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RACHILDE
LA DÉCOUVERTE DE
L’AMÉRIQUE
NOUVELLES
ORNÉES DE DESSINS
PAR
GUSTAVE
FRANÇOIS
MAITRES ET JEUNES D’AUJOURD’HUI
ÉDITÉS PAR
L'ÉVENTAIL
CHEZ
KUNDIG
1919
A
GENÈVE
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LA DÉCOUVERTE DE
L’AMÉRIQUE
Droits de traduction et de reproduction
réservés pour tous pays.
Copyright, 1919, by Rachilde.
RACHILDE
LA DÉCOUVERTE DE
L’AMÉRIQUE
NOUVELLES
ORNÉES DE DESSINS
PAR
GUSTAVE
FRANÇOIS
EDITES PAR
IJÉVENTAIL
CHEZ
KUNDIG
1919
A
GENÈVE
LA DÉCOUVERTE DE
L’AMÉRIQUE
-4 Alfred Machard.
Ce jour-là — je vous parle de l’été de
1909 — il y avait de l’orage en l’air. M. le
maire et moi, son garde-champêtre, nous
nous trouvions dans la grande salle de la
mairie, qui était aussi une auberge, en train
de prendre une modeste absinthe tout en
nous préoccupant de la conduite de nos
administrés. S’il faisait Irais autour de nous,
il faisait chaud dehors, et les trois heures
venaient de sonner à l’église comme trois
bons coups d’assommoir pour notre petite
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ville, déjà bien engourdie. A part le vague
ronron des mouches, c’était un silence de
gens sages, mais on pouvait tout de même
s’attendre à quelque chose de mauvais, à
un autre coup, qui serait celui du tonnerre.
La pièce où nous buvions s’ornait d’une
République en plâtre parce qu’elle servait
à la fois d’auberge, de salle des mariages
et, souvent, d’école, le jour des distribu
tions de prix. Elle se meublait, outre les
tables et les bancs, d’une ancienne chaire
de couvent, tribune pour les élections, et
d’un tronc pour les pauvres. Ses quatre
fenêtres avaient des rideaux blancs mal
blanchis car notre maire était veuf ou tout
comme, sa femme ayant filé avec un gars
sans lui laisser son adresse ; de cette impo
litesse-là personne, vous pensez, ne souf
flait mot. Chez nous on n’est pas curieux.
Et puis ça datait de loin ! Notre maire, un
brave homme n’ayant aucun enfant pour
se consoler, en conservait de la méfiance
rapport au beau sexe et il était sévère pour
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es poulettes s’écartant du droit chemin,
e sorte que chacun faisait bien attention
a a tenue dans les rues si on se dédomma
geait parfois dans les petits sentiers cou
verts qui descendaient vers la mare des
iwn/i. Justement, nous nous inquiétions
de la nommée Sauvette, une mal coiffée se
prétendant sur son terme, et M. le Maire
hochait la tête, sa grosse tête de vieil
homme, trouée de gros yeux de verre où
1 on voyait nager comme de très minces
poissons rouges : « C’est un vrai scandale,
qu il me disait ! Cette Sauvette est par trop
simple d’esprit. Elle ferait mieux d’aller
se placer au chef-lieu. Nous en serions bien
débarrassés». Moi je ne répondais rien à
cause de mon ignorance de l’événement.
S’il fallait dresser procès-verbal pour
toutes les fleurettes que l’on conte aux
filles, on noircirait beaucoup de papier
timbré. Le maire dit encore : « Et les récoltes
s annoncent mal... ». l>e mémoire de gardechampêtre, je n’ai jamais vu les récoltes
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s’annoncer bien! N’empêche que les filles
simples cl esprit vous font tout de même de
beaux enfants malgré 1 absence du père et
qu'on finit toujours par manger à sa faim
son pain quotidien de boulanger.
Alors, on entendit, comme j’allais m’ex
pliquer là-dessus, un remue-ménage du
côté de la place aux Ormes, un endroit où
il fait toujours nuit à cause de l’ombre de
l’église. Nous n’y fîmes pas grande atten
tion. (Un peu plus tard, cependant trop
tard, je songeai que c’était peut-être déjà
le chien, sinon les roulottes de Vétrangère!)
Le maire voulut remplir à nouveau son
verre, mais l’eau était tiède. Il appela sa
bonne. La grosse Hortenseentra, en disant :
« Je ne sais pas ce qu’il y a derrière l’église.
On entend crier». Et elle sortit pour aller
à la fontaine. Notre maire, un peu poussif,
il avait soixante-sept ans, prenait souvent
1 air effaré d un qui craint que la terre lui
manque sous les pieds. Moi, malgré que
j avais presque son âge, je me sentais plus
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!
allant, et ce n était point le souvenir des
femmes qui me tourmentait, demeurant
garçon, ce qui est bien le meilleur ou le
pire... quand on vieillit : «Je vais t’y voir
ce chambard-là ?» que je lui demanda). Il
haussa les épaules : « Non restez, Antoine,
pour les comptes du bureau. On pourrait
peut-être distraire une petite somme pour
les couches de cette malheureuse et on
l’enverrait... au diable! »
Gomme il achevait sa ph rase, la porte de
la rue se rouvrit, mais ce ne fut pas la bonne
avec 1 eau, ce fut une personne qui nous
coupa bras et jambes rien qu’à entrer dans
une bouffée de chaleur. Je me levai, tel un
soldat devant son colonel, et le maire se
mit à s’essuyerle front, autantpourse voiler
la face que pour éponger sa sueur.
Imaginez une femme toute en hauteur et
habillée un peu comme un homme, d’une
blouse de toile jaune, de bottes très mon
tantes, d’un chapeau large qui lui tombait
dans le dos sur des cheveux flottants, ayant
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au col un fichu de soie rouge noué à la vavite; je ne saurais point vous dire son âge
car elle était terriblement belle, vous fai
sant luire des yeux de braise et des dents
de lait, dont quelques-unes étaient en or,
oui, Monsieur! En tous les cas, elle ne
connaissait pas la peur. Elle entama la con
versation comme quelqu’un qui est habitué
à commander : « Bonjour Messieurs. Vous
êtes les autorités du pays? Je vous cherchais
pour vous parler d’une affaire ». Elle fit le
tour de la table, semblant épousseter les
mouches du bout d’une cravache qu’elle
tenait et, par mégarde, elle renversa les
verres d absinthe : « Ce n’est pas une grande
perte, fit-elle dédaigneuse, l’absinthe est
un poison ! »
Puis, avisant le tronc des pauvres, elle se
pencha et nous entendîmes distinctement
rebondir une pièce de cent sous.
ça débutait bien ! Le maire, qui a hor
reur des fous, encore plus que des gour
gandines, ouvrait une bouche d’étonnement
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aussi fendue que celle de la tirelire muni
cipale. Il ne dit même pas merci. En pré
sence de mon supérieur, je n’avais pas à
causer, naturellement, et je restai debout en
fronçant les sourcils de mon mieux. Pour
tant... pas d’erreur, elle avait donné cent
sous aux pauvres de la commune bien
qu elle ne fût pas de notre paroisse. Elle
revint s asseoir en face de nous, se versa,
sans qu on le lui eût offert un verre d’eau
et 1 avala de l’air de quelqu’un qui déguste
rait le vin de la messe : «L’eau pure, ditelle, il faut la boire... comme on croirait
en Dieu ! » Ses idées enfin éclaircies, elle se
mit à parler... je n’ai plus dans l’oreille
tout son boniment, mais je me souviens
qu’elle insistait sur la part qui devait aller
aux miséreux, et le bénéfice moral qu’on
aurait à voir se montrer le grand cirque
américain de Maud Bradffort sur la petite
place derrière l’église. Elle avait d’ailleurs
réponse à tout, et on ne savait comment la
couper. Elle disait que les enfants ont
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besoin de faire des voyages, que pour for
mer la jeunesse elle avait toute l’Amérique
à leur montrer et quelle leur apprendrait
comment on fait danser l’ennemi, les ser
pents les plus dangereux, au son de la flûte .
«Avez-vous beaucoup d enfants ici? 11 en
faut, vous savez! Moi j’ai sept fils et cinq
filles. Il faut que l’arbre porte des fruits
pour que, l’hiver venu, vous puissiez faire
des conserves. Quelle douceur peut-il sortir
de vous si vous demeurez seul en face de
votre pain sec !... » Et patati ! Et patata !...
Moi, je gardais, dans l’entendement,
l’unique son de la pièce de cent sous, tom
bant de si haut dans le tronc presque vide.
Pour ça, oui, elle nous apprenait en effet,
une chose neuve, même si sa pièce ne
l’était pas !
Je crois qu’elle parla pendant une heure
tout en faisant siffler sa cravache. Elle par
lerait peut-être encore si le maire, s’étant
subitement levé, ne lui avait dit, de son ton
solennel des distributions de prix :
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« Madame, nous sommes des gens de
mœurs paisibles. Nous ne connaissons point
1 Amérique ! Des chevaux de bois ?... Passe
encore, les jours de foire, mais un cirque,
chez nous, des écuyères, des... des saltim
banques, des serpents... ça, non, mille fois
non ! Vous ne feriez pas recette, ici, en
temps de moisson. Tous les bras sont fati
gués, le soir; nous n’avons point de ma
chine, nous! Nous ne sommes qu’un bourg,
un grand village. Déjà, le curé, avec lequel
je ne suis pas bien, nous a reproché de favo
riser un bal public... ce serait mal juger la
province que de supposer qu’elle se ... dis
tingue à Vinstar de Paris. (Et il ajouta, en
manière de sur-rincette) : Ne nous offensez
pas, Madame, de ma franchise. Je vous
parle au nom de mes administrés qui sont
de bons bourgeois peu enclins au... tapage
nocturne ».
Cette femme écoutait tendant le front
vers les mouches du plafond. Son grand
chapeau de feutre jaune s’en allait de plus
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en plus en arrière. Elle ne parut pas
s’étonner du refus et ne manifesta aucun
regret de sa pièce de cinq francs. Elle offrit
encore une carte coloriée où elle était photo
graphiée en amazone courte, presqu’en pan
talon : «Je monte aussi en haute école, fitelle, toujours souriante. C’est dommage,
Monsieur. J’aurais voulu faire voir, aux
jeunes gens de chez vous, autre chose que
des chevaux de bois... Quand les jeunes
garçons s’ennuient et n’ont pas leur chance
à courir, ils ont de mauvaises idées ».
Ça, c’était le bouquet ! Le maire s’ima
gina, peut-être mal, ce qu’elle voulait leur
montrer: «Je vois, je vois, bégaya-t-il suf
foqué. Vos papiers sont bien en règle, mais,
à part l’endroit indiqué pour le stationne
ment des nomades, il vaut mieux ne pas
séjourner trop longtemps ici. Je suis pré
posé au bon ordre de la commune, moi.
Nous sommes loin du chef-lieu et... nous
avons déjà bien assez des débordements de
nos administrées sans ces exercices-là...
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Nous avons déjà la Sauvette, une malheu-
reuse enceinte illégitimement don ne sait
quelles œuvres diaboliques, une simple
d’esprit... ».
« Il faut distraire la jeunesse, Monsieur
le Maire, vous avez tort de ne pas vouloir
que je donne une représentation à son bénéfice ? »
La femme géante se leva pour sortir.
La servante, qui s’en revenait avec son eau
fraîche, se heurta contre elle, brisa sa
carafe, tant elle eut peur des yeux de cette
intruse, habillée de jaune et ce fut là le
premier malheur de la journée, le début du
plus extraordinaire des chambardements
où il n’y eut, vraiment, que le tonnerre
du bon Dieu qui ne nous tomba pas
dessus !...
Le silence se rétablit quand l’eau fut
épongée : « Quelle histoire ! » murmura le
maire. «Oui, nous avons de la casse!»,
répliquai-je un peu gêné : « Oh ! jene parle
pas de la carafe, bougonna-t-il !».
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Nous fîmes les comptes et nous eûmes
la stupeur de constater que le tronc, outre
les fameux cent sous parfaitement valables,
en bel argent blanc, contenait une certaine
quantité de boutons de culotte, monnaie
des farceurs qui suivent les noces. Nous
fûmes d’avis, le maire et moi, en l’absence
des adjoints, de faire parvenir la forte
somme à la Sauvette pour ses couches au
chef-lieu, c’est-à-dire dix francs : « Je
double la mise, fit le maire, embêté par les
boutons de culotte, et si elle pouvait n’en
jamais revenir !... » « Qui donc ça ? m’écriaije étourdiment, la pièce ou la fille? Vous
devez bien vous figurer, M. le Maire, que
pour dix francs des tas de personnes, plus
espritées, accoucheraient volontiers ! »
Ce fut sur ce coup de temps-là que nous
entendîmes un bruit violent dans la rue.
Des enfants criaient, des femmes pous
saient des portes, claquaient des sabots,
xet comme un vent d’orage soufflait dans
equel on saisissait des mots affreux : «jAu
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atmosphère d orage nous privait de tous
nos moyens. On demanda la broche à ia
servante qui ne put trouver qu’une lardoire
mince comme tout. Et voici que le phar
macien de la place Justaucourt, s’amena,
parles jardins, avec son pilon, parce que,
bien sûr, tous les poisons de son officine
n'y pouvaient rien faire, pour l’instant.
On entendit encore une mère, dominant
le tumulte, nous traiter de lâches, vocifé
rant qu’un garde-champêtre ne servait à
rien qu’à embêter le monde. J’en vis trentesix chandelles et je me jetai sur les traces
de la bête en prenant une pelle à ramasser
le crottin... lorsque, de derrière une voi
ture de paille arrêtée au coin de la rue
Toumemeule, qui est-ce qui s’élance ? la
grande femme d’Amérique, celle qui mon
tait en haute école pour parler son langage
étranger et, qui, à notre vieille barbe,
allait sauver notre petite école à nous.
Ah ! Monsieur ! je vivrais cent ans que
je me rappellerais toujours ce tableau-là.
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La femme tenait ferme un revolver, un
revolver d’ordonnance, oui, et elle fit feu
sur le monstre, sans hésiter, en s’en appro
chant le plus possible, vous m’entendez,
gueule à gueule, révérence parler, car
malgré que l’usage veuille qu’on tire le
chien enragé de loin, elle, cette intrépide,
voulut le tuer à bout portant. Elle ne s’y
prit point à deux fois ! Dès la première
balle, il se mit à tourner, tourner sur luimême, gratta la terre comme pour y creuser
sa fosse et s’écroula, raide. Pour du travail
de dame, c’était du beau travail. Je n’ai
jamais vu tirer si juste, même au régiment.
Le maire, du milieu de la foule en
rumeurs, chacun se poussant pour aperce
voir qui la femme jaune, qui le chien
mort, le maire se préparait pour un dis
cours.
S’il bégayait un peu aux occasions solen
nelles, il tournait proprement la phrase
ayant été commis de magasin dans son
jeune temps, mais la femme d’Amérique
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lui coupa son effet d une voix tranchante.
«Il faut d’abord enlever ce chien de là,
M. le Maire, pour procéder à son autopsie.
Vous connaissez la loi ?... et surtout recher
cher tout de suite qui a pu être mordu».
Aussitôt, deux ouvriers, pleins d’empres
sement, deux solides lurons dont on aurait
aimé à trouver la poigne le moment d avant,
s’emparèrent de l’animal : « Portez-le à la
pharmacie », fit le maire désorienté. « Ah !
s’écria le pharmacien furieux, on va me
salir toute ma boutique. Qu’on le mette sur
le perron. J’attendrai qu’il froidisse ! ».
« En effet, nous devons dresser procèsverbal et informer», déclara le maire, de
plus en plus penaud devant ses administrés
contemplant la femme jaune comme on
contemplerait Notre-l)ame-de-Lourdes.
C’était le casse-croûte de quatre heures,
et je connaissais tous les ouvriers de chez
nous. Ces deux-là avaient dû faire le lundi.
Quand je voulus leur témoignage, on ne
les retrouva point. Ils collaient aux jupes
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courtes de la dame américaine et elle,
agacée de leur manège, de tout ce populaire
qui la reluquait de trop près, nous brûla
la politesse dans le trajet de la mairie à la
pharmacie : « Elle nous en veut ! » que me
glissa le maire très inquiet de la tournure
que prenaient les affaires publiques. Moi,
j étais vexé et je distribuai quelques talo
ches aux enfants de la laïque, lesquels
biadlaient vraiment trop fort. Les événe
ments allaient se précipiter de telle sorte
que je ne devais pas m’en attaquer seule
ment aux plus petits que moi...
Voici que nous arriva, par la route du
chef-lieu, une charrette à fond de train.
Le maire crut reconnaître au passage, que
c’était-là les Boursaut, des marchands de
cochons revenant un peu gais de la ville
où ils avaient bien vendu. Et fouette
cocher... ou cochon, car il en restait pour
tant un dans la voiture qui rugissait comme
un lion tellement ce grand carcan noir le
secouait en galopant. « Allons ! La jument
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des Boursaut qui s’emporte, à présent,
déclara le maire scandalisé. Ça n’a pas de
bon sens de la fouailler ainsi. Ils sont tous
saoûls, les Boursaut ». Elle fila comme une
flèche devant nous et la foule se mit à
courir en vociférant les pires imprécations
parce que l’on gagnait des nerfs, rapport à
l’orage en l’air et au coup de feu de l’Amé
ricaine l’ayant mis aux poudres, ce jour de
malheur. Le maire eut beau nous expliquer
que le meilleur moyen d’arrêter un cheval
est de ne pas le suivre, personne ne l’écou
tait et moi, moins que personne. J’avais
une revanche à prendre. Je courus d’abord
chez moi décrocher mon fusil, ceindre mon
ceinturon, mon sabre, des cartouchières.
Ce ne serait sûrement pas de ma faute si je
n’arrêtais pas ce cheval, et je me remis en
route par le sentier qui mène à la mare des
Pivents. Pour ne pas suivre un cheval em
porté, on ne risque rien d’essayer de le tour
ner. Sa route, à lui, traversait le village
et allait, tout de meme, du côté de la mare
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qu elle dominait de toute la hauteur d’une
rude côte. En y pensant j’eus la vision abo
minable de ce qui pouvait survenir si le
cheval, ou la jument des Boursaut, faisant
un écart, flanquait ses propriétaires par
dessus bord. Je voyais déjà le père, la mère
et le gamin, un gringalet de quatorze à
quinze ans, m’avait-il semblé, en bouillie,
dans le ravin, sinon dans l’eau sale.
Comme je rejoignais la mare par les bou
quets de noisetiers, précisément le coin où
la Sauvette s’en laissait conter les beaux
soirs, je rencontrai M. notre maire qui avait
eu la même idée que moi : tourner la diffi
culté ! Il suait, s’épongeait, soufflait et,
cependant, malgré la chaleur, il était d’une
pâleur effrayante. Ses gros yeux de verre
ne servaient plus de bocaux à leurs petits
poissons rouges. Ils lui sortaient de la tête,
oui bien, en lanternes de locomotive :
«M. le maire, que je lui dis, si je n’abats
pas ce carcan-là devant vous, aussi raide
que le chien enragé, je vous f... ma démis
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sion ! Et vous allez voir... ce que vous
verrez ! » « Ah ! C est tout vu ! râla-t-il
clans mon gilet, mettant ses deux mains à
mes épaules pour se soutenir. Nous som
mes maudits ! Entends-tu, Antoine, on
nous a jeté un sort. Après ce chien enragé,
ce cheval emporté... là... dans le bois, que
je viens de traverser pour gagner du ter
rain de côté, il y a... » «... il y a que le
sacré carcan les a tous pelleversés du haut
du ravin ? » m’écriai-je ému par le ton solen
nel de notre première autorité qui, d’ordi
naire, ne donnait pas dans la superstition.
Il me fit signe que, désormais, l’histoire
de nos Boursaut lui devenait complète
ment indifférente, en ouvrant les bras, puis,
ajouta, les levant au ciel : «Il y a... un
pendu ! »
« Un pendu? ».
« Oui... un homme pendu... il faut couper
la corde, bégaya-t-il, j’allais procéder à
cette pénible opération, mais, te voilà,
Antoine ! Ecoute, détache-moi d’abord ma
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cravate. Je redoute une attaque... je ne
tiens plus sur mes jambes! »
11 me fallut sauver notre maire avant de
me mesurei avec le pendu, et je vous avoue
que je n’y mis aucune forme. Il s’affaissa (le
maire) comme un paquet au coin de la borne
du champ des Plativeaux, et je l’abandonnai
là, toussant, bavant, hoquetant, car j’avais
arraché cravate, col et chemise, peut-être
un brin de peau : « Où est-il? » demandaije pour le pendu, virant sur moi-même,
tout désemparé. Le maire me cria, d’une
voix navrée de fdlette qui s’accuse d’avoir
volé des pommes : «Là, au-dessus de la
mare. Ses deux pieds ont cogné dans ma
figure... Ah ! je n’en peux plus ! C’est ma
fin ! »
Eh bien! C’était vrai. Soit qu’il y fut
depuis belle lurette, soit qu’il vint seule
ment de se trépasser, il y avait à la branche
maîtresse du gros pommier des Plativeaux
un grand efflanqué de miséreux qui se ba
lançait... Pas d’échelle, pas de point d’ap
33
3
pui pour y grimper, et je n’étais plus assez
leste pour tenter une escalade par le tronc.
Ma foi, je fis le moulinet du sabre, un an
cien exercice du régiment, et je lançai mon
arme à toute volée en pleine corde. A mon
Oo>rand étonnement ca réussit. Le pendu
s’effondra sur moi, chose horrible, me tint
étroitement embrassé. Je sentis tout de
suite qu’il était encore en vie puisqu’il avait
le désir de me remercier en m’étranglant.
Sauvez donc les gens malgré eux! Sans
l’assistance du maire, un peu revenu de sa
surprise, je crois bien que j’aurais eu le
dessous. Pendant cette lutte effroyable,
d’un mort contre deux vivants, on enten
dait la course effrénée du cheval qui conti
nuait là-haut, montait la côte au galop de
charge. Il ne renâclait point, le carcan des
Boursaut et pour une jument de labour elle
valait son pesant d’étalons. Notre pendu
me lâcha tout de même et je m’apprêtai,
en présence de notre maire, à rentrer dans
mes fonctions administratives, c’est-à-dire
34
a demander au défunt son nom et son
adresse, lorsqu’à notre complet ahurisse
ment >1 se mit à détaler comme un homme
piqué par un essaim de guêpes. Sa mal
chance voulait maintenant qu’il rencon
trât le cheval ; ça c’était inévitable, puis
qu’il grimpait la pente. Nous, nous demeu
rions en bas, durant que les autres spectateuis, toute la cohue du chien enragé, y
compris les enfants de la laïque, s’étageait
aux différents gradins des rochers surplom
bant la mare aux Pivent: «Il va se finir
sous les roues de la voiture ! » que mur
mura le maire : «Un suicidé ça n’a jamais
toute sa raison » que je lui répliquai, de
très mauvaise humeur. « Qu’est-ce qu on y
peut, Antoine ? Vous n’auriez pas une
idée?...» Comme tout à l’heure, les sou
liers du mort, les sabots du cheval emballé
nous tapaient littéralement sur le crâne :
« S’il faut sauver tout le monde, aujour
d’hui, moi, je trouve... qu’ils sont trop ! »
que je déclarai, en colère. « C’est absolu-
ment mon avis ! » que soupira le maire et il
ajouta, mouillant son second mouchoir de
sa sueur: «Sans la température, encore,
on essayerait bien de gravir pour parler à
l’homme, quant au cheval, tenez, le voilà
sur la haie du champ des Plativeaux ». On
apercevait, en raccourci, le profil du che
val qui, levant les jambes de devant, s ap
prêtait à faire son dernier saut dans le
vide. La charrette renversée sur le côté de
la route poussait la haie de ses deux bran
cards, et les voyageurs de l’intérieur pous
saient, eux, des cris de chahoins. Toute la
société leur répondait par des encourage
ments ridicules en la circonstance car il
n’y avait rien à faire pour personne : « Tiens
bon ! Scie-lui les dents avec le mors !
Coupe-lui la queue ! Jetez donc votre petit
gars dans la verdure, nous le ramasse
rons !» Il y en eut un qui, perdant tout à
fait le nord, se mit à hurler; «Mais fais
donc taire ton cochon... tu vois bien qu’il
excite les autres ! » D’ailleurs, c’était si
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effi ayant qu on ne pouvait plus qu’en de
venir tous fous. «Est-ce que c’est votre
idée que je tire sur la bête ? » demandai-je
au maire pour 1 acquit de ma conscience.
«Non! Non... Antoine, supplia le mal
heureux se remettant a fondre, tant larmes
que sueurs. Ne va pas risquer de tuer la
voisine ! » Puis ce fut comme un tour d’es
camotage. Le cheval, sans doute irrité par
la vue de ce grand dépendu grimpant la
côte en face de lui, arracha l’avant-train de
la charrette — vous savez, c’est fort, un
cheval, mais celui-là ne devait certaine
ment pas être en bois, je vous le jure —
et descendit le ravin traînant deux bran
cards et deux roues à ses fesses, fdant,
filant, droit sur ce pantin de dépendu qu’il
aplatit en lui passant par-dessus, d’un bond.
Quant aux voyageurs, du train de derrière,
ils étaient versés pêle-mêle, en panier de
vendanges, dans le fossé de la route et ils
gueulaient, sauf respect, tout autant que
leur cochon qui leur gigottait sous le ventre.
39
On perçut encore un coup de feu. C étaity le pendu ? (Les morts de cette espèce
sont capables de tout). C était-y 1 Améri
caine? En tout les cas, ce n’était pas moi.
Ça je vous en réponds, et j’avais joliment
raison de ne pas augmenter le grabuge.
Mais on la revit! Mon Dieu oui, cette
bonne dame-là guettait son heure pour
humilier la commune. Oui, on la revit qui
s ensauvait par la sente donnant sur la
mare. Elle avait manqué le cheval et le
cheval ne la manquerait pas lui ! Serrée de
trop près, elle sauta dans la mare. Le che
val sauta aussi. Cela fit un barbotage infer
nal...
Quant au pendu, il se redressait peu à
peu, paraissait long, long, tout laminé
comme une couleuvre et savez-vous ce qu’il
imagina? Cherchez bien ! Inventez l’œuvre
la plus folle d’un fou fieffé!...
Tour à tour, il semblait contempler la
foule, T eau de la mare que le coucher du
soleil rougissait tel un baquet de sang. Eh
40
bien, Monsieur, il tira non pas un coup de
revolver ni un coup de fusil, mais sa pipe,
qu il n’avait pas cassée définitivement, il
1 alluma et se mit à fumer ni plus ni moins
qu un bon vivant !
Le maire fermait ses gros yeux de verre.
Ah! non, il ne voulait plus rien voir. Ces
cris aigus, ces sifflements de vipère qui
venaient de la mare, tous les serpents de
la création qui se réunissaient contre lui, et
ce fumeur, à moitié écrasé, lançant de pro
digieux jets de fumée noire, d’un noir d’en
fer...
Moi je regardais de tous mes yeux cli
gnants. Peut-être qu’en visant avec soin je
pourrais calmer ce carcan s’acharnant à
piétiner la femme. Alors, alors, voilà ce
que je pus deviner dans ce chaos : l’Amé
ricaine, à la force des reins, des jarrets,
des poignets, se hissa sur l’avant-train de la
voiture, démêla les rênes brisées, les ten
dit et... l’allure du carcan s’accéléra. Il
traversa la mare, bondit de l’autre côté...
41
tout disparut dans un tourbillon d écume,
de crins au vent ou de cheveux mouilles.
« N. D. D. ! » murmurai-je ébloui. « C’est
exactement ce que je pense! » gémit le
maire qui n’avait rien vu.
Quand le monde se rassembla autour de
nous, les uns soutenant les autres, telle
ment les émotions nous secouaient, on
s’aperçut que les Boursaut manquaient à
l’appel.
Les avait-on ramassés? S’étaient-ils
relevés? Pas de Boursaut. Encore moins
de cochon ! On rentra tous en trombe au
village et on courut chez eux, le maire,
moi, tous les témoins de la scène. (On
planta là le pendu puisqu’il pouvait encore
fumer une pipe !) On trouva les Boursaut
prenant le frais sur le pas de leur porte.
Ils avaient bien l’air un peu bus, cependant
ils ne montraient aucune blessure. Quant
au cheval, pardon, à leur jument, le poil sec,
elle mangeait son foin comme un chacun :
«De quoi que vous vous mêlez? que me
42
rembarra le gros Boursaut, mal poli de son
naturel. Je suis été au marché hier conduire
mes betes. Est-ce que ça vous regarde?»
Plus qu’on s’expliquait tous à la fois, plus
que les choses s’embrouillaient. Jusqu’au
gringalet, leur fils, qui nous parut
petit, diminué par la chute, sans, d’ailleurs,
une égratignure : « Je suis votre maire, mon
pauvre ami, répétait en vain le premier
notable du pays d’un ton larmoyant, et
vous devez éclairer notre enquête. Où est
votre cochon, celui qui criait tant là-bas ?»
« Quand vous seriez le Père éternel, je peux
pas vous vendre encore un cochon puisqu ils sont tous restés dans l’échaudoir de
la ville ! » que lui mugit le gros Boursaut en
pleine figure... Mais bien plus raide fut la
déconvenue du côté de la pharmacie. Là,
le pharmacien, exaspéré, cherchait le chien
pour son autopsie, le cadavre du chien
qu’on avait étendu sur le perron... Disparu,
évaporé, le chien enragé, le chien mort,
tué d’un coup de revolver à bout portant...
Ce ne fut que beaucoup plus tard,
vers les dix heures du soir, qu on le retrouva
devant la porte illuminée du cirque de
Maud Bradffort, une sébille entre les dents,
faisant la quête, comme un brave chien
savant qu’il était ! Et je vous jure bien que
lui, le cheval qui cassait en deux les voi
tures truquées, le pendu fumeur de pipe,
les faux ouvriers, les faux Boursaut et le
vrai cochon à musique, toute la troupe,
quoi, eurent un joli succès dans notre can
ton. Ils donnèrent une représentation tous
les jours, durant un mois, en prélevant le
droit de nos pauvres, et nous tous, les gens
du village, y compris notre maire, presque
rajeuni par cette histoire, nous ne leur
marchandions pas les applaudissements.
Nous avions découvert VAmérique et,
après une pareille réclame, ça valait le
voyage !
LE CHEVAL QUI RÊVE
4 Francis Carco.
Devant le feu du bivouac, ils parurent
aussi blancs l’un que l’autre, d’une pâleur
de linges ayant traînés. L’homme portait
une culotte de peau, des bottes molles, de
vieilles bottes ridicules, sans éperon, mais
pointues comme des chaussures de bal, et
un veston de drap clair, acheté trop large
dans quelque bazar « universel», un de ces
vêtements abominablement quadrillés qui
plaisent aux valets d’écurie. Sous le cha
peau, relevé d’un côté, seul vestige de sa
47
tenue boer, ce qu on apercevait de son
visage demeurait indistinct, farineux, giimaçant en masque de comédien. Le cheval
qu’il amenait le suivait, ne possédant ni
mors ni bride, sanglé simplement d’une
housse de velours déteint, et 1 animal s es
tompait, de formes illusoires, au milieu du
brouillard de sa crinière, dardant un œil
sombre voilé de cils d’enfant.
Le chef de cet avant-poste eut un geste
d’inquiétude en examinant leur singulière
misère. L’homme et la bête lui arrivaient
essoufflés d’un long voyage ; cela se devi
nait à leurs respirations difficiles et à leurs
balancements d’encolures. Ils tremblaient
sur leurs jambes, vacillaient, dans les om
bres mouvantes que découpait la flamme,
de telle façon qu’on aurait pu les croire en
papier.
Malheureusement pour les troupes régu
lières, il en tombait souvent des nues, de
ces héros d’afliches, qui ne servaient pas
à grand’chose, occupaient une tente au
48
camp, mangeaient leur double part de
gamelle, puis s esquivaient brusquement
au tournant d’un chemin... ou dans la
mort. Les cerveaux et les ventres, déjà si
creux, dont le vide attire tous les phantas
mes de la peur, avaient-ils bien besoin de
ces apparitions d’oiseaux voraces] s’abat
tant sur leurs champs de batailles pour
y deiober les lambeaux de leur gloire?
Mais c’était un honneur de les recevoir;
les nations riches, toujours encombrées de
ces personnages douteux, les expédiaient
au pauvre peuple, et le pauvre peuple
devait les accueillir à bras ouverts, pleu
rant de joie dans le généreux délire de sa fin.
Le cercle des soldats se rompit pour
leur offrir une place au feu de la cuisine.
— Comment vous appelez-vous ? de
manda le chef du bivouac.
L’homme, la main souple, ôta son cha
peau, et on vit aux lueurs du brasier qu’il
était jeune, malgré ses cheveux rares, plats,
un peu pommadés, sa bouche drôlement
49
4
fendue entre deux parenthèses de rides qui
évoquaient l'idée d’un râtelier accentuant
le ressort naturel des mâchoires. Pourtant,
comme son cheval, il avait 1 œil doux et
sombre, frangé de cils touffus.
— Vous êtes Italien ? fit le chef, cher
chant à se souvenir du type de cette race
aux yeux passionnés.
L’homme répondit, en pur anglais:
— Algérien, mon capitaine. C’est votre
colonel qui m’envoie. Je m’appelle Amaldo.
Et il lui tendit une enveloppe.
Italien, Brésilien, Espagnol ou Portu
gais, il serait bien assez bon pour la pro
chaine boucherie. Le chef, indifférent,
parce qu’il se savait plus abandonné que
l’homme, prit la lettre qu’on lui tendait, la
glissa sous sa veste. On verrait cela de
main, au jour, s’il y avait encore un jour.
— Il faut aller mettre votre cheval à la
corde, derrière les autres, et l’attacher de
manière à ce qu’il dorme debout. Les che
vaux qui se couchent en ce moment ne se
50
relèvent plus. Nous sommes ici pour ne
pas nous endormir, nous, les cavaliers...
pas même debout.
L’Algérien répliqua, tranquillement:
— Je viens pour veiller avec vous, mon
capitaine.
Il avait 1 air du passant qui entre dans la
maison mortuaire par politesse. Plus on
est des gens vivant autour du lit, moins on
sent l’odeur du cadavre. Il ajouta, les yeux
fixés sur son cheval :
— Inutile de l’attacher. Zéphi ! Rejoins
les compagnons et tiens-toi droit. Ne salis
pas ta belle robe à te vautrer. Ce n’est
plus le moment des pansages de gala, mon
vieux.
Un mouvement d’étonnement secoua
l’inertie des soldats, accroupis en rond,
guettant tous l’ébullition de la potée dans
la vaste marmite. Affamés, harassés, ils
regardèrent cependant ce cheval qui en
tendait les ordres comme un homme. Au
petit pas, boitant d’un sabot, Zéphi s’éloi
51
gnait, la tête basse, flairant le sol. Il y avait
là-bas, l’écurie, c’est-à-dire un chariot
plein de fourrages, une corde, barrant la
route du chariot à un piquet, réunissant
toutes les brides nouées serrées. Les jets
du feu dansant éclairaient tantôt une croupe
brillante, tantôt la colère d’une prunelle.
Le premier compagnon qu’il approcha lui
asséna une ruade, le second, sans force
pour le mordre, retroussa ses naseaux sur
une rangée de dents féroces, mais trop
longues pour désirer broyer autre chose
que du foin. Tous ces chevaux velus, bour
rus, s’unirent en une masse hostile, refu
sant la portion que ce camarade excentri
que venait mendier. Le beau champion
avec son habit blanc! Et une secrète répul
sion les éloigna de ce traîne-la-patte.
Les soldats contemplaient Zéphi, reven
diquant timidement le coin de son repos,
hochant la tête en cheval qui comprend la
gravité de l’heure. Le vent de la nuit re
courbait sous ses flancs pâles sa queue
flottante, le voilant d’une draperie légère,
comme le corps d’une femme, frissonnant
de pudeur, se voilerait de sa propre chevelure.
Vous lui donnerez vous-même sa ra
tion, bougonna le chef. C’est une bête déli
cate, sans doute, plus habituée à l’avoine
qu aux pailles de mauvaise qualité ?
Le maître de Zéphi eut une grimace qui
rida son visage en tous sens.
Il boirait volontiers une bonne bou
teille.
— Une bouteille de quoi?
— De vin mousseux. Ça lui manque en
core plus que l’avoine.
Les Boërs, qui tous aiment les chevaux,
échangèrent des sourires d’intelligence,
témoignant qu’ils admettaient ce genre de
plaisanterie, puis ils s’occupèrent de leur
boisson personnelle.
Deux hommes, porteurs de grandes cale
basses, servirent le café avant la soupe afin
que la drogue atteignît son maximum
53
d’effet. Un sinistre composé, cette drogue,
d’alcool d’orge et de graines brunes gros
sièrement moulues où l’on trouvait plus de
cailloux que de sucre.
Amaldo reçut son gobelet plein le pre
mier, selon l’usage, et il mangea, d’un
appétit formidable, sa double part de
soupe, à laquelle il découvrit une saveur
de roussi point trop désagréable.
— Maintenant, celui qui s’endormira sera
pendu ! soupira le chef, le capitaine Noll,
un robuste garçon blond, d’allures sévères
et résignées.
Il plaisantait peut-être, comme le nou
veau volontaire, mais à la crispation de sa
lèvre on songeait qu’il luttait lui-même
contre l’envie maladive de se pendre pour
essayer du repos éternel.
Envoyé à la guerre avec des hommes
qu’il connaissait peu, le capitaine Noll se
trouvait assis entre cet aventurier, qu’il ne
connaissait pas du tout, et son très jeune
frère, le petit Frey, un enfant de seize ans,
54
que sa mère lui avait amené, le matin, sur
le chariot des provisions. Oui, des femmes
étaient venues leur apporter des vivres aux
avant-postes; tout un attirail pour l’éle
vage des porcs qu on avait sauvé d’une
ferme incendiée, une colossale bassine de
cuivre, des auges remplies de légumes à
moitié cuits, de croûtons de pain noirs de
fumée, et cette suprême douceur du café
meme sans sucre — qui allait leur per
mettre d’attendre l’ennemi, haut les pau
pières.
Le capitaine Noll n’avait pas, ce soir-là,
des idées bien précises sur l’héroïsme. Il
regrettait les enthousiasmes du départ de
la ferme, tout ce bruit qu’on avait fait plus
tard, à Prétoria, pour les recrues de l’âge
de son cadet. Quand l’Algérien porta une
santé cérémonieuse, en guise d’écot, à la
patrie d’adoption, il fut de mauvaise hu
meur, s’imaginant que cet étranger lui
volait un peu de son pays. Il répliqua par
un sobre salut, demeurant muet devant
55
l’inévitable. Affectant une sévérité nou
velle, il se sentait deux fois le chef à
cause de l’innocence de ce petit Frey, qui
souriait en offrant du pain au cheval blanc,
et de l’étourderie de cet inconnu, qui ve
nait se jeter si bravement dans les ténèbres
de leur aventure.
On marchait depuis tant de jours sur les
pierrailles de cette vallée sans herbes et
sans eau qu’il lui semblait tourner dans un
cercle se rétrécissant jusqu’à ce feu de
bivouac où flambaient ses dernières illu
sions. Autrefois, chez lui, il parlait volon
tiers de la république, de la patrie, du
foyer. Maintenant son père était tué, sa
mère errait de sa ferme détruite aux avantpostes, livrant ses dernières richesses, son
benjamin, sa grosse marmite de cuivre,
épaisse comme du bronze de cloche, exhi
bant fièrement leurs armes, celles des pas
teurs : deux houlettes en croix... et le
foyer ce n était plus que ce feu de bivouac,
feu.de broussailles, feu de pailles, qu’on
56
serait bientôt obligé d 'éteindre sous une
pluie de sang. Il ne concevait plus très
nettement ces grands mots d’honneur, de
revanche, de liberté. La défense du sol
natal lui apparaissait très pénible pour
cette toute petite raison que le sol natal
lui avait fait mal au pied. A son talon droit
une plaie commençait à s’envenimer et le
torturait beaucoup plus qu’une blessure
sérieuse. 1) une simple ampoule négligée,
datant d'une semaine, s’écoulait à présent
un pus verdâtre transperçant les bandages,
et ce garçon sain pensait surtout à mou
rir, de peur de devenir infirme. Si la gan
grène s’en mêlait? C’était ça la guerre: on
ne gagnait pas seulement le fumier des
ennemis, on y allait aussi de son intime
pourriture. Chaque fois qu’il avançait d’un
pas, il s’efforcait d’oublier la grotesque
souffrance, et chaque fois le sol de la patrie
le mordait plus profondément de ses crocs
ingrats. Pour échapper à ce supplice,
il se battait avec rage, se grisait du parfum
59
de la poudre pour ne pas respirer cette
odeur fade montant de la terre arrosée de
rouge, venant aussi de lui-même qui com
mençait à se corrompre, pris par le talon
au piège mystérieux du patriotisme. Et la
terre tournait, la vallée tournait, les che
mins tournaient, renfermant dans un cer
cle de plus en plus restreint; des bulles
jaunes et pourpres, cristallines, montaient,
descendaient devant ses prunelles brûlées
aux reflets des drapeaux, à l’éclat de la
mitraille, aux incendies de leurs maisons,
aux larmes de sa mère... car il avait bien
vu que la pauvre femme pleurait en livrant
sa grosse bassine, vieille d’un siècle, où
trois générations avaient puisé la vie !
Oh ! cette vallée de pierrailles, ce désert
après les gras pâturages de leurs fermes !
Cette région des mines où toute beauté
résidait en dessous — peut-être nulle part
— ce leurre éternel du trésor enfoui qui
ne se laisse pas surprendre, se revêt de
désolations et de brutales sécheresses afin
60
de mieux décevoir ! Il la foulait, la contrée
des mines, de quel pied humblement
meurtri ! Non, ils n’étaient pas les vainqueurs, malgré leurs victoires. L’or et les
diamants, ce n’était point fait pour eux,
ces fils de bergers à peine chasseurs...
Quelles mines d’or ou de diamants vaut
1 herbe jolie que broute la génisse, la ten
dre génisse qui semble baver son lait dans
le trouble du printemps?
Noll ! dit doucement le frère cadet,
en désignant le cheval de l’Algérien. Encore
un que les Anglais n’auront pas !
L enfant ôta la plume de son feutre, une
plume de coq, et la trempant dans une
fiole d’huile il la promena sur le système
compliqué d’un revolver.
Noll répondit, la mine soucieuse :
— S’il plaît à Dieu, Frey, mais vous devez
m’appeler capitaine, comme les autres.
Secouant sa plume trempée d’huile, à
l’aspect d’oiseau mort, Frey la remit sur
son feutre.
— Je m’habituerai, mon capitaine, for
mula-t-il respectueusement.
Or, Noll se disait qu’il n’aurait pas le
temps. L’ennemi à cette heure de la nuit,
devait déjà gravir la côte opposée de la
colline.
Amaldo, assis pas plus haut que l’enfant,
réfléchissait devant le feu. Les autres,
étendus, ventre à terre, le menton posé sur
leurs poings, épiaient Amaldo, qui faisait
vraiment des grimaces d’homme ivre. Noll,
sur un pliant, redressant la taille pour de
meurer le chef, lui glissa de sa voix morne :
— Il ne faut jamais regarder fixement
le feu, cela endort.
La nuit était sombre, sans aucun astre.
Rien que le soleil couchant de la chau
dière de cuivre, qu’on avait renversée
et qui reflétait les braises. Là-bas, au
tour du chariot, de l’écurie, les rideaux
des ténèbres se refermaient, dissimulant
l’abîme de la vallée toujours semée de
pierres, de feuillures de roc à la fois friables
62
et coupantes, dures aux talons, glissantes
aux sabots, jonchée de menues dalles funé
raires qui s’écaillaient en morceaux de métal
oud’osselets. Unarbre, dominantlacolline,
dont la cime se perdait dans les nuées,’
exhibait comme un tronc humain luisant
dégraissé; cet arbre nu, incompréhensiblement frappé de lumière, était horrible à
voir. Le capitaine Noll le regardait souvent
pour ne pas être tenté de regarder le feu,
et il songeait :
— Ils viendront par là, c’est certain.
Combien seront-ils? Nous avons quinze
fusils ; sans compter le revolver de Frey,
qui ne partira pas ou lui éclatera dans les
doigts. Derrière les chevaux abattus on se
défendra encore, puis on se repliera der
rière le chariot. Si on tient une heure, je
veux être pendu ! Et cet Amaldo, avec son
cheval blanc, nous désignera plus sûrement
à leurs coups.
Il demanda, dans un sursaut d’impa
tience :
63
Mais où est votre arme, Amaldo? Vous
n’avez donc pas d’arme ?
L’Algérien ricana. Ses yeux veloutés lan
cèrent une étincelle.
— J’ai ce qu’il faut.
Il lui montra un revolver d’acier moiré,
arme superbe, chargée de sept cartouches.
— Il doit l’avoir volé, pensa le chef, qui
s’y connaissait, depuis qu’on ramassait des
armes anglaises.
Un de ses hommes sourit.
— Ça vient de Londres ?
— Pas directement, répondit cet homme
étrange possédant le type italien, un cheval
arabe, parlant purement l’anglais, tout en
s’avouant citoyen d’Alger.
Noll, anxieux, parce qu’il avait la ((fièvre
du café», eut la vision d’un traître. Il con
sulta les papiers de son colonel.
Mêlées aux ordres du maître de camp,
les observations familières lui sautèrent aux
yeux. Un mot affectueux pour le petit Frey
dont on souhaitait le retour en qualité
64
d estafette. Des détails sur le prochain ravi
taillement des avant-postes et le signale
ment de l’Algérien, un enragé «amateur
de roastbeefs-saignants», faisant la guerre
pour le plaisir de tuer, d’assassiner hono
rablement. Amaldo représentait, à l’esprit
du supérieur plus lettré que Noll, un de
ces fanatiques civilisés égarés dans un pays
de doux sauvages, ce qu’on nomme enfin
le dégénéré des grands centres, le criminel
impulsif, ou mieux un pauvre malade : « Je
vous envoie deux bêtes curieuses, déclaraitil en substance. Le cheval pourra vous
causer d’inutiles alertes. Quant à l’homme,
défiez-vous-en, il achève les blessés. »
Aurait-il, plus que nous, la haine de
l’Anglais?... Compagnon, fit-il, presque
attendri par son cas, vous savez vous battre,
vous aimez la guerre, m’affirme-t-on, oseraije vous prier de vous placer près de mon
frère durant l’attaque? Il manque d’expé
rience, l’enfant.
Amaldo eut une grimace énigmatique.
65
5
__Je lui léguerai mon cheval.
Le capitaine Noll ne trouva rien à objec
ter. L’homme savait pourquoi on était ici.
Il ne venait pas pour se battre, mais pour
se faire tuer.
__ Espérons que nous n’hériterons de
personne, dit l’enfant ; je ne voudrais pas
rester en arrière, si nous étions menacés.
Amaldo laissa tomber cette bizarre sen
tence :
— Legrain de riz n’est jamais seul.
Et le supplice recommença. Par où vien
draient-ils ? Combien seraient-ils? Escala
deraient-ils cette colline ou la prendraientils de flanc ? Les yeux du chef, toujours
impassiblement assis, son fusil entre ses
jambes, brûlaient de plus en plus sous
l’acide corrosif des larmes retenues. Le
père était mort, la mère était ruinée, le
frère serait égorgé et Noll respirait le poi
son des ténèbres qui engendrent les spec
tres. Des lunes d’or, de pourpre et de cris
tal, l’âme des trésors enfouis au pays
66
des mines, montaient, descendaient, ou
eta.ent-ce les fantômes de ses prunelles
trépassées de fatigue ? La septième nuit
sans sommeil? Oh! Dormir! Dormir! ne
fût-ce qu’un instant, et ensuite... la septième cartouche du revolver moiré Que
devenir? Se pendre à l’arbre voisin pour
essayer de l’éternel repos? «Sept jours
que je marche sans avoir le temps de bai
gner ma plaie dans un ruisseau ? Sept jours
qu’on leur dispute les derniers cailloux de
notre patrie, et sept jours que les der
niers cailloux de ma patrie me rongent le
talon. »
— J’entends des sonnailles! dit quel
qu’un.
Et on entendit surtout la chute d’un
paquet dans les braises. Des fusées jailli
rent. C’était l’un des soldats qui se laissait
choir dans le feu, terrassé par le sommeil.
— Laissez-le, balbutia Noll, la chaleur
le réveillera bien.
Comme il grésillait sans bouger, on le
67
tira par les chevilles, endormi si profon
dément qu’il ronflait au lieu de se plaindie.
Vers minuit, ce fut un gros rousseau qui
s’affala le nez dans la pierraille, les mains
étendues. Il émit l’idée crâne de prendre
la terre de sa patrie à bras le corps.
_ Mon capitaine, je la tiens. Ils ne
pourront jamais me la reprendre. Et il
sombra dans l’océan noir du sommeil.
Bientôt, il n’y eut plus que trois êtres
relativement vivants : Frey, le cadet,
Amaldo et le capitaine.
Là-bas, grouillaient les chevaux, masse
confuse dans le fictif galop des souffles,
dormant aussi, quoique debout.
— Faut-il essayer de réveiller le poste ?
questionna militairement le pauvre Frey,
dont les paupières battaient de terreur.
— Non, dit Noll de sa voix triste, je vous
permets de veiller à leur place.
Mais Frey, qui était le plus jeune et le
mieux portant, s’endormit tout de même
vers la douzième heure, parce qu’il avait
68
eu le malheur de regarder fixement le feu,
en dépit de la recommandation de son aîné.
Hypnotisé, il demeura le revolver au poing,
les prunelles révulsées, le col rigide.
Noll ne pouvait pas marcher pour se
couer son supplice. Une douleur lanci
nante lui mordait le talon, lui donnant la
sensation d une araignée venimeuse fouil
lant sa plaie. Il se tourna vers Amaldo.
— Ces enfants, dit-il avec un peu d’em
barras, c’est si mal élevé.
Amaldo murmura courtoisement :
— Ne vous tourmentez pas, capitaine,
nous suffirons, et, d’ailleurs, mon cheval,
qu and ça lui prend, réveillerait une armée
entière.
—- Votre cheval ?
— Oui, mon capitaine. Il est somnam
bule.
Noll songea :
— Il ne nous manquait plus qu’un fou
dans cette affaire. Le colonel aurait dû
garder l’Algérien pour lui. Du reste, qu’im
69
porte ! il Faut qu’on en finisse ou rien ne
serait plus raisonnable. Ils viendront cent
contre nous quinze, et en nous massacrant
tous ils feront le bruit nécessaire au réveil
du camp. Frey ne se laissera pas égorger
sans hurler comme un petit porc. La con
signe est de protéger les autres par une
heure de massacre, mais on n’a pas désigné
le nombre des victimes. Je me moque du
chiffre... Alors, vous disiez, Amaldo, de
votre cheval ?...
Il s’aperçut, en se tournant, que l’Algé
rien clignait d’une façon inquiétante.
— C’est une bête spéciale, mon capi
taine, fit-il, la voix peu à peu souterraine,
comme descendant l’escalier d’une cave.
Croyez que je n’ai pas l’intention de dor
mir, bien que ma tâche soit terminée. C’est
la bonne nourriture du bivouac. Quand on
n’a rien mangé depuis longtemps et qu’on
vient de se battre en duel, vous compre
nez.. . une pareille soupe, ça vous assomme.
Mon cheval ? Une brave bête, allez ! En vé
70
rité, notre colonel ne l’a pas flattée en pure
perte. Il rêve tout haut. Je l’ai dressé, ce
cher ami, mon petit frère à moi, je puis
vous le jurer, très particulièrement. Des
caiottes crues tous les jours, du sucre, et
presque point de cravache. Un bout de
mèche au défaut, et encore! Le pas espa
gnol, la valse à reprises, le changement de
pied au trot... tout y a passé. (Il y avait des
carottes dans la soupe et j’aurais dû lui en
offrir !) Voyez-vous, capitaine, quand elle
montait sur le plateau, elle y était en sûreté
comme sur un roc... plus en sûreté que
nous le sommes ici, je vous le jure. Un roc,
mon capitaine, un roc sous le balancement
d’une fleur. Et la musique lui donnait des
ailes, des ailes pour porter ça... qui repré
sentait le monde, notre monde à nous
deux. Ça aime le métier, ces chevaux-là.
Moi, j’aimais autre chose. Je vous assure,
mon capitaine, qu ils peuvent, maintenant,
nous arriver cinq mille sur le dos, je ne
leur ferai même pas l’honneur d’un pied
71
de nez. Il a mange son avoine dans mon
assiette, souvent. Un animal tellement
doux qu’il tremble de crottiner devant
moi ! Cependant, avouez-le ! Il faut qu’un
cheval crottine dans la vie. Hein? Les
habits rouges? Non, au camp, on ne les
attend que pour la petite pointe de l’aube.
C’est marqué sur les cartes. Quelle triste
existence, capitaine, vous menez là.
Noll endurait, à présent, le pire des sup
plices. Cet homme, divaguant, le lâcherait
comme les autres. Le sommeil le gagnait
comme une ivresse et son accent se faisait
si confidentiel que le capitaine, crispant
les doigts autour de son fusil, était obligé
de se pencher pour suivre son histoire.
— Vous n’avez pas meilleure chance,
dit-il, s’efforçant d’entretenir cette incohé
rence d’ivrogne ou de malade, parce qu’elle
le rappelait quand même à la réalité.
L homme reprit d’un ton agressif:
Vous vous trompez bien. Lorsqu’on a
couiu des années après son gibier, on est
72
heureux de le rencontrer par terre avec du
plomb dans la cuisse. Votre colonel (un
paysan, entre nous) a trouvé la farce mau
vaise, mais on ne peut pas toujours com
mencer le travail, c’est déjà joli de l'ache
ver. Il n y a que dans notre métier que Ton
culbute les ennemis en mesure. J’aurais
préféré l’apothéose aux feux de bengale,
oinée de devises patriotiques, de l’ouvrage
d art, 1 exercice périlleux, mais...
— Il paraît que vous avez achevé des
blessés? risqua le capitaine Noll, fronçant
les narines dans un rictus méprisant.
Amaldo demeura muet.
Alors Noll eut la crainte affreuse de le
voir s’engloutir dans la cave de ses diva
gations. Tout ouïr plutôt que rester seul
en face du feu, au milieu de ces gens cu
vant de mauvaises fatigues. Il se croyait
déjà le dernier moribond parmi les morts.
Irait-on leur passer sur le corps sans leur
permettre une défense honorable ? Empoi
gnant Amaldo, il lui cria :
75
— Pour l’amour de Dieu, parlez donc
plus fort... ou je vous fais pendre!
— Eh ! ricana l’Algérien, je ne suis pas
sourd, je ne dors pas. Et quand nous dor
mirions tous les deux? Mon cheval ne dort
pas encore, lui! Vous le verrez à l’œuvre.
C’est une bonne petite bête malgré sa ma
nie. Sans l accident, il n’aurait pas bron
ché, mais la planche du pont d’amour, un
beau pont, fanfreluchée de papier vert,
était pourrie. Tous les ponts d’amour sont
pourris! C’est parce que je le savais, moi,
qu’ils sont tombés l’un portant l’autre. La
gueuse a été tuée nette, la bonne bête n’a
eu qu'une lésion du frontail et un déboî
tage de sabot. Aussitôt remis sur ses quatre
pattes, le pauvre animal m’a regardé d’un
air de reproche, comme un qui aurait de
viné. C’était justice pourtant... Puis, j’ai
quitté la baraque, tirant mon Zéphi boiteux
par le licou. On n’en voulait plus. Il avait
tout oublié. Le pas espagnol, la valse, le
changement de pied, y compris le saut du
pont d amour. Toute son éducation soignée
lui était coulée du front avec un débris de
cervelle! Nous sommes partis. « Zéphi,
mon vieux, que je lui ai soufflé dans son
nouvel entendement, on va se payer son
tour de globe en guise de tour de piste, et
ce sei a bien le diable si on ne rencontre
pas sur terre ou sur mer, voire sur un
autre pont d amour, ce sale Anglais qui lui
avait parlé d’or et de diamants... »
Le capitaine Noll pensait divaguer per
sonnellement. Ce cheval, cette gueuse, ce
pont d’amour, ces prisonniers achevés,
l’or, les diamants... Mieux valait encore
l’ennemi tout court que le développement
plus ample de ces drames d’homme saoul !
Certes, l’ennemi tout de suite et la fin du
cauchemar.
Tous les soldats dormaient. Le petit
Frey avait abaissé ses paupières sur ses
prunelles révulsées, et le foyer s’éteignait
doucement, n’éclairant que l’intérieur du
chaudron de cuivre où paraissait bouillir
77
du sang. Au loin, l’arbre s’effaçait, drapant
dans l’ombre son infâme reflet de graisse ;
devenu très mince, il prenait l’apparence
d’un corps de couleuvre. La funèbre veillée
d’armes allait continuer, rendue plus an
goissante par un mystère animal que 1 on
sentait rôder dans la nuit déjà si mysté
rieuse.
— Amaldo! Votre cheval...
— Il est mort, quoi, souffla l’Algérien,
s’allongeant sur le dos. On ne va pas se
disputer pour si peu. Le colonel n’est qu’un
marchand de foin. Pour un blessé de moins
ou de plus ? Je lui ai dit: envoyez-moi aux
avant-postes, c’est mon tour d’être achevé.
Capitaine Noll, retenez bien ceci, nous
nous achevons tous de nos propres ongles.
Nous sommes sur terre pour cela, car... la
naissance... ce n’est qu’une première bles
sure.
Noll eut un sourire amer, parce qu'il
sentait la patrie lui pincer le talon. Il mur
mura :
78
Vous venez de dire une chose raison
nable.
Je dois ajouter, grogna Amaldo, avec
le regard noyé du pochard qui se complaît
dans son idée fixe, que mon cheval m’a
fait beaucoup de tort. Il peut encore dé
couvrir la plus amoureuse de la société,
s’asseoir à table une serviette au poitrail,
seulement dès qu’il a passé une nuit chez
des imbéciles, tout le monde se fâche.
Nous avons traversé des villages où l’on
nous chassait à coups de fourches. Est-ce
que c est de ma faute s’il est somnambule?
C’est de ma faute, si vous voulez... d’ail
leurs je ne tiens guère au potage aux ca
rottes, moi.
Le capitaine Noll voulut hausser les
épaules. Brusquement son fusil lui échappa
des mains. Sa tête oscilla, il gronda de son
accent sévère :
— Il n’y a que le devoir... le devoir de
gagner sa vie et des blessures, pour la
patrie, pour le président, pour...
79
Semblable à ses chevaux dont les brides
étaient nouées serrées, le brave capitaine
Noll dormait, debout.
Depuis combien de temps dormait-il? Et
de quelle fin de monde s’éveillait-il pour
ce jugement dernier? Lorsqu’on sort du
néant on doit avoir cette irritabilité de
l’ouïe ; l’enfant s’échappant de la mère ou
le mort jaillissant de la tombe doivent res
sentir cette souffrance aiguë du tympan
durant qu’on les appelle. Avait-il dormi
des minutes ou des siècles ? Il tendait
l’oreille au bruit perçant avec le regard
désorbité du mouton qui tend la gorge au
couteau. La mitraille anglaise s’écroulait
donc sur eux? Une mitraille perfectionnée,
musicale ?
Noll se retrouvait debout, à côté de son
pliant, sans avoir aucunement changé de
place. Son talon ne lui faisait plus aucun
mal, toutes ses douleurs se concentraient
dans ses oreilles, et il en aurait pleuré. Il
écoutait, écoutait... s’emplissant de cette
80
horreur inanalysable, les poings crispés,
les jarrets flageolants, île la salive plein
la bouche.
E obscurité, presque complète, murait
1 arbre nu dans une colonne de pierres, la
colline s’évanouissait dans les cendres,
une montagne de cendres, et le feu ne for
mait plus qu’un petit caillot vermeil.
Je suis mort. Ils sont morts. Je me
promène dans un enfer, parce que, grâce à
ma lâcheté, je les ai tous laissé massacrer!
A force de scruter la nuit infernale, le
capitaine finit par apercevoir un fantôme,
une espèce de linceul qui traînait.
— Voilà les morts qui passent!
Cependant, il se baissa, ramassa son
fusil. Face aux fantômes, il épaula. Peutêtre qu’une explosion de poudre romprait
le sortilège. En épaulant il regardait mieux
et la stupeur le paralysa. Ce qu’il voyait
n’était pas possible, pas plus possible que
ce qu’il entendait. Il voyait réellement une
grande femme assise, une dame blanche
81
6
énorme, reposant sur une croupe énorme,
une croupe de lionne ou de monsti e mai in.
Ses cheveux ou ses voiles blancs large
ment éployés l’entouraient d’une auréole
soyeuse. On eût cru distinguer le brouil
lard de l’aube. La dame balançait une
figure blafarde, d’un ovale très long, trouée
de deux trous noirs phosphorescents der
rière lesquels tout le mystère de cette nuit
sinistre vous guettait. La tête se baissait
et se relevait, semblant compter la mesure
de son effroyable vacarme. Un beau chant
de mort. Cela réunissait le bruit du vent
qui souffle la tempête, celui de la mer qui
se lamente après le naufrage, le braiement
ironique des ânes et les éclats des trom
pettes guerrières. Des sons filaient tout à
coup en sanglots éperdus, pleurs de jeunes
filles nerveuses qu’on torture, se brisaient
en hoquets d’hystériques, refilaient en
chant de sirène pour monter jusqu’au bru
tal hennissement...
— Ou nous sommes tous morts, ou
82
C est... le cheval qui rêve ! s’avoua le capi
taine Noll pétrifié.
Frey, délivré de son hypnotisme, bondit
en criant :
Aux armes ! Les fifres, les fifres...
Et tous les hommes, réveillés en sursaut,
rugirent des imprécations.
Qui a porté ici un cornet à bouquin ?
Quel est celui qui ose étrangler nos
chevaux ?
— Où est la femme qui enfante?
— Plutôt la fille qu’on violente ?
— Par le grand juge! Les Anglais ont
des sirènes de cuirassés !
Et tous les hommes échangeaient entre
eux ces questions furibondes, tandis que,
derrière eux, leurs montures, cabrées
contre le chariot, cherchaient à fuir, prises
de panique.
Amaldo pouffait :
— Capitaine, je vous avais prévenu. Je
vous jure qu’il n’est pas méchant. Il fait son
ancien métier, le pauvre. Voyez, il est assis
83
en souvenir de son meilleur numéro : le
cheval à table.
_ Ah! faites-le taire, pour l’amour de
votre Dieu si vous en avez un, bandit !
Faites-le taire ou je vous fusille ! rugit le
capitaine Noll exaspéré.
C’était le plus doux des Boërs, le capi
taine Noll, mais il n’avait jamais rien
entendu de pareil, et, justement, son pied
se réveillait aussi, protestant de toute sa
douleur contre ce surcroît de supplice.
Amaldo se mit à siffler d’une façon stri
dente en s’élargissant la bouche de ses
deux index. Le cheval daigna interrompre
son meilleur numéro en reprenant une pose
naturelle. 11 se redressa péniblement, appa
rut dans sa structure ordinaire de bonne
bête blanche, inoffensive, toujours balan
çant l’encolure, toujours traînant la patte.
11 revint vers son maître, se réveillant à
son tour de sa crise... d’oubli ou de sou
venirs. Souffrait-il ? Son détraquement
cérébral, faisant mouvoir toutes les touches
84
de son formidable clavier, se prolongeaitil dans ses moelles pour tordre intérieure
ment la chair? On n en savait trop rien. Il
gardait un air d’humilité poignante, et ses
yeux vous demandaient pardon. Lui, n’avait
rien entendu, certainement.
En revenant, il rapporta une lueur. La
nuit pâlit au contact de ses voiles flottants.
Il ramenait l’aube, ce fantôme de cheval,
dont la principale mission semblait être
de traîner des linceuls.
— Si vous voulez, il va quêter, une sébille
aux dents, déclara son indulgent proprié
taire, histoire de faire la paix.
— En selle, tous, commanda Noll à ses
X
hommes qui n’avaient pas envie de rire.
En effet, ce n’était pas tout à fait la paix
que Zéphi rapportait dans les soies de sa
crinière.
La bête avait hurlé au malheur comme il
convenait.
Derrière l’arbre, du haut de la colline,
Noll, dont la vision recouvrait toute sa
85
netteté, venait d’apercevoir une tache rou
Ogeâtre mouvante comme un vague rayon
de soleil dans la pâleur de l’aube.
Les soldats, remis d’aplomb par la pers
pective d’un véritable danger, calmaient
leur monture, mettaient le pied à 1 étrier.
Au moins ce qui leur arrivait était la chose
connue, celle qu’on attendait tous les jours,
toutes les nuits. Leurs souhaits ordinaires
se réalisaient.
Deux, dix, vingt taches rouges ensanglan
tèrent la pente de la colline sur laquelle se
déroulaient les rubans pâles des premières
clartés du jour. Déjà le soleil ? Non. C’était
l’ennemi, les Anglais qui se précipitaient
sur eux de toute la vitesse de leurs chevaux
excités par les hennissements diaboliques.
Noll se plaça au centre de sa petite
troupe.
— Mes enfants, dit-il, s’adressant mal
gré lui à son frère, l’honneur est sauf.
Nous gardons le sol de notre pays.
La rouge aurore prenait possession du
86
ciel, grossissait de seconde en seconde
pou. venir les éclabousser de sa pourpre
victorieuse.
Ces hommes décidés, résignés, ne s’oc
cupaient plus des crimes qu’invente la
peiversité des grandes civilisations. Jeune
et faible peuple, ils allaient mourir d’une
façon naïve, a la manière des enfants sao’es
.
O
qui ne connaissent, de l’existence, que
les images des contes merveilleux : hon
neur, patrie, liberté, et des femmes pleu
reraient sur eux des larmes d’orgueil, des
femmes qui avaient livré jusqu’à leur belle
vaisselle de cuivre pour tremper la soupe
des enfants sages... Fini le honteux cau
chemar de la peur qui rend malade, des
ponts d’amour fanfreluchés de papier vert
où dansent les amantes infidèles. Fini le
duel égoïste d’homme à homme pour l’as
souvissement des haines ridicules. Voici
que leur venait naturellement l’apothéose,
loin des feux de bengale et des applaudis
sements des poltrons aimant les dangers
89
de théâtre, en pleine matinée champêtre,
à la naissance du plus beau des jouis.
Amaldo, debout sur Zéphi sans selle,
sans bride et sans mors, déchargea sept
fois son revolver dans la direction du soleil
levant et, le premier, tomba foudroyé la
face sur l’encolure de sa bête, polichinelle
cassé, pendant inerte à l’écheveau de ses
ficelles blanches.
Frey vida les étriers, une balle dans la
poitrine.
Noll et les autres tinrent bon jusqu’au
vrai soleil, mais comme le dernier homme
solide chancelait, Noll lui donna l’ordre de
regagner le camp. Il fallait en réserver un
pour prévenir le commandant en chef,
puisque ce ne pouvait plus être son frère.
— Chez nous ! cria le sévère garçon expi
rant... au Transvaal !
Car pour Noll la contrée des mines ce
n’était pas chez lui, et il s’effondra, le crâne
fracassé.
Alors les Anglais, s’étranglant de hourra
90
dans leurs jugulaires, poursuivirent celui
qu ils croyaient être l’unique fuyard.
Au milieu du carnage, un cheval blanc,
le poitrail percé, portant tout le poids du
cadavre de son cavalier sur sa frêle enco
lure, grattait doucement le sol de son
sabot droit. Son intelligence de bête artiste
ébranlée parle choc brutal des armes, il se
demandait pourquoi on l’avait puni de la
sorte, un jour de grande représentation,
au bruit joyeux des pétards, tous ces valets
d’écurie l’entourant de leurs brillants tra
vestis de chasseurs. C’est que... voilà... il
se rappelait... Le pont d’amour s’était brisé
sous son sabot hésitant et il allait mourir,
lui, d’avoir mal retenu sa leçon, mourir
comme un petit cheval de cirque déshonoré.
VIEILLE FRANCE
A Rosita Matza.
Au docteur Achille Matza.
Il faut vous dire, Monsieur le Docteur,
que je ne suis jamais sortie de la petite ville
que j’habitais et je la trouvais bien grande
quand il fallait en faire le tour, une fois
l’an, au premier janvier, en accomplissant
mes devoirs de civilités, car, malgré que
j’y fusse relativement pauvre, j’avais des
idées sur la politesse que l’on pratique
encore dans nos provinces. Vous me trai
tez de folle...... mais on avait aussi des
égards pour moi, la vieille demoiselle; si
95
je ne suis point mariée, c’est peut-etre a
cause de ma situation de fille comme il
faut qui n’entend rien ni ne veut rien
entendre du monde modeine.
J’ai donc toujours vécu dans ma maison
de la rue Verte où l’herbe pousse entre les
pavés, une rue douce aux pieds comme
du velours. Ma maison ne possède pas
d’yeux par devant. Les volets de sa fa
çade, soigneusement clos, laissent entrei
assez d’air pour que, les fenêtres ou
vertes, on puisse respirer ou faire le mé
nage. Julie, ma bonne en tient les vitres
nettes. Julie est une personne raisonnable
qui me sert depuis vingt ans, sans toucher
ses gages, que je place pour elle, remplie
de prévenances les plus désintéressés (elle
ignore la clause de mon testament qui la
concerne), et elle ne s’est pas établie pour
demeurer avec moi. Oh ! je sais qu’elle a
ses manies! Elle boit son café trop sucré
— moi, je l’aime un peu amer, — elle ne
laisse pas assez de jus à son poulet quand
O
96
elle met à rôtir. Je lui demande: «Pour
quoi ne pas ajouter le demi-verre d’eau ? »
Elle me répond: « L’eau durcit la viande,
Mademoiselle le sait bien. » Il faudrait
faire chauffer l’eau. C’est l’eau froide,
ajoutée au dernier moment, qui racornit la
peau du poulet, mais vous devinez qu’il
y a un brin de paresse dans son cas?
Puis, elle aimerait mieux mourir de faim
que de manger du bouilli, les jours de
pot au feu. Nous sommes obligées de le
donner aux sœurs avec les marcs du phil
tre. Ces jours-là Julie s’offre un œuf et je
lui dis, chaque fois, histoire de lui faire
sentir son gaspillage : « Qui prend un œuf
peut prendre un bœuf!» et elle me ré
pond : « Au contraire, Mademoiselle, je
laisse le bœuf. » ...Elle ne manque pas de
finesse, allez, tout en restant parfaitement
l’inférieure. Ainsi, l’été, nous travaillons
ensemble au ravaudage des bas dans le jar
din. Eh bien, elle s’assied sur un petit
banc, très mal commode, pour ne pas être
97
sur le même rang que moi qui suis dans
le fauteuil canné.
Le jardin? Je vais vous l’expliquer, Mon
sieur le Docteur... c’est également une
cour. Je l’ai voulu conserver tel que mon
grand-père l’a arrangé. Il prétendait qu un
jardin, c’est dehors, et qu’on n’a pas ses
aises quand on est dehors. Les voisins
regardent par-dessus la haie, ils coupent
vos arbres quand ils les gênent, les enfants
dénichent les oiseaux. Et il a fait dépaver
la moitié d’une cour pour y plantei des
fleurs, des arbustes tout autour du tilleul
centenaire qui nous fut vendu avec la mai
son sous Napoléon Ie1. La cour est fermée
par des immeubles de trois étages dont les
murailles, sans soupirail ni lucarne, sont
tapissées de lierre. Pas de vent, pas de
bruit, pas trop de soleil, et le tilleul, si
énorme soit-il, a l’air dans un pot. Nous
avons, en outre, une superbe collection de
fuchsias, Monsieur. J’en taille un, blanc à
cœur violet, en pavillon chinois. Il me
donne beaucoup de mal, il faut me baisser
des heures entières, brandir un sécateur,
arme dangereuse ! Enfin, nous sommes là
chez nous mieux qu’au salon et on ne nous
inquiète pas par de malsaines curiosités.
Les grilles, sur la rue, sont garnies de tôles
jusqu à la hauteur de la couronne comtale
qui timbre notre porte cochère, et quand
le notaire vient pour mes petites rentes,
il ne tire même pas le cordon de la son
nette ; il met ça dans la boîte aux lettres
parce qu’elle ressemble à un coffre-fort.
Nous ne recevons aucun journal. Personne,
hélas, ne m’écrit. L’hiver, on se calfeutre.
J’ai posé moi-même des bourrelets aux
portes principales et la neige les double à
l’extérieur. On entrebâille seulement le
guichet pour le pain. Nous possédons,
Dieu merci, de quoi vivre sur nous: pou
lets, lapins (j’ai horreur de la viande rouge),
conserves de porcs et de légumes, de bon
nes confitures... Ah! Monsieur, c’est...
c’était le paradis !
99
Lorsque je devins sourde, après de ter
ribles douleurs névralgiques, ma bonne
Julie me fit remarquer que nous n’avions
pas besoin de nous entendre pour nous
comprendre ; nous allions toutes les deux,
à distance respectueuse de son côté, comme
les deux roues d’un cabriolet. On ne se ren
contrait pas : on se complétait et la roue
gauche n’avait pas besoin de savoir ce que
faisait la roue droite, puisque le même
train nous permettait de vivre. L’ouïe m’est
en partie revenue ; si je ne saisis pas toutes
les syllabes, je perçois les phrases coutu
mières en les devinant. On n a qu à m adresser des signes d’intelligence quand il
s’agit de choses graves. Mes yeux sont
encore bons. J’enfile une aiguille à repri
ser sans lunette. Je lis mon paroissien faci
lement, d’autant mieux que je le connais
par cœur. Ma dévotion, je confesse, n’est
pas extrême. J’aime à honorer mes morts
à la Toussaint. On risque un tour de cime
tière en passant par les remparts pour ne
pas attirer 1 attention sur nos bouquets et
on va à l’église, le plus matin possible, en
évitant les commères bavardes. J’ai ma
chaise près de ces dames du Saint Cordon,
mais je n’entre plus en conversation avec
elles, car elles m’ont froissée en m’ôtant la
dignité de présidente sous prétexte que je
n’allais jamais aux processions. Julie m’a
soutenu que la société avait été dissoute
après l’interdiction des processions publi
ques ; moi, j’ai ma tête aussi et je n’ai pas
ajouté foi à ce pieux mensonge. D’ailleurs,
je crois pouvoir aller à Dieu sans passer
par tant de réunions mondaines, y compris
les messes en musiques.
Il faut avouer que je redoute les émo
tions. J’ai probablement une maladie de
cœur dont je vais mourir, dont ma mère et
ma grand’mère sont mortes dans un âge
avancé. (La vieillesse, sans ces accidents,
serait une sinécure!) Oui, Monsieur, j ai le
cœur qui chavire facilement; j’en ai res
senti les effets, pour la première. foisr en,
101
j
péRKSUtUX
1870, alors que j étais déjà une vieille fille
ayant coiffé Sainte Catherine, et pourtant
ma mère, une créature de résignation s’il
en fut, m’avait appris à dominer mes nerfs
en présence des étrangers, surtout de mon
père qu elle redoutait à 1 égal du feu. Un
matin, je rencontrai un officier, un 1 russien, qui me demanda, d’un ton très poli,
le chemin de la caserne Saint-Hilaire. Je
crus m’évanouir. Je savais qu ZAs étaient
dans la ville, mais je ne pensais pas avoir
à m’en occuper, puisque la guerre ne re
garde que les militaires. Je rentrai chez
nous avec une palpitation douloureuse,
laquelle ne m’a jamais absolument quittée.
J’en retrouve tous les symptômes chaque
fois que je franchis ce tournant de la rue
Verte où il y ajustement un pharmacien à
qui je donne la cueillette de mon tilleul
pour le règlement de mes ordonnances.
Ah ! cet officier prussien ! J’eus l’occasion
de me le rappeler souvent, au moins à
l’état de fantôme, car, tous les prétendants
102
I
au trône de France s’étant récusés, on ne
peut plus faire la guerre, béni soit Dieu !
Oh ! ce n’est pas que j’aime la République,
seulement je préfère le calme aux aventu
res glorieuses... et la République est de
trop petite maison pour tirer l’épée, n’estce pas, Monsieur? Je m’écarte beaucoup
de mon sujet, Docteur. Vous allez croire
que je radote. Cependant je voudrais vous
prouver l’honorabilité, la tranquillité de
toute ma vie. On m’a ramassée dans la rue,
moi, qui devais finir dans mon lit, le lit de
tous mes parents, où ils sont nés, où ils ont
trépassé, un lit qui date de Louis XIII,
Monsieur ! Je comprends que vous ayez de
la méfiance...
Les années se sont succédées pour moi
comme les pages du même livre qu’on lit,
au matin, en épelant, au soir en tâtonnant,
ou dans la nuit en rêvant, et c’est toujours
le même livre, la même histoire, qui vous
endort peu à peu du sommeil éternel. Je
crois, Monsieur, que nous nous anéantis
105
sons surtout sous le poids de nos habi
tudes. Maintenant, je cherche l’endroit de
ma fin et il me semble que 1 on a brusque
ment arraché des pages, c’est un chapitre
perdu !
J’ai tâché de tenir ma demeure en bon
état, selon les usages locaux, d’habiter
bourgeoisement la maison de mes ancê
tres. J’y ai eu quelques difficultés; la toi
ture ayant eu besoin d une réparation du
côté d’un voisin grincheux, je fis venir les
ouvriers. Ah! Monsieur, ils se mirent à
chanter une atroce chanson où il était ques
tion d’égorger des enfants et des femmes,
où on entendait rugir de féroces soldats.
Et ils allaient, ils allaient... à coups de
marteau sur ma tête. Julie me dit que cela
se chantait depuis longtemps à Marseille,
le 14 juillet; j’en eus la fièvre bien que je
n’eusse pas tout entendu et j’ordonnai
qu’on laisse là ma réparation, puisque l’on
ne peut pas trouver d’ouvriers convena
bles. Depuis il a toujours plu sur un coin
106
du grenier dont les planches pourrissent
et le voisin a déménagé à cause de l’insta
bilité de ma gouttière, ce qui est une com
pensation.
J ai eu aussi le chagrin de voir s’émietter
les fleurons de la couronne de ma porte
cochère, si rouillée qu’on n’ose pas la re
dorer de crainte de la détruire complète
ment. On me croit avare, Monsieur! Je
suis prudente et j’ai horreur des cris,
n’ayant pas l’oreille tellement dure. Une
restauration, c’est toujours du désordre,
prenez-vous-y comme vous voudrez !
J’arrive à cette singulière épidémie qui
m’a jetée dans votre hôpital où vraisem
blablement je vais languir loin de Julie
dont les soins me sont si nécessaires, soit
dit sans vous offenser, Docteur. Les pre
mières nouvelles m’en parvinrent avec le
curé de ma paroisse, l’abbé Corentin. Il ne
franchissait jamais mon seuil, parce que je
n’ai pas un renom de dévote et que je
n’aime guère les quêtes à domicile. Il vint
107
chez moi en grande cérémonie. Julie mul
tipliait les signes derrière sa soutane. Je
saisis qu’il demandait des prières ou de
l’argent pour une œuvre pressante. Il éle
vait la voix pour prononcer le nom de
Jésus-Christ ou de son vicaire, Notre SaintPère le Pape qui venait de mourir. (Cela
fera trois papes que j’aurai vu partir et je
n’ai que soixante-quinze ans !)
Julie s’exaspérait, répondait sur un ton
de moins en moins respectueux — elle
déteste qu’on m’importune — et elle offrait,
de sa poche, cinq francs en pleurant de
rage, car elle a une pointe d’avarice : «Juste
ciel!... m’écriai-je, le pape aurait-il besoin
d’une messe?» Le curé leva les bras, les
baissa, puis s’en alla tout décontenancé,
pendant que Julie, son sacrifice consommé,
s’essuyait les yeux. A partir de ce jour-là,
ce fut fini de notre repos. J’appris que les
poulets et les lapins de notre clos s’étaient
sauvés mystérieusement. Il faisait une cha
leur excessive et, malgré le ciel radieux,
108
on entendait gronder des orages lointains.
L’automne s’annonçait magnifique et rien,
cependant, ne s’accomplissait normale
ment. On manquait de plus en plus de bras
pour l’agriculture, sans doute, car je ne
voyais plus passer de gauleurs dont la ges
ticulation m’amusait si fort dans ma rue
tranquille, voisine des champs.
Quand je voulus boire du cidre doux
selon ma coutume, Julie m’expliqua qu’on
ne pouvait plus cueillir les pommes et que
les branches cassaient sous le poids des
fruits. Comme un matin elle causait, de sa
fenetre, avec une marchande de beurre,
j’entendis distinctement que celle-ci disait :
«...des milliers de morts! » Julie ferma
furieusement sa fenêtre, craignant certai
nement le mauvais air. Questionnée elle
répondit des choses troubles en clignant
des yeux. Lorsque je voulus sortir pour
aller à l’église prendre langue, elle me
retint, joignant les mains de la plus tou
chante façon. Je devins sa prisonnière.
109
Imagina-t-elle que l’épidémie pouvait nous
épargner au fond de nos caves qui sont
spacieuses et très propres? J ai vécu là,
Monsieur, près d’une semaine, à moitié
enfouie sous des oreillers et ne buvant
qu’une gorgée de vin pur quand j avais
soif, parce que Julie pensait, je suppose,
que l’eau de notre fontaine était conta
minée...
Mais un soir que l’on voyait, par les cinq
trous de la grosse porte ferrée de gros
clous, une grande illumination, peut-être
le soleil couchant, je suis sortie, je lui ai
échappé durant qu elle préparait notre
souper. J’avais formé le dessein d’interro
ger notre vieux pharmacien, au tableau
noir, lui l’homme des remèdes infaillibles
contre les maladies de la peau. Alors, je
franchis ma grille d’honneur pour la pre
mière fois depuis près d’un an et je traver
sai la rue Verte. Ce n’était plus la rue
Verte, Monsieur, c’était la rue Rouge ! Il
y avait des brasiers à chaque seuil et on y
110
jetait des cadavres, des cadavres qu’on ne
pouvait plus enterrer. On voyait pêlemêle, des enfants et des vieillards, des
femmes, beaucoup de femmes, mais point
d hommes jeunes. Tous ces corps étaient
habillés, quelques-uns de vêtements en
lambeaux, tellement on les avait vite enle
vés pour les lancer là-dedans ! Et les mou
ches, les sales mouches à viande, bourdon
naient autour. Des animaux domestiques
galopaient en liberté : des chevaux, des
boeufs, des moutons. Des gens couraient,
les bras en l’air, comme pour se protéger
la tête, et il faisait terriblement chaud...
si bien que, sortie en marmotte, je dus
ôter ma coiffure malgré qu’il ne fût
point décent pour moi de me promener en
cheveux.
Je compris enfin que ma trop fidèle ser
vante m’avait caché la vérité, redoutant à
mon endroit les effets de l’émotion, sinon
le choléra ou la peste.
Comme je passais devant ce pharmacien
113
8
que je voulais consulter, je vis venir vers
moi une espèce de sergent de ville, à ce
même coin de rue où, jadis, j’avais ren
contré cet officier prussien de 70. Il don
nait des ordres, criait des choses que je
n’entendis pas, toute préoccupée que j étais
par l’étrangeté de son uniforme, un cos
tume grisâtre que je ne connaissais pas en
core aux gardiens de la paix de notre pays.
Je tombai, brutalement frappée à mon tour,
victime de cette singulière épidémie qui
fauchait tout le monde. Il me sembla que
ma poitrine se fendait sous les crocs d’une
mâchoire d’acier, que mon ventre éclatait...
Et il me paraît, à présent, que je n'ai
plus de corps, que je vais m’élancer dans
l’espace; je ne me sens plus reliée à rien.
Pauvre Julie ! Elle est peut-être morte
aussi, en courant après moi...
Non, Monsieur, je ne suis pas folle, je ne
radote pas. Il est inutile de me répéter que
c’est la guerre. Quand on fait la guerre, on
tue les soldats, on ne tue pas les femmes,
114
les enfants et les vieillards. Il s’agit bel et
bien, d’un fléau envoyé pour nous punir,
pour me punir, moi, de mon égoïsme...
...J aurais dû sortir plus tôt de ma
vieille maison !
LE FÉODAL
A Marie et à Georges Lemarinier.
Dans ce vaste nid de mousses, d’un vert
sombre, couleur du velours des écrins ou
des écailles des reptiles, tournent ces roues
monstrueuses, majestueuses, mais si vieil
les, si fantomatiques, tellement des machi
nes du passé qu elles en sont comme la
terrible légende. Elles tournent sous le
fouet brillant de l’eau et elles ont des corps
noirs, gâtés, cariés, décharnés, qui feraient
peur sans les scintillements du cristal au
tour d’elles. Cadavres de brûlées portant
119
l’arc-en-ciel en écharpe, elles semblent
tombées là d’un effroyable incendie céleste,
d’une explosion du soleil ayant lancé sa
colère en disques de ténèbres, en anneau
de fumeur exaspéré, et elles tournent, dans
ce gouffre, comme tournent les astres
morts, par la force acquise, par habitude,
peut-être parce que l’infini est une méca
nique sans âme !
En réalité, ce sont d’honnêtes roues de
moulin.
Du pont conduisant à l’entrée du château
on les voit se mettre en branle au contact
de l’eau vivante vomie par des serpents de
bois. Elles bougent, d’abord incertaines de
leur direction, puis prennent leur élan et
accomplissent leur tâche. Elles s’éveillent
sous la caresse perfide qui les pousse vers
1 illusion de la durée, la caresse froide d’un
être plus fort qu’elles, mesurant son élan
pour mieux leur faire sentir l’éternité de
son génie, de l’eau, principe de toute exis
tence, de l’eau, le cerveau fluide et mysté120
"eux de la terre. Et les roues tournent,
su Jjuguées. Comme les canaux de bois ser
pentant, elles ont été, jadis, en d’autres
siècles, des arbres fleuris de feuilles, des
arbres fleuris d’oiseaux. Elles ont aimé,
elles ont chanté, elles ont mis des fruits
au monde et elles ont dû mourir comme
les serpents de bois canalisant les caprices
de la rivière; elles sont devenues d’obéis
santes machines qui préparent le pain des
hommes.
Mais 1 eau, elle, ne s’est pas donnée aux
hommes, elle s’est prêtée seulement. On
n a pas pu la tuer pour dépecer son cada
vre en tronçons blancs ou noirs. Elle frappe
les roues de son louet d argent, elle chante
toujours, elle aime toujours et demeure
glaciale, méchante, impérieusement domi
natrice pour les grandes roues dociles qui
tournent aveuglement dans leur cercle
vicié par la machinale obéissance. L’eau
dit :
— Je passais par là. Je suis venue sans
121
me presser, j’ai vu tout de suite ce qu’on
pouvait obtenir de moi, et, d’un bond, j ai
vaincu la difficulté.
Plus loin, ayant reconquis son aisance
coutumière, l’eau libre va jaser avec des
femmes sous l’auvent d’un lavoir. Ah ! ce
n’est pas elle qu’on oblige à travailler long
temps'. Vous la croyez bien occupée, mais
elle est déjà partie, loin, très loin, et elle a
changé sa jupe verte pour une robe bleue...
Le château, de son côté, se moque aussi
de ses fidèles servantes grommelant leurs
patenôtres en filant au rouet. Il dresse
deux donjons au-dessus du pont, au-dessus
de l’eau, et, plongeant l’œil narquois d’un
croisillon dans cet abîme, il songe :
— Vous avez travaillé jadis pour moi.
Lors, vous étiez de nobles fdles. Mainte
nant vous travaillez pour la République.
Vous n’êtes plus que des prostituées !
Dans le fond, tout au fond de leur antre,
une petite masure dont le toit est écrasé
par un écroulement de roches baisse les
122
paupières de ses deux volets misérables
sous le regard de l’aigle, car elle est la
maison de la mauvaise farine. On met là
les moutures éventées et on prétend que
tous les rats du pays s’y régalent — il y
aura toujours des pauvres, n'est-ce pas ?
A gauche des roues du moulin, un bou
quet de cristal s’épanouit, la moitié de la
rivière qu’on n’a pas pu capter et qui fuit
en s’offrant la fantaisie d’une cascade. C’est
à la fois si épais qu’on croirait à des bouil
lons de sirop et si léger, si sucre filé, qu’on
rêve d’un lustre de Venise suspendu par
un magicien. On pourrait le toucher en se
baissant, mais en y mettant le doigt la
force du jet entraînerait sûrement le corps.
A droite de ce bouquet fantastique l’om
belle d’une fleur de persil sauvage, blan
che et verte, cherche à imiter ce qui lui
arrive dans la figure et elle reste minus
cule, toute tremblante, agitée d’un intense
frisson, de la folie du projet avorté.
Devant le rude gosier de la voûte, on
123
hésite un instant à se faire avaler par la porte
d’honneur, herse levée, vous montrant les
dents. Là-dessous on n’aperçoit plus son
chemin. Derrière soi, le pont se continue
vers la ville basse, puis remonte vers la
ville haute en s’aidant de la rue de la
Pinterie comme d’une canne. On devine
vaguement, entre les pointes de la herse,
des arbres robustes, de flexibles guirlan
des, un peu de nuées gris-rose dans un pan
d’azur soyeux, tout le secret de la féoda
lité! Branches noueuses de l’arbre généalo
gique tendues en bras d’athlètes, rameaux
souples en tailles longues de princesses...
et des ruines, tant de ruines ! Amère déso
lation des jardins nobles qu’on a fait pri
sonniers pour les mieux livrer à la curiosité
publique.
Pour pénétrer dans ce château, qui ap
partint primitivement à un seigneur Raoul
et qui, maintenant, renferme un singulier
musée de la chaussure, il faut s’adresser aux
gaidiens-concierges, employés du nouveau
124
propriétaire: XEtat. Là, dans une chambre
du moulin, séparés cependant de l’entre
prise commerciale du pain quotidien,
1 homme et la femme logent aux pieds du
colosse, ouvriers cordonniers eux-mêmes
1 un et 1 autre, ils le chaussent ou dénouent
les cordons de ses souliers.
C est un beau jour pour étudier les se
crets féodaux ! Les nuages gris-rose flot
tent dans l’azur pour nous rappeler que la
pluie de notre époque est spécialement
tissée par le soleil. Dès qu’il paraît, elle se
précipite à sa rencontre. C’est la trame où
il en est réduit à exécuter des broderies de
perles. Jadis, ah ! jadis, aux bonnes épo
ques des suzerains, le soleil vivait à part
dans un palais de vermeil éblouissant dont
aucun regard ne pouvait soutenir l’éclat.
A présent il se mêle à la foule des nuées,
couche en des auberges louches et il en
résulte de fâcheux mécomptes, des histoi
res de roi voyageant incognito, en habit
terne, que l’on prend souvent pour un
125
malfaiteur. Il se fait vieux, a des idées de
s’encanailler tout comme les vieux cha-
teaux de France.
On entre. On questionne des ou a i îei s qui
entourent une pierre, des truelles à la
main. Ce sont des maçons que leui fianchiserend prolixes: Cette pierre-là, voyezvous, une clef de voûte, est venue d en
haut, des murs ou des étoiles ! Ils n ont pas
l’air bien fixés et ils hochent la tête. Ils
pensent à la prochaine grève du bâtiment.
Vous comprenez, si on doit quitter un tra
vail régulier pour aller ramasser les cail
loux? Encore un écusson dans leur gamelle
socialiste ! Malheur! Et l’architecte envoyé
de Paris par les Beaux-Arts prétend qu’on
n’en finira jamais... c’est le couteau de
Jeannot. On remplace le vieux par du vieux
neuf et le vieux neuf par du moderne. Le
squelette héraldique par un tronc plébéien.
Pour le renseignement relatif aux concier
ges... eh bien, comme tous les concierges,
le gardien est dans les escaliers ! Vous
126
feriez mieux de vous adresser à sa femme,
qui est moins loufoque. Elle n a pas sa
pareille pour astiquer, fourbir, balayer les
salons de la boîte.
On trouve enfin la femme. C’est une
belle femme, elle est tout en noir, s’effor
çant au comme-il-faut bourgeois, ses han
ches font craquer l’étoffe. Brune, rouge,
avec des yeux de charbon, elle jouerait
facilement les Marianne de cavalcade. Elle
se saisit des clefs de toutes les voûtes, elle,
en personne, qui a la victoire facile. Elle
parle d’un ton obligeant et réticent. Elle
regrette bien que son homme ne puisse
faire visiter aujourd’hui parce qu’il sait
mieux qu’elle, mais il est occupé à piocher
sa terre... Elle est suivie d’un petit fox
dont les cris et les bonds lui donnent des
distractions et lui permettent de réfléchir
sur de graves problèmes. On dirait qu’elle
a peur de trahir une cause.
La montée vers les ruines réserve des
surprises. En écartant des branches on
127
retrouve la rivière, cette fois en nappe
tranquille et ciselée de lentilles vert clan
sur un vert glauque. Elle est partout, 1 eau,
agressive ou hypocrite, on sent qu elle est
la vraie gardienne, le dragon détenant le
trésor sous les replis de sa queue moirée.
Alors, la concierge commence sa récita
tion obligatoire, d’un accent soudainement
cérémonieux, hésitant, coupé par les jap
pements du chien :
— C’est ici qu’on enterra Foulques, le
premier évêque de cette église, la chapelle
du château... (Te tairas-tu, Fox !) Foulques
et sa pierre, tout est enfoui sous l’herbe.
Ça date du troisième, du treizième siècle,
même que ça s’enfonce tous les jours da
vantage... (Bas les pattes Fox!) Mon mari
dit que c’est une pitié que de perdre ainsi
ces matériaux d’antique. (Fox, tu es bien
assaillant, tout petit que tu es !)
Et elle caresse Fox, qui pourrait s’appe
ler Foulques, les chiens ayant, comme
chacun sait, le droit de regarder un évêque.
128
Vous avez 1 air de bien aimer votre
chien, Madame?
La femme répond avec vivacité :
Je vais vous dire : nous avions un en
fant et il est mort... presque dès sa nais
sance; on a eu beaucoup dechagrin, n’est-ce
pas, alors... on s’est avisé d’un petit chien
qui serait toujours dans nos jambes, qu’on
gâterait... oh! une bête comme ça com
prend tout ! Il est comme notre fils que
nous avons perdu.
Placide et belle, d’une grande animalité
saine, la femme se répand en explications
où se mélangent son amour maternel et sa
passion pour le joli fox affectueux, gour
mand, encombrant, quoique nécessaire à
sa vie dénuée de tout espoir. On l’a trans
plantée là, dans une serre chauffée par
l’Etat, elle est officiellement quelqu’un,
c’est-à-dire une plante grasse dans un pot,
et elle ne fleurit pas autrement que pour
épanouir des mots extraordinairement
techniques au goût musqué de préciosité
129
g
ducale. Elle est effarée, mais opulente
comme le serait une pomme de terre en
robe de marquise. On l a mise sur un plat
d’or, le plat féodal, timbré d’une couronne
où elle discerne des aspérités redoutables
pour ses doigts gourds. Mais ce lui est un
grand honneur de ne pas comprendre ! On
vit richement, on mange tous les jours et
on a en plus le travail de la chaussure
bon marché.
— Là, fait la gardienne, désignant le
centre de la cour très incurvé, il y avait
autrefois un bassin pour mettre des pois
sons, une grande pièce d’eau toute entou
rée de sculptures et de statues. L’ancien
propriétaire a fait combler ça parce qu’il
craignait les accidents. C’est enfoncé sous
la terre, comme la chapelle. L’architecte
des Beaux-Arts a dit qu’on Vexhimerait.
On dépensera bien de l’argent... et on y
remettra des poissons rouges.
Les poissons de la République ? Fox
gonfle ses oreilles en regardant la nappe
130
de verdure où il y a peut-être une rainette
verte cachée. Plus tard il gonflera certaine
ment les oreilles ainsi pour guetter le pois
son rouge.
Peu à peu on se fait au langage alterna
tivement confidentiel et pompeux de la
gai dienne. Elle balance ses hanches comme
deux paniers pleins de pêches dont le ver
millon duveteux lui servirait pour se farder,
le dimanche. Ses cheveux, en chignon né
gligé, lui font une ombre sur le cou. Elle
sourit en montrant de larges dents propres.
Superbe commère, on l’entend marchander
une volaille au marché. Elle s’embrouille
dans ses clefs volumineuses, mais elle se
retrouve toujours quand il s’agit du petit
Eox :
— Il a été bien malade et on a cru qu’on
allait encore le perdre !
Ah ! oui ! l’autre enfant.
— ... Il faut vous dire aussi qu’il y a eu
une grève dans notre ville... — puis elle se
tait, bouleversée à l’idée que l'on pourrait
133
se douter de la crise sociale qui a troublé
son mari.
La cour intérieure du château est une
nouvelle surprise. Extérieurement, en des
cendant vers les donjons de la porte, on
suit des rues et des ponts qui vous dissi
mulent les pentes, on voit des tours énor
mes : Surienne, Mêlusine, le Gobehn. Estce très haut ou très bas? Pour la prodi
gieuse fantaisie de s’adjuger le moulin de
la contrée, c’est-à-dire le droit au pain et
à la famine, les seigneurs du pays daignè
rent ne pas construire en nid d’aigle, ils
occupèrent un fond de la vallée. Ils ne
voulurent pourtant rien perdre de leur ar
rogance et ils réalisèrent le miracle de
dominer, d’en bas, leur ville à force de
tours, de créneaux, de chemins de ronde,
et si leur cour intérieure s’encastre dans
les remparts elle a une formidable échap
pée sur la perspective de la guerre. On
verrait venir l’ennemi de loin, même assis
sur le banc de repos, entre le fronton de la
134
chapelle et le sentier que la servante par
court pour aller au puits.
Autour de cette cour d’honneur s’élèvent
des arbres centenaires qu’il faudra mal
heureusement couper afin de reconstituer
l'église. Augustes prisonniers, entre ces
murs et ces donjons, condamnés à mort
auxquels on ménage désormais la lumière.
Ap rès la chapelle souterraine, dont on
n’aperçoit qu’un pilier plongeant dans la
terre comme y plongerait la cuisse d’un
homme gras, se dresse, de trois côtés,
l’étrange architecture intérieure des tours
qui ont l’aspect de maisons ordinaires, à
toits très pointus, coupées par le milieu.
De grandes fenêtres, aux vitraux croisillonnés de plomb les percent d’orbites vides
sans le cillement d’aucun rideau. L’ancien
propriétaire pouvait s’offrir le luxe d une
famille désunie : le corps du logis nord pour
son père, celui de l’ouest pour sa femme et
celui de l’est pour lui, avec le petit pavillon
en retrait pour l’institutrice de ses enfants.
135
La gardienne raconte comment le dernier
marquis, gêné dans ses opérations de
bourse, fit de l’argent de toutes les pierres
sculptées tombées des voûtes. Pourquoi
n aurait-il pas eu le droit de transporter
ailleurs, en un paradis des pierres sculptées,
ces vieilles choses bien à lui ? Et la brave
femme ajoute :
— Elles sont en Amérique !
Voici que tout à coup, sur une estrade
naturelle, formée de chapiteaux et de dalles
funèbres amoncelés où l’herbe drue se
charge de poser une rampe d’émeraudes,
on voit surgir un groupe d’enfants, des
enfants du peuple qui improvisent leur
théâtre de la nature. Les uns sont couron
nés de lierre, les autres de liserons. Un
garçonnet dodu comme un amourde cartonpâte porte une blouse rose brochée de pis
senlits et une petite fille en sarrau noir
d’écolière s’est fait une traîne de clématites.
Ils crient et tapent des pieds, se souvenant
d’avoir pris la Bastille en la personne de
136
leurs aïeux. Leurs voix perçantes, renvoyées
par les murs du chemin de ronde, retombent
les unes contre les autres avec de timides
chevrotements de bêtes égorgées. Surienne
et Mélusine sont de ces ogresses qui dévo
rent les échos, ne pouvant dévorer les en
fants.
— Le jeudi, remarque la gardienne mon
tant le perron du milieu, ils sont ici en
sûreté. Pas de bêtes, pas de voiture, pas de
bohémiens. C est du bonheur pour tous les
gamins des environs.
Il n’y a, en effet, que quelques oubliettes
à fleur de sol et le profond précipice du puits
qui rejoint la rivière sous les fortifications,
mais ces dangers sont tellement anciens
qu’ils font partie du musée de la ville: ils
sont à l’Etat, aux Beaux-Arts. Les enfants
comme les hommes les contemplent sans
y toucher. On peut même dire qu’ils les
regardent sans les voir.
Du perron du milieu, on embrasse le
panorama de cette cour d honneur où cinq
137
petits écoliers en rupture de classe font la
loi. Les grands arbres, prisonniers, sou
pirent de toutes leurs branches et les cré
neaux, vieilles dents grises, mâchent à vide.
C’est tout un inonde à faire renaître en
fermant les yeux. Les arbres encoie à la
hauteur des touffes de lis, la grande vasque,
festonnée de sa dentelle de pierres, rem
plie d’une onde claire, miroir immobile,
réfléchissant la lumière pure des temps où
il pleuvait seulement l’hiver. Et des ori
flammes de soie claquent sur les donjons,
allongeant aux détours d’une allée, sablée
d’or, une langue d’ombre pourléchant les
fleurs. Des servantes vont et viennent por
tant des corbeilles, des pages retiennent
des grands lévriers qui halètent, un faucon
échappé tourne en spirale heurtant ses
œillères aux fronts des statues. Sur le per
ron même où nous nous accoudons, le sei
gneur du lieu s’appuie, fripant son gant de
chasse...
Les enfants crient, tous ensemble :
138
C est à moi, à moi, de faire le duc !
Quel est le rôle : de l’homme apparu ou
des enfants jouant ?
Les pierres, demeurées intactes après
1 avoir abrité, pourraient-elles nous dire
ce qu il pensait, ce matin-là, en étirant son
gant de chasse ?...
La gardienne hèle son mari.
Vers la tour la plus haute, dans un étroit
plant de potager, tachant la cour d’hon
neur, on aperçoit, piochant ferme, un per
sonnage mince et sombre, simple ligne de
démarcation entre les salades et les choux :
c’est le gardien, le concierge au milieu de
son immeuble, le préposé de l’Etat, l’offi
ciel locataire du moulin. On entre chez lui
naturellement comme dans un moulin, car
il doit être au service de tous, fonction
naire fonctionnant, il est un détail des
grandes roues... et ne se dérange pas.
La femme dit, modestement:
— Lui, saurait vous parler du premier
propriétaire.
139
Le premier propriétaire, c’est le duc
Raoul. A cette appellation, un peu fami
lière, l’évêque Foulques doit trembler sous
ses nombreux siècles de platras.
On pénètre dans le fameux musée des
chaussures. Il n est éclairé que pai une
fenêtre donnant sur la cour, fenêtre dont
l’embrasure s orne d un large banc de mar
bre au rebord poli par les frottements des
anciens carrés de velours. Un verre de cui
sine contenant une rose malade et deux
brins de myosotis est posé sur une petite
table. C’est là que la gardienne, digne et
ennuyée dans son embonpoint de Ma
rianne, trône quelquefois en raccommo
dant les chaussettes de son époux : « le
temps d’aérer la pièce ! »
La pièce est sombre, ovale. La chemi
née, fabuleuse, par où descend la lune, les
soirs d’automne, donne asile, ô dérision, à
la Salamandre, système Chaboche, mais
justement cela est si anormal que cet effort
modeste du progrès se trouve anéanti par
le formidable éclat de rire du passé. La
Salamandre en fonte représente une jolie
maimue attendant 1 heure de distribuer la
soupe aux pages. Ce n est presque rien
dans cette cheminée monumentale, à peine
un petit four! Et de longues vitrines en
combrent la salle, comme des châsses où
l’on aurait mis de précieuses reliques.
Le royaume des chaussures ! La gar
dienne s’épanouit :
— Mon mari, je vais vous dire une bonne
chose, il est ouvrier dans la partie et il
connaît le nom de chaque paire. Rapport
au grand commerce de notre ville, qui
fournit de souliers toute la France, même
l’exportation, on a voulu garder la collec
tion du savant. On s'en est bien disputé de
Paris à chez nous pour savoir qui aurait
son héritage. Comme de juste, c’est notre
ville qui l’a emporté. Vous avez là des
modèles de tous les pays de la terre, à finir
par les Chinois ! Il y en a quinze cents paires
aussi solides que si elles sortaient du ma
141
o-asin. Dame! Je les soigne, c’est la forO
tune du château!...
Il faut bien en convenir, le château féo
dal recèle un magasin, et le plus extraor
dinaire ce n’est pas qu’il puisse être là,
protégé par l’ombre du seigneur Raoul,
mais qu’il conserve, en bon état, toute cette
friperie. Depuis la collection chinoise ou
la plante estropiée des patientes se moule
encore dans un cuir fleuri de chimères,
jusqu’aux énormes bottes d’égoutiers lui
santes de leur dernier travail, tout y est, tout
s’étale sur le velours des tablettes aux vio
lents parfums de naphtaline. Ah! ce cauche
mar de ces pieds coupés qui gardent main
tenant le château du duc Raoul au nom
prédestiné!... Est-ce que tout ne serait-il
pas vraiment écrit dans le Doit et Avoir du
Destin ? Est-ce que depuis longtemps on
ne savait pas que toute royauté finit en
quenouille et que la toile filée par Bertrade
aux grands pieds servirait de linceul à un
collectionneur de chaussures ! Folie et cau
142
chemar! Quel est le romancier qui oserait
risquer une pareille situation, une coïnci
dence aussi hardie? Oui, ils sont là tous,
les petits et les grands souliers, ceux du
menu Poucet et ceux de Sept lieues. Ils
s'alignent comme à la porte d’un hôtel
Terminus où des valets en culottes vont
venir les frotter des plus rares essences.
Ils sont au Terminus, au terme de leurs
longs voyages, à jamais vernis par la su
prême récompense de ne plus servir. Gloire
aux brodequins, aux escarpins, aux bottes
persanes, aux talons en accroche-cœur et
aux décolletés prunelle 1830! Ils y sont
tous... La nuit...
Oh! la nuit! quand souffle le vent de
décembre, quand la neige met un manteau
de baptême aux vieilles tours du duc
Raoul, on doit voir des hirondelles noires
dans l’azur d’un ciel d’acier bleui. Ce sont
des corpuscules en habits, des queues-depie, des arondes au gilet blanc arrivant à
tire d’ailes, les mille et un fantômes qui
143
viennent pour chercher leurs petits sou
liers, leurs grandes bottes, leurs pantou
fles de Cendrillon ou leurs mules de prin
cesses. Ils volent le long des cieux de
Noël, mais ils nont plus de cheminées. Et
là, ils s’assemblent devant l’âtre où se pas
sent de regrettables scènes de confusion.
On maudit le féodal château, toujours aussi
cruellement féodal, parce qu’il a encore
trouvé le moyen de chausser les souliers
des morts, façon bien moderne de déclarer
qu’on ne marche pas sans lui.
— Voici, continue la gardienne, prenant
soudainement une voix de crécelle, de pen
sionnaire sûre de savoir sa leçon, voici la
perle de la collection, les chaussures des
Indes: fleurs de lotus et fleurs d’oranger.
Ces deux paires sont uniques au monde,
d’une valeur inestimable. A chaque pas
que fait la personne, les fleurs s’ouvrent.
C’est grotesque et délicieux ! La gar
dienne des magasins du seigneur Raoul
saisit respectueusement une espèce de
144
petit violon monté sur patins, elle déclan
che un ressort en l’appuyant au coin d’une
viti me, et, en effet, une fleur s’ouvre.
Exquisité diabolique! Il faut imaginer cette
carcasse de bois recouverte ou de satin ou
de chair, 1 orteil s’encastrant dans la hampe
d où jaillit la fleur, une corolle à dessein
charnue, d’une matière blanche pour l’oran
ger, rouge foncé pour le lotus, toute polie
par d’anciennes caresses, tellement lisse
sous le doigt qu’elle en est elle-même des
caresses et de la peau tiède. Et cela dut
servir certainement. Un pied soigné de
coquette a fait éclore à chaque pas vers
l’amour ces fleurs adorables dardant leurs
pistils dorés ; à chaque pas, vers la gloire
d’être aimé, le prince hindou a fait surgir
le rouge éclair de ce lotus merveilleux!
Il semble qu’on entende gronder quel
qu’un dans la cheminée. Le père Noël seraitil resté là pour savoir comment remplir
tous ces souliers? Non! Ce n est que le
vent qui se heurte à la Salamandre et s é145
îo
tonne de la rencontrer à la place de la
bûche traditionnelle. La salle est sombre,
un peu triste pour un magasin.
Oh ! tous les fantômes qui ont touché un
instant la terre de leurs talons, où sontils ? Où sont-ils ? Les pieds coupés, ranges
comme une armée de petits soldats de
plomb dans leur boîte, ne marcheront
plus, ils n’iront plus ni à l’amour ni a la
guerre ; ils n’iront plus à la quotidienne
victoire sur la vie, à la victoire du jour sur
les ténèbres, c’est pour eux 1 éternelle nuit
du musée.
— Nous y mettons aussi du poivre con
tre les mites ! ajoute la gardienne, laquelle
ne veut rien négliger de ses devoirs de
conservatrice.
Pourvu, mon Dieu, qu’une nuit de dé
cembre, malgré la naphtaline et le poivre,
l’armée des fantômes, l’armée des pieds
nus, ne fasse pas crouler la forteresse...
en éternuant !
Et l’on gravit deux marches, on en redes146
cend trois pour trouver un autre musée où
s entassent des vieux canons, des couleuvrines, des boulets de pierre. Au milieu
de ce cataclysme guerrier gît une silhouette
de femme évanouie. En se penchant sur
elle on comprend qu elle représente une
noyée.
— C'est un moulage, déclare la gar
dienne. Ce qui jette un froid.
Plus loin, vous montrant la maquette du
monument dédié aux mânes d’un célèbre
général d’artillerie né dans la ville des cor
donniers actuels, imperturbablement elle
ajoute :
— Ça, c’est le cheval à Lariboisière!
avec un dédain marqué pour celui qui le
monte.
On grimpe maintenant dans les rem
parts.
La concierge signale à son chien les
tournants dangereux.
En haut, on découvre les porcelaines
fendues aux jolis tons effacés, des tableaux
149
couturés, des meubles pêle-mêle, Henri II,
Louis XIV, Louis XV et Empire. La charmante ingénuité d’un collectionneur a ins
tallé une vitrine de papillons exotiques sur
des panoplies ténébreuses, leurs nuances
diaprées damasquinant les lames rongées
de rouille. Dans un coin un petit bidet Ré
gence, avec appuie-mains de panne élimée,
s’offre comme un tabouret à la cour, et des
saintes vierges paysannes en faïence ver
dâtre regardent venir, par la meurtrière
aux étroits losanges de plomb, un Messie
qui ne vient pas, mais, dehors, une giroflée
pousse dans les murailles de la tour, au
loin les collines bondissent comme les
chevreaux du Cantique...
Quand on apprend à la gardienne que sa
commode vernie est peut-être bien Louis
XV, mais que ses cuivres ne sont pas
authentiques, elle vous répond, en y met
tant toute son âme :
— Cependant je les fais à la serviette
magique toutes les semaines !
150
Elle est essentiellement conservatrice...
même des préjugés.
Et puis on redescend. Du chemin de
ronde on voit valser toute la ville autour
du château. C’est une ville gracieuse dont
quelques clochers sont de travers. Son châ
teau, lui, est sinistrement d'aplomb et recti
fie leur position par la rigidité de la sienne.
La concierge vous désigne un petit monu
ment perché comme la tourelle d’un guet
teur.
— Ça, c’est la chapelle en renaissance.
Elle entend par là qu’on la répare et elle
vous avertit qu’il serait imprudent d’y aller
voir parce que son escalier manque de
marches. De loin, cet escalier a l’air d’une
spire de fumée, c’est une échelle à reve
nants, gens de nature légère.
On va s’asseoir enfin sur un banc de
gazon. Les enfants sont partis, le chien se
couche. Le rideau du crépuscule descend
lentement. On demeure ici depuis combien
de siècles ?
151
_ Il reste les souterrains à visiter, dit
la gardienne perplexe; c est les appartetements du premier qui ont enfoncé, rap
port aux éboulis. Mais je ne vais pas là
dedans, mon mari connaît mieux ça que
moi.
De nouveau elle appelle son mari. Il se
nomme Firmin. Les échos répètent lamen
tablement : hein? hein? semblant inter
peller ce profane.
— Hein? Hein ? Firmin ? Qu’as-tu fait de
nos biens ?
L’ombre gagne peu à peu le tapis du
gazon, accompagnant ce gardien sombre
des abîmes. La margelle du puits est toute
noire et plus noire devient la bouche du
gouffre d’où souffle l’haleine fétide des
anciennes corruptions du château. Il fau
drait voir, en effet, les dessous de cette
maison féodale, les oubliettes, les prisons
avec leur soupape de fer où l’on passait
deux cordes, l’une pour le pain, l’autre
pour la cruche et où quelquefois on ne sus
pendait plus rien. Heureux alors le prison
nier qui, s agrippant à la corde nourricière,
s’en faisait une cravate pour baller dans
1 éternité ! Ah ! que de trappes, dechaussestrappes, que de soupiraux où l’on a tant
soupiré, que de vides attirants, que de
pièges du vertige ! On devra franchir des
échelles simplement posées sur les préci
pices béants, des planches branlantes,
tous les ponts volants que l’architecte a
fait lancer sur ce qui fut l’ancienne salle
des gardes pouvant contenir, en temps de
guerre, la garnison complète, douze cents
archers !.. Et à ce propos, ne pas oublier le
trou de Varcher : au coin de chaque tour, à
cet angle rentrant que rejoint l’amorce
du rempart, certains petits retraits creusés
en nids d’abeilles où l’on découvre par une
lucarne basse ce qui pouvait être les douves
ceinturant la citadelle et d où 1 on voit,
transposition comique, la tête des passants
de la rue ayant remplacé les grenouilles.
(Va-t-on dire que le bon vieux temps des
153
douves ne connaissait pas les lois de 1 hy
giène ? Un tout à l’égout possédant une
chute de cent pieds d’air pur !!)
Une ombre mince, plus noire de son
mystère intérieur, s’avance avec le cré
puscule qui bat de l’aile autour des visi
teurs. C’est lui, Firmin, il a fini de sarcler
ses légumes. Il salue et on le salue. Il rit
bizarrement et l’on rit avec inquiétude.
Personne n’est très à son aise ici, parce que
cet homme qui vient de piocher là-bas a
l’aspect d’un fossoyeur. Il porte une blouse
noire, longue sorte de lévite, un képi noir
aux armes de l’Etat. C’est un fonctionnaire,
après tout, il a le droit d’être grave, même
quand il rit.
Dans la fraîcheur des grands arbres cen
tenaires, le puits souffle ses odeurs de
cavernes et ce képi semble orné de deux
palmes d’argent mises en croix comme
deux tibias. Ce gardien des souvenirs féo
daux est blond, d’un blond roux, presque
rouge, son teint est celui d’un enfant ou
154
d un malade. A son menton se creuse une
singulière fossette où se niche son rire per
pétuel fait d’une envie de pleurer. La
bouche tremble, imberbe, les yeux, bleuâ
tres, sont voilés d’une buée de cendre. Ni
beau ni laid, un peu plus distingué qu’un
homme ordinaire, ce personnage s’exprime
avec une raillerie cependant familière,
comme s’il condescendait à parler à des
gens du peuple. Non, il n’a plus rien à nous
faire voir que l’âme du château, ses sou
terrains, ses oubliettes, ses précipices qui
inspirent le vertige... Est-ce bien la peine
de visiter encore tout cela ? L’âme du châ
teau, il la porte tout entière en lui, car elle
l’a enchanté. Si impossible que cela puisse
paraître, il est, à lui tout seul, ce très mince
personnage : le féodal.
— Pour tout vous dire, fit-il d’un ton
détaché, alors qu’on ne lui demandait plus
rien et après avoir, cependant, accepté une
cigarette, il faut commencer par les com
mencements... Quand je suis venu ici,
155
j’avais les idées bien tranquilles d’un ou
vrier expert en sa partie. Je pouvais tra
vailler aux usines ou chez moi. Je ne
songeais qu’à m arrondir un magot. Tant
par paire de chaussures et tant par visiteur
du château — ce n’est pas pour vous de
mander quelque chose, aujourd hui, ça
regarde ma femme! — On remplacerait
les semaines de chômage par les mois de
vacances. Le tourisme ÇA prononçait le mot
comme certainement persuadé qu’il signifie
l’appétit qu’on peut avoir pour les tours de
sa maison) rapporte encore plus de nos
jours, en France, que les semelles de car
ton. Ah ! oui, c’était une jolie retraite pour
un soldat! j’ai fait mon service militaire
dans la cavalerie... J’ai eu des chevaux ! (11
sourit) puis je me suis marié. Ma femme
est allée mettre sa soupe au feu, on est
entre hommes, hein, je peux bien l’avouer,
j’ai pris la fille d’un aubergiste qui avait
des terres au soleil, mais il les a bues...
pas le soleil, le beau-père ! Les auber
156
gistes, c est des alcooliques, presque tous.
On a été heureux avec ma femme, puis le
petit est mort, des convulsions, le médecin
disait qu’il tenait de famille. Un sang
pourri, quoi ! Moi, je n’ai jamais pu sup
porter le vin. Je préfère le cidre aux bois
sons frelatées par les marchands... Ah! ce
que j’en ai vu défder ici des gros bon
nets ! Des ministres, des comédiens, sans
compter les richards anglais, des Messieurs
qu’il faut surveiller du coin de l’œil, car ils
émiettent mes murs. Les Anglais, quelle
sacrée racaille! Ma femme prétend que je
me ferai renvoyer parce qu’un jour
j’en ai oublié un au fond d’un souterrain,
histoire de rigoler ! Elle a couru le délivrer,
cette innocente ! Je vous le demande ? Estce que je peux leur permettre de toucher
aux trésors de la France ? L’Etat, c’est
moi, ici 1...
Un silence coupa ce prologue. On était
assis sur les bancs du théâtre de la nature,
des dalles funéraires mises en tas, mais lui,
adossé à la haute margelle fleuronnée du
puits, il tenait toute la scène du geste
assuré d’un qui sort du puits en question
pour laisser couler sur des humains quel
conques certaines vérités incontestables,
tous les immortels principes de sa lignée.
Tenant de la dextre une petite étincelle de
feu, il éclairait la nuit des temps où fut
construite son antique et robuste demeure.
Il y a des peuples qui sont souverains, mais
il y a aussi des souverains qui sont peuple !
On aurait sans doute perdu ses peines à lui
apprendre qu un roi de France avait, avant
lui, prononcé ses propres paroles. En effet,
l’Etat, c était lui en sa personne tour à tour
joviale et funèbre, avec cette légère diffé
rence que l’Etat perçoit les impôts au nom
de la République, tandis que lui laissait sa
Marianne percevoir en son nom, système
plus pratique, sinon plus élégant. Il reprit,
d’un ton gouailleur.
— Ma femme, c’est une brave créature,
de la brioche! Elle n’a pas d’instruction du
158
tout, mais quand elle aurait été à l’école
jusqu à treize ans, comme moi, ça ne lui
serait d aucune utilité puisque les BeauxArts nous ont donné un manuel. Moi, j’ai
pas eu besoin du boniment. Ça m’est venu
tout seul ! A vivre parmi les vieilles choses,
on se fait vieux. J ai appris en écoutant
tomber les pierres ! Ça vous parle froide
ment à vous en pincer le cœur, d’abord,
ensuite on devine qu’elles en ont trop vu
pour avoir besoin de vous tromper. Après
la mort du petit, ma femme voulait s’en
aller. J’ai haussé les épaules : où qu’on
aille il faut qu’on trouve l’enterrement au
bout et on n’est pas sûr de finir proprement.
Ici, c'est comme si on habitait son caveau
d’avance : c’est froid, c’est étanche, pas
d’humidité, malgré la rivière, et c’est d’un
entretien facile, car... ce n’est ni les cou
ronnes ni les fleurs de lis qui manquent!
Je n’ai pas beaucoup de religion, pourtant ça
flatte toujours de se savoir copain d’un gros
évêque enfoui là tout exprès pour vous
159
bénir! Faut un peu d’encens sur la mort,
histoire quelle pue moins... Ça plaît a la
bourgeoise de coucher dans la chambie du
moulin. Elle aime d’entendre les roues
tourner, ça l’empêche d’avoir peur, la nuit.
Moi, j aurais préféré habiter M-élusine . Que
voulez-vous, faut bien sacrifier aux fem mes !
Nous sommes plus près de la ville du côté
du moulin, il y a les voisines qui s’en
viennent causer, les enfants qui s amusent
avec le chien. Ce chien, c est son caprice !
On a eu aussi un chat, mais il a chu dans
les roues, et le temps de lever les bras, il
avait fait de l’écume rose!... Moi, pour
vous dire vrai, je ne suis heureux que sur
le chemin de ronde. Après avoir travaillé
comme voilà ce soir dans mon potager,
planté mes choux, je monte là-haut et je
tourne... les roues du moulin n’en font pas
davantage. Ah! ce que c’est chic de voir
le populo des créneaux de notre Mèlusitie !
On l’entend murmurer, les jours de foire,
et tout le grand tapage qu’il fait ne vaut pas
160
plus de là qu une querelle de gamins jouant
aux billes. Ce populo qui gueule si fort
quand il s agit d un sou. Vous pensez si
cela me gêne? J’ai sept mètres d’épaisseur
aux remparts de l’Ouest ! Nos tours écra
seraient la ville en moins de temps qu’il
n’en faut pour coller un talon ! Avant la
grève, j’allais souvent rue de la Pinterie,
où il y a des coins pour goûter un petit
muscadet assez agréable, mais on y ren
contre tant de vandales ! Oui, des vandales !
Ça ne parle que de fermer les églises, de
piller les banques ou de saboter l’ouvrage.
J’ai essayé de tous les conseils avec eux, ça
n’a jamais mordu. Ils buvaient facilement
ma tournée d’eau-de-vie de cidre et ils me
recrachaient ça plus facilement encore à la
figure en dégoûtations syndicales. Je n’ai
jamais pu me faire à leurs associations où
tout le monde commande et où personne
n’est le maître. Ils ont inventé des tas de
sociétés et ils veulent nous en fourrer, na
turellement, jusqu’aux oreilles! C’est
161
11
comme la coopérative de Chez- nous. On est
chez soi quand on y apporte des peaux de
contrebande mal grattées, passées en
fraude, des saletés dont on fabrique des
godillots à faire reculer un régiment de vanu-pieds. Ce n’est plus ni du cousu-main
ni du clouté lourd, c’est du colle-tampon,
de la foutaise ! C’est prendre le prolo par
les chevilles pour le faire sonner, de la tête !
— Et il y en a qui vous parlent de la cheville
ouvrière! — Chez ces gars-là on parle sur
tout pour ne rien fiche. On enfile des mots
sur des aiguilles tirées de longueur de
toutes les bobines... et ce que ça poisse!
Quand j’ai eu soupé des camarades, je ne
leur ai pas envoyé dire ! Je n’avais que l’em
barras du choix pour les patrons et j’ai tout
planté là, camarades et patrons. Je vous
demande si c’est un sort pour un homme
de prendre mesure du pied des autres. N’y
a plus que ma femme pour garder la fidé
lité à la chaussure, elle a ça dans le ventre,
rapport aux babys, les babys, c’est des
162
chaussons d’enfant. J’ai voulu être libre,
mon maître, quoi! Je préfère ne plus arron
dir le magot. Je me moque un peu de de
venir un richard parmi les pauvres. J’ai
mieux que ça, ici. Je pourrais tenir un siège
durant trois ans, ils ne m’auraient jamais
les tripes ! Notez que je fournis le pain de
la ville et des environs ! La grande roue
motrice tourne dans notre dos. Notre lit est
juste contre la cloison qui nous en sépare.
Qu’un soir, je jette un tronc d’arbre entre
les engrenages et j’affame toute la contrée
durant une semaine, peut-être un mois,
car il faut la croix et la bannière pour
réparer ce mécanisme-là qui est tellement
à l’ancienne mode que personne ne peut
plus rien y comprendre. Ah! ils connais
sent le. fer, aujourd’hui... mais ils ne savent
plus travailler le bois ! Le bois, ils en font
du papier pour le noircir de toutes leurs
crasses politiques! Moi, je m en ficherais
pas mal du cran d’arrêt. J ai ma provision
à la huche. Mon verger donne le cidre. Je
1G3
suis un Breton qui la connaît, allez ! Je par
tage avec l’Etat, oui, c’est-à-clire que je
mets un quarteron de pommes de cote ;
seulement, quand on me les demande, elles
sont toujours pourries. Que voulez-vous
que les Beaux-Arts fassent d’une pomme?
J’ai de la salade, un plant de choux, des
radis, des petits pois... ah ! le terreau ne
manque pas vers la chapelle souteiiame,
c’est un vrai beurre. A chaque instant on
est obligé de trier les os, car un charnier,
ça vous envoie du tout-venantn est-ce pas ?
Et on brûle ce qu’on ne peut pas con
sommer. Il paraît qu’à la Révolution ils ont
fichu des religieuses par les poternes dans
les douves. Elles ont fondu. La terre? C’est
comme la croûte d’un pâté : le meilleur est
dessous. Pour vous finir, il faut que je vous
dise que c’est à la grève que je les ai lâchés.
Comme de juste il est venu des meneurs
de Paris pour emberlificoter les choses. Le
syndicat voulait trente centimes par paire
de chaussures finies et les ouvriers ne son
164
geaient qu’à raccourcir la journée. (Il eut
une suprême ironie.) Il faut que le populo
raccourcisse ! Il a ça dans les veines depuis
89. Et plus il raccourcit de gens ou d’heures
de travail, moins qu’il est libre parce qu’il
n’a jamais su profiter de sa chance. Ce qu’il
est crime quand il s’y met et ce qu’il est
poire, le lendemain, quand, du haut des
arbres, il tombe des petits gendarmes ! Il
passe bien son temps de récréation à parler
politique, mais comme il ne sait pas se
gouverner, il fabrique de mauvais gouver
nements. Rien ne sèche plus la langue et
ne dérange plus l’estomac comme le fil
poi ssé de la politique. Plus qu’on en dévide,
plus qu’il en vient !... Donc, de ce coup de
temps-là, on montait cinq cents à la rue de
la Pinterie pour en voir débouler cinq cents
autres sortant des manufactures. Ça s’égre
nait le long des chands de vin et les meneurs
n’y trouvaient plus leur compte à la minute
du chambard général. Les femmes pleu
raient parce qu’on envoyait leurs enfants
165
dans des familles parisiennes, histoire de
leur former le tempérament, alors que les
Parisiens nous envoient leurs gosses en Bre
tagne pour leur santé ; on crevait donc des
deux côtés, très honorablement, chacun y
mettant du sien. Les meneurs qui, seuls,
désiraient la grève à outrance, les meneurs
étrangers, s’entend, se multipliaient : sauf
votre respect, on aurait dit des mouches
sur une charogne ! On en découvrait jusque
sur mes remparts, rapport à la visite régle
mentaire. Ils venaient là, les cochons, en
partie de plaisir entre deux mittirigues et
s’appuyaient des frusques ducales et des
mausolées d’évêque pour leur dessert. Si
bien qu’un matin j’en ai attrapé un qui met
tait son nom — y s’appelait Jules! — au
canif, sur l’écusson de Raoul. Ça n’a pas
traîné. J’y ai poussé mon discours moi
aussi. — Comment, qui me répond, t’es
larbin dans ce château au lieu de te liguer
avec les bons bougres pour l’avènement de
la sociale? — Je demeure ici, que je lui dis,
166
parce que ça me plaît et si je suis pas
capable de buriner mon nom en fine anglaise
comme toi sur le dos des défunts, j’ai choisi
depuis longtemps entre le royaume des
mufles et l’empire des morts. J’y suis, j’y
reste. Ce n’est pas toi ni toutes les gueules
d’empeigne que je connais qui me feront
sortir de mon donjon pour aller mesurer vos
heures de travail... que personne, au fond,
chez vous, n’a envie d’exécuter. Ce que
vous voulez tous, c’est d’être payés pour
ne rien fiche! Eh bien, z’yeute-moi, mon
camarade ! moi, c’est l’Etat qui me nourrit.
Et je vis au moins dans de la beauté. —
Toi, t’es en prison, mon vieux! T’es en
prison dans ta turne, comme le galonné
dans sa caserne ! — Et puis, toi, mon colon,
tu es en prison dans la rue ! Il ne tiendrait
qu’à moi, tu entends, de faire sonner les
cloches et tirer le canon ! Oui, le canon ! Si
je parlais à la ville entière du haut de la
Surienne ou du Gobelin pour dénoncer tes
sales manigances, faudrait bien qu’on
167
m’écoute, rien qu’à cause de la rareté du
fait : un ouvrier qui chercherait vraiment
à venger le peuple contre vous. Et le temps
que mettraient les autorités à arriver, vous
seriez cuits par la poix bouillante, la poix !...
ça ne manque pas dans notre métier de cor
donnier et J en connais la source ! Mais,
quoi ? Ma femme a la migraine ! Que si tu
préférais aller battre l’eau pour empêcher
les grenouilles de couiner... choisis! —
— Alors, qui me dit, je vois qu’on sait plai
santer en Bretagne. Tête de Breton que vous
êtes, vous ne comprenez pas qu’on vous
exploite, vous, comme les autres? Pour
quoi que vous demeurez au moulin au lieu
de coucher à la Mélusine? — Je dois vous
avouer qu’il avait touché juste, le bandit!
Oui, pourquoi n’étais-je pas installé dans la
Mélusine? A de certaines heures de la vie,
ma foi, il est bon déjuger les choses d’en
haut! Je lui colle au hasard : — Mélusine?
C’était une garce! — parce que faut en
boucher un coin à ces gens-là, tout de
168
meme. — Oui, qui me dit sérieusement,
c était une femme serpent, une sale musique
d’auto. Elle réveillait tout le patelin quand
elle chantait. — Alors, je devine qu’il n’en
savait guère plus que moi là-dessus, le ma
nuel des Beaux-Arts ne mentionnant pas la
chose. Je lui reprends la dispute plus ser
rée. — Votre Révolution de 89, tas de
gniafs, vousl avez faite pour mieux chausser
les bourgeois et maintenant ils vous recon
duisent à coups de pieds dans le derrière
comme si vous étiez leurs vrais fds ! Faut
recommencer tout, remettez la tournée, les
louveteaux; seulement, cette fois, c’est la
tournée de votre propre sang. Les bourgeois
que vous avez aidés à sortir de l’œuf vont
vous bouffer. Ils sont bien plus malins que
les aristos ! Ils sont patrons, usiniers et
banquiers au jour d’aujourd’hui. Y a même
eu un sacré tanneur qui a été président de
la République et, matin, ce qui crânait,
çui-là. Pour une claque de box-calf (veau
n’ayant pas encore brouté) vous allez vous
169
en flanquer d’autres, de claques, et c’est
l’Américain qu’aura la commande du patron
bourgeois, de l’ouvrier enrichi... On fera
venir l’article d Amérique avec 1 ou^ riei
pauvre, le futur bourgeois, citoyen du
monde! J ai toujours vu, à la fin des fins,
que le travailleur français était joué par le
travailleur étranger à cause qu’on peut pas
s entendre, excepté pour s offrir à boire,
quand on ne cause pas la même langue.
Oui ! Oui ! je comprends ! L'Internationale !
Ça doit finir par des chansons. Le concert
européen et des tas de blagues du même
tonneau? Si chacun gardait ses box-calf, y
aurait peut-être moins de veaux mort-nés
ailleurs! D’où que tu sors, toi, le Jules?
Parions que tu as un patronyme d’alboche!... — Moi, vous saisissez, je cher
chais une façon de lui trouver la gale pour
le foutre à l’eau, cet aboyeur de réunion
publique. Lui, pas rassuré, reculait toujours
en ricanant. Faut vous dire qu’on èe pre
nait de bec sur les remparts et qu’on voyait
170
l’omnibus de l'/fc;,/ des Voyageurs, gros
comme un pou, à cent pieds sous nos bra
guettes! Il rigolait assez peu, le pauvre ora
teur decaboulot! Mes murs de pierres, mes
portes de fer et ma chapelle enterrée, qui
le guignait de son soupirail borgne, lui don
naient une frousse inimaginable! On n’a
pas coutume dans son metier de se pro
mener chez les ducs. Alors, vous ne savez
pas ce qui arriva? Eh bien, il m’invita, tout
uniment, à lui offrir une verte, de bonne
amitié ! Ah ! ce qu’il m’a remis ça, la nuit
de la fameuse collision entre jaunes et
rouges ! J ai reçu le gnon sur le crâne d’un
qui n’a pas laissé son adresse. Pour moi,
c’était signé Jules. J’étais allé flâner de leur
côté au lieu de garder mon poste d’honneur
à la vigie de Mélusirte. J’en ai eu ma récom
pense, oui, d’avoir lâché un moment le
château pour le populaire ! La femme me
disait : — N’y va pas. C’est pas ta place.
Je te défends de sortir. T’as déjà la tête à
l’envers... Et les voisins criaient : —N’y
171
allez pas puisque vous pouvez vivre de vos
rentes | __ Dame ! J’ai voulu faire mon grand
seigneur! J’y suis allé pour le plaisir du
spectacle! Mais quand je suis revenu... ah!
mille millions de tonnerre ! D’avoir vu tous
ces imbéciles se cogner, toute une ville en
rumeurs pour des histoires de pantoufles
mal cousues, vous me croirez si vous vou
lez, j’ai eu envie de baisser la herse!...
Quand la herse tombait, du temps du véri
table Raoul, douze cents archers se ran
Ogeaient derrière les créneaux... Moi, j’étais
tout seul contre une ville. Au moins... si
mon petit vivait... mon garçon, qui tiendrait
ses quatorze ans à la Pentecôte ! C est qu on
se sent fort, voyez-vous, quand on est deux
de la même race, l’un pour continuer
l’autre !...
Et il se tut, s’abîmant dans un rêve où
nous ne pouvions plus le suivre.
L’ombre du soir n’était encore qu’un peu
de cendre, mais elle semblait se tamiser
par ces yeux caves, d’un bleu de trou percé
dans du feu couvant. Le goût de l’air avait
changé. Cela sentait l’incendie. On ne savait
plus si le puits montait de la nuit à pleins
seaux ou si des flammes descendaient, pa
nachées de fumée noire, de la colline d’en
face. Ah! comme le goût de l’air avait
changé !
Il nous reconduisit poliment jusqu à sa
porte. Ses manières étaient celles d’un
brave homme vous ayant fait faire le tour
du propriétaire. Il ajouta, le ton joviale
ment dédaigneux :
— Croyez-vous qu’ils ont tiré, cejour-là,
dans une fenêtre de la Mélusine? Oui, un
coup de fusil de braconnier qui a su placer
son plomb dans celui qui borde le manteau
d’une dame du vitrail! Quel culot! J’ai fait
mon rapport à l’Etat, mais l’Etat... (et il
laissa tomber ces mots comme il aurait
laissé tomber la herse), l’Etat, n’est-ce pas,
il est débordé depuis longtemps, lui !...
Nous nous retrouvâmes, très penauds,
devant les roues du moulin, devant ce nid
175
de mousses d’un vert sombre, couleur du
velours des écrins ou des écailles des reptiles, ces roues monstrueuses, majes
tueuses, tellement des machines du passé
quelles en représentent l’éternelle légende,
ces cadavres brûlés portant, à cette heure,
au lieu de l’arc-en-ciel en écharpe, un voile
de deuil, tournant sous le fouet d une co
lère sifflante, lancés par une explosion
céleste en disques de ténèbres, en anneaux
de fumeur exaspéré, mettant dans ce
Ogouffre comme la triste évolution de deux
astres morts, marchant par la force acquise,
par la tyrannie de l’habitude et peut-être
parce que l’infini, cette mécanique sans
âme, se répète ... à l’infini !
Hi
i
LA MORT
DE LA SIRÈNE
A Louis Dumur.
Autour de la barque, l’eau, qui se trou
ble sous le printemps du ciel, a la couleur
du lait et se plie,s’arrondit en disques blancs
devant la proue, l’enveloppe d’une répul
sive caresse de bras huileux, de longs bras,
tentacules de monstre mou dont la peau
argentée serait pustulée de gemmes. Rohild se penche, mettant sa main ouverte
sur son front. Il plonge un regard aigu, un
regard dur comme l’acier brillant de son
harpon, dans cette eau à l’apparence de
179
chair veloutée. Il voit des choses menteu
ses. D’abord sa propre face qui le trompe,
car elle rit, au milieu des rides transpa
rentes de l’éternelle jeunesse de la mer et
Rohild ne rit jamais, c’est un homme
grave, un taciturne pêcheur de poissons ;
puis, au fond de ce lait mousseux, éternel
lement jaillissant de mamelles inconnues,
des êtres singuliers passent, armés d’ar
mes terribles, prêts au prochain combat,
fantômes de chevaux cornus, ou silhouet
tes de guerriers casqués de cuivre, pour
tant créatures douces qui ne savent que
refléter les lueurs tendres de la vague et
celles plus vives des nuages ; Rohild s’est
embarqué, par le printemps de ce jour hyperboréen, pour courir à l’aventure d’un
meurtre, mais il n’a ni gaîté ni peur et reste
calme, sans penser qu’il est, lui, plus jeune
que la mer, plus nouveau que le printemps.
La peur est un grelot de fausseté dans
lame de l’homme; elle le conduit aux
actes déraisonnables. Rohild rirait s’il avait
180
vraiment quelque chose à craindre. Il ne
redoute ni n’attend personne, c’est là le
secret de sa force et quand il tue il n’a pas
la joie du triomphe. Il ne connaît point le
désir du mal et la volupté de détruire: c’est
un sage.
Sa barque est obèse et lourde avec des
bajoues de vieille femme ayant trop parlé
jadis. Elle est noire et sale, coiffée de toile
rousse à gros nœuds de filin que l’index
traître du vent a plusieurs fois dénoués.
Un enfant dirige cette barque, le petit
Hereld, et il tient, l’air sournois, les liens
compliqués de la voile qui boit l’espace de
son aile rageuse. Hereld est presque nu
dans une courte tunique d’étoupes ceintu
rée par une lanière de cuir. Il porte un
couteau sur le flanc droit, un couteau à
lame plate et large pour écailler les pois
sons. L’enfant possède un corps frêle ce
pendant déjà tout duveté de blond. La
tunique d’étoupes lui forme une toison
d’agneau et il a des yeux fixes d’oiseau
181
méchant. Ses cuisses blanches et jeunes,
sa tête blonde et pâle, sortent de son vête
ment comme des amandes d une écorce
bourrue. Il a des pieds de singe, des doigts
enserres d’aigle...
Hereld dirige le bateau, certain de ce
qu’il fait, obéissant à des lois mystérieuses
qu’on ne lui a point enseignées, ses
regards toujours guettant son maître,
Rohild, dont il est le serviteur et aussi le
pilote. Il ne parle guère, ne chante pas, se
contente de jouer avec les plus beaux pois
sons dont il aime à trancher le ventre,
méthodiquement, pour ne pas en brouiller
le fiel. Il serait sage comme Rohild, le
pêcheur expert dans l’art de capturer le
phoque, s’il n’avait cette habitude étrange
de rire dès qu’il aperçoit du sang. Sur la
côte, Hereld est renommé pour sa dexté
rité à hausser les voiles au plein vent des
bourrasques et, malgré sa taille mince, on
l’estime parmi les marins, mais on ne lui
confierait pas volontiers un harpon. Il aura
182
seize ans bientôt. Alors on verra ce qu’il
peut faire d’une de ces armes, puisqu’il
aime le sang. Rohild et lui n’échangent
pas un mot, se comprennent par gestes.
Quand le mauvais temps secoue leur misé
rable embarcation, ils ne sont plus qu’un
même homme pour lutter contre les perfi
dies de l’eau et c’est souvent Hereld le plus
La barque va, lente, le long de la côte ;
louvoyant en vue de la grève grise, elle
brise la force des ondes troubles mêlées de
neiges fondues, clapote comme une vieille
bavarde. L’air vif lèche la figure, devient
acide à la bouche, et en le respirant on
croirait mordre dans un fruit vert. L’aurore
infuse aux veines bleuâtres des banquises,
le vin rouge du soleil qui bout et s’extra
vase dans les sommets lointains avec des
tons de flammes. Pour les deux courageux
garçons, il ne fait plus froid, c’est fini de
la nuit d’hiver. Les vapeurs ardoisées se
diluent peu à peu en flocons roses, d’un rose
183
frangé d’or et des trous bleus, d’un azur
presque mauve, s’ouvrent subitement dans
les brumes, faisant éclore au ciel des fleurs
de lumière. A perte de vue, les nuages, la
grève neigeuse et les hautes glaces, là-bas,
se teignent de pourpre. Une fête inatten
due éclate sur ce monde enseveli, perpé
tuellement couvert d’un épais linceul.
Comme tout est transparent et que les
aiguilles des grandes banquises se confon
dent avec l’irréalité des nuées, tout prend
à la fois des tons de violences joyeuses
pour se communiquer l’incendie d’une
apothéose. La glace, la neige et l’eau don
nent l’illusion du feu, de la chaleur et de
la fumée. Tout s’allume à la torche du
soleil. Et voici que d’un bond, l’astre se
trouve sur l’extrême limite de l’océan, sur
la ligne d’horizon, la rigide, l’infinie corde
en verre, si fragile à l’œil et si nettement
séparant l’existence du monde habité de
son rêve, qui est le ciel désert.
Hereld lâche toute la voile à la liberté
184
du vent et la contraint à s’enfler d’une
ivresse folle. La vieille barque saute comme
une bonne femme étourdie.
Les cieux lui versent une clarté ardente
qui fait bouillonner son gouvernail dans les
flots d où il sort des buées.
En longeant plus vite la grève fleurie
d une espèce de lichens blancs pailletés
d’étoiles de givre, on entend sa quille
écraser, broyer victorieusement le rude
squelette du formidable hiver, et la vieille
barque rajeunie, s’incendie à son tour,
toute sa coiffe au vent.
Les deux pêcheurs, demeurés graves,
sont seuls à ne pas rougir de joie.
Rohild est sombre.
Hereld est pâle.
Le mortel silence de ces contrées rend
les hommes farouches. Ils ont du deuil en
leurs yeux mélancoliques lassés de la
cruelle innocence de la neige ou de la
menteuse gaîté de l’océan. Et ils pleurent
quelquefois les larmes sanglantes del’oph
185
talmie. Pour eux, le ciel pleure aussi, ce
matin là, ses larmes de sang !
Rohild, le front baissé, examine une
déchirure de son vêtement de cuir encore
gluant de la bave des poissons qui furent
étouffés par ses robustes bras. Rohild a le
regard noir, des yeux contenant le ieffet
des gouffres. Sa bouche fermée, et son
masque immobile d’homme pauvre ayant
besoin de vivre demeure indifférent à la
beauté du jour. Il est bien plus grand
qu’Hereld mais mince comme lui. Son bras
nu s enroule à son harpon, telle une bran
che de bois brun, noueux. Son bonnet de
fourrure grise, hérissée, lui forme un nimbe
de fer. Il ne regarde pas non plus son
compagnon Hereld en train de sourire
sournoisement aux rouges lueurs qu’il
aime, à cette aurore de sang.
Tout à coup les deux pêcheurs ont le
même mouvement d’attention. Devant la
barque, posée au ras de l’eau, une tête se
dresse, une curieuse tête ronde, lisse, dont
186
le visage est d’un ovale inquiétant. On
dirait que des cheveux plats, collés aux
tempes, ou le velours d’un capuchon, encadient sesyeuximmensesd unedouceurmerveilleuse, des yeux de jeune fille ombrés
de longs cils, ht son nez court, d’énorme
chat, ses lèvres un peu pendantes, crachent
de grosses gouttes, se retroussent en un
rire sourd, un grondement satisfait.
Hereld retient la voile. Ses gestes sont
précis et ses prunelles claires. Il sait son
métier. Sautant à pieds joints sur les
bancs du bateau, il tend tout son être frêle
avec un élan de sauvage instinct. Rohild,
lui, a saisi son harpon par la pointe, le tâte,
l’éprouve du pouce, noue une corde au
mât, solidement. La barque évolue, pré
sente sa bajoue gauche au monstre qui se
lève majestueusement comme pour saluer
ces étrangers. En se levant, presque de
bout sur les vagues, son corps fabuleux
paraît avoir pour jupe toute l’eau écumeuse
qui ruisselle de ses flancs et porte, croirait189
on, la traîne royale de la mer. D une voix
étranglée, Hereld, prononce des mots fé
roces :
— Vise au ventre, Rohild !
— Tiens la voile, Hereld, répond le pê
cheur.
Et il détend son bras, une seconde replié,
lance l’arme qui siffle en déroulant sa
corde d’un seul jet.
Le ventre du monstre resplendit, blancr
rosé, tout couleur de chair sous 1 aurore.
Le long des hanches grasses, aux molles
ondulations, retombent ses deux nageoires
comme deux manches de soie. Mais le
monstre n’a pas de main pour arracher la
flèche qui pénètre, mord le bas de sa lourde
taille d’impératrice. La colossale poupée
luisante, à qui l’on vient de faire un sexe de
corail dans une affreuse blessure, s’effondre
en poussant un cri, un rauque aboiement
de douleur et de rage....
Le phoque plonge, fuit, tire et remonte^
vomissant de l’eau pourpre.
190
— C’est une femelle, dit Rohild, avec un
inexplicable frisson.
Oui, et elle te mènera loin, réplique
Hereld, diaboliquement heureux.
Il relâcha la voile pour prendre le vent
de la course.
L épouvantable voyage vers l'inconnu
commence.
La bête tire, le vent souffle, la toile cla
que, affolée, telle une langue excitant des
chiens. Rohild les bras tendus, tenant la
corde à pleins poings, essaye de résister
en même temps que le mât, devine qu’une
force mystérieuse l’entraîne à sa destinée
d’homme, car le courant est contre eux,
pour la bête. Il est lié par un lien sanglant
à ce monstre et il n’aperçoit plus que sa
tête là-bas, une tête de femme dont les
cheveux sont les vagues fouettantes, toutes
les vagues échevelées !... Oui, c’est bien une
femelle, une créature de ruse, une belle fdle
de la mer, possédant d’inconcevables res
semblances avec les belles fdles de la terre.
191
Hereld rit silencieusement. Qu’ils aillent
à la victoire ou à la mort, il aura vu beau
coup de rouge!
Il s’agrippe aux épaules de Rohild qui
n’ose pas regarder son méchant génie, cet
enfant carnassier, nu et duveté de blond,
moitié agneau et moitié tigre, flairant
l’amour dans les blessures.
La bête déroulera donc toutes ses en
trailles avant de succomber? Rohild revoit
devant ses yeux brouillés par le vent cin
glant de leur fuite, la silhouette charnue,
ornée de deux mamelles vernies de soleil,
éblouissantes. Il a le vertige. Où vont-ils ?
L’ivresse de leur chasse l’empêche d’y son
ger. Si le harpon se détache, un recul vio
lent les roulera pêle-mêle dans leur canot,
mais si cette femelle est vraiment une puis
sante fille du Nord, elle emportera ses
bourreaux jusqu’à ses palais de glaces, de
bleuâtres et irréelles forteresses où le res
sac jaillit en aigrettes de diamants.
Est-ce que la banquise approche, se
192
déplace ? Elle était tout à l’heure vers l’Est,
à présent elle est à l’Ouest... en face d’eux.
Déjà on distingue ses grandes aiguilles
s’allumant, sous le soleil, comme des cier
ges et les flots, de blanc de lait, devien
nent blanc de neige.
— Amène la voile, s’écrie Rohild, qui a
peur pour la première fois de son exis
tence. Amène la voile... ou coupe la corde,
Hereld I
— Non, murmure Hereld à son oreille.
Toute la mer est rouge ! Nous l’aurons,
morte ou vivante, nous l’aurons.
Il rit plus haut.
La banquise grandit brusquement, se
creuse, à son centre, de profondeurs vio
lettes et des pans de neige irisée s’écar
tent comme des écharpes lamées d’argent.
C’est certainement un mirage, parce que
la banquise ne peut pas arriver sur eux
quand ce sont eux qui vont sur elle. Cela
diminuerait trop les chemins libres et leur
chance de salut !
193
13
Rohild se met à rire aussi, d’un rire in-
s en se •
- Ton couteau, répète-t-il stupidement,
ton couteau 1 11 faut couper la corde.
Hereld a des yeux d’illuminé. Ce n est
plus qu’un mauvais ange, un démon qui
s’envolera, le mal accompli. Il ne daigne
pas saisir le couteau pendu à sa ceinture
et l’extrémité de la corde du harpon est
solidement nouée au mât. Rohild se préci
pite, veut défaire les nœuds et ses mains
tremblent d’horreur et il continue à rire
sans savoir pourquoi.
_ Hereld! Coupe la corde... ou nous
sommes perdus !
Il est trop tard !
Un choc terrible disjoint la barque. On
entend un bruit sinistre de vitres qui se
brisent et les pauvres jeunes hommes ont
la sensation abominable d’entrer vivants
dans une tombe de cristal. La barque
tourne sur elle-même, se sépare en deux,
sombre. Des mousselines blanches s’éten
194
dent, voile nuptial flottant et c’est fini...
Hereld a dû s’envoler, papillonner un ins
tant sur l’eau, lui, si léger! Rohild s’est
enfoncé, coulant à pic, les bras en l’air...
... Debout, adossée aux piliers de son
palais féerique sous le dôme bleu pur du
ciel maintenant dégagé des plus lointains
nuages, la sirène expirante hurle à la mort,
gardant au fond de sa gorge de femme le
rauque aboi des chiens ; puis elle referme
ses yeux immenses, ténébreux miroirs du
gouffre, ses yeux tristes qui semblent avoir
déjà pleuré tout l’océan.
LE TRAQUENARD
à Monseigneur Aubault de la Haulte Chambre.
...Ce fut, vous pouvez m’en croire, une
dure leçon pour moi et pour lui mais nous
étions probablement de la même race tous
les deux et nous devions en profiter, cha
cun selon la dose de notre sang!...
Mon père, ce matin-là, montait le Pacha,
un superbe héritier des fameux buveurs
d'air arabes, moi j’étais modestement sur
Trottinet, un poney pas bien fort quoique
très gentil. Nous faisions le tour du pro
priétaire en suivant la lisière de nos bois
199
pour y surveiller les taillis et y découvrir
les traces de cet insaisissable chenapan qui
nous prenait nos lapins, nos lièvres, jus
qu’à nos biches, au collet. Mon père ne lâ
chait jamais une piste quand il pensait te
nir la bonne et comme ses gardes, deux
vieux malins, se prétendaient fourbus, il
mettait son amour-propre à mieux con
duire la chasse, désireux d’en relever le
défaut. On ne voyait jamais ce braconnier.
On rencontrait seulement des touffes de
poils ou de plumes signalant ses dégâts ou
des entrailles encore chaudes des bêtes
volées, le bandit ayant la triste habitude
de faire sa cuisine en plein air aux risques
de propager des incendies dans la région.
Des bruits fâcheux circulaient à son sujet.
On racontait, chez les paysans, que pour
l’honneur de la famille, il serait préférable
de ne pas le punir. Il jouissait d’une sorte
d’immunité singulière lui conférant un
droit du seigneur qui commençait à inquié
ter mon père, peu patient de son naturel.
200
Je pourrais vous faire un portrait de
mon père, mais cela ne vous avancerait pas
beaucoup parce que les idées sur les hom
mes ont changé depuis 1875, époque à
laquelle se place mon aventure. Je me
contenterai de vous dire qu’ancien officier
de 1 armée d’Afrique, il proposait souvent le
pari, qu il gagnait toujours, de regarder le
soleil en face sans ciller durant dix minutes
ou de faire cuire un œuf à la coque dans sa
main fermée. Cela vous donnera une facul
tative appréciation de sa mentalité : vous
le prendrez tour à tour pour un aigle ou un
aveugle-né sinon pour un de ces enfants
terribles qui ne songent qu’à jouer à la
main chaude sur le dos de ses voisins...
Pour moi, garçon de seize ans un peu mai
gre, j’en avais une peur bleue, malgré l’or
gueil qu’il m’inspirait et je pâlissais à la
pensée de le contrarier mais j’étais porté à
discuter ses ordres justement parce que je
me sentais son fils! Il me cherchait d ail
leurs noise à tout propos, se moquant de
201
ma faiblesse corporelle, de mon teint blanc
et de mes cheveux de fdle. Pourtant, je
sautais, à cheval, des barrières d’un mètre
et je savais conduire à la Daumont.
On allait au pas, sans chiens, pour ne
pas s'éventer soi-même et on écoutait de
toutes ses oreilles.
Tout à coup, au tournant d’un fourré,
nous eûmes la sensation d’une présence
humaine, d’une respiration haletante com
me si quelqu’un retenait péniblement ses
cris ou ses sanglots.
— Il y a un blessé par là ! fit mon père qui
marchait enfin sur le sentier de la guerre.
— J’ai, en effet, entendu comme un gros
soupir, murmurai-je très ému.
Il faisait un matin frais, avec un joli
brouillard de septembre, derrière lequel
s’épanouissait le soleil en rose d’or. Les
parures de perles des grandes araignées
des fougères scintillaient suspendues en
nombreux fils aux festons des ronces et
1 on devinait le secret des sources qui ja202
saient au plus épais du bois comme des
lavandières se racontant des choses tout
en tordant leur linge.
Mon père descendit de cheval et muni
de sa solide cravache, se dirigea vers le
fourré où il disparut pendant que je gar
dais nos deux montures. Au bout d’un mo
ment, qui me sembla bien long, il m’ap
pela d’un ton triomphant :
— Viens ici, François! Tu vas voir une
bête puante prise par la patte ! Ah ! c’est
un spectacle intéressant, mon garçon! Inu
tile de t’évanouir car il y a mieux à faire.
Je me sentais peu à l’aise. Quand mon
père triomphait il n’y avait généralement
pas de quoi! J’attachai nos deux chevaux
à une branche et j’allai voir, le cœur sui
tes lèvres, ce qui pouvait l’enthousiasmer
à ce point.
Un grand diable d’homme, très mal pei
gné, le visage d’une couleur de brique,
prêt à la congestion, était plié, tel un arbre
cassé, jusqu’à terre, tenu à l’épaule par
205
mon père qui le secouait ferme et si ce peisonnage étrange n’abandonnait pas cette
humble posture n’ayant pas du tout l’air
de convenir à son tempérament, c’est qu’il
demeurait la jambe prise dans 1 étau d un
piège à renard !
Le sang coulait sur le bas de son panta
lon déjà très sale et très déchiré. Tout
suant et tout soufflant, l’homme devait être
là depuis un certain temps, n’osant pas re
muer de peur de se faire pincer davantage
et ne voulant pas crier pour des raisons
faciles à démêler.
— Ah ! mon gaillard, dit mon père, de
plus en plus rayonnant, voilà ce que c’est
que le traquenard défendu sur les passa
ges communaux. On s’y butte soi-même...
et on y reste! Je vais chercher les gen
darmes et tu les attendras là, bien sage
ment. Une heure de plus ou de moins, ce
n’est pas une affaire quand il s’agit de
prison! En outre, je vais te ficeler par en
haut... j’ai justement du fouet sur moi.
206
L homme était désarmé. Son fusil et son
carnier, rempli de gibier de tous les poils,
avaient roulé hors de sa portée, heureuse
ment, mais il guettait, l’œil lumineux, l’oc
casion de les reprendre. Mon père lui sai
sit les coudes, qu’il tordit en arrière, et le
ficela comme il le lui avait promis. Le pri
sonnier ne broncha pas. Il paraissait
vieillir de minute en minute, malgré sa
robuste jeunesse et il souffrait, sans phra
ses de circonstances.
— Papa, murmurai-je à voix basse, afin
qu’on n’en soupçonna point le tremble
ment d’horreur, je garderai cet homme
pendant que tu iras chercher les gen
darmes. Je me charge de le tenir en respect
mais, je t’en prie, dépêche-toi.
— Je compte sur toi, mon petit, et tu
donneras un tour de corde si ce brigand-là
essaye de tirer au renard... Dis donc ?
Comment t’appelles-tu? questionna mon
père, s'adressant au patient en allumant
une cigarette.
207
_ Vous devez bien le savoii, gionda
celui-ci en dévisageant son bourreau avec
une étonnante crânerie, puisqu on raconte
que c’est vous qui m’avez fait !...
_ Ah! oui... l’histoire de la femme de
chambre renvoyée, répliqua mon père sans
cesser de rayonner, c’est une prétention
bien ridicule et je ne suis pas fâche d en
finir avec les histoires ridicules...
Il lui tourna le dos, nous planta la pour
aller enfourcher le Pacha et s’éloigner aux
grandes foulées d’un galop furibond.
__Monsieur, demandai-je d’un ton aussi
calme que me le permettait mon intérieur
bouleversement moral, voulez-vous que je
vous mette une compresse d arnica ?
L’homme remua un peu sa jambe meur
trie entre les crocs d’acier et se soulagea
en rugissements :
— Crapaud blanc, chat écorché toimême, pourriture de noble, qui te demande
ton avis ! Quand on est coincé par sa faute,
on ne souffre pas ! On souffre qu autant
208
qu on veut ! Aussi vrai que tu es mon demifrère, ne t approche pas, ou je te casse le
museau, oui, ton museau pâle de belette
malade !
Et il me défila une telle quantité de
jurons, si parfaitement curieux et si variés,
jusqu’à en imiter ceux de mon père, que
cela me rendit mes esprits :
— Crapaud rouge, répliquai-je digne
ment, vous vous trompez. Je suis moins
laid que vous et vous n’êtes pas mon frère
à cause de ça. Cependant, vous êtes mon
parent du côté de Jésus-Christ, et c’est une
raison pour que je vous rende la liberté.
— Me délivrer, hurla l’homme écumant
il ne manquerait plus que cette honte !
Laisse-moi tranquille, crapaud blanc, ver
mine de bois de lit de marquise, chouchou
de sacristie ! Tu as bien trop peur de ton
papa pour oser ce travail-là et tu n’es pas
assez fort, chenille de salon, sale petit
furet buveur du sang des pauvres... D’ail
leurs, ce piège à souris pour un lascar de
209
14
ma trempe, ce n’est rien, moins que rien, et
si je ne craignais pas de le détériorer, je
m’arracherais le pied de ses dents... mais
il faudrait tout arracher avec ! Je connais
l’engin, c’est moi qui 1 ai fabiiqué.
Alors, je sortis mon canif d’un étui
d’argent que ma mère m avait offert poui
l’anniversaire de ma naissance, et je coupai
les ficelles, car on n’aurait pas eu le temps
de dénouer les nœuds compliqués de mon
père.
—- Pour un petit garenne maigre, c’est
proprement exécuté, s’écria l’homme qui
paraissait vouloir me mordre, mais va me
chercher mon fusil... après ça, nous ver
rons !
— On ne rend pas les armes au prison
nier! dis-je en ramassant le fusil et d’une
pesée de la crosse je fis s’ouvrir le piège.
L’homme était libre. D’un bond, sans plus
se soucier de la cruelle blessure de sa
jambe, il se jeta sur moi et il y eut une lutte
féroce entre le petit lapin maigre et le
210
grand lièvre roux. Naturellement, le petit
lapin maigre se trouva tout de suite en
état d’infériorité et mis en joue.
— Oh ! dis-je en regardant très sévère
ment le braconnier, c’est bien à présent
que je sais que vous n’êtes pas mon frère
puisque vous allez tuer celui qui vous sauve.
— Crapaud blanc, grogna-t-il en abais
sant piteusement son arme, tu as raison...
comme une grenouille!... Mais je te dois
tout de même une fière chandelle. Oui, je
vais fiche le camp avec les honneurs de la
guerre, c est-à-dire mon carnier plein de
bon gibier... et mon fusil pour en tuer
d’autre, moins maigre que toi ! Cependant,
il faut que je te ficelle à mon tour, tu com
prends? Tu auras l’air d’un petit idiot qui
a dû céder au plus fort, comme de juste,
et tu t’arrangeras avec monsieur notre papa
que le diable emporte! Vois-tu, quand on
ne sait pas faire le poil à son aîné, on reste
à sa place et ta place c’était de ne pas
enfreindre la consigne.
211
Il me ficela en serrant consciencieuse
ment la corde et en accompagnant cette
cérémonie de mauvais compliments qui ne
me troublaient plus du tout, tellement
j’avais envie de rire.
_ Ah ! cette grenouille, ce raton mort
né, ce coq sans crête, ce choucas hors
coquille ! Ce serait plaisir de le faire cuire
à la brochette pour le manger poudré de
sel fin ! Tu ne seras jamais bon pour le ser
vice, toi, et tu tourneras les pages de la
romance aux sacrées pintades qui gloussent
dans les salons de madame ta mère ! Gibier
de cabinet de toilette, va!... Enfin, quoi,
tout le monde ne peut pas avoir mon râble
de sanglier, n’est-ce pas, et la hure
assortie !...
Il eut la bonté d’âme de m’appuyer la
nuque sur le piège ouvert pour que sa
mise en scène eût un aspect plus nature.
— Là, ne bougeons plus!... ou c’est la
guillotine comme du temps de nos anciens !
Notre cher père va en voir trente-six chan212
déliés, au respect du cierge que je te dois,
lui et ses gendarmes ! Allons, bien le bon
jour, adieu, mon petit crapaud blanc... Je
te fiche mon billet qu’on ne chassera plus
sur les mêmes terres, nous deux !
Et il partit, traînant la jambe, son fusil,
son carnier tout hérissé de touffes de
poils...
Une heure s’écoula comme en un rêve.
J’écoutais, j’entendais vaguement la ru
meur du bois, les confidences des sources,
le vol furtif d’un oiseau, les coups de sabot
de mon poney qui s’impatientait à cause
des mouches. J’avais des fourmis. Je n’osais
pas remuer la tête...
Lorsque je perçus, de nouveau, le galop
furibond du Pacha, je crus plus prudent de
m’évanouir pour éviter toutç explication^—.
5 5i?;L!OTHÈQUE
j
DE LA VILLE
| ÛE PÉRIGUEUX
TABLE
- P
H f!'
TABLE
Pages.
La découverte de l’Amérique.
.
7
Le cheval qui rêve.................................. 45
Vieille France
.
.93
.
Le féodal.................................
.117
La mort de la sirène........................... 177
Le traquenard...................... ,—497—
> BIBLIOTHEQUE
5
DE LA VILLE
î DE PÉRI GUEUX
DU MEME AUTEUR
Au Mercure de France :
L’animale.
Contes
Le
et nouveli.es.
dessous.
L’heure sexuelle.
Les hors
nature.
L’imitation
de la mort.
La jongleuse.
Le
meneur de louves.
La
sanglante ironie.
Son
printemps.
Théâtre.
La
tour d’amour.
A PARAITRE
La
souris japonaise,
roman.
CETTE EDITION
DE
LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE
LA CINQUIÈME DE LA COLLECTION DES
MAITRES ET JEUNES D’AUJOURD’HUI
A ÉTÉ ÉTABLIE PAR FRANÇOIS LAYA ;
ELLE COMPREND
SEPT CENT
SOIXANTE
SEIZE
EXEMPLAIRES
c’EST A DIRE
SIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL
CONTENANT
UN
DESSIN
ORIGINAL
DE
GUSTAVE FRANÇOIS ; VINGT EXEMPLAIRES
SUR PAPIER A LA CUVE ET SEPT CENT
CINQUANTE
EXEMPLAIRES
SUR
ANGLAIS.
EXEMPLAIRE N° 207
VERGÉ
.U
ACHEVÉ d’1 M P RIME R
LE 25 SEPTEMBRE 1919
POUR
LE
COMPTE
DE
L’ÉVENTAIL,
WILLIAM KUNDIG ETANT EDITEUR,
SUR LES PRESSES DE ALBERT KUNDIG,
MAITRE IMPRIMEUR,
GENÈVE
Dix francs
Fait partie de La Découverte de l'Amérique
