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Fait partie de Le colonel de Villebois-Mareuil et la guerre Sud-africaine suivie du traité de paix.https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_de_Villebois-Mareuil

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G.

Félix

Le

Golonel

De Villebois-Mareuil
ET

GUERRE
SUIVIE

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SUD-AFRICAINE
DU

TRAITÉ DE PAIX

QUINZIÈME MILLE

TOURS
ALFRED

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LE COLONEL

DE VILLEBOIS-MAREUIL

LE COLONEL

DE VILLEBOIS-MAREUIL
ET LA

GUERRE

SUD-AFRICAINE
PAR

G.

FÉLIX

QUINZIÈME MILLE

TOURS
ALFRED CATTIER

ÉDITEUR

LE

TOMBEAU
DR

V1L L E B 0 IS - M A RE BIL
à Bosliof {État

libre d'Orange)

(1847-1900)

Ci-gît le fier Mareuil, comte de Vii.lebois
Dont la souche,

plantée au beau champ de Bouvines,

Voit maintenant l'Afrique aux stériles ravines

Mêler de palmes d'or ses lauriers d'autrefois,

Portant l'épée illustre

et ferme de nos rois,

C'est ici qu'il pensa, sur un sol en ruines,

Agenouiller devant deux faibles héroïnes
Le colosse Albion,

Toi

meurtrier de leurs droits.

qui songes, Passant, que dans un tel orage,

Pour fixer la victoire,

il faudrait ce courage,

Prie et cesse tes pleurs sans augurer plus loin.

Dieu d'un moindre héros peut faire un autre Alcide;

Et la mort de Mareoil est le digne témoin

Qu'en de pareils combats c'est lui seul qui décide.
D. M.

PRÉFACE

L'honneur français s'était ré¬

a

fugié sous les drapeaux.

(Ghateaubriandv)

A toutes les

époques, la grande figure des héros

excite

monde des rayons
lumineux. Mais il semble que la clarté se fait plus bril¬
lante à l'heure où l'abaissement des caractères, devenu
presque général, enveloppe les générations amoindries et
lassées d'un crépuscule triste qui présage la nuit. La sur¬
prise alors se mêle à l'admiration, et l'on se demande com¬
ment il peut surgir encore, du milieu des banalités du

l'admiration des foules et projette sur Je

temps, de si beaux caractères.
Cette admiration et cette surprise, nous

les avons ressen¬

colonel de Vi 11ebois-Mareuil. L'àme française s'est émue et tous les partis
sont inclinés, dans un sentiment commun de fierté
nationale et d'invincible espoir, devant ce soldat de
France, digne (ils des anciens preux. Les cœurs ont tres¬
sailli, comme si l'exemple du soldat mort leur inspirait
ties en

se

apprenant la mort glorieuse du

PREFACE
une

force

trente ans,

nouvelle, et si l'on

a

beaucoup parlé, depuis

des symptômes de décadence de la grande nation

française, il est permis de saluer aujourd'hui, dans la haute

figure du héros de Boshof, des symptômes de relèvement.
Sans

doute, le Gouvernement français

renoncé à

son

rôle

semble

avoir

légendaire de dévoûment chevale¬

resque, et, comme le reste de l'Europe, il a assisté, les bras

croisés, à la lutte merveilleuse d'un petit peuple, défendant,
contre

une

sueurs.

11 a vu sans émotion ces

nation

puissante, les terres fertilisées par ses
simples paysans donner au

monde, par leur abnégation, leur courage, leur

générosité,

le plus bel exemple de

patriotisme que les temps modernes

aient eu à enregistrer.

Et, cependant, tout n'est pas perdu,

France, puisqu'il lui reste des hommes qui, comme
Villebois-Mareuil, ont revendiqué l'honneur de perpétuer
la plus noble de ses traditions en
allant, par le monde,
en

offrir, à la

cause

des

faibles et à la liberté des

peuples

opprimés, le meilleur de leur sang.
Ce Français de bonne
race, fidèle au
est donc allé à l'extrémité de

la plus

juste des

passé de sa famille,

l'Afrique mettre au service de

vaillance et son épée. Contre
l'Anglais — l'ennemi séculaire
il avait résolu de se battre
causes sa



et résumait sa
son

pensée dans cette phrase écrite la veille de

départ pour le Transvaal :

genre de

concours

_

Je

ne

sais pas bien

quel

je pourrai donner à ce petit
peuple,

mais du moins j'aurai la
en

«

joie de servir utilement mon

pays

portant des coups à l'Anglais. »

-s

:

9

PRÉFACE

faire à la grande blessée de 1870
l'aumône d'un peu de gloire », c'était bien là son rêve.
Servir

son

pays,

«

patrie que Yillebois s'est
immolé, et si la France lui a payé en justes hommages ce
noble sacrifice, c'est qu'elle a compris que le vaillant tombé
là-bas a ajouté quelque chose au patrimoine moral du
C'est

pour

l'honneur de sa

pays.

le brillant officier avait soif de
gloire militaire et cherchait la réalisation de ses désirs
héroïques. Sa nature énergique, active, inquiète de renom¬
mée se révèle dans ces lignes, frémissantes d'impatience,
Il y avait longtemps que

qu'il traçait il y a quelques années :
S'astreindre à la montée hiérarchique, sans un imprévu,
«

sans

un

rayon

plus vif, sans le secret d'un

espoir, cela

peut convenir aux natures ordinaires, mais n'incitera pas
les autres,

celles qui portent en elles l'élan

victoires à venir.

des grandes

Voudront-elles davantage, ces natures

passionnées de mouvement, orgueilleuses de commande¬
ment, s'épanouir béatement sur les ronds de cuir de l'admi¬
nistration

centrale, dans l'atmosphère de cartons pous¬

siéreux, sous le regard indulgent des huissiers? Et si elles
se

font

cette

violence, sont-elles assurées

de maintenir

longtemps la trempe de leur caractère, l'éveil de leur acti¬
vité, l'enthousiasme de leur foi militaire? »
C'est afin de ne pas laisser s'affaiblir en
cet enthousiasme, que
et

son

pays pour

lui la flamme de

Villebois-Mareuil a quitté sa famille

aller au loin chercher l'émotion des

PRÉFACE

10

batailles et courir les chances des combats. Sa raison, cons¬
tamment aux prises avec son imagination, ne suffisait pas à

le river à des travaux

qui devaient préparer les luttes

futures, mais, à son gré, trop lentes à venir.

Le goût des

grandes et fertiles aventures dans lesquelles il pourrait
dépenser toutes ses facultés, tourmentait son âme; aussi,
dès' qu'éclata

la guerre du Transvaal, il comprit qu'il y

avait là une grande mission patriotique à remplir

et partit

aussitôt. 11 sentait qu'il allait attirer à lui l'élite des natures
aventureuses et

chevaleresques appartenant à la jeunesse

française; des officiers, lassés comme lui d'une vie trop
terne, enfin des éléments de nature à faire honorer dans les

républiques protestantes du Transvaal la vieille France
catholique, ardente et dévouée.
C'était une grande pensée, et la mort, en la consacrant, l'a
rendue plus belle encore. Elle est digne d'un héros chrétien,
aux

convictions fermes et profondes, tel qu'était Georges de

Yillebois-Mareuil.
Le jour même
trouver
«

le

de son départ pour le Transvaal, il vint

vénérable curé

de

Saint-François de Sales.

Excusez-moi, Monsieur le Curé, dit le visiteur, si j'ai insisté

pour vous
instants

voir sans retard, mais je pars dans quelques

pour

le

Transvaal ;

comme

je ne sais pas

quelles sont les ressources religieuses de ce pays-là et que
je suis catholique, je viens vous prier d'entendre ma
confession.

»

En prenant congé,

il rectifia le mot du bon prêtre qui

il

PRÉFACE

lui disait

«

a"u revoir ». « Je vous dis plutôt « adieu », car

quand on va faire la guerre, on a bien dos chances

de ne

pas revenir. »
Le frère du héros
entrevue

racontant cette émouvante et dernière

du prêtre et du soldat ajoutait : « Nous sommes

qui
gêne pour être brave. » Non certes, et peu de jours avant
une

famille de croyants et ce n'est pas encore cela

Villebois écrivait ce mot qui révèle
la simplicité de sa foi et le secret de son courage : « En
campagne le soldat est toujours près de Dieu, ce n'est pas le
plus mauvais de son affaire. »
A l'esprit d'aventures et à la soif de dévoùment, YilleboisMareuil alliait des qualités essentiellement pratiques. Ce
n'était pas seulement un soldat, c'était encore un penseur,
orateur, un écrivain délicat, d'un talent remarquable. Il
possédait une véritable érudition, et certaines de ses études
sur l'armée et sur le mouvement colonial prouvent qu'il
connaissait à fond ces questions si complexes et si embrouil¬

de mourir, le colonel de

un

lées. Ce militaire

eût rendu d'importants services dans le

Gouvernement aussi bien que dans l'armée.

C'est la biographie de cet homme

dont la belle intelligence,

aptitudes variées ont toujours visé
l'action, que nous offrons aujourd'hui à nos jeunes lecteurs.
L'action, disait-il, l'action, c'est la vie de l'idée : où celle-ci
le

grand cœur, les

«

n'aboutit pas
tence.

à celle-là, il n'y a pas consécration d'exis¬

Croyons aux beaux jours de la France, aux

grandes

PRÉFACE

12

idées qui enfantent les grandes
creuses
en

actions, et point aux idées

qui bercent un peuple jusqu'à la léthargie mortelle,

le bernant.

»

A l'œuvre donc, enfants

de la France : l'ombre du héros

plane sur vous, et, vous montrant la route à parcourir et le
but à

atteindre, elle vous répète

espoir, travail, et vive la France ! »

ces

mots

: «

Courage,

LE COLONEL

DE VILLEBOIS-MAREUIL

CHAPITRE I
LA FAMILLE DE VILLEBOIS-MAREUIL

Les pères sont la gloire des enfants.

(Livre des Proverbes.)

Ceorges-Henri-Anne-Marie-Victor de Villebois-Mareuil est
né à Nantes, le 2 mars 1847.

Depuis le jour où la vieille cité bretonne a donné à la
France le sang de ses deux martyrs

Donatien et Rogatien,

bien d'autres lléros sont sortis de son sein. Parmi
eux, le

plus sympathique est, sans contredit, l'illustre Lamoricière,

duquel toute âme française rapprochera désormais le colonel
de Villebois-Mareuil. Le héros de

Rosliof, comme son aîné

dans la gloire, s'est fait le défenseur du faible contre le

fort,

répétant cette parole : « C'est une cause pour laquelle il
serait beau de mourir.

»

-

Georges de Villebois appartenait à une ancienne famille du
pays,

dont la noblesse

remonte à l'année

ancêtres du colonel gagna ses

1214.

Un des

éperons à Bouvines, en char¬

geant à la tête des contingents de l'Angoumois ; Philippe-

Auguste l'anoblit sur le champ de bataille où il venait de
vaincre l'einpereur Othon IV.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

14

Depuis lors, les Yillebois fournirent aux rois de France

commencement du xvui" siècle,
Pierre-Gabriel de Villebois était directeur des fermes
d'Anjou, de Bretagne et du Poitou; son fils Pierre-François,
comte de Yillebois, fut maréchal des camps et armées du
roi, gouverneur de la Guyenne. Quant aux cadets, qui ne
manquaient pas non plus de sang dans les veines, ils
allèrent chercher fortune au loin, au Canada, en Russie, où

de nombreux capitaines. Au

l'un d'eux

suivit Pierre le Grand.

Félix de Villebois-Mareuil, avait
épousé Marie de Cornulier-Lucinière et avait eu quatre fils,
dont l'aîné est celui qui vient de mourir glorieusement au
Le père de notre héros,

Transvaal.
Leur mère vit encore, et la perte de

son fils l'a frappée

cruellement, mais c'est une vraie femme de l'Ouest,

elle a

supporté vaillamment et chrétiennement le coup qui sem¬
blait devoir accabler sa vieillesse. Avec une fierté toute corné¬

le départ
fils pour l'Afrique : « Il a bien fait. C'est sa place,

lienne, elle s'était contentée de dire, en apprenant
de son

puisque les Anglais se mettent dix contre un. »
Les frères du colonel portent également un nom désor¬
mais cher à la France et vénéré dans les Annales

de ce pays :

Roger est actuellement maire de Sainl-Hilaire;

Christian,

retiré que pour cause
de santé, et Victor gère une importante exploitation en
ancien député de la Mayenne, ne s'est

Tunisie.
La fille du colonel, MUe Simone de

Villebois-Mareuil, avait

LA FAMILLE DE

VILLÈBOlS-MAREUlL

1S

compris la nature enthousiaste et le caractère de son père,
brave jusqu'à l'héroïsme.
un

Quand, sur le désir du colonel,

ami vint lui annoncer, l'air triste et embarrassé, que son

père était parti la veille, elle répondit avec un stoïcisme très
militaire : « Vous n'avez pas à me consoler, mon

père est

Français, il a fait ce qu'il doit faire. » Et quand, plus tard,

de tromper son cœur sur l'événement tragique

on

essaya

en

lui disant que le colonel était prisonnier, elle s'écria avec

un

déchirement d'âme :

«

Non... non... il est mort! »

La lîlle du héros savait bien que son père n'était pas de
ceux

que

l'on prend vivant.

Elle savait bien
soldat de
mais

ne

aussi, la jeune Française, que le vrai

pays

sait mourir pour la cause des faibles,

sait pas se

rendre. N'est-il pas mort jadis pour la

son

défense de la Pologne et de l'Irlande? N'est-ce pas le soldat

français qui a répondu si souvent à l'appel des chrétiens

d'Orient, depuis le siège de Candie par Louis XIV, jusqu'à
la

glorieuse expédition de 1860, qui arracha les Maronites

du Liban au cimeterre des Druses? N'est-ce pas lui encore

qui a aidé l'Amérique à conquérir son indépendance? Ah!

plus
que tout autre, est le pays du sentiment chevaleresque, des
nobles impulsions, des généreux sacrifices, de l'absolu dévoûment à l'idéal. Là, la nature elle-même se charge de
ils sont vraiment grands les enfants de ce pays « qui,

mettre les âmes à l'unisson du vrai et du

beau. Aussi, à

l'appel d'un principe élevé, ses fils se jettent-ils d'instinct
dans l'arène, résolus, coûte que coûte, de lui donner actualité

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

16

dans la vie courante de l'humanité. Les pages de son histoire
étincellent de noms de héros et de martyrs, de magnanimes
soldats et d'évangéliques
dont

missionnaires : c'est de la France

je parle 1 ».

Les

Villebois-Mareuil

portent

:

d'azur à un château

d'argent sommé d'un arbre d'or et accompagné en chef, au
canton

dextre, d'une mouche, aussi d'or volante et con¬

tournée

et,

au

canton senestre,

d'une hure de sanglier

d'argent.
Les

noms

de Villebois et de Mareuil sont ceux de deux

localités voisines,
dans la

situées l'une dans la Charente et l'autre

Dordogne.

1. M5' lreland, archevêque aux Etats-Unis.

CHAPITRE II

LES

PREMIÈRES ANNÉES DE GEORGES DE VILLEROIS-MAREUIL

Nos « légendes » sont nos
gloires, et c'est encore dans ces
légèndes que nous puisons- les
grands exemples, les grandes
pensées, les grandes convictions
qui, sur le champ de bataille,
nous inspirent et nous montrent
comment on l'ait son devoir.

(Ciianzy.)

L'enfance de Georges de Villebois s'écoula à Nantes



vivait sa famille maternelle. C'est là qu'il apprit à aimer la
mer.

Le port de Nantes est le quatrième de France pour la

navigation, le troisième pour la recette des douanes, et la
cité est l'une des

fleuve,

ses

plus belles du

pays.

Son étendue, son

rivières, ses quais, ses ponts, ses édifices, ses

quatre nefs lui donnent l'apparence d'une capitale. Son
passé historique renferme des pages d'un intérêt saisissant,
et le

petit Nantais dut contempler souvent, avec la naïve

admiration de cet
d'Arthur

âge, les statues d'Anne de Bretagne,

III, de Duguesclin, d'Olivier de Clisson, de Cam-

hronne. Que de fois son âme dut tressaillir au récit des san¬

glants épisodes des guerres de la Vendée, dont le souvenir
est brûlant dans les annales de la ville. C'était en
LE

COLONEL

DE

VILLEBÔis-MAHEUIL.

juin 1793,
2

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

18

royalistes, après s'être emparés de Saumux, étaient
venus faire le siège de Nantes qui était alors, comme

les

aujourd'hui, riche et florissante. Ses murailles imposantes,
et ses dix-huit tours d'autrefois avaient disparu ; c'était une

ligne de contrevallation de deux lieues d'étendue. La prise de cette ville
ville

ouverte,

mais protégée par une

pouvait avoir les conséquences de la plus haute portée, et

maîtres de Nantes, auraient pu, sans préten¬
tions exagérées, espérer le rétablissement de l'ancienne
monarchie. Cinquante mille d'entre eux, enllammés par la
sainteté de leur cause, étaient aux portes de Nantes : Cathe-

les royalistes,

lineau et d'Elhée, à la tête de 12,000 hommes, se

dirigeaient

Bonchamp,
avec 4.000 Vendéens, s'avançait sur la route de Paris pour
attaquer à l'est, enlre la Loire et l'Erdre; Lvrot de la
Patouillère, avec 10.000 hommes, occupait la Croix-Moi¬
neaux. Charette campait dans la lande de Bagou et aux
Cléons pour attaquer par le pont Rousseau. Quant aux
forces de la hasse Vendée, qui serraient Nantes au midi et
qui étaient les plus imposantes, elles avaient devant elles la
d'Ancenis sur la ville pour l'attaquer au nord.

Loire à franchir.
La lutte fut

acharnée. Les

royalistes déployèrent une

fougue merveilleuse; mais, au moment où l'attaque

redou¬

meilleurs hommes :
Fleuriot et le chevalier de Mesnard tombèrent, puis ce fut
le prince de Talmont et peu après l'ardent Cathelineau.
Charette alors fit des prodiges, mais tant de valeur devait
blait

de fureur,

ils perdirent leurs

LES

être accablée par

PREMIÈRES ANNÉES

19

le nombre : les pertes des braves Ven¬

déens furent énormes, et, entre toutes,

celle de Cathelineau

fut la plus irréparable et la plus douloureuse.
Si nous avons rappelé ces hauts

faits d'armes accomplis

à Nantes, c'est que le cadre qui entoure les premières années

d'un homme a très certainement sur sa vie une influence
souvent décisive, et l'on aime à se représenter le petit Georges

de Villebois-Mareuil écoutant, ému et charmé, l'histoire des
héros tombés sous les murs de sa ville natale.

L'éducation

familiale

devait développer encore l'esprit

aventureux de l'enfant. Il vivait dans une atmosphère d'idées

élevées et chevaleresques : on lui avait dit souvent qu'étant
de grande race, il aurait un jour de grands devoirs. Dès lors
le métier des armes, où

s'étaient distingués ses ancêtres,

apparut à l'enfant comme le seul qui fût digne de l'attirer.
Très jeune, il décida qu'il serait soldat. Il ne se sentait pas le

goût de vivre, comme il l'a dit plus tard, tranquille et indif¬
férent dans son coin, sans se soucier de son temps, de ses

concitoyens, de la France et de ses destinées. Le petit gar¬
çon se disait que, lorsqu'il aurait
un

grandi, qu'il serait devenu

homme, il se devrait à son pays ; que, « descendant d'une

longue suite d'aïeux qui tous avaient porté l'épée, ce serait
un

crime de lése-liérédité que

de se dérober à une si fière

obligation ».
Mais à l'influence de l'esprit de

famille, devait se joindre

plus tard celle d'une éducation plus moderne, et le jeune

LE COLONEL DE VILLE130IS-MARELIL

20

preux au caractère décidé, à l'humeur indépendante, mettra
un

jour l'honneur de sa profession au-dessus de celui de sa

race.
se

Ces deux courants qui, chez lui, se rencontrèrent sans

heurter, développèrent dans son esprit une conception

très haute du devoir militaire à laquelle s'associait une cons¬

présent et des menaces

cience très nette des difficultés du

de l'avenir.
Les traditions du

passé et les idées nouvelles, dans ce

qu'elles ont de beau et de bon, s'unissaient, se modifiaient,
se

complétaient les unes par les autres et donnaient à la

physionomie de Villebois-Mareuil cette originalité et cette
distinction qui l'ont rendu si sympathique à tous ceux qui
l'ont

connu.

«

Toute

sa

personne

accusait l'autorité d'un

grand passé jointe à la vaillance d'un lier avenir. »

Quand il eut atteint sa neuvième année, le petit enthou¬
siaste à l'œil bleu fut confié aux RR.
de Vaugirard, pour y

PP. Jésuites de la rue

suivre les cours du collège que diri¬

geait alors le P. Olivaint.

CHAPITRE III

LE P. OLIVAINT.



SAINT-CYR.



LE COLLÈGE. — L'ÉCOLE DES

CARMES
L'ÉCOLE DE JÇHNVILLE-LE-PONT
'

I

Des sentiments

tions

vives,

des

élevés, des affec¬

goûts

simples

font un homme.

(De Bonald.)

Depuis peu d'années, le collège de Vaugirard avait été
cédé à la compagnie de Jésus, et

déjà il était en plein déve¬

loppement. Le P. Olivaint, devenu prélet des études, puis
recteur, avait communiqué à la maison quelque chose de
son

esprit, et l'on peut dire que nul ne contribua davantage

à la

prospérité grandissante de l'établissement. Les enfants

avaient

compris l'appel gracieux qu'il leur adressait un

jour : « Ayez, leur disait-il, le respect qui sied à des enfants,
mais

ne nous

respectez pas trop, ne nous prêtez pas une

dignité inaccessible. Déposez cette gêne, cette inquiétude
d'une timidité

qui cherche à fuir : le respect filial est celui

qu'une douce familiarité tempère, il rend l'honneur, tout
en

se

livrant

avec

abandon. Livrez-vous donc et dans le

respect et dans l'obéissance C'est là l'esprit, le caractère des

enfants; ils se livrent sans peine, ils ont confiance. La con¬
fiance est

comme

le sang et la vie de la

piété filiale. Aussi

l.E COLONEL DE YILLEROIS-MAREUIL

22

demandons en vous

est-ce la confiance surtout que nous

disant : Soyez pour nous comme des enfants. Le reste serait

Confiance donc, chers en fan ts ; vous ne "serez

peu sans elle.

point trahis! Confiance dans vos difficultés, pour que nous

puissions vous offrir nos secours'; confiance dans vos peines,
pour qu'il nous soit donné de vous consoler ;
vos fautes

même et malgré

confiance dans

les reproches qui les suivront,

pour que nous ayons plutôt la joie de vous pardonner et de
vous

guérir. Nous ne réclamons votre confiance que pour *

votre

bien :

nous

accorderez plus de confiance. 11

la mettiez

nous

en

vous

nous,

èn ferons d'autant plus que vous

car

nous

faudra bien que vous

avons

le secret de l'obte¬

nir : « Nous vous aimons ! »
C'est bien là le maître qu'il fallait à la nature de Villebois-

Mareuil, nature très franche, mais parfois impénétrable
dans le dédale de pensées et de sentiments multiples qui se

pressaient dans son cœur et dans son cerveau d'adolescent.
Très indépendant, il dut souffrir de la contrainte du collège,
mais il aima ses maîtres et

garda au P. Olivaint un sou¬

venir reconnaissant.
Très travailleur aussi, Georges fut toujours un bon élève,
et les
un

paroles du maître devaient trouver dans son esprit

écho fidèle quand elles esquissaient

études

historiques :

tous les

rivages,

ce

«

ainsi le tableau des

Sur tous les points du monde, sur

sont des frères qui s'offrent à vous.

Quelle étrange diversité de mœurs, de coutumes, de langues
et de destinées !...

23

LE P. OI.IVAINT

Ne

«

vous

intéressez-vous

famille ? Ne tenez-vous pas
malheurs et ses titres

pas

à

l'histoire de votre

à connaître ses aventures, ses

de gloire ?

famille. Comme un voyageur,

L'humanité

est votre

elle s'avance à travers les

empires, qui ne semblent
pour elle qu'une tente où elle s'arrête quelques jours.
Partout elle' s'agite, et la terre est fatiguée des révolutions
qui signalent son passage; mais c'est Dieu qui la mène, et
nulle part mieux que dans l'histoire on ne voit le doigt de

âges, fondant et détruisant les

la Providence. L'histoire
<p

ajoute en quelque sorte à notre

existence les siècles qui ne sont plus. Créature faible et née

grand que son esprit
aspire à embrasser, comme celui de Dieu, tous les lieux,
tous les temps et tous les êtres. L'avenir, l'immortalité est
d'hier, l'homme esl cependant si

devant lui comme une terre à
notre

conquérir; mais le passé est

tributaire, et c'est à lui que nous devons demander

les moyens

d'assurer notre victoire. Ne seriéz-vous donc

à tant de
nobles exemples ? Les grands hommes des temps passés
sont pour nous comme des ancêtres dont les âmes géné¬
pas

sensibles à ces belles leçons de l'histoire,

reuses nous

parlent et nous excitent à bien faire. »

Villebois-Mareuil s'est

souvenu

de cette leçon quand,

partant pour aller s'enrôler sousles drapeaux du Transvaal,
il rappelle que les Burghers sont
«

tous ces noms français, les

presque de la-famille, que

Joubert, les Malan, les Cronje

(Crosnier), les Dutoit, les Villiers, Malherbe, du Plessis,
sonnent aussi, français que chez nous, parce que l'air de

24

EE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

famille s'est conservé et que les cœurs ont gardé toute

leur

fierté, tout leur élan français ».

Les jeux adoptés pour les récréations à Vaugirard devaient
êlre du

goût du jeune Yillebois. L'air, l'espace, le mouve¬

ment, les amusements bruyants, les parties de balle, de

barres, de cerceaux, les patins en hiver, les échasses en
été :

tous

les

jeux vigoureux, d'allure belliqueuse, qui

développent les membres et exercent le courage, étaient mis
en

honneur par le P. Olivaint. Il les animait de la voix et

du geste, et c'était merveille de voir ces gymnastes de douze
ans, ces

guerriers improvisés se livrer à des évolutions

savantes, prendre et reprendre des positions, enlever les

drapeaux et conquérir ainsi des croix de papier qui fai¬
saient rêver au jour ou la croix des braves serait attachée
sur ces

poitrines de soldats.

Le patinage avait un attrait tout spécial, et le P.

rappelait volontiers comment,

en

Olivaint

1795, les braves soldats

français, s'élançant sur le Zuyderzée gelé, s'emparèrent des
vaisseaux hollandais, grâce à ce que fantassins et cavaliers
surent se tenir sur la glace.

Ces exercices, qui développaient tout à la

fois la vigueur

corporelle et l'énergie morale, étaient ceux que préférait
Georges de Yillebois-Mareuil. Il se préparait ainsi à l'École
de

Gymnastique de

d'années après, se

Joinville-Ie-Pont, où il devait,
/

faire, parmi

ses

peu

camarades, une véri¬

table réputation de sportsman émérite.

L'ÉCOLE DE JO IN VILLE-LE-PONT
«

25

Quand on nous dit : Faites de ces enfants des hommes,

cela signifie pour nous : Faites-en des

chrétiens. » Ce plan

d'éducation, qui fut celui du P. Olivaint, se réalisa en Villebois-Mareuil. Ses convictions religieuses, il les avait puisées
dans

famille

sa

d'abord, puis au collège de Vaugirard, et

l'on aime à rapprocher en un

même souvenir la mort glo¬

rieuse du maître et celle de l'élève.
Nous raconterons en son temps la mort du

disciple; rap¬

pelons ici celle du maître, qui servit à l'autre d'exemple et
de

prélude.
Paris affolé entendait

même où
guerre

se

gronder la Commune, au moment

discutaient les préliminaires

civile s'allumait après la

révolte stupide et

de la paix : la

guerre étrangère.

Cette

lâche de quelques misérables avait été

prévue parle saint religieux dès le début delà guerre. « Pro¬
fitant de l'impuissance du pouvoir, disait-il, le parti radical,

qui déjà s'agite, provoquera dans Paris un terrible boulever¬
On

sement.
mencera

s'attaquera aux maisons religieuses, on com¬

par

les nôtres, on viendra même ici... Si l'on

m'arrête, je veux me poser sur mon terrain et me donner
pour ce que

je suis

:

citoyen français, sans doute, mais

prêtre, mais jésuite ; c'est sous ce titré que je vis et que

j'entends bien mourir. »
C'est

sous

ce

titre,

en effet, qu'il fut arrêté

le 26 mai et

compris dans les cinquante-deux otages sacrifiés ce jour-là
par la fureur des communards.
sur

la funèbre liste;

Son nom figurait le premier

dès qu'il fut appelé, il répondit d'une

LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAREUIL

26

voix ferme :

«

Présent », et alla se placer en face des autres

prisonniers, pour commencer la rangée des victimes.
Le lugubre cortège se mit en marche, mais il avait peine
à avancer à travers la foule grossissante. La populace armée
se
«

pressait autour des otages, s'élançait pour les frapper.

Ici, ici, criait-on, il faut les tuer ici. » Et l'on

chantait, on

des pierres aux victimes.
Enfin on arriva au lieu de l'exécution : l'horrible massacre
commença aussitôt et dura près d'une heure.
Tous reçurent courageusement la mort. Le P. Olivaint
resta calme etsouriant jusqu'à l'instant oii il fut frappé d'une
dansait, on

hurlait, on jetait

halle en plein cœur.

ciel.

Le saint, le martyr montait au

pareilles
âmes, qu'on a respiré une atmosphère tout imprégnée de
pensées nobles, de sentiments élevés, de désirs héroïques,
Quand, très jeune, on a vécu en contact avec de

n'en garde pas l'empreinte
et ne sache, à l'heure du danger, révéler l'énergie, la beauté

il est rare qu'un cœur généreux

d'un caractère formé à cette école

Les vacances de Georges se passaient

taigu. Sa famille habite encore à 2
calité,

dans la commune de

château du Bois-Corbeau,

kilomètres de cette lo¬

Saint-Hilaire-de-Loulay, le

où le colonel revenait,

année, au moment de la chasse,
souvenirs de son enfance

d'ordinaire à Mon-

chaque

et retrouvait les lointains

27-

L'ÉCOLE DES CARMES

Le

jeune homme poursuivit, au collège de Vaugirard,

seize
ans son diplôme de bachelier, fit sa philosophie à Nantes,

d'excellentes et un peu turbulentes études, conquit à

à l'externat

des Enfants-Nantais,

puis entra à l'Ecole des

Carmes, à Paris, pour y préparer son admission

à Saint-

Cyr.
L'École des Carmes était, à cette époque, sous la direc¬
tion de M. l'abbé

Isoard, devenu depuis auditeur de rote et

évêque d'Annecy. Entre le maître et l'élève il y eut peu de

sympathie. Peut-être la nature exubérante, indépendante,
du futur soldat, allait-elle mal au tempérament du prêtre,

maître. Quoi qu'il
en soit, les points de contact entre les deux hommes étaient
rares, les rapports plutôt tendus.
Du moins, il n'y eut pas d'esclandre, et le jeune Villebois en fut quitte pour se réjouir doublement de son entrée
à l'Ecole spéciale militaire. Il fut admis à Saint-Cyr le 16 oc¬
heurtait-elle trop souvent l'autorité du

tobre 1865 et en sortit le Ier octobre

1867, avec les galons

de sous-lieutenant.
Le nouveau sous-lieutenant demanda à entrer

dans l'in¬

fanterie de marine. Cette arme n'avait pas alors pour

les

brille au¬
jourd'hui et qui la fait choisir d'ordinaire par les premiers
jeunes officiers débutants le prestige dont elle

numéros du classement final ; aussi, en demandant à y entrer,

Georges suivait les inspirations de "sa nature aventureuse

ambition. Sur les
bords de l'Atlantique, l'enfant avait admiré la mer et le
bien

plutôt que les calculs de son

LE COLONEL DE V-ILLEBOIS-MAREUIL

28

mouvement des ports ;

la perspective des voyages lointains

éveillait aujourd'hui l'audace du jeune homme.
Il fut admis

même

en

temps que son meilleur camarade

d'école, M. Coronat, que nous trouvons actuellement général
commandant l'infanterie de marine à Toulon.
Atl'ecté

d'abord

au

4e régiment

comme officier-élève à

Joinville-le-Pont. Avec
exerça
et

ne

de l'arme, Villebois fut envoyé

une

l'École de Gymnastique de

ardeur très

pendant quelque temps à tous les genres de sports

tarda pas à

devenir un escrimeur, un gymnaste, un

nageur de première force. Il voulait se

I

juvénile, il s'y

prémunir contre les

imprévus de l'existence d'un marin et acquérir l'agilité, la
souplesse des mouvements, la résistance corporelle qui lui
furent si utiles
avec

un

au

cours

bon numéro

de

de

sa

carrière

agitée. Il obtint,

classement, le

premier

prix

d'escrime.

Le jeune
X.

sous-lieutenant était prêt. Ce fut donc avec un

plaisir sans mélange qu'il reçut l'ordre de partir pour la
Cochincbine.
Ce fut là son premier vrai début.

CHAPITRE IV
LE SÉJOUR EN COCHINCHINE

Dans un temps où les hommes
ne

sont

plus des hommes, mais

des choses, il fut une
il eut du caractère.

âme forte,

(Ciiamfobt.)

Les missionnaires catholiques furent les premiers à faire
connaître

en

Extrême-Orient le nom de la France. L'un

d'eux, Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, amena la
France à jouer, vers

la fin du xvme siècle, un rôle politique

pays de l'Annam.

Ce prélat fut le promoteur de l'inter¬

au

vention française en Indo-Chine : il fit bénéficier du prestige
et des

armes de ses

compatriotes le roi Gio-Long, contraint

de combattre ses sujets révoltés.

En 1859,

Rigault de Genouilly s'empara de Saïgon; en

1861, la prise de Mytho, de Bien-Iloa, l'occupation des îles
Poulo-Condor et la prise de
à la France la

Vink-lang, en 1862, assurèrent

possession de trois provinces dont le terri¬

toire équivaut à celui de deux ou trois de ses départements.
Le traité

qui assurait cette conquête lui donnait un mil¬

de

sujets asiatiques. De plus, l'acte diplomatique

lion

portait expressément, outre le maintien des

provinces

LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAUEL'IL

30,"

cédées, que désormais les commerçants

français et les

navires envoyés en surveillance pourraient librement com¬
et circuler dans le grand fleuve du Cambodge.

mercer

Les

conséquences de ce traité n'avaient pas tardé à se

faire sentir. D'autres provinces furent annexées à la colonie,
et cette

annexion, appelée par les vœux de la population

laborieuse, s'était faite sans effusion de sang.
Il semblait dès lors que la France n'avait
en

plus qu'à jouir

paix des avantages de la conquête, mais, en 1868, de

nouveaux

troubles éclatèrent et nécessitèrent

l'envoi

de

quatre colonnes sur la frontière nord, entre Chang-Rang et
Bien-Hoa.
C'est alors que Georges de Villebois-Mareuil fut appelé et

partit pour la Cocbinchine. Malheureusement pour lui, il
arriva trop tard pour prendre part à la répression de l'insur¬
rection. Tout était

déjà rentré dans l'ordre et le calme,

grâce à la fermeté du gouverneur, secondé par le colonel
Foron, commandant supérieur des troupes.
M. de Cornulier, qui venait de succéder à

l'amiral de la

Grandière, était l'oncle maternel de Georges. Il ne tarda pas
à choisir son neveu comme aide de camp, et le jeune

assista

homme

paisiblement au développement ascensionnel de la

colonie.
Villebois-Mareuil trouvait en Cocbinchine un vaste champ

d'observation. C'était toute une mine d'études à creuser que
ce

pays

fertile où croissent presque sans culture le riz, le

mûrier, la canne à sucre ; où des forêts à la végétation gigan-

LE

31

SÉJOUR EN COCIHNCIIINE

tesque renferment tout un monde nouveau pour l'Européen.

L'étrangeté des formes et la richesse des produits du sol

attentif du jeune lieutenant.
Il aimait ces forêts immenses et mystérieuses dont les indi¬

devaient impressionner l'esprit

gènes redoutent
demeure des

le séjour, qu'ils considèrent, comme

mauvais génies.

Mais ce ne furent pas seulement les beautés
ses

la

de la nature,

produits et ses bizarreries qui attirèrent l'attention du

jeune officier. Alors déjà, Saigon promettait de devenir ce

la .plus importante des
possessions coloniales de la France. Et, si les trente années
qui ont suivi l'annexion l'ont embellie, il n'en est pas moins
vrai qu'à l'heure où Villebois-Mareuil y arriva, elle ne man¬
quait ni d'intérêt, ni d'élégance. Les magnifiques avenues
qu'elle est actuellement, la ville

de tamariniers et

de manguiers donnaient comme aujour¬

d'hui leur ombre bienfaisante aux rues larges et bien tracées.
A la tombée de la nuit,

la brise caressante de la mousson

passait déjà sur les jardins splendides, pleins de lucioles

phosphorescentes, et apportait aux promeneurs de délicieux
parfums. L'hôtel de l'amiral se cachait dans la verdure des
rives, l'arsenal et les magasins d'approvisionnements étaient
bien fournis, et

si Saigon n'était pas encore, comme on l'a

dit depuis, le Paris

de l'Extrême-Orient, cette ville se pré¬

parait à le devenir.

la mer, mais
à 40 milles, à l'intérieur. Le port de guerre prend sur la
rivière de Saigon un large espace réservé au mouillage des
Ce grand port maritime n'est pas au bord de

32

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

bâtiments de l'État. Des canonnières,

des cuirassés s'avan¬

çaient avec leurs coques blanches sur les eaux argileuses.
Quand son service lui en laissait le loisir, le jeune soldât

dirigeait de préférence sa promenade vers les quais et, dès
que le canon annonçait l'entrée
se

d'un navire dans le port, il

mêlait à la foule toujours impatiente de voir et de saluer

les nouveaux arrivants.
_

Tout

ce

qui intéressait le développement de la colonie

cochincbinoise éveillait sont attention;

il reconnut dès lors

que, si elle était appelée à devenir lameilleure des possessions

coloniales françaises, c'est qu'à l'époque de sa conquête et
vu son

rence

éloignement elle n'avait pas eu à souffrir de l'ingé¬

métropolitaine et que, dès le début, la colonie avait

trouvé, dans l'amiral de la Grandière, un administrateur de

premier ordre dont les sages mesures ont assuré sa prospé¬
rité.

Villebois-Mareuil garda toujours un bon souvenir de son

séjour en Cochinchine, mais if ne se montra pas également
favorable à d'autres essais de colonisation.

Depuis la

guerre

de 1870, il

a

blâmé souvent cette

recherche intempestive des colonies lointaines, qu'il considé¬
rait comme une étrange cause de faiblesse au point de vue
d'une guerre continentale.

«

L'Allemagne, dit-il, a dû se

réjouir en nous voyant lancés dans la série de nos entreprises
coloniales, et elle envisage l'avenir avec plus de sérénité
maintenant que nous sommes lestés des
et de

boulets du Tonkin

Madagascar. La nation qui concentre

son

action

33

LE SEJOUR EN COCHINCUINE

sur un

seul point est certainement plus

celle qui éparpille les siennes de plusieurs côtés à

que

la fois... Si

nous

avions été décidés à refaire notre fron¬

tière mutilée, nous n'en
nos

forte à cet endroit

aurions pas un instant détourné

regards, nous serions restés repliés sur notre immuable

résolution, indifférents aux tentations, où on a

réussi à

embarquer notre activité. Nous pouvons dire que nos con¬
quêtes coloniales auront fortement saigné notre Trésor, dont

l'épuisement devient notre grande alarme, et qu'elles nous
ôteraient un corps d'armée, la guerre venant. »
«

Mais, ajoute-t-il, nous les avons achetées assez cher

pour en tirer ce qu'elles peuvent rendre; et, les ayant, nous
devons en favoriser le développement par tous

dont

les moyens

dispose une grande nation et dont le plus indis¬

pensable est la sécurité. »
Or, selon Villebois-Mareuil, le principal agent du dévelop¬

pement des colonies, c'est la marine, et l'un des plus redou¬
tables écueils, le fonctionnarisme.

Depuis deux ans, le jeune officier poursuivait en Cochinobservations, tout en ne négligeant

chine ses études- et

ses

rien de son service

qui restait sa principale préoccupation.

11 se distinguait par son amouç.du métier, son esprit de dis¬

cipline, et venait d'être promu au grade de lieutenant quand
éclata la guerre de

LIS COLONEL

DE

1870.

VILLEliOlS-MAHEl'IL.

3

CHAPITRE V

LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE.



LE DÉPART POUR LA FRANCE

L'ARRIVÉE

«

Servir la patrie, ce doit

seul but, notre
unique pensée. »

être notre

(Chanzy.)

faut le dire, vibra brillamment
aux oreilles de l'officier : que de dévouements d'actions
La guerre!... Ce mot, il

héroïques, quelle moisson de gloire il promettait!
Cette

gloire rêvée depuis les jours de l'enfance,

levait à l'horizon et lui faisait
Le cœur

elle se

signe d'approcher.

jeune et haut placé de Villebois-Mareuil a com-

.pris l'appel ; il veut y répondre, mais un ordre de ses chefs,
ordre qui semble cruel à sa juvénile

ardeur, le cloue à son

poste. Il demande à partir, on refuse ; il insiste, il supplie,
on

refuse encore.

L'amiral de Cornu lier tenait à garder
aide de camp;

auprès de lui son

il craignait que le poste de Cochinchine

n'exigeât, d'un jour à l'autre, une étroite surveillance dans
les

complications qui surgissaient. Et les massacres des

Français en Chine, qui eurent lieu à Tien-Tsin, dans le cou-

35

LA UUEIME FUAMCO-ALLEMAlîpE

raut de

septembre de cette même année, prouvent que les

appréhensions du gouverneur n'avaient rien d'exagéré.

courba la tête ; mais, quand les nou¬
velles de la guerre devinrent plus graves, quand l'annonce
des désastres arriva jusqu'à lui, Georges de VilleboisMareuil n'y tint plus. Il revint à la charge, fit le siège de
son oncle, mais celui-ci demeura intraitable.
En lace de ces refus persistants, le cœur de Georges
souffre cruellement : la France agonise et on lui ordonne de
rester au loin ; on lui défend d'aller au secours de la patrie!
Jamais peut-être un jeune soldat ne souffrit ce que souffrit,
à cette heure, notre héros. Son désir de revoir son pays, à
cette sombre époque, était si violent que l'officier revenait
sans cesse au port, regardant avec une douleur intense et
Le jeune lieutenant

un immense

désir les bateaux qui s'éloignaient, hélas ! sans

l'emporter...
Or, il arriva qu'un jour où l'amiral et son aide de camp
étaient tous deux sur le port, un

paquebot se préparait à

partir pour la France.
Ce fut le dernier coup.

définitif et, cette fois, frappa
juste. L'amiral, fier de retrouver dans son neveu les qualités
chevaleresques de sa race, se laissa fléchir par cette belle
Le jeune homme tenta l'assaut

ardeur et dit brusquement:
«

Eh bien! pars tout de suite, si tu le peux. »

A

part lui et pour se rassurer, l'amiral pensait tout bas

que le paquebot s'en irait avant le neveu; que

les prépara-

»

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

36

iifs du départ annuleraient la permission donnée. 11 se trom¬

pait. Le paquetage fut fait en un tour de main et VilJebois
rendu à bord. Mais telle avait été la hâte, que la bourse du

voyageur était

vide ou peu s'en faut. Il n'y avait qu'une

faire, emprunter à l'oncle l'argent nécessaire.

chose

à

C'était

risqué; mais Villebois était lancé, et ce détail ne

devait pas

l'arrêter. Nouvel assaut, nouvelle victoire. Le

parent paya de bonne grâce le passage du neveu, tandis
que le chef cherchait encore à retenir son aide de camp.
La traversée parut longue au passager; il
ment que

sentait vague¬

l'agonie de la France ne pouvait se prolonger et

tremblait d'arriver quand tout serait fini.
Hélas!
sa

au

milieu de quelles tristesses il allait retrouver

belle patrie qu'il avait quittée naguère si llorissante,

pleine de vie et d'avenir, si hère de sa grandeur,

si

de sa

force, de son prestige! Tout avait sombré. La grande armée©-

qu'il avait cru invincible avait disparu; il n'en restait plus
que des débris épars, héroïques jusqu'à la fin, mais dont le
courage ne pouvait plus rien pour sauver la patrie.

Quand

l'officier

débarqua

en

France,

le

30 no¬

vembre 1870, le Gouvernement n'était plus ni à Paris, ni à
Tours, il avait reculé jusqu'à Bordeaux, et de l'infanterie de

marine il restait à peine

de quoi fournir les fonctionnaires

pour le ministre! Sedan avait gardé tous les « marsouins » ;
mais des bataillons de marche de chasseurs à
en

pied étaient

formation avec la dernière levée : des enfants de vingt

ans!

LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE

37

janvier 1871, Villebois-Marenil fut incorporé au

Le 6

7e bataillon de marche de chasseurs à pied,

et nommé capi¬

taine, quoiqu'il ne fût encore que lieutenant. La pénurie
était telle que

les sous-lieutenants étaient choisis parmi

des jeunes gens

qui n'avaient été qu'admissibles à Saint-

Cyr.
Ce 7e bataillon,
dant

après la funeste journée de Loigny, pen¬

laquelle il avait perdu les deux tiers de son effectif,
d'exister, ses débris ayant été versés au 8" de

avait cessé

marche.

Mais, le 30 décembre, il avait été reconstitué sous les
ordres du commandant Dubois.

Villebois rejoignit ce corps, le

11 janvier, à Issoudun, et

reçut le commandement delà 6e compagnie. Le 12, le batail¬
lon

partait

affecté

au

pour

Yierzon où il arrivait le 13,

pour

être

XVe corps, que commandait le général Pourcet.

CHAPITRE VI
LA JOURNÉE DE

BLOIS. — L'ARMISTICE. — LA PAIX

Allez, avec Ce COUrttge dont
vous

êtes rempli.

[Juges, vi, I L)

malgré les
efforts du général Chanzy qui commandait l'armée française,
les Prussiens occupèrent la ville de Blois. Depuis quatre
jours — les jours de décembre, comme les ont nommés les
Allemands
l'armée de la Loire prenait, perdait, répudiait
les villages a voisinants et arrêtait l'ennemi, que cette résis¬
On

se

souvient que,

le 10 décembre 1870,



tance inattendue frappait de stupeur.

Désespérant d'avoir raison de son adversaire, Te grandduc de Mecklembourg avait

appelé à son secours le prince

Frédéric-Charles, et celui-ci était arrivé sur le terrain avec
deux corps d'armée.
Due

pouvaient les troupes de Chanzy déjà réduites par

les combats meurtriers des jours précédents, épuisées par une

matin au soir, contre les chocs
réitérés d'un ennemi qui disposait de troupes toujours
fraîches et infatigables ? 11 fallait donc battre en retraite,

lutte qu'elles soutenaient du

LA JOURNÉE DE

mais les

colonnes

39

BLOIS

allemandes, descendant par

la rive

du parc de Chambord le
général Maurandy et.le refoulaient sur Blois. Les Allemands
allaient s'emparer de cette ville. C'est alors qu'ils se mirent
en devoir —malgré les glaçons que charriait la Loire — de
rétablir par un pont de bateaux celui qu'avait fait sauter le
général Barry. Passant ensuite sur la rive droite, ils pre¬
gauche de la Loire, chassaient

naient à revers le général Charïzy.

position très critique, demanda
l'aide de Bourhaki. Mais la première armée de la Loire était
Ce

dernier, jugant sa

dans un tel état de délabrement et

de désordre, qu'elle ne

put répondre à cet appel.

Chanzy, se voyant seul, réduit à ses propres forces; com¬
mença

aussitôt une savante retraite à laquelle il

l'allure d'un

mouvement stratégique.

donna

Tout le matériel et

amassés à Blois refluèrent sur sa
nouvelle base d'opération. Il n'en est pas moins vrai que,

les approvisionnements

était restée au pouvoir des
Allemands, et il s'agissait de la leur reprendre. Pour cela,
il fallait entrer dans la Aille en enlevant aux ennemis le fau¬
depuis lors, la ville de Blois

bourg de Vienne;
Or, le 28 janvier 1871, une colonne mobile tout entière se

portait sur Blois en trois colonnes. Celle fie gauche, com¬
mandée parle général

Pourcet lui-même, était éclairée par

Villebois-Mareuil. Ce fut cette compagnie
qui, arrivant vers trois heures sur la rive gauche du Cosson,

la compagnie de

engagea la première le combat.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

40

Après avoir dégagé une section d'artillerie malheureuse¬
engagée à 400 mètres du feu de l'ennemi, Villebois-

ment

Mareuil s'élance à la tête de sa petite troupe, bien décidé

à

premier dans le faubourg de Vienne. 11 monte

entrer le

vigoureusement à l'assaut des barricades, mais retombe
presque

aussitôt, frappé par un paquet de mitraille. Un

sergent et un clairon le relèvent et veulent l'emme¬

vieux

ner; il refuse. « Tué pour tué», dit-il, et, élevant la voix,

il

commande : « En avant, à la baïonnette ! »
Le clairon et le

continue à

sergent le soutiennent ; ainsi porté, il

avancer.

Entraînés par cet exemple,

les soldats

escaladent la barricade, franchissent la rivière sous un

feu

vif, repoussent l'ennemi et s'établissent sur la

rive

très

droite.

<

Après trois heures de combat, la ville de Blois était au

pouvoir des Français.
A la suite de cette affaire très meurtrière, le 7e bataillon

mérita d'être cité à l'ordre de l'armée.

Quant à son jeune chef, il fut, en récompense de sa bril¬
lante

conduite, confirmé définitivement dans son grade

provisoire de capitaine, et décoré sur le champ de bataille.
Il avait vingt-trois ans.

Le

général Pourcet, rendant compte au ministre de la

journée de Blois, s'exprime de la façon la plus flatteuse
pour le jeune commandant.
«

Bien que l'ennemi, dit-il, n'eût pas de canon,

tance qu'il avait pu

la résis¬

organiser à l'aide de barricades et de

41

LA JOURNÉE DE BLOIS

maisons crénelées

a

donné lieu, de sa part, à une fusillade

meurtrière et nourrie qui a fort impressionné nos hommes.

J'avais mis heureusement à la tête de la colonne d'attaque
une

compagnie du 7e bataillon de marche de chasseurs, qui,

admirablement commandée par son commandant, le lieute¬
nant de

Villebois-Mareuil, a fait, à elle seule, plus que

toute la ligne de l'Indre qui était chargée de l'appuyer.

Villebois nous

a

»

lui-même conservé dans une lettre le

souvenir de cet événement décisif pour sa vie.
Mes souvenirs du 28

«

janvier, raconte-t-il, s'arrêtent

passage delà barricade du pont.

au

Ma compagnie,

«

la 6e du 7e bataillon de chasseurs de

marche,' dont j'ai gardé le commandement après la guerre,
était extrême avant-garde et attaquait de front.
J'ai été blessé quelque

«

temps avant la prise de la bar¬

ricade, mais j'ai continué à commander jusqu'à ce que mes
chasseurs l'aient dépassée. L'on m'a ramené alors en arrière

dans

une

des maisons qui bordent l'avenue de Saint-Ger-

vais.
«



Le lendemain matin, j'ai été évacué sur Cour-Cheverny,

j'ai trouvé une sœur de Saint-Paul

de Chartres qui

m'avait soigné en Cochinchine.
«

Là-dessus

j'ai manqué mourir après deux ou trois

transbordements, et ce n'est que neuf
reçu pour la deuxième
ma

mois après, ayant

fois l'extrême-onction, que j'ai rallié

compagnie. »

Le blessé, .assure un témoin,

était en très piteux état, et

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUfL

42

l'on ajoute qu'il

fut admirablement soigné par une de ses

parentes pont le mari venait d'être tué à Loigny parmi les
zouaves

de Charette.

Ce premier fait d'armes de Villebois-Mareuil fut le dernier
combat de l'armée de la Loire,

mais c'était une victoire.

elle
se résignait à déposer les armes, la suprême consolation

Le jeune capitaine apportait à la patrie, au moment où

d'un dernier triomphe.

Ce fut pour lui un

grand honneur et Un grand bonheur,

car, dès le lendemain,

le bataillon recevait l'ordre de rétro¬

grader sur Cour-Cheverny ; l'armistice venait d'être signé,

pendant que
le jeune homme se remettait lentement de ses blessures
qu'eurent lieu les derniers épisodes de cette lutte, l'une des
plus terribles qu'aient eues à enregistrer les annales de
l'humanité, et que furent arrêtées les conclusions d'une paix

la guerre contre l'étranger était terminée. C'est

qui laissait la France morcelée.
Pendant bien des jours, les représentants du pays

vaincu,
inquiets et consternés, espéraient cependant, de la part du
vainqueur, des conditions moinslourdes, qui laisseraient à la
patrie l'intégrité de son territoire. Hélas! ce dernier espoir
devait sombrer comme le reste: il fallait se rendre. «

blable à

ces

forteresses

qui

ne

Sem¬

font battre la chamade

qu'après avoir épuisé tous leurs moyens

de défense, la

France devait capituler. »
On ne pouvait s'attendre aux protestations

des puissances

43

LA PAIX

l'Europe se montrait indifférente et ingrate.
La Russie ne songeait qu'à profiter de la situation pour

étrangères :

abroger l'article le plus important du traité de
tzar félicitait son

oncle Guillaume de ses victoires. L'Au¬

triche n'osait agir depuis ce mot de

l'empereur Alexandre :

j'en ferai marcher deux. » L'Italie

«

Remuez un régiment,

se

taisait. L'Angleterre craignait d'irriter,

d'intervention, la

Paris, et le

par un semblant

toute-puissante Allemagne ; ses hommes

de la France et
célébraient le triomphe de la race germanique. Thiers avait
vainement frappe à toutes les portes; la France était
seule. Et que pouvait-elle, seule, dans la détresse où elle se
trouvait? Son armée avait subi des pertes effroyables, et les
populations consternées par cette hétacombe de victimes et
par les scènes de dévastation dont elles avaient été les

les plus en

vue applaudissaient à la défaite

témoins, fatiguées de celte

lutte malheureuse, ne croyait

revenir. On était lassé de tant de
revers qui se succédaient, s'enchaînaient, se précipitaient.
Le tiers de la France gémissait sous l'étreinte des
Allemands; les deux autres tiers tremblaient au bruit de
leur approche et craignaient de subir à leur tour les lois
brutales de la guerre. La nation entière, meurtrie, affaissée,
atterrée par tant de catastrophes successives désirait la
paix, la paix quelle qu'elle fût, une paix qui mît terme à

plus que la victoire pût

«

son extrême

misère. Elle se refusait à faire plus longtemps

le sacrifice des intérêts matériels du moment1. »
4.

Chuquet.

44

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

La

majorité de l'Assemblée vota donc la paix, et il est

juste d'avouer que ceux qui dirent « oui » montrèrent autant
de patriotisme que ceux qui dirent « non ».
Les

M.

préliminaires, arrêtés le 26 février entre Thiers et

de

Bismarck, furent

adoptés

par

l'Assemblée

le

1er mars.

On se figure quel tressaillement douloureux dut éprouver

Georges de Villebois-Mareuil quand, après de longs mois de
maladie, il apprit la conclusion du traité qui morcelait la
France. Son cœur de soldat se refusait à croire qu'il ne fût

plus possible de lutter encore et, si quelque chose pût adou¬
cir l'amertume de

ses

sentiments, c'est la pensée d'avoir

procuré à la patrie malheureuse un dernier jour de gloire.

CHAPITRE VII

L'EXPÉDITION DE TUNISIE. — LE MARIAGE
DE GEORGES DE VILLEBOIS-MAREUIL

Ses paroles enflamment tous les

courages... On le prendrait pour
le dieu des combats.

(Homère.)

Quand la paix lut définitivement conclue, le capitaine de
Villebois-Mareuil n'avait que vingt-quatre ans: la commis¬
sion de révision des grades lui avait maintenu cette situation

malgré sa jeunesse, et la 6e compagnie, devenue la 4e, garda
à sa tête le nouveau capitaine.

était

Le 7e bataillon tout entier

placé sous les ordres du commandant

Jeannerod,

aujourd'hui général et envoyé à Marseille.
Le 5 juillet

1875, Villebois-Mareuil passa au 2e bataillon

et, deux ans après, se présenta au concours pour l'Ecole
de Guerre. 11 y lut admis le 10 novembre
au

1877, et en sortit

mois de décembre 1879. Il était le onzième sur 67 élèves,

pourvus comme lui du brevet d'état-major.
Dès lors,

il rendit d'importants services au sujet de l'expé¬

dition de Tunisie qui se préparait. 11 fut appelé

part à la tête du 7e bataillon.

à y prendre

LE COLONEL DE

4G

C'est à ce
de Paul

YILLEBOIS-MARELIL

sujet qu'un de ses compagnons d'armes reçut

Déroulède

aimons à rappeler

ces vers que nous

ici.

BONNE CHANCE

Au capitaine André

Les Kroumirs sont dans

la montagne.

Sonnez, clairons! Poudre, chantez!
Et vous, soldats, bonne campagne,

Bienheureux qui vous accompagne,
Chers frères d'armes qui partez.

Oui, bienheureux qui sert la France,
Bienheureux ceux qui vont courir
Aux dangers comme à la souffrance :
C'est une fière préférence

Que d'être choisi pour mourir!
Non que ce soit la grande guerre,
Ni qu'il faille nous en

troubler;

Mais cette marche militaire,
C'est sous le feu qu'ils vont la faire
Et le sang français va couler.

Le^sang français! Trésor auguste
Qu'on amassait avec ferveur ;
Qui devait à la force injuste
Opposer l'équité robuste
Et nous racheter notre honneur !...

D***.

L'EXPÉDITION DE TUNISIE

41

Et pourtant il faut s'y résoudre,
Ce trésor, il faut en donner!

Qui nous juge doit nous absoudre!
Les Kroumirs font parler la poudre,

Le canon français doit tonner.

Bonne chance, et que

Dieu vous garde,

Soldats, vengeurs de nos fiertés.
La France en armes vous regarde,
0 chers porteurs de sa cocarde,

C'est son cœur que vous emportez1 !

On sait que les

Kroumirs forment la confédération des

tribus indépendantes

qui habitent l'angle nord-ouest de la

Tunisie, près de la frontière algérienne. Plusieurs fois déjà
ils avaient fait des incursions sur le territoire français algé¬
rien et devenaient des voisins dangereux.
une

de leurs

poussa

Le 29 mars 1881,

troupes passa de nouveau la frontière et re¬

les soldats indigènes. Enhardis par ce succès, les

Kroumirs revinrent le lendemain

avec

des forces plus con¬

sidérables et attaquèrent une compagnie du 59e de ligne, qui
ne

fut délivrée que par l'arrivée

de quatre compagnies de

zouaves.

Le Gouvernement français

saisit ce prétexte pour envahir

la Tunisie et,

le 24 avril 1881,

26.000 hommes

se

trouva réunie

une

armée française de

près de la frontière tuni¬

sienne, sous les ordres des généraux Forgemol, Delebèque,

Logerot et Bréart.
I, Paul Déi'oulède,

Chanls du soldais

LE COLONEL DE

48

VJLLEliOJS-.MAHEUIL

L'invasion de la Tunisie se fit sans combat sérieux, pen¬
dant que Tabarca était occupé par la marine.
On ne vit

point l'armée kroumire qui, cependant, était

forte, disait-on, de 7.000 hommes. Le 12

mai, le général

Bréart, pénétrant dans le Bardo, imposa au bey le traité de

Karsès-Saïd, par lequel il acceptait le protectorat français.
Afin de rendre

effectif le protectorat en

désarmant les

troupes du bey, l'invasion véritable de la Tunisie commença ;
les indigènes alors essayèrent de résister. Sfax s'était mise en
état de défense : elle fut bombardée et occupée le 16 juillet ;

Gabès se soumit huit jours après.
Les succès des armes françaises ne réussirent pas à sou¬
mettre ce pays ;

défendre

son

la population tout entière se souleva pour

indépendance. 11 fallut envoyer de nouvelles

troupes, et la guerre tunisienne menaça

un

instant de

prendre des proportions inquiétantes. Néanmoins, au

mois

de novembre de la même année, la pacification était faite.

Dès le 19 avril,

le 7P bataillon, débarqué à la

Goulétte,

avait été affecté à la brigade Vincendon ; c'est ainsi que Vil-

Kroumirie, durant laquelle il sut trouver de nouveau l'occasion
de se distinguer. Il tint brillamment la tête de l'avant-garde
à l'attaque de Feld-lvaliba et s'y montra le merveilleux en¬
lebois-Mareuil prit part à la courte expédition de la

traîneur d'hommes qu'il s'était révélé à Blois.
C'était le 21 juin :

sa

compagnie en marche se trouva

brusquement prise dans un étroit défilé que dominent des

L'EXPÉDITION DE TUNISIE

49

hauteurs à pic. Sur ces sommets, les soldats
aperçoivent de
nombreux fusils prêts à faire feu, dès

que la colonne se sera

engagée. Le danger est imminent, terrible, et une hésitation
bien

compréhensible fait un instant osciller les premiers
D'un coup d'oeil rapide, le capitaine s'est rendu

rangs.

compte de la situation, il se jette en avant et s'écrie : « Vous
allez voir comment
s'élance le

premier,

halles. C'est bien
l'ennemi

on

recharge

ce

passe. »

Et, piquant

comme une

son

cheval, il

flèche, sous une grêle de

qu'il avait prévu. Mais, pendant que

ses armes,

la compagnie de Villebois

avait, à son tour, franchi le défilé et entraîné la suite de la
colonne jusqu'à Hadjù-Mankoura.

Villebois-Mareuil avait fait son devoir avec toute
tout le dévouement de son

l'ardeur,

caractère, mais il réservait son

opinion personnelle sur l'opportunité de cette campagne.
«

La Tunisie survint, écrivait-il

plus tard, qui ouvrit l'ère

des

expéditions coloniales. De l'aliment passager qu'elles
apportèrent à l'esprit militaire, la masse ne profita pas ;
mais elle en fut déroutée vers de nouveaux
ment du stimulant

objets, au détri¬

principal '. En même temps que les aspi¬

rations prenaient un autre cours, le travail s'émietta dans
des préoccupations d'ordre

d'action

différent, pour des satisfactions

immédiate, et le succès des résultats

ne

vint pas

augmenter la confiance dans la prévoyance du comman¬
dement. »
V

1. Dans cette étude,
Villebois-Mareuil parle de la réorganisation militaire et de
l'uti¬
lité cpi il y aurait eu pour la France de ne
pas gaspiller ses forces en les
LE COLONEL DE

éparpillant.

VILLElîOIS-MAHEUIL.

K

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

bO

De retour en

France, le comte

de Villebois-Mareuil fut

employé à l'état-major du IIe corps d'armée et nommé

chef

affecté au 61e régiment
d'infanterie de ligne, et détaché au 4e bureau de l'état-major
général de l'armée au Ministère de la Guerre.
En ce même mois de févri'er, le comte Georges de Ville¬
bois-Mareuil épousait Mlle Egtrangin dont le père habite
encore à Marseille la place Estrangin-Patric. M. Estrangin,
neyeu des Patrie par sa mère, avait continué l'importante
maison d'importation très connue à Marseille.
Heureux de cette union qui comblait ses vœux, VilleboisMareuil goûta paisiblement les douceurs du foyer jusqu'au

de bataillon le 23 février 1882. Il fut

s'embarquer de
pour l'Afrique. Appelé à occuper le poste de chef
d'état-major de la division d'Alger, il se mit en route le

jour où, nommé lieutenant-colonel, il dut
nouveau

14 novembre 1889.

CHAPITRE VIII

UN VOYAGE AU

SUD-ALGÉIUEN
Nous vivons entre deux acci¬
dents du sol ; noire histoire tient

large dans une ligne de l'his¬
toire de la terre; notre vie dépend
au

d'une

variation de la chaleur;

notre durée est d'une minute, et
notre force un néant.

(H. Tajne.)

C'est à cette époque

de la vie de notre héros qu'il faut

placer le voyage qu'il fit dans le Sud-Algérien. Voyage qu'il

accomplit, dit-il, « dans des conditions exceptionnelles, à
la suite d'un général

de division dont la carrière fut, en

grande partie, consacrée à l'Algérie, qui l'aime de toute son
âme, et s'intéresse à ses progrès avec une passion de sa¬
vant

».

Ce voyage

permit

au

lieutenant-colonel d'étudier avec

soin le sud de la province

d'Alger. Il a laissé sur ce pays

curieux, attachant, original, des pages qui peignent bien la
vivacité de ses impressions et la finesse de ses observations.
«

Le train est

parti d'Alger au petit jour, écrit-il de

Médéa, et s'en est revenu à Blida avec sa lenteur habituelle
de coche,

qui ferait station de parlote arrosée à tous les

cabarets. En

revanche, la brume n'avait rien d'algérien,

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREU.IL

82

Cependant, à Blida, sur la campagne des oranges, le soleil
fait effort pour se

réveiller. Il nous accorde l'aumône de

quelques rayons, lorsque nous nous installons dans le break
attelé de mules à la daumont qui nous attend à Chiffa.

L'on
touche à la barre des montagnes, qui se voit d'Alger dans
«

un

L'entrée des

gorges

est des plus intéressantes.

infini bleu tendre, si doucement vaporeux ; l'on traverse

jardin du Tell en sa partie la plus riante. Les orangers,
les mandariniers,
s'alignent en files sombres, pressées,
ce

pointillées d'or; le sol est couvert de primeurs, de blé vert,

sont lâchés des
bestiaux en pacage; la route est bordée de maisons gen¬
tilles, claires de gaieté et d'aisance, Il y a bien, par-ci par-là,
des ruines
où n'y en a-t-il pas en Algérie! — mais, en
somme, c'est l'exception; les entours sont riches, allument
où, pour l'empêcher de monter trop vite,



l'œil d'une joie de vivre1. »•
A cette époque-là, la

ligne de Médéa, ouverte actuelle¬

construction ; le
voyageur, tout entier à la poésie du paysage, regrette le
gigantesque remblais qui écrase de sa masse brune l'épa¬
nouissement des jeunes verdures. « Le pittoresque n'y
ment

depuis plusieurs années, était en

gagne pas, dit-il, si la civilisation s'en
Il compare les gorges

augmente. »

de la Chiffa à « une jolie échappée

torrent étroitement
serré par ses montagnes boisées, avec sa route vivement
de petite Suisse, très fraîche,

1. Au Sud-Algérien,

avec sou

par Villebois-Mareuil

(Correspondant du 10 octobre 1896).

UN VOYAGE AU SUD-AFRICAIN

!i3

accrochée au flanc d'un coteau » ; il admire au passage la cas¬

cade

mousseuse

du fameux ruisseau des Singes, croise le

long du chemin les longues caravanes de hourriquets gris
attelés d'une douzaine de bêtes qui

et les lourds chariots

faisaient alors le roulage entre le Sud et Alger. Vers le soir,

confluent de l'historique
Mouzaïaet, le lendemain, admiraient la richesse vinicole de
les deux voyageurs arrivèrent au

Benoukghia.
Et le narrateur nous promène, avec lui,
de tableaux peints de main

dans une galerie

de maître, à Boghar, à Chel-

lada, à Guelt-es-Stel, à Djelfa. Il nous parle avec un intérêt

spécial de Laghouat, « toujours saisissante dans sa ceinture
d'un vert sombre
«

».

C'est une vraie

ville- construite par des commandants

supérieurs tels que Margueritte et Thomassin, qui possé¬
daient

non

mais aussi

seulement
le

sens

l'intelligence des grandes choses,

esthétique des belles choses. Ils ont

réussi à implanter une

ville française dans la ville arabe,

la nouvelle

de couleur locale

en donnant

à

pour ne pas

hurler de platitude à côté de l'autre. Tous ces

venue assez

grands bâtiments, occupés par les différents services, avec
leurs arcades, leurs balustres de pierre, leurs terrasses, par¬

fois leurs dômes, sont du plus
leurs

blancheurs

heureux effet, d'autant que

arabes corrigent

agréablement l'excès

sombre des palmiers. »
Les voyageurs firent

leur entrée dans la ville au milieu

d'une foule compacte massée dans toutes les rues, sur toutes

Si

LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREUIL

les terrasses,

à toutes les fenêtres. Partout des drapeaux,

des burnous

multicolores, des cavalcades et des

Les nègres

noubas.

sautaient frénétiquement, la musique déchirait

les oreilles, les chiens hurlaient,

les chevaux se cabraient,

les clairons rappelaient, c'était un délire d'expansion.
Enfin 011 arriva à la

place Randon, où habitait le com¬

mandant supérieur, chez qui le général et

Villebois devaient

descendre et où ils reçurent une hospitalité charmante.
Du fort

Morand, où ils ne tardèrent pas à monter, les

faire une idée plus nette de la ville;
l'encombrement des rues 11e leur en avait laissé qu'une
visiteurs purent se

idée confuse.

«

Une arête montagneuse coupe en

deux

le fort Morand,
l'hôpital et le fort Bousearin, ainsi nommé du nom du
général de brigade qui y fut tué. Du fort Morand, la vue est
splendide. Droit en face apparaît la mosquée toute blanche,
l'oasis, elle porte en ses points culminants

avec la

flèche de son minaret qui se détache, éclatante

de

l'hôpital. Vers le sud, l'im¬
mensité dorée du désert se perdant dans l'horizon bleu.
clarté, sur la masse rouge de

violettes ou
roses, suivant les courses du soleil, d'une dentelure très

Au

nord, des gradins de montagnes grises,

symétrique et, remarquable entre toutes, au second plan,
le Milosg, avec ses

regards,

on

dans l'oasis

étonnants créneaux. En abaissant les

aperçoit la ville noyée dans l'oasis superbe,
aux verdures multiples qui vivent à l'ombre

quelques linéaments trouent
cette mer de palmes de l'illumination de leur blancheur vive.

protectrice des dattiers, 0(1

UN VOYAGE AU

85

SUD-AFRICAIN

des plan¬
tations de saules, de tamaris, d'interminables rangées de
peupliers, puis les champs d'orge, puis une verdure vague,
laquelle va se dégradant jusqu'au flot fauve, dompté par
l'îlot de végétation croissante qui brave fièrement sa dévas¬
Au delà de l'espace gagné par nous sur le désert,

tation.

»

Yillebois-Mareuil à
Laghouat, ce fut, nous dit-il, « les rues indéfinies, formées
par de simples murs blancs, pas assez hauts pour empêcher
Ce

qui, par-dessus tout, charma

la vue des toulïes fleuries des

arbres fruitiers, ces rues au

milieu desquelles s'élancent, de-ci de-là, quelques têtes

isolées

arbres, ainsi oubliés,
allongent les lointains et quelle puissante teinte africaine
de gigantesques palmiers. Comme ces

ils savent donner à un

simple chemin poudreux, surtout

quand un burnous le traverse, poussant un modeste bourriquet ou une escouade de bruns chameaux efflanqués! »
Avec

un

entrain

plein d'humour, le lieutenant-colonel

poursuit, en société du général, l'heureux voyage. Partout
à leur approche les

populations se mettaient en fête et les

notabilités leur offraient des repas somptueux pour lesquels

les deux
arrivants étaient toujours tenus de faire honneur. La der¬
nière étape de la route avait pour but Ghardaïa, le Mzab, et
épuisait l'art culinaire du pays et auxquels

on

nous ne

résistons pas au désir de citer encore une

de ces

jolies descriptions que Villebois nous a laissées des pays
parcourus.
«

Nous

courions',

ce

jour-là, entre des escarpements

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREDÏL

KO

rocheux sur un sol jaunâtre, rougeâtre, brûlé, inondé d'une

pierraille dévastatrice. Quand nous tombions dans un fond
de sable, c'est que la route suivait ou passait un oued.
herbes se faisaient bien
sous

Les

petites, bien espacées, submergées

le Ilot montant des

déjections calcaires. Malgré les

nuages

dont le ciel roulait les masses grisâtres, l'on sen¬

tait que

le soleil régnait en maître sur cette âpre contrée,

et que le sol calciné lui appartenait à jamais. Pourtant, par
une

étrange recherche de la nature, une pluie de fleurettes

aux

mille nuances et d'une infinie délicatesse de structure

feuilles, tiges et racines
collées tout d'une pièce pour mieux se ramasser, dans tout

sourdait entre les pierres, lleurs,

l'effort

de leur

végétation, contre la destruction qui les

entourait, et lorsque la voiture allait au pas, je descendais
les étudier comme des petits êtres charmants qu'il faut abor¬

der tout près pour les distinguer et les admirer.
«

Benian, première ville mozabite, prépare aux enchan¬

tements du Mzab. L'oasis sort comme par magie de ce

sol

incendié, et apparaît dans sa luxuriante frondaison, la jeune
verdure de ses orges et de ses jardins, sans aucune transi¬
tion

qui le fasse pressentir. La ville le domine, incrustée

sur

un

monticule; et sa mosquée, avec la pyramide qua-

drangulaire de son minaret, semble veiller sur elle. »
«

Jusqu'au Mzab, nous traversons des cirques enclos

d'arêtes rocheuses en

décomposition et découpées en som¬

mets inégaux, suivant que les uns se sont fendus plus

tard

UN VOYAGE AU

S7

SUD-AFRICAIN

que les autres. Sur les pentes, clans la vallée aussi bien que
sur

les crêtes,

la terre est consumée et la pierre seule

subsiste, rouge comme une brique incessamment recuite.

qu'on

mamelons ruissellent de blocs noirs,

Parfois des

dirait des écroulements de houille ; c'est la pierre noire des

cette croûte terrestre
est fendillée, craquelée, consumée; elle ne lutte plus, elle
espaces éternellement calcinés. Toute

mais
elle se désagrège, elle ne tient plus ensemble, elle ne résiste
n'a, depuis longtemps, plus de germes à défendre,

plus.
«

Ce désordre de la nature est bien

absolument saisissant le panorama

fait

pour

du Mzab, lorsqu'il se

présente tout à coup à vos regards émerveillés. L'on
de traverser

une

rendre

vient

succesion de crêtes rocheuses, toutes les

les
autres, et voilà que, dans une large vallée de sable, le fond
mêmes, l'on en escalade une dernière, faite comme

d'un oued

surgit comme un décor d'opéra, une forêt de

palmiers fuyant vers l'ouest, et la ville de Gbadaïa, écrasant
de son poids un mamelon qui n'a pas

réussi à la contenir,

débordant de tous côtés dans la plaine au milieu des jardins
et

des

arbres, tandis

que,

séparée d'elle par une large

esplanade de sable, et accrochée elle-même à la montagne,
se

dresse à l'est de la ville de Mélika,

cachant Ben-Isgnen,

la ville sainte, Bou-Noura et El-Ateuf, celle-ci très au loin,
enfoncée

dans l'autre

partie de l'oasis qui lui fait une

retraite de verdure. »
Cette attrayante vision d'Orient captivait l'âme et les yeux

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

."S

de Georges de Villebois-Mareuil. Avant le départ, il revint h
l'aube dire au Mzab un dernier adieu, et nous traduit ainsi
dernière impression : « Le Soleil est encore très bon der¬

sa

rière la montagne de Mélika, et nimbe d'une auréole pourpre

la ville dont tous les sommets se détachent sombres siir ce

fond éblouissant.
«

A

droite, au loin, Ben-Isgnen dort, comme affolée, sur

pente calcaire. Toute la nature est recueillie, immobile,

sa

attendant quelque chose
«

de grand, l'arrivée du Soleil-Roi.
%

Ghardaïa s'éveille peu à peu pour nous

méhara

du

voir partir ; les

màhzen1, ennuyés d'être dérangés si matin,

brament avec colère, la diane sonne au bordj pour les tirail¬

leurs, le ciel s'emplit davantage de rose et la plaine de
murmures.
«

Puis, enfin, tout s'illumine ; l'astre éclate et la grande

fête ensoleillée du Sahara recommence.

»

Rentré dans ses foyers, le voyageur caressa longtemps ces
souvenirs

d'Afrique. Ce ne fut pas sans regret qu'il quitta

Alger, lorsque, en 1891, il fut mis à la disposition de son
arme

et affecté au 148e régiment d'infanterie.

à

poste jusqu'à sa nomination au grade de colonel, le

ce

R fit le servicé

9 avril 1892.

Georges de Villebois-Mareuil avait quarante-cinq

ans :

c'était lui le plus jeune de tous les colonels de l'armée fran¬

çaise.
1. Cavaliers civils attachés au bureau arabe, portant le

burnous bleii.

CHAPITRE IX

TRISTESSE DE SOLDAT

...

0 Jésus i rends-nous

La foi du soldat catholique,
A qui le trépas

semble beau

S'il voit ton Paradis mystique
A traversies trous du drapeau.

(F. Coppée.)

Quand, à quarante-cinq ans, on a l'honneur de commander
un

régiment et le bonheur de jouir d'une excellente répu¬

tation bien

acquise, quand on a fait ses preuves sur

champs de bataille, on peut, à bon droit, envisager
avec

les

l'avenir

confiance et attendre, sans impatience, le jour où l'on

blanche à son chapeau de général.
Mais ce n'était pas seulement le désir d'arriver, ou la

pourra attacher la plume

soif du

commandement qui tourmentait l'âme du nouveau

colonel, c'était l'amour du drapeau, l'honneur de la patrie.

esprit chevaleresque n'avait-il pas été
ses aspirations, n'avait-il pas éprouvé cette

Que de fois son
froissé dans

souffrance que cause
ment de l'injustice,

à tant d'hommes de cœur le senti¬

des abus de la force, de la violation du

droit?

à la
tête des nations ; il avait attendu la revanche, et sa fière
Il avait

espéré longtemps voir la France remonter

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

60

impatience se traduisait en des pages vibrantes d'émotion,
toutes pleines

parfois d'amère ironie pour les chefs empa¬

nachés, dont toute la gloire consiste à diriger les combats
de parade.
Dans
ses
«

un

de ses plus beaux romans, il

prête à son héros

aspirations et écrit ces lignes significatives :

propres

Le rêve, le sien, celui de tous, de la génération qui s'écoule,

n'était-il pas troué par la réalité présente, au point qu'on ne

pouvait plus en raccommoder les lambeaux ; la pure concep¬
tion du soldat n'était-elle pas en train de remonter vers la

légende, en exposition déjà des ornements d'un autre âge?
«

Et c'était la guerre

qu'il implorait sur lui, qui leur

manquait à tous. Soldats, qu'étaient-ils sans la guerre, que
restait-il d'eux sans la preuve ? Derniers grands vaincus de

siècle, jusqu'à quelle progressive diminution d'eux-

ce

mêmes pensaient-ils s'éterniser sous la défaite ?
«

La

guerre! Ils pouvaient entasser les grades et les

dorures, étendre les limites d'âge, se crêter de plumes

blanches, se ceinturer d'écharpes, exhausser leur prestige,
s'enivrer du commandement des masses contre un ennemi

marqué, docile à se faire battre; ils ne faisaient plus guère
eux-mêmes, cela impressionnait de moins en

illusion qu'à

moins la foule, l'idée n'était pas en rapport, du reste !
savait trop

l'on

se

L'on

comment poussent ces choses en pleine paix,

demandait si

ceux

restés

en

route, un peu plus

courtisans, pareillement protégés, n'eussent pas tenu mêmement la place

des arrivés ; on réservait son sentiment devant

TRISTESSE DE

SOLDAT

61

surtout, il leur eût
fallu la guerre pour commander hautement, tenir leur rang
la consécration

fuyante. A ces chefs

dans la nation !

nécessaire à tous, du moment
qu'ils se couvraient de son idée, dès l'instant qu'ils portaient
un sabre ! A ces. jeunes qu'on arrachait, en pleine formation
La guerre ! Mais elle était

«

d'avenir, à leurs familles, à

leurs occupations, à leurs

d'existence, pour justifier cette barbarie ! A ces
sous-officiers usés par la monotonie de l'exercice, de la
moyens

!A
ces officiers de tout grade, las d'enseigner ce qu'ils n'avaient
pas vu, ce qu'ils ne devaient pas connaître, d'invoquer sur
leurs effort le décevant mirage de revanches chimériques !
La guerre, elle était l'aliment nécessaire pour l'armée,
la vie procédait d'elle. Mais, puisqu'elle s'interdisait de plus
en plus aux espérances, que la nation n'en voulait pas, s'y
jugeant mal habile, qu'on- lui avait substitué la lutte des
millions, que tout se résolvait en invention d'engins, en
stratégie ferrée, en coûteuses transformations de matériel,
qu'on limitait la tactique à ergoter sur des doctrines, que

caserne

et du café, pour les relever à leurs propres yeux

«

l'armée ne se

révélerait désormais au pays que par son

budget, à quoi bon réagir contre son temps ?... Les regrets
assiégeant son cerveau de tant de choses perdues qui, autre¬

gloire, des forces vives de son être
condamnées, inactives, du contresens de ses aspirations en

fois, conduisaient à la

regard des placidités de son époque. »
Dans une autre

page

singulièrement émouvante, Ville-

LE COLONEL DE

62

VILLEBOIS-MAREI IL

bois-Mareuil, jetant l'un de ses héros au milieu des aventures
des batailles, semble raconter les mouvements de sa propre

pensée, les dernières péripéties de sa vie militaire et jusqu'à
l'événement tragique où il devait trouver la mort. On croit
lire le récit de sa course à travers le Veldt, qui devait aboutir
à la catastrophe de Boshof, quand, racontant une
sance

reconnais¬

dans la Plaine-des-Joncs où furent surpris une petite

d'éclaireurs, il décrit les marécages du Tonkin :
La difficulté qui d'abord paraissait insurmontable, c'était
de s'orienter dans cette immensité morne, où aucun point

troupe
«

devinait sur un horizon mouillé. » Et, par
une singulière prescience des événements, il met à nu les
sentiments dont son cœur dut déborder en la fatale journée
de repère ne se

du 5 avril, lorsqu'il exprime la joie du

héros sur le point

d'entreprendre un hardi coup de main :
Il avait oublié les souffrances endurées, les périls cou¬
&

n'entrevoyait plus que le succès prochain, il avait
dans l'oreille comme une fanfare de conquête, c'était sa jeune

rus

; il

de
se distinguer, cette occasion bénie, sur laquelle les plus
hardis, au cours d'une carrière entière, n'osent jamais
compter, il la sentait venir au bout de la course de ses
canonnières. Déjà il était le chef d'une expédition qu'il avait
conçue et préparée, que tout à l'heure il mènerait à bien ; il
renommée qui volait aux rivages de France... L'occasion

avait

sous ses

ordres une belle compagnie

d'infanterie de

annamites, sans compter
toute la milice de Tan-an ; de toutes parts arrivait, en un lieu
marine, un peloton de tirailleurs

63

TIUSTESSE DE SOLDAT

amenés sur des
sampangs afin de moins éveiller les soupçons; le résultat
paraissait sûr ; d'abord il n'avait rien négligé pour le rendre
tel, et puis, ne lui était-il pas dû un coup de fortune par
désigné d'avance, un monde de porteurs

compensation, à tant d'infortunes ? »
Hélas! ce soldat devait être retrouvé dans la forteresse
conquise, au milieu des morts, la poitrine trouée par une
balle tonkinoise... et le colonel de Villebois-Mareuil devait
tomber, lui aussi, frappé au cœur par un schrapnel anglais!

mélan¬
colie, nous traversons une époque militairement obscure
sur laquelle, sauf au
Tonkin et au Dahomey, rien n'est
«

Depuis 1870, écrivait-il encore avec la même

venu

éclaircir d'un rayon d'espérance le deuil

de nos pres¬

tiges. L'ère de paix prolongée et armée où nous sommes
*e

questions irritantes et de
bien desconllits latents, garde sa continuité sereine, répon¬

entrés, en dépit de nombreuses

dant à la volonté très réfléchie de l'Europe. Les

émulations

nationales ont transporté la lutte, avec une telle âpreté, sur
terrain

le

économique, qu'on ne s'imagine pas qu'elles

inévitable nécessité, à la
replacer sur un autre. Ainsi s'est perdu le stimulant ordi¬

songent de longtemps, sans une

naire des bonnes volontés, plus actives à l'espoir des temps

plus proches. »

«

D'une situation

dit-il ailleurs, où

jadis militairement droite et simple,

les actes répondaient aux ordres, où le

le Colonel de villebois-mareuïl

04

notre nervo¬
sité, nos progrès scientifiques insuffisamment appliqués,
notre confusion d'ingérence et d'idées, nous avons compli¬
qué le problème au niveau de nos habitudes et abouti au
chaos. Si c'est là pour nous la marche d'un siècle, il faut
croire que la progression historique des peuples s'accomplit
bon sens réglait ces ordres, nous avons, avec

suivant une courbe souvent bien cruellement

prononcée et

qu'elle reste en dehors du bénéfice d'âge de l'évolution
humaine ! »
Ces

pensées pénibles, faites de tristesse et

de dégoût,

douloureusement vraies, hantaient le colonel. Il en était pour¬

suivi, tourmenté ; on sentait que tôt ou tard elles auraient
sur sa

vie une influence décisive,

qu'un jour ou l'autre il

lui serait impossible de réagir contre le découragement

qui

l'envahissait.
Pourtant il restait debout, attendant encore, contre toute

Mais, tandis que, fidèle à son
poste, il s'absorbait dans sa tache, « le temps marchait, por¬
teur d'oubli; la révolte des premières années faisait place à
l'accoutumance; les générations nouvelles se laissaient dis¬
espérance, l'heure propice.

traire par d'autres
de ce qui avait

intérêts. Peu à peu la nation s'évadait

été son idée fixe et le demeurait pour les

hommes comme de Villebois-Mareuil.
sur

le roc du

Sentinelle immobile

souvenir, il vit monter la mer indifférente,

grand espoir
dont il vivait. Son âme consternée perdit la foi qui l'avait

lentement,

sûrement, elle submergeait le.

soutenue après l'écroulement de

1871.

TRISTESSE DE SOLDAT
«

Des mœurs nouvelles et de nouvelles exigences

fiaient chaque

OS

modi¬

jour l'instrument militaire. Autre chagrin

cuisant pour ce tenant de la tradition. Sous les mots anciens
dont on pare encore

la fonction transformée, il apercevait

nettement les réalités;

tissement logique

il voyait poindre à l'horizon l'abou¬

de notre révolution sociale, une bonne

garde citoyenne substituée à cette famille mystique, l'ar¬
mée 1 ».

Et Villebois, témoin

inconsolable de l'abaissement de la

patrie, ne se résignait pas à en accepter les déchéances.
1. E.-M. de

Vogué.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-.MAKEU1L.

5

CHAPITRE X
L'OFFICIER

Les plus

forts sont les plus

tendres.

(Michelet.)

Villebois-Mareuil, son peu de
confiance en l'avenir n'avaient pas altéré son humeur, ni
Les

regrets du colonel de

modifié" son caractère.

11 continuait d'être le chef aimé,

admiré, et ses soldats étaient heureux et fiers d'être sous les
ordres d'un homme qui, en maintes

circonstances, avait su

affirmer l'inflexibilité de son commandement et la bonté de
son cœur.
«

a

Lorsque Dieu créa le cœur et les entrailles de l'homme,

dit Bossuet, il y mit

premièrement la bonté. » Villebois-

Mareuil ne démentait pas cette parole. Cet
dans le

homme si raide

service, si exigeant dans la répression des fautes,

savait se montrer, quand il le devait, facile et indulgent.
On a raconté à ce sujet un épisode qui ne manque ni d'in¬

térêt, ni d'originalité.
Un jour, en

1894, le colonel arrive à la Ferté-Milon à la

tète du 67e de ligne;
cours

il devait passer là quelque temps au

de manœuvres qu.'il exécutait dans les parages de la

l.'OFFiCIElt

67

forêt de Villers-Cotterets. La petite ville possède les ruines

d'un gigantesque château fort sur la place

d'armes duquel

Jeanne d'Arc a séjourné.
De toute la vallée 011 voit

les tours du vieux castel; Ja

muraille se dresse en un escarpement de rocher, effrayant à

voir, si haut qu'il n'avait jamais été escaladé qu'une fois,
1811, par un conscrit téméraire.

en
«

J'en ferais bien autant »,

dit crânement un petit musi¬

cien du 67e à qui l'on venait de conter l'histoire.

Et le lendemain en plein midi, sans tambour ni trompette,

autorisation non plus, le jeune soldat se mit à grimper

sans

à la brèche.

La tâche était rude,

le chemin difficile.

Les camarades

suivaient d'un œil anxieux l'ascension de l'imprudent. «
va se

tuer »,

11

disait-on.

Mais non; simplement, tranquillement, sans
il arriva au sommet et là, avec le môme

se presser,

calme,, il se mit à

déployer un petit drapeau tricolore qu'il portait en bandou¬
lière et sur lequel

se

trouvait imprimé le numéro de son

régiment.
11

l'assujettit entre les créneaux, tandis qu'un hourra

montait de la plaine.

il se trouva
en face de l'adjudant, envoyé par le colonel, avec ordre
d'annoncer quinze jours d'arrêt à l'audacieux qui venait
d'enfreindre le règlement. « Vous venez de risquer inutile¬
Mais, quand le petit musicien redescendit,

ment votre

vie, lui dit sévèrement le colonel, je veux

08

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAIIEUIL

enlever aux autres l'envie de vous imiter : la vie d'un soldat
ne lui

appartient pas, elle appartient à la France. »

Le lendemain, le régiment

quitte la ville, mais le petit

drapeau reste à son poste, ilottant joyeusement au-dessus
des vieilles pierres sombres.
En

se

retournant pour

saluer encore la belle vallée, le

colonel le vit, le fixa un instant avec unesorte d'émotion et,
d'un signe,

fit approcher le jeune musicien.

Eh bien!



mon

aini, est-il solidement planté, votre

drapeau ?
Oh! oui, mon colonel, il tient bien.





Tant mieux!... si je vous ai puni, c'est que je ne pou¬

vais pas faire autrement,... à cause de la discipline...

mais

je suis fier de lapins comme vous !
Et, piquant son cheval, le colonel s'éloigna.
Quant au petit musicien, il disait d'un air ravi à
camarades
mes

qui l'entouraient :

«

Vous

ses

savez, maintenant,

quinze jours... je m'en moque. »

Certes, il était bon et il aimait le soldat celui qui a résumé
en ces
«

lignes le devoir d'un officier :

Dès qu'on entre en campagne, le chef devient la

dence de ses

provi¬

subordonnés; il n'a cure que de leurs besoins

qu'il doit prévenir, satisfaire ou partager. 11 faut que l'offi¬
cier s'oublie pour

le soldat

au

delà même du nécessaire,

afin que celui-ci en soit pénétré. Le

chef qui se reposerait

avant d'avoir assuré le repos de ses hommes ne

serait pas

L'OFFICIER
un

G9

chef, celui qui s'attablerait avant d'avoir assuré leurs

vivres, ne serait pas un chef ; car, en vertu de quel prestige
oserait-il demander à sa troupe de se sacrifier à

l'heure du

danger, puisqu'il n'a même pas su lui sacrifier ses aises ? Le
chef

qui se laisserait abattre une seule fois

constance quelconque, fatigue ou danger, ne

chef, car,

pour avoir

par une cir¬

serait plus un

droit à commander, il faut être fort

entre les forts.
«

Donc, oubli de soi-même jusqu'à la souffrance, force

d'âme jamais démentie, énergie physique prouvée

surabon¬

damment, tout cela fait partie de l'essence même du chef

susceptible d'exalter la confiance du soldat et par consé¬
quent de produire un grand effet moral. »

Mais,

pour

produire ce grand effet moral, il est juste

d'ajouter qu'il faut tout d'abord avoir su développer chez
le

jeune soldat le sentiment militaire dont parle de Yillebois-

Mareuil dans cette page exquise :
Le

sentiment militaire s'explique

mieux qu'il

ne se

définit. 11 est fait d'abnégation, d'amour du devoir, de

goûts

«

aventureux, de pauvreté ou au moins d'indifférence de la
richesse et du bien-être, d'absence de lien
son

cœur.

Il

passionne

se

pour

d'empire sur

le mouvement, l'im¬

prévu, l'instabilité. Il est assez puissant
défaut d'ambition

ou

pour

suffire, à

satisfaite, à remplir l'âme dont il s'est

emparé et assez impérieux pour la retenir la vie durant. C'est
lui qui électrise

l'immortelle génération de soldats que la

France prodigua au

génie de Napoléon, et

ses vibrations se

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

70

descendants de Crimée et du
Mexique. Qu'inportait alors au sous-officier d'attendre dix
ansl'épaulette, du moment qu'il se considérait comme un
être à part, supérieur au civil, du moment que ses rêves le
berçaient vers les sommets d'honneur et de gloire, inacces¬
sibles à la plupart, mais dont l'odyssée d'un seul suffisait à

prolongèrent chez leurs

entretenir la légende.
«

Et chez l'officier, c'était la même foi

invincible dans la

irraisonnée, irréfléchie, mais si pro¬
fonde ! Dans quel passé de hauts faits les chefs apparais¬

destinée grandiose, foi

sillage
d'admirables perfections évoquait leur seule histoire ! La
victoire a de tels mirages d'apothéose pour ceux qu'elle

saient alors,

quel prestige autour d'eux et quel

couvre! Cela valait vraiment la peine

de végéter, l'estomac

vide, à la pension, le corps transi dans la chambrette, sans
feu d'hiver, entre

le café et l'exercice pour horizon d'une

cela valait la peine, car chacun pou¬
vait avoir son heure, car la gloire effleurait certains fronts,

existence ; en vérité,

et qui n'eût espéré
«

qu'elle ne se poserait sur le sien ! »

Le sentiment militaire, écrivait-il encore, est entre tous

le plus pur, le plus élevé,

le plus inaccessible aux profanes,

l'abnégation et souvent à la
mort, jusqu'au jour où il vous jette entre ses bras, après
avoir dompté l'émotion poignante de son approche, dans
parce qu'il confine toujours à

l'enivrement du devoir glorieusement accompli. »

CHAPITRE XI
LA GRANDE

DÉCEPTION. — LE DELTL. — LA RETRAITE
La plus

digne et la plus rare

des amertumes est de
voir faire,
le bien

ne

pou¬

ù pleines mains, tout

qu'on souhaite à pleine

à me.

Tu lANUiiaiE.)

Le comte de Villeboia-Mareuil
67e

commandait

encore

le

régiment à Soissons, quand surgirent les événements

de Madagascar.

Toujours poursuivi par le désir de dépenser son activité
au

service de son pays, il

faveur de prendre

fut des premiers à demander la

part à l'expédition et obtint la promesse

de partir. Il devait être occupé soit comme chef d'état-major,

soit comme commandant du 200e de ligne qu'on formait eu
vue de la

campagne.

Au dernier moment, un officier plus heureux prit la place

qui lui avait été promise.
Ce fut pour

le colonel de Villebois-Mareuil une cruelle

déception. Un soldat desa valeur devait accepter difficilement
le repos

après avoir entrevu la possibilité de l'action. Son

chagrin fut tel qu'il parla un instant de quitter l'armée. Ou
lui fit entrevoir alors qu'il lui

restait la chance de faire la

LE COLONEL LIE VILLEBOLS-MAREUIL

72

campagne à la tête
serait appelée à

de la légion étrangère qui, forcément,

partir.

Le 1" régiment de cette légion venait de perdre son colonel,
Villebois

réussit à

échanger le commandement du 67e de

ligne —. qu'il aimait et dont il avait réussi à faire un des
meilleurs régiments de l'armée — contre celui de la légion et

partit pour Sidi-Bel-Abbès.
Hélas !

compagnie par compagnie, tout le régiment étran¬

ger prit la route pour Madagascar, tout le régiment, sauf lui !
Il en fut atterré ; il réclama, mais en vain. Pour le consoler,

fit miroiter à ses yeux les

on
«

étoiles de général.

Pour finir au coin du feu, les pieds dans ses pantoufles,

il n'est pas

nécessaire d'être général », répondit-il dédai¬

gneusement, et il donna sa démission.
La mort de sa femme survenue récemment avait ajouté à
la désolation de son âme. Ce coup l'avait brisé et ce fut avec
une

dignité triste qu'il se retira.

Il y avait juste trente ans que ce soldat de race et de voca¬
tion avait offert à son pays « toutes
être », on ne

les forces vives de son

pouvait donc lui contester

ses

droits à la

retraite ; néanmoins la décision qu'il prenait le fit beaucoup
souffrir.
«

Je m'étais fait soldat pour me battre,

disait-il. J'ai pen¬

dant près de trente ans inutilement attendu l'heure où nous

partirions pour reprendre les provinces perdues. Mais en ce
moment il n'y a

rien à faire ; ceux qui dirigent nos destinées

73

LA RETRAITE

d'énergie latente et
d'esprit de sacrifice existent dans la nation. Combien de
héros resteront toujours ignorés, à qui il n'aura manqué
soupçonnent pas quelles réserves

ne

qu'une chose : l'occasion.
A

«

nos

envolées de

mercantilisme

gloire d'antan s'est substitué notre

financier ;

disons donc adieu à la France

militaire qui fut grande, pour donner carrière à une France

commercialement et industriellement

riche, qui sera ce

qu'elle pourra. »
Ces paroles ne sont que trop vraies ; le temps n'est plus où

la sympathie,

l'admiration générale plaçait, tout en haut de

l'honneur, l'homme qui portait l'épaulette : « Ce personnage

insigne, l'officier, dans cette nation insigne, la France. »
Son discours au 1er étranger
dement

lorsqu'il quitta le comman¬

respire une mélancolie profonde. Il y a quelque

chose de douloureux et de triste dans les adieux qu'il adresse
à sés soldats.
«

On n'est pas bien maître de son cœur, leur dit-il,

les moments très

cruels. Vous avez, d'ailleurs,

dans

tout fait,

Messieurs, pour augmenter la douleur de cet adieu : A?otre

conception du
devoir, Antre ardent dévouement au service m'ont donné
empressement à mes désirs, votre haute

sans

compter la sublime jouissance du chef qui se sent

compris et suivi.
«

J'ai

beaucoup à vous remercier, Messieurs, beaucoup

d'admiration à vous témoigner pour
sement

le ressort merveilleu¬

trempé que j'ai trouA'é en Anus et j'ai bien senti

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREU1L

74

qu'on

pourrait le tendre toujours sans crainte de le

briser.
«

C'est cet illimité dans l'effort qui donne la marque

tinctive de l'officier. Où qu'on l'emploie,
dessus des autres, même

dis-

elle la classe au-

plus compétents, plus instruits,

i

car il a pour

lui de tout rapporter à son but, qui reste le plus

dans
toute la fougue de son être ; il y marche inexorable dans la
idéal qu'un homme puisse embrasser ; il s'y consacre

rude honnêteté de son abnégation. Il
que, dans cette fin d'époque égoïste
de

ces

faut bien qu'on sache

ét blasée, il y a encore

êtres-là par le monde/afin de ne pas trop

douter de

l'avenir !
«

El

vous

je vous demande de l'affirmer en toute occasion,

qui êtes les éclaireurs d'avant-garde de notre armée

et qui

attirez davantage les regards. Je vous assure que

votre exemple est

plus que jamais nécessaire à cette foule

qui s'enlize aux bas-fonds de la jouissance matérielle, qu'on
enfièvre de tant de

cupidités malsaines ; il faut, dans une

pareille nuit, que la vaillance française jette encore assez
de flammes pour qu'on se dise qu'elle n'est pas morte, pour

que la foi des croyants ne meure pas !
«

Je vous souhaite ardemment d'échapper tou jours à cette

tristesse d'une existence qui, vouée à l'œuvre la plus haute,
sombre avant son terme, par

abdication d'espérance, avec

l'amer regret de sa force perdue. 11 y a bien des luttes avant
d'en arriver à briser avec ses pensées constantes, à anéantir

le résultat d'efforts

interrompus, et ceux qui peuvent croire

7b

LA RETRAITE

et dire qu'on laisse tout cela

de gaieté de cœur ou par coup

de tête, ne nous connaissent pas.

Non, au moment de prononcer l'adieu définitif à ce qui

«

aura

été ma vie, la vraie, la seule, mes regrets ne sont pas

à l'avancement renoncé, aux
dus



ils vont à la faillite

grands commandements per¬
de mes ambitions militaires,

lesquelles n'avaient rien de commun avec la seule montée

actions, sans hautes
idées, sans réputations consacrées, dont le néant m'oppresse
et m'étouffe; — ils vont surtout à ces petits, à ces jeunes,
que j'ai senti vibrer comme moi, vouloir avec moi, et dont
les regards étaient tournés vers la cause dont on ne parle
des grades à cette époque sans grandes

je vous jure
que moi aussi j'aurais voulu me sacrifier à elle, dans toute
pas, dans un amour jusqu'à la mort —comme

la ferveur de mon âme.
<i

Ils vont,

ces

regrets, à notre

admirable soldat, à la

de troupe. Dieu veuille
faire luire, sur notre grand et malheureux pays, l'aurore du
relèvement,où ceuxqui préparent et qui dirigent utiliseront
cette splendide force vive sans la gaspiller par impéritie,
sans la profaner par leur inertie! ce sera mon inlassable
prière et, en si peu que j'y puisse aider, le but de tout ce qui
superbe constance de nos officiers

me

restera d'ardeur.

qu'elle puisse
vous oublier; rappelez-vous toujours que je suis à vous, où
que je vive, quoi que je devienne. Et, en vous laissant à
mon ami, le colonel Bertrand, il me semblera que je ne
«

Vous êtes trop enfoncés en ma pensée pour

76

LE COLONEL DE VJLLEBOIS-MAREUIL

m'en vais pas tout à fait d'avec vous ; si j'ai la
de le voir me succéder
ce sera

le rayon

au

joie dernière

1er étranger, comme
j'y compte,

bienfaisant qui éclairera le deuil de cette

séparation suprême.
«

Messieurs, je bois à votre nouveau colonel que j'aime >

depuis longtemps, dont j'admire, depuis toujours, la bonté,
la droiture, le fier sentiment militaire, je mesure le dévoue¬
ment que vous

lui apporterez à l'attachement dont vous

l'entourez déjà, et la belle tradition du 1er étranger
raît s'orientant vers l'avenir dans sa sérénité

m'appa-

glorieuse. Je

lève mon verre à cet avenir de notre drapeau, au

vôtre, Mes¬

sieurs, que je veux brillant, digne de vous. »

Georges de Villebois-Mareuil ne cessa cependant pas tout
à fait d'appartenir à l'armée; celle-ci devait, en cas de

guerre,

le retrouver colonel de réserve.
Peu après,

le Ministre de la Guerre, donnant suite à une

proposition de l'inspecteur général, nomma le colonel de
Villebois-Mareuil officier de la Légion d'honneur.

En rentrant dans la vie
sans

doute entendu

se

civile, le brillant militaire avait

consacrer

plus complètement aux

siens, poursuivre plus activement ses travaux littéraires
et compléter ses

études si approfondies et d'une si haute

portée

graves

sur

les

questions qui intéressent l'armée

française.
Aussi bon écrivain que

bon soldat, il maniait la plume

LA RETRAITE
avec autant

77

d'aisance que l'épée et, dans de

ticles très fouillés et

nombreux ar¬

documentés, parus dans la Revue des

Deux Mondes et dans le

Correspondant, il projette, sur la

situation de la France militaire, des lumières

qui sont de

véritables révélations et témoignent de sa perspicacité et de
la sûreté de son coup d'oeil.
«

Le sort d'une nation, disait-il, esta la merci de son Gou¬

vernement et

non

pas

de son armée. Ce n'est pas l'armée

française qui a perdu Metz et Strasbourg en 1870, c'est le
Gouvernement de

l'Empire. Avant de la renvoyer sur la

Moselle, qu'on fasse en sorte que le Gouvernement soit digne
de l'y

conduire. Aujourd'hui, plus que jamais, il n'y a pas

de milieu : gouverner ou désarmer. »

Cette question militaire, sons toutes ses faces, le
nait. Il était heureux de trouver chez

beaucoup de ses cama¬

rades l'écho de ses propres pensées, et
son cœur

passion¬

applaudissait de tout

à ceux dont les travaux avaient

pour but le déve¬

loppement, l'amélioration de l'armée.

«

.

«

Mon

cher

Camarade,

Je pense comme vous, écrivait-il à l'un d'eux qui venait

de publier une

vigoureuse étude sur l'armée — étude dans

laquelle l'auteur déplorait la tendance, si accentuée depuis
1870, d'imiter les Allemands et,

avec une

franchise toute

militaire, découvrait les côtés faibles dans l'organisation du

Le colonel de Vi li.ë bû i s-.m a h e i : i L

18

service. Je pense comme vous,

nos

idées

se

côtoient à

chaque pas. Mais où vous donnez la philosophie de la chose,
c'est lorsque vous mettez en avant notre
et non militaire

naturel guerrier

et, de déduction en déduction, vous mon¬

trez, clair comme la lumière, qu'en copiaht les Allemands
par suite d'une

colossale aberration, nous en venons à être

moins que rien.
«

Ce qui a achevé de nous perdre, c'est le principe répu¬

blicain des milices qui se

cache sous notre décor militaire

et contre lequel rien ne prévaudra tant que nous serons en

république. Von der Goltz a parlé d'un nouvel Alexandre;
il

ne

songeait naturellement qu'à un monarque assez maître

de tout pour réagir

contre la bètisé européenne. L'esprit

militaire est mort chez nous parce que

l'esprit guerrier ne

peut plus y exister et que l'un s'appuie sur l'autre. Aussi

plus de rengagement de sous-officiers, un déchet de huit
mille en six ans,

plus de rengagements dans l'infanterie de

marine, bien qu'elle soit seule à marcher. On dirait que c'est
la fin.

»

CHAPITRE XII

L'UNION DES SOCIÉTÉS RÉGIMENTAIRES

Viilebois-Mareuil avait compris qu'il lui restait de grandes
œuvres

à

accomplir. L'Union des Sociétés règimentaires

d'anciens militaires, dont il fut le fondateur, devint bientôt

l'objet de sa sollicitude et de ses efforts. Si elle s'est formée,
si elle compte

actuellement 545.000 membres, elle doit de

vivre et de s'être

développée à sa vigilante et paternelle

coopération.
La

première pierre de

Viilebois-Mareuil

ce

vaste édifice fut posée par

quand il était' colonel du 67e régiment

d'infanterie, à Soissons. Il favorisa de toute
l'initiative des anciens

son influence

sous-officiers, caporaux et soldats

de ce régiment, qui se proposaient de prolonger la fraternité
d'armes jusque dans la

vie civile pour l'implanter ensuite

dans les réserves nationales.

L'entreprise était grandiose; elle devait tenter ce cœur
généreux, alors que, délié des obligations inhérentes au
service actif, dégagé par sa situation personnelle des préoc¬

cupations de la lutte pour la vfe et des soucis du lendemain

A

LE COLONEL DE

80

MLLEBOJS-MAUELIL

libre enfin moralement et matériellement

de faire acte de

pensées et de ses desseins, il prit le parti d'y consacrer

ses

tous ses loisirs.

Il s'y donna

»

tout entier, et c'est justice de lui attribuer

plus grande part du succès de cette vaste association

la

patriotique.
En 1898, on célébra

l'achèvement de l'œuvre. Plus de

grand
amphithéâtre de la Sorbonne. L'imposante réunion était
présidée par le général Fabre, le glorieux blessé de Solférino.
1.000

personnes

s'étaient donné rendez-vous au

Villebois-Mareuil

avait accompli sa tâche. 11

prit la

parole et, avec la haute courtoisie dont il avait le secret,
il remercia tous les anciens militaires qui l'avaient aidé,
félicita tous ceux qui

s'étaient associés, et leur rendit les

pouvoirs dont ils l'avaient investi.
Pendant une heure, il tint son auditoire sous le charme
de

sa

parole. Jamais elle n'avait été plus

chaude, plus

éloquente, plus facile.
Nul mieux que Villebois-Mareuil n'avait compris la force
de l'association.

Il avait jeté sur le papier les bases

association nationaliste et,

d'une

toujours documenté, toujours

actif, avait résumé son idée dans ces pages vigoureuses :
«

Le droit d'association, sur la base la plus large des aspi¬

rations
au

humaines, étant indispensable à l'organisation et

progrès d'une démocratie, doit être revendiqué aujour¬

d'hui avec la dernière énergie par tous les Français soucieux

LTN10.N DES SOCIÉTÉS

HÉGIMENTAIRES

81

de rentrer dans la tradition nationale. En abolissant le privi¬

lège dans les corporations, la Révolution a perdu de vue les
grands services que l'association, même sous cette forme,
avait rendus à la France. Elle n'a pas compris

qu'on pou¬

vait en perpétuer le profit en la rajeunissant par
et a décrété le règne de l'individualisme.

la liberté

C'était affirmer la

prédominance du principe bourgeois dans tout son égoïsine

intransigeant et démoralisant et interdire aux humbles le
seul

secours

de

force, de direction et d'appui qui pût les

aider dans la vie.
D'autre part, par une générosité irréfléchie, en voulant

«

embrasser une œuvre humanitaire,

exclusivement

française

au

elle a desservi la cause

profit d'une foule d'intérêts

étrangers qui n'entendaient lui consentir aucune récipro¬
cité. 11 en résulte qu'après un siècle de prosélytisme un peu
naïf la France, méprisée des autres

nations où le lien natio¬

nal s'est resserré à l'excès, se trouve considérée comme une
sorte de caravansérail international,

où les inventions de la

décadence, les facilités cosmopolites témoignent de la lin
du génie d'une race.
>
«

Dans ces

conditions, il semble que le remède soit de

rendre la France aux principes historiques qui ont épntribué
à

sa

formation et qui restent

compatibles avec son état

démocratique en même temps que d'en éliminer progressi¬
vement, mais résolument, les ferments étrangers qui réus¬
sissent à la

dénationaliser, grâce à une législation faussée

et à un Gouvernement complice.
LE

COLONEL DE MLLKIJOIS-.MAREU1L.

G

LE CULONEL DE VI LLEBOlS-MARELÎIL

82

«

L'association étant le plus grand levier dont dispose une

démocratie et déplaisant par cela même à des gouvernants

qui préfèrent maintenir cette démocratie à sa période d'en¬
fance, ce mode s'indique pour

donner une valeur efficace

revendications des bonnes

volontés françaises. Toute¬

aux

fois, dans l'état défectueux de notre législation, l'existence
des associations dépendant du bon plaisir du Gouvernement,
il est nécessaire de s'inspirer des circonstances pour mettre

tellement direct avec
ce qui bénéficie sous ce rapport d'une tolérance légale qu'il
devienne logiquement impossible de ne pas leur accorder
Celles qui se fondent dans un rapport

la même tolérance.
«

Or le Gouvernement faisant poursuivre toutes les asso¬

ciations

patriotiques créées à ciel ouvert et accordant une

bienveillance officielle à des associations

notoirement poli¬

caractère secret, il importe
d'adopter ce caractère pour l'organisation d'un vaste grou¬
pement patriotique destiné à rendre la France aux habi¬
tudes, aux traditions, aux volontés françaises.
Le but que se proposent les membres est de reconqué¬
tiques, mais conservant un

«

rir la direction intérieure du

pays aux idées françaises, en

rétablisssant la correspondance d'aspirations et de procédés
entre le Gouvernement des Français

et la masse française,

reprendre dans le monde une politique de grande
nation concordant avec le passé de la France.
pour

«

Ils

sous

réprouvent avant tout les errements sectaires qui,

prétexte de servir les institutions

républicaines, les

L'UNION DES

SOCIÉTÉS RÉGIMENTAIRES

83

confisquent au profit d'une féodalité judéo-maçonnique où
une

minorité d'acheteurs et de vendus peut

impunément

dominer et violenter la ma jorité asservie.
«

Ils entendent que,

dans le domaine philosophique

ou

religieux, la liberté de croire soit égale à la liberté de nier,
mais que la

politique religieuse de la France à l'égard des

cultes reconnus soit empreinte d'impartialité et de bienveil¬
lance déférente dans le traitement
touche au plus intime de

qui convient à

ce

qui

la conscience humaine. Ils s'ins¬

pirent de l'exemple des autres peuples pour demander qu'on
favorise au loin la propagande nationale par le prosélytisme

religieux, en conformité de

nos

traditions diplomatiques

historiques.
«

de

Mais, comme ils reconnaissent qu'un pays ne possède

diplomatie qu'autant qu'il peut mettre

armée et

d'autant
restent

une

en

ligne

une

marine, ils les veulent fortes et respectées,

plus susceptibles d'un effort au dehors qu'elles

intangible

aux

outre que le drapeau

passions du dedans. Ils savent en

demeure la grande école d'une démo¬

cratie et que sa vue fait donner au

Français tout ce qu'il a

dans le cœur. La nation française est donc tenue de garder
avant tout son rang militaire pour rester fidèle

à sa loi his¬

torique.
«

Or la vitalité d'une armée tient à son commandement,

lequel est impossible "à constituer dans une nation qui n'est
pas gouvernée. Donner un vrai chef à l'armée là où le chef
de l'Etat n'est qu'un

mannequin, amènerait inévitablement

LE COLONEL DE V]LLEBOIS-MAREUIL

84

la dictature du pouvoir militaire. Laisser une armée divisée
sommet de sa hiérarchie faute d'un

chef, c'est la vouer

d'avance à la défaite en cas de guerre, à

la désorganisation

au

en

tout temps. 11 n'y a qu'un moyen de concilier les choses,

c'est d'unir sur la même tête le commandement delà nation
et de l'armée.

Quelque libre de ses destinées que soit la

démocratie française,

elle est liée par son atavisme, par sa

loi historique, à une direction autoritaire et non à une con¬
sultation parlementaire dont elle ne peut donner que la cari¬
cature. L'association affirme hautement cette loi

d'hérédité,

principe du nationalisme dont elle se recommande. »

CHAPITRE XIII

BIARRITZ.



L'ESPAGNE.
LE



LA GUERRE AL TRANSVAAL

DÉPART

Dès qu'il eut appris ces choses,
il marcha aussitôt à l'ennemi.

(I Mach., iv, 3.)

Le colonel se reposait parfois de ses travaux par quelques
semaines passées à Biarritz.
«

Triste village, dit M. Taine,

nées. Triste village,

dans sou voyage aux Pyré¬

sali d'hôtels blancs réguliers, de cafés

et d'enseignes, échelonné par étages sur la

côte aride; pour

herbe, un mauvais gazon troué et malade ; pour arbres, des
tamaris grêles qui se collent en frissonnant contre la terre ;

deux, criques vides. La plus petite
cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni
pour port, une plage et

voiles, qu'on dirait abandonnées.
«

L'eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de

pierres, durcis par son choc, lèvent à cinquante pieds du

rivage leur échine brune et jaune, usés, fouillés, mordus,
déchiquetés, creusés par la vague, semblables à un troupeau
de cachalots échoués. Le flot aboie ou

beugle dans leurs

entrailles minées, dans leurs profondes

gueules beautés :

puis, quand ils l'ont engouffré, ils le vomissent en bouillon
et

en

écumes contre

les

hautes

vagues

luisantes. Des

LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREUIL

80

coquilles, des cailloux polis se sont incrustés sur leur tète".
Les ajoncs y ont incrusté leurs tiges

patientes el le fouillis

de leurs épines; ce manteau de bourre est seul capable de se
coller à leurs flancs, et de durer contre la poussière de la mer.
«

A gauclie, une traînée

de roches labourées et déchar¬

nées s'allonge en promontoires jusqu'à une arcade de grève

durcie, que les hautes marées ont ouverte et d'où la vue,
par trois côtés, se plonge sur l'océan.
il

se

hérisse de flots violâtres ;

marbrent de plaques encore

Sous la bise qui siffle,

les nuages qui passent le

plus sombres; si loin que le

regard porte, c'est une agitation maladive de vagues ternes,
entre-croisées et

disloquées, sorte de- peau mouvante qui

tressaille tordue par une

fièvre intérieure; de temps en

temps, une raie d'écume qui les traverse marque un sou¬
bresaut

plus violent. Çà et là, entre les intervalles des

nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur
la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine,

ajoutent à l'étrangeté et aux mesures de l'horizon. Ces
sinistres lueurs

changeantes, ces reflets d'étain sur une

houle de plomb, ces scories blanches collées aux roches, cet

aspect gluant des vagues donnent l'idée d'un creuset gigan¬
tesque, dont le métal bouillonne et luit.
C'est

»

précisément cette nature sauvage et tourmentée,

cette situation

étrange et pittoresque du village, jeté-sui¬

des bancs de roches au-dessus de la mer, qui

de Villebois.

plaisaient à

L'Océan, avec sa liberté farouche et ses si¬

nistres grondements, parlait bien

à cette Ame enthousiaste

BIARRITZ.

et

-

87

L'ESPAGNE

profonde. Il aimait à monter la nuit sur quelque es¬

planade solitaire d'où il voyait la mer et la côte.
adouci, le vent tombé;
sa

« on

L'air

aperçoit la cote d'Espagne et

traîne de montagnes adoucie par la

distance. La longue

pyramides vaporeuses
finissent par s'efïacer dans l'ouest, entre le ciel et l'océan. La

dentelure à

mer

perte de vue, et ses

sourit dans sa robe bleue, frangée d'argent, plissée par

le dernier souffle de la

brise; elle frémit encore, mais de

plaisir, et déploie cette soie lustrée, chatoyante, avec des
caprices joyeux sous le ciel qui l'échauffé. Cependant, des
nuages

sereins balancent au-dessus de lui leur duvet de

neige; la transparence de l'air les entoure d'une gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante,
arrêtées en extase à l'entrée du paradis. »

Et, après avoir contemplé souvent cette côte d'Espagne,
il

passait les nôonts, allait la visiter. Au lendemain de la

guerre hispano-américaine, il en racontait les amertumes et
les tristesses. Du pays

ensoleillé, son âme d'artiste et de

poète admirait les incomparables beautés, mais en mêlant
à son admiration les rêves du
«

soldat.

Les choses, quoi qu'on veuille, dit-il,

cial qne leur assigne

ont un rôle spé¬

la nature. Il ne nous suffit pas, par

exemple, que Cadix soit la plus coquette ville qu'on puisse
rêver ,

qu'on y accède le plus curieusement du monde, au

long de cette baie si profonde. De la lagune aux plantes
sombres, striée de canaux, découpée en marais salants, où
étincellent des pyramides de sel; par delà l'espace

bleu, la

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

88

terre d'en face fait une

bordure grise constellée de blan¬

cheurs, et cette vue de terre et de mer qui semblent riva¬

liser, est délicieuse au regard, et il apparaît de plus en plus
que l'une cède la place à
bateau. Puis l'on

en

se

l'autre, que le train va se Changer
trouve

au

milieu d'une pimpante

ville d'Orient, aux rues étroites, avec de gentilles boutiques

proportionnées aux rues, des loggias et des balcons, et l'on
reconnaît en même temps

qu'elle a toute la tenue d'une

souriante ville d'Europe possédant de belles places fleuries
et ombragées, ornées de statues blanches,

emplies de gens

heureux, peuplées le soir des plus exquis visages d'Es¬
pagne.

Alors, on s'éprend de cette terre que réjouit un

climat

idéal, que baigne un courant d'air rénovateur,

chargé du fortifiant arôme des plaines profondes, des terres
encore
«

vierges de la côte d'en face.

Seulement, à l'extase succède la réflexion ; tout n'est

pas pour

le charme, sur ce rocher unique, de se croire

embarqué en une sorte de Léviathan, dont on ne percevrait
pas le mouvement, et qui poursuit un voyage de rêve vers

d'inconnus lointains. Sur ces bastions qui trempent en plein

Ilot, et auxquels on s'accoude comme à 1111 bastingage, il
vient

vous

de

ce

une

pénible surprise de l'impuissance moderne

grand port de guerre. Devant ces remparts, trans¬

formés en promenades

exquises, si bien nommées las Deli-

cias, parmi ces bois d'eucalyptus et ces avenues de dattiers,
ces

vasques et

ces

roches tapissées de verdure, on se

demande involontairement

ce

qu'ils auraient

bien

pu

BIARRITZ.



89

I.'ESPAGNE

répondre au salut de guerre d'une flotte américaine? Etalors
l'immensité de cette rade trop

vide du pavillon d'Espagne

devient une mélancolie et la Mina paraît un peu étrange, le

soir, aux blancheurs électriques parmi ses gazouillements

d'enfants, dans la fraîcheur de ses nuances claires. L'on se

voluptueuse entre
ciel et mer, entre ces plantes d'Afrique et cette humanité
d'Europe si suavement harmonieuse, on aimerait, parmi
toute cette grâce, voir passer un signe de force, se dresser
sur la ville légère l'ombre rude des cuirassés d'escadre!...
prend à songer que sur cette création

«

La force de

l'Espagne, elle est entière dans l'âme du

peuple, il suffit de savoir l'en extraire. Qu'il reste sobre, mais

qu'il amasse, qu'il ne s'arrête plus à l'immédiat effort dont
s'assure sa maigre pitance quotidienne. A juger par ce

qu'il

peut donner facilement, gaiement, aimablement, lorsqu'il
est aux prises avec la nature rebelle et que,

malgré la terre

qui lui manque, il continue à se cramponner à son rocher, l'on

comprend ce que cet être de résistance saurait entreprendre,
s'il généralisait avec intelligence sa dépense
Nous

voudrions pouvoir

Villebois-Mareuil

sur

d'énergie. »

citer les fines appréciations de

la péninsule ibérique, appréciations

où se révèle à la fois le penseur,

le littérateur et le soldat.

bien deviné le carac¬
tère et le génie de ce peuple dont l'avait rapproché ses
séjours à Biarritz. C'est dans cette dernière localité que le
colonel était revenu passer le mois de septembre 1899,
Il parlait la langue de ce pays et avait

quand éclata la guerre du Transvaal.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
»

90

Aussitôt

se

réveille

lui toute l'ardeur militaire que

en

n'avait pu dépenser au service du pays son âme
Le besoin d'aventures héroïques

de soldat.

qui a fait si longtemps la

gloire de la noblesse française, joint à l'esprit chevaleresque
de sa propre race, lui fait entrevoir la

possibilité de servir

la France, d'une façon indirecte sans

doute, mais certaine.

Ses

battre, eh bien, il se

compatriotes

ne veulent pas se

battra sans eux, mais pour eux! En défendant les Boers, il

attaquera l'Anglais et servira ainsi la cause de la justice et
celle de la patrie.
La résolution

prompte, le coup d'œil sûr, le cœur tou¬

jours disposé au sacrifice, le comte de Villebois-Mareuil,
était

prêt à partir dès qu'arrivèrent les nouvelles des pre¬

mières hostilités !

Vers le milieu du mois d'octobre, il adressait à son frère,
le vicomte Christian de Villebois-Mareuil, un message ainsi
conçu :


«Si tu peux te charger de ma fille provisoirement

et définitivement,

s'il y a de la casse — je pars pour le

Transvaal. »
A cette

proposition si crâne et si essentiellement fran¬

çaise, le vicomte répondit affirmativement, et le colonel fit

plus tarder ses préparatifs de départ.

sans

H

quitta Biarritz et vint

passer

quarante-huit heures à

Paris, pour mettre ordre à quelques affaires.
Sa

résolution

n'était

pas,

en

réalité, aussi soudaine

qu'elle le parût. Le projet de se rendre au Transvaal était
une

pensée mûrie dans la tête du colonel. Bien avant l'uHi-

LA GUERRE AU TRANSVAAL

91

matum, il avait offert son épée, décidé à aller défendreMa
cause

du droit comme l'avaient fait, à la fin du xvin" siècle,

Lafayette et Rochambeau

en

Amérique, contre la même

Angleterre qui usait déjà des mêmes procédés.
Le matin de son départ, un ami qui l'aidait à

préparer sa

valise, fut tout surpris de le voir envelopper une épée : « Je
vous en

supplie, dit-il au voyageur, ne vous embarrassez pas

d'un objet qui peut gêner votre débarquement sur une terre

surveillée par les croisières anglaises. »
«

J'y tiens, répondit Villebois-Mareuil, c'est l'épée d'Her-~

binger, l'Anglais lui donnera un nouveau baptême, »
On sait que le colonel Herbinger qui commanda la retraite

de Langson fut tué à Braac-lé. Sa mère avait envoyé à l'ami
de son fds sa croix et son
Le 25 octobre

épée.

1899, Georges de Villebois-Mareuil quittait

Marseille sur le Pei-ho, désireux d'aller, aussi

vite et aussi

possible/rejoindre le général Joubert sur
le théâtre de la guerre sud-africaine.
secrètement que

En cours de route, il changea

plusieurs fois de bateaux

pour dépister la police anglaise. Il était sur la Gironde venant
de Diego-Suarez quand un croiseur anglais intima au trans¬

La Gironde répondit en
forçant la vapeur; elle fila plus rapidement que jamais et
réussit à atteindre Lourenço-Marquez une heure avant le
port français l'ordre de s'arrêter.

croiseur

anglais qui l'avait poursuivie.

Le colonel était sauvé !

CHAPITRE XIV

[/AFRIQUE DU SUD. — LES BOERS. — AVIDITÉ DES ANGLAIS
LE GRAND TRECK.



LES MINES DE DIAMANT

Depuis qu'on le connaît, le Monde est si petit !
(Fr. Coppée.)

Tandis que le comte

Georges de Villebois-Mareuil confie

sa

destinée aux caprices

va

visiter et la cause qu'il va défendre.

de l'Océan, étudions le pays qu'il

L'Afrique australe, vers laquelle il se dirige, est la partie
du continent

qui s'étend au sud du Congo et de la région

des grands lacs; elle comprend les bassins du Zambèze avec
la Chiré sortant du lac Nyasso,
avec

du Limpopo, de l'Orange

le Yaal, du Cunene et du Coanza. La caractéristique de

cette immense région est un vaste plateau central,

fois

quelque¬

désert, bordé de chaînes de montagnes. Le climat est

chaud dans le nord et sur les côtes,

tempéré sur les pla¬

teaux du midi.

Cette région est actuellement tout entière entre les mains
des

Européens : les Anglais

y

possèdent la colonie du

Cap, le Natal, la Rhodésia ou Zambézia ; les Allemands dé¬
tiennent, au nord du Cap, le Sud-Ouest africain ; les Portu-

93

L'AFRIQUE DU SUD

gais, premiers conquérants de ces contrées, sont relégués au
nord des possessions
du

anglaises et allemandes, sur les côtes

Mozambique et de l'Angola; enfin, les Boers, anciens

colons

des Français

hollandais, auxquels s'étaient joints

proscrits, lors de la révocation de l edit de Nantes, sont les
maîtres du Transvaal et de l'Orange.
A côté des dominateurs européens,

lation

se

le gros de la popu¬

compose des indigènes de race bantone et hotten.

tote dont les principaux représentants sont les

Cafres et les

Zoulous.
La valeur économique de ces pays est très variable.

Dans
le Nord, la végétation est sans vigueur ; on n'y rencontre
guère que d'épaisses broussailles. Plus au

Sud, le terrain

fournit de riches récoltes : le riz, la canne à sucre, le café, le

blé, la vigne. On en exporte des graines oléagineuses, du
caoutchouc, de l'ivoire, des plumes d'autruches, de la laine
et surtout des minéraux.

Ces

derniers

produits, et particulièrement l'or et les

réputation qui lui
est devenue funeste. La cupidité, la soif de l'or, insatiable
chez ses voisins, les Anglais, ont fait naître les dissensions
diamants, ont fait à cette contrée une

politiques qui ont allumé la guerre du Transvaal.
Les Indes Orientales étaient, au

xve siècle, le but ardem¬

ment convoité de toutes les nations maritimes. Rien

sant comme l'histoire de

de saisis¬

la prise de possession de ce mer¬

veilleux pays par les Portugais. Ce

peuple de preux et de

LE COLONEL DE VlLLEBuIS-MAREUlL

94

poètes parcourait alors les grands chemins de l'Océan, en

quêtes de découvertes lointaines et de brillants coups d'épée.
En 1486, un hardi navigateur, Barthélémy
par la

Diaz, couronne,

découverte du cap de Bonne-Espérance, la longue

série d'entreprises que, depuis soixante-dix ans, le Portugal

poursuivait sur les côtes occidentales de l'Afrique. Diaz
avait

dépassé, à l'est, de 140 lieues la pointe extrême du

continent africain, mais l'honneur de doubler le Cap fameux
était réservé à Vasco de Gama.

0 Vasco de Gama, qui découvris les Indes,
Je songe à toi. Combien de nuits, combien de jours

Fallut-il donc à tes navires lents et lourds

Poursuivre, par deux fois, la route aventurière.
Je te vois, amiral, sur ton château d'arrière,

Ayant doublé le Cap des tourments, devant
Le mystère liquide et l'infini mouvant
Où tu sens un danger de mort sous chaque lame
Et qui, pourtant, héros, est moins grand que ton âme.
Tu regardes l'abîme et tu n'as pas d'effroi.
Le cap au nord ! — Pour ton pays et pour ton Roi,
Sonde en main, profitant des moindres vents propices



Tu cherches à tâtons le Chemin des


Droit au nord !



Épices;

Mais entends la tempête hurler.

Conquérant, cette mer que tu veux violer,
Oppose à ton effort sa colère de vierge.
Tantôt le vaisseau plonge et tantôt il émerge
De la houle en fureur qui l'assaille et le mord.
Mais lu ne cèdes pas. — Au nord ' Le cap au nord !
L'orage se dissipe enfin. — Le calme est pire.
Une orange qu'on a jetée hors du navire

L'AFRIQUE DU SUD



Sur le stagnant miroir est là, huit jours après.
La voile en plis pesants

pend le long des agrès.

Tous crachent sur le pont de hideuses salives,

Tant le scorbut cruel leur ronge les gencives.
A la côte! Il le faut. Mais là, nouveaux

périls;
Car, tandis que d'eau douce on emplit les barils,
On voit, dans les buissons, ramper des formes lentes.
L'horrible peuple noir, crocs blancs, lèvres

sanglantes,

La sagaie à la main,

des collines descend.

Comment faire ? On ne peut les vaincre, un contre cent,
Même avec la bombarde et ses soudains ravages ;
Mais Vasco connaît l'art de dompter les sauvages ;
Il montre des présents, il

voit à ses genoux

Ces nègres demi-nus, ces Maures en

burnous,

Cerveaux d'enfants qu'un peu de clinquant émerveille;

Et, libre, de nouveau, son escadre appareille.



Au nord-est maintenant!



Quand verra-t-on la lin

Du long trajet? Toujours la fatigue et la faim,

Toujours des corps jetés par-dessus les bordages.
Mais, soudain, c'est un cri poussé par l'équipage.
«

Terre!

»



Les morts sont morts. Gloire à qui survécut

Car cette ville blanche, au loin c'est Calicut,

C'est l'Inde ! Cette côte où la lame déferle,
On y cueille le poivre, on y trouve la perle,

Alexandre le Grand, seul, a vu ces Indiens ;
Mais les marins naïfs pensent qu'ils sont chrétiens,
Car saint Thomas, dit-on,

s'enfonçant dans l'Asie,

Leur porta la parole et la foi du

Messie.

Mouille ! L'ancre est tombée au fracas des canons

L'amiral, entouré de ses durs compagnons,
Aborde. Tout bardé de fer et les yeux calmes,
Sans paraître surpris des monstrueuses palmes,

LE COLONEL DE

00

VILLEBOIS-MAKEUIL

Des teints bronzés, des hauts palais,

des éléphants,

d'enfants,
prière.

Il va, parmi les cris de femmes et
Vers une église, afin d'y faire sa

11 entre et le héros fait un pas en arrière
Devant d'horribles dieux mitres d'or, aux vingt

bras...

Après mille dangers, Vasco tu reviendras.
Ton navire, dont sont usés tous les cordages,
Les mâts rompus,

les flancs rongés de coquillages,

Remontera le Tage et reverra les murs
De Lisbonne et ses beaux jardins de citrons mûrs.

Oh!

quel jour, quand venant d'Orient comme un mage
mains présentant ton hommage

Et de tes nobles

perles, de parfums, de diamants et d'or,

De

Ce cri te saluera :

Gloire au Descubridor,

Qui partit sur la mer infinie et profonde,

Conduitpar son seul rêve, et qui rapporte un monde1!

Ni
ses

les éléments

déchaînés, ni la maladie, ni la mort de

compagnons ne devaient,

en

effet, arrêter Vasco de

Gama.

Le marin ne

sait pas trembler; en dépit des fureurs de

l'Océan il remonte la côte jusqu'à Montbasso

et, après lui,

Cabrai, Alméida et surtout le grand Albuquerque organi¬
sèrent la domination portugaise'aux

Indes. Pendant deux

interruption. Les
Portugais s'établirent successivement aux Açores, à Madère,
siècles les expéditions se poursuivirent sans

1.

François Coppée, Dans la prière et clans la lutte : les Voyageurs.

s.

L'AFItIQL'E DU SUD
aux

97

îles du Cap Vert ; ils fondèrent une ligne non interrompue

de villes et de

comptoirs, se fixant de préférence à toutes

les embouchures des grands fleuves, le Sénégal, la Gambie,
le Niger, le Congo, le

Coanzo, le Limpopo, le Zambèze. Delà

ils rayonnaient dans l'intérieur,

et l'on peut dire qu'alors le

Portugal fut l'étonnement du monde.

Cependant, l'heure de la décadence devait sonner pour lui.
Il épuisait son épargne en flottes, en armées, en construction

d'arsenaux, de citadelles, et bientôt le royaume appauvri
par les-conquêtes, obéré par la victoire, n'eut plus

suffire

aux besoins

de quoi

de ses armées. Les grands hommes

qui

avaient fondé son empire colonial avait disparu et n'avaient
pas été

remplacés par des politiciens au regard aussi large

et aussi élevé. On

ne

sut pas conserver ce

qu'ils avaient

acquis. Bientôt le vieux Portugal fut remplacé aux Indes
par la Hollande; il perdit en Afrique le cap de Bonne-Espé¬
rance,
mers

Au

et le magnifique élan qui l'avait jeté sur toutes les

s'attiédit peu à peu et finit par s'éteindre.
commencement

commerce

du xvne

siècle, une Compagnie de

hollandaise établit une station maritime près du

cap de Bonne-Espérance, afin de pourvoir les vaisseaux fai¬
sant voile

vers

l'Inde d'eau et d'autres

provisions. A ces

premiers colons hollandais s'en ajoutèrent bien d'autres,
%

ainsi que

des Allemands et des Français. L'agriculture s'y

développa ; des vignes furent plantées, en même temps
qn'une puissante poussée vers l'intérieur se faisait sentir.
Cette colonie s'agrandit lentement ; mais elle forma, à travers
LE COLU.AEL DE VILLE HO 1S-MA HEUIL.

7

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAKEC1L

Ù8

véritablement africaine,
adonnée à l'élevage des troupeaux et avide des grands es¬
paces. Ce sont ces Boers,véritables pionniers de l'Afrique aus¬
trale, qui tiennent aujourd'hui en échec les dévorantes con¬
voitises des Anglais, leurs riches et puissants compétiteurs.
Déjà, à la fin du xvme siècle, les Anglais avaient profité de
la Révolution française et de la lutte entre le prince d'Orange
et la France pour intervenir au Cap. Sous prétexte d'y pro¬
téger les lois de la Hollande, une armée anglaise s'était em¬
parée de Capetown, malgré l'énergique résistance des Boers.
Cependant, en 1800, le traité d'Amiens stipula la rétroces¬
les années, un noyau de population

sion du Cap à

la République Batave ou Hollandaise. Mais,

nouvelle descente, for¬
cèrent Capetown à capituler et, depuis, le drapeau britan¬
nique a flotté sur la citadelle de la ville.
Cette injuste conquête excita l'appétit famélique des
Anglais : actuellement, la superficie des possessions britan¬
niques sud-africaines est de 3.614.890kilomètres carrés, soit

six ans après, les Anglais firent une

une surface

égalant le tiers de l'Europe.

s'est effectuée cette prodigieuse
extension sont loin d'être sans reproches. Dès les premières
Les procédés par lesquels

années du régime britannique, les Boers du

Cap eurent à se

plaindre des tracasseries des nouveaux dominateurs et réso¬
lurent d'émigrer sur les

hauts plateaux de l'intérieur, hors

des limites de la colonie du Cap. et d'y

vivre indépendants

plutôt que de disparaître sous le Ilot envahisseur de l'étran¬
ger détesté.

En 1833, un cri de ralliement passa à travers

DIAMANT

91)

Attelons et partons!

Jnsjan ai Irek!)

LES MINES 1>E

leurs demeures
Ils

attelèrent

:

el

commencèrent

leur

grand exode.

Mduveveld et se
lancèrent dans le désert. L'entraînement fut général, mais
10.000

hommes

les pauvres

franchirent les monts

fuyards battus par les farouches Métabélés, sur

chemin dans la direc¬
tion de l'océan Indien. Ils se répandirent dans le Natal, où
ils fondèrent Pielermarizburg. Les Anglais, l'ayant appris,

les bords du Vaal, durent rebrousser

débarquèrent des Iroupes à Port-Natal et s'emparèrent du

accablés par le nombre et de nouveau
vaincus, recommencèrent leur émigration ; ils repassèrent
le Drakenberg et se fixèrent dans la région de l'Orange et
pays.

Les Boers,

du Vaal,

contrées riches en pâturages.

Hélas ! le léopard britannique avait juré de ne

pas laisser

poursuivit une fois
encore, et c'est avec peine que les Boers obtinrent enfin
de l'Angleterre, en 1862, qu'elle reconnût l'indépendance
des deux républiques de l'Orange et du Transvaal.
Dans ces régions, les plaines, fertilisées par les pluies de

vivre

en

paix ce petit peuple; il le

la mauvaise saison, présentent

à l'œil de vertes prairies;

néanmoins, l'aspect général du pays reste âpre, triste, d'une

désespérante monotonie. Bien ne vient y distraire la pensée,

là une des terres préférées des
nomades et des pasteurs, et les Boers purent à loisir pro¬

y égayer la vue. C'est bien

mener

librement

leur

ombrageuse

indépendance dans

l'asile qu'ils étaient venus chercher contre

tannique.

la tyrannie bri¬

100

LE COLONEL DE Y1LLEBOIS-MAHEI IL

Les choses restèrent

en

cet état

jusqu'en 1870. A cette

époque, Kimberley n'existait pas, ou plutôt le coin de terre

qui portait ce nom n'était occupé que par quelques fermiers
boers qui cultivaient le sol.

Un voyageur, qui s'était arrêté un jour dans l'une de ces

fermes, fut frappé des singuliers petits cailloux avec les¬

quels jouaient les enfants du colon. Leur poids, leur cou¬
leur fixèrent
examen, il

son

attention, et, après un plus minutieux

offrait au fermier ravi

une véritable

fortune en

échange de ces gemmes.
De nombreux cailloux,
encore

trouvés

au

semblables aux premiers, furent

même endroit,

principalement dans le

sable des ruisseaux et des rivières. Peu à peu de nouveaux
chercheurs se

joignirent aux premiers, supportant sans se

plaindre la chaleur et la fatigue, sachant qu'ils seraient
bientôt possesseurs de véritables trésors, pour peu que le
sort les favorisât.

C'est alors que l'avidité britannique se réveilla.

fascinés par cette merveilleuse richesse

ne

Ses yeux

quittèrent plus

l'Etat d'Orange. Un pays où l'on ramassait les diamants à la

pelle

ne

pouvait appartenir qu'aux Anglais. Les Boers,

ayant prétendu le contraire, furent mis à la raison et l'An¬

gleterre annexa le Grinqualand de l'ouest avec Kimberley
et Basatalaird, ne donnant aux Boers comme indemnité

2.300.000 francs

en

que

compensation d'un territoire dont la

production en diaman ts, depuis l'origine, dépasse 2 milliards !
Les

Boers, dans leur simplicité, ne soupçonnaient même

LES MINES DE DIAMANT

pas la valeur de ce

coup plus

101

qui leur était volé. Ce n'est que beau¬

tard qu'ils comprirent à quel point on les avait

dupés.
Les mines produisent, en temps ordinaire, 5.500 carats,
toutes les

vingt-quatre heures. Les diamants obtenus sont

envoyés sous escorte armée à Kimberley, aux bureaux de
la Compagnie, et livrés aux
un

experts qui les font laver dans

mélange d'acides nitrique et sulfurique et les divisent

ensuite

soigneusement suivant leur poids, leur couleur,

leur pureté.

Dans une salle réservée à cet effet, se trouve

exposée une collection de diamants d'un poids total de
00.000 carats. On estime ce stock un demi-milliard.
Dans

une

mine près de

Jagersfontein Rood, on a décou¬

vert, en 1878, une superbe pièce du poids de 500 carats ;
en

1894, on a trouvé, à Kimberley, le plus gros diamant de

l'Afrique. Il pesait, brut,971 carats; il est de teinte bleuâtre
et sans défaut,

sauf une petite paille au centre. Ce magni¬

fique joyau, dont la valeur est, dit-on,de 800.000livres ster¬
ling (20.000.000 de francs), a été offert au pape Léon XII
par le président Kruger.

CHAPITRE XV

LES MINES D'OR.



LES CONVOITISES

MISSIONS ANGLAISES.
"SON.



LE



BRITANNIQUES.

CECIL RHODES.



LE ROLE DES

L'EXPÉDITION DU Dr JAMEf



PRÉSIDENT ERI GER.
Le
avec

raid Jameson

a

été

fait

de l'or et des" mensonges.

(Sir W. Hahcourt.)

Presque à la même époque, le bruit se répandait de dé¬
couvertes aurifères au Transvaal. Tout
comme une mine d'or

ce

pays s'annonçait

inépuisable. De toutes les contrées du
\

globe, l'Afrique du Sud se révélait soudain comme la plus
favorisée dans la distribution des richesses du sous-sol.

Connue de tout temps pour ses mines, rien

cependant ne

pouvait faire prévoir les richesses colossales qu'on y décou¬
vrirait à la fin du xixe
d'or du Transvaal qui

siècle, ni soupçonner ces champs

ont fait de ce petit pays le plus gros

producteur des métaux précieux et l'un des centres indus¬
triels les plus actifs de la terre.
Une vieille tradition

voulait que

des mines y aient été

exploitées à l'époque des premières civilisations du bassin
méditerranéen, mais

on

n'y attachait aucune importance,

lorsqu'une découverte; étrange, faite à Zymbabye, dans le
Métabélé, vint éveiller l'attention. On a trouvé à Zymbabye

ion

LES MINES D'OU

des

fortifications, des temples, tout un ensemble de cons¬

tructions

gigantesques attestant le passage d'une racepuis-

sante et

civilisée.

Les restes

des travaux souterrains

étonnent encore les mineurs modernes et
à quelle époque

l'on se demande

reculée et à quel pays appartenaient ces

premiers chercheurs d'or? On a voulu y voir des Phéniciens

Les traits noirs indiquent les endroits oh ont eu lieu les

venus

combats.

de Tyr ou des Hébreux envoyés par Salomon, idenli-

liantainsi Zymbabye avecOphir, l'antiquèet mystérieuse cité.

Quoi qu'il en soit, la richesse actuelle dépasse celle qui

Dans le Métabélé, le
Manica, le Machona, c'est-à-dire dans toute la région qui
s'étend au nord du Transvaal, entre le Limpopo et le
peul avoir élé connue des anciens.

lot

LE COLON El. DE YILLEBOLS-MAIIEI'IL

Zambèze,
aurifères

sur
ne

le 7e degré de latitude,
de

cessent

se

les explorations

développer. L'or est également

signalé au sud, clans le Bechuanaland et le Khama ; ji l'ouest
dans les

possessions allemandes;

Zambèze portugais

et

au

nord,

dans le Nyassa. On

sur
a

le haut

trouvé de

l'argent et du cuivre à Windhoec, dans le Damara allemand,
et dans le Machona anglais; du

charbon partout et souvent

quantité considérable. Cette succession fabuleuse

en

de

découvertes, restera un fait de haute importance dans l'his¬
toire économique du xixe siècle.
De pareilles visions d'or enflammèrent les

imaginations et

chaque nouvelle trouvaille provoqua un effroyable déchaî¬
nement

de

convoitises,

au

milieu

desquelles, celles

de

l'Angleterre devaient tenir la première place. Avec une
absence de scrupules qui a rarement été
nement

britannique déclarait la

égalée, le Couver-

guerre

aux

Boers et

annexait leur pays en

1877. Mais cette fois l'orgueilleuse et

nation trouva à

qui parler. Le petit peuple opprimé,

avare

après avoir vainement protesté contre cet acte arbitraire, se
souleva en masse vers la tin de 1877 et
repoussa l'envahis¬
seur

après lui avoir infligé des pertes sanglantes. A la tête

des

troupes boers

se

trouvaient Martin Prétorius, Paul

Kruger et Pierre Joubert. Celui-ci descendait d'une famille
française. Nommé général, il dirigea admirablement les

opérations militaires

et la victoire des Boers àMajubamit

fin à la guerre. Alors fut
ne

signée une paix chancelante qui

devait pas tarder longtemps à être

rompue.

I.ES CONVOITISES

Aux Anglais repousses du
source

pour

BRITANNIQUES

Transvaal, il restait

103

une res¬

arriver à la réalisation de leur projet déloyal :

c'était de tourner les Boers par le nord et de les cerner dans

leurs frontières. De cette façon la Grande-Bretagne
acqué¬
rait des régions où l'or était abondant et enserrait de toutes

parts le Transvaal qui, dès lors, semblait destiné à être fata¬
lement absorbé

un

jour par l'État le plus fort et le plus

puissant. En même temps, les Anglais coupaient la route
à

l'Allemagne qui, installée depuis 1884 sur la côte de

l'Atlantique, ne dissimulait pas ses visées ambitieuses.
L'Angleterre se décida donc à frapper un nouveau coup.
En 1885, ses armées passèrent le fleuve Orange etleBéchuanaland

fut annexé. Deux

royaume

ans

après, ils s'emparaient du

de Khama et devenaient ainsi les maîtres de la

situation. Les Allemands retenus au delà du grand désert
de Kalabarie,

les Boers du Transvaal refoulés en deçà du

Limpopo, ne pouvaient plus se donner la main au centre de
l'Afrique.
Cette situation, du reste, était préparée

de longue date ;

depuis longtemps l'Angleterre poursuivait la réalisation de
projet. Dès 1859, des missions anglaises et écossaises,

ce

s'étaient établies en divers points du bassin du Zambèze. Or,

lorsqu'un missionnaire anglais met le pied dans un pays,
son
«

envahissante

patrie en a bientôt mis quatre.

Lorsque nos admirables prêtres desMissions étrangères

s'en vont en Afrique ou en

Asie chercher des âmes à sau¬

ver, ils suivent à la lettre les divins enseignements du

Sau-

LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREEIL

100

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

veur : «

N'ayez ni or ni argent. N'emportez

pour

le voyage ni sac,

ni deux

vêtements, ni souliers, ni bâton, car l'ouvrier

mérite

sa

récompense. » Et on ies voit partir avec respect

autre

viatique que l'Évangile, la bénédiction de leur

sans

pasteur et le pieux enthousiasme de l'apôtre. Peut-être peutleur reprocher leur imprévoyance

on

et la témérité de leur

foi, mais il faut s'incliner très bas devant leur admirable
renoncement, leur charité non moins touchante, et le cou¬
rage

tranquille qui les entraîne aux pires dangers pour

faire un peu de bien à l'humanité souffrante.
«

Tout-autre est le procédé des missionnaires anglais.

Ce

peuple, essentiellement pratique, n'a garde de négliger
l'influencé religieuse, mais il entend qu'elle serve aux inté¬
rêts politiques

et commerciaux. Le missionnaire protestant

qui fait ses préparatifs de départ ne va pas demander des
forces

aux

pieds des autels; il s'adresse

aux

maisons

d'exportation en gros et apporte tous ses soins au choix de
ses marchandises

nial

Office » chercher le mot d'ordre

secrètes de la

que

et objets d'échange. De là,

il va au « Colo¬

et les instructions

politique impériale. 11 ne quitte l'Angleterre

dûment approvisionné de cotonnade, de bibles, de

whisky, d'armes à feu, et fortifié par la bénédiction du
secrétaire d'Etat de Sa Gracieuse
»

Arrivé dans le pays qu'il a

moins

Majesté.

choisi, son attitude est non

caractéristique. Il met une habileté merveilleuse à

s'insinuer

partout. Tour à tour marchand, pasteur, consul,

LE ROLE DES MISSIONS

ANGLAISES

407

il se plie à toutes les situations et profite de toutes les occa¬
sions

avec

la même adresse. S'il rencontre

des peuplades

réfractaires à l'idée chrétienne, il laisse ses bibles au fond de
ses

cantines et tire les spiritueux et les pièces de Manchester

sans

lesquelles un bon Anglais ne voyage jamais. Si, au con¬

traire, les indigènes écoutent sa parole, c'est une chose heu¬
reuse

qui lui permettra de développer son influence, au plus

grand profit de ses affaires et de la politique britannique1. »
11 est une chose qui,

de l'avis des auteurs protestants eux-

mêmes, ne doit pas être perdue de vue. C'est le peu de valeur

évangélisation des
noirs par les Anglais. Ils ne craignent pas d'affirmer que
les gouvernements ne tolèrent et n'encouragent les mis¬
sionnaires protestants que dans un but politique. L'évangélisation des noirs, telle qu'elle est généralement appliquée,
est un instrument entre les mains d'hommes sans scrupules,
tels que Chamberlain, Rhodes etJameson. Du reste, après
avoir porté les paroles de paix et de miséricorde aux sau¬
vages, la Grande-Bretagne n'a jamais hésité aies massacrer,
lorsque ses intérêts directs étaient en jeu. Si les Boers ont
regardé d'un mauvais œil les missionnaires anglais, ce n'est
pas tout à fait sans raison, et ce n'est surtout pas parce
qu'ils se sont opposés à une émancipation des noirs, dans
la mesure du possible, en prenant des garanties nécessaires.
Le missionnaire anglais — peut-être de très bonne foi
est, en quelque sorte, le pionnier de l'invasion anglaise.

morale qu'il faut attacher à la soi-disant



1, Jean Durci (Correspondant du 25

septembre 1899).

108

LE COLONEL DE

YTLLEBOIS-MAREUIL

N'oublions pas le jugement de

Tocqueville. L'Angleterre est,

par excellence, la nation égoïste.

de vote à une

Si elle a accordé le droit

catégorie de noirs de la colonie du Cap, cette

mesure, vantée comme humanitaire et

d'autre but que de servir de

progressiste, n'avait

contrepoids à la prédominance

de l'élément hollandais dans la

représentation au Parlement.
Machiavel a fait école sur les bords de la Tamise.
«

Assurément, il y a parmi les pasteurs protestants des

âmes pieuses et désintéressées
; mais combien y en a-t-il
chez qui la religionn'est

qu'un prétexte commode pour dis¬

simuler les passions les moins

évangéliques. En tout cas,
s

chaque fois qu'un missionnaire anglais apparaît dans l'his¬
toire coloniale, le résultat n'est
être n'est-ce qu'un
hasard;

guère à son honneur. Peut-

mais un hasard qui se répète

aussi régulièrement est au moins bien fâcheux
rement compromettant. 11 suffira de

minations dont

l'Ouganda

a

et singuliè¬

rappeler ici les abo¬

été récemment le théâtre et

où la responsabilité des missions

anglicanes est clairement

engagée. Nous-mêmes, au cours de

nos

expéditions colo¬

niales, soit à Tahiti, soit à Madagascar, nous avons vu des
missionnaires anglais soulever les
passer

indigènes eL leur faire

des armes. Que dire enfin du Révérend Stokes, ce

pasteur trafiquant de l'Etat du Congo, qui approvisionnait
de poudre les bandes

d'esclavagistes, et qu'un officier belge,

moins patient que nos amiraux,

fit pendre haut et court, au

grand scandale de la vertueuse Albion '? »
1. Jean Darci.

LE KO LE DES MISSIONS ANGLAISES

,

Les missions anglaises

109

s'étant donc développées, les af¬

faires devaient marcher rapidement et le trafic ne tarda
à

pas

prendre le pas sur la prédication. Tels furent les dé¬

buts de YAfrican

lakes C° qui s'adjoignit toutes les missions

du lac Nyassa et

s'empara, en quelques années, de tout le

de la

région située au nord du Zambèze. Des

commerce

sociétés

analogues se formèrent également au sud de

fleuve : le Central British lakes C", qui évangélisait et
tait le Métabélé et le
Machona; la

ce

exploi¬

British Bechuanaland C°

qui étendait son action sur le royaume de Kahina.

Enfin,

en

février 1891, la liquidation de la Compagnie

des lacs laissa comme

champ d'action à la seule Compagnie

à Charte de l'Afrique du Sud,

ayant Ceci! Rhodes à sa tête,

l'immense territoire qui s'étend au nord du Bechuanaland
et du Transvaal
jusqu'au

lac Zanganika.

Ce vaste pays, communément

Rhodezia ou.Zambezia, était le

désigné sous les

noms

de

champ des opérations de la

fameuse Compagnie commerciale la Chartered.

L'Angleterre doit donc ce prodigieux succès colonial à
l'influence de
rable

encore,

ses

missionnaires et à

de Cecil Rhodes,

ce

celle, plus considé¬
grand homme

sans

scrupules, ce patriote sans conscience qui ne recule devant
aucun

moyen lorsqu'il s'agit d'augmenter

la fortune de son pays.

la puissance ou

11 fut vraiment l'ouvrier diabolique

des malheurs déchaînés aujourd'hui sur le Sud africain.

Cependant, l'immigration provoquée

par

la découverte

LÉ COLONEL DE VILLEBÔIS-MARÈUfl.

HO

des mines d'or allait croissant; des
vèrent comme par

villes populeuses s'éle¬

enchantement dans des lieux presque

Johannesburg fut fondé au centre des
mines de Witwatersrand, surpassant en rapidité de crois¬
déserts jusqu'alors.

sance

les fameuses

«

villes champignons ».de- l'Amérique.

Ce fut une transformation générale du pays, opérée par

les

du
ïransvaal, agriculteurs et pasteurs, virent de mauvais teil

étrangers,-en majorité d'origine britannique. Les Boers
cet afflux d'immigrants; ils se tinrent à distance.

Johannes¬

burg reste la ville des étrangers ; les Boers s'y trouvent en
nombre infime et encore la plupart de ceux qui se sont établis
dans la cité del'ordescendent-ilsde colons
une

venu! pn Afrique à

époque assez récente.

On conçoit qu'avec leur caractère et leurs

habitudes ils

préfèrent abandonner aux étrangers l'exploitation des mines
plutôt que de tirer eux-mêmes parti des richesses du.sol.
Ils se contentèrent d'en retirer une partie des bénéfices en

prélevant, sous forme de monopoles, d'assez forts
sur

les mines. L'argent afflua dans

nement

impôts

les caisses du Gouver¬

qui jouit d'une prospérité inconnue

jusqu'alors.

tardèrent pas à
murmurer contre les taxations auxquelles ils étaient soumis ;
ils demandèrent des allégements et une part dans les affaires
Mais les étrangers, les Anglais surtout, ne

gouvernementales. Ceux qui avaient créé Johannesburg et

dans
laRépublique Sud-Africaine rêvaient, depuis quelque temps,
surtout depuisqu'ils se sentaient nombreux, une révolution
donné une vigoureuse impulsion à l'industrie minière

111

LE PRESIDENT KRUGER

d'où sortirait

un

état

de choses

plus favorable à leurs

revendications.
Le président Kruger, représentant

typique des Boers et

grand adversaire de Cecil Rhodes, s'obstinant à refuser aux
Uitlanders les

privilèges excessifs qu'ils réclamaient, une

sorte de ligue se forma contre le Gouvernement pour les

lui

arracher par la force.

L'horizon s'assombrissait de

plus en plus du côté du

Transvaal. Les Uitlanders avaient compris que, « aussi long¬

temps que la République du Transvaal existerait et que le

président Kruger gouvernerait, les Boers se refuseraient à
danser sur les violons des grands capitalistes ».

De part et

d'autre, l'inquiétude allait croissant, quand enfin éclata

l'agression de 1895, sous les ordres du D1 Jameson qui se
considérait volontiers comme l'homme

indispensable pour

dénouer la crise économique du Transvaal.
C'est alors que Cecil Rhodes ne pouvant, en sa qualité

de

premier Ministre du Cap,'se jeter dans la mêlée, entretint
des intelligences avec les meneurs

delà révolte du Rand,

c'est-à-dire de la région aurifère de Johannesburg, étant en

cela de connivence secrète

avec

le Ministre des Colonies,

M. Chamberlain. Les documents publiés depuis ne laissent
aucun

doute sur l'entente de M. Jameson et de M. Cham¬

berlain. La

responsabilité de,ce dernier est actuellement

parfaitement établie.
Jameson, qui se croyait sûr de la victoire, entra dans, le
Transvaal à la tète de 700 hommes delà Chartered. Les révo-

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAHELII.

112

lutionnaires avaient organisé à Johannesburg un comité de
résistance qui tenait ses séances au
des Mines d'or

siège de la Compagnie

sud-africaines, dont Cecil Rhodes était l'un

des directeurs. Des armes y étaient distribuées aux mécon¬
tents qui paradaient dans les rues,

groupes

tandis que de nombreux

stationnaient devant le bâtiment du comité de

résistance, afin d'y prendre des nouvelles de l'approche de
Jameson. Personne, du reste, ne doutait du succès du mou¬
vement.
sur les

Déjà on prétendait voir les soldats de la Chartered

collines du voisinage et la population en habit de fête

s'apprêtait à couvrir de fleurs les heureux vainqueurs, lors¬
qu'on apprit la défaite complète et la capture de Jameson et
de sa troupe. La révolution s'effondrait pitoyablement.
Le

gouvernement boer se montra généreux dans

son

triomphe. Les traîtres, il est vrai, furent condamnés à mort,
mais ils furent tous

graciés par le généreux et magnanime

président Kruger.

«

C'était une expiation singulièrement

bénigne pour un acte de brigandage international aussi
odieux; mais un autre devait la suivre à quelques années
delàx: c'est celle-là même dont les péripéties se déroulent
aujourd'hui aux yeux du monde inquiet ; les Boers en sont
l'instrument et elle

s'étend à la nation entière d'où sont

sortis les flibustiers.

»

Dès les premiers jours de

1896, les affaires reprirent leur

normal. Le président

Kruger diminua les droits de

cours

douane, réduisit les monopoles et supprima les entraves à
l'industrie minière. Il voulait ainsi récompenser les Uitlan-

LE PRÉSIDENT KRUGER

113

ders qui s'étaient refusé à suivre les agitations
anglaises.
En même temps, il étudiait les modifications
'

qui pouvaient

être apportées aux lois électorales sans mettre en
péril

l'in¬

dépendance du Transvaal. Cette indépendance de son pays
est la préoccupation constante de Paul
avec

Kruger qui prétend,

raison, que le plus petit État doit être, comme le char¬

bonnier, maître chez lui.
Mais M. Chamberlain .voulait la guerre,
venue pour

et l'heure est

l'Afrique du Sud des grands ho nie versements qui

consacreront peut-être le triomphe delà force. «

L'Angleterre

j oue contre 1 e Transvaal la partie malhonnête q lie la prévoyance
et la moralité voudraient lui voir perdre dans

quelque échec

retentissant, mais qui, gagnée par le nombre,
sources

par

des res¬

plus abondantes et plus savantes, par le cynisme

des moyens, lui donnera l'empire incontesté de

l'Afrique. »

En face de ce monstrueux abus de la force, les Cabinets

européens, frappés d'une sorte de paralysie égoïste, restent

impassibles

et

indifférents,

mais du moins

l'opinion

publique a vibré. « L'instinct populaire, à la fois généreux
et sage

dans cette circonstance,

se

passionne pour les

Spartiates modernes, pour les intrépides Boers, qui se lèvent
en

masse, tout prêts à mourir pour l'indépendance de

pays, et les cœurs français

leur

battent tous pour cet étonnant

président Kruger, si simple et si bonhomme dans l'hé¬
roïsme, pour cet extraordinaire vieillard, en qui y il a tout
ensemble du Franklin et du Léonidas '. »
1.

François Coppée.
LE COLONEL DE

VILLEBOXS-MAREUIL.

8

CHAPITRE XV]
PRETORIA.



JOHANNESBURG.



LES MILICES TR AN S V A A LI EN N E S
Lu vie est douce avec la nature.

(CUATEAUBRIAKD.)

De vastes prairies,

des pâturages sans fin, de nombreuses

rivières à sec une partie de

l'année, tel est le pays que les

Boers défendent avec tant de courage contre
seurs

les envahis¬

anglais. Pas nn bouquet d'arbres ne surmonte les

plaines monotones, sauf dans le voisinage des fermes où
l'on trouve quelquefois

des saules pleureurs et des euca¬

lyptus. Il faut aller plus haut que Prétoria, la capitale du
Transvaal, pour rencontrer des forêts. C'est une jolie ville,

plutôt, c'est un parc avec de grands jardins, d'élégantes

ou

villas, de belles avenues plantées de mimosas et

de pal¬

miers. L'eau y est abondante et la cité reste fraîche en toute

saison. A l'époque des grandes chaleurs, elle forme un sin¬

gulier contraste avec le plateau brûlé sur lequel elleest bâtie.
On y remarque


le somptueux palais du Gouvernement

siège le Rand, assemblée législative nommée par les

citoyens du pays.
C'est à
habite

un

gauche de cet édifice que le président Kruger
petit cottage, dont l'entrée est gardée par un

artilleur à casque blanc. La modeste demeure présidentielle
n'a aucun autre signe distinctif.

PHÉTORIA

115

A 4 ou 5 kilomètres de la capitale s'élève un arbre magni¬

fique, plusieurs fois séculaire, digne de sa renommée dans
tout le pays.

Bien des Boers font le voyage de Prétoria uni¬

arbre qui forme, à lui
seul, un petit bois. Ses branches ont pris racine en retom¬

quement pour venir admirer cet

bant sur le sol et chacune d'elles n'a>pas tardé à

devenir un

arbre robuste qui a donné à son tour de nombreux

rejetons

pour lesquels le même phénomène s'est produit.
Prétoria est

Indien par

en

communication

directe avec

l'Océan

Lourenço-Marquez et ne se trouve éloignée que

C'est
au pied de cette légère ondulation de terrain, à une altitude
d'une cinquantaine de kilomètres du Witwatersrand.

de 1.800 mètres, que

s'est élevée Johannesburg, la plus

grande des cités de l'Afrique du Sud.
Les mines et les usines de la ville de l'or s'étendent sur
une

longueur de .25 kilomètres. Elle compte 125.000 habi¬

tants et frappe le voyageur par la solidité et la
ses édifices. Les maisons sont

modernité de

construites en briques, elles ne

dépareraient pas les rues d'une des belles villes de l'Europe,
et les grandes artères sont toutes parcourues par des lignes

de tramways.

La place du marché a seule gardé le cachet

sud-africain :

chaque matin, on la voit encombrée de cha¬

riots, attelés de douze à seize bœufs, dans lesquels

les

paysans boers viennent amener les produits de leurs champs.
Un des

points les plus intéressants de la ville est la grande

place sur laquelle s'ouvre la Bourse. Des chaînes tendues
à travers la rue en ferment, la circulation aux voitures,

116

LË COLONEL DE

C'est le centre des affaires
air



VILLEBOIS-MA.REtJIL

elles



et le rendez-vous favori

s'y traitent

en

plein

des flâneurs et des gens en

quête de nouvelles. Les dépêches de Londres, de Paris, de
Berlin

y

sont impatiemment attendues,

fiévreusement

reçues : tous les agioteurs sont suspendus au câble

télégra¬

phique qui relie la ville de l'or aux grands centres d'affaires
européens. Quand le fil se rompt — ce qui s'est vu — l'affo¬
lement est général.
Le soir, les magasins etles larges avenues plantées d'arbres

australiens, sont brillamment éclairés à la lumière électrique.

Johannesburg cependant est avant tout
mineurs et, si

une

ville de

l'on était tenté de l'oublier, il suffirait d'un

coup d'œil jeté sur les rues

transversales pour s'en sou¬

venir. Des entassements de résidus, aussi hauts que les mai¬
sons

avoisinantes, y alternent avec les échafaudages des

puits, les usines où s'opère le broyage de la roche et les
grandes cuves de cyanuration. En circulant dans les rues,
on

entend parler

l'allemand, l'italien, l'espagnol et surtout

l'anglais. Johannesburg est une cité cosmopolite aussi peu
semblable à Prétoria ou à Blœmfontein, la gracieuse petite

capitale de l'État d'Orange, que si elle en était séparée par
des milliers de lieues. Il y arrive constamment de nouveaux

aventuriers qu'attire l'appât de l'or et, comme on
que les

mines du Witwatersrand ne seront

avant quarante ou cinquante ans,

la petite population
au

pas

calcule

épuisées

il est fort à redouter que

du Transvaal ne finisse par être noyée

milieu de la multitude des nouveaux venus.

JOHANNESBURG

117

Or les Transvaaliens savent fort bien

que leurs lois électo¬

rales sont leur seule défense contre les

pourquoi ils apportent

une

étrangers et voilà

résistance aussi héroïque que

désespérée aux exigences inqualifiables de l'Angleterre.
Ces lois, du reste, n'ont rien d'agressif contre
ainsi qu'on

l'étranger,

l'a prétendu, et la principale question qui fut

traitée à la conférence de Blœmfontein,

mai 1899, fut

en

celle des droits électoraux des Uitlanders naturalisés.
M. Milner avait demandé que la
bout de cinq

au

l'offre

bourgeoisie fût accordée

années de séjour (au lieu de sept, selon

précédente du président Kruger).

Il exigeait,

en

outre, que sept sièges au Volksraad fussent accordés aux

burgers, et que ceux-ci participeraient pour un
cinquième dans la représentation du peuple. Ces exigences
nouveaux

furentappuyées d'une espèce d'ultimatum. Voici, en effet,
ce

que disait, à cette époque, M. Connyngham

Green, com¬

missaire spécial du Gouvernement anglais :
«

J'ai parlé sérieusement au procureur d'État...

dit que la situation est très critique, et
que
ment de Sa Majesté,

je lui ai

le Gouverne¬

qui s'était engagé vis-à-vis .des Uitlan¬

ders, serai t obligé de faire respecter ses exigences et, en cas
de nécessité, opérerait une pression

par la force. »

Il ressort de cette déclaration qu'on a avec raison consi¬

déré chaque soldat envoyé dans l'Afrique du Sud,
après la

conférence de Blœmfontein, comme

une

menace pour

le

président Kruger, menace ayant pour but de l'obliger, par
cet appareil

de force armée, à consentir à ce que les Anglais

I.E COLONEL DE YILLEBÛIS-MATÎEUIL

•H 8

décident de quelle façon on

gouvernerait le pays. Au mois

d'août, l'agent de la Grande-Bretagne à Pretoria
ouvertement

déclarait

Boers qu'on leur ferait la guerre si

aux

le

droit de bourgeoisie n'était pas accordé au bout de cinq ans.
Le

représentant de M. Chamberlain, ayant obtenu du

président Kruger cette concession, demanda la nomination
d'une commission mixte, destinée à étudier de plus près
l'application pratique des nouvelles lois.
Le Gouvernement du Transvaal

gnance à accepter

éprouva quelque répu¬

cette propositien. C'est encore M. Steijn,

président de l'État libre d'Orange, qui parvint à décider le

président Kruger. En transmettant à son Gouvernement la
dépêche d'acceptation du Transvaal en date du 19 août 1899,
M. Milner ajoute : elle est « aussi libérale que tout ce que je

pensais proposer ».
A

ce

moment, le président Kruger accordait le droit de

bourgeoisie après cinq ans, trois sièges au Volksraad, au
lieu de sept demandés, et un quart

dans la représentation

populaire au lieu d'un cinquième.
Voici les conditions mises en avant par le Gouvernement

sud-africain pour la constitution d'une commission mixte :
«

M. Chamberlain ayant offert

de nommer une commis¬

sion mixte, une entrevue eut lieu entre

MM. Connyngham

Green, agent anglais à Pretoria, et Smits, procureur d'État de
la République

Sud-Africaine. A la suite de cette entrevue,

M. Green déclara qu'il recommandait à sir Alfred Milner de

promettre que le Gouvernement britannique s'engagerail :

y
LES MILICES T RANS Y A A LIENNES

110

1° A ne pas s'immiscer dansdes questions d'ordre intérieur;

«

«2° A ne pas faire à nouveau appel an droit de suzeraineté;

3° A faire trancher par voie d'arbitrage les difficultés qui

«

pou raient s'élever. »
A

la communication

de

ces

nouvelles par

sir Alfred

Milner, M. Chamberlain répondit par un refus de faire nom¬
mer la

commission mixte qu'il

avait d'abord proposée lui-

même. Ce qu'il voulait, ce n'élat pas un arrangement, c'était

la guerre. M.
on

Cecil Rhodes lui avait assuré qu'en deux mois

aurait raison des paysans du Transvaal et des rustres de

l'Orange. Chaque jour, le cordon militaire se resserrait à la
frontière du Natal. Tout semblait prêt pour
à Prétoria

».

C'est alors que

la « promenade

M. Cecil Rhodes s'installa à

Kimbedey, pour surveiller de plus près ce qu'il pensait
devoir être une affaire de quelques jours.
Les Boers, ayant vu repousser

leurs propositions concer¬

commission mixte, en

étaient revenus au terme

nant

une

de sept années. Mais M. Chamberlain ne voulait plus même
discuter. Le 8 septembre, il télégraphia qu'il n'y avait pas lieu

d'examiner davantage

cette question, qu'il exigeait mainte¬

nant, en outre des conditions posées, l'usage de l'anglais, à titre
de langue officielle, au Yolksraad de la République Sud-Afri¬
caine. On ne pouvait pousser plus loin le mauvais vouloir.

La République
de ses

Sud-Africaine, agissant dans la plénitude

droits, avait accrédité des représentants auprès des

puissances étrangères. Le D1 Leyds était envoyé en Europe,
et M. Montague-White

fut nommé consul général à Londres.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

120

Us lurent tous deux systématiquement «

Gouvernement

Britannique,

en

boycottés » par le

violation flagrante de la

convention de Londres de 1884.
M.

Montague-White fit les plus grands efforts en vue du

maintien de la

paix. « Tout ce qu'on lui accorda, ce fut une

entrevue officieuse

le secrétaire

avec

particulier de lord

Salisbury. »
Le président
tembre

1899, constate

teur avait été

à

Steijn, dans une dépêche en date du 27 sep¬

repousser

avec regret que son

rôle de média¬

inutile, puisque M. Chamberlain s'obstinait

les conditions que le président Kruger avait

acceptées sur son instance. Du reste, les mouvements de
troupes aux frontières du Transvaal
traver les derniers essais

De son côté, le

ne pouvaient

qu'en¬

qu'il tentait en faveur de la paix.

président Kruger s'était montré des plus

conciliants : d'après la nouvelle loi qu'il avait

proposée, il eut

fallu, pour être électeur au

Transvaal, douze mois de plus
que pour l'être en Angleterre. En outre, ce droit d'électeur
eût

été

encore

valable,

non

seulement pour le deuxième, mais

pour le premier Raad qui nomme

commandant

en

chef de

l'armée. Ces

le président et le

privilèges ne sont

jamais accordés aux étrangers naturalisés en Angleterre.
Et cependant combien faibles paraissent leurs
faire la guerre en

regard de

ceux de

moyens de

la puissante nation

anglaise. Les Boers n'ont pas d'armée permanente à la façon
des pays de

l'Europe. Leur organisation militaire peut être

comparée aux milices suisses. En cas de guerre tout citoyen

LES MILICES T R A N S V A A LIENNES

du Transvaal de seize à soixante ans peut
les armes;

121

être appelé sous

il sont divisés en trois classes d'après leur âge :

de seize à trente ans, de trente à quarante-cinq, et de qua¬

rante-cinq à soixante. La première classe est appelée la
première, les deux autres faisant l'office de réserve. Quand
tous les hommes d'une classe ne

LE

PRÉSIDENT

sont pas

nécessaires, on

RRUGER

appelle d'abord les célibataires et les hommes sans emploi.
Ceux qui ne sont pas tenus de

marcher doivent fournir les

provisions, les chevaux et les moyens de transport. Dès

qu'il a reçu l'ordre du commandant d'arrondissement, le
Burgher selle son meilleur cheval qu'il charge de vivres et
de

fourrage, suspend sa bandoulière pleine de cartouches,

part au galop et se rend au lieu du rassemblement des

LE COLONEL DE VILLEBiHS-MAREUIL

122

troupes. Lorsqu'une guerre importante, comme celle qui
désole actuellement les Républiques Sud-Africaines, réclame
toutes les forces du pays, il

dans

un

n'est pas rare de rencontrer,

même régiment, les représentants de trois généra¬

tions : le père, le fds et le petit-fils.
Ces milices n'ont pas d'uniforme, mais

leurs armes sont

excellentes ; les soldats ont le fusil Mauser et l'artillerie pos¬
sède des canons Creusot et Krupp, ainsique des Maxim. Le total
des hommes que peuvent mettre sur pied les deux Républiques
du Transvaal et de l'Orange ne dépasse pas trente mille.
Au point de vue moral, leurs qualités militaires sont remar¬

quables. Ils apportent à la lutte la froide et inexorable volonté
qui dérive de leur caractère calme et résolu, de leurs mœurs
patriarcales et de leurs sentiments profondément religieux. A
un amour sans

borne de leur liberté, de leur indépendance,

ils joignent la certitude
Au

absolue de la justice de leur cause.

point de vue physique, la vie active qu'ils mènent

depuis l'enfance, leurs habitudes rustiques, leurs besoins
modestes, les ont trempés pour les rudes travaux de la
guerre.

Dressés à l'équitation et à la chasse dès leur jeune

âge, ils sont tous d'infatigables cavaliers et des tireurs
incomparables. La guerre qu'ils supportent actuellement a
révélé ce que peut l'énergie du caractère jointe à la vigueur
du tempérament.
les

Rompus au climat, habitués à supporter

fatigues et les intempéries, les Roers sont en état, quoi

qu'en disent les Anglais, de prolonger longtemps encore
l'interminable guerre.

LES MILICES

123

TRANSVAALIENNES

ils sont
tous résolus à mourir, mais aussi à vendre chèrement leur vie.
Les deux Républiques ont chacune un étendard spécial.
Pourl'amour de la patrie, pour l'honneur du drapeau,

Dans la
même

forme de ces

deux drapeaux, on remarque une

préoccupation de conserver les couleurs de la Hol¬

en bandés hori¬
zontales avec le rouge en haut, ressemblant ainsi à un

lande, le rouge, le blanc, le bleu, disposés
drapeau français dont la

hampe serait horizontale. Pour

distinguer de celui de la mère-patrie le drapeau qu'ils adop¬
taient, les Transvaaliens y ajoutèrent une bande verte

verti¬

cale placée près de la hampe.
Pour celui de la République d'Orange,
de reproduire

on s'est contenté

les couleurs hollandaises dans l'angle supé¬

rieur du drapeau, composé

uniquement de sept bandes hori¬

zontales alternativement blanche et orange.
Dans

les armes des

même pensée,

deux pays, se retrouve aussi une

c'est d'indiquer l'idée d'immigration par le

petit chariot, et celle de la force par le lion. Là

s'arrête

Transvaal contient de plus un
homme armé, symbolisant l'idée de chasse, et un aigle, ailes
déployées, indiquant une pensée de guerre au moins défen¬
sive; celui de l'État libre, au contraire, contient des bœufs
pâturage, des cornes de bouviers et un grand arbre touffu
abritant le tout ; c'est la paix et les travaux des champs. Cet
écusson contient une particularité, c'est le mot Vryheid,
nom d'une ville du Transvaal séparée d'Orange par le Natal.
11 serait intéressant de rechercher pourquoi ce motaété mis là.

l'analogie. L'écusson du

au

CHAPITRE XVII
i

\

j

L'ULTIMATUM DU GOUVERNEMENT TRANSVAALIEN
LES

PREMIÈRES HOSTILITÉS.



LE CHANT NATIONAL DU TRANSVAAL

Béni

soit Dieu

la

guerre et

pour
mes

qui m'a fait
qui a dressé

mains au combat !

(David, Psalm.)

L'expédition de Jameson ayant, comme nous l'avons dit,
piteusement échoué, M. Chamberlain

tenta

un

nouveau

moyen d'envahir le Transvaal. Il se fit adresser une pétition
des Uitlanders, réclamant l'intervention de
leur faire obtenir les droits

l'Angleterre pour

civiques et politiques qui les

auraient rendus maîtres du Gouvernement de Prétoria. La

pétition recueillit vingt et un mille signatures; mais une

pétition contraire en réunit plus de vingt-deux mille, recru¬
tées, peut-être, parmi ceux qui avaient adhéré à la première.
L'artifice

étant ainsi

éventé, le Gouvernement britan¬

nique en imagina un autre. 11 fit publier tous les soi-disant
griefs des Uitlanders contre les Boers ; mais ceux-ci ne se
laissèrent

pas

intimider. Leur président, Kruger,

s'émouvoir des

menaces

commissaire de

ce

anglaises, fit connaître

au

sans

haut

pays, sir Alfred Milner, les concessions

L'ULTIMATUM DU GOUVERNEMENT TRANSVAALIEN

125

qu'il était prêt à faire aux étrangers, les assurant de sa bien¬
veillance, mais clans la mesure où l'intégrité du Transvaal
n'en serait pas atteinte.

Les esprits justes,

même en Angleterre, approuvaient la

politique du président Kruger :
donne aucun

pouvoir d'exiger que le Gouvernement

Transvaalien modifie
ganes de

Notre droit de contrôle

les affaires extérieures, disaient-ils, ne

pour ce qui regarde
nous

«

ses

lois électorales.

»

Et certains or¬

la presse anglaise assuraient sans détour que les

exigences du Ministre des Colonies faisaient le jeu de

quelques financiers habiles, et que la question de suzerai¬
neté, de nouveau soulevée, n'était qu'un masque destiné à

légitimer une intervention par les armes.
Devant les

dispositions fermes et résolues du président

Kruger, le Gouvernement anglais hésitait à engager les hos¬
tilités; néanmoins, il poursuivait ses préparatifs de guerre
et le Transvaal se voyait menacé sur

toutes ses frontières.

Le général Plumer s'était approché des frontières de la Rho-

désia, le colonel Baden-Powen massait ses troupes aux
environs de
vaient

Mafeking; les généraux Yule et Withe rece¬

chaque jour de nouveaux renforts à Dundee et à

Glencoe, dans la partie supérieure du Natal.
Cette attitude menaçante révéla la gravité de la situation.
Le Gouvernement delà République comprit qu'il était temps

d'agir.
Soutenu par ses concitoyens, encouragé par la République

d'Orange, qui lui promit son aide, sûr du concours des Hol-

I.E COLONEL DE VILLE BOIS-MARE LIE

126

landais répandus
sur ceux

dans l'Afrique du Sud, comptant même

de la Colonie du

Cap, où règne Cecil Rhodes, le

président Kruger lit connaître ses intentions et attendit.
Le 8 octobre, il envoya au

Gouvernement de la reine un

long ultimatum, dont voici les conclusions :
«

L'intervention illégale du Gouvernement dè Sa Majesté

dans les affaires

intérieures de notre

République, mani¬

des troupes dans
le voisinage de nos frontières, a fait naître un état de choses
intolérable auquel, dans l'intérêt non seulement de la Répu¬
blique mais aussi dans le Sud de l'Afrique, notre Gouver¬
nement se voit obligé de mettre fin aussitôt que possible.

festée par l'accroissement extraordinaire

Dans ce but,

il insiste énergiquement auprès du Gouverne¬

ment de Sa Majesté pour obtenir la cessation d'une

situation

aussi gênante, et le prie de lui donner l'assurance :


Que tous les points de différends mutuels seront réglés

amical, ou par tout autre moyen
amiable qui pourrait être fixé d'accord entre le Gouverne¬

par le moyen d'un arbitrage

ment boer et celui de Sa Majesté;


Que les troupes qui se trouvent sur

seront retirées
3"

îîos frontières

immédiatement;

Que tous les renforts de troupes qui sont arrivés dans

1899, seront retirés du
Sud de l'Afrique dans une limite de temps raisonnable, à

le Sud de l'Afrique depuis le 1er juin

fixer, d'accord avec les deux Gouvernements. De son côte,
le Gouvernement

du Transvaal offre de retirer des

tières les Boers arrivés

de l'intérieur;

fron¬

L'ULTIMATUM DU

127.

GOUVERNEMENT TRANSVAAI.IEN

moment
en route par mer, ne seront débarquées en aucune partie
4° Que les troupes de Sa Majesté qui sont en ce

du Sud de

l'Afrique.

Le Gouvernement du Transvaal demande une

«

immédiate et affirmative, et prie instamment le
ment de Sa Majesté de la lui

réponse

Gouverne¬

faire parvenir au plus tard le

mercredi, 11 octobre, avant cinq heures du soir.
Dans le

«

cas

inattendu où aucune réponse ne

arrivée dans le délai fixé, le Gouvernement du
verra

serait

Transvaal se

obligé, à son grand regret, de considérer cette manière

d'agir du Gouvernement anglais, comme une déclaration
formelle de guerre. »
m

C'était crâne, clair et net. Le Gouvernement britannique
ne

répondit pas à cette menace.

d'ÉtatdelaRëpublique Sud-Afri¬
caine, adressa alors à M. Blignant, secrétaire du Gouver¬
M. Reitz, sous-secrétaire

nement de

l'État libre d'Orange, et aux citoyens de cet

État, un manifeste qui se termine ainsi :
«

Par l'organe

de son Ministre des Colonies, l'Angleterre

s'arroge le droit d'étendre sa protection sur tous les Uitlan-

ders, à n'importe quelle nationalité qu'ils appartiennent.
«

Et que voyons-nous?

«

A la frontière,

les tout premiers, à côté des hommes

mêmes Uitlanders : Néer¬
landais, Américains, Allemands, Irlandais, Français, Belges
et Scandinaves
voire même des Anglais ! — prêts en
de notre pays, nous trouvons ces



LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

128

grand nombre à délivrer notre pays de ces Protecteurs des
Opprimés, comme ils s'intitulent modestement.
«

En vérité, un remarquable « Protecteur des Opprimés »,

peuple qui, depuis que notre nation existe, a été l'oppres¬

ce

seur
«

de l'Afrikander et de l'indigène!

Depuis Slacliter's Nek jusqu'à Lang Nek, depuis la con¬

vention de Prétoria jusqu'à la conférence

de Blœmfontein,

toujours il a été un peuple de parjures et de brigands !
«

Les terrains diamantifères de

Kimberley et les belles

plaines de la Natalie nous ont été ravis, et, à présent, il leur
faut encore les mines d'or du Witwatersrand!
«

Où donc est Waterbour,

être protégé contre

le chef indigène qui devait

l'État libre et qui, au jour qu'il est, ne

possède plus un pouce de terrain ?
«

Où donc est la tombe inconnue de Lobengula, et quels

sont les flibustiers et les pirates qui détiennent son pays ?
«

Où donc sont les chefs des tribus

béchouanes, et qui

sont les possesseurs actuels de leurs territoires?
«

N'est-ce pas ce peuple

qui, tel le Pharisien de l'Évan¬

gile, rend grâces au Seigneur de n'être pas comme les
autres ?
«

Lisez l'histoire de l'Afrique du Sud,

vous-mêmes

:

«

La domination

et demandez-vous

anglaise a-t-elle été une

bénédiction ou une malédiction pour ce pays du sud? »
«

Frères Afrikanders !

«

Encore

une

.

fois, le jour où de grandes choses sont

attendues de nous a paru! Le

soleil de la guerre s'est levé!

PREMIÈRES HOSTILITÉS

LES

Sur

quel spectacle

se

129

couchera-t-il? Sera-ce une Afrique

du Sud dévastée et subjuguée, ou bien une Afrique du

Sud

fédérée et I ibre ?
«

Debout! soyons

unis et acccomplissons notre devoir

sacré en hommes!
«

Le Dieu des armées lui-même sera notre chef.

«

Haut les cœurs !

Le mercredi,

»

11 octobre 1899, expirait le délai fixé par

l'ultimatum. L'Etat libre

d'Orange, lié par

un

traité

en

règle survenu à la suite du raid Jameson, allait faire cause
commune avec la

République sœur et, le 12,

au

matin, les

troupes transvaaliennes envahissaient le Natal et la Rhodésia. Le petit peuple des

Boers, prenant l'offensive straté¬

gique, portait habilement la lutte sur le territoire colonial
anglais. Menaçant à la fois Durban. Cape-Town et Port-Eli¬
sabeth, il allait forcer son ennemi à diviser ses efforts.
Le lendemain, le drapeau du Transvaal flottait à Charlestown et les Boers chantaient au bivouac leur hymne

natio¬

nal dont nous

en

donnons

la traduction.

La mélodie

est

expressive et grave; elle convient au caractère austère de
ces fiers

républicains.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREL'IL.

LE COLONEL DE

VILLEBOIS-MAREL1L

Hymne national du Transvaal
4

1

Connaissez-vous peut-être

Par vos chants d'allégresse

Un peuple de héros

Réveillez les échos ;

Qui, pour rester sans maître,

Que chaque homme se dresse

Donna

sang à flots,

Et metle sac au dos.

de l'esclavage
Malgré tant de valeur.
Subit encor l'outrage,

Marchez à la défense

La honte et la douleur?

Sera do nous venger.

son

Mais qui

Du pays en danger,
Et votre récompense

5

Pourtant, plein de vaillance ?

Connaissez-vous au inonde

Et sans plus de retard,

Un Etat qui rendît

De son indépendance

Justice plus féconde ;

Il lève l'étendard,

Et de l'Anglais maudit

Déjà couvert de gloire
Sous ce drapeau sacré,

Brisât mieux la puissance?

Terrible est son courroux,

Il marche à la victoire,

Son armée est immense,

Et sera libéré.

11 marche contre nous.
i

G

3

Connaissez-vous sur terre

Mais notre cause est belle :

Un sol plus convoité,

Noble fils du Transvaal,

Un peuple simple, austère,

Un grand

Plus souvent exploité?

Monte vite à cheval

Notre douce patrie

Et vole à la frontière,

Est pour nous un trésor :

L'Eternel te soutient.

La vallée est fleurie,

Il entend ta prière :

La mine est pleine d'or,

Le succès t'appartient.

devoir t'appelle ;

CHAPITRE XVI11

LA GUERRE

Le pain de la liberté est dur,
on

l'achète de son repos et de

son

sang.

(msr rarroy.)

L'envahissement da territoire colonial
pour les Boers, un

avantage considérable, celui de porter

des Républiques. Ne trouvant devant eux

la guerre hors
que

anglais présentait,

des forces réduites, les Boers devaient avancer aisé¬

ment, etles combats, simplement défensifs, étaient appelés

tactique offensive. Les
Républicains, en bloquant les places fortes, allaient provo¬
quer l'immobilisation de la majeure partie des troupes
anglaises, et cette opération devait avoir pour conséquence
de paralyser pendant plusieurs mois les efforts des géné¬
raux anglais. Ceux-ci, surpris en pleine préparation, cou¬

à produire les mêmes résultats que la

rurent au

plus pressé; ils se bâtèrent de barrer la route des

ports et de protéger les voies ferrées. Cependant, on né peut
pas dire que les Anglais aient été pris au dépourvu; départ
et d'autre,

on

était préparé à la guerre et, dès la fin du

mois de septembre, le général Symons, qui

forces

anglaises

au

Natal, avait détaché

commandait les
une

colonne à

I.É COEOiXEL

132

DE

Y1ELEB01S-MAHEUIL

Dundee, centre important déminés de charbon. D'un autre
coté, un effectif considérable en hommes
était venu renforcer l'armée
nombre des

et

artillerie

en

anglaise et porter à 15.0001e

soldats dont allait

disposer le successeur du

général Symons, sir Georges VVhite. Celui-ci répartit aussiA

tôt

ses

ses

forces

troupes entre Pietermarizburg, Estcourt, Colenso,
Ladysmith, Glencoe, Helpomokaar etEsbawe, égrenant ainsi
au

lieu de les concentrer sur

Du côté des Boers, les défilés du
cil

l'État libre

communication

-étaient occupés par

Ladysmith.

Drakinsberg, qui mettent
d'Orange

avec

le Natal,

des hommes n'attendant qu'un signal,

pour se porter en avant.

Pendant quelques jours, les deux armées s'observèrent.
Le 15 octobre,

lés Boers s'avancèrent jusqu'à Hatting's
Sprutt, et vinrent bivouaquer à une petite distance de
Glencoe, position avancée des Anglais.
Le 17, la

situation, indécise jusque-là,

commence à

se

dessiner : les Boers d'Orange descendent dans le Natal
par
les

défilés, à l'ouest de Ladysmith; le 19, les Boers du

Transvaal deviennent menaçants à leur tour : ils détruisent
voie ferrée et

une

s'emparent du train chargé d'approvi¬

sionnements.
Le

20

octobre, devait avoir lieu le premier combat

sérieux.
Le

général anglais

8.000
avec

hommes,

4.500. *

et

White

occupait

Ladysmith

avec

le général Symons était à Glencoe

I.A

GIERRÊ

i:i:i

Les Boers étaient divisés en trois colonnes :1a
sous

première

les ordres du général Joubert, la deuxième avait

à sa

tête le

général Koch, lequel avait en sous-ordre le comman¬

dant

Viljoer, la troisième était commandée par le général

Lucas Mever,
v

LE

Une attaque

DÉPART

BOERS POUR LA

GUERRE

simultanée de la position Glencoe-Dundee

avait été projetée par
le

DES

le général Joubert pour le 21. Mais,

20, la colonne Lucas Meyer attaqua prématurément Je

camp

anglais, compromettant ainsi un succès qui eut été

certain si les trois colonnes eussent agi de concert.

Néanmoins, cette première affaire révéla les grandes que.-

i 3i

LE COLONEL

l)È VILLEBOIS-.UAREUIL

lités militaires des Républicains du Transvaal. Les
boers s'avançaient en bon ordre, précédées
par

troupes

leur artil¬

lerie. Le temps était couvert. Un brouillard bumide

enve¬

loppait les soldats. Vers cinq heures du matin, l'artillerie
lança ses premiers obus

sur

le camp ennemi, établi entre

Glencoe et Dundee. Les Anglais,

qui ont cru d'abord à une

simple escarmouche des avant-postes, ont peine à revenir
de

leur

surprise; quelques minutes s'écoulent, puis ils
répondent par un leu nourri à l'attaque des Boers.

Après une heure de combat, Ceux-ci commencent à flé¬
chir; ils se replient, mais c'est pour reparaître sur d'autres

points, « fourmillant comme des abeilles »
sur

et s'installant

toutes les hauteurs qui dominent Dundee.

L'artillerie

anglaise continue à tirer, les hussards se

déploient sur le flanc gauche des Boers ; mais, après
combat de quelques

minutes, les Républicains

se

un

retirent

et la lutte semble finie.

Ce n'était, en réalité, que le prélude de la bataille.

Une demi-heure
velle

plus tard, elle reprenait avec une nou¬

intensité. Les

entretenaient

un

Boers, embusqués

feu très nourri et,

sur

la montagne,

durant quatre heures,

ils maîtrisèrent les batteries
anglaises. Vers onze heures, le

général Symons,

qui dirigeait

en personne

l'attaque de

l'infanterie, tomba mortellement blessé.
Midi allait sonner quand le

feu cessa. Les Boers avaient

perdu quelques-unes de leurs positions, mais ils s'étaient
battus

avec

un

courage admirable et

pouvaient être tiers

135

LA GUERRE

de ce premier fait d'armes. Sans avoir toute la discipline et

l'organisation savante des troupes européennes, ils aA^aient
supporté avec une admirable énergie le feu de l'artillerie

anglaise qui les décimait. Longtemps, après la bataille, on
voyait, postées sur les hauteurs, des silhouettes de Boers
qui semblaient encore défier leurs ennemis.
Les Anglais avaient en 229 officiers, sous-officiers et sol¬
dats mis hors de combat, auxquels il faut ajouter 250 sousofficiers et soldats faits prisonniers par les

Boers. Ces der¬

niers n'accusaient que 10 morts et 66 blessés.

Le lendemain, le

général White, commandant les forces

de Ladysmith, se décida à faire attaquer l'ennemi a Elands-

laagte, situé à 20 kilomètres de la ville. Il voulait tenter
ainsi la jonction

de ses troupes avec celles du général Vide,

qui avait remplacé Symons. Laissant à Ladysmith le géné¬
ral Hurter

avec

des forces suffisantes, il chargea le général

French de disperser les Boers qui se trouvaient dans le voi¬

sinage d'Elandslaagte et de protéger le rétablissement de la
voie ferrée et de la ligne télégraphique.
11 y eut, durant la journée, de nombreuses escarmouches,

mais ce ne fut qu'à quatre heures du soir que s'engagea un

combat sérieux. Les Boers ayant

pris position, l'artillerie

anglaise commença à les canonner, voulant préparer ainsi

l'attaque de l'infanterie. Les Républicains ripostent par un
tir

continu, et

ce

duel d'artillerie cause aux Anglais des

pertes sensibles. Au bout d'une demi-heure, le

général

136

I.E C0T.0NE1. DE VÏIXEBOIS-MAREIIIL

French lança son infanterie en avant dans le but de

provo¬

l'action décisive; l'artillerie appuya fortement cette
attaque.
quer

Mais les canonniers

républicains règlent leur tir d'une

façon merveilleuse; ils font usage de la poudre sans fumée

et, seule, la lueur des coups de feu qui éclaire la colline

enveloppée d'ombre révèle la position de leur artillerie.
Sous la mitraille,

les Anglais s'avancent avec une grande

intrépidité, en dépit des nombreuses victimes qui tombent
mortellement atteintes. Heureusement pour eux,
commence à

la nuit

descendre, de gros nuages menaçants obscur¬

cissent l'horizon et le tir des Boers devient indécis
; ils ne

voyaient plus leurs ennemis que vaguement, lorsque éclata
un

orage formidable.

La tempête dura peu, et sous un ciel

rasséréné, où la clarté des étoiles commençait à remplacer
le jour disparu, les

Boers continuèrent à défendre leurs

positions avec une ténacité magnifique. Leur résistance sur
la dernière crête

qui dominait leur camp restera un des

plus superbes combats qu'ait à enregistrer l'histoire des
guerres modernes.
Les troupes

d'une

de French exécutèrent l'attaque

au

milieu

grêle de balles, et les Boers les tinrent ainsi à dis¬

tance, jusqu'à ce qu'enfin le bataillon anglais épuisé, dé¬

cimé, resta couché

en

avant de la crête où les Hollandais

faisaient leur dernière résistance.
La nuit devenait profonde; il était
saut final.

temps de donner l'as-'

LA/GUERRE

137

Les deux armées étaient également

résolues à disputer

chaudement la"victoire.

Les clairons

anglais sonnent vivement la charge, tandis

que les soldats se relèvent et

poussent des hourras joyeux

escaladant la crête principale ; puis, soudain, ils se

en

pré¬

cipitent dans le camp des Boers, situé au-dessous. Ce fut,

pendant quelques instants, une horrible mêlée.
Les

Anglais

ne

tardèrent pas à rester maîtres de la po¬

sition.
Les deux

partis avaient fait des pertes importantes ; le

général boer Koch était mortellement blessé. Mais les spec¬
tateurs du combat rendent hommage à la bravoure des deux

armées. A Elandslaagte, comme à Glencoe, les Républicains

s'étaient attiré l'admiration de leurs ennemis qui, cette fois,
étaient bien

obligés de reconnaître, dans ces paysans du

Transvaal, d'honorables et redoutables adversaires, et non
les demi-barbares dont on avait tant parlé !
Ce

même

White était

jour du 21 octobre, pendant
aux

prises

avec les

que

le général

Boers à Elandslaagte, le

général Joubert ralliait ses trois colonnes et, de concert
avec

la colonne du général Meyer, marchait contre le camp

anglais à Glencoe-Dundee. L'une des colonnes s'avance par
le nord, l'autre par l'ouest. Dès que
sur

le mont Impati leurs pièces

les Boers eurent établi

de gros calibre, la canon-

nade commença, furieuse : les obus arrivaient de deux côtés
dans le camp ennemi. L'artillerie anglaise essaya de répondre
à cette terrible

offensive, mais le général Yule s'aperçut

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

138

bientôt que la position n'était pas

tenable,.et donna l'ordre

de se porter en toute hâte sur Dundee. De là, il fit reprendre
la direction de Glencoe et ses soldats marchèrent une partie
de la nuit sous

une

pluie fine, pénétrante, qui les mouil¬

lait jusqu'aux os.
Le lendemain matin, les

<

Anglais trouvèrent devant eux

leurs ennemis plus forts, plus menaçants que la veille. Les

Boers

avaient mis en batterie six pièces

de canon et me¬

naient l'attaque avec vigueur. L'artillerie anglaise répondit,
mais les Boers ri postèrent avec un

feu si nourri que les

Anglais durent se replier.
Dès lors, la retraite sur Ladysmitb

ral

s'imposait. Le géné¬

Yule, serré de près par les Boers. se décide, le 22 au

soir, à se replier sur cette place, en laissant à Dundee non
seulement tous les bagages, mais encore les blessés, y com¬

pris le général Symons.
L'obscurité était devenue complète, la pluie battante ; la
voie ferrée était détruite et la

grande route gardée par des

détachements boers dont on ignorait l'effectif. Dans ces con¬

ditions, les troupes anglaises furent obligées de

faire un

long détour par le sud pour gagner enfin Ladysmitb.
Le 23, les Boers firent leur entrée à Dundee.

Le-général White, informé de la situation, s'était décidé

le mouvement de
retraite du général Yule et, le 24, eut lieu, près de Rietfontein, la rencontre des forces anglaises avec les Boers de
à attaquer les forces -boers pour couvrir

l'État libre d'Orange. Le combat dura six heures. Il était

LA GUERRE

raidi

139

quand le général White apprit que le général Yule

avait franchi les défilés du

Biggarsberg et se trouvait en

sûreté. Son but était atteint ; il ordonna à ses troupes de se

replier progressivement sur Ladysmith ; mais ce fut le 25 au
soir seulement, que la colonne Yule fit sa
détachement de soutien envoyé

par

jonction

avec

le

White. 11 était temps

pources malheureuses troupes de trouver un peu de repos.
«

Nous étions, écrit l'un des soldats, dans un état lamentable,

manquant de tout, comme des fuyards. Beaucoup de nos
chevaux étaient tombés de
être abandonnés,

fatigue en route ou avaient dù

ainsi que nos équipages et nos bagages

personnels. Dès le second jour de la retraite, en effet, nous
avions été obligés de renoncer à faire franchir à notre convoi
et à nos bouches à feu le défilé de

Biggarsberg et les-ravins

do la vallée de la Woschbank... Nous n'avons plus que nos

fusils, nos sabres et les vêtements que nous portons sur le
corps ; trois cents traînards environ étaient restés en routé et

probablement tombés entre les mains de l'ennemi. »
Le lendemain matin, ces troupes, harassées, démoralisées,
arrivèrent enfin à

Ladysmith.

Toutes les forces anglaises
trouvèrent

ainsi

concentrées

de la partie nord du Natal se
sous

les

ordres

du

général

White.
Désormais l'investissement

de la

place est imminent :

les troupes boers vont affluer de toutes parts.

CHAPITRE XIX

LE SIÈGE DE LÀDYSMITH

On entend la nuit,
A l'heure où le sommeil veut des moments
...

tranquilles

Le lourd canon rouler sur le pavé des villes.

(V. Hugo.)

Ladysmith est bâtie sur un terrain demi-circulaire dont
la partie ouverte fait face au sud. Des trois autres
côtés, elle
est protégée par une série de collines rocheuses

qui longent

la Modder-Spruit jusqu'à son embouchure dans le

rivière

qui arrose la cité est

un

Klip. Cette

affluent de gauche de la

Tugela, le plus important cours d'eau de ces contrées.
Trois voies ferrées

conduisent de Ladysmith à

Harris-

mith, à Glencoe, à Durban et une série de redoutes et de re¬
tranchements servent à la ville de fortifications. Au milieu
même de la place, s'élève un

vieux fort autrefois construit

pour protéger les habitants contre les incursions des Cafres.

Toutes les troupes aux ordres du général
vaient réunies

sur

cette

White se trou¬

position. De leur côté, les Boers

s'étaient concentrés autour de

Ladysmith

sous

les ordres

du général Jouhert.
Les

deux

armées,

moment de l'action.

calmes,

recueillies,

attendaient

le

LE

SIÈGE DE LADYSMITH

141

Pendant les journées des 27, 28 et 29 octobre, les
du

général Joubert avaient opéré leur jonction

troupes
avec les

Orangistes et manœuvraient de façon à investir Ladysmith.
Les patrouilles anglaises ayant remarqué ce mouvement

des Boers et vu qu'ils occupaient en force une des hauteurs

qui dominent la ville, le général Wliite résolut de les y
attaquer. Il donna l'ordre au général Carleton de partir avec
colonne et d'aller occuper

sa

le col Nicholson ; en même

temps, il tient toutes ses autres troupes prêtes à
en

se mettre

marche.

Le lendemain, 30 octobre, au lever du jour, les Boers ou¬
vrirent le feu sur toute la ligne ; l'artillerie anglaise

dit vigoureusement ; mais le tir des Bbers était si

répon¬

précis et

si rapide qu'il devenait difficile de leur résister. Ce jour-là,

la bataille de Farguhar's Farm fut encore une bataille perdue
pour
sur

les Anglais :

vers onze

heures, la retraite générale

Ladysmith commençait. Les Boers qui couronnaient

en masse

Pendant

les hauteurs ne firent pas
ce

de poursuite.

temps, un événement aussi singulier que

tragique et imprévu décimait la colonne du lieutenant-colo¬
nel Carleto. Les soldats

anglais, qui marchaient depuis dix

heures du soir, étaient arrivés à deux milles du col Nichol¬
son

et

s'avançaient

en

bon ordre, quand, brusquement,

retentit un coup de feu. En même temps, un bloc de granit,
se

détachant des rochers

tomber violemment

sur

qui surplombent le chemin, vint
les batteries. Les mulets effrayés

s'échappèrent des mains de leurs conducteurs, entraînant

LE COLONEL DE VILLEDOIS-MARELIL

142

avec eux les six

pièces de canons et les munitions. Au milieu

des ténèbres, on ne se rendit pas compte de ce qui se passait,
et les animaux affolés se jetèrent au milieu des rangs, occa¬

sionnant une affreuse panique.
Le bataillon surpris crut à une attaque des Boers et
soldats tirèrent dans la masse,

devint

alors

les

à l'aventure. Le désordre

indescriptible, la mêlée épouvantable. Les

mulets, de plus en plus excités par la fusillade, s'élancèrent
à travers les rangs
course

de l'arrière-garde, entraînant dans leur

vertigineuse les autres mulets qui portaient la

réserve des cartouches de l'infanterie.

Quand, enfin, un peu de calme revint, les officiers s'effor¬
cèrent de rallier tant bien que mal leurs

hommes avant le

lever du jour. Les Républicains, en effet, ne devaient guère
leur laisser de répit, et la colonne s'était à peine établie sur
la première position qui s'était offerte,

quand elle fut atta¬

quée de trois côtés par les Orangistes. La situation des

Anglais ne tarda pas à être désespérée, et la perte de leurs
munitions précipita leur défaite : à trois heures de

l'après-

midi, tout le détachement mettait bas les armes, esti¬
mant, disent les journaux anglais, qu'une plus longue résis¬
tance, en admettant qu'elle eût été matériellement possible,
n'aurait amené qu'une effusion de sang inutile.

C'était, pour les Républicains, une nouvelle victoire à
-enregistrer.
Aussitôt après l'issue définitive de

la journée, le général

Joubert, avec une courtoisie parfaite, écrivit au général de

LE

SIÈGE DE LADYSMITH

143

White pour l'informer qu'il l'autorisait à envoyer des méde¬
cins et une ambulance sur le lieu du

combat, afin d'y re¬

cueillir les blessés anglais.

Dès le 2 novembre, Ladysmith était complètement inves¬

tie; les communications télégraphiques de cette place avec
l'extérieur avaient été coupées et le général YVithe ne pou¬
vait plus

donner de

ses

nouvelles

cafres et des pigeons voyageurs.

réalité que le

des courriers

que par

Néanmoins,

ce ne

fut en

7 que le vrai bombardement, la terrible sym¬

phonie commença.
Pendant les premiers jours,

pal exécutant
canon :

écrit un assiégé1, le princi¬

été le long-tom. C'est

a

un

brave et bon

pour ma part, je n'ai vis-à-vis de lui que des senti¬

ments empreints

de bienveillance. Après tout, c'était

devoir de

bombarder

nous

et il

le remplit ;

son

mais il le

remplit d'une façon loyale et humaine. Voulez-vous le voir?
Regardez derrière

ce monceau

entassée autour de

lui, vous pouvez l'apercevoir avec son

de terre rouge qu'ils ont

contour difforme et sa gueule affamée qui vient vous avaler.

Un jet de flamme, une bouffée d'épaisse
vous

fait savoir

qu'il

a

fumée blanche; il

tiré. Attendez pour voir la fumée

monter derrière le rempart rouge,

patientez une seconde ou

deux; l'obus de M. Tqm vous arrive à échéance. Encore une
flamme



1. M. Georges

un

nuage de poussière et de fumée rougeâtre —

Steevens.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

144

lui... Ses fragments se
promènent de-ci de-là, chantant à travers l'air. On dirait un
vol d'oiseaux blessés. Vous les voyez venir avec une lenteur
un

craquement déchirant. C'est

pleine de dignité et vous avez grandement le temps de vous

long-tom remplit sa tâche forcée avec toute
l'humanité possible. Il sera traité, si nous le capturons, avec

garer... Bref,

une

haute considération. »

Mais si, selon

le narrateur, les canons se montrent bons

enfants, c'est que les Boers qui les dirigent « font la guerre

gentlemens qui ont des loisirs ; ils restreignent
leurs heures de travail avec une ponctualité trade-unio-

comme des

niste. Le dimanche

est toujours un saint jour, un jour de

rarement avant l'heure
du déjeuner. Entre onze heures trente et midi, halte ; lunch
des fusiliers. Enfin, ils vous tirent rarement dessus après le
thé, et jamais quand il pleut... Les Boers, s'ils avaient
été entreprenants, auraient déjà pu prendre Ladysmith ;
repos. En semaine, ils commencent

mais ils ont le grand

défaut de tous les soldats amateurs ;

ils aiment leurs aises et ne s'exposent point à se faire tuer.
Ce dont je ne puis les blâmer... »

Malgré le calme de ces « soldats amateurs », les assiégés
trouvent que tout
sont réfugiés

n'est pas rose dans leur situation. Ils se

dans les souterrains et s'aventurent le plus

rarement possible à travers les rues de la
«

Le tonnerre roule sur vos

ville.

têtes, écrit quelques jours

plus tard Je même assiégé, tout Craque, fout éclate, tout se
brise autour de votre petite personne. Vous vous demandez

LE

SIÈGE DE LADYSMITH

si votre tour va venir et quand ? Un

143

obus vient-il à tomber

auprès de vous, vous le voyez s'abattre irrésistiblement :
une

vraie ruade du diable... Ici vous voyez une

réduite en miettes, un tas de décombres
un éclat de bois

brancard.

de moellons. Là,

vient de tomber en résonnant sur les débris

de ce qui fut une fontaine ;
un

maison

voici un blessé qu'on porte sur

»

Après les émotions viennent l'ennui, la fatigue. Ladysmith était assiégée depuis trois

semaines et déjà l'énerve-

ment, la lassitude se.manifestaient parmi les habitants de la

place. « Tout

nous use, nous assomme,

Rien ne nous profite. Au

nous

désespère.

début, le siège et le bombarde¬

ment, c'était au moins une perception, presque une

joie;

maintenant ce n'est plus que de l'ennui succédant à l'ennui.
Nous ne faisons rien que manger, boire et dormir ; nous ne
faisons plus qu'exister et encore d'une façon sinistre.
avons

Nous

oublié quand on a commencé le siège et nous com¬

mençons à ne plus nous demander quand il finira.
«

aura

Pour ma

part, je crois qu'il ne doit jamais finir. Il y

demain,

comme

sante et

aujourd'hui,

une fusillade

languis¬

languissante cessation de fusillade, et toujours

une

et toujours. Nous nous en irons un par un, et presque sans
nous en

apercevoir, nous y mourrons de vieillesse... Nous

étions hier dans

l'expectative, nous sommes aujourd'hui

dans l'apathie, demain nous serons de vieilles gens
en

enfance.
Ou eût
LE

»

dit,

COLONEL DE

tombées

en

effet, à voir l'attitude des Boers en ce

VILLEBOiS-MAREDlL.

10

LE COLONEL 1)É

146

VILLËBOlS-MAREUlL

moment, que le siège des trois villes Mafeking, Kimbérley

l'unique but de la guerre. Joubert
semblait s'immobiliser devant Ladysmith comme Dutoit

et Ladysmith constituait

devant

Kiniberley. Les Boers ne sont décidément pas des

gens pressés, ils font tranquillement leurs affaires.
Tandis que les assiégés de
»

au

Ladysmith se plaignent d'être

fond d'une casserole », de voir autour d'eux toujours

les mêmes montagnes raides, nues, aplaties à leur

sommet

qui, « à la brutale clarté du soleil sud-africain, ont l'air de

général Joubert
reprenait ses opérations vers le sud pour empêcher les
forces anglaises de débloquer la ville. Prélevant sur les
troupes d'investissement les forces qui ne lui semblaient
pas indispensables pour maintenir avec succès le blocus de
cette place, il en forma trois colonnes : l'une était destinée
à renforcer le corps boer encore à Colenso et les deux
autres avaient pour mission de s'avancer sur Weenen et
Greytown. Le 14 novembre, ' ces forces s'approchèrent
s'approcher et de marcher sur eux », le

d'Estcourt, mais restèrent sur les hauteurs à environ 5 milles
au

nord-est de cette localité.

Depuis quinze jours, un nouveau général anglais avait

Sir Redwers
Buller, arrivé à Cape-Town, le 31 octolire, avec son étatmajor, avait immédiatement pris la direction de toutes les

fait son apparition sur le théâtre de la guerre.

forces britanniques présentes au Sud-Africain.

Or il avait le dessein, non seulement

de délivrer Ladys¬

mith, mais encore d'arrêter l'invasion boer dans la colonie

LE

du

SIÈGE DE LADYSMITH

147

Cap et, le cas échéant, marcher sur Blœmfontein, la

capitale de l'État d'Orange. Enfin, il voulait se porter au
secours de

Kimberley. Ce plan morcelai t ses forces, mais sir

d'ailleurs, qu'une
fois Kimberley débloquée et Blœmfontein entre les mains
des Anglais, il réunirait toutes ses troupes et les porterait
Buller les croyait suffisantes, lise disait,

sur

Johannesburg et Prétoria. Mais ce programme ne se

vain qu'à Ladysinith comme à Kimberley on attendait sir Redwers Buller.
On avait annoncé que l'armée de secours avait débarqué
à Durban le 11 novembre et que, le 16, elle serait arrivée.
Hélas! on était au 26 et pas un vestige de l'armée attendue
s'était laissé voir. On savait vaguement qu'elle, était
quelque part, entre Maritzburg et Estcourt, mais de sa

réalisait guère, le temps passait et c'était en

ne

marche en avant personne ne disait

rien.

CHAPITRE XX

LE

BOMBARDEMENT

DE BELMONT.



DE

M A PEKIN G

ET

DE KIMBERLEY.



LE COMBAT

CHANT PATRIOTIQUE DES OlUNGISTES. — LA BATAILLE

DE MAGGERSFONTEIN.

Nous

avons

vu

comment

l'État libre d'Orange, dont le

sort est éminemment lié à celui du

brassé sa

cause

n'avaient pas

et comment

Transvaal, avait em¬

les deux

petites Républiques

hésité à s'unir pour défendre désespérément

leur existence contre

un

des Empires les plus puissants du

Dès les premiers jours

du conflit, l'État d'Orange, aussi

monde.

bien que le

Transvaal, alla au-devant du baptême de feu

et, tandis que

les événements militaires***]ne nous venons

de raconter se déroulaient dans le Natal, des faits analogues

s'effectuaient sur une autre partie du théâtre de la guerre :
le Récliuanaland, le Griqualand et la colonie du Cap.
Le plan des Roers était d'isoler Mafeking et Kimberley, de

les investir et de s'en emparer.

En conséquence, le 12 oc¬

tobre, ils firent sauter le pont du chemin de fer de Modder
River et,

le 15, avait lieu l'investissement de

ces

deux

LE BOMBARDEMENT DE MAFEKIXG ET DE KIMBEBI.EY

iiO

places, Le 24 octobre, commença le boml)ardement inter¬
mittent

de

Mafeking; Kimberley

ne

fut attaquée

que

le

7 novembre.

En même temps,
pour envahir

6.000 Orangistes se mirent en marche

le territoire de la colonie du Cap, au sud de

l'État libre.
En apprenant ce mouvement offensif,
par

sir Huiler ordonna

dépêche aux garnisons anglaises de Nauwport et de

Stromberg de se replier sur Queenstown; mais les Boers
continuèrent leur marche

en

avant

et arrivèrent enfin

à

Stromberg, le 26 novembre.
Sur un autre point, le général anglais, Methuen, arrivé à

Orange Hiver, le 12 novembre, s'était hâté d'organiser sans
retard les troupes placées sous ses ordres. Le 21 du même

mois, elles purent

se mettre en

marche

avec

l'espoir de

débloquer Kimberley. Les soldats paraissaient heureux
d'aller

au

secours

de leurs camarades investis dans cette

place : une centaine de kilomètres à franchir, quelques
escarmouches à subir et la ville serait délivrée.

Cela leur

paraissait très simple, si simple qu'ils n'avaient

aucune

appréhension,

aucun

nous ne ferons

qu'indiquer leur apprit bien vite que : « il y a

souci. Une série de rencontres que

loin de la coupe aux lèvres ».
Le combat de Belmont,

qui eut lieu le 23 novembre, laissa

lord Methuen maître de la position ; mais,

le 25, au combat

d'Enslin, les Boers reprirent l'avantage et. le 28, eut lieu un

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

150

combat sur la Modder-River. Ce village est situé sur la rive
du nord de la Riet ; tout près et à

l'ouest de l'endroit où la

Modder, d'où il tire son nom, se jette dans cette rivière. Les

Orangistes occupaient la droite de cette position, les Transvaaliens, la gauche ; le général Cronje commandait en chef.
A un moment de la bataille,

les Républicains firent sou¬

dain éclater sur toute la ligue de leurs retranchements une
fusillade absolument terrifiante. Ordre fut aussitôt donné
aux

soldats anglais cje se coucher; mais durant trois heures

le plomb

s'abattit sur eux sans interruption : le feu restait

continu, terrible; tout homme qui se relevait était aussitôt

frappé.
Vers quatre heures

de l'après-midi cependant, le combat

changea de tournure ; les Anglais reprirent le dessus et le
feu

de

l'aile droite des

Roers s'affaiblit.

Une

partie des

Orangistes se débandaient. Ce manque de courage, dû pro¬
bablement à une

fatigue excessive, laissa indécis le succès

de la journée.

Les Orangistes furent, le lendemain, vivement blâmés par

Steijn, le président de l'État d'Orange, qui les rappela au
devoir par ce sévère ordre du jour :
«

Nous devons

remercier Dieu de l'aide

qu'il

nous

a

accordée jusqu'ici, et nous rendons hommage à la bravoure
de nos

burghers dans la lutte qu'ils soutiennent, mais c'est

pour moi un devoir impérieux
ne

de vous rappeler que nous

pouvons compter sur l'assistance

ghers ont confiance en leurs officiers.

divine que si les bur¬

CHANT PATRIOTIQUE DES
«

ORANGISTES

1S1

C'est votre devoir de leur obéir et c'est le leur de mar¬

cher avec vous dans tous les combats. Si vous agissez ainsi,

je suis certain que le Dieu de nos pères et le nôtre ne nous
abandonnera pas et nous donnera la victoire,

LE

«

GÉNÉRAI,

CTION.IE

Que chacun à l'avenir reste fidèlement à

son poste et

que tous fassent leur

devoir au prochain combat ! Rappe¬

lons-nous que nous

luttons

pour

tout ce qui nous est

cher. »
Les

Orangistes s'en sont

souvenus

intrépides au combat, redisent

patriotique :

avec

et, depuis, tous,

orgueil leur chant

LE COLONEL DE VILLE BOIS-MARE D'IL

HYMNE NATIONAL

DE

L'ÉTAT LII'.RE D'ÛRANGE

Citoyens, que votre chant vibre
Au sein du pays enfin libre
Du joug de l'étranger.
Si noire patrie est étroite,
Nous ne voulons pas qu'on l'exploite
Et savons la venger.

Nul péril ne nous déconcerte,
Car l'avenir est à nous, certes,

Puisqu'il est au bon Dieu.
A Lui va notre confiance,

Nous comptons sur son alliance
En tout temps, en

tout lieu.

Protège ceux qui nous gouvernent,
0 Dieu puissant, pour qu'ils discernent

Toujours le mal du bien,
Si Tu les aimes comme un Père,
Notre pays,

riche et prospère,

Ne redoutera rien.

Surtout, Seigneur, donne ta grâce
Au premier chef de notre race,
A notre Président !

Sa tâche est pénible et son rôle

Est lourd pour une vieille épaule;

Rends-le sage et prudent!

LA BATAILLE DE

MACf.ERSFONTEIN

183

Si l'étranger, plein d'insolence,

Voulait nous faire violence,
Nous perdre de nouveau,

Ghacun de nous prendrait une arme
Et verserait sans une larme
Son sang pour le

drapeau.

Nous irions au feu corps et âmes,
Pour nos enfants et pour nos femmes,

Ainsi que les aïeux ;
Mais ceux qui prendront Dieu pour

guide,

Et se mettront sous son égide

Seront victorieux.

Triple vivat à la Patrie !
Que de tous elle soit chérie !
Vivat au Président !

Et que l'Etat libre d'Orange
Ne se souille pas dans la fange,
Mais garde un cœur ardent !

Il v eut alors un moment d'accalmie, mais la lutte devait

reprendre, le 11 décembre, plus acharnée, plus terrible, à
la bataille de Maggerst'ontein.

se

A une heure du matin, les soldats de la division

Methuen

marche, glissant comme des

spectres

mettaient

en

profonde qu'éclairait
parfois un rayon de lune perçant à travers les nuages. Mais
bientôt cette faible lueur disparut tout à fait. « Le sort
était contre notre général, écrit un narrateur anglais. Lorsque
la lune se coucha, la pluie commença à tomber par torsilencieux, enveloppés d'une ombre

LE COLONEL DE YILLEROIS-MAREUIL

134

rent-s, de sorte que les troupes étaient complètement

trem¬

de la journée. De plus, elles partaient
sans avoir mangé et n'ayant dormi que très peu de temps.

pées dès le début

Les éléments eux-mêmes se

mettaient du côté des Boers.

Ceux-ci étaient, du reste, mieux renseignés sur notre projet

d'attaque que ne l'étaient nos officiers et nos soldats. »
En effet

les Anglais, au

lieu de surprendre les Boers à

comme

ils l'avaient projeté, furent

eux-mêmes supris : la brigade

du général Wauchope alla

la faveur de la nuit,

se

heurter, sans se douter du danger qui

l'attendait, à une

position formidable, où les Boers, complètement préparés à
l'attaque, étaient blottis depuis deux heures du matin. Le

général Cronje avec sept hommes se tenait en avant de la
position. Dès que les casques trahirent le mouvement des
Anglais, Cronje ordonna à son escorte d'ouvrir le feu et,
pour chaque coup, d'abattre un homme. La précision devint

effrayante. Les autres Boers qui tenaient la hauteur firent
feu à leur tour et

une grêle de

halles s'abattit sur la bri¬

gade anglaise, fauchant les hommes par compagnie. Leur

tomba en
s'écriant : « Mes pauvres enfants! ne me blâmez pas! » Le

général fut une des premières victimes ; il

marquis de Winchester fut également tué. Sous ce feu
infernal, les soldats anglais se débandèrent, laissant sur le
terrain 600 blessés, morts ou mourants qui, tous, une demiminute auparavant, marchaient résolument, confiants dans

leurs chefs. La brigade

s'était trouvée, en colonnes

com¬

pactes, à quelques centaines de pas des tranchées boers,

LA BATAILLE

DE MAGGESRSFONTEJN

i'iu

soupçonner la

position ennemie. Quand la fusillade

éclata, « ils étaient

serrés comme dès sardines dans une

sans

boîte ».

Anglais, il y eut des actes de grand cou¬
rage. Pendant cette terrible charge de Maggersfontein, un
groupe de 2 officiers et de 12 soldats s'élança avec une
intrépidité merveilleuse jusque sur les tranchées garnies de
fusils. Les Boers, impressionnés par cette bravoure extra¬
De la part des

ordinaire, déposèrent leurs armes, s'emparèrent de ces qua¬
torze

braves, les

désarmèrent, puis, un chef s'approchafit

d'eux leur dit d'une voix émue : «

Vous êtes libres de vous

feu que lorsque vous serez
rentrés dans vos lignes. On ne peut pas combattre contre un
aller; nous ne rouvrirons le

en

tel courage. »
Cette

surprise du matin avait été un désastre pour les

Anglais; le reste de la journée ne fut pas plus heureux.
L'affaire resta chaude jusqu'au soir; de part et d'autre, les
pertes furent cruelles, aussi la victoire éclatante des

Boers

enthousiasme. Un profond
silence succéda au bruit assourdissant de la fusillade et
ne

causa

parmi

eux aucun

quand, le lendemain, les Boers rouvrirent le feu, les Anglais
ne

répondirent que pour couvrir leur retraite.

il y eut une suspension d'armes
pour recueillir les blessés et les morts. Les Boers, pendant
Dans l'après-midi du 12,

cet armistice, se conduisirent

admirablement vis-à-vis des

blessés anglais.
Le bataille de

Maggersfontein était l'événement le plus

LE COLONEL DE YII.LElîOIS-MAliELilL

156

important, le plus grave qui se fût produit depuis l'ouver¬
ture des

hostilités. Les armes

gros échec, à un

anglaises avaient subi un

moment de la campagne excessivement

critique, et le général Methuen ne pouvait plus songer à

poursuivre sa marche en avant ni son mouvement offensif.
Ses troupes étaient harassées, et il se voyait forcé
sur

la défensive à Modder-River

veaux

de rester

jusqu'à l'arrivée de nou¬

renforts.

La délivrance de

Kimberlev, qui était son objectif, sem¬

blait indéfiniment ajournée.

Presque à la même date, les colonnes anglaises du centre

éprouvaient à Stromberg
mais presque

un

désastre moins important,

identique. Là aussi, le général Gatacre qui

voulait surprendre, avait été surpris et était resté, après la

bataille, impuissant à tenter, avec ses troupes décimées,
aucun

mouvement offensif.

Ces échecs successifs

frappaient d'étonnement l'Europe

entière, de douleur et d'inquiétude l'Angleterre stupéfaite.
En maintes

circonstances, les soldats de l'armée britan¬

nique s'étaient trouvés dans une navrante détresse. On ra¬
contait des faits d'une tristesse poignante.

Un jeune officier

irlandais, entre autres, écrivait qu'un matin, après une nuit
passée sans abri, après une journée de pluie, un officier,
sous les
ne se

ordres de lord Methuen et 6 hommes de son régiment

réveillèrent pas. Ils étaient morts

de froid et d'épui¬

sement. En cette même nuit, 400 mulets du

train des équi¬

pages avaient également péri de faim, de fatigue et de froid.

LA BATAILLE DE MAGGEKSFONTEIN

157

Ces détails-là, les feuilles anglaises avaient soin de ne pas
en

parler; mais on sent néanmoins un sourd dépit dans les

journaux de Londres, écho des sentiments, de la nation
entière. « Sous l'influence du climat de

l'Afrique du Sud,

écrit l'un d'eux, il s'est évidemment déclaré une sorte

d'épi¬

démie d'aberration mentale parmi nos officiers supérieurs.

réputations
braves officiers et soldats tombent

11 est proverbial que l'Afrique est le tombeau des

militaires; mais nos

aussi avec elles. Nous finirons par battre les Boers," non pas

grâce à l'instruction et à l'entraînement d'une armée com¬
posée en grande partie d'éléments réguliers, mais seulement

grâce à la supériorité écrasante du nombre. »

Jusqu'à la fin de l'année, les troupes anglaises allaient être
de ce côté de la lutte, en quelque sorte réduites à l'inaction;
tout mouvement en avant leur devenait impossible..

CHAPITRE XXI

ARRIVÉE DU COLONEL DE VILLEB0IS-MAREU1L
A

LOURENÇCi-JVIARQUEZ. — SES PREMIÈRES IMPRESSIONS
DÉPART POUR PRETORIA

En

quelque lieu de ' la
s'élève un cri de
détresse, c'est toujours le même
élan qui les y porte, la même
quête d'un idéal chevaleresque,
la même impatience de verser
pour des malheureux le tropplein du.sang de France.
...

terre

que

(E.-M. de Vogué.)

Pendant que

s'accomplissaient

théâtre de la guerre les

sup

les divers points du

faits d'armes que nous venons de

raconter, le colonel de Villebois-Mareuil était depuis peu de

jours arrivé sur la terre africaine.
Le premier sentiment qu'il éprouva fut celui de la surprise.
Lui qui, durant la traversée, n'avait cessé de combiner dans
son

esprit le plan de défense de Prétoria se trouva, à peine

débarqué, en face d'un état de choses qui, bien que prévu
en

partie, donna immédiatement une direction nouvelle à

ses

préoccupations. Il pressent dès lors l'écrasement possible

des Anglais, suite de leurs fautes, et dans la lettre qu'il écrivit,

le lendemain de son arrivée, il précise la situation et résume
ses

impressions d'une manière fort intéressante.

159

ARRIVÉE DE COLONEL DE VILLEROIS-MARELIL

Lourenço-Marquez, Delagoa-Bay, 23 novembre 1899.

«

«

mes

Mon

cher

Ami,



Demain matin, je roulerai versPrétoria, tout est préparé,

bagages sont à la gare, j'ai mon passeport dans la poche

et je puis dire que chacun a rivalisé aimablement

pour me

faciliter les choses.
«

Je pars avec.un

suis déjà

Boer venu de Marseille avec moi. Je

précédé par cinq officiers allemands accrédités;

mais je tâcherai de ne pas laisser la réputation du savoir mili¬
taire français en souffrance.
«

Ce qui se passe est presque invraisemblable

et je suis

heureux d'avoir deviné la situation et, après avoir fait tris¬
tement preuve de perspicacité pour les infortunes de l'armée

française, n'avoir pas moins vu juste quant au succès des
troupes sud-est-africaines. Le plan naturel de sir R. Buller
était de

se

concentrer sur le

fleuve Orange, d'envahir le

Free State dépourvu d'obstacles, de

s'aider des deux lignes

Capetown-Blœmfontein et Capetown-lvimberley, de battre le
Free State et de tourner les troupes

du Transvaal, si elles

persistaient à occuper le Natal, ou les forcer à se réfugier
sous
«

Prétoria.
Mais les événements ont marché si vite et

l'opinion

affolée s'est faite si pressante en Angleterre, que sir R. Buller
a

été obligé d'envoyer

des renforts à Durban afin de secou-

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

160

rir

Ladysmith; si bien qu'en

ce

moment 10.000 Anglais

marchent au secours de cette ville qui ne bat plus que d'une
aile et au delà de laquelle les Boers se sont avancés jusqu'à
60 milles de

Pietermaritzburg. C'est le système des petits

paquets pour aller au plus pressé, et c'est le moyen dont

l'expérience a le plus fait justice, 11 faut dire, à la décharge
des Anglais, que le Nord du Cap se
ment. Les Boers organisent et

soulève, le Natal égale¬

administrent ce qu'ils occu¬

pent, ils ont une méthode implacable en tout. Ils ont pris

cinq mines, q u'ils font exploiter afin de maintenir leur appro¬
visionnement de numéraire.
Les prisonniers anglais sont traités avec les plus grands

«

•égards; même on leur montre les monuments publics pour
leur prouver que

les burghers ne sont pas des sauvages.

Mais, en revanche, lorsque les Anglais se permettent des
excès comme le 4e lanciers, qui avait achevé des blessés, on

le cerne et on le détruit sans rien laisser que cinq hommes

pour en porter la nouvelle, malgré toutes les invocations du

drapeau blanc.
«

Il y a une étude militaire

bien curieuse à faire ici; je

tâcherai, malgré mon service, de la noter le mieux que je
pourra i.
«

Sur ces

nous

rivages, nous sommes encore des bons; il

faudrait qu'un gouvernement et des

ne

renseignements

pour remonter sur notre bête. Quel dommage qu'on ne tire
pas delà France tout ce qu'elle peut donner! Je vais tâcher
de la servir de mon mieux. 11 s'agit tout simplement d'arra-

DÉPART POUR PRETORIA

ICI

cher tout le Sud-Afrique aux Anglais : c'est la cognée clans
le grand chêne. Je me suis jeté clans une aventure bien

pas¬

sionnante, mais ça durera du temps.
«

A vous de cœur.
«

Villeuois-Mareuil.

>'

m

Villebois-Mareuil, accompagné cle son interprété, se mit
aussitôt

route

en

Prétoria. Monté

vers

sur

un

superbe

cheval, la tête coiffée d'un grand feutre relevé à droite par
la cocarde boer, il a plus que jamais l'air tout à la fois mar¬

tial et

distingué qui font le charme de sa personne. Une

Iunique garnie de boutons noirs, une culotte de velours

gris, des molletières et des souliers cle chasse avec éperons
complètent son costume. 11 porte en sautoir
d'ordonnance et, à la
renferme un

son

revolver

ceinture, l'étui de cuir jaune qui

chronomètre, un baromètre et une boussole.

Sa main gantée tient un stick de bambou.

Le pays qu'il traverse est
Des ruisseaux

stagnants rendent la contrée malsaine; les

forêts sont infestées par
nuages

insalubre, couvert cle brousse.

la mouche tsé-tsé et parfois des

de sauterelles enveloppent les voyageurs. << Une

armée qui voudrait gagner le Transvaal en

goa

partant cle Dela-

aurait beaucoup à souffrir de la malaria et du manque

d'eau potable. 11 lui serait impossible cle séjourner dans ces

solitudes

empestées... Le

pays

deviendrait un effroyable

cimetière si la défense s'y prolongeait1. »
1. Le Carnet de campagne du colonel de Villebois-Mareuil.
LE COLONEL IJK

YII.LEBOIS-MMÎEyiL,

li

LE

162

COLOINEL DE VILLEBOIS-MARELII.

Mais, à mesure qu'on avance, la contrée s'assainit, une
belle rivière aux flots limpides
des ruisseaux. Les gares et

remplace l'eau dangereuse

les habitations sont entourées

d'eucalyptus qui embaument de leurs parfums pénétrants
les riuits splendides et fraîches de l'Afrique australe.
Plus

encore

ressent le

que

Je pays, les gens qu'il rencontre inté¬

voyageur,

partout il regarde, il étudie, il ap¬

précie :
«

Les Boers, écrivait-il à la date du l"r décembre, sont des

soldats extraordinaires au feu, des hommes d'il y a deux cents

combattant avec des

engins modernes. Ils se servent

admirablement de leurs

pièces, apprécient les distances

ans

d'une façon

invraisemblable. Ils ont un instinct militaire

auquel il faut se fier, sans chercher à le régulariser, attendu
qu'il procède par intuition à beaucoup de choses que nous
apprenons longuement pour
Et il

le faire moins bien qu'eux. »

ajoute avec un étonnement qu'il ne cherche pas à

dissimuler :

«

Leurs embarquements en chemin

font avec une rapidité que nos

de fer se

cavaliers peuvent leur en¬

vier... Ils usent très à propos du chemin de fer et utilisent
surtout des

lignes intérieures. C'est ainsi que le général

Cronje s'est porté à la Modder-River pour couvrir Kitn-

berley, réparer la retraite de Belmont et rejeter le corps
de secours

anglais. Il était parti de Ladysmith en chemin

de fer jusqu'au delà de Blœmfontein...

Ce qu'on a raconté

de blagues sur les Boers est par trop fort; la vérité est qu'ils
eu

remontreraient

comme

bon

sens

et correction à beau-

DEl'AItT l'OUK PHÉl'OnlA

coup

103

de nos extrêmes civilisés. Seulement, ils croient en

Dieu, aiment leur patrie, savent se faire tuer et encore
mieux tuer ceux qu'on

leur oppose; c'est là ce qui les dis¬

tingue de nos couches nouvelles, et ce n'est pas déplaisant à
voir.

»

Et quand il peut saluer enfin la capitale duTransvaal, le

les belles routes bordées de
villas ombragées de tilleuls, de cyprès et de saules, les mon¬
voyageur admire sans réserve

tagnes lointaines qui se perdent, s'idéalisent dans le bleu
du

ciel, la rivière

entourent d'une

aux

limpides, les sources qui
d'eau vive des jardins pleins

eaux

ceinture

d'arbres à fruits, d'ombrage et de poésie. C'est dans

cité

que

célèbre

la jolie

Villebois-Mareuil voit pour la première fois Je

Kruger. « H a, nous dit-il, la voix profonde, la ré-

llexion juste et vive, l'autorité que donnent'la vaste pensée
et l'indomptable

énergie... il parle avec rudesse, très âpre

contre les Anglais,

qui ont toute sa haine et dont il sait la

langue qu'il feint de ne pas comprendre. Surtout il s'exprime
brièvement, avec précision, sans emphase; ses paroles ne
décèlent ni la crainte, ni l'espoir;

il est implacable et dou¬

loureux parce qu'il est tout à son devoir; aucun

succès ne

peut apaiser la tristesse que lui causent les pertes dé la pa¬
trie. Les mensonges'des journaux anglais sur les événements

l'exaspèrent. »
Le lendemain de l'arrivée, du colonel à Prétoria était un

dimanche; c'est-à-dire, comme dans toutes les villes pro¬
testantes du Transvaal, le repos absolu, sans la moindre dis-

loi

LE COLONEL DE YILLEHOtS-MAKELIL

traction.

Ainsi, après avoir entendu la messe dans l'église

d'un couvent, il eût trouvé la

journée longue s'il n'avait eu la

joie d'y rencontrer des compatriotes. 11 vit d'abord M. Aubert,
consul de France, et sa famille. Un
peu plus tard il fut heu¬
reux

de serrer la main à de nombreux
ingénieurs

français

qui mettent au service du Transvaal pour la fabrication, la
réfection et le chargement des projectiles une
une

intelligence et

activité très appréciées. Parmi eux, nommons M.

Léon,

ingénieur du Creusot, très dévoué à la cause française et
dont nous retrouverons le nom dans la suite de ce récit.
Et ce fut pour le voyageur une véritable

apparition de la

patrie absente que l'ambulance française dirigée par M",e de
la Perrière, il trouva 47 lits
les Frères

Maristes, grâce

irréprochables, installés chez

au

dévouement du consul

de la colonie. L'école des
Frères, qui

et

marche à merveille,

compte en temps ordinaire 800 élèves de toutes religions,
de toutes races. Enfin, un soir, en sortant d'une
église, où il
avait assisté au salut, le colonel rencontra

dais des Oblats de Marie, aumônier des

un

Père hollan¬

Religieuses de Notre-

Damede Lorettequi ontungrand établissement d'éducation.
Les jeunes filles qui fréquentent leurs écoles
comme les élèves des Maristes,

appartiennent,

à toutes les religions, beau¬

coup d'entre elles sont juives. Le presbytère et les terrains

delà mission sont en face du couvent.

Tout dans ces contrées enchantait le
y

voyageur, il désirait

voir arriver des amis. Pendant la traversée, il s'était lié

avec

le D1

Borel, médecin de la Gironde. Dès qu'il fut ins-

DÉPART PO'L'R PRETORIA

tallé à Pretoria,

m:;

Villebois-Mareuil lui écrivit pour l'engager

à venir visiter ces contrées intéressantes et donner des soins

victimes de la guerre.

aux

Jusqu'ici, lui dit-il, les pertes ont été minimes pour les

«

Boers. De plus, l'air de ce pays, pur

sang

de ces gens-là,

résultats de guérison

pur

de tout microbe, où le

de tout arthritisme, amène des

prodigieux. La netteté de perforation

des projectiles à grande vitesse jointe à

leur petit calibre

est bien pour quelque chose. Quoi qu'il

y

commandos risquent peu leur monde, et ceux
retrouvent

se

dité.

sur

en

soit, les

qui écopent

pied dans des délais inconnus de rapi¬

Lorsque les événements

plan Buller n'est pas encore

en

se

précipiteront,

car

le

exécution, et il n'y a que

l'imagination des Boers pour le voir déjà partout, les blessés
seront en nombre, et les moyens probablement défaillants,
si l'on tient ferme, comme c'est certain :
«

J'ai vu le médecin portugais qui s'est offert et qui n'est

parti qu'hier pour rejoindre 1 s front,
a

ils disent. Il

passé huit jours ici, et moi-même ne partirai que demain,

vu
«

a

comme

la nécessité d'introducteurs pour

arriver à destination.

Le Portugais ne touche pas un penny ni un chevalet il

payé son hôtel. Je suis dans une meilleure situation parce

que

je suis l'hôte du Gouvernement et remonté par lui.

Mais tout se bornera pour nous à

être nourri et transporté

gratis.
«

Donc, ce ne sera qu'une dépense au bout du compte.

Maintenant, ce

sera

très intéressant et vous qui aimez les

LE COLONEL DE YILI.EBOIS-MAREUIL

160

voyages, ne regretterez pas celui-là. D'après mes renseigne¬

ments, on doit trouver à l'armée l'essentiel pour manger et
s'abriter. L'air de ce pays est excellent et je doute que la cam-

pagnese prolonge au delà de deux mois, une fois qu'ellesera
réellement commencée, c'est-à-dire à partir du 15 décembre.
.

«

Quant au sort de la campagne, il est impossible de le

prévoir avant d'avoir assisté à une action. Ces Boers sont
extraordinaires de calme et d'énergie et les Anglais sont de

pauvres militaires.
»

Néanmoins, le salut des premiers ne peut sortir que

d'une intervention

européenne, puisque leurs ressources

sont limitées en hommes et en matériel.
«

Dans tous les cas, j'espère vous revoir avant trop long¬

temps et me remettre, dans l'atmosphère si aimablement

française de la Gironde, de mon stage en milieu étranger. »
On

croyait alors, dans ces contrées lointaines, que l'Eu¬

rope ne laisserait pas l'Angleterre achever son crime.
11

ressort

de

ces

lettres

que

le colonel consacrait à

prendre des renseignements de toute nature les premiers
jours passés sur le sol sud-africain. La veille de son départ
pour le Transvaal,

il avait dit à un ami : « Je crois qu'en

débarquant je devrai laisser de côté bien de mes idées tac¬
tiques ; dans un pays sans eau, sans ombre, rocheux, diffi¬
cile,

avec

des troupes que je pressens bien différentes des

nôtres, il nous faudra chercher des moyens nouveaux, dont

je ne me rends pas encore bien compte. »

DÉPART POUR PRÉTORIA

En réalité, la nouveauté

du champ d'action offert à son

mettre mieux en évidence son génie
militaire et les merveilleuses aptitudes de ce soldat, aux

activité ne devait que

conceptions rapides, qu'aucune difficulté n'effraie, qui sait
se

faire à toutes les situations. Ceux qui eurent alors l'occa¬

sion de s'entretenir librement avec

lui eurent la sensation

résolu à courir à la gloire ou
à la mort; mais il tenait, avant tout, à servir la cause qu'il
avait faite sienne. Aussi avait-il étudié avec soin la tactique
très nette qu'il était fièrement

dn général

Buller qu'il savait être un élève du maréchal

Wolseley. Il s'attendait donc à ce que le général Buller se

Ladysmith au lieu de se rendre
compte que le meilleur moyen de sauver cette ville était de
pénétrer hardiment dans l'Orange. A ce moment le colonel
de Villebois-Mareuil estimait donc que les Boers avaient
laissât hypnotiser

II

raison

par

d'user les troupes

anglaises sur Ja Tugela, sans

rechercher des avantages plus positifs.
Il ne devait pas
avec

y

tarder à se trouver lui-même aux prises

l'ennemi qu'il était venu combattre.

Sir Buller,

pour forcer le

pensant qu'il disposait de

forces suffisantes

passage de la Tugela et délivrer Ladysmith,

avait fait bombarder pendant les journées du 13 et du 14 dé¬

cembre, celles des positions boers qui étaient visibles, afin

d'obliger les Républicains à se découvrir. Ceux-ci ne répon¬
dirent pas. Buller ordonna alors,

attaque décisive.

pour le 15 décembre, une

1(>8

LE COLONEL 1)E VILLEBOIS-MAREEIL

Cependant Villebois-Maréuil avait
rompre depuis

fatalement inter¬

quelques jours ses études sur la situation

des deux armées : le

sud-africain.



Français payait son tribut au climat

La fièvre l'avait saisi, son estomac refusait

tout service et les crises

étaient

parfois si violentes qu'il

éprouvait des spasmes à tomber à terre. Il avait bien fallu
entrer à l'ambulance et se laisser
soigner,

mais, quand il

apprit qu'une bataille à Colenso était imminente, malgré
la fièvre et la
cha

dysenterie, le malade monta à cheval, mar¬

cinq heures sous le soleil sans quitter sa monture et

arriva

à la nuit tombante

bord

au

delà

Tugela.

«

Mon

cadavre, dit-il, soutient l'aventure. »
Dès le grand matin, il faisait la reconnaissance du « front »
et se présentait au général Botha.

Celui-ci, jeune, intelligent,

actif, devait bien vite comprendre de quelle ressource serait
pour lui la

présence du soldat français. Aussi, quand le

colonel signala sur

la gauche,

hauteur très importante à

au

delà de la Tugela, une

garder, Botha aussitôt y envoya

800 Boers.
Le

lendemain devait avoir lieu

la

bataille désormais

célèbre de Colenso, le premier fait d'armes
auquel, sur le
sol

sud-africain, le colonel

prendre part et se distinguer.

de Villebois-Mareuil

allait

CHAPITRE XXII
LA BATAILLE DE COLENSÛ

C'était une âme vaillante.

(IV Reg.< y, t.)

Le 15 décembre est célébré auTransvaal comme une date
heureuse.

Depuis 1838,

on

fête, ce jour-là, dans tout le

pays, l'anniversaire de la bataille de Blœdriver où Prétorius
défit glorieusement, avec une poignée de braves, les bandes
du cruel chef Zoulou,

Dingaun.

On eût dit que la fortune de

la

la guerre, prenant en main

justice de leur cause, voulait rendre ce jour plus solennel

encore

Le

par une nouvelle victoire.

village de Colenso devait

en

être le témoin. Cette

petite localité est située dans l'une des nombreuses sinuo¬
sités que décrit
se trouvent

la Tu gel a. Sur la rive droite de cette rivière

des collines aux pentes escarpées dont les Boers

avaient su fort adroitement tirer parti. Ils s'y étaient habi¬
lement,

retranchés, et le plus fort de leur position était

protégé par les hauteurs demi-circulaires dont le vilîàge de
Colenso est le centre.

Le

général Botha commandait

en

chef une dizaine de mille hommes et l'artillerie, aux ordres
de Prétorius, comprenait 4 canons et i Maxim.

A

quatre heures quarante-cinq minutes du matin, les

l.E COLONEL DE VILLEBOIS-MAHEUIL

170

Anglais ouvrirent le feu, mais lesBoers ne répondirent pas.
Néanmoins, vers six heures, ces derniers commencent une
fusillade

meurtrière. Abrités

derrière une berge de la

Tugela, à une distance d'environ 700 mètres, ils subissaient
des pertes peu

importantes, tandis qu'ils en causaient de

anglais. De nombreux officiers
étaient tombés, entre autres le colonel Long. A sept heures,

très grandes aux canonniers

les munitions des batteries

anglaises étaient épuisées, et

la section des munitions, impatiemment attendue, n'arrivait

décida à aller
demander du renfort ; mais le feu était si vif qu'il perdit
pas.

C'est alors qu'un capitaine anglais se

successivement deux chevaux,

mortellement blessés, pen¬

cherchait à accomplir cette mission.
A un certain moment, le colonel de Villebois-Mareuil fut

dant qu'il

vivement préoccupé d'une

trouée importante dans la ligne

Boers débouchaient au
galop, occupaient la position et la tenaient magnifiquement.
La situation n'était plus tenable pour les soldats anglais.

de gauche ; mais l'instant d'après des

Ordre fut donné aux canonniers

de

se

retirer rapidement,

mettre à l'abri dans un fossé. Les deux batteries
restèrent ainsi abandonnées, entourées de blessés et de
pour se

cadavres.

Chaque fois, d'ailleurs, qu'un nouveau régiment

anglais essayait une marche en avant, le fracas de la fusil¬
lade boer devenait
nant

se

épouvantable ; tout le terrain environ¬

couvrait de nuages de

hommes et les chevaux.

poussière, aveuglant les

Mais les défenseurs de la place res¬

taient invisibles, rien n'indiquant à l'ennemi l'endroit précis

LA BATAILLE DE

1"!

C0LENS0

montrait;
seule une longue ligne de fumée à peine visible et le crépi¬
où ils s'étaient embusqués, pas une tête ne se

tement incessant de la fusillade révélaient leur présence.

Une

brigade anglaise s'avança

alors avec beaucoup

d'intrépidité, directement, sur Colenso; le terrain sur lequel

BATAILLE

ils marchaient était

DE

COLENÈO

complètement découvert, les laissant

exposés à une violente canonnade qui décimait leurs rangs.
Les autres régiments

engagés sur les différents points du

combat subirent le même sort. Les généraux Buller et Cléry
furent

blessés

tous

les deux. Enfin, l'ordre de

retraite

arriva; mais, pendant deux heures, ce mouvement ne put
s'eiïectuer à

cause

du feu très vif que les Républicains ne

172

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MARELIL

cessaient de diriger sur les soldats

anglais chaque fois que

l'un

remettre

d'eux paraissait vouloir

était midi quand

se

en

marche. 11

ils purent battre en retraite sur toute la

ligne
Les Anglais s'étaient montrés bons

soldats, mais l'habile

défense des Boers avait dérouté tous leurs calculs.
Il faut convenir que bien des

troupes mieux disciplinées

que les Boers n'auraient pas su, comme eux, modérer leur

N

impatience du combat. Pendant deux jours, le 13 et le 14,
ils restent sans
bouger, alors que le camp anglais était à
bonne portée de leurs gros canons et, le
jour même de la

bataille, ils supportent pendant quelque temps,

avec
même impassibilité, un feu
nourri, sans y répondre.

Leurs positions étaient

la

parfaitement choisies, les tran¬

chées et les emplacements de leurs canons bien cachés. De
toute la

journée, les Anglais

cement

de

leur

ne

purent relever l'empla¬

artillerie, ni voir exactement d'où

taient les feux d'infanterie ; ils n'avaient même
des fusils

pour

par¬

pas la fumée

leur indiquer la place des Républicains

invisibles, et c'est ce feu d'infanterie qui causa aux Anglais
les plus grosses pertes.

Les Boers avaient remporté un

magnifique succès, et la

bataille de Colenso, comme celle de
Blœdriver, marquera
dans les annales du
pays,
12

canons

lis avaient pris

Maxim et fait 200

aux

Anglais

prisonniers, parmi lesquels

plusieurs officiers qui défilèrent devant les vainqueurs.
Ceux-ci

gardaient

un

silence sympathique, respectueux

LA BATAILLE DE COLENSO

du malheur des adversaires

;

173

quelques-uns, avec une bonté

touchante, leur tendaient à boire.
Le lendemain, un armistice fut conclu
pour enterrer les
morts et,

dans la nuit du 10 au 17 décembre, le camp an¬

glais fut reporté à 1.600 mètres en arrière.
Après

un

échec aussi complet, sir Redwers Buller dut

LE

GÉNÉRAL

renoncer, pour le moment du
mith ; il y

BOIRA

moins, à débloquer Ladys-

avait pour lui nécessité absolue d'attendre de

nouveaux renforts.

Après la bataille, le colonel de Villebois-Mareuil alla féli¬
citer le général Botha qui
parut flatté de son
et dit gracieusement :

«

Colonel, je préfère avoir sir Buller

que vous comme adversaire.
nel vint souvent

le

appréciation

voir.

«

»

Et il insista pour que le colo¬

Je commence à penser que

je

LE COLONEL DE

VILLEBOlS-.M A RE011.

réussis, dit Viliebois : du moins la sympathie générale me

simples soldats témoignaient au Français
la même déférence et quand, deux jours après, il alla visiter
le prouve. » Les

la position de Ladysmith, il trouva une
dans tous les leagers.'y

réception touchante

J'ai fait connaissance, dit-il, avec

les de Villiers, Malherbes, tous si Français de cœur que j'en
suis ému. J'ai pris le lunch sous leur tente. »
Ces réceptions chaleureuses

étaient dues à la reconnais¬

qu'éprouvaient les Boers pour le dévouement dont le
colonel de Villebois-Mareuil avait fait preuve à la bataille
sance

de Colenso. 11 y

avait rendu des services réels, il s'y était

distingué, et, peu de jours après, les journaux de l'Europe

reproduisaient cette information venue de Prétoria : « Le
Volhstem, journal officiel du Gouvernement du ïransvaal,
tient à reconnaitre que l'honneur

de la victoire de Colenso

revient, en partie, à M. de Villebois-Mareuil, qui, comme
chef d'état-major du

général Joubert, a préparé l'action et

était sur le lieu du combat. »

seulement en France, mais dans toute l'Eu¬
rope, un mouvement d'admiration. Les journaux de tous
les pays firent l'éloge du colonel désormais célèbre. On le
désigna comme le Lafayette de l'Afrique Australe, avec la tac¬
tique duquel le général Buller a ruait désormais à compter.
Il y eut non

Le Gouvernement du Transvaal, dans son organe que nous
venons

de citer; exprime au colonel ses remerciements offi¬

ciels pour
Colenso.

les services qu'il avait rendus à la bataille de

LA BATAILLE DE COLENSO

De toutes parts on

i7a

faisait l'éloge de son courage, et ceux

qui l'approchaient de près vantaient son grand caractère et
la parfaite courtoisie de ses rapports. « Nous sommes sous

Ladysmith, écrit un jeune officier allemand, une réunion
cosmopolite de bons frères d'armes. A citer

en

première

ligne le général comte de Villebois-Mareuil quia commandé
comme

colonel le 1" régiment de la légion étrangère d'uni¬

verselle réputation. Il a avec nous, Allemands, des relations
d'une extrême courtoisie. 11 y a 14 officiers en retraite à la
solde des Boers.

Parmi

notre ami Albrecht

eux,

8 sont avec Joubert, 3 avec

chargé de garder le contact avec lord

Methuen, les autres sont chargés du réapprovisionnement
des munitions, service que les Boers ne peuvent faire, faute
de connaissances techniques. »
Tout le monde rendait
ces

hommage au vaillant Français, et

hommages étaient mérités; mais les récits, dans leur

forme enthousiaste, prennent aisément une teinte d'exagéra¬
tion qu'un esprit juste, une âme droite comme celle de Vil-

lebois, devait désapprouver.
De plus, les Anglais, pour ne pas avouer qu'ils avaient été
battus par les Boers lors de leur sanglante défaite de Golenso,.
firent

paraître des articles dans lesquels le colonel était

donné comme le chef réel de l'état-major et l'inspirateur de
la campagne.

Surpris de la réputation qui lui était faite par les Anglais
eux-mêmes, des articles élogieux et des lettres de félicitation

qui lui arrivaient de partout, le colonel en était plus

LE COLONEL DE VÏLLEBOIS-MARËLIL

176

peiné encore. Ces Ilots de louanges, qu'il croyait ne pas mé.

ri ter, l'attristaient et, comme on ne lui laissait pas le loisir
de protester, il se jura une fois de plus de tout tenter pour
être digne

d'une réputation qui lui paraissait anticipée et

surfaite. «'Toute mon ambition,

écrivait-il, se borne à res¬

ter ici ce que-je n'ai jamais cessé d'être : un soldat. Le moule
en

est d'ailleurs trop puissant en

notre pays de France pour

qu'on en libère sa vie une fois qu'elle y fut coulée. »
Il faut croire, néanmoins, que ses
été aussi modestes qu'il voulait

services n'avaient pas

le dire, puisque, depuis la

fameuse journée de Colenso, le colonel de Yillebois-Mareuil
fut non seulement appelé, comme précédemment,

à assis¬

ter aux conseils de l'état-major; mais encore, ses avis, mieux

compris, commencèrent à être écoutés, et amenèrent les
chefs boers à lui conférer plus tard le titre de général de la

légion étrangère.
Il est vrai que, jusqu'alors, sa

la

profonde connaissance de

technique militaire n'avait certes

comme

pas

été appréciée

elle aurait dû l'être, et il éprouvait quelque tristesse

à voir ces hommes, pour lesquels il devait donner sa vie, ne

pas tenir compte des avis que lui dictaient sa grande expé¬
rience et son entier dévouement. Ses conseils n'avaient pas
réussi à faire sortir le commandement supérieur d'un calme

qui, aux yeux du colonel.français, ressemblait à de l'inertie,
à une prudence exagérée.

11 avait, vainement, tout tenté au

Natal, pour décider les généraux à donner l'assaut à Ladysmith, à poursuivre le général Buller après le combat de Co-

LA BATAILLE DE COLENSO

177

lenso. Poursuivre l'ennemi vaincu n'était
pas dans les ha¬

bitudes militaires des Boers, et
Villebois-Mareuil, qui les
admirait sincèrement, eut cependant
plus d'une fois à souf¬
frir de leur lenteur, de leur

irrésolution, de ces journées

vides, « hantées d'attente ». Et quand ils se mettaient en
mouvement, que de détails devaient être pénibles au soldat

français. Rien de mathématique, d'ordonné, de militaire¬
ment exact dans cette armée de
paysans, d'une

endurance

merveilleuse, mais qui n'avaient aucune notion de l'art de
la guerre. L'une des

plaintes qui revient souvent sous la

plume de Villebois, c'est celle du manque d'organisation du
service des renseignements.
ne

sont

« Je

crois, dit-il, que les Boers

renseignés que par hasard et ne possèdent aucun

service d'informations

régulières et précises. Sans quoi,

comment resteraient-ils des semaines dans l'incertitude des

Anglais, à 6 kilomètres de leur camp ? »
Une carte des environs de

ingénieur américain,
sous

les yeux, et

il lui fut

que

Ladysmith, dressée par

un

de Villebois-Mareuil avait eue

qu'il désirait posséder resta introuvable,

impossible d'en découvrir un exemplaire, même

chez le général en chef.
«

Les

Boers, dit-il à

ce

sujet, ont l'ignorance et,

conséquent, l'indifférence des
une

difficulté de plus

doivent leur faire
«

Faute de

cartes

par

géographiques. C'est

dans la rédaction des rapports qui

comprendre l'utilisation du

terrain.

»

reconnaissances, dit-il ailleurs, faute d'un ser¬

vice de renseignements organisé, nous sommes à la merci de
LE OOLONEL l)E VILLEBOIS-MAREUIL.

12

178

LE COLONEL DE VlLLEBOlS-MARËUiL

toutes les surprises, comme de toutes les mystifications. On

voudrait placer un long-tom sur la droite de la position de

Colenso, entre la grande et la petite Tugela, mais on ne
décide

rien, pas même d'aller y voir. 11 faut vraiment que

l'ennemi pousse

les Boers par Jes épaules,

décident à faire quelque

pour qu'ils se

chose. La peur des dérangements

et des précautions inutilesleurfaitécarter systématiquement
tous les éléments de

lumière,

comme toutes les

occasions

de fatigue ou de danger.
«

L'imagination nous porte, nous, à prendre des mesures

prématurées ou sans objet, parce que nous nous plaisons à
la faire travailler

sur

des données militaires qui nous sont

familières. Ici, ni imagination,
un

bon sens,

ni données militaires, mais

qui s'en tient à des mesures d'une simplicité

antique, justifiées par une urgence indéniable. On n'arrive pas
à faire,
on

mais on-n'empêche rien. Dès qu'une situation surgit,

réunit

un

conseil

court s'aboucher

de guerre ou, pour

avec

le

chef

qu'elle

le moins, l'on

concerne.

Jamais

l'ordre immédiat du commandement ne vient, comme dans
une armée

organisée, parer à la difficulté ; il en résulte une

conversation après laquelle l'idée du chef qui doit ordonner
se trouve

plus obscure encore qu'auparavant, les gens agis¬

sant seulement

avec

leur tempérament là

où aucune obli¬

gation précise du raisonnement ne les limite. Avec cela, une
sorte d'habitude du

suffrage universel, qui met de perpé¬

tuelles lisières à la

volonté, par le besoin de la confor-

179

LA BATAILLE DE COLENSO

nier en

tout à la volonté générale, donne au commandement

boer des timidités incoercibles.

»

Selon le colonel, les Boers professent l'amour des positions
comme

le

du temps de Montecuculli, avec cette différence que

général autrichien en changeait parfois, tandis que les

transvaaliens semblent devoir y rester, jusqu'à extinction.

durée, les invraisemblables
succès de cette défense passive seraient incompréhensibles,
La guerre

sud-africaine,

sa

si l'armée anglaise

était une véritable armée européenne;

mais elle manque

de tactique et de ressort, et finit par

s'immobiliser, n'ayant ni assez de valeur ni assez d'endu¬
rance pour renoncer

de confort.

«

pendant quelques jours à ses habitudes

C'est à merveille,

s'écrie le colonel français,

songeant sans doute aux tiraillements qui menacent d'affai¬
blir en son pays l'esprit militaire, c'est à merveille de démi¬

litariser

une

nation

en

y

rabaissant jusqu'au dernier

échelon la fonction militaire, mais alors,
en ce

puisque l'empire,

monde, se garde par la force, que ceux qui abdiquent

l'une cessent de prétendre

à l'autre, qu'ils descendent en

sous-ordre; le bluff n'y suffit plus, et il y a gros à parier, si
l'expérience était poussée jusqu'au bout en ses dernières
conséquences, qu'on découvrirait une fissure à cette fameuse
marine anglaise, car, lorsque chez une nation l'esprit mili¬
taire est descendu à un tel point de décadence, il serait éton¬
nant que

l'isolement de la vie à bord puisse avoir cette

force de garder l'âme des marins

de la Grande-Bretagne de

tout contact et de tout rapport avec l'âme anglaise. »

LË COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

180

En face de cette inertie anglaise, Villebois-Mareuil chercha

longtemps à faire comprendre aux généraux boers la néces¬
sité de prendre une offensive qui offrait toutes les chances de
succès. Mais ces idées, qui ne cessaient de hanter, d'obséder
son cerveau

militairé, n'eurent aucune prise sur les Boers qui

ne voulaient la guerre

qu'avec le moins de risques possibles;

il fut impossible de les décider à l'action; les Boers.ne sont
pas hommes à se laisser influencer, et le colonel de Villebois-

Mareuil, navré, mais impuissant à leur communiquer son
élan, dut les subir avec leurs qualités et leur osbtination.
«

Il ressent l'énervement d'un bon

joueur qui voit ses par¬

tenaires perdre une partie magnifique avec tous les atouts
dans la main.

»

La désillusion lui fut pénible. Hélas! n'est-ce pas la même

qui attend partout ceux qu'attire la défense des grandes
causes.
«

on

En

parcourant les lettres et le journal du colonel,

croit relire les récits tout pareils rapportés de Grèce, il

y a quatre-vingts ans, par nos philhellènes désabusés ».
Les Boers avaient accueilli le soldat

français

avec une

sympathie touchante : ils avaient compris son dévouement
et l'importance

de ses conseils; mais il n'y eut jamais ni

pénétration, ni contact intellectuel entre eux et lui.
La routine et la

prudence politique paralysent le com¬

mandement : l'indécision des chefs est le trait caractéristique
de leur physionomie. Le colonel ne fait d'exception que pour

Botha, auquel, s'il l'eût mieux connu, il eût sans doute
associé plus tard, le nom de l'intrépide de Wet.

181

CÛLENSO

LA BATAILLE DE

Les fêtes de Noël suspendirent les hostilités, et les belligé¬

rants, au moyen d'obus de fantaisie,

s'envoyèrent récipro¬

quement des vœux de bonne année, des dragées et du chocolat.

et les Boers, hu¬

Les Anglais étaient tous au Ghristmas,

guenots fervents, se groupaient pour chanter des psaumes.
Les

Français, pris de mélancolie, comparaient avec une

douceur mêlée de tristesse, ce

Noël sur la Tugela avec le

joyeux Noël de la patrie lointaine. « Je pense à nos cam¬

écrit Villebois, où dans la neige, cheminent les

pagnes,

fidèles, tandis que tinte allègre et triomphale la cloche de
minuit : les sapins se sont allumés, enrubannés et pailletés
au

milieu de cercles admiratifs et avides

de bébés en quête

le mystère saisit
les moins croyants, et, sur les réveillonnenrs des tavernes
des surprises que leur fera le petit Jésus;

descend encore, sans qu'ils s'en doutent, "un profane rayon
de cette grande fête du réveil de l'humanité.
«

Toutes

ment

ces

choses qui viennent de si

loin, délicieuse¬

brouillées, atténuées, débarrassées de leur humanité

trop heurtée, déjà caressantes de rêve,

sont, pour notre

pensée prisonnière des temps et de l'espace, un retour apai¬
sant

vers

les choses et les êtres

émue et conquise, un

Elle

se

qui l'ont formée, veillée,

écho du chant berceur de la patrie.

réfugie avec transport vers cette patrie, quand,

livrée à l'inconnu,

étrangère et isolée par le monde, elle

se détend de l'action

et revient à sa réflexion naturelle.

«

Comme il est loin de notre Noël de France ce Noël en

pays boer, fêté avec les officiers

allemands dont un lien de

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

182

courtoisie militaire a fait, en ces circonstances, nos cama¬
rades ;
ni

Noël fêté sans carillon, ni chant d'orgue, ni fleurs,

cierges, sans aucun réveil des années écoulées devant

l'éternelle jeunesse des pompes religieuses. Pourtant,
ce

pays,

dans

coule en abondance du sang français. Mais entre

les hommes d'ici et nous,

il y a l'intransigeance d'un autre

culte religieux, et entre les camarades du même culte mili¬

taire, rapprochés par leur isolement d'étrangers, il reste

l'intransigeance d'une patrie mutilée.

»

•s

Et tandis qu'il songeait à la France aimée, en cette même

nuit, à cette même heure, comme s'il y eût eu entre ces
deux âmes si pleines l'une et l'autre de l'amour de la Patrie,
un

rapprochement mystérieux, François Coppée écrivait sa

Prière pour

la France : le poète traduisait la pensée du

soldat.

Dieu des chrétiens, Dieu

véritable,

En qui très humblement, je crois,
Dieu du Calvaire et de l'Etable,
Dieu de la Crèche et de la Croix,

Dieu des souffrances, né sur la

paille,

Et mort sur un objet affreux,

Regarde

La France défaille,

Et nous sommes bien malheureux!

lin vent de discorde désole
Ce pays aux douces saisons

Où le bon

grain de ta parole

Jadis donna tant de moissons ;

[.A BATAILLE

DE COLENSO

Où, dans une simple fillette,
Ta puissance se révéla,

Quand Geneviève et sa houlette
Ont fait reculer Attila ;





merveille encor plus étrange! —

Tu prêtas, contre l'ennemi,
Le glaive enflammé de l'Archange
A la vierge de Domrémy.

llélas! La France qui fut tienne

Depuis trop longtemps fuit ta loi;
Mais son âme, toujours chrétienne,
Dans l'angoisse revient vers toi.
Oui, les dalles de ton église,
Nous les userons à genoux!...
Mais notre patrie

agonise,

Sauve-nous, Seigneur, sauve-nous.
Vois. Tous les cœurs sont lourds de haine,
On respire une odeur de sang,
Et la catastrophe est prochaine !...
Pitié!

pitié! Dieu tout-puissant !

Qu'un soudain éclair de ta foudre,
Pendant qu'il en est temps encor,
Jette à terre et réduise en poudre

L'idole infâme, le Veau d'or,
Calme le pauvre plein d'envie,

Qui gronde aux portes du festin,
Et donne aux heureux de la vie
Le cœur du hou Samaritain.
Celle nohle France, lu l'aimes ;
Elle a fait ton geste souvent.

Protège-nous contre nous-mêmes.
Fais un miracle, ô Dieu vivant!

184

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

Rends-nous vraiment égaux et frères,
Sous un ciel pacifique et doux;
Et si c'est l'orage des guerres

Qui menace, û Jésus, rends-nous
La foi du soldat catholique
A qui le trépas semble

beau,

S'il voit ton Paradis

mystique
A travers les trous du drapeau !
Arrête-nous au bord du gouffre.
Pour Noël,

divin Nouveau-Né,

Dis-nous que ce-peuple qui souffre,
Par toi n'est pas abandonné.

Car, cette nuit, fils de Marie,
Tel qui prétend ne croire à rien

Malgré lui sent son cœur qui prie
Et se retrouve un peu chrétien.
Vois, dans ces heures menaçantes,
Les pauvres mères tout en

pleurs

Joindre les deux mains innocentes
D'un petit enfant sous les leurs,
Et vers les clartés sidérales

Et les abîmes effrayants,
Toutes

nos

vieilles cathédrales

Rendre leurs clochers suppliants !

Et, tandis qu'il neigeait

en

Noël, 1899.

France, et que le sol était

d'une blancheur immaculée, le soleil, pour achever le con¬

traste, versait sur la Tugelales rayons brûlants de son acca¬
blante lumière et

enveloppait d'une teinte éclatante, or et

rouge, le paysage africain.
La triste année s'acheva tristement sur la terre transvaa-

lienne.

185

LA BATAILLE DE COLENSO

date, la grande nouvelle qui occupait les deux

A cette

armées

était le remplacement du

général Buller par lord

Roberts; mais cet événement qui aurait dû préoccuper les
Roers les laissait parfaitement calmes : «

Quand Buller est

venu,

disaient-ils, on ne parlait que de lui; nous avons

vu ce

qu'il valait, nous pensons qu'il en sera de même de

Roberts.

»

Le 1er janvier

mêmes

1900 trouva les deux armées à peu près aux

places. Les Boers, en face de ces ennemis endor¬

mis, auraient pu, auraient dû prendre l'offensive. Mais le
moyen de parler d'offensive !

De part et d'autre on entendait

garder ses positions respectives. « C'est la guerre immobile,
s'écrie Villebois, celle

d'il y a deux cents aus, car tout est

antique dans les idées des Boers et l'incapacité de leurs
adversaires les rend maîtres des

opérations... » « Les Boèrs

sont restés avec leurs idées libres et

militaires des anciens

gentilshommes, naturellement soldats et hostiles à toute
gène, à tout impôt, égalitaires entre eux, mais aristo¬

cratiques à l'égard des étrangers ; ils ont conservé des
habitudes de leudes féodaux,
rents

envers

jaloux de leurs droits, défé¬

l'autorité, mais la sachant leur chose, créée

par eux. »
Un bombardement pour la forme, peu inquiétant

et peu

meurtrier, continuait sous les trois villes Mafeking, Kim-

berley et Ladysm'ith. Sous cette dernière ville un Boer, un
seul, avait été tué par la canonnade anglaise ! « Qui calcu¬
lera ce que ce Boer aura coûté au Royaume-Uni? »

CHAPITRE XXIII

REVERS DE

L'ARMÉE RÉPUBLICAINE

TROIS LETTRES DU COLONEL YILLEBOIS-MAREUIL

L'Angleterre a les consolations
de l'orgueil, pareilles à celles de
l'ivresse, qui donnent la mort.
(Louis Veuili.ot.)

Jusqu 'au commencement de l'année 1900, le d énie des ba¬
tailles avait conduit à la victoire l'armée des Boers. L'énergie
avec

laquelle ils avaient pris hardiment l'initiative des hos¬

tilités et commencé l'action

en

faisant dans trois villes le

blocus des troupes anglaises qui menaçaient le

plus direc¬

tement leur

territoire, avait jeté, dans les camps anglais,

désarroi

profond, que rendaient plus grave encore le

un

de coordination des efforts, et la nécessité, pour

manque
les

troupes britanniques, de courir au

secours des

places

investies.
Les

premiers engagements révélèrent de la part de la

direction

supérieure anglaise le mépris ou l'oubli de

cer¬

taines règles de prudence indispensables à la guerre, oublis

qui valurent aux Anglais les cruelles surprises
avons

racontées. Les

se battant

climat,

se

que

nous

Boers, très prudents, habiles tireurs,

dans un pays qu'ils connaissent bien, rompus au

trouvaient dans d'excellentes conditions pour

REVERS RE

L'ARMÉE REPUBLICAINE

187

résolument l'action et soutenir une lutte prolongée.

mener

Durant les premiers mois, ces

avantages incontestables, les

grandes qualités militaires des Boers et leur extrême adresse
dans le tir avaient réussi à
tant que

suppléer à leur insuffisance

l'ennemi vint les attaquer dans leurs retranche¬

ments. L'attendant à courte portée,

ils lui infligeaient des

pertes importantes, brisaient son

attaque et l'obligeaient

à

dans

reculer. Malheureusement,

aucun cas,

les Boers

profitèrent de l'échec infligé aux Anglais pour passer

ne

de la défensive à l'offensive, poursuivre l'ennemi et assurer
la victoire

par un

succès décisif. Villebois-Mareuil, dès

les premiers jours de son entrée au service des Boers,

compte du côté faible de leur

rendu

taire. L'absence de toute poursuite

s'était

organisation mili¬

à Modder-River et à

Spion-Kop, lorsqu'il suffisait, au moment de la

retraite

des

Anglais, d'un retour offensif d'ensemble pour changer

eu

déroute

la défaite

et

jeter les Anglais à l'eau dans

laModder ou la Tugela, établit
individuelles des Boers

qu'aux qualités militaires

manquait l'appoint de la valeur

d'ensemble, seule capable de tirer un réel parti des

échecs

de l'adversaire.
Il
deux

est

profondément regrettable que les troupes des

Républiques Sud-Africaines aient négligé, sur les

divers théâtres des opérations

où les hostilités avaient été

engagées, des occasions superbes, et qui ne devaient plus
se

représenter, d'infliger aux Anglais de véritables désast res.
Le 6

janvier, le général Jouberl s'était enfin décidé à

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

188

Ladysmith, mais l'attaque manquant-de but

attaquer

précis, d'ensemble dans l'action fut,
née et n'aboutit à

de décision,

aucun

en

réalité, mal

résultat sérieux. Avec

un

me¬

peu

d'élan, de cohésion, la ville pouvait être em¬

portée ; c'était l'avis de Villebois-Mareuihil fut écouté, mais
non

pas suivi.

C'est
ne

alors que,

vivement contrarié de voir que l'assaut

serait pas donné, il résolut de quitter cette

place. Il ne

voulait pas continuer à moisir autour'de Ladysmith, à côté

de ce général, plus homme politique que soldat et qui n'en¬
tendait rien à la guerre.
Le

général Joubert jouissait cependant d'une grande

réputation; on le considérait comme le successeur éventuel
de

Kruger; mais ce n'était pas un guerrier. Ses ennemis

l'accusaient même d'admirer beaucoup les choses anglaises.

Quoi qu'il en soit, on pouvait lui reprocher, tout au moins,
d'avoir remis le service du télégraphe à deux jeunes Anglais

qui possédaient ainsi le secret de la correspondance chif¬
frée. On conçoit la gravité d'une telle imprudence en temps
de guerre.
Les

Boers,

en

dépit de leur calme,

situation

et disaient que

était

anomalie.

ria.

une

le maintien du général Joubert

Us eussent voulu le

voir à

Préto-

Botha, dans ce cas, fût resté maître de toute la situation

du Natal, et l'on en eût fini bien
un

comprenaient la

chef militaire

vite

avec

Ladysmith sous

qui eût donné ses ordres avec précision.

Jusqu'à la date du

1er février

1900, les belligérants

REVERS DE

L'ARMÉE RÉPUBLICAINE

189

depuis le début
de la guerre, mais les renforts anglais arrivaient de toutes
parts, et lord Roberts avait pris le commandement des
n'avaient pas subi de notables modifications

troupes britanniques.

Mafeking était toujours assiégée par Snymans.

LE

GÉNÉRAL JOUBERT

Kimberley continuait] à être menacéegpar Dutoit.
Le général Cronje, au sud

de Kimberley, constatait, sans

s'en inquiéter suffisamment, les préparatifs de lord Roberts.
Le 22 janvier,

Villebois-Mareuil qui l'avait rejoint jugea sa

position critique et voulut lui proposer une
retraite par échelles. A ce

tactique de

plan parfaitement conçu, à ces

prévoyants conseils du colonel, le général Cronje se con-

,—



■—

LE COLONEL DE VILLËBOIS-MAREL1L

190

tenta de taire cette réponse typique : « Vous ne m'apprendrez

pas

à faire la guerre ; je chassais déjà

que vous

n'étiez

pas né. »

Schœmanhest, dans les environs de Colesberg, faisait visà-vis à French.

Eotha, sur la rive nord, tenait tète à Butler qui se trouvait
sur

la rive sud de la Tugela, vers Colenso.

Joubert, Lucas Meyer et Prinsloo restaient autour de

Ladysmith où le général anglais White était tou jours en¬
fermé.
Mais la période des sièges est près de finir, la guerre entre
dans une phase nouvelle. Lord Robers a terminé sa concen¬

tration, l'invasion commence et les malheureux Boers vont
faire connaissance avec les revers et la défaite.
Le 25 janvier, Villebois-Mareuil était parti pour Kimberley.
Aussitôt arrivé et après avoir salué le général Dutoit, il fait
immédiatement le tour delà ville et découvre

superbe pour

y

une

position

installer le long-tom ; le superbe canon

battera la ville d'enfilade : en huit jours, au plus, tout sera
fini.
Puis il revient chez le général qui est là avec cinq frères,
tous beaux hommes, forts et robustes.

A voir avec quelle joie le général Dutoit lui fait visiter ses

emplacements de défense et l'initiait à ses combinaisons,
Villebois-Mareuil se dit qu'il avait devant lui un vrai mili¬

taire, pénétré de son devoir et digne de faire honneur à une
armée. Sa confiance renaît.

a ni-iim

KEVEliS DE

L'ARMÉE RÉPUBLICAINE

Avec un intérêt intense, il
«

Je suis sûr,

mains des

191

combine les projets d'attaque.

dit-il, que le sort de Kimberley est entre les

Boers, s'ils suivent mes avis. Je compte mar¬

cher avec eux

pour

l'exemple, histoire de mettre ici une

fleur nouvelle au renom français. Prendre Kimberley et voir
la tête du

Napoléon du Cap mystifié par ces Boers, dont il

pensait faire une bouchée, serait un plaisir peu ordinaire... »
La belle ardeur du colonel devait ici encore trouver une
amère déception.

vainement de

A Kimberley comme àLadysmith, il tente

secouer

la prudente torpeur des assiégeants.

Le bombardement de la ville est devenu plus languissant
encore.

Le colonel français trouve qu'il est temps d'en finir.

Il demande au général Dutoit

bonne volonté

avec

de lai donner 50 hommes de

lesquels il se charge d'entrer dans la

place. Son plan est net et simple, il veut pendant deux
heures écraser la

ville

sous

ainsi les habitants et la
braves dont

une

grêle d'obus, démoraliser

garnison; puis, avec quelques

plusieurs sont des Français, s'emparer à la

nuit tombante de la batterie
mal défendue, et, de

anglaise d'Autokopje, qui est

là, gagner la ville pied à pied, par un

petit bois qui couvre tout le chemin à parcourir. Ce plan

n'engageait

que peu de

monde et avait toute chance de

réussir, étant donnée la surprise qu'éprouveraient les

Anglais, lesquels, sur ce point, n'avaient pas jusqu'alors
été attaqués sérieusement.
«

11 faut attendre, répond négligemment le général Dutoit,

j'en parlerai demain au conseil de guerre. »

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MARËUlL

192

Villebois-Mareuil

beau lui

a

de l'à-propos de

dire que

l'attaque dépend le succès, il lui est impossible
une

d'obtenir

autre réponse.

Le général Dutoit, élégant, mince, jeune, leste et nerveux,
a

cependant la réputation d'être un soldat fanatique de son

métier. 11 est, en

réalité, très brave

de

sa personne, très

bon, très affable, très aimé, mais il craint d'engager ses
hommes et,

à défaut d'assaut, le bombardement continue

lent et mal

réglé. Les Anglais, du reste, ne répondent pas

mieux.
Le colonel,

convaincu de l'urgence d'une action décisive,

s'efforçait de faire partager à Dutoit son opinion. « Si
Suis peu insistant par nature, a-t-il écrit plus tard,
une

je

et si j'ai

particulière horreur de m'immiscer aux choses dont je

n'ai pas la responsabilité, j'ai toujours tenu, même avec les

plus sérieux risques personnels, à remplir une mission de
conseil

auprès des

bienveillance

à leur

généraux

qui m'accueillaient avec

quartier général, mission qui, selon

moi, devait répondre à cette bienveillance. Si l'événement
m'a donné raison

avec

attribuer un mérite. Il

tant d'éclat, je

suis loin de m'en

n'y a pas de troupe à l'école agis¬

sant contre un ennemi marqué dont on ne puisse prophétiser

la manœuvre.

»

Le colonel crut donc de son devoir de revenir à la charge
et de réitérer au général Dutoit sa demande d'hommes pour

marcher à l'assaut de la ville.
«

Il faut attendre », fut l'unique réponse

TROIS LETTRES 1)0 COLONEL DE VILLEROlS-.MARELIL

Peu de

jours après,

on

103

s'aperçoit que les Anglais ont

creusé, pendant la nuit, des tranchées, et les ont garnies de
tirailleurs. Le

danger

se

dessine, et

Villebois-Mareuil,

devinant ce qu'il va arriver, insiste de nouveau pour avoir

quelques hommes. Il n'en demande plus que vint-cinq pour
brusquer l'attaque du soir : il se lait pressant, car il prévoit
que tout retard va amener de graves
il

se

heurte,

attendre.

une

complications. Mais

fois de plus, au désespérant : « 11 faut

»

II y avait quelque

chose de profondément décourageant

dans cette déplorable indolence, et l'on devine la pensée du
colonel dans la lettre

qu'il écrivait.

«

«

Je

«

Mon

vous

cher

Sous Kiuibëi'lcy, le

10 février 1900.

Ami,

écris, debout, sur l'arriére d'une voiture, ma

table servant aux apprêts de la popote. Cela vous expliquera
que

je ne m'étends pas comme j'aimerais à le faire. Aussi

bien, je suis sous le coup d'un conseil de guerre, non pour
y être jugé, mais pour y exposer mes vues sur une attaque

de

lvimberley pour laquelle je bataille depuis cinq jours,

sans

pouvoir passer de l'acceptation en principe à l'exécu¬

tion.
«

Les Boers sont les meilleurs gens du monde, leur tir est

exceptionnel, ils ont une conception remarquable de l'attiLE COLONEL DE YlLLEIiOIS-MAUEl IL.

llj

LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAREUIL

194

inébranlable !
Cependant, leur indolence se dégourdit devant l'imminence
tude défensive, mais ils sont d'une tranquillité

de la situation et, comme leur sens

est droit, leur foi vive

patriotisme indomptable, ils réalisent de grandes

et leur

choses.
«

Ces

dans

improvisations rentrent peu, malheureusement,

le service d'état-major,

et laissent mon intervention

n'en reste pas moins qu'ils me
déférence et une sympathie qui me

souvent très platonique. Il

traitent

avec

une

la
France, pour laquelle mon passage ici laissera certainement
un profit ultérieur, j'espère assurer le sort des jeunes gens
que vous m'avez envoyés. Ils sont gentilset pleins d'entrain ;
touchent

profondément, en ce qu'elles remontent vers

mais ils sont venus dans ce désert, nus comme

de petits

saints Jean ; au point de vue de la vie dans les camps boers,

avoir épuisé ma popote déjà modeste, nous tou¬
à la disette. Je m'occupe de leur trouver tente,

et après

chons

de transport, moyen de popote, provisions ; mais
comme cela eût été plus commode à Prétoria qu'à huit
moyen

jours de distance!... J'ignore quand je vous rejoindrai; tout,
ici, prend la mesure de s'éterniser; c'est le climat qui veut
cela! Cordiale

poignée de main, mon cher ami, et mes

plus affectueux souvenirs. »
*

-

On le voit, Villebois-Mareuil avait depuis longtemps, sans

exprimé d'abord, de
Voir la campagne se terminer en deux mois, dès qu'elle

doute, perdu l'espoir, qu'il avait

*

TROIS LETTRES

DU COLONEL DE VlI.LEROlS.-MAREl IL

serait sérieusement engagée.

Cela pouvait tenir au climat,

mais non pas au climat seulement. Dans

comme il

le dit,

une lettre

écrite le même jour, il

sur les

I9u

insiste davantage encôre

nliitictlités qui naissent de l'organisation même du

service militaire chez les Boers.

Mon cher ami, écrivait—il^à M.

«

le colonel de Perse val,

je vous remercie de Votre sympathie et de Vos vœux.
fais ici la besogne

Je

d'un conseiller militaire bien plus que.

d'un chef d'état-major, attendu qu'il

n'existe ni étal-major

organisation. La hase du
commandement dans notre armée, qui est la décision du
chef, n'existe pas chez les Boers, où toute question fait
l'objet d'un conseil de guerre. Les intérêts militaires les
mieux démontrés, quelle que soil leur urgence, sont donc
rien

ni

qui ressemble à notre

l'objet d'interminables palabres, et une résolution n'a

de

qu'elle écarte tous les risques.
Voùs m'avouerez que la guerre devient ainsi difficile.
Je suis ici, depuis huit jours, très énervé par les raisons
dilatoires qui, malgré l'acceptation de mon projet d'attaque
contre Kimberley, surgissent toujours quand doit se pro¬

chances de succès qu'autant

«

duire l'exécution. Peut-être, p.ourtânt, marcherons-nous ce

soir. Aussi
mes vues

si

dois-je abréger ma lettre, car je dois exposer

devant un ultime conseil de guerre.-

Néanmoins,

je ne fais pas la guerre comme j'aimerais à

comme

la faire,

je la conçois, je suis content d'être venu, car mon

passage ici laissera d'utiles souvenirs pour les

Français qui

viendront ensuite chercher une situation dans ce pays. J'ai

196.

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAHEL"IL

pris le pas complètement sur la mission allemande, et les
sympathies qui me sont témoignées suffiraient à me payer
de mes

peines, je n'ai

pas

encore vu

le jeune Cliarette,

mais je l'attends ce soir. Ses camarades sont très gentils
et pleins d'entrain comme lui. Mais leur approvisionnement

est

difficile, dans ce steppe oii l'on vit sur soi-même. Le

malheur est que

ces

Français ignorent l'anglais, seule

manière de se débrouiller

dais.

Avec le

quand on ne sait

temps, tout s'arrangera

pas le hollan¬

pour eux.

Ils me

rejoindront à Colesberg après leur organisation. C'est de
là, à mon avis, que partira la campagne sérieuse, si elle a
lieu...

»

La sollicitude du colonel de Villebois-Mareuil pour tous


ces

jeunes Français qui lui arrivent a quelque chose de

touchant dans
chacun d'eux,

sa

bienveillance. 11 les suit, s'occupe de

réalise l'impossible

pour

leur procurer

ce

dont ils ont besoin. Ce sont de bons petits soldats qu'il sera
heureux de
venus

Le

commander; il leur est reconnaissant d'être

défendre la sainte cause à laquelle il se dévoue.

10, le bombardement des Anglais reprend de bonne

heure, plus suivi, plus menaçant que les jours précédents.
Ils cherchaient à détourner le feu du

ils voulaient évidemment
grave; mais en vain, à cette

en

long-tom avec lequel

finir. La situation devenait

heure, cherchait-on le général

Dutoit : il restait introuvable :

«

Ces généraux

vraiment bien curieux, dit Villebois,

boers sont

quand ils n'ont pas

l'instinct militaire, leur attention fuit devant l'événement

TROIS LETTRES DE

comme

leur instinct de

boulet. La

COLONEL DE YILLEBOIS-MAREL'IL

197

préservation leur fait éviter le

veille, comme je lui

d'action, il me répondit qu'il

demandais ses projets

avait rendez-vous le lende¬

commandant, à Kampfersdam. Il ont toujours à délibérer avec un voisin, et c'est
toujours le voisin qui refuse de marcher1. »
Une à une tombaient les dernières illusions du colonel;
persuadé que son projet d'attaque était perdu et que les
hommes que lui avait promis le général Ivolbe ne lui
seraient pas envoyés, il se décida à quitter Kimberley dans
main pour en délibérer avec un

la journée du

13.
La veille, il montait encore sur une éminence en société

surveillait, impassible, les opé¬
rations de l'ennemi. Tout à coup, le lieutenant Léon, le
jeune ingénieur si remarquablement intelligent, dont le
colonel faisait très grand cas, s'affaissa derrière eux, le
du général Dutoit et, de là,

front traversé par une balle au-dessus des yeux.
Le colonel le reçoit dans ses bras; on s'empresse, on veut

transporter le blessé à l'ambulance, mais les balles sifflent
en

rafale; deux chevaux sont blessés, un burgher est tué; le

qu'avec un peu
d'eau il lave le visage couvert de sang du jeune soldat.
Autour d'eux, les blessés se multiplient, et ce n'est qu'avec
colonel faillit être frappé lui-même, tandis

peine qu'on parvient enfin à gagner une ambulance. Le len¬
demain. le colonel va personnellement prendre des nouvelles

1.

Carne! de campagne de

Yillebois-Mareuil.

198

LE

COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

do blessé. En sortant de cette visite, il prévient, console et
rend l'espoir à la famille inquiète.

Madame, écrivait-il à la mère du jeune

homme, j'ai été

le compagnon de campagne de M. votre fils

depuis que je

«

suis au Transvaal et, hier matin,
recevoir dans

bras

mes

au

j'ai

eu

moment oii

la douleur de le
il tombait

frappé

d'une balle à la tète.
»

A

présent

que nous

espérons fortement le sauver, je

puis vous dire que je l'ai cru perdu et que j'ai passé par une
des plus cruelles émotions de ma vie. Il avait conservé toute
sa

présence d'esprit, et il n'oubliait personne dans ses adieux.

Avant tout, il me parle de vous,

Madame, et il me demande

de vous écrire. Il était alors aussi ferme devant la mort

que

je l'ai vu vaillant en face de la vie. L'on saura un jour ce
qu'il a dépensé ici d'intelligence et d'énergie; je l'écrirai
peut-être moi-même, heureux de présenter cet exemple aux
jeunes Français qui ambitionnent de grandir au loin le
renom
«

de la France.

Je sais que,

dans sa sollicitude filiale, il

vous

cachait,

Madame, les fatigues et les risques qu'il courait, mais il sen¬
tait, au fond, que vous seriez fière de lui lorsque vous sau¬
riez qu'il s'est conduit avec une endurance et une vaillance
toutes françaises, 11

rendre

ce

m'appartient à moi, vieux soldat, de lui

témoignage, et c'est avec la profonde sympathie

admiratrice qu'il a su m'inspirer. Dieu vous le rendra
et grandi encore par celte souffrance aux

l'aiment et le respectent

guéri

yeux des Boersqui

profondément. Demain, j'irai le

TROIS LETTRES DU COLONEL DE

voir à

YTLLEEOIS-MAREUIL

199

l'hôpital pour juger par mes yeux de son état. Mais

déjà, parle docteur qui le soigne, je sais qu'il est sans fièvre,

plein de force, et que tout s'annonce bien. Ces lignes, bien
tardiveslorsque vous les recevrez, auront au moins le mérite
de vous dire ce qu'on pense de votre

bis ici, et comment il

s'y est montré.
Veuillez agréer,

Madame, mon très respectueux hom¬

mage et l'expression

de ma sympathie dans cette cruelle

«

anxiété.

»

Les nouvelles venues de Kimberley annonçaient que le feu

émoi dans la
population, que des pertes sérieuses avaient été éprouvées,
et que la résistance, en cas d'attaque vigoureuse, ne serait
pas très prolongée; mais ces considérations, qui auraient
g
dû pousser les Boers à brusquer le dénouement, restaient
impuissantes à les l'aire agir. Le colonel prévoyant donc
que le manque d'action offensive permettrait au siège de
Kimberley de s'éterniser, partit le 15 février pour Colesberg, où il demanda à être rejoint par les nombreux Fran¬
long-tom sur la ville causait un grand

du

çais récemment arrivés à Prétoria.
«

Après avoir pris congé de quelques Français que j'hé¬

bergeais depuis huit jours, mon wagon fait, je suis parti
avec deux

d'entre eux, un artilleur et un cavalier. Un orage

et retrempés en nous
assassinant do grêlons, ne m'a pas permis, à cause de la

épouvantable, qui

nous a trempés

nuit, d'aller aussi loin que j'aurais voulu. L'orage a con-

200

LE COLONEL DE

tinué,
par

VILLÊBOIS-MAREEIL

noyauL sous notre petite [ente; et finissant

nous

la jeter bas. J'étais trempé et n'ai

Comme

pu

fermer l'œil.

je me figurais qu'on se battait à la Molder-Rïver,

à six heures de

m'arrêterais

là, je suis parti, disant seulement'que je

pour

déjeuner à

ferme intermédiaire.

une

Après y avoir reçu l'ordinaire hospitalité, je viens de voir
arriver mon wagon que j'avais
perdu.
«

Je vais prendre un des deux officiers avec moi et laisse

l'autre au wagon en lui promettant de
l'envoyer chercher
dès que j'aurai vu
le

quelle tournure prennent lès choses chez

général Cronje. Je suis

assez

inquiet, sachant que les

Anglais le tournent par sa gauche comme je l'avais prédit. »
Or, le soir même du départ de Villehois-Mareuil, Kimher-

ley était débloquée, grâce à l'habile stratégie du nouveau
généralissime anglais, lord Roherts.
Il n'y

avait

pas eu

de combat sérieux. Les assiégants,

tranquilles comme de coutume, avaient'été soudainement
surpris par ce cri de détresse :
n'étant pas

n'avaient

en

pris

«

Les Anglais! » Les Roers

nombre pour tenter
que

une

résistance utile

le temps d'enlever les canons, les voi¬

tures, les munitions et s'étaient retirés. D'ailleurs, toutes
les funestes prévisions du colonel devaient se réaliser. Grâce
à l'activité de lord Roberts
qui

continuait à faire serrer de

près, par lord Kitchener, le général Cronje, celui-ci s'était
retiré vers Paardeberg; mais d'autres

joignirent les premières

et, dès le

4.000 hommes étaient cernés

troupes anglaises re¬

17,

Cronje et

par 40.000 Anglais,

sps

TROIS LETTRES DU COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

La défense dura dix
blicaines fut
sous le

jours; Fliéroïsme des troupes répu¬

prodigieux, mais l'admirable Cronje, écrasé

feu terrible de 90 canons, et réalisant la prédiction

du colonel de Yillebois-Mareuil, fut obligé de capituler sans

condition, le 27 février.
Le 28, les Boers abandonnaientLadysmith.

Pendant ce temps, Villebois avait rejoint le général Botha
avec

lequel il voulait organiser la résistance sur le Yaal et

au nord de Blœmfontein.

Cette

gracieuse capitale de l'État d'Orange était, à cette

époque, une jolie ville très animée, avec son marché cou¬

i

vert, sa place centrale encombrée de voitures à bœufs, ses

magasins aux glaces brillantes, ses arbres qui projettent sur
la rucf un peu d'ombre

et de fraîcheur. Des massifs d'eu¬

calyptus, de cyprès et de pins ornent les jardins et les édifices,
d'une élégance

sobre et légère, présentant à l'œil tous les

styles et toutes les couleurs. C'est la résidence ordinaire du

président Steijn.

.

CHAPITRE XXIY

LES MESSAGES DES
A LORD SALISBURY.

-

PRÉSIDENTS KRUGER ET STEIJN
LA RÉPONSE DU MINISTRE ANGLAIS

VJLLEBOIS-MAREUIL EST NOMMÉ GÉNÉRAL
Jadis, on disait « Ja joyeuse
Angleterre ». et c'est aujourd'hui
le peuple

de l'ennui. On dit en¬
elle
est, en effet, le plus libre com¬
mandeur d'esclaves qui soit au
core

«

la libre Angleterre » ;

monde. On dit aussi

«

la fière

Angleterre ». On ne le dîna pas
f.ONC.TF.Jlrs.

(Louis Yeuillot.)

L'Angleterre, qui ne comptait plus ses combats que par
ses

désastres, reçut avec un véritable délire de joie, mêlé de

surprise, la nouvelle de

ses

premiers triomphes. Mais les

Boers, après le premier moment de tristesse et d'inquié¬
tude, se ressaisirent vite et, plus que jamais confiants en
Dieu et dans leur droit, calmes dans la

défaite, comme ils

l'avaient été "dans le succès, restèrent

décidés à la résis¬

tance. En

ces

s'affermit

davantage

moments

critiques leur supériorité morale

encore.

Leurs soins pour les blessés

ennemis, leur chevalerie sur le champ de bataille, leur

dignité dans le malheur et leur ténacité dans la lutte ont
fait

l'admiration

de

l'univers. Tandis

que

les Anglais

entassent leurs prisonniers dans des pontons où la

maladie

MESSAGES DES

203

PRÉSIDENTS KRUGER ET S TE IJN

les décime, et envoient Cronje et ses soldats à Sainte-Hélène,
le Gouvernement de

Prétoria, de l'aveu des vaincus eux-

mêmes, entoure d'égards ceux que la fortune des combats
leur a livrés. « Dans la manière dont les Boers
nos

soldais

parlaient de

qui ont succombé, écrit un aumônier anglais

catholique,-il y avait de la tristesse. Durant trois jours que
nous avons

passés à enterrer nos morts,

je n'ai constaté,

parmi les Burghers qui nous entouraient, que déférence et
respect — je dirai presque de la sympathie — envers nos
aumôniers.

»

le moment
venu d'ouvrir des négociations ; ils adressèrent aux chefs du
Les présidents des deux Républiques crurent

Cabinet britannique le message suivant :
«

Blœm fonte in,

o

mars 1900.

VÉtat libre d'Orange
et de la République Sud-Africaine au marquis de Salisbury
«

«

Les présidents de

Le sang et les larmes

fert de cette guerre et

de milliers d'êtres qui ont souf¬

la perspective de la ruine morale et

économique, dont l'Afrique du Sud est actuellement mena¬

de se deman¬
der sans passion et comme s'ils étaient en présence de la

cée, font une nécessité aux deux belligérants

Trinité divine,
suivi par

pourquoi ils combattent et si le but pour¬

chacun d'eux justifie tous ces maux terribles,

toute cette dévastation,

LE COI.OXEF. DE VILLEBOIS-MAREUII.

20i

«

En présence

des assertions émises par divers hommes

d'État anglais que la guerre a été déclarée et poursuivie
dans le but

préconçu de saper l'autorité de la reine dans

l'Afrique du Sud, en y créant une administration indépen¬
dante, nous considérons comme notre devoir de déclarer
solennellement que la guerre a été entreprise pour défendre

l'indépendance des deux Républiques, puis continuée pour
obtenir le maintien de l'indépendance

de ces deux Répu¬

bliques comme États jouissant de la souveraineté au point
de

vue

international, ainsi que pour acquérir l'assurance

que les sujets anglais qui ont pris part à la guerre ne

seront

point molestés.
«

A

ces

seules conditions nous sommes désireux,

actuel¬

lement comme dans le passé, de voir la paix rétablie.
«

Si

l'Angleterre est décidée à détruire notre indépen¬

dance, il

ne nous

dans la voie où

restera qu'à persévérer jusqu'au bout

nous sommes

engagés, cela en dépit de la

prépondérance écrasante de l'Angleterre ; nous avons cette
confiance que

Dieu, après avoir allumé dans nos cœurs et

dans le cœur de nos pères

l'amour de la liberté comme un

feu inextinguible, ne nous abandonnera pas et qu'il accom¬

plira son œuvre en nous et en nos descendants. Si nous
n'avons pas

fait cette déclaration plus tôt, c'est que nous

craignions qu'elle ne froissât les sentiments d'honneur de
l'Angleterre,

alors

que

nous

occupions les territoires

anglais. Mais, maintenant, après la capture de nos chefs et
l'évacuation du territoire britannique,

le prestige de l'em-

MESSAGES DES

203

PRÉSIDENTS KRUGER ET STEIJN

pire peut être considéré comme affirmé et nous ne devons
plus hésiter à vous faire savoir, à la face du monde civilisé,

pourquoi nous combattons et à quelles
sommes

conditions nous

prêts à rétablir la paix. »

Les Boers

réclamaient que l'indépendance

ne

de leur

patrie ; ils ne rêvaient aucune conquête et ne demandaient
que leur liberté !
Cette revendication a la fois

si fière et si pacifique n'eut

pas le don d'émouvoir lord Salisbury.

Il répondit sur un ton

d'amère raillerie, accumulant contr-e le Transvaal des griefs

A ces nobles indépendants,
il osa jeter cette phrase impitoyable : « Le Gouvernement de
Sa.Majesté n'est pas disposé à consentir l'indépendance, soit
de la République Sud-Africaine, soif de l'Etat d'Orange. »
Le léopard britannique n'avait nulle envie de lâcher la
proie qu'il croyait tenir. C'était la guerre à outrance.
L'Angleterre, avide et rapace, veut achever son œuvré.
Elle tiendra bon; et, à notre avis, on lui fait trop d'honneur
([lie dément la vérité des faits.

la ténacité de l'orgueil qui veut,
coûte que coûte, avoir raison. Il faut chercher ses motifs

de penser qu'elle y met

plus bas encore. La richesse minière et agricole présumée
du Transvaal soutient le courage le plus chancelant, et en
cette occurence,
«

le citoyen anglais raisonne comme l'État :

Quand je serai propriétaire des trésors pour lesquels se

seront battus

Buller, Roberts et Kitchener, je rattraperai

d'un seul coup tout le déboursé ; tandis q u'en cédant à

chemin, je renonce à mes efforts, à mes avances,

moitié

je fais de

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREtJlL

206

grosses

pertes. » Or, il n'est pas clans les habitudes de la

Grande-Bretagne de faire des pertes, ou des sacrifices qui ne

rapportent rien.
Et voilà pourquoi

l'Angleterre regardant sans sourciller

les cinq milliards que, selon

guerre, a répondu
«

toute prévision, lui coûtera la

et répondra à toutes les objurgations :

Je veux continuer. »
Il y a

longtemps d'ailleurs que les feuilles anglaises se

moquent de la vérité et racontent ce

qu'elles veulent.

M. de Tocqueville n'a-t-il pas écrit :
Les journaux anglais font ma joie.

«

naïveté ravissante dans leur

Ils ont une espèce de

passion nationale. Pour eux,

les ennemis de l'Angleterre sont très

naturellement des co¬

quins/ et ses amis, de grands hommes. La seule échelle de
la moralité humaine qu'ils reconnaissent est là.
Ce que vous me dites de

«

la nature simple de l'esprit

anglais m'a toujours frappé. C'est une perception droite, un
peu

étroite, mais claire, qui permet de bien voir la chose

qu'on regarde ou de bien faire la chose qu'on fait, mais qui

empêche de voir plusieurs choses à la fois. C'est, je pense,
en

partie à cette nature de faculté qu'il faut rapporter une

habitude de

l'esprit anglais en politique qui m'a toujours

surpris. Aux yeux des Anglais, la cause dont le succès est
utile à l'Angleterre est toujours la cause de la justice.
L'homme ou le Gouvernement qui sert les intérêts de l'An¬

gleterre a toutes sortes de qualités, et celui qui lui nuit
toutes sortes de

défauts, de sorte qu'il semblerait que le

RÉPONSE DU GÉNÉRAL ANGLAIS

207

critérium de l'honnêteté, du beau et du juste, doit être cherché
dans ce qui favorise ou ce qui blesse
retrouve

un

peu

i'intérêt anglais. Ceci se

dans les jugements de tous les peuples,'

mais on le voit chez eux à un tel degré qu'un
est frappé

étranger en

de surprise.

«

La ruine des Anglais dans l'Inde n'eût profité à per¬

sonne,

si ce n'est à la barbarie. Malgré tout cela, je crois

...

pouvoir affirmer que surtout le continent de l'Europe,tout
en

détestant les barbaries commises contre

eux, on

ne

souhaitait pas leur triomphe. Cela vient' beaucoup sans doute
des mauvaises passions des hommes... Mais cela tient aussi...
à la conviction où sont tous les peuples du monde que l'An¬

gleterre ne les considère jamais que dans le point de vue
intéressé de sa grandeur; que tout sentiment
pour ce

qui n'est pas elle, lui manque plus qu'à aucune

autre nation moderne;
se

passe

sympathique

et qu'elle n'aperçoit jamais ce qui

chez les étrangers, ce qu'ils pensent, sentent,

souffrent ou font, que relativement au parti que l'Angleterre

peut tirer de ces incidents divers, ne songeant jamais qu'à
elle-même alors qu'elle

semble le plus s'occuper d'eux... »

Lord ftoberts, abusant de son triomphe avant de savoir s'il
serait définitif, adressa à ses troupes une proclamation dans

laquelle, rendant hommage à leur valeur, il n'eut pas un
mot d'admiration pour

l'héroïsme de leurs adversaires. Le

général Pr^ttyman, gouverneur militaire de Blœmfontein,
va

plus loin : il punit de la confiscation de leurs biens les

Burghers qui, dans un rayon de dix milles, seref usent à rendre

LE COLONEL DE

208

VILLEBOIS-MAKECIL

leurs armes. El M. Chamberlain ajoute à cette barbarie
mesures contre le

des

président Kruger.

Devant cette guerre, abominable, les nations de l'Europe

refusent leur médiation aux belligérants. En vain, les Répu¬

bliques ont sollicité leur intervention, elles ont toutes décline
cet appel. Cependant, on voudrait espérer encore

et tous les

regards se tournent vers les chancelleries pourvoir si l'une
ou

l'autre ne tentera pas un etïort en faveur de la paix. Une

seule voix s'est élevée pour demander la fin de

cette lutte

impie, c'est celle de Léon XIII. « Ceux qui combattent, a-t-il
dit, sont tous nos fils et nos frères, et déjàdes victimes sont
trop nombreuses.

Puisse Dieu conduire leurs cœurs à des

pensées de modération mutuelle et d'accord, afin qu'ils ré¬
tablissent prochainement

la loyale et solide amitié consa¬

crée par le baiser réciproque de paix et de

La situation des

justice! »

Républiques sud-africaines était grave.

Tout le gouvernement se réunit à Kroonstadt, afin de

discu¬

ter les mesures énergiques auxquelles il devait s'arrêter.

Les

présidents, les généraux, les attachés militaires et le
colonel de Villebois-Mareuil assistaient au conseil.

deux

Le courage

est inébranlable, mais la confiance a fléchi.

de quelle lu¬
mière il s'est privé en n'écoutant pas les conseils du colonel
français et se dit, avec infiniment de raison, que celui qui
avait si exactement prévu les conséquences de leurs fautes,
pourrait y apporter remède. Avec une déférence et une in-

Le pouvoir exécutif commence à comprendre

VILLEBOIS-MAREL'IL EST

NOMMÉ GÉNÉRAL

209

sistance qui prouvaient le prix qu'ils attachaient désormais
à ses services, les deux présidents demandèrent à Villebois-

Mareuil de se charger du commandement de la légion étran¬

gère et le nommèrent général.
La bravoure,

la science, la valeur du nouveau général

auraient enfin l'occasion d'être mises

en

plein relief; le

soldat français serait à l'avenir le conseiller écouté du

vain¬

queur de Majuba. Il pourrait développer ses plans, imposer
la supériorité de son

talent et montrer à tous qu'il n'était

pas au-dessous de la glorieuse réputation qui lui était faite.

LE COLONEL DE VILLE HOIS-.MAREUiL.

î-i

CHAPITRE XXY

SOUS KROONSTADT

La sympathie est la meilleure
source

de l'admiration.

(11. Taike.)

d'admiration qui
arriver de partout, il en est deux qui

Parmi les innombrables témoignages
continuaient à lui

furent particulièrement

chers au colonel de Villebois-Ma-

médaille que lui adres¬
sèrent de Paris les élèves de l'Assomption par l'entremise
de l'une d'entre elles, MUe Simone d'Ocagne ; le second fut
l'adresse pleine de respectueuse admiration qu'il reçut de
jeunes étudiants heureux et fiers d'acclamer leur vaillant

reuil : le premier fut l'envoi d'une

compatriote.
Aux

unes

ces lettres

«

«



et

aux

autres,

Villebois-Mareuil répondit par

gracieuses :

Mademoiselle,

Ce remerciement vous parviendra-t-il? De la confusion

je me meus, il est osé de l'espérer. Et pourtant je regret-

SOUS IvllOOîSSTADT

211

terais beaucoup que la Providence ne l'amenât pas à sa desti¬

nation, tant votre souvenir m'a été précieux et votre jolie et
trop flatteuse médaille m'a fait plaisir.
En remerciant

«

vos

gentilles compagnes de ma part,

vous

leur demanderez donc de me continuer leurs prières,

vous

les demanderez aussi à vos Mères, et spécialement à

Mme la Supérieure dont

je cherche de mon mieux à égaler

l'activité depuis que je suis
au

ici, en étant à la fois au four et

moulin. Si Dieu me ramène

choses à vous conter et
sont pas,
«

sers

en

France, j'aurai bien des

vous verrez

que mes moments ne

à beaucoup près, perdus.

Je suis ici bien loin de la France, mais je sens que je la

pourtant efficacement, je n'ai jamais eu d'autre am¬

bition, je suis donc loin d'être à plaindre. Et puis, en cam¬
pagne,

un soldat reste

toujours très près de Dieu, ce n'est

pas le plus mauvais de mon affaire.

Enfin les émotions sont

fortes, toujours neuves, on vit avec d'autant plus d'intensité
qu'on est moins sûr du lendemain.
«

Voilà

une

longue lettre, bien en dehors de mes habi¬

tudes, mais je la voulais telle

pour les élèves de l'Assomp¬

tion, auxquelles vous direz mon souvenir, ma reconnais¬
sance et mes remerciements

de ce qu'elles sont si vaillantes

Françaises.
«

Villebois-Mareuil.

»

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

m

Aux jeunes gens, soldats de demain, il écrivait :

«

«

...

Je suis très étonné,

Sous Kroohsladt.

d'ailleurs, de me trouver sous

tente, car il y a je ne sais combien de

une

jours que je

couche dans le « feld » sous le rayonnement de la Croix du

Sud, qui se complète trop du rayonnement nocturne. C'est
vous

dire que je ne réponds pas aux paquets de lettres qui

m'arrivent

malgré la poste, pauvre poste boer que je dois

excuser

pourtant, car je la déroute bien avec mes allées et

venues,

mon

ubiquité insaisissable. Vous leur direz que

j'aime à les sentir vibrants pour une noble cause, pour la
noblesse héréditaire de

la France. Nous combattons

ici

quelques enfants perdus, montrant la voie à défaut du
gouvernement qui lui manque.
«

Après les beaux jours, nous connaissons les mauvais.

L'absence

d'organisation, l'absence de commandement,

l'incapacité d'action rapide en sont la cause. J'aurai joué
ici les Cassandres sans autre profit que

d'avoir convaincu

les Boers après coup de mon expérience militaire. Cette fois,

l'on veut absolument se conformera la tactique d'offensive,
de partisans et de coups de
mon

mains que je préconise depuis

arrivée. Au conseil de guerre, hier, les deux présidents,

Kruger et Steijn, se sont levés à ma rencontre et m'ont
demandé instamment

d'accepter

avec

pleins pouvoirs le

SOUS KROONSTADT

213

commandement d'une légion européenne oii se grouperont
tous les éléments étrangers de tous les pays.
«

C'est une lourde tâche, je n'ai pu

m'y dérober, le pré¬

demandaient
comme chef, que tout me désignait et qu'il était heureux
Kruger ayant ajouté que tous

sident

me

échût à un représentant de
la France. Me voici donc général africain, ayant droit sur

que ce commandement général

tout en ce pays, bêtes

et choses, mais faisant ma cuisine,

soignant mon cheval, et restant, comme ces douze derniers

jours, sans me laver et sans rien manger qu'un peu de beltoup avec des coings et des figues quand

il en pendait aux

arbres.
«

Mais, Dieu merci, ni fatigues, ni manque de sommeil

prise sur moi et je veux, avec une énergie de fer,

n'ont

jouer la partie contre les Anglais, tant qu'il me restera
un

moyen.

sances

A force d'avoir été tiré dans mes reconnais¬

plus que hasardeuses, je finis par ne pas trop croire

à l'efficacité des

projectiles dum-dum. S'ils viennent à me

la

jour, je n'ai jamais été qu'un soldat et

prouver un

j'aurai bien gagné de ne pas finir dans un lit.
«

Laissez-moi vous dire merci de grand cœur.
«

Le

Vîllebois-Mareuil.

jour où, devant Kimberley, la petite croix d'or des

élèves de l'Assomption lui arriva

de France, le général la

montra avec émotion et fierté à ceux
y

»

lisait ces mots :

qui l'entouraient. On

i.e colonel 1)e villebois-mareuil

214

a

«

un

grand

français les compagnes de sa fille

A un grand Français ! » Qui mieux que lui méritait cet

éloge ? Toutes magnanimes conceptions du devoir, de l'abné¬

gation ne vibraient-elles pas en lui ? N'avait-il pas toutes
les vertus qui font le grand soldat et le grand patriote ?

On le voit, il est plus que jamais décidé à servir la cause

qu'il est

venu défendre ;

mais de jour en jour il constate

avec une

plus douloureuse inquiétude qu'on a, hélas ! trop

tardé à suivre ses conseils éminemment pratiques. Mainte¬
nant qu'ils seront écoutés — peut-être — il va

s'efforcer de

réparer le temps perdu malgré les difficultés très réelles et
très graves que

présente le commandement qui lui est

confié. Il éprouvait, d'ailleurs, un sentiment de fierté et de

plaisir à l'idée d'avoir enfin sous ses ordres des troupes
européennes, des soldats qui savent ce que c'est que mar¬
cher, attaquer, aller de l'avant, suivre sans hésitation

un

chef qui ne veut pas, comme il le dit dans la lettre que nous
allons citer,

«

remettre l'épée au fourreau ».
«

«

«

Cher Monsieur

et

Sous Kroonstadt, 13 mars.

Ami,

J'ai été très reconnaissant de votre lettre si intéressante,

qui m'a mis un peu au courant, car je ne vois jamais un jour¬
nal et reçois bien mal mes lettres dans ces allées et venues

qui

me promènent sur tous les théâtres de la guerre très

éloignés comme vous savez. Ce qui m'étonne, c'est que mon

213

SOCS KROONSTADT

cheval et mon attelage de mules aient
errante.

résisté à cette vie

Moi, je suis d'un tempérament qui n'a jamais senti

sommeil et de nourriture, et,
sauf une fois où je suis resté quarante-huit heures à cheval

la fatigue, qui se passe de

et où je suis resté un

hrin fiévreux, je trouve naturelles des »

situations qui semblent excessives aux autres. Par exemple,

à vous
répondre spécialement, j'ai laissé passer bien du temps
avant d'y pouvoir réussir. Voici douze jours que je viens de
passer avec mon cheval dans le Weldt, sans me laver et
presque sans manger, couchant la tête sur ma selle, sous la
rosée nocturne, et ne dormant que d'un œil par suite des
la correspondance m'est interdite. Quoique ayant tenu

circonstances. Les Anglais se sont décidés à agir en masse et

choisies et trop étendues,
et ils sont entrés dans le Free State comme ils l'ont voulu.

à tourner les positions boers, mal

reconnais¬
sances où jecourais de gros risques, et où j'ai été tiré comme
un lapin et couru comme un lièvre, n'ont pu obtenir de ces
généraux sans commandement qu'ils sortissent de leur
Mes avis,

facilement prophétiques, après des

inertie.


«

«

J'ai suivi la retraite, coopéré de nouveau

tions

ou

à des opéra¬

plutôt à des prises de position que je désapprou¬

vais et vu fondre les Boers comme neige au soleil, au

point

que j'aurais cru tout perdu si je n'avais trouvé chez les pré¬
sidents Steijn et Krnger une volonté indomptable de ressus¬
citer et de réformer leurs troupes. Seulement, cette fois, bien

tard, hélas ! c'est la tactique de guérillas et de partisans, que

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

216

je préconisais, qui a l'assentiment général. Chacun, d'ail¬
leurs, m'en fait honneur, et les témoignages d'affection et
d'estime que j'ai reçus

des deux présidents et du général

Joubert m'ont forcé de mettre

mes conseils en

pratique. Je

prends le commandement d'une légion européenne renfer¬
mant tous les étrangers en corps

les pleins

pouvoirs et le titre de général du Transvaal. Je

suis en train de
assez

constitués ou non, et avec

procéder à l'organisation de cette légion

hybride, dont j'espère tirer pourtant quelque chose.

C'est une lourde mission, mais je suis venu ici pour jouer
toute la partie contre l'Angleterre et,
un

tant qu'il me restera

moyen de lui faire du mal, je ne remettrai pas

l'épée au

fourreau.
«

Je sais que mon projet

m'exposera

pour

ainsi dire à

chaque instant. Mais j'ai foi dans mon étoile et surtout dans
la justice de la cause que je sers, foi encore
tion de Dieu

dans la protec¬

qui est encore sur la France et qui tiendra

compte à un Français de tout ce qu'il tentera d'action pour ce

grand pays qui sommeille, chloroformé par ses gouvernants.
Amitiés à

reviendrai

Caplain, Vaugeois, tous ceux du groupe ; j'y

un

jour si je vis, bien heureux de

sentir

me

vibrer au contact de vrais Français comme vous tous.
«

Bien cordiale

poignée de main.
«

Villebois-Mareuil.

Il ne faut pas se le dissimuler, si

peu à peu gagné

»

Villebois-Mareuil avait

la confiance de l'état-major républicain,

SOUS KROONSTADT

c'est

217

qu'au lieu d'essayer cle dresser les Boers à la tactique

tactique et, ne
pouvant alors rien de plus, s'était contenté de la perfection¬

européenne, il avait lui-même appris leur

ner

et

de la rendre

plus efficace. C'est ainsi qu'admis

d'abord plutôt comme spectateur que comme

combattant, il

être appelé au conseil de l'état-major et
finalement à être nommé général.
n'avait pas tardé à

Malgré l'opposition qu'avaient si souvent rencontré ses
projets, son admiration pour le courage des Boers n'avait

rendait un superbe hommage à leur bra¬
voure et à celle de leurs chefs. Il signalait le général Botha
pas diminué ; il

comme un
«

homme de haute valeur et de grandes capacités.

Le chef burgher,

écrivait-il, que j'admire et que j'aime

il parle le français
aussi bien que l'anglais. C'est un homme supérieur et épris
par-dessus tout, est le général Botha ;
de

progrès. »

reproche que Villebois-Mareuil adressait à
ces vaillantes troupes était de ne pas suffisamment obser¬
Le principal

ver

les

règles usitées dans les armées européennes pour la

sécurité de la marche. C'est pourquoi il avait

organisé lui-

même un service d'éclaireur et, payant de sa personne, se

portait en avant comme un simple soldat.
Ses démarches pour se rendre

troupes ennemies

compte des positions des

étaient tellement hardies qu'elles tou¬

chaient à la témérité; cent fois, il faillit être tué. Mais, si pé¬
rilleux que fût ce service

de reconnaissance, il voulait tou¬

jours le diriger lui-même, ne consentant à se fier entièrement

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

218

Il s'approchait parfois de si près des avant-postes

à personne.

anglais, que c'était miracle qu'il eût jusqu'alors échappé.
Sa santé,

ainsi qu'il le. dit lui-même, s'était singulière¬

ment fortifiée

depuis qu'il était en Afrique et lui permet¬

tait d'affronter toutes les

fatigues. Sa sobriété était très

grande; il ne buvait guère que du thé ou du lait, presque

jamais de vin ou d'alcool ; il ne fumait pas et supportait
admirablement le climat. Jamais il ne se plaignait
il

paraissait toujours content et dispos, toujours prêt à

marcher à la tête de
lettres

ses
sa

de rien,

vie

ces

ses

troupes. Lui-même raconte dans

périlleuses situations, tout en donnant de

chaque jour au milieu des Boers des détails pitto¬

resques dont la simplicité fait le grand charme.
«

Je fais moi-même nombre de reconnaissances, m'appro-

chant des
courses

avant-postes anglais d'une façon ridicule. Ces

sont

plus curieuses qu'une promenade au bois;

l'étude du terrain est passionnante, le moindre mouvement
des personnes y est plein

d'intérêt ; on traverse des bois de

mimosas où les bocks, les

krals, les lièvres se lèvent sous

vos

pas, et

quand, au bout de sept ou huit heures de bon

galop sous un soleil ardent, on revient pour cuire son steak
et l'avaler sur une

conserve

de haricots verts ou de

petits

pois, on sent réellement le besoin de mettre du charbon
dans la locomotive. Hier, durant le
avions 48° à

conseil de guerre, nous

l'ombre; c'était exceptionnel, à

la vérité,

mais le 40° n'est pas rare et je ne sais vraiment s'il est plus

insupportable sur les routes qu'au camp.

219

SOUS KROÛNSTADT

nôtre ici est fort

Le

«

agréable dans l'établissement de

destinées à l'alimentation en eau de
Kimberley, au milieu des arbres et à côté d'un grand

pompes intermédiaires

bassin plein d'une eau pure.
Comme

«

Comme

partout, on est aux petits soins pour nous.

distribution

viande hier pour

j'ai touché au moins 40 livres de

deux jours. Régulièrement du pain frais

chaque deux jours, et puis il vient de temps en temps des
wagons

de fruits amenés par les Boers

heures

d'ici et

de six à huit

chargés de melons, pastèques,

tomates,

pêches, raisins, pommes, poires. Pour cinq shillings, on en
a toute sa

semaine, .l'ai mangé ces jours-ci un melon si bon

que je n'ai pas souvenance d'un cantaloup

Avec Léon,

«

nous

ratons plus rien.

ne

charmant et de
bien qu'à

nous

qui le vaille.

partageons la cuisine, nous

Le comte de Sternberg, un Autrichien

grande maison, prétend qu'on ne mange

notre popote et qu'il n'y a que les Français pour

faire la cuisine. L'autre jour, nous lui offrions, ainsi qu'au

correspondant du Vohkstem, un consommé au vermicelle,
du

jambon aux épinards, un gigot rôti avec des pommes

château et des pèches à la Condéauxquelles L... elle-même,

l'impeccable maîtresse de maison, n'aurait rien trouvé à
redire !
«

A part

avons
nous

les

la cuisine, après beaucoup d'éliminations, nous

réussi à nous composer un

personnel de noirs qui

sert, panse les chevaux, lave notre linge, ne perd

mules, entretient le feu et l'eau bouillante,

pas

cire nos

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

220

chaussures et notre sellerie.

Même, l'autre jour, cle lui-

même, le cook (cuisinier) s'est avisé cle nous faire un pot-aufeu

comme

il m'avait

tomate. Il a écumé le

vu

faire, avec des carottes et une

pot et, quand nous sommes rentrés,

à la nuit, nous avons trouvé un

dîner sur lequel nous ne

comptions pas.

Néanmoins, il faut cuisiner nous-mêmes et charger le
wagon,

présider

au

déplacement

ou

à l'installation des

tentes, mettre la main à la pâte. Nous avons deux tentes,
l'une où nous dormons, l'autre où nous mangeons et serrons
nos

provisions. Les chevaux sont au piquet à côté, les mules

à part un peu plus loin. Le wagon avec son prélart qui abrite

les boys et

la nourriture des chevaux est à 20 mètres des

tentes. La grosse

fôurrage

pour

affaire est de

nos

se

procurer le

dix animaux. On est heureusement

d'une complaisance illimitée, car ici l'herbe du
pour rire,

maïs et le

steppe est

et puis mon pauvre cheval Colenso navigue tous

les jours et maigrit à vue d'œil.
«

Ici, pour la cuisine, nous brûlons le coal des Anglais ;

ailleurs, c'est du mimosa, même des bouses sèches. Sauf le

sucre.qui manque absolument, on est bien pourvu, nous en
avons

heureusement une petite réserve. Les Boers touchent

viande et pain ou biscuit et reçoivent des légumes et des
fruits de leurs fermes. Le café et le thé sont en abondance.
c

Hier, nous avons offert un thé très convenable à trois

jolies femmes de Blœmfontein, venues ici avec le général
Kolbe, qui nous avait reçus dans une jolie maison de cam-

SOUS- KliOONSTADT

221

si les étapes sont parfois
rodes, les reconnaissances mouvementées, les repas très
irréguliers et parfois supprimés, on finit toujours par en
attraper un bon dans les vingt-quatre heures, et c'est suffi¬
sant. Chaque fois que je couche chez un Boer, et c'est fré¬
quemment, je trouve la même pitance de bouilli avec des
pommes de terre et des carottes cuisinées au beurre, plus
des pêches vertes ; mais c'est sain et avec une ou deux
tasses de thé on s'endort côte à côte avec le Boer, chacun
se disputant au frais du matin les couvertures qu'on se

pàgne des environs. Tu le vois,

repoussait au chaud du soir.
«

Le

lendemain, café, au petit jour ; on vous bourre les

cette hospitalité recom¬
mence, toujours inépuisable. Ce sont de braves gens qui
savent bien qu'ils marchent vers de grandes destinées et qui
portent en eux le mépris des Anglais et la confiance en
Dieu à un point extraordinaire. Leurs frères boers du Cap
sont prêts à répondre à leur premier appel. Déjà, vers
Prieska, 6.000 attendent un signal. L'armée anglaise sera
exposée à toutes sortes d'attaques et d'embûches ; ce sera
alors la guerre de guérillas. Je vois donc les choses plus
longues que je les supposais au début; c'est le tout ou rien,
et le pays boer far a da se, mais pas par les mêmes moyens
poches de cakes de ménage, et

que l'Italie... »

CHAPITRE XXVI

PROCLAMATION RU GÉNÉRAL DE VILLEBOIS-MAREUIL A LA LÉGION

ÉTRANGÈRE.



LE COMBAT DE BOSHOF.



LA MORT

Celui-ci est mort de telle sorte

qu'il n'a pas seulement laissé à
la jeunesse, mais à la nation
tout entière, par sa mort glo¬
rieuse, un exemple de force et de
vertus.

(II Mach., cli. vi, v. 35.)

La légion devait se former à Kroonstadt et il

était permis

d'espérer beaucoup du savoir-faire et du dévouement du
chef et des soldats. Un corps de 1.500 à 2.000 hommes

déci¬

dés, presque tous anciens militaires, pouvait, sous les ordres
de Villebois-Mareuil, rendre

à la cause des Boers des

ser¬

vices inappréciables.

Mais, avant que les ordres de concentration eussent pu
être mis à exécution, le général

dace. Son plan

veut tenter un coup d'au¬

consistait surtout dans le projet de raids

semblables à ceux qui illustrèrent

la guerre de Sécession.

Le 20 mars, il adresse à ses troupes une vibrante

procla¬

mation. Ce devait être le dernier cri du soldat appelant à la

défense d'une cause

juste les hommes de bonne volonté.

PROCLAMATION DU GÉNÉRAL DE VILLEBOIS-MAREUIL

«

«

«

223

Aux légionnaires qui m'ont connu

Officiers,

sous-officiers

et

soldats,

Je sais que vous nem'avez pas oublié et que nous nous

comprenons mutuellement, et c'est pourquoi je vous adresse
cet appel.
«

Il y a ici un peuple d'hommes de valeur que l'on veut

dépouiller de ses droits, de ses biens et de ses libertés pour
donner, par

sa

chute, satisfaction à quelques capitalistes.

Le sang qui coule dans les veines de ce peuple est en partie
du sang français.
«

La France, par conséquent,

lui doit une manifestation

généreuse d'assistance.
«

Vous êtes des hommes que

leur tempérament de sol¬

dat, en dehors de toutes les grandes obligations de nationa¬

lité,

a

réunis

sous

le drapeau de ce peuple. Puisse ce

drapeau porter dans ses plis le triomphe de la plus juste
des causes

:

celle de

l'indépendance d'un peuple et de la

liberté du monde !
«

Vous êtes pour moi le type

accompli d'une troupe qui

attaque et qui ne connaît pas la retraite !
«

.

Camarades, en avant ! »

11 fait alors préparer un corps de 100 hommes

qu'il com¬

plète avec 25 Afrikanders sous le commandement du feld-

LE COLONEL DE

224

VILLEBOIS-MARÉU1L

cornet Caleman et, dès l'arrivée

de la voiture de dynamite

qui doit le suivre, il part le 24, à huit heures du
En s'éloignant, il laisse ces derniers ordres :
Les hommes qui

restent sur place et ceux qui viendront

rejoindre devront se tenir prêts à partir

les

soir.

31 mars. On profitera

le samedi

de ces quelques jours de repos pour

des chevaux et des vivres. Le 31, le général
veut continuer la seconde partie de l'opération qu'il va
se

procurer

commencer

le jour même.

Le secret le plus absolu enve¬

qui lui demande
quelle direction il compte suivre, il répond : « A droite ! »
Le général paraissait préoccupé, nerveux. La veille de

loppe le but qu'il se propose. A un officier

son

départ, il télégraphiait à un ami avec une nuance

de

m'attend ! »
Faut-il voir un pressentiment sinistre dans cette courte

tristesse : « Je ne sais quel sort

phrase ?

et
trop fortement trempé pour être accessible à une pensée
Quoi qu'il en soit, le général avait le cœur trop haut

d'hésitation ou de découragement.

rapide. Le chef n'accor¬
dait à ses hommes que quatre heures de repos par nuit et
autant pendant la journée, en deux fractions. En route,
La marche delà petite troupe fut

les habitants

d'une ferme l'avertissent que, depuis

plu¬

anglais, campé dans les environs,
semble attendre. De plus, certaines circonstances de détails
devaient lui laisser une impression d'inquiétude. Le guide les
égara pendant vingt-quatre heures, et quand ils arrivèrent à
sieurs jours un

corps

LE COMBAT DE BOSHOF

â2o

Hoopstad, situé à 90 milles à l'ouest de Kroonstadt, un groupe
important de Hollandais se refusa à marcher en avant.
Néanmoins, ils se ravisèrent et la plupart se décidèrent à

prendre, avec le reste de la troupe, le chemin de Boshof.
Cette question réglée, tout semblait devoir bien marcher.
Le général était satisfait et se
meur ;

montrait de fort bonne hu¬

il fit jouer du piano toute la soirée ; mais

contrastait

avec

l'insurmontable tristesse de

gaieté

sa

son

officier

d'ordonnance, M. le comte de Bréda.
Pendant trois jours, le

chef lit reposer ses hommes dans

camp boer situé à 20

kilomètres de Boshof; il les vou¬

un

lait frais et

dispos pour l'attaque qu'il méditait. Chaque

soir il les réunissait et leur expliquait, dans des conférences
fort intéressantes,

la manière dont il entendait conduire

l'action et ce qu'il attendait du courage et du sang-froid de
ses

soldats.

«

Les moments

à

seront durs, leur

passer

disail-il, mais vous serez à la hauteur des difficultés. »
Son intention bien arrêtée était de

prendre Boshof qu'il

croyait occupée par 500 Anglais seulement. Mais le 4, au
matin, il était averti que les ennemis étaient beaucoup plus

nombreux; on parlait de quelques mille.
Le général crut à une
ceux

exagération et passa outre. « ilue

qui ne veulent passe faire tuer restent en arrière, dit-

il à ses hommes.

»

Et le soir même il

Boshof dans le but de

repartait, tournait

faire sauter la voie ferrée du sud-

ouest : c'était une folie héroïque, il devait la payer de sa vie

Les soldats,

pleins d'entrain, marchent dans la nuit jus-

LE COLONEL DE VILDEBOIS-M.MtECJIL.

15

YlLLEBOlS-MAREUlL

LE COLONEL DE

226

qu'à deux heures clu matin. Mais deux fois le conducteur
s'était trompé de route

et le général dut faire arrêter ses

hommes pour donner à leur guide le temps dese reconnaître
et de retrouver le bon chemin.

A quatre heures, les soldats remontaient à cheval pour ne

plus interrompre leur course jusqu'à onze heures oîi ils
arrivèrent dans un petit bois près de

Kohlfontein. A midi,

le général, jugeant la position mal choisie, donna l'ordre de
se

porter derrière un monticule, à 10 kilomètres de Boshof,

et en avant des lignes anglaises.

Bientôt

on

vit arriver des

éclaireurs, presque aussitôt

suivis par des soldats qui

cernent de tous côtés la petite

troupe, lui interceptant la

retraite. Plus rien* à faire. Se

faire tuer jusqu'au dernier.

Or le général n'était pas homme

à se rendre.

d'Anglais; il y
en avait 1.500 à 2.000, plus une batterie de 6 canons, dont
11 contemple

2 Maxim.

une minute cette multitude

Après avoir examiné ces troupes ennemies, le

général fit appeler son aide de camp et lui enjoignit l'ordre
d'aller prendre position sur l'avant delà montagne afin d'in¬

diquer de là les mouvements de l'ennemi. De ce poste d'ob¬
servation l'oHicier, de minute en minute, criait son rapport.

Néanmoins, le général ne tarda pas à l'y rejoindre, voulant

juger par lui-même de la situation.


Que pensez-vous de notre position?

demanda-t-il à

brûle-pourpoint.


Elle n'est pas aussi mauvaise qu'on se l'imagine.

Lé cômiut de iîoshof

227

Hélas ! elle était désespérée.

Néanmoins, la réponse plut à Villebois-Mareuil.


Vous avez raison, dit-il ; notre position, quoique envi¬

ronnée

d'ennemis supérieurs en

nombre, est peut-être

imprenable, tout au moins jusqu'à ce soir; il nous faut
faire ceci : tenir tête à l'ennemi jusqu'à la fin de la journée
et, profitant de la nuit, seller nos chevaux,

former deux

pelotons, un pour conduire les chevaux en main, l'autre
pour ouvrir la ligne ennemie.

continuaient leur mouve¬
ment tournant, tandis que les autres ouvraient le feu. On
vint bientôt chercher le général pour lui dire qu'il y avait
Une partie des soldats anglais

déjà 5 hommes hors de combat, 2 morts et 3 blessés.
Le général venait, d'un

coup de revolver, d'étendre à ses

pieds un capitaine anglais, quand un soldat français s'élance
en criant : « Vive la France, vivent les chasseurs d'Afrique 1 »
11 n'avait pas fait 10 mètres qu'il tombait frappé
à la tête et d'une autre à l'épaule. «

d'une balle

J'ai mon affaire, mon

général, dit-il, vive la France! » et voyant un de ses amis
qui se précipitait pour lui porter secours : « N'avance pas,
la place n'est pas tenable, pense à ta

Le combat devenait

famille! »

de plus en plus sérieux, l'aide de

de se mettre à
l'abri ; mais lui, n'écoutant même pas, restait, le revolver
camp du générai lui disait à chaque instant

au

poing, le corps complètement découvert.

Les Anglais

n'étaient plus qu'à environ 25 mètres de la

petite troupe française. Celle-ci redoublait d'énergie devant

LE COLONEL DË YILLËBOlS-MAREUIL

228

l'imminence du péril, elle tirait rapidement, et les

Anglais

tombaient. Mais d'autres les remplaçaient sans cesse, con¬
duits par trois officiers qui avancent hardiment.
«

11

Legénéral d'un coup d'œil voit la situation qui s'aggrave.

dispose alors

Hollandais

sur

ses

l'un, les Français sur l'autre et demeure

avec ces derniers.

défendre.

hommes sur deux petits kopjes, les

Chacun a

Et la bataille

sa

place assignée, son rocher à

continue, acharnée, sans espoir.

Pendant trois heures nous

ripostons de notre mieux à la

fusillade intense qui a fait déjà bien des vides parmi nous.
«

Les Hollandais ont levé le

rendus. Deux où trois d'entre

drapeau blanc et
eux,

se

sont

fourvoyés parmi les

Français, viennent demander au général de Villebois de se
rendre. Celui-ci leur indique du doigt le Kopje où les autres
ont déjà mis bas les armes.
«

«



Ici, on ne se rend pas! dit-il.

Cependant, peu à peu, les premiers abris ont été aban¬

donnés et les hommes ont reculé de
«

«

«

Le général s'en aperçoit!


Reprenez les premières positions, ordonne-t-il.

Les balles tombent en grêle..., il y a un moment d'hési¬

tation.
«

quelques rochers...



»

Voulez-vous que j'y aille, s'écrie alors le chef qui

s'avance. Mais un brave a

bondi

:

c'est Franck, qui

s'est

déjà distingué à Abrahamskaal.
«

«

La carabine

brandie dans un

Vive la France ! »

grand geste, il

a

crié :

'

-Ci

-



V.. :-rï'-

A l'instant,

«

il est frappé de deux balles et tombe.

Mais

l'élan est donné, les emplacements

repris. Cependant, de

tous côtés, les Kakhis approchent...

ils mettent baïonnette

au cation, et

s'élancent à l'assaut,

2
'il

«

Soudain le

général s'affaisse sans dire une parole... il

est mort1. »

poitrine et avait
perforé le cœur. 11 porta vivement la main au côté gauche
Une balle anglaise l'avait frappé en pleine

et tomba sur le dos.

Les lèvres eurent un

\. M. de Bréda, cilé par un ancien
Di.v mois de campagne chez les Boers.

•i

léger frémisse-

lieutenant du colonel de

Villchois-Marcuil,

LE COLONEL DE YILLEBOfS-MAREUIL

230

ment et ses beaux yeux grands ouverts se fixèrent sur le

ciel

où s'envolait son âme.

Ceux qui l'entourent s'agenouillent auprès de son cadavre,
le baisent avec une respectueuse douleur, tandis que d'autres
lèvent le drapeau blanc.
11 était l'âme de la légion; lui mort, les autres se rendirent

après quatre heures d'héroïque défense.
Le lendemain, les soldats furent admis à contempler encore
une

fois leur cher général.

A six heures, les clairons font

entendre leur funèbre sonnerie ; le corps du
sur

une

général porté

civière, enveloppé dans les plis du drapeau de la

patrie absente, passe devant le régiment en armes qui lui
rend les honneurs. Le drapeau dp la France, n'était-ce pas le

linceul qui revenait de droit à ce noble Français, à ce vail¬
lant soldat?

Lord Metluien et lord Ghestram sont
M. le comte de

près delà tombe.

Bréda, l'ofïicipr d'ordonnance du général,

récita les prières, puis il prit la parole pour adresser à cette

grande victime un suprême hommage, un dernier adieu.
Mais l'émotion l'étoulïe; les larmes l'empêchent de continuer,
et l'on n'entendit plus que les sanglots des assistants : tous

pleuraient.
Les clairons sonnent de nouveau,

le régiment s'éloigne et

les soldats regagnent leurs tentes l'air morne et désolé. 11 leur

semblait que lame de la légion tout entière s'était envolée;
ils ne pouvaient se

résigner à croire qu'un tel homme les

eût quittés pour toujours.

dernier combat,

Que notre général était beau dans son

«

disait un jeune soldat. Nous, les

Français, nous nous serions

tous fait tuer pour lui. »

Il faisait de nous ce qu'il voulait,

«

écrivait un autre ; sa

simplicité et son endurance nous donnaient l'exemple. Luimême sellait son

cheval ; un biscuit de troupe et un verre

suffisaient pour toute la journée. Le premier à la

d'eau lui

peine et le dernier à se reposer, il savait nous distraire

causeries familières. C'était un soldat doublé
d'un parfait gentilhomme. Le Transvaal perd son meilleur
général et un chaud défenseur, et nous, nous perdons notre
chef et notre ami : nos çœurs seront à jamais affligés par sa

par ses

mort. »
Les officiers anglais firent placer sur sa
de marbre portant cette

A

LA

inscription :

MÉMOIRE DU COMTE DE
ANCIEN
DE

LA

tombe une plaque

LÉGION

VILLEBOIS-MÀREUIL

CODONEL

ÉTRANGÈRE EN FRANCE

GÉNÉRAL AU TRANSVAAL
MORT

AU

CHAMP

D'HONNEUR

PRÈS DE BOSHOF LE o AVRIL
DANS

LA

1900

53e ANNÉE DE SON AGE

REQUIESCAT hX RACE!

les plis du drapeau
tricolore, dans la gloire qui vous enveloppe avec l'admira¬
tion de l'univers et obtenez du Très-Haut pour la France
«

Dormez en paix, mon général, dans

232

LE COLONEL DE

YÏLLEBOIS-MAREUIL

de l'avenir beaucoup d'officiers sachant dire aussi bien que
yous ; «

Vive la patrie1 ! »

A V1LLEBOIS-MAREUIL

Tel un preux de l'antiquité,

Si, devant le nombre, il succombe,
Les armes à la main, il tombe

Pour le droit et la liberté.

Pour venger sa propre patrie,

Chez les Boers il combat l'Anglais;
Il nous montre en donnant sa vie

Comment sait mourir un Français.

Dieu nous rendra sa mort féconde :

Pleurons, mais gardons nos cœurs hauts;

Déjà la grande voix du monde
sanglots.

Mêle nos espoirs aux

Baron Guilubert,

1. M. l'abbé Delraont, Eloge funèbre prononcé à Lyon.

Cette àme généreuse
vra

sa

victoire

poursui¬

et l'achèvera...

la France reverra Dieu, et les
peuples reverront la France, la
France de Dieu !

(Louis Veuillot.)

A la nouvelle de la mort du général Georges de Villebois-

Mareuil, il y eut d'un bout à l'autre de la France un longcri de douleur et

d'admiration. Le nom du héros lut dans

toutes les bouches, mais

à la tristesse se mêlait un senti¬

larmes, un chant de victoire.
La France était fière de son fils tué pour la cause de la jus¬

ment de légitime orgueil, aux

tice; elle se sentait comme inondée d'un Ilot de gloire. « La

de ses
enfants percé d'une balle anglaise et s'est mise à applaudir

patrie entière s'est tournée vers le cadavre d'un
à son courage,

Ce

ne

à sa magnanimité, à son héroïsme. »

fut pas la

France seulement : on peut dire, sans

exagération, que cette mort lit tressaillir le monde. N'était-

semblait-il
pas que ce héros appartenait à un autre âge? L'Europe

elle pas un défi jeté à l'égoïsme contemporain, ne

entière disait instinctivement ces
noncer

paroles que devait pro¬

quelques jours plus tard un évêque français : « 11 me

LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREUIL

234

semble que là-bas,

quand vient la nuit australe, lorsque la

Croix du sud commence à briller au firmament, des ombres

guerrières entourent la tombe du héros de Boshof,
ombres de tous les grands soldats qui ont glorifié

les

la patrie

française : Turenne, Condé, Lafavette, Rochambeau, Mar¬
ceau,

Hoche, Ney, Drouot, Canrobert, Mac-Mahon. Elles

contemplent avec orgueil la large pierre que le général
anglais a mise sur la dépouille du héros et murmurent ces
grandes paroles : « Celui-là est un des nôtres, c'est un vrai
fils de France.

»

De partout, la famille reçut des témoignages de haute sym¬

pathie; les ennemis eux-mêmes s'arrêtèrent émus et attristés
devant la noble victime. Lord Methuen adressa

ses respec¬

tueuses condoléances à la fille du colonel. « Noqs regrettons

tous, dit-il dans

sa

lettre, la mort de ce soldat loyal et

açpompli, mais il préférait mourir plutôt que de se rendre. «
La

première pensée du frère du défunt, M. Christian de

Villebois-Mareuil, avait été de se rendre au Sucl de l'Afrique,
pour demander aux Anglais le corps de son frère et le rame¬
ner

pour

être enterré en terre française. Il allait partir,

quand il découvrit, dans le Jmrean de son frère, une enve¬
loppe cachetée portant ces mots ;
ment.

»

«

Ceci est mon testa¬

Avant de quitter la France, il désira natureUerppnt

savoir quelles étaient les dernières volontés du colonel et lit
les

démarches nécessaires pour obtenir l'ouverture légale

du testament.

Les funèbres dispositions commençaient par ces belles

MANIFESTATIONS

235

PATRIOTIQUES

paroles : « Je meurs dans la foi catholique et française qui

n'ai jamais cessé de
croire. J'espère que Diep aura égard à cette fpi; je n'ai que
à laquelle je

fut celle des miens, et

cela à lui offrir, mais je l'ai bien. » •
Puis Je testataire ajoute : u Je désire être
mourrai.

enterré là où je

»

Devant une volonté

exprimée d'une façon si fornielle, il

avait

n'y avait qu'à s'incliner : Georges de Yillebois-Mareuil
voulu mourir en soldat et reposer parmi ses compagnons,
Son frère renonça donc à

partir pour le Transvaal.

Mais, dans ce même testament, le colonel avait encore

stipulé qu'au cas où il succomberait sur la terre étrangère,
aucune lettre de faire
aucun

part de sa mort ne devait être envoyée,

service funèbre

solennel

ne

devait être célébré. Il

demandait des prières et voulait que d'abondantes aumônes
fussent distribuées aux pauvres.

conformée à ces désirs.
Mon frère était un modeste, a dit M. Christian de YillebpisLa famille s'est rigoureusement

«

Mareuil, il avait horreur du tapage, de la réclame; la façon

dont il quitta la France pour aller se
mettre au service des Boers l'a bien prouvé. Je suis lié par
ses désirs suprêmes : je ne ferai pas
célébrer de service
funèbre à sa mémoire; je me suis incliné devant sa volonté

presque mystérieuse

d'être enterré là où
en

il est mort; je m'y conformerai encore

faisant, comme il le demande, de larges

aumônes aui

pauvres. »
Le

peuple français ne crut pas devoir souscrire à cet

236

-

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREOIL

excès de modestie ; dans tout

le pays, partout où le colonel

de Villebois-Mareuil avait été connu et aimé,

des services

religieux furent célébrés pour le repos de son âme et son

éloge funèbre prononcé par les meilleurs orateurs. Ces
manifestations

patriotiques revêtirent, un caractère de

dignité et de grandeur digne du héros dont on honorai* la
mémoire. A Paris, la Ligue de la Patrie française, dont il fut
un

des

premiers adhérents, résolut spontanément d'orga¬

niser à Notre-Dame un service solennel.
Le 18 avril, à dix heures du matin, l'église métropolitaine

tendue de noir jusqu'à la hauteur des galeries supérieures,
ornée de faisceaux de drapeaux tricolores et

nombreuses

éclairée par de

lumières, était remplie d'une foule empressée

et recueillie, du sein de laquelle se détachaient des uniformes

éclatants d'un grand nombre d'officiers de toutes armes.
Plus de 10.000 personnes se

pressaient dans l'immense

vaisseau, recueillies, émues. Toutes les classes de la société
étaient

représentées. L'armée surtout l'était par une foule

énorme de soldats,

officiers d'activé, de réserve et'de ter¬

ritoriale appartenant à toutes les armes et à tous les grades.
Rarement les cérémonies funèbres inspirées par le senti¬
ment religieux, le patriotisme et l'esprit militaire furent plus

imposantes, plus grandioses, plus évocatrices d'idées éle¬
vées,

de nobles sentiments. L'émotion était générale et

profonde.
«

Ce fut une minute que je

n'oublierai jamais, dit Fran¬

çois Coppée, une des minutes les plus émouvantes de toute

237

SERVICES FUNÈBRES
ma

vie, que celle où le prêtre qui célébrait le service divin,

pour l'âme de l'héroïque colonel de
au

Villebois-Mareuil, arriva

moment delà consécration solennelle de l'hostie.
Les batteries de tambours et les sonneries de clairons,

qui

retentissaient sous les ogives de la vieille cathédrale et sem¬
blaient mettre un frisson d'émoi dans les

plis des drapeaux

tricolores placés en trophées sur les tentures

funèbres, nous

rappelaient que celui pour qui nos prières montaient vers
le ciel

avait, en mourant pour la plus

juste des causes,

telle qu'elle était
naguère et telle qu'elle redeviendra tôt ou tard, la noble et
généreuse France ; et le souvenir du héros de Bosliof nous
rendait, dans l'ignominie du présent, la fierté de la patrie.

magnifiquement représenté la France

«

Mais au milieu du martial et harmonieux fracas, la grêle

l'Élévation, nous
a fait alors palpiter d'un sentiment bien plus profond, car
nous songions qu'il y a dix-neuf siècles, F Homme-Dieu, lors¬

sonnette de l'enfant de chœur, annonçant

qu'il prononça les paroles redites par l'officiant, renouvela

d'amour
et de bonté, et lui donna la joie de croire et d'espérer en un
royaume idéal, en une République céleste, où tousseront vrai¬
ment, sous le regard paternel de Dieu, libres, égaux et frères.
Dans l'illustre église, presque aussi vieille que l'histoire
de notre pays, où nous pleurions un de ses meilleurs fils,
et devant le mystère de la foi, dont la révélation est plus
antique encore et qui nous vient de l'Infini divin, oh! j'en
suis sûr, les milliers de fronts inclinés avec respect sous

l'âme humaine, en y déposant d'inépuisables trésors

«

'

238

LE COLONEL DE VILLÉBOIS-MAREU1L

les voûtes ont

en

rable

cette même pensée que n'en, en ce misé¬

monde, n'est vrai et durable que la patrie, qui est

l'œuvre du lointain

passé; et que la religion, qui nous

a

montré l'avenir éternel. »

Un

roulement de tambour et

une

sonnerie de clairon

annoncèrent le commencement du saint sacrifice et don¬
nèrent à la solennité

une

allure militaire. Ils

se

renouve¬

lèrent à l'Élévation, et la fin de la messe fut marquée par un
roulement de tambours seuls. Les chants liturgiques, admi¬

rablement exécutés, faisaient courir dans la foule je ne sais

quel frisson d'enthousiasme. Après l'absoute, le chant fran¬
çais, d'une allure à la fois funèbre et triomphale, a merveil¬
leusement exprimé les

sentiments jusqu'alors contenus de

la pieuse et patriotique assemblée.
A la sortie de
sur

le parvis

l'église, quand le général Mercier arriva

de Notre-Dame, on cria : « Vive l'armée! »

En ce moment, et dans cette

circonstance, n'était-ce pas la

pensée de tous?
Cette manifestation

pacifique suffit pour éveiller les sus¬

ceptibilités du Gouvernement. Un escadron de gardes répu¬
blicains à cheval

se

mit en devoir de faire évacuer la place.

C'était quatre jours après l'ouverture de l'Exposition. François

Coppéè, rentre chez lui, écrivait d'un jet.les vers suivants
Ils viennent d'ouvrir leur kermesse
Et sont ivres de ce succès.

Nous avons entendu la messe
Pour lame d'un héros français.

239

SERVICES FUNEBRES

Dans

un

décorde décadence

Ils ont dit des mots malfaisants.
Nous avons gardé le silence
Sous des voûtes de huit cents ans.
Ils convièrent à l'orgie
Le monde

entier, du sud au nord.

Dans les chants de la liturgie
Nous avons prié pour un mort.
Ils offraient le luxe et le vice

À tous les rastas ébahis.
Nous honorions un sacrifice
Fait à la gloire du pays.
f

Pour acclamer leur bande infâme
Les mouchards seuls se sont rués.
Sur le parvis de Notre-Dame,
Le peuple nous a salués.

De leur côté, toutes les Sociétés régimentaires des grandes
villes de France firent célébrer des services funèbres. A

Paris, la cérémonie eut lieu à Saint-Nicolas-des-Champs.
Sur le

catafalque, recouvert d'un drap tricolore, était dé¬

posée l'épée d'honneur que la Société voulait offrir au Colo¬
nel à son retour du ïransvaal

:

elle devait lui être remise

dans une réunion publique.

La famille du défunt, à qui elle fut envoyée après la céré¬

monie, l'a reçue avec émotion et la garde comme un pré¬
cieux et touchant souvenir,



le colonel de v1lleb01s-mareliil

240

Parmi les nombreux et éloquents

éloges funèbres du co¬

lonel, nous aimons à citer, en partie, celui qui lut prononcé
à

Nantes, là où Georges de Villebois-Mareuil a vécu les

riantes années de son enfance.
éloge funë13re du colonel georges de villebois-mareuil
Prononcé à la Cathédrale de Nantes, le 27 avril 1900
PAR

M.

SUPÉRIEUR

DE

LE

CHANOINE

COURAUD

L'EXTERNAT DES ENFANTS-NANTAIS

Erat aulem vir fortis.
«

C'était une âme vaillante. >>

(IV Reg., v, 1.)'

Monseigneur,
Messieurs,

«

«

Je ne trouve pas

«

commune

de parole qui exprime mieux notre

admiration pour le colonel Georges de Villebois-

Mareuil, que ce texte de' nos Saints Livres que je viens de
citer. C'était un vaillant ! Erat vir fortis. C'était un vaillant !
et à cause de cela, son souvenir nous rassemble aujourd'hui
au

pied des autels, dans une prière où s'unissent le deuil et

la fierté. C'était

un

vaillant! et à

cause

de cela,ses enne¬

mis eux-mêmes ont joint leurs hommages aux nôtres.
<<

Cependant, Messieurs, disons-le tout de suite, le colonel

de Villëbois est encore

quelque chose de plus pour nous.

Rappelez-vous son départ pour le Transvaal et sa mort sur
le

champ de bataille de Boshof : vous les avez salués du

même cri d'admiration ; vous n'avez pas dit : « C'est héroïque,

c'est sublime », vous avez

dit, j'en suis sur :

«

C'est bien

français ! »
«

Messieurs, l'âme de Georges de Villëbois était, en effet,

SERVICES FUNÈBRES

241

âme éminemment française. Aussi, la France l'honore-

une

y

t-elle comme l'une de

ses

gloires les plus pures; elle le

pleure comme un de ses plus brillants défenseurs, sur le
dévouement

duquel elle savait pouvoir toujours compter;

elle le regrette, parce qu'avec lui disparaît une de ses

plus

précieuses réserves d'avenir, pour les jours de danger.
Son bras n'est plus, mais son souvenir nous reste, et il

«

peut encore être utile, à la France. C'est pour cela que vous
avez voulu

entendre et faire entendre

l'éloge de ce grand

Français. L'Église, qui pleure aussi en lui un de ses fils les

plus vaillants, ne pouvait pas ne pas répondre à votre désir.
Vous

«

avez

pensé que l'éloge du colonel de Villebois

devait se faire .surtout dans la cité dont il est l'enfant, et

de

cette pensée, Messieurs, je vous félicite. Il nous faut honorer
toutes

nos-

gloires. De plus, je vous en remercie. Dans le

pays des Pimodan, des Bon il lé, des

Charette, à l'ombre du

tombeau de La Moricière, le glorieux vaincu de Castelfidardo,
il est plus facile que partout ailleurs de parler avec éloquence
de ceux qui sont morts au service

des nobles causes : les

défaites y deviennent de véritables triomphes.
«

Vous

avez

voulu que cet éloge vînt de l'un des collèges

qui revendiquent l'honneur d'avoir formé cette âme si fran¬
çaise. Je vous
ceux

en

remercie encore, Messieurs, au nom de

qui furent les premiers maîtres de Villebois au collège

de Vaugirard, et au nom de ceux qui achevèrent son éduca¬

tion à l'Externat des Enfants-Nantais. Je suis heureux et
fier de payer

à leur élève le tribut de reconnaissance que

LE COLONEL DE VILLEBOIS-JIAI1EUIL.

16

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAHEUIL

242

lui doivent nos

institutions catholiques pour la gloire dont

il les enrichit, et pour le témoignage

qu'il rend à l'elficacité

de leur enseignement.
Pour louer, autant

«

qu'il dépend de moi, le colonel de

Villebois-Mareuil, je me contenterai de vous montrer en
lui une âme vraiment française.
Nous portons

«

l'âme de la

tous en nous comme une émanation de

patrie. L'âme française vit en chacun de nous,

et,
disons-le aussi, avec ses défauts. Elle y est la résultante des
diverses influences qu'exercent sur nous le sol fertile sur
lequel nous sommes nés, le climat enchanteur qui pondère
toutes nos inclinations, les souvenirs historiques qui ornent
de bonne heure uos intelligences d'enfants, et surtout les
traditions qui font notre vie intellectuelle, sociale et reli¬
gieuse. L'âme française nous appartient en propre et nous
distingue des citoyens des autres pays; en dépit des théori¬
ciens qui voudraient lui donner une éducation germanique
ou anglo-saxonne, elle restera l'âme française ou bien elle

en

effet, avec ses caractères, ses aptitudes, ses qualités,

cessera d'exister.
«

Les traits caractéristiques de l'âme

française sont nom¬

examiner minutieusement ; mais il
me semble pouvoir affirmer, d'après le témoignage de notre
histoire nationale, qu'une âme vraiment française est sur¬
tout faite de vaillance et d'idéal. C'est bien avec ces deux
caractères que nous la verrons dans le colonel Georges de

breux pour qui veut les

Villebois-Mareuil.

SERVICES

«

Nous pouvons

FUNÈBRES

243

le dire avec une légitime fierté, notre

réputation de bravoure est universelle; elle se mêle à toutes
les phases de

notre existence nationale. Nos ennemis ont

pu alïecter d'en

rire : mais leur rire, comme leur effroi,

prouve que la vaillance est bien une qualité de

l'âme fran¬

çaise. Qu'ils la traitent de folie ou de furie, ou qu'à cause
d'elle ils

nous

regardent comme des paladins en quête

d'aventures, ils sont bien forcés de reconnaître qu'aucun

peuple n'enregistra jamais, dans ses annales un plus grand
nombre d'actions héroïques. Notre vaillance
que

est une vertu

l'Église peut louer du haut de la chaire de vérité, car

elle n'est pas

le courage inconsidéré, ni l'audace aventu¬

reuse, mais bien plutôt la maîtrise de soi en face du danger,

la résistance en présence de l'obstacle et l'acceptation volon¬
taire de tous les sacrifices pour l'accomplissement du devoir.
«

C'est bien là, si je ne me

trompe, ce qui constitue la

vaillance.
«

Nos héros

français y ont ajouté un trait de

plus

:

l'amour de l'offensive, et ils lui ont donné pour expression
et pour devise ces deux mots
«

: En avant!

En avant! c'est le cri familier de la bravoure française :

cri de joie et de terreur; cri de fête

et cri de bataille qui a

si souvent déconcerté par sa soudaineté les calculs des vieilles

stratégies.
«

En avant! c'est le cri qu'accompagne toujours,

chez le

Français, la verve spirituelle et joyeuse d'une indomptable

gaieté.

l.E COLONEL DE

244

«

V1LLEBOIS-MÂREUIL

En avant! c'est le cri que module

le dernier chant du

soldat, aussi bien sur les sables brûlants

de l'Afrique que

dans la brousse de Madagascar.

En avant! c'est le cri français que lançait Jeanne d'Arc

«

marchant à l'assaut des Tourelles.

en
«

En avant ! c'est le cri que jetait Villebois

à ses légion¬

naires avant d'aller à la mort : « Vous êtes pour moi le type

accompli d'une troupe qui attaque et qui ne connaît pas la
retraite. Camarades, en avant ! »

L'orateur, après avoir déroulé les diverses étapes de la
vie militaire du

colonel, ajoute ces paroles, que nous vou¬

drions faire lire à tous ceux qui sont appelés à porter demain
le fusil ou l'épée :
«



va

cette vaillance

qui caractérise l'âme française?

Quel est le motif qui l'anime? Quelle est la force qui la sou¬
tient? Sa véritable vaillance est au

c'est

service d'une idée, et

qui fait sa grandeur. 'Si elle n'était que la

ce

luttant contre la force, elle pourrait être

force

l'impassibilité du

stoïcien ou l'audace de l'esprit d'aventure, elle ne serait pas

louanges.
Elle suppose dans celui qui la possède la prédominance
d'une idée par la foi ou au moins par la raison.
C'est pour cela que j'ai pu dire de l'âme française
qu'elle est faite de vaillance et d'idéal.
Messieurs, si je m'adressais à un autre auditoire, il me
la vertu

digne de notre admiration et de nos

«

«

faudrait peut-être à moi-même du courage pour
le mot

:

idéal. La génération

prononcer

présente se vante trop sou-

245

SERVICES FI NERRES

romancier
célèbre l'a pu dire : « Il n'y a plus de flamme dans les yeux
de notre génération. » Hélas! il n'y a plus de flamme
dans les yeux, parce que les yeux ne regardent plus l'idéal,
il n'y a plus d'ardeur dans les âmes, parce que les âmes ne
connaissent plus l'espérance ; il n'y a plus d'enthousiasme
dans les esprits, parce que les esprits ne sentent plus la
vérité et la justice d'une noble cause; il n'y a plus même
d'indignation dans les cœurs, parce que les cœurs ne savent
pins haïr l'iniquité; il n'y a partout autour de nous qu'in¬
vent de ne pas

connaître l'idéal. En effet, un

différence, ennui, veulerie, parce qu'on ne sait pas

donner

but élevé à son existence.

un

moderne, en rabaissant les regards de
l'humanité sur le monde matériel, a tué l'idéal, et c'est par
«

Le positivisme

là qu'il a été le grand ennemi de l'âme
«

française.

Car l'âme française, Messieurs, ne se

conçoit pas sans

idéal.
«

Plus que toute autre nation, la France

a mérité d'être

appelée la nation chevaleresque, c'est-à-dire la nation qui,
comme

met l'honneur au-

le chevalier des temps passés,

dessus de la fortune et des

plaisirs, est toujours prête à

voler au secours du pauvre

et de l'opprimé, rêve surtout

Église et n'attend pas
d'autre récompense de son dévouement et de ses sacrifices

d'être le champion du Christ et de son

que la gloire d'avoir servi une grande et
«

La France est la seule nation qui

une idée

sainte cause.

sache se battre pour

et non pour des intérêts. Si elle a parfois rêvé

des

LE COLONEL DE VILLEROIS-MAREUIL

246

projets de conquête, c'était bien moins pour s'enrichir que
pour donner du sien aux pays conquis.

D'ailleurs, son terri¬

toire qui s'ouvre sur deux Océans, nous la montre toujours

prête à partir au secours de ceux qui l'appellent; on dirait

qu'elle n'existe pas
entier qui doit

pour

elle-même, mais pour l'univers

recevoir d'elle toutes les initiatives, toutes

les inspirations généreuses.

En la faisant ainsi la fille aînée

Église, Dieu lui a donné une mission d'apostolat et

de

son

de

dévouement, qu'elle n'a jamais repoussée, et dont elle

s'est
«

toujours fait honneur.
N'est-ce pas ce caractère

chrétien
«

chevaleresque et cet idéal

qui expliquent toute notre histoire nationale?

N'est-ce pas ce

caractère et cet idéal qui ont créé cette

magnifique épopée des croisades? L'intervention céleste de
Jeanne d'Arc n'en a-t-elle pas été à la fois
la

la consécration et

récompense?
«

N'est-ce pas l'âme chevaleresque et pleine d'idéal de la

France qui soutient le dévouement évangélique de nos mis¬

sionnaires, dans tous les pays du monde, et qui fait de
L'évangélisation de l'univers une œuvre surtout française?
«

N'est-ce pas dans cette sublime vision d'idéal, que con¬

temple toujours l'âme de la France, qu'il faut chercher le
secret de ces

œuvres

admirables de charité qui se sont mul¬

tipliées partout sur notre sol français ? Ici, Messieurs, vous
me

permettrez bien d'unir ma louange à la vôtre, à celle de

toute la France qui, dans ces jours anniversaires de la catas¬

trophe du Bazar de la Charité, glorifie ceux qui en ont été

247

SERVICES FUNÈBRES

immortelles victimes. Jamais l'âme delà France n'a paru

les

plus remplie d'idéal.
C'est pour

«

avoir cru à la puissance de la charité pour

le soulagement de

la souffrance humaine, c'est pour avoir

de régénération
sociale, c'est pour avoir aimé le Dieu qui est tout charité,
que ces victimes sont tombées, martyres de leur zèle et de

espéré

dans la charité comme moyen

leur dévouement.

françaises, Messieurs. C'était
une âme bien française et bien riche d'idéal, ce La Moricière
dont le souvenir s'impose à nous, sous les voûtes de cetté
cathédrale. Lorsque Pie IX l'appela à son secours, il répon¬
dit :
J'irai, on ne discute pas l'ordre d'un père. » — « Ce¬
C'étaient des âmes bien

«

«

vaincu,

pendant, général, lui dit-on, vous n'avez jamais été
vous le serez. » — « Qu'importe ! la cause en vautlapeine. »

parole
dû être dite, ou du moins la même pensée a dû se pré¬
senter ànotre colonel de Yillebois, au moment où il prenait
«

Messieurs, ne vous semble-t-il pas que la même

a

sa

décision :

«

Tu n'as jamais été vaincu, tu le seras peut-

être, devait dire une voix, intime. » — «

Qu'importe, a-t-il

répondu, la cause en vaut la peine! »
C'était la cause de la faiblesse. « Son âme chevaleresque,
«

a

dit très bien de lui le colonel de Nadaillac,

dans son ordre

régiment de Villebois, son âme chevale¬
resque n'a pu résister à ces sentiments de générosité qui
ont été si longtemps de tradition dans notre France. Il a

du jour à l'ancien

voulu défendre le faible contre le fort. »

_

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MÀREÛIL

248
C'était la

«

cause

cle cet honneur militaire qui avait été

la passion

de sa vie, dont il avait fait le sujet d'un dé ses

ouvrages,

intitulé : Au-dessus de tous, et qu'il appelait un

jour « le sentiment entre tous le plus pur, le plus élevé, le
plus inaccessible aux profanes, parce qu'il confine toujours
à

l'abnégation et souvent à la mort, jusqu'au jour où il

vous

jette entre ses bras, après avoir dompté l'émotion

poignante de son approche, dans l'enivrement du devoir
glorieusement accompli ».
C'était la cause de la France.

«

«

Je pars, disait-il, mais,

partant, j'ai la conviction que je sers la France. »

en
«

suis

C'est l'honneur de la France qu'il veut

soutenir.

« Je

déjà précédé par cinq officiers allemands accrédités,

écrivait-il, mais je tâcherai de

ne pas laisser en souffrance

la réputation du savoir militaire français. »
«

Là-bas, il fait hommage à la France de toute l'estime

dont il jouit; il se dit réconforté par les

sympathies qu'il

rencontre, lesquelles, ajoute-t-il, « passent par le France
Colonel pour monter en touchant hommage vers la France ».

C'.est à la France qu'il songe partout et toujours : c'est elle

qui devra profiter un jour des observations qu'il recueille,
des expériences qu'il

fait. C'est l'amour de la France qui le

soutient et qui l'encourage.
«

Je ne dis pas assez cependant, Messieurs. Quelque belle

que soit la France, elle ne

suffît pas à son idéal. Il est chré¬

tien autant que Français, et par delà

la patrie de la terre,

il envisage la patrie céleste. Les premières lignes de son tes-

2i9

SERVICES FUNÈBRES

tarnent nous disent ce qu'il était et quelles étaient ses

préoc¬

Je meurs dans la foi catholique et française
qui est celle de tous les miens et à laquelle je n'ai jamais
cessé de croire. J'espère que Dieu aura égard à cette foi. Je
cupations.

«

l'ai bien !... »
Navigateur hardi, il a quitté la France non sans espoir
de retour, mais il a tourné son gouvernail vers l'éternité,
parce qu'il sait bien que, s'il ne doit plus revoir la France,

n'ai que cela à lui offrir : mais je
«

le Ciel, et, c'est pour ne pas

il lui restera

le manquer,

qu'avant de partir pour le Transvaal il vient un soir frap¬

de Saint-François de Sales, de Paris,
et lui demander, avec une allure toute militaire, de le con¬
per à la porte du curé

fesser, parce qu'il est catholique.
«

Comme le disait son frère,

il était d'une

le confident de ses pensées,

famille de croyants, et ce n'est pas

cela qui

gène pour être brave. »
«

Demandez-le

plutôt, Messieurs, aux

jeunes compa¬

de Villebois. A leur arrivée au
ils écrivaient : « Nous avons trouvé ici des

gnons d'armes du colonel

Transvaal,

de

prêtre catholiques, et nous avons fait notre règlement
conscience. Aussi nous partons sans arrière-pensée, gais
comme

pinsons. »

semblez pas vous
douter que vous êtes sublimes dans votre simplicité chré¬
tienne! Comme vous répondez noblement à ceux qui s'en
vont disant que la foi affaiblit les esprits et abaisse les carac¬
tères ! Oh ! qu'heureuses sont les mères qui ont jeté de tels
«

Héroïques jeunes gens, vous ne

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

250

principes dans vos âmes? Je les ai vues, ces mères, je
m'attendais à les trouver tristes de votre éloignement, je
comprends pourquoi je n'ai rencontré chez elles que de la
fierté; elles se consolaient de votre absence, en pensant que
vous

chrétiens, et en se disant que vous faisiez

resteriez

là-bas

l'apprentissage du dévouement dont la France et

l'Église auront peut-être un jour besoin.
«

C'est

auprès de sa vénérable mère que Georges de

Vil lebois avait puisé la foi chrétienne. Elle voulait bien nous

écrire, il y a quelques jours, que les sentiments chrétiens
fils faisaient, dans

sa terrible

épreuve, sa gloire et

de

son

sa

consolation. Dans son humilité, elle attribuait la solidité

de cette foi

prêtre de talent1, si vénéré de plusieurs

au

d'entre vous,

Messieurs, et qui lui avait enseigné la philo¬

sophie. Quoi qu'il en soit, il est certain que le prêtre n'eut

qu'à couronner l'œuvre de la mère. Un cœur français et
chrétien ne se forme bien que par la sollicitude d'une mère

généreusement chrétienne.
«

L'âme

française,

en

effet, Messieurs, doit être formée

de bonne heure. Car elle est toute pétrie de christianisme ;
et c'est
amour

ce

christianisme

qui l'explique. 11 explique son

de la justice, sa passion de la charité, et son ardeur

pour le sacrifice.
«

11 explique

même son patriotisme. Si l'on n'a pas la

foi, on peut encore aimer la France, mais il me semble

d. M. l'abbé llouëdron.

251

SERVICES FUNÈBRES

bien qu'on ne doit

pas l'aimer autant, parce qu'on

la com¬

paraître

prend moins. A qui n'a pas la foi, la France, peut
une nation noble et généreuse : mais cette noblesse et cette

générosité restent un mystère.
Comme la France se transfigure, au contraire, quand
«

la voit choisie de Dieu pour de

on

Comme elle grandit

«

sublimes destinées !

alors ! Comme son amour se déve¬

loppe! Comme on sent bien qu'elle ne pourrait plus
si elle cessait d'être chrétienne!
C'est l'idée, d'ailleurs, que s'en

«

exister

faisait le colonel de Ville-

augmentait sa fierté d'être Français.
C'est l'idée, d'ailleurs, qu'il se fait d'un peuple vaillant.
Il plaisante, dans une de ses lettres, des fables qu'on a
répandues sur les Boers, mais il ajoute : « Seulement ils
bois ; et c'est ce qui
«

croient en Dieu et aiment leur patrie. »

lui aussi, et il espérait en Dieu, là
était le secret de sa force. I l nous l'a révélé dans cette lettre
si touchante, écrite à une enfant, amie de sa fille, et qui lui
avait envoyé une médaille pieuse, en son nom et au nom
de ses compagnes de couvent. « En campagne, disait-il, un
soldat reste toujours auprès de Dieu, ce n'est pas le plus
mauvais de mon affaire... On vit avec d'autant plus d'acti¬
Il croyait en Dieu,

«

vité qu'on est moins sûr

de
héros. Erat vir fortis. Lui aussi pourrait redire après de

«

ce

du lendemain. »

Étonnez-vous, après cela, Messieurs de la vaillance

Sonis : « Quand on porte Dieu dans son cœur, on

jamais. »

ne capitule

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

232

«

Je ne

me

demande pas,

Messieurs, si je vous ai fait

partager mon admiration pour l'âme si française du colonel
de Villebois-Mareuil. Cette admiration, vous l'aviez tous;

je pourrais seulement me demander si mes paroles en ont
été une suffisante expression.
«

L'antiquité païenne se serait scandalisée de ce que nous

avons dit.

Pour les soldats malheureux elle n'avait

qu'un

cri de malédiction : Yce victis ! Malheur aux vaincus !
«

Nous, sur la tombe de Villebois, nous osons redire ces

mots que

la France chrétienne a gravés sur le champ de

bataille de Loigny : Gloria victis! Gloire aux vaincus !
«

C'est vérité et justice.

«

Ce n'est pas du

que

siège d'Orléans ni du sacre de Reims

Jeanne d'Arc reçut le plus de gloire, mais de son

immolation

sur

le bûcher de Rouen. Ce n'est pas par ses

triomphes de Mascara et de Constantine que La Moricière
s'impose le plus à notre admiration, mais par l'immortel
rayonnement delà défaite de Castelfidardo.
«

Pourquoi cela? Parce que l'homme est grand surtout

quand il se sacrifie. En saluant le vaincu de Boshof, nous

glorifions la victime la plus vaillante et la plus noble du
plus magnanime sacrifice. Ceci justifie tous nos éloges.
«

Retirons-en une leçon. Si la gloire se mesure au sacri¬

fice, mettons nos

cœurs en

sons-les de vaillance et

état de

se

sacrifier. Remplis¬

d'idéal, faisons-nous des âmes iné¬

branlables en face des difficultés du devoir, ne les laissons
pas s'amollir au contact des séduetions'de l'heure présente,

233

SERVICES FUNÈBRES

donnons-leur en
nourriture l'amour de l'Eglise et l'amour de la France,

élevons-les au-dessus du monde des sens,

tenons-les toujours unies à
«

Dieu.

Quelles que soient les luttes que nous aurons à

soute¬

patrie, nous ne redouterons pas
l'immolation. Car, même si nous devions être vaincus, Dieu

nir pour l'Église et pour la

et la France nous glorifieraient.
«

Ainsi soit-il.

»

qu'un monument lût élevé
à la mémoire du glorieux soldat, et ouvrit une souscription
qui est menée sans bruit,sans tracas, simplement, dignement,
comme il convient à la mémoire du grand mort.
Les plus beaux noms de France et les plus humbles s'as¬
socient à cette œuvre patriotique ; le consul général de la
République sud-africaine et le ministre plénipotentiaire ont
envoyé leur souscription. Dans la lettre d'accompagnement,
ils exaltent l'héroïque défenseur de leur patrie, « ce héros
qui, n'écoutant que le noble élan do son cœur, avec un cou¬
rage au-dessus de tout éloge, a voulu j usqu'à la mort défendre
Le journal la Liberté proposa

notre sainte cause qu'il avait faite

sienne ».

collège Vaugirard chargèrent le sculpteur Marquet-Yasselot de préparer
médaille commémorative. Elle a été placée dans la cour
du collège, à côté de la statue du R. P. Olivaint, le maître et
l'élève, le martyr et le héros se trouvent réunis dans une
Enfin, l'Association des anciens élèves du

une

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

254

gloire commune : celui-ci n'avait-il pas appris de celui-là
comment ont meurt pour une sainte cause ?

Mais nulle part les manifestations ne revêtirent un carac¬
tère plus touchant que la cérémonie patriotique qui eut lieu
à Grez-en-Bouère. Le 23

juillet, tout le pays s'était donné

rendez-vous pour la bénédiction de la plaque érigée à la mé¬
moire de Villebois, par la Société du Souvenir français.

Ici, le deuil a cédé le pas à un sentiment de juste fierté. En
l'honneur du héros, les cortèges se forment, les

maisons se

pavoisent, l'église s'illumine, le sanctuaire se couvre d'or¬
nements, les murs disparaissent sous les trophées-, les orillammes, les tentures rouges et tricolores, les guirlandes et
les écussons.
Par

une

couleurs

pensée délicate, on a drapé le catafalque de

françaises et transvaaliennes : vingt-six porte-

drapeaux l'entourent.
Au

premier rang, devant le chœur, a pris place la famille

du colonel : sa fille, ses frères, sa
tance

on

remarque

belle-sœur. Dans l'assis¬

les membres du Souvenir français, le

prince de Broglie, le consul des deux Républiques sud-afri¬
caines.

Une foule de notabilités civiles, des

soldats, des

généraux, des officiers.
De beaux et nombreux discours furent prononcés.

Tous

exaltèrent à l'envi le héros de Boshof dont le tombeau est

là-bas, dans un ravin perdu de l'Afrique australe, mais dont
le nom, célèbre désormais, restera

toire de

ces

à jamais attaché à l'his¬

contrées lointaines « comme le symbole de ce

SERVICES FUNÈBRES

2oS

qu'il y a de plus noble, de plus pur, de plus beau, de plus
sublime dans le cœur de l'homme ».
Au

cimetière, la foule s'amoncelle en deux baies com¬

pactes : elle veut voir la plaque commémorative que bénit

l'évêque. Le recueillement est profond, mais sur ce champ

renaissance et de vie.
Non, cen'est plus la douleur et le deuil qui réunissent toutes
ces âmes françaises, c'est le triomphe, c'est l'honneur, et le

des morts passe comme un souffle de

prélat a eu raison de le dire: « C'est pour chanter le héros
et non pour

le pleurer... Villebois-Mareuil ne pouvait rien

faire de plus beau que de mourir comme il est mort! »
Il est encor des preux à l'époque où nous sommes,
voyez plutôt les Anglais, les Boers :
Voyez Cronje tenant avec deux, trois mille hommes,
Contre soixante mille, huit jours.

Certes

:

Et Villebois-Mareuil

qui meurt en volontaire,

Moderne paladin d'un lointain

Roncevaux,

Coquelicot français, que la lâche Angleterre,
A fauché d'un revers de faulx1...

1. Th. Botrel.

CHAPITRE XXVIII
Sur la tombe perdue
brousse

dans la

africaine, il n'eût fallu

graver qu'un verset du Livre des

Macchabées, celui où il est dit
de Juda : « Par lui se dilata la

gloire de son peuple ; il fut
nommé jusqu'aux extrémités de
la terre et il rassembla ceux qui
périssaient. »
(E.-M. de Vogué.)

Au moment où nous achevons

Ja biographie du héros de

Transvaal est offert au
public. Plus qu'aucun autre récit, ces pages rédigées au
jour le jour par l'illustre défunt éclairent d'une incom¬
parable lumière la dernière étape de sa vie, le montrent tel
qu'il est : simple et grand, et placent dans leur vrai jour les
Boers et la guerre sud-africaine. Ces notes auront pour le
lecteur français un charme incomparable. Nous détachons ça

Boshof, son Carnet de campagne au

dernières pages qui, toutes, sont
empreintes des sentiments mélancoliques qui ont marqué
les derniers jours du colonel. La cause qu'il est venu dé¬
fendre est sainte et belle, mais ses défenseurs naturels n'ont

et là quelques lignes des

servir utilement. Leur savoir-faire n'est pas à la
hauteur de leur amour pour la patrie ; il fut une heure en

pas su la

laquelle on pouvait tout gagner et l'on est, semble-t-il, à la

CARNET DE CAMPAGNE AU TRANSVAAI.

veille de tout perdre.

257

Le dernier récit du colonel a trait à

l'organisation étrangère dont

nous avons

parlé, mais, à

cette date, la partie était perdue.

Demain, écrivait-il

«

ici l'implacable
aux

sous Ivimberley,

toujours demain,

loi d'attente, l'espoir qu'on jette à ronger

impatiences européennes! Demain, d'ailleurs, .restera

toujours incessant et insaisissable. 11 faut une certaine expé¬
rience transvaalienne pour lui sourire avec

impertinence. »

Et le 4 mars, du camp de la Modder, il traçait ces lignes :
Je viens de parcourir les positions, elles sont enfantine-

«

ment fausses. Les Anglais, qui sont comme nous sur la rive

gauche de la Modder, vigoureusement attaqués, maintenant
qu'elle est

un

obstacle, pourraient s'y trouver fâcheu¬

sement acculés. Mais à quoi bon les combinaisons? Avant,
il n'y avait pas de généraux, maintenant, en outre,

il n'y a

plus d'hommes... Pourquoi s'en étonner? Ces choses,, dans
état social et politique quelconque, sont inévitables si le

un

lien

ne

vient serrer,

heures de crises,

fût-ce à vif, la chair d'un peuple aux

impitoyable et fort comme la destinée

qu'on doit dompter. Sans discipline, sans vertu militaire,
l'homme

se

retrouve

avec

ses

défaillances

de

nature,

l'homme ordinaire s'entend, car le héros est l'exception...
«

Si le succès

a

pu

stimuler la masse au début des opé¬

rations, alors que l'abandon du foyer se trouvait trop récent
pour être douloureux, les revers,

après cinq mois de cam¬

pagne, entraînent le désastre...
«

J'ai parcouru

les positions, plein d'anxiété pour leur

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAIiEOIL.

17

LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAREUIL

258

fragilité, j'ai senti la même fragilité chez

ceux

qui les

tenaient; notre heure est donc proche... La guerre, avec
cette innocence

d'un côté,

n'est plus qu'une manœuvre

contre un ennemi figuré... »

Le 5 mars, notre reconnaissance était mouvementée. Nous
en avions devant nous une

Botha.

Cependant,

avec

autré commandée par le général

cette étendue d'horizon, si l'on

distingue l'homme de très loin, il est impossible, par contre,
de se rendre compte de son costume. Aussi nous avancionsnous

sagement, quoique sans défiance, vers un gros de

cavaliers

en

silhouettes sur la ligne d'horizon, quand nous

fûmes tirés sur notre droite, c'est-à-dire du côté anglais. A ce

moment, les cavaliers d'en face s'ébranlèrent en fourrageurs
sur une

ligne très régulière qui nous indiquait une troupe

manœuvrière, et sur notre gauche

nous

vîmes accourir,

d'autres cavaliers galopant vers nous. Nous fîmes donc demitour pour nous rapprocher des positions boers qu'on aperce¬

vait

encore.

A ce moment, nous fûmes tirés d'assez près par des tireurs

postés dansla brousse. Nous nous mîmes alors au galop allongé
et filâmes à

grande allure, jusqu'à ce que

nous vîmes des

Boers accourir à notre rencontre. Leurs yeux, mieux encore
que nos jumelles, nous

convainquirent qu'il y avait mé¬

prise. Nous étions poursuivis par la reconnaissance du
général Botha,

ou

plutôt, ces cavaliers, après

une escar¬

mouche avec de l'infanterie montée anglaise, se retiraient en
même temps que d'autres; ceux qui semblaient devoir nous

CARNET DE CAMPAGNE AU

couper la route suivaient à

I'RANSVAAL

la charge le cheval du général

échappé.
Bien que le chef des éclaireurs du général nous engageât
à revenir avec ses hommes, notre isolement devantles lignes

anglaises lui paraissant dangereux, nous continuâmes notre
pointe. Je savais, en elïet, que les reconnaissances des Boers
se

bornent

généralement à une action avec les patrouilles

adverses, ou à un rapt de chevaux, et se retirent sans rap¬

porter d'indications sur les mouvements de l'ennemi. Il me
fallait'en

obtenir, car je souhaitais garantir, au moins, ma

sûreté personnelle et celle de mon Avagon, au cas où le général

De Wett, voué au

sort de Cronje, s'obstinerait, malgré les

renseignements, à faire face à la gauche anglaise, insou¬
cieux de la manœuvre extensive de la droite. Bientôt nous
sommes

rejoints par un Boer qui nous prend pour des

Anglais et s'approche en criant : Hands up ! Quand il voit
qu'il a affaire au'France-Colonel, son visage s'épanouit et
nous conversons.

Il rejoint

•!

i

quatre Boers restés dans une

supposions
avoir été tirés par l'ennemi. C'était donc un cadeau des
ferme, en plein voisinage anglais, d'où nous
Boers. Nous

rejoignîmes ceux-ci en agitant nos chapeaux.

Ils retraitaient, mais me

donnèrent d'utiles indications et,

après échanges de poignées de main, nous restâmes seuls
maîtres de l'exploration, tandis qu'ils
une casserole

Anglais

nous

s'éloignaient, agitant

dérobée dans la ferme. Je voulais savoir si les

avaient débordés, y compris un laager de

patrouilleurs. Je tenais à

connaître aussi dans quelles

j

J

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

260

conditions s'opérait leur mouvement et s'il devait avoir une

portée stratégiqueou tactique. Pour cela il me fallait atteindre
les

positions anglaises, couper la route de Petrusburg et

m'avancer, autant quele terrain me le permettrait, jusqu'aux

parties basses qui devaient cacher le mouvement. Dans ces
clartés

d'atmosphères transvaaliennes, il y a des mirages

d'hommes, de colonnes, de poussières et d'indices, comme
il y a des mirages

d'eau. On est obligé de corriger tous les

doutes en s'approchant.

Bientôt nous eûmes en vue des colonnes anglaises chemi¬
nant

vers

le sud-ouest et longeant

d'autres positions an¬

glaises déjà établies et gardées. J'en conclus à un mouve¬
ment successif d'unités, à une

sorte de manœuvre oblique

à la Frédéric, débordant des camps

boers. Plus au loin, je

surpris un régiment de cavalerie évoluant qui pouvait être

l'apparition d'une

grosse

colonne. Après

une

attente,

l'apparition d'une longue file de wagons me fit croire plutôt
à l'escorte

d'un convoi dont la direction serait

partie de

Jacobsdaal. A un moment, poursuivant nos opérations, nous
nous

trouvâmes à 1.500 mètres d'une grand'garde, et ce

voisinage eût pu

nous

inspirer de salutaires réflexions,

quand notre attention fut éveillée par une grosse poussière
vers

notre gauche et toute l'apparence d'une colonne impor¬

tante. Y galoper nous fit oublier le reste, même la prudence

la

plus élémentaire. Après

une

longue observation qui

rectifia la

première au point de vue des indices et ramena

l'incident

à

un

simple mouvement d'escadrons,

nous

CARNET DE CAMPAGNE AU TRANSVAAI

revînmes

2G1

paisiblement, ménageant nos chevaux. Tout à

coup, nous sommes salués d'une salve à gauche, à moins de

200 mètres, et dans le crépitement d'une fusillade acharnée,

chevaux bondissent dans une

nos

course

désordonnée. Le

bonheur voulait que nous n'eussions pas nos chevaux épui¬

sés, ayant emprunté trois excellentes montures au dernier

laager où nous avions touché. Leur vigueur'noussauva, car
les

Anglais

nous

nous

saluèrent d'un feu nourri jusqu'à ce que

fussions hors de portée. Je me

demande encore com¬

ment cette embuscade put nous manquer,
comme nous l'étions

posés en cible

et à cette distance. Le peloton accouru

devait s'être essoufflé en remontant la pente. J'imagine aussi
que ma tunique noire et mon apparence

européenne, ainsi

que l'acte de cette reconnaissance osée nous avaient spécia¬
lement

désignés à leur feu. A la distance où ils tirèrent,

leurs présomptions durent se changer en certitude.
Au retour, je pus causer avec le général Botha,

frère du

général Louis Botha, de Colenso, et comme lui, homme
charmant, intelligent, doué également quant au

physique.

exprimant mes
craintes, vu l'espacement incohérent de nos positions, qu'il
ne fût coupé du général De Wet. Comme moi, il jugeait la
situation critique et il me parut partager non moins mes
Je lui fis

part de mes observations, lui

idées sur la nouvelle tactique
ment

un

masque

qui s'imposait : jeter simple¬

devant les Anglais pour retarder leurs

progrès, et organiser sur leurs lignes d'opérations une série
de destructions méthodiques, de manière à leur interdire de

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

262

plus en plus le mouvement eu avant. J'eus le regret de ne

aussi bien compris ou au moins aussi sérieuse¬
ment par le général De Wet, quand le lendemain seulement,
de très bonne heure vu ma rentrée tardive au camp, je pus
l'entretenir de ces sujets... Je ne croyais pas qu'il fût attaqué

pas être

ce

jour-là, mais le jour suivant probablement. Je lui affir¬

mais en tout cas qu'il était complètement tourné et que,
les

si

Anglais retardaient leur attaque, ce ferait en vue de

l'envelopper en l'acculant à la Modeler. 11 me répondit qu'il
venait d'envoyer des renforts au

général Botha et restera

moi dans cette insondable sécurité du Boer, dont
l'explication est intangible.
Le 6 mars, ce fut donc le matin à l'aube que je vis le

pour

général et, vers dix heures, les Anglais lui

avaient déjà

confirmé mon dire.

Wett,lesCassandre
et comme je n'avais aucune raison, dans l'un comme dans
J'aurai joué, pourCronjecommepourDe

l'autre cas, de

cacher aux Boers des craintes que chacun

pouvait trop bien vérifier, les Boers sont restés convaincus

la Tugela. Si je suis
peu.insistant par nature et si j'ai une particulière horreur de

que j'ai vu juste sur la Modder comme sur

m'immiscer aux choses dont

je n'ai pas la responsabilité,

j'ai toujours tenu, même avec les plus sérieux risques per¬

auprès des géné¬
raux qui m'accueillaient avec bienveillance à leur quartier
général, mission qui, selon moi, devait répondre à cette bien¬
veillance. Si l'événement m'a donné raison avec tant d'éclat,

sonnels, à remplir une mission de conseil

CARNET DE CAMPAGNE AU

TRANSVAAL

203

J1 n'y a pas de troupe
à l'école agissant contre un ennemi marqué dont on ne puisse
prophétiser la manœuvre. Or les Anglais étaient là à l'exer¬
cice contre un simple plastron. Ce qui rendit ce jour-là leur
action plus significative fut l'arrivée du président Kruger au
hoofiaager, tandis que retentissaient les premiers coups de
des attaques de front et de flanc. A peine s'il put s'en¬
tretenir dix minutes avec les uns et les autres. Je sus ainsi qu'il
préoccupait de constituer un gros corps d'Européens dont
je prendrais la direction. Il était là, vêtu de noir par un tailleur
qui certes n'avait rien d'anglais, coilïé de l'immuable vieux
haut-de-forme qu'il pose sur sa tête comme premier acte à
réveil, comme il coifferait une couronne et qu'il ne quitte
plus jusqu'àce qu'il s'endorme lesoir. 11 parlaiten homme qui
serappelletousles cloaks,.tousleskopjesd'un pays qu'il battit
jadis en chasseur de fauves. Mais soudain il remonta en voi¬
ture et, tandis que ses mules le ramenaient au galop vers Abra-

je suis loin de m'en attribuer un mérite.

canon

se

son

dé¬
route devant celle delà Grande-Bretagne redevenue désormais
triomphante. La vérité est qu'en agissant en grande masse,
ils eussent dû le faire au début et choisissant le

hamskraal, on eûtditla fortune des deux Républiques en

comme

vrai théâtre d'invasion, les

Anglais ne peuvent plus être que

partie gagnée.
Ceux qui ont assisté à l'abandon des positions de De Wet
engagement d'infanterie, par simple impression dé¬

retardés, mais en fait ils ont décidément

sans un

s'apercevaient déployés
dans la plaine, ont acquis également la triste certitude de la

primante des 40.000 hommes qui

261

LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREl'IL

démoralisation desBoers. Il n'y a eu qu'un'e retraite
s'est pas transformée en déroute,

qui ne

parce qu'elle a eu lieu sans

combat et que les Anglais, fatigués

par leur déploiement et

trop éloignés, n'ont pu passer à la poursuite.
Le 7 mars, le colonel écrivait encore :
sommes

«

Dès l'aube

nous

partis pour aller camper au croisement des routes

de Petrusburg et d'Abrahamskraal. La veille au
été rejoint par

soir, j'avais

15 Français arrivant de Prétoria; dans la

matinée, j'en joignis 15 autres ; beaucoup étaient porteurs
de lettres

pour

moi dont la lecture tombait mal sur notre

désastre. Elles étaient pleines d'espoir pour les Boers et en¬

thousiastes de leur atitude. Hélas ! cette attitude se faisait
bien

lamentable devant

ces

Français

venus au succès et

tombant dans la débâcle ! J'avais connu d'autres horizons au

début. Quatre

Français, en outre, entrés dans une compa¬

gnie allemande à Colesbprg, venaient aussi de se mettre à
ma

disposition. Cela m'en faisait

une

quarantaine. Ce soir,

je leur indiquerai l'action que je compte leur demander ;
ils vont être le noyau du groupement
à former

en

haut lieu.

étranger qu'on songe

Si le petit groupe

d'EtchegoyenCoursenay, laissé à Blœmfontein et égaré je ne sais où,
nous

moins

rejoint, j'aurai une cinquantaine d'hommes plus ou
montés et

armés, mais tous désireux de marcher.

Laissant donc nos wagons ici, à portée de
ramènerai

demain

sur

général Delarey avèc

qui s'est croisée

le

une

front,

que

Blœmfontein, je les

tient maintenant le

réserve arrivée de Golesberg et

avec nous,

hier, durant la nuit. En tout

CARNET DE CAMPAGNE AU TRANSVAAL

263

cas

cette

nos

pauvres chevaux et la station pour les mules,

demi-journée de repos était indispensable pour

si courte

qu'elle soit, paraît bien nécessaire, devant l'inconnu du

trajet qui peut nous ramener au Transvaal. »
Ces

lignes terminent le Carnet de campagne. Nous avons

raconté comment,

quelques jours après, il avait été nommé

général de cette légion étrangère et avait accepté ce com¬
mandement. A cette date, il jugeait

la situation des Boers

désespérée. « Le désastre apparaît certain, avait-il dit, ce
n'est plus qu'une question d'heures. » Dès lors, il n'eut plus

qu'un dessein, suprême pensée qui perce à maintes reprises
entre les

lignes de

son

carnet : cette pensée n'était plus

pour les Boers, mais pour la France, pour son armée.
«

nir

Il s'était juré de

laisser au fond de l'Afrique un souve¬

impérissable de la valeur française ; il avait résolu de

montrer à tous, amis ou

ennemis, comment savent mourir

les soldats de sa race. Il le montra à Boshof.
«

Ne lui devrions-nous que cet écrit

sacrifice n'aurait pas été

testamentaire, son

inutile. Cette déposition capitale

réformera chez nous des engouements erronés et dangereux.
La résistance des
avait

Boers, alors qu'ils semblaient invincibles,

encouragé les partisans des milices volontaires, du

peuple armé, de toutes les chimères du même ordre. Un
témoin oculaire et compétent nous renseigne sur l'unique
raison de

ces

succès

sans

lendemain

:

ils

ne

furent dus

qu'à la prodigieuse incapacité d'un adversaire aussi peu

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

20G

Avec des vertus
morales très rares dans les démocraties de l'ancien monde,
avec un entraînement physique et une science du tir qu'on
ne trouverait chez aucun peuple, les soldats citoyens et les
Boers eux-mêmes.

manœuvrier que les

tenu devant quelques
vieux régiments, bien disciplinés, vivement conduits. Une
armée tant soit peu exercée les eût culbutés au premier
eboc. Villebois l'a clairement vu et nettement dit : en dépit

généraux du veldt n'auraient pas

de

leurs

admirables qualités

individuelles, ces pauvres

Burghers étaient mis en infériorité, dès le début, non seu¬
lement par

le nombre de leurs adversaires, mais par leur

défaut de cohésion, de discipline, de comman¬
dement.
Telle est l'opinion du bon juge militaire qui alla

propre



leur offrir sa vie et ne

réussit pas à les éclairer. Puisse-t-il

éclairer la patrie qu'il a voulu

glorifier par des actions où

elle reconnut un de ses fils1 ! »

Villebois-Mareuil n'a pu
assister qu'à la première partie des opérations militaires,
qu'il n'a vu les Boers à l'œuvre qu'au moment où ils fai¬
saient la grande guerre. Que lui, colonel français, a dû
constater que les Boers n'y étaient nullement appropriés,
et qu'ils n'avaient point de discipline nécessaire, qu'ils
n'étaient point des stratégistes expérimentés, cela ne saurait
surprendre personne, et à coup sûr une pareille appré¬
ciation n'a rien de blessant pour les Boers ; elle ne les dimi¬
Faisons

encore

nue d'aucune

observer que

façon

1. E.-M. de Vogué.

CARNET DE CAMPAGNE AU

D'ailleurs, même dans

TRANSVAAL

267

cette première période, les Boers

défaites désastreuses,
comme celles de.Colenso et de Spion-Kop? Et que doit-on
penser alors de cette armée de la Grande-Bretagne, qui se
faisait battre à plates coutures et se laissait prendre ses
canons par des « leudes féodaux »? On comprend fort bien
que M. de Villebois-Mareuil se soit désespéré de ne pas voir
suivre ses conseils; ils eussent consacré les premiers résul¬
tats si glorieux de cette campagne qui devait aboutir si tris¬
tement à la capitulation de Cronje ; comment s'étonner qu'il
ait déclaré que les Boers étaient impropres à la grande

n'ont-ils pas infligé aux Anglais des

guerre?

Villebois-Mareuil
n'a pu voir la seconde période des opérations où « les leudes
féodaux suivent leur tempérament et font la guerre à leur
façon, c'est-à-dire en guérillas; où les Botha, les De Wet,
Malheureusement pour le Transvaal, de

»

plus illustres, ont successivement
tenu en échec les premiers chefs militaires de l'Angleterre,
lord Roberts, lord Kitchener. 11 n'a pas vu lord Kitchener
prenant l'initiative de négocier avec Botha, engageant
véhémentement son Gouvernement à faire de nouvelles
ouvertures et à accorder elùin l'autonomie aux Républiques

pour ne parler que des

africaines.
Il faut

reconnaître, d'ailleurs, que cette guerre

sud-afri¬

le disait un
jour de Villebois-Mareuil. Les siennes, elles-mêmes — aux¬
quelles cependant l'événement donne si souvent raison —
caine a

dérouté toutes les prévisions, comme

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

268

ont été mises en

défaut, sinon quant à l'issue, du moins

quant à la durée de la lutte. Quand il écrivait ces mots
tristes et désolés

Avant, il n'y avait pas de généraux,

maintenant, en outre, il n'y a plus d'hommes... le désastre
paraît certain, ce n'est plus qu'une question d'heures ». Pou¬
vait-il prévoir que, dix-huit mois après,
pas

finie, que les Boers auraient

la guerre ne serait

retVouvé, comme par

enchantement, des généraux et des hommes, que l'orgueil¬
leuse Albion continuerait à être humiliée par ces pauvres

paysans? Sans doute, ils eurent tour à tour leurs heures
d'enthousiasme et leurs heures de
ci ne furent pas de longue

défaillance, mais celles-

durée; ils reprenaient vite cou¬

rage et se remettaient à combattre.

Le caractère des Boers n'a rien de l'exaltation
sublime

du soldat

parfois

européen, rien de l'entraînement qui

pousse aux hardis coups de main et force la victoire;
à défaut d'élan, ils
avec

mais,

ont la ténacité et volontiers ils diraient

notre fabuliste :
«

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage. »

Et, de fait, ils ont tenu en échec, plus qu'aucun adversaire
ne l'a

jamais fait, la plus puissante nation maritime du monde.

On sait que, dans son cœur, chaque Boer répond aux pré¬
tentions
«

anglaises

par ce mot

de Guillaume d'Orange

:

Plutôt une patrie en ruine que pas de patrie. Vous voulez

notre pays ; venez le prendre, mais vous passerez sur nos corps
et sur les cendres amoncelées.de nos foyers et de nos biens. »

CONCLUSION

Depuis la mort du comte Georges de Villebois-Mareuil,
les semaines, les mois ont passé, une année nouvelle s'est
levée

sur

les

Anglais et les Boers toujours armés, et qui

LE

GÉNÉRAL

sait si elle ne se couchera

DE

WET

pas de même au son de la mi¬

traille et du canon ?
Les deux
connu

Républiques du Transvaal et de l'Orange ont

tour à tour la victoire et la

délaite; seuls, le courage

LE COLONEL DE

270

et la confiance n'ont point

VlLLËBÔlS-MARËUlL

faibli. Leurs champs sont dévas¬

sont morts; de ces
débris fumants et de ce sang versé sort une voix chaque
jour plus forte et qui remue jusqu'aux entrailles les survi¬
vants
Liberté, liberté !... » Et ceux qui sont encore debout
répètent : Liberté, liberté ! à notre tour de nous immo¬
ler pour elle! » L'intrépide Botha, l'imprenable De Wet, les
Delarey, les Willeyd et leurs émules continuent l'œuvre de
leurs devanciers. Si la victoire leur est refusée, ils ne cesse¬

tés, leurs fermes brûlent, leurs enfants

: «

ront de combattre qu'en mourant.

L'admirable vieillard qui préside aux destinées du

Trans-

désolé pour venir en Europe chercher
aide et protection. Il se disait, sans doute, qu'un pays
comme la France, qui compte des fils tels que de VilleboisMareuil, mettrait dans le plateau de la justice son épée, ou
du moins son influence, et, plein d'espoir, le vieux président
passé l'Océan pour venir parler aux nations de l'Europe,

vaal a quitté son pays

a

de ses fils en détresse.

Les

peuples, le peuple français surtout, en

qui vibre

grandes et les nobles in¬
fortunes, a fait à Kruger des ovations enthousiastes. Il sem¬
blait que l'ombre de Villebois enveloppait le Président et
que, dans ses acclamations, le peuple réunissait en sa
pensée les deux héros, l'un si grand dans sa mort, l'autre
si magnanime dans sa vie : victimes tous deux de leur
amour pour la justice et pour la liberté.
La France entière a tressailli en apprenant que le pré-

encore

«

l'admiration pour les

CONCLUSION

271

sident Kruger a mis le pied sur son sol ; dans le
dépourvu
où elle est de tout ce qu'elle a coutume d'aimer et de véné¬

rer,

il représente pour elle les grandeurs dont son histoire

est

pleine

:

l'héroïsme, le dévouement, la

l'amour du pays

constance,

unis à la foi religieuse. Avec sa propension

naturelle à idéaliser ceux qu'elle a adoptés et à les
doués des perfections qu'elle a rêvées pour

eux,

supposer

elle ac¬

clame en lui non pas seulement toutes les
qualités qu'ont
montrées les Boers, mais toutes celles qu'elle voudrait voir

incarnées dens
à l'heure

tacle.

ses

présente,

propres
ne

chefs et dont ses gouvernants,

lui offrent à aucun degré le spec¬

»

Par l'élan de ses sympathies,

le peuple français a donné

le signal à l'Europe et partout le vieux Président a recueilli
sur son passage

ration. C'est

des témoignages de vénération et d'admi¬

qu'elle est singulièrement émouvante, cette

démarche du grand vaincu, chargé
J usqu'au hout, il lutte,

de tristesse et d'années.

il espère, il garde

une

confiance en la justice de Dieu. Et voilà pour

inaltérable

quelle raison

l'âme de la vieille Europe a vibré dès que le vaillant chef du

Transvaal a foulé le sol de la France. Des scènes
indescrip¬
tibles d'enthousiasme, de puissantes ovations, des manifes¬
tations grandioses ont accueilli cet homme,
immérité et

supporté

avec une

fermeté digne des temps

antiques, a élevé à la taille d'un héros.

A

Scribe, où le président Kruger séjournait,
valises entières remplies de

qu'un malheur
Paris, à l'hôtel
on

a reçu

des

lettres, de cartes postales à son

272

LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAKEUIL

adresse; il en

est venu et il en vient encore chaque jour

les pays du monde.
Et c'est là un spectacle réconfortant, à cette heure sombre
de l'histoire. Tout n'est donc pas mort en Europe, si la
vue du courage, de l'honneur, de la dignité dans l'épreuve
sait encore émouvoir les cœurs et réveiller les intelligences.
Les Gouvernements ne s'étaient guère préoccupés du
Transvaal. Après avoir encouragé le président Kruger par
un
télégramme fameux, l'empereur d'Allemagne l'avait
abandonné au jour du choc décisif, au risque de provoquer
des doutes sur la valeur que mérite la parole de ce mo¬
narque qui se pose si volontiers en Lohengrin et en cheva¬
lier casqué de la chrétienté. La Russie était absorbée
par les complications survenues en Chine. La Erance était
toute à la joie de son Exposition. Mais voici que les peuples,
ayant l'instinct des devoirs et des intérêts de l'Europe,
se mettent à manisfester d'ardentes sympathies pour les
Boers ; ils ressentent tout à coup un de ces élans qui
replacent les foules tombées dans les sphères élevées oii
l'on respire l'air pur des sentiments généreux et désinté¬
ressés, de la pitié, de la bonté. A la vue du courage mal¬
heureux, de la grandeur d'âme de ce représentant d'un
peuple de héros qui étonne Je monde par sa bravoure,
l'Europe s'est ressaisie, ses vieux instincts chevaleresques
se sont réveillés et, dans un même cri d'admiration, elle

par milliers de tous

acclame l'honneur et la vaillance.
Le

président Kruger incarne, en effet, l'idée du

droit et

2711

CONCLUSION

justice. C'est pourquoi le sentiment public lui est

de la

favorable; c'est pourquoi aussi, qu'on le veuille ou non, la
question du Transvaal n'est pas seulement une question
sud-africaine, mais une question internationale.
Tous les

principes du christianisme militent en faveur

des Boers et conseillent une médiation au profit de ce peuple

pacifique, religieux, patriarcal. Le droit public lui "est éga¬
lement

propice, puisqu'il consacre la souveraineté inté¬

rieure

des

peuples et leur liberté. Hélas ! les principes

supérieurs n'ont trouvé que des Gouvernements insensibles,
qui ont résisté à la poussée du sentiment public et des

sympathies qui s'affirmèrent de tous côtés au profit de l'in¬
dépendance des Républiques Sud-Africaines!
C'est

une

grande leçon que le président Kruger appor¬

tait à l'Europe. Une dernière occasion s'offrait aux Gouver¬
nements de

régler la question du Transvaal dans le sens

de la justice et de la paix. Historiquement, la solidarité des

peuples et la protection des faibles sont des vérités et des

garanties pour les puissants eux-mêmes; la dépossession
brutale du Danemark

en

1864, par exemple, a engendré

successivement la guerre de

1860 et celle de 1870, qui ont

été si fatales à l'Autriche et à la France.

La violation du droit porte malheur,

retombent

sur

ceux

et le vieux chef

les abus de la force

qui les commettent

ou

les tolèrent,

vaincu, dans toutes ses allocutions, n'a

cessé d'en

appeler à la justice divine. Comme Garcia Mo-

reno

le

LE

sous

COLONEL DE

poignard de l'assassin il s'écrie :
VILLEBOIS-MAKEUIL.

«

Dieu ne
18

274

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREU1L

c'est l'annonce de la résurrection !
Mais les Gouvernements ont lavé leurs mains comme
Pilate et ont dit à l'Angleterre : « Nous ne nous mêlerons
meurt pas ! » Et cette parole,

faites-en ce que vous voudrez. »
Et l'Europe, pareille aux spectateurs de l'amphithéâtre
antique, a assisté, intéressée, émue parfois, au combat de
la bête fauve et du gladiateur descendus dans l'arène. On
l'a vue applaudissant à l'audace de ce dernier, à l'adresse
de sa défense, aux coups vigoureux portés au Léopard.
Mais elle s'est contentée de battre des mains. Si les Répu¬
blicains eussent été vainqueurs, l'Europe les eût acclamés,
mais les soutenir dans ce combat inégal, mais les aider à
faire triompher leur cause, elle n'y a guère songé : la tra¬
gédie est belle, il faut la voir jusqu'au bout. Et, si l'on dit
à ces Gouvernements indignes, que l'issue n'est pas dou¬
teuse, que les forces de l'homme seront vaincues par celles
du tigre, ils vous répondent froidement, le sourire aux
lèvres : « C'est dans l'ordre : la force prime le droit. »
C'est bien là la barbarie de l'égoïsme d'où naît la cruauté
de l'indifférence, et il était donné à notre époque irréligieuse
de révéler ce que devient la grandeur d'âme sans la pensée
de Dieu. Il n'est rien de plus capable de faire réfléchir sur
la décadence morale des Gouvernements athées que l'atti¬
tude de l'Europe depuis quelques années, et notamment
depuis le commencement de la guerre sud-africaine.
Tous les cœurs haut placés en souffrent comme d'une
honte qui s'étend sur le monde civilisé ; cette honte les

pas de la cause de ce juste;

27b

CONCLUSION

brûle comme un fer rouge et des cris d'indignation, de tris¬
tesse et d'amertume échappent aux âmes

oppressées. Fran¬

s'est fait l'éclio de ce
sentiment populaire en écrivant ces lignes :
çois Coppée, le grand poète aimé,

Au Président Kruger qui va traverser la France

Donc, la France n'est pas le but de ton voyage,
Donc, ce n'est pas à nous que tu penses en mer,

Indomptable vieillard, ô stoïque Kruger,
Sacré par le malheur, par l'exil et par l'âge.
Jadis, à tout proscrit, à tout persécuté,
La France ouvrait ses bras comme une tendre mère,

quelle tristesse amère
Qu'elle ne t'offre pas son hospitalité!
Pour nous, ses fds déchus,

Tu vas la traverser, mais l'ignoble police
Ecartera le peuple accouru
Passe vite,

sur tes pas.

Kruger! Tu ne comprendrais pas

Que des tyrans d'un jour il n'est pas le complice.
Passe vite! A cette heure, ainsi qu'un vil troupeau,
11 obéit à l'ordre infamant d'être lâche.
On brise son effort vers toute noble tâche,
Et la honte pâlit les couleurs du

drapeau.

endolorie
Du poison qui la ronge et qu'on lui verse encor.
Passe! Tu pourrais voir se dresser le Veau d'or
Où jadis s'élevait l'autel de la Patrie.
Passe! La pauvre France est tout

LE COLONEL DE VIL L E BOIS-M A REUIL

276

Passe, mais ne sois pas injuste dans ton deuil.
Devant toi, grand vaincu, sous le joug qu'il secoue
Tout Français rougira.

Que ce sang sur sa joue

Te rappelle le sang de Villebois-Mareuil !

Sache bien que nos cœurs ne sont pas si débiles

Qu'ils ont frémi devant le combat inégal
Où ces héros, les fiers paysans

du Transvaal,

De tous leurs délilés ont fait des thermopyles.

L'égoïsme et la peur, hélas! nous font la loi;
Mais sache que

ta cause est pour nous tous sacrée.

Si l'Europe fut lâche et s'est déshonorée,
N'accuse que les chefs ;

les peuples sont pour loi

Et le peuple français surtout! Non, cette clique,

Ce Parlement pourri, ces ministres tremblants

Qui, pour ton infortune et pour tes cheveux blancs,
N'ont pas d'asile en leur soi-disant

République!

Mais le peuple,

moi, tous!... Ah! notre bon renom
D'autrefois, qu'en ont fait nos maîtres ! Quel supplice!...
Tu passes, grand vieillard, en demandant justice,
Et l'Histoire dira que la France a dit non.
9 novembre 1900.

Ou allons-nous... où va le monde... où va la France? Ah!

que Dieu lui

donne, à cette France, jadis si glorieuse et si

forte, que Dieu lui donne beaucoup de Villebois-Mareuil,
et elle ira,

digne et Hère, à la victoire et à l'honneur.

LA FIN

Deux

ans

se

sont écoulés depuis la mort du héros de

du Transvaal
et de l'Orange ont résisté à l'envahisseur. De temps à autre,
Boshof ; deux ans pendant lesquels les paysans

ils ont de nouveau tourné vers l'Europe leurs regards sup¬

pliants, ne pouvant croire que les grandes nations ne se déci¬
deraient pas à mettre un

terme à cette guerre abominable.

Ils ont vainement attendu : le secours ne devait
il n'y a pas de

pas venir;

Villebois-Mareuil au sein des gouvernements

actuels. On les a laissés seulset comme trop souvent les causes

plus heureuses, quel'héroïsme
ne suffît pas pour vaincre, il vient
un jour où les efforts,
même ceux du désespoir, ont une limite. « Nous n'avons

les plus belles ne sont pas les

plus ni vivres, ni vêtements, ni munitions, ni chevaux. »
Telle était la situation des malheureux Boers au printemps
de 1902.

Le terrible drame

d'ailleurs, comme toute

chose en ce

monde, devait avoir sa fin. Après une résistance de près de

paix. Ce n'est
pas le courage ou le patriotisme qui ont défailli, ce sont les
moyens matériels qui ont fait défaut. Tout était épuisé et les
petits commandos disséminés à travers le territoire du
Transvaal, de l'Orange, du Natal et du Cap étaient inca¬
pables de continuer la lutte contre 250.000 Anglais. Ecrasés

trois ans, les deux Républiques ont accepté la

s

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL

278

par le nombre ils ont succombé,

trabis par l'Allemagne qui

les avait encouragés à la guerre,

abandonnés

par les États

Européens qui, tôt ou tard, expieront cruellement les calculs
de leur lâcheté. Les pauvres paysans
par

dont l'effectif, décimé

d'incessants combats, était en quelque sorte réduit à

rien, ont déposé les armes. Mais, quand le combat cesse
faute de combattants, lesuccès des vainqueurs est un maigre

triomphe.
«

Je ne sais si nous serons vaincus, avait dit le président

Kruger un peu avant le commencement des hostilités, mais
nous

ferons une résistance qui étonnera le monde. »

Jamais

prédiction ne fut mieux réalisée. Ce fut pendant

trente-trois mois un merveilleux et émouvant spectacle que
celui de ces quelques milliers de paysans résistant aux efforts
inlassables de l'empire le plus puissant de la terre et peu de
récits seront plus palpitants que celui ,des batailles du petit

peuple boer. La guerre sud-africaine, après avoir occupé
l'attention de l'univers entier,

restera l'un des plus grands

événements de notre époque.

Le dernier coup de main des vaincus fut encore un brillant
fait d'armes accompli par Delarey contre lord Methuen.

Celui-ci

blessé et fait

entre les mains des

prisonnier fut noblement remis

Anglais

par le

général boer. Cet acte

les atrocités
commises par les Anglais contre les habitants des deux
généreux contrastait, une fois de plus, avec

Républiques.
Mais ce combat devait être le dernier effort des agonisants;

Boers pensèrent avec

les

raison qu'entre ce succès et les

fêtes prochaines du couronnement
venue

d'Edouard VII l'heureétait

d'écouter des propositions de paix. S'ils avaient laissé

passer ce

moment favorable, ils auraient perdu

sans aucune

la partie

compensation.

Après des pourparlers qui durèrent deux longs mois, les

représentants des deux peuples s'entendirent sur les condi¬
tions minutieusement discutées. Le samedi, 31 mai 1902,
à 10 heures et demie

du soir, la paix fut signée par lord

Kitchener et lord Milner etpar les généraux de

l'État d'Orange

et de la République du Transvaal.

Voici le texte officiel de cet accord.

Article

premier.



Les troupes burghers en campagne

déposeront immédiatement leurs armes,
les canons, tous les fusils et toutes

remettront tous

les munitions de guerre

qu'elles possèdent ou sur lesquels elles ont autorité et cesse¬

résistance à l'autorité de Sa
Majesté le roi Édouard VII qu'elles reconnaissent comme leur
souverain de droit. La forme et les détails de cette reddition
ront d'opposer plus longtemps

lord Kitchener et
le commandant général en second Delarez et le commandant
seront définis par un arrangement entre

en

chef De Wet.
Art. 2.

en



Tous les Burghers combattants qui se trouvent

dehors des frontières

du Transvaal et la colonie du

prisonniers de guerre qui se
trouvent à présent hors du sud de l'Afrique et qui sont des

fleuve

Orange, et tous les

LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAllEUIL

280

Burghers, seront, après avoir dûment déclaré qu'ils acceptent

VII, ramenés pro¬
gressivement dans leurs foyers aussitôt qu'on pourra leur
fournir des transports et leur assurer dès moyens de subsis¬
la qualité de sujets de Sa Majesté Edouard

tance.

ainsi rendus et qui
seront ainsi revenus ne seront privés ni de leur liberté per¬
Art. 3.



Les Burghers qui se seront

sonnelle ni de leurs biens.
Art. 4.



Aucun procès, soit civil, soit

criminel, ne sera

intenté contre qui que ce soit des Burghers qui se sont ren¬
dus et qui sont revenus, à l'occasion de quelque acte que ce
soit résultantde la poursuite delà guerre. Le bénéfice du pré¬
sent article ne s'étendra pas àcertainsactes qui ont été notifiés
aux

généraux boers par le commandant en chef et qui seront

jugés par le conseil de guerre immédiatement après la clôture
des hostilités.
Art. 5. — La langue

écoles publiques

hollandaise sera enseignée dans les

du Transvaal et de la colonie du Fleuve-

Orange là où les parents des enfants

le désireront. Son

emploi sera permis devant les tribunaux, lorsque cela sera
nécessaire pour que l'administration de la justice soit meil¬
leure et plus efficace.
Art. 6.



La possession

de fusils sera autorisée dans le

Transvaal et dans la colonie du

Fleuve-Orange peur les

personnes qui en ont besoin pour leur protection.
Art. 7.



L'administration militaire du Transvaal et de la

colonie du Fleuve-Orange sera, à la

date la plus prochaine

281

LA FIN

aussitôt
que les circonstances le permettront on introduira des institu¬

possible, remplacée par un gouvernement civil et
tions représentatives préparant

l'autonomie.

Art. 8. — La question de donner

des droits électoraux aux

indigènes ne sera tranchée qu'après

l'introduction de l'auto¬

nomie.

propriété
financière auTransvaal et dans la colonie du Fleuve-Orange
Art. 9.



Aucun impôt spécial ne frappera la

de la guerre.
Art. 10.
Aussitôt que la situation le permettra, une
commision, dans laquelle les habitants du lieu seront repré¬
sentés, sera nommée dans chaque district du Transvaal et
de la colonie du Fleuve-Orange, sous la présidence d'un

pour couvrir les frais


magistrat ou d'un autre fonctionnaire, dans le but
rétablir la population dans

d'aider à

ses foyers,et de fournir à ceux

seront dans
l'impossibilité de s'en procurer : les aliments, l'abri et les
quantités nécessaires de semences, de cheptels et les instru¬

qui, par suite des pertes causées par la guerre,

ments agricoles.

Sa Majesté mettra à la disposition de
ces commissions une
somme de trois millions de livres
sterling dans le bu t ci-dessus mentionné et il permettra que
tous les billets émis conformément à la loi n° i de 1900 de
la République Sud-Africaine et tous les reçus donnés par les
officiers combattants des ex-républiques ou sur leurs ordres,
Le gouvernement de

soient présentés à une
le Gouvernement.

commission judiciaire que nommera

282

LE COLONEL DE

Si cette commission

VILLEBOIS-MAREU1L

judiciaire trouve que ces billets et

reçus ont été dûment délivrés en échange de

contre-parties

sérieuses, ils seront admis par les commissions désignées
précédemment comme titres établissant des pertes de guerre
subies par les personnes
ment

auxquelles ils ont été primitive¬

délivrés.

Outre la subvention gratuite de trois millions de livres

sterling ci-dessus mentionnée, le gouvernement de Sa
Majesté sera disposé à faire dans le même but, à titre de prêt,
des avances qui ne serontpas
ans

frappées d'intérêt pendant deux

et qui ensuite seront remboursables

après une certaine

période d'années avec 3 0/0 d'intérêt.
Aucun étranger, aucun rebelle n'aura droit au bénéfice

de

cet article.

Ce traité est, somme toute,

dans l'épreuve à

glorieux pour les Boers; même

laquelle ils se résignent, ils gardent leur

supériorité morale. Les conditions qu'ils ont acceptées sont
meilleures que celles demandées
pour eux en 1901 et que

Chamberlain déclarait alors « une folie et un non-sens ». Une
clause exclut, il est vrai, de
mais le roi Edouard VII,

l'amnistie, les Afrikandersdu Cap,

qui a exprimé la satisfaction infinie

que lui cause la cessation des
ment fait promettre

hostilités, doit avoir secrète¬

qu'il saisira l'occasion de son couronne¬

ment pour étendre l'amnistie à tous ses
sujets.

Du reste, les pauvres
petites Républiques ont fait tout ce

qu'elles ont pu; les forces humaines

ont des bornes

et

283

LA FIN

l'héroïsme

peut écouter sans

honte les conseils

de la

raison.

le dire, le monde entier s'est attristé
en apprenant que le petit peuple allait mourir. On les croyait
invincibles, ces Boers, tant ils avaient vaincu; ils semblaient
inépuisables, tant ils avaient surpris ennemis et amis par la
fécondité de leurs ressources. Du moins, ils sont allés jus¬
Et pourtant, il faut

qu'ils puissent

qu'au bout et leur gloire est assez grande pour
sans humiliation supporter la défaite et en raconter l'his¬
toire à leurs

enfants.

sombres
prévisions hantent les cœurs et quand, dans l'église de
Quelle sera la destinée de la nouvelle Irlande? De

fondirent
larmes. Après tant d'autres douleurs, c'était la grande,
l'irrémédiable douleur. Ces sanglots prouvent à quel point la
population boer était attachée à sa tradition nationale, dé¬
sormais perdue, et les vainqueurs ne sauraient prétendre

Blœmfontein, la paix fut annoncée, les assistants
en

faire oublier cette campagne qui laisse

après elle des souve¬

les fils des
hommes qui ont combattu sur le Vaal, la Modder et la Tugela n'oublieront les exploits de leurs pères.
Le lendemain de la conclusion de la paix, la nouvelle en
fut apportée au président Ivruger ; il était 9 heures du soir.
Selon sa coutume, le vieillard, après avoir passé en prière
la journée du dimanche, s'était couché de bonne heure et
dormait profondément. On crut devoir l'éveiller pour lui
communiquer l'importante dépêche. Il resta un instant stunirs

appelés à devenir des légendes. Jamais

284

LE COLONEL DE VILLEHÛIS-MAREL'IL

péfait, puis, avec
Dieu!

geste de souffrance infinie : « Mon

s'écria-t—il, mon Dieu! est-ce possible?»

Le président
n'ont

un

Kruger, pas plus que le président Steijn,

signé le traité de capitulation. Steijn était absent

de Prétoria pour cause de

maladie; quant à Kruger, le

anglais l'avait écarté des négociations. Pour
l'orgueilleuse Albion, les deux chefs des petites Républiques
gouverneur

Sud-Africaines sont définitivement rayés

de l'histoire. Et

cependant l'histoire gardera sur ses tablettes une grande et
belle place à ces hommes qui ont incarné en eux l'âme de
la nation boer. Dans l'épopée qui

le velt africain, ces

vient de se dérouler sur

deux noms apparaîtront à la postérité

plus glorieux que ceux des Kitchener, des Millier et des
Chamberlain.

Steijn et Kruger ont été les héros civiques de l'Afrique
hollandaise. Jusqu'à la fin, d'un cœur ferme et vaillant, ils
ont soutenu la lutte. Ils ont été terrassés
par la masse,

le

par

nombre, par l'or, mais l'avenir aura de justes sévérités

pour tout ce que l'égoïsme contemporain aura permis à

la

force contre le droit, et les générations futures admireront
le

courage et

Avant
sur

un

l'abnégation de

deux grands citoyens.

demi-siècle peut-être, leurs statues s'élèveront

les plus belles places de Capetown, et, entre eux, celle

de l'incomparable
leur

ces

soldat français qui fut leur défenseur et

ami, le colonel de Villebois-Mareuil.

PETITE CHRONIQUE

DE LA GUERRE DU TR ANS VA AL
1899

Kruger et sir Alfred Milner, com¬
missaire général de l'Angleterre pour le Sud de l'Afrique,
ont à Blœmfontein une conférence relative à l'admission
des étrangers comme citoyens jouissant de tous les droits,
par la République Sud-Africaine.
■i juin. — Le président

8 septembre.



Démarches pressantes du Gouvernement

britannique à celui du Transvaal à ce même sujet.
16 septembre. — Réponse de la République Sud-Afri¬
caine, qui est considérée par le Gouvernement anglais
comme insuffisante.

7

octobre.



Convocation

du Parlement anglais.

réserves anglaises sont appelées sous
9

octobre.



Les

les armes.

Ultimatum du Gouvernement du Transvaal

à celui du Royaume-Uni.

10

octobre.



Le président

Steijn, au nom de l'État

libre d'Orange, se joint publiquement

à la République Sud-

Africaine. Commencement de l'état de guerre.
11

octobre.



Cinq heures du soir. L'agent (le représen¬

tant) anglais quitte Prétoria. Sir A. Millier lance une procla¬
mation qui déclare coupable de haute trahison quiconque
aide à l'ennemi dans la guerre contre la Grande-Bretagne.
12 octobre.
Les Boers pénètrent clans le Natal. Les
Boers s'emparent d'un train blindé près de Kraaipan (au
sud de Mafeking). Commencement du siège de Mafeking
sous le commandement de Suijmans, et du blocus de Kimberley, où se trouve Cecil Rhodes.


le colonel de villebois-marelil

•286

17

octobre.



Réunion du Parlement anglais. Mobilisa¬

tion d'un corps d'armée.
20

Les

Anglais prennent d'assaut la colline
Dundee (Natal). Les Boers sont obligés
de se retirer ; le général Symons est blessé mortellement.
Commencement de l'embarquement des troupes anglaises
pour le Sud de l'Afrique.
octobre.



de Talana, près de

21

octobre.



Combat à Eslandslaagte (au nord de Ladys¬

mith). Le général Kock, membre du Conseil exécutif du
Transvaal, est blessé mortellement. Le corps hollandais
subit de grandes pertes. Parmi les morts se trouve le
commandant

D1'

H.-S.

Justice

la

République Sud - Africaine ;

de

Coster,

autrefois ministre de la

le colonel

A,-H. Schiel, commandant du corps allemand, est fait pri¬
sonnier. Seconde attaque des Boers sur Dundee et Glencoe.
Commencement du bombardement de Mafeking.

général Yule abandonne Ja position
retire vers Ladysmith. Les Boers
occupent les positions qu'il a quittées.
22

octobre.



Le

Dundee-Glencoe et

24

se

Combat de Bietfontein

(un peu au nord
Sortie malheureuse opérée par la garnison
de Kimberley. L'État libre d'Orange annexe la partie nord
de la colonie du Cap.
octobre.



de Ladysmith).

25
ses

octobre.



Le général anglais

Symons succombe à

blessures, à Dundee.

26

octobre.



La colonne du général Yule arrive à%Ladys-

mith clans un état pitoyable.
28

octobre.



Des troupes auxiliaires australiennes,

29

octobre.



Combat près de Ladysmith.

30

octobre.

de
Victoria, de la Nouvelle-Galles du Sud et de Tasmanie s'em¬
barquent pour le Sud de l'Afrique.
Bataille à

Moderspruit et à NicholsonsNek, un peu au nord de Ladysmith, et victoire des Boers,


PETITE

CHRONIQUE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL

287

qui font prisonniers 1.300 Anglais et s'emparent de 6 canons.
Le bombardement de Ladysmith commence; les canons
de marine du Poverfull y arrivent.
31

octobre.



Le général Kock succombe à ses blessures.

Sir Redwers Huiler,, commandant en chef de l'armée anglaise,
arrive au Cap.
2

novembre.

Le commandant général Joubert proteste



contre l'emploi

des bombes de lyddite
Ladysmith est complètement investi.

par

les Anglais.

4

novembre



de Ivimberley, près Casters-

6

novembre.



A Mafeking, une sortie de Baden-Powell



Les

L'attaque
Farm, est repoussée.
échoue.
9

novembre.

premiers renforts envoyés d'Angle¬

terre arrivent dans le sud de l'Afrique.
14

novembre.



Les Boers occupent Colesberg, au

nord

de la colonie du Cap, sous le commandant Schoeman.
15 novembre.
un



Près de Chieveley (au sud de Ladysmith),

train blindé est détruit par les Boers.

16

novembre.



Les Boers détruisent le

pont sur la Tu-

gela, près de Colenso (Natal).
22 novembre.
et Mooirivier



Marche du général Joubert vers Estcourt

(Natal).

22

novembre.



25

novembre.



Le général

Methuen, en marche pour
dégager Kimberley, rencontre, près de Belmont, les Boers,
et éprouve de grandes pertes. Les Boers se retirent sur
Grasspan.
Bataille de Grasspan (ou Eslin) ; seconde

attaque infructueuse du général Methuen contre les posi¬
tions des Boers. Nouvelle sortie de la

garnison de Kimber¬
ley. Irruption des Cafres de Lingwa et des Anglais dans le
Transvaal, près de Derdepoort (frontière nord-est).

9KÊÊÊÊSÊÊMMMÉI

LE COLONEL DE

288

VILLEBOIS-MARÉUIL

27 novembre. — Le général Buller entre en

activité comme

commandant en chef.
28 novembre. -- Bataille

de Twêerivieren (Modderrivier),

des positions des Boers par le général
Methuen, qui éprouve de grandes pertes. La garnison de
Kimberley fait de nouveau une sortie.

troisième attaque

6 décembre.



Le général

Schalk Burger, membre du

Conseil exécutif de la République Sud-Africaine,

remplace,

général Jôubert darts le commande¬

pour peu de temps, le
ment des troupes devant Ladvsmith.
7 décembre.



Arundel (au sud de

Colesberg, dans la

Anglais.
8 décembre.
Le général Huiiter, de Ladvsmith, met
hors de service, dans une sortie de nuit, un canon long-tom

colonie du Cap) est occupée par les


des Boers.
10 décembre.



Combat de Stormberg, au nord de la

colonie du Cap; le général Gatacre est battu,
nons et

11 décembre.



Bataille de Maggersfontein;

attaque de lord Methuen. Les Highlanders
troupes anglaises éprouvent des pertes
obligés de battre en retraite. Le général
son

il perd 3 ca¬

632 de ses hommes sont faits prisonniers.

quatrième

et les autres

considérables et sont
Vanchope est tué,
régiment de highland, la fameuse garde noire, est

presque anéantie.

Bataille de Colenso, où Buller tente sans
succès d'attaquer les positions des Boers sur la Tugela;
ceux-ci s'emparent de 11 canons; les Anglais ont plus de
1.1)00 morts et blessés, 238 sout faits prisonniers.
15 décembre.



17 décembre. — Le

ment

général Buller, relevé du commande¬

général, conserve le commandement dans le Natal.
nommé général en chef ; lord Kitchener

Lord Roberts est

chef d'état-major.

PETITE CHRONIQUE DE LA GUERRE DU TRANSVAal

26 décembre.

280



Une sortie de la



Le vapeur allemand Bundesrat est arrêté

garnison cle Mafeking

échoue.
28 décembre.

à la baie de Delagoa par des vaisseaux de guerre anglais.

1900

1er janvier. — Capitulation

de Kuruman (au nord-ouest

de Kimberlev,. dont les Boers prennent possession. Lecolonel Plumer se met en marche avec 2.000 hommes pour dé¬

gager Mafeking.
3 janvier.

Combat de Colesberg dans

le nord de la co¬
Un convoi de vivres tombe entre les mains



lonie du Cap.
des Boers.
6 janvier.



Les Boers échouent dans l'assaut de Platrand

près de Ladysmith, qui est la clé de la position. Des deux
parts, les pertes sont grandes. 113 hommes du régiment de
Sufïolksont faits prisonniers près de Colesberg (au nord de
la colonie du Cap).
10 janvier. — Arrivée de lord Bobertset de lord Kitchener

dans la ville du Cap.
16

La brigade du général Lyttelton et

la divi¬
passent la Tugela, à l'ouest de
Colenso, vis-à-vis du Spionkop.
janvier.



sion de sir Charles Warren

20

janvier.



Combat de Venters-Spruit, entre la Tugela

et le Spionkop.

23-24 janvier.



Le Spionkop, après un combat acharné,

est occupé par les Anglais.

24-25

janvier.



Les

Boers

reprennent le Spionkop.

L'armée de Warren se retire en toute bâte derrière la Tugela,
ses

pertes sont de 1.500 hommes tués ou blessés et de 358

faits prisonniers.
5 février.



Les Anglais repassent la Tugela et

I.E COL'OXEL HE VILLEBOIS-MAREUIL.

occupent
l'J

le colonel de

290

villebois-mareuil

le Vaalkrans ; ils essayent pour

la troisième fois, sans suc¬

cès, de débloquer Ladysmith.
7 février.



Les Anglais sont obligés d'évacuer le Vaal¬

krans.
8 février. — Les Boers repoussent

de nouveau les Anglais

derrière la Tugela.
9 février. — Lord Roberts commence ses

opérations à la

Modderrivier (État libre).
11 février.



du

Commencement de la marche rapide

général French sur Kimberley.
12 février. — French occupe le gué de Kiels-Drift de la
Rietrivier.
14 février.



Les Boers occupent Rensburg, au sud

de

Coîesberg.

positions de
Cronje. Le général French dégage Ivimberley. Cronje com¬
15 février.



Les Anglais tournent les

Blauwbank
eL Koffijfontein sur la Rietrivier, au sud de Jacobsdal, d'un

mence sa

fatale retraite. De Wet s'empare entre

énorme convoi, ce qui,

après la capitulation de Cronje, em¬

pêchera lord Roberts de profiter de son succès. Il est
d'attendre inutilement à Blœmfontein jusqu'au 3

obligé
mai,

principal qui se trouve dans la ville du
Cap est éloigné de 1.200 kilomètres et que l'unique voie
ferrée qui y conduit est menacée par les Boers qui ont dé¬
parce que le dépôt

truit les deux ponts sur l'Orange.

Combat de Paardenberg. Les généraux
Knox et Macdonald sont blessés. Les Anglais éprouvent de
18 février. —

grandes pertes et beaucoup sont faits prisonniers
19 février. — Buller occupe la

de guerre.

colline de Illangwane-Hill

à l'ouest de Colenso.

Cronje, près de Paardenberg,
est bombardé par les Anglais; ils occupent Colenso.
20 février. — Le camp de

PETITE

21

février.

20i

âlIlîONlQl'E i)E I.A (.1 ÈlîliE DE TKAXSVaAL



La

cinquième division anglaise passe la

Tugela près de Colenso.
23 février.
Les Anglais sont repoussés près de Pietershurgel (au nord de Colenso). Tentatives infructueuses
pour délivrer Cronje qui, depuis le 18 février, est enfermé
dans le lit de la Modderrivier par les troupes de Roberts.


25 février. — Jamestowfi (dans la colonie d u Cap, au nordest de Stormberg et au sud-ouestde Aliwat-North) est occupé

par Brabant à l'aide de troupes auxiliaires de la
26 février. —

Colonie.

Buller repasse la Tugela.

Après une résistance héroïque de dix
jours, Cronje se rend à lord Roberts avec 3.700 hommes.
Buller réussit à occuper le Pietershuagel.
28 février.
Les Boers évacuent le Natal. Ladysmith
27 février.





est débloqué. Colesberg

(au nord de la colonie du Cap) est

pris par les Anglais.
jusqu'à Poplar-Grove (à michemin entre Paardenberg et Abrahams-Kraal dans l'État
libre d'Orange).
2 mars.



Roberts

3



Au nord de la colonie du

mars.

avance

Cap, les Boers sont

obligés de se retirer, quoiqu'en combattant. Combat à
Osfontein (à mi-chemin entre Poplar-Grove et Paardenberg).
Gatacre occupe

5 mars.

Stormberg. Propositions de

paix des présidents Kruger et Steijn.
7 mars.



Combat à Poplar-Grove.

9 mars.



Les

Républiques réclament l'intervention des

puissances.
11

mars.

13 mars.





Lord Salisbury refuse de traiter de la paix.
Les Anglais occupent Blœmfontein.

L'Amé¬

rique s'offre de s'entremettre, mais ses offres sont repous¬
sées par les Anglais. Boshof, dans l'État libre d'Orange, au
nord-ouest de Kiuiberley; est occupé par les Anglais.

l.e colonel de

292

15 mars.— Les

villebois-maueeil

généraux Cléments et

Gatacre passent

l'Orange et entrent dans l'État libre.
19 mars.
Proclamation du président Steijn, provoquée


par celle de lord Roberts aux

habitants de l'Etat libre, dans

laquelle celui-ci promet qu'il ne sera pas touché un cheveu
à ceux qui prêteront serment de fidélité à l'Angleterre.
21 mars.
Les commandants Olivier, Lemmer et
d'autres, qui se sont retirés de la colonie du Cap, viennent
rejoindre le gros de l'armée des Boers : cette retraite bril¬


lante s'opère sous

la direction d'Olivier, qui ne laisse en
ni un cheval.

arrière ni un canon, ni une voiture,
27

mars.

Le général Joubert meurt



Botlia prend le

à Prétorià; Louis

commandement en chef. Clements occupe

Fauresmitb, au nord de Philippopolis.

Koornspruit, Sannas Post, à l'ouest de
Blœmfontein, les Anglais donnent dans une embuscade;
les Boers, sous la conduite de De Wet, s'emparent d'un
grand convoi, de 7 canons, et font prisonniers 426 Anglais.
3 avril. —Cronje et 1.000 Boers sont embarqués pour
1er avril.



A

Sainte-Hélène.
5 avril.



Cinq compagnies anglaises sont surprises et

faites prisonnières

par De Wet, à Reddersburg (dans

l'Etat

Blœmfontein). Combat de Boshof (au
nord-est de Kimberley). Le colonel comte de Villebois-Mareuil
est tué. Beaucoup d'étrangers sont faits prisonniers. Tous les
sujets anglais, qui se trouvent encore sur le territoire du
d'Orange, au sud de

TransvaaL sont expulsés.
9 avril. —

YVcpener, a la frontière du pays des Basutos,

est bloqué par les Boers.
12 avril.



14 avril.



Assaut des Boers sur Wepener.
Les Anglais, arrivent à Beira sous la conduite

du colonel Warrington ;

pour

se

ils traversent le territoire portugais

rendre à Bhodesia. MM.

Fischer, Wolmarans

PETITE CHIP INIQUE

et Wessels, envoyés

293

DE LA GUERRE DU TRANSVAAL

extraordinaires des Républiques Sud-

à Sainte-Hélène.
18 avril.
On publie à Londres la critique de lord
Roberts sur les faits d'armes du Spionkop (23-25 jan¬
vier 1900). Elle fait grande sensation.
24
A Johannesburg une explosion détruit la
fabrique de munitions pour l'artillerie.

Africaines, arrivent à La Haye. Cronje arrive


avril.

25 avril.





Les Roers lèvent le siège de Wepener.

7 mai. — Dernière séance du
12 mai.

Volksraad au Transvaal.

—Les Anglais occupent Kroonstadt.

Après un siège de deux cent dix-huit jours,
Mafeking est débloqué par les Anglais.
27 mai.
Le gros des troupes anglaises passe le Vaai.
18 mai.





28 mai. — Lord Roberts

proclame l'annexion de

l'État

libre à l'Angleterre.
31

mai.



Johannesburg se rend à lord Roberts. De Wet

des Yeomanry.
Pretoria. 3.000 pri¬
sonniers anglais sont mis en liberté à Waterwal (au nord de

fait prisonnier le 13e bataillon
5 juin.

Lord Roberts entre dans



Pretoria),
6 juin.



De Wet s'empare d'un grand convoi

de vivres à

Iloningspruit (au nord de Kroonstadt). Le bâtiment de la
station et tout ce qu'on ne peut pas emporter est brûlé.
Ruller pénètre jusqu'à
station à la frontière du Transvaal.
12 juin.



17 juin.



Le siège du

Volksrust, première

Gouvernement de la République

Sud-Africaine est transféré de Macbadodorp à Alkmaar

(près

de

Nelspruit, sur la ligne du chemin de fer de la baie
Delagoa).
4 juillet.
Victoire des Roers à Ficksburg et à Senekal
de



(Etat libre d'Orange). Une partie delà seconde

hollandaise (Croix-Rouge) est faite

prisonnière.

ambulance

soi.

LE CQT.OXEL DE

11 juillet,

YILLEBOIS-MAREEIL

Victoire des Boers à Xi frais Nek
Derdefort, au nord de Prétoria.
16 juillet.



21 juillet.

juillet.

Ivroonstadt).

Victoire de De Wet à Honnigspruit



Kroonstadt).

29

à

—Paget et d'autres généraux poursuivent De

Wet vers Lindley (à l'ouest de
de

et



5.000

Boers,

(au nord

le commandement de

sous

Prinsloo, sont cernés par les Anglais à Fouriesburg, sur la

frontière de l'État libre, et sont
6 août.



De Wet, toujours

obligés de capituler.
poursuivi, traverse le Vaal,

bien qu'il ait Methuen devant soi et
8 août. — Arrivée des

Ceylan).
16 août.



prisonniers boers à Colombo (île de

De Wet a échappé aux

le poursuivent.
27 août.

Kitchener derrière.

troupes anglaises qui

Après quatre jours de combat, Buller occupe
Bergendal (près de Machadodorp). Ses pertes sont énormes.
Les Boers, malgré une
héroïque résistance, sont forcés de se
retirer.





De Wet reparaît près de

de l'État d'Orange.

28 août. — Buller

fer delà baie de
1er septembre.

Beilbronn, au nord-est

occupe Machadodorp, sur le chemin de

Delagoa.


De

son

quartier général de Belfast,
l'Angleterre.

Boberts proclame l'annexion du Transvaal à
10 septembre.



Une proclamation du Gouvernement de

la République Sud-Africaine

accorde au président

congé de six mois pour se rendre à
11 septembre.



Le président

Marquez."
15 septembre.



23 septembre.



Kruger un

l'étranger.

Kruger arrive à Lourenço-

L'Assemblée législative delà colonie du
Cap adopte la loi sur la haute trahison.
Faute de

chevaux, environ 700 Boers

PETITE CHRONIQUE

DE LA GUERRE DU TR ANS VA AL

293

.

franchir la frontière portugaise près de Komatipoort. Ils sont désarmés par les Portugais et internés.
Roberts dit qu'il ne reste plus de l'armée des Boers que
quelques bandes de brigands qui rôdent dans le pays.
24 septembre.
9.000 Anglais, sous le commandement
de Pôle Carew et Hamilton, occupent Komatipoort, sans

sont obligés de



trouver de résistance.

25 septembre.

Un fort détachement



ordres du colonel de Lisle,

anglais, sous les

quitte Pretoria pour donner la

chasse au général De Wet.
26 septembre.
se concentre



La majeure partie des forces des Boers

à l'est de Pietersburg, dans la partie nord-est

du Transvaah

Elles sont commandées par

Louis Botha,

Viljœn. Une autre partie s'est dirigée
vers les monts Lebombo et de là plus au sud. Le général
Baden-Powell est rappelé de la ville du Cap à Pretoria où il
est chargé d'organiser la police transvaalicnne.
29 septembre.
Le général De Wet campe au nord-est
de Kopjé-Siding, dans le nord de l'Etal libre d'Orange;; il a
avec lui 900 hommes et 0 canons. Dalgety et Setle cherchenl
Schalk Burger et Ben



à le cerner.
1er octobre.



Les

Boers bombardent avec des canons

de longue portée le camp anglais

du général Buller à Kru-

gersdorf, dans le nord-est du Transvaal. La cavalerie
anglaise ne réussit pas à leur enlever leur artillerie.
3 octobre. —Autour de Johannesburg, les troupes des
Boers tirent encore de temps en temps sur les avant-postes
anglais. Les Anglais dispersent un camp de Boers établis
entre Pretoria et Johannesburg.
4 octorre.
Lord Roberts lance une nouvelle proclama¬
tion, dans laquelle il promet, entre autres, que les citoyens
qui feront leur soumission ne seront pas expulsés du pays.
Combat de Bulfontein (au nord-ouest de Blœmfontein) ; les
Anglais sont obligés de se retirer.


390

LE COLONEL DE

0 octobre.

VILLEBOTS-MAREUIL

Gêné#] Buller se relire de Lejdenburg vers
Lyttelton le remplace. Louis Botha donne à l'ar¬
mée une nouvelle
organisation ; il la divise en un grand
nombre de petits commandements
dont les chefs sont res¬
ponsables personnellement au général; il
prend, en outre,


le sud.

d'importantes mesures pour améliorer la discipline. C'est le
début d'un nouveau
7 octorre.



plan de campagne des Boers.

Fricksburg, Wepener

et Rouxville (trois

localités dans le sud-est de l'État
libre) sont de nouveau
occupés par les Boers, qui s'avancent vers le sud-ouest.

Fin d'un combat de trois

l'Etat

jours à Vredefort (dans le nord de

d'Orange) entre de Lislo et les troupes de De Wet.

De Lisle échoue dans sa
8 octobre.

tentative de poursuivre De Wet.

Les Boers



surprennent un train près de

Greglingstad (au sud d'Heidelberg, dans la République Sud-

Africaine) et font prisonnier un détachement anglais.
13 octobre.

nord de

Kent.

Un camp des Boers
près de Francfort (au
l'État libre) est surpris par le
régiment de West


Le colonel Mahon livre- aux Boers un

combat, dans

lequel 6 de ses officiers et33 hommes sont tués ou blessés.
18 octobre, — Le

burg.
19 octobre.

général Louis Botha marche sur Lijden-

Le président Kruger
s'embarque à Lourenço-Marquez sur le vaisseau de guerre hollandais Gelderland qui part le jour suivant
pour Marseille. Les Boers
détruisent la ligne du
téléphone entre Prétoria et Johannes¬
burg. Les volontaires de trois régiments rentrent
d'Afrique
en
Angleterre. Pour les remplacer, plus de 1.800 hommes
partent de Southampton pour l'Afrique.


20 octobre.



25 octobre.



Général Buller repart

pour l'Angleterre.

Les Boers surprennent
pendant
Jacosbsdal (État libre, au sud de

la nuit

Kimberley). La garnison a
jours,

34 hommes tués ou blessés. Fin
d'un combat de trois

r-ZSL*&

r

,

,

\

CHRONIQUE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL

PETITE

207

près de Frederikstad (dans le voisinage de Potchefstroonn,
où 113 Anglais sont tués, blessés ou faits prisonniers.

rencontre les troupes de
De Wet à Lindequesdrift, à la frontière du Transvaal et
de l'Etat d'Orange, mais il ne réussit pas à le cerner.
28 octobre.



Le général Knox

30



Les élections générales en Angleterre sont

octobre.

terminées. Elles ont donné au Gouvernement une majorité
de 34 voix dans le nouveau Parlement.

(État d'Orange,
Kroonstadl) entre les troupes de De Wet et de
Steijn, d'une part, et celle du colonel Le Gallais, de l'autre.
Les pertes des deux côtés sont sérieuses. Le Gallais est
tué. Les Anglais reçoivent des renforts, reprennent 8 pièces
de canons que Le Gallais avait perdues et délivrent 70 pri¬
sonniers. Les Anglais cependant sont forcés de laisser les'
Boers opérer leur retraite. Le général French arrive à
Springs près de Johannesburg après une marche pénible,
précipitée, de plusieurs semaines, qui ressemblait plutôt à
une fuite, et après avoir perdu plus de 1.000 bêtes de trait
et beaucoup de ses hommes.
5 novembre. — Violent combat à Botliaville

à l'ouest de

22 novembre. — Le président

Kruger débarque à Mar¬

seille; il y est reçu avec enthousiasme.
.

24 novembre. — La garnison de De Wetsdorp ( au sud-est
frontière de l'État libre) se rend à De
Wet, après avoir perdu 57 hommes, dont 15 tués et 42 bles¬
de Blœmfontein, à la

sés : 451 hommes sont faits prisonniers, 2

canons sont pris

par les Boers.

Anglais débloquent la garnison de
(au coin sud-ouest de la République
Sud-Africaine), qui était enfermée là depuis quelques mois.
27

novembre.



Les

Schweizer-Renekes

Paget a, au nord-est de Bronkhorstspruit
(à l'est de Prétoria), une rencontre avec les Boers. Du côté
29 novembre.



.

M

i

LE COLONEL DE

298

des

VILLEBOIS-MAREL1L

Anglais, le colonel Lloyd et 13 hommes sont tués;

10 officiers et 39 hommes blessés.
30 novembre. —Lord Roberts est rappelé d'Afrique et lord

Kitchener est choisi pour lui succéder.

De Wet passe

le Calédonrivier en se diri¬

geant vers le coin sud-est de

l'Etat libre; Knox continue

5 décembre.



à le poursuivre avec des forces considérables.

Congrès des Africains hollandais à Worcester dans la colonie du Cap.
6 décembre. —

11 décembre.



et demi de livres

Le Parlement anglais accorde 15 millions

sterling de crédits supplémentaires pour

la guerre dans le Sud de l'Afrique.
13 décembre. — Le corps deClem$jjt$ est attaqué à Novit-

gedacht par Delarey et Revers. Clements est obligé de se
retirer; ses pertes sont, d'après les rapports anglais, de
9 officiers et 69 hommes tués, 11 officiers et 201 hommes
blessés, 18 officiers et 555 hommes faits prisonniers à ZasIron (à l'est de Smithfield, dans l'État d'Orange), 107 cava¬
liers sont faits prisonniers par les Roers.
14 décembre. — Après


s'être laissé donner la chasse pen-

dartt dix jours par toutes les troupes anglaises disponibles, ■
De Wet leur échappe et se dirige vers le nord.

Les Roers occupent Philippstown dans le
nord de la colonie du Cap. Un autre détachement fait pri¬
19 décembre.



garnison anglaise de Venterstad. Les Anglais
occupent Stormberg (au nord d'Aliwal-North, dans la colo¬
nie du Cap), après avoir repoussé l'attaque des Roers. Ceuxci élèvent des retranchements dans les montagnes de Zuur
(entre Aliwat-North et Midtelburg, dans la colonie du Cap) .
et attaquent Camelfontein (près de Colesberg). La petite
garnison de 29 hommes est presque entièrement tuée ou
faite prisonnière. Entre Euruman, à l'ouest de Taungs, et
sonnière la

PETITE CHRONIQUE

DE LA GUERRE DU TRANSYAAL

299

Vrijbiirg, les Boers s'emparent d'un convoi de la valeur de
1.200.000 francs.
20 décembre. — Le

Gouvernement du Cap proclame l'état

de siège dans presque tous les districts
24 décembre.



de la colonie.

Le Gouvernement anglais demande à la

colonie du Cap de nouveaux contingents de troupes montées.

Jagersfontein et Fauresmith, dans l'Etat
libre d'Orange, sont évacués par les Anglais. Kitchener
lance une proclamation, dans laquelle il promet à tous les
citoyens, qui feront encore leur soumission, qu'ils ne seront
pas bannis, mais qu'ils seront, eux et leurs familles, internés
dans des camps anglais, jusqu'à ce que les opérations mili¬
taires permettent de les renvoyer cbez eux. Leurs propriétés
25 décembre.



seront respectées.

généraux Knox et Beyers se battent
avec les troupes de De Wet dans les, en virons de Leeuwkop
(dans le nord-ouest de l'État libre). Les Boers attaquent
Utrecld, dans le Sud-Est du Transvaal ; ils sont repoussés.
26 décembre. — Les

27 décembre.



Ben Yiljoen, avec

2 pièces d'artillerie, attaque un poste

400 à 500 hommes et

anglais à Modderfontein.

machines des mines de NieuwKleinfontein et de New-Chimes. Le dommage est estimé à
environ 21.000 livres sterling.
Les Boers détruisent les

Combat violent à Hoopstad, à la
limite nord-ouest de l'Orange. La 21e brigade anglaise, sons
28 et 29 décembre.



général Bruce-Hamilton, s'avance pour déga¬
ger Hoopstad et Bultfontein, qui est situé 60 kilomètres plus
au sud. Ces deux localités, dont les communications sont
interceptées depuis soixante jours, commençaient à soulïrir
de la disette. Comme les convois de vivres expédiés par les
Anglais continuent à être arrêtés par les Boers, ces deux

les ordres du

localités doivent être évacuées.
29 décembre.



Les Boers attaquent

Helvetia, près de

le colonel de yillebois-mareu1l

,100

Machadodorp, position anglaise importante, qui commande
de fer de la baie de Delagoa; les Anglais ont
50 des leurs tués ou blessés, 200 sont faits prisonniers et les
Boers leur enlèvent un canon de marine qui avait servi
le chemin

dans la défense de Ladvsmitb.
31 décembre.

L'état de choses est,

après quinze mois
du Transvaal est, en
réalité, encore aux mains des Boers ; dans le nord, les
Anglais ne se montrent que çà et là ; au sud-ouest, toute la
population anglaise a pris la fuite; les généraux Cléments
et French sont arrêtés par Delarey dans les monts Magalies,
pendant que Methuen réunit à Yrijbourg un corps d'armée
pour poursuivre les Boers qui marchent vers Priska, et que
Johannesburg est constamment menacé par Ben Viljôen.
Dans l'Etat libre d'Orange, De Wet réussit à arrêter, sans
éprouver de pertes, un fort corps anglais commandé par Knox
et Boyers. Dans les deux
Républiques, les Boers occupent
l'une après l'autre les localités que les Anglais sont forcés
d'abandonner à cause de la difficulté du transport des vivres.
Plusieurs troupes de Boers pénètrent hardiment dans la
colonie du Cap; elles ont à leur tête Herzog, Wekels, Prétorius, Kreutzinger, Franz Tuter et d'autres; elles s'avancent
rapidement vers le milieu de la colonie; les généraux
anglais Settle, de l'Isle, Williams, Brabant et Thernegoroft


de guerre, le suivant : La partie Est

essaient sans succès de retarder les Boers dans leur marche
en

avant.

1901
2 janvier.



Un comité boer se constitue à Prétoria pour

engager les Boers à déposer les armes.
Llablissement de camps de concentration.
20 février.

Entrevue de lord Kitchener et de Louis
Botha à Mildelbourg. Le général Louis Botha exigeant l'auto—

petite mroniuue

301

de i.a uuerke du traxsvaae

nomie des Républiques et l'amnistie des

rebelles du Cap, la

négociation échoue.
12 juin. — Les Anglais sont battus et

perdent deux canons

près de Mildelbourg.
14

juillet.

Le quartier général et



les archives oran-

gistes tombent aux mains des Anglais. Le président Steijn
échappe.

Boers jusqu'au
15 septembre pour déposer les armes. En cas de refus, il
7

août.

annonce

Lord Kitchener donne aux



des mesures plus sévères contre les biens des

belli¬

gérants.

prisonniers et prennent
3 canons près d'Utrecht. Les biens et armes sont confisqués
et vendus pour l'entretien des camps de concentration. Des
rebelles du Cap sont condamnés à mort.
Novembre".
Lord Kitchener organise des corps de burghers qui prennent les armes contre les commandos.
Décembre.
Louis Botha fait fusiller des Boers qui ont
17 septembre. —Les Boers font 200





pris les armes pour les Anglais.
1902

17

janvier.



Le chef boer Scheeper, pris, jugé et con¬

damné à mort, est exécuté à Grareinet.
Fin

janvier.



Le Gouvernement néerlandais adresse au

note attirant l'attention de
la Grande-Bretagne sur certains obstacles à une solution

Gouvernement britannique une

pacifique.
27 février. — De YVet, traqué dans le

nord-est de l'Orange,

échappe au moyen d'un stratagème, mais il laisse
sonniers aux mains des Anglais.

800 pri¬

3Ô2

LE COLONEL DE YtLLEBOIS-MARËUIL

7 mars. — Delarey

s'empare d'un convoi près Twecbôsch,

lord Methuen blessé est fait prisonnier. Delarey le remet aux

Anglais.
Shaïk Burger, président intérimaire du
Transvaal, eL les membres de son gouvernement arrivent à
Prétoriapour conférer avec lord Kitchener. Les Anglais auto23

mars.

M.



risent des entrevues entre les.chefs des commandos Transvaaliens et Orangistes.
Y



.

25 mars.



Cecil Rhodes meurt à Capetown.

Avril et mai.



Assemblées de Vercenignig. Les délégués

boers discutent les propositions de paix.
3 mai.

La capitulation

générale des Boers est signée à
représentants des Boers et contre¬
signée par lord Milner et lord Kitchener.


Pretoria par tous les

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Chapitrés.

Pages.
Préface

7

I.



La famille de Villebpis-Mareuil

II.



Les

III.



Le P. Olivaint. — Le collège.

IV.



Le séjour en Cochinchine

V.



La guerre

VI.



La journée de Blois.

VII.



L'expédition de Tunisie.

13

premières années de Georges de Villebois-Mareuil


17

L'école des Carmes. — Saint-

Cyr. — L'école de Joinville-le-Pont

21

29

franco-allemande. — Le départ pour la France. —

L'arrivée

34


L'armistice. — La paix


38

Le mariage de Georges de Ville¬

bois-Mareuil
VIII.



15

Un voyage au Sud-Algérien

51

IX.



Tristesse de soldat

X.



L'officier

XI.



La grande déception. — Le deuil. — La retraite

71

XII.



L'Union des Sociétés régimentaires

79

XIII.



Biarritz.

...

59

66



L'Espagne.



La guerre au Transvaal.



Le

départ

83

XIV.



L'Afrique du Sud. — Les Boers. — Avidité des Anglais. — Le
Grand Treck.



XV.



Les mines d'or.



missions

Les mines de diamant

92

Les convoitises britanniques,

anglaises.



Cecil Rhodes.



Le rôle des

L'expédition du



Dr Jameson. — Le président Kruger....

102

XVI.



Prétoria.—Johannesburg. —Les milices transvaaliennes ....

XVII.



L'ultimatum du Gouvernement transvaalien.

hostilités.





Le chant national du Transvaal

114

Les premières

124

TABLE DES MATIERES

304
Chapitres. -

Pag-ès.

.

XIX.



XX.



140

Le siège de Ladysmilh
Le bombardement de Mafeking et de Kimberley. — Le
de Haï mont.



Chant patriotique

combat

des Orangistes. — La

148

bataille de Maggersfontein
XXL.



Villebois-Mareuil à Lourenço-Marquez. — Ses premières impressions. — Départ pour Pre¬

Arrivée

du colonel de

toria

;

XXII.



La bataille de Colenso

XXIII.



Revers de l'armée

...

138-

!

169

républicaine. — Trois lettres du colonel

186

Villebois-Mareuil
XXIV.



—•

La réponse du ministre anglais.

nommé
XXV. —~ Sous
XXVI;

XXVII.

lord Salisbury.
Villebois-Mareuil est

Les messages des présidents KrugerctSteijn à

202
210

général

Kroonstadt

Villebois-Mareuil à la légion



Proclamation du général de



étrangère. — Le combat de Rosliof-. — La mort
Admiration de la France et des autres nations de

233

Services funèbres
XXVIII ;



222

l'Europe
pour le héros de Hoshof. — Manifestations patriotiques. —

256

Carnet de campagne du colonel de Villebois

269

Conclusion
Petite chronique de la guerre

du Transvaal .y&r*,

fe È

1-08.



Tours, imp. Deslis Frères, rue Gambetta, (i.

285

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