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RACHILDE
PARIS. 1886
Ed. MONNIER, De BRUNHOEF & C
16, Rue des Vosges, 16
VIRGINITE DE DIANE
Illustrations de L. GALICE
«r
i
Exclu du Prêt
PZ Sbfct
PA R1 S
Ed. MONNIER, de BRUNHOFF & Cie
16, Rue des Vosges
1886
Tous droits réservés.
y
Il a été tiré de eet ouvrage 12 e.remplaires signés et
numérotés sur papier de Chine a a pria: de 10 /)•_ l’U)K
I
LE MODÈLE
lle dormait; la chambre avait une so
lennité de temple et les bruits qui
montaient de la rue grondeuse ne
troublaient pas son sommeil. Le lit
était en bois de rose, petit et rond comme un ber
ceau. Les draperies bleuâtres glissaient autour
BIBLIOTHÈQUE
Ù£ LA VILLE
ÛE PÉK1GUEUX
\
2
LA VIRGINITÉ DE DIANE
avec, des transparences de ciel. Sous la courtine
garnie d’une haute dentelle, on voyait, dans un re
lief cru mais chaste, les lignes de ce corps d’enfant
s’allongeant très paisible. Elle ne rêvait point, car
ses bras nus reposaient sans contractions nerveuses
et sa bouche fermée gardait une certaine moue indi
quant qu elle venait d abandonner à peine la \ie
réelle. Ses longues boucles brunes voilaient ses
épaules d’ombres fuyantes. La lueur de la lampe,
posée derrière le lit, faisait fuir le charmant profil
du visage, et la statue se terminait par une estompe.
Près du chevet, une grande glace à demi renversée
entre ses colonnettes offrait une compagne à la
dormeuse, de sorte que deux jeunes filles semblaient
flotter indécises à travers le sombre luxe de la
chambre, le reflet guettant l’enfant pour éveiller sa
coquetterie de femme.
A cette heure, dans la foule roulant au bas de
l’hôtel, le hasard conduisait peut-être l’homme
auquel était destiné ce trésor qui s’ignorait encore
lui-même ; il passait peut-être, lui, le mari, l’amant,
le maître, l’inconnu déjà deviné en songe!... Elle
dormait !...
Un léger mouvement agita une portière baissée ;
les oiseaux indiens aux chaudes couleurs se jouant
sur les plis de la soie parurent s’envoler, effarou
chés, vers le plafond.
C’était un homme qui entrait, mais non pas l’in
connu passant dans la foule. Il avait l’aspect d’un
fou, sa rude barbe faisait un masque de brute à sa
figure dont chaque trait s’accentuait d’une ride pro
fonde. Ses prunelles brûlaient : feu sinistre, dévo
rant, qui n’émanait pourtant ni de la passion ni du
LA VIRGINITÉ DE DIANE
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désir. Il s’approcha du lit et une subite tendresse
fondit en un sourire l’expression sauvage de sa phy
sionomie. Il tira la courtine.
— Féa !... ma fillette... dors-tu? — • demanda-t-il.
Elle fit un bond, puis un geste de mauvaise hu
meur et ouvrit les yeux, des yeux bruns et doux.
— Père ! murmura-t-elle, ramenant avec une pu
deur ravissante le drap contre son buste, c’est très
mal d’arriver si tard ! Tu t’enfermes toujours là-bas
et je n’ai pas pu t’embrasser ce soir...
Elle tendit le front. Son père le baisa un peu
brusquement.
—- J’ai à te demander quelque chose, grommelat-il, oh! quelque chose de sérieux... Ça m’embar
rasse !
Pendant qu’il parlait, il clignait ses paupières
lourdes et penchait la tête de droite et de gauche
comme s’il avait cherché des effets dans un tableau
vaguement aperçu.
— Je suis assez obéissante, je pense. Demande
tout de suite, répondit l’enfant stupéfaite.
— Promets d’abord... c’est extravagant!... tu
es si... si... sauvage!... Féa!... ma petite chérie!...
Il se troublait comme on se trouble aux pieds
d’une maîtresse.
— Dis donc!... dis vite!... — répéta-t-elle se
sentant mal à l’aise.
La chambre était de plus en plus sombre et son
père y venait rarement la nuit.
— Voilà, ma fillette, reprit l’homme suffoqué, j’ai
hésité longtemps, je ne trouve rien. Tu sais? pour
le modèle de ma Diane adolescente... Eh bien...
c’est toi!... toi... tout entière! Ecoute ! Faut avoir
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LA VIRGINITÉ DE DIANE
pitié de Ion pauvre monstre de papa!... Je n’aurais
jamais dû t’apprendre que tu es belle... il va falloir
te l’avouer! Fillette! veux-tu me prêter ta beauté
pour que je l’immortalise?... Et il joignit les mains
avec une honte dans le regard. Il se serait assommé,
s’il avait été à côté de lui, s'écoutant parler. Féa
eut un rire de gamine qui ne comprend que la
moitié de ce qu’on lui dit parce qu’elle est à moitié
femme.
— Tout ça, dit-elle, et depuis huit jours, tu te
creuses le cerveau pour me demander tout ça? Si je
veux!... je suis joliment contente, au contraire, je
m ennuyais de ne pas poser en grand. Alors, c’est
une Diane que tu feras, cette année?
Elle s’accouda dans ses oreillers, rassurée, médi
tant déjà au fond de son petit orgueil naissant une
pose de dame avec des brocarts et des bijoux...
une couronne, et, sans doute, beaucoup de fleurs.
— Ta beauté, continua le peintre voulant se
donner de bonnes raisons, ta beauté m'appartient,
puisque je t’ai mise au monde !
Enfin il s assit au bord du lit et se mit à pétrir
fiévreusement la courtine bleue.
— Tu ne sais pas ce que j’ai souffert! Oh! j’ai
lutté, va! C’est fort mal, j’en conviens... Mes mo
dèles sont vieux, usés, connus... Toutes ces femmes
qui tombent dans nos ateliers ne valent pas une
éludé au crayon! J’ai, au bout démon pinceau, une
création superbe, un sujet divin!... je le vois, je le
sens je l’esquisse parle cœur!... Mais, enfant, le
véritable chef-d’œuvre sort de la véritable natureJ ai créé et je retrouve en toi ma création. Pendant
que je t admirais, il y a un instant, j’étais illuminé,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
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mon génie me revenait comme une possession du
démon! Ton frère et toi vous vous effrayiez de mon
humeur, vous blâmiez mes colères!... Ah!... c’est
que depuis quelque temps je suis l’esclave d’une
pensée folle... je n’osais te l’exprimer... je te devi
nais et, pauvre chérie, j’en finis par..'.
Il s était levé et marchait, impatient, dans la
chambre, foulant rageusement les fleurs du tapis,
frappant les meubles, portant la lampe d’un endroit
à 1 autre, secouant les tentures. Féa le suivait des
yeux, ramenant autour d’elle son vêtement blanc.
— Calme-toi, père... Mon Dieu ! tu as des idées
drôles... puisque je veux bien!...
— Pour me comprendre ! As-tu le génie, es-tu
artiste, Féa?
Il allait et venait, dérangeant toute l’harmonie de
cette chambre virginale.
Féa ne savait plus ce qu’il fallait croire.
— Petit père, interrogea-t-elle, anxieuse, com
mençant à se douter de la vérité, sera-t-elle désha
billée ta Diane?
Le peintre Carlier eut une.explosion de rage.
— Eh! oui... pardieu! toute nue! T’imagines-tu
que je vais te mettre en robe à paniers pour poser
une déesse?...
Un grand silence tomba entre eux. Féa demeu
rait surprise. Elle frissonna tout d’un coup, comme
fouettée par le vent de la rue.
— Oh! ce n'est pas possible !... Est-ce que tu y
songes... père! Toute nue! ce sera vilain !... Tunas
pas d’autres modèles, bien sûr?...
Il s’emporta.
— Tu voudrais me faire emprunter les modèles
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LA VIRGINITÉ DE DIANE
de mes rivaux? jamais! je veux créer, te dis-je? Ça
m’obsède, et il faut en finir... Personne n’aura
a-u et ne verra ma Diane. Elle rayonnera de vie
sans qu’on puisse la comparer à une créature
vivante. Elle me vaudra une gloire de plus, une
gloire immense, car ce sera complètement mon
œuvre.
Il revint suppliant près du lit et pressant les
tempes blanches de sa fille dans ses doigts calleux,
encore tachés de vernis.
— Tu seras mignonne?... et tu me pardon
neras... Tu ne vois pas, heureusement, le mal qu'il
peut y avoir!... Mon innocente!... Sois tranquille !
Je me dépêcherai... Allons! c’est, promis?...
— En as-tu parlé à mon frère ? demanda Féa qui
avait envie de crier : « oui
mais qu’une pudeur
inconsciente retenait. Le peintre fit un geste colère.
— Qui est le maître, ici? Ton frère ou moi? Par
exemple, ne vas rien lui raconter. Je charge Gaston
de veiller sur sa sœur, mais il n’a aucun droit pour
la conseiller... ctest inutile de le prévenir.
Féa passa gracieusement ses bras de neige autour
des larges épaules de son père.
— Quand tu voudras!... murmura-t-elle toute
rouge.
La bête féroce qui mordait le cœur du peintre
était apaisée. Il éclata en sanglots, et serrant sa fille
contre sa poitrine haletante :
—■ Ah! je te devrai un chef-d’œuvre!... Mais
c est rudement heureux que je sois ton père!...
Et il se sauva comme un voleur. L’enfant se
blottit dans ses rideaux.
— Le voilà, son secret! Pauvre papa! C’est égal...
LA VIRGINITÉ DE DIANE
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j en parlerai à Gaston. Toute nue! cela me fait
peur!,.. Pourtant... s’il le veut... lui!...
La jeune fille se rendormit, le trouble s’était effacé
de sa pure imagination avant d’y être tout à fait néLe lendemain, Féa se leva dès quelle aperçut le
jour. Elle alla droit au grand miroir qui lui lançait
son image comme un défi et lui adressa un gai
sourire. Puis, elle s’habilla dans le coin le plus
obscur de sa chambre. Elle achevait de rattacher
les boucles éparses sur ses épaules lorsqu’une
servante entra.
Mademoiselle, monsieur votre père vous attend.
— M’attend? où? que me veut-il?
— Je ne sais, mademoiselle, Il m’a dit d’aller
vous chercher. Il est dans l’atelier.
Féa hocha le front.
— Mon frère est-il réveillé?
— Entendez-le, mademoiselle.
Les accçrds d’un piano venaient emplir la
chambre : une vraie tempête sonore. Celui qui
maniait ainsi le clavier ne pouvait être qu’un jeune
homme, un fougueux compositeur encore tout fraî
chement exalté de son talent.
— Mademoiselle est bien pâlotte, ce matin? dit la
servante.
Féa s’était réveillée inquiète...
— Je vais chez Gaston. Si on me demande,
répondez que je ne suis pas prête!
Et la jeune fille s’élança dans le corridor. Elle
frappa, impérieuse, à la porte de son frère. Le
musicien abandonna ses variations.
— Toi, ma petite fée, dit-il en ouvrant. Il est
sept heures, viens-tu me conter un mauvais rêve?...
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LA VIRGINITÉ DE DIANE
Il enlaça la taille élégante de Féa et lui donna
un gros baiser.
— Tu as une triste mine, chérie; voyons, re
garde-moi dans les yeux !...
Pour toute réponse, elle cacha sa jolie tête dans
le cou du jeune homme. 11 l’entraîna et la fit asseoir
près de lui, essayant de soulever ce front alourdi
par une gêne secrète. Gaston Carlier était un beau
garçon de vingt-trois ans, brun, avec le-même teint
mat que Féa. Son regard fier, plein d’éclats pas
sionnés, devait intimider les femmes. A première
vue, on le devinait volontaire, violent, mais doué
d’une certaine force de caractère.
— Parle, parle, Féa! Qu’as-tu? s’écria-t-il em
pressé comme une mère.
— Oh! Gaston, je suis agacée, voilà tout... Tu
ne t’imaginerais pas... non!... tu ne vas pas me
croire! Notre père a trouvé le modèle de sa Diane...
sa fameuse Diane adolescente qui l’empêche de
dormir... Il Ta trouvé!... '
— Eh bien, ma chérie!...
Eh bien, Gaston... ce modèle... c’est moi!...
Gaston, abasourdi, eut un geste d'incrédulité.
En es-tu sûre, Féa! Mais cette Diane sera une
académie... et...
La jeune fille lâcha les mains de son frère et se
détourna un instant.
— Hier, j étais couchée, je dormais, il est venu et
m’a proposé de... me copier sans draperie... tu com
prends?...je lui ai promis...ajouta-t-elle simplement.
Gaston éclata d un rire strident.
Il est fou! bégaya-t-il, c’est une indignité. Il
nyapas assez d’éhontées pour lui servir de mo
LA VIRGINITÉ DE DIANE
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dèle !... Il lui faut une vierge, maintenant... sa fille!...
Son art ne respecte rien... Et tu as promis?...
La jeune fille ne comprenait pas cette colère.
C est certain. J ai dit oui. Il ne faut pas le
fâcher, il est toujours si maussade !
— Quand veut-il commencer? .
— Ce matin, car Jeanne est venue me prévenir
qu’il m’attendait à l’atelier.
— Je vais y aller, moi!...
Féa voulut retenir son frère :
— Ne l’irrite pas, mon Gaston... je t’en prie!...
Lejeune homme haussa les épaules, puis, se dé
gageant, il l’embrassa avec une impatience mal dis
simulée, et courut à l’atelier.
— Toute nue!... pensait Féa, et elle éprouvait
encore à ce mot la même impression que-la veille.
— J’aimerais mieux l’éviter!... déclara-t-elle
tout haut.
Gaston gagna l’atelier d’un pas rapide. Il y trouva
son père debout sous la coupole de verre, d’où
la lumière tombait comme un torrent d’or.
.Carlier, les bras croisés, se tenait vis-à-vis de son
chevalet. Là, il avait posé une haute toile et la dévo
rait du regard. Ses prunelles brûlaient comme
lorsqu’elles s’égaraient à travers les rideaux de sa
fille. Il caressait du pinceau ses formes idéales :
stupide contemplation, semblable à celle de l’époux
devant le lit vide. L’art est à la fois plus cynique et
plus possesseur que l’amour! Le père s’effacait, et
le peintre désirait avec une frénésie d’amant. Gaston
s’arrêta, retenant un mouvement furieux. Lui ne
voyait dans la toile préparée qu’un instrument de
torture.
1,
10
la VIRGINITÉ DE DIANE
Il toucha enfin le coude de Carlier.
_ Ah ! ah ! mon modèle m’envoie une députa
tion dit le peintre d’un ton ironique — je serai
sourd, monsieur! Elle viendra, comprenez-vous,
elle viendra! Je veux sa copie exacte... je yeux
presque une empreinte! Suis-je le père, le maître?
— Tu abuses de tes droits ! s’écria Gaston.
— Et toi aussi ! riposta le père.
Ils demeurèrent une seconde silencieux. Les
lèvres du jeune homme tremblaient, les yeux de
Carlier étaient pleins de fauves étincelles.
— Amène-la-moi ! reprit-il avec un accent câlin.
Oh! Gaston, je t’en supplie!... Je vais faire une
œuvre sublime ! Voulez-vous donc me tuer, méchants
enfants? La résistance est toute naturelle, mais elle
doit cesser lorsqu’un père ordonne. Ecoute, Gaston,
— et le vieillard prit une expression de tendresse,ex
pression étrange pour son rude visage — elle me sa
crifiera une heure pendant trois jours. Elle ne craint
pas le froid, hein? Nous sommes en été ; je chauffe
rai l’atelier, si elle le désire, elle fermera les portes,
bouchera les trous des serrures, je visiterai les
plus petites fentes des tapisseries... Gaston, ne me
résiste pas, je t’en conjure. Ah! que je souffre!... ne
lui dis pas que c’est mal! Elle l’apprendrait!...
Il s’affaissa sur un escabeau sculpté, siège ordi
naire des modèles, ses bras s’abattirent le long de
son grand corps maigre, quelque chose de brillant
roula dans sa barbe hérissée. Gaston ému frottait la
toile de son index.
— Là, murmurait-il, là, ma sœur... Ce serait une
vraie prostitution.
Si je pouvais la faire jaillir de ma pensée,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
H
celle Diane que je rêve, bégaya le peintre, suivant
machinalement le doigt de Gaston.
~ ,Pere’ dlt enfin le jeune homme, c’est impossi
ble. j aimerais mieux te ravir ma sœur, j’aimerais
mieux l’aller cacher loin de toi. Renonce à oe pro
jet : il est insensé! Tu feras une autre création, ou
tu trouveras un autre modèle !
Garlier eut le frisson, ses .traits se contractè
rent.
Vu-t en, dit-il, va la rejoindre, garde-la, ne
m en reparle plus, je vais essayer une ébauche.
J’interdis l’entrée de l’atelier à tout le monde. Ceux
qui viendront resteront dans le salon d’attente jus
qu’au moment où je jetterai le pinceau. Va! Et dis
lui bien quelle serait une mauvaise fille... Tiens,
j ai peur de la haïr !... si elle ne le veut plus !
Gaston allait répliquer, son père lui ferma la
bouche d’un signe négatif.
— Je n’abandonnerai pas mon idée : Diane ado
lescente naîtra, sa naissance dût-elle faire éclater
mon cerveau.
Gaston sortit de l’atelier, pourpre de colère. Il
rencontra Féa au bas de l’escalier.
— Tu t’es emporté! dit-elle vivement.
— Je suis furieux, il n’a voulu rien entendre, il
va essayer une ébauche !
— Et s’il ne réussit pas?
— Il ne te restera plusqu’àlefuir !... tu entends !...
— J’obéirai, mon Gaston, je serai son modèle ou
il en perdraitla tête, il me maudirait... puis... enfin...
c’est bête de lui refuser ça...
Ils remontèrent lentement, n’osant discuter cette
question délicate.
12
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Quelque chose d’effrayant se dressait devant
l’enfant.
Gaston se pencha sur la rampe, appela un domes
tique.
— Aujourd’hui, mon père n’y est pour personne,
lui dit-il, sous aucun prétexte n’ouvrez la porte de
l’atelier.
Puis il rejoignit sa sœur.
— Allons chez moi, petite fée. Il faut tout ou
blier!... Je te jouerai une valse délicieuse, une
nouvelle composition. Mon éditeur en a été ravi !
Nous l’intitulerons Diane] ma création vaudra celle
du père, et au moins elle ne coûtera pas une... il
s’arrêta net.
— Comme tu es bon ! fît la jeune fille toute ras
surée.
Les deux enfants de Cartier s’adoraient. Ils
n avaient pas de mère pour prendre à chacun la
moitié de leur cœur, ils se donnaient tout ce que ce
cœur contenait de vifs sentiments. Gaston aimait
sa sœur en fiancé, Féa aimait Gaston en ami. Le
père, entre eux, n était ni un trait d’union ni un
obstacle; une fois le seuil de l’atelier dépassé,
Carlier était un être moitié ours, moitié homme.
Depuis qu il avait en tête la beauté de sa fille, il
comprenait son utilité; avant, cette fille l’embarras
sait, les boucles brunes qui venaient traîner sur ses
toiles, le front pur qui se tendait au-dessus de sa
palette, la voix harmonieuse qui glissait de la dou
ceur dans son cerveau barbouillé de couleurs, em
pêtre d’idées fixes, le chargeaient d’une pesante
responsabilité. Il ne pouvait laisser égarer Féa dans
son salon d’attente où les bohèmes, les collègues
LA VIRGINITÉ DE DIANE
13
les amateurs, les modèles eussent sali cette virgi
nité en la coudoyant. Pourtant il se prenait à l’adorer
quand il avait le temps.
Pour Gaston, la bride était flottante. Celui-là
l’inquiétait peu, il traitait avec lui d’artiste à artiste.
Va comme le vent te pousse, fais des folies
autant que j’en peux payer — Carlier admettait le
code mahométan, autant de femmes qu’on a d’ar
gent pour en nourrir — mais ne te mêle pas de mes
affaires, sois respectueux à propos de mes œuvres,
oublie, si tu veux, l’autorité paternelle, n’oublie
jamais que je suis un maître de notre école.
Carlier était l’ennemi des critiques ; il disait sou
vent :
— Ce qui me semble un défaut pour les uns est
une qualité pour bien d’autres. L’art trouve des
règles dans ses propres défaillances!
Gaston, fidèle aux principes du peintre, approu
vait tacitement et préférait s’occuper de musique
que de peinture.
Un jour, cependant, Gaston prit son père au sé
rieux et lui parla, très grave, de la petite sœur qu’il
fallait tirer du pensionnat, où elle se mourait d’en
nui. Ce jour-là, Carlier fut expansif.
— Je te la confie! dit-il d’un ton pénétré, puis il
s’alla enfermer avec Claudine, la mauresque qu’il
voulait transformer en odalisque.
Le soir, Gaston répéta:
— Je vais chercher FeX il le faut!
— Bien, répondit Carlier, va la chercher. Quand
j’aurai achevé mon odalisque, nous lui meublerons
la chambre bleue, ça lui servira de repoussoir: je
crois qu’elle est blonde, cette mignonne!
14
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Féa était brune, ce qui ne l’empêcha pas de faire
de beaux rêves sous les rideaux de la chambre
bleue.
Gaston mêlant les sens à toutes les affections,
comme font ordinairement les jeunes hommes, se
mit à aimer follement la belle’enfant. Fier d’elle, au
tant qu’il l’eût été de sa femme, il l’associait intime
ment à son cœur. Parfois, lorsqu’il rentrait en pleine
nuit, après une joyeuse partie, lorsqu’il traversait le
corridor et passait devant la porte de Féa, il avait
un vague remords, le remords du viveur trompant
l’épousée : il ne se croyait plus digne du baiser
matinal.
Gaston, jaloux, cloîtrait sa sœur, surveillait les
courtisans dans les réunions d’amis et éloignait
d’elle les personnages excentriques dont son père
s’entourait.
Le plaisir favori de Gaston était de promener sa
Féa au Bois ou aux Champs-Elysées menant leur
légère voiture à fond de train. En les croisant,
certains cavaliers souriaient d’un sourire équi
voque et cela le flattait. Il oubliait son rôle protec
teur.
Féa vivait heureuse, naïve et bonne, elle ne
demandait pas d’autre affection, trouvant tout
réuni en son frère.
Après l’audition de la valse, la jeune fille la pre
mière songea de nouveau au désir du peintre.
- Tâche d’obtenir un morceau de draperie, répé
tait-elle, naïve, et je lui obéis! Il doit être si mal
heureux !
f,'appait du pied’ ü avait de terribles
LA VIRGINITÉ DE DIANE
15
Carlier ne vint pas dîner, on alla le chercher ; il
répondit : « Non ! » d’une voix rauque.
On secoua la serrure, il jura, sans se déranger.
Un domestique montra à Gaston la corbeille des
cartes remplie jusqu’au bord.
— Il n’a reçu personne, monsieur, son dernier
modèle, la petite Céleste, en a pleuré de dépit!
Le peintre monta se coucher très tard. Féa l’aper
çut au passage, il baissait la tête et déchirait
rageusement sa grande blouse, tachée de couleurs.
Elle voulut l’embrasser, il la repoussa d’un geste
furieux. Pendant une semaine, Carlier mena cette
existence, mangeant on ne savait où et s’enfermant
comme un alchimiste. Féa, désolée, profita un ma
tin de l’absence de son frère pour descendre au
salon d’attente. D’abord, elle'guetta à travers la
grille de l’escalier et ne voyant pas un amateur, pas
une figure suspecte, elle se glissa contre la rampe.
Le salon d’attente était une belle pièce, meublée
artistiquement, possédant quatre bronzes superbes
dans ses quatre angles garnis de fleurs. Sur la grosse
table de chêne moiré, on avait entassé des albums,
des coupes emplies d’excellents cigares, des jour
naux, des gravures. Au milieu, un plateau d’ar
gent supportait quelques flacons de formes bizarres,
contenant des vins pourpres aux reflets sanglants
sous la lumière du lanterneau. Près de la table, sur
des chevalets de cuivre poli, on avait exposé les
récentes compositions de Carlier. Un groom, placé
au seuil du salon, laissait entrer les gens sans leur
demander leurs noms, prenant simplement leurs
manteaux et leurs cannes, ou les introduisant dans
l’atelier s’il en avait l’ordre.
16
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Un cabinet de toilette s’ouvrait clu côté de l’atelier
et servait de refuge aux modèles.
Jamais le salon du peintre ne demeurait désert.
Carlier avait la vogue ; dans l’entr’acte de la pose,
le maître venait fumer, causer avec ses visiteurs. Il
était ours amusant. D'humeur franche et brusque,
il ne détestait généralement que les gens bien élevés.
Féa voulait voir le groom pour lui dire de fermer
la porte, le paresseux dormait sur un épais tapis.
Il serrait la moquette à poignée et ronflait du meil
leur de son cœur. La jeune fille s’approcha des
tableaux en fronçant ses narines roses, car l’acre
odeur du tabac lui déplaisait. Elle donna un regard
discret au Cupidon joufflu qui bandait son arc vers
sa poitrine, admira un portrait d’enfant et se diri
gea enfin près de la porte.
Une exclamation la fit tressaillir.
— Quelle charmante créature ! dit quelqu’un
derrière elle d’un ton haut, insolent.
Féa se retourna stupéfaite.
Il j avait un homme dans le salon, il tenait un
binocle et dardait sur elle son œil hardi. Un homme
jeune, élégant, vêtu en fashionable. Il paraissait
grand seigneur, son front se couvrait de cheveux
blonds. Il souriait et ce sourire plein de provoca
tion semblait lui être habituel. Un cercle de bistre
entourait ses yeux. Il avait les tempes bleuâtres
d une femme.
La pauvre Féa n’osa fermer la porte. Cette pru
ne le encadree de noir, élargie parle cristal du
binocle, la fascinait, l’épouvantait.
— Monsieur ! balbutia-t-elle.
Ne trouvant rien de plus, elle se sauva dans le
LA VIRGINITÉ DE DIANE
]7
cabinet des modèles. Il l’y suivit avec aplomb, mal
gré le groom qui pouvait se réveiller, malgré le cri
de la jeune fille, il caressa son cou satiné, roulant
les boucles de ses cheveux sous un gant brutal.
— Laissez-moi ! murmura Féa, éperdue.
Elle se dégagea et se précipita dans l’atelier.
Un peu déconcerté, l’élégant se retira.
— Voilà un modèle diablement farouche ! fit-il
en examinant le Gûpidon de Cartier.
Le groom sauta sur le tapis, s’étira et bâilla.
— Tiens ! Je dormais... Monsieur désire?...
Il reprit sa casquette à la main, tout confus.
— Sais-tu le nom de cette petite qui vient d’en
trer chez ton maître ?
— Ma foi, les petites n’y entrent plus depuis long
temps... marmotta le groom.
Le jeune homme jeta négligemment une pièce
d’or au fond de la casquette.
— Eveille-toi bien !
Le groom riposta d’une voix assurée :
— Alors, monsieur, c’est mademoiselle Céleste.
Elle pose pour une bacchante.
— Merci.
Et le jeune homme sortit, en disant :
— Je reviendrai !
Le groom eut un rire silencieux.
— Je ne sais pas qui elle est, cette petite : rien vu, '
rien entendu, on dort à merveille sur la moquette!
Et gagnant l’entrée, il ne songea pas une minute
à la fille de son maître.......................................... •
C’était un spectacle étrange, ravissant, magni
fique : le corps de Féarecevait sans un voile le jour
éclatant qui tombait de la coupole.
18
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Là-bas, les lourdes draperies vert sombre déro
baient les précédentes ébauches du peintre. Elles
s’effacaient devant cette éblouissante apparition
comme s’effacent les étoiles devant le soleil.
Carlier contemplait, en extase, la pupille horri
blement dilatée, les lèvres ouvertes, n’ayant pas la
force de crier :
— C’est beau !
Il avait redressé son dos voûté, sa main nerveuse
élevait le pinceau avec le geste vainqueur de celui
qui tient un sceptre.
Il était sale, déguenillé, des éclaboussures de
couleur jusque dans la barbe, des traits de charbon
dans les rides; il avait arraché sa cravate pour
mieux respirer, l’enthousiasme gonflait ses veines,
tendait ses muscles : un vrai fou, échappé de son
cabanon et s’étonnant d’être libre ! Il avançait, re
culait, penchant le front, tantôt du côté de l’épaule
gauche, tantôt du côté de l’épaule droite, clignant
ses paupières rougies, se renversant en arrière, des
sinant une silhouette au milieu de l’air lumineux
avec son pinceau mouillé, aspergeant Féa de gouttes
d eau et de colle. Il s asseyait à califourchon sur l’es
cabeau, empoignait les sculptures, allant ainsi au
bout de 1 atelier, y restant une minute, puis repar
tant pour un autre coin, faisant claquer ses doigts,
sa langue. Pendant ces courses, les statuettes trem
blaient sur les consoles, les mannequins frétillaient,
imitant le bruit d’os de squelette. A chaque tres
saillement de la chaise, le plancher craquait. Contre
les cloisons vitrées, les rideaux avaient des frissons:
on eût juré que des serpents se promenaient à tra
vers leurs plis. En revanche, sous le dôme d’azur,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
i9
il régnait un calme de mort. Ce corps blanc était
accroché aux supports comme un cadavre, les
membres pendaient inertes, la taille se courbait
avec un nonchaloir résigné. Une main étendue, se
balançait, privée de ressort.
On avait offert à Diane adolescente, une flèche
d’acier et un diadème de perles. Ces objets bril
laient près d’elle, la main inerte désignait la flèche.
Cette arme, cette couronne formaient une opposi
tion charmante, mais on eût voulu plus d’énergie
dans le geste de Diane.
— Féa! Lève le front, cria Carlier. Tu es molle,
ma chère, tu perds toute ta beauté par l’abandon!
Un tremblement [convulsif agita les chairs dia
phanes de la jeune fille, elle leva le front, finissant
par comprendre, rougissant de se voir.
— Trop de rougeur!... Cela gagne les épaules.
Morbleu, fillette, assez de modestie! Tu es splen
dide!
Et Carlier ôta sa blouse, il étouffait. La sueur
ruisselait sur ses joues creuses, il se mit de profil
devant son modèle, tira le chevalet.
—> Ferme, sois ferme! Une attitude noble!...
Voyons... Est-ce la flèche ou la couronne? Décidetoi! repousse la couronne du pied, cambre, mais
cambre donc!... Avance le doigt, indique la flè
che !... Bien.
Il s’interrompait, s’agitait, secouait sa toile.
Féa lui obéissait moins vite qu’il l’eût voulu.
Comment avait-elle cédé? Elle ne s’en souvenait
pas.
Elle s’était lancée dans l’atelier pour consoler son
père et un peu affolée par cet homme qui l’insultait,
20
LA VIRGINITÉ DE DIANE
l’appelant : « charmante créature ! » Son père
n’avait vu qu'un modèle lui tombant du ciel.
— Tu es prête ?
Et il ne s’inquiétait guère de ses pudeurs d’éco
lière.
Lorsque Féa fut déshabillée, le père s’était pré
cipité à ses genoux pleurant de joie, il demandait
pardon, il baisait presque la terre. Elle devenait
l’idole, la déesse, l’idéal. Pauvre fille ! Il lui sem
blait que l’œil de ce garçon blond, au sourire dé
pravé, au regard cynique, la voyait derrière la porte
et cela seul la troublait.
S’il l’attendait, mon Dieu ! S’il avait la preuve
qu’elle était réellement un modèle ! Son père, qui
aurait dû la défendre, lui ôtait même le droit de le
désabuser.
Et Gaston? N’allait-il pas se désespérer après une
semblable obéissance ?
Mais Carlier éprouvait un tel bonheur, que Féa
se disait :
— Je fais mon devoir!
Ce martyre se prolongea longtemps. Féa, clouée
au sol, attachée aux supports répondait par signes.
Elle ne voulait pas murmurer une syllabe. Elle crai
gnait les échos de l’atelier... ils pouvait garder
dans quelque coin obscur un seul éclat de sa voix
fraîche, et répéter aux autres :
— Féa, la fille de Carlier, a posé ici !
Elle essayait de tendre sa petite main, de dési
gner la flèche qu’elle voyait briller sur le tapis de
mousse étendu devant elle. Se cambrer!
Comment? Pourquoi?... oui... c’était drôle et
horrible.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
21
Oh! Il aurait bien dû la traiter avec plus de déli
catesse.
Tous ces mots pittoresques la choquaient, lui
mettaient des effrois au fond des oreilles ! Malgré
les reproches, son regard se détournait et allait
s’enfouir dans le tas de ses vêtements, jetés à terre
pêle-mêle, et d’où émanait un fugace parfum d’am
bre.
Carlier esquissait lentement, étudiant son mo
dèle, traduisant son admiration.
— Quelle courbe ! Quelle hanche !
Paternel et inconvenant tout à la fois.
— Quand on songe que c’est moi qui l’ai faite !
Enfin, il repoussa le chevalet, sortit sa montre.
— Une heure et demie! —cria-t-il. Ilein! fillette,
suis-je bon prince?... Dernièrement, j’ai tenu
Céleste, pour ma bacchante, pendant trois heures,
et elle avait une position affreuse: la jambe
en l’air, le bras arrondi soutenant une cruche de
métal. Çà!...
Il alla chercher, sur une table couverte d’oripeaux,
une magnifique aiguière, dont l’anse était formée
d’un dragon ailé, et, balançant la cruche, il prit la
position de Céleste.
Féa baissa les paupières. Il était grotesque, cet
homme maigre, pivotant sur un pied.
— Je vais me détacher, dit Féa d’un ton sourd.
Oui. Tu es heureuse d’en être sitôt quitte. Une
heure et demie. Ton genre se paierait trente francs
la séance, bas prix! Fameux métier pour les pares
seuses sans scrupules. Il couvait sa toile des yeux.
« J’étais vigoureusement saisi du sujet, sacredieu!
Tu seras palpitante! »
22
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Féa se rhabilla et s’enfuit de l’atelier. Il eut la
banale politesse de la remercier. La jeune fille tra
versa le salon d’attente, se dissimulant contre les
murailles, se voilant la face.
Elle monta l’escalier, se cramponnant à la rampe.
_ Mon Dieu! pourvu qu’il ne revienne pas!
Elle songeait au grossier personnage qui l’avait
insultée en louchant, et sentait cet œil bistré qui
la troublait davantage. Elle gagna la chambre de
Gaston. Celui-ci notait de la musique et s’était jeté
au milieu d’un amas de papiers. Il appuyait son
coude sur un tabouret, les cheveux en désordre, le
visage plein d’animation; il chantait à mi-voix,
rythmant son chant de l’index. Le piano et le lit
disparaissaient sous les cahiers; les récentes édi
tions exhalaient leur âcre odeur de presse.
Féa vint s’asseoir à côté de lui; elle avait la mine
d’une coupable. Gaston posa sa plume.
— Je recopie Diane !
— As-tu besoin du modèle, toi aussi?
— Non, mais reste, chérie. Tes beaux yeux m’ins
pireront... Il se traîna jusqu’au fauteuil et mit, câlin,
son menton sur ses genoux !
— Il y a un vilain jour dans cette chambre ; je
vois ta figure verdâtre, ma mignonne!
— Elle soupira, une larme brûlante tômba sur la
line moustache de Gaston.
— Qu’as-tu donc?
Il releva brusquement sa haute taille.
— Ne me gronde pas, Gaston! j’ai obéi... Si tu
lavais vu! (1 était changé, changé. On aurait juré
qu’il venait de faire une maladie !
Gaston cria de rage :
LA VIRGINITÉ DE DIANE
23
— Lâche !
Puis il secoua sa sœur comme une enfant qu’on
va corriger.
— Tiens, je te méprise; si tu te maries, j’irai
trouver l’époux et je lui dirai : « Féa vous appartient,
seulement, Diane adolescente est à tout le monde! »
— C’est le comble! murmura Féa révoltée.
La colère de Gaston s’évanouit, il étouffa la jeune
fille de chaudes caresses :
— Notre père est un monstre !
— Que veux-tu, c’est notre père !
Gaston balaya d’un rapide mouvement ses papiers
et sa musique.
— Oublions si nous pouvons, dit-il. Veux-tu aller
aux Champs-Elysées? J’ai besoin d’air et j’étouffe
ici. Ensuite, on m’a prévenu que ses amis vien
draient l’assiéger pendant la soirée. Laissons-là
cette bande ! Va t’habiller, on attelle.
— Oui, cher frère aimé! De l’air!
Et elle alla préparer sa toilette.
Féa pensait :
— Je le reverrai, peut-être; il saura qui je suis;
il aura peur !
Les deux jeunes gens s’élancèrent dans la gra
cieuse voiture stationnant à la porte de l’hôtel et
traversèrent fougueusement la rue bruyante, se
couant leur bel attelage avec la morgue dédaigneuse
de la jeunesse riche. Les gens s’arrêtaient sur les
trottoirs :
— Le beau garçon! disaient les femmes.
— La belle enfant! disaient les hommes.
Tout Paris était dehors. Le ciel resplendissait à
travers l’atmosphère pleine de poudre et de soleil.
24
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Eux, brûlaient le pavé, rasant les promeneurs, fai
sant reculer les fiacres. On les suivait d’un regard
émerveillé, on murmurait :
— Gare! Voici la jeunesse qui passe!
Lorsqu’ils furent dans la grande avenue, Gaston
modéra l’allure de ses chevaux, Féa, anxieuse,
cherchait quelqu’un parmi la foule. Son frère s en
aperçut :
— Ne toise donc pas ainsi ces cavaliers ! fit-il de
mauvaise humeur.
— Je ne toise personne! répondit Féa.
Elle se coucha, nonchalante, sur les coussins, éta
lant sa jupe de soie et fermant les yeux avec le cli
gnement qui indique l’indifférence. Mais le cœur de
Féa venait d’être mordu. Elle l’avait vu, lui... Der
rière une calèche, un long cheval, blanc d'écume,
monté par un jeune homme vêtu de brun, son
binocle élargissant son œil cerclé, il avait disparu
sans la remarquer.
Gaston redescendit l’avenue au galop. La trou
blante vision s’effaça dans le tourbillon.
— Plus vite ! plus vite! répétait Féa haletante.
Il lui semblait être poursuivie; il lui semblait en
tendre, avec le tapage des roues, le galop des trois
chevaux !
Ils revinrent à l’hôtel, grisés de chaleur et de
bruit. Cette ivresse leur fit du bien. Féa osa manger
pi ès de son pèie et Gaston acheva le soir la copie
de sa valse.
Carlier reçut ses amis au salon d'attente, aban
donnant volontiers ses enfants. Il craignait un
orage.
Ils demeurèrent assis à la même table, les deux
LA VIRGINITÉ DE DIANE
25
fronts réunis sous la clarté de la même lampe. De
temps en temps Gaston suivait les doigts allongés de
Féa, ces doigts dirigeaient un crayon. La fille du
peintre savait dessiner. Le crayon traçait par pe
tits coups saccadés une légère esquisse. Habituelle
ment elle dessinait des fleurs ou des oiseaux. Ce
soir-là, c’était une tête d’homme qu’elle esquissait,
inconciente, allant comme le médium inspiré de l’i
dée d’un autre. Elle regardait, étonnée, cette tête
sortie peu à peu de la blancheur du papier. Cela lui
ressemblait ! Un véritable reflet de miroir. Cet être
l’avait donc fascinée sans qu’elle s’en rendît compte?
— Ce monsieur s’appelle?... interrogea Gaston,
sévère.
— Une invention ! une caricature ! répondit Féa.
Elle rougit et biffa l’esquisse d’une raie qui fendit
la feuille.
Féa devait poser le matin. Le matin on dérangeait *
rarement Carlier ; puis, il fallait un jour cru pour
faire ressortir sa composition.
La jeune fille entra dans l’atelier vers dix heures.
Le peintre préparait la palette et disposait la
toile. Elle n’adressa pas même un regard à son
oeuvre. Elle avait pris une robe de velours et n’avait
que cela. Il lui fallait tant de douloureuses décisions
avant d’ôter ses vêtements un à un. Cependant elle
fut si honteuse de sa précaution qu’elle se désha
billa loin de lui près des rideaux. Elle s’aperçut
trop tard de sa faute : quatre mètres la séparaient
du tapis de mousse ! Franchir la distance, marcher,
courir nue!... Elle suffoquait et piétinait sa robe,
n’avançant point.
— Dépêche-toi ! cria Carlier.
2
26
la VIRGINITÉ DE DIANE
Puis le père comprit. Il y alla, un peu attendri,
et la reporta au jour.
Paris, ce matin-là, s’emplissait de brumes. La
coupole déversait une lumière terne, grise, humide.
Féa, sous cette lumière, paraissait blanche de froid.
Elle se détachait des fonds sombres avec la glaciale
mélancolie du marbre. Sa peau frissonnait de ce
frisson qui reste sur l’épiderme et qu’on appelle
« la petite mort ». Agonie en miniature des impiessionnables.
Elle leva son front vers le dôme transparent. Son
teint devint blafard, sa beauté était navrante.
Carlier mit à ses pieds le diadème de perles, la
flèche d’acier, il entoura sa taille d’un cercle de
laiton mince pour soutenir l’inclinaison. Il dénoua
ses boucles dont les ondulations lui déplaisaient, les
releva au sommet de la nuque et les retint avec un
croissant d’or.
— Je vais m’occuper de la coiffure, dit-il, sois
calme : les cheveux sont une difficulté.
Diane fut calme. Elle regardait le ciel, ses yeux
s’imprégnaient d’une lueur douce et pâle, sa bouche
se crispait amèrement, perdant sa nuance ardente.
Carlier, selon son expression, empoigna son tra
vail. Il maniait le pinceau, roulant les prunelles de
sa toile à sa fille. Le temps s’écoulait ; Diane, immo
bile et triste, n’entendait plus rien.
Tout à coup, on heurta à la porte. Le bruit cou
rut sourd dans l’atelier.
— Eh bien? cria Carlier.
Monsieur, répondit la voix aigre du groom, le
duc de Salbris est là!
— Fichtre! grommela le peintre. Il se leva.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
27
Garde ta position, Féa, je n’en ai pas pour dix
minutes. Tu comprends, il s’agit d’une commande
de vingt mille francs !
Féa dit, inquiète :
— Tu fermeras à clef?
— Oui!
Garlier s en alla à reculons, contemplant encore
son modèle ; au moment où il entrebâilla la porte,
les brumes s’écartèrent au-dessus de la coupole, un
rayon vermeil sembla briser le cristal et éparpilla
dans les cheveux de Diane une gerbe d’étincelles.
Le corps s’illumina, le marbre reprit la vie avec
des ombres roses.
— Sublime! fît Garlier, radieux.
Il referma la porte, tourna la clef et la mit dans
sa poche...
Le duc de Salbris arpentait le salon, très impa
tient.
— Et ma commande? dit-il en s’arrêtant devant
le peintre.
— Nous allons discuter ça... Venez, nous ne
sommes pas seuls, je crois?
On voyait une forme humaine s’agiter près d’un
bronze. Cartier gagna son bureau et s’y enferma
avec le duc. Alors, celui qui était près du bronze
se dirigea vers l’atelier; en passant, il regarda le
groom par le battant ouvert de l’entrée. Le groom
se pendait aux naseaux d’un grand cheval, le cheval
de monsieur le duc qui le secouait comme un brin
de paille.
— La fille Céleste attend. C’est probable, dit-il.
Il secoua cette porte qui résistait. Garlier est jaloux
de ses modèles... singulier homme... heureusement
28
LA VIRGINITE DE DIANE
nue j’ai pris mes précautions. Il mit une autre clef
dans la serrure. La porte s’ouvrit. Cet homme eut un
éblouissement terrible. Que voyait-il donc? Il laissa
derrière lui son élégance, sa tranquillité, son flegme
aristocratique; poussant un cri étouffé, il ne ît
qu’un bond.
— Croyez-vous, disait le duc de Salbris sortant
du bureau, croyez-vous, mon cher peintre, que le
panneau du milieu soit assez considérable?
— Certainement. Mais, s’il restait de la place j ajouterais une ou deux nymphes.
— Dans combien de temps votre travail sera-t-il
terminé?
— Monsieur le duc, je ne promets rien. J ai sur le
chevalet la toile destinée au Salon et je lui sacrifie
toutes les commandes.
— La mienne aussi? dit fièrement le grand sei
gneur.
— La vôtre aussi, répliqua le peintre, fort raide.
— Diable ! mon cher, les artistes n’admettent pas
de rang à ce qu’il me paraît !
— Les artistes n’admettent que leur liberté!
Le duc fit la moue.
— Eh! ch! ajouta Carlier, l’art est un terrible
niveleur.
Ils se saluèrent. M. de Salbris remonta à cheval
en murmurant :
— Ce Carlier, quelle brute!...
Le peintre, lui, s’en alla lentement dans le salon
d attente, la mine toute illuminée par son idée fixe :
sa composition d exposant ! Encore quelques coups
de pinceau donnés sur le vif et Diane adolescente
LA VIRGINITÉ DE DIANE
29
était créée! Un mois de travail, de retouches, et on
a lancerait au milieu de la foule, cette radieuse
beauté !... Elle ferait perdre la raison aux sévères
critiques! Songe-t-on à analyser un rayon lorsqu’il
vous éblouit! Il voyait confusément surgir, devant
lui, les amis dont les rudes mains viendraient saisir
la sienne avec cette exclamation admirative :
« Ah! tu as dépassé un tel!... »
Tous!.,. Ils seraient tous dépassés !
Il a oyait déjà cette agitation joyeuse des amateurs
s empi essant autour de sa nouvelle toile, ahuris,
stupéfaits.
Pauvre Cartier ! Il s était tellement identifié à son
œuvre !
Près de la porte de l’atelier, il s’arrêta étonné :
la porte était entrouverte... Cependant, il l’avait
fermée à clef! Qu’est-ce que cela voulait dire? Son
modèle, fatigué, se serait-il sauvé sans le prévenir?
Il entra.
Aussitôt, Carlier poussa un rugissement de dé
sespoir.
Sous la coupole régnait un affreux désordre; le
chevalet avait été renversé, la toile gisait à terre, la
palette traînait avec les pinceaux; ça et là, de
larges taches de couleur rose s’étalaient sur le sol
comme des lambeaux de chair humaine, le diadème
était écrasé : il y avait eu une lutte horrible, car les
perles broyées de ce diadème formaient, dans le
tapis de mousse, des étoiles nacrées.
Le peintre avança chancelant, ivre de douleur. Il
se baissa, souleva sa toile et on entendit, sous cette
toile, dont la peinture fraîche se décollait, un cla
quement sourd, le bruit de la peau arrachée sur un
2.
30
la VIRGINITÉ DE DIANE
membre palpitant! Tout l’épiderme de la peinture
demeura après le plancher !
Carlier remit la toile à sa place, recula, et un
juron déchira son gosier. Ses deux poings se cris
pèrent.
— Féa!... cria-t-il d’une voix tonnante, croyant
qu’elle avait renversé son œuvre et n’osait plus
montrer.
Une ombre sortit du fond des tentures. On ne
pouvait plus reconnaître dans cette femme en deuil,
la déesse resplendissante de tout à l’heure. Cette
femme, pourtant, c’était Féa!... Féa, enveloppée de
son long peignoir de velours, la tête cachée dans
ses mains; elle tomba aux genoux de Carlier en
balbutiant :
— Père!... père!... je suis perdue! un homme
est entré ici...
Elle glissa évanouie au milieu de ces taches
roses ; ses beaux cheveux épars recouvrirent son
front livide.
Le peintre recula encore, regarda la porte ou
verte, sa toile souillée, sa fille étendue et fit un
geste étrange ayant l’air de dire :
— Je ne comprends pas!
Puis il se baissa et releva Féa de la même façon
qu’il avait relevé son tableau, plus brusquement,
car les plis de la jupe se collaient à la couleur ré
pandue.
Il gagna le salon d’attente, traînant son far
deau.
Le groom crut que Carlier jouait avec sa fille. Le
peintre riait aux éclats. Il monta, appelant Gaston
très haut.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
31
Gaston, inquiet, répondit :
— Je cherche ma sœur.
. Carlier s’arrêta au seuil de la chambre bleue, la
jolie chambre virginale de la jeune fille.
Tiens, dit-il à son fils, sans cesser de rire.
Tiens, regarde! Ils m’ont tué ma Diane!... Les
misérables! Du même coup, ils ont tué mon génie!
Gaston se précipita pendant que Carlier s’éloi
gnait, riant, avec des convulsions de fou, ne se re
tournant même pas au cri de rage que poussa le
jeune homme.
Gaston avait compris, lui. En revenant de ses
courses du matin, il avait trouvé le groom sur le
trottoir. Ce garçon était très ému.
Je crois, monsieur, dit-il à son maître, je crois
qu’un voleur vient de pénétrer dans l’atelier. J’ai
vu s échapper un homme qui courait. Il m’a heurté;
son chapeau était enfoncé, je n’ai pu voir sa figure;
il paraissait bien vêtu.
— Il fallait l’arrêter, imbécile! fit Gaston dont le
cœur se serra tout à coup.
— A moins, continua le groom, clignant de l’œil,
qu’il ait voulu examiner les modèles de monsieur
votre père.
Gaston n’en entendit pas davantage, il alla droit à
la chambre de sa malheureuse sœur : elle était vide !
—- Son nom!... Son nom!... répétait le jeune
homme avec un farouche désespoir.
Il errait dans l’appartement, se frappant les
tempes contre les murailles, se cognant contre tous
les meubles. Oh ! s’il avait tenu cet infâme entre
ses doigts frémissants, il l’eût brisé, réduit en pous
32
LA VIRGINITÉ DE DIANE
sière, et ses ongles se fassent volontiers acharnés
sur son cadavre.
Où avait-il fui, ce misérable?... Pourrait-on ja
mais le prendre, le traîner, la face meurtiie de
soufflets, devant l’innocente victime.
Saurait-on d'où il venait?... Connaîtrait-on sa
famille pour lui jeter autant de honte qu il en avait
jeté lui-même ici!...
Féa semblait dormir sur son petit lit de satin
bleu; dans la pénombre des rideaux, elle avait
comme un voile d’azur transparent mêlé a sa pâleur
diaphane. Une de ses mains pendait le long des plis
de sa robe.
Gaston s’arrêtait quelquefois près de sa malheu
reuse sœur : cette rigide immobilité l’effrayait, et
cependant, il se disait brusquement :
— Morte!... Oui cela vaudrait mieux. Pourquoi
n’est-elle pas morte?...
Puis une douloureuse pensée traversait son cer
veau.
— Elle l’aimait peut-être... Je ne la surveillais
pas encore assez... Oh! elle me l’avouera bien!
Aimer ce misérable, ce serait ignoble!...
Il s’approcha du lit, releva lentement le buste de
la jeune fille.
On eut dit quil soutenait la tige brisée d’une
fleur.
Féa ouvrit les yeux; son regard se heurta au
regard brûlant de Gaston.
— Mon frère... Pardon! balbutia-t-elle, ne sa
chant plus de quoi elle était coupable.
Connaissais-tu cet homme, Féa?... Réponds!
je veux le tuer!...
LA VIRGINITÉ DE DIANE
33
Féa frissonna; elle ramena autour d’elle le velours
qui la couvrait, une rougeur intense monta de ses
joues à son front pour aller se perdre sous les ondes
de ses cheveux fins. Elle se détourna un peu.
— Non! je ne le connais pas.
—• T11 mens! L’aimerais.-tu, malheureuse? Alors,
il t’épousera.
Et Gaston eut un geste de violence affirmative.
— Il m’ a crue déjà perdue. J’étais le modèle de
Carlier, une de ces filles qu’on méprise!... Il m’ap
pelait Céleste!... L’épouser, moi!!! Oh! je le hais...
Elle pleurait, le front appuyé sur l’épaule de son
frère.
— Allons-nous-en!... Allons-nous-en!... Je souffre
trop ; dans cette chambre, tout me crie mon dés
honneur!... Père! père! Je te maudis!
Sa voix s’éteignit : elle mordit les dentelles de
son oreiller.
Gaston reprit d’un accent plein de douceur.
— Si tu l’aimes, il reviendra sans doute. Qui ne
serait fier d’épouser la fille du peintre Carlier !
Pauvre ange, as-tu peur qu’on le tue? L’autre soir,
ce profil que tu esquissais en t’amusant?... Etait-ce
lui?... Réponds donc!
Féa baissa les paupières.
— Je l’avais vu le matin : depuis j’y ai pensé
mais ce souvenir m’était pénible. Cet homme 111e
fascinait. Gaston, je te le jure : Je ne connais ni son
nom, ni sa demeure, et je le hais !
— En es-tu bien sûre?
Féa secoua la tête et se renversa en arrière. La
réalité avait arraché l’enfant à ses rêves à peine
formés; elle avait vaguement soupçonné un idéal
34
LA VIRGINITÉ DE DIANE
dans sa vie et à présent la brutalité du fait détiuisait ses naïves aspirations.
— C’est l’amour! murmura-t-elle. Oh ! je ne puis
pas aimer ainsi, mon frère. Je ne 1 épouserai ja
mais ! Venge-moi !
Elle s’évanouit de nouveau. Gaston posa sa main
sur le cœur de sa sœur, remua les lèvres comme
quelqu’un qui prie.
Il ne priait pas : il faisait un terrible serment. On
eût cru voir un malheureux amant dont la passion
flétrie allait se changer en haine éternelle contre le
rival !
Gaston s’éloigna du lit et alla chercher la femme
de chambre.
Il lui recommanda de rester au chevet de sa sœur,
et sortit.
— Elle a la fièvre — dit-il, se retournant sur le
seuil — ne faites pas attention aux paroles qu’elle
prononcera dans son délire.
Il voulut parler à son père, avant de quitter la
maison et de prendre les renseignements nécessaires
auprès de ses amis. 11 se rendit jusqu’à l’atelier,
mais la porte était fermée.
Chez le peintre, régnait un bruit affreux : il traî
nait ses tableaux, ses dessins, ses ébauches au mi
lieu de 1 atelier, les échafaudait en tas, ajoutant les
statuettes, les mannequins, les cartons, décrochant
les tentures, empilant les tapis et les meubles sous
la coupole en verre. Gaston écoutait, le front collé
à la cloison ; l’angoisse lui étreignait la gorge.
S il était devenu fou ! pensait-il. —- Père, criat-il tiès haut, ouvre-moi, je t’en prie, ouvre-moi !
Le peintre ne répondit rien, il se parlait grave
LA VIRGINITÉ DE DIANE
35
ment à lui-même, interrogeant chacune de ses
œuvres et les jetant ensuite comme des êtres cou
pables aux pieds de Diane adolescente qu’il avait
redressée. Diane souriait rêveuse sur le fond enso
leillé de la toile, l'épiderme de ses formes roses était
resté attaché au plancher, mais ses yeux doux, em
plis de l’humide fraîcheur de la peinture, rayon
naient et éclairaient tout son corps profané.
Pauvre Diane!... Pendant sa chute, le vermillon
de la palette avait ensanglanté ses membres déli
cats, les lignes exquises de sa jambe nue étaient
coupées par des filets de couleur pourpre, une
branche de feuillage s’était élargie sur son épaule,
laissant une empreinte cadavérique à travers les
chairs maculées : il faut si peu de chose pour souiller
un chef-d’œuvre et déshonorer une femme !
Carlier, l’œil hagard, les vêtements en désordre,
continuait son bizarre manège ; oubliant sa fille, il
offrait une hécatombe devant sa déesse bien-aimée :
nymphes aux torses élégants, dieux courroucés,
portraits d’enfants, visages d’hommes et visages
d’actrices, compositions de genre, gais paysages et
sombres effets de nuit, tous les tableaux de l’atelier
s’amoncelaient autour de lui.
La pâle figure de Diane contemplait avec une
sorte d’effroi son créateur qui, de temps en temps
montrait le poing à un adversaire invisible.
Lorsque les quatre murs de l’atelier furent dégar
nis, Carlier se saisit de la palette et du pinceau, hé
sita un instant, puis s’assit vis-à-vis de Diane debout
et tomba dans une morne prostration. Les cris de
son fils le laissaient indifférent. Les domestiques
consternés n’osaient questionner Gaston.
36
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Mais, il est fou ! disait le groom — nous l’avons
entendu demander pardon à sa peinture...
Le jeune homme monta en voiture sans pouvoir
leur répondre. S’il était fou, sa folie était une honte
de plus. Carlier ne comprenait que le déshonneur
de son œuvre, le peintre seul, regrettait la perle de
son gracieux modèle et dans ce cerveau surexcité,
l’art dominait l’instinct paternel.
Gaston rentra le soir, harassé de fatigue physique
et morale. Il avait traversé Paris en tous sens, s ar
rêtant chez tous les jeunes gens qu’il connaissait,
les interrogeant d’une façon indirecte, les exami
nant comme s’il les voyait pour la première fois,
tâchant de découvrir une ressemblance, de recueillir
un mot, un renseignement qui pût le mettre en pré
sence de celui qu’il cherchait. Le profil esquisse'
par les doigts tremblants de sa sœur demeurait
gravé au fond de sa mémoire. Il aurait reconnu le
séducteur au sein de la foule, en pleine rue, mais
l’infâme s’était enfui et n'avait laissé aucune trace
de son passage.
En rentrant, Gaston aperçut son groom installé à
plat ventre sur la table du salon d’attente, les deux
mains soutenant son menton, posé en sphinx et pé
rorant en face des domestiques ébahis.
— C’est tel que je vous le dis ! affirmait le drôle.
M. Durant était furieux de la composition de mon
sieur, il a cabalé contre lui : on a payé un ennemi
de profession et il a barbouillé sa toile d’une propre
manière. Maintenant, elle est flambée : inutile de
rien vernir ! J’ai vu ça derrière le trou de la serrure.
Diane est un gâchis comme une sauce de mauvaise
cuisinière, le maître en est fou et la demoiselle
LA VIRGINITÉ DE DIANE
37
fera une maladie, parce que je sais ce que je sais...
Et que sais-tu ? fit curieusement une soubrette
- On devait donner ce portrait déshabillé à son
amoureux.
Gaston, d’une vigoureuse poussée, lança le groom
hors de la table.
— Qui t’a raconté cette histoire ? lui dit-il en
fronçant les sourcils.
Le groom et les domestiques baissèrent les yeux
devant le jeune maître.
— Il doit l’inventer ! bégaya la soubrette.
Gaston passa : il était livide de rage.
Il gagna la chambre de Féa. Sa sœur pleurait à
genoux près du lit.
Peisonne ne te garde! cria Gaston avec co
lère.
— J’ai renvoyé Jeanne, ses questions indiscrètes
me faisaient souffrir.
Lejeune homme s’avança et relevant Féa, il la
pressa longuement sur sa poitrine.
— Je n’ai pas trouvé ce misérable, mais sois tran
quille, je me consacre à notre vengeance : il ne
pourra pas m’échapper ; dussé-je l’attendre ma vie
entière.
Féa regardait son frère, un flot de sang animait
ses joues blanches.
— Tu m’aimes donc bien encore ! dit-elle à voix
basse.
— Pauvre chérie !... Écoute, tu es femme, tu sau
ras me comprendre. Je crois n’avoir jamais eu d’a
mour que pour toi !
— D’amour ! dit-elle, tandis qu’un geste de mé
pris achevait sa phrase.
3
38
\
S
la VIRGINITÉ DE DIANE
— Oui, Féa ! d’un amour de père et d’époux, d un
amOur que tu as peut-être révé. Notre mère est par
tie et n’a pu nous enseigner T affection fraternelle.
Moi, je voulais te conserver comme un jaloux, pour
la joie démon cœur et de mes yeux. Au-dessus des
folies et des passions passagères, il y avait toujours
ma sœur adorée ! Tu étais toujours la reine, l’amante
mystérieuse de l’artiste alors même qu’il avait
l’intention d’aimer ailleurs, toi et toujours toi dans
mon esprit, dans mon âme, dans mes songes, dans
mes créations, dans toute mon existence enfin ! Etaitce donc un crime d aimer ainsi sa sœui, puisque
voilà la récompense de ma pure tendresse, on t a
prise, on t’a violée !
La réaction venait après la contrainte de cette
journée fatigante, Gaston éclata en rauques sanglots.
— Oh! le lâche... Non, non, tu ne l’épouseras
pas!... Laisse-moi le tuer, Féa! Oh! que ne puis-je
lui rendre le mal qu’il m’a fait. Je me maudis de
t’avoir tant aimée. Si tu avais été pour ton malheu
reux frère ce que sont les autres sœurs, eh bien! ce
monstre ne serait pas venu te déshonorer !
La jeune fille essayait de le consoler; elle
l’entourait de ses beaux bras. Ils formaient un
groupe charmant, ces deux enfants, surpris à
l’aurore de leur vie par deux passions criminelles.
Dans cette chambre virginale, au milieu de ce petit
temple azuré, on n’eût pas supposé le cynisme. Ils
étaient beaux, ils étaient presque chastes, et leur
extrême jeunesse excluait l’idée du mal.
— Mon père ne s’occupe plus de moi, dit Féa
tristement.
— Il a un accès de folie, je crois, répondit Gaston.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
39
Comment lui pardonnerons-nous? N’est-il pas la
cause de notre malheur?
Il y eut un moment de froid silence.
— Je lui pardonne, dit Féa, car c’est l’artiste quiaprofané... Ce n’est pas le père...
Gaston ne répliqua rien. Il se leva, embrassa sa
sœur.
— Je vais à l’atelier. Puisque tu es bonne, je veux
être bon aussi. Il est malade, je le soignerai.
Féa remercia d’un regard.
En pénétrant dans le salon d’attente, le jeune
homme recula stupéfait. Une épaisse fumée se ré
pandait sous le lanterneau, des servantes se lamen
taient près de la porte que le groom tachait d’é
branler ou d’enfoncer.
Gaston épouvanté demanda son père.
— Il est là... au secours !... répéta le groom, de
son accent aigu. Gaston s’empara d’une chaise en
bois massif et acheva de faire sauter les planches.
Il écarta la portière, se précipita dans l’atelier suivi
des domestiques effarés.
Carlier avait mis le feu aux tentures et aux ta
bleaux entassés devant sa Diane; déjà les flammes
léchaient les pieds ravissants de la déesse, elles
avaient complètement anéanti les œuxres du pein
tre, il ne leur restait plus qu’à dévorer sa dernière
composition. Carlier venait de la terminer. Il était
fou; mais le génie, domptant un instant son égare
ment, s’était dégagé des ténèbres qui se faisaient
peu à peu dans son esprit. Une sublime et dernière
lueur l’avait éclairé, il avait reconquis toute la puis
sance de son pinceau et Diane resplendissait comme
un véritable rayon divin à travers les nuages de
40
LA VIRGINITÉ DE DIANE
fumée opaque où semblait s’exhaler l’âme des créa
tions anciennes. Carlier, immobile et stupide, n’en
tendait pas son fils. On eut beaucoup de peine à l’é
loigner de ce bûcher qu’il avait allumé. On éteignit
le feu, on emporta la Diane chez Féa. La jeune
fille couvrit le fatal portrait d’un voile, le relégua
dans le coin obscur où elle avait relégué son mi
roir, et alla auprès de son père. Un médecin, aidé
de Gaston, contenait le fou qui criait d’une voix ef
frayante.
— Ma Diane, mon enfant! je te sacrifie mon ta
lent... Apaise-toi, pauvre Diane!... je tuerai celui
qui a osé porter les mains sur toi!...
— N’y a-t-il aucun espoir? demanda Féa en tour
nant son beau visage désolé du côté du médecin
— Trop de travail... trop d’émotions... murmurait-il pour dérober son inquiétude.
Le fou se calma à la nuit et parut s’endormir.
Eh bien, docteur?... interrogea Gaston, très
- Ce sera un miracle si la raison lui revient
Quel malheur ! les célébrités s’en vont !
La douleur égoïste du médecin ne toucha guère
S enfants de Carlier. Gaston et Féa tremblaient
pour le peintre, mais tout à coup une triste éié
surgit dans le bouleversement de leurs pensées,
bleaux sont brûlés, il ne enreÎdr . ’
ceau!
reprendra plus son pinFea vint s’appuyer contre son épaule • elU i •
naît ce qui se naqqaD Un v
pauie, elle devise passait dans l’esprit de son frère
Nous sommes ruinés ' et H
geait-elle.
'
a vengeance? son-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
41
Mais tous deux se penchèrent au chevet du fou
vous !QU imP°rte ! mUrmurèrent-ilsJ nous le sau-
Il fallut bien renoncer à ce grand luxe parisien
qui es a vie d un grand artiste, le cadre obligé de
toutes ses habitudes.
Jour par jour se dispersait la richesse des Carlier
comme les épaves d’un navire qui sombre. Les amis,
les seigneurs de la bohème se retirèrent rapidement
en présence de l’infortune, et le duc de Salbris qui
avait commandé un panneau pour la salle de billard
de son château vint arracher lui-même sa note faite
d avance sur le livre des comptes, craignant peutêtre une erreur.
Le peintre n’avait jamais rien réservé, l’or ruis
selait avec la couleur le long de sa palette : une
toile sèche, une bourse vide. Et les enfants élevés
avec ce joyeux charme de l’abondance ne s’aperce
vaient pas en buvant dans leurs coupes d’argent,
ciselé que la misère était au fond.
foutes ces antiquités, ces bronzes, ces meubles
fièrement disputés par le caprice de l’artiste aux
richards qui en ignoraient la valeur, ces milles
choses coûteuses qu’on gardait dans la maison pour
honorer l’art, tout cela retourna à l’Hôtel des Ven
tes. L atelier perdit ses consoles de marbre sculpté
où reposaient autrefois les belles filles servant de
modèles ; les chevalets de cuivre d'un merveilleux
travail rejoignirent les consoles, puis Gaston donna
congé à son groom, Féa renvoya sa femme de
chambre.
On consigna la porte du salon d’attente. Des
créanciers qu’on ne connaissait pas s’enhardirent,
42
LA VIRGINITÉ DE DIANE
______ irent cette porte, et, seuls, ces corbeaux-la
ils rouvrir'
eurent accès dans la demeure du peintre
A l’atelier, au salon, la lumière crue tombait du
haut des coupoles de cristal et faisait ressortit ce
désert Les peintures éblouissantes de ce \erms
doré que leur donnait le luxe, avaient des crêpes de
fumée brune qui faisaient reculer les amateurs : les
bacchantes, les nymphes, les portraits souriants
les têtes graves, les paysages pleins de soleil avaient
tous une brûlure hideuse à I endroit le plus apparent.
— Si Carlicr était mort, disaient les acheteurs,
on paierait les œuvres gâtées un prix énorme, mais
il n’est que fou !
Il l’avait bien prouvé, le malheureux, en détrui
sant ainsi les dernières ressources de ses enfants.
Les journaux, naturellement, ne manquèrent pas
une semblable occasion. Ils en tirèrent l’unique
trésor qui reste au pauvre : l’orgueil. Gaston et sa
sœur purent lire chaque matin les commentaires
insolents à propos de la folie de Carlier. La presse
plaignait la célébrité éteinte, mais elle déplorait sur
tout la façon barbare dont on traitait l’atelier du
peintre.
Gaston essaya de livrer au public ses com
positions musicales ; on fit mine de les recevoir avec
enthousiasme, pour aider un fils de collègue ;
seulement on ne lui accorda que la grâce de les
imprimer aux frais de la bienveillance, et la bien
veillance, celte avare, réclama tant d’éditions pour
ses privilégiés que Gaston repoussa ses offres. Du
reste, le jeune homme composait froidement; les
riants horizons de la création, les ivresses capi-
44
LA VIRGINITÉ DE DIANE
lorsque, soudain, une douleur horrible s’empara
d’elle, elle étreignit sa taille avec une exclamation
déchirante et laissant retomber la draperie, elle s’é
loigna du portrait maudit en chancelant, puis elle
s’abattit sur le tapis de sa chambre en appelant son
frère.
Gaston veillait. Assis à sa table de travail, il re
copiait un morceau de musique. Il espérait encore I
Quel est le compositeur qui n’espère pas. Le vrai
talent est fils du malheur et de l’espérance. Gaston
entendit les cris de sa sœur; il jeta sa plume, s’é
lança dans la chambre bleue où il trouva la jeune
fille évanouie.
La garde veillant au chevet du fou vint offrir ses
services, Gaston lui répondit durement :
— Ce n’est qu’une crise de nerfs, restez donc où
vous êtes !
Et il ranima Féa.
Oh ! la honte... Allons-nous-en !... allons-nousen !... dit la pauvre jeune fille dissimulant son vi
sage contracté sous la mousseline de son peignoir.
Gaston devina.
Demain! fit-il. Et en attendant ce misérable,
béa, ma sœur, c est moi qui, pour le monde, serai
ton mari. Je te sacrifierai, s’il le faut, toute ma vie.
Oui! Allons-nous-en là où personne ne pourra nous
reconnaître, emmenons notre père, fuyons ce monde
impitoyable qui cherche déjà le scandale. Mon ange,
mon pauvre ange! Veux-tu accepter le dévouement
de ton frère ?
Il suppliait 1 enfant et baisait ses doigts frêles,
ïi ~ Non’rePétait_eIle5 ce serait briser ton avenir.
c aut Pans, il te faut la gloire comme à tous les
LA VIRGINITÉ DE DIANE
iS
artistes... Je reprendrai des forces... Mon Dieu'
mon Dieu! C’est vrai: il naîtra!... Et je suis déshonoree.
Demain, nous partirons ! interrompit Gaston.
Ses sanglots se calmèrent. •
Le lendemain Gaston prépara le départ. Le fou y
consentait ; morne, il regardait indifférent les malles
et suivait l’agitation inquiète des domestiques. Au
moment de quitter l’atelier pour toujours, il de
manda si ses amis étaient venus critiquer Diane
adolescente.
Diane est la ! répliqua Gaston lui désignant
une haute caisse de chêne hermétiquement fermée
comme un cercueil.
Ils emportaient avec eux le déshonneur de l’en
fant. Le fou eut un sourire satisfait et se laissa
mettre en voiture sans cesser son rire idiot.
— Où allons-nous? interrogea Féa qui pleurait
sous les dentelles de sa voilette.
— Ma sœur, répondit Gaston, d’un ton amer,
nous allons dans un pays nozr qu’on nomme la Pro
vince ! ! !
3.
LA VILLE DE BIAVRE ET SES BONS HABITANTS
'aréopage s’était réuni ce soir-là chez
mademoiselle de Pontcoulant. On de
vait régler la grave question de la
maîtresse de piano, savoir enfin ce
qui résultait de l'enquête faite sur cette péronnelle!
Biavre avait fourni l’élite de ses notabilités : les
dames du tiers-ordre, les dames du cordon de
Saint-Louis, les Toirette, médecin; M. Jules, 'de
l’hôtel d’Europe; Mlle de l’hôtel d’Europe; le
LA VIRGINITÉ DE DIANE
47
notaire, Charles Doublin. On attendait même Mme
la baronne de Charbey. La présidente, Mlle Luidivine * de Pontcoulant, malgré sa haine pour sa
sœur’la baronne, n’avait pas craint de lui offrir une
sous-présidence dans son salon.
Dès huit heures, les convoqués arrivèrent. Les
meubles de l’appartement se dépouillèrent de leurs
housses comme par enchantement et chacun put
admirer les fauteuils en damas ponceau, la fameuse
glace de Venise, venue de Saint-Gobain, les poti
ches japonaises montées sur ébène.
La glace surtout attira l’attention générale : le
bruit courait qu’elle possédait trois biseaux, mais
cela n’était que hors-d’œuvre en comparaison du
tapis d’Aubusson dont personne ne parlait et dans
lequel cependant on entrait jusqu’à la cheville, le
salon de Luidivine devenait décidément splendide,
la vieille fille avait un goût délicieux; si la baronne,
sa sœur, n’en mourait de dépit, ce ne serait pas sa
faute !
L’événement de la soirée était la présentation
solennelle du remplaçant de la maîtresse de piano ;
décidément, il s’exhibait.
Après avoir végété, obscur pendant six longs
mois, il pénétrait au cœur de la société biavraise.
Mme Toirette, médecin, prétendait que ce jeune
homme sentait son Paris d’une lieue. Quant à
M. Toirette, il n’osait prétendre quelque chose
devant sa femme, mais il formulait son opinion à
l’oreille des voisins.
— De Charybde en Scylla! disait-il, en haussant
les épaules.
On se groupait autour de Luidivine sans pouvoir
48
LA VIRGINITÉ DE DIANE
lui arracher un mot : la présidente mûrissait son
arrêt. D’un côté, elle voyait une diablesse qui, sous
lé spécieux prétexte de donner des leçons de
piano au collège, se faisait faire la cour par M. le
Principal. De l’autre, se dressait un inconnu, un
jeune homme arrivant de Paris, un artiste tombant
de ce monde fantastique, de cette grosse lune où
les gens ne sont point faits à la mode ordinaire.
Garder la maîtresse de piano, c’était risquer un
mariage d’amour en plein Biavre et, de plus, une
nouvelle mariée peut-elle décemment tenir l’orgue
de l’église? M. l’abbé Prat ne le souffrirait pas!
Les innocents plaisirs d’une alcôve conjugale sont
incompatibles avec la dignité d’organiste! Main
tenant, s’emparer de ce Parisien, était-ce pru
dent!... Il allait bien pour le collège, il n’allait pas
pour les demoiselles de l’établissement du petit
Sacré-Cœur !... La présidente aurait eu besoin de
repos, l’arrêt lui semblait trop précipité !
Luidivine était une femme de soixante ans : elle
avait une taille de pensionnaire maigre, elle était
pâle et ressortait d’une façon mortuaire dans son
costume de cachemire noir uni; elle portait des
mitaines et une palatine de faux astrakan par n’im
porte quelle température. Son regard était froid
comme une vitre qui n’a jamais vu le soleil, ses
lèvres se fendaient, minces comme un coup de cou
teau sur un vieux parchemin ; son allure était or
donnée, réfléchie, son accent calme et bas, presque
doux lorsqu elle disait une méchanceté. Luidivine
était le type de la femme éteinte ; elle avait l’aspect
d’une cendre fine ou d’un cierge bénit qu’on ne doit
plus rallumer, de ces cierges de première commu
LA VIRGINITÉ DE DIANE
49
nion, cachés au fond d’un tiroir et qui ont des ru
bans un peu moisis.
Ge pauvre être gouvernait Biavre par bonté d’âme
et n’ayant rien de mieux à faire. On recueillait ses
moindres paroles, croyant recueillir les paroles
d’une mourante.
Elle mettait tant de dignité dans ses procédés
mauvais qu’elle subjuguait Complètement son en
tourage et cette agonie personnifiée était le moteur
universel de la ville.
En attendant l’arrêt de Luidivine, les convoqués'
erraient dans le salon, inventoriant les meubles et
les tentures avec l’indiscrétion de bons paysans
fourvoyés. M. Jules, de l’hôtel d’Europe, se carrait
contre une table chargée d’un service à café en por
celaine de Saxe — à Biavre, lorsqu’on reçoit on
donne du café — il humait l’arome d’une tasse brû
lante. En face de lui, Mme Toirette, médecin,
cassait un morceau de sucre et en passait une
moitié à son époux, pendant que Mlle de l’hôtel
d’Europe, lisait la Semaine religieuse, et que Charles
Doublin tressait consciencieusement les franges
d’un dessus de chaise.
— Il n’y a qu’elle pour avoir du café ! grommelait
le gros Jules, vous devriez le boire chaud, vous
autres!... Félicie, abandonne ta lecture, ma fille,
c’est du vrai moka !
— Pauvre petits Chinois!... répondit la jeune
fille}
une jeune blonde vêtue de taffetas à car
reaux — encore une noyade! Je suis marraine,
heureusement.
— Il est froid ! déclara net le propriétaire de
l’hôtel d’Europe.
50
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Mais tu sais bien, papa, que je déteste le café :
ça me rappelle mes purgations.
— Vous prenez vos purgations dans le café? de
manda M. Toirette, le bouillon est meilleur, je
vous assure.
— Alors, je ne pourrais plus manger de soupe.
Mme Toirette offrit une assiette de gâteaux secs
à Charles Doublin.
— Merci ; j’ai l'appétit coupé, murmura celui-ci
continuant une tresse à quatre. C’est ainsi que vous
les faites, n’est-ce pas? fit le notaire, regardant les
nattes blondes de Félicie.
— Comment?... vous regardez mes cheveux,
monsieur, et vous dites que vous avez l’appétit
coupé ! Faites attention, papa finira par com
prendre.
Félicie rougissait, elle le poussa légèrement du
coude.
Le notaire tourna le dos et s’empara des glands
du fauteuil.
Une dame du cordon de Saint-Louis se glissa
entre les jeunes, gens.
— Félicie, dit-elle avec un sourire aimable —
une observation !
— A propos de quoi, madame?
La dame se pencha.
On s en aperçoit, ma chère amie, voulez-vous
que demain tout Biavre en parle?... Il est de mon
devoir...
— Oh ! vous vous trompez, madame ! Est-ce qu’on
me retirera le cordon?
— Non, mais je vais en avertir la présidente.
— Je vous promets de ne plus lui répondre. '
LA VIRGINITÉ DE DIANE
51
— A la bonne heure !
La dame revint à sa place, les Toirette la rejoi
gnirent.
— C'est inconvenant ! gémit le médecin.
— Ça m’étonne que vous ne souteniez pas Félicie !
dit sa femme.
— Si je l’avais soutenue qu’est-ce que tu m’aurais
dit encore?
D’un geste digne, elle congédia Toirette et s’assit
près de la dévote.
— Qu’avez-vous appris? interrogea sa com
pagne.
— Voilà ce que la bonne m’a raconté, ce matin,
ma chère.
Ils sont pauvres, car ils ne lui donnent que dix
francs de gage, une misère!... Cette hile peut gagner
plus, elle est robuste, j’avais envie d’en essayer
juste au moment de leur arrivée, il y a six mois,
c’est une fatalité !... Eh bien ! sa femme est toute
jeune, elle vient d’accoucher ces jours-ci... Le
vieux doit être leur père. Il est effayant, une barbe
hérissée, des yeux farouches... il ne cause jamais
et habite la chambre derrière le pavillon. Une
drôle d’idée qu’a eue Mlle de Pontcoulant de leur
louer son pavillon !... Moi, j’aurais été fort réser
vée!... Songez : Paris est joliment loin de nous...
L’accouchée va mieux, elle a eu un garçon... Mon
mari voit souvent le sien, au café de la gare; il a
des manières impossibles; il tape sur la table pour
se faire servir, ne regarde personne... Il est. bien
de mine : des yeux noirs, une moustache qui est
comme crayonnée. Il est simple dans sa toilette, un
peu négligé. Toirette a examiné son gilet et Fa
52
LA VIRGINITÉ DE DIANE
trouvé défraîchi aux coutures; cependant, ce mon
sieur est très poli...
— Mon Dieu! interrompit l’initiée du Saint-Cor
don, quoique jeune, il est marié, c’est une grande
compensation.
— Ah !... j’oubliais : la bonne m’a. dit qu’ils ne
couchaient pas ensemble !
— Vraiment!... Un genre parisien, peut-être.
— La bonne en a fait l’observation à madame.et
madame lui a répondu d’un ton vif. « Qu’est-ce que
cela vous fait? » Ma foi, cette fille est sage; ça l’en
nuie beaucoup!... monsieur est si bien... Enfin, si
elle a peur, nous la sortirons!...
— Sans doute. Mais... la femme était dans une
position...
— Depuis six mois le ménage est comme ça !...
La veille de la naissance de mon Victor, Toirette
demeurait là! Faut se défier des gens vivant à part!
Mme Toirette se leva : la présidente l’appelait
en toussant.
— Figurez-vous, dit une autre initiée du cordon
de Saint-Louis, Jane a deux nœuds!... Elle a failli
s’évanouir en grimpant l’escalier.
Jane était une récente adepte ; elle était pâle avec
des airs abandonnés. Elle avait épousé l’horloger de
la rue Neuve et en même temps la règle de SaintLouis. Elle portait le cordon sur la peau au lieu
d’en enserrer la chemise. Elle nouait la corde une
fois par semaine : c’était trop. Elle sourirait tou
jours, calme, stoïque. Elle vous disait : « J’ai les
cotes en sang ! » comme elle vous aurait dit : « Mon
mari est un excellent horloger ! »
Réellement ce zèle avait son atrocité : la perfec
LA VIRGINITÉ DE DIANE
53
tion est quelquefois scandale. En buvant la dévotion
pure, on se grise . Jane avait 1 aspect d’une femme
ivre. Elle laissait rouler sa tête, s’appuyait aux
chambranles des portes; ses soupirs étaient déso
lants. Jane s’étendit sur un canapé et ferma les
yeux pendant que Toirette lui tâtait le pouls. Félicie
contemplait la frêle créature.
— Voyez-vous, madame, disait Charles Doublin,
à la place de votre mari, je ne tolérerais pas ce
martyre !
— Oh! moi, ajouta Félicie, je ne fais jamais de
nœud!
— Tais-toi donc! fit Jules, de l’hôtel d’Europe.
Tu dis des bêtises.
Tout à coup, la servante de Luidivine annonça de
sa voix formidable :
— Je vas emporter le café; on n’en veut plus,
personne?...
— Lise, dit la voix flûtée de sa maîtresse, pas
tant de bruit. Vous nettoierez la cafetière d’argent,
elle est noire.
La bonne sortit en renversant une tasse.
— La mienne est dressée! glissa Mme Toirette,
entre haut et bas.
— Ma cuisinière est malade, répliqua Luidivine
qui avait l’habitude de répondre aux pensées, je
dégrossis une fille de campagne... Du reste, je pré
fère la jeunesse, toute mal apprise qu elle soit.
Mme Toirette se mordit les lèvres.
— Mesdames, dit enfin Luidivine, d’un ton dou
cereux, Antoinette cessera ses leçons de piano. Je
ne veux pas faire un reproche public à cette enfant.
ses parents ont déjà tant de malheurs. Mesdames,
54
LA VIRGINITÉ DE DIANE
je compte sur vos bontés : elle a des sœurs, des
frères... Elle entretenait sa famille, maintenant,
nous allons l’entretenir. Je le dis aux intimes; ce
sont des pauvres honteux; notre devoir est de les
aider. Pour adoucir le blâme que nous lui adressons
en lui retirant nos jeunes filles, nos jeunes gens, je
propose une quête.
Un murmure approbateur suivit cette motion.
Luidivine prit une bourse de velours des mains
d’une dame du tiers-ordre (aspirante du cordon).
— Oh! dit-elle, voilà une charmante broderie!
Elle remercia la dame, qui était sa confidente et
préparait la bourse depuis huit jours, et feignit la
surprise.
La bourse passa devant les invités, des pièces
blanches y tombèrent. Jane jeta une pièce de cinq
francs.
— C’est le bénéfice d’un réveil-matin, dit-elle
avec son regard d’ange, mon mari voulait m’en
acheter une ombrelle.
Toirette mit dix francs en or. Sa femme ne mit
rien, mais elle toucha l’épaule de Jane.
— Ces hommes ! murmura-t-elle.
L hôtel d’Europe, père et fille, allongea vingt
sous.
Us pouvaient mieux faire ! grommela le no
taire.
Il lança fièrement un louis.
Inscrivez : cinquante francs vingt centimes,
dit Luidivine en se rasseyant.
Une dame tira un carnet.
Ma sœur! fit Mlle de Pontcoulant, l’arrêtant
d’un mouvement saccadé.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
55
Elle avait espéré quelle ne viendrait pas. Elle
entra solennellement.
Un des invités souleva l’abat-jour de la lampe.
Chacun se tourna vers la baronne; des murmures
étouffés circulèrent : la baronne était accompagnée
d’Antoinette !
— J’en étais sûre! balbutia Luidivine.
La baronne était une femme énorme, amplement
vêtue de lourdes étoffes. Elle avait cinquante ans,
une prestance de matrone qui connaît la vie. En
gras, c’était sa sœur, avec cette différence que si
Luidivine avait l’apparence d’un squelette, labaronne
avait dans le visage un boursouflement de cadavre
gonflé qui faisait mal à voir. Ses prunelles, petites,
grisâtres, avaient des reflets de langueur étrange. Sa
belle bouche épaisse attestait une extrême gourman
dise de toute espèce de sensations. Elle avait en
core des prétentions ; ses allures disaient avec
aplomb :
— Je me permets tout !
Elle portait des dentelles au cou, un bracelet au
poignet gauche, un mantelet enfantin Parlant liés
facilement, d’un ton chanteur, elle vous captivait
d’une façon maternelle, tendre...
En entrant, elle salua la réunion sans aucune
bienveillance et présenta Antoinette.
La maîtresse de piano sanglotait, elle avait l’air
désespérée, ses pommettes rouges et humides for
maient transparent sous son mouchoir, les mèches
de ses cheveux s’éparpillaient à travers sa rési e.
Elle n’avait pas de chapeau. Une petite fille de sept
ans se pendait après sa jupe. Dans 1 effarement e
la présentation, la fillette fut presque écrasée en
56
LA VIRGINITÉ DE DIANE
la baronne et un tabouret : elle cria, les sanglots
d’Antoinette reprirent.
La baronne dit, furieuse :
— Ma chère Luidivine, c’est affreux! Je la pro
tège, je l’aime comme ma propre fille et vous lui
ôtez son pain.
Ge désordre consternait Mlle dePontcoulant. Posi
tivement, on faisait tumulte chez elle ! Elle répondit
d’un accent froid :
— L’explicationn’aura pas lieu devant ces dames,
je pense?
— Au contraire, je dis la chose, moi! mon mari
pourra en témoigner, Antoinette n’a jamais eu l’in
tention d’épouser le principal.
Un silence de mort accueillit cette déclaration,
on se serait volontiers caché dans les armoires.
— Justement! fit Luidivine, c’est ce qu’on lui
reproche !
Ce fut le véritable arrêt.
Antoinette, fille un peu théâtrale, se mit à ge
noux :
— C’est Mme Tèple qui a fait tout le mal : elle a
dit que j’avais dit à la sous-maîtresse du petit SacréCœur qu’une de mes romances était marquée au
fusain à un endroit pas convenable et que c’était
M. le principal qui l’avait marquée dans la salle
de dessin où il y a le piano!... Ce n’est pas vrai! Il
y a une raie à 1 encre! Ce jour-là, j’apprenais un
duo et non pas une romance... Oh ! madame Tèple !...
— Voulez-vous du café? demanda Toirette ému,
malgré lui.
Délacez son corset, tant que vous y êtes!,
bégaya sa femme.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
57
— Mais elle ne s’évanouit pas, ma chère, et j’ai
proposé du café. Il y a une différence.
— Il n’y en a pas.
M. Toirette se tut.
— Nous pourrions, accorda Luidivine, lui laisser
le petit Sacré-Cœur.
— Je ne veux plus y mettre les pieds, cria An
toinette, la sous-maîtresse est trop méchante !
— Mon enfant, dit la baronne, se précipitant,
essoufflée, sur un fauteuil, vous garderez les leçons
de ma fille; je double le cachet!
Personne n’osa bouger, on se consulta à mi-voix.
Une dame du cordon tendit le produit de la quête à
la jeune fille. Celle-ci s’essuya les joues et regarda.
Elle était très laide avec son chagrin rouge, mais
on devinait une bonne figure réjouie. Elle ne comprit
rien à l’offre de cet argent.
— Pour vous, dit la dame.
La maîtresse de piano se redressa.
— Je ne veux pas d’aumône !
Elle alla se réfugier dans un coin.
— Si on me l’avait donnée hier, sans tant de
bruit? répétait-elle en pleurant plus fort.
Sa petite sœur mangeait des gâteaux, elle attendit
qu’elle eût fini pour pouvoir se retirer.
Mme de Charbey et Luidivine manquaient
leur effet; on se rattrapa au sujet du remplaçant
annoncé. La baronne ne s’expliquait pas la condes
cendance de sa sœur au sujet d’un étranger parisien ;
elle le traita dé accapareur pendant que les dames
s’entr’écharpaient doucement. Les messieurs se réu
nirent autour de Charles Doublin qui avaitlejournal
du soir. Soudain, de nouvelles exclamations reten-
58
la VIRGINITÉ de DIANE
j,, pAfp des hommes. Jules, de
rhôfe’l dTurope? happait à poings fermés sur une
tablsg Charles^Doublin voulait le ca^mem
_ Non non! C’est un sauteur, votre M.Kogei .
ün vendeur d’immoralités !... Les Murmures de
„ •
Biavre sont illisibles ! »
— Quoi?... quoi?... cria la baronne.
— Madame, dit Jules, voilà ce que je aïs
u
3° D’un geste violent, l’hôtelier d’Europe, envoya
une boule de papier contre le mur.
— Mais, fit Toirctte, allant ramasser le journal,
je ne vois pas...
.
.
.
— Ah! vous ne voyez pas, Toirette, moi j ai
une fille, si vous avez un fils !...
_ Mariez-les ! interjecta le notaire, dissimulant
son envie de rire.
— Sacré tonnerre !... mugit le gros Jules, la face
poupre. Ecoutez donc, vous !... Je vous dis qu’on
ne peut plus lire les Murmuresl... 11 y a des pleines
colonnes d’immoralités...
Toutes les dames frémirent, Luidivine fit un
signe, on s’apaisa peu à peu.
— Lisez, monsieur Jules, que nous jugions !
M. Jules vint se planter au centre du salon, les
dames se renversèrent en faisant bouffer leurs
jupes; elles avaient les paupières mi-closes pour ne
pas recevoir les éclats blessants de cette indécence-là.
Luidivine mettait ses doigts fluets sous ses manches
étroites, avec un méchant regard à l’adresse de sa
sœur : M. de Charbey protégeait le rédacteur des
Murmures, la baronne donnait aussi son contingent
de protection.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
59
Monsieur de l’hôtel d’Europe, commença :
« Compte rendu du comice de Noussuc. Hum !...
» hum!,.. Hier, fête ravissante au délicieux canton
» de Noussuc. Filles et garçons, amoureux et amou» reuses, ont pris gaiement le chemin des bois, le
» petit chemin ombreux où murmurent des passions
» d’oiseaux, où s’embrassent les feuilles, où se
» poursuivent les insectes dorés et où les fleurs em» baumées se tendent d’elles-mêmes aux lèvres
» chaudes du soleil.
» On est arrivé à Noussuc, le pas déjà tout ryth» mé pour la danse du village. Sous les ormeaux,
» temple sombre, ordinairement si tranquille, les
» joyeuses sarabandes se sont élancées. Les primés
» du comice faisaient papillonner leurs flots de
» rubans, les sœurs et les fiancées tendaient les
» guirlandes du mât de cocagne autour de leur
» taille... S’amusait-on, Seigneur!... Que de cris,
» que de rires! Oh! mes paysans. Oh ! mes pay» sannes... Dieu vous a fait un cœur pour que
» vous vous en serviez. Allez, jeunes couples, ré» pétez l’éternel refrain de vos fraîches amours!
» Soyez heureux, vous qui êtes libres! Helas,
» moi, le triste hibou dont les plumes doivent re» tracer le tableau enchanteur de vos joies, je vous
envie !
» Le bon maire de Noussuc a donne le soir un
feu
d’artifice et les fusées étincelantes sont allées
»
entretenir
les étoiles de la franche gaieté u vi
»
lage
et
de
la bonté de Monsieur le maire. Oh.
»
» Mes amis de Noussuc, je serais fier de m eten r
sur vos bancs de gazon et de vous donner
»
» échange le noir trône sur lequel je suis assis. »
»
A
60
LA VIRGINITÉ DE DIANE
La foudre descendant du plafond n eut pas produit une stupéfaction" plus immense. Le rédacteur
des Murmures de Biavre n’était pas du pays, on le
comprenait bien! Quel article perturbateur!... Où
diable avait-il pris ce style inouï?... Jules, de
l’hôtel d’Europe, se croisa les bras.
— Je crois, dit Mlle de Pontcoulant, que ce
rédacteur est fou !
— Est-ce la peine de l’avoir rabroué durant un
an! s’exclama Jules, d’avoir fait des désabonnements
en masse pour lui prouver qu’il avait le délire !
— Oh ! c’est une horreur! ajouta Toirette.
Il y eut un chœur d’invectives chez les dames.
— Je trouve ça gentil ! fît timidement le no
taire.
— Moi, si mon mari le voulait, je le mettrais à
la porte de Biavre!... déclara la baronne.
— Ah! madame, répondit Jane, l’horlogère, c’est
corrompant, ce compte rendu !
Le fait est que la pauvre femme avait la mine
toute bouleversée, ces phrases d’amour lui travaillaientle cerveau, les nœuds de sa corde l’étouffaient.
— Il sera indécent, même en soutenant la can
didature du baron! murmura Mme de Charbey,
épouvantée.
Je préférerais vous voir renoncer à la nomi
nation de maire ! ajouta Luidivine.
Que veux-tu, ma chère, nous faisons beaucoup
de sacrifices pour cela.
— Il ne faut jamais sacrifier la vertu! siffla
Mme Toirette.
— Avez-vous entendu, reprit le gros Jules, le
soleil qui embrasse les fleurs !... Plus loin, il insinue
61
LA VIRGINITÉ DE DIANE
que les ormeaux sont un temple : encore s’il disait •
église!... Il doit être protestant. Et puis, les fian
cées qui dansent avec des crinolines de guirlandes,
en mât de cocagne... Est-ce assez ridicule, assez
indécent. Et Dieu, par-dessus le marché, qui permet
l’éternel refrain des amoureux ! Allez faire lire cela
à nos filles!... Enfin, le journal peut traîner !...
— Mais papa, interrompit Félicie, je ne vois rien
de vilain dans cet article.
— Ma fille, si je l’ai lu en ta présence, c’est que
c est tellement fort que tu ne pouvais pas le com
prendre. Et, continua le père, les fusées parlant de
M. le maire aux étoiles. Est-ce assez inconvenant
vis-à-vis de l’autorité? Il faudrait supprimer toutes
les phrases à double sens... Et le trône noir sur
lequel on est assis ! voilà qui est du propre !
— Comment! bégaya Toirette, vous trouvez que
s’asseoir n’est pas convenable?...
— A la rigueur, non! riposta Jules, d’un ton
acerbe.
Ça dépend sur quoi, dit Charles Doublin, mali
cieusement.
— Mais il veut parler de son encrier! s’écria
Toirette exaspéré.
Mme,Toirette le tira par la basque de son habit...
— Je t’en prie, Léo, ne t’occupe pas de politique.
La dispute s’échauffait, les dames s’en mêlèrent,
ce fut un brouhaba terrible. La servante de Luidi
vine ouvrit la porte sur ces entrefaites :
— Mademoiselle, dit-elle, effarée, il y a un mon
sieur dans le corridor qui veut que je l’annonce !
— C’est le Parisien ! fit-on.
Subitement, le cercle se reforma : On aurait en4
62
la VIRGINITÉ DE DIANE
tendu les poursuites des insectes dorés dont parlait
l’article incendiaire.
a
Un beau jeune homme, correctement vêtu de noir,
pénétra dans le salon. Il était élégant malgré la sim
plicité un peu pauvre de son vêtement. Il avait une
grande aisance de geste, ses yeux allaient avec as
surance de l’un à l’autre de ces bons bourgeois éba
his. Ce regard possédait bien, tout au fond, une
expression triste, mais le sourire railleur qui cise
lait ses lèvres, sous sa fine moustache brune, faisait
oublier cette expression-là.
— Mademoiselle,‘dit-il, s’inclinant gracieusement
devant Luidivine, raide d’émotion, puisque votre
femme de chambre ne comprend pas le français,
permettez que je me présente moi-même : Gaston
Carlier !
— J’ai cru, balbutia Mme Toirette à l’oreille de
son époux qu’il nous disait ; Sa Majesté Ferdinand
d’Espagne ! Il sent le roman, ce monsieur...
La malheureuse Luidivine, inimitable lorsqu’elle
recevait le jeune abbé Prat, perdait plante en face
de son nouveau locataire.
— C’est une fdle de campagne, monsieur, excusez-là : les domestiques sont si pitoyables ! Monsieur,
désirez-vous que je vous présente mes amis, mes
parents?...
Gaston Garlier répondit par une seconde inclina
tion signifiant :
— Je n’y vois aucun inconvénient.
Ce devoir terminé, Luidivine offrit un fauteuil, on
resserra le cercle, tous les yeux convergèrent leurs
rayons surM. Garlier.
Antoinette, la maîtresse de piano, fit sortir sa
LA VIRGINITÉ DE DIANE
63
petite sœur.et n eut pas le courage de la suivre;
elle se blottit dans une embrasure de fenêtre pour
contempler, à son aise, son remplaçant. Elle espé
rait lui trouver quelque chose de défectueux et,
sans s’en apercevoir, elle se mit à l’admirer du
meilleur de son cœur.
La baronne de Gharbey qui avait naturelle
ment le goût des beaux hommes, échangea son
siège avec le plus proche de V astre. M. Toirette,
toujours sur ses gardes, craignant peut-être une
femme déguisée,s’éclipsa derrière Charles Doublin.
— Madame Carlier se porte bien depuis l’heu
reux événement? demanda Luidivine, cherchant de
l’aplomb.
Un observateur eût remarqué alors un tressaille
ment nerveux cher M. Carlier. Il répondit d’un ton
altéré.
— Je vous remercie, mademoiselle, Féa va très
bien.
Il lui aurait été impossible de dire : Mme Carlier.
C’était trop long, la voix lui aurait manqué.
— Monsieur, dit la baronne, de son accent câlin,
nous savons que vous êtes un artiste, nous serons
ravis de vous voir donner des leçons à Biavre! Les
enfants ont une méthode détestable... Mon mari
dirige un peu le journal des Murmures, il vous fera
mettre des annonces si vous voulez.
Un éclair métallique jaillit du regard de Lui
divine.
Mlle de Pontcoulant avait conservé ses hôtes
dans son pavillon comme des fruits en bocal pour
les faire goûter à une bonne occasion. Elle avait
étudié le jeune ménage par trois servantes suc-
64
LA VIRGINITÉ DE DIANE
cessives, elle avait chauffé l’intérêt des Biavrais
et voici que maintenant la baronne lui enlevait sa
gloire ! Elle s’enthousiasmait du Parisien et aban
donnait sa protégée Antoinette. Luidivine ne prônait
Gaston que pour mortifier sa sœur.
— Monsieur, dit-elle, redevenue froide, nous
vous entendrons, je l’espère. Il faut un grand talent
ici... Ces messieurs, ces dames ont des enfants, et
on sera enchanté déjuger.
Gaston assis sur le bout d’un canapé, fit un sou
bresaut qui enleva Jane, la frêle horlogère. Il réus
sit cependant à dompter la rage sourde couvant
dans son âme orgueilleuse.
— Cela est juste, mademoiselle, maître de piano
à Biavre, c’est une charge, une terrible charge... je
vais tâcher de prouver que j’en suis digne: dois-je
m’exécuter de suite?
Gaston tira ses gants blancs.
— Mais non, causons d’abord, fit la baronne, s’é
talant sur le canapé. Vous venez de Paris, on le
prétend, nous serions contents d’en avoir des nou
velles. Notre ville est un petit endroit, on y est igno
rant...
Gaston se tourna de son côté : il avait la perspi
cacité de l’homme du monde et flaira une vieille
coquette. Pour étourdir une peine secrète, il fit un
brin de cour à Mme de Charbey. Il expliqua que
la santé de sa femme lui avait interdit les visites,
mais qu’il voulait réparer le temps perdu. Il verrait
toutes les charmantes familles qui allaient lui con
fier des élèves. Il parla de Paris et conta des his
toires qui firent dresser les cheveux dans la con
frérie du saint-cordon. Il ne craignit pas d’avouer
65
LA VIRGINITÉ DE DIANE
que I Opéra reprenait Am
Ne pouvait-il pas
taire le titre, l’effronté? Chacun jeta son mot: ce
fut le charivari de merles sifflant le rossignol.
Chacun lança son gravier contre la capitale mau
dite. Il n y eut que Toirette qui resta muet, parce
que sa femme l’invitait à causer et qu’il devinait
un piège.
On remarqua que Gaston avait croisé la jambe
d’un mouvement plein de désinvolture. On releva
qu’en répondant : « Biavre est vraiment une ville
curieuse ! » il avait heurté ses deux gants avec un
sourire d’une suprême impertinence. Enfin, il acheva
sa ruine en disant à la maîtresse de la maison :
— Sont-ils très forts, vos enfants ?
Il parlait de ses futurs écoliers, mais, franche
ment, dire : « Vos enfants » à une vierge de soixante
hivers, c’était outrepasser les convenances. Antoi
nette alluma les bougies neuves du piano et frotta
le clavier de son mouchoir. Gaston se dirigea vers
elle : on s’écarta, ces messieurs chuchotaient, les
dames échangeaient leurs observations. Le bruit
devint assez impoli et l’artiste, résigné d’avance,
attendit près du tabouret, qu’il eût cessé. Il feuilleta
de la musique. Antoinette lui glissait les cahiers,
elle avait encore ce léger tremblotement du menton
indiquant qu’on a pleuré.
— Vous cherchez votre morceau? dit-elle, la
gorge serrée.
Les yeux noirs de Gaston se promenèrent sur la
pauvre fille.
— Je n’ai pas de morceau, mademoiselle, je cher
che le genre de Biavre !
4.
■SBSBmmmf
c6
LÀ VIRGINITÉ DE DIANE
Une imperceptible ironie souligna sa phrase. An
toinette répliqua, très f&re :
nir™?
— Connaissez-vous les pensées de SilvioPellico ...
Ça dure une heure !
— Silvio Pellico !... Ma foi, non ; je ne connais
pas ce musicien.
_ Est-ce que vous jouez par cœui ....
Gaston pétrissait son gant, néanmois il restait
imperturbable.
— Par cœur, oui, mademoiselle !
Il se pencha sur une romance et lut : llappelletoi, d’Alfred de Musset, paroles et accompagnement
mis à l’usage des jeunes filles.
_ En vérité, quelle morale!... l’accompagne
ment aussi... Un accompagnement peut donc être
inconvenant à Biavre ?...
— Ils sont comme ça, monsieur, riposta Antoi
nette, ils m’ont défendu de chanter une romance de
Charles VI à cause d’un rendez-vous qui s’y donne
sur une plage déserte.
— Ah!... Il fallait alors, mademoiselle, intro
duire une gouvernante sur la plage déserte !
Le ton sérieux du jeune homme décontenança
Antoinette.
— Je leur enseigne le piano, monsieur, mais je
ne compose pas.
— Mademoiselle, pardonnez-moi ; je suis donc
votre concurrent ? Nous allons probablement être
ennemis !
Il s’inclina avec courtoisie, prêt à rendre les
armes. Antoinette murmura :
— Je me consolerai. Mes petites sœurs seront
dans la misère. Ah ! mon Dieu !... Un sanglot gon-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
67
fia son corsage. Il y en a une qui est épileptique,
monsieur !
Cette naïve douleur émut le jeune homme.
— Nous partagerons, dit-il.
Mme de Charbey, impatientée, gagna le piano.
Elle secoua l’épaule d’Antoinette :
— Vous êtes ridicule, ma chère, vous empêchez
monsieur de jouer!
La jeune fille se sauva. Gaston fit rapidement
voltiger ses belles mains.
— Il n’a pas de cahier! cria la baronne triom
phante.
Le jeune homme faillit casser la pédale. Il débuta
par une de ses plus brillantes compositions et, tout
joyeux de retrouver Y Art, son chaleureux ami, il
combla les touches sonores de caresses insensées.
Ce fut un éblouissement musical. Il oublia l’audi
toire et se lança à corps perdu dans ses variations.
On se serait cru au sabbat : l’enfer se déchaînait,
une avalanche de diables, de sorcières, de lutins
exécutaient un ballet vertiginieux sur le clavier
frémissant. Un grondement d’orage soutenait un
concert de cris aigus, une pluie de notes perlées
arrivait brusquement de la main droite ; de la main
gauche, un orchestre formidable soutenait les
chants. Soudain, les djinns se précipitaient de
nouveau. On entendait d’une façon distincte les
coups de manche à balai que se donnaient les sor
cières, les diables se jetaient leurs cornes et son
naient dedans de toutes leurs forces ; les lutins s’em
paraient des queues tramantes et c’étaient des jure
ments de chats, des râclements d’ongles, des éclats
de rire, des grincements de mâchoire... ToutBiavre
68
LA VIRGINITÉ DE DIANE
s’affolait, on reculait les chaises, on bousculait
[es tables, les dames se pâmaient, les hommes
s’entre-regardaient, Gaston, furieux comme un
cheval qui, exaspéré par le fouet, prend le mors
aux. dents, continua superbe de maestria. 11 avait
des arpèges formidables,{des gammes foudroyantes,
il devenait presque immoral. Pour des gens qui dé
composaient un accompagnement de fond en comble
parce qu’il faisait songer aux paroles d’une romance
d’amour, il choisissait merveilleusement son mor
ceau d’introduction. Tous les fronts se mouillaient
de sueur, Jane se bouchait les oreilles, Luidivine,
pâle d’horreur, se demandait combien ils étaient
devant ce piano : un piano n’ayant jamais servi!
Antoinette se crispait, elle essayait de lutter : l’ad
miration envahissait sa poitrine ; elle en pleurait
de colère.
— Oh! monsieur... Oh! monsieur !...
Elle répétait ces mots, brisée d'enthousiasme, se
sentant diminuée comme un oiseau étouffé sous sa
cage. Non, l’artiste, le morceau, c’était trop su
blime.... elle aurait voulu se mettre à genoux.
Pauvre fille ! Elle ne se souvenait plus de sa petite
sœur épileptique. Oh! oui, celui-là pouvait la rem
placer !
Gaston se renversa contre le mur, ses yeux ar
dents s’égaraient, des lueurs resplandissaient dans
les profondeurs de ce regard passionné. Il fuyait la
terre et planait bien au-dessus du petit Biavre.
Mme de Charbey le rappela à la réalité.
G est gentil. fit-elle, mais .on aimerait mieux
un air tendre.
Les autres, stupéfaits, se taisaient : il leur avait
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ôte la force de l’applaudir et même celle de
prendre.
e
69
com-
De qui est ce morceau ? interrogea
Luidivine,
prenant son scapulaire à travers la fente de sa palatine.
De moi ! répondit dédaigneusement Gaston.
Ils demeurèrent tous anéantis.
— Quelque chose de tendre ! implora Antoinette
Monsieur Jules, de l’hôtel d’Europe, fit ses adieux
et emmena sa fille.
-J'en ai plein le dos! grommela-t-il, en descendant 1 escalier.
Il avait 1 aspect d’un gros dogue qu’on vient de
rouler sous le bâton.
Mme, de Gharbey s’épongeait les tempes.
— G est très gentil ; il donnera des leçons à ma
Laure : son jeu fait valoir les mains et ma Laure a
des miniatures de doigts.
Gaston entama bravement une valse. Il sembla aux
invités que le salon avait le tangage, on se berçait
les uns sur les autres; Toirette s’allongea du côté de
sa femme, celle-ci tendit la joue sans savoir ce
quelle faisait. Jane, l’horlogère, eut une sorte de
convulsion; elle allait et venait semblable aux ba
lanciers de ses pendules. Charles Doublin, pris d’un
accès de folie amoureuse, voyait courir en imagina
tion toutes les grisettes de Biavre. Il tournait le dos
aux dames de Saint-Louis et arrachait les franges
de son fauteuil. Luidivine avait le mal de mer; elle
trépignait doucement. Cette valse!... Quelle indé
cence! Gomme on se figurait bien ce tournoiement
de couples enlacés, comme on entendait les propos
libertins du valseur et les soupirs langoureux de la
70
LA VIRGINITÉ DE DIANE
valseuse. On entendait même le bruit soyeux des
jupes se frôlant, le cliquetis des parures, les bouffées
de brise s’engouffrant dans les robes relevées, et,
par-ci, par-là, un compliment, une exclamation, un
murmure de baisers froissant une chair délicate.
Ah! ce talent... Quelle infamie! Ils étaient subju
gués. On les dépravait de force. Ces trilles, ces
accords, ces fusées de chromatiques avaient des
allures d’un sans-gêne effrayant.
Toutes ces cascadeuses de petites notes levaien
le pied à la hauteur du nez, et de lascifs combats
se livraient dans l’antre obscur de tous les tym
pans.
— Pitié, seigneur! balbutia Jane éperdue, j’ai
peur de vomir!... Monsieur Toirette!
— Quoi, madame, j’en suis stupide! Un singulier
pianiste... Il le fait exprès.
Trois matrones du tiers-ordre quittèrent la
place, séance tenante. Il y allait de l’honneur du
cordon.
La baronne avalait cette harmonie comme un
verre de liqueur; elle savourait les paupières closes,
le corps flasque, s’éventant avec un écran en plumes
d autruche, ne bougeant que la jambe d’un mouve
ment fébrile.
Antoinette sanglotait.
Luidivine, ahurie, alla remonter la lampe, re
dressa une des bougies du piano qui coulait sur un
dièse et dit :
— Monsieur Carlier, vous n’êtes pas fatigué ?...»
Gaston se leva, vit tous les visages inquiets.
— Non, mademoiselle. Daignerez-vous me don
ner votre appréciation ?
LA VIRGINITÉ DE DIANE
71
Il attendit, modeste, calme, souriant. Charles
Doublin vint brusquement lui serrer la main.
— Magnifique ! Je joue de la flûte, moi! Venez
donc me voir demain, au café, je vous emmènerai
a mon étude : nous causerons, monsieur.
Gaston salua, glacial de dédain.
Eh bien ! mesdames ? fit Luidivine.
L’artiste, immobile, mordait sa fine moustache.
L’art, cet enfant terrible ne se nourrit que des bravos et il veut que ce soient des frères qui lancent
les premiers hourras. Gaston Carlier était en pré
sence d’une réunion momifiée, son talent les avait
aveuglés. Et ces gens-là devaient être les maîtres,
devaient payer ce que des artistes peuvent seuls
apprécier : le génie.
Pour être compositeur, pour créer, il faut être
violent. Gaston 1 était. Tl souffrait le martyre, il
rêvait un esclandre épouvantable, leur dire à tous :
« Imbéciles ! » et gagner ensuite tranquillement la
porte. Mais la jeune femme souffrante, l'accouchée
dont la faiblesse réclamait l’ancien luxe de son
existence parisienne ? Il entendait sa prière, son
nom : Féa ! était répété au fond de son cœur op
pressé.
— Nous vous confierons les jeunes gens, dirent
les dames.
Les Toirette, médecin, ajoutèrent:
— Vous aurez notre fils Victor.
— Voici les adresses de mes élèves... s’créia An
toinette.
Elle tendit un livret à son successeur. Elle se sa
crifiait par enthousiasme, et, de fait, il n’y avait
qu’elle qui eût un peu compris.
72
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Venez dimanche chez moi, fit la baronne, ma
gistrale, Laure est au pensionnat du petit SacréCœur, vous irez lui donner des leçons, les direc
trices font ce que je veux!
Le pianiste saluait chaque fois. Il remettait ses
gants avec des gestes fiévreux. On regardait du
côté de la cheminée: il était minuit, une heure ex
travagante. On se retira en masse.
— Je les avais bien disposés, dit Mlle de Pontcoulant, souhaitant le bonsoir au jeune homme.
Il ne put articuler un remerciement et sortit.
Dehors, il trouva Antoinette s’en allant en cheveux,
dévorant ses larmes, il l’arrêta résolument.
— Mademoiselle, nous partagerons: gardez les
commençants; je garde les forts; un homme, n’estce pas, cela a plus de vigueur qu’une jeune fille
pour le doigté?
— Non, monsieur, vous les méritez tous...
— Oh! mademoiselle, c’est un service que je
vous demande.
— Alors, monsieur, voulez-vous m’en rendre un
autre?
— Volontiers.
— Faites-moi la grâce d’une leçon de temps en
temps, je suis une ignorante, moi.
Gaston promit en riant ; cette enfant avec sa
bonne naïveté, lui plaisait. Charles Doublin courut
après lui :
Tenez, monsieur Carlier, le journal du soir,
il y a un compte rendu tout drôle du rédacteur
l’article Noussuc : Biavre en fera une révolution.
Demain, lenez au café, nous causerons.
Gaston remercia. Il avait besoin de l'adresse du
LA VIRGINITÉ DE DIANE
73
rédacteur pour ses annonces. Elles devaient sancüonner le^aptême reçu dans le salon de Luidivine.
u s arrêta sous un réverbère.
— Monsieur Roger, impasse du Marché. — Ré
daction des Murmures..., très bien, voyons l’article
Oh ! oh! ça, un style biavrais!... Ça, un habitant de
1 endroit!... Ce style me convient. M. Roger, nous
nous entendrons.
Il pénétra dans une étroite ruelle, le pavillon dè
Mlle Luidivine était au bout.
La petite ville de Biavre est située entre deux col
lines.
Elle a des toits sombres, des murs lézardés,
quelques maisons de travers, une église romane,
une mairie du seizième siècle et des habitants qui,
on le devine, ne sont nullement faits pour le leur.
La Jaulne, rivière paisible, coule au bas des jar
dins; une forêt abrite les hauteurs de la ville et
Biavre, les pieds dans la fraîcheur, le front un peu
dans la nuit, va au devant du progrès avec une
sage lenteur. Biavre est un nid charmant, entouré
de pampres et d’aubépine, bercé par les brises les
plus suaves, placé sous le ciel le plus clément. Mais
au fond de ce nid, préparé pour des créatures pla
nantes, un dragon inconnu est venu pondre des créa
tures rampantes. A peine une douzaine d’oiseaux
déplumés s’ébattent-ils encore au milieu delà ve
nimeuse engeance de ces serpents dont les siffle
ments dominent tout.
A Biavre on vit en famille : en famille désunie,
c’est-à-dire qu’on s’y occupe tellement de ses in
térêts, qu’on arrive à s’exiler du reste du monde.
Au dehors, rien ne transpire de ces luttes intestines;
7i
LA VIRGINITÉ DE DIANE
l'horizon est bleu, les prairies s’émaillent de fleurs,
le soleil mêle ses flots d’or aux flots transparents de
la Jaulne, la forêt conserve son calme éternel. A
Biavre où le bourgeois est le maître, on trouve le
moyen de se lancer du venin, les uns aux autres,
quand, dans les champs voisins, l’abeille distille
tranquillement du miel.
Lajeunesse, cette féerie de la société, est aussi
atroce à Biavre que la vieillesse. L élément féminin
vaut l’élément masculin, l’amour a coupé ses ailes
pour revêtir le cilice, l’amitié déchire ses propres
flancs, l’ambition n’a jamais vu en l’air que le coq
de son clocher, la beauté, le talent s’étouffent, et
l’esprit y est fouetté, comme un enfant désobéissant.
En revanche, la calomnie, le mensonge, la médi
sance vont leur train.
On rapporte sur Biavre une courte légende digne
d’être racontée : un jour, la Vérité s’avisa de sortir de
son puits et de traverser la ville ayant pour tout cos
tume son aveuglant miroir. Les bons habitants de
la cité pudique crurent que c’était là une drôlesse
échappée d’un lieu mal famé. Ils se voilèrent la
face, crièrent à l’indécence et comme la déesse,
malgré le vacarme, persistait dans sa nudité, on la
traîna dans la boue afin de donner à ses membres
roses la teinte d’une bure de carmélite. Depuis cette
époque, Biavre n’a jamais revu la Vérité!
Si le physique d’une ville peut indiquer son moral,
la situation même de Biavre indique un peu ses
luttes. Ses principales haines, Gharbey et Pontcoulant, grandes fortunes de la ville, se font face d’un
air de défi. Sur la colline de droite une large cons
truction blanche essaye de se dérober derrière un
LA VIRGINITÉ DE DIANE
73
beau parc plein d'ombre. C'est l’habitation CharSur la colline de gauche, terminant la ville, une
vieille demeure grise ferme ses volets comme épou
vantée d apercevoir son vis-à-vis : c’est l'habitation
Pontcoulant.
, Les deux sœurs se détestent, et cela parce que
1 une est baronne, mariée, un peu folle, tient le haut
du pa\ é, et que 1 autre est fille, pas noble malgré
sa particule. Pontcoulant n’est qu’un moulin où
l’eau coule en abondance sous le pont, mais ce n’est,
qu un "vulgaire moulin. Mlle Luidivine, et sa sœur,
la baronne, sont filles d’un gros commerçant. La
première, âme rigide, a compté sur sa vertu pour
se marier, la seconde a fait une bonne chute au mi
lieu de la noblesse : on sait ce qui en est résulté.
Alors, Luidivine s’est emparée d’un titre de mou
lin, le temps l’a sanctionné, maintenant il est trop
tard pour redresser l’erreur : il faudrait avouer un
mensonge, et à Biavre cela ne se fait pas. Mme Pau
line de Charbey, en dévoilant cette escroquerie, dé
voilerait une noirceur de sa famille. Elle respecte
de Pontcoulant et enrage à ses moments de loisir.
Car il y aura toujours une femme qui lui disputera
le terrain de Biavre.
Du côté Sud, l’église romane, du côté Nord, la
mairie du seizième siècle.
A l’Est, on voit l’institution du petit Sacré-Cœur
dirigé par Mlle Siron, une amie de Mme de Charbey
et par Mlle Luciane, sous-maîtresse, amie de Lui
divine.
Deux corps de bâtiments en retour se présentent
le front d’un air menaçant.
76
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Mlle Siron tient les classes de droite, les hautes
classes.
Mlle Luciane tient les basses classes de gauche.
Devant les deux corps de logis du petit Sacré-Cœur,
les élèves de la pension ont un petit jardinet coupé
soigneusement en deux plates-bandes. Chaque ma
tin, l’un des jardinets est ravagé pendant la ré
création parles demoiselles auxquelles l’autre ap
partient. « Siron contre Luciane ! Luciane contre
Siron !... »
Les élèves ont ce cri de guerre, en vrais che
valiers du moyen âge. Les jeunes filles avec les
plumes, avec les ongles, avec leur langue s’égrati
gnent de leur mieux. Siron a toujours la victoire
attendu que ses batailleuses sont les grandes, et,
malgré ses défaites, Luciane continue quand meme
les représailles.
Biavre n’est pas assez riche pour avoir un cou
vent, aussi a-t-il appelé son institution laïque d’un
nom fort religieux : le petit Sacré-Cœur !
Quoi de plus édifiant que cette pépinière de dé
votes? Mlle Siron est une exaltée, une mystique. A
la fougue de Mme de Charbey? elle joint une piété
amoureuse : on dit qu’elle a des extases.
Mlle Luciane est pincée, sèche, terrifiante de
maigreur et a une piété froide. Elle est pétrie de
cette cire de vieux cierges dont on a pétri Mlle de
Pontcoulant... et il n’est pas difficile de comprendre
le motif de la haine mutuelle que se portent les
deux directrices.
A 1 Ouest, un modeste collège est bâti près d’une
éco e des Frères. Un puits fournit l’eau destinée à
aire cuire les haricots des réfectoires de ces établis
LA VIRGINITÉ DE DIANE
77
sements-là. Malheureusement, M. le principal, ses
professeurs, ses écoliers, sont tellement dévorés par
la soif, que les Frères arrivent souvent avec des
cruches inutiles pour constater l’épuisement complet
de 1 eau. Lamentations, cris, injures, rien ne peut
prouver au collège que l’Ecole chrétienne ale droit
d’avoir soif.
Une fois, un gamin lança un chat mort dans le
fameux puits, afin de terminer cette éternelle dis
cussion. Le gamin était de chez les Frères ; le col
lège faillit être attaqué d’une maladie égalant celle
des naufragés de la Méduse, les servantes du prin
cipal ne voulant point aller chercher l’eau à la
J aulne.
L’autorité de Biavre fut saisie de la chose ; il y
eut dénonciation, articles de journaux, pugilat
dans les rues entre les jeunes émules des deux
partis. Bref, un arrêté ordonna qu’on curerait le
puits, le chat fut expulsé de sa dernière demeure.
De l’avis de certaines gens flegmatiques, il n’y aurait
pas eu l’occasion de fouetter la bête morte ; mais
en dépit de la limpidité nouvelle de l’eau purifiée, la
discussion dure encore.
Triste! triste! triste!... Tous les établissements,
tous les quartiers, toutes les maisons ou s’observent
ou se disputent. D’une croisée à l’autre, du toit
voisin au toit voisin circule en brises chaudes
l’haleine de la farouche Discorde et ceux qui vou
draient demeurer spectateurs sont forcés de se
mêler aux combattants, car leur sort serait pis que
le sort des vaincus : des deux côtés on trouverait
moyen de les foudroyer.
Gaston Garlier comprenait, devinait tout cela.
78
la VIRGINITÉ DE DIANE
Durant chaque promenade qu’il faisait.dansMa
Ville, avant de se lancer courageusement au sein
la lutte, il hésitait, il se cherchait un appui.
C’est une chose horrible que d’avoir un seciet e
d’être pauvre lorsqu’autour de soi on ne sen ni
calme, ni bienveillance.
Le pavillon de Luidivine, sa demeure se cachai
sous un rideau de lierre grimpant le long de sa
grille d’entrée, une ruelle un peu sombre y conc mi
sait. Les hautes murailles d'un ancien magasin a
fourrage protégeaient l’habitation. Du deuxieme
étage on voyait la campagne, un bon air pénétrait
dans les chambres et malgré la mélancolie de ce
lieu retiré, on avait quelques rayons de soleil,
quelques bouffées de vent frais.
Le pauvre nid des artistes se mettait autant qu il
lui était possible à l’abri des investigations du
dehors. Hélas! on enfermait le loup dans la berge
rie; on avait une servante : une servante, 1 engre
nage puissant de toute mécanique biavraise. On
ignorait comment, mais les moindres détails de
l’intimité s’éparpillaient de curieux en curieux.
On savait donc que le vieux vivait d’une manière
taciturne, que Monsieur et Madame ne couchaient
pas ensemble, qu'il y avait dans la chambre du
vieux un immense tableau voilé d’un immense
crêpe. Enfin, on savait que Monsieur ne s’occupait
presque pas de son petit enfant, seul, M. Cartier,
le barbu, caressait le bébé et en paraissait fou.
Le lendemain de la soirée Pontcoulant, Gaston
trouva Féa levée de bonne heure. La jeune femme,
à peine convalescente, venait de subir une des
agréables taquineries du public. Elle s’était réveillée
LA VIRGINITÉ DE DIANE
79
ce matin-là sans une garde auprès d’elle. Célestine
a^ait disparu. La sage fille ne voulait pas s’exposer
aux attaques criminelles d’un maître qui ne traite
pas directement ses affaires conjugales, selon l’ex
pression de Mme Toirette, médecin; bien que ce
maître ne se fut jamais occupé d’elle, elle prenait
ses précautions. Célestine servait, maintenant,
Mme Têple, une riche épicière de la ville. Féa,
étonnée de ce brusque départ n’osa trop en deman
der la raison. Elle se mit à faire son ouvrage et ses
petites mains délicates remuèrent, pour la première
fois, les matelas d’un lit.
Gaston eut un amer sourire en la voyant vêtue de
son simple peignoir de toile, ses beaux cheveux en
désordre, ses yeux emplis de larmes, secouer les
draps lourds, soulever les grosses couvertures.
Il fit un geste d’impatience.
— Où est la bonne?...
— Partie, Gaston, laissant toutes les portes ou
vertes. Ce sera bien heureux, si elle ne nous a pas
volés !
— Voilà! C’est le genre de Biavre!
Et le jeune homme se laissa tomber sur une
chaise.
— Nous allons mener une épouvantable vie!
dit-il d'un ton rageur.
Féa s’approcha du berceau où dormait son
enfant.
— Pourvu que je puisse le nourrir moi-même!
murmura-t-elle anxieuse.
Elle revint lentement vers Gaston.
— Veux-tu retourner à Paris, mon bien-aimé
frère, dit-elle avec douceur, moi je garderai nos
80
là VIRGINITÉ DE DIANE
deux innocents, mon père, mon fils. Ils ne ressen
tent rien, eux : ni chagrin ni joie. Je ne les quitterai
jamais, je pourrai donner des leçons de dessin, je
leur ferai une existence tranquille. Il ne me faut
plus le monde; mais toi, il te faut Paris. Ces gens
te feront souffrir le martyre, ils mépriseront ton
talent. Oh! tu ne dois pas t’enterrer ici, mon frère,
mon Gaston!... J’ai honte de t’imposer mon mal
heur.
Gaston secoua la tête.
— Revenir à Paris, lorsque tunes pas vengée!...
Cet homme est là-has, j’en suis sûr, je l’y rencon
trerais peut-être sans le savoir. Non, non! torture
pour torture, je préfère Biavre.
— Je t’assure, frère, je travaillerai autant que
oi.
Il éclata d’un rire forcé.
— Va donc t’examiner, Féa.
Il la poussa devant une glace. La jeune femme
était toute frêle, toute pâle, ses yeux s’entouraient
d’un cercle bleuâtre indiquant une grande fatigue
morale et physique. Diane adolescente, l’idéal
charmant du peintre, avait perdu sa fraîcheur en
même temps que ses forces. L’enfant habituée au
luxe s était blessée vivement à chaque aspérité de
cette subite misère; dans la crise qu’elle venait de
traverser on n’avait pu lui donner les soins qu’exi
geait sa délicatesse de constitution. Elle avait été
toute brisée par cette violence de la maternité.
Gaston continua d’un accent railleur.
Des leçons de dessin au collège!... ce serait
terriblement scabreux. M. le principal fait la cour,
dit-on, à toutes les jeunes filles.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
81
Je suis laide, maintenant! murmura-t-elle.
Gaston s’emporta.
— Laide!... C’est presque vrai. Cependant, les
hommes par passion, les femmes par jalousie, te
martyriseront comme ils n’oseraient jamais me
martyriser, moi.
Féa regarda son frère.
— Est-ce à cause de ma laideur que tes repro
ches deviennent si durs? lui dit-elle gravement.
Lejeune homme s’agenouilla à ses pieds et réunit .
ses mains effilées dans ses doigts crispés.
— J’ai le cœur trop artiste, fit-il confus. C’est
ma jalousie de frère qui a parlé. Non, chérie, tu es
toujours 1 ange aimé, la souveraine dont la présence
est ma consolation. Cet enfant, entre nous, m’exas
père! Lorsqu’on a voulu garder éternellement sa
sœur pour qu’elle soit l’éternel sourire de votre vie
et qu’on voit tout à coup ce doux sourire s’éteindre,
ce rêve s’envoler, on s’aigrit, on s’irrite. Ton dés
honneur c’est le mien.
Nous sommes ruinés, nous avons fui le seul
endroit où nous pouvions découvrir l’infâme! Je ne
puis rien pour te rendre ce qu’on t’a pris; il me
faut travailler afin d’avoir du pain, au lieu de
travailler pour tuer un misérable. Tu ne sais pas
encore ce que sont ces gens de province. Ah!...
hier soir, j'ai failli sortir de leur salon avant de
leur avoir adressé la parole.
Féa caressa affectueusement les tempes de son
frère.
— Travaillons, aimons-nous en frères, Gaston,
j’aurai double courage.
5.
g2
la VIRGINITÉ DE DIANE
Elle dit ces mots d’une façon si sérieuse que le
jeune homme se rentit rougir. Il leva le front.
— Tu es fâchée ?
— Non, mon ami, seulement, aujourd’hui, je
comprends autrement l’amour de la sœur, lu dois
être mon soutien, tu dois me prêter le secours de
ton amour fraternel comme on prête une foi ce et
tu dois te souvenir d’une chose, c’est que ton cœur,
celui de l’artiste, celui de l’homme, tu dois le donner
un jour à une femme, le donner tout entier. lu
m’entends, n’est-ce pas?
— Voilà ce que je craignais! En te profanant, ce
monstre t’a fait comprendre!... Allons, soit : Tra
vaillons. Oh! Biavre, Biavre!...
Il haussa les épaules et, après un moment de
tristes réflexions.
— Est-ce affreux, la réalité, pauvre sœur ! J'ado
rais ta pureté, ton innocence... Tu ne m’empêches
pas de haïr ton séducteur, au moins?...
Il rejeta ses beaux cheveux en arrière avec un
mouvement fougueux.
— Ce n’est pas la haine que je te défends, mon
frère, non !
Ils se serrèrent les mains silencieusement. Un
léger bruit les fit retourner. Un vieillard, enve
loppé d’une longue blouse grise pareille aux
blouses qu’ont les peintres dans leur négligé d’ate
lier, s avançait la mine sévère sous sa barbe mal
peignée. Il toucha le bras de Féa.
Oh ! oh ! Les jolis modèles!... Il est dommage
qu on m ait volé mon pinceau... je ferais ça en un
quart d’heure : les amoureux! — joli titre, jolis
modèles... Où est le petit?
LA VIRGINITÉ DE DIANE
83
Il sc dirigea du côté du berceau. Les jeunes gens
se reculèrent. Gaston sortit de la chambre, la poi
trine oppressée ; il avait envie de pleurer.
— Où vas-tu? demanda sa sœur.
Je vais chez le rédacteur des Murmures, pour
les annonces.
— Tu oublies de l’embrasser! dit-elle lui dési
gnant le malheureux fou qui caressait l’enfant.
Gaston se jeta au cou de son père et tendit ensuite
les bras à la jeune femme.
— En t'obéissant, deviendrai-je meilleur ? balbu
tia-t-il.
— Tu es déjà réconcilié avec toi-même, répon
dit-elle.
— Et avec toi ?
— Avec moi aussi, car je suis devenue mère et
sais tout pardonner.
Gaston sortit.
Il pensait :
Elle épouserait son séducteur, elle l’aime dans
son fils.
M. Carlier se rendit chez M. Roger, rédacteur des
Murmures de Biavre, impasse du Marché. En des
cendant sa ruelle sombre, Gaston se heurta à une
jeune fille qui courait, cheveux au vent, la face ré
jouie, empressée, essoufflée.
— Mademoiselle Antoinette, d’où venez-vous?
Quelle catastrophe vous amène?... fit le jeune
homme stupéfait.
— Je vais au pavillon, monsieur, je sais que votre
bonne est partie, la vilaine ! Elle s’est placée chez
Mme Têple, une horrible créature!...
Gaston l’interrompit, un peu impatienté.
84
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Nous savons, nous savons ! Et vous...
— Si Mme Carlier veut me recevoir, je lui aiderai
à faire son ménage, ce matin, puisque je n’ai plus
d’élèves...
Elle s’appuyait au mur, comprimait les battements
de son cœur, toute joyeuse, toute interdite, toute
complaisante. Sa petite sœur avait eu une attaque
dans la nuit, elle l’avait veillée pendant cinq heures
et arrivait les yeux gonflés de sommeil, le sourire
épanoui, la toilette inachevée.
Cette fille était un étonnant mélange de bon
garçon et de femme brouillon. Elle pouvait se cha
griner, éclater de bonheur, s’enthousiasmer, vous
déchirer, en une même seconde. Gaston n’eut pas
le courage de la renvoyer.
— Je vous remercie : ma pauvre Féa est pres
que une enfant, elle n’entend rien au ménage. Aidezla. Après déjeuner nous commencerons nos leçons.
Sans s’inquiéter de sa qualité d’être masculin.
Antoinette se précipita sur les deux mains du jeune
homme.
— Mme Tèple est une harpie ! fit-elle avec explo
sion, une harpie !... Elle nous le paiera... Oh! ces
décotes!... Je suis bien du Cordon, moi; seulement,
c’est pour la forme... Vous avez de la chance,
Monsieur. Oh ! Vous irez au Sacré-Cœur. La ba
ronne, qui me dit tout, m’a recommandé de vous y
faire aller vers une heure.
Puis, Antoinette s’engouffra en trombe dans la
maison des Parisiens.
Gaston poursuivit sa route, presque décidé par
cette légèreté bienfaisante. 11 gagna la haute ville
et se donna toutes les peines du monde pour recon-
—
LA VIRGINITÉ DE DIANE
.. ........ ...nui
8;;
naître l’impasse du Marché, boyau étroit, enfumé
indigne demeure d’un journaliste, auteur de l’article
Noussuc. il pénétra au fond d’une cour brumeuse,
le prote de l’imprimerie lui indiqua le bureau du’
rédacteur. Gaston gravit un escalier dont les mar
ches glissantes s’imbibaient d’encre grasse et s’ar
rêta sur le seuil du bureau : la porte du bureau
était ouverte ; plusieurs personnes causaient à l’in
térieur. Gaston perçut M. Jules, de l’hôtel d’Europe.
M. Toirette, médecin.
— Immoral, corrompant, pervertissant ! répétait
M. Jules dénouant son noeud de cravate.
Le gros hôtelier étouffait. Son visage ruisselait de
sueur, l’indignation lui sortait par tous les pores.
Toirette impassible, chauffait ce noble courroux en
lui assénant des coups de coude en pleine hanche,
aux instants critiques.
— Messieurs, murmurait une voix résignée, je
me suis permis un style moderne, soyez tranquilles,
je n’écrirai plus dans ce genre; un compte rendu de
comice, c’est ordinairement peu spirituel, j’es
sayais...
— Monsieur, interrompit Toirette, devenant ma
gistral, ma femme est reçue du degré supérieur,
elle s’y connaît... elle trouve votre article préjudi
ciable...
— Tout Biavre est de l’avis de Mme Toirette ! ex
clama Jules.
Le rédacteur recula son fauteuil.
-— Messieurs, mon journal doit se respecter; je
ne puis recevoir de conseil...
« Ah ça! pensa Gaston, immobile contre le
86
la VIRGINITÉ DE DIANE
chambranle, est-ce qu’il ne les fourrera pas de-
Tl O K s
_ On se désabonnera! hurla M. de 1 hôtel
d’Europe. Au lieu d’insérer les réflexions des gens
raisonnables, vous voulez corrompre les masses!
Le rédacteur conserva son calme.
— Messieurs, mes épreuves montent !
Les deux Biavrais se retirèrent furieux et pas
sèrent devant Gaston sans le voir. Le gros Jules
disait :
— Je me désabonne!
— Ma femme en fera autant! bégayait Toirette.
Le rédacteur se pencha sur la rampe.
_ M. Jules! votre article paraîtra demain.
Le gros homme faillit se refuser à 1 insertion.
Enfin, il temporisa, lâcha toute sa dignité et on se
sépara réconciliés.
Le rédacteur en rentrant dans son bureau se
croisa avec Gaston. Roger se recula, honteux.
M. Carlier tressaillit, il lui sembla se rappeler cet
homme, mais le souvenir était tellement vague
qu’il n’eut aucune impression de défiance lorsque
le rédacteur le salua.
M. Roger avait une trentaine d’années; il était
mince, blond, assez bien fait. Il avait le regard
morne quoique très sympathique, une exquise dis
tinction d’allures. Il paraissait désolé d’avoir eu un
témoin de ce ridicule débat. Gaston lui tendit cor
dialement la main.
— Mes compliments, monsieur, vous avez de la
patience : vos lecteurs sont de véritables brutes !
L’œil bleu de Roger s’éclaira d’une lueur de
joie.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
87
— Et vous ne déblatérez pas à propos démon
compte rendu, cela m’étonne, monsieur.
— Non, certes, il est charmant le compte rendu!
Je venais pour être annoncé dans vos estimables
colonnes. Je remplace Mlle Antoinette.
— Ah! M. Gaston Carlier?
— Lui-même !
—. Un Parisien ! Et le rédacteur secoua vigou
reusement les poignets de l’artiste, lui offrit son
fauteuil de cuir et demeura debout près de sa table
de travail.
Oh ! monsieur, quelle ville, quels lecteurs, quel
métier !
Gaston hochait la tête en signe d’assentiment.
Seriez-vous, mon cher rédacteur, un de ces
bolides tombés de la capitale?
Hélas ! j ai fait mes études d’écrivain à Paris,
on m’en a brusquement tiré pour fonder, rédiger
les Murmures, plate feuille qui me salit les doigts,
stupide flagornerie vendue aux notabilités désirant
la mairie de Biavre. Vous comprendrez, vous, un
artiste : ils me rendent fou. Depuis un an, ils me
menacent de se désabonner chaque fois que je me
permets le style moderne! J’agonise, monsieur,
c’est positif, j’agonise!...
— Envoyez votre démission, dit Gaston, s’em
portant déjà.
Le rédacteur ne répondit rien, mais l’artiste put
deviner, sur cette figure pâle, amaigrie, belle de
résignation, tout un poème de souffrance. Les deux
jeunes gens étaient à rude école, l’école de la mi
sère. D’instinct ils devinrent amis et leurs mains se
serrèrent avant que leurs bouches eussent pro-
88
la VIRGINITÉ DE DIANE
nonce un seul mot d’affection, ils s’étaient compris
Ils causèrent longtemps. Les épreuves du journal
arrivèrent, le rédacteur n’y songeait plus. Gaston
les lui montra.
.
. je vous laisse, cher monsieur, je vous laisse à
votre chaîne et croyez que je vous plains sincère
ment. Voyons: réglons-nous le prix de ces annonces ?
— Par exemple ’.
_ Tiens, une idee ! fit Gaston étourdi et accueil
lant comme tous les Parisiens. Venez donc dîner ce
soir avec ma femme. Vous connaissez le pavillon de
Mlle de Pontcoulant?... Nous l’habitons.
— Oh ! monsieur Garlier, Biavre vous accuserait
de m’influencer... Nous nous compromettrions mu
tuellement.
— Je me moque de Biavre, mon cher rédacteur.
Gaston riait sans plus se souvenir que Biavre
allait lui fournir ses moyens d’existence. Roger hé
sitait ; cette invitation le ravissait, pourtant il ré
pondit.
— Je devais dîner chez un ami qui demeure à la
campagne. Je...
— Allons donc !.. C’est une défaite.
— Soit, j’accepte. Je me sens une irrésistible
envie de bavarder avec vous en Parisien. Je me
décide, je sors de ma tombe, nous braverons l’opi
nion publique.
Ils se quittèrent enchantés l’un de l’autre.
Soudain, Gaston se frappa le front d’un geste
désespéré et murmura :
— Et l’élève du Sacré-Cœur, la fille de la ba
ronne?... Fichtre ! j’oubliais !...
Il alla déjeuner au café de la gare, scandalisant
LA VIRGINITÉ DE DTANE
89
les bons bourgeois attablés en face d’une modeste
demi-tasse. Puis, il attendit une heure et chercha
l’institution de Mlle Siron. Il se présenta au parloir
de la pension, la mort dans lame. Gaston, l’artiste
orgueilleux, subissait sa plus douloureuse épreuve.
Il allait devenir l’esclave complaisant d'une fillette
de douze ans, rechignée, stupide, dont les doigts
innocents massacreraient en sa présence une inter
minable page classique.
Il allait être examiné par ces tendrons provin
ciaux, dont toutes les paroles naïves ou hautaines
feraient une cuisante blessure à son amour-propre.
Lui, le fringant cavalier, l’artiste élégant, l’homme
du monde, le sceptique, allait être la victime d’une
pensionnaire dévote, que d’un unique regard il
aurait pu séduire. Gaston avait les tempes humides,
il mordait ses lèvres et ses moustaches.
Mlle Siron le reçut, la mine noyée d’une langueur
étrange. La vieille fdle sous son bonnet de tulle
noir, cachait un visage ascétique, une de ces phy
sionomies dénotant le plus parfait isolement de ce
monde. Elle lui apprit, en quelques phrases mysti
ques et décousues qu’elle avait reçu son Dieu,
quelle sortait de table, que ses élèves étaient des
pigeons, que la pauvre Antoinette avait été destituée
à cause de Mlle Luciane et que... finalement, Laure
de Charbey n’était pas pensionnaire, mais simple
externe.
Gela importait peu au nouveau professeur de
piano, qui demanda son élève, externe ou pension
naire.
— Je suis autorisé par Mme de Charbey, dit-il,
d’un accent bref.
90
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Mlle Siron s’éclipsa en ébauchant une révérence
d’enfant de choeur. Gaston fit le tour du parloir, il
avait la fièvre.
Cependant, il fallait se calmer ; un professeur in
timidé, ce serait trop absurde !
Le parloir uniformément tendu de bleu, avait
l’apparence d’une chapelle. On apercevait des au
tels de tous les côtés. Cette profusion de vierges en
plâtre répandait un reflet blafard à travers 1 atmos
phère assombrie. Les jalousies de la fenêtre étaient
pudiquement baissées, les rideaux chastement clos.
La pupille de Gaston se dilatait dans l’obscurité de
ce funèbre appartement. Il se croyait enfermé au
fond d’une tombe. Il trouva a tâtons, un piano et
allait préluder pour apaiser la sourde irritation de
son esprit lorsqu’il entendit marcher.
— Voici mon élève, dit-il, feignant une indiffé
rence stoïque.
Il se retourna sur son tabouret : elle était encore
dans la pièce voisine...
— Peuh ! ma bonne amie, disait-on, maman veut
que ce soit un artiste, cet inconnu, ce Cartier !..
La voix possédait un timbre remarquable de so
norité, mais son inflexion était si cruelle, si dédai
gneuse, que Garlier bondit, livide de rage. Son sang
se figea. Il ne connaissait point Laure de Charbey
il la devina et lui voua, sans attendre davantage
une haine implacable.
La porte s ouvrit de nouveau. Mlle Siron parut ac
compagnée de Laure. La maîtresse de pension dai
gna écarter les rideaux. Gaston, immobile, laissait
venir la jeune fille.
Laure de Charbey avait dix-sept ans. C’était une
LA VIRGINITÉ DE DIANE
91
belle créature aux formes d’une pureté de contours
provocante. Sa robe noire, souple comme un tricot,
accusait les lignes de son corps avec l’honnête inso
lence de l’enfant qui s’ignore. Un ruban enserrait
étroitement la dentelle fine ornant son col flexible,
mais les cheveux tordus et relevés à la chinoise
faisaient ressortir la nudité rose de ce cou modelé.
Elle était blonde, fraîche de teint, ses joues étaient
mates, ses lèvres foncées et appétissantes. Ses
grands yeux fauves devaient s’allumer souvent. Le
blanc de ces yeux se nuançait d’azur et lorsqu’elle
baissait ses paupières frangées de longues soies
brunes, elle avait un regard de madone qui éveil
lait chez le contemplateur une foule de mauvaises
pensées. Laure s arrêta interdite en face du jeune
homme. Mlle Siron s’installa dans l’embrasure de
la fenêtre pour égrener un chapelet neuf venant de
Rome. La vieille fille se retira entièrement de la
terre. Gaston s’inclina, à la fois troublé et hautain,
et posa une question fort inutile :
— Vous êtes Mademoiselle de Gharbey ?
— Oui, monsieur. Nous commençons aujourd’hui ?
Son accent, légèrement traînant, mais avec une
inflexion dédaigneuse, rappela Gaston à la triste
réalité. Il fronça les sourcils.
— Madame votre mère le désire.
La contenance du professeur ajoutait : « Croyez
bien, mademoiselle, que je ne suis pas ici pour mon
plaisir ni pour le vôtre. »
Laure se mit au piano et prit un gros cahier.
— Je vous préviens, monsieur, que j’ai dépassé
Antoinette.
Elle l’envisageait par-dessus l’épaule, son bel œil
92
LA VIRGINITÉ DE DIANE
lumineux avait une de ces curiosités froides qui, au
bout d’une minute, exaspèrent un homme. Carlier
ôtait ses gants, il en déchira un de colère. Décidé
ment la vocation de professeur lui faisait défaut.
— J’espère même, mademoiselle, que je n ai plus
rien à vous apprendre.
Son ton railleur fît rougir son élève.
— Oh! monsieur.
Elle jeta négligemment ses.mains d’albâtre sur le
clavier. Gaston lui eût voulu des engelures. Sans
engelures, ce n'était plus une pensionnaire.
— Que jouez-vous?
— La sonate pathétique.
De son ongle pointu, elle souligna le nom de
Beethoven en haut du cahier.
— Bien. Je vous écoute, mademoiselle.
Gaston s’assit en s’accoudant au montant du
piano. Son air indifférent étonna Laure.
— Elle est très forte! dit Mlle Siron, sortant de
son extase.
Puis la vieille fille comprenant que les con
venances avaient été largement gardées et que
ce monsieur était d’une sagesse exemplaire s’es
quiva.
Laure attaqua la sonate, jouant avec une propreté
effrayante ; les notes se succédaient ans.si tranquilles,
aussi nettes les unes que les autres ; elle ne faisait
pas un écart de doigté, pas un accord faux. Elle
allait sûrement, égrenant sa musique comme tantôt
sa maîtresse de pension avait égrené son chapelet.
Ln sourire impertinent releva la moustache du pro
fesseur, 1 élève l’interrogea du regard.
— Continuez, mademoiselle.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
93
Elle continua jusqu’à la dernière page puis joignit
ses jolies mains sur ses genoux.
Gaston ferma le cahier.
A euillez me donner votre place.
Elle lui céda le tabouret, fit la moue, lissa ses
cheveux ne sachant quel maintien prendre devant
ce professeur impoli. Il pouvait, sinon la compli
menter... Ils étaient drôles, ces étrangers parisiens!
— D’abord le piano est détestable! déclara
Gaston, rageant toujours.
J en ai un meilleur chez moi, répondit Mlle de
Gharbey.
Gaston avait besoin de lancer sa fougue ; il brûla
le clavier, força le malheureux instrument et lui fit
rendre tout ce qu il pouvait rendre. Les touches
reconnurent leur maître et devinrent obéissantes,
les marteaux feutrés tapèrent des cordes de métal
au lieu de s’éteindre dans desfils delaine selon leur
habitude. L élève faillit se boucher ses mignonnes
oreilles et cria : « Mon Dieu ! » d’un accent nouveau,
comme le piano. Les vierges de plâtre frémirent sur
leurs consoles chargées de fleurs. Laure ploya sa
taille onduleuse, écoutant, anéantie et se demandant
quel diable inspirait son professeur. La sonate ter
minée, Gaston se croisa les bras.
— Suivrez-vous ma méthode ou dois-je suivre la
vôtre : que vous en semble, mademoiselle?
Elle se redressa.
— Vous avez un bien beau talent! Je ne sais donc
rien, moi...
Elle avoua de bonne foi qu’elle était émerveillée.
— Il faut croire, mademoiselle ! Cet inconnu, ce
Garlier, vous dépasse, vous qui dépassez Antoinette...
94
la VIRGINITÉ DE DIANE
Mlle de Gharbey eut une peur affreuse. Elle'
baissa les paupières. Gaston plongea ses yeux'
ardents sous les longs cils bruns : les joués mates'
s’animèrent, la bouche vermeille balbutia :
— Pardon, monsieur...
— Oh! mademoiselle, de grâce, je ne veux pas’
d’excuses; je suis votre professeur, votre simple
professeur! Du reste, votre appréhension ne m’af
nullement froissé; ce n’est qu’un jugement d’écolière
et les écolières sont étourdies !
La jeune fille était foudroyée. Elle avait vague
ment conscience de ses dix-sept ans et ce nom d’éco
lière lui parut un outrage sanglant. L’air sardonique
de Gaston l’affolait; elle aurait voulu lui donner
congé d’un seul geste méprisant si elle l’eût osé,
mais les prunelles noires de Carlier la paralysaient.
Elle essaya de faire une gamine, ses mains retom
bèrent.
— Ayez de l’énergie, fit-il redevenant sérieux,
vous effleurez les notes...
Elle n’entendait guère, la pauvre enfant : sem
blable à ces plantes impressionnables qui dérobent
leurs feuilles au souffle de l’orage, elle se repliait
sur elle-même. Gaston, resté debout, posa son index
sur un des ongles pointus de la jeune fille, pour ap
puyer un do. Laure se renversa : la petite lionne
gonfla ses narines :
— Je vous défends de me toucher, dit-elle.
Et à son tour, le professeur baissa les paupières, ;
ébloui par 1 éclair. Un silence glacial régnait dans
le parloir, de temps en temps les cris de la récréa
tion montaient jusqu’aux jalousies, s’épanouissant
comme un feu d’artifice de gaieté. Laure feuilletait
LA VIRGINITÉ DE DIANE
95
son cahier, Gaston l’examinait, ahuri. Enfin, il
murmura :
— Je vous ait fait mal?
Non, monsieur, mais je suis nerveuse...
— Je m’en aperçois, mademoiselle.
Il remit ses gants.
— Vous étudierez Mandante de votre sonate, et,
demain, nous verrons.
Laure recula son tabouret, repoussa le cahier.
— Bonjour, monsieur.
Elle traversa rapidement la chambre et sortit
sans lui adresser un regard.
— Ah! dit Gaston, je ne me doutais pas que ce
fût une vraie femme ! Elle va me détester.
Cette idée le vexa beaucoup. Il salua d’une façon
très sommaire Mlle Siron qui lui ouvrait la porte de
la rue et s’éloigna en disant :
— C’est étonnant : je la déteste, moi aussi'....
Une écolière ! cela n’en vaut pas la peine !
Monsieur Roger, des Murmures de Biavre, sonna
vers six heures à la grille du pavillon de Luidivine.
Gaston n’était pas revenu de ses courses du métier.
Antoinette vint ouvrir. La bonne fille s’était toute
échevelée en arrangeant la maison des Parisiens.
Le rédacteur lui rit au nez.
— Vous êtes servante des Carlier, maintenant,
dit-il.
— J’ai aidé la jeune dame; elle a un amour de
bébé! Puis le vieux est amusant, amusant! Fi
gurez-vous qu’il m’appelle mannequin! Il est idiot.
Pauvre vieux!... C’est égal, je les aime tout plein,
mes remplaçants... M. Gaston me donnera une
leçon.
la VIRGINITÉ de DIANE
96 File défripa sa robe, enchantée de brouillonne.un peu chez des gens étrangers, de leur rendre se
ÏIC1 pXntez-moi à Madame. Est-ce qu’elle a bien
grand genre? interrogea-t-il d’un air timide.
° — Joliment! Elle est douce, un vrai fruit conf .
Le vieux vient d’aller se coucher. Nous 1 avons fait
diner avant parce que Mme Féa craignait ses sotîises. Le marmot dort auprès de lui, et Fea est dans
la salle à manger, elle met le couvert.
Antoinette l’entraînait. Mme Carlier entendant les
explications du rédacteur à propos de sa visite vint
le recevoir sur le perron du pavillon, elle tenait une
lampe, le globe éclairait son charmant visage res
sortant pâle au sein de la pénombre de l’entrée.
Elle avait quelque chose de transparent dans sa
frêle beauté qui vous peinait tout en vous sé
duisant.
Roger, vivement impressionné, s’approcha et
s’inclina très bas, balbutiant une phrase insigni
fiante. Féa eut une sourde exclamation de stupeur,
la lampe qu’elle tenait s’échappa de ses mains et
alla rouler sur le gazon. La douce vision se re
plongea dans la nuit. Antoinette ramassa la lampe
avec des cris de désespoir. Féa ne bougeait plus:
cramponnée au mur du pavillon elle se sentait éva
nouir.
On alluma des bougies, M. Roger offrit son bras
à la jeune femme tremblante. Antoinette fit les hon
neurs du pavillon. Alors, ils purent se regarder:
les yeux de Roger étaient un peu troublés, ceux de
Féa étincelaient. Le rédacteur n’avait jamais vu
une personne qui lui fit éprouver une telle émotion ;
LA VIRGINITÉ DE DIANE
97
il la trouvait ravissante et, pour exprimer le plaisir
detre reçu par elle, il cherchait ses mots, bégayait
et ne savait comment dissimuler son embarras.
Elle avait laissé tomber sa lampe: c’était un ac
cident naturel; ses yeux brillaient de fièvre parce
qu elle était encore malade. 11 voulait tout com
prendre et ne comprenait rien. Ils demeurèrent
assis 1 un près de l’autre, n’osant parler, pendant
qu Antoinette ajoutait un couvert.
Gaston arriva harassé. Il serra joyeusement sa
sœur contre sa poitrine et salua Roger.
— Bravo !... Je vais me retremper parmi vous.
Oh! l’épouvantable métier!... Chère Féa, Monsieur
est déjà mon ami, il connaît Paris, il a écrit un ar
ticle révolutionnaire et dirige le journal de la loca
lité, c est te dire qu’il est ainsi que moi aux prises
avec une hydre dont les colères renaissent sans
cesse!... Mettons la cérémonie de côté, nous dîne
rons en artistes !
On se mit autour de la table. Féa dompta sa
frayeur, Gaston raconta ses aventures de nouveau
professeur de piano, Roger chassa son émotion et
Antoinette, transportée d’assister au repas d'artistes
déblatéra contre Biavre d’une manière effrénée.
A 1 aui ore de cette nuit-la, on eut pu voir dans
une des chambres du pavillon, Féa, penchée audessus du berceau de son enfant. Elle sanglotait et
n’avait pas dormi. Le chérubin était bien paisible
sous les rideaux blancs; sa petite respiration soule
vait régulièrement les chaudes couvertures. Féa le
contemplait, non pour oublier l’inquiétude de la
mère, mais pour oublier l’inquiétude de l’amante,
Féa aimait son séducteur, elle aimait Roger!... La
6
98
la VIRGINITÉ DE DIANE
, rip son malheureux être
emparee de soi
Pmnaré
passion s/était autrefois
cet homme s était empare
brisé, comme _____
Elle l’aimait et maudissait
de son innocence.
l’étrange fatalité qui la ramenait juste en présence
de ce misérable !
LE MÉNAGE CARLIER — ARTISTES ET BOURREAUX
out bâtard est fils de
prince. On as
surait que M. Roger possédait sous
l’aisselle une croix faite à l’encre
bleue. Pour marquer un homme il faut
qu’il soit de noble origine, et puis s’appelle-t-on
Roger lorsqu’on vient d’en bas? Les grands sei
gneurs choisissent pour leurs illégitimes des noms
de preux ; c’est une parcelle d’élégance qu’ils ne
100
LA VIRGINITÉ DE DIANE
manquent pas de leur léguer à défaut de blason. Ils
les nommeront Roger comme ils nommaient jadis
Lafleur le valet de ferme entrant à leur service.
On tenait l’histoire de la croix bleue de Miette, la
lingère. Celle-là avait déshabillé tout le monde : le
maire, le rédacteur, jusqu’au curé! Miette disait
aussi du jeune écrivain :
_ Il est bienfait, a la peau blanche et fine, mais
il ignore ses avantages!
Roger s’ignorait ! Ce seul mot jete dans Ria\re
ridiculisa le pauvre garçon.
Etre femme de rédacteur est une position en
vue. Nombres de mères auraient volontiers pris
gendre au bureau des Murmures de Biavre. Les
mères commerçantes qui ont besoin d annonces,
de réclames!... Mais la lingère criait si haut l’igno
rance de M. Roger! hum!... hum... Un homme
coureur : inacceptable. Un homme qui ne court pas :
Louche!... très louche!...
Roger menait une vie noire, tournant dans le
cercle des Murmures comme un damné dans le
cercle de Dante. Il noyait sa jeunesse au fond de son
encrier, s’enveloppait de sa feuille quotidienne et
débrouillait sa prose avec l’abrutissante monotonie
d’une chrysalide débrouillant la soie de son cocon.
Couchant, mangeant, travaillant au bureau du
journal, on le venait voir comme on vient voir les
ermites, on lui apportait une colossale abondance
de matières, on lui faisait signe de trier et on
n’écoutait point ses conseils, car il était inexpéri
menté malgré son air sérieux. Les chiens s’habi
tuent à la chaîne. Roger s’habituait à sa rédac
tion : il ne mordait ni n’aboyait.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
loi
La nécessité, vieille fée cacochyme, frappait à sa
porte en même temps que chaque bourgeois biavrais et lui criait :
— Bonne mine, mon cher; ici un rédacteur est
esclave du dernier des imbéciles ! Sois poli, tu se
ras payé !
Et Roger tirait courtoisement la queue du diable
littéraire. Si cette queue lui était restée dans la main
il ne se serait point permis d’en fouetter ses ineptes
lecteurs. Le matin, dès cinq heures, il tombait de
son lit sur son fauteuil de cuir, griffonnait l’article
élaboré la nuit entre deux cauchemars. Devant son
bureau allait et venait une mégère en bonnet sale
qui, sous prétexte de balayer la chambre de
Monsieur, faisait tourbillonner la poussière et ne
partait que lorsque cette poussière était retombée à
sa place.
Derrière les rideaux de lustrine verte, le lit avait
reçu deux coups de poing : au-dessus du lit le tapis
avait été secoué, l’oreiller gardant le creux de la
tête, se couvrait de la même poussière grise. Le
torchon gras qui s’était promené sur la cheminée
avait laissé la vague empreinte d’un serpent sur
une route. Au passage du torchon la pendule s’était
arrêtée. Les livres de la bibliothèque s’appuyaient
les uns contre les autres à demi culbutés par ce
nettoyage soigneux. La mégère ne devait jamais
recevoir une observation, car c’était elle qui criait
« les Murmures » dans les rues deBiavre. On n’avait
trouvé qu’elle pour s’afficher ainsi. Au moindre re
proche, elle eût planté là le journal et plus personne
pour crier! Les gamins volaient l’argent, les autres
commères se respectaient.
102
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Un lumière trouble, passant à travers des vitres
fardées par la malpropreté comme par une respira
tion chaude, éclairait le front de Roger, ce front
forcément rempli d’idées stupides et qu’on s’étonnait
de ne pas voir dénudé. Cette lueur triste, indécise
ne rappelait guère l’aurore du génie naissant. Pour
tant Roger avait bien le type d’un poète ; il était
blond, il était pâle, les ailes semblaient prêtes à
battre à ses jeunes épaules, agitant l’air pur de
l’enthousiasme et les brises folles du succès. Il
écrivait vite, comme celui qui écrit sous une inspi
ration passionnée, mais sa plume au bout de la
feuille se courbait de lassitude. Il ne la jetait point
avec ce geste vainqueur du romancier content de
son œuvre, il la posait comme l’ouvrier pose sa
pioche pour dormir.
« Dormir, oh! labonnc chose! » pensait-il.
Le génie, au contraire, aime les veilles.
Roger descendait à l’imprimerie, distribuait sa
copie, écoutait d’une oreille distraite les réclamations
de ses ouvriers, et remontait rapide, le corps tout
ployé d’avance, s’asseoir à son vieux bureau. Il dé
jeunait sans s’en apercevoir, dépouillait son cour
rier en soufflant sur sa tasse de café, humant à la
fois des yeux et des lèvres deux breuvages amers.
Puis, arrivait sa plus considérable torture. Il ouvrait
la boite de son journal et commençait son triage
quotidien, véritable pèche en eau boueuse.
On compte dans nos petites villes un écrivain par
habitant. A Biavre, toutes les couches sociales
étaient possédées de la manie littéraire. Roger, les
tempes moites de sueur, lisait toute sa boîte. Il se
rappelait la phrase du baron de Gharbey.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
103
— Monsieur, les Murmures de Biavre sont fondés
pour plaire à Biavre !
Oh! il ne l’oubliait pas. Si le baron plaisait à
Biavre par l’intermédiaire de son rédacteur, lui,
Roger, en serait largement récompensé : il aurait le
droit d’aller briller ou s’éteindre là-bas au foyer
lumineux qu’on nomme Paris. Paris, la cité entrevue
dans un rêve déjà lointain. Paris! où il serait /met
non une machine... « Paris ! Paris! !... Oh! plaisons
à Biavre, que le baron soit maire et que je puisse
fuir cet infernal trou. »
Il lisait, lisait, devenant bête de patience.
D’abord, il dépliait l’immense article du conserva
teur de Crampons, le village voisin. Vous savez, ce
village dont la France entière s’occupe, ce village
dans lequel les oies barbotent avec les canards dans
les rues pleines de fumier, ce village administré par
un homme de qui dépend l’avenir de l’intelligence
humaine.
« Cet article a trois colonnes. Si on le publie, il
faudra supprimer le bulletin politique; il est vrai
qu’il a la couleur voulue...
« Bast ! Voyons autre chose.
« Ceci est de la littérature féminine ; le papier est
fleur de pommier, l’écriture ondule comme les bran
ches d’un saule au mois de mai. II s’agit d’une pièce
de vers aussi inévitable que l’article du conserva
teur : les vers sont faux, ils célèbrent la vertu de
1 humble fleur cachée : ai-je besoin de nommer la
volette !... Et morbleu ! Nous savons ce qu’il en est!
Votre violette ne se cache que pour recevoir à huis
clos les caresses des vers-luisants ivres de son par
fum ! fout est sujet à caution : vertu des fleurs,
104
LA VIRGINITÉ DE DIANE
vertu des femmes. Au diable... Cependant, les vers
sont signés par Jane, l’horlogère, amie de Luidi
vine !... Il faut plaire aux dévotes, mon pauvre ré
dacteur, rappelle-toi !...
« Il faut plaire à Biavre !... Passons... passons !
Oh! ces vers... sont-ils assez atroces ! Et ne pas
avoir le droit de crier :
« Laisse-là ta muse et compte tes pendules ! »
Suit la missive insolente de ...
« Vous ne voulez donc pas m’imprimer ? C’est
« trop fort ! J’ai autant de droit que M. X... et que
« Mme Z... J’entends être imprimé. Faites valoir
« vos raisons : j’ai un nom, moi, sous ma prose !
« Combien n'en ont pas sous la leur, hein ? »
Le coup va droit au cœur. Un nom !... Roger se
lève, éperdu.
« Oh ! le lâche ! »
Et retombe sur son fauteuil. Il froisse la lettre
avec un sourire amer ; il en a tant reçu de ces injures-là !... « Passons. »
« Soyez maudit! vous qui m’avez privé d’un nom! »
Suit la récente composition d'une fillette de douze
ans.
« Monsieur le rédacteur, nous découvrons un
« génie précoce dans la personne de ma fille, âgée
« de douze ans, élève du petit Sacré-Cœur. Cette
« enfant écrit... monsieur, ne riez pas, elle écrit... »
C’est le rédacteur qui n’a nulle envie de rire ! Il
court au paraphe. Hélas ! Une amie des de Charbey.
S il met la composition, tous les pigeons du petit
Sacré-Cœur vont lui en envoyer. S’il ne la met
pas, il se fera une ennemie. Haine de mère vani
teuse, lien de plus terrible!... « Passons, je verrai. »
LA VIRGINITÉ DE DIANE
103
Suit le compte rendu d’une fête donnée chez
Mme Toirette. « Stupide! Oui, mais il faut plaire aux
Biavrais ! »
Suivent les réclamations du peuple instruit : un
ferblantier menace,, un bouclier insulte, une épicière
insinue un tas de calomnies sur ses clients. Pas d’or
thographe, pas de style. « Remettons de l’ordre
dans ces sottises ; on bouchera les trous avec. »
Ah ! voici le rouleau du clergé. L’abbé Prat an
nonce une qucte prochaine, seulement, il oublie de
dire à quelle intention.
« O11 en inventera puisqu’il faut paraître demain. »
« Le frère Cyrille se fait insérer à regret dans
« vos hospitalières colonnes pour vous apprendre
« que sa gouvernante vient de trouver une figu« rine antique dans sa cave, en remuant des fu« tailles. Cette figurine intéressera les savants de
« 1 endroit et malgré sa modestie le frère Cyrille se
« hasarde..., etc. »
Jusqu au sonneur de la paroisse qui envoie une
véritable épître à propos de la corde du bourdon.
« Elle est tellement usée qu’un de ces jours, en
« la tirant, elle cassera et il roulera sur les dalles
« de 1 église et se fracasera la tête laissant une veuve
« Aertueuse et des petits enfants sans soutien. »
Ce sonneur se grise comme quatre Polonais et
ma foi, ce serait dommage de retarder ce malheur!
Mais il réclame, il s’autorise de l’abbé Prat, l’abbé
Prat, ami de la baronne!
Donc, la réclamation est juste : « Plaisons à
Biavre!... »
Le rédacteur pousse un soupir de satisfaction, sa
boîte est vide.
j06
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Tout bien réfléchi, avant de 1 ouï m,
contenait pas plus que maintenant. Les Mutmi
«eront grossis de ces lourdeurs.
' Qu’importe ! Il ira à la fin de ce purgatoire la-bas
là-bas dans la cité féerique! Il réalisera le reve!
Il se b’aignera dans l’onde bleue de la liberté apres
avoir pataugé dans ce bourbier de Biavre.
A deux heures, M. Roger reçoit. On frappe a la
porte, il crie : « Entrez ! » On entre, ou prend son
fauteuil, il se met sur une chaise, il écoute, morne,
impassible, les cancans des bourgeois ; sa réponse
invariable est celle-ci :
« Nous verrons! »
On le pousse, on l’accable, on l’assomme.
« Nous verrons!... nous verrons! »
Et mentalement :
« Il faut plaire ! »
Le conservateur discute la politique des Murmures
qu’il déclare trop accentuée. Jane, lhorlogère, étale
sa robe de soie sur les taches d’encre du parquet.
Elle essaie de faire deviner sa corde en s’abandon
nant; elle veut, pour demain, sa poésie, reflet de sa
candeur.
Le clergé secoue M. Roger, qu’il trouve un peu
tolérant. Et la mère présente son pigeon du SacréCœur, génie précoce, armée de sa composition.
Titre : Charlemagne ! Des idées d’une grandeur,
d’une force étonnantes !
— Mais, madame, nous verrons!... D'autres
élèves vont nous venir...
La petite va pleurer.
— Mademoiselle, mûrissez votre talent!
LA VIRGINITÉ DE DIANE
107
Bast! La composition s’imprimera : Biavre aura
son génie précoce.
Le soir, Roger irrité, énervé se montre au café
des Promenades] s’il y rencontrait M. Chose, celui
qui lui reproche de ne pas avoir de nom, oh! il lui
casserait les reins !...
Il est maussade, ne parle guère. On lui serre la
main en lui marchant sur le pied; on l’entoure, on
lui crie des nouvelles, il se sauve, assourdi, déses
péré : le repos n’est nulle part. Le rédacteur appar
tient à toute la ville: chacun en veut son morceau.
Mon Dieu! pourquoi est-il jeune ! il se sent bouillir
intérieurement, il a des moments de vertige, il pose
son masque froid et arpente son bureau, il prend sa
plume et ose écrire un article moderne: ce style-là,
cest sa soupape. Mais, demain, comme il le paiera!
Quelquefois, il ne peut dormir, il va de son lit à la
fenêtre; il s’y accoude et rêve qu’une femme se
penche derrière lui et lui baise l’oreille. Un souffle
mystérieux entre dans son cerveau, souffle chaud
sortant de lèvres invisibles. Alors, il divague et ac
croche des rimes au bord de ses phrases... Hélas!
il tâte ses oreilles: pas de lèvres, pas de femme! Il
regarde trembloter dans le brouillard le pâle réver
bère de l’impasse du marché ; ce réverbère c’est sa
vie. Toute lumière peut incendier, mais celle-là de
meure sous le brouillard avec la tristesse de l’habi
tude. Pauvre étoile à demi éteinte, éclairant une
prison de vieux murs sombres, elle glisse des lueurs
blafardes jusqu’au ruisseau infect coulant sous elle
et ces lueurs ne servent qu’à montrer de la boue,
rien que de la boue. Pauvre Roger! Il a rédigé, il
rédigera demain; il en sera toujours ainsi sans repos
!08
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ni trêve, le réverbère etlui respireront éternellement
les émanations du même ruisseau, de la même
fange. L’avenir, ce 'large horizon où la jeunesse
voit lever son soleil, l’avenir n’est que ténèbres pour
Roger; ce fils déshérité, qui n’a point demandé le
jour, doit vivre dans la nuit!
Lorsque Roger revint de chez les Carlier, il se
trouva plus isolé, plus malheureux que jamais. Oh!
le joli petit ménage niché au pavillon de Luidivine!
Le charmant petit intérieur! Il n’y a qu’à Paris
qu’on sait se marier. Carlier?... Carlier?... Où
diable avait-il lu ce nom?... Après tout, c’était le
ménage qui l’intéressait. Oh ! Mme Féa, la ra
vissante jeune femme, l’harmonieuse créature!...
des yeux bien profonds, peut-être, mais ce sourire...
Oh! ce sourire... Puis, cette toilette simple, comme
elle vous impressionnait. Ce peignoir de toile, ex
halant sa fine odeur parisienne, ce chiffonnage de
grosse dentelle mise à la paysanne, comme il tra
hissait les allures de l’élégante; et ces cheveux en
longues boucles caressant l’épaule ronde! Roger
voyait tourbillonner ces jolis détails entre les lignes
revêches de son écriture. Il donnait des coups de
pied impatients dans le vieux bois du bureau et
cassait le bec de sa plume.
— Je voudrais une femme comme celle-là, moi!
Il n’y en a pas à Biavre. Hélas! Félicie, de l’hôtel
d Europe, la beauté de la paroisse, n’a jamais eu de
peignoir. Les peignoirs, à Biavre, sont taxés d’in
décence !
Quand Roger relisait sa prose, il entendait es
étourdissantes histoires de Gaston. Les braves gens!
Ils 1 avaient si bien accueilli, lui, un provincial!
109
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Roger laissait tomber sa feuille et se renversait
sur son dossier en se demandant:
— Comment font-ils, ces Parisiens, pour se mo
quer de la misère?... Ah! voilà: ils sont deux et ce
bébé chéri, ce vieux bon père idiot qui rit toujours!...
Le beau mari que cet artiste ! Quel front dégagé,
quelle bouche railleuse: elle doit l’adorer!
Roger avait des contractions douloureuses dans
la poitrine, il manquait d’air. Son article terminé, il
abandonna le bulletin politique et sortit pour se
dégourdir les jambes avant de souper. Il faisait
presque nuit, le crépuscule voilait Riavre. Çà et là
on allumait un réverbère. Roger courait, il évitait
les passants, son âme avait besoin d’un grand es
pace pour s’ébattre au milieu de ses nouvelles pen
sées. Il se dirigea vers la place de l’église. Il con
naissait un certain banc peint en vert adossé contre
un tilleul sur lequel il aimait à composer ses nou
velles scabreuses. L’article Noussuc était né pen
dant qu’il rêvait, la tête plongée dans une ombre
émeraude. Un jour il y avait vu s’asseoir un couple
amoureux: la fille de la fruitière et le fils Yves, cor
donnier. En additionnant leur âge on obtenait juste
1 âge du rédacteur: trente ans. Roger se dit ce jourlà: « Je devrais avoir au cœur autant d’amour qu’ils
en ont ensemble! »
Depuis ce temps, ils’asseyaitsurle banc comme un
écolier naif qui veut faire l’homme, s'imaginant
que 1 amour laisse des miettes. Roger alla près de
son banc; il faisait complètement nuit.
On buttait sur les pavés, la sombre silhouette du
clocher, avec sa rosace de vitraux, ouvrait son
porche.
/
H0
la VIRGINITÉ DE DIANE
On eût dit une gueule noire faisant partie d un
corps énorme s’estompant à peine dans 1 obscurité.
Roger vit des femmes près de son gros tilleul, il
enfonça son chapeau, boutonna sa redingote, et
passa devant les femmes.
— J’ai bien assez de mes commençants, criait
une voix joyeuse, je veux qu’il prenne mon orgue,
il fera pâmer nos dévotes, le Saint-Cordon sera
furieux. Mme Toirette est riche, mais, je vous
l’assure, je préfère garder son Victor, et sacrifier
mon orgue.
Il jouera un O Salutaris qu’a fait l’abbé Prat !
Moi, je le crible de fausses notes... II nous le jouera
comme un ange!... non, comme un archange, ce
sont eux qui tiennent l’orchestre là-haut.
— Merci, chère Antoinette — balbutia une voix
douce —je crains les railleries de Gaston, il n’est
pas très... très clérical.
— Tant mieux! Le Saint-Cordon enragera, et
pourvu qu’il perfectionne 1’0 Salutaris, l’abbé sera
content.
Roger reconnut Mme Féa Carlier, il fut enchanté
qu’elle essayât son banc, il tourna un instant autour
des jeunes femmes, Antoinette portait le petit
Georges, elle l’avait empaqueté dans son châle de
barège et jurait qu’elle ne sentait pas le froid.
Elle embrassait l’enfant bruyamment, l’appelant :
« mon loulou! » et jouant à la maman avec un sé
rieux imperturbable.
Roger vit que Mme Carlier avait une coiffure de
paille fort ordinaire, mais il aperçut les longues
boucles tombant sur les épaules et garnissant abon
damment pour lui la paille nue. Il errait, ne sachant
LA VIRGINITÉ DE DIANE
m
où il se mettrait et ayant une terrible envie de saluer
la Parisienne. Les dames se levèrent et gagnèrent
à pas lents le porche de l’église. Il les suivit de loin.
Il entendait rire Antoinette. Elle demandait à sa
compagne :
— Etes-vous pieuse? II faut letre, c’est votre
intérêt. Entrons, demain je crierai par-dessus les
toits que vous vous êtes évanouie en face du SacréCœur. Cela fera très bon effet.
Le rédacteur, curieux comme le sont les hommes
de lettres, voulut connaître la réponse de Féa. Il
s’avança jusque sous le porche.
Les pas légers s’éloignèrent sur les dalles. Roger
demeura immobile.
Il attendit. Féa revint seule, elle tenait son fils et
la mante du baby traînait jusqu’à terre. Il sembla
au jeune homme que c’était là le vrai bonheur de
cette pâle créature, de cette mère si frêle qu’à la
vue d un inconnu elle défaillait. Féa s’appuya un
instant aux murailles. Elle leva les yeux, Roger
put admirer son blanc visage encadré de ses boucles
brunes comme d’un crêpe de deuil. Elle pleurait.
Mon Dieu! murmura-t-elle, je trouve le calme
auprès de vous; je lui pardonne !
Elle descendit les marches de l’église et disparut
dans la nuit. Roger frissonna.
Je lui pardonne! répéta-t-il. Elle n’est donc
pas heureuse?
Il sortit, tout inquiet.
— Elle parle de son mari, c’est certain. Ils ont
air de s aimer tant !... Une brouille secrète... Qui
»ait?On n est pas beau impunément. Il doit avoir
j 12
LA VIRGINITÉ DE DIANE
un vice... Ils sont ruinés !... Un coureur, unjoueur !...
On peut soupçonner une foule de choses.
Roger rejoignit son banc et s’y jeta, encore étourdi
par cette apparition de femme en pleurs. Il était
préoccupé, mécontent. Le monstre!... Faire du cha
grin à sa femme! Une enfant délicate, nerveuse... In
volontairement les poings de Roger se crispaient.
Il n’aurait jamais fait pleurer un ange, lui!...
Mlle Antoinette avait laissé partir Féa. Elle s'était
affaissée devant l’autel, anéantie peu à peu dans sa
douleur. Allant le soir à l’église, il faut confier tout
haut les peines secrètes, ce grand silence qui règne
au fond des églises sous le crépuscule demande une
exaltation de chagrins mystiques. Mlle Antoinette y
venait d’abord pour y conduire Mme Garlier, et
profitant de l’ombre solennelle elle fit un brusque
retour sur elle-même. Enfin, le sacrifice était con
sommé. Ces étrangers l’avaient dépouillée. On la
chassait du collège, des maisons riches... Luidivine
réussissait dans ses manœuvres occultes... Elle res
terait pauvre avec ses trois sœurs sur les bras, l’é
pileptique ne guérirait point, ça, il fallait s’en consoler... mais les antres! Elles se portaient à mer
veille, les autres. Ah! quelle croix!...
Antoinette glissa de son prie-dieu, elle sanglottait.
— Mme Toinette est une avare ! Six francs par
mois! .. Et ce Victor est un têtu!... Sainte vierge l
ayez pitié de moi!...
Elle repoussa sa chaise d’un gesie violent, ne
voulant que la pierre, la dalle glacée...
Ses sanglots retentissaient dans la nef sonore.
— Ce beau M. Gaston, il me fera la cour,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
113
j’espère... Vous me garderez, mon Dieu’ Je ne
mérite guère votre pitié. Cependant, non: il ne doit
pas me la faire ! Il est marié. Il me continuera ses
leçons. Oh! pitié. Qu il me continue ses leçons!
Elle pleurait de bonne foi, la pauvre folle et
Dieu, derrière la porte d’or du tabernacle, riait
peut-être de ces petites dévotions drôles.
— Hélas!je voudrais me marier, moi aussi... Je
n’ai pas le sou !
Elle se tut un instant.
— C’est à cause de ma sœur, reprit-elle, Toirette
me l’a dit: l’épilepsie est héréditaire!... Apaisez
vos rigueurs, mon Dieu! ajouta-t-elle, repreneznous ma sœur! Elle est mûre pour le ciel, elle a
tant souffert!...
Et la romanesque fille étendit les bras.
Son exclamation déchirante fut entendue de Roger,
qui se leva de son banc et s’achemina du côté de
1 église. Antoinette s’essuya les joues et s’en alla en
rattachant son châle.
— J’aurais dû me douter que c’était vous! fit le
i édacteur d un ton boudeur.
— Vous m’avez entendue? s’écria la jeune fille
ravie.
Parbleu !... Votre fiancé serait-il mort?
— Non, hélas!...
— Comment hélas ?
Je veux dire que je n’en ai pas,
Antoinette se remettait.
Ça ma fait du bien de pleurer! A propos, di
manche, irez-vous chez la baronne? elle reçoit les
ar 1er. Mlle Laure fait la moue, M. Gaston la
114
LA VIRGINITÉ DE DIANE
déteste, moi, j’insiste auprès de la baronne : la
demoiselle est trop forte pour mon talent!
Antoinette était la gazette vivante de Biavre. Elle
connaissait tous les événements, même avant qu’ils
fussent éclos. Un peu déclassée par la pauvreté de
sa famille, elle se permettait une entière liberté,
sous prétexte qu’elle courait le cachet. Le rédacteur
la traitait en bon garçon, il la rencontrait quelque
fois sur la place et lui volait des renseignements
pour sa chronique.
— Voyons, donnez-moi des nouvelles plus impor
tantes*, mon gentil collaborateur.
Antoinette se rengorgea, et le tirant par la
manche :
— Venez, on allume ce réverbère : l’allumeur est
une méchante langue. — Elle chuchota dun ton
confidentiel:—Chevron, l’ancien cocher du baron
de Charbey, s’est pendu hier à Saint-Nicolas... Une
fameuse nouvelle !
Les preuves, mademoiselle. Vous savez que je
veux toujours des preuves, dit-il en riant.
Antoinette sortit de sa poche un. brin de chanvre
tordu et l’éleva à la hauteur de son front, afin que le
rédacteur pût l’examiner aux étoiles.
De la corde, monsieur... Preuve irrécusable!
Roger se recula instinctivement.
C est Toirette qui me 1 a procurée !
L ex-maîtresse de piano était triomphante.
— La voulez-vous?... Ça porte bonheur!
Lejeune homme attendri aurait voulu presser la
main de cette naïve.
« Si elle n était pas si laide ! » songeait-il.
— Gardez-la, mademoiselle.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
115
— Non, j’ai la corde de Saint-Louis. Je ne puis
pas doubler mes chances. On serait jaloux!
Le rédacteur se mordit les lèvres.
Eh bien . fit-il, après un moment de réflexion,
donnez ce morceau de corde à Mme Carlier.
Les réverbères s allumaient tous. Roger s’éloigna
pour ne pas se compromettre avec la jeune fille, et
rejoignit l’impasse du marché.
Antoinette n’eut pas le temps de remarquer sa
rougeur.
Les jours suivants, M. le rédacteur rencontra
M. Carlier au café de la gare. Il fut très réservé.
Décidément son imagination fermentait et lui pré
sentait le beau professeur comme un monstre. Il lui
demanda des nouvelles de sa femme.
— Féa ne va pas bien! répondit Gaston d’un
accent philosophique, qui indigna le jeune homme.
Aussi, quand Roger franchit le seuil du café, il
oublia de saluer le Parisien. Cela fit émoi parmi les
habitués. Charles Doublin prétendit qu’il y avait
anguille sous roche et personne ne put lui tirer
cette anguille-là.
loirette hocha le front et émit l’opinion favorite
de sa femme.
Un ménage séparé, rien de bon!On se promit mutuellement de guetter.
, Gaston s’apercevait de la tristesse de Féa et
n osait trop l’interroger. Il trouvait souvent des
traces de larmes le long de ses joues blanches et
la surprenait couvrant son enfant de baisers pas
sionnés.
lu penses à cet homme ! à ce lâche!...
116
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Oui, répondait-elle avec un douloureux sou
rire, je l’attends!
Il ne comprenait plus ce qu’elle voulait dire, mais
il souffrait de sa souffrance et se précipitait au fond
de son ingrat métier pour s’étourdir.
Les dévotes, d’après l’inspiration nouvelle de leur
reine, la Pontcoulant, tenaient rigueur au profes
seur étranger. Elles préféraient supprimer le piano.
Il avait le collège, les fils des principales familles,
l’élément féminin se retirait. Une fois, en faisant
déchiffrer une étude de Le Carpentier, Gaston, im
patienté, s’était laissé aller jusqu’à glisser ses bras
autour d’une fillette pour lui faire lever les poignets.
La mère, indignée, lui adressa un reproche sévère :
— Monsieur est inconvenant !
Gaston répliqua, hautain :
— Il s’agit d’art; madame, honni soit qui mal
y pense!
La matrone le congédia, car se défendre par la
devise dune jarretière était plus inconvenant que
le procédé lui-même.
La baronne tripla naturellement son zèle d’anta
gonisme. Elle ordonna des leçons quotidiennes, elle
pi otegeait les artistes -et voulait que sa fille devînt un
prodige.
La veille du fameux dimanche, Gaston se rendit
au pensionnat pour annoncer la décision de Mme de
larbey. Uetaitd'une humeur massacrante. Laure
allait le recevoir avec un véritable sentiment de
aine . < es deux côtés la nécessité faisait loi : on
eur imposait une volonté, ces deux natures orgueil1 une6 dl rKn! °bl‘grS dC pUer et de™aientesdaves
e autie malgré leur ressentiment.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
117
Habituellement, Gaston attendait dans le parloir
que Mlle de Charbey s’arrachât enfin aux ébats delà
récréation et vînt étudier. Laure affectait un sansgêne désespérant. Elle oubliait ses dix-sept ans, sa
dignité de femme et jouait, devant lui, d’une façon
rageuse. Elle semblait lui dire :
Tu es là, restes-y ! je m’amuse, moi.
Elle étei nisait une partie de barres entre grandes.
Mlle Luciane avait beau crier de sa voix pointue :
— Charbey, au parloir!
Celle-ci ripostait fièrement :
— Je touche!... Qu’on attende!
C’était toujours ainsi, chaque fois qu’il venait.
Gaston se tenait debout, silencieux contre la ja
lousie baissée.
La croisée étant à un mètre du sol, il pouvait l’en
tendre, la voir, le rictus dédaigneux, plissant sa
bouche empourprée. Elle bondissait comme un
cheval indocile et lui rappelait Fleur-de-Pêche,
sa belle jument qu’il promenait autrefois, dans la
rosee du bois de Boulogne. Elle se posait vis-à-vis
c es barres, provocante, hardie, la tête campée de
pro il, ayant l’air de le défier avec sa beauté d’ingenue.
Gaston tiemblait de colère. Ah! s’il avait eu
eur- e-Pèche, comme il l’aurait gaiement lâchée
p eine réci éation, effarouchant les insolentes ! II
e sentait devenir méchant à la manière des pen
sionnaires.
1
De temps en temps, Laure daignait quitter sa
la tort’ SaPProc^a^ de la jalousie et s’assurait que
or me du jeune professeur arrivait doucement à
n Paroxysme. Réclamer! Allons donc. Elle savait
7.
118
LA VIRGINITÉ DE DIANE
bien qu’il voudrait paraître indifférent. Son orgueil
lui enseignait celui de Gaston. Il souffrirait sans se
plaindre; c’était ce qu’elle désirait. Ah! il l’avait
prise pour une petite fille étourdie... Elle penchait
sa taille onduleuse derrière les lames de bois : la
petite couleuvre ne se doutait pas qu’il fut si près;
elle riait d’un rire mordant; ses yeux fauves, dont
les prunelles s’élargissaient, jetaient de radieuses
flammes. M. Carlier s’éloignait alors, exaspéré. Il
était tenté de briser toutes les vierges de plâtre sur
les consoles fleuries.
Ce jour-là Mlle de Charbey recommença son
manège habituel. La jalousie était relevée, mais
Laure au lieu de croire Gaston derrière la fenêtre
du parloir se contemplait dans les vitres qui fai
saient miroir au soleil. Gaston ne bougeait pas de
peur qu un repli du rideau indiquât sa présence.
Laure avait couru comme une vraie sauvage; la
blonde torsade couronnant sa nuque tombait sur
son dos; ses yeux étincelaient, ses lèvres rendues
frémissantes par son haleine oppressée, montraient
ses dents de nacre fine enchâssées dans des gen
cives d’un rouge tendre. Sa poitrine remuée gonlait son corsage et le cachemire uni dessinait admi
rablement son sein modelé. Il y avait dans ce corvXuSt0Ute V°luptueuse ébauche d’une prochaine
Laure insouciante devant sa vitre renouait sa
cravate, ne se doutant pas du témoin; elle arranoeait ses cheveux, enfonçait le peigne d’écaille dans
eur masse doree, puis> 6e courbant; el]e
LuciànT y1"710 jacinthe appartenant aux élèves
Lucane et egrena les clochettes embaumées qu'elle
LA VIRGINITÉ DE DIANE
119
introduisit dans son cou. Manie de coquette précoce !
Gaston bégaya :
— C’est trop fort...
Mlle de Gharbey, impitoyable, continua de ra
vager les jacinthes des adversaires, les dissimulant
une à une. Sa gorge nue palpitait de plaisir au
contact des fleurs au parfum excitant.
— Morbleu!... Et j’attends, moi ! fît le professeur
exaspéré ; je vais ouvrir!
Sa pudeur d’homme du monde le retint.
Laure se dirigea vers la porte du parloir pendant
que les élèves des petites classes faisaient irruption
au jardin, remplaçant les élèves Siron.
— Mademoiselle, dit Gaston, furieux, il y a
vingt-cinq minutes que je vous attends!
Laure secoua la poussière de sa robe et répliqua
avec une candeur charmante :
— La pendule avance, monsieur!
Gaston recula ; ses sourcils noirs se froncèrent.
Elle gagna le tabouret et préluda, la mine mo
queuse.
— Ecoutez, mademoiselle, je ne suis pas aux
ordres de mes élèves !
Alors, monsieur, vous me priverez de récréa
tion!
A votre âge, il me semble...
— Tiens ! fit Laure, se retournant vivement sur
son tabouret.
Gaston haussa les épaules. Néanmoins, il s’avouait
qu elle était bien femme depuis les fleurs de jacinthe.
Il ouvrit un cahier ; elle entama la sonate.
Une fausse note, dit-il impatienté.
120
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Où donc? interrogea Laure.
— Ma foi, cherchez, si je vous désigne l’endroit
vous croirez que je Veux vous toucher: je me sou
viens de vos nerfs, mademoiselle...
Elle rougit, ses longs cils s’abaissèrent: elle avait
sous ces franges soyeuses son regard de madone.
Gaston enrageait.
— C’est étonnant, dit-il, comme cela sentlajacinthe ici! Voilà'une odeur que je trouve détestable!
Laure perdit la mesure; d’un geste tranquille
Gaston lui désigna le métronome.
La leçon finissait lorsqu’on entendit retentir au
dehors des hurlements terribles. Mlle de Charbey
bondit, épouvantée, Gaston se leva également. Tous
deux s’approchèrent de la fenêtre: les petites se
battaient. Luciane contre Siron !
Une des dernières grandes était demeurée dans
la cour, elle pouvait avoir une dizaine d’années.
Maigre, chétive, jaune de teint, elle effrayait par
son expression de sinistre langueur, elle avait une
de ces figures douloureuses qui stupéfient chez une
enfant; elle s enveloppait de son étroit tablier d’orleans, comme une morte craignant de vous montrer
son squelette a travers son linceul.
+
j^pirait de la pitié et un dégoût insurmon
table. -Elle se collait près du mur, regardant ses
compagnes d un œil hagard, les petites l’entourant,
a menaçaient de leurs poings roses. Elles venaient
e se i uer sur elle, et 1 avaient cruellement égrati
gnée au menton.
Voleuse! hurlait la bande. Pilons la voleuse!
Les cris 1 assourdissaient.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
421
Ce mot « Pilons » donna le frisson à Gaston, tant
il était brutalement dit.
- Les fleurs!... rends les fleurs!... murmurait
un démon de cinq ans, lui sciant les mains avec le
tranchant d'une règle,
— Les fleurs!... répéta une écolière en sarrau
bleu pâle. •
Et elle lui jeta une poignée de sable dans les
yeux.
L’enfant reculait toujours, blême, hideuse, les
membres crispés, le buste raidi, n’essayant même
pas de se défendre.
Une des acharnées la saisit derrière la taille et la
poussa hors de l’ombre que faisait le mur.
— Nous allons la piler, fit-elle.
La féroce petite créature releva le tablier d’orléans
au-dessus de la tête de la victime et le lia solidement.
- Faisons le rouleau de toile ! s’exclama-t-on.
n un clin d’œil elles formèrent une chaîne, le
ras du sarrau bleu pâle s’abattit sur le paquet
or eans et la chaîne s’enroula lentement autour de
ui, resserrant ses nœuds humains, étouffant la prionnieie qui. n avait plus de souffle. Les petites
cian aient, imitant le sombre accent du De Pro-
— Pilons! pilons la toile.
Le fond lumineux du ciel baignait d’azur tous ces
a poussière agitée sous ces pieds trépian S’ auréolait tous ces fronts purs d’une large
GG
Gtee' ^ette co^ère furibonde effrayait dans
• u
resplendissant; cette enfance haineuse
jurait avec ces allures de chérubins.
•
122
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Mais elles vont la tuer! murmura Gaston.
Laure ouvrit la fenêtre :
— .Finissez ! leur cria-t-elle.
— Nos fleurs !... répondit une gamine se mettant
en devoir de piler sa marchandise et foulant le rou
leau contre la malheureuse fillette.
Un râle étranglé sortit de dessous le tablier noir.
— M’entendez-vous ? fit Laure se redressant les
narines frémissantes.
Un éclat de rage lui répondit encore.
Mlle de Charbey franchit la fenêtre pour arriver
plus vite, s’élança, et vigoureusement déroula la
chaîne. Ses doigts minces retentirent comme des
castagnettes d’ivoire sur les joues rebondies. Toute
la meute hérissée se dispersa aux quatre coins de la
cour; le paquet noir gisait à terre dans la pous
sière, elle le ramassa, dénoua le tablier:
— C'esttoi, l’épileptique! Allons, file... On va te
gronder !
L enfant se sauva éperdue. Laure revint près de
la croisée en s’essuyant les mains avec un mouve
ment de répugnance.
— Pouah!... fit-elle. Elle aura une attaque ce
soir !
La bande se précipita vers Laure. Involontaire
ment, M. Garlier se recula.
— Nos jacinthes ! hurla-t-on.
Laure les toisa.
Je les ai, vos jacinthes !... Venez les prendre !
Elle posa son index effilé sur sa poitrine. Gaston
croyait qu elle mentirait involontairement, il fut
ravi de cette réponse de soldat.
A son tour, il joua l’écolier.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
123
— Donnez-les-moi, je les mettrai en sûreté ! ditil bravement.
Mlle Laure rentra au parloir et referma la fenêtre
elle était grave.
— Je voulais vous épargner une surprise, fit-il,
dépité.
— Monsieur, je sais conserver des fleurs, surtout
quand elles sont... dans mon corsage !
Et, le saluant, son regard ajouta :
— Monsieur, je ne donne pas des fleurs sortant
de là !
Gaston blêmit.
— Gare ! pensa-t-il, sur mon terrain, je me ven
gerai ! petite orgueilleuse.
Gaston retourna chez lui fort ennuyé. Durant ce
tiajet du pensionnat au pavillon, des souvenirs trou
blants assaillirent son cerveau. Il revoyait sa jument,
Fleur-de-pêche, les fraîches perspectives du bois et
les mille tableaux séduisants des riches désordres
parisiens; 1 atelier plein de joyeux bohèmes, le fu
moir rempli de grands seigneurs... Où ces choses
s étaient-elles envolées?... Oh ! combien il le haïs
sait, 1 homme, le génie infernal qui avait détruit le
onheur de deux belles vies en se passant un caprice
honteux !
Roger avait choisi ce même jourpour faire sa visite
e cérémonie à Aime Carlier. On le reçut dans le
petit salon du pavillon, le vieil idiot dormait sur le
canapé. Féa travaillait, une jupe de taffetas était
etendue devant elle, elle y faisait d’invisibles repnses avec delà soie fine comme des cheveux.
e bébé dormait aussi à coté du grand-père. La
mousseline garnissant le berceau retombait en nua
124
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ges transparents jusqu’aux pieds de ce vieillard
paisible. Une douceur infinie régnait dans l'atmos
phère de la chambre. Roger se sentait tout impré
gné de tendresse, il aurait voulu dormir sous la
mousseline avec l’enfant.
La fenêtre, donnant au-dessus du parterre, était
largement ouverte, mais les volets étaient mi-clos;
une bande de verdure se montrait en bas ; en haut,
un gai rayon de jour or et bleu se terminait derrière
le store léger, éclairant le plafond, tandis que le par
quet gardait sa teinte obscure faisant ainsi ressortir
le diaphane visage de Féa.
Ce salon était bien pauvre, les ramages des ten
tures se moisissaient à certaines places, la cheminée
n avait aucun ornement, la glace étroite, vraie
glace de province, dans laquelle on se voyait par
fragment, se trouvait d’une nudité effrayante. Ce
pendant la Parisienne avait déjà touché chaque
chose de sa baguette ; les meubles étaient débar
rassés de leurs vieilles housses, à l’endroit moisi du
papier on avait érigé un de ses trophées féminins si
gracieux à l’œil.
Mme Cartier, n ayant plus le pinceau d’un maître
pour creuser dans cette muraille une divine échap
pée du ciel, un splendide paysage aux lointains
profonds, y avait simplement suspendu un chapeau
ejaidin et avait posé en travers une grosse gerbe
de graminées, des folles-avoines, du tremblé, des
épis de seigle. Les rubans du chapeau liaient la
gerbe et cela seul formait l’élégance du petit salon.
i a c îeminée était posée une potiche de faïence
rune, garnie d’une longue guirlande de chèvreeui e, retombant jusque sur la plaque de marbre.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
125
Deux écrans chinois à vingt centimes la paire
complétaient la symétrie. Le tapis usé au lieu de
couvrir le guéridon couvrait le plancher sous le
guéridon.
C’était tout, et le salon vivait, il y régnait une
tiède odeur émanant du chèvre-feuille, l’ombre
des volets complétait l’illusion et dérobait la misère
réfugiée aux angles. Le berceau ruisselant de mousse
line lui donnait un air de luxe, ce chapeau suspendu
réjouissait l’imagination et éveillait la joyeuse pen
sée d’une course d’amoureux dans les champs, une
de ces courses pendant lesquelles le jeune époux
met à son bras la corbeille imposée et la jeune
épouse y glisse les folles herbes.
Féa vint recevoir son visiteur près de la porte ;
elle était livide comme une statue de cire. Elle mit
un doigt sur ses lèvres, désignant le vieillard assoupi
et le berceau. M. Roger s’inclina, ému sans savoir
pourquoi, et débita les politesses ordinaires d’un
accent étouffé, les rendant ainsi moins banales ; il
devenait de plus en plus ému.
Mme Féa Carlier avait son peignoir de toile grise,
son fichu de grosse dentelle ; mais une marguerite
des prés étoilait son buste, l’ornant d'un bijou ini
mitable ; mais elle était chaussée de microscopiques
babouches en velours rubis attachées par des cor
delières de soie. Ces petites merveilles égarées de
Paris étaient un souvenir des riches folies du bou
doir artistique. La femme de chambre d’autrefois
es avait achetés pour accompagner la sortie de
ain orientale. Le malheureux modèle de Diane
adolescente les chaussait à côté du chevalet ; on les
a\ait emportées n’ayant pu les vendre.
126
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Permettez-moi de reprendre mon ouvrage,
monsieur, murmura Féa, c’est mon unique toilette
et il me la faut demain.
Elle lui parlait avec une intonation navrante, son
regard triste, résigné, semblait ajouter :
— Tu sais bien que nous sommes ruinés à cause
de toi!
Roger s’assit en face d’elle; son cœur battait. Il
croyait avoir un cœur complètement neuf, tellement
ses vêtements meurtrissaient sa poitrine. N’osant
entamer une conversation indifférente, il avait peur
de lui dire tout à coup :
— Je sais, je sais... Oh! je vous plains!
— Monsieur votre père est fatigué, il a un grand
reflet vert sur le visage, je suppose que cela vient
des volets.
Il dit cela, faisant un effort violent pour pronon
cer ces mots stupides :
Oui, dit béa, il est bien fatigué, pauvre père!
Et ses yeux sombres se fixèrent sur ceux de
Roger : elle tremblait.
— Vous devez aller demain chez Mme de Chardey, j aurai 1 honneur de vous y revoir?
Elle îépondit . « Oui ! » avec un sourire si
amer, que Roger eut envie de maudire M. Gar
der -et de baiser les pieds fluets qui essayaient
de se cacher sous leurs babouches mignonnes.
La conversation se traîna lentement. La jeune
femme répondit «oui, non» et ajoutait avec ses
yeux :
« Aie pitié de ta victime ! »
Lui se rapprochait, s’appuyant sur le bras de
son fauteuil, levant à peine les paupières. Enfin, il
LA VIRGINITÉ DE DIANE
127
murmura le nom terrible de Paris! Féa lâcha son ai
guille, écoutant, défaillante.
— M. Carlier doit regretter la capitale? fit-il
d’une voix très basse, car il craignait d’éveiller
1 enfant.
Moi, j ai peu vécu a Paris, cependant,
je rêve souvent de ce monde enchanté.
— Vous y étiez il y a un an, bégaya Féa, entre
coupant ses paroles de regards affolés.
— Moi!...
Le jeune homme, pour la première fois, tressail
lit nerveusement. A son tour, Féa baissa les pau
pières.
11 avait bien changé, mon Dieu, cet infâme! Il
avait pris la physionomie d’un garçon loyal; une
âme tendre et rêveuse se devinait dans ses pru
nelles limpides, il souriait d’un sourire intimidé,
son rire insultant d’autrefois s’était effacé de ses
lu 1 es , sans 1 amour qu’elle avait soudainement
ressenti pour Roger, Féa se serait demandé :
~ Est-ce bien lui?
Mais un an de misère vaut un siècle; il avait
c langé avec sa fortune; il était, lui aussi, tombé
rutalement..., Et elle n’osait penser autre chose!
— 1 aris, répéta-t-il, madame, il y a quatre ans
Que je ne l’ai vu.
fem~
Il m’a oubliée ! songea la jeune
e se pencha et cassa la soie fine entre ses
ents, afin de lui dérober ses larmes.
^ûusétes donc souffrante, madame? bégaya
Her n’y tenant plus.
IHenait de voir une perle rouler à travers les
Plls de taffetas noir.
128
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Oh ! oui, je souffre ! répondit Féa laissant glis
ser son ouvrage.
Elle croisa ses petites mains veinées contre sa
poitrine ; ses yeux se tournèrent du côté du berceau
nuageux. Cette attitude signifiait toujours :
— Aie pitié de ta victime !
Roger, embarrassé, remuait les doigts comme un
muet dont les désirs ne peuvent s’exprimer que par
gestes.
— Je comprends, dit-il, il est si dur de vivre ici
après avoir vécu là-bas !
Féa eut un frisson convulsif, ses mains se resser
rèrent.
— Voilà tout ce qu’il a à me dire! Pourquoi
est-il venu, se dit-elle?
Le cœur de Roger se dilatait au contact de ce
chagrin contenu. Il en devinait le motif, pensait
que l’époux était coupable et reconstruisait le
roman du malheureux ménage : infidélité, désordre,
brusquerie, d’un côté; misère, travail, amour
froissé de 1 autre; et l’obscurité mystérieuse qui
emplissait la chambre, l’odeur du chèvre-feuille
achevaient de le griser. Le rédacteur, le sage
ignorant sentait quelquefois ses genoux fléchir, il
avait 1 envie vertigineuse de se jeter à ses pieds...
Son fauteuil vint toucher celui de Féa.
- Madame, moi aussi, j’ai bien souffert!... je me
suis débattu avant de me laisser enterrer! Province
maudite, où on vous enchaîne! je vous plains, car
vous êtes une femme délicate, et ils ne vous com
prendront pas, hélas !
Sa,voix était angélique, son œil bleu rafraîchis
sait l’œil brûlant de la pauvre Féa.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
129
— En effet ! je n’ai personne pour me comprendre,
s’écria-t-clle.
L’attraction magnétique attirant sa main vers
celle de Roger fut plus forte que sa volonté. Lejeune
homme tendit la sienne sans se douter du mouve
ment. Ils demeurèrent étonnés pendant que leurs
mains se serraient avec fièvre. Féa, enfin, recula
éperdue. Elle avait fait des avances à cet homme,
un lâche!... Elle regarda le vieillard endormi et le
berceau.
— Mon Dieu, soutenez-moi ! murmura-t-elle.
Elle alla chercher son fils, la seule défense de son
âme vaincue.
Le bébé se réveillait. Il agitait les mousselines,
la mère l’enleva et le pressa en disant :
— Ma consolation!
Roger devint rouge. Il l’aurait mieux consolée
lui-même. L’enfant n’appartenait-il pas au méchant
époux, cause du chagrin? Elle coucha le petit
Georges dans ses bras arrondis, un vagissement
plaintif implora la nourrice et la femme du monde
dut lui faire place.
— Vous permettez, monsieur? Il le faut!... bal
butia Féa, honteuse.
Puis elle prit un peu d'assurance dans sa mater
nité, elle pensa :
— S il a encore un honnête sentiment, il se mon
trera.
Elle ôta son fichu, Roger eut à peine le temps
d apercevoir son sein d’un blanc laiteux, elle ren
versa la dentelle sur la courbe gracieuse de son
corsage. Le bébé sortit des langes ses poings pote
130
LA VIRGINITÉ DE DIANE
lés et on n’entendit plus que les joyeux claquements
de sa bouche avide.
— Le délicieux tableau ! fit Roger, ne s’aperce
vant pas qu’il traduisait tout haut une impression
intime.
— Il y manque le père, monsieur Roger! répli
qua Féa dans un accès plein d’amertume.
Le jeune homme s’imagina que cette secrète ré
flexion était un reproche, il rougit de nouveau.
— Cela ferait ombre ! dit-il, —car pour lui Gaston
Carlier n était décidément qu’un monstre.
La mère, indignée, baissa le front. Ah! l'horrible
supplice qu’il lui faisait subir! Pourquoi était-il là?
Que voulait-il? Se moquer de son malheur ou bien
la reprendre ; abuser de sa passion naissante.
Roger contemplait. Le rayon de jour or et bleu
caressait ce groupe ravissant, la ligne du soleil di
minuait par 1 entrebâillement des volets pénétrant
comme un serpent vermeil sous les flots de la dentelle; les atomes dansaient autour en poudre fulgu
rante, auréolant la tète rosée de l’enfant; les che
veux bruns de la mère tombaient le long de sa
poitrine et trempaient l’extrémité de leurs boucles
dans londe scintillante. Féa était belle; c était
lane ayant quitte sa naïveté adolescente pour se
revebr de toute la tendresse épanouie d’une vraie
vieUhrd Ca"ape.™spiraitavec un grand calme le
une rat mm™1' U Chambre se pl™^t dans
les sens
'“a™ ’
V°US apaîsait doucame"1
semblable
R0Ser’ y 3441 ™
semblable au votre? Et M. Cartier peut-il regretter
LA VIRGINITÉ DE DIANE
13I
le bruit parisien lorsqu’il admire ce que je vois?
— Vous aimeriez la vie de famille, vous?... ré
pondit Féa.
— Madame, si j étais votre époux, je crois que
j’oublierais jusqu’à ma part de paradis!
Et le rédacteur se leva frémissant. Le cœur du
jeune homme débordait en présence de cette irré
sistible séduction.
Féa, d’un geste spontané, arracha l’enfant dont
la bouche se collait à elle en un vivifiant baiser, elle
allait peut-être l'offrir au père avec un cri d’amour
lorsque la porte du salon s’ouvrit; Roger recula
craignant l’apparition du mari. Ce fut Mlle Luidivine de Pontcoulant qui entra. La vieille fille tenait
la porte, elle avait l’air de leur dire :
— Je vous dérange probablement, mais tant mieux
au nom des mœurs.
Luidivine était enveloppée de crêpes sombres ;
sans être en deuil, elle arborait le noir parce que
c est la couleur des oiseaux de mauvais augure et
qu instinctivement elle avait conscience de son rôle.
Son visage sinistre, ses yeux froids, ses lèvres
sèches ressortaient d’une façon livide, sa personne
maigre, amincie comme les squelettes, avait de
véritables allures de revenant.
Roger s inclina et prit un aspect de glaciale céré
monie.
Téa i eposa 1 enfant dans le berceau et tira les
légers rideaux.
Bonjour, mademoiselle, je vous remercie d’être
encore venue visiter l’étrangère, dit la jeune femme,
s efforçant de sourire.
Luidivine lui tendit le bout de son gant de filoselle.
132
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Je vous avais promis, ma chère locataire, je
fais aujourd’hui ma tournée de charité, j’en profite
pour...
Elle s’assit, ne daignant point saluer le rédac
teur.
Mme Carlier se redressa.
— Je suis fâchée, mademoiselle, que vous ayez
abandonné votre but charitable pour moi.
La pauvre enfant ne se figurait point être déjà
sur la liste des nécessiteux.
— Mon zèle est au service de chacun, riposta vi
vement Luidivine.
Le rédacteur, ne voulant pas se retirer devant
l’ennemi, resta près de Mlle de Pontcoulant. Cette
entrée solennelle avait réveillé le vieillard. Il s’étira
les bras, examina Roger en riant avec bonhomie,
défripa sa blouse et fourragea sa chevelure brous
sailleuse, puis se tourna vers Luidivine.
C était la première fois que la vieille fille voyait
le fou, aussi le regardait-elle toute saisie, essayant
de lui paraître bonne, car elle redoutait ses terri
fiantes réflexions.
Le fou laissa échapper un juron épouvantable et
se leva.
— Mannequin! grogna-t-il.
ht de 1 index il traça en l’air une silhouette qui le
fit rire aux éclats.
Féa, tremblante, l’excusa de son mieux.
Mademoiselle, il a moins de raison qu’un en
fant !
Elle ajouta à sa phrase un regard pour Roger, un
de ces reôaids désespérés, tâchant de lui faire com
prendre sa douleur. Le jeune homme s’occupa de
LA VIRGINITÉ DE DIANE
133
Carlier, il l’attira loin des deux femmes, en lui ser
rant les poignets.
— Vous avez raison, chuchota-t-il gaiement à son
oreille, mais toutes les vérités ne sont pas....
— Oui, oui! interrompit Carlier, elle me fait une
laide tète celle-là, sacrebleu ! Elle a les membres en
allumettes... Voyez donc! Une tournure en tuyau de
pipe... Quel est le pinceau qui voudrait nous cracher
ça !
Il bougonnait dans sa barbe.
— Allons, un pende galanterie! murmura Roger,
enchanté d’une appréciation identique à la sienne,
même chez un fou.
— Je suis, ou plutôt j’étais peintre du roi de
Bavière... Vous savez, l’amant de Lola!... continua
Carlier, croisant la jambe et étudiant Roger en
dessous.
Mme Carlier dit tristement :
— C est sa monomanie, mademoiselle.
Luidivine, outrée, répondit :
Je préférerais l’enfermer ! Il raconte des choses
inconvenantes.
— Ma foi, mademoiselle, riposta le rédacteur, il
sait son histoire contemporaine.
Des panneaux, des fresques, des portraits,
reprit le fou, il me confiait tout. Ah ! j’avais du talent,
allez... seulement, Duram, le duc de... je ne nie
souviens plus!.. Ils m’ont enfoncé !... Un jour, ils
ont mis le leu au palais, le roi, mon Mécène, m’avait
livré un palais, cher monsieur, je travaillais en
compagnie de mes rapins, une bande!... Ils deviendiont célèbres, je les ai formés. Ils ont mis le feu...
les toiles!... de la cendre, quoi!... ma gloire; une
8
134
LA VIRGINITÉ DE DIANE
grosse gloire... de la fumée. Et Lola que j’avais
laite en bacchante nue m’a renvoyé .'j’avais manqué
son tour de reins...
Luidivine bondit.
— Oh! ces divagations sont atroces!.. Il per
vertira votre enfant, madame.
— Il est assez jeune pour que je le lui confie sans
danger. Mon fils est la joie de monpère, fit Mme Car
lier.
— Venez dans ma chambre, s’écria le fou, ce
mannequin m’exaspère.
Il désignait Luidivine abasourdie. Le rédacteur
se disposait à le suivre. Féa, oubliant son illustre
hôtesse, courut au jeune homme.
Je vous en supplie, n’y allez pas, monsieur.
Je le calmerai, fît-il avec un timide empresse
ment, je serai si heureux de vous être utile...
Elle eut un mouvement de terreur mal dissimulé.
Luidivine voulait se retirer, elle avait vu des
choses suspectes, entendu des infamies : on souillait
son chaste pavillon, la vénérable propriétaire avait
le plus vif remords : s’être faite, un instant, la
protectrice de ces étranges Parisiens. Ah! ils étaient
nen dignes d’inspirer de l’intérêt aux Charbey.
Elle les leur laissait à jamais.
— Mademoiselle, il vous fait fuir. Hélas ! murhnM vea’llest<b!venu grossier, mais nous l’aimons
nas à m°US 1 qUe, ■ ?" d“ Si charitable, vous n’auriez,
pas a ma place 1 idée de l’abandonner.
bl‘e retenait la main de Luidivine et fixait son
œ* effare sur Roger, qui conduisait le fou dans
Mle dePoV rSqUC U P°rte æ fut refermée,
Mlle de Pontcoulant revint s’asseoir.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
13g
Féa tomba inerte auprès d’elle.
- Que votre volonté soit faite! bégaya la jeune
femme.
Et elle serra ce gant noir, ignorant cruelle le
tenait encore.
Luidivine ne pouvait supposer qu’on pensât à
Dieu dans une pareille famille. Elle dit :
On me retient par des invocations, c’est qu’on
va parler du loyer.
Et elle 1 entretint d’affaires sérieuses.
Roger se pliait si volontiers aux caprices du
vieillard que celui-ci lui fit visiter son appartement.
C est fort simple, comme tu vois, mon cher
marmottait le fou, tutoyant son nouvel ami, mais
un snnple qui sent l’artiste: des chaises de paille,
UD . 1 J iii U •
mate^as sont très bons ; sur cette
petite table, je tire mes plans, j’ai beaucoup de tra
vaux a creer, je veux peindre une salle de hil
are pour le duc... l’imbécile qui voulait me flamei, je ui pardonne, car il est complètement dé-
M
me^lez vous dans le billard? interrogea
u d aC GUr d°nt
curios^é était surexcitée par
une draperie verte, masquant une toile.
devJp6 .V°yait1quele cadre et se demandait quelles
dewent etre les œuvres de ce fou.
cellpnf6 mettlai une allégorie, une composition exsu 'X tM™ bArbOn ressemblant “ duc- “
cnnt
1 ■
nvironne ce trône de femmes agamusicien 6 tOrS-eS Convulsés> d’amours bouffis, de
etc An S,1jSPlréS’ ^'attributs pittoresques, etc.,
un hilk m1CC S
13arbon, des chimères soutenant
1 en bronze, des lutins joueront avec des
136
LA VIRGINITÉ DE DIANE
boules d’onyx et des queues d’or; le sens de mon
allégorie est clair: le Jeu charmant 1 Ennui!
— Très clair! fit Roger.
Il n’écoutait plus et s’approchait malgré lui du
cadre recouvert.
— Ça, s’écria le fou, c’est mon trésor! J’ai une
lourdeur à l’épaule; je ne sais plus peindre, mon
cher, je me contente de tirer des plans et d’admirer
mon trésor! J’attends que la lourdeur s’en aille:
jamais je ne brosserai une toile du même genre:
elle m’a tué, vois-tu!
Il essayait d’ôter la lustrine cachant le tableau.
Roger n'osait pas l’aider.
— Est-ce un portrait? murmura le rédacteur,
essayant de l’arrêter.
— Oui, le portrait de ma füle !
— De votre belle-fille?
— Ma belle, ma divine fille! ajouta le fou avec
un sourire orgueilleux.
Il n’avait pas compris la signification du mot.
Roger l’empêcha d’écarter l’étoffe.
— Je vais te le montrer: tu es un ami, tu me
plais; les autres seront jaloux, s’ils veulent; je m’en
fiche !
Il achevait de relever la lustrine. Roger poussa
une exclamation stupéfaite et se recula émerveillé.
Le fou hocha la tête.
— J ai fait ça en cinq minutes, par une matinée
de soleil!
Lejeune homme, immobile en face de Diane ado
lescente, éprouvait la terreur inexplicable qu’on
éprouve lorsqu’on se penche sur un abîme. Il se
frappait la tempe, disait presque affolé, lui aussi :
LA VIRGINITÉ DE DIANE
AO 1
— Madame Carlier!... C’est elle elle
La resplendissante académie lui révélait tout à
coup les secrètes beautés d’un corps qu’il n’avait
fait que deviner. Sans aucun voile ce corns 1
était offert en une vision enivrante’. 11 venait de
quitter Mme Carlier, une femme souffrante, une
mere resignee, appartenant toute à l'ombre et au
malheur ; il retrouvait une Féa, provocante de per
fections nue comme une courtisane, belle comme
chanXrX<IUi
V,°US .aPPe'er- R°Ser- ébloui,
chancelait. Ce pere etait-il réellement Fauteur du
pturânæT7
n’était PaS P°SSible!
"«U!
oui tant, il se souvenait du nom : Carlier '
Il
avad lu ce nom-là!... Oh ! mon Dieu !
ture’ dH 71 6Z felt CC"' C6tte académie d’après naturc, dit-il d une voix étranglée.
— Parbleu ! répliqua le fou.
portes" 16 ™iIlard 86 tOl'rna’ inqiliet’ du fi6té des
rait! U n<i faUt PaS qU’elle Vi6nne’ elle me 8ronde-
Il recouvrit la toile et se frotta les mains ravi
d a™r été espiègle un moment,
des nlan'" o’ bo"S(oir>
ami: je vais m’occuper
billard
"
” rc'’iendras, nous causerons du
portrait Tl r.eRra’ ‘'’ul'us d’avoir vu ce magnifique
en le saluantSCmbIait qua Présent Féa rougirait
venait <1li',,"1 U»'S a“ SaIon’ Mme Cariier re‘
diaphane. Roger'nr" garda1!, t°uj°Qrs
pâleur
craio-mnt a
1 con»e’‘ 11 fermait les yeux,
&nant de rencontrer les siens.
8.
i ïü
i tfi
138
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Monsieur le rédacteur, je vous demande un
service. Cherchez-moi des élèves: je dessine bien
et je désire imiter mon mari. On vient de nous aug
menter notre loyer: je veux travailler, des leçons
données ici ne me dérangeront pas.
.Roger frissonna.
— Est-ce vous qui êtes peintre?
— Non, monsieur, c’était mon père, autrefois...
Vous a-t-il montré ses œuvres?
Et elle plongea courageusement ses prunelles
noires sous les cils blonds du jeune homme.
— Il m’a montré le portrait de... de votre sœur!
bégaya-t-il, interdit.
— Je n’ai qu’un frère, monsieur, et vous savez
que Diane, c’est moi !
Elle s affaissa sur le canapé, un spasme doulouicux contracta tout son buste ; elle se renversa
en arrière. Ses longues boucles se répandaient
autour d elle comme les cheveux d’une noyée, elle
était livide; mais le sang pourprait ses lèvres ou
vertes. On eût dit que sa gorge s’en emplissait peu
a peu. Ses doigts crispés étreignirent son cou.
- J’étouffe ! dit-elle très bas.
Roger, effrayé, redressa la taille de Féa ; il la
sentit se plier dans ses bras. Elle le repoussait, cependant, avec un geste égaré.
- Voulez-vous de l’eau?... Mon Dieu ! que puisje faire?... Elle s’évanouit!...
- Pitié !... murmurait-elle... Oh ! lâche !... vous
torturez une femme innocente !
Ses paupières s abaissèrent et éteignirent ses
yeux étincelants. Roger la crut morte.
- Je la torture, moi, moi !... s’écria-t-il. Je suis
LA VIRGINITÉ DE DIANE
139
un lâche!... Oh! c’est vrai!... Pourquoi ai-je re
gardé ce portrait. Il doit faire sa honte ! Pardon,
madame, je vous le jure, personne ne saura...
Répondez-moi, madame, je suis un ^honnête homme,
je vous jure sur l’honneur ! Nul ne saura que j’ai vu
Diane. Si je pouvais oublier, madame, je vous ferais
le serment que je ne vous ai point reconnue !... Cal
mez-vous, jamais votre mari ne l’apprendra : vous
avez peur de lui, n’est-ce pas?...
Féa s’appuyait contre le cœur palpitant de Roger
et l’écoutait, navrée.
— Peur de Gaston... Oh ! c’est vous qui devez en
avoir peur !... Il est terrible... Il vous tuerait, puis
que vous refusez...
— Elle perd la raison, pensait le jeune homme.
Et une tendresse infinie envahissait son être. Il
aurait voulu dissiper cét accès de fièvre avec des
caresses.
— Pauvre enfant ! dit-il, la pressant d’un mouve
ment involontaire.
Féa se dégagea, se cramponnant au berceau.
— Je t’aime ! bégaya-t-elle.
Epouvantée par ses propres paroles, elle retomba
à genoux.
Roger s’éloigna.
Son fils va la calmer ! murmura-t-il.
Féa se retourna.
Allez-vous-en ! cria-t-elle. Je le veux !... Vous
me faites horreur !
Sa fierté l’emportait. L’aveu qu’elle laissait échap
per, elle le rétractait, car elle voyait bien qu’il la
méprisait.
Roger hésita un instant, puis il comprit que l’hon
140
LA VIRGINITÉ DE DIANE
neur lui défendait de ravir le secret d’une femme
malade et sortit désespéré.
Une fois dehors, il crut à un rêve. Diane, l’éblouis
sante création d’un fou, ne pouvait aussi exactement
représenter Féa, la femme de M. Carlier! Ce visage
adorable n’existait qu’au fond de son imagination,
il croyait le revoir partout, maintenant. Roger mar
chait vite, fuyant une idée d’amour, et cette idée le
poursuivait, le harcelait. Il conservait après ses vê
tements le doux parfum du petit salon, et celui de
ces cheveux dénoués qui avaient inondé sa poitrine;
il sentait la pression d’une taille souple ployée sur
son bras, et contemplait limage vague d’une déesse
blanche. Il se demandait si ce n’était pas la déesse
elle-même qu’il avait serrée contre son cœur boule
versé ! Sa jeunesse oubliée lui montait toute chaude
au cerveau. Arrivé en face de l’église, il chercha
impasse du marché, il ne trouvait plus le chemin
et avait tous les vertiges de l’ivresse
— Ah ! songea-t-il enfin, maisje l’aime, je l’aime!
et elle n est pas libre !...
Mlle Luidivine était désolée d’avoir loué son pav> on a ces gens-là, des gens pleins d’intrigues,
le rédaefma /‘Sé?;nt- U
clle.
e rédacteur des Murmures. Il ne fallait plus
dedansTt H a,rt‘deS
” bu™‘lamour1vre iourna I ’aPreS’,Un
d’Or«ie Sl,r Ie P»J
nal. Le mari, lui, courtisait ses élèves Antomette entre aulrp? •
’ an
pouvait les surprendre ’ Un jolFmh^16 flagrant’ on
naffeCarlipri t • r
L Jo 1 mena&e> W ce méune seconde inU
T”6’ Convaincue de rencontrer
c côté Son )
!? • 6Z Antoine«e. se dirigeait de
côte.Sonlops attenait àl’école des frères; c’était
LA VIRGINITÉ DE DIANE
141
une maison basse, fort petite avec des volets en vieux
bois. Une foule de commères avaient pénétré à l’in
térieur et barraient le passage. Le corridor était
bondé de grosses matrones gesticulant.
— Qu’y a-t-il? fit Mlle de Pontcoulant, toujours
décidée à forcer les consignes.
— Il y a, répondit une femme furieuse, il y a que
le nouveau professeur s’enferme ! Il nous a flanquées
dans la rue pour rester seul chez Mlle Antoinette !
— Ils se trompent mutuellement, je m’en doutais !
se dit la dévote.
Elle baisa son scapulaire qui flottait constamment
à la surface de ses palatines, écartant les commères,
elle vint heurter à la porte.
Une belle main d’homme parut entre le cham
branle et la serrure, ôta la clef, tandis qu’une voix
hautaine disait :
Morbleu ! nous sommes cinq, c’est déjà trop :
on finira par la tuer !
Cette main fit à Luidivine l’effet d’une tête de
Méduse.
Oui, le professeur s'enfermait, méconnaissant son
autorité : l’horreur !...
Elle s adossa contre le mur, raide comme une
sainte de pierre, drapa ses crêpes et attendit. Les
matrones montaient dans ce corridor une garde des
plus tapageuses.
— Monsieur donnait la leçon — expliqua Miette
a lingère, une des premières accourues — quand
a petite est entrée, je crois que ce qu’elle a vu lui
a tourné le sang, elle est tombée de son haut mal,
nous sommes arrivées pour l’aider, le Parisien a dit
142
LA VIRGINITÉ DE DIANE
que nous avalions l’air de la chambre et nous a
fichées dehors.
— La petite revenait de la pension, continua une
autre, on l'a roulée chez elle : ça lui a remué la
bile !
— Et, reprit une troisième, Mlle Toinette se
figure que le Monsieur s’y connaît, car elle l’écoute,
comme elle n’écoute pas le prêche de l’abbé !
— Je sais bien un remède pour le haut mal,
c’est facile, ajouta une quatrième; un crapaud sur
le ventre, l’enfant a peur, ça le guérit d’un coup secl
Miette riposta durement:
— Vous me faites rire!... Un bon cataplasme de
sciure de peuplier arrosé de vinaigre : voilà le
remède I
Les remèdes se mirent à pleuvoir. Luidivine de
meura impassible et ne daigna approuver que l’eau
bénite. Miette renchérit :
— Une médaille du pape ! tonna-t-elle.
Mlle de Pontcoulant, désirant protéger la foi, lui
proposa une camisole à coudre, une camisole plissee. Elles discutèrent sur le linge fin peur patien
ter. Pendant ce temps, des hurlements retentissaient
d“"en, ?Orte' La mère d’Antoinette tenait ses
deux filles bien portantes et leur cachait la tête
dans sa poitrine.
“'i i™™ ChéÜVe qui ne comprenait
ca laZ"' , “a’ etreSardait éperdue, croyant que
........
■■ >■-
reculez-vous............................... Se-tuera> monsieur,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
143
Gaston Cartier, tout pâle dans son correct habit
noir, étendait les mains, tâchant de garantir l’en
fant qui venait mordre le bout de ses chaussures.
La chambre était sombre, on y sentait une odeur
de dîner cuisant; au fond, devant une cheminée
embrasée, il y avait des marmites; à gauche, un
lit défait, garni de rideaux jaune sale; à droite, un
piano étroit dont le clavier montrait des dents gri
ses, les cahiers s’éparpillaient sur un tapis chauve.
— Maman! criait Antoinette, qu’allons-nous
devenir?
— Du calme ! disait Gaston.
Et il essayait de saisir la malheureuse tordue par
terre. L’épileptique ouvrait des yeux énormes,
luisant à travers ces ténèbres, comme des escarboucles; une bave livide salissait sajoueJElle déchi
rait son tablier, retroussait sa robe et on apercevait
ses jambes bleuies. Ses hurlements faisaient trem
bler les vitres closes.
— Ah! monsieur, clamait Antoinette, laissez eniei es gens... qu’on voie notre misère! Songez,
monsieur, ils vont me tuer, me battre, si je ne les
aisse pas soigner ma sœur! A la dernière attaque
nous étions vingt-cing,
— Voulez-vous donc l’étouffer?
— Ma sœur! ma sœur! sanglotait-elle à l’épaule
au jeune homme.
On n Peu^ ræn ! Mais du calme, ne l’irritons
s ynous empirerions son état. Tenez, aidez-moi,
je vais lui frotter les poignets.
Un Peu médecin : les vrais artistes
braveUrei1-PaS toute chose? Il soignait l’enfant,
seueux, frottant ses poignets, serrant ses
444
LA VIRGINITÉ DE DIANE
chevilles, arrosant son front avec de l’eau salée.
Il avait été assailli brusquement, au moment de
sa leçon; cette attaque lui était tombée en pleine
poitrine, puis le zèle du peuple biavrais s’était
élance. L’un voulait la pendre la tète en bas, l’autre
voulait mettre un lézard dans sa chemise. Il avait
expédié tous ces énergumènes charitables et avait
fermé la porte sans se soucier des gens qu’il pous
sait. La mère, trop faible pour oser voir, se sauva,
suivie des fillettes effarées. Libre enfin, Gaston sai
sit la malade et la jeta sur le lit ouvert, non sans
une violente répulsion. Antoinette s’empara de son
bras :
— Vous êtes bon ! dit-elle.
Gaston eut un sourire railleur.
— Vous croyez?
— Je sais que je vous ennuie, mais je suis incor
rigible ; j’aime ceux qui me font du bien. Vous avez
été généreux dès que vous m’avez rencontrée. Ob’
je vous le dis : je vous adore, monsieur.
Les rideaux du lit formaient une pénombre,
baignant d obscurité les deux jeunes gens. L’en
fant, pâmée devant eux, respirait moins fort; ils se
regaidaient à 1 abri de ces terribles élans qui leur
meurtrissaient les poignets. Gaston souriait malgré
lui, Antoinette, courbée, avait sa résille sur le dos,
des cheveux, en mèches désordonnées voltigeaient
autoui de ses joues animées. Elle admirait son pro
fesseur, calme et hardie, oubliant que Biavre, peutêtre, 1 espionnait par le trou de la serrure.
— Antoinette, soyez raisonnable ! Voilà un mot
compromettant! Dit-on «je vous adore! » Heureu
sement, je suis époux et père de famille.
145
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Je le pense; ça m’est égal!
— Drôle de fille! murmura Gaston.
La crise passait, l’épileptique respirait mieux.
- Donnez-moi un mouchoir; il faut lui essuyer
la bouche.
Antoinette s’assit au bord du lit et tendit unlinge.
Je suis trop maudite, fit-elle, laissant tomber
ses bras, ma mère manque de courage, mes sœurs
dévorent: c’est effrayant, monsieur, ce qu’elles
engouffrent de pain!... La Pontcoulant ne veut plus
me rendre l’argent de la quête, l’abbé Prat me
refuse 1 orgue, il m’appelle « ferment de scandale ! »
Pantin, va ! Ça ne l’empêche guère de faire ses
farces!... l’épileptique comble la mesure. Pauvre
sœur!... Et Dieu n’en veut pas!...
- Montez-vous l’imagination! Tout ira plus
droit...
Gaston agacé haussa les épaules.
— J’ai envie de me jeter dans la Jaulne! Ah! ie
le ferai !
Essayez de vous marier.
On me déteste !... je suis laide!
Vous avez la beauté du diable...
Sainte Vierge !
Antoinette, effrayée, sauta sur le plancher.
Allez leur rapporter maintenant que j’ai la
eauté du diable; ils me lapideront et vous aussi !
Par' °^e'
s^®n^ie ' Jeunesse. Du moins à
Ah ! monsieur, taisez-vous... Il y a de quoi me
perdre.
Gaston essuyait l’enfant.
9
j46
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Donnez le vinaigre! demanda-t-il.
T°ut à coup on refrappa à la porte. Cette fois, on
devenait impérieux. Gaston lâcha le linge et alla
ouvrir. Antoinette regrettait leur isolement. Elle
était si bien, seule avec lui ! ses cris de chagrin allé
geaient son cœur.
Ce fut une jeune fille qui pénétra dans la chambre,
elle paraissait très inquiète :
— J’ai ma bonne, chère Antoinette, je viens de
courir affreusement, mais je suis accompagnée : la,
Horlense, elle cause.
Elle désignait le seuil.
Gaston referma la porte et se tint immobile prés
des rideaux. Antoinette embrassa la jeune fille.
— Merci!... On vous grondera.
— Tant pis. Je savais que la petite aurait une
attaque; de retour à la maison, j’ai supplié maman
de me laisser venir. Elle vous déteste, c’est positif,
ma pauvre mignonne! Comme elle me défendait
toujours, j’ai suivi Hortense qui allait faire une
commission. Voyez!..', j’ai pris un cachemire, une
voilette épaisse : je singe la dame, n’est-ce pas?...
La jeune fille s’approcha de la fenêtre. Les teintes
roses du couchant glissaient jusqu’aux vitres : elle
se fit admirer dans l’atmosphère claire de l'embra
sure. Gaston reconnut Laure de Charbey. 11 se rap
procha du lit, évitant les rayons roses. Laure avait
un superbe cachemire indien ; le tissu fin et souple
se drapait adorablement sur le costume collant de
la pensionnaire, sa toque enveloppée d’une écharpe
de tulle s avançait en assombrissant ses beaux yeux
fauves ; elle avait chaud, son haleine oppressée
soulevait les plis du cachemire.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
147
— Fini!... Ma chère, reprit-elle d’un accent ra
pide, maman est folle de ce Parisien. Elle lui sacrifie
sa haine contre ma tante !... Il a des moustaches, il
est charmant, etc., etc. J’en ai les oreilles remplies,
et vous serez dans la misère. Décidément, elle a
une fatale passion pour les beaux hommes, ma
man!... Autrefois, c’était l’abbé Prat... Je voudrais
savoir l’abbé Prat, le Carlier, tous les curés, tous
les jolis garçons en enfer, s’il y avait un enfer, hélas !
Elle caressa les cheveux ébouriffés de la pauvre
Antoinette : celle-ci ne soufflait mot.
— Oh! continua Laure, ma confidente chérie! Je
suis privée d’amitié, vous étiez franche, vous, parmi
tous ces menteurs, ces dévots, ces imbéciles; votre
esprit naturel m’égayait l’âme. Il faut qu’on m’ait
privée de vous, je me morfonds et votre remplaçant
est dur comme une tige d’acier. Je n’apprends rien,
je n’ose même pas lui dire que je sais chanter.
Gaston, pétrifié, écoutait, les paupières cligno
tantes. Il se sentait ébloui au milieu de cette ombre
et se figurait que l’écolière était une pécheresse
déguisée. Ces menteurs, ces dévots, ces imbéciles!
elle doutait de l’enfer ! A Biavre... Elle accusait sa
mère de fatale passion... Ah ! mais d’où arrivait la
nouvelle Laure de Charbey?
Pour éviter un esclandre plus grave, il se dirigea
vers les jeunes filles.
Mesdemoiselles, je vous présente mes hom
mages! Je viens de terminer mon office médical;
1 entant dort, je crois; mesdemoiselles, permettezmoi de me retirer.
Laure eut un mouvement de terreur.
Vous ici, monsieur?
148
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ Chez une élève, mademoiselle. Vous voyez
que tout en étant son remplaçant, je sais lui offrir
mes humbles services.
Gaston s’inclina ironiquement.
— Monsieur est excellent, s'écria Antoinette; il
n’est pas dur comme l’acier.
Laure se drapa dans son châle.
— Bonsoir, monsieur le professeur, j’espère que
vous allez partir?
Elle était fière, indomptable. Pourtant l’inquié
tude la dévorait.
— Elle me chasse, se dit Gaston anéanti.
— Partez, monsieur, car je veux consoler ma
pauvre Antoinette. On l’éloigne de moi à cause de
vous, sous prétexte que vous avez un talent pari
sien. Excusez mon impolitesse, monsieur, je vous
préfère Antoinette.
— C’est bien naturel, balbutia-t-il, subjugué par
sa rude autorité.
Il se retirait, mordant sa moustache ; au moment
où il franchissait le seuil, l’épileptique s’agita.
Mlle de Charbey courut au lit.
— Tiens, je t’apporte des oranges, tu sais : cela
te calme les nerfs, dit-elle affectueusement.
Gaston s’arrêta.
Mademoiselle, ce spectacle est dangereux pour
vous, si la crise reprend, laissez faire Antoinette.
Elle le remercia d une hautaine flexion de buste.
Loisqu il eut disparu, Antoinette murmura:
Il ne m a pas prévenue de ce danger, moi, il
ne m’a pas avertie.
Les deux jeunes filles s’assirent près du lit. La
malade suçait ses oranges, les examinant, l’œil
LA VIRGINITÉ DE DIANE
149
hagard. Elles chuchotèrent longtemps, plongées
dans la pénombre des rideaux.
— Crois-tu qu’il ait tout entendu? disait Laure,
anxieuse.
— Non, je t’assure.
— Demain, il me traitera de désobéissante, au
salon. Maman l’approuvera : il cherche toujours à
m’humilier.
— Le beau garçon! quel dommage... Il n’aurait
jamais dû se marier.
Laure ne répondit plus; elle écoutait les bruits
du corridor.
Mlle de Pontcoulant vit sortir Gaston. Elle avait
vu Laure et sa bonne; elle imagina un rendez-vous
Deux à la fois!... Non; on peut être Parisien, mais
pas à ce point-là! Elle se glissa comme un spectre
derrière le jeune professeur.
— Monsieur Cartier !... fit-elle.
Son ton flûté donna le frisson au pauvre maître
de piano.
Encore un bourreau ! pensa-t-il.
Je viens de visiter votre charmante com
pagne.
Ce mot « visiter » était choisi: il sentait sa tour
née charitable.
Gaston s’inclina.
J ai parlé d’une mince augmentation. Oh ! très
niince. Vous faites vos affaires, n’est-ce pas?...
Biavre est un bon endroit.
Gaston, rageur, longeait le trottoir.
Quelle éducation ! murmurait-il,puis tout haut :
7" Oui, mademoiselle, grâce à vous qui avez
préparé les gens !
150
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Il s’approcha de Luidivine.
— Accepterez-vous mon bras! dit-il, espérant
conserver pour l’un et pour 1 autre un maintien
digne.
La vieille fille se redressa.
— Monsieur, mes vœux m’obligent au refus.
Gaston faillit éclater. Il se résigna et demanda le
chiffre de l’augmentation.
— Cent francs!... monsieur... Le prix précédent
a dû vous étonner... Paris est si terrible... Le no
taire désirerait ce pavillon... Il me fait offrir un
prix inouï!... Trouvez-vous que j’augmente trop?..
— Mademoiselle, risposta Gaston, imperturbable,
quand les obligations de vos vœux vous forceraient
à doubler la somme, je n’y verrais aucun incon
vénient.
11 la quitta le sourire sur les lèvres. Lorsqu’il fut
devant la grille il avait le regard humide, car il
savait que Féa raccommodait une robe pour le len
demain.
L’aréopage se réunit au complet chez Luidivine.
On devait, ce soir-là, à propos des incartades du
beau professeur, discuter vivement. La séance dé
buta par un grand silence, chacun craignant d’é
mettre son avis. Mlle de Pontcoulant regardait
fixement le vide. Jane, l’horlogère, placée à sa
droite et représentant tout le Saint-Cordon, n’osait
rien regarder, elle soupirait en se tenant la taille
comme une femme dans une position intéressante.
Félicie, de 1 hôtel d’Europe, suivait les mouches qui
volaient du côté de Charles Doublin. Mme Toirette
réfléchissait en examinant son mari. Toirette avait
un aspect allumé, de mauvais augure. Cela venait
LA VIRGINITE DE DIANE
151
de ce que, étant assis sur un élastique fausse, il
souffrait énormément; ne voulant point troubler le
silence, son visage seul révélait ses tortu res. Jules,
de l’hôtel d’Europe, lisait un journal et bougonnait
à la façon d’un orgue qu’on souffle sans jouer. Une
nouvelle recrue, Mlle Luciane, du pensionnat Siron,
étudiait son maintien d’aréopagiste, pinçant les
lèvres pour montrer qu’elle, surtout, en savait long.
— Messieurs, déclara soudainement Luidivine,
nous avons réchauffé le serpent de la Bible dans
notre sein !
Une inclination générale approuva.
— Le serpent de La Fontaine! rectifia le gros
Jules, content de prouver qu’il connaissait ses
classiques. Il opinait du bonnet ; personne ne trou
va sa remarque impolie.
— Et, continua Luidivine, il faut l’expulser de
notre sein.
On s’attendait presque à voir sortir de l’étroite
poitrine de la maigre fille, un boa constrictor.
— Luciane, parlez donc! ajouta-t-elle.
Mlle Luciane oubliant qu’elle était sous-maîtresse,
se leva comme une simple élève.
— Mademoiselle, le professeur parisien fait la
cour à mes petites, quand elles sont près delà fenêtre
du parloir. L’autre jour, il en a embrassé une et
1 eût prise, je crois, sur ses genoux, si l’enfant, dont
les principes sont excellents, n’avait refusé net.
Quel âge a cet enfant? interrogea Mme Foi
re tte.
Quatre ans. Je l'ai entendu lui dire : Petite
femme, va! Et il lui a touché les cheveux avec un
geste insolent.
152
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Luidivine fit le tour de la société, d’un regard
clair. On était muet d’horreur. Charles Doublin
toussa. Toirette bégaya.
— Mais... mais... elle n'est pas nubile, votre
élève !
Réflexion medicale qui rendit verte Mme Toirette
elle s’écria :
— Lui, il envenime toutes les questions!
— Et puis, acheva Luciane prenant la voix de
récitation, et puis, il a l’esprit malin qui lui coule
des yeux, il me trouble dès que je l’approche: hier
encore, pendant la prière, je songeais aux yeux de
ce professeur impie. Ah! il est bien triste de voir
l’aveuglement de Mme de Charbey : elle perdra sa
fille!
— Asseyez-vous, insista Luidivine.
Luciane s’assit, mais elle ne parla plus.
— Moi, dit Mme Toirette, je tiens de Mme Tèple
qu il ne salue personne dans les magasins ; il devrait
au moins se mettre au ton de Biavre !
— Il préfère courir, riposta finement Jules d’Eu
rope.
On félicita l’honorable aréopagite de sa plaisan
terie.
J ai les preuves de son inconduite, reprit
Mlle de Pontcoulant., je ne les donnerai pas; la cha
rité me le défend : nous sommes tous aveugles.
Dieu seul voit et entend. Messieurs, quoique bien
indigne, je suis ici l’instrument de la police morale
de Biavre. Je le confesse, je m’étais trompée, il
vaut Antoinette. Antoinette se perd avec lui, il se
perd avec d’autres; je ne puis les nommer... Enfin,
Mme Carlier se conduit selon la conduite de son
LA VIRGINITÉ DE DIANE
153
époux et mon pauvre pavillon est le théâtre de vé
ritables orgies : le Jules de l’iiôtel d’Europe se leva
et frappa le guéridon : ses robustes poings firent
valser un cornet japonais.
— Paltoquet!... sauteur... vendeur d’immoralités,
ami des indécences...
Il devenait cramoisi.
— Calme-toi! murmura Félicie.
— Oui, monsieur, il mérite vos épithètes.
Et Luidivine hocha le front.
Le silence se rétablit. La servante arriva, appor
tant le plateau couvert de tasses. On se pressa vers
le guéridon. La servante poussa le gros Jules du
coude et, le guignant :
— C’est chaud, allez !
En humant le moka, on rédigea le projet de loi
suivant :
Article premier et unique : Le professeur étran
ger, venant de Paris, est au ban de la société:
on tâchera de lui faire comprendre qu’il souille l’air
pur d une ville chaste et qu’il doit en sortir rapi
dement.
— Extra muros! ajouta Charles Doublin.
Ce mot, parce qu’il était latin, termina la séance.
, a &uerre était déclarée aux artistes. Pendant
qu on décidait de leur sort, ces pauvres artistes
repaient en souffrant ainsi que tous les rêveurs
amoureux, Féa couchait son fils parmi les mousse
lines blanches.
Dors, lui disait-elle, tu n’as plus que ta mère!
aston lui demandait, feignant l’indifférence :
s“Di jamais vu Laure de Charbey?
ms, la-bas au fond de la ville obscure, Roger,
9.
154
LA VIRGINITÉ DE DIANE
le rédacteur tombait accablé sur son fauteuil de
cuir. A la lueur mourante de son réverbère, il
cherchait, dans une vieille revue, les peintres cé
lèbres de l’époque. Son doigt fiévreux s’arrêtait au
nom de Carlier. Alors, il frappait ses tempes brû
lantes, ne comprenant plus.
__ Je l’aime ! s’écriait-il, sans s’inquiéter des
échos lugubres emplissant son bureau noir. 11 pen
sait, voyant le réverbère de sa porte, allonger tout
à coup sa langue de feu, il pensait que sa vie allait
se colorer d’une flamme infernale, néanmoins il
s’écriait: « Je l’aime!... »
V
LA DÉPRAVÉE
quatre fenêtres du salon s’ou
vraient largement snr la pelouse ; on
voyait le panorama de Biavre entre
ces cadres de pierres flanches : ces
tableaux pleins de soleil valaient une riche galerie.
Biavre s étageait devant le salon comme des anti
quités mises sur un dressoir : là, c’était l’église ro
mane; ici, la vieille mairie ; plus loin, l’habitation
guse de la Ponlcoulant; plus loin encore, l’école
es rères avec son puits, garni de grillages bizarres.
Dans les fonds bleus s’élancaient des arbres imes
156
LA VIRGINITÉ DE DIANE
menses, la forêt ombreuse montrait des échan
crures d’horizon presque violets. La Jaulne coulait
le long des appuis des croisées, ressemblant au
simple fdet d’argent d'un thermomètre. Le parc
avait été percé en face des ouvertures de la maison,
ses couloirs ténébreux faisaient ressortir les échap
pées illuminées du ciel.
La pelouse portait des corbeilles énormes, tas
fleuris s’écrasant à force d’être pressés et ces cor
beilles envoyaient au salon des parfums énervants.
L’appartement lui-même s’ornait de bouquets pro
digieux.
La baronne aimait les fleurs avec rage, elle en
mettait, disait-on, jusque dans son lit. A la saison,
sa poitrine, déjà volumineuse, se gonflait de feuilles
de roses.
Lorsque M. Carlier eut dépassé la porte, il crut
pénétrer chez une odalisque... Sa jeune femme,
toujours délicate, faillit se trouver mal.
— Je vous assure, maman, disait Laure, errant
à travers ces bouqnets, je vous assure, on ne peut
plus y tenir : j’ai la migraine!...
La baronne s’étalait fièrement dans sa chaise
longue, s’éventant d’un geste langoureux. Elle sou
riait, répétant :
— J aime ça!... Oh! j’adore ça! Des fenêtres ou
vertes, des fleurs, des parfums!... je suis très à
l’aise.
La baronne avait une robe en grenadine verte de
deux tons. Elle livrait aux regards ses amples
épaules, masse blafarde qui dégoûtait comme l’as
pect d’un bon dîner lorsque l’on n’a plus faim. Elle
était coiffée jeunement, avait du vermillon sur les
LA VIRGINITÉ DE DIANE
157
lèvres : pas de poudre, car son teint n’était déjà que
trop terne. Son corps lourd ployait les coussins.
Aux pieds de sa chaise était assis un petit homme
mince. Ce petit homme représentait l’accessoire de
madame. Son vêtement tenait de l’ancienne mode
noble : pantalon-culotte vert plus clair que le vert de
la robe de la baronne, gilet blanc, boutons de cris
tal, habit français non boutonné, laissant le cou
libre, enfin une cravate de couleur tendre nouée à
la Colin. Ce personnage pouvait compter soixante
printemps aussi facilement que vingt hivers. Sa
figure flasque et ratatinée s’éclairait de deux yeux
gris clignotants qui lui donnaient l’air d’une an
tique mèche de lampe à demi consumée.
Gaston crut voir le baron et salua cérémonieu
sement.
— Chevalier Maury, allez me chercher Rodolphe!
dit la baronne le congédiant vivement. Puis elle
serra les mains du professeur en criant :
— Oh! les jolis gants que vous avez là! mon
sieur; ils sentent Paris!...
Féa restait derrière, inclinant son beau front mé
lancolique, déjà fatiguée par ces odeurs chaudes.
Laure s’approcha et lui prit la taille.
— Madame, lui dit-elle gaiement, voulez-vous
me permettre de vous embrasser : je veux être votre
première élève, et je vous aime déjà.
•Féa releva sa voilette et se laissa embrasser,
étonnée.
— Vous savez donc, mademoiselle?
— Oui, oui... je sais : le rédacteur des Murmures
m’a dit que vous étiez peintre et charmante femme :
c'est très vrai!
158
1
8|ï,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Laure jeta un coup d’œil malicieux à sa mère,
l’expression de sa physionomie signifiait:
— Le mari doit l’adorer!
Féa chancelait sous les caresses de Laure: elle
comptait sur le rédacteur, mais pas si vite. La
jeune fille l’entraîna sur une causeuse, elles se
questionnèrent réciproquement sur la musique et le
dessin. Féa parlait pour s’étourdir, elle croyait voir,
parfois, le profil du rédacteur dans celui de sa pre
mière élève. La baronne accaparait Gaston.
Bon, bon... je vous présenterai à mon mari :
il cause politique avec l’abbé et le rédacteur... Elle
est gentille, votre femme !... C’est drôle, elle vous
ressemble un peu.
On prétend, répondit Gaston, reprenant son
aplomb, que c’est toujours ainsi pendant la lune de
miel.
La baronne éclata : son rire était provocant. Ça
1 amusait énormément les choses risquées.
— Ah!... ah!... Cette pauvre Laure qui trouve
laid son fiancé!... Elle sera furieuse
Mademoiselle est fiancée?...
— Au cousin Maury, le chevalier... Il est jeune
maigre son apparence.
Gasto” soubresauts. II comprenait maintenant
front enT dcdaigneuses de ^ure! il renversa le
iront en arriéré.
-Vous avez une habitation délicieuse! lit-il.
examine?™'8
'°US a™Z du
m°nsieur,
examinez mon salon.
Gaston examina. Les tentures orange et grenat
■utdephtrent Ilnevitquunbeaupiano
8
— Un Erard! dit-il,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
159
Et son regard s’emplit de fièvre.
— Justement... Quel flair'... monsieur l’artiste...
Vous nous enchanterez tout à l’heure.
Elle minaudait, lui donnant de petites tapes avec
son éventail.
— Je parie que vous êtes du Midi.
— Pourquoi cela, chère madame.
— Vos cheveux bruns, vos yeux noirs.
— Non, je suis né à Paris.
Le chevalier Maury, l’abbé Prat, le baron entrè
rent. Le baron disait :
— Si l’Espagne faisait alliance, on culbuterait les
autres !
Il salua d’une façon sommaire et s’alla mettre
contre la cheminée.
C’était un homme rébarbatif, avec des mèches
grises.
L’abbé, court et trapu, avait la soutane retroussée,
montrant ainsi une jambe noire irréprochable.
— Ma chère Pauline, vous nous asphyxiez...
déclara le baron.
— Voici M. Carlier ! dit Pauline.
Ce fut à peine un salut échangé. Gaston, révolté,
s’éloigna suivi de la baronne. Il entendit encore
ceci :
— Tenez, l’abbé, en politique, il y a trois ma
nières d’agir. On tire la corde tout seul et rien ne
vient, où on tire la corde avec tout le monde, la
corde casse et vous fait asseoir par terre ; ou encore,
on regarde tirer les autres et on leur met la corde
cassée au cou...
Quel est votre genre? riposta l’abbé, rieur.
La conciliation : j’aide ceux qui tirent seuls,
160
LA VIRGINITÉ DE DIANE
j’offre des chaises à ceux qui sont assis par terre,
j’empêche les autres d’être étranglés. Puis je suis
pour l’Eglise. Vous parlerez au conseil de fabrique,
hein? Chauffez les votes !
Madame de Charbey murmura :
— C’est assommant leur politique !
— Oui, répliqua Gaston, et, remarquez, ceux qui
s’en occupent ont tous les dernières syllabes du mot
pour leur genre et jamais les premières !
La baronne appela sa fille.
— Viens, ma chère, ton professeur me propose
une devinette.
Laure arriva: Gaston faillit tourner le dos.
— J’ai compris de loin, dit la jeune fille, rail
leuse, ils ne sont pas polis et ont des tics ! Vous êtes
trop parisien à Biavre, monsieur.
Gaston eut envie de se jeter par la fenêtre. Ces
pensionnaires sont terribles ! La mère applaudit,
enthousiasmée. Elle aimait à rire de son mari en
compagnie d’un joli garçon.
Le chevalier Maury conduisit Féa vers une em
brasure, il grasseyait et lui tenait le bout des doigts.
— La capitale!... Divin... Les Parisiens gens
spirituels... Moi, je préfère les fleurs.
Féa souriait, répondant et coupant ses phrases,
selon la manière du bonhomme.
Beau jardin, fleurs superbes! je comprends,
vous preferez ce coin ravissant aux séjours mon
dains. Excellent goût!
- J’amuse mes cousines, chère petite dame,
na“es'"'
feU’ n°US feisOns des carte>’
nages!... Ires amusants, les cartonnages !
t pendant qu'il grasseyait, pendant que la ba
LA VIRGINITÉ DE DIANE
161
ronne riait carrément avec son beau professeur, la
basse grondante du baron reprenait :
— La Chambre est stupicle : ils braillent sans
savoir discuter!
Un nouvel hôte fit irruption.
_ Madame Tèple! s’écria la baronne. Tout bas,
elle dit à Gaston. Une méchante langue... bonne au
fond !
Elle se précipita vers la visiteuse.
— Ne vous dérangez pas ! glapit celle-ci avec un
horrible ton de fausset dont les oreilles du musicien
furent meurtries. Elle alla s’étendre sur une otto
mane. Subitement le baron s’adoucit et lui de
manda :
— Et votre arrivage de chocolat !
— On m’a volée !
— Combien de livres?
— Trois quarts seulement. On a doublé le poids
du papier.
Laure, restée près du professeur, répondit a son
regard stupéfait par ce mot froid :
— Une épicière !
Et son épaule ronde eut un mouvement.
Gaston ne voulait plus s’étonner : à Biavre, les
plaisanteries étaient des devinettes et les femmes
du monde, des épicières! C’était très bien! Il re
joignit Féa qui respirait des sels en cachette.
Cette femme, Mme Tèple, étonnait. Caricature si
nistre dont on ne devinait pas le rôle dans ce salon
bigarré, elle avait un de ces costumes qui vous cou
pent la parole lorsqu’on s’approche pour une salu
tation ou un compliment. Robe noire à pois blancs,
deux jupes l’une sur l’autre, vraie draperie mor
■162
LA VIRGINITÉ DE DIANE
tuaire, larmes d’argent. Garnie de dentelles et de
jais. Une ceinture de caoutchouc s’élargissant cha
que fois qu’elle respirait trop fort.
Elle n’avait pas de poitrine mais un dos rond de
chat flatteur. Cinq ou six cheveux d’un brun sale se
tiraient sur le front à la chinoise. Un gros chou rose
épaississait le reste du chignon. Aux oreilles des
pendeloques, et comme les sphinx, elle tournait
continuellement la tête, les faisant cliqueter avec le
hruit de ses paroles aiguës. Ses dents n’étaient point
vdaines, mais c’était là sa seule beauté. Elle avait
un teint olivâtre, vermillonné aux joues, des yeux
en trous de vrilles, au fond desjquels on aurait fiché
un clou, lançant des reflets de fer. Elle montrait
son cou sans col, noyé de dentelles noires. Au
eux de son coisage, elle avait posé un énorme
camee représentant son fils et son mari photogra-
. Mme T épie se tenait renversée sur l’ottomane, les
jambes croisées, jouant avec sa chaise et riant
sèchement a propos de tout.
beauen
a™1
PGU de
indoue el
nor hIUP
? Cantlnière en ^traite. Elle était supméeba ° a Cedains J0llrs^ mais lorsqu’elle avait une
pas vouT î a air6’ Une femme enceinte n’aurait
pas voulu la rencontrer.
ee.-Wnsm"' Ia(Chl'oni1uedisait quelle devenait à
MaX e ni"’6 ? trouble-ménage et le chevalier
se griser ™qUaii
lorS(Iu’on a Uen envie de
■ ôiiser, on ne choisit pas son vin
«J/P°ntC0Ulant’ P6lit
LA VIRGINITÉ DE DIANE
163
Mme Tèple n’entrait jamais dans sa boutique.
Son fils dirigeait le magasin. Ce magasin était un
véritable antre qui tuait les commis à cause d’une
trappe mal fermée d’où venait un mortel vent de
cave.
Jean Tèple assis en face de cette trappe agoni
sait lentement. Il vendait bien, car il était très
doux, et les femmes l’aimaient, parce qu'il faisait
des vers sur les cornets à poivre. Il se mourait
physiquement et moralement. Sa mère le savait
bien; mais elle en riait. Jean, pâle, blondin, avait
la rage poétique ; on ignorait quelle chimère l’avait
mordu; pourtant, il maniait le sonnet. Dès que sa
mère s’était aperçue de la chose, elle l’avait mis
dans le commerce.
— Va! Bûche... ça reformera tes mœurs.
A Biavre, un poète est un homme de mauvaises
mœurs !
Jean n’osait point résister; il travaillait pour
elle, mourait pour elle, comme avait fait son père,
cette femme était une ogresse : après avoir mangé
de l’homme, elle mangeait de l’enfant.
Tèple, de son vivant, était un bon conseiller
municipal. Il travaillait bravement dans la mélasse
et dans les fonds publics. On lui devait une bro
chure sur l’Znrfus/rie un opuscule sur le Co/é nord
de l église. Malheureusement sa femme aimait
forgeât frais.
Elle lui en envoya chercher à la cave, un jour
Qu’il rentrait du conseil, jour de grande discussion.
Le pauvre homme était tout suant : il mourut à la
cave, d’un coup de sang, et laissa couler l’orgeat
autour de lui en tombant sous le baril.
164
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Quelques jours après, Aime Tèple inscrivait sur
le livre :
Perte : vingt-cinq francs d’orgeat;
— vingt francs un cercueil neuf.
Profit : soixante centimes pour avoir vendu l’or
geat répandu à un gamin.
Du reste c’était une femme d’ordre, Mme Tèple.
Elle disait fièrement :
— Moi, je n’aime que les chiffres : je préfère une
multiplication à Victor Hugo !
Le fils avait remplacé le père. Elle l’avait brus
quement retiré du collège, écrasant ses rêves poé
tiques dans son cerveau d’enfajit; elle l’avait mis
devant le comptoir et devant la trappe mal fermée
qui exhalait une odeur cadavérique. Jamais elle
n’avait voulu fermer cette trappe : c’était un sou
venir du défunt et avec ce souvenir, elle tuait le fils.
A l’époque de son veuvage, madame Tèple, l’épicière, eut la bonne fortune d’être mêlée aux affaires
du baron. Elle apprit d’une façon indirecte, que le
rédacteur Roger était son fils illégitime.
Le baron, parlant du jeune homme, disait un
parent éloigné, pauvre.
Pour 1 épicière cela ne prit pas et par ses menées
elle convainquit monsieur de Charbey qu’elle pour
rait faire du scandale. A partir de cette époque,
Mme Tèple devint arrogante, changea de bonne,
fit de la toilette, tint salon au dessus de son magasin, gifla son fils lorsqu’il voulut réclamer. Elle
demanda subitement un mausolée pour son défunt.
Le baron, maté, ouvrit une souscription et parla des
rochures au conseil : Industrie. — Côté nord de
< eglise, etc.
,
p
LA VIRGINITÉ DE DIANE
165
La souscription rapporta trois cents francs :
Tèple eut une croix et madame mangea le reste.
On en causa, on lui ferma quelques portes ; c’était
désormais une ogresse ayant avalé de la chair hu
maine avec un gros potage de croûtons de marbre
assaisonné d’immortelles.
Elle répugnait comme une hyène qui garde
l’odeur des cimetières...
Elle se fit la maîtresse du baron, cajola sa femme
en lui envoyant des pastilles à la menthe et lors
qu’elle crut la petite Laure amoureuse du rédac
teur, elle révéla à celle-ci qu’il était son frère.
Il fallait bien la subir, elle se faisait terrible !
Donc, on la subissait. Elle servait de repoussoir
à Mme de Charbey. Au baron, elle servait d’exci
tant: sa noirâtre personne avait le mauvais goût
des épices avariées de son magasin « colonial ».
Solennellement, on lui présenta le ménage Car
lier : elle salua le professeur et toisa sa jeune
femme, indignée qu’elle fut de tant de beauté simple.
— J’aime la musique, dit-elle avec protection,
mais la bonne musique, les vieux opéras ; la Dame
blanche, par exemple, Joseph, de Méhul, et quand
c’est crânement joué... Mlle Laure va bien dans la
Voix du Ciel, elle y met de l’âme. Connaissez-vous
la Voix du Ciel!
— Sans doute ! Mademoiselle joue devant moi
tous ses morceaux, répliqua Gaston faisant un vio
lent effort pour sourire.
L’épicière réunit dans un regard empoisonné la
jeune fille et son professeur; elle ricana, ses lèvres
se pincèrent; elle ne voulait plus donner d'appré
ciation.
166
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Le baron tourna le dos :
— La musique, beaucoup de bruit pour rien!
grommela-t-il.
Le curé s’approcha de Laure.
— A ous faites des progrès?
— Penh! Je ne jouerai jamais votre O salutaris!
Elle avança la bouche dédaigneusement et ajouta
en se touchant le front :
— Oh! ces fleurs !...
Tout le monde s était assis autour de la cheminée.
Le rédacteur se promenait en face des fenêtres.
Sa tête claire dépassait dans les fonds bleus. Féa
l’aperçut et tressaillit.
— Monsieur Roger! cria le chevalier Maury,
venez... il ajouta en marmottant : il ressemble à un
poète qui court la rime.
— Un poète, fit le baron impatienté, il l’est, mon
cher...
Le baron avait autrefois versifié contre le gou
vernement.
. Ouiche, fit Maury, vous vous méprenez, mon
cousin; l’ombre d’un cheval de quatre mille francs
n est qu une rosse !
On éclata de rire.
Vos proverbes sont toujours bêles! dit le
iu nrorpVt'remrnL La bar°nne flt un siS'no amical
le nS d V; St°n Slla VerS 16 PiBno- ^"danl
le préludé, la baronne gronda Maury : celui-ci bou
dait comme un chien dont on a arraché l'os entre les
d’alt ’OflretS'- L<> tOn
madame> lorsqu’elle le grondait, était inimitable.
7 Ah! Maury... et elle clignotait.
Présent qu’il était fiancé à sa fille, elle le Irai-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
167
tait comme un enfant; malgré ses proverbes et ses
cartonnages, elle le souffrait. Laure et lui c’étaient
deux grands nigauds, ils la rajeunissaient.
Maury émaillait sa conversation de fleurs de rhéto
rique un peu fanées, mais encore suaves; il sentait
le patchouli et sauf les cartonnages, il ne trahissait
rien de bourgeois. Il avait bâti pour la baronne un
temple de l’amour en papier bristol fort bien exé
cuté. Les colonnes corinthiennes étaient peintes
d’un jaune citron imitant l’or, les feuilles d’acanthe
étaient bleu lapis-lazuli, malheureusement le jaune
se mêlait au bleu et formait le gorgerin du chapi
teau d’un superbe vert émeraude, cela nuisait à
l’ensemble.
— La couleur espérance se niche partout, disait
Maury qui ne se décourageait jamais.
Au centre de ce temple se dressait l'Amour : une
petite poupée de bouchon de lampe soutenue par
un rocher de colle forte. Cette colle nuisait aussi,
on voyait trop que c’était de la colle, mais le che
valier toujours preux et ne reculant point devant
une métaphore pour sauver l’honneur du carton
nage répondait aux critiques : « L'amour est sur un
rocher d’ambre ! »
Rencoigné près de madame de Charbey, le che
valier écoutait le professeur en sifflotant. Gaston,
avant de se lancer, caressait l’Erard pour l’appri
voiser.
— Jouez-nous donc votre valse ! supplia la ba
ronne.
Le rédacteur entra, elle lui imposa silence brus
quement. 11 eut à peine le temps de saluer Féa et
vint se placer derrière elle. Le baron le rejoignit.
168
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Figurez-vous, dit-il, en étouffant sa voix,
figurez-vous, mon cher rédacteur, que ce chenapan
de maire propose, dans une feuille rouge du dé
partement, de faire de la charpie avec la peau des
prêtres, si la guerre revient !
Roger, tout pensif, écoutait la valse en regardant
Mme Carlier
Peu à peu, chacun s’isola dans cette harmonie
puissante qui tombait des doigts de l’artiste. Mme
Te'ple feignit un sommeil extatique, la baronne agi
tait fébrilement le pied, tandis que ses larges épaules
s’aplatissaient contre la chaise étalant leur ton cré
meux. Maury, ayant reçu un coup d’éventail ne
sifflait plus. Le baron grave, droit, près de la che
minée, battait la mesure. Le rédacteur regardait
toujours Féa, et la pauvre enfant avait l’âme impré
gnée d’une volupté infinie ; elle sentait les chauds
effluves de ce regard inonder son cou : de petis fris
sons douloureux soulevaient ses cheveux.
Laure gagnait le piano lentement; elle a enlevé
le bouquet du milieu pour aller le poser sur la fe
nêtre, puis elle s’adosse au mur, frôlant Gaston de
sa robe. Celui-ci lui dit très bas :
Je sais que vous chantez : je vous accompa
gnerai tout à l’heure.
Elle fit : « Non ! » d’un hochement de tête. Il releva
le fi ont a\ec un geste impérieux : il. était indomp
table, lorsqu’il exécutait ses morceaux.
Si ! dit-il en appuyant un accord bruyant.
Il osa 1 examiner à 1 abri derrière le piano. L’ex
pression de son visage s’adoucit.
— Aimez-vous la danse?
Elle murmura :
LA VIRGINITÉ DE DIANE
169
— Mais vous allez perdre la mesure.
— Soyez tranquille.
— Je ne sais pas danser; on me défend d’ap
prendre.
— Biavre l’a décidé, hein?
Elle eut un rire comprimé.
— Je crois que oui : l’abbé Prat est peu tolérant.
— Oh! fit-il, ces dévots, ces menteurs, ces...
Elle se pencha toute rose.
— Vous êtes bien méchant, monsieur.
11 arrivait au passage sentimental de sa valse,
comme il ne voyait à côté de lui qu’une fille ravis
sante dont les yeux étranges se baissaient, il mit
une grande tendresse dons son jeu : chaque note
implorait l’amour.
— Je voudrais valser une seule fois en ma vie, et
valser votre composition, dit-elle. On devinait l’en
thousiasme caché au fond de son cœur de pension
naire, elle ajouta :
— Personne ne veut m’apprendre ici : quand on
danse, je tiens le piano avec Antoinette.
— Le bal est dangereux pour les petites tilles!
répliqua-t-il d’un ton moqueur.
— Je suis sortie de prison! je l’ai demandé à
genoux.
~~ liens ! fit Gaston étonné.
— Je ne veux plus qu’on me traite ainsi, j’aurai
bientôt dix-huit ans. Son œil lumineux éblouissait.
— Allons! Je vous fais mes excuses! Etes-vous
contente ?
— Aune dame, vous les feriez d’une autre
laçon !
11 termina la valse par une longue fusée d’arpèges.
10.
17û
la VIRGINITÉ DE DIANE
Les applaudissements éclatèrent. La tiède odeur
des fleurs grisait légèrement la société. On compre
nait vaguement que ce devait être fort beau. En se
levant, Gaston alla toucher la main de Roger. Le
rédacteur s’inclina, demeurant sérieux. Gaston re
marqua une vague ressemblance entre le haron et
lui, ils étaient alors tous deux dans la même atti
tude réservée.
— Voilà un parent pauvre bien proche, pensa
l’artiste.
Il revint près de Féa. Celle-ci voulut, au bout
d’une conversation insignifiante, prendre congé de
Mme de Gharbey, on la retint, non pour elle, mais
pour Gaston.
— J’ai mon bébé! dit-elle, anxieuse.
Le mari témoignait le désir de ne pas partir, il
s’était assis près de Laure. Mme Tèple flairant une
lutte intime entre eux, cria :
— Je vais aux vêpres : je vous ramènerai!
— Mégère! songea le rédacteur. Il supposaitFéa
jalouse.
— Monsieur Carlier, décida la baronne, nous
vous gardons pour faire chanter ma fille! Je veux
que vous l’entendiez ; elle chante passablement.
Mme Tèple suivra votre femme.
Gaston sentit qu’on gardait le professeur, il obéit
et laissa partir Féa. Roger, indigné, offrit son bras
à Mme Carlier.
Pendant que 1 épicière mettait son mantelet, il
eut le temps de lui glisser un mot affectueux.
— Etes-vous remise? bégaya-t-il descendant le
perron et pressant malgré lui son allure.
— Oui, monsieur, n’allez pas plus loin !
LA VIRGINITÉ DE DIANE
171
— Oh ! hier, vous m’avez fait une peine immense !
Diles-moi que vous m’avez pardonné!
Fe'a toute étourdie, toute imprégnée encore de
son chaud regard serra son bras contre elle.
— Je vous pardonne!
Ils se séparèrent très émus.
On avait accompagné Féa jusqu’au vestibule.
Gaston et son élève se trouvèrent seuls. Le jeune
homme s’approcha d’elle.
— Comment fait-on ses excuses aux dames? lui
dit-il gaiement.
Elle lui tendit ses gants qu’il avait jetés sur le
piano.
— Ah! je n’en sais rien...
Elle boudait.
— Attendez, je crois qu’on doit s’exprimer de la
sorte — il conserva ses doigts effilés — « Madame,
vous avez un front si charmant que je vous jure de
ne plus l’assombrir par mes vilains propos;
madame, votre bouche est si gracieuse que je vous
jure de ne plus en chasser le sourire par mes
brusqueries; enfin, madame, vos yeux sont si doux
que je vous jure de ne plus les faire baisser par la
dureté des miens et permettez que je scelle mon
serinent... »
D’un mouvement plein d’élégance, il porta les
doigts de Laure à ses lèvres ; sous ses moustaches
fines,il avait une bouche railleuse mais bien ardente.
, Laure, stupéfaite, ne retirait pas sa main; elle
était toute saisie par cette conduite d’homme du
monde.
Est-ce une trêve ou la paix? demanda-t-il,
s’amusant de son trouble.
172
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Elle secoua sa tête, blonde et subitement devint
confiante:
— La paix ! mon cher professeur, réponditelle.
On fit irruption dans le salon. La baronne riait,
frappant l’épaule du cousin Maury.
— Oh! répétait celui-ci, la musique!... Chose
divine; le son mis en vers!... j’adore la musique!
— Quel ridicule Céladon ! murmura l’artiste
choqué.
Il lui semblait que ce pantin faisait mal à côté de
Laure.
L abbé Prat tira Gaston dans un coin.
— Connaissez-vous mon O salutaris?
— Non, mais je serais enchanté...— Prenez mon orgue !
— Volontiers!
Et Gaston, joyeux, souriait toujours à son élève.
En tournant un peu la tête, l’abbé Prat reprit vive
ment.
Il faudra avant de vous livrer mon église que
je consulte mes paroissiennes...
L expression de ‘sa physionomie était moins ac
cueillante. Gaston ne s’en aperçut pas; il alla
choisir une romance avec la jeune fille.
— Je n’oserai jamais, disait-elle effrayée.
Va, mon chat! criait la baronne.
— Promettez-moi de ne pas me regarder, bé
gayait Mlle de Charbey.
Ce scia difficile, ripostait Gaston s’oubliant
complètement.
— Pourquoi?
L œil noir du professeur répondit :
LA VIRGINITÉ DE DIANE
173
— Parce que vous'êtes jolie, ma petite reine.
Elle chanta, tremblant d’abord, puis elle comprit
qu’il ne fallait plus perdre ses avantages de femme
devant un professeur redevenu homme et acheva
fièrement sa. romance. Elle possédait une voix pas
sionnée qui contrastait avec son rôle de pension
naire. Gaston fut ravi : désormais ils auraient une
entente artistique, il développerait ce talent et tâ
cherait de créer une autre Laure!... Le pauvre gar
çon n’avait plus la moindre conscience de sa posi
tion. A vingt-quatre ans peut-on répondre de soi?
La jeunesse est un hôte qui ne souffre pas l’oubli et
se venge tôt au tard. Gaston voulait, si c’était pos
sible, revivre un peu dans Biavre.
Il resta toute l’après-midi chez la baronne, cau
sant comme un vrai Parisien. Le baron, lui-même,
s humanisait. Le chevalier Maury montra ses car
tonnages, Laure lança des éclats de rire étincelants,
faisant des questions tour à tour naïves et inquié
tantes.
Est-ce que vous aimez les enfants, monsieur?
— Non, je les déteste !
Tant pis, car j’espérais que Mme Cartier en
aurait deux pour m’en apporter un! je les aime,
moi.
Gaston ne savait quelle mine faire. La baronne
ajouta.
Cette petite fille est terrible !
Elle croyait toujours Laure à l’âge de cinq ans,
et lui permettait tout.
Labbé Prat essaya de détourner l’attention.
Continuez-vous le latin chez Aille Luciane?
demanda-t-il.
10.
174
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Lajeune fille s’emporta et lui jeta brutalement
ces mots :
— Une bonne idée que vous avez eue ! monsieur
le curé, j’ai déchiré mon dictionnaire : les filles n’ont
pas besoin de latin!
— Vous n’avez rien retenu?
— Une seule chose : Suavium veut dire baiser
d’amour, et c’est saint Augustin qui distingue quatre
sortes de ces baisers-là.
Gaston se renversa dans son fauteuil, tampon
nant ses gants contre ses moustaches pour ne pas
éclater ; Maury, pudique, se moucha avec bruit ;
l abbé, entendant sonner les vêpres, disparut subi
tement.
Ma fille est mal élevée ! gémit la baronne. Ça
ne pourra pas lui passer quand elle sera grande.
Roger seul, était encore grave. Il prétexta une
correction d’épreuves et rejoignit l’abbé. Le baron
gagna le vestibule avec lui pour lui recommander
un article.
— Tant mieux! nous sommes à l’aise, dit la ba
ronne.
Elle agaça M. Carlier du regard. Maury se mit de
la partie.
— Cette pauvre Luidivine! Quel type, hein? ditil au jeune homme.
— Une bien vertueuse personne, ma tante, conti
nua Laure.
— Elle a un cordon très gênant, qui ne resserre
guere les relations, fit Mme de Charbey, ne perdant
jamais l’occasion d’assassiner un peu sa sœur.
Des yeux terribles ! continua Maury, elle est
bois de la vraie croix et non de celui dont on
LA VIRGINITÉ DE DIANE
173
fait les flûtes, maigre' sa maigreur. Nous ne pou
vons la raisonner : il serait plus facile d’atteler en
daumont huit mules du pays que de prouver à Lui
divine qu’un jeune homme n’est pas à craindre
pour elle.
Gaston se laissa aller :
— Mlle de Pontcoulant m’augmente son pavillon :
elle me fait l’honneur de me craindre.
— Fichtre! murmura Laure.
— Eh bien, ma fille ! gronda la baronne.
— Oh! c’est un souvenir de Frédéric, maman!
Ce nom de Frédéric jeta du froid.
— J’ai un fils!... Il voyage... balbutia Mme de
Charbey rougissant, Gaston craignait qu’il fût autre
chose. Jusqu’au soir, ils causèrent familièrement.
La baronne aimait à respirer la jeunesse : elle res
pirait Gaston, s’enivrant de sa mâle beauté. Lors
qu’il prit à son tour congé, elle lui dit.
— Vous êtes un homme très aimable, monsieur,
et je vous aime; revenez souvent. Je fais sortir
Laure de pension, vous lui donnerez des leçons ici.
Quand à Mme Carlier, elle l’oublia; mais Laure
s’écria :
— J irai demain chez votre charmante femme !
N est-ce pas, maman, qu’elle est charmante?
En effet... Fuiras, certainement!
Et son regard langoureux ajoutait :
— Cest dommage que vous soyez marié; vous
•'tes trop gentil.
Gaston se retira : en traversant Biavre, il se pro
mettait de revenir.
Gaston trouva sa sœur fort triste, môme elle
avait pleuré.
176
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Antoinette lui dit, dès qu’il entra :
— Monsieur, c’est indigne : elle vous attend de
puis une heure. J’ai mis le couvert, votre père dort,
nous avons fait téter le petit... Monsieur, on vous
attend, quoi!
Elle foudroyait le jeune homme du regard. Lui,
très inquiet, se précipita vers le petit salon. Antoi
nette referma la porte et les abandonna. Elle avait
pris sa part d’attente, elle ne devait pas prendre sa
part de retour. Elle pleura en se répétant :
— Il nous oublie!
La jeune mère était assise près du berceau; la
chambre pauvre et silencieuse fit peine à Gaston. Le
soir envahissait le petit salon, il y avait aux vitres
comme un reflet de froide solitude.
Il s’agenouilla dans les mousselines traînantes
et entoura la taille de sa sœur, caressant ses petites
mains jointes.
— Tu as pleuré, mon Dieu !
— Oui, Georges me paraissait malade!
Elle mentait : son chagrin était causé par le
souvenir de cette réponse trop aimante faite au
jeune rédacteur. Elle se reprochait sa tendresse
envers un lâche.
— Tu me trompes! dit Gaston.
Puis, s’imaginant une chose folle.
— Es-tu jalouse?...
Fea écarta du front de son frère quelques boucles
en desordre.
— Pauvre ami ! Voilà un mot inutile pour nous!
Jalouse, moi!... ta sœur!
Gaston prenait son rôle au sérieux.
— Tu m’as vu très content de rester là-bas !
LA VIRGINITÉ DE DIANE
177
— Quoi de plus naturel : tu n’as pas de remords,
toi!
Il s’emporta.
— Des remords !... Oh! Féa, ne parle pas ainsi;
tu n’es pas coupable.
— Gaston, lorsque je suis auprès d’une jeune
fille pure, il faut que je me sauve. J’ai peur de la
souiller rien que par mon contact.
— Mademoiselle de Charbey?... dit machinale
ment Gaston.
Il haussa les épaules.
— Elle est jolie, cette enfant! murmura-t-elle.
— Très jolie !
Il leva le front.
— Mais tu vois bien que tu es jalouse !
— Oui, je suis jalouse ! fît-elle avec un sourire
navrant.
Elle songeait au rédacteur, qui voyait Laure tous
les jours, était son parent, l’aimait peut-être.
Gaston frémit : la stupeur lui coupa un instant la
parole.
Ils se regardèrent longtemps. Féa dévorait ses
larmes.
Oli! s’écria Gaston épouvanté, c’est l’enfer
que tu nous prépares !
Tais-toi donc ! dit-elle suffoquant,"tu as le
cœur bien vil, mon pauvre frère !
11 reposa son front dans sa poitrine.
— Pardon !
- Mon Gaston, reprit-elle doucement, souviens01 qu il t est permis d’aimer n’importe quelle
ernme; tu es jeune, tu es beau, tu es artiste; tu
Pourras obtenir la plus accomplie des épouses.
178
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Lorsque tu aimeras, viens là, près de mon cœur,
m’avouer ton amour. J'irai vers cette jeune fille, je
lui dirai : il s’est sacrifié pour une sœur qui ne le
mérite point, je lui rends sa liberté. Il est digne de
vous et si vous êtes digne de lui, je m’estimerai
trop heureuse de perdre le semblant d’honneur qui
me reste. Ecoute! je suis mère, j’ai l’instinct pré
voyant. Mon Gaston, ton élève est ravissante. Au
jourd’hui, je vous étudiais; vous faisiez un couple
adorable. Crois-moi, cher frère; tu l’aimeras et elle
t’aimera !
Jamais ! s écria-t-il avec une fureur concen
trée — avant 1 amour, il y a l’amitié fraternelle ;
je te donnerai à ton amant, ou tu demeureras ma
femme !
Et si 1 amant ne veut pas me reconnaître?
— Je le tuerai.
Féa serra les tempes de son frère.
Si j aimais cet homme assez pour lui pardon
ner. Assez pour ne pas vouloir lui imposer ma
personne!
Une sueur glacée mouillait ses mains, Gaston
était très pâle.
— L’aurais-tu rencontré?... C’est impossible.
— Je l’aime dans son enfant, voilà tout, balbutiat-elle d une voix sourde.
— Oui, oui, je comprends. Tu en es sûre.
Hélas, je maudis ma passion.
Gaston ne répliqua rien. Tout à coup, il dit brusquement :
— Eloignons ces idées !
Et en même temps il éloigna le berceau qui se
balançait près d’eux.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
179
Le petit salon ne recevait plus un rayon de la
fenêtre, il y régnait une obscurité pleine de douceur
triste. On sentait la chambre toute envahie aussi
par le chagrin mystérieux de celle qui l’habitait.
Gaston, aux pieds de Féa, n’osait épancher com
plètement son âme.
Il sortait d’une atmosphère luxueuse et chaude
et se trouvait soudainement transporté dans une
pauvreté isolée. Il se croyait la cause de cette pau
vreté, lorsqu il n était que la cause de l’isolement,
il se disait :
— Gomment puis-je supporter un tel abandon
pour ma sœur; il faut que j’aille chercher son
amant, il faut que je le lui ramène!
1 arle-moi de tes amis ! demanda Féa, repre
nant son calme sourire.
— Mes amis !
— Oui!... Tu te plais chez les Charbey, c’est fa
cile à deviner.
— Je m y trouve mieux que chez Mlle Luidivine,
mais cependant... Quels gens singuliers !
On traite la jeune fille en gamine Jil me semble;
elle est pensionnaire, n’est-ce pas ?
Au contraire, elle est trop’femme : elle vous
raconte des choses inouïes. Laure, mais c’est une
peipétuelle provocation naïve : je la^crois.plus dan
gereuse qu elle ne le paraît.
— Ah!
Gaston attira lentement sa sœur jusqu’à ses
levres.
de suite6 m a
Pacce qu’elle t’a aimée tout
— Parce qu’elle est jolie, mon cher frère, ne me
180
LA VIRGINITÉ DE DIANE
donne aucune autre raison ; c’est toujours pour
cela que les femmes séduisent. Lui avez-vous fait
beaucoup la cour, toi et le rédacteur? Je ne compte
pas le chevalier, celui-là est vieux.
— Fi, ma sœur, es-tu méchante? Nous ne lui
avons pas fait la cour; Biavre a momifié ce pauvre
Roger, moi je suis marié et deviens sage!
Ils s’embrassèrent, Gaston murmura :
— Viens... dîner et oublie ce que je disais tout à
l’heure, ne retiens que cela : en ma vie je n’aimer a
profondément que toi!
Ils se levèrent et gagnèrent la salle à manger. Au
moment où ils ouvraient la porte, l’enfant cria dans
son berceau, la mère voulut retourner, il la retint
par le bras.
— Et je veux être un peu payé de retour !
Au dîner, ils ne mangèrent presque pas. Ils
avaient tous deux un grand trouble au fond du
cœur.
Les souffrances de Féa Carlier étaient affreuses.
Elle passait les nuits dans l’intimité de son chagrin,
les yeux fixés sur le berceau tout blanc à travers
l’ombre de son lit, songeant à ce misérable père
qui ne voulait plus d’elle. Elle aurait préféré un
coup terrible à cette incertitude continuelle, irritant
sa blessure. Pourquoi ce respect, ces tendres
soins, aujourd’hui, lorsqu’autrefois il l’avait traitée
comme la dernière des dernières. Le caprice satis
fait, il ne devait plus lui rester qu’une tranquille
indifférence, où les désirs brutaux cl’une passion
renaissante. Non, il agissait ainsi qu’un comédien
qui jette le masque de l’amour théâtral et reprend
tout froidement avec sa maîtresse le dialogue de
LA VIRGINITÉ DE DIANE
181
l’amant redevenu vulgaire. Il n’était pas épris, il
subissait l’attraction d’une femme que l’on a eue
une fois. Peut-être aimait-il ailleurs? Cette pensée
torturait souvent la malheureuse.
Alors, pourquoi se rapprochait-il d’elle : il devait
la fuir. Il ne se trahissait jamais, maintenant qu’il
n’avait vu Paris qu’à l'âge de vingt ans. Il ignorait
la célébrité de Carlier, il ignorait toutes les choses
qui pouvaient l’aider à se trahir. Une nuit, Féa en
vint à se dire :
— Ce n’est donc pas lui ?
L’homme venu dans l’atelier de son père était
blond, un peu mince, bien fait ; il avait les yeux
bleus quoique plus durs, plus ternes, il avait le teint
d une pâleur de fard, il avait la tournure élégante,
paraissait gentilhomme. Roger, le rédacteur, avait
subi la misère, il était plus âgé, ses yeux étaient
plus doux. Elle se creusait le cœur pour trouver
tantôt que c’était le même homme, tantôt qu’elle
était abusée par une ressemblance frappante.
Si le Roger qu’elle aimait n’était pas son séduc
teur, fallait-il l’aimer encore? S’il était réellement
le séducteur, fallait-il souffrir sa présence et son
mépris ?
Plie eut une fois l'idée de tout avouera son frère,
puis elle repoussa cette pensée avec horreur. Le
faire tuer!... Non, non... elle ne pouvait rien dire
et elle se figurait, à travers la nuit, le berceau
anc couvert de sang. Elle devait attendre et mou1 h doucement de chagrin devant un lâche, puisflu elle aimait un lâche !
If un autre côte, Gaston ne lui offrait point de
consolations sérieuses. Cet être beau et sceptique r.e
182
la VIRGINITÉ DE DIANE
comprenait que la fureur ou la passion, n’importe à
quel prix. Heureusement qu’il mettait son art audessus de ses sentiments violents et se laissait sub
juguer par lui ; sans son art, il eût tout brûlé autour
de lui pour alimenter son esprit ou ses sens. Fea
redoutait l’instant du découragement où Biavre
éteindrait les feux de son art. Gaston n’avait pas de
préjugés, pas de croyances ; il aimait ou détestait
fièrement, avec l’honneur pour unique garantie
contre ses mouvements désordonnés.
Féa, après toutes ses réflexions, se voyait aban
donnée a ses propres forces et elle allait dans la vie
ne sachant plus qu'y faire. Tout son courage était
en son enfant: elle demeurait honnête jusqu au
scrupule, bien que n’ayant jamais eu un bon prin
cipe, un bon exemple. Elle demeurait chaste d âme
et d’imagination, parce que l’enfant vivait et que
la nature avait ainsi formé la mère et qu’on ne peut
rien contre une nature honnête, lorsqu’elle s est
créée elle-même. Féa ne reposait point sa vertu sur
une récompense future ; elle était fatalement ver
tueuse, comme elle était fatalement belle. Elle ne
serait jamais allée se jeter dans les bras de Roger,
en lui criant :
— Je t’aime, reprends-moi !
Tandis que Gaston, s’il n’eût été soutenu par
l’honneur, l’apanage des orgueilleux, se serait jeté
dans les bras de sa sœur en criant :
— Je préfère l’amour à l’amitié fraternelle !
Pour ces deux êtres, c’était une affaire de tem
pérament : l'un voulait se consumer par faiblesse,
l'autre par fougue. A la rigueur, Gaston avait un
grand mérite à ne pas outrager sa sœur, tandis
LA VIRGINITÉ DE DIANE
183
que sa sœur en avait moins à attendre son amant.
Le degré de sa sagesse se doit proportionner à
l’effort que l'on fait pour résister au mal. Féa,
nature calme; Gaston, nature violente : la lutte
contre le tempérament était seule méritoire.
Après la visite chez les de Charbey, le ménage
Cartier fut plus triste. Féa reçut froidement sa pre
mière élève, Mlle Laure, elle craignait pour son
frère les visites de cette jolie jeune fdle naïve et,
d’instinct, provocante. Laure se fit câline et ne se
montra nullement petite baronne. Elle dessina
avec une merveilleuse application, écouta les con
seils avec une angélique patience, puis, ta leçon
terminée, elle embrassa Féa, disant :
— On m’a privée de ma bonne Antoinette, vous
allez devenir mon amie. Une plus grande amie
qu’Antoinette, car vous êtes belle, et j’aime les
beaux visages !
Seulement, elle parlait de son rédacteur Roger en
termes familiers, qui effrayaient Mme Carlier. Gas
ton rentrant, un jour, de ses courses de professeur
croisa la jeune fille dans l’antichambre du pavillon ;
il salua presque hautain. Mlle de Charbey lui tendit
la main ; elle ignorait les usages, et son ignorance
la faisait adorable.
— Monsieur, fit-elle, nous avons fait la paix !
Et elle eut un regard si tendre que Gaston oublia
encore son rôle de mari et pressa très fort la petite
main offerte.
11 trouva Féa les yeux humides, lui-même était
de mauvaise humeur ; il devinait que cette pension
naire, doublée de femme, prenait tout doucement
de l’empire sur lui...................................................
184
LA VIRGINITÉ DE DIANE
La lutte des Biavrais contre les artistes s’orga
nisait peu à peu ; on retirait les élèves à Gaston,
sous des prétextes impossibles : il était passionné en
musique, cela ne convenait pas. Il était inflexible
quand il s’agissait de l'interprétation des classiques;
on ne pouvait pas le comprendre. Quelquefois, il
devenait dur à propos d’une fausse note : les parents
et les élèves se plaignaient en chœur ; seule, la ba
ronne faisait une propagande monstrueuse comme
elle ; mais les parents étaient minés par la sape dévote de Luidivine et les derniers bons vouloirs
s’effondraient sous les coups furieux de Mme de
Gharbey, lançant le pavé de l’ours.
On se retira également devant l’annonce d’un
cours de dessin ; Féa n’eut que Laure. Antoinette
essaya d’attirer d’autres élèves, mais elle reçut des
réponses ambiguës ; on la traita de gazette, sans lui
fournir aucun espoir.
Les couises de Gaston étant moins nombreuses,
il en pi ofita pour se replonger dans ses compositions.
Antoinette avait fait transporter chez les Parisiens
son piano d’étude, et Gaston, qui avait joué Diane
sur un Erard de dix mille francs, se vit réduit à ce
pauvre instrument, usé par les doigts stupides des
commençants. Une après-midi, Mlle de Gharbey
trouva le jeune compositeur dans le salon du pa
villon Elle était venue plus tôt, sa femme de
c ïambre l’avait laissée à la grille avec son carton,
le entra un peu interdite de le trouver seul.
on quitta le piano et la salua cérémonieuse
ment, bien qu’il l’eût vue le matin même pour sa
eçon. e »e débarrassa de son chapeau, ôta son
LA VIRGINITÉ DE DIANE
185
— Ne vous dérangez pas, monsieur, continuez!...
Où est Madame Cartier ?
— Elle est sortie, mademoiselle, et va rentrer
dans un instant.
Gaston offrit un fauteuil. La jeune fille courut au
berceau qui était sous les rideaux de la fenêtre et
baisa le front rose du petit Georges ; elle y mit tant
de passion que le jeune homme fronça le sourcil.
— Si vous l’éveillez, on ne pourra pas l’endormir.
Elle dit :
— Vous le bercerez !
— Ah ! par exemple !
— Tiens, je sais bien, moi ! Féa m’a appris !
Gaston se retourna sur son tabouret.
— Je n’ai guère de vocation pour ce méticr-là !
— Mauvais père! fit-elle avec un sourire étrange.
— Allez toujours, mademoiselle, vous ne m’ac
cablez nullement.
— Et mauvais époux! ajouta-t-elle.
— Depuis que vous adorez ma femme, vous sui
vez la religion maternelle.
— Oui! quand on est mauvais père, on devient
mauvais époux : le rédacteur des Murmures me di
sait cela hier.
— C’est un homme charmant, votre rédacteur,
il critique ses amis n’ayant pas la permission de
critiquer Biavre.
Elle s’avança vers le jeune homme tout en lis
sant ses cheveux blonds.'
,~7 Ma foi, les enfants sont bien ennuyeux; je
n a^me Qae ceux des autres. Je n’aimerai jamais les
miens, aussi j’espère bien ne pas en avoir !
aston baissa le front sur son clavier.
y
186
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Le chevalier Maury est-il de cet avis, made
moiselle?
— Je me moque de ses avis!
Et Laure, dédaigneuse, s’accouda au piano.
— Heureusement, la femme propose et Dieu
dispose.
— Dieu ne se mêle pas de ces choses-là, mon
cher professeur; c’est l’amour qui s'en occupe, et
comme le chevalier et moi nous nous détestons...
Gaston, abasourdi, se renversa en arrière.
— Oh !... trop fort!
— Quoi? fit-elle étonnée.
— Mademoiselle, laissez-moi reprendre une se
conde mon rôle de professeur et vous déclarer que
vous dites des sottises.
— Eh bien ! je ne dirai plus rien !
— Au contraire, parlez encore!
Et cédant à la tentation, Gaston saisit sa main.
Elle devint rouge.
— Afin de vous amuser à mes dépens, n’est-ce
pas, monsieur? Non, je me tais!
Elle retira sa main.
Ma chère élève, vous avez tort de vous arrêter
en route lorsqu il ferait si bon vous suivre.
. Elle ne répondait rien. Alors il posa sur le
piano une page qu il venait de couvrir de notes
noires.
. — Sauriez-vous, mademoiselle, me déchiffrer;
je viens de créer cette mélodie, interprétez-la
moi.
La jeune fille ne fit qu’un bond de sa chaise au
piano.
— Merci, merci, dit-elle.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
187
Et son bel œil lui jeta un long regard de recon
naissance.
Elle examina la musique et débuta avec un
aplomb charmant.
Gaston, immobile derrière elle, l’écoutait en l’ad
mirant.
Laure, toujours simple, avait une robe de ba
tiste écrue, garnie d’une étroite guipure. Un grès
nœud de velours fermait son corsage.
Les cheveux, tordus, échappaient aux dents du
peigne et flottaient sur son cou. Elle était toute
dorée par un chaud rayon, pénétrant dans le petit
salon et venant jusqu’au clavier.
Laure avait de ces rondeurs de femme précoce,
qui sont d’irrésistibles séductions pour les hommes.
Gaston étudiait la ligne courbe de son épaule et
enviait le soleil se glissant sous la batiste et don
nant un transparent coloris à l’étoffe.
Elle s'arrêta subitement.
— Est-ce bien? interrogea-t-elle.
— Mettez-y un peu plus de fougue !
— Mais, je ne comprends guère votre inspira
tion : voici des notes qui doivent être très douces.
— Harmonie imitative ! Cependant elles brûlent
les touches!
— Ah!
Elle le regarda, stupéfaite. En levant les yeux,
elle le faisait complaisamment plonger en ellemême.
Si vous aviez reçu la chose dont le nom inti
tule mon œuvre ; vous devineriez !
Laure chercha le titré, il était mis au crayon
presque effacé.
188
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Donnez-moi cette chose pour que je com
prenne, fit-elle sans s’émouvoir.
Il se pencha et baisa le haut de ses cheveux avec
un frisson en disant :
— Voilà!
Elle poussa un cri et répéta, affolée :
— Oh! monsieur... Oh ! monsieur... je vous jure
que je n avais pas lu !... je n’avais pas lu !...
Elle éloigna le tabouret.
Le, Baiser!... Ah ! mon Dieu... Il va croire que
j’avais lu !...
Elle éclata en sanglots; Gaston devint pâle.
Allons, murmura-t-il, un caprice peut déshono
rer ma sœur, à moi, mon calme!
Laure, tout à coup se redressa terrible, et arro
gante comme la vraie pensionnaire du pensionnat
Siron :
— Monsieur, vous êtes bien hardi d’aller toucher
au front d’une Laure de Gharbey!
Il se croisa les bras.
— Oui! bégaya-t-il, ce que j'ai fait est odieux!
n professeur, un pauvre professeur... et marié
Mais vous m'avez tenté, la faute est à vous.
la regardait et son regard avait une expression
de desespoir si réel qu’elle ne put y résister.
M°nsieur, je vous ai tenté involontairent,je suis aussi'coupable que vous... tenez ie
n^pmsm empêcher de pleurer... et de vous par-
homme0 rfl,PP1’°Cha’ s’essuyant les joues ; le jeune
homme cacha sa tête dans ses mains.
~ “‘ ‘ V°7 nC SaVCZ PaS “ que Je souffre de ne
P avoir vous faire un aveu qui m’excuserait com
LA VIRGINITÉ DE DIANE
•189
plètement, Laure. Eh bien, ayez pitié de ma fai
blesse; ne me tentez plus!
Laure était toute secouée par cette grande dou
leur.
— Je vous pardonne, répéta-t-elle, mais à une
condition ; déchirez votre œuvre, car chaque fois
que vous la joueriez ce serait une insulte nouvelle
pour votre femme.
Il saisit la page de musique et la lui donna.
— Déchirez, Laure : votre délicatesse vaut mieux
que la plus belle des mélodies.
Elle hésita une minute, puis reposant le Baiser
sur le piano, elle le rejoua une dernière fois. Main
tenant, elle comprenait son œuvre et savait l’in
terpréter.
—Vous êtes artiste, moi aussi; c’est un sacrifice
que je fais à notre art, dit-elle, lorsqu’elle eut fini.
Et elle déchira le morceau en détournant la
tète.
Ils demeurèrent tous les deux dans un silence
plein de trouble. Laure avait ouvert son carton et
crayonnait au hasard. Gaston s’était assis de nou
veau devant son clavier, et jetait de temps en temps
un accord sans pouvoir lier une phrase musicale.
Mme Carlier rentra et ni l’un ni l’autre n’osèrent
lui tendre la main. Gaston emporta une masse de
papiers chez son père en leur disant :
Je vais copier avec notre pauvre fou : ça le
distraira !
Féa s’aperçut bien de cette situation embarrassée
et laissa faire la jeune fille, espérant une confession
impossible. Elle devenait si douce que Laure était
torturée par les remords. Leur petite table installée
1)0
LA VIRGINITÉ DE DIANE
prés de la fenêtre, elles travaillaient en face du jar
din tout inondé de soleil.
Le berceau était derrière elles, l’enfant dormait
les poings crispés sur ses yeux clos. Le fond blanc
de ce berceau faisait une tendre opposition au fond
de lumière crue sur lequel s’enlevaient en arêtes
vives les grilles du jardin. La chaleur tempérée par
l’atmosphère du salon procurait la sensation d’une
eau tiède, Mme Carlier disait souvent :
— Il fait très bon ici !
Elle laissait tomber son aiguille ou repliait sa
bande de broderie.
Laure s’appliquait davantage, elle pensait :
— J aime tant cette femme : pourvu qu’elle ne
devine rien !
Tout à coup, Laure posa son crayon.
— Non, fît-elle, je ne puis travailler convenable
ment aujourd’hui.
béa sourit, elle éloigna la table, prit les mains de
son élève et murmura :
Asseyez-vous près de moi, nous causerons.
Laure se mit sur un tabouret et s’accouda dans la
lobe de la jeune femme ; elles se regardèrent. Mlle de
Charbey songeait :
« Si elle me connaissait bien, elle me trouverait
dangereuse et me tiendrait à distance ; et pourtant,
de ma propre volonté, je ne puis me résoudre à
m’exiler d’ici ! »
— A ous ni avez promis un jour des confiden
ces, ma chère élève. Je sais qu’il est des cœurs
qui ont besoin d épanchement. Vous m’avez jugée
* igné de cette amitié, Laure, racontez-moi donc
Aoüe petite lie ; nous serons plus intimes lorsque
LA VIRGINITÉ DE DIANE
191
nous aurons quelques jolis secrets de femme à par
tager.
En parlant à la jeune fille, Mme Carlier caressait
le fin modelé de son col, avec une tendresse de mère.
Laure pensa : « Qu’elle prononce mon arrêt ! » et
tout haut, elle répondit :
— Oh ' oui, vous êtes digne de toute mon amitié.
Eh bien, c’est moi, qui ne suis pas digne de la
vôtre : écoutez ma confession, chère Féa, vous ne me
reprocherez pas ensuite d’avoir agi déloyalement ;
je ne veux surprendre la confiance de personne.
Mme Carlier embrassa Laure à la place déjà rougie par les lèvres de Gaston.
La jeune fille se sentit lavée du premier baiser,
elle se dit :
« La jalousie n’existe pas entre nous : puisqu’elle
n’est pas jalouse, je ne suis pas coupable. »
Et elle commença, oubliant le vertige que le mou
vement passionné du jeune homme lui avait causé.
— Je vous aime, Féa, parce que vous êtes belle
et bonne. Belle et bonne, c’est plus qu’il ne m’en
laut pour vous adorer. Mon cœur a des ardeurs
masculines, il s'attache volontiers aux êtres dont le
physique et le moral sont excessivement réguliers.
« Vos croyances de mère naïve, l’instinct du vrai,
que vous possédez même ici où tout peut vous faus
ser, rafraîchit ma pauvre imagination pervertie. Je
crains de n’être pas digne de votre affection, je
^eux, ma bien-aimée, que vous m’écoutiez, je vous
confesse ma vie, je veux vous révéler ses drames.
Oh ! Féa, ce sera vous, je l’espère, qui me montre
rez le salut et qui me direz au moins si je puis
m appuyer sur vous 1 »
192
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Mme Carlier l’examinait, pensive. Elle avait pres
que peur de connaître cette enfant qui devenait
femme à certaines heures.
Elle craignait de rencontrer un cœur flétri vis-àvis du cœur ardent de son frère. Laure était toute
sombre, elle pressait la main de sa nouvelle amie,
et ses beaux yeux fauves allaient puiser du courage
dans les siens. Elle continua de sa voix tremblante :
— Mon enfance est bien terne : petite fille réser
vée, je ne témoignais guère au dehors mes désirs
et mes aspirations. Cependant, j’étais passionnée et
cherchais autour de moi, déjà, une âme afin de lui
jeter la mienne ; je cherchais un rayon pour me
réchaufler, comme la fleur naissante cherche le
soleil.
« Maman était mondaine ; elle donnait des bals à
Biavre, elle révolutionnait ce morne pays et s’occu
pait rarement de moi.
« Souvent réveillée par la musique et par les
éclats d une fête, je descendais avec ma longue robe
de nuit, je me glissais à travers'le corridor et allais
me blottir derrière les massifs embaumés garnissant
les coins du vestibule. De là je voyais les couples
tournoyants, les lustres étoilés. Maman, les épaules
nues, allait et venait au milieu de ce rêve enchan
teur. Biavre s amusait beaucoup, on riait, on faisait
la cour à la maîtresse de la maison. Mon père, lui,
discutait dans un angle, gardant un front sévère.
apprenait la politique aux vieilles femmes, pen
dant que maman semblait apprendre l’amour aux
jeunes hommes. Elle était opulente comme une
et cette opulence d un blanc de nacre mettait
LA VIRGINITÉ DE DIANE
193
« Je voyais le chevalier Maury pirouetter autour
des dames, marchant lorsqu’il dansait, dansant
lorsqu’il marchait, mais toujours rieur comme un
polichinelle. Je voyais passer les grands plateaux
d’argent remplis de pyramides sucrées : on dévo
rait ; j’entendais le bruit des mâchoires, cela me
peinait ; sans tant de bruit, j’en aurais mangé da
vantage. Je restais derrière les massifs jusqu’à mon
complet refroidissement. On ne me croyait point si
enthousiasmée de ces folles séductions, mon cerveau
s’enivrait et lorsque j’allais me replonger dans ma
nuit, je faisais des rêves affreux. Je me figurais être
tuée par un homme m’ayant embrassée au bal. Un
soir, je me sauvais, rasant les murs du corridor,
quand je heurtai un monsieur ; il mettait son pa
letot : croyant qu’il marchait sur un chat, il m’é
crasa le pied. Je n’osai crier, mais ce douloureux
souvenir ne s’effaça plus de ma mémoire : ainsi, un
homme sortant du bal pouvait écraser un pied
d’enfant '.
« Je vous raconte cela de ma façon, je crains
d’étre seule à me comprendre. Féa, m’écoutez-vous?
Je dois vous fatiguer ! »
Féa écoutait : elle souriait encore doucement.
« L’abbé Prat venait chaque jour chez nous, re
prit Laure ; maman l’aimait presque autant que le
chevalier Maury. Elle le consulta à propos de mon
éducation ; devant moi, elle lui dit un jour :
(( — Elle ne rêve qu’aller au bal, cette petite
sotte ; je vais la fourrer en pension! »
« Maman n’était pas tendre 'pour moi, habituel
lement, elle aurait voulu que je fusse un garçon.
L’abbé Prat répondit :
194
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« — Elle a une nature ardente : je la devine ;
nous en ferons une sainte.
« — Oui ! oui ! criait ma mère, poussez-Ia dans
la dévotion ! Vous m’avez convertie : je vous livre
ma fille. »
« Ce mot m’épouvanta. Je n’avais pas de goût,
moi, pour les frocs, car ces vétements-là ne dessinent point les belles formes.
« A partir de ce jour, l’abbé me donna des pastilles ; il caressa mes cheveux blonds, se mira au
fond de mes yeux qui avaient une limpidité de mi
roir. Enfin, je fus mise en pension et maman dési
rant reprendre toute sa jeunesse, obtint de papa
qu il renverrait M. Frédéric, mon cher frère, lequel
avait commis une sottise impardonnable. Si j’osais,
je vous dirais qu’il avait séduit une fille des rues,
mais il faut que j’aie l’air innocent ; faites semblant
de ne pas comprendre.
, « Frédéric avait vingt ans, sortait du collège,
était efïronté. Son ton hardi effarouchait nos femmes
ce chambre. La séduction fit du tapage à Biavre;
et papa, qui ambitionnait la mairie, s’en ennuyait
ort ; maman triplait le scandale par ses doléances.
,re ’ airêt d exil fut prononcé, on assura à mon
ci e c e oi osses 1 entes, et il se dirigea vers la gare,
anc îs que je me dirigeais vers le pensionnat Siron.
n au î c motif avait conduit papa à la pensée d’exir Frédéric, motif que j’ai connu plus tard : papa
de iralt ]a mairie ; or, pour l’obtenir, il fit venir un
rédacteur dévoué, M. Roger, et personne ne sut
Unp1(IU01 G redacteur causa rexil de mon frère.
ténéhrpPer\ i
Vre’ Unique confîdente de cette
tenebreuse histoire, me la siffla un jour que j’avais
LA VIRGINITÉ DE DIANE
195
été trop aimable avec M. Roger. Elle n’est pas à
l’honneur du baron de Gbarbey. C’est ce qui m’em
pêche de vous la redire ! »
Il y eut une pause : Laure souriait avec son ex
pression dédaigneuse.
Féa se pencha, frissonnante.
— Ce rédacteur, murmura-t-elle, est-il un hon
nête garçon ?
Laure hocha énergiquement le front.
— Je vous le jure, mon amie, il est honnête, bien
que sa position ne le soit pas. Moi, je sais tout : sa
mère est morte de chagrin. Ils habitaient Lyon
^autrefois : lui travaillait pour elle ; c’est un vaillant.
Il pioche dans les Murmures, y sème souvent des
perles, mais vous connaissez le proverbe plus vrai
à Biavre que partout ailleurs !... Maintenant que sa
mère n’est plus, il reste enchaîné près de nous. Je
le plains et voudrais le faire libre !
« Je reviens, ma chère Féa, à mon récit per
sonnel.
« La pension m’exaspéra, le travail me rendit
malade. Où étaient allés les beaux rêves faits à l’a
bri des fleurs, durant les bals de maman !... Je de
vins dévote, pour apaiser les ardeurs renfermées
dans mon âme trop isolée.
« L’abbé Prat me prépara à ma première com
munion. Ce fut un immense bain d’amour qu’il me
fit prendre : on me trempa solidement pour les
épreuves des amours humaines !
« Notre église est sombre, vous le savez. Elle a
une allée d’arceaux, près de la sacristie, que j’ado
rais, en ce temps-là. Les voûtes se croisent, du mi
lieu descendent des volutes piquées d’étoiles d or,
196
LA VIRGINITÉ DE DIANE
brillant à travers l’obscurité, comme des yeux qui
vous regardent sans vouloir être vus. Les piliers
portent des saints aux mines graves. L’un d’eux,
saint Jean-Baptiste, a la cuisse en avant. Une cuisse
toute rose et ça vous donne le frisson lorsqu'on
passe. La sacristie s’ouvre en face avec une haute
verrière, les vitraux irisés versent à flots une ondée
multicolore. Dans la sacristie, il n’y a rien qu’une
armoire de vieux chêne, surmontée d’un grand
christ en os bruni, tristement tiré à quatre clous.
Ce christ n'est pas séduisant, mais il a un œil fatal
très doux.
« Les élèvesSiron avaient 1 allée pour elles seules.»
On y faisait le catéchisme, on nous y promenait
pendant les méditations. L’allée opposée était
destinée aux frères.
« J errais sous ces arceaux, songeant d’une ma
nière vague à ce Dieu qu’on m’enseignait, je con
fondais toujours Jehova avec son fils. Cela déses
pérait 1 abbé qui, me voyant de bonnes dispositions,
voulait me faire aimer amoureusement le Christ.
Peu à peu je compris : j’abandonnai le Puissant
dont je n’apercevais nulle part l’emblème, pour
adorer le Doux. Les agneaux ont quelque chose de
voluptueux dans la mollesse de leur laine. Je me
représentais Jésus comme un délicieux édredon
dans lequel on devait enfouir son cœur : je me
1 imaginais revêtu d’un duvet fluide qui vous impré
gnait de tendresse, dès qu’on se précipitait dans ses
DraS.
« L idée de Dieu, selon mes nouvelles aspirations,
cm ait être une idée forte et je crois que je raisonne
mieux aujourd’hui, car l’idée tenace qui fut le pre
LA VIRGINITÉ DE DIANE
197
mier rêve de mon jeune cerveau ne m’a pas soute
nue longtemps. L’abbé Prat me surprit une fois en
adoration muette, presque pâmée devant l’autel.
Mes compagnes méditaient loin de moi, elles par
laient de leurs classes, oubliant le sujet de la médi
tation ; on nous avait dit :
« Songez au bonheur de l’épouse recevant l’é« poux ! »
« L’abbé Prat frappa discrètement mon épaule.
J’étais, du reste, son pigeon favori.
« — Laure, dit-il, à quoi pensez-vous ?
« — Je pense à lui, je voudrais le voir ! » balLutiai-je, éperdue.
« Il désigna le tabernacle.
« — Voici, répondit-il, voici le lit nuptial : un
mois d’attente et votre époux paraîtra ! »
« Les inflexions de sa voix étaient suaves, elles
m’inondaient le cœur de chauds effluves. Le crépus
cule, alors, enveloppait l’église, les grands vitraux
avaient de pâles rayons et l’ombre des voûtes se
repliait autour des piliers, semblable à des drape
ries de velours.
« Je ne voyais briller que les pierres précieuses
ornant le sanctuaire et les prunelles du curé toutes
pleines d’éclairs.
« J’avais treize ans, j’étais frêle, et ce bonheur
d épousée épuisait mes forces.
« — Si vous êtes pure, disait le prêtre avec son
accent pénétrant^ vous aurez des joies infinies!...
Malheur ! Malheur à qui se souille d’un autre
amour !
(( ■ Grand Dieu! répliquai-je, joignant les
mains et me reculant, un autre amour !
198
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« — Oui, enfant! Les mauvaises passions peu
vent éclore à tout âge... Pour conserver éternel
lement l’affection de l’époux, Laure, jurez-lui une
fidélité éternelle. »
« Je m’étais habituée ainsi que mes compagnes,
au langage étrange de la religion de Biavre ; mais,
plus ardente que ces petites bourgeoises, je m’en
grisais, je buvais les ivresses divines, comme autre
fois je buvais les ivresses du bal, sans jamais avoir
pu toucher du doigt ni. un Dieu ni un danseur. Je
m’écriai :
« — Je veux conserver son affection éternelle
ment, mon père! Que dois-je faire pour obtenir cette
faveur ?
« — Lui vouer votre virginité ! » répliqua-t-il,
et ses yeux s’éteignirent.
« Ses propres paroles lui faisaient peur.
« — Ma virginité? J’ignorais la valeur de l’ex
pression; j’ajoutai, prise d’une terreur subite : « Me
faudrait-il imiter la vierge mère, mon père? »
« Il me secoua l’épaule.
« — Non ! »
« Et sa voix vibra sous la nef. Il acheva vivement.
Ses vertus, sa douceur!... mais ne vous mariez point...
« — Je le jure ! »
« Que m importait. Un silence mortel planait sur
nous; le prêtre se signa.
« — Venez au confessionnal, » dit-il.
Nous y étions toutes appelées par notre rang
d’âge ou d’instruction : en voyant que je les de
vançais, mes compagnes chuchotèrent, l’une d’elles
murmura :
((
LA VIRGINITÉ DE DIANE
199
« — C'est une de Gharbey ! »
« Elles étaient furieuses.
« Je m’agenouillai, tremblante dans ce noir d’en
cre qui emplissait le confessionnal. Ma peau brû
lait, mes tempes battaient étourdissant mon cer
veau. Le curé ne me demanda pas les prières, il
parla pendant une heure. Je ne révélerai point sa
confession, puisque ce fut lui qui eut l’air de se
confesser à moi, je vous dirai seulement qu’il m’ap
prit les secrets concernant l’état de virginité ; ses
intentions étaient très pures bien que prématurées,
puis il s’adressait mal.
« — Savez-vous que votre mère désire vous ma
rier jeune? me clit-il ensuite.
« — L’homme? son nom?... criai-je.
« J’étais folle de colère! Me marier !... Infamie !
Moi, une vierge !
« — Le chevalier Maury !
« — Il est vieux !
« — Il faut accepter !
« — Jamais !
« — Je vous l’ordonne! »
« Mes idées s’embrouillaient, je craignais de
m évanouir. J’avais les pieds horriblement froids et
la tête en feu : le noir du confessionnal se traversait
de flammes.
« — Et ma virginité?
<(
G est le moyen de la garder ! »
« Il continua :
<(
hile, vous refuserez tout à cet époux
indigne... Dieu sera votre unique amant. »
« Je n avais pas encore idée d’une femme trom
pant son mari même pour Dieu, mais tante Lui-
200
LA VIRGINITÉ DE DIANE
divine disait à maman lorsqu’elle se fâchait :
« — Toute vertu est relative. Une femme hon
nête en prenant un époux prend un amant. » Juste
ment cela m’aida à comprendre.
« — Bon, pensai-je, le chevalier Maury époux,
le Seigneur amant : mon avenir est désormais une
chose très nette ! »
« Je me sentis fière d’étre pourvue de tous les ac
cessoires féminins : à treize ans, je devenais fille
faite !
« Le curé acheva mon instruction et me prouva
par ses réflexions profondes qu’il m’avait étudiée
depuis mon berceau. Je sortis affolée du confes
sionnal et courus me précipiter vis-à-vis de l’autel.
Je cherchais un attendrissement dans ce tabernacle
immobile, je suppliais Dieu de m’ouvrir sa porte
étincelante.
« — Mon.trez-moi, mon bien-aimé, les dentelles
de votre lit nuptial! »
« Il y avait des dentelles à l’intérieur; je le
savais : c était au centre des rideaux soyeux que les
doigts blancs du prêtre allaient saisir la coupe d’or
pleine d’hosties pâles!...
« Dieu n exauce pas mes ardentes prières : j’en
fus presque indignée. Rien!... Rien de vivant dans
tout ce temple d’où émanait une voluptueuse
senteur d encens ! Rien de palpable ! Rien que des
apparences! De jeunes hommes ailés nous regar
daient froidement et là-bas, cette cuisse rose du saint
Jean-Baptiste, toujours nue, toujours provocante!
« Mon Dieu! j ai souffert à cette minute suprême,
pendant laquelle mon ignorance luttait contre mes
nouvelles idées de femme.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
201
« L’instant était fatal : la vierge qui sait ce que
signifie la virginité cesse d’être vierge. J’allais
avoir mon âme neuve envahie par un premier sen
timent humain.
(( _ Je vous aime ! » criait mon âme au Dieu in
visible et elle attendait une réponse !
« Quelqu’un descendit les trois marches de l’au
tel. Il y avait quelqu’un là dans les ténèbres,
quelqu’un dont le front masquait la porte vermeille
du sanctuaire!... Je regardai: ne venait-il pas,
enfin, lui ! Et sa bouche brûlante n’allait-elle pas
s’unir à la mienne !
« Il s’approcha doucement et s’accouda sur la
balustrade de fer, insouciant, beau comme un ange,
l’œil triste et bleu,' empli d’une lueur rêveuse. Ün
frisson plissa toutes mes chairs, je me levai, folle!
« Ce n’était que le fils du sacristain et je l’auréo
lais, moi, de toutes les flammes célestes, et je t’at
tendais, le croyant mon époux et je me disais : « Il
vient!... » songeant à Dieu, folle!
« Le fils du sacristain! Un enfant de quinze ans!
Il traînait des guenilles sur le somptueux tapis du
chœur, il osait être beau !
« Ce pauvre, en présence de l’éternelle beauté!
Il osait s’avancer entre moi, Laure de Gharbey-et
Dieu!... Il osait me regarder, souriant de son
sourire moqueur se raillant de ma figure convulsée
par un désir immense qui me tordait le cœur!... »
Laure frémissait, joignait les mains et dilatait
ses prunelles fauves, toute la fierté de la patri
cienne se révoltait à ce souvenir, et Féa devinait
fléja la fin de son récit.
,( Oui, reprit-elle, l’instant était fatal ; je me disais :
202
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« •— C’est Dieu, peut-être, qui nie l’envoie à
sa place! »
« Que voulez-vous ! je divaguais et j’avais besoin
d’amour!
« J’ai des sens, moi!... Croyez-vous donc que je
soie de marbre?
« Oh! mes veines!... Le feu y coule! j’ai une
âme tout ensoleillée par la lumière des passions; à
certaines heures, j’aimerais le premier venu et je
n’ai que mon orgueil pour me retenir ! 11 ne fallait
pas me dire que ces embrassements divins pouvaient
être humains, qu’on pouvait aimer un homme
comme un Dieu!... Mon idéal, ce prêtre me le
créait! Aimer, aimer sans cesse, adorer nuit et jour!
Boire la passion à longs traits, s'enivrer durant
une vie entière et tomber enfin, morte de plaisir,
dans les bras de la mort!...
« Quant à la fange, il me l’avait montrée, il
m’avait avertie de caresses brutales, mais je n’avais
pas bien compris. On me posait une hostie éblouis
sante sur les lèvres, Dieu me baisait, je baisais Dieu,
mais je ne savais autre chose et je pensais :
<(
Aimer ainsi un être capable de vous rendre
nnlle baisers pour un seul : quelle joie! Palper
le bonheur! Jouir longtemps! Oh! paradis terrestie;... » Et j ignorais que c’était justement dans
ce paradis terrestre que se faisaient les fautes!...
« Les catéchismes étaient pour mon intelligence
le développement d’une thèse trop embrouillée,
écoutais le prêtre et il me fatiguait. Je n’aimais
que ses élans de passion, alors, qu’oubliant la reli
gion seche des anciens, il me lançait ces paroles
magiques : « Jésus!... Votre époux''»
LA VIRGINITÉ DE DIANE
203
« Oh! comme il savait maintenant me prendre
par mon faible, comme il incrustait les ongles de
ces passions chimériques dans la plaie vive de mes
sens!...
« Les confessions m’effrayaient, car je craignais
de lui avouer de vilaines pensées, mais comme il
savait bien les trouver lui-même! Il les découvrait
lorsque, encore à l’état latent, je ne me les étais pas
avouées à moi-même.
« Donc, il était convenu que j’épouserais ce
vieux chevalier. On laisserait se nouer les projets
de ma famille, puis nous verrions. Un père distrait,
une mère coquette n’empêchaient rien vis-à-vis de
Dieu. A cette époque, j’allais souvent à l'église le
dimanche, dès qu’elle était abandonnée par les
fidèles. Là, je me plongeais dans une extase mys
tique, écoutant la voix de l’époux qui devait
murmurer à mon oreille le cantique des amours
célestes. Hélas ! voix fugitive !... Je n'ai jamais pu
te définir!
« Bien que cela me soit pénible, chère Féa, je
veux tout vous dire. Il m’arriva de chercher durant
ces extases, les traits humains ayant déjà person
nifié mon divin époux. Je retrouvai, près de l’autel,
la tête pâle et maladive de ce pauvre, de cet en
fant vêtu de lambeaux. Je le revis portant la livrée
du sacerdoce, la jupe rouge flottante, le surplis
de guipure blanche, floconneuse, noyant son corps
masculin et lui faisant un type moitié ange, moitié
homme. Il avait le long profil d’un visage de pierre,
mais une bouche pourprée comme sa robe. Ses che
veux clairs brillaient dans la pénombre du chœur.
G était une figure de chérubin adolescent, semblable
204
LA VIRGINITÉ DE DIANE
à celles qu’on voit perdues sur le fond sombre des
tableaux. Son œil triste, langoureux, semblait imi
ter le regard de ces madones qu’il contemplait à
genoux !
« Féa, le prêtre avait semé l’amour, Dieu ne
venait pas récoltermes caresses ; j’aimais, en atten
dant, le fils du sacristain. Je l’aimais! non, c’est
trop dire, je l’admirais, je reposais ma vue sur ce
type étrange et je sentais qu’il ajoutait ce qui
manque à Dieu, pour moi : la matière! J’avoue!...
Une femme est forte lorsqu’elle ose avouer sa fai
blesse. Aujourd’hui, je suis blasée!
« Lui, ne se doutait point de mes admirations;
mais la première communion passée, les promesses
voluptueuses du prêtre ne s’étant pas réalisées, je
me trouvais ridicule et pour me prouver que cet
être sortait de la terre, je l’approchai, lentement
d’abord, ainsi que l'on approche les choses viles.
J’étais franche jusqu’à l’audace ; devant le prêtre,
je dis un jour : « Regardez Lydot, votre petit clerc,
il ressemble à l’archange Gabriel, celui qui annonça
Jésus-Christ. »
« Lydot éclata de rire, le prêtre fronça le
sourcil.
« Lorsque je m’appuyais, en classe, sur mon pu
pitre, rêvant à mes sottises , on criait aussitôt,
si la mailresse était partie : « Charbey pense à
Lydot!»
, « On plaisantait. Oui! j’y pense, et Dieu oublié
s enfonçait de plus en plus dans les ténèbres.
« Il fallut confesser ma folie au tribunal de la
pénitence. Notre cœur ne nous appartient pas.
L abbé Prat me répondit:
205.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« —Mieux vaudrait mourir que d’alimenter un
amour défendu: souvenez-vous de vos serments!.
« — Je l’aimerai sans désir, je vous jure ! »
« Pour me dérober le bouleversement de sa mine,
il ferma brusquement le guichet du confessionnal.
Je versai bien des larmes ce jour-là. Ou l’enfer,,
ou l’amour. Ma vie était presque en proie aux deux ! »
Laure eut un geste violent et poursuivit d’un
accent amer:
« Tenez, je vais vous retracer une scène terrible
qui vous prouvera ma dépravation ! Oh! mon amie,,
c’est vrai : je suis dépravée. Mon Dieu, n’allez-vous
pas me détester?
« Un soir, il n’y avait que trois personnes à l’é
glise, moi, errant sous les arceaux de l’allée som
bre, le prêtre furetant dans la sacristie, et Lydot qui
éteignait les belles étoiles couronnant l’autel. L’o
deur de l’encens montait aux voûtes et la fumée
bleuâtre venant des cierges éteints s’épandait à
travers la nef comme un crêpe d’azur. Ma femme
de chambre m’avait conduite jusqu’au porche et
m’attendait au dehors; en ressortant, elle avait
laissé le grand battant ouvert. La lune allongeait
par là un rayon qui blanchissait les dalles : on eût
dit un immense linceul étendu. Je suivais chaque
mouvement de Lydot et le silence était si profond
Que je l’entendais fredonner: l’impie chantait tran
quillement en face de Dieu et d’une amante, il est
^rai que le Dieu était caché et l’amante ignorée.
« Le prêtre ne me voyait pas, il écoutait aussi,
frémissant d’une sainte colère : depuis mon aveu, il
haïssait le malheureux Lydot. Soudain, le refrain
résonna plus fort, des paroles se perçurent distinc12
2Û6
LA VIRGINITÉ DE DIANE
tement; il redisait une chanson innocente, canti
que et romance à la fois. Il parlait, je crois, d une
vierge qui avait de beaux yeux.
« L’abbé Prat sortit de sa retraite; il me parut
livide. Je me blottis contre un pilier, j avais envie
de rire. Le prêtre s’avança :
« — Lydot! » appela-t-il.
« Et sa voix retentit comme un sifflement. J eus
peur, je ne souriais plus! Lydot descendit les mar
ches de l'autel; il fredonnait si bas, qu on aurait
cru à un bourdonnement d’abeille. Il ne regardait
pas le curé; celui-ci l’attendait, et, sans le prévenir
par un reproche, il souffleta l’enfant.
« Je bondis. Une rage insensée s’empara de moi,
je me précipitai vers le prêtre et saisis sa soutane.
« —Lâche! » lui dis-je.
« Il se retourna épouvanté.
« Lydot gagna les dalles éclairées ; à la lueur
blafarde, je vis sur sa joue une place rose : l’enfant
pleurait.
« Le prêtre me serra le poignet, ses yeux luisaient
dans l’ombre.
« — Laure de Charbey, prenez garde ! fit-il.
« — Je l’aime! » répondis-je, égarée.
« Il se recula, craignant de me briser d’un seul
coup.
« — Je venge Dieu! » dit-il.
« L’abbé s’en alla parmi les ombres, il gagna la
sacristie et s’y enferma.
« Je courus à Lydot, je lui jetai mes bras autour
des épaules.
« La stupeur le fit chanceler.
« — Mademoiselle ! »
LA VIRGINITÉ DE DIANE
207
« Je resserrai mon étreinte, bravant Dieu luimême, je mis mes lèvres chaudes sur sa joue meur
trie, j’aurais voulu lui crier:
« — Le satin de mes lèvres n’est pas encore assez
doux pour effacer l’injure; si je pouvais, je presse
rais mon cœur sur ton mal ! »
« Il me repoussa brutalement: il me croyait folle.
« _ Lyclot, sais-tu ce que c’est que l’amour?
« 11 m’envisagea, abasourdi.
« _ Moi!... Ah! par exemple!... »
« Son ton dur m’effraya.
« Nous étions dans la grande clarté de la lune,
je voyais son front se plisser ; la colère qu’il n’osait
témoigner à un prêtre, il me la témoignait, à moi,
l’amoureuse !
« Il s’avança; je contemplai son profil entouré de
rayons, je m’imaginais le beau Gabriel avec ses
cheveux bouclés, son teint de lys...
« Il essuya sa joue du revers de sa main.
« — L’amour!... dit-il, je m’en fous! »
« Et il sortit de l’église en ricanant.
« La réalité venait de m'apparaître dans toute sa
hideuse splendeur. Blessée à mort, je reculai, me
voilant le visage et mon cœur se referma, ne con
servant plus qu’un souvenir plein de honte.
« Lorsque ma femme de chambre vint me cher
cher, elle me trouva évanouie.....
« Oh! Féa, il est heureux que je me sois adres
sée à ce manant! Et pourtant, Féa, je hais le prêtre,
je ne hais pas Lydot. Le premier m'a perdue par
1 amour, le second m’a sauvée par le réalisme!...
Oh ! je les attends, les hommes : ils ne me font
qu'horreur !
208
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« Je suis blasée, je suis athée!... Féa, l’amour
n’est qu’une fiction, Dieu n’est qu’un idéal ! Où est
donc la consolation?.. Montrez-la moi, Féa!!!... »
Laure baisa furieusement la jeune femme.
Madame Carlier se pencha au-dessus du berceau,
prit son fils et le déposa entre les bras de la fou
gueuse enfant.
— Voici l’unique espoir et la meilleure consola
tion qu’on puisse avoir sur terre : mariez-vous,
Laure, aimez vos enfants, rien que vos enfants. Cet
orage de passion insensée a pu flétrir votre adoles
cence, mais il vous reste au cœur le germe des
passions maternelles ; le souffle du Créateur le fera
croître un jour : aimez! Vous êtes vierge encore!
Féa, toute triste songeait à son honneur perdu ;
elle, si chaste d’imagination, se demandait en tres
saillant :
« La dépravation de l’âme est plus funeste que
celle du corps! »
Elles demeurèrent un moment dans une émotion
pleine de tendresse. Laure caressait le bébé avec le
calme du devoir accompli ; elle était connue main
tenant, on la savait dangereuse, passionnée, un peu
folle. Féa, qui aimait son mari, allait sans doute
prendre des précautions, rompre avec son élève.
Devenant jalouse, elle deviendrait froide et alors la
jeune fille trouverait bien un prétexte pour s’éloi
gner du ménage Carlier. Féa se disait:
« C est une loyale nature et une bien sédui
sante dépravée! Mon frère aimerait-il ce petit
monstre? »
Et toutes deux resserraient leurs mains en se
courbant sur 1 enfant qui essayait un joli rire.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
209
Tout à coup, la porte s’ouvrit et Gaston entra. Son
père s’avança sur le seuil du salon.
— Tiens, dit le fou, la belle fille!... Un superbe
modèle !
Il contempla Laure, en tortillant bêtement le coin
de sa blouse d'ouvrier.
Mlle de Charbey devint rouge, elle se leva un
peu embarrassée. Féa, spontanément, l’entoura de
ses bras, pâle, effarée, elle cherchait à la dérober
aux regards ardents de cet homme.
« Mon Dieu! mon Dieu! il va lui jeter du mal
heur!... » murmura-t-elle.
Elle prenait Laure déjà comme une sœur, croyant
que l’admiration de ce pauvre fou allait aussi lui
être fatale.
Gaston repoussa la porte et vint en souriant exa
miner les dessins épars sur la table.
— La vérité sort également de la bouche des
fous, dit-il, gardant sa tranquillité sceptique. Il
défiait la fatalité, lui,
Féa recoucha son fils dans le berceau et tourna
la tête pour essuyer une larme. Pendant ce temps,
Laure, confuse, rangeait ses crayons; elle avait
aperçu sa bonne derrière les grilles du jardin et
voulait partir à présent qu’il était là. Gaston lui
offrit son burnous, son chapeau avec une complète
indifférence et drapa lui-même l’étoffe soyeuse sur
les épaules de leur élève ; il la reconduisit jusqu’au
perron. Laure s’arrêta.
— Féa, malgré ma confession, m’aimez-vous
encore? s’écria-t-elle.
La jeune femme lui tendit la main par la fenêtre
ouverte.
210
LA VIRGINITE DE DIANE
— Plus que jamais ! car on doit absoudre les
cœurs francs.
Elle referma la fenêtre: à travers la vitre on
voyait qu’elle pleurait.
Gaston, stupéfait, interrogea Mlle de Charbey du
regard.
— Oh! non, répondit-elle, je n'ai rien dit : seule
ment j’ai conté mes secrets de pensionnaire à votre
femme, monsieur, je me suis faite très mauvaise,
afin qu’elle puisse m’éloigner sans se douter de ce
qu’il y a entre nous.
Gaston sourit tristement.
— Vous vous souvenez? il effleura de son index
les cheveux blonds de Laure.
— Que ceci soit effacé, et sachez qu’en en parlant
à la pauvre Féa, vous lui auriez coûté peut-être plus
que la vie !
Laure ne comprit pas, tandis que Gaston pensait
que sa sœur n’hésiterait pas à tout avouer devant
cette enfant pour leur épargner l’amère douleur d’un
amour défendu. Mlle de Charbey 'secouait le front.
— Oh! les hommes... sont-ils méprisables! fitelle amèrement.
— Adieu! dit Gaston d’une voix sourde.
Et il s inclina, très grave, saluant une dernière
fois ce beau caprice qu’il lui fallait oublier. N’avaitil pas juré : « Avant l’amour, tout pour l’amitié fra
ternelle! »
Quand Laure toucha la grille, elle murmura :
, « La consolation!... Elle serait dans l’affection
d’un époux qui ressemblerait à Gaston Carlier. »
Et la dépravée soupira, regrettant la brûlante
sensation de ce baiser volé.
Si
V
AMOURS MALHONNÊTES ET HONNÊTES AMOUREUX
s'était bien promis de ne plus aller
chez elle ! Non : désormais une simple
visite équivaudrait à un sanglant ou
trage. Lui, l’honnête rédacteur des
Murmures de Biavre, ine pouvait se prêter ainsi aux
mouvements désordonnés de son cœur.
Son cœur !.. Quel métier faisait-il ?
Roger désirait, désirait comme un fou, le bien
l
212
LA VIRGINITÉ DE DIANE
sacre d’un mari et ce mari l’accueillait avec un sou
rire charmant, lui serrait la main, le grondait de ne
pas venir; lorsqu’il le saisissait au passage, ce mari
lui disait :
« Arrivez-nous ce soir; nous avons Mlle Antoi
nette ; vous savez, nous parlerons du cher Paris ! Ma
femme vous demandera des élèves. »
Roger courait à son bureau, dépouillait le courrier
local et se bourrait de bêtises pour s’étourdir. Après
quoi, il ouvrait la fenêtre, buvait le peu de soleil
qui filtrait dans sa rue; il le buvait ainsi qu’on boit
une liqueur, à coups espacés, pensant au torrent de
soleil qui inondait le pavillon des Parisiens où il
aurait pu aller se griser, lui aussi.
Il brochait des articles endiablés : les réclamations
pleuvaient, déjà deux notables s’étaient désabonnés;
il lui fallait bien combattre ses chimères et les esto
cades tombaient sur les lecteurs. Cette lutte ardente,
intérieure finissait par gagner l’extérieur. Le phy
sique impressionnable du jeune homme se ressentait
de ses batailles morales, il devenait irritable, boudeur,
presque colère. Le prote se plaignait, la crieuse du
journal récriminait, il voulait ses épreuves avant le
jour ! Il voulait son café brûlant. Le baron de Charbey
le tiouvait joliment faible en politique; il ne savait
plus êtie de tous les partis, avoir toutes les opinions
ensemble.
Un matin, le chef ouvrier de l’imprimerie arriva
dans son bureau, il tenait sa casquette à la main,
chose rare pour un Biavrais, et il paraissait se
désoler.
Quoi?... fit brusquemment le rédacteur, corri
geant ses épreuves.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
213
— Monsieur, ça va très mal chez nous !
— Ah ! Et il continuait ses corrections, tournant la
tête sur l’épaule.
— Je crois que je vais laisser le métier, faute
d’une garde pour manière...
— Qu’a-t-elle donc, ta mère ?
— Une grosse fièvre.
Roger lâcha sa plume.
— Si tu laisses là ton métier, tu ne seras pas riche,
mon garçon !
— II faut que j’abandonne l’un ou l’autre; je
préfère soigner la mère, voyez-vous.
Roger s’attendrit. Il se rappela qu’il avait dans un
coin un certain sac rebondi sur lequel il avait écrit,
par ironie : « Braise ! »
C’était l’argent destiné au chauffage des votes,
aumône intéressée que le baron le chargeait de
distribuer à propos. Roger alla y puiser, prit sans
compter et revint près de l’ouvrier, oubliant de lui
parler politique, il lui demanda :
— Est-ce que c’est loin, chez ta mère?
— Non, monsieur.
Eh bien, allons-y.
H voulait voir la malade, puis, il avait besoin
daii a toutes les minutes et profitait de toutes les
occasions.
Louvrier se mit en marche rapidement. Le jeune
rédacteur le suivit le front dans les nuages, s’imagi
nant déjà qu il la rencontrerait peut-être au détour
une rue.Ils traversèrentBiavre et pénétrèrent dans
esnlains quartiers, où loge le peuple, demi-paysan,
ét W ma',SOn de ^enfiévrée ressemblait mieux à une
e rIu d une demeure. Roger dut se baisser pour
214
LA VIRGINITÉ DE DIANE
passer sous la porte. La chambre était jonchée d’éplu
chures de légumes ; des paniers remplis de poissée
fraises, d'artichauts, s’étalaient à côté du lit, un lit
très sale où dormait une vieille au masque verdâtre;
l’odeur fraîche des primeurs, les miasmes de la
maladie, l’ensemble de cet intérieur de fruitière firent
un tel effet sur Roger, malade lui-même, qu’il dut se
faire violence pour s’approcher du lit.
L’ouvrier tisonna le feu et versa de la tisane. Il
parlait brutalement, comme tous les vulgaires, lors
qu’ils veulent dissimuler une émotion vive.
— La mère y restera! C’est sûr... Les riches ont
de la chance !... L’existence est faite de malheur!
Il débitait ses phrases, à la manière des grands
auteurs qu’il lisait pendant les entr’actes de son
travail.
Roger remit l’argent à la vieille ; elle le remercia,
mais quand il eut redressé son oreiller en lui adres
sant quelques douces paroles, la femme, touchée du
fond du cœur, lui désigna un joli panier de fraises.
Faudra emporter ça... not’monsieur, pourvût’
dame!
Je n ai pas de dame ! dit Roger, rougissant
malgré lui.
Oh; emportez, ajouta l’ouvrier, quand vous
devriez les donner au prote qui a des gamins !
Une main fluette se glissa sur celle du rédac
teur, il tenait encore l’oreiller, et sentit qu’on le
repoussait. La chambre était si obscure qu’on ne
voyait guère que les fraises luisant sous un rayon
de jour.
Mademoiselle Antoinette ! fit Roger se reculant,
d ou sortez-vous donc ?
LA VIRGINITÉ DE DIANE
215
Il salua en riant. Antoinette montra les rideaux.
— J’étais là, derrière, je vous imite, monsieur, je
me cache pour faire le bien ! — puis, continuant
cavalièrement — puisque ça vous gène, donnez-moi
les fraises, mon épileptique les aime tant !
Roger fit un signe d’approbation.
— Est-ce drôle, de se retrouver au chevet d’un
malade: c’est comme les héros de romans !
Elle s’assit au milieu des paniers. L’ouvrier
fendait du bois devant la porte, la vieille fermait les
yeux. Roger désirait partir, mais Antoinette conti
nuait.
— Oh! la misère ! tous, nous sommes malheu
reux aujourd’hui. On m’a retiré mes moyens d’exis
tence. Figurez-vous, monsieur, que j’en suis ré
duite à faire le métier de repasseuse; j’ai la gorge
desséchée par la chaleur du fer; regardez mes
joues; elles sont brûlées!...
Roger un peu ému s’appuya au bois du lit.
— Vous n’avez plus de leçons ?...
— Plus une! Elle joignit les mains dans une
altitude morne.
— Mme Garlier se porte bien? demanda timide
ment le rédacteur.
Elle reprit :
— Pauvre femme ! Oh! son mari : nous finirons
par le détester toutes les deux, c’est un fou! Il
compose perpétuellement et oublie le reste du
monde. C’est-à-dire qu’il oublie l’enfant, la mère,
le grand-père, mais il y a bien des personnes
qu il n’oublie pas, moi, je le sais, monsieur Roger.
Le ménage Cartier est un mauvais ménage, il s’y
216
LA VIRGINITÉ DE DIANE
passe des choses, des choses!... Avant peu, vous
verrez... nous sommes très malheureuses!
Roger tressaillit, il s’aperçut que la jeune fille
baissait le ton.
— Il est passionné, M. Carlier ? dit-il tout anxieux.
— Oui, passionné, je n’en souffle mot à sa femme,
mais je vois ce que je vois!
— Ne devenez pas biavraise, Antoinette! fit
gravement le rédacteur.
Il se pencha sur la malade : elle dormait. La jeune
fille continua encore très bas.
— Monsieur Roger, vous êtes un honnête garçon,
vous. Donnez un bon conseil à ce Parisien, avant
qu’il soit trop tard. Il rit avec son élève Mlle de
Gharbey et les éclats de rire vont loin quelquefois!
Roger, stupéfait, examina Antoinette et la soup
çonna d’être jalouse.
La pauvre enfant ne détourna pas ses yeux rougis;
elle balbutia:
— Je ne le dis qu’à vous, parce que vous n’étes
pas méchant! Prévenez M. Gaston : la Pontcoulant s en est déjà aperçue. Quand toute la ville le
saura, Mme Carlier l’apprendra et elle en mourra
de chagrin.
Un flot de sang monta au front de Roger.
— Mademoiselle, prenez garde! Vous attaquez
en même temps l’honneur de votre amie, Mlle de
Gharbey!
— Oh! je n’attaque rien : Mlle Laure est belle;
voilà ce que je voulais dire.
Ils se turent; Antoinette s’essuyait les joues, Roger
tâtait le pouls de la malade, en consultant sa montre.
,
V
»
{
LA VIRGINITÉ DE DIANE
217
L’ouvrier rentra et lança un fagot de bois dans la
cheminée.
_ Il fait assez chaud, mon garçon, dit Roger qui
étouffait, le soleil vaut mieux : ouvre la fenêtre et
modère le feu?
Puis il sortit, laissant Antoinette qui sanglotait à
son aise.
— Allons! pensa le jeune rédacteur, nous voici
égaux: le mari est infidèle, l’ami peut être lâche;
j’irai voir Féa, quand ce ne serait que pour con
seiller Gaston, si c’est urgent.
Le lendemain, Roger se rendit au pavillon de
Luidivine, à deux heures précises. En sonnant à la
grille du jardin, un frisson de plaisir s’empara de
lui : il allait la contempler, et, ce jour-là, il avait
un beau rôle, car il venait pour calmer toutes les
irritations.
Le rédacteur se présenta fort intimidé, selon son
habitude.
Gaston était devant le piano, Laure feuilletait un
cahier près de lui, les jeunes gens riaient de ce
rire communicatif dont la belle jeunesse a le secret.
Gaston se faisait moqueur, agaçant ; il bravait le
danger et tâchait d’étourdir son élève. Laure, dépi
tée, avait cette langueur rêveuse qui signifie : Je
me souviens!
Féa, loin du piano, achevait un croquis ; le fou
berçait l’enfant sur le canapé.
Roger salua, le cœur battant, il adressait son
bonjour à M. Carlier et ne regardait que Madame
dont la pâleur augmenta à sa vue. Gaston se précipila et lui secoua les poignets, enchanté, ravi, lui
donnant du « mon cher » plus qu’il n’était conve13
218
LA VIRGINITÉ DE DIANE
nable et cependant, ayant là, entre le coin des lê
vre« une expression amère.
k
Un instant, on causa en tumulte, le fou lacha son
IicIdc. 11 CI 13 •
i i
|
- Mes plans ! Je veux vous les montrer, sacrebleu !
Laure lui dit :
. . ,
- Venez juger de mes progrès ! J ai fait le por
trait de M. Gaston, trois coups de fusain et j ai
créé sa tête : Venez !
Roger s’approcha; une sueur froide mouillait
ses tempes, n’était-ce pas odieux? la femme allait
corriger la tète du mari dessinée par la rivale.
— Il y a beaucoup de vie ! murmura doucement
Mme Carlier.
Ses doigts fins tendirent le croquis au jeune
homme. 11 le considéra tout peiné, en le lui îendant, il laissa glisser son regard ému jusqu a ces
yeux larges et limpides, où il aurait tant aimé se
mirer une heure entière. Ces yeux se couvrirent
de leur voile de soie, une nuance rosée teignit ce
front diaphane. La bouche de Roger s’enflamma et
il y eut de l’un à l’autre comme un baiser ailé qui
passa. Ilélas ! pouvait-il cicatriser une pareille bles
sure, lui, pouvait-il lui dire :
— Si vous êtes jalouse, moi je suis là et je vous
aime !
Il demeura debout, près d’elle, suivant son crayon,
parlant de choses absurdes, mais ajoutant un re
gard plein de tendresse au bout de ces phrases
inutiles.
— J’ai cherché des élèves... n’en ai pas trouvé...
on est ennemi des arts ici !
Alors il traduisait avec ses prunelles bleues à tra-
LA VIRGINITÉ 1)E DIANE
219
vers la transparence desquelles on lisait un clair
amour :
— J’ai toujours songé à vous! Quand pourronsnous être seuls en ce inonde pour pouvoir nous
avouer sans crime ce que nous cherchons à étouffer?
Gaston, impatient, critiquait derrière eux.
— Je n’ai pas le nez si long... j’ai les yeux mieux
fendus, la moustache plus souple... Mlle de Charbey
est caricaturiste mais pas dessinateur du tout.
Il ricanait ; c’était une joie forcée qui surexcitait
Laure et lui faisait mal.
— Mon cher professeur, vous êtes un fat !
Roger se sentait environné de passions conte
nues. Antoinette même, avec son gros chagrin, ses
joues brûlées, semblait cacher aussi un amour
défendu, bien humble, bien inoffensif.
Féa se leva : son enfant délaissé pleurait sur le
canapé. Elle sortit, l’emportant dans le jardin. Le
fou saisit le bras de Roger.
— Suivons-la, monsieur, dit-il, vous ne vous
doutez pas .que ce joli tableau est dans mes plans :
chambre à coucher du duc, mon cher! Carton
gauche représentant « F Amour », carton droit
représentant « F Allaitement ». Deux devoirs matri
moniaux. Le duc sera vexé. Il est vieux !... Suivonsla... Il faut voir de loin pour ne rien effaroucher!
. Roger, épouvanté, résistait. Gaston éclata de son
rire brusque.
Allez donc! Vous le calmez en obéissant.
Et le rédacteur descendit le petit perron, regar
dant a la dérobée Antoinette qui haussait les
épaules.
Féa s’était installée sous une tonnelle ombragée
220
F
»
*
■ ' M
LA VIRGINITÉ DE DIANE
par les feuilles d’un houblon. Elle pressait l’enfant
contre elle; son fichu dérangé laissait voir sa gorge
blanche,, ayant une clarté de marbre sous les ténè
bres de cette verdure. Elle avait, dans cette atti
tude lapieuserésignation d’une madone. Son œilrestâitfixé instinctivement du côté du jeune homme.
Le fou s’arrêta au coin d’une allée.
— Hein ?... mon tableau est bon!
Roger baissait les paupières.
— Ravissant! murmurait-il; et son cœur bondis
sait.
Ils discutèrent un moment au sujet des plans pour
le duc. Roger devenait fou par pitié et puis, c’était
si doux de l’admirer ainsi sans un témoin raison
nable qui aurait deviné sa passion.
Quelquefois, elle embrassait l’enfant : le bruit de
ce baiser maternel avait, a ses oreilles, une sonorité
amoureuse, il s imaginait en recevoir la moitié.
Lentement, il se rapprochait, le fou le poussait.
Quand il fut dans la nuit verte de la tonnelle. Féa
lui permit de s asseoir. Le père caressa le bonnet du
petit Georges.
Père, a a lui chercher son hochet, tu sais...
il est pendu au berceau, dit Féa, détournant la tête,
car elle était torturée par la présence de ses deux
bourreaux. Le fou se retira à reculons, faisant des
grimaces pour amuser l’enfant. Roger n’eut pas la
force de le suivre.
Ils se taisaient : leur souffle haletait connue celui
de gens qui arrivent exténués au but de leur course,
lœa laissait son fils dormir. Ses cheveux sombres
et 1 épaisse verdure lui mettaient un nuage au front,
ses mains retombaient inertes, le long de sa robe.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
221
Roger, les paupières encore baissées, examinait
une reprise presque invisible dans son corsage de
toile.
Ils écoutaient cette fougueuse musique, lancée
jusqua eux par l’époux insouciant. Soudain, ils
entendirent la voix impérieuse de Laure :
— Vous êtes une sotte!... criait-elle.
Laure dansait avec Antoinette et profitait de leur
absence pour valser une des compositions de son
maître.
— Ils s’amusent! bégaya Mme Carlier.
Roger se redressa avec colère.
— Voulez-vous que je les en empêche, moi? fit-il
résolu.
Elle tressaillit; il était furieux.
— Mlle de Charbey est une fille gâtée ; elle
oublie les convenances, elle vous outrage sans le
savoir, mais elle vous outrage, madame ! J’ai une
certaine autorité sur elle, je l’ai vu élever : permettez-le-moi, je la gronderai.
Féa fronça les sourcils, une lueur étrange éclaira
les profondeurs de ses yeux bruns.
— Non, monsieur!... Et de quel droit?.. Vous
1 aimez peut-être?
Cette brutale interrogation étourdit Roger.
,
Ah! madame... s’écria-t-il, ne trouvant rien
a répondre.
Vous êtes jaloux, continua-t-elle.
—- Jaloux, moi!... Moi, amoureux de Laure !...
saisit la main de la jeune mère.
.
Olls avez un enfant, madame, vous devez
puiser en lui une suprême consolation, je n’ose
°nc p us vous offrir mon dévouement : votre déli
222
LA VIRGINITÉ DE DIANE
catesse veut me faire comprendre cela. Vous ne
voulez pas supposer que c’était pour vous, rien 'que
pour vous que j aurais grondé la légère jeune
fille?...
— Non, répéta Féa, vous l’aimez '.
Et elle devint impérieuse, ses lèvres tremblè
rent ; Roger serrait ses doigts effilés.
— Madame! s’écria-t-il, terrifié, ne me tentez
pas, madame!...Ce serait un crime d’aimer Laure,
et ce serait indigne de vous avouer pourquoi.
— Gaston est libre de faire la cour à Mlle de
Charbey, dit-elle d’une voix ferme.
Il la regardait, abasourdi.
— Alors, madame, je retire mes imprudentes
paroles, je vous ai blessée, je vous demande pardon.
Féa posa la main du jeune homme sur son sein :
— Depuis longtemps je vous ai pardonné, Roger,
et devant mon enfant, voyez, je vous pardonne de
nouveau.
Il s’était jeté à ses genoux, ivre, éperdu, il bai
sait les plis de sa robe,
— Jaloux! Comment le serais-je?... dit-il avec
un sanglot convulsif.
Le fou ne revenait pas. Une de ses idées bizarres
lui était spontanément entrée dans la cervelle et il
oubliait, maintenant, le hochet, l’enfant et son ta
bleau.
Mme Carlier coucha le bébé sur le sable.
— Qu’attendiez-vous? murmura-t-elle glissant ses
bras autour du buste incliné de Roger.
— J attendais comme un lâche, une seconde de
faiblesse! J’attendais que le malheur, la misère,
1 abandon eussent dompté votre cœur aimant, j’at
LÀ VIRGINITÉ DE DIANE
223
tendais!-...Que sais-je, moi ! Oh! vous allez me re
pousser, n’est-ce pas? Je vous adore!...- Je vous
adore et vous êtes à lui'....
Roger se grisait, le remords avait disparu. Celle
qu’il aimait n’était pas vertueuse : non, c’était une
Parisienne ardente à l’âme libre, qui se vengeait
d’un dédain conjugal par un aveu fait avec toute la
désinvolture d’une pécheresse. Un seul instant avait
suffi pour changer l’amour timide du jeune rédac
teur en passion folle. Elle se livrait, eh bien! il fal
lait la prendre. Le mari la trompait : soit, il trom
perait le mari !
Féa baissa le front.
— J’ai eu bien peur, dit-elle, frémissante, j'ai cru
que lu aimais Laure, cette belle fille ! Oh ! tu me
reviens, ce sera pour toujours. Aime éternellement
ta pauvre Diane, la pauvre Diane que tu as désho
norée là-bas dans sa splendeur de déesse et que tu
retrouves flétrie!... Oh! Roger! ton long mensonge
m’a presque tuée, mais je puiserai des forces dans
ton amour. Ma personne n’est rien, vois-tu, en com
paraison de mon cœur, tu posséderas les deux à pré
sent, tu me rendras mon honneur, et j’oublierai le
séducteur de Diane pour l’amant de Féa. Oh! oui,
je t’aime, mon Roger!
Des larmes brûlantes coulaient dans les mèches
blondes qui encadraient ce front collé à ce beau sein
dont les palpitations étaient si douloureuses. Il ne
pouvait s’en arracher. Du reste, il comprenait
bien : il l’avait vue toute nue, toute provocantedans ce splendide portrait; il l’avait profanée le
premier d'un regard indiscret. Elle se donnait
parce qu’elle avait été surprise tout entière et que
224
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ce souvenir lui produisait l’effet d’une véritable
séduction.
Cette femme qu’il avait d’abord adorée comme
une martyre, il allait l’adorer comme une maî
tresse : ce serait vulgaire, mais il souffrirait
moins.
Féa riait à travers ses larmes.
— Tu voulais donc que je fusse jalouse de Gaston?
dit-elle, secouant ses boucles parfumées autour de
lui.
— C’était moi ! ma belle Féa, qui étais jaloux !
L’as-tu jamais aimé, avoue-le... d’amitié... ! J’au
rai le courage de ne pas me plaindre.
Il voulait aussi qu’elle détestât son mari, le jour
même ou elle confessait sa passion.
— Gaston !... s’écria Féa, ouvrant ses grands
yeux purs, es-tu fou?...
Pour ce mot, il l’eût dévorée de caresses.
Vais-je te demander si tu as jamais songé à
Mlle Laure...
Rogei attira doucement le visage de la jeune
femme contre le sien.
Je te livre ce secret, car je préfère encore
trahir mon père qu'inquiéter ma maîtresse. Tu ne
sais pas encore combien je t’aime. Il y a une heure
j étais honnête, maintenant pour toi, je vendrais
mon âme...
El laissant tomber ce secret de ses lèvres au cœur
de Féa il murmura dans un baiser ardent,
— Ne sois plus jalouse de ma sœur !
Elle repoussa le jeune homme et, se levant brus
quement, elle essaya de retirer ses mains prison
nières.
r
LA VIRGINITÉ DE DIANE
225
— Votre sœur?
— Oui ; et le beau Frédéric de Charbey est mon
frère !
Il la contemplait à genoux, oubliant déjà ce qu’il
venait de lui dire, il lui semblait qu’une teinte
verdâtre glissant des feuilles s’épandait sur la peau
nacrée de Féa.
— Oh! fit-elle d’un accent étranglé, ton frère!...
Où est-il?... Je sais qu il voyage; mais au nom du
ciel, où est-il?...
— A Paris !
— Depuis quand?
— Depuis cinq ans.
Féareculait, tordant ses poignets entre les doigts
de Roger qui ne relâchait point son amoureuse
étreinte.
—- Il est parti, continua-t-il, chassé à cause d’une
folie de jeunesse; mais je crois que l'intérêt du
baron a été plus fort que son indignation paternelle.
En ce temps-là, on avait besoin de moi, et on a
exilé le légitime parce que l’illégitime...
Achève ! dit-elle, saisie d’une terreur soudaine.
— Parce que 1 illégitime était sa vivante image.
Fea bondit en arrière, ses bras se tendirent; un
cri rauque sortit de sa bouche pâlie. Elle s’affaissa
oui dénient sur le sable auprès de son enfant qui
dormait.
Pendant ce voluptueux tête-à-tête sous la tonnelle,
e petit salon s était transformé en salle de danse.
, aui e 5 °olait savoir valser pour scandaliser sa
fReie et les Biavrais à la première fête donnée chez
te baron.
lie voulait surtout valser la composition de son
13.
226
LA VIRGINITÉ DE DIANE
professeur : n’osant pas devant la femme, elle osa
devant le mari.
— Il m’a l’air maussade, M. le rédacteur, dit
Gaston, se remettant au piano, dès que Roger eut
disparu avec le fou.
Laure rangeait ses cartons ; Antoinette aussi.
Elles valsèrent toutes les deux, s’échevelant,
faisant gonfler leurs robes jusqu’à leurs tailles,
tournant sans se permettre de respirer, renversant
les meubles, eparpillant la musique. Gaston préci
pitait le mouvement avec une rapidité vertigineuse.
Il les suivait par dessus son épaule et marquait la
mesure d’un ton sérieux.
Antoinette, suffoquée, finit par tomber dans un
fauteuil; elle toussait horriblement. Laure n’essaya
pas de la relever. L’intrépide valseuse cria :
— Encore, mon cher professeur.
Et elle tourna toute seule. Gaston allait moins vite;
il la regardait. Laure ondulait comme une aimée,
la tête renversée, les yeux flottant dans le vide, les
lèvres entr’ouvertes par un sourire de gaîté enfan
tine, elle ralentissait peu à peu, ne sachant plus
où aller, semblant mourir sur cette valse qu’elle
ne voulait pas quitter. Lorsqu'elle s’arrêta, le sol
parut se dérober sous ses pieds, elle chancela vers
Gaston qui la retint et eut un rire moqueur.
— Fi! mademoiselle, je vous croyais infatigable!
Elle riposta, emportée :
Vous verriez bien si j’étais votre danseuse!
Mademoiselle Antoinette, supplia Gaston,
voulez-vous nous jouer Indiana pour vous reposer?
Antoinette répondit :
— Fermons la fenêtre.
|
>
I
j
j
!
l
LÀ VIRGINITÉ DE DIANE
227
Elle avait peur que la pauvre abandonnée, qui
s’était réfugiée dans la tonnelle, vît cela.
Gaston se mordit la moustache; il s’approcha :
— Ce n’est pas à une jeune hile de juger ma
conduite, lui dit-il à voix basse et serrant les dents.
La malheureuse mit Indiana sur le pupitre.
Laure, un peu anxieuse, se laissa entourer la
taille par le bras souple de son professeur qui
murmura :
— N’ayez pas le genre pensionnaire, ma chère
élève.
— C’est que je n’ai jamais dansé avec un homme
véritable, fît-elle^ et elle frissonna.
— Oh! quelle tenue. Vous êtes raide comme un
barreau de prison !
Il la traitait rageusement, ne voulant parler qu’à
l’écolière.
— Vous me pressez trop fort! balbutia-t-elle.
— Les enfants doivent se laisser bercer... Allons !
Soyez flexible !...
11 avait les mouvements d’un brutal qui brise
une belle tige de fleur. Elle s’abandonna alors au
tourbillon, le front jeté sur sa poitrine, les lèvres
posées à l’endroit où battait son cœur : elle l’au
rait volontiers mordu, car il était irrésistible, cesimple professeur de piano ! Antoinette jouait ma
chinalement, n’osant se retourner.
Laure n’oubliait point son amie, mais elle s’ou
bliait elle-même. Une ardeur inconnue lui montait
au cerveau et ce doux vertige l’enivrait.
^ne fois, leurs regards se heurtèrent. Gaston,
fioid et calme, lui demanda :
Etes-vous fatiguée ?
228
LA VIRGINITÉ DE DIANE
\
— Non! continuons !... Vous aimez beaucoup la
danse ?...
— Oh! moi, j’irais ainsi une nuit entière, mais
avec une excellente valseuse !
Elle fut très froissée.
— Je vais en mesure, il me semble !
— Vous allez comme vont les pensionnaires :
l’abandon vous manque.
— Monsieur, on ne doit pas s’abandonner : ça
n'est pas convenable..!
Gaston riait toujours. Depuis qu’il avait failli
devant elle, il s’était armé de ce rire impitoyable.
Laure, excitée, s’écria :
Tant pis, je m’abandonne !... Biavre est loin...
Elle noua ses mains sur l’épaule du jeune homme,
sa taille se ploya, ses cheveux vinrent inonder son
usage. Il s arrêta brusquement, la tenant presque
détachée du sol, et lui dit, tout sévère :
,
ha chaste souplesse des bonnes valseuses
n’est jamais de l’impudeur, mademoiselle.
Laure l’examina, stupéfaite. Il la repoussa avec
une febnle impatience ; elle faillit pleurer.
— J’ai peur de vous haïr, bégaya-t-il.
— Je vous rappelle trop, n’est-ce pas, l’infidélité
commise envers votre femme... je comprends, mon
sieur. Oh !... je ne reviendrai plus !
Il demeura silencieux, mais sa fine moustache
eut un léger tremblement.
Non, je ne veux plus revenir, murmura Laure,
une \oix troublée, la musique et la danse sont des
m’pSeS qiUmal- Après la fête de maman on
niirnU611^1 a camPaë'ne chez une vieille nourrice,
æu es c amps. J y vais pendant les vacances.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
229
Ce sera le prétexte : je ne prendrai là-bas ni leçon
de piano, ni leçon de dessin.
Elle rattacha ses torsades blondes devant la vitre.
Gaston la regardait.
— Vous savez, dit-il, tout haut, je ne vous crains
pas, mademoiselle de Charbey.
Elle se retourna.
— Et moi, monsieur, fit-elle avec un éclair au
fond de ses yeux assombris, — et moi, je vous mé
prise !
Il s’envisagèrent une seconde. Le jeune homme
s’inclina.
— Vous êtes la première femme osant me dire cela.
Vous avez raison, méprisez-moi, mademoiselle,
méprisez l’homme qui vous préfère son honneur,
méprisez l’homme qui aime mieux repousser la
tentation que d’y succomber, méprisez le pauvre
professeur qui accepte la misère pour sa femme et
son enfant à la place d’un bonheur défendu.
-— La misère ! dit Laure en tressaillant.
Certainement, répondit-il d’un ton amer,
c est par vous que je vivais. Mademoiselle, votre
tante nous retire son indulgence, nous serons bien
tôt sans demeure et vous... tenez, soyez satisfaite,
jouissez de ma honte, et vous, vous nous retirez
notre pain !
Une larme brûlante coula sur la joue empourprée
de Gaston. Il se croisa les bras.
Antoinette s était levée. Elle sortit du salon pour
chercher le fou: en passant près d’eux elle leur
adressa un geste de reproche.
. (< N°n, se dit-elle, je ne puis être leur complice :
je ramènerai le rédacteur. »
230
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Elle descendit le perron et trouva le fou en train
de tracer une silhouette à la craie, sur la muraille.
Il la retint.
— N’y va pas, grommela-t-il, laissons causer
les amoureux !...
Elle ne s’imaginait point qu’il voulait parler du
rédacteur.
Le fou lui désigna la tonnelle. Alors tout écœurée,
elle se sauva vers la grille et gagna la rue, oubliant
son chapeau.
— Monsieur, reprit Laure dès qu’Antoinette fut
partie, j’étais folle : oubliez mon insulte. Oh ! je ne
me liguerai pas avec Biavre pour vous rendre la
misère en échange de votre art ! Oubliez, monsieur,
je vous fais mes excuses !
Gaston se redressa.
J’ai voulu vous donner un remords, mademoi
selle, non, je n’oublierai plus — dussions-nous
mourir de faim sous vos yeux !
Il eut un éclat de rire sardonique.
G est mon orgueil à moi, mademoiselle de Gharbe\,j avoue sans honte notre pauvreté, mais je n’aAouci ai jamais ma faiblesse pour une enfant qui me
mépiise. Et cependant, Laure, je suis libre !
A peine eut-il prononcé ce mot qu’un cri déchii ant retentit dans le jardin. Laure n’eut même pas
le temps de saisir la fin de sa phrase, elle bondit
du côté de la porte :
G est Féa !... c’est votre femme !
En effet, c était la jeune mère, qui venait de tomer é\ anouie aux pieds de Roger. On emporta la
pauvre Féa dans sa chambre, la servante de Mlle de
Lharbey étant arrivée, aida à la mettre au lit. Gas-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
231
ton était atterré, Roger, livide, restait près de l'es
calier, les bras inertes, l'œil atone, il tâchait d’é
couter les voix inquiètes de ceux qui l’avaient
montée chez elle. Le fou très tranquille, crayonnait
le mur intérieur après avoir crayonné le mur ex
térieur.
Il ne comprenait rien, lui, et continuait à tracer
les plans pour le duc. Gaston redescendit.
— Savez-vous ce qu’elle a? fît-il, serrant à la
briser, la main du jeune rédacteur.
— Non. Oh ! c’est étrange ; elle est tombée d’une
manière si soudaine... je n’ai pas eu le temps de lui
porter secours... je suis bien désolé !
Et Roger, le visage bouleversé, cherchait à reti
rer son poignet des doigts de ce mari outragé.
— Mais vous-même, qu’avez-vous? dit Gaston,
sentant frémir le jeune rédacteur.
— Vais-je aller trouver un médecin? murmura
Roger, éludant cette question impérieuse.
■ — Au moment où elle a poussé ce cri, sur quel
sujet était votre conversation?...
■— Nous parlions de Paris... de ses plaisirs, de...
Gaston sourit tristement.
— Je crois comprendre... ajouta-t-il.
Roger, torturé par le remords, s'imagina que
M. Cartier avait deviné, son regard bleu enveloppa
l’époux semblant lui dire :
« Tout de suite... si vous voulez ! Moi je suis las
de la vie honteuse que je mène ! »
Gaston remonta chez sa femme en le congédiant
doucement.
Roger sortit machinalement. Une fois dans la
me, un frisson secoua ses membres.
232
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Oh ! pensa-t-il, il plane sur ce malheureux
ménage quelque mystère terrible... Moi, je n’y vois
plus et ne suis capable que de l’aimer davantage !
En rouvrant les yeux, Féa vit devant son lit Gas
ton et Laure ; les deux jeunes gens se penchaient,
anxieux, vers elle, leurs fronts s’effleuraient, leurs
épaules se touchaient, ils l'avaient soignée ensem
ble. Laure soutenait sa tête, Gaston pressait sa
main, tous deux étaient unis, à son chevet, comme
deux fiancés. Et cependant, Féa désespérée croyait
apercevoir entre eux un immense abîme, tout pro
fond, tout noir... la fatalité allait les y précipiter.
Elle demanda son enfant ; on rapprocha le ber
ceau, 1 enfant ne songeant plus à sa mère, s’amusait
avec la bonne.
—- Madame, chère madame, balbutia Laure, que
vous est-il arrivé ?
Rien, mademoiselle, oh! rien... j’ai souvent
de ces étourdissements. Nous parlions de Paris, le
îédacteur s animait, moi aussi : ces souvenirs me
font toujours mal, et j’ai perdu connaissance !
Elle se cacha le visage, en pleurant.
Laure se recula.
Jalouse... se dit-elle, oui, elle est jalouse !
Gaston se tourna du côté de Mlle de Charbey :
— 11 sc lait tard, mademoiselle, je vous remercie
de 1 amical intérêt que vous témoignez à ma femme,
mais je crois qu’il lui faut du repos.
Lame embrassa Féa, le cœur serré. Gaston l’ac
compagna jusqu a la porte.
Adieu, mademoiselle, ne revenez plus.
R était autoritaire comme un homme qui n’est
point amouieux. La jeune fille plongea une dernière
LA VIRGINITÉ DE DIANE
233
fois ses prunelles fauves dans celles de ce profes
seur devenu réellement son maître.
— Adieu!... Vous êtes cruel, monsieur, vous ne
voulez accepter ni mon aide ni mes excuses!
Il la salua avec une grande fierté et eut le suprême
courage de ne pas lui faire un nouvel aveu.
Féa avait réuni toutes ses forces pour lutter contre
l’ardente curiosité de son frère; elle voulait éloigner
ses soupçons sur l’amour de Roger et ce n’était pas
chose facile, car Gaston creusait les moindres
choses.
Voyons, disait-il en arpentant la chambre,
t’a-t-il parlé d’amour?
— Jamais !... jamais !...
— Serait-il celui cpie nous attendons?..
— Non, je te le jure !
T aurait-il indiqué le moyen de le retrouver?
— Non, non!... je ne puis donc pas avoir une
indisposition sans que tu fasses des suppositions
outrageantes?
Féa, accoudée sur son oreiller, joignit les mains
puis les lui tendit. Il revint, un peu calmé.
Ma pauvre sœur, dit-il gravement, je crois
que nous allons sombrer !
L expression était juste : ils allaient sombrer,
engloutis chacun par une mauvaise passion en dépit
de 1 honnêteté de leur cœur.
Laure!... fit-elle, épouvantée, I’aimerais-tu?...
Non... ma sœur!... à mon tour de te répon(re : jamais!... jamais!...
L paraissait sincère; elle ajouta tout bas :
Je voudrais être morte, moi seule suis un
obstacle à leur bonheur!
231
LA VIRGINITÉ DE DIANE
\
V
Il s’écoula un long moment de silence.
Le fou entra lentement clans la chambre, il bou
gonnait.
— Si j’avais de bons modèles!
Gaston s’agenouilla près du lit.
— Aujourd’hui, Féa, nous sommes en pleine
misère, ma dernière ressource était en Mlle de
Charbcy, elle va passer quelques semaines à la
campagne, chez une vieille nourrice : nos leçons
partent avec elle. Je ne vois plus qu’une issue à
notre situation : sombrons de bonne volonté au lieu
d’attendre la vague!
— Tais-toi, mon frère !
Et d’un geste brusque, Féa désigna le berceau,
tandis que Gaston regardait le fou d’un air navré.
Lejeune professeur écrivit à un éditeur parisien,
il lui envoya de récentes compositions, le suppliant
d avoir pitié d’un humble génie s’éteignant dans
cette province maudite. Le lendemain, Féa, à peine
remise de sa violente émotion, offrit, à son tour,
au libraire de Biavre deux ou trois gravures re
touchées par son père. On les glissa derrière les vitiineset comme Lune d’elles représentait une scène
vive de Gallol, une dévote, passant devant la librai
rie, pria qu on la retirât immédiatement. Le timide
libiaiie, effarouché, ôta les deux autres gravures,
inoffensives, celles-la. Féa, découragée, eut à peine
la force de revenir chez elle.
Il existe, au sein de la société, de ces êtres qui
flairent les catastrophes mystérieuses, comme les
hy ènes flairent les cadavres enfouis sous la terre.
Mme Tèple avait 1 instinct de ces sinistres bêtes,
elle sentait les malheurs cachés. Par un hasard
LA VIRGINITÉ DE DIANE
235
étrange, elle pénétra chez les Carlier le lendemaim
de ce jour néfaste où Diane avait appris le véritable
nom de son séducteur.
Elle savait que les étrangers se demandaient le
matin ce qu’ils mangeraient le soir et elle allait,
d’un cœur léger, s’assurer de la réalité de cette
misère. Maîtresse d’un vieux baron, elle n’eût pas
été fâchée de s’intéresser au sort d’un jeune profes
seur, très brun, très beau, très ardent, de qui on
disait : « Je le trouve dangereux pour ma fille ! »
Mme Tèple, femme sans scrupule, veuve d’un
homme écrivain, ayant ses grandes entrées au salon
des de Charbey se permettait bien des choses et tel
est l’empire d’une épicière à Biavre que l'on ne
trouvait pas matière au plus petit cancan dans ses
allures.
Donc, le lendemain, Mme Tèple fit un brin de
toilette, et s’achemina vers le pavillon de Luidivine.
Gaston était seul dans le petit salon ; il fit un geste
de terreur à la vue de l’épicière. Dès leur première
rencontre il avait ressenti pour elle une sincère aver
sion. De plus, le pauvre professeur, en l’absence de
Féa, venait de se livrer au paroxysme d’une douleur
intense. Il avait sondé attentivement l’abîme où
ils allaient tomber.
Quand Mme Tèple fut assise, elle fit le tour du
salon d’un coup d’œil perçant, et s’étendit sur son
fauteuil avec l'aplomb d’une personne habituée à
faire des visites de charité.
Monsieur, commença-t-elle, très caressante,
Biavre doit vous sembler détestable ; ici on n’aime
guère les étrangers !
Gaston, debout près de la cheminée, avait l’aspect
236
LA VIRGINITÉ DE DIANE
d’un collégien pris en faute, car ses paupières
étaient encore gonflées, ses cheveux flottaient en
désordre, l’un des bouts de sa cravate était déchi
queté par ses ongles et il avait mordu jusqu’à le
fausser un de ses boutons de manchette.
— Vous avez raison, madame, dit-il d’une voix
sourde et s’inclinant.
— Où est votre charmante femme?
— Ma femme est probablement à l’église ; n’ayant
plus confiance en les hommes, elle cherche la paix
auprès de Dieu!
Le ton amer du jeune homme étonna Mme Tèple.
— Mais qu’avez-vous donc? fit-elle avec une
brusque familiarité.
Gaston ne répondait pas, se demandant s’il ne
xala.it pas mieux la mettre à la porte, mais Féa ne
possédait-elle pas une note d’épicerie? Un papier
bleuâtre errant dans un tiroir sans porter le pa
raphe libérateur de 1 acquit. Peut-être venait-on
réclamer la somme due, aussi murmura-t-il :
Je sais, madame, de quoi il s'agit : c’est un
oubli réparable, la note est perdue, mais... l’argent
ne le sera pas, je l’espère. Réglerons-nous à pré
sent?...
Il se dirigea vers le guéridon, prit un porte-monnaie
dans un panier à ouvrage, s’efforçant de sourire.
. Ah! Par exemple, monsieur, s’écria l’épicière,
orriblcment dépitée — ces choses se traitent avec
mon fils, et je ne mêle pas mes affaires avec les
siennes !
Gaston îcjeta le porte-monnaie. Alors, pourquoi
ceteeffioutée rendait-elle visite à un homme qui
eclarait que sa femme était sortie?
LA VIRGINITÉ DE DIANE
237
_ Oh! mon Dieu, j’ai une petite confidence à
vous faire, cher monsieur... soyez indulgent.
Et elle devenait si jeune que Gaston se sentait, ma
foi, tout écœuré par ce renouveau et cette odeur de
cannelle s’exhalant de ses gants rouges.
— Faites, madame, répliqua-t-il, je me mets à
vos ordres.
— Monsieur, avant la mort de Jules, je gardais un
orgue chez moi. Depuis la mort de Jules, j'ai voulu
ôter cet orgue de ma chambre. Vous comprenez ;
rien qu’à le voir j’en avais des spasmes! L’idée
qu’une boîte à musique était chez moi, lorsque toute
la ville pleurait le défunt, me tournait le sang...
Autrefois, on m’assurait, dans ma famille, que
j’avais des dispositions. Je voudrais bien essayer
de jouer de cet orgue, quand ce ne serait que pour
l’utiliser. J’ai naturellement pensé à vous, monsieur,
vous voyez un vrai caprice de jeune fille... Pourriezvous m’enseigner le moyen de toucher ça d’une
façon convenable?
Gaston, abasourdi, n’osait bouger sous les feux
de ses deux regards en vrille. Il fut presque naïf.
— Vous êtes délicatement bonne, madame, et je
serai franc avec vous : la note sera payée à M. votre
fils dès demain, et vous n’aurez pas besoin d’étu
dier ce pauvre instrument.
Il se leva et, avec un beau geste, tendit la main à
lépicière. Mme Tèple saisit le bout de ses doigts :
— Ah ! monsieur... la note... je vous ai déjà pré
venu, est l’affaire de mon fils! Ce que je vous pro
pose est sérieux; je compte même avoir quelques
leçons par complaisance...
Il ne comprenait plus. Elle minaudait, poussant
238
LA VIRGINITÉ DE DIANE
un tabouret du pied pour lui montrer un soulier
découvert, bouclé d’acier.
— Elle est à l’église, Mme Carlier?.. Ah! ah!
fit-elle, changeant de conversation, je vous croyais
sceptiques, vous autres, gens de la capitale, Prenez-y
garde, M. l’abbé Prat est un galantin : nous vous
apprendrons ses fredaines avec la baronne!... Elle
lui lança un éclat de rire hardi.
— Non, je ne suis pas dévote, moi, continuat-elle. Et Jules, de son temps, me faisait mourir
lorsqu’il écrivait sa brochure Sur le côté nord de
l'église!... Ensuite, ils élèvent si mal les enfants,
ces curés!... J’ai vu ça, moi, de très près!
Gaston, résigné, retomba sur le canapé, croisa
la jambe, s’accota sur un coussin. Féa, rentrant,
le délivrerait bien de ce monstre. Mme Tèple exa
mina la pendule.
— J’attendrai votre femme, car je n’irai chez
Mlle de Pontcoulant qu’à quatre heures ; je veux
lui remettre un certain papier dont un heureux ha
sard nia fait la dépositaire... Un papier important,
allez, qui vous concerne... Il y a des circonstances
vraiment bizarres!...
Tout en causant, l’épicièrc détaillait Gaston d’un
œil connaisseur, aussi s’exprimàït-elle d’une façon
fort incohérente, et le jeune homme comprenait de
moins en moins.
Jules, 1 orgue de 1 abbé Prat, la fameuse note,
les bedaines de la baronne et le papier... Toutes
ces choses se brouillaient dans son imagination fa
tiguée.
— Ce papier nous concerne, madame? dit-il,
distrait et pour placer un mot.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
239
— Il faut que je m’explique. Hier malin, ma ser
vante, en balayant la cour, releva un papier ayant
forme de lettre; elle me le donna.
Ici Gaston, malgré sa tristesse, faillit rire de bon
cœur.
— Elle me le donna... monsieur, un coup de la
Providence!... Au-dessus de ma cour loge le no
taire, Charles Doublin ; il aura jeté ce billet par mégarde, et, juste, il m’est arrivé... J’ai lu!... Voulezvous lire vous-même ?
Elle lui offrit un papier froissé qu’elle venait de
sortir de sa poche. Gaston fit un geste de refus :
sa mine hautaine intimida l’épicière.
— Ce genre d’espionnage se pratique peut-être
àBiavre, madame, moi, je ne suis pas d’ici...
Elle hocha la tcte :
Vous avez tort! Ecoutez! C’est Luidivine de
Pontcoulant qui parle : « Mon cher notaire, je sais
« que vous avez désiré jadis un logement plus vaste
« que le vôtre. En ce moment, le pavillon est telle« ment, mal occupé, qu’au nom des bonnes mœurs,
« sujet intéressant un honnête notaire, je viens
vous, proposer à prix réduit cette, charmante ha
bitation digne des meilleurs locataires ; ayez, je
(< vous en prie, l’air de me forcer la main pour que
« la charité due au prochain soit respectée et que
J évité à ces indignes l’occasion de faire un
° scandale dans ma maison toujours respectée.
(< Je vous salue avec la cordialité permise par
« Notre-Seigneur.
« Luidivine de Pontcoulant ».
A
^ecture, ce billet gagnait encore en médian-
240
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ceté, car l’épicière scandait les passages mar
quants.
Gaston se leva très pâle.
— Voilà un outrage gratuit que je ferai payer
cher à son auteur !... Il est impossible qu’une femme
ait écrit cela !
— Oh ! une dévote !... fit Mme Téple triomphante.
, — Cette dévote a un frère, un parent, un ami,
s écria Gaston outré. Et, Dieu merci, les Parisiens
savent se défendre, madame. Une maison mal fa
mée !... la nôtre!... Oh! c’est indigne!
Gaston s’adossa contre le mur et plongea son re
gard noir dans les petits yeux rayonnants de la
veuve.
Si une réparation est impraticable à Biavre,
vous eussiez mieux fait de ne pas me lire ce billet,’
ht-il d un accent brusque.
.
La réparation !... mais je m’en charge, mon
sieur, riposta l’épicière, je vais lui montrer la chose
je vais lui dire, tout doucement : « Rentrez vos
es, chere demoiselle, moi, qui protège les Caræi, qui estime beauconp mon professeur... — i’anMmee’TJèTiPC''-:I,faUtdûnner du PoidsGa ton P ’ ™y
Ie froncem“‘ de sourcil de
Gaston, - mon professeur, reprit-elle — je vous
celés ! ",qie
" “"a V80.1 18 nuit vos “dchanamis les ' ' "U|S e"®a®e a laisser tranquilles mes
entende troTbien^ec
V°US
cramner n»f ? v
nota,re> puislue vous ne
lonéhe •
U‘ ‘Vrer ainsi vos secrets!... C’est
Seigneur !*»eZ'V0US’ fraternité Pe™ise par Notre-
241
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Elle e'clata de rire faisant voir ses dents d’o
gresse.
— Et, continua Gaston, impatienté, vous ferez
plus de scandale qu’elle. Je vous prie, madame, de
brûler ce papier, j’irai moi-même trouver Mlle de
Pontcoulant.
— Vous n’étes guère insinuant, monsieur Garlier.
— Non, madame, je préfère être loyal et ces me
nées ténébreuses ne me vont pas. Veuillez me don
ner la lettre.
Il tendit la main, l’épicière retira la sienne.
Je pose mes conditions, fit-elle, en secouant ses
boucles d’oreilles. Vous deviendrez mon professeur,
bien vrai...
Un mauvais sourire effleura les lèvres blêmies du
jeune homme :
— Madame, répondit-il, se reculant, l’étude mu
sicale demande une grande souplesse de doigts qui
ne se rencontre que dans la jeunesse, et je crois
que vous ne réussiriez pas dans ces exercices-là.
Mme Tèple reçut le coup et se leva toute raide.
Monsieur, on apprend à tout âge, vous vous
tiompez, j avais des dispositions... je vous croyais
meilleur professeur. Enfin!... c’est bon... mon
orgue lestera muet... Ce sera un hommage rendu
au pauvre Jules.
Elle éprouvait le besoin de se retrancher der
rière le cher défunt.
Paifaitement, répliqua Gaston avec calme.
Mme Tèple froissa la lettre.
,
1 emporte chez Mlle Luidivine, mais elle
i aura lien a craindre... je veux la tenir seulement
14
242
LA VIRGINITÉ DE DIANE
par ce morceau de papier... Elle augmentera le
prix du pavillon... Vous comprenez, je ne puis
l’empêcber...
— Mlle de Pontcoulant a déjà augmenté une
fois, elle récidivera, nous trouverons un autre loge
ment...
— Ce sera difficile, monsieur, fit sèchement
l’épicière.
Gaston sentit qu’il venait de se créer une impla
cable ennemie.
— Alors, madame, nous abandonnerons votre
ville hospitalière, dit-il, toujours stoïque.
Elle gagna le perron, il la reconduisit, avec une
galanterie affectée. En passant devant le petit par
terre, elle murmura pour faire bonne contenance.
— Vous avez de jolies roses.
Gaston cueillit la plus belle et la lui offrit.
— Les graves soucis de votre commerce vous
laissent peu de loisirs, m’a-t-on dit, vous préférez
les chiffres aux choses poétiques et ne pouvez cul
tiver les fleurs sans perdre du temps : acceptez
celle-ci, madame ; un pauvre artiste, à Biavre, n a
que des fleurs pour témoigner sa reconnaissance.
— Oh! monsieur, vous ne me devez pas de recon
naissance !
— Vous vouliez me sauver tout à l’heure des
griffes de ma propriétaire.
Mme Tèple ne trouva rien à répondre, prit la
rose et s’éloigna la rage au cœur.
— 11 faut solder ta note d’épicerie aujourd’hui
même, dit Gaston à sa sœur dès qu’elle rentra au
pavillon.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
243
Féa, exténuée, s’affaissa sur un siège, ôtant son
chapeau machinalement.
— Et l’argent?... bégaya-t-elle.
— L’argent’.... l’argent !... repéta-t-il, furieux,
il faut en avoir !...
— Oui, mais je n’en ai pas! répliqua la jeune
femme, désolée par cette colère soudaine.
Gaston vint s’asseoir aux genoux de sa sœur,
posa son front brûlant sur son sein maternel dont le
seul contact emplissait 1 âme de douceur.
— Ma pauvre enfant, que deviendrons-nous?...
niurmur a-t-il. Oh! Biavre... fit-il sourdement,
tendant son poing crispé.
— Ce n’est pas Biavre qu’il faut maudire... c csl
Lui !...
Elle disait Lui pour ne pas crier Frédéric de
Charbey . N’avait-elle pas vu, la veille, un éclaii
d'amour jaillir des yeux de Gaston au nom de Laure,
et cet éclair n’avait-il pas démenti le fougueux
«jamais! » proféré par scs lèvres! Fca était mcie
avant tout; elle prenait en pitié les souffrances des
autres, avant de s’occuper des siennes.
Les jeunes gens attendaient la réponse de 1 édi
teur. Gaston espérait, ayant foi en son art. La îré
ponse arriva pour les navrer davantage.
« Vous vous êtes fait oublier, écrivait 1 éditeui,
revenez à Paris, amusez le public, ayez, comme au
trefois, des chevaux de course, des équipages ; faites
parler dé vous dans, les journaux mondains, faites
partie du cercle artistique, alors on pensera a cos
œuvres, sinon, votre talent ne sera qu’un écho de
province : nous n’aimons pas les échos de pio-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« Une valse à la mode ne peut sortir de Biavre !»
Gaston faillit se brûler la cervelle. Féa releva son
courage et lui apprit toute émue que la repasseuse
Antoinette lui confiait la moitié de son travail. La
bonne âme se trouvait toujours là dans les moments
de crise.
En effet, l’unique chambre d’Antoinette se trans
forma en vaste atelier de blanchisseuse, la singu
lière fille déclarait avec une adorable candeur :
« Mon piano serait trop honteux ici, je suis
bien aise qu’il soit chez M. Carlier ! »
Et, toute ébouriffée, elle traversait vingt fois par
heure son atelier pour se donner de l’importance;
l’épileptique dans un coin étudiait ses leçons, les
autres petites, groupées dans un autre coin, raccom
modaient un mouchoir, le tenant chacune par un
bout; la marmite disait sa chanson devant la che
minée où chauffaient aussi les fers.
Les ficelles tendues se couvraient de jupons qui
séchaient exhalant des buées fraîches. Antoinette
étalait les pièces sur la grande table et Féa écou
tait ses explications. Comme elles demeuraient
dans la même rue, la jeune femme avait gardé son
peignoir de toile. Les belles boucles brunes cares
saient le fin modelé de son cou, elle suivait les gestes
de l’ex-maîtresse de piano avec une scrupuleuse
attention et lorsque ses doigts délicats pressaient le
fer trop lourd, elle ressentait une joie intime. N’al
lait-elle pas maintenant nourrir son frère bienaimé, son père, le pauvre fou, son fils, le chérubin
innocent! Plus grossissait la ligue contre eux, plus
grandissait son courage.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
245
Gaston n’avait pu assister à ce spectacle. Il s’était
'enfermé dans le pavillon en compagnie de Charles
Doublin.
Il ne lui disputait point son logement, mais il lui
demandait un emploi quelconque, chez lui, chez le
maire. Charles Doublin, préparé par la vertueuse
Pontcoulant, répondait mollement;les places étaient
rares, les écritures compliquées, il fallait y être
habitué, etc., etc. Pourtant, en longeant la rue, il
avait bien entrevu derrière les volets mi-clos d’An
toinette la courageuse Mme Carlier travaillant, une
sueur brûlante au front.
« Bast ! s’c'tait-il dit, ces Parisiens sont si drôles,
ils sont tous un peu comédiens et font ces choses-là
par plaisir. »
L’ex-maîtresse de piano allait, venait, remuait sa
besogne, abattait les piles de linge. Féa plissait une
camisole immaculée, non sans sourire en entendant
les cris d’Antoinette.
— Ne soignez donc pas tant ce corsage, madame
Féa, c’est à Luidivine. Fourrez-lui plutôt des brû
lures et du charbon dans les plis !
Féa, malgré sa recommandation, se recueillait sur
son ouvrage. Antoinette avait fait une demi-douzaine
de cols pour Luidivine en quelques minutes, émet
tant ce sage axiome : « Dent pour dent’.... »
On était au mois d’août, et les jupons blancs se
salissaient vite. Antoinette gagnait souvent la porte
pour examiner ses clientes dans le corridor et elle
murmurait :
Plein, ma chère, c’est plein de monde. Âh !
quand j étais maîtresse de piano, les élèves ne s’en
tassaient pas comme cela devant ma porte !
14.
246
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Heureuse de faire vivre sa famille, grâce à son
pénible métier, elle prenait un genre arrogant et
ouvrier qui lui allait à ravir, tapant sur l’épaule des
servantes et des commères, chuchotant, gesticu
lant.
— Revenez, ma poule! On verra... l’amidon est
excellent chez moi!
Vers le soir, une grosse femme apporta des fauxcols; elle avait l’aspect bourru.
— Tenez, dit-elle à Mme Cartier, faites-moi ça;
notre ouvrière d’habitude est trop pressée, je viens
ici...
Féa, toujours gracieuse, lui indiqua un banc et se
mit à l’œuvre.
Par hasard, elle regarda Antoinette qui depuis
une seconde se taisait.
La jeune fille avait un air très attendri. La grosse
femme murmura :
— Dieu, qu’il chauffe aujourd’hui!... Moi, je ne
voudrais pas d’un ouvrage bouillant comme celui-là.
Un vrai temps de maladie ! je ne m’étonne pas que
M. le rédacteur soit enfiévré !
Féa poussa un cri étouffé, le fer lui échappa et
tomba sur le bout de son pied.
Vous vous étés brûlée ? cria Antoinette.
—- Oui.... Un peu... donnez-moi vite une chaise.
Elle s assit, presque livide, n’osant plus regarder
la crieuse du journal. Pendant qu’Antoinette la soi
gnait, la femme continua :
—- Monsieur a attrapé sa fièvre l’autre matin, en
a ant visiter un malade. Je vous demande ce qu’il
y fera, au malade... C’est une manière de faire
parler de lui !
LA VIRGINITÉ DE DIANE
247
Antoinette dit avec vivacité :
— M. le rédacteur est très bon ; j’y étais ce matinlà. Mlle de Pontcoulant m’avait envoyée chez ces
gens. Elle avait peur, elle, mais pour lui, il est plus
brave que toutes nos dévotes ensemble.
Féa balbutia :
— Merci !
Elle ne savait pas de quoi elle la remerciait.
— Le fer est encore chaud, je vais terminer ça, fit
Antoinette.
Elle eut bientôt fini. La crieuse allaitpartir, lorsque
Féa l’interrogea d’un accent altéré.
— M. le rédacteur garde le lit?
— Ah! ben non... Il travaille quand même. Le
journal n’attend guère. Il se couche une heure, deux
heuies, puis il griffonne. Quel chien de métier !
La ciieuse referma la porte. Féa cacha son visage
et éclata en pleurs. Antoinette sortit sur la pointe
clu pied, ne voulant pas être témoin de ce chagrin-là.
Elle se dirigea, lentement du côté de la grille, fer
mant le jardin du pavillon. Elle s’arrêta contre le
c
refeuille qui dérobait les Parisiens aux regards
inquisiteurs des voisins !
Moi,j adorerais mon mari à sa place! soupira-t-elle.
1
Elle se blottit dans un coin d’ombre, écartant les
eûmes afin d’apercevoir M. Gaston. Il était sous
a onne le et rêvait, le front renversé, l’œil fixe et
mce anl. On devinait ses souffrances, en contem1 an ce beau front taillé pour les clartés du génie
noLIam Gnan^ creusé par les rides du chagrin. Le
tort*1110
l°*n' ^es Biavrais ne pouvaient plus le
U[ei , Gaston, anéanti, ne faisait aucun mouve
248
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ment, il se laissait pétrifier clans sa morne douleur.
Antoinette eut l’envie folle d’aller consoler ce pauvre
jeune homme, elle pensa :
« Et sa femme pleure pour un autre ! Oh ! c’est
affreux! »
Puis, se blottissant de nouveau dans son coin, elle
laissa ses paupières se replier sur elles-mêmes avec
une pudeur enfantine. Antoinette 1 effrontée, Antoi
nette le bon garçon, pour la première fois, avait peur
d’un homme.
Lorsqu'elle retourna à son atelier, elle trouva Féa
au travail. Elle agitait son linge, remuait ses fers,
voulant s’étourdir et étourdir sa compagne.
— Est-ce assez sot, lui dit-elle, de pleurer à pro
pos d’une brûlure ! Bast., c’est le métier qui
entre !
Et elle s’efforça de rire.
Au moment de dîner, Antoinette décida qu’on dî
nerait au pavillon.
Elle avait préparé un pigeon, oh! mais un pigeon
excellent, tendre comme la colombe de l’arche,
affirmait-elle. On amena les petites sœurs, le
pigeon fut fraternellement partagé, et au retour,
l’ex-maîtresse de piano demanda la permission
d’étudier une mélodie de M. Carlier. La nuit vint
pendant qu’elle étudiait; les petites sœurs allèrent
dormir. Féa coucha ses deux enfants : le-fou et le
petit Georges; Gaston resta auprès d’Antoinette ; il
tournait ses pages; lorsqu’elle faisait une faute, ilia
reprenait si doucement, avec une voix si paternelle que
la bonne fille en avait l’àme toute dilatée ; soudain,
Gaston lui toucha l’épaule.
— Antoinette, lui dit-il sérieusement, pourquoi
LA VIRGINITÉ DE DIANE
249
vouliez-vous fermer la fenêtre, le jour où je dansais
avec Mlle de Gharbey?
Antoinette s arrêta, s’accoudant sur le piano, posa
son menton dans ses mains jointes.
— Monsieur, je me mêle peut-être d’une chose qui
ne me regarde pas, mais, voyez-vous, j’ai craint
pour votre jeune femme cette représentation !
Gaston ne put s’empêcher de sourire.
— Oui, reprit Antoinette, laissez-moi m’expliquer
franchement. Féa causait avec M. le rédacteur qui
est très gentil, alors vous vous etes dit, je vais val
ser avec Mlle Laure qui est très gentille : nous
serons quittes! J ai de l’expérience, voyez-vous,
parce que les cancans de Biavre en donnent beau
coup. Un jeune ménage a de ces jolies brouilles :
on se fait la mine, on se dispute, chacun va de son
coté, puis le soir... on se retrouve.
Elle termina sa phrase d’un ton sentimental où
perçait une mélancolie qui n’était pas feinte. Gaston
examinait , il avait la tête dans l’ombre, tandis
qu un blanc rayon de lune éclairait celle de la jeune
1 e. Antoinette était laide, mais ses traits respi
raient une bonté charmante, sa bouche, grossiéement dessinée, avait la fraîcheur de la jeunesse
onnete. En ce moment, au sein de cette clarté
re’,°n
sa vulgarité et elle plaisait,
ea était redescendue, elle avait entr’ouvert la
P°i e u salon et s était appuyée au chambranle,
n peu. saisie par le tableau que formait ce couple
a demi éclairé.
ecou^a^ les paroles de la jeune
Oh- songeait-elle, je n’ai plus droit au res
230
LA VIRGINITÉ DE DIANE
pect de personne, et pourtant, je ne puis m’habituer
à cette idée qu’Antoinette, le seul bon cœur de
Biavre, me méprise, qu'elle a vu mes pleurs aujour
d’hui, qu’elle pense enfin que je veux tromper mon
mari!.. Va-t-elle me défendre? Va-t-elle me tra
hir?.. Un mot étourdi peut perdre celui que j’ai
aimé!., mon Dieu !.. que j’aime encore! »
— Vous avez tort de nous juger mal, reprit
Gaston. Est-ce que les Biavrais s’occuperaient aussi
des futures intrigues de notre ménage?
Antoinette courba la tête.
— Hélas! Je ne voudrais pas vous faire de la
peine...
Gaston, d un geste, lui ordonna d’achever.
~ Oui, monsieur, on bavarde, et je vais vous
repeter ce que l’on dit.
— Répétez ! murmura-t-il.
. Fea, les tempes humides, voulut entrer. Ses
jambes lui refusèrent le service.
Pas plus tard que ce matin, Mme Tèple me
disait que vous étiez...
-Amoureux d’elle?... interrompit le jeune
nomme essayant de railler.
— Amoureux de Laure de Charbey1
Gaston partit d’un éclat de rire forcé
- Allez toujours ! Et ma femme v
Mme Carlier faillit se trouver mal et
se cramponna a la serrure.
et vufXp'f1
‘ eSpére1' dl,ne nature vole
etvulgane comme celle d’Antoinette.
fille on dit Am!111110’
gravement la jeune
^:^Xinevertueuse^^
LA VIRGINITÉ DE DIANE
251
Féa mordit son mouchoir pour ne pas lui crier :
« Merci ! »
Gaston répliqua d’une voix éteinte :
— Qu’ils m’insultent!... mais je leur défends
d’outrager ma femme !
Féa tressaillit de joie.
— Bon frère! murmura-t-elle.
— Si la baronne apprenait qu’on parle de sa
fille, dit Antoinette, elle l’enfermerait dans un cou
vent ou la forcerait à épouser son vieux chevalier.
Gaston sourit tristement.
— Je puis venger ma femme, je ne puis pas
venger mon élève. Antoinette, répondez pour moi,
quand ils parleront.
— Et que répondrai-je?
— Ceci, fit-il désespéré : « M. Garlier, au con
traire, déteste Mlle Laure, car elle l’a injurié dans
sa pauvreté, car elle l’a traité comme un inférieur,
comme un laquais. Il ne lui pardonnera point... »
N’ai-je pas préféré la misère à son arrogance? N’aije pas refusé de tenir mon dernier morceau de
pain d’une enfant qui m’humilie à plaisir ?... »
Il glissa dans un fauteuil en détournant les yeux,
pour qu Antoinette ne pût lire au fond de son re
gard fiévreux :
« D’une enfant que j’aime !..
Féa entra, le visage rayonnant, et alla se jeter au
cou du jeune homme.
— Mon frère ! mon frère! oublies-tu donc que
tu es libre? cria-t-elle.
, Gaston se leva éperdu, Antoinette, affolée voulut
s’enfuir.
— Non, chère Antoinette, il faut que vous sa
252
LA VIRGINITÉ DE DIANE
chiez tout : c’est mon frère, vous dis-je, vous gar
derez notre secret et au moins vous nous estimerez
si tous les autres nous méprisent !
— Ah! malheureuse... bégaya Gaston tout trem
blant, ton honneur est le mien ! Qu’as-tu fait?
Elle pressa contre son cœur palpitant sa main et
celle de la jeune fille.
— Eh bien, nous serons trois à le défendre !
N’est-ce pas?
Antoinette l’embrassa avec un cri de douleur.
— Expliquez-moi, mon Dieu, car je crois que je
deviens folle.
Féa lui raconta une partie de la vérité, ne lui ca
chant que l’étrange fatalité qui lui avait fait prendre
Roger pour son séducteur. Quand elle eut tout dit,
elle essuya ses larmes et posa son front rouge de
honte sur l’épaule de Gaston, ajoutant :
— Il ne me confie par ses secrets, voyez-vous,
mais je crois qu’il aime Mlle Laure. Promettez-moi,
ma chérie, d’avouer à cette enfant ce que je viens
de vous dire, si elle venait à l’aimer. Vous êtes, je
le sais, sa confidente. Soyez bonne pour elle comme
vous l’avez été pour moi !
Antoinette baisa les longues boucles brunes de la
jeune mère et ne répondit rien ; elle suffoquait.
1 uis, elle serra les doigts de Gaston, et s’enfuit.
Lorsqu ils furent seuls, Gaston reprocha à Féa
sa généreuse conduite.
Ma sœur, tu nous déshonores tous les deux !
murmura-t-il.
Elle répondit d’un accent résolu.
— Je le dois dévouement pour dévouement, mon
LA VIRGINITÉ DE DIANE
253
frère bien-aimé, ensuite, j’ai eu peur de reculer au
moment de l’aveu, devant Mlle de Charbey... Dieu
veuille que tu ignores toujours pourquoi !
Gaston n’osant l’interroger, ils restèrent long
temps silencieux.
Non ! non ! dit tout à coup le jeune homme
il m’est impossible d’aimer ailleurs que là!
Il mit son index sur le cœur de sa sœur. Féa
rougit et lui dit pour éloigner cette pensée !
— Gaston, parlons d’elle!
Et elle s’entretint de Laure; lui apprit ce qu’elle
savait de sa vie, en omettant toutefois ses amours
enfantines, avec Lydot... Car Féa était toute déli
catesse.
15
UNE FETE CHEZ LA BARONNE. — INTRIGUE DES JEUNES
ET INTRIGUE DES VIEUX
oger avait la fièvre. En rentrant chez
lui, après la scène de la tonnelle, il
était allé se jeter sur son lit. De même
que Féa, il était tombé foudroyé par
une émotion trop longtemps contenue. Renversé
LA VIRGINITÉ DE DIANE
255
derrière les rideaux de lustrine verte, les mains
crispées contre son front en feu, il cherchait à com
prendre ce qui lui arrivait.. Il ne comprenait rien!
Si tout Biavre avait vu le rédacteur des Mur
mures dans cet état pitoyable, tout Biavre aurait
dit : c’est la punition que le Seigneur lui inflige à
propos des articles Noussuc!
En réalité, il avait gagné la fièvre du corps chez
la vieille mère de son ouvrier et la fièvre du cerveau
chez Mme Féa.
Pendant trois jours, le journal marcha tout de
travers, le prote faisait lire ses gamins et leur incul
quait des principes sur la copie des bulletins an
ciens. Le crieur des Murmures faisait de la tisane et
la montait au bureau en mangeant le sucre.
Roger, pâle, amaigri, se traînait péniblement
vers son fauteuil, il traçait sept ou huit lignes d’une
plume molle, coupait de côté et d’autre les nou
velles du courrier, puis rêvait, le front dans ses
mains. Toirette, envoyé par le baron, disait, d’après
Mme Toirette, médecin, que ce jeune homme avait
un chagrin mystérieux et qu’il avait besoin de repos.
Un matin n’y tenant plus, Roger se dit : « Allons,
je vais fuir ce coin maudit, je vais donner à mon
cher père ma démission de rédacteur et lui deman
der le paiement d’un voyage à Paris . »
11 ne s agissait plus que d’écrire une lettre con
venable pour demander cet argent. Quand on est
rédacteur à Biavre, il n’y a pas d’économie possi
ble et bien que ses appointements ne se mangeas
sent guère en frais de représentation, Roger ne
possédait pas un sou, tous ses comptes réglés.
Il écrivait lorsqu’on frappa à la porte.
256
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Il cria : « Entrez ! » sans se lever, car ses jambes
étaient entourées d’une couverture. La porte s’ou
vrit et Roger reconnut le baron de Charbey.
— Justement, monsieur, balbutia le jeunehomme,
s’affaissant complètement dans son fauteuil, je vous
demandais...
Le baron tourna la clef, il paraissait inquiet.
— Dis-moi, Roger, as-tu l’habitude de recevoir
des dames à huit heures du matin ?
— Moi ! fit Roger stupéfait.
— Ah!... je croyais. Il y a une dame en bas,
elle est très voilée et demande à te parler pour des
annonces.
— Oh fit le rédacteur, impatient, c’est encore An
toinette qui vient faire insérer son atelier de repas
sage : elle attendra.
— Elle y est toute disposée, mon cher rédac
teur ; j’ai voulu lui céder mon tour, elle a refusé
d’une voix inintelligible.
Le baron serra la main du malade.
— Toujours fiévreux ! dit-il d’un accent ému.
Père, s exclama le jeune homme, cette vie est
impossible !
— Je ne veux pas te tuer, mon garçon ! Voyons,
arrangeons-nous. J ai dix mille francs que je peux
distiaire sans faire tort à personne. Ce soir, tu les
auras et tu iras vivre à ta guise où bon te sera,
blera.
Le jeune homme sourit dédaigneusement.
— Sans faire de tort à personne. Oh ! monsieur,
vous avez une fille et un fils...
— Tu es fou, mon pauvre ami ! ma fille et mon
fils auront chacun trois cent mille francs. Laure
LA VIRGINITÉ DE DIANE
257
épousera Maury et nous joindrons la forêt du che
valier à nos propriétés. Quant à Frédéric, il ne re
viendra qu’à ma mort !
Et le baron, en achevant sa phrase, eut un éclair
de colère.
— Vous haïssez donc bien votre enfant?
Le baron haussa les épaules.
— De la main à la main, j’ai l’intention de te
donner presque tout son héritage, mon cher Roger.
Prends sans scrupule, tu as peut-être plus de droits
que lui...
— Mon père !... voudriez-vous dire...
La figure austère du baron s’allongea.
— Ma femme a été fort légère, le cousin Maury
avant et après mon mariage n’a guère quitté la
maison... enfin, je me trompe peut-être moimême !...
Le rire silencieux glissant sur les lèvres du vieux
politique, indiquait suffisamment le peu d’impor
tance qu il donnait à ces questions-là.
Roger murmura :
Ma mère n a aimé que vous. Dieu est juste en
'vous faisant douter de tout, mais Frédéric et moi
nous nous ressemblons trop pour que vos doutes
atteignent Mme de Gharbey.
Le baron détourna la tête, non pour cacher son
émotion, car les jeux de l’honneur, les équivoques
e famille n atteignaient pas le cœur de cet homme;
mais simplement pour chercher un autre sujet de
conversation.
Un moment après, le baron reprit :
— Désires-tu voyager, mon garçon, ou veux-tu
une femme ?
258
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Ni l’un ni l’autre ! s’empressa de riposter
Roger.
— J’en parlais, hier, à Mme Tèple. Malgré sa
position, c’est une personne sensée ; elle se charge
rait volontiers de te marier. 11 est vrai, prétendelle, que tu ne seras pas si heureux qu’étant libre.
Il vaudrait mieux...
Le baron s’interrompit pour caresser sa barbe.
— Oh ! oui, elle est sensée, répondit froidement
le jeune homme.
M. de Gharbey continua :
— Je lui ai confié mes projets à l’égard de Frédé
ric, elle m approuve, ma femme ne me reprochera
rien! Allons, Roger, empoche tes dix mille francs!
Monsieur, dit le rédacteur d’une voix saccadée,
de aous, je ne dois accepter qu’un salaire; ma
mère me l’a permis, et je respecte sa volonté si les
autres 1 oublient. Tenez, mon père, je me souviens
qu à 1 époque de votre mariage vous avez acheté à
ma mère, dentelière, son travail d’une année : vous
l’avez même payée fort cher, cette magnifique
dentelle. Eh bien, achetez mes œuvres et nous serons
quittes : je suis ouvrier comme elle était ouvrière.
Roger, fît le baron grommelant, ferais-tu des
romans à tes heures? tu t’exprimes comme un
éros. Est-ce ma faute si ta mère n’a pas pris toute
ma fortune? J’ai payé la dentelle ne pouvant acheter
a dentelière.. Je t’avoue qu’en admirant ce fragile
tissu sur les épaules de ma femme, je suis souvent
tout attendri.
Et vous avez un remords...
Le baron se tut.
Tout a coup le malade devint rose, comme éclairé
LA VIRGINITÉ DE DIANE
259
par le rayon d’un plaisir aperçu dans le lointain.
— Père, veux-tu me procurer une joie immense?
Eh bien, permets-moi de rédiger à mon gré un seul
numéro des Murmures, dès que je serai guéri. Tu
me paieras ce numéro un prix exorbitant et je me
sauverai à Paris.
— Hum ! marmotta le baron; j’y mets une condi
tion, tu n’attaqueras pas ma politique?
— Non, certainement.
— Tu n’attaqueras pas trop le maire, il est ra
geur en diable, j’ai besoin d’un chemin et il faut
ménager ce manant avant de le remplacer. Tu
n’attaqueras pas le clergé ! l’abbé Prat confesse
Pauline, et Pauline est très bavarde...
— Non ! non!...
— Il serait prudent de ménager les dévots!
Luidivine est une vipère...
— Tant pis.
— J’espère que tu n’insulteras pas les femmes.
Mme Tèple se vengerait. Entre nous, je veux bien
qu’on te nomme mon fds tout bas, mais ce serait
gênant de l’entendre chanter dans la rue !
— Vos conditions m’accablent, cher père. Que
critiquerai-je?
Tu pourras tomber sur le peuple; il est bête le
peuple, il ne répond pas !
Roger posa son index blanc sur le bras du baron.
Alors... je ne dirai rien, car je sors du peuple,
et je n ai aucune raison de me mettre du côté des
puissants !
Fais de la haute littérature.
— Moderne?
Je te l’accorde.
260
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Très bien : vous en aurez à un franc six co
lonnes pleines. Et puis, je me sauve.
— Fichtre ! Sois moral au moins !
— Je me contenterai de l’être dans mes mœurs,
mon cher père. Si on m’avait laissé déshabiller
une jeune fille de temps en temps dans un article
humoristique, je n’aurais jamais eu de mauvaises
passions ; toute chaudière doit avoir une sou
pape.
•— Tu as de mauvaises passions, toi?
Roger mordit ses lèvres.
— Ça pourra venir!
Le baron se leva, ravi.
~ A la bonne heure, sapristi! Ton honnêteté
m’embarrasse parfois...
Le jeune homme fièrement se croisa les bras.
— Pourtant, je vous jure, monsieur, que je ne sé
duirais pas une jeune fdle.
Le baron ne répondit plus ; il sortit après avoir
embrassé paternellement ce fils opiniâtre.
Roger attendit Antoinette.
Des doigts timides effleurèrent la porte. Roger
renoua sa cravate, arrangea sa couverture et cria
de nouveau :
« Entrez !»
Elle entra. Vêtue de couleurs sombres, elle dissimu ait son visage sous un voile épais. Toutes ces
précautions ne tinrent pas devant l’émotion du ré
dacteur qui s exclama, épouvanté :
Oh ! madame...
Elle ôta son voile. Le jeune homme, anéanti,
T? <
v meme Pas de se relever. Il avait reconnu
261
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Elle vint à lui simplement et comme on va à un
ami.
— Monsieur, dit-elle, l’honneur de Gaston m’est
encore plus cher que le mien. Aujourd’hui, je vais
droit à ceux qui pourraient le mépriser et je leur
dis : « Ce n’est pas mon mari, c’est mon frère. Nous
sommes tous les deux les enfants du peintre Carlier,
du peintre Carlier devenu fou, parce qu’on a séduit
sa fille dans son propre atelier... Le nom du séduc
teur, vous l’avez déjà prononcé, monsieur: c’est
Frédéric de Charhey !... »
Son regard s’emplit de larmes : elle lui tendit ses
petites mains. Roger bondit, et, soutenu parla vio
lence de sa fièvre, il s’écria.
— Vous êtes libre !
Puis il recula, l’œil hagard :
— Votre amant, Frédéric ! oh ! madame, vous
voulez que je meure ! pourquoi venir ici me jeter
ces mots quand vous savez que je vous aime.
Féa se mit à genoux devant lui.
— Pardonnez-moi, Roger, mais vous ressemblez
trait pour trait au seul maître de ma personne,
sinon de mon cœur. Je ne dois aimer que cet homme,
et 1 aveu que je vous ai fait est presque un outrage ;
je viens réparer cet outrage. Monsieur, pardonnezmoi au nom du dévouement de mon frère, puisque
vous ne pouvez plus ressentir pour la pauvre Féa
qu’une amitié fraternelle !
Elle s arrêta, n’osant le regarder, le front courbé
sous cette nouvelle honte.
— Mon Dieu, est-ce que je deviens fou, moi
aussi ? bégaya Roger.
15.
262
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Il s’étreignait les tempes, il étouffait. La jeune
femme le ramena vers son fauteuil.
— Monsieur... ayez pitié de vous au moins, si
vous n’avez pas pitié de moi!... j’ai attendu... je
vous croyais guéri et je vous fais du mal...
Il se retourna vers la belle créature qui appuyait
ses mains frémissantes sur son sein, comme pour
défendre à son cœur d’en sortir.
— Féa, dit-il, d’une voix amère, vous l’avez donc
bien peu connu, bien peu aimé, ce misérable!... Je
suis un honnête homme, et lui, c’est un lâche : com
ment avez-vous pu confondre ? Oh ! Féa, vous ne
pouvez pas aimer Frédéric !... Non, il ne mérite pas
les trésors de votre âme !...
Elle répondit avec une courageuse brutalité.
— Je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie, monsieur,
mais je lui appartiens.
Et, insista Roger, vous l’aimez, lui, votre sé
ducteur, lui, un être odieux ?
La jeune femme, à bout de forces, glissa vers
une chaise.
- Mon Dieu ! s’écria-t-elle, ne me torturez pas...
Oui. oui ! je dois l’aimer, je l’aime. Oh ! je suis
venue pour mon frère, voyez-vous. Il n’en sait rien...
i ne le saura jamais, sans cela il me maudirait,
car il est brave et il aurait vengé sa sœur sur vous,
es que je lui aurais dit la moitié de ce triste secret.
Aujourdhui peut-il aller demander réparation à
n-11 GSt a Paris> — elle éclata en sanf - S‘ ." On Dieu ! nous n’avons même pas l’argent
saneTaiie
1U* m°ntrer SOn imPuis’
ance ce serait le tuer. Quel martyre que le nôtre !...
Une desesperante fatalité nous poursuit
*
LA VIRGINITÉ DE DIANE
263
Roger, à mesure qu’elle parlait, sentait croître
son exaltation avec sa fièvre, il marchait au hasard,
se frappant le front, se tordant les poignets !...
— Oh ! le lâche... répétait-il, je le reconnais bien
là. Ce dépravé qui, à vingt ans, séduisait une men
diante, parce qu’elle était belle... Oui, c’est bien
lui!... Il est de votre sang, il est de votre race,
monsieur le baron, ne le reniez pas, il est bien vo
tre fils !... Je comprends, je comprends !... Je saisis
tout... Ge portrait, cette Diane ravissante !... Vous
serviez de modèle à votre père, alors il est entré !...
Mon Dieu ! Gomment votre père a-t-il osé... mais
c’est une véritable infamie que de se servir de la
beauté de sa fille !... La punition a été horrible !...
Et ce Gaston que je détestais... Quel noble cœur !...
Féa, jure-moi que tout cela est vrai !...
Elle était suffoquée par ses pleurs et ne put ré
pondre.
— Votre frère... continua-t-il, pourquoi ne l’a-til pas écrasé ?... Ges hommes, on les écrase comme
des chiens ! Quand il était à Paris, il l’avait près
de lui.
Féa balbutia.
— Mon frère ne l’a pas vu, et moi j’ignorais son
nom...
Le jeune homme, attéré, se cramponna à sa
table.
— Mais, madame, c’est un viol !... Vous n’aimez
pas Frédéric ?
Laissez-moi reprendre mon courage, monsieur,
il faut que je m’en aille. J’ai eu tort de venir ici !...
Vous me faites peur!... Que fous importe mon
amour, je suis une fille déshonorée, j’appartiens
264
LA VIRGINITÉ DE DIANE
à mon séducteur, ne l’oubliez jamais, monsieur.
Roger revint rapidement à la pauvre jeune
femme.
— Madame, j’ai sur vous plus de droit que lui,
car c’est bien à moi que vous avez livré votre cœur!
Elle le regarda avec une tristesse morne.
— Aujourd’hui, monsieur, vous n’êtes plus qu’un
étranger pour moi.
_ Ils demeurèrent longtemps silencieux ; ces der
niers mots semblaient avoir rompu les liens qui les
attachaient l’un à l’autre; Féa remit son voile, s’en
veloppa de son châle.
— Je n’ai pas besoin, monsieur, murmura-t-elle,
de vous recommander une réserve absolue vis-àvis de mon frère. Gaston est violent, il vous a déjà
soupçonné, il ne faut pas entretenir ses doutes.
Roger s appuyait contre son fauteuil, ses lèvres
tremblaient, il était pâle comme un mort, la surex
citation de la fièvre tombait, il se sentait défaillir.
— Je vous obéirai, dit-il, en faisant un pénible
effort, je vous obéirai !... faudra-t-il m’exiler aussi...
ne dois-je plus revenir une seule fois au pavillon?...
Oh ! dites-moi jusqu’où il faudra pousser l’abnégalon, c dénouement, enfin... Oui, oui, je porterai la
au c c e mon frère, je serai sa victime comme vous
es a sienne , et, n est-ce pas, je ne devrai pas me
pain re, je devrai m’estimer heureux d’avoir
ecu un joui des caresses dérisoires, parce que j’ai
1 honneur de lui ressembler.
ne Cailiei passa vite devant lui; elle voulait
boulevers
a™1*’ ^ron^(Iue
jeune homme la
Ne paitcz pas encore, murmura-t-il, éperdu,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
265
je veux prolonger mon martyre... cela me console,
voyez-vous... Restez, madame Féa...
Il s’élança vers elle, les mains jointes.
— Oh ! restez, restez encore... Malheureuse en
fant, que ne diront-ils pas lorsqu’ils sauront que
vous êtes venue chez moi ? Ils sont peut-être là, der
rière cette porte, ils guettent vos larmes, ils calom
nient votre courageuse démarche!... Restez, mon
Dieu !... Féa eut un mouvement de colère.
— J’ai fait mon devoir... Et puis ma réputation
n’est plus à conserver, je ne désire que l’estime de
ceux...
Elle s’interrompit, effrayée par les yeux brillants
de Roger.
— Achevez... je vous en supplie !...
— De ceux qui m’ont aimée... fit-elle, domptant
son émotion.
Les bras de Roger tombèrent.
— Allons, soit, quand vous reverrez cet homme,
vous 1 aimerez comme vous m’avez aimé... pour
vous ce n’est qu’une question de ressemblance, peu
vous importent les vices ou les qualités de l’âme,
naturellement, il vous aimera... vous êtes si
belle !... mais...
Il ajouta d’une voix sourde :
.
Mais, vous serez sa maîtresse ’ le fils du ba
ron de Charbey ne vous épousera pas !
Féa se redressa.
— Ah! Roger.., je vous jure qu’il sera mon mari,
ou je resterai libre...
Lejeune homme baisa respectueusement sa main
fine.
Adieu, fit-il, tout frémissant de joie. Madame,
266
LA VIRGINITÉ DE DIANE
je vous vénère comme une sainte! Ne craignez rien.,
moi-même je désire la réparation, j’y aiderai, si je
le puis, et mon amour sera si bien caché au fond de
mon cœur que vous n’aurez jamais l’occasion de me
le reprocher. Adieu, Féa! Adieu, ma sœur, je serai,
désormais honnête homme, et lorsque vous serez
sa femme, vous pourrez vous dire : il me reste un
frère !
Il avait enfin compris que Féa voulait un père
pour son enfant et non pas un amant. Il avait com
pris qu’elle l’aimait toujours, et que puisqu’il l’ado
rait il ne fallait plus la faire souffrir.
La jeune femme sortit en étouffant ses larmes.
Elle descendit le petit escalier en courant.
Roger se précipita sur son lit, pleurant de rage,
se déchirant la poitrine avec ses ongles. Oh! tout
était fini, bien fini !
Féa, au bas de l’escalier, arrangea son voile, elle
se souvint alors qu’elle venait de faire une démar
che compromettante.
Près de l’église, elle rencontra deux dames : la
première était sombre comme un catafalque, la se
conde portait une toilette du matin, chiffonnée
comme une toilette de nuit.
Féa se jeta contre le mur; elle avait reconnu Luidivine et Mme Tèple qui venaient de faire leurs
dévotions de l’aurore.
— Mon Dieu! murmurait Luidivine, j’ai pris con
seil de M. l’abbé ; vous comprenez, une femme pieuse
n’agit pas sans conseils. Grâce à vous, le billet au
notaire n’a pas été trouvé ; je n’ai plus qu’à écrire
aux gens du pavillon. De votre côté, agissez contre
la baronne.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
267
— Oh! répondit l’épicière, il faudra qu’elle cède!
Le baron dit que cela ne le regarde pas, mais
Mme de Charbey, qui a l’habitude des intrigues,
verra clair à la fête, si le ménage Carlier y est
invité. Le Parisien détourne sa fille; qu’elle le
chasse, ou je lance ce scandale par dessus les toits,
et ils sont hauts les toits de Biavre : on m’enten
dra !
Luidivine reprit de sa voix douce.
— Notre abbé veille toujours sur Laure; il a re
marqué quelque chose, mais cette petite est terri
ble! M. Prat est d’une telle bienveillance pour elle
qu’il n’ose avertir personne.
Les deux femmes se séparèrent après avoir fait
une pose d’un instant sur elles-mêmes, et comme
hésitantes devant leur conscience qui se dressait
toute claire dans l’ombre de l’église. Puis elles s’é
loignèrent et Féa put gagner rapidement le pavil
lon. Au seuil, elle rencontra Antoinette. Les mains
de la jeune fille étaient couvertes d’une épaisse
mousse de savon.
— Le déjeuner est prêt, fît la repasseuse, avec
une gracieuse révérence, —monsieur attend...
Ensuite, n’y tenant plus, elfe oublia ses mains
mouillées et se jeta au cou de Féa.
— Que je suis contente!. Ça m’étouffe... Toute la
nuit je me suis chanté : « Pas mariés!... pas ma
riés!... ils ne sont pas mariés!... »
— Pourquoi ce nouvel accès de folie? ditFéa
essayant de sourire.
— Dam! ça me revient périodiquement, cette
histoire-là! Je pense que vous êtes libres d’aimer
qui vous plaira !
268
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Elles rentrèrent.dans la maison. A la fin du dé
jeuner^ il arriva une surprise poui les pau\res Pa
risiens. Au lieu du billet anonyme de Luidivine, ils
reçurent une invitation de la part de Mme de Charbey, elle débutait ainsi :
« Ma fête est demain... Malgré les leçons inter
rompues, je compte sur les doigts de M. Carlier pour
animer ma société, etc., etc. »
C’était sec, arrogant : on avait irrité la parvenue.
Le baron y eût mis plus de forme. Gaston eut un
éclair au fond de ses prunelles, mais Féa embrassa
si bruyamment son enfant, que le professeur com
prit.
— J’irai ! — fit-il d’un accent oppressé.
— Et toi?
— Moi, je n’ai pas de robe, répliqua simplement
Féa.
Antoinette proposa la sienne, puis elle se souvint
tout d’un coup qu’elle était invitée aussi. La journée
passa très vite, car Féa se disait :
— Nous voilà du pain pour un mois !
Et le jeune homme, qui ne prenait jamais son
rôle de professeur au sérieux, pensait beaucoup à
cette jeune fille aux, yeux éblouissants dont le cœur
de pensionnaire recélaittant de voluptés inconnues.
Toute la ville se révolutionnait à propos de la
fête de la baronne. Les partis faisaient trêve quand
approchait ce jour solennel. Un torlil qui vous in
vite, c’est toujours flatteur, surtout lorsqu’il n’y en
a qu’un dans une ville. Seule, Luidivine demeurait
invisible, on prétendait même que le soir venu, elle
faisait mettre des bourrelets à ses persiennes, du
côté de l’habitation Charbey, pour ne pas avoir les
LA VIRGINITÉ DE DIANE
269
yeux blessés par ces lumières, filtrant derrière le
rideau d’arbres et indiquant le bal.
Dès la \ eille le giand salon Gharbey avait revêtu
le gala supérieur, comme disait Mme Tèple.
Le baron avait commandé le bouquet de camélia
traditionnel chez la fleuriste de Biavre : les jeunes
filles tressaient des guirlandes, les jeunes gens pré
paraient secrètement leurs bouquets d’introduction.
Gaston avait des roses, elles devaient suffire au bout
des gants blancs d’un professeur. Du reste, il n’irait
pas au dîner et se présenterait juste au moment où
on aurait besoin de lui. Cependant, au jour indiqué,
il était prêt à six heures, scs roses étaient cueillies,
il ne fallait qu’un incident pour le lancer dans la
rue et cet incident lui arriva plié, dans un papier
jaunâtre, comme le teint de Mlle Luidivine. Féa
savait d’avance ce qu’il contenait.
— Gaston, fit-elle, avec son beau sourire navré,
tu liras cela en revenant, ne gâte pas ta soirée, la
dernière, peut-être, que tu passeras là-bas.
Gaston, déjà furieux, décacheta et lut d’une voix
frémissante :
« Monsieur,
« J’ai l’honneur de vous apprendre que M. Charles
Doublin entrera en possession de votre logement,
huit jours après le reçu de ce billet.
» Votre propriétaire,
« De Pontcoulant. »
— Nous verrons! dit-il, avec un rire silencieux,
qui le calma, et il partit sur-le-champ.
270
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Féa le regarda s’éloigner en secouant la tête.
— Que verra-t-il, mon Dieu! murmura-t-elle, si
ce n’est la sœur du maudit?
La baronne, debout, entourée de toute sa cour
biavraise, reçut Gaston avec un demi-sourire de
condescendance. Elle était superbe et l’orgueil de
sa fête éclatait dans son visage flasque, le vernissant
d’un ton lumineux, comme le reflet de'toute une
fortune. Elle portait un grand ruissellement de
dentelles blanches sur un fond de satin bleu, ses
épaules laiteuses s’étalaient sous un fichu de tulle
d’un travail féerique. Ce fichu n’avait pas son pareil
au monde, disaient les dames de Biavre, et cette
fois elles ne mentaient pas.
Malgré ses cinquante ans; le corps large et gros
de Pauline de Charbey semblait pétri dans ceux de
plusieurs jeunes femmes.
Les invités n’attendaient plus qu’un signe pour
se précipiter dans la salle à manger.
— Ah! vous voilà, dit la baronne. Comment,
des roses! de belles roses demi épanouies... C’est
charmant !
— Ces fleurs ne sont pas belles, madame, et si
elles se ferment, c’est qu’elles comprennent bien
que devant vous, il est inutile de se montrer.
Et Gaston Carlier s’inclina avec une galanterie
d’amoureux.
Pauline fit le signe attendu en disant :
— Je prends le bras du dernier arrivé !
Elle lui abandonna le poids de son épaule de
crème. On se dirigea vers la salle à manger. Gaston
ayant salué collectivement, ne s'inquiéta plus de
personne.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
271
— Et votre charmante compagne? demanda Pau
line, ravie de ne pas voir Mme Cartier.
— Légèrement indisposée... regrette bien, je
vous assure, balbutia Gaston. Mon Dieu, madame,
permettez-moi de vous avouer ma sincère admira
tion. Je suis Parisien, ami de la mode et je puis
vous jurer que jamais, meme à Paris, je n’ai eu le
bonheur de frôler une toilette pareille !...
Il choisisait ses mots : « frôler » implique une
petite idée libertine.
Elle en était complètement ravie. Là, dans la
presse des invités, sur le seuil de la salle à manger,
et à l’abri de son gros bouquet blafard, il se pen
chait, glissant son regard derrière le papier brodé.
Pauline retombait sous le charme. Il faisait des
frais!... Il était toujours gracieux pour elle!.. Que
disait donc tantôt cette épicière? N’était-ce pas la
jalousie qui lui faisait distiller son fiel contre ce
beau garçon brun?..
On se plaça en tumulte : l’abbé Prat eut la droite
de madame, et l’adjoint, relégué deux places plus
loin, céda la sienne au professeur.
— Les derniers seront les premiers! dit l’abbé
Prat d’un ton jovial, relevant la phrase de la ba
ronne.
Il y eut un éclat de rire forcé de la part des con
vives.
Laure était tout au bout de la table.
Elle avait une robe de soie rose à traîne, un peu
décolletée, pas un bijou, pas une fleur, rien que ses
cheveux d’or relevés à la chinoise et nattés sur le
sommet de la tête. Dans la nudité de son front, ses
yeux et ses sourcils allaient s’allongeant jusqu a la
972
LA VIRGINITÉ DE DIANE
fin des tempes. Elle était pâle, mais ses lèvres hu
mides conservaient leur sourire enfantin. Elle jouait
distraitement avec sa cuiller de vermeil, sa cuiller
de baby qu’on lui laissait encore. Autour d’elle,
chuchotait un essaim de fillettes, les pigeons du
petit Sacré-Cœur en guimpes montantes avec des
ceintures de couleurs. Parmi elles, se trouvaient
Antoinette et Félicie, de l’hôtel d’Europe. Ce coin-là
était très gai : on s’y regardait en dessous avec
des airs qui disaient : « 11 va y avoir de bonnes
choses! »
Les collégiens faisaient vis-à-vis, tous graves et
sérieux comme de petits avocats. Le baron prési
dait à l’autre bout, entouré de Toirette. Mme Tèple,
en corsage cerise, Charles Doublin, qui parlait très
haut, regardant Gaston et le chevalier Maury.
M. Roger, des Murmures, ne devait faire qu’une
apparition, le soir, à cause de sa santé.
Le potage se mangea gravement; seuls Gaston et
Pauline bavardaient à demi voix. Le jeune homme
disait des choses légères, paraissant fort préoccupé
des dentelles de sa voisine. Chaque fois qu’elle par
lait, il répondait vite, penchant la tête de son côté.
Le clan des fillettes examinait stupéfait.
— Dis donc, Laure, fit une amie, la poussant du
coude, ton professeur est singulier, voici deux fois
qu’il touche madame avec ses cheveux!
Laure, muette, goûtait ses cuillerées.
— Plus de langue? murmura l’amie en lui pous
sant le pied.
Si un doigt indiscret eût relevé les longues pau
pières de Laure, il eût récolté deux perles magni
fiques tout irisées de feux.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
273
—- Mademoiselle, cria la voix fausse de Mme
Tèple, qu’avez-vous donné à maman pour sa fête?
— Un petit brûle-parfums pour ses migraines.
— Oh! fit Toirette, coupant des mouillettes
dans son bouillon, un joli cadeau! Les parfums
sont anti-hygiéniques, les parfums...
11 fut interrompu par le chevalier Maury qui, d’un
ton bref, déclamait à sa voisine.
— Le mariage, c’est un dessert, j’en conviens,
madame, mais généralement quand on y arrive, on
a si bien dîné qu’on n’a plus faim !
Il y eut une explosion générale ; chacun connais
sait la manie du chevalier et on ne manqua pas de
relever son aphorisme.
— Qu’est-ce que j’ai dit? murmurait-il d'un air
innocent.
La baronne et Gaston riaient plus fort que les
autres. La glace se rompait, on osait faire du bruit
dans les assiettes, mais le baron partit sec comme
un ressort.
— Maury, mon cher, nous ne sommes pas au
dessert et vous m’avez déjà coupé l’appétit. Si vous
ne pouvez les taire, écrivez-les sur la nappe!
Maury baissa le nez avec un mauvais rire et le
baron interpella l’abbé.
— Vous avez lu cet article de dimanche ?
— C’était stupide, répondit l’abbé tout net.
— L’auteur, riposta le baron en désignant Maury
du manche de sa fourchette.
Le chevalier s’affaissa comme un pantin dont les
ficelles manqueraient subitement.
L’abbé, écarlate, tâcha de réparer sa maladresse.
• Je n’ai fait que parcourir, balbutia-t-il.
274
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Maury lui lança un regard oblique.
— C’est en parcourant comme ça qu’on fait du
chemin pour aller à Rome, grogna-t-il.
L’abbé piqué fit un « comprends pas » dédaigneux.
— Eh! mon Dieu, vous faites votre cour à mon
cousin en m’abîmant; lorsqu’il sera maire, il
tâchera de vous faire nommer évêque.
Le cercle des politiques s’échauffa et Maury, se
tournant, demanda une bouteille à Gaston.
— Vous êtes infernal, cousin, fit la baronne brus
quement, prenez cette carafe et finissez.
— Eh! eh!... cousine, vous voulez masquer vos
batteries ! Monsieur est assez brun pour que nous
l’apercevions derrière cette carafe poussée si obli
geamment, reprenez-la : les moulins à paroles ont
autant besoin d’eau que les autres.
— Laissez-le! dit Pauline.
Et la conversation reprit plus intime.
Laure, immobile, devant son assiette vide, pétris
sait une miette de pain. A l’autre bout, Mme Tèple,
verte de colère, voyait sa vengeance lui échapper
de plus en plus.
Le bruit devint général, chacun voulait causer et
chacun parlant à son voisin, personne ne s’enten
dait. Les nouvelles locales circulaient par fragments,
inouïes, fabuleuses. Le baron s’adressait à Toirette.
— Vous savez qu'ils n’ont pas nommé Chose;
ils ont bien fait; ce pendard aurait essayé une
révolution !
— Oui! poursuivait madame Toirette guettant
son mari et parlant à l’adjoint, la charrette lui a
passé sur le corps; il a une cuisse brisée!... Mais,
Toirette, réponds donc à monsieur le baron!...
LA VIRGINITÉ DE DIANE
275
— Quoi?... oui!... Ils ont bienfait, monsieur...
cependant...
— Quoi donc?
_ Il faudra, je le crains, l’amputer!
— Monsieur Carlier ! interpellait Charles Doublin,
y a-t-il des rats chez vous?... II faut que je me ren
seigne sur mon nouveau logement... Le pavillon est
vieux, hein?...
— Monsieur, répondait Gaston, faisant un vio
lent effort, chez moi, je ne vais ni à la cave, ni au
grenier... Désolé de ne pouvoir vous renseigner!
— C’est Mme Carlier qui y va pour vous ! ripos
tait Mme Tèple, sirotant un verre de bordeaux.
— Il faut me demander vos renseignements,
monsieur ! s’écria Antoinette, furieuse.
— Et pourquoi donc? interrogea aigrement une
dame.
— Parce que c’est moi qui « aide au ménage » de
Mme Féa, depuis que sa bonne s’est placée chez
l’épicière !
Ce dernier mot fut dit très bas et il y eut un
sourire étouffé parmi les collégiens. Cette diablesse
d’Antoinette, comme elle rivait les clous. Antoinette,
triomphante, allait répéter, Gaston la foudroya
d’un regard.
—Je crois qu’aider au ménage est une locution vi
cieuse, grogna un élève de quatrième, le fils de
l’adjoint.
— Ce n’est pas français, peut-être, riposta le
chevalier, mais c’est galant de sa part.
Antoinette faillit éclater en larmes ; tout le monde
1 abandonnait, tout le monde, jusqu’à lui!...
276
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ Voyons, mademoiselle Laure, animez-vous!
insistait Félicie.
.
_ De quoi parle-t-on? bégaya la jeune fille
sortant d’un rêve.
— On parle du pendard qui a la cuisse cassee
par une charrette; on dit qu’il a des rats chez lui,
qu’il fait son ménage.
C’était ce que Félicie, dans son gros bon sens,
avait pu saisir à travers le. bruit.
L’abbé Prat, fatigué d’examiner Laure, et ne sur
prenant rien entre elle et son professeur, se tourna
vers la baronne.
Gaston se crut délivré, il se renversa sur sa chaise
pour boire, son regard passa au-dessus du verre et
alla frapper en plein le front de Mlle de Charbeyt
Laure releva lentement les paupières; elle repoussa
le plat qu’on lui présentait au même moment.
— Non, merci!... Qnel supplice !... je n’ai pas
faim... je vous dis non!...
Elle répondait si vite, que le domestique s’es
quiva, craignant une scène de colère.
L’abbé Prat se trompait : il y avait bien un orage
entre ces deux beaux jeunes gens, mais l’amour a
le vol tellement rapide qu’on n’arrive jamais à temps
pour attraper le bout de son aile.
Voir manger les Biavrais, c’était un spectacle
intéressant, et lorsque Gaston ne regarda plus
Laure, il contempla la table. L’abbé Prat, la sou
tane relevée des coins, la serviette solide, mordait
d’abord légèrement, puis, si le morceau était bon,
il engouffrait avec une rapidité prodigieuse, il reve
nait alors au plat qui lui avait plu, ne touchant
guère à son pain et souvent à son verre.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
277
La baronne, ne perdait pas un coup cle dent :
elle avalait voluptueusement et on voyait les mor
ceaux courir le long de son gosier de satin.
Le chevalier choisissait ses morceaux, triait les
moindres choses suspectes, écartait les fibres, le
gras. Il paraissait tout auxieux de ce qu’on lui ser
vait et faisait des : ah!... effarés aux domestiques,
leur poussait des « prenez garde » comme s’il eût
porté des jupes de soie.
Toirette, son pain partagé de chaque main, sou
riait, buvait une lampée et prenait toutes les olives
placées devant lui.
Madame Toirette, folle de beurre, en mettait
partout.
Charles Doublin mangeait comme un ogre pressé.,
il engouffrait avec de gros yeux ronds couvant
tantôt Félicie, tantôt le plat qu’on lui présentait.
Jules, de l’hôtel d’Europe était splendide ; car
rément installé, toujours la bouche pleine, il répon
dait par inclinaison. Sa serviette lui montait dans la
gorge et il s’essuyait en dessous avec la nappe. De
temps en temps il poussait de l'index un blanc de
poulet ou un croûton avec le pouce. Ça faisait honte
à Félicie et le bonhomme achevait sa confusion en
lui lançant des « c’est pas meilleur chez nous ».
Les demoiselles buvaient comme de vrais petits
bouviers. Une, tout en blanc, avec un bluet dans les
cheveux, achevait une perdrix truffée : son corsage
était si gonflé qu’on voyait palpiter au-dessous une
médaille de la Vierge qui suivait sa respiration.
Charlotte Bressange, adepte du Saint-Cordon,
avait défait sa ceinture derrière sa chaise pendant
qu’on ne la regardait pas. Antoinette mangeait
16
278
LA VIRGINITÉ DE DIANE
parce qu’elle avait Sim. Le repassage creuse l’es
tomac, et la bonne tille achevait ce que ne voulait
pas Laure de Charbey, afin que sa mère ne fit pas
d’observation. Le baron et Mme Tèple se passaient
réciproquement les bouteilles de Saint-Emilion.
L’épicière avait une façon de camper la tête lors
qu’elle buvait qui rappelait vaguement les habitués
d’une cantine.
Gaston, le dégoût dans le cœur, souriait malgré
lui.
— Et quand on songe, murmurait-il, que je vais
faire danser tout ce monde-là.
Au dessert, on porta des santés, ce fut une vraie
furie.
Les Biavrais ne s’enivraient pas avec le vin, mais
en mangeant et parlant beaucoup.
Après un toast général à la baronne, Toirette,
heurtant sa coupe à celle de M. André, lui dit :
— A l’espoir de Biavre, que vos élèves tiennent
enfermé dans la noble tunique du collège !
Les écoliers s’inclinèrent comme des blés mûrs.
— A la France ! clama Doublin.
— Aux notaire^ ! répondit l’abbé Prat.
— A la gloire de l’Église, fit majestueusement le
baron.
— Au futur marié! répondit-on en chœur.
— A l’année prochaine ! fit timidement une dame,
songeant à un nouveau festin.
— A la maîtresse de la maison! hurla tout le
monde.
Gaston se sentit gagner par l’envie de rire,
balbutia, pour se sauver : « A Pauline ! » presque
dans 1 oreille blanche de la baronne.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
279
Pauline faillit s’évanouir.
— Monsieur!... monsieur!... — Henri, as-tu
entendu?
— Non! répliqua le baron étonné.
— Tant mieux!... Oh! l’imprudent!
lit elle toucha le genou de Gaston pour l’engager
à la réserve.
— A moi-même ! marmotta le chevalier. — Mes
amis, oui, ces réunions sont des réunions tellement
douces pour nos cœurs...
— Lève-toi, dit Pauline, oubliant toute retenue.
Il se leva.
»
— ... Mes amis, ma cousine m'ayant dit de me
lever, je ne puis résister à son désir...
— Chut! fit-on, il va nous dire de jolies choses!
— Et je me lève... continua le chevalier qui
s’empressa de se rasseoir au milieu d’une tempête
de bravos.
Entre les fillettes, c’était la même effusion écla
boussante de bêtises.
— A notre confirmation! dit Charlotte Bressange,
dont le corsage avait crevé sous un bras.
— A maman ! fit la plus petite, mettant des tar
telettes dans sa poche.
La mère, attendrie, se leva et vint embrasser sa
fille.
— Léontine, lui dit-elle, avec un regard mouillé,
tu en emportes trop.
Laure, calme et pâle, les regardait faire. Quand
on versa du vin de Champagne, elle fit emplir deux
fois sa coupe.
Gaston, par hasard, la vit buvant sa mousse ; il
tressaillit, car elle avait une beauté diabolique. Son
280
LA VIRGINITÉ DE DIANE
geste était ferme, sa tête se levait sur 1 épaule et
son regard sombre avait quelque chose de farouche.
_ Voyez cette gamine — cria la baronne, ne crai
gnant plus de faire remarquer Laure à son profes
seur — vovez-la, elle boit du champagne !... Fi,
mademoiselle !
_ Chacun son goût, maman, dit la jeune fille,
reculant sa chaise, — ici nous n’avons pas de ca
valiers, et le champagne les remplace.
Gaston faillit bondir, mais tous ces convives hé
bétés n’avaient pas compris ; un gros rire courut et
personne n’attacha d’importance à la réponse de
cette pensionnaire.
Ces demoiselles demandêrentla permission d’aller
prendre l’air, les messieurs allumèrent des cigares,
les dames se dispersèrent dans les salons, Gaston
profita de sa délivrance pour gagner une fenêtre.
Laure se promenait seule au fond d’une allée,
près du bassin ; elle aperçut le jeune homme et de
meura immobile. Ses mains diaphanes étaient join
tes le long de sa robe, elle avait la tête droite et
paraissait hautaine comme une femme outragée.
La soie rose luisait aux rayons clairs de la lune,
semblable à une étoffe humide ; en se retournant, la
jeune fille l’avait pour ainsi dire collée à son corps
élégant.
Gaston, d’un élan, se précipita dans le jardin,
envoya son cigare dans un massif et se dirigea ré
solument vers ce flot de clarté rose.
— Mademoiselle, dit-il en l’abordant, voulez-vous
permettre une question à votre professeur?
— Pas avant que mon professeur me salue, mon
sieur !
LA VIRGINITÉ DE DIANE
281
Tout suffoqué, il la salua jusqu’à terre.
— Je ci ois, monsieur, continua-t-elle d’une voix
brève, je crois que vous m avez oubliée en arrivant,
l’inclination générale d’une entrée ne peut me suf
fire : je suis la fille de Mme de Gharbey, je mérite
vos respectueux, sinon vos sincères hommages !
— Mademoiselle, mon oubli a été volontaire,
voilà mon excuse. J’espère que vous me compren
drez...
Elle secoua la tète.
— Volontaire? murmura-t-elle.
— Vous doutez de mes paroles, elles sont moins
hardies que ne le sera mon explication... Eh bien ...
j’ai peur de vous. A présent ne me questionnez plus.
— C’est-à-dire que vous avez peur des Biavrais
à cause de moi.
Gaston se tut. Laure, d’un coup de pied, lança
derrière elle la traîne de sa jupe rose et se mit à
rire.
— Bien fait ! dit-elle avec une vivacité de coquette.
Elle reprit :
— Donnez-moi des nouvelles de ma chère Féa !
— Je vous remercie, mademoiselle, Féa va bien.
Elle n’est pas venue pour un motif très sérieux et je
ne vous le dirai pas.
— Je l’ai deviné. Pourquoi ne sommes-nous pas
soeurs. Je partagerais mes toilettes avec elle... Oh !
dites-lui que je l’aime autant..... autant que je vous
déteste !
Elle le regardait en face. Gaston était au supplice.
— Voyons votre question, monsieur.
— Il s’agit de savoir, mademoiselle, si nous re
prendrons nos leçons. Madame votre mère m’en
16.
282
LA VIRGINITÉ DE DIANE
prie, mais je n’ai voulu répondre qu’après vous.
— Ah ! c’est heureux... Vous me prenez en con
sidération. Vous savez que je suis chez ma nourrice
au kiosque des prés. Je règne là-has, ce sera sca
breux, maman nous oubliera pour la première quête
venue. Et si vous craignez les cancans de Biavre...
Elle pencha la tête de côté.
— Laure, taisez-vous ! murmura Gaston éperdu.
— Mais nous avons chacun notre gardien : Féa,
votre femme, Féa, mon amie; elle viendra. Je re
prendrai aussi mes cours de dessin, n’est-ce pas?
Oh ! le joli nid pour l’étude que le kiosque des prés.
Vous verrez, vous verrez ensuite, l’air pur de la
campagne nous calmera le cerveau. Donnez-moi la
main, mon cher professeur, faisons la paix une
seconde fois : c’est si amusant de faire la paix !
Spontanément elle lui offrit ses doigts ouverts.
Gaston demeura dans l’ombre des branches traî
nantes qui l’entouraient.
— Mademoiselle, souvenez-vous de mon rang et
du vôtre.
Il eut un rire amer.
— Vous refusez ?
Elle s’avança jusqu’aux branches.
— Monsieur, dit-elle, frémissante de colère, voici
une heure que je veux vous jeter à la face ma pen
sée, toute honteuse qu’elle soit : Monsieur, vous
faites la cour à ma mère. Eh bien, c’est indigne,
c est lâche, c est infâme ! Vous lui faites la cour
paice quelle peut vous sortir de la misère, parce
que vous voulez donner le change aux Biavrais, et
surtout vous lui faites la cour parce qu’elle vous
plaît. La pauvre Féa est votre femme, vous la con-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
283
naissez, moi je ne suis qu’une pensionnaire, on s’a
muse à me troubler pour me punir. Oh ! ne m’inter
rompez pas. Ce grand geste est inutile... Oui, me
punir, vous m’avez embrassée, n’osant pas me
battre : ça revient au même. Seule, maman est ce
qu’il vous faut. Elle est belle, riche, expérimentée,
vous avez envie de vous mal conduire, et vous es
pérez quelle ne vous trahira pas. Vous n’auriez pas
dû venir ce soir ; votre présence est un outrage
pour moi et pour maman.
« C’est que je la défendrai, maman, je la défen
drai. Oh ! je ne vous haïrai jamais assez, monsieur.
Soyez tranquille : je me rappelle tout : votre rang,
le mien, votre injure, mes souffrances ! J’ignore si
une jeune fille doit avouer qu’elle souffre à un
homme, mais je m’embarrasse peu des convenances.
On ne traite pas un professeur de piano comme un
homme, et maman a tort de vous adresser la parole !
Moi, vous m’entendrez jusqu’au bout... monsieur,
vous me faites souffrir depuis longtemps, cette
souffrance-là ne m’empêchera pas de vous haïr.
« Ah ! vous ne m’avez pas regardée en entrant
au salon ? je ne mérite pas votre respect... Tenez,
approchez-vous... là, voyez-vous, sous ces rayons
blancs, des trous noirs autour de mes yeux. J’ai
pleuré, hier, cette nuit, ce matin... je pleure encore,
parce que j’ai l’âme bouleversée, que j’ai le cer
veau brûlant.
« Que j’ai la fièvre, monsieur !... Maintenant, j’ai
peur de tout ; il me semble que je n’ai plus ni pa
rents, ni compagnes, je me trouve isolée comme
dans un grand chemin qui ne finirait pas. Je cher
che le repos et je suis toujours fatiguée ! Quand on
284
LA VIRGINITÉ DE DIANE
me parle, il me semble que mon cœur est en dehors
de ma personne... Monsieur Garlier, dernièrement
j’ai rêvé que je vous entrais mes ongles dans la
poitrine et que cela me soulageait ; c’est pourquoi,
je viens vous demander compte de mon indifférence
et de mon calme d’autrefois. Vous voyez bien enfin
que c’est vous qui me tuez. »
Affolée tout à coup par une passion terrible, l’en
fant s’oubliait, oubliait celui qui l’écoutait. Elle se
tordait les bras, et de grosses larmes ruisselaient
sur ses joues pâlies. Sans même se douter qu’elle
lui avouait un véritable amour de femme, elle lui
criait son désespoir en petite fille révoltée.
Gaston s’avança dans la lumière.
— Laure, fit-il avec emportement, ou vous êtes
folle ou vous voulez me chasser par vos insultes.
Taisez-vous ! Il n’y a pas d’homme qui puisse sup
porter de pareils aveux. Vous souffrez et c’est moi
qui suis la cause de votre martyre. Mais, malheu
reuse, songez donc que je pourrais vous aimer et
il faut me fuir au lieu de m’irriter. Voilà comment
sont les ingénues. Oh ! c’est trop ! laissez-moi ma
raison, j’ai besoin d'en avoir pour vous !...
Laure recula.
— Ayez pitié de moi, monsieur, oui... je suis
folle !
Pitié, allons donc, lorsque vous ne m’épar
gnez aucune douleur ? Du reste, c’est vrai : je suis
très lâche !... Ah ! vous n’avez jamais connu la mi
sère !... A ous n avez pas un père, une femme, un
enfant torturés par toutes les privations, par toutes
les hontes, par toutes les méchancetés ; vous ne
comprenez pas qu’un artiste jeune et violent, ha
LA VIRGINITÉ DE DIANE
285
bitué à un luxe effréné, puisse succomber clans cette
horrible vie de province.
« Mademoiselle de Gharbey. je suis venu ici pour
Féa et... pour vous. Si vous n’existiez pas toutes les
deux, je me serais déjà suicidé. Je suis venu ici
prouver que je n’ai jamais offensé mon élève et en
m’humiliant un peu plus, en m’abaissant devant
votre mère, je tâche de conserver un abri à ma
femme! »
Gaston tremblait de rage, n’essayant pas de sou
tenir la jeune fille, qui lui tendait les mains. Il
ajouta d’une voix sourde :
— Allez-vous-en et détestons-nous bien, made
moiselle.
Il y avait une ironie si dure dans ses paroles
quelle traversa l’allée en chancelant, et vint jeter
son front contre un arbre, laissant pendre ses bras.
Sa longue jupe soyeuse, toute secouée par les fris
sons, suivait comme en les moulant ses formes ra
vissantes.
Elle avait l’air nue à travers l’ombre tombant de
cet arbre, et pourtant elle conservait une chasteté
enfantine. Il y avait tant de franchise dans son cha
grin qu’on pouvait la plaindre.
Gaston s’approcha.
— Pardonnez-moi, Laure. Ne pleurez pas, vous
allez nous perdre tous les deux. Soyez forte, vous,
l’enfant, pour l’homme qui ne sait plus lutter.
Arrêtez l’aveu qui brûle déjà mes lèvres !... je suis
l’époux de Féa, je suis l’honneur de votre amie,
grâce pour elle, je commettrais un double crime
en vous disant que je vous aime... Je vous aime!...
Oh! non, non... ce n’est qu’une ivresse qui passeia.
286
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Vous pouvez dompter mon orgueil, mais vous ne
me prendrez point mon honneur!
Elle se retourna, car il baisait comme un fou les
plis de sa robe, il s’était mis à genoux, et dans ce
noir, il cherchait ses mains qu’elle lui avait tendues
un moment.
— Oh ! dit-elle avec une joie pleine de cruauté,
est-ce que vous pleurez aussi?... Tant mieux!...
Prenez garde, ne me touchez pas, vous me faites
horreur... Gaston, vous êtes amoureux de maman...
Me croyez-vous aveugle? Elle est très belle, maman,
c’est une femme, elle est caressante... et l’abbé
Prat... Défiez-vous de lui!
Gaston épouvanté se releva, il lui saisit les poi
gnets.
— Laure, calmez-vous, mon enfant... Vous diva
guez, je ne suis amoureux de personne... Oh! vous
regretterez vos paroles: taisez-vous... Que vous
fait ce prêtre?
— Il m’espionne, il n’en a pas le droit, et j ai
peur qu’il vous fasse du mal!
Rentrons, Laure, nous ne sommes pas libres
de nous parler ainsi, rentrons !
Elle résista.
A moins que ce soit Antoinette que vous aimez,
on le dit... Mais, monsieur, ne me touchez donc pas,
lime semble qu’un monstre va me dévorer... Oh!
vous êtes un monstre... Votre regard, m’arrivant à
travers les autres regards, me broie l’âme, et je
meurs autant de fois que mes yeux rencontrent les
vôtres...
Gaston l’arracha de force à l’arbre qu’elle étrei
gnait comme une folle, ill emporta jusqu’au bassin.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
287
Là, 1 eau miroitait sous sa gerbe de perles* il y
avait une éclaircie dans les arbres, une pluie d’étoi
les pailletait chaque reflet des grands ronds qui se
formaient sur le cristal. L’air était humide, les
pieds se trempaient de rosée en foulant le gazon.
La lune versait des torrents d’argent sur ce coin
tranquille du parc et la ceinture de roseaux verts
qui l’entourait ne pouvait cacher des espions sans
les trahir par le froissement de lames vibrantes.
Cette fraîcheur, cette clarté douce faisait du bien.
Laure essaya de se dégager, puis elle se laissa tom
ber dans les bras de Gaston.
— Ma pauvre chérie, murmura-t-il avec passion,
que vais-je devenir, si tu es plus faible que moi?
Voyons, un peu de colère, je t’en prie, insulte, mé
prise, outrage, ma tête se perd... Hélas! tu as beau
dire et j’ai beau faire, nous ne sommes que deux
enfants... Nous allons partir, n’est-ce pas? Essuie
tes larmes.
Elle appuya ses mains jointes sur son épaule et
leva le front.
— Encore un instant!...
— Laure!... Etrange fille... Pas même de pu
deur!...
Elle lui mit le doigt sur la poitrine bondissante.
— Tiens ; sens-le battre et ose ajouter un mot!
bégaya-t-elle doucement.
— Eh bien, il ne faudra plus nous souvenir,
voilà tout. Nous aurons rêvé, et n’est-ce pas que ce
rêve d’un instant aura valu un siècle de délices?
Une minute de folie nous dédommagera de tous nos
efforts de vertu. Oh! oui, Laure, tu as raison! c’est
à un pauvre honteux comme moi qu’on doit faire la
— -------288
la VIRGINITÉ DE DIANE
royale aumône d’une créature comme toi..Laissons
nos coeurs éclater d amour et tachons ensuite de ne
jamais en trouver les débris!...
Elle lui abandonna sa taille et il allait couvrir de
baisers son cou éblouissant lorsqu’un bruit léger le
fit tressaillir.
Les roseaux remuaient du côté de la maison.
Laure rompit vivement le cercle amoureux qui la
retenait.
— Il y a quelqu’un derrière nous ! fit - elle
effrayée.
— Heureusement! pensa Gaston.
Et d’un bond, il se précipita vers l’endroit d’où
venait le bruit de feuilles, pendant que Mlle deCharbey comprenant seulement la gravité de son im
prudence, s’enfuyait comme un feu follet rose.
Gaston, furieux, car l’ivresse se change vite en
fureur chez les passionnés, Gaston était bien décidé
à châtier d’une façon terrible l’écouteur, homme
ou femme. Il écarta les tiges souples et, sans voir,
il frappa une joue, puis une tête qui se montra
rouge, ébouriffée, il saisit un buste couvert d’un
fichu de mousseline et tira à lui une toilette de
percale chiffonnée.
— Antoinette ! s’écria-t-il, en l’enlevant brutale
ment de terre. La jeune fille sanglotait.
— Monsieur, balbutia-t-elle, je faisais le guet
pour qu’on ne vînt pas vous surprendre, et, je vous
le jure, monsieur, je n’ai rien vu!
— Ah! vous étiez là?... répéta Gaston, les dents
serrées.
Il la secoua sans s’inquiéter de son naïf et sublime
dévouement. Antoinette s’agenouilla devant lui.
289
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Monsieur Garlier, dit-elle avec une douceur
infinie, vous m’avez fait beaucoup de mal, pourtant
je vous demande pardon, je vais vous expliquer...
Les demoiselles courent dans les taillis, elles au
raient pu s’approcher, je vous ai suivi de loin, dès
que j’ai cru la chose possible.
— Quelle chose? interrogea Gaston, bouillant
d'impatience.
— Votre déclaration d’amour, monsieur, murmura
la jeune fille. — Personne n’est venu, Félicie est
rentrée, puis les autres à présent. C’est le tour de
Mlle Laure, on ne se doutera de rien, je dirai qu’elle
était dans une tonnelle avec moi. Faudra-t-il, mon
sieur, que je fasse la triste commission de Mme Car
tier?... Il est déjà un peu tard.
Gaston regarda la petite montre que sa sœur lui
avait prêtée.
— Dix heures ! Nous sommes restés absents une
heure entière. Mme Tèple ne s’y trompera pas !...
Et Laure, et Mlle de Charbey doit avoir une figure
terrifiée... je crois que nous sommes perdus!
Antoinette regarda les étoiles pour cacher ses
larmes.
Elle dit d’un accent éteint :
— A qui la faute?
Gaston eut un sourire sardonique.
— Evidemment, c’est la mienne, vons avez pu en
être témoin, ma chère Antoinette !
— Monsieur, je n’ai pas entendu, je me suis bou
ché les oreilles...
Il éclata de rire.
— L’amour vous fait peur?
17
la VIRGINITÉ DE DIANE
penché de la malheureuse
_ Ecoutez-moi b en «J»
révéler notre secret à Mlle La
■
is... Nous
J
—
Ma sœur’Féa> ne
^"^1-avolr.VousaUezme.urerçar
Oh "non. B faut tout apprendre au contraire
'"^Vousinventeroirune’ hÏtoirTpour expliquer
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moi,
.
.
, pncore : ne tourIndignation «se. Un mot^
“■ ferieffeire des folies... Allons, Antoinette, est-ce
juré’.
Elle s’arrêta interdite.
__ Monsieur, il vous coûte d avouer la honte
Féa, mais laissez moi avertir celle qui vous aime
Elle doit trop souffrir vous sachant marie.
Gaston riposta d’une voix brève :
— Je ne veux pas déshonorer ma sœur, je ne
■ veux pas épouser Mlle Laure! Quand je vous répété
que nous devons oublier cette scene, m entendez-
vous?
Antoinette s’écria indignée :
— Oh’, ce serait une lâcheté'.... L’aimez-vous,
oui ou non?
, .
11 se redressa avec une hauteur dédaigneuse.
— Est-ce que vous vous imaginez, ma chcre
LA VIRGINITÉ DE DIANE
291
petite, que le témoin a le droit de se poser en juge?
Je traiterai seul cette affaire délicate... Si l’amour
vous effraie, ne conseillez pas les amoureux, je vous
en prie !
Antoinette lui serra le poignet de toutes ses forces.
— J’aime Laure, monsieur Garlier, je l’aime du
plus profond de mon cœur. Et, voyez-vous, je con
nais mieux les hommes qu’elle. J’ai été élevée dans
les rues de Biavre, moi; bien que je sois une hon
nête fille, je sais qu’on peut déshonorer une enfant,
lorsqu’elle ignorera vie. Laure est aussi passionnée
que vous; elle fera ce que vous voudrez, puisqu’on
ne peut guère vous résister, monsieur Cartier ! Mais
non, non, je vous arrêterai, je ne veux pas d’une
infamie semblable... souvenez-vous de votre sœur,
monsieur Gaston...
Il se croisa les bras.
— De mieux en mieux, dit-il stupéfait, voilà
qu’on me morigène comme un des collégiens de la
fête... Vous êtes folle, Antoinette, vous êtes folle'....
Elle déroba son visage, inondé de pleurs sous
sonjmouchoir.
— Ah! cela me peine, monsieur, de vous mé
priser! Je donnerais mon sang goutte à goutte pour
que vous n’ayez jamais eu l’idée de commettre une
mauvaise action !
— Allons, rentrons... Jurez-moi de ne rien dire,
Antoinette !
Il lui prit.les deux mains, l’attira sous ses yeux :
au fond de ses yeux, il était resté une flamme ar
dente qui brûlait tout à l’heure ceux de Mlle de
Charbey.
Antoinette, éblouie, n’avait point senti depuis
292
LA VIRGINITÉ DE DIANE
qu’elle était née un semblable regard peser sur elle.
La pauvre fille frissonna.
Il pencha la tête avec un sourire railleur.
_ Promets-le moi! dit-il affectueusement.
Elle fut comme galvanisée.
— Je vous le promets, monsieur!
Une voix aiguë retentit presque aussitôt. C’était
Mme Tèple qui appelait Antoinette, elle se rejeta en
arrière.
_ AP ! on a peut-être vu 1 embarras de Laure et
cette mégère va nous mettre à la question, fit Gas
ton d’un ton sourd.
Des pas criaient sur le sable, on percevait le frou
frou d’une robe.
— Eh bien! dit Antoinette très bas, je me
sacrifie volontiers pour celle que vous aimez tant,
monsieur. Demeurons là, et si vous voulez, prenezmoi la taille, lorsque l’épicière maudite arrivera.
Elle s’essuyait les joues, Gaston recula.
— Oh! vous auriez ce dévouement!... Petite
malheureuse... partez, partez vite !...
— Mettez vos gants, pour que je ne sente pas vos
mains, c’est tout ce que je vous demande! répon
dit-elle avec une tristesse naïve.
Gaston examina, un instant, la grande haie de
ronces qui longeait l'allée.
— Vous êtes bien décidée?...
— Oui !
Il mit ses gants, souriant malgré son attendris
sement, puis il la prit par la taille et, l’enlevant d’un
effort vigoureux, il la déposa de l’autre côté de la
haie.
— Sauvez-vous, chère enfant, mururma-t-il, et
LA VIRGINITÉ DE DIANE
293
sachez à l’avenir qu’un homme d’honneur ne sacrifie
jamais la réputation d’une femme, fût-ce pour la
femme qu’il aime.
Elle disparut derrière le massif. Il était temps,
car Mme Tèple venait de heurter l’épaule du jeune
homme.
Antoinette bondit au-dessus d’une corbeille, elle
traversa la pelouse et elle rentra à son tour.
Gaston, en offrant son bras à Mme Tèple, lui dit
gaiement :
— Nous avons la même sympathie pour les
étoiles, à ce qu'il paraît, madame?
— Ah! ah! fit l’épicière, rageant et se doutant
bien qu’elle arrivait trop tard — nous cherchions
Mlle Laure. Ah! ah!... vous courez Vénus, selon
l’expression du chevalier.
— Toutes les étoiles ne s’appellent pas ainsi,
madame, il n’ y a qu’une seule Vénus, et c’est assez
pour les adorateurs... C'était, il me semble, Mlle
Antoinette que vous appeliez!
L’épicière se taisait, ses yeux perçaient l’ombre
comme deux vrilles étincelantes.
— Figurez-vous, ajouta-t-il, ralentissant le pas,
figurez-vous que j’étais parti à travers le ciel et je
cherchais, moi, les feux colorés dont se parent cer
taines planètes. C’est une étude intéressante, allez !
Avez-vous jamais étudié l’astronomie, madame?
— Non, monsieur, mais je suis convaincue en ce
moment que vous me contez des couleurs.
Gaston eut un méchant rire.
— Je vous affirme que rien n’est plus scientifi
quement vrai! Oh! vous êtes terrible, madame, on
ne peut pas surprendre votre vigilance.
294
LA VIRGINITÉ I)E DIANE
— Avouez, ricana l’épicière, que votre etoile est
rose, avec une queue de jupe, comme les cometes.
L’épicière eut un geste de triomphe.
— Là, dit-elle, et d’où venez-vous, malheureux.
Vous les compromettez toutes !
— Oh ! répondit le jeune homme d’un ton très
calme*, je suis arrivé juste à temps pour voir cou
cher l’enfant !...
Mme Tèple sauta en l'air.
— Un enfant! Déjà... s’écria-t-elle.
— Quoi?... madame... Vous le connaissez bien
mon petit Georges ! vraiment, puis-je compter sur
votre discrétion? C’est assez sot de ne pouvoir se
passer de sa femme deux heures durant... Que
voulez-vous? c’est ridicule! J’ai gagné la grille du
parc, ensuite je n’ai fait qu’un bond jusqu’au pa
villon, j’ai embrassé ma pauvre Féa et me voilà
de retour. Je pensais qu on ne s inquiéterait pas de
moi, j’arrive juste pour le bal...
Madame Tèple, atterrée, ne pouvait plus avancer.
— Gardez-moi ce secret, murmura Gaston d’un
accent câlin, les maris craignent énormément le
ridicule !
— Je suis jouée! pensa l’épicière: les choses
sont graves, très graves... Ils s’entendent...
On était réuni dans le salon, M. l’abbé venait de
prendre congé, la baronne, de mauvaise humeur,
écoutait les propos extravagants d’Antoinette. A
entendre la jeune fille, Mlle Laure avait ravagé
trois corbeilles de fleurs, pour retrouver un petit
carnet. Ce n’était pas tout à fait un mensonge, car
Laure avait un .carnet, ainsi que toutes les rêveuses;
en s’échappant, elle l’avait perdu dans l’avenue.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
295
L’arrivée de Gaston mit fin aux racontars de la
bonne petite repasseuse.
— Mais je vous attends! cria la baronne, d’un
ton boudeur.
— Oh! madame, c’est un honneur que je ne
mérite pas.
L’épicière fit une inclination générale à la so
ciété.
— Je possède un secret que ma qualité de
femme m’autorise à vous dire, messieurs, je vous
ramène le modèle des maris! Notre cher professeur
vient d’embrasser sa femme et a eu juste le temps
d’aller et de venir.
On rit beaucoup. Madame Toirette poussa Toirette avec admiration, et Gaston s’écria :
— G’est une trahison, madame; pour un Pari
sien, me voilà couvert de ridicule.
Il gagna le piano, suivi de la baronne dépitée.
— Gomment, monsieur, murmura-t-elle en lui
mettant sur le pupitre un morceau à l’envers —
c’est à ce point?... Il vous a fallu joliment courir,
— Je fuyais, madame! répliqua le jeune homme
entourant Pauline d’un brillant regard.
Elle alla se rasseoir, toute confuse.
— Nous débutons par un morceau à quatre
mains ! dit le chevalier Maury, qui avait un pro
gramme de la soirée sur carton glacé.
M. Roger, des Murmures, profita d’un remous
creusé dans les toilettes des dames qui s asseyaient,
pour saluer Gaston avec une émotion poignante.
Le jeune rédacteur tressaillait encore de fièvre, et
il augmenta son mal en s’efforçant de sourire au
frère de Féa: Gaston fronça le sourcil, lui rendit un
296
LA VIRGINITÉ DE DIANE
salut cérémonieux, puis il se tourna du cote de la
fenêtre placée près du piano.
Roger, très pâle, avait 1 air de portei un grand
deuil, toute sa physionomie était changée et son
habit le faisait douloureusement ressortir.
— Vous êtes tout à fait malade, dit le baron, en
lui avançant un fauteuil.
Roger ne répondit rien.
Mme Tèple vint s’asseoir derrière eux; elle atten
dait une conversation intéressante, malheureuse
ment pour sa curiosité un silence solennel s’établit.
Les collégiens, les oreilles sur la même ligne, ou
vraient des bouches énormes.
— Voyons, mademoiselle! dit Gaston avec une
feinte impatience.
Laure émergea d’un rideau de guipure. Cette fois,
elle était rose des pieds à la tête.
— Dépêchez-vous ! fit Gaston d’un ton sec.
Laure s’affaissa sur son tabouret, le haut du
piano faisait barrière et les séparait du public.
Gaston ne voulut pas la regarder malgré la bar
rière, mais il repoussa les offres de Félicie et tourna
les pages lui-même. Ils débutèrent avec beaucoup
de brio pour s’étourdir ; des murmures flatteurs
circulèrent.
— Des progrès, des progrès!... répétait le che
valier.
A un solo de la première partie, Gaston dit très
doucement :
— Avec amour!...
11 se renversa contre la tenture, attendant qu’elle
eût terminé son andante. Ils reprirent ensuite
chacun de la main droite. Si on se fût approché à
LA VIRGINITÉ DE DIANE
297
ce moment on eût vu des choses anormales pour un
morceau commencé si bruyamment : les doigts de
meurés libres au-dessus du clavier s’étaient réunis
dans un accord parfait, et Gaston, oubliant toute
mesure, portait la main qu’il tenait à ses lèvres.
L’audacieux ne s’inquiétait pas d’Antoinette, qui
les regardait d’un air de reproche. Les applau
dissements de rigueur retentirent enfin. Laure, dé
livrée de cet amoureux supplice, reçut les félici
tations avec un soupir étouffé. Leur rêve continuait
donc.
— Plus qu’un morceau de chant et on dansera !
cria le chevalier pour calmer les collégiens.
Les fillettes secouèrent leur ceinture, Charles
Doublin se caressa la jambe. Laure, machinale
ment, se replaça devant le piano. Elle se tint debout
cette fois et eut un véritable spasme.
Gaston ouvrit la partition de Si j’étais roi, car
chez la baronne on permettait cette partition, et lui
indiqua du doigt une phrase : « Princesse, si vous'
croyez avoir rêvé! » Le sang de la jeune fille reflua
vers son cœur.
— Monsieur, dit-elle seulement des lèvres, vous
voulez, n’est-ce pas, que je tombe raide à leurs
pieds !
— Chantez pour moi et non pour Biavre, dit-il
en préludant.
Elle dompta son émotion, chanta d’abord timide
ment ; peu à peu, Gaston la vit s’exalter, se pas
sionner, devenir femme; elle chantait pour lui! 11
entendait les pulsations folles de sa poitrine et
l’artiste fut envahi par une immense volupté. Il fut
cruel, il l’affola par son jeu merveilleux, l’enivra
17.
298
LA VIRGINITE DE DIANE
avec l'accompagnement et la poussa jusqu’aux ex
trêmes limites de son talent.
Antoinette tournait les pages.
- Grâce ! bégaya-t-elle, vous la tuez, monsieur...
Voyez, les veines de son front sont noires, ses pru
nelles se dilatent et la respiration va lui manquer.
Soudain, Gaston se rappela le public, il comprit
qu’elle allait perdre connaissance, il se représenta
le tumulte de l’auditoire ayant trouve son scandale,
ses cheveux se hérissèrent, il maudit son egoisme.
— Ralentissez..... du calme, mademoiselle.....
G’est très beau, ils vont s’indigner...
Mais elle ne s’arrêta que pour répliquer presque
haut.
— Ça m’est égal, je meurs !
Gaston n’hésita pas; pendant qu’elle donnait un
si magnifique , étendu, lui, crispant sa bouche,
donna un sol et se leva brusquement.
— Oh! c’est un peu violent, mademoiselle, encore
la même fausse note, mais vous êtes incorrigible.
Ce cri du cœur était imité dans la perfection, le
professeur se montrait dans tout son pédantisme.
Laure, éperdue, crut s’être réellement trompée, il
se fit une réaction chez elle, elle se mit à sangloter
comme une élève corrigée. Les auditeurs étaient
furieux.
— Elle chantait d’une façon adorable, déclarat-on, pour une faute ! En voilà une sortie inconve
nante !
— Madame, s’écria Gaston, paraissant hors de
lui, je vous demande pardon, mais j’aimerais mieux
un soufflet qu’une fausse note ! Positivement, made
moiselle le fait exprès.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
299
Les collégiens se firent des signes.
. — Hein! Quand je disais : il est comme ça...
Laure alla se jeter sur un canapé. On se mit à
danser et le tourbillon fit oublier cette scène ridi
cule. Les collégiens, suffoquant de plaisir dans
leurs tuniques, sautaient en véritables enragés. Ils
ne regardaient pas leurs danseuses, mais chacun
suivait de l’œil le camarade pour voir s’il avait de
la tenue.
Mme Toirette dansait avec son époux qui était
très convenable. Mme Tèple autour des couples fai
sait la ronde de mœurs, aussi les mères étaient sur
les dents. Qu’allait-elle entendre? Au fond du salon,
Roger causait de choses graves avec le baron. 11
s’adossait à la cheminée et regardait Laure qui ne
dansait pas. Il y avait une profonde mélancolie
dans ce regard du frère illégitime veillant sur sa
sœur riche et orgueilleuse.
— Fais-la danser, tu en as envie, murmura le
baron d’un accent bonhomme.
Roger refusa d'abord, puis il alla trouver la
jeune fille.
— Mademoiselle Laure, je suis un mauvais ca
valier, mais vous m’apprendrez.
Laure demeura immobile.
— Quoi!... un malade... Du reste, je ne veux pas
danser !
— Il y a une raison? dit Roger très bas, et il
suivait la direction des yeux fauves de Laure, tou
jours fixés sur le piano.
— Oui, mon cher rédacteur, je ne sais danser
qu’avec lui, répliqua-t-elle sans réfléchir.
,,ü()
LA VIRGINITÉ de DIANE
' Une sueur froide mouillait le front de Roger. Il
s'accouda derrière elle.
" - Ma sœur, murmura-t-il d’une vmx eteinte, ma
sœur, détournez votre regard de cet homme, ou
vous serez cause des plus grands malheurs.
Elle tressaillit, ses .joues humides perdirent leur
éclat.
,
.. ,
— Oh! Roger, balbutia-t-elle, il est marie etmoi, ne suis-je pas Laure de Charbey, je ne fais pas
attention à cet homme, je vous parle du professeur
de piano, du danseur, voilà tout!
— Je l’espère bien, bégaya Roger, laissant
tomber sa tête dans ses mains pour qu’on ne vît
pa.s remuer ses lèvres. Mais, Laure, pourquoi ditesvous lui ? Il n’y a que l’homme qu’on aime qui
n’a pas de nom. Ecoute, Laure, ma sœur, c est
peut-être la dernière fois que je te parle. Laure,
éloigne cet homme de toi, je t en supplie.
Elle se mit à rire.
— Quel air mourant lu prends, mon petit frète;
C’est donc vrai que tu pars?
— Oui, je vais à Paris. Je confie ma rédaction
au chevalier, il s’en tirera comme il pourra. Je
compte ne plus revenir.
— Tant mieux ! je sais que je ne peux te prouver
mon affection par un meilleur mot. Quant au che
valier, il se battra en duel à la première occasion,
il se fera tuer pour un proverbe, et tu m’auras rendu
un fameux service.
— Adieu, Laure! fit-il, en écartant ses mains.
— Adieu, Roger ! fit-elle, baisant pour lui le bout
de son éventail.
Le jeune homme regagna lentement sa place.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
301
— Allons, pensa-t-il, dans quelques jours je
saurai s’il y aura deux victimes ou deux heureux
fiancés.
On dansait toujours. La baronne au bras du che
valier s’en donnait à cœur joie. De temps en temps,
elle essuyait le front de son cousin pour qu’on ne vît
pas qu’il avait très chaud sous ce buste lourd qui le
dépassait.
- Les vieux, les jeunes se mettaient de la partie.
Antoinette, fidèle à son poste, tournait les
pages, admirant les doigts de son maître. Ils cau
saient :
— Vous n’êtes pas fatigué?
_ Peuh! Ai-je le droit de l’être, moi, Bun pro
fesseur, une machine louée?
— Mlle de Charbey ne danse pas. Elle est là-bas
sur le canapé. A-t-elle l’air triste !
— Merci, Antoinette, vous êtes bonne ! Quand elle
dansera, dites-le-moi.
— Oui!
_ Tiens, et vous, qui vous prépariez à 1 avance ?
— Je préfère tourner vos pages : ça me donne
une excellente leçon, et en même temps je vous dis
ce qu’elle fait.
— Chère Antoinette, ce métier d’ange ne vous
lasse pas?
— Non, puisque c’est pour votre bonheur... et
pour le sien, ajouta-t-elle.
— Regardez toujours, Antoinette.
— Ah!... madame repasse le chevalier a mademoiselle et elle accepte... faut pas vous tourmenter.
ce vieux (lancé n’est guère dangereux... ( >- ces
302
LA VIRGINITÉ DE DIANE
drôle... Ils valsent très mal... Du front, Gaston*
désigna une des bougies du piano.
— Remuez cette bougie ou je vais casser quel
ques notes... ce sera dommage, le piano est ex
cellent.
Antoinette, devenue d’une obéissance passive,
remua la bougie, cassa la bobèche et envoya la
valse par-dessus le pupitre en voulant retenir le
tout. Gaston se leva.
— Je suis désolé, mais Mlle Antoinette a telle
ment envie de me remplacer qu’elle casse tout. J’ai
lutté, elle a résisté, bref, la bobèche est par terre.
La baronne éclata de rire.
— Elle veut se produire, la chère petite, c’est
votre élève, elle, doit avoir fait des progrès. Cédezlui votre place, je vous invite, mon cher profes
seur.
Il remit ses gants, il était sauvé. Sa résignation
n’allait pas jusqu’à faire danser Laure. L’homme
du monde et l’amoureux se révoltaient.
Antoinette joua par cœur une composition de son
maître. La baronne, étourdie par cette fougue, eut
vite assez de son danseur; elle l’entraîna sur un
sofa. Gaston, les yeux mi-clos, put suivre Laure et
son fiancé. Maury bien droit, bien frisé, bien tendu
dans son frac bleu, avait l’air d’un de ces petits
pantins qui dansent, accompagnés par le violon d'un
singe. Laure, la tête renversée, le corps ployé, la
bouche entrouverte, éblouissait comme un tour
noiement de lueurs; sa robe, ses dents, ses yeux,
ses cheveux, tout lançait des étincelles.
Ils vont bien, les enfants! fit la baronne,
charmée.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
303
__ Non, madame, ils manquent de rythme!...
_ Vous avez raison, ils ne sont pas si fous que
nous.
— Au contraire, madame, reprit Gaston très
sérieux, mademoiselle votre fille danse d une ma
nière inconvenante, cela tient à son extrême jeu
nesse; il faudrait réformer sa méthode.
_ Vous êtes sévère pour vos pauvres élèves !
_ Je cause avec les femmes et j’apprends aux
enfants, madame. Les enfants doivent obéir.
j_ Et les femmes vous aiment! dit Pauline en
extase devant le profil de Gaston.
_ Oh! quelle désinvolture !... s’exclama le jeune
homme, feignant de ne pas avoir entendu.
— Ma fille! cria Mme de Gharbey.
Laure, toute étourdie, vint glisser entre eux.
_ Tu vas danser avec monsieur, il paraît que tu
es inconvenante. Tâche d’être sage et de le com
prendre.
Un frisson secoua la pensionnaire. Elle obéit.
Le baron vint chercher sa femme.
_ Pauline, où veux-tu qu’on organise le thé ?
La baronne soupira, son mari était jaloux, ça ne
se voyait que trop.
Gaston et Laure partirent se tenant avec une rai
deur calculée.
Le chevalier, causant littérature avec Roger, s in
terrompit.
_ Tiens, mon cher, selon la méthode de ce pro
fesseur, la valse est l’union de deux manches a
balai !
11 continua son développement littéraire.
304
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Roger eut un sourire triste ; il venait de voir
Laure et Gaston s’étreindre subitement.
— Monsieur, monsieur, murmurait Laure frémis
sante, nous ne devons plus nous souvenir, vous le
savez bien !... Oh! ne me serrez pas ainsi !... Que
vous me faites mal.
— Moi, mademoiselle, j'ai tout oublié!... Voulezvous même que je vous explique votre... votre fai
blesse du jardin, Eh bien, vous n’aviez rien mangé
et la mousse de ce champagne vous est montée au
cerveau !
— Oui, monsieur, c’est possible!
— Ensuite, mademoiselle, il m’est venu une idée.
11 paraît qu un serment solennel vous lie à Dieu el
que vous ne pouvez aimer que d’amitié votre mari...
ou... votre amant. Donc vous êtes forte et par vous
je serai fort !
Un sourire infernal errait sur la belle bouche de
Gaston.
La jeune fille se raidit.
Féa vous a raconté mon histoire?...
— Non, elle ne m a raconté que cette particu
larité de votre... histoire.
Bien vrai, monsieur? Sur l’honneur?
— Oh! sur l’honneur, mademoiselle!
De nouveau elle s’abandonna à son étreinte.
Mon seiment me gardera, il creuse un abîme
entre nous, dit-elle.
— Savez-vous à quoi vous engage ce serment, au
moins?
Non, fit-elle, sans rougir, mais j’ai juré pres
sentant qu il me défendait contre une secrète hor
reur... 1 alibi, ma fait comprendre vaguement.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
303
_ Et, continua Gaston, retenant un cri de stupeur
une fois votre serment trahi, vous devez être la proie
du diable, n’est-ce pas?
_ Je neorc is pas au diable : une fois mon ser
ment trahi, je mourrai.
_ . A.hl dit Gaston, devenant fou, si vous voulez,
je vous prouverai le contraire.
Elle baissa le front.
— Laure de Charbey ne veut pas, monsieur.
— El vous?
_ Moi, je veux aimer longtemps celui... que
j’aime et ne pas avoir honte en lui répétant cela...
« Décidément, pensa Gaston, il n’y a qu’une in
génue au monde et je l’ai rencontrée. »
— De sorte, reprit-il, en effleurant son oreille
délicate que si j’étais libre, vous ne m’épouseriez
pas?
— Jamais ! jamais ! répondit Laure épouvantée.
— Pourquoi s’aimer, alors?
_ Parce que l’amour est involontaire; que tu ne
peux pas plus me défendre de t’aimer que de vivre.
Gaston allait oublier le public lorsqu’un collégien
le heurta dans le dos. Il se retourna.
— Monsieur le professeur, cria le collégien,,
voilà un quart d’heure qu’Hector et moi nous nous
flanquons des sottises pour savoir de quel pied on
part ; Conrad prétend que c’est du gauche, Ilectoi,
du droit... Mettez-nous d’accord'....
Gaston, rageant déjà :
— Laissez-moi tranquille '.
Le fils de l’adjoint se retira abasourdi.
— Assez’, balbutia Laure, s’appuyant, fatiguée
sur son bras encore arrondi.
306
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Le rêve est-il maintenant fini? implora Gaston.
Laure, mon ange, ne dois-je plus me souvenir?...
Quand je fermerai les paupières, n’aurai-je pas le
droit de revoir ce coin enchanté du parc où pou
vaient les étoiles, où tout sentait l’amour, ce coin
féerique où nous étions plongés dans un grand bain
d’argent... Ne devrai-je plus vous revoir suspendue
à mon épaule, craignant de mouiller vos petits pieds
dans une seule goutte de rosée!... N’irons-nous ja
mais plus dans la nuit des grands sapins là-bas... où
je n’avais pour m’éclairer que vos yeux passionnés...
Laure ?
— Jamais, monsieur le professeur! — balbutiat-elle avec amertume.
— Je vous remercie alors, mademoiselle deGharbey, de l’honneur immense que vous m’avez fait...
M. Roger prenait congé, il s’approcha d’eux.
— Adieu, monsieur Garlier. Adieu, mademoi
selle!... Mes félicitations, vous dansez selon toutes
les règles de l’art.
Comme deux heures du matin venaient de sonner,
chacun salua la baronne, puis on se précipita, en
tumulte, sur les manteaux, les pardessus, les ca
pelines. Dans la foule, Antoinette se glissa jusqu’au
rédacteur.
— Avez-vous quelque chose à lui faire dire? in
terrogea-t-elle très bas.
Roger comprit, il jeta sur une carte cette simple
phrase au crayon :
« Adieu, Féa !... je vais faire mon devoir de
frère. »
Puis il la donna à Antoinette en ajoutant :
LA VIRGINITÉ DE DIANE
307
— Je pars demain, inutile que M. Gaston le sache ;
on doit me croire alité. Veillez sur elle, veillez sur
Laure !
Les jeunes gens furent séparés par Mme Tèple,
qui mettait un mac-farlane sur sa robe cerise.
—• Il part demain, pensa l’épicière ravie ; j’écrirai
demain...
Et elle serra précieusement un carnet qu’elle avait
trouvé dehors pendant que tous les Biavrais se di
saient au salon :
— Où est donc allée cette cancanière ?
Ce carnet, Mme Tèple l’avait parcouru, cachée
dans une embrasure; les amoureux valsaient, elle
était tranquille. Elle l’avait parcouru attentivement
comme on parcourt des archives numérotées. Parmi
les pensées d’enfant et des remarques de pension
naires sortant de sa cage, la veuve avait lu un frag
ment de prose qui l’avait frappée, bien qu’elle dé
testât en général le style poétique. Elle avait plié la
page, afin d’y revenir plus tard. Voici ce que Laure
de Charbey avait écrit sur cette page :
« Larmes d’aurore, bijoux précieux qu’ont perdus
en fuyant les heures de la nuit, diamants des lys?
rubis de roses, pâles saphyrs des myosotis, d’où
vient qu’en mes yeux innocents vous tombez le
matin, perles égarées des cieux, je ne suis pas la
fleur au sein tout parfumé, pleurs de l’aurore, je
n’ai pas, moi, pour vous sécher, un soleil éclatant.
Oh! mes rêves, moi aussi, pendant le jour je vou
drais mon soleil. »
Et au bas, l’innocente avait inscrit cette remarque
pouvant être un souvenir d’histoire que Mme Tèple
ne prit pas pour telle.
308
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« Gaston Pliébus, comte de Foix, neveu de
Louis XII.
« Pourquoi ces deux noms unis me plaisent-ils au
tant?... »
Pour un diplomate de la force de Mme Tèple, il
n’en fallait pas davantage.
Pendant que les derniers invités franchissaient la
grille du parc, le chevalier Maury se livrait à un
curieux exercice de gymnastique. Les valets de
chambre avaient éteint presque toutes les bougies,
puis ils avaient remis en ordre les meubles, les
bouquets de fête pour que le bonhomme circulât
tout à son aise. M. le chevalier errait en se tordant
les bras, faisant craquer ses articulations et don
nant du poing sur sa tête frisée; il répétait dès
mots étranges :
« Non, marquise, non!... Oublions cet outrage!
Non, votre vie me répond de sa vie !... Arrêtez, mar
quis! »
« Tiens, vous voilà, Armande?»
Il reprenait sa course, secouant parfois un fau
teuil ou maltraitant une chaise. Il n’épargnait pas
les marbres de console, et les tabourets recevaient
de maîtres coups de pieds. Arrivé devant le piano,
il levait le poing pour assommer l’impassible ins
trument, lorsqu’un soyeux frou-frou lui fit tourner
la tête. Mlle de Gharbey? encore vêtue de sa robe de
bai, traversait le salon avec un air inquiet.
Comment, petite fille, dit-il stupéfait, vous
n êtes pas au lit? que diable venez-vous chercher?
Laure s arrêta faisant un geste d’impatience.
Vous êtes bien là, vous, mon cousin!
Moi, c est différent, mademoiselle, je compose.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
3(19
Vous n'ignorez pas que notre rédacteur fait un
voyage clandestin, qu’il nous abandonne à nos pro
pres ressources et que je vais le remplacer au bureau
du journal. Il faut que mon feuilleton soit achevé
demain, à deux heures, livré au prote, après-demain
à la même heure, et que je possède mon article de
fond sur le bout du doigt. Je ne connais rien de
meilleur pour la composition qu’une agitation fé
brile, des veilles prolongées, une surexcitation anor
male, comme les suites d’un bal, d’une nuit ora
geuse, d’une course dans les bois, d’une promenade
en mer. Je tiens, du reste, mon feuilleton, et j’ai
aussi une petite charade pour combler les lacunes
qui peuvent se présenter... Hein ! vous riez!
_ Je venais chercher mon éventail, dit-elle.
Laure mentait avec un aplomb de pensionnaire.
_ Mon cher chevalier, ajouta-t-elle d’un air
câlin, y aurait-il moyen de causer un peu. J’ai quel
ques questions graves à vous adresser. Vous n’avez,
pas envie de dormir, moi non plus, c’est à mer
veille; car les choses que j’ai à vous dire sont d’une
importance énorme.
Le chevalier, ahuri, mit ses pouces dans son
gilet et regarda Laure de travers.
— De quoi s’agit-il, mademoiselle? Il parait que
les réceptions vous tournent la tête et que vous avez
envie de vous faire acheter un collier. N y comptez
pas! Maman vous traitera toujours en gamine!
Laure s’étendit en sphinx sur le divan, posa son
menton sur ses mains jointes et fît des épaules un
mouvement dédaigneux.
— Pas ça, mon cousin...Il s’agirait d’un pavillon.
— Un pavillon en cartonnage? s’exclama naïve-
3j0
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ment le chevalier. Il n était pas besoin de venir la
nuit pour me demander pareille chose. Demain vous
aurez un chef-d’œuvre, ma chère enfant.
— Mais non, chevalier, vous vous pressez trop...
merci... une autre fois. 11 s’agit d un pavillon en
pierre et en briques : je viens vous parler de celui
de tante Luidivine.
Le chevalier, jugeant avec sa perspicacité ordi
naire que Laure devait être somnambule, tira une
chaise à lui et s’installa à califourchon devant ce
nouveau phénomène.
Il posa son visage terne en face du visage frais de.
sa jeune parente et attendit.
Un candélabre brûlait derrière eux, le reste du
salon était rempli d’une ombre épaisse. Laure, seule,
bien éclairée au milieu de ces fleurs, avait un aspect
fantastique. Le chevalier grommela :
— Elle veut peut-être que je la prenne pour hé
roïne !
— Mon cousin, commença Laure, je viens d’é
couter aux portes pour la première fois de ma vie.
C’est permis quand les gens qui sont derrière ces
portes crient à plein gosier, comme papa et maman,
il y a une minute. En gagnant ma chambre, une
exclamation de maman m’a arrêtée : « Vous me
ferez mourir de chagrin, » disait-elle. — Naturelle
ment, j ai voulu savoir pourquoi. Papa, de sa voix
sérieuse, répondait : — « Le Parisien sera-t-il votre
dernier caprice ? Madame, vos engouements me fa
tiguent à la fin
Maury fit un soubresaut.
— Laure ! Laure !... bégaya-t-il.
Mais elle continua sans émoi.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
311
— J’entendis que maman ajoutait :
—■ Henri, c’est une charité, une bonne œuvre
populaire. Donnez-moi trois mille cinq cents francs,
et pour ce prix vous aurez des créatures dévouées !
— Non! criait papa—j’en ai assez!... pas un
sou... c’est une honte, madame. Vous avez tâché
d’insinuer d’abord qu’il faisait la cour à votre fille,
une enfant innocente, et maintenant que j’y vois
clair, vous voudriez me faire acheter ce pavillon !
Jamais !
— C’est étonnant, interrompit Maury— comme
cela se rapporte à mon feuilleton.
— Maman ajouta : Je demanderai un fermage au
cousin !
— Et moi, dit papa, furieux, bousculant un meu
ble, je défendrai à mon régisseur de vous prêter
un liard ! Suis-je le maître oui ou non ?
— Oh! c’est ainsi, cria maman, je ferai la vie si
dure à votre régisseur, à votre Maury, qu’il filera
d’ici. Vous serez dans un fier embarras, vous ne
trouverez pas un homme comme lui pour le rem
placer !
— Ça, c’est vrai, fit le chevalier se rendant jus
tice.
— Ensuite, poursuivit Laure, papa sortit de la
chambre, maman pleurait, je me suis sauvée, et
voilà !
— Parfaitement ! dit Maury, qui rapprocha son
siège par petits bonds. Et pour conclure ?
— Un pacte ! acheva Laure, tandis quelle se re
pliait sur elle-même comme un serpent.
Maury ouvrit des yeux immenses.
— Un pacte ?...
312
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ Mon Dieu, oui, chevalier. Voyons, il est certain
que maman a un nouveau capiice !
Le futur rédacteur des Murmures ne savait plus
que penser de cette ingénue. Il rougit pudiquement.
— Oh ! ma petite cousine, vous avez appris de
jolies choses au pensionnat Siron...
_ Dame ! c’est papa qui l’a dit. fâchez de com
prendre le reste pour moi. Ce qu’il y a de certain,
c’est qu’on va vous envoyer promener, chevalier !
_ Je n’ai pas besoin de tâcher de comprendre,
murmura le bon Maury, tout hérissé, vous me
mettez les points sur les i.
Impatientée, Laure donna une série de coups de
pied dans les ressorts du divan.
— On vous rendra la vie dure, on vous harcel
lera à propos des 3, 500 fr. Maman n’ose pas tou
cher à papa, mais si elle peut vous égratigner, elle
le fera tant et tant que...
— Que, dit vivement Maury, je prendrai mon
chapeau et lui tirerai ma révérence pour ctre com
plice d’une... Il allait crier infamie, puis songeanl
à cette enfant qui lui souriait, il marmotta.
— De cette bonne œuvre !
— Chevalier, dit Laure, devenant grave ; il y
aurait mieux à faire !
— Possible ! mais la vie que je mène ici com
mence à m’ennuyer ; une cinquième roue à un car
rosse ne serait pas plus à plaindre que moi, je me
sens capable de remplir une autre position. Chère
petite !... si vous pouviez deviner mes tourments.
— Je devine tout, mon ami, et je vous propose
d’acheter le pavillon de vos deniers.
Maury faillit se trouver mal.
313
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— A ous êtes folle ! s’écria-t-il.
— Ecoutez-moi donc : le jour où cette vie vous
pèsera trop, vous prendrez votre chapeau, plus
votre femme, et nous irons tous trois loger au pa
villon. Avouez que j’entends très bien les affaires,
hein, chevalier ?
Laure regardait en dessous et pliait les épaules
pour lui dissimuler son envie de rire. Le pauvre
homme se leva, fit un tour dans le salon, puis revint
avec une mine renversée.
— Laure ! c’est prodigieux ; est-ce que durant
notre valse, l’esprit nous serait arrivé?
— Oui ! durant cette même valse.
Elle étirait ses bras dont on voyait se mouler le
potelé admirable, sous la soie collante.
— Oh ! Maury, dit-elle avec une expression vrai
ment satanique, je voudrais être déjà mariée !
— Ne vous apercevez-vous point, cousine, de...
mon âge ? Certainement je ne suis... pas vieux,
mais vous êtes si jeune !...
— Bast ! mon cousin, je vous vois comme ça
depuis ma naissance, je suis habituée à votre tour
nure, à vos manières ; je vous aime beaucoup.
Seulement, une demande encore : dès que vous serez
propriétaire du pavillon, il faudra me renvoyer ces
Parisiens que je déteste, et pour leur donner une
raison polie, nous prétexterons ce qu’on appelle...
vous savez bien : la lune de miel !
Si le chevalier avait eu le moindre soupçon à l’é
gard du professeur, ce soupçon se serait évanoui
séance tenante.
— Nous voilà fiancés pour de bon, dit-il, voyant
18
314
LA VIRGINITÉ DE DIANE
qu’il ne pouvait plus reculer sans paraître un monstr!_d PourTe ZTÊt elle lui offrit sa main diaPhlTmit genou en terre avec une galanterie ce-
mTèJe vous préviens, dit-il, baisant ses doigts
pointus, que Biavre trouvera ce mariage très drôle,
on jasera.
.
.
_ Maman le veut, papa aussi, moi aussi... et
B Elle retira ses doigts pour las passer sur sa bou
che avec un claquement de langue assez significatif.
— Vous n’avez pas de conditions à me poser ?
— Deux d’abord, une ensuite, .
_ Voyons celle d’ensuite, fit le chevalier tout
anxieux.
_ Oh I c’est pour le jour de la noce... Les deux
d’abord sont :primo, l’achat immédiat du pavillon
que vous serez censé prêter à maman par bonté
d’âme ; secundo, le renvoi du professeur mais quand
on publiera mes bans ; je ne veux pas me créer des
ennemis... Et c’est tout.
— Dites-moi l’autre, je vous en prie, mon cher
ange !
Maury s’animant, l’enleva du sofa. Elle lui jeta
ses bras au cou et lui dit avec un éclat de rire ar
gentin :
— C’est que vous me serez fidèle, mon bon ami!
Maury sentit sa raison lui échapper. Il avait réel
lement transformé cette innocente pensionnaire en
diplomate, et cela malgré ses cinquante-neuf ans
LA VIRGINITÉ DE DIANE
315
sonnés ! Quelle puissance a l’homme d’esprit sur la
naïveté des jeunes filles ! Il voulut également glisser
la première confusion d’amour dans ce petit cœur
de vierge qui s’était ouvert au sien, il approcha ses
lèvres minces du front de sa belle fiancée ; mais
celle-ci se sauva après avoir éparpillé autour de lui
tous les bouquets de la fête.
— Attendez donc, Laure, une objection !... Atten
dez !... Diable de gamine ! Et si Luidivine ne veut
pas vendre, le mariage tiendra-t-il toujours!... « Sa
crebleu ! la voilà déjà dans l’escalier. »
Maury, voyant enfin l’aube poindre sous les stores,
gagna sa chambre à son tour et se coucha fort
agité, mais son succès donjuanesque ne l’empêcha
pas d’émettre un proverbe de circonstance avant de
s’endormir :
« Lorsque le gendre prend la fille, il trompe la
belle-mère. »
Il était écrit que pas un amoureux n'aurait de
repos cette nuit-là. Gaston Carlier rentra chez lui
dans un état de surexcitation folle. Le dernier mot
de Laure avait froissé toutes ses plus chères suscep
tibilités. Après l’avoir traité en amant, le traiter en
professeur : c’était le comble de la lâcheté ! Ou
Laure avait eu peur, ou Laure l’avait joué. Cœur
d’enfant contre cœur d’homme, le faible n’est pas
celui qu’on pense. Si elle avait eu peur, elle deve
nait méprisable ; Gaston aimait mieux croire à un
retour de la provinciale.
— Je me vengerai ! Je me vengerai ! répétait le
jeune homme, pleurant de rage.
Je ne conserverai pas cette situation ridicule !
Après la comédie, nous ferons du drame! Tant pis,
3J6
LÀ VIRGINITÉ DE DIANE
mademoiselle de Charbey, offrez-vous encore et
l’on vous prendra aussi facilement que 1 on cueille
un beau fruit!
En pénétrant clans l’antichambre du pavillon, baston marchait sur la pointe du pied pour ne pas ré
veiller Féa. On ne l’attendait pas, aucune lumière
ne brillait; il se vit tout isolé avec son chagrin,
pourtant il avait besoin de se répandre en lamenta
tions, de casser quelque chose ou d invectiver la
ville de Biavre. Il s’arrêta devant la porte de sa
soeur.
« Elle dort, songea-t-il. Ah ! voilà un ange que
je ne sacrifierai pas à ce démon! »
Il tourna doucement la clef et poussa la porte
espérant entrevoir sa sœur. La chambre de la jeune
femme était simplement passée à la chaux. Pour
tout mobilier, un berceau d’enfant et le lit de la
mère ; des rideaux de mousseline retombaient sur
eux, répandant une blancheur tranquille dans l’at
mosphère. Gaston eût voulu y plonger longtemps
son cerveau bouillant. Un rayon pâle s’étendait sur
le lit où reposait Féa, le profil perdu dans ses bou
cles brunes, le bras appuyé sur le berceau qui
touchait son chevet.
On devinait qu’elle s’était endormie en berçant
le petit garçon. Parmi tout ce blanc, ses cheveux
ressortaient ainsi que ses grands cils voilant ses
joues de marbre.
Gaston, saisi par ce calme tableau, se souvint
de Diane adolescente ; chose étrange, ce souvenir
joint à ce spectacle triste faillit lui faire haïr Mlle
de Charbey ; sa passion de flamme s’éteignit en
s’approchant de Féa.
317
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Comme cette vue le reposait des émotions chaudes
qu’on venait de lui faire éprouver! Il eut de la
pitié pour ce pauvre être sans nom qui dormait là.
et il se figura que Féa avait été faite femme afin de
mieux consoler ses douleurs d’homme. Il effleura
d un léger baiser ses beaux cheveux épars, elle
leva les yeux.
— Tu reviens bien tard, dit-elle avec mélancolie.
— C’est vrai ; je n’aurais même pas dû y aller du
tout.
Féa se souleva sur son coude et entoura son frère
d’un regard profond.
— Tu as fait quelque folie?...
— Non, mais on m’a donné des coups d’épingles.
Enfin, c est cinquante francs gagnés honnêtement
avant que nous en soyons réduits aux aumônes.
La jeune femme caressa le front brûlant de Gaston.
— Et le pavillon? lui demanda-t-elle.
— J ai laissé le billet à la} baronne pour' qu’elle
tourmente un peu sa sœur.
Féa ne put s’empêcher de sourire.
— Alors, nous partons dans huit jours?
11 baissa la tête.
— Et Mlle Laure? reprit-elle de nouveau.
Gaston lui répondit avec un calme stoïque ;
— Mlle Laure est la pins fîère des petites ba
ronnes, la plus méchante des pensionnaires, la plus
mauvaise des élèves : elle m’a humilié chaque fois
qu elle en a trouvé l’occasion, et naturellement
je lui ai rendu la pareille.
Féa murmura :
Tant mieux.
Vois-tu, dit Gaston, retenant une larme, si
18
318
LA VIRGINITÉ DE DIANE
jamais je me marie, j’épouserai Antoinette... Les
jolies femmes me font horreur...
— Oh’ mon beau Gaston, s’écria Féa, révoltée,
tu n’épouseras pas cette fille-là, j’espère bien’.
Il se mit à rire, puis, l’embrassant tout attendri.
— Ne fais plus de rêve pour moi, chère sœur,
celui qui a brisé ton avenir a brisé aussi le mien.
Il regagna sa chambre un peu réconforté. Il y
était à peine depuis une minute, quand il entendit
une toux sèche retentir dans le corridor ; il crut que
c’était son père, et sortant à tâtons il îencontra
une jupe, puis un buste de femme.
_ Ah! mon Dieu, Antoinette’.... Il est trois
heures du matin!
La pauvre fille, suffoquée, voulut s enluir, mais
Gaston la retint.
— Que venez-vous faire ? dit-il d’un ton sévère.
— Monsieur, de loin, j’ai vu la porte du pavillon
ouverte, je suis venue la refermer.
— La porte! Ah! c'est possible! je suis assez fou
pour cela, mais pourquoi êtes-vous montée?
Antoinette se taisait.
— Je vais vous le dire, mademoiselle! Vous
alliez prévenir ma sœur de ce qui s’est passé!
— Oh! non, monsieur, je vous jure !...
— Vous ne perdez pas de temps, continua Gaston
de plus en plus acerbe... en pleine nuit !
— Monsieur, j’avais à lui dire une chose pressée!
Je vous en prie, ne me retenez pas!
Elle serrait contre elle la carte de M. Roger, car
l’excellente enfant n’avait pas voulu perdre une se
conde. Elle croyait que Féa aurait une réponse à
LA VIRGINITÉ DE DIANE
319
donner, peut-être l’empêcherait-elle de partir. N’était-elle pas libre, après tout. Et Antoinette savait
combien le jeune rédacteur était aimé.
Gaston, s’expliquant de moins en moins la pré
sence de la jeune fille, lui dit ironiquement :
— Savez-vous , mademoiselle, que vous vous
compromettez beaucoup en vous mêlant ainsi de
mes affaires? Je vais supposer...
Antoinette recula, frissonnant de tous ses mem
bres.
— Monsieur, balbutia-t-elle, je ne peux pas vous
dire ce que je vais dire à votre sœur, mais je puis
vous affirmer que je ne lui révélerai jamais votre
amour !
Elle se sentait envahie par une terreur singulière ;
tout l’effrayait^ son cerveau meurtri avait des chocs
douloureux, et pas une main affectueuse ne se ten
dait vers elle. Elle glissa la carte de Roger dans son
corsage et répéta d’une voix troublée :
— Vous n’êtes plus auprès de l’escalier, n’est-ce
pas, monsieur, je puis descendre !
— Antoinette, dit Gaston, brutalement, si vous
parlez, moi j’aurai le droit de vous croire jalouseI
Un cri sourd lui répondit. Antoinette venait de
comprendre que l’amour est impossible à dissi
muler, elle s’abandonna toute entière à cette dou
leur qu’elle avait essayé de dompter.
Il lui sembla qu’elle était précipitée soudain dans
un grand vide ; des raies de feu traversèrent le noir
qui l’entourait, puis elle tomba évanouie aux pieds
du jeune homme. Gaston se pencha.
— Antoinette! fit-il épouvanté, je vous ai donc
fait bien du mal!... Antoinette, qu’avez-vous?
320
la VIRGINITÉ DE DIANE
’ Il toucha ses tempes glacées et se mit à genoux
sur la dernière marche cle l’escalier.
A ce cri, Féa s’était levée, elle alluma une bougie,
jeta un châle sur ses épaules et alla ouvrir sa porte.
En apercevant ce groupe dans l’ombre, un flot de
sang lui monta au visage.
_ Gaston! exclama-t-elle, avec un éclair au fond
des yeux.
,
_ Oh! tu ne doutes pas de la loyauté de ton
frère! dit-il éperdu.
.
_
Il lui expliqua tout tressaillant ce qui venait d ar
river. Féa, aidée du jeune homme, emporta Antoi
nette sur son lit. Lorsque Gaston se fut retiré, elle
écarta son fichu pour desserrer ses vêtements et elle
découvrit la carte de Roger, bien pressée contre le
cœur de la pauvre enfant, ce cœur toujours froissé
par les amours des autres !
Féa devina, elle éclata en sanglots.
— Je lui dois le repos de ma vie, mais si elle est
victime de son dévouement, ne lui devrai-je pas a
mon tour l’affection qu’elle n’osera pas demander?
La servante de Luidivine vint de bonne heure ce
matin-là chercher une nappe d’autel que sa maî
tresse voulait envoyer àM. I’abbé Prat; elle frappa
au logis d’Antoinette, une petite fille maigre lui
passa la nappe à travers les huis disjoints non sans
friper les dentelles.
— Où est donc ta grande sœur? interrogea la
servante étonnée de voir les volets clos, la porte
fermée.
— Ah! fit la petite, bâillant et se frottant les
yeux, il n’y a qu’une clef, Antoinette l’a prise, hier,
pour aller à la fête.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
321
— Elle n est pas revenue?
— Si, répondit 1 enfant avec son sourire inno
cent, seulement le bon monsieur parisien l’aura
emmenée coucher au pavillon pour ne pas nous ré
veiller !
LE KIOSQUE DES
PRES.
UNE MAUVAISE FIN.
Mademoiselle de Pontcoulant, revenant de la messe, s’apprêtait t
faire tomber les volets de soi
merveilleux salon, en raison de la solennité du dimanche
LA VIRGINITÉ DE DIANE
323
lorsque sa bonne vint l’avertir que le chevalier
Maury désirait la voir. Très anxieuse, Luidivine
referma ses volets et s’installa dans une bergère,
donnant à sa maigre personne une contenance des
plus réservées.
Le chevalier se confondit d’abord en compliments
sur le goût du mobilier.
— Mais, cria-t-il avec un air régence, ça em
baume le renouveau, ma chère cousine! serai-je de
la noce?
Cette plaisanterie ne scandalisa point Mlle Luidi
vine, car elle flairait un événement extraordinaire.
— Il y a longtemps que je n’ai eu le plaisir...
commença-t-elle.
Et ses yeux verdâtres se baissèrent.
_ Ma chère cousine, dit Maury, très bonhomme,
je suis toujours resté en dehors des querelles de fa
mille; selon moi, Pontcoulant vaut Charbey et ré
ciproquement. Je me borne à un rôle de médiateur...
aujourd’hui, il s’agit d’une œuvre, comme vous dites
entre dames du tiers-ordre, et je viens vous trouver.
Vous savez sans doute que nos diables de Parisiens
mènent une vie d’enfer dans le pavillon qui a l’hon
neur de vous appartenir. C’est une bicoque, ce
pavillon, mais toute bicoque est respectable, et je
vous déclare qu’en protégeant encore vos locataires,
vous vous perdez de réputation !...
Mlle Luidivine fit un bond.
— Ma réputation!... vous êtes fou, mon cousin.
— Eh! eh! riposta le chevalier, j’ai fait un pro
verbe lâ-dessus.
11 s’arrêta prudemment, pensant qu il compromettait le succès de sa négociation.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
n
. -1M renrit-il d’un accent brusque
.— Enfin, voia. r< rier ma cousine de Charbey
et franc, je vaism
.
>
faut un
csl SUZe ^'Z^guèr^me couchTr dans ma forêt;
‘de me céder votre pavillon. Ça
eut comme un éblo^ss^V lui
des
fallait attendre huit mortel» joui
oeataires, elle rêva d'un renvoi immédiat
Mon prix est modique, cher cousin: 3,600.
Z On iJavait dit trois mille cinq cents murmura
le chevalier, pour ce mauvais pavillon chinois.
•_ Renvoyez-vous les locataires le jour meme de
la vente ? demanda Luidivine toute oppressée.
_ Pauvres gens! il faudra bien, répondit Maurj.
Elle n'eut plus aucun doute. La baronne pour se
venger des dédains du jeune professeur allait aire
avec éclat ce qu’elle, la pieuse demoiselle, n aurait
fait qu’avec dissimulation.
— Nous disons alors, conclut-elle lentement,
trois mille cinq cents francs.
Le chevalier, étonné, ravi, jeta sur la table du
salon un portefeuille convenablement garni.
— Baissez pavillon ! C’est cela, cousine, j’ai juste
la somme.
Luidivine s’en fut mettre son chapeau, le cheva
lier chercha sa canne, tous deux se rendirent chez
le notaire. Charles Doublin fut consterné.
— Mais, dit-il, en rédigeant l’acte de vente, je
devais prendre possession de ce local dans huit
jours!
— Je ne veux plus tenir de jeunes ménages!
déclara la vieille fille.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
325
— Merci! grommela le chevalier, songeant à sa
lune de miel. Il recompta les billets, signa et se frotta
les mains.
Figurez-vous, chère cousine, que l’amour me
taquine. Oui, j’agis en aveugle, oh! ne vous offensez
pas.
— Ma sœur, pour la première fois de sa vie, est
raisonnable; elle sacrifie une faible somme au repos
de Biavre, dit la Pontcoulant, ahurie de l’audace de
son cousin.
Le chevalier partit d’un éclat de rire charmé de
jouer un bon tour à une parente exécrée, il cria :
— Vous n’y êtes pas ! C’est Laure, ma belle fiancée,
qui m’a chargé de l’affaire, de l’œuvre, si vous aimez
mieux! Entre nous, j’ai pitié de ce pauvre ménage
d'artistes qu’on persécute et, en attendant, nous les
garderons.
Le galant chevalier pirouetta sur ses talons comme
s’ils eussent été rouges, et, très satisfait d’avoir mis
dedans une dévote, il sortit, s’éventant de son mou
choir parfumé. Au fond, il ne croyait pas que sa
belle fiancée tînt le moins du monde au ménage
Carlier, mais Laure lui avait promis, le matin même,
de faire bientôt les préparatifs de mariage, et d’oc
cuper sa mère en contentant son caprice.
« Nous sommes deux diplomates remarquables!
se répétait le bonhomme, deux diplo... »
Et il toussait de joie.
Gaston faillit mourir de honte lorsqu’il apprit la
démarche du chevalier : il était acheté ! c’était [le
mot et il ne pouvait douter que Laure fût sa pro
tectrice invisible.
« Le calice est plein! » se disait-il, tandis que Féa
19
326
LA VIRGINITÉ DE DIANE
joignait les mains dans un élan de bonheur, mais
il ne communiquait point sa rage à sa sœur. Fea
devait ignorer l’amour qui le torturait : il y allait de
son orgueil et de la tranquillité de sa sœur.
Contre ses habitudes, le lendemain, Gaston, tout
à ses pensées, fit une longue promenade hors ville.
Il ignorait le chemin du kiosque des prés, mais il se
laissa guider par son instinct d’amoureux. Les de
Charbey possédaient au creux du vallon biavrais
une immense prairie, au milieu de laquelle s élevait
une étroite construction tout en bois revêtue de
rosiers grimpants. La Jaulnc coulait non loin de là,
et, des deux côtés, surplombant la prairie, était la
forêt du chevalier avec les belles fermes du baron.
Gaston, en apercevant le kiosque, ralentit le pas, ne
voulant pas s’en rapprocher, il attendit, regardant
la route de Biavre de loin. Une voiture attelée d un
beau trotteur traversa cette route et gagna l’im
mense tapis de gazon où se dressait le kiosque
couvert de feuillage comme un nid tombé des arbres.
Gaston s’approcha de la voiture, Laure était étendue
sur les coussins, jouant la petite femme. Près d’elle
se tenait, plantée droite et toute enluminée sous ses
coiffes, la vieille nourrice Janie, dont le regard bête
admirait la jeune fille.
A la vue de son professeur, immobile sur le bord
de la route, Laure tira le cocher par la manche, la
voiture s’arrêta.
Gaston dit, sans se soucier de la nourrice :
— Je viens vous remercier, mademoiselle!
Laure se pencha, très pâle :
— A propos de quoi, monsieur?
— Oh! vous devinerez!... Mais votre générosité
LA VIRGINITÉ DE DIANE
.
327
est inutile... ma femme et moi ne voulons rien vous
devoir, nous...
— C’est le chevalier, mon fiancé, monsieur, qui a
acheté le pavillon! interrompit Laure.
Elle appuya sur ce mot : « Mon fiancé! »
Gaston ne put retenir une exclamation de stupeur.
— Vous l’épousez?
— Le plus tôt possible, répliqua-t-elle froide
ment.
Et la calèche repartit à fond de train dans le
grand pré.
« Oh! fit Gaston se prenant les tempes, est-ce
qu’elle croirait aussi à cette absurde calomnie que
ces lâches imbéciles ont inventée à propos de la
pauvre Antoinette?... Non, non, elle n’épousera
jamais ce vieillard... je ne le veux pas! »
Féa avait appris à son frère ce qu’on disait sur la
repasseuse, mais Gaston ne voulait pas croire à tant
d’infamie. Il était bien décidé à retourner au kiosque
des prés, il se sentait libre et allait où son cœur le
poussait.
Trois jours après, le frère et la sœur se rendirent
chez leur élève; la baronne les y attendait. Toujours
poussée par son idée de conversion, Pauline de
Charbey avait arrangé sa vie d’une façon commode.
Dès que midi sonnait, elle envoyait Maury com
mander sa voiture, le baron prenait ses papiers, ses
brochures politiques, se dirigeait vers l’imprimerie,
puis sa femme, sous le spécieux prétexte des conte
nances, courait au kiosque afin de surveiller les
leçons de sa fillette. Les convenances étaient sauve
gardées par la présence de Mme Carlier, mais une
mère peut-elle prendre jamais trop de précautions?
32S
•
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Un iour la baronne se fit servir à dîner dans ce
elle appelait le château de sa fille et retint le
’
e Carlier- ce fut une véritable partie. A l’exme ron de Féa au dessert tout le monde riait. Laure
paraissait très flère de faire les
château à de grandes personnes. “
son insouciance, raconta des aventures d artiste, la
baronne applaudit. Le repas se terminait lorsque
de la fenêtre ouverte sur le large horizon du pre, on
déboucher un groupe. C'étaient quelques chasleurs amis du cousin Maury et Maury lui-meme ve
nant offrir une primeur politique à ses belles cou-
Ils firent tous irruption dans le salon d’etude.
Pauline les reçut, fort embarrassée, et devinant un
tour de son mari. Gaston, au contraire, se sentit
plus à l’aise. Janie dut rapporter une corbeille de
pêches et des bols de lait ; ces messieurs, Biavrais
jusqu’aux ongles, ne manquèrent pas d’insinuer que
ce cher baron avait l’air fort préoccupé ce matin.
Laure, en enfant qui trouve toujours 1 occasion de
s’amuser, proposa une excursion dans ses domaines.
On abandonna la table et la lecture de l’article des
Murmures, et la société sortit du kiosque.
Gaston se glissa vers sa sœur.
— Je reste? lui dit-il d’un ton suppliant.
— Soit! répondit Féa, attristée; moi je rentre,
Antoinette a beaucoup d'ouvrage, elle est très souf
frante, et je ne peux lui imposer la garde de mes
pauvres innocents !
Gaston ne répliqua rien, mais il rejoignit son
élève, laissant Pauline entourée de ses chevaliers.
— C’est prudent! songea Mme de Charbey et elle
LA VIRGINITÉ DE DIANE
329
prit les bras de son cousin pendant que les jeunes
gens gagnaient le bord de l’eau.
La journée était splendide : Laure s’extasiait.
— Quel soleilI quel temps! Oh! monsieur Carlier,
on ne devrait jamais travailler par un temps pa
reil!... Moi, je voudrais dormir au centre du pré,
sous le ciel en feu !
Elle parlait vite, comme fuyant une question.
Gaston, néanmoins, demanda :
— Et ce mariage, mademoiselle?
Laure passa sa main sur son front.
— Causons d’autre chose, dit-elle.
— Que dire à une fiancée? ajouta Gaston. L’a
mour, il est vrai, s’effarouche aisément
— L’amour! murmura-t-elle, dissimulant sa ter
reur. Alors, monsieur, vous ne croyez pas à l’amour?
Il y eut une pause : elle tremblait. Gaston vou
lut éloigner l’explication, il s’égara dans des ré
flexions.
— Je suis sceptique, mais je crois à l’amour,
mademoiselle.
Ils longeaient le ruisseau, foulant les hautes
herbes.
Laure se penchait, s’appuyant à son bras, le
buste lourd, le front touchant un peu son épaule,
lorsque tout à coup ils s’aperçurent qu’ils s’étaient
beaucoup éloignés des gens graves.
Ils s’étaient arrêtés devant une arcade feuillue
s’ouvrant sur la Jciulnc murmurante . le ruisseau,
très large à cet endroit avait des remous de torrent
et les eaux charriaient des reflets d argent, tandis
que çà et là nageaient des nappes d émeraude. Des
joncs, droits comme des lames de bronze, for-
330
la VIRGINITÉ DE DIANE
maient échasses pour les libellules qui voulaient
tenter une traversée; le jour tombait en étoiles par
les interstices des branches et glissait sous les
feuilles comme des yeux indiscrets Laure laissa
s'énandre les Dots de sa robe qu elle avait tenue
roulée à cause des ronces. C’était une robe de toile
iaune paille garnie d’un étroit ruban grenat. Le
corsage décolleté carrément avait la meme gai niture pourpre faisant ressortir la chair pale. Ln tulle
harmonisait ce cru de la couleur contre la peau.
Ses cheveux tordus formaient un diademe et le
peigne de jais relevait cette parure blonde.
Gaston, adossé au tronc d’un saule, examinait la
jeune fille. Son regard noir dévorait, tour à tour,
les cheveux d’or, la peau blanche et le corsage de la
robe paille.
Avec son costume d’une sévérité triste, le jeune
professeur représentait Faust devant une Margue
rite femme du monde.
Laure aperçut un nénuphar superbe, s étalant à
fleur d’eau ; elle éprouvait le besoin de détourner
le cours de leurs idées.
— Oh! la merveille, fit-elle. Je voudrais ce né
nuphar ! Son professeur ne bougeait pas.
Elle lui dit, se faisant câline :
— Je le veux!
Il se pencha :
— Impossible ! répondit-il.
L’impérieuse frappa du pied.
— Ah! vous n’êtes pas un héros de roman, vous!
Et son accent devint si dédaigneux que Gaston se
mordit la moustache.
— Faut-il donc me jeter à l’eau? Songez que je ne
LA VIRGINITÉ DE DIANE
331
suis qu’un vulgaire professeur ; j’avoue que Laure
de Charbey en héroïne de roman est charmante,
mais je déteste les bains froids.
Elle n’apercevait pas tous les efforts qu’il faisait
pour paraître raisonnable.
— C’est vrai — dit-elle — votre femme, ou à
défaut de votre femme Antoinette serait fort mécon
tente!... Comme je suis étourdie!
Jouer l’indifférence devenait difficile et chacune
de leurs paroles engageait le feu.
— Cependant, ajouta-t-elle, je veux mon nénu
phar !
— Eh bien, franchement, s’écria Gaston dépité,
ce n’est pas moi qui irai le chercher !
Elle le regarda de son regard chaud, plein de
provocation, il baissa malgré lui les paupières.
Résolument elle s’appuya contre un érable, releva
sa traîne, ôta ses petits souliers.
— Ah ça! qu’allez-vous faire? interrogea Gaston.
— Je vais descendre là!
Elle lui désigna l’eau tremblotante.
— Folle!... Vous voulez seulement me tenter!
— Non : je veux vous prouver que je sais me
passer d’un héros de roman !
Elle tira ses bas fins ; Gaston éclata de rire.
— Bien ! descendez ; l’eau n’est pas profonde.
Laure sauta dans le ruisseau, roulant sa jupe au
tour d’elle ; elle gagna doucement le nénuphar. Le
jeune homme, fou de passion, vint se placer sur la
pente du bord. 11 lui cachait le jour, fermant 1 en
trée de l’arcade et tous deux se trouvaient dans une
ombre mystérieuse qui plongeait jusqu’aux cailloux
du ruisseau.
332
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ Mon Dieu ! pensait-il, qu’elle se noie... ou je
vais lui dire des choses insensées quand elle va me
revenir avec ses petits pieds nus !
Il s’étreignait les tempes, croyant voir à travers
les branches des éclairs éblouissants. Au moment
de saisir les nénuphars, Laure poussa un cri aigu.
_ Bon ! murmura Gaston, une écrevisse... tant
pis pour vous.
— Oh ! je me meurs, s’exclama Laure, se tordant
en arrière. Sa figure perdit la teinte rosée que la
fraîcheur de l’eau lui avait donnée.
— Monsieur !... La bête y reste... C’est une piqûre
horrible. Oh ! j’ai trop peur!
Elle souffrait réellement. Elle abandonna la fleur
et bondit vers lui, traversant l’eau qui s’entrecho
quait comme du cristal. Gaston lui tendit les mains,
mais elle criait, se débattant en proie à une terreur
nerveuse :
— Üne sangsue !... une sangsue !...
Le jeune homme examinait ses pieds blancs, ne
voyait point de sangsue. Laure avait croisé ses bras
au-dessus de sa tête, tout son beau corps frissonnant
se profilait sous la robe de toile. Elle avait l’air nue
et taillée dans un bloc de marbre antique veiné de
rouge. Gaston se prosterna, anéanti par l’admi
ration.
— Calmez-vous, grande enfant ! dit-il suffoqué.
C’est votre faute!... Enfin, où diable est-elle, la
sangsue ?...
Et, oubliant son rôle de maître sévère, il releva
la jupe mouillée : il n y avait pas de sangsue aux
délicates chevilles qu il contemplait tout palpitant
d’émotion.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
333
Laure pleurait et bégayait...
— Je souffre! .. J’ai peur!...
Gaston, d’un geste hardi, écarta la longue den
telle voilant le genou, et découvrit alors la bête
collée sur les chairs diaphanes, comme une grosse
cicati ice brune. Elle suçait toujours, n’ayant jamais
été à pareil festin. Il enleva le monstre et le relança
dans le ruisseau. Une gouttelette purpurine, ayant
l’aspect d’un rubis, demeura au bout de son doigt.
Le cœur de Gaston, coupe trop pleine,, n'avait besoin
que de cette goutte-là pour déborder; il resta pros
terné, et ses bras enveloppèrent amoureusement la
belle statue. Laure voulut reculer, il resserra son
étreinte.
— Oublions l’univers entier, balbutia-t-il. Laure,
soyez Galathée un instant, et laissez-moi vous
adorer.
Elle garda son attitude sculpturale, les yeux
fermés, les doigts joints, un sourire de bonheur
errant entre ses lèvres, les perles brillaient encore
sur ses joues et derrière ses cils humides.
Elle le regardait aussi, n’osant plus remuer.
Gaston s’emporta.
— Oh! non, vous n’étes pas ingénue, vous êtes
coquette et cruelle comme une femme! Vous m’ef
frayez...
Laure, immobile, imitait Galathée.
— Reprenez donc votre arrogance, méprisez-moi,
je préfère cela... Tenez, je vous adore!... Entendezvous, comprenez-vous?...
Il jeta son front sur sa taille et la pressa avec une
rage folle. Laure se baissa.
— Je t’aime! dit-elle.
19.
334
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Sa voix sourde le bouleversa.
— Tu oses?
_ Oui, j’ose!... Que m’importe. Quand tu serais
libre, je ne voudrais, je ne saurais être à toi!... Mon
rêve, c’est, vois-tu, l’amour défendu, sans union
possible ! L’amour défendu pur et brûlant, le cœur
pour toujours!... Je réclamais mon soleil, je ai
trouvé. Brûle-moi, Gaston, et puisque je suis be le,
ne me résiste plus, je ne veux de ta personne que tes
regards remplis de flammes, que tes pensées toutes
illuminées d’esprit, que les caresses de tes lèvres
douces. Le soleil ne descend pas sur terre pour
embraser les fleurs aimantes, adore-moi comme je
t’aime. Tu ne veux qu’une Galathée, eh bien, je
t’offre Galathée !
Gaston l’écoutait stupéfait : il avait redressé le
front, cette impudeur lui paraissait sublime, la
malheureuse se croyait tout permis depuis quelle
avait voué sa virginité à un prêtre.
— Laure!... j’ai le vertige, balbutia-t-il.
— Et moi, je suis très calme à présent, fit-elle en
souriant.
Le jeune homme, irrité, fronçait les sourcils, elle
lui prit la tête avec une candeur voluptueuse.
— Je n’ai pas peur, je ne sais pas autre chose
que cet amour-là, celui qui m’a instruite ne m’a pas
assez expliqué et je ne crains rien, rien. Je devine
un mystère, mais l’amour semblable à la vraie reli
gion peut avoir ses prêtres savants et ses fervents
naïfs : aux initiés la pratique, aux naïfs les adora
tions inconscientes!
— Cependant, si j’étais prêtre de ton étrange reli
gion?
LA VIRGINITÉ DE DIANE
335
Alois, je te supplierais de me laisser mon igno
rance. Je t’aime. Tu n’auras jamais que cela de moi !
Gaston ajouta très bas :
— Je n’en demande pas plus!
Ses yeux ardents traduisirent sa secrète pensée.
Laure, inquiète, dénoua ses bras ; il lui remit ses
petites chaussures et elle dit « Merci! » toute trou
blée malgré sa force.
— Féa, votre femme, vous aime-t-elle? lui de
manda-t-elle brusquement.
— Non! fît-il.
— Je le devinais : je ne lui ferai donc aucun mal
en lui prenant le cœur de son mari.
Elle demeura un instant silencieuse. Tout à coup,
elle eut un petit rire argentin.
— C’est drôle, dit-elle, pour une sangsue.
— Comment? riposta Gaston, retenant sa taille
onduleuse.
— Oui, je ne comprends pas ça. Pour cette
sangsue, vous perdez la raison et moi aussi.
— L’explication est bien simple, balbutia-t-il,
hors de lui.
Elle tourna vers le jeune homme ses yeux pleins
d’une limpide lumière.
— Expliquez, dit-elle avec une tranquillité ravis
sante.
Il faillit lui crier une de ces folies qui font pâmer
les femmes. Gaston n’aurait pas osé rêver tant de
lascivité unie à tant de candeur, il la baisa au cou
pour ne la point regarder en face.
— Non, ajouta-t-elle, rougissante, ne m’explique
pas, je suis si bien près de toi! Hélas!... je serais
peut-être obligée de te fuir.
ggg
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Laure, dis-moi, maintenant que tes lèvres
effleurent mon oreille, n’épouserais-tu pas Gaston
libre?
Elle frissonna.
— Je dois épouser le vieux Maury, tu le sais,
mais il ne doit jamais me posséder. J’emploie les
termes du prêtre, tu comprendras mieux que moi...
en t’épousant... je... je...
— Achève, ne crains rien, l’ombre nous entoure,
je ne te vois pas rougir, va donc!
— Je sens, mon Gaston adoré, que malgré mon
vœu, je ferais... tout ce que tu désirerais.
Il riait.
— Ton vœu, chère folle, il faut l’oublier.
Laure se redressa, splendide de fierté.
— Je suis fille noble, monsieur, et n’ai que ma
parole.
Gaston la contemplait, saisi d’une émotion dou
loureuse.
— Pauvre enfant! Oh, Seigneur ! voilà les œuvres
de tes serviteurs; ils dépravent et torturent.
Des larmes coulèrent sur les traits contractés de
la jeune fille.
— On m’a trop exaltée! dit-elle.
— Nous respecterons tes chimères, ma bienaimée. Du reste, je suis le mari de Féa, je suis un
vulgaire professeur sans noblesse, sans fortune...
Tiens, tu devrais me maudire!
— C’est déjà fait, répliqua-t-elle, et ils se sou
rirent à travers leurs larmes, car Gaston avait le
regard presque humide.
Ils reprirent leur promenade le long du ruisseau.
On les abandonnait, le jeune homme laissa son bras
LA VIRGINITÉ DE DIANE
337
arrondi autour de sa compagne, la bouche entrou
verte, il buvait 1 odeur qui montait de ses longs
cheveux blonds. Parfois, elle s’arrêtait, se cambrant
sous la . pression de ses doigts, elle se haussait,
tendant elle-même son front à ses caresses.
— Je hais ton chevalier Maury ! dit soudainement
Gaston, dont la fougue avait besoin de tomber sur
quelqu’un.
— G’est un pauvre imbécile, répondit Laure, il
veut ma fortune, il l’aura; il ne tient pas à la femme,
il ne l’aura pas. Voilà.
Elle avait des calculs de pensionnaire qui éner
vaient Gaston.
— Allons! allons!... le diable parlera, made
moiselle, murmura-t-il.
Elle éclata de rire.
— Avant ou après ?
— Hein?
— Je suppose que le diable, c’est toi.
Il frémit, puis il lui prit les poignets.
— Sois franche : tu as eu un amant?
Et il l’examina tâchant de se figurer le contraire.
— Oui, dit-elle, — avec une brutale ingénuité,—
j’ai eu un amant, il s’appelait Dieu !
Gaston ne trouva plus un mot.
— Aime-moi beaucoup — dit-elle encore — il y
a dans mon cœur une grande blessure qu’il faut
fermer !
Il s’agenouilla, vaincu.
— Pardonne-moi, je t’ai insultée !
— Ah! répondit-elle amèrement, j’y suis habituée?
— Gomme on te tuerait volontiers, bégaya-t-il,
lorsque tu dis des choses semblables.
338
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Il restait à genoux,
— Relève-toi, maman revient, fit Laure, essuyant
— J’attends la preuve du pardon, j attends la
preuve de l’amour.
Elle se pencha, admirant le beau visage de Gas
ton. Elle l’admira aussi longtemps, ne se doutant
plus que le crépuscule glissait son voile d azur
foncé dans les arbres de la prairie. Elle tenait ses
mains sur sa poitrine et lui souriait, lui faisant at
tendre avec une cruelle coquetterie cette preuve
qu'il implorait.
Gaston pensait, épouvanté:
— L’honneur de ma sœur est perdu, je ne saurai
résister; un jour je lui crierai : « Je suis libre! »
Il lui semblait que ce baiser d’enfant le brûlait;
il eut peur et l’entraîna vers le kiosque.
Mme de Charbey faisait la moue, son mari venait
de lui envoyer la calèche avec prière de rentrer
pour une petite soirée d électeurs. Le cousin Maury,
après quelques signes diplomatiques adressés à sa
jeune fiancée, monta en voiture. Ses amis le suivi
rent, et Pauline s’installa au milieu d’eux.
— Monsieur Garlier, profitez de l’occasion, re
venez avec nous.
Gaston salua son élève et monta à son tour.
— Qu’a pu vous débiter cette sotte enfant? de
manda la baronne, dès que les chevaux eurent pris
le trot.
— Mon Dieu, chère madame, répondit Gaston
souriant, un long discours se résumant à ceci :
« Maintenant que je suis sortie de pension, je vou
drais être complètement en vacances. »
LA VIRGINITÉ DE DIANE
339
La baronne éclata de rire.
— Je m’en doutais! La voilà bien... mais il faut
quelle devienne une femme accomplie pour tenir un
jour le sceptre de la mode à Biavre, lorsque je le
laisserai tomber. Je la crois un peu naïve, ma Laure,
elle ne pense qu’à s’amuser, cependant elle est sou
vent bizarre : il lui plaît de bouder... comprenezvous ça?
Gaston haussa les épaules; au fond il commençait
à détester cette mère dont l’orgueil ne voulait pas
croire à une rivale.
Laure demeura un instant immobile devant le
kiosque, suivant du regard la calèche qui emportait
le jeune homme, elle songeait.
« Pourquoi ne suis-je pas mariée comme ma
man? Je serais bien plus libre ; et, pourquoi donc
rester là, moi, toute seule, dans ce grand désert de
prairie, sous la garde d’une vieille femme? Ah!
c’est que madame la baronne veut encore être
jeune; son fds est loin, sa fdle, à la campagne
tandis que madame s’amuse!... Madame!... »
Elle répéta ce mot plusieurs fois, il lui semblait
qu?un abîme se creusait entre elle et sa mère.
Régulièrement, le jeune professeur trouvait au
kiosque la baronne fidèle à son poste de conve
nance. Elle ne lâchait plus son converti. cela faisait
des progrès. Pendant qu il indiquait les fausses
notes d’un ton dur, il avait des plaisanteries galantes
pour la mère.
Laure ne disait rien, elle subissait les biusquei ieb
avec une soumission exaspérante, elle semblait avoir
oublié leurs dernières tendresses, la sangsue buvant
son sang et lui buvant son cœur à pleines lèvres.
340
la VIRGINITÉ DE DIANE
Elle s’habituait à ces alternatives, étranges pour
elle de passion et d’étude faites entre une mere
coquette et un maître méchant. Elle se vengeait sur
Féa en l’accablant de caresses. Féa se rassurait ;
elle sentait comme un grand bonheur planer sur
elle : ou l’honneur ou Roger ! Puis son enfant se
portait bien, le fou était raisonnable. Quand Gaston,
épuisé de lutte, jetait le soir son front chaud sur son
épaule, elle le baisait avec ferveur en disant :
_ Tu verras, nous lasserons le mauvais sort!
Un jeudi Gaston partit par les prés sans elle et de
meilleure heure, parce qu’il devait donner trois
autres leçons chez les frères. U trouva Lauie faisant
un bouquet monstre, aidée de sa nourrice.
— J’arrive trop tôt, excusez-moi, mademoiselle,
dit-il de mauvaise humeur, mais je suis pressé.
Veuillez laisser ce bouquet et vous mettre au piano.
La nourrice se retira. Laure, obéissante, vint
s’asseoir sur son tabouret.
— Nous n’attendons pas maman? dit-elle.
Elle ayait ce jour-là une longue robe de batiste
ouverte, avec une grosse touffe de Heurs, de ces
roses qui éclataient dans la verdure sombre drapant
le kiosque.
Gaston l’écoutait.
— C’est très bien, fit-il, je n’ai plus rien à vous
apprendre, mademoiselle.
Elle s’accouda sur le clavier.
— Gaston, murmura-t-elle tout bas, vous avez
quelque chose. C’est maman qui vous occupe, hein?
Le jeune homme frémit de colère.
— Taisez-vous, continuez! dit-il, et sa voix était
presque menaçante.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
341
La poitrine de Laure se gonfla. Elle essaya de
poursuivre son morceau, mais elle n'y voyait
plus.
— Non, dit-elle enfin, ça m’épouvante, une exis
tence pareille? J'ai peur, j’ai honte, et pourtant je
ne sais que vous aimer de tout mon cœur !
Elle se renversa en arrière afin d’arrêter ses
larmes au bord de ses paupières.
Il la prit dans ses bras, écrasant les roses de son
corsage.
— Veux-tu que nous nous en allions bien loin?
lui demanda-t-il, brisé.
— Mais non! Pourquoi ne pas nous aimer ici
tranquillement?
— Parce que ce n’est pas possible... Voyons, tu
sais ce que c’est qu’un homme... l’attente est un
supplice cruel et tout à fait inutile!
— Qu’attends-tu donc? s’écria-t-elle, épouvantée,
le dévorant de ses grands yeux.
Gaston, éperdu, glissa à genoux.
— Veux-tu être ma maîtresse? implora-t-il.
Laure se leva et répondit, adorable de naïveté :
— Comment? est-ce que je ne suis pas ta maî
tresse depuis que je fai dit : je t’aime!
Abasourdi, Gaston voulut s’expliquer, il ne trouva
que des choses folles quelle ne comprenait pas.
Cela lui semblait si naturel d’être la maîtresse de cet
homme, son maître, à elle! de posséder son cœur,
de régner sur la moitié de lui-même, qu elle volait
à sa jeune femme. Pourtant, elle parla de son vœu.
Gaston éclata d’un rire strident :
— Tiens ! tu m’amuses avec ta virginité.
— Oh ! monsieur, dit Laure, redevenant tout a
342
LA VIRGINITÉ DE DIANE
coup hautaine, je vous défends de plaisanter; ou
l'innocence ou la mort. Est-ce que vous voulez me
tuer, par hasard?
Gaston, troublé, n’osait plus; la réflexion lui ar
riva.
— Ecoute, dit-elle en posant sa tempe contre sa
joue, moi j’ignore beaucoup de choses que je ne
veux pas savoir. Je ne te demande que de 1 amour,
mais pas toutes ces phrases qui me brûlent. 1 arlemoi comme un poète, embrasse-moi comme un frère,
ne me regarde pas ainsi, came gène.
— Tu es trop jolie, c’est ta faute et non la mienne,
mon adorée.
Il l’attira plus près de lui, elle se laissait caresser,
riant quoique inquiète; alors Gaston oublia une
seconde qu’il devait la traiter en vierge.
Laure le repoussa, son rire de gamine expira,
ses yeux s’assombrirent, elle rougit, elle pâlit, puis
tout à coup elle eut une attaque de nerfs.
Gaston, bouleversé, appela la nourrice; la vieille
ne fit aucune question, elle était bonne, elle était
stupide, et surtout elle aimait trop sa demoiselle
pour songer à mal.
— C’est l’orage, dit Gaston courant fermer la fe
nêtre.
— C’est l’orage, oui, répéta la vieille. D’abord on
la fait tant travailler, la pauvre fillole !
Elle la secouait, l’appelait de petits noms tendres.
Laure reprit ses sens, très étonnée de se voir dans
les bras de sa nourrice.
— Il ne faudra rien dire à maman, supplia-t-elle,
tu me le promets?
LA VIRGINITÉ DE DIANE
343
La vieille promit. Elle hochait 1a. tête d’un air
résigné.
Gaston partit, désespéré, ayant à la fois peur d’elle
et de lui. Pendant quelques jours il trouva des pré
textes et ne revint pas au kiosque des prés.
— Qu’est-ce que ça signifie? disait la baronne à
sa fille.
Enfin, Pauline se décida à porter un grand coup.
Après une journée brumeuse qui l’avait toute détra
quée, elle s’arrangea une soirée de tête-à-tête : le
dernier ébranlement pour réduire à merci le beau
Parisien. Vêtue de soie verte, elle espérait ; son ar
deur de dévote sensuelle lui montait au cerveau, le
temps y prêtait, les brumes donnaient l’envie de se
serrer près d’un ami; comme on serait bien à côté
de la cheminée du salon, près d’un feu clair d’au
tomne, les jalousies fermées, les stores baissés. Laure
se plaignait d’une migraine, on l’enverrait coucher
vers neuf heures. Toutes ces idées remuées, ame
naient Pauline à une longue inspection de sa per
sonne.
— Quand on pense que je n’ai pas encore la
patte d’oie!... se disait-elle.
Le baron ne pouvait faire de fâcheuses supposi
tions puisque sa fille aurait été souffrante. Du reste,
ses intentions étaient excellentes, il fallait sermonner
un peu le jeune homme à propos d Antoinette. Elle
renverrait sa fdle parce que le sujet n était pas de
son âge : voilà tout! La baronne souriait.
— N’est-ce pas, fdlette, que tu serais coutente
de faire un peu de musique ce soir, lui dit-elle d un
ton câlin. Je crois qu’il pleuvra, je coucherai chez
toi!
3/t4
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Laure, immobile, derrière le fauteuil de sa
mère, avait des lueurs dans les yeux.
— Tiens, assieds-toi là! continua la baronne,
prends la plume et écris-lui deux mots.
C’était une vilaine action. Mais Pauline était pas
sionnée avant d’être mère.
Laure griffonna rapidement ces deux lignes : .
« Maman et moi nous serons, ce soir, au kios
que; si vous voulez venir, on fera de la musique. »
Elle mit l’adresse, puis elle sortit.
— Je ne veux pas qu’il vienne, répétait-elle,
non je ne veux pas. Elle lui fera une déclaration.
Oh ! je la connais !
Elle appela Janie.
— Porte ce billet à Mlle Antoinette pour M. Car
lier; ça ménagera tes jambes.
Et la jeune fille rentra au salon. Elle était à
peu près sûre que Gaston n’aurait pas le billet.
Antoinette ne lui faciliterait pas un rendez-vous au
kiosque, c’était certain.
Antoinette reçut le billet un quart d’heure après.
Elle avait ce soir-là un ouvrage fou ; le linge en
combrait sa table, et sa petite sœur venait d’avoir
une attaque. Les fers rougissaient sur le fourneau,
une vapeur lourde montait au plafond ; on étouffait
dans la chambre.
Elle avait ôté son corsage, ses bras étaient nus
jusqu’au coude, elle allait et venait, abattant de
l’ouvrage avec rapidité.
Ce billet, arrivant du kiosque, portait une vague
odeur de mystère ; la pauvre fille devinait un
drame dans ce simple papier plié en quatre. Laure
était seule au kiosque, Laure attendait son profes-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
345
seur ; ils allaient succomber, et pour ne pas se
trahir auprès cle Féa, celle qu’elle appelait son
amie, elle chargeait Antoinette du message.
Un combat se livra dans l’imagination de la
pauvre ouvrière, une jalousie atroce lui étreignit le
cœur et pourtant ce cœur, bon jusqu’à la dernière
fibre, ne pouvait maudire ni .Gaston ni Laure. Elle
se sentait laide, commune, stupide auprès de ces
deux beaux jeunes gens, elle avait le rôle d’une
pierre brute entre deux pierres fines. Un instant,
elle eut la pensée de jeter ce billet dans son four
neau, puis, résolument, elle prit son châle et sortit
en courant. Elle traversa le jardinet du pavillon
sans trop savoir ce qu’elle dirait. Sur le perron,
elle murmura :
— 11 est temps de prévenir Féa : on les mariera
si ça se peut!
Ge fut Gaston qu’elle trouva. Féa était sortie. Le
jeunehomme s’approcha d’elle etlui tendit la main.
— Pauvre enfant! lui dit-il d’un ton affectueux.
Entrez, n’ayez pas peur. Biavre est dehors et ici
vous n’avez qu’un ami !
Son cœur se fondit, elle lui montra le billet.
— Je viens de sa part : voyez-vous, monsieur
Garlier, il faut en finir : je suis sûre que sa mère
n’y est pas !
Gaston tressaillit.
_ Bast! dit-il pour cacher son émotion, je ne
veux point inquiéter ma sœur de ces sottisses.
Mlle de Charbey est folle. Je ne scandaliserai point
toute une ville pour le plaisir de me voir refuser
par ses nobles parents sous le prétexte de roture .
Morbleu! suis-je donc leur jouet?
346
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Antoinette secoua la tète.
— Vous 1”aimez !
— Non, elle n’est pas digne d’un honnête homme.
Si jamais je retrouve le séducteur de ma sceui, si
jamais je puis sortir de mon infernale situation, ce
sera pour...
Il hésita.
— Pour redevenir l'artiste libre d’autrefois, re
prit-il, et non pour épouser une semblable fille!
Antoinette se retira très étonnée. Gaston rede
venait donc raisonnable?
Il était environ huit heures du soir lorsque M. Car
tier se glissa doucement hors du pavillon. Féa
dormait, le fou aussi et personne ne soupçonnait
qu’il passerait la nuit hors de son logis. Au moment
où le bord de son manteau frôlait le logis d’Antoi
nette, une porte s’ouvrait dans l’ombre, et la jeune
fille se précipitait derrière lui. Elle avait attendu
en travaillant et ne se faisait pas illusion : il irait!
L’amour ne calcule rien. Antoinette, une fois em
portée, n’eut qu’un but : courir après lui, se cram
ponner après son manteau, le supplier au nom de
l’honneur de rentrez chez lui ; elle le menacerait
même de faire un éclat.
A travers le brouillard elle ne distinguait pas
Gaston qui séloignait, et le bruit de ses pas s’étei
gnait dans la boue.
Il n’y avait personne sur les pavés de Biavre, elle
se mit à courir comme une folle, sans châle, sans
coiffure, la figure allumée par le feu de son four
neau, les cheveux s’échappant le long de ses épau
les, les coudes nus, la g°rge à peine couverte par
LA VIRGINITÉ DE DIANE
347
une camisole blanche. Pour Biavre, elle n’aurait
ressemblé à rien de possible.
Enfin, il lui sembla apercevoir un homme grand
qui passait le pont de la Jaulne, elle voulut l’ap
peler, le cœur lui manqua.
De quel droit appelait-elle Gaston? Son droit,
n’était-ce pas sa jalousie, la jalousie terrible qui lui
serrait le cœur lorsqu’elle songeait à Laure, la
belle petite baronne?
La pauvre fille le regardait s’éloigner... puis vi
vement, elle bondit de nouveau, franchit le pont et
se jeta dans le sentier conduisant aux prairies.
Gaston allait vite, il s’était enveloppé de l’im
mense manteau de son père, craignant, sans doute,
de croiser des Biavrais en route. Il était parti ne
croyant pas à la baronne ; pour lui, il n’y avait que
Laure, et dans cette nuit noire, il voyait là-bas, ce
grand amour qui l’attendait resplendissant comme
un phare. Sous son manteau, Gaston s’était paré; il
avait des gants blancs et un habit de bal, l’ancien
costume des soirées parisiennes. Il allait à un ren
dez-vous, il était bien sûr de sa victoire et il faisait
des frais pour une enfant qui devenait une femme
du monde.
En arrivant au bord de la prairie, il aperçut,
brillant dans le brouillard, ainsi qu’une perle au
fond de l’eau, la lampe du petit salon d’étude. Il
s’arrêta avec un frisson ; il lui semblait entendre un
sanglot près de lui, puis, ne percevant plus rien, il
marcha droit au kiosque. Antoinette s’était arrêtée
aussi : en traversant une haie, son pied avait glissé,
elle s’était à demi agenouillée dans la boue ; pendant
une seconde, elle était restée là, inerte, elle avait les
348
LA VIRGINITÉ DE DIANE
jambes trempées, mais son visage était chaud. Elle
essaya de se relever en s emparant d un buisson,
elle se fit une grande écorchure. Alors elle demeura
sans bouger,’se disant qu’après tout il était inutile
d’avancer. Ce qui allait s’accomplir devait l’étre
fatalement.
Sous la pluie pénétrant jusqu’à sa peau, elle se
faisait des raisonnements stupides :
— Cela me vengera, songeait-elle.
De quoi, elle n’eût jamais su le dire. Dans l’ombre
qui l’entourait, elle croyait agoniser ; puisqu’il l’a
bandonnait, pourquoi vivre, pourquoi courir en
core?... Cependant elle fit un effort et se traîna au
milieu du chemin. Elle se dit, toujours romanes
que : « Je veux qu’il me trouve là ! » Soudain,
dans ce lugubre silence du pré, elle perçut un bruit
de porte qu’on ouvrait, là-bas, au kiosque. Antoi
nette se releva brusquement et se remit à courir,
répétant :
— Il est entré, il est entré....
Elle arriva devant la maison presque au moment
où on refermait la porte. Elle voulut crier, son sang
déborda dans sa pauvre tête, la respiration lui
manqua et elle s’affaissa, prise de vertige.
Gaston, en entrant se débarrassa de son manteau.
Le petit vestibule n’était pas éclairé, mais il distin
guait sous les ténèbres la raie lumineuse de la
lampe.
Il avança, tâtonnant, et rencontra les premières
marches de l’escalier conduisant chez Laure. D’en
haut, une voix faible l’appela, il leva les yeux : ce
qu’il vit lui parut effrayant. Laure tenait une bougie
dont elle masquait la flamme avec sa main, ce qui
LA VIRGINITÉ DE DIANE
349
faisait un transparent rose au-dessus duquel appa
raissait le visage et le cou tout blancs. Elle s’enve
loppait dans sa robe de nuit tournée autour d’elle et
moulant son corps; ses pieds nus, posés sur leurs
pointes, étaient agités d’un tremblement de froid;
ses cheveux tordus roulaient sur sa taille. Elle
semblait désespérée.
— Gaston, monsieur Gaston !... dit-elle.
Lejeune homme était suffoqué. Laure descendit
trois marches et démasqua sa bougie, puis tendant
le doigt dans la direction du salon:
— Ma mère vous attend, elle m’a fait coucher ce
soir, elle est seule... Comprenez-vous? Gaston, je
vous défends d’entrer, dit-elle.
Elle descendit encore une marche.
— C’est trop fort! murmura Gaston, regardant
alternativement les pieds nus de l’enfant et la raie
lumineuse indiquant la présence de la baronne.
— Non, non, je ne veux pas ! répétait Laure, des
cendant toujours.
— Alors, c’était donc vrai, l’histoire de votre
mère? balbutia-t-il en posant son gant glacé sur
l’épaule de la jeune fille.
Elle leva son regard étonné.
— Mais oui, dit-elle, que croyais-tu?
Il n’osa ajouter un seul mot. Laure devint très
rouge et recula sa bougie.
— Va-t’en vite, je t’en prie!... Ce n’est pas con
venable de te voir ici à cette heure, pendant que
maman t’attend.
Le jeune homme hésitait. Laure se cramponnait
a la rampe en clignant les paupières.
20
350
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— C’est vilain, n’est-ce pas, bégaya-t-elle, je suis
jalouse; mais aller lui dire que vous l’aimezpendant
que moi je pleurerais dans ma chambre, non, je
ne l’ai pas voulu!... Adieu, bonsoir, je me sauve!
Il la saisit et l’embrassa au hasard, ses lèvres
heurtèrent une petite chaîne d’argent qui retenait
une médaille sous la chemise de nuit.
— Remonte vite, souffla-t-il à voix basse, l’air
est humide, tu vas prendre du mal!
Et, détournant la tête, il gagna le seuil, tandis
qu’elle s’enfuyait tout heureuse dans l’escalier.
La baronne n’avait rien entendu, seulement,
plusieurs fois, elles’était approchée de la fenêtre et,
sentant la pluie, elle avait pensé: cela peut l’empê
cher de venir.
Gaston, sorti, respira longuement. A travers la
nuit, il voyait danser la flamme de la bougie faisant
transparent sous la main rose. 11 lui fallut un bon
moment pour se remettre. A son premier pas sa
botte s’enfonça dans une chose molle, il appuya et
sentit comme un mouvement. Il se pencha, les che
veux hérissés ; il eut 1 idée horrible que Laure devait
s être jetée par la fenêtre et qu’il piétinait sur son
corps. Il saisit la chose à poignée. C’était bien une
femme, elle avait les bras, les cheveux, les épaules
mouillés. Alors il voulut la voir à tout prix. Il fit
flamber une allumette et reconnut le visage d'An
toinette. Il jeta son manteau sur la malheureuse et
l’emporta.
Gaston n avait plus conscience de ce qui se pas
sait durant le trajet du kiosque au bord du pré.
Il s imaginait marcher continuellement sur des
femmes mortes. L’herbe était douce comme des
LA VIRGINITÉ DE DIANE
351
cheveux, le sol élastique comme des poitrines gon
flées, et il n’y voyait pas, le brouillard l’oppressait.
Il allait, tout interdit, dans cette ombre, ne sachant
plus si c était Laure ou une autre qu’il portait.
Lorsqu’il atteignit le chemin de Biavre, il sortit
Antoinette de son enveloppe chaude; elle avait les
yeux fermés, cependant elle s’agitait et son bras se
crispait autour du cou du jeunehomme. Elle croyait
rêver.
Cette course, faite en plein champ, avec ce mon
sieur vêtu d’un habit de bal, l’étourdissait.
Elle n’osait pourtant pas l’interroger. Puis elle se
rappelait avoir dormi dans la boue, là-bas, devant
la porte close. Combien y avait-il de temps? Quelle
heure était-il?
Est-il minuit? demanda-t-elle, s’éveillant au
son de sa propre voix.
— Je ne sais, répondit-il avec douceur, est-ce
qu’il y a longtemps que vous êtes tombée?
Cette question l’étonna. Où était-elle tombée?
— Voyons, vous m’avez suivi, reprit Gaston, la
serrant pour ne pas glisser dans une ornière.
— Oui, j’avais très chaud, puis j’ai eu très froid,
et je me suis étendue par terre en courant: j’ai
cru me noyer,
— Heureusement que je suis resté à peine cinq
minutes au kiosque.
L’accent de Gaston était ému.
— Avez-vous encore froid, Antoinette?
— Non, fit-elle, je suis bien, maisje dois vous
salir, ma jupe est remplie de boue ; il faut me lâ
cher.
— Par exemple !
LA VIRGINITÉ DE DIANE
îi la nortait avec beaucoup
d^^s^^erteau,re'
d’une compassion im-
niense.
Elle se dit tout bas .
. . mais
« Mon Dieu ! comme je suis bien... je
J
été si bien de toute ma vie ! »
iggait afm de
kksskSS*
ie™eOh™e ne le fais pas exprès! dit-elle en san
glotant, pardon, monsieur Gaston!
Il la serra plus fort et ne répondit rien.
Arrivé chez elle, il la déposa doucement dans le
corridor, lui enjoignant d’aller se secher contre ses
fourneaux; elle demeura un moment surplace, toute
étourdie, puis elle couvrit de baisers les mains gan
tées du jeune homme.
.
Gaston avait fait de bonnes choses, ce soir-la.
Néanmoins, il avait au cœur une rage sourde qui
couvait.
« Non, se disait-il, Je la veux, voila tout! je
l’aurai ! »
Quand l’aube déchira les voiles brumeux qui re
couvraient Biavre, une nouvelle parcourut la rue
avec la même rapidité que les premiers rayons de
soleil. Antoinette avait été trouvée étendue au mi
lieu de son atelier, sans force, sans voix, les mains
crispées sur la poitrine et toussant comme une ago
nisante.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
353
Il n’y eut qu’un cri: La punition! disait-on dans
les rues. La punition ! répétait-on dans les salons.
En effet, elle était cruellement punie pour avoir
voulu empêcher le mal. Sa mère fit appeler M. Toirette. Le médecin, alarmiste par crainte de luimême, déclara net quelle était perdue.
— Ou c’est une fluxion de poitrine, ou c’est une
méningite! ou bien... ma foi! je n’y comprends
rien, mais c’est très grave...
Sûrement, c’était quelque chose de terrible, car
il fallut la coucher, et coucher Antoinette, la vail
lante, ce devait être la fin! A la hâte, on débarrassa
la chambre, on rendit le travail, on relégua le four
neau dans un coin, onia déposa dans le grand lit,
et son pauvre petit corps maigre devait goûter le
dernier repos. Elle ne souffrait pas, disait-elle mais
elle se sentait, selon son expression, assommée.
La tête abandonnée, le regard vague, elle assis
tait avec une morne tristesse aux apprêts de son
propre départ.
Dès le début de la maladie, les petites sœurs
avaient compris leur malheur, et c’était touchant
de les voir entourer le lit de leur aînée. L’épilep
tique, la plus grande, s’installa dans la ruelle pour
qu’on ne la vît pas. Immobile, retenant son souffle,
elle dévorait Antoinette de ses yeux qui étince
laient au fond de l’ombre, comme ceux d’une tête
affolée. Sa mère n’essayait pas de la repousser,
car c’eût été provoquer une attaque et en pareil
moment avait-on le temps de s’occuper de celle-ci?
La journée se passa dans une confusion extreme ,
la jeune fille souffrait toujours : on 1 avait saignée,
on l’avait torturée et elle s’efforcait de sourire en20.
334
LA VIRGINITÉ DE DIANE
core à ses bourreaux. Mme Garlier vint, désespérée,
mais faisant taire son désespoir pour se rendre
utile Elle acheta les remèdes coûteux qu avait or
donnés le médecin et ce fut elle, avec sa douceur,
nui les lui fit prendre.
— Je ne veux pas ! criait Antoinette, se doutant
qu’elle avalait de l’or pur et que ces remèdes n auraient aucune puissance. Son cerveau s épaissit, elle
remuait les bras comme pour repousser un objet
terrible, elle eut le délire et murmura des phrases
incohérentes. Féa, attentive, tenait sa tête elevee,
la calmait par de douces caresses. Quand vint le
soir, la malade lui demanda distinctement :
— Où est monsieur Gaston?
Féa eut peur et lui mit un doigt sur la bouche. .
— Dites-lui que .je vais mourir! ajouta Antoi
nette, et un torrent de larmes coula le long de ses
joues, illuminées par le sang.
Dans ce cerveau bouleversé, il se passait toujouis
la même scène.
Toujours elle revoyait le sourire de Gaston et
sa prunelle noire distillant une flamme amoureuse.
Sa véritable maladie, c’était le foudroiement de cet
amour impossible.
Il lui semblait que l’homme qu’elle adorait lui
piétinait sur le cœur ; il fallait bien en mourir, elle
y était toute résignée.
Féa veilla toute la nuit ; la mère, épuisée par ses
sanglots, alla se coucher avec les petites sœurs,
mais l’épileptique resta derrière le lit, se cachant
sous les rideaux afin qu’on l’y oubliât.
Elle avait vu Féa mettre son bras autour des
épaules de sa sœur, elle le faisait aussi, la rele
LA VIRGINITÉ DE DIANE
355
vant de toute la force de ses membres chétifs. Féa
1 aperçut pendant qu’elle s’inclinait sur la malade
pour écouter sa respiration haletante.
Que fais-tu ici, mon enfant? tu devrais dormir
murmuia Mme Carlier, n’osant pas la gronder.
— Je la regarde mourir, répondit la petite sans
pleurer, mais d’un accent brisé.
— Elle ne mourra pas, folle que tu es... C’est le
sang, vois-tu, puis un gros rhume. Elle travaille
trop ; ensuite, elle a eu froid la nuit dernière, sa
porte était ouverte malgré la pluie et nous avons
trouvé sa robe mouillée.
La petite secoua le front.
— Chez les gens, on dit que le bon Dieu le veut,
madame.
Et ses fins sourcils se froncèrent.
— Pourquoi? interrogea Féa, anxieuse.
L enfant sortit de la ruelle et s’approcha de
Mme Carlier.
— A cause du monsieur, dit-elle, avec un re
gard sombre. Je ne sais pas ce qu’il lui fait, le
monsieur, mais si je le savais!
Une bougie brûlait au bord d’une table, Féa
l’avait masquée par un vieux journal déployé afin
que la malade pût reposer.
Au coin des Murmures de Biavre, on voyait cette
signature : Roger, rédacteur en chef. Mme Carlier
lisait ce nom les mains jointes. Soudain, elle em
brassa l’enfant :
— Non, répéta-t-elle, non!... Ce serait trop !...
Ta^sœur ne mérite pas la mort, parce que moi je
suis née! Oh! que de malheurs j’entraîne après le
mien !...
336
la VIRGINITÉ DE DIANE
L’épileptique ne comprenait pas. Elle dit lente— Je suis allée dire à M. Carlier qu il vienne la
voir !
— Oui, moi, madame! je suis sure qu il a un
secret pour la faire revivre !
Elles demeurèrent un instant silencieuses.
Antoinette ne dormait pas, elle restait tranquille
dans sa torpeur de cerveau assommé. De temps en
temps, elle écartait, d’un geste inconscient, les
mouches fulgurantes quelle voyait, dans le noir,
voler autour d’elle. On n’entendait que sa respira
tion étranglée. Le bruit d’une porte ouverte avec
précaution arriva jusqu’à Féa. L’enfant hocha la
tète.
— C’est lui, fit-elle.
Gaston entra sans frapper; il était pâle. Si léger
qu’eût été son pas, Antoinette l’avait deviné. Elle
se dressa sur son séant, les yeux égarés. Gaston
s’avança vers le lit.
— Ma pauvre amie ! ma pauvre amie ! dit-il les
yeux humides.
Féa et l’enfant s’étaient éloignées. Féa priait, l’é
pileptique regardait Gaston avec inquiétude. Antoi
nette avait le visage complètement rose dans la
pénombre. Transfigurée par le bonheur et la souf
france, elle était presque jolie.
Gaston lui prit les mains et les réunit dans la
pression des siennes.
— Pardonnez-moi! balbutia-t-il.
Elle ne put pas répondre, elle étouffait toujours,
mais en se sentant glisser dans une volupté im-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
357
mense. Confusément, elle se souvenait du jour où
il était venu près de ce lit pour soigner sa sœur.
Alors, elle était bien portante, elle avait la force
de remercier ce beau garçon qui s’abaissait jusqu’à
elle, pauvre petite créature laide et méprisée!...
Maintenant, aucun son n’arrivait à sa gorge cris
pée, pourtant elle le voyait, elle l’entendait, c’était
comme un rêve, et elle aurait voulu mourir tout de
suite pour continuer ce rêve pendant réternité.
Peu à peu le sang reflua à son cœur, dégageant
ses idées, c’était une vie nouvelle que lui accordait
l’amour et cet éclair faisait reculer le mal qui l’é
treignait. Ses yeux se fixèrent avec une indicible
expression de tendresse sur le visage de Gaston,
elle respira en s’appuyant contre le bas du lit.
— Je vais mieux, dit-elle, ne m’avez-vous pas
appelée votre amie! Oh! monsieur Gaston, reditesmoi ce mot... il me sauve.
— Ecoutez, Antoinette, fit le jeune homme en
tremblant, dès que vous serez rétablie, je veux vous
faire oublier le passé. Vous deviendrez ma femme,
il le faut! je le veux!...
La pauvre fille eut un morne sourire.
— Je ne me rétablirai pas, heureusement pour
vous, monsieur...
— Allons donc! Vous avez eu froid l’autre nuit,
mais ce n’est pas une raison. Toirette est fou!...
Ils sont tous fous, à Biavre. Antoinette, vous êtes
une noble enfant, je vous estime, je vous aime
comme une sœur!... Je dois vous épouser. Ne m ai
meriez-vous plus?
Et il se pencha avec une grâce pleine d’attendris
sement.
358
la VIRGINITÉ DE DIANE
Antoinette porta ses deux mains à ses lèvres fré
missantes.
— Je n’avais que ma vie, je suis bien contente
de vous la sacrifier, ça n’a pu vous être très utile,
cependant, je me fais une grande joie de songer
que je meurs à cause de vous!
Gaston caressa les cheveux épars de la jeune
fdle.
— Vous avez la fièvre, je le vois, et je ne veux
pas vous gronder. Guérissez vite, enfant, je me
charge ensuite de vous demander beaucoup de dé
vouement. Je serai un mari détestable!
— Gomme vous mentez ! dit-elle très bas, en re
poussant les doigts de Gaston, dont les frissons
nerveux la troublaient.
Il essaya de protester.
— Allez-vous-en! dit-elle avec effort, en-retom
bant sur son oreiller. Vous êtes trop bon, et vous
me faites peur !
A son tour, il porta ses mains à ses lèvres. An
toinette devint pourpre, le sang remontait violem
ment au cerveau, elle baissa les paupières, bé
gayant, toute confuse :
— Encore si j’avais des gants! mes mains sont
bien vilaines.
Cette humilité cachait une vraie pudeur. Gaston,
ému, se laissa repousser ; puis il lui dit à voix
basse.
-Veux-tu que je t’embrasse comme j’embrasse
ma sœur?
Elle ramena sur elle les draps qui la couvraient ;
ses yeux brillèrent.
— Non, bégaya-t-elle épuisée par une lutte ter-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
359
rible; en vous aimant, j’ai su devenir flère : pas
d aumône, monsieur Carlier, seulement...
Elle s’arrêta haletante.
— Parle! insista Gaston.
— Seulement, venez me donner ce baiser quand
je serai morte. Je désire que vous soyez le dernier
qui m’ayez touché lorsqu’on m’enfermera dans
mon cercueil. Aurez-vous ce courage?
— S il le fallait!... oui, je te le jure, Antoinette...
Mais pourquoi répétez-vous ces folies?
Et il s’agenouilla devant le lit afin de lui dérober
son visage inondé de larmes.
Oh! soupira Antoinette, reprise par le vertige:
on prétend que le dernier qui vous embrasse est le
premier qui vous rejoint. Si c’était vrai, je serais
plus heureuse que vous, Laure de Charbey !
Gaston s’éloigna sur un signe de Féa, le jour fil
trait entre les volets clos de la chambre, et d’une
minute à l’autre un Biavrais pouvait entrer.
Il avait été décidé parmi ces dames de la charité
biavraise qu’on irait enfin chez Antoinette. Mlle de
Pontcoulant, Jane l’horlogère, Mme Tèple et plu
sieurs du Saint-Cordon arrivèrent en groupe vers
dix heures. Les petites sœurs s’envolèrent, effarou
chées de voir tant de monde, et la mère, muette
comme une statue, leur désigna le lit. Ces dames
apportaient une atmosphère funèbre autour d’elles.
Féa Carlier venait de sortir, Mme Tèple en fut
très dépitée : celte petite femme trompée l’amusait
beaucoup dans son rôle de garde-malade.
— Comment, fit Luidivine, ' on n’a pas encore
appelé le prêtre ! mais c’est imprudent :
Elle tâta le pouls d’Antoinette. Celle-ci, couchée
LA VIRGINITÉ DE DIANE
3bU
•rinqps un
...- le dos, les paupières
mi-closes
i sourire
aTntoinetteemundgeste defatigue. Se
Oh Dieu ne pardonnerait-il pas a a 'lcüme “e
ramour lorsqu’elle mourrait pure et humiliée....
DU Xte, pourquoi parler devant ces femmes
de2?^us devriez la faire entrer àl’hôpital, grom
mela Mme Tèple sous les rideaux, el e j sei
m eux, nous donnerions pour l’entretenir, mais ici
“nage est si drôle ! On ne voudrait guere par
tager cette charité avec certaines gens qui la soi-.
^Samére se redressa, et, avec une rage stupide :
_ Non, cria-t-elle, ce n’est pas vrai... Je ne veux
pas quelle aille à l’hôpital, ma pauvre fille; elle
me gagnait mon pain, voyez-vous, je lui gagnerai
bien sa mort.
.
— La paralysie augmente! continua Mme Teple,
je vous assure qu’il faut l’envoyer à l’hôpital : vous
y mangerez le vert et le sec, ma pauvre femme.
Au même instant la porte s’ouvrit et T omette
entra suivi de l’abbé Prat. Le docteur avait la
mine anxieuse.
Luidivine se mit à genoux en feuilletant un gros
livre de prières.
L’abbé, debout devant le lit, était fort pâle, et
cette pâleur faisait ressortir la sombre expression
de ses traits effilés. Il remua les rideaux, en disant:
— Apportez-moi des serviettes.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
361
Antoinette se laissait administrer sans un souffle
Tout à coup, elle cria!... Un cri rauque, un cri de
colere. Le prêtre avait mis les doigts dans ses che\ eux, une lueur de raison lui était revenue ; elle se
soutenait de Gaston passant ses mains longues et
blanches au-dessus de son cerveau meurtri. Elle
avait là au crâne comme une plaie béante qui lui
faisait très mal, cependant elle ne voulait pas
guérir, sa souffrance lui appartenait, nul au monde
n’avait le droit d’y toucher. Elle essaya de lutter.
— Que l’esprit du Seigneur soit avec vous, ma
fille! murmura le prêtre avec une grande douceur.
Ainsi soit-il! répondirent les matrones.
Mlle Luidivine entama la prière des agonisants
d’une voix claire. Le prêtre examina longtemps la
mourante.
— Malheureuse! fît-il en s’agenouillant à son
tour.
Le docteur posa une compresse, puis il se retira ;
il n y avait plus rien à faire. Le sang ne redescen
drait plus, à moins d’un miracle, et les miracles ne
se font pas chez les gens pauvres. Quelques matro
nes vinrent proposer de la veiller quand ce serait
fini. Au seuil, se tenait un ouvrier, un rabot sous
son bras.
— Des planches d’un pouce! accentua nettement
Luidivine en passant prés de lui.
— Ce sera bien mince, mademoiselle, objecta-t-il
respectueusement et en mesurant de loin les formes
d’Antoinette.
— Nous devons payer aussi celui de la vieille
Léonore... Du reste, cela regarde le comité...
Luidivine disparut, tandis que l’abbé Prat con-
.362
LA VIRGINITÉ DE DIANE
solait la mère avec ces paroles insignifiantes qui
engourdissent la douleur.
La nuit tombait; on attendait la crise finale.
Mme Carlier apporta un grand fichu de dentelles,
léger comme un nuage, que bien souvent la pauvre
Antoinette avait admiré sur les épaules de son amie.
Féa voulait qu’elle le mit aux fêtes de là-haut, les
Biavrais trouvaient cela futile, mais la pieuse délica
tesse de Féa ne s’inquiétait pas des Biavrais !
La mourante avait des convulsions effrayantes,
elle râlait en mordant ses mains, par moments elle
se dressait et voulait tuer quelqu'un. L’abbé Prat
reçut un soufflet et s’écarta sans rien dire. La mère
était plongée dans une prostration idiote. Elle s’ap
puyait sur les petites en détournant la tète. Féa eut
le courage de rester seule devant cette lutte épou
vantable. Un instant, elle crut qu’elle était sauvée;
les yeux de la jeune fille s’étaient ouverts, ses lèvres
avaient eu un rire d'enfant, puis elle s'était affaissée
avec un soupir profond et doux comme la plainte
d’une àme bien lasse.
Féa se pencha en frissonnant.
— Pauvre, pauvre chérie!... Allons, vous vous
calmez !
C était le calme éternel : Antoinette retomba
morte au fond de l’ombre des rideaux. Féa sentit
qu elle allait s’évanouir. Jusque-là elle avait eu la
force d être utile, maintenant elle ’se mourait aussi.
Elle se traîna du côté de la porte. Elle voulait de
l’air; les sanglots emplissaient la chambre, et per
sonne ne songeait plus à rien.
Gaston l’attendait.
— Viens! dit-il.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
;iG3
Mais elle le repoussa.
- Non, dit-elle, il faut que je l’habille. J’ai eu
peur.... 11 me semble que c’est moi qui l’ai tuée !
Elle est donc morte? interrogea-t-il, la gorge
crispée.
— Oui!
11 serra sa sœur sur sa poitrine et, dans cette
etreinte, il y avait à la fois du remords et de la pas
sion fraternelle.
Eloigne-toi, je t en prie, bégaya Féa, on va
revenir, et le prêtre est là.
Gaston haussa les épaules.
— Je lui ai promis quelque chose, je tiendrai ma
promesse, je ne crains pas ces misérables qui Font
martyrisée, si on ne veut pas me laisser entrer, je
les chasserai, car il me semble qu’ils viennent d’é
touffer la malheureuse enfant !
Féa regagna le lit en chancelant; aidée de l’épi
leptique, elle habilla la morte et prépara 'tout ce
qu’il fallait pour le cercueil. Au moment où elle
nouait le fichu de dentelles sur le cadavre tout rose
encore, la mère s’abattit privée de connaissance,
elle fut obligée de la porter dans le petit réduit où
elle avait une couchette en fer. Le prêtre sortit pour
•chercher des cierges. Féa regarda autour d’elle;
face à face avec cette morte, elle se reprit à fris
sonner. Elle ferma les rideaux et pria. Sans faire
aucun bruit, Gaston traversa la chambre.
— Que veux-tu? murmura sa sœur effrayée.
— Je veux tenir ma parole, tu sais, j’ai promis.
Alors Gaston, d’un geste mal assuré, entr’ouvril
les rideaux, se pencha, contenant d’une main les
mouvements tumultueux de son cœur. Il n’avait ja-
364
LA VIRGINITÉ DE DIANE
mais aimé cette pauvre créature, mais elle était en
quelque sorte sa victime.
Ce qu’il vit le fît reculer :
La figure d’Antoinette reposait, blafarde, sur une
large tache de sang. Aux coins de ses lèvres, filtrait
un filet rouge qui courait sous les dentelles éblouis
santes. Des gouttes noirâtres, en caillots, soi taient
des ailes du nez, dont le bout se pinçait avec une
expression sinistre, la peau des joues se tirait faisant
saillir les paupières gonflées. On avait enlevé les
deux oreillers, la tête était un peu renversée, et le
sang avait formé un cercle autour des cheveux
aplatis. La fossette du menton en était remplie;
cette fossette, l’unique beauté physique de la jeune
fille, où s’épanouissait autrefois son rire franc, cette
fossette ressemblait à l’orifice d'une blessure pro
fonde, perforant ce masque de morte jusqu’au cer
veau. Les bras étaient croisés sur le sein et l’extré
mité des doigts trempait dans la tache qui allait tou
jours s’élargissant; au travers des dentelles on
voyait grandir la ligne sanglante, elle séparait la
tète du buste comme si on eut jeté, à la place d’An
toinette, le cadavre d’une décapitée.
Gaston était là, tremblant d’horreur, puis domp
tant l’immense dégoût qui s’emparait de lui, il se
pencha, ôta la pointe du fichu qu’on avait laissé re
tomber sur le front et baisa ce front livide en fer
mant les yeux. Dans cette simple action, il y avait
du courage pour Gaston, l’homme passionné! An
toinette avait été laide, elle était maintenant hideuse,
et il ne l’avait jamais aimée!...
Lorsqu’il se redressa, il était aussi pâle que le
cadavre. Il ne savait pas prier, lui, le beau scep-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
365
tique; mais ce baiser funèbre valait une prière.
Dans 1 obscurité des rideaux, quelqu’un s’était
approché. Gaston devina une femme, et soudain une
main se posa, sur la sienne. Le jeune homme
voyait trouble, d fit battre convulsivement ses pau
pières et regarda.
Vous êtes un courageux amant, dit une voix
sourde.
G était Laure de Charbey. Gaston se sentit tout
froid.
— Vous ici, mademoiselle! Vous avez vu!
Laure était entrée seule, juste au moment où
Gaston se courbait au-dessus du lit. Comme lui elle
avait reculé saisie par l’horreur; puis, le voyant
accomplir cet acte de courage, d’un bond elle s’était
trouvée derrière lui.
La jeune fille, malgré la défense de sa mère,
avait voulu voir son ancienne compagne, elle consi
dérait sa désobéissance comme un devoir, et elle s’é
tait enfuie, au soir; laissant sa bonne à’ia porte, elle
était entrée résolument. Elle venait pour pleurer,
pour consoler, et déjà elle s’adonnait à sa jalousie
terrible devant une morte qni ne pouvait plus com
prendre. Gaston referma les rideaux.
— Mademoiselle de Charbey, dit-il avec douceur,
je viens de payer une dette sacrée, elle voulait que
je fusse le dernier qui l'embrassât. Je lui avais
donné ma parole. Je n’ai qu’une religion, moi,
mademoiselle, l’honneur!
— Oh! non ! dit Laure en le brûlant de ses pru
nelles ardentes. Vous l’aimiez!
Pour toute réponse, Gaston prit son mouchoir et
s’essuya la bouche.
36(5
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Mlle de Charbey examinait le lit, effrayée.
— C’est horrible ! Je suis donc bien méchante,
puisqu’il me semble que cette morte ni a \ olé
quelque chose !
Elle se retourna vers le jeune homme.
— Tu es pâle, dit-elle, oubliant qu’elle parlait
devant la morte.
— Il faut vous retirer, supplia Gaston, n’osant
lever les yeux, foudroyé par la passion de cette
enfant qui ne respectait rien.
Laure se baissa, et, sans même s’inquiéter de ce
sang qui coulait sur les draps, elle effleura à son
tour le front glacé d’Antoinette.
— Maintenant, fit-elle d'un accent presque sau
vage, nous sommes quittes.
Elle s’éloigna rapidement et tomba évanouie, et
brisée de colère et d’émotion, dans les bras de la
servante qui l’attendait dehors.
Quelques heures après, on couchait le cadavre
dans son cercueil. Le baiser de Laure était le der
nier donné. Antoinette avait dit :
— Celui qui vous embrasse le dernier vous rejoint
le premier!...
Et les mourants ont des volontés fatales !...
Vlll
UN CALVAIRE. — l'HONNEUR DE h’AMOUR
Roger était parti de Biavre en disant : « Pour
toujours ! » et dans ce mot il y avait la fermeté d'un
arrêt.
Roger avait jeté dans une valise des livres, des
manuscrits, un costume complet à peu près neuf,
puis, soigneusement recouvert d un crêpe, le por-
3(18
LA VIRGINITÉ DE DIANE
trait d’une femme aux yeux pleins de douceur,
ayant sur les genoux des fuseaux de dentelière.
C’était la mère du jeune homme. Il avait aussi
dans son portefeuille, parmi quelques billets de
banque, dus à la générosité du baron, une épaisse
boucle de cheveux bruns. Quand et comment avaitil coupé ces cheveux sur la tète de Féa? Il ne le
savait trop lui-même.
Enfin, il avait ce talisman, et, tout fragile qu’il
fût, il lui représentait l’éternité imaginaire de son
amour, puisque le cheveu est la seule partie indes- tructible du corps humain.
De Biavre à Paris le trajet fut long : Roger ne
s’en aperçut pas. Que lui importait la vie rapide ou
lente.
Après s’être installé dans un modeste hôtel, Roger,
le lendemain, tâcha de retrouver l’ancien atelier du
peintre Carlier, cet atelier théâtre d’un crime que
ni les lois ni la famille n’avaient pu venger. Avant
d’entreprendre aucune démarche, il voulait le voir.
Il paitit à pied, s orientant avec les seules indica
tions données sur un hôtel d’artiste bien connu.
Un photographe avait pris possession d’une partie
du logement, et les cartons remplaçaient maintenant
les belles toiles du maître. Vieux meubles et pano
plies avaient disparu. Roger pénétra dans le salon
d attente et ne rencontra près des balustrades en
vohges et des chaises à dossier que deux dames
attendant leur tour en prenant les poses les plus
reposées possible.
Il souleva une grande portière et fut soudaine
ment monde par la lumière crue tombant de la
coupole en verre dépoli. Sous la coupole, un bébé
LA VIRGINITÉ DE DIANE
369
couvert de dentelles tendait les bras à un pantin
que sa mère agitait devant lui pendant que le pho
tographe fixait son appareil et parlait très haut.
Un appui de cuivre enserrait la taille de l’enfant.
Roger, tremblant, se demanda si ce support était
le mêmel... Une affreuse vision passa devant ses
yeux. Il chancela! Le photographe courut à lui :
- N’effrayez pas l’enfant, dit-il. Allez-vous-en
donc, monsieur, je serai à vous tout à l’heure.
Roger laissa retomber la portière et partit.
Roger eut la fièvre le soir et ne sortit pas de son
hôtel. Le surlendemain seulement, il put se rendre
chez son frère.
M. Frédéric de Charbey habitait un joli entresol,
rue de Montalivet. Avant de se trouver installé,
Frédéric avait fait pas mal de tours d’Europe, fré
quenté maints casinos célèbres, mangé pas mal d’ar
gent. Sa rente, régulièrement servie, ne lui permet
tait pas de folies éclatantes, mais il savait dépenser
à propos et jouir modérément des plaisirs mondains
en grand seigneur déjà blasé.
Depuis son scandale de Biavre, et cela datait de
loin, Frédéric n’avait commis que des fautes ba
nales. Il avait le type des Lovelaces à froid, éteints
avant d’avoir brûlé et puisant leur force clans la
flamme des autres.
Le plaisir ne dominait pas Frédéric, bien qu’il
fût matérialiste, car il joignait à toutes ses satisfac
tions l'orgueil du moi.
« Faire figure » était sa devise, et comme on fait
figure dans tous les milieux par les femmes, il pre
nait des femmes.
Au moment où Roger le cherchait, il revenait
21.
370
[
\
X
i
•
LA VIRGINITÉ DE DIANE
d’Italie, où il avait suivi la duchesse de Salbris et
sa fille, jeune personne fort recherchée et fort à. la
mode. Il lui faisait la cour et était le moins riche et
le moins titré de ses adorateurs. Frédéric couvait
une ambition froide comme son cœur. Devenir le
gendre d'une vraie duchesse, avoir trois millions de
dot, plus une femme adulée, c’était, selon lui, bien
terminer une vie d’aventures, et ramener sa famille
à lui. Mais la duchesse affectait une grande rigidité
de mœurs, elle passait pour dévote et était fort
difficile sur le choix d’un prétendu.
Les choses en étaient là, lorsque Frédéric de
Charbey reçut une lettre portant le timbre de
Biavre, et dont le contenu le bouleversa.
« Mon cher monsieur, écrivait Mme Tèple, il y
a des circonstances où les âmes charitables doi
vent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Je suis
l’amie intime de votre bon père, et je puis m’auto
riser de cette amitié pour vous renseigner sur ses
affaires de famille. A tout péché miséricorde ! Ce
que vous avez fait autrefois ne peut pas toujours
compter. Le baron de Charbey fut fort sévère,
d’autant que ce qui se passe dans sa maison aujour
d’hui est plus terrible. Monsieur Roger, rédacteur
de la feuille d’ici, votre frère illégitime, est en train
de vous frustrer de votre héritage, de la main à la
main, comme on dit. Ce n est pas tout ; il est arrivé
dans notre ville un ménage d’artistes, dont M. Ro
ger s’est fort entiché et qu’il introduit chez le
baron au mépris de toutes les convenances. Ce mé
nage interlope plaît beaucoup à madame votre
mère. M. Gaston Carlier, le mari, est un vrai subor
neur qui se sert de son soi-disant talent de pianiste
LA VIRGINITÉ DE DIANE
371
pour enjôler les pauvres filles, ses élèves. Ce Gaston
est en train de séduire votre sœur Laure , pendant
qu une malheureuse qu'il a débauchée en est ré
duite à mendier. Toute la ville est témoin et on
comprend pourquoi M. Roger facilite les entrées de
ce personnage chez le baron, car toute la ville com
mence à comprendre que le frère illégitime va
prendre votre place. On dit qu'il est amoureux de
Mme Cartier, mais je vous le répète, on est sûr que
M. Carlier veut séduire la pauvre Laure si mal
suneillee. J espère, monsieur Frédéric, que vous
comprendrez le louable sentiment qui me fait agir
et que vous viendrez mettre ordre au scandale dont
une ville entière va être couverte.
« Votre dévouée servante,
« Tèple. »
Frédéric tombait d Italie dans Biavre; la transi
tion fut brusque. Il se demanda d’abord quel était
le louable sentiment faisant agir Mme Tèple. Car
tier!... Il se rappelait!... Mais il pouvait y avoir
tant de Carlier en province. L’histoire de ce frère,
le frustrant et faisant scandale puisqu’on le savait
son frère, le mit dans une sérieuse inquiétude, car
il pensait toujours à Mlle de Salbris. Par exemple,
ce qui concernait sa sœur lui paraissait fabuleux !...
11 finit par se demander s'il ne serait pas prudent
d’aller voir, malgré la défense paternelle.
Sur ces entrefaites, Roger se présenta à l’entre
sol de la rue Montalivet. Frédéric avait ses amis et
ses heures pour les recevoir, aussi quand le groom
vint lui annoncer la visite d’un monsieur de pro
372
LA VIRGINITÉ DE DIANE
vince, il fit un signe négatif, puis, se ravisant, il de
manda d’où venait le provincial :
— De Biavre, lui fut-il répondu..... ce monsieur
s’est présenté sans carte, disant que Monsieur le re
cevrait.
En parlant, le groom regardait son maître à la
dérobée, faisant la comparaison des traits des deux
jeunes hommes, lorsque son maître lui donna
l’ordre d’introduire le visiteur. Roger entra le front
haut, avec un sourire calme. 11 referma lui-méme
la porte du fumoir. Frédéric pour la première fois
de sa vie ressentit une émotion : il se leva inquiet.
Les deux jeunes gens s’étaient vus adolescents, ils
ne s’étaient jamais oubliés. Néanmoins Frédéric se
maîtrisa promptement. H était d’un monde qui lui
avait appris que pour ne pas se laisser mesurer, il
faut toiser les autres, et il toisa le rédacteur des
Murmures.
— Votre nom, monsieur? demanda-t-il, tandis
qu’une ironie méchante soulignait cette phrase
simple.
Roger garda son sourire résigné.
— Je m’appelle Roger, monsieur de Charbey. Je
suis venu ici contraint par de graves circonstances.
Veuillez m’écouter.
Ils étaient l’un devant l’autre, et si Féa eût été
la, elle n eut pas hésité. Pourtant leur ressemblance
frappait : même front, mêmes sourcils, même nez,
même taille.
Seulement Frédéric était plus pale, plus mince,
plus souple; son œil était plus terne et ne pouvait
se comparer à l’éclat limpide du regard de Roger.
Frédéric était plus élégant, mais dans la tournure
LA VIRGINITÉ DE DIANE
373
de Roger il y avait une grâce un peu sauvage qui
était bien supérieure à cette élégance de convention.
Les mouvements de Frédéric étaient lents et fati
gués, les gestes de Roger avaient une ardeur saine
qui témoignait d’une force sommeillante et non
entamée.
M. de Charbey offrit un siège à son frère et, sans
rien ajouter, il retomba dans son fauteuil. Roger
resta debout et se plaça bien en face de lui.
— Frédéric, dit-il, cessant de sourire, je viens
ici au nom de votre devoir. Cela vous étonne? Vous
ne m’auriez jamais trouvé sur votre chemin, je
vous le jure, si la volonté qui gouverne les illégi
times comme les légitimes ne m'y avait poussé. Et
cette volonté, que vous n’avez pas toujours, paraît il, s’appelle l’honneur... Elle est une pour vous
comme pour moi. Je vous en conjure, répondez.
Vous avez connu le peintre Carlier?
Stupéfait, le jeune baron prit un tëmps.
— Je vous ferai remarquer, fit-il avec une hau
teur méprisante, que, moi, je m’appelle Frédéric de
Charbey.
Roger sentit une chaude sueur lui monter au vi
sage, mais il n’était pas là pour lui.
— Le peintre Carlier, continua-t-il courageuse
ment, demeurait rue d’Essling où se trouve encore
son atelier : un grand atelier ayant une coupole de
cristal sous laquelle posaient ses modèles. Vous
devez vous en souvenir, puisque vous y êtes allé
souvent, et il y a deux ans à peine que Carlier est
devenu fou.
— Je me souviens même, interrompit Frédéric,
dévisageant son frère, sans pouvoir comprendre,
374
LA VIRGINITÉ DE DIANE
d’un fort beau panneau décoratif qu’il devait pein
dre chez le duc de Salbris, j’ai vu hier encore le.
places désignées chez la duchesse. n . ,
folie de Carlier est un sujet intéressant, et je c
— Connaissez-vous les causes de cette folie
subite? interrogea Roger, presque brutal.
— On dit, murmura Frédéric abasourdi, que sa
fille ayant mis le feu par imprudence dans cet ate
lier, les toiles de valeur brûlèrent. Le peintre en
devint fou, sa fille mourut, je crois, mais c’est là un
lait-Paris oublié depuis des siècles. 11 faut venir de
province exprès pour les rappeler. Vrai, monsieur
le rédacteur des Murmures, vous m intriguez.
_ Monsieur de Charbey, répondit Roger d un
accent’sourd, le peintre Carlier devint fou parce
qu’on déshonora sa fille dans cet atelier où, par un
terrible fanatisme de 1 art, il la faisait poseï poui
une Diane, comme un vulgaire modèle. La malheu
reuse enfant, un matin, se trouvait nue et attachée
contre un chevalet de cuivre quand un débauché
pénétra jusqu’à elle. Alors!... Alors, monsieur de
Charbey, cet homme, c’était vous.....
Frédéric bondit, un éclair sillonna sa prunelle
bleuâtre.
— Ce sont les Carlier !... les Carlier, n’est-ce pas,
qui sont à Biavre?...
Roger recula.
— Mon Dieu! comment le savez-vous?
— Comment je le sais ! ceci me regarde : ache
vez votre histoire, mon cher !
— Eh bien, oui!... les Carlier se sont enfuis à
Biavre, continua Roger, secoué par une poignante
LA VIRGINITÉ DE DIANE
375
angoisse. Le hasard les y a conduits. Le frère de
Féa Cartier, un noble garçon, bien qu’il soit un ar
tiste, slest fait passer pour son mari ! Mais il y a un
petit enfant, le vôtre, monsieur!...
Il s’arrêta haletant.
— Le mien, c’est possible!... Après?... fit Fré
déric, haussant les épaules.
— Féa Cartier est la plus pure des femmes, la
meilleure des mères, elle n’a que vingt ans, sa vie
est une agonie continuelle. Son frère a longtemps
cherché le séducteur!... Lorsque Féa Carlier m’a
vu, elle vous a reconnu. Elle ignore votre nom, mais
elle n'a pu oublier votre visage, une fatale res
semblance aidant, elle a cru retrouver son séduc
teur. Monsieur, il ne s’agit plus d’une mendiante.,
il s’agit de Féa Carlier, la fille d’un homme célèbre.
Monsieur, il faut épouser Féa, car vous ne pouvez
être un lâche, vous, le fils légitime du baron de
Gbarbey!
Frédéric se croisa les bras et éclata de rire.
— Tiens, on sait donc jouer la comédie à Biavre ! Or donc, monsieur le bâtard, mon frère, il faut
que j’épouse un modèle du peintre Carlier, séduit
par moi, j’en conviens; et parce que ce modèle m'a
plu, il faudrait couvrir ma famille de ridicule?
Voyez la touchante sollicitude. Je suis même con
vaincu que, cet exploit accompli, le beau Gaston,
protecteur du modèle sacrifié, épouserait volon
tiers ma soeur Laure! Un vrai chassé-croisé d hon
neur !
« Je suis au courant, mon cher Roger, ma police
est bien faite... Ce qui se passe à Biavre est loin
d’être édifiant!...
376
LA VIRGINITÉ de DIANE
Roger, livide, se taisait, Frédéric lui secoua le
bf—' Tu es un niais doublé d’un intrigant! fit-il, les
dents serrées. Je vais te dire la venté, moi.
Il regarda au fond de ses yeux.
_ Tli ne viens pas ici de la part de mon pere,
tu es amoureux de Mlle Féa. qui cherche un epouseur ettuvienst’assurer sijete réclamerai, un jour,
les premiers droits. Epouse, mon ami, mais dis a
Gaston Cartier que s’il ose regarder ma sœur et
remettre les pieds chez moi... lu entends, c ez
moi, à Biavre, je ferai un esclandre, comme on dit
là-bas, dont tous vous garderez longtemps le sou
venir ’.
.
.
Roger arracha de sa manche les doigts qui 1 étrei
gnaient, il leva ses deux mains... puis, lentement,
alla s’affaisser dans un fauteuil. Son frère!... C’était
son frère !...
Un cri rauque crispa sa gorge.
Par un effort inouï, il se redressa :
— J’aime Féa Carlier, c’est vrai, mais elle vous
aime, vous, puisqu’elle vous a reconnu en moi!
Elle vous attend... Oh! tenez, Frédéric, épousez-la
et je me tuef nous effacerons chacun une honte.
M. de Charbey riait de bon cœur. Le jeune gen
tilhomme trouvait l’aventure drôle. L’émotion du
début était passée.
— Tu l’aimes donc bien, fit-il, reprenant son
regard terne et ses allures de viveur. Elle n’était
pas mal, oui, la petite Carlier. Belle taille, buste ar
rondi, des épaules... On n’eût pas dit vraiment
quelle posait pour les ingénues! C’est plus tard que
j’ai su l’histoire et la folie du père... J’étais en
LA VIRGINITÉ DE DIANE
377
Suisse, juste le surlendemain! Des remords!... ma
foi, un père doit savoir ce qu’il fait! Singuliers, ces
artistes!... Voilà des gens que je méprise et je ne te
félicite pas d’en faire partie.
Roger ne put supporter cela, il cria d'une voix
folle.
— Ne l'insulte pas! n’insulte pas!... Ou j’oublie
ce qui nous lie !...
Puis, tout à coup, il redevint calme, son regard
prit une sombre expression de joie.
— Au contraire ! je te remercie, fit-il, en se diri
geant vers la porte du fumoir. Car tu me rends mon
bien, c’est à moi qu’elle a donné son âme, toi, tu
lui as pris son être, et j’aurai tout! Quand iras-tu à
Biavre ?
— Ce soir même, répondit philosophiquement
Frédéric. Eh ! eh! je m’ennuyais de mon existence
de coureur, je suis bien près, je crois, grâce à ta
sottise, et aussi à ma police, ajouta-t-il en souriant,
je suis bien près de finir mes fredaines. Donc, au
revoir, jusqu’à la scène des Ménechmes!
Roger se retourna.
— Je vais causer une peine mortelle à mon père,
je le sais. Une dernière fois, Frédéric, veux-tu ré
parer ta faute? —11 n’osait dire crime pour ne pas
l’irriter. — Frédéric fronça le sourcil.
— Je te défends de te moquer de moi, mon cher.
Tu peux spolier mon héritage, mais plaisanter au
nom de l’honneur d’un modèle, c est là un chantage
que je ne te permettrai pas !
— Frédéric ne va pas plus loin! bégaya Roger,
étranglé par la colère, je pourrais te dire de tristes
vérités au sujet de cet héritage et de celui qui doit
;378
LA VIRGINITÉ DE DIANE
te le laisser. Seulement, je me respecte. Ma tâche est
accomplie, je repars ce soir avec toi, je vondais ou
blier ici; il faut que je sois près d elle quand tu
voudras lui faire mal. Tu n’es plus mon frere, c est
le bâtard qui te renie, c’est le bâtard qui 1 épousera,
puisqu’il n’a pas la honte de porter ton nom ! .
Il sortit. Lorsqu’il fut dans la rue, il se précipita
au devant d’un liacre qui passait et tomba inerte sur
la banquette, ses lèvres s’étaient rougies de sang, il
murmura avec désespoir :
« Si elle allait l’aimer »
Le soir, les deux frères se rencontrèrent dans la
grande salle de la gare d’Orléans, Frédéric fumait,
lorgnant les femmes; son groom, faisait àquatie
pas derrière lui les mêmes zigzags que son maitie.
A l’autre bout, Roger, tout en noir, s’appuyait
contre une clôture^ il suivait ses allées et venues
d’un œil impassible.
— Non, elle ne pourra pas l’aimer, se répétait-il.
M. de Charbey monta en coupé, Roger prit les
troisièmes.
Le lendemain tout Biavre était devant la cheminée
de Mme la baronne. Il y avait là Toiretteet Charles
Doublin qui discutaient, Mme Tèple faisait un fond
de tapisserie.
L’abbé Prat entreprenait le baron au sujet des
enterrements pauvres. Laure rêvait, songeant à
Antoinette, pendant que Gaston accordait le piano.
Depuis quelque temps il avait ajouté à ses leçons
cette petite industrie. Fichu métier! selon l'expres
sion de Doublin, lequel attendait toujours le pavil
lon. Quant au chevalier Maury, il admirait sa fian
cée. Le crépuscule tombait, et avec lui les conver-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
379
salions, tout le monde était distrait; 011 se ressentait
de l’enterrement d’Antoinette.
Une telle mort impressionnait, les âmes nerveuses.
On apporta les lampes, la conversation n’en fut pas
plus animée. Décidément Biavre s’ennuyait, il se
ressentait de cette punition « exemplaire », comme
disaient ces dames du Cordon. Le visage de Gaston
Carlier était dans l’ombre, mais Laure y devinait
une pi ofonde tristesse, Le silence était complet
dans le salon lorsque le grand battant s’ouvrit d’une
laçon orgueilleuse. Pourtant on n’attendait plus per
sonne. La baronne et sa cour se retournèrent
anxieuses. Un homme se montra sur le seuil, la
tête découverte. Les domestiques étaient immobiles
derrière le battant, n’annonçant pas.
— Monsieur de Charbey veut-il recevoir son fils
Frédéric? dit alors cet homme avec une humilité qui
ne manquait pas de noblesse.
Ce fut la foudre, Mme Tèple poussa un cri aigu.
La baronne Pauline leva les bras, n’osant les ten
dre; quant au haron, il fit un pas, grondant sour
dement.
Frédéric s’avança en pleine lumière ; il descendait
de son coupé, et quarante-huit heures de chemin de
fer l’avaient un peu pâli; néanmoins, il conservait
sa tournure élégante et souple, ses yeux bistrés gar
daient leur insolence de bon ton. 11 était chez lui
avant même que le maître de la maison en eût donné
l’autorisation.
— Que venez-vous faire ici? balbutia le baron
stupéfait. Tout Biavre palpitait et se tenait debout,
ravi d’étre mêlé à ce drame familial. Frédéric s’a
vança encore.
380
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ Il y a dix ans, mon cher père, que vous m’avez
chassé pour une grave erreur de jeunesse, V
“U flt'dureZd le
J" salon’
autantd’auditeurs, et, en acteur consomme possédant
déjà son public, il reprit sans cesser de gourme
— Aujourd’hui je me sens corrige, la preuve
est, moucher père, que je vais probablement me
marier et que je viens vous demander 1 absolulion.
D’un mouvement gracieux, il alla à sa mere, se
mit à genoux.
_ Obtenez mon pardon, maman, je vous en con
jure, ce n’est qu’à cette condition que je peux vous
donner pour bru la fille de la duchesse de Salbns.
L’effet devenait prodigieux. Frédéric, fidèle à sa
tactique, arrivait encore par les femmes, et il con
naissait bien sa mère. La baronne lui imposa les
mains, imitant les évêques. Le baron se fondit, il
serra l’enfant prodigue sur sa poitrine diploma
tique. Pour la fille d’une duchesse, cela valait la
peine. Et Biavre, flairant un veau gras, éclata d’en
thousiasme. L abbé Prat pleurait, Laure faillit sc
jeter au cou de ce frère si repentant. M. Carlier,
profitant de l’embrassement général, voulut se déro
ber, la baronne s’écria :
— Gaston, cher professeur, vous prenez le thé
avec nous, ensuite libre à vous d’aller crier la chose
partout; je veux que la ville illumine!... Quelle
joie!... Nous sommes au complet.
Au nom de Gaston, Frédéric se retourna brus
quement, les deux jeunes gens se trouvèrent face à
face. Il y eut un silence terrible que personne n’osa
LA VIRGINITÉ DE DIANE
381
rompre, sentant que le drame allait seulement com
mencer.
— yous êtes bien Gaston Carlier? interrogea
Frédéric, devenu plus pâle en examinant ce beau
visage.
Il y a des haines de figures, des yeux qui se
heurtent, des sourires qui se mordent.
Une seconde s’écoula entre la demande et la ré
ponse, et cette seconde suffit pour faire germer une
haine dans le cœur calculateur du jeune baron,
tandis que la même haine arriva, sans qu’il se l’ex
pliquât, à son paroxysme dans le cœur indomptable
de Gaston.
— Oui, monsieur! répondit-il enfin en frémissant
de tout son être.
Frédéric s’adressa à sa mère étonnée :
— Veuillez, je vous en prie, faire sortir Laure
un instant, ce que j’ai à dire ne peut pas être en
tendu par une enfant. Et cependant je dois le dire,
car je suis aussi venu pour cela.
La baronne éloigna Laure qui défaillait, compre
nant qu’il allait se passer une chose horrible. On fit
cercle autour de Frédéric. Gaston attendait, un
bourdonnement confus emplissait ses oreilles, il
voyait, comme dans une flamme, Laure et Féa en
lacées lui faisant signe de fuir cet homme. Une stu
peur s’était déjà emparée de lui quand il l’avait vu,
debout, sur le seuil de ce salon. Vaguement il lui
avait semblé reconnaître Roger. Frédéric s’appuya
orgueilleusement à l’épaule du baron.
— Je crois que vous vous êtes trompé, monsieur
Carlier, fit-il, baissant la voix malgré lui, en suppo
sant que les infamies se cachent mieux parmi d lion-
382
LA VIRGINITÉ l)E DIANE
nêtes provinciaux qu’en pleine vie parisienne. On
découvre toujours les infâmes, monsieur! Puisque
vous avez surpris la bonne foi du pub îc e a con
fiance de ma famille, je rends votre scandale pu îc
Vous n’étes pas le mari de Féa Cartier, votre sœur.
Je n’ai pas besoin d’en dire davantage !
Frédéric scanda cette phrase d’une façon tellement incisive qu’il y eut un soubresaut d’effroi chez
tous les auditeurs. Gaston poussa un véritable rugissement et fendilles deux poings.
— C’est donc loi!... s’exclama-t-il, se ramassant
pour prendre un élan, mais le baron de Charbey
s’interposa.
— Explique-toi, mon lils... C’est odieux... Nous ne
pouvons te croire ainsi !...
L’abbé se recula, s’écriant :
— Quoi ! le petit Georges serait à eux?
— A eux! répétèrent tous les assistants pétrifiés.
A eux! frère et soeur! répéta Mme Tèple, dont
cette fois l’imagination était sincèrement révoltée.
Gaston vit rouge, une douleur atroce le tordit; et,
comme une masse, il tomba aux pieds de la misérable
femme.
L’épicière de Biavre avait sauvé la situation en
mettant le doigt sur cette plaie nouvelle encore pour
les honnêtes provinciaux.
Frédéric le regarda, effrayé lui-même, puis, muet,
il s’inclina ainsi qu’il convient à un grand justicier.
C’était fini : Biavre demeurait frappé jusqu’à la
moelle.
La baronne, éperdue, se pencha sur Gaston éva
noui , les poings encore serrés. Ce beau corps
d’homme avait l’air foudroyé.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
383
— N’y touchez pas! s’écria l’abbé Prat, et, pré
cipitamment, il ajouta à l’oreille du baron :
Faites atteler voire tilbury, qu’on l’y place, et
ainsi nous éviterons ses réponses! M. Frédéric a eu
tort!
La baronne éclata en sanglots convulsifs.
— Ah! c’est impossible, ce qu’on dit... C’est im
possible! Une si loyale nature, un si remarquable
artiste. Ce serait un monstre! Je croyais m’y con
naître !
Et elle trouva bon de se tordre les mains.
Frédéric, voyant que son père hésitait, fronça
les sourcils, ce qui lui donnait l’air fort sérieux.
— J’ai vu les Carlier à Paris, et j’ai des amis qui
pourraient prouver ce que j’avance. Je regrette.,
mon père, de faire une pareille scène en rentrant
sous votre toit, mais vous m’avez appris que les sé
ducteurs devaient être chassés sans attendre leurs
excuses !
Le baron appela les domestiques.
— Portez M. Carlier et ramenez-le au pavillon !
Allez !
Le groom enleva Gaston par les épaules, le valet
de chambre le prit par les jambes. Ils le portèrent
dans l’antichambre pendant qu’on attelait le tilbury.
La porte du salon se referma. Personne ne souf
flait mot.
Un à un les invités s’esquivèrent à leur tour.
Pauline ne leur adressa pas même un salut. Maury
se plaça devant elle.
— Cousine, c’est impossible! Je suis de votre
avis.
— N’est-ce pas? dit la baronne, machinalement.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
i)O 1
— Ecoulez! clans le doute, il faut éloigner auie,
songez que ma fiancée ne.peut apprendra-ça, et es
enfants sont si curieux!
— Oui, tu as raison, demain elle retournera au
kiosque des prés, et là elle ne saura rien.
L’air vif de la nuit ranima Gaston, il se trouva
couché entravers d’une voiture.
Il se releva seulement lorsqu'il fut devant le pa
villon.
.
, .
_ Descendez ! dit le cocher d'un ton impérieux.
Il descendit., poussa la grille enguirlandée de
chèvrefeuille et monta le perron sans se retourner.
Féa attendait dans le petit salon.
A la vue des traits bouleversés du malheureux,
elle devina un désespoir plus profond encore, elle
courut à lui.
— Eh bien?... s’écria-t-elle, prévoyant déjà qu’il
savait tout.
Gaston se mit à rire d’un rire strident.
— Ne m’approche pas, ma sœur, je l’ai vu! J'ai
compris. 11 a frappé le coup comme il le devait, je le
lui rendrai, sois tranquille!
Puis, ne pouvant plus surmonter cette douleur,
il se roula sur le parquet. Féa ferma la porte et la
fenêtre.
— Ah ! la voilà donc la vie, et nous voilà tous!...
disait Gaston, se meurtrissant les tempes. Il est ar
rivé, ce fils prodigue du baron! Son histoire? je l’ai
lue dans sa face ! Les femmes, rien que les femmes!
Sans passion, toi!... puis les autres! Les vierges et
les folles! Mais il est riche, ça lui passe. Pourquoi
est-il venu? je ne sais. A-t-il eu peur? De quoi? Je
l’ignore. Il est venu, c’est tout ce que je vois. Il est
LA VIRGINITÉ DE DIANE
3&;>
venu comme le destin arrogant, assuré, portant ce
coup avec une précision inconcevable. Il a dit au
baron : ils sont frère et sœur. Infamie!... Et l’enfant
est à eux! Les Biavrais ont reculé! Moi, j’allais l’é
craser devant ces gens qui n’osaient pas compren
dre, j’ai reçu un choc, je suis tombé... puis je te
reviens!... Oh! ne bouge pas, laisse-moi ta robe
dans les doigts, ça me retient sur terre ! Je suis fou !
Demain, nous nous expliquerons le reste .. 11 a dit :
les preuves du contraire n’existent pas, ne peuvent
exister! 11 le sait bien sans doute. Quand nous se
rions deux à affirmer que c’est lui le lâche!... Nous
sommes frère et sœur. C’est un abime, te dis-je. Je
veux mourir, il faut que tu me pardonnes!...
Gaston, ployé aux genoux de la jeune femme,
parlait, la tête abandonnée, les pupilles élargies,
avec une exaltation qui donnait le vertige.
Féa se redressa.
,
— Le petit!... à nous!... dit-elle, stupide, la gorge
contractée par un cri qui ne sortait plus.
— Les preuves! râla-t-elle.
— Les preuves, reprit Gaston, il n’y aura jamais
ni pour ni contre, et ce que tu appelles mon dévoue
ment leur donne raison!... Tu sais, quand tu étais
enfant, je t’adorais, nous n’avions pas de mère. Com
bien peuvent dire encore, s’ils se rappellent les
Carlier à Paris, que jamais frère ne tut plus tendre,
plus épris.
Je me suis dévoué à ma sœur, mais je 1 aime
comme ma femme... Et la fange, au lieu de m at
teindre seul, va te salir aussi, toi... toi... Je ne
comprends plus, je ne sais plus, la punition est
juste... Mais pour moi, pour moi seul!
22
386
LA VIRGINITÉ DE DIANE
11 s’arrêta, épuisé. Féa avait attiré sa tête près
d’elle, des larmes brûlantes glissaient le long de
ses joues mates.
— Tu te fais odieux! bégaya-t-elle, et il n’y a
que cet homme qui soit méprisable.
— Oh! répondit Gaston doucement, je vais me
relever, je ne veux pas mourir sans te vengei. Je
veux le tuer, si je le peux!...
Gaston divaguait, Féa serra son front contre sa
douce poitrine de mère. L’aube naissait et glissait
du rose dans le petit salon, quand quelqu’un entra
sans bruit. Roger, car c’était lui, se découvrit de
vant ce groupe navré, puis il dit avec une inflexion
grave :
— Monsieur Garlier, je vous demande la per
mission d’affirmer avec vous les choses vraies. Vou
lez-vous m'accorder la main de votre soeur?
Gaston se retourna, un instant, il l’envisagea,
altéré.
— Quoi?... fit-il, vous l’aimez aussi?
— Je prétends l’aimer pour tous!
— Vous voulez l’épouser, elle, ma sœur, et vous
savez?
— Mais oui!... répliqua fièrement le jeune rédac
teur, cela, c’est l'honneur de l’amour!
Féa, sanglotante, vint tomber dans ses bras.
— Moi, je refuse !... dit-elle.....
Ils demeurèrent tous les trois ensemble jusqu’au
grand jour. Vers dix heures, Féa Garlier, s’envelop
pant d un châle, sortit et prit la direction de la
demeure des de Charbey.
File marchait d’une allure précipitée, le front
LA VIRGINITÉ DE DIANE
387
haut, le iegaid rempli de fièvre... elle voulait parler
à ce monstre?...
Elle aperçut un homme se promenant du côté du
bassin, et se dit : « G est lui ! » Pressant le pas, elle
avait gagné les sapins pour qu’on la remarquât
moins des fenêtres. Du reste, sous le coup de ses
graves émotions, 1 habitation du baron paraissait
sommeiller. Seul en vrai Parisien, Frédéric jouissait
de sa première matinée de campagne. Il avait be
soin de se rafraîchit le cerveau avant d’écrire à la
duchesse de Salbris sa lettre datée de son château.
Puis, il attendait le réveil du lion, et il devait être
terrible, ce beau garçon, si violent, qui s’abattait
comme une masse? Peut-être, aussi, attendait-il
Féa, ce caprice d’une heure, dont la suave beauté
lui restait dans le cerveau, enveloppée d’un souve
nir brutal, comme d’un suaire. Féa avançait tou
jours; elle portait une robe de cachemire noir. Fré
déric tourna le sentier du bassin, près des roseaux;
elle se plaça au milieu de ce sentier, et parut émer
ger des flots qui bruissaient derrière la vasque de
pierre. Il s’arrêta et leva les yeux. Une étrange
lueur éclaira ses yeux ternes! Il jeta son cigare et
la salua avec une courtoisie parfaite.
— Venez, lui dit-elle, désignant un endroit où
les sapins balançaient leurs branches basses. Il la
suivit, sans rien objecter.
L’entrevue était fatale, il fallait la subir. Féa
s’appuya contre un des arbres rugueux ; elle joi
gnit les mains.
— Vous êtes un misérable ! fit-elle d’un accent
brisé.
Frédéric s’accouda sur une branche formant bal-
388
LA VIRGINITÉ DE DIANE
con et l’examina depuis ses petits pieds jusqu à
ses boucles soyeuses.
_ Vous êtes bien belle’, murmura-t-i , les dents
serrées.
Il se rapprochait peu à peu.
— Féa, dit-il, tout à coup, vous avez raison, je
suis un misérable. Cependant j ai été plus trompé
que vous ! Je ne suis pas un artiste, moi, je ne sms
qu’un pauvre gentilhomme élevé dans les préjuges
d’une vilaine société qu’on appelle les fils de fa
mille. J’ai fait une bêtise ici, à 1 âge de vingt ans,
mon père a payé cette bêtise en or monnayé sans
qu’un magistrat se soit ému de la chose. J ai com
pris, à partir de cette époque, qu’on règle tout avec
de for, et j’ai usé de ce moyen chaque fois que...
j’ai recommencé.
« Il est vrai que le baron de Charbey m’a chassé
de son foyer, mais il avait une autre raison repré
sentée par un fils illégitime que vous devez con
naître et qui me ressemble fort. Cela m’a donné à
réfléchir, j’ai réfléchi pendant dix ans, courant de
fredaine en fredaine, comme dit une chanson et re
cevant une assez piètre pension, moi, le légitime,
tandis que ce cher Roger jouissait de mes entrées
ici et probablement... de mes revenus! La morale
a été faussée pour moi dès mon début dans la vie.
Après une pause, Frédéric continua:
— Le jour néfaste où je vous ai trouvée nue de
vant ma brutalité, car je suis brutal, je l’avoue, je
ne savais point qui vous étiez, je vous le jure!
Quand je fai su, il était trop lard, et puis on jasait
beaucoup aii sujet de votre frère. Ne vous scanda
lisez pas, ce que j'ai dit, hier, était alors un propos
LA VIRGINITÉ DE DIANE
38!)
sorti de 1 atelier du peintre Carlier, un propos de
bohème dépravé; pour les provinciaux, cela est de
venu crime. Je sais bien que je suis coupable, mais
chacun se défend à sa manière. Je ne tenais pas
beaucoup non plus à ce que Roger vous épousât.
Maintenant, que voulez-vous de moi, Féa? je vais me
marier bientôt avec trois millions de fortune sans
compter la bourse de mon père que je ferme à
Roger. Si vous désirez une dot pour votre enfant,
parlez, vous avez môme le droit d’exiger. Voyons,
combien vous faut-il pour quitter Biavre, assurer le
sort de votre pauvre père que je plains, car c’était
un bon peintre, et pour élever le bébé?
Féa l’écoutait avec une stupeur croissante ; c’était
donc cela son amant, et il était noble, disait-on!...
Elle se voila un instant le visage.
— Monsieur de Charbey, répondit-elle, laissant
tomber ses bras, j'étais venue vous demander un
nom, à présent vous me l’offririez, je le refuserais.
Et, disant cela, elle l’enveloppa d’un regard tel
lement dur qu’il fut étonné.
— J’ai passé deux années de mon existence a
vous haïr, je ne croyais pas que mon mépris égale
rait jamais ma haine.
J’aime passionnément celui que vous appelez
l'illégitime, je ne voulais pas 1 épouser, car j avais
à reconquérir l’honneur.
Je me sens libre à présent de donner ma per
sonne; vous ne me l’achèterez pas de force, après
l’avoir violée. Seulement, il vous faudra rétracter
devant tous votre infâme mensonge : mon frère est
le plus honnête des frères, et si vous ne le faites pas,
il vous tuera.
22.
390
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Et Féa prit les poignets de son séducteur en y in
crustant ses ongles qui se teignirent de sang. Fré
déric fut ébloui. C’était étrange quelle se peinait
d’aimer quelqu’un devant lui.
— Je ne rétracterai rien du tout, répliqua-t-il,
rien du tout. Quelle idée’ Ce que je veux, c’est que
vous sortiez du pays, vous et Roger! Vous ne l’é
pouserez pas à Biavre, le scandale serait trop vif!
— Savez-vous que Gaston aime votre sœur
Laure? demanda Féa qui ne s’occupait plus de ce
qu’il disait.
— Je le suppose; mais Laure ne l’aime qu'à l’état
latent, je veillerai, je connais les femmes roma
nesques. Ce que j’affirme, c’est qu’elle ne songera
jamais à l’épouser, c’est une fille de race!
— Oui, de votre race, ajouta froidement Féa, et
je crains que vous ne lui portiez malheur. Monsieur de
Charbey, retractez vos calomnies, sinon Gaston
n’aura pitié de rien, je ne pourrai l’arrêter, et pour
vous tuer, je l’aiderai, voyez-vous.
Frédéric lui montra un des valets de l’habitation
au travers d’une éclaircie du parc.
— Contre les menaces, j’ai mes domestiques, ma
chcre enfant, contre les tentatives amoureuses de
Gaston, j’ai l’opinion de Biavre; contre votre beauté,
par exemple, je me trouve sans armes, et j’espère
vous revoir lorsque vous serez plus raisonnable.
Féa Carlier se redressa frémissante.
— Moi, vivante, tu ne dépasseras jamais le seuil
de la chambre où dort mon enfant, je te le jure. Il
y a des êtres qui souillent de leur présence jusqu’à
leur fils. Adieu, monsieur de Charbey, veillez bien
sur Laure !
LA VIRGINITÉ DE DIANE
39î
Il l’accompagna sans se troubler le moins du
monde; en dépassant la grille, il s’aperçut qu’elle
avait une ronce au bas de sa jupe, il mil le pied
dessus et la salua profondément.
Au revoir, madame! lit-il, avec un sourire
tranquille.
Un quart d heure après, il conduisait le tilbury
du balcon sur le chemin velouté menant au kiosque
des près.
Laure, confinée dans son domaine comme une
reine exilée, attendait qu on vint lui expliquer l’im
mixtion de son frère au milieu des affaires Carlier.
Quand le tilbury déboucha sur le pré, Frédéric
put se convaincre que Laure était une ingénue. La
jeune fille ramassait des marguerites qu’elle ne
songeait même pas à effeuiller. Il jeta les rênes à
Julien et, embrassant sa sœur au front, il l’entraîna
dans la jolie salle d étude où de si douces journées
s’étaient écoulées! Ils s’assirent tous les deux sur le
canapé rustique et s’examinèrent longtemps.
— Ma chère Laure, dit enfin Frédéric, tu n’as
pas l’air charmé du retour de ton frère.
— Ah! je devine que tu es ici pour refaire des
sottises.
Et la bizarre créature pencha sa tète blonde du
côté gauche, en le regardant d’un air narquois.
Déconcerté, Frédéric lui caressa les cheveux.
— Tiens, tiens, nous sommes au courant, made
moiselle, il me semble pourtant qu’une personne
bien élevée...
—• Est-ce ma faute, si tu es assez polichinelle
pour t’éprendre des mendiantes des rues qui vont le
répéter partout.
3?2
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Malgré son flegme, Frédéric éclata de rire.
__ Voilà, dit-il gaiement, une singulière belle-sœur
à donner à la tille de la duchesse que je puis épou
ser. Ma parole, je voudrais t’entendre causer ainsi
dans un salon parisien, tu y ferais fureur.
Laure froissait sa robe de batiste, il ne voyai pas
qu’une larme était cachée sous ses grands cils.
- Alors, continua-t-il, à propos des mœurs, tu es
aussi rigide que papa. Diable ’. j’ai envie de m en
aller.
Laure lui tendit la main.
— Non, mais je ne comprends pas qu’on aime tout
le monde.
_ Tu n’as jamais aimé, toi? lui dit-il vivement,
plongeant ses yeux dans ses yeux.
_ Jamais! répondit Laure avec une fermeté
héroïque.
Frédéric lui prit l’épaule avec une douce pression.
Laure tressaillit à son contact. Elle se remit vite et
avoua qu’elle aimerait un mari bien tendre, sur les
genoux duquel elle pourrait s’asseoir en mangeant
des tartines; puis un hôtel à Paris, contenant tout,
ce qu’il faudrait pour s’habiller et aller au bal.
— Tu ne t’ennuies pas ici? interrogea encore
Frédéric, examinant le piano et la barre de la fenê
tre qui était haute.
— Je travaille pour devenir artiste, comme le
cousin Maury.
Son frère eut un rictus insolent.
— Nous irons bientôt à Paris. Désires-tu te marier
avant ou après moi ?
— Oh! riposta Laure, ça m’est indifférent!
La jeune fille attendait d’autres questions, et elle
LA VIRGINITÉ DE DIANE
393
se gardait comme un tireur de première force.
— A propos, fit négligemment Frédéric, j’ai mis
ton fameux professeur à la porte. Ce monsieur est
du bois dont on fait les polichinelles, pour employer
ton expression. Je me soucie peu de le revoir auprès
de toi. Notre mère a eu tort !
— Elle a toujours tort! interrompit Laure dont
les joues avaient pâli.
— Précise ! ma mignonne, dit le jeune homme ne
pouvant s’empêcher de sourire.
— Je crois, mon cher frère, qu’elle était coiffée
de ce professeur, voilà tout!
— Un professeur de piano... marié!... horreur!
murmura-t-il en lacérant de la pointe de son stik
les dessins éparpillés.
— Maman étant mariée, je ne vois pas où est
l’horreur, je t’assure. 11 y a une chose certaine, c’est
qu’elle m’a fait l’honneur d’étre jalouse de moi!
— Laure! Laure!., dit Frédéric trouvant qu’elle
allait trop loin.
— Bast! tu n’en es pas à connaître les faiblesses
de la famille. Moi, je les subis, j’aime qui m’aime
et déteste qui me déteste. Ce Gaston Carlier m a
traitée comme on ne traite pas une Laure de
Charbey : je le déteste!
Frédéric leva les paupières, son visage se ciispa.
— Il a osé, quoi?... Tu peux parler, puisque tu
es vengée maintenant.
— Il a osé, balbutia Laure, essayant de ne pas
perdre la tête, il a osé me frapper les doigts pendant
que je jouais une sonate et, un soir, devant tout
Biavre assemblé, il m’a fait faire une fausse note
394
LA VIRGINITÉ DE DIANE
dans une de mes meilleures vocalisations, et je puis le
prouver. Demande à maman!
La pâleur indignée de Laure prouvait suffisam
ment. Frédéric hocha le front.
— Grave!-... très grave!... dit-il : et il ne t’a
jamais fait la cour!
— Non : sa femme était toujours entre nous, je
crois qu’il l’aime bien.
— Elle est adorable, pensa Frédéric.
Alors il tenta une épreuve cruelle.
— Que dirais-tu si M. Garlier venait demander
ta main?
Et il riait. Laure devint sombre. C’était pousser
trop brutalement les choses.
— Mon frère, vos plaisanteries sont inconve
nantes!... Je dirais qu’il n’est pas gentilhomme et...
Frédéric lui serra les doigts à les briser.
— A la bonne heure !
Il ajouta :
— Il est assez fat, mais très marié, malheureu
sement pour lui, le pauvre garçon. Maintenant, je
te défends, sous aucun prétexte, de revoir ces genslà, pas plus le mari que la femme; tu m’entends.
Ils partent demain, dans un mois, tu prendras des
leçons à Paris des meilleurs maîtres, je t’en ré
ponds! En attendant, je passe la journée ici, me le
permets-tu?
Laure acquiesça d’un geste gracieux.
— Vous êtes ici chez vous, monsieur le futur des
duchesses !
Et elle lui lit une révérence.
Je vais aller dire à Janie d’ajouter des œufs
frais.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
;>IJ5
Sur ces paroles, la jeune fille disparut.
était temps, car un torrent de larmes s'échappa
^appa
de ses veux.
Oh. je deviendrai folle, se disait-elle en rega
gnant 1 escalier de sa chambre. Il pari, il s’en va et
on me donne un geôlier pour m’empêcher de le dé
fendre!... Qu’ont-ils donc fait?... Gaston, Gaston
s il ne venait pas !...
Frédéric visita tout le royaume de Laure.
- En vérité, songeait-il, c’est à merveille, lors
qu on veut donner des rendez-vous, et je m’explique
pourquoi Mme de Charbey aime cet endroit-là. Mais
toute ingénue qu’est ma sœur, j’aimerais mieux la
ramener là-bas, et si je la ramène, toutes les com
mères voudront lui glisser à l’oreille la vérité sous
une forme honnête. Un joli métier qu’il me faut
faire !
Laure se montra charmante toute la journée; sa
mère vint passer quelques heures, mais elle avait
ses visites de charité ce jour-là, et malgré Frédéric,
elle retourna aux médisances biavraises. On parlait
atrocement, selon son aveu.
— Laisse parler, répondit Frédéric, et occupe-toi
du trousseau de Laure.
Frédéric, après dîner, alla fumer dans la prairie.
11 faisait une soirée magnifique. Le jeune homme,
par précaution, avait fermé lui-même la fenêtre de
la chambre d’étude et s’était assuré qu’en enfant
sage, Laure se disposait à se coucher.
La lune montait dans son plein ; on voyait à l’ho
rizon la flèche du clocher biavrais, ayant à son faite
l’étoile de Vénus, comme un diamant au bout d’un
sceptre. La Jaulne bégayait sous ses nénuphars, et
396
LA VIRGINITÉ DE DIANE
des nichées mal assoupies essayaient encoie quel
ques notes aiguës.
.
Frédéric avait gagné l’allée bordee e uiss
Il entendit, d’une façon distincte, froisser les feuilles
à quelques mètres de lui. Puis, une silhouette se
dessina sur la netteté blafarde du chemin sans
qu’il pût voirie corps. La silhouette avançait, rasant
les branches : les deux hommes s’arrêtèrent.
Gaston Carlier, car c’était lui, fit jouer la bat
terie d’un pistolet.
— Tant mieux, dit-il d une voix sourde.
_ Vous avez l’intention de m’assassiner? fit le
jeune baron sans reculer d’un pas.
Frédéric de Charbey était brave, Gaston n espéi ail pas cela.
— Non, monsieur, je ne veux pas vous tuer, je
préfère prendre mon temps. Je vous veux aussi mal
heureux que moi. Il faut que le monde qui me
repousse vous repousse^ il faut que tous ceux qui
m’insultent vous insultent. Oh! vous ne vous battrez
pas avec moi ce soir. Plus tard, monsieur de
Charbey !
Et Gaston jeta son pistolet derrière lui, et déve
loppa tout à coup son torse puissant, d’un seul cra
quement de ses muscles,il sembla faire jaillir toute
sa force d’homme exalté parla haine et les injures,
Frédéric poussa un appel aigu, se doutant qu’on
allait le terrasser, mais Janie avait l’oreille dure;
elle dormait. Gaston lui saisit les bras et le ploya
dans l’herbe. Ce fut une lutte terrible. Le jeune
baron avait assez d’énergie nerveuse pour se mesu
rer à la puissance de son adversaire. Il songea qu’é
veiller Janie et Laure serait un scandale et non un
LA VIRGINITÉ DE DIANE
397
“de’ranlCTtnt alors ensemble —
,S de 1 allée. Gaston essayait de bâillonner son
adversame et 'étouffait du poids de sa haute taille
En se débattant, Frédéric essayait de se rappro
cher du pistolet de Gaston qu’il voyait luire près du
fosse. Déjà, par un effort surhumain, il étendait
e bras, lorsque Gaston, le devinant, s’empara de
larme.
1
Je conçois l’idée, gronda-t-il, et vous seriez à la
rigueur dans votre droit ; écoutez un mot le der
nier :« Voulez-vous prendre ma sœur en échange
de la vôtre?»
Frédéric, maintenant renversé, faisait de vaines
tentatives pour écarter la main qui tenait le mou
choir. Dans l’ombre humide où ils étaient tombés
tous deux, ses prunelles avaient des reflets d’acier.
11 secoua le front, le désordre de ses cheveux
blonds découvrit ses tempes livides.
Jamais! balbutia-t-il d’un ton rauque, jamais
je n’épouserai le modèle d’un Garlier, et ma sœur
ne t’aime pas, bandit!
Tu te trompes, répondit Gaston, lui mettant
le canon du pistolet sur la gorge. Je n’aurai pas
besoin d’employer la violence; elle m’aime. Du
reste, es-tu sûr qu’elle soit si pure? Eh! eh! les
filles nobles ont leurs passions, va! Oui ou non,
veux-tu me rendre ce que tu m’as pris? Tu sais bien
que nous sommes innocents et qu’il est facile de
prouver mon respect pour ta victime!...
— Non! râla Frédéric qui voyait rouge.
— Alors, relève-toi, battons-nous à l’instant. Il
doit y avoir un pistolet au kiosque... finissons-en.
Frédéric respira longuement.
.,,,8
LA VIRGINITÉ DE DIANE
' _ J’accepte, dit-il avec un sourire dont il était
fqrile de comprendre la signification.
faM de Gharbey rassemblait toutes ses. forces au
reo-ard de son ennemi, il comprit que la ruse eta t
inutile • alors il voulut lancer un second appel.
Gaston le prévint et l’étourdit d’un coup de crosse
en pleine poitrine,
2. Tu las voulu, rugit-il, soit! Ma conscience est
tomba lourdement, ses bras se détendirent il perdit connaissance.
,
J Je ferais mieux de l’achever. Mars choc pour
choc, il n’a jamais reçu qu’un choc matene .
Gaston, d’un œil fou, contemplait ce visage décoloré.
Puis il haussa les épaules et, lui ayant attache es
poignets avec son mouchoir tordu, il le poussa dans
la haie 1... Puis le jeune homme se mit à courir,
atteignit la fenêtre du salon d’étude, sauta sur la
barre d’appui et, se dressant, il parvint a celle de
Laure, tout encadrée des rosiers grimpants. Cette
fenêtre n’était pas fermée, il frappa de l’index, une
exclamation de terreur lui répondit. Gaston sentit
comme une lame traversant toutes ses chairs.
Dans un souvenir triste et doux il revit Féa le sup
pliant de respecter cette enfant.
— C’est vous! Ali! je savais bien que vous vien
driez! s’écria Laure qui parut, toute rougissante
sous son frais vêtement de batiste qu'elle venait de
reprendre.
— Laisse-moi entrer..... ne crains rien, Janie
dort!... implora-t-il.
— Et si mon frère n’était pas parti... C’est im
prudent!... J’ai entendu tout à l’heure un grand cri.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
39'J
11 entra d’un seul bond.
— Sois tranquille, Laure, .j’ai aperçu ton frère
il retournait à Biavre, et comme la porte n’était pas
ouverte, j ai pris le chemin le plus rapide.
Haletant, Gaston s’affaissa sur le divan soyeux
de la petite chambre ; dans sa lutte avec Frédéric
ses habits, déjà usés, s’étaient déchirés.
— Pauvre ami, dit-elle, lui arrangeant les che
veux, heureusement que je te connais!... Je ne te
renvoie pas tout de suite, repose-toi. Se mettre dans
un pareil état... Veux-tu que j’aille te chercher un
verre d’eau?
Gaston, affolé, se releva et recula jusqu’aux vitres.
— Dis-moi donc de m’en aller, s’écria-t-il éperdu
— Mais pourquoi? fit-elle avec une adorable can
deur. De jour ou de nuit, dans ma chambre ou dans
la rue, n’es-tu pas toujours le mari de Féa Carlier : je t’aime tant!
Elle continua plus bas :
— L’amour est si beau, si pur, tel que je le rêve
et tel que tu m’as promis de me le donner, qu’on ne
le peut craindre. Je l’avoue, j’ai faim de tes baisers.
Reste!... Oh! une heure à peine, je te promets
de te renvoyer dès que tu m’auras tout raconté!...
Gaston avait des vertiges effrayants.
— Oui! oui!... Tu sauras la vérité, dit-il, avec
énergie, je t’aime trop, moi, pour te tromper, Laure,
le monde entier nous refuse le bonheur, prenons-le
de force ! mais libres vis-à-vis de nous-mêmes ! Je
ne suis pas le mari de Féa!
Laure eut un tremblement convulsif.
— Elle est ta maîtresse? s’écria-t-elle, en l’é
blouissant de ses yeux fauves.
Ml,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ C’est ma sœur, ma sœur qu’on a déshonorée
comme autrefois Frédéric déshonora la mendiante
biavraise. Je me suis donné le titre d’epoux pour la
dérober aux outrages.
Laure bondit, l’enlaça avec une sauvage passion.
— Je savais bien que tu étais un dieu !
Ils restèrent ainsi quelques minutes, elle ne cher
chait pas à le repousser, et quand ses lèvres touchè
rent les siennes, elles les lui offrit d’elle-même,
oubliant son orgueil pour son dieu. Ce ne fut que
lorsque Gaston voulut refermer la croisée qu’elle
s’étonna.
— Il faut t’en aller, dit-elle, un peu nerveuse.
Il se serait en allé peut-être, l’amour sincère est
si étrange ! Mais elle était bien belle, la vengeance,
sous les traits de Laure qui répétait, secouée par un
frisson inconnu :
— Il faut t’en aller !..
IX
LA MORT EN ROSE
— Monsieur le rédacteur, avait dit l’abbé Pral,
il m’est impossible de faire ce mariage tout de suite,
les esprits sont révoltés, et je me dois aux conve
nances de la paroisse...
C’était avant la grand’messe, dans la sacristie.
L’abbé s’habillait et Roger attendait, debout, décou-
/102
LA VIRGINITÉ DE DIANE
vert. A travers le judas grillé de la porte on voyait
onduler la foule biavriase. Au premier rang s’age
nouillait la famille de Charbey. Madame et Monsieur
pleins d’orgueil, avec le beau Frédéric faisant figure.
Ses yeux étaient cerclés de noir à la vérité, et cela
se voyait de loin, mais il avait le Iront si bien levé
vers la nef qu’on ne pensait pas qu il put souffrir
dans les fibres les plus intimes de son orgueil.
Laure n'assistait pas au service divin; depuis
huit jours elle avait des maux de tête affreux et on
la tenait enfermée au kiosque, sous prétexte du bon
air des champs. Derrière les Charbey suivait la
rangée des notables. Luidivine, contre un pilier,
regardait ses parents; ils auraient donc toujours le
haut du pavé ces gens, malgré les scandales sortant
de leurs salons
Et Roger avait murmuré, accablé:
— Monsieur l’abbé, vous savez mieux que per
sonne que Féa Carlier est une honnête femme, je
suis un honnête homme, et je l’épouse: c’est simple!
Il n’y a point de preuves, dit-on, Frédéric ne rétrac
tera pas ses mensonges. Est-ce donc une raison
pour attendre que la voix publique chasse de
malheureux innocents ?
L’abbé mit son étole :
— Je comprends parfaitement, mais le frère et
la sœur ont été trop longtemps le ménage Carlier.
Il faudrait écouter tant de réclamations, tant de me
naces et toutes les colères de chacun! Notre minis
tère nous y oblige! Cette réhabilitation, croyez-moi,
serait un scandale plus fort que l’autre. Allez vous
marier ailleurs, quittez le pays, je vous le conseille,
et veuillez m’excuser, on sonne.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
403
L’abbé Prat sortit, accompagné de ses enfants de
chœur.
Roger se pressa le front, se demandant s’il fal
lait tout abandonner avec sa propre vie désormais
inutile. Il fit le tour de l’église plusieurs fois, errant
comme un idiot, et les sons de l’orgue retentirent
douloureusement au fond de son crâne. À la fin de la
messe, il s’avança sur le passage des fidèles. Pour
quoi?... Mon Dieu ! parce que la séparation étant de
venue impossible, Féa ne pouvant être son épouse
légitime, pas plus que Laure celle de Gaston, il vou
lait tout braver et rouler aux abîmes avec le mau
dit, lui le déshérité, le sans nom, le maudit comme
eux.
Lorsque le baron passa entre son fils et sa femme,
Roger se découvrit. Une impulsion formidable faillit
faire reculer Biavre. On comparait les deux jeunes
gens, on murmurait : « Quelle ressemblance ! » Le
baron fit un geste de colère, la baronne, qui l’avait
pourtant toléré, le foudroya d’un regard méprisant.
Quant à Frédéric, pas un muscle de sa physionomie
ne bougea. Cette rencontre prévue n’ajoutait rien
au malheur irrémédiable qui était arrivé. Ce secret
de famille au grand jour n’éblouissait pas, un autre
éclaterait bientôt plus saisissant pour la foule.
Quand la baronne fut passée, Roger sentit une
main s’appuyer sur son bras. C’était Féa Carlier,
debout dans son costume sombre : elle les bravait
aussi.
Roger serra passionnément sa main et tous deux
demeurèrent unis devant cette foule cruelle qui
interdisait leur union.
— Ils ne partiront pas !... chuchotait-on dans les
404
LA VIRGINITÉ DE DIANE
rues. Vous verrez, il faudra les pousser dehors !...
Quel sale peuple, ces artistes!...
L’abbé Prat manda Mme Carlier au presbytère.
Il ne put fléchir la résolution de la courageuse
martyre.
— Que M. de Charbey nous rende l’honneur,
qu’il se rétracte, et nous partirons. En attendant,
notre devoir est de rester à. Biavre.
Luidivine et Mme Tèple firent également des dé
marches sans résultat. Jusqu’au brave médecin
Toirette qui conseilla à Roger d’abandonner les
Murmures : cette feuille devait se respecter. On ne
lui laissa pas la faculté de se retirer, le dimanche
soir, le baron de Charbey écrivait à son fils et joi
gnait à sa lettre deux billets de mille francs pour
quitter la rédaction. Roger retourna les billets et
abandonna son bureau. Maury le remplaça et vint
occuper sa chambre en attendant son prochain
mariage. Mais ce dimanche même il arriva un inci
dent qui ajourna indéfiniment ce mariage.
Gaston, qu’on n’avait plus revu dans les rues de
Biavre, se présenta aux bureaux de l’imprimerie,
sûr d'y trouver le chevalier et la baronne. Il eut
avec Maury un long entretien après lequel le pauvre
chevalier alla reprendre sa promesse de mariage
immédiat.
— Quel drame!... s’était-il écrié, pendant que
Gaston lui faisait voir l’atroce réalité. Le chevalier
fie voulant pas faire partie du drame, préférant
peut-elre lecnre un jour, refusa toute explication
à, la baronne.
— Je me consacre à mon journal, déclara-t-il en
galant homme.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
405
— C est la fin! se dit Frédéric de Charbey mie
ces huit jours de lutte avaient rendu inexorable Le
mahn encore, .1 avait voulu pousser à bout la malheureuse Laure.
Non avait-elle répondu, j’aime mieux mou
rir S il est vrai que mon amant est un monstre et
quil m ait sacrifiée à sa vengeance, je ne veux ni
épouser Maury ni entrerai! couvent, j’aime mieux
mourir !
Et l’abbé Prat, ne voulant pas publier les bans
du mariage de Féa, rendait, en effet, un arrêt mor
tel contre Laure...
Ce soir-là, Mlle de Charbey veillait, tristement
accoudée à la fenêtre du kiosque, la jeune fille
regardait la prairie, un brouillard floconneux s’é
levait des herbes, voile traînant que les hautes gra
minées mettaient en lambeaux avec leurs pointes
aiguës. Elle crut entendre un pas ferme faisant
craquer les marches de l’escalier de bois.
— Janie est chez elle, si c’était lui !...
Mon frère m’a laissée libre, lui l’a deviné!... Ce
doit être lui \ murmura-t-elle.
Elle réunit tout son courage, puis fièrement alla
ouvrir.
Frédéric de Charbey se montra, très pâle dans
l’encadrement obscur du petit vestibule. Ses yeux et
son teint effrayaient. Il était vêtu avec luxe, il s’é
chappait de la soirée du baron, la traditionnelle
soirée du dimanche.
Laure recula, un frisson souleva ses cheveux.
Elle se tourna au milieu de la clarté venant de la fe
nêtre; il la vit serrer les lèvres pour retenir un cri
désespéré. Frédéric examina la chambre.
23.
406
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Joli nid, dit-il, qui sent l’amour partout!
Il s’approcha de sa sœur et, lui mettant la main
sur l’épaule :
_ Avons-nous le temps de causer avant qui]
vienne?
_ Oui, répondit-elle sans savoir ce qu’il fallait
répondre.
Elle alla lui chercher un fauteuil et resta debout
en présence de ce juge. Un vent frais agitait les den
telles de son corsage.
— Laure, commença le jeune baron, tu as dixhuit ans, beaucoup d’imagination, tu es dépravée.
Je sais ce que tu répondras : une religion mal en
tendue, des vœux imprudents, une mère coquette,
de mauvais exemples. Je sais cela aussi bien que
toi, et, pour excuser ta faute, tu peux témoigner des
fautes des autres. Pour moi, une chose résume
tout : tu es déshonorée, déshonorée bêtement, par
vengeance, ton amant est un lâche vulgaire, il t'a
séduite comme on séduit les filles qui deviennent
filles! Je t’accorde sa beauté, son talent; mais tu
ne l’épouseras pas. Savais-tu que Gaston a pénétré ici
après m’avoir frappé et terrassé? Etais-tu sa com
plice? M. Garlier a voulu ma sœur en échange de la
sienne. Je lalui ai refusée. Il ne l’aura pas. Réponds.
Connais-tu une issue à cette situation?
— Je n’en connais qu’une, répliqua Laure. Epou
ser, vous, Féa, quand moi j’épouserai...
Elle s’arrêta, renversant le front pour essayer de
voir le ciel, ses prunelles devenues troublés s’éga
raient.
— Il a menti! s’écria Frédéric, avec rage ; il a
menti!... Il aimait sa sœur!
LA VIRGINITÉ DE DIANE
407
Il y eut un silence glacial. Personne n’aurait pu
plonger à travers ce mystère terrible : Laure avait
failli en perdre la raison !
Reprenant sa gravité, Frédéric se leva :
— Mademoiselle de Charbey, dit-il gravement,
je ne vous reproche pas votre faiblesse; demain,
Biavre peut tout apprendre, puis un second bâtard
viendra... Il faut éviter la honte complète, je vous
offre un moyen...
Il posa sur la table un flacon plein d’une liqueur
rosée.
— J’ai trouvé ce poison en voyageant, c’est une
assez bonne contrefaçon des poisons fameux d’Italie,
vous savez!... L’aquatofana qu’on boit dans les ro
mans. Pas désagréable au goût, une odeur fine.
Vous le buvez ce soir, je suppose, et demain, à huit
heures, Laure de Charbey aura cessé de déshonorer
sa famille. J’amène le curé, le médecin, on constate
que vos maux de tête ont provoqué une méningite,
ou un chaud et froid, comme on dit à Biavre, et
c’est fini !
Il discutait paisiblement; Laure se dressa, épou
vantée.
— Grâce! s’écria-t-elle.
— Ma chère, répliqua Frédéric, vous vous êtes
livrée de votre propre volonté, est-ce vrai?
La jeune fille eut un geste farouche.
— C’est vrai ! avoua-t-elle brusquement.
Alors, mourez en fille noble et ne reculez pas
devant la mort, lorsque vous n’avez pas reculé de
vant la honte.
Elle avait dix-huit ans!
408
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Gaston!..... Gaston!... répétait-elle, il me
sauverait, lui!
— Je le crois, mais il ne pourrait vous épouser,
pas plus que Roger ne peut épouser Féa Cartier!
L’abbé Prat refuse son ministère à ces sortes d’u
nions, paraît-il. — A quelle heure vient cet
homme? demanda-t-il encore.
La malheureuse enfant se prit les tempes,
sentant la folie la reprendre, elle rampa sur le
plancher, de longues mèches blondes ruisselaient
dans son cou, elle ouvrait la bouche, cherchant de
l’air, ses yeux se dilataient éperdument.
— J’ai peur!... Attendez!... dit-elle, se tordant
les poignets.
— Ah!... tu as peur et tu l’aimes!... Ecoute-moi
bien, ma sœur : je devais tuer l’amant, j’ai réfléchi.
Un duel eût fait trop de bruit. Déjà, le cousin
Maury sait tout, j’en suis sûr, puisqu’il refuse de
t’épouser. Il faut donc accepter la seule fin possible
pour tous. Si tu hésites, j’ai encore le temps, je
me battrai; je le hais et tu sais que je ne manque
pas mon homme !
Laure se leva.
— Je puis le tuer et te laisser vivre... Choisis,
dit-il, tandis que de la main il touchait le flacon!
Lui ou toi?...
Moi, s exclama-t-elle, offrant toute sa personne.
Bien, Laure, lit-il, j ai confiance en ta pas
sion, et voici ta récompense... Bois ce poison,
sous mes yeux; jusqu’à huit heures du matin tu
seras vivante ; je m’en vais et je te laisse encore une
nuit d’amour !
Laure bondit vers la labié, elle était radieuse.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
409
— Allons, répéta-t-elle, une nuit d amour encore
et glisser morte dans ses bras. Oh ! mon rêve mon
rêve réalisé!... Merci, Frédéric!
— Adieu ! dit-il, ses traits se contractèrent. Lors
qu il osa regarder, elle était à genoux.
— J’ai peur! disait-elle, cela fait très mal, sans
doute, du poison! Mon Dieu, un suicide!... Je vais
être damnée, j ai trahi mon serment et pas un
prêtre ne m’absoudera avant de mourir!... Désho
norée! Qu’est-ce que ce mot signifie.., je ne garde
que le souvenir de ses caresses... Déshonorée!
Mais vous 1 êtes tous!... Nous n’étions pas plus cou
pables que les autres et nous nous aimions!... Notre
amour était vrai !...
— Vous n’avez pas bu?... demanda Frédéric.
Non, elle désigna le flacon qu’elle avait mis
dans son corsage.
— Je vais vous chercher un verre d’eau!
Il fit un mouvement pour sortir, elle le retint :
— Mon frère! pardonnez-moi! vous n’aimez donc
rien?
— J’aime en ce moment, et je tâche d’oublier, au
nom de notre honneur, dit-il d’un accent étranglé.
Voyons, buvez... ces luttes épuisent
Laure marcha vers la fenêtre ouverte, elle se
prit à rire d’un rire fou.
— Cœur de marbre!... Non, tu n’aimes pas !
Puis elle revint lentement, ayant respiré une
grande force dans la pure atmosphère du dehors.
— Voulez-vous m’accorder une dernière grâce,
bourreau?
— Soit! Parlez vite. Il va venir probablement!
— Voilà! Je désire être tuée par lui. Chaque
ilO
LA VIRGINITÉ DE DIANE
soir, je bois un verre d’eau fraîche. Ce sera facile.
Le crime préparé par le frère, 1 amant 1 accomplira,
j’aime mieux mourir ainsi !
Frédéric hocha la tête.
— Vous préférez le duel?
Laure lui tendît les mains.
— Je jure de me tuer ce soir, à cette seule con
dition : si vous n’acceptez pas, j’attendrai.
— Et sur quoi jurez-vous? dit Frédéric.
— Sur la vie de mon amant, je n’ai rien de plus
cher. A votre tour, jurez-moi, que vengé par ma
mort, vous le laisserez vivre!
— Vous voulez me trahir, Laure, vous êtes
lâche ! Buvez ou je vous y forcerai !
Il avança : la jeune fille serra dans ses doigts
crispés le flacon rose qu’elle retira de sa poitrine.
— Assassin ! prononça-t-elle avec une inflexion
si poignante qu’il eut un frisson.
— Elle est trop exaltée, trop romanesque, pensat-il, pour ne pas boire le poison devant lui par fierté.
— Si, demain, vous vivez, je le tuerai! dit-il
encore.
— J’obéirai, je le jure !... Allez-vous-en!...
Il se retira, le regard fixe.
— Je vous jure, à mon tour d’épargner Gaston
Cartier!
Sur 1 honneur? interrogea Laure frémissante.
Le jeune baron s’appuya au chambranle de la
porte.
Mon honneur!... Je n’en ai plus, Laure, puis
que tu es encore au monde!... je le jure : c’est tout!
11 la fascinait, la frêle créature.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
411
Laure, souviens-toi, dit-il, ta vie ou sa vie! et
il sortit.
Elle poussa la porte, répondant doucement :
— Adieu ! mon frère.
Adieu ! i épéta-t-il tout bas, mais je le tuerai !...
11 ne faut pas que ce sacrifice sublime soit un jour
inutile !
Lorsqu il rentra dans le salon de sa mère où on
causait encore politique.
Laure va mieux? demanda la baronne étonnée
de ce qu’il ne la ramenait pas.
— Elle ne veut pas revenir! Biavre la fatigue,
répondit Frédéric.
— Demain, elle verra Toirette, grommela le
baron. Ce n est pas naturel, cet amour des champs
lorsqu’on est malade du cerveau,
Une fois seule, Laure appela sa vieille nourrice.
Janie, les paupières lourdes, arriva un peu de mau
vaise humeur.
— Ma bonne Janie, lui dit Laure souriante, va me
chercher un verre d’eau à la Jaulne. Tu cueilleras en
passant des roses foncées qui sont du côté du mur.
— Oui, mademoiselle; est-ce que je pourrai me
coucher cette nuit?
— Ne te fâche pas, Janie, ce sera ta dernière
veillée. Va te coucher, mon frère me garde; voistu! il rôde autour du kiosque.
Janie alluma la veilleuse suspendue au plafond
dans un globe dépoli, elle prit une carafe et alla à
la J aulne. Laure se dirigea vers une armoire ; elle
voulait s’habiller, elle voulait se faire belle comme
toutes les folles au moment de mourir. Elle prit une
robe de soie rose décolletée.
412
LA VIRGINITÉ I)E DIANE
— Du poison rose, un costume rose, 1 amour de
Gaston !... Allons, le suicide est doux.
Elle riait! Rire affreux sur ces lèvres de dix-huit
ans !
Janie lui porta des fleurs, un verre d’eau em
baumant la fraîcheur de la nuit.
— Je vais au lit! dit la nourrice, ne tenant plus
debout...Bonsoir, mademoiselle !
— Bonsoir, Janie! Ma foi, je t’embrasse!
La vieille, confuse, se laissa embrasser, puis elle
gagna sa chambre traînant les pieds et bâillant. La
jeune fille jeta son peignoir, mit sa robe de soie,
dénoua à moitié ses cheveux pour garnir ses épaules
nues et piqua les roses au hasard.
Elle avait la science de ces coiffures défaites,
maintenant qu’elle avait la science de l’amour. Puis
elle versa, d’un geste rapide, le poison dans le verre
à la lueur de la veilleuse, l’eau se colora. Pensive,
elle s’assit en face de la mort. Elle lui souriait à cette
mort toute rose.
— Un vrai suicide de jeune fille se disait-elle,
stoïque.
Par la fenêtre ouverte, les arômes sauvages des
foins montaient jusqu’à elle. Un calme charmant
régnait dans cette chambre qui serait une tombe à
l’aurore.
Laure ne tremblait pas, elle ne voulait plus trem
bler.
Elle remarqua que les étoiles, à mesure que la
lune dispai aissait, brillaient d’un feu extraordinaire.
— Oh! les beaux cierges funéraires! Allumezvous ! Je mérite bien un reflet d’étoile, moi, fit-elle
à mi-voix.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
413
La pendule sonna dix heures et les vibrations retentirent dans sa poitrine, puis elle entendit un bruit
de levres semblable à celui d’un baiser donné dans
le vide.
.-Gaston! cria-t-elle, se penchant sur la croisée
viens! Nous sommes libres! Viens, répéta-t-elle
Il escalada la barre d’appui en deux bonds.
Libi e !... En es-tu bien sûre ! Et Janic dort-elle?
demanda Gaston, la pressant sur son cœur.
• Il 1 examina, tout étonné.
— Une robe rose, la robe des aveux!... Je me
souviens !
Et il I embrassa fiévreusement, achevant de dé
nouer ses cheveux sous des caresses folles.
— Assez de désespoir! assez de contrainte!... Ai
mons-nous la nuit, puisque nous ne pouvons nous
aimer le jour ! Librement, si nous ne le pouvons
légalement! Oublions tout ; le prêtre, la ville, les
parents, la honte, la fatalité, Dieu, le diable ! et la
terre et les hommes, et l’enfer et le ciel!... Tu es là
encore, je te possède, tes sourires sont à moi, que
m’importent les larmes des autres !... Tiens, en bai
sant ton front, je me sens plus fort qu’eux !
Laure se dégagea.
— Tu as raison, répondit-elle, navrée, en le con
templant d’un regard très doux, pourtant, mur
mura-t-elle, tu m’as trompée aussi, tu m’as sacrifiée
à ta vengeance et cela sans amour!... Non, Gaston
ne me dis pas que tu m’aimes!...
Un éclair de rage sillonna les grands yeux noirs
du jeune homme.
— Par pitié, ne recommence pas, Laure. Tu sais
bien qu’avant de connaître Frédéric de Charbey,
414
LA VIRGINITÉ DE DIANE
j’aimais Laure de Charbey, tu le sais bien! Il glissa
jusqu’à ses pieds. Ecoute, veux-tu nous en aller?
Ton frère, tes parents te refuseront toujours à moi
qu’ils croient un misérable ! Allons-nous-en ! Féa doit
épouser Roger, nous ne sommesdonc plus responsa
bles d’aucune vengeance, (une peux plus m’accuser!
Elle l’interrompit toute farouche.
— C’est cela! M’enlever... Compléter le scan
dale!.. Entasser les hontes. Dire à tous : je prends
ce qu’on m’a pris, et ensuite, délaissée comme
on a délaissé ta sœur! Gaston, je vois le fond de ta
conscience, je ne veux pas te faire du mal, ja
mais!... Je suis la victime expiatoire, paraît-il,
j’expierai. Pourvu que tu vives, je ne demande pas
que tu aies même un remords !
Elle s’appuya contre la table, le verre était près
d’elle. Cette fraîcheur du cristal traversa la soie de
sa robe, elle sentit comme un doigt glacé toucher
sa peau, ses bras tombèrent, son front se courba.
— Elle doute, elle doutera longtemps ! Ne pas
t’aimer, toi !... disait Gaston, et c’est vrai, je t’ai
sacrifiée...
11 l’enlaça de nouveau.
— Alors tu dois me haïr. Pourquoi m'as-tu dit :
« A ions ce soir! » G est ton frère qui m’accable près
de toi, et tu le crois. Mais il se battra, le misérable!
Il ne se battra pas; il a juré de ne pas se battre
avec toi, fit-elle, en redressant ses narines frémis
santes.
- Oh ! cet homme ! Mais je ne veux pas livrer au
public celle que j’aime, et, sur un mot de toi,je me
traînerais à ses genoux pour implorer le bonheur de
ma vie.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
415
— C est hni, dit-elle lentement ; en devenant
femme, toutes mes illusions se sont évanouies!... je
ne crois pas au bonheur à venir, et pourtant, je
t’aime!
J
Gaston, brusquement, se frappa la tempe sur la
table.
— Ah! gronda-t-il, nous nous aimons, et tous les
abîmes se creusent entre nous !
Fais attention, lui dit-elle. Tu vas renverser
ce verre.
Il releva la tête et regarda.
— De beau rose. C’est pour l’assortir à ta toilette !
Cela ressemble aux reflets de ta personne ! Dismoi!... Il faut que je m’en aille ?...
Il joignit les mains en prononçant ces mots. Une
grosse larme coulait sur sa joue pâle. Elle lui jeta
ses bras autour du cou.
— Reste ! balbutia-t-elle, d'un accent étranglé
par une passion plus forte qu’elle. Reste! nous avons
toute la nuit! Après... le calme reviendra, je t’en
réponds! Ne songeons point au lendemain puisqu’il
nous faut voler le bonheur ! Reste là, je t’aime ! Le
comprends-tu!... je ne mens pas, va!... Je ne te
mens jamais!
Gaston était las de souffrir, sa nature ardente
avait besoin de pousser tout aux extrêmes. Il devint
presque brutal.
— Soit! dit-il, fermons la fenêtre.
—. Non. Attends ! Je veux voir les étoiles !
Il la saisit par les épaules et voulut l’éloigner. Une
immense horreur la secoua.
— Non, supplia-t-elle, aime-moi comme tu disais
m’aimer avant. Fais revivre mon rêve, fais-moi
416
LA VIRGINITE DE DIANE
croire en toi comme j’y croyais lorsque tu me fuyais!
Embrasse-moi doucement! joue pour moi la douce
comédie de la passion respecteuse, pour que je me
reprenne à t’adorer avec ma foi naïve. Je te croyais
un dieu, fais-moi oublier que tu n’es qu’un homme!
La pauvre créature ne voulait plus se souvenir
d’avoir trahi le serment de son enfance. II fit ce
qu’elle voulait, il fut tendrement recpectueux. Mais
la passion les emporta tous les deux, alors elle com
prit qu’elle était bien coupable, elle aussi, que sa
pudeur était morte et qu’il fallait mourir avec elle.
— Va me chercher ce verre, prononça-t-elle très
bas,j'ai soif!..,
En le lui offrant, il voulut y goûter.
— Si tu mets tes lèvres où vont se poser les
miennes, je boirai du feu! Laisse ce verre!
Il porta lui-même le verre à la bouche de Laure
en essayant de sourire. Ses doigts frémissaient.
— Quel supplice ! murmura-t-il.
Elle hésita une seconde.
— Oui, quel supplice! Je comprends, tu n’es plus
mon dieu, je ne suis plus moi. Tu as raison. Eni
vrons-nous !...
Elle but, les yeux dans ses yeux, s’arrêtant à
chaque gorgée pour respirer le sourire. Quand elle
eut fini, elle ferma la fenêtre violemment. Gaston,
torturé par les remords, voulait se griser en la gri
sant! Demain peut-être, ils seraient séparés, on bri
serait leur amour à jamais. Il l’appela cruelle, et il
lui reprocha ses vêtements roses comme une cruauté
de plus.
Elle lui tendit les bras.
— Maintenant! s'écria-t-elle, affolée, j’ai le droit
LA VIRGINITÉ DE DIANE
417
de me donner; tu m’aimeras, tu m’aimeras jusqu’à
ma mort.
Je te le jure, répondit Gaston, la couvrant de
baisers, je t aimerai malgré tout, jusqu’à la mort!...
Elle fut longue leur nuit d’amour, mais Laure
oublia l’éternité durant ces heures passionnées. Elle
lui parlait très bas, effleurant son oreille et lui répé
tant mille fois les mêmes choses. Vers minuit elle
lui dit :
— J’ai froid !
Ses dents claquèrent.
— Si je m’endors, promets-moi de me réveiller
tout de suite, ajouta-t-elle.
Il se mit à rire.
— Je t’empêcherai bien de dormir ! fit-il.
Malheureusement, à trois heures, c’était lui qui
dormait !
— Je n’ai plus qu’une aurore à vivre, songea
Laure, éperdue.
Elle écarta les mousselines et bondit hors du lit.
Debout, elle eut le vertige, une douleur sourde lui
tordait les entrailles. Elle roula sur le plancher,
mordant le tapis, elle ne voulait pas l’éveiller, pour
qu’il ne connût pas encore l'horrible vérité.
Elle vit qu’il s’agitait et courut s’enfermer dans
le cabinet de toilette. Il lui fallut ouvrir une petite
croisée ogivale, et se soutenant le front, elle rejeta
une eau claire teintée de sang. Cela lui brûlait la
bouche au passage, comme un grand flot de sa vie
qui s’en allait. Lorsqu’elle rentra, Gaston lui dit
avec émotion :
— Tu es pâle, es-tu souffrante?
Elle s’arrêta, les mains tendues, le regard ef
418
LA VIRGINITÉ DE DIANE
frayant, toute blanche dans son vêtement blanc. Ses
cheveux l’entouraient avec des reflets d’or fondu.
Elle tressaillait par soubresauts, et ces tressaillements la remuaient jusqu’aux chevilles. Devant elle,
régnait une douceur infinie, la chambre assoupie
gardait son air mystérieux, et les rideaux baissés
de la fenêtre semblaient dire : « Personne n’osera
rentrer ici ! » Le désordre du lit exhalait une volupté
chaude, de roses reflets parsemaient les dentelles
tout sentait la rose. Gaston, sans savoir, avait cassé
le flacon vide, et ses éclats répandaient une odeur
fine. Tout à coup, Laure poussa une rauque excla
mation.
— Je souffre trop.
Et elle courut s’appuyer au chevet du lit. Gaston
se précipita.
— D où viens tu? Est-ce qu’on va nous surpren
dre? Mais parle !...
Je meurs, va-t-en Gaston. Il ne faut pas me
regarder mourir... Je serai laide. Tu m’as juré de
m’aimer... Non, ne reste pas. Je n’ai besoin de rien
Va-t-en.
Qu y a t-il? répétait Gaston, ne comprenant
P US. Ou est-ce qui peut nous arriver? Je croyais
tous les desespoirs épuisés, moi! Explique-toi mon
pauvre ange !
’
éanX"3 SC redressa’ les Pr«nelles complètement
noîïoJV lUé U maitresse- voilà! Il y avait du
p« on dans ce verre... Tu me l’as fait boire! Du
G’est Ùn f SeC°UrS ' ’ ” Je brûle !... Un peu d’eau...
voulu
qU‘ ™nt! Je Suis damnée! Tu l’as
LA VIRGINITÉ 1)E DIANE
419
Et ses naïves croyances lui revenant au cerveau,
elle se figura que Gaston était Satan lui-même qui
lui prenait la taille, tandis que sous les rideaux
s’allumaient de longues flammes.
Elle se débattait, le repoussant, mordant ses
draps. Enfin, Gaston comprit.
— Du poison?... Il l’a forcée à se tuer!...
Et il demeura un instant stupide d’horreur, tenant
dans les siennes ses petites mains. Elle se releva un
peu, le sang lui remontait à la gorge.
— Gaston! Où es-tu? Je veux te voir... je meurs!
c’est fini... Oh comme il fait noir!
Le jeune homme se raidit et gagna la porte en
chancelant; il appela la nourrice, se cramponnant
au mur; sa voix n’avait rien d’humain. Janie arriva
en chemise, elle recula épouvantée.
— Monsieur le professeur ! dit-elle.
— De l’eau! Un médecin! elle se meurt! Mais
allez donc! On l’a empoisonnée! Ramenez le baron,
ramenez son frère ! Ah ! Laure ! mon amour ! Il me
l’a tuée !
La vieille femme, perdant la tête, descendit l’es
calier du kiosque.
Soudain, elle aperçut dans le sentier des prairies
deux hommes marchant très vite, ils venaient au
kiosque, et derrière eux, le jour envahissait le ciel.
Gaston essayait de ranimer sa maîtresse, mais
elle ne faisait plus que de grands gestes fous.
— Oh! qu’il vienne! ce meurtrier! répétait le
malheureux, ivre de désespoir, qu’il vienne donc!
Que je lui prenne sa vie lambeaux à lambeaux!
Que je le déchire! je veux lui arracher le cœur,
mais pourquoi le tuer? C’est moi qui suis coupable !
420
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Tais-toil... dit Laure, qui redevenait calme et
paraissait s’endormir. Oh! tais-toi! je devais ex
pier!... Tu sais bien! je ne me plains pas. La porte
s’ouvrit. Frédéric parut, son regard atone se fixa
sur les yeux fulgurants de Gaston.
— Assassin! cria celui-ci, prêt à l’étrangler s’il
faisait un pas.
— Elle s’est suicidée ! déclara nettement M. de
Charbey. Et voyant qu’il était impossible de reculer,
il fit entrer l’abbé Prat.
— Je ne suis pas morte, mon frère! dit Laure
avec un sourire intraduisible!
La jeune fille eut la force de remettre sur elle la
couverture de satin. Quand le prêtre s’approcha,
elle ajouta d’un accent brisé :
— Je meurs volontairement. Hier soir, j’ai bu du
poison que je m’étais procuré depuis... depuis long
temps... d’ailleurs qu’importe? Vous le voyez, je
meurs!... personne ne m’a assassinée!... j’ai toute
ma connaissance, je l’affirme!... personne ne m’a
assassinée !...
Gaston tomba près du lit.
— lu as donc pitié de ce lâche! Mais tu ne m’ai
mes donc plus! Se tuer!... Elle s’est tuée!...
Pendant qu'il sanglotait, Frédéric donna un ordre
a Jame. La vieille était comme pétrifiée. Elle s'en
alla regardant toujours sa filiale qui se tordait sur
sa main^roidé’ ' "1
le jeune baron> en abattant
sa main f.oide sur les épaulés courbées de Gaston.
Pratneum'i3‘ent S0Urd
réPondit- Alors l’abbé
lui 1 entraînèrent de force vers le cabinet de
LA VIRGINITÉ DE DIANE
/j21
toilette. Là, M. de Charbey se
pencha et lui glissa
cette seule promesse ;
— Nous nous battrons à la condition que vous ne
parlerez pas au médecin. Restez là, je vous enferme'
Comme un enfant malade, il se laissa faire,
loirette arnva. Après de courtes explications
le médecin ahuri donna un cordial.
— Cest fort grave; mademoiselle est sans doute
hystenque!... balbutiait-il, n’osant interroger ou
vertement M. de Charbey, qui l’observait, impassible, quoique tout blême.
— Maman!... cria Laure, sentant l’agonie. Où
est maman?
Janie, essoufflée, annonça que madame venait.
Quant au baron, il était au conseil général.
— Taisez-vous et allez prier ailleurs! ordonna
Frédéric, que le désespoir de la nourrice rendait
nerveux.
Le curé essayait de confesser la jeune fille, elle
souriait sans paraître comprendre. Toirette, épou
vanté parles symptômes de ce mal bizarre, s’élança
hors de la chambre, pour courir à Biavre chercher
toute sa pharmacie.
Frédéric respira.
— Elle aura le temps de mourir, songea-t-il.
Tout à coup elle appela Gaston d’un tel accent
que le curé se signa. Lui, ébranlait le vitrage du ca
binet. Pour éviter le bruit, il fallut lui ouvrir.
— On la sauvera, on la sauvera! répétait-il avec
des rages folles.
— Je crois que tous les remèdes ne feront qu’aug
menter ses douleurs, murmura le curé à l’oreille de
Frédéric. Quel poison? ajouta-t-il.
422
LA VIRGINITÉ DE DIANE
_ je l’ignore, répliqua le jeune baron, qui s’es
suya les tempes.
Laure avait entouré Gaston.
— Je t’aime !... disons-le-lui pour nous venger !...
Nous nous aimons !... Et elle penchait son fiont pâli,
le dévorant de ses prunelles ardentes.
L’abbé Prat, indigné, faillit souffleter l’amant
demeurant là,, immobile au chevet de ce lit profané.
— Ils ne veulent pas te sauver!... Et des spasmes
nerveux le tordaient, lui aussi. Laure réunit ses
dernières forces, elle écarta ses draps et s élança
dans ses bras. Il n’y eut pas moyen de la retenir.
— Il veut me jeter aux enfers! dit-elle, désignant
le curé de l’index. Gaston se tourna comme un
lion.
— Essayez de la toucher, et je vais vous la voler
à tous!... gronda-t-il.
— Ma fille!... s’écria l’abbé, il est encore temps!
ltepentez-vous!...
Pris de vertige, il demanda à Frédéric s'il accep
tait un mariage in extremis.
— Non! répondit M. de Gharbey, nous n’avons
pas les papiers prouvant la liberté de M. Cartier!
Laure se redressa en arrière, échevelée, deminue, superbe.
— S'il aime mieux que je meure sa maîtresse,
laissez-moi mourir déshonorée !
Gaston lui couvrit la gorge de baisers.
— A genoux!... à genoux!.... répétait l’abbé,
frémissant d’horreur.
Gaston n’écoutait rien : puisqu’elle devait mourir,
mieux valait mourir l’amour aux lèvres!
Janie entrebâilla la porte.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
423
. Malheureuse! vous serez damnée!... Priez
donc Laure! Laure, repoussez cet homme!. . mur
murait 1 abbé se voilant la face.
— Eh bien ! que je sois damnée, je ne repousserai
pas celui que j’aime, bégaya-t-elle d’une voix
eteinte.
Ah! c est fini! s’exclama le jeune homme.
Elle fit un léger mouvement, puis elle expira,
comme cela tout entière dans ses bras.
Le jeune homme lâcha le cadavre : il riait, l’œil
hébété. Frédéric repoussa ce pauvre misérable vers
le cabinet et descendit aider le médecin qui relevait
la baronne en passant.
Mme de Charbey, revenue à elle, se précipita sur
le corps de sa fille et voulut l’arracher tout de suite
à cette demeure isolée : il fallait à sa douleur une
scène immense, immense comme sa douleur ! Sa fil le,
sa petite Laure, si nerveuse !... Elle aurait mieux dû
veiller sur ce cerveau fragile... Une méningite !...
Elle poussait des hurlements aigus, secouait l’abbé
qui se cachait, terrifié, dans les rideaux du lit. Toirette arrivé ne put que constater que tout était fini
fini!...
Janie habilla ce pauvre cadavre, on le déposadans
la calèche fermée, M. de Charbey entraîna sa mère,
le prêtre et le médecin suivirent à pied. On laissa
les portes du kiosque ouvertes, Janie se sauva.
Alors, Gaston Carlier s’aperçut qu’on l’avait déli
vré ! Il revint à pas lents errer autour de la chambre
424
LA VIRGINITÉ DE DIANE
déserte. 11 étreignit longuement 1 oreiller qui gardait
la forme gracieuse d’un buste de femme, ill étreignit
sans une larme, sans un blasphème, puis il sortit.
En l’air flottait une tiède odeur de roses, il l’aspira
à pleins poumons, voulant emporter l’amour de
Laure pendant qu’on lui reprenait son corps.
La prairie était calme ; les deux roues de la ca
lèche avaient fauché une large traînée d’herbe en la
traversant. Gaston suivit la trace des roues. Il rentra
dans Biavre, et quand Féa le vit si tranquille^ elle
lui demanda toute tremblante :
— Ne sais-tu pas l’affreuse nouvelle?... On dit...
Gaston l’interrompit.
— Oui, ma sœur, je sais ! Elle est morte, les lèvres
unies aux miennes, et je vais prendre bientôt le che
min quelle m’a montré !
On disait à Biavre qu’elle avait pris un chaud et
froid... Pauvre petite baronne !
Ah ! les riches sont bien cruellement éprouvés !
On veilla la jeune fille dans la grande chambre
d’apparat du château : une chambre tendue de
blanc ! La couche funèbre fut recouverte de dentelles
précieuses. Sa tête émergeait des flots vaporeux
d une écharpe de crêpe, et, ainsi drapée, elle parais
sait plus femme qu avant son agonie. Ses cheveux,
relevés, avaient des torsions folles sentant leurs der
niers désordres, ses paupières allongées ne dissi
mulaient pas les cercles de bistre qui entouraient
les yeux ; la bouche entr’ouverte montrait les dents
de nacre serrées avec un dernier effort de passion,
les plis se creusaient, la fossette du menton s’accu
sait comme des rides précoces de l’amour, faisant un
masque souffrant d une figure de vierge
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Le baron de Charbey n'avait pu supporter ce
spectacle, il restait chez lui et personne ne pouvait
1 approcher que son fils.
A la chute du jour, Luidivine de Pontcoulant et les
dames du Cordon firent leur entrée. Le profil de la
pauvre Laure disparut bientôt derrière l’onduleuse
fumée des cierges.
Luidivine pleura un peu.
Qui eût pu se douter que cette fille noble serait
morte à dix-huit ans!... Puis, elle ouvrit son gros
livre et redit d’un accent clair les mêmes prières
qu elle avait dites au chevet d’Antoinette.
Elle ne savait point que celle-là était partie de ce
monde sans les sacrements de l’Eglise !
Ce secret s’étouffait entre un prêtre et le fils de
la maison. On faisait toujours figure !
Le chevalier Maury, la mine toute changée, avait
les prunelles fixes.
— Elle s’est tuée!... songeait-il, et il tressaillait
comme en face d’un assassinat. Cette fois, il ne se
trompait plus de drame!
Mme Tèple, l’épicière repassait dans son cerveau
étroit les méchancetés qu’elle avait faites à cette
famille d’orgueilleux. Mon Dieu ! c’était bien peu
de chose, en comparaison de ce qui arrivait au
jourd'hui ! et sa lettre devait s’oublier dans le trou
ble des nouveaux désastres !
Une femme âgée sanglotait du meilleur de son
cœur, près de la porte : la mère d’Antoinette qui se
souvenait de l’enterrement des pauvres lui emme
nant sa fille au cimetière. Ah ! la même foudre tom
bait aujourd’hui sur les riches ! elle pensait que, le
matin, Toirette avait dit, au café :
,26
LA VIRGINITÉ DE DIANE
« Elles sont mortes du meme mal!. Presque du
même mal! » Et disant cela il s’était tourne de tous
les côtés, baissant le ton. Ce mal était donc un mys
tère aussi pour les nobles!... El elle pleurait les
deux enfants avec les mêmes larmes !
Il v eut une émotion générale quand Roger, for
çant k consigne du baron, vint déposer un simple
bouquet de marguerites sur les pieds de la morte.
On osa chuchoter. La question d’illégitimité se dres
sait derrière ce cadavre.
_ Vous comprenez sa sœur!... murmura Janie.
_ Oh! peut-être on exagère!... répondit Mme
Toirette.
Devant un sofa, une division Siron discutait à
voix basse pour savoir celles qui se mettraient en
mousseline.
Puis elles admiraient les bouquets, et lorsque leurs
regards s’arrêtaient sur le lit, elles se taisaient in
terdites par cette statue aux cheveux d’or.
Une senteur violente se dégagait à la chaleur des
cierges.
On introduisit le cercueil vers trois heures du
matin, l’enterrement avait lieu à dix heures...
La baronne entra brusquement avec des exclama
tions déchirantes. Elle se roula par terre, se cram
ponna au lit. Les matrones voulaient l’empêcher
d’embrasser sa fdle, répétant qu’elle se ferait un
anévrisme. Elle les repoussa et couvrit la morte de
baisers bruyants. Luidivine l’arracha de là, pen
dant que le baron prenait sa place. Le père la con
templa d’un œil hébété.
— On l’enterre à l’église?... dites?... bégaya-til, serrant le bras de son fils.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
427
L’abbé hocha le front en frémissant de tout son
être. La lutte avait été terrible, mais Frédéric ré
pondait de loirette. Quant à Janie, elle ne repré
sentait qu une pierre de la maison. Il n’y avait rien
a craindre. On pourrait 1 enterrer a l’église.
Le cercueil était en bois de chêne, capitonné de
cachemire blanc. Les capitons ne tenaient guère, on
n avait pas à Biavre l’occasion de faire des travaux
de ce genre. On fut obligé d’ajouter des noeuds de
satin et de cacher les clous sous des ruches de den
telles. Toutes les dames s’y mirent : on parla un
peu plus haut. A les voir cousant l’étoffe légère et
nouant des rubans, on se figurait un beau matin de
noce.
Laure fut ensevelie par Luidivine et Janie. C’était
étrange, ces doigts secs et ridés se posant sur la
beauté radieuse de ce jeune cadavre! Ce corps
d’cnfant-femme demeuré voluptueux sous sa robe
blanche en avait des répulsions nerveuses. Lui
divine ne pouvait faire tenir le crucifix, les bras
étaient retombés comme n’ayant plus rien à étrein
dre. On lui enleva une tresse de cheveux, Frédéric la
prit, la posa dans un vase de Sèvres, sur la che
minée. La mère se frappait les tempes, il n’y avait
pas moyen de l’approcher, le père avait les traits
décomposés. Il regardait le prêtre et son fils avec
une stupeur de condamné.
— Elle va à l’église ! souffla l’abbé Prat aux
oreilles du baron.
Le char, orné d’immenses couronnes, attendait
en face de la grille. L’allée du parc était jonchée de
cyprès et de roses, la foule biavraise battait les
murs de l'habitation. Les pensionnaires de Mlle Lu-
428
LA VIRGINITÉ DE DIANE
ciane, vêtues de mousseline, tenaient déjà les cor
dons du poêle. Luidivine, haute et grave, dirigeait
du perron l’ordre de la cérémonie ; elle n’avait rien
épargné et ce serait princier! A l'intérieur, un cri
perçant retentit. Mme de Charbey avait entendu les
coups de marteau, sa fille disparaissait! On l'em
prisonnait. C’était tout! Sans savoir, la mère tendit
les poings au garçon qui fermait ce cercueil. Ce
garçon c’était Lydot, le domestique de l’abbé Prat!
Il essuya la joue d’un geste hypocrite et, en sortant
du vestibule, comme une servante le heurtait, il
jura! Laure dut tressaillir au fond de ses suaires
brodés...
— Nous ne reverrons point un enterrement pa
reil! s’écria Mme Tépie en rentrant du cimetière.
— On a fait brûler cent quatre-vingt-dix cierges
à l’église! dit Mme Toirette, qui faisait poser la
veste de Toirette, parce qu’elle avait une goutte de
cire dans le dos.
Luidivine, pour consoler la baronne, lui montrait
le portrait de son fils.
— Un enfant se retrouve lorsqu’un autre se perd!
Jules, de l'hôtel d’Europe, causant avec Doublin,
s’attendrissait sur les passions des demoiselles : ça
leur tourne le sang!... Ce n’était pas un mystère,
on pouvait le penser sans malice, la mignonne s’était
toquée de son frère Roger, et en apprenant... Vous
saisissez !..
Frédéric, durant la cérémonie, avait montré le
plus grand courage, répétait-on partout! Pas une
larme !
Malheureusement, personne ne s’était aperçu,
qu en frôlant une femme voilée qui priait près d’un
LA VIRGINITÉ DE DTANE
429
bénitier, il avait dû se retenir au porche pour ne
pas reculer..........................
Au pavillon de Mlle de Pontcoulant, la mère était
rentrée au grondement de Forage. Dans son petit
salon, il y avait trois hommes dont l’un fredonnait
à demi voix : Roger, revenant de l’enterrement,
Gaston renversé sur le canapé et le fou. C’était ce
dernier qui chantait. On ne parlait pas. Une lettre
du chevalier Maury traînait dépliée sur la table. Il
donnait l’ordre à la famille Carlier de quitter le pa
villon sous trois jours. Justice ! On chassait enfin les
infâmes! Us devaient partir, puisque tout était con
sommé! Roger tenait la main glacée de Gaston et
essayait d’attirer son attention.
— Partir! balbutiait l’artiste. Ah! oui partir...
Elle est bien partie, elle!...
Gaston ne se relevait pas. Depuis de longues
heures, il restait insensible aux caresses de sa
sœur. Elle le caressait comme le petit Georges, lui
touchant le front pour y rappeler la pensée absente,
le teint plombé du malheureux lui faisait peur.
Roger répéta avec force ;
— Oui, partir; allons, monsieur Carlier, l’énergie
doit vous revenir, les passions ne tuent pas les
vrais courages. Achevez votre tâche, ramenez à
Paris votre père et Féa, je vous rejoindrai!
Gaston se mit à sourire.
— Un orage! fit-il, désignant la croisée de
l’index.
Le fou fredonnait plus bas, il alla au berceau et
le balança bien qu’il fût vide. Féa, navrée, regar
dait Roger.
— L’orage!... dit le jeune rédacteur d'un ton
43()
LA VIRGINITÉ I)E DIANE
ferme. La tempête aujourd’hui, et demain le calme.
Demain, le ciel pur. Nous aurons souffert, mais
nous serons encore debout. L orage soit!... Qu il
anéantisse Biavre, ce sera juste!... Pour nous,
fuyons!...
Gaston tressaillit tout d’un coup, son regard dé
sespéré se dirigea vers le piano, le pauvre piano
d’Antoinette. Il y alla comme à un ami qu’on recon
naît parmi des indifférents.
Il l’ouvrit et pendant que se déchaînait l’ouragan
au dehors, pendant que tremblaient au loin les
hautes herbes du cimetière, Gaston fit résonner un
hymne étrange. C'était incompréhensible comme
l’abîme de folie dans lequel tombait l’improvisateur.
Parfois les phrases musicales surgissaient expri
mant tour à tour l’amour et la douleur. Une gaieté
rayonnante éclatait dans un prélude sonore, puis
une plainte sauvage broyait la finale et ses idées
ambitieuses. Le poème se déroulait ayant la foudre
pour soutenir ses passages défaillants. Certes, un
biavrais passant devant la fenêtre de Carlier se
serait cru à un soupirail d’enfer. Un démon hur
lait, appelant le monde des démons, ils accouraient
aux orgies des réprouvés. Cris de désir irrésistible,
douceur charmeuse de l’amour, le démon les chan
tait, pour pleurer ensuite l’âme qu’il avait perdue,
lui offrant en échange d’un paradis céleste un pa
radis satanique où leurs corps retrouvaient une
éternelle passion. L’andante promettait, dissimulant
des frissons fiévreux, des fiançailles souriantes. Ils
iraient à travers l'air s’enlacer dans la grande
prairie déserte pour toujours. Et là, auprès de la
Janine tranquille, effleurant do ses petits pieds les
LA VIRGINITÉ DE DIANE
431
nénuphars pâles, elle le laisserait baiser ses lèvres
sous les branches qui ne les trahiraient pas.
— Bientôt! bientôt! murmuraient les notes de
venues douces et soupirant de joie.
Tout leur serait permis; les choses vulgaires
de ce coin où ils avaient vécu seraient oubliées !
L honneur n existerait plus ! L’honneur ! vain mot
tombé à terre !
Les tourments de 1 ambition et les devoirs des
tilles mortelles s’effaceraient où s’effacent les clartés
du soleil dans un éther ignoré. Ils riraient tous
deux de leur rire sacrilège à la face de ceux qui ne
les entendraient plus.
Et les doigts frappaient les touches avec des pres
sions fauves, espérant qu’un cœur battrait sous
l’ivoire! Elle serait belle, sa belle amoureuse, et lui,
prenant à la vie éternelle une force qu’il devinait
déjà, il fondrait ses flammes vengeresses et le feu
divin en une chaleur terrible, faisant aimer tou
jours, ne consumant jamais! Une chaleur trou
blante comme la chaleur de cet orage terrestre qui
emportait l’âme folle de la passionnée!...
Roger et Féa s’étreignaient silencieux, en extase,
le fou écoulait tout transporté. Gaston se retourna.
De l’ouragan d’harmonie il ne restait plus que le
bruit sourd du clavier se refermant comme le cou
vercle d’un cercueil.
Un calme solennel régnait dans les traits reposés
du pianiste.
— Féa, dit-il, tu vas écrire à Frédéric de Charbey
que tu l’attends ici, demain soir, je le veux!
Féa, épouvantée, fit un geste d’horreur.
— Pourquoi? s’écria-t-elle.
432
LA VIRGINITÉ DE DIANE
— Tu oublies qu’il m’a promis de se battre! ré
pliqua Gaston d’un accent impérieux.
— Qu’écrirai-je? bégaya la jeune femme, inter
rogeant du regard Roger consterné..
_ Que tu l’attends. Tu vas partir et tu désires
le revoir! Sinon, il faudra 1 aller chercher, et je ne
puis pas, moi, passer le seuil des de Charbey !
Féa ne prononça plus une parole, elle écrivit ;
quand l’orage fut apaisé, Roger sortit pour jeter ce
billet à la poste.
Frédéric attendait; malgré le deuil qui pesait sur
lui, il attendait le désespoir de la femme lancée de
nouveau aux abîmes de la misère. Lorsqu’il lut le
billet de Féa Garlier, il ne s’étonna point, le frère
était peut-être parti sans savoir où il allait, et elle
se voyait abandonnée entre un enfant et un vieil
lard, repoussée par Roger, honnie de tous! Les
grandes catastrophes précipitent ces grandes réso
lutions.
Frédéric s’éloigna de sa grille seigneuriale,
rasant les murailles pour qu’on ne le reconnût pas.
Ce rendez-vous, accepté le lendemain de cet en
terrement, eût paru trop odieux aux gens de
Biavre.
Pourtant quand il s’enfonça dans la ruelle du pa
villon, il se sentit remué jusqu’au fond des en
trailles. Ce pouvait être un guet-apens.
— Après tout, songea-t-il, la ville est assez stu
péfaite pour ne plus y accorder d’attention.
Le vent de la veille avait abattu le chèvrefeuille,
il lut obligé de marcher sur cette jonchée pour
arriver. Le vestibule était ouvert, il entra haletant
comme poursuivi par un fantôme. Le salon triste
LA VIRGINITÉ DE DIANE
4j3
ne contenait plus le berceau, rien qui pût indiquer
tentant de Fea, son enfant à lui. Il s’arrêta m
mstant personne ne vint; il aperçut une raie lumxneuse, il se dirigea de ce côté. C’était la chambre
du fou. Frédéric entra. Le peintre Carlier attachait
soigneusement des cartons de dessins et roulait de
la musique. M. de Charbey le reconnut tout de
suite : il portait comme jadis sa rude barbe et sa
blouse de toile. De temps en temps, il contemplait
son œuvre qu on avait descendue pour la placer
dans sa caisse. L’abat-jour de la lampe était levé
Frédéric, oubliant son crêpe de deuil, poussa une
exclamation intraduisible, et spontanément se dé
couvrit. Le peintre s’avança.
Monsieur Roger, dit-il d’un ton paternel, nous
emballons; venez nous aider. Ah! je ne sais ce
qu’ont les jeunes gens, ils veulent changer. Tantôt
par ci, tantôt par là. Ils sont jeunes, quoi ! Qu’avezvous donc à regarder ma Diane? ajouta-t-il,
inquiet.
Frédéric, cloué au sol, ne répondait rien. Le fou
appela Féa; cet intrus ressemblait moins à Roger,
maintenant qu’il l’avait vu de près! Mais qu’avaitil donc à regarder sa Diane! Féa voulut descendre.
— Non, dit Gaston, se mettant à genoux, il se
trompe ! C’est bien lui : du courage, ma sœur!
Et il baisa le bas de sa robe. Ce qui se passa fut
si rapide que Frédéric n’eût guère le temps de ré
fléchir. Il vit Gaston se dresser à la place du fée
rique portrait et quand il voulut refuser un due!
effrayant, une main brûlante le souffleta de ses cinq
doigts d’acier, comme dans un rêve! cette vision
de la Diane s’enfonça peu à peu sous des planches
25
la VIRGINITÉ de DIANE
de sapin- le fou reprit son doux refrain dans sa
barbe^en'broussailles; on poussa le jeune baron du
salon au palier, du palier au sable du jardm. La,
Gaston abaissa deux pistolets.
_ Us Sont chargés tous les deux, il il avec
calme. Choisissez!
— Nous n’avons pas de témoins, et je suis en
deuil! murmura M. de Charbey, atterré.
_ Moi ie pars demain, je n’ai pas d amis, je suis
en deuil’ de votre deuil! dit Gaston du même
accent contenu.
r _
.
__ Un véritable assassinat, se récria Frédéric,
cherchant Féa aux fenêtres.
.i i
,
— J’ai pensé que vous aviez en effet la chance de
m’assassiner’.... dit encore Gaston, presque sup
pliant. Féa ne viendra pas s’interposer.
M de Charbey jeta son manteau.
— J’accepte ; il faut en finir, seulement si vous
me tuez?...
_ J’irai me livrer à la justice sans prononcer le
nom de celle qui n’est plus, je vous le jure; et si
c'est moi qui meurs... on pourra croire à un sui-
eide.
Gaston souriait. Lejeune baron blêmit.
_ Nous avons chacun d’atroces responsabilités
morales, continu a-t-il. Vous êtes le frère, moi je suis
l’amant; cela égalise les chances, et pas plus l’un
que l’autre nous ne désirons de témoins... mes pré
cautions sont prises...
Frédéric fit jouer la batterie des pistolets, s’assura
de leur charge et compta les pas, un rictus sinistre
crispait ses lèvres.
Le crépuscule tombait, on n’entendait pas un
LA VIRGINITÉ DE DIANE
435
mouvement dans la rue, pourtant Frédéric crut
distinguer le léger soubresaut d’un verrou que
l’on tire avec précaution.
Le chèvrefeuille épandu masquait l’entrée de la
maison. Il écoula une seconde.
— Sommes-nous en sûreté? demanda-t-il fré
missant de rage.
— Oui! répondit Gaston.
— Tirez le premier, je vous l’ordonne !
A peine Frédéric avait-il proféré ces mots qu’un
coup de feu retentit.
La balle traversa son vêtement, rasant son épaule
comme un ongle chaud. Alors, Gaston posant son
arme se croisa les bras ; son adversaire marcha sur
lui, le pistolet à la hauteur de sa tempe. Le beau
visage de l’artiste demeura impassible.
— Laure!... dit-il tout bas, et Frédéric tira pres
que à bout portant.
Gaston s’affaissa, la tête en arrière, pendant que
le frère de Laure bondissait vers la rue.
Un homme s’écarta sur son passage.
— Sois maudit! cria cet homme, ivre de douleur.
C’était Roger.
Gaston respirait encore. Féa l’avait enlacé et
essayait de le traîner dans le salon.
Roger le souleva, et ils le portèrent sur le canapé.
La malheureuse jeune femme collait sa bouche à
celle du mourant pour lui donner son souffle.
— Le docteur Toirette!... Va vite, Roger... Du
secours... Je veux qu’on sache... moi !
Et farouche, elle lui étreignit le poignet, s’indi
gnant de ce qu’il n’était pas déjà parti.
Toirette vint un quart d’heure après, il trouva le
436
LA VIRGINITÉ DE DIANE
fou devant le canapé, il caressait la chevelure noire
de ce fils tant aimé, sa gloire d autrefois. Le mé
decin releva les cheveux et montra une blessure
béante, Féa entourait le buste du malheureux et
appuyait sa tête meurtrie contre sa poitrine ; on
eût dit qu’elle essayait de dédoubler sa propre
existence, en ne faisant plus qu un corps avec le
sien.
— Un suicide? fit Toirette, très effrayé.
On ne répondit pas. Le vieux Carlier considéra
la plaie, et porta une goutte de sang à sa langue.
Un cri rauque, un cri de fauve jaillit de son gosier,
une lueur incendia ce cerveau malade, il eut un
frisson horrible.
— Mon Gaston! Qui me l’a tué? rugit-il, et il
serra les poings prêt à assommer le meurtrier.
A ce cri, Gaston ouvrit les yeux, ces grands yeux
pleins de génie, dont les éclairs illuminaient les pas
sions.
— Suicidé!... moi! comme elle, balbutia-t-il.
Laure!... Vais la rejoindre!...
Il sourit à Féa, penchée au-dessus de sa tempe
fracassée, toucha lentement la main sanglante de
son père et retomba mort!
Toirette examina le pistolet, vérifia scrupuleuse
ment la blessure. Il était tout à fait désolé, car Biavre
le questionnerait, et il ne pourrait rien dire !
Dès que l’abbé Prat parut à son tour, il répéta:
Suicidé ! d’un ton machinal.
Féa était évanouie, Roger essaya de retenir le
fou; on le laissa expliquer ce qu’il put. L’abbé
n alla même pas jusqu’au canapé où gisait l’amant
de Laure et se retira en disant:
LA VIRGINITÉ DE DIANE
437
— Je ne puis l’enterrer à l’église
Frédéric rentré chez lui se fit apporter une cu
vette d eau fraîche, un peu de poudre ternissant sa
joue'...
LA DIANE DE CARLIER
L’atelier était tendu de damas myrte à cadre de
palissandre incrusté d'argent. Le damas retombait
en plis creux comme des tuyaux d’orgue. Çàetla,
des trophées le collaient aux cloisons mêlant 1 ctincellement de leurs ciselures à la sobre nuance de
l’étoffe. Les angles étaient occupés par d’énormes
LA VIR IMITÉ DE DIANE
439
colonnes de bois travaillé, le long desquelles s’en
roulaient des volutes d’ivoire. Le sol était recou
vert d’un tapis safran où de tous côtés s’épanouis
saient des motifs bizarres, semés au hasard du
pinceau: tètes ébauchées, gerbes de plantes ma
rines; une jambe coupée, un casque gaulois, un
chien endormi et beaucoup de taches irrégulières,
jaune foncé, rouge, violette, dessinées à facettes et
imitant des pierres fines monumentales.
Sous la coupole, le tapis s’ornait de dix marches
de porphyre d’un tel relief qu’elles eussent fait hé
siter le pied d’un enfant. Un rideau magistral s’é
cartait au fond de l’atelier; là, le damas myrte était
doublé de soie rose clair et retenu par une embrasse
de bronze florentin à mailles flexibles, chatoyant
comme un tison. Ce rideau relevé laissait voir une
femme nue posée debout dans une croisée ouverte.
11 fallait s’approcher et heurter ses chairs pour com
prendre qu’on était devant une toile. A droite et a
gauche s’accrochaient d’autres tableaux ; quelques
portraits non terminés reposaient sur des fauteuils
somptueux ressemblant à de grands seigneurs muets.
Une balustrade en plaqué de santal traversait la
pièce chargée d’accessoires et de costumes mer
veilleux datant de tous les siècles. Des toques Médicis, des jupes Louis XV, des hennins moyen âge
traînaient pêle-mêle entre les grecques en cuivre
de l’appui. Au bas des colonnes, des mannequins
décharnés supportaient, l’un une couronne ducale
en vermeil, l’autre un coussin cramoisi, le troisième
une épée catalane, et le quatrième une perruque
bouclée.
Le crépuscule noyait d’ombres ces objets pitto-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
rcsques, leur donnant un cachet funèbre sentant
bien leur époque. Un unique rayon sortait de la
coupole tamisant ce reste de jour comme au travers
d’une opale.
Carlier refaisait sa palette; son chevalet, dressé
sous le dernier rayon du soir, montrait une étude
magnifique, un lion labourant de ses griffes puis
santes le corps d’une martyre. Dans les lointains
déjà profonds resplendissait le ciel de Rome avec
ses fonds d’or azuré. Un religieux silence régnait
autour du peintre: les modèles étaient partisses
amis n’arrivaient qu’au moment de dîner; il pouvait
penser !
11 pensait ainsi, bien souvent, tout seul en pré
sence de ses œuvres qui parlaient pour lui et s’ex
primaient mieux que lui. Cinq ans avaient suffi
pour reconquérir sa place ! Cinq ans pour rajeunir
une gloire oubliée.
Un matin il était revenu d’un pays sauvage,
guéri, la main reposée, le cerveau débordant de
sujets prêts à éclore sur les toiles neuves. Ce retour
brusque avait causé à Paris une surprise intense.
Carlier revenait après une folie inexplicable ! Il
n’était plus fou, du moins en apparence, il visitait
ses amis, promettait des merveilles, empruntant à
ceux qui offraient, demandant à ceux qui n’offraient
pas, allant dans les ateliers en renom crier de sa
grosse voix :
— Parbleu! c’est Carlier!... Vous reconnaissez
bien votre ours ! Et tous les frères de s’extasier, de
lui rappeler les triomphes passés, les commandes
inachevées et de le pousser plus que jamais au tra
vail.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
441
Il est un centre à Paris, dans lequel une fois in
troduit, on a son siège perpétuel. Garlier avait été
admis dans ce centre, il y avait ses adorateurs, ses
eleves, ses ennemis ! On ne lui eût rien payé un
envoi daté de 1 exil, mais dès qu’il revint, qu’il fit
flamber la réclame et que les journaux brodèrent
sur lui mille anecdotes stupides, il reprit le siège
\acant, refit des adeptes. Ses malheurs mystérieux
augmentèrent sa vogue nouvelle. Ce qu’on ne sait
pas d’un homme connu le fait connaître davantage,
et Paris a cela de commun avec la petite ville de
Biavre, c est qu il aime le sombre, mettant pour
seule condition que ce sombre entourera un être
illustre, car Paris n’est provincial qu’à l’égard des
célébrités.
Personne ne parla du fils et de la fille de Garlier;
lui-même se taisait absolument au sujet de ses en
fants .
La chose palpable, c’est qu’il revenait raisonna
ble ; ses cheveux et sa barbe, devenus neigeux, lui
donnaient un aspect de patriarche.
11 prétendait n’avoir été que malade et ne se dou
tait pas que cette maladie fût la folie.
Il avait d’abord loué une salle, boulevard des Ca
pucines, pour y installer l’œuvre unique, rapportée
de là-bas : sa Diane adolescente !
Il fît circuler plusieurs invitations parmi le haut
public amateur de femmes déshabillées, et la presse
ayant fait ses indiscrétions habituelles, on fut
obligé de refuser l’entrée. Puis, il se lança dans le
portrait, son pinceau avait acquis une fougue ori
ginale, supérieure aux mièvreries de ses contem
porains. Il travaillait sans relâche, plus ours que
25.
w
LA VIRGINITÉ DE DIANE
jamais, et emprisonnant toute son intimité dans ses
toiles.
,
L’argent afflua comme pur le passé. Il racheta
son atelier, le remeubla avec un luxe inouï et se
complut à ’entasser là toutes les bizarreries som
meillant encore sous son crâne d’ancien fou...
Garlier, satisfait de son étude, la regardait com
plaisamment, retouchant de loin avec le manche du
pinceau et se baissant pour mieux juger. Puis, il tira
le chevalet derrière la balustrade, lui mit un voile
de serge verte et se retourna vers Diane. Son œil
s’assombrit.
« Jamais! » murmura-t-il d un accent moine.
Il l’avait vendue!... Vendue, cette œuvre pétrie
de sa chair et de son sang, vendue, parce qu’enfin
on la lui disputait trop et que l’amateur qui la lui
disputait la payait cent mille francs comptant. Lors
de son exposition, on lui avait fait des offres consi
dérables, mais on n’était pas arrivé à cent mille
francs.
L’acheteur venait l’admirer depuis six mois; il
avait pour elle le même culte passionné que son
créateur, il la comprenait ainsi qu’il fallait com
prendre le sublime de l’art.
Garlier s’approcha à pas lents de la toile splendide.
Diane souriait, son corps de déesse ne se doutant
pas qu’il allait changer d’autel.
« Jamais je ne la reverrai! » songeait le peintre,
secoué par un frisson convulsif. Voulant se calmer,
il repassait dans sa pauvre mémoire les nombreuses
qualités de l’acheteur. Les cent mille francs étaient
bons, mais il y avait mieux encore; il la donnait à
un aristocrate, à un raffiné, un amateur conscien-
LA VIRGINITÉ DE DIANE
443
deux; cet amateur, quoique jeune, était marié; sa
femme venait justement d’hériter d’une maison du
cale où se trouvait une galerie très estimée. On la
citait : outre les toiles anciennes, elle possédait un
Ingres, quelques Diaz, des Meissonier. On prônait
les salons avoisinant la galerie, on y recevait beau
coup, le grand seigneur était Français, bien Fran
çais... Diane n irait pas sous d’autres climats : chez
ces gens bien assis, pas de chute de fortune à
craindre. Ce n était pas un de ces seigneurs qui
achètent un jour un Véronèse et le lendemain le re
vendent pour solder les dépenses d’une maîtresse!
Non ! Diane serait dans des lambris solides, elle se
transmettrait de générations en générations! On la
suivrait toujours !
Cependant, un atroce serrement de cœur prenait
le vieillard quand il répétait :
« Jamais! »
Sa vraie fille avait épousé Roger; le couple mo
destement heureux habitait un nid perdu à Auteuil.
Roger se faisait des rentes avec un pseudonyme déjà
fort apprécié des gens de lettres, mais Carlier les
abandonnait. Dans ses idées fixes de cerveau détra
qué, il les accusait tous les deux d’avoir fait tuer
son Gaston, son fils, un génie comme lui! De temps
en temps une nourrice lui amenait un bébé. Quand
il demandait l’aîné de leurs enfants, on trouvait un
prétexte pour ne pas le lui montrer. Et Dieu savait
pourtant avec quel amour Féa soignait le fruit du
crime... Non, pour Carlier, la vraie fille ne rempla
cerait pas celle-ci. Jamais!...
Des pensées désolantes assiégeaient son esprit fa
tigué, il se rappelait vaguement un trou de ville
!kr^
LA VIRGINITÉ DE DIANE
méchante qui lui avait dévoré Gaston !... Ils y avaient
tous souffert sans savoir pourquoi.
— On nous l’a tué ! avait seulement dit Féa en
sanglotant. Et il se souvenait que sa maladie l’avait
rattrapé à la suite de longues explications, qu’il
n’avait rien voulu comprendre et que Féa, durant
sa convalescence, n’avait plus rien expliqué. L oubli
envahissait leur vie actuelle et séparait le passé du
présent. Aujourd’hui, il n’apercevait debout que la
grande figure de l’Art immortalisé par son chefd’œuvre !
Diane lui souriait toujours!
— Que veux-tu? demanda le peintre au valet de
chambre qui relevait discrètement la portière.
— Monsieur, il y a dans le salon d’attente une
dame qui désirerait vous parler à l’instant.
— Ah! grommela Carlier, quelle dame?
— Elle est vêtue de velours noir et porte une
voilette épaisse. Elle doit être jeune.
— Son nom?
— Monsieur, elle ne l’a pas donné.
— Il est tard, ce n’est point mon modèle, dis-lui
que je suis occupé.
Le valet disparut.
Carlier se trompait, c’était bien son modèle qui
voulait le voir, car une minute après, la portière se
souleva tout à fait. Mme Roger, sa fille, vint à lui.
— Féa! s’écria le peintre stupéfait.
Elle franchissait le seuil de son atelier pour la
première fois depuis qu’il s’y était réinstallé.
— Ma fille, est-ce qu’il t’arrive un malheur? in
terrogea le vieillard anxieux.
LA VIRGINITÉ DE DIANE
445
Ce ne pouvait être qu’un malheur la jetant chez
lui en dépit de ses irrévocables décisions.
Féa s’avança chancelante, elle lui tend it un j ournal
déplié, les paroles expiraient sur ses lèvres trem
blantes.
— Eh bien, fit le peintre, parcourant ce journal
aux rayons de la coupole — je ne devine pas... Tiens,
serait-ce cette annonce? Il lut d’un ton gai :
« Il paraît que Carlier se décide à vendre la
fameuse Diane. Après maints pourparlers, dit-on,
un acquéreur sérieux, M. Frédéric de Charbey, gen
dre de la regrettée duchesse de Salbris, s’emparerait
demain du trésor, au prix modique de cent mille
francs comptant. »
— Oui, continua Carlier,la physionomie illuminée
d’orgueil, ils annoncent la vérité, ma chère Féa,
cent mille francs ! ni plus ni moins.
Les prunelles brunes delà jeune femme lancèrent
du feu, elle oublia toutes les précautions qu’elle
avait prises jusqu’à ce moment pour ne pas ébranler
la nature nerveuse du peintre.
— Père! — s’exclama-t-elle d’une voix déchi
rante — tu vas me vendre à l’assassin de Gaston!
Carlier recula, saisi de vertige, ses jambes flageo
lèrent, ses bras battirent le vide, et un rire idiot lui
tordit la bouche.
— L’assassin de Gaston ! balbutia-t-il, en s’affais
sant sur son escabeau.
Alors, Féa se mit à ses pieds, et, comme dans un
songe atroce, le vieillard s’entendit raconter 1 histoire
de la Diane! La Diane de Carlier! ce chef-d’œuvre
pétri de sa chair et de son sang !... Que se passa-t-il
en lui? Nul au monde ne l’eût empêché!
44g
la VIRGINITÉ DE DIANE
Une réaction le soutint devant sa fille, elle le vit
se redresser, les yeux brillants, le geste assure, il
l’embrassa tout tranquillement, la reconduisit à la
porte du salon d’attente, lui faisant promettre de
lui amener les deux petits pour le lendemain.
En montant en voiture, elle lui redit avec passion :
— Il ne doit pas savoir que j’existe, il ne doit ja
mais entendre parler de nous! C’est pour cela que
nous vivons cachés, loin de ta gloire. N’oublie pas,
mon père ! Jadis, la fatalité t a aidé a me perdre, la
fatalité te remet mon sort entre les mains. Sois pru
dent ! Romps ce marché ignoble, ou malheur à la
Diane !...
Cependant, elle ne voulut pas partir sur une me
nace, elle entoura les épaules de son père et lui
rendit fièvreusement son baiser.
La voiture s’éloigna. Le peintre défendit à son
valet de chambre de recevoir personne, il ne dîna
point et voulut toutes les lampes de la salle à man
ger dans l’atelier. On pensa qu’il allait travailler la
nuit, et, comme on était habitué à ses extravagances,
on ne le dérangea plus. Le spectacle de ce haut vieil
lard maigre, se démenant, était réellement insensé.
Cartier arpentait son royaume, posant les lampes
tantôt dans les trophées, tantôt sur la balustrade.
Il organisait un décor de théâtre pour une scène
jouée à travers son imagination bouillante. Il se
rappelait tout, et, peintre jusqu’à la démence qui le
repossédait, il avait besoin de donner une forme au
récit de leurs misères. Il l’aurait ainsi vécue, cette
triste vie, toute en une fois! Les sentiments, il les
réduisait en reflets, les êtres étaient des mannequins,
les crimes, c’étaient ses tableaux gisant inachevés,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
447
là beauté profanée, quoique souveraine, c’était Féa,
dont le sourire éternel attendait. L’acheteur!... Oh !
le monstre !
Garlier prit la couronne ducale ornée de strass, et
rudement il la lança sous la coupole, au sommet
fictif des marches de porphyre.
— Regarde bien! cria-t-il, avec un éclat de rire,
regarde bien, ma fille... C’est lui! le Charbey!... Il
viendra, patience ! Nous réglerons nos comptes. Cent
mille francs! Une créature de toile vaut bien ça...
Il y en a tant de marbres humains qui se vendent
moins cher!
Il affubla un de ses mannequins d’une robe de
taffetas rose ruisselante de dentelles retroussées à
la Pompadour, il chercha dans un coffre vermoulu
servant aux modèles paysans une tête de mort, la
campa dessus, lui mit une perruque enguirlandée
de fleurs artificielles.
— Ça, tu vois — poursuivit-il, s'adressant tou
jours à sa Diane — ça, c’est Laure, la mignonne, la
demoiselle aux leçons de musique; elle avait de
beaux cheveux, de beaux yeux, de jolis contours...
Et quelle poitrine modelée! Tu la reconnais? Du
rose, des fleurs... approche donc, toi!...
Il tira sa Laure effrayante en face de la couronne.
Les portraits, fraîchement vernis, semblaient
écouter ce monologue, immobiles de peur. Diane
paraissait approuver cette lugubre mascarade ; elle
lui souriait, candide.
La lampe, placée dans les plis du rideau, la met
tait en pleine lumière, ses chairs nues avaient des
transparences magiques, on y aurait vu palpitei les
veines bleues !
448
LA VIRGINITÉ DE DIANE
Le mannequin hochait sur son pal avec des al
lures de squelette. Carlier courut au bout de l’a
telier et traîna un mannequin plus grand, le vêtit
d’un costume de gentilhomme espagnol, et, comme
la tête de mort était employée, il planta sur le cou
béant l’épée catalane qui pendait à une colonne.
— Regarde! ma Féa!... regarde, ma pauvre pe
tite déesse !... C’est lui, ton frère! On nous l’a tué!...
Demain, de bonne heure, le meurtrier m’appor
tera les cent mille francs, le prix dumeurtre. Gaston,
c’était la vengeance ! Tu comprends, l’épée n’est-elle
pas la vengeance!... Mais il est mort!... Moi, je ne
mourrai pas! je me vengerai’! je suis immortel! Tu
le prouves, ma fille!...
Et Gaston, l’épée droite sur la gorge, rejoignit
Laure auprès de la couronne ducale.
L’atelier devenait épouvantable à voir. Il y ré
gnait un désordre fou. Les colonnes chatoyantes,
le nuage immense de là-haut, la coupole pailletée
d’étoiles et les trophées d’armures antiques faisaient
une telle opposition aux mannequins funèbres, que
dès le seuil, un visiteur aurait eu le délire. Mais les
amis de Carlier ne songeaient guère à forcer la con
signe. Le peintre s’assit sur l’escabeau.
— Je suis content! prononça-t-il, mes enfants se
sont réunis pour mé juger!... Figurez-vous que j’ai
compris trop tard 1 Cette sainte que j’ai vendue m’a
laissé vivre quatre ans de trop, et la déesse doit me
reprocher mon adoration infâme si la sainte ne me
reproche rien, elle!... Et encore, si vous saviez,
mes enfants, quelle joie diabolique je me faisais en
pensant que la déesse trônerait dans une maison
ducale! Ayant un de Charbey pour gardien!... Mes
LA VIRGINITÉ DE DIANE
W
enfants!... je suis le vrai coupable, moi, Garlier!...
j ai tout tué, tout sali, tout détruit par mon art!...
La tête de mort saluait l’épée fichée dans le cou
du gentilhomme décapité, et le gentilhomme, le
bras en avant, semblait défier la couronne qui rou
lait toujours le long de ses degrés illusoires.
Garlier se leva, très solennel, et fit le tour de son
atelier, marchant d un pas ivre, se heurtant à tous
les fauteuils.
— L’Art, grondait-il, encore un mot drôle!...
Pourquoi n’ai-je pas gardé une épouse, élevé mes
enfants!... Oh! si j’étais bourgeois!... Mais, qu’estce qui me mord le front!...
Il s’arrêta devant la Diane. Gc qui lui mordait le
front, c’était sa folie, assoupie durant cinq années
et faisant une fusion violente sous son crâne d’ar
tiste.
— Il faut me punir! Moi, d’abord, en détruisant
ce qui a détruit, en profanant ce qui a profané!...
Toi, Laure, tu renaîtras plus jolie ! Toi, mon Gaston,
mon enchanteur, tu pourras offrir à ta maîtresse
ton amour et ton talent. Seulement n’aie de talent
que pour accompagner l’amour, prends garde aux
ambitions, elles veulent nous déifier et ne font que
martyriser. Oui! Vous renaîtrez tous plus heureux,
tous plus aimants, tous plus sages, quand ma gloire
sera éteinte !
Il approcha un escalier en cuivre, saisit le large
cadre par le milieu et d’un seul effort le fit glisser
à terre. Puis, il s’agenouilla, pleurant de grosses
larmes ! Féa s’était bien agenouillée, elle avait bien
pleuré, elle, la sainte! Une tendresse inconnue lui
revenait pour sa fille en présense du portrait idéal.
450
LA VIRGINITÉ de DIANE
Laquelle était le plus sa fille des deux?... L’avait-il
jamais su! Et il s’essuyait les yeux avec ses poings
crispés comme font les petits. Sa maigre échine se
voûtait sous sa blouse, ses épaules osseuses sail
laient : il se diminuait tout.
— Il faut obéir! dit-il, résigné, se croyant jugé
sans appel. 11 se tourna cependant vers les manne
quins, pour implorer leur pitié : la tête de mort ri
canait tranquillement.
Le peintre alla fouiller ce même coffre d’où il
avait sorti Laure. Il prit là un flacon de cristal
gravé; ce flacon avait un col étroit, il 1 agita et le
posa sur le coussin cramoisi auprès d’une massue
italienne, massue élégante, véritable défense de roi,
garnie de pointes en acier avec un manche en satin.
Il apporta ces instruments de destruction devant ses
juges, et il étendit la Diane à plat. La déesse con
servait son chaste sourire, ses beaux cheveux bruns
s’épandaient dans la clarté crue des lampes sem
blables aux cheveux d’une baigneuse. Elle flottait
maintenant, entourée à fleur d’azur noyée dans son
■ciel fluide.
Carlier déboucha le flacon, il aspira l’odeur acre
qui s’en échappait, puis il dit, claquant des dents.
— C’est dur!...
Le mannequin enguirlandé et le mannequin espa
gnol contemplaient silencieux. Ils ne tressautèrent
même pas.
— Nous nous vengeons ! mes enfants !... déclara
le peintre inexorable.
Le col du flacon se promena de l’.orteil de la déesse
à la courbe gracieuse de ses sourcils. Le liquide
s’étala aussitôt sur la toile entière comme une nappe
LA VIRGINITÉ DE DIANE
431
d’huile. Elle rayonna un instant plus vive, mais ce
ne fut qu’un soulèvement général du vernis. Les
tlancs de la déesse bleuirent tout à coup, l’azur qui
les entourait s’effaça dans une teinte jaunâtre, les
seins ombrés d’incarnat devinrent subitement noirs,
les jambes enflèrent et les cuisses grossirent d’une
manière affreuse, on eût dit le cadavre d’une hydro
pique. Le visage perdit sa junévile fraîcheur et
soudain se distendit ; les yeux s’évanouirent, les
narines se boursouflèrent, les lèvres se couvrirent
de pustules rouges. La Diane de Carlier avait dis
paru !
Lui, étudiait cette horrible décomposition. Quelle
forte essence! Décidément les chimistes valaient
mieux que les peintres et anéantissaient l’œuvre
d’une année en une minute! Au bas du tableau
déshonoré brillait le diadème de perles que re
poussait la déesse pour accepter la flèche. Il vida
les quelques gouttes restant au fond du flacon,
après il se coucha, fatigué, à côté de ce cadre
magnifique qui contenait un amas de chairs im
mortelles détruites par une souillure et leur formait
un cercueil d’or ! Il se coucha une main sur le
flacon, l’autre sur la massue italienne, guettant le
porteur des cent mille francs.....
Il faisait froid, ce malin-là. On était au mois de
janvier, un grand feu flambait dans le salon d at
tente
Lorsque M. de Charbey entra, le valet de chambre
lui dit que Carlier devait avoir dormi en plein ateliei
puisqu’il prenait à présent la monomanie de tra
vailler la nuit.
- Vous devriez le soigner davantage! objecta
i32
la VIRGINITÉ DE DIANE
sévèrement le baron, vous êtes responsable de sa
santé, et la santé d’un artiste vaut celle d’un prince.
Le valet baissa le front.
Frédéric pénétra chez le peintre avec le sans-
façon d’un familier.
Il s’aperçut tout de suite que Diane n’était pas à
sa place.
— L’a-t-il déjà clouée ?... murmura-t-il.
Derrière la balustrade, il jeta son pardessus et
frappa sur une aiguière de bronze pour avertir qu’il
arrivait. Garlier, il le savait, détestait les surprises.
Personne ne répondit. Inquiet, il avança un peu. La
coupole glacée de givre, donnait un jour blafard qui
faisait ressortir nettement les lignes dorées du cadre.
Frédéric se pencha. L’acide avait réduit en bouillie
sanglante les tons carminés et mêlés aux pâleurs
cadavériques des tons chairs, cela était devenu
hideux! Seule, une boucle brune nageait parmi les
membres délayés !
M. de Gharbey poussa un cri rauque et sa liasse
de billets lui échappa des doigts ! Alors il aperçut
entre les deux mannequins sinistres veillant sur les
dépouilles de la Diane, une tête blanche plus ef
frayante que la tête de mort ! La tête de Carlier,
dardant sur lui ses prunelles de braise. Il demeurait
accroupi, la main gauche couvrant le flacon brisé,
la main droite pressant la petite massue italienne
dont les pointes d’acier scintillaient aux rayons de
la coupole.
Le fou se redressa, il riait !
Le baron Frédéric n’eut que le temps de voir
un éclair sillonner la nuée vaporeuse du plafond,
LA VIRGINITÉ DE DIANE
453
un choc sourd retentit; foudroyé, son corps s’abattit
lourdement dans la toile qu’il défonça.
Le nid d Auteuil est connu aujourd’hui, car il est
l’asile d’un fou furieux.
Féa et Roger ont obtenu, à force de sacrifices, la
permission de soigner leur père.
Garlier, du reste, n’a jamais eu qu’un accès de
fureur.
Il prétend qu on lui avait déshonoré sa Diane, et
qu’il s’est vengé en tuant le séducteur.
!
I. Le modèle..........................................................................
II. La ville de biavre et ses bons habitants...
III. Le ménage carlier. — Artistes et bour
reaux ...........................................................................
IV. La dépravée......................................................................
V. Amours malhonnêtes et honnêtes amoureux..
VI. Une fête chez la baronne.. — Intrigue des
jeunes et intrigue des vieux...................... ..
VIL Le kiosque des prés. — Une mauvaise fin.. . .
VIII. Un calvaire. — L'honneur de l'amour............
IX. La mort en rose.............................................................
X. LA DIANE DE CARLIER......................................................................
Fait partie de La Virginité de Diane
