FRB243226101_PZ5214.pdf
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JEUX D’ARTIFICES
DU M'fîME’AUJEtr^^
AU MERCURE DE FRANCE
Les hors nature, mœurs contemporaines...............
La tour d’amour........ ..................................... y; • A/ A *
L’heure sexuelle .............................................
La jongleuse ................. •••••.......................
Contes et nouvelles, suivis du théâtre...................
La sanglante ironie.......................................................
L’imitation de la mort.................................................
Le dessous .............................. .....................
Le-meneur de louves...................................................
Sdn printemps ............................. • • •
L’animale .......................................................................
Dans le pùits, ou la vie inférieure, 1915-1917, avec
un pbrtrait de l’auteur par Lita Besnard..........
CHEZ DIFFERENTS EDITEURS
La découverte de l’Amérique (Kundig)....................
Monsieur Vénus (Flammarion). ...............................
La haine amoureuse (Flammarion)...........................
Le château des deux amants (Flammarion)..........
La souris japonaise (Flammarion)...........................
Les Rajeac (Flammarion)...........................................
Le grand saigneur (Flammarion)...............................
Au seuil de l’Enfer (Flammarion), en collabora
tion avec F. de Homen-Cristo.......... ....................
Le parc du mystère (Flammarion), en collabora
tion avec F. de Homen-Cristo...............................
La princesse des ténèbres (Calmann-Lévy)..........
Le théâtre des bêtes (Les Arts et le Livre)..........
La Maison vierge (Ferenczi)............................... ..
L’hôtel du grand veneur (Ferenczi)...........................
Refaire l’amour (Ferenczi)...........................................
Madame de Lydone, assassin (Ferenczi)...............
Madame Adonis (Ferenczi)...........................................
Le prisonnier (Edition de France), en collabo
ration avec André David.......................................
Pourquoi je ne suis pas féministe (Ed. de France)
Alfred Jarry ou le surmale de lettres (Grasset)..
La femme aux mains d’ivoire (Ed. des Portiques)
Portraits d’hommes (Mercure de France)..............
L homme aux bras de feu (Ferenczi)...................... *
Le Val-sans-retour en collaboration avec Jean-Joë
Lauzach (Crès)...........................................
Les Voluptés imprévues (Ferenczi)........
mazone Rouge (Lemerre)..........
Notre-Dame des Rats (Louis Querelle)'.’.’.’.’.'.'.’.’.’.
at
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RACHILDE
JEUX
D’ARTIFICES
roman
P'Z 5214
BIBLIOTHÈQUE |
DE LA VILLE i
DE
I
J. FERENCZI ET FILS, Éditeurs
9, Rue Antoine-Chantin, 9
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
500
EXEMPLAIRES
TEINTÉ
VERT
SUR
RÉSERVÉS
PAPIER
A
LA
PRESSE.
Copyright by J. FERENCZI et Fils, 1932.
Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous les pays.
e
■
_______
I
Catherine et Amélie étaient deux sœurs.
Plus exactement : deux âmes sœurs.
Avec cette légère différence entre elles
qu’elles n’avaient pas le même sexe si on
admet un sexe chez les âmes...
... et cette singulière complication que
l’âme de l’homme habitait le corps de la
femme tandis que l’âme de la femme han
tait le corps de l’homme.
La nature, fourvoyée depuis longtemps
sous les tunnels de l’atavisme, en était sor
tie, pour l’un comme pour l’autre, par le
mauvais bout.
Ces deux âmes sœurs, point sentimen
tales, ne cherchaient pas le bonheur dans
l’acception vulgairement humaine du
mot, parce que lorsque deux êtres de ce
genre spécial se rencontrent, ce n’est pas
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JEUX D’ARTIFICES
pour se prouver leur mutuelle faiblesse.
Aussi fortes l’une que l’autre, ces deux
bêtes curieuses se trouvant nez à nez
au tournant de leur histoire et représen
tant deux races ennemies, au lieu de s’at
taquer pour s’entre-déchirer, se regar
daient, éprouvant un certain plaisir à se
mesurer des yeux, peut-être à s’admirer.
Catherine, en apparence complètement
folle, riait aux éclats ou se fâchait tout
rouge quand le simple bon sens, le sens
commun, lui ordonnait de réserver ses im
pressions : gaie dans les occasions solen
nelles et, tout à coup, féroce au moment
d’une intervention protocolaire qu’elle
transposait en manifestation regrettable.
Autour d’elle, on la surnommait : la
grande Catherine, faisant allusion aux Ca
therine de Médicis ou aux Catherine de
Russie, personnes du genre mâle célèbres
par leurs allures despotiques, leurs cruelles
fantaisies, tout en ayant souvent témoigné
de la plus parfaite sagesse.
Elle disait :
« Quand on me donne mon petit nom,
il me semble toujours qu’on appelle là
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bonne! (Et elle ajoutait avec un soupir :)
Je ne suis pas méchante, seulement je ne
suis bonne à rien. »
Aussi ses plus proches courtisans pro
nonçaient-ils : « Ma grande et illustre
amie! »... bien qu’elle fût de taille moyenne
et encore plus méconnue que connue...
Quant à ses adversaires, ils étaient nom
breux, ne désarmaient pas, surtout ceux
qui ne l’avaient jamais vue ni entendue
chanter.
Elle faisait partie de VElite moderne, de
cette fameuse société parisienne très fer
mée dans laquelle n’importe qui peut s’in
troduire à la condition d’avoir de l’argent,
un nom sonore et le courage de veiller
tard.
Elle y plaisait ou déplaisait irrésistible
ment, ce qui ne semble pas permis à une
honnête femme.
Il est superflu d’en tracer un portrait
physique; les âmes ne se photographient
pas. Elles changent trop facilement A9 état
malgré l’éternel fond de teint de leurs pay
sages. On savait qu’elle avait une belle
voix de contralto, qu’elle chantait dans les
12
JEUX D’ARTIFICES
cours... c’est-à-dire a la cour de tout ce
qui régnait dans les arts, le commerce et
la bourgeoisie aristocratique sous la Ré
publique de 1927. Cela lui rapportait un
luxe dont le moins qu’on en pouvait pré
tendre c’est qu’elle ne mourait pas de faim
tout en paraissant millionnaire. Elle aurait
pu gagner davantage en faisant quelques
concessions aux différents publics qu’elle
traversait, malheureusement la désinvol
ture de ses fantaisies artistiques l’amenait
à se choisir des tours de chant qui lui
jouaient parfois de vilains tours.
Quand elle allait chez un ministre pour
un cachet déclaré princier, elle y clamait
d’effroyables malédictions propres à in
cendier les tentures et si on lui demandait
quelque chose pour une réunion populaire
elle servait à son auditoire de tendres ro
mances périmées ou des flons-flons d’opé
rette n’ayant rien de commun avec Y In
ternationale.
Lorsqu’elle rencontra son âme sœur, un
étrange garçon qui n’était pas de son mi
lieu, elle se trouvait tellement blasée sur
les applaudissements, les coups de sifflets,
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les adorations ferventes et les haines de
toutes les couleurs, les amours de toutes
les nuances, qu’elle eut la très dangereuse
idée de se distraire pour son propre compte
après avoir amusé tant de gens qui l’ai
maient ou la détestaient sans savoir pour
quoi.
Naturellement, le malentendu recom
mença et devint pire. On croyait tenir un
flagrant délit. Son entourage en conçut un
véritable effroi. Ses ennemis s’en réjouirent
parce que, d’après la logique courante,
toutes les existences exceptionnelles doivent
tomber à l’abîme d’une déchéance et qu’il
faut toujours une immoralité à une his
toire.
Il y eut un petit scandale parmi tant de
grands scandales, une fin de chapitre dans
une fin de monde, une étincelle s’échap
pant des flammes de l’incendie, un éclair
de plus aux nuées d’orages, à peine une
fusée du bouquet traditionnel. Et ce fut
tout juste si un philosophe résigné, ou
mieux renseigné, s’écria, derrière le rideau
de sa fenêtre :
« Oh! La belle bleue!... »
Il
Il faut aller à cette fête. C’est un gala
de bienfaisance.
Pas de cachet, mais une toilette sensa
tionnelle.
Catherine a horreur de s’habiller. Elle
traîne, jusqu’à midi, une quelconque robe
de chambre, ne se coiffe pas, toujours en
bonnet-béguin qui la casque étroitement
sans laisser passer une mèche, et fait cla
quer des mules dans les escaliers de l’hôtel
de son mari, M. Darchal.
Elle habite une sévère maison noire (un
monument classe) pleine de poussière, de
souris, d employés affairés brandissant des
rouleaux de papier.
L epoux de Catherine est un vieux mon
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sieur calme, aimable, indifférent à tout ce
qui n’est pas sa maison : Darchal et Cie,
papiers de luxe, qu’il ne quitte jamais que
pour des corvées industrielles ou officiel
les.
Il a dit, au dîner, rapidement expédié
par sa femme :
— Tu sors encore, ce soir?
— Ne m’en parle pas! Un numéro pour
1 association du Pinceau libre. Comme on
achète rarement les toiles de ces peintreslà, ils donnent un bal...
— Ils feraient mieux de travailler!
murmure M. Darchal pour dire un mot
sans trop d’effort.
— ... Ça leur rapporterait certainement
beaucoup moins. Et puis c’est drôle de
danser devant le buffet d’un bal. On ou
blie.
M. Darchal, plein d’indulgence, ajoute:
— Tâchez de ne pas aller tous au poste,
en fin de soirée.
Il ne se fâche ni ne s’indigne des mœurs
du jour, seulement ne prévoit pas d’autre
point terminus à n’importe quelle mani
festation moderne.
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JEUX D’ARTIFICES
Catherine est vêtue de blanc pour la
première et la derniere fois. Quand elle s y
met, cela devient une oeuvre d’art. Elle
souligne tout, y compris ses défauts, exas
père sa couturière au sujet de détails
qu’elle apercevra, étant myope, mais que
les voisins ne verront pas. On devine
qu’elle s’habille pour elle, d’abord.
Elle descend les escaliers poussiéreux en
balayant les marches de son manteau d’her
mine, d’un très pur lapin russe presque
aussi coûteux que l’hermine, et fait son
ner les talons de ses souliers d’argent. Un
serre-tête du même métal, fleuri d’étoiles
de nacre, lui barre les tempes. Un volant
de Venise authentique frange sa robe de
toute son opulence, car il vient de loin, du
temps des dogaresses, à travers les hérita
ges ancestraux. Ce costume, un peu bien
neige éternelle, sera de mise puisqu’on in
dique le travesti au programme.
Elle part seule. Son accompagnateur
ordinaire, le vieux pianiste, Jules Musseau,
doit la rejoindre vers minuit, heure de son
tour de chant.
Musseau est un personnage sérieux, on
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ne 1 a jamais entendu rire, dédaigneux de
toute frivolité, ne sortant, tel un pauvre
diable d’une triste boîte de nuit, qu’à la
faveur des interventions de Catherine. Il
admire la grande chanteuse en secret,
comme on adorerait une inaccessible ma
done, mais ne tient pas à le lui dire, crai
gnant d’introduire une fausse note dans
leur commerce essentiellement musical. Il
aime cette voix de femme fatale, ce con
tralto qui prend les auditeurs au ventre,
malgré eux... ce qu’ils regrettent après et
lui reprochent. Musseau ne regrette rien.
Il est content. Ce n’est ni un homme du
monde, ni un ambitieux. Il se satisfait de
sa partie dans un ensemble réussi, ne donne
pas de conseils, agit au mieux des intérêts
de sa déesse : quand on applaudit, il se
lève et salue.
... Elle s’en va seule... Mais derrière elle
suit sa douleur, chienne atrocement fidèle,
toujours grondante, inapaisée. Elle n’ose
pas regarder en arrière, craignant de la
voir, la langue pendante, les crocs décou
verts, bavant de rage, l’œil injecté de sang.
Sa douleur? La mystérieuse torture! Qui
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JEUX D’ARTIFICES
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donc aurait l’audace de l’accuser de souf
frir? Qui peut savoir, imaginer la peine
qu’elle cache sous son manteau blanc,
comme une ombre de deuil, comme le pli
même du froissement de tout son être. Et
dès qu’elle s’isole, en dehors des clans bour
donnants d’amis ou de la foule hostile,
qu’elle a le temps de penser... oh! alors, sa
douleur, sa fidèle ennemie, se ramasse en
boule, cette chienne qu’on ne peut chas
ser parce qu’elle est invisible, lui saute a
la gorge! Ça ne dure pas, heureusement,
car elle hurlerait, elle aussi.
Mon Dieu, il faut encore aller là?
Oui, elle sait que quand elle y sera elle
n’y pensera plus!
Ah! frapper au carreau, crier au chauf
feur : telle rue, telle porte, retournez!
Et elle rentrerait, elle dirait...
Que dirait-elle?
— Non, rien! Continuez, chauffeur!
Je vais réellement au Palais des Nuées. Aije le droit, moi, de fléchir sous le poids de
cet animal qui profite de ma solitude pour
me mordre?
Or, elle se porte bien... Pourquoi ne sau
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rait-elle, courageusement, le bien porter,
de toutes ses forces?
Le Palais des Nuées est au bout du
monde. C’est ce qui reste d’une ancienne
cité de joie dont la moitié est démolie, pend
en lamentables lambeaux de décor sous la
pluie tenace qui essaie de laver leurs souil
lures et n’arrive qu’à les noircir.
Le quartier est sinistre, désert, rempli de
fondrières inquiétantes et ces ruines sont
sales comme tout ce qui finit sans apo
théose.
Des palissades garnissent les précipices
ouverts sur des caves dont on aperçoit les
conduites d’eau, les tuyaux de gaz comme
des entrailles mises à nu.
D’étonnantes carcasses de bois dominent
ce chantier de démolitions et profilent sur
la nuit, en plus sombre, les spectres de
monstres de cauchemar. On dirait un sab
bat en pleine forêt maudite.
Solide, plus clair, demeure un morceau
de ce palais écroulé : la salle des fêtes et
ce soir de bal, c’est un vrai phare à la
pointe des rochers illuminant une mer en
furie,
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JEUX D’ARTIFICES
Pluie, rafales, flaques de boue.
D’un côté de la rue, la file des voitu
res de maîtres, des taxis. De 1 autre, der
rière les palissades mal eclairees par des
lanternes rouges, les caveaux ou des terras
siers ont abandonné leurs pioches de fos
soyeurs.
Quand elle monte le grand escalier de
ce qui reste du Palais des Nuées, Catherine
pense non pas au ciel, mais à un enfer.*.
III
Elle a laissé au vestiaire son manteau
blanc et, dans ses plis, sa douleur, la
chienne couchée qui lui gardera fidèlement
ses hurlements pour plus tard.
Combien de femmes vont ainsi par les
salons ou par les rues, emportant sous de
beaux vêtements de parade, ou des hail
lons, une tristesse qui les ronge, qu’elles
serrent contre elles avec une persévérante
hypocrisie?
Il est à peine onze heures.
La fête est déjà bruyante, d’une origi
nalité vraiment incontestable. On se croi
rait sur une plage à marée basse. De tous
les côtés, les évocations des peintres du Pin
ceau libre ont propulsé des épaves extraor
dinaires : barques de pêcheurs sens dessus
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JEUX D’ARTIFICES
dessous, poissons palpitants ou morts, des
baleines échouées, des cachalots, des re
quins et, en faction, des bandes de pin
gouins aux attitudes penchées d’étonne
ment.
Si ce n’est pas très fini comme exécu
tion, les tons crus y reluisent en reflets
d’écailles visqueuses saisis sur le vif. Jus
qu’à mi-hauteur des murs, tout nage dans
un flou d’écran. Mais, là-haut, la coupole
bâtie pour verser des torrents de lumière
sur les obscurs blasphèmes des jeunes maî
tres du Pinceau libre lance des flammes
roses, bleues, orange. Des guirlandes cou
rent le long des corniches plus ou moins
corinthiennes, des anachronismes plus ou
moins Louis XV ou Napoléon III. Les
amours, les fleurs, les fruits, changent de
ton à chaque instant. Les inévitables lus
tres de théâtre anciens, à girandoles de
bougies électriques, ajoutent leur clarté
blanche, aiguë, aveuglante à la cacopho
nie des styles et des manières d’y voir.
C est ahurissant, puissant comme le dé
sordre et de mauvais goût comme le siècle.
De temps en temps le bruit devient si
JEUX D’ARTIFICES
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terrible qu’il semble bien que la marée va
remonter.
Les deux orchestres, aux deux bouts de
la salle, se rejettent l’un à l’autre des airs
syncopés, donnant le concert multisonore
et dissonant de la foire du Trône. Par asso
ciations d’idées cela sentirait même le pain
d’épices et la friture.
Les maîtres, en cohue bigarrée, font le
plus rapin possible, c’est-à-dire que leurs
modèles sont en caleçon de bain, ce qui est
à la fois économique et artistique lorsque
la femme est bien construite. Quant à
l’homme, toujours beaucoup plus correct
de lignes, en général, que sa compagne, il
se montre prodigieusement poilu, sinon
académique.
Il y a là, comme public-esclave, le potpourri de toutes les institutions sociales,
jusqu’à des gens du meilleur monde dont
la mine soucieuse indique, d’une façon cer
taine, qu’ils ne savent pas ce que ça va leur
coûter, tant au point de vue de leur bourse
que de leur pudeur particulière.
Le long des allées principales de ce parc,
où tourne l’immense troupeau des brebis
24
JEUX D’ARTIFICES
tondues, les habits noirs, bien ou mal por
tés, errent à la rencontre de dames en do
minos défraîchis, lesquelles, se croyant à
l’Opéra, gloussent des choses genre pintade
qui les font reconnaître tout de suite.
Au fond de la salle, une estrade, la scène
drapée de velours violet, catafalque atten
dant les attractions, flanqué d’affiches où
sont énumérées les surprises offertes aux
spectateurs : tours de chant ou de force,
vedettes de cirques ou de concert, au mi
lieu de laquelle scène vide est tombé un
piano à queue simulant, de loin, avec ses
trois pattes, un gros insecte dont on a arra
ché la quatrième, histoire de l’immobiliser»
Les organisateurs de la fête, des riches
mécènes, un comité de braves amateurs
d’art empressés à satisfaire tout le monde
en y sacrifiant la recette, s’il le faut, font
de grands efforts de courtoisie. Ils vou
draient bien former des commissaires à la
fois actifs et élégants et ne recrutent que
de jeunes gorilles assez encombrants mal
gré la simplicité de leurs costumes. Et puis
1 essaim des vendeuses au panier choisies
parmi les jeunes filles de la bonne société,
JEUX D’ARTIFICES
25
précipite des mouvements assez risqués.
Ces demoiselles, désireuses d’accaparer l’at
tention par leurs travestis de rigueur :
bergères, pierrettes, colombines, s’insur
gent devant les singes presque nature qu’on
leur présente.
— Si les garçons d’honneur s’en mê
lent! déclare une petite laitière qui se croit
sans doute à un grand mariage.
— Mais, répond un vendeur de pin
gouins en caoutchouc stridulant d’une fa
çon horrifique, si nous ne vendons rien,
que voulez-vous que nous fichions de no
tre honneur?
— Il y a celui de nous accompagner,
Monsieur!
— Merci bien, mon Agnès, alors je
prélève une commission sur tous les pi
geons que vous allez plumer! Je suis com
missionnaire ou je ne le suis pas.
Il est évident que le rapin simpliste con
fond.
Et on danse. Et on boit.
Le champagne est pour rien : cent trente
francs la bouteille, ayant une vague pa
renté avec une marque d’eau de Seltz.
26
JEUX D’ARTIFICES
En attendant l’heure des attractions, les
entrées de costumes réussis sont saluées par
des bordées de sifflets, goût américain, ou
des applaudissements frénétiques, genereusement français.
Aux dernières marches de l’escalier, Ca
therine a pris la pose! Elle offre son sou
rire de grande vedette aux yeux tragiques,
de personne qui cherche la lueur dans la
nuit. Elle n’y voit pas ou trop. Souvent il
lui apparaît des visions hors de toutes réa
lités où, brusquement, le plafond remplace
le parquet et elle hésite à poser le pied sur
un terrain mouvant. Des détails lui sau
tent à la figure, la piquent.
Un monstrueux Silène, couronné de
pampres ou de poireaux, elle ne distingue
pas très bien, l’accoste, tenant dans un
douteux équilibre un bocal de cerises à
l’eau-de-vie. Il en propose à tout le monde
et répand la sauce de son plat un peu par
tout, ce qui n’est pas dans le programme.
— Toi, ma belle banquise, rugit-il, tu
vas m’aider à les finir. Il faut se réchauffer
le pôle Nord. On gèle ici!
Et il s’arrête devant la grande Catherine
JEUX D’ARTIFICES
2/
effrayée, qui se rejette en arrière. Elle a
horreur de l’alcool sous n’importe quelle
forme. Elle braque son face-à-main sur le
ventre du Silène peinturluré d’un ocre in
tensif, à moins que ce ne puisse être sa
couleur naturelle.
— De quoi, de quoi, ma chère ban
quise adorée! Moi je ne les vends pas, je
les donne, seulement je n’ai pas de cuiller,
Il faut te contenter des pinces à sucre que
m’a fournies la nature.
Il bafouille effroyablement et pour gar
der la pose, lui, il est obligé d’arquer les
jambes comme s’il chevauchait une bar
rique. Il lui tend une cerise tout en semant
des gouttes de liqueur.
Les uns s’indignent. Les autres se tor
dent. Mais le costume éblouissant de Ca
therine attire l’attention d’un commissaire,
un jeune sauvage absolument nu, serti
d’un pagne de quelques centimètres de lar
geur, presque transparent. Il se présente
fort correctement, en défenseur de l’ordre,
et offre son bras d’un geste arrondi que ne
désavouerait pas André de Fouquieres.
— Je suis commissaire, Madame, n ayez
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JEUX D’ARTIFICES
pas peur. Je vais vous conduire. Nous
ne sommes pas responsables de ce voyou
qui nous est arrivé déjà plein. Il est
scandaleux.
Catherine, maintenant, est partagée en
tre une folle envie de rire et sa répulsion
nerveuse pour la peau des hommes nus.
Et elle sent que le sauvage a eu le geste
tout naturel d’un civilisé lorsqu’on l’a in
vesti d’un titre quelconque. On ne devient
pas sauvage par la seule nudité. Il est or
donnateur de la cérémonie. Le costume,
ou l’absence de costume, n’y fait rien. Il
faut en prendre son parti.
Catherine n’est pas là pour s’amuser et
elle appuie, le plus légèrement possible, ses
doigts gantés sur ce bras sans manche :
— Mais, cher Monsieur, questionnet-elle, pourquoi, le programme annonçant
un bal sous la neige, vous êtes-vous ha
billé... en sauvage sous l’équateur?
Son garde du corps ayant peine à garer
le sien des quolibets qu’on imprime dessus,
lui répond avec une respectueuse ingénuité:
Nous autres, les peintres du Pinceau
libre, nous sommes pour le nudisme sous
JEUX D’ARTIFICES
29
tous les climats. Et puis, c’est le moins coû
teux des travestis, vous savez...
Le couple arrive jusqu’à l’estrade, suivi
d’un cortège impressionnant. Là sont ran
gés des fauteuils comme pour une cour de
justice. Les organisateurs reçoivent la belle
banquise chaleureusement, en la félicitant
de son costume vraiment polaire. On la
couvre de fleurs.
Catherine, redevenue grave, regarde les
trois marches de l’échafaud qu’il lui faudra
monter tout à l’heure. Elle cherche son
pianiste parmi les habits noirs, les hommes
sérieux. Jules Musseau n’est pas encore là...
IV
... Sans Musseau, elle ne pourra pas
chanter ou ce ne sera que la demi-mesure.
Elle manquera brusquement de l’âppui
d’une note glissée, d’un encourageant ar
pège. Elle compte sur lui comme un gé
néral sur son aide de camp. Si, par hasard,
elle se trompait, ce serait lui qui aurait
tort!
Sans lui elle aurait l’air de saboter son
numéro parce que, cette fois, on ne la paie
pas. Scrupuleusement honnête, cette idée
la tourmente à un tel point que tout s’as
sombrit de nouveau. Si Musseau ne vient
pas (ce qui est tout de même l’impossible)
ce sera la note désagréable dans les comptes
rendus de la soirée.
Un des organisateurs de la fête la sup
JEUX D’ARTIFICES
31
plie de ne pas s’agiter ainsi. Il y a d’autres
musiciens dans la salle et on fera passer un
autre numéro avant elle, voilà tout.
— Je ne peux pas chanter durant le
souper, voyons! Il faut faire une annonce.
L’annonce est commandée.
Un des commissaires, vêtu convenable
ment celui-là, monte sur l’estrade, fait
des effets de plastron en demandant le si
lence.
Les orchestres se taisent.
— Mesdames, Messieurs, notre grande
Catherine Darchal, l’éminente cantatrice
est ici...
(Salves d’applaudissements.)
— ... Mais, momentanément empêchée
de chanter à cause de l’absence de son
accompagnateur...
(Bordée de sifflets. Cris d’animaux. Ré
clamations sur l’air d’une scie d atelier :
« Catherine, ma voisine, t’en va pas »...
etc..., etc...)
— ... Nous allons voir, avant elle, les
exercices d’une célébré acrobate...
Interrompu entre chaque mot, 1 annon
ceur, qui n’a pas le don de l’éloquence, est
32
JEUX D’ARTIFICES
pris de panique; il s’embrouille dans ses
phrases de plus en plus malheureuses et dé
clame pompeusement la dernière :
— ... Vous allez entendre, avant Mon
sieur Catherine, le grand chanteur, Ma
dame Miss Amélie, la merveilleuse illusion
niste...
Alors le tumulte ne connaît plus de
frein. Les pingouins en caoutchouc stridulent éperdument, les rapins imitent des
hennissements variés. C’est un charivari
que les deux orchestres, attaquant à la fois
deux tangos différents, ne parviennent pas
à juguler.
Les rideaux de velours violet du fond
de la scène s’ouvrent enfin. On aperçoit,
dans un flot de lumières, un jardin de ro
ses, une perspective de jets d’eau et un pro
fil de palais d’Orient.
Bien entendu le décor n’a aucun rap
port avec les numéros de la soirée, mais il
est joli et on lui pardonne d’etre intem
pestif à cause de son évidente volonté de
plaire à tout le monde, nudistes ou esqui
maux.
Pour le moment, il semble coupé en deux
JEÜX D’ARTIFICES
33
par une corde tendue, des chevalets d’acier
brillant, un trapèze, tous les accessoires de
la seance d acrobatie qui sentent toujours
un peu la torture.
Des valets de cirque vérifient les degrés
de l’échelle pendue à la corde.
Valse lente. La salle se calme parce que
ce genre de préparatifs met une vague an
goisse dans les nerfs d’une foule orageuse.
On s’assied. On se tasse.
Au premier rang, un ours, debout, re
garde de tous ses yeux ronds. Il n’est pas
blanc, mais sale, presque gris de poussière
et a des souliers vernis qui dépassent.
Catherine, résignée, braque son face-àmain sur le décor en songeant :
— Qu’est devenu Musseau? Il n’est pas
malade, il aurait prévenu. Musseau doit
être mort!
La chaleur est suffocante. C’est le four
et, brusquement, la nuit, la nuit polaire...
Sous le lustre du centre tourne un globe
de métal cloisonné de mille facettes qui
lance dans l’ombre une pluie de reflets en
forme de flocons. L’illusion est parfaite.
Si on n’a pas froid, on frissonne agréable-
34
JEUX D’ARTIFICES
ment, le cœur vous chavire un peu et la
baie lumineuse s’ouvrant sur ce jardin très
roses d’Ispahan ne vous rassure qu’à moi
tié.
On prétend qu’une grande émotion peut
naître d’un tout petit contraste... de ce
que le peuple appelle : un froid et chaud,
Catherine pourrait s’enrhumer ou con
cevoir le grand frisson. Elle ne ressent rien
que l’impatience d’une heure qui lui pa
raît longue quoique mystérieusement en
vironnée de ténèbres.
Miss Amélie, l’acrobate, est, en effet, une
femme, grande, souple, en maillot couleur
de chair, à moins que... non, tout est à
craindre si ça se déchire. (Il est à remarquer,
du reste, que jamais aucun maillot d’acro
bate ne craque. )
Sur ce maillot, elle porte une jupe, sorte
de manteau de cour fait de plumes de paon,
largement fendu par devant, et elle joue
d’un éventail de mêmes plumes, immense,
auquel, d’une seule main experte, elle fait
faire la roue derrière sa tête, une jolie tête
de princesse byzantine, rousse, casquée
d’un diadème d’émeraudes, aux regards
JEUX D’ARTIFICES
35
très ombrés, presque durs. Le sourire pour
pre est fixé comme un dessin.
Après un salut d’une grâce exquise et
quelques gestes un peu affectés pour rele
ver sa jupe à traîne, fort encombrante, elle
fait un signe aux valets de cirque pour un
dernier cran à serrer, puis, légère, aérienne,
elle grimpe à l’échelle, bondit sur la corde,
valse, tournant langoureusement, tandis
que toutes ses plumes se hérissent, ou on
doient, avec des remous de vagues. Le dan
ger perpétuel de ce manteau merveilleux
qui embarrasse ses pas est comme un pi
ment de plus qui s’ajoute à la complication
de ce numéro inédit, lequel serait peut-être
trop simple sans la parure orgueilleusement
féminine.
Tonnerre d’applaudissements.
Sur la corde, subitement figée dans une
pose de provocation intense, la femme tout
entière fait la roue, ses jupes relevées der
rière ses reins comme son gigantesque éven
tail derrière sa tête. On est enthousiasmé.
Des gens, dans les fonds noirs, qui semblent
savoir ce qu’ils disent, hurlent des phrases
inintelligibles pour le gros public. On tre-
36
JEUX D’ARTIFICES
pigne, on lance des pingouins et des fleurs
fanées claquant aux pieds de la grande
danseuse aux plumes de paon comme des
crachats.
Jules Musseau n’est toujours pas venu :
— Il est à tuer! gronde Catherine Darchal, pensant à son accompagnateur.
.................. ...............
....... . ....... . ................ ...................
V
Celui-là vend des ballons. A bout de
bras, au-dessus de sa tête, en un geste d’une
suprême élégance, il porte la grappe des
sphères multicolores aux tons chatoyants,
émeraudes, topazes, rubis, saphirs, énormes
grains de baudruche gonflés à craquer, lu
mineux tel un étalage de pierres précieuses
pour bagues de géantes. Et il semble tirer
par en haut, prêt à s’enlever avec eux, son
pas souple posant à peine sur le sol.
— Achetez-moi un ballon, Madame?
Amusez-vous à voir monter votre plaisir
le plus haut possible!
Le vendeur est en habit de soiree d une
absolue correction qui fait valoir sa sil
houette de jeune homme comme il faut,
38
JEUX D’ARTIFICES
si l’habit peut créer cette race-là sur me
sure! Il a certainement un excellent tail
leur, d’une part, et, d’autre part, il doit
être très bien bâti.
Catherine, debout, accoudée à son fau
teuil, songe à s’en aller. Tous ses amis (et
elle en a toujours beaucoup dans les réu
nions bruyantes) fouillent la salle en tous
sens pour y découvrir Musseau, l’introuva
ble Musseau. (Voilà un accompagnateur
qu’elle va remercier, et comment!...)
Elle regarde le vendeur de ballons qui
en détache un, rose, étoilé d’or :
— Gardez-le, cher Monsieur, murmure-t-elle entre ses dents serrées de co
lère. Que voulez-vous que j’en fasse? Je
n’ai pas d’enfant, moi!
Et elle lui tend le billet de banque de
rigueur, car il ne serait pas juste de priver
l’œuvre d’un petit bénéfice.
— Mais, Madame, ce n’est pas encom
brant quand on sait s’en servir... et c’est
très amusant.
Sous le ballon rose détaché, il envoie
une chiquenaude. Le ballon part, s’élance
d’une folle ascension vers la coupole du
JEUX D’ARTIFICES
39
Palais des Nuées et, arrivé là, il éclate avec
un bruit de bombe.
— Vous voyez, ce n’est pas plus diffi
cile que cela.
La voix du jeune homme est basse, avec
des inflexions câlines, un peu gutturales.
Machinalement, Catherine en achète un
autre, un beau vert-esperance timbre d un
point d’interrogation d’argent. Elle veut
l’envoyer dans les airs, mais sa chiquenaude
personnelle manque d’énergie. Le vendeur
intervient et le lance jusqu au lustre, où i
explose, retombe en morceau de peau qui
ressemble assez à une chenille. C est le
contraire du papillon. Le jeu commence par
le miracle des couleurs à la lumière et finit
par la très humble larve recroquevillée,
toute tremblante encore de son apothéose.
Alors Catherine, amusée réellement, ou
agacée, voulant passer sa rage intérieure
sur quelque chose, arrache les ballons, les
grains de la grappe, un à un, jetant, au ur
et à mesure du massacre, des billets au ven-
deur •
— Madame, lui dit doucement le jeune
homme, sortant probablement d’un monde
40
JEUX D’ARTIFICES
où l’on sait s’arrêter devant une indiscré
tion, vous allez vous ruiner et il n’en res
tera pas pour les autres. Soyez raisonna
ble!
Catherine le regarde. Etrange person
nage...
Les épaules larges ont cette ligne droite
que prisaient tant les sculpteurs égyptiens,
des hanches serrées par le gilet de soie blan
che, comme dans une ceinture, s’amenui
sent jusqu’à une souplesse reptilienne. Il
est grand, sans trop le paraître, sans le genre
sportif qui dégingandé jusqu’à la vulga
rité la jeunesse des nouveaux régimes d’en
traînement. Son visage? Catherine ne le
voit pas. C’est l’ombre d’un masque ou
une face très brune trouée de trois lumiè
res : les deux yeux et la bouche. Ses mains
sont gantées de gants irréprochablement
glaces, mais on devine leur adresse à tous
les jeux.
On a fait cercle autour d’eux pour les
derniers éclatements, et voici que l’orches
tre attaque un tango d’une capiteuse lan
gueur.
Madame Catherine, s’écrie un jeune
JEUX D’ARTIFICES
41
page revenant de sa chasse au pianiste,
Musseau n’est pas là. Voulez-vous que je
prenne un taxi pour aller chez lui? Je vous
l’amènerai mort ou vif. Donnez-moi son
adresse?
Elle hausse les épaules.
— Merci. L’heure est passée. Je préfère
me retirer.
— Vous êtes Madame Catherine Darchal, murmure le vendeur de ballons. Oh!
Madame... si vous le permettiez... Ditesmoi ce que vous désirez chanter?
Une curiosité respectueuse, une très
courtoise proposition et, cependant, un
accent naturellement impératif qui indi
que l’habitude de se faire écouter par les
femmes.
Elle ne peut s’empêcher de rire.
— Vous croyez qu’on peut m’accom
pagner, vous, sans savoir où Ion va?
— Pourquoi pas? Je connais par cœur
tout ce que vous avez chanté jusqu’ici. J ai
entendu vos disques à l’étranger... alors.
Le jeune page, en collerette Henri III,
se penche à l’oreille de Catherine :
— Méfiez-vous, ma grande et illustre
42
JEUX D’ARTIFICES
amie, ce Monsieur est beaucoup plus capa
ble de faire votre collier que de la musi
que!...
Puis, il pirouette sur lui-même et se
sauve. Après tout, si la grande Catherine
veut se compromettre... libre à elle. Quant
à lui, il préfère s’éclipser de son soleil... de
minuit.
— Vous ne dansez pas? demande le
vendeur de ballons.
— Non, Monsieur. Je n’ai jamais su
danser et n’ai vraiment plus l’âge d’appren
dre.
— La danse, Madame, c’est un exercice
qui n’a pas l’importance que la jeunesse
lui donnait autrefois. Aujourd’hui, les uns
dansent pour faire du sport et les autres
pour le tête-à-tête quand ils savent que
tout autre genre de liaison serait interdite.
On danse pour causer avec plus d’aban
don. Vous chantez, alors?
Catherine est intriguée par ce jeune
homme qui possède un accent singulière
ment affectueux. Elle a l’inexplicable sen
sation d’une voix fraternelle. Et quand il
a dit ce mot : « autrefois » il lui a semblé
JEUX D’ARTIFICES
43
qu’il avait vécu dans ce temps, tout ce
temps qui les sépare!
Où l’a-t-elle vu? Autrefois ou tout à
l’heure?
— Soit. Et si je chante : « Dans une
tombe obscure... » pourrez-vous m’accom
pagner cela sans répétition? a-t-elle la
cruauté de lui répondre.
Elle ne songe pas du tout à la stupeur
d’un auditoire qui s’attendrait plutôt à un
refrain de café-concert qu’à une sévère
mélodie de Beethoven.
Le jeune homme monte sur la scène, de
son pas souple, assuré, ouvre le piano et se
dégante très lentement.
Au seul prélude, les commissaires ont
fait taire les orchestres. Catherine est prise
à son propre piège...
Elle a chanté pour lui.
Il a joué pour elle.
Et ils ont eu un succès tel qu’ils ont
voulu récompenser les malheureux audi
teurs plongés brusquement dans une
tombe obscure, sans d’ailleurs l’avoir mé
rité.
Une ronde bachique a succédé au chant
funebre. Pendant qu’elle la lançait avec ce
diable au corps qui la possède quelquefois,
elle a examiné de plus près ce jeune pianiste
inconnu. Le detail, celui qui lui saute aux
yeux brusquement alors qu’elle ne s’in
quiète pas d un ensemble encore bien plus
inquiétant, vient de la surprendre, tout au
moins de la distraire de la communion ar
tistique.
--------------------- -------------------------
JEUX D’ARTIFICES
-------- ■■mtruTTiium'fl
4$
Là, entre l’oreille et le col de la chemise
il y a une trace de fard sur la peau brune
de ce garçon, il demeure un trait de blanc
gras très appuyé. C’est tellement visible
qu’elle ne voit plus que ce fard et c’est
inexplicable, car le contact d’un front de
jolie fille posé là pour un moment d’aban
don n’aurait jamais pu le marquer à ce
point.
L’oubli d’un peu de crème de beauté
après la barbe faite? D’une poudre trop
adhérente? Catherine ne regarde plus que
cela. Elle n’entend pas les cris des sauva
ges, les applaudissements des mécènes con
tents d’un numéro réussi, malgré l’heure
tardive.
Quand ils ont dû s’avancer devant le
piano pour le salut final, elle a pris sour
noisement son face-à-main afin d’étudier
sa découverte.
Elle a accepté son bras en descendant
les trois marches de l’échafaud au bas des
quelles l’attend la gerbe de la tradition
offerte par le comité, prétexte à se pencher
sur son épaule...
C’est extraordinaire, décidément!
46
JEUX D’ARTIFICES
Le blanc gras, le fard, descend sous la
chemise, va du col à la ligne de l’épaule, et
les mains dégantées, qui sont également
brunes, ont, sous leurs manchettes, un cer- |
cle du même blanc, comme un bracelet
ou sa trace.
Catherine est curieuse, passionnée par
une anomalie, un mystère ou une tare. Si
la petite bête n’existait pas elle l’invente
rait!
Elle refuse le souper. Ces gens déjà ivres,
ces travestis féroces ne l’intéressent pas du
tout. Elle est fatiguée par son énervement
d’avoir attendu ce Jules Musseau insais- •
sable. Elle se retire, conduite jusqu’au ves
tiaire par le jeune homme.
— Monsieur, dit-elle, au moment de se
séparer sur le seuil du Palais des Nuées, je
voudrais pourtant vous remercier en toute
connaissance de cause. Vous m’avez vrai
ment merveilleusement accompagnée moi
qui suis, je le sais, très difficile à suivre
dans mes écarts de mesure. Ne protestez pas. Nous venons de partager un assez
joli succès pour que nous désirions nous
revoir... Votre nom, je vous prie?
JEUX D’ARTIFICES
47
Le jeune homme l’a aidée à mettre son
grand manteau blanc.
Là, dans l’ombre de la voûte peu éclai. rée de la sortie du Palais des Nuées, il de
meure interdit, silencieux.
A présent ils sont débarrassés de la cor
vée des mises en scène, des compliments
officiels ou des trop libres témoignages de
satisfaction. Ils n’appartiennent plus à
aucun théâtre. Elle reprend :
—■ Je reçois tous les jeudis, de 4 à
7 heures. Vous connaissez mon adresse,
n’est-ce pas, rue Hautefeuille?
Il est adossé à une colonne, sa silhouette
devient celle de tous les jeunes hommes
qui passent ou ont passé devant elle, dans
la rue, dans un salon, dans un bal. Com
bien ont salué ainsi, sont partis, qu elle
n’a jamais voulu revoir...
Catherine garde au cerveau un reflet de
vision ancienne ou de tout à l’heure. Cette
silhouette, avec sa marque blanche, au
col... et ces lumières qui transparaissent
par les trois trous du masque : les deux
rayons des yeux, les lèvres trop rouges.
4
48
JEUX D’ARTIFICES
Il répond, la voix un peu sourde, une
voix cependant ironique :
— Je crains que vous ne puissiez plus
me recevoir, Madame, quand je vous aurai
dit mon nom. Si je vous connais depuis
toujours, vous ne pouvez guere savoir de
moi que ce que vos amis vous en raconte
ront. Il faudrait être une aussi grande
courageuse que vous êtes une grande
artiste pour m’admettre dans votre salon
avec le métier que je fais...
— Enfin,, qui êtes-vous, Monsieur?
demande Catherine Darchal impatientée
par l’incompréhensible hésitation du jeune
homme.
Est-ce qu’il n’a même pas de carte pré
sentable?
Elle aurait bien dû s’informer auprès
du comité de la fête, mais elle était telle
ment ennuyée par l’absence de Jules Musseau qu’elle n’y a pas songé. Tout s’est
passé comme dans un rêve, un rêve étrange
semé de flocons de neige et de roses
d’orient. Glace et chaleur. Froid silence
maintenant après le tumulte fou et les cris
d’animaux plus ou moins polaires.
JEUX D’ARTIFICES
49
Il prend très doucement la main de la
cantatrice et la baise au poignet, sans
appuyer, avec le respect voulu, distant
comme un homme du meilleur monde.
Celui-là ne se livre pas facilement. C’est
le contraire de tous les jeunes snobs qu’elle
connaît.
Et ce sont aussi les rôles renversés.
Il tient à son incognito, ce marchand de
ballons, ce charmant camelot très habile
à tous les exercices de plein air, cet inconnu
trop bien habillé, celui que le petit page
Henri III soupçonne de savoir faire les col
liers de perles?...
,
,
Catherine, subitement dressée devant
lui, en reine qui n’a pas la coutume d at
tendre, ajoute :
— Quel métier pourriez-vous donc
avoir qui m’empêcherait de vous ouvrir
ma porte?
K1
Il s’incline encore, sa silhouette semble
s’affaisser un peu, telle un beau pantin
d’étoffe plierait :
__ Vous venez de me voir dans mon
dernier numéro de cirque, Madame. J ai
peut-être un autre nom que mon pseudo
50
JEUX D’ARTIFICES
nyme, seulement il est encore plus inconnu.
Je m’appelle : Miss Amélie, l’acrobate, au
moins pour le moment.
Un cri étouffé...
Catherine ferme les yeux, un instant,
pour tâcher de revoir cette grande jeune
femme presque nue sous l’envol de sa
traîne de plumes.
Elle revoit cette tête rousse, d’un roux
ardent et faux de princesse byzantine, et
s’explique enfin la trace de fard, du blanc
gras sous le col de la chemise d’homme.
Non, elle ne reculera pas devant l’engage
ment pris, la politesse qu’elle a promise et
qu’elle doit à celui, ou à celle, qui l’a vrai
ment tirée d’un mauvais pas. D’ailleurs,
une question d’art est toujours, pour elle,
au-dessus de toutes les banales questions de
convenances.
— Je vous attendrai jeudi prochain,
Monsieur (et elle ajoute, avec le sourire) :
Vous êtes une^très bonne musicienne. Cela
seul me paraît intéressant. Au revoir, Ma
dame Amélie.
VII
Jules Musseau, l’habituel accompagna
teur de Catherine Darchal, est mort.
On l’enterre ce matin.
Il est mort de l’horrible mort de tous les
gens pressés qui pensent, naïvement, qu on
peut courir encore dans les rues de Paris.
Il devait rejoindre la grande Catherine
pour son tour de chant au Palais des Nuées
et il s’est fait écraser par un taxi.
— Vous savez bien, cette fête ahuris
sante où l’on rencontrait des modèles, com
plètement nus à côté de leurs peintres cos
tumés en esquimaux ou en ours blancs? A .
mon cher, c’était formidable! Le pauvre
homme est à plaindre de ne pas avoir pu
contempler ça!
,
.
Dans la foule, devant le porche de Sam *
52
JEUX D’ARTIFICES
Germain-des-Prés, s’agite une société un
peu mêlée, acteurs, actrices, musiciens,
peintres, gens de tous les mondes, qui res
semble, les travestis en moins, à celle qu’on
pouvait voir se bousculer, là-bas, durant
cette nuit d’étrange carnaval.
Ils sont tous, ou presque tous, aussi gais;
quelques-uns ont même l’air de complet
ahurissement de naufragés perdus sur une
grève, à marée basse!
Pourquoi sont-ils venus? Ils ont suivi
Machin, le dernier informé, le grand Ma
chin, qui veut toujours en être, parce que
si ces sortes de corvées ne sont pas agréa
bles, surtout par un froid pareil, cela se
doit à la subite majesté du défunt, majesté |
éphémère, oui, mais combien péremptoire!
On ne peut pas médire de cette cohue
parisienne toujours prête à remplir un de
voir mondain.
Fête de bienfaisance ou grand enterre
ment, elle est ponctuelle, apporte l’hom
mage de sa présence, de ses fleurs, de ses
larmes. Il ne viendrait à aucun l’idée de
se soustraire à ce pieux ennui. Et,puis on
doit se montrer aux endroits où il faut
JEUX D’ARTIFICES
53
qu’on nous voie sous peine de trahir sa pro
pre cause.
... Et il se met à neiger à gros flocons
pour que ce soit encore plus genre polaire.
Les femmes serrent autour d’elles leur
grande fourrure ou leurs petits renards.
Les hommes remontent haut le col de leur
pardessus en battant discrètement de la
semelle, comme ils le feraient avec plus de
bruit dans une salle de générale si le ri
deau tardait à se lever.
Le corps n’arrive pas. Il sortira dune
clinique lointaine, d’un hôpital, la derniere
résidence du pauvre Jules Musseau q
n’avait aucune famille, aucune fortune a
qui l’on ne savait même pas d adresse dans
16 EtTn échange, en attendant, quelques
racontars :
— Jules Musseau, mon vieux, un p niste remarquable... et pas le sou.
geait un orchestre de jazz dan»
de nuit. Un homme de geme qui a aeu
opéras dans ses tiroirs!
,
— Tout ce que vous voudrez, mo
,
mais un musicien de cinquante ans qui
54
JEUX D’ARTIFICES
n’est pas célèbre, c’est un raté. Quand on
a du génie, ça se sait, que diable!
— Il aurait mieux valu pour lui n’avoir
que du talent. Avec du talent et un peu
de culot...
— Pauvre bougre! Il faisait des cachets
de misère, courait les leçons à l’heure. Son
plus clair bénéfice était encore d’accom
pagner Catherine Darchal...
— Ah! oui, parlons-en! Subir les ca
prices de cette femme-là, ce n’était certai
nement pas payé. Un soir, il a dû, paraît-il,
l’arracher à une foule qui voulait la lyn
cher, au Trocadéro! Et il n’a pu que rece
voir, pour elle, les oranges et les petits bancs
en la couvrant de son corps. Un brave
type!
(Ici, le bien informé se penche à l’oreille
de celui qu’il instruit. )
Allons donc! Une vieille histoire!
Ah! Tiens! Tiens! Et c’est elle qui fait les
frais de l’enterrement?
— Il y a mieux! Elle chantera. On a
fait passer une note dans tous les journaux.
Son adieu à son pauvre admirateur. Elle
lui doit bien ça! C’est elle qui l’accompa
JEUX D’ARTIFICES
55
gne ce matin. Chant du matin, chagrin!
— Ah! C’est donc ça qu’il y a tant de
monde. Oui, ma chère! Pourvu qu’elle ne
déraille pas en route, elle qui n’a aucune
mesure!
... Dans un autre groupe, un médecin
donne des détails horribles sur l’accident.
Il a vu :
— Quand on l’a relevé, mon cher, les
entrailles traînaient derrière lui. Les jam
bes sectionnées à la hauteur des genoux et
la tête une affreuse bouillie. Tout ça re
muait, tremblait, comme, sur un billard,
une bête vivisectionnée, encore chaude! Il
ne doit pas avoir beaucoup souffert.
— Le pire, c’est qu’on n’a même pas
trouvé d’adresse sur lui! En le fouillant, on
a ramené une vieille blague a tabac et, dans
un porte-carte, le portrait de Catherine.
— Deux blagues! ponctue un journa
liste qui fait les échos amusants dans une
feuille très répandue que personne, jamais,
n’achète, mais que tout le monde lit. ,
Une célèbre diseuse ci voix déclaré d un
ton confidentiel :
x
— Quand on a appris la chose a Dar-
56
JEUX D’ARTIFICES
chai, elle est tombée tout de son long sur
le tapis de son studio en criant : « C est
moi qui l’ai tué! »
— Voyons! Voyons! Un peu d’ordre,
s’il vous plaît, interrompt un vieux doc
teur très maniaque. Vous me dites que c’est
un taxi qui l’a écrasé. Alors, où voyez-vous
l’intervention de Mme Darchal là-dedans?
J’aime à me rendre compte, moi.
-— Qui est-ce qui vous dit que ce n’est
pas un suicide?
Un autre journaliste tire son carnet de
notes :
— Suicide? A cinquante ans? Pour
quoi? Ça ne tient pas debout, cette his
toire? Vous disiez?...
Un petit jeune homme blond, à teint
rose, criblé de taches de rousseur, le tire
par la manche :
“ Je la connais. Je suis de ses intimes :
supposez que l’accompagnateur, un peu
blet, fût remplacé avant sa mort, hein? Ce
que je vous en dis, c’est pour la psychologie
du drame. On ne sait pas, mais il est très
facile de deviner, en supposant qu’il y ait
drame dans cette affaire!
JEUX D’ARTIFICES
*7
— Enfin, moi, je veux bien. Cependant
je ne peux pas me servir de psychologie
pure pour un écho de dix lignes. Mon jour
nal m’en couperait cinq! Une nouvelle
brève, sensationnelle, une seule ligne, si
vous voulez, mais solide, qu’on ne puisse
démentir le lendemain. Catherine Darchal
ne plaisante pas sur le sujet. Je la connais
peu, mais elle m’a semblé... en fil de fer...
comme son nom!
— Qui pond l’article, chez vous?
— Moi, naturellement, sans ça je ne
serais pas ici, avec ma bronchite!
— Alors, je garde ce que je sais, mon
grand.
__ Vous êtes insupportable, mon petit.
Part à deux, quoi, accouchez et dépêchons.
Il faut que je rentre au journal avant dé-
jeûner.
Ils se mettent à l’écart pour éviter les
oreilles indiscrètes.
Le char.
Très modeste mais couvert de fleurs.
On remarque une immense couronne de
violettes de Parme et cette anonyme phrase
58
JEUX D’ARTIFICES
sur le ruban d’un ton plus sombre : « Tous
mes regrets. »
Aucun doute. C’est la couronne de Ca
therine. Il n’y a pas de famille. Un Mon
sieur chauve descend d’une somptueuse li
mousine, arrivée en retard. Le Monsieur se
découvre, se mouche et entre dans l’église
sans attendre le signal du suisse.
Murmures.
C’est le directeur de l’Opéra.
a On approuve et on salue, de différents
côtés, les uns le corps qu’on transporte à
l’église, les autres, le directeur qui l’a pré
cédé.
C’est très bien de sa part, car il y a beau
temps que le pauvre Jules Musseau ne
comptait plus à son orchestre.
On pénètre en cortège, quelques-uns
des assistants au bal du Palais des Nuées
cherchent machinalement des vphv U _
JEUX D’ARTIFICES
59
Les orgues ramènent le recueillement.
La messe est longue et on attend le mor
ceau, la principale attraction.
Si Catherine Darchal, qui va le chanter,
allait s’évanouir encore une fois? Quel
scandale!
Tout à coup, sur la finale des enfants
de choeur, aux voix aigrelettes, pures et
claires, tels des chants de rossignols n’ayant
jamais mis l’amour à leur programme,
s’élève, d’un accent déchirant, une voix
mâle, celle-là, qui tremble de sanglots con
tenus, domine pourtant les basses de l’or
gue et sait pleurer avec toute la noblesse
de son art. Ce qu’elle dit, en latin, elle ne
s’en soucie pas, mais scande terriblement
les syllabes mystérieuses, leur donne ou
leur fait prendre leur véritable sens dans
l’entendement de tous.
Die s irœ!
Terreur de l’au-dela! « Desespoir de
quitter la terre pour atteindre le Grand
inconnu!...
Elle plane, la voix, entre le doute et l’in
vincible foi dans un meilleur devenir.
Ah! non! Ce n’est pas possible que tout
60
JEUX D’ARTIFICES_____
puisse finir ainsi, mon Dieu, ou vous seriez
le grand Monstre dévorateur et non le Jus
ticier porteur du glaive rayonnant.
Miséricorde?
Non! Justice! Que votre droite se lève
pour protéger le pauvre, le faible, celui qui
plus nu que jamais, sans trésors valables
à vos regards sévères, dépouillé de tout hon
neur et de toute consolation, monte vers
vous, portant peut-être, dans ses mains
tendues, un grand cœur torturé!
Seigneur, nous vous demandons pour lui
le repos éternel, un peu de votre gloire,
puissant rayon où retournent les petites
flammes, les douces lueurs ignorées qui ont,
ici-bas, brûlé en vain...
« Dies iræ! Dies ilia! »
Un jeune homme, très svelte, élégant,
l’air un peu dédaigneux, ennuyé, comme
tous ceux qui se sont leves de trop bonne
heure, le dernier venu pour entendre ce
chant-là, s’est appuyé au bénitier de
1 église. Il écoute cette voix tombant de
si haut sur l’assistance.
C’est étonnant. L’ombre de l’église se
peuple de fantômes.
JEUX D’ARTIFICES
61
Des femmes pleurent.
Des blasés, ayant oublié les racontars du
dehors, ont ce frisson bizarre dont ils ne
peuvent se défendre en se laissant pénétrer
par ce chant prenant, pressant, triomphant
au moment précis où l’on s’imagine qu’il
va se briser, cette voix, parfois rauque à
en craindre la dangereuse fêlure et qui,
lorsqu’elle se tait, les laisse mal à l’aise, pres
que déçus.
Le jeune homme brun, debout, près du
bénitier, n’attend pas la sortie du corps.
Il s’en va, rêveur :
— Haschish, opium, morphine, co
caïne, éther! Toutes les drogues! C’est
amusant!
VIII
Le salon de la rue Hautefeuille paraît
étroit parce qu’il est toujours plein. Il
s’étire comme un long couloir, une gale
rie vitrée permettant aux groupes sympa
thisants de s’isoler en des embrasures de fe
nêtres drapées de rideaux formant des lo
ges séparées du parterre.
Si, au rez-de-chaussée de cet hôtel à poi
vrières, l’un des plus vieux de Paris, on
vend du papier, au premier on tient
bureau d’esprit et de tout ce qui peut
s’échanger en fait de médisances. On y
vient depuis fort longtemps et on y col
porte les nouvelles du monde où l’on
chante, du monde ou l’on déclame, aussi
du monde où l’on s’amuse et de celui, plus
restreint, où l’on travaille.
JEUX D’ARTIFICES
63
On y rencontre de vieux savants à bar
bes grises et de jeunes acteurs à mentons
bleus.
Enormément de jolies personnes en
quête d’un rôle, ou d’un protecteur pour
le théâtre, sinon la vie privée. Quelques
aventurières, coureuses des cinq parties du
globe et — les années bissextiles — de très
honnêtes femmes.
Catherine Darchal ne s’y montre pas du
tout la grande Catherine, car elle ne chante
jamais dans son salon. Elle est vetue sim
plement d’une quelconque robe d intérieur,
de son habituel bonnet serre-tête assorti,
sans bijou, sans fard. On ne la reconnaît
comme maîtresse de la maison qu a sa voix
qui demeure la même et, souvent, s élève
malgré elle.
Il y a un buffet bien garni dans un coin,
servi par un domestique semblant avoir la
perpétuelle terreur qu’on emporte 1 argen
terie.
Peu de meubles, énormément de fleurs
en jardinières, en potiches, en gerbes, je
tées sur les chaises, ce qui empêche de s as
seoir, et à la fin de la journée, à l’heure des
5
64
JEUX D’ARTIFICES
lumières, on glisse dessus comme sur une
litière de parfums.
Le mari de Catherine monte de ses bu
reaux pour une causerie de quelques ins
tants avec un ami qui s’est égaré là-de
dans, se trompant d’étage, le rassure et
l’entraîne par un escalier dérobé, afin de
le soustraire à la rafale des jolies filles qué
mandant des cigarettes.
-— Tu comprends, mon vieux, il faut
que jeunesse se passe et nous ne pourrions
jamais dire deux mots sérieux dans cette
volière de serines en mal d’échaudés!
Le vieil ami ne saisit pas tout de suite
pourquoi la jeunesse doit se passer... de lui
et tourne des regards affriolés vers les se
rines. Le mari de Catherine est loin d’être
un Monsieur maussade, seulement il re
doute la serine, pour les hommes d’affai
res qui n en ont pas l’habitude, à l’égal
de la perruche infectieuse. Il respecte la
liberté du salon de sa femme, tout en dé
plorant sa manie d’accueillir gracieuse
ment n importe quelle visiteuse ou visiteur
lui apportant un bouquet.
Catherine, elle, est excédée, de son côté
JEUX D’ARTIFICES
6$
par ces âmes en peine d’une nouvelle in
carnation mondaine et n’a jamais su se
soustraire aux sollicitations de ces veuves
d’une année ou d’une journée.
Elle a fini pourtant par s’apercevoir
qu’elle reçoit» maintenant, les amis des amis
de ses amis et qu’elle a perdu de vue les
vrais, brouillée avec ceux-ci, qui en
voyaient, à présent, ceux-là afin de se ren
seigner sur ce qu’on pensait de leurs fras
ques.
Si Catherine Darchal fait virevolter per
pétuellement son face-à-main, c est qu elle
ne reconnaît presque jamais la tendre ca
marade, jeune ou vieille, qui 1 embrasse en
l’assurant de sa plus vive tendresse.
Quant aux hommes, elle se les remé
more beaucoup mieux parce qu ils lui ont
tous fait la cour, pour le bon ou le mau
vais motif, c’est-à-dire par pure ou impute
curiosité.
Aujourd’hui, une semaine après l’enter
rement de Jules Musseau, il y a recrudes
cence de serines, de perruches et de perro
quets, dont quelques spécimens de beaux
merles aux sifflements intempestifs.
66
JEUX D’ARTIFICES
La volière est au complet!
Deux dames sont arrivées jusqu’à elle
après s’être trompées plusieurs fois de
grande Catherine, mais elles ne se décou
ragent pas pour si peu!
— Nous voudrions bien vous avoir à
notre soirée du 25, chère et grande artiste,
car nous ne pouvons guère nous passer de
votre nom. Songez.donc! C’est un concert
au profit des musiciens pauvres, des pro
fesseurs de piano... Après ce malheur...
— Quel malheur? demande Catherine,
plus du tout à la page, car, si elle vit in
tensément la minute tragique de son his
toire, ou de l’histoire du voisin, elle change
assez rapidement d’humeur. Ayant tout
donné en une fois, elle pense que ça suffit.
Les deux dames, scandalisées, hésitent à
prononcer le nom du malheureux Jules
Musseau, si vite oublié!
Catherine voudrait bien leur répondre
ce qu’elle pense :
— J’ai mes pauvres. Gardez les vôtres.
Nous n’avons pas tellement de charité à
perdre pour les indifférents. Ou alors nous
ne serons jamais sincères.
JEUX D’ARTIFICES
67
Elle sourit aux fleurs qu’on lui offre dé
votement :
— Oui, nous verrons... Je ne crois pas
avoir d’engagement pour ce jour-là.
Elle respire les tubéreuses et réfléchit
qu’elle vient de promettre une chose
qu’elle ne pourra pas tenir. Il lui faut tout
de même découvrir un nouvel accompa
gnateur. Elle a déjà reçu des demandes,
toutes absolument inacceptables. Il lui fau
dra choisir... ou écrire aux agences. C’est
vraiment dommage, oui, que Jules Mus
seau soit mort.
Et défilent successivement un chanteur
qui a besoin d’un engagement, une chan
teuse, celle-là très forte, trop forte, qui,
elle, vient de perdre son chien et s atten
drit sur le trépas de ce pauvre petit com
pagnon fidèle à qui ne manquait que la
parole, et aussi sur ce cher Musseau qui
accompagnait, presque muet, comme 1 au
tre!...
Une jeune actrice, très élégante, lui
donne un avis confidentiel à 1 oreille :
— Surtout, ne prenez pas Charles Nollain, c’est une teigne! Je sais qu’il va vous
68
JEUX D’ARTIFICES_______
écrire pour vous soumettre sa candidature;
il vous emprunte vingt francs pour ses
taxis, en dehors de ses cachets, et ne vous
les rend jamais.
Puis voilà un vieil habitué, Lucien Lan
glois, compositeur de mérite qui a lâché le
piano pour devenir metteur en scène de
film, où l’on peut, de temps en temps,
chanter.
— Venez avec moi à Nice, ma grande
amie, on va tourner quelque chose où l’on
doit introduire la sérénade du Passant. Ce
n’est pas neuf, non, seulement si vous le
chantiez, ça ficherait par terre la tradi
tion. Or,* ficher par terre la tradition, rien
de plus sûr pour un succès!
Elle est horriblement fatiguée et elle a
trop chaud. Mais elle a toujours peur de
s enrouer, comme toutes les cantatrices, se
serre le cou dans des écharpes, la tête et les
oreilles sous des bonnets de Pierrot et cela
lui donne la sensation de carcan, de couronne trop lourde.
Ah!. ou*’ de
de la lumière, des
üeurs, mais mon mari ne veut pas que je
voyage l’hiver.
’
JEUX D’ARTIFICES
69
Tout ce qui lui est permis, c’est de faire
son 'métier, puisqu’elle y tient, dans la ville
qu’il habite lui-même. Qu’a-t-elle besoin
de gagner tant d’argent! Plus elle en aura
et plus elle en dépensera : elle ne sait pas
compter. Il y a les concerts sérieux, les ga
las de bienfaisance, qui le sont moins. Les
auditions pour soirées officielles, supplice,
et aussi l’enregistrement des disques pour
l’étranger, la plus cruelle des corvées pour
celui qui se sent toujours un peu paralyse
par la machine.
— Merci, non, mon cher Langlois. Et
puis c’est encore trop près, Nice, c’est le
jardin de Paris, c’est-à-dire encore la même
maison. Je voudrais partir pour... tout a
fait ailleurs.
Elle ferme les yeux, afin de regarder en
dedans,
.
Quand elle les rouvre, un grand garçon
est devant elle, lui baise la main :
— Alors, ma reine, vous êtes remise de
l’accident de ce pauvre Musseau? On pré
tend que ce fut un peu voulu de sa part •
__ Ah! il ne me manquait que ce ^oup
çon-là de la votre...
70
JEUX D’ARTIFICES
Et elle retira sa main, détourna la tête.
Elle aurait un plaisir infini à tomber
raide morte pour échapper, ne fût-ce
qu’une minute, aller ailleurs, respirer un
autre air. Elle n’a décidément plus envie
de jouer la comédie du savoir-vivre, la plus
fatigante de toute : celle du sourire.
IX
Immobile devant eux, sa silhouette se
détachant à peine sur le fond sombre d un
bahut ancien, le jeune homme est en arre^,
semble-t-il, comme un animal qui fait face
au danger.
Il sait bien qu’il n’est ici qu’en passant
et qu’au moindre défaut de tenue on e
relancera jusqu’à le forcer à fuir. Il repré
sente une de ces curiosités malsaines, un
de ces objets de luxe ou de luxure qu on
peut tolérer au théâtre, mais pas ans e
monde... le vrai monde parisien, c est-adire le milieu où l’on s’amuse de tout en
payant le moins possible.
... Il les regarde sans impertinence et
sans aucune timidité. A son tour, il est cu
rieux de ces numéros-là, ne faisant point
7^
JEUX D’ARTIFICES
partie du cirque, autrement suspects, au
trement dangereux, parce que ne portant
pas la marque de leur bagne sur l’épaule,
les numéros anonymes de la haute bour
geoisie, ceux qu’on n’avoue jamais, qu’on
tolère parce que, n’est-ce pas, ils ont des
répondants, d’honorables familles ou des
protecteurs connus.
Il a sur eux l’incontestable supériorité
d’une grâce ne pouvant se comparer à nulle
autre, mais il peut parfaitement tomber
dans un ridicule inhérent à cette grâce
même. Il est, ici, l’oiseau qui n’a plus d’aile!
Cependant, ils n’ont encore découvert
aucune faute de goût dans sa mise ni dans
son maintien. Sobrement vêtu de drap
foncé, il ne porte ni bijou voyant, ni po
chette de soie, se borne au linge blanc, à la
cravate ordinaire. Ses gestes sont mesurés,
très lents. Ses mains, qu’on devine fortes,
sont hermétiquement gantées, et à part
la taille mince, trop souple, que dissimule
un gilet peu serré, rien ne rappelle que ce
jeune homme grave, de regards droits,
joue, le soir, les grandes coquettes en ba
lançant un éventail de plumes.
JEUX D’ARTIFICES
7?
Ils sont trois en face de lui, occupant en
groupe sympathique une des embrasures
de fenêtre, derrière laquelle fenêtre, de
l’autre côté de la rue, on voit se dresser le
mur de l’Ecole de Médecine.
Il y a le grand Sylvain de Fraine.
Le spirituel Charles Moncourt.
Et le petit Alfred Norton, à la fois
impertinent et ingénu, tel une fillette pay
sanne qui aurait des taches de rousseur.
Sylvain de Fraine, blond comme les blés
mûrs et les yeux d’un vert-chat, a le sou
rire débordant d’une étrange sensualité. Il
aime... à tous vents, comme sur le Larousse,
et défend sa mauvaise cause avec toute
l’énergie de ses multiples désirs.
Mnnmurt prend des airs hypo-
71
JEUX D’ARTIFICES
accents, certaines intonations identiques,
des chutes de voix, quelque chose de faux,
d’affecté et des gaîtés cascadantes jus
qu’aux rires de tête qui sonnent la fêlure.
On a pu mettre au masculin une épithète
vieille de deux siècles : les précieux ridi
cules, et la leur appliquer.
Ils se servent volontiers d’adjectifs outranciers :
— C’est odieux!
— C’est divin!
— C’est ravissant!
— C’est une splendeur!...
Ça n’a d’ailleurs, pour eux, aucune im
portance.
— Alors, dit Sylvain de Fraine, vous
avez remplacé, ce soir de carnaval, ce pau
vre Jules Musseau? Ah! cher Monsieur,
quelle aventure! Je ne vous vois pas du
tout dans le rôle de ce baboin, et avez-vous
eu l’autorité nécessaire pour la faire chan
ter... au moins en public?
Il laisse tomber sa féroce raillerie le plus
simplement du monde, comme s’il n’y at
tachait aucune importance.
Mais vous allez lui apprendre à re
JEUX D’ARTIFICES
7*
devenir femme, échange de bons procé
dés! fait Moncourt. Le solfège sur la corde
raide. C’est divin!... On aimerait voir ça...
Alfred Norton intervient avec volubi
lité, comme s’il récitait une leçon apprise
qu’il aurait peur de ne pas mener jusqu’au
bout :
— Mon cher, Catherine Darchal, ma
très grande amie, est une de ces créatures
dont le mystère est double : celui de la ma
tière et celui de l’âme. Je vous conseille
de vous garer de l’envoûtement! Ça ne se
viole pas une âme! Et tout ce qu’on ne
réduit pas du premier coup nous dépasse
toujours, Monsieur! A propos : Monsieur
qui? Je ne peux pas vous appeler Amelie
en public, moi, ça me compromettrait.
— Je préfère que vous me donniez mon
nom d’artiste tout haut, car cela m en
nuierait, certainement, de vous 1 entendre
prononcer tout bas, réplique fort tranquil
lement l’acrobate.
Sylvain de Fraine éclate d’un rire bon
enfant.
,
— Touché, mon petit! Tu nas pas
compris. Moi, je sais. Monsieur, non, Miss
7^
JEUX D’ARTIFICES
Amélie vend des illusions que nous nous
efforçons de vivre pour rien, pour le plai
sir...
— Autrement dit, riposte froidement
le jeune homme, sans se démonter, je spé
cule sur des mœurs que je mets en valeur...
dans ma propre poche. Alors, je suis le plus
fort.
Sa voix est calme, demeure un peu
sourde. Il ose constater puisqu’on a l’air
de T en prier et ne se dérobe pas.
— Est-ce que vous recevez beaucoup de
lettres? questionne le petit Norton, cu
rieux et voleur comme une pie quand il
s’agit d’informations.
Assez pour me dégoûter de tous les
vices. Encore si on m’apprenait quelque
chose!
Oh! je demande une lecture, un
soir. Il faut organiser une partie fine, un
dîner ou une soirée chez l’un de nous. Vous
nous régalerez de cela au dessert. Seule
ment, n’amenez pas la grande Catherine,
hein, a cause des scènes.
~ JVe ?e Permettrai pas d’inviter
Madame Darchal, car je n’en ai pas le droit,
JEUX D’ARTIFICES
77
à moins que vous ne lui fassiez l’injure
vous-même, cher Monsieur, auquel cas
l’entendre me consolerait de bien des cho
ses; mais, comme j’ai horreur de veiller
tard, en dehors du métier un peu fati
gant que je fais, je vous amènerai ma
femme, qui saura me rappeler l’heure...
Les trois amis s’esclaffèrent, puis, indi
gné, Norton s’écria :
— Une femme? Une véritable? Une
légitime? Ça, c’est ravissant: Lesbos, alors?
Très doucement, celui qui s’intitule
Miss Amélie se met à rire, de ce rire sourd
qui a quelque analogie avec un gronde
ment de fauve.
— Ma femme légitime, oui, une An
glaise que j’ai épousée aux Indes, très na
ture, très saine, et qui sait qu’on gagne sa
vie comme on peut, au moins en France,
où on aime les tours de passe-passe, sinon
de force. En Amérique, on ne nous deman
dait pas de dénaturer notre talent à ce
point-là. Il y a Barbette, Capella, et tant
d’autres de la même école, ici! Un costume
de plus ou de moins... et on peut toujours
avoir la chance de se casser les reins un
7*
JEUX D’ARTIFICES
soir où la jupe vous entrave au passage
difficile.
Les trois jeunes gens ne riaient plus.
Sylvain de Fraine tendit la main, qu’il
avait fort baguée.
— Tous mes compliments, cher Mon
sieur. Ne vous cassez rien. Ce serait dom
mage. Vous êtes vraiment très beau...
même à la ville.
— Ce que je ne saisis pas, fit Moncourt
se réservant, c’est pourquoi vous accom
pagneriez Catherine... et jusqu'où?
A ce moment, des gens qui sortaient du
salon les bousculèrent dans une série de sa
lutations et de baise-mains adressés à
Mme Darchal, qui les reconduisait.
Celle-ci s’arrêta en revenant de la porte
derrière les jeunes gens.
Elle n’avait pas encore aperçu son nou
vel invité, qui n’a pas pu, ou pas osé, fen
dre cette foule pour aller lui présenter ses
hommages. (Peut-être même commençaitil à désirer repartir le plus incognito pos
sible!) Elle a eu un léger tressaillement en
entendant Moncourt demander : Jus
qu'où?
JEUX D’ARTIFICES
79
— Jusqu’où? dit-elle, regardant bien
en face Sylvain de Fraine, qui lui sourit
de toutes ses dents, mais jusqu’à mon
piano, c’est-à-dire jusqu’au triomphe, Messicuf s !
Le mur de l’Ecole de Medecine se se
rait écroulé dans le salon que Miss Amé
lie n’aurait pas été plus stupéfaite.
Sans un geste indiquant la surprise ou
l’inquiétude, il suivit cependant la maî
tresse de la maison... au moins jusqu au
buffet.
6
X
Dans le studio de la grande Catherine
il y a un beau Pleyel, une bibliothèque
remplie de partitions et quelques bons fau
teuils dont le rembourrage souple invite à
s’installer le plus confortablement du
monde pour écouter.
La pièce est vaste, le tapis moelleux; les
tentures de velours gris, les rideaux épais
dissimulent un vitrage donnant sur le jar
din de l’hôtel, jardin ayant quelques ana
logies avec un petit cimetière de couvent
et qu’il vaut mieux ignorer.
Accoudé au clavier, Miss Amélie laisse
peu à peu s’éteindre les dernières vibra
tions d’un morceau qu’il vient de jouer
comme un véritable virtuose.
Puis il s est mis à bouder, parce que, dans
JEUX D’ARTIFICES
81
le studio de la grande Catherine on ne peut
pas fumer et que, pour un homme comme
Amélie, les plus menus désagréments pren
nent des proportions de catastrophes alors
que de très réelles catastrophes le laisse
raient peut-être froid.
— Voulez-vous me dire, demande la
voix émue de Catherine, pourquoi, avec
un talent comme le vôtre, vous avez choisi
le métier au moins singulier que vous fai
tes?
— Il était convenu qu’on ne devait ja
mais s’expliquer! murmure le jeune homme
fronçant ses délicats sourcils bruns qui
sont, sans doute, épiles selon les meilleures
méthodes.
— Ce n’est pas s’expliquer sur le fond,
mon cher ami, que chercher le motif de
la forme!
__ Ah! très bien, ma chère amie. Alors,
voulez-vous me dire, vous, poutquoi une
cantatrice de votre valeur n’est pas entrée
à l’Opéra?
Elle se met à rire en haussant gaiment
Ipç
Depuis près d’un mois qu’ils travaillent
82
JEUX D’ARTIFICES
ensemble, elle commence à le connaître,
l’étrange étranger, et elle se lève :
— Je vous ai déjà répondu que je ne
savais pas chanter plusieurs fois de la
même façon. La première fois ce serait
peut-être le miracle... et comme l’art, ce
dieu fantasque, ne consent jamais à plu
sieurs miracles de suite...
— Oui, vous m’avez déjà prouvé, en
effet, que vous êtes une personne fantasque.
Catherine est allée chercher dans un ti
roir de la bibliothèque une coupe de jade
remplie de Camels et elle la pose sur le cla
vier.
— Puisque je ne chanterai plus, aujourd hui, dit-elle avec une railleuse intonation
ou 1 on sent que la curiosité l’emporte sur
son horreur de la fumée (à cause de ses
bronches et aussi parce qu’elle ne fume
pas.)
,
Vous etes une amie délicieuse! soupire-t-il. Et vous avez une robe étonnante.
Catherine porte une dalmatique orien
tale qu’on lui a offerte au ministère des
Colonies, pour avoir interprété une mélo
die hindoue. C’est de toutes les couleurs et
JEUX D’ARTIFICES
83
brodé de cabochons extraordinaires. Elle a
mis un bonnet de soie noire, serré sur le
front par une énorme topaze. Elle va se
rasseoir. Il prend une cigarette, l’ajuste,
voluptueusement, à un tuyau d’ambre. Il
est content. Le tonnerre peut tomber sur
la maison.
Maintenant, ployé en deux, blotti dans
un fauteuil, toute sa reptilienne sveltesse
effacée par sa nonchalance, il parle, de son
accent sourd, un peu guttural, quand il
s’anime.
— Je ferai tout ce que vous voudrez,
c’est entendu. J’ai l’habitude d’accepter
ce qu’on me donne, m’imaginant qu’on me
le doit, mais je suis toujours le plus fort,
parce que je peux toujours m en aller sans
tourner la tête. Esclave si ça me plaît, oui,
mais absolument libre de 1 etre ou de ne
l’être plus.
« Quand je suis venu en France, j es
pérais des choses. On peut croire et, brus
quement, dégringoler de tout son haut.
Vous remarquerez, Catherine, ma sœur,
que nous portons en nous une... je cher
che le mot... une montagne, non pas cela,
84
JEUX D’ARTIFICES
enfin une élévation que personne n’a la
permission de mesurer. C’est à nous d’en
placer le sommet où nous voulons le voir.
Je pensais que la France était le pays de la
grande intelligence et de la justice...
« J’avais apporté ici non seulement le
talent que vous avez la bonté de me dé
couvrir, mais encore je voulais faire du
théâtre, ayant étudié, appris pour cela tout
ce qu’il est possible d’apprendre, lu tous
les classiques, tous les modernes... je ne vi
vais que dans les décors... de mes songes!
Recommandé par l’un des plus célèbres
de vos acteurs, un Slave d’origine, comme
je le suis moi-même, je suis arrivé à
l’Odéon. On m’a donné des rôles, oui, mais
à cause de ma figure. J’ai dû tout de suite
jouer des rois ou des princes muets... de
la figuration, vous comprenez! Porter un
masque pareil au mien, c’est une malédic
tion, vraiment! Des concerts? Il aurait
fallu payer les managers, les directeurs, les
salles. Pour la moindre audition, il faut
d’abord un piano. Et puis, l’obscure boîte
de nuit où 1 on racle du violon n’importe
comment vous aide à manger. Avant le
.- -
JEUX D’ARTIFICES
8S
rêve d’une existence d’artiste il y a la réa
lité de la nourriture quotidienne. Un soir,
j’ai eu pourtant le suprême honneur de
remplacer un figurant (toujours la figure! )
dans une danse persane, à l’Opéra. En ce
temps de ma simple jeunesse, j’ignorais que
votre Opéra fût le temple de la prostitu
tion. J’ai tellement bien réussi... ma figure,
que le lendemain je recevais un paquet
de lettres, toutes plus tendres les unes que
les autres. Un de vos journaux les mieux
renseignés eut l’audace de faire un compterendu sur l’étoile qui se levait. Et moi j eus
la naïveté (j’avais vingt ans!) de deman
der une rectification, à cause du sexe de
l’étoile!... Catherine, vous feriez mieux de
ne pas rire ainsi, ça ne prouve qu’une chose,
c’est que vous êtes Française! Ah! les Fran
çaises! De cette aventure-là m’est peutêtre venue l’idée du travesti. Je nu suis
naturalisé à moi tout seul. Seulement, je
n’ai pas le premier rang et cela me degoute.
« J’ai couru le monde. A trente ans je
me sens tellement vieux que je n ai p us
envie de rien, pas même des drogues que
j’ai toutes essayées. Je ne desire pas mour
86
JEUX D’ARTIFICES
stupidement en me jetant par la croisée
d’un gratte-ciel, comme l’a fait un de mes
amis... J’attends... de repartir pour ailleurs,
de marcher sur une autre corde raide. On
emporte tout avec soi, les nostalgiques, par
le souvenir. Catherine, vous qui aimez les
fleurs, avez-vous songé aux confitures de
roses? C’est encore plus voluptueux à dé
guster, en hiver, que d’aller respirer, dans
un jardin, ou le printemps, ou l’été, y com
pris 1 automne, saison que je préfère à tou
tes, à cause des fruits.
« Votre voix? Boîtes de conserves, les
disques! Je 1 ai entendue dans six capitales
differentes et, remarquez bien, Madame et
chere sœur, que j’en pouvais détacher (sans
les avoir subies) toutes les choses désagréa
bles que vous m’avez servies à propos de
1 accompagnement! »
(Il s’arrêta pour allumer une troisième
C<7W>/- Il avait une drôle de façon
fe
uler, semblait vider le tube de tabac en
une aspiration rapide, n’y revenant pas et
jetant le reste.)
r
« ...Donc, nous allons figtirer, c’est-àdtre nous casser la figure de compagnie
JEUX D’ARTIFICES
87
cela me fait de la peine... pour vous, car,
enfin, depuis que je suis en France, vous
êtes la première femme qui daigne m’a
dresser la parole... tout en tolérant mes ré
ponses. Les autres... (il eut un rire muet.)
D’ailleurs, fort heureusement, que vous ne
me plaisez pas. »
Il se tut, prit un temps, comme au théâ
tre, et se mit à suivre les anneaux de sa fu
mée en l’air, avec lesquels il semblait jon
gler.
Catherine, immobile dans un fauteuil,
en face de lui, comme une idole qu’on ne
peut atteindre ni remuer, tellement elle est
lourde de tous ses joyaux et sourde de toute
son inertie, laissa tomber cette phrase
bizarre :
— J’adore que vous ne m aimiez pas.
Ce qui lui plaisait surtout dans son lan
gage à lui, c’est qu’il fût dépouillé de tou
tes les blagues bien parisiennes ou de sno
bisme mondain, genre précieux rie^cu e.
— Merci, ma chère, je n’attendais pas
moins de vous! J’ai pu me rendre compte,
depuis que nous jouons ensem e v pire
jeu que puissent jouer deux femmes aussi
88
JEUX D’ARTIFICES
fortes l’une que l’autre, que vous êtes in
capable d’une coquetterie. Et je ne vous
crois pas d’un naturel envieux, bien que
je plaise beaucoup plus facilement que
vous... (il rejeta la cigarette finie, en
l’expulsant avec une épingle d’or de son
tuyau d’ambre). A propos, M. Sylvain de
Fraine vous a-t-il fait part de la déclara
tion qu’il m’a adressée... chez vous, un
jeudi? Il a un éblouissant sourire, ce gar
çon, n’est-ce pas?
On entendit un petit claquement sec.
C’était le face-à-main de Catherine qui se
brisait...
— Maintenants à mon tour, Catherine,
ma grande sœur amie ou ennemie, puis-je
vous poser quelques questions indiscrètes?
On raconte que vous avez dit, à l’occasion
de la triste mort de mon prédécesseur, Ju
les Musseau, bel et bien écrasé par une voi
ture : « C’est moi qui l’ai tué! » en tom
bant, raide, sur votre tapis.
— Je n’ai jamais dit ça, ma pauvre
Amélie, répondit Catherine, qui ramassait
avec soin les débris de verre de son face-àmain, épars sur sa robe, où ils brillaient
comme des larmes, mais je m étonné de la
perspicacité des mauvaises langues. Je ne
me suis pas non plus évanouie au milieu du
tapis de cette chambre parce que je ne
tombe jamais dans de pareilles erreurs; ce
pendant, oui, je l’ai pensé. Lorsque je m im
90
JEUX D’ARTIFICES
patiente et qu’il y a de quoi, je voue géné
ralement ceux qui en sont la cause a tous
les diables. A la fin de votre numéro, que
j’ai à peine regardé, là, dans cette fête du
palais... des mille et une nuits, j’ai pensé
que mon fidèle accompagnateur était à
tuer. Or, il est mort juste à cette heure-là.
Simple coincidence! Ai-je raconté, je ne
me souviens pas, cette étrange histoire à
quelqu’un? Mais il y a la responsabilité cé
rébrale, une sorte de commotion de nos
colères qui touche ceux qui nous tou
chent de près. Etes-vous superstitieuse,
Amélie?
— Je me fais les cartes tous les matins,
comme la dernière des prostituées, ma chère
Catherine.
— Alors, si j’avais le mauvais œil?
— Non, je n’ai pas peur de vous. Si
quelqu’un doit tuer l’autre, ce sera moi,
sûrement. Et puis il y a mon système qui
prévaut sur totites les situations dangereu
ses : c’est amusant ou ce n’est pas amu
sant. Il m amuse aujourd’hui de braver le
sort. Vous en valez la peine, je crois.
Catherine regardait l’étonnant person-
JEUX D’ARTIFICES
91
nage qu’elle avait introduit dans son inti
mité sans références, sans précautions d’au
cune sorte au sujet de son état social. Elle
n’avait même pas daigné lui demander son
consentement! Il y avait dans sa vie à elle
une fêlure, et sa force morale ordinaire qui,
jusqu’à ce jour, ne l’avait jamais abandon
née, était remplacée par un vertige; elle se
sentait entraînée sur une pente qui la con
duisait aux plus complètes ténèbres. Quand
on ne peut pas accuser ou s accuser, qu au
cune réaction n’est possible, il n y a guère
de salut à espérer, mais on peut essayer
d’endormir sa peine, de réagir contre 1 ab
surdité d’une douleur par 1 etude du poi
son ou de l’arme qui la creuse, par 1 exa
men de ce qui peut, d’une manière homéo
pathique, balancer, contrôler le mal par le
mal.
j
Catherine était une nerveuse douee
d’une grande puissance de dissimulation.
Elle avait toujours eu la force de se taire;
mais il vient un âge où I on sent que es
muscles ne sont plus à égalité avec es ner s,
et quand ceux-ci réagissent sur ceux- ,
finissent par les déborder, c’est peut-etre
92
JEUX D’ARTIFICES
la folie si on n’arrive pas à endiguer l’en
vahissement de la souffrance.
Or, les remèdes déclarés moraux ne sont
pas à la portée de toutes les complexions
humaines et Catherine était une sorte de
monstre innocent qui se conduisait tou
jours courageusement, mais jamais selon
les lois normalement établies. Il n’y a que
dans les livres que l’on recouvre la santé
de l’âme par la discipline de la vertu! Et,
d’ailleurs, en présence d’un feu ardent
qu’on a allumé, le plus involontairement
du monde, il n’y a encore qu’à placer un
écran pour se garer de l’excès de ses flam
mes qui, en dépit du retrait qu’on leur
opposerait, finiraient par vous brûler la
face. Catherine ne consentait pas à perdre
la face. Elle renonçait d’avance. Et ce
n’était pas par devoir, c’était par goût.
Elle s’attendait aux pires découvertes en
choisissant ce nouvel accompagnateur. Elle
était suffisamment renseignée sur son ta
lent. Quant a la vie privée de ce garçon,
elle l’ignorait et désirait continuer à l’igno
rer. Pour les intelligences de l’espèce de
celle de Catherine Darchal une qualité
JEUX D’ARTIFICES
93
prime toutes les autres : la compréhension.
Miss Amélie, F acrobate, ne faisait pas que
des tours d’équilibriste très averti dans les
cirques ou les casinos qui l’engageaient, il
venait de réaliser la plus étonnante des
transformations intellectuelles peut-être
tout simplement en redevenant lui-même.
La tare, s’il y en avait une, elle la connais
sait! Hélas! Elle ne lui apprendrait rien de
nouveau. Ce qui la charmait, dans le sens
que l’on prêtait, jadis, au mot charme,
c’était la magique transformation d’une
âme en présence de la sienne pour le seul
plaisir d’un commerce de la plus rare des
sincérités artistiques.
Du jour au lendemain ils étaient vrai
ment devenus les âmes-sœurs. Quand Ca
therine lui demandait un effort nouveau
vers une adaptation musicale, c’était sou
vent lui qui la mettait en defaut devant
sa propre interprétation et il la ramenai.au sens rationnel de l’étude qu il en fallait
faire avec un affectueux respect, une de
férence pour le génie de cette créature en
core plus instinctif que conscient.
— Oui, je sais, disait-elle impatientée,
94
JEUX D’ARTIFICES ________
je manque de mesure. Vous ne me l’appre-
— Mais si, au contraire, j’ai la préten
tion de vous l’apprendre parce que vous
voudrez lutter contre cette difficulté. Qui
peut plus, peut moins!
,
.
Et c’était des disputes acharnées taisant
oublier l’heure du départ, des disputes
vraiment féminines.
i
Un jour, M. Darchal pénétra dans le
sanctuaire, où il n’entrait jamais, en décla
rant qu’on les entendait discuter de son
bureau.
— Dites donc, cher Monsieur, si vous
continuez à écouter ma femme, vous ne dî
nerez pas ce soir, ni moi non plus!
Le vieux monsieur, correct et sage, se
trouvait directement en face de Miss Amé
lie pour la première fois. Il y eut un silence
anxieux. Et ils se regardèrent avec une stu
peur au moins égale à leur inquiétude
d’être présentés l’un à l’autre.
Catherine avait dit :
— J’ai trouvé un nouvel accompagna
teur. Un merveilleux garçon, musicien
accompli!
JEUX D’ARTIFICES
95
M. Darchal s’était contenté de cette ex
plication sommaire, car il n’entendait rien
à la musique, détestait le bruit et n’aurait
souhaité qu’une chose, c’est que sa femme
n’en fît d’aucune manière, pas plus dans
les concerts que dans sa maison. Seulement,
d’une sagesse très rassise, il se disait que si
l’on ne peut guère traiter le talent comme
une maladie, le plus simple était encore de
lui laisser suivre son cours, en espérant que
cela n’emporterait ni le patient témoin ni
la mélomane.
t r
__ Je te présente Monsieur
ht
la grande Catherine supprimant la parti
cularité du nom féminin. Ce pauvre ca
marade est au moins aussi entêté que moi.
Quelle heure est-il donc?
__ Mais celle du dîner! Le potage re
froidit sur la table et Marie-Louise a beau
coup moins de patience que Monsieur...
Monsieur Amélia? Vous êtes Italien. En
chanté de faire votre connaissance et si
vous êtes libre de ne pas rentrer che
vous, le mieux serait de reprendre la d
' 1^
cussion apres
le rlînpr^
dîner, Moi,
iv
ji ai faim... eu
vous aussi, je pense?
7
96
JEUX D’ARTIFICES
Il se mit à rire, d’un rire cordial, qui en
levait toute ironie méchante à son invita
tion.
Le dîner fut amusant. M. Amélia parut
à la fois bien élevé et d’une fort intéres
sante érudition. Il parla du monde des
affaires sous toutes les latitudes, eut des
aperçus des plus intelligents sur l’applica
tion de la machine aux grandes industries
et détailla ce qu’il avait vu dans un atelier
d’imprimerie où une rotative américaine
distribuait trente mille affiches à l’heure.
Pas un mot de musique, pas une note dis
cordante et, en outre, il savait merveilleu
sement écouter sans couper la parole aux
gens.
... Là-dessus, comme la femme de
chambre, Marie-Louise, qui les servait, le
dîner étant tout intime, s’était trompée de
bouteille, M. Darchal prétendant boire du
Beaune :
— Cet ordinaire, fit observer gracieu
sement le jeune homme, après y avoir
goûté, est, d’ailleurs, excellent!
Un garçon très bien! conclut plus
tard le mari de Catherine. Il a une figure
JEUX D’ARTIFICES
97
un peu... un peu voyante, mais ce n’est pas
de sa faute, c’est un étranger. Je souhaite
que tous les jolis petits Français qui affir
ment des choses auxquelles, généralement,
ils ne connaissent rien, se tiennent comme
lui. Et si j’ai un conseil à te donner, ma
chère Catherine, ne l’embête pas trop avec
ta musique. Il a l’air déjà terrorisé, ce gar
çon, qui me semble très doux...
Revenus au studio, ce soir-la, ils repri
rent la discussion sur Palestrina à propos
du Stabat, et malgré le champ libre laissé
par M. Darchal ils s’entendirent de moins
en moins.
Mzss Amélia, prenant congé, dit de fort
mauvaise humeur :
j
7
__ Vous avez eu tort, ma grande et u~
lustre amie, comme le prononcerait le petit
Norton, de me présenter à votre epoux,
parce que si je dois vous étrangler un jour
il me demandera pourquoi!
XII
Mme Lucie de Saint-Geniès croit à
l’amour et court après avec un brave élan
de sportive. Si l’amour est un droit de l’hu
manité sur l’humanité, consacré du reste
par l’usage de tous les siècles, Lucie de
Saint-Geniès a les meilleures raisons de
vouloir être aimée.
C’est une des veuves àéune année qui
fréquentent le salon de Catherine Darchal.
Elle est encore jeune, assez jolie pour
ceux que l’allure sport n’éloigne pas.
Rousse, coiffée comme il sied afin de ne
pas trop ressembler à une femme, sans on
dulations préméditées, pas plus dans les
cheveux que dans le cerveau, autant de fard
qu’il en faut pour faire frissonner un col-
99
JEUX D’ARTIFICES
légien, elle n’est ni coquette ni perverse.
Mais les hommes de la décadence française
et ceux de tous les temps, qui ont besoin
d’autre chose que d’un acte tout nu, ceux
assez raffinés pour préférer des hors-d’œu
vre qui leur permettent des distractions
durant le repas, les grands viveurs ou les
petits vicieux, la tiennent à distance, parce
qu’elle doit avoir des retours de flamme de-
semparents.
Et il lui est arrivé une aventure absolument incompréhensible, au moins pour
Vil VJ.
-*■
-
*
l-x
.
111__
elle.
Elle a rencontré l’amour sur un esca
lier !
.
U V a Vesprit de l’escalier, celui qui vous
ta Le en «Ment d'» »>»” » d ““
répondre ça! Et que, maintenant,
100
JEUX D’ARTIFICES
pluie, et qu’on n’est pas toujours suivi par
quelqu’un qui vous offre une voiture.
Catherine Darchal reçoit volontiers ses
amies en petit comité à la seule condition
que lesdites amies aient vraiment des cho
ses importantes à lui communiquer. Elle
redoute les bavardes.
Ce jour de pluie, morose entre les jours
de pluie, elle est dans son studio, promène
une main lasse sur les dents blanches du
Pleyel et tâche de lui faire rendre des sons
qu’il n’a pas envie de formuler. Il aurait
plutôt envie de la mordre. Le piano en
dormi n’aime pas qu’on le réveille sans mo
tif suffisant.
Catherine a sa robe de chambre gris
poussière et avec le bonnet, le traditionnel
serre-tête de soie, d’un gris tirant sur le
brun taupe, on pourrait croire qu’elle a les
cheveux ras à la mode, mais Catherine ne
montre jamais ses cheveux. Elle porte un
bonnet dès le matin, bien exactement
adapté à sa tête, lequel béguin semble sui
vre rigoureusement les lignes de ce qu’un
célébré médecin allemand, nommé Gall,
appelait : les indices phrénologiques; Ca
JEUX D’ARTIFICES
101
therine a certainement toutes les bosses ou
méplats qu’il faut pour attirer l’attention
sur le dessin d’une tête bien conformée au
physique; au moral, une forte tête.
Marie-Louise, sa femme de chambre, pé
nètre dans le studio sur les pointes, car la
maîtresse de la maison a horreur qu’on la
dérange quand elle travaille.
Marie-Louise murmure :
— Mme de Saint-Genies voudrait voir
Madame, un instant. C’est très urgent,
paraît-il.
__ Ah! Faites-la entrer, si c’est urgent!
Et Catherine songeant à une histoire de
voiture, ajoute :
__ Elle n’a rien de cassé, puisqu’elle est
là. Quel air a-t-elle?
___ SOn air bouleversé, comme d habitude! répond Marie-Louise sans sourciller.
La jeune femme pénètre dans le studio
Elle n’a pas l’air tellement bouleverse, mais
quelque chose de fébrile, de tourmente qui
lui tire les traits d’un visage régulier qui
serait tout à fait modèle pour classe de
commençants à la condition e oar e
symétrie. Elle porte un chandajlvert,----BIBLIOTHÈQUE
DE LA VILLE
DE PÉRIGUEUX
102
JEUX D’ARTIFICES
jupe marron, des souliers talonnés beau
coup plus haut que pour le sport et une
cloche ronde placée de biais qui l’oblige
à loucher. Elle serre la main de Catherine
à faire croire à la musicienne que son piano
vient de lui sauter dessus, de toutes ses
dents.
La conversation s’engage d’une drôle de
façon pour ce qu’il peut y avoir d’urgent
dans une demande d’entrevue.
— Temps de chien! J’ai le cafard! Je
passe devant votre porte, j’arrête la ba
gnole. Vous avez de la chance de pouvoir
travailler. Moi, je reviens de Montlhéry.
J’ai tourné trois heures en n’obtenant
guère plus de cent dix!... J’avais le mal de
mer qu’on aurait dans un paquebot en
difficulté avec les poissons! (Elle s’assied
dans un fauteuil proche du piano.) Et
voilà! Je suis bien contente de vous voir,
ma grande! C’est comme si on entrait au
couvent, chez vous.
Le silence est tellement complet qu’on
entend les gouttes d’eau glisser sur les vi
tres comme un trot de souris.
Catherine xerme son piano, virevolte
JEUX D’ARTIFICES
103
sur son tabouret et prend machinalement
son face-à-main pour examiner sa jeune
visiteuse.
Le masque humide de Lucie de SaintGeniès a besoin d’un léger ravalement et
elle y procède avec une désinvolture éton
nante. Elle met du rouge sur ses sourcils
et passe du crayon noir sur ses lèvres sans
user de la glace de poche, puis unifie le
tout sous une houppe minuscule qui res
semble assez à l’extrémité de la queue d’un
chat de gouttière.
Catherine se dit que, tout de même, il
y a quelque chose qui ne va pas.
— Je m’ennuie, ma grande, je m’en
nuie et ce n’est pas juste, parce que je mé
rite mieux. Est-ce le temps? Est-ce la fata
lité qui me poursuit? J’ai consulté mon
guéridon. Il se tait. Je me sens plongée
dans une solitude affreuse... Catherin^,
vous qui êtes capable de tout comprendre,
expliquez-moi ça?
De sa voix la plus adoucie, Catherine
répond :
___ Non, je ne comprends rien... parce
que vous ne me dites rien, ma chère enfant.
104
JEUX D’ARTIFICES
Je ne crois ni au cafard, ni à la solitude,
hélas, il y a toujours trop de monde, en
core moins à votre guéridon. Cependant, si
vous pouviez me donner une indication
plus précise sur votre personnel ennui?...
Lucie de Saint-Geniès se lève, fait trois
tours dans la pièce, dérange quelques fau
teuils, ébouriffe les pages d’une vieille par
tition et se décide, se plantant devant Ca
therine, à confier son secret :
— Je crois que j’ai enfin rencontré un
homme. Je le cherchais... il m’a trouvée
et nous nous aimons.
— Ah! ce n’est que ça! laisse tomber
Catherine avec un sourire un peu con
traint.
Catherine est curieuse, mais sa curio
sité n’est pas orientée sur les cas normaux
de 1 humanité parce qu’elle pense que ceuxci doivent s’expliquer tout seuls... (ou à
deux ! ) Lucie n en est pas à son premier
flirt et elle ne devine pas pourquoi il faut
qu’elle reçoive la confidence du dernier
ou de 1 avant-dernier. Rien de pressant
dans cette aventure.
— Alors, dit-elle avec une grande bien
JEUX D’ARTIFICES
105
veillance, tout me paraît au mieux et si
vous désirez que je vous serve de témoin
pour le remariage prochain, je me tiens
naturellement à votre disposition.
—• Oh! nous n’en sommes pas encore
là, ma grande! Je me suis bien promis de
réfléchir avant de m’engager sur un pa
reil bateau, non pas que j’aie eu à me plain
dre du premier, non... seulement je sens
que celui-ci c’est le grand amour, le vrai,
l’unique. On ne croit pas à ces histoireslà, voyez-vous, tant qu’on n’a pas mis le
pied dessus. Non, je ne veux pas m’enga
ger à la légère pour ce beau voyage. Je
veux qu’on se connaisse et qu’aucune om
bre ne puisse ternir le miroir où 1 on est
appelé à se regarder voguer ensemble...
(Lucie s’arrête effrayée elle-même par les
phrases qui lui viennent toutes faites et
qui sont, en effet, celles que, depuis le com
mencement du monde des illusions les cou
ples destinés à se jouer ce genre de comédie
prononcent malgré eux.) Alors, ma obéré
Catherine, reprend l’illuminee, je suis ve
nue vous trouver pour vous demander
quelques renseignements, parce que le jeune
106
JEUX D’ARTIFICES
homme en question fait partie d’une équipe
de mondains que l’on voit souvent chez
vous. Je ne sais d’ailleurs pas du tout d’où
il vient, quelle est sa situation sociale, mais
vous pourrez peut-être me le dire : il s’agit
de Sylvain de Fraine.
Catherine pose son face-à-main sur le
piano fermé.
— Vous l’avez reçu chez vous? de
mande-t-elle d’une voix plus grave, en
s’accoudant sur le clavier du Pleyel, les
yeux subitement baissés comme si elle
n’avait plus besoin de consulter le visage
de sa jeune amie, qui rayonne d’une in
compréhensible joie intérieure.
— Je le connais... sans le connaître.
Imaginez qu’à votre dernier jeudi nous
sommes descendus ensemble pour continuer
une de ces conversations à bâtons rompus
qui indiquent clairement que nous étions
beaucoup plus occupés de nos personnes
que de nos propos. Je sais de lui ce que tout
le monde peut savoir. Ah! c’est vraiment
un superbe garçon, un peu moqueur, très,
trop spirituel. Il m’a accompagnée jusqu’à
ma porte. Je le devinais expansif et réservé,
JEUX D’ARTIFICES
10/
à la fois discret et tendre comme le sont
les enfants devant ceux qui les intimident»
Ah! ma chère, quel sourire, quelles dents,
et ses yeux... je ne pensais pas qu’un homme
pût avoir des yeux de ce vert singulier! Ce
jour-là il est monté chez moi sans que je
l’en prie, il me suivit tout naturellement.
Je ne l’ai pas empêché. On ne barre pas la
route à la destinée. Il s’est montré discret,
respectueux, attendri par mon logis de
voyageuse qui ne reste nulle part. Ah! quel
désordre il y a chez moi, ma grande, j’en
ai été frappée moi-même. J’ai tellement
peu de goût pour cet appartement si som
bre où je n’y vois pas en plein jour pour
m’habiller et je suis incapable de garder
une bonne. Enfin, tout changera, oui, je le
lui ai fait comprendre. Ma chère, j éprou
vais des sensations inouïes. Quand il est
parti j’ai pensé m’éveiller à mon premier
matin.
Un silence tomba entre les deux fem
mes.
.
Ce fut un peu comme une lourde pierre
dans l’eau, autour de laquelle chute s’élar
gissent des ronds à l’infini. L’une, Mme de
108
JEUX D’ARTIFICES
Saint-Geniès, rêvait les yeux au plafond où
se balançait, sous une coupe d’opale desti
née à répandre la lumière, un oiseau de
verre, un oiseau de paradis qui, malgré le
demi-jour du studio, paraissait un arc-enciel avec ses couleurs prismatiques.
L’autre, Catherine Darchal, semblait
examiner, très inquiète, une tache sur le
tapis.
—• Puis-je vous interroger à mon tour?
murmura la voix de contralto, baissant
d’un ton, un peu rauque.
— Mais bien sûr, ma grande, répondit
joyeusement Lucie en envoyant sa cloche
au diable parce qu’elle avait vraiment très
chaud, subitement. Toutes les questions
qu’il vous plaira. Je suis tellement heu
reuse que vous ne m’ayez pas mise à la
porte, car je le sais, votre temps est pré
cieux, consacré au travail. Ah! vous êtes
pourtant meilleure que les étourdies que je
connais, parce que si vous avez passé l’âge
des belles passions, vous ne vous montrez
jamais severe vis-a-vis de vos petites soeurs
plus faibles, moins armées, c’est-à-dire que
vous n’avez pas le caractère jaloux, et on
JEUX D’ARTIFICES
109
est en sécurité ici. J’aurais bien plus peur
de me confier à une sotte qui ne cherche
rait qu’à se moquer de moi ou à me faire
du mal. Questionnez, je vous dirai la vé
rité, ça, je le jure.
— Est-ce que M. de Fr aine vous a dit
qu’il vous aimait?
Lucie éclata de son rire de gamine en
vacances et qui n’a plus l’appréhension des
colles du professeur.
—■ Non. Mais c’est tellement inutile...
puisque je l’aime. Il m’aimera aussi. Je le
vois venir à moi comme on voit apparaître
le soleil derrière un nuage de pluie, si épais
soit-il! Lui aussi a peut-être des précau
tions à prendre contre l’inconnu, des pré
ventions, des soupçons. Tout est chaos,
dans sa tête, je pense, comme dans la
mienne. Mon guéridon, ne riez pas, Ca
therine, m’a dit que nous étions faits l’un
pour l’autre et que nous devions nous
abstenir de toutes banalités. Des jeux de
libertinage ou de simple coquetterie se
raient, voyez-vous, des blasphémés entre
nous. Songez, Catherine, au miracle de
notre rencontre! Nous sommes du meme
110
JEUX D’ARTIFICES
monde, nous portons tous les deux un joli
nom. Nos fortunes doivent être égales ou
à peu près... quant à nos familles, je nous
crois également libres... Catherine, voilà...
et je l’aime. Dites-moi qui c’est?...
XIII
Miss Amélie, couché en sphinx sur un
lit de feuilles de papier, a posé son fumecigarette près de lui pour ne pas mettre le
feu par inadvertance à ces vieilles pages un
peu jaunies, comme déjà roussies dans un
ancien incendie auquel on eut grand mal à
les arracher.
Catherine parcourt le piano d’arpèges
plus ou moins fantaisistes :
— Ce qu’il faut trouver pour ce tour de
chant-là, c’est une bonne vieille machine à
la fois fleur bleue et grivoise. Il y aura des
académiciens, vous comprenez, ma chère!
— Il y a longtemps que j’ai renoncé à
comprendre!
— Depuis quand? fait-elle agressive.
— Depuis... que je suis en France.
8
112
JEUX D’ARTIFICES
— Et croyez-vous donc que vous soyez
plus clair, vous, le beau ténébreux? Vous,
le Slave, Hindou, Sud-Américain! Ils sont
inouïs, ces étrangers, non moins qu’étran
ges, qui ont la prétention de nous appren
dre à vivre!
— Catherine, ma sœur en religion, je
n’ai pas la prétention de vous apprendre à
compliquer quoi que ce soit. Je constate
que vous tenez très peu vos engagements.
Vous m’accablez de questions inutiles.
Vous avez vos nerfs, aujourd’hui. Dois-je
me retirer?
— Oui, j’ai des nerfs. Je les ai toujours,
mais je déclare que ce n’est pas vous qui les
augmentez.
— Je le regrette, répond le jeune
homme par pure politesse.
Elle se retourne et se met à rire. Son rire
n’est ni franc, ni musical. Les dents grin
cent.
Le sphinx la regarde, les yeux terrible
ment fixes, de bas en haut, montant jus
qu aux siens. Ils irradient une telle lueur
qu’elle se sent pénétrée par son acuité.
Elle éprouve le besoin de faire un dis
-
-
JEUX D’ARTIFICES
cours pour fuir ce regard et embrouiller
les choses. Quand elle veut se dérober, elle
excelle aux phrases qui énoncent des idées
générales.
— Amélie, vous en êtes resté, vous, à
la courtoisie du grand siècle. Vous avez
trop lu nos classiques. Beaucoup de nos vi
siteurs sont ainsi, très chapeaux à plumes
balayant la terre devant nous. Or, nous
avons évolué, nous avons même vieilli et
nous sommes prêts à mourir de nos décré
pitudes, dans on ne devine pas quel cata
clysme. On a l’intuition que ça ne peut
pas durer. Le globe se désaxe, le temps et
les gens deviennent absurdes. Il pleut en
été comme il pleut en hiver et quand il fait
beau, hiver comme été, il fait froid. Il
reste cependant une habitude ancestrale
bien déplorable, une coutume d’animalité
en complet désaccord avec cette époque :
l’amour. Il paraît toujours aussi bête.
Amélie reprend son fume-cigarette dont
le mince filet de fumee fait 1 ascension de
Catherine comme un brin flexible d en
cens. Mais Catherine n a pas, ce jour-la, un
beau costume oriental et aucun cabochon
114
JEUX D’ARTIFICES
ne brille ni sur la robe couleur de poussière,
ni sur le bonnet gris-taupe. Elle est neutre.
—■ J’essaie de comprendre, Catherine,
ma sœur, et je ne vois rien venir. Ce ne
sont pas les mots que j’entends qui peu
vent m’éclairer. D’ailleurs, je n’écoute ja
mais ce que vous me racontez.
— Insolent! coupe brutalement la
chanteuse tragique, sur un ton qui casse
quelque chose.
— Non, reprend son accompagnateur
fort calme en appuyant sur l’insolence. Je
n’écoute pas les mots, mais l’accent, et c’est
lui qui réveille en moi les échos de la vé
rité. Aujourd’hui, vous êtes secouée par on
ne sait quel vent d’orage. Je vous préviens
que je ne chercherai le morceau « Fleur
bleue et grivois » que lorsque vous m’au
rez fait l’honneur de me dire de quoi il re
tourne. Je ne tiens pas à vous voir me lan
cer à la tête votre bonnet ou même vos
mules, si jolies puissent-elles être, ma
grande Cendrillon.
Dans son accent à lui on ne discerne
nulle intention de compliment régence ou
de courtoise banalité.
JEUX D’ARTIFICÊS
115
Il devient affectueux comme pourrait
l’être un frère assez perspicace, essayant,
justement, d’éviter une scène dangereuse.
— Oui, avoue-t-elle, je ne suis pas très
en forme. J’aimerais mieux ne pas chan
ter aujourd’hui.
— Alors, dois-je me retirer?
Il se lève d’un mouvement lent, mesuré,
toujours gracieux. Il a la sûreté de geste
de ceux qu’un parfait équilibre dirige tou
jours dans toutes les circonstances. Il jette
sa cigarette, époussette un instant son ves
ton avec son mouchoir, puis la regarde sé
rieusement, attentivement, et il ajoute :
—• J’ai croisé dans votre escalier Mme
de Saint-Geniès. Elle sortait d’ici et m’a
fait un petit salut protecteur bien amu
sant. Est-ce la visite de cette dame qui?...
— Peut-être!
— Donc, sûrement. Cette jeune per
sonne est tout de même incapable de vous
porter sur les nerfs. Je l’ai rencontrée der
nièrement en tête à tête avec un bien beau
jeune homme et elle le suivait le plus na
turellement du monde, dans la rue. C’était
curieux.
116
JEUX D’ARTIFICES
— Sylvain de Fraine?
-— Je voulais vous le faire dire, chère
amie. Et il riait avec elle d’une façon scan
daleuse. Il est prodigieusement mal élevé,
celui-là. De tous les hommes que vous re
cevez, c’est certainement celui à qui on
aurait envie de casser les reins sans expli
cation.
— Vous casseriez les reins à Sylvain de
Fraine, vous? Et comment? questionna Ca
therine subitement droite devant lui, avec
une telle tension de tout son être que la
belle Amélie en est stupéfaite. Une étrange
lueur de feu monte à ses joues brunes. C’est
l’aventurier, en ce moment, qui est scan
dalisé par la bourgeoise française. Il est ou
plus innocent ou plus coupable qu’il ne le
paraît, mais il ne reculera pas, car ça l’a
muse. Droit, la tête sur l’épaule, en une
attitude de scène où il rappelle Mme Cé
cile Sorel, il est tout à fait Célimène... en
moins jeune, et c’est terrifiant.
Ne vous fâchez pas, Amélie, mur
mure Catherine, ça nous conduirait vrai
ment trop loin. Vous me plaisez et à re
garder le grand bibelot d’art que vous re
JEUX D’ARTIFICES
117
présentez chez moi, je suis très souvent
distraite de mon ennui, si lourd à porter.
Si je continue à demeurer toute seule, je
vous sens tout de même plus proche de
moi que tous les autres camarades que j’ai
eus parce que vous ne jouez pas la comédie,
l’éternelle comédie qu’on joue à toutes les
femmes pour le plaisir de les injurier ou
de les soupçonner. Je crois, je veux croire
que vous m’estimez, un peu à la façon dont
un... antiquaire averti apprécierait un ob
jet rare, authentique, encore plus pour sa
rareté que son utilité. Nous nous rencon
trons donc sur le même terrain. Pourquoi
gâcherions-nous cette rencontre? De qui
relevons-nous? Qui aurait le droit de nous
interdire de nous moquer de l’humanité
qui nous entoure ou... d essayer de la tirer
de sa fameuse nuit ancestrale? (Elle se mit
à rire, rassérénée tout d un coup. ) Je
pense que, si je vous jetais mes mules a la
tête, vous êtes un assez habile jongleur
pour les rattraper au vol. Quant a mon
bonnet, ceci serait vous donner un geste
d’eflfroi que je ne suis pas curieuse^ d ana
lyser, au moins pour le moment, je veux
118
JEUX D’ARTIFICES
continuer à vous traiter en sœur plus sage
que moi, bien que vous soyez, de beaucoup,
la cadette. Il commence à m’être égal que
vous ne vouliez être née nulle part. Je vous
adopte : quand on a la même éducation,
on est toujours de la même famille. J’ai
donc une aveugle confiance en vous et je
partage avec vous un secret : Mme de
Saint-Geniès est amoureuse du garçon mal
élevé en question, voilà!
— Et, fit Amélie, de plus en plus amu
sé, ce n’est pas réciproque, naturellement?
— Pourquoi, naturellement? Je vou
drais la distraire, moi, de cette fatalité.
C’est si beau un amour sincère! Elle me
semble sacrée, parce que je crois que je l’en
vie. Je ne saurais pas expliquer cette sen
sation, mais si je ne peux pas dire des cho
ses pareilles, je pourrais les chanter, certai
nement (elle se mit au piano). Voyons,
ajouta-t-elle, cherchons quelque chose
pour cette soiree du 25, voulez-vous?
Il comprit immédiatement que l’au
dience était terminée, au moins pour la
séance intime, et il plaça sur le pupitre une
de ces feuilles jaunies dont il venait de
JEUX D’ARTIFICES
119
compulser le grimoire. Pendant qu’il pré
ludait, pour se mettre au ton voulu, il son
geait :
— Qu’est-ce que cette femme peut bien
cacher sous son bonnet? Pas des cheveux
blancs, car ça se teint les cheveux blancs!
Et pourquoi aurait-elle peur, ou me feraitelle peur, en le jetant par-dessus les mou
lins?
XIV
Elle est entrée par la porte secrète, la
petite porte de fer qui sépare le sanctuaire
des profanes, c’est-à-dire la scène et les
coulisses du public.
L’ouvreuse qui lui a montré le chemin
est intriguée. Ce n’est pas souvent qu’un
spectateur, surtout une dame, demande à
venir la, mais le mot de passe est formel
puisqu’il est signé du directeur de l’établis
sement.
— Voilà, vous suivez tout droit, vous
tournez à gauche, puis un machiniste vous
indiquera. Moi je resterai derrière la porte
pour vous ouvrir quand vous reviendrez
Ne tardez pas trop. C’est dangereux làdedans et ce qu’on vous y bouscule quand
IM
-------— —----------
JEUX D’ARTIFICES
121
on n’est pas de la partie! Merci, Madame.
Catherine Darchal a glissé un billet dans
la main de l’ouvreuse et se demande pour
quoi on l’abandonne en plein mystère. On
la croit peut-être une habituée. Non. Elle
ignore ce pays-là et n’y a jamais chanté, n’y
chantera jamais, certainement.
Elle vient de quitter l’immense salle de
l’Alhambra dans le tumulte d’un entr’acte
et la pleine lumière de ce vaisseau qui lui
semble mouvant, tellement ondule autour
d’elle une foule emportée.par la joie des
yeux. Ce retour de l’électricité après la
profonde nuit est presque l’équivalent de
l’éclair de l’orage, du retour à la nature
dans la complication civilisée où se joue le
drame du feu du ciel, réduit a 1 impuis
sance de nuire sinon dans la seule possibilité
de détruire par l’usure.
La salle, aux proportions de cathédrale,
est toute neuve, rutile d’or et de pourpre,
et l’on descend, ou l’on monte, sur des tapis
épais ouvrant à chaque rang de fauteuils
des fentes de braises pour guider les pieds
de ceux qui viennent durant les séances
obscures. Impossible de s’y méprendre : si
122
JEUX D’ARTIFICES
on ne danse pas, on marche sur un volcan,
domestiqué, lui aussi!
Catherine, ombre de soie noire, très haut
collet de renard noir, erre à présent dans
ce dédale impressionnant des coulisses et
va droit pour tourner à gauche. Elle a
peur, une peur nerveuse de buter contre
des câbles, des tuyauteries lui barrant la
route comme autant de serpents qui ram
pent de tous les côtés. Les murs sont gris,
le sol est gris, les lumières elles-mêmes sont
grises. Des faisceaux de fil courent au pla
fond et des avis, des écriteaux brefs, tels
des cris : S. O. S. se font comprendre, si
non entendre du lecteur :
« On ne fume pas ici. »
« Il est défendu de parler fort. »
Des flèches féroces, à l’encre rouge, sur
les murs, ressemblent à des traits sanglants.
De temps en temps une ampoule bleue ré
pand une clarté plus louche et verdit un
endroit où se sont posés des doigts, sales,
qui ne sont pas des dessins voulus. Pour
quelles tractions pénibles se sont-ils ap
puyés là?
F
A gauche, en tournant, ça recommence
JEUX D’ARTIFICES
123
et on y voit encore moins, mais en levant
les yeux pour chercher une nouvelle indi
cation, Catherine s’aperçoit qu’il n’y a plus
de plafond. Une sorte de buée, à perte de
vue, entre des voiles flottants, des rideaux
de couleurs indécises que les projecteurs
font d’or ou d’argent, d’azur ou de rose,
selon les rites scéniques. C’est ici le chaos,
la genèse. Rien encore n’a sa couleur pro
pre et tout sera réalisé par la seule illumi
nation, l’index d’un dieu qui se posera làdessus et tirera la féerie du néant.
Maintenant, un escalier, raide, à jour sur
d’inquiétants dessous, des caves, d’où s’ex
halent des odeurs fades, mélanges d’eaux
suspectes et de parfums hygiéniques. L es
calier mène au plateau ou s agite une
équipe de machinistes dans une pénombre
s’éclairant çà et là des flammes d’une herse.
Un ouvrier en casquette galonnée, qui fait
office de chef de gare, donne des ordres a
coups de sifflet très sourds, comme émous
sés. C’est un langage de serpents, de tous
les serpents qui rampent à terre, le long
des murs, dont quelques-uns pendent en
lourds festons. Brouillard de marécage d ou
124
JEUX D’ARTIFICES
tombe un rond de lumière crue, comme
une pleine lune éclairant des gens dressant
un câble d’acier, des agrès, un trapèze.
C’est, de toute évidence, là. On a bien l’im
pression d’un décor de scène de torture :
des chevalets, une échelle qui se balance
jusqu’à terre, a des lueurs de métal meur
trier.
Pourquoi est-elle venue? Simplement
parce que Miss Amélie lui a défendu de
venir.
— Vous avez des nerfs. Cet exercice-là
est encore plus dangereux que l’autre, ce
lui que vous avez vu ou, mieux, que vous
n’avez pas regardé, au Palais des Nuées.
Or, je ne tiens pas à compter avec vos
nerfs et votre cruelle habitude de leur don
ner libre cours en public. Un cri, un bravo,
applaudissement ou blâme de votre part,
et je peux faire un mouvement inutile. Au
Palais des Nuées, c’était moins qu’un jeu
à cinq mètres du sol, mais à VAlhambra,
il s agit de dix mètres... ce serait plus grave.
— Et les autres, les trois ou quatre mille
spectateurs?
Il ne lui avait pas répondu, trop orgueil
JEUX D’ARTIFICES
125
leux pour lui procurer la satisfaction fémi
nine de compter comme exception dans la
foule.
Catherine voulait voir, pas pour blâmer
ou applaudir, mais par simple curiosité,
cette perpétuelle envie qu’elle avait de dé
couvrir le détail psychologique.
Le machiniste, à l’apparition de l’ombre
de soie noire, de ce serre-tête de Pierrot fu
nèbre encadrant l’ovale de ce visage régu
lier, un peu tragique par sa régularité
même, glisse vers elle comme sur des rou
lettes :
— Que faites-vous ici, Madame?
C’est bref et dur, un début d’interroga
toire policier.
Catherine se sent très diminuée. Elle
n’est plus là sur son terrain. On la réduit
au rôle d’intruse. Elle a tous les courages,
y compris celui de se laisser insulter, si tel
est son bon plaisir. Elle veut voir... l’en
vers des choses. Elle se tiendra tranquihe
et il ne saura pas. Là, derrière ce portant...
Le machiniste, à qui elle montre son
laisser-passer, est placé trop bas sur 1 echelle
des comparses de la grande figuration pour
126
JEUX D’ARTIFICES
permettre cette infraction aux lois du pla
teau.
Il y a conciliabule entre personnages en
cotte de mécano.
— Alors, oui, puisque c’est sur votre
papier. Seulement, faudra pas franchir le
cercle, hein?
Elle comprend qu’elle ne doit pas entrer
dans le rond lunaire et elle s’en gardera
bien.
L’orchestre attaque un morceau senti
mental. Juste ce qu’il faut pour balancer
les imaginations et rouler tous les cœurs.
—------ ——
XV
Du côté oposé au couloir par lequel on
peut venir de la salle est un autre couloir,
mieux éclairé, sur lequel donnent des por
tes numérotées : ce sont les loges des artis
tes.
En retrait de la scène, du plateau où se
découpe comme un trou à l’emporte-pièce
le rond lunaire, on voit onduler un énorme
reptile (c’est vraiment le pays de tous les
genres de reptiles!) fait de chair humaine,
une douzaine de girls, qui ont les bras des
unes posés sur les épaules des autres et on
dulent d’un lent mouvement animal pour
s’entraîner avant leur numéro. Vêtues de
maillots clairs, une mince guirlande de
fleurs leur cerclant les hanches, comme
des couronnes trop larges descendues jus9
128
JEUX D’ARTIFICES
que-là, elles ne sont qu’une bande molle
et souple de chair, et de l’endroit où s est
arrêtée l’ombre noire elles paraissent appar
tenir toutes au même corps. Elles ne di
sent rien. Ne sourient pas pour ne pas deranger leur ligne de rouge. Ce sont les
têtes d’un mille-pattes phénoménal, un
énorme mille-pattes apprivoisé qui n’a
d’ailleurs que la même figure, à plusieurs
exemplaires.
Une sonnerie impérieuse fait s’ouvrir
une des portes du couloir d’en face. Une
actrice en sort en costume somptueux,
étrange et lourd, une robe empire, au cor
sage s’arrêtant sous les seins, aux man
ches longues, ballonnées en haut du
bras, très serrées aux poignets. Fendue sur
le côté, laissant libre tout le corps en mail
lot blanc, la traîne de ce velours écarlate,
bordée d’une grecque d’or brodée de pier
reries étincelantes, a toute la royale am
pleur d’une robe de sacre. Un étroit dia
dème de rubis et de perles serre les tempes,
d’où s’échappent quelques boucles de che
veux d’un blond fauve, et le visage, dans
la pénombre du couloir, prend un carac
JEUX D’ARTIFICES
129
tère terriblement césarien parce qu’il est
souligné par le fard éblouissant qui lui
procure la dure te du marbre. Les yeux sont
tellement noircis, arqués, dessus et dessous,
soit par les sourcils, soit par leurs cernures mauves, qu on les voit luire en émaux
translucides. La bouche, réduite à la di
mension d’une cerise, teinte le masque de
puérilité bien féminine et le rajeunit, mais,
dans le port altier de la tête, dans le col
évasé, rigide, tout en or, qui l’encadre, il
y a une beauté anormale détruisant le
charme de la reine pour lui restituer l’or
gueil d’un jeune roi antique, du temps où
les princes ne permettaient à aucune
femme d’être leur possible rivale.
L’actrice qui s’avance d’une allure tran
quille, trop calme pour ne pas être un peu
affectée, Catherine l’a reconnue surtout
parce qu’elle ne la reconnaît pas! C’est bien
Miss Amélie, le n° 7 du programme de
l’Alhambra.
Une très belle chose et Catherine goûte
pleinement son plaisir défendu.
Il n’en saura rien et elle ne poussera ni
cri de surprise ni exclamation d effroi. Elle
130
JEUX D’ARTIFICES
est en ce moment un personnage anonyme,
quelqu’un ne voulant pas plus se compro
mettre que compromettre la belle majesté...
.
... Une habilleuse la suit pour porter la
traîne de cour, lui éviter la poussière du
couloir où, malgré tous les arrosages hygié
niques prescrits, on ne parvient pas a la
chasser complètement, cette poussière, im
palpable, composée de poudre de riz, de
l’usure des grands rideaux fondant en une
suie de nuances variées, en flocons de neige
grise...
« Défense de fumer. »
« Défense de cracher. »
On pourrait ajouter :
« Défense de respirer. »
Non, un hôpital ne serait pas mieux
tenu.
La princesse napoléonienne s’arrête juste
au milieu du rond lunaire.
Des valets de cirque, en livrée de bonne
maison, s’empressent et l’acrobate indique
certaines parties du montage. Il est loin de
sourire à la foule en cet instant décisif où
l’écrou mal serré, l’anneau déplacé d’un
......................
..................... ..............
JEUX D’ARTIFICES
131
centimètre, peut amener une catastrophe.
On l’écoute respectueusement. On ne de
vine aucune raillerie dans le ton des répon
ses brèves des soldats au général.
L’habilleuse reste à l’ombre, au delà du
cercle, modestement, mais elle ne perd pas
son temps. Elle déroule avec précaution la
traîne du manteau et promène une main
caressante sur le galon rutilant qui orne
ce manteau. Cette caresse a pour but de
vérifier les moindres aspérités de la bro
derie, une boucle d’un fil de métal, un
petit accroc, encore invisible, ce serait tel
lement dangereux, puis cette femme s’age
nouille pour passer un tampon sous les se
melles de la reine (ou du roi) dont les pieds,
en de solides sandales que rien ne doit enta
mer ni arrêter, semblent préhensiles,
doués d’élasticité.
Catherine, adossée au montant du décor,
de son coin d’ombre, examine cette habil
leuse. Elle est vêtue de l’éternelle blouse
des infirmières ou des servantes dont le mé
tier est de toucher aux choses qui laissent
des traces : pommades, fards, poudres, col
les ou essences. Elle a une grâce tendre dans
132
JEUX D’ARTIFICES
ses gestes, une conscience très avertie de
son métier, qui le transforme en un sacer
doce. A ce moment, les yeux levés vers la
grande poupée dont le corps sort à moitié
du manteau, en une ligne étonnante de pu
reté sculpturale, cette femme si simplement
vêtue, cette servante, montre un visage
extasié, tout à coup jeune, ardent; les yeux
sont humides et les lèvres sont offertes en
un appel passionné, ce n’est plus qu’une
face d’amoureuse toute tendue vers l’objet
de sa dévotion.
Brusquement, la reine se penche, en un
geste de possession, peut-être le désir
égoïste de s’annexer encore une fois tout
un amour, talisman contre le mauvais sort,
le « touchons du bois » de celui qui va
courir sa chance, et Miss Amélie prend à
deux mains la tête de cette habilleuse, pour
l’embrasser.
Il faut croire que l’équipe des machi
nistes a 1 habitude de ce spectacle, car per
sonne, dans les préposés au numéro 7, n’a
paru remarquer ce jeu de scène, qui n’est
pas destiné aux spectateurs de la salle.
Redressée, Miss Amélie rejette sur son
JEUX D’ARTIFICES
133
bras gauche la traîne de sa robe et de la
main droite attire à elle cette échelle qui
se balance, dirait-on, en suivant la cadence
de l’orchestre.
Eclairs fulgurants des projecteurs.
Les rideaux s’écartent, s’envolent ou
s’évanouissent. Ovation de la foule.
... Deux femmes s’en vont, rentrent len
tement dans les coulisses, chacune de leur
côté.
Une ombre grise, à droite.
Une ombre noire, à gauche.
Catherine, la grande Catherine, relève
son collet de renard d’un geste frileux.
Le téléphone, cet instrument essentiel
lement commercial, qui fut introduit dans
le monde par la grossièreté des parvenus
de tous les mondes, ne cesse de carillonner
et le son de l’odieux appareil vrille le tym
pan sans arrêt.
Mme Lucie de Saint-Geniès, très affai
rée parce qu’elle n’a pas de bonne, court
de son salon à son cabinet de toilette, où
est installé le téléphone en question.
Elle a fini par ouvrir toute grande la
porte d’entrée sur l’escalier pour permettre
aux invités de pénétrer chez elle... comme
dans un moulin.
La dame est vêtue d’une robe vert ten
dre fort décolletée, qui n’arrive pas à adou
JEUX D’ARTIFICES
135
cir son allure sportive, garçonnière et ne
s’harmonise pas du tout avec la puissance
visible de ses muscles.
La soirée qu’elle offre est d’un im
promptu charmant. Les invitations, les nu
méros, le décor sont dus au hasard. Il de
vait y avoir d’abord une petite réunion
entre amis intimes. Brusquement parce que
l’on savait que notre grande amie Cathe
rine amènerait son accompagnateur, on
avait lancé de nouvelles cartes pneu, puis
des appels téléphoniques, à la dernière mi
nute. L’habitude, un peu bien surannée,
d’inviter les gens huit jours a 1 avance pos
sède ce grave inconvénient de vous lier les
uns aux autres pour une date fixe et, dans
la vie moderne, les dates ne doivent pas
entraver la pleine liberté des rapports so
ciaux.
Quant à la commande chez le pâtissier,
elle demeurerait la même, mais on ajoute
rait des verres et des tasses s’il n’y avait
pas assez de petits fours. Pourvu que les
boissons ne manquent pas, les gâteaux sont
presque toujours inutiles par ces temps de
femmes qui désirent garder leur ligne. Au
JEUX D’ARTIFICES
136
besoin, on ferait des tartines avec des feuil
les de salade trempées dans du vinaigre :
c’est excellent pour monter les cocktails.
— Vous croyez qu’z/ viendra? a ques
tionne Lucie, la veille.
—• Sûrement! a répondu Catherine dans
un sourire bienveillant, mais il ne s’agissait
pas de Miss Amélie.
Il y a, dès neuf heures, des gens dans le
salon, très embêtés d’être venus tôt à une
réunion qu’ils croyaient sans cérémonie,
parce que la maîtresse de la maison les
plante là, n’achevant pas ses phrases en
courant au téléphone.
* Allô! Allô! Vous comprenez, c’est
une surprise. Nous avons Mme Darchal et
son accompagnateur. Un phénomène! Il
s’appelle : Miss Améliel Non! C’est un
homme! Ah! oui, je vous assure qu’il n’en
a pas 1 air! Une femme? Oh! si vous y te
nez... Allô! Allô! Mais certainement, amenez-moi qui vous voudrez! Le fameux
y|
J
T
XXVxXXX»
11 n en a pas? Venez comme vous êtes.
Veston ou robe de chambre! Une occasion
unique de le voir de près. On aura les un
JEUX D’ARTIFICES
137
tel, la princesse X. Une tireuse de cartes. Il
a promis de venir en costume! Comment?
Sans costume? Vous êtes folle!... Oui...
oui. C’est à voir... A tout à l’heure...
Les gens venus trop tôt sont inquiets à
cause de leurs costumes personnels. Deux
femmes sont en petites robes genre combi
naison et un monsieur, qui a l’air de sortir
de son bureau, manque vraiment de man
chettes.
Le salon, plutôt l’atelier, est tendu de
portraits presque dada, commençant à
tourner au poncif, et de gravures xvnf pa
raissant beaucoup plus fraîches. Les pein
tures rouge-sang des portes, des plinthes
et des frises, les stores fantaisistes aux
fleurs de grandeurs surnaturelles, les meu
bles noirs de membrures de fer ou de bois
rigides, le tapis à damiers gigantesques
pour jeu d’échecs humains, vous transpor
tent dans un cabinet presque Caligari. Les
poêles électriques ne chauffent pas. Ils sont
d’une innocente blancheur de faïence vous
maintenant au degré de la plus froide po
litesse, et la crudité des lampes, sous leur
chapeau de verre brouillard, répand une
138
JEUX D’ARTIFICES
évidence glaciale qui empêche toute effu
sion.
D’ailleurs personne ne sait pourquoi on
est là. De coups de téléphone en coups de
téléphone on apprend qu’on sera nom
breux et qu’un invité de la dernière heure
a déclaré qu’il amènerait quinze personnes
à lui tout seul.
Par la porte d’entrée, toujours grande
ouverte, pénètrent, en pardessus mouillés,
la pluie étant dans le monde parisien l’in
trusion sur laquelle on a le droit de comp
ter, des gens qui posent des parapluies
n’importe où. Rigoles et inondations du
corridor.
Les nouveaux venus apportent leur froid
particulier et le conservent dans le frigori
fique général.
L appartement, bien moderne, possédant
tout le confort désirable, se situe au milieu
d une vieille maison de la rive gauche ayant
dû servir de repaire à de faux-monnayeurs
tellement il possède de coins, de recoins, de
petites alcôves en de grandes pièces et de
cabinets noirs doublant des cabinets de toi
lettes. Il suffirait peut-être d’y vivre tous
JEUX D’ARTIFICES
139
les jours pour que cela devînt tout à fait
original.
Les arrivants, ne connaissant pas très
bien les aîtres, surgissent de n’importe où et
ont la mine ahurie de ceux qui, ayant vu
des choses, en passant, tentent de s’en excu
ser.
Tout à coup résonne un éclat de rire.
Une voix singulière, tenant à la fois d’une
actrice très Corné die-Française et d’un in
terrupteur de réunion publique, s ecrie :
— Mon Dieu, qu’il fait chaud, ici!
On rit. Et la maîtresse de la maison se
précipite tout heureuse car elle redoutait
fort d’avoir mobilisé le ban et 1 arrière-ban
de ses connaissances pour une soirée dépour
vue de sa principale attraction.
Salutations, félicitations, présentations,
baise-mains respectueux et sournoises cu
riosités.
Pour quelques-uns ce n’est que ça!
Cette bonne bourgeoise-là, aux yeux
flous, qui semble chercher son chemin en
regardant ses pieds de peur de se heurter
aux chaises?
.
k i
Mon Dieu, oui, c’est Catherine Darchal,
140
JEUX D’ARTIFICES
on ne sait trop pourquoi surnommée la
grande. Elle est plutôt ramassée sur ellemême, sans fard, pâle d’un teint qui ne de
mande à aucun parfumeur le secret de sa
clarté... mais il y a la voix, l’étrange voix
qui apporte une chaleur, une envie de rire
ou de s’émouvoir, communique un frisson
en vous mettant mal à l’aise ou trop à l’aise.
Et puis, ma chère, tout ce qu’on raconte,
ses légendes! Des réputations suspectes...
Est-ce qu’on sait? Elle a l’air tellement sim
ple. Rien de plus compliqué que la vie...
puisqu’il y a la mort au bout, et ne sont pas
simples ceux qui y pensent. Derrière elle
s’avance, d’un pas souple de félin, mar
chant dans une forêt, un homme... Oh!
celui-là, on voit tout de suite... C’est un
rasta, et ceux qui ne connaissent ce modèle
d étranger que par les journaux amusants
ou les revues de music-hall sont tout de
suite fixés. C’est le fruit exotique. Il a
quelque chose de ténébreux, et on jurerait
que c’est le traître de cette comédie, parce
quil se joue lui-même au naturel. Il ne
songe nullement à poser, il est là, c’est déjà
JEUX D’ARTIFICES
141
Catherine et Amélie sont deux sœurs qui
ne se préoccupent pas du tout du specta
teur. Tout ce que la foule peut leur deman
der c’est qu’ils ne fassent aucun crime en
public...
— Je vous présente Monsieur Miss
Amélie! déclare Catherine d’un accent très
calme en détachant bien les syllabes.
Et elle s’installe sur un divan, joue avec
son face-à-main sans avoir la moindre idée
de la lourdeur du rôle qu’elle assume. Ca
therine a ceci de terrible, c’est qu’elle vit
sa vie au milieu d’une vie normale, ou vul
gaire, qui ne ressemble en rien à la sienne.
L’homme est allé à l’angle d’un bahut
s’asseoir à la turque sur un coussin qu’il a
poussé du pied. Il sort son fume-cigarette
et se met à fumer, absolument résolu à s’é
vader du milieu. Il ne bougera plus, ne par
lera pas, ne regardera personne. C’est un
indifférent conscient et bien organisé qui
attend l’heure de s’agiter pour le bon ou le
mauvais motif. Il a l’habitude du numéro
de programme. Jambes croisées sous lui, la
face comme sculptée dans un bronze ou un
marbre patiné par le soleil, il ressemble a un
142
TEUX D’ARTIFICES
bouddha, un dieu en habit européen. Mais
il est pire... ce Qui est la résultante de
l’étroit esprit français à la fois snob et pro
vincial de la nouvelle France devenue le de
partement du monde ou 1 on s amuse,
ayant pour chef-lieu Paris, la ville possé
dant, dit-on, les plus grands lupanars.
En ce Landerneau de l’Europe, selon le
bruit du vent qui souffle, tout se forme, se
déforme, se reforme, les hommes, les fem
mes, et leurs réputations, tout se grossit,
s’amplifie ou se détruit dans ce creuset fon
dant toutes les matières, leur faisant suer
de l’or, ou du sang, les exprimant jusqu’au
dernier résidu pour passer ensuite à un
autre exercice d’un meilleur rendement.
Cancans perpétuels, et le mot cancan était,
jadis, le nom d’une danse. Ah! quelle danse,
surtout celle du panier aux ordures, que ce
puisse être la corbeille de la Bourse, ou le
cabas des cuisinières, tout est mené au plus
grand écart, au tour d’acrobatie le plus
proche de la course à la mort, et les specta
teurs, pourtant mortels, sont heureux d’ap
plaudir, squelettes d’affamés ou cerveaux
prêts a crever tous les plafonds, quitte à
JEUX D’ARTIFICES
143
entrer rapidement dans le grenier de l’oubli!
On cause.
Catherine a pitié de l’impatience de Lu
cie de Saint-Geniès, car Lucie ne donne pas
sa soirée impromptue pour elle ou le dan
seur de corde. Elle attend le Messie. Or le
Messie ne vient jamais sans ses bons apôtres
et il ne se dérange qu’à la dernière heure,
minuit ou midi. Le Messie, c’est Sylvain de
Fraine.
Lucie, très énervée, a l’idée bizarre de
présenter, à son tour, son phénomène : le
guéridon. Celui-là, l’hôte de tous les salons
qui se piquent d’un peu & au-delà, ne danse
pas, mais il tourne.
— Vous pouvez lui demander n’im
porte quoi, il répond toujours.
La sportive appuie sa main autoritaire
sur une petite table ronde qui a trois pieds
fourchus, comme une chèvre en aurait
quatre, et se montre d’allure aussi capri
cieuse.
Une jeune amie, qui a des lunettes de
vieux nécromant, s’empresse d’ajouter son
fluide. Le guéridon remue, tiré en tous les
10
144
JEUX D’ARTIFICES
sens. Il s’agite, content de se voir le centre
d’une société intelligente qu il a pour mis
sion d’abrutir. Il est de la même nature que
le piano de Catherine. Il y a des jours où
il a envie de mordre!
— Pourquoi conduisez-vous une auto
mobile, ma chère Lucie, puisque vous
croyez à cette volonté de la matière?
— Mais, ma grande amie, la matière
n’est pour rien dans cette volonté. C’est
une pure manifestation d’essence spiri
tuelle, vous le savez bien.
— Alors, pourquoi choisir cette petite
table qui est trop légère pour ne pas avoir
des... étourderies personnelles?
La petite table devient agressive et se
dirige, conduite par ses deux chauffeuses,
vers Catherine, que ces sortes de manifes
tations rendent enragée. Elle n’a jamais
compris, depuis qu’elle est au monde des
gens dits pensants, que l’on puisse s’inté
resser cinq minutes aux divagations d’un
esprit qui se montre toujours beaucoup
plus bête que ceux qui le consultent. Si on
se laisse aller aux girations de ce pantin de
bois, chacun dira son mot pour ou contre et
JEUX D’ARTIFICES
145
il y aura immédiatement un concours de
stupidité a refrigerer meme un pantin de
marbre... Et celui qui fume, là, en face,
boude... Elle fait un signe, à peine un clin
de paupière a Miss Amélie qui se lève.
— Mais, dit-il, je ne suis pas du tout de
votre avis, chere Madame Catherine, je
crois, moi, à ces sortes de fluides... jusqu’au
moment où le fluide contraire se manifeste,
naturellement.
Il appuie l’index droit sur le guéridon
qui s’immobilise, au grand scandale de ces
deux jeunes femmes. Il n’ira pas plus loin.
XVII
L’appartement est enfin envahi par le
Messie et ses apôtres. Pendant que Miss
Amélie se farde dans le cabinet de toilette
de Lucie de Saint-Geniès, des gens sont arri
vés en foule, dans tous les costumes où les
ont surpris les appels téléphoniques de la
maîtresse de la maison.
Catherine a immédiatement cédé la
place aux qu’est-ce que nous faisons ce
soir qui, libérés de leurs plaisirs coutu
miers, trop coutumiers, soirées théâtrales,
cercles ou boudoirs où l’on commençait à
s’embêter ferme, s’amènent, heureux d’une
petite diversion.
— Qui ça, Madame de Saint-Geniès?
Ah! oui, un nom connu?... Je ne connais
JEUX D’ARTIFICES
147
pas... Très volontiers. Rive gauche! Oh!
Oh! Chauffeur... il s’agit d’une rue sur la
rive gauche. Vous savez, vous?
Les uns sont en smoking, les autres en
veston. Il y a des vieux messieurs horri
blement chauves et des éphèbes en toisons
tumultueuses. Comme on s’attend à tout
on n’a pas l’air d’être étonné. Une partouze
de plus ou de moins...
Il y a en effet une tireuse de cartes.
Une princesse annamite.
Deux marquises authentiques dont l’une
est certainement fausse, mais il est impos
sible de savoir laquelle, et plusieurs actri
ces en disponibilité.
Catherine est allée dans la salle de mu
sique où un grand jeune homme à profil
d’Apollon interroge le piano et découvre
qu’il n’a pas été accordé depuis sa naissance.
—■ Cela n’a pas une grande importance,
déclare Catherine. Jouez n’importe quoi.
Simplement un rythme qu’on puisse per
cevoir de l’autre cote, c est-a-dire dans le
salon. D’ailleurs, je reste là pour... vous
tourner les pages.
Le grand jeune homme pouffe. Il trouve
148
JEUX D’ARTIFICES
que pour une chanteuse célèbre, elle en
prend bien à son aise.
— Mais vous ne verrez rien!
Elle hausse les épaules. Elle n’a rien à
voir et ne veut rien savoir. Elle n’est pas
là pour s’amuser. Elle a tenu sa promesse.
Lucie aura sa soirée sentimentale et... ou
elle comprendra ou elle s’enfoncera de plus
en plus dans son rêve. Après tout, dans ces
choses, il n’y a guère que le rêve qui
compte!
Encore une irruption.
Ces trois femmes qui entrent ont comme
trois marques de sang : les pommettes res
sorties sous la plaque de rouge épais. Leurs
yeux presque chassieux, à force de petites
boules de Rimmel entre les cils, regardent
avec la fixité de l’ivrogne qui compte ses
doigts. Elles sont emperlouzées jusqu’aux
cuisses, ont des toilettes du meilleur cou
turier, mais les portent comme des fem
mes de chambre qui les auraient volées.
Leurs bouches luisent d’une affreuse gour
mandise. Elles sont ivres d’un mystérieux
stupéfiant qui s’appelle, dans l’officine du
diable, le goût de la chair fraîche.
JEUX D’ARTIFICES
149
Leur première question est celle-ci :
— Alors, ce danseur, il dansera nu?
Effarée, Catherine est partagée entre
l’envie de leur rire au nez ou de se fâcher,
mais elles l’ont prise pour la maîtresse de
la maison, et, sans dire bonjour, bonsoir, ou
demander quoi que ce soit de mondain,
elles vont droit à leur but qui est : la
viande.
Ce sont des anthropophages intellectuel
les.
D’ailleurs, des femmes fort honnêtes,
elles ne désirent que la vue, rien que la vue,
ce sont des voyeuses, si on ose accorder un
féminin à voyeur.
Elles ont commencé par montrer leurs
jambes, le plus haut possible, puis elles ont
inventé le nudisme intégral aux bains de
mer. A présent, elles admettent les dan
seurs nus dans leur intimité, car, enfin,
leurs intentions sont pures, elles s’occupent
d’esthétique...
Catherine est assise au tond d un grand
fauteuil laissé libre par la précipitation des
voyeurs, voyeuses ou voyous de tous les
styles, qui applaudiront là-bas. La Chan-
150
JEUX D’ARTIFICES________
son hindoue, qui berce son rêve, l’endort
dans une étrange somnolence...
Elle est très loin de Paris, mais il pleut
tout de même, une pluie douce, fine, qui
ne mouille pas. Elle est en pleine campa
gne, sous un arbre, et elle s’est bien tassée
sur elle-même à l’abri d’un grand man
teau. A qui ce manteau? Elle ne sait plus.
Il y a un arbre qui les recouvre d’un haut
toit vert, un toit en pagode, fleuri à cha
que angle de ses coupoles d’un thyrse de
fleurs de marronniers.
En dégradé gris bleu jusqu’à l’azur glau
que des turquoises, elle aperçoit l’horizon.
Ils sont dans un parc ou une forêt?
Elle s’amuse à regarder par la fente de
la cape qu’elle ouvre ou referme comme
une gigantesque paupière.
Des arbres, des arbres et des herbages
immenses dont quelques-uns sont ponctués
d urnes de ce style funebre que des amours,
sous Louis XV, aimaient à enguirlander de
très épaisses torsades de roses... et ces tor
sades si lourdes sont noires sous la pluie
qui les passe à l’encre d’un grand deuil de
faire part.
JEUX D’ARTIFICES
151
Où est la vie? Où est la mort?
Comme une pauvresse recueillie, elle de
meure immobile parce qu’elle se croit sau
vée d’un grand danger.
Elle ne s efforce pas de comprendre.
C est inutile. On fera le tri plus tard et on
mettra de cote les mots de la chanson, et
son air, celui du printemps, sera en dehors
des mots. Il est toujours printemps pour
certains cœurs, que la musique enivre. Ro
mance ou parole, qu’importe! La voix
chante un de ces projets que l’on fait sans
en prévoir jamais la réalisation.
Où est-elle, cette maison dont on cons
truit les murailles avec le brouillard de la
pluie et la fuyante laine blanche des nua
ges que cardent, là-haut, les peignes aigus
des sapins?
— Nous aurions, dit-il, une chaumière
abritée sous un rocher qui dominerait la
mer et l’on ne saurait pas que des vivants
pourraient s’enterrer là. Deux chambres,
dont le parquet serait le sol battu. Point
de lit : des hamacs. Point de meubles : des
planches supportant de la vaisselle de bois.
C’est plus commode pour se la jeter à la
152
JEUX D’ARTIFICES
tête! En fait de grand luxe, une branche
de genêt dans une cruche bleue. Et quand
le vent d’équinoxe soufflerait, le toit de
paille fléchirait comme le bord d’un grand
chapeau. Nous n’apprendrions rien de la
vie des villes et le facteur ne passerait pas
chez nous, n’ayant rien a nous donner, ni
journaux ni lettres. Et nous serions telle
ment pauvres que nous ne porterions que
des sabots sans bas. Il nous faudrait rac
commoder nous-même nos vêtements.
Vous savez coudre?
— Pas beaucoup! Ce serait certaine
ment une bien belle existence, mais il fau
drait peut-être une vertu surhumaine pour
la mener. Et nous n’aurions pas de piano?
— Pourquoi faire, mon Dieu? Ne pou
vez-vous pas chanter la complainte des
Trois Matelots sans accompagnement?
Que vous êtes donc mondaine, ma chère
amie, vous me faites pitié. Qu’a-t-on be
soin d’un piano, d’un public, d’un salon,
d’un décor. J’aurai toujours, moi, la nos
talgie de tous les déserts de mon pays et
du vol des goélands qui sont libres dans
le ciel. Reine de théâtre, reine de carton!
JEUX D’ARTIFICES
153
Nous serions deux rois en exil. Abdiquer
avant le règne, ce serait, de ma part, le
suprême orgueil... car il est plus beau de
porter dans son cœur le cadavre d’un
prince mort que de traîner devant les fou
les son effigie ridicule!...
La petite pluie douce pleure sur eux avec
l’ingénuité d’un enfant qui ne sait rien, si
non qu’il faut toujours pleurer sur quel
qu’un ou sur quelque chose.
Et, dans le fond de brouillard, sous
l’écharpe du soir tombant plus épaisse, une
urne de pierre se dresse, maintenant, toute
noire, borne implacable.
— Catherine, ma sœur?
~ Amélie! Ah! ma belle marionnette,
de quelle boîte sortez-vous?
Elle se lève, se secoue, fait glisser de son
cerveau l’absurde rêve, comme on laisse
rait choir un grand chapeau d’été, ce
chaume de la chaumière, la paille ,du toit
que disperse le vent du large.
Et elle part d’un éclat de rire très franc,
tout de suite revenue à la vie ordinaire, tel-
154
JEUX D’ARTIFICES
lement plus extraordinaire parce qu’elle
n’enchaîne rien, ni les choses ni les êtres.
Amélie est en costume oriental de soie
jaune brodée de rouge.
— Allons-nous-en, Madame ma sœur!
Vous serez grondée, chez vous. Il est près
de deux heures du matin. Vous n’avez rien
vu? Vous ne m’avez même pas regardée?
—• Non. Il y avait tellement de monde.
— Vous ne voulez pas souper?
—• Si, mais ailleurs. Filons à l’améri
caine. Allez vous remettre en tenue de
ville.
Pendant qu’il va se démaquiller, recou
cher le pantin dans sa boîte, elle se glisse
jusqu’au vestiaire improvisé au milieu
d’une salle de bains où elle retrouve sa
fourrure un peu humide du contact de la
baignoire.
Dehors : pluie, vent, solitude, impres
sion d’atroce misère morale.
— Pas de voiture! Quel quartier!
gronde Amélie.
— Tant mieux, répond Catherine. Reconduisez-moi rue Hautefeuille. Ce n’est
pas si loin et c’est très bon, très sain, de se
JEUX D’ARTIFICES
155
mouiller humblement, simplement, comme
des saltimbanques en rupture de baraque.
J’ai plus sommeil que je n’ai faim.
— Moi, j’ai charge d’âme, Catherine, et
si vous prenez un rhume?...
Devant l’hôtel aux poivrières, rue Hautefeuille, il lui serre les mains plus fort que
d’habitude.
— Vous êtes persuadée, n’est-ce pas,
Catherine, que vous avez fait une action
méritoire? Or, les femmes ne pardonnent
jamais qu’on puisse les dominer par l’in
différence et ne peuvent comprendre que
deux choses : l’amour ou la haine.
XVIII
— Nous allons chanter ce soir au cer
cle de la rue de Lille.
— Ah! Chanter quoi?
— Des choses tendres à des animaux
féroces.
— Quels animaux?
Catherine Darchal met la dernière main
à sa toilette dans son grand cabinet tout
en glaces anciennes, c’est-à-dire en miroirs
coupés à moitié par une fente qui, selon
les gestes qu’elle fait, lui sépare la tête du
corps.
Il y a là un divan où s’étalent des robes,
des châles, des mannequins, où se drapent
des manteaux. Plus, d’immenses penderies
et un lavabo compliqué d’étagères où se
prélasse, tout en haut, sans qu’on sache
JEUX D’ARTIFICES
157
bien pourquoi, un magnifique service à
café de style empire.
Catherine a une jupe à volants, une man
tille de dentelles espagnoles, de ces lourdes
volutes de soie noire sur un fond arach
néen et, ponctuant le tout de son étrange
fourrure, tellement rase qu’on la pourrait
prendre pour une toison de cheveux réduits
à l’état de duvet, un bonnet de velours
noir.
Amélie, de mauvaise humeur, attend la
permission de fumer :
—• Vous ne savez pas, Catherine, vous
devriez ficher un peigne dans votre bon
net?
Elle se met à rire :
«— Pourquoi pas une rose?
—« Je vous jure que ça ferait très bien.
Essayez!
Elle cherche dans un tiroir et découvre
un peigne d’écaille ajourée dont les dents
ne veulent pas mordre dans l’étoffe du
bonnet, naturellement.
— Voulez-vous me permettre..., fait
Amélie.
Alors, il s’approche et tente d’entrer les
158
JEUX D’ARTIFICES
dents du peigne, mais Catherine lui
échappe d’un brusque mouvement d’im
patience, fuyant l’intervention de ses
doigts un peu trop péremptoires.
— Non, ça ne va pas. Et puis, ces genslà sont sérieux, je vous l’ai déjà dit. Si j’ai
orienté ma toilette vers l’Espagne, ce n’est
pas un déguisement. Voilà vos cigarettes.
Ça vous fera oublier le peigne.
Il prend les cigarettes, se drape dans un
admirable châle de Manille, se couche au
milieu des robes et se met à fumer, les
yeux fixes, boudant tout de même.
Amélie s’amuse ou ne s’amuse pas, mais
elle respecte les volontés de Catherine par
ce qu’elle sent que leur amitié est une chose
précieuse, fragile à cause de sa rareté psy
chologique. Il ne tient pas à elle pour un
intérêt vulgaire, mais il voudrait bien sa
voir pourquoi cette femme n’a ni vice ni
vertu et si elle est une force ou une très
puérile faiblesse, une femme, enfin.
— Racontez, Catherine... ou je m’en
dors!
Comme tous les Slaves, il aime à enten
dre un chant qui le berce, lui permet de
JEUX D’ARTIFICES
159
vivre une vie factice sans l’obliger à des
réactions trop immédiates.
De la musique, un ronron de conteuse
qui file, au rouet de sa voix, la petite illu
sion ou le grand rêve qu’il est incapable de
s offiir lui-meme sans une drogue spéciale,
un soporifique ou un exaltant.
— Nous allons chanter, cette nuit, du
vieux et du neuf, du bon et du mauvais,
un air de Carmen et un air de Louise et
puis l’inévitable ronde bachique et puis...
Ah! ces gens-là, je vous amène chez eux
pour votre édification. Ce sont les Criti
ques.
— Les critiques? De quoi?
— Oh! ma pauvre Amélie, ce ne sont
pas les critiques de quelque chose. Ils sont
la Critique... la grande Critique, enfin!
Très édifiée, Amélie envoie des anneaux
de fumée au plafond, les yeux révulsés,
l’air en extase.
Il ne comprend pas du tout et ça l’agace.
Elle ne se moque pas de lui.
Il ne se moque pas d’elle.
Mais tous les deux ils sont séparés par
des coutumes, des barrières, toute une série
il
160
JEUX D’ARTIFICES
de lois sociales par-dessus lesquelles il leur
faut sauter pour se comprendre ou s’admet
tre intégralement.
C’est une amitié sans fin, comme la fa
meuse vis! Encore un tour a fond de cer
veau et ça fera tout craquer.
Il aura donc, ne la cherchant pas, connu
la pire Française, celle qui explique tout de
la meilleure grâce du monde et ne com
prend rien!
Il se met à chantonner, d’une voix fausse
d’ailleurs, un refrain de Maurice Cheva
lier : « Catherine! Catherine ne comprend
rien... »
Ou, tout simplement, étant de deux ra
ces très différentes ils ne peuvent que se
regarder, suivre les méandres de leur esprit
comme il suit ceux de sa fumée, à perte
de vue.
Une légende très ancienne prétend, et
le livre qui en contient le récit n’est pas
répandu à plus de cent exemplaires dans
le monde, que l’homme et la femme ne
faisaient qu’un du temps des dieux. On se
doute bien que ces dieux-là n’ont rien de
moderne et remontent à plusieurs milliers
JEUX D’ARTIFICES
161
années avant Jésus-Christ, ce tout jeune
dernier venu dont la suprême excuse est sa
pureté d’enfant. Ce couple hermétique
n’avait besoin d’aucune démonstration
pour se sentir uni jusqu’à la jouissance
parfaite, la plénitude heureuse qui serait
1 équivalent de 1 innocence. Seulement, en
ce temps-là comme aujourd’hui, il y avait
la foudre! Or, le coup de foudre a séparé,
dans la nuit des âges, ce que l’on prétend
qu’il réunit quelquefois de nos jours. Il est
juste d’ajouter que le coup de foudre ne
pouvant plus, naturellement, tomber que
sur un à la fois, il ne réunit rien du tout...
qu’en imagination.
Si jamais l’impossible pouvait se réali
ser, ce serait la rencontre de deux êtres de
ces temps antiques, ils seraient plus sépa
rés que d’autres et ils n’auraient qu’à se
souvenir...
Horreur de l’enchaînement fatal!
... Ou joie de l’ultime, de l’absolue li
berté?
— Vous disiez, chère amie?
Il en est à sa neuvième cigarette. Il n’a
pas entendu ce qu’elle raconte car c’est un
162
JEUX D’ARTIFICES
peu bien compliqué pour un musicien qui
se laisse aller au bercement de la chanson
à la condition que l’air lui agrée.
_ _ Je vous en prie, ma chere Amelie,
daignez me prêter un peu plus d’attention
qu’à vos spirales de fumée. Je n ai pas en
vie de vous voir tomber de la lune la-bas.
Ce sont des individus pas ordinaires, les gens
de lettres.
Puis elle remue des robes, envoie par
terre des cartons.
— Où ai-je mis mon face-à-main et
mes gants! Amélie, cherchez mes gants, là,
sous les coussins. Ce sont des mitaines, des
grandes machines à jour, en tulle? Vous
connaissez?
— Dernier cri, j’en ai de pareilles pour
mon costume Directoire. Tenez, voilà!
Nous partons?
Marie-Louise, la femme de chambre,
vient annoncer que la voiture attend.
— Catherine, pourquoi diable vous
obstinez-vous à ces bonnets plats qui vous
vont bien parce qu’on ne vous a jamais vu
d’autre coiffure?... Cependant...
Elles descendent toutes les deux. Cathe
JEUX D’ARTIFICES
163
rine se tait, très attentive à ne pas accro
cher ses volants dans les griffes de l’an
cienne rampe de son escalier qui date, di
sent les chroniques, au moins d’Henri IV.
XIX
Le cercle de la rue de Lille.
Un vieil hôtel comme il s’en trouve tant
sur la rive gauche, une de ces maisons d’à
peine trois étages, aux combles mansardés
en œil-de-bœuf. Une cour de cette pro
preté monacale qui donne le frisson aux
gens du monde moderne parce qu’ils con
fondent l’ordre avec le régime des prisons
ou des hôpitaux.
En entrant, on aperçoit des anachronis
mes, le système D s’unissant aux boiseries
anciennes dont les sculptures ont des re
flets d’or rappelant ceux d’un soleil, jadis
roi. Un vestiaire quelconque chargé de
pardessus plus ou moins usagés et une pe
tite table en bois blanc sur laquelle on a
étendu un tapis taché d’encre. Là, une
JEUX D’ARTIFICES
165
jeune personne charmante vous prie d’ins
crire vos noms, imitation de l’austère cou
tume des enterrements. C’est la préposée
aux cotisations. La jeune personne a un
gentil salut pour Catherine parce qu’elle
connaît la grande Catherine, qui fait par
tie de tout gala comportant un numéro
musical, mais elle est sidérée devant
Miss Amélie. Ge visage étranger, cette
silhouette aussi correcte que stupéfiante,
sans qu’elle puisse immédiatement se ren
dre compte du motif, tellement la beauté
masculine fait scandale dans ce milieu de
gens convenablement fanés, ce nouvel ac
compagnateur n’a pas un physique répon
dant à son métier.
— Monsieur... est votre invité? de
mande la demoiselle un peu inquiète sur
les suites de la réception.
— Naturellement! fait Catherine de
son air le plus détaché de l’aventure.
Il est de toute évidence qu’il ne s’agit
plus de Jules Musseau. Cet accompagna
teur-là ne rime à aucune sourdine de pé
dale. Il détonne terriblement.
Amélie ne bronche pas. Elle (ou il) est
166
JEUX D’ARTIFICES
habituée à sa figure depuis sa naissance.
Mais Catherine prend la mine de quelqu un
qui le fait exprès et elle jubile.
Eh bien! Quoi? On peut découvrir dans
cette ménagerie des ours, des éléphants,
des loups, des fouines et quelques affreux
rats de bibliothèques, en plus, des chiens,
roquets jappeurs ou chiens de chasse très
racés, voire même quelques couleuvres
difficiles à digérer, pourquoi n’introdui
rait-elle pas une belle panthère, fort bien
dressée, absolument incapable d’un geste
déplacé, car Amélie a horreur du « mou
vement qui déplace les lignes » ?
Autour d’eux les habits sont de coupes
diverses et exhalent presque tous ce goût
bien particulier de la naphtaline que per
pétuent les soins des épouses ou des mères
connaissant les lois de l’économie.
On croise des hommes célèbres et des
femmes qui le sont moins, des femmes du
vrai monde soucieuses d’établir leur répu
tation d’écrivain amateur toujours prêt à
payer une réputation de lettrées qui serait
peut-être plus réelle en étant moins rapide.
Comme on a encore le temps avant l’ou-
JEUX D’ARTIFICES
16/
verture des portes de la salle à manger, Ca
therine s’installe dans un vaste fauteuil
très authentiquement Louis XV, pendant
que, penche sur elle, Amélie ose enfin poser
quelques questions. Il est étonné, un peu
déçu, habitué aux somptuosités des costu
mes, à la fulgurance des projecteurs, il
pense que ça manque de solennité, ce tem
ple littéraire.
— Catherine, murmure-t-il respec
tueusement, j’ai besoin d’être rassuré : où
sommes-nous ici? Le décor est délicieux et
il faudrait y avoir des robes à traînes... Mais
les acteurs?
— Les acteurs? fait la chanteuse sans
se donner la peine de baisser le ton. Ils vous
représentent les grands personnages qui
font trembler l’univers des lettres depuis
toujours... et depuis toujours... tenez bon
la rampe, ce sont les mêmes, ils ne varient
ni d’attitudes ni d’habits. Ils ont beau dé
céder de temps en temps, ça n’a aucune
importance parce qu’ils sont immédiate
ment remplacés par des figurants absolu
ment semblables a leurs prédécesseurs. Je
les connais depuis au moins vingt ans et
168
JEUX D’ARTIFICES
je ne les ai jamais vus changer leur lan
gage.,. ou leur fusil d’épaule. Ils crient
très fort avant d’entrer ici. Une fois qu’ils
y sont, le frottement des coudes, un cer
tain langage convenu auquel personne, sur
tout les humbles lecteurs, ne comprennent
rien, les égalisent. La grande critique est
spécialement chargée de découvrir le phœnix, l’oiseau de gloire, et de lui consacrer
ses louanges; seulement, Amélie, je vous
permets de fumer, ce phœnix n’a, lui,
qu’une permission, c’est de renaître de ses
cendres quand ils l’ont tué. De mémoire
d’homme de lettres on n’a pas encore vu
un phœnix vivant entre leurs mains. Ils
ont tellement peur de se tromper qu’ils
préfèrent le laisser battre des ailes, se dé
battre dans la nuit de la jungle avant de
lui procurer son essor vers la grande lu
mière.
— Mais, risqua Miss Amélie, qui com
mençait à s’amuser follement sous son sou
rire fermé, pourquoi font-ils alors autre
chose que leur métier?
— Ce n’est pas un métier, ma chère,
c’est un sacerdoce, reprit-elle avec un sé
JEUX D’ARTIFICES
169
rieux intimidant. Or, les bonzes n’ont pas
le droit d’induire le pauvre monde en
erreur. L’honnêteté de ces gens-là est telle
qu ils aiment mieux laisser mourir de faim
ou de désespoir d’arriver au coup d’aile su
prême, les oiseaux de ramages impression
nants que risquer d’introduire un seul
perroquet dans leur volière personnelle,
où, d’ailleurs, il y en a déjà trop. Attendez
que je vous donne la parabole vulgaire de
cette histoire, laquelle vous instruira mieux
que tous les discours que vous entendrez
au dessert. Connaissez-vous l’origine de la
réclame du meilleur chocolat?
Amélie eut un haut-le-corps significatif.
Catherine allait certainement foncer
comme une locomotive sur un obstacle im
prévu, lequel obstacle provoquerait le dé
raillement final, et cela enchantait le jeune
acrobate parce que lorsque Catherine bon
dissait par-dessus les barrières, au moins
au figuré, il la sentait beaucoup plus près
de lui.
— La réclame du meilleur chocolat, ma
chère, fut celle-ci et peut-être la base de
toutes les inflations industrielles, voire
I/O
JEUX D’ARTIFICES
même littéraires. Un beau matin, un grand
épicier s’aperçut que son chocolat, le meil
leur de tous les chocolats, prenait une lé
gère teinte blanche, pour mieux ou plus
mal dire, se couvrait d’une très légère moi
sissure. Indubitablement, le chocolat le
meilleur, quand il tardait à se vendre, fai
sait de la neurasthénie, se gâtait par une
sorte de fermentation intérieure qui, sans
lui retirer aucune de ses premières qualités,
lui donnait tout de même une apparence
regrettable, de minuscules cheveux blancs,
si vous voulez!... et je crois qu’il vaut
mieux ne pas avoir de cheveux du tout
dans ce cas-là, je veux parler du choco
lat. Alors, Amélie, suivez-moi bien : le
grand épicier eut le génie de la circons
tance. Il introduisit dans chaque paquet
de chocolat un petit papier, une prière
d’insérer ainsi conçue : « Le bon cho
colat est celui qui blanchit en vieillis
sant. » De là, ma chère, à indiquer
que c’était la preuve de la bonne marque,
il n’y avait qu’un pas à franchir. Le bon
chocolat doit vieillir en blanchissant, non,
je me trompe, doit blanchir en vieillissant.
JEUX D’ARTIFICES
171
... A ce moment, le jeune homme tira
son mouchoir pour se moucher ou étouffer
un rire sourd qui lui valut un petit coup
de face-à-main de la part de la narratrice.
— Je n’invente rien, Amélie, et je vous
prie de ne pas avoir l’air de vous moquer
de moi. J’ai ici quelques vieux adorateurs
qui ne vous le pardonneraient pas. Vous
êtes déjà tellement anormal, que si vous
vous mêlez d’être gai, on nous sortira tous
les deux. N’oubliez pas que je chante, moi,
je n’écris pas, je ne suis pas sacrée comme
cette duchesse qui passe là-bas.
— Quelle duchesse?
— Madame de Fontainebleau!
— Non!
— Oui! Cette dame qui a un sautoir
de trois cent mille francs! Ah! si vous pou
viez le lui faire,,. Quelle réclame ce serait
pour elle!...
« Je reprends : selon les bonzes, gardiens
du temple de la critique, on ne peut etre
un grand écrivain, ou un bon romancier,
ou un bon poète, que lorsque le temps a
posé son empreinte sur vous, quand vous
commencez à atteindre la barrière qui vous
172
jeux
d’artfiices
sépare du gâtisme final. Remarquez, Amé
lie, que, pour les gens de lettres, les meil
leures choses qu’ils sont capables d’écrire,
ils les conçoivent plus tôt, dans la pleine
force de leur jeunesse, de trente à quarante
ans. Plus tard ils sont ou égaux à euxmêmes ou ils baissent. Donc, attendre que
le phœnix meure est un mauvais système...
surtout pour lui.
— Et qu’arrive-t-il ensuite à ces gens
d’un métier tellement difficile qu’euxmêmes s’y perdent?
— Oh! alors, ma chère, ça devient pas
sionnant, au moins pour eux. Le grand
homme mort, ils le découvrent et le met
tent en société en participation. Chacun
en prend son morceau : celui-ci son esprit,
bons mots, anecdotes et aventures mondai
nes; celui-là le côté sérieux de l’affaire, tra
vail, silence du cabinet, reproduction des
pages non terminées qu’ils terminent au
mieux. Il y a le colombarium...
■ Hein? fit Amélie qui perdait pied
malgré sa grande expérience de la corde
raide.
Je dis bien : un colombarium, un
JEUX D’ARTIFICES
173
monument dans lequel il y a de petits ti
roirs pleins de cendres. Donc, dans leur
colom barium, ils ont des petits tiroirs pleins
de cendres et, selon les besoins de leur
cause, on les fouille. De sorte que le mal
heureux défunt n’a plus aucun secret. Tout
y passe : bons mots, discours, lettres sen
timentales, romans inachevés, etc..., etc...
A ce moment, où Catherine numérotait
les tiroirs, la foule des grands critiques eut
un mouvement vers la porte du fond qu’on
venait d’ouvrir à deux battants et un su
perbe laquais du cercle, en livrée sombre
de fort bonne coupe, annonça :
— Monsieur le Président est servi.
— Si on ne me met pas à côté de vous,
Catherine, déclara froidement Amélie, je
m’en vais.
Il était clair que ce que désirait Amélie
ne comportait pas les honneurs de la soirée.
Il voulait simplement la suite des histoires
ahurissantes que lui racontait Catherine :
rien de plus, rien de moins.
Mais la fantaisie d’un personnage officiel
allait compliquer un peu la cérémonie.
A peine Catherine s’était-elle installée,
ayant à sa gauche son accompagnateur et
à sa droite un grand reporter, Lucien Roberti, qui se promettait, lui aussi, une série
de racontars divertissants, que le président
du banquet, en l’espèce le ministre de l’ins
truction publique, lui dépêchait un gar
çon des plus protocolaires pour la prier
JEUX D’ARTIFICES
Izl
de venir à la table d’honneur. Il y avait, en
effet, une table d’honneur, et deux autres,
moins fleuries, qui s’y arcboutaient, en fer
à cheval.
Monsieur le Président demande à
Madame Catherine de lui faire le grand
plaisir de venir à côté de lui.
Catherine regardait alternativement le
reporter et le musicien, très perplexe.
— Nous voilà frais! bougonna Lucien
Roberti, un grand garçon d’allures comba
tives, et il ajouta :
— Jusqu’à quel point le désir d’un mi
nistre de la République française est-il un
ordre?
— Je n’en sais rien, coupa Miss Amé
lie, de plus en plus froidement, seulement,
moi, je m’en vais, s’il faut lui céder la
place.
Roberti contempla l’étranger avec une
certaine admiration. Ce qu’il s’en fichait,
celui-là, du protocole!
—■ Je vais aller... le remercier, dit dou
cement Mme Darchal, faisant son meilleur
sourire au secrétaire du ministre qui se
retira, se sentant compromis.
12
TEUX D’ARTIFICES
Catherine drapait sa mantille noire,
beaucoup trop longue, autour de son buste
parce qu’elle ne voulait pas la déchirer aux
dossiers des chaises.
Miss Amélie se leva, les yeux phospho
rescents :
— Si vous ne revenez pas, je ne reste
pas une minute de plus ici, chère Madame.
La voix du jeune homme était devenue
tout à coup tranchante, oubliant sa dou
ceur féminine.
Roberti insinua, conciliant :
—- Madame Darchal doit chanter...
comment fera-t-elle?
Pendant le colloque, point du tout sen
timental, M. le ministre, Edmond Mériot,
président de cette chambre de lettres (et
de Vautre, moins illustre) le plus affable
et le plus cordial des hommes, était venu
en personne jusqu’à ce bout de table où
l’honneur présidentiel n’avait rien à faire
pour dire, d’un ton câlin, qui était celui
qu’il employait quand il s’agissait de mu
sique, car il adorait la musique :
— Madame Catherine, excusez-moi de
vous avoir envoyé quelqu’un au lieu de ve
JEUX D’ARTIFICES
*77
nir moi-même. Je suis si heureux de vous
savoir ici.
Dans le remue-ménage de tous les gens
que 1 on plaçait selon leurs cartons et des
mécontents, que l’on était obligé de dépla
cer avec leurs cartons, le petit incident di
plomatique passerait inaperçu.
Lucien Roberti se mordait les lèvres
pour ne pas rire. Quant à Miss Amélie, la
tête sur l’épaule, elle regardait le ministre
de la République française, absolument
comme Cécile Sorel eût regardé le pom
pier de service à la Comédie.
— Monsieur le ministre, soupira Cathe
rine en prenant la main de l’Excellence
entre ses petites mains volontaires, gantées
de mitaines 1830, je suis très touchée de
l’honneur que vous me faites, mais il y a
ici Madame la duchesse de Fontainebleau,
une grande femme de lettres, et si au ban
quet des lettres vous donniez la préférence
à une humble chanteuse... vous lui feriez
de la peine. (Elle esquissa une révérence
de cour.) Je chanterai pour vous de tout
mon cœur, après le dîner, Monsieur Mériot.
178
JEUX D’ARTIFICES
Edmond Mériot était un homme spiri
tuel. Historien averti, merveilleux con
teur, il charmait ses ennemis eux-mêmes.
On ne pouvait guère lui adresser qu un re
proche : c’était de faire passer la musique
(y compris celles des mots!) avant la poli
tique.
Il saisit tout de suite la balle protoco
laire au bond :
— Ah! fit-il, la duchesse de Fontaine
bleau? Mais il n’y a que des hommes à no
tre table. Elle n’est donc pas encore arri
vée. Oh! les femmes!
Et il baisa la main de Catherine.
L’œil était d’un voluptueux.
Le sourire d’un dilettante.
Duchesse, femme de lettres ou non... il
préférait la musique, une belle voix de
contralto, c’est si rare!
Il ne vit, bien entendu, ni Lucien Ro
bert!, ni l’accompagnateur, mais en saluant
Catherine il laissa les jeunes gens plus à
leur aise et détendus.
— Voilà, dit-elle d’un ton enjoué, tout
est au mieux, mais j’ai eu chaud... (elle
ajouta, sans regarder Amelie) : à cause de
JEUX D’ARTIFICES
1/9
cet te bonne duchesse. Je ne tiens pas à aug
menter le nombre de mes ennemies, moi.
Ah! les femmes!
Les mets étaient excellents. Les vins de
très pures provenances et dans le fond des
verrières, en face d’eux, ils pouvaient voir
le petit parc en miniature de ce vieil hôtel
qui avait trouve le moyen de conserver,
autour d’un arbre trois fois centenaire, une
pelouse où l’on ne se fût pas étonné de
rencontrer des nymphes unies par des guir
landes d’une toute autre époque de galas.
Et les conversations s’engageaient de
plus en plus animées :
— ... Alors, questionna Catherine, s’a
dressant au reporter qui s’épanouissait à
l’idée de ce scandale neuf : il y a une affaire
George Sand, c’est sérieux?
— Oui, Madame, ça s’envenime, ça de
vient formidable! On a constitué des té
moins, je veux dire des avocats, et on ne
sait plus le nombre de procès que cette his
toire va nous amener. Songez donc! Il
s’agit de savoir si on a le droit de compter
et de nommer les amants de la chère créa
ture qui les a elle-meme proclames a ta
180
JEUX D’ARTIFICES
face du monde. Qu’est-ce que vous en pen
sez, vous?
Catherine répondit de sa voix la plus
sombre :
—• Je pense qu’on n’a jamais le droit
d’insulter une femme de génie parce qu elle
est morte. Il ne manque pas de George
Sand, à notre époque, à traîner dans la
boue, puisqu’elles n’ont même pas de gé
nie, pourquoi ne le font-ils pas, ce serait
beaucoup plus intéressant. Est-ce que c’est
la prescription qui les encourage? C’est-àdire l’impunité?
— Vous allez fort! Qu’est-ce que vous
feriez, vous, si vous étiez la petite-fille de
la dame de Nohant?
— Oh! Je n’aurais pas employé des avo
cats.
—• Je serais curieux de connaître votre
moyen de défense, fit le journaliste intri
gué.
— Le revolver. C’est beaucoup plus ra
pide et mieux porté de nos jours.
Lucien Roberti pouffa.
— Ah! ma grande dramatique et incor
rigible Catherine, pourquoi tirer sur un de
JEUX D’ARTIFICES
181
ces vieux messieurs qui n’ont aucune raison
d. en vouloir a la bonne dame, au contraire,
puisqu’ils la remettent aux colonnes de
l’actualité.
Madame Darchal prend toujours les
choses à cœur, absolument comme elle
chanterait pour un ministre, dit Amélie
d’une voix doucement grondante.
Catherine se tourna brusquement vers
le jeune homme en ayant l’air de rire, mais
on sentait qu’elle ne plaisantait plus.
—• Ecoutez-moi bien, vous, fit-elle. Il
y a autre chose dans cette affaire George
Sand que la très ordinaire insulte d’un cri
tique plus ou moins influent. Il y a le fa
meux tiroir aux cendres dont je vous par
lais avant de dîner. Ils n’ont pas seulement
cherché à savoir ce que pensait le petit
doigt du squelette quand il avait encore sa
bague de chair! Je les ai entendus, je les ai
surpris dans la conspiration du tapage sur
le mort, après celle du silence, qu’ils au
raient certainement faite de son vivant.
Dire la vérité, alors que toutes les vérités
ne sont pas littéraires ni nécessaires à dire,
ce n’était pas encore suffisant. L histoire,
182
JEUX D’ARTIFICES
pour eux, ce n’est pas tout... il leur faut
la romancer. Quand ces gens-là mangent
du cadavre, ils tiennent à y ajouter une
sauce de leur façon. Or, ce qu’ils désirent
justement, c’est d’en ajouter. Il y a une che
mise George Sand, c’est-à-dire en style de
mouchard : un dossier, et cette... chemisecombinaison qu’on voulait faire endosser
à la pauvre morte portait pour titre ce seul
adjectif : Douteux.
« En dessous, une colonne de noms, les
noms de ceux qui auraient pu aussi être
ces amants, qu’on supposait avoir été du
nombre.
« Et c’est cela qui méritait le coup de
revolver sans phrase. Il ne faut pas per
mettre à des juges de faire des effets de
manches de cette envolée, parce que si nous
condamnons des coupables, même s’ils
s’avouent déjà coupables, sur des probabi
lités, la possibilité de ne pas avoir tout
avoué, en dehors des preuves acquises des
juges competents, il ne restera plus que des
tortionnaires! Ça manque d’allure. J’aime
mieux un bandit qui frappe en face pour
voler ma bourse qu’un critique érudit qui
JEUX D’ARTIFICES
183
insinue pour le seul sadisme de son style.
Comme Catherine terminait son vigou
reux plaidoyer que son entourage avait
écouté avec une stupeur intense, les gens
de lettres ayant l’habitude singulière de
se sentir paralysés devant la brutalité des
faits, le président, là-bas, frappa sur sa
coupe de champagne pour annoncer les
discours.
Il y en eut quatre.
Et tous les quatre aboutirent à la même
conclusion.
Une phrase que Miss Amélie nota au dos
de son menu parce qu’il commençait à
s’amuser prodigieusement au milieu de
cette littérature à laquelle il ne comprenait
rien :
— ...la solidarité intellectuelle qui doit
coopérer aux rapprochements des peuples
entre eux.
Les applaudissements calmés, on vint
prévenir Mme Catherine Darchal que le
piano était avancé... dans la salle où l’on
allait prendre le café et les liqueurs. Amélie
lui offrit son bras pendant que Catherine
murmurait :
184
JEUX D’ARTIFICES
— Voici près de vingt ans que je leur
entends nous dire la même chose. Vous
voyez que la dernière guerre ne leur a rien
appris. C’est l’histoire du nègre à qui un
très vieux maréchal, bien oublié aujour
d’hui, disait : « C’est vous qui êtes le nè
gre, continuez! » Ils sont les nègres patients
et méthodiques, ils continueront... parce
qu’ils sont éternels et capables de fournir à
la postérité toutes les obscurités de la gloire
des grands hommes... ou des femmes de gé
nie. Et d’ailleurs, bons patriotes, ils veu
lent tous aussi aller à Berlin... mais pour y
faire des conférences.
Miss Amélie soupira doucement :
— Prenez garde, « ma grande et illustre
amie », de ne pas accrocher votre mantille
au fauteuil du ministre! Beaucoup trop
longue, cette mantille. Ça manque du pei
gne espagnol qui remettrait tout au point...
XXI
Mme Lucie de Saint-Geniès est en face
de Catherine dans le studio de la chan
teuse. Elle semble fort agitée, selon son ha
bitude, cependant elle affecte une certaine
désinvolture. C’est de la résignation ou la
plus complète ignorance du danger de la
mise en scène.
— Je ne suis pas inquiète de ce qui m’ar
rivera, plus tard, parce que lorsque deux
êtres sont destinés l’un à l’autre, rien ne
peut empêcher leur union, mais il y a ce
que j’appellerai : la bande noire, des gens
qui tournent autour de nous comme des
corbeaux, et quand il ne vient pas au ren
dez-vous c’est à cause de mes ennemis qui
sont aussi les siens. Jamais un couple pré
destiné ne peut échapper à l’envie, la mé
disance ou la calomnie, surtout au désir
186
JEUX D’ARTIFICES
que l’on éprouve chez le vulgaire, de le
rendre malheureux. Ma concierge m a pre
venue. Rien, bien entendu, n aboutira.
Nous sommes séparés par des impondéra
bles. Je me fiche d’eux!
Lucie de Saint-Genies se promene de long
en large sur le tapis gris-souris. Elle a en
tendu parler de ces fameux impondeTciblcs»
Il n’est pas très prouvé qu’elle sache ce que
ça veut dire.
Elle est pâle, sous sa toison rousse, vêtue
à la diable et défardée au profit de son teint
naturel qui serait volontiers d’un rose plus
foncé que le rouge des parfumeurs.
Catherine, en robe de velours parme,
bonnet de soie bien serré, collé pour ainsi
dire, semble réfléchir profondément en
étudiant les reflets de son face à main. De
temps en temps elle fait danser sa mule
brodée d’argent au bout de son pied droit.
Cette primesautière, qui ne brille pas
par la patience, dont les caprices dépassent
toute mesure, garde, vis-à-vis de sa jeune
amie, une espèce de douceur maternelle qui
n’est pas du tout dans ses habitudes.
— Vous êtes sûre de son amour... et
JEUX D’ARTIFICES
18/
vous desirez vous suicider... pour attirer
son attention? dit-elle affectant la même
desinvoiture de propos. Cela me paraît
inutile, tout au moins d’une exagération
indigne de votre sécurité! Pourquoi ris
quer de lui causer une peine... même
légère?
— Catherine, il y a des heures dans la
vie où il faut s’affirmer, je suis du siècle
de la vitesse et j’aime assez, moi, à brûler
les étapes. Remarquez que je veux tenter
un pile ou face qui n’atteindra que moi.
J’ai des douleurs de tête qui me mettent
dans l’impossibilité, en ce moment, de ten
ter le rallye de Monte-Carlo. Je vais cher
cher à me guérir, en avalant le double de
ma dose habituelle de véronal. Ou cela
me guérit... ou cela m’endort tout à fait.
Songez que voici deux fois que je vais à
un rendez-vous sans le joindre. Non pas
qu’il manque, lui, de parole, mais ce sont
les esprits qui ont été mal interprétés ou
qui ne l’ont pas guide selon leur promesse.
Une première fois sur la plage de Biar
ritz, une seconde du côté de Concarneau.
Moi, le cent à l’heure ça ne me contrarie
188
JEUX D’ARTIFICES
en aucune façon; seulement, je voudrais
savoir tout de même à quoi m’en tenir. Il
doit être un peu désorienté... car j’ai appris
de bonne source qu’il a été aux deux en
droits que je vous cite.
— Vous n’avez pas l’idée, oh! une
simple supposition, qu’il pourrait peutêtre bien y avoir dans l’existence de
votre fiancé une de ces histoires de femme
comme il y en a toujours dans l’existence
de tous les jeunes gens?
— Pensez-vous! Ces histoires-là, ma
chère Catherine, ça ne compte jamais
devant le grand amour.
— Vous voulez dire que... je ne vou
drais pas vous contrarier, Lucie, mais
vous avez une telle expérience des choses
qu on peut bien exprimer les pires opi
nions, rien ne vous troublera puisque
vous êtes décidée aux pires expériences.
Eh! bien, si aux yeux des femmes raison
nables de votre trempe, une de ces histoi
res-là ne compte pas... elle pourrait peutetre terriblement compter aux yeux de
1 homme. Il y a même des hommes qui ne
se préoccupent que de celles-là!
JEUX D’ARTIFICES
189
Lucie de Saint-Geniès se campe devant
Mme Darchal et, la dominant de sa sil
houette sportive intrépide, toujours capa
ble du cent a l’heure, elle repart, tour à
tour, protectrice et violente :
— Ma chère Catherine, je ne voudrais
vous faire à vous nulle peine, même lé
gère, seulement vous n’entendez rien à
l’amour parce que vous vous imaginez que
tout fini par... des chansons! C’est une
chose plus sérieuse que ça. Moi, je préfère
la mort à vivre dans l’incertitude, alors que
j’ai mes raisons d’être sûre de lui. Mais je le
suis moins des jaloux qui m’entourent.
Chacun me rend responsable d’un senti
ment que je n’éprouve pas. Je ne peux
pourtant pas les épouser tous pour leur
faire plaisir! Et puis quand il saura qu’un
tel et qu’un tel ont fait des projets que je
n’ai pas encouragés, mais que j’ai dû exa
miner parce qu’on ne connaît bien les gens
qu’à la façon dont ils vous font la cour,
cela tournera mal pour lui, qui est, je 1 ai
deviné, d’un tempérament jaloux...
Un petit rire musical de Catherine l’in
terrompit. La chanteuse fit faire un saut a
190
JEUX D’ARTIFICES
sa mule qu’elle remit en place du meme
geste.
— Pourquoi riez-vous? Ah! oui, je
comprends. Vous avez voulu, dans cette
soirée, que je n’oublierai pas de si tôt, lui
faire croire que votre beau pantin, qui se
déguise si bien en princesse turque, me fai
sait la cour aussi? (Elle se mit à rire égale
ment, mais plus ironiquement.) Moi, je
n’ai pas de ces mœurs-là. Un homme qui
singe les femmes ne m’attire pas du tout et,
entre parenthèse, ma grande, vous avez
tort de vous choisir un accompagnateur de
cette espèce plus ou moins mâle. Très beau,
très habile, c’est entendu. Un merveilleux
jongleur, mais c’est du chiffon... et du chi
qué! Vous étiez dans le salon de musique,
vous, mais il vous aurait fallu voir avec
quel sourire de mépris Sylvain de Fraine le
toisait! Trop bien élevé pour ne pas l’ap
plaudir, car c’est, en effet, un artiste... seu
lement, une fois descendu de sa corde... et
sans musique... Tenez, Catherine, personne,
ni vous, ni d’autre, ne me fera croire que
Sylvain... (Elle s’arrêta net, fit un virage
autour du piano qu’elle avait eu, sans
JEUX D’ARTIFICES
191
doute, envie d’escalader, et dit d’une voix
subitement changée :) Oh! je sais bien de
quoi les ennemis, cette bande noire, sont
capables. Pourtant j’ai confiance, moi, en
votre loyauté. Si je vous mets au pied du
mur... si c’était... vrai...
• Vrai? Quoi? La réputation de Syl
vain?
— Oui... vous me le diriez...
— Cela ne vous guérirait pas, j’imagine,
ma pauvre Lucie.
— Le jureriez-vous?
— Ah! Mon Dieu! Des serments...
comme chez la concierge, alors? Moi, si peu
sérieuse, malgré mon âge? Moi, je chante,
je ne jure pas! Vous êtes insatiable, Lucie!
Puisqu’il vous aime et que vous l’aimez, le
reste de l’univers peut-il compter encore?
Pourquoi chercher la... petite bête?
A cet instant le visage de Mme de SaintGeniès devint dur comme un masque de
marbre. Elle était la sportive revenue à son
point de départ, qui mesure l’obstacle et
veut le franchir ou y rester.
Le sport apprend souvent la noblesse de
l’intention malgré son éphémère gloire.
13
192
ÏEUX D’ARTIFICES
Quiconque a goûté l’ivresse de vivre dan
gereusement ne peut plus s’en passer.
— Oui ou non, voulez-vous jurer, Ca
therine?
— Sur quoi? dit encore gaîment la
chanteuse.
—• Vous n’avez pas d’enfant, alors, sur
vous-même, sur votre propre tête!
Catherine regardait en dedans, les yeux
fermés.
— Je vous jure sur ma vie, que Sylvain
de Fraine ne mérite pas sa réputation, et
même s’en vanterait-il, car il est capable de
tout pour faire une plaisanterie inconve
nante, il ne faudrait pas le croire!
— Merci, fit Lucie de Saint-Geniès. Je
vais donc obéir aux ordres de mon guéri
don qui viennent de plus haut que vous et
moi, Catherine. Nous allons faire du cent
à l’heure sur le chemin de la vérité, voilà!
Et elle se prépara à sortir en se poudrant
devant une glace, pendant que Catherine
songeait : La vérité est une route qui ne
mène nulle part.
XXII
Catherine eut peur pendant quelques
jours. Et si en jouant avec la mort cette
folle allait l’attirer, lui faire signe? Qui
donc pouvait jouer avec la mort sans rien
casser?
Discrètement, elle demandait de ses nou
velles et elle apprit, un matin, que tout
s’était très bien passé : Mme de Saint-Ge~
niés était radicalement guérie de son grand
amour, mais point par le sommeil éternel,
par le simple réveil de son cerveau qui avait
eu tellement froid dans son engourdisse
ment passager qu’il avait cristallisé une
autre affection pour un meilleur motif.
Des psychiatres prétendent que les passions
peuvent s’engendrer à l’infini et que la dé-
194
JEUX D’ARTIFICES
composition de l’une amène l’inévitable
composition de la suivante.
Ce qui donne à beaucoup d’illuminés le
goût du suicide, c’est qu’ils espèrent pres
que tous en revenir. La nature tend tou
jours vers une solution raisonnable. On doit
forcément accoucher d’un enfant quand
on est enceinte et non moins forcement on
doit arriver aussi à expulser une douleur
importune.
Catherine, ce jour de délivrance, se fé
licita d’avoir eu de la patience tout en con
servant une vague inquiétude comme on
sentirait, à travers un tampon d’ouate, le
dernier relent de l’éther. Elle assistait aux
curieux effets d’une nouvelle psychologie
humaine. Jeunes hommes, jeunes femmes
se tuaient avec la plus tranquille des in
consciences, mais ils ne pouvaient point,
malgré la brutalité du geste, abdiquer l’ins
tinct de conservation : la main mal assurée
faisait dévier le revolver ou dosait mal,
versait à côté le poison.
Cela ne provenait pas d’un défaut de
volonté, plutôt d’un sursaut de leur bon
sens qui agissait après au lieu de réagir
JEUX D’ARTIFICES
195
avant. Quelle femme n’a pas rêvé d’une
chambre mortuaire remplie de fleurs et de
lumières voilées où, sur la pointe des pieds,
entrerait 1 amoureux enfin repentant, le
fiancé, ou même un nouveau venu dans
l’idylle, pour contempler l’héroïne et, à
ce moment tragique, l’héroïne rappe
lée à la vie par un miracle qui peut tou
jours se produire en dépit des résolutions
les plus formelles, se dresse tel un double
de la vivante et finit par consentir à rede
venir la vivante elle-même en chair et en
os.
Seulement, c’est généralement pour un
autre que cette résurrection se produit,
parce que la nature est essentiellement pra
tique. Devant l’impossible on capitule pour
le possible, quoique toujours à son corps
défendant, ce qui est plus convenable.
Au fond, est-ce que cette sportive-là
n’était pas très supérieure à son entourage
et de quoi aurait-on le droit de se moquer?
Il y avait vraiment quelque chose de
mort... on se trompait de cadavre, voilà
tout. On n’avait tue qu un fantôme...
L’amour étant une chose aussi générale
196
JEUX D’ARTIFICES
ment imprévisible, pour ne pas dire inexis
tante que Dieu, on avait franchi brave
ment l’obstacle pour l’aller rencontrer. La
preuve de la puissance divine restant à
faire, elle n’en demeure pas moins sensible
pour les vrais croyants et qu’importe son
petit nom! Il est le Dieu d’abord, en plu
sieurs personnes, on s’occupera plus tard
de son nom de famille.
La logique a-t-elle jamais consolé?
Et la folie, n’importe quelle folie, peu
ple toujours si merveilleusement la soli
tude!
La vie ne cède à l’homme que ce qu’il
y met de son plein consentement ou sans
le vouloir tout à fait. S’il ne drogue pas,
plus ou moins, sa plate existence, en la
contraignant à lui fournir le rêve sous tou
tes ses formes, est-ce qu’il vaudrait vrai
ment la peine de continuer? On lui a en
levé ses croyances dans un autre monde
meilleur et il lui faut bien améliorer celuici!
Catherine, elle, ne pensait jamais au sui
cide, se contentant de mourir un peu tous
les jours sans arriver à la perfection de l’in
JEUX D’ARTIFICES
19/
différence. Quand elle faisait son examen
de conscience, ce qui lui arrivait souvent,
elle se reprochait surtout son manque de
tendresse pour cette espèce humaine qui
lui donnait beaucoup plus envie de rire que
de pleurer. Elle aurait bien voulu se mon
trer plus patiente, plus tendre, plus hum
ble, en un mot. Ah! se sentir bonne... à
quelque chose, être utile ou simplement
agréable à quelqu’un. Mais qui l’aurait
prise au sérieux? N’était-elle pas la grande
chanteuse, un instrument plus ou moins
bien accordé, une de ces poupées de l’éta
lage qui disent le refrain connu, amusent
les enfants qui passent, lesquels n’atta
chent guère d’importance aux paroles et
espèrent que le frisson sera bien imité,
malgré la fausseté de la grande marion
nette. C’est à la fois plus et moins qu’une
femme ordinaire, mais ça n a jamais valu
grand’chose en ménage ou en amour.
Catherine, cloîtrée dans son studio et
délivrée du cauchemar, puisque le danger
est enfin conjuré pour Mme de Saint-Geniès, étudie une chanson de Damia qu’elle
martèle sur son piano en cherchant, juste
198
JEUX D’ARTIFICES
ment, le secret de son frisson comme si
elle désirait tuer un serpent, un petit ser
pent fin, un fil, un de ces reptiles-micro
bes qui ne sont dangereux que parce qu’on
les subit sans les voir, la filaire de Guinée,
par exemple, qui s’introduit dans l’œil du
patient et lui obscurcit toutes les visions
jusqu’au jour où elle le rendra complète
ment aveugle.
Les paroles de cette romance dramati
que sont stupides. Il s’agit d’une petite ber
gère qu’un fou doit avoir assassinée et dont
il vante les charmes, essayant de la faire
surgir de la poussière ou du fumier où il
l’a enterrée.
Non, décidément, c’est idiot.
Elle s’accoude sur le clavier et se met à
se frotter les paupières, une manie qu’elle
a quand rien ne va plus. Elle ferme les
yeux, regarde en dedans et voit des choses
extraordinaires. Il lui semble qu’elle mar
che depuis une éternité dans un désert de
sable... dont le sable lui entre en points bril
lants dans le cerveau. Elle est irréparable
ment puérile.
Lorsque Miss Amélie pénètre chez elle,
JEUX D’ARTIFICES
199
ayant vainement frappé à sa porte, d’abord
discrètement, puis plus fort, il dit, scan
dalisé :
— Ma sœur Catherine, vous êtes ab
sente, ça se devine puisque vous ne répon
diez pas, et, ensuite, vous avez les yeux rou
ges, ce qui est inexplicable puisque je sais
que vous ne pleurez jamais...
— Pleurer, moi, sur qui, sur quoi? Je
suis au contraire de merveilleuse humeur.
Tout va bien et la mort est vaincue.
—• Vous voulez parler, je pense, de cette
romance inepte que je vous ai entendue
fredonner en montant l’escalier? Ne comp
tez pas sur moi pour vous accompagner ça.
— Je songeais à autre chose, ô Amé
lie ! Cependant, puisque vous ne voulez pas
m’aider à l’apprendre, nous ne ferons point
cette étude-là. D’ailleurs, je suis trop
sourde, aujourd’hui, je n’entends rien, je
ne comprends pas les paroles de ce fou, je
ne vous vois pas frappant à la porte...
— Catherine, racontez-moi... Je veux
ce que vous voulez et j’ai tort parce que
vous ne voulez rien, mais, moi, je vous entends quand vous ne dites meme pas les pa-
200
JEUX D’ARTIFICES
rôles de la chanson, il me suffira de vous
aider à vous fâcher, si vous aviez envie de
vous mettre en colère.
Tout en jetant son pardessus d’un côté,
ses gants de l’autre, il l’examine avec un
sourire, ce sourire fermé qui le rend sou
vent presque insolent et qui se fond peu
à peu dans une expression de bonté assez
étrange de la part de cet énigmatique per
sonnage.
— Catherine, est-ce qu’il est arrivé un
ennui quelconque? Je ne voudrais pas po
ser des questions indiscrètes. Je sais telle
ment que vous êtes capable de tout, même
d’inventer le malheur!
Il s’est assis par terre, devant elle, et la
regarde attentivement, de bas en haut, bien
installée dans ce fauteuil où elle semble se
serrer comme si elle avait froid.
— Allons, ma sœur, dites-moi n’im
porte quelle histoire. Racontez... N’est-ce
pas votre métier de faire chanter du rêve?
Je vous accompagnerai toujours où vous
voudrez.
XXÏII
— Avez-vous jamais frotté vos pau
pières fermées avec vos doigts en y mettant
une certaine insistance, Amélie? Eh bien,
on voit, en dedans, des choses qui sont éton
nantes, et du domaine de Vau delà, c’està-dire de l’incompréhensible, mais que l’on
pourrait très bien expliquer scientifique
ment si on était un véritable savant.
« Quand j’étais, moi, une jeune igno
rante douée d’imagination, je m’amusais
souvent à ce jeu, fort innocent, dont le
plus certain résultat était de me donner
l’illusion de spectacles qui ne tenaient pas
debout, selon le terme usuel, et qui, cepen
dant, en ce temps-la, illuminaient mon
existence relativement très ordinaire.
202
JEUX D’ARTIFICES
(Elle rêva un instant comme si elle avait
été seule.)
— ... Et qui peut deviner ce que nous
réserve la vie, même la plus ordinaire, en
comparaison de nos imaginations d’avant
toutes réalités?
« Sous mes paupières ainsi frottées, je
voyais d’abord un astre tournant assez sem
blable à la lune en éclipse, virant du jaune
au noir, de l’éclat de l’argent pur jusqu’au
bleu paon, et, dans un halo d’étoiles, tout
autour de cette lune, un fond de ciel d’au
tant plus immense que rien ne pouvait le
restreindre. Nos yeux fermés doivent être
le réceptacle de l’infini. Si nous fermions
plus souvent les'yeux, nous verrions ou les
mensonges qui nous plaisent, ou les réalités
qui tôt ou tard nous seront restituées.
« Quand nous les fermerons pour tou
jours, Amélie, ma sœur, nous retrouverons
peut-être la véritable existence qui nous
fut refusée sur terre : le paradis.
« Oh! les beaux décors de notre jeu
nesse où ne manquait que le héros ou l’hé
roïne! Et comme j ai bien compris, un soir,
que rien n’est plus palpable qu’un fantô
JEUX D’ARTIFICES
203
me? Seulement, pour toucher à un fan
tôme il faut oser. Ou trop tôt, ou trop tard,
on n’ose pas et sans doute fait-on bien
parce que peut-être le ferait-on s’évanouir.
« Nous étions en famille, ce soir-là, un
soir d’été. Il y avait sur la terrasse de notre
maison, entre les portes-fenêtres du grand
salon et l’étang, tout ce qui représen
tait pour moi l’autorité, la société, la
direction du monde que je ne connaissais
que par ces échantillons de chefs : mon
grand-père, un redoutable juge, un grand
magistrat du pays, celui dont les domesti
ques disaient : « Quand il me regarde, je
me sens coupable et j’ai tout de suite en
vie de me sauver. » Il y avait ma grandmère, une très jolie femme encore qui res
semblait à la Lucie de Lammermoor de
Walter Scott; ma mère, un visage impas
sible qui, vu de face, ne souriait jamais,
comme craignant de déranger la ligne
grecque de son profil ayant inspire de
grands sculpteurs; mon pere, un officier a
l’impériale correctement taillee en hiron
delle morte.
« Sur la table de jardin brûlait une
204
JEUX D’ARTIFICES
grosse lampe qui attirait tous les insectes
capables de tourner autour d’elle, et malgré
l’abat-jour les isolant, en jupe de danseuse
tenant ses danseurs à distance, elle en tuait
toute une ronde qu’on pouvait voir, le len
demain, sur cette table, encore agités de
petits tremblements convulsifs.
« Je me tenais, moi, jeune personne de
quinze ans, très en arrière de ces gens qui
ne se préoccupaient nullement de Cathe
rine, parce qu’à cette époque un enfant,
fille* ou garçon, ne comptait pas, ou devait
toujours demeurer un comparse muet, si
non sourd, dans le cercle... isolant de la
famille! Je dis isolant à l’imitation du ju
pon bouffant de la lampe, comme cet abatjour en robe de cérémonie isolait les pau
vres insectes ignorants de la puissance
rayonnante de la chaleur.
« J étais assise sur la balustrade de pier
res qui séparait la terrasse de l’étang et,
mon Dieu, oui, j’écoutais la conversation
des grandes personnes tout en me frottant
les yeux, selon la règle du jeu voulant que
les aveugles-nés cherchent en eux-mêmes
les explications qu’on ne leur donne pas.
_______ JEUX D’ARTIFICES
205
« Mon grand-père parlait solennelle
ment d’un homme mort depuis bien long
temps ou n’ayant jamais vécu, qu’il disait
Espagnol, et qui s’appelait : Don Juan.
« J’ai toujours pensé, racontait-il d’une
voix sévère, que cette triste allégorie du
dernier des libertins n’avait jamais existé
en chair et en os. Il a fallu l’extravagance
des poètes ou des romanciers pour imagi
ner un pareil bandit sans foi ni loi!
« Etait-il aussi beau qu’on l’a repré
senté? questionnait ma grand-mère en ca
ressant les longs repentirs de ses cheveux
qui lui encadraient le visage depuis tou
jours, car si vraiment cet homme avait un
tel charme...
« Oh! fit mon père, haussant les épau
les, ce n’était qu’un coureur sans cœur et
sans honneur et cela suffirait bien à le ren
dre intéressant. Je ne crois pas du tout que
la vertu d’un homme puisse intéresser les
dames! » Et il se mit à ricaner, tout en effi
lant ses moustaches d’un geste qui en disait
davantage.
« S’il avait rencontré sur sa route une
seule femme vertueuse, il aurait peut-être
206
JEUX D’ARTIFICES
été fixé », objecta ma mère, qui voyait sans
doute Don Juan, tel un papillon traversé
d’une épingle!
« En admettant la vertu sous une forme
aimable, oui, peut-être! », riposta mon
père.
« Des hommes de ce tempérament il
n’en existe pas, mais s’il y en avait, ce ne
serait pas meilleur pour eux, encore moins
pour l’épouse. Il faudrait simplement les
enfermer dans une maison de fous! » dé
clara mon grand-père, qui concluait tou
jours par une condamnation.
« A ce moment, tout le monde se mit à
parler à la fois, je veux dire les quatre ac
teurs de cette scène, de telle sorte que je
ne saisissais plus bien si on accablait ou si
on défendait le pauvre Don Juan. Ce nom
me plaisait. Et puis, c’était un Espagnol.
Ma famille, originaire d’Espagne, m’avait
appris à aimer ce lointain pays où l’on
chantait des sérénades sous le balcon des
jeunes filles.
« Comment aurais-je su de quel mys
tère ce revenant pouvait sortir puisqu’en
dehors de la musique je n’avais pas le droit
JEUX D’ARTIFICES
207
de lire aucune autre chose ou d’essayer de
déchiffrer les énigmes de la vie! La lé
gende de Don Juan ne pouvait pas plus
être contrôlée par moi que sa profonde
immoralité! Je n’ouvrais jamais un roman.
« Il était près de dix heures du soir. La
lune tournait maintenant l’angle de notre
vaste maison dont les greniers nous re
gardaient par leurs lucarnes ovales, et ces
gros yeux-là, sans paupières, exhorbités,
me semblaient terrifiants.
« La discussion s’éternisait avec des ci
tations à l’appui de la part de mon grandpère, qui, lui, savait tant de belles cho
ses, en prose ou en vers. Cela finit par ne
plus m’intéresser du tout, car à force de
me frotter les paupières je venais de voir
une étrange silhouette se détacher de la
nuit, de l’autre côté de l’eau. Là, il y avait
un grand saule pleureur, au tronc puissant,
un arbre monstre qui se voilait de son im
mense chevelure tombant de très haut,
ayant l’aspect d’un rideau fluide, tantôt
argenté par un reflet de lune, tantôt s om
brant d’un nuage passant entre elle et l’ar
bre.
14
208
JEUX D’ARTIFICES
___
« Mes yeux, pleins des étincelles que j y
avais fait naître par mes frictions de ner
veuse que les conversations des personnes
sages irritent, voyaient à n’en pas douter
quelqu’un adossé contre le saule, semblant
faire corps avec lui, mais en plus noir...
«... ou se détachant sur le fond pailleté
d’étoiles de mon ciel intérieur.
« A ce moment-là, mon grand-père se
leva, donnant, selon sa coutume aux veil
lées de famille, le signal du départ.
« Ma grand-mère et ma mère, se reti
rant, me firent signe d’emporter la lampe
qui était très lourde.
« Je me souviens que mon père alla fer
mer la grille de la terrase et qu’il m’en ten
dit la clé, une clé massive, bien rouillée,
que je devais remettre à son clou, dans la
cuisine.
« Depuis longtemps les domestiques
étaient couchés, parce qu’on se lève de
bonne heure à la campagne et qu’il faut
ménager ceux qui travaillent.
« Je m’en allais, la lampe d’une main,
la clef de l’autre, un peu titubante, mes
yeux éblouis ne distinguant plus que des
JEUX D’ARTIFICES
209
gerbes d étincelles. Oh! les belles fusées, en
plumes de paon, qui jaillissaient tout au
tour de moi, filant, longues et légères, en
tiges de fleurs et tout à coup s’épanouissaient
en cercles d or et d emeraudes! m’inondant
d’un feu intérieur dont je goûtais, orgueil
leusement seule, toute la merveilleuse illu
mination!
« Et je fermai les volets de nos portesfenêtres soigneusement, car je suis, j’ai
toujours été, une très sage illuminée. Ce
qui m’éblouissait ne devait point éblouir
les autres ou les inquiéter. D’ailleurs, je ne
partage guère. Je préfère tout garder pour
moi.
« Mais une hantise me saisit, à peine
arrivée dans ma chambre, la dernière d’une
suite de pièces vides comme le sont géné
ralement à la campagne ce qu’on a le tort
d’appeler : les chambres d’amis, puis
qu’elles ne servent pas. A cet étage où je
demeurais isolée dans un appartement so
nore tellement que j’y marchais avec des
précautions pour les échos que je pouvais
éveiller, j’eus le désir irrésistible d’ouvrir
ma fenêtre, laquelle donnait sur cette par
210
TEUX D’ARTIFICES
tie de l’étang devant le grand saule au tronc
noir dont les branches se perdaient dans
la nuit.
« Ce fut avec un frisson de délicieuse
frayeur que je rne mis a cette fenetre, que
je pris place à ce balcon de loge surplom
bant le décor de l’étang mélancolique, des
fonds de prairie noyés sous des écharpes
de brouillard qui montaient des ruisseaux
cachés sous les herbes où chantaient les
grenouilles au printemps.
« Et la lune fit un peu de lumière, ta
misa son rayon de lampe sans abat-jour
sous la chevelure du saule...
«... Adossé au tronc noir, plus noir de
son grand manteau traînant, un feutre ra
battu sur le visage, le grand légendaire
était là : Don Juan lui-même avec son re
gard impérieux et brillant de fantôme
d’amour, avec son sourire fermé, son sou
rire indifférent de mortelle séduction.
« J’ignorais tout de son existence, mais
je le voyais, oui, comme je vous vois, Amé’*e. »
XXIV
... Le ciel revêt peu à peu cet azur som
bre qui va du brouillard de tulle au damas
épais, tour à tour léger comme un voile ou
lourd comme une étoile dont les plis pro
fonds dissimuleraient une noire créature,
au tempérament incendiaire, pouvant
transparaître en éclairs propagés par des
veines violettes gorgées de pourpre.
Voici la nuit.
Elle arrive lentement, traînant ses san
dales de velours brodées d’or, ses sandales
qui ont marché sur le soleil.
Dans le miroir du couchant qu’elle obs
curcit, elle s’étire, se farde, s éveillant
quand le monde qu elle aveugle va s en
212
JEUX D’ARTIFICES
dormir, estompant ses innombrables yeux
d’une langueur étrange, toujours nouvelle,
toujours la meme, montrant des bijoux,
des diamants, des perles en colliers, en ai
grettes, arborant tout à coup dans ses che
veux de fumée le croissant oriental, sinon
la monnaie de cuivre, le tarif insolent à
l’effigie d’un astre louche!
Les arbres du Bois font, à l’horizon,
des vallonnements de collines. Leur brume
indécise trace des croupes de montagnes
velues, des gorges humides. On y aperçoit,
entre des branches dénouées, le pâle globe
de la lampe d’un solitaire dans une maison
lointaine, puis, brusquement, en bouquet
d’artifice, le sommet de cette tour carna
valesque affichant des lettres lumineuses,
des signes cabalistiques qui sont aussi les
chiffres redoutables d’une lanterne de joie:
la tour Eiffel.
Sous cette coupole de cristal électrisé
courent des promesses de féeries, tantôt
éteintes par des rideaux tirés, tantôt lais
sées à deviner en des gestes équivoques d’ap
pel. La nuit ouvre et ferme son manteau.
Ou nue là-dessous comme une fille, ou
JEUX D’ARTIFICES
213
somptueusement drapée comme une reine
dont il est plus prudent d’ignorer les se
crètes intentions.
Nuit de juin! Nuit d’été, qui crée les
rêves les plus follement audacieux, les plus
merveilleusement purs...
Sur la place dansent et s’entre-croisent
les lucioles des autos, glissent et se tordent,
le long des rails, les vers luisants des trams.
Les passants, larves incolores, se foncent
en des cortèges de fourmis et le sol devient
gris comme un tapis de cendres où se meu
vent, s’émeuvent tous les pas impatients...
Première nuit d’été, rendez-vous mysté
rieux après le dur labeur du jour de pous
sière et repos tout parfumé d’une aspira
tion au mieux divin!
... Mais il n’y a pas de dieu.
Il n’y a qu’une idole, un mensonge.
Car la nuit est une femme, un objet de
luxe ou de luxure, une dangereuse illusion.
O nuit, femelle du jour, qui trahit jus
qu’au besoin si impérieux de se reposer en
des bras caressants!
Soupirs à peine distincts, un piano, des
guitares s’accordent au balcon d un restau
214
JEUX D’ARTIFICES
rant dont la terrasse, formant proue,
s’avance sur les flots des promeneurs, des
gens pressés, des ouvriers aux têtes basses,
des bourgeois aux faces bêtes, des petites
épouses poussant la voiture de l’enfant, des
demoiselles errantes aux jambes libres gan
tées de soie.
Autour de ce restaurant, très illuminé,
il y a des jardinières, un cordon de fleurs
vraies qui paraissent fausses par leur trans
position en un cristal délicat. Une cor
beille, au milieu de laquelle jaillit un can
délabre, distribue les jeux de lumière de
ses géraniums aux larges feuilles de jade
pendant que la cloche renversée du lam
padaire semble l’énorme corolle d’un lis
qu’on a courbé malgré lui. Et les girandoles
de papier s’épanouissent comme des mul
tiples volubilis flammes de tous les tons des
gammes tendres. Balancés au vent, des oi
seaux en baudruche, huppes hérissées, bat
tant des ailes, prennent l’aspect, sous leur
furieux badigeon, d’une bande de perro
quets des forêts tropicales.
Ce qui est vert est du verre.
Ce qui est bleu est du feu.
JEUX D’ARTIFICES
215
Le ciel, en se fonçant de plus en plus, met
autour des illuminations l’auréole mauve
de regards maladivement épris.
Où est-on? Loin certainement de la
capitale, parce que l’on a passé un pont,
derrière le Bois, loin surtout des bruits occi
dentaux, des hauts-parleurs, des magasins
ou des théâtres. Ici, règne un souffle
d’orient aux parfums sucrés des fruits exo
tiques, aux bourdonnements des guitares
hawaïennes.
Ils sont deux à une table d’angle. La
femme, qui est Catherine Darchal, s’appuie
sur la balustrade fleurie. En face d’elle un
homme allume une cigarette. C’est Miss
Amélie, et le point rougeoyant de cette ci
garette rejoint une étoile dans le ciel à une
distance de quelques millimètres... ou de
cinquante millions de lieues. L’aventure est
assez curieuse de concevoir à la fois l’étoile
traversant la nuit et là minuscule braise
allumant le tabac!
Catherine pense à l’infériorité de l’astre
qui n’aperçoit pas le point de feu terrestre.
Amélie parle sans geste, sans se retour
ner sur les voisins ou se pencher sur la vie.
216
JEUX D’ARTIFICES
Sa voix est sourde, un peu gutturale, se
heurtant contre certaines syllabes :
— J’ai toujours aimé m’en aller au ha
sard, me persuadant qu’il n’y a rien de
mieux à faire quand on est en dehors du
rail. Vous savez, ce rail qui doit diriger les
existences normales? Tenez, celui du tram,
là-bas, cette ligne posée sur le sol? On la
voit tout de suite. On n’a qu’à glisser des
sus et on sait d’avance qu’on n’aimera pas
la promenade. Cela ne mène pas plus loin
que le néant. Alors... s’anéantir pour s’a
néantir, j’aime encore mieux me diriger
selon ma fantaisie, quitter tous les rails,
les fuir.
Miss Amélie envoya sa fumée rejoindre
les oiseaux de baudruche, les volubilis arti
ficiels, secoua sa cendre sur les fleurs natu
relles qui s’épanouissaient à leurs pieds
comme ces petits calices multicolores dans
lesquels il est d’usage de servir les vins rares.
Catherine Darchal, devant lui, exami
nait la rampe du balcon et elle se mit à
rire parce qu elle venait de découvrir une
discrète pancarte pendue entre deux guir
landes :
JEUX D’ARTIFICES
217
« On est prié de ne rien jeter sur les jar
dinières. »
Faites attention à... l’horticulture,
Amélie! fit-elle. Ni cendres, ni allumettes
ne doivent passer par-dessus bord. Encore
un rail, mon cher! C’est bien difficile de
n’en pas rencontrer, même dans la pleine
liberté d’un cabaret de banlieue.
Elle parlait d’un ton gai, parce qu’elle
était toujours gaie et en sécurité avec lui.
Depuis que les galas, les fêtes et les réu
nions mondaines étaient finis avec l’hiver
parisien, il n’y avait plus pour eux de pos
sible que des fugues de ce genre, dîner ou
soirée n’importe où, dans les endroits où
l’on avait le moins de chance de rencon
trer, maintenant, des individus que leur
tête-à-tête pouvait intriguer.
— Vous savez, lui avait-il dit un jour,
très poliment, affectant cette discrétion
rigoureuse qu’elle lui imposait elle-même
par ses allures masculines, que nous ne
sommes plus que deux qui nous doutions
du... contraire, chère Madame : vous et
moi.
__ ... Nous pourrions être trois, avec
218
JEUX D’ARTIFICES
votre femme! lui avait-elle répondu mali
cieusement.
C’était la seule allusion qu’elle avait ris
quée à sa vie privée et il se l’était tenu pour
dit.
Amélie et Catherine, deux sœurs ma
riées toutes les deux selon leur gré, n’en
étaient pas moins de bonnes amies presque
inséparables. Quand elles ne faisaient plus
de musique, elles se promenaient où les me
nait leur fantaisie.
— Je crois, avoua-t-il en riant aussi,
que nous sommes toujours liés par nos con
venances personnelles, cependant, si je n’ai
pas renouvelé mon engagement au MusicHall que vous connaissez, puisque vous y
êtes allée malgré ma défense (défense de
jouer avec les allumettes ou de les jeter
par-dessus bord, chère Madame! ) c’est pro
bablement parce que je crains que l’acro
bate finisse par compromettre la grande
Catherine. Voulez-vous mon avis, vous
n’êtes ni raisonnable ni logique.
— Pourquoi me priverais-je de votre
compagnie alors que nous nous entendons
si bien? Je vous plais, vous me plaisez...
JEUX D’ARTIFICES
219
— Et, coupa-t-il brusquement. >. je n’en
vaux pas la peine.
Il y eut un silence.
Elle le regardait, un peu inquiète. Dès
qu’ils ne se disputaient plus sur des ques
tions d art, elle n’aimait pas laisser glisser
la conversation en des propos plus intimes.
Ce soir, elle était sortie de chez elle pour
aller, vers quatre heures, le rejoindre dans
un thé public, et on avait décidé ensemble
d’aller dîner au diable parce qu’il faisait
beau.
— Que j’aimerais donc voyager avec
vous, Catherine, et quel rêve cela devien
drait si on pouvait traverser un océan qui
n’en finirait plus. J’ai envie d’aller en Amé
rique, moi.
—• Serions-nous assez riches tous les
deux?
Il éclata d’un rire très franc :
— Je suis plus riche que vous, ma sœur
bourgeoise et trop raisonnable. En un mois
de bonds sur la corde raide j’en gagnerai
plus que vous en un an. Je sais compter, si
vous ignorez cet art-la. Laissez-moi vous
enlever au moins pour des vacances de huit
220
JEUX D’ARTIFICES
jours. Aller vivre à Versailles, par exem
ple, et nous emporterions des robes à pa
niers pour nous perdre sous les ombrages
du parc, ô ma sœur!
Elle haussa les épaules et le regarda gra
vement sans lui répondre.
Il faisait partie du décor, harmonieuse
ment. Derrière lui ce ciel libre tendu d’a
zur sombre, parsemé de points d’or, hiéro
glyphes plus ou moins indéchiffrables,
réduisait à si peu de chose la valeur des
mots, des attitudes, des sensations.
Ce masque de bronze doré apparaissant
au milieu de cette toile de fond qui cachait
tellement de drames a jamais inconnus,
d’orages devant surgir au moment de la sé
curité, n etait-il pas une de ces figurations
fatales qui ne prennent leur véritable sens
que selon certaines circonstances? Lui assi
gner un rôle, une personnalité, une entité,
c était lui permettre un rôle humain.
Et, tout à coup, elle eut froid malgré la
tiédeur de l’atmosphère, sa robe de satin
ample et longue, son écharpe de velours
noir, son béguin étroitement serré sur ses
oreilles. Toute en deuil, et toute pâle de
JEUX D’ARTIFICES
221
vant cet homme qui pouvait la réduire,
un geste, à un rôle ridicule, elle se sentit
prise d’une inexplicable angoisse.
Elle le connaissait depuis toujours et elle
ne le connaissait pas!
— Je veux rentrer, dit-elle. Nous som
mes loin de Paris. Trouverons-nous une
voiture, au moins, pour traverser le Bois,
il est près de minuit et on dit que certaines
allées ne sont pas sûres?
Il se leva, appela le garçon du vestiaire,
mais eut l’imprudence de ne pas faire de
mander une voiture par le restaurant, car il
avait envie de se promener à pied avec elle.
Il faisait si beau!...
XXV
Dans le Bois, Catherine oublia son fris
son, l’ombre la rassurant bien plus que la
lumière. Maintenant, serrant contre elle le
bras de son compagnon qui, tout de même,
lui représentait une force en même temps
que l’amitié sincère qu’elle avait toujours
cherchée sans la découvrir, elle reprit la
conversation :
— Je ne comprends pas du tout ce désir
que vous avez de voyager avec moi autre
ment qu’en des discussions interminables
et d’autant plus intéressantes qu’elles ne se
terminent pas! Est-ce que j’ai l’air de vous
traiter comme un être dangereux ou quel
qu’un qu’on mépriserait? Je sais trop bien
ce que je vous dois, Amélie : je ne m’ennuie
plus.
JEUX D’ARTIFICES
223
Merci! fit-il d’une voix sourde. A
charge de revancne, mon amie Catherine,
« ma grande et illustre amie »! Moi, vous
commencez a m exaspérer et j’ai envie de
vous avouer pourquoi. Faut-il?
Il s’arrêta pour allumer sa cigarette en la
regardant bien en face. Il semblait, subite
ment, libéré de toute contrainte.
— Dites toujours, soupira Catherine,
reprise d’une anxiété en détournant la tête
afin d’examiner le paysage, parce que le
regard trouant ce masque d’homme recom
mençait à la gêner.
Ils avaient dépassé la grille du Bois
et ils longeaient l’allée menant à la cas
cade.
La nuit était d’une idéale transparence.
Les arbres se découpaient nettement sur le
flou des perspectives en sévères fantômes
traînant leurs branches comme des man
ches longues de juges, et quelques-uns s’as
semblaient en rond pour, sans doute,
échanger de vagues secrets dans le vent. Un
marais rempli de joncs faisait penser à des
lances dressées gardant la place. Pas de lune,
aucune lumière sinon cette diffuse ciarte
15
224
JEUX D’ARTIFICES
des étoiles qui, lorsqu’il y en a beaucoup,
répand dans l’air une poudre blême, dont
on ne distingue plus l’exacte provenance.
Est-ce un reflet de la Voie lactee ou des traces de phosphore? On y voit juste assez
pour confondre les choses. Catherine s était
adossée au parapet rustique d’un pont
qu’ils traversaient.
Alternativement elle regardait l’eau, à
ses pieds, lui devinant un fond de bourbe
épaisse, et le grand garçon arreté devant
elle, cette Miss Amélie déguisée. Est-ce
qu’Amélie n’existait plus?
Le jeune homme reprit brusquement :
—- Voilà, Catherine, je voudrais vous
voir enlever votre coiffure pour moi tout
seul, cette coiffure que vous n’ôtez jamais.
Si je manque d’éducation mettons que je
n’ai rien dit, mais, si vous voulez me faire
l’honneur de vous découvrir devant moi, je
crois que cela me guérira d’une obsession
dangereuse.
— Et si je refuse?
— Mon Dieu, vous en êtes libre. Je sais,
encore mieux que tous ceux qui vous ont
approchée, de quel orgueil vous vous
JEUX D’ARTIFICES
225
c auffez, mais moi aussi je suis orgueil
leuse. Je me refuse à vous amuser si, de
votre côté, vous refusez de me... guénr d’une curiosité qui devient maladive,
si je peux me permettre de parler bête
ment.
Et si cela devait vous faire peur?
De quoi puis-je avoir peur qui me
viendrait de vous? Catherine, vous exagé
rez, comme toujours.
Brusquement il jeta sa cigarette et lui
prit les deux poignets.
—■ Pourquoi ce mystère entre nous? Si
vous refusez, je m’éloignerai pour toujours,
ma sœur étrangère non moins qu’étrange,
parce que j’aurai bien plus peur de suc
comber à la grossière tentation de prendre
de force la chose, si puérile, qu’on ne veut
pas que je touche. En voilà des histoires
pour... un béguinl
Elle baissa un instant le front.
— Soit! murmura-t-elle. Je ne veux ni
vous guérir d’une curiosité maladive, ni
vous empêcher de me fuir si vous en aviez
envie. Je consens simplement à n’avoir plus
de secret pour vous.
226
JEUX D’ARTIFICES
Alors, d’un geste résigné, elle enleva son
bonnet de paille noire qui, toute la soirée,
sous les lumières multicolores du restau
rant lui avait paru, à lui, doublé du même
satin blanc que son écharpe de velours et
il vit...
...Elle avait peut-être bien choisi son
moment pour ceder a sa priere, tellement
pressante qu’on y sentait gronder le fauve
et son envie de mordre, mais il ne désirait
que le possible, après tout, un mouvement
d’obéissance de sa part en échange de son
respect affectueux. Peut-être que dans la
nuit cela ferait moins fatal.
Catherine Darchal n’avait pas de che
veux, ni blancs ni d’aucune autre couleur.
Sa tête n’était qu’une boule d’ivoire lisse,
très bien conformée, un crâne de morte,
depuis longtemps morte, et, au sein de la
nuit transparente, ce crâne uni avait la pu
reté d’une tête de statue dont le visage dis
paraissait, devenait tout à coup inutile. Les
yeux s’enfoncaient sous les orbites, plus
grands, plus sombres, le nez s’écrasait plus
court et la bouche montrait seulement ses
dents blanches en un sourire triste.
JEUX D’ARTIFICES
22/
Lentement, elle remit son bonnet.
Oui, je sais d avance tout ce que vous
allez me dire : les faux cheveux, une jolie
perruque a la mode ondulée ou plate. Tou
tes les perruques, légères ou lourdes, sont
montées sur des résiliés de crins qui vous
irritent cruellement la peau lorsqu’elle est
à nu comme la mienne. Et puis je n’aime
pas les choses fausses. Je suis née comme ça,
je mourrai comme ça... et si vous en avez
des cauchemars, tant pis pour vous!
Quand il la retrouva coiffée bien exacte
ment, casquée de son bonnet serrant ses
tempes, remettant à sa place son visage ré
gulier encadré de cette ligne d’ombre, il
retrouva, lui aussi, ses esprits mondains et
put murmurer :
— Me par donnerez-vous jamais, Cathe
rine?
— Je vous pardonnerai même de ne pas
désirer me revoir si cette obsession, comme
vous dites, vous cause la moindre nervosité.
Curieux vraiment comme une femme, vous
auriez tous les droits d’en avoir aussi le
principal défaut, la lâcheté! •
Il ne répondit pas, bouleversé d’une su
228
JEUX D’ARTIFICES
bite fureur, d’un éclair de colere incompré
hensible, où naissait 1 idee de 1 étrangler
pour lui prouver, au moins, qu’on ne l’in
sultait pas impunément.
XXVI
— Enfin! Une voiture!
Ils avaient marché silencieusement, ga
gné la Cascade, et là, derrière un fourré, un
taxi, phares allumés, semblait attendre les
clients.
Il devait être près d’une heure du matin
et si, du côté de la ville, les grandes allées
du Bois étaient encore très animées, de ce
côté des champs de courses tout demeurait
désert, le restaurant lui-même éteignait ses
cordons de lampes fleuries.
Trop émus pour discuter le prix de la
rentrée dans Paris avec un chauffeur exi
geant qui bougonnait du fond du collet de
son pardessus, prétendant qu’il n attendait
pas des amoureux ch pcirtouzc, ils montè
rent et Miss Amélie donna 1 adresse de
230
JEUX D’ARTIFICES
Mme Darchal en recommandant de suivre
les grandes voies.
Catherine alluma le plafonnier.
Cette voiture était vraiment très bien
et aurait mérité un chauffeur plus élégant
que cette espèce d’ivrogne, mâchant ses
mots, la langue pâteuse. Elle remarqua,
dans le coin droit, un porte-bouquet garni
de trois brins de mimosa et d’un œillet
rouge du meilleur effet, puis elle se mit à
bavarder gaîment, sans une défaillance de
sa belle voix de contralto et jouant sa cou
rageuse comédie de mondaine insouciante.
Miss Amélie ne fumait ni ne parlait.
— Ah! ça, Monsieur, s’écria-t-elle, in
terrompant une histoire de biches en li
berté qui existaient encore en cette partie
la plus sauvage du Bois et qu’elle préten
dait avoir vues, est-ce que vous dormez?
Pour toute réponse, il prit sa main et la
baisa doucement. Il n’osait plus prononcer
une syllabe et il sentait qu’en se laissant
aller aux questions qui lui encombraient
la gorge, qui l’étouffaient, il deviendrait
odieux. On ne discute pas avec une femme
sur un cas de clinique!
JEUX D’ARTIFICES
231
Puis il s avouait tout de même que c’était
un peu de sa faute. Tout bien réfléchi, cela
se montrait plus original que décevant. Une
belle vision de Madame-la-Mort se prome
nant dans la cage des salons! Seulement il
y avait en perspective une exaspération la
tente, cette comédie qu’il lui faudrait
jouer, lui, à son tour pour oublier cette
apparition macabre. Et s’il avait envie de
revoir le monstre nature aux pleines lumiè
res? Une pitié lui venait aussi, une ten
dresse qui aurait voulu déborder les lieux
communs et que refoulait la crainte de
l’offenser ou de lui paraître encore plus
grossier en attachant de l’importance à une
chose qui ne le regardait pas.
Ce n’était ni sa mère, ni sa femme, ni
sa maîtrese, c’était sa sœur, son âme-sœur.,.
Eh bien, non, ça ne pouvait plus être sa
sœur!
A cette minute de dépression mentale
où il craignait surtout l’allusion dange
reuse ou des questions absolument inuti
les, il se promettait de potasser des livres
de médecine et... en dépit de tous les sen
timents de bienséance, de sa réelle affection
232
JEUX D’ARTIFICES
pour sa grande amie, il commençait à avoir
l’envie malsaine de toucher au mystère.
Du marbre, de l’ivoire, c’était tellement
lisse, uni, satiné...
Ah!...
La voiture venait de s’arrêter.
Les phares s’éteignirent avec le plafon
nier.
Obscurité complète.
Et la portière s’ouvrit brutalement.
Le chauffeur leur dit d’une voix rauque,
ne bafouillant plus :
— Descendez. Je manque d’essence et
il me faut de l’argent.
On se trouvait dans une partie du Bois
d’aspect sauvage, complètement déserte,
au carrefour de deux allées plus étroites,
bordées de ronces.
Le chauffeur était seul, mais paraissait
dégrisé, car il braquait un revolver sur le
jeune homme.
Celui-ci répliqua tranquillement :
— Je vais vous en donner, mon ami.
Ne nous fâchons pas.
Ça, oui, c’était le drame!
Une diversion peut-être inattendue, ce
JEUX D’ARTIFICES
233
pendant ça changeait le cours des événe
ments d’une façon radicale.
Miss Amélie, l’acrobate, respirait comme
au trapeze lorsqu’on gonfle son thorax
pour s’élancer...
Ce qui se passa fut tellement rapide et
simple que Catherine, ayant, plus tard,
tout le loisir d’y songer, eut la sensation de
s’être trouvée en face d’une formule admi
nistrative.
Tout le monde savait bien que le Bois
n’était pas sûr et, pourtant, cela n’empê
chait personne de se promener, par les bel
les nuits d’été, étourneaux ou pauvres
étourdies qui pouvaient y perdre ou la vie
ou la face!
Amélie n’avait jamais aucune arme sur
lui. Catherine non plus.
Elle avait sauté à terre d’un bond, se te
nait droite, sans un cri, sans une protes
tation à côté de son compagnon d’aventure
qu’elle ne voulait certainement pas aban
donner.
Amélie tira son portefeuille, pendant
que le chauffeur, toujours engoncé dans le
collet de son pardessus, sa casquette avan
234
JEUX D’ARTIFICES
cée sur son visage, lui tenait le bras, qu il
serrait un peu fort.
« Allons, devait se dire le bandit, on
est tombé sur de bons types qui savent se
conformer aux usages nouveaux. Ça finira
en douce! »
Amélie, la voix de plus en plus calme,
ne désirant pas envenimer le débat, expli
qua froidement :
— Madame n’a sur elle ni argent ni bi
jou. Si vous ne lui demandez rien, je vais
vous donner tout ce que j’ai dans mon
portefeuille et je m’engage à ne déposer
aucune plainte, à ne même pas regarder le
numéro de votre voiture. Ça vous va-t-il?
Quinze cent francs?
Le chauffeur hésitait à palper la liasse
de billets qu’on lui tendait avec un flegme
déconcertant.
Il était tout de même assez Parisien pour
comprendre que ses deux victimes n’aler
teraient point la police et, ma foi, si le
compte n’y était pas, on pourrait toujours
discuter, la poule une fois partie, une poule
sérieuse qui ne criait pas, ne menaçait pas,
avait l’air très à la page.
JEUX D’ARTIFICES
235
Alors, Amélie, dégagé de l’étau qui lui
immobilisait le bras, se pencha sur Cathe
rine, ses deux mains pressant ses épaules et
il ordonna d’un accent qu’elle ne lui avait
jamais connu :
— Droit devant vous, toujours tout
droit. N’appelez pas, ne prenez aucune
autre voiture, rentrez chez vous et ne dites
rien, jamais.
Il la poussa dans l’allée d’en face comme
il y aurait lancé un ballon.
Catherine obéit. Elle prit en courant le
chemin qu’il indiquait. Il ne lui vint même
pas l’idée de résister à cette impulsion bru
tale ou de se retourner. Elle serrait con
vulsivement les deux pans de son écharpe
pour l’empêcher de s’accrocher aux ron
ces du chemin, puis elle disparut dans les
arbres noirs, ombre à peine plus noire
qu’eux.
XXVII
Quand elle arriva dans la grande ave
nue, au milieu des voitures qui regagnaient
Paris, elle n’eut même pas la pensée d’en
chercher une. Il le lui avait défendu.
Elle tomba sur un banc pour tâcher de
reprendre le souffle. Son cœur battait éperduement. Elle ne comprenait pas mais elle
obéissait. Il fallait courir droit devant elle,
rentrer rue Hautefeuille sans s’y faire con
duire. Bien. Elle avait peur et, chose sin
gulière, pas pour 1 homme qu’elle laissait
derrière elle et qu’elle appelait : Amélie. Il
ne voulait pas qu’elle perdît la face dans
une aussi sotte aventure, le chantage d’un
chauffeur pouvant retrouver son adresse
puisqu’on la lui avait donnée. Elle ferait
donc tout ce qu’il avait décidé pour éviter
JEUX D’ARTIFICES
237
cela, mais que se passait-il maintenant dans
les profondeurs de ce Bois, de ce coupegorge? Et, involontairement, elle tendit
1 oreille comme si elle pouvait percevoir un
coup de feu. Non! Il avait payé. Amélie
se battant? Une seconde, un rire nerveux
la secoua, puis des larmes inondèrent ses
Joues, elle devenait une malheureuse folle
perdue dans une contrée qu’elle ne recon
naissait plus.
Elle se releva. Il lui fallait aller droit de
vant elle, toujours à pied, aussi rapidement
que possible.
Avenue de la Grande-Armée, elle faillit
tomber et elle s’aperçut qu’elle perdait un
talon. Elle portait, ce soir-là, des petits sou
liers de satin noir, point faits pour la mar
che et aussi peu solides que des souliers de
bal. De nouveau elle s’affala sur un banc
pour tâcher d’arranger la chose. Son sac,
qu’elle avait passé machinalement à son
bras en descendant du taxi, y était tou
jours. Elle y trouva des ciseaux à ongles et
se mit en devoir d’arracher les talons. Cela
lui prit du temps. Elle brisa les ciseaux pen
dant l’opération, mais une fois en posses
238
JEUX D’ARTIFICES
sion de souliers plats, elle reprit sa route.
A l’Arc de Triomphe, elle eut l’envie
irrésistible de heler un taxi, seulement, hyp~
notisée par les mots qui sonnaient encore
plus haut que les battements de son cœur,
elle continua « droit devant elle » pour
essayer de rentrer chez elle à pied, selon
une volonté plus forte que sa fatigue.
Maintenant, si elle rencontrait un ami,
une amie, peut-être que... A deux heures
du matin, on ne rencontre guère de gens à
pied dans les rues, surtout des gens de son
milieu. Moins vite, elle descendit les
Champs-Elysées. Elle ne réfléchissait plus
à rien. C’est à peine si elle se souvenait de
la scène du chauffeur les menaçant de son
revolver. Cela se confondait avec la
brume... et cette eau marécageuse qu’elle
avait contemplée pendant qu’il lui deman
dait d’ôter son bonnet.
Et puis, ça s’arrangerait très bien, l’his
toire des 1.500 francs! D’abord, elle pour
rait les lui rendre. Le drôle de garçon! Il
portait peut-être toute sa fortune sur lui
et elle se souvenait qu’il demeurait dans un
hôtel meublé quelconque où elle n’était ja
JEUX D’ARTIFICES
239
mais allée, naturellement, et elle ignorait
quelle existence il y menait.
Il avait rompu son engagement avec le
Music-Hall et il voulait partir pour l’Amé
rique! Comme tout se heurtait dans son
malheureux cerveau! Et, au fur et à me
sure qu elle descendait l’interminable ave
nue, tournait sur la place de la Concorde
traversait la Seine, s’engageait dans le bou
levard Saint-Germain, elle se sentait dor
mir debout, dormir en marchant.
Est-ce qu’elle allait tomber même sans
talon?
Mais toujours la voix impérieuse, qui se
faisait plus lointaine et prenait une am
pleur imprévue dans son souvenir, la pous
sait en avant.
Est-ce que c’était la même nuit? Elle re
voyait, dansant autour d’elle, les grands
perroquets de baudruche coloriée, les fleurs
de feu et de cristal, la petite pancarte :
« Ne jetez ni cendre ni allumettes sur les
jardinières. » Tout cela se passait en rêve,
certainement, et quel cauchemar!
Ce qui manquait pour la soutenir et lui
rendre le courage de revenir sans voiture
16
240
JEUX D'ARTIFICES
_____
c’était sa voix familière, un peu sourde, si
affectueuse pourtant.
Mais non! Il avait subitement change
d’allures, d’accent, il avait ordonné sa
fuite pour la sauver... comme on l’aurait
chassée!
Quand, enfin, elle fut rue Hautefeuille,
devant son hôtel, elle tira la petite cle qui
ouvrait, dans l’immense porte, une étroite
chatière pour lui permettre de rentrer en
prudente animale nocturne, revenant d’on
ne savait quelle expédition mystérieuse. Ne
la laissait-on pas libre de rentrer à n’im
porte quelle heure? Or, tout était éteint
chez elle et on devait supposer qu’elle dor
mait depuis longtemps puisqu’on n’avait
pas éclairé la cour.
En bas, les domestiques ne faisaient pas
fonction de concierges quand il n’y avait
pas lieu.
Elle monta chez elle par un escalier de
service qu’elle connaissait assez pour s’y
passer de lumière, et quand elle fut dans
son cabinet de toilette, elle s’aperçut que
ses pieds étaient en sang.
C’est à peine si elle comprenait cette
_____ JEUX D’ARTIFICES
241
aventure nouvelle : des bas percés, des se
melles rouges!
Son mari dormait au premier étage de
la maison. Ne 1 ayant certainement pas ré
veille, elle se mit au lit, chez elle, au se
cond étage, et s’endormit d’un sommeil
foudroyant, pensant mourir, se diluer dans
un abîme.
Au déjeuner, le lendemain, elle parla,
d’un air très vague, de ce qu’elle avait fait
la veille, en omettant, d’instinct, de pro
noncer le nom qui n’aurait d’ailleurs pas
étonné. Elle attendait un pneu.
Le pneu ne vint pas.
Vers quatre heures, elle l’attendit
lui-même parce qu’il lui paraissait im
possible qu’il ne lui donnât pas de ses
nouvelles.
Elle mit son bonnet le plus seyant,
un béguin de soie grise qui avait un
peu l’aspect d’une perruque tout de
même, d’une soie floche, très douce à
l’œil, fine comme...
Non! C’était stupide et elle alla repren
dre la petite paille noire qu’elle portait
dans cette nuit tragique.
242
JEUX D’ARTIFICES________
Rien ne vint. Ni pneu, ni sa visite.
Alors commença pour elle une effroya
ble agonie mentale.
Peu à peu, des détails se précisèrent, sur
girent de sa mémoire. Elle s’éveillait, reve
nait à la réalité.
Ce chauffeur, ce bandit, après une dis
cussion terrible, essayant d’en obtenir da
vantage ou voulant empecher toute represaille... et le tuant.
Comment avait-elle pu abandonner son
camarade et que serait-il arrivé de plus
grave si elle était restée pour essayer de le
défendre ou d’attendrir l’assassin?
Le défendre? Avec quoi? Appeler des
agents?
On savait bien que des agents cyclistes
doivent parcourir le Bois, mais les allées
sont nombreuses, il en aurait fallu toute
une armée pour protéger les promeneurs,
qui, souvent, ne tenaient pas à être proté
gés.
Elle envoya un pneu chez lui, le surlen
demain, de bonne heure, lui réclamant un
morceau de musique. Cela semblait ridi
cule, mais elle n’osait pas lui rappeler la
JEUX D’ARTIFICES
243
scene. Il ne fallait rien dire, peut-être pas
plus à lui qu’aux autres.
Elle se mit a parcourir tous les journaux
3, la colonne des faits divers.
Et elle tremblait en les ouvrant, se ca
chait pour les lire, comme une coupable.
Ce ne fut que trois jours après qu’elle
découvrit, dans un coin de V Intransigéant,
une affaire tout a fait sans importance,
une de ces histoires tellement fréquentes
qu’on ne s’y arrêtait que pour son appa
rence mystérieuse, celle d’un taxi aban
donné dans un fourré du Bois, portant,
couché en travers de son capot, un homme
mort, un revolver à côté de lui, dont au
cune balle n’avait été tirée.
Ce ne pouvait pas être leur histoire parce
que l’homme mort, étranglé, était le chauf
feur du taxi!
Mais on ajoutait, pour une indication
policière, à toutes fins utiles, que ce taxi,
une Renault, conduite intérieure, quatre
places, s’ornait, dans l’angle droit de sa
carrosserie, d’un menu bouquet fané, trois
brins de mimosa entourant un oeillet rouge.
Le vol ne paraissait pas être le mobile
244
JEUX D’ARTIFICES
___ _
du crime, le pauvre diable de chauffeur
assassiné possédant encore une cinquan
taine de francs sur lui.
En attendant le témoignage des der
niers clients du taxi on finit par faire ,e
silence, car, n’est-ce pas, la victime,,per
sonnage d’antécédents déplorables, n était
guère intéressante.
Catherine Darchal cessa de trembler, au
moins pour son accompagnateur. Elle n au
rait jamais pu prévoir un pareil dénoue
ment.
Ce qui la plongeait dans une stupeur
presque admirative, c’est qu il eut établi,
vis-à-vis d’elle seule, avec une rigoureuse
logique : la préméditation.
Il savait donc ce qu’il allait faire puis
qu’il avait voulu la soustraire à toute
espèce de complicité dans le cas d’une en
quête?
Au bout d’un mois, son mari, lui deman
dant, un matin, à déjeuner, des nouvelles
de son musicien :
— Oh! je n’ai pas de chance! réponditelle en faisant un effort comme si elle cher
chait le nom, cependant très spécial, de
JEUX D’ARTIFICES
245
Miss Amélie, il a eu un engagement pour
1 Amérique et je crains bien de ne jamais
le revoir. Je le regrette, car c’était un gar
çon bien élevé, oui, merveilleusement
élevé...
r-------- ~~“
BIBLIOTHÈQUE
DÉ LA VILLE
DE PLRIGUEUX
FIN
----- --- ——
ACHEVÉ D’IMPRIMER SUR LES PRESSES
DE L’IMPRIMERIE MODERNE, 177, ROUTÉ
DE CHATILLON, A MONTROUGE (SEINE),
LE
DOUZE
OCTOBRE
MIL
TRENTE-DEUX
NEUF
CENT
Fait partie de Jeux d'artifices
