
appréciable, nous trempons nos extrémités infé
rieures dans le sol comme les herbes aux parfums
sauvages, comme les cyprès qui se balancent. Tou
jours je sens la pesanteur de son bras mince, recou
vert d’immenses voiles, le long de mes épaules, et
elle a des doigts qui s’égarent, des doigts fouilleurs.
« Ah ! madame, que faites-vous ? »
Je ne dirai point ce qu’elle a fait, car je suis
mort, je suis Elle. O Mort, femme du monde! Toi,
YAbsolue, la Définitive ! Toi qui tranches les diffi
cultés, toi qui ne permets ni la confusion, ni l’aveu,
ni le regret, ô Mort, je te vénère !
Ce qui me réjouit surtout dans ce portrait que je
me trace ééElle, c’est qu’elle ne ressemble pas à
l’autre, à celle que j’ai tuée, celle qui incarnait si
bien, pour moi, la Vie, mon ennemie personnelle.
12
LA SANGLANTE IRONIE
Cependant, je jette un coup d’œil autour de ma
prison, et comme un sanglot jaillit de ma gorge ce
cri de notre misérable nature habituée quand même
à la souffrance.
« On est bien, ici ! »
PREMIÈRE PARTIE
ÉDUCATION'
LA SANGLANTE IRONIE
15
I
Je me vois encore, petit homme résolu, grimpant
ce chemin de la colline qui conduisait à la maison
de mon professeur.
J’avais un sac de cuir, solidement installé sur
mon dos ; je dévorais mon premier déjeuner, un
gros morceau de pain pisou, et souvent je m’arrê
tais, l’air vainqueur, pour pousser un cri rauque,
puérile déclaration de guerre à l’ennemi inconnu.
Le pain pisou est un massif gâteau fait de farine
de maïs et de levain très aigre; c’est bon quand c’est
tout frais.
J’avais aussi la gourmandise de le bourrer de
miel : alors, je le léchais des deux côtés, soigneuse
ment, pour éviter de perdre une goutte de la confi
ture d’or, puis je mordais en furieux, tirant, suçant,
et cela ruisselait des coins de ma bouche jusqu’à
mes genoux.
Arrivé devant un grand alisier qui dominait ma
route, je lançais un caillou et j’abattais un bouquet
16
LA SANGLANTE IRONIE
de ces petites cerises brunes qui vous picotent la
langue comme de très fins aiguillons sucrés.
Personne jamais, dans les campagnes du Midi, ne
cueille les alises ; on ne se soucie de ce fruit ni à la
ville ni au village, et bouquets par bouquets je dé
pouillais le grand arbre pour moi tout seul. Aux
époques de confessions générales, on me reprochait
bien, derrière un grillage de bois verni, ces marau
des. ces gourmandises que j'avais le tort d’avouer ;
pourtant, je me sentais non moins heureux de re
commencer mes abattages de branches et mes soulaisons de miel nouveau, gonflant mon morceau de
pain pisou du plus de confiture d’or que je pouvais
en mettre. J’ignorais le remords. Du reste, c’est un
art difficile que j’ai toujours ignoré.
Je crois que l’on fait fatalement des choses, qu’el
les vous réussissent ou qu’elles ne vous réussissent
pas.
Près de Y alisier. le chemin se séparait en deux,
formant la fourche : le mien sentier, qui montait,
grimpait raide, escaladant la colline, sémillant, tout
en haut, pénétrer dans le ciel, et la route des autres qui
longeait la vallée, une route creusée entre une parrallèle haie de buissons bas. J’allais chercher loin des
leçons particulières pendant que les autres gamins,
fils de fermiers et fils de propriétaires, allaient tout
bonnement à l’école du village.
Dans cette bifurcation des deux chemins, j’hési
tais toujours un moment : prendrais-je à droite ?
LA SANGLANTE IRONIE
17
prendrais-je à gauche ? En faisant un détour, j’au
rais pu me mêler aux petits voisins, j’en connais
sais quelques-uns de mon âge, leur proposer un
bout de conduite, histoire de découvrir des nids en
semble ou d’échanger des racontars d’écoliers mé
contents de la férule ; mais je ne sais quelle sou
daine terreur s’emparait de moi : je filais subite
ment, le trac aux jambes, mon sac bondissant sur
mon dos ; je perdais mes alises, ma casquette s’en
allait en arrière ; je perdais surtout la tête, car je ne
m’arrêtais qu’essoufflé, n’en pouvant plus. Là, près
d’un rocher qu’on appelait le Pansu à cause de son
air de pauvre homme accroupi dans les ronces, je
m’asseyais pour achever mon déjeuner. Un bruit de
sabots-se percevait : les petits villageois passaient la
bifurcation ; ils étaient une huitaine, trapus et
lents comme de jeunes veaux qui se rendent à l’a
breuvoir sans avoir soif, tous vêtus de blouses
bleues de différents bleus, des bleus neufs, raides
et presque violets, des bleus tendres presque céles
tes, rapiécés lamentablement. Us criaient des cho
ses patoises, s’essayaient à jurer en bon français.
(J’ai souvent remarqué ce résultat de l’instruction
obligatoire chez les paysans, le purisme du juron ! )
Et ils gaulaient mes alises avec une rage inutile,
les foulant aux pieds, n’y goûtant pas. Je les regar
dais tristement, le cœur plein d’une envie de jouer
avec eux, de leur demander des détails sur leur
existence dans les classes de là-bas, puis le même
18
LA SANGLANTE IRONIE
trac me ressaisissait : ils se moqueraient de moi,
j’étais un fils de Monsieur, je suivais le chemin du
dessus, et eux celui du dessous, je ne portais pas de
blouse, je ne savais pas le patois, un tas de barriè
res à franchir pour s’expliquer. Peut-être ne s’ex
pliquerait-on pas sans des ruades de chaque côté ;
papa les disait très mal élevés, robustes déjà comme
des animaux de labours, me défendait de les fré
quenter, et je terminais mon pain mielleux en me
déclarant qu’il valait encore mieux ne pas avoir à
le partager avec personne.
Le bruit des sabots s’éloignait, la campagne, au
tour de moi, devenait silencieuse ; je ne me sentais
point pressé : on m’attendait et je n’avais pas
d’heure fixe. Je me vautrais sur la mousse, contem
plant tour à tour les nuages et les moissons ondu
lant au vent frais du matin. L’hiver, mon spécial
instituteur, tout à mes ordres, descendait la colline
pour se rendre à notre demeure,.dans la vallée; mais
l’été je me trouvais libre, je partais vers sept heu
res, pour n’arriver chez lui que vers dix heures,
quelquefois midi. Une école buissonnière tolérée
sous le noble prétexte de me fortifier la santé.
Certes, j’en profitais largement, et j’étudiais des
coins drôles à travers la nature que je devais arpen
ter tous les matins.
De mon rocher, je voyais la maison paternelle,
une espèce de chalet dont la toiture s’écrasait, comme
un chapeau mou, sur ses murailles enguirlandées
LA SANGLANTE IRONIE
19
de vignes aussi folles que vierges, et les prairies
tapissant le fond du vallon, le ruisseau de la Mauronne, une riviérette point méchante, pleine d’écre
visses qu’on n’attrapait jamais. De temps en temps,
un train s’élançait d’une gorge étroite pour gagner
la station de Château, le village ; je n’entendais pas
le tapage qu’il faisait, et il ressemblait à ces joujoux
de fer blanc qui sortent d’un tunnel en miniature,
tournent un instant, rentrent vite pour ressortir de
nouveau. Ce toujours même train microscopique, ve
nant à point pour gâter le décor merveilleux des
collines, me procurait un rire muet, le désir de l’em
pêcher d’aller plus loin en lui posant l’index sur la
locomotive. Cela me rappelait un tableau extraor
dinaire de notre salon, où l’on voyait, au milieu
d’un paysage romantique, une petite horloge de clo
cher dans laquelle mon père introduisait une mon
tre, les jours de réception.
Les matins de pluie, la campagne prenait une ap
parence funèbre, la colline s’assombrissait, le rocher
du Pansu devenait noir, ressuant comme une encre
intérieure. A mes pieds, la vallée se fondait derrière
un rideau, mon chemin se transformait en torrent,
charriant des ronces, de la boue argileuse et du sa
ble. Je me demandais si j’étais seul sur un gigan
tesque vaisseau avançant au large de l’océan, que
figuraient les brumes. Alors, je me donnais des
émotions, grimpant jusqu’en haut du rocher, agitant
mon mouchoir pour implorer des secours, hélant
20
LA SANGLANTE IRONIE
les navires, c’est-à-dire les collines voisines. Je
plantais ma casquette au bout d’une perche, et, sin
cèrement, je finissais par m’illusionner, je ressentais
une frayeur vague à me voir mouillé, perdu sous ce
déluge. Pour rien au monde je n’aurais porté un
parapluie; mon père, fidèle aux principes militaires,
n’en voulait jamais porter, et je l’imitais volontiers
dans quelques-uns de ses défauts de maniaque. Je
barbottais le plus possible, choisissant les ornières,
les flaques, me crottant les pantalons, jouissant
d’un bonheur ineffable à me fourrer les jambes dans
les creux remplis d'une sorte d’huile jaune, la boue
des terres argileuses, une boue qui ne s'en va pas
quand on la brosse, qui vous plaque de croûtes rou
geâtres, sinistres, comme du sang séché. Mon pau
vre professeur ne s’expliquait pas mes entrées à sen
sation dans la cour de son immense baraque de
maison : il entendait les chiens aboyer, les coqs
s’effaraient, et les domestiques égrenant le maïs
sous le hangar poussaient des éclats de gros rires :
on m’aurait pris pour un naufragé, avec mes
cheveux collés le long des tempes, jnes habits ruis
selants et mes pantalons tordus en vrilles. J’étais
très content, cela me posait vis-à-vis de moi-même ;
toute la journée je pensais aux nombreux dangers
que j’avais courus.
Pour les jours de soleil, je possédais un ami, ami
bien singulier que je dus apprivoiser pendant tout
un été, en y mettant des précautions et des ruses de
LA SANGLANTE IRONIE
21
félin. Son caractère farouche me désespérait,, mais
après l’abandon que je lui fis d’un morceau de pain
pisou, non enduit de miel, nous nous flattâmes réci
proquement.
Cet ami était un cliat énorme, domestique autre
fois, rendu à la sauvagerie par les mauvais traite
ments de ses maîtres, vivant de ses rapines dans les
bois et les champs. Quelle bête !... Il avait la queue
coupée au ras de l’écliine. Ses poils, rudes comme
des poils de vieux lièvre, s’ébouriffaient, auréolant
sa tête carrée ; ils étaient roux, un pelage de lion,
ornés de lignes plus fauves et de taches en forme de
rosaces. À sa première apparition, je m’étais sauvé;
puis, le voyant demeurer immobile sur le haut du
rocher le Pansu, me dévisager dédaigneusement,
j’essayai de l’épouvanter à mon tour ; durant une
semaine, nous eûmes peur l’un de l’autre. Tout
grand amour débute ainsi ! Dans les buissons, ses
yeux luisaient, furieux. Moi, le plaçant au nombre
des animaux féroces qu’il convient de braver quand
on a douze ans, je me fabriquais des frondes, des
pistolets en sureau pour lui lancer des morceaux de
bouchons, et toujours ses yeux fulgurants me sui
vaient derrière les ronces; il bondissait brusque
ment au-dessus de la roche, disparaissait d’une ma
nière fantastique, me laissant très impressionné.
Un jeune tigre, à n’en pas douter. J’allais bientôt
devenir un héros en en purgeant la contrée. Je de
mandais aux gens de chez nous, aux parents de mon
22
LA SANGLANTE IRONIE
professeur, si on savait la nouvelle : « Quelle nou
velle ?» — « Il y a des tigres qui ont fait leurs petits
sur la roche du Pansu! » — « Tiens ! tiens ! » Et l’on
souriait avec une bonhomie désespérante. Un matin,
je lui jetai la moitié de mon pain : il l’emporta
comme une proie, sans me témoigner aucune satis
faction. Et, désormais, nous échangeâmes de cour
tois procédés, en ce sens que je lui donnais des
choses qu’il acceptait, tout grondant.
Il avait beaucoup souffert des hommes; moi, je
fuyais les gamins de mon âge ; il était d’un naturel
dominateur, aimait les endroits inaccessibles, les
rochers, le sommet des arbres, des collines ; moi, je
ne rêvais que dangers, solitudes effrayantes, vais
seaux luttant contre une mer impétueuse... Sa passion
pour les gâteaux de maïs acheva le rapprochement :
nous devions nous comprendre.
Vers l’automme, nous cimentions notre alliance
par un régal d’oiseaux cuits à la brochette. Je m’ins
tallai dans la fosse du Sangliert une gorge en enton
noir, où les arbustes poussaient si épais qu’il fallait
ramper pour en atteindre le fond. Là, je préparai un
feu de boucanier : deux X de bois, une branche po
sée en travers tenant suspendus les oiselets plumés
et vidés, le tout devant une flambée de brindilles
odorantes.
Mon ami me regardait à distance, gravement
assis sur son absence de queue, sa physionomie léo
nine intéressée au plus haut point. Je voyais scs
LA SANGLANTE IRONIE
pattes, armées d’ongles puissants, qui se crispaient
fiévreusement, et ses yeux clairs, dont les pupilles
se rétrécissaient peu à peu, semblaient me dire :
« Moi, je trouve que c’est bien inutile de les faire
cuire, tu sais ! » Il eut les bas morceaux, mangea la
moitié de sa part, et se sauva en emportant le reste.
Où allait-il ?... Je résolus de le savoir. Je cachai les
reliefs du festindansun arbre creux, sous une grosse
pierre, et je me mis à ramper de nouveau. Quelque
fois je rencontrais une couleuvre se chauffant à un
rayon de soleil. Les verdures étaient tellement im
pénétrables, dans cette combe du Sanglier, que ce
rayon de lumière avait la sombre nuance d’un cul
de bouteille; on nageait comme dans un bain de
feuilles fraîches, et j’en éprouvais des griseries ex
traordinaires. Mon jeune tigre ne paraissait plus se
soucier de ma présence, il trouait le roncier d’une
tête très certaine de sa route ; nous nous enfoncions
de plus en plus. Des graminées, n’ayant jamais été
fauchées, se levaient drues comme des piques ; des
fougères, des asphodèles monstres croissaient aussi
grandes que les taillis de châtaignier ; on aperce
vait des fleurs mystérieuses, corolles pâles et pures
s’ouvrant à l’ombre sans jamais être cueillies, et de
mères en filles ces corolles s’épanouissaient, toujours
plus pures, toujours plus pâles. Tous les insectes
vivant dans cet air conservaient des teintes vertes
ou glauques, des lézards, des sauterelles fabuleuses,
des mouches, des papillons même, couraient, vo
24
LA SANGLANTE IRONIE
laient, verdâtres, sur un tapis de gazon ras, d’un
vert intense, aveuglant. Le feuillage et les herbes
donnaient l’idée d’une étoffe toute neuve, sortant de
la couleur verte, encore humide. O11 respirait des
arômes bizarres pénétrant le cerveau, les oiseaux
ne chantaient plus : c’était le règne des tran
quilles, des froids. Mon chat, comme un prince dans
ses États, marchait l’oreille droite, l’œil redevenu
noir, à reflets verts, irradiant des étincelles phos
phorescentes. Il s’arrêta près d’une source qui
formait juste le centre de la combe, une source
étroite, ronde, remplie jusqu’au bord d’une eau unie,
bien verte, dont on ne devinait pas la provenance ;
il se pencha, but une lampée, faisant claquer sa
langue, et des gouttelettes jaillirent autour de sa face
rousse regardant l’autre face du chat dans la fontaine
ronde. Je me penchais également, lui demandant la
permission de boire ; il s’écarta, l’œil mi-clos, bien
veillant. Je bus selon ses usages, la langue faisant
jaillir des gouttes : je vis alors dans ma face, que ré
fléchissait l’eau, sa tête de chat-lion toute ridée par
le mouvement de cette onde glacée, d’une merveil
leuse limpidité, verte, sa tête et la mienne, brouillées,
confondues; j'avais des yeux phosphorescents et il
avait des prunelles humaines; je me hérissais de
moustaches terribles, lui portait une casquette sur
son oreille droite ; puis, en bas, tout en bas, dans un
abîme que l’on ne mesurait pas du regard sans ver
tige, reposait, au milieu d’un lit de sable, un petit
LA SANGLANTE IRONIE
25
squelette étendu, les ossements de quelque lapin de
garenne dévoré jadis et proprement jetés ensuite à
l’eau ténébreuse. Curieux, je plaçai mes mains en
visière sur mon front ; le squelette du lapin, était ac
compagné de carcasses d’oiseaux : je comptai trois
vieilles cliarpentes.de chouettes, bien reconnaissables
à leurs larges pattes crochues, à leurs becs recourbés,
deux structures de pies, allongées de côté, puis de
menus osselets provenant de toutes sortes de gibier.
La fontaine, à la fois si limpide et si sombre-, récélait
tout un cimetière de bêtes massacrées par le chat
sauvage.
J’en conçus beaucoup d’estime pour lui. Il n’avait
voulu se rappeler de son ancienne servitude chez les
hommes que sa méticuleuse propreté ; son royaume,
où ni le soleil ni la pluie ne le troublait, était coquet
comme un boudoir de femme : pas de débris nauséa
bonds, point de preuve de ses larcins. Les pourri
tures attirent les rôdeurs, et, détestant les voisins,
mon jeune tigre supprimait la pourriture. Il vivait
là en philosophe, guettant les mulots et les nids,
faisant place nette. Son lit de fougères s’arrondissait
sous une racine d’arbre mort que la mousse recou
vrait avec décence. Il devait dormir là du sommeil
du juste, ne se préoccupant plus enfin de la perte ir
réparable de sa queue. L’hiver, il se terrait davan
tage, fouissant le sol de ses ongles robustes. Son
eau, la source, ne gelait pas, et on lui rabattait les
lapins, dans les chasses aux chiens courants. Je con
2
26
LA SANGLANTE IRONIE
templais mon ami le sauvage, je l’admirais, je
l’enviais. Vivre ainsi, libre, et ajoutant à la gloire de
cette liberté carnassière l’art de cuire les oiseaux
devant une flamme odorante, après les avoir vidés!
Quel rêve ! Un moment, nous demeurâmes vis-à-vis
l’un de l’autre. Il se léchait, je trempais mes mains
dans l’eau. Une quiétude douce nous envahissait,
nous avions oublié le monde. Il s’allongea sur les
fougères, s’endormit ; je posai ma casquette en ar
rière, me couchant sur le dos, et l’imitai.
Quand je me réveillai, une couleuvre, haussant sa
fine tête plate, nous examinait tous les deux ; ses
petits yeux métalliques riaient de plaisir, elle ne se
scandalisait pas de ce couple de révoltés, et elle
vint boire à notre abîme. D’un vert bleuâtre, grasse,
un pli de peau à la commissure de la gueule, elle
avait le ventre argenté. Elle passa tout près du chat,
qui lui envoya un coup de patte plus flatteur qu’a
gressif ; j’eus la bizarre pensée qu'il la prenait peutêtre pour son ancienne queue, du même jaune strié
de paillettes mordorées...
Je m’arrachai aux délices de notre alcôve pour
aller finir mon rôti; mais j’y renonçai, à cause des
fourmis qui le poivraient, et, tiraht la jambe, je ga
gnai les Baraques.
Cette matinée m’avait rempli de béatitude. Mon
professeur ne me tourmenta guère. Comme je lisais
un paragraphe d’histoire de France relatif à saint
Louis rendant la justice sous un chêne, je m’écriai :
LA SANGLANTE IRONIE
27
« Le bon roi! » et M. Culoux, mon professeur,
daigna m’approuver d’un signe d’intelligence.
M. Culoux était le second enfant d’une riche
famille de paysans habitant le sommet de la
colline au lieu dit : les Baraques. Il y avait le
père, un homme à figure d’ivrogne content, la mère,
qui rappelait assez les perches que l’on met sous les
cordes où sèche le linge pendant les lessives, et les
demoiselles Culoux. L’aînée, trente et un ans, res
semblait à la mère, avec un certain tortillement gra
cieux des hanches; la cadette, toutes’or
nait des vieux chapeaux de l’aînée pour être à sa
hauteur; celle du milieu, la mine déplorable, était
rouge, avait les yeux pleurards et boitait légèrement.
Les trois demoiselles Culoux ne se mariaient pas.
Etienne Culoux, leur frère, destiné, un temps, à la
prêtrise, était sorti du séminaire instruit comme un
docteur, muni de ses diplômes; il jeta le froc aux or
ties sans que la famille put jamais savoir pourquoi.
Cela, disait la chronique villageoise, avait fait du mau
vais bruit. Ni chair ni poisson, cet Etienne Culoux,
qui pouvait, cependant, illustrer le nom si ridicule
de ses parents. Les trois demoiselles Culoux : Clé
mence, Hennance et Hortense, ne s’en consolaient
point. Toutes trois rêvaient d’être la sœur de Mon
sieur le Curé, une position fort honorable dans les
campagnes du Midi. Lorsque Etienne revint du sé
minaire, refusant obstinément de prononcer ses
vœux, elles l’attendirent au grand portail des B a-
28
LA SANGLANTE IRONIE
raques et l’invectivèrent d’une manière affreuse.
Clémence l’appela renégat, Hermence cracha et
pleura dans son mouchoir, dont elle lui barbouilla le
visage. Hortense, toute dressée sur ses ergots, lui
lança de la cendre aux cheveux.
Le pays en retentit. De Château, le village, à la
ville, on sut et commenta l’histoire. Des légendes
s’établirent . On blâmait généralement Etienne Culoux; ce nom, qui n’avait pas encore fait trop rire,
fit pouffer. Ça leur allait bien, aux Culoux, de se
donner en spectacle ! Des farauds qui permettaient
à leurs tilles de poser le madras périgourdin pour
coiffer des chapeaux fleuris d’invraisemblables fleurs
artificielles ! Les Culoux, des paysans qui n’avaient
pas, avant 70, quatre lopins de blés, et aujourd’hui
occupaient des ouvriers pour la fabrication de leurs
tonneaux ! On sut que le père, un madré sous ses
apparences d’homme ivre, prêtait à la peti te semaine;
ce commerce datait de l’année de la. guerre, où tout
le monde ne pouvait plus joindre les deux bouts
dans les campagnes. On se raconta les prouesses de
la mère, une avare; les jours de moisson, à la ren
trée des foins, aux vendanges, elle offrait des poules
mortes de maladie à ses voisins venus pour l’aider :
toutes les bêtes de la basse-cour, crevant de maux
inconnus, fabriquaient le bouillon chez eux. Les
Culoux auraient tiré de la graisse d’une brebis ga
leuse. Ils buvaient des piquettes de prunelles et de
nèfles fermentées. Le matin, au déjeuner, châ
LA SANGLANTE IRONIE
29
taignes et iniques; le soir, au dîner, iniques et châ
taignes. Les iniques sont d’énormes boulettes de fa
rine de maïs cuites à l’eau salée; le dimanche, on y
ajoute, en les roulant dans le creux des mains, des
lardons de porc ou des rillons d’oie. Jamais de lard
dans les iniques de la mère Guloux, ni le dimanche
ni les fêtes, et l’on ne trouvait de viande sur leur
table que si la mortalité s’était mise dans leur bassecour.
Les Guloux, plantés au sommet de la colline, se
moquaient de l’opinion publique, ne s’occupaient
que de leurs dissensions intestines et se chamail
laient entre eux de toute la force de leurs tempéra
ments sobres. Le père, vêtu d’un paletot gris, d'une
blouse bleue, roulait les foires, abandonnant son
garçon, qu’il méprisait, aux femmes des Ba
raques.
Les filles pétrissaient le pain, curaient les étables,
gardaient le troupeau, cousaient, cuisinaient, tout
en hurlant des choses désagréables; elles ne riaient
pas, ne chantaient pas; la mère, déjà vieille, cassée
en deux comme une perche s’inclinant de plus en
plus sous le poids de la lessive, bougonnait devant
une quenouille et veillait à la dépense, élevant son
perpétuel marmottage au ton aigu quand elle perce
vait le bruit d’un grésillement dans une poêle. Et le
Défroquat, comme elles le nommaient entre elles,
se promenait, silencieux, un livre au bout des
doigts,- par contenance, n’osant rien dire, toujours
2
30
LA SANGLANTE IRONIE
de trop sur le chemin de ses sœurs, le sourcil froncé,
la bouche amère, son nez anguleux s’amincissant
chaque fois qu’il entendait une injure.
Des fenêtres des Baraques on avait une vue ma
gnifique : le ciel s’étalait, sans limite, les collines
bondissaient comme les croupes souples de jeunes
cavales joyeuses, les bois et les champs, ombres
solennelles et nappes de clartés, s’unissaient dans une
harmonieuse gamme de couleurs ; on se sentait plus
près des nuages, les oiseaux poursuivaient les mou
cherons en vous effleurant de l’aile, une bonne odeur
de thym et de lavande embaumait l’atmosphère. Ces
femmes ne remarquaient rien, elles pétrissaient,
cuisaient, nettoyaient, filaient, injuriaient, du même
ton aigre. Je n’ai pas eu l’exemple, depuis, d’un plus
absolu désaccord entre de vilains naturels et la belle
nature.
S’entendant reprocher jusqu’aux iniques — sans
lardons — qu’il mangeait, le Défroquât chercha bien
tôt à utiliser ses diplômes. C’était un sournois, tenant
du père pour la science des affaires, de la mère pour
l’avarice ; il raccommodait ses chemises, la nuit, se
taillait des pantalons dans les anciennes culottes de
ses aïeux, se contentait d’une gousse d’ail, d’une
croûte de pain, et s’insinuait chez les propriétaires
qui pouvaient payer des leçons de latin à leurs héri
tiers. Il éleva de douze à quinze ans le fils des de
Lameruze, des noblaillons sans le sou mais ama
teurs d’éducation jésuitique; ensuite, il persuada à
LA SANGLANTE IRONIE
31
M. d’Hauterac, mon père, que ma santé ne suppor
terait pas les duretés de la vie de collège.
De jésuite qu’il était pour les de Lameruze, il se
fit presque libre-penseur pour le commandant d’Hau
terac. Papa n’aimait pas les plaisanteries, il lui dit
brutalement son fait: « M. Culoux, vous empoison
nez la soutane à dix lieues à la ronde ; seulement,
vous demeurez sur la colline, et c’est une situa
tion hygiénique. Topez-là ! Prenez mon clampin.
D’ailleurs, ce que vous lui enseignerez de la religion,
je me charge de le lui faire oublier. » Ce disant, mon
père confectionna une cigarette en grimaçant un
sourire goguenard. Et le marché fut conclu moyennent cinq francs par mois, car nous n’étions pas bien
plus riches que les de Lameruze. Ma mère ne souffla
mot.
Je dois ici tracer une esquisse de mon père tel qu’il
me parut être en présence de ma douzième année.
Il avait la structure régulière de tous les officiers en
retraite, détestait les citadins et les paysans.' Grave,
il dressait une meute pour laquelle il dépensait la
majeure partie de ses rentes, et s’occupait d’agri
culture sans desserrer les dents. Il émondait des
poiriers en ôtant avec soin les branches à fruits, et
laissait pousser les branches à feuilles, incapable de
distinguer un bourgeon d’un nœud du bois. Taci
turne, il errait dans les allées de son potager, ne
comprenant pas l’entêtement que son jardinage met
tait à ne rien produire. — Il bêchait lui-même ce
32
LA SANGLANTE IRONIE
sacré terrain argileux du Midi périgourdin, où le
fumier s’absorbe pour se résoudre en cailloux, en
sables, en folles avoines,.jamais en légumes tendres.
Et il se résignait, roulant une cigarette de plus en
plus ténue, finissant par griller un simple papier
tordu en queue de souris blanche. Il chassait l’hiver,
bêchait au printemps, ne cueillait pas ses poires à
l’automne, et rechassait l’hiver. Il portait une im
périale grise et une couronne de cheveux gris tour
nant autour de sa calvitie comme tournent les cou
ronnes de lauriers autour des plâtres représentant
les empereurs, affectait de ne pas croire aux choses
de la religion, était très brave, un peu cruel, fouettait
ses chiens, mais avait une peur secrète de la mort,
parce qu’il prétendait que ceux qui meurent dans
leur lit sentent mauvais. Signe vraiment particulier:
il regardait fixement le soleil et ne clignait la pau
pière qu’à la dernière extrémité. Cela lui faisait un
succès quand il nous arrivait des visiteurs, les di
manches de beau temps.
Lorsque M. Culoux, l’hiver, descendait des Bara
ques et se croisait avec lui, le dialogue était court :
« Serviteur, monsieur d’Hauterac. »
« Bonjour, monsieur Culoux, mâchonnait mon
père, insistant sur le ridicule de ce nom bizarre. Et
comment va Culoux père? Mademoiselle Culoux
est en bonne santé? Et madame Culoux mère?... »
« Serviteur, mon commandant, merci bien! » sou
pirait le professeur.
LA SANGLANTE IRONIE
33
Car ce défilé de tous les Culoux le navrait. Il dé
nouait la bride de ses sabots. Mon père tortillait son
éternelle queue de souris blanche, et ne résistait pas
à l’envie de se montrer désagréable. Les faibles l’im
patientaient; il devinait que le fils Culoux s’aban
donnait lâchement, aux tourmenteurs, et non moins
lâchement il tourmentait le malheureux Défroquat.
Cela durait quelques minutes, puis il partait pour
la chasse. Alors, mon professeur, s’asseyant devant
le feu, respirait plus à son aise' et faisait mille poli
tesses à ma mère.
Dans la terreur que j’éprouvais vis-à- vis de mes
petits voisins de campagne entrait, pour une bonne
part, l’appréhension d’entendre prononcer le fameux
nom des Culoux. Une fois, derrière la roche du
Pansu, une sorte d’écho avait lâché cette fin de
phrase : «... Fils de Culoux! » Il me semble qu’on
avait crié cela comme une injure, autrement dit :
« Fils de chien! » J’allais tous les jours chez les
Culoux : n’étais-je pas un peu Culoux moi-même ?
Et d’inutiles chevaleries me venaient. Je songeais à
écrire à l’évêque résidant au chef-lieu pour le sup
plier de débaptiser ces gens : un évêque, selon ma
théorie sociale, devant seul savoir débaptiser.
Vers l’époque de ma première communion, il fal
lut bien me rendre au village pour apprendre
l’ordre et la marche de cette cérémonie, et je me
suppliciai d’avance. Enfant ou jeune homme, j’ai
toujours été martyrisé en toutes choses par la peur
—.... —
34
LA SANGLANTE IRONIE
du vilain. Qu’on ne prenne point ce mot pour le
titre de l’ordinaire Satan du catéchisme, j’entends
par vilain le côté malpropre, le côté blessant, ri
dicule d’une situation. Je serais mort plutôt que
d’avouer que j’étais tombé sur le bas de mes reins.
Une grossièreté dans la bouche d’un camarade, un
acte bestial, des allures gauches me donnaient des
frissons, me faisaient fermer les yeux, agiter un
objet, raconter une histoire pour qu’on n’eût pas
l’idée de s’appesantir davantage. Ah ! ce que cette
étrange manie de nier le vilain, c’est-à-dire l’évi
dence, m’a valu de déceptions, de rages et de tris
tesses ! Je mentais pendant des heures afin d’éloi
gner l’attention des autres, et souvent on se deman
dait si je ne possédais pas le génie de l’invention,
tant je mettais de perfection à dissimuler la très
inoffensive maladresse commise en ma présence.
Hélas ! je n’ai jamais rien inventé que moi. Dans ce
milieu de paysans et d’âneries de tous les genres,
c’est inouï ce que j’ai souffert. Mais encore, dans
ce milieu, j’avais du courage, des révoltes géné
reuses ; plus tard, il ne me resta qu’une froide féro
cité, l’idée de supprimer d’un coup l’objet ou l’être
vilain.....
Je plaignais mon pauvre instituteur de s’appeler
ainsi ; pourtant, il s’apercevait moins que moi de la
lourdeur de son nom, il l’oubliait ; il y avait des
jours durant lesquels, très certainement, il croyait
s’appeler comme tout le monde, et cê’s jours-là, moi,
LA sanglante ironie
35
dont la mémoire exercée d’écolier s’entêtait, je me
souvenais pour lui.
Me parlait-il de la grandeur de Dieu ?
« Culoux ! » répondait mon damné cerveau.
Voulait-il m'enseigner le pardon des outrages ?
« Culoux ! » criait mon cœur.
Dirigeait-il mon attention sur les beautés de la
nature ?
« Culoux ! » hurlait mon imagination salie par les
vilaines consonnes.
Et « Culoux » sur toute la ligne, cpiand, au caté
chisme, je sentais les petits louveteaux étouffer des
rires derrière moi. .J’écris louveteaux et je blas
phème les bêtes, car aucune, jamais, n’aura la mau
vaise grâce de l’attitude comme l’homme en état
d’adolescence.
Le Cliâtean., village paroissial, avait une église
singulière, moitié grange, moitié chapelle, une
église sujette aux complications de la chaux et des
pierres de taille. On en avait démoli la nef, fort an
cienne, pour la reconstruire sur des données gigan
tesques, à cause d’un saint qui s’était reposé jadis
près du quatrième pilier (en partant du centre).
Seulement, et c’est là une fatalité poursuivant toutes
les constructions religieuses de notre fin de siècle,
l’argent manqua brusquement. Non, moins brusque
ment, le maire et le curé eurent des discussions au
sujet du quatrième pilier, qu’on disait érigé après la
mort du saint en question ; on abandonna les
36
LA SANGLANTE IRONIE
pierres, les sacs de chaux, les outils ; on recouvrit
en hâte la chapelle du milieu d’un plafond de
chambre d'hôtel,. et Dieu, obligé de demeurer à
l’auberge, perdit énormément de sa popularité dans
le village.
Ce fut au milieu de ces décombres, sans grandeur,
que je me familiarisai avec le souverain de notre
monde.
On a trop de fois décrit les sensations d’un ado
lescent en présence du sacrement de l’Eucharistie,
et toutes ces extraordinaires descriptions, les unes
ferventes, les autres impies, me paraissent trop dé
nuées de sincérité pour que je m’attarde ici à une
analyse respectueuse.
■ Je vis cette église tachée de plâtras, cet autel pro
visoire, orné de fleurs de papiers peints, cette chaire
dont l’étroitesse contenait difficilement le gros
ventre de nos missionnaires prédicateurs, toutes ces
petites filles qui se gaussaient des petits garçons, et
tou s ces petits garçons qui charborinaientdes horreurs
sur les pierres de taille bien blanches; je vis le curé
s’éponger le front en été, se servir d'une chaufferette
en hiver, et j’entendis des vingtaines de gosiers ru
gueux déflorer le Magnificat. Cela me rendit per
plexe, nerveux, peut-être même, tout en dedans,
moqueur. Un sentiment surnageait, la pitié : Dieu
me fit de la peine. Je ne puis exprimer dans un lan
gage plus correct ce sentiment douloureux. Et com
ment prier sérieusement qui vous fait pitié?... Cou-
LA SANGLANTE IRONIE
37
fesser son état d’âme au jeune curé un peu rougeaud,
qui ouvrait des yeux ronds comme des billes de verre
de couleur, était-ce possible ? Je communiai simple
ment, en suivant la file, pas à pas, baissant les pau
pières, imitant la tenue des autres, un brassard de
moire blanche au bras, tandis que les voisinsportaient
de la mousseline, sans fatuité pour cette distinction,
tâchant de me rappeler l’acte d’Amour, et m’aperce
vant avec stupeur que l’émotion m’empêchait absoluument de le savoir par cœur ce jour-là, m’acharnant
à répéter des syllabes muettes «... me... me... te...
se... », bredouillant des phrases incohérentes qui,peu
à peu, m’écartaient de la solennité. Je revoyais Sciuville, une petite fille de nos fermiers, se trompant,
la veille, juste au même endroit, puis notre mission
naire l'appelant « Espèce de petiteguenon\ » en pro
nonçant gueu. parce qu’il était Breton de naissance ;
puis c’était une faim diabolique me saississant aux
entrailles (nous étions tous debout dès quatre heures
du matin ! ), la terreur folle de me mettre à mâcher
l’hostie comme du gâteau, l'idée persistante que ce
devait être d'un goût miraculeux, et, pour terminer,
l’étonnement suprême de ne lui trouver que la
fadeur toute naturelle d'un pain à cacheter!...
On nous expédia vivement, garçons d’un côté,
filles de l’autre ; nous chantions faux, le curé rugis
sait en dessus ; les missionnaires, corsant la céré
monie, s’oubliaient jusqu’à battre la mesure. Et,
dans le bout de l’église, j’apercevais ma mère, ca8
38
LA SANGLANTE IRONIE
chée près du bénitier, pleurant effroyablement.
L’odeur de l'encens, mêlée au parfum de jasmin
s’exhalant de ma chevelure pommadée, me barbouil
lait l’estomac ; je défaillais. Le colossal cierge que
je tenais roula sous les piétinements des fidèles, et
je perdis connaissance. Pendant une minute, je de
vins fort intéressant : des jeunes femmes s’empres
sèrent, on me coucha dans la sacristie, un prêtre
déclara que j’étais favorisé du ciel, car on me croyait
mort. Je sortis de ce cauchemar pour me sauver,
honteux comme un coq aspergé d’eau bénite.
Nous nous en allâmes, ma mère et moi, par le
chemin des prairies, le plus court. Le temps était
magnifique, les groupes de paysans endimanchés
s’éparpillaient dans le vallon, sur lès coteaux, de
venant moins laids à mesure qu'ils s’éloignaient.
Leurs garçons, d’un noir de drap neuf, prenaient
des airs de gros insectes voletant à travers les feuil
lages tendres, et leurs fillettes, tout en blanc, s’abat
taient, ainsi que des fleurs d’amandiers, le long.des
ravines. Je m’arrêtai devant le pont de planches
posé sur la Mauronne ; je voulais dire des choses,
ma poitrine débordait, mon principe du joli me
poussait à de soudaines vertus eu ce frais décor de
printemps ; je regardai ma mère, et, comme le bon
Dieu, elle me fit de la peine.
Ce jour-là, sans doute, il y eut au fond de
mes yeux une expression drôle, un involontaire
mépris.
LA SANGLANTE IRONIE
39
Cette femme, frappée d’un choc intérieur, se bou
leversa bien désagréablement pour moi.
•De ce jour datent mes études profanes de la vie,
mes remarques les plus tristes sur le vilain, peut-être
aussi un dégoût latent d'exister. Nous passâmes le
pont: je laissais derrière moitoute.ma petite enfance.
Nous marchions lentement, moi mangeant un pain
en couronne, dénommé tortillon, elle relevant sa
robe de cachemire bleu, dans un sentier pâlissant
l’herbe d'un ruban jaune. Les prairies s’allongeaient,
s’étendaient , interminables, vert sombre à nos pieds,
presque rousses au bord des haies de buissons sépa
rant les propriétaires. Il y avait les prés du vieux
Mitoulaud, un grand marchand de foin, ceux du no
taire, ceux de madame de Lameruze et les nôtres.
Nous suivions le chemin de fer, nous surplombant ;
deux trains venaient en sens contraire, couvrant
d’un tourbillon de vapeur tout le' paysage si vert,
là-bas. Planté droit, un peuplier semblait nous
attendre.
« Tu as tort de manger maintenant, Sylvain ! » me
dit ma mère du ton rogue qui lui était habituel.
Puis, tout de suite, elle reprit d’un ton plus doux,
d’un ton que je 11e lui savais pas :
« Sylvain, tu n’auras plus faim pour le déjeuner ;
il y a une crème, et ton père te grondera... »
Je la regardais toujours, les regards noyés d'un
attendrissement satisfait, je cherchais des explica
tions bizarres. Pourquoi me gronderait-on ? J’étais
40
LA SANGLANTE IRONIE
un ange ! Des ailes planaient autour de mes épaules,
comme la vapeur du chemin de fer... Oui, j’aimais
bien le tortillon, mais j’aimais mieux mes parents,
encore plus le bon Dieu malgré sa trop ordinaire sa
veur de pain à cacheter. Petit à petit, en lui adressant
ces phrases mentales, je l’apercevais telle qu’elle se
présentait à moi, qui ne l’avais jamais examinée avec
tant de persistance. Je la trouvais épaisse, comme
un animal d'un bleu aveuglant, gauche, les joues
brûlées par les fumets des cuisines, embreloquée
d’une chaîne d’or qui faisait penser à un maître bru
tal la menant paître ; elle avait la face bouffie, les
lèvres duvetées, portant son chapeau fleuri de roses
rouges, très en arrière, brune à faire frémir, les pau
pières en bourrelets de graisse ; enfin, une belle
paysanne de trente-cinq ans, mais une dame abso
lument commune. Etait-ce donc la première fois que
je la voyais ? Non, seulement c’était la première fois
que j’avais le désir spontané de l’embra’sser, et elle
ne répondait point à l'idéal que je me faisais de la
femme qu’on embrasse volontiers. Un garçon de
treize ans, quand il n’est ni vicieux ni embras
seur de sa nature, n’estime guère les charmes plan
tureux. Selon mes aspirations, une femme, mère ou
épouse, devait être blonde, svelte, gracieuse, habillée
de vêtements de velours comme le portrait de notre
grand-mère, dans le salon d’Hauterac.
« Maman... » murmurai-je.
Et je continuais de la toiser de ses lourdes bottines
LA SANGLANTE IRONIE
41
à son chapeau prétentieux, panaché de fleurs de re
posons. Elle s’émut.
« Pauvre gamin ! » dit-elle les dents serrées.
Puis, sans transition, elle s’écria :
« Non, ça ne peut pas durer, ces histoires-là! Les
curés m’ont toute démolie; je n’ai pas peur de leur
enfer, mais je crois en Dieu. Pour être ce que je suis,
je n'en suis pas moins une brave fille... Et toi, tu
n’es pas un polisson comme les autres, tu es une
demoiselle, mon Sylvain, mais tu comprendras plus
tard ! »
Elle fit une pause, sortit son mouchoir, s’essuya
les yeux, chevrota un fragment de litanie.
« Ce jour d’aujourd’hui, reprit-elle solennelle
ment, levant sa main chaussée d’une mitaine de co
ton, que je lui empruntais quelquefois pour pêcher
des têtards de grenouilles en ayant soin d’en fermer
le pouce, ce jour d'aujourd’hui, c’est un jour, Syl
vain !... Je te dois la vérité. Tu as du cœur, toi, je
suis sûre que tu ne répéteras rien... »
Sérieusement inquiet, car elle parlait peu d’habi
tude, craignant de faire des fautes de français, je
m’arrêtai de nouveau.
« Maman ! maman ! Qu’est-ce que tu as ? » lui de
mandai-je en m’agenouillant dans l’herbe.
Alors, elle appuya ses robustes poings sur mes
épaules comme pour faire pénétrer jusqu’au fond de
mes entrailles ce qu’elle allait me dire.
((Je ne suis pas ta mère 1 » lâcha-t-elle tout crûment.
42
LA SANGLANTE IRONIE
11
Notre salon d’Hauterac était tapissé d’un vieux
papier velouté à bandes grenat, tombant en lam
beaux dans les angles. Cette grande pièce moisie,
aux persiennes toujours fermées, m’inspirait une
respectueuse admiration. J’y entrais sur mes poin
tes, trébuchant contre les meubles à cause de la cire
dont on frottait le parquet une fois la semaine. 11 y
avait là un piano de bois de rose, très étroit, six fau
teuils de soie usée, un canapé forme empire, et des
girandoles de bronze doré contenant des bougies
transparentes. Aux murs pendaient tristement le
portrait de ma grand’mère en face d’un tableau re
présentant un clocher muni d’une horloge, dans un
paysage fou, plein de cascades et de précipices ; on
glissait de temps en temps une montre dans le trou
rond du clocher.
Après ma première communion, j’eus des mois
entiers de mélancolie. Je rêvais tout éveillé à je ne
LA SANGLANTE IRONIE
43
savais pas bien quoi, et je m’introduisais dans cet
obscur salon, portant des livres par maintien, m’é
tendant sur le canapé, ne faisant aucune autre étude
que celle du vide. Je ne me trouvais pas malheu
reux, mais des larmes luisaient sous mes paupières,
je pleurais d’ennui, de lassitude, je pleurais de sen
tir ce salon vide, ce salon que l’on cirait pour la ré
ception d’une absente qui ne reviendrait plus puis
qu’elle était morte. Je pleurais parce que la maison
était vide, la campagne vide, l’église vide, les Bara
ques vides, ma tête vide. Mon ami le chat sauvage
me délaissait pour faire la guerre aux. nichées des
lapins de nos garennes. J’avais remarqué que les pe
tits paysans, mes voisins, se poussaient du coude
en me croisant dans la fourche du chemin. Les ali
ses n’étaient pas mûres. Mon professeur semblait
tourmenté d’une soucieuse rage. Brusquement, le
goût de l’ombre me prenait en pleine lumière, des
doutes m’assaillaient en pleine confiance, en pleine
envie d’affection mon cœur se resserrait.
Les jeudis et les dimanches, comme je n’allais pas
aux Baraques, je m’installais dans le salon. Ses
persiennes, toujours fermées, le plongeaient dans
une obscurité singulière. On y voyait qu’on n’y
voyait pas. Les angles se fondaient, se perdaient à
travers une perspective de rien, et des lambeaux dé
tachés du papier grenat, s’agitant quelquefois sous
des courants d’air imperceptibles, affectaient des
tournures d’apparitions suspectes. Ge salon tenant
44
LA SANGLANTE IRONIE
le bout de la maison 11’était jamais visité ; on y met
tait les confitures au fond de grands placards dis
simulés derrière le papier grenat, et, comme on re
nouvelait les provisions pour la table le jour du
frottage, le samedi, on n’entrait jamais un autre jour
chez moi. Pourquoi de treize à dix-huit ans ai-je
considéré que ce salon représentait mon chez moi ?
Encore à présent, je l’ignore, et pourtant je me rap
pelle des détails qui, eux seuls, me donnaient la sen
sation d’être mon maître dans cette pièce empestant
la cave, la tombe. Sur la cheminée de marbre, très
haute, il y avait les belles girandoles de bronze doré
garnies de leurs bougies transparentes ; je fus des
mois sans les regarder attentivement, puis, de con
templations en visions hallucinantes, je découvris,
un soir d’orage, comme une petite lueur s’éteignant
à l’extrémité d’une des mèches blanches, intactes,
des bougies. Je clignai de l’œil, je me frottai les pau
pières : est-ce que je rêvais? Je courus vers la che
minée, j’examinai les bougies une à une, et un fris
son me passa par tout le corps lorsque je constatai
que, vraiment, l’une d’elles, la troisième, celle du
milieu, avait brûlé : la mèche était noire. Or, per
sonne autour de moi : mon père travaillait ses carrés
d’artichauts, Maria, mon ancienne mère, cousait
dans sa cuisine, qu’elle quittait rarement, aimant à
trôner parmi les casseroles et les épluchures de lé
gumes. La veille, on n’avait pas même allumé de
lampe tant le soleil s’était voilé tard. Ainsi, les bou
45
LA SANGLANTE IRONIE
gies s’allumaient toutes seules !... En voici une qui
venait de brûler, bien que la mèche demeurât froide
sous mes doigts, et je respirais, dans les relents du
moisi, une certaine odeur humaine : j’avais l'idée
fixe que ce salon mort s’était animé la nuit ou peutêtre devant moi, à l'instant, qu’une robe y avait
traîné le long des meubles, que des créatures muet
tes s’étaient approchées de la cheminée, avaient
éclairé soit de leurs yeux surnaturels, soit de la lu
mière de cette bougie si transparente, la chambre té
nébreuse..Je n’eus pas peur. Je sortais des études re
ligieuses comme d’un bain préparatoire ; la chimie
combinée des croyances catholiqnes à tous les mi
racles et mon horreur du positif de l’église me dis
posaient à des superstitions. Ce que je trouvais ridi
cule de la part d’un saint de plâtre ou d’une hostie fa
rineuse, je ne pouvais manquer de le trouver joli
dans un salon presque élégant, tout mystérieux, rem
pli encore du souvenir désolant de madame d’Hauterac, ma vraie mère. Elle avait vécu les dernières
années de sa vie lâ, étendue sur le canapé, assise près
de cette cheminée, les mains errant sur le clavier du
petit piano en bois de rose. Elle devait y revenir !...
Déjà discret comme un homme fait, je n’osais
point questionner Joana. De son côté, cette femme,
regrettant sans doute son aveu, se taisait, anxieuse,
me guettant de ses gros yeux à fleur de tête, ayant
l’aspect d’une bête passive que je pourrais meurtrir
quand je le voudrais.
3.
46
LA SANGLANTE IRONIE
Parler à mon père, qui ne causait jamais, je ne
l’eusse point tenté. Mon professeur, certainement, ne
savait rien de l’histoire intime de notre famille... et
mon imagination se montait, se montait... Je rêvais
debout, je rêvais étendu; la nuit, des cauchemars
me secouaient, le jour, j’étais si taciturne que mon
père me dit une fois :
« Eh bien?... Sylvain, mon garçon, tu as une
figure d’enterrement..; Monsieur Culoux t’apprendt-il à servir la messe, maintenant? Je n’aime pas
ça. »
Les phrases de mon père me donnaient toujours
l’impression d’un tonnerre éclatant dans le corridor,
notre immense corridor dallé de pierres jaunes où,
même en marchant pieds nus, on réveillait des
échos, et je ne répondais point à ces phrases inci
sives qui n’appelaient, d’ailleurs, en aucune manière,
une réponse quelconque. Mon âge, âge de transition
et de troubles, favorisait aussi mon aptitude mala
dive à recevoir toutes les commotions : chocs mo
raux, heurts du physique, émotions désespérantes.
J'étais né triste, sauvage, embêté d’avance par les
vilaines choses, m’essayant le plus possible à les
détourner de moi, n’y réussissant jamais, devant
fatalement m’abîmer dans des contemplations inté
rieures pour tâcher de me sauver de la vie.
Je me mis à lire des œuvres littéraires. Nous pos
sédions une bibliothèque prodigieusement bourrée
d’œuvres sentimentales et démodées : je choisis mes
LA SANGLANTE IRONIE
47
auteurs parmi les plus sombres, les plus eu rapport
avec la mélancolie de mon royaume, le salon d’Hauterac, et j’eus bientôt sur les femmes des idées de
jeune Amadis. Dominant toutes les situations dra
matiques, je voyais le spectre de ma mère, une
douce femme disparue je ne savais pas comment.
Un instinct extraordinaire me poussait à la ren
contre de toutes les.belles revenantes désolées; si je
11e saisissais pas, souvent, la raison de leur déses
poir, j’avais la ferme volonté d’en venger au moins
quelques-unes, je m’apitoyais sur la fatalité de leur
sort, je pleurais même de douleur en devinant com
bien les malheurs de l’existence réelle devaient être
plus laids, plus lourds que ceux décrits par les
romanciers. Le résultat de cet entraînement à la
noirceur fut que je ne distinguai plus le rêve de la
réalité. Les bougies s’allumaient spontanément
devant moi; derrière moi, j’entendais des mots
murmurés, des soupirs d’angoisses. La nuit, je me
réveillais en sursaut, la gorge contractée, j’enten
dais aller, venir, dans notre maison close; 011 ouvrait
les volets du salon mystérieux. Une fois, je perçus
distinctement une note de musique fusant du cla
vier de ce piano condamné, au mutisme depuis tantôt
dix ans. Je couchais dans une chambre très éloignée
de ce salon, et je le sentais s’animer à travers les
murs; il revivait d’une vie étrange. Ma mère prési
dait, du haut du rigide canapé de forme empire, des
fêtes nocturnes, recevait des gens (quels gens?), leur
48
LA SANGLANTE IRONIE
jouait des choses sur ce clavier blanc connue une
bouche ouverte riant un rire formidable.
A table, en présence de mon père, quand il me
fallait dire : « Oui maman, merci maman »,à cette
femme qui n’était qu’une inférieure vis-à-vis de
moi, le gamin noble, je peinais terriblement. Pour
quoi me laissait-on croire que cette femme, si
vilaine, était jna mère? J’en enrageais. Toute une
haine couvait contre elle, peut-être contre lui.
Des lointains de mon enfance, je ne me rappelais
pas grand’chose. Ils s’entouraient d’une brunie.
J’avais toujours été malade, tantôt la croissance,
tantôt les rhumes, et sans cesse, à côté de mo:, cette
Joana, notre domestique ou notre parente, avec ses
yeux à fleur de tête, des yeux de bestiaux ruminants,
ses mains énormes, son torse large, ses cheveux
superbes, bruns comme des lainages de brebis
brunes.
Elle me soignait, me fouettait tranquillement, gar
dant une physionomie calme. Oh! ces physionomies
de femmes passives!... Ces surfaces d’eau dormante
dans lesquelles tant de fois j’ai plongé mon cerveau
fiévreux pour ne trouver que du sable mouvant,
beaucoup de limon fétide!...
Je croyais qu’elle était ma mère parce quelle me
tutoyait; nos autres domestiques me disaient vous.
Nous avions voyagé longtemps, puis, soudain, la
maison s'était immobilisée telle que je la voyais
maintenant, dans des vignes vierges, au bas d’une
LA SANGLANTE IRONIE
49
colline, entourée de prairies comme de beaux lacs
verts, et cette femme, toujours cette femme, avait
rangé les meubles du salon, l’avait ciré, cloîtrant
dans l’ombre et le silence un malade qui craignait
le jour comme on craint le feu. Je ne reconstituais
pas les scènes de jadis. 11 ne me restait que des inci
dents secondaires : par exemple, papa m’achetait un
cerf-volant à la ville, deux enfants des fermiers me
donnant des oiseaux apprivoisés; mais les princi
pales notions me manquaient, je ne me rappelais ni
l’enterrement, ni tous les désordres qu’amènent les
décès dans les familles. Étant petit, j’avais le cer
veau brouillé complètement.
L’hiver s’annonça très rude, l’année de ma pre
mière communion. Mon père décida que je le passe
rais en pension chez les Culoux pour me changer
un peu le tempérament, AïsdAïAX. Les Culoux, des
paysans, redresseraient mes façons alanguies, puis
qu’ils se disputaient du matin au soir; ils me feraient
la morale en même temps. Cette décision contraria
fort Joana. Quand M. Culoux vint me chercher pour
débattre le prix de la pension et casser une croûte
sur ce marché, elle pleura, se lamenta; je m’atten
dris, car elle me faisait toujours de la peine,, au
fond. Mon père bougonna et nous tourna le dos.
Mon professeur, lui, baissait le nez.
La famille Culoux se livrait, l’hiver, à des tra
vaux furibonds dont il m’échut une modeste part.
Aux veillées, les trois demoiselles Culoux, en rang
50
LA SANGLANTE IRONIE
de taille, assises à la longue table de chêne, les
jambes droites comme des fuseaux de chanvre ali
gnés, cassaient des noix que j’étais chargé de trier
soigneusement. De son regard clair de chouette mé
contente, madame Culoux dirigeait mes doigts ner
veux.
« Pas si vite, moucliur! » clamait-elle dans son
mauvais français.
Et elle m’expliquait d’une voix aiguë, glaciale,
une véritable bise de Noël, que lorsqu’on va trop
vite on ne va pas longtemps. Clémence, Hermance
et Hortense cassaient avec un triple mouvement de
marteau qui semblait sortir du même corps. Tac !
tac! tac! Les coques de noix sautaient à droite et à
gauche, elles les poussaient vers moi, Clémence en
boudant, Hermance en grimaçant, Hortense en riant
quelquefois. La cuisine des Baraques, une pièce
aussi grande que notre salon d’Hauterac, était pleine
d’ustensiles aratoires que le père Culoux nettoyait,
limait, réparait. Tac! tac! tac!... nouvelles noix
broyées, nouvelles coques à droite et à gauche; je
les triais, la mère les empilait dans un sac, le vent
s’engouffrait dans la cheminée monumentale où ratatouillait la pâtée des porcs; une lime tombait; le
chien de berger, dormant sous notre pluie de
coquilles sèches, ronflait plus lamentablement; et,
je dois l'avouer, mon tempérament ne se redressait
pas!... Culoux, professeur, n’assistait jamais aux
veillées des Culoux énous illeursil demeurait chez
LA SANGLANTE IRONIE
51
lui, en bas, près du four au pain; il s’était aménagé
là une logette de cénobite, peuplée de livres. Un
méchant lit de sangle, une vieille couverture de che
val, une chaise de paille et une mèche de lumignon
trempant dans l’huile, lui suffisaient pour sês tra
vaux particuliers. Nous ne causions pas en dehors
des études, aussi je n’osais guère lui demander
pourquoi il avait l’air de nous fuir.
Cependant, la distraction de Y énousillage ne me
faisait pas perdre ma monomanie de rêver. Mais
j’avais des effusions subites, j’imaginais des atten
tions délicates, des prévenances romanesques pour
les trois demoiselles. Hortense, la plus jeune, m’at
tirait ; elle était moins laide, plus gaie, d’une gaieté
de hibou qui apprendrait à sauter à la corde!... Son
nez retroussé s’épatait au milieu de sa figure comme
une nèfle collée vers un mur de briques; ses yeux,
chinoisement relevés sur les tempes, ses cheveux
noirs tirés à se rompre tout autour de son front
bombé, lui donnaient l’aspect d’une fille du CélesteEmpire : seulement, elle possédait des pieds fabu
leux, qui détruisaient un peu l’illusion. Devant sa
mère et ses sœurs, elle ne m’adressait que des rica
nements de mauvais augure; le matin, en cherchant
le sucre pour sucrer nos bols de tisanes chaudes,
elle daignait m’expliquer des choses. Je m’enhardis
à lui confier que j’avais horriblement froid la
nuit. Ma chambre était située au nord, la sienne
au-dessus des étables des bœufs, toute réchauffée
LA SANGLANTE IRONIE
par les fumiers des bonnes bêtes : nous changeâmes.
Un matin, j’allai prendre des objets que j'avais
oubliés dans la chambre du nord; j’entrai à l’improviste et je reculai de surprise. Hortense s’habil
lait. Solidement plantée sur ses jambes fuseaux, en
chemise de toile écrue, sa peau rougeâtre faisait
paraître cette toile presque blanche; elle me pro
duisit l’effet d’une femme en bois. Sa gorge toute
plate ne taquinait nullement la rêche étoffe, et bien
des semaines je conservai l’idée que les seins des
femmes étaient un accessoire de leur corset, non de
leur personne.
Elle eut un cri de chat en colère, puis elle passa
un jupon vivement.
« Excusez-moi, mademoiselle », murmurai-je.
Je dégringolai l’escalier des Baraques pour aller
chez mon professenr, les pommettes de mes joues
colorées par le feu de la pudeur. Cette fille-là, je lui
rends justice, a beaucoup contribué à me perfec
tionner dans la vertu.
Un dimanche que j’écrivais du latin avec mon
professeur, Culoux père fit irruption dans notre
logette, saoùl comme un âne au temps de luzernes.
Il y eut une scène épouvantable.
« Sortez! » dit posément le fils au père trébuchant.
« You! You!... » répéta le bonhomme ahuri,
essayant de s’asseoir sur ma chaise, car je m’étais
levé tout tremblant.
Etienne Culoux tenait une règle et la brandissait
LA SANGLANTE IRONIE
53
dans un maintien victorieux que je ne comprenais
point. Mon imagination, enflant tout de suite les
situations, me montrait un drame de famille,
quelque chose d’irréparable accompli en ma pré
sence, un père crevant de honte quand il reviendrait
à lui, un fils pour toujours dégoûté, fuyant le toit
familial.
« You! You! » grommelait de plus enplusGuloux
père, tandis que Guloux fils cherchait son pot à l’eau.
« Va-t-il le lui casser sur la tête? » me demandaije frémissant de terreur.
« Vous êtes un cochon ! » dit encore le fils.
Et, avant que je pusse l’empêcher de commettre le
sacrilège, il répandit à flot toute l’eau de son pot sur
la tête de son père.
Des sentiments bien divers me bouleversaient.
Cet ex-prêtre, cet homme froid, de nature métho
dique, appelant son père cochon en présence de son
élève, ensuite ce vieillard lâchant ses you you
réjouissants, plein comme une cruche, ce paysan
ayant trop arrosé un marché avantageux, riant
d’un rire idiot sous le torrent qui l’inondait, la
blouse trempée, les cheveux gouttants, s’offraient
en opposition si brutale que je fus saisis d’un fou
rire nerveux, et je ne me calmai que dans les larmes.
Alors, mon professeur, exaspéré, monta l’escalier
des Baraques.
J’entendis des cris, des objurgations patoises, un
tapage infernal de marmites qu’on distribuait au
54
LA SANGLANTE IRONIE
tour de la cuisine. Des domestiques, égrenant du
maïs, sortirent pour ne pas gêner leurs explications.
Je pensais qu'on allait se dévorer. Je me glissai à
pas de loup le long de l’escalier, je montai à mon
tour, j’écoutai aux portes. Il y avait là les trois
demoiselles ébouriffées, d’un rouge intense, les bras
dressés comme les tentacules de la même pieuvre.
Affalé dans un coin, le père s’endormait ; la mère
l’épongeait en hurlant des mots aigus, et je ne pus
m’empêcher de voir qu’elle le brutalisait sournoise
ment tout en feignant de le plaindre. Le fils, s’ex
primant en français, disait des choses monstrueuses;
cela s’échappait de sa bouche connue, tout à l’heure,
les flots d’eau du pot. Il leur reprochait leur ladrerie,
des bouts de chandelle qu'on lui refusait pour veiller
$ part, des habits qui ne tenaient plus sur lui, le
pain qu’on lui coupait au dîner en morceau moindre,
la viande dont ses sœurs se sustentaient dans le
temps des moissons, leur saleté, leur bêtise. Et les
trois sœurs l’accablaient de ce nom lancé perpétuel
lement, soit en trio, soit en solo : « Défroquat ! Dé
froquat !.. » ■
La mère les excitait naïvement, regrettait des
choses que ses flancs avaient faites, ponctuant son
discours du même mot furieux :
« Défroquât! défroquat! »
Je me bouchai les oreilles. Mon professeur me
retrouva derrière la porte, grelottant de froid, et de
chagrin.
LA SANGLANTE IRONIE
55
Je crus qu'il allait me gronder ou s’excuser, mais
il me dit, pinçant les lèvres :
« Hein ! ces vieux, ils ont leur compte ! Gomme si
vous n’étiez pas mon gagne-pain, vous !... »
Triomphant, il s’apaisa par degrés, reprit son ton
ordinaire, me cajola,- et nous redescendîmes dans le
latin.
Le plus étonnnant, c’est que la scène n’eut pas d’au
tres échos. Chacun se renferma dans sa besogne
journalière, ne se souvenant de rien, se jetant des
regards mauvais par simple habitude tracassière. Il
fallait une philosophie que je n’avais pas pour dé
mêler l’esprit, de famille et d’unité subsistant quand
même-dans cet intérieur bizarre.
On s’injuriait, mais on n’oubliait pas l’heure des
pâtées aux porcs, aux bœufs, aux oies, aux poules,
l’heure du foin au chevaux et aux moutons. Tout en
se traitant de Défroquat, on mettait le couvert sur
la vieille table patriarcale ; Clémence, Hermance et
Hortense, YHortenso, comme on prononçait, ali
gnaient les couteaux, les fourchettes et les assiettes
et les verres. Ces discussions, qui nie semblaient, à
moi, l’adolescent nerveux, absolument insoutena
bles, leur procuraient l’occasion de faire valoir leurs
efforts communs tendant à la bonne harmonie du mé
nage Culoux. J’étais malade ; eux, ils avaient faim !...
Ce soir-là, tout ce monde mangea les iniques jusqu’au dernières miettes jaunes; moi, j’eus un accès
de fièvre !
56
TA SANGLANTE IRONIE
Et mes tristesses, un moment dissipées par la nou
veauté du milieu, m’étreignirent avec une persis
tance plus âpre. J’ouvrais, le soir, ma fenêtre donnant
sur toute la vallée ; je contemplais le ciel, la terre ;
je me disais : « Où est donc le repos ?» je redoutais
les femmes et les hommes, pêle-mêle, y compris les
jeunes lourdauds du chemin des écoles; je ne voyais
pas d’être digne d'un attachement sérieux.
Le vent soufflait en s’engouffrant dans les che
minées larges ! Oh ! ce vent! cette voix désolée d’un
plus désolé encore que moi, cette voix de ceux
qui n'ont plus de bouche pour crier, pour se plain
dre ! Chez moi, je ne l'entendais pas si bien, car
notre maison, au bas du coteau, ne recevait pas
directement tous les coups de bise. Dans les Bara
ques, mal bâties, ouvertes à la bourrasque, le vent
pénétrait comme dans un tuyau d'orgue. Je me
réveillais parfois pour allumer une chandelle, visiter
les recoins, les placards, l’intérieur de la cheminée,
tremblant de dénicher une bête agonisante ou un
oiseau de proie tombé des nuages. Rien ! Et d’ail
leurs c’était ce rien qui résumait le mieux mes
effrois. Les gens me faisaient peur, la vie me faisait
peur, j’avais peur de rien.
La nuit de Noël, les Culoux se rendirent en troupe
à la traditionnelle messe de minuit. L’Hortenso
produisait un chapeau extravagant, où se réunis
saient des échantillons de toutes les choses qu’on a
le droit, à la rigueur, de porter sur un chapeau de
LA SANGLANTE IRONIE
57
femme. Avant de sortir, la mère ferma les armoires
en jetant des regards sournois du côté d’Etienne
Culoux, qu’elle accusait de perquisitions déloyales.
Du reste, les uns et les autres se soupçonnaient
éternellement. Clémence, disaient les domestiques,
fouillait les tiroirs de ses deux sœurs ; Culoux père,
prétendaient les trois demoiselles, cherchait les clefs
du cellier dans les poches de sa femme ; Etienne,
contait la mère, volait du fil, des aiguilles, afin de
raccommoder ses vêtements. Lorsqu’ils furent partis,
chaussés de leurs socques bruyantes, munis de leur
lanterne. Etienne respira : il m’envoya au lit : il lui
était défendu de m'envoyer à l'église par les temps
de neige ; et je gagnai ma chambre, regrettant le
bon feu de la cuisine, un peu aussi les boudins pré
parés sur le gril pour fêter le réveillon.
Dans ma chambre, la lune, derrière les vitres sans
rideau, me fit l’effet d’une pale face de malade; j’eus
des frissons d’angoisses. Je voulus confectionner un
piège à rats avec de l’osier qu’on m’avait donné, je
voulus étudier la vie de César, et, brusquement
lassé, je me mis à considérer l'immense cheminée
vide, sans les souliers, sans la bûche, la cheminée
dépoétisée. Le vent chantait d’étranges cantiques. La
neige brillait dehors comme de la poudre d’argent.
Au loin, des ombres mouvantes tachaient ça et là sa
blancheur de petits points rouges pareils à des
yeux de loups s’allumant, se poursuivant.
Debout près des vitres, je rêvais. Une 'cloche son-
58
LA SANGLANTE IRONIE
liait minuit, l’heure des revenants, et de mes lec
tures de l’été je me remémorais des passages téné
breux, des enfants enlevés par des brigands, des
jeunes gens se battant en duel sous une tour, une
femme assassinée par des hommes masqués. En
définitive, j’avais peur, cruellement peur.
Une heure s’écoula. Je m’enveloppai d’une cou
verture et demeurai près de cette fenêtre, n’osant
plus ni regarder la cheminée ni regarder la lune. Un
chien aboyait dehors. Je perçus tout d’un coup un
frôlement contre ma porte, une clef tourna dans ma
serrure, puis personne ne bougea. Effaré, je saisis
un fusil rouillé qu’on m’avait prêté pour essayer de
tirer des alouettes, et je le plaçai rageusement entre
mes jambes. Personne encore!
Je me sentais mourir, moi qu’un bœuf menaçant
n’aurait pas fait reculer en plein jour.
« Qui est là? » criai-je.
Le vent répondit seul.
Je vois d’ici cette colossale expédition pour une
cause si futile. Après avoir deviné qu’on venait de
m’enfermer, je pensais que des bandits, introduits
dans la maison presque déserte, allaient y mettre le
feu, me brûler vif moi et mon professeur. Je réso
lus courageusement, maintenant que je savais leur
but, de m’échapper par la cheminée. J’entassai les
chaises, mes paillasses et une table, je m’accrochai
à toutes les aspérités du mur, à toutes les fentes des
pierres : je me trouvai sur le toit. Il faut dire que les
LA SANGLANTE IRONIE
59
cheminées, clés Baraques avaient la largeur d’une
fenêtre béante en plein ciel. Une fois sur le toit,
j’entrai dans le grenier par une lucarne dont j’ôtai le
bouchon de paille, puis je collai mon oreille au plan
cher. Tout était silencieux. Ni fumée, ni bruit de
bottes, ni râle d’agonie. Le chien aboyait pourtant
sans relâche... Je descendis l’échelle du grenier, me
laissai glisser à la force du poignet sur le seuil de la
cuisine. La porte était fermée à double tour. J’écou
tai : on causait, et cela sentait le boudin frit! Etienne
Culoux réveillonnait-il, lui, le sobre?... Non, ce
n’était pas croyable. 11 me fallait le voir. Je m’ac
croupis à l’endroit où l’on avait pratiqué une cha
tière, je mis ma figure inquiète à cet humble petit
passage de tous les minets des Baraques, et je retins
ma respiration.
Dans la salle sombre, une joyeuse flambée crépi
tait; une femme et un homme se chauffaient, se
parlant très bas. La femme avait une robe bleue,
relevée sur de grosses jambes mouillées qui sé
chaient en fumant; elle avait ôté-son chapeau, ses
cheveux crépus se dénouaient à travers le fond de
la nuit : on eût dit que cette chevelure 11e finissait
plus, se perdait loin, en arrière, s’enfonçait. Ses
yeux scintillaient, elle mangeait vite, hochant le
front à ce que lui narrait son compagnon, penché
au-dessus de son épaule. Cette femme, c’était Joana,
mon ancienne mère !...
J’eus immédiatement la pensée qu’elle me deman
60
LA SANGLANTE IRONIE
derait. Peut-être venait-elle me chercher? Mon père
était malade ou mort!... Mais non, puisque ces deux
individus mangeaient du boudin ! Un litre de vin
cacheté, tout poudreux, fut entamé. Mon professeur
riait d’un rire diabolique en le débouchant. Ils
burent. Je m’aplatis par terre, gelant, mais trop
curieux pour lâcher prise. Ah ! s’ils avaient pu aper
cevoir ce pauvre visage de chat humain guettant à
son trou comme un mendiant qui a flairé une bom
bance!... Je restai bien immobile, bien recroque
villé, ne respirant que du bout des narines. Ils
mangeaient, leurs mouchoirs étalés sur leurs
genoux. De temps en temps, Etienne redressait la
mèche de la lampe, un bec huileux, son lumignon
particulier, et il versait fiévreusement du vin, em
plissant le verre de Joana qui hochait toujours le
front, les yeux luisants. Ce manège dura un quart
d’heure, car ils engloutissaient ferme tous les deux.
Au ras du sol, je voyais des choses dégoûtantes :
les souliers d’Etienne bâillaient par les extrémi
tés, ses orteils aux ongles sales dépassaient, en
tourés de bribes du coton des chaussettes. Le plan
cher, gluant de neige fondue et de vieille graisse,
s’étoilait çâ et lâ d’un trognon de chou, d’une loque
à frotter le cul des marmites, d’un crachat du père,
toujours enrhumé d'un rhume malpropre. 11 est
certain que je voyais trop de bas en haut, et cela me
levait le cœur, mais le désir de voir davantage me
enaillait. Que pouvait donc faire chez les Culoux
LA SANGLANTE IRONIE
61
celle que j’appelais mon ancienne mère?... Le feu
s’éteignait, croulait en braises ; le lumignon ne don
nait qu’une petite lueur fumeuse. Des reflets divers
coloriaient ces gens comme de vulgaires images
d’Epinal : tantôt Joana était bleue et rouge sans au
cune atténuation de nuance, tantôt mon professeur
paraissait noir comme un charbonnier. Des ombres
falotes se jouaient sur les murailles : on aurait dit
que des fantômes se jetaient entre eux pour essayer
de les séparer.
Tout au fond de la cuisine, un rouet hors d’usage
s’allongeait, s’allongeait pour les prendre dans les
ombres légères de sa roue cannelée, comme une toile
d’araignée prend deux mouches bourdonnantes. Ils
s’arrêtèrent une minute, pour souffler. Etienne se
tut, s’attendrissant à regarder Joana, qui avalait
comme une vache avale sa râtelée, puis il se mit à
genoux devant ses jambes mouillées, les tâta, les
dorlota ; elle lui riait, montrant ses dents qui étaient
blanches et larges, m’évoquant le clavier de notre
piano d’Hauterac. En face d’eux, le foyer se creusait
en abîme infernal, la crémaillère pendait sur les
braises comme la queue formidable d'un démon
s’envolant par la cheminée. Une singulière nuitée de
Noël. Et je pensais, malgré ma situation ridicule,
aux crèches des églises, aux poupées de cire qui ont
de si jolis membres roses couchés dans la paille
dorée; tout ce que j’examinais lâ ne fournissait rien
de poétique. Puis l’idée lancinante que Joana aurait
4
62
LA SANGLANTE IRONIE
dû être à la messe au lieu d’être chez les Culoux. Que
pouvait-elle faire dans cette cuisine, mangeant un
boudin défendu que mon professeur était obligé de
voler sur la part de la famille? Si je me décidais à
entrer pour poser des questions? Serais-je grondé?
Je me levai, je mis les doigts au loquet : ils
n’avaient point verrouillé la porte; je demeurai un
moment hésitant, réfléchissant à la gravité de ma
démarche; enfin, je haussai les épaules. Après tout,
ce que faisait cette femme ne m’intéressait plus, elle
n’était plus ma mère, ne voulait plus, sans doute,
nie traiter comme son fils, puisqu’elle m’avait renié
spontanément un jour que je l’aimais bien. Elle
mangeait, derrière cette porte, gloutonnement, ne se
souciant guère du jeune garçon dont elle avait brisé
le cœur. Non, ça ne serait jamais notre parente, cette
créature... Alors... alors... pourquoi mon père
la tutoyait-il? Tiens! mon père la tutoyait
comme il tutoyait son domestique mâle Margou, celui qui nettoyait notre chenil : on doit
tutoyer tous ses domestiques, c’est bien plus simple,
à la campagne. Ensuite, mon père avait cinquante
ans, il était d’un âge à se permettre beaucoup de fa
miliarité. Mais pourquoi me l’avait-il laissé traiter
en mère, cette femme si laide... Pourquoi?... Ce fut
plus fort que moi, je me remis à quatre pattes, je
me repelotonnai contre la porte, le visage encadré
par la chatière, je regardai de tous mes pauvres
yeux innocents, et mes cheveux se dressèrent, mes
LA SANGLANTE IRONIE
tempes battirent, tout mon sang afflua bouillant clans
mon cerveau... je voulais crier : au meurtre, je
voulais lancer des coups de poing sur l’effroyable
vision... .Te demeurais quand même étendu, immo
bile. Non, je ne parvenais plus à me relever! Il me
semblait que, pour toute mon existence, désormais,
je serais pareil aux bêtes rampantes, que je verrais
de bas en haut les choses, les gens, le ciel ! Toute la
vie à traîner mon regard désolé dans les ordures !
Toute la vie à découvrir les saletés sur lesquelles on
marche, d’ordinaire, d’un pas alerte et joyeux! Toute
ma vie à constater les pieds sales du voisin, le cra
chat des uns, les loques pourries des autres, les
trognons de choux s’égarant dans la belle nature !...
Toute la vie à souffrir, en ruant, du vilain, du détail
obscène ou grotesque. Mes pupilles se dilataient,
s’emparaient de tous mes traits, je voyais par le front,
par le nez, par la bouche, par la gorge. Et je ne défi
nissais pas mes sensations, j’étais des yeux épouvan
tablement ouverts sur le rut de ces deux créatures
si répugnantes, je n’étais plus que des yeux s’aigui
sant comme des poignards -, allant jusqu’à toutes ces
chairs nues pantelant devant moi, car, spectacle
inoubliable et atroce, ils s’installèrent en travers de
la table, cette longue table de chêne qui réunissait
les énousilleurs des veillées laborieuses. Ah! il avait
bien fait, le misérable séminariste, de renoncer à la
prêtrise... On devait peut-être lui en savoir gré au
lieu de l’appeler
Quelle féroce science de
64
LA SANGLANTE IRONIE
la débauche il possédait!... Lorsque je rentrai chez
moi, par le chemin des toitures, les filles publiques
n’avaient plus rien à m’enseigner : j’étais un
homme !...
Ne pouvant dormir, cette nuit de Noël, je ne me
couchai pas; j’avais une peur terrible de me désha
biller; je m’enveloppai de ma couverture et m’assis
devant ma fenêtre, le sang aux joues, des larmes
sous les paupières. Je ne réfléchissais plus, je con
templais la neige stupidement, essayant de débar
bouiller mes regards souillés dans ce miraculeux
bain de clartés pures. Au loin, une cloche sonnait,
d’un son tout grêle, argentin comme la petite voix
d’un enfant de chœur. La colline dévalait, bien dé
serte, ensevelie dans ses suaires d’épaisse étoffe
blanche. Le ciel n’avait pas d’horizon, il filait, filait,
toujours semé d’étoiles, toujours froid, communi
quant l’impression d’une chose sévère qui ne peut
rien pour vous, ayant assez de sa propre désolation.
Des points rouges s’allumèrent de nouveau le long
des routes. Les prunelles des loups arrivèrent de
nouveau comme pour une prochaine curée; les
paysans montaient par groupes, criant, jurant, les
hommes presque tous ivres, les femmes poussant
des exclamations furieuses quand on les pinçait !...
La messe de minuit rendait son flot de goujats après
l’avoir gardé quelques heures, juste le temps de re
nouer les intrigues villageoises ou de laisser s’ac
complir l’acte odieux dont je venais d’être témoin.
65
LA SANGLANTE IRONIE
De nia fenêtre, je rugis, leur tendant les poings,
et, sans efforts, des mots orduriers (moi qui ne disais
jamais de vilains mots ni de jurons) me jaillirent
de la gorge.
« Tas de salauds ! Tas de garces ! Tas de voleurs !
Tas de cochons ! Oui ! Cochons ! Vous êtes tous des
cochons!... Vous êtes tous de sales porcs vautrés
dans la boue, dans le fumier ! Vous êtes tous des
imbéciles, des crapules abominables!... Si je vous
tenais, hommes, femmes, enfants, curés, je vous
étranglerais tous! Je tuerais les femmes! Toutes les
femmes!... C’est ça, des femmes ?... Ne m’approchez
pas, ou je vous fous des coups de fusil!... »
Je tirai au hasard, ma cuvette éclata, le plomb
s’incrusta dans le mur. J’avais le tétanos, positive
ment, comme l'ont les chevaux de sting quand on
s’avise de les surmener. Je me mordais moi-même
et je bondissais, déchirant mes livres, ma couverture,
démolissant les meubles.
Les trois demoiselles Culoux se précipitèrent,
trouvèrent ma porte fermée en dehors.
« Mais pourquoi l’a-t-on fermée, cette porte?» in
terrogea Madame Culoux mère d’une voix aigre, en
ramassant les débris de ma cuvette.
« Je ne sais pas », répondis-je d'un air sombre.
Puis, je toisai mon professeur.
« Je veux réveillonner, moi aussi! » déclarai-je
avec une mine décomposée.
« Réveillonner ! cria Clémence Culoux, réveil4.
65
LA. SANGLANTE IRONIE
lonner ! En voilà une occasion pour tout casser chez
d’honnêtes paysans cpii ne sont pas des Messieurs
comme vous, mouchur d’Hauterac ! »
Elle ajouta :
« Une cuvette de quarante sous... c’est du
joli ! »
Ce n’était certes pas dujW. Je souffrais de dou
leurs violentes dans les tempes. L’Hortenso me prit
en pitié.
« Je vais vous donner de nos tortillons. Votre
papa nous payera bien la cuvette. Ne vous enclial)lez pas davantage. Le Défroquat vous aura barré
la porte pour nous voler du boudin, je suis
sûre... »
Et toutes ensemble elles agonirent leur frère, qui
jurait ses grands dieux, protestait de son inno
cence.
« .T’ai enfermé Sylvain parce que j’avais peur
qu’il aille à la messe. Son père l'a défendu. »
Moi, je détournais la tête, ayant envie de vomir.
Je finis la scène en déclarant très brutalement :
« Mademoiselle Hortense a raison. »
Je me tamponnais les yeux, je me bouchais le
nez, ne supportant plus de voir ce monstrueux ani
mal à peau crasseuse qui s’appelait mon professeur,
m’imaginant qu’il sentait mauvais.
On compta les boudins préparés, et, à ma pro
fonde stupéfaction, on les retrouva tous. Joana,
fidèle aux saintes traditions des cuisinières, en avait
LA SANGLANTE IRONIE
67
apporté d’Hauterac, avec une bouteille de notre bor
deaux, celui que mon père économisait si scrupu
leusement...
Pour moi, je m’abstins de manger quoi que ce
soit sur.cette table, la même !...
LA SANGLANTE IRONIE
III
A part quelques crises de colère, inexplicables
pour les voisins, j’étais d’un naturel poli, doucement
railleur, ne taquinant qu’à bon escient et ne plai
santant jamais sur les femmes. Vers mes quinze
ans,j’étais encore chaste comme une jeune fille.
J’avais des occupations tranquilles : lecture, mu
sique, pêche. Je surveillais les travaux de notre
domestique soit dans notre bois, à la combe du
Sanglier, soit au jardin ; mais je ne chassais pas,
au grand mécontentement de mon père. Je m’inté
ressais peu à sa meute, cinq bassets d’un caractère
détestable, et je le laissais courir tout seul derrière
ses chiens.
« Tu 11e seras jamais qu’une poule mouillée ! »
déclarait-il, faisant allusion à la pénible aventure
qui m’était arrivée lors de mes débuts de chasseur.
Non, je 11e pouvais me résoudre à tuer les ani
maux.
LA SANGLANTE IRONIE
« J’aimerais mieux tuer des hommes ! » lui di
sais-je nerveusement, quand il essayait me con
vaincre !
Il demeurait très abasourdi, puis, flatté, murmu
rait :
« Soldat ! C’est bientôt dit. N’est pas soldat qui
veut. Faut s’entraîner. Tu es mince, pâle... un
fameux coco, pour être soldat ! »
Il n’avait guère deviné ma pensée. Je ne songeais
pas aux traditionnels ennemis, les Prussiens. Je
songeais aux habitants du pays, aux gueux peu
plant ce coin de Périgord noir, à tous ces ruraux
stupides, nos ennemis bien plus réels, parce que
plus intimes. On nous volait, on nous salissait sur
tout, et j’aurais volontiers décimé cette racaille à
coups de revolver. Ils s’attachaient à nous et nous su
çaient comme des vermines. Le domestique mâle
vendait nos canards aux voisins, les voisins récol
taient nos avoines pour nourrir ces mêmes canards;
nos deux fermiers, toujours criant misère, laissaient
les terres en friche, ne payaient pas ou payaient
mal. Nos visiteurs pauvres, quelques vieilles ba
dernes militaires, nous méprisaient ; le curé nous
mettait à l’index ; le maire et son conseil municipal
n’entretenaient pas nos chemins... Par instants, je
voyais rouge ! Des haines fermentaient en moi d’une
manière sinistre, et je m’astreignais à la politesse
pour tâcher de réagir. Je conservais un œil calme,
le sourire sur les lèvres... seulement, je n’appelais
70
LA SANGLANTE IRONIE
plus Joana maman, je traitais mon professeur
comme une bête puante. De jour en jour je décou
vrais que je n’aimais pas mon père, que je détestais
notre servante-maitresse, et qu’en somme je n’ai
mais rien, ne trouvant rien d’aimable. Ah ! mes dé
buts de chasseur, ils furent heureux!... je m’en
souviens comme on se souvient d’une maladie. Un
temps superbe ! j’avais des guêtres, un carnier sen
tant la plume et le poil ; ma casquette, posée à la
crâne, me donnait une physionomie de circonstance ;
je me croyais capable d’actions extraordinaires, de
prouesses fantastiques. Mon père, fronçant le sourcil,
ne tarissait pas de recommandations.
« Tu sais, Sylvain, ne t’emballe pas. Je te défends
de tirer au jugé. Quand on rate ses débuts, ça influe
sur toute la vie, mon garçon. » •
Moi, il me semblait que quelque chose m’attendait,
un animal sérieux, un chevreuil ou un sanglier. Nous
n’avions que deux chiens d’arrêt. Soudain, dans un
ronciçr où Satan n’aurait pas reconnu ses cornes,
part un lièvre dont les yeux étincelants me rappe
lèrent un vague joujou d’autrefois. J’épaule, je tire...
et je le tue, Zuz, mon chat sauvage !... Quand
Mustaud nous rapporta ce corps puissant privé de la
longue queue annelée, je me jetai comme un fou
sur cette malheureuse dépouille en hurlant des ab
surdités :
« Mimi ! Pauvre cher Mirni ! Mon Rominagrobis
du sentier de l’école ! Mon ami d’enfance !... Celui qui
LA SANGLANTE IRONIE
71
mangeait mon pain 79/sou au bout de mes doigts !...
Le Mimi roux ! Le petit tigre de la combe ! Mon chat !
Mon pauvre chat ! »
Et j’essayai de le ranimer. Ces yeux, les vivantes
topazes, étaient éteints pour toujours. Je m’arrachai
les cheveux. Mon père, ahuri, tortillait une cigarette
lilliputienne en mâchonnant :
« Voilà un drôle de gibier. »
Puis il ajouta d’un air de dédain que je ne saurais
rendre :
« Parait qu'on les mange dans la capitale. »
(Il ne disait jamais : Paris, ayant le dégoût ins
tinctif de cette ville de trop de lumières).
Et je ne chassai plus. Je fis le serment de ne plus
chasser, comme j’avais fait Gelui de rester pur, une
nuit de Noël.
Je n’étais point musicien. Je caressais le clavier de
l’étroit piano en bois de rose pour l’unique plaisir
de pleurer mélodieusement. A quinze ans, 011 ne
pleure qu’en cachette. On a déjà l'imbécile cons
cience de sa dignité. J’arpentais touches noires et
touches blanches en des arpèges vagues, imitant le
bruit du vent dans les cheminées. Oh ! ce bruit qui
me hantait, ces cris des lèvres mortes ! Joana ne sa
vait.pas... Etienne Culoux ne savait pas mes singu
liers serments. La bonne chose que l'ignorance!...
Moi, je n’ignorais plus... J’avais le tenaillant désir
de lés tuer, tous deux, ensemble, sur la première
table familiale que je leur verrais souiller de leurs
72
LA SANGLANTE IRONIE
abominations. D’ailleurs, au printemps, j'en avais
rencontré d’autres, de ces couples s’enchevêtrant
dans les ravines. Les femelles méridionales ont des
poses de brebis, soumises autant que galeuses, bêlant
qu’on leur fait mal, et elles oublient de se sauver ;
bien au contraire, elles y retournent le lendemain.
Le curé de Château, désirant fonder une pieuse
association d’Enfants de Marie, orna du ruban d’a
zur dix fillettes réputées les plus sages, et, au bout
de quelques mois, sur les dix, quatre gonflaient
comme des génisses météorisées. Cela fit rire. Moi,
j’en crachais. Et mon professeur se gaussait du curé :
son imagination graveleuse de défroquât cherchait
à prouver aux paysans que c’était le pasteur qui fé
condait les brebis ! On lâchait les pires ordures
devant les femmes, les enfants. On pense bien que
devant un jeune garçon, fut-ce un Moucliur, on ne
se retenait pas. J'entendis des laboureurs traiter
leurs pauvres grands bœufs innocents de débauchés
et leur détailler, dans un patois hideusement pitto
resque, les différents genres de métiers qu’ils étaient
censés faire... en labourant de travers, les pauvres
animaux dont les yeux sont si sages!... Un carac
tère jovial n’aurait pas attaché d’importance à ces
choses, mais j’étais déjà hypocondre. Hélas ! quelle
gaîté peut surgir du spectacle d’amour que j’avais
contemplé la nuit de Noël ? Et mon père qui me
laissait appeler Maman la cynique maritorne ! Ah !
des coups de fusil ! Des coups de couteau ! Tout ex
7.'!
LA SANGLANTE IRONIE
terminer, puisque les plaies étaient sans remède!
Un jour que je trouvai notre domestique en train de
culbuter une bergère, je saisis le fouet de notre
charrette : je le fouettai si cruellement que son dos
en pelait encore une semaine après.
J’étais' né délicat, pour vivre dans les parfums et
les robes des dames spirituelles : on me transplan
tait dans une nature pleine de fumier, je devenais
rustre à mon tour, mais le rustre carnassier, celui
qui remplace l’amour par la tuerie.
Je l’aimais pourtant, la gracieuse nature, lorsqueles
hommes et les filles, débarrassant le terrain, dai
gnaient m’en abandonner un coin où je pouvais rêver.
J’aimais l’eau dormant sous les plates feuilles sa
tinées des nénuphars, et les rigides lances des joncs,
l’eau delaMauronne moirée de reflets clairs. J’aimais
l’eau du ruisselet courant au proche moulin, l’eau
guillerette racontant des histoires semées de plai
santeries aux libellules bleues. Oh ! les libellules
bleues ! Elles se posaien t sur la tige de ma canne à
pêcher en bestioles railleuses, me défiant de bouger.
Je me faisais souche de saule pour les séduire. Elles
se piquaient, tremblant et bruissant impercepti
blement, leurs ailottes bouffant autour d’elles
comme les jupes des. danseuses de ballet! Elles de
meuraient des minutes entières sur leur pointe, les
pattes de derrière allongées perpendiculairement audessus de leur tête, toutes possédées de l’idée fixe de
me plaire...
5
74
LA SANGLANTE IRONIE
L’idée fixe d’une libellule?... Elle a des yeux
énormes, la mignonne, pour son corps fluet, des
yeux de vierge au cerveau trop développé. Toute sa
personne en flèche se recourbe, se tord ; c’est à la fois
une lyre et une bague, une plume perdue de martinpêcheur, un peu de poudre d’émeraude sur un brin
de soie. Je les collectionnais par vingtaines rien
qu’en leur tendant le scion de ma ligne, et les folles
m’hypnotisaient; je me penchais, je glissais; une
fois, j’en attrapai une plus grande, la reine : je la
baisai entre les ailes irrésistiblement. Nous nous
fiançâmes !...
J’aimais le foin mûr, son odeur grisante, qui pro
cure des songes dangereux vous expliquant la mort.
J’aimais les lointains des bois, s’estompant en violet,
ces lointains vus du haut des collines où l’on sait
qu’on n’aura jamais le temps d’aller, ces pays de
chimères où l’on espère qu’il n’y a plus cl’humanité,
où l’on se bâtit tout de suite la tour d’ivoire constel
lée de pierres précieuses.
J’aimais l’or du blé, quand on le rassemble en tas,
le soir de la moisson ; j’y plongeais mes mains heu
reuses, étonné de ne pas les voir se couvrir d’une
dorure chaude. J’aimais la pluie enveloppant les
prairies d’une gaze fine comme le voile de l’amazone
galopant dans les halliers. J’aimais les yeux de la
nuit, la bouche de l’aurore et le teint fleuri du
jour...
J'aimais le cimetière de notre village, où les
LA SANGLANTE IRONIE
75
petites croix, sombres comme du trèfle noir, pous
saient enguirlandées de liserons, l'air sauvage de
plantes maudites. J’avais cherché ma mère de tombe
en tombe, un dimanche matin : je ne l’y avais pas
trouvée. Mais .j’étais revenu, attiré par l’arôme capi
teux de ces herbes qu’on ne fauchait plus. J'avais
rencontré là une famille de jeunes lézards se chauf
fant au soleil, tout un clan de mœurs paisibles, des
créatures inoffensives se promenant dans l'immense
calme de la mort. Au cimetière, point de réflexions
patoises, point de jurons, point de voleurs ou de
débauchés: tout s’était enfin dissous dans un tapis
de mousse : et les abeilles s’éparpillaient là-dessus
comme les grains d'un chapelet d’ambre.
Au salon d’Hauterac, les bougies ne s’allumaient
plus toutes seules ; pourtant cette chambre du rezde-chaussée me semblait toujours suspecte. De sin
gulières odeurs humaines y traînaient, se mélan
geant aux relents des moisissures. On aurait dit
qu’on jetait, à travers l’obscurité, des gouttes d’eau
de Cologne (du moins, je n’imaginais rien de meil
leur!) Le canapé s'affaissait maintenant sous moi
comme un lit récemment foulé; ma grand-mère, la
physionomie hautaine, considérait l’ameublement
avec un regard navré qui me faisait presque peur.
Je m’avisai de dire un soir à table :
« Est-ce que cette dame en robe de velours, si
blonde, si maigre, est bien ma grand-mère? »
Je souriais d’un sourire hypocrite.
76
LA SANGLANTE IRONIE
« Sans doute, bougonna mon père; elle te dé
plaît? »
« Non, je trouve qu’elle ne ressemble pas à ma
man ! »
Il y eut un silence pesant. Chacun mangeait très
vite, mon père tapait sa cuiller dans son potage et
Joana baissait la tête.
Des cauchemars me réveillaient de nouveau,
j’entendais parler à travers les murs; on causait tout
bas, fort loin de moi, je l’aurais juré. Quelquefois
je sautais sur mon fusil, décidé à organiser des
rondes autour de notre maison. Mes anxiétés se
dissipaient dès l’aube, et alors je me moquais de
mes rêves. « Je deviens peut-être fou », pensais-je
tristement.
Un événement, bien inattendu dans notre exis
tence de sanglier au fond de la bauge, vint me tirer
de mes idées funèbres. Mon père fut invité à une
fête de la préfecture. Depuis des semaines on s'agi
tait beaucoup du côté du chef-lieu. Le maréchal de
Mac-Mahon visitait notre département : c'était un
branle-bas inouï dans la noblesse. On se réunissait
pour des buts politiques tellement peu entrevus que
je ne sais encore pas ce que nous devions aller faire
chez le préfet.
« Nous irons! » déclara mon père. Durant une
semaine, il tortilla des cigarettes microscopiques, la
moustache hérissée. Il lâchait les mots de « consi
gne », « devoir militaire avant tout », « sacré vei
LA SANGLANTE IRONIE
77
nard de maréchal », « blague des plumitifs », « ces
journaux de malheur », « peuvent pas nous laisser
crever en paix», « armée territoriale », « ces JeanFoutre de Parisiens ».
Je démêlais aussi que le rédacteur de la feuille
quotidienne (et locale) qu’il lisait était un « simple
paltoquet ». Une chose qui m’étonnait, c’est que
mon père avait le talent de s’abonner aux journaux
d’une opinion contraire à la sienne. Moi, je ne lisais
pas de journaux; je n’avais pas, non plus, d’opi
nion.
Un tailleur nous fit nos habits longs de pans,
larges de basques, des culottes flottantes pour
qu'elles s’usent moins, d’un drap un peu rèche,
solide. Nous portions des chemises à cols rabattus,
qui nous donnaient l’aspect de valets de chambre
pauvres. Joana m’accabla de recommandations, ses
yeux s’allumaient à la pensée que nous serions de
hors toute une nuit. On attela le char-à-banc : le
bidet gris-pommelé, • soigneusement étrillé, nous
enleva d’un bon trot qui tapageait sur la route
déserte.
Mon père fumait, moi je m’ennuyais. Je n’aimais
pas la ville, où je ne connaissais personne; J’y
allais rarement, et je me félicitais de ne pas y vivre,
car notre situation bizarre eût trop prêté aux can
cans.
« Gamin, me dit mon père, quand, le soir, nous
nous habillâmes dans notre chambre d'auberge
78
LA SANGLANTE IRONIE
(l’hôtel Saint-Micouland), tu ne sais pas fourrer un
pied devant l’autre. Voilà le programme : 11 y a des
dames en toilette, ne leur marche pas sur la queue
et tient ton claque sur la hanche, comme ça... »
Il arrondissait le bras, le buste effacé.
« Comme çà?... Toute la soirée, papa.? » balbutiaije, effrayé de ce nouveau genre de martyre.
«Eh bien! quoi! grogna-t-il, aux réceptions de
l’Empire, il y avait des cent-gardes qui restaient
immobiles cinq heures au port d’armes. »
Je n’osai plus répondre.
Cette fête s’est terriblement gravée dans ma mé
moire. Une espèce de réception ouverte. Le Périgord
entier se ruant à l’assaut du brave maréchal. Le
préfet, Parisien, très noceur, l’avait placé généreu
sement à la portée de tous; on banquetait derrière,
on saluait devant, et les files interminables de pan
tins, cassés en deux, se succédaient comme des
ombres chinoises sur un abat-jour tournant. MacMahon, au milieu d'un salon blanc et or, garni de
drapeaux, se tenait debout, la figure cramoisie, les
yeux hors de la tête. Son costume semblait teint
tout entier du sang qui lui pétait des joues. Par
moment, il rentrait son cou avec un mouvement de
tortue désespérée. Raide, saucissonné, le ventre
comprimé, les jambes en bois, il ne regardait rien.
Si, tout de même, peut-être la porte dégorgeant le
flot des salueurs ! Et il en venait encore, il en mon
tait toujours !... Les anciens officiers ayant défilé les
LA SANGLANTE IRONIE
79
premiers, je me tenais contre son fauteuil, derrière
mon père. Je le voyais suer son angoisse, je parta
geais ses tortures... Mais il en montait toujours, il
en montait encore!... Le préfet, lui, jouant d’une
main savante une marche sur une table de boisdoré, lui glissait de temps en temps quelques
phrases de présentation aux oreilles. Mac-Mahon
n’entendait pas, ne voulait pas entendre. Un crime,
à mon humble avis, n’aurait pas mérité .pareil sup
plice. Je comptais ceux qui s’avançaient, et une
distraction de mon esprit me lit dire tout haut :
« Cent-vingt-cleuæ!... »
Mon père m’envoya une bourrade en me lançant
un regard furibond. Le préfet se mordit la lèvre. Il y
avait des instituteurs qui trichaient : ils saluaient
double, courbant leur échine à la faire craquer,
puis ils se relevaient, l’œil torve, essayant de saisir
une impression heureuse sur les traits bouffis du
maréchal-président, puis ils se sauvaient, poussés
par les autres, ayant l’allure de polichinelles réinté
grant leur boîte. Il y avait des maires de village
serrant de grands mouchoirs à carreaux, les poings
crispés, se piétant, voulant débiter leur discours,
et tout d’un coup se mouchant avec une explosion
bruyante; des adjoints timides, ondulant tous dans
le même sens ; des médecins campagnards (de ce
nombre, le nôtre, M. Granger), qui venaient, leur
femme ou leur fille au bras, et, pendant que l’épouse
esquissait une révérence de cour, l’époux saluait à
89
LA SANGLANTE IRONIE
la : « Comment ça va t'y? »; la fille restait en ar
rière, front bas, mains gourdes. Le dernier fut un
petit homme obèse, que le préfet ignorait complète
ment. Il grimpa l’escalier d’honneur comme un
tourbillon. Il criait : « Vive le maréchal! Vive la
France! Vive notre préfet ! », saoul et puant l'ail à
renverser tout le monde. Il portait un pantalon de
coutil, des guêtres jaunes, un gilet de velours. Son
habit lui descendait sur les talons. Sa barbe, poivre
et sel, en éventail, était énorme, ses yeux luisaient,
verts comme des yeux de fouine. Malgré son ordi
naire gravité, mon père eut un accès de toux; moi,
je souffrais horriblement pour l’avorton; quant au
préfet, exaspéré, il s’écria :
« Monsieur! Monsieur! De la tenue, je vous en
prie ! Vos démonstrations nous prouvent tout votre
zèle, mais elles veulent trop prouver, je vous as
sure... Voyons, qui êtes-vous? »
Le petit homme s’arrêta court, gesticulant, la
bouche en o. Il devait lui être impossible d’établir
son identité ! Tout d’un coup, le maréchal, que j’avais
cru muet, proféra une phrase, témoignant de sa pleine
satisfaction. Il secoua ses bras, renfla son torse :
« Je suis content, très content ! » bégayait-il,
pressant les mains de ce dernier venu.
«Mais voyons ! voyons! grognait le préfet scanda
lisé ; c’est que je ne sais pas du tout, moi... J’avais la
liste complète... Une erreur, probablement, Ce nom
m’échappe !... »
LA SANGLANTE IRONIE
81
« Je suis content. » répétait Mac-Mahon s’épa
nouissant d’aise.
« Té! N’est-ce pas que je suis un bon bougre ? »
lâcha textuellement le petit homme.
Et, pirouettant, il détala, tandis que le préfet ron
ronnait des choses respectueuses aux oreilles pour
pres du maréchal.
« Le chien de métier ! » murmura mon père, lors
qu’on put se remuer à travers les salons.
Il rencontra le docteur Granger, qui avait perdu
sa fillette, une enfant de mon âge, dans la cohue.
« Vous comprenez! dit le médecin de Château
d'un ton rude, j’ai amené ma bâtarde ici. Je sais
bien que ce n’est pas propre, mais qu’ils aillent voir
s’ils viennent, Jean ! Moi, je ne suis pas de leur ma
chination ! »
Et il entama une discussion politique, ce dont je
profitai pour me rendre au buffet. Là, se passaient
des scènes de désordre absolument réjouissantes.
Qui n’a pas vu un provincial du midi pillant un
buffet de préfecture n’a rien vu.
Les femmes s’exclamaient de bonheur, les hom
mes se précipitaient sur les corbeilles de filigranes,
les démontaient, les renversaient. Des larbins en
culottes courtes, impassibles, point du pays, les
regards mauvais, distribuaient les gâteaux et les
sirops en conservant des gestes nobles. Les invités
leur crachaient des sottises vigoureuses, la bouche
pleine, en redemandant. Eux demeuraient princiers,
5.
82
LA SANGLANTE IRONIE
leur en redonnant à foison. Des poôhes d’habits se
gonflaient de brioches, de galettes, de biscuits, de
ce qui était sec, facile à transporter, jusqu’à la
femme attendant tout émue. Je vis deux vieux
maires s’installer dans une embrasure de croisée
pour faire la dînette ; le plus vieux caressait sa bou
teille de champagne en claquant de la langue, pen
dant que l’autre s’essuyait les mains aux rideaux de
soie ; et on jetait des os de poulets derrière les meu
bles, on vidait des fonds de verres sur les tentures,
sans rire, sans plaisanter, rapidement, afin de pou
voir en manger ou en boire davantage. Un bruit de
mastication se répandait du buffet aux salles voi
sines, bruit formidable de toute une armée de sau
terelles phénomènes, j’étais écœuré. Je bus un verre
d’orgeat, et me sauvai...
J’errai de salon en salon, le buste bien cambré,
le bras arrondi, maintenant le claque contre ma
hanche, le pied prêt à repousser victorieusement les
fameuses queues.
A vrai dire, elles étaient peu nombreuses. De-ci,
de-là, on apercevait des épaules nues qui fuyaient
devant la presse des habits rustiques : un frou frou,
un petit cri, et la dame élégante s’évanouissait der
rière des draperies. J’eus bien la curiosité de sou
lever une portière. Elles se réfugiaient toutes dans
ce boudoir bleu de ciel. Assises en rond autour d’un
guéridon, elles riaient. Ces quinze dames, représen
tant la fine fleur de la noblesse périgourdine, des
LA SANGLANTE IRONIE
83
Parisiennes pour la plupart, étaient vêtues d’é
toffes transparentes, et le reflet des bijoux les en
duisait d’un joli vernis de lumière. L’une d’elles,
une grande, mince, de couleur émeraude, me pro
duisit l’effet des libellules de la Mauronne. Blonde,
la mine impertinente, un lorgnon d’écaille à cheval
sur son nez busqué, elle riait plus drôlement que les
autres.
« Tenez ! s’exclama-t-elle en me découvrant, de
bout, si près d’elle, voici quelqu’un qui nous ser
vira. »
Un frisson me traversa le corps.
« Je ne suis pas un domestique, Madame! » lui
répliquai-je.
Et mes yeux brûlèrent.
« Je le vois bien, Monsieur, fit-elle, inclinant
d’un mouvement félin son cou enchaîné par les dia
mants, sa tête qu’une aigrette rendait pointue ;
mais on n’a pas besoin d’être un domestique pour
aider de jolies femmes à servir le thé. »
Je rougis prodigieusement, et, me rappelant
mes romanesques lectures, je pris les tasses, le pla
teau, le sucrier d’argent, je disposai toute cette vais
selle de poupée du mieux que je pus sur le guéridon
qu’elles m’amenèrent en me félicitant de mon
adresse. Une dame âgée, les cheveux poudrés ou
gris, me souriait d’un air bienveillant.
« Gomment vous appelle-t-on, mon jeune ami ? »
« Sylvain d’Hauterac, Madame. »
84
LA SANGLANTE IRONIE
« Les d’Hauterac, s’écria-t-elle, de la branche ca
dette des d’Ormessans, famille des Grand’Lande
Champassé 9 Hein ? Comment, il en a donc encore ?
Moi, je suis un peu Grand’Lande par mon mari. »
En face, un miroir me permit de juger de mon
effet. Je n’étais pas beau avec mes yeux égarés,
mais j’avais toute la pâleur aristocratique désirable.
Je me dégantai, et, lui tendant ma main gauche
ornée d’une des belles chevalières de mon père :
« Voici notre écusson, Madame », lui dis-je, le
ton doux, car ces cheveux gris me rassuraient.
Cette femme avait peut-être connu ma mère.
Elle se tourna vers la dame blonde.
« Ma fille, lui glissa-t-elle dans un petit rire mo
queur que je n’oublierai de ma vie, offre donc une
tasse de notre thé à Monsieur. »
Je refusai, le cœur gros. Une question de plus,
j’aurais osé m’asseoir et m’expliquer au sujet de
notre famille : la honte me chassa. Je saluai en me
retirant à reculons. Je me sentais des envies de
pleurer, de hurler. J’étais si mal vêtu ! Quelle souf
france atroce que de promener partout avec soi,
collé sur sa peau révoltée, ce tison dévorant qui se
nomme un vilain habit.
J’allai m’accouder à un balcon. Le feu d’artifice
pétillait, je ne le voyais pas; je demeurai enseveli
dans l’ombre... Elle était pourtant bien belle, la
grande libellule émeraude aux antennes de dia
mant!... Si j’avais su profiter de mon intrusion au
IA SANGLANTE IRONIE
85
milieu de ce cercle de fées ! Si j’avais su causer !
Bah ! une fois leur thé servi, elles n’avaient plus eu
besoin de moi. Et le chagrin me reprenait, la pensée
amère de n’avoir ma place nulle part m’enfiellait le
cœur. Plus tard, j’appris que la vieille dame aux
cheveux poudrés était notre cousine. Pourquoi, au
lieu de dire, en parlant à sa fille : « Offre du thé à
Monsieur », ne dit-elle pas : Offre du thé à ton cou
sin » ? Mais les parents pauvres sont toujours si
éloignés !...
En cherchant mon père, je trouvai, couchée sur une
banquette de cuir, une étrange enfant, une fillette
de mon âge, qui, moins mondaine que moi encore,
dormait du sommeil de l’innocence parmi ces noces
de Gamache. Je parcourais un vestiaire, le front
soucieux, quand je heurtai un paquet de manteaux :
cela poussa un cri d’oiseau rageur.
« Excusez-moi, mademoiselle ! »
Elle se secoua, et je fus déridé. La malheureuse
portait un costume de carnaval. Ah ! nous étions
bien assortis ! Sa robe d’orléans noir se fronçait à la
taille comme les robes des paysannes du temps du
premier empire, un col de guipure trop long pour
elle descendait en barbes sur la jupe, sa chevelure
tressée s’échafaudait en un chignon monstrueux
dans lequel cette nigaude avait plaqué des choux de
velours jaune, tout fanés. Je me pinçai les lèvres.
« Moi, je m’embête! » me dit-elle en bâillant.
Elle me sembla extraordinairement laide : un
LA SANGLANTE IRONIE
teint bistré, des yeux de vache, une grosse bouche :
la réduction de Joana, enfin.
« Vous êtes venue toute seule ici? » lui de
mandai-je.
« Non, avec mon père, le médecin de Château.
Vous savez bien, le docteur Granger?... »
Dans le Périgord, on doit toujours se connaître,
par politesse.
« Mais, mademoiselle, votre père court après vous
depuis une heure ! »
Elle prit ma main comme font les enfants ayant
soudain confiance.
« Ramenez-moi, je m’ennuie trop. »
Je la ramenai. Des groupes se retournaient en
chuchotant sur notre chemin, les messieurs fai
saient : « Oh ! », suffoqués, les dames dissimulaient
des éclats de rire dans leurs éventails.
Hôtel Saint Micouland, le docteur Granger et sa
bâtarde, comme il le disait lui-même aux gens de
son intimité, nous quittèrent. Chacun attela son
bidet; le nôtre hennissait de mauvaise humeur.
« La mère sera bien surprise de nous entendre
rentrer », marmotta mon père.
Et en manière de conclusion, songeant au maré
chal :
« Un chien de métier, quoi ! »
Je somnolais lorsque la voiture, abandonnant la
route départementale, s’engagea dans le chemin
creux d’Hauterac. Le vallon était sombre comme une
LA SANGLANTE IRONIE
caverne ; un petit vent humide vous frôlait les joues
avec les allures d’un familier museau d’animal ; les
deux lanternes traçaient des cercles lumineux sur
les hautes herbes et les buissons. Je n’en pouvais
plus; je me laissais bercer, tantôt me croyant pro
jeté dans un gouffre, tantôt ayant la divine sensa
tion de planer au-dessus d’une forêt. Pour essayer
de lutter contre le sommeil, je m’avisais d’un jeu
très absurde : j’imaginais que j’allais à reculons, et
en supputant, selon les règles de mon jeu, le nombre
de kilomètres parcourus, nous devions être encore
encore en ville, naturellement. Je rêvais de la dame
verte : moi, costumé en papillon, elle, en libellule ;
nous dansions des danses folles autour d’une toute
vilaine fillette, le front nimbé d’un diadème de choux
de velours jaune. Brusquement, j’ouvris les yeux,
parce que mon père m’avait saisi le bras.
« Sylvain ! dit-il d’une voix rude et basse, il y a
de la lumière au salon ! »
Ce mot : le salon, me réveilla complètement.
« Hein? » répliquai-je, me frottant les yeux.
Je sentais mon père frémir d’une peur supersti
tieuse. Alors, lui aussi redoutait les mystères du
salon d’Hauterac? En effet, à travers les arbres on
apercevait une lueur incertaine, comme la flamme
d’une bougie masquée par un écran, venant des fe
nêtres du rez-de-chaussée ; puis notre cheval s’ar
rêta, hennit. Ce bidet-là flairait du nouveau. La
lueur s’éteignit.
LA SANGLANTE IRONIE
« Est-ce que j’ai eu la berlue ? » dit mon père en
tirant ses rênes d’un mouvement rageur.
« Non! non! il y avait bien de la lumière »,
déclarai-je en claquant des dents.
« Je dormais à moitié... reprit-il, pour chasser une
dernière angoisse ; et toi ? »
« Moi, je ne dormais plus. J’ai vu ça comme on
voit un éclair. »
« Oui, un éclair de chaleur, quand il ne tonne
pas! C’est drôle... La mère ne va jamais là-cleclans
que le samedi, pour nettoyer. Qu’irait-elle y faire
pendant la nuit. »
Je le sentis frémir une seconde fois. Il fouetta le
bidet en murmurant :
« Le champagne de la Préfecture qui nous monte
au cerveau ! »
« Moi, je n’ai bu que de l’orgeat », répondis-je.
« Et moi, du café », ajouta-t-il.
Et tout de suite, pour se mieux persuader :
« C’est égal, ce doit être leur sacré champagne ! »
Mon père avait eu peur. Il ne savait plus ce qu’il
disait. J’en conclus des choses sinistres. Ma mère
était donc réellement morte dans ce salon obscur?
En arrivant à la maison, nous trouvâmes Joana
levée, débarrant la grille et la mine boudeuse.
« Tu ne sais pas, Joana, cria mon père affectant
une grosse gaîté, nous venons de rêver tous les deux
qu’il faisait jour dans le salon! »
Joana faillit tomber en marchant sur les rênes
LA SANGLANTE IRONIE
traînantes; elle se raccrocha aux brancards de la
voiture.
« Vous êtes fous, oui, des fous!... Est-ce qu’on
revient à une heure pareille, en pleine nuit, chez des
gens honnêtes ! »
Elles nous menaçait presque du poing.
« Allons ! Allons ! grogna mon père d’un ton plus
calme, tu ne vas pas nous faire des scènes de
jalousie ! »
Elle conduisit le bidet à son écurie en éclatant
d’un rire strident qui me bouleversa. De qui se
moquait-on? Il me sembla que c’était de la morte, et
une sombre colère m’envahit. Quand mon père, son
bougeoir à la main, se dirigea du côté de sa chambre,
je lui dis :
« Veux-tu que j’aille voir au salon tout de même ? »
Il haussa les épaules :
« Bah! fit-il, fronçant les sourcils, tu deviens pol
tron à présent? C’est inutile d'embêter la mère. »
J’eus le désir terrible de lui crier : Quelle mère ?
Un besoin de la respecter malgré tout, de ne pas
voir, de ne pas comprendre, me retint, car à la
clarté de sa bougie qui tremblait il me sembla bien
plus vieux et bien plus grisonnant que de coutume.
Des semaines s’écoulèrent, et l’incident s’oublia.
Moi, malheureusement, j’avais le privilège maudit
de ne rien oublier; je m’étais mis à veiller chaque
nuit en des rondes solitaires ; si je ne croyais pas
tout à fait aux revenants, je voulais, du moins,
90
LA SANGLANTE IRONIE
me rendre compte de ce qui agitait ce salon mys
térieux. Je détachais les chiens sans en informer
personne, et je m’embusquais derrière les volets
de ma fenêtre ouverte. Mais, durant un mois, je
n’aperçus que les pêcheurs d’écrevisses rôdant le long
delà Mauronne; ils nous tuèrent un chien, nous
dérobèrent des outils de jardinage, et aucune lueur
n’illumina notre salon.
Gomme j’étais maintenant trop grand pour aller
aux Baraques, où poussaient trois demoiselles res
pectables, Etienne Culoux me donnait mes leçons à
domicile, les espaçant de deux jours en deux jours.
Il n’était pas question de faire de moi un savant :
je devais demeurer simple propriétaire si je ne pou
vais faire un simple soldat, et, selon mon père, j’en
apprenais toujours assez. Culoux maigrissait ; cer
tainement il éprouverait un secret chagrin quand il
cesserait ses visites, ce dont je me réjouissais, car
je le méprisais de toute mon âme. Pourtant, un fond
de pitié m’empêchait de le lui dire ; je lui parlais
peu, je ne le questionnais pas en dehors des leçons,
et je gardais vis-à-vis de lui un ton froid fort poli.
Ses yeux caves brillaient lorsque Joana entrait chez
nous. Il la nommait Madame d’une voix sourde ;
une fois, il s’oublia, lui dit : Mademoiselle.
« Joana n’est pas une demoiselle », lui déclarai-je,
tout tremblant de colère.
« Madame... madame d’Hauterac ! » reprit-il en
dissimulant un sourire,
LA SANGLANTE IRONIE
91
Je ne sus que lui répondre. Joana demoiselle me
représentait un injurieux non-sens. Joanne madame
d’lïauterac, c’était une profanation du nom de ma
vraie mère, de la pauvre morte, et, malgré ma rage,
ils me faisaient pitié, oui, pitié, lui avec ses yeux
sournois de bête battue, elle avec sa placide tran
quillité de fille heureuse de bien manger en atten
dant qu’on la mette à la porte. Décidément, la vie
s’organisait tout de travers. J’avais l’immense désir
d’être bon, et je voyais des actes sales qu’il fallait
punir, un esprit me soufflait des idées de vengeance,
me réveillait la nuit pour me communiquer une fiè
vre bizarre : quand on est jeune, on croit à des
missions, on a besoin de se dépenser en châtiments
inutiles.
L’automne vint. Un soir, il y avait de l’orage dans
l’air ; Joana, après une discussion tendre, emmena
mon père se coucher de meilleure heure que d’habi
tude, sous prétexte qu’elle le trouvait fatigué par les
vendanges (nous avions bien récolté, à nous trois,
une demi-pièce de raisin). Mon père se laissait sou
vent dorloter depuis qu’elle lui servait deux plats
de plus ; elle confectionnait de fabuleuses cuisines,
cherchant à nous engraisser, ce qui me semblait
impossible, et, dès notre dessert terminé, elle nous
envoyait au lit. Nous nous levions de bon matin : il
était prudent de nous coucher comme les poules.
Mon père finissait par lui céder : il jetait son extrait
de cigarette, frottait ses pauvres vieilles jambes, et
9,2
LA SANGLANTE IRONIE
quittait la salle à manger en se tapant sur le thorax
d’un air vainqueur.
« Vois-tu, disait-il, rien à craindre encore. J’ai le
coffre solide, je mange bien, je digère bien. L’appé
tit, il n’y a que ça pour faire vivre un homme cent
ans, et tu nous sers d’excellents dîners... Mais je
je ôjonnais le proverbe : Tant va la cruche à l’eau... »
Ce soir-là, il ajouta, en me désignant du doigt :
« Regarde-moi ce gringalet. Il ne me vaudra pas,
la mère ! »
Elle eut une moue, répondant pour flatter ses
manies :
« Non, bien sûr, il a du mauvais sang dans les
veines !»
Est-ce que ce mauvais sang, je le tenais de la
morte ? Des larmes emplirent mes yeux.
Joana m’accompagna jusqu’à ma chambre, avec
un paquet de chemises repassées dans les bras.
« Tu vas te coucher aussi ? questionna-t-elle d’un
ton bourru ; ce n’est pas une nuit à courir le guille
dou, il va tonner. »
Je lui répliquai, crispant les poings :
« Je ne cours pas le guilledou, moi, vous le savez
bien, Joana ! »
Quelquefois, je la cinglais de ce vous en pleine
figure, pour essayer de l’intimider. Elle se retira
lentement, tramant les pieds, ses savates claquant
à ses talons comme des semelles de bois. Quand elle
fut loin, je passai un couteau de chasse sous ma
LA SANGLANTE IRONIE
93
ceinture et j’ouvris ma fenêtre. J’avais mal aux
nerfs, mon mauvais sang bouillait. Cette femme
nous dirigeait, on ne songeait pas à lui désobéir;
elle commandait le commandant d’Hauterac, et moi
j’étais pour elle un gamin, une demoiselle qui ne
devait pas sortir la nuit sans sa permission... Alors,
c’était bien convenu, je sortirais ! J’attendis plu
sieurs heures. L’orage grondait, un vent chaud m’ar
rivait de nos prairies ; ce temps lourd, qui terras
sait mon père, lui procurait de longs sommeils de
brute, me réveillait, moi, et m’excitait singulière
ment. Je n’avais pas peur du tonnerre. 11 paraît
même qu’étant tout petit je trépignais de joie en
entendant les plus grands coups. Je sortis par une
porte donnant du côté de nos écuries. J’appelai
Mustaud, un basset-clief, entêté sur les pistes, coiffé
d’oreilles tombantes, de physionomie sombre et
méchante, aux pattes tordues, à la gueule baveuse,
possédant enfin toute la tournure d'un chien qu’on
n’attendrira jamais. Mustaud avait le meurtre d’un
frère à venger ; il cherchait, comme moi, un pré
texte pour se mettre en furie. Je lui saisis le mu
seau, le lui pressai, en levant l’index à bouteur de
ses yeux fauves, manœuvre signifiant, pour tous les
chiens bien dressés : « En chasse... et taisonsnous ! » 11 était minuit. On dormait profondément
dans le hameau d’Hauterac. Seul, un crapaud hulu
lait sa chanson plaintive, comme un glas sonné par
une cloche de cristal. Mustaud quêtait : rien sous
94
LA SANGLANTE IRONIE
les tonnelles, rien dans les bosquets de noisetiers,
rien non plus dans le potager, où les choux avaient
l’aspect de grosses têtes de gens enfouis jusqu’aux
épaules. La prairie demeurait tranquille, ni pé
cheurs, ni rôdeurs louches. Et pourtant je me serais
si volontiers disputé, battu... Tout à coup, en reve
nant sur la maison, je vis Mustaud s’arrêter un
moment, puis balancer la queue d’un air inquiet.
En face de nous, les fenêtres du salon s’étaient
éclairées. Je me frottai les paupières. Encore un
éclair de chaleur, ou un rêve ? Mustaud ne bron
chait plus. Ce qui .se faisait à l’intérieur de la mai
son ne le regardait pas, semblait-il penser.
« Oh ! cette fois, j’en aurai le cœur net ! » mur
murai-je.
Et une bouffée de ce vent orageux me monta la
colère au cerveau. Je me jetai à plat ventre, j’em
poignai la gueule du chien, lui indiquant avec des
gestes énergiques les croisées suspectes. Mustaud
grogna, gonflant les oreilles et s’efforçant de me
comprendre. Cette lumière filtrait à travers les persiennes closes, très discrètement, toujours ce reflet
de bougie masquée dont un miroir ou un objet bril
lant renvoyait les jeux de flamme. Des massifs, de
dalhias me séparaient du salon. Je rampais, le nez
à terre, suivi de Mustaud. Le chien sentait que cela
devenait sérieux ; il ne remuait plus la queue, et
montrait les dents. Contre la muraille, j’eus un fris
son. 11 s’agissait, maintenant, de se dresser, de voir.
LA SANGLANTE IRONIE
95
entre les lames de la persienné, d'où provenait cette
si faible lueur, et une angoisse me torturait l’esprit.
Est-ce que je trouverais un cierge funéraire brûlant
près d’un cercueil ? Ma mère apparaîtrait-elle drapée
dans un suaire blafard, toute pâle au milieu de la
chambre sombre ? Je savais que cela ne serait, ne
pouvait pas être, et cependant je le voyais déjà, je
désirais le voir... car ce serait beau, ce serait une
aventure qui changerait le cours de ma vie, me lan
cerait pour toujours dans la poésie de la foi. Je croi
rais en Dieu, je croirais en un autre monde sublime,
peuplé de femmes-clartés n’ayant ni corps ni be
soins avilissants, de femmes à chevelures d’étoiles,
d’anges flottants impalpables le jour, et la nuit des
cendant au chevet des pauvres jeunes hommes pour
leur enseigner les secrets de l’amour pur.
Mustaud appuyait ses énormes pattes sur le re
bord de la fenêtre; moi, les tempes mouillées d’une
sueur, j’écartai la persienne. Intérieurement, le cro
chet de fer n’était pas mis, et le volet s’ouvrit sans
produire aucun bruit en tournant sur ses gonds
rouillés. Je ne me rendis pas compte de la singula
rité de ce détail, je me rappelai seulement que, dans
une histoire effrayante que j’avais lue, les portes
s’ouvraient toutes sans bruit, les serrures, les obs
tacles fondaient.
« Que je la voie!... et je croirai. Oui, je vous le
jure, mon Dieu, je me ferai prêtre », pensai-je en
joignant les mains dans un élan irrésistible.
96
LA SANGLANTE IRONIE
Je me penchai. Il y avait bien une femme devant
moi, une femme éclairée par une des bougies des
girandoles ; elle était sur le canapé, un homme la
tenait à la taille... et je reconnus les anciens amants
de la nuit de Noël ! Au-dessus d’eux, le cadre doré
qui encadrait le portrait de ma grand’mère reflétait
mystérieusement les lueurs de cette bougie allumée :
on aurait dit qu’un trait de feu soulignait la sil
houette vague de Vautre femme morte, condamnée
à ce misérable spectacle. Je devins froid, tout de
suite calme, presque gai. Si mon cœur triste rêvait
d’une idéale vision, mon corps, toute ma matière,
tout mon être de carnassier, trouvait la réalité très
naturelle.
« Cela ne m’étonne plus ! » me disais-je.
Et je ricanais, en dedans.
Pour la centième fois, je tombais du ciel sur la
boue. Et puis, après ? Avais-je donc le droit de me
plaindre, moi, le poltron, qui n’osais pas demander
l’explication de ses vilenies à cette odieuse créature !
« Ici, Mustaud ! » soufflai-je dans l’oreille du
chien en lui désignant l’homme vautré à côté de
Joana.
Je poussai rapidement la persienne en arrière ;
Mustaud bondit, passa par la fenêtre comme un bou
let de canon, et, sans un jappement, sans inutile
manifestation de sa fureur, m’obéissant comme je
voulais être obéi, il planta ses terribles crocs dans
le bras de mon professeur.
97
LA SANGLANTE IRONIE
Joana se leva, les yeux hors de la tête; elle éten
dit les mains, s’affaissa, pliée en deux, se serrant les
flancs. Etienne, lui, eut une longue exclamation de
souffrance.
« Tiens bon ! » dis-je d’une voix tranquille.
Et à mon tour je franchis la fenêtre. Joana glissa
sur les genoux.
«Petit! balbutia-t-elle, 11e crie pas!... Sainte
Vierge!... Ne criez pas, Etienne !... 11 ne faut pas
que le père se réveille!... Otez ce chien ! Ne faites
pas de bruit !... Seigneur Dieu! Du sang, voilà du
sang qui coule sur sa manche !... »
Elle semblait folle. Moi, le petit, je riais d'un
rire que je 11e pouvais m’expliquer à moi-même.
« Tiens bon ! » répétais-je, crispant mes doigts
dans ma ceinture, où j’avais un couteau.
« Est-ce que vous allez me tuer? » bégaya Etienne
pleurant de douleur et de honte.
« Je ne suis pas un voleur », ajouta-t-il.
« Alors, que faites vous chez mon père la
nuit? »
« Oh! Oh! Sylvain... délivrez-moi de cette bête,
car il ne faut pas que je crie. Je n’en peux plus !...
Sylvain, vous êtes mon élève... Ayez pitié de nous !..
Ce chien nie broie les os, quel supplice !... »
Joana essayait d’arracher le basset en lui tirant
les oreilles à pleines poignes. Mustaud ne lâchait
pas. Se retournant, Joana se précipita sur moi, per
dant toute mesure.
6
98
LA SANGLANTE IRONIE
« Canaille ! Canaille ! Fils de vipère ! râlait-elle.
Si tu as jamais de l’amour, toi, je te souhaite d’en
être écrasé, d’en souffrir tous les tourments de l’en
fer. Fils de chienne ! Monstre dénaturé. Je vais crier
au secours. Tant pis! Que je meure ! Qu’il vienne!
Je n’ai pas peur de crier ! J’appellerai ton père. Oui,
ton père ! Il est le maître, lui ! Ah ! si j’avais tant
seulement mon grand couteau de cuisine ! »
« Eh bien ! criez, je ne vous en empêche pas, criez
tous les deux ! » lui répliquai-je en m’adossant au
mur.
Elle se remit à genoux.
. « Au nom de ta mère ! » lit-elle, tendant les mains
vers le portrait rayonnant.
De son bras resté libre, Etienne repoussait le
chien, le frappait, sans que le courageux basset son
geât un instant à lâcher sa proie, et non moins cou
rageusement ce garçon maigre résistait au désir hor
rible qu’il devait avoir de hurler sa douleur.
« Ah! c’est ma mère, continuai-je d’un ton ironi
que, je suis heureux de vous l’entendre dire, Joana.
Vous n’êtes pas très causeuse, d’ordinaire. Pauvre
maman ! Elle est obligée de regarder de bien laides
choses, car j’imagine que ce n’est, pas la première fois
que vous vous réunissez dans son salon avec votre
amoureux. Tiens bon, Mustaud ! Si ton maître te
voyait, il te féliciterait, mon brave chien ! Tu nous
fais là de belle besogne... Ksss..-. Ksss... Tiens
bon !... »
LA SANGLANTE IRONIE
99
Je n’élevais pas la voix, respectant le grand
silence de la maison. Ils ne voulaient pas crier. Je
ne crierais pas non plus.
« Ton père est mon amant, le sais-tu ? » cracha
Joana en se rejetant sur le chien qui secouait le bras
pendant d’Etienne comme un simple morceau de
chiffon.
« Je m’en doutais un peu ! » répondis-je, clignant
de l’œil.
« Je le forcerai à t’étrangler. 11 te tuera, tu ver
ras ! Un jour, je le lancerai sur toi comme tu as lancé
sur nous ce chien du diable ! »
« Et vous n’oublierez pas de lui dire pourquoi ? »
« Fais-nous grâce ! Tu es encore un enfant,
Sylvain ! Plus tard, tu aimeras d’amour, et tu sau
ras... »
« Je saurai qu’une femme peut avoir deux amants,
un vieux et un jeune ? Non, merci, ne m’expliquez
pas, je ne veux pas comprendre !... Tiens bon, Mustaud ! Et n’aboie part, mon chien, nous ne sommes
pas ici pour dénoncer le gibier. »
« Dieu est juste ! Dieu nous punit... Dieu vous
punira... » sanglotait le malheureux Etienne, dont
le sang ruisselait autour de la manche déchirée.
« Ce même Dieu que vous adoriez une certaine
nuit de Noël ? »
« Àh !... Miséricorde, je souffre trop! Délivrezmoi, je vous en supplie, ou je vais crier. »
Joana saisit une chaise et la brandit . Mustaud, ne
100
LA SANGLANTE IRONIE
la reconnaissant plus pour sa maîtresse, s’élança
vers elle.
« Assez ! » dis-je au chien en le prenant au
collier.
Tout désorienté, il se sauva pendant que Joana
courait à son amant évanoui.
Comment se terminale drame, je l’ignore... j’allai
rejoindre mon basset dans la direction des prairies.
Je me couchai sur l’herbe. L’orage éclata. Je ne sen
tais ni la pluie ni le vent... C’était donc ainsi que se
passait notre existence ? Quelle drôle de pourriture,
et le feu du ciel 11e tomberait jamais plus à propos!..
D’ailleurs, le feu du ciel ne tomba point.
DEUXIÈME PARTIE
COKSTATATI
BIBLIOTHÈQUE
DE LA VILLE 1
DE PÈRIGUEU/' <
6.
LA SANGLANTE IRONIE
103
IV
Ce sont de merveilleux jours que les jours d’été du
sud-ouest de la France. Les connaît-on bien? Les
connaîtra-t-on jamais assez? Je voudrais les décrire
avec des mots neufs et des phrases spontanément
jaillies de mon cœur. Ce sont des jours purifiants,
qui, s’ils ne purifient rien, montrent au moins une
partie du bonheur que les hommes posséderaient en
s’isolant les uns des autres au lieu de chercher bête
ment à se grouper, à s’accroître et à se pervertir par
le système des concessions, loin des campagnes.
Dans ces temps bénis où les anges font l’amour,
selon une naïve expression patoise, on nage à travers
l’air comme en un bain tiède, troublé çà et là d’es
sences délicates. Des nuages gris, des nuages blancs
flottent doucement sur la belle étendue claire du ciel,
nuages point menaçants, d’allures moutonnières,
troupeau de toisons argentées qui vous évoque l’image
d’une bergère très grande, vêtue de satin bleu, la
104
LA SANGLANTE IRONIE
houlette enrubannée des rayons du soleil. Gomme
derrière uue gaze transparente, on devine son visage
calme vous regardant avec un immense sourire.
Chaque nuée remue là-haut tout un jeu de lumières
qui ne blessent pas les yeux; le vent a passé sur les
océans de là-bas; ils vous jettent des fraîcheurs sa
voureuses ou des bouffées brûlantes aiguisées d'une
pointe de sel. G’est une main moite vous caressant
les cheveux, glissant entre votre peau et vos habits
le contact inattendu d’un velours humide. Les plantes
balancées ont d’exceptionnels mouvements câlins,
et il semble que l’oiseau du buisson se laisserait
saisir. Il fait une chaleur voluptueuse que l’on sent
durable, naturelle, point malsaine, pénétrant toute
la terre jusqu’aux racines des arbres heureux, qui se
mettent à battre tendrement des feuilles. La cam
pagne devient le pays extraordinaire où se réalisent
les contes de fée aux puériles hallucinations, et tout
cela est si simple à comprendre que l’on s'en étonne.
J’allais, ce jour inoubliable de juin, n’importe où,
pour me fuir moi-même, traînant ma mélancolie de
convalescent comme on traîne une chose lourde vous
forçant à butter sur les cailloux du chemin. J’avais
eu des fièvres tout le printemps, des maux de tête,
et il me restait une langueur douloureuse dans les
membres; je me voûtais; la pensée lancinante qu’il
était, en somme, bien inutile de vivre, me rendait
vieux. Moi, un garçon de vingt ans, je ne voyais plus
rien de nécessaire à tenter pour réagir, et les travaux
LA SANGLANTE IRONIE
105
manuels que j’entreprenais suffisaient, clés que ter
minés, à me donner l’ennui profond des recommen
cements.
Mon père me poussait dehors par les épaules,
quand il faisait beau, me criant, très indigné de mes
anéantissements stupides :
« Est-ce que tu vas continuer à moisir dans tes
livres? »
C’était vrai, je moisissais, sans essayer un geste
pour écarter ces tristesses indéfinissables grimpant
après mon pauvre corps débile, minuscules champi
gnons vénéneux m’entrant leur pourriture de cave
dans les jointures et dans les pores.
Mes livres, toujours ces savants, ces romanciers, ces
poètes démodés, ne m’intéressaient plus. Je relisais
les mêmes ouvrages vingt fois. Puis, je courbais le
dos, je sortais, m’appuyant sur un laiton, je n’avais
nul souci d’une tenue de jeune coq; préparant ses
ergots; d'ailleurs, je n’étais pas un jeune coq; et ne
voulais pas en devenir un. Je marchais, songeant
amèrement que je n’aurais pas de mission à remplir,
qu’on ne vengeait rien, pas plus les saintes causes
que les pauvres femmes sacrifiées. Mon professeur
s’était retiré de nous. Quand lui, le honteux défroqué,
avait su guérir de sa morsure au bras et de sa mor
sure au cœur, moi le chaste, moi le scrupuleux, le
fier, je tombais dans des maladies singulières qui
m’épuisaient. Joana, cette créature vulgaire, engrais
sait, profitant de ma torpeur; je ne l’avais pas dé
106
LA SANGLANTE IRONIE
noncée à mon père, jadis, par dédain, et elle devait
se chercher des amoureux pour remplacer l’ancien,
car elle portait toujours des robes d’un indigo
éblouissant, des tabliers de soie changeante, des
bonnets reposoirs remplis d’intentions coupables.
Tout me semblait maintenant plus mesquin et plus
laid que par le passé. J’avais eu peur des choses
laides, voici que j’étais mesquin moi aussi, laid,
malade, inquiet, je perdais la nette compréhension
de la générosité, je 11e savais plus frapper de grands
coups, j’aspirais à la tranquillité, à l’oubli. J’aurais
dû dénoncer ces gens-là, les faire expulser une fois
pour toutes ; il était encore temps, et à la seule idée
de nous expliquer, mon père et moi, une. lassitude
me cassait les jambes, me pasalysait le cerveau.
Quoi? Qu’y avait-il donc de si anormal dans mon
existence? Une mère morte d'une façon un peu
mystérieuse? Mais la mort est toujours un acte ré
servé. Doit-on en effrayer les enfants? 11 était bien
évident qu’011 n’avait pas assassiné ma mère. Le
docteur Granger, venu pour me couper mes fièvres,
disait d’un ton fort naturel : « Ce garçon, monsieur
d’Hauterac, est bien constitué, je vous en réponds ;
seulement il chasse de race, c’est une tête faible ! »
Ma mère, une autre tête faible, en était morte de ces
exaltations maladives de la pensée, et Joana n’y
pouvait rien, mon père non plus, moi non plus.. Une
aflreuse banalité me montait aux lèvres pour enfin
résumer cette situation très romanesque à son début :
LA SANGLANTE IRONIE
107
« Soit ! Les absents ont toujours tort ». Ça ne signi
fiait pas absolument le nouvel état de mon esprit, et
pourtant la grossièreté de l'homme perçait malgré
moi. On se transforme vite en positif quand on s’est
saturé, lassé d’idéalité dès sa prime jeunesse. J’avais
pensé de trop bonne heure. Il y a des questions qu’il
ne faut jamais se poser avant le temps.
Je me dirigeais, ce jour-là, vers le village de
Cliâteau, longeant le cours de la Mauronne, qui
roulait, limpide, entre nos prairies bordées de
joncs. Des grillons chantaient leur chanson per
çante, et je songeais que ces cris monotones étaient,
pour eux, des manifestations de joie, tandis que
pour ceux qui les écoutent ce n’est qu’un refrain
triste à pleurer. Ainsi, par antithèse, je paraissais
peut-être heureux aux paysans d’alentour... Car
j’avais du Ijien, j’étais un MoucJtûr, j’avais des do
mestiques, une gouvernante en robe bleue, un père,
ancien officier, posé dans le pays ; si je n’étais pas
riche, je mangeais de la viande presque tous les
jours, du pain blanc, j’avais un cheval, une voiture.
Ensuite ? Mon Dieu, ensuite, je serais propriétaire
ou officier à mon tour. Gamin, cela me ravissait de
songer aux uniformes, maintenant j’en souriais
d’une pitié intérieure. Un joli officier que je lui
donnerais, à l’Etat ! On me ferait, du reste, l’affront
de me refuser, avec ma maigreur de garçon spleenétique et fatigué d’avance par tous les métiers. Et si
on m’acceptait ?... Tuer des ennemis?.. La fameuse
108
LA SANGLANTE IRONIE
revanche arriverait-elle à point ? Tuer... ceux que
je ne connaissais pas ? Une dérision ! Il aurait
mieux valu nie tuer d’abord. Et tout mon être, à ce
raisonnement spécieux, car, en effet, j’étais mon
plus dangereux ennemi, tressaillit comme à l'ap
parition d’une soudaine vérité. Je me mis à discuter
avec moi-même. Cette proposition de suicide me
plaisait et m’effrayait à la fois, comme si, derrière
moi, quelqu’un m’eût tâté sur ce sujet lugubre.
Ce temps superbe m’inspirait des choses sinistres,
mais il n’est pas plus sinistre chose que la raillerie
d’une nature joyeuse devant un malheureux. Oui, plus
que tout homme au monde j’étais désepéré, je n’ai
mais rien, personne ne m’aimait ; je ne voulais pas
céder aux sollicitations de mes sens. Avais-je réel
lement des sens? J'en doutais, je me devinais une
force prodigieuse d’affection, mais je craignais de la
jeter dans un gouffre. Quels seraient les premiers
bras tendus ? Qui voudrait de moi, le chétif, pour
suivi, en dépit de mon indignité, par des rêves de
beauté surnaturelle? Non, je ne tomberais pas dans
les torchons de la cuisine, un matin d’exaspération,
tout simplement confine le faisait mon chèr père...
Oh ! plutôt mourir que de m’encanailler comme les
voisins !... Un élan subit me poussa en avant: « Je
vais aller chez le docteur Granger, pensai-je, il me
montrera sa collection d’instruments de chirurgie,
ses poisons. Ne m’a-t-il pas conté qu’il en fabriquait
avec des plantes? »
109
LA SANGLANTE IRONIE
Me noyer dans la Mauronne ? Impossible, un
agneau ne s’y fût pas mouillé le ventre. Me pendre?
Gela déshonore un joli paysage, c’est vilain ; et
d'un coup de fusil on peut se rater, s’estropier pour
toute sa vie. Etrange, cette pensée de suicide s’in
carnant en moi par cette riante journée. J’étudiais
ma folie, et je tâchais de m'y accoutumer. Qu’est-ce
que je désirais tuer ? La we, qui me semblait mau
vaise. L'insupportable ne, qui me semblait une
trahison universelle.
Eh bien ! je n’avais qu’à la tuer en ma personne...
Tantôt mes pieds désiraient l’acte suprême, ils al
longeaient courageusement les pas en dépit de ma
tête qui résistait, hochait, faisait non dans une sorte
d’horreur, tantôt c’était ma tête qui l’emportait, s'é
lançait, bouillante, au devant de l’éternité, et alors
mes pieds se crispaient sous l'herbe, me refusaient
leur service. Bizarre combat. Je me jouais dansmes
propres affres. Ges hésitations durèrent une heure.
Enfin, je relevai le front : j'irais chez le docteur
G ranger chercher quelque mort prompte et plus fa
cile que ce que je méditais. Je lui demanderais de
la. quinine, nous causerions, il me montrerait ses
drogues, je choisirais un poison très violent, que je
lui volerais adroitement. Je me vis grandir, à mes
yeux, de toute la hauteur de ma décision. Par
bleu ! G’était la solution rêvée!.. La vie m'exaspé
rait : je tuerais la vie....
Le docteur Granger habitait une petite maison
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110
LA SANGLANTE IRONIE
basse à l’entrée du village, côté des prairies ; le
chemin de fer bordait son jardin potager, et laMauronne, le traversant, se glissait sous les talus dans
un étroit canal que des sureaux ombrageaient. Je
n’étais jamais venu chez cet homme, personnage
trapu, au verbe sonore, qui ne me plaisait point, il
battait sa fille, sa bâtarde, disait-on dans Yendroit’,
or, les rustres ne m’attiraient guère, j’en voyais as
sez autour de moi. Joana l’admirait, les prunelles
luisantes, quand il pérorait sur ce qu’il appelait
« l’incurie des classes pauvres » : une machine
compliquée, sue par cœur, qu’il nous dévidait à
chaque visite.
Près du chemin de fer, je dus m’enfoncer sous un
pont, suivre le canal pour gagner le jardin. Sous
l’arche obscure, la Mauronne coulait en crépitant, et
cela faisait des échos, un chuchotement pareil à la
voix d'une femme qui rit en se cachant la ligure
dans ses deux mains arrondies. Je me. retournai, je
contemplai un instant le tableau de la campagne en
cadrée par la ligne noire de la route, et j’eus un at
tendrissement à voir ce déploiement de couleurs
fraîches. Le vert cru des foins s’auréolait d’un
nimbe de fleurettes roses, d’œillets sauvages, dont il
poussait partout des touffes odorantes ; un peu plus
en l’air, les marguerites, plus rares, s’irradiaient
comme des étoiles pâlies 'dans une aurore; au-des
sus d’elles, les grandes graminées rousses et mûres
secouaient une poudre d’or fauve. Le ciel, roux à
LA SANGLANTE IRONIE
111
l'horizon, se confondait avec les foins, laissant tom
ber ses nuées blanches mollement parmi les hautes
herbes, les ouatant d'une fumée. Je me penchai vers
l’eau unie, je me regardai. Ah! je n’étais pas le chefd’œuvre de cette splendide nature ! Ma silhouette
m’effraya. J’avais la mine d’un exténué, les pom
mettes de mes joues saillaient, à peine carminées,
mon nez se pinçait aux narines, mes lèvres se ti
raient en un rictus désagréable, mes cheveux, d’un
noir d’encre, éparpillaient leurs mèches tristes
comme des cheveux de noyé, mes yeux se creusaient
pleins d’une flamme de fièvre. J’étais maigre, bien
maigre, d'une tournure élégante mais si frêle. Je me
trouvai de la ressemblance avec ma canne, un jonc
à pomme d’ivoire avec deux clous d’acier dans la
pomme imitant des yeux de chouette. Je souffrais.
Mon orgueil ne m’avait jamais permis de me croire
laid, seulement je constatais, une fois de plus, que
je n’étais pas beau.
Une barrière de bois brut fermait le jardin du
docteur Granger, à l’autre bout de la route ; je m'y
accoudai pour attendre quelqu'un. Si je ne voyais
personne, je n'entrerais pas, car j’étais bien maus
sade. Mon apparition, dans l'eau, me poursuivait.
« Pile ou face? murmurai-je. Si le docteur n’y est
pas aujourd'hui, je renonce au poison, je choisirai
une autre mort... sans compter qu'il faudrait lui
voler une drogue, et ce ne serait pas très loyal. »
Le jardin éblouissait, comme là-bas les prairies.
112
LÀ SANGLANTE IRONIE
Sortant de mon trou d'ombre, je clignais des pau
pières. Il y avait de l'or, il y avait du bleu; tout un
pan de muraille tapissé de pervenches, percé d’une
fenêtre aux vitres incendiées de réverbérations lu
mineuses, se détachait sur le ciel ; des menthes
poivrées embaumant l’air de leur senteur aiguë, des
angéliques monstres, croissaient pêle-mêle dans un
carré de choux, étalant leurs feuilles larges, gonflées
et encore emperlées des gouttes de l’arrosage. Je re
marquai alors combien les feuilles des choux sont
jolies, donnant l'illusion d’une étoffe ornée de bi
joux : un chou, c'est tout un poème quand on sait le
regarder, loin du jardinier qui vous parlerait de la
marmite. Des pois, se tortillant sur des râmes, se
maient leurs grelots de fleurs légères dans les fonds
broussailleux, une vigne escaladait un églantier
s’ajourant comme une guipure déchirée aux pointes
des épines, et des têtes de pavots doubles se dres
saient, impérieuses, au milieu de l’humble foule des
fraisiers rampants. La Mauronne êchancrait le jar
din, lui formant un petit lavoir coquet. Les sureaux,
tout couverts d’abeilles, s'avancaient en berceau sur
la pente douce de la rivière ; deux planches s’atta
chant à deux pilotis portaient une boîte de blan
chisseuse garnie de ce qu’il faut de paille pour ne
pas se meurtrir les genoux. Et je vis se présenter la
lavandière, une fille de dix-lmit ans, tenant son pa
quet de linge plus aisément, certes, que je tenais ma
canne. J'allais la saluer, puis un caprice me fit re
LA SANGLANTE IRONIE
113
ciller dans l’obscurité du pont. Cette tille me rappe
lait une autre créature déjà vue. Où? Je n'aurais
pu préciser. Je me souvenais d'une soirée tumul
tueuse. Un tas de grotesques dévorant des gâteaux
au son d’une musique de bal, et des fusées, et des
discours... Comment diable cette servante en bras
de chemise, aux jupes retroussées, chaussée de
sabots, cette paysanne au teint coloré s’était-elle
rencontrée avec moi dans une soirée solennelle ?
Cherchant mieux, je reconnus la bâtarde du doc
teur, celle qu’il avait osé conduire â la préfecture
pour fêter Mac-Mahon. Elle gardait une physiono
mie boudeuse de jeune femme qu'un trop lourd mé
nage ennuie, et elle baissait le front, examinant son
linge. Sa chemise coulissée en un ovale parfait lais
sait libre ses épaules et la naissance de sa gorge ;
ses chairs avaient des reflets flambants de cuivre
qu’un feu de braise rend tout rose ; sa chevelure,
d’un brun lustré, du brun de la pelure des marrons
d'Inde, se nouait en chignon diadème puissamment
tordu, et, par une coquetterie de fille gauche, elle
avait planté une fleur de soleil au centre de sa coiffure.
Je revis, en même temps que cet épanouissement
vif, les cocardes de velours jaune arborées chez le
préfet, ces cocardes qui réjouissaient les hôtes de
Mac-Mahon sur notre passage. Je pensai, ne sachant
ce que j’éprouvais en face de ce soleil triomphal :
« Elle est moins drôle qu’autrefois, la petite bâ
tarde ! »
114
LA SANGLANTE IRONIE
Grangille, on la nommait ainsi pour lui faire
plaisir, les aînés portant toujours, dans les familles
périgourdines, un diminutif du nom du père, Gran
gille ne pouvait pas m’apercevoir. Elle se croyait
bien seule ; elle s’installa dans sa boîte, bourra de
paille la place de ses genoux, et, d’un geste furtif,
comme ayant honte de ce qu’elle faisait, elle déplia
son linge. Je la regardais, curieux, car elle était l’a
nimal en liberté que je n’osais pas approcher, d’ha
bitude, et je la sentais, celle-là, plus intéressante
qu’une femme ordinaire, probablement pour ce
soleil planté si droit sur sa tête brune. Quelle santé !
Quelles joues rebondies ! Sa bouche les coupait en
deux, avec l’apparence d’une fente dans un fruit
mûr. A toutes les minutes, elle tirait, entre ses dents
claires, sa langue qui jaillissait toute semblable au
jet d'un jus de framboises. Le sombre feuillage des
sureaux faisait ressortir son buste drapé de toile
bise, et l’eau agitée s’illuminait des jaunes pétales
de son soleil. N’était-elle pas elle-même une fleur de
lumière, d’une lumière charnelle que j’allais décou
vrir, moi, le vierge, au moment de m’éteindre ? .
« Voilà un charmant tableau, me dis-je, et il vaut
la peine de s’y arrêter. Ces objets de convention: un
ruisseau, une femme, sont d’une banalité sans pa
reille dans les vieilles collections de journaux illus
trés, mais j’avoue qu’ils sont adorables lorsqu’ils
vous arrivent en relief bien vivant au détour d’un
chemin. »
LA SANGLANTE IRONIE
115
Je ne pouvais nier que la poitrine de Grangille
n’eût pas tout le relief désirable. Elle lança l’étoffe
qu’elle tenait sur les remous vermeils de la rivière.
Je me penchai pendant qu’elle levait les bras, puis
je demeurai immobile, béant, devant la terrible
révélation : Grangille plongeait un linge ensan
glanté dans l’eau pure, et, comme un tas de roses
pourpres écrasées, ce sang, d'un rouge formidable,
du rouge de ses joues, de sa bouche, de sa langue,
éclatait jusqu'à me faire frémir. L'idée simple qu’il
s’agissait de quelque bête récemment tuée ne me
vint pas, une angoisse très pénible me serrait le go
sier. Je ne voyais plus ni la femme ni les fleurs : le
sang tout seul m’éclaboussait les yeux. 11 gagnait,
par cercles, le milieu de la petite rivière dormante,
et, à mesure que le linge pâlissait en nuance chair,
l’eau se pourprait lentement ; de grands ronds s'é
largissaient, teignant d’une furieuse couleur de
massacre l'onde voisine moirée d’azur. Avec ma
promptitude à m’halluciner pour un détail blessant,
je m’imaginais que cette eau rouge me baignait les
pieds, me montait le long des jambes, me chauffait
les cuisses, envahissait mon cœur et m’étouffait. Je
ne voulais plus comprendre-. J’étais là, frissonnant
de fièvre, les prunelles dilatées, me cramponnant
aux touffes des sureaux, presque derrière elle sans
le savoir, car je m’étais avancé machinalement.
Au bruit de ma respiration haletante, Grangille se
retourna ; elle poussa un cri de colère sauvage.
116
LA SANGLANTE IRONIE
« Qu’est-ce que vous faites par ici, vous? »
Elle accentua ce vous si durement que j’en ôtai
mon chapeau, malgré ma stupeur.
« Je vous demande pardon, mademoiselle, je ve
nais voir le docteur Granger. »
« Je ne suis pas une demoiselle. Vous m’embê
tez. »
Ce mot grossier me rappela tout à fait l’accent de
la bâtarde chez le préfet, le soir de Mac-Mahon.
Évanoui, le tableau charmant ! Évanouies, mes
illusions sur les lavandières ! D’un robuste effort
du battoir, elle enfonça tout son paquet de linge
dans l’eau, essayant de dissimuler les taches de
sang.
« C’est bon ! Vous êtes le fils de monsieur d’Hauterac, celui qui a les fièvres. Le médecin est sorti,
vous repasserez. »
Elle parlait, somme toute, un français correct,
ayant été élevée chez les bonnes sœurs, mais elle
avait le battoir menaçant, elle tapait à tour de bras
les chiffons gonflés en cloches contre sa boîte, et elle
secouait ferme son soleil, qui finit par choir. Poli
ment, je ramassai la fleur pour la lui rendre. Elle la
pétrit d'une main rageuse, l’envoya de l’autre côté
de la rive. Elle aurait eu un meurtre sur la cons
cience qu’elle ne se serait point troublée davantage.
Elle prenait des aspects de pivoine, baissait ses paupiè res ou les relevait, me foudroyant de ses regards
brillants comme ceux d’un chat.
LA SANGLANTE IRONIE
117
« Mademoiselle, murmurai-je à tout hasard, je
vous promets de ne rien dire. »
Alors, elle s’assit sur le coin de la boîte, fondit en
larmes.
« Vous vous moquez de moi », souffla-t-elle, dé
sespérée.
Je joignis les mains.
« Oh ! je vous jure que non, mademoiselle. »
« Mais qu’est-ce qu’il a donc à m’appeler made
moiselle ? fit-elle, en s'essuyant les joues ; je suis
Grangille, une servante, rien ne plus. »
Et elle ajouta en patois :
« E fo lè mouchur ! » (Il est fou, le monsieur.)
« Je 11e suis pas fou, dis-je un un peu vexé. Si je
l’étais, je répéterais des choses qu’on ne doit pas
voir... Grangille, écoutez-moi, un Sylvain d’Hauterac est incapable de dénoncer les criminels. »
défaisais allusion, mélancoliquement, à certains
actes qu’elle ignorait. Elle m’examina d’un air plus
doux.
« Je regrette beaucoup, monsieur, que mon père
ne soit pas là. Il est chez les Culoux, aux Baraques,
pour Ilortenso, qui s’est démis une épaule en des
cendant d’une charretée de foin. »
Grangille voulait me dégoûter de la conversation.
Bêtement, je m’entêtai.
« Ah ! vous connaissez l’Ilortenso t »
Grangille, résignée, se remit à genoux dans la
paille. Passant le revers de son poing sur ses yeux,
118
LA SANGLANTE IRONIE
elle tira un bonnet de coton et le frotta vigoureuse
ment. Le savon moussait, l'eau fusait en gerbes,
elle se dépêchait tant qu’elle était toute moite de
sueur. Derrière son oreille, ronde comme une églantine en cire, je voyais une place où la peau d’un ton
d’ambre réfléchissait le soleil.
« Oui, je connais Ilortenso, répliqua-t-elle, une
fille heureuse, celle-là ! Elle a des parents riches et
se marierait si elle voulait. »
Je souris. Le sang s’effaçait par degré, l’eau rede
venait bleue, mon angoisse, peu à peu, se dissipait,
et je raisonnais plus naturellement. Pauvre Gran
gille ! N’avait-elle pas les dures charges de la ser
vante, qui doit égorger les jeunes chevreaux aussi
bien que la poule du pot-au-feu? Je voulais, de pas
sion, que ce fût un chevreau...
« Les parents Culoux n’ont jamais marié leurs
demoiselles. Ils sont trop pauvres, Grangille »,
répondis-je en m’asseyant à l’ombre, las de ma
course, plus las encore de mes émotions.
Elle me jeta un regard anxieux.
« Puisque je vous dis que mon père n’est pas
chez nous! »
« Allons, mademoiselle Grangille, ne vous fâchez
pas. Un malade a le droit de se reposer. Est-ce que
je doute de votre innocence? Une jolie fille comme
vous ne tue personne. C’est la saison du che
vreau... »
Elle se laissa retomber sur ses talons, les traits
LA SANGLANTE IRONIE
119
de sa physionomie boudeuse se détendirent dans
une irrésistible envie de rire. Les joues encore
mouillées de larmes, elle pouffa, n’y tenant plus :
« Ah! ah! ah! la saison du chevreau! C’est pour
tant vrai! je ne pensais pas à ça. Vous ..croyiez donc,
monsieur Sylvain, que je venais de saigner un chré
tien! Et vous avez eu peur!... Ah! ah ! le chevreau !
le chevreau! répétait la rusée femelle, trouvant en
fin l’occasion de se moquer du mâle. Oui, je com
prends, ça vous a redonné la fièvre tout de suite ! »
Elle se tordait, faillit s’effondrer dans la Mauronne. De mon côté, je riais de bonne grâce, très
amusé de mon aventure. Nous continuâmes de plai
santer. Elle battait son linge, remuait l’eau d’une
main experte, me lançant de temps à autre des gout
telettes et des flocons neigeux de savon. On s’ap
privoisa réciproquement; elle me posa des questions
sur mon père, évitant de me parler de Jocmrz; je lui
demandais des détails sur son jardin, qu’elle arro
sait elle-même tous les jours. Grangille finit par
s’apitoyer devant mon teint pâle.
« Une mauvaise affaire, les fièvres! Ce n’est pas
les poudres du médecin qu’il vous faudrait. Voyezvous, monsieur Sylvain, vous devriez courir les
champs. »
« Ça me fatigue, je n’aime pas à sortir, Grangille. »
« Que faites-vous alors de vos journées? »
« Je lis, j’étudie, je joue du piano, et je mets-en
ordre les comptes de nos ouvriers. »
120
LA SANGLANTE IRONIE
« La belle besogne ! Vous n’aimez pas le soleil ? »
D’instinct, .je regardais ses cheveux, où manquait
la fleur jaune.
« Mais si, Grangille, seulement je n’aime pas les
paysans. »
« Moi non plus! » s’écria tout d'un coup la jeune
fille en s’essuyant les mains après son tablier.
Elle se leva.
« Venez boire un verre de notre petit vin de Ber
gerac — je suis bien sûre que vous n’en avez pas de
meilleur chez vous! — en attendant mon père... »
Je la suivis, multipliant les politesses. Ce n était
cependant point le fameux poison foudroyant qu’elle
allait m’offrir. La maison était une maison de
rustre. Ses murs passés à la chaux s’ornaient d’ins
truments de jardinage, des pelles, des pioches, d’une
dimension plus petite que celle de nos outils d’Hauterac. Grangille me montra un manche qu’elle avait
écorcé elle-même pour éviter les cals aux doigts.
Une table de chêne, un dressoir et deux bancs
meublaient la chambre de réception.
« Dame, il n’y a pas de piano, ici ! » soupira-telle.
Rencogné au fond d’une cage djosier, un respec
table oiseau noir, imitant la tenue d’un bon curé
lisant son bréviaire, nous regardait, profilant son
bec mélancolique.
« Hein, dis-je, c’est un corbeau? »
« Oui, c’est Julien. »
LA SANGLANTE IRONIE
121
Il me parut prétentieux d’appeler un corbeau Ju
lien. Elle ouvrit la cage, et le corbeau sauta sur son
bras en grinçant horriblement du bec. Le vin servi,
il but dans nos deux verres, ne toucha pas au pain
mais prit des allures d'homme ivre qui m’agacèrent.
« Pourquoi l’appelez-vous ainsi? »
« Parce que c’est le garçon du meunier, Julien
Rosalès, qui me l’a donné. Vous savez qu’un cor
beau ça dure cent ans? Ces bêtes-là font leur nid
avec une herbe... »
Elle s’embrouilla dans une explication d’herbe
magique, et je me remis à rire.
« Vous devez savoir la chose mieux que moi »,
ajouta-t-elle confuse.
J’abandonnai mon verre au corbeau, n’aimant pas
le vin blanc. Grangille, l’œil ému, me dévisageait,
hochant le front.
« Oh ! vous ne portez pas vos dix-neuf ans ! »
« Ma foi non. J’ai l’air d’un enfant malade. »
Je fis un geste d’insouciance. Cet oiseau titubait
autour de nous, répandant son odeur de chair morte
Grangille allongea sa bouche et il vint, baissant son
crâne presque chauve, jouant facétieusement de
l’aile, lui humer une lampée de vin entre les lèvres.
J’eus un haut-le-corps.
« Pouah! lui dis-je dégoûté. G’est sale, un cor
beau ! »
« Oh! pas celui-là, je nettoie souvent sa cage, il
mange de la viande fraîche. »
122
LA. SANGLANTE IRONIE
« Un oiseau qui mange de la viande! » m’écriai-je.
« Tiens ! comme un bon garçon ! Pas vrai, mon
Julien ? »
Elle le caressait, et,, chose étrange, cela me monta
la colère au cerveau.
« Je vous en prie, Grangille, si vous voulez que
j’achève mon morceau de pain, que je trouve excel
lent, laissez cette bête tranquille. N’êtes-vous point
honteuse, vous une jolie fille, de tripoter ce vilain
oiseau ? »
Elle éclata. J’avais très chaud à la poitrine d’une
nouvelle fièvre me rendant complimenteur.
« Vous êtes bien aimable, monsieur Sylvain;
seulement, les pauvres filles comme moi ne peuvent
pas être belles. »
« Qui le leur défend ? Leur papa ? »
« Oh ! mon père, et elle recommença ses hoche
ments de front, mon père ne s’occupe guère de sa
fille... Je ne suis qu'une bâtarde. »
Je sentis que là était la plaie.
« Voyons, ma pauvre Grangille, il vous recon
naîtra un jour... On dit que le docteur est un homme
honnête. Il attend probablement votre mariage pour
le faire. »
« Mon mariage ! (elle renvoya Julien d’une chique
naude) Vous croyez qu’on m’épousera, moi, sans
un sou vaillant ! Et sans nom de famille ! »
Tout d’une haleine, elle me conta que sa mère,
une servante de la ferme de Gréteillac, l’avait déjà
LA SANGLANTE IRONIE
123
portée à l’hospice quand le père se ravisa. Il les
emmena toutes les deux dans son voyage à Tou
louse. La mère y mourut au bout de cinq ans. Le
docteur revint au pays avec sa petite. Il loua une
vieille bonne dont on ne voulait plus chez le no
taire de Château.
A cet endroit de son récit, elle se mit à parler si
vite que je ne pouvais plus la suivre. La bonne s’ap
pelait Mlon, et elle n’avait que les dents de devant...
Est-ce que je désirais encore un peu de vin? Rien
qu’un travers de doigt !... Mion travaillait comme
une mule, et, le soir, elle apprenait des prières à
l’enfant. Une nuit, elles eurent des cauchemars,
chacune le même. Oh ! elle se souvenait très bien !
La vieille avait rêvé que la jeune serait une riche
héritière dans l’endroit, et la jeune prétendait
qu’une dame blonde, vêtue d’une robe bleue, lui
avait soufflé fort derrière la tête des histoires toutes
pareilles... Le docteur les battait, les traitait comme
des chiennes. Enfin, la vieille bonne mourait dans
, un torrent d’épithètes tendres. Grangille, achevant
son récit, pleura, et je me levai, désolé de son cha
grin, n’ayant pas compris, du reste, un seul mot de
ce roman.
« Grangille, murmurai-je, sentencieux, nous avons
tous nos peines. Le meilleur, ce serait de mourir,
car on ne souffrirait plus ! »
Elle eut une grimace étonnée.
Mourir ! Ah ! bien, non, je n’en n’ai pas l’idée. »
124
LA SANGLANTE IRONIE
Elle me montra sa langue couleur de framboise.
« Pourquoi diable se fait-elle embrasser par ce
sale oiseau de malheur ! » pensai-je, cherchant ma
canne sous la table.
« Vous vous en allez déjà, monsieur Sylvain? »
« Votre père 11e serait pas content, sans doute, de
me voir chez lui quand il est dehors. »
Elle me reconduisit jusqu'à la barrière du jardin.
En passant, je cueillis une fleur de soleil dans un
fourré de verdure.
« Vous permettez? » lui dis-je en la glissant à
l’une des boutonnières de nia veste.
Elle arracha d’autres fleurs jaunes, lia ce gros
bouquet resplendissant avec une vrille de haricots,
me le plaça, de force, sur la poitrine.
« Je veux... je veux que vous l’emportiez ! »
Et je l’emportai.
Tant qu’elle put me voir m’éloignant par les prai
ries, je tins mon bouquet haut devant moi, comme
un ostensoir de procession. Les fleurs m’aveuglaient
de leurs rayons effroyablement jaunes. Tous ces
soleils avaient de drôles de visages nègres nimbés
d’or, et ils m’intéressaient.
Ils formaient une famille : le père, un énorme,
flambait avec un air content de soi, l’air d’un homme
possédant une immense fortune; la mère, un peu
panachée sur la gauche, repliait quelques-uns de
ses pétales sur son centre d’un noir extraordinaire,
où trottaient des fourmis; les enfants se groupaient
LA SANGLANTE IRONIE
125
autour, en bande turbulente : le fils aîné, moins
douille que le père, d’un jaune plus luisant, se dres
sait sur une queue mince, presque ridicule ; la fille
s’inclinait, gracieuse, tournant sa jupe à volants de
manière à ce que l’on aperçût les multiples dessous
de gaze paille ; et puis venaient les petits, n’ayant
que des couronnes simples, le cœur à peine brun,
sans fourmis, sans taches : l’un d’eux, en bouton, se
pelotonnait, comme un enfant au maillot, dans ses
langes d’un jaune serin, d’un jaune tout balbutiant.
La vrille de haricot me gênait. J’aurais préféré un
lien plus sérieux, soit un ruban, soit une aiguillée
de fil. Et le bouquet sedésagrégeait entre mes mains
le portant très haut.
« Qu’est-ce que je vais faire de ça ? » me deman
dai-je un peu inquiet.
Je ne me voyais pas rentrant chez nous orné de
ces fleurs bruyantes.
Cependant je m’obstinais à les garder contre ma
poitrine. ,De temps en temps je les respirais: elles
ne sentaient rien. Si, une odeur singulière, un par
fum de feuillage mouillé mêlé à l’âcreté des fourmis ;
quand j’approchais mon nez, j’étais chatouillé, j’y
frottais voluptueusement mes narines ensuite, piqué
de ci, éternuant de là: je me retirais tout désappointé
par cette étrange senteur, qui n’était pas une senteur
de fleur. Je pensai, longeant la Mauronne,à y jeter
le papa soleil, gros lourdaud bedonnant, plein de
graines mûres que les oiseaux avaient déjà entamées.
126
LA SANGLANTE IRONIE
Je choisis un coin bien sombre, et l’y précipitai
vivement. J'en eus un remords. Il s’en allait à la
dérive en étalant ses pétales comme des bras pour se
rattraper. Je le suivais des yeux. Vers une ronce
trempant dans l’eau, il s’arrêta, lit un plongeon, et je
respirai, car il pouvait gagner, de ce train, le jardin
de Grangille. Une minute s’écoula. Gette mère soleil
me semblait se faner sur la gauche : je l’envoyai re
joindre son époux, ayant l'horreur des fleurs lour
des, trop épanouies. Celle-là, je la lançai sans regret,
satisfait de réduire mon bouquet aux proportions
normales. Mais ce fils aîné, si mince de tige et si
cascadeur de tête, me donna envie de rire : je le sa
crifiai comme ses parents. Je repris mon chemin,
tenant mes fleurs contre ma jambe sans les regarder
ni les sentir.
Le petit dernier s’ouvrit durant le trajet ; à vrai
dire, c’était le seul qui m’intéressât parmi les au
tres. La fille cadette gigota tellement qu’elle rompit
la vrille de haricot, sauta d’elle-même au milieu des
foins, où elle rayonna comme un astre tombé du
ciel, scandalisant les œillets rose et les modestes
marguerites. Successivement, je semai mes fleurs
jaunes. Le petit dernier, ce petit imbécile qui s’était
trop épanoui à son tour, fut jeté dans un tas d’éplu
chures près de la grille d’Hauterac. Je demeu
rai seul, la boutonnière encore ornée d’un soleil,
mais si fané, si navrant, celui-là, qu’une fois
dans ma chambre je le plaçai entre les pages de
LA SANGLANTE IRONIE
U
127
mon dictionnaire avec un geste de commisération.
J’étais harassé. J’aurais dormi volontiers. Je m’é
tendis sur le lit, le front du côté du mur, et le som
meil ne vint pas.
Je me mis à rêver, les yeux ouverts, regardant en
dedans, selon ma triste coutume. Je songeais que
Grangille représentait une femme. De quelle manière
fallait-il s’expliquer ma joie-en la trouvant sur ma
route? Pourquoi m’avait-elle tout à fait séduit? Et
d’ailleurs, me séduisait-elle absolument ? Mon esprit, sans me répondre, vagabonda, fouillant une
fraîche forêt d’idées neuves. Cette femme ne pouvait
être jolie, puisqu’elle n'était pas blonde, mais elle
me plaisait. En m’avouant cela, je m’avouai aussi
que j’avais eu le vertige en désirant la mort. Si la
vie se manifestait par des actes malpropres chez, les
autres, rien ne me forçait à me vautrer moi-même.
Tout d’un coup, j’eus un frisson, me rappelant ce
sang qui rougissait la Mauronne. Quel inquiétant
présage ! Le sang d’un chevreau, l’emblème de l’in
nocence égorgé pour obéir aux lois cruelles de la
vie. Hein? Ce sang ?... et j’entendais son rire de
jeune diablesse. Comme elle avait ri?... je creusai
la nouvelle pensée. N’avait-elle pas beaucoup ri
pour, somme toute, une bien petite méprise ? Hein ?
Ce sang?... Je passai ma main dans mes cheveux,
fébrilement. Il me semblait que quelque chose de
ridicule me guettait, tapi dans l’ombre de ma forêt
fraîche. J’imaginais qu’une araignée allait escalader
-
•L
128
LA SANGLANTE IRONIE
mon restant de soleil, noircir ma fleur suprême,
celle que je voulais garder poétiquement entre les
pages d’un livre. .Te ne pus y tenir. Il me fallut me
lever. Des détails précis m’arrivaient en foule. Je
savais si mal l’histoire naturelle de la femme et,
jusque-là, ce genre d’étude m’avait si profondé
ment dégoûté ! Hein ? ce sang?... Je posai une chaise
sur une table, j’atteignis un respectable traité de
médecine. Je le feuilletai. Quand j’eus terminé
certain chapitre, j’éclatai de rire, du rire méchant
de Grangille.
Et à distance la gaîté se communiqua très mal
honnête, mais calmant les nerfs.. Elle riait encore
là-bas. Moi je riais encore ici. Allons ! nous dégrin
golions un peu du premier piédestal tous les deux,
nous descendions déjà la fameuse pente qui ne se
remonte jamais. Devant ce réalisme écœurant, je
fus étonné de ne pas me trouver plus indigné. Au
contraire, je me murmurai d’une voix douce :
« Eh bien, quoi ? Elle n’est pas blonde. Je la sur
prends en flagrant d’élit de vulgarité, et pourtant
elle reste, à travers mes émotions, une personne
charmante. Donc, cette jeune fille est une créature
privilégiée. Je crois que je serais heureux de l’aimer.
En supprimant l’arrosage des choux, le lavage du
linge et le corbeau Julien, nous nous entendrons.
D’ailleurs, elle est triste malgré ses fous rires ; je la
sens fière. Elle ne peut pas aimer son père, ce butor;
elle n'a plus de mère, c’est une bâtarde, Moi, je me
LA SANGLANTE IRONIE
129
considère comme orphelin. Elle est simple d’esprit,
moi je suis un naïf (je lui en ai donné tantôt la
preuve). Elle est pure, car elle est violente quand
on la trouble ; moi, j’ai envie de tout tuer quand
on me force à rougir : nous sommes faits pour nous
comprendre ! »
Je ne me permis point de voir au delà.
Seulement, je retirai le soleil du dictionnaire et
l’envoyai rejoindre sa famille par la fenêtre.
« Sacrifions la poésie de l’aventure ! » ajoutai-je,
bien décidé à devenir plus raisonnable.
130
LA SANGLANTE IRONIE
V
« Mon père, clis-je, cherchant à me donner une
contenance tranquille, je voudrais te parler. »
Dans son fauteuil de cuir, près de la cheminée où
flambait un feu terrible, il tisonnait, le sourcil
froncé très sévèrement, mais ne pensant à rien, j’en
suis convaincu ; Joana épluchait des châtaignes.
Nous étions en hiver, il faisait un froid de loup et le
jour tombait.
« Tu voudrais me parler, mon garçon, répondit
mon père en croisant ses jambes qir il frotta. Tiens !
tiens ! je serais curieux de voir la couleur de tes pa
roles, jeune hibou. »
.Te regardai d’abord Joana. Elle versait le contenu
de son tablier sur la grande table de notre salle à
manger; les châtaignes roulèrent, s’éparpillèrent
pendant qu’elle grognait d’un ton bourru.
« Du moment que je suis de trop !.... Je vais pré
parer la lampe. »
LA SANGLANTE IRONIE
131
Elle se retira, fermant brutalement la porte.
« Pourquoi renvoyer la mère 1 fit mon père de
mauvaise humeur. Elle peut bien t’entendre, et tu
ne vas pas me confesser des crimes, je suppose. »
11 saisit une pelle, ramassa les cendres en tas,
puis, du bout des pincettes, installa délicatement
trois marrons fendus vis-à-vis de la braise. Je ne
m’asseyais pas. Je demeurai le dos appuyé au coin
de la cheminée m’entrant cet angle de marbre dans
les chairs, afin de me procurer du courage. Ce jourlà, il me fallait de graves raisons pour essayer de
rompre la glace. Je ne descendais presque jamais
prendre ma part du foyer familial. Je me claquemu
rais chez moi, économisant la lumière et les bûchers,
aimant mieux me geler que d’endurer les re
proches de Joana, qui, souvent, se mêlait de ma
conduite.
« Je t’écoute », dit mon père m’examinant à la dé
robée.
Mes mains tremblaient et je m’efforçais d’assurer
ma voix.
« Est-il vrai, mon père, qu'un homme ait le droit
de se marier à dix-huit ans ? » demandai-je.
Ponctuant ma fugurante phrase, une étincelle
jaillit. Il sauta en arrière, les yeux fixes, la bouche
béante, et ses sourcils se tendirent comme des arcs.
« Oui, c’est vrai, mon cher Sylvain, c’est écrit
dans le Code. »
« Je puis donc me marier, moi, un garçon de près
132
LA SANGLANTE IRONIE
de vingt ans ; et si j’en avais le désir, mon père, que
me répondrais-tu ? »
« Mais, d’abord... je te ferais remarquer... »
11 arrangeait soigneusement les cendres autour de
ses marrons, lesquels commençaient à cuire. Dres
sant la tête, il m'envisagea d’un air ébahi.
« Voyons, Sylvain, tu n’as pas attendu que ton
père soit vieux pour te ficher de lui, et d’ordinaire
tu plaisantes peu sur de pareils sujets. Que signifie
cette déclaration? »
« Je te le jure, papa, je n’ai point l'intention de
plaisanter, car il s'agit d’une jeune fille hon
nête. »
« Oh ! murmura mon père se mordant la mousta
che, elle n’est pas de ce pays-ci sans doute. »
11 ricana, tisonnant toujours, et retournant avec
des précautions infinies ses trois marrons, dont l’un
grillait en répandant une bonne odeur. Des larmes
montèrent à mes yeux, mais je les refoulai, bien
décidé à ne pas me laisser désarçonner.
« Mon père, tu ne connais pas mademoiselle
Grangille. »
« Tiens! tiens! la bâtarde du docteur. Et tu crois,
grand naïf que tu es, que l'on épouse, à vingt ans,
une bâtarde ayant déjà roulé toutes les frairies des
environs, suivie de tous les chiens coiffés qui en ont
voulu? Mon cher Sylvain, tu es fou ! 11 y a quelques
jours que je m’en aperçois, du reste. Je ne me fâche
pas, je t'avertis pour éclairer ta route. »
133
LA SANGLANTE IRONIE
Je devais être bien pâle, car je me sentais défail
lir; pourtant j'eus le courage de lui riposter.
« Tu m’a dis dernièrement que le docteur Granger
reconnaîtrait sa fille si elle se mariait. »
« Parbleu ! C'est une façon de promettre la chose
pour la semaine des quatre jeudis; La petite le tour
mente de temps en temps, et le bonhomme lui ra
conte une blague... Donc, te voilà très amou
reux ; elle t’a fait avaler que tu étais le seul, tu te
vois déjà dans le cas d’avoir un mioche, tu rumines
des plans de ménage pour ce prochain printemps.
Mes félicitations ! Vous êtes allés rondement en beso
gne, mais je le disais hier à Joana: il n’y a que ceux
qui sont en retard qui vont vite. »
Il sortit un marron du feu, secouant ses doigts et
les faisant claquer. Ce nom de Joana jeté dans une
conversation où il s’agissait de Grangille me parut
une injure, plus grosse que toutes les autres. Je
répondis les dents serrées :
« Tu te trompes, mon père, mademoiselle Gran
gille n’est pas ma maîtresse. »
C’était d'ailleurs la vérité. Il ricana do nouveau.
« De la chevalerie, maintenant, grogna-t-il, pour
une petite maritorne? »
J’éclatai. Mesyeux se séchèrent, devinrent brûlants.
« Eh !... j'en ai perdu pas mal de cette chevalerie,
mon père, avec les maritornes, j’en conviens, mais
heureusement je m’en suis réservé pour celle que
j’aime. »
8
134
LA SANGLANTE IRONIE
Mon père, flairant le danger comme un bon offi
cier flaire la véritable bataille après les escarmou
ches, me toisa un instant sans risquer un mot. Je
tortillais un morceau d'allumette sur la cheminée.
Je m’accoudai en disant lentement :
« Tu ne veux pas que ton fils déshonore la der
nière femme respectable du pays, puisque selon moi
il en est encore une digne de respect ? »
« Mon cher enfant! Tu es ridicule, grommela-t-il,
se renversant dans son fauteuil. Je t’ai facilité tous
les moyens de t'amuser, et tu as fait semblant de ne
pas comprendre. Tu as de l’argent de poche. Nous
ne sommes pas riches, mais si tu tenais à courir le
pays jusqu’à.... jusqu'à Bordeaux, nous trouverions
bien quelques billets de banque de plus. La permis
sion de dix heures même tous les soirs... je n’ai pas
l’idée de t’élever comme une demoiselle. Agis à ta
guise. Rentre.tard, 11e rentre pas. Du diable si je me
mêle de tes sottises Tu n’es guère solide, je crois ;
tout ce que je puis te demander, c’est de ménager ta
santé. »
11 s’interrompit pour se lever brusquement.
« Et, vraiment, ajouta-t-il, je ne te rêve pas une
meilleure aubaine que la fille d'un médecin pour
maîtresse! La santé! mon ami, la santé, il n’y a que
ça dans la vie. Tiens, passe-moi les allumettes. »
Il entreprit aussitôt la fabrication d’une de ses
fameuses queues de souris blanches dont la ténuité
m’exaspérait.
LA SANGLANTE IRONIE
135
« Mou père, le code est formel, n’est-ce pas? »
« Hein? Le Code? Pourquoi le code? Ah! c’est
l’histoire du mariage? Sacré tonnerre! Le Code a
fixé un âge parce qu’il fallait dire quelque chose,
espèce de crétin ! S’occupe-t-on de ce que chante le
Code quand on a vingt ans ! Et puis, un brave garçon
ne se marie jamais avant le tirage au sort ; il y a des
machines plus sérieuses qu’une noce! On se marie
tard, le plus tard possible. Tout le monde organise
sa vie comme ça, tu ne vas pas aller contre l’usage,
toi, le gamin inexpérimenté. »
Il oubliait ses marrons. Ils charbonnaient. Je pris
les pincettes, et je les éloignai de la braise. Mon père
arpentait la chambre d’un pas furieux, sa colère
couvait. Je savais bien que Joana l’entretenait de
mes pauvres histoires d’amour; elle m’avait vu, un
matin, porter des roses à Grangille; elle m’avait
suivi, et derrière la haie, en sa qualité de servante,
elle m’avait écouté, j’en étais sùr. Elle me détestait,
cette femme, comme une bâte qui se rappelle confu
sément une punition, et qui attend pour mordre le
moment où son maître sera le plus faible. Elle 11e
trouvait point de jeunes amoureux semblables à
Etienne Culoux, puisqu’elle se rapprochait du vieil
amant, et, tout en se rapprochant de lui, elle l’asso
ciait à ses haines pour se consoler de vieillir avec
lui. C’était naturel.
« Mon père, dis-je en haussant les épaules, je mé
prise les usages du monde, car il me dégoûte. J’ai
136
LA SANGLANTE IRONIE
l’intention d'agir à ma guise, oui ; mais je ne pense
pas qu'il soit nécessaire de débaucher une fille pour
prouver mon amour. .Te veux épouser Grangille. Si
je ne l’épouse pas, il est évident que je la perdrai. »
« Une belle perte ! » souffla-t-il en allumant sa
cigarette.
« Je ne dis pas qu'elle m’oubliera, ni que j’y re
noncerai. - Nous nous passerons du maire, voilà
tout. »
Mon père fit entendre un petit rire sec. Il riait à
peu près comme grince une scie dans le bois dur.
« Alors, tu viens chercher l’autorisation de pren
dre une maîtresse? Je t’autorise, Sylvain. A ta place,
mon garçon, je ne remplirais pas tant de forma
lités... étant donné la jeune personne. »
11 s’arrêta, me considéra en allongeant les lèvres.
« Je ne te croyais pas si neuf, tout de même. Tu
aurais besoin de causer un brin avec la mère ; elle
pourrait t’ouvrir les yeux, elle, sur les vertus du
pays. »
« Malheureusement, je n’autorise pas Joana, ma
mère, à causer vertu avec moi », ripostai-je rn’enfièvrant.
« Polisson ! » s’écria-t-il, les sourcils tout con
tractés.
Il était clair qu’il n’osait pas me demander pour
quoi. Je ne pouvais plus me retenir.
« De quel droit ma mère Joana (et j’appuyai sur
ces mots : ma mère), de quel droit salirait-elle une
137
LA SANGLANTE IRONIE
jeune fille innocente? Est-ce que je l’écouterais seu
lement une seconde ? Ah ! mon père, tu es cruel,
tu abuses de mon respect pour toi. »
Il leva les poings, les fit retomber sur la table, où
dansèrent tous les marrons éparpillés.
« Nom de Dieu ! Un enfant ne juge pas ses pa
rents, il leur obéit. Tu n’épouseras pas ta bâtarde,
ni maintenant, ni plus tard, ou je te ferai interdire. »
« Soit ! je t’obéirai, car c’est une folie, je l’avoue,
que de vouloir demeurer honnête parmi les gens
grossiers. Cependant, mon père, je proteste encore
une fois en ce qui touche Joana : je refuse tous ses
conseils. »
« Au sujet de Joana, nous ne nous sommes jamais
expliqués. Nous pourrions le faire comme deux bons
garçons, si tu n’étais pas un animai farouche ! re
prit-il, s’adoucissant et pensant que je céderais pour
elle, ayant déjà cédé pour lui. On ne rend aucun
compte à son fils ; d’ailleurs, Joana t’a soigné, lors
que tu étais petit, comme une mère. Je te prierai de
ne pas lui manquer, voilà tout. Que chacun mène
se barque à sa fantaisie... Nous gardons nos posi
tions, quoi ! »
11 eut un geste de cynique insouciance témoignant
de son entière tranquillité d’esprit.
« Certes, mon père, je ne te demande pas dem’expliquer ces choses... Pas plus que je ne veux t’en
expliquer d’autres... Je me bornerai à plaindre les
femmes coupables qui 11e sont pas indulgentes. »
8.
138
LA SANGLANTE IRONIE
Pendant que je disais amèrement ces mots, Joana
entra, une lampe dans les mains ; elle était rouge,
sa figure luisait, ses prunelles dardaient des flam
mes. Elle posa la lampe au milieu des châtaignes.
« Vous savez, monsieur d’Hauterac, dit-elle, se
plantant en face de moi, votre donzelle a couché
dans la bruyère avec le meunier, Julien Rosalès. »
Il me sembla que tout tournait, la table et les
murs. Depuis le jour où j’avais vu Grangille cares
sant un corbeau qu’elle appelait Julien, je n’avais
pas cessé d’être jaloux malgré moi, malgré les ser
ments de ma pauvre amoureuse. La drôlesse me
plongeait une aiguille en pleine blessure. Je bondis.
« Tu l’entends ? » criai-je, la désignant à mon
père, qui roulait une nouvelle cigarette.
« Parbleu ! je ne suis pas sourd, dit-il, hochant le
front. Tu es le seul à ne pas entendre, toi !' Le doc
teur Granger raconte (et il est le papa de la demoi
selle) qu’elle a les plus mauvais instincts ; elle lui
vole des pastilles de Vichy, elle court les bals de
tous les hameaux, elle se laisse pincer la taille par
tous les chenapans. Je ne tiens pas à t’en détacher,
mais il ne faudrait pas non plus nous faire prendre
des vessies pour des lanternes. »
« Non! non! répétais-je, Grangille est une hon
nête enfant ! »
« Généralement, les bâtards chassent la race «,
objecta mon père, se rasseyant pour frotter ses jam
bes.
LA SANGLANTE IRONIE
139
Joana se mit à éplucher d’un air calme. Elle ne
formulait qu’une phrase par an, elle venait de cra
cher sa bile, elle était contente et se tairait désor
mais.
« Oh ! balbutiai-je, me tordant les bras, si Gran
gille n’a pas de mère pour la défendre, je n’en ai pas
davantage, moi, pour faire respecter mon amour !
Quelle femme êtes-vous, Joana, que vous n’ayiez
pas honte de calomnier les jeunes filles ? Et suis-je
un bâtard moi-même, pour ne pas oser vous chasser
en criant la vérité. »
Mon père, d’instinct, redoutait les explications.
Elles troublaient la quiétude de son cerveau. Il
frappa les braises d'un grand coup de pelle.
« Je t’ordonne de te taire, Sylvain ! Joana est en
dehors de la question. Dieu merci, tu n’es pas un
bâtard, mais tu es bien le digne fils d'une... folle !..»
Il s’arrêta, poussa un soupir, regrettant probable
ment ce qu’il venait d’avancer. Moi, je le dévorais
des yeux. Il y eut un silence. Mon regard, s’épou
vantant, se dirigea vers Joana.
«. ...D’une suicidée... » acheva-t-elle froidement.
Je restai debout par un suprême effort de volonté.
J’étais l’enfant d’une suicidée ! Dans les campagnes,
ce mot est l’équivalent de criminel. Bien plus, les
âmes simples croient que l’idée du suicide ne peut
exister que chez les créatures très perverses, bourre
lées de remords. Je comprenais, maintenant, pour
quoi l’on m’avait caché les détails de cette fin mys
140
LA SANGLANTE IRONIE
térieuse, et je trouvais aussi, dans nue vision inté
rieure. le secret de cette mort : je revoyais la jeune
femme blonde du portrait de notre salon, toute frêle
et toute naïve, enfermée au fond de ce pays désert
entre un mari perpétuellement botté pour la chasse
et une servante déjà la maîtresse. Je la voyais errant
dans ces chambres obscures, caressant le piano de
bois de rose ou guettant mes sourires pour essayer
de se distraire des peines vagues qui lui serraient le
cœur. Ou c’était le changement de garnison, ou c’é
tait la guerre : jamais elle ne conservait l’époux long
temps, et un jour, quand il allait pour toujours lui
demeurer, au moment où elle rêvait d’apprivoiser
cet ours dont elle avait eu le goût étrange, la folie
maladive, elle découvrait le honteux commerce
adultère : son mari, le brillant officier à tournure
d’élégant fantoche d’amour, son mari, vautré dans
•les torchons de la cuisine. Trop jeune pour suppor
ter l’affront, elle en était morte....
« Comment s’est-elle suicidée ?... » râlai-je.
Et je sentais mes prunelles dilatées sortir de moi,
filer en avant ainsi que deux étoiles. Mon père, très
embarrassé, se frottait les jambes de son geste ma
chinal.
« Nous ne devrions point te dire ça, murmura-t-il.
Tu es un esprit à l’envers qui brouille les cartes.
Ma foi, tant pis ! Ce fut un grand malheur, mais que
veux-tu?... Il n’est pas arrivé par notre faute!
Joana l’a soignée courageusement dans ses crises de
LA SANGLANTE IRONIE
141
folie. Je désirais la faire enfermer, moi, à cause des
responsabilités, car ce n’était pas drôle certaines
nuits quand elle parlait de mettre le feu à la maison.
Enfin, un matin, nous l’avons trouvée pendue dans
le salon, à la barre d’un rideau; elle était froide. En
attendant le docteur Granger, nous l’avons friction
née, nous deux Joana, nous l’avons toute inondée
de vinaigre. Les doigts nous en pelaient encore une
semaine après !... Pauvre femme ! Elle n’est pas re
venue pour ça !... Toi, mon enfant (et sa voix s’at
tendrit), il te faut prendre de sages résolutions pour
l’avenir en songeant à cette triste mort. Le suicide
est un crime. Je ne dis pas que ta mère ait eu la con
science de ses actes. Non ! Seulement, elle avait une
cervelle... Oli ! une cervelle ! (Il fit le geste de quel
qu’un qui verrait son crâne éclater.) Elle divaguait
déjà bien avant notre mariage. Elle voulait des
fleurs, elle voulait des lettres... Moi, je lui passais
des caprices, j’ai eu tort... c’est pour ça que je ne
t’en passerai pas à toi. Mon ordonnance lui en a assez
porté, de ces fleurs et de ces lettres!... Souvent, je
ne savais plus que lui écrire, n'ayant rien vu de
neuf depuis la veille ! Je me repends d’avoir fait ses
trente-six volontés comme un nigaud. Elle était rai
sonnable pour l’argent. Ça, je dois lui rendre justice.
Ses parents, de pauvres diables, ont inventé toutes
sortes de ficelles pour lui fournir sa dot ; puis, le
mariage bâclé, on m’annonce qu’il n’y a plus que la
moitié de la somme. Un saint serait entré dans
142
LA SANGLANTE IRONIE
une colère bleue. J’ai dit ma façon de penser. Tu
crois peut-être qu’elle a lâché ses parents comme on
doit lâcher des gens indélicats ? Allons donc! elle
était toujours â m’en rebattre les oreilles, se vantant
d’économiser des milliers de francs sur ses toilettes.
Pas de jugeotte plus que dans un moineau !... Il est
arrivé ce qui devait fatalement arriver. Si on m’avait
prévenu que hune de ses tantes était morte du
même mal, c’est moi qui ne me serais pas fourré
dans un pareil guêpier... Pour faire des enfants, la
santé des femmes est nécessaire... Et puis, les hom
mes ne sont pas de bois... Voilà ! »
Son récit terminé, mon père confectionna une ci
garette dans laquelle il oublia d’introduire du tabac.
Debout, les bras croisés, en face de Joana, je n’é
coutais plus ce qu'il semblait me dire pour sa
défense. Oui, certes, mon père était innocent de la
mort de la malheureuse créature, si c’est être inno
cent que de représenter une brute ; mais elle, Joana,
la servante rouée, la maîtresse débauchée, je ne
pouvais pas l’absoudre.
« Vous aimiez ma mère, vous?» lui demandai-je
d'un ton rauque, résistant à l’envie de l’étrangler
sur place.
Elle leva la tête ; ses yeux de bête passive étaient
presque humides.
« Je l’ai toujours servie comme je le devais, ré
pondit-elle brusquement ; quand elle s’emportait
contre moi, je me taisais en continuant mon ou
LA SANGLANTE IRONIE
143
vrage. Elle me faisait cirer le salon tous les matins
pour me fatiguer les jambes et m'empêcher cle courir
après les messieurs. Elle m'appelait « vilaine gue
non. » Mais, moi, je ne lui ai pas manqué une seule
fois. Et quand elle est morte, j'ai juré, devant le bon
Dieu, de cirer le salon chaque samedi de l'année...
Votre père en témoignera ! »
Le commandant d’Hauterac tendit la main à la
servante.
« Joana est une brave fille, déclara-t-il avec auto
rité ; elle ne nous quittera jamais. »
Alors je me dirigeai du côté de la porte, kop fier
pour pleurer ma mère avec eux...
Je crois que ce fut cette nuit-là que j'eus la nette
compréhension de l’existence, et que, par une suite
de raisonnements affreux, j'en vins à conclure que
l’assassinat est bien préférable au suicide. Crime
pour crime, le véritable fort est encore celui qui
lutte, n’importe quelle arme à la main, contre la
stupidité de l'entourage ; il est dans son droit puis
qu’il n’y a pas d'autre vie à vivre par-delà les tom
bes et qu’il cherche le bonheur comme le cherchent
les voisins. Où est la différence entre tuer incons
ciemment des faibles ou tuer volontairement des
coupables ? D’ailleurs, les culpabilités varient selon
les idées d’esthétique. 11 se peut que l’idée de belle
morale que possèdent des hommes pareils à mon
père soit, pour des hommes pareils à moi, une idée
sinistrement meurtrière. Tout cerveau humain est
144
LA SANGLANTE IRONIE
sujet à caution, et je ne saisis pas bien pourquoi
certains jugeraient sans avoir la liberté d’appliquer
leurs lois.
« J’ai fait un dernier effort, me disais-je, afin
d’obtenir la paix. Je suis allé aux hommes, à celui
qui les incarne tous pour l’enfant, c’est-à-dire au
chef de famille; je leur ai demandé la justice. On en
seigne qu’il faut être chaste, et l’on vous donne,
pour vous y contraindre, la permission d’aimer une
seule femme dans le mariage. J’ai désiré légal un
amour que je rêve éternel ; on me le refuse sous
le spécieux prétexte que les usages du monde
supplantent les usages du Code. Donc, le Code
a tort. S’il a tort lorsque j’ai besoin de lui, il
aura tort davantage lorsque j’aurai besoin de me
passer de lui ! Conclusion : il n’y a pas de justice...
A moins que le premier mouvement de nos instincts
personnels ne représente une des formes de la jus
tice universelle. Je n’ai plus qu’à m’adresser à moimême, en ce cas, pour régler les questions de ma vie
privée. Je suis d’une telle espèce que, très jeune
encore, je ne crois plus à rien ; mais les êtres de ma
sorte doivent se régénérer par l'amour. Je vais
goûter de l’amour. J'élèverai la femme aimée si haut
qu'elle me tiendra lieu de famille; elle sera ma reli
gion, elle sera mon Dieu. Elle sera mon monde avant
que d’être ma maîtresse. Je vois aujourd'hui claire
ment qu’on a tué ma mère par les communs procédés
de la vie. Les meurtriers adroits ou les brutes sans
LA SANGLANTE IRONIE
145
conscience n’ont qu’à se servir de la vie pour assas
siner qui les gêne. J’éloignerai ma maîtresse, ma
femme selon mon jugement personnel, de l’existence,
je saurai la rendre indomptable, à mon image, nous
ne serons que deux partout où nous serons. C’est
une primitive nature qui se laissera diriger, m’ai
mera, car je me ferai son Dieu à mon tour. Je souf
flerai sur cette argile, et l’âme de ma statue sera
mon propre cœur. Tant mieux que Grangille soit
bâtarde, pauvre, presque sauvage : elle me devra
tout. Il est impossible qu’élevée par moi à la dignité
d’ennemie de la vie elle me trahisse; elle ne pour
rait plus être heureuse en dehors de notre sanc
tuaire. »
Tout à coup, au milieu de ces réflexions hautaines,
la vulgaire silhouette de Julien Rosalès m’apparut.
Je décidai de ne pas trop m’occuper de ce person
nage, et pourtant sa présence occulte me fit tomber
en des rêveries dépourvues d’enthousiasme. L’ironie
se mélangea aux projets de tendresses rédemptrices.
Je me dis que, sans doute, bien des jeunes gens
avant moi, s’étaient mis en tête de créer l’amour sur
de nouvelles bases. Je me vis à la merci d'une
petite fille des champs qui connaissait peut-être tout
les secrets des couchettes de bruyères, et ce Julien,
un paysan aussi noir de peau que son corbeau l’était
de l’aile, avait peut-être violé le fameux sanctuaire,
touché à mon idole. La vie, qui déforme les corps et
les cerveaux, est capable de flétrir aussi les douces
9
146
LA SANGLANTE IRONIE
filles de dix-huit ans. Non, sincèrement, la mort
seule poétisait les femmes, blondes ou brunes, les
hommes, faibles ou forts. Un héros est un héros
surtout quand il a trépassé. Ma mère s'auréolait de
sa fin tragique. Que serait-elle devenue au courant
de la vie ? Ne se serait-elle point heurtée, comme
les autres, à des choses laides ? O11 ne peut cepen
dant pas assassiner toutes les. femmes qu’on aime
pour les garer des souillures ... Hélas! A quelle
poésie fallait-il me vouer ? Je sentais que, malgré
moi, j’avais le désir fou de croire aux belles choses,
tout en niant leur réalisation.
Je m’endormis et je rêvai ; je rêvai que sur un
banc de pierre très blanche, dans un parc ombreux,
je voyais une personne assise. Une fraîcheur ex
quise tombait des ifs proches, des sapins, des
cyprès se balançant. Le parc ressemblait à un cime
tière, et il exhalait une odeur d’herbe mouillée. Je 11e
connaissais pas ce pays, je 11e connaissais pas cette
personne, mais elle me faisait des signes d’intelli
gence. Elle était à la fois ma mère et la femme que
je voulais aimer. Un engourdissement heureux
saisit mes membres lorsque je m’approchai d’elle ;
je restai en extase devant ce banc de pierre neuve,
où elle trônait comme la déesse voilée par excel
lence. Elle portait un vêtement transparent couleur
poussière, et il avait une traîne fabuleuse, une
queue tourbillonnante en un nuage de cendres.
Elle me prit dans ses bras, me berça contre sa poh
LA SANGLANTE IRONIE
147
trine molle comme un duvet d’oiseau. Sur son
épaule, Julien, le corbeau de Grangille, grinçait du
bec : je le chassai d'un geste désespéré, puis, sou
riante, cette singulière personne écarta son voile ;
j’eus la sensation d’être embrassé par une bouche
qui aspirait tout mon cœur, toute ma chair, et je
m’anéantis dans une jouissance inexprimable.....
Quand je rouvris les yeux, il était grand jour, on
m’appelait pour déjeuner, moi qui, généralement,
me levais le premier. Je m’expliquai mon rêve en
pensant que j’étais vraiment mort durant quelques
heures, et, de nouveau, j’eus l’envie de mourir pour
toujours, tant le souvenir de la Mort entrevue me
sembla charmant.
Grangille, au début de l’hiver, avait organisé des
veillées chez elle ; une fois la semaine, les jeunesses
des environs se réunissaient dans la vaste cuisine
du docteur, et l’on y épluchait soit des châtaignes,
soit des noix, en fredonnant des complaintes ou en
devisant sur les cancans du village. Ce soir-là, je
devais me rendre à la veillée pour informer la jeune
tille du résultat de mes démarhes. Je faillis bien
manquer le rendez-vous : ce rêve me troublait en
core après mon dîner, il me troublait même plus
que le prochain désespoir de Grangille. Qu’allaitelle me dire lorsqu’elle saurait qu’un vieux code
solennel, que nous avions naguère feuilleté ensem
ble, ne pouvait rien en notre faveur?
Tout au fond de moi, je pensais aussi à ce Julien
148
LA SANGLANTE IRONIE
Rosalès. Il venait chanter souvent son couplet, cet
oiseau, et il me fallait le tolérer pour ne pas trop affi
cher ma passion. La bâtarde du docteur l'attiraitelle, ou seulement, s’agissait-il de ces gamineries
permises dans la vie paysanne ? Grangille m’avait
juré qu’il ne l'avait jamais embrassée. Etait-ce pos
sible? Ensuite, revenait l’extraordinaire vision de la
femme grise, couverte de cendres et ouatée de duvet
voluptueux; elle me dominait, j’avais la tenace idée
d’aller me coucher pour me retrouver dans ses bras.
Je finis par me moquer de mon engourdissement, et
je pris le chemin des prairies, tout galopant. 11 fai
sait très froid. Le givre craquait sous mes pieds. Je
traversais des places miroitantes ou l’eau des récen
tes pluies avait formé de longues glaces traîtresses.
Un instant j’en eus jusqu’aux chevilles, et je me
sentis saisir comme dans les branches d’une colos
sale paire de ciseaux : était-ce que la dame grise me
voulait à toute force retenir, ce soir-là?... J’arrivai
avec un air effrayé qui frappa la réunion.
« Vous avez vu le loup, monsieur d’Hauterac ? »
me demanda le docteur.
Et l’on se mit à rire autour de moi. Le docteur
restait une heure parmi nous, le temps de digérer
son repas, et il montait dormir. C’était un homme
carré de buste, le visage rogue orné de verrues et
fendu de deux yeux noirs perçants. Quand ses cour
ses se prolongeaient dans la campagne, il dînait
dehors, rentrait vers minuit, faisant beaucoup de
LA SANGLANTE IRONIE
149
tapage avec ses socques de bois pour nous avertir
charitablement de ne plus nous conter fleurette de
vant lui. Ce père m’étonnait. 11 grondait Grangille
sitôt qu’elle aventurait le nez aux fenêtres, et il l'au
rait volontiers laissée s'asseoir sur mes genoux. Je
lui répondis d’un ton gaillard :
« Il y a donc un loup dans les champs, ce soir?
Non, je ne l’ai pas rencontré, mais sans doute ces
demoiselles l'auront vu avant moi ! »
Je risquais de ces niaiseries pour me concilier
l’assistance, car ma présence les intimidait toujours
un peu. On se cogna des épaules et du coude entre
filles ; Grangille me donna un fauteuil de paille près
du landier gauche, tandis que le docteur se rasseyait
près du landier droit. On triait les haricots. 11 y
avait V Ilortenso, la chevelure fendue en arrière,
sous un velours qui lui formait un tour de bonne
femme, des servantes de ferme en madras multico
lores, et Julien Rosalès. Mon regard s’arrêta sur lui,
fixe, impérieux. J’avais le désir terrible de lui de
mander compte de mon malheur. Il pouvait se ma
rier, lui, c’était un retour de service, vingt-six ans
passés et une tête de loustic de caserne, un gars
puant les mauvais lieux. Je me fis cette réflexion :
« Pourquoi les imbéciles vivent-ils ? La bêtise de
vrait être un crime reconnu par les. lois. » Gran
gille, aux lueurs des chandelles fumeuses, trottait
de-ci de-là, distribuant les payolles pleines de hari
cots, et criblant ensuite elle-même ceux qu’on avait
150
LA SANGLANTE IRONIE
déjà triés. Elle m’évoquait ces fringants jeunes che
vaux de Provence dont on voyait de temps en temps
un échantillon sur nos routes départementales, ces
trépignants chevaux menés presque nus dans un
harnais de sac et de corde. Elle ne portait pas un
fatras de jupons, selon la coutume des Périgourdines, qui mettent les neufs dessous, les rapiéciés
dessus, montrant l’envers du plus minable. Gran
gille revêtait une unique robe de laine posée à cru
sur sa chemise, et ses hanches rebondissaient libre
ment. Elle serrait sa taille sans corset dans la cein
ture d’un tablier de soie noire, et se nouait sur la
poitrine, un grand fichu de laine bleue, tricoté par
elle. Ses cheveux mal peignés se détordaient facile
ment : alors elle leur jetait deux tapes, d’un geste
très résolu, en tirant un bout de langue. Son teint
fleurissait parmi les haricots blancs comme un co
quelicot dans des petits cailloux ; ce soir d’hiver si
noir et si triste, elle espérait des choses, on le devi
nait rien qu’en lui touchant sa main tremblante,
jolie quoique rouge comme un morceau de douce
viande fraîche. On causait de Paris. Julien Rosalès
disait, la physionomie très sérieuse :
« C’est une ville où il y a plus de cent clo
chers. »
« Oh ! je voudrais aller à Paris, moi », murmurait
Grangille, secouant le crible, les bras arrondis, pa
reille à une joueuse de disque.
« Pourquoi ça ? grommela le père débourrant sa
LA SANGLANTE IRONIE
151
pipe. Fermiette m’écrivait l’autre jour qu’il voudrait
bien habiter nos campagnes, lui. »
L’Hortenso reprit d’un ton pointu, car elle se don
nait une allure de demoiselle de la ville :
« La messe n’est pas meilleure là-bas que chez
nous, ma petite. »
« Je me moque de la messe, et ce n’est pas les clo
chers que je voudrais entendre sonner », dit Gran
gille.
« Vous avez de la chance ! soupira une servante.
Si je tenais un cousin à Paris, j’irais m’y mettre en
condition ; on paye bon, dans les grandes villes. »
« Le cousin Fermiette ne nous invite jamais, fit.
Grangille de mauvaise humeur ; d’ailleurs, mon père
ne m’emmènerait pas. »
« Ça, tu peux t’en douter, chiffon ! » riposta le
docteur se levant. « Bonsoir, la compagnie. Monsieur
d'Hauterac, mes civilités pour vous et monsieur le
commandant. Veillez au grain, vous le plus raison
nable. »
11 nous salua, puis monta son escalier d’un pas
pesant.
« Notre ours a sommeil », s’écria Grangille, m’a
dressant un signe de gaîté.
« Mademoiselle, vous lui devez le respect », déclàrai-je dignement.
Une fois le père monté, on se détendit, les rires
bruirent de tous les coins. Julien narrait les beautés
de la capitale en s’échauffant et en me glissant des :
152
LA. SANGLANTE IRONIE
« N’est-ce pas, monsieur ? » qui m’enrageaient.
A l’entendre, on dansait dans les rues toutes les
nuits,"et le pain était de la brioche. Les filles hale
taient, avec des mouvements nerveux de leurs doigts
se crispant sur les haricots comme si elles avaient eu
des pierres précieuses à trier. Ma Grangille piaffait.
« J’écrirai au cousin Fermiette ; il est riche, il est
bien placé dans la ville et j’irai le rejoindre. »
Elle me bravait en gonflant son cou, tout heu
reuse de me sentir là, près du landier, à la merci de
ses coquetteries.
« Qu’est-ce qu’il fait donc, ce cousin Fermiette? »
dis-je.
« Tiens ! Il est épicier rue du Cherche-Midi, tout
à côté d’une grande prison militaire. »
Je poussai un cri d’horreur, et les voisins s’exta
sièrent.
« Un bon métier, l’épicerie, murmura Julien, on
y gagne gros. »
« Epicier! » répétai-je le cœur malade.
Et je me tournai, je m’enfonçai sous la cheminée.
Julien, le corbeau, dormait, perché au sommet du
landier : la sale bête battit des ailes, me frôlant. Je
ne savais plus ce que j’étais venu faire dans cette
maison. Grangille ayant un parent épicier... quelle
perspective pour mes noces ! Il y aurait trôné pour
nous éblouir tous de ses richesses:
« Ils ont du chocolat tant qu’ils en veulent »,
ajouta Grangille.
153
LA SANGLANTE IRONIE
« Et de la cannelle ! » fit YHortenso, qui aimait
cette odeur.
« Et du sucre ! » dirent les filles de ferme hochant
leur madras.
Il me sembla qu’on récitait les litanies à mon che
vet de mourant.
A chaque veillée, c’était ainsi des découvertes stu
pides. J’avais beau me boucher les oreilles, il me
fallait ouïr toutes ces âneries en attendant leur dé
part. Aujourd'hui, le baiser de Grangille me coûte
rait w épicier ! J’eus, un moment, l’irrésistible
besoin de marcher. Je me levai, je me promenai.
« Donnez-moi donc des haricots, que je les trie. »
Je pris une payolle, j’inventoriai les poignées de
légumes en les soufflant, comme les autres; et je re
poussai la payolle brusquement, songeant que je
devais avoir la mine d'un épicier, ni plus ni moins.
Pour comble, Julien se moqua :
« Un fier travailleur, tout de même. »
« Que voulez-vous, Julien, je 11e suis pas allé à
Paris, moi. »
« Bah ! vous irez un jour. Vous connaissez le diton : Où la chèvre passe... »
« Le bouc la suit ! » achevai-je pâlissant.
Maintenant, 011 me comparaît à un bouc !...
« Les boucs ont de la barbe ! » dit encore YHortenso, voulant être très fine.
O11 pouffa de rire. J’étais au supplice. Grangille
nous offrit des verres de vin blanc, du pain pisou.
•
9.
154
LA SANGLANTE IRONIE
Je remarquai qu’elle heurta du coude Julien en lui
donnant son verre. Il lâcha un : C'est bon, du plus
vilain effet. Mais il haussa les épaules.
« A la santé des promis », ricana-t-il.
« Des promis ? » interrogea Grangille, faisant son
ingénue.
« Eh, oui-dà ! doit y en avoir ici autant que de
jaloux. »
Les filles se cachaient derrière leur tablier pour
échanger des confidences, et distinctement le nom de
Joana vibra près de moi.
« Jaloux, balbutiai-je, m’efforçant de demeurer im
passible. On n’est jaloux que de son bien, et nous
sommes tous les deux pauvres, nous ne possédons
rien ici. »
Il y eut un court silence. Je regardai Julien dans
les prunelles, nos yeux brûlaient. Il était de taille
moyenne, peut-être plus petit que moi, mais il pa
raissait fort ; ses membres agissaient lentement,
comme ceux d’un robuste animal sûr de son chemin.
Sa bouche me grimaçait un rire désagréable. Une
seconde fois, le corbeau battit de l’aile dans la nuit.
« On a des promesses. Donc on est des promis, je
ne me trompe pas », reprit Julien.
Je bus une gorgée de vin blanc pendant qu’il lan
çait la dernière de son verre au feu.
« Allons, continua-t-il, je vais brasser le bois de
main, je ne veux pas lanterner ce soir. D’ailleurs, ce
n’est pas ce soir que je couche, moi... »
LA SANGLANTE IRONIE
155
Et il exécuta un moulinet savant avec son bâton
entortillé de morceaux de cuir. Les filles se levèrent
pour se faire un bout de conduite. XJHortenso me
guignait, espérant que je sortirais. Tranquillement
je croisai la jambe. Les lourdes plaisanteries de Ju
lien n'inquiétaient personne. C’est l’habitude, n’est-ce
pas, de plaisanter quand on va dans le monde ! Le
meunier Julien n’y manquait jamais. Les filles allu
mèrent des falots et le garçon sortit, s’ébrouant pour
diriger sa troupe de poules. Nous restâmes seuls
enfin. Il était près de minuit. Grangille s’élança :
« As-tu parlé à ton père, dis, mon Sylvain? Vois
comme je tremble. »
Je la regardai, douloureusement ému.
« On a des promesses », répétai-je d'un ton sourd.
« C’est un menteur!... Mon Dieu ! je lui ai parlé
autrefois, et je ne m’en dédis pas. Il a cru que je l’é
pouserais. »
« Dans la bruyère », scandai-je, la tenant éloignée
de moi, car je voyais rouge.
« Dans la bruyère... je ne me rappelle pas ; c’était
là où ailleurs... Il a cherché à m’embrasser, naturel
lement, les hommes sont pour chercher et les
femmes pour se défendre, mais il n’a pas pu, je te le
jure ! »
Elle s’interrompit en riant :
« Oh ! il a été bien attrapé ; il croyait me prendre
la joue : il 11e 111’a pris que les cheveux, et il les a
mordus de colère ; c’est une brute... »
156
LA SANGLANTE IRONIE
« Et si je tuais cette brute, la pleurerais-tu? »
Elle eut une nouvelle gaîté.
Je changeai la conversation.
« Toi ? »
« Mon père refuse, Grangille, lui dis-je navré; il
prétend que nous sommes trop jeunes pour nous
marier. »
« Et plus tard ? »
Des larmes ruisselèrent le long de ses joues, de
ses joues qu’il avait voulu baiser, autre, en n'attra
pant que les cheveux.
« Hélas ! »
Elle sanglota. Grangille riait aux éclats pour
pleurer à sanglots la minute suivante. Je l’aimais de
cette perpétuelle exagération de tout. Je l’entourais
de mes bras et je la fis asseoir devant le landier où
le corbeau s’était rendormi.
« Vous ne m’aimez pas, Grangille? »
« Je vous aime, Sylvain. »
« Non, vous voulez vous marier avec moi pour
être plus riche, aller à Paris, faire bisquer, comme
vous dites, les fillettes du voisinage ; et vous aimez
le meunier Rosalès. Demain, je tuerai ce garçon;
demain, vous pleurerez pour quelque chose. »
Elle étendit ses index réunis au-dessus du corbeau.
« Qu’il meure, et tu ne me verras pas pleurer si
tu tiens ta promesse de m’épouser. Moi, je suis une
honnête fille, je ne veux pas fauter. Je n’ai que ma
fleur, après tout. »
LA SANGLANTE IRONIE
157
Ce mot fleur est ridicule dans une romance ; pro
noncé par la jeune fille, il était ravissant : son teint,
sa bouche, ses yeux, fleurissaient, elle semblait
pétrie d’une espèce de rose du Bengale lumineuse.
Je glissai à ses genoux, joignant mes mains aux
siennes.
« Je deviens jaloux. Elle est probablement là-bas,
votre fleur, dans les bruyères. »
Et je demeurai le front incliné.
« Vous êtes une coquette, une femme. »
« Chéri, murmura-t-elle, il est tard, mon père se
fâche quand je brûle la lumière inutilement. »
L’épicier lui-même n’aurait pas mieux trouvé. Je
pris mon manteau, mon chapeau, et je gagnai la
porte. Elle frissonnait en répétant :
« Je suis gelée, gelée... Nous avons laissé le feu
s’éteindre. »
« Eh bien, c’est une économie ! » répondis-je sè
chement.
« Tu t’en vas sans nous embrasser? Voyons, il
n’est pas minuit sonné. »
« Oui. Bonsoir, ta chevelure ne me suffirait pas,
je me sens capable de mordre. Oh ! misérable petite
cruelle, j’ai peur de te haïr. »
Elle pensa qu’il s’agissait d’une ordinaire querelle
de naïf, et elle riposta, impertinente :
« Mes cheveux, monsieur Sylvain, ils sont assez
beaux pour deux galants. »
Je m’enfuis absolument fou. Je me lançai droit
158
LA SANGLANTE IRONIE
devant moi, à travers les prairies brillantes de givre,
avec le violent désir d’atteindre cet homme; nous
nous expliquerions comme de simples manants tous
les deux, et ensuite je verrais si je devais partager les
tresses brunes avec lui. Le moulin des Rosalès était
au diable, il fallait monter la colline par le sentier
des Baraques, et je voulais le joindre avant le moulin.
Les coudes très serrés contre mes flancs, je me mis
à galoper. Il n’y avait ni lune ni étoiles ; pourtant,
mon chemin étincelait, on aurait dit que je piétinais
des braises. De temps en temps, je recevais le cinglement de fouet d’une branche d’arbre, ou j’enten
dais hurler un chien, loin, très loin. La colline une
fois escaladée, je respirai; je n’avais encore vu per
sonne autour de moi. Julien s’était-il attardé chez
une des filles de ferme? SJ Hortenso, à mi-hauteur,
trouvait son frère qui l’attendait chez un de leur mé
tayer, Etienne Culoux ne désirant pas me rencontrer
chez le médecin : ce n’était donc pas YHortenso qui
le retenait. Je me penchai vers le sol, j’écoutai : un
bruit de pas retentissait du côté de la fosse du
Sanglier.
« Et elle regrettait de brûler sa lumière inutile
ment », pensai-je.
Une force m’enleva. Je bondis plus furieux. Je le
rejoignis juste comme il côtoyait la terrible pente de
la fosse, où les cimes des chênes poussant dans le
bas vous venaient au menton, où la route était là
comme un pont sans parapet.
LA SANGLANTE IRONIE
159
«Hé! l’ami, fit l’homme se retournant, nous allons
donc de compagnie ? »
Il me parlait patois. Je lui répondis d’une voix
claire, en français, car je n’avais pas appris sa
langue : « Non, Rosalès, je vous prie de vous
arrêter. Il faut que vous me déclariez la vérité tout
de suite. »
« Mouchur d’Hauterac ! » balbutia-t-il ahuri.
Il s’arrêta, son bâton soutenant sa hanche ; il flai
rait une mauvaise affaire.
« Est-ce qu’on va se manger le nez? » grogna-t-il.
« J’exige la vérité, Rosalès. J’aime Grangille, je
veux l’épouser, comprenez-vous ? »
« Ah ! bien ! tout de même, elle est bonne ! »
Il m’examinait, tendant le cou, me soufflant dans
la face, et je lui entendis marmotter encore quelques
jurons.
« Vous voulez épouser une bâtarde, vous, un
noble ? C’est-y donc, Mouchur d’Hauterac, que vous
avez les sangs tournés comme votre défunte mère ? »
« Taisez-vous sur ma mère, Rosalès. Oui ou non,
êtes-vous l'amant de Grangille ? »
« Quelles histoires ! Vous cachez des pistolets
sous vos habits, hein ? »
Il se dandinait, très anxieux, ne sachant guère s’il
fallait me répondre ou tourner le dos. Je me sou
viens que sa chaîne de montre, une énorme chaîne
en faux, luisait dans la nuit et me désignait l’endroit
précis de son cœur. Je n’étais ni fatigué ni égaré,
160
IA SANGLANTE IRONIE
j’avais la soudaine tranquillité que procure une
résolution bien nette.
« Ne me mentez pas ! » lui dis-je, lui posant la.
main sur la poitrine.
« Je ne vous mens pas, puisque je ne vous dis
rien », répliqua-t-il, conservant son accent gogue
nard de faraud de village.
« Je suis jaloux », ajoutai-je doucement.
« Pour un Monsieur, c’est un vilain métier,
voyez-vouss que de courtiser les petites payses. »
Et il fit vire-volter son bâton.
« Joana, notre servante, vous connaît, Rosalès ;
elle vous aura prié de me tourmenter, avouez-le ? »
« Joana ? Oh ! Une brave personne, celle-là ; je
n'en tiens pas pour elle, mais je la plains... Manger
le pain des fous, c’gst triste quand on se fait
vieille. »
Il raillait, toujours sur la défensive.
« Etes-vous l’amant de Grangille ? »
« Mouchur d’Hauterac, on a ses cinq ans de ser
vice militaire réglés sur les papiers ; on épouserait
tout de même, en supposant que le médecin lui
laisse le magot. »
« Etes-vous son amant ? »
« Vous tirez au sort l’an prochain, pas vrai ?
Alors, en attendant, votre papa vous ligottera, et je
lui conseille de mettre de l’herbe froide dans votre
soupe, c’est bon pour détruire les vapeurs de sang. »
« L’êtes-vous..? »
LA SANGLANTE IRONIE
161
Il me voyait si calme qu'il s’imaginait que j'avais
peur de lui. 11 éprouva le besoin de m’humilier.
« Depuis quand les poussins chantent-ils plus
haut que le coq, mon petit monsieur ? Vous voulez
mes restes, prenez-les, mais faudrait pas m’embêter
longtemps. Je sais jouer à toutes sortes de jeux, le
bâton, la savate, ou le fusil... Choisissez. »
11 se recula sur l’extrême bord du sentier, levant
sa canne et ouvrant la bouche pour une nouvelle
fanfaronnade. Je me baissai, les muscles tendus, les
poings crispés. Une seconde, je regardai mes mains
qui étaient bien pâles et bien frêles : qu’allaientelles faire, ces mains d’une blancheur de colombe,
à travers cette nuit obscure ? Je crois qu’elles
accomplirent l’acte sans que j’eus à y participer le
moins du monde. 11 me sembla tout d’un coup que
mes poings fermés entraient dans le vide : l’homme
s’évanouit, j’entendis un hurlement de bête qui
s’étrangle, et Julien Rosalès s’abîma jusqu’au fond
de la fosse.
Je redescendis la colline, le cerveau rafraîchi. Je
n’eus pas de geste théâtral menaçant le ciel ; je ne
proférai aucun blasphème : je marchais posément,
calculant qu'il me fallait un quart d’heure pour
aller chez moi. Je savais qu’on me permettait les
rentrées tardives, et je me dis :
« Un quart d’heure de plus, je passerai chez elle
si j’aperçois une lumière. »
De loin, je vis en effet une lueur ; Grangille
162
LA SANGLANTE IRONIE
n’était pas couchée. Je tressaillis de joie, oui, d’une
joie intense, exempte de remords ; je ne souffrais
plus, l’apaisement se faisait en moi, tout naturel.
L’objet qui me cachait mon bonheur venait de dis
paraître : j’allais chercher la bien-aimée, je ne
doutais plus d’elle. D’ailleurs, le sang purifie tout.
« Pourvu qu’il soit bien mort », murmurai-je
avec une sincère compassion.
Derrière les vitres de la cuisine, la jeune fille me
guettait.
Elle se doutait que je reviendrais, comme je le
faisais ordinairement après une de mes querelles
d’amoureux. Dès qu’elle me vit, elle ouvrit la
fenêtre.
« Tu n’es pas sorti du jardin, me dit-elle d'un ton
arrogant. Oh ! Je t’ai bien deviné, tu as boudé, làbas, près du chemin de fer. C’est ça qui est spirituel.
Perdre une heure à s’enrhumer tout seul. Embrassemoi et va-t’en, je tombe de sommeil. »
Elle était au contraire fort éveillée. Je lui pris un
baiser sur les lèvres pendant qu’elle m’offrait le
coin de sa joue.
« Je t’adore ! »
« Moi, je te déteste... Mais je ne veux pas que tu
t’enrhumes. J’ai refait du feu, passe par la croisée
pour te réchauffer un moment. »
J’eus une hésitation.
« Et ton père ? »
« Mon père dort là-haut de tout son cœur. Gomme
TA SANGLANTE IRONIE
163
je couche au rez-de-chaussée, il n’y a pas de danger
que je le gêne en rentrant dans ma chambre. Du
reste, il croirait que la veillée n’est pas finie. »
Grangille couchait au rez-de-chaussée, l’hiver,
dans une petite chambre dont le papier représentait
des scènes de guinguettes. Pourquoi ce papier ? Qui
pourrait l’expliquer ? Le soir, sur ce fond bleu de
ciel de printemps, on ne voyait pas trop les buveurs
pansus ouïes valseurs alsaciens ; mais le jour tomes
ces figurines d’un peuple convenu irritaient, vous
poursuivaient au son de leurs crincrins moisis. Des
miroirs appendus de ci de là, miroirs doublés de fer
blanc gagnés aux frairies de villages, faisaient songer
à des pièges pour les alouettes. Le lit était vaste, en
noyer ciré, muni d’un édredon rouge, et des rideaux
de cotonnade fleuris l’entouraient. La porte de cette
chambre . demeurait béante ; en me chauffant,
j’apercevais le lit. Debout, près de moi, Grangille
me caressait les cheveux ; elle gronda tendrement :
« Qu’est-ce que tu regardes avec cet air de loup
en maraude ? Tu as le front mouillé de sueur. Tu
viens donc de courir ? »
« Oui, et je suis bien fatigué, balbutiai-je, nouant
mes bras derrière sa taille ; j’ai envie de dormir
dans ce lit ! Ne me renvoie pas, c’est inutile, car je
ne peux plus marcher. Je me blottirai sous l’édredon
sans rien ôter de mes vêtements, je te le jure. »
« Tu dormiras comme un enfant à côté de sa
mère ? » dit-elle, cherchant des plaisanteries, tandis
164
LA SANGLANTE IRONIE
que je voyais ses oreilles se pourprer aux reflets
des flammes.
« Tu n'as pas confiance en moi, Grangille ? N’aije pas fait jusqu'ici toutes tes volontés ? Je suis ton
esclave et ton enfant. Je t’obéis même quand je
souffre de t’obéir. »
« Encore des jalousies. »
« Tu te trompes, ma jalousie est morte. »
Elle caressa le corbeau, qui battit de l'aile du
haut du landier. et elle sourit, moqueuse.
« Oli ! l’oiseau n’est qu’une pauvre bête. O11 ne
tue pas les bêtes, elles sont toujours innocentes,
Grangille », lui répondis-je d’un accent ému.
« Tu es bon, mon Sylvain, je t'aime ; nous ne
reparlerons plus mariage, cela nous gâte nos soirées;
mais, je t’en prie, ne me tourmente pas pour dormir
ensemble ! Ce n’est pas raisonnable. »
« Je veux ! » m’écriai-je, me redressant dans un
élan de rage.
Et comme elle me posait le doigt sur la bouche,
j’ajoutai :
« Pourquoi me crains-tu tout en te jouant de mon
misérable amour ? Eh ! devrais-tu savoir ce que tu
sais, si tu es une vierge? Je veux dormir, oui, seu
lement dormir. J’aurais honte, à ta place, de douter
de mon fiancé. »
« Ainsi soit-il ! » répliqua-t-elle, traçant un rapide
signe de croix.
Elle éteignit la lampe, referma la fenêtre. Dans sa
LA SANGLANTE IRONIE
165
chambre, une fois le verrou tiré, je me jetai sur
son lit, m’enveloppant de l’édredon. Une horrible
lassitude me courbaturait. Mes paupières s’alourdi
rent malgré mon dépit, et je dormais bien réelle
ment lorsqu’elle glissa entre les draps son corps
charmant, sentant la jeune rose. Les premières
lueurs de l’aurore me réveillèrent d’un rêve de
meurtre. Je la trouvais là, pleurant à chaudes
larmes.
«Mon Dieu! Pourquoi pleures-tu ?... J’ai dormi,
j’ai tenu mon serment. »
« Je te remercie, mon Sylvain, je pleure de joie ;
c’est un bonheur qui m’étouffe et me fait peur. Mais
sauve-toi... Si mon père se levait. »
Elle se tordit dans un sanglot convulsif.
Je bondis au-dessus d’elle, très effrayé.
« Je n’entends rien. Il est à peine cinq heures, ma
chérie. »
J’allai vers la croisée : un brouillard blanc cou
vrait la campagne. Je pensais qu'un homme, dans
une fosse, gisait endormi, sans réveil possible. Une
réflexion amère me vint.
« Pour une femme ! » dis-je tout haut.
« Qui ne le mérite pas », bégaya Grangille.
Elle me tendit ses mains jointes. Je n’osais pas
comprendre. Que signifiaient ses larmes, cette sou
daine humilité? Etait-elle donc très touchée de ma
candeur? Immobile devant elle, je me mordais la
lèvre, ayant envie de rire parce que, théoriquement,
166
LA SANGLANTE IRONIE
j’en savais plus que-tous les rustres qu’elle fréquen
tait, et aussi envie de la broyer parce qu’elle me
cachait des choses.
« Sylvain, reprit-elle spontanément, tu seras mon
galant au lieu d’être mon mari ; il faut respecter les
idées de monsieur d’Hauterac. Je ne me disputerai pas
davantage. Ma croisée ouvre sur la prairie; quand
tu verras luire ma lampe, tu pourras frapper au car
reau : je suis tienne, voilà! »
« Vous vous offrez un peu tard », ripostai-je,
essayant de railler.
Elle se détourna, enfonçant sa tète ébouriffée dans
son traversin, laissant pendre ses bras nus agités de
légers frissons. L’aube des jours d’hiver, qui pâlit
les mousselines transparentes, semblait la rendre
plus rose encore, et sous sa chemise coulissée
j’aperçus ses deux seins, ronds comme deux gros
œufs engagés à moitié dans un nid. Elle se taisait,
elle devait se taire toujours maintenant, puisque je
ne voulais pas profiter de cette fièvre nerveuse pour
lui arracher des aveux.
c< Au revoir, chérie, peut-être adieu, ma bienaimée ! je ferai ce qu’il vous plaira. Oh ! non. n’ajou
tez rien, suppliai-je, lui baisant les cheveux, n’ajou
tez rien, je t’adore, tu es la plus belle et la plus
pure. »
Elle soupira en me pressant follement sur sa
jolie gorge, qu’elle écrasait avec un furieux plaisir.
« Ce soir, dis, tu reviendras ce soir?... Il y a du
LA SANGLANTE IRONIE
167
brouillard, tant mieux ! Personne ne se doutera !...
Je t-'aime, nous nous aimerons toujours. »
J’étais bien décidé à ne revenir que si elle me
rappelait, et je pensais que tout finirait peut-être là,
en même temps que cette aube de passion. Avais-je
le droit de lui donner un assassin pour amant?...
Il me fallut un courage surhumain pour la fuir.
De l’appui de sa fenêtre, je m’élançai dans le
brouillard de la prairie, et il me sembla tomber dans
une mer profonde ; puis je pris ma course en me
disant, les poings crispés :
« D'ailleurs, j'ai eu, cette nuit, les prémices du
sang ! »
168
LA SANGLANTE IRONIE
VI
Des bergères, conduites par leur chien, découvri
rent le corps de Julien Rosalès dans la fosse du
Sanglier. Une de ses jambes trempait dans le trou
d'eau vive qui formait le fond de cette fosse, et sa
figure était déjà rongée par les bêtes. On savait que
Julien aimait les veillées au vin blanc : ayant un
peu bu, il avait fait un faux pas et s’était jeté là, en
pleine nuit. Le garde-champêtre nous raconta com
ment il avait encore sa grosse chaîne de montre,
une chaîne lourde, malheureusement point en ar
gent, malgré ce qu’on en disait chez les meuniers.
Dans, le grand silence de l'hivér, la mort de Julien
ne fit aucun bruit; il possédait deux frères, garçons
très capables de le remplacer : on le pleura modéré
ment; les paysannes qu’il avait courtisées s’endi
manchèrent à son honneur le jour de son service ;
puis le maire parla au conseil municipal de doter la
route longeant la fosse d’un parapet en terre glaise;
169
LÀ SANGLANTE IRONIE
il feuilleta le registre des prestations, ordonna des
choses vagues qui furent toutes remises à l’an pro
chain.
Et je demeurai bien étonné en songeant que j’avais
tué un homme.
A partir de l'heure où j’avais lancé d’un coup de
poing une créature humaine dans l’éternité, selon le
ternie consacré, je m’étais étudié fibre à libre, sensa
tion à sensation. Soit que mon amour pour Gran
gille m’eût métamorphosé en bête féroce, soit que le
crime ne représente au courant des actes de la vie
qu’un acte de plus, je constatai ma parfaite tran
quillité. Si ce garçon 11e manquait pas beaucoup à ses
parents, il me manquait encore moins. Son absence
de ce monde me permettait même de respirer plus à
mon aise. Ma seule tristesse fut de savoir, grâce aux
histoires de Joana, que Grangille l’avait pleuré pen
dant l’absoute.
La nuit, je me réveillais et je m’asseyais sur mon
lit. J’auscultais ce noir intense qui m’entourait :
qu’allait-il enfin sortir de tout ce néant ? Allais-je
voir une ombre d’àme, sentir des ongles crochus me
fouiller le cœur, ou une voix mystérieuse m’appelle
rait-elle pour me juger d’en haut? Certes, je n’avais
pas la quiétude de la brute; si je suis une brute, je
dois être de l’espèce qui pense et raisonne comme
un homme d’esprit. Eh bien ! je n’ai jamais rien vu,
rien entendu, rien senti d’anormal après mon crime.
Il me parut, au contraire, que ce meurtre avait
1
170
LA SANGLANTE IRONIE
coupé pour toujours le fil de mes relations mysté
rieuses avec les gens de l'invisible. Tant de fois
leurré au sujet du revenant sentimental que person
nifiait ma mère, je finis par oublier tout simplement
l’homme mort qui ne voulait pas me reprocher sa
mort, et je m'occupai de mon amour. Le chemin
était libre, je pouvais la rejoindre dans sa petite
chambre quand luirait la lampe à travers les
prairies; mais j'attendais un signal qui ne venait
pas.
J’attendis des semaines, des mois... Je désirais
follement cette seconde veillée en tête-à-tête, que je
ne passerais probablement plus à dormir, et je
n’osais pas risquer l’entrevue décisive. Grangille
savait ou me soupçonnait. M’aimait-elle assez pour
me pardonner? De ses deux amoureux, il n’en res
tait plus qu’un : vengerait-elle le mort?
Le printemps vint; les tulipes des champs et les
muguets percèrent le sol dégelé de la fosse du San
glier; une verdure fluide comme une gaze jaune
brouillait la perspective du précipice; je me prome
nais sur le sentier le bordant, tout en sifflant nos
chiens bassets qui ne hurlèrent pas d’une manière
lugubre. Une fois de plus, je me mis à analyser
mes sentiments, ayant devant moi le lieu du crime :
le résultat de mes observations fut un énorme bou
quet de muguet que je déposai, au crépuscule,
derrière les volets de Grangille...
Un dimanche» le docteur nous visita.
LA SANGLANTE IRONIE
171
« Vous vous faites rare ? » me dit son père me ser
rant la main.
« Nous avons des coupes de bois, je me fatigue
de bonne heure, et, ma foi, le soir, je n'ai guère
envie de veiller. »
« Bah ! les veillées sont closes, répliqua-t-il, venez
nous voir tout de même. Je crois que Grangille est
en mal de vous. »
Je tressaillis d’une joie orgueilleuse. Elle me par
donnait donc ? Elle m’aimait ! Dans la conversation,
il eut l’excellente idée d’ajouter que la nuit suivante
il accoucherait sans doute une fermière de la com
mune de Créteillac. Le lendemain soir, je ne man
geai guère au dîner; dès que les prairies s’assombri
rent, je partis du côté de Clïàteau. J’en fis le grand
tour pour laisser pointer la première étoile, puis je
me glissai jusqu'à la fenêtre de la jeune fille : une
lampe luisait. Bien souvent je m’étais figuré cette
nouvelle scène : Grangille me traitant d’assassin,
pleurant, se tordant les bras et s’évanouissant sur
ma poitrine. Si je ne m’enthousiasmais plus pour
les choses de l’autre monde, je m’exaltais toujours
pour les réalités, que j’essayais de parer le plus surnaturellement et le plus noblement. Les reproches
de mon amante seraient mon châtiment, mes re
mords. Je dépendais d’elle; aux volontés qu’elle
m’exprimerait, je ne pouvais qu’obéir : ou je serais
heureux, ou je me livrerais à la justice. Elle était mon
Dieu, ma religion, ma famille, et elle ferait mon
172
LA SANGLANTE IRONIE
cœur prisonnier du sien. Avant de frapper le carreau
du bout de mon doigt, je faillis perdre connaissance.
Un bruit de voix ardentes emplissait mes oreilles;
j’étais devant le tribunal, des juges en robe rouge
me menaçaient, me questionnaient; un cadavre, les
bras étendus, tourbillonnait pour s’aplatir affreuse
ment dans une broussaille; des loups hurlaient des
noms d’homme; un corbeau planait auréolé de flam
mes; et je vis ma mère, très pâle, pendue dans un
salon grenat; je vis le commandant d’Hauterac me
présenter Joana, qui avait revêtu la robe blanche de
la suicidée. Tous les actes de mon existence tour
mentée par le doute se grossirent en des images
désolantes, je me pris le front à deux mains et je me
couchai sur l’herbe naissante de la prairie.
« Non ! non, me disais-je, rien n’est de ma faute !
Chaque individu aspire au bonheur. Le bonheur
que je viens chercher là est peut-être défendu, mais
il est mérité, car les douleurs morales inspirées par
les chimères sont tout aussi expiatoires que les dou
leurs physiques données par une guillotine. Je veux
qu’elle m’aime, je lui mentirai, je lui prouverai que
je n’ai pas bougé de ce jardin la nuit de l’accident;
elle me croira. »
La fraîcheur saine de l'herbe me causa une détente
cérébrale. Peu à peu les exaltations rouges disparu
rent, je redevins raisonnable. Je me relevai, secouant
mes cheveux.
« Es-tu un lâche? me demandai-je. As-tu reçu la
173
LA SANGLANTE IRONIE
mission de tuer ton semblable et de ne pas encourir
une punition quelconque? Je ne veux pas me dis
culper. Si elle me repousse, je la fuirai dans la mort,
j’irai rejoindre l’autre. Il doit y avoir une logique,
ou ce ne serait plus la peine d’aimer, d’exister. L’a
mour, qui est la vie, doit être logique; s’il me par
donne, j’ai eu raison; s'il me condamne, j’ai eu tort,
et je me soumets aux pires angoisses. »
D'un geste de très sincère fierté, je heurtai à la
fenêtre. La lampe s’éteignit. Une minute s’écoula
durant laquelle j’agonisais, comprimant les terribles
bonds de mon cœur. Grangille ouvrit. Elle était
décoiffée, ses lourdes nattes coulaient le long de ses
épaules comme deux serpents lustrés.
« Chut ! dit-elle à voix basse, j’ai vu passer la
vieille Ratou du côté de la ligne ; c’est une curieuse,
celle-là. Et toi, l’as-tu rencontrée? Ce n’est cependant
pas l’/iewe de chercher pour les lapins... »
Je crus que la maison s'effondrait. Avec mes ins
tincts passionnés, j’étais tout le temps ou au-delà
ou en deçà... et les manifestations de la vie que je
m’obstinais, présentement, à incarner dans l’amour,
se déroulaient monotones, toujours vulgaires. 11 était
bien évident qu’il importait de ne rien mettre de nos
affaires entre la vieille Ratou, circonstance physique,
et l’/zeiZre de chercher pour les lapins, circonstance
morale, mais de cette remarque si naturelle j’eus
les nerfs agacés.
« Je n’ai rencontré personne, mademoiselle. »
10.
174
LA SANGLANTE IRONIE
« Tu fais le cérémonieux? répondit Grangille,
Alors, pourquoi viens-tu, monsieur d’Hauterac? »
Je sautai sur l’appui de la croisée, m’asseyant,
malgré moi, comme Roméo sur le balcon de Juliette.
« Je viens parce que je vous aime. Seulement, je
n’ose pas vous le dire, j’aurais l’air de vous in
fluencer... »
« Tu me fabriques de trop belles phrases; je parie
que tu ne pensais plus à moi, hein? Je t’ai rappelé à
cause des muguets. Mais si tu les regrettes, tes
muguets, ils sont là, dans la petite cruche verte :
entre et reprends-les, nous nous séparerons bons
amis tout de même. »
Il ne s’agissait pas de jugement dernier, et ces
mots : « bons amis tout de même » me rendirent
très ridicule à mes propres yeux. Grangille ne se
doutait pas que le criminel qui pénétrait chez elle
attendait son arrêt de mort au lieu de ses plaisan
teries de jolie fille bien portante. Je me penchai sur
son épaule.
« Vous l’avez pleuré? » lui murmurai-je, peutêtre indigné au fond de son dédain pour le vaincu.
« Qui donc? » fit-elle, détournant la tête.
Elle reprit, la voix plus lente :
. « Encore ce pauvre Julien Rosalès? Dieu ait pitié
de son âme s’il a trouvé sa fin en état de péché
mortel. »
Je ne tirai pas autre chose de sa compassion; elle
eut encore un frisson, la bise nocturne devenant
LA SANGLANTE IRONIE
175
aiguë, un regard anxieux adressé aux Ratou
errantes, puis elle posa délibérément ses lèvres dans
les miennes, et je sentis tout de suite qu’elle avait
raison de ne pas transformer un rendez-vous
d’amour en scène tragique. Gomme elle était bien la
Vie, la belle vie insouciante, refermant son sein sur
un cadavre, ainsi que l’eau d’un fleuve se referme
sur une pierre tombée ! Quel ténébreux travail avait
fait ce cerveau de paysanne, ou quel nouveau calcul
dirigeait l’amoureuse? Par son silence, m’ordon
nait-elle un entier oubli de mes préméditations?
Lorsque je pénétrai dans sa chambre, elle me dit
d’un ton fort sérieux :
« Prends garde, le plancher craque ! »
A la clarté des étoiles, je l’admirais, et j’admirai
surtout l'art exquis qu’elle mettait à dire des bana
lités en un moment si critique. Les joyeux bons
hommes du papier peint n’étaient pas plus indiffé
rents. « Dois-je la remercier? » me demandai-je.
Nous nous assîmes l’un près de l’autre sur le bord
de son lit.
« Et ton père? » dis-je, lui baisant ses nattes.
« Mon père dort. »
« Je croyais qu’il était allé à Gréteillac visiter une
femme malade. »
« Non, ce n’est pas pour cette nuit; mais quand il
dort il n’y a pas de danger, il n’entendrait pas des
coups de feu. »
« Comment sais-tu cela ? »
f
176
TA SANGLANTE IRONIE
Elle eut un regard de madone.
« L’hiver, nous cassons les noix sous son som
mier, est-ce qu’il nous entend ? »
« C’est vrai ! »
- Elle arrangea les tresses de sa chevelure en
diadème; je vis qu’elle les attachait avec de petits
cordons noirs, graisseux, assez vilains.
« Oh ! je t’en prie, soupirai-je, laisse les pendre,
j’aime tant les caresser, tes beaux cheveux ! »
« Ils se mêleraient et demain je perdrais mon
peigne. »
Je glissai mon bras autour d’elle en ajoutant :
« Comme nous disons des choses inutiles. »
Il semblait que nous ne pussions plus nous com
prendre, nos intimités d’amoureux chastes rétro
gradaient devant la conclusion. Certes, je lui par
donnais sa froideur, suffisamment motivée si elle
me savait coupable, mais pourquoi étais-je moimême occupé de détails ennuyeux ? Le plancher
qui craquait, les bonshommes du papier, les mi
roirs doublés de fer blanc, les petits cordons grais
seux dont elle nouait sa chevelure, tout, jusqu’à
une odeur de soupe aux choux emplissant la cham
bre, me bouleversait. J’aurais voulu m’arracher les
yeux. «Voyons! pensai-je, est-ce que je l’aime ou
est-ce que je ne l’aime plus? J’écartai la fente de
son corsage. Sa peau de rose et d’ambre apparut
heureusement, fleurant la jeune fleur, et elle me dit,
tortillant le bout d’une tresse :
LA SANGLANTE IRONIE
177
« Sylvain, je veux aller à Paris. »
« Tu es folle, ma chère adorée. Toute seule? »
« Non, avec toi!... Tu ne peux pas m’épouser.
Moi, j’ai peur des cancans du pays. »
« Crois-tu qu’ils jaseront moins en nous voyant
partir ensemble ! Je tire au sort cette année, com
ment fuir à cette époque ? »
« Nous attendrons. Si tu es exempté, tu m’y con
duiras; si tu es soldat, j’irai chez le cousin Fermiette, il écrit qu’il a besoin de quelqu’un pour
tenir son magasin. »
Je suffoquais.
« Le cousin Fermiette ! l’épicier ! »
Nous en étions au même point, et j’avais tué un
homme, moi, espérant qu’on ne me parlerait plus
d'épicerie !...
«'Grangille, tu as l’idée de m’épouser! balbutiai-je.
Ne sais-tu pas qui je suis, maintenant? »
Elle souriait, me chatouillant la nuque avec
l’extrémité de sa tresse.
« Je sais que tu m’aimes, et je ne te demande
qu’une chose convenable. A Paris, nous vivrions à
notre fantaisie. Je me ferais des belles manières;
plus tard, ton père nous permettrait de nous épouser,
quand il me verrait une demoiselle de la ville. J’ai
ruminé ça depuis un mois : je me sauverais un ma
tin; oh ! mon paquet ne sera pas gros à porter! je
prendrais le train de Château comme pour aller au
marché du chef-lieu; là, tu me rejoindrais? nous
178
LA SANGLANTE IRONIE
filerions tranquillement. Tu peux avoir de l’argent,
n’est-ce pas, chez ton père ? »
Je hochai la tête d’une façon affirmative. Pendant
qu’elle s’expliquait, une torpeur m’envahissait, mes
bras retombaient le long de mon corps, et je regar
dais, les yeux fixes, un sac de pommes de terre posé
contre la muraille, dans un coin de cette chambre de
jeune fille. Une absurde comparaison s’établissait
pour moi entre ce sac plein de choses terreuses et la
créature me débitant des projets si ordinaires. Mon
Dieu ! Allais-je, moi aussi, choir dans les torchons
d’une cuisine? Grangille, avec sa peau rose et douce,
toutes les femmes n’étaient-elles pas de jolis sacs de
satin pleins de ces pommes de terre très bourgeoises?
Justement, deux des tubercules bien ronds bom
baient la toile du sac, en haut, près de sa fermeture,
lui donnant l’apparence d’une poitrine. A dénouer le
satin qui emprisonnait le cœur de ma maîtresse, je
ne trouverais peut-être pas mieux que des pommes
de terre : cela devait-il rassasier ma faim furieuse
d’idéal ?...
« Grangille, déclarai-je, me prosternant, je n’aurai
pas de meilleure nuit que cette nuit, elle est sacrée
pour notre amour! Je t’en conjure,fais-moi grâce de
ces complications. Une fois déjà, l’épicier m’a porté
malheur, ne prononce plus son nom! Je jure de
t’obéir, mais tais-toi, ne m’irrite plus avec des lai
deurs qui t’enlaidiraient, si c’était possible. De quoi
donc es-tu pétrie ? »
LA SANGLANTE IRONIE
179
« Je suis une fille raisonnable, monsieur d’Hau
terac ».
« Sans doute, et je respecte tes volontés. Si je ne
peux pas t’épouser, je te resterai fidèle jusqu’à la
mort, ma bien-aimée Grangille. »
« J’ai confiance. Tu m écriras une lettre, dis? »
« Je la signerai de mon sang, je te le promets ! Ah !
11111e m’aimes pas ! »
Elle sourit mystérieusement.
« C’est pour ton bien que je veux te faire quitter
l’endroit, mon petit Sylvain. Il y a des moments où
l’air du pays devient mauvais, vois-tu ! »
Elle disait vrai ; c’était une fille raisonnable. Je la
couvrais de baisers, l’empêchant d’ouvrir la bouche
de mes mains, de mes lèvres, et elle se défendit
moins, jugeant qu’elle avait assez différé la faute
pour son honneur de petite bâtarde.
Tout d’un coup, comme elle m’aidait à la dévêtir,
elle pleura. Dans nos tendresses, il me sembla que
ces larmes représentaient encore le plus pur de son
amour.
Je ne fus ni timide, ni maladroit. J'aimais trop
passionnément pour ne pas inventer les moyens de
diviniser mes extases. La vie me procurait enfin ses
compensations, et, puisqu’il n’y avait que ces folies
à opposer aux navrantes réalités, je résolus d’en
prendre désormais ma large part. Ainsi qu’un air de
cavatine vous donne quelquefois un inexplicable élan
de bravoure, je songeai, en aimant, que je pouvais
180
LA SANGLANTE IRONIE
probablement vivre comme tout le monde. Je sentais
bien que Grangille ne serait pas mon élève, ma créa
tion, ma vraie femme; des choses dont nous évitions
de causer éloignaient nos cerveaux l’un de l’autre ;
cependant, puisque nous arrivions à nous oublier
nous-mêmes en joignant nos corps et en unissant nos
bouches, il ne fallait point mépriser ces joies posi
tives. Oui, elle était la Vie, cette femme, car elle me
dotait d’un nouvel instinct de conservation : l’estime
du plaisir!...
Quandjela quittai, revenant chez moi par le chemin
des prairies, je formai un tas de projets ayant tous
certaines relations avec des romances sentimentales :
je me ferais une position dans l’armée, je serais
nommé lieutenant dès mes vingt-cinq ans, j’épouse
rais Grangille après l'avoir enrichie de la moitié de
ma fortune ou je l'enlèverais à ce butor de docteur;
nous construirions une chaumière au milieu des
bois... Et, de temps en temps, le désir vif me prenait
de frapper le sol du pied comme un personnage
victorieux.
Je ne sais plus de quelle façon mes pensées se di
rigèrent du côté des Baraques. Je ne me souciais
pas du tout de rentrer à Hauterac, de revoir la gri
mace significative de Joana, peut-être le sourire sar
donique de mon père. Sur la première pente de la
colline, je tournai vers la gauche, et je me mis à
gravir un raidillon coupant les terres labourées. De
puis des mois j’avais promis une visite aux Culoux;
181
LA SANGLANTE IRONIE
les bons campagnards apprécient les matineuœ :
j'allais surgir pendant la distribution des châtaignes
au repas de sept heures, on me féliciterait et on dé
boucherait le vin blanc. Ce matin-là, je me complai
sais exceptionnellement en des idées bienveillantes:
jusqu’à d’anciennes coquetteries de l’Hortenso, évo
quées, m’attendrirent. A mi-côte, je m’enfonçai dans
une terre brune, toute fraîche retournée; des bœufs
tirant la charrue y plongeaient leurs jambes en
soufflant, tandis que le laboureur, un petit homme
sec, vêtu d'une blouse odieusement rapiécée, les
excitait en criant des gros mots. Lorsque je me
croisai avec lui, j'eus un geste d’étonnement : je ve
nais de reconnaître Étienne Culoux, le cléfroquat.
« Comment, c’est vous? » lui dis-je me décou
vrant, saisi d’une admiration spontanée pour cet
homme très instruit, jadis très libertin, qui labourait
en simple paysan.
Il s’arrêta, sa face pâle et maigre, au nez effilé,
rougit un peu, il ôta son chapeau de paille dont le
fond manquait :
« Oui, c’est moi-même, monsieur d’Hauterac ».
Pourquoi rompre la glace quand depuis si long
temps nous étions en froid?... Mais ce joyeux matin
de satisfaction amoureuse me rendait expansif, je
voulais semer mon bonheur sur les passants comme
on sème des fleurs en portant haut un ostensoir.
« Parbleu! m’écriai-je, il faut que je vous serre la
main, monsieur Étienne; j’allais chez vous pour
il
182
LA SANGLANTE IRONIE
boire le vin blanc. Nous trinquerons d’abord ici, tous
les deux, car nous avons un ancien compte à régler ».
Il eut un sourire, tendit la main.
« Oli ! des enfantillages d’élève à professeur, je ne
vous en ai point gardé rancune. »
Il ficha son aiguillon dans le sol, que ses boeufs
arrosaient copieusement avec béatitude.
« J’ai agi comme un sans cœur, je le reconnais »,
avouai-je.
Étienne hocha la tête.
« Ces choses sont loin », murmura-t-il.
« Très loin, ce qui nous fait déjà vieux, monsieur
Étienne ».
Et je me redressai, plein de suffisance. Il s’arcbouta contre sa charrue, m’examinant à la dérobée
d’un sournois regard de prêtre.
« Vous êtes content de votre nouvel état? » ques
tionnai-je en écrasant des mottes brunes du bout de
ma canne.
« Mon Dieu, le travail est un mal nécessaire; je
me suis jeté dans la terre comme un autre se jette
rait dans l’eau... ou dans la fosse du Sanglier, par
exemple. »
Je tressaillis : le rappel de cet accident en ma
présence m’eut tout l’air d’un soupçon.
« Le pauvre Julien Rosalès se serait suicidé),
croyez-vous? »
Et j’affectai de chercher ses yeux. Étienne les
voila sous ses paupières bistrées»
LA SANGLANTE IRONIE
183
« Oui, je le crois. »
Nous demeurâmes un moment fort embarrassés.
Autour de nous, des alouettes rayaient le ciel clair
en rondes turbulentes, et très loin, comme sortant
du vallon, pareil à une boule de métal pourpre, le
soleil levant montait, dissipant les vapeurs de la rosée.
« Expliquez-vous donc? » lui dis-je, car j’aurais
préféré n’importe quelle injure au doute.
Il hochait encore la tête.
« Oui! oui !... On ne tombe pas de si haut sans le
faire exprès, voyez-vous, monsieur Sylvain, et
l’amour des femmes vous conduit à ces acci
dents-là. »
Je pensais, très inquiet de la tournure que pre
nait notre entretien :
« Vais-je être obligé de me suicider réellement,
moi, en pleine félicité, pour échapper aux tribu
naux? »
Mais Étienne continua, ne s’étant même pas
aperçu de mon trouble.
« Monsieur Sylvain, vous êtes un jeune homme
maintenant, et il y a des leçons pour vous comme
lorsque vous étiez un enfant... Défiez-vous de la
femme... Servez-vous-en, n’en n’abusez pas-. Le
Rosalès aimait une fille que vous connaissez, un joli
brin de fille coquette; il a vu, un jour, qu’on ne s’oc
cupait plus de lui, et, comme il aimait sans pouvoir
déplanter son cœur du jardin de la coquette, il est
allé oublier par le chemin le plus court. »
184
LA SANGLANTE IRONIE
« Ge n’est de la faute à personne », hasardai-je
doucement.
« Ah ! taisez-vous donc, monsieur Sylvain, c’est
toujours de la faute aux filles ! »
Et, pris d’une fureur, il se mit à nettoyer vive
ment le soc de sa charrue, pendant que je respirais.
« J’ai cru en Dieu, poursuivit-il; ma chair m’a
tourmenté : je n’ai plus rien cru, ni au bon Dieu, ni
au grand diable; je suis sorti du séminaire pour
devenir un honnête cultivateur, puisque je ne savais
plus prier, et à la porte de ma maison j’ai trouvé
mes sœurs qui m’ont craché au visage ! Oh ! les
gueuses ! J’espérais des amitiés pures et des ca
resses : elles m’ont lancé des ordures en prononçant
des mots abominables ! Ça, c’était, voyez-vous, le
commencement de la fin ! J’ai rencontré ensuite votre
servante Joana... (il leva les bras au ciel). Nous nous
sommes aimés un an de bon amour, mais quand je
l’ai désirée toute pour moi, quand j’ai voulu l’épou
ser, elle m’a déclaré que son intérêt était de rester
fille ! Puis est arrivée l’histoire du chien. Tenez,
monsieur Sylvain, je dois vous dire, à mon tour, la
vérité. J’ai eu honte bien des fois de vous avoir
scandalisé. Seulement, aujourd’hui, vous compre
nez, n’est-ce pas, que quand l’idée de la chair vous
tient on scandaliserait son propre fils!... Après la
nuit du chien, j’ai rompu avec la Joana, et je m’en
suis repenti. Aucune autre femme n’a voulu de
moi... J’ai cherché des mariages, j’ai demandé des
LA SANGLANTE IRONIE
185
bergères qui n’avaient que leurs frusques en dot :
elles m’ont répondu comme ma mère, comme mes
sœurs, comme Joana plus tard quand j’ai espéré me
remettre avec elle. Toutes le même mot à la bouche :
Défroqucit ! D’ailleurs, elles n’ont guère d’intérêt à
épouser un défroqué sans le sou. »
Et mon ex-professeur lâcha une kyrielle de so
nores jurons, étant donné qu’il ne risquait pas grand
chose à me scandaliser davantge. 11 ajouta entre ses
dents :
« Leur intérêt, rien que leur intérêt! Sacrifiezleur Dieu, la famille ou vos idées : elles tendent en- *
core les deux pattes, ces bêtes-là... A présent, j’ai
fourré mon crâne au beau milieu de la terre, je
laboure, je herse, je pioche et je courbe le dos tant
que je peux. Le ciel me fait horreur, j’aime mieux
ne pas le voir ; il y a des yeux de femme dans le
ciel, je m’en méfie; j’ai horreur des gens qui pas
sent, ils causent de femme ; j’ai horreur des oi
seaux, ils font l’amour; j’ai horreur de mes sœurs,
elles sont du sexe défendu; j’ai horreur des fleurs
qui sentent bon comme les gueuses; j’ai horreur de
tout, et de moi-même par-dessus le marché, horreur,
horreur !... Je n’aime plus que la terre ; si elle porte
tout en germe, elle est noire comme le pays des
morts et ne vous provoque pas de ses coquetteries.
La terre nue me console. En la creusant, je creuse
mon propre trou, et je me dis : — Bientôt, Étienne,
tu iras pourrir là-dedans, tu seras tranquille, sans
186
LA SANGLANTE IRONIE
désir d’amour.... Leur intérêt, monsieur Sylvain,
rien que leur intérêt!... Elles m’ont tout volé, donc
elles ne veulent plus de moi, c’est naturel. »
.Te tapai amicalement sur l’épaule du laboureurphilosophe.
« Vous exagérez, monsieur Étienne, toutes les
femmes ne se ressemblent pas. »
Il eut un sourire navré.
« J’ai pensé ça, dans le temps. »
« Et nous avons bien nos torts, nous aussi », lui
objectai-je timidement.
« Possible, mais comptez-vous pour une noix
creuse le plaisir que nous leur donnons ? Le diable
sait qu’elles en prennent toujours la plus grosse
part. »
« En vivant dans les villes, nous découvririons
des femmes plus délicates, de moeurs plus raffinées.
J’imagine, monsieur Étienne, que la femme des
villes est plus sensible aux tendresses du cœur qu’à
la fougue des sens. »
« C’est probablement pour cette jolie raison, mon
sieur Sylvain, que nos garçons, pauvres ou riches,
nous reviennent malades ou dépravés des capi
tales. »
« Faut-il conclure, murmurai-je, que l’amour est
l’ennemi? J’ai déjà la haine de l’existence,monsieur
Étienne; je ne puis me résoudre à détester.l’amour,
au moins ce matin..»
« L’amour, c’est toute l’existence, monsieur Syl
LA SANGLANTE IRONIE
187
vain; Julien Rosalès nous l’a prouvé en se jetant
dans la fosse du Sanglier. »
Un léger frisson me secoua.
« Au revoir, mon cher professeur, vous me déso
lez, soupirai-je ; vous me faites goûter l’aloès après
le miel. »
Étienne Guloux me retint par le premier bouton
de ma veste, ainsi qu’il le faisait quand j’étais en
fant et que je fuyais ses mercuriales.
« Oh ! je m’en doute, mais encore un conseil,
jeune élève, ricana-t-il. Laissez courir les demoi
selles qui veulent voir du pays ; la femme ne vaut
pas mieux à la ville qu’au village, et vous serez cons
tant : cela me chagrine pour vous. »
« Mon cher professeur, lui rispostai-je d’un ton
froid, j’ai l’âge de me diriger seul. »
« Bon ! Bon ! Ne vous fâchez pas. Mes bœufs ont
cet âge-là, et tout châtrés qu’ils soient je ne les lâ
cherais point devant une vache. »
Je me hâtai de m’éloigner. Ses ricanements m’ir
ritaient les nerfs. Après un circuit, je me retournai
pour le contempler avec un sentiment de commisé
ration. Le dos en bosse, le front courbé, les poings
crispés sur les poignées de sa charrue, il me parut
très pitoyable, plus pitoyable que ses bœufs châ
trés, lui qui avait connu l’âpre folie du désir.
« Il est maître de sa destinée, celui qui remplace
le suicide parle meurtre», me dis-je en faisant siffler
ma canne à travers l’azur.
188
LA SANGLANTE IRONIE
Dans la cuisine des Baraques, Madame Culoux
mère distribuait des châtaignes; elle tenait un grand
tamis d’osier rempli de ces fruits fumants. Les do
mestiques, rangés sur une seule ligne en face de la
famille, broyaient lentement leur portion en avan
çant les mâchoires, sans dire un mot ni perdre une
seconde. Les trois demoiselles Culoux, le teint ver
nissé comme celui de trois vierges de bois, Clémence,
Hermance, et YHortenso, graissaient chacune leur
pain de graisse d’oie, leur éternel supplément de fa
veur. Au bout de la table, une place vide, Culoux
père étant décédé depuis deux ans. On le regrettait,
du reste, le malheureux homme, avec une pointe
d’aigreur, quand on songeait aux économies qu’il
fallait faire pour bien réorganiser la cave. Les pou
tres du plafond me semblèrent plus sombres, les culs
de marmites plus noirs, le parquet plus boueux, et
à la chatière d’une porte guettait une inquiète phy
sionomie de matou qui me troubla.
Mais, toujours, ouvertes sur un ciel pur au centre
d’un admirable panorama, les fenêtres béaient.
On me tendit le tamis plein, et j’y puisai en mur
murant des choses aimables à YHortenso, laquelle
gonflait sa poitrine plate comme un devant de chè
vre. Les trois vieilles filles, enragées de travaux,
quelquefois battues et n’osant pas se rebiffer contre la
mère, me touchèrent par leur obséquiosité. L'une me
rinçait un verre dans un seau entier, n’économisant
pas l’eau qu’elle allait chercher au bas de la colline,
LA SANGLANTE IRONIE
189
l’autre bousculait la marmite pour m’avoir des châ
taignes grillées, et la troisième me versait le meil
leur vin blanc de la maison. Certes, j’aurais pu choi
sir parmi ces trois maigres. Plus riches que moi,
elles auraient donné beaucoup en échange de la su
prême compensation d’un jeune mari; car,leur père
mort, elles entendaient s’offrir un Moucliur, racon
tait-on aux veillées. Malheureusement, le Moucliur
n’était plus libre, et ainsi va le monde pour les pau
vres filles laides, qui sont peut-être les bonnes
amantes !...
UHortenso, me reconduisant un morceau de che
min où, des deux côtés des buissons, les champs lui
appartenaient, me confia tout le mal qu’elle savait
de ma Grangille. Par des allusions de la lourdeur
d’une miche de pain bis, elle me fit entendre les pi
res médisances.
« Une bâtarde ! » clamait-elle de la même voix
aiguë qui lui servait à crier : « Défroquat! »
« Oui, une bâtarde, mademoiselle Hortense, répli
quai-je presque gaiement; mais les Bâtardes peuvent
s’anoblir en épousant des fils légitimes. »
Somme toute, cette dernière visite chez les Culoux
me rendit ma maîtresse encore plus chère. De ces
vulgarités Grangille sortait plus belle à mes yeux,
comme une rose éclate plus surprenante... en plein
jardin potager.
La fin du printemps s’écoula dans une exquise
félicité. Je m’absorbais, je jouissais, évitant de ré11.
190
LA SANGLANTE IRONIE
fléchir; ce fut le meilleur temps, le seul bon temps
de ma vie. Je me sentais ridicule et j’avais un secret
plaisir à l’être. Sans cesse je traversais nos prairies,
des fleurs dans les mains, ou je galopais jusqu’au
chef-lieu, menant à fond de train notre voiture dis
loquée pour aller chercher des rubans, des friandi
ses, que Grangille devinait déjà bien que n’en n’ayant
encore point goûté. Une fois, nous allâmes ensemble
à un bal de village, et cela fit un petit scandale, qui,
après avoir défrayé toutes les conversations des ber
gères du canton, revint aux oreilles du docteur Granger. Un soir, il m’aborda comme je poussais la bar
rière de son enclos, tenant une gerbe de glaïeuls.
« Jeune homme, dit-il en débourrant sa pipe, vous
compromettez cette gamine, que diable ! »
Il se serait davantage ému en me disant : « Bon
soir, vous portez là de jolies fleurs. »
« Monsieur, répondis-je courtoisement, je me re
tirerai si vous me l’ordonnez. »
« Des scènes dramatiques, murmura-t-il. Bah !
nous n’en sommes pas là. Grangille serait capable
de vous courir après ou de ne plus balayer mon ca
binet du tout. Non, mais, faut s’entendre : quelles
sont vos intentions? »
« Le mariage, naturellement, Monsieur. »
« Le commandant d’Hauterac déclare n’y pas vou
loir consentir, car je l’ai tâté sur le sujet; je suis un
brave patriarche, moi, je veux bien que vous épou
siez la petite. »
LA SANGLANTE IRONIE
191
Et il ajouta, clignant des yeux :
« Elle n’a rien que mon nom en perspective :
c’est une bien piètre dot. »
Très peu ferré sur les lois, je lui répondis :
« Nous trouverons un moyen, donnez-lui d’abord
votre nom. »
« Tiens ! Tiens ! D’abord la dot avant le mari !
Pas de çà, Lisette ! Tâchez d’embobiner le comman
dant. Si, par hasard, vous étiez exempté du service,
alors nous pourrions nocer tout de suite. »
Je n’osais pas lui répondre que je rêvais une posi
tion dans l'armée; que, maintenant, Grangillene
pouvait pas ne point m’attendre, et que je me sentais
une éternité d’amour au cœur.
« Se faire exempter, balbutiai-je, c’est honteux
pour un homme; mon père me mépriserait. »
« Vous avez des préjugés, monsieur d’Hauterac »,
répondit-il en faisant claquer ses doigts, avec un rire
silencieux.
Nous en restâmes là de nos explications. A quoi
songeait ce père avare et indifférent quand il m’aban
donnait ainsi tous ses droits sur sa fille? Mon Dieu,
je ne l’ai pas su, et, en réalité, cela m’intéressait
médiocrement. Je n’ai que la haine de la vie, je n’en
possède pas l’expérience, m’étant toujours tenu en
dehors des usages et dès lois ; il me semble seulement
que ce père singulier était plus satisfait de conserver
une servante que d’encourir tous les embarras
de la paternité sans profit pour son orgueil de père :
192
LA SANGLANTE IRONIE
donc, il avait raison selon la vie. Fut-il la cause pre
mière de ce qui m’arriva au conseil de révision? Je
m’en doute, et je lui en veux, car il m’a peut-être
précipité où je suis : le mot d’un butor qui passe, à
une certaine heure, dans notre existence, décide
souvent de notre tin.
Je 11e craignais qu’une chose pour mon amour, l’é
picier Fermiette, c’est-à-dire un coup de tête de
Grangille la lançant jusqu’à Paris, le fameux para
dis des femmes dont les cousins sont épiciers... La
veille du grand jour qui devait décider de notre sort,
elle me dit d’un ton mystérieux :
« Tu ne sais pas, mon Sylvain, le corbeau enfle
d’une patte. »
« Ah ! »
Et je me mis à lui sourire.
« Je crois que c’est bon signe. »
« Pourquoi? »
« Parce que tu n’aimes pas cet animal et qu’il
sent que tu vas avoir de la joie : ça lui donne une
langueur. »
« Tant mieux ! Nous l’enterrerons sous une masse
de lilas, ma Grangille ! »
« Demain, Sylvain, nous connaîtrons notre des
tinée. »
Elle me parlait à sa croisée, du côté des prairies ;
j’étais assis sur l’appui en pierre et la tenais blottie
contre moi. D’un mouvement qui lui était familier,
elle se frottait le front au drap de ma veste.
LA SANGLANTE IRONIE
193
« Tu n’entres pas, ce soir? Mon père est chez la
Ratou : la pauvre vieille se meurt. »
Par une bizarrerie de notre situation, chaque fois
qu’un villageois agonisait, nous étions libre de nous
aimer toute une nuit. Je détournai un peu ma
tête.
« Non, ne me tente pas, ma chérie, je tiens à
à leur montrer demain un conscrit des plus solides.
Ne nous disputons pas. Si j’ai résolu de tout faire
pour être honnête en cette circonstance, voudrais-tu
m’avilir à mes propres yeux ? Je serai soldat, car je
dois être quelque chose ; nous nous aimerons mieux
quand nous aurons traversé cette épreuve. J’ai en
tendu raconter des histoires ignobles qui m’ont
troublé : des garçons qui se sont ouvert une veine
du pied pour faire croire qu’ils étaient anémiques,
et d’autres qui, un an avant, se sont coupé le
pouce de la main droite. Ces idées me révoltent.
Puisque je t’appartiens, je dois être lier... et ne pas
avoir la mine, demain, d’un monsieur qui a passé
une mauvaise nuit... alors que ce serait le con
traire. »
« Comme tu as donc envie de me quitter ! Et si je
te trompais pendant ton absence?.,. »
Je répondis follement :
« Me tromper, c’est impossible! je t’écrirai, tu
m’écriras... Oui, oui, tu as raison, il vaudrait mieux
rester ensemble, ici, dans le nid de nos amours,
mais je ne veux en rien chercher à me dérober... tu
194
LA SANGLANTE IRONIE
ne comprends pas, tu es une petite fille ; il y a des
tristesses que tu ne peux savoir. J’ai l’habitude de
regarder ma vie comme un bien que je vole à tout le
monde. »
Elle murmura, ayant l'air de ne même pas m’é
couter :
« On raconte aussi qu’avec une tisane de feuilles
de laurier on se fait la peau toute jaune. Ali ! si
ton père, à toi, leur avait demandé, avait essayé
des démarches. »
« Mon père?... Tu me chagrines fort, Grangille.
C’est un ancien officier, il est incapable de cela.
Voyons, embrassons-nous et taisons-nous. »
... Le lendemain matin, je me réveillai dans ses
bras : le baiser du départ avait duré toute la nuit.
D’ailleurs, je fus le premier à rire de mes scrupules
de la veille.
On m’exempta. Il paraît que j’avais les germes
d'une maladie de poitrine. Je ne m’en suis jamais
aperçu.
Dans cette immense joie qui me prenait un peu
au dépourvu, j’eus à subir les tracasseries de Joana.
Quand on sut la nouvelle, mon père donna du poingsur la table, nous cassa une assiette.
« Tonnerre de Dieu ! s’écria-t-il, en voilà un joli
fiasco! Mon garçon exempté... et qu’est-ce que je
vais en faire, maintenant? »
Je pétrissais une boulette de mie de pain, tandis
que Joana lâchait toute la kyrielle de ses récrimina
LA SANGLANTE IRONIE
195
tions : elle le pensait bien, un fils de folle, un mor
veux, un poitrinaire ; toutes les maladies extraor
dinaires alternaient, entre ses dents de louve, avec
mes nombreux défauts.
« La paix ! » dit mon père.
Et, majestueusement, il se leva, jetant sa ser
viette. Il sortit son tabac, son papier, exécuta un
tire-bouchon aussi mince qu’une aiguillée de coton
blanc.
Je ne prononçai pas une syllabe. Je ne rendais pas
de compte aux servantes, et j’attendais que mon
père m’adressât directement la parole. Un lourd si
lence pesait. Mon cœur battait comme le balancier
d’une horloge ; dans ces moments décisifs, les petits
actes revêtent une solennité. Il me semblait rouler
sous mes doigts une tête d’homme, et je la pétris
sais, je la roulais d’un geste furieux, jusqu’à ce
qu’elle tombât sur la jupe de Joana ; puis, ayant
perdu ce joujou, je demeurai immobile, rêvant. Mon
père me vit sourire, il s’avança vers moi.
« Tu es un polisson ! » rugit-il.
Et il sortit, très apaisé, une seconde cigarette.
Chez Grangille, il y eut du délire.
« Tu es à moi, à moi, rien que pour moi », chan
tait-elle en dansant au milieu de la prairie.
Nous nous étions donné rendez-vous le long de la
ligne du chemin de fer. Il faisait une splendide
soirée d’été, le crépuscule tombait d’un ciel rouge,
comme en feu, et des vapeurs violettes ou roses se
196
LA SANGLANTE IRONIE
répandaient du sommet des collines, descendant
par ondées sournoises, enveloppant les choses d’une
fugitive écharpe de crêpe. Les foins étaient très
hauts. Je saisis la jeune fille par la taille, je la ren
versai.
« Etourdie ! on pourrait nous voir de nos mai
sons ! »
« Je m’en moque, ils nous verront ! Je voudrais
me montrer avec toi, mon Sylvain, à toute la
terre. »
Nous étions tous les deux couchés face à face, les
mains soutenant nos mentons. Un océan d’herbes
nous entourait, nous submergeant presque de leurs
vagues parfumées. Dans l’entrelacement de ces mil
liers de tiges ténues, nous voyions les étoiles des
oeillets sauvages, des marguerites, se mêler aux
étoiles naissantes du ciel, et çà et là les astres vé
ritables mettaient des prunelles humaines dans les
astres en fleurs. Nous étions bien seuls, bien maî
tres de nous, bien divinement heureux. Grangille
bondissait de temps en temps et laissait se décou
vrir ses jambes avec une impudeur de bébé se
croyant au lit ; sa robe d’indienne mauve, son fichu
de laine blanche, tout s’envolait dans son extrême
joie de me savoir à elle. Nous échangeâmes nos im
pressions.
« J’en serais morte », répétait la toquée, me ser
rant à pleins bras.
« Allons, mignonne, allons, ma belle amoureuse...
LA SANGLANTE IRONIE
197
Nous finirons par des bêtises encore... Tu n’es pas
raisonnable... Si la commune avait un meilleur
garde-champêtre... »
Et nos rires fusaient à travers les foins capiteux,
étourdissant de pauvres grillons qui commençaient
à chanter.
Ses cheveux se dénouèrent. Un instant, elle de
meura pâmée sur mon épaule, les paupières closes,
la bouche aspirant le vent frais comme on savoure
une liqueur.
« Je te défends de me dire ce que tu penses », lui
dis-je.
Je devinais qu’elle allait me demander la chose
effrayante, me parler de Paris, et sous le dais de
pourpre de notre alcôve, dans la pureté absolue de
notre allégresse, couchés sur cette douce terre qui
nous prêtait le plus merveilleux de tous les lits
d’amour, je ne voulais pas l’entendre prononcer une
phrase discordante.
« Non ! je ne dirai rien, tu vois, je tremble d’un
d’un plaisir trop grand, et cela me fait du mal, j’en
étouffe. »
De son corsage dégrafé, ses seins s’épanouirent,
très roses, comme le ciel immense, roses comme les
minuscules œillets sauvages. N’est-ce pas la nature
même que j’ai pris ce soir-là pour maîtresse, et la
violence de mes caresses n’a-t-elle pas enfoui la
femme sous les herbes, fondu la chair avec l’odeur
des fleurs ? La nuit s’étendait, et nous ne nous en
198
LA SANGLANTE IRONIE
doutions pas! Ah! qu’il était loin, le jour où je
m’emparai d’un fouet afin de punir une fornication
paysanne surprise au coin d’un bois ! Le sommeil
nous gagnait ; nous étions tellement ivres de notre
passion que dormir dans cette prairie ne nous scan
dalisait point.
Et elle me dit :
« Je vais plier mes jambes dans ma robe, ta poi
trine me fera mon oreiller ; toi, tu as le foin... c’est
drôle de dormir à la belle étoile... Quand j’étais
petite fille, j’ai passé une nuit de fauchaison dans
une meule. Le matin, j’étais couverte de rosée...
Bonsoir ! je t’aime. »
Le sommeil emporta la moitié de son souffle avec
la moitié du mot. Tout d’un coup, alors que je m’as
soupissais à mon tour, la tenant liée dans mes bras,
un train bouleversa la prairie de son bruit de ton
nerre. Nous fûmes noyés d’une âcre vapeur striée
d’étincelles : c’était un express qui courait du côté
de Paris. Dégrisé, la folle bondit, rajustant son cor
sage.
« Oh ! j’ai eu peur ! »
Puis elle ajouta, l’index tendu dans la fatale direc
tion :
« Là-bas ! là-bas ! »
Ses yeux brillèrent, tout allumés du désir mau
dit. Renonçant à dormir dehors, nous nous sépa
râmes, et je crois que cette séparation fut éter
nelle...
TROISIÈME PARTIE
LA SANGLANTE IRONIE
201
VII
« Limande à frire, à frire! »
Toujours la même phrase traînant lamentable
ment clans mon ombre et se terminant en un cri gut
tural. un cri de femme qui s’étrangle. Ah! l'horrible
cri! Il me réveillait en sursaut, j’avais la chair
moite, les membres tremblants; je voulais voir
tout de suite où j’étais, et je retombais anéanti,
frappé de stupeur. Un jour terne, renvoyé par le
grand mur d'en face, entrait sur la pointe de ses
rayons comme dans un cabanon de fou; j’apercevais
des objets vulgaires : un lavabo à dessus de marbre
gris, fendu, taché de ronds visqueux, une cuvette
ébréchée, une serviette sale, d’autres taches le long
du papier, une tenture à fleurs grises s’évanouissant
dans un gris plus jaune ressemblant au badigeon de
la muraille voisine; puis des rideaux à plis pauvres,
des vitres poussiéreuses où les doigts des précédents
locataires avaient fait des marques transparentes
202
LA SANGLANTE IRONIE
imitant des trous; et enfin la fameuse muraille, un
horizon de lèpres et de gales variées, tout le ciel des
maladies de peau, avec, en plus, quelques affections
du plâtre inventées pour mon particulier déses
poir.
Grangille nommait cet endroit : « un joli petit
appartement pas cher ». De quelle manière étâis-je
venu là? Ma foi, je n’en sais rien. Je me souviens à
peine du voyage, encore moins du départ. C’est éton
nant comme les décisions solennelles vous laissent
froid malgré tout ce qu’elles doivent bousculer dans
votre vie. Il n’y a que les détails qui comptent, en
réalité, parce qu’ils sont la laideur de chaque jour.
Mon père, après avoir clos les discussions d’intérêt
en lançant de violents coups de poing sur la table,
se trouva très satisfait de me voir partir. Nous avions
remué des choses funèbres, parlé de la mort de ma
mère; il devinait des questions que je ne formulais
pas, et il respira en me voyant bien décidé. Il me
gratifia d’une recommandation pour un monsieur
qui avait épousé, disait-il, une Grand’Lande de
Champassé, notre arrière-cousine, et n’eut pas l’air
de croire que je m’en allais si loin. Moyennant une
faible somme, qu’il m'enverrait chaque trimestre, il
se privait d’un fils taciturne qui aurait eu le droit de
lui demander le double de cette somme pour se ma
rier au pays; donc, il ne pleura ni en dehors ni en
dedans. Joana me maudit, naturellement, bien que
sa malédiction n’eût aucune valeur légale devant le
LA SANGLANTE IRONIE
203
Dieu de la famille,et je montai en wagon au village
de Château. Ils ne se doutaient point que l’on m’at
tendait à la gare du chef-lieu, car, circonstance ag
gravante, je ravissais une jeune fille, sans berline,
mais avec beaucoup de valises. Oh! le singulier
enlèvement! j’avais rêvé, la nuit précédant mon
départ, une foule de choses délicieuses quoique un
peu vieillottes. Nous serions seuls dans un compar
timent réservé, nous tomberions aux bras l’un de
l’autre, et nous goûterions de nouvelles félicités
dont notre amour se cimenterait ; la fusion de nos
deux êtres s’opérerait plus complète dans ce tourbil
lon nous emportant pour toujours. En quittant notre
pays natal, nous découvririons l’univers en nous,
et de tous ces chocs du cœur, de toutes ces trépida
tions du sentiment, jailliraient ces cris d’intimités
que je désirais depuis si longtemps obtenir d’elle.
Grangille nie guettait du buffet de la gare; elle por
tait un sac et une cage. Cette cage, qu’elle envelop
pait soigneusement d’un madras de couleur, conte
nait Julien, le corbeau. La série de mes déceptions
conjugales débutait! Je fis une scène. Grangille me
répondit quelques phrases aiguës, d’un ton péremp
toire. Je pris les billets en maugréant, deux secondes,
ce qui faisait une économie, me déclara la finaude.
Elle dirigeait déjà notre futur ménage en lui donnant
toute la tournure d’une ménagerie. Julien, ému,
lâcha ses ordures puantes sur les banquettes; il jeta
des bouts de viande sur nos épaules.
Z
204
LA SANGLANTE IRONIE
« Et tu penses qu’à Paris, dans un hôtel, on va
tolérer ce corbeau? » lui dis-je très colère.
Elle bouda, la tête baissée. Étrange voyage de
noces pour deux amoureux qui, cependant, n'étaient
point mariés! Nous grommelions, nous occupant
d’une foule de probabilités désagréables : rencontre
rions-nous des paysans de la commune de Grangille?
aurions-nous assez d’argent pour vivre là-bas? Le
docteur allait-il télégraphier dans toutes les direc
tions? Mon père consentirait-il davantage à ce ma
riage, quand il apprendrait l’escapade de ma maî
tresse? Et nous disputions à voix basse, en regar
dant de côté une grosse nourrice berçant un enfant,
laquelle ne s’inquiétait de nous que pour nous répé
ter :
« Quélo vilaino bètio! » en désignant le corbeau.
Je me sentais ridicule d’une atroce façon, et j’avais
de vagues regrets. Si je ne pouvais pleurer, moi, un
homme, j'aurais été content de voir pleurer Gran
gille. Cette femme fuyait sans une larme; elle me
menait n’importe où, avec son superbe aplomb de
Méridionale qui détient dans son sang tous les
soleils, toutes les roses, tous les orgueils, toutes les
sottises... Je lui cédais; elle aurait dù, au moins,
s’attendrir un peu ; mais, chose bizarre, Grangille
nejpleurait que pour des futilités.
Nous débarquâmes vers six heures du soir, mou
lus de fatigue. Un cocher nous proposa un hôtel, et,
aveuglés par toutes les lumières dansant autour de
LA SANGLANTE IRONIE
205
nous, il ne nous vint pas à l’idée de chercher nousmêmes quoi que ce soit. On nous offrit une chambre
sombre, un dîner nauséabond, et je me couchai,
refusant de manger, nerveux comme un épilep
tique, pendant qu’elle accrochait Julien en dehors
pour essayer de m’apaiser.
Dès le premier réveil, j’entendis ce cri extraordi
naire de la marchande de poissons : « Limande à
frire, à frire! » En me mettant à la croisée, je ne
vis que des murs : une sensation d’étouffement me
serra la gorge. Cette impression de ne pas y voir,
malgré le jour, ne devait plus s’effacer. Grangille,
elle, me'sembla sur un terrain conquis. Elle procéda
fort allègrement au déballage de nos affaires, cou
rant, bondissant, et surtout élevant la voix. Dans
les campagnes, ou dans la maison du docteur, elle
parlait raisonnablement ; à Paris, elle me terrifiait
de ses exclamations inutiles. Peut-être n’était-ce pas
sa faute; il manquait le grand air pour adoucir ses
accents de jeunesse exubérante. Elle prenait des
mouvements brutaux, renversait les chaises pour
passer, me secouait moi-même par les bras ; et, tan
dis qu’une torpeur noire m’envahissait, elle, au con
traire, voyait pousser ses ailes, les agitait à tort ou
à raison, comme son corbeau. Souvent, se précipi
tant à mon cou, elle me disait :
« Nous serons heureux ici, tu verras! »
« Mais je ne vois rien », lui répondais-je désolé.
Elle ouvrait la fenêtre, tirait des plans.
12
206
LA SANGLANTE IRONIE
« Voilà une église, voilà la gare; moi, je me recon
nais bien! Nous sommes près de la Seine; en sui
vant toujours la Seine, on ne se trompe pas pour les
rues. D’ailleurs, nous prendrons des voitures, mon
Sylvain, et tu as étudié les Guides. »
Une semaine s’écoula, ou un mois, le savais-je? Il
est difficile de préciser la marche du temps pour
qui tombe d’une grande lumière dans une ombre
intense. Nous étions partis à la fin d’un été radieux,
et nous nous retrouvions en plein hiver. Je grelot
tais sous mes vêtements d’été. Il nous fallut acheter
beaucoup d’objets de toilette avant de chercher un
logement, de sorte que je sus tout de suite les ennuis
de l’attente dans un magasin de nouveautés. Gran
gille s’y faufilait comme chez elle, se plantait devant
les commis, interpellait le monde, imaginait des
ruses pour se faire servir, malgré mes supplications.
Mon Dieu, comme elle parlait fort! Cela me déchi
rait les oreilles. Pour obtenir une trêve, je dus la
laisser faire ses visites aux magasins toute seule.
Elle montait en voiture, donnait fine adresse, et je
ne la revoyais plus. Nous dépensions nos mois en
quinze jours, jurant de faire des économies, et l’ar
gent de poche que j’avais emporté filait, 11e nous
laissant que des bêtises, des souvenirs du dernier
magasin de nouveautés, écrans chinois ou agendas
multicolores. Elle sanglotait de rage pour deux sous
qu’elle avait perdus en refermant son porte-monnaie
qui fermait mal, et elle soldait certaines notes sans
LA SANGLANTE IRONIE
207
risquer une vérification. En quittant l’hôtel, je m’a
perçus que nous avions fait nettoyer nos bottines
cent quatre-vingts fois au prix modeste de cinquante
centimes par paire. Le choix d’un logement nous
valut des querelles absurdes. Grangille voulait
demeurer dans le même quartier que le cousin Fer
miette; je lui avais défendu de l’aller voir, mais je
devais le subir comme influence occulte : de fait, en
regardant Paris à vol de fiacre, selon les caprices
des courses vers les magasins de nouveautés, je pus
constater que l'influence de l’épicerie y était fabu
leuse; épicier à gauche, épicier à droite, marchand de
denrées coloniales ou marchand de comestibles, je
rencontrais l’épicier partout, ce qui obscurcit davan
tage ma vision de Paris, prince des capitales. Gran
gille, avec un entêtement de paysanne, tenait à se
rapprocher le plus possible de son compatriote;
donc, pour ne pas nous aigrir, je cédai encore. Elle
me dit très sérieusement :
«... En cas de malheur! tu comprends! »
Je ne compris pas, et je m’abstins de lui deman
der une nouvelle explication; pourtant, je lui décla
rai que si elle visitait jamais une seule épicerie de
notre quartier, je la ramènerais chez son père, menace
qui refroidit ses enthousiasmes.
Notre rue, près de la rue du Gherche-Midi, s’ap
pelait : Saint-Placide. Scandaleuse ironie, ce nom
au milieu do l’atmosphère toute grouillante de gens,
de voitures, menteuse promesse de silence dans un
208
tapage infernal. Grangille avait choisi, selon nos
ressources et sa formule : « lTn joli petit apparte
ment pas cher ». Elle s’extasiait. Moi, je continuais
à ne rien saisir de l’ensemble, mais, en revanche, je
trouvais les détails épouvantables. Nous possédions
deux chambres : un salon et une chambre à cou
cher donnant sur la cour. J’aperçus du seuil la des
cente de lit, un tapis mangé jusqu’à sa trame en
ficelles. Je l’étudiais : il avait dû être rouge et vert;
des franges le terminaient agréablement des deux
bouts, et dans ces franges des cheveux de femme
s’emmêlaient, tandis que d’imperceptibles rognures
d’ongles jonchaient le centre. Moi seul pouvais
découvrir cela dès la porte d’entrée. Grangille le
brossa fiévreusement : les cheveux pas plus que les
rognures d’ongles ne s’en allèrent.
A Hauterac, si la maison était sale, il y avait tou
jours le vent, caresseur de collines, qui passait par
les fenêtres ouvertes, nettoyant les épluchures de
son souffle vanillé.
Nous dînions dans un petit restaurant, un joli
petit restaurant pas cher, où le linge humide, ser
viettes, nappes, poissait les doigts; Grangille lisait
la carte en me donnant des frissons, elle épelait des
titres de plats détestables et troubles. Le vin me
grisait d’une ivresse mauvaise; je faisais des rêves
déchirants, je voyais des omnibus à tête de scara
bées grimpant les uns sur les autres, se dévorant
leurs yeux-lanternes, et de pauvres diables tom-
5
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LA SANGLANTE IRONIE
4
5
209
LA SANGLANTE IRONIE
baient de leur dos, se changeant, eux aussi, en sca
rabées plus minces, avec des yeux-lanternes et des
pattes rayonnantes comme des roues qui tournent
sans leur cercle. Je perdais l’appétit, je dormais fort
peu, et je n’osais pas faire l’amour!...
Nous reçûmes une lettre du Périgord. Quelle
douche! Mon père était furieux; on sentait que
Joana dirigeait sa plume. J’avais enlevé aux siens
une fille honnête, et je méritais les pires châtiments.
Le docteur Granger, lui, se lavait les mains de
l’histoire ; il aurait certainement reconnu sa bâtarde
si elle s’était mieux conduite à son égard, si elle
avait avoué sa faute, mais... Grangille mouilla les
quatre pages de toutes ses dernières larmes de
femme vertueuse, puis elle s’écria :
« Je reviendrai chez eux mariée; ah ! ils verront
bien ! »
Je lui fis remarquer doucement, que son père ne
l’ayant pas reconnue jadis, alors qu’elle était sage,
il n’y avait pas lieu de lui parler de reconnaissance
maintenant ; la situation restait la même.
« Enfin, murmura-t-elle, essuyant ses joues,
monsieur d’Hauterac te maudit et te défend de ren
trer dans ton pays. Qu’allons-nous devenir? »
J’eus envie de lui répondre :
« Tu l’as voulu ainsi. »
Je me contentai de la faire asseoir sur mes genoux.
Au fond, j’étais malheureux. Transplanté brus
quement dans un terrain trop lourd en fumier,
12.
210
LA SANGLANTE IRONIE
dirait un laboureur, je me séchais, je me brûlais,
et ne produisais guère de saines résolutions. D’ail
leurs, que résoudre quand la Vie, debout à côté de
moi, me menait aux abîmes en me tenant par les
fibres les plus intimes de mon être. J’ai subi cette
femme sans jamais penser un moment à m’éloigner
d’elle ou à la laisser se séparer de moi. Vieux de
mes vingt-trois années de tortures imaginatives, je
savais bien qu’une souffrance ne se remplace que
par une autre souffrance. Demeurer ici ou là, aimer
celle-ci ou celle-là, je rencontrerais toujours sur mon
chemin des choses grotesques, des créatures mé
chantes, et des descentes de lit semées de rognures
d’ongles!
Je regrettais l’air pur de nos collines, mais j’avais
encore l’haleine jeune et fraîche de ma maîtresse
qui portait avec elle, dans ses chairs, toutes les
roses, tous les soleils... Hélas! également toutes les
vanités, toutes les sottises! Je comprenais bien que
mon père profitait d’une occasion pour me faire
sentir le besoin de l'exil.
«Dali! me dis-je en souriant, je le gênais. Les
fils tristes sont des remords pour les papas gais.
Tâchons de réagir! »
Et, cette nuit-là, sous prétexte que j’étais maudit,
je fus d’une virilité extraordinaire...
« Limande à frire, à frire!... » Toujours la
même phrase traînante, se terminant par un cri
d’étrangléc. Elle résumait, à chacun de mes réveils,
LA SANGLANTE IRONIE
211
la monotonie de l’existence parisienne, lorsqu’on
est forcé d’en supprimer tous les avantages intellec
tuels. Grangille se moquait de moi; elle se levait
joyeuse comme une chatte qui devine de la crème
derrière le battant d’une armoire. Pour elle, il y
avait des choses mystérieuses dans l’air suffocant
de Paris, c’était le rêve réalisé : un épicier de plus,
et elle mépriserait l’homme-enfant qu’elle tâchait
d’endormir entre ses bras.
Un matin de printemps, je pris du courage, tout
en fumant, car je m’étais mis à fumer beaucoup
pour jeter de légers voiles sur les réalités de mon
nouveau milieu. Je rouvris la croisée, j’examinai
les environs, et mes cheveux se dressèrent... Sem
blant venir à moi, la muraille voisine me heurtait
positivement le front. Haute de sept étages, la mai
son d’en face n’avait point de fenêtre sur cette cour,
mais elle s’ornait de simulacres imitant des appuis
et des balustrades. Ce mur aveugle, jouant le décor,
donnait à qui le contemplait longtemps des hallu
cinations terribles. Je m’assis dans notre unique
fauteuil, la tête renversée : puisqu’il me fallait vivre
là et que, sous peine de désorganiser notre budget,
je ne pouvais nous trouver un nid plus luxueux, il
valait autant m’y habituer le plus tôt possible.
Une récente ondée avait fait ressortir les beautés
du tableau : il était tout verni à neuf et n’attendait
que mon admiration. Oh! je l’ai admiré durant plu
sieurs saisons, je le sais par cœur dans ses moindres
212
IA SANGLANTE IRONIE
coins, dans ses fentes les plus intimes. D’abord, de
larges traînées de suie mélangée à l’eau des gout
tières s’allongeaient du haut en bas, passant par
dessus les simulacres de croisées, escaladant les
appuis faux, les balustrades et les moulures. On
aurait dit une ancienne peinture moisie représen
tant une chevauchée de fantômes vus de profils, tous
ensemble, sur une route jaune par un clair de lune
gris. Il fallait cligner de l’œil pour se rendre compte.
J’ajouterai : cligner de l’œil énormément! Au bas,
dans la cour sombre, le concierge faisait pousser un
lierre entre les treillages verdâtres d’un bois peint,
certes plus vert que la plante douloureusement tor
due et crucifiée. Les traînées-fantômes se perdaient
dans ce fond de marécage. Juste en face de moi, à
la hauteur de mes regards, une tache nuageuse,
gris-pâle sur gris foncé, prenait la forme d’une créa
ture bossue, pauvre, demandant une aumône, la
tête voilée sous un suaire; dans un angle, une autre
tache, bombée au milieu par une excroissance de
moisissure, avait l’aspect d’une gigantesque arai
gnée velue, se tapissant pour sauter. Quand la
sécheresse gagnait un endroit, ces images funestes
s’effaçaient pour ne plus reparaître qu’en jaune-pâle
sur fond blanc : mais les longues traînées subsis
taient toujours, noires comme si un doigt trempé
dans une encre épaisse les avait dessinées féroce
ment. On ne voyait point le" ciel au-dessus. On ne
le voyait jamais. J’insiste, parce que des tas de jolis
LA SANGLANTE IRONIE
213
logements parisiens, même plus chers, des logements
bien meublés à l’intérieur, ne reçoivent pas du tout
la lumière vraie ; ils sont très sains, très clairs si
on veut, ils ne tueront pas leurs locataires, ils au
ront des commodités délicieuses et inattendues,
mais ils ne permettront pas au jour du ciel d’entrer.
A Paris, pour les demi-bourses, on fabrique du jour
spécial qui se compose de peintures grises et de
murs jaunes ou blancs. Les habitants des ChampsElysées s’emparent du soleil, qu’ils leur renvoient
ensuite, sucé comme une orange,, un soleil blafard
dont on garde les rayons dans un magasin afin de
les faire copier par d’habiles ouvriers... Les grandes
artères (Dieu, que ce mot est spécial!) ont un plein
midi, pas d’aurore ni de crépuscule ; les rues ordi
naires ont un jour de décembre, un ùecw jour de
décembre; les appartements sur la cour n’ont jamais
de jour vrai dans toute cette pacotille de jours fanés,
quoique sortis du ciel, première manufacture. On
leur arrange des réverbérations : tel fond jaune,
quand il n’a pas plu, donne une illusion de soir
d’automne glissant sur des feuilles mortes; telle
peinture à l’huile, revêtant des persiennes riches,
donne l’idée d’un matin un peu mouillé de rosée ;
tel crépissage rugueux fait songer aux petits galets
d’une plage écumeuse; et les paysages lunaires
sont, en général, représentés par les murailles les
plus malpropres, où s’infiltre une espèce de mouron
vert-de-gris à reflet d’argent.
•214
LA SANGLANTE IRONIE
En visitant des logements
petits, pas cher,
à la suite de ma maîtresse, j'ai fait mon tour de
l'existence factice que l’on mène ici, et je suis dé
goûté de bien des choses, revenu de bien des pays,
sans y être allé.... Economie!... J’ai vu, dans un
appartement, une chambre à coucher donnant sur
une cour large d’un mètre et longue de trois. Des
deux côtés, des plombs, très artistiquement condi
tionnés, avec des grillages de fer forgé d’une délica
tesse charmante ; la cour montait en entonnoir jus
qu’à une plaque d’acier teinte en bleu de ciel, un
morceau réussi de peinture, très apparent. Il fallait
près de dix secondes au regard pour gravir ces huit
étages de maisons. Comme la chambre devait être
claire, au lieu de fenêtre une baie vitrée tenant tout
un panneau, et, derrière, des barres de fer espacées à
peine d’une main, car il faut avoir de la sécurité chez
soi. Grangille était un peu effrayée.
« Allons donc ! lui dis-je, en drapant un store de
mousseline blanche, ce sera merveilleux, on n’y
verra plus du tout. »
Et d’ailleurs, cette chambre ne valait pas un en
tresol. Oh ! les entresols qui éveillent toujours,
m’a-t-on dit, une pensée de volupté chez les vieux
garçons ! j’en connais un de cinq pièces, toutes sur
la cour ; on allume le gaz dans la cuisine, et, comme
les cinq pièces font le tour de la cour, la dernière
des chambres est éclairée par le bec de gaz qui brûle
vis-à-vis de sa croisée. On peut regarder l’heure à
LA SANGLANTE IRONIE
215
une montre de dimensions raisonnables, on jouerait
du piano en ayant soin d’avancer le piano... On peut
lire, mais le titre de son journal seulement.
Le croira-t-on ? Un mystérieux attrait se cache
dans ces dessins hallucinants des murs. J’ai fini
par aimer le mien, ce grand tableau couleur de vices
et d’abjections. J’y ai trouvé des secrets, je m’y suis
consolé un instant d’une douleur plus lancinante que
celle de ne pas voir le jour véritable, et, de douleurs
en douleurs, j’en suis venu à regretter cette carte des
tristesses où je suivais la marche de mes quotidien
nes révoltes avec la trace des nouvelles ondées. Je
crois que la gaieté réside dans les choses que nous
fabriquons, car nous faisons grotesque: la nature
n’est pas gaie, elle est indifférente par-dessus tout;
l’humanité n’est pas gaie, elle n’a pas le temps de
rire; tandis que mon grand diable de mur lépreux,
complètement en dehors de la vie, ce mur aveugle
qui ne se trouait même pas d’une fenêtre béante, se
mettait à rire.quelquefois d’un rire formidable ; je
le sentais trépider au passage des omnibus et des
fiacres, il dansait sur place; de ci, de là, comme des
taches de sang séché, recuit depuis des siècles, il lui
venait des rougeurs noires ; il était content, il
m’écrasait de sa joie, resplendissait, exultait.
Quelle banale malice que de découvrir la beauté
d’une fleur? Les fleurs se fanent. Au contraire, lui,
mon mur, plus il se fanait, plus il était beau et plus
nous étions bons amis.
216
LA SANGLANTE IRONIE
« Tu n’es pas gentil, me criait Grangille, en train
de nouer des rubans sur un chapeau de paille ; nous
pourrions sortir, il ne pleut guère aujourd’hui, et tu es
là, les yeux écarquillés devant ce mur ! »
« Sortons, ma chérie ! »
Dehors, je me laissais conduire par elle. Son bras
posé sous le mien, faisant la dame et s’admirant
dans les glaces des boutiques, avec, de temps en
temps, une tape à son chignon, elle m’expliquait
que nous allions voir des jardins. Elle me mena
dans tous les squares et dans tous les parcs fameux.
Quand j’y arrivais, j’étais tellement brisé, j’avais
tellement lu d’affiches, évité de voitures, pris de
tramways pour nous raccourcir, et acheté de peti
tes tartelettes p)our attendre le dîner, que je
voyais les objets à travers un brouillard. Je me rap
pelle un jardin surtout, celui des Buttes-Chaumont.
Nous avions couru toute la journée pour l’atteindre.
En voyant se dérouler ce panorama de carton pein
turluré, ces arbres en papier de soie frisée, cette eau
limitée par des ovales ou des ronds de marbre et
ponctuée de canards mécaniques, une horreur me
serra la gorge.
« Oh ! non ! non ! non ! hurlai-je, c’est impossible... »
« N’est-ce pas que c’est beau ? » murmura Gran
gille, toute fière de mon admiration.
« Tu es contente, alors ? » bégayai-je, n’ayant pas la
force de lui enlever sa jouissance par des protesta
tions de mauvais goût.
LA SANGLANTE IRONIE
217
Et, sans étonnement, les gens, autour de nous,
avaient l’air de vivre !...
Les visites aux monuments publics furent moins
dures. J'eus l'envie de grimper pour m'étourdir. De
là-haut, nous retrouvions le ciel, d’où je conclus
naïvement qu'à Paris les couchers de soleil sont ré
servés aux tours et aux clochers d’églises : c’est un
article pour le clergé, qui se paye vingt-cinq centi
mes l’heure, mais nous ne pouvions pas, hélas,
nous l’offrir tous les soirs.
Une fois, comme je me plongeais dans mon étude
favorite, assis dans mon fauteuil ^occasion vis-àvis de mon mur, et le corbeau Julien perché sur mon
épaule, Grangille eut avec moi une discussion qui
dégénéra en querelle., ce fut même notre première
querelle sérieuse. Elle désirait voir un théâtre ; des
affiches lui avaient monté la tête, elle parlait, par
lait, criant, se démenant, secouant des objets d’un
même mouvement inutile et frénétique. Chacune de
ses intonations semblait grossie par les échos de
la muraille.
« Tu tiens la caisse, disais-je, essayant de plai
santer, et tu sais mieux que moi que nous sommes
fort gênés en ce moment. Le moindre spectacle
nous coûtera un louis... Tu n’est pas raisonnable,
mon amour ! »
Et je souriais, pensant que la petite bâtarde du
docteur Granger, la paysanne pervertie, se civilisait
extraordinairement. Elle bouda, selon son habitude,
13
218
LA SANGLANTE IRONIE
puis elle ôta l’oiseau de mon épaule et le remit dans
sa cage d’un geste brusque. Cette cage, de modeste
osier jadis, était maintenant une élégante maison
clochetéede clochetons dorés, possédant, ô dérision,
un miroir à l’intérieur pour que l’image lamentable
du corbeau pût se reproduire tout à son aise.
« Mais nous 11e verrons plus rien, alors, si ça con
tinue! Vous êtes deux tristes personnages!... Passe
encore pour Julien de demeurer comme ça immo
bile des jours entiers ! »
Ce rapprochement m’agaça. Je supportais le cor
beau pour lui plaire ; m’attribuer les mœurs de
cette sale bête me révolta plus que l’aurait fait une
réelle injure, ou bien encore un refus d’amour.
« Pour mon humble part, répondis-je un peu sè
chement, je n’ai pas cessé de tourner dans une com
plète obscurité depuis que je suis ici. Je ne vois donc
rien. Je ne te vois même pas telle que tu es. Il y a
un mur entre nous, cela est certain, et tu cherches
à l’épaissir tous les jours davantage. Prends garde,
Grangille, je me lasserai de ta conduite ; tu es insa
tiable, tu -veux courir, monter en voiture, descendre
d’omnibus; nous irons, de ce train-là, droit à la mi
sère. Mon cher père, qui ne veut plus entendre pro
noncer mon nom,n’augmentera pas mes rentes de si
tôt... »
Elle eut un éclair dans ses doux yeux bruns.
« Dis tout de suite que je te ruine ! »
« En effet, ripostai-je, nous nous ruinons la
LA. SANGLANTE IRONIE
219
santé. Nous 11e vivrons pas vieux, j’en suis con
vaincu. Moi, je sens qu’une maladie me guette, j’ai
le vertige. »
« Tu n’aimes pas Paris, toi ! »
« Ce mur ? »
Et je lui désignai la maison d’en face. Elle fit cla
quer ses doigts en redressant son chignon.
« Je sais bien le moyen de nous rendre plus
heureux », soupira-t-elle, s’appuyant sur le dos
sier de mon fauteuil.
« Lequel? je souscris d'avance à tout ce que tu
voudras, car j-e suis exténué, je l’avoue, et je rêve
de changer de mur. »
« Tu devrais chercher à gagner de l’argent, voilà
mon idée ! »
« Hein ? moi, gagner de l’argent ? »
Je me levai d’un bond, je la pris par le bras un
peu rudement.
« Grangille, lui criai-je dans la figure, tu viens de
dire de vilaines choses. Nous ne sommes pas riches,
et nous pouvons cependant vivre avec ce que nous
avons. Pourquoi veux-tu m’envoyer au diable sous
prétexte d’argent à gagner? Tu 111’as dépaysé; j’étais
un ours là-bas, ici je suis un oiseau triste. Mon na
turel ne changera pas. Je ne veux pas me mêler à
la vie qui gronde derrière ce grand mur noir.;.. J'ai
souvent des révoltes furieuses au dedans de moi; en
me lançant dans, cette tourbe, mes révoltes éclate
raient au dehors, et ce serait très malheureux. D’ail
220
LA SANGLANTE IRONIE
leurs, de quel droit irais-je demander des positions
quand de plus pauvres n’en trouvent pas? Voyons,
comprends-tu ? »
Elle eut un ton sentencieux pour me répondre :
« Oh ! je comprends ! C’est que tu es paresseux.
Dans la vie on doit toujours travailler. »
Je me radoucis pour lui répondre à mon tour :
« Mais tout individu qui peut ne pas travailler
trouvera mille occupations sérieuses. J’attends que
tu demeures plus tranquille pour te le prouver, ma
chère petite; nous avons visité beaucoup de monu
ments publics, il reste encore les bibliothèques et les
musées. »
Elle se mordit les lèvres.
« Je ne suis pas une savante, moi ! »
Et elle ajouta:
« Nous serions bien sages. Toi, tu sortirais pour
aller à tes affaires, moi je garderais la maison et je
te ferais de bons plats de notre pays. »
« La maison ! »
Je la fis pirouetter sur ses talons et lui montrai ce
qu’elle appelaitsamciison, ces deux chambres obscu
res, ce lit de fer, cette descente de lit usée, malpropre.
« On ne peut mener ici qu’une vie factice », mur
murai-je, serrant les dents.
« Factice 1 Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Cela signifie qu’un poirier de chez nous trans
planté dans la cour ne produirait que des poires en
carton. »
LA SANGLANTE IRONIE
291
« Pourtant, moi. une pauvre jeune fille ignorante
(elle accentua le mot), je suis heureuse dans ces
deux chambres comme si j’y étais née. »
Je la regardai, pensif.
« Parce que, balbutiai-je, songeant qu’elle n’en
tendait pas du tout mon langage à certain moment,
parce que tu es la Vie elle-même, c’est-à-dire une
monstruosité. »
Elle fondit en pleurs, ne retenant que le qualifi
catif de monstruosité, humiliée dans sa coquet
terie.
Ce soir-là, elle refusa de se coucher près de moi.
N’est-ce pas toujours au lit que la femelle attend le
mâle pour prendre sa traîtresse revanche? Là, je
lui promis, conclusion d’amoureux, que j'irais le
lendemain, muni de la recommandation de mon
père, chez une Grand’Lande de Champassé, notre
arrière-cousine.
« Si tu ne le fais pas, me déclara Grangille tré
pignant, j’irai, moi, trouver notre cousin Fermiette,
rien ne m’en empêchera, je me mettrai fille de bou
tique dans son épicerie. »
Sa généreuse proposition me causa un fou rire
inextinguible.
« Et tout cela, pensai-je, en me réveillant au cri
sinistre qui me hantait, tout cela pour vivre da
vantage !... »
« Limande à frire ! à frire /»
Cette Grand’Lande de Champassé s’appelait
222
LA SANGLANTE IRONIE
maintenant madame Ludovic Siméon, tout simple
ment. C’était la demoiselle vêtue de soie verte, la
libellule émeraude que j’avais aperçue, comme en
un rêve d’enfant ébloui par une fête, à un bal de pré
fecture. Sa coiffure, formant des antennes majes
tueuses, me restait piquée dans la mémoire. Elle
devait approcher de ses trente ans. Je me la figurais
solennelle et un peu matrone, une grosse banquière
aux poches pleines d’écus. Quand je sonnai à la
porte de son hôtel, rue Blanche, je faisais des vœux
pour ne pas être reçu. Ces gens-là n’avaient qu’à
m’accueillir favorablement, et je devenais un em
ployé de bureau quelconque pendant que Grangille
s’émanciperait le long des boutiques de la capitale.
Et Dieu savait ce que Grangille rencontrerait sur les
trottoirs ! Un domestique en livrée vint m’ouvrir ;
je sentis mes pieds, chaussés de belles bottines ver
nies, s’enfoncer dans une mollesse d’herbe fraîche ;
un tapis vert, épais comme un gazon, me conduisit
dans un salon tendu de drap rouge où j’attendis une
heure. Je passai par toutes les phases du dépit.
J’avais joint ma carte à celle de mon père, qui
demandait, pour moi, une réception cordiale, mais
point de billets de banque, et, que diable ! on aurait
pu m’introduire sans tant de cérémonie ! Dans un
angle du salon, une pièce à peu près nue, on voyait
un solide coffre-fort servant de jardinière, le comble
de l’impertinence. Des feuilles d’azalées, des feuil
les de précieuses fougères sortaient du coffre en un
LA SANGLANTE IRONIE
233
épanouissement moqueur de plantes riches qui bai
gnent leurs frêles racines dans un fumier d’or et ne
craignent pas les intrus ; au moins ce fut ma pre
mière observation à leur sujet; plus tard, elles
m’attendrirent, ces pauvres folles, prisonnières de
leur fortune. Le domestique souleva une portière,
m’adressa un signe respectueux. J’entrai dans le
sanctuaire, un cabinet-, où, déjà, brûlait deux lam
pes sur un bureau d’ébène, bien que le cadran de la
pendule n'indiquât pas plus de cinq heures. J’eus
les yeux tirés par ce cadran, un cercle de lumière
mystérieux se mouvait autour de lui, allant, ve
nant, semant des étincelles. J’appris depuis que le
balancier de diamant est une spéciale invention de
la banque parisienne et représente, en ce monde, la
banalité du luxe dans tout ce que cette banalité a
de hideux. En effet, dès le seuil, le maître de la
maison vous dit : « Vous savez que je suis riche, un
diamant par heure, tic-tac, tic-tac, le temps vaut de
l’argent, tic-tac, tic-tac, mes paroles sont d’or, tictac, et vous me prenez autant d’étincelles que de
secondes, tic-tac.... »
J’étais' médusé par lé balancier millionnaire. Je
murmurai des phrases décousues.
« Enchanté, monsieur, de faire votre connais
sance, me répondit le M. Ludovic Siméon, mais
puisque vous ne venez pas pour affaire, veuillez
aller saluer ma femme.
Il se leva, regarda le cadran qui jetait, toujours
224
LÀ SANGLANTE IRONIE
des lueurs magiques au fond de son ténébreux ca
binet, puis, tic-tac, tic-tac, il me poussa sous une
draperie, du côté gauche. Je m’enfonçai, ahuri, de
portière en portière ; je n’avais seulement pas vu
celui qui me recevait. Etait-il jeune, était-il vieux,
était-il blond ou brun ? Tic-tac, et demi-tour à gau
che ! Il n’avait certes point le loisir de dépenser un
diamant avec ma chétive personnalité, ce monsieur!
« Mon ami, me dis-je, tu viens de te conduire
comme un parfait nigaud. Tu voulais une position
sociale, et on t’expédie dans un salon pour y faire de
la tapisserie, ce n’est guère flatteur ! »
Je m’arrêtai devant un groupe de dames qui
mangeaient des gâteaux et buvaient des tasses de
thé. Cette mise en scène me rappela immédiatement
une aventure de ma jeunesse, durant laquelle on
m’avait pris pour un larbin du préfet.
« Attention ! » me dis-je encore.
Une espèce de gouvernante me dévisagea.
« Vous voulez voir madame Siméon? Est-ce pour
une œuvre de charité ? Vous êtes peut-être l’accor
deur de la maison Pleyel ? »
Je me mis à rire.
« Ma foi non, madame. Je suis envoyé par M. Si
méon pour offrir mes respects à votre maîtresse. »
Rien ne vous remet les gens à leur place comme de
deviner leur qualité au premier abord. Cette hile
découvrit ma carte spontanément dans un plateau
japonais, et elle m’entraîna sous une dernière por
LA SANGLANTE IRONIE
225
tière en y employant mille égards. Je cherchais des
yeux madame Siméon, née Grand’Lande de Champassé ; je n’apercevais pas la moindre trace de
femme dans ce boudoir tout fanfreluché de tulle
et de dentelles, comme ces barcelonnettes que l'on
expose à la vitrine des grands magasins des boule
vards. Allait-on me présenter à un nouveau-né ? La
gouvernante roula une espèce de couchette soyeuse,
bleu pâle, ornée de ruches de mousselines et de
nœuds frivoles; de là-dessous, une voix s’éleva, une
tête se dressa, une main se tendit.
« Vous êtes le bienvenu, monsieur d’Hauterac.
Nous sommes donc parents? Ah! si ma mère vivait,
comme elle nous détaillerait vite notre arbre généa
logique ; mais la pauvre chère est morte. Moi,
je suis en train de la rejoindre, et je ne suis pas fer
rée du tout sur les diverses branches de la famille.
Asseyez-vous là, près de moi, nous causerons. Estce que je vous fais peur, mon petit cousin? »
La voix de cette navrante créature donnait une
angoisse ; elle chutait tout d’un coup dans un rire
saccadé qui pouvait être aussi bien un sanglot. La
gouvernante se retira, nous laissant seuls. Je pris
un siège, et je claquais des dents en formulant une
réponse polie.
Le reflet d’une lampe tombait sur la couchette
roulante de la malade ; elle ne me sembla pas plus
grande qu’un long berceau de fillette, et il y avait là
un corps de femme, étendu, le corps de la belle de13.
226
LA SANGLANTE IRONIE
moiselle aux antennes d’émeraude, de la légère
danseuse, si pimpante, si svelte ! Cette riche misère
me poignait, je n’osais pas regarder; pourtant, une
curiosité me fit lever les yeux, et nos regards se
heurtèrent douloureusement.
« Vous êtes stupéfait, n’est-ce pas? » me dit-elle
avec un sourire amer.
« Non, madame, car tout en vous plaignant je
vous admire encore, et je vous reconnais bien. »
Elle avait la figure chiffonnée par les souffrances
nerveuses, mais ses cheveux blonds ondulés, ses
yeux bleus immenses dans lesquels se réfugiait son
ardent désir de plaire, son teint pâle et duveté d’un
peu de poudre, la rendaient divinement jolie. C’était
la fleur fauchée prisonnière d’un coffre-fort, ayant la
tige pourrie par son fumier d’or et voulant séduire
malgré la tristesse de son existence.
« Vous êtes un bon courtisan », soupira-t-elle.
Sa petite main maigre, d’une exceptionnelle blan
cheur, me serra les doigts, et, câlinement, sa tête se
pencha sur ses oreillers de satin.
« Certes, on ne me donnerait jamais trente ans,
reprit-elle ; je mets ma coquetterie à dire mon âge tout
haut, car j’ai l’apparence d’une fillette quelquefois ! »
« Moi seul ai vieilli, madame, depuis que je vous
ai vue. Hélas ! On s’ennuie loin du soleil ».
« Vous regrettez donc votre Périgord, ces horribles
Méridionaux à l’accent si vulgaire, d’esprit si brouil
lon? »
«Je regrette seulement les collines et les roses. »
Elle murmura, comme se confiant une- chose à
elle-même.
« Vraiment, je suis enchantée de me découvrir un
petit-cousin ! »
Je ne pus m’empêcher de rire.
« Vous doutez de la parenté, madame ? »
« Non, non, monsieur Sylvain d’Hauterac. Ma
pauvre maman connaissait notre nombreuse famille
à un demi cousin près. Je suis sûre de vous, mais
je ne veux pas abuser du cousinage: nous allons
passer dans le salon où goûtent ces dames. Je fuis
leur société généralement, j’ai mes raisons ; cepen
dant, aujourd'hui, en votre honneur... Tenez, der
rière moi, vous trouverez deux poignées d’ivoire,
posez vos mains dessus, et sans effort je partirai...
Oh ! je 11e suis pas lourde. »
Lentement, comme une bonne d’enfant poussant
la voiture de son baby, je la roulai du côté des man
geuses de gâteaux. A notre entrée, ses prunelles
ardentes eurent une expression de triomphe; elle
avait son courtisan, selon son mot, et elle sentait cet
inconnu cousin bien mieux à elle que sa propre
femme de chambre. Devinait-elle en moi le réprouvé
qui gardait ses admirations pour les souffrants de la
vie et prenait en pitié les brutaux et les ‘bien por
tants? Une mystérieuse sympathie nous unissait
déjà.
Toutes les dames se levèrent avec empressement
228
LA SANGLANTE IRONIE
pour entourer la malade ; ce furent des oli ! des ah !
des ma chère belle! des ma pauvre mignonne! On
lui parlait la bouche pleine de ses friandises, et les
paroles sortaient très sucrées, mais je voyais errer
de ci, de là, des regards de commisération qui de
vaient lanciner la malheureuse. Une grande amie,
plus cajoleuse que les autres, sorte de fabuleuse
poupée à tête émaillée, aux yeux fixes, vêtue d’une
robe de peluche couverte de broderies de perles d’ar
gent, déclara qu’elle allait chercher M. Siméon; elle
se mit à voleter sur la pointe des pieds, affectant un
air léger qui m’indigna.
« Madame Mornas est toujours gracieuse », me
dit madame Siméon se tournant de mon côté.
Sous les soieries bleues pâles, je vis un frisson la
secouer, et ses ardentes prunelles ajoutèrent pour
moi seul :
« Cette madame Mornas marche, je suis paralysée,
et mon mari fait la différence... »
Ludovic Siméon était un homme de quarante-huit
ans, un peu chauve, de figure terne encadrée de
favoris roux; ses paupières tombaient à moitié sur
ses yeux incolores. On aurait juré qu’il n’avait que
du blanc dans l'œil, et cela donnait à toute sa per
sonne un aspect hermétique. Il fut aimable pour
notre jeune parenté, sembla très étonné de retrouver
sa femme au milieu du salon, et, sans doute, m’at
tribuant son changement d’humeur, me pria de re
venir souvent.
LA SANGLANTE IRONIE
229
Comment demander une position sociale à des
gens qui avaient besoin de ma présence ? Je n’osais
plus.
M. Simeon me poussa dans une embrasure de
croisée.
« Vous êtes surpris, n’est-ce pas ? murmura-t-il,
caressant ses favoris roux avec une complaisance
attendrie. Eh ! bien, mon cher monsieur, c’est ainsi
depuis cinq ans bientôt! Quel désarroi! Une femme
charmante ! Adorable !... J’ai couru toutes les villes
d’eaux, j’ai consulté tous les spécialistes. Rien à
faire! Les jambes sont immobilisées jusqu’aux
cuisses, et aucune trace de ce mal n’apparaît. Ça l’a
saisie un soir en revenant d’un bal. Crac !... Elle est
tombée comme une pauvre marionnette dont les fils
sont brisés. Il faut avouer que ces maladies nerveuses
sont horribles ! »
11 avait l’air d’un homme qui en pousse un autre
du coude pour essayer de s’apitoyer plus chaleureu
sement. Je répondis d’un ton un peu froid.
« Vous devez, en effet, souffrir beaucoup de cet
état de choses, monsieur ».
« Songez, continua-t-il, qu’il s’agit d’une mondaine.
Elle se désespère de ne pas pouvoir danser, aller,
venir, rendre ses visites. Elle ne jouit de rien; quel
ques promenades en voiture, puis des conversations
à domicile, et elle a des crises effrayantes qui l’em
porteront un de ces quatre matins. Une humeur !...
monsieur, une humeur détestable : elle envoie des
230
LA SANGLANTE IRONIE
objets fragiles contre les murs, égratigne sa gouver
nante, refuse brusquement de manger... Enfin, sa
pauvre mère en est morte, de la voir si furieuse. »
« Je comprends, risquai-je de nouveau, le cha
grin... »
Petit à petit, le banquier se montait. Il haussa
imperceptiblement les épaules.
« Ah ! bien oui, le chagrin ! Mais, mon cher mon
sieur, il y a des heures où la patience m’échappe à
moi-même. Ce n’est pas drôle du tout, une malade
exaspérée par les nerfs !... »
Puis il reprit d’un ton désolé, me serrant la main
avec un trémolo.
« Monsieur ! Monsieur ! Je suis cruellement
éprouvé, je vous assure ! »
Et il s’élança vers sa femme, qui lui faisait un
signe timide.
Je m’en allai de cette maison, le cœur serré,
m’imaginant la lutte de ce plus fort contre ce plus
faible ; et le pis est que je finis par donner raison au
banquier, car, selon la nature, il était juste de le
plaindre.
A ma rentrée, je trouvai Grangille dans une fumée
très âcre, penchée sur un fourneau à pétrole ; elle
cuisinait quelque mets du pays, et une odeur d’oi
gnon remplissait nos deux misérables chambres. Je
posai mes gants d’un mouvement rageur.
« Allons ! m’écriai-je, le ménage d’ouvrier, main
tenant ! Et tu penses que je rapporte la paye? »
LA SANGLANTE IRONIE
231
Grangille éclata de rire. Elle se tourna.
«Tu n’as pas le droit de me gronder, mon Sylvain,
puisque je cherche à faire des économies. Voyons!
N’est-ce pas gentil tout plein, ce fourneau, ces casse
roles, et ce couvert d’amoureux? »
« Mais, ma chère, cela sent la friture à renverser,
ici ! »
« Quelle histoire ! Pour une miette de beurre qui
aura glissé dans le feu ! »
« Grangille, tu me rendras insensé ! »
« Au lieu de me regarder comme ça, raconte-moi
ton voyage. »
Elle épluchait ses oignons d’un air digne, les
hanches dans le tablier blanc, les mains grais
seuses et des gouttes de sueur le long de ses joues
rouges.
« Non, vois-tu, c’est révoltant! Notre amour som
brera au fond de ce poêlon ! Je t’en prie, je t’en
supplie, laisse toutes ces saletés, dînons encore au
restaurant, nous ne sommes pas si pauvres ! »
Elle souriait, tirant sa langue.
« Moi, je veux voir un théâtre. Quelle nouvelle
me rapportes-tu ? »
Je me jetai dans le fauteuil, fermant les yeux,
mais n’arrivant pas à ne plus sentir.
« Je te préviens, j’irai dîner en bas »,lui déclaraije brutalement.
« Oh ! tu ne feras pas cette méchanceté. Il faut
s’habituer aux cuisinières, monsieur d’Hauterac ! »
232
LA SANGLANTE IRONIE
Je bondis sous l’injure qu’elle envoyait, par-delà
le mur lépreux, à mon père.
« Grangille ! Tu mériterais une dure leçon, saistu ? »
Elle riposta d’une voix extraordinaire que je ne lui
connaissais pas.
« Je te mets au défi de me chasser! D’ailleurs, je
te quitterai quand je voudrai; mais, toi, tu ne peux
pas te passer de moi. Je tiens ta vie, entends-tu bien,
Sylvain, je tiens ta vie !... »
Et, le front levé, la lèvre dédaigneuse, elle vint me
mettre sous le nez ses deux jolis poings crispés qui
sentaient l’oignon.
LA SANGLANTE IRONIE
233
VIII
Nous étions tous les deux dans un coin du bou
doir, pendant que les invités se pressaient autour
des valseurs du cotillon. À ce moment de la nuit où
le bal resplendissait, lasse d’en avoir fait courageu
sement les honneurs, Jeanne Siméon cherchait à
s’isoler le plus possible. Je la connaissais bien,
maintenant; j’avais appris à deviner ses moindres
caprices de la malade, et je m’isolais comme elle, je
tâchais de lui faire oublier ses idées lugubres en fei
gnant de croire debout.
« Je me sens mieux », me dit-elle, avec un regard
humide, tandis que je m’appuyais familièrement
sur sa couchette roulante.
Elle ajouta, un peu confuse :
« Je suis une égoïste, n’est-ce pas? Je vous acca
pare, mon pauvre Sylvain ! »
234
LA SANGLANTE IRONIE
« Vous savez, lui répondis-je, que je suis toujours
heureux de m'éloigner des foules en votre compapagnie. »
Une lampe, à globe teinté de rose et juponné de.
dentelles, jetait des reflets de lointain soleil mourant
qui caressaient doucement notre intimité. Le guéri
don voisin portait encore les derniers livres que
nous avions lus, l'album d'estampes curieuses trouvé
par moi chez un antiquaire de la rue du Bac, une
collection de vieux bijoux qu’elle aimait à trier, et
mon bouquet de tubéreuses offert le soir même..
Nous appelions ce salon, tout tapissé de précieuses
étoffes, notre sanctuaire. A droite, une draperie de
satin bleu, relevée sur un store de gaze argentée,
formait le médaillon Louis XV du paysage Watteau
que nous présentait les perspectives de la serre. Vu
à travers ce brouillard délicat, le fouillis des grandes
plantes s’enguirlandant de jasmin d’Espagne et d’or
chidées, prenait des apparences de forêt mysté
rieuse. A gauche s’ouvrait la porte donnant sur le
bal : des couples tourbillonnaient dans un lumineux
fond de damas jaune, comme une poursuite de pa
pillons dans la chaude clarté d’un plein midi. La
musique nous parvenait plus caressante, et, si on ne
nous voyait pas, notre atmosphère de soyeuses ténè
bres nous permettait de tout contempler sans fati
gue. Pour ma part, je ne rêvais pas de meilleure
manière de danser.
« Comme ces gens-là s’amusent !» dit ma cousine
LA SANGLANTE IRONIE
,235
débouchant son flacon de sels, dont le bouchon était
un gros saphir.
« Regardez bien, m’expliqua-t-elle, voilà nos cotillonneurs qui font la haie en arrondissant des pal
mes d’or. Chaque danseuse a reçu un oiseau-mouche
de couleur différente, et va le lancer sur les palmes.
Ces oiseaux sont en plume naturelle, munis d’un bec
pointu : ils s’accrocheront n’importe où comme des
petites flèches, et le valseur qui en recevra un devra
danser avec la valseuse dont la coiffure portera la
même nuance que celle de l’oiseau lancé. Vous n’a
vez jamais vu de cotillon, disiez-vous ! J’ai voulu
vous faire la surprise complète, et j’ai commandé
des accessoires dignes d’être examinés, monsieur
mon cousin... mais regardez ! regardez ! Vous ne
m’écoutez pas ! »
« Je vous remercie, ma chère cousine, j’examine...
de tous, mes yeux, et je constate que les hommes
ont l’air stupide : ils portent leur palme comme une
queue de billard. »
« En revanche, les jeunes filles sont gracieuses »,
riposta Jeanne Siméon.
Un oiseau lancé plus fort que tous les autres vint
s’abattre jusqu’à nos pieds. II. était d'un beau rouge
rubis ; son bec en corail luisait dans ses plumes
ébouriffées.
« Pauvre petit fantôme d’oiseau ! » balbutia-t-elle,
se penchant.
Je le ramassai.
236
LA SANGLANTE IRONIE
« Mais, clit-elle d’un ton impatient, vous auriez
le droit d’aller réclamer votre danseuse. Elle est
coiffée d’une fleur pourpre, d’un coquelicot, et je
vous autorise à la chercher. Allez, Sylvain, vous me
ferez plaisir. »
Elle respirait son flacon, la tête penchée. Je lui
posai l’oiseau dans les cheveux d’un geste mutin,
car je jouais au collégien avec elle.
« Non, puisque ma danseuse à moi ne danse pas.
J’ai, du reste, la terreur de ces sortes d’expéditions,
chère madame. »
« Sylvain, répondit Jeanne, de plus en plus con
fuse, vous êtes un homme trop raisonnable ; ce n’est
pas de votre âge... »
Il y eut un silence. Nous nous trouvions à une
heure critique. Tout un été de confidences et de ner
vosités échangées nous prédisposait aux pires folies.
Je la regardais, il est vrai, comme une sœur à qui
l’on raconte des choses tendres, mais elle me traitait
en collégien dangereux, et de cette situation mal dé
finie devait sortir quelque fabuleuse sottise. Je le
sentais tellement que je m’efforçais d’être gai pour
éloigner tout abandon.
Ma cousine avait, elle aussi, sa robe de bal : un
flot de moire blanche l’enveloppait ; ses cheveux
ondés s’ornaient d’une aigrette de diamants, et elle
balançait un éventail merveilleux. Décolletée, des
torsades en perles fines ruisselaient sur sa peau pâle,
d’un orient plus limpide que celui des larmes blan
LA SANGLANTE IRONIE
237
ches semées sur elle à profusion. Ses yeux, assom
bris par de récentes souffrances, se cerclaient d’un
anneau bistré, mais ses grands cils en se baissant
les rendaient bizarrement voluptueux.
Madame Jeanne Siméon passait pour une hysté
rique dans son entourage, et je la craignais un peu,
comme on craint un bel animal féroce tout en re
grettant de le voir à la chaîne.
« Sylvain, me dit-elle, m’éventant le front, nous
ne touchons jamais au sujet scabreux. Cette nuit,
pourtant, me semble propice... On devise d’amour,
les nuits de bal... et entre nous ce serait très ridicule
de faire les prudes. Je suis une morte, je puis bien
conserver vos secrets. Répondez-moi franchement,
cela m’intéresse. Qui est votre maîtresse ou votre
fiancée ? »
« Vous êtes d’une terrible curiosité, madame !
Hier, vous vouliez absolument que je vous dise où
j’avais découvert les anciennes gravures de votre
album, aujourd’hui vous désirez jouer avec mes pé
chés de jeunesse... Fi donc ! vous ne saurez rien. »
« Je me rappelle qu’une fois nous nous prome
nions dans la serre, Sylvain ; vous déclariez à mon
mari que les Parisiennes vous laissaient indifférent
parce qu’elles étaient plus mal chaussées que les
méridionales. Posséderiez-vous la princesse Cendrillon ? Oh ! je voudrais tant savoir ! »
« J’ai dit cela, ma cousine? Excusez-moi, je n’ai
pas encore vu vos pieds... »
238
LÀ SANGLANTE IRONIE
« Je ne vous demande pas cette flatterie, mon cou
sin (elle respirait toujours son flacon). Mes pieds
sont loin, ils sont dans la terre comme les racines
des arbres... Oh ! je voudrais savoir ! »
Et, se berçant sur ses oreillers de mousseline, elle
pâlissait de plus en plus.
« Ma cousine, murmurai-je, angoisse, vous pren
driez peut-être volontiers une glace... J’aperçois un
plateau... •»
Je fus ridicule en pure perte. Elle s’écria, riant :
« Sylvain ! Quelle banalité ! Vous m’offrez une
glace, à moi qui suis la pierre tombale, à moi qui
suis la statue de marbre couchée dans le cimetière.
Vous ne pensez pas que l’on puisse rafraîchir, de
gaieté de cœur, un cadavre condamné à l’enfer en lui
proposant un verre de sirop ! Vous n'êtes pas chari.table, mon cher ami. »
Son espièglerie favorite était de rappeler aux gens •
qu'elle ne vivait plus, et elle le faisait en termes dé
solants. Pour se venger du dédain de son mari, qu
s’occupait d’elle devant son monde et l’oubliait
quand le salon était désert, pour effrayer toutes ces
frivoles jeunes femmes qui mangeaient ses gâteaux,
buvaient le thé de ses lunchs et la raillaient en mar
chant sur leurs pointes derrière son fauteuil, élle
jonglait avec des phrases macabres. Elle riait d’un
rire frais, et ses paroles cliquetaient comme des os
de squelette. Cette femme avait le génie de la mort.
Elle était à la fois gracieuse et belle, comme ces
LA SANGLANTE IRONIE
239
belles chrysanthèmes blanches qui évoquent tous
les parfums des jardins d’automne où souffle déjà le
vent d’hiver.
« Si je vous ordonnais de me dire tout ? » repritelle, en déchiquetant les bords de son éventail.
« Ma cousine, répondis-je enfin, espérant qu’elle
se calmerait, je n’ai ni maîtresse, ni fiancée. J.e crois
posséder seulement une amie, mais elle me taquine
d’une façon abominable, ce soir ! »
Il y eut un nouveau silence. Jeanne Siméon se
renversa, me regardant, les yeux fixes.
« Vous devez mentir... Oui, vous mentez. »
« Je vousj lire, chère amie, quejene vousmenspas.»
Je mis peut-être une certaine conviction dans
mon accent. Elle me sourit.
« Moi, reprit-elle, j’ignore toutes les passions, et
je partirai sans avoir connu d’autres joies que celles
des banquiers. Oh ! les femmes riches sont bien
heureuses ! (Elle comptait sur ses doigts.) Attente
chez la couturière en vogue, promiscuités aux
courses et aux bains de mer, premières théâtrales
où l’on revoit toujours le même ténor et toujours le
même comique ; et, à l’intérieur, les trahisons de
la meilleure amie... J’allais négliger les chiffres de
mon époux, qui, tous les trimestres, additionne en
ma présence des sommes roulées dans du papier...
Mon cousin, j’ai la nostalgie de la faute. Ne vous
moquez pas de moi. Je voudrais .avoir commis une
de ces erreurs qui servent de canevas aux roman-
240
K*
Ü J
V
;
LA SANGLANTE IRONIE
ciers prétendus mondains. Moi, la mondaine, je n’ai
pas trompé mon mari que je n'aimais pas, et cela
me manque... Je suis trop punie pour 11e pas avoir
péché du tout... Sylvain ? »
« Madame ? »
Et je la regardais, ahuri.
« J’ai une idée baroque, Sylvain ; voulez-vous être
mon amant ? »
Je m’étais redressé, suffoqué.
« Madame, répliquai-je, me mordant la lèvre, car
la plus simple raillerie devenait, vis-à-vis d’elle, une
épouvantable injure, vous abusez de votre beauté, je
vais me plaindre. »
« Oh ! je sais bien que vous 11’en abuserez pas,
vous ! » riposta-t-elle, m’effleurant le visage de son
éventail.
Que lui répondre ? Je me mis à genoux dans un
coussin, et, de mes mains frémissantes, j’emprisonliai ses frêles poignets de nerveuse.
« Vous voulez nie chasser du paradis, Jeanne ? »
bégayai-je.
Pourquoi lui dis-je tout naturellement Jeanne,
alors que je pouvais la nommer ma cousine, selon
mon habitude ?
« Oui, je vous scandalise, reprit-elle en m’aban
donnant ses mains et lâchant l’éventail qui glissa
sur le tapis, mais je n’ai plus la force de lutter contre
mes caprices, vous le savez. Traitez-moi de perver
tie. Du reste, aurez-vous longtemps à 111e mépriser?
LA. SANGLANTE IRONIE
241
Voilà toute la question. Si les femmes connaissaient
l’époque précise de leur mort, elles seraient moins
réservées, je vous assure. Eh bien ! je vous aime,
m’entendez-vous ? »
Ses yeux, sous ses grands cils, eurent une lueur
singulière. Pourtant elle riait.
« N’est-ce pas que c’est drôle ? » ajouta-t-elle.
Je faisais une assez triste figure, et elle s’amusait
de me voir à genoux devant elle, les joues en feu
comme un petit garçon.
« Oserai-je vous demander, à mon tour, ma cou
sine, si les caprices de ce genre vous durent plus
longtemps qu’un bal ? »
Je posai respectueusement mes moustaches, rien
que mes moustaches, sur ses mains fluettes.
Avec violence, elle jeta ses bras autour de mon
cou, sa tête s’inclina sur mon épaule.
« Je t’en prie, soupira-t-elle, n’aie pas l’air d’avoir
peur de moi. J’ai résolu de t’adorer jusqu’à mourir.
C’est un suicide que je choisis, et je le trouve déli
cieux. »
Que devenir ? M’échapper de ses bras ? Je risquais
un scandale, car elle aurait crié sa passion tout
haut. Me moquer ? Je n’en avais pas l’envie, et pour
lui donner de sages conseils je n’étais pas assez
médecin. D’ailleurs, depuis quelque temps, sa
beauté, s'idéalisant chaque jour davantage, me trou
blait au point de me causer une vague sensation de
volupté quand je m’approchais d’elle.
14
242
LA SANGLANTE IRONIE
« Jeanne, dis-je d’une voix brisée, vous êtes donc
une enfant ? J’espérais vous guérir de vos souffances .
morales, et non vous en donner de nouvelles. Quel
rôle me faites-vous donc jouer, mon Dieu ? Votre
mari est là, tout près ; vos invités peuvent pénétrer
dans ce salon... »
Elle me ferma la bouche par une caresse qui n’é
tait pas le baiser d'une morte, j’en réponds, et je vis
qu’elle avait les dents très saines, bien rangées, bien
étincelantes ; son haleine sentait le musc : un
étrange parfum s’exhalait d’elle-même, ne prove
nant pas de ses eaux de toilette.
« Je ne veux rien de toi, répliqua-t-elle en retom
bant dans ses oreillers. Tu n’as ni- fiancée, ni maî
tresse, dis-tu. Alors qui t’empêche de te laisser
aimer ? Tu viens ici une fois toutes les semaines,
cela ne te dérangera pas de continuer ; nous causons,
nous dînons ensemble, tu m’offres des fleurs : tu
n’iras jamais plus loin. Lorsque je serai morte, tu
n’auras pas besoin de me pleurer : je ne suis pas
une sentimentale à la façon des héroïnes de poèmes.
Je n’exige pas de serment. Mon mari a pour maî
tresse mon amie intime, madame Mornas : puis-je
prendre pour amant mon cousin, monsieur d’Hauterac ? C’est presque permis. La morale ? Il nous est
bien impossible de l’outrager ! Je suis une malade
que tous les spécialistes condamnent... Oui, je me
sens absolument libre d’aimer à ma guise l’homme
que j’aurais pris pour mari si je l’avais rencontré
LA SANGLANTE IRONIE
243
étant jeune fille. Tu m’objecteras que je suis plus
âgée que toi, mais les morts n’ont pas d’âge. »
Et elle eut un sourire diabolique. J’étais navré.
« Jeanne, je vous préviens d’une chose : vous me
troublez malgré votre situation de malade, et il y a
des folies qui sont contagieuses. Ceci ressemble bien
à de la peur, mais je serai loyal jusqu’au bout. Tant
pis ! »
« Le lâche ! fit-elle, me menaçant de l’index, il
craint de jouer son cerveau contre mon cœur ! »
Je demeurai saisi de vertige, la regardant, m’é
blouissant l’imagination de ses clartés de chair, de
ses blancheurs de moire. J’aimais toujours physi
quement ma maîtresse Grangille ; mais qui m’assu
rait que depuis plusieurs mois je n’aimais pas d'un
amour idéal cette créature douée de toutes les. sé
ductions factices et aussi de toutes les audaces ?
« Ma cousine, vous êtes cruelle. »
Je reculai, clignant des paupières.
« Alors, tu me fuis ? »
Elle se redressa, soulevée par un effort suprême,
se tordit les bras.
« Tu n’es pas libre. Tu me mentais tout à
l’heure ? »
Elle eut un rauque sanglot et s’évanouit.
D’un bond, je fus près d’elle pour la recevoir sur
ma poitrine. .T'étais le plus embarrassé des hommes.
Les plis de la moire se dérangèrent : je vis en les
remontant autour d’elle la forme irréprochable de
244
IA SANGLANTE IRONIE
ce corps très mince, comme un corps de vierge. On
le couchait an milieu de feuilles de ouate, et on eût
dit une jolie statue de cire ensevelie dans de la
neige. Rien, hélas ! de toutes ces beautés ne vivait
plus, ni les boutons violets des seins, ni la flexible
taille ployée douloureusement.
Il fallait à cette femme des prodiges de coquetterie
pour se maintenir ainsi ravissante malgré la décom
position qui la guettait.
Des larmes jaillirent de ses paupières fermées.
Par bonheur, elle n’eut pas de crise de nerfs, et elle
s’éveilla.
« .T’ai cru que tu m’abandonnais, souffla-t-elle, les
prunelles égarées ; tu m’aurais tuée en t’en allant.
Je ne suis pas une malade répugnante, et pourquoi
l’amour me serait-il défendu ? Tu es triste. Je suis
triste. Il ne faut pas plus de deux mélancolies pour
nous créer une passion durable. Je ne te demande
pas ta fidélité. Je ne veux pas m’inquiéter de ta vie
en dehors de moi. Jure-moi de me consacrer toutes
tes courtoisies. Tu es pauvre, je le sais, et c’est pour
cela que je tiens tant aux fleurs que tu m’apportes.
As-tu remarqué comme je les soigne?... Je vou
drais être ta providence ! Ah ! si je pouvais
échanger toute ma fortune pour un seul pétale de
tubéreuse, mon Sylvain!... Et jure-moi de ne pas
me fuir..... »
« Nous voici déjà aux serments, Jeanne », lui
répondis-je, essayant de plaisanter.
LA SANGLANTE IRONIE
245
Une subite fureur s’alluma dans ses yeux bleus,
qui s’assombrirent, et elle s’écria :
« Ah ! tu n’es pas digne de moi, toi ! »
.J’étais grisé, je ne savais plus où je me trouvais.
« Vous guérirez, ma belle .Jeanne, balbutiai-je, et
nous serons fous tant qu’il vous plaira, plus tard ! »
Elle retroussa ses lèvres dans un rictus.
« Je ne désire pas ce ridicule dénouement, plus
tard! Ce que je veux, c’est l’éternité de l’amour. Je
finirai en t’aimant, et pour cela ne faut-il pas que je
finisse bientôt, moi, la terrible capricieuse ? Allons,
rentrons dans le bal ; tu reviendras demain si tu
m’aimes, ou tu ne reviendras jamais si je te fais
pitié. »
J’étais tout hors de moi. Je refusai de la ramener
vers ses invités.
« Non ! non ! lui dis-je, demeurons encore audessus de la terre ! Vous me volez le peu de raison
qui me reste, Jeanne, vous me devez, au moins, une
compensation. »
Et, sans réfléchir à l’acte odieux que je commet
tais, je la retins un moment sur ma poitrine, dé
nouant ses cheveux, les couvrant de baisers irrités.
J’avais la fièvre.
« Jeanne, Jeanne, lui répétai-je, vous vous repen
tirez de votre audace quand vous serez guérie... »
Et je descendis mes lèvres à son oreille.
« Voyons, dit-elle toute palpitante, tu t’obstines à
me bercer comme une petite fille qui ne veut pas
14.
246
LA SANGLANTE IRONIE
s’endormir! je n’ai plus d’illusion sur mon sort, va,
mais mon âme est guérie. Je possède le ciel depuis
que je te connais, et ne regrette pas les joies phy
siques. Un matin, je fondrai comme une goutte de
rosée au soleil, et je m’en irai t’emportant avec moi,
mon Sylvain ! »
Elle acheva ces mots en souriant. Un secret
égoïsme, l’égoïsme de l’instinct, m’empêchait dé
risquer de.pareilles phrases; cependant je les pen
sais, j’aurais voulu les exprimer par des caresses
très spéciales, ou me sauver la tenant pressée contre
moi. Je rêvais de la brûler pour la guérir ou pour
l’achever.
«■ Je suis très belle, n’est-ce pas? » demanda-t-elle
levant la tête, toute enivrée de mes admirations.
« Vous êtes l’unique beauté! » m’exclamai-je
éperdu.
Nos bouches se joignirent fugitivement. Je n’eus
pas même la sensation, à cet instant de dévergondage
macabre, qu’elle était vraiment morte, de la pointe
de ses seins à la pointe de ses pieds. Ses lèvres me
donnèrent une volupté suave ressemblant au plaisir
que certains raffinés éprouvent à mâcher des fleurs
fanées roulées dans du sucre. Elle me repoussa vite
et se recoiffa en me suppliant de la reconduire au
grand salon. Je l’y menai doucement, le front
penché sur elle, veillant à la correction de sa toilette,
arrangeant les plis de la moire, les perles de son
collier.
LA SANGLANTE IRONIE
247
« Je vous remercie, dit-elle, vous êtes bon. A
demain..... ou à mon enterrement ! »
Dans le salon, son mari vint lui offrir une coupe
de champagne et quelques invités s’informèrent de
sa migraine.
« Oh! leur jeta-t-elle d’un ton calme, je suis,
maintenant, très fière de moi ; vous pouvez danser
sans aucun remords, mes amis, je me sens des
ailes..... »
« Ma foi, déclara le banquier, je ne t’ai pas encore
vu de si jolies couleurs. Regardez, monsieur d’Hauterac, regardez quelle mine superbe ! Des joues de
pomme d'api et des yeux d’escarboucles ! Je craignais
tant la fatigue de cette nuit pour Jeanne I » ajoutat-il en se courbant de mon côté avec le trémolo tra
ditionnel.
Des groupes de jeunes femmes l'entourèrent; on
la complimentait en mettant les joujoux du cotillon
sur les blancheurs de sa couchette. Elle riait, en
faisant voltiger les oiseaux-mouches, les nœuds de
rubans et les fleurs multicolores. Bientôt elle dispa
rut sous une avalanche de palmes dorées que lui ap
portaient les hommes. Un peu à l’écart, j e souffrais le
martyre de voir cette ravissante statue immobile,
comme allongée dans une tombe d’albâtre, et les
joujoux pieuvaient toujours, l’auréolant d’une nimbe
de paillons scintillants ; elle leur souriait, en voulait
d’autres, moissonnait tout le salon, applaudis
sant de ses deux mains fluettes ceux qui allaient
248
LA SANGLANTE IRONIE
dégarnir les jardinières et les corbeilles pour la jon
cher de feuilles de roses. L’orchestre entama une
dernière valse ; deux à deux, les couples défilèrent,
la saluant, tandis qu’elle leur dérobait leurs oripeaux.
J’étais seul, je saluai seul, tout au bout de la
valse.
« Mon cousin, murmura-t-elle me tendant ses
doigts parfumés, je crois que nous aurons du soleil
demain. Qu’en pensez-vous? »
« Peut-être? » lui répondis-je, n’osant lever les
paupières.
Je me retirai dans un bouleversement extraordi
naire de tous mes sens.
En quittant l’hôtel Siméon, je pris à pied le chemin
de la rue Saint-Placide, et je me mis à fumer, ne
trouvant point de plus sérieuse conclusion. Les
choses qu’on prévoit depuis longtemps sont quel
quefois celles qui étonnent le plus quand elles ar
rivent. D’ailleurs, après cette violente secousse
morale et physique, je ne savais que résoudre. Du
surnaturel éclatait dans ma vie. Jusqu’à cette nuit,
j’avais été dirigé par des accidents très normaux ;
tout ce que j’avais fait, en somme, était fort vulgaire :
détruisant au fur et à mesure l’idéal qui naissait en
moi, me moquant le lendemain de ce que j’avais
adoré la veille, je me tenais, du reste, comme un
homme bien élevé, je n’espérais plus rien de chimé
rique. Et je venais de toucher une chimère de mes
lèvres!... Aux yeux d’un jovial, ma situation se
LA SANGLANTE IRONIE
249
pouvait résumer de la sorte : un garçon bien portant
placé en face d’une très jolie personne malade est-il
obligé de se laisser aimer jusqu’à ce qu’il se heurte
contre l’impossibilité matérielle de la réciproque ? Et
il était certain que, proposé ainsi, le dilemme deve
nait grotesque.
J’avais assez vécu de l’existence de Jeanne Siméon
pour savoir, au juste, de quelle nature était son mal.
Rien, en effet, ne la guérirait, et je ne croyais pas
beaucoup au miracle de l’amour, remède si difficile
à lui appliquer dans la circonstance. Je me souvenais
du regard aigu d’un célèbre docteur, le grand spé
cialiste qui visitait ma cousine toutes les semaines
et qui, respectueusement interrogé par moi, un jour,
me riposta d’un ton tranchant : « Madame Siméon
. est un beau buste à mettre sur une cheminée entre
deux potiches, et c’est bien heureux pour son mari. »
Par discrétion, je n’en demandai pas davantage. Les
mots ^hystérie, de contractures, de prochaine pa
ralysie générale, accompagnés de tous les noms d’ins
truments de chirurgie, de tous les titres d’appareils
électriques, sautaient successivement dans ma cer
velle en ébullition ; de loin, cette femme représen
tait l’abrégé de toutes les misères torturant le corps
humain, et de près une poésie planait sur elle. Je ne
la voyais plus telle qu’elle était en réalité : un
monstre, une femme morte-vivante! Je lui décou
vrais de mystérieuses grâces, elle répondait à toutes
mes aspirations vers l’impossible, car celui qui au-
250
LA SANGLANTE IRONIE
rait la volonté de ne pas conclure, en amour, serait
Dieu..... Jeanne Siméon était la fontaine scellée dont
parle ï Ecriture. Les femmes les plus saines laissent
toujours traîner autour d’elle., à une heure de négli
gence, le détail compromettant, et les femmes les
plus saines sont destinées aux finales décompo
sitions , comme les plus jolies, comme les plus
aimées. Cette femme mourait tout de suite, vous dé
barrassait, d'un seul coup, de toutes les désillusions
de l’avenir : point de détail vilain ni de dessous
malpropre, elle était une forme de chair faite marbre,
et on ne devait jamais savoir ce qui se passait en
elle puisqu'on ne pénètre point, d’ordinaire, dans
le cabinet de toilette qui sert d’antichambre à la
Morgue ! Une femme spéciale pour poète épris seu
lement des yeux bleus et des cheveux blonds..... et
de voluptés chastes ! Par une tiède journée d’au
tomne, nous étions sortis tous les deux en voiture ;
je me le rappelais, à présent : c’était ce jour-là
qu'elle m’avait paru remarquablement belle. Vêtue
d’une exquise toilette sombre, d’un gris presque noir,
en étoffe molle, corsetée finement,, dissimulant ses
maigreurs dans des châles de dentelles, se. dressant
fort droite à mes côtés, le dos maintenu dans un
coussin de satin noir, elle saluait des gens le long
du bois, et j’oubliais presque, en l’écoutant causer,
en la voyant si rieuse, qu’il nous avait fallu la porter
à deux, moi et sa gouvernante, dans' ce landau où
gisait immobile le bas de sa personne. Le lendemain,
LA SANGLANTE IRONIE
251
elle avait eu des crises violentes, on avait eu peur,
chez elle, de la voir étouffer; la voiture lui avait été
défendue sous différents prétextes, mais je conservais
la vision de ce landau à moitié ouvert, capitonné de
satin, chaud et parfumé comme une alcôve où nous
étions l’un près de l’autre couchés, devisant de baga
telles mondaines.
Le mari m’exaspérait. 11 avait bien la dose de
patience et de petits trémolos, attendris qui convient
lorsqu’on trompe une femme malade. Il ne l’aimait
pas. Je pense même qu’il ne s’était pas aperçu de
ses particulières séductions jadis, au début de leur
mariage. Il témoignait uniquement de sa passion
pour elle en lui pelant des poires au dessert, ce qui
lui permettait de s’extasier sur sa propre habileté.
Dans ces heures-là, j’aurais voulu lui aplatir ses
fruits sur la face, tant il me révoltait par sa bonho
mie. De semaine en semaine, il me donnait des
coupons de loge ou m’envoyait prendre la place de
sa femme à l’Opéra ; je conduisais Grangille au spec
tacle, plein de remords en songeant que cette char
mante créature, douée de tout le goût artistique dé
sirable, ne. pouvait plus assister à une représentation
sans redouter des crises de nerfs. Ce mari me tolé
rait, car j'étais devenu la suprême ressource ; il me
comblait de prévenances, et il n’eùt tenu qu’à moi
de me faire la fameuse position sociale rêvée par
Grangille. Malheureusement, je n’étais pas assez
fin de siècle pour accepter, du mari, le salaire de
252
LA SANGLANTE IRONIE
mes bons offices auprès de la femme ; je me posais
en homme de mœurs très simples, n’ayant besoin
que de plastrons frais. Je rendais en bouquets tou
tes les politesses de ma famille, me ruinant chez
mon fleuriste, faisant déjà des notes épouvantables.
Je calculai (à la hauteur du boulevard Saint-Ger
main) que mes mœurs simples me précipitaient dans
la ruine, c'est-à-dire dans les dettes. Il faudrait
rompre ses relations, soit pour ce motif, soit pour
les convenances. Grangille ne me reprochait pas
mon genre de vie, elle voyait des théâtres, cuisinait
à son aise ; mais elle pouvait se réveiller, un beau
matin, me montrer ses petites griffes de chatte sau
vage, me forcer à lui conter mes jeudis passés làbas jusqu’à minuit sonné. Grangille était double
ment orpheline et par l’illégitimité de sa naissance
et par sa faute. Je ne devais pas la répudier. Si je
ne l’aimais plus cérébralement, elle m’était indis
pensable sous un autre rapport. Elle l’avait bien dit:
elle détenait ma vie et me possédait tout entier
comme personnalité physique. A l’idée que je ne la
retrouverais plus dans mes draps au retour d’une de
ces soirées excitantes, je me sentais frémir d’hor
reur. Maintenant, convenait-il de rentrer le lende
main à l’hôtël Simeon pour essayer de prendre congé
d’une façon décente ? Mes émotions allaient s’affai
blissant, et je finis par me juger ridicule d’hésiter.
Je ne devais rien, moi, au ménage Siméon... encore
moins aux relations de famille, et en me retirant de
LA SANGLANTE IRONIE
253
leur soleil je retombais dans la catégorie des parents
éloignés dont on n’a pas besoin ! Cette détermina
tion me causa un grand soulagement ; puis, tout à
coup, j’eus la rapide vision d'une femme enchaînée
dans un cachot, ne pouvant plus tendre les bras au
bien-aimé... Malgré mes raisonnements, la poésie
planait toujours !... Et si ma maîtresse apprenait
que la paralytique, comme elle la nommait entre
nous, était jeune, jolie, amoureuse de moi, un to
qué ?...
Deux années de vie parisienne avaient créé une
seconde Grangille, plus impérieuse, plus rusée, sur
tout plus savante. Grangille ne m’était fidèle que
par un dernier entêtement de paysanne qui désire
se faire épouser, et, je l’avoue, je me laissais tyran
niser de bonne volonté, car la perspective de la sé
paration me faisait peur. Je lui avais tant sacrifié
de choses que je pouvais bien lui sacrifier aussi
Jeanne Siméon.
Arrivé dans la rue de Rennes, je substituai la vi
sion de Grangille à celle de ma cousine. Elle m’at
tendait, la chère petite, en dormant ; elle parfumait
mes draps de son odeur chaude et forte de rose rouge
un peu pimentée de girofle, une odeur qui me pro
duisait l’effet d'un rayon de soleil méridional. Quand
je me glissais près d’elle, elle murmurait, les yeux
clos, des phrases patoises, et rien n'était plus pi
quant que ce retour aux collines de notre pays par
le chemin des salons parisiens. Certes, je préférais
15
254
LA SANGLANTE IRONIE
la Grangille endormie à la Grangille debout, sachant
dire d’un ton polisson : « Tiens ! Voilà une grue ! »
en me désignant, du doigt, une femme sur un trot
toir. Seulement, les matinées m’étaient désagréa
bles; j’assistais à des.travaux de ménagère se com
plaisant dans les épluchures, elle me fabriquait des
plats, ce qui m’enrageait, n’ayant point sa gourman
dise ; elle musait dans une foule de détails inutiles,
11e nettoyant jamais, salissant de.plus en plus, telle
ment que je 11e savais où poser mes livres sur les
meubles, ces livres bénis prêtés par ma cousine et
qui me consolaient, les jours de pluie, alternant
avec les illustrations sinistres de mon vieux mur.
Julien déambulait toujours autour de nos deux
chambres, et battait sournoisement des ailes der
rière mon épaule. Enfin, vers une heure, Grangille
sortait accompagnée d’une couturière, notre voisine
de palier, madame Clarisse. Toutes les deux allaient
au Bon Marché les jours de grande vente, exami
naient des étoffes, s’éblouissaient les yeux de costu
mes qu’elles ne pouvaient ni faire ni acheter, et rap
portaient en triomphe un demi-mètre de ruban. Je
pardonnais volontiers le ruban, craignant pire;
pourvu que Grangille ne me parlât pas d’aller voir
son parent l’épicier, j’étais bien décidé à la laisser
jouir de toutes les félicités de la capitale des mo
distes.
Rue Saint-Placide, jetant ma cigarette, resserrant
mon pardessus, je me mis à rire un peu de mon
LA SANGLANTE IRONIE
255
aventure. Non ! J’avais été plus absurde qu'un col
légien de dix-sept ans ! Madame Siméon; ma chère
cousine, était une dépravée punie pour avoir trop
péché, sans doute, et il convenait de 11e pas la revoir.
J’enverrais un billet d’excuses à son aimable époux,
le remerciant de ses loges de faveur, et, pour expli
quer ma conduite, je persuaderais à Grangille que le
poste de garçon de banque n’était pas si enviable.
Ne l’avais-je pas leurrée, la pauvre mignonne, en lui
contant que j’espérais une jolie situation dans les
bureaux du banquier, histoire de ne pas être
espionné? Je me trouvai mille torts, et j’eus un ac
cent convaincu pour dire, en montant notre raide
escalier : « Quel sot animal que l'homme ! »
Le lendemain, la matinée s’annonça mortellement
triste. La cheminée fumait, le fourneau de Grangille
fumait, et moi j’augmentais le.nuage en essayant de.
lui communiquer l’odeur de mes cigarettes. Julien,
grelottant sur une patte, me guignait de sa cage avec
la physionomie d’un oiseau de très mauvaise hu
meur. Grangille, les bras fatigués, renversa toute une
cafetière d’eau bouillante et j’en eus les pieds trempés.
« Que fais-tu, aujourd’hui ? demanda-t-elle en
bâillant. Est-ce que tu ne vas pas chez les Siméon ?
c’est jeudi. »
Je tressaillis en dépit de mes sages résolutions.
« Mais j’y suis allé hier soir : j’y ai passé la nuit,
je ne peux pas y revenir encore une fois. Ce serait
indiscret, ma chère enfant. »
256
LA SANGLANTE IRONIE
« Puisque c’est de la famille... Au contraire, ils
verront que tu gardes tes bonnes habitudes. »
« Tu me renvoies, ma chérie ? »
« Non... seulement tu me gêneras, aujourd’hui;
je voulais nettoyer... »
Je souris.
« Tu as déjà bien débuté... Garde donc les bon
nes habitudes, ne nettoie pas. Nous irons déjeuner
au restaurant, nous nous coucherons à la première
étoile, et nous dormirons mieux. »
Grangille furetait, cherchant son couteau, un cou
teau de Nontron au manche à virole du plus beau
jaune serin, sur lequel était écrit : « Souvenir
d’amitié. » Elle s’impatienta.
« Ça donne des bals, ces paralytiques, et les filles
solides qui pourraient danser restent là, trop pau
vres pour aller en soirée, elles ! Je voudrais être ta
femme, et voir la figure que me ferait ta cousine ;
elle ne me recevrait pas, hein ? »
« Madame d’Hauterac, ma chérie, serait reçue
partout. »
« En attendant, nous vivons toujours à une lieue
de distance l’un de l’autre, puisque tu 11e veux pas
de sommations respectueuses ! »
« Grangille, ne disputons plus. Est-ce ma
faute si tu as égaré ton couteau ? Tu me reproches
d’aller en soirée sans toi ? Eh bien! je vais écrire
tout simplement aux Siméon que je pars pour un
petit voyage. Es-tu contente ? »
LA SANGLANTE IRONIE
257
Elle me dévisagea, très étonnée. •
« Oh ! des impolitesses, ce n’est pas la peine, va !
Où trouverions-nous l’argent pour nous payer des
spectacles ? »
« Choisis, ma mignonne !... Madame Siméon est
une femme du monde, et elle ne saisirait pas le mo
tif qui me ferait accepter des billets de théâtre pour
refuser ses invitations de bal. »
Grangille rageait.
« Je me moque de ta cousine, la femme du
monde, une poupée emmaillotée que l’on dorlotte,
tandis que les braves ouvrières vont sur leurs
jambes. »
« Elle est bien à plaindre, ma chère enfant, elle
ne peut pas aimer, celle-là ! »
Et j’eus, en prononçant cette phrase mélancolique,
une révolte soudaine.
« Grangille, ajoutai-je les dents un peu serrées,
tu deviens peuple. Fréquente moins nos braves
ouvrières d’ici et reste davantage avec moi, nous
nous en trouverons meilleurs tous les deux. »
Elle se retourna brusquement.
« Si je sors, c’est que je m’ennuie près de toi »,
dit-elle d’une voix nette.
La riposte m’atteignit en plein cœur. Mes bras
tombèrent.
« Mais, alors, tu me détestes, Grangille ? »
« Non ! Nous ne sommes pas pareils, voilà tout. »
Je lui pris la taille.
258
LA SANGLANTE IRONIE
« Essayons encore de nous ressembler, dis ? »
murmurai-je d’un ton ému.
Je mordis à ses lèvres pourpres comme un déses
péré. Elle me bouda. La méchante petite femelle,
ayant assez de son mâle, ne songeait plus qu’à
l’humilier, et c’était toujours ainsi après nos plus
folles nuitées d’amour.
« Je parie que tu as quelque projet entête. Dis-le
moi. Nous sortirons, je te suivrai où tu voudras me
mener. »
« Oui, j’ai dit à madame Clarisse de venir me
chercher pour aller au Louvre. »
« Tiens,' tu voulais nettoyer notre logis, tout à
l’heure ? »
Puis, sèchement, reprenant ma dignité, j’ajoutai :
« Fais donc à ta guise, ma chère amie, je ne veux
pas te contrarier. »
Et je me mis à feuilleter attentivement mes livres.
Ce jour-là, malgré le froid, j’ouvris la fenêtre ; je
chassai la fumée et je contemplai mon vieux mur.
Il me parut très implacable ; ses taches de moisis
sures grossissaient sous un déluge de pluie sale ; la
silhouette du milieu, le bossu drapé d’un suaire,
s’élargissait d’une manière troublante. Au fond de
la cour clapotait l’eau, avec des bruits sourds comme
au fond des citernes, et de temps en temps le con
cierge s'emparait d'un balai gluant pour balayer à
un trou d’égout, couvert d’une araignée de fer,
toutes les ordures que l’averse détachait du sol. Vers
LA SANGLANTE IRONIE
259
trois heures, Grangille sortit, en toilette neuve, une
robe de vingt-cinq francs, qui, ma foi, en valait bien
cent cinquante sur ses. hanches rebondies, et elle
vint à moi d’un air timide.
« Tu me permets de m’en aller ? » dit-elle.
« Est ce que je suis un tyran pour que tu mendies
des permissions ? »
Elle m’embrassa.
<< Je sais que tu t'ennuies dans les magasins. »
Aussitôt, madame Clarisse entra. La couturière
avait une tournure honnête, un peu épaisse, juste ce
qui fallait de sévérité pour servir de chaperon. Elles
partirent.
« Après tout, pensai-je, si Grangille voulait me
tromper elle me quitterait, car elle me trahira pour
un plus riche que moi, c’est logique ; et quant
au mariage, ici comme autre part, les filles vivant
en concubinage doivent difficilement se procurer des
épouseurs... »
Mon mur finit par me porter sur les nerfs, selon
la coutume ; j’eus des hallucinations, je rêvais tout
haut, et je vis distinctement l’ombre désolée
d’une femme s’agiter entre les moulures d’une croi
sée sans regard. Je me levai. Je fis, à mon tour,
une toilette très minutieuse, et je dégringolai mon
escalier. Maintenant, il me semblait monstrueux de
laisser madame Siméon dans l’angoisse de l’attente.
Je me l’imaginais seule, clouée sur son fauteuil ou
étendue sur sa couchette roulante, se penchant du
260
LA SANGLANTE IRONIE
coté de la pendule, rongée par une effrayante impa
tience d’amoureuse. Seule !... Plus seule encore
que l’âvant-veille, car elle songeait peut-être que
l’homme aimé la fuyait en la méprisant... Ma voi
ture n’allait plus assez vite ! Je gourmandai mon
cocher avec une telle nervosité qu’il m’injuria.
Je le lâchai pour en prendre un nouveau. Rue Blan
che, un embarras d'omnibus me fit bondir hors de
la portière ; je jetai mon argent, ne redemandai
pas la monnaie, et m’engouffrai sous la voûte de
l'hotel. Je rencontrai M. Siméon qui montait dans
son coupé ; il se tourna vers moi, très anxieux.
« J’ai cru que vous ne viendriez pas aujour
d’hui... » me dit-il, mé donnant une poignée de
mains.
« J'ai toujours peur d’abuser », répondis-je confus.
« Abusez ! Abusez ! Vous êtes notre cousin, mon
cher d’Hauterac, et quelquefois notre providence !
Lui apportez-vous du neuf? Elle est bien maussade,
je vous assure ; il y a de l’orage en l’air... »
Cette question saugrenue me rappela que j’oubliais
les fleurs.
Le banquier s’éloigna en criant :
« Au dîner, n’est-ce pas, mon cher d’Hauterac ? »
Je fis volte-face. J’avisai une fleuriste non loin de
là, et j’eus la chance de trouver une botte de lilas.
Je la saisis étourdiment.
« Un louis, monsieur! »
Il me restait cent sous ! Au grand scandale de la
LA SANGLANTE IRONIE
261
marchande, je détachai une seule branche et je la
lui payai deux francs.
« Encore un hiver mondain, mon ami, et tu es
flambé », soupirai-je.
Jeanne m’attendait dans la serre, entourée de ses
multiples joujoux de princesse : livres, gravures,
joyaux, ouvrages féminins sur lesquels on passe des
mois sans jamais les terminer. Elle était habillée de
peluche feu, droite dans son fauteuil, les traits tout
convulsés. Sa couche était là toute fanfreluchée de
rouge, car elle avait la jolie manie d’assortir ses ber
ceaux à'ses vêtements. Au milieu de ses cheveux,
tordus en casque, elle avait posé l’oiseau-mouche du
cotillon comme un énorme rubis ailé. Je pénétrai
sur la pointe du pied, selon l’habitude des gens de
la maison, le bruit des pas faisant souffrir le malade,
et je m’arrêtai devant elle; là je compris qu’elle
n’espérait plus rien : ses yeux noyés de larmes, sa
bouche crispée, ses doigts dont les ongles rongeaient
les soies d’une broderie, me disaient ses tortures.
« Vous êtes en retard », fit-elle la voix rauque.
Puis elle eut ce rire nerveux que je lui connais
sais trop. Elle s’était installée dans la serre, parce
qu’on s’y trouvait enseveli sous les guirlandes et les
arbustes sans avoir l’allure de personnages qui dé
sirent se cacher ; sa gouvernante, une Allemande
flegmatique, d’ordinaire assoupie par le parfum des
fleurs, n’était même pas auprès d'elle, et je devinais
tout un poème de ruses : les petits soins médicaux
15.
262
LA. SANGLANTE IRONIE
acceptés avant l'heure de ma venue pour ne pas s’en
occuper moi présent, les ordres donnés d’avance
pour qu'on ne trouble plus notre tête-à-tête, les re
commandations aux domestiques à propos des coups
de sonnette possibles, les prétextes de fatigue pour
obtenir un demi-jour favorable à son teint décom
posé par une nuit de veille, et, enfin, cette angoisse
augmentant de minute en minute, ce désir furieux
de voir celui qui ne venait pas, surtout parcê qu’il ne viendrait plus !... Elle redoutait une
crise, mais ses nerfs se détendirent lorsqu’elle m’a
perçut, un flot de larmes s’échappa de ses yeux
révulsés.
J’étais, ce jour-là, dans de merveilleuses disposi
tions platoniques ; je crus que je pourrais l’adorer,
le temps d'une prière, comme une madone, et en
suite me retirer, lui laissant un encensoir de flat
teries. Je comptais lui dire : Je ne suis point libre
de mon cœur, fabriquer une phrase bien mondaine
on s’unirait la tendresse à la plus douce fermeté,
puis abandonner cette dangereuse folle, qui vous
inoculait son mal à travers des baisers sentant le
musc.
Je lui offris ma pauvre branche de lilas, et, dans
ce même petit rire convulsif, elle dévora la grappe
blanche, en égrenant ses fleurettes une à une comme
comme on égrène du raisin. Je demeurai un peu
gauche, car sa façon de recevoir un bouquet me don
nait je ne sais quel vague effroi. Je suivais des yeux
LA SANGLANTE IRONIE
263
ses ongles jusqu’à ses lèvres, n’osant pas parler,
craignant un nouvel éclat de chagrin. Clouée sur
son siège, ne pouvant ni se promener, ni attirer
l’amoureux près d’elle par les manœuvres légères
des coquettes, les fausses sorties, les entrées à sen
sations et les courses derrière les massifs d’un jar
din, Jeanne devait, fatalement, glisser dans toutes
les manifestations de son amour d’autant plus
d’acuité qu’elles étaient plus restreintes. Son regard,
chargé de fluide, où toute sa passion se réfugiait, me
perforait le cerveau, d’un jet-de lueurs bleues, du
bleu des flammes de punch, et je cherchais en vain
mes phrases mondaines, mes fameux encensoirs qui
apaiseraient l’idole.
« Du retard, murmura-t-elle, oui, beaucoup de
retard, mais ça m’est égal, j’ai l’éternité pour me
rattraper ! »
« Jeanne, bégayai-je, sommes-nous bien seuls? »
« Seuls ? reprit-elle étonnée. En doutez-vous, Syl
vain ? Puisque je vous attendais. Allons, dites-moi
la vérité, je vous écoute... »
Elle me lit signe de m’asseoir sur un tabouret de
velours, à ses genoux. Quand je me vis tout près
d’elle, je me sentis perdu et je posai passivement
mon front dans sa robe.
« Jeanne, soupirai-je, vous êtes le démon! »
« Qu’importe ! j’espère que vous ne croyez pas
en Dieu? »
Et elle ajouta, les prunelles étincelantes :
264
LA. SANGLANTE IRONIE
« S’il y avait un Dieu, depuis trois heures que je
suis là, immobile, vous attendant, j’aurais mar
ché !... »
« Oh ! pardon, pardon, il faut me pardonner,
Jeanne ; je vous l’avoue, j’hésitais... N’est-ce pas un
crime que d’être là ? »
Elle se courba, frémissante, et m’entoura de ses
bras minces, deux serpents me liant à elle, bien
fort.
Nous passâmes le reste de la journée dans une
causerie de fiancés, absolument délicieuse. Elle fai
sait miroiter tous les reflets de son esprit bizarre de
vant ma piteuse intelligence, et quand j’essayais un
raisonnement d’homme froid elle me répondait par
des caresses d’enfant gâté, entrecoupées de ce petit
rire, demi-moqueur, demi-nerveux, qui me rendait
son esclave sans que je comprisse pourquoi, me je
tait tout pâmé, à ses pieds, ses pieds paralysés dont
elle disait si souvent :
« Ils sont déjà dans la terre, comme les racines
des arbres ! »
LA SANGLANTE IRONIE
265
IX
On avait mis sa couchette roulante dans sa voi
ture, en travers des banquettes, et elle tenait des
jacinthes sur la peau d'ours noir qui nous recouvrait.
Il faisait, ce jour-là, un tiède temps d’avril ; le landau
était ouvert, Jeanne respirait voluptueusement, tout
en me serrantla mainparlégérespressionsnerveuses.
« Où me conduis-tu ? » lui demandai-je, l’enve
loppant d’un regard de reproche.
« Je te mène chez moi. »
« Voyons, Jeanne, encore un caprice affolant. Vous
finirez par me tuer. Je suis dans un état d’irritation
extraordinaire. »
Elle sourit sans me répondre.
Je l’étudiai, tachant de deviner sur sa physiono
mie quelle nouvelle passion l’agitait, et je m’aper
çus, au plein jour du dehors, qu’elle changeait hor
riblement. Ses yeux semblaient trouer sa tête de
part en part, une ride se creusait aux coins de sa
266
LA SANGLANTE IRONIE
bouche, dont les lèvres n’étaient plus qu’à peine ro
sées ; l’ovale de ses joues s’allongeait, lui donnant ce
spécial profil des figures maigres qu’on rencontre
dans les bas-reliefs du moyen-âge. Sa poitrine, aux
petits, sefns rigides, s’évidait, me permettant de
compter ses côtes dès qu’elle cessait de porter.un
corset. Lorsque je me penchais sur sa chevelure, je
voyais luire, dans la dorure fine de cette soie blonde
qui ne paraissait plus des cheveux véritables, une
boule ivoirine, sa tête, et son cou si mièvre la fai
sait quelquefois s’incliner brusquement d’une épaule
vers l’autre, comme un pavot qui s’écroule dans
l’éparpillement de ses pétales frisés. Les prunelles
brillaient toujours d’un feu étrange, d’exquis artifi
ces de toilettes remplaçaient un à un les avantages
détruits ; mais elle fondait, ma pauvre amoureuse
idéale, elle fondait, selon son expression d’une nuit
de fête, elle s’évaporait en goutte d’eau lumineuse
qui retourne au soleil. Je me désespérais et formais
mille résolutions, de jeudi en jeudi. Tantôt: je ne
reviendrais pas, sans même lui écrire le motif de mon
exil ; tantôt: je lui déclarerais que, souffranttrop pour
supporter son martyre et le mien, tout ensemble, je
me ferais sauter la cervelle si elle persistait dans son
genre de suicide. Puis, je revenais, le front bas, l’air
soumis; je ne disais rien de ce que j’avais juré de dire,
je baisais ses malheureuses mains fluettes aux doigts
transparents comme des doigts d’albâtre, je me rou
lais à ses pieds, je demandais pardon pour la peine
LA SANGLANTE IRONIE
267
que je 11’avais pas osé lui faire, je m'étourdissais à
écouter toutes ses divagations de passionnée qui
s’exaltait de plus en plus, je la berçais d’espoirs que
nous savions parfaitement irréalisables, et je la re
gardais manger des fleurs ou déchiqueter, du bout
de ses dents blanches, des étoffes rares qu’elle ai-'
niait à mordre.
Comme les rues grouillantes ne l’intéressaient
point, elle m’ordonna de me blottir près d’elle sous
la peau d’ours noir.
« Je suis jalouse quand tu regardes les femmes
qui marchent », murmura-t-elle.
« Mais, mon amour, tu ne me dis pas où nous
allons? »
Elle sourit plus mystérieusement.
« Je veux bien te l’expliquer, mais encore ne com
prendras-tu guère... Vous, les hommes, vous êtes si
positifs! Jadis, j’ai désiré faire ce voyage honnêtement,
en compagnie de monsieur Siméon, mais mon mari
a prétendu que cette corvée ne lui promettait aucun
plaisir. Si je te dis tout, tu te révolteras selon l’habi
tude des maris. Nous nous aimons depuis près d’un
an, et un amant d’un an est presque un époux !
« Jeanne, je te défends de m’appeler ton amant;
il y a là une raillerie cruelle que tu devrais m’épar
gner ! »
« Toujours le positivisme, répliqua-t-elle, conser
vant son sourire énigmatique. Donc, nous allons
chez moi ! je me fais bâtir une maison de campagne
LA SANGLANTE IRONIE
267
que je n’avais pas osé lui faire, je m’étourdissais à
écouter toutes ses divagations de passionnée qui
s’exaltait de plus en plus, je la berçais d’espoirs que
nous savions parfaitement irréalisables, et je la re
gardais manger des fleurs ou déchiqueter, du bout
de ses dents blanches, des étoffes rares qu’elle ai
mait à mordre.
Comme les rues grouillantes ne l’intéressaient
point, elle m’ordonna de me blottir près d’elle sous
la peau d’ours noir.
« Je suis jalouse quand tu regardes les femmes
qui marchent », murmura-t-elle.
« Mais, mon amour, tu ne me dis pas où nous
allons? »
Elle sourit plus mystérieusement.
« Je veux bien te l’expliquer, mais encore ne com
prendras-tu guère... Vous, les hommes, vous êtes si
positifs! Jadis, j’ai désiré faire ce voyage honnêtement,
en compagnie de monsieur Siméon, mais mon mari
a prétendu que cette corvée ne lui promettait aucun
plaisir. Si je te dis tout, tu te révolteras selon l’habi
tude des maris. Nous nous aimons depuis près d’un
an, et un amant d’un an est presque un époux !
« Jeanne, je te défends de m’appeler ton amant;
il y a là une raillerie cruelle que tu devrais m'épar
gner ! »
« Toujours le positivisme, répliqua-t-elle, conser
vant son sourire énigmatique. Donc, nous allons
chez moi ! je me fais bâtir une maison de campagne
268
LA SANGLANTE IRONIE
dans une cité très calme, loin du bruit, loin du
monde, un pays d’arbres centenaires, perpétuelle
ment rempli de fleurs fraîches, tout pavé de perles...
Ne saisis-tu pas, mon cher amoureux ? »
Je me penchai, le cœur bondissant, une sueur
froide aux tempes.
« Nous allons au cimetière Montparnasse, où est
la tombe de ta mère ? »
« Sa maison, la mienne, rectifia-t-elle; et comme
j'ai fait arranger la demeure pour un événement
prochain, je désire te la montrer tout à loisir. »
Je glissai mon bras sous sa taille et je remarquai
qu’elle 11e me sentait pas la toucher. J’avais déjà ob
servé cela, du reste, un jour que, follement, elle se
roulait sur 111a poitrine ; mes mains étaient descen
dues jusqu’à ses hanches, et elle me parlait toujours
l’air indifférent, ne s’imaginant pas que mes cares
ses s’égaraient. J’eus de nouveau la perception d’un
corps de marbre : rien ne pouvait animer la cariatide
au buste si gracieusement flexible pourtant, et je la
touchais avec une terreur mêlée d’un plaisir aigu.
« Nous nous promènerons seuls, poursuivit-elle.
Tu déposeras mon berceau devant la porte d’en
trée ; le groom t’aidera, et nous nous en irons
loin... je t’indiquerai le chemin, que je connais, car
j'y venais souvent après la mort de ma mère. »
« Pourquoi t’affecter de toutes ces choses funè
bres? lui dis-je à l’oreille; fuyons Paris, nous visi
terons la banlieue, et nous serons encore plus seuls. »
LA SANGLANTE IRONIE
269
Elle eut un mouvement d’indécision, ses prunelles
dardèrent une flamme.
« Tu as la coutume de distraire ainsi les filles qui
marchent? » questionna-t-elle.
« Jeanne... je t’aime uniquement. Voyons, tu as
la fièvre; je vais dire qu’on retourne à l’hôtel. Ton
mari est-il prévenu, lui? »
« Je lui ai déclaré ce matin que tu me tiendrais
compagnie, et il est fort tranquille. Je crois bien
l’avoir entendu chantonner ceci : « Tu lasseras ton
pauvre cousin. N’oublie donc pas qu’il a vingtquatre ans, ce garçon ! » Et encore cela : « On n’en
fait plus des jeunes gens si bien élevés. » Tu plais
beaucoup à mon mari, Sylvain. »
Elle parlait avec une gravité comique. Mais je ne
riais pas.
« Cet homme est un monstre ridicule ! » m’ex
clamai-je furieux.
Et, tout bas, je me disais que mon rôle d’amusette d’alcôve semblait plus ridicule encore aux
yeux du mari complaisant.
Devant la porte du cimetière, le groom souleva
Jeanne par une des extrémités de sa couchette ; je la
pris par le buste-, tout en attirant les poignées qui
servaient à la pousser, et nous pénétrâmes dans le
cimetière. Quelques personnes s’étaient arrêtées au
tour du landau; une vieille femme eut un geste de
compassion, un mendiant éleva sa voix nasillarde
pour nous souhaiter une meilleure santé et une
270
LA SANGLANTE IRONIE
bonne promenade. J’avais des larmes aux yeux. Le
groom hocha le front en me disant tout doucement :
« Ce sera très mauvais pour madame, ça. »
J’eus un haussement d’épaules désespéré. Qu’estce qui serait bon, à présent ? Elle devenait tout à
fait folle.
.« Justin, dit-elle, arrangeant ses jacinthes sur ses
genoux, vous promènerez les chevaux pendant.une
heure. Nous allons visiter le caveau de maman. Je
n’ai pas besoin de vous. »
Le groom remonta sur le siège, et le landau
tourna.
« D’abord la première allée, ensuite la septième à
gauche, puis le troisième rang parmi les concessions
perpétuelles. »
Elle me disait cela d’un ton tranquille et-confiant,
sé renversant dans ses oreillers, bien certaine que je
lui éviterais tous les heurts du chemin. Elle était
vêtue d’une robe de satin noir, et son berceau était
également garni de satin noir ; un châle de dentelles
couvrait son buste ; sur ses cheveux blonds se posait
une coiffure de jais plus diadème que chapeau, ornée
d’une aigrette fluide assez semblable à un jaillisse
ment de larmes noires. D’ailleurs, elle souriait, làdessous, et son rire heureux, presque, enfantin,
éclairait tout ce deuil.
« Mon Sylvain, murmura-t-elle quand elle vit que
nous nous éloignions de ses domestiques, je suis
vraiment bien méchante de t’amener ici, mais c’est
LA SANGLANTE IRONIE
271
encore le plus sûr moyen de nous trouver deux sans
éveiller les soupçons de mes gens. Si mon cher
mari est aveugle, ces créatures-là voient clair. Je ne
voudrais pas qu’on se moquât de toi, mon amour. »
Cette phrase sortant, tout émue, de son cœur, cor
respondait à mes pensées. Je dtis rougir un peu.
« De quoi et de qui se moquerait-on, ma chérie? »
« Eh ! n’est-il pas très ennuyeux pour toi de ne
pas avoir, au moins, le bénéfice de ta bonne for
tune? »
Elle me menaçait de son ombrelle, qu’elle finit
par me donner. Je l’ouvris, et, nous abritant tous
les deux, je me penchai pour effleurer ses lèvres.
Elle se pressa convulsivement contre moi.
« Tu ne sais pas, bégayà-t-elle, je vis au dépens
de ton souffle ; tu devrais m’empêcher de t’embras
ser, car je crois que tes caresses me font gagner du
temps... »
Essayer de la détromper eût été une cruauté inu
tile. Elle s’imaginait volontiers que les ardeurs vio
lentes qui la faisaient se pâmer des journées entières
la guérissaient. 11 est vrai qu’en revanche mon aban
don l’aurait tuée du coup.
Nous allions lentement dans une ombre verdie
par le feuillage des cyprès, une ombre d’église
comme il y en a dans les chapelles à vitraux an
ciens. Personne, probablement, ne troublerait notre
recueillement ; toutes ces rues de la ville du som
meil étaient.sans passants et sans bruits; je sentais
LÀ SANGLANTE IRONIE
mon âme s’épanouir au milieu de ce silence, de cette
paix fleurie de roses blanches et constellée de
perles. Par une échappée, nous apparut l’immense
quantité des petites tombes pauvres, et nous eûmes
la même exclamation :
« Du givre! »
En effet, les couronnes, les guirlandes et les bou
quets de perles scintillaient comme un manteau de
givre enveloppant une plaine semée, de roches et de
croix.
« C’est aussi joli qu’une parure dans une corbeille
de noces », ajouta-t-elle, voulant s’arrêter.
« Je ne trouve pas cela triste », lui répondis-je.
« Oh ! ni moi non plus, et je comprends, s’écriat-elle, la rage qu’ont les femmes de répandre cette
puérile rosée sur leurs morts les plus chéris. Ce qu’il
ne faut pas voir, dans les cimetières parisiens, ce
sont les épitaphes, car elles sont créées par l’esprit
(et Dieu sait quelle littérature !) Mais les perles re
présentent le cœur, la volupté des éternels déses
poirs; et ce torrent de vagues noires à l’écume
blanche n’est pas prêt de s’épuiser, il est immense
comme la grâce même de l’amour ; le soleil ne sé
chera pas ces gouttes d’amertume, parce qu’elles
sont jolies... Tout ce qui est beau, le soleil le res
pecte... Regarde donc, mon Sylvain, ces tombes de
jeunes filles qui s’étoilent comme des nappes de
neige trop longtemps contemplées, et ces tombes de
très petits enfants ruisselantes de cristal et de nacre :
LA SANGLANTE IRONIE
273
ne dirait-on pas que chaque jour leurs mères vien
nent répandre sur leur couverture de pierre tout le
lait qu’ils 11e boiront plus? »
Jeanne, les mains crispées au bord de sa cou
chette, admirait, les yeux fulgurants et les pom
mettes teintées par la fièvre.
Je poussai plus vite la voiture, murmurant :
« Ma Jeanne, tu n’es pas raisonnable. »
J’étouffais dans cette banalité mon envie de hurler
mon chagrin.
« Je ne crois pas du tout à Dieu, continua-t-elle,
et en errant auprès de ces petites maisons si co
quettes, si décentes, je me vois dans un salon aris
tocratique où chacun garde le silence, craignant de
dire une bêtise devant une très grande dame. La
mort est la princesse médiatrice qui vous tient telle
ment sous le charme qu’on ne songe plus à voir le
roi; et on l'oublie même très volontiers, ce roi,
quand elle a daigné vous entretenir un instant de
la faveur que vous sollicitez par son ambassade.
Sylvain, je t'assure que je suis chez moi, ici. »
« Vous serez toujours chez vous, mon adorée, où
il y aura de désolantes folies à me dire ! »
Elle eut une moue, puis, se dressant, elle me fit
un signe câlin.
« C’est à droite, à droite, monsieur, vous vous
trompez de route, et nous ne pouvons pas continuer
dans cette ombre charmante, je le regrette. »
Nous étions arrêtés ; je cherchais le chemin, et je
274
LA SANGLANTE IRONIE
lui passai son ombrelle ; elle se berça sur ses oreil
lers, faisant girer le dôme de dentelles à doublure
lilas, qui la garantissait, tout en écrasant une fleur
de jacinthe entre ses ongles’.
« Cet air frais me donne faim, dit-elle, on aurait
bien dù placer des restaurants à tous les carrefours. »
Je souris, en dépit de notre situation. Elleavait
le secret de ces brusques revirements de cerveau, et
alors je me prenais à rêver un avenir moins sombre.
Pourquoi cette singulière créature n’aurait-elle pas
vécu demi-morte, selon le cours de son esprit? Elle
s’entendait si merveilleusement dans les choses de
l’impossible !
« Que désires-tu manger ? j’irai te le chercher en
courant. »
Elle secoua la tête.
« Et si tu ne me retrouvais pas ?... Non, dépê
chons-nous, je t’en supplie; -les ouvriers doivent
être encore là, je veux leur parler ; ma gouvernante
les a fait prévenir pour aujourd’hui. »
Nous étions juste en face d’un caveau très som
bre, fermé par une étroite porte de bronze ; la moi
sissure et le lierre dévoraient le fronton, un ban
deau grec sans incription ni ornement ; une croix
trouait la porte, et faisait une marque de velours sur
la rouille rougeâtre.
« Voici un monument qui me plaît fort », dit
Jeanne pensive.
« Oui, murmurai-je, il est simple, et on n’a pas
LA. SANGLANTE IRONIE
275
ouvert cette porte depuis longtemps, je t’en réponds. »
« Un oublié ! »
Jeanne me commanda de la rapprocher du tom
beau. Une chaîne de bronze reliant deux bornes de
marbre noir barrait l’entrée.
• « Sylvain, supplia-t-elle, veux-tu me permettre
encore un caprice ? »
Je la fixai d'un regard interrogant :
« Va frapper à cette porte. Ça me donnera une
émotion drôle. J’aurai peut-être peur. »
« Soit, lui répondis-je en enjambant la chaîne,
mais j’aurais préféré'te voir manger des gâteaux. »
Je me souviens de cet incident comme s’il était
d’hier; il est absurde, mais il témoigne bien de l’état
maladif dans lequel me jetait la fantasque créature.
Je gagnais successivement toutes ses hystéries à son
contact, et, au point de vue médical, ce premier phé
nomène de ma désorganisation nerveuse est sans
doute curieux.
J'étais debout, en face de la porte, regardant la
croix d’ombre, ces deux fentes d’où sortait une
odeur fade, un arôme de fleurs séchées et de très an
tique pourriture. Je levai la main pour frapper, de
mon index replié, discrètement comme il convient
lorsqu’on exige la réponse d’un mort. Ma main de
meura en l’air et ne retomba pas!... Je regardai
derrière moi, pensant d’instinct, qu’on me retenait
le bras : Mme Siméon, renversée dans sa couche,
me souriait, un peu étonnée.
276
LA SANGLANTE IRONIE
« Frappe donc, dit-elle, qu’est-ce que tu at
tends ? »
« Je ne peux pas frapper », balbutiai-je, sentant
mes cheveux se hérisser, le corps glacé par une
épouvante affreuse.
« Comment, tu ne peux pas ? » fit Jeanne.
Et elle cria aussitôt :
« Mon Dieu ! Qu’as-tu, Sylvain ? Tu es pâle et tout
bouleversé... Mon Dieu ! mon Dieu ! »
Je reculai. Je vins m’asseoir sur hune des bornes
de marbre.
« Il ne faut pas t’effrayer, ma chérie, c’est un peu
de fatigue dans le bras », lui dis-je, tentant de lui
expliquer ce que je ne comprenais pas moi-même.
Je répétai :
« Une fatigue dans le bras, parce que je pousse
ta voiture avec tant de précaution, j’y mets tant de
sollicitude, que je m’engourdis les nerfs; ce n’est
rien. »
« Tu as eu peur ! »
Elle disait la vérité. J’avais en peur, car, au mo
ment de frapper à la porte de cette tombe, j’avais
pensé soudainement, par un inexplicable besoin de
sacrilège, à l’homme que j’avais tué, une nuit, dans
un bois du Périgord... Et, paralysé une demi-se
conde, mon bras n’était point retombé.
Maintenant, je pouvais heurter ce bronze, l’émo
tion était dissipée ; je pouvais recommencer l’épreuve,
je sentais bien que je réussirais, seulement...
LA. SANGLANTE IRONIE
277
Jeanne se pencha vers moi, je m’agenouillai, lui
disant :
« Es-tu contente c’est moi qui deviens poltron. »
« Je te fais toutes mes excuses, je suis une sotte...
Allons nous-en. »
Et en nous dirigeant vers sa maison de campa
gne, je lançai un mauvais regard à cette porte close,
si formidable avec sa croix d’ombre posée sur l’in
connu.
La maison de Jeanne était une coquette construc
tion, d’allures bien parisiennes. Il y avait une cou
pole de marbre rose sur des murs percés de trèfles
orientaux; un jour favorable au teint tombait de
de ses trèfles grillés de délicats barreaux en fer doré.
Un ouvrier sculptait le fronton de la porte, où on
lisait :
Famille Champassé-Siméon.
Et, au-dessous, un cartouche vide entouré d’une
guirlande de marguerites à peine ébauchée, pour y
inscrire le nom de Jeanne. Une balustrade, connue
il y en a au balcon des couloirs de l’Opéra, d’un
marbre jaune presque transparent, terminait l’édi
fice point du tout solennel, encore moins religieux.
L’ouvrier, en travaillant, mangeait un gros morceau
de pain et du saucisson ; il tira sa casquette, nous
reçut d’un air jovial, avec une bonne figure de bam
bocheur. Jeanne lui recommanda les marguerites,
et porta ses fleurs de jacinthe à sa mère. Pendant
16
278
LA SANGLANTE IRONIE
qu’elle distribuait son bouquet dans l’intérieur, où
je l’avais poussée, elle se pencha vers moi :
« J’ai envie de lui demander de son pain », me
souffla-t-elle, les yeux brillants d’une sensuelle con
voitise.
« Du pain?... à cet ouvrier sale?... Oh! Jeanne,
Jeanne, tu n’en finiras donc pas, aujourd’hui, de me
rendre fou... »
« Je veux manger ici, j’ai faim. Toutes les frian
dises qu’on me donne là-bas me tournent l’estomac :
je suis sûre que ma pauvre maman ne m’empêcherait
pas de manger du pain chez elle !... »
Il fallut négocier, raconter une histoire d’un quart
d’heure pour obtenir un croûton que l’ouvrier, ravi,
doubla d’un rond de saucisson coupé sur le pouce.
Jeanne lui tendit un louis en s’extasiant.
« Comme c’est bon ! Ah ! monsieur d’Hauterac,
goùtez-y, c’est excellent, je vous assure ; moi, je re
trouve mon appétit de gamine. Merci, mon ami, vous
m’avez absolument régalée... »
L’ouvrier, confus, 11e voulait pas de la pièce d’or,
et, devant moi, forcé de sourire, ils se firent les plus
extravagantes politesses. Je ramenai Jeanne au lan
dau en la grondant. Elle se mit à pleurer.
« Les caprices des mourants sont sacrés, Syl
vain ! » répétait-elle en crispant ses ongles sur mon
bras et implorant,' de ses yeux noyés, un baiser que
je lui refusais, car j’étais dans une surexcitation in
traduisible.
LA SANGLANTE IRONIE
279
Au fond du landau, que je fis couvrir à cause du
soleil, je l’enlaçai d’un mouvement éperdu, la bru
talisant de mes caresses pour oublier que j’avais
eu peur et qu’elle était cette morte qui pouvait me
faire encore peur; elle se dégagea de mon étreinte,
riant son petit rire convulsif :
« Tu violerais un cadavre, si je te laissais faire ! »
me dit-elle triomphante.
Le jeudi suivant, je ne parus pas à l’hôtel Siméon;
c’était la première fois que je m’abstenais de ma vi
site hebdomadaire, et je savais bien que cela entraî
nerait une catastrophe, mais j’étais au bout de mes
forces. Le soir, au moment du dîner, j’eus la velléité
de courir jusqu’à la rue Blanche pour déposer des
fleurs ou un mot prétextant une indisposition :
Grangille ne m’en donna pas le loisir. Elle entama
une querelle à propos de ce qu’elle nommait ma
lubie, me dit que j’étais un nigaud de ne pas mieux
soigner mes intérêts.
« Quand ta cousine mourra, elle te léguera sans
doute une somme », expliqua-t-elle enfin, pendant
qu’affaissé dans mon fauteuil je la regardais, frisson
nant de colère.
Je compris à cette heure-là qu’un homme qui
frappe une femme peutn’être pas toujours un lâche.
Je faillis souffleter cette belle créature trop bien
portante; puis, s’implanta en moi l’idée lancinante
qu’elle allait me quitter tout de suite, qu’elle profi
terait de l’occasion pour coucher dans le lit de la
280
LA SANGLANTE IRONIE
voisine, madame Clarisse, comme elle m’en avait
déjà menacé. Or, Grangille était ma chair si Jeanne
était mon cœur, et je ne pouvais pas plus me passer
de l’une que de l’autre ! Je me levai, lui jetant un
regard de mépris, et je me retirai dans la chambre à
côté, en donnant un tour de clef pour avoir le temps
de me calmer les nerfs. Ce fut alors que la catas
trophe arriva, cetto fatalité à laquelle je m’attendais
de jour en jour, dont la seule prévision me plongeait
dans les transes. J’entendis, derrière la cloison, la
voix dure de Grangille disant à quelqu’un qui venait
de pénétrer chez nous :
« Entrez donc, madame, Sylvain n’y est pas. Que
lui voulez-vous ? »
Et une femme répondit, très confuse, d’un ton
stupéfait que je percevais parfaitement à travers la
porte fermée :
« Mon Dieu, mademoiselle, je venais de la part de
madame Siméon. »
C’était l’accent, bien facile à reconnaître, de la
gouvernante alsacienne. Jeanne, perdant la tête en
ne me voyant pas venir à l’heure du dîner, m’ayant
attendu toute l’après-midi, m’expédiait sa vieille
dame de compagnie, une personne très discrète
quand elle se trouvait en tiers entre nous. Je crus
recevoir un coup de massue au crâne. Que faire?
Paraître, c’était augmenter le scandale pour la bonne
dame qui regrettait déjà de s’être fourvoyée; ne pas
paraître, c’était la laisser à la merci d’une insolence
281
LA SANGLANTE IRONIE
de ma maîtresse, et, plus tard, la gouvernante humi
liée. aurait-elle la générosité d’épargner Jeanne, de se
taire sur le résultat de sa démarche?Ce n’était guère
probable. D'ailleurs, de toutes façons, la gouvernante
parlerait, puisqu’elle ignorait notre amour, ou fei
gnait de l'ignorer.
Grangille reprit, très haut, afin que je pusse en
tendre sa réponse :
« Avez-vous une lettre, madame? Donnez-la moi,
Sylvain n’a pas de secret pour moi, vous savez. »
La gouvernante, habituée, par sa position, à fré
quenter un meilleur monde, riposta d’un ton sec.
« Je vous remercie, mademoiselle. »
« Quoi, des cachotteries?» bougonna Grangille.
« C’est monsieur d'Hauterac que je désirais voir,
ma petite, et non sa servante », déclara nettement
l’Alsacienne.
Je n’entendis pas le reste. J’ouvris brusquement
la porte. Malgré le déchirement qui s’opérait dans ma
poitrine, j’avais un devoir de galant homme à remplir :
« Madame, murmurai-je en m’avançant, made
moiselle Granger n’est pas une servante ; cependant,
je vous prie d’excuser sa vivacité. J’étais justement
entrain d’écrire à ma cousine, mais, comme je ne
veux pas abuser de votre temps, vous lui porterez
une réponse verbale : je suis un peu souffrant, et je
11e sortirai pas aujourd'hui. Si vous avez un billet,
veuillez 111e le remettre. »
La gouvernante tira soigneusement son voile sur
16.
282
LA SANGLANTE IRONIE
sa figure effarée, tout en tortillant un petit bouquet
de violettes à son corsage, ce qui représentait, pour
elle, une coquetterie bien hors de saison.
« Monsieur d’Hauterac, murmura-t-elle, bredouil
lant ses phrases, je n’ai pas de lettre ; vous savez que
madame ne peut pas écrire, rapport à ses crises ner
veuses qui font trembler ses doigts... Madame m’en
voyait seulement prendre de vos nouvelles. Et
maintenant je m’en vais, monsieur. Je regrette de
vous avoir dérangé. »
Elle dissimula le petit bouquet sous son manteau,
et, me saluant à la hâte, elle s’élança dans l’escalier
aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
Grangille me regardait, faisant une grimace iro
nique. Chose singulière, elle se contenta de dire :
« C’est du propre !... »
Et elle tourna le dos.
Une semaine s’écoula. Je ne pouvais pas écrire à
Jeanne, parce que dans son état elle ne pouvait pas,
de son côté, cacher les lettres qu’elle recevait ; en
outre, lui écrire des banalités l’aurait exaspérée. La
gouvernante devait avoir parlé. L’Allemande ne se
souvenait plus assez des myosotis de son pays pour
soupçonner une intrigue chaste et la respecter
J’étais dévoré par la fièvre de l’incertitude, et le
silence froid de Grangille, sa tranquillité narquoise
me désolait encore plus. Je n’osais pas franchir mon
seuil, craignant de ne pas retrouver ma maîtresse
au logis quand je reviendrais de chez les Siméon.
LA SANGLANTE IRONIE
283
Grangille continuait de sortir régulièrement chaque
jour, allant chercher madame Clarisse pour ses
moindres courses et affectant, vis-à-vis de moi, une
pruderie exagérée. Bornerait-elle là cette leçon de
convenance? Je demeurais seul, rongé d'inquiétu
des, à contempler le fameux mur, qui se couvrait,
en l’honneur du printemps, d’une lèpre nouvelle,
pleine d’un pus jaunâtre. La nuit, j’avais des cau
chemars qui réveillaient ma compagne, et j’éprou
vais le besoin de me rendormir la tête dans sa jeune
poitrine, dont l’odeur de fleur sauvage me rendait
encore plus nerveux. Et nous ne nous disions rien,
n’échangeant que les monosyllabes strictement né
cessaires, reculant le plus possible la minute su
prême où nos deux âmes révoltées s’épancheraient
en un torrent de choses désagréables.
Le jeudi, comme nous allions déjeuner dans un
tête-à-tête glacial, notre concierge, tout essoufflé,
nous monta une dépêche.
« Des places de théâtre, sans doute, » dit négli
gemment Grangille, me tendant le papier bleu.
Je reconnus, en effet, l’écriture du banquier; un fris
son me saisit, je ne pus parvenir à déchirer cette fragile
enveloppe. Grangille me l’ôta des mains et l’ouvrit :
« Venez,mon cher d’Iiauterac, le malheur est
arrivé, » lut-elle en souriant.
Puis elle ajouta :
« Qu’est-ce que c’est encore que cette plaisanterielà ? On a signé Ludovic tout court... »
284
LA SANGLANTE IRONIE
Je me précipitai sur mon chapeau sans en écouter
plus, et je descendis l’escalier, ne sentant même pas
les marches sous mes pieds.
Lorsque j’arrivai rue Blanche, l’hôtel était très
calme ; les domestiques causaient à voix basse, et
ils se firent des signes d’intelligence en me voyant.
Je les bousculai pour passer plus vite. Dans le salon
principal, la gouvernante, debout près d'une table
couverte de pages imprimées bordées de noir, s’é
pongeait doucement les yeux en vérifiant des adres
ses sur un carnet.
« Vous n’entrerez pas, me dit-elle d’une voix un
peu dédaigneuse, on lui fait sa toilette. »
J’avais tellement l’habitude de ces attentes quand
je venais trop tôt, qu’eue voulait se faire belle pour
moi, que je me mépris complètement; j’eus un éclair
de joie, et, lui désignant les pages mortuaires.
« Mais c’est horrible, madame, de préparer cela,
puisque ce n’est pas fini ; si elle tient à se faire ha
biller pour me recevoir, elle va mieux, elle va mieux.
Je veux, moi, qu’elle aille mieux !... »
La gouvernante bredouilla une phrase que je n’en
tendis pas. Une portière se souleva, le mari vint à
moi, l’air affable et triste comme un homme en vi
site chez des gens malheureux.
« Mon pauvre cher cousin ! dit-il me pressant les
doigts et me les faisant craquer, parce que son tré
molo, ce jour-là, lui était descendu dans les pha
langes ; ah ! mon pauvre cher cousin ! Elle n’a pas
LA SANGLANTE IRONIE
985
souffert du tout, elle s’est éteinte... tout naturel
lement ! (Il ajouta, les yeux vers le plafond) :
Comme une lampe dont l'huile viendrait à man
quer! »
Une douleur atroce me fit ployer sur moi-même,
puis je me redressai, la bouche tordue, et, chose
effroyable, j’eus envie de rire au nez de cet
homme, de ce misérable manieur d’argent qui, lui,
savait découvrir à propos de si belles métaphores et
de si vigoureuses poignées de mains. Oui ! j’eus en
vie de rire, d’un rire fou, démoniaque. Je voyais la
grande Carcel posée au milieu de la table, de ses
lettres mortuaires, je la voyais s’éteignant après
avoir éclairé toute une nuit les gens occupés à grif
fonner des adresses; tout d’un coup, la mèche se
mettait à charbonner, une fumée noire montait, en
spirale, par le verre sali, et une mauvaise odeur se
répandait dans la chambre... C’était cela, pour lui,
la mort ! C’était ainsi qu’il voyait, lui, l’époux, la fin
de la plus ravissante, de la plus exceptionnelle des
femmes ! Il me donnait envie de rire, et j’avais le
cœur crevé. Oh ! la lampe Carcel ! je n’oublierai
jamais cette impression....
« Allons, soupira M. Siméon, ayons du courage,
mon cher Sylvain. Je sais combien vous lui étiez
attaché, combien vous avez mis de délicatesse et de
patience à supporter ses caprices!... Mais, pardon
nez-moi, il faut que je vous laisse. J’ai à veiller aux
préparatifs de la triste cérémonie, et il faut que j’exa
LA SANGLANTE IRONIE
mine le cercueil, qu’on a commandé en ébène ; une
folie, mais elle y tenait !... Elle est morte cette
nuit... Cette bonne madame Octavie vous donnera
les détails. Je n’y étais pas ! Je suis rentré tard, trop
tard, pour trouver la mort chez moi ! Navrant, mon
cher, navrant !... Tenez, tel que vous me voyez, je
n’ai pas .encore pris une goutte de bouillon !... »
Je me dirigeai, en chancelant, vers madame Octa
vie, la gouvernante, qui s’épongeait toujours douce
ment les yeux. Elle me souffla, chuchotant comme
une dévote au confessionnal :
« Elle est morte, la chère dame, sans agonie... Je
lui faisais boire son lait vanillé, qu’elle buvait main
tenant, à minuit juste, et elle me dit : « Ma bonne
Octavie, j’ai des rêves qui me tueront ; asseyez-moi
sur mon lit et parlez-moi, je voudrais ne pas pen
ser...» Elle était si drôle, madame, vous savez,
monsieur?... Alors, la femme de chambre et moi,
nous l’avons assise, la tête droite, et, tout subite
ment, sa tête s’est renversée ; elle a fait : « Ah ! »
comme vous auriez crié : « Mon Dieu ! » Oui, mon
sieur, ni plus ni moins, et elle nous a fini dans les
bras... Elle avait eu trois attaques en trois jours...
des crises furieuses, un délire... »
Madame Octavie se tut, me regardant d’un regard
plein de rancune. Elle ne dirait plus rien. Elle sa
vait peut-être des choses que je ne saurais jamais ;
j’étais entouré de gens aveugles qui ne voudraient
pas me répondre ou m’étaient désormais hostiles. Et
LA SANGLANTE IRONIE
287
je devinais le drame, j’entendais Jeanne rugir le
nom de Grangille !... Je souffrais le martyre.
« Qui donc l’habille ? » demandai-je, exaspéré par
l’idée que je ne leur disputerais pas son dernier
soufffe.
« Mais, répondit placidement la gouvernante, c’est
madame Mornas, son amie intime, qu’elle ne voulait
plus recevoir ; je ne sais pas pourquoi : la pauvre
femme pleurait, ce matin, comme une Madeleine ! »
Je courus me cacher dans la serre, car je n’y te
nais plus ; j’y voyais rouge, et j’allais leur vomir
des injures à la face, à tous ces tendres indifférents!
Là, derrière une corbeille d’azalées, je pus pleurer ;
les larmes dégagèrent mon cerveau, et je revins au
salon plus maître de moi. Il me fallut subir les
lamentations de madame Mornas, qui se donnait
beaucoup de mal pour que sa pauvre Jeanne, un
peu sa victime aussi, eût toutes les élégances fu
nèbres que comportait son rang dans la société.
Elle avait même déployé tant de coquetterie autour
de ce malheureux cadavre qu’elle voulait me faire
jouir du spectacle. Nous entrâmes sur la pointe du
pied, moi m’incrustant les dents à travers la lèvre
pour ne pas hurler, madame Mornas me répétant
qu’elle n’avait pas souffert du tout.
« Je lui ai mis sa robe de moire, m’expliqua-telle, et des roses jaunes, ces roses-thé qu’elle aimait
tant ! Des jacinthes aussi, car elle disait, depuis
trois jours, qu’elle désirait mourir sur un matelas
288
LA SANGLANTE IRONIE
de jacinthes. J'ai envoyé chercher des cierges; elle
était catholique, mais monsieur Siméon n’y pensait
plus ; et il y a de l’eau bénite à côté d’elle, dans une
coupe d’or. Des religieuses vont venir, j’ai informé
le curé de la paroisse. N’est-ce pas que ces fleurs
font bien, enguirlandées autour d’elle ? Figurez-vous
qu’elle portait un bouquet de violettes écrasé sur sa
poitrine. On lui défendait de manger des fleurs, elle
en dissimulait dans tous les coins de son lit. Nous
le lui avons laissé, ce bouquet ! N’est-ce pas qu’elle
est encore jolie ?...
Jeanne était étendue, toute raide, sous les flots de
moire ; son visage conservait une expression de dé
sespoir indicible.
« Madame, balbutiai-je, suffoquant, voudriez-vous
me donner ce petit bouquet de violettes qu’elle a
encore sur la poitrine ? »
Madame Mornas eut une moue.
« Je demanderai à monsieur Siméon », réponditelle d’un ton évasif.
Nous sortîmes ; les religieuses arrivaient. J’offris
mes services au mari, qui me pria de revenir seule
ment à l’heure de l’enterrement, fixé au le lenmain midi, et je dus m'éloigner d’un pas très
naturel. Chez moi, j’eus un accès de délire ; je me
roulais par terre, m’accusant d’avoir tué Jeanne. Je
me répétais toutes ces phrases, si tristes, proférées,
là-bas, durant notre visite au cimetière, dans son
jardin. devant sa maison ; je les rugissais en me
LA SANGLANTE IRONIE
289
frappant la tête contre les murs. Grangille fut très
digne, elle me soigna, me força péremptoirement à
me coucher. Comme je ne voulais pas aller, le len
demain, à l’enterrement, pressentant tout ce que
cette corvée de famille aurait de hideux, elle me dit
d’un air de grande indulgence :
« Il faut encore faire cela, mon cher Sylvain ; les
enterrements, c’est la vie, tout le monde doit passer
par là ! »
Il me fallait également des habits de deuil ; elle se
chargea encore de la vulgaire besogne des achats,
me donna des conseils ; et quand je fus sur la porte,
hésitant, les dents grinçantes, elle me poussa :
« Vas-y donc, on ne sait pas ce qui peut arriver ! »
Je lui jetai un regard ahuri. Espérait-elle que la
morte se réveillerait pour me crier son amour ?
Je revis ce salon plein de gens que je ne connais
sais pas, et que Jeanne ne connaissait pas davan
tage, des amis du mari ; je vis des couronnes sur
tout ! Oh ! les couronnes alignées le long des murs,
comme les immenses anneaux d’une chaîne mons
trueuse !
La plus grosse, sans contredit la plus belle, avait
été offerte par la livrée : singulière dérision ! en
suite venait celle de madame Mornas, une couronne
de roses jaunes avec une banderolle de moire
blanche frangée de fausses perles fines ; la couronne
d’un ambassadeur russe à qui le banquier avait
prêté de l’argent, une forte somme, et que Jeanne
290
LA SANGLANTE IRONIE
n’avait jamais vu ; et toute la série clés couronnes
gracieuses, les couronnes hotte cle bonbons, les cou
ronnes bagatelles, les couronnes p. p. c., les unes
témoignant de la gaîté cl’un retour de bal, les autres
de la richesse d’un homme à la mode ; celle-ci plus
éplorée, à cause de ses grosses larmes solides en
boutons de camélias, celle-là plus sévère parce
qu’elle se placardait de nœuds de velours noir ;
enfin, tout en bas de la chaîne fleurie, humblement
prosternée, une gerbe de muguet des bois, mince,
grelottante : mon bouquet du jeudi, car je n’avais
pas pensé à une couronne I
Dans la voiture de deuil, où je montai, avec la
famille, en sortant de l’église, monsieur Ludovic
Siméon eut un regard froid à mon adresse. Je tâchai
de faire bonne contenance, supposant que madame
Mornas lui, avait rapporté l’incident des violettes ;
mais j’appris plus tard que mon père, prévenu,
n’ayant pas envoyé de télégramme de condoléance,
le banquier m’en voulait, à moi, de ce manque d’é
gards. On a ies rancunes qu’on peut !
Lorsqu’ils furent tous partis du cimetière, je mapprochai du caveau. L’ouvrier que nous avions vu
ensemble terminait définitivement son travail de
sculpture. O11 l’avait dérangé. La morte était revenue
si vite? Il ajouta une marguerite au fronton où se
lisait, en lettres dorées : Jeanne Siméon. Je tenais
mon mouchoir dans mes yeux, mais il me reconnut.
Il me posa la main sur l’épaule, pendant que je me
LA SANGLANTE IRONIE
291
glissais à genoux, 11’ayant pu pleurer devant les
autres, étouffant.
« Je comprends ça, dit-il d’une voix émue, et ça
va vous faire du bien... »
Il ramassa ses outils, fila par la plus prochaine
allée; de loin, je l’entendis siffloter un air très
doux...
Un mois s’écoula; j’étais retombé dans une grande
torpeur; je marchais et je parlais machinalement,
regardant Grangille avec des yeux égarés. Elle ne
me disait rien, rien... sortait peu, s’organisant des
toilettes et prenant une physionomie rude. Je rêvais
quelquefois de recommencer à l’aimer, pour essayer
de ne pas devenir tout à fait fou. Un jour, je lui pris
les poignets :
« Mon enfant, murmurai-je, si je t’ai causé des
peines, pardonne-moi, et dirige à présent mon exis
tence. Nous enverrons des sommations respec
tueuses quand tu voudras. »
Elle me sourit d’une façon grave, répondit :
« Oh ! ça ne presse pas ! »
Cette conduite miséricordieuse me remplissait
pourtant de honte et de tristesses. Elle questionna
au sujet d’un testament, mais je ne sus pas du tout
de quoi elle me parlait. Je ne voulais rien appro
fondir, de peur de faire jaillir une vulgarité.
La belle saison se traînait lamentablement en
reflets jaunâtres sur le désert de la muraille voisine.
Julien, le corbeau, battait des ailes; et je vivais, ne
292
LA SANGLANTE IRONIE
désirant que le repos. A quoi bon le printemps :
c’est l’époque où il se commet le plus de mensonges ;
à quoi bon l’été quand on fait pitié à sa maîtresse;
à quoi bon l’automne qui flétrit jusqu’aux fleurs des
cimetières; à quoi bon l’hiver quand on ne peut pas
se refroidir à l’heure que l’on choisit? Et je m’en
dormais sur le sein de Grangille, les bras sans force
pour l’étreindre, me réveillant à la fumée puante du
fourneau, la regardant brosser soigneusement la
boue de ses souliers, tandis que dans la rue la mar
chande de poissons pleurait sa bizarre plainte.
Un soir, un jeudi, nous achevions notre repas;
un homme frappa à la porte et déposa chez nous une
malle. Grangille donna un pourboire à l’homme,
rangea la malle contre le mur, l’ouvrit, examina
l’intérieur, constatant sa solidité. Quand elle eut
fini cet examen, elle referma la malle, et me regarda
fixement; je ne sais pourquoi ce regard m’électrisa :
« Tu veux t'en aller? » criai-je, me levant et jetant
ma serviette.
Elle hocha le front.
« Oui ! » fit-elle, sans une émotion sur ses traits
devenus tout à coup d’une impassibilité morne.
Et elle commença :
« Ne nous disputons pas, mon cher Sylvain.
Ecoute-moi, plutôt, car je n’ai point de colère; je ne
te reproche rien, mais nous ne sommes pas pareils,
nous ne nous entendrons jamais. Tu es un peu...
dans la lune ! Oh ! je sais bien qu’il n’y avait que des
LA SANGLANTE IRONIE
plaisanteries entre toi et la dame morte ; seulement,
c’est égal, je n’aime pas les histoires louches. Il y
en a beaucoup dans ta vie ! Moi, je suis bonne, je ne
veux nuire à personne; ce que je t’ai donné, d’ail
leurs, ça ne se reprend pas; pourtant, faut que
chacun ait sa liberté aujourd’hui, ça vaudra mieux...
Je ne t’ai rien dit avant d’être sûre... Je ne te quitte
pas pour tourner mal : je suis une honnête fille, si
je suis simple ; j’ai toujours eu l’idée de mariage en
tête, vois-tu, et si je m’en vais, c’est que... je me
marie. Ne te fais pas de bile. On est dans la vie pour
vivre, comme tout le monde. Si tu n’es pas raison
nable maintenant, tu le seras demain, ou la semaine
prochaine. Certes, je ne t’aurais pas laissé quand tu
étais malade; je savais que ce chagrin s’en irait tout
seul, mais je me devais de te soigner... A présent, tu
es guéri, n’est-ce pas ? »
Elle fit une pause, puis poursuivit d’un ton mono
tone, comme quelqu’un qui réciterait une fable de
La Fontaine en s’efforçant de dramatiser aux en
droits qu’il croirait pathétiques :
« J’épouse un homme de quarante ans, tu n’en
seras pas jaloux; c’est un bon parti si ce n’est pas ce
que j’avais rêvé. Dame! on n’a pas le mari qu’on
aime quand on a fauté dans ses débuts. Je t’aurais
parlé déjà de ce mariage si tu avais été moins
occupé. Il ne m’a jamais vue qu’avec madame Cla
risse. Je lui ai laissé croire que j’étais demoiselle de
compagnie chez une vieille personne très pieuse : il
17.
294
IA SANGLANTE IRONIE
ne m’a pas demandé mes certificats, je lui ai plu
tout de suite. C’est un veuf; il a un enfant à soigner
et une boutique à tenir; de plus, il est riche s’il n’est
pas jeune. Il m’a dit, hier, fort poliment : « Je ne
veux pas savoir votre passé, mademoiselle; j’ai
besoin d’une femme raisonnable qui n’ait pas le
cœur trop chaud, connaisse les travaux du ménage,
et vous me plaisez bien. Puisque vous ne voulez pas
vous mal conduire, nous irons devant le maire ».
Les bans se publieront dimanche; nous avons déjà
tous les papiers. J’ai tout expliqué à mon père; il ne
demande pas mieux que ça finisse gentiment : de
cette façon, je serai toujours de la famille, car, tu
l’as deviné, c’est notre parent, monsieur Fermiette, que j’épouse. »
J’eus une exclamation de rage insensée, et je mar
chai droit sur elle.
« L’épicier! Hein! regarde-moi donc en face! Tu
te maries, toi?... »
J’éclatai d’un rire strident.
« Misérable fille ! Misérable! » criai-je.
Et, pour 11e pas m’écrouler par terre, je fus obligé
de me retenir à ses épaules. Elle se leva brusque
ment.
« Ah ! pas de bruit, Sylvain ! Je suis libre d’épou
ser un épicier si ça me plaît, ce sera toujours plus
propre que d’être ta maîtresse ! »
Je lui saisis les bras, je la poussai vers notre lit.
« Tu as couché là, dans ce lit, avec moi, et tu iras
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coucher dans un autre lit, avec un autre homme!
Voyons, tu veux me rendre jaloux, parce que tu as
été jalouse, Grangille? Dis? »
Elle ne bronchait pas.
« Moi, je n’ai jamais été jalouse, Sylvain ! »
« Malheureuse! Est-ce que je refuse de t’épouser?
Écris toi-même au notaire de notre pays pour les
sommations. »
Elle répondit, pleine de dignité :
« Possible ! Tu es disposé au mariage, moi je suis
fiancée à un autre. Monsieur Fermiette sera mon
mari, je te le jure. »
« La preuve, montre-moi une preuve ? »
Elle sortit une lettre de sa poche, me la tendit.
C’était bien la missive d’un épicier, ces lignes cor
rectes couvrant un quadrillé bleu ! Je lançai la lettre
n’importe où, ivre de douleur ; je me traînai aux
pieds de cette fille qui souriait railleusement.
« Pas cela, ralai-je affolé, pas cela... pas cela... je
me fais ton esclave tout le reste de mon existence,
mais ne me quitte pas ; je ne suis plus soutenu que
par ta présence, que par ton semblant d’amour... Si
tu t’en vas, toi que j’aime malgré tout, toi qui es ma
chaleur, mon sang, ma chair, mon soleil, je vais
me tuer. Que veux-tu donc que je fasse pour te
plaire ou t’apaiser ? Tu m’aimais tant, autrefois!...
C’est toi qui m’as pris !... Faut-il blasphémer contre
ceux qui sont morts ? Faut-il te gagner une fortune ?...
L'épicier!... Elle épouse ï épicier \ Ah ! Ah ! Ah! »
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Et je riais en sanglotant. Il me semblait que tout
se fondait en moi, que j’allais devenir heureux et
joyeux même, si elle daignait s’attendrir. Elle me
regardait fixement.
« Sylvain, dit-elle d’un ton sourd, j’aime mieux
épouser un épicier qu’être la femme d’un assassin,
eût-il cent mille francs de rente ; je n’ai pas oublié
la mort de Julien Rosalès, moi, et j’ai toujours
pensé que tu lui avais donné un mauvais coup. »
Je me dressai d’un bond, et reculai, me tordant
les mains.
« Oh! lâche,, lâche! » m’exclamai-je, épouvanté
par ce cynisme de fille bourgeoisement rusée, qui
attend pour frapper que l’occasion lui soit favo
rable.
Et je me renversai sur le lit, fermant les yeux, ne
voulant plus la voir.... De son pas toujours vif de
Méridionale, elle allait, venait, autour de moi, ne
s’inquiétant plus de ce corps étendu, qu’elle avait
enfin terrassé. Elle rangeait le couvert, lavait sa
vaisselle, mettait de l’ordre dans notre ménage.
Puis elle fit sa malle. Elle empila, dans ce coffre
long comme un cercueil, toutes ses jupes neuves,
son linge repassé, pliant tout avec soin, car c’était
son trousseau qu’elle avait préparé devant moi, le
rêveur, qui ne voyais rien ! Elle eut l’attention de
regarnir la lampe, qui menaçait de s’éteindre.
« Il est dix heures, formula-t-elle ensuite dans le
grand silence de la chambre ; j’ai prévenu madame
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Clarisse que cette nuit je coucherais chez une amie à
elle, qui me donnera l’hospitalité en attendant le
jour du mariage. Je t’ai cherché une femme pour te
servir, elle viendra demain matin prendre ma malle
et s’entendre avec toi... Allons, Sylvain, je vais par
tir. Quittons-nous bons amis, ce sera meilleur. Je te
remercie de me regretter comme ça, mais, que veuxtu, rien n’est éternel, et je ne t’ai pas porté bon
heur... Tu te consoleras. »
Elle ne pleurait pas, elle me regardait seulement
avec une certaine pitié. Je m’assis sur le bord du
lit, la regardant à mon tour... Oui, c’était bien cela,
le type de la servante. Elle n’avait plus qu’à me
prier de visiter ses effets pour m’assurer qu’elle n’é
tait point une voleuse... Oh! L’honnête fille, douée
de raison, logique dans ses cruautés, logique, et ce
pendant traîtresse comme la Vie !...
« Vous oubliez votre couteau », lui dis-je d’une
voix sifflante en lui désignant le couteau de Nontron, à manche jaune, resté sur la table.
J’ajoutai :
« N’oubliez jamais votre couteau, Grangille, c’est
l’unique recommandation que puisse vous faire un
assassin. »
Elle eut un geste d’effroi, s’étudiant à demeurer
impassible malgré sa soudaine terreur.
« J’oublie aussi mon oiseau, bégaya-t-elle, mais
je voulais vous donner Julien, puisque vous 1 aviez
pris en affection ! »
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Et elle fixait toujours un œil épouvanté sur son
couteau. Son bras tremblait. Elle n’osait plus s’a
vancer du côté de la table. Je me levai, l’air insou
ciant et très calme. Je me rappelle qu’en passant
devant la croisée je souris à mon ombre s’étalant
colossale à la muraille voisine. Je me baissai pour
toucher le dos de cette malle où se hérissaient des
poils de je ne sais quelle bête, cette ignoble malle de
servante, ce long cercueil de goujat préparé à mon
amour, et je me tournai, je pris le couteau, le tendis
à Grangille, toujours souriant. Elle s’approcha len
tement, secouée de frissons ; elle se pencha comme
quelqu’un qui va vous embrasser les mains. Alors,
d’un geste plus prompt que la pensée même du
meurtre, je brandis le couteau, et je l’enfonçai jus
qu’au manche entre ses deux épaules. Une seconde,
je vis plantée, droite, dans ses chairs, cette phrase,
écrite en brun sur bois jaune :
Souvenir d’amitié.
Grangille tomba sans un cri, tuée roide.
J’abandonnai là ce cadavre, je me couchai et je
dormis ! Ce ne fut qu’au matin, quand retentit le
cri de la marchande de poissons, que je compris ce
que j’avais fait. Et plus sinistre, bien plus sinistre
encore me sembla cette clameur plaintive, hoque
tante comme un râle de femme qu’on étrangle :
« Limande à friiiiih^U^^-iL^
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Pans. — Typographie Gaston Née, 1, rue Cassétte. — 3860.
Fait partie de La Sanglante ironie
