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Fait partie de Soldats populaires (Les ) : Daumesnil et Bugeaud
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G. Eyssaftiep
Les Soldats
0
ifs
populaires
Daumesnil et Bugeaud
;/
LIMOGES
Marc Barbou & C
ÉDITEURS
LES
SOLDATS
POPULAIRES
Daumesnil et
Bugeaud
FORMAT GRAND IN-8° 3e
SÉRIE
.i
G.
EYSSARTIER
LES
Soldats
Populaires
DAUMESNIL & BUGEAUD
LIMOGES
MARC
BARBOU ET Cie,
RUE
ÉDITEURS
PU Y-VI EILLE-MONN A 1 E
PROPRIÉTÉ DE3 ÉDITEURS
A
C'est à
mon
fils.
loi, mon cher enfant terrible, que je dédie ce petit
livre. Etude modeste sur deux grands hommes de notre aima¬
ble Périgord, cette vaillante contrée
sa
qui a su écrire, avec l'épée,
page flatteuse dans l'histoire.
Il y a quelques
mois zious traversions ensemble la coquette
ville de Périgueux ; ses boulevards pimpants, son
continuel air
de joyeuse humeur activaient ta vivacité, — je devrais
dire ta
pétulance — et tes questions se pressaient. Les « hommes de
bronze
»
surtout, avaient les faveurs de tes démonstrations.
Fénelon t'arrêta peu.
Tu n'es pas en âge de comprendre ce que
fut ce doux philosophe. Montaigne eût un peu plus de considé¬
ration ; son pourpoint et son haut-de-chausse te plaisaient. Et
puis il semble écrire sur un livre : et comme, pour t'expliquer
l'attitude de Fénelon, grave,
le doigt sentencieusement levé, je
t'avais dit qu'il prononçait une parole célèbre, tu me demandas
si son voisin Montaigne en prenait note.
Mais ce fut de l'enthousiasme lorsqu'après t'avoir laissé con¬
templer Daumesnil, je t'eus conté l'histoire de notre « Jambe
de bois», et que je l'eus expliqué, plus loin, pourquoi les soldats
portent les armes au commandement de leur chef en passant
devant la statue de Bugeaudpendant que
les clairons sonnent
l'air si populaire :
As-tu vu
La casquette du pèr' Bugeaud.
—
6
—
Je dus mettre une digue au torrent
de tes questions. Pour¬
tant, cet enthousiasme, cet amour naissant des grandes vertus
militaires, cette soif de connaître et d'admirer nos gloires me
charmaient. Et après
le mouvement un peu vif qui t'inter¬
rompit, je songeai qu'il était de mon devoir d'attiser en toi ce
beau feu de patriotisme, d'admiration
de nos illustres compa¬
triotes. Et c'est pour cela, mon cher enfant, que j'ai pris soin
de fouiller dans la vie des deux célèbres soldats qui t'ont si fort
intéressé. Puissent leurs vertus, — même avec leurs défauts —
te servir de modèles... Je vois bien poindre les défauts... Quand
me
montreras-tu les qualités ?
POUR LA PATRIE
Ceux qui
pieusement sont morts pour la patrie,
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et
Entre les plus beaux noms leur nom est le
Toute gloire près d'eux passe et tombe
prie.
plus beau.
éphémère ;
Et, comme ferait une mère,
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux
qui sont morts pour elle !
Aux martyrs, aux vaillants, aux forts!
A ceux
qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et
qui mourront comme ils sont morts.
(V. Hugo).
LE GÉNÉRAL DAUMESNIL
c'est le cri de
je ne marche pas à
sa suile, elle me pousse, et je vais
droit mon chemin sans souci du qu'en
Mon devoir,
«
ma
conscience ;
dira-t-on.
»
I
NAISSANCE DE
Presque tous les
DAUMESNIL
biographes de Daumesnil le font
1777. Cette date n'est pas exacte.
En effet, d'après les registres de la paroisse de
Saint-Front, déposés aux archives de l'Hôtel de Ville
de Périgueux, Yrieix Daumesnil naquit le 27 juillet
naître le 14 juillet
1776. Cet acte rectifie une autre erreur qui
consistait
le nom de Pierre, au
lieu d'Yrieix, qui lui fut réellement donné par son
parrain, Yrieix Debord.
Voici, d'ailleurs, dans sa teneur exacte, l'acte de
à attribuer au
futur général
nais ance de Daumesnil :
«
Registres de la paroisse d'e Saint-Front, année 1776, folio 19. —
Archives de l'Hôtel de Ville de Périgueux.
Yrieix Daumesnil,
né cejourd'hui, fils naturel et légitime de sieur
Jean-François Daumesnil, marchand, et de Anne
Piètre, son épouse; a été parin sieur Yrieix Debord,
et marainne demoiselle Honorée Daumesnil, sœur du
baptisé. Ledit baptême fait en présence des soussi¬
»
Le 27 juillet 1776, a été baptizé
gnés.
»
Signé : Daumesnil; Debord, parein; Daumesnil, père ;
Lacrouzille-Desbordes, curé de Saint-Front. »
laquelle est né Daumesnil est
située dans la rue de la Clarté ; elle porte le numéro 7.
La
maison
dans
Sur la
avec
façade, a été apposée
l'inscription suivante :
une plaque
de marbre
MAISON DAUMESNIL.
ICI
NAQUIT,
27
LE
YRIEÏX
JUILLET
1776,
DAUMESNIL,
LIEUTENANT-GÉNÉRAL
DES
ARMÉES
L'acte de naissance de Daumesnil
dire que son père était marchand.
DU
ROI.
vient de
nous
Or, de la lecture
archives de Périgueux, il résulte
que Jean
Daumesnil avait servi dans les armées du roi avant de
se
livrer au commerce. Quel était ce commerce?
des
Les
biographes ne sont pas d'accord sur ce point.
Il était
perruquier, disent les uns, marchand de
de perruques, disent les autres
; nous ne
nous attarderons
pas à éclaircir cette question, peu
importante pour l'étude que nous avons à faire ici.
coiffes
ou
Nous nous bornerons à dire
militaire, nor¬
naissance, vint au mois de juillet 1758
s'établir à
Périgueux, où, le 12 octobre de la même
année, il se maria avec Hélène Delpière, veuve du
sieur Joseph Valier, marchand.
Il perdit cette
première femme en 1764. Et ce fut
deux ans
après, le 19 avril 1766, qu'il se remaria
avec Anne
Piètre, originaire de Clermont-Ferrand.
De ce
mariage, naquirent : en septembre 1766,
Honorée Daumesnil; en novembre 1767,
Léonard;
en mai
1773, Jean-Louis; et enfin, le 27 juillet 1776,
Yrieix Daumesnil, dont nous allons nous
occuper,
mand
de
que ce
s'agit, dans la
biographie d'un grand homme, de mettre en relief
les grandes lignes de son caractère, de rattacher
Oa
ne
néglige jamais, lorsqu'il
qualités et ses défauts à ceux qui caractérisent
Nous ne saurions en faire
autrement pour Daumesnil, car il nous apparaît, dès
son jeune âge, avec la nature que la légende prêle
aux enfants du Périgord.
En effet, un vieux dicton latin, que les jeunes
Périgourdins n'ont garde d'oublier et que les collé¬
giens se transmettent fidèlement, s'exprime ainsi :
Petra malis esto, cor amicis, hostibus ensis,
Hœc tria si fueris, Petrocorensis eris.
ses
la région qui l'a vu naître.
un roc pour les méchants ;
amis; sois un glaive contre
Avec ces trois qualités, tu seras un
Ce qui signifie : « Sois
sois un
tes
cœur
ennemis.
pour tes
Périgourdin. »
Daumesnil, nous le verrons, suivit de nature cette
règle de conduite sans même l'atténuer en ce qu'elle
présente de rude en sa forme concise. Aux mauvais
conseils, aux tentations, il opposa la résistance du
granit. Son dévoûment n'eut pas de bornes pour
ceux qu'il aima. Quant à l'ennemi, il eut durement
à souffrir de cette vaillante épée, de l'indomptable
valeur de ce hércs qui chevauchait sans peur au
milieu des dangers, les yeux fixés sur les deux
vrai
étoiles
:
«
milieu
passagères, guidèrent toujours notre
Honneur, Patrie » qui, même au
de défaillances
vaillante armée.
Comme tous les enfants,
mais surtout comme tous
qui ont dû s'illustrer à la guerre, Daumesnil
paraître de bonne heure ses défauts et les
qualités qu'ils voilaient. Dès son plus jeune âge, il
se montra hardi,
turbulent à l'excès, querelleur,
violent. 11 voulait commander, et le moindre obstacle
à sa volonté impérieuse provoquait sa colère. Tel
fut, enfant, le grand connétable Bertrand Duguesclin,
le jeune seigneur terrible, redouté de ses égaux en
âge, qui désolait ses parents et leur enlevait tout
espoir de rien faire « d'un si mauvais » garçon.
Une parallèle semble en effet s'imposer entre ces
deux hommes qui n'eurent de dissemblance qu'au
physique. Le futur général était beau autant que le
ceux
laissa
futur connétable
batailleuse
fut laid.
anima
le
Mais la même humeur
chevalier du
xive
siècle et
l'héroïque soldat de Napoléon 1er; la même répugnance
pour les livres les éloigna des études.
Tout enfant, Duguesclin ne songeait qu'à se battre,
même avec les manants, à la grande colère de son
père qui l'enfermait durement, et à la désolation de
sa mère
qui le voyait toujours rentrer meurtri,
sanglant, « tous ses draps déchirés ». Jamais il ne
voulut apprendre à lire et à écrire.
Seul, le maître d'armes obtint de bons résultats
de ce terrible élève qui, à dix-sept ans, s'échappait un
jour de la tour où son père l'avait enfermé, à Dinan,
accourait à Rennes, monté sur un cheval de labour,
pour jouter, en une brillante fête, contre les plus
réputés chevaliers, se jurant que, malgré sa laideur
et son accoutrement, « l'honneur lui ferait des amis »,
et qui sortait si brillamment du tournoi en héros de
la journée, que « les dames de prix, blanches comme
les fleurs de lys », le couvraient d'honneurs.
seul animait le goût
des aventures, des armes, des chevaux, et qui, à
peine adolescent, ne craignait pas de risquer un
coup d'épée. Aux exercices de l'école il avait vite
préféré les exercices militaires. Aussi, son instruction
resta-t-elle tout à fait rudimentaire à un moment où
elle était devenue bien plus nécessaire qu'au temps
du
jeune Du Guesclin. Un des biographes de
Daumesnil, rappelant cette infériorité de culture
Ainsi fut le jeune Yrieix, que
tard et
relativement
intellectuelle, ajoute : « Il s'en ressentit plus
ce fut une des causes qui le retardèrent
dans sa carrière, à une époque où
consom¬
l'effroyable
mation d'hommes nécessitée par
rendait l'avancement rapide.
Les points
les grandes guerres
»
de contact sont donc nombreux entre
guerriers d'époques différentes; il en
encore un, non moins important, qui terminera
ces
deux
est
ce
parallèle rapide.
Le futur connétable et le futur général, si peu
dociles d'abord, et si peu disciplinés tous deux dans
leur enfance et au début de leur carrière des armes,
changèrent brusquement, une
fois arrivés à l'heure
moment
où l'honneur des grades élevés leur fut conféré; ils
furent alors les premiers à reconnaître qu'il faut
s'incliner devant la supériorité morale ou hiérar¬
chique, et savoir obéir pour savoir commander,
Daumesnil, à vrai dire, n'eut jamais à exercer un
haut commandement stratégique ni à concevoir de
savantes manœuvres; la blessure grave qui brisa
carrière de combattant ne lui permit pas de se
de la vie où
ils se sentirent responsables, au
sa
montrer sous
cet aspect,
expérience de la guerre
où sa hardiesse et son
lui eussent peut-être valu
haut,
mais, pour n'avoir pu s'élever aussi
son rôle
n'en fut pas moins admirable. On résume
des succès,
soldat, rien qu'un
soldat, mais le type du soldat héroïque.
son
caractère en disant qu'il fut un
—
Insouciant
«
—
et
léger, dit un de ses biographes,
Gœpp, indiscipliné, même tant qu'il est dans
M. E.
les
14
grades inférieurs, plus régulier dans sa tenue et
dans
conduite
sa
à
mesure qu'il sent
grandir sa
responsabilité en
avançant dans la hiérarchie
militaire, il est, en même
temps et toujours, brave
jusqu'à la témérité; c'est là le trait distinctif de son
caractère; il a toutes les mâles vertus : le
courage,
l'audace, l'esprit d'entreprise, mais il a aussi l'âme
ouverte et
chevaleresque. C'est un cœur d'or; il est
humain, il s'attendrit au besoin, et,
par
dessus tout, il est désintéressé et
esclave du devoir. »
bon
et
Ce sont les qualités de
ce
soldat que nous allons
rappeler. Nous le répétons, nous n'aurons
pas à
admirer, en parcourant sa carrière, les
pians de
campagne des grands capitaines qui
préparent
et
«
organisent » la victoire, comme cela fut dit du
grand
Carnot ; non, l'action de
Daumesnil est
mais plus
plus simple,
empoignante. Il se bat, il s'enflamme, et
il électriso les autres. Son
rôle, c'est de conduire une
charge de cavalerie. Là, il est dans son élément. La
furieuse, l'odeur de la poudre, l'éclair des
sabres, voilà son atmosphère; les
coups de main,
les attaques
brusques, les élans épiques, voilà son fait.
mêlée
C'est ainsi que son histoire se
gieuse théorie
d'actes
compose d'une prodi¬
dont un suffit
héroïques,
d'ordinaire pour mériter la croix.
-
—-
-
Yrieix Daumesnil avait
un peu
plus de dix-sept ans
lorsque, abandonnant définitivement les études que son
père eût voulu lui voir poursuivre, il quitta Périgueux
pour s'enrôler à Toulouse en qualité de volontaire.
Ce fut le 14 mars 1794 (24 ventôse, an II), qu'il
entra
comme
chasseur
à
cheval dans l'armée des
Pyrénées (22e régiment, Cie n° 7). D'après les archives
auxquelles nous nous sommes déjà plusieurs fois
reportés, un certificat de visite, donné sur la demande
du père « à Jean Daumesnil, le 23 fructidor, an III »,
établit que les deux frères Jean-Louis et Yrieix Dau¬
mesnil servaient dans le même régiment.
C'est à cette heure de l'enrôlement du jeune Yrieix
que semble se placer le premier épisode de sa vie
aventureuse. On raconte que quelques jours aupara¬
vant, à Périgueux, s'étant trouvé dans un lieu public
avec des militaires, il se crut en butte aux railleries
d'un grand diable d'artilleur. Le fougueux adolescent
se prit d'une colère terrible, avec une violence et une
intrépidité que son adversaire n'eût pas soupçonnées
dans ce jeune cerveau, il se précipita sur son insulteur
et
le
souffleta.
Un duel aussitôt
L'artilleur y laissa la vie.
La chose était des plus graves.
rement
réprimé ;
■
fut décidé !
Le duel était sévè¬
c'était la prison en perspective.
j'i
serait alors,
Effrayé, Yrieix Daumësnil s'enfuit, et ce
dit-on, qu'il aurait couru s'engager à Toulouse.
L'anecdote est-elle exacte? Rien ne le prouve abso¬
lument ; mais elle paraît, en tout cas, très vraisem¬
blable et parfaitement en harmonie avec la nature
bouillante du jeune militaire qui ne cessera, à partir
de ce moment,
d'étonner l'armée entière par l'extra¬
ordinaire série de ses exploits, de ses coups
de
ses
d'audace,
folies héroïques.
après son arrivée au régiment,
septembre 1794, notre jeune périgourdin eut l'oc¬
casion de faire ses premières armes contre les Espa¬
gnols envahisseurs.
Une première blessure, reçue dès son baptême du
feu, lui valut un congé, grâce auquel nous le retrou¬
vons quelques semaines après, le 19 octobre, dans
sa ville natale. Pendant le court séjour qu'il y fait
Presque aussitôt
en
pour sa guérison, il
sollicite et obtient des officiers
municipaux son Certificat cle Civisme.
Qu'éfait-ce que cette pièce, dont l'usage a disparu ?
C'était un haut témoignage envié, qui se refusait
quelquefois, et qui n'était accordé « qu'à la majorité
des suffrages ».
C'est dans ces
conditions que Daumësnil
dans la séance publique du
mune
de Périgueux,
l'obtint
Conseil général de la com¬
du 28 vendémiaire,
année républicaine, — soit le 19
Voici le texte de ce certificat :
troisième
octobre 1794.
républicaine,
de la commune, réuni en séance
publique, président : Antoine Audebert, maire ; pré¬
sents : Courtoy, Fournier, Belaymes, Puyabry, Fey«
Le 28 vendémiaire, troisième année
le Conseil général
taud, Mater, officiers municipaux ; La Charmie,
La Couilhe,
Germilhac, Canler, Vincent, Dorpes,
Blois, Mespoulède, Poutard et Chateau, notables,
Poutard, agent national de la commune,
»
Lecture faite du procès-verbal de la dernière
»
séance, adopté ; l'ordre du jour appelle la délivrance
des certificats
Le citoyen Yrieix Daumesnil fils, devant
»
repartir
pour l'armée des Pyrénées, il lui a été accordé un
certificat de civisme, à l'unanimité... »
Ouvrons ici une
parenthèse, et donnons quelques
explications sur ce mot Civisme, qui, à l'épouqe
où nous nous reportons, venait seulement
de se faire
jour.
Dans
conférence faite à rérigueux, la
veille
de l'inauguration de la slatue du
général Daumes¬
nil (septembre 1873), M.
une
de rhétorique au
seur
Eugène Magne, profes¬
lycée, chevalier de la Légion
d'honneur, un érudit qui fut aussi un homme de bien
dans toute
disait à
«
ce
l'ampleur du mot, et un
bon
sujet :
Les mots ont leur
est né par Dubellay, de
patriote,
âge ; le beau mot de Pairie
l'école Ronsard, du sein de la
grande Renaissance. « Saluons la venue du mot,
la chose», nous disait notre grand
professeur Géruzez. — Le mot de philanthropie s'est
échappé pour la première fois des lèvres de Fénelon ;
le mot de
bienfaisance vient de l'abbé de SaintPierre, au premier quart du xvme siècle. Le mot de ci¬
et n'oublions pas
visme était entré dans la
langue française
1789.11 indiquait une transformation de la
depuis
cérémonie
ancienne, mais extérieure et dégénérée/du serment
civique. Il faisait naître une croyance respectable
celle que chacun, dans son for
intérieur, au nom
de la divinité dont la conscience est la
marque, avait
juré de résister aux menaces, à la séduction,
pour
remplir fidèlement ses devoirs de bon citoyen ; un seul
vocable exprimait, de la sorte, ce
que l'on a toujours
entendu par ces deux mots : la vertu
civique, c'est-àdire l'élan naturel des
grandes âmes, des
imaginations
ardentes que transporte l'amour de la
patrie et de la
liberté ;
l'abnégation de
soi-même, l'enthousiasme
national, qualités précieuses qui,
sans manquer dans
l'âge mûr, où souvent, au contraire, éclate
robuste, sans disparaître dans la vieillesse, où
une foi
parfois
regain de verdeur et de vigueur, sont tout
d'abord le partage heureux de la jeunesse florissante,
âge chevaleresque de la vie.
»
La vertu civique, ou Civisme, répondait à la
définition donnée par Montesquieu... C'est, dit l'au¬
teur de l'Esprit cles Lois, un renoncement à soi-même
qui est toujours très pénible. On peut définir cette
vertu : l'amour des lois et de la patrie. Le civisme,
demandant une préférence continuelle de l'intérêt
brille
un
public au sien propre, donne toutes les vertus particu¬
lières
»
Ces
»
paroles de Montesquieu, continue le confé¬
rencier, donnent une idée nette de la valeur qu'avait
le certificat de civisme au moment où s'élevait le jeune
Daumesnil, au temps de ces grandes guerres où
la trahison pouvait compromettre un succès et même
causer la ruine du pays ; à cette époque troublée, où
les chefs du pouvoir exécutif étaient à chaque instant
exposés à mettre en des mains ennemies une partie
de l'autorité qui leur avait été confiée; elles font enten¬
dre pour quelles
raisons le certificat de civisme était
de tout homme qui voulait prendre part
au mouvement des affaires publiques, et occuper une
fonction quelconque. Plus tard, il fut remplacé par
alors exigé
serment... »
IV
CAMPAGNES
SIÈGE
DE
DE
DAUMESNIL AUX PYRÉNÉES ET EN
MANTOUE.
ARCOLE.
—
MORT
ITALIE.
DE
—
MUIRON
A peine guéri de sa blessure, Daumesnil retourne à
l'armée des
Pyrénées, où, du 15
au
20 novembre,
il assiste à la fameuse bataille de la
Montagne-Noire
qui dura cinq jours, et se termina par la défaite
complète des Espagnols. C'est au cours de cette terri¬
ble lutte que mourut Dugommier,
général en chef
de l'armée des Pyrénées, un héros
encore, celui-là,
qui, engagé aussi dès son adolescencé, arriva par ses
vertus militaires au sommet des grades,
qui mourut
un jour de victoire, et dont les lauriers
ombragèrent
le cercueil.
Deux
ans
après, Yrieix Daumesnil est
à l'armée
d'Italie.
Bonaparte, dont le jugement sûr de Carnot avait
apprécié la valeur et pressenti les destinées, venait
de prendre le commandement de l'armée des
Alpes,
qu'il éleclrisait de ses magnifiques proclamations ;
il inaugurait avec une
poignée de soldats mal vêtus
et fatigués, — qu'on a si
justement nommés « les
héros en guenilles », — cette
prodigieuse suite de
victoires qui fît de lui, aux yeux de ses soldats
éblouis,
le demi-dieu invincible
qu'ils adoraient avec une foi
aveugle. —Montenotte, Millesimo, Dego, Mondovi,
Lodi, Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano, etc.
Daumesnil est de toutes ces batailles, — nous allions
dire de toutes ces fêtes. — Car, point n'est besoin de
dire combien son jeune courage devait vibrer au
impétueuse victoire, que, suivant
l'image du grand poète, le général imberbe traînait
en esclave « sur un affût ». Partout notre petit volon¬
taire se signale par sa hardiesse irrésistible, par son
sang-froid extraordinaire.
Mais nous voici à Arcole; un épisode émouvant nous
arrête, qui va ouvrir la série ininterrompue des actes
glorieux de notre périgourdin.
Bonaparte venait d'anéantir trois armées Autri¬
chiennes ; une quatrième se dressait devant lui, à
Caldiero. C'était une forte barrière de soixante mille
souffle
de
cette
hommes, que commandait Alvinzy. Rien ne paraissait
possible contre
ce
nouvel obstacle. Bien pire, notre
armée d'Italie semblait perdue. Bonaparte tente néan¬
moins
un
effort désespéré ; il est repoussé.
Alors il
Est-ce la retraite ? se demandent les
soldats?
Non, le jeune général a conçu son plan :
renonçant à attaquer de front la position imprenable
de Caldiero, il longe l'Adige jusqu'à Ronco, passe le
fleuve, et vient s'établir au milieu de vastes marais
que coupent d'étroites chaussées, où les têtes des
colonnes seules peuvent être engagées. Ici la supério¬
rité du nombre devient inutile : la valeur seule
se
replie.
—
—
décidera.
compris; ils battent des mains,
chef, renaît en eux
l'impatience de venger les échecs récents,
La lutte s'engage acharnée ; trois jours elle se pro¬
longe sans résultat. Augereau, Masséna, dirigeant les
colonnes, s'élancent d'un entrain furieux sur ces
chaussées étroites : ils sont refoulés! Sur le pont
d'Arcole, la mitraille fait rage.
Les grenadiers eux-mêmes hésitent à avancer sous
cette pluie de plomb. Bonaparte se précipite ; un
Les soldats ont
et, avec leur confiance en leur
.
j
■■■■
■■
—
21
—
drapeau à la main, il se place à leur tête; de la parole,
de son élan irrésistible, il les enlève... Mais son effort
impuissant. La mêlée devient terrible ; chacun
soi dans cette lutte homérique où il
faut tuer pour n'être pas tué.
Vains efforts ! Les grenadiers plient ! A ce moment,
un remous épouvantable
se produit dans cette mer
est
combat pour
humaine! elle ondule, elle oscille, s'ouvre un instant
pour se resserrer ensuite avec la force d'un étau.
Entraîné dans ce mouvement brutal des colonnes, le
général, renversé, tombe dans le marais où il s'en¬
fonce jusqu'à mi-corps ; et, dans cette confusion
horrible, au milieu de ce chaos de fumée, de débris
d'hommes et de choses flottantes, dans ce fouillis de
caissons, d'affûts brisés, de blessés, de chevaux abat¬
tus, il va périr, car personne ne l'a vu
Mais si
un cavalier se
précipite; avec une force peu commune,
aidé d'un officier, il saisit son général, le dégage du
marais et le remet à cheval. Grâce à lui, Bonaparte
rallie sa troupe
Ce cavalier était Daumesnil ; oubliant tout danger
pour lui, il avait mesuré celui que courait le général en
chef et, au sacrifice même de sa vie, il venait simple¬
ment, héroïquement, de le sauver.
Cette journée d'Arcole, dit plus tard Napoléon luimême, fut la journée du dévouement militaire.Larmes,
qui, blessé déjà, était accouru de Milan, reçut trois
nouvelles blessures en combattant pour défendre son
général. L'adjudant-général Belliard, Vignoles, furent
blessés en ramenant les troupes en avant. Le brave
général Robert fut tué au plus fort de la mêlée. Deux
des aides-de-camp de Bonaparte, Elliot et Muiron,
périrent à ses côtés. — Du premier, le général écrivait
quelques jours après : «
Il est mort avec gloire
en
face de l'ennemi et n'a pas souffert un instant.
Quel est l'homme raisonnable qui n'envierait pas une
telle fin ? »
mà
—
Le
22
-
second, Muiron, — celui de ses six aides de
camp que Bonaparte aimait le plus, — fut frappé d'un
coup de pistolet tiré à bout portant par un Autrichien,
moment où, avec le soldat Daumesnil, il déga¬
au
geait le général.
Bonaparte écrivit à la veuve de Muiron : « Muiron
est mort en brave, au champ d'honneur; vous avez
perdu un mari qui vous était cher; j'ai perdu un ami
auquel j'étais attaché par le cœur, mais la patrie perd
plus que nous deux
»
Et plus tard, à Sainte-Hélène, comme il dictait
à M. de Las-Cases
le récit
de la bataille
d'Arcole,
le nom de Muiron se représenta à sa mémoire ; il bais¬
sa
la voix et dit
tristement
:
«
Muiron ! il est mort
héroïquement en voulant me sauver ! »
Plus heureux, le soldat dont nous contons la carrière
commençante avait échappé à la mort dans cette épi¬
que journée. Mais dans notre récit, les noms de ces
deux vaillants, Daumesnil et Muiron, devaient se
trouver réunis en une héroïque fraternité.
On s'attendrait, à la suite de l'action d'éclat d'Arcole,
à apprendre quelle fut la récompense de Daumesnil :
il n'y en eut pas ; il resta simple soldat.
C'est que, comme nous l'avons dit au début, ce
modèle de bravoure n'est pas toujours un modèlè de
discipline. Il n'en fait qu'à sa tête ; nommé caporal,
il se fait casser de son grade pour la légèreté de
sa conduite; ce n'est qu'en juin
1797 que nous le
voyons enfin porter définitivement les deux galons
du premier grade.
Mais avant il s'est encore distingué; car telle est la
nature de ce soldat qu'il lui faut un trait de bravoure
à chaque combat, et qu'il arrive à faire briller son
nom en le mettant à chaque instant sous la lumière
resplendissante d'une nouvelle action d'éclat.
En voici une qui nous fera connaître un des côtés
curieux de ce caractère original, qui ne craignait
—
23 —
ni la fatigue, ni la privation ; qui, chaque
jour, risquait sa vie sans compter, mais qu'une in¬
justice, un passe-droit, une négligence même, révol¬
ni le feu,
taient.
C'était
siège de Mantoue,
au
le 16 janvier 1797
(bataille de la Favorite). Au milieu du combat, Daudanger, se présente devant le
général en chef et lui remet un drapeau qu'il vient
de conquérir au plus fort de la mêlée. Préoccupé
par la direction de la bataille, Bonaparte le reçoit
distraitement, sans mot dire ; pas un remercie¬
mesnil, toujours au
ment, pas un encouragement
bouche. Le soldat se retire,
au
cœur;
ne s'échappent de sa
le dépit et la colère
il lui semble injuste qu'aucun éloge n'ait
souligné sa conduite, qu'aucune récompense ne l'ait
sanctionnée. Le voilà reparti dans la lutte qui devient
furieuse. Deux heures s'écoulent.
Daumesnil reparaît
anxieusement
du combat. Il tient un deuxième drapeau
à la main ; c'est, cette fois, un magnifique étendard,
celui-là même que l'impératrice d'Autriche a offert
volontaires de sa capitale. L'étoffe en a été brodée
avec art par les dames de Vienne ; la cravate en est
devant le général en chef qui suit encore
les phases
aux
tissée d'or.
Bonaparte, flatté cette fois, reçoit le magnifique
nsigne et l'admire en félicitant le soldat qui l'a
conquis.
—
«
Mais la cravate manque, dit-il, qu'est devenue
la cravate?
»
général, dit hardiment Daumesnil, elle
poche ; la voici : Vous ne m'aviez rien
accordé pour la premier drapeau ; je me suis payé
moi-même pour le second. »
Le mot peint le caractère indomptable du soldat
qui sauvait son général, mais n'hésitait pas à lui faire
un reproche.
Napoléon, d'ailleurs, accordait une assez bienveillante
—
«
Mon
est dans ma
tolérance à
ces
franchise de
ces
familières hardiesses, à la brusque
braves dont la valeur inépuisable
secondait si bien son génie. Après Lodi,
où sa tactique
relief, les vieux
grognards lui avaient, d'enthousiasme et gravement,
décerné le grade de caporal. Le général en chef s'était
égayé de cette originalité, preuve du dévouement de
savante s'était brillamment mise
ses
en
soldats.
L'on conte même que le
lendemain de Castiglione,
de voix d'un bivouac,
il entendit un groupe de grenadiers,
après avoir elaéxt
ses qualités, lui voter à l'unanimité
par la voix d'un
vieux sous-officier son avancement au grade de ser¬
gent. Amusé de cette plaisanterie, le général s'appro¬
cha sans bruit du bivouac et surgissant à 1 improviste:
Et quand le sergent peut-il espérer passer souscomme
il se trouvait à portée
—
lieutenant ?
demanda-t-il
avec
un
sourira
plein de
bonhomie.
Ah!
foi, général, nous verrons ça! dit le
sous-officier sans s'émouvoir en retroussant sa mous¬
—
ma
tache.
Ce fut
là
l'origine de la dénomination de « Petit
Caporal », qui fut populairement attribuée par la
suite à celui qui devait devenir Empereur des Français
et commander un temps à la moitié de
l'Europe.
y
d'égypte.
campagne
pyramides.
nil
condamné
siège
a
daumesnil
—
de
mort
a
la bataille des
saint-jean-d'acre.
et
gracié.
—
—
daumes¬
aboukir.
Le glorieux traité de Campo-Formio avait mis fin à
la campagne d'Italie. Bonaparte avait porté ses yeux
l'Egypte, où il rêvait de frapper de grands coups.
On ne fait rien de grand qu'en Orient », disait-il.
sur
«
Daumesnil l'y accompagne, au milieu de ces trentesix mille hommes, presque tous anciens soldats d'Arcole et de Rivoli, sur lesquels le général fondait à juste
titre
espérances de victoire. Cette fois, notre vo¬
conquis des grades : caporal du 13 juin
1797, il a été fait maréchal-des-logis le 28 octobre
de la même année. Sa bravoure semble, s'il est pos¬
sible, avoir grandi devant les obstacles. Car, même
pour les plus endurcis, la guerre sur ce théâtre nou¬
veau
présenta dès le début des difficultés et des
ses
lontaire
a
souffrances encore inconnues.
Longue et pénible fut la route à travers le désert
Les puits qui eussent pu
rafraîchir nos soldats épuisés avaient été comblés
par les Arabes, et bien des malheureux
tombè¬
rent épuisés par la soif, en y arrivant. Pour comble
de malheur, le mirage ajoutait aux fatigues de nos
brûlant de Damanbour.
soldats ; un
lac immense se montrait à l'horizon ;
pleins d'espoir, ils marchaient
mais le lac clispa-
raissait comme un appât toujours
renaissant, toujours
trompeur.
n'apportait aucun soulagement à
leurs souffrances. Une rosée froide engourdissait leurs
membres, les raidissait et paralysait leurs forces.
Chose inouïe, ces héros supportèrent ces épreuves
avec une endurance jusqu'alors sans exemple dans les
fastes de l'histoire. « L'armée d'Alexandre, dit le
général Berthier, dans sa relation de la campagne
La
nuit même
cris de dou¬
fran¬
çaise accéléra sa marche. » En effet, une fois parvenue
terme de son voyage, elle eut tout oublié. Et pour¬
tant toutes les peines n'étaient pas surmontées. On
allait avoir affaire à cette redoutable milice des Ma-
d'Egypte, poussa en pareille occasion des
leur contre le vainqueur du monde. — L'armée
au
melucks dont la terrible façon de
tait notre
combattre déconcer¬
armée ; à chaque instant, ses colonnes se
tournoyant de ces
fanatiques qui, pour gagner le ciel, se précipitaient
combat avec un dédain de la mort dont rien ne
trouvaient enveloppées dans le flot
au
peut donner une idée.
nouvelles
Bonaparte avait compris aussitôt que de
dispositions de combat devenaient
sur ce
terrain et devant de pareils ennemis. C'est alors
imagina cette savante formation en carrés de ses
sions, qui, ainsi, se protégeaient mutuellement par
leur feu. Ces carrés, dit Duruy, « formaient comme
autant de citadelles vivantes; en vain les Mamelucks
s'élancèrent avec le plus brillant courage ; ils ne pu¬
rent entamer ces lignes de fer et de feu. Un
nombre venaient expirer sur la pointe des baïon¬
nécessaires
qu'il
divi¬
grand
nettes
»
Daumesnil, dans ces circonstances
si favorables à
de se
Pyramides,
21 juillet 1798, — Bonaparte, placé au milieu du
impétuosité, ne pouvait faire autrement que
distinguer.
Un jour, — c'était à la bataille des
son
carré du général Dugua, dirigeait le feu. Son
attention
appelée à plusieurs reprises sur un Mameluck,
de taille et de force imposantes, qui, avec une furie
effrayante, et malgré une mousqueterie des plus meur¬
trières, revenait sans cesse à la charge, fou de rage,
sabrant autour de lui d'une façon épouvantable comme
pour se frayer un passage jusqu'au général.
« Celui-là ne mourra donc
pas? » disaient les
grenadiers superstitieux ; et si leur ardeur ne faiblis¬
sait pas, leur inquiétude commençait à se montrer.
Bonaparte le vit ; et, prenant un pistolet dans ses
fontes, il le tendit à Daumesnil placé près de lui :
fut
—
—
«
Ya donc me descendre ce cavalier », lui dit-il
froidement.
Aussi froidement, par un des angles du carré qui
lui fut ouvert, le maréchal-des-logis sortit, prit le ga¬
lop, se lança au milieu des Mamelucks, ne cherchant
qu'un homme, ce grand diable qu'il avait la consigne
de « descendre ».
Les coups pleuvaient sur lui : il
parait sans riposter. Dix fois il risqua la mort. Enfin,
au bout de
quelques minutes il reparut, piqua droit,
toujours au galop, vers le général et s'arrêtant près
de lui, tendit son pistolet vide en disant :
Voilà, mon général, il est mort.
Quelle simplicité dans une pareille bravoure!
Celui qui fut plus tard le grand Empereur s'était
habitué, dans son escorte de héros, à voir se multiplier
sous ses
yeux les actions d'éclat. Mais aucun de ces
vaillants qui s'illustraient en préparant sa gloire ne
força: autant son admiration que le soldat incompara¬
ble dont nous esquissons la carrière. Il arrive, celuilà, à lui arracher — chose exceptionnelle — un cri
—
—
d'admiration^
Voici en quelle circonstance :
L'armée française, après les succès de Gaza, de Jaffa
et du
Mont-Tbabor, était venue mettre devant Saintce
siège inutile et malheureux qui
Jean-d'Acre
•wesawguSweRsaeiflDes*!».
—
29
—
devait se terminer sans résultat, pour avoir été préparé
avec
cette
légèreté insouciante qu'inspire toujours
la trop grande confiance dans le succès. La peste dé¬
cimait nos régiments, et les moyens matériels man¬
quaient contre la résistance vaillante des Turcs, et la
dont
Bonaparte disait plus tard : « Cet homme m'a fait
manquer ma fortune. »
ténacité de l'amiral anglais Sidney-S nith, celui
Treize assauts avaient été livrés
sans
succès.
Le
général hésitait à livrer le quatorzième. Mais les
officiers et ses vieux grenadiers le demandèrent avec
tant d'insistance, qu'il confia à Kléber l'honneur de
tenter un dernier effort. L'attaque fut admirable. Pour
juger de ses effets, Bonaparte s'était placé dans une
batterie de brèche, et avait assujetti sa lunette entre
les fascines, lorsqu'une bombe vint frapper la fascine
supérieure.
Le général tomba à la renverse dans les bras de
Berthier. Au même instant, Daumesnil voit le danger
que la bombe en éclatant va faire courir à son général :
il entraîne un camarade et tous deux se précipitent
sur lui, le couvrant de leur corps. La bombe éclate :
heureusement, personne n'est blessé. Mais Bonaparte,
que jamais n'avait effrayé un danger, regarde avec
émotion ce brave qui vient de risquer sa vie, le même
qui, déjà, le sauva à Arcole, et ne peut s'empêcher de
crier : « Quel soldat! »
Ce souvenir, d'ailleurs, resta longtemps clans le
cœur du général, car plus tard, sur la fin de sa vie,
alors que, pensif, il repassait en son esprit les grands
jours qu'il avait connus, les victoires qu'il avait ga¬
gnées, les dangers qu'il avait courus, cet épisode lui
revint, et il le contait ainsi au comte d"e Las-Cases, le
fidèle chambellan qui l'avait accompagné à SainteHélène.
«
Au siège d'Acre, une bombe,
lancée par Sidney-
Smith, vint tomber à mes pieds. Deux soldats qui
étaient
près de moi me saisirent et m'embrassèrent
étroitement, l'un par devant et l'autre de côté, et me
firent un rempart de leur corps contre l'effet de la
bombe qui éclata et me couvrit
de poussière.
Nous tombâmes dans le trou qu'elle
avait formé;
un cle nos soldats fut blessé! Je les fis tous deux
officiers. L'un a perdu une jambe à Moscou, et
commandait à Vincennes lorsque je quittai Paris.
Quand les Russes le sommèrent de se rendre, il répon¬
»
dit qu'aussitôt qu'il lui auraient rendu sa jambe
qu'il
avait perdue à Moscou, il leur rendrait la forteresse. »
Nous soulignons dans le récit ainsi fait par l'Empe¬
reur
quelques assertions qui constituent des inexacti¬
tudes — fort pardonnables d'ailleurs pour la mémoire
grand capitaine, — mais qui n'en sont pas moins
du
à signaler. Ni
Daumesnil (car c'est de lui que parlait
son
ancien général) ni son camarade ne furent blessés.
Ni
l'un
ni
l'autre
ne
fut nommé officier pour ce
fait; enfin, Daumesnil, qui perdit sa jambe à Wagram,
ne put être à Moscou, cette mutilation ayant mis fin à
sa
carrière de combattant.
souvenir, même erroné, de l'Empereur
déchu, montrait en quelle estime il avait pris le glo¬
Mais
ce
rieux soldat qui, si souvent, s'était exposé pour lui.
Ce siège de Saint-Jean-d'Acre fournit encore à Dau¬
mesnil l'occasion de se faire remarquer de Bonaparte,
et celte fois,
enfin, de recevoir de lui une juste récom¬
pense.
A
quelques jours de l'épisode que nous venons de
retracer, l'armée française tentait un dernier assaut
contre la place imprenable. Qui se trouvait en tête %
Daumesnil, toujours Daumesnil. Déjà dans la lutte,
il avait reçu un violent coup de sabre; mais il conti¬
nuait quand même à combattre, lorsque soudain un
grondement souterrain se fit entendre; le sol se sou¬
leva, éclata, et, dans une explosion formidable, pro¬
jeta au loin l'assaillant trop hardi.
Une mine venait de sauter. Par
un
bonheur inouï,
par cette protection admirable de la Providence qui
arrache au danger l'homme auquel elle réserve une
tâche
à
accomplir, Daumesnil ne fut pas atteint.
Seules, la blessure déjà reçue et les contusions d'une
chute qui eût dû être mortelle l'engourdirent un instant
au fond du fossé, oû, comme une masse il venait de
s'écraser. En un clin d'œil il était debout et
s'élançait
de nouveau au combat. Mais
une
fois encore son im¬
pavide audace avait forcé l'admiration de Bonaparte ;
et cette fois, — la première — il
reçut sa récompense :
sur le champ, un sabre d'honneur lui fut décerné.
Cette flatteuse distinction venait d'être instituée
depuis
peu de temps dans l'armée ; Daumesnil devait être
un des premiers à en bénéficier.
Nous l'avons dit, ce siège de Saint-Jean-d'Acre ne
fut pas heureux; après soixante jours de tranchée
et de nombreux assauts meurtriers,
Bonaparte ramena
Egypte son armée épuisée. Ce retour fut accompa¬
gné de plus de souffrances encore que la marche sur la
Syrie. Le découragement d'ailleurs augmentait les fati¬
gues. Les soldats n'étaient pas habitués à l'insuccès.
Ne pas remporter de victoires leur
paraissait un
déshonneur. Ils murmuraient; une sorte de colère
grondait dans leurs rangs.
Est-ce à cet état d'âme inquiet et plein de doutes
que
nous devons attribuer, après cette
retraite, l'attitude
indisciplinée, les mouvements de rébellion que l'his¬
toire signale dans la conduite de notre héros,
pendant
cette période? — On ne saurait le
dire; mais tout
porterait à le croire si ce levain frondeur Jdont nous
avons souvent signalé la fermentation en son carac¬
tère ne suffisait seul à l'expliquer.
L'anecdote suivante, une des plus marquantes,
la plus pénible aussi et la plus dramatique — de
en
—
sa
carrière, fait ressortir, derrière un oubli de respect,
un manquement
grave à ses devoirs, une
derrière
énergie de volonté, une grandeur d'âme qui atténuent
la faute.
On était
au
Caire. Un jour dans un café, Daumes-
joyeuse compagnie de camarades, buvait...
peut-être un peu largement.
Des officiers généraux entrèrent. Les subalternes
négligèrent-ils les marques de respect qu'ils leur
devaient? Répondirent-ils violemment à des observa¬
tions reçues? Dans leurs propos se glissa-t-il quelque
allusion choquante aux échecs éprouvés devant SaintJean d'Acre? Des menaces furent-elles proférées, des
coups furent-ils échangés? — 11 serait impossible de
le dire, aucun renseignement, aucun détail n'étant
arrivé jusqu'à nous sur ce point. Toujours est-il que
la chose dut être grave, car Daumesnil et ses camara¬
des, mis immédiatement en prison, passèrent quelques
nil,
en
jours après au conseil de guerre.
punition s'annonçait des plus sévères; elle
s'imposait. Placée ainsi en un pays ennemi, entourée
La
de toutes les embûches, sous
la menace d'une surex¬
dangereuse, l'autorité ne pouvait se main¬
qu'au moyen de cette règle inflexible
et nécessaire, la discipline « qui fait la force principale
citation
tenir et
se sauver
des armées
».
La peine de mort fut prononcée contre les
coupables.
épargnés les obus ennemis, ces
hommes de devoir dont le courage avait fait reculer
la mort, devaient tomber sous les balles du peloton
Ces héros qu'avaient
d'exécution. Quand la décision du conseil de guerre
fut
communiquée à Bonaparte, une émotion agita
âme pourtant bronzée aux malheurs et aux
nécessités] de la guerre. Il ne put s'empêcher de se
souvenir que parmi ces condamnés, il en était un,
Daumesnil, qui, deux fois, lui avait sauvé la vie, et
dont le front se couvrait, à ses yeux, comme d'une
couronne rayonnante d'actes de courage.
Il voulait au moins le sauver, celui-là. Mais il ne
son
pouvait casser l'arrêt de la cour martiale sans
qu'une
requête lui fût présentée. Il dépêcha alors au
prison¬
nier, qui attendait la dernière heure, un de ses
aides
de camp chargé de lui
proposer sa grâce, à la condition
expresse, toutefois, qu'il la demandât lui-même.
La réponse fut
stoïque : « Jamais, jamais, sans mes
camarades ! » L'officier
insista, mais il dut se retirer
devant la fierté
énergique de ce soldat que la pers¬
pective de la fin la plus malheureuse ne
pouvait
abaisser.
Le
lendemain, les condamnés furent conduits au
commença par les camarades de
lieu d'exécution ; elle
Daumesnil. Il les vit fusiller
jusqu'au dernier sans
ce moment, un officier
vint encore lui
conseiller de demander sa
grâce : il
sourciller. A
s'y refusa.
en
prison.
Il n'y resta pas
longtemps ; les soldats de la trempe
de celui-là sont
trop nécessaires en temps de guerre
pour en priver une armée. Aussi le
revoyons-nous à
Aboukir le 24
juillet, c'est-à-dire environ un mois
après.
Là, ayant encore une fois perdu son grade, Daumes¬
nil reprend la série de ses
exploits que son emporte¬
11 eut le dernier mot. On le
reconduisit
ment d'une heure avait
interrompue.
s'empare d'abord de l'éten¬
Au fort de la bataille, il
dard
du
Capitan-Pacha. Puis, une troisième fois,
l'occasion se présente à lui de sauver la vie à
Bona¬
parte. Debout sur une pièce de canon, le général ob¬
servait les mouvements et les
attaques de l'ennemi.
Daumesnil, à cheval près de lui, remarqua tout à
coup
que cette pièce était visée par une batterie
ennemie,
Il se pencha, saisit le
général et l'enleva. Il était
temps; au même instant, un officier placé derrière
Bonaparte sur la même pièce était emporté par un
obus.
Par un nouvel acte de
dévouement, le soldat gra¬
cié venait de
payer à son chef sa dette
de
naissance.
recon¬
3
VI
—MARENGO. —IN¬
SURRECTION DE MADRID.
DAUMESNIL COLONEL. — CAM¬
PAGNE D'AUTRICHE. — WAGRAM. — DAUMESNIL BLESSÉ ET
DAUMESNIL DANS LA GARDE CONSULAIRE.
AMPUTÉ.
—
ÉPISODE DE L'HOPITAL DE VIENNE.
Après de nombreux et brillants succès, venait de se
pourtant avait
été loin de donner les résultats qu'en espérait son
organisateur. Bonaparte, à la nouvelle d'une seconde
coalition ourdie par toutes les puissances du continent
Européen contre notre pays, avait repris le chemin de
la France que désolait, pour comble de malheur, la
terminer cette campagne d'Egypte, qui
mauvaise administration du Directoire.
On sait avec quel enthousiasme fut
accueilli à son
débarquement à Fréjus celui que l'on commençait à
considérer comme le maître de la situation.
La nouvelle de son arrivée se répandit en France
comme une commotion électrique. Aix, Avignon,
"Valence, Lyon, lui offrirent des fêtes magnifiques.
Dans les moindres villages, ce fut une explosion de
joie, et à Paris son triomphe fut sans bornes. Les
Cents (dont l'assemblée, avec les cinq Directeurs for¬
Cinq-
France,) par un mouve¬
donnèrent leur présidence à Lucien
Bonaparte, frère de Napoléon : c'était l'hommage le
plus sympathique rendu au vainqueur d'Italie et d'E¬
gypte. Les partis l'entourèrent et lui proposèrent le
mait le gouvernement de la
ment spontané,
pouvoir. Quelques jours après, le 18 Brumaire (9 no¬
vembre), il était nommé consul provisoire en même
temps que Sieyès et Roger Ducos; et le 15 décembre
!a Constitution de l'an VIII le créait premier Consul,
avec
Cambacérès et Lebrun.
C'est alors que Bonaparte songea
à organiser la
garde consulaire, pour laquelle il choisit, entre tous
les braves qu'il avait vus au feu, ceux dont la va¬
leur et le courage se recommandaient par les services
les plus remarquables.
Daumesnil fut de ce nombre. Il avait reconquis son
grade de maréchal des logis et, le 6 mai 1800, il deve¬
nait adjudant-sous-lieutenant.
C'est avec ce grade qu'il combattit à Marengo, le
14 juin 1800, où son nouveau corps, la garde consu¬
laire, eut le rôle le plus glorieux. Dans cette circons¬
tance, Daumesnil se montra ce qu'il avait toujours été,
follement brave. Un mois après, le 18 juillet 1800, il
était lieutenant; le 1eraoût 1801, il devenait capitaine.
A partir de ce moment, un profond changement de
caractère s'opéra en lui. Le frondeur qu'il était devint
un officier respectueux ; le soldat indiscipliné devint
un chef esclave des règlements et du service; mais sa
nature bouillante resta la même au combat. De
plus
plus éclatèrent son audace et sa bravoure, mises
par son expérience de la guerre. Il se fit re¬
marquer à Austerlitz, le 2 décembre 1805, et méritait
quelques mois après le grade de chef d'escadron, le
18 juillet 1806. Il fit la campagne de Prusse, et fut,
toujours avec la même gloire, à Iéna le 14 octobre 1806 ;
à Eylau le 8 février 1807 ; à Friedland, le 14 juin 1807.
Ce héros se taillait des grades dans les victoires.
L'année 1808 le conduisit en Espagne. L'empereur,
car Bonaparte était devenu Napoléon 1er —
dans
son désir de créer à son empire des
appuis en l'entou¬
rant de royaumes feudataires, avait manoeuvré de façon
a obtenir de la branche des Bourbons,
qui régnait
en
en valeur
—
à Madrid, son abdication en faveur de
Joseph
Bona¬
parte, son frère. Dans cette affaire, Napoléon avait joué
un rôle
qui ne convenait' ni à son caractère, ni à sa
force, ni à sa gloire. Il eut lui-même, à Sainte-Hélène,
; cette appréciation sévère de sa
propre conduite en cette
circonstance : « Cette malheureuse guerre m'a
perdu;
elle a divisé mes forces, ouvert une aile aux soldats
anglais et attaqué ma moralité en Europe... »
Les Espagnols sentirent l'affront
que leur faisait
subir cette ingérence dans les affaires de leur
pays.
Et si l'Espagne officielle s'inclina devant le nouveau
roi, le peuple redressa la tête.
L'insurrection éclata partout avec une
patriotiqut
fureur : les passions religieuses s'ajoutèrent aux
passions politiques pour souffler la lutte. [Le clergé
prêcha la guerre comme une croisade; et de fait,
jamais révolte ne fut plus sacrée que celle que le peuple
espagnol soutint alors vaillamment pour la défense
de son sol et de ses traditions. Lâ
guerre s'éparpilla;
le mouvement devint formidable.
Le 2 mai, tout Madrid se dressait
menaçant contre
les troupes commandées par Murât.
L'arsenal fut dé¬
Français des
pertes sérieuses. Ce fut à Daumesnil qu'échut le devoir
detréprimer cette insurrection imprévue. A la tête de
la cavalerie, il conduisit cette charge mémorable
qui
mit en fuite les habitants organisés pour le combat.
Dans cette pénible journée, il eut deux chevaux tués
sous lui. Il avait si bien contribué à la
répression de
ce dangereux soulèvement, que le mois suivant
(13
juin) il était fait major, avec le rang de colonel, dans
les chasseurs de la garde, et le titre de baron.
valisé et le peuple en armes fit subir aux
Il avait alors trente-deux ans.
A ce moment, il dut rejoindre avec son nouveau ré¬
giment la grande armée que Napoléon conduisait sur
l'Allemagne pour combattre l'Autriche.
Cette puissance, profilant en effet des embarras
que
-
37
—
Napoléon s'était créés en Espagne, nous attaquait de
nouveau avec de sérieuses chances de succès.
Dans cette campagne d'un mois, où chaque jour de
combat fut un jour de victoire et qui se terminait glo¬
rieusement par la capitulation devienne (10 mai 1809),
le
nouveau
colonel fut comme jadis le soldat d'une
admirable audace. Jamais avec une pareille furie chef
de colonne ne conduisit ces charges terribles, ces
qui ont illustré notre cavalerie.
trombes mortelles,
1809), il fit des prodiges d'éner¬
gie et de vigueur. Quelle admirable carrière s'ouvrait
devant ce brillant colonel, devant ce preux qui pou¬
vait se dire le meilleur soldat de l'armée française!
Hélas ! sa course n'y devait pas être longue. Quelques
jours après, un boulet mutilait ce héros et le retran¬
chait pour le reste de ses jours des rangs des combat¬
A Eckmiihl (22 avril
tants.
C'était
l'époque, nous ditl'histoire, où laFrancecommençaità
Le 6 juillet 1809, l'armée était Wagram. —
se lasser
de combattre, même pour vaincre. Napoléon
lendemain des
grandes luttes, l'ossuaire des combattants de la jeune
et de la vieille garde. Il n'avait plus d'ailleurs ses solides
troupes de Montenotte, de Lodi, d'Arcole ; — il disait
à Augereau : « Tu n'es plus l'Augereau de Castiglione » ; et Augereau répondait : « Rendez-moi mes
soldats d'Italie et je vous rendrai l'Augereau de Castiglione. » Beaucoup de jeunes soldats avaient comblé
lui-même contemplait avec horreur, le
armée par les colonnes
Espagne. Quelque confiance qu'il eût
dans la valeur de ses lieutenants (dont deux, Saint-
les vides faits dans la grande
détachées
en
Hilaire et Lannes,
reur
étaient morts à Essling), l'Empe¬
agissait avec une prudence qui n'était pas exempte
agitation dangereuse
moindre
défaite pouvait être l'étincelle qui détermine l'explo¬
de quelque inquiétude : car une
secouait le sol germanique et espagnol, et la
sion. Mais il avait foi en son étoile ; et avec cet enthou-
siasme
éloquent qui faisait vibrer le cœur
de ses
soldats, il avait mis à l'ordre une proclamation dont
les derniers mots retentissaient à l'oreille de tous
comme les notes claires des trompettes...
«
Nos succès passés,
disait-il, nous sont un garant
de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et
qu'à
noire vue l'ennemi reconnaisse son vainqueur... »
Oui, il devait le reconnaître!
—
Une habile ma¬
unique dans les fastes militaires », dit un
historien, a préparé l'action grandiose qui va s'enga¬
nœuvre «
ger. Masséna, tout meurtri encore d'une chute récente,
étendu dans une calèche, Mac-Donald, Drouot, Da-
voust, Oudinot, tous les braves sont là.
Daumesnil aussi est à son poste. L'intrépide colonel,
couvert de broderies d'or, montant un cheval superbe,
parcourt au galop, sabre en main, le front de son
régiment de cavalerie de la garde, « hardie, agile, rude
au combat », comme on disait autrefois de la race des
Francs. Il porte de rang en rang l'ardeur martiale
qui l'anime. D'un geste, d'un mot, il enlève ses esca¬
drons : Deux fois, avec ce superbe sacrifice de la vie,
dont plus récemment, hélas ! d'autres braves nous
ont donné le spectacle à Reischoffen, — saluons leur
souvenir !
deux fois Daumesnil conduit la charge :
—
Deux fois il en revient.
«
ses
Une idée divine a pénétré dans son âme, dit un de
biographes, l'idée de la persistance de la personne
qui fait braver les ombres de la mort, en
humaine
jetant des palmes immortelles dans les balances du
combat !
»
Cette chevauchée à fond de train figure au loin, sur
les
hauteurs, le jet d'un bloc de granit lancé dans
les airs par la bouche d'un volcan.
La troisième
charge commence : Daumesnil est
cette fois en face des batteries rugissantes de l'ennemi.
Tout à coup, son
cheval fait un écart et s'abat : un
—
39
—
boulet vient d'éventrer la bête et de
au
briser la cuisse
cavalier
tous, soldats et officiers, une douleur
poignante.
Les uns regrettaient le vaillant chef qu'ils suivaient
Ce fut pour
avec
une
affection et un dévouement sans réserves.
Les autres plaignaient le camarade glorieux que toute
l'armée connaissait. Il semblait à tous ces braves que
la
Providence eût commis
une
faute
en
cessant de
veiller sur le héros.
C'était sa vingt-troisième blessure; dix-neuf chevaux
déjà étaient tombés sous lui ! Hélas, il tombait, lui
aussi, dans son triomphe !
En un instant, il fut entouré. Ce fut sur le champ
de bataille même qu'il fut amputé par le célèbre doc¬
teur Larrey, l'illustre chirurgien militaire, inventeur
et organisateur des ambulances volantes, qui mérita
le beau surnom de « Providence du soldat ».
Le colonel invalide fut
transporté à l'hôpital de
Vienne, où il fut placé dans une chambre déjà occupée
par un autre officier, le général Corbineau, gravement
blessé aussi.
croirait-on, qu'ainsi couché sur son lit de
douleur, privé de forces, pouvant à peine se remuer,
Daumesnil trouva là encore le moyen d'ajouter un
acte d'un touchant courage à tous ceux qui, déjà, l'a¬
Eh bien,
vaient fait célèbre ?
C'est qu'il est de ces natures d'élite, pour lesquelles
tout est
un
prétexte à dévouement, tout est occasion pour
trait d'héroïsme.
Dans ce corps mutilé, brisé par le mal, veillait
l'âme invulnérable qui ne pouvait se résoudre à rester
inactive
quand une belle action se présentait à ac¬
complir.
Un jour, dit-on, pendant que les deux blessés sup¬
portaient stoïquement les souffrances que leur
imposait leur état, une fête eut lieu à Vienne. Des
réjouissances publiques, agrémentées d'illuminations
magnifiques^ avaient été annoncées. Tout le monde y
courait, et le personnel de l'hôpital fit comme tout le
monde. Pendant
quelques heures, tous les services
abandonnés, et les malades restèrent seuls.
Daumesnil et le général Corbineau dormaient. Le pre¬
mier, enfin, s'éveilla. A peine eut-il ouvert les yeux,
qu'un bruit insolite attira son attention : Il lui sem¬
blait qu'un filet d'eau coulait en
rigole, tombant du
furent
mur voisin...
Il appelle son compagnon,
deuxième fois, puis
première, une
plus fort.,. Le général ne répond
pas. Inquiet Daumesnil, avec des efforts et des souf¬
une
frances inouïes se lève, se traîne sur les mains et de
son
pied valide jusqu'au lit de son chef ; — il le trouve
évanoui ! L'appareil s'étant déplacé, sa blessure s'était
et il baignait dans son sang qui coulait
inondant le plancher... Daumesnil appelle, il crie...
ouverte
en
personne ne vient !
Que faire? L'hémorragie s'accentue et peut*coûter
Il faut le sauver. — Rassemblant
alors ses forces, ne songeant plus au danger que va
lui faire courir son imprudence, bravant les atroces
douleurs qu'il éprouve, Daumesnil gagne la porte,
la vie au général.
se
roule lamentablement
dans
l'escalier contre la
rampe à laquelle il se cramponne ; il descend ainsi
deux étages ; enfin, il est au seuil de l'hôpital! Alors,
l'énergie du mourant, il appelle de tout ce qui lui
— et c'était peu. — On l'entend pour¬
tant : on accourt ; il était temps, son énergie n'a
pu le tenir davantage ; il tombe évanoui.
avec
reste de voix,
On le relève, sans connaissance, on le remonte à
sa chambre où l'on
peut enfin donner au général
Corbineau les
soins
pressants qu'exige sa faiblesse
voisine de la mort.
Quelques instants après, tous deux reprenaient con¬
naissance; et comme le général Corbineau, mis au
courant de l'acte
courageux du
camarade qui venait
de lui sauver la vie, s'inquiétait de l'état où l'avait
mettre
pu
danger imprudemment bravé, le jeune
colonel tourna vers lui sa tête, et
pour calmer ses
appréhensions, lui dit gaiement avec un sourire :
Ah ! vous savez, mon général,
que moi aussi j'ai
ce
—
été voir les illuminations !
Le voilà bien cet esprit délicat, franc et
gai, auda¬
cieux et charmant, vaillant et dévoué, et souvent
modeste aussi, qui fait la gloire de notre caractère
français; comme il réunissait toutes ces belles qualités,
ce soldat
incomparable qui, simplement, sans forfan¬
terie et par la poussée seule de ces
grands sentiments,
ne cessa
d'accomplir les plus brillantes actions.
{CO,
VII
de
mariage
dement
réponse
sa -nomination
daumesnil.
comman¬
au
vincennes. — yincennes bloqué. —
célèbre de daumesnil a la sommation de
de
l'assiégeant.
Ici commence la deuxième phase de l'existence de
Daumesnil.
Elle a pris fin pour lui, cette vie de
combats si glo¬
rieuse ! Nous ne le verrons plus enlever des
sauver
la vie à ses chefs,
drapeaux,
enfoncer comme un
coin
d'acier, dans les rangs ennemis, les escadrons dont il
conduit la charge ! Pendant ses tristes heures d'hôpi¬
tal, durant les langueurs énervantes de la convales¬
cence, que
ce
d'amers regrets durent assaillir l'âme de
perspective de la vie séden¬
bouillant officier à la
taire
qui l'attendait, au souvenir des brillants faits
accomplis dans le tourbillon de ces belli¬
d'armes
ensevelies, hélas, dans leur
gloire, — et auxquelles il se jugeait peut-être mal¬
queuses
phalanges,
—
heureux de survivre en les pleurant!
Vers la fin de 1809, l'armistice de Znaïm, suivi
tôt de la paix de
bien¬
Vienne, étaient signés lorsque Dau¬
mesnil put rentrer en France.
Sa guérison terminée, une consolation aux
épreuves
présenta à lui ; en février 1812, il
épousa la fille de G-arat, gouverneur de la Banque de
de la guerre se
France; en même temps, il était fait commandeur de
la Légion d'honneur et général de
brigade.
C'était à ce moment que l'empereur
préparait cette
qui devait
terrible et désastreuse campagne de Russie
être le commencement de sa mauvaise fortune. Avant
de
partir, il avait décidé, par mesure de prévoyance,
que tous les approvisionnements de matériel et de
munitions seraient
concentrés à
Vincennes, d'où ils
partiraient en temps voulu.
11 fallait pour ce poste et pour la
garde de ces pré¬
cieuses
ressources
un
homme dont la vaillance fût
égale à l'honneur : sans hésitation, il songea à Daumesnil, et le nomma gouverneur de cette place.
J'ai besoin, lui dit-il, d'un homme sur
lequel je
puisse compter, et j'ai pensé à vous.
Cette confiance ne pouvait être mieux placée.
—
Franchissons
une
année ;
nous
allons voir
avec
quelle droiture et quelle énergie Daumesnil sut s'ac¬
quitter de son importante mission.
Nous
sommes en
1814. De tous côtés, malgré des
prodiges do valeur et de stratégie, la fortune a été
contraire à nos armes. La retraite de Russie avait écrasé
l'armée et porté un coup mortel à la
puissance de
Napoléon. — Quarante-sept généraux avaient été frap¬
pés. La démoralisation s'infiltrait dans les rangs.
Le manque de ressources et
l'incendie, allumé sur
l'ordre du gouverneur de Moscou, le froid
enfin, avait
achevé l'œuvre de destruction et de
Puis la retraite d'Allemagne avait
découragement
suivi, coûtant à la
France le meilleur de son sang. Là encore, il avait
fallu reculer sans avoir été vaincu. Une retraite
rieuse s'était changée en désastre!
glo¬
Notre pays était envahi.
Pour le
sauver,
il eût fallu
un
réveil unanime de
l'esprit national. « Mais le ressort était brisé, dit
Duruy ; le peuple des villes et des campagnes qui,
seul, avait
encore du dévouement pour
l'Empereur,
était désarmé ; au moment où il eût fallu
que la nation
tout entière se serrât autour de
Napoléon, les libéraux
—
45
—
donnaient le signal d'une opposition
malheureuse. Ses ennemis
intempestive et
profitèrent habilement de
premiers symptômes de lassitude et de défec¬
prochaine
» L'Empereur engagea une lutte
suprême, qui fut sa campagne de France : Mais qua¬
torze batailles, dont douze victoires en un mois, ne
purent arrêter l'invasion. Paris se défendit à peine.
L'ennemi put, à Grenelle, s'emparer de toute la pou¬
dre et* de tous les approvisionnements qui y étaient
massés... Pourtant l'étranger, étonné de sa victoire,
ne marchait qu'avec une sorte de crainte respectueuse,
et avec la plus grande modération.
Au milieu de cet affaissement général, une place,
une seule, continue à faire tonner toutes ses bouches à
feu et à intimider l'ennemi. C'est Vincennes, dont le
commandant, le général Daumesnil, s'acharne à la
résistance, quoique aucun espoir de salut ne lui
de ces
tion
reste.
Ses ressources en munitions et en vivres s'épuisent.
n'en peut recevoir de nulle part, et que
est impossible aussi, aucune jonc¬
tion utile ne pouvant s'opérer. N'importe, Daumesnil
restera à son poste ! On lui a confié l'honneur d'une
place, il le rendra intact. Il a éloigné du danger
sa femme et ses enfants, et, resté seul à son devoir,
Il sait qu'il
tenter une trouée
il veille nuit et
jour, ne cessant d'inquiéter l'assié¬
geant par des sorties répétées.
Un parlementaire, un jour, se
présente à lui.
rendre...
A cette insolente injonction, le général, avec un
regard de mépris, riposte par sa célèbre parole :
Je vous rendrai la place lorsque vous me ren¬
drez ma jambe !
Déconcerté, l'ennemi le menace alors de le prendre
par la famine :
Essayez, répondit-il simplement.
Eh bien, nous vous ferons sauter ! insiste-t-on.
Il vient sommer le général de se
—
—
—
—
—
46
—
Voilà, répliqua-t-il aux envoyés en leur dési¬
gnant ses magasins, dix-huit cents milliers de poudre ;
je commencerai, nous sauterons ensemble ! »
On l'en savait capable ; on s'en tint là. L'ennemi dut
se contenter de faire le blocus de la place.
La capitulation de Paris arriva (31 mars 1814).
Daumesnil n'ouvrit pas ses portes; il voulait lutter
encore.
Pourtant, aux termes de la suspension d'hostilités
signée par Marmont, une grande partie du matériel
de guerre placé en dehors de Vincennes devait être,
dans un délai très bref, livré aux ennemis. Dans la
nuit qui précédait le jour fixé pour cette livraison,
Daumesnil se mit à la tête de ce qui lui restait de ca¬
valiers. En un tour de main, pour ainsi dire, il ramena
dans le donjon les fusils, les canons, les munitions et
tout le matériel qu'on put entraîner. C'était un sauve¬
tage de près de quatre-vingt-dix millions, opéré en un
coup de main de nuit. — Sous l'action patriotique du
commandant de place reparaissait le hardi soldat
d'autrefois.
Le lendemain,
les alliés réclamaient le matériel qui
leur était dû.
—
Venez le
prendre! leur fît fièrement répondre
le général.
Ils n'essayèrent pas.
La déchéance
de
l'Empereur était prononcée
peu après (3 avril 1814), la constitution nouvelle était
adoptée, Louis XVIII était déjà sur le trône, que Dau¬
...
mesnil laissait
encore
flotter
sur
la citadelle le dra¬
peau tricolore. Enfin, la voix aimée et persuasive de
Mme Daumesnil, revenue de Paris à Vincennes à
travers mille
obstacles, mille dangers, le mit au cou¬
rant du changement de gouvernement.
sa
Loyalement, alors, le général se décida à rendre
place et à présenter son épée au roi.
VIII
DAUMESNIL
JOURS
GOUVERNEUR DE
—
DAUMESNIL
CONDÉ-SUR-L'ESCAUT — LES CENT
DÉFENSE DE
DEUXIÈME BLOCUS DE VINCENNES.,
L'INCORRUPTIBLE.
—
SA MISE
A
LA
RETRAITE.
Louis XVIII sut honorer le courage et les brillants
services de l'ancien officier de Napoléon. Il le fit aus¬
sitôt chevalier de Saint-Louis et lui donna le comman¬
dement de Condé-sur-l'Escaut.
Soldat respectueux et fidèle à son devoir, le
Daumesnil accepta
général
le poste, et s'y conduisit comme
toujours, avec le culte absolu de l'honneur et de la
parole donnée.
Mais son indignation était grande, et de sourdes
colères grondaient en lui en apprenant le détail des
trahisons, des défections, des manques d'énergie qui
avaient amené la chute de son Empereur, qu'il croyait
invincible. L'immortelle campagne de France, chère
à tous les cœurs patriotes, lui laissait l'amer regret de
voir inutiles et perdus tant d'efforts gigantesques,
tant de coups glorieux ! Brienne, Champaubert, Montmirail, Montereau, Craonne ! tant de sang, tant de
valeur, tant d'espérances perdus!
Aussi comme il dut battre, le cœur de l'ancien co¬
lonel de la grande armée, lorsque, le 21 mars 1815,
il apprit que la puissante voix de Napoléon, accourant
de l'île d'Elbe, venait encore sonner le rappel des
braves par cette fameuse proclamation :
—
«
48
—
Soldats! Venez vous ranger sous les drapeaux de
votre
chef ! Son existence ne
compose que de la
vôtre; ses droits ne sont que ceux du peuple et les
vôtres ; son intérêt, son honneur et sa gloire ne sont
autres que votre intérêt, votre honneur, votre
gloi¬
re... La victoire marchera au pas de
charge ! L'aigle
avec les
se
couleurs nationales volera de cloche en cloche
jusqu'aux tours de Notre-Dame ! » Esclave de sa parole,
le général Daumesnil attendit pourtant: Mais les
Bourbons partis, comme les soldats reprenaient « les
cocardes religieusement gardées depuis dix mois au
fond des sacs », le commandant de place sortit de son
étui le drapeau de ses grands jours, dont les trois cou¬
leurs, dès l'aube du 20 mars, se reflétèrent fièrement
dans l'Escaut.
Quinze jours après l'empereur lui rendait le comman dement de Vincennes qui redevenait l'arsenal des opé¬
rations militaires.
Mais le désastre de
Waterloo arriva. L'étranger
envahit de nouveau la France, et pour la seconde fois
Daumesnil cerné dut défendre son fort contre des en¬
nemis nombreux et décidés. Vaillamment il se
disposa
siège. Nè pouvant espérer vaincre, il
voulait lutter jusqu'à la fin, jusqu'à la mort s'il eût
à soutenir le
fallu.
Monté
sur
un
gros
cheval de brasseur, d'allure
lourde et paisible, à la tête d'un bataillon de vétérans,
il faisait continuellement des sorties,
inquiétait l'as¬
siégeant, lui faisait perdre des hommes sans sacrifier
les siens. L'un de ces coups de main fut aussi heureux
que hardi : il rentra ramenant deux cents pièces de
canon, des caissons, cinq mille fusils. C'était encore
sa vieille
troupe d'autrefois qui avait fait cette prise ;
et comme elle rentrait, sans perte d'hommes, et
joyeux
de son succès, le général regardant, railleur, les nom¬
breuses jambes de bois qui figuraient dans les
rangs,
jadis si noblement éprouvés, il eut un bel éclat de
rire :
—
Ils ne savent pas jouer,
dit-il, pas une boule de
fer n'a renversé une quille !
Comme elle est bien française, cette saillie de bonne
humeur, narguant le danger, et souriant devant la
mort, selon l'expression du bardit gaulois. Ils furent
tous ainsi ces héros de la grande épopée napoléo¬
nienne, bras courageux et main généreuse, hardiesse
indomptable et gaieté enivrante. Ne nous a-t-on pas
conté les saillies de Junot et ne vit-on pas à Castiglione
au
début de la bataille,
Augereau fou de joie
d'entrer dans la danse », simuler de son sabre terri¬
«
ble
coup d'archet sur un violon imaginaire, et,
quelques heures après, l'ancien professeur d'escrime
était fait duc de Castiglione.
Mais revenons à Daumesnil, qui lutte toujours pour
la défense de sa bicoque illustre, devenue d'une telle
importance que maintenant elle était considérée à
Paris comme le dernier refuge du drapeau français.
C'est qu'il commandait, le brave, à des braves
comme lui.
C'est que ses clairons et ses tambours
n'étaient pas habitués à sonner ou à battre la chamade
pour entrer en composition avec un ennemi vainqueur.
C'est qu'il avait le droit d'écrire sur les murs de son
fort cette héroïque légende : « Ici on meurt, on ne se
rend pas ! »
Les sorties fatiguant l'ennemi qui désespérait de
un
venir à bout de tant de bravoures unies, ce dernier
jadis, à intimider l'indomptable as¬
siégé. Daumesnil fut menacé de se voir couper l'eau
qui alimentait le château; il sourit à cette menace.
songea, comme
Mais comme elle recevait un commencement d'exécu¬
tion par des travaux
entrepris du côté de Montreuil,
il se décida à écrire à Blucher.
Sa lettre, dit-on, ne fut ni longue ni courtoise ; il se
bornait à avertir le prussien que le jour où l'eau man¬
querait tout à fait, le fort sauterait.
Blucher savait ou avait pu l'apprendre que Daumes4
—
50
nil était homme à ne pas
—
hésiter devant cette extré¬
serait
indubitable, en
effet, qu'une bonne partie des troupes assiégeantes sau¬
terait avec les assiégés. Il réfléchit donc et plia devant
ce simple avertissement. Il fit arrêter les travaux.
On prête à ce propos au général prussien un mot
que, probablement, il n'eut pas l'esprit de pronon¬
mité; il calcula, en outre, que pareille solution
une défaite pour lui : il lui paraissait
cer :
—
tout à fait si
son
aurait-il dit, va se fâcher
je ne lui mets pas un peu d'eau dans
Ce diable d'homme,
vin.
L'épaisseur habituelle des plaisanteries allemandes
peut guère nous donnera croire que celle-ci puisse
être attribuée à Blucher.
Ne serait-elle pas plutôt de Daumesnil lui-même?
L'assaut restait sans effet. — La menace n'avait
ne
—
réflexion, crut avoir trouvé
son terrible ennemi. Il
pensa que si le gouverneur de Vincennes était invin¬
cible, il ne serait sans doute pas incorruptible.
Et il essaya de le corrompre ; il offrit de l'argent au
soldat d'Arcole, au héros de tant de combats, au fidèle
dépositaire du matériel de l'armée, à l'homme que
l'Empereur avait entre tous choisi commel e plus digne
de sa confiance pour la garde de l'honneur et des inté¬
pas réussi. Blucher, après
le moyen de venir à bout de
rêts de nos armes !
Nous
allons dire
quelle fut, une fois de plus, la
glorieuse attitude de notre général. Mais avant, il nous
faut exprimer avec la plus patriotique indignation
notre mépris pour le misérable procédé de cet assié¬
geant au courage mal équilibré, qui, n'ayant plus
confiance en ses armes, cherche à acheter un avantage
que ni la valeur de ses soldats ni sa tactique n'ont pu
lui conquérir. Les voilà, les victoires allemandes ! Ou
par le nombre écrasant, ou par la corruption ! Oh la
belle gloire, que celle que l'on achète avec de l'or ! Les
—
51
—
belles victoires que celles que l'on remporte
par l'achat
des traîtres !
La belle estime qu'inspire
un ennemi qui
compte
plus, poitr ses conquêtes, sur ses trésors que sur ses
armes !
Ce fut par écrit, le fait est
avéré, que le général
Prussien, dans le but secret de mettre la main sur le
trésor de Vincennes, offrit au
gouverneur de cette
place un million en or. On couvrait cette offre mépri¬
sable des fleurs les plus flatteuses : on
essayait de per¬
suader au vaillant soldat qu'en
acceptant il ferait un
acte d'humanité, tout en enrichissant sa famille.
Celui qui risquait ce marchandage honteux,
jugeant Daumesnil d'après lui-même,
croyait,
vils
que ces
sentiments d'intérêt se pourraient associer dans l'âme
de son ennemi à la
chevaleresque valeur de ce dernier.
La déception du Teuton dut être
grande, et dure la
leçon qu'il reçut, lorsque le Brave; avec la fierté indi¬
gnée qu'eussent témoignée les Gaulois nos aïeux,
répondit :
—
Mon refus servira de dot à mes enfants !
Mais il garda
la lettre; et ce document, dit M.
Eugène Magne « fut une lettre de change tirée
sur
l'immortalité ».
On a discuté cette
réponse du général Daumesnil.
Hélas! n'a-t-on pas toujours discuté aux héros leurs
titres les plus réels à la célébrité? Mais sur
quoi, en
vérité, la contradiction pourrait-elle s'établir sérieuse¬
ment
en
cette
occasion ?
Puisqu'il est prouvé que
puisqu'il saute à l'es¬
Daumesnil refusa l'or étranger,
prit de tous ceux qui connurent ou étudièrent la
grandeur de son caractère, que cette parole est digne
de
sa
nature
antique, comment rejeter comme
improbable ce cri de son cœur patriote. Il nous plaît
d'admirer
et
d'enseigner à nos enfants
la sublime
réplique de la mère des Gracques présentant ses
enfants comme ses « riches et admirables
joyaux ».
de
réponse de Daumesnil n'est-elle pas sœur
celle de l'illustre Romaine? L'homme qui tous les
La
jours sacrifiait sa vie pour son honneur
frère des héros de l'histoire de Rome?
n'est-il pas le
L'allemand, quoiqu'il en soit, dut attendre.
Cette fois encore le gouverneur de Yincennes ne
consentit à mettre bas les armes que devant le gouver¬
nement français. Après un blocus de près de cinq
mois, il sortit de son fort emportant avec fierté
drapeau qu'il avait noblement défendu
;
il quittait sa place pauvre d'argent ou d'or,
de patriotisme et
d'honneur.
le
jusqu'au bout
mais riche
Tout Paris acclama le vaillant soldat,
dit un de ses
était répété partout avec des
d'attendrissement. Le peuple le portait aux
nues. —Le gouvernement de la Restauration le mit à
historiens ; son nom
larmes
la retraite.
Ici un souvenir se présente; Marceau, quand on
lui
la République pour l'in¬
demniser de ses pertes, répondit simplement : « Mon
demanda ce qu'il voulait de
sabre !
»
« le premier grenadier de
répondant aux offres que lui faisait la Con¬
vention en récompense de sa bravoure, demanda sim¬
plement... une paire de souliers.
Ainsi furent ces hommes de désintéressement et de
dévouement, ces hommes probes, à la conscience
tranquille, au visage serein, dont on pourrait multi¬
plier les exemples et les noms.
Les Dugommier, les Championnet moururent pau¬
La Tour d'Auvergne,
France »,
Aristides ne laissèrent pas de
quoi subvenir aux frais de leurs funérailles, alors que
la Patrie reconnaissante consacrait leur mémoire au
vres;
ces nouveaux
Panthéon.
Mollien
quitta le Trésor n'emportant que
Daumesnil fut de ceux-là.
Au moment où il fut rayé des contrôles
l'hon¬
neur.
d'activité,
le 1er janvier
1816 (singulières étrennes, il en faut
convenir), il avait environ 35.000 fr. de dotations
diverses et 25.000 fr. de traitement; en tout 60.000 fr.
par an — et ce n'était certes pas trop de cela pour
le grand soldat qui illustrait son pays alors que
tant d'autres qui l'ont trompé jouirent longtemps de
revenus bien supérieurs.
Du jour au lendemain, il se trouva réduit à la solde
de retraite, lui qui avait refusé le million de l'étran¬
ger, lui qui avait sauvé 86 millions à la France rien
que dans le matériel de Yincennes !
Il n'eut pas une plainte ! Edifié sur le nombre
des vrais amis, il se retira, et, pendant quinze ans
jusqu'en 1830 — fut oublié dans son ermitage
orné de tilleuls. Il y vécut avec une résignation
fière, une honnêteté modeste, entouré quelquefois
de ses compagnons de gloire — « pauvre et mutilé » —
selon l'expression transparente de Béranger dans sa
chanson du « Vieux Drapeau ». Il n'eut pas une
minute de rébellion. Quoique penchant vers l'opposi¬
tion libérale, il ne trempa dans aucune conspiration ;
—
c'était le lion au repos.
IX
RETOUR DE
DAUMESNIL AU COMMANDEMENT
SA CONDUITE DEVANT
DE VINCENNES.
—
L'ÉMEUTE.
Mais le vieux lion ne pouvait être oublié ;
après la
Révolution de 1830, Daumesnil rentra pour la troi¬
sième fois à Vincennes en qualité de gouverneur.
C'était une sorte de retraite honorable qu'on
lui don¬
nait pour récompenser une carrière glorieuse
dévouée
tout entière à la France.
rendit toute
des
anciens jours, le gouverneur à l'œil vif, à la parole
prompte et vibrante; et quoique tout semblât lui
présager une fin de carrière calme et exempte d'ora¬
ges, il eut bientôt à faire preuve de ce sang-froid et
de cette énergie qui ne l'avaient jamais abandonné ;
Ce retour à la défense du drapeau lui
son
ardeur; il redevint d'un coup le Daumesnil
il montra une fois de plus que les hommes comme lui
transiger avec leur devoir. Grand sol¬
dat, il dut prouver qu'il était aussi grand citoyen,
qu'il savait unir au courage guerrier le courage ci¬
vique. Tous les deux ne sont qu'un en France, et si on
les distingue, c'est parce que l'un est plus impétueux,
l'autre plus tranquille, même dans un seul homme.
ne
savent pas
Voici le récit de ce nouvel acte de courage.
La révolution de Juillet venait de se
produire ; le
roi était en fuite. Ses ministres, rendus responsables,
étaient enfermés à Vincennes. On les avait confiés
à
la surveillance du
général Daumesnil, en attendant
que la cour des Pairs statuât sur leur sort. Le peuple
de Paris accusait ces hommes d'avoir été les mauvais
conseillers du roi et l'instrument de
l'oppression. Il
était exaspéré contre eux. Or, à la suite d'une adresse
où avait été proposée l'abolition de la peine de mort,
question pourtant depuis longtemps agitée — une
partie de la population, croyant voir dans cette insis¬
tance particulière l'intention détournée d'assurer l'im¬
punité des ministres en accusation, se porta irritée
et tumultueuse du Palais-Royal au donjon de Vincennes.
Elle arriva jusqu'aux
portes du fort, réclamant à
grands cris la tête des coupables. Elle voulait qu'on
les lui livrât pour qu'elle en fit justice elle-même. Une
clameur immense s'élevait au dessus de cette populace
ivre de fureur, aveuglée par sa colère.
Le général gouverneur de Yincennes apparut. Il
fit abaisser le pont-levis, et, s'avançant, il prononça
froidement cette courte allocution, d'une voix ferme :
«
Que voulez-vous? La tête des accusés,.dites-vous?
Sachez qu'elles n'appartiennent qu'à la
ne
les auriez qu'avec la mienne!
souillez pas
loi ? —• Yous
— Retirez-vous, ne
votre gloire. »
Alors, pareille à. ces vagues furieuses, qui, devant
le roc inébranlable, se brisent, se calment et couvrent
l'obstacle de leur caresse murmurante, cette multi¬
tude terrible qui tout à l'heure demandait du sang et
poussait des cris de mort, cette houle effrayante s'a¬
paisa, se tut un instant, et, reconnaissant son héros
populaire, le salua d'un cri immense :
Vive Daumesnil ! Honneur à la «jambe de bois ! »
Le courageux soldat venait d'exposer sa vie en bra¬
vant l'impopularité. Le peuple lui rendait le plus
glorieux hommage en ce vivat sorti du cœur. C'é¬
tait un triomphe remporté sur la force par l'ascendant
de l'énergie et de la loyauté.
—
—
56 —
général Daumesnil
devant
l'émeute préserva d'une tache la révolution de
Juillet.
La
belle
conduite du
En outre,
il acquit l'honneur d'avoir sauvé des
hommes qui, étant ministres, l'avaient dédaigné, lui,
l'un des héros de la France, des gouvernants dont il
avait
eu
personnellement à se plaindre.
Mais son désintéressement alla plus loin encore.
Un
peu plus tard, il sut leur rendre le bien pour le mal,
en les protégeant de nouveau, oublieux de ses griefs,
de ses rancunes personnelles, n'ayant plus de mémoire
que pour les devoirs de l'humanité.
Voici quel récit fait M. E. G-œpp
de la conduite
du gouverneur deVincennes en cette circonstance:
Lorsque l'enquête préalable sur le procès des
qu'ils durent comparaître
enfin devant la cour des Pairs, on vint de nuit les
chercher au château de Vincennes. Cette précaution
avait été prise pour empêcher une catastrophe pro
bable, vu l'état d'effervescence où se trouvait alors la
population de Paris. Il fallait, en effet, traverser un
faubourg renfermant une population nombreuse, mal
disposée et toujours prête à se soulever. Le tenter en
plein jour eût été une imprudence.
Quand les personnes chargées de transférer les pri¬
sonniers du fort au Luxembourg arrivèrent au donjon,
M. de Chantelauze, l'un des accusés, était au plus mal.
«
ministres fut terminée et
Depuis plusieurs jours déjà, il souffrait cruellement:
la veille, il avait eu une crise terrible; bref, il était
hors d'état de supporter les fatigues de la route. On
voulait l'emmener sans tenir compte de son état.
Daumesnil s'y opposa,
Vous n'aurez pas cette cruauté, dit-il. Laissez
M. de Chantelauze se remettre, je vous jure sur mon
honneur de soldat qu'il sera demain au Luxembourg.
Je l'y conduirai moi-même, et je le défendrai contre
—
l'univers entier. »
«
Le
lendemain,
en
effet, Daumesnil revêtit son
Je vous rendrai la place lorsque vous me rendrez ma jambe (p.
45).
T
—
58
—
grand uniforme ; il fit monter le prisonnier dans sa
voiture et prit place à ses côtés. Puis, avec un rare
sang-froid, il se rendit au Luxembourg, traversant
sans
sourciller la foule agitée et menaçante, mais
mue tte devant ce grand
exemple donné par un homme
qu 'elle aimait et qu'elle avait appris à respecter. Il fît
tout ce long trajet lentement et au pas de ses chevaux,
de peur de fatiguer le malade, et ne se retira qu'après
l'avoir
remis entre les
mains du commandant du
Lu xembourg, dans la cour même du palais. »
La
grandeur d'âme, la courtoisie généreuse avec
laquelle le général Daumesnil traita ses prisonniers
est d'ailleurs attestée par deux lettres que lui adres¬
saient, quelque temps après leur transfert de Vincennes à Ilam, le comte de
Peyronnet et le comte de Guernon-Ranville.|
« Le
séjour de Ham, dit le premier, quoique fort
triste, est cependant un peu moins tumultueux et plus
favorable à l'étude que celui de Vincennes. Mais cela
n'efface pas le regret que j'éprouve de n'être plus dans
un lieu dont vous
ayez le commandement.
Agréez, général, l'assurance de mes sentiments
les plus affectueux et du dévouement le plus absolu. »
»
Et M. de Guernon-Ranville dit :
On
assurait dernièrement que vous
étiez
chargé de je ne sais quelle inspection qui vous amè¬
nerait dans cette bicoque que les bons Picards nomment
un château-fort; vos anciens hôtes auraient été char¬
més d'une circonstance qui leur aurait procuré le plai¬
sir de vous voir et de vous exprimer combien ils ont
été profondément touchés de la loyauté et des égards
avec lesquels vous avez
rempli envers eux vos pénibles
«
nous
devoirs.
Si l'hommage d'un pauvre prisonnier n'est pas en¬
tièrement indigne des dames, j'ose mettre le mien aux
»
pieds des nobles châtelaines de Vincennes. »
MORT
DE
DAUMESNIL.
SES FUNÉRAILLES.
SOUSCRIPTION
NATIONALE.
Au mois de mars
1832, la position de Daumesnil
fut menacée. La commission de l'état-major des
places
proposait la suppression du commandement de Vincennes. Mais la Chambre des députés rejeta cette pro¬
position à l'unanimité moins une voix. Nous ne
savons plus qui écrivit, même, à ce moment, que la
jambe de bois » devait mourir à Vinc'ennes.
Triste présage que cette parole ! Après ce haut
témoignage de confiance et de sympathie reçu des
représentants de la nation, Daumesnil venait d'être
promu au grade de lieutenant-général (général de
division), lorsqu'il fut atteint par le choléra. Ce sau¬
vage ennemi, qui désolait la France, vint surprendre
en sa forteresse ce brave qu'avait épargné le feu de
vingt batailles, et que, dans la journée de Wagram,
la brutalité du canon n'avait fait qu'entamer.
Ce fut le 17 août 1832, qu'après une courte agonie,
«
il rendit l'âme.
Il y
eut partout une douleur profonde à la
nouvelle
de combats,
avait laissé son sang en échange de la victoire ; qui
avait été grand dans la prospérité, plus grand encore
et plus fier dans le revers; dont les faits héroïques
étaient inscrits dans nos fastes militaires, pour la con-
de la mort du soldat illustre qui, dans tant
—
60
—
solation des malheurs de 1814 et 1815; auquel enfin
Vincennes, en témoignage d'admiration et de recon¬
naissance, avait offert une épée d'honneur, Vincennes
l'honora encore en votant la concession perpétuelle et
gratuite du terrain sur lequel le général gouverneur
du fort fut inhumé!
Immense fut le cortège qui accompagna le « Brave »
champ du repos. — Officiers généraux de toutes
ambassadeurs, magistrats, députations des
garnisons, écoles militaires, se pressèrent autour de
au
armes,
son
cercueil.
Au bord de la tombe, M.
Dupin aîné, l'un
des orateurs les plus brillants de la Chambre dont
il fut président, fit entendre une
improvisation émue
que terminaient ces belles paroles :
«
Sommeille
tu as sauvée !
en
paix, ô brave, dans la terre
Ton âme est
au
ciel, ton
que
nom est
à
l'histoire, tes enfants sont à la France !
Il fallait, en effet,
songer à la famille qu'il quittait.
Le général, comme le dit encore à ses funérailles un
de ses compatriotes périgourdins, « ne laissait comme
héritage que le souvenir de ses services ».
Le gouvernement présenta à la Chambre un
projet
de loi tendant à accorder à la veuve de Daumesnil une
pension de 6,000 francs. La proposition fut favora¬
blement accueillie et un premier vote même en assu¬
rait le succès, lorsqu'une hésitation s'étant élevée sur
la majorité, il dut être procédé à un tour de scrutin
secret. Et cette fois, malgré le chaleureux discours de
M. Dupin, qui avait rappelé que Daumesnil, mort
pauvre, n'avait, au temps où il l'eût pu, « voulu ni
se vendre ni se rendre », cette fois le
projet fut défini¬
tivement rejeté.
Alors des protestations s'élevèrent de toutes
parts.
L'opinion publique se souleva à l'idée que la France
refuserait une vie digne et honorable à la famille du
grand soldat qu'elle pleurait. Des souscriptions s'ou-
r
A Vincennes, M. Dupin s'inscrivit un
A Périgueux, les listes furent nombreu¬
ses et longues. Les officiers du 32e, alors en garnison
dans cette ville, se firent un devoir d'y faire figurer
vrirent partout.
des premiers.
leurs noms.
r
.
Mme la
générale, veuve Daumesnil fut, en 185},
de la maison de la Légion
nommée surintendante
d'honneur de Saint-Denis.
XI
HOMMAGES
RENDUS
A
LA
MÉMOIRE
DE
DAUMESNIL.
Deux statues ont été élevées à Daumesnil, toutes
deux semblables, l'une à Yineennes, l'autre à Péri-
gueux. Le sculpteur s'est magnifiquement inspiré de
la parole si fière et si gauloise du général répondant
,
envoyés de l'ennemi en 1814 :
Quand vous me rendrez ma jambe, je vous ren¬
drai la place ! »
Appuyé sur sa jambe valide, montrant l'autre du
doigt, avec, dans les traits et le geste, cette contrac¬
tion violente qu'amène la colère, le général de bronze
semble vociférer encore. Il fait glisser une émotion
au cœur du passant ;
pour fixer le souvenir de ce héros
dans la mémoire de lajeunesse, le statuaire ne pouvait
mieux choisir l'attitude des on sujet.
Deux dates: 1814-1815, gravées dans le
granit du
aux
«
socle et entourées de branches de laurier figurent sur
un
côté du
piédestal. De l'autre, en relief, le fort de
Yineennes dernier théâtre des exploits de notre héros.
L'inauguration de la statue de Périgueux eut lieu
septembre 1873. La veuve de l'illustre général
présidait à cette solennité. Le maire et les délégués de
Vincennes, le commandant du fort de Vincennes,
Gambetta, le général Carrey de Bellemare, émule
de Daumesnil, celui-là, qui sut sauver le fort de Bitche
le 28
de la
capitulation en 1870 rehaussaient de leur pré¬
l'hommage rendu au glorieux mutilé.
Déjà depuis longtemps la chanson s'était emparée
de ce nom populaire, et la « jambe de bois » avait été
célébrée par les plus modestes poètes, même les
plus
ignorants des détails de sa gloire. Parmi ces « cou¬
plets » que nous, nous avons entendu courir
de bouche en bouche, nous citons les suivants avec le
plaisir que procure toujours un souvenir d'enfance :
sence
Il est un nom qu'aux
provinces rivales,
0 Périgord, tu dis avec fierté !
En traits brillants inscrit dans tes annales
11 sera cher à la
postérité
De Daumesnil c'est le nom populaire,
Par nos guerriers applaudi tant de l'ois :
Je le salue avec la France entière !
Honneur au « Brave à la jambe de bois ».
Et dans la dernière strophe,
le poète s'adressant au
bronze exprime le vœu, réalisé maintenant :
« Deviens bientôt son
image fidèle
Et pour toujours rends-nous ses nobles traits.
Je vois déjà sa pose
triomphale ;
A son aspect, j'entends toutes les voix
Pousser ce cri dans sa ville natale :
Honneur au « Brave à la jambe de bois ».
XII
'CONCLUSION
D'après cette esquisse, tracée aussi fidèlement que
l'ont permis nos éléments de recherches Daumesnil « le brave » nous montre par les
épreuves de
sa vie laborieuse et hardie
qu'il faut de bonne heure
se préparer à servir son
pays, et dès que l'âge le per¬
met, passer de la préparation à l'action.
Que, soldat ou citoyen, on doit à sa patrie et à ses
lois le respect et l'obéissance et en imposer à l'étran¬
ger le même respect. Que la vertu civique est sœur de
la vertu guerrière dans un peuple grand et fort, dans
une nation qui s'honore de son histoire et au sein de
laquelle les bons sentiments ne seront jamais vaincus.
nous
Enfin, par sa résolution et son sang-froid devant l'é¬
tranger, Daumesnil nous dit qu'il faut être maître de
soi pour être fort. Type sublime du caractère national,
on doit honorer sa mémoire en
s'efforçant de l'imiter.
Le héros lui-même, quoique peu
discoureur, résuma
un jour sa règle de conduite — et la
leçon que la jeu¬
nesse en peut tirer — en quelques
paroles qui auraient
dû, de l'avis de beaucoup, être gravées sur le granit
de Périgueux et de Vincennes.
Un des ministres dont il avait la garde à Vincennes
lui disait un jour, au cours d'une conversation :
Le difficile n'est pas de bien faire son devoir, mais
—
de bien connaître ce devoir. »
—
Daumesnil,
pour
65
—
qui le devoir avait toujours été
sacré, parce que le devoir et l'honnêteté étaient
en
quelque sorte dans son sang, arrêta net son interlocu¬
teur par cette admirable boutade qui le peint tout entier :
«
Ma foi, je ne suis pas si habile; mon devoir c'est
le cri de ma conscience; je ne marche pas à sa suite,
elle me pousse et je vais droit mon chemin sans souci
du qu'en dira-t-on. »
Obéir à
sa
conscience, et n'écouter
aucune
autre
voix : voilà le résumé du caractère de ce grand soldat.
Combien, dans l'histoire de tous les pays, combien
d'hommes d'esprit élevé, de destinée brillante, eussent
évité des hontes à eux-mêmes et des malheurs à leur
patrie s'ils ne se fussent écartés de la voie droite que
leur traçait leur conscience!
Quelle .puissance irrésistible aurait une armée dont
tous les éléments suivraient religieusement ce principe
sacré! Qu'elle serait grande, la nation dans laquelle
tous les citoyens s'en inspireraient sans faiblesse !
ÉTAT
15 mars 1794
—
DE
SERVICES
DU
GÉ'NÉRAL
DAUMESNIL
Soldat au 22° régiment de chasseurs à cheval.
13 juin 1797 — Brigadr dans les guides à cheval de l'armée d'Italie.
28 oct. 1797
Maréchal des logis.
6 janv. 1800 — Même grade dans les chasseurs à cheval de la
—
garde des Consuls.
6 mai 1800
Adjudant sous-lieutenant.
18 juil. 1800 — Lieutenant.
1er août 1801
Capitaine.
18 juil. 1806 —- Chef d'escadron.
13 juin 1809 — Major avec rang de colonel.
2 févr. 1812
Général de brigade et gouverneur de Vincennes.
9 sept. 1815 •— Admis à la retraite.
1er janv. 1816 — Rayé des contrôles d'activité.
5 août 1830
Commandant de Vincennes.
27 févr. 1831 — Lieutenant-général.
1er nov. 1831 -— Commandant supérieur de Vincennes.
—
—
—
—
Chevalier de la Légion d'honneur, le 13 juin 1804. — Officier, le
février 1812. — Chevalier de
14 mars 1806. — Commandeur, en
Saint-Louis, avril 1814. — Baron de l'Empire, le 13 juin 1808.
Armoiries : coupé, le lor, parti de sinopleau corde chasse d'or et
de gueules au signe de baron tiré de l'armée; le 2° d'azur au trophée
de sept drapeaux et deux fusils avec baïonnettes d'argent, soutenus
de deux tubes de canon de même.
FIN
DE DAUMESNIL
LE MARÉCHAL BUGEAUD, DUC D'ISLY
«
Soldats du 14e, c'est au nom de
la Patrie que je vous présente cet
»
aigle ; car si l'Empereur n'est
plus notre souverain, la France
»
»
reste
»
!
»
(Bugeaud à la bataille de L'hôpital,
28 juin 1814.)
I
NAISSANCE DE BUGEAUD
Thomas-Robert Bugeaud de la Piconnerie naquit
à
Limoges le 15 octobre 1784.
Voici la copie de son acte de naissance, prise aux
archives de Limoges, registre 6634 (paroisse de
Saint-Pierre du Queyroix) :
quinze . octobre mil sept cent quatre-vingtquatre, j'ai baptisé Thomas-Robert, né le même jour,
fils légitime de messire Jean-Ambroise Bugaud,
chevalier, seigneur de la Piconnerie, et de dame
Françoise de Suton de Clonard, dame de Lapiconerie,
son épouse.
Le
parein messire Robert de Suton, viconte
lieutenant des vaissaux du roy, chevalier
de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,
et
»A été
de Clonard,
marreine
dame
Thomassine-Marie
de
Sutton
de
Clonard, dame de Frenet. Le parrein a été représanté
par M. Louis Letocq, et la marreine par Mlle Anne
Peyrimony, qui ont signé avec moi.
»
»
Signé au registre :
Louis Letocq.
Dayma, vicaire à Saint-Pierre.
»
L'immeuble
dans
Anne Peyrimoni. »
lequel le futur maréchal de
—
68
—
jour porte maintenant le numéro 5 et
l'angle des rues Cruche-d'Or et du Consulat.
Ce quartier, aujourd'hui commerçant, était alors
surtout aristocratique. Sur la façade de la maison,
a été apposée une plaque de bronze dont l'inscription,
en lettres dorées sur fond bleu, est ainsi conçue :
France vit le
forme
ICI
LE
15
EST
NÉ,
OCTOBRE
1784,
THOMAS-ROBERT
BUGEAUD DE LA PICONNERIE,
MARÉCHAL DE FRANCE.
ÉRIGÉ EN
SOUS
MENTQUE,
1831
L'ADMINISTRATION
DE
PRÉFET, ET LOUIS ARDANT, MAIRE.
Thomas-Robert-Jean-Ambroise Bugeaud
(et non Bugaud, comme le porte par erreur l'acte
enregistré par le vicaire de la paroisse de SaintPierre), seigneur de la Piconnerie, était un gentil¬
Le père de
homme du Périgord. Sa noblesse remontait-elle loin?
pourrait douter d'après les termes d'une lettre
adressée, au cours de sa vie politique, par le général
lui-même, au rédacteur du journal La Tribune :
« Mon grand-père, y est-il
dit, était un forgeron :
avec un bras vigoureux et en se brûlant les yeux et
les doigts, il acquit une propriété que mon père,
aristocrate oisif, exploita avec intelligence et acti¬
on
en
vité.
»
Si cette
comme
—
croire
—
communication émane bien du maréchal
son style brusque et hardi le laisserait
sa naissance aurait un côté roturier que
n'ont pas signalé la plupart de ses biographes.
Quant à sa mère, Françoise de Sutton de Clonard,
appartenait à une ancienne et noble famille
elle
d'Irlande
dont
quelques
membres s'expatrièrent,
dit-on, avec Jacques II et se fixèrent en France. Un
de ses frères, celui-là même qui figure au baptême de
sîwsh
,
—
69
—
Thomas-Robert comme parrain, après s'être distingué
la guerre d'Amérique, fut choisi par
La Pérouse pour l'accompagner dans son célèbre et
malheureux voyage autour du monde et fut nommé
capitaine de vaisseau. Le même mystère plane sur la
pendant
mort des deux
La
explorateurs.
grandeur de caractère que montra
dans le
malheur, au milieu des persécutions révolutionnaires,
la dame de la Piconnerie, témoigne de la haute et
forte éducation morale qu'elle avait reçue.
mariage du seigneur de la Piconnerie et de
Françoise de Clonard naquirent quatorze enfants dont
sept vécurent : Ambroise, officier de marine, qui
périt aussi, à l'âge de 25 ans, dans l'expédition de
Du
Patrice, Thomassine, Phillis, Hélène,
le dernier, dont nous
devons raconter la vie si activement remplie.
La Pérouse ;
Antoinette et Thomas-Robert,
..........
2*1 .T
■
II
ENFANCE
DE
BUGEAUD
Le jeune Thomas-Robert entra dans le monde avec
le titre de M. l'Abbé. Cette particularité est un
peu
piquante, quand
on songe que ce futur abbé était
futur batailleur. Ses parents, en effet, l'avaient
voué à l'état ecclésiastique, mais la Providence
un
avait
disposé autrement de cette existence à son
Sans s'éloigner de la
religion, pour laquelle
il témoigna toujours le
plus respectueux attachement,
l'enfant modestement destiné à l'Eglise devait s'illus¬
trer en mettant son énergie et sa valeur militaire au
service de sa patrie.
Dès sa naissance, le pauvre petit fut assez
négligé
de ses parents. Le fait se produisait
parfois dans
certaines familles de gentilshommes pauvres : les
aînés destinés aux armes profitaient dans une
plus
large part des soins de la famille. Les plus jeunes
s'élevaient plus sévèrement, avec une parcimonie
qui
les préparait à l'austérité des devoirs
religieux qui
les attendaient. Il en fut ainsi
pour le petit ThomasRobert qui, placé en nourrice, y resta
jusqu'à l'âge
de six ans. Lorsqu'il en fut retiré, c'était un enfant
magnifique, auquel le grand air et la vie rude de la
aurore.
campagne avaient fourni des forces au-dessus de son
âge. Rentré à Limoges, chez
ses
parents,
il fut
aussitôt mis à l'école; en quelques
étonna son maître par la vivacité de son
par son esprit
semaines, il
intelligence,
observateur, par cette bonne volonté
lui toute
avancement
s'instruire que nous remarquerons en
sa vie et qui fut le grand ressort de son
à
rapide.
Le petit élève annonçait donc des progrès
et flatteurs, lorsque de grands et terribles événements
prompts
commençantes et
inaugurer pour lui une longue série d'années doulou¬
reuses : la Révolution éclata. A Limoges,
comme
partout ailleurs, les persécutions commencèrent con¬
tre les partisans du régime déchu ; le seigneur de la
Piconnerie, gentilhomme dévoué au roi, fut arrêté
et emprisonné avec son épouse et une de ses filles.
Pour échapper au même sort, le reste de la famille
émigra ; le logis alors, tristement déserté par ses
maîtres, ne fut plus occupé que par deux autres filles
du prisonnier, Phillis et Thomassine, l'aînée, mariée
vinrent interrompre
au
comte d'Orthez.
Les deux pauvres
à leurs
frère
ses
études
jeunes femmes, pour subvenir
besoins, à ceux de leurs parents et
du petit
faire des
qu'elles gardaient, durent se mettre à
lingerie et de couture. Le petit Thomas,
travaux de
avaient retiré de
Ferav, fille du
fait
Plusieurs fois, l'enfant accompagna sa sœur Phillis,
que ces
malheureux événements
l'école, aidait, nous dit la comtesse de
maréchal, aux travaux du ménage, à faire des com¬
missions, notamment à rapporter l'ouvrage
par
ses sœurs.
mandée souvent sous
prétexte d'interrogatoires sur
révolutionnaire. La
énergie,
déjà ses
intéressèrent proba¬
l'indul¬
gence, car ils tardèrent assez longtemps à prononcer
parents, auprès du tribunal
sa distinction, son
le
courage de ce garçonnet qui utilisait
petites forces à servir les siens,
blement les juges pourtant peu disposés à
ses
beauté de cette jeune fille,
la condamnation
du seigneur et de la dame de la
Piconnerie. Cette heure
effrayante arriva pourtant.
Les deux époux, condamnés à
saient à subir noblement leur
nouvelle de la mort de
l'échafaud, se dispo¬
exécution, lorsque la
Robespierre, arrêtant le cours
des horreurs sanguinaires
sauva.
qui désolaient le pays, les
Quelques jours après, les prisonniers étaient
rendus à leur famille.
Revenu à la liberté, le chevalier de la
Piconnerie
n'émigra pas. Il resta à Limoges. Mmc de la Piconnerie,
reprenant enfin les soins de sa famille, se mit à faire
continuer les études du
petit Thomas qui reprit le
chemin de l'école, où
satisfaction de
sa
rapidement il progressa à la
mère. Un souvenir émouvant est
à ce sujet raconté
par Mme la comtesse de Féray :
Thomas, qui avait pris à l'école un des premiers
rangs, devait,.annonçait-on, avoir un joli succès à la
distribution des prix. Avec une douce
impatience,
Mme delà Piconnerie attendait ce
jour de satisfaction,
lorsque quatre nuits avant elle eut un rêve : son père
et
sa
mère, le comte et la comtesse de Clonard, lui
apparurent et
d'affection :
—
«
Ma
lui
dirent
avec
une
gravité pleine
fille, préparez-vous à venir nous rejoindre
ciel; vous mourrez dans quatre jours. »
même de son trépas était
au
L'heure
indiquée.
Dès lors, avec
l'énergie et la résignation que lui
inspiraient ses admirables sentiments religieux
MmG de la Piconnerie mit toutes choses
son
,
en
ordre dans
intérieur; elle remplit tous ses devoirs de chré¬
tienne et se tint prête â
comparaître devant Dieu qui
l'appelait. Le jour de la distribution venu, elle assista,
sans rien faire
paraître, à la solennité, partagea la
joie de son enfant, le félicita, le combla de caresses
les dernières
et, rentrée chez elle, mourut
subitement, à l'heure annoncée par ses fantômes
—
—
aimés.
terrible pour le petit Thomas.
Sa mère morte, il n'eut plus à compter sur aucune
tendresse paternelle. Le seigneur de la Piconnerie,
Hélas, la perte fut
souverainement égoïste, ne
enfants; il envoya ses
à une dizaine
de lieues dans la Dordogne, et il les y abandonna
caractère dur, hautain,
songea qu'à se débarrasser de ses
filles à la Durantie, sa propriété, située
indifférente négligence, ne gardant avec
le seul qui parût l'intéresser un peu,
et Thomas, qui ne l'intéressa jamais, malgré les qua¬
dans la plus
lui que Patrice,
lités morales et physiques que
dès ses premières
années.
l'enfant avait montrées
écolier que les tour¬
Que devint alors notre petit
ments de la vie commençaient de
si bonne heure à
plus rien ou
de conseils,
n'eût été
bonne nature, tous les bons sentiments que lui
avait inculqués sa noble mère. La coupable négligence
de
père lui imposait toutes sortes de privations
mauvaises conseillères. Avec une énergie et une fierté
éprouver? Retiré de l'école, il n'apprit
à peu près ; absolument privé de caresses,
de direction, il eût fatalement perdu,
sa
son
enfant, il supporta ces misères sans
une plainte, sans un murmure. Cinq ans
ainsi douloureusement; un jour, enfin, son cœur
rares
chez un
il végéta
ulcéré
révolta, son besoin de tendresse éclata, et,
virilement,
petit homme prit une résolution
hardie,
risque d'allumer la terrible colère pater¬
se
ce
au
nelle.
Il écrivit
à son père
qu'il quittait Limoges pour
muni d'un
La route
il la continua
faiblesse, s'arrêtant à peine lorsque la fatigue
l'excédait, et, enfin, il arriva à la Durantie, brisé,
exténué par les seize lieues de marche qu'il venait de
rejoindre ses sœurs, et, le soir venu,
morceau de pain, il partit courageusement.
fut longue pour ses petites forces, mais
sans
faire à peu près sans repos.
La
douce
Il avait alors treize ans.
affection de ses sœurs
lui fit oublier
peines. Et ce fut le bonheur de cet enfant de se
ses
retrouver ainsi en contact avec ces
du rôle d'éducatrices
jeunes filles si dignes
qu'elles durent entreprendre à
partir de ce moment. Ce fut Mlle Phillis surtout
qui
pour ce jeune frère
délaissé. Elle était aussi bonne
que belle, cette
enfant courageuse
qui avait déjà si énergiquement fait
face au malheur, et à
laquelle revient le principal
honneur d'avoir préparé à la France le
grand soldat
se
transforma
en
jeune mère
que fut Bugeaud. Elle avait hérité de
douceur angélique, cette
sa
mère
cette
grandeur de sentiments qui
lui valurent l'affection de
tous, et de son jeune frère
un
attachement si dévoué, si
sincère, qu'il fut
comme un
culte filial dont
à toutes les
nous
retrouvons la trace
époques de la vie du maréchal.
Les deux autres
sœurs, Hélène et Antoinette, secon¬
dèrent d'ailleurs très efficacement leur
aînée dans
sa
tâche maternelle. Comme
Phillis, Hélène était belle
et d'une
grande douceur affectueuse.
vive, n'était point aussi
cœur
bons
Antoinette, plus
jolie, mais c'était aussi un
aimant et dévoué. Dans cette
atmosphère de
sentiments, l'âme du jeune Thomas-Robert ne
pouvait que s'élever. 11 était enfin délivré des airs
son frère
Patrice, des dédains de son
père, de ses colères, injustes et si violentes, qu'elles
rendaient ce gentilhomme redoutable même à
ses
hautains de
voisins de
après
sa
campagne. Longtemps, en effet, même
mort, les habitants de la Durantie et des
environs tinrent
pour certain que le chevalier de la
Piconnerie revenait la nuit, escorté de nombreux
compagnons de chasse chevauchant à grand bruit et
poussant avec fureur devant lui des meutes hurlantes
au travers des
châtaigneraies.
Les années que passa
notre adolescent auprès de
profiter à
Piconnerie
qui ne
des vêtements
de leur
jeune frère, les dépenses qu'eût exigées un maître
spécial. Avec beaucoup de dévouement toutefois, elles
s'appliquèrent à développer ses connaissances dans la
de leurs propres capacités. Elles préparèrent,
la Durantie ne purent guère
son instruction.
Les demoiselles de la
vivant, en effet, d'un très modique revenu
leur permettait pas toujours de porter
de leur condition, ne purent faire, en faveur
ses
sœurs à
mesure
en
tout cas,
le terrain sur lequel
le jeune homme
instruction plus solide.
put plus tard établir une
Mais s'il ne put développer largement ses
intellectuelles, par contre, au milieu de cette campa¬
facultés
qu'il adora toute sa vie, il
ressorts physiques, déjà
fortement trempés par les années passées chez sa
air
gne, dans cet
pur
fortifia puissamment ses
nourrice.
Ce fut en effet la véritable
que se mit à mener
vie du paysan braconnier
le dernier fils du chevalier de la
Piconnerie dans le domaine
paternel de la Durantie,
limousin. Dès
il n'avait
le plus souvent,
joli coin du Périgord à l'aspect
l'aube, il partait à la chasse, quand déjà
pas passé la nuit à l'affût; et c'était,
un
%
l.
,3,
chargé de gibier qu'il rentrait vers le milieu du
jour
partager le repas de famille, repas le plus
pour
souvent très
venues
maigre et pour lequel étaient les bienve-
les pièces apportées
triomphalement par le
petit chasseur.
Puis il repartait la
journée pour la pêche en com¬
pagnie de petits paysans voisins
qui s'empressaient
volontiers autour de leur
jeune maître et qui gardèrent
pour lui, toute leur vie, un si
profond attachement.
Sa nourriture
l'inquiétait peu. Avec ses jeunes
compagnons, il
châtaignes
préparait en pleins champs des
se
repas sommaires
saient le feu qui
des
branches sèches fournis¬
suffisait à faire cuire
quelques
ou quelques pommes de terre.
Volontiers
:
il couchait dans les
fermes, au grand ébahissement et
à la
grande joie aussi des braves gens qui
admiraient,
sans
réserve, le tempérament fort et le caractère
courageux de ce jeune noble qui vivait ainsi en
pleine
nature, sans souci des délicatesses et des soins aux¬
quels sa naissance l'avait destiné. Comme il ne
voulait
pas faire sentir trop lourdement à ses sœurs
la charge
qu'il leur imposait, il ne demandait
son
jamais rien pour
entretien. Il manquait de souliers et les
duraient guère, avec cette vie de courses
et les chemins creux.
sabots ne
dans les bois
Mais son imagination
déjà fertile,
aiguillonnée d'ailleurs, par la nécessité, lui fournissait
les moyens de lutter contre sa
pauvreté. Il avait ima¬
giné, entre autres choses ingénieuses, de se
des sandales avec de l'écorce
fabriquer
de cerisier et de la ficelle.
A ce sujet, une de ses
idées les plus amusantes fut
la
suivante : Etant un jour invité à une
noce à la cam¬
pagne et se trouvant absolument dénué de
vêtements,
le futur maréchal
examinait, le cœur très gros, son
pauvre costume de toile troué qui allait le
condamner
à se tenir loin de la fête.
Ses réflexions étaient tristes
lorsqu'une idée lumi¬
neuse lui traversa
l'esprit : il courut au
grenier, et
acharnement dans toutes les
redes¬
antique
la
de
Louis XV.
Grande fut l'hilarité 'de ses sœurs lorsqu'il leur
expliqua l'usage qu'il en voulait faire. Mais il fut si
persuasif et il eût été si malheureux de manquer la
partie de plaisir, que les bonnes demoiselles se mirent
complaisamment à l'ouvrage et firent si bien, des
ciseaux et de l'aiguille, qu'elles arrivèrent enfin à
ajuster à peu près convenablement le pourpoint et le
haut-de-chausses à la taille du jeune Thomas qui put
ainsi, fier comme un roi, aller danser et se faire
après avoir fouillé avec
vieilleries qui s'y trouvaient entassées, il en
cendit tout joyeux, montrant en vainqueur un
costume porté jadis par un de ses aïeux à
cour
campagnards.
admirer des jeunes
Ce fut en somme un heureux temps que
les quelques
années qu'il passa là au gré de ses goûts rustiques;
et il n'est pas douteux que cet apprentissage de la vie
ainsi arrachée chaque jour à la nature n'ait préparé
d'ingéniosité
qui sont essentiellement des vertus militaires, et dont
solidement les
le futur
qualités d'endurance et
vainqueur
d'Isly ne cessa de faire
pendant toute sa carrière.
Comme ses
sous
la douce
forces, son cœur aussi
affection de
preuve
s'épanouissait
ses excellentes
sœurs,
plaisirs
avait subies
le maré¬
m'a
auquelles il eût voulu faire partager même ses
de chasse. Sa nature pleine d'expansion se dédomma¬
geait dans cette tendresse des duretés qu'il
auprès de son père. « Jamais, disait plus tard
chal Bugeaud à sa famille, jamais mon père ne
donné une caresse; je ne me souviens pas d'avoir reçu
il avait dû souffrir
dans son enfance de cette sorte d'abandon, cet homme
qui témoigna toujours à ceux qui l'aimèrent un si
de lui un seul baiser. » — Comme
profond et si sincère dévoûment !
IV
ENTRÉE
DE
BAPTÊME
PREMIER
BUGEAUD
DU
FEU.
DANS
L'ARMÉE.
LA
BATAILLE
—
UN
DUEL.
—
LE
D'AUSTERLITZ.
—
LE
—
GRADE.
Les temps passé à la Durantie ne
fut pas long pour
le jeune Thomas Robert ; mais sa
dix-huitième année
arriva. Sérieusement
alors, il fallut songer à l'avenir
que ne préparaient pas les
occupations champêtres.
Jetant les yeux autour de
lui, notre jeune homme,
fort
embarrassé, songea tout d'abord à offrir ses ser¬
vices à un industriel
voisin, M. Festugierès, qui
dirigeait dans le canton une forge importante. Le maî¬
tre de
forges — qui, plus tard, devait devenir le
beau-frère de Bugeaud, — tout en
accueillant avec
bienveillance et courtoisie la
proposition du jeune de
refusa nettement de lui fournir un
emploi. Avec douceur mais avec fermeté il lui
la
Piconnerie,
fit
comprendre que le personnel de ses forges ne se
pou¬
vait recruter
parmi les gentilshommes auxquels
s'ouvraient des carrières plus
dignes de leur naissance,
et, joignant un conseil à ses
raisonnements, M. Fes¬
tugierès donna à son jeune voisin celui d'entrer
dans l'armée, où ses
qualités et son nom lui feraient
une place.
Ce fut un peu
dépité que le jeune homme rentra
auprès de ses sœurs et leur conta son insuccès
de l'industriel.
auprès
—
79
—
Il lui fallait donc se décider à tourner ses regards
il
s'était fait à cette vie de famille qu'il adorait et l'idée
ne lui était point encore venue qu'il pût en être privé
jamais. Toujours, d'ailleurs, il manifesta sa préférence
pour l'existence tranquille au foyer.
C'est à ce sentiment qu'il dut en grande partie
de devenir le grand agronome qu'il fut plus tard.
Prenant néanmoins sa résolution avec énergie, il
embrassa ses sœurs et partit pour Limoges. Quelque
temps il hésita pour le choix du corps où il devrait
s'engager. Des conseils amis lui persuadèrent d'entrer
dans les vélites. C'était un corps composé d'hommes
choisis, d'une instruction au-dessus de la moyenne,
et remplissant des qualités physiques spéciales. L'Em¬
pereur, en le fondant, avait eu l'idée d'en faire une
pépinière de sous-officiers, aptes, suivant leurs servi¬
ces, à acquérir l'épaulette. Mais il était difficile d'y
être admis ; Bugeaud ne dut cette faveur qu'à des
protections auxquelles il en témoigna sa reconnais¬
vers
l'armée. Ce fut
un
crève-cœur pour lui,
car
sance.
Au moment
sœur
de partir pour ce corps, il écrivit à sa
Phillis, qui habitait Bordeaux, une touchante
lui exprimant son regret de
pouvoir l'embrasser, il lui expose énergiquement
mais avec quelque mélancolie ses bonnes résolutions :
Je vais maintenant, dit-il, fixer mon esprit sur des
espérances plus éloignées. Je songe déjà au moment où
mon état me permettra de revenir dans ma famille,
de revoir ma chère Phillis, de lui ramener un frère ver¬
lettre, dans laquelle, en
ne
«
tueux,
peut-être en passe de parvenir à une honnête
fortune.
»
Ce fut le 29
juin 1804 qu'il entra dans les grena¬
diers à pied de la
garde impériale (corps des vélites).
Il avait dix-neuf ans.
de la vie de caserne lui furent
durs; les grossièretés de la chambrée, les propos inepLes premiers temps
—
80
—
des vieux soldats choquaient ses
sentiments honnêtes et la délicatesse d'éducation qu'il
et immoraux
tes
acquise auprès de ses sœurs. 11 souffrait
aussi de n'avoir point de relations; mais comment
en faire sans argent? Désolé, il se réfugiait
dans la
lecture et, pour se procurer des livres, il alla jusqu'à
vendre son pain. Ce ne fut pas là, on le pense, le
avait
d'acquérir les bonnes grâces de ses compa¬
gnons d'armes, qui le malmenaient de plus en plus ;
moyen
mains fines, son menton imberbe, quelques traces
de variole suscitaient leurs moqueries et leurs brima¬
ses
engagé s'élevait au dessus de
mesquineries et se contenait. Un jour pourtant,
un grave incident se produisit, qui le mit en relief
aux yeux de ses
chefs et de ses camarades ; voici
des. Mais notre jeune
ces
le fait
:
A cette époque, les soldats, pour prendre leur repas,
rangeaient autour d'une sorte de baquet appelé
Gamelle, dans lequel se trouvait la soupe pour l'es¬
couade entière; chacun, armé de sa cuillère, la devait
plonger à tour de rôle, et attendre ensuite son nou¬
veau tour. Or, il arriva qu'un jour Bugeaud, oubliant
la consigne, soit par distraction, soit par trop d'ap¬
se
pétit, prit deux cuillérées successivement. Un grena¬
dier, un ancien, furieux, se récria, menaçant son jeune
camarade et lui criant
avec
dédain
:
«
Avec tes thé¬
matiques et ta gérograplxie tu n'es qu'un mauvais
»
Sans en entendre plus long, Bu¬
geaud bondit sur son insulteur et le souffleta. — Aux
termes des règlements militaires, un duel fut ordonné ;
le grenadier y laissa la vie.
Disons, en passant, que le futur maréchal eut trois
blanc-bec !
—
duels dans son existence, tous trois fatals à ses adver¬
saires ; nous venons de parler du premier. Le second
eut lieu
pendant la campagne d'Autriche ; comme il
était, avec quelques camarades, logé près de Vienne
dans un château où se trouvaient de charmantesjeunes
—
81
—
filles, il dut un jour prendre la défense de ses hôtesses
qu'il respectait, contre de vilains propos tenus sur
elles par un sergent grossier. Le sous-officier injuria
Bugeaud ; Bugeaud le provoqua en duel et le tua;
il était alors caporal. — Sa troisième rencontre eut
lieu pour un motif politique,
alors qu'il faisait partie
du conseil général de la Dordogne.
collègues, M. Dulong, ayant lancé,
en pleine séance, au général Bugeaud une apostrophe
injurieuse au sujet d'une mission accomplie par cet
officier, un duel fut décidé. — M. Dulong y fut tué
Un
de
ses
d'une balle au front.
premier acte d'énergie changea d'un coup en
respect presque craintif les railleries des grena¬
diers ; ils se prirent alors d'une belle camaraderie
pour ce jeune volontaire qui savait si bien se faire
respecter. Mais co changement n'égaya guère son
existence ; son esprit toujours morose souffrait d'une
Ce
un
continuelle tristesse.
Il s'ennuyait tellement que, dans
les heures que lui
il allait dans la
laissaient son service et ses lectures,
forêt de Fontainebleau pleurer à son aise.
Dans chacune
de ses lettres à sa sœur, il déplorait,
effet, la pauvreté qui l'avait amené à s'engager ;
et, bien qu'il supportât vaillament les duretés du
métier, il souffrait surtout du manque de relations
dans l'élément civil. Mais le corps des vélites avait
en
une
déplorable réputation ; autant chefs que soldats
étaient laissés à l'écart par la population.
Pourtant cet isolement dut être favorable à l'avan¬
jeune soldat. Le temps qu'il eût passé en
visites, il le passait à s'instruire. Ce fut ainsi que lui
vint l'idée de se préparer à l'Ecole militaire, et de préteudre aux grades élevés.
Ces projets, d'ailleurs, se confirmèrent bientôt par
l'impression que lui laissa une cérémonie imposante
cement du
dans laquelle il eut un
petit rôle. Ce fut l'entrevue
du
6
—
82
—
Pape et de l'Empereur à Fontainebleau. Comme il
était chargé d'un service de garde dans l'anticham¬
bre des appartements de l'Impératrice, l'empereur
lui parla de
façon encourageante. L'avenir à ce mo¬
et il en exprima sa joie à
ment lui sembla radieux,
sa sœur.
Bientôt, d'ailleurs, de graves
événements se pro¬
duisirent. Le général Bonaparte, proclamé
empereur
après deux ans de Consulat, organisait des préparatifs
descente en Angleterre. Bugeaud, avec le
son régiment, fut alors appelé à Boulogne pour pren¬
dre part à ce mouvement. L'édifice de ses projets,
ses études, son entrée à l'école militaire allait
se
trouver renversé par cette campagne ; il s'en consola
à l'idée de chercher son avancement dans les com¬
en vue d'une
On va donc entrer en campagne, écrivait-il,
moins les peines que l'on endurera seront
utiles à l'Etat ; ce n'est qu'en garnison qu'un soldat
bats.
et
«
au
peut se plaindre. »
Embarqué à Boulogne, ce fut sur mer que Bu¬
geaud reçut le baptême du feu ; il prit part à trois
combats navals dont deux assez vifs ; mais il n'assista
là qu'à une entreprise avortée.
Nous allons le retrouver peu après sur un terrain
plus fertile en exploits pendant la campagne d'Au¬
triche, dont il suivait avec un judicieux intérêt le
plan hardi.
« Notre petit homme, dit-il, en parlant de l'empe¬
reur, conduit la barque avec une vitesse surprenante ;
il faut avoir bon pied pour seconder son actif génie. »
Déjà, comme tous les soldats de son époque, il a soif
de gloire. « Je t'assure, écrit-il à sa sœur, que je
mourrai ou que je me distinguerai; je me sens le
pins vif désir de gagner la croix de mérite ; il ne s'agit
que de trouver une occasion. »
Cette occasion, enfin, se présenta à Austerlitz. Ce
fut là qu'il gagna ses galons de caporal.
it
On sait ce que fut cette mémorable
journée.
1805, l'armée austro-russe occu¬
Le 1er décembre
pait Austerlitz, et manœuvrait en vue de couper la
route de Vienne à l'armée
française.
Profitant d'une précipitation
imprudente de l'en¬
nemi, l'empereur, avec la promptitude qui lui valut
tant de victoires,
s'empara en un clin d'œil de la po¬
sition maîtresse et coupa en trois
tronçons l'armée
austro-russe ; le centre fut écrasé
par Soult et par la
garde impériale • la droite fut sabrée par la cavalerie
de Murât; la gauche, après avoir failli se
noyer entiè¬
rement dans la glace des
étangs de Menitz, fut faite
prisonnière. Quarante drapeaux, les étendards de la
garde impériale de Russie, cent vingt canons, plus de
trente mille prisonniers furent le brillant résultat
de
cette journée à laquelle on a donné le
surnom de
Bataille des trois Empereurs.
Ecoutons
les
impressions de notre jeune soldat,
après cette bataille :
« On
n'a rien vu
bataille mémorable.
»
d'égal, ma bonne amie,
à cette
De l'avis des
plus vieux militaires, c'est la plus
qu'il y ait encore eu. Je ne veux pas
te peindre l'horreur du
champ de bataille ; les'blessés,
les mourants implorant la
pitié de leurs camarades.
J'aime mieux ménager ta
sensibilité, et me bornerai
à te dire que
j'ai été très ému, et que j'ai désiré que
les empereurs et les rois
qui cherchent la guerre sans
motifs légitimes fussent
condamnés, pour leur vie, à
meurtrière
entendre les cris des misérables blessés
qui sont restés
trois jours sur le
champ de bataille sans qu'on leur
ait porté aucun secours.
eu
de combat. Les
Depuis ce jour il n'y a plus
deux empereurs se sont
vus
en
notre
présence ; on assure que celui d'Allemagne a
promis tout ce qu'a voulu celui de France. Les trou¬
pes se retirent ; nous retournons à Vienne
demain, et
j'espère
que nous
ne
tarderons pas à reprendre la
—
84
-
route de Paris. Arrivé, je demande une permission
et
je vole dans ma famille
L'Empereur nous a fait un petit discours en
proclamation, qui a été lu dans toute l'armée. Il y
a témoigné sa satisfaction pour satisfaction pour notre
courage et commence par ces mots : « Soldats, je suis
»
content de vous ! »
» Il nous
promet
et nous annonce
ensuite une paix digne de nous,
notre prochain retour dans notre
patrie, la joie de nos compatriotes en nous revo¬
yant.
II vous suffira de
dire : J'étais à la bataille d'Austerlitz ! pour qu'on
»
11 termine ainsi sa harangue : «
s'écrie : Voilà un brave ! »
Ton frère,
Thomas Bugeaud.
y
BUGEAUD
DEVIENT
LA
OFFICIER.
—
SUPERCHERIE
SA
PREMIÈRE
BLESSURE.
—
D'ANTOINETTE
Après avoir ainsi conquis ses galons sur le champ
dans son
de bataille, notre jeune caporal, qui portait
sac
le bâton d'or semé d'abeilles de son futur maré-
chalat, reprit le chemin de France ; il regagna, à
Courbevoie, le dépôt de son régiment. Ce fut là que
lui fut notifiée officiellement sa nomination au premier
grade. Les félicitations qui l'accompagnèrent lui pro¬
mettaient un prompt avancement, qui, d'ailleurs, ne
se fit pas attendre.
Quelques mois après, en effet,
le 6 avril 1806, il était nommé sous-lieutenant.
Cette promotion rapide serait de nature à étonner
si nous ne nous hâtions d'ajouter que le grade de
caporal dans les Yélites avait une importance beau¬
coup plus élevée que le même grade dans la ligne.
Le caporal aux Yélites était l'égal du sergent-major
de la ligne. Cette différence provenait du mode spécial
de recrutement des grenadiers de la garde.
Ce fut une véritable joie pour le jeune officier que la
conquête de cette épaulette. Il en avait enfin fini avec
les détails bas, difficiles, et souvent écœurants des
débuts. « Lorsque je considère, écrivait-il, que je suis
sorti des dégoûts, il me semble que c'est un songe
et un songe bien agréable. »
—
86
—
Mais cet enthousiasme heureux se refroidit vite aux
premières difficultés de son nouveau service. — En¬
voyé de nouveau en Allemagne, il se trouva aux prises
avec
un
colonel farouche dont la sévérité découra¬
geante le fit revenir une fois de plus à son intention
déjà si souvent exprimée — de ne pas rester dans
—
«
le militaire
».
La campagne de Pologne l'entraîna à Varsovie.
Ce fut à ce moment qu'il reçut sa première blessure,
Pultusk, le 26 décembre 1806. Dans le combat
acharné qui s'y livra entre les. Français et les Russes
et qui se termina par la défaite de ces derniers,
le sous-lieutenant Bugeaud eut le jarret traversé par
à
une balle. Comme il ne pouvait se tenir, un camarade
le chargea sur son dos et l'emportait lorsque lui-même
fut
abattu
par un boulet. Bugeaud retomba dans
incapable de se relever. A ce moment arriva,
comme un ouragan, un régiment de cavalerie russe
qui chargeait au galop. Le jeune officier blessé fit le
mort, courant grand risque d'être horriblement écrasé.
Il échappa pourtant; quelques instants après, un pay¬
san voisin le releva et
le transporta au prochain
village. Mais, ce jour-là, la fatalité semblait s'attacher
à son sort ; la maison dans laquelle il avait été dé¬
posé fut incendiée presque aussitôt après son arrivée.
Obligé, cette fois sans secours, de se traîner dehors,
il fut enfin, après une longue attente, recueilli par les
ambulances et transporté à Varsovie. — Son courage
la boue,
et sa belle conduite dans l'affaire de Pultusk ne de¬
vaient pas
rester sans récompense ; quelques jours
après, dans une revue, il fut fait lieutenant par l'Em¬
pereur lui-même.
Sa guérison l'obligea à stationner plus qu'il n'eût
voulu dans la capitale de la Pologne.
Il ne fut pas pourtant sans trouver quelques char¬
mes « dans cetteCapoue du Nord ». La
fréquentation des
dames Polonaises, « ces enchanteresses », sembla avoir
La château de Vinoennes,
—
88
—
frappé son imagination et ouvert ses idées aux plaisirs
mondains, bien qu'il blâmât sans réserves leur mor¬
gue hautaine et leur coquetterie exagérée, de même
que la fatuité orgueilleuse des jeunes seigneurs Po¬
lonais. Il eut vite fait, d'ailleurs, d'oublier ces passa¬
gères impressions. Guéri promptement, il rejoignit
son corps à Besançon ; là, profitant de l'occasion que
lui offrait sa convalescence, il demanda un congé de
semestre et courut à la Durantie.
Aussitôt il y reprit ses anciennes habitudes
cham¬
pêtres, ses plaisirs de chasse, ses occupations agricoles.
Cette liberté, si chère à son cœur, du gentilhomme
campagnard, cet air pur, cette douce existence de
famille le décidèrent, en peu de jours, à rompre enfin
avec son
aventureuse vie de batailles.
Après de longues réflexions il s'en ouvrit à ses
qui, malgré leur étonnement et leurs regrets
parurent l'approuver. Mais ici se présente un curieux
épisode, qui montre une fois de plus que les plus
grandes destinées peuvent s'établir sur des incidents à
première vue négligeables. — Sa résolution arrêtée,
ainsi que nous venons de le dire, le lieutenant rédi¬
gea sa démission et la mit sous pli cacheté, prête
sœurs,
à être expédiée.
intention que sa sœur
Antoinette se
chargea de remettre le pli à la poste ? Cela paraît
probable si on se souvient que la jeune fille avait autant
de malice que de jugement.
Toujours est-il qu'au lieu de s'acquitter de sa com¬
mission, elle laissa la lettre dans un placard. — Au
milieu de ses occupations et de ses distractions, notre
officier attendait patiemment la réponse du ministre ;
pourtant à la longue il s'étonna d'abord puis ensuite
il s'émut de n'en pas recevoir. Enfin, un jour une
lettre vint, portant le cachet du ministère de la guerre.
Paisiblement, le démissionnaire l'ouvrit, persuadé
qu'il allait y trouver la réalisation de son désir de
quitter l'armée.
Fut-ce
avec
0
-89
—
Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il constata bel
et bien, après deux lectures successives, que, loin de
lui donner acte de sa démission, cette lettre lui noiifiaint l'ordre de rejoindre l'armée.
Sur le moment son étonnement se changea en dépit
mais ses sœurs mirent tant de
la supercherie d'Antoinette; elles
et de dépit en colère ;
douceur à cacher
la
jusqu'au
lui exposèrent avec tant d'affection le bonheur et
fierté qu'elle éprouveraient à le voir parcourir
bou'
une carrière
si bien commencée, qu'il pardonna,
et, en homme qui
sait ne pas regarder en arrière,
reprit ses armes et rejoignit son régiment, le 116e de
ligne.
C'est ainsi que Bugeaud dut à sa sœur Antoinette
son
bâton de maréchal.
VI
CAMPAGNE
DE
LÉGION
LA
DEUX
D'ESPAGNE.
AVANCEMENT
D'HONNEUR.
—
RAPIDE.
BUGEAUD
—
LA
CROIX
REMPORTE
SES
PREMIÈRES VICTOIRES.
Survint alors la guerre d'Espagne. Nous avons dit,
en
racontant la vie du
général Daumesnil, combien
malencontreuse et combien désastreuse fut cette ingé¬
rence
de
Napoléon dans les affaires de la Péninsule.
française eut à lutter à la fois contre
L'armée
la bravoure
militaire
et
contre les sentiments
re¬
ligieux des Espagnols qui défendirent noblement,
la dernière énergie, la cause la plus sacrée, celle
de leur foi et de leur patriotisme.
Un gouvernement insurrectionnel s'était formé qui
avec
ne
devait reculer devant aucun effort.
Le 2 mai
1808, le peuple de Madrid se souleva;
instant, il s'empara de l'arsenal, enleva les
armes, et se précipita sur les Français avec des cris
de rage. Ce fut un égorgement hideux; mais la révolte
ne fut pas longue. Revenus de leur
surprise, les Fran¬
çais reprirent le dessus ; les représailles furent ter¬
en
un
ribles.
Dans cette journée, pour la première fois,
le lieute¬
Bugeaud combattit l'émeute. Coïncidence cu¬
rieuse : C'était, ce jour-là, le colonel Daumesnil qui
conduisait la furieuse charge de cavalerie qui dompta
nant
—
91
—
insurgés : les deux illustres Périgourdins, que
brillants états de service devaient rendre si
les
leurs
populaires, combattirent donc dans cette affaire pres¬
que côte à côte.
Moins d'un an après, nous retrouvons notre officier
sous les murs de Saragosse. Ce siège de deux mois,
où se développèrent les plus beaux traits de patrio¬
tisme des Espagnols, fut aussi terrible pour les assié¬
geants que pour les assiégés. Cette énergique défense
inspira, malgré les craintes et les dangers qu'elle
soulevait, une certaine admiration à l'âme chevaleres¬
que de Bugeaud. Ecoutons le récit qu'il fait de cette
lutte corps à corps, dans une lettre adressée à sa
famille :
«
Nous sommes toujours auprès de
cette maudite,
infernale Saragosse. Quoique nous ayons pris
remparts d'assaut depuis plus quinze jours
de cette
leurs
les
que nous possédions une partie de la ville,
habitants, excités par la haine qu'ils nous portent,
et
les prêtres et le
par
fanatisme, paraissent
vouloir
l'exemple
s'ensevelir sous les ruines de leur ville, à
de l'ancienne Numance. Ils se défendent avec
acharnement incroyable et nous font payer bien
un
cher
la plus petite victoire.
Chaque couvent, chaque maison fait la mêmequ'une citadelle, et il faut pour chacune
un siège particulier.
Tout se dispute pied à pied,
de la cave au grenier, et ce n'est que quand on a
tout tué à coups de baïonnette ou tout jeté par les fe¬
nêtres qu'on peut se dire maître de la maison. — A
peine est-on vanqueur que la maison voisine nous
jette, par des trous faits exprès, des grenades, des
»
résistance
de fusil. Il faut se barri¬
jusqu'à ce qu'on ait pris
des mesures pour attaquer ce nouveau fort, et on ne
obus, et une grêle de coups
cader, se couvrir bien vite,
le fait
rues
en
qu'en perçant les murs ; car passer dans les
: l'armée entière y périrait
est chose impossible
deux heures.
—
92
—
Ce n'était pas assez
de faire la guerre dans les
maisons, on la fait sous terre. Un art, inventé par les
démons sans doute, conduit les mineurs jusque sous
l'édifice occupé par l'ennemi. Là, on comprime une
grande quantité de poudre, et, à un signal donné, le
coup part, et les malheureux volent dans les airs, où
sont ensevelis sous les ruines. L'explosion fait évacuer
à l'ennemi les maisons voisines pour lesquelles il
craient le même sort ; nous sommes postés tout près,
et aussitôt nous nous précipitons dedans.
»
»
Voilà comment
nous
cheminons dans cette mal¬
heureuse ville; tu dois penser combien une telle guerre
doit coûter de soldats.
»
Ah ! ma bonne amie,
quelle vie, quelle existence!
Voilà deux mois que nous sommes entre la vie et la
mort, les cadavres et les ruines. Quand on devrait
les avantages que nous
retirer de cette guerre tous
avons
espérés, c'est les acheter bien cher. Mais ce qu'il
y a de plus affreux, c'est de penser que nos travaux
et notre sang ne serviront
point au bien de notre pa¬
trie. Qui peut prévoir la tin de tant de maux ? Heureux
qui l'entrevoient.
tristement, ma chère amie ; mais que
veux-tu ? l'esprit est affecté sans doute ; si j'avais
l'espoir de te revoir bientôt, je serais plus gai, mais
hélas ! ce moment est bien éloigné. En attendant qu'il
vienne, que Dieu te conserve joie et santé ; il exaucera
mes vœux les
plus chers.
Thomas Bugeaud, capitaine au 116e. »
ceux
»
Je t'écris
»
Comme on le voit par la signature de cette lettre,
le siège de Saragosse avait valu à Bugeaud son grade
de
capitaine. ISous allons constater, d'ailleurs, que
malgré les navrements que lui inspirèrent cette
guerre d'Espagne et les horreurs auxquelles elle donna
lieu, elle n'en fut pas moins très favorable à son avan¬
cement. C'est ainsi que, quelque temps après, en
-
courant
en
tailles,
93
-
après ses ennemis, il assistait à
deux ba¬
celle de Moria et de Balahite, où il gagnait
l'épaulette d'officier supérieur.
Nous le retrouvons ensuite au siège de Lérida. Là,
conduite fut si brillante qu'elle
sa
lui valut la croix
de la Légion d'honneur.
Le 1er janvier 1812, il était sous les murs de Valence
qui, dix jours après, devait tomber au pouvoir du
-général en chef Suchet. Déjà Bugeaud entrevoyait le
grade de lieutenant-colonel.
Un an après, après avoir continué de batailler en
Espagne, il recevait du ministre de la guerre le brevet
de major pour l'armée de réserve à Montpellier.
Cette nomination, pourtant flatteuse, fut un froisse¬
ment pour
Bugeaud qui s'attendait à sa promotion
grade supérieur et qui eût préféré peut-être rester en
Espagne. Le général en chef Suchet en éprouva luimême quelque dépit ; il changea même cet ordre en
confiant à Bugeaud le commandement par intérim
du 14e de ligne; il demandait en même temps qu'il en
au
fût nommé colonel.
ces déceptions, ces amertumes
décourageaient notre officier. Il écrivait à ce moment
à sa sœur à laquelle il continuait de confier tous ses
chagrins :
Ah! ma chère Phillis, quand nous reverrons-nous?
Qaand cesserons-nous de tourmenter le monde ? Ah !
sans le patriotisme, comme je serais las du premier
Ces tiraillements,
«
de tous les métiers.
—
»
Pourtant la campagne
d'Espagne tirait à sa fin.
L'insurrection espagnole, qu'une énergie farouche
n'avait cessé de soutenir, devenait triomphante lors¬
la bonne fortune
premières vic¬
que le nouveau chef de corps eut
de remporter de haute lutte ses deux
toires à Ordal et à Bobrégal ;
ce
elles lui valurent enfin
grade tant attendu de lieutenant-colonel.
C'avait été pour Bugeaud une heureuse circonstance
de se trouver placé sous les
chef Suchet.
que
—
Ce général, l'un
ordres du général en
des plus habiles lieutenants de
de Napoléon, déploya dans cette campagne
comme
d'Espagne,
homme de guerre et comme administrateur,
unis à une probité exemplaire.
Ce fut lui qui, nommé généralissime de l'armée d'Ara¬
gon, conquit et soumit en deux années cette province
par ses victoires et sa modération. Maréchal de France
dès 1811, il acheva en peu de mois la conquête du
royaume de Valence qui lui valut le titre de duc
les plus rares talents
d'Aibuféra.
faites
Suchet avait-il
apprécier les qualités de Bugeaud, dont le légitime
Ces deux natures loyales et vaillantes étaient
pour sympathiser ; aussi le maréchal
su
avancement lui tenait à cœur.
les voir continuer ensemble la
gnes et de leurs
exploits.
Nous allons d'ailleurs
série de leurs campa¬
VII
la
restauration
de
et
les
cent-jours.
—
victoire
l'iiopital-sous-confolans
En effet les désastres de
nos
armées en
Allemagne
forcèrent peu à peu Suchet à abandonner sa conquête
la frontière ; le danger que courait la
France l'appelait sur un autre point.
et à repasser
Il s'agissait' de faire face à l'invasion
qui commen¬
çait de tous les côtés. Bugeaud partit en même temps
que le maréchal Suchet à destination de Lyon. L'ordre
reçu était de contenir l'ennemi et d'empêcher l'envahis¬
sement sur ce point.
Le moment était lugubre ; les armées coalisées
enserraient nos frontières pendant qu'une lutte san¬
glante s'engageait autour de la capitale. C'était la
fin de cette épique campagne de France qui fut comme
le dernier rugissement du lion épuisé. En un mois,
Napoléon avait livré quatorze batailles, remporté douze
victoires et défendu les approches de Paris contre les
trois grandes armées ennemies. Mais la lutte était de¬
venue trop inégale. Napoléon, sentant enfin que la
victoire lui échappait et que l'armée était à bout de
forces, les maréchaux à bout de dévouement, courut
à Paris et, comme de coutume, reçut les grands corps
de l'Etat desquels il voulait obtenir un dernier effort.
Mais l'accueil fut des plus froids et la France resta
muette; les alliés arrivèrent à Paris, qui se défendit à
peine. Le maréchal Marmont signa une capitulation
—
96
—
horreurs d'une prise
pour épargner à la ville les
d'assaut. Le lendemain, le Sénat dirigé
par
Talley-
rand, obéissant au vœu de la nation fatiguée, anémiée,
nommait un gouvernement provisoire, et le
surlende¬
proclamait « que Napoléon étant déchu du
trône, le droit d'hérédité aboli dans sa famille, le
peuple et l'armée étaient déliés du serment de fidélité ».
Trois jours après, la maison de Bourbon était res¬
taurée en France en la personne de Louis XVIII.
L'armée dans son ensemble accepta avec assez d'em¬
pressement le nouvel ordre de choses. Généraux et
main, il
soldats étaient las de
dont faisait
du
la guerre. L'armée
d'Espagne,
partie le major Thomas Robert Bugeaud,
14e de ligne, avait été,
plus qu'aucun autre corps
d'armée, négligé par l'Empire. Personnellement, Bu¬
geaud avait, nous l'avons vu, éprouvé de longs décou¬
ragements ; des injustices l'avaient même aigri; ses
lettres, à plusieurs reprises, en témoignent. Aussi,
lorsque le 14e fut, ce moment, désigné pour la gar¬
nison d'Orléans, Bugeaud, qui venait en mè ne temps
d'en être nommé le colonel, entra-t-il allègrement
dans
cette ville
profondément légitimiste et
prit-il
part, avec effusion, aux fêtes magnifiques organisées
en l'honneur de la Restauration.
Puis, vint le moment du débarquement de Napoléon
à Cannes.Quelle fut alors l'attitude du colonel Bugeaud
et de son régiment ? Les uns le représentent comme se
spontanément vers son ancien général ;
D'autres veulent le montrer fidèle aux Bourbons.
La vérité nous semble être du côté des premiers;
quelles que fussent, en effet, ses rancunes contre
l'Empereur, Bugeaud, nature droite, ennemi des fa¬
veurs et de l'injustice, ne pouvait approuver les me¬
sures de rigueur prises contre l'armée par le nouveau
gouvernement.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un bruit désavanta¬
geux parvint au gouvernement sur les sentiments du
retournant
—
97 —
14e de ligne et de son colonel,
-aux
qui semblaient revenir
idées napoléoniennes.
Bugeaud, averti par la ru¬
meur
publique^ dut même s'en disculper. Mais, vrais ou
faux, ces bruits eurent pour résultat,
faire traiter Bugeaud en
plus tard, de
suspect par Louis XVIII.
Quoi qu'il'en soit, il est avéré que le colonel
Bugeaud
se rallia aux Cent-Jours, soit
par préférence soit, dit un
de ses biographes, « adhérant, en
cela, aux événements
consommés, alors que, la question dynastique
écartée,
il ne restait plus, devant la coalitionre
constituée, que
la question militaire et nationale ».
Dès les premières dispositions
prises par l'Empereur
à son retour, le 14e de
ligne fut désigné pour former
l'avant-garde de l'armée des Alpes; il avait à combat¬
tre l'armée austro-sarde
qui occupait les vallées et les
défilés de la Savoie. Un
héroïque fait d'armes de notre
colonel vint alors jeter un
rayon de gloire sur notre
armée dont la bravoure malheureuse allait
même moment à Waterloo.
se
briser
au
L'ouverture des hostilités en Savoie avait été
fixée
15 juin. Le 14e avait pour ordre de
descendre dans
la vallée de Tarentaise et de
au
de Conflans et de
l'Hôpital.
s'emparer des petites villes
Successivement, par des manœuvres hardies et ra¬
pides, cet intrépide régiment gagna trois batailles, fai¬
sant prisonniers des bataillons
entiers. Cet heureux
début allait être suivi de succès
plus brillants encore
lorsque brusquement le colonel reçut le bulletin de la
bataille de Waterloo ; et,
par une ironique coïncidence,
la députation du
régiment qui avait été envoyée au
champ de Mai pour la distribution des Aigles rejoi¬
gnait au même moment, apportant à la fois
l'Aigle du
régiment et la nouvelle de l'abdication de l'Empereur.
C'était le 28 juin au matin. Précisément ce
jour-là,
Bugeaud renseigné par des déserteurs, s'attendait à
une
attaque de 10.000 Autrichiens. Or, au moment
précis ou lui arrivait la fatale nouvelle, survint au
galop un sous-officier annonçant l'approche de l'en7
—
98 —
nemi. La circonstance était des
avec
plus graves; résister
1,750 hommes à dix mille ennemis
semblait de
la ten¬
régi¬
cette folie, Bugeaud eut l'héroïsme de
ter. N'écoutant que son patriotisme, il masse son
ment auquel il lit d'abord lui-même le fatal message ;
puis, connaissant le côté sensible de ses
présente l'aigle nouvelle, afin de la
de sa voix vibrante comme son cœur de patriote, re¬
la folie;
soldats, il leur
faire recevoir, et,
la charge au
t-il, voici
votre aigle; c'est au nom de la patrie que je vous la
présente, car si l'Empereur, d'après ce qu'on assure,
n'est plus notre souverain, LA FRANCE RESTE ! C'est
elle qui nous confie ce drapeau; il sera toujours pour
tentissante comme un clairon sonnant
milieu du combat: « Soldats du 14e, s'écrie
nous
le gage de la victoire.
tant qu'un soldat du 14e sera
debout, cette position sera défendue et que pas une
»
Jurez tous que
l'emblème sacré. » Ces
magnifiques paroles soulevèrent un enthousiasme irré¬
sistible. Electrisés par la vaillance de leur chef, tous,
officiers et soldats, proférèrent le serment en s'écriant
main ennemie ne touchera à
Nous le jurons. »
Et la lutte commença. — Avec un sang froid pro¬
d'une seule voix : «
digieux, Bugeaud, ménageant ses petites forces, attaqua
son ennemi par fractions, le laissant s'engager, et le
battant en détail. Il allait pourtant, à bout de muni¬
tions, plier sous le nombre, lorsque l'arrivée de deux
bataillons décida de la victoire : l'ennemi fut culbuté.
Pendant dix heures, 1,700 Français avaient contenu et
repoussé enfin 10,000 Autrichiens ; ils leur
tué 2,000 hommes et fait 900 prisonniers.
Quels prodiges eût accompli notre malheureuse
armée en 1870 si tous ses régiments eussent possédé
de tels chefs ! Ce cri admirable: « la France reste »,
prononcé dans une circonstance aussi terrible, est dans
sa simplicité la plus belle expression du patriotisme
avaient
faiblesse et sans découragement. Il mérite
transmis à l'admiration de la postérité.
sans
d'être
VIII
BUGEAUD
LICENCIÉ
SE
LIVRE
A
L'AGRICULTURE
Après Waterloo et la deuxième abdication de Napo¬
dut se retirer derrière la Loire; le
14e de ligne quitta donc la Savoie. Dès ce moment,
Bugeaud s'attendit à être licencié ; il en prenait d'ail¬
leurs aisément son parti. La perspective de luttes ci¬
viles l'effrayait : « Tu peux être assurée, disait-il à sa
sœur, que dans aucun temps, je ne prendrai part à la
guerre civile, à moins que des persécutions ne m'y
forcent. Je suis trop Français pour verser jamais le
sang de mes concitoyens, si mes concitoyens ne mena¬
cent pas mon existence. »
Le 16 septembre 1815, il fut en effet licencié comme
brigand de la Loire; il cessait d'appartenir à l'armée.
Ainsi dépouillé d'un commandement qu'il avait si
dignement tenu, le colonel Bugeaud rentra sans mur¬
mure dans son cher Périgord. Assez souvent, il avait
témoigné le désir d'y retourner pour qu'il en reprît le
chemin avec joie. Il allait d'ailleurs s'y livrer à son
étude la plus chère, l'agriculture, qui le rendit aussi
célèbre que la guerre.
Frappé dès son retour, d'une part, de la misère de
la contrée, de l'autre, de la pauvreté de l'outillage
employé à la culture et par suite du peu de résultats
léon, l'armée
obtenus par un
travail ingrat, il se mit avec énergie
—
100
—
à chercher les moyens d'améliorer le
des paysans. Tout
d'abord, en militaire avisé qui sait que la pratique doit
accompagner la théorie, il ne se borna pas à de pures
études d'agriculture, il voulut en connaître par expé¬
rience les fatigues et les difficultés, en donnant l'exem¬
ple du travail de la terre. Bientôt, il conduisit la char¬
rue et mania la faux comme le plus habile journalier.
Lui-même il appliquait sous les yeux de ses métayers
les procédés nouveaux qu'il avait appris ou que sa
réflexion judicieuse et inventive lui avait suggérés.
Un encouragement et une aide lui vinrent dans ce
travail fécond. En 1818, il épousa MIle Elisa¬
beth Jouffre de la Faye, dont la mère, Catherine Aubardier de Manègre, descendait des Marquessac, une des
plus anciennes familles de la noblesse du Périgord.
La jeune femme montra un véritable enthousiasme
et persévérance
sort de ses compatriotes et surtout
agronomiques de
mari, dont
pour les entreprises
son
elle voulut partager tous les travaux. Dès lors,
vité de l'ancien colonel ne connut plus de bornes.
l'acti¬
quels magnifiques résultats elle le
conduisit pour le bien de tous.
Cependant ses essais, ses innovations, avaient été
Nous verrons à
d'abord jugés avec défiance.
Chacune de ces tentatives
soulevait les risées, les
applaudissements ironiques de ses voisins jaloux.
Mais il ne se laissait pas intimider par ces moque¬
ries. Et quand on vit, au bout de quelque temps, que
ses colons étaient mieux vêtus que leurs voisins ; qu'ils
étaient aussi mieux nourris ; que leur travail était
plus facile et leurs économies plus aisées, on changea
rapidement d'avis. Les théories nouvelles excitèrent
l'émulation des bourgeois environnants ; pour l'inté¬
resser d'avantage, Bugeaud eut recours à des moyens
de bon voisinage; il les invita à venir chez lui; il leur
montra avec de longues explications les résultats fruc¬
tueux qu'il obtenait par son système de culture, leur
-
101
—
démontrant qu'il ne tenait qu'à eux d'avoir la même
réussite.
Ce futalors qu'il posa les premières bases d'une ins¬
titution sortie de toutes pièces de son cerveau : nous
voulons
parler des comices agricoles. A la fin de la
parlons, il soumit à ses invités un
projet d'association entre propriétaires, dans le but
d'encourager les progrès de la culture et le développe¬
ment des moyens à y employer. Ses voisins
applau¬
dirent à ce judicieux projet dont ils signèrent sur le
champ la rédaction : et le premier comice agricole de
visite
dont nous
France était fondé.
A partir de ce moment il ne cessa de prêcher la divul¬
gation de ces associations. Les nombreux discours
qu'il prononça soit en public soit au Parlement sur l'a¬
griculture et les comices agricoles sont tous marqués
au coin de la
plus judicieuse franchise.
«
L'agriculture étant une science de pratique locale,
èisait-il, c'est aux hommes éclairés des localités à faire
pratiques qui conviennent le mieux aux
choix des
localités diverses :
c'est là l'idée-mère des
comices
agricoles. » — A la Chambre, plus tard, tout lui était
prétexte à développer son thème favori : « La princi¬
pale cause de nos divisions, disait-il un jour, c'est la
difficulté de placer toutes les capacités
inoccupées. Ne
pouvant pas toujours prendre place au budget qu'elles
se disputent,
elles deviennent turbulentes. Eh bien !
quand l'agriculture sera mieux connue et donnera des
résultats certains, elle deviendra une carrière qui ab¬
sorbera toutes les intelligences oisives et que leur oi¬
siveté rend dangereuses. »
«
Que l'on colonise Alger, disait-il une autre fois,
c'est très bien ; mais il serait plus intéressant encore
de coloniser les grandes landes de la Bretagne et de
Bordeaux. Une partie de l'armée pourrait être emplo¬
yée à celà; des villages y seraient bâtis, mis en forme
de camp, mais sur un plan commode
pour l'exploita#5*^
—
—
102
—
agricole. Les troupes les occuperaient dans le
former à la guerre et de mettre en
culture les terrains environnants. Ce dernier résultat
obtenu, de manière à ce que les familles puissent y
vivre, ces villages et leurs dépendances seraient ven¬
dus et affermés; l'armée pourrait alors produire une
partie de ce qu'elle coûte et contribuer puissamment
à la prospérité de la nation... Quelques esprits, qui
n'ont pas observé les immenses ressources de l'agri¬
culture, sont effrayés de l'accroissement de la popula¬
tion. On dit qu'il y en a trop; moi je prouverai qu'il
n'y en a pas assez. Nous pouvons en nourrir, et nour¬
rir mieux, plus du double. Il est vrai que la popu¬
lation est en ce moment mal répartie. Il y a du
trop plein dans les villes; mais je me chargerais
d'employer dans le Limousin tout l'excédent de
Lyon, Bordeaux, Rouen, Marseille et Paris. »
Ces aperçus ingénieux, cette défense hardie et per¬
sévérante des intérêts de l'agriculture et des paysans
ne furent pas sans porter leurs fruits. Dans maint
endroit on suivit les conseils du colonel-agronome et
son renom alla grandissant. Mais il voulait voir son
œuvre s'étendre dans toute la France. A son avis,
l'agriculture, qui devait donner le bien-être à tous,
devait aussi servir de dérivatif aux mauvaises propa¬
gandes qui en ce temps agitaient les esprits.
En 1834, il disait encore à la Chambre : « La véri¬
table politique, la véritable liberté c'est de donner au
peuple le bien-être matériel. Et l'agriculture seule
peut lui donner une amélioration. Nos fabriques ont
trop produit parce que les agriculteurs sont restés
pauvres. Mais si les agriculteurs étaient riches, les
fabriques ne produiraient pas assez. Il faut fonder
des comices agricoles. C'est la une véritable associa¬
tion : et je ne crois pas que jamais le gouvernement
interdise celles-là. On n'y parlera pas au peuple de
certains droits politiques avec lesquels il ne peut que
tion
double but de se
m
—
suicider. Mais
103
—
lui
enseignera la science plus
utile, plus libérale, de produire deux épis au lieu
d'un, deux bœufs au lieu d'un, deux moutons au lieu
d'un. Cela est très vulgaire, mais c'est très libéral,
c'est de la véritable liberté, celle que le peuple saura
apprécier. »
Son insistance énergique, souvent même éloquente,
sur ce point qu'il n'abandonnait jamais, finit plus tard
par triompher, il avait demandé à la Chambre la fon¬
dation d'un conseil supérieur d'agriculture et l'af¬
se
on
fectation d'un crédit de deux millions à la création
des comices.
Il ne put l'obtenir de son vivant.
Mais le deuxième
Empire reprit cette idée féconde et n'hésita pas à lui
donner son plein développement.
Auprès des paysans, ses discours étaient moins
pompeux, mais ils frappaient aussi juste. Déjà il était
adoré des moindres laboureurs qui trouvaient en lui
un conseiller, un ami, parlant leur langage, parta¬
geant leurs travaux, vivant de leur vie. Sa parole af¬
fable et grave, sa sollicitude encourageante et pater¬
nelle, aidèrent surtout au développement de son entre¬
prise. Il parvint à améliorer vraiment ces natures un
peu abruptes, à élargir ces esprits étroits. Aussi le
paysan d'Excideuil et de Lanouaille garde-t-il encore
le souvenir du grand agronome. Certaines de ses
allocutions familières prononcées dans des frairies ou
des comices sont restées dans les souvenirs du pays.
En voici une en patois dont le bon sens et la simpli¬
cité donnent
une
idée des entretiens par
savait s'attacher les
lesquels il
esprits campagnards.
Mou ômi, depeï lounten loû
Mes amis, depuis longtemps les
bourdzeï sé viren lo této per fâ bourgeois se mettent la tête à
vôtre bounur. V'aïmèn loû bourd- l'envers pour faire votre bonheur,
zeï ! E per votreï an plo grata dé Car ils vous aiment, les bourgeois!
popié. N'iô qué disén: « Loû foû- Pour votre cause, ils ont noirci
drio fâ libreï; loû fâ sabin ! » — bien du papier. Les uns disent :
Mâ sé plo libreï coumo loû aùzéù ; il faudrait les faire libres; les
n'én sé pâ maï ritzéï. Si érâ libreï, instruire. Mais n'êtes-vous pas
4
I
-
*-
-
"
—
104 —
si sobiâ letzi, voû dounorioco daîr
plus riches? Si vous étiez po, dé là vestâ, daù sutzou, 'no
libres, si vous étiez instruits, cela meïtzou, daù meûbleï? E bé !
vous
donnerait-il du pain, des n'aùtreï vôlén v'aïda ; lou secré,
vêtements, des sabots, une mai- l'avén trouba. — Eï plo simple ;
son, des meubles?... Eh bien, Un meillour trobaï.
nous, nous voulons (vraiment)
Surté-mé d'aquî vieï meïtzan
vous venir en aide. Le secret (de
tzomî ! Mâ, moû omî, si nautreï
votre aisance) nous l'avons trou- avén lou mouyen dé fâ ritzeï loû
vé; et il est bien simple: c'est trabailladoû, né pôdén ré per loû
libres comme l'oiseau? En êtesvous
un
travail mieux entendu.
fénian !
Ré ne vé seï trobaï 1 Lou trobaï
(de la routine) ! Mais, mes revicoulo lo têro... Prené-zou
amis, si nous avons le moyen coumo voûdreï ; faù que lo meïtoAllons, sortez de ces vieux sen-
tiers
d'enrichir le travailleur, nous ne daùmoundé l'asé véni lou blâ que
pouvons rien pour le fainéant?
faï vioùré tout lou poïs. Loû que
Rien ne vient sans travail, c'est demôrén dî lâ vilâ trobaïen de
le travail qui vivifie la terre... n'aùtro feïçou.
Raisonnez comme vous voudrez,
Loû oubrié dé lui' mâ, tobé couil faudra toujours qu'une moitié mo nôtreï fan çoqué né poudré fâ.
de la populatton récolte le blé qui
Dos û fan lou coumercé que
alimente tout le pays.
voûs faï vendre ça qué massâ.*
Ceux qui habitent la ville, traSi tout lou moundé bétsâvo,
vaillent d'une autre façon.
Les ouvriers, de leurs mains,
font,
n'aùriâs dé'gu pér tsotâ votreï
brâveï biaoùs.
autant de vérité que
travail que vous ne sau¬
avec
vous, un
riez faire.
Les uns font un commerce qui
vous fait écouler vos récoltes.
Si tout le monde bêchait la
terre, il n'y aurait plus personne
pour vous acheter vos
ques bœufs.
magnifi¬
comice qu'il présidait, il
: « C'est pour honorer
cette vie (de l'agriculteur honnête) que nous célébrons
aujourd'hui une fête ; et c'est pour l'honorer, cette
fête, que j'ai mis aujourd'hui mon plus bel habit (il
était en grande tenue militaire) afin de faire com¬
prendre à tous combien votre profession est honora¬
ble et aussi comme, elle est honorée... Vous allez,
mes amis, la célébrer aussi, dignement, cette fête,
qui, après celles de Dieu, des saints, et de vos femmes,
est assurément la plus grande. »
C'est ainsi que le colonel Bugeaud passa doucement
Un autre jour, dans un
termina ainsi
son
discours
—
105
—
années de
loisir que lui avait faites la Restauration. Jamais, à ce
moment, il ne consentit à s'occuper de politique;
jamais il ne voulut prendre part aux réunions pour
lesquelles, de Limoges ou de Périgueux, il recevait
des appels insistants. Il comprenait, le grand homme
clairvoyant, que son action était autrement féconde
dans le rôle pacifique qu'il s'était imposé que dans
les agitations malsaines qui énervaient le pays.
Son renom grandit d'ailleurs
considérablement
pendant cette période passée loin des armes, Sa bra¬
voure avait remporté jadis des victoires
sur les géné¬
et
dans une activité
si
fructueuse
les
raux; sa prodigieuse activité en remportait
sur
maintenant
la nature.
il justifiait la simple mais expressivelui-même plus tard : «Ense et
aratro », Par l'épée et par la charrue.
Ainsi déjà
devise qu'il se choisit
IX
A
LARMÉE
gouvernement de Juillet
venait
RETOUR
Le
DE
BUGEAUD
de
succé¬
der à la royauté de Charles X. Bugeaud, croyant à une
guerre
imminente, redemanda un commandement.
Il ne pouvait en effet convenir à son caractère patriote,
ni à ses brillants états de services de laisser son
épée
fourreau, alors que la France courait un danger.
On lui donna le commandement du 56e de ligne à Gre¬
au
noble. Ce fut une douleur violente pour Mme Bugeaud
qui n'avait encore jamais prévu qu'un retour de son
mari à l'armée dût amener une séparation qui l'ef¬
frayait. Son chagrin fut d'ailleurs ravivé bientôt par
la perte de son second fils Léon et une maladie per¬
sistante du colonel, qui dut demander un congé.
Enfin, le 2 avril 1834, il fut nommé général. Peu
de temps après, il était aussi élu député.
Son commandement l'avait appelé à Paris lorsqu'en
1833, le roi lui confia une mission des plus délicates
qui lui réserva une série de déboires et de chagrins.
Il fut chargé de veiller dans la forteresse de Blaye
sur la duchesse de Berry arrêtée à Nantes et incarcérée
comme rebelle et comme conspiratrice.
Quelques mois plus tard, il accompagna sa prison¬
nière à Palerme, puis rentra à Paris vers la fin de la
même année.
La façon consciencieuse et habile dont
il s'acquitta
—
de
107
—
cette mission difficile lui valut du
roi des remer¬
gratification de 20.000 francs que
Bugeaud n'accepta que pour l'offrir à la ville d'Excideuil, un chef-lieu de canton de la Dordogne, où il
avait acquis une propriété. Cette somme fut emplo¬
yée à créer dans la petite ville des fontaines sur les¬
quelles on inscrivit, à titre de reconnaissance, le nom
du généreux donateur.
Une lettre de M. le
docteur Chavoix, maire
d'Excicleuil, remercia le général de cette libéralité.
Bugeaud passa alors en France quelques années sur
lesquelles nous ne nous appesantirons pas; nous nous
bornerons à dire qu'il les employa à partager les tra¬
vaux parlementaires, dans lesquels il apportait, comme
en toutes choses, la plus énergique activité.
Comme à tous les hommes de valeur, la politique,
avec quelques satisfactions lui apporta de nombreuses
ciements et
une
amertumes. La presse libérale, surtout, qu'il
appelait
ironiquement» l'aristocratie de l'écritoire», le pour¬
suivait de
ses
détractions infatigables.
Ces attaques
jusqu'à la calomnie la plus odieuse,
lorsqu'après certains troubles de Paris qu'il avait été
chargé de réprimer, avec les généranx Torton, de Rumigny etLascours, on l'accusa d'avoir été l'auteur du
allèrent même
massacre
de la
rue
Transnonain. La vérité est que
point
Bugeaud, à ce moment, se trouvait sur un autre
de Paris et que ce fut le général Lascours qui repoussa
les insurgés dans cette rue.
Bugeaud, d'ailleurs, se justifia plus tard de ces
lettre adressée au ministre de la
calomnies par une
guerre.
Mais ces
polémiques auraient usé cette puissante
organisation. Des événements graves en Afrique vin¬
rent heureusement appeler sa vaillance sur un terrain
plus digne d'elle.
X
BUGEAUD
EN
TRAITÉ DE
ALGÉRIE.
LA
TAFNA.
—
BATAILLE
DE
ENTREVUE AVEC
LA
SIKAK.
L'ÉMIR
—
ABD-EL-
KADER.
C'était en effet sur le terrain de la guerre
ses
ennemis reconnaissaient
sans
que même
conteste
ses
puis¬
santes qualités.
Homme actif, dit l'un de ses biographes qui fut
loin d'être son ami,
prompt au coup demain, soigneux
du soldat, populaire dans la
«
troupe, à l'aide de sa ca¬
troupier,
brave d'ailleurs et ne
s'épargnant jamais. »
C'est avec ces qualités que nous allons le voir mener
la guerre la plus difficile sur cette terre
d'Algérie dont
il fit un pays Français.
Mais, avant de considérer l'œuvre deBugeaud, disons
en quelques mots quels furent les raisons et les débuts
de la conquête de cette colonie.
Depuis le commencement du siècle, les relations
d'Alger avec la France avaient pris un caractère de
froideur à l'occasion d'une dette contractée parle gou¬
vernement Français envers des négociants Algériens,
dette non encore réglée en 1827. A ce moment, le con¬
sul de France, M. Deval, s'étant présenté à la Casbah,
(palais du dey) pour offrir ses hommages au dey,
celui-ci s'emporta sur un motif futile et, dans sa colère,
frappa notre ambassadeur de son chasse-mouches
formé de plumes de paon. Cette insulte demandait rémaraderie de caserne qui a le flair du vieux
—
109
—
paration. Un vaisseau, la Provence, fut chargé de
les demander; or, quoiqu'il naviguât sous
pavillon
parlementaire, le dey le reçut à coups de canon. Cette
fois, l'expédition fut résolue. Une flotte appareilla à la
fin de mai 1830; après avoir débarqué sans difficultés
et remporté plusieurs avantages, elle se rendit maî¬
tresse d'Alger : le 5
juillet, le drapeau français flot¬
tait sur la Casbah. Presque aussitôt les
beys d'Oran et
de Titery se soumirent. Mais il était
plus difficile de
venir à bout des populations nomades qu'un homme
de génie, Abd-el-Kader, sut exploiter contre nous dès
1831. Aussi, la conquête languit sous l'administration
du maréchal Clausel,du général duc
de Rovigo et du
général Voirol qui se succédèrent. En 1835 même, l'é¬
mir Abd-el-Kader infligea à nos
troupes un sérieux dé¬
sastre à la Macta.
Les choses en étaient là
lorsque le gouvernement
français songea à envoyer Bugeaud en Algérie.
Ce
nouveau
théâtre,
avons-nous
dit, était absolu¬
ment le sien.
Lorsqu'il y fut appelé (1836), il avait
50 ans; son esprit était aussi robuste que son corps, il
était, dit un de ses secrétaires, «de haute stature, car¬
rément
sculpté, et d'une vigueur peu commune; il
avait le visage plein et musculeux, légèrement gravé
de
petite vérole, le teint fortement coloré; l'œil gris
clair, le regard perçant, mais adouci dans la vie ordi¬
naire par l'expression d'une sympathique bienveil¬
lance. Tout en lui respirait l'habitude du comman¬
dement, et l'allure impérieuse d'une volonté sûre de
se faire
obéir. C'était une nature de fer, âpre à la
fatigue, inaccessible aux infirmités de l'âge et qui
n'aurait dû disparaître que dans les nuages d'un champ
de guerre. »
Débarqué à Alger, Bugeaud fut bientôt prêt à
mettre
route contre Abd-el-Kader.
se
L'émir, alors,
tenait bloqué le général d'Arlanges sur les bords et à
en
l'embouchure de la Tafna.
—
110
—
Pour l'attaquer, Bugeaud inaugura,
gnance
malgré la répu¬
des vieux officiers, un nouveau système de
guerre dont nous reparlerons,
et qui lui réussit tou¬
jours en Afrique; après avoir d'abord refoulé les Ara¬
bes il leur infligea sur les bords de la Sikak une dé¬
faite qui obligea Abd-el-Kader à s'enfuir dans le Maroc,
« Le combat de la Sikak, dit le duc d'Orléans, n'était
brillant succès obtenu en rase
pas seulement le plus
c'était la victoire la plus légitimement
remportée; car c'était celle à laquelle le hasard avait la
moindre part, et pour laquelle le général avait le plus
fait par des combinaisons bien adaptées aux qualités de
ses soldats
et aux défauts de ses ennemis. L'émir
avait perdu son infanterie régulière, 700 fusils, G dra¬
peaux, 130 prisonniers, souillés désormais par le
contact des chrétiens, et plus regrettables ainsi à ses
yeux que les 1,200 musulmans tués les armes à la main
campagne,
dans la guerre sainte. »
Quelques jours après, tout le pays était balayé entre
retirait
après une campagne de six semaines qui lui valut le
grade de lieutenant-général. Il s'était ainsi acquitté
delà mission qu'il avait reçue de débloquer la Tafna,
Oran, la Tafna, et Tlemcen, et le général se
de ravitailler Tlemcen,
et de battre Abd-el-Kader.
Après une courte apparition en France, l'année sui¬
débarquait à Oran une deuxième fois et mar¬
chait avec 1,200 hommes au-devant d'Abd-el-Kader,
moins pour le combattre que pour le contraindre à
faire la paix; cette manœuvre, en effet, étaij nécessaire
vante il
maréchal Clausel avait échoué
pour le moment. Le
devant Constantine; pour que son successeur
Dam-
de cette
il était néces¬
saire qu'aucune agression de l'émir ne fût à craindre
rémont pût consacrer à une deuxième attaque
ville la plus grande partie de ses forces,
au
centre et à l'ouest de l'Algérie. Bugeaud rencontra
l'émir à la Tafna. Ce fut là qu'après quelques pourpar¬
lers furent posées les bases d'un traité
qui accordait à
Abd-el-Kader des concessions territoriales, politiques
et financières qui furent jugées excessives. Mais ce ne
fut qu'à ce prix que Constantine put enfin être prise.
Cette convention de la Tafna fut une occasion pour
les ennemis de Bugeaud de diriger contre lui de nou¬
velles attaques ;
voici à quel sujet : le projet de traité
contenait un article secret aux ternies duquel l'émir
devait verser au général 180.000 francs comme ca¬
deau de chancellerie, que Bugeaud était, par avance,
autorisé à recevoir par le comte Molé, ministre des
affaires étrangères. Le général n'avait pas caché
qu'il
destinait cette somme à la réfection ou à la création
vicinaux à Excideuil, son pays.
Or, le
gouvernement n'ayant pas ratifié cette clause, l'émir
garda son argent. Bugeaud était donc innocent de la
prétendue concussion dont on l'accusait, en vue cer¬
tainement de lui enlever une part de son prestige et
de sa popularité.
La convention de la Tafna donna lieu à un épisode
qu'il est utile de rapporter ici, parce qu'il donne
une idée nette de la nature vraiment conquérante
de
Bugeaud et du respect craintif que son impérieux
caractère imposait à ses ennemis. Voulant profiter de
ces pourparlers \ de paix pour voir de près et connaître
Abd-el-Kader, il le fit prévenir de son intention de
parlementer, et lui fixa un rendez-vous. A l'heure dite,
le général français s'y trouva, mais il attendit inuti¬
lement jusqu'à quatre heures du soir le chef arabe.
La cause du retard d'Ab-el-Kader était qu'il avait voulu
grouper autour de lui un nombre imposant de com¬
battants. Enfin, un envoyé arriva et dit au général :
« L'émir
s'approche ; si vous voulez bien, je vous
conduirai près de lui ; n'ayez pas peur. »
Je n'ai peur de rien, répond brusquement
Bugeaud ; vous devez savoir que vous ne m'avez
jamais fait trembler ; mais il faut que ton chef soit
de chemins
—
bien insolent personnage pour oser me
tendre ainsi.
un
faire at¬
étoile, sans
qui n'était
pas sans appréhensions de le voir se risquer ainsi.
Après avoir marché quelques instants, on aperçut
enfin l'émir qui s'avançait escorté de tout un escadron
de marabouts caracolant sur de superbes chevaux
richement harnachés. Le général pique droit au galop
Et le général s'avança, confiant en son
tenir compte des conseils de son entourage,
lui, le salue, et après échange de compliments,
ils mettent pied à terre. Abd-el-Kader s'assit par
vers
tintamarre
nouba
terre, Bugeaud l'imita; puis après un
affreux, exécuté sous prétexte de musique par la
du chef arabe, les deux hommes de guerre
conversèrent
ensemble.
Contrairement aux gens de sa suite, tous de belle
taille, l'émir avait un aspect chétif ; sa barbe et ses
cheveux noirs étaient incultes; ses vêtements gros¬
siers et sales l'auraient fait prendre pour l'Arabe le
baissés.
plus pauvre ; constamment, il tenait les yeux
L'entretien terminé, Bugeaud se leva ; mais voyant
qu'Abd-el-Ivader, selon la coutume arabe, restait im¬
passiblement assis :
Apprends, lui dit-il en fronçant le sourcil,
qu'un général arabe ne doit pas rester assis devant
un général français qui lui parle debout.
—
Et, le prenant par la main,
il l'obligea à se lever.
C'était bien le comble de l'audace.
Les deux chefs, après s'être salués, remontèrent à
cheval. L'émir retourna avec son
armée
escorte vers son
qu'il avait laissée à quelque distance. Presque
aussitôt, comme la petite troupe du général s'en re¬
tournait, une nuée de cavaliers arabes fondit sur elle,
leurs longs fusils, poussant
des hurlements sauvages, tournoyant dans une che¬
les cavaliers jonglant avec
furibonde.
surprise? Les Français étaient loin
d'être rassurés sur le caractère de cette démonstration.
vauchée
Etait-ce une
Le
chef arabe,
offensé par la façon
impérieuse de
r
—
113
—
Bugeaud, avait-il donné le signal d'une attaque ? Mais
non ; c'était une
magnifique fantasia, une de ces fêtes
échevelées, par lesquelles les guerriers arabes témoi¬
gnent leur joie et font honneur aux grands person¬
nages.
Celle-ci avait été
neur
rapidement organisée en l'hon¬
du grand Kébir Roumi (grand chef
français).
Ajoutons que, par une singulière coïncidence, un
terrible coup de tonnerre vint, au même
instant,
mêler à ces cris d'allégresse sa menace
prolongée,
apportant ainsi un relief de majesté à cet imposant
spectacle ; ce fut un moment solennel ; il y eut parmi
l'état-major comme un frémissement d'enthousiasme.
8
XI
GÉNÉRAL DE L'ALGÉRIE.
RÉORGA¬
NISATION DE L'ARMÉE D'AFRIQUE. — LE SERGENT BLANDAN
A BENI-MERED. — CAMPAGNE DU CIIÉLIF. — LA CASQUETTE
BUGEAUD,
GOUVERNEUR
DE BUGEAUD.
Après le traité de la Tafna, le général Bugeaucl
où il resta jusqu'en 1840, moment
entra en France
et graves événements obligèrent le
roi Louis-Philippe à le renvoyer en Algérie avec le
où de nouveaux
titre de gouverneur général.
de frapper enfin des coups définitifs.
L'opinion se lassait d'une guerre incohérente, qui,
depuis dix ans, ne nous avait procuré que peu de
gloire et avait occasionné d'énormes dépenses.
Dès son retour sur la terre d'Afrique, Bugeaud
lança une double proclamation : Au peuple, il s'an¬
nonça surtout comme colonisateur et agronome; à
l'armée, comme un chef soucieux de la bonne
harmonie entre officiers et soldats, et du bien
être de tous. Puis, il se mit à l'œuvre pour organiser
ses forces. La guerre prit tout aussitôt une autre tour¬
nure. Le général vit rapidement qu'il ne s'agissait
plus, comme en Europe, de rassembler de grandes
armées destinées à s'ébranler contre des masses sem¬
blables, mais de couvrir le pays de petits corps légers
qui pussent atteindre les populations à la course, ou
qui, placés près de leur territoire, les pussent sur¬
Il s'agissait
veiller.
\
—
115
—
Ces principes de la guerre,
inaugurés par lui à la
Sikak, allaient être mis en pratique de tous côtés;
on organisa des colonnes
volantes; à la voiture on
substitua le chameau; on se
chargea peu; les officiers
apprendre l'arabe ; le costume fut modifié
pour l'aisance du soldat, etc.
Ce fut ainsi qu'il rentra en
campagne au début de
durent
1841.
Avec des
lieutenants
comme
Changarnier,
Bedeau, Lamoricière, Baraguay-d'Hilliers, Ysuf et le
duc d'Aumale, il eut vite fait d'obtenir de
surpre¬
nants succès.
Après une rapide excursion dans l'Est, et deux
vigoureuses expéditions à Milianah et Médéah, tout
le pays jusqu'à Mascara,
Takdempt, Boghar, Thaza,
Saïda fut parcouru victorieusement. Ce fut à
ment que se produisit
où
ce mo¬
l'épisode glorieux deBeni-Mered,
l'héroïque sergent Blandan trouva la mort. En
voici,
quelques mots, le récit : Le 10 avril 1842,
petite troupe de vingt-deux hommes d'infanterie
et de chasseurs
d'Afrique sortait de Bouffarick pour
faire le service de correspondance de cette localité au
blokhaus de Beni-Mered, établi en deçà de Blidah.
Elle était commandée par le
sergent Blandan, du
26e de ligne.
en
une
Parvenu à certain ravin embroussaillé
qu'il fallait
passer avant d'arriver au blokhaus, le détachement se
vit tout d'un coup
enveloppé par un bande de trois
cents Arabes qui avaient
surgi à l'improviste. Rapi¬
dement, Blandan se disposait à combattre quand un
grand nègre, le chef des assallants, se détacha en
avant et cria en bon
français :
Rends-toi, sergent, il ne te sera fait aucun
mal, ni à toi, ni à tes hommes...
Tiens, répondit Blandan, voilà comment je me
—
—
rends !
Et d'un coup de feu il abattit le
établit sa
géant noir. Puis il
petite troupe en bon ordre et lui fit com-
—
mencer une
116
—
fusillade bien nourrie. Les Arabes ripos¬
taient, tourbillonnant
autour du petit groupe sans
pouvoir l'entamer.
Huit hommes pourtant étaient tombés ; le brigadier
de chasseurs d'Afrique avait eu son cheval tué sous
lui; Blandan avait reçu trois coups de feu.
Prends le commandement, dit-il au brigadier,
—
je n'en peux plus.
les blessés chargeaient
Mais la brave petite
troupe diminuait; elle n'eut plus bientôt que sept
hommes debout, sept héros auxquels Blandan, se
sentant mourir, cria de toutes ses forces :
Courage, amis, défendez-vous jusqu'à la mort! »
Et ces petits soldats, des recrues qui n'avaient pas un
an
de service, de pauvres pierrots qui voyaient le
feu pour la première fois, se battaient comme des
Couchés dans la poussière,
les armes et la lutte continuait.
«
géants !
Ils allaient être anéantis !... c'était fini !... lorsqu'au
charge... Enfin, un double secours
arrivait : C'étaient le lieutenant de Jouslard, accouru de
Beni-Mered, et le lieutenant-colonel Morris, arrivant à
fond de train de Bouffarick ! En un clin d'œil, les
loin retentit la
les sur¬
vivants blessés de notre petite troupe. — Hélas, il
était trop tard pour le sergent Blandan! On le plaça
presque inanimé sur un brancard; et, craignant de
le voir mourir avant son arrivée à l'hôpital, le lieu¬
tenant-colonel, au nom de la France, attacha sur cette
vaillante poitrine couverte de sang la croix de la
deux officiers dispersent les Arabes et sauvent
Légion d'honneur.
Le général Bugeaud, en entendant le récit de cette
belle défense, s'écria enthousiasmé :
« C'est plus beau que Mazagran, car à Mazagran on
était au moins couvert par les murailles !
»
(arrêté du 6 juillet 1842), un
monument commémoratif fut élevé au sergent BlanPar
son
initiative
dan à
Beni-Méred, où est établie aujourd'hui une
plus florissantes. Sur le piédestal, sont
gravés le nom du héros, la date du 11 avril 1842 et
ferme
son
des
cri célèbre
:
Courage, amis, défendez-vous jusqu'à la mort ! »
1842, Abd-el-Kader, qu'on ne laissait pas res¬
pirer, fut débusqùé de sa principale base d'opérations,
les gorges du Chélif. Il y eut là des luttes terribles
«
En
entre les soldats de l'émir et les nôtres. Abd-el-Kader
dut céder pourtant; il s'enfuit, et les tribus, effrayées
de la marche des Français, se voyant perdues, firent
grande partie leur soumission. Un chef vint par¬
avec Bugeaud : c'était un fidèle de l'émir
dont dix fils déjà avait succombé sous nos coups ; il
offrait le onzième en otage pour obtenir la paix. L'en¬
trevue des deux guerriers fut d'une dignité imposante;
Bugeaud, en loyal vainqueur, se montra clément. Il
refusa l'otage et rendit la liberté aux tribus, se fiant
à leur promesse et à la parole de leur chef. Cet acte
de magnanimité le grandit considérablement aux
yeux de ces ennemis nomades qui, insensiblement, se
rapprochèrent de lui.
Déjà, d'ailleurs, pendant cette campagne difficile,
des chefs soumis lui avaient apporté le concours de
leur vaillante expérience. L'un d'eux, notamment, par
ses services
loyaux, avait mérité sa reconnaissante
en
lementer
estime. Le
en
donner
gouverneur général n'hésita pas à lui
éclatant témoignage, Une solennité
un
organisée en l'honneur du chef arabe,
qu'il venait de nommer Khalifa de cent douze tribus
fastueuse
fut
environnantes.
En lui remettant les magnifiques
vêtements, insi¬
gnes de sa dignité, le général, en un langage élevé,
rappela les services du chef arabe et les obligations
que lui imposait son nouveau commandement ; il
termina en insistant sur l'énergique répression qu'il
exercerait contre les traîtres et les parjures :
—
118
—
J'aime la guerre parce qu'elle est dans mes
devoirs et dans les habitudes de ma vie ; mais j'aime
«
encore
aux
mieux la paix, parce que la paix est favorable
hommes et qu'elle permet d'acquérir des richesses
par la culture et le commerce.
L'émir vous fascinait
la France veut vous gouverner pour
pour s'élever :
que vous prospériez. Elle respecte'vos
fait observer votre religion ; elle choisit
mœurs,
elle
parmi vous
un chef capable et digne de vous commander... Si
vous êtes fidèles à
votre promesse, la France est
grande, et vous deviendrez puissants. Mais, si vous
oubliez votre engagement d'aujourd'hui, malheur !
Les enfants se rappelleront longtemps les fautes de
leurs pères. Je ne vous tuerai pas; je ne massacrerai
pas les femmes et les vieillards comme le fait l'émir;
mais je vous ferai jeter à bord d'un vaisseau, conduire
prisonniers en France et vous ne reverrez jamais
votre pays... La guerre, cette année, vous a ruinés;
je vous fais remise des impôts. »
La réponse du chef arabe fut superbe de dignité ;
elle se termina par un éloge plein de dévouement à
Bugeaud :
Tu as été terrible avec tes ennemis, et aussitôt
après ta victoire tu as oublié ta force pour ne songer
qu'à la miséricorde, la plus belle qualité que Dieu
puisse donner aux sultans... Ton arrivée dans le pays
des Arabes
a
été le lever d'un astre. Tu
as
renversé
la muraille
qui s'élevait entre chrétiens et musul¬
; tous tes ennemis ont dû reconnaître que le
doigt de Dieu t'avait marqué pour les gouverner.
Tous ont entrevu par toi dés jours de paix et de tran¬
quillité. Tous t'ont donné spontanément le surnom
mans
de Bou-Saad!
(père du bonheur) »
Ce fut aussi, dit-on, au cours de cette expédition
dans le Chélif, que prit naissance la légende si popu¬
laire de la « Casquette du Père Bugeaud ».
En voici l'origine, telle que le rapporte le duc
d'Au-
—
119
—
maie dans son intéressant ouvrage.
seurs
«
Zouaves et chas¬
à piecl :
Une nuit, une seule nuit, la vigilance des zouaves
fut en défaut. Les réguliers de l'émir se glissèrent au
milieu de leur posté, et vinrent faire sur le camp une
décharge meurtrière. Le feu fut un moment si vif,
que nos soldats, surpris, hésitaient à se relever. Il
fallut que les officiers leur donnassent l'exemple. Le
La casquette du père Bugeaud.
maréchal Bugeaud
était arrivé des premiers : Deux
hommes, qu'il avait saisis de sa vigoureuse main,
tombèrent frappés à mort. Bientôt, cependant, l'ordre
se rétablit
; les zouaves s'élancent et repoussent l'en¬
nemi. Le combat achevé, le maréchal s'aperçut, à la
lueur des feux du bivouac, que tout le monde sou¬
riait .en le regardant : Il porte la main à sa tête, et
reconnaît qu'il était coiffé comme le roi d'Yvetot, de
Béranger. II demande aussitôt sa casquette, et mille
voix de répéter : La casquette, la casquette du ma¬
réchal !
Or, cette casquette originale (qui a figuré à l'ex¬
position de 1889 au palais du Ministère de la guerre)
»
9
—
120
—
déjà la curiosité de soldats par sa
excitait
forme
shako à visière circulaire.
»
Le lendemain,
les clairons
zouaves
continue le duc d'Aumale, quand
le bataillon des
sonnèrent la marche,
les accompagne, chantant en
chœur :
As-tu vu
La casquette
La casquette?
As-tu vu
La casquette
Du père Bugeaud?
Depuis ce temps, la fanfare de la marche ne
s'appelle plus que la « Casquette » et le maréchal,
qui racontait volontiers cette anecdote, disait souvent
au clairon de piquet : « Sonnez la Casquette ! »
A propos de la « Casquette », on raconte aussi à
Excideuil une anecdote qui, si elle n'est pas abso¬
lument authentique, est au moins amusante; c'est à
ce titre que nous la reproduisons.
Des zouaves, dans les loisirs du camp, avaient
dressé un perroquet à chanter la « Casquette ». Le
maréchal Bugeaud, un jour, passant par là, entendit
l'oiseau lancer son refrain habituel. Il sourit, et
»
avisant devant la tente un zouave au rude
type mon¬
tagnard, il lui demanda :
—
—
—
Est-ce à vous, l'ami, cet oiseau savant ?
Oui, ch'est mon perroquet, mon maréchal.
N'êtes-vous pas de Saint-Flour? dem anda encore
plaisamment le maréchal,
—
—
Parfaitement, mon maréchal !
Je m'en doutais !
Et comme le gouverneur d'Algérie s'éloignait en
riant de bon cœur, le zouave, ébaubi, murmura à un
camarade :
—
Que nous chommes petits, tout de même, à
côté d'un lapin comme cha, qui rien qu'à voir un
choldat vous devine d'ouch'qu'il est,
chans che
tromper d'un kilomètre?
XII
PRISE DE LA SMALAH.
BATAILLE
MARÉCHAL
DE
D'iSLY.
BUGEAUD,
FRANCE
Cependant, Abd-el-Kader avait reparu tout à coup
parts. Le
colonel Yusuf, qui opérait contre lui sous sur les ordres
du duc d'Aumale, rejoignit enfin sa Smalah errante
(16 mai 1843).
C'était une agglomération de population et de guer¬
riers de tous ordres et de toutes classes : femmes,
enfants, ouvriers, marchands, formant un groupement
imposant de vingt mille personnes dont cinq mille
soldats réguliers bien armés. Lorsque le moment se
présenta de l'attaquer, la petite colonne que com¬
mandait le duc d'Aumale était loin d'être en forces.
Les aides de camp du prince insistèrent même pour
qu'il ordonna une retraite prudente avant d'être
dans le Tell où il fallait le traquer de toutes
qu'il attendît
aperçu par l'ennemi, ou tout au moins
l'arrivée d'un secours que le lieutenant-colonel
de
Chasseloup devait lui apporter avec ses zouaves et
sa
section d'artillerie.
Mais le jeune général, après un instant de réflexion,
fit cette belle
réponse :
Messieurs, nous allons marcher en avant !
Mes aïeux n'ont jamais reculé! je ne donnerai pas
—
l'exemple.
Et,prenant ses dispositions avec le plus grand sang-
—
122
—
froid, il donna l'ordre à Yusuf d'attaquer par la
gauche. Tandis que lui-même avec Morris attaquerait
par la gauche et le centre.
Ce fut une charge impétueuse devant laquelle rien
sabrés par la
une heure après, quatre mille
prisonniers, le trésor de l'émir, ses tentes, ses dra¬
peaux, les familles de tous les grands chefs étaient au
pouvoir de notre cavalerie. La mère et la femme
d'Ab-el-Ivader, un instant prisonnières, étaient sauvées
par un esclave fidèle et s'enfuyaient sur un mulet au
milieu de la bagarre.
On aurait de la peine à se faire une juste idée de
ce combat livré si courageusement par un poignée de
braves, où la valeur individuelle fit des prodiges, où
six cents hommes déterminés culbutèrent plus de
cinq mille défenseurs armés, leur tuèrent trois cents
hommes, et surent épargner la vie d'une population
ne
résista. Les réguliers d'Abd-el-Kader,
cavalerie s'enfuirent ;
immense et désarmée.
Le colonel Charras, un républicain peu
suspect de
sympathie pour les princes, disait un jour en parlant
de l'enlèvement de la Smalah (et en matière de courage
il était bon juge) :
«
Pour entrer comme l'a fait le duc d'Aumale avec
cinq cents hommes au milieu d'une pareille popu¬
lation, il fallait avoir vingt-trois ans, ne pas savoir
ce que c'est que le danger ou bien avoir le diable
clans le ventre ! Les femmes seules n'avaient qu'à
tendre les cordes des tentes
sur
le chemin des che¬
pour les culbuter,
et qu'à jeter leurs pantoufles
exterminer tous depuis
le premier jusqu'au dernier. »
vaux
à la tête des soldats pour les
Ce beau fait d'armes exécuté par le prince, mais
médité et préparé par Bugeaud, valut à ce dernier
la dignité de maréchal de France qui lui
fut conférée
le 31 juillet 1843.
,
L'émir, qu'un hasard heureux pour lui avait tenu
mu
—
123
—
loin de sa smalah au moment du
danger, se trouvant
alors dénué de tout, s'enfuit précipitamment. — Mais,
ce
ne
fut que pour
reparaître bientôt à la frontière
le sultan du Maroc,
de l'ouest soutenu, cette fois, par
auprès duquel il était allé chercher du secours.
Lamoricière, chargé de lui barrer la route, lui in¬
fligea quelques échecs sérieux. Ce fut pendant l'une
des affaires auxquelles donna lieu cette
nouvelle
attaque des arabes, que se produisit l'épisode du
trompette Escoffier, qui fut un moment populaire à
Paris, où le brave soldat avait obtenu pour sa retraite
un poste de garde au jardin des Tuileries.
Le 22 septembre 1843, un combat assez vif eut lieu
entre les troupes d'Abd-el-Kader et les nôtres. Le
capitaine de Cotte venait d'avoir son cheval tué sous
lui ; le désordre s'était mis dans les rangs des Fran¬
çais qui étaient sur le point de lâcher pied. Le trom¬
pette Escoffier, alors, saute à bas de son cheval, et
présente la bête à son capitaine : « Montez, mon capi¬
taine, lui dit-il; à cheval vous pourrez rallier l'es¬
cadron, moi je ne pourrais le faire. »
C'était se sacrifier, car on était entouré d'Arabes ;
à pied il ne fallait pas songer à percer leur ligne.
Quelques instants après, le trompette était fait pri¬
sonnier.
Le roi,
informé de cette conduite, n'attendit pas
que le brave soldat fût rendu à la
donner la juste récompense de son
liberté pour lui
dévouement ; il
le fit immédiatement chevalier de la Légion d'honneur
et le mit à l'ordre du jour générai
de l'année.
L'émir Abd-el-Ivader fut mis au courant du fait ;
ne
et
voulant pas paraître inférieur en magnanimité à ses
ennemis, il ordonna une revue de ses troupes régu¬
lières, et devant toute son armée il remit à Escoffier
les insignes de la dignité que lui avait méritée son
courage.
Cependant, Bugeaud se disposait à en finir avec
cet ennemi insaisissable. La révolte prêchée à nouveau
par Abd el-Kader se redressait plus que jamais mena¬
çante ; de plus, ainsi que nous l'avons dit, le
sultan
du Maroc, Abder-Raman, chérif (du sang1 du prophète),
d'Abd-el-Kader. Insuffi¬
Bedeau et Lamoricière,
jugeant la situation grave, appelèrent à eux le gou¬
prenait les armes en faveur
samment pourvus de forces,
verneur
général.
Celui-ci accourut aussitôt, et donna l'ordre à Bedeau
d'entrer en pourparlers avec le chef marocain.
Mais aux parlementaires qui se présentèrent à lui,
le sultan fit un accueil injurieux et violemment
agressif.
L'honneur de la France
se
trouvant
engagé,
la
guerre contre le Maroc devenait nécessaire.
Le gouvernement de Louis-Philippe, jusque-là inti¬
midé par l'attitude hostile de l'Angleterre,
avait pres¬
prince de Joinville, commandant des forces
navales en croisière sur les côtes du Maroc, ainsi qu'au
maréchal Bugeaud, de ne pas agir tant que le pavillon
de la France n'aurait pas été insulté.
Or, le drapeau venait d'être insulté, il n'y avait
plus à hésiter. Le prince de Joinville et le maréchal
Bugeaud, confiants en leurs forces, résolurent d'agir
de concert et sans plus tarder.
Le 10 août 1844, c'est-à-dire quatre jours avant la
bataille d'Isly, le prince de Joinville adressait au
maréchal une lettre lui annonçant qu'il venait de
bombarder Tanger et se disposait à prendre les
mêmes mesures contre Mogador. Bugeaud lui fit
cette brève réponse : « Mon prince, vous avez tiré
sur moi une lettre de change ; soyez assuré que je
vais faire honneur à votre signature à bref délai :
crit
au
Vive la France !
»
Ce fut le 14 août 1844 que Bugeaud prit contact
avec Abd-el-Kader sur les bords de
l'Isly. Nous ne
saurions mieux faire que
de donner ici le récit de
cette
bataille (qui
toute
la
conquête
fut la seule bataille rangée de
d'Algérie, par l'interprète prin¬
cipal de l'armée d'Afrique, M. Léon Roches, attaché
à la personne du maréchal et qui fut aussi son ami :
A la tête d'une nombreuse cavalerie régulière,
à laquelle étaient venus se joindre les contingents de
toutes les tribus berbères et arabes, qui occupent le
vaste territoire qui s'étend de Fez jusqu'à Ouchda,
»
(héritier présomptif de Muleydu Maroc) voyait aug¬
menter chaque jour le nombre de ses soldats. Toutes
les tribus marocaines voulaient prendre part à la
guerre contre les infidèles, et combien de tribus algé¬
riennes faisaient des vœux pour le succès de la sainte
Muley-Mohammed
Abder-Rhaman, empereur
entreprise !
»
Selon eux, que pouvait la petite armée française
contre les masses formidables de cavaliers
intrépides
le prince des croyants ? Le moindre
essuyé par les Français eût été, il faut le dire,
le signal du soulèvement général de tous les Arabes
de l'Algérie.
» En face de pareilles éventualités, ne serait-il pas
téméraire de tout remettre au sort d'une bataille ? Ne
serait-il pas prudent de temporiser ? Telle était la
pensée secrète de plusieurs généraux dont certes, on
ne pouvait mettre en doute ni le courage, ni le pa¬
triotisme. Tel ne fut point l'avis du maréchal. Il
comprit que l'occasion se présentait de frapper un
coup qui aurait le triple avantage de mettre à jamais
un terme aux projets ambitieux
des souverains du
Maroc, de consolider notre domination en Algérie et
d'ajouter une belle page aux annales glorieuses de la
conduits par
revers
France.
»
un
Dès le 10 août, le maréchal avait entre les mains
travail que je lui avais remis et
qui contenait des
renseignements aussi précis que possible sur l'empla¬
cement du camp marocain, sur
les diverses routes qui
y aboutissaient, sur la composition de son armée,
enfin sur le nombre des cavaliers et des fantassins
formaient l'armée du fils de
»
et
qui
l'empereur.
La journée du 12 avait été consacrée par le maré¬
chal à la rédaction des instructions données à chaque
chef de corps. Il était fatigué plus de coutume et il
s'étendit sur
notre dîner.
son
lit de camp
immédiatement après
Dans la
matinée, deux régiments de cavalerie,
France, étaient venus nous rejoindre, et
les officiers des chasseurs d'Afrique et des spahis
avaient invité tous les officiers du camp, que ne rete¬
nait pas leur service, à un punch donné en l'honneur
»
arrivant de
des nouveau arrivés.
Sur les bords de l'Isly,
ils avaient improvisé un
dont l'enceinte et les allées étaient for¬
mées par de splendides touffes de lauriers roses et de
lentisques. Des portiques en verdure garnissaient
l'allée principale qui conduisait à une vaste plate¬
forme également entourée de lauriers-roses. Tout cet
emplacement était splendidement illuminé par des
lanternes en papier de diverses couleurs. — Que ne
trouve t-on pas dans un camp français ?
» En
voyant ces nombreux officiers de tous grades
»
vaste jardin
et de toutes armes réunis en
ce lieu
pittoresque, nos
camarades et moi, formant l'état-major du
maréchal,
regrettâmes vivement son absence» 11 eût trouvé là
une de ces occasions qu'il recherchait de se mettre
communication
en
d'armes.
Mais
directe
il était
avec
ses
terriblement
compagnons
fatigué, et qui
oserait troubler son repos?
Moins astreint que mes amis aux règles sévères
de la hiérarchie militaire, je me chargeai de la com¬
mission et retournai à nos tentes.
»
II
s'agissait de réveiller notre illustre chef. Je
reçus une rude bourrade. Mais il était si bon ! En
deux mots je lui expliquai le motif de ma démarche.
—
Il
—
se
127
-
couchait tout habillé : aussi n'eut-il
mettre son képi à la place du casque à
qu'à
mèche légen¬
qui a donné lieu à la fameuse marche : « La
Casquette du père Bugeaud », et nous voici partis !
A peine le maréchal était-il entré dans l'allée
principale, qu'il fut reconnu et salué par des accla¬
mations qui l'émurent singulièrement. Chacun vou¬
lait le voir ; les officiers supérieurs, les généraux
daire
n'avaient pas seuls le privilège de lui toucher la
main. Enfin, il arrive sur la plate-forme où le punch
est servi. Tous
les assistants forment le cercle autour
de lui. Les généraux
se
et les colonels sont à ses côtés.
Il n'a pas de temps à perdre, dit-il, il a besoin de
»
reposer pour se préparer aux fatigues de
demain
et d'après-demain.
»
Après-demain, mes amis, s'écrie-t-il de sa voix
grande journée, je vous
forte et pénétrante, sera une
en
donne ma parole.
dont l'effectif s'élève à
et quinze cents che¬
vaux, je vais attaquer l'armée du prince marocain
»
Avec notre petite armée,
six mille cinq cents baïonnettes
qui, d'après mes renseignements, s'élève à soixante
mille cavaliers. Je voudrais que ce nombre fût doublé,
plus il y en aura, plus leur désordre
Moi, j'ai une armée,
lui n'a qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se
passera. Et d'abord, je veux vous expliquer mon ordre
d'attaque : Je donne à ma petite armée la forme d'une
hure de sanglier. Entendez-vous bien ! La défense de
droite, c'est Lamoricière ; la défense de gauche, c'est
Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi je suis
entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force
de pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans
l'armée marocaine comme un couteau dans du
fût triple,
car
et leur désastre seront grands.
beurre.
»
Je n'ai qu'une crainte,
c'est que, prévoyant une
défaite, ils ne se dérobent à nos coups. »
-
128
—
lendemain, toute l'armée connaissait le dis¬
punch et, s'identiflant avec l'âme de son
chef, elle comme lui n'avait plus qu'une crainte, celle
de voir se dérober les marocains.
» Chaque jour, le maréchal ordonnait un fourrage.
»
Le
cours
du
Toute une partie
de la cavalerie, appuyée de l'infan¬
blés, l'orge ou l'herbe néces¬
les bêtes de somme.
Les Marocains, qui nous observaient, s'étaient ha¬
bitués à cette opération, qu'il entravaient parfois,
mais qui ne leur inspirait aucun soupçon s ir nos
intentions. Le 13, le fourrage se fit comme d'ha¬
bitude, mais toute l'armée y prit part, et à la tombée
de la nuit, au lieu de rentrer au camp, on resta sur
terie, allait couper les
saires pour nourrir les chevaux et
place. Défense expresse d'allumer le moindre feu et
même de fumer. Chaque cavalier tenait son cheval
par la bride.
A une heure du matin, toute l'armée se mit en
marche en gardant le plus profond silence dans la
direction du camp marocain. A six heures du matin,
nous venions de gravir une colline qui nous séparait
de l'Oued-Isly, quand apparut, à nos yeux le camp
marocain, — je devrais dire les camps marocains.
»
Us étaient au nombre de sept et occupaient un
espace plus grand que le périmètre de Paris.
» Les Marocains commençaient à peine à sortir de
leurs tentes. L'alerte fut vite donnée. Bientôt nous les
vîmes à cheval et un grand nombre s'avança pour
nous disputer le passage de la rivière.
» La
petite armée française se remit en marche
dans l'ordre indiqué par le maréchal. Après le pas¬
sage de l'Isly, qui s'effectua dans un ordre parfait,
sans nous coûter trop de pertes, elle s'avança au tra¬
vers des masses marocaines qui l'enveloppaient com¬
plètement. Elle ressemblait, disait un cavalier arabe,
« à un lion entouré
par cent mille chacals ».
« Les Marocains
opéraient sur nos petits bataillons
»
MM
—
des
charges composées
130
—
de quatre ou cinq mille
cavaliers. Nos fantassins les laissaient arriver à petite
portée ; nos décharges de mousqueterie arrêtaient le
premier rang et le refoulaient sur le second qui mettait
tous les autres en désordre.
»
Pendant deux heures environ, ces charges se
renouvelèrent avec le même insuccès, et toujours
s'avançait sans que les fameuses
défenses, les généraux Bedeau et Lamoricière, fussent
obligées de faire former le carré à leurs bataillons,
ainsi que le maréchal en avait donné l'ordre, au cas
où les charges des cavaliers marocains eussent été
notre petite armée
mieux conduites.
»
On pouvait très justement dire que nous essuyions
une
pluie de balles ; en effet, dans les charges que
la cavalerie ennemie exécutait sur une grande profon¬
deur, le premier et le second rang ayant seuls un tir
peu efficace, tous les autres étaient
un
forcés de tirer
l'air, et je n'exagère nullement en disant que tous,
soldats, officiers et généraux, nous avons été atteints
en
au
»
moins une fois par des balles
mortes.
Arrivé aux premières tentes, le maréchal, voyant
le désordre augmenter dans les rangs ennemis, lança
sa cavalerie
qu'il avait gardée jusque là entre les deux
oreilles de la hure.
«
Une partie des chasseurs d'Afrique, les spahis et
lès régiments de cavalerie arrivés l'avant-veille, sous
les ordres de Yusuf et du colonel Tartas, envahirent le
camp marocain,
et s'emparèrent de toute l'artillerie,
quatorze pièces. Un combat très vif s'engagea autour
prince marocain. L'arrivée presque
immédiate de notre infanterie compléta la déroute de
cette immense armée, que le maréchal avait bien
de la tente du
nommée une cohue.
»
la
Enfin à midi le maréchal faisait son entrée dans
magnifique tente du fils de l'Empereur, et nous
avalions avec bonheur le thé et les gâteaux
préparés,
le matin, pour ce malheureux prince.
»
Nous avions tué
fait prisonniers
douze ou
quinze cents marocains, sans compter, bien entendu,
ou
les morts et les blessés... Nous avions
pris
mille tentes, toute l'artillerie, une
grande
plus de
quantité
d'armes de toutes sortes, plusieurs drapeaux et fait
un butin immense. Nous n'avions eu
que deux cent
cinquante hommes tués ou blessés... Le fils d'AbderRharnan, terrifié par cette sanglante et honteuse
défaite, ne s'était arrêté qu'à Théza où le maréchal
s'apprêtait à le poursuivre. C'était le bruit, du moins,
que nous avions fait répandre par nos émissaires. 11
reçut l'ordre de son père de tâcher de suspendre la
marche du maréchal en lui faisant des propositions
de paix. Le lendemain, deux chefs, porteurs d'une
lettre impériale, nous arrivèrent.
»
Chargé en campagne de traiter toutes les affaires
arabes, j'avais une tente beaucoup plus confortable
que celle du maréchal et c'était dans ma tente que
descendaient d'abord les chefs musulmans qui venaient
le visiter. C'est là que je reçus les deux chefs maro¬
cains... Après bien des pourparlers, des allées et
venues de ma tente à celle du maréchal,
je dis à mes
chefs marocains que le khalifa du roi de France
consentait à les recevoir.
»
Quand il entrèrent dans latente du maréchal, je
leur fis
encore
dit :
«
—
Mais
attendre son arrivée,
et l'un d'eux me
quand nous mèneras-tu dans la tente
du khalifa? »
—
«
Vous y êtes, lui dis-je. »
—
Il ne pouvait me
croire, en face de l'extrême simplicité de la demeure
du grand chef.
»
Le maréchal
contenance
entra.
même
Ils
le
saluèrent
avec
une
temps humble et digne. La
question de l'armistice fut traitée. Les bases furent
arrêtées, et, à la fin de l'audience, je dis au maréchal,
en
À
HMHHj
—
132
-
l'assentiment des chefs marocains, l'étonnement
qu'ils avaient éprouvé en voyant la simplicité
sa
tente.
Voici li réponse textuelle du maréchal :
Vous direz à votre prince qu'il ne doit pas concevoir de honte de la perte de la bataille d'Isly ; car
avec
de
—
«
»
n'ayant jamais fait la
guerre, avait pour adversaire un vieux soldat,
blanchi dans les combats. Dites-lui qu'à la guerre
il faut savoir prévoir une défaite et, par conséquent,
jamais s'embarrasser d'objets de luxe et de bienêtre qui peuvent servir de trophée à l'ennemi vainlui, jeune, inexpérimenté et
»
»
»
»
ne
»
»
queur.
»
Muley-Mohammed s'était emparé de
mon camp, il n'aurait pu se flatter d'avoir pris la
tente d'un khalifa du roi des Français. Que mon
expérience lui serve ! »
Cette victoire valut au maréchal Bugeaud le
titre de duc d'Isly. Par une originalité piquante, il
acccepta le titre, mais refusa tout net de payer les
dix-huit mille francs réclamés pour droits des sceaux,
estimant que le parchemin, quelle que fût sa valeur,
valait pas une somme avec laquelle on peut 4 ache¬
ter vingt-quatre bœufs de la plus belle espèce ».
Après le beau fait d'armes d'Isly, des négociations
s'ouvrirent à Tanger où un traité fut signé le 10 sep¬
»
Si le prince
»
»
»
ne
tembre suivant.
Au
retour de Bugeaud à Alger,
chanté le 14 septembre dans
des
un
Te Deum fut
l'église de Notre-Dame
Victoires. Le surlendemain, un magnifique ban¬
quet suivi de bal lui fut offert par la population.
Les
de
toutes parts : la Société agricole d'Alger, la ville de
adresses flatteuses
et les félicitations affluèrent
Paris, la ville de Périgueux, demandèrent au gouver¬
nement
l'autorisation — qui leur fut accordée le
1844 — d'offrir au maréchal une épée
13 novembre
d'honneur; ce souvenir
31 mars
glorieux lui fut remis
le
1845. Les chefs arabes appelés à Alger firent
gouverneur général les démonstrations
chaleureuses d'admiration et de dévouement.
au
les plus
paya son tribut d'hommages au
vainqueur : on chanta la victoire d'Isly, et le [grand
L'art lui-même
peintre Horace Yernet, qui déjà avait peint la prise de
la Smalah, peignit aussi la bataille d'Isly.
Le maréchal-duc rentra en France dans la deuxième
quinzaine de novembre. Dès qu'il eut touché le sol
français, il marcha d'ovations en ovations. Les mani¬
festations les plus flatteuses l'attendaient partout.
Dès son arrivée à Paris, il fut reçu par le roi,
qui ne lui ménagea ni les félicitations ni les marques
de sympathie. A la Chambre, il prononça un magis¬
tral discours qui obtint les applaudissements même
de ses ennemis. Enfin, au palais de la Bourse, un
banquet vraiment princier lui fut offert par le Com¬
merce de Paris. Bugeaud présidait, ayant à ses côtés
les princes de Nemours, de Joinville, d'Aumale et de
Montpensier. Ce banquet du commerce marqua
comme l'apogée de la gloire militaire du maréchal. A
ce moment, il était vraiment le deuxième homme du
royaume. Le roi seul lui était supérieur.
Mais ces ovations ne l'empêchèrent pas de retourner
en hâte vers son gouvernement où il eut d'abord à
punir un hardi coup de main des Arabes sur Sidi-BelAbbès, puis à venger la désastreuse affaire de SidiBrahim, dont voici en quelques mots l'émouvant récit :
Une colonne de quatre cents hommes, partie de
Djemaâ sous les ordres du lieutenant-colonel de
Montagnac, fut violemment attaquée par des Arabes.
Le colonel de Montagnac mort, le commandant de
Cognord fut à son tour écrasé avec le 2e hussards qui,
à bout de munitions, se massa et tomba sous le feu
ennemi « comme un vieux mur s. Le commandant
Froment-Coste, accourant avec une compagnie, fut
à son tour anéanti. Restait 'une compagnie de cara¬
biniers du 8e, capitaine de Géreaux.
Cet officier, avec
","H'
—
■p*1'
134
—
sang-froid, gagne un marabout voisin et s'y enferme.
L'émir, après lui avoir fait subir un feu meurtrier, le
somme de se rendre. A cette sommation, les chasseurs
d'Orléans répondent par ce seul cri : « Vive le roi ! »
Abd-el-Kader alors se fait amener le capitaine
Dutertre, un vaillant officier, fait prisonnier dès le
début de l'affaire, et lui donne l'ordre d'aller à portée
de voix des défenseurs et de les sommer de se rendre.
Dutrertre écoute froidement ces instructions et,
gardé à vue par quatre « cavaliers rouges », il s'ache¬
mine tranquillement vers le marabout, et, arrivé à
distance, il crie d'une voix ferme : « Chasseurs, on
va me décapiter si vous ne posez les armes
Eh
bien ! je viens vous dire, moi, de mourir jusqu'au
dernier plutôt que de vous rendre. » Aussitôt il
tombe foudroyé à bout portant.
Ce héros était du pays du chevalier d'Assas !... —
A ce moment le soulèvement était partout. En même
temps qu'Abd-el-Kader, un autre chef aussi dange¬
reux, Bou-Maza, soulevait le pays. Une campagne de
cinq mois les mit en fuite ; enfin au cours de 1847,
Bou-Maza fut pris et envoyé en France. Le maréchal
acheva la soumission de IaKabylie, puis, au commen¬
cement de juin de la même année, il quitta définitive¬
ment l'Algérie que des attaques venues, croyait-il, du
ministère, l'avaient décidé à abandonner.
»
»
»
Le duc d'Aumalelui succéda. Peu de temps
après,
Abd-el-Kader fit sa soumission ; le prince gouverneur
annonça l'heureuse nouvelle au duc d'isly, sur
lequel il reportait tout l'honneur de cette solution
victorieuse qu'il avait préparée.
en
XIII
ADMINISTRATEUR
BUGEAUD
ET
COLONISATEUR
Ce ne fut pas sans émotion que le maréchal Bugeaud
fit
ses
adieux
aux
colons et à
l'armée ; aux uns
autres, il laissait des regrets pleins de
sympathie. Les colons perdaient un administrateur
judicieux, ferme, expérimenté; les soldats, un chef
vigoureux, habile, soucieux de leur bien-être.
Nous avons déjà parlé du rôle important joué par
lui en France, pendant la Restauration, comme agro¬
nome. Nous devons ici dire quelques mots de celui
qu'il s'imposa en Afrique comme colonisateur et
comme aux
administrateur.
Comme administrateur, il créa les bureaux arabes,
institution qui n'est pas autre chose que l'administra¬
tion du pays par les officiers qui l'ont conquis.
Dès 1841, pour asseoir la domination
maintenir d'une façon durable la fidélité
française et
des tribus,
Bugeaud eut une idée géniale. Il chargea son inter¬
prète, M. Roche, que les Arabes prirent toujours pour
y un parfait musulman, « un chef de grande tente, un
marabout écouté »,
d'une mission à la Mecque en
d'obtenir, sinon l'appui, du moins la neutralité
religieuse musulmane. En diplomate
avisé, M. Roche en rapporta une sorte de bref papal,
de firman religieux appelé fettoua, qui disait : « Le
musulman peut endurer la trêve quand l'infidèle
vue
de
l'autorité
»
»
envahisseur laisse au musulman ses femmes,
ses
MMM9I
—
136
—
enfants, sa foi et l'exercice de sa religion.
«
» Cet
accommodement de l'Islamisme avec la conquête était
un
pas adroitement fait vers
la. pacification .
frapper encore les esprits, Bugeaud se fit
graver un cachet sur lequel se lisait en arabe cette
parole du Coran : « La terre appartient à Dieu, et il
la donne en héritage à ceux qu'il a choisis. »
Son administration s'imposa ainsi parce qu'il sut,
tout en la maintenant ferme, l'approprier aux mœurs
et à la religion de ses ennemis, auxquels il témoigna
toujours le respect qui engendre l'estime.
Pour
Mais
ce
fut surtout comme
colonisateur qu'il fut
remarquable. Poursuivant toujours son
agricole, il chercha tous les
moyens d'amener des colons dans le pays qu'il sou¬
mettait. En 1841, il voulut faire un essai du soldatagriculteur. Au moment du départ des soldats libé¬
rables, au nombre de huit cents, il leur passa une
revue; là, dans un langage amicalement persuasif, il
leur l'appela ce qu'il leur avait dit déjà par une cir¬
culaire, à savoir qu'il leur donnerait la préférence
comme colons: « Vous connaissez le sol, leur dit-il,
»
il est fertile et saint... Il y a une immense différence
»
entre cultiver le champ d'autrui et son propre
» domaine. Ici personne ne viendra prendre une part
»
dans le produit de vos travaux ; vous ne paierez
» pas d'impôts... Croyez les conseils de votre général
qui s'honore aussi d'être votre ami... J'accorderai
»
des congés à ceux qui voudront visiter leurs parents
»
et je les exhorterai à se marier avant de revenir...
» Je leur dirai aussi : amenez votre père et votre mère,
vos frères et vos sœurs ; la terre est généreuse, et
»
je vous en distribuerai assez pour que la famille
absolument
rêve de colonisation
»
»
»
vive largement. »
Au même moment, pour mettre en
honneur l'agri¬
culture, il inaugura la fête du labourage que présida
Mme la maréchale Bugeaud. Aubord
d'un vaste champ,
décorée, soixante
charrues étaient rangées ; et, aux acclamations des
assistants, le Gouverneur général, le futur maréchal
de France, Bugeaud, traça le premier sillon. Le roi,
à cette occasion, lui adressa des compliments sur son
activité « guerrière et civilisatrice ».
Ce fut encore dans cette année et la suivante —•
qui furent les véritables années de la conquête de
l'Algérie — qu'il inaugura, par la construction de la
grande route de la Chiffa, l'exécution d'un ensemble
de voies qui devaient, mieux que des victoires, assurer
la domination française en Afrique. Ses soldats étaient
ses ouvriers en attendant qu'ils devinssent, selon son
devant une estrade magnifiquement
rêve, ses colons.
Enfin, grâce à ses négociations avec
gouverne¬
ment et le supérieur général de la Trappe, un
s'établit en 1843 à Staouëli.
le
couvent
M M
a
(j.1%;
XIV
DERNIERS MOMENTS DE
BUGEAUD, SA MORT, SES FUNÉRAILLES
Nous avons à peu près terminé notre résumé de la
ce militaire illustre. Nous
glisserons sur
les derniers événements
politiques qui occupèrent la
fin de sa vie. Retiré à la Durantie
carrière de
après la chute du
roi, il fut sur le point pourtant de sortir de son repos
pour poser, à la demande pressante de nombreux:
partisans, sa candidature à la Présidence de la Répu¬
blique ; et il n'est pas douteux que, n'eût été l'in¬
fluence considérable de la légende napoléonienne, il
eût été élu
à
grande majorité. Mais après ré¬
flexion, il renonça à briguer la première magistrature
de l'Etat. Voici en quels termes il fit connaître cette
une
résolution aux lecteurs :
Poussé par le patriotique et ardent désir de con¬
courir à sauver la patrie des
dangers qui la menacent
«
j'inclinais à accepter la candidature à la Pré¬
qui m'était spontanément
offerte de divers points de la France. Une
appré¬
ciation plus mûre de l'esprit
public, les faits survenu s
encore,
sidence de la République
ont modifié
mon
idée sans altérer
mon
dévouement
à la cause sacrée de la liberté et de l'ordre
social.
Je
déclare donc à mes amis et à mes
partisans que je
crois utile au bien du
pays de renoncer à l'honneur
insigne dont il voulait couronner ma longue carrière
militaire et
politique. En persistant, je pourrais con¬
suffrages des modérés ; je ne me
tribuer à diviser les
-
le
139
—
pardonnerais jamais. Je les supplie de concentrer
leurs voix sur un homme à qui l'assentiment le plus
général puisse donner assez de force pour dominer le
présent et consolider l'avenir.
»
Ce
fut
le
Maréchal Bugeaud, duc d'Isly. »
prince Louis-Napoléon qui fut élu le
20 décembre 1848.
Bugeaud fut nommé com¬
mandant en chef de l'armée de Alpes, constituée par
le gouvernement provisoire pour contenir le mouve¬
ment insurrectionnel d'Italie, qui donnait à craindre
Aussitôt le maréchal
un
retour offensif de l'Autriche.
Mais déjà la santé du
cours
de
duc d'Isly était ébranlée. Au
1849, il avait repris avec énergie et éclat ses
lorsque le 6 juin, vers quatre
Chambre, il sentit
les premières atteintes du choléra. Le Président de la
République, informé, se rendit aussitôt auprès de lui.
Dans la soirée du 9, le mal s'aggrava ; le malade
reçut les sacrements des mains de l'abbé Sibour, puis
travaux parlementaires,
heures du soir, en revenant de la
il mourut avec calme à 6 h. 30. Cette journée fut une
des plus meurtrières de l'épidémie.
l'Univers, annonçant la
perte que faisait la France, s'exprimait ainsi :
« ...Le voilà tombé, cet homme calme et fort vers
qui tous les yeux se tournaient dans l'attente pleine
d'angoisses où nous vivons... Le voilà tombé sans
effort, sans combat, sans bruit... Son épée était une
frontière ; son nom un drapeau. Un souffle a traversé
l'air et il n'est plus. Ce rempart s'est écroulé, la puis¬
sante épée est rentrée au fourreau pour jamais... Sa
mort a été chrétienne, Dieu n'a pas oublié que le
vaillant soldat avait travaillé à agrandir l'empire de
la Croix. Calme comme en un jour de bataille, le vieux
guerrier a vu s'avancer d'un œil ferme le dernier
ennemi dont il dût triompher. Il a reçu avec la foi et
Le
lendemain, le journal
—
140
—
la simplicité
d'un enfant les secours de la religion ;
et c'est après avoir suivi avec toute la liberté de son
esprit les prières du mourant qu'il a rendu à Dieu
une âme purifiée par le sacrement de la
pénitence... »
A l'assemblée, le président Dupin, au début de la
séance du 10, prononça en quelques mots simples,
mais pleins d'émotion, l'oraison funèbre de l'ancien
gouverneur d'Algérie :
« Cette perte, dit-il, sera vivement sentie
par toute
la France. Le maréchal était tout à la fois un
grand
capitaine et un grand citoyen. Je vais tirer au sort la
députation qui devra assister aux obsèques... »
—
Nous irons tous !.s'écrièrent d'une seule voix les
députés.
Les
funérailles
eurent
lieu
magnifiquement le
juin. Le prince Napoléon, Président de la Répu¬
blique y assistait. Dans la cour des Invalides, devant
la statue de Napoléon Ier, le comte Molé
prononça un
discours d'une éloquence élevée. Rappelant le carac¬
tère du grand défunt, il s'exprimait ainsi :
« Ni l'intrigue ni l'esprit de parti n'avaient d'accès
dans cette âme honnête, simple et forte. Pour lui, la
Patrie c'était la France, le sol qui l'avait vu naître,
non une forme
politique ni une idée dont la poursuite
pût servir de thèse ou de moyen à ses ambitions... »
Puis le général Bedeau, au nom de l'armée, retraça
11
services.
Son corps repose
ses
dans la chapelle sépulcrale de
l'église Saint-Louis, entre ceux de l'amiral Duperré
et du général Duvivier.
L'armée des
Alpes,
sur
l'ordre du ministre, prit
le deuil de son chef.
Une souscription s'ouvrit en Algérie
un
en
pour lui élever
monument, et le 15 août 1852, la ville d'Alger
fêtait l'inauguration.
Le 6
septembre suivant, une pareille fête eut lieu
la statue qui rappelle, dans cette ville,
à Périgueux ;
141
—
le souvenir du
sente
en
—
glorieux soldat agriculteur, le repré¬
de sa légendaire
tenue militaire, couvert
capote, debout, tête nue ; à ses pieds sont épars des
attributs de guerre et de labour. Le piédestal, en
granit, porte les inscriptions suivantes :
Sur la face antérieure, ce court éloge biogra¬
phique :
THOMAS-ROBERT BUGEAUD
DE LA PICONNERIE
CAPORAL A AOSTERLITZ EN
MARÉCHAL
D'ISLY
DUC
QUI A
EN
1805
EN
1843
1844
PACIFIÉ ET COLONISÉ
VAINCU,
AMI ET
FRANCE
DE
L'ALGÉRIE
CONSEILLER DU LAROUREUR
QUI A AIMÉ ET PRATIQUÉ
MORT EN
L'AGRICULTURE
'1849
AIMÉ, HONORÉ ET REGRETTÉ DE TOUS
DANS
UN
DANS UN TEMPS
ET
PAYS
DIVISÉS PAR LES PARTIS
Sur la façade postérieure
CETTE
STATUE
DE M.
AUGUSTE DUMONT
OUVRAGE
ÉRIGÉE
ÉTÉ
A
L'AIDE
DES
DE LA
ET
L'iNSTITUT
DE
MEMBRE
A
:
SOUSCRIPTIONS
FRANCE
L'ALGÉRIE
DE
mots du maréchal luimême, résumant toutes les aspirations de sa vie :
Le
côté
JE
droit porte ces
L'HOMME DU MONDE LE PLUS HEUREUX
FRANCE, ASSURÉE DE SES DESTINÉES
JE POUVAIS VIVRE PAISIBLE DANS MES CHAMPS
JUSQU'A LA TOMBE
SANS ÊTRE AUTRE CHOSE QUE LABOUREUR
SERAIS
SI LA
(Lettre du 18 avril 1849.)
Enfin, le côté gauche porte les armes du
armes
parlantes, qui
maréchal,
figurent et portent écrite sa
devise : Ense et aratro.
—
142
—
Telle fut la vie du maréchal de
Robert Bugeaud de la
France, Thomas-
Piconnerie, duc d'Isly.
Aucun modèle
plus fécond en ses enseignements
peut être donné aux jeunes gens non seulement
ne
du Limousin et du
Périgord, où
vivace la mémoire du
des comices
entière.
il
s'est gardée plus
vainqueur d'Isly, du promoteur
agricoles, mais même de la France
Adolescent courageux et endurant,
patient et fort,
enseigne à la jeunesse qu'il faut savoir supporter
les rigueurs de la mauvaise fortune
sans
honte, sans
faiblesse, sans désespoir. Les sandales en écorce de
cerisier ne furent-elles
pas glorieusemsnt rempla¬
cées par les bottes à
éperons d'or du maréchal de
France.
Soldat laborieux et
discipliné,
plein d'émulation et
s'instruire, il montre que c'est le travail
intelligent et tenace, le respect des autorités qui
arment l'esprit
pour les luttes de la vie et lui pro¬
mettent le succès le
plus honorable, celui qui n'est
dû qu'au labeur honnête.
du désir de
Vainqueur et colonisateur, vaillant soldat et culti¬
vateur
éclairé, conquérant magnanime et novateur
fécond, il donna à tous les pays du monde cette
imposante leçon que résume sa devise et qu'il déve¬
loppait un jour dans une allocution aux chefs arabes :
« 11 faut aimer la
guerre quand elle est un devoir
d'honneur ; mais il faut
préférer la paix laborieuse
parce qu'elle est favorable aux
hommes, parce qu'elle
permet aux peuples de vivre plus
heureux, de se
connaître, de fraterniser, de s'entr'aider, ce qui est
l'expression
même
de
l'admirable
loi
chrétien¬
ne. »
Ense et aratro ;
tranquillité ! Jeunes
Epée et charrue ! Courage et
gens, soyez forts et laborieux,
soyez courageux, mais soyez
pacifiques!
ÉTATS DE SERVICES DU MARÉCHAL BUGEAUD
Soldat dans les chasseurs à cheval de la garde.
janvier 1804
Caporal
2 décembre 1805
Sous-lieutenant au 64°
Lieutenant au 64e
6 avril 1806
commencement 1807
Capitaine au 116e
Chef de bataillon au 114e
Lieutenant-colonel
commencement 1808
commencement 1809
en
Major avec rang de colonel
Maréchal de camp (général de brigade)
Lieutenant-général (général de division)
Gouverneur général d'Algérie
Maréchal de France
1809
décembre 1813
janvier 1831
juillet 1836
janvier 1841
6 août 1843
Duc d'Isly
septembre 1844
FIN
DU
MARÉCHAL BUGEAUD
VXI..
I. —
II —
III. —
IV.
y.
TABLE DES MATIÈRES
DAUMESNIL
Naissance de Daumesnil
Caractère de Daumesnil
Premières armes de Daumesnil..
Campagnes de Daumesnil aux Pyrénées et en Italie. —
Siège de Mantoue. — Arcole. — Mort de Muiron
Campagne d'Egypte. — Daumesnil à la bataille des Pyra¬
mides. — Siège de Saint-Jean d'Acre. — Daumesnil
condamné à mort et gracié. — Aboukir.
Daumesnil dans la garde consulaire. — Marengo. —
Insurrection de Madrid. — DaumesniL colonel. —
11
13
15
19
amputé. ■— Episode de l'hôpital de Vienne
Mariage de Daumesnil. — Sa nomination au commande¬
34
sommation de l'assiégeant.
43
blessé
Campagne d'Autriche. — Wagram. — Daumesnil
et
vu,
ment de
Vincennes. — Vincennes bloqué. — Réponse
célèbre de Daumesnil à la
Les
Condé-sur-l'Escaut.
VIII. — Daumesnil gouverneur de
—
Cent-Jours. — Deuxième blocus de Vincennes. —
Défense de Daumesnil l'incorruptible. — Sa mise â la
retraite
IX.
Retour de Daumesnil au commandement
Sa conduite devant l'émeute
Mort de Daumesnil. — Ses funérailles. —
nationale
de Vincennes.
Souscription
XI. — Hommages
XII. — Conclusion
rendus à la mémoire de Daumesnil
20
47
54
59
62
64
BUGEAUD
I. — Naissance de Bugeaud
II. — Enfance de Bugeaud
III. — Adolescence de Bugeaud. —
IV. — Entrée de Bugeaud dans
tême du feu. — La bataille
La Durantie
l'armée. — Un duel. — Le bap¬
d'Austerlitz. — Le premier-
V. —
VI. —
VII. —
grade
Bugeaud devient officier. — Sa première blessure. — La
supercherie d'Antoinette
Campagne d'Espagne. — Avancement rapide. — La croix
de la Légion d'honneur. — Bugeaud remporte ses deux
premières victoires
La Restauration et Ips Cent-Jours. — Victoire de l'Hôpi¬
tal -sous-Conllans
XII. —
Bugeaud licencié se livre à l'agriculture
Retour de Bugeaud à l'armée
Bugeaud en Algérie. — Bataille de la Sikak. — Traité de
la Tafna.
Entrevue avec l'émir Ald-el-Kader
Bugeaud, gouverneur général de l'Algérie. — Réorgani¬
sation de l'armée d'Afrique. — Le sergent Blandan à
Beni-Mered. — Campagne du Chélif. — La casquette
de Bugeaud
Prise de la Smalah. — Bataille d'Isly. — Bugeaud, maré¬
XIII.
XIV.
Bugeaud administrateur et colonisateur
Derniers moments de Bugeaud, sa mort, ses funérailles.
VIII. —
IX. —
X. —
—
XI. —
chal de France
—
—
^2
;
Limoges.
—
Imp. Marc Barbou & Cio.
.
67
70
75
78
85
90
95
99
106
108
114
121
135
138
