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RACHILDE
Dans le Puits
ou
la vie inférieure
1915-1917
AVEC UN PORTRAIT
DE
l’aUTEUR
PAR LITA
REPRODUIT EN HÉLIOGRAVURE
PARIS
MERCURE DE FRANGE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
BESNARD
DANS LE PUITS
DU MÊME AUTEUR
contes et nouvelles, suivis du Théâtre .
1 vol
LE DESSOUS.......................
I vol
l’heure SEXUELLE.........................................................
1 vol
LES HORS NATURE............................................................
1 Vol
l’imitation DE LA MORT............................................
I Vol
LA JONGLEUSE.....................................................................
1 Vol
LE MENEUR DE LOUVES...............................................
I Vol
LA SANGLANTE IRONIE ...................................................
I Vol
LA TOUR D’AMOUR...........................................................
I Vol
SON PRINTEMPS ................................................................
I Vol
la
princesse
des
ténèbres
(Calmann-
Lévy) .............................................................
i vol
RACHILDE
Dans le Puits
ou
la vie inférieure
1915-191?
P3Rtaur
de
l’auteur
par
lita
besnard
AVEC UN
reproduit
en
HÉLIOGRAVURE
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PARIS
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IL A ÉTÉ TIRÉ ET NUMÉROTÉ A LA PRESSE
Dix-neuf exemplaires sur papier de Hollande.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
I
J’en eus la première vision par un jour bas
et louche du dernier automne qui exhalait une
haleine pourrie,, un air passant sur des feuil
les mortes, des bêtes en décomposition, des
tas de choses immondes formant peu à peu le
bon terreau d’où sortira le nouveau germe du
printemps, tout frais paré, en habit vert. C’é
tait un demi-jour préparant les yeux fatigués
par tant de larmes, ou de pluie, aux crudités
de l’époque à venir, et l’on voyait l’eau de la
rivière presque stagnante laissant transparaî
tre, à contre-lumière, des poissons, caressant
de leur ventre d’argent des tessons de bou
teilles dans la vase, des chiffons sans couleur
imitant des formes de noyés. On pouvait, à la
rigueur, supporter les façons décourageantes
de la nature, parce que ceci représentait le
i.
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DANS LE PUITS
protéisme nécessaire à sa vie courante, et puis
ceci s’était déjà vu, mais l’hypocrisie de cette
période angoissante où chacun tâchait de
persuader à l’autre que tout était pour le
mieux, non, cela ne pouvait plus se supporter
et l’on se sentait descendre... descendre...
jusqu’à toucher, justement, cette vase où dor
mait tout ce qu’on avait jeté par-dessus bord,
mais qui restait stagnant, comme ironiquement
indiqué sous une vitrine.
Je devinais bien que je me trouvais toute
seule à descendre si bas.
Personne, vraiment, n’avait envie de me
suivre... et j’allais m’enfonçant davantage,les
bras levés, les cheveux dressés par ce vent de
pourriture qui m’arrivait peut-être de loin
tains charniers, sinon du fumier bienfaisant
répandu pour les semailles.
La balustrade fleurie de mon balcon avait
pris l’apparence et toute la largeur d’une mar
gelle. L’avais-je donc enjambée? Ou me pen
chant sur le paysage désert...
J’aurais dû me retenir à cette branche de
ronces, à cette aspérité du roc et je n’aurais
DANS LE PUITS
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pas pris pied complètement dans cette glu !
Quand je voulus remonter il était trop tard :
elle me tenait. Je ne parle pas de la boue. Je
veux signifier sa présence réelle, de la possi
bilité de la femme qui demeurait là, elle aussi,
comme l’objet rare, sous la vitrine bien cade
nassée. Je la découvrais, je la sentais, car je
n’oserais pas affirmer que je l’aie jamais vue,
regardée face à face, mais je sais que je l’ai
touchée, entendez-moi, je l’ai palpée... ce qui
est autre chose que la voir. C’est, en quelque
sorte, l’ano/r. Il y a même une autre affaire
encore plus grave : je sais, à n’en pas douter,
qu’elle n’est pas belle ! Je crois qu’elle ne
sera jamais belle. Vous m’avez déjà tous com
pris : elle n’est pas belle. C’est, naturellement,
une pauvre créature condamnée à la prison
perpétuelle et qui ne reçoit de visite que du
bourreau ou de ses trop violents adorateurs,
une bande d’énergumènes dont je me flatte de
faire partie.
Elle tournait, tournait, dans un cercle vi
cieux (tous les cercles sont ainsi), elle formait
son alvéole dans la boue comme une abeille
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DANS LE PUITS
noire dans de la cire noire et cependant,
blanche et rousse, par éclair, elle .semblait
luire sous une épaisseur de cendres remplie
de papiers brûlés : rien n’est plus noir que
la cendre de papier brûlé ! Ses pieds se déta
chant de la sombre argile qu’ils foulaient cla
quaient à la manière des ventouses. Ah! Elle
fait là un rude métier, jour et nuit, pour rom
pre le cercle, et elle piétine,de temps en temps,
du verre cassé, probablement des tessons de
bouteilles que la rivière, si proche, lui a re
passés par lente infiltration, peut-être les dé
bris d’un vieux, d’un très vieux miroir. Vous
figurez-vous l’existence d’un aveugle qui foule
rait aux pieds ses propres cristallins ?
Dans ce cachot obscur, demi-prison, demitombe, je ne cherchais pas à m’asseoir ou à
me coucher. Pour excuser ma chute, je voulus
me tenir cérémonieusement debout et je m’ef
façais le plus possible, dos au mur, pour la
laisser libre de tous ses mouvements, mais
nous n’élions pas plus à l’aise l’une que l’au
tre, manquant toutes les deux d’espace ou d’air
pur.
DANS LE PUITS
9
— Oh ! dit-elle dans un soupir qui me pa
rut de sa part un peu naïf, vous avez de la
chance, vous, d’être habillée quand il pleut.
Sa voix était maussade, étouffée comme le
bâillement d’un animal agressif quoique pa
resseux.
De nouveau, je tombais de mon haut, cette
fois-ci, moralement. Moi qui me disposais à
lui demander ce qu’elle pensait du pessimis
me, en général !
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Habillée, murmurai je, vous voulez dire
vêtue... car je ne m’habille pas.
— Vous voulez prétendre que vous ne vous
habillez plus ?
Alors, ce fut là le début de cette sensation
étrange qui me poursuivra tout le long de ce
récit et qui vous le fera trouver plus étrange
encore. Je reçus un choc derrière la tête, un
très petit choc incapable de fêler, lequel donna
tout de même son étonnant maximum de
souffrance. J’eus l’impression que je n’étais
plus moi,ni vis-à-vis d’elle, ni vis-à-vis de moi,
que j’étais, ou devenais, un personnage d’une
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DANS LE PUITS
comédie quelconque récitant, jouant un rôle.
L’air me sembla épaissir d’un nuage de boue
et l’eau, tout au contraire, s’éclaircir, diminuer
de sa vase, car elle recommençait à tourner
et des colonnes de cendres, fouettées de pluie,
s’enroulaient autour de mon front. Chaque
fois qu’elle passait près de moi, ses cheveux,
comme des algues balancées par un mysté
rieux courant, me frôlaient et m’enfonçaient,
si j’ose dire, la sensation bizarre par tout le
corps. Ce n’était plus le cerveau qui vibrait,
c’était toute ma personne, et si sa présence
était réelle, ma souffrance devait l’être au même
degré. Réalité ou cauchemar, je savais que je
souffrais.
— Madame,lui dis-je, en grande confusion,
nous ne sommes guère ici que deux épaves,
vous et moi, et il me paraîtrait un peu ridi
cule de vouloir vous imposer les phrases en
usage dans les salons bien parisiens. Oui, je
me suis habillée comme nous toutes, parce que
la politesse française veut que certaine folie
soit contagieuse.
Elle eut un petit rire humide. (L’endroit où
DAMS LE PUITS
II
nous nous débattions l’était sinistrement !)
Je me demande ce que vous venez faire
chez moi, vous et... vos costumes de jadis?
gronda-t-elle.
— C’est justement ces costumes de jadis
que je voudrais abandonner tout à fait, s’il
vous plaît de m’aider, Madame.
— Ah! vous désirez dépouiller... la vieille
femme? fit-elle en hésitant sur le trait pour
mieux l’enfoncer.
Ce fut à mon tour de rire et je ris en toute
franchise, sans me soucier du trémolo d’au
cune averse.
— Je ne cache pas mon âge, Madame.J’en
suis assez fière, car, depuis que je vieillis,
j’apprends à rajeunir mon esprit chagrin et
c’est pour qu’il fasse peau neuve que je cher
che à le frotter aux déités de... pierre. La
vieillesse bien conçue, c’est l’antichambre de
l’éternel...
— Oui, les grands serpents changent d’écailles en se frottant, là-bas, aux ruines des
anciens temples de l’Inde, mais leurs yeux
restentdes fascinateurs... d’oiseaux-mouches.
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DANS LE PUITS
Nous goûtâmes en silence la souple ondu
lation de sa phrase où il y avait le meilleur
et le pire. Elle ajouta, pour chasser toute
contrainte :
— Avouez-moi le nombre et la nuance de
vos costumes. Je verrai ce que je peux faire à
votre sujet. Vous riez très bien. Il yasilongtemps que je n’entends plus rire dans mon
trou.
Nous nous adossâmes chacune contre notre
paroi de muraille, et notre commun frisson
tournait en cercle, nous procurant je ne sais
quelle merveilleuse fièvre. Cependant la fri
vole technicité de sa question me plongeait
dans l’étonnement.
— Vous y tenez tant que cela ?
Son masque pâle et brouillé par les rides
de l’eau s’illumina d’une lueur singulière.
— N’avez-vous donc point remarqué que
toutes les religions sont ornées, pour ne pas
dire affublées, de symboles et de gestes pué
rils? Du sauvage qui fait tam-tam à la barbe
d’une idole de bois pour conjurer l’orage,
jusqu’au prêtre catholique réduisant Dieu à
i3
DANS LE PUITS
l’état de cachet comprimé, tous ceux qui s’ef
forcent vers une croyance possible s’entou
rent de précautions extraordinairement vul
gaires. On dirait qu’ils veulent empêcher leurs
doigts ou leurs prunelles de devenir fixes, de
s’appuyer sur quelque chçse. Il faut bien leur
rer le patient. Je vous demande le nombreet
la couleur de vos robes d’il y a trois ans, parce
que si je vous obligeais à réciter un chapelet
vous ne le feriez pas. D'ailleurs, si cela vous
contrarie : remontez. Je ne suis pas allée vous
chercher, ma chère.
Cette dernière parole m’amusa. Je m’atten
dais si peu à la trouver drôle que je me mis
aussitôt à débiter ma leçon, comptant sur
elle pour me ramener aux justes proportions,
sije m’avisais de me payer.... son diadème.
— J’avais, il y a trois ans, sept robes, tout
autant que de péchés capitaux, Madame et
cher Maître. Il y en avait trois pour l’intimité
ou les réceptions à domicileet quatre pour les
sorties, dîners, soirées, théâtre, etc.,etc.Elles
étaient presque toutes pareilles,car je n’aime
qu’une couleur, pourtant je crois bien me
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4
DANS LE PUITS
rappeler qu’il y en avait une rouge,une jaune
et une verte,plus une noire,que j’allais oublier,
pour suivre les enterrements...
— Sur sept robes pareilles, interrompitelle, j’en vois déjà quatre qui ne sont pas de
la même couleur...
— En effet, et c’est aussi surprenant pour
moi que pour vous. J’ai presque passé ma vie
en demi-deuil, tellement j’aime le violet, cette
pourpre du deuil, seulement, il fallait mener
ce que nous appelons le train (un train d’en
fer?) et ne pas envenimer les regards si las
de mes voisines... J’ai sacrifié aux goûts de
leur jour.
— Vous avez consenti à cesser d’être vous?
— Je me suis oubliée.
— Les concessions ne sont jamais des ou
blis, ce sont toujours des crimes de lèse-absolu.
— Dans cette si petite chose : la nuance
d’une robe?
— Comme dans les plus vastes. Ne cédez
jamais un pouce de votre volonté, sinon vous
la perdrez bientôt tout entière. La rognure de
DANS LE PUITS
i5
votre ongle qui tombe et qui jamais plus ne
fera corps avec l’ongle entier, c’est déjà de la
mort qui arrive... et c’est du suicide quand
vous l’avez coupée.
— Oh! la mort... à quoi bon la craindre?
Ça n’existe pas, puisque justement c’est en
dehors de notre volonté.
— Est-ce que vous entendez le canon, làhaut?
Un instant nous écoutâmes. Elle s’amusaità
tresser, de ses mains pâles, ses cheveux, al
gues fluides, les assemblant du côté gauche.
— Tenez, dit-elle, d’un ton plus bas, en
cueillant, comme une fleurette blanche, une
espèce de légère esquille qui emmêlait ses
mèches rousses, voici ce qui reste du fémur
d’un enfant qu’on a jeté dans cette bourbe, il
y a un siècle peut-être. Delamère ou du père
criminel il ne reste plus rien; parce qu’ils furent
convenablement enterrés dans un cimetière
où tout le monde pouvait aller les exhumer,
mais ce petit morceau de leur petit enfant a
résisté à la décomposition parce qu’il y a une
eau ici que je peux qualifier de fatale. On ra-
DANS LE PUITS
conte que certains ossements se changent en
turquoises dans des terrains riches de phos
phates d’alumine... De sorte qu’on pourrait
porter une bague faite de la substance de sa
victime... Tout arrive et je suis au tond des
plus incroyables aventures. Comprenez-vous ?
— Certainement. Dois-je passer au chapitre
des chapeaux ?
— Je ne vous en dispenserai pas.
— Je n’ai plus de chapeau. Quand j’ai at
teint la cinquantaine, j’ai pris le bonnet, sans
plume ni cocarde, des paysannes de mon pays,
le bonnet de dentelles ou de velours qui est
le serre-tête des matrones sérieuses et aussi
le béguin des pauvres orphelines.
— Oui, oui, je sais. Là-dessous on n’a ja
mais pu examiner si la paysanne ou la pauvre
orpheline savait se coiffer. Ses cheveux blancs
(ou sa paresse) y trouvent un asile inviolable.
Et vous avez combien de bonnets ?
— Treize, fort exactement. Ils sont assortis
aux costumes, et puisque vous êtes au cou
rant des choses de la mode,vous devez savoir
que l’on assortit la coiffure tantôt à la garni-
17
DANS LE PUITS
ture de la robe, tantôt à la robe même, et
qu’il en faut donc plusieurs pour un seul
costume.
— Je suis dans le courant... de la rivière,
un peu plus profond que le courant. Je puise
aux sources quand j’ai besoin d’un bon ren
seignement. L’eau, c’est le berceau du monde.
Par l’eau on peut tout apprendre, tout enten
dre, y compris le canon.
Dans le moment de calme qui suivit sa
réponse, nous perçûmes un petit frisson de la
nappe transparente au-dessus de la vase ar
gileuse et nous reçûmes une commotion de la
maçonnerie derrière nous.
— De quel côté ? murmurai-je, anxieuse.
— Du côté de F imitation, laissa-t-elle tomber
méprisante, comme si elle avait craché pour
faire un rond. Ils sont en train d’essayer des
poudres à
Vous n’avez pas peur de la
mort, mais si vous étiez consciente vous de
vriez avoir une horrible crainte de ces essaislà qui éterniseront la boucherie. On apprend à
tuer.De génération engénération,maintenant,
on aura le goût du sang.
2.
18
DANS LE PUITS
— Et vous désapprouvez ?
— Que voulez-vous doue que cela me fasse?
dit-elle froidement, avec l’accent que Verlaine
aurait pris pour dire :
« Pourquoi veux-tu qu’il m’en souvienne?»
Elle jouait du bout du pied dans la vase,
troublant l’eau qui se ridait, tantôt reprodui
sant son masque ironique, tantôt mon visage
de tourments inavoués. Je sentais que nous
allions nous éloigner l’une de l’autre ou nous
lier par de plus lourdes chaînes que celle qui
pendait sur nos têtes, en balançant un trapèze
de fer ayant servi à descendre, autrefois, le
seau qu’on emplissait là quand la boisson de
ce liquide n’en était pas fatale, pour em
ployer son terme.
— Résumons-nous, murmura-t-elle. Vous
avez eu sept robes et treize bonnets. Vous
êtes une femme simple, vous ne craignez ni
Dieu ni la Mort, et vous êtes venue chez
moi. J’use les gens, mais, si dure que puisse
être mon école, vous serez bien obligée de la
suivre, malgré vous, malgré moi. Je suis
toujours ici à marée basse. Alors, vous con-
DANS LE PUITS
<
O
»9
naissez le chemin ? Vous prenez la chaîne et
sa tringle de fer. Pour remonter, ça dépendra probablement de ce que nous aurons dit.
Il y aura des jours où ce sera difficile, car,
à votre propre poids, il faudra nécessaire
ment ajouter celui de certaines réflexions. Je
ne suis ni tendre ni très gaie...
>— Vous êtes belle, Madame ! lui affirmaije sans aucune conviction^
Elle me lança un regard clair comme l’eau
qui reflète le ciel dans les ornières des che
mins de la pleine campagne par les grands
jours d’été, l’eau qui trace comme des rails
d’acier bleu à la rapidité de la lumière.
— Non, dit-elle d’une voix sourde. Je ne
suis pas belle, j’aurais pu l’être sans les sept
robes et les treize bonnets de votre pays.
Je ne suis ni jeune ni jolie, mais je possède
la formidable puissance d exister depuis le
commencement des siècles, en supposant qu’il
y en ait eu un. Je vis cachée, mais je n’ai pas
besoin de me montrer pour qu’on ait envie de
me voir. Si je n’existais pas, il faudrait me
fabriquer comme Dieu, mon petit cousin, qui
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DAXS LE PUITS
qui est venu longtemps après moi. Je ne suis
ni une divinité ni un démon, encore moins
une femme. Je suis une forme, la première
forme, le moule, et tout le reste n’est que
mon apparence ou ma déformation. Je ne suis
nulle part et cependant on me retrouve en
tout. Honneur à ceux qui me cherchent sans
se soucier des usages reçus. On me rencontre
à l’improviste. Pour ne pas perdre mes traces
quand on croit enfin m’avoir découverte, il
faut conserver un esprit simple, car on me
voit disparaître au milieu des complications
sentimentales. (Comme je suis nue, j’ai hor
reur de certains guêpiers.) Mes plus proches
voisins sont les enfants, les fous, les poètes
et surtout ceux qui sont capables, ne souriez
pas, d’exagération... parce que l’exagération
ou l’exaltation est une fermentation de ma
puissance. Dans mon glacial royaume il faut
que l’eau s’agite et se corrompe d’abord pour
pouvoir ensuite se résoudre en pluie fécon
dant les terres. 11 n’est tel qu’un bon orage
pour tout tonifier... A propos : que veniezvous me demander en vous précipitant dans
DANS LE PUITS
21
ma maison, puisque votre visite n’était décidé
ment pas un suicide ?
— Il est bien tard pour vous le dire,Madame,
surtout si vous ne l’avez pas déjà deviné.
— Moi, je ne creuse pas les situations. Je
me déclare au-dessous de tous les niveaux et
j’attends, n’ayant rien de mieux à faire qu’à
enregistrer les vibrations souterraines pro
duites par le canon... ou la patte de la taupe
forant des racines.
— Je voulais vous demander ce que vous
pensiez du pessimiste.
— Ah ! Vous donnez dans la manie des
enquêtes, à présent? Faut-il, ma pauvre amie,
que vous ayez du temps à perdre! Le pessi
miste, c’est un homme qui a tort d’avoir rai
son. Il y a des jours où il faut savoir faire des
grimaces avec les singes et vous connaissez le
le proverbe : souvent la peur d’un mal nous
conduit...jusqu’à moi. Je ne suis pas souvent
bonne à exhiber.
— Comment se fait-il alors qu’on ne puisse
pas vivre sans vous ?
— On ne peut pas vivre sans moi quand
22
DANS LE PUITS
on est malheureux. Si on était très amoureux,
très riche ou très ivre, on n’aurait aucun
besoin de ma présence. Les joies du monde
sont des choses factices qui aident à se pas
ser de ma solidité. D’ailleurs, je suis un luxe
qu’on ne peut pas payer, sinon avec tant de
larmes que beaucoup de mes fervents y re
noncent. Vous avez besoin de moi parce que
vous commencez à vous ennuyer ou à con
naître la peur.
— Si je pouvais seulement croire à d’im
mortels principes : le droit, la justice, la li
berté, l’égalité... ou la mort!
— Des principes ? C’est une invention hu
maine et, par conséquent, leur immortalité
est contestable. Ce qui demeure immortel,
c’est le génie, la légende, parce que c’est mon
voile. Ce qui brille le plus, malgré la distance,
c’est une étoile dans la nuit; sans l’obscurité,
vous ne la verriez pas! Des principes? Pour
quoi pas la morale ? Tenez, je préfère encore
les sept robes de votre condescendance et leurs
treize bonnets assortis. Au moins, c’est fran
chement absurde... Songez que la légende
DANS LE PUITS
23
nous apprend l’histoire ancienne falsifiée par
les grands historiens. Allons, laissez-moi
tranquille avec vos enquêtes! Vous ne me
trouverez jamais là-dedans, cette bouteille à
l’encre, puisque tout le monde y puise à la
fois. Je n’aime pas le bruit, si j’estime la
colère.
— Que faut-il entreprendre quand on a
tout essayé pour se rendre utile, Madame, et
qu’on se sent impuissant à se consoler soimême ?
— Il faut atteindre les sources en se pen
chant sur les miroirs.
— Je ne saisis pas, Madame.
— Il faut examiner sa conscience. Dépouil
lez de plus en plus la vieille femme. Faites
peau neuve. Au lieu de m’inventer à tâtons
en de mauvaise littérature, photographiezmoi quand vous me rencontrez à l’improviste
en n’importe laquelle de mes postures. Ne
racontez plus d’histoires qui ne puissent pas
être l’Histoire, c’est-à-dire la légende entre
toutes les autres. Mais soyez humble, ne choi
sissez pas vos modèles parce qu’ils vous plai
24
DANS LE PUITS
ront. Vivez plutôt la tête basse, à jamais
lourde du souvenir de vos treize bonnets !
(Bonnet vient de bonne.) De qui étiez-vous la
servante? Libérez-vous. Il ne faut servir que
la nature qui, seule, a des droits sur nous
et le plus mince brin d’herbe que vous saurez
étudier à la loupe vaudra bien la poutre que
vous gardiez dans l’œil. Allez et revenez-moi
guérie. L’heure du mystère arrive... Empoignez-moi cette barre de fer*, vite, remontez
chez vous pour y nettoyer votre intérieur.
Les araignées filent aux angles de votre ima
gination, déliez-vous, pauvre mouche, avant
qu’il soit trop tard. N’entendez-vous pas les
cris de la vie qui vous hèlent ? Les chats
miaulent autour de la maison. Les chiens
donnent de la voix sur l’intrus. Les poules
attendent le bon grain durant que leurs pous
sins boivent les dernières gouttes du soir,
car le soleil couchant se reflète tout entier
dans leur petite tasse et voici que le pinson
familier porte une miette du pain que sa
femelle prend pour une galette des rois...
Remontez !
DANS LE PUITS
25
Sur ce, je saisis la chaîne, l’obscurité de
sa prison, ronde comme l’alvéole de cire noire
d’une abeille noire, finissant par me donner
le vertige. Il me sembla bien que j’aurais pu
descendre plus bas, creuser la situation, mal
gré sa défense; mais par politesse j’obéis et
je remontai en me balançant, tel un poids
d’horloge réduit à faire des excentricités...
Mes quatre chattes m’appelaient là-haut, fu
rieuses, la queue droite, réclamant leur soupe
avec des hurlements de louves.
II
Seule, je suis seule. Je n’attends rien. Je
n’espère pas. Je ne vois personne et je ne
parle presque plus. Quand le bon compagnon
vient, nous ne parlons pas davantage, ayant
trop pris l’habitude de penser aux mêmes cho
ses. Quand il m’écrit, nos lettres se croisent,
parce que je lui écrivais ce qu’il m’écrit. De
temps en temps nous nous disputons avec la
subite véhémence que mettent le dogue et la
chatte pleine à s’expliquer sur un os de poulet.
Mais il ne s’agit pas de nos affaires. Il (le
dogue) trouve que tout marche à souhait. Moi
(la chatte pleine) je constate que ça va mal et
je cherche à lui cacher le mieux possible les
petits de mon imagination pour qu’il n’essaie
pas de les réduire à néant. Quand je mesure
le chemin parcouru des sommets d’il y a deux
DANS LE PUITS
2?
ans au... trou dans lequel je suis tombée, je
m’étonne que tout aille si bien,... et puis il y
a ceux qui n’en reviendront pas,eux, du trou !
Je ne peux plus rentrer à Paris parce que j’ai
eu le soin de me lier ici par un collier terrible
ment fort : celui des responsabilités, et je tire
dessus par dépit, pour faire acte de sau
vagerie sinon d’indépendance, sachant à n’en
pas douter que le collier ne cédera point,
puisque je l’ai rivé moi-même. J’ai voulu vivre
cette vie, j’ai librement choisi mon emprison
nement dehors, en dehors de toutes les com
plications mondaines et il en résulte un inex
tricable nœud d’obligations rurales, agrémen
tées de touffes d’orties. Si loin du pays des
sept robes et des treize bonnets, comment,
du reste, y retournerais-je, en mes haillons
couleur de poussière ou de boue? Mon imagi
nation est vraiment grosse d’une portée de
toutes les espèces de monstres. Il vaut mieux
les mettre bas... près d’une rivière.
Je m’évertue à me limiter aux besoins du
pain quotidien, pourvu qu’il soit complet, franc
de goût, du pain de guerre. Oh ! le bon pain !
28
DANS LE PUITS
La France, ayant mangé son pain blanc le
premier, on a fini par nous vendre de la miche
grise qui est tellement supérieure à cette
pâte d’amidon trop travaillée dont la capitale
viennoise eut le monopole. Tendre ou sèche,
on semblait avoir sous la dent une houppe à
poudre de riz. Enfin on mange la tourte de
ménage. Etait-ce bien la peine de se moquer
des autres qui mangeaient d’abord leur pain
noir ? Ce sera un pas vers Elle, la dame du
puits ! Pour parler son propre langage, ici,je
m’évertue à Y inventer, parce que je sens qu’elle
se dérobe de plus en plus et je conforme, tant
que je le peux sans crainte de blesser le voisin,
— je n’en ai pas, — mon existence à son
invention. (Je m’imagine que le créateur de
l’aviation devait frémir au vent de l’hélice rien
qu’en tournant sa cuiller dans son potage.)
Ce pain, hélas ! il arrive trop tard pour mes
réfugiés belges qui le réclamaient et qui sont
partis de chez moi sans y avoir goûté. Dans
leur saine petite patrie de jadis, on le man
geait déjà et cela n’empêchait point, au
contraire,l’abondance des gâteaux. Ils vivaient
DANS LE PUITS
29
chez eux économiquement quoique largement.
Le lait était à trois sous le litre, la bière à
discrétion dans leurs restaurants et on offrait
le bol de café à tout venant. On faisait, aux
enfants, des tartines qui se coupaient norma
lement sans des excavations de plusieurs
centimètres où on ne peut pas plaquer le
beurre et d’où la confiture coule entre les
doigts. Mes amis belges me donnaient l’im
pression de demeurer encore dans une des
cinq parties du monde. A présent, je me
figure être en ballon ou dans la cage des
mineurs, tantôt montant aux nuages, tantôt
descendant en plein vertige. Je manque de
point d’appui. Ils me gardaient bien plus que
je ne les gardais. Ils sont partis et je me
demande souvent comment ils ont pu tenir.
Us ont tenu près de dix-huit mois, dans un
logement de la dimension d’un mouchoir, mal
meublé de meubles datant de quelques siècles
dont aucun tiroir et aucun battant ne ferme,
avec des vents aussi coulis que contraires,des
chaises de paille hérissée, une vaisselle écor
née, nulles commodités vraiment commodes,
3.
3o
DANS LE PUITS
des lits détestables. Ils conservaient le sourire,
s’efforçaient, de leur côté, de me prouver que
tout marchait le mieux possible et que, si je
ne pouvais plus écrire, c’était à cause de leurs
enfants qui poussaient leurs cris... Et puis
ces gens-là croyaient à des vérités qu’ils ne
cherchaient pas, pendant que moi je ne crois
même plus à la vérité que je trouve. Ils étaient
raisonnables, sages, remplis de l’idée qu’il
faut une ligne de conduite à la vie ordinaire
comme il faut laisser le corps du blé, qui est
le son, dans le pain qu’on mange et surtout
qu’il faut fuir les exagérations, les quintessen
ces, en général tout ce qui n’est pas la manière
naturelle de vivre...
Ils sont partis, las d’attendre le retour de
la Belgique ! Le Seigneur (celui que j’appelle :
le saigneur) me les avait donnés, il me les a
repris... et nous, nous ne reprenons pas la
Belgique...
Je continue à entendre le canon de F...,les
essais de mort plus sinistres, selon eZ/e,quela
véritable tuerie, parce qu’ils doivent l’éterniser.
De temps en temps la vibration arrête ma
DANS LE PUITS
3i
montre, puis une autre vibration la remet en
route, de sorte que je ne sais jamais bien
l’heure. Savoir l’heure ? Encore une science
vaine. On nous vieillira de soixante mortelles
minutes et nous n’en serons guère plus...
avancés.
La guerre ! C’est la guerre ! Il faut tenir.
Hier, j’ai passé mon après-midi à faire mon
examen de conscience en sa présence sacrée.
Je retombe dans le doute. Ce qui importe le
plus, c’est de tenir, selon le mot des journa
listes; malheureusement ce verbe indique un
appui matériel,un bâton, un fusil, une rampe,
un livre, quelque chose enfin à quoi l’on
tienne. Or, personnellement, je ne tiens rien
du tout et je ne tiens pas qu’on tienne à moi.
L’idée de simple cohésion m’horripile. Non,
je ne veux pas retourner à la ville-lumière
parce qu’elle me semble tenir... dans la plus
profonde obscurité et ensuite parce que je n’ai
aucune lueur à lui apporter. Les lettres qu’on
m’adresse de là-bas sont exaspérantes de
tranquillité, sinon de parfaite inconscience.
Elles dépassent les journeaux en utopies et en
32
DANS LE PUITS
incohérences. C’est un devoir, me dit-on, de
se montrer plein d’espoir, de faire aller le
commerce, de recevoir, de s’habiller, d’aller
au théâtre, de marcher, pour se servir d’une
expression comique lorsqu’elle est employée
à l’arrière. Je ne saisis pas du tout le devoir
des femmes qui marchent en montrant leurs
mollets sous des jupes de danseuses d’Opéra
et qui papotent aux thés de circonstances où
le bon goût veut qu’on ajoute quelques
parfums d’iodoforme.
Les rares esprits chagrins qui se communi
quent à moi dissimulent de leur mieux leurs
angoisses. 11 en est de même qui préfèrent ne
pas mentir et, avant d’écrire, laissent tomber
la conversation, tellement ils ont peur de ce
que je n’ai même pas envie de répondre. Une
amie me déclare que mon ex-frivolité lui man
que : « Vous étiez la plus gaie, malgré votre
âge dont vous avez la douce manie de vous
encombrer pour nous rappeler sans doute le
nôtre ! » Là-bas, en effet, les femmes sont amu
santes ou elles ne sont pas ; peu s’occupent
de connaître leur extrait de naissance. J’ai
DANS LE PUITS
33
entendu qualifiée de vieille une charmante
artiste de trente ans et je connais telle célé
brité de soixante ans qui possède un mari
jaloux et un amant complaisant (à moins que
ce ne soit le contraire) ! La foudre est tombée
là-dessus en dispersant les hommes. Il y a
tout lieu de croire que les femmes se conso
lent, certaines veuves joyeuses, avec les em
busqués, d’ailleurs pas dangereux. En est-il
une seule qui voudrait de ma vie sans con
trainte mondaine, pour cela, justement, tolé
rable ? Je ne peux revenir à leur bercail...
il est trop tard pour pouvoir revenir sur
ce que j’ai cru deviner ! Elles et moi nous
vivons dans le mensonge,mais, moi, en fuyant
la société qui tient... à le propager, je res
pire.
Un puits, c’est une tour à l’envers. En
descendant, je me suis montée... Je ne
comprends plus la vie intellectuelle et lui
préfère ma vie inférieure : « Vous êtes, me
disait un jour le sieur Catulle Mendès qui
n’aimait pas du tout la vérité, une personne
maussade qui ne sait rire que du bout des
.
34
DANS LE PUITS
cils. » Je fus maussade en riant du bout des
cils, car les histoires fin du fin m’exaspèrent
toujours. Le vrai rire et les vraies larmes ne
peuvent me surprendre qu’en vivant ou la
vie ou mes livres, qui sont la vérité que je
m’invente. Et maintenant rire du bout des...
dents me ferait mal ou troublerait les autres.
Ma vie inférieure, au fond, se borne à une
série de gestes, tous pareils, gestes de
machine qui distribue en tâchant de trier ce
qui convient à celle-ci, à celui-là. Je me lève
quand le jour me tend sa patte blanche et je
me couche quand la nuit me bat de son aile
noire. Cela simplifie beaucoup, à mon hum
ble avis, la crise du pétrole. Ma petite mai
son est si loin de toute civilisation permise
en temps de guerre que je suis obligée quel
quefois d’acheter mon fameux pain huit jours
d’avance. Il faut encore de bonnes dents
pour manger ça... le samedi. J’ai, depuis
deux ans, deux robes en doublure fort solide,
parce que nos dessous sont généralement
plus résistants que nos dessus : la femme
française double les soies légères avec des
DANS LE PUITS
35
tissus meilleurs que les liberty bon marché
qu’elle n’arbore que pour l’amour de leur sou
plesse. Quand l’une de mes robes est sale on
prend l’autre, même nuance, qui est propre...
mais on remet la sale, le matin, pour écono
miser la propreté de l’autre et très souvent,
sans s’expliquer pourquoi, on porte la sale
encore le soir, à cause de la pluie... J’ai
appris à marcher avec des sabots, ce qui
m’est très pénible, parce que j’ai dû aller à
pied faire les provisions aux halles de G.
pendant tout un hiver et que je suis redeve
nue boiteuse. (Gomme je la sens derrière
mon épaule, je suis bien obligée d’avouer que
je suis née boiteuse : un accident de forceps
lors des couches de ma mère.) J’ai boité toute
ma petite enfance, qui fut la plus pitoyable des
enfances à cause de cette infirmité et de
beaucoup d’autres choses. (Ne vous donnez
pas la peine, ô lecteurs, de murmurer : dégé
nérescence, névrose, prédominance du cer
veau sur la faiblesse de constitution. Le
sieur Lombroso est un fataliste dangereux,
il est même dangereux comme le serin est
36
DANS LE PUITS
jaune... c’est-à-dire que ce n’est pas de sa
faute !) J’ai donc boité. Aimant la marche,
je ne puis marcher long temps sans traîner la
jambe droite et j’aime à aller vite malgré
tout... Il était défendu, dans ma famille, de
parler de ce défaut physique qui devait
m’empêcher de me marier, d’avoir des
enfants ou d’arriver à quoi que ce fût de nor
mal dans la vie des femmes. Ai-je assez pâti
de ce reproche latent que je sentais dans
toutes les réflexions qu’on émettait, d’une
voix contenue, sur mon compte ! Mon père,
la plus magnifique des brutes, ne me pardon
nait pas d’être une petite fille et encore moins
d’être infirme. Quant à ma mère, sa manie
des grandeurs ne lui laissait pas admettre
que cela fût une tare, simplement, acciden
telle; c’était, en outre, l’aboutissement d’une
série de malédictions devant nous poursuivre
jusqu’à la cinquième génération, que je
représente bien malgré moi, car si on m’avait
demandé de choisir ma famille, j’aurais voulu
tomber, surtout en me cassant la jambe,
ailleurs que chez des gens aussi distingués...
37
DANS LE PUITS
par le sort. Je me suis promis, je lui ai pro
mis de dire, de la dire toute, et je ne poserai
point à l’héroïne de douceur et de tendresse
que je ne suis pas, que je n’ai jamais été. J’ai
donc fini par marcher droit du seul effort de
ma volonté, dès l’âge de douze ans; ma co
quetterie me servit de canne; il est souvent
précieux d’avoir un défaut quand on apprend
à le perfectionner. Aussi entêtée que sau
vage, je mis une patience d’ange à protéger
mon vice d’organisation. Un des muscles de
ma jambe ayant été gravement lésé par le
fer, une constante application de l’extension
de ce muscle, demeuré inerte, pouvait lui
rendre, en effet, son élasticité; mais, en ce
temps-là, les rééducations musculaires étaient
peu connues au fond de la province. On ne
voyait jamais le médecin pour moi et je me
cachais lorsqu’on en annonçait un pour ma
mère, toujours vaguement souffrante de mi
graines, de vapeurs..., etc., etc. A part cette
disgrâce de ma part, je me portais très bien,
même en courant de travers, ce qui me permit
d’échapper aux lugubres histoires d’appareils,
4
38
DANS LE PUITS
debandages, d’opérations de Damoclès perpé
tuellement suspendues sur la tête des infirmes
de ma trempe. Bref, j’ai appris à marcher droit
toute seule. Je tire de cette guérison, nulle
ment surnaturelle, le plus inconcevable or
gueil qui puisse hanter un cerveau humain;
j’y ai gagné une autre infirmité morale, en
dépit d’une totale absence de toute ambition :
je ne crois pas à la mort ou, si Fou préfère,
je n’en possède pas plus la notion qu’un ani
mal et, comme il faut de l’ordre dans nos
conceptions philosophiques, je me range
modestement sur l’échelle animale, au pre
mier ou au dernier échelon, comme vous
voudrez. Chaque fois que j’ai pu converser
librement avec des notabilités de la science,
je leur ai détaillé mon phénomène cérébral et
si les uns ont cru à une pose... littéraire, les
autres m’ont déclaré sans ambage qu’ils me
prenaient surtout pour un monstre qui finirait
mal. (L’essentiel ne serait-ce pas, justement,
de ne pas se douter de sa fin ?)
Pour le moment, je recommence à boiter
quand je suis fatiguée, mais je remarcherai
DANS LE PUITS
39
droit quand je pourrai faire, à mou aise, la
chatte pleine me roulant en grosse boule
dans l’herbe ou dans mon lit. Je ne connais
qu’un remède : le sommeil. « Quand je mour
rai, ce sera qu’ayant résolu dè me reposer,
j’aurai tellement pris de précautions pour
demeurer tranquille que je resterai enfermée
pour toujours en un lieu inaccessible. »
Cependant, si les maladies ordinaires, à
part l’accident de ma naissance, m’ont épar
gnée, je me suis inventé ou j’ai subi de
redoutables supplices d’imagination, quoique
point imaginaires, et ma stupeur est d’être
encore à peu près saine d’esprit! Fille de
folle, je suis presque une femme raisonnable,
ce qui est ahurissant pour moi après ce que
j’ai dû endurer ou que j’endure quotidienne
ment sans qu’aucun geste de réel égarement
me trahisse. Je tourne toujours dans un cer
cle qui non seulement doit être vicieux, selon
la loi commune, mais qui me semble s’être
arrondi autour de ma seule personne. Je
vois les autres graviter au dehors sans paraî
tre se soucier de leur cercle personnel; alors
4°
DANS LE PUITS
il est clair que je fais partie d’un où l’on vous
reçoit sans les parrains accoutumés.
Que l’on juge de ce que peut être pour moi
la sensation de la guerre, avec ou sans le
bruit du canon ! Je n’ai pas peur, vous n’a
vez pas peur, personne n’a peur. Seulement
je pense, moi, et j’ose le dire, que nous avons
tous la terreur d’avoir, un jour, à avoir peur.
Etourdie d’abord par la nouvelle qu’il fallait
s’en aller sans un motif déterminé, aller
devant soi parce qu’ils étaient derrière nous,
je suis tombée en une sorte de paralysie de
quarante-huit heures, car, certainement, c’est
tout ce que je peux fournir en imitation de la
mort. Je ne peux pas mourir (ah ! il fallait
bien que cela fût impossible !) Puis je me
suis reprise à tourner dans un tourbillon
d’idées enflammées, de projectiles mentaux
qui font de moi un être désemparé, exaspéré,
une sorte de bête enragée, muette, que le
bâillon des bienséances a rendue aphone
depuis longtemps, mais qui guette l’occasion
démordre. Née à la vie de la pensée en 1870,
c est-à-dire quand j’avais dix ans, je me
DANS LE PUITS
4l
retrouve contemplant l’océan rouge de la
guerre, attachée au rivage des convenances
sociales comme jadis, quand j’étais petite, on
me liait par le souvenir de mon père en me
répétant qu’une fille d officier ne doit jamais
pleurer.
Oui, j’ai mal au front de la France, comme
Mme de Sévigné avait mal au ventre de son
enfant, mais je ne suis pas une femme de
lettres, j’ai pris l’horreur d’écrire... des let
tres pour me consoler en épanchant ma rage
en phrases élégantes. Je ne sais plus écrire.
La fiction, en présence de la réalité, me
paraît un crime qui permet à l’autre crime
de s’étaler plus monstrueux, plus terrible
ment invraisemblable. Quiconque ose écrire
un roman me fait l’effet d’une main inoppor
tune agitant un éventail, un écran, en face
d’un incendie. Je n’ai jamais admis, en temps
de paix, qu’on eût le droit de regarder un
incendie de loin, en curieux. Nous n’y pou
vons rien ou si peu de chose?... Oui... mais
notre conscience a le droit de... faire la
chaîne. Du front à l’arrière, ce devrait être
4a
DANS LE PUITS
une chaîne de consciences vives, de cœurs
fondus en anneaux rouges et brûlants et cha
cun, chacune, nous devrions souffrir en rêve
durant qu’ils meurent là-bas, en réalité ! Les
rêves?... J’entends, la nuit, des cris déses
pérés que je n’entends pas, et ce silence, ce
calme autour de moi, cette paix profonde,
j’allais dire inexorable, de la nature, me les
rendent physiquement sensibles. Us me tou
chent, me réveillent et j’en suis réduite à
chercher le nom de celui qui m’appelle et ne
songe certainement pas plus à ma personna
lité qu’à n’importe qui ! Je vais m’expliquer
à fond pour qu’on éloigne de moi ce calice
qui serait de m’accuser d’une exagération de
la sensibilité littéraire. Je possède aussi la
singulière infirmité d’entendre trop. Je n’en
tends pas ce qui ne saurait exister. J’ai le
don néfaste de percevoir le moindre bruit
réel comme savent les entendre certains ani
maux : le chien, le chat, le rat. Je sais que
sur le toit, plus haut que le plafond de ma
chambre, plus haut que la charpente du gre
nier, marche, en ce moment de nocturne
DANS LE PUITS
43
tranquillité, le hibou qui demeure dans nos
rochers, derrière la maison. Ce hibou ne sau
tille pas comme les autres oiseaux, il marche
d’un pas lent, frôleur, très préhensile. Sa
patte lourde, phalangée, onglée, festonnée de
plumes ou de duvet épais se pose comme
une ventouse. Si élastique ou si humide que
puissent être la mousse et la tuile, son pas
claque à la façon d’un petit sabot de velours.
J’ai reconnu le hibou, mou frère. Celui-là
pense la nuit, c’est-à-dire qu’il chasse, qu’il
rôde sur le sentier de la guerre. Attendez que
je vous explique mieux, car les exemples ou
leçons de choses valent toutes les psychologies : j’ai entendu distinctement une mouche
crier au secours.
Maintenant que j’ai noyé dans les larmes
du fou rire ce que vous pouviez avoir d’at
tendrissement poli sur mon cas pathologi
que, daignez m’écouter jusqu’au bout. J’étais
dans une pièce assez obscure, occupée à
ranger des chiffons dans un tiroir et je ne
vous peindrai pas le tableau plus pittoresque
qu’il ne se montrait à moi. Comme je me
44
DANS LE PUITS
penchais sur ces vieilles étoffes, j’entendis un
bourdonnement très faible, qui, peu à peu,
en l’écoutant attentivement, prit l’ampleur de
cris entendus à une grande distance. Cela
ressemblait aux paroles confuses d’un être se
débattant contre un agresseur qui, lui, ne
disait rien, accomplissait sans doute un
métier sournois en la plus absolue des sécu
rités. Et plus j’écoutais, plus les sons pre
naient la grandiloquence d’une imploration
désespérée : « On tue quelqu’un I Mais où ? »
me dis-je; puis me défiant de ma propre
manie d’outrer, que je contrôle minute par
minute de peur de laisser mon cerveau s’af
faiblir en de vaines transes, je finis par démê
ler que ce qui venait de très loin devait être
tout près, qu’une créature minuscule, un
insecte devait être là, à la portée de ma
main, prisonnier d’un ennemi qui lui laissait
pourtant la permission de bourdonner son
chant de mort... Et c’était vrai. Après avoir
fait plusieurs fois le tour de la chambre, je
découvris, dans un angle, une toile d’arai
gnée (ce n’est pas ce qui manque chez moi)
45
DANS LE PUITS
où l’araignée ligotait une mouche. Celle-ci,
bien vivante, ne remuait déjà plus, mais elle
appelait au secours d’une façon lamentable
où il entrait un accent humain... parce que
les hommes et les mouches sont capables de
vibrer de la même façon devant les mêmes
menaces, quand ils ont enfin bien compris
qu’il leur faut abandonner tout espoir...
Encore tout près de cette mouche, en fermant
les yeux, je m’imaginais saisir les derniers
mots d’une agonie lointaine, là-bas, dans la
forêt d’en face, le dernier soupir, le frisson
hoquetant de celui qui sait que personne ne
viendra et que la mort sera lente à le délivrer
de la douleur. (Les araignées ne tuent pas
les mouches tout de suite. Elles préfèrent en
conserver le sang frais le plus longtemps
possible.) Il me fallut délier la mouche avec
des précautions infinies, à l’aide d’une épin
gle à cheveux. Elle sortit de son linceul de
soie grise comme toute neuve, luisante, je
pense, d’une intime satisfaction. Elle fit sa
toilette, se brossant les ailes, se frottant les
pattes, tâchant de se débrouiller à nouveau
4.
46
DANS LE PUITS
dans cette chienne d’existence, puis elle s’en
vola vers la fenêtre. Je ne l’ai jamais revue.
Peut-être l’ai-je écrasée quelques jours plus
tard en époussetant des livres... parce que
c’est la vie...
Si vous avez compris mon état d’âme, ça
me dispensera désormais de faire de la psy
chologie pour lecteur têtu, chose dont j’ai la
nausée. Quand il s’agit de débrouiller des
questions d’ordre purement — ou impurement — moral, je raconte une histoire, n’im
porte quelle histoire, pourvu quelle repré
sente l’essentiel de ma pensée. Je remplace
le rôti par un hors-d’œuvre qui trompe la
faim, cette étrange boulimie que vous avez
tous et toutes, ce que j’appellerai : l’appétit
de la fable !... parce que si on vous disait
qu’il vaut mieux se taire en présence des
aventures incompréhensibles, vous diriez :
« Peut-être qu’elle nous juge incapables de
comprendre. » D’ailleurs si mes convives ne
sont pas contents... de mon pain de guerre,
la grise miche d’au jour le jour, ils n’ont
qu’à ne pas s’asseoir à ma table. Ce ne sont
DANS IÆ PUITS
47
pas les buffets de gare qui manquent, ni les
cantines, à défauts de buffets de bals. Je ne
suis que le pauvre volontaire, le plus récal
citrant de tous, le nouveau pauvre, celui qui
juge l’argent au-dessous de sa valeur.
Oui, j’entends le bruit de la guerre, tous
les bruits les plus sourds et toutes les cla
meurs les plus lointaines, car ici je vis dans
le silence. Je suis toute seule absolument.
Je n’ai plus d’amis, plus de réfugiés, plus
de gardiens, plus de domestiques. Tout cela
est tombé de moi comme tombent les feuil
les quand l’arbre a froid. Il n’y a plus chez
moi qu’un fantôme de servante dans le pavil
lon où vécurent jadis des jardiniers, une
créature enceinte, la femme d’un poilu
reparti sur le front lui ayant laissé quatre
enfants, dont un encore dans l’œuf, mouche
ligotée entre les pattes visqueuses de la vie,
de celles qui ne permettent, heureusement,
ou malheureusement, pas de crier au se
cours.
Je n’ai pas de vision, ni d’hallucination,
hélas l (ça m’amuserait, moi, d’entendre des
48
DANS LE PUITS
voix !) J’ai simplement, prosaïquement la
conscience de ce qui est, mais une conscience
à l’état d’images et c’est là une de ces fabri
ques de photographies (agrandissement sans
retouche), une de ces chambres obscures où
il ne fait pas bon être l’insecte qu’on saisit à
la loupe et qui, par respect humain^ ne veut
en appeler à aucun témoignage. Je ne con
seille à personne d’y pénétrer, pour voir...
Moi, je vois les grands navires qui som
brent et le détails des poissons qui entrent
dans la gueule des canons en se trompant de
hublot. Je vois celui qui tient encore la
manette réglant un important mécanisme à
jamais immobile, celui dont les doigts flot
tent, allongés démesurément par l’eau qui a
dilué la chair. Et c’est l’entonnoir où l’on a
versé le vin pourpre de la coûteuse victoire,
le tapis vert où la défaite furieuse du joueur
a jeté les mauvaises cartes avec les bonnes,
pêle-mêle, princes, valets ou as, tous ces
numéros, ces unités rouges ou noires placés
dans le désordre du dernier tirage au sort. Je
vois... ce qui reste de la famille au coin du
DANS LE PUITS
49
foyer dans lequel brûle ce qu’on appelait
autrefois : un petit feu de veuve, deux
bûchettes en croix qui se rongent l’une l’au
tre sans aucune chaleur, s’entrant inutile
ment leurs crocs de braise dans l’écorce et
pleurant de dépit. La mère, paysanne, la
possible veuve, regarde se consumer ses
espérances. L’enfant joue plus bas, car il a
entendu dire que son père était perdu, avait
disparu comme une chose, un objet qu’on
égare, qu’on sème quand on déménage ou
emménage trop vite.
Ça peut donc se perdre, un homme, tel un
chien qui ne répondra plus à l’appel... parce
qu’il sera mort, tel un chien pourrissant
dans le coin d’un bois auprès de la borne
d’une route? Mais la femme n’a pas reçu le
coup définitif, elle, et elle espère. C’est la
loi. Il faut espérer ou mourir. Et qui vou
drait se suicider pour grossir l’hécatombe?
On tient... à ne pas mourir. On ne croit pas
à la mort. En effet, mourir c’est disparaître...
s’en aller à l’anglaise pendant que les autres
continuent à dire du mal de vous.
5o
DANS LE PUITS
Après la nuit de ces films à la fois tragi
ques ou trop flous, macabres, rayés d’éclairs
d’où semblent sortir un crépitement de
balles, des éclatements de fusées livides, je
cours à la fenêtre pour chasser les ombres
en renouvelant l’air. Je vois... je vois alors
poindre le jour, ce miracle quotidien que
personne ne regarde plus. Oue ce soit l’hiver
ou l’été, il fleurit le paysage. Et là-bas, s’é
vadant de l’aurore, un vol de pigeons blancs
s’éparpille mollement sur la campagne comme
les morceaux d’une lettre d’amour.
O jour, notre unique bien, le plus réel
trésor du riche et du pauvre, je te prends
dans mes bras, je t’embrasse, ô mon petit
matin qui vient de naître! Je suis seule,
comme toi, dans un triste horizon, je serai
troublée de ton indécision ou j’aurai chaud
de ta lumière... mais je vivrai puisque tu le
permets. Quel que soit notre âge, est-ce que
nous ne renaissons pas tous les matins où
le jour nous est donné encore une fois ?
Jour qui dissipe le mystère de l’ombre avec
des glaives d’argent, qui combat pour la
DANS LE PUITS
5l
seule victoire certaine et apporte cependant
l’inconnu, jour nouveau, x merveilleux,
faucilles accouplées en un métal brillant
d’une pureté farouche, l’une menaçant l’ave
nir, l’autre ayant fauché toutes les fleurs
dans la rosée trop froide, lames aiguës vous
encerclant les tempes pour en faire jaillir des
yeux neufs, des larmes de douleur ou de
reconnaissance... O jour, que puis-je deman
der de plus à la terre quand je te vois? Qu’o
serai-je désirer en dehors de ce présent ines
timable... qui est le présent? Mais pourquoi
est-ce que je vis, pourquoi ai-je le droit de
regarder le jour en face alors que sont fer
més les yeux des jeunes morts qui sont
encore dans la nuit, qui seront éternellement
dans la nuit?... Tant de jeunes morts !...
Dois-je tolérer cela d’un coeur léger, dois-je
l’admettre et m’habiller, sans m’apercevoir
que je suis, lâchement, celui qui continue à
agrafer
ses haillons avec du soleil?...
©
-............ —“...... - —
On raconte des histoires de guerre. De la
part de ceux qui ne la font pas, c’est seule
ment naïf et ça n’a pas plus d’inconvénient
que les cris des gamins l’imitant à la sortie
de l’école. Mais de la part de ceux qui l’ont
faite, c’est beaucoup plus dangereux, car ils
nous montrent leur guerre, celle qu’ils ont
vue à travers leur tempérament et il y a ainsi
plusieurs fléaux : la guerre bon enfaçt, la
guerre à la papa, la guerre sombre, la guerre
lumineuse, la guerre pour les principes, la
guerre pour les panaches, la guerre pour la
terre, la guerre pour le ciel, celle d’origine
divine, et même la guerre telle qu’elle est
avec des flots de sang, des torrents de boue,
y compris des vagues d’assaut.
C’est beaucoup trop de guerres. Les meil-
DANS LE PUITS
53
leures ne valent rien. Une chose trop vaste
ne peut pas, ne doit pas, être embrassée
avec cette frénésie. Je crois que la censure
est une demi-mesure maladroite : il fallait
tout couper, surtout les informations à côté,
le pittoresque. Les journaux ont des révéla
tions qui sentent les ordres reçus ou... le
dégoût d’obéir et les écrivains battent la
campagne pour leur propre compte. Ah !
pourquoi ne s’est-on borné à un communiqué
officiel sincère, tout nu, la conscience de
toutes nos consciences? Après le miracle de
la Marne, combien de temps a-t-on mis à
nous l’expliquer, à nous faire lire l’admira
ble proclamation du général Joffre ? Et pour
quoi, chaque fois qu’un glorieux fait d’armes
est annoncé, semble-t-il anonyme?
Je dis ces choses comme je les pense, je
les pense comme une femme, instinctivement,
sans me demander d’abord s’il est bon de
les écrire et ce qu’elles rapporteront à mon
patriotisme. S’il y a des mots d’ordre, je ne
les connais pas et ne veux point les connaître.
Je ne crois pas à la beauté d’une fiction lors-
54
DANS LE PUITS
qu’il s’agit d’égarer les masses. Quoi qu’il
arrive, mentir, même dans la meilleure inten
tion, c’est trahir et mentir en temps de
guerre, c’est trahir deux fois.
Jamais Paris ne s’est mieux tenu que dans
les premières heures du danger, de l’avis de
tous les écrivains, de tous les témoins. Il
était enfin débarrassé de son attirail de polé
mique et de politique. 11 vivait dans le
silence, n’écoutant plus que l’écho du canon
ennemi, comptant les coups des canons de la
défense et ne se mêlant à la mêlée que par
ses angoisses muettes, commencement de la
suprême sagesse, répercussions sourdes qui
frappent les poitrines de terribles mea culpa.
Il y eut le frisson pour la Belgique, l’émer
veillement pour ce petit peuple intrépide se
retournant contre l’envahisseur comme le
lionceau, de race vraiment royale, mordant,
griffant, jurant, sous la lourde masse de l’é
léphant qui l’écrase. Puis ce fut, après la
Marne, la période des espions. On en mettait
partout, surtout où il n’y en avait pas. La
gangrène de l’état anormal entamait déjà les
1
DANS LE PUITS
55
gens de l’arrière. Se soupçonnant les uns les
autres, ils se pourrissaient les uns les au
tres. La vie reprenait son cours. On remâ
chait de vieilles histoires, des vengeances ou
des projets. — J’ai vu la loutre, prise au
col dans une pince d’acier et destinée à mou
rir par l’étranglement progressif (pour ne
pas abîmer sa fourrure), mâcher encore, avec
un reste de satisfaction rageuse, un morceau
de poisson gâté ! Quand on avait dit une
énorme bêtise, on ajoutait : « Ne pas s’en
faire! », mot dont il faudra instruire longue
ment le procès ! L’enthousiasme, les grands
frissons de la vie supérieure, ça ne dure pas.
La vie inférieure remonte et submerge tout,
marée où surnagent beaucoup plus d’éplu
chures de cuisine que de panaches tricolo
res.
*
Des histoires de guerre? N’attendez pas
que je vous en invente ici ou que je vous en
traduise en un langage de style soutenu. Il
ne m’est rien arrivé, sinon ie dramu intérieur
de tous les jours, parce que, pour celui qui
écoute en mettant son oreille contre terre, il
56
DANS LE PUITS
n'arrive rien que par le détail sauvage et on
a tort de négliger ce détail. Il contient sou
vent l’image du inonde. Si elle est à l’envers,
on peut redresser le miroir... dût-on, soimême, y perdre la face.
Je n’ai pas entendu le tocsin, ni la Marseil
laise, je n’ai assisté à aucune des manifesta
tions grandioses du début... Cependant si
vous désirez savoir comment j’ai fui, je
peux vous le dire. Et je vous amènerai, d’é
tape en étape, à la conception saine qu’il fau
drait avoir de l'infiniment grande horreur de
la guerre par l’infiniment petite désagréga
tion moléculaire du pauvre corps social. Je
viderai mon sac de campagne comme les
camarades, seulement ce sera pour vous
montrer le trou qu’il y a au fond par où
s’est en allé l’orgueil. Moi aussi, j’ai crié,
parce que j’ai eu peur tout de suite et j’ai
pris le parti, plus courageux que vous ne le
pensez, d’avoir peur pour tout le monde
puisque tout le monde était brave. Ne sou
riez pas. Je sais où je vais. Ce n’est pas à
.a gloire certainement. J’ai fait la guerre en
DANS LE PUITS
5?
temps de paix. J’ai l’impression de m’être
toujours battue et d’avoir toujours été battue
sans jamais lâcher pied dans le domaine de
l’idéal. Mon père, le guerrier par excellence,
un héros de 70 (ce qui date un peu) n’a pas
lâché pied non plus dans l’autre domaine, la
terre de France, et nous nous battions déjà
tous les deux en la personne des ancêtres !
Quand est venue cette guerre-ci, la vraie, la
grande, la plus grande, celle qui doit tuer tou
tes les guerres, nous étions tous déjà morts
de blessures reçues ou rêvées, tous tellement
fatigués par les maux et les mots que nous
avons eu, les fantômes et moi, la frayeur
sacrée d’une calamité possédant la puissance
de l'absurde.
Ce qui m’apparaît, m’est apparu immédia
tement en dehors de tous les malheurs pré
vus ou imprévus, c’est sa bêtise, sa bêtise
éternelle. On sait bien que l’attaqué doit se
défendre, surtout quand il l’est injustement,
mais ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ignorera
peut-être toujours, c’est pourquoi cette in
justice sera permise et... perfectionnée par la
58
DANS LE PUITS
loi du progrès des civilisations. La même
loi qui « aseptise les couteaux de guillotine»
ou fabrique les gaz asphyxiants.
Ma première stupeur c’est d’avoir compris
que les gens, dans ce désert où il passe rare
ment de l’humanité, encore moins de la
société, imitaient l’accent de la guerre, de la
grande vedette, dès son entrée en scène. De
très petits soldats, en pantalon de treillis,
la figure féroce, gardaient le tunnel de là-bas
et le pont du village, des petits soldats belli
queux sautés d’une boîte, équipés à la diable
et on les entendait dire : « Victor, vous
savez, le Totor ? Eh bien, il a reçu l’ordre
de tirer sur celui qui viendrait lui causer ! »
— « C’est Julien, de chez.Planchot, qui fera
la relève cette nuit. » Chose singulière, tout
le monde prenait, en un jour, une habitude
vieille de quelque mille ans, malgré toutes
les raisons qu’on avait de ne pas la connaî
tre, l’endurer. Il faut donc croire que la
guerre est une catastrophe naturelle, issue
des éléments et indépendante de l’humanité,
une sorte d’épidémie, se propageant d’au
DANS LE PUITS
59
tant plus rapidement qu’on prétend l’en
rayer, c’est-à-dire se gagnant au fur et à
mesure que le peuple sur lequel ce mal
s’abat n’en a pas peur. Pour gagner le
choléra il suffit de le craindre. Pour gagner
la guerre... il suffit d’ètre brave. La peste,
la famine, l’inondation sont de vilains mas
ques semant l’épouvante dès leur intru
sion. La guerre, elle, se déclare à visage
découvert. C’est une personne comme il faut.
Elle rassemble de paisibles citoyens qui la
discutent avec joie, et il est clair qu’elle n’in
dispose pas immédiatement ces citoyens.
Plus tard, s’ils ont la colique, ils le dissi
mulent de leur mieux ! Le peuple français voit
certainement la guerre sous la forme d’une
partie de campagne. Cette phrase : faire
campagne a un attrait irrésistible. On aper
cevra du nouveau. On aura de l’appétit :
l’air, ça vous creuse. Et de crier si fort, ça
vous donne soif : on boira. On fait la
guerre...... qui vous refait.
Je n’ai pas manqué l’occasion de chercher
du nouveau ni de le trouver. J’ai tenu mon
6o
DANS LE PUITS
journal de bord comme tout le monde.
Cependant je n’ai pas éprouvé l’enthousiasme
général. Une émotion m’a secouée d’abord
au souvenir de ma première aventure... de
guerre, qui remonte à l’époque où j’avais dix
ans. Les Prussiens tirèrent sur le train nous
emportant, ma mère et moi, de Joigny vers
le pays natal. Cela claquait contre les vitres
des wagons où il faisait chaud comme au
milieu d’un orage, chaud comme en août
1914. La bonne, mon ancienne nourrice,
demeurée chez nous par un inexplicable
amour pour le nourrisson boitillant qu’elle
admirait tant en mon humble personne, me
saisit à pleins bras et me serra contre son
ample poitrine, ayant encore l’idée naïve de
m’offrir son sein. « C’est de la grêle ? » dit
ma mère en s’éventant. « Non, madame, ça
sort des fusils », murmura quelqu’un. « Lou
gorets! » souffla ma nourrice dont les trou
bles mentaux se traduisaient toujours dans
son patois périgourdin. Et puis la rafale
passa, le train aussi... et on pensa à autre
chose.
6l
DANS LE PUITS
Ils sont toujours : « lou gorets ». Ils tirent
toujours sur les enfants et les femmes. Je
crois qu’il aurait fallu des inventions plus
nouvelles que la guerre pour réduire ces
animaux-là. « Ils nous en voudront du mal
qu’ils nous auront fait! » répétait souvent
mon père, qui, d’ailleurs, ne s’expliquait pas
plus avant : « Mais, ajoutait-il sans daigner
sourire pour s’adresser à sa fille, lorsqu’on
a un mur derrière soi, une épée à la main et
qu’on connaît bien l’escrime, l’ennemi doit
reculer, serait-il une douzaine. Un mur, ma
chère enfant, un bon mur que tu sens der
rière tes épaules ! Voilà tout le secret d’une
bonne défense! On a le temps de voir ve
nir. » Ah ! la théorie de la muraille ! Ce que
je l’ai apprise par cœur ! Et ce qu’elle m’a
servi d’oreiller, le long des nuits de ré
flexions philosophiques. Le malheur, c’est
qu’ils ne sont pas douze, les gorets.
Au 3 août 1914» en face de chez moi, sur
l’autre rive de la Seine, j’ai vu errer un
vieux, très vieux paysan, les bras pendants,
le corps penché, la tête virant comme une
5
Ô2
DANS LE PUITS
bête qui écoute ou qui flaire. Il comptait ses
gerbes non rentrées, son grain encore par
terre, le premier mort de ce premier champ
de bataille. Ses trois fils, d’âge mur, étaient
partis, ses deux petits-fils jeunes étaient
partis, ses domestiques, ses valets de char
rue, ses conducteurs de machines agricoles
étaient partis. Il lui restait des femmes qui
pleuraient dans leur tablier. Il ne devait rien
dire.
Il ne pensait peut-être pas davantage et
il levait, de temps en temps, ses deux poings
fermés vers le ciel... d’un joli bleu indiflérent.
Dans la gorge de verdure, sur ma droite,
le tunnel, caché par un massif d’ormes,
vomissait, de demi-heure en demi-heure, des
trains remplis, bondés à crever, d’hommes
hurlant et de matériel sonnant la ferraille.
Des locomotives s’en allaient par trois ou
cinq, tirant lourdement et avec d’étranges
précautions d’animaux hésitant sur le che
min par peur de fondrières. Il y avait des
chevaux, des bœufs entassés à la suite des
DANS LE PUITS
63
grappes humaines gesticulant. Les locomoti
ves étaient brillantes d’un cambouis nou
veau. Elles avaient l’aspect bourdonnant et
inquiétant de grosses mouches à viandes.
Il en repassait une, seule, avant ou après le
train, qui prenait l’apparence de celle du
coche, inspectant la voie d’un air affairé. Ces
trains, c’était la plus belle organisation du
monde au milieu du désordre inévitable.
Sans se monter les uns sur les autres, ils
défilaient, défilaient ornés de drapeaux et de
feuillage. Comme je suis assez loin d’eux,
de mon balcon, je n’entendais pas les cla
meurs : je les voyais. Dans ma jumelle je
distinguais les bouches ouvertes, les sourcils
froncés par l’effort et j’avais le dessin de
leurs cris : « Patrie! France! République!
A Berlin! » Ces convois étaient ornés de
verdures piquées de fleurs rouges, roses,
blanches. Cela rappelait ces guirlandes bien
régulières que les bouchers font à l’étal de
leurs chairs primées.
Sur le fleuve, qui coule majestueux et lent
devant mes fenêtres, et dont je ne suis sépa
64
DANS LE PUITS
rée que par le chemin de halage, il n’y avait
plus de trains de bateaux. (Dans ce désert,
je suis cependant au point où toutes les trac
tions se rencontrent : remorqueurs aux
gueules à la Moriss, locomotives à panse
ubuesque, plus là-haut, les oiseaux de toile
peinte, dragons chinois vrombissant.) Les
péniches, dispersées au hasard du départ de
leur pilote, s’étaient amarrées où elles avaient
pu. J’ai vu la dernière du bief cherchant son
port d’attache près de chez moi. L’homme,
aidé de sa femme, lançait des coups de gaffe
sans précipitation, selon l’antique prudence
de ceux qui vont sur un élément traître.
Quand il eut ancré sa péniche, il descendit,
tenant un petit paquet noué dans un mou
choir. Sa femme l’accompagnait, parlant
vite, le front bas. Lorsqu’ils furent au bout
de la grille de mon jardin, j’entendis deux
mots s’envolant d’une phrase, deux mots qui
réduisirent à la beauté d’une devise toute
leur conversation ; « Mon devoir... et la
France! » Peut-être n’avait-il pas lu les
journaux, peut-être ne comprenait-il pas
65
DANS LE PUITS
pourquoi la femme s’imaginait tant de cho
ses... C’était si simple.
La vie, dès la déclaration de guerre, fut un
moment suspendue. Elle eut ce brusque re
cul de la bête, flairant le piège, parce que la
vie est, en dehors de nous qui la maltraitons,
comme un être à part dès que nous essayons
de la nier ou de ne pas la respecter selon
ses vœux. Il n’y eut, subitement, plus de
facteur, plus de journaux, plus de nouvelles
dans ce coin de province, et des gens furent
séparés par l’inaction des trains de voya
geurs civils. Le peuple souverain devint du
jour au lendemain un esclave, le volontaire
et glorieux esclave. Sous un gouvernement
socialiste, on débuta par l’assassinat d’un
socialiste dont le meurtrier ne devait pas être
jugé. La guerre, cette histoires d’illettrés,
fut entamée par un lettré, M. Viviani, celuilà même que j’avais vu complimenter Sarah
Bernhardt au milieu des orchidées et des oies
blanches des Annales. Je me souviens de
cette fleur de rhétorique bien parisienne :
« Je serai donc, Madame, le ministre qui a
5.
66
DANS LE PUITS
décoré la plus grandes des tragédiennes », et
il fut aussi celui de la revanche, tout en ayant
ignoré, quarante-huit heures, la mobilisation
de nos ainis les Russes ! Personne, au fond,
ne s’y attendait. La plus terrible lutte enga
gée entre deux humanités : celle de la Kultur
et celle de la déesse Raison, n’a pas eu de
préambule, sinon que, selon l’usage antique,
quelques crimes ont précédé le Crime, l’af
faire Caillaux de 1914 remplaçant l’affaire
Tropmann de 1870.
Je suis un trop petit individu pour m’occu
per de politique et je n’aime pas les tessons
de bouteilles qui ornent le mur derrière lequel
il se passe des choses. Au lieu de grimper
dessus, je préfère m’y adosser selon la for
mule paternelle. Je me rappelle, dans mon
désert, tout en cueillant de l’herbe pour mes
lapins, que chaque fois que j’ai eu l’occasion
de parler de la guerre à des hommes compé
tents, ils m’ont regardée comme on doit re
garder le portrait d’un insecte fossile. Pour
eux, la guerre était devenue la réalité des
temps préhistoriques ou la fumisterie de quel
DANS LE PUITS
6?
que savant maniaque habile à déterrer des mé
dailles. Un mépris souriant retroussait leurs
lèvres pour ce gêneur qui songeait rudimentairement et ne faisait aucun cas des statistiques,
des récentes découvertes, lesquelles devaient
anéantir la guerre en la rendant trop funeste.
Comme si l’humanité, n’importe quelle huma
nité, s’est jamais arrêtée devant l’horreur des
conséquences I J’ai reçu à ma table un
homme de la race des chefs, qui me dit d’un
ton péremptoire : « Ce socialisme que vous
détestez nous l’évitera. Rien n’est simple en
politique et une guerre peut être diplomati
quement ajournée par un problème écono
mique dont on ne trouvera pas la solution.
Réfléchissez à ceci qu’une mobilisation géné
rale entraînerait la ruine immédiate des
commerçants. » Et M. Rosny aîné disait,
pensant tout haut : « Mais... mais... »
En effet, deux jours après la mobilisation,
le boulanger ne passait plus, n’ayant plus ni
cheval ni voiture, et on eut la surprise de
voir un commerçant loucher sur un billet de
banque parfaitement authentique.
68
DANS LE PUITS
A Paris, en province, un vent de folie, ou
de sagesse, précipitait les gens bien informés,
les citoyens aisés, chez le changeur. (Plus ça
change, plus c’est la même chose !) On acca
parait le sucre par centaines de livres et les
conserves par milliers de boîtes. Le peuple,
souverain ou esclave, se gouvernait lui-même,
puisque son gouvernement ne prévoyait pas.
A G... on m’offrit un sac de lentilles pour
une somme qu’on trouverait dérisoire au
jourd’hui. J’aime les lentilles... cependant
pas au point de vendre mon droit d’aînesse
pour elles. « Mais... mais..., murmurai-je de
mauvaise humeur, si tous ces gens achètent
tout... que restera-t-il pour ceux qui ne sont
pas assez riches pour entasser et pas assez
pauvres pour tendre la main ? » On se mit à
rire de l’individu qui osait songer à la possi
bilité d’une guerre longue, d’une guerre
kolossale, alors que la bonne société n’y son
geait pas, au moins pour les autres socié
tés...
Séparée du bon compagnon par à peine
une heure d’automobile, je me sentais pour
DANS LE PUITS
69
tant hors de tous les mondes habités et je
recevais des lettres de lui d’une admirable
logique optimiste. Je les ai conservées parce
qu’il n’a pas de mémoire et que leur lecture
me représente un état d’esprit tout à fait
curieux : celui du citoyen conscient, sinon
désorganisé, qui croit fermement, noble
ment, à la puissance invincible du droit, de
la justice, aussi sans doute des immortels
principes : « Tout allait bien !... » « C’était le
moment !... » « Qu’on n’avait pas choisi,
mais dont il fallait profiter! » « Union
sacrée. » « Chant de la Marseillaise, lequel,
enfin, devenait le chant national... même
pour ceux qui n’aimaient pas les manifesta
tions. » « Admirable et simple tenue de
Robert. » (Il admirait son gendre ! Ça, pour
un moment... oui... c’en était un!)
Moi, je répondais par mes ordinaires idées
subversives, car je n’ai pas confiance dans les
choses normales dans un désordre, même
organisé. Je songeais aux suites, aux mau
vais utopistes de l’idée trop libre (i). Il paraît
(i) La débâcle russe prédite!
70
DANS LE PUITS
qu’il n’y en avait plus. Etrange contradic
tion ! Le pessimiste devenait optimiste et
moi... j’étais de fort mauvaise humeur à
cause des hommes saouls qui zigzaguaient
sur le halage en poursuivant mes chattes à
coups de pierres. Le citoyen trop imbu de
l’esprit militaire se fait généralement la
main en maltraitant ses frères, les soldats
inférieurs, dont il a tant besoin.
Mon gendre, le gosse de vingt-deux ans
qu’on avait eu quelque peine à adopter, se
révélait un homme ; il partait, dans son
costume hurlant de bleu et de rouge, comme
un sage, sans crier, sans chanter, mais tout
à coup pressé d’en finir. La petite pleurait,
se mouchait et étirait la dentelle de son
minuscule mouchoir moderne en formulant
des réflexions à l’antique : « Il n’arrive que
ce qui doit arriver. J’ai confiance... Je le
donne pour qu’il revienne vainqueur ! Il
reviendra. » Il est revenu vainqueur, puis
qu’il n’y a laissé que son bras droit, et la
France est à présent pareille à l’idole hin
doue, formidablement hérissée de tous les
DANS LE PUITS
71
bras arrachés à ses fils. Qui sait si les bras
morts ne sont pas les plus menaçants ?...
J’ai assisté, en fait d’histoire de guerre, à
la réquisition des bêtes de trait sur le marché
de G... Entourés d’une ficelle pour maintenir
l’ordre, un officier militaire et des officiers
civils examinaient les cas. Il en venait de
tous les côtés : chevaux de labour, ânes four
bus, l’air ahuri de se rencontrer sur le célèbre
sentier. Un cheval bai brun, le front orné
d’une étoile blanche, véritable monture de
général, d’une valeur de deux mille francs,
fut pris à cinq cents francs, et un mulet, dont
je connaissais le nom de baptême, un vieux
mulet, eut l’honneur d’être acheté trois cent
cinquante francs, ne valant pas, hélas ! pour
le service qu’on réclamait de lui, la botte de
carottes que son maître, désolé, avait appor
tée pour son dernier repas. La créature de
luxe, même fort valide, doit subir, en temps
héroïque, une dépréciation en rapport avec
son inutilité.
Résumant, ce jour-là, les réflexions de mes
meilleurs camarades, les chevaux (je fus éle-
72
DANS LE PUITS
vée à leur dure école, celle de Saumur dont
mon père était premier écuyer), je me dis :
« Il ne s’agit plus d’encenser. La bride en
soie et le mors d’argent ne sont plus de sai
son. Quel genre de tombereau vais-je tirer? »
Aucune corvée ne me répugne, à la condition
qu’on me rende la main et qu’on ne s’avise
point de se la faire sur moi administrative
ment. Ça, jamais ! ou je flanque tout le
monde dans le fossé selon les principes encore
plus élémentaires que ceux déclarés immor
tels. Etre utile? Ah! si chaque individu, sans se
soucier de l’opinion du voisin, sans se deman
der le nom du ministre de l’intérieur, savait
s’utiliser lui-même et se contenter du dépar
tement qu’il connaît bien, quelle société on
réaliserait, sans meneurs, sans bavards,
sans députés vinicoles, ayant pour président
de république l’unique direction de la cons
cience. Qui donc, chez nous, fait son métier,
rien que son métier ?
Rentrée chez moi, j’allai contempler la
voiture, la sans chevaux abandonnée sous
le hangar, l’auto grise, ce lourd pachyderme
73
DANS LE PUITS
qui n’a pas à lui tout le seul le sentiment de
la direction et qui, le recevant de l’homme,
en devient, souvent, le plus dangereux des
animaux, car il lui manque l’instinct, ce qui
peut tout remplacer, y compris le génie.
« Voilà. Plus de mari ! Plus de chauffeur ! Je
suis en panne. Si j’avais su, au lieu de me
faire traîner, j’aurais appris... et je pourrais
aller tout de suite jusqu’à cette ambulance de
M.... offrir mes services. » — « Et tes jambes?»
me souffla ma conscience.
Dans l’après-midi, par un soleil décidément
implacable, je pris mon courage et une
ombrelle. Huit kilomètres, une promenade,
j’arrivai à la tombée de la nuit. J’entrai, je
vis une cour encombrée de caisses et de lits
de fer à peine déballés, une personne encore
agréable, drapée de voiles blancs croisés de
pourpre qui me bouscula rondement : « Vos
services? On n’a besoin de personne.» — «J’ai
un certificat de grand médecin, Madame. »
— « Ah! oui, on les connaît, les certificats de
nos grands médecins... et il date de quand,
le vôtre? » Je fus intimidée. Je ne pouvais
6
74
DANS LE PUITS
pas lui expliquer mon cas spécial, une si
vieille histoire de cholérique, ni lui montrer
ledit papier demeuré dans les tiroirs de
Paris. (Il faut huit jours pour chercher un
papier là-bas!...) La dame s’actionnait.
« Vous ne me portez pas de papier, vous
n’avez pas de recommandation et moi je n’ai
pas le temps. Nous n’avons pas même de
blessé. En aurons-nous, seulement ? Je
comprends très bien. C’est un bon mouve
ment, mais vous le regretteriez. Et puis les
femmes du monde ! Moi qui vous parle, je
suis grainetière. Je m’y connais dans tous les
achats. Nous aurons trop de femmes du
monde et tellement de jeunes filles! Ce qui
nous manque... ah ! ça, ça manque toujours,
c’est de l’or. » Elle ajouta, plus doucement,
en dépouillant méthodiquement le fer d’un
lit d’une torsade de paille : « 1! n’y a plus
d’or, nulle part, » Et celui de la paille jon
chait la cour, piétiné par tous les déména
geurs. Alors, je vidai mon porte-monnaie,
contenant tout juste cinquante-deux francs
soixante-cinq centimes, dans la poche large
DANS LE PUITS
7J
de son tablier à bavette, une poche kanguroo,
et saluant sans demander de reçu, car la
réception me suffisait, je partis sous le cré
puscule, d’im pied léger, respirant une petite
brise libre qui me paraissait rigoler autour
de moi.
La disparition de l’or, surtout, lut la plus
étonnante des merveilles, signe des temps
extraordinaires d’union sacrée. Vivant l’été,
dans une maison isolée visitée deux fois par
les cambrioleurs, je n’y recèle jamais de for
tes sommes. Pourtant il fallait manger I On
ne voulait pas du papier et les pièces de vingt
francs semblaient attirées par un aimant.
Heureusement que, non carnivore, je peux
me contenter d’eau fraîche et de mon amour,
vraiment exagéré, pour le pain sec.
Cette fuite d’un métal trop rutilant me
remémore l’histoire, si lointaine, des rideaux
de soie jaune. La nuit qui suivit la déclara
tion de la première défaite de 70, les proprié
taires de l’appartement que nous habitions,
dans la garnison du 12e chasseurs, arrivèrent
en trombe pour... décrocher leurs rideaux de
76
DANS LE PUITS
damas jaune, les rideaux du salon. Ma mère,
très offensée, prétendait qu’elle avait droit à
la jouissance de ces draperies jusqu’au bout
de sa location. Les propriétaires discutaient,
soulevés par une passion violente pour ce
damas somptueux qu’ils voulaient soustraire
aux invasions prochaines : « Je suis aussi
bonne Française que vous, déclarait ma mère
absolument outrée, s’ils viennent, j’y mettrai
le feu ! » Ils arrachèrent littéralement cette
soie de la tringle, coupant avec des ciseaux
quand l’anneau ne cédait pas et, aux lueurs
tremblantes des chandelles, ils allèrent enter
rer leurs fameux rideaux dans le jardin. Oui,
je l’ai vu, de mes yeux vu ; on les mit à
même la terre comme de grands cadavres
flasques dont la chair faisait des plis ! Cachée
derrière le tablier de ma bonne, je regardais
ça, pétrifiée d’une horreur superstitieuse.
Pourquoi ce crime contre une étoffe, contre
le luxe innocent? Il y a donc des soieries
qu’on brandit au bout d’un bâton et d’autres
qu’on descend de leur bâton pour les tuer?
Je devais avoir l’œil désorbité du pauvre
DANS LE PUITS
77
mulet cité plus haut. Déjà l’entêtement de la
contemplation, ce vertige photographique,
s’emparait de mon cerveau.
De nos jours, on est plus pratique : on dis
simule d’abord la couleur jaune sous la forme
de l’or en pièces, on l’enterre sous des mon
ceaux de paperasses. Puisse-t-ily pourrir sans
retour possible à la lumière, à la circulation !
L’unique ennemi de tous les hommes, c’est
celui-là.
Maintenant je rêve à tout ce qu’il faudrait
dire pour empêcher le peuple de gaspiller. Ah !
qu’importe nos rideaux... de théâtre ! Si on
pouvait intervenir dans tous les gâchages,les
bombances de ceux qui ne veulent pas s’en
faire ? L’ignoble phrase d’où découlent tant
de sottises ruineuses. Toutesles pâtes alimen
taires que j’avais achetées pour l’hiver de mes
gardiens, ils les ont mangées,plaçant un plat
de riz au lait à côté d’un macaroni au gratin,
des haricots aux lards le jour des lentilles à
l’huile... C’était en surplus,pourquoi l’auraiton ménagé ? Et lorsque je promène mon in
quiétude... de conservateur le long du halage,
78
DANS LE PUITS
je rencontre des couples ivres qui sortent des
cantia&s. Boire, manger, ne pas s’en faire.
« Et la guerre? » —« Allons donc, ma bonne
dame! Nous sommes un peu là pour vous dé
fendre! » Je sais comment on m'a défendue,
jadis. Tous les soirs, je vérifie le cran.(\\ivacn\
revolver. Il paraît qu’il faut rendre les armes.
Je n’entends rien à ces nouvelles ordonnan
ces. J’ai reçu moi-mème les cambrioleurs du
dernier numéro de cette comédie. Ils sont
partis, sans grand dommage et très vite. Si
je dois recevoir un espion, je l’exécuterai, mais
après l’avoir entendu, toutefois. Des espions?
Est-ce qu’z’Zsne connaissent pas tout d’avance?
Et nos plans, et nos armements et surtout
nos manques de prévisions. Grâce à M. Char
les Humbert, l’homme aux impressionnantes
statistiques, ils ont connu l’histoire inouïe de
nos soldats qui devaient partir avec un sou
lier — celui du pied ferme. —Quand je pense
que j’ai injurié ce pauvre grand homme dans
une revue,m’imaginant qu’il avait tort de dire
tout haut ce qui se répétait tout bas. Il a joli
ment réparé sa gaffe, si c’en était une, le Mon
DANS LE PUITS
79
sieur aux canons et aux munitions ! Je l’ai
humblement, prié de me pardonner et il m’a
répondu avec une 1res charmante jovialité !
Pourquoi ai-je faitcela.voixdansle désert(i)?
Est-ce pour celte singulière contagiondu fris
son de l’anormal qui jette toute la France
hors de ses usages? La blague du temps de
paix doit-elle s’expier en temps de guerre...
ou perd-on la notion, l’instinct du réel ?
L’entrée en guerre est « une entrée en reli
gion ». C’est uneprise dévoilé. Mais c’est en
core trop léger à porter, un voile. 11 est facile
de renoncer au monde, à ce à quoi on tient
le moins. Ce qui m’est le plus cher, ici,c’est le
silence,ce bain de silence queje viens prendre
tous les étés après l’enfer de l’hiver parisien.
Est-ce que je ne devrais pas sacrifier aussi la
tranquillité de ma retraite avec celle de ma
vie d’animal? Ces enfants de mes réfugiés
n’ont pas encore assez remué cette nappe
d’eau lustrale. Germaine, Paul, qui gazouil
laient furieusement,n’étaient que des oiseaux.
C’est encore trop gentil des fureurs d’oiseaux !
(i) J-ai écrit cela en 1916. Je n’en veux rien retrancher.
8
DANS LE PUITS
11 me faudrait,pourmon purgatoire,des bêtes
féroces à apprivoiser, des créatures de proie,
une lutte perpétuelle contre mes goûts, une
emprise sur toute ma volonté et moi cédant
toujours de plus en plus liée, sinon vaincue,
par la conscience. Sans religion, sans Dieu ni
maître, il convient que je devienne ici l’es
clave de l’inflexible logique, de toute ma rai
son dressée contre le d-ésordre que je sens
venir...
« Je ferai, de la nature, le décor de ma
volonté. »
Cela s’écrit dans un roman où il arrive ce
que vous décidez. Mais dans la vie, la vie
même inférieure, il faut s’en remettre à la vo
lonté d’une loi.
IV
Et le jour gris, tout suintant de larmes,
ramène les petits devoirs boueux, vous for
çant à patauger dans l’humidité, car les bêtes
ont faim. Mais, par n’importe quel temps,
est-il plus douce corvée ? Donner à manger!
Donner leur pain quotidien à ceux qui vous
prennent certainement pour leur Dieu...., à
ceux qui n’ont que vous comme ciel, à ceux
dont la confiance absolue demeure la preuve de
l’innocence absolue ! (Où sont-ils,maintenant,
les sauvages ayant encore l’appétit de nos ci
vilisations? Et quel conquérant peut-il tenir
encore à devenir le fétiche d’un nègre?) Eux,
les pauvres inférieurs, ne possédant ni ambi
tion, ni trésors, ils sont les captifs éternelle
ment ravis de vous voir disposerdelanoblesse
de leurs attitudes ou de la bonté de leur chair.
6.
DANS LE PUITS
Ils vivent en l’attente de votre geste qui of
frira la manne ou la mort... en faisant dé
border ou leur joie ou leur sang.
Les quatre chattes miaulent derrière la fe
nêtre de la cuisine,blotties entre les branches
du cyprès. S’ouvrant sur l’ombre de la colli
ne, qui monte et barre le ciel d’une épaisse
frondaison, cette fenêtre c’est leur étoile. La
menue boussole de leur entendement tourne
la pointe de leurs oreilles de ce côté sans que
rien puisse les en distraire. Pauvres chattes
de campagne ne vivantque pour l’heure de la
soupe depuis qu’elles savent qu’il y a une
soupe ! Ah ! la bonne soupe tiède quand il fait
si froid la nuit! Elles grimpent comme des
singes, s’approchent le plus qu’elles peuvent
des carreaux éclairés et elles font courber les
branches, tant et si bien qu’un jour PuéaiT
tombera parterre. Attends ! Puçon,attends]...
Les chiens,Mina,la louve allemaikle/STitip,
le bas rouge de Beauce, font le guet sur le
perron, crevant de jalousie lorsqu’ils éven
tent l’odeur d’un repas qui n’est pas encore le
leur. Mina, tête pointue, oreille fauve, PJp,
dans
le
puits
83
crâne large, oreille noire,exécutent une série
de cercles cabalistiques, en manège, sur une
piste qu’ils ont usée de leurs ongles de fer.
Ce sont les seigneurs de la cour. On leur en
abandonne la plus belle moitié, celle de de
vant, avec la jouissance du perron. Ils y ont
niches d’été, niches d’hiver et la vue du che
min de halage pour pouvoir donner de la voix
sur tout venant. Du côté du poulailler, les
perspectives s’embellissent, à leurs yeux ar
dents, de l’apparition des poules, d’un coq
d’une blancheur éclatante, un coq de la paix,
auquel Mina, d’un sournois coup de gueule,
déclare la guerre chaque fois qu’il s’approche
du grillage. Il y a aussi, dans ce poulailler,
des lapins, prisonniers paisibles dans leurs
étables trop étroites, les bons lapins, dont les
oreilles sont toujours basses n’ayant jamais
la permission de s’orienter.
Ça va très bien, cette ménagerie autour de
la maison. Ils sont convenablement rangés
dans des boîtes, des tiroirs, des coffrets. Je
veux qu’on puisse être libre chez moi...de ne
pas s’entre-dévorer. J’ai offert l’hospitalité à
84
DANS LE PUITS
ces petits frères, mais je ne me reconnais pas
le droit de donner aux plus forts celui d’op
primer le plus faible. Si je lâchais tout ce joli
monde, si j’abattais une seule cloison, ils s’en
iraient en un tourbillon de plumes et de
poils... peut-être ne resterait-il que la louve
allemande se léchant discrètement les ongles...
Plus loin, les chèvres bêlent tristement,en
dehors de mon cercle familier. Je ne sais
pourquoi ma vieille Pierrette m’appelle, puis
que c’est la femme du poilu qui la nourrit,
ayant besoin de son lait pour les enfants. Je
n’ose pas aller la voir... non, je n’ose plus...
Il me semble que mes visites seraient comme
un contrôle, un espionnage de bourgeoise se
méfiant de l’intruse. Et cette femme fantôme
pourtant m’inquiète. Je me forge des chimè
res à son sujet. Je ne la comprends pas.Depuis
un an qu’elle est ici, elle porte en elle un mys
tère que je ne pénètre pas et ma réfugiée
belge en avait une sorte de répulsion. Ce que
ma réfugiée ne trouvait pas clair, elle dont les
yeux avaient la lumière d’un jour bleu,n’était
vraiment pas rassurant... ça devient de moins
DANS LE PUITS
/
85
en moins simple depuis que nous avons devi
né que la femme fantôme est double. Elle ne
parle jamais : c’est bien. Elle ne travaille pas :
c’est mal. A son sujet je me rappelle cetarticle du Bonnet rouge, un article un peu fort
en épices, intitulé : «Pas plus fainéante que
vous, Madame ! » en réponse à je ne sais
plus quelle réflexion de ma part, dans La
Vie, sur la paresse de certaines créatures de
la guerre (je devrais dire : créations). N’en
déplaise à la brave féministe,je me tourmente
à propos des paresseux sans jamais exiger
d’eux la même somme de travail que je peux
fournir. Non, personne, dans le peuple,n’est
capable d’abattre du travail comme moi,
simplement parce que pendant les travaux
manuels les plus durs je peux y penser. Je
n’exige pas l’intelligence. Je ne crois pas à la
ferveur. Je n’estime que la conscience. Je net
toie une étable avec conscience et je pense à
ce que je dois faire pour la nettoyer en ou
bliant tous mes romans au point que si on
m’appelait à ce moment-là par mon nom de
romancier, je ne comprendrais plus l'autre
8Ô
DANS LK PUITS
ouvrage et je n’entendrais pas. A qui, à
quoi songe cette créature nonchalante? Et
vivant à cent mètres l’une de l’autre, elle dans
le pavillon, en retrait dubois, moi dans la
maison, au découvert du fleuve, nous ne nous
connaissons pas plus qu’au premier jour de
notre rencontre ! Est-ce que le drame serait
là ?...
(Dieu, que Puçon est agaçante de miauler
comme ça en élevant de plus en plus le ton !
Comme on devine bien qu’elle est née chez un
marchand de vin, celle-là !)
Allons... les soupes ! Et distribuons avec
justice les petits morceaux de viande aux car
nassiers. Puçon ! Souris ! Puçonneau ! Souri
ceau ! Allons, les mères chattes et leurs peti
tes filles, voici le grand plat...au bas de l’es
calier, sous la voûte, garantissant de la pluie
pour que la sauce n’augmente pas! Voyons,
Puçon, ne mangez pas toujours sous le nez
des trois autres! Quelle goulue!
Puçon est noire avec du blanc en dessous,
tel un manchon de civette ; Souris est trico
lore, c’est-à-dire blanche, rousse et noire.
DANS LE PUITS
T»
8?
Puçonneau a l’air d’un ramoneur effronté et
Souriceau d’une limace angora, tellement elle
est insaisissable. Mangez bien aujourd’hui.
Demain... on ne sait pas ! C’est la guerre...
Après, je nettoieraimabasse-cour, les mains
sans gants, les pieds dans les sabots, décla
rés légers, qui sont si lourds, avec ma robe
déjà ourlée de boue. Rien ne m’est plus péni
ble que le brossage perpétuel des vêtements,
toujours garnis de terre en grelots ! Ah ! le
Pays des sept costumes et des treize bonnets...
quand le reverrai-je?Et quand retrouverai-je
mon Alice, fringante et mince, soubrette de
Molière, allante et vive comme une mésange
(dont elle possède la petite tète coiffée de brun
lisse), têtue, d’ailleurs, mais spirituelle comme
un gamin de Paris, aux réflexions si drôles
quand on éteint les rampes de gaz du mardi!
Où sont les mardis du Mercure de France ?
Alice mettant le couvert du thé, pendant que
U extra la regarde, soixante ou quatre-vingts
tasses, dressant les petits fours jolis comme
des fleurs, sur les compotiers, et les fleurs,
d’odeurs savoureuses, des jacinthes charnues
88
DANS LK PUITS
«trame des bonbons dans les cornets de cris
tal ! Alice disant gravement : « Madame n’a
pas pensé que c’étaitle jour de la nappe jaune?
Le service Louis-Philippe va mieux avec le
jaune... parce qu’il est doré. D’ailleurs ce que
j’en dis... cest à cause du style! » Le style ?
O mes lapins, pourquoi froncez-vous le nez?
Il fut un temps où, en France, nous avions
du style...peut-être pas précisément dans nos
livres, mais dans nos meubles, dans nos cos
tumes et même dans nos gens ! Oui, mes
chers lapins, humilité faite fourrure, je vous
le déclare en vous offrant ces côtes de choux
absolument comme je leur offrais des petits
fours.
Et j'ai fui ma maison de là-bas, qui a du
stjile depuis Henri IV. J’ai abandonné ce mujsée où l’on pouvait cataloguer un échantillon
de tout ce qui fut les grâces puériles de la
France à travers plusieurs siècles d’élégances
et d’idées biscornues !
Qu’est-ce qui est idiot, au fond : la guerre
ou la beauté ? Il y a certainement un point à
ne pas dépasser dans le puéril. Et dans l’hor
DANS LE PUITS
8ÿ
reur tout est déjà bien au delà du cauchemar.
Nous eûmes le tango, d’odieuse mémoire.
Maintenant il y a un tank. Et on raconte,
de ce monstre tout neuf, des merveilles d’é
quilibre, dans une assurance redoutable de
mouvements inédits. (La gravure de VIllustration empêche de dormir 1) Nous ne som
mes pas méchants, les gens du monde, nous
avons seulement l’amour inexplicable de nos
ridicules... Mangez, mes petits lapins, car l’o
céan de l’herbe c’est l’infini et la danse des
papillons du printemps ne la foule pas. Un
tapis de haute laine que la providence des
lapins renouvelle pour les récompenser de
leur humilité paisible.
Mes animaux ? Us sont à moi, si on veut,
car je ne les achète jamais. Je les recueille.
Et je ne les fais pas mourir à mon usage. J’ai
mes poules pour les œufs, mon coq pour mes
poules. Les lapins... ce n’est pas moi qui les
mange quand ils ont mangé l’herbe que je leur
trie.
Paçon m’a été apportée par une amie {la
femme aux chats, une héroïne dont je dois
po
DANS LE PUITS
parler un jour et pour lequel portrait il me
faudra tout un volume, tant sa grâce bizarre,
son étrange beauté moyenâgeuse me fourni
ront des documents psychologiques). La dame
à la ferronnière l’avait tirée des mains d’un
vivisecteur amateur et elle me l’a confiée :
dépôt sacré, ô Puçon, malgré ton accent de
comparse de réunion publique. Souris, c’est
la chatte des anciens gardiens ; on se la re
passe comme une consigne. Puçonneau et
Souriceau, leurs filles, me sont restées pour
compte... parce qu’on devait en faire un civet,
paraît-il. J’ai dit que je n’invente rien. Je ne
cherche pas le détail sauvage, qui souligne
certains degrés de nos civilisations, je ne le
répudie pas non plus quand il se présente...
Dans le pays que j’habite l’été, il y a des
restaurants qui ont l’habitude de vendre des
chats (écorchés, je suppose) aux mariniers
pour leur cuisine ambulante... On avait com
mandé à mes anciens gardiens deux chattes
bien tendres. J'ai eu vent de cette histoire, et
je les ai sauvées de la casserole... fluviale.
Ah ! elles m’en ont fait des misères, celles-
DANS LE PUITS
91
là, sous prétexte de leur tendresse et de leur
rage à suivre le bord de ma robe ! Elles m’ont
suivi sournoisement un soir jusqu'au barrage
et elles se sont perdues dans les environs
des... ogres. Un soir de décembre ! Il m’a
fallu courir tout le pays avec une lampe élec
trique, sonder chaque touffe de roseaux, fran
chir la ligne du chemin de fer, sous le tun
nel, aux risques de me faire fusiller par Totor,
le garde-voie, et j’ai fini par les apercevoir,
boulées dans la gelée blanche, blotties l’une
contre l’autre, usant peu à peu leur chaleur
naturelle, miaulant faiblement, si pitoyable
ment avec leurs yeux ronds pleins d’eau...
« Vite, vite, dans les poches de mon manteau,
coureuses, èvaltonnées, sans jugeotte, gibiers
de casserole ! » Et toutes deux se mirent im
médiatement à ronronner, car l’animal n’est,
jamais récriminant, même s’il y a crime ; il
remercie d’abord.
Quant à Mina et à Rip, cadeau superbe, ils
me furent livrés, par leur propre maître, pat
tes et museaux liés. (Un éprouvé de la guerre
ayant vu saccager sa propriété du côté cle
92
DANS LE PUITS
Lille.) Il vint me les amener et leur parla
comme à des personnes, d’un ton grave bien
ému : « Je vous laisse à la dame. Obéissezlui et gardez-la convenablement. Faites votre
métier pour gagner votre soupe. » Les chiens
se couchèrent sagement. Ils eurent un sanglot
de grands enfants qui n’osent pas pleurer
en présence de celui qui dicte la leçon à ap
prendre. Dès qu’il fut parti, ce fut un terrible
concert. J’avais beau leur expliquer qu’en
guerre on ne peut pas choisir son... ennemi,
on les entendait hurler à tous les échos de la
falaise : « C’est pas des chiens, c’est des re
morqueurs ! » me déclara un mendiant qui
passait. Leur chagrin s’en alla, jour à jour,
au fil de I eau. Mina, laissée trop libre, rap
porta même un lapin de garenne dont elle
m’offrit le train de derrière, et Rip faillit dévo
rer un facteur. Ah! mes chiens ! Ne viendra-til pas un temps où, en effet, le facteur sera
votre unique ressource ?... De même qu’il
m’apporte, à moi, le seul aliment complet dont
je veuille nourrir mon esprit aux dépens de
mon corps, puisque je lis toujours mes let-
DANS LE PUITS
93
très juste au moment où le rôti commence à
brûler, de même, un beau matin, le cuir de
sa vieille boîte graisseuse, les journaux, si
peu substantiels, seront peut être tout ce que
nous aurons à nous mettre sous la dent.
Mes chiens, mes dieuxdonnés, ne hurlez
pas à la mort, ne l’attirez pas par ici. N’ayez
pas peur de la lune et ne faites pas de scènes
aux plus petits que vous. Nous sommes, ici,
des tas de frères inférieurs obligés à la vie en
commun. Tâchons de démontrer à l’homme
que nous pouvons, nous, les bêtes, avoir l’es
prit de savoir nous borner... sans écrire !
IV
Sans écrire? Je n’appelle pas écrire pen
ser touillant, sur ce papier, dont je ne ferai
rien, ni pour moi ni pour les autres et qui ne
servira pas la cause littéraire, eu honneur,
en ce moment, dans la vie parisienne.
Au lendemain de la mobilisation je me suis
juré de ne plus recevoir, de fermer rigoureu
sement mon salon où l’on a tant ri et où l’on
eut l’entière liberté de la conversation, le der
nier salon où l’on ne jouait pas la comédie,
car je n’ai jamais imposé, aux gens qui me
venaient voir, tel ou tel sujet, en vers ou en
prose, alors qu’ils ne me priaient point de
choisir.
Ah! le cabotinage constant dessalons dits
de lettres! Je crois qu’il nuisait terriblement
à la littérature avant, en temps de paix ; en
DANS LE PUITS
95
temps de guerre, il peut devenir odieux. S’il
ressemble aux exagérations que, par métier,
je, suis obligée de lire, comment m’aurait-il
été possible d’en entendre les échos, d’en re
cueillir et accueillir les auteurs chez moi? On
a la phrase de guerre, le ton de guerre, com
me on a la jupe courte ou le chapeau pointu.
Personne n’a l’air de vouloir consentir à un
retour sur soi-même, sinonà la naturel... On
continue à se jouer.
Je veux ici m’expliquer une fois pour tou
tes. Recevoir, ce n’est pas lever un rideau,
c’est ouvrir une porte. Or, depuis une quin
zaine d’années, les réceptions, même les plus
intimes, ont perdu leur caractère amical de
réunions pour prendre celui d’exhibition. Je
ne comprends rien et n’ai jamais rien com
pris à la façon d’évoluer en décor de mes
consœurs de lettres. Il m’a semblé qu’elles
oubliaient d’entretenir le foyer de l’esprit pour
tout sacrifier au foyer du théâtre. Elles ont la
manie des lectures, des récitations et des con
férences. Se mettant sans cesse en avant,
elles ont condamné au silence des gens spi
96
DANS LE PUITS
rituels qui viennent souvent pour causer,
vous offrir un avis, des bourgeois fort intelli
gents, des profanes, qu’il est bon de consul
ter et n’ont pas le loisir d’une réplique dans
la scène à faire que la maîtresse de la maison
fait toujours toute seule. Peu à peu, l’habitude
d’écouter, sans avoir à formuler une contra
diction, a rendu ces gens-là presque muets,
paresseux, d’une mentalité docile et incolore;
ils sont la matière grise, les snobs, ils admi
rent de confiance ou raillent à voix basse
sans qu’on puisse obtenir d’eux la moindre
partie instrumentale dans le concert, le cas
échéant. C’est, pour qui regarde attentive
ment les spectateurs, sinon le spectacle, hor
riblement triste. Et ils reviennent volontiers
pour des raisons n’ayant aucun rapport avec
l’intérêt moral d’une réunion. Les uns pour
l’excellence des vins fins, les autres parce
que la petite Mme X... leur a promis ce
rendez-vous...
De la liaison, très dangereuse, des femmes
de lettres avec les actrices, il résulte un oubli
complet de la tenue littéraire, de l’ancienne
DANS LE PUITS
97
désinvolture française. Si les femmes de let
tres avaient laissé les actrices traduire leurs
vers ou leurs proses, il n’y aurait eu que de
mi-mal, car, généralement, n’importe quelle
cabotine parlera mieux qu’une personne sans
l’expérience des planches. Mais, les femmes
de lettres se sont mises à vouloir surpasser
les diseuses au cachet, au moins pour l’abon
dance des auditions qu’elles nous imposaient
pour rien. Elles furent toujours prêtes à s’a
dosser à la cheminée, improvisèrent même,
vous forçant à assister à l’éclosion de leurs
œuvres, débordant de leur cœur à leurs lè
vres, absolument comme, autrefois, sur cer
tains champs de foire, on voyait, en des ba
raques pauvres dont c’était Tunique attraction,
des poules qui pondaient debout!...
Tous les salons ont maintenant leur estra
de. On y frappe les trois coups, il y a un
régisseur qui n’est pas toujours le mari. Vous
alliez, en entrant, demander des nouvelles de
votre amie, lui répondre que vous vous por
tez bien, lorsqu’elle vous apparaît soudain,
les bras en guirlande, distante, préoccupée,
7
'J8
DAKS LE PLUS
les yeux révulsés, cherchant l’inspiration,
soucieuse seulement d’établir un silence, de
reformer le cercle que vous avez failli rom
pre autour d’elle. Et la voilà qui fiche le camp
dans une gondole, sur le grand canal de Ve
nise, ou qui se promène le long du bois en
attendant le loup ! Jusqu’à la fin de ses péré
grinations, elle ne sera que l’incarnation de
sa copie, je veux dire une copie très mauvai
se de l’actrice qu’elle aura étudiée pour son
genre d’écriture. Lorsqu’elle va se rasseoir,
elle aura probablement oublié que vous étiez
là, dans le bruit des applaudissements, et ne
cherchera que le moyen de produire un nou
vel effet sur un auditoire capable d’avaler
n’importe quel autre petit four littéraire. Il
est à remarquer que la femme de lettres-di
seuse a souvent un défaut de prononciation,
un tic nerveux ou une voix désagréable. A la
longue, ça se tasse, pour lesanciens auditeurs.
Pour les nouveaux, c’est un sujet de joie ma
licieuse qui se change en supplice lorsqu’on
est au premier rang. Combien de mortelles
ennemies me suis-je créées pour un fou rire
DANS LE PUITS
99
intempestif, parce que, moi, au théâtre, je
réagis. Je ris ou je me fâche quand l’occasion
s’en présente.... Si je me sentais vraiment
dans un salon, c’est-à-dire entre femmes du
monde, je serais peut-être polie et, au besoin,
remplie d’admiration. On m’a dit souvent :
« Vous devriez vous laisser entraîner par le
courant. La sincère politesse est encore de
faire comme les voisins. »
Non’ je suis le pommier qui porte sa pom
me. Si elle tombe sur le sol, dans l’indiffé
rence générale, et y pourrit, je préfère la voir
se désagréger, revenir au fumier universel,
molécule alors utile à la terre, ma. mère, que
de m’évertuer à la tendre au passant, à la lui
faire manger de force, très louche rappel d’un
paradis... où les serpents avaient gardé le
droit de siffler. En outre, je ne possède aucun
défaut de prononciation.
Aujourd’hui, si la littérature est un luxe,
elle doit se plier dans l’armoire comme la robe
de soirée qu’on ne peut plus arborer; si elle
demeure un état d’âme, elle doit se réduire à
la philosophie, à une étude plus sérieuse de
100
DANS LE PUITS
ce qui nous semble convenable de penser,
mais, par-dessus tout, elle doit nous conduire
à la réalité. Les histoires que nous racontons
sont bonnes pour endormir les peines, mais
elles sont mauvaises quand elles endorment
aussi les consciences.
La femme de lettres d’aujourd’hui, sorte
de mannequin de magasine, vêtue d’un tra
vesti qu’elle ne choisit pas toujours, hélas, et
qu’elle n’arrive pas plus à dépouiller qu’une
tunique de Nessus, est en train de se confec
tionner un manteau sortie de bal tricolore...
parce qrielle ri a plus rien à se mettre, terme
consacré; seulement Zes dessous sont encore,
pour beaucoup, des maillots de cabotines. Le
feu de la rampe, le feu le moins sacré que
l’on sache, continue à faire flamber leurs
bonnes intentions : « Il nous faut tenir, m’é
crit l’une d’elles, en rouvrant nos salons pour
bien montrer que nous n’avons pas peur de
l’avenir. On ne ferme pas devant l’ennemi. »
La jeune personne qui m’écrit cela n’a perdu
encore ni son mari, ni son fils, ni son frère, et
elle n’est pas encore devant l’ennemi. Moi,
DANS LB PUITS
XOI
je n’ai pas l’héroïsme voyant, et, fourmi in
quiète, je désire fermer, de bonne volonté, eu
signe de raison, non pas encore en signe de
deuil, parce que j’ai horreur d’exécuter cer
tain geste sous la pression d’un pouvoir jus
qu’à un certain point régulier.
Je crois (j’avoue même que j’ai tort de le
croire) que nous pouvons laisser éteindre un
jour le feu, celui de la rampe comme celui
des cuisines., faute de combustible. Quant à
l’ennemi... hum !... ce n’est pas nous qui
dansons devant le buffet plein de munitions!
Que l'on ne m’imagine pas une humeur cha
grine de vieille dame. J’ai bien plus la crainte
d’avoir envie de rire en présence de celle qui
ne ferme pas que d’avoir envie de lui repro
cher ses pas de circonstances. Je me délie
surtout de mon premier mouvement. Je m’a
muse toujours beaucoup dans le monde des
lettres. Mes compagnes m’intéressent et sont,
pour moi, des distractions merveilleuses. Il
en est que j’aime plus qu’elles ne peuvent le
concevoir. Nous ne différons que sur le point
d’examen de l’état littérai/ë7~Cffe2rmüi744-n^r
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b^ijothéque
DE LA V(L?E
Oc Pc R IG U,EUX
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I
I
I1
DANS LE PUITS
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je n’ai pas l’héroïsme voyant, et, fourmi in
quiète, je désire fermer, de bonne volonté, en
signe de raison, non pas encore en signe de
deuil, parce que j’ai horreur d’exécuter cer
tain geste sous la pression d’un pouvoir jus
qu’à un certain point régulier.
Je crois (j’avoue même que j’ai tort de le
croire) que nous pouvons laisser éteindre un
jour le feu, celui de la rampe comme celui
des cuisines., faute de combustible. Quant à
l’ennemi... hum !... ce n’est pas nous qui
dansons devant le buffet plein de munitions!
Que l’on ne m’imagine pas une humeur cha
grine de vieille dame. J’ai bien plus la crainte
d’avoir envie de rire en présence de celle qui
ne ferme pas que d’avoir envie de lui repro
cher ses pas de circonstances. Je me délie
surtout de mon premier mouvement. Je m’a
muse toujours beaucoup dans le monde des
lettres. Mes compagnes m’intéressent et sont,
pour moi, des distractions merveilleuses. Il
en est que j’aime plus qu’elles ne peuvent le
concevoir. Nous ne différons que sur le point
d’examen de l’état littérai/ë. Clrczmoi, il n’-ÿ'
1
j
BIBLIOTHÈQUE
DE LA ViL?F.
DE PcR-îGUEUX
102
DANS LE PUITS
a pas d’art d’écrire. La littérature fut mon
infirmité dès mon plus bas âge. Je m’en suis
cachée, dès son début, comme j’ai essayé de
dissimuler que j’avais une jambe plus courte
que l’autre. Je n’ai jamais rien trouvé à louer
dans cette fonction d’un cerveau sans cesse
obsédé d’images, et j’en fus fatiguée, malade,
jusqu’à en vouloir mourir. Plus tard, ma ma
nière farouche, inégale, touchant souvent
à l’excentricité, fut encore plus condamnée
qu’approuvée. J’ai toujours compris, sans
qu’on dût m’y forcer, que je restais en marge
et je l’ai mieux apprécié que compris. Elevée
dans la phalange des maudits, j’ai du ap
prendre, à leur obscure école, que l’on ne
décerne pas le prix à celui qui fait le plus de
grâces dans l’arène, mais bien à celui qui fait
preuve de la meilleure endurance. J’ai tout
enduré : la faim, le froid, ce qu’on appelle,
de nos jours, le mangue à gagner et aussi
le mépris de mes contemporains. Je ne l’ai
pas cherché, mais l’ayant subi je n’ai jamais
rien fait pour reconquérir leur estime. Au
fond, qu’est-ce que l’estime des voisins? On
DANS LE PUITS
io3
nous tolère, simplement : « La femme de
lettres la plus honorable dans ses mœurs et
la plus pure d’intentions n’est jamais qu’une
courtisane, m’écrivait un homme de lettres
qui est, aujourd’hui, académicien. Qu’im
porte vos faits et gestes, la retenue de vos
manières et cette ingénuité du masque? Seul
compte l’effroyable dévergondage du cerveau
qui est, dans une femme de lettres, comme le
salon de certaine maison close. Plus les persiennes sont strictement baissées, plus on voit
luire, là-dessous, les lueurs défendues. » Ge
style, peut-être bien dogmatique, me paraît
déjà désuet. Cependant j’y trouve le complé
ment de ma pensée sur certaines jeunes créa
tures cherchant à entretenir la lampe derrière
la persienne de leur salon. Si je ne suis pas
digne de F Académie, je suis au moins en
communion d’idées sur la morale avec un
Monsieur fort estimable et qui d’ailleurs m’a
muse aussi, parce que je lui découvre des
façons de femme de lettres, dans l’ingénuité
du masque. Est-ce que lui aussi ne tient pas
à danser devant le buffet?... Moi, j’ai envie
104
DANS LE PUITS
de m’asseoir! On reconnaît la femme de let
tres, dans un salon, à ce qu’elle demeure gé
néralement debout. Pédante ou naïve, jeune
ou vieille, elle se lève de sa place pour parler .
Je trouve que, bien installée dans un bon
fauteuil ou assise timidement au rebord de
sa chaise, il est inutile de se mettre debout
pour dire quelque, chose. Ah! la phrase fati
dique : « Alm! X... va nous dire quelque cho
se. » Ce qu’elle aura perdu de pauvres fem
mes, point faites, d’ailleurs, pour jouer le
rôle néfaste de courtisane cérébrale ! Elles
attendent toutes le moment de dire quelque
chose. Si elles ne font rien de bien répréhen
sible, elles ont tout de même le tort d’exiger
l’attention, ce qui est une grave impolitesse.
Elles mangent leur potage (celles qui en ont !),
elles s’habillent, elles sortent, elles entrent,
ôtent leur manteau, saluent, sourient, en
attendant l heure de dire quelque chose. Elles
sont, dans l’unique but de se voir demander
de dire quelque chose. Actrice doublée par
la seconde nature, on ne connaît jamais leur
première nature, puisqu’elle n’abandonne ja
DANS LE PUITS
io5
mais la pose. L’actrice, la vraie comédienne,
sait ne plus poser. Elle connaît à merveille
l’art de se reposer. Mais la- femme de lettres
ne se repose pas, elle fait l’amour et mouche
ses enfants dans l’attitude que lui ont donnée
ses livres... ou le magazine qui l’aide à les
vendre.
(Permettez-moi cette parenthèse : les hom
mes, qui ont les défauts de leur qualité, n’ai
ment pas les femmes de lettres, parce qu’ils
ont un goût prononcé pour le naturel grossier
de la femme tout court. Or, il y a des femmes
de lettres assez filles pour dire, aussi, quel
que chose de grossier..., je cite ici un poète
mort : « Quand je songe qu’elle disait M...
avec une rare élégance! » Donc, elles ne ces
sent même pas de poser pour dire M....?)
Tout le mai de ce cabotinage intégral vient
de l’abus de la photographie. La femme de
lettres est une éternelle victime de la mode
qu’elle ne fait pas toujours et qui la défait.
On l’a cristallisée dans un stupide : ne bou
geons plus. Les journaux, les revues ont re
produit sa figure, ses allures, son écriture,
70Ô
DANS LE PUITS
tant et si bien que la personnalité a disparu
sous les différentes attitudes. Elles n’étaient
pas toutes jolies. Elles devinrent tontes ori
ginales. 11 y en eut qui tinrent perpétuelle
ment des lis à la main, qui dégustèrent un
thé pâle avec l’aspect de la bacchante ivre,
qui prirent le geste de tuer ou de bénir comme
on brandirait un plumeau. Quelques-unes
conservèrent la tenue de combat dans la plus
stricte intimité, quelques autres oublièrent,
en endossant un vulgaire tailleur, d’enlever
la couronne d’or ou le diadème de perles!
Oh ! les photographies des lauréates, des can
didates et des autodidactes..., ce qu’elles sont
gênantes, parfois ! Jadis, quand je faisais la
guerre, j’ai essayé de lutter contre ce ridicule,
et, comme j’aime la logique, même en guerre,
j’ai interdit à mes éditeurs de me servir sur
le plat de la couverture de mes livres..., et il
en est résulté des interprétations de peintre,
à défaut de photographie, interprétations
assez fâcheuses contre lesquelles je n’ai même
pas voulu protester. Je me souviendrai long
temps d’un cri, sorti du cœur, d’un jeune
homme de lettres que l’on me présentait un
soir dans un salon : « Ah ! mon Dieu, Ma
dame, vous n’cLes donc pas laide l » Jamais
compliment hyperbolique ne me fit plus de
plaisir, car il soulignait, dans cette phrase
naïve, pas mondaine et surtout d’une fran
chise si française, tous les inconvénients qu’il
y a pour les femmes trop coquettes à se pu
blier uniquement à leur avantage.
Maintenant, c’est la vraie guerre, la grande
guerre. Elles sont, devant l’objectif, comme
des citations à l’ordre du jour, naturellement,
sous des voiles blancs d’infirmières, et beau
coup ont encore plus de courage, certes, que
de coquetterie. Pourvu que ça dure!... Si elles
ont besoin de ce stimulant, peut-être ne fautil pas le leur refuser; mais le patriotisme, qui
a. besoin d’un éther pour se battre, me fait
peur.
... En ce moment, mon thé de cinq heures
consiste à essayer de.faire boire mes lapins...
« Les lapins ne boivent jamais », prétend le
peuple de la banlieue parisienne, qui, lui,
aime assez à se désaltérer même quand il n’a
11
l-08
DANS LE PUITS
pas soif. Voilà un abus, ou plutôt une abs
tention très regrettable, non seulement pour
les lapins, mais encore pour ceux qui les
mangent, c’est-à-dire pour tout le monde.
Ma chèvre, Pierrette, fut vendue deux fois
par des gardiens peu délicats. Une fois au
boucher, et j’eus le temps d’intervenir... en
la ra< hetant, une autre fois, à un voisin qui
me la rendit; mais, si j’ai pu lutter contre de
mauvaises actions, je ne peux plus rien contre
le préjugé : « Les lapins ne Loiv nt pas. »
Voilà cinq ou six ans que je nf'JU'ce de
prouver, par le don d’ouvrages techniques
ou par la lecture des articles de ournaux,
que l’élevage du lapin est une cl.use plus com
pliquée qu’on ne le j crise à 'a campagne.
Moi, je ne tiens pas à garder mes moutons
à cheval, pourtant, je voudrais faire boire
mes lapins, vers cinq heures 1
Petit nez rose, toujours froncé, une oreille
en avant, une autre en arrière, ô Jeannot,
comme c’est bc > l’eau du ciel, ce miracle qui
tombe, se gh sse le long des barreaux de vo
ire prison! Dès qu’il pleut, on les voit, les
IOg
DANS LE PUITS
mères surtout, se dresser contre la porte de
leur cage pour y lécher les gouttes qui par
viennent jusqu’à eux... Oui, je sais. Il y a le
fourrage vert, dont l’abondance, en été, leur
donne des coliques, mais ils le dévorent ainsi,
sans mesure, parce qu’ils aiment son humi
dité intérieure. En hiver, le son, le fourrage
sec (et le froid qui altère tout autant que la
chaleur) leur communiquent une sorte de
fièvre contractant leur gosier, faisant fer
menter des tumeurs, les rendant impropres
au genre de service qu’on leur demande : la
gibelotte !
Ma grosse lapine blanche, que j’ai élevée,
a bu et ne boit plus. Quelle torture ! Ses
beaux petits enfants ne boiront pas davan
tage... Elle s’arrache les poils du ventre,
cependant, pour en faire de délicieux ber
ceaux qui sont comme parés d’une mousse
line vaporeuse où il ne manque, vraiment,
que des nœuds de faveurs bleues. Et quels
soins de propreté! Quels nettoyages perpé
tuels dans un espace si restreint 1 Car elle
sait, elle, et redoute les émanations de son
8
1 10
DANS LE PUITS
urine échauffée pour les tout petits qu’elle
allaite encore ! Jcannote, me voici revenue à
de meilleurs sentiments. Au lieu de me fâcher
avec la femme-fantôme, je te ferai boire
mystérieusement; oui, tu boiras, nous au
rons, nous aussi, notre thé de cinq heures,
et « tu ne diras pas quelque chose », tu ne
diras rien.
V
« La chèvre, elle a crevé. »
C’est peut-être la première fois que la fem
me fantôme s’adresse à moi, directement. Elle
se tient, bien droite, sur les marches du petit
escalier tout blanc de neige, lève ses yeux,
aux iris dilatés, ses yeux glauques, vers la
fenêtre de la cuisine, comme une autre chatte
au miaulement sinistre. Elle a dû faire un
effort pour crier ça, parce que sa voix retombe
en une chute gutturale.
Il est sept heures du matin. Le bon compa
gnon va repartir pour Paris, il s’habille, il est
pressé; l’auto l’attend dans la cour, et il va
falloir lui expliquer des choses tristes... Cette
nouvelle annoncée., sans aucun préambule,
me stupéfie. Pierrette était donc si malade ?
Pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue !
X 12
DANS ES PUITS
Quel froid, ce matin de mars! La neige,
qu’on n’avait pas eue de tout l’hiver, se met
à tourbillonner en flocons épais, nous replon
geant dans l’horreur des jours prisonniers du
temps juste à l’époque des naturelles délivran
ces... C’est toujours la même chose : en avan
çant on recule! On croyait au printemps,
c’est l’hiver, l’hiver qui tue.
« Pierrette! Notre Pierrette est morte! »
Je tremble. J’ai l’onglée. Une bise cruelle me
prend à la gorge, telle une agression du
remords. Je voudrais avoir au moins des dé
tails, savoir de quelle façon ce mal s’est em
paré d’une bête jusque-là robuste, notre nour
rice ! Mais la femme fantôme trouve, sans
doute, qu’elle en a déjà trop dit, car elle
monte, s’efface dans les plis de la neige, ren
tre en un linceul mouvant, sans ajouter un
mot. La femme fantôme va au pain pour elle
et pour moi, c’est même le seul service qu’elle
consente à me rendre. Je ne saurai rien de
plus. La chèvre est morte. Pourquoi se tour
menter de cet incident ? Tous les animaux
sont nés pour mourir. (Et les hommes, donc?)
DANS LE PUITS
I l3
Si quelqu’un lui expliquait que c’est cela, pré
cisément, qui nous confère l’égalité devant la
nature, elle rirait, de son rire muet, négatif.
Pendant que la femme monte les soixantedix marches, au tapis encore immaculé, nous
reliant au sentier du village de là-haut, je me
précipite vers le pavillon. Les enfants, à cette
heure, dorment dans leur chambre fermée à
clé, la mère étrange ne laissant jamais la porte
ouverte, perpétuelle défiance de créature sour
noise ou craintive. Heureusement que l’éta
ble demeure béante, grand trou noir, dans ce
blanc du dehors, où règne, ce matin, un si
lence lugubre. Pierrette ne bêlera plus ; Pierrinetle, sa fille, se tait, effrayée par le mys
tère qui rôde autour d’un corps immobile.
Pauvre mère-chèvre! Elle ne passera plus sa
bonne tête, au sourire ironique et barbu, par
le croisillon de la cabane pour quémander un
morceau de pain, la pesée, qu’on lui aban
donnait, jadis. Ma brave Pierrette a fini de
bêler, de pousser sa plainte chevrotante, ho
quetante, incompréhensible... Oh ! je com
prends, maintenant. Elle souffrait et beau
Il4
DANS LE PUITS
coup, elle était malade sérieusement et le
petit qu’elle portait lui semblait trop lourd.
(Ah! les petits... les petits, imposés, qui
semblent trop lourds !...) Il fait à peine
jour, là-dedans. Pierrinette, la jeune, toute
seule debout, est collée contre sa mangeoire,
y souffle de terreur sans manger. Tout au
fond, sur une litière infecte, point renou
velée depuis au moins un mois, j’aperçois un
gros tas d’où s’échappent les mèches jaunies
d’une chevelure de vieille pauvre. C’est la
morte. C’est là Pierrette, ma première joie de
propriétaire, celle qui vint dans cette maison,
à peine mienne, pour y apporter le rayon de
son lait..., la voilà, par terre, dans ce fumier,
et elle...
... Ah! mon Dieu, elle n’est pas tout à fait
morte, elle a tourné sa malheureuse tête,
coiffée de ses oreilles rabattues en bonnet
d’hôpital, et elle m’a regardée d’un affreux
regard vitreux.
« Pierrette! C’est moi, je te demande par
don ! »
Je me mets à genoux sur la litière pour
DANS LE PUITS
I l5
rie, plus désolée par son inconcevable résur
rection que par l’annonce de sa mort. Cer
taines races de paysannes sont décidément
insensibles ! Que leur importe la mort ou l’ago
nie! Puisque ça doit finir, un peu plus tôt,
un peu plus tard... Ma Pierrette, dans cette
boue, dans ce froid, dans ce courant d’air
meurtrier, n’ayant ni une poignée de paille
fraîche, ni un lambeau de couverture, et cre
vant, en effet, acomplissant son obscur destin
de bonne bête qui a nourri, cependant, tant
d’enfants chez moi, source de blancheur vi
vante qu’on laisse tarir, lâchement!... (C’est
la guerre, n’est-ce pas? Et, puisqu’elle meurt,
ne vaut-il pas mieux que le froid l’achève !)
Comment vais-je l’emporter, la tirer de là?
Alors, je sens gronder la fureur extraordi
naire qui soulève ma nature animale et la
jetterait, les ongles et les dents en avant, sur
quiconque se mettrait en travers de mon che
min pour essayer de me raisonner.
C’est ici que je dois confesser la folie ori
ginelle, la marque de la bête : dès que la souf
france d’un animal, injustement martyrisé,
Î16
DANS LE PUITS
me touche, ma seconde nature est abolie.
Tout ce qui peut représenter mon humanité
est brusquement remplacé par une sorte de
férocité instinctive, un retour violent à une
autre espèce, pire que les races paysannes,
pire que les races du bas âge de la terre où
l’homme prenait la peau du loup après lui
avoir laissé souvent un lambeau de la sienne
en échange. Je redeviens quelqu’un de la gran
de forêt; une rafale m’emporte, me rapporte,
plus exactement, à la caverne primitive. On
m’a volé mon petit et j’arrive, les yeux en feu,
pour le redemander à l’homme, l’ennemi à
jamais exécrable, et exécré. Én temps normal,
je suis, j’ai l'air d’une femme du meilleur
monde, d’une bonne bourgeoise très intéres
sée par l’ordre à mettre dans son intérieur;
en temps anormal, je ne connais plus rien de
mondain ou de bourgeois, il n’y a plus ni lois
ni coutumes, encore moins de sentiments, de
respect humain,de tenue... tout s’abîme dans
une colère qui ressemble assez à la soif du
meurtre qu’on attribue à certains fauves, et
une force factice jaillit de ce chaos, comme
117
DANS LE PUITS
un jeyseî1 de flammes rouges, embrasant
ma cervelle. Ah ! que l’expression commune:
y voir rouge est juste pour moi, à ce tournant
dangereux de mon histoire! Je ne songe
même pas aux armes possible s. Rompue à
tous les sports par un père qui m’a élevée en
garçon, sachant tirer l’épée et conduire un
cheval de chasse, sauter des barrières et des
fossés, l’idée ne me vient pas de me servir
tout de suite d’un outil bon pour tuer ou de
requérir un appui. Mes ongles, mes dents,
mes poings! Ça suffit. Incapable de manier
des objets lourds en faisant un effort calculé,
méthodiquement, mesuré à la taille de mon
entreprise, c’est immédiatement l’impossi
ble qui me tente. Je suis convaincue que j’ai
tous les droits et toutes les puissances.
Malheureusement ou heureusement, ce n’est
pas tout à fait une illusion. Dans cet état, je
brise facilement l’obstacle si je ne peux pas
le franchir d’un bond. Or ce n’est pas de la
colère, car la colère est aveugle (c’est une
erreur d’homme raisonnable). Moi, je vois
rouge, mais j’y vois clair, et je sais comment
8.
118
DANS LE PUITS
je vais agir pour abattre mon ennemi; je flan
querai le Monsieur par la fenêtre, je pincerai
le nez delà Dame avec deux griffes de fer, et,
quant au sergent de ville, avant qu’il puisse
me mettre la main sur l’épaule, il aura l’im
pression bien nette qu’un chat enragé ne
s’arrête pas ! Frapper d’abord et passer en
suite pour atteindre mon but. Si j’avais em
ployé ces moyens dans ce qu’il est convenu
d’appeler le métier littéraire, j’aurais proba
blement fait un arriviste de premier ordre.
Chose étrange : ce n’est pas à mon profit que
ces... capacités s’exercent. Je ne défends
qu’une cause qui, en apparence, n’est pas du
tout la mienne. Je ne cherche pas à légitimer
mes . iolences par un droit moral. Je ne re
connais, en cessant de me connaître, que les
liens mystérieux me rattachant, corps et cer
veau, à l’animalité. Cette sorte d’inconscience
est-elle saine"! Je crois que oui. Ma parfaite
santé est une morale qui en vaut une autre et
qui n’est pas, hélas, à la portée de tout le
monde... C’est pour ces différents motifs que
j’ai intrigué des savants, curieux de névroses
DANS LE PUITS
U9
inédites, et que j’eus l’occasion de transpercer
l’oreille droite d’ün médecin vivisecteur avec
une épingle à chapeau, histoire de réfuter ses
arguments sur la sensibilité animale. Je dois
ajouter que ce Monsieur-là vit toujours... Seu
lement, l’ayant rencontré dans un salon, j’ai
eu la douleureuse surprise de constater qu’il
ne me saluait plus. Les savants sont si mal
élevés !...
« Pierrette ! Je suis près de toi, je ne te
quitterai pas, je te soignerai bien, grand’mère ! »
Pourquoi l’ai-je appelée grand’mère ? C’est
que, cette bête de huit ans, ce qui n’est pas
vieux pour une chèvre, ressemble à une aïeule
avec le bonnet de ses oreilles rabattues sur ses
joues maigres. Elle se plaint doucement, à
peine un râle, vraiment humain, à bouche
close.
Et puis je pleure de rage, de fureur, je
pleure de ne pouvoir tuer quelqu’un. (Moi, je
ne pleure jamais d’attendrissement !) Mais je
sais, je sens, que je resterai calme, que j’é
tudierai mon sujet, je saurai ce qu’il faudra
-
..
>■».«»»
F20
b
.’•
DANS LE PUITS
penser de ma victime et j’inventerai un de ces
supplices inédits... oui, on verra comment je
vengerai ma race...
Pour le moment, il faut sauver Pierrette.
Mon mari n’est pas encore parti. L’auto est
toujours là, pleine des roses blanches de la
neige. On dirait un char d’enterrement. Je
cours à la maison. Je vais lui expliquer. Le
bon compagnon possède la crainte (un
commencement de la sagesse) des complica
tions animales. Généralement, il ferme les
yeux et il s’éloigne... Mais, cette fois, il par
tagera mon indignation, je le veux : « Voilà,
il faut m’aider. Pierrette était morte, elle ne
l’est plus... cette femme a menti. Il faut
reprendre Pierrette ici, comme les chiens,
comme les chats, comme les lapins ! Il fau
drait peut-être lui reprendre aussi les enfants.
Nous la porterons dans la cuisine du rez-dechaussée et avec des couvertures... »
Il m’écoute. Il a fini de s’habiller. Il range,
très soigneusement, des lames de rasoir dans
un petit écrin et ses doigts forts de mécanicien
expert ont l’air de tâtonner, mais ne se trom-
DANS LE PUITS
121
pent ni sur une vis ni sur un écrou. Il saisit,
plus difficilement, qu’une chèvre morte puisse
être en vie : « En bas, sur le carreau, elle
aura bien plus froid que dans son étable. Un
vétérinaire? « murmure-t-il essayant d’endi
guer le flot de mon débit: « Non, il n’y a même
plus de médecin pour les gens... Et quand je
pense que je voulais faire prévenir l’équarris
seur de C... ! On me l’aurait jetée dans un
trou., peut-être écorchée vive. J’arracherai la
peau du ventre à cette femme. »
« Il faudra certainement lui demander une
explication. »
Il commence à trouver qu’une explication
est nécessaire ! Les hommes ont tous, même
les meilleurs, de ces naïvetés.
Nous allons chercher Pierrette. Nous la
traînons sur une couverture qui roule des
ourlets de neige, et la femme fantôme revient.
« Elle a encore le respir, cette bête. Ça vous
a la vie dure, les biques. Je ne sais pas ce qui
lui a pris... elle a enflé, enflé. Elles auront dû
se battre, la mère et la fille, rapport au
petit. »
122
DANS LE PUITS
C’est une idée. Le&on compagnon s’y accro
che désespérément et il récapitule : étable trop
étroite, mauvaise disposition des mangeoires,
états intéressants des deux bêtes et, conclu
sion : si on n’avait pas d’animaux, ça n’arrive
rait pas. Tranquillement la femme déclare :
« Pour l’ennui que ça vous rapporte », et elle
rentre chez elle avec son aspect éternel de
princesse lointaine.
« Tu vas faire du feu. On gèle ici. Tu ne
vas pas rester ici sans feu, je pense. »
Je hausse les épaules. 11 ignore que, dès
qu’il a le dos tourné, j’éteins le feu. Je ne veux
pas me chauffer en temps de guerre, parce
que c’est ridicule. On peut apprendre à ne pas
souffrir du froid quand on se porte bien. Je
tiens à gagner cette partie avec moi-même :
« Je vais la couvrir de laine et lui donner du
café. Si elle doit mourir, elle aura contenté
toutes ses gourmandises avant... elle mourra
ici, de sa belle mort. »
Et le bon compagnon, résigné aux aventu
res inexplicables, s’en va emportant la triste
vision d’une Pierrette à la fois morte et en vie.
DANS LE PUITS
123
Le bruit du moteur s’éloigne : on dirait que
les flocons de neige sont des mouches, d’énor
mes abeilles,qui bourdonnent sur le miel blanc
du paysage.
J’ai entassé des couvertures autour de Pier
rette, j’ai fait tiédir du café ; elle le boit entre
deux plaintes sourdes, mais ses yeux sont
remplis d’une extase ingénue : du café chaud
comme pour ses relevailles, elle se souvient !
On lui en donnait en récompense de sa peine
pour avoir mis bas de jolis chevreaux. Mainte
nant, elle n’est plus bonne à rien, il est juste
qu’on ne la retienne pas... Encore? Elle en
veut encore et elle avale tout doucement par
petites gorgées comme quelqu’un qui savoure..
Oh ! Pierrette, c’est le mauvais café, celui-là,
il est sombre et amer pour l’éternité malgré le
régal présent, mais, tu ne sais pas, toi, tu as
l’unique possibilité de te rappeler un goût,une
saveur, une odeur et avec cela tu te soutien
dras jusqu’à la grande crevasse de la terre où
tu glisseras des quatre pieds...
Je rêve, assise à son chevet, d’une résur
rection miraculeuse. J’ai souvent rêvé de ces
124
DANS LE PUITS
prodiges et toujours j’ai constaté la déception.
La montre s’arrête, le grand ressort est cassé
ou ce n’est qu’un grain de poussière, la voilà
qui remarche. Seulement pour les animaux,
pour nous, c’est souvent le grain de poussière
qui casse le grand ressort. Je suis venue trop
tard, tous les empressements de la dernière
heure sont vains.
C’est de ma faute. A quoi peut servir la
psychologie, cette science dont nous sommes
si fiers, nous les littérateurs, si nous ne devi
nons même pas les mobiles du drame de tous
les jours, de ces faits divers d’apparence
tellement ordinaire qu’ils n’ont même pas les
honneurs de notre attention ? Voici une bête
qui m’appelait, me faisait signe tous les jours
et qui parlait par la logique de sa voix
désespérée. Je ne peux pas nier ce désespoir,
car mon instinct lui répondait. Quelque chose
ou quelqu’un la tuait lentement. Il suffisait
d’ouvrir les yeux du bon côté. A présent, y
voir rouge ne sauvera pas ma chèvre. Pier
rette, en outre, harrassée par ses nombreuses
parturitions (mon Dieu, comme les hommes
DANS LE PUITS
I 25
exigent des tours de force des animaux alors
qu’il serait si simple de les ménager pour en
obtenir de meilleurs produits), a fini par fai
blir devant la mauvaise nourriture, le manque
de soins, mon oubli, mon oubli volontaire...
.Non, il y a une secousse dans mon raison
nement, ce raisonnement-là sursaute devant
un obstacle : je ne crois pas, je n’ai jamais
cru aux accidents sans cause précise. Il y a
des gens qui portent en eux les accidents qui
arrivent aux voisins. La première victime
c’est souvent le criminel...
Pierrette veut se lever. Elle est sauvée, elle
est guérie ! C’est vers le soir. Elle tache de se
mettre debout. Ah! je devine. Tous, ils sont
ainsi, très propres devant la grande peur. On
dirait qu’ils ont une pudeur dernière qui
rachètera toutes leurs impudeurs de pauvres
inconscients dans la libre vie animale. Alors
que l’espèce humaine, en s’acheminant vers sa
fin, se souille sans en avoir conscience, eux,
dans un suprême élan vers la netteté, ont
l’horreur de ce qui va leur tordre les entrail
les. Surtout les animaux qui meurent en pleine
128
DANS LE PUITS
et les herbes sèches des printemps passés.
Celte fois, elle est vraiment crevée, la chè
vre !...
C’est maintenant, oui, que le drame com
mence! II nous faut l’enterrer. J’ai envoyé la
femme fantôme chercher l’équarrisseur. 11 a
refusé de venir pour une chèvre. J’ai fait
offrir cinq francs et on a répondu que ça ne
valait pas la peine de déranger un cheval, un
homme pour si peu, même y compris la peau,
la belle peau blanche, la fourrure au longs
poils qui ferait une solide couverture pour un
pauvre diable de soldat, dans la tranchée. Je
ne comprends pas. Je suis persuadée qu’il
vaudrait la peine de se déranger pour moins
que ça, pour précisément cette seule peau.
La France n’est pas assez riche, aujourd’hui,
pour laisser perdre la moindre parcelle d’ani
malité utilisable.
Alors ?... je dois donc bénir le froid qui
me permettra de conserver Pierrette entourée
de glaçon, étendue sur la neige et devenue
rigide comme une statue de sel. J’attendrai
que nous trouvions un homme, ouvrier, che
DANS LE PUITS
I2Q
mineau ou mendiant, qui puisse creuser une
fosse assez profonde... J’ai essayé, je n’ai
pas pu entamer la terre, tellement elle est dure.
Il ne passe pas d’homme. Il ne passe rien,
parce qu’il neige toujours.il n’y a plus d’homme
dans le pays. Ils sont là-bas...
La femme et moi, nous nous regardons avec
une inquiétude grandissante. Si le froid per
siste encore trois jours,ce sera possible,mais...
si ça dégèle, oh ! alors, que ferons-nous de
cette pauvre loque s’affaissant peu à peu jus
qu’à la pourriture ?... Les enfants rodent
autour avec des curiosités malsaines. J’ai dû
en repousser un qui essayait d’écarter les
grandes paupières aux franges d’argent avec
un couteau. Ils sont singulièrement élevés, ces
petits-là. La mère les bat toute la journée,
mais ça ne les rend pas plus tendres ! Je
tremble pour les chattes que j’emprisonne au
grenier à présent, parce que jes vois fuir
devant eux. Je suis tourmentée depuis que
j’ai entendu la mère leur crier des choses bi
zarres. Elle parle peu et ne dit que des choses
révoltantes. Un jour elle a déclaré au fac
i3o
DANS LE PUITS
teur : « Il n’écrit plus, c’est qu’il est mort.
Ah ! il y resterait que je ne regretterais rien ! »
Il s’agissait du mari, le poilu. Son état, si
problématique, car elle semble tenir à la
finesse de sa taille, n’excuse pas ses allures
singulières. Elle a des envies de vin pur et
quand je lui en offre, elle répond qu’elle
aimerait mieux « se périr » que de se con
tenter. Les énigmes du peuple sont encore
plus indéchiffrables que celles des jolis sphinx
de lettres. Il me serait plus facile d’étudier
une romancière incomprise que ce phéno
mène certainement né de l’alcoolisme de la
lointaine Bourgogne. Le bon vin engendre
de bien mauvais esprits. Et puis, je suis fati
guée, agacée. Je me sens dans la disposition
cérébrale de celui qui lit un roman écrit en
charabia ou mal traduit d’une langue incon
nue dont toutes les intentions lui échappent.
Peut-être qu’il y a des choses intéressantes,
peut-être que ces exentricités enveloppent le
profond néant.
Continuons... jusqu’au bout ! On prendra
sa revanche dans le compte rendu.
DANS LE PUITS
131
Je suis pétrifiée de dégoût, de froid et de
stupeur ! Qui a osé faire cela, sous ma fenêtre,
et comment n’ai-je rien entendu cette nuit ?
Le dégel? Non! La neige persiste. L’eau des
poules formait un bloc de glace dans leur
abreuvoir, ce matin, et le vent souffle toujours
du nord, embrouillant la laine des flocons
avec les écheveaux du fil de la pluie. C’est
une bourrasque qui vous coupe la respira
tion...
Certes, je m’attendais à tout, mais pas à ça.
Ce ne sont pas les chattes, elle sont prison
nières au grenier. Ce ne sont pas les chiens
quine sortent jamais de leur cour... Je me
trouve en présence d’un cadavre qu’on a
retué, quoi ! C’est monstrueux, mais c’est réel :
Pierrette a le ventre ouvert. On l’a fouillée,
retournée comme un sac et elle paraît plus
grande, plus énorme que jamais. Elle s’étale
comme un tapis de neige boueuse et rougie
de sang. Ce n’est plus intérieurement qu’une
bouillie. A l’endroit des mamelles, du lait
s’écoule encore qui a la cGuleur du pus des
blessures gangrenées.
i32
DANS LE PUITS
Je cours au pavillon.
« Vous avez-vu? » — « Oui, j’ai passé
contre... c’est les rats. » — « Vous croyez?
Mais il n’y a ici que mes rats (i). Les autres
sont détruits depuis longtemps. Et le campa
gnol, le loir, lé mulot ne mangent pas de
viande. Nous ne sommes pas dans les égouts
de Paris. »
Autour de nous les enfants pleurnichent.
« Qu’est-ce qu’ils ont encore, ceux-là? » —
« Ils ont, ils ont... qu’ils voulaient tripoter
cette saloperie et que je les ai fouettés, bien
sûr. »
Ceci est un mensonge flagrant. Les enfants
ne sont pas sortis, dès l’aube, par cette neige,
encore sans une trace de pas sous les miens.
Il n’y a plus à hésiter. Il faut se débarras
ser du corps du délit. (Pauvre Pierrette, ton
sort fut si étrange!) D’autant plus vite que si
un rayon de soleil tombait là-dessus, ce ne
serait pas tenable. Il nous reste la Seine, le
grand égout collecteur, et c’est d’ailleurs bien
défendu. Pourtant, je n’ai pas d’autre res(i) Des rats blancs, apprivoisés, en cage.
i33
DANS LE PUITS
source. En guerre, tout ce qui est défendu est
permis et le contraire, également...
« Je vais écoper le bateau », propose la
femme fantôme qui, pour se montrer sous un
jour nouveau, consent à un travail relative
ment pénible.
« Ecoutez-moi attentivement, ma petite. Je
désire que vous demeuriez chez vous, portes
closes et rideaux tirés. Dans votre état, vous
n’avez rien à faire, rien à voir, sinon ce sera
le malheureux être que vous devez mettre au
monde qui en subira les conséquences. Vous
ne vous inquiétez pas des taches de vin sur
un visage et vous avez peut-être raison, mais
il y a d’autres taches dans les coeurs qui pro
viennent d’autres causes. Je ne vous donne
jamais d’ordre. Cette fois je vous défends,
vous m’entendez, je vous défends de toucher
à ça. Je suffirai à la corvée, parce que, moi,
ie ne suis pas une femme... comme vous. »
Elle a compris que je ne plaisante plus. Elle
rentre chez elle avec au coin de la bouche un
sourire ambigu, faux. Après tout, si c’est un
caprice de dame qui écrit, pourquoi se mettre
9
i34
DANS LE PUITS
en travers? Il est clair qu’on devient deux
folles ensemble. C'est la guerre !...
Le bateau est percé. Un coup de gaffe d’un
marinier, descendant sa péniche, lui a prati
qué une voie d’eau, mais au-dessus de la
ligne de flottaison. Ça ira bien jusqu’au mi
lieu de la rivière en ramant lentement. La
Seine coule à plein bord. Son eau noire, la
nuit, est jaune cuivre sous cette neige qui
pleut en tourbillons de papillons valsant. Le
vent fouette ses minuscules bestioles et leur
donne une apparence de vie.
C’est tout un long trajet à tenter sur des
rouleaux de bois que ce transport d’une chè
vre en loque, ligottée eomme une momie dans
un suaire de toile d’emballage. Je n’ai mis de
gants que pour saisir les rames qui sont vis
queuses de leurs glaçons et me glissent dans
les doigts. Le plus dur a été de poser la chè
vre sur l’avant du bateau. Sa pauvre tête,
laissée libre, est encore comme douée de
mouvements et ses oreilles, collées en bonnet
d’aïeule, s’agitent sous la neige qui les poudre
à frimas. Va... ma pauvre vieille, tu seras
DANS LE PUITS
i35
aussi bien au fond de l’eau qu’au fond de la
terre !... Je n’ai pas le choix des éléments,
mais j’ai juré de te venger, grand'mère,j'au
rai la peau du ventre de cette femme ï Je
sens quejel’aurai... et comment !
Je rame. J’ai froid. Ça me réchauffe. Je suis
assise dans un coussin de neige. J’ai tout
juste ma chemise et ma robe de chambre.
J’ai oublié d’aller prendre un jupon et j’ai
les pieds nus dans mes pantoufles. Ah! si le
bon compagnon me voyait en cette posture !
Tout est au mieux dans la pire des situations,
parce que tout sera propre quand il reviendra
samedi, drame terminé, Pierrette immergée,
l’eau coulera sous le pont de ma colère net
toyant les traces de ces pourritures physiques
et morales. La colère,en effet, me soulève audessus de cette rivière, furieuse aussi. Voilà
que je vais trop vite. Je dérive. Quandil fau
dra remonter, ce sera une autre histoire. Al
lons tout de même bienau milieu... Là...Pier
rette, le grand voyage commence pour toi. Je
te redemande pardon, il faut se séparer : tu
n’avais que ta peau... tu t’en vas avec elle...
i36
DANS LE PUITS
c’est plus beau pour une chèvre. Un effort,le
bateau penche. .
et Pierrette plonge, puis
revient dans un virage d’écume. Sa tète, au
ras du flot, agite ses oreilles qui se dressent
en croissant de lune pâle. Adieu, Pierrette...
J’ai lâché les rames et je regarde, les yeux
secs : il n’y a même plus que mes yeux qui
restent secs. Je suis transpercée d’eau, de
neige fondue et mes pieds se paralysent dans
des chaussures qui se raidissent. Elle a dis
paru? non... encore ses oreilles, là-bas, elle
ne veut pas se noyer après tant de morts su
bies... puis un remou la saisit au tournant, des
voiles de neige s’épaississent... tout est fini.
Mon bateau fait de l’eau ! Il ne dit rien
mais il boit tout doucement avec un petit,
glou-glou de satisfaction. Ce bandit de bateau
va s’emplir et devenir le bateau ivre. Il titu
bera et moi j’aurai mal au cœur. Cette aven
ture est à un mauvais tournant, telle une chè
vre sacrifiée. Allons, nous devons nous mesu
rer avec ce fleuve. Je ne crains pas la fluxion
de poitrine, cependant je neveux pasmebaigner aujourd’hui.
l3?
DANS LE PUITS
Je rame désespérément et je n’avance pas.
Je me tiens aurailieu de la rivière et le chemin
qui marche passe sous moi sans m’emporter.
Malheureusement, quand on n’avance pas, on
recule et je me rends compte de l’émoi d’une
silhouette noire, là-bas. La femme fantôme
est sortie pour voir, par manière de bravade,
et elle me croit en péril. Nous sommes seules
dans l’immensité des rives. Ah ! la sacrée
femelle ! Comme elle arrive à point pour me
rendre du courage ! Deux femmes -et de la
haine, c’est plus qu’il n’en faut pourdompter
tous les éléments. Je ne vais pas crever là
pour lui donner une émotion qui rendra son
gosse épileptique.
Elle crie, elle appelle. Il n’y a ni un pêcheur
ni un marinier dans ce paysage d’hiverimpJacable. On n’a plus un bateau dehors par ce
temps de réquisitions des barques disponibles.
Moi, la mienne, elle est trouée, elle n’est pas
bonne pour le service.
Ça claque, ça fait glou-glou. On jurerait
que je rame à l’envers. Ce cochon de bateau
boit comme un trou qu’il est... Je n’arriverai
9-
i38
DANS LE PUITS
pas. lime semble que je pousse le courant
avec mes bras, que je nage, moi qui n’ai ja
mais pu nager autrement qu’en périssoire.
Enfin, ça se décolle à l’endroit, La rive, en
face, vient sur moi et je gagne un peu... de
vagues, de très vague terrain. J’arrive au bord.
Il est temps. Levieuxbateau enfonce. Je jette
la corde à la femme fantôme, elle tire, tire,et
me voilà sur le plancher des chèvres. J’ai
envie de sauter d’abord à la gorge de cette
créature qui ose m’aider. Elle paraît émer
veillée de mon exploit.
Nous rentrons à la maison silencieusement.
Elle monte, me suit.
«Tenez! Prenez ces cent sous. Vous les
avez bien mérités en tirant la corde 1... C’est
les cent sous de l’équarrisseur, le prix du
sang... Moi, je vais me recoucher, j’en ai
assez. »
VI
Comme c’est lent, comme c’est long d'at
tendre que cette guerre,accroupie sur lemonde, achève de dévorer son tas de cadavres, et
ils disent,là-bas, dans la capitale qui ne souf
fre pas encore du vent des pestilences, qu’il
faut, pour honorer nos morts, sacrifier d’au
tres existences, de plus en plus jeunes ! Ceux
qui poussent à mourir ont-ils le droitde vivre ?
C’est le macabre enchaînement de la tuerie.
Est ce qu’un jour on ne tuera pas par habi
tude du muscle, par goût, en temps de paix?
Tout est à craindre des peuples qui ont flairé
le sang.
â’ai appris qu’un brave homme, jadis rai
sonnable, était revenu du front tout exprès
pour cribler sa femme de coups de baïonnette,
non parce qu’elle l’avait trompé, mais parce
i4o
DANS LE PUITS
qu’elle ne tenait pas bien ses comptes de com
merçante. Ainsi cet homme simple, pénétré
du doit et de V avoir, mêlait tout de suite une
répression de guerre à son métier de bureau
crate. Je suis allée voir la femme qui me mur
mura, d’une voix faible mais pas bien convain
cue : « Ce n’est pas un méchant garçon, seu
lement, quand il pense à l’avenir,il perd la
carte. » Cette façon de perdre la carte est in
quiétante. Combien d’épouses l’admettront ?
Pour un oui, pour un non, le permissionnaire
redevient le nettoyeur de tranchées.
J’ai vu passer un couple charmant : une
jeune fille en robe courte, en bottes à l’écu
yère selon la mode actuelle qui allonge les
étoffes de laine, devenues rares, avec du cuir,
beaucoup plus rare, et un jeune héros, tout
hérissé de palmes. Ils s’embrassaient. Cela
faisait plaisir à sentir, ce bouquet de jeunesse
bravant les conventions qui interdisent de
pavoiser. De son bras gauche, il entourait la
taille de la demoiselle, de son bras droit il
brandissait un objet que je ne pouvais pas
distinguer facilement.
DANS LE PUITS
lZ|l
Quand, ils furent sous mon balcon, je m’a
perçus que l’objet qui s’agitait dans la main
droite du héros de l’idylle était... une perdrix.
Ils avaient trouvé une perdrix blessée sur
leur chemin et ils l’avaient ramassée, lui ou
elle, mais sans aucune pitié, sans même la
conscience de ce qu’il faisait, cet imbécile
serrait l’oiseau sous les deux ailes, l’étouffant
et le secouant pour mieux rythmer son dis
cours amoureux. On voyait la petite bête, si
jolie, ouvrant et refermant son bec rose et
crispant ses pattes de corail dans le videquand
l’air lui manquait. L’autre bête, la fille en
bottes à l’écuyère, laquelle, ma foi, chaussait
au moins du trente-huit, riait niaisement et
ne s’apercevait pas de cette menue souffrance
à côté de son immense bonheur... en bottes
de sept lieues I « Monsieur, m’écriai-je enme
penchant, cette perdrix est encore vivante.
Que désirez-vous en faire ? » Le couple s’ar
rêta net à la sombre apparition de la dame
vêtue de velours brun comme un gros oiseau
de nuit. Est-ce qu’elle allait fondre et leur
ravir leur perdrix? « Nous voulons... nous
1^2
DANS LE PUITS
voulons la faire cuire. Nous l’avons trouvée,
elle est à nous, je pense I » « Je ne conteste
pas ce droit, seulement il serait plus simple de
l’achever parce qu’elle souffre... « Alors, la
fille se mit à rire, à rire de bon cœur,si ce n’é
tait que ça, et, lui, tout en secouant la perdrix
comme avant, rythmant sa marche de grands
gestes de défi, il continua la promenade en
traînant martialement son amourdans l’agonie
d’un oiseau.
Je ne comprends pas. Je ne comprendrai
jamais. Il y a quelque chose de pourri dans
le royaume de la sensibilité et ce n’est peutêtre pas la guerre qui nous apporte toutes les
pourritures. (La guerre ? Ne serait-ce pas,
par hasard, un gros abcès qui crève ? Est-ce
que le globe n’aurait pas enfin besoin d’éva
cuer toutes ses humeurs noires?)
Depuis fort longtemps je devine que per
sonne n’a plus la notion de la justice, celle
qui découle des idées générales et non celle
qui procède uniquement de notre droit indi
viduel, celle qui est le sentiment qui ne se
règle pas sur la peur de la police, mais qui de
DANS LE PUITS
l43
vrait s’inspirer d’une politesse des mœurs.
Les femmes n’ont plus la pudeur d’arrêter
certains gestes, elles ont perdu le jugement
du dernier ressort et ce sont elles, je crois, qui
ont rendu l’homme si lourd d’incompréhen
sion. Les mères, surtout, ne savent plus que
l’enfant n’est pas au monde uniquement pour
frapper. Autrefois on lui apprenait à faire
la guerre, mais il savait qu’il ne devait pas
casser la vaiselle !
Dans la rue, dans le monde, au salon, au
café, vous rencontrez des créatures qui ne
sont pas gracieuses (j’entends : distribuant
la grâce). Et pourtant, combien seraient très
laides si elles n’avaient emprunté toute la
beauté animale à toute la vie inférieure, afin
de rehausser leurs petites misères physiques !
Est-ce que bientôt elles boiront du sang, le
sang du faible, pour se donner du ton, le
bon ton ?
En faut-il de ces aigrettes, de ces plumes,
de ces poils, de ces peaux, pour fabriquer
une de ces poupées faisandées, tellement inon
dées de parfums qu’on se demande quelle
«44
DANS LE PUITS
puanteur elle veut dissimuler. La violence
des parfums est l’indice d’une décadence de
la sensualité.
Quand je pense qu’on a coupé les ailes aux
hirondelles vivantes afin d’en mieux conser
ver le beau lustre sur de très vilains cha
peaux !
Qu’on a failli détruire tous les oiseaux de
certaines îles fortunées : les aigrettes mer
veilleuses, les paradisiers, les porte-lyre,
pour entasser des flèches, des arcs de plumes
sur des têtes déjà couvertes de perruques.
(Si la sage Amérique n’était intervenue, on
aurait dévasté jusqu’à l’avenir même de ce
commerce des oiseaux des îles en détruisant
leurs nids, en prenant les mères sur les œufs
parce que cela se faisait sans risques.)
Qu’on a tué, dans le ventre de leur mère,
des petits (astrakan) pour que le mort-né
garde toute la douceur annelée de sa four
rure !
Qu’on a risqué aussi la vie des trappeurs
dans les glaces ou les chaleurs torrides pour
avoir des renards qui n’étaient bleus que de
145
DANS LE PUITS
nom et du pelage oscellé des panthères des
tiné à des modistes peu tigresses, comme l’a
déclaré le poète !
Qu’on a inventé, ,falsifié, déshonoré une
nature de fleurs monstres ressemblant à des
fruits et de fruits ressemblant à des fleurs
pour contenter des désirs biscornus ne se
rencontrant, d’habitude, que dans les mai
sons d’aliénés!...
Je n’exagère pas. J’ai là tout un dossier
sur les modes et les caprices de l’espèce fémi
nine depuis vingt ans. Je l’ai réuni avec la
patience que je mets à venger ma race, et
c’est à faire dresser sur le front de la moins
tendre de ces écervelées les cheveux faux de
sa coilfure. Si je disais tout, preuves à l’ap
pui, il me faudrait dix volumes. Toute une vie
d’écrivain n’y suffirait pas. Vous m’objectez :
nous avons, présentement, bien d’autres de
voirs très supérieurs à cet ordre de choses.
Oui, mais moi je vous ai prévenus que je
m’occupais de la vie inférieure. Je vous aban
donne lâchement à toutes vos supériorités.
Moi, j’ai choisi mon lot. Tout le monde ne
10
peut pas gagner des batailles par la straté
gie en chambre! Moi, je trie des chiffons, où
ii y a, également dosés, les vieilles écharpes
de Madame et les nouveaux pansements de
Monsieur, celles-ci ayant peut-être fourni
ceux-là.
Or, ce sont les hommes que l’on tue.
Et ce sont ces femmes qui ne veulent plus
faire d’enfants, alors que, tout bien examiné,
leurs qualités, leurs défauts, elles ne seraient
bonnes qu’à ce métier, car il faut pas mal
d’inconscience aussi pour mener convenable
ment une gestation à son terme.
Les femmes du peuple? Pourquoi voulezvous donc faire tirer le char d’Etat par tou
jours les mêmes bêtes de somme? Est-ce que
nos mondaines, entières ou demies, ne se
raient pas régénérées par de multiples parturitions? Je ne vois pas un grand inconvénient
à leur commander une nouvelle race de sin
ges! L’espèce humaine a débuté par là, qu’elle
y revienne. Un peu plus, un peu moins de
grimaces...
... Puisque je suis dans le cercle noir, voici
DANS LE PUITS
147
le moment de raconter comment j'ai fui. J’ai
promis de remonter pas à pas ce calvaire
pour ma propre édification. J’ai crié : Malheur
à Jérusalem! et je tiens à crier : Malheur à
moi-même ! parce que je ne veux pas être
une héroïne. Ce fut mon luxe de jadis de ne
consentir à la mode qu’autant qu’elle me plai
sait. J’ai fait vœu de ne jamais porter ni four
rures ni plumes achetées pour moi et j’ai dis
tribué les plumes et les fourrures qui me
venaient des héritages. Autant que possible
je me refuse à ce qu'on tue en mon honneur.
C’est une besogne dont on doit se charger
soi-même. Etre complice est plus lâche à
mon avis qu’être bourreau. Ce sera donc mon
luxe d’aujourd’hui d’être pourvue de bravoure
facile... Je n’ai jamais aimé que l’impossible,
mais en français. Opposons donc aux atti
tudes romanesques de l arrière les autres
attitudes qui. en furent la préface.
J’étais à la petite maison d’ici, sans nou
velle, écoutant, étonnée, la pulsation profonde
du canon. Quel canon? Le nôtre? Le leur?
On ne savait plus rien. Et des tauben, très
i48
DANS LE PL'ITS
haut, rayaient le ciel comme des martinets de
tempête, fm d’août 1914.
Le bon compagnon arriva, en voiture, pour
me ramener à Paris. Ma fille, son mari parti,
était venue chez nous avec un jeune chat
qu’elle avait ramassé dans la rue, sa mas
cotte! Je sentis tout de suite que ce petit chat,
de la race de ceux dont les Agnès disent, en
faisant sonner la liaison : le petit chat estmort! perturbait l’intérieur de là-bas. Partir?
Pourquoi? Etait-ce pour revenir tous au bord
de l’eau? « Je ne sais pas où nous allons. »
La voiture nous emporta dans une chaleur
extraordinaire. Tout brûlait de l’air, de la
lumière et du vent. Le bleu inaltérable du ciel
avait la netteté aveuglante de l’acier dans la
forge. Je ne pus m’empêcher de remarquer
que s’il avait été question d’une vraie partie
de campagne il n’aurait jamais fait un pareil
beau temps. Où était donc la guerre et ses
désastres? Sur la route, déserte absolument,
des soldats gardaient les ponts et vous de
mandaient vos papiers. L’un d’eux vérifiant
nos sauf-conduits nous les rendit avec le sou
DANS LE PUITS
i4g
rire : « Valable pour trois mois? Dans trois
mois la guerre sera finie et nous passerons
sous l’Arc de Triomphe », dit-il d’un fort
accent méridional. « Ils sont ainsi! murmura
le bon compagnon qui a horreur des phrases,
ils ne savent pas non plus où ils vont, mais
ils sont les seuls à avoir le droit d’être
ainsi ! »
Puis en approchant de Paris je vis une
chose qui me heurta la tempe d’un doigt
glacé, malgré l’atroce chaleur; c’était un
bœuf couché en travers d’un fossé, un énorme
tas jaune cuivre sous le soleil et déjà tout
plein de mouches vertes. Ça rutilait, ça flam
bait et ça vivait encore! Fourbu par la course
qu’avait dû courir le grand troupeau du camp
retranché rabattu sur les pâturages intérieurs
de Paris, il était tombé, assommé de coups,
crevant de soif et de faim, il agonisait. Per
sonne pour l’achever, le voler ou le relever,
et ses flancs soufflaient comme le soufflet
même de l’universelle forge, exhalant la
plainte de toute une terre piétinée, convulsée.
Je dis, étourdiment, encore demeurée sur
i5o
DANS LE PUITS
l’autre rive de la vie à laquelle on m’arra
chait : « Si tu voulais me laisser lui mettre
au moins mon mouchoir sur les yeux '? »
Mais le compagnon songeant à une affaire
plus importante ne ralentit point, car il ne
m’avait, point entendue.
Quand on arriva, la petite surgit avec son
chat trouvé. Une bestiole minuscule d’un
aspect extrêmement grave. J’eus la force
d’âme de lui dire : « Ce n’est pas le moment
de ramasser les chats perdus. Tu en as déjà
deux! » Elle répondit : « On l’a rencontré le
soir du départ de Kobert. Des enfants le mar
tyrisaient. On voulait le jeter par-dessus un
mur. Nous l’avons pris... pour qu’il nous
porte bonheur! » Je comprenais... mais j’é
tais d’une humeur massacrante, tout d’un
coup.
Le surlendemain, on sut que le Gouverne
ment partait. Je me rappelle ma scène furieu
sement ridicule chez un de mes meilleurs
camarades de lettres, l’auteur, un peu pro
phète, des : Lauriers salis. Ayant l’occasion
d’accabler des gens auxquels j’ai la manie de
DANS LE PUITS
151
reprocher la pluie quand elle tombe sur mes
projets les plus futiles, je ne manquai point
de dauber sur le Gouvernement. Stoïque,
l’ami qui en fait un des ornements les plus
spirituels m’écoutait, ne pouvant placer un
mot, tâtant dans sa poche de gilet son billet
délivré pour Bordeaux et rageant lui-même
sous l’averse des consignes inviolables tout
autant que sous la dégelée de ma diatribe. 11
avait un grand air de dignité pour plaider la
cause nalionale. Je le quittai complètement
exaspérée. Non, mais?... est-ce qu’on allait
devenir bête, chez les gens de lettres, parce
que c’était la guerre?
Au fond, personne n’a besoin du Gouver
nement; cependant, quand il s’en va, c’est un
peu comme si on décrochait la panoplie du
bureau. Vous savez, ces armes brillantes,
damasquinées, toujours bien fourbies qu’on
met à l’ombre des paisibles bibliothèques.
.Ça ne sert pas souvent, mais ça fait riche,
ça y a toujours été, du reste, ce sont des
échantillons d’une force qu’on a éventaillée
là, derrière un buste de femme, en auréole,
102
DANS LE PUITS
c’est, une réunion de symboles barbares, pro
tégeant une jolie personne déjà mûre... et
si mal coiffée !
La vie de bureau n’y puise rien d’autre que
le besoin d’un nombreux domestique pour
nettoyer, décrocher, raccrocher, en ajoutant,
les jours solennels, des palmes, beaucoup de
palmes. (Ah ! le mystère impressionnant d’une
épée d’académicien qui n’a jamais servi!) La
panoplie une fois décrochée, ce fut une amère
désillusion pour certains bourgeois méthodi
ques, amateurs de l’ordre, et les badauds,
amateurs du désordre,s’en donnèrent à cœur
joie : « Je leur avais dit de s’en aller, oui! a
prétendu plus tard un grand général. Mais je
ne leur avais pas dit de f... le camp ! »
Il est certain qu’ils emportaient... le café
de la France !
Donc, il fallait s’en aller, nous aussi. « On
ne peut pas rester ici avec une jeune femme.
Une étourdie qui ramasse les chats perdus !
Ta fdle aura des nouvelles de son mari un
peu plus tard. » Imiter un gouvernement!
C’était bien à contre-cœur que ça m’arrivait !
DANS LE PUITS
i53
Je n’ai en peur, dans mon existence tour
mentée, semée des plus cruelles aventures, ni
d’un chien enragé, ni d’un cheval emballé, ni
d’une femme hystérique. J’ai pu maintenir le
premier jusqu’à l’empêcher de mordre, j’ai
sauté sur le second, du fond de la voiture que
je conduisais seule, pour le monter en poste
et l’arrêter juste au passage de la barrière;
quant à la troisième, qui tirait sur moi les
balles d’un revolver en mauvais état, elle me
rata, naturellement, après avoir étoilé la glace
du salon, derrière moi, et cela me permit de
lui faire courtoisement remarquer : que les
miroirs brisés portent malheur à ceux qui les
cassent (i). Mais lorsqu’il fallut commencer
à emplir des valises où serait contenu le strict
nécessaire pour un voyage d’une durée indé
terminée, cela, réellement, me causa la pos
sible sensation physique de la peur. Cela
venait comme la goutte d’amère ironie faisant
enfin déborder ie vase. Le strict, le plus strict
nécessaire... en trois valises, sans bagages à
main! J’en appelle à toutes les Parisiennes!...
(i) Cette femme est, en effet, morte un an après.
i'54
DA' S LE PUITS
Et pour un temps indéterminé, c’est-à-dire
tout prévoir : costume d’été, costume d’hiver,
les chapeaux de la petite, mes treize bonnets,
du linge, des habits d'homme, des couvertu
res lourdes, des manteaux... et pourquoi pas
des parapluies, les trois chats, les trois rats,
et peut-être des choses à sauver, des objets
précieux... tout ça dans la voilure avec nousmêmes? « La voiture? Notre devoir est de la
laisser aux éventuelles réquisitions. On ne
part pas pour son plaisir. Quand on s’en va
comme ça, on s’en va n’importe comment. »
Là-dessus je tombai toute raide. C’était en
core bien plus simple... Fuir? En emportant
le strict nécessaire ? Pas plus, pas moins !
C’était, à mes ye.ix, tellement ridicule, que
j’en préférais la paralysie...
Et j’entendais tout ça dans un rêve con
fus. Mon corps qui est un animal très intelli
gent jouait ce tour de passe-passe à mon es
prit qui est celui d’une bêle. 11 me flanquait
par terre comme le bœuf de la route sous la
chaleur de raisonnements que je trouvais in
sensés.
DANS LE PUITS
j 55
Sourde, muette, marchant à peine, je ne
conservais que l’usage de mes yeux qui dis
tinguent déjà mal ce que l’on trame dans
l’ombre des bibliothèques, sous les sinistres
rutilances des panoplies et qui sont incapables
de pleurer dans les grandes occasions.
Ça dura quarante-huit heures... hélas !
Quelques heures de plus et on reculait le
voyage, ce n’était pas la peine de fuir. Le
miracle de la Marne se préparait.
Eux, le père et la fille, ne se souciant pas
d’enfermer un strict nécessaire dans si peu
de valises, se tenaient sagement sur la réser
ve. Ça serait le miracle ou la débâcle pour la
maison comme pour la France. Quand l’océan
monte sur vous, on n’a pas l’idée d’une résis
tance : on tâche de garder sa respiration.
C’était une chose si vraiment inattendue de
me voir malade... De temps en temps un chat
minuscule, un chat qui était tout près de moi
et que je pensais voir par le petit bout d’une
lorgnette, m’effleurait du pinceau de sa queue,
allant et venant sur mon lit, un chat grave
ment heureux de contempler une grosse bête
15 6
DANS LE PUITS
de l’espèce humaine réduite à la plus lamen
table des impuissances.
Un matin, je vis fort clairement que je dé
sertais à l'envers. Fuite en avant, fuite en
arrière, peu importe co uinent on se dérobe.
Le devoir de la femme e->t toujours plus ordi
naire que les grandes circonstances. 11 était
urgent de revenir à... au strict nécessaire de
la vie. Brusquement, mes membres se déliè
rent, de nouveau je me sentis soulever par ma
bonne santé comme par une eau tiède. Je me
levai. Je fis les valises. Alice répétait: « Mais
Madame ne tient pas debout... elle ne suppor
tera pas le voyage! » « Quel voyage?...
Moi, je retourne à la petite maison du bord
de la Seine. C’est là qu’on aura la liberté de
ses mouvements. Quand je serai dans un
bois avec des rochers derrière mon dos... »
11 paraît qu’on avait même voulu mettre des
mitrailleuses dans les rochers, des soldats
dans le jardin. Oui, ça valait le voyage. Et l’on
partit, machinalement, sans phrase et sans
une émotion analysable. On se disait : au
revoir. Alice et Charles avaient les regards
DANS LE PUITS
ï57
brillants, seulement personne ne pleurait,
parce que rien de la vie de tous les jours ne
s’était interrompu. Le petit chat miaulait et
jurait avec les gros qui ne lui parlaient pas.
On pensait à peine.
... Gela se détachait par morceaux et l’oz
apercevrait, plus tard, les places blanches, les
trous clairs, sur le mur sombre, laissés par la
panoplie dans la bibliothèque, au milieu des
livres, de tous les livres demeurés en tas, ceux
qu’on avait lus, les tomes bien reliés de l’an
cienne vie confortable.
A la petite maison, tout se remontrait si
paisible que je me crus délivrée du cauche
mar. Mes ratons dansaient dans leur cage
comme si je leur apportais des noisettes, et
les chats, hors du panier, faisaient des bonds
en flairant les herbes folles. Le gardien, bel
liqueux, déclarait qn’ozi tiendrait, avec le fusil
de chasse : puisqu’on décidait de mettre cin
quante hommes de troupe en nos murs, il
représenterait la cinquante et unième cartou
che. Toutes les hirondelles poussaient des
cris d’enthousiasme, ayant,depuis longtemps,
158
DANS LE FVItS
effacé le lointain avion ennemi. Une hirondelle
ne fait pas le printemps, mais beaucoup d'hi
rondelles font.un ciel joyeux, même en temps
de guerre.
Pourtant le facteur ne vint pas, le lende
main, et on apprit qu’on venait d’obstruer le
chemin du village par un poteau télégraphi
que renversé : « On pourrait peut-être aller
rechercher l’auto ! » pensait tout haut le bon
compagnon qui regrettait son coffre à outils,
contenant certainement plus que le strict né
cessaire : « Restons ici ! » pensais-je tout bas.
La pcaite songeait à réemballer ses chats, parce
que du moment qu’on ne voyait plus le fac
teur elle préférait un autre horizon.
Et l’on repartit. Il faisait toujours beau, un
soleil implacablement ironique. Sur le marché
aux chevaux il y avait des artilleurs. Leurs
uniformes étaient blancs de poussière. Assis
sur les caissons et les canons, ils ne proféraient
ni un mot, ni unchant.Tout semblait figé dans
une anxiété grise en eux du plus bel ordre
militaire. Il n’y avait que leurs yeux qui
disaient des choses terribles, relié tant on ne
DANS LE PUITS
i;>g
savait quelle lueur. Prêts à se diriger sur
une nouvelle étape, ils regardaient, sans les
voir, ces gens qui passaient, dont ils proté
geaient la fuite comine des statues enseignent
le bétail humain par leur redoutable immo
bilité.
Dans la gare de C... le spectacle s’olirait
moins correct et plus inquiétant. Une inter
minable rangée de malles, de colis, de sacs,
de paquets formaient une barrière infranchis
sable aux voyageurs qui, tous, selon le rite,
emportaient leur strict nécessaire.
On tint le dernier conseil... de la retraite :
avions-nous l’une et l’autre l’adresse de l’hètel où l’on descendrait ? (prudente précau
tion !) Maintenant on se dépêcherait de pren
dre la place qui se présenterait. 11 ne fallait
pas espérer être ensemble. Les trains se suc
cédant d’heure en heure, la première place fut
pour la petite et ses deux chats. Avec son
léger sac brodé, son panier de vannerie, très
lourd, car Lissou et Laurette pesaient leur
poids d’animaux bien nourris, elle eut l’air de
grimper à l’assaut d’un train de plaisir pour
160
DANS LE PL'ITS
aller préparer une collation sur l’herbe. Elle
montait dans un wagon de dames seules où
l’on apercevait des fumeurs ! On attendit une
heure le train suivant, au milieu du concert
d’imprécations de voyageurs de plus en plus
nombreux. Ce fut alors qu’il me vint une
mauvaise pensée. Le bon compagnon me
poussait vers un compartiment; au lieu de
lui tendre mes paquets, je glissai dans la
foule, me laissai entraîner et je filai, je filai
comme une épave, serrant ma cassette à
bijoux, mon sac et le petit chat, la mascotte
dont je m’étais chargée parce que les gros
l’étouffaient. Puisqu’ils étaient sauvés, le père
et la fille, si je revenais tranquillement chez
moi? Mon insurmontable horreur de la cohue
me reprenait aux entrailles. Je ne pouvais
plus voir ça, ni en faire partie! Le long du
quai, tiraillée, bousculée, j’abandonnai tous
les compartiments possibles, premières,
deuxièmes, troisièmes classes.
Ah! qu’importe donc de quel enterrement
on sera... c’est la fosse commune au bout !
Moi, je veux rester ici où il y a de l’eau, de
DANS LE PUITS
161
l’air, de l’espace et... des artilleurs. Que crain
dre à l’abri de tant de canons ?
Le train sifflait, démarrait. C’était fini du
cauchemar, lorsque je me trouvai en face
d’une bande qui chantait je ne sais quelle scie
à la mode : « En voiture ! » me cria durement
le chef de gare dont la figure ressemblait à
une tomate fendue. Et deux de la classe 1914,
ceux du plus bel enterrement, me prirent sous
les bras : « En avant donc, ma petite mère,
cest pour la France ! »
Ce fut ainsi que je fus mise de force dans
un wagon bondé de gens qui fuyaient l’inva
sion.
On éprouvait la sensation d’être en vase
clos, sous la tôle d’une rôtissoire à gaz et on
ne pouvait ni bouger, ni descendre aux arrêts
ni surtout boire de l’eau, de l’eau pure qui
paraissait complètement inconnue des natu
rels de l’endroit. Durant les premières
heures du supplice je n’eus pas trop soif,mais
la vision de ces fruits, défilant le long de la
voie, comme un étalage aux multiples tenta
tions, me donna l’envie de boire, à moi qui
n’ai jamais envie de rien. Ils passaient pres
que à notre portée, lentement, le train ne
marchant pas vite, hélas ! et il y en avait pour
tous les goûts.Oh! ces pruniers, ces pêchers,
ces abricotiers, ces poiriers, ces pommiers,
dont les branches ployaient, cassaient, sous la
dans le
puits
i63
plus belle récolte qu’on aura pu voir et qu’on
n’aura pas pu cueillir. Tous ces arbres nous
tendaient leurs branches, semblables aux
guirlandes de Rubens, voulaient nous garder
dans leurs bras chargés de présents. Doux
fruits de France aux parfums subtils, aux
âmes naïves !...
On buvait ferme dans le wagon et ce n’était
vraiment pas les boissons qui manquaient à la
politesse chaleureuse des offres : « Allons,
madame, sans façon ! De la menthe verte ? Pas
meilleur pour l’estomac. Un peu de vin cuit?
Ça vient des caves du château ! Que diriezvous d’une larme d’absinthe... je n’ai plus que
ça. Moi, j’ai une fiole de fine, de la supérieure.
Ça vous remet le cœur en place. De la char
treuse, du cassis? C’est une liqueur de dame...
ou bien de l’aniselte ? » Je me confondais en
remerciements; il me fallait, en effet, avoir le
cœur en place pour supporter l’odeur bizarre
que dégageaient tous ces élixirs mêlés, au
moins dans mes narines. Si ces gens-là ne se
connaissaient pas, ils se rencontraient tous
dans la même opinion sur les alcools : « Oui,
i64
DANS LE PL’ITS
un jour pareil, il faut être à la hauteur. On
doit se remonter le moral et ne pas trop s’en
faire. Les Prussiens ne boufferont pas Paris
sans se casser les dents. En attendant, buvons
à la revanche ! Nous sommes un peu là. »
Quand je me permis une timide iaterroga"
tion au sujet de l’eau potable qu’on peut
découvrir dans les gares, on se tordit. De
l’eau, pour se donner des coliques? Les classe
igifi se considéraient comme offensés Ils
voulaient qu’on leur en rendît raison, le quart
à la main. Ça se gâtait. Il y avait déjà
cinq heures que nous roulions sous l’incendie
du ciel.
Mes petites bêtes étouffaient!...
Dans la cassette aux bijoux, solidement
construite mais relativement légère, ouvragée
de mystérieux entrelacs, je pouvais contem
pler, par des fentes ménagées du côté opposé
aux voyageurs, l’agonie de Chonchon, de
Blanc d’Argent et de Trotinette. Mes précieux
bijoux, que je m’étais bien gardée d’empor
ter, s’y trouvaient remplacés par trois rats,
un blanc et noir : Chonchon, un tout blanc...
DANS LE PUITS
il 5
(['Argent et une femelle, jolie comme une
hermine, séparée des mâles, bien entendu.
Je n’aime pas les bijoux. J’en ai et je n’en
mets jamais. Je ne porte même pas d’alliance...
que voulez-vous que je fasse d’un anneau de
chaîne ? Je suis un animal librement attaché.
Pourquoi n’aurais-je pas emmené avec moi
mes petits amis si drôles... mes bibelois
vivants qui eurent les honneurs de défrayer la
chronique parisienne et que silhouetta un
poète de talent,l’auteur de (ô Monsieur Rosny,
vous en souvenez-vous ?) Lucile dans la
forêt.
Il y avait aussi, dans mon sac de voyage,le
chat minuscule, la fameuse mascotte. Il ne
miaulait pas, il tirait la langue, telle une chi
mère brodée.
Si j e demandais de l’eau pour eux, est-ce
qu’ils ne deviendraient pas le point de mire de
cette société irritable ? Je pris une résolution
qui n’engageait que moi,puisque la dignité du
bon compagnon serait sauve étant donné son
absence de ce wagon où l’on aimait tant les
liqueurs : « Messieurs, dis-je d’une voix per-
DANS LE PUITS
suasive, je voudrais un verre d’eau pour nies
bêles : des rats savants et un jeune chat que
j’élève avec eux. S’ils meurent, j’y perdrai
mon gagne-pain. C’est un numéro de caféconcert, vous savez. Moi, je boirai bien n’im
porte quoi, mais eux, vos mixtures leur feraient
mal ! » En un tour de phrase, tout le wagon
fut transformé. Des rats, un chat, des ani
maux savants, comme au cirque ! Une mon
treuse de quelque chose, le masic hall, même
en voyage!... Tout le peuple qui s’entassait
là, gens de maison partis après les maîtres,
petits cultivateurs, boutiquiers éparpillés au
vent de la panique, jeunes, trop jeunes soldats
conviés au champ d’honneur, tout ce petit
coin de France errante fut soulevé de curiosité
par la promesse du numéro. Pour ce qui est
de se faire casser la figure on a toujours le
temps d’y penser, mais une aventure bien
parisienne, un brin de spectacle qui se pro
mène et qu’on peut s’offrir gratis... ça vous
aguiche toutes les mentalités. On courut me
chercher de l’eau fraîche, on me tendit du
pain, des gâteaux, des fruits. Ma troupe et
DANS LE PUITS
167
moi, nous aurions eu la plus effroyable indi
gestion si nous avions tout accepté.
Et le spectacle commença,un peu incertain,
troublé par ma propre inexpérience de ces
sortes de scènes, bientôt tout à fait amusant,
parce que mes acteurs y mettaient leur amourpropre. (Ils avaient tellement soif qu’ils
auraient accompli n’importe quel prodige
d’équilibre pour se désaltérer !) Dès que Chon
chon eut bu, il inventa de faire sa toilette
dans le quart en aluminium qu’on lui prés®
tait. Assis sur ses pattes de derrière, il se
frotta le museau et se passa vivement le pei
gne de ses ongles fins sur la tête en simulant
une raie : « Ne riez pas trop fort, Mesdames
et Messieurs, parce qu’ils 11’ont pas l’habitude
d’être aussi près du spectateur, dis-je effrayée
encore plus que les rats par les éclats de
gaieté. Vous allez voir, maintenant que
M. Chonchon s’est fait beau, comment
Mlle Trotinette va le recevoir quand il voudra
l’embrasser. » Je devinais que si Chonchon
touchait le moins du monde à Trotinette,
celle-ci le gratifierait immédiatement d’une
i68
DANS LE PUITS
copieuse raclée. Et cela fut... On vit succes
sivement M. Chonchon bouder, le nez entre
les mains (des mains comme celles d’un chacun
Messieurs), et l’on put contempler celles de
Trotinette (des mains de marquise, Mesdames)
avec lesquelles, sans aucun égard pour Blanc
d'Argent, qui s’interposait, elle tira les oreilles
du second mâle.
J’appris, ce jour-là, que l’on peut montrer
des animaux savants en ne sachant pas trop
ce qu’ils vont faire, et qu’il suffît de se laisser
montrer... par eux.
La bonne grosse cuisinière, à chaîne d’huis
sier en or, ma plus proche voisine, d’abord
effarée nerveusement, poussait des glousse
ments de joie, la femme de chambre d’en face
roulaitdes prunelles mouillées,les jeunes 1914,
redevenus des gosses en rupture de classes,se
penchaient tête contre tête, et un bon père
noble de l’épicerie, l’homme à la menthe
verte, déclara : « Pour un numéro, oui, c’est
un numéro ! Moi qui ai si peur des rats pour
mes denrées ! Je n’aurais jamais cru ça, si je
ne l’avais pas vu ! Il vous en a fallu de lapa-
169
DANS LE PUITS
tience pour élever cette vermine ! » La repré
sentation se termina par, naturellement, un
coup de théâtre. Le chat, trop petit pour flai
rer l’odeur du gibier autrement qu’en amateur,
vint manger un biscuit sur le dos de Chonchon,
pendant que l’irascible Trotinette lui dispu
tait sa part. Songez donc! quel succès ! Un
chat minuscule, quoique affamé, au milieu de
trois gros rats qui le battent ! Et mes acteurs,
copieusement lestés, bien rafraîchis, rentrè
rent dans les coulisses de la cassette à bijoux.
« Ni vu ni connu, Messieurs, Mesdames.
C’est pour avoir l’honneur de vous remer
cier. » Je crois, ma parole, que si j’avais fait
la quête, ils auraient marc/z<?!...
Le reste de ce voyage ne fut plus qu’une
longue dissertation sur l’intelligence des ani
maux, particulièrement de ceux déclarés nui
sibles.On m’instruisit de choses que, vraiment,
j’ignorais : les chats avaient un ver dans la
queue qu’il fallait couper, au bout, pour en
éloigner la maladie ; les serins prenaient le
bouton en mangeant du millet jaune ; les
chiens qu’on plaçait en sentinelle devant un
u
170
DANS LE PUITS
berceau apportaient le biberon à l’enfant qui le
réclamait ; et les chevaux, et les ânes... ils en
avaient de la mémoire, ils s’arrêtaient d’euxmêmes devant tous les cabarets ! Chacun avan
çait la sienne, tout le monde parlait à la fois...
C’était la guerre... c’est-à-dire, on y échap
pait.
« Dites donc, me demanda l'homme à la
menthe verte, ça vous rapporte gros ce
machin-là?»—« Euh ! Euh ! pas énormément !
Des fois plus, des fois moins. J’imagine que
que je ne ferai pas de bien bonne recette en
province.A Paris,ça me suffisait.»—« 11 n’y a
que Pantruche pour la liberté de la bourse et
de tout... », murmura un jeune soldat avec
une sorte de religieux respect pour ce Pan
truche qu’il allait défendre et ne reverrait
peut-être jamais.
La guerre ! Personne n’y pensait quand on
était entre soi. C’était une étrangère dont on
ne saisissait pas encore l’accent, mais la nuit
la fit rentrer par la portière ; on rencontra
des canons montant, en sens inverse, sur ce
Pantruche de toutes les libertés. Alors on ne
DANS LE P DITS
I?I
dit plus rien, les liqueurs apparurent, de nou
veau, et malheureusement des tas de charcu
terie qui semblèrent replonger les pauvres
errants dans la plus morne des torpeurs.
Lorsqu’on arriva au but de ce voyage sans
but, il était dix heures du soir et l’on descen
dit dans une gare encombrée de soldats. Pour
se retrouver, mon mari et moi., ce fut Ion te
une affaire, mais la petite, elle, nous atten
dait à l’hôtel. Cela nous rassurait. On ne
rencontra pas plus de voitures que de tram
ways et personne pour porter nos paquets. La
ville me fit tout de suite l’effet d’avoir les
cd/es en long ! Les boulevards n’en finissaient
pas, et comme on comptait sur la lune pour
les éclairer, on ne lisait pas facilement les
plaques d’indication. (A remarquer que ces
plaques sont toujours bien au-dessus de la
vision des humains.) Les rues dégorgeaient
un flot furieux de troupes, d’évacués, et il
traînait une odeur d’étable qui indiquait que
tous les animaux de la création avaient dû
s’enfuir par là.
Au bout d’une heure de marche, de contre
I72
DANS LÊ PUITS
marche, de démarches inutiles, je m’assis sur
le perron d’une maison de belle apparence,
selon la phrase des feuilletons; entourée de
nos bagages, des trois rats et du chat mas
cotte heureux de gratter la terre, de tâter le
terrain solide, en un coin calme, j’attendis
que le bon compagnon eût découvert enfin
l’hôtel où la petite s’était réfugiée.
J’ai parlé d’une phrase de feuilleton. Je
suis obligée de reconnaître que les histoires
romanesques contiennent plus de vérités, au
moins en temps de bouleversement général,
que les romans bien psychologiques. A la
rigoureuse condition de ne pas être relié par
le fil, trop blanc, d’une volontaire intrigue, on
peut vraiment s’écrier que : tout arrive.
Assise donc, sur le perron d’une maison
de belle apparence, j’attendais, jouant avec
le chaton et épluchant des amandes pour les
rats. Je dois faire la description de mon cos
tume ici simplement pour démontrer aux
lecteurs qu’il n’était nullement couleur de
muraille. On avait dû partir avec ses vête
ments d’auto, quoique sans auto, et ce n’était
i?3
DANS LE PUITS
pas par cette chaleur torride qu’on pouvait
passer inaperçue en des nuances relativement
obscures. J’avais un cache-poussière de tussor
blanc à revers grenat et une capote de paille
soie rose vif. Une étole de velours du Nord
pour la fraîcheur inespérée, du soir. Je for
mais, ainsi, sur ce perron, la créature la plus
scandaleusement voyante qu’on pût décou
vrir à l’œil nu. Je ne pouvais pas choisir une
tenue plus éclatante pour essayer... de me
dissimuler. Mais on ne choisit pas sa toilette
de fuite, malheureusement.
Je sentis que dans mon dos une porte s’ou
vrait; je levai mes yeux, forts de leur inno
cence, et j’aperçus un groupe de domestiques
dont un à gilet rayé de jaune dénotant une
bonne livrée provinciale.« Qu’est ce que vous
faites là ? » Ces individus me paraissaient en
proie à la plus violente terreur derrière leur
porte en solide bronze tarabiscoté : « Moi,
mais je me repose, je suis horriblement fati
guée par neuf heures de chemin de fer et
comme je ne connais pas votre ville,j’attends
que mon mari me ramène une voiture de
11.
174
DANS l.L PUITS
l’hôtel. » Je parlais d’une voix calme, déta
chant toutes les syllabes avec mon habituelle
netteté de diction. Je venais de montrer des
rats savants, j’étais prête à tout événement
insolite, pourtant je n’aurais pas rêvé celuilà. « Vous allez vous en aller, nous ne tolé
rons pas d’espionne ici. »Et ils refermèrent la
porte qui sonna contre le mur comme un
gong. Je fus prise d’un fou rire muet qui peu
à peu se transmua en une colère, plus folle.
Ça, par exemple, c’était trop raide. En quoi,
pourquoi, ces valets de province voyaient-ils
une espionne dans cette Parisienne, à talons
Louis XV, fatiguée de marcher pour ne trou
ver ni un renseignement ni une voiture ?
C’était idiot, infernalement stupide. Ils étaient
singuliers, les habitants de cette ville média
trice entre les troupes qui gagnaient Paris et
les pauvres civils qui le perdaient ! Et puis,
je ne pouvais pas m’éloigner, parce que le bon
compagnon m’avait bien recommandé de ne
pas bouger sous peine de lui égarer son point
de repère.;. Je remis le chat dans ma poche
et glissai la dernière amande à Chonchon. Je
DANS .LE i-u’llS
I7.>
descendis un peu plus bas et j’avisai un
groupe de soldats à qui, sans aucune hésita
tion, je racontais mon histoire : e Si vous
pouviez me faire arrêter, ajoutai-je philoso
phiquement, ce serait une excellente opéra
tion, parce que je saurai au moins où aller
pour m’asseoir. » Les soldats pouffèrent :
« Ah ! les s... ils en voient partout ! Iis
crèxent de peur dans ce patelin-là ! Nous
autres, on n’est pas d’ici, mais on ne ren
contre pas un habitant sans qu’il nous dégoise
son boniment sur l’espionne ! » Aux soldats
se joignaient des indigènes, du bon peuple
qui se mit à rire aussi. « Si ou cognait sur
leur porte », proposa un loustic. Cela tour
nait mal,car les soldats avaient une Hère envie
de se montrer galants : « On va vous porter
vos paquets! » Justement, il aurait fallu savoir
où. D'explication en explication, un civil dé
clara qu’il était prêt à nous hospitaliser, moi,
mon mari et le chat : « Seulement, faudra
pas être trop difficile, nous n’avons que la
chambre du petit... une mansarde. No;.s
l’avons fait filer, ce gosse, parce qu’on pré
176
DANS LE PUITS
tend que les Prussiens coupent les mains de
tous les garçons ! Le nôtre a quinze ans. »
Une désespérance bizarre s’empara de moi.
Je n’avais pas dîné. J’étais très fatiguée, ayant
oublié l’usage du train, la boîte où l’on est
entassé sans l’arrêt du boa plaisir et, de
plus, le bon compagnon ne revenait pas ! Cette
idée d’une mutilation atroce, énoncée brutament comme une chose naturelle, me suffo
qua et je me mis à pleurer. Je le dis parce
que c’est vrai et parce que j’ai dit aussi que
je ne pleure jamais.
Enfin, voici le bon compagnon qui, me
retrouvant entourée d’un grand concours de
peuple, pense immédiatement que les ani
maux font les frais d’une émeute. On se réex
plique. C’est bien pis : la petite n’est pas à
l’hôtel. Ou 11e l’a pas vue... pour une excel
lente raison, c’est qu’on y est renvoyé dès le
seuil : il est plein et on met dehors tous les
voyageurs qui s’y présentent. On se bat à
coups de cannes devant les auberges combles.
Où est la petite... qui n’avait que cette
adresse-là dans une ville inconnue? Elle est le
DANS LE PUITS
I?7
chat perdu... elle erre de porte en porte, avec
les deux autres, étouffant dans leur panier !...
On ne songe plus ni à dîner, ni à chercher
un autre hôtel ; l’homme qui a un gosse dont
on veut couper les mains nous emmène d’au
torité : « Monsieur, Madame, vous n’allez
pas rester là. Demain, y fera jour. Il est près
de minuit. Ça ne peut pas durer... » Nous
allons. Je ne dis rien. Il n’y a rien à direC’est l’effondrement dans les promiscuités de
la panique. Il aurait peut être fallu ne pas
laisser la voiture au gouvernement... parce
que, d’ailleurs, il n’y a plus aucun gouverne
ment. C’est la guerre qui gouverne !
Une petite mansarde proprette, où l’on est
sans doute bien à quinze ans... mais... Je
touche, de la main, la tabatière du toit d’où
descend toute la chaleur emmagasinée par
l’incendie du jour.Rien que cette fenêtre,d’un
seul carreau, que nous avons peur de casser
en l’ouvrant et... pas d’eau, sinon un très petit
pot sur le lavabo, comme en province, un
petit pot, de jolie tournure enfantine, pour
jouer à se laver !
DANS LE PUITS
I?7
chat perdu... elle erre de porte en porte, avec
les deux autres, étouffant dans leur panier !...
On ne songe plus ni à dîner, ni à chercher
un autre hôtel ; l’homme qui a un gosse dont
on veut couper les mains nous emmène d’au
torité : « Monsieur, Madame, vous n’allez
pas rester là. Demain, y fera jour. Il est près
de minuit. Ça ne peut pas durer... » Nous
allons. Je ne dis rien. Il n’y a rien à dire*
C’est l’effondrement dans les promiscuités de
la panique. 11 aurait peut être fallu ne pas
laisser la voiture au gouvernement... parce
que, d’ailleurs, il 11’y a plus aucun gouverne
ment. C’est la guerre qui gouverne !
Une petite mansarde proprette, où l’on est
sans doute bien à quinze ans... mais... Je
touche, de la main, la tabatière du toit d’où
descend toute la chaleur emmagasinée par
l’incendie du jour.Rien que cette fenêtre,d’un
seul carreau, que nous avons peur de casser
en l’ouvrant et... pas d’eau, sinon un très petit
pot sur le lavabo, comme en province, un
petit pot, de jolie tournure enfantine, pour
jouer à se laver !
178
DANS LE PUITS
Quelle nuit ! le petit chat était malade. Il
avait faim. Je ne possédais que des amandes.
11 but de l’eau de savon et rendit tout sur le
lit pendant que le bon. compagnon s’endor
mait, accablé de fatigue, ayant faim aussi. Je
nettoyai les draps avec des mouchoirs et la
dernière goutte d’eau. Puis, pour tout repas
ser, je me couchai dessus.Une tache sur cette
hospitalité si généreusement offerte au pre
mier venu rencontré dan s l’ombre ? Ça. jamais !
J’avais la fièvre et tout fut sec avant l’aube.
Les rats grignotaient leur cage, de nouveau,
étouffaient...
Le père repartit à la recherche de l’enfant.
J’attendais dans un coin, arrangeant cette
petite chambre, cette mansarde provinciale,
et y découvrant une petite âme; des gravures
de la première communion et un mignon reposoir en verre filé avec tout ce qu’il faut
pour dire la messe.
Puis, tout à coup, la voix de Gaby : «Papa
m’envoie te chercher ! Je suis revenue quatre
fois à l’hôtel et on s’est rencontré, forcément.
Tu n’as pas idée, toi qui écris des romans...
DANS LE PUITS
T79
c’est encore bien plus drôle ! Non, tu ne peux
pas te figurer... »
On s’embrasse, on rit, tout est, de nouveau,
splendidement illuminé par la lumière d’un
malin radieux. La petite raconte. Elle donne
le détail, comme son père, avant d’exposer
la situation. Elle paraît à la fois ravie et de
très mauvaise humeur,parce que, sans doute,
elle ne recevra pas de lettre ici. Ce qu’elle
raconte est idéal. Son ton tranquille, un peu
moqueur de jeune femme que rien ne peut
plus émouvoir après le départ de son époux,
fait un contraste étrange avec son aventure...
le feuilleton continue: « Et puis voilà... il a
été chercher un verre, une coupe de cristal
taillé, dans laquelle personne n'avait encore
bu, et me l’a offerte pleine d’eau fraîche,
d’une eau si limpide... » Il faut être mol, elle,
nous, les buveuses d’eau, pour comprendre
le ravissement.
Cette aventure, quand j’y pense, me ferme
les yeux comme si j’étais en présence d’un
gouffre cependant tout recouvert de fleurs
puérilement montées en couronnes... et j’ai
i8o
DANS LE PUITS
l’angoisse de déranger ces fleurs, d’introduire
de l’art faux dans une chose merveilleusement
ouvrée par la nature. On peut être tour à
tour une montreuse d’animaux savants, une
espionne et la femme de chambre d’un gosse
de quinze ans, mais ça c’est de l’ouvrage facile,
parce que c’est paradoxal... ça me ressemble,
tandis que l'histoire en question,c’estle roman,
pas moderne, ça s’écrivait en j83o où peutêtre ça n’arrivait pas ! Et puis les guirlandes,
les fleurs sur le gouffre sont des couronnes
mortuaires...
La petite en errant... comme plusieurs chats
perdus, de la gare à l’hôtel et de l’hôtel à la
gare, avait rencontré un jeune homme :
« Mademoiselle, vous paraissez bien inquiète?»
— «Je suis séparée de mes parents, Monsieur,
et je n’espère plus les retrouver. » —« Vous
ne pouvez pas rester dans la rue, Mademoi
selle. II n’y a pas une place libre dans les
hôtels et les habitants sont envahis par les
évacués. Avez-vous faim?» — \< Pas moi, seu
lement il y a les chats... » Sourire probable
du jeune homme. Il ne voit pas l’alliance d’or
DANS LE PUITS
à la main de la petite personne qui a l’air,
depuis bientôt douze ans, d’en avoir quinze et
il se demande ce qu’on peut faire dans un désor
dre pareil, pour une fillette aussi mince, char
gée de raminagrobis aussi débordant de leur
panier. Il offre sa maison, la clé de sa mai
son où demeure une vieille dame de sa famille,
une tante respectable. Installation. Les chats
font toutes les blagues possibles. C’est l’inva
sion d’un milieu paisible par les fauves. Puis
le jeune homme s’éclipse, laissantGabrielle sou
veraine et ahurie de sa chance : « Où sont mes pa
rents ? Ah ! les précautions,les adresses prises !
A quoi cela peut-il servir? Tiens, une bougie,
des allumetttes ! En attendant, cadenassons
la porte à double tour et écrivons à Robert. »
Le jeune homme, ingénieur, envoyé à M...
pour l’édification d’un passage souterrain
dans la gare, était Breton. Je revois toujours,
en fermant les yeux, ce type de Celte aux re
gards bleus très clair, aux traits réguliers
avec on ne sait quel air à la fois ascétique et
gai. Grand, bien pris, souple et dansant sur
les marches de l’escalier de sa petite villa
12
18a
DANS LE PUITS
parce qu’il venait de recevoir sa feuille de rou
te. Réformé pour une blessure au genou dans
le service des manœuvres, il avait, en atten
dant mieux, organisé une cantine à la gare
de M .. et découvert sa véritable vocation,
celle de saint Vincent de Paul : « Vous voyez
bien, Madame,que je suis guéri... Je danseI »
Oh ! le pauvre garçon, si joyeux dans le soleil
de son jardin, parce qu’il recevait la permis
sion de se faire tuer! Et il était cependant la
providence de la gare de M..., courant d’un
wagon à l’autre, prenant les commandes de
tous les rescapés, donnant son chocolat, lui
qui l’aimait tant, distribuant jusqu’au dîner
préparé pour lui et soulevant les blessés à
bras tendus. « Il me fera mourir de chagrin,
disait la vieille tante furieuse. Il ne mange
plus, il ne boit plus et, quand j’ai mis trois
ou quatre fois mon dîner à réchauffer, il sur
vient, vers minuit, me réclamant du lait pour
les enfants qu’il ramasse dans tous les coins! »
11 avait même ramassé le mien et lui avait
offert une coupe d’eau pure dans laquelle
coupe on n’avait pas encore bu. (Si j’inventais
DANS LE PUITS
183
ça, moi, l’auteur de la Tour d’amour, on se
moquerait certainement démon imagination!)
Après avoir remercié nos protecteurs d’une
nuit, à qui on ne pouvait rien faire accepter
et qui regardaient avec stupeur, au plein
jour du matin, ce monsieur décoré et cette
dame en talons Louis XV qu’ils avaient, eux
aussi, ramassés dans le coin des enfants per
dus, nous allâmes donc échouer de l’autre
côté de la ville où perchait Gabrielle : « Eu
attendant mieux, vous êtes ici chez vous! »
déclarait le Celte aux regards bleus., et il nous
communiquait sa joie, un entraînement d’a
pôtre. Il semblait ruisseler déjà d’une lumiè
re de paradis : « Je crois que je vous ai tou
jours connus, me disait-il. Je vous dis des
choses que je ne dirais jamais à ma tante, ni
à personne. Après la guerre, oh! oui, j’irai
vous voir à Paris. Je n’aurai plus peur de
Paris,on sera des amis depuis si longtemps! »
(Il y avait quatre jours qu’on s’était rencon
tré!) Nous l’invitions à dîner dans un restau
rant dont il avait fini par nous forcer la porte,
près de la gare, et là il mangeait en courant,
i84
DANS LE PUITS
guettant les trains, tout à son affaire de la
cantine, venant reprendre son café à la ter
rasse de cette auberge d’où nous regardions,
épouvantés, ivres du bruit de ces caravanes
et surtout de l’odeur d’étable qui s’en déga
geait, les convois de ceux qui fuyaient en voi
ture ou à pied. Charrettes cahotantes sur le
sommet desquelles le dernier né se crampon
nait aux jupes de l’aïeule poussant des cris
aigus, auto de maître portant des familles,
vraies roulottes de saltimbanques encombrées
de matelas, d’oreillers, de cages de perroquets
et de chiens de salons, jusqu’aux ânes érein
tés butant sous le faix des hardes, des casse
roles et de la vaisselle ; il y avait là, en un
lamentable défilé, tous les échantillons de lo
comotion animale ou... machinale. On ne
s’étonnait plus. On en était.
Des gens, très bien vêtus, suppliaient pour
un verre de bière, un verre d’eau... n’avionsnous pas nous-mêmes à nous reprocher d’ex
ploiter la charité publique? C’est en guerre
que l’on sent le mieux la loi de l’égalité, parce
l’argent ne compte plus.(Oh! quand l’argent
DANS LE PUITS
l85
ne comptera plus, on sera tous très servia
bles!...) Le bon compagnon finit par dénicher,
dans une petite ville très loin de la grande,
une auberge qui consentait, surles indications
du Celte, à nous recevoir.
On repartait pour l’inconnu, après un re
pos miraculeux dans une maison délicieuse,
bleue et blanche, un jouet, une arche de Noé
en miniature peuplée de poules, de chats, de
lapins, sans oublier les rats qui n’avaient
même pas scandalisé notre nouvel ami à leur
apparition : « Je reçois des magiciennes,
disait-il, qui font vivre en bonne intelligence
des animaux ennemis ! »
Sur la route de la gare, dès le matin, je me
heurtai à un couple, ayant passé la nuit cou
ché sous un banc. La femme, en cheveux,
avait l’aspect de quelqu’un
a brûlé...
elle était comme noire de suie. Je demeurai
un instant en arrière: « Voilà! Et avec ça,
je vais vous recommander à un saint. Attendez-moi. » J’appelai le saint. « Mais oui, fitil, sans un geste d’hésitation, ils vont prendre
votre place... » Gela fut organisé tout de
i
DANS EK PUITS
suite. Trois parlaient, trois rentraient, car il
v avait un petit garçon dans les jupes de la
femme. Ces gens-là avaient vu flamber leur
maison ; ils ne dirent même pas merci pour
aller tomber dans les draps que nous venions
de quitter, où ils dormirent la journée entière.
Le saint nous mit en wagon, nous passa nos
bagages. Debout, sur le marchepied, très
ému, il ouvrait des yeux fixes comme s’il ap
prenait à mourir. Moi, je contemplais sa main
crispée sur la portière et balafrée d’un terri
ble coup de griffe de ce cruel Lissou qu’il
avait rattrapé lors d’une fugue. Et déjà une
foule lui hurlait ses désirs de pain tendre, de
café chaud, de fruits désaltérants... Il souriait
si tristement... « Au revoir... non... pas
adieu, ça porte malheur, Madame, Monsieur,
Mademoiselle... ah! oui, c’est vrai, vous êtes
une dame aussi... Au revoir. »
Nous ne l’avons jamais revu. On s’écrivit
jusqu’au jour où nous sûmes qu’il était mort,
pulvérisé par la mitraille. La marque de
Lissou n’avait pas eu, j’en suis sûre, le temps
de s’effacer...
VIII
Encore une installation! Est-ce que ce sera
la dernière? C'est dans un village, à coté
d’une petite ville, dont la gare se trouve tel
lement loin qu’on peut ne plus y croire au
chemin de fer.
Nous sommes vraiment à l’auberge, cette
fois, un ancien relais de poste, et l’aubergiste,
au front, c’est la paîronne qui nous reçoit.
Elle possède une poitrine énorme sur laquelle
on pourrait servir les clients, mais son visage
de grosse brune est le plus beau du inonde.
Ses yeux francs ont un regard humide, très
honnête et très doux. Elle parle lentement,
se remue lentement, la vie coule en elle
comme les flots d’une rivière paresseuse qui
aura toujours le temps d’arriver. Elle est
triste, stupéfaite, pour le reste de son exis-
188
DANS LE PUITS
tence, car ce qui l’a surprise en pleine pros
périté ne s’explique pas : on gagnait bien, on
ne faisait de mal à personne et voilà que
tout s’arrête, que tout casse, le commerce et
le fil social. Les hommes s’en vont : « Ils
chantaient, Madame et Monsieur, que ça fai
sait peur ! » Puis, plus rien. On ne reçoit
pis beaucoup de lettres et on ne comprend
pas ce que racontent les journaux, «■ puisqu’on
escamote les noms des pays et des gens ».
Ce village est un morceau de grand’route
avec des maisons des deux côtés. 11 se serre
dans un corridor plein de courant d’air, entre
deux collines où s’étagent des vignes. Notre
chambre, il n’y en a qu’une, est si vaste que,
séparée par un abondant rideau à fleurs, elle
nous fera l’effet d’un petit appartement. On
déballe, on range et on lâche de se persua
der qu’on sera bien parce qu’il y a de l’air,
de la lumière, qu’on verra un facteur avant
déjeuner. Je suis prise d’un accès d’organi
sation, une fièvre violente qui me sépare du
monde et ne me laisse pas le loisir de me
plaindre. Je penserai plus tard. Je ne suis
DANS LE PUITS
l8g
pas venue ici pour écrire des romans !... Il
faut faire une penderie pour nos vêlements
— il n’y a pas de placards — là, entre deux
portes condamnées. La table de milieu est
affreuse. Je vais découdre un peignoir en
voile des Indes, qui n’est pas de mise ici,
parce que bien trop voyant, et nous aurons
un joyeux tapis de table. Le lavabo ? Mon
Dieu, qu’il est petit! La cuvette ressemble à
une assiette à soupe... Ah !... dis donc, Gabrielle, où sont les... ? Gabrielle hoche la
tête : « Ce n’est pas encore le rêve, maman !
Ils sont au diable, dans la cour... il faut
passer devant un tas de fumier ! » O Touring-Clubde France !... tu n’es pas venu,
dans cecoin...et c’est dommage.« Voyons...,
voyons..., tu exagères!Tiens, tu m’impatien
tes! Va te promener ! Tu mettras ta lettre à
la poste. » J’ai besoin d’être calme pour tirer
mes plans d’organisation.
Les chats gambadent sur le carreau vieuxrouge de la chambre. Les rats, juchés tout
en haut d’une armoire immense, une lingère
d’autrelois, font leur toilette, me guettant de
igO
DANS LE PUITS
leurs petits yeux de perles, noires ou rubis,
en se fichant un peu de moi : « Va ! Va !
Démène-toi ! Elle a raison, ta fille, ce n’est
pas le rêve ! Nous avions, là-bas, une ratière
pour nous trois aussi vaste que cette cham
bre d’auberge en rideaux de cotonnade et tu
nous laissais ronger des rideaux du Daghes
tan... oui ! oui... on les rongeait, sous les
franges i Si tu crois que l’on va rester sur le
haut de l’armoire... tu ne nous as pas bien
regardés ! » Chonchon voudrait bien descen
dre sur mon épaule. Je le prends, en grim
pant sur une chaise, et je continue mon re.
mue-ménage pendant qu’il me lèche délicate
ment le lobe de l’oreille. Il me souffle des
choses très affectueuses, car c’est un bon rat.
« Ch ! Ch ! Pfl ! Pff ! » — « Certainement, Chonchon, tu auras du sucre ! »
Les serrures ne ferment pas. Il faudra en
référer au bon compagnon, mécanicien,
quoique sans outil. En revanche, les lits sont
excellents et d’une propreté irréprochable.
C’est ahurissant comme il sort des choses de
ces valises, du strict nécessaire! J’ai même
111 ■l‘."
illm - -
DANS LE PUITS
igi
emporté de quoi écrire et je n’ai pas le sou
venir des gestes que j’ai eus dans ce dernier
jour du condamné à l’exil. L’ordre et la mé
thode sont,au fond de l’individu, comme l’ins
tinct de conservation au fond de l’animal.
Mes rats m’ont appris à faire des provisions
et à entasser sans perte de temps ni de den
rées.... Chonchon ? Tu es inquiet ? Il y a
quelqu’un derrière la porte ?... En effet,voici
une petite bonne : « Madame, je viens pour
vous aider !...» Chonchon saute eu l’air etretombe sur la table. La petite,elle, tombe assise
sur la chaise, les jambes coupées par la peur
du rat et son fou rire nerveux : « Est-ce qu’il
va me sauter à la figure? » Chonchon, qui a
encore plus peur, fait face, bravement, assis
sur son derrière, ses petits poings fermés en
avant. « Oui et non. Oui, si vous essayez de
le prendre. Non, si vous lui offrez un morceau
de sucre. » « Oh ! qu’il est beau ! Qu’il est
drôle ! Ce n’est pas un rat, quelle bête que
c’est ? J’en ai jamais vu de noir et blanc ! Et
les chats qui n’y font même pas attention ! »
La glace est rompue : « Il me faudra des ser-
!.■!!
iga
DANS LE PUITS
viettes, del’eau,beaucoup plus d’eau que ça!...
Vous n’aurez aucun ménage à faire, mais vous
serez payée comme si vous le faisiez, souvenez-vous-en. Vous servirez ici les repas, c’està-dire vous les apporterez, et ma fille et moi
mettrons le couvert... Comprenez-vous?C’est
à cause des animaux, nous ne voulons pas
qu’on puisse en être ennuyés. » La petite au
visage clair et frais, un peu poupin, s’épa
nouit. Je lui donne un ruban, des bonbons
et à son tour elle donne un bonbon à Chonchon, toujours sur la défensive : il l’accepte,
me regarde, la regarde et le lui lance dédai
gneusement sur son tablier.
La petite se tord. Chonchon remonte à la
tour de l’ai moire offensé dans sa dignité de
favori : quand ce n’est pas moi qui offre la
friandise, ça n’est pas bon, ce n’est pas du
sucre. Est-ce qu’on le prend pour une bête !
Lui qui a sur le dos le grand écusson noir
des rats de qualité !...
La petite bonne bavarde tout en brossant
un manteau : « C’est-y si grand qu’on ra
conte, Paris? » Ah ! elle voudrait tant y aller !
DANS LE PUITS
Est-ce que c’est vrai qu’on y gagne ce qu’on
veut ? Elle est la petite bonne et la nièce, en
même temps. Sa tante ?... « Vous y fiez pas,
Madame, elle a l’air doux, mais elle a sa tête,
allez, une rude au travail qui ne permet pas
de flâner; je suis partout à la fois, ici, à la
la cuisine, au marché, au jardin, à l’étable...
et puis, vous ne savez pas, matante... elle
est bouchère... oui... depuis que l’oncle est
parti aux armées, c’est elle qui tue... » A
mon tour, d’être étonnée : « Une femme ?
Et elle en a la... force? » — « Oui, Madame,
aussi vrai que le jour nous éclaire. Elle est
douce, pas colère, pour ça, non, elle ne crie
pas, mais elle abat l’ouvrage comme un
homme... et un veau avec. »
On a beau dire ! la vie n’est pas simple en
temps de guerre. Puis on me raconte l’his
toire des boches. C’est mon éternelle chance...
ou ma particulière persécution. Toutes les
femmes, après cinq minutes d’entretien, me
confient un secret de la plus haute importance.
Je démêle, tout en ouvrant les tiroirs d’une
commode, qu'un espion boche demeure au
194
DANS LE PUITS
village, dans la maison aux volets ripolinés.
C’est le mari d’une Allemande qui est donc
boche, par sa femme, comme de juste, et, un
soir, on est allé lui faire la police, taper des
casseroles contre ses murs et envoyer des
pierres dans les vitres. La petite bonne en
était... et voilà qu’ils ont porté plainte et
qu’elle s’imagine qu’ils ont dû la reconnaître.
Alors, elle vit dans les transes... des fois que
salante le saurait. (Si je pouvais remonter
dans ma tour, moi aussi 1) Enfin, je risque
des conseils. Je promets le silence sur cette
dramatique affaire. Chonchon lui envoie ses
épluchures sur les cheveux.
Le bon compagnon revient, rapportant le
communiqué. La petite bonne se sauve avec
les marques du plus profond respect pour le
ruban du Monsieur de Paris, Elle a l’air d’ai
mer les rubans, particulièrement ceux qu’on
se met au corsage « Alors? »— « Nous serons
très bien ! C’est simple, c’est frais, c’est naïf,
tout semble naturel. » Je me garde bien de
lui dire que la grosse brune tue elle-même et
que la petite blonde casse les vitres... Je ne
DANS LE PUITS
'95
tiens pas à souligner la vie qui exagère plus
que moi. Et les prix sont ridicules, étant
donné l’excellence de la nourriture. On met
de la crème et du beurre frais dans tout, on
vous sert du poulet à ïancienne, qu’aucun
des grands restaurants de là-bas ne pourrait
établir à des prix pareils. Gabrielle s’enten
dra très vite avec la petite bonne et lés con
fidences iront leur train, d’une nature plus
tendre, naturellement, entre jeunesses.
Au soir, nous ouvrons nos fenêtres sur la
gloire paisible des campagnes. Elle est domi
née, en face de nous, par la croix menaçante
d’un cimetière qu’on devine sous d’épaisses
..frondaisons.
La boucherie est en bas,le cimetière est en
haut... C’est la vie.
Un accident, un incident tout au plus, m’est
arrivé, ma première nuit d’auberge de grand’
route. Je me suis rappelé le mot de Gabrielle
et je suis allée... au diable, en marchant tout
doucement pour ne réveiller personne. En
ouvrant la porte de la cour avec précaution
(heureusement),j’ai entendu un grognement
ry8
DANS LE PC! T S
demeuré tout entier comme un décor depastorale. On n’y a rien changé depuis des
siècles, ni la maison en torchis dont les
vieux pans de bois, cirés par le temps,luisent
d’un brillant de meuble, ni la vieille coupole
du four banal, ni les perrons à balustrcs tout
fleuris de plantes grimpantes se resemant de
leur propre autorité. A une échoppe, où l’on
ne vend plus rien, est pendu un vieux cep
de vigne avec sa grappe à grelots de fer. Des
ménagères, en bonnet de linge, écartent leurs
rideaux, à croisillons rouges déteints, pour
nous lancer un regard pointu comme le pignon
de leur demeure. Elles ont l’air de se dire
l’une à l’autre, en échangeant une moue :
« C’est ça les gens de Paris, la dame aux
rais ?.. Que vouriots ! Si qu’elle pouvait tant
seulement nous débarrasser de nos souris !...
J’en avons un plein grenier à lui vendre ! »
La vie coule, ralentie après la cascade du
départ. On ne s’aperçoit pas de la longueur
des jours, parce qu’on a l’impression de rester
en suspens. Du matin au soir les gamins font
du bruit et vous empêchent de penser. Du
DANS LE PUITS
1 99
soir au malin on entend miauler des chats...
la coutume étant de ne pas les nourrir pour
qu’ils cherchent leur subsistance dans les tas
d’ordures et il s’en suit des batailles, des ju
rons, d’horribles cris qui font frémir Lissou,
Laurette et la Mascotte couchés, bien repus,
sur mes pieds.
L’opinion générale, au sujet de la guerre,a
été donnée par le curé qui a déclaré, dans
l’église de la petite ville proche : « que c’était
pour nos péchés qu’on avait l’ennemi chez
soi » — « Ça n’a pas fait plaisir ! » murmure
la grosse mère Lépervier qui répond à ce ter
rible nom d’oiseau.
Un vieux vigneron prend mon mari à part
pour lui confier : « Le vin, Monsieur, sera
bon et abondant, cette année. Ce serait une
pitié de les voir venir jusqu’ici. On les a
déjà vus en 70. Des soldats, n’est-ce pas, on
sait ce que c’est : faut que ça boive. Seule
ment, eux, ils laisseront pisser le robinet, y
gâcheront tout ! »
Le paysan a l’ordre des saisons dans le
sang, surtout le paysan du centre. On en
200
DANS LP PUITS
grange, on vendange. C’est pas pour saboter
la récolte. La vraie guerre, c’est le sabotage.
Quant aux journaux, ils sont mystérieux.
Le fameux ordre du jour de Joffre nous y fit
l’effet d’un fait divers...parce qu’on ne com
prend jamais tout de suite les choses impor
tantes.
On s’est mis dans la tête de broder le linge
de table de la mère Lépervier, qui devient
toute tendresse pour nous et nous conte sa
peine roucoulante de bouchère-tueuse par
nécessité. Son mari lui manque, ses trois
gosses l’exaspèrent et sa nièce n’a pas pour
deux décimes de cervelle : « Vous la gâtez,
cette petite, qu’elle ne fera plus rien ici. »
Alors, on lui fabrique un chiffre qui est un
peu là sur ses nappes et serviettes. Gabriclle
se rappelle son couvent, étant presque étonnée
qu’on ne chante pas le cantique à l’ouvroir.
Elle va d’une aiguille sûre, chevauchant des
lettres immenses en coton rouge. Malgré moi,
je songe que si le mari est tué, il faudra bien
un autre boucher danslamaison à cette belle
brune avenante et alors on maudira les bro
DANS LE PUITS
201
deuses qui n’auront pas prévu cette circons
tance.
Robert écrit par paquet ou pas du tout.
Un mois déjà.Les jours sont un peu moins
chauds. Il a plu.
On se demande ce qu’on attend.Lafin de la
bataille de l’Aisne? (Elle durera trois ans.)
Gabrielle se reproche l’excellente nourriture
qu’elle mange sans appétit, en songeant que
son mari, plus gourmand qu’elle, crève peutêtre de faim le long des grands chemins de la
guerre. Et je me demande ce que deviennent
nos maisons, celle de Paris, celle du bord de
la Seine, alors qu’ici nous avons bien l’aspect
de bohémiens campant au bord du fossé......
Les rats grignotent au grenier où je les ai
installés dans un vieux garde-manger restauré
par mes soins; je les ai mis là parce que les
souris de la grande lingère les ennuyaient.Le
rat et la souris ne font pas bon ménage.
Ghonchon en a jeté une au milieu de la cham
bre, du haut de sa tour, et Lissou, Laurette,
la Mascotte, intrigués par un animal qu’ils
n’avaient jamais aperçu, se sont mis à suivre
202
dans le puits
celle souris gravement, à la flairer sans y
toucher; mais, la nuit, les trois, là-haut, fai
saient un sabbat infernal. Ils .auraient démoli
leur prison plutôt que de n’en pas sortir pour
aller se battre. La souris, c’est l'ennemi héré
ditaire. Au grenier, mes enfants ! Et v-ous
aurez tôt fait de débarrasserle plancher de la
vermine!., il n’y a pas d’autres chats que les
nôtres ici, qui sont, du reste, incapables de
chasser quoi que ce soit. Ah! les chats!...
J’ai brisé une barrière pour un chat et voici
un événement dont tout le pays est à la fois
scandalisé et amusé. Dame ! Les distractions
sont rares, eu dehors des services funèbres :
« Y a ren à dire,déclare le bonhomme vigne
ron, votre dame, elle a cassé la barrière, mais
elle fa payée son prix. » — « C’est du monde
un peu vif, explique de son côté notre hôte
lière, mais c’est du bon monde, le cœur à la
main! » Et la bourse, donc!......
Une nuit, le miaulement d’un petit chat,
sûrement encore plus petit que notre Mas
cotte, me réveille. Rien ne m’agite plus qu’un
cri de bête dans la nuit.C’est meme une manie,
DANS LE PUITS
203
chez moi, d’écouler le silence pour essayer de
deviner s’il n'y a pas une plainte qui s’y
étouffe. J’entends toujours trop. Cette nuit,
c’est d'un toit que me vient la plainte, faible,
continue, lancinante. J’ai beau me répé
ter que la mort est partout, que les cris
d’agonie montent de tous les coins du monde.
Je ne peux pas me rendormir. Allons! Je
dois me rendormir. Je ne suis pas chez moi,ici.
Au matin, Gabrieile et moi, nous allons
voir. En face, il y a une vieille grange aban
donnée, une maison déserte, close, à toit bas
en chapeau paillote ; une barrière cadenas
sée ferme son étroit jardinet. Nous enten
dons toujours la plainte; elle diminue, plus
timide. Nous finissons par entrevoir, près
d’une cheminée, un morceau de charbon, à
côté d’un tuyau où il n’y a pas eu de fumée
depuis dix ans! C’est lui, c’est le petit chat.
Pauvret ! Comment a-t-il pu grimper là ? Il
n’est pas venu de la cheminée, c’est impos
sible. Alors, j’oublie ma situation d’exilée,
situation suspecte par excellence. La maison
est inhabitée, rien à demander à personne :
>04
DANS LE PUITS
c’est tout résolu, je casse la barrière, un coup
de genou, deux torsions et ça s’effondre ; ce
n’était pas solide. Gabrielle saute dans l’en
clos, fait des mains et des pieds, monte sur
le toit. Elle appelle...Le petit chat hésite,com
mence à descendre, mais la rue se remue, on
forme des conciliabules, la laitière et la mar
chande de journaux sont pénétrées d’un saint
effroi à voir courir une Parisienne à talons
hauts sur un toit bas. Le petit chat a peur.11
retourne vers sa cheminée. Le coup du sauve
tage est manqué : « Si papa noùs avait vues !
murmure Gabrielle.Où est-il? » — « Il a loué
une bicyclette pour aller prendre des heures
de train à la gare... sans ça ! »
Les gens nous disent : « La propriétaire est
à l’hospice..., elle est si vieille..., ce n’était
pas pour la voler, cependant...... » Le peuple
murmure. Je n’aime pas à entendre murmurer
le peuple. Je vais chez le charron. On établit
de solides calculs et, à quarante sous le bout
de bois, comme il y a trois barreaux...« G’est
convenu, Madame, demain on s’y mettra, dès
l’aube ' »
205
DANS LE PUITS
La nuit suivante, je ne dors pas. La petite
plainte s’élève, aiguë, désespérée. Non seule
ment il n’est pas mort, encore ne veut-il pas
mourir ! Et voilà qu’à l’heure des crimes, un
autre cri retentit, affreux, celui-là, le hurle
ment de l’oiseau de proie attiré par cette
misère, dont il y a un bon souper à obtenir.
Oh ! il ne se défendra point, le petit nègre, il
n’a ni griffes ni dents pour cette lutte contre
les ailes sombres qui planent au-dessus de ses
lamentations. Ils ne dit plus rien, résigné, fas
ciné. Sale chouette ! Tu n’es bonne qu’à man
ger des souris... Elle semble me répondre
en ricanant : « Je mets de l’ordre, moi, il
n’est pas convenable de laisser pourrir ce
poupon sur une toiture. Ça vous empestera
tous. »
Je saute hors du lit. Mon peignoir, mes
souliers. C’est comme une poigne qui m’en
lève et me jette à la rue. Je n’ai réveillé per
sonne... pas même le chien de la cour. Heu
reusement que la barrière ne sera restaurée
qu’à l’aube. Sinon, j’aurais brisé la neuve...
Il n’y a rien à faire contre la force qui me
i3
2OÔ
DANS LE PUITS
porte. Ni le ridicule, ni le fusil d’un garde
champêtre, ne retarderaient l’eilraction. La
nuit, sur ce sentier-là, je suis aussi à mon
aise que dans un salon durant qu’un poète me
baise la main, la main qui tord les barrières
neuves ou inutiles. Et, allez donc, les poètes,
vous n’ètes pas mes maîtres! J’ai oublié vos
noms et le mien. Laissez-moi tranquille ! Je
suis une grande chatte, une énorme chatte
sauvage qui va chercher son petit. Je n’aurai
même pas besoin de tuer l’oiseau,la chouette,
elle est aussi de ma race, comme l’autre.Nous
nous entendrons entre nous, loin de l’huma
nité, et ce sera beaucoup plus correct que
dans l’humanité.
Je suis, à mon tour, sur le toit, je ne sais
pas de quelle manière, et je m’aplatis; un
goût de mousse écrasée me remplit les nari
nes... Un peu plus haut, cela sent le musc...
et un peu plus haut encore, une odeur de
duvet chaud, le ventre de l’oiseau, qui, pour
ainsi dire, couve ma tête.
Je ne dis rien, rien. Je les sens et ils me
sentent. La chouette plane en spirale avant
D ANS LE PUITS
207
de se poser. Elle ne s’abattra pas. Un petit
diable plus noir que la nuit a jailli d’entre
deux tuiles ; c’est à peine un brin de mousse
qui se détache et,en un bond désespéré, il est
venu se blottir sur ma poitrine !... Il m’at
tendait, lui, il avait tout vu et tout compris.
Seulement, la première fois, c’était deux da
mes, un tas de gens !... Cette nuit, c’est sa
mère qui rampe vers lui, sa mère à la tête
toute blanche, angora, sur un corps noir, d’un
noir de velours...
Au matin, le bon compagnon demande,
avec résignation :
« Est-ce que la Mascotte aurait fait un
petit ? » Ils sont, tous là sur le lit. Le petit de
J/ascafte boit du lait; il boit, il boit en tétant,
car on a dû le donner avant de l’avoir sevré.
« Non ! rassure toi, quand il aura mangé
et dormi, j’irai le rendre à scs parents. »
Je m’informe. L’histoire de la barrière a
fait du bruit. Une bourgeoise est venue dire
à la mère Lépervier : « Ce n’est pas pour le
réclamer, bien sûr, mais tout de même, c’é
tait notre chat..., des fois qu’elle voudrait
2g8
DANS LE PUITS
aussi l’acheter, il n’est pas à vendre!... » Je
cours avec le petit diable bien restauré, encore
endormi. « Voici, madame, nous ne volons
pas les chats. Il faut que je vous explique: à
Paris, laisser se perdre un chat noir porte
malheur. » — « Entrez donc, madame, vous
n’allez pas nous refuser un petit verre de vin
cuit ! » Je fais la connaissance d’une grande
et forte fille qui a son fiancé sur le front,
comme de juste, dirait la petite bonne. Et on
me débite la sotte histoire : « Vous compre
nez ! Il nous griffait, il ne s’habituait pas...
alors, on l’a jeté sur le toit dans un mouve
ment de colère. Il est méchant aussi dans ce
qu’il est, ce petit-là, vous savez. » — « Made
moiselle,aimez-vous votre fiancé?» — « Cette
question? J’ai trempé mon mouchoir quand
il est parti.» — « Si on peut demander ça, dit
la mère, levant les bras au ciel, à une pau
vre gosse pleurant toute la sainte journée ! »
— « Alors, mademoiselle, j’ai fait un rêve,
cette nuit. Un avion boche tournait autour
de lui. Prenez garde que le petit chat ne
puisse être enlevé par une chouette. Les chats
DANS LK
20g
PUITS
noirs portent bonheur... prenez garde ! »
J’ai revu le petit chat. On le soigne.
Je m’en irai volontiers de ce pays.
Il y a un moulin sans eau dans une vallée
proche du village, un moulin mélancolique
et tout ruiné. Un jour, l’eau de son ruisseau
a disparu brusquement. Des naturels m’ont
déclaré n’y avoir rien compris. Peut-être ce
n’est qu’une légende : un industriel captant
une source parce que le possesseur du mou
lin ne voulait pas le vendre. On ne se
rappelle plus bien. L’humanité n’est pas
seulement en guerre avec elle-même, elle se
bat aussi avec la nature.
Il y a, également abandonnée, une cha
pelle où il n’entre jamais personne, désaffec
tée, fermée à clé. Petr la fente de sa. porte
disloquée, j’ai regardé son autel de vieux bois
vermoulu : il ressemblait à un cercueil grand
comme pour plusieurs morts, sans croix, sans
couronne, un cercueil qui aurait, dans l’om
bre de cette voûte humide, fait fermenter une
effroyable résurrection. (Est-ce qu’un jour les
dieux de la terre 11e chasseront pas les saints
i3.
2 10
DANS LE PUITS
par la puissance de leur logique ?) Et on ne
m’a pas dit pourquoi la porte ne s’ouvrait
plus, mais je sais qu’elle est gardée par un
lézard vert, de l’espèce des dragons. Il sort,
de dessous la marche brisée de l’autel,
avec une hostile fierté quand on glisse un
œil. Il m’a fait signe de passer mon chemin
à cause de certaines choses qui ne concer
naient que lui, le petit dragon... et le grand
Pan.
Robert est blessé. Un de ses amis l’écrit à
Gabrielle. Il est blessé légèrement au bras :
« C’est la délivrance, pour lui, pour nous. »
On entoure la jeune femme dont le mari n'est
pas mort ; on la félicite, les veuves pleurent,
car, dans ce village, il existe une veuve par
maison. Mme Lépervier, qui n’a plus au
cune nouvelle, est veuve aussi, sans s’en
douter.
Le père et la fille partent pour Paris.
Moi, je reste ici, avec les animaux, pour ne
pas gêner les voyageurs dans la rapidité de
leur départ. On nous ramènera plus tard, je
l’espère, bientôt. Le temps d’exil est fini,mais
DANS LE PUITS
2I1
je ne retournerai’pas à Paris, j'irai vivre à la
petite villa’du bord de l’eau.
Pauvre Robert '"Pourvu qu’on ne mente
pas, par compassion, en disant : légèrement ?
Tout est si lourd quand la guerre s’en mêle...
IX
... Une lettre anonyme ne devient vrai
ment dangereuse que lorsqu’on l’a brûlée. Le
feu purifie ce qui est matériel : la laideur du
papier, la grossièreté des mots, mais il per
met sa palingénésie, il reconstitue la chose
détruite en son essence même et nous remet
en présence de son danger ou de la vérité qui
peut transpirer sous les perfidies tradition
nelles. J’ai reçu, par métier, beaucoup de let
tres anonymes. Je les ai toujours brûlées
pour me conformer au geste qui distingue le
philosophe des autres gens... de lettres. Je
n’y avais pas grand mérite. Je ne suis pas
curieuse et les intrigues m’ennuient, aussi
bien dans la vie que dans les romans. Cepen
dant j’ai remarqué qu’elles renaissaient fort
bien de leurs cendres et qu’elles projetaient,
DANS LE PUITS
2l3
sur le mur d’en face, les mots essentiels, la
vérité sortant de sa gaîne de mensonges.
Vais-je donc m’hypnotiser sur cette phrase
en domino, jouant à cache-cache derrière un
loup de papier noir: « Vous ne vous doutez
pas qu’on fait l’ange avec votre argent ? » O
braves anonymes, rien ne m’étonne plus. Je
sais que lorsqu’on s’efforce de leur faire dii
bien, ils font,de leur côté, de très mauvaises
actions en affectant des airs candides ou un
mutisme de martyre. Je ne veux pas tourner
dans ce nouveau cercle vicieux. Domestiques
renvoyés, gardiens évincés, ivrognes ayant
mal aux cheveux et s’étudiant à polir une
missive dans le style de feuilleton lu la veille,
laissons ces amis inconnus à leur obscuritéCette phrase ne signifie rien. En voilà déci
dément assez. Pensons à autre chose et con
fions-nous à l’étoile du fatalisme pour percer
cette ombre mystérieuse. Si c’est la femme
fantôme qu’ils appellent « un ange »,ils abu
sent de la précaution oratoire. Merci de l’a
vertissement en ces termes flatteurs et espé
rons que cet ange s’envolera le plus tôt pos
21^
OANS LE PUITS
sible, de son plein gré,car, moi, je ne dois pas
la mettre à la porte. Examinons son cas.'Tâ
chons de nous y retrouver par la seule déduc
tion logique...
... Mais pourquoi diable ça peut-il embêter
les voisins qu’elle fasse fange, la sainte-n’ytouche ?
Un jour, il y a de cela plus d’un an, nous
étions assises, ma réfugiée belge et moi, sur
la berge du fleuve. Il faisait beau, il faisait
doux, les enfants dormaient, les chèvres brou
taient, nous venions de ramasser de l’herbe
pour nos lapins, un grand tas d’herbes odo
rantes dans lequel expiraient les petites fleurs
sauvages exhalant leurs derniers parfums,
les reproches un peu amers de les avoir sacri
fiées. Etendue sur le dos, je regardais courir
un nuage qui semblait pressé d’aller porter
une bonne nouvelle. Les beaux jours nous
étaient comptés parcimonieusement et nous les
regardions comme des récompenses. Songez
donc ! On marchait à pieds secs, on avait
chaud, les corvées rurales semblaient des
parties de plaisir et on se sentait l’âme plus
DANS LE PUUS
Al5
libre. Nous étions seules... tous les gardiens
partis, moi, n’ayant pas eu la patience de
supporter qu’on me vienne dire, sous le nez ;
« Choisissez, madame! moi ou les Belges ! »
Jamais nous n’avions si largement respiré.
Elle disait des choses paisibles, ma réfu
giée, cette douce victime de la guerre, et elle
ne se plaignait pas, ayant tout perdu : sa
maison qu’on devinait jolie, bien tenue, ses
vieux parents, doux et tendrement comme il
faut, jusqu’à l’aisance de sa vie de jeune ma
riée, puisque le mari était obligé de chercher
une situation en France, pays compliqué de
jalouses incursions dans le domaine des pape
rasses. Non, elle ne se plaignait pas. Je n’ai
jamais connu de femme plus intelligente et
plus simplement résignée, parce que, juste
ment, les agitations sont vaines autour du
devoir qu’on a besoin de remplir sans phra
ses. Son devoir rempli, elle ne cherchait, en
effet, d’autre récompense qu’en la permission
de contempler le jour, exactement du même
bleu que ses yeux. « Voyez-vous, tout cela
s’arrangera ! Quand on songe au courage de
DANS LE PUITS
notre roi qui vil aussi dans une petite maison
isolée... Les méchants sont tellement plus
malheureux que les bons dans le même mal
heur ! » C’était bien ce qui me tourmentait,
car, moi, je suis une méchante-née, la violence
et la discussion nie sont naturelles et je n’ai
pas la possibilité du repos d’esprit quand je
trouve que ça ne va pas. N’avait-elle pas eu
cette admirable réplique à une indiscrétion
de l’amie inconnue qui devait, sans doute, m’é
crire plus tard la fameuse lettre anonyme:
« Si Dieu venait me dire cela lui-même, je
lui répondrais : ce n’est pas vrai car vous ne
pouvez pas l’avoir permis ! » Ses enfants, son
mari, elle emportait tout avec elle, aucune
fortune ne pouvant remplacer ceux qu’elle
aimait.
Je crois sincèrement qu’il y a des femmes
honnêtes,mais jusqu’à la rencontre de celle-ci
j’avais toujours constaté que l’honnêteté fon
cière nuit à l’intelligence, parce que l’intelli
gence est de la malice épurée. Le peuple dit
d’un enfant très intelligent : qu’il a du vice!
Or, ma réfugiée était une preuve du contraire;
2I7
DANS LE PUITS
elle savait conserver son intelligence à l’abri
de la tentation malicieuse. Combien de fois
j’ai eu recours à son jugement pour connaî
tre une page littéraire à sa juste valeur! Elle
tombait sur le défaut, le vice de l’argument
et mettait sûrement l’index de sa critique à
l’endroit sensible et ne critiquait pas!...
Elle dit, ce jour-là : « Il nous arrivera quelchose de bon. Il est impossible qu’il n’arrive
pas du bien après tant de mal. »
« Ce serait logique,mais, pensais-je, il n’y a
que les choses logiques, hélas, qui n’arrivent
pas dans la vie de la guerre. Quand nous
faisons un pont de bateaux, la rivière déborde
et emporte le pont. Or, les rivières n’ont pas
le droit de déborder en été. »
Et du temps coula sur nos fronts comme
une eau tiède...
Un homme passa, un soldat, à bicyclette,
ra pidement, revint sur ses pieds, conduisant
sa machine d’un air de quelqu’un qui cherche
un renseignement, puis s’adressant à ma ré
fugiée, la mieux mise de nous deux parce
qu’elle avait le plus grand ordre dansses vête-
i4
2l8
DANS LE PUITS
ments et se coiffait toujours bien : « N’auriezvous pas ici, Madame, une chambre ou un
coin de grange à louer ?» — « Je crois, lui
répondit-elle, comme si elle attendait cet
homme, qu’il y a ici des choses pour vous,
mais je ne suis pas la maîtresse de la mai
son ! » Je lui fis signe de le retenir sans me
déranger. L’homme parlait d’une voix basse
et précipitée : « C’est que... voilà, je suis un
réformé temporaire. J’ai une femme et trois
enfants. Personne ne veut me recevoir dans
ce pays où je ne suis pas connu. J’ai un peu
d’argent. Il me faudrait si peu de place... je
voudrais surtout de la terre à gratter, je suis
cultivateur. » Et ma réfugiée me regardait
en souriant, trouvant cela très naturel parce
qu’elle venait de le prédire.
D’un bond je fus debout et décidée : « J’ai,
en effet, quelque chose pour vous, dis-je au
bonhomme,seulement,ce sera peut-être cher. »
On lui montra le joli pavillon clos, ses étables,
ses poulaillers et toute la terre à gratter, au
tour. Il hochait la tête, les yeux brillants de
convoitise. A ce moment, je remarquai que
DANS LE PUITS
21 9
cesyeux-là étaient relevés etbridésdu coin.Ils
étaient presque divergeants. On l’amena dans
la salle à manger de ma réfugiée pour débattre
la grave question du prix devant une bouteille
de bière fraîche. Je sentais que sa salive se
faisait rare. Il parlait, parlait, pour nous
étourdir ou s’étourdir, d’une mitrailleuse,
la sienne, ayant arrêté un régiment, de sa
blessure, en se trompant de jambes et de
beaucoup d’autres histoires débordant sur la
question principale comme un liquide bouil
lonne en débordant d’une chaudière et il avait
certainement peur de se brûler luiunème à
son propre discours : « Enfin, voilà, finit-il
par déclarer,je ne peux donner que huit francs
par mois, mais j’ai des meubles et c’est une
caution, des meubles. Ah ! pour nous, c’est le
rêve, ce petit pavillon... et la terre...» —« La
terre n’est pas bonne, interrompis-je, froide
ment, jamais on ne l’a voulu travailler sérieu
sement, et nous avons toujours cru qu’elle ne
valait rien. J’adore les orties et les ronces.
Mais plus haut il y a un champ où tout peut
venir à souhait moyennant le fumier des éta-
220
DANS LK PUITS
blés. »— « Un champ... Un grand champ? »
fit-il, en extase. — « Vous avez des enfants...
sages? »—« Oh! j’aime autant vous dire qu’ils
sont jeunes; personne ici n’en veut rapport à
ça. Si c’était à refaire... bien sûr... mais ils
sont là, faut bien que je les garde... Un
champ ? et vous me le loueriez à part ? » Ma
réfugiée me regardait avec une sorte de com
passion, ne doutant pas une minute de ce qui
allait venir... Alors parce qu’elle me regardait,
justement, et qu’au fond cela ne regardait
qu’elle, je finis par dire à l’homme, pour ne
pas faire durer cette bonne plaisanterie :
« Puisque cela semble vous convenir, vous
entrerez donc chez moi avec la femme et les
trois enfants, vous gratterez la terre, vous
vous servirez des animaux, pourvu que vous
ne les maltraitiez pas, et vous agirez au mieux
de vos intérêts. Je n’y mets qu’une condition,
c’est que vous ne paierez pas. Vous avez fait
un rêve en sortant de l’ambulance : qu’il se
se réalise entièrement. Je ne vous demande
qu’une chose : tâchez d’être bon... Nous devons
vivre tous en bonne amitié et il faut surtout
DANS LB PUITS
221
que les enfants, nos petits Belges, nos petits
Français ne se disputent pas. » II y eut un
silence ému... absolument comme dans les
histoires de la bibliothèque rose, et l’homme
se moucha.
Il remonta sur sa bicyclette, s’envola litté
ralement. « Nous ne le reverrons sans doute
jamais ! » dis je ironiquement à ma réfugiée
dont les yeux bleus resplendissaient : « Il
faut croire ! il faut croire ! Oh ! comme dans
mon pays on aurait aimé ça! Vous n’êtes pas
raisonnable... vous allez trop vite... enfin, il
faut croire. Tout le monde n’est pas méchant.
Ce sera une joie pour les enfants qui vont
jouer avec des enfants et vous crieront terri
blement dans les oreilles... »
Ces gens s’installèrent dès le lendemain
soir. La femme souriait sans parler, les enfants
paraissaient muets aussi. Une petite avait l’air
d’une frêle sainte du moyen-âge, maigre,
effilée, avec des yeux bridés du coin. Celle-là
était même trop sage,car elle en faisait peur.
Ces gens paraissaient des égarés. Ils allaient
de fondrière en fondrière, arrachés à leur
222
DANS LE PUITS
pays par l’invasion, se cramponnant aux
voitures d’ambulances, tombant, se rele
vant, exaspérant les parents lointains quand
ils tombaient chez eux, bien vite repoussés
par le propriétaire quand ils essayaient de
se relever en payant une unique chambre
sale le prix d’un appartement meublé. Et le
cauchemar devenait le conte de fées... Durant
six mois il n’y eut pas un nuage, malgré la
pluie d’automne. On grattait la terre, on se
mait et on labourait. Je soldais toutes les
notes, parce que je ne voulais pas qu’on pût
me dire ce que m’avait dit un honorable
magistrat de la contrée : « Nous ne pouvons
pas lui donner de certificat, parce qu’il n’est
pas d’ici. » Il serait d’ici, bon gré mal gré.
Puis il fut menacé, de nouveau, par les ten
tacules de la pieuvre. Puisqu’il était guéri, il
devait reservir. Guéri ? On ne guérit pas de
la guerre quand on l’a faite. Si le physique y
échappe, nul moral ne peut s’en retirer intact.
A partir du moment où il sut que cela recom
mençait, l’homme se détraqua, telle une mé
canique dont la force de propulsion demeure
DANS LE PUITS
223
sans règlement. Sachant un peu tout faire,
il quittait un travail pour un autre et sautait
brusquement d’une entreprise possible à
une idée peu réalisable. II fit un pressoir à
cidre qui perdit la moitié de sa récolte, au
lieu de l’aller porter à presser chez le voisin,
et on but, en une semaine,,cinquante litres de
pur jus gâté, pas nous, lui, car nous, nous
ne buvions que de l’eau. A tout instant il mon
tait chez moi me demander une petite somme
que je ne lui refusais certes pas, mais il me
mit à sec et m’obligea, parce que je ne voulais
pas que l’on sut, à me défaire de deux jeunes
Chonchons. Après avoir montré des rats,
j’en vendis. (En temps de paix, la race cu
rieuse que j’avais créée sans le vouloir valait
son poids de curiosité, en or.) Oui, j’ai vendu
deux rats, petit couple drôlet, parce que je
n’aurais jamais pu dire comment disparais
sait mon budget. J’avais fait venir le fond
de mes coffres ; les flanelles blanches, les
lainages de couleur pour les enfants. Je m’a
perçus, que, de son côté, la femme vendait
ces étoffes, précieuses en temps de guerre,
224
DANS LE PUITS
aux marchands de chiffons, au lieu de s’en
servir. De son côté, ma réfugiée remarquait
aussi des actes bizarres; mais d’un commun
accord nous ne nous en parlions pas : nous
désirions que ce fût bien le rêve, au moins
pour nous. J’avais dis : « Il faut que l’on
s’aime ici. C’est tout ce que je vous demande. »
Et l’inimitié vint un jour pour les enfants. Le
Vêtit Paul nous arriva le nez griffé. Germaine
eut sa robe salie, déchirée. La maman aux
yeux bleus finit par leur défendre d’aller jouer.
Scènes et disputes. L’homme, naturellement,
se plaignit, se sentant dans son tort : « Après
tout... les Belges... ils ne sont pas plus que
moi ici !» — « Pas plus que vous ! Mais, criai-j e
involontairement, sans eux, ni vous ni moi,
nous n’existerions. » Je risquai une allusion
à ces disputes enfantines : « Il ne faut pas
vous tourmenter, disait la maman aux yeux
bleus... parce que... si je n’étais pas ici, eh
bien cela, n’arriverait pas. » Est-ce qu’elle
allait prendre ma manie de voir les choses en
noir ?
Et le bon compagnon gardait également
—---------
DANS LE PUITS
----------- ——---- ——
225
pour lui les détails qui lui déplaisaient. C’était
le système des concessions mentales. Chacun
dissimulait en songeant que l’autre n’y voyait
goutte.
L’humanité n’est jamais foncièrement
bonne. La plus dangereuse manière de la rendre
exécrable, c’est, je crois, de chercher à s’illu
sionner sur elle. Il y a des chevaux auxquels
il ne faut jamais rendre la main quand ils
s’emballent... Les artistes et les gens enthou
siastes n’entendent d’ailleurs rien à l’huma
nité, parce qu’ils l’inventent au fur et à mesure
de leurs besoins de croire en elle...
A la Noël, je faillis faire un esclandre. Je
ne pouvais plus réunir les enfants, comme je
l’avait désiré, autour d’une humble branche
de sapin enguirlandée, parce que les enfants
ne devaient plus jouer ensemble; je devais
mécontenter de distribuer des joujoux aussi
pareils que possible, afin d’éviter les convoi
tises; mais le héros installa un arbre mysté
rieux, tous ses volets clos, chez lui. Il y eut
donc une fête de famille pour les enfants fran
çais et il n’y en eut pas pour les enfants
---
Ml»
22Ô
DANS LE PLITS
belges. Au premier janvier, ce fut encore
mieux : le bonhomme et la bonne femme ne
leur souhaitèrent pas la bonneannée en passant
pour aller au pain... Ce vœu puéril, qui est
l’aumône de tous à tous en temps de misère
générale, ne fut même pas offert. Au fond,
avais-je le droit d’exiger une manifestation
de simple politesse ? Mais quel crève-cœur de
constater que mon peuple était absolument
inférieur au peuple belge sous le rapport du
cœur...
Je sais tout ce qu’on m’objectera, tout ce
que j’ai déjà entendu insinuer sur nos réfu
giés par les Français, très malins. Or, je con
nais depuis longtemps des Belges. Il y a là
haut, très au-dessus de ma petite villa, une
propriété vaste et jolie comme le palais
des mille et une nuits rurales, habitée par
des amies à moi que j’appelle mes sœurs,
qui en descendent souvent les mains pleines
de fleurs et de fruits, Flore et Pomone aux
gestes de grâce, à la beauté sculpturale, amies
absentes pour le moment, dont le réconfort
a ffeclueux me manque, et ces amies françaises,
DANS LE PUITS
2’27
de la plus fine espèce, entourent de leur
amour et de leurs soins une des gloires de la
Jeune Belgique,l’auteur de La Route cTéme
raude. Chez elles, depuis plus de trente ans,
un couple belge, sorti du peuple, les garde.
Je l’ai vu à l’œuvre, ce couple : il est logique
ment humain, en ce sens qu’il rend le bien pour
le bien, sans écouter les mauvais propos du
pays. Fidèle, sensible, on ne fait jamais appel
à son cœur sans le sentir battre à la hauteur
du vôtre. Elise est la ménagère par excellence.
Nestor est le jardinier expert qui fabrique des
roses naturelles. La femme,c’est le visage blond
et pâle un peu effacé d’où ne rayonne plus
que le sourire, d’après pluie, de la résigna
tion. L’homme, c’est le grand gars solide et
bien planté qui nous déclarait : « Ils n’entreront
pas ici... non ! Ils n’entreront pas ! » J’entends
encore Elise qui murmure : « Allons ! Allons I
Ne vous faites pas de mauvais sang. Voici des
poires que je vous apporte... c’est le baiser
du jardin, la bonne poire, vous savez! »
Trente ans, ils ont vécu là-haut, et c’est
pour cela que mes sœurs du palais enchanté
228
DANS LE PUITS
ne se sont pas trop réveillées de leur enchan
tement : elles peuvent croire à la tendresse
domestique. O sage Nestor expert en l’art
de doubler les volants de la jupe des roses!
O sage Elise qui connaissez la recette des gelées
à la royale, n’êtes-vous pas la preuve même
de la fidélité, de la loyauté, de la simplicité
d’un peuple?
La Belgique est vibrante, querelleuse, et
justement possède toutes les qualités de ses
défauts.(Cela vautpeut-êtremieux que d’avoir
les défauts de ses qualités!) Elle est une
bonne vivante, un peu trop vivante même,
c’est pour cela qu’elle a voulu résister jus
qu’à la mort. Je ne crois guère aux résis
tances forcenées de ceux qui calculent, qui
laissent entre eux et l’ennemi une neutralité
stratégique. Malheur à celui dont la stratégie
n’est pas l’immédiat bond à la gorge et qui
n’a pas pour lui la défense irréfléchie de son
instinct !...
Notre poilu est sûrement un commotionné.
Je lui dis : « Il y a un chien de chasse qui est
entré dans notre bois. Le chasseur le siffle et
DANS LE PUITS
229
l’animal ne peut pas ressortir, parce qu’il ne
trouve plus le trou du grillage. » — « G’est bien,
j’y vais, le temps de prendre mon fusil ! » Et
il tuerait le chien égaré le plus naturellement
du monde. Je lui parle d’économie, de réseT ■
ve et il me répond : « Moi, je peux sans me
déranger me faire des journées de quarante
francs en vendant des bagues de crin cent
sous pièce. » Sa vie d’ambulance lui a telle
ment perverti l’entendement qu’il nesait plus
distinguer le réel du factice. Et il faut l’en
tendre raconter les histoires sur les dames de
la GroixRouge ! Gela se tassera peut-être. Tout
s’arrange... oui... mais cela dépend de l’épo
que où l’on vit. En guerre, on n’arrange que
par le coup de force. Je me faisais une joie
de revenir enfin à Paris après le départ de nos
réfugiés belges et je devine que le départ du
poilu pour une nouvelle période militaire est
une impossibilité à mon retour. Si je n’ai plus
de gardien, c’est moi qui dois garder la femme
fantôme, l’inquiétante muette.
Maintenant qu’elle est dans cet état, décla
ré intéressant, je ne peux pas me soustraire
a3o
DANS LE PUITS
à l'obligation de suivre, sinon les transfor
mation de sa taille, au moins celles de son
esprit. Est-ce qu’elle est aussi commotionnée^
Je réfléchis, devant ces journaux traînant
sur ma table. Le vent souffle et ma lampe
éclaire mal, parce quelle reçoit, de la portefenêtre du balcon, un perfide courant d’air.
J’entends le bruit des vagues comme si j’ha
bitais au bord de la mer. 11 pleut, il fait froid,
de nouveau, c’est l’automne et l’hiver cogne
à la vitre... Retourner à Paris... revoir des
figures de gens de lettres, échanger des idées...
oui... c’est un piège que me tend ma lassitude.
Il fait chaud, là-bas, et les meubles de style
attendent les exercices de style, une existence
domestique un peu mieux stylée.-.-Mes bibelots,
mes meubles! Je me souviens de l’antiquaire
jovial qui en fit une estimation pour une assu
rance.® Madame, dit-il avec un drôle de rictus,
pour posséder un mobilier comme celui-là, il
faut être princesse... ou juive! » — «Je ne suis
pas juive!» lui répondis-je modestement. Ici,
non, vraiment, je ne suis plus rien...
Les heures sont lentes, n’amènent aucune
DANS LE PUITS
23i
solution et la solitude insiste désagréablement
sur les petits incidents. Ma réfugiée est partie
à temps pour éviter des drames que je soup
çonne encore plus sombres que la mort de ma
pauvre chèvre... Elle est partie pour la Pro
vence où son mari a découvert une situa
tion convenable. Elle aura chaud, elleaussi...
Ils sont heureux ceux qui peuvent se chauffer.
Est-ce qu’à Paris je ne verrais pas toutes
ces histoires-là sous l’angle comique ! Des
drames ? Je suis prisonnière de ma volonté,
c’est ça le drame!
Je reçois ici trois journaux : Z’Œuvre, l’Ac
tion française et j’ai abonné nos gardiens au
Petit Parisien, parce que le Petit Parisien ne
bourre le crâne à personne; mais ce que je
lis ne me distrait pas. J’aime la franchise
élégante de Gustave Téry, ces accès de scep
ticisme toujours mesuré par son bon sens,
et la folie furieuse de Léon Daudet flatte ma
manie d’accuser le gouvernement de faire
tomberla pluie sur mes projets de promenade;
pourtant je comprends moins parce que les
blancs augmentent, les endroits où l’on
23a
DANS LE PUITS
sent que les armes denotre panoplie nationale
ont été décrochées pour servir à on ne sait quel
ténébreux complot contre la sûreté... de nos
cerveaux. Le lecteur est un peu commotionné
quand il a passé par cette ambulance spiri
tuelle où l’on panse des maux avec des mots.
Il faut se décider, Revenir c’est encore
déserter. C’est mettre dehors cettte femme, et
n’importe quelle somme d'argent sera mes
quine en face de la situation intéressante...
ou intéressée. Que faire?...
Ma lampe s’éteignit ce soir-là ; j’aurais pu
aller me coucher sans la rallumer! Je me
souviens, d’une façon précise, de tous mes
menus gestes qui me conduisirent doucement
à une étonnante découverte... Je l’ai rallu
mée. Sa lueur se projette discrètement sur
les papiers comme celle d’une lanterne sourde,
car ma lampe a besoin d’être garnie; elle ago
nise. A cette heure de la nuit, mes yeux fati
gués n’assemblent plus les paragraphes, ils
surprennent, de ci, de là, des titres, des noms,
une phrase. Ce sont des jalons sur une route
où j’erre en tâtonnant depuis un mois. La
DANS LK PL'ITS
233
lettre anonyme est toujours là, en spectre sur
le mur, projetant, de son côté, le côté noir
de la lanterne sourde, sa ligne squelette, cette
idiotie qui m’a donné tant de fil à tordre :
« Vous ne vous doutez pas qu’on fait l’ange
avec votre argent. »
La femme fantôme est une mystérieuse per
sonne, neurasthénique à cause de son état,
mais pourquoi ne veut-elle pas avouer? Elle
n’espère pas le cacher éternellement, son
gosse. Il pousse et poussera très en avant.
Son mari lui aurait-il ordonné de me le dis
simuler, parce qu’il a peur de... sa proprié
taire? « Moi, s’il fallait mettre au monde ma
douzaine, je le ferais joyeusement », lui dé
clarait ma réfugiée, espérant une confidence.
Je prends la lampe. Elle cligne, tel un gros
œil de mauvaise humeur, un œil fatigué de
voir ce qui n’arrive pas à m’aveugler, une
énorme vérité qui étoile la muraille avec la
configuration répugnante d’une grosse arai
gnée noire...
... Et je l’écris avec la stupeur que je res
sentis brusquement d’être, en effet, aveuglée
23^
DANS LE PUITS
par un titre de fait divers du journal le plus
proche de moi : « Encore une faiseuse d’an
ge ». « Vous ne vous doutez pas qu’on fait
l’ange chez vous! »
Ah ! stupide littérateur qui songeait à la
métaphore au lieu d’appliquer la lettre, sans
l’esprit... J’ai compris. Pourvu que je n’aie
pas compris trop tard......
Pas à pas, marche à marche, je la suis, en
lui dissimulant le motif de mon intervention
pour qu’elle ne puisse pas m’accuser d’une
surveillance intempestive.
C’est elle, la coupable, certainement, mais
c’est bien moi qui semble tourmentée d’un
remords. Non, elle ne m’échappera plus et ce
que j’ai crié, un matin, à la mort de ma
chèvre, se réalisera : Je lui arracherai la
peau du ventre ! Je l’aurai vivant, ce petit
dont elle ne veut pas. 11 faut qu’il naisse et
c’est à moi de le porter dans mon cerveau. On
fait ce qu’on peut. Ce n’est pas un guerrier
de plus que j’offrirai à mon pays, mais un
futur travailleur de sa terre, un bêcheur, un
piocheur,un être qui fera repousser des fleurs
et du blé, des cheveux, une mèche de la
236
DANS LE PUITS
luxuriante chevelure du renouveau, sur une
des places blanches de la calvitie de la pau
vre tête du globe. S’il n’est pas trop tard?...
Gomme la passion intérieure aiguise tou
jours le tranchant de mes propos, je ne
lui parle pas,j’aurais trop peur de lui tenir des
discours inutiles. Cette ignorante a imité les
savants : elle a essayé des poisons sur des
animaux... Est-elle, du reste, vraiment cou
pable ?
O vous,les grands humanitaires qui deman
dez des enfants aux femmes alors que leurs
maris, absents,sur le front, elles sont exposées
dans leur isolement à toutes les tentations,
vous feriez mieux de mettre une sourdine
à vos discours : la parole n’a été donnée aux
conférenciers que pour envenimer les plaies.
L’homme, cet animal inconscient de son état
d’animal et par conséquent désorganisé sous
le rapport de la grâce d'état,n’a plus la possi
bilité des puretés d’intention,ni de l’ingénuité
du sacrifice charnel. Il a des calculs d’intérêt
qui, justement,ne sont plus l’état intéressant,
l’état de grâce, et sa compagne se révolte,
DANS LE PUITS
237
cherche à se dérober à l'impôt, à la contrainte
par corps. Cette créature bornée fut, comme
ma chèvre, obligée à la parturition forcée,
puisque le quatrième enfant libérait l’homme
de la corvée de tuerie et par sa naissance le
sauvait de la mort. Il faut cependant que
Messieurs les illustres 'réparateurs de l’ordre
social sachent bien, ou veuillent se souvenir,
qu’il n’y a pas d’ordre social sans l’appât d’un
bénéfice quelconque. Seule, la nature, dans
son apparent désordre, a le génie nécessaire
pour tirer un profit des catastrophes qu’elle
vous impose ou des cataclysme dont elle con
naît le mobile secret. L’homme a la vue courte
et la vie encore plus courte. Il ne confère
qu’avec lui-même et ses projets sont toujours
mesquins.
Trois enfants ! « Ah ! si c’était à refaire ! »
Ces trois-là, derrière les jupes de la mère,
désormais seule pour les élever, pèsent déjà
terriblement lourd. Qui donc a offert à la
femme du peuple un catéchisme de la mater
nité, alors qu’on lui a retiré l’autre catéchisme
qui lui mettait des œillères ? C’est très beau
a38
DANS LE PUITS
d’enlever les oeillères aux bêtes de somme.
Encore faudrait-il leur apprendre à se diriger
plus librement et vers quel but. Les droits ne
vont jamais sans devoir et on a appris à la
femme surtout les droits de l’homme ! Faire
des enfants est moins nécessaire quesavoir les
élever. Oui montrera à la mère la meilleure
manière de nourrir, de dresser et de mener
normalement à la saine existence du citoyen
ces petits animaux anormaux qui ne savent
plus ce qu’ils ont à faire pour éviter tous les
dangers qu’ils courent. Les enfants de mes
rats ne jouent pas avec les allumettes et ne
mangent que ce que leur mère leur donne.
Si je leur offrais la meilleure chose du monde,
ils refuseraient, en tournant leurs yeux en
perle sur les deux perles des yeux de la mère,
car ils ne reconnaissent pas mes lois,les lois
de la fantaisie, avant celles de la bête qui les
a mis bas.
Le principe de l’élevage populaire est de
gagner le plus d’argent possible pour avoir à
économiser le moins possible, permettre le
gaspillage alors qu’il faudrait peut-être, dans
DANS LE PUITS
23g
le temps où nous vivons, empêcher les incons
cients de gâcher. Ges trois-là n’aiment réelle
ment ni les œufs, ni le lait; ils ont l’appétit
de la charcuterie, de l’abominable charcuterie
qu’on fabrique en banlieue parisienne, subs
tance à la fois fade et faisandée, sans goût
défini, parce que saturée d’aseptisants desti
nés à la rendre avalable, sinon digestive, et ils
préfèrent, au fruit naturel, tous les produits
de l’épicerie grossière déclarée fine, les cho
colats, les nougats, les bonbons acidulés, qui
n’ont d’anglais que les angles, toutes sortes
de mixtures amères à force d’être frelatées
par on ne sait quel chimiste ennemi de l’en
fance. S’ils mangent une pomme, elle est non
pas verte, mais encore en bouton, et s’ils dési
rent frénétiquement une tartine, c’est avec un
peu de moutarde sous le beurre. (D’où, sans
doute, le nom de moutard 1) Et il n’est pas
besoin d’ajouter qu’ils boivent du vin pur,
aromatisé de bois de Gampêche, dans le fond
du verre de papa ou de maman, quelquefois
même une goutte de sirop se composant d’un
sucre fondu dans de l’eau de vie. « Ils ont le
240
DANS LE PUITS
diable au corps! » En effet, il serait très dif
ficile d’y avoir un ange à ces conditions-là, car
les anges savent, j’imagine, que le feu de
l’enfer fut le premier bol de punch infligé à
ceux qui méconnurent les lois de l’alimenta
tion divine : manger peu en chantant des
cantiques.
Un quatrième enfant!... Aura-t-on du pain,
du vin, de la moutarde aussi, dans sept
mois ?
Je n’excuse pas, je constate,dans mon petit
coin de globe désertique, qu’à côté des droits
de l’homme il y a les caprices de la femme et
que souvent ces caprices ont une parenté na
turelle avec les phénomènes de la terre, notre
première mère, une qui protège les oiseaux
et les serpents avec une égale sollicitude. Les
volcans n’ont pas toujours envoyé des barri
ques de Lachryma Christi au lieu de scories
sur les coteaux ensoleillés. Or,certaines zones
effroyablement empestées de soufre ont pour
tant fourni, plus tard, les nectars les plus
réputés pour la qualité de leur bouquet, la
douceur veloutée de leur saveur. A cultiver
^4l
DANS LE PUITS
d’une façon patiente et habile les caprices
féminins, on aurait peut-être pu leur faire
donner du miel à la place de leur troublante
absinthe ? Enfin il est trop tard pour leur
parler de Dieu et il n’est pas encore temps de
leur montrer la vérité éparse dans la nature,
dans laquelle nature il faut apprendre à savoir
lire. Peut-on faire comprendre aux femmes
éclairées que l’amour est un moyen et non pas
une fin?
Paresseuse née, celle-ci invente,cependant,
les pires travaux d’Hercule pour y gagner
l’occasion, le tour de reins nécessaire à sa...
disgrâce d’état. Elle a compté sans moi. Je
suis toujours là pour lui éviter ou lui inter
dire un travail pénible. Elle ne se baisserait
pas pour soulever un des châssis du jardin
où poussent, à en casser les vitres, des plan
tes qui cherchent l’air du printemps fondant
la neige et le verglas, mais elle s’attelle à
des charges de fumier qui feraient reculer un
cheval. Ce qui l’intéresse, c’est de se donner
un effort.
Et ce n’est pas pour me complaire, puis-
i5
242
DANS LE PUITS
que je ne lui demande rien, ni un service, ni
une aide où la fatigue ne serait pas propor
tionnée à son état. Elle est tellement ombra
geuse que je ne sais plus comment m’y pren
dre pour que la rupture ne vienne pas d’elle.
Il est clair que je ne la retiendrai pas de
force... et alors elle ira où l’entraîne sa mor
bide passion. Elle est acharnée à la destruc
tion sournoise, comme la guerre s’acharne à la
destruction publique. On n’épargne pas plus
l’humanité venue que celle à venir. C’est l’épi
démie gagnant toutes les classes, militaires ou
non. Les gynécologues ont étudié, depuis
longtemps, toutes les formes des obsessions
physiques et mentales qui assaillent la femme
à ce moment de l’obscurité de sa création.
Elle riest pas responsable !
Peut-être fut-ce un tort de l’oser déclarer.
Un être n’est pas fou parce qu’il est malade.
Il y a des femmes enceintes qui ne déroberont
jamais une pièce de dentelles dans un grand
magasin, si leur instinct ne les porte pas, dès
leur naissance, à voler. Certaines ont le besoin
de faire souffrir comme on aurait du goût
DANS LE PUITS
•243
pour l’odeur delà tubéreuse et j’ai connu une
belle dame, des plus respectables, qui ne
pouvait pas voir, étant grosse, un animal à
sa portée sans essayer de le piquer. Elle finit
par tuer son mari à coups d’épingles,morale
ment parlant, bien entendu. En ce moment
douloureux de l’histoire du mondeentier,des
influences mauvaises courent les rues et les
champs, elles passent les haleines empestées
qu’exhalent les lointains charniers desbatail
les et elles empoisonnent aussi bien les cons
ciences que les airs. Il faut tolérer,pardonner.
Seulement, si ça dure, je crains beaucoup de
m’empoisonner moi-même. Je tourne dans un
cercle vicieux dont je ne sors plus et qui ne
s’élargira... qu’avec la ceinture delà femme
en question.
Aime-t-elle son mari? Est-ce que les fem
mes enceintes aiment leurs maris et, au sens
ingénu du mot,pardonnent-elles à leur bour
reau ?...
... J’ai failli tuer quelqu’un cette nuit. Je
suis très contente de moi, car je n’ai pas tiré
le coup de revolver que je devais tirer.
244
DANS LE PUITS
Ça va compliquer un peu les choses, parce
que j’ai propablement épargné le malfaiteur
qu’il aurait fallu abattre pour posséder la clé
du mystère. Ici, deux femmes seules, dans ce
désert, sont à la merci du premier bandit
venu et, en temps de paix, j’ai déjà dû me
défendre contre le cambrioleur un peu trop
assuré de tousles droits de l’homme,au moins
quant à la propriété, qui est le vol, comme
chacun sait. Chose curieuse, c’est en temps de
guerre que je répugne à me servird’une arme
à feu !
II était une heure du matin et il y avait du
brouillard.Je me suislevée,entendant gronder
les chiens, de leur particulier ton sourd qui
m’indique le danger tout proche. J’ai ouvert
très doucement mes volets pour consulter
Mina et Rip. Ils étaient tous les deux plantés
devant leur porte, la tête basse, flairant le
dessous, en grognant avec de brefs petits
abois rauques, et nous nous interrogions de
temps en temps du regard. Leursyeux deve
naient presque rouges dans l’ombre et le
murmure du fleuve, coulant si près,avaitl’air
245
DANS LE PUITS
d’enfler au fond de leur gorge. « Quoi donc? »
Mina perçut la question tout de suite, malgré
mon ton confidentiel.parce qu’elle est laplus
craintive, et elle fit un tour sur elle-même,
pendant que Ripp se contentait de remuer la
queue en signe d’assentiment : « Alors ? il y
a quelque chose? »— « Non... quelqu’un ! » fit
Mina essayant de soulever la barrière de sa
robuste patte.
Je sais qu’ils ne cherchent jamais à sortir de
leur cour sans permission. « Attendez, j’y
vais. » Mon idée était que la bonne femme
était en train de s’évader du pavillon pour
quelques courses nocturnes qu’elle ne pouvait
pas remettre. Il fallait savoir.
Je ne pris pas les précautions de lapremière
alerte et,tout en glissant mon revolver derrière
mon dos, je résolus de sortir pour me rendre
compte de l’événement. Dehors, on verrait
s’il s’agissait d’un caprice de femme ou d’une
intrusion d’homme.
Ce que je connais de plus désagréable, c’est
d’ouvrir des portes en ayant soin de ne pas
les faire grincer. Il y a là une mise en scène
i5.
246
DANS LE PUITS
dramatique extrêmement énervante, mysté
rieuse, et cela double la crainte que l’on peut
éprouver pour ce qu’il y a derrière. Derrière
la dernière porte il y avait du brouillard,des
arbres point encore très en feuilles qui me
tendaient leurs bras noirs pour m’empêcher
d’entrer dans leur ombre, et puis rien de bien
distinct. Les chiens, ne me voyant plus, don
naient de la voix férocement. Je m’approchai
du mur en terrasse qui flanque la maison du
côté de la colline comme un rempart de tran
chée. Cachée là, je pouvais attendre et habi
tuer mes yeux au brouillard.Tout là-haut, se
détachant sur la blancheur du mur du réser"
voir,entre le bosquet de noisetier et ce chêne
qui, pour prospérer, quand il était jeune, a
fendu peu à peu une énorme roche, on aper
cevait une vague silhouette. C’était celle d’un
homme. Il ne s’agissait pas du tout ducaprice
d’une femme enceinte courant l’aventure du
pied tourné dans un éboulis, mais bien d’un
personnage indésirable,visiteur de poulaillers
ou simplement enjôleur de poule. Quelle ci
ble ! Cette silhouette noire ondulant à peine sur
DANS LE PUITS
2/47
le crépi clair d’un mur de ciment. « Toi, mon
vieux, lui déclarai-je toutbas,tu vas payer pour
l’autre,celui que j’ai raté d’une fenêtre...surtout
si tu es le même,ceque je croirais volontiers.»
Un plaisir vif, que connaissent, hélas, tous
les chasseurs, me soulevait à l’assurance de la
pièce au tableau... « Et si c’était... le père de
l’enfant ? » me souffla une petite voix vipé
rine. Abasourdie par ma réflexion, je laissai
retomber mon bras. « Tirer sur l’amour, ça
n’est pas à faire par ces temps de haine géné
rale... et de quoi irais-je me mêler ? Certes,
j’ai horreur de la farce adultère,mais en y in
troduisant l’élément tragique, ce serait encore
plus odieux. » J’allai,sur la pointe des pieds,
chez les chiens. Ils m’attendaient, se taisant,
prêts à se précipiter : « Je puis lâcher ces deux
amis sur l’ennemi et ce sera beaucoup plus
drôle,car ily aurades explications pénibles.»
Je les tenais au collier, tous les deux trépi
dants, tremblant de la joie du malheur à faire,
absolument comme leur maître. A leur tour,
ils me soulevaient, me secouaient dans leur
terrible impatience d’une curée certaine. Je
248
DANS LE PUITS
sais, à n’en pas douter, de quelle manière ils
peuvent casser les reins à un être innocent,
simplement, par hasard. Lancés sur le cou
pable qui en a très peur, là-haut, car il hésite
à poursuivre le chemin du pavillon, qu’est-ce
qu’ils ne vont pas risquer? Ils en bavent... Je
vois luire les dents du bas-rouge comme les
pointes d’une scie d’acier neuf, et la douce
Mina, fidèle à son atavisme boche, commence
à incurver ses flancs de façon à m’indiquer
qu’il y aurait place là pourplusieurs tranches
de pâtée d’homme, amoureux ou voleur.
« Non! Assez ! Toutbeau,là,lesbonschiens.,
à plus tard le souper.Et là-bas, l’homme, estce que vous venez pour ma poule couveuse ? »
Je crie et je referme les chiens sur moi.
L’homme, d’un bond, franchit l’espace blanc
du réservoir et je l’entends qui escalade les
grilles de clôture en faisant choir des cail
loux... pas dangereux, le pauvre diable !
... Bien m’en a pris de ne pas tirer sur cet
homme. Je pense, maintenant, que c’était le
mari, en permission défendue ou en tour
née d’inspection à cause d’une lettre ano
DANS LE PUITS
2^9
nyme, une lettre anonyme dans le style de
celle que j’ai reçue...
Non, ce n’était pas le mari, encore moins
l’amant. Mon visiteur nocturne est, paraît-il,
un déserteur, qui couche depuis une semaine
chez la voisine de droite,une vieille sorcière,
fort intelligente,dont le menton rejoint le nez,
et dont l’esprit d’indépendance égale vrai
ment l’habileté à vivre hors la loi.
Ce triste personnage mène là une existence
de hibou; caché le jour, il sort la nuit pour
se procurer du gibier en braconnant et, en re
venant d’une expédition de ce genre, il s’est
trompé de porte, ou mieux de clôture, il a
escaladé des fils de fer barbelés qui n’étaient
pas ceux de satranchée particulière.Quand on
songe que cet idiot a fui pour éviter les bal
les ennemies et qu’il a failli se faire occire par
une femme de très mauvaise humeur ! Il est
toujours inutile d’avoir peur, même en temps
de guerre.
Les gendarmes sont venus ce matin me
demander le bateau afin d’aller cueillir le dé
serteur sur l’autre rive, dans les joncs, tel un
230
DANS LE PUITS
canard blessé. Le brigadier avait un superbe
pantalon de coutil blanc. Mon bateau était
sale, naturellement, puisque je ne veux pas
qu’on l’écope et qu’on le nettoie. « Oh! là!
là! s’est exclamé le bon gendarme, qu’est-ce
que je vais prendre pour mon fond de culotte?
Chien de métier! Dites donc, Madame,si que
vous me prêtiez les vôtres? Ils ont l’air d’être
de police, ces toutous ! » J’ai fait la moue et
j’ai soigneusement verrouillé la barrière.
« Non, Monsieur le gendarme, je ne vous
prête point mes chiens avec le bateau, parce
que si vous avez des inquiétudes pour votre
pantalon... elles seraient justifiées en la com
pagnie de Rip et de Mina. Ils ne font aucune
différence entre un gendarme et un malfai
teur. » J’ai vu, au regard de coin du repré
sentant de l’autorité, qu’il n’était pas plus fier
que ça du rapprochement.
Eh bien ! elle a ri! Pour la première fois,
son rictus maladif s’est élargi jusq’au sourire
franc, puis jusqu’aufou rire. J’ai ri, non moins.
C’était à cause du gendarme qui revenait
orné d’une énorme lune noire sur son fameux
DANS LE PUITS
25l
fond de culotte blanche. Il revenait bredouille.
Le canard s’était envolé : « Je vous le disais
bien, moi, qu’il aurait fallu des chiens de
police! » Le gendarme était furieux ; il parlait
d’arrêter tout le monde. S’il savait que
j’ai tenu le déserteur dans mon champ de
tir...
Quand il est parti, j’ai regardé la femme
attentivement : « Vous ne connaissez pas cet
homme, au moins? » — « Qui ça? Le déser
teur ? » — « Oui... parce qu’il était chez nous
l’autre nuit. » — « Ah ! bien, par exemple,
voilà une histoire qui ne m’aurait pas donné
envie de rigoler. » — « Qu’auriez-vous fait, si
vous l’aviez vu comme je l’ai vu contre le mur
du réservoir? » Elle cesse de rire. Son rictus
maladif revient, détruisant toute l’harmonie
de sa gaîté : « Je l’aurais démoli à coups de
pioche, je lui aurais crevé les yeux... Ce
n’est pas pour que ces vermines-là se passent
du bon temps que nos hommes doivent se
faire casser la g... à leur place. » A-t-elle
raison? A-t-elle tort? Ma mansuétude est-elle
plus ridicule en temps de guerre que son ac
252
DANS LE PUITS
cès de fureur? Qui oserait me répondre? Je
sais bien que le discours chauvin fait toujours
de l’effet, mais je n’ai le courage, moi, d’au
cun discours. J’aime encore mieux donner la
vie... que donner de la voix, ainsi que font
m es chiens... Je n’aime ni la police, ni la jus
tice de guerre.
... L’eau tiède et ramollissante de la certi
tude nous a plongées toutes les deux dans un
calme relatif. On va, on vient et on se dit
bonjour, ou on échange des remarques bana
les sur le temps. Elle n’est plus coquette et
élargit ses corsages avec résignation. Elle
sera délivrée dans un mois. Aro«s serons déliv rés dans un mois... II a fallu, tout de même,
avouer^ : « Ce ne sera pas commode d’ac
coucher ici.J’aurais le temps de crever avant
qu’arrive la tire monde. » — « Aussi bien,
vous n’accoucherez pas ici. Je réglerai toute
la question dans un hôpital où vous aurez les
meilleurs soins, soyez tranquille ! » —« Ah!
bon sang de bon sang... Ça sera encore une
fille! » — « Pourquoi? luiai-je répondu.Non,
ce sera un garçon, parce que je vous le sou
253
DANS LE PUITS
haite. » Elle a haussé les épaules : « Les
hommes ne valent pas mieux que les femmes,
allez! Et pour ce qu’ils font de leur force... »
C’est peut-être la morale de l’histoire, de mes
histoires, de toutes les histoires!..
16
XI
... Elle est assise sur la margelle de son
puits. Elle est nue et luisante comme la nacre
qui vient de lamer. Je suis allée la trouver au
long d’une somnolence étrange qui s’est em
parée de moi depuis ces quinze jours d’abso
lue solitude.En me penchant sur mon balcon,
j’ai eu le vertige,parce que les roses sentaient
trop fort après une pluie d’orage ou parce
que je pensais au néant de toutes les joies
promises. Je ne suis pas plus certaine au
jourd’hui qu’hier de sa présence réelle, mais
il me plaît de lui dire que je la conçois mieux
hors de son empire habituel qui est l’ombre,
l’ombre du doute.
Une terre nous entoure à perte de vue,
ondulée sous une couche de nuages bas, un
plafond prêt à crouler dans la foudre ou la
poudre, et cette terre semble un océan figé
DANS LE PUITS
255
au moment de la houle, chaque vague che
vauchant l’autre et cherchant à se fondre, à
se résorber en elle. C’est le désert, mais c’est
aussi un nouveau monde,,, encore insensible,
en puissance dans un néant qui n’est qu’une
monstrueuse apparence :
— Oui,me dit-elle, continuant une conver
sation que je n’ai pas osé entamer. Ce sont
leurs tombes, leurs corps immobiles sont làdessous, attendant la résurrection naturelle.
Ceci nous représente la seule réalité de la
guerre, mais parce que la souffrance fut no
blement supportée, parce que les cris furent
étouffés dans l’orgueil de bien mourir, on es
père qu’ils sont morts pour leur plus grand
bonheur.
— Ils sont morts pour que nous vivions,
pour que la patrie puisse continuer à être la
patrie, Madame !
— Les meilleurs sont donc partis pour lais
ser la place aux...... autres ? Le héros digne de
ce nom est toujours celui qui ne revient pas.
Que fera-t-on de ceux qui n’ont pas été des
héros ?
a56
DANS LE PUITS
Elle balance son pied ruisselant d’une eau
étincelante comme une lumière, ses cheveux
se tordent autour d’elle pareils au serpent
d’écailles d’or que l’on montre entourant
l’arbre de la science du bien et du mal dans
les vieilles enluminures des bibles. Elle est à
la fois indifférente et triste, ironique et sur
le point de pleurer, mais elle regarde en haut
très loin et elle n’a pas honte de sa nudité.
Elle vous glace,parce qu’elle a froid. Peut-être
souffre-t-elle, maintenant, de toutes ces souf
frances noblement supportées,de ces orgueils
si purs qu’ils sont retombés sur elle comme
une couche de neige où transparaît à peine
son corps d’immortelle déesse.
— Vous disiez que vous avez le respect de
la vie, murmure-t-elle en jouant avec un éclat
de verre qu’elle tient entre le pouce et l’in
dex, alors si vous la voulez belle ne brisez
pas les miroirs, jouez avec tous les rayons,
lampe voilée du travail ou beau jour de soleil
sur les campagnes ; vous auriez tort de vous
priver des multiplications du mensonge, car
ceux qui tiennent au triomphe de la vérité font
DANS LE PUITS
2F»7
toujours œuvre de mort. D’ailleurs, je suis
plus décevante que n’importe quelle utopie.
— D’où vient donc, Madame, que lors
qu’on vous a entr’aperçue on ne peut plus
se passer de votre présence... réelle ou
fictive ?
— C’est parce que je luis.Tous les hommes
aiment ce qui brille et ils me cherchent
dans la lumière. J’y vois à peine moi-même,
tant je m’éblouis quand je sors de mon antre.
— Madame, si vous êtes sortie, c’est que
vous attendez sans doute ce que nous at
tendons, la fin de nos maux : la victoire?
— Je croyais que vous attendiez...un petit
garçon.
Elle a eu un sourire singulier, moqueur et
peut-être tendre :
— Allons ! C’est bien un garçon. Vous l’an
nonciez et c’était, cela, une vérité, une chose
inventée par vous dans des nuitées de fièvre
quevous avez vu se réaliser sous vos propres
yeux. Maintenant, vous exigez aussi la vic
toire? Vous me demandez trop. Demain, le
monde sera-t-il changé parce que les hommes
16.
a58
DANS LE PUITS
auront un autre gouvernement ou une autre
patrie? Vous aimez bien férocement vos mai
sons, vos jardins, vos villages ou vos villes.
Pensez-vous que vous devrez un jour quitter
tout cela pour... cet immense cimetière dans
lequel nous sommes?.. La vie de vos patries
est faite, depuis toujours, de l’habitude que
l’on a de mourir pour elles ou plus simplement
sur elles. Il faut bien mourir quelque part,
et cela seul est terrible, cela seul est malheu
reux. Vous n’avez que la vie, entendez-vous.
Elle est courte.
— Nous ne sommes pas malheureux en
France, Madame, et si vous vouliez seulement
nous aider un peu de vos conseils, nous se
rions certainement les plus forts, nous vi
vrions... éternellement.
— 11 nefaut pas êtrelesplus forts, mais seu
lement les meilleurs, pour pouvoir vivre et
faire vivre les voisins quelques jours!
— Je comprends, Madame, par la peine,
l’angoisse qui m’étreint chaque fois qu’on
m’annonce la mort d’un être jeune,intelligent,
doué de la suprême puissance de l’illusion,
DANS LE PUIT8
25g
ce qu’il y a d’irrémédiable dans la fin de
ceux qui étaient destinés à nous continuer :
c’est qu’ils nous diminuent en s’en allant de
nous, ils nous volent notre égoïste droit à
nous survivre en eux. Comme je n’ai pas de
fils, j’ai perdu mon fils dans tous les jeunes
hommes qui sont morts, et chaque fois qu’on
m’a tué quelqu’un que j’avais rêvé grand, on
m’a dérobé une gloire. C’est mon orgueil à moi
d’être dépouillée de tous mes orgueils par
cette guerre, qui est vraiment trop effroyable
pour qu’on puisseen comprendre la significa
tion...Mais je voudrais tout de même vaincre,
parce que c’est une vieille habitude, en
France, une habitude qui date des Gaulois
dont l’unique peur était de voir le ciel
crouler.
— Vous verrez le ciel crouler et vous aurez
peur.
— Ce n’est pas sûr.
—Vivre, c’est être passif et ne s’intéresser
qu’à sa tâche quotidienne. Demain, aurezvous seulement votre pain blanc quotidien?
— Je mangerai le pain que j’aurai. Je l’ai
2Ô0
DANS LE P^ITS
merai tel qu’il sera... Comment cela finirat-il, Madame? Qui nous ment? Il n’y a donc
pas un moyen de devenir les plus forts quand
on a raison efqu’on fut attaqué injustement?
Est-ce que l’indignation universelle ne peut
pas suffire à réduire un ennemi décidément
fou furieux ?
— Ils meurent, eux aussi, pour leurs mai
sons, leurs jardins et leurs villes. Ils passent
à côté de moi, enfouie sous la terre ou visi
ble au plein jour, et aucun ne peut me recon
naître ni me deviner. C’est la tradition, l’une
des grandes traditions humaines, de me dédai
gner, d’abord parce que je ne suis pas tou
jours d’un avis humain et ensuite parce que
l’homme a le don précieux de nier l’évidence,
s’il aime la lumière.
— Pourquoi dites-vous précieux, Madame?
— Ah ! qui voudrait vivre s’il savait d’a
vance tout ce qu’il aurait à souffrir de moi?
Votre petit nouveau-né que sa mère endort
en ce moment sur son sein en lui chantant
une douce chanson,voudrait-il de la lumière,
s’il lui était permis de deviner ce que le sein
DANS LE PUITS
26l
maternel avait conçu contre sa propre con
ception ?
— Madame, laissons cela, c’est du passé,
une maladie, un accès de fièvre. Est-on res
ponsable d’un mouvement de colère ?
— Mais oui, quand il aboutit à la mort des
gens.
— Vous êtes impitoyable, Madame.
— Mais non...puisque je vous absous d’a
voir voulu (et d’y être arrivée) lui arracher
la peau du ventre. Souvenez-vous!
Elle jette l’éclat de verre qu’elle tient et
c’est comme un éclat de son rire, de son
rire unique, à elle, fait d’un rayon frappant
l’ombre et en tirant des étincelles.
Je vais prendre congé,car il me semble que
le jour baisse et que je vois onduler autour
de moi cet immense océan, ces vagues figées
d’une terre toute bosselée par une houle de
cadavres.
— Encore une question, Madame? Ce petit
inconnu que j’ai porté dans mon cerveau et
que je souhaite, d’ailleurs, ne jamais revoir :
est-ce qu’il se battra plus tard ?
2Ô2
DANS LE PUITS
— Mais tous ceux-là sont partis dans l’es
poir que cet avorton aurait la paix éternelle,
alors que c’est eux qui l’ont obtenue. Il ne
faut pas trop exiger. Il dort, ce petit, dont
les yeux sont à peine ouverts. Laissons-le
dormir... en paix momentanée. C’est toujours
cela de pris sur l’ennemi !
Elle me désigne toutes les tombes qui se
chevauchent, vagues de la mort sur les an
ciennes vagues de l’assaut, et je suis mal à
l’aise, frappée de l’immensité de l’effort pour
le minuscule résultat. Est-ce qu’en réalité, la
vie serait une piètre chose? Et ne faudrait-il
pas la mépriser?...
La voici qui saisit un anneau lourd et
rouillé, son moyen de transport, d’accès à la
surface, son chemin pour apparaître ou se
dissimuler au gré de son caprice et qui est,
en même temps, la preuve de son manque de
liberté, puisque c’est le commencement ou la
fin d’une chaîne...
... Elle s’enfonce peu à peu dans l’obscurité
du puits. Je l’entends bourdonner, comme
une abeille d’or tout à coup devenue noire,
DANS I.E PUITS
263
emportant un miel amer : « Laissons dormir
l’enfant, tous les enfants... La victoire, c’est
la paix, c’est le sommei^ËCTnr“réver-^—ft^j BIBLIOTHÈQUE
quiescat in pace... »
’
DE Là VILLE
DE PÉRIGUEUX
ACHEVÉ
le trente octobre
Ü’IMPEIMEK
mil neuf cent
PAR
G.
ROY
A POITIERS
pour le
MERGVHE
DE
FRANCE
dix-huit
MERCVRE DE FRANCE
XXVI,
IV1
DI
CONDÎ
—
PARIS-VI*
Parait le iM et le 16 de chaque mois, et forme dans l’année six volume»
Littérature, Poésie, Théâtre, Beaux-Arts
Philosophie, Histoire, Sociologie, Sciences, Voyages
Bibliophilie, Sciences occultes
Critique, Littératures étrangères, Révue de la Quinzaine
La Revue de la Quinzaine s’alimente à l’étranger autant qu’en France.
Elle oftre un nombre considérable de documents, et constitue une sorte « d’en
cyclopédie au jour le jour » du mouvement universel des idées.
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