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extracted text
-
G.
Félix
Le
Golonel
De Villebois-Mareuil
ET
GUERRE
SUIVIE
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SUD-AFRICAINE
DU
TRAITÉ DE PAIX
QUINZIÈME MILLE
TOURS
ALFRED
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^fuiCCet 1913.
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Directeur,
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LE COLONEL
DE VILLEBOIS-MAREUIL
LE COLONEL
DE VILLEBOIS-MAREUIL
ET LA
GUERRE
SUD-AFRICAINE
PAR
G.
FÉLIX
QUINZIÈME MILLE
TOURS
ALFRED CATTIER
ÉDITEUR
LE
TOMBEAU
DR
V1L L E B 0 IS - M A RE BIL
à Bosliof {État
libre d'Orange)
(1847-1900)
Ci-gît le fier Mareuil, comte de Vii.lebois
Dont la souche,
plantée au beau champ de Bouvines,
Voit maintenant l'Afrique aux stériles ravines
Mêler de palmes d'or ses lauriers d'autrefois,
Portant l'épée illustre
et ferme de nos rois,
C'est ici qu'il pensa, sur un sol en ruines,
Agenouiller devant deux faibles héroïnes
Le colosse Albion,
Toi
meurtrier de leurs droits.
qui songes, Passant, que dans un tel orage,
Pour fixer la victoire,
il faudrait ce courage,
Prie et cesse tes pleurs sans augurer plus loin.
Dieu d'un moindre héros peut faire un autre Alcide;
Et la mort de Mareoil est le digne témoin
Qu'en de pareils combats c'est lui seul qui décide.
D. M.
PRÉFACE
L'honneur français s'était ré¬
a
fugié sous les drapeaux.
(Ghateaubriandv)
A toutes les
époques, la grande figure des héros
excite
monde des rayons
lumineux. Mais il semble que la clarté se fait plus bril¬
lante à l'heure où l'abaissement des caractères, devenu
presque général, enveloppe les générations amoindries et
lassées d'un crépuscule triste qui présage la nuit. La sur¬
prise alors se mêle à l'admiration, et l'on se demande com¬
ment il peut surgir encore, du milieu des banalités du
l'admiration des foules et projette sur Je
temps, de si beaux caractères.
Cette admiration et cette surprise, nous
les avons ressen¬
colonel de Vi 11ebois-Mareuil. L'àme française s'est émue et tous les partis
sont inclinés, dans un sentiment commun de fierté
nationale et d'invincible espoir, devant ce soldat de
France, digne (ils des anciens preux. Les cœurs ont tres¬
sailli, comme si l'exemple du soldat mort leur inspirait
ties en
se
apprenant la mort glorieuse du
PREFACE
une
force
trente ans,
nouvelle, et si l'on
a
beaucoup parlé, depuis
des symptômes de décadence de la grande nation
française, il est permis de saluer aujourd'hui, dans la haute
figure du héros de Boshof, des symptômes de relèvement.
Sans
doute, le Gouvernement français
renoncé à
son
rôle
semble
avoir
légendaire de dévoûment chevale¬
resque, et, comme le reste de l'Europe, il a assisté, les bras
croisés, à la lutte merveilleuse d'un petit peuple, défendant,
contre
une
sueurs.
11 a vu sans émotion ces
nation
puissante, les terres fertilisées par ses
simples paysans donner au
monde, par leur abnégation, leur courage, leur
générosité,
le plus bel exemple de
patriotisme que les temps modernes
aient eu à enregistrer.
Et, cependant, tout n'est pas perdu,
France, puisqu'il lui reste des hommes qui, comme
Villebois-Mareuil, ont revendiqué l'honneur de perpétuer
la plus noble de ses traditions en
allant, par le monde,
en
offrir, à la
cause
des
faibles et à la liberté des
peuples
opprimés, le meilleur de leur sang.
Ce Français de bonne
race, fidèle au
est donc allé à l'extrémité de
la plus
juste des
passé de sa famille,
l'Afrique mettre au service de
vaillance et son épée. Contre
l'Anglais — l'ennemi séculaire
il avait résolu de se battre
causes sa
—
et résumait sa
son
pensée dans cette phrase écrite la veille de
départ pour le Transvaal :
genre de
concours
_
Je
ne
sais pas bien
quel
je pourrai donner à ce petit
peuple,
mais du moins j'aurai la
en
«
joie de servir utilement mon
pays
portant des coups à l'Anglais. »
-s
:
9
PRÉFACE
faire à la grande blessée de 1870
l'aumône d'un peu de gloire », c'était bien là son rêve.
Servir
son
pays,
«
patrie que Yillebois s'est
immolé, et si la France lui a payé en justes hommages ce
noble sacrifice, c'est qu'elle a compris que le vaillant tombé
là-bas a ajouté quelque chose au patrimoine moral du
C'est
pour
l'honneur de sa
pays.
le brillant officier avait soif de
gloire militaire et cherchait la réalisation de ses désirs
héroïques. Sa nature énergique, active, inquiète de renom¬
mée se révèle dans ces lignes, frémissantes d'impatience,
Il y avait longtemps que
qu'il traçait il y a quelques années :
S'astreindre à la montée hiérarchique, sans un imprévu,
«
sans
un
rayon
plus vif, sans le secret d'un
espoir, cela
peut convenir aux natures ordinaires, mais n'incitera pas
les autres,
celles qui portent en elles l'élan
victoires à venir.
des grandes
Voudront-elles davantage, ces natures
passionnées de mouvement, orgueilleuses de commande¬
ment, s'épanouir béatement sur les ronds de cuir de l'admi¬
nistration
centrale, dans l'atmosphère de cartons pous¬
siéreux, sous le regard indulgent des huissiers? Et si elles
se
font
cette
violence, sont-elles assurées
de maintenir
longtemps la trempe de leur caractère, l'éveil de leur acti¬
vité, l'enthousiasme de leur foi militaire? »
C'est afin de ne pas laisser s'affaiblir en
cet enthousiasme, que
et
son
pays pour
lui la flamme de
Villebois-Mareuil a quitté sa famille
aller au loin chercher l'émotion des
PRÉFACE
10
batailles et courir les chances des combats. Sa raison, cons¬
tamment aux prises avec son imagination, ne suffisait pas à
le river à des travaux
qui devaient préparer les luttes
futures, mais, à son gré, trop lentes à venir.
Le goût des
grandes et fertiles aventures dans lesquelles il pourrait
dépenser toutes ses facultés, tourmentait son âme; aussi,
dès' qu'éclata
la guerre du Transvaal, il comprit qu'il y
avait là une grande mission patriotique à remplir
et partit
aussitôt. 11 sentait qu'il allait attirer à lui l'élite des natures
aventureuses et
chevaleresques appartenant à la jeunesse
française; des officiers, lassés comme lui d'une vie trop
terne, enfin des éléments de nature à faire honorer dans les
républiques protestantes du Transvaal la vieille France
catholique, ardente et dévouée.
C'était une grande pensée, et la mort, en la consacrant, l'a
rendue plus belle encore. Elle est digne d'un héros chrétien,
aux
convictions fermes et profondes, tel qu'était Georges de
Yillebois-Mareuil.
Le jour même
trouver
«
le
de son départ pour le Transvaal, il vint
vénérable curé
de
Saint-François de Sales.
Excusez-moi, Monsieur le Curé, dit le visiteur, si j'ai insisté
pour vous
instants
voir sans retard, mais je pars dans quelques
pour
le
Transvaal ;
comme
je ne sais pas
quelles sont les ressources religieuses de ce pays-là et que
je suis catholique, je viens vous prier d'entendre ma
confession.
»
En prenant congé,
il rectifia le mot du bon prêtre qui
il
PRÉFACE
lui disait
«
a"u revoir ». « Je vous dis plutôt « adieu », car
quand on va faire la guerre, on a bien dos chances
de ne
pas revenir. »
Le frère du héros
entrevue
racontant cette émouvante et dernière
du prêtre et du soldat ajoutait : « Nous sommes
qui
gêne pour être brave. » Non certes, et peu de jours avant
une
famille de croyants et ce n'est pas encore cela
Villebois écrivait ce mot qui révèle
la simplicité de sa foi et le secret de son courage : « En
campagne le soldat est toujours près de Dieu, ce n'est pas le
plus mauvais de son affaire. »
A l'esprit d'aventures et à la soif de dévoùment, YilleboisMareuil alliait des qualités essentiellement pratiques. Ce
n'était pas seulement un soldat, c'était encore un penseur,
orateur, un écrivain délicat, d'un talent remarquable. Il
possédait une véritable érudition, et certaines de ses études
sur l'armée et sur le mouvement colonial prouvent qu'il
connaissait à fond ces questions si complexes et si embrouil¬
de mourir, le colonel de
un
lées. Ce militaire
eût rendu d'importants services dans le
Gouvernement aussi bien que dans l'armée.
C'est la biographie de cet homme
dont la belle intelligence,
aptitudes variées ont toujours visé
l'action, que nous offrons aujourd'hui à nos jeunes lecteurs.
L'action, disait-il, l'action, c'est la vie de l'idée : où celle-ci
le
grand cœur, les
«
n'aboutit pas
tence.
à celle-là, il n'y a pas consécration d'exis¬
Croyons aux beaux jours de la France, aux
grandes
PRÉFACE
12
idées qui enfantent les grandes
creuses
en
actions, et point aux idées
qui bercent un peuple jusqu'à la léthargie mortelle,
le bernant.
»
A l'œuvre donc, enfants
de la France : l'ombre du héros
plane sur vous, et, vous montrant la route à parcourir et le
but à
atteindre, elle vous répète
espoir, travail, et vive la France ! »
ces
mots
: «
Courage,
LE COLONEL
DE VILLEBOIS-MAREUIL
CHAPITRE I
LA FAMILLE DE VILLEBOIS-MAREUIL
Les pères sont la gloire des enfants.
(Livre des Proverbes.)
Ceorges-Henri-Anne-Marie-Victor de Villebois-Mareuil est
né à Nantes, le 2 mars 1847.
Depuis le jour où la vieille cité bretonne a donné à la
France le sang de ses deux martyrs
Donatien et Rogatien,
bien d'autres lléros sont sortis de son sein. Parmi
eux, le
plus sympathique est, sans contredit, l'illustre Lamoricière,
duquel toute âme française rapprochera désormais le colonel
de Villebois-Mareuil. Le héros de
Rosliof, comme son aîné
dans la gloire, s'est fait le défenseur du faible contre le
fort,
répétant cette parole : « C'est une cause pour laquelle il
serait beau de mourir.
»
-
Georges de Villebois appartenait à une ancienne famille du
pays,
dont la noblesse
remonte à l'année
ancêtres du colonel gagna ses
1214.
Un des
éperons à Bouvines, en char¬
geant à la tête des contingents de l'Angoumois ; Philippe-
Auguste l'anoblit sur le champ de bataille où il venait de
vaincre l'einpereur Othon IV.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
14
Depuis lors, les Yillebois fournirent aux rois de France
commencement du xvui" siècle,
Pierre-Gabriel de Villebois était directeur des fermes
d'Anjou, de Bretagne et du Poitou; son fils Pierre-François,
comte de Yillebois, fut maréchal des camps et armées du
roi, gouverneur de la Guyenne. Quant aux cadets, qui ne
manquaient pas non plus de sang dans les veines, ils
allèrent chercher fortune au loin, au Canada, en Russie, où
de nombreux capitaines. Au
l'un d'eux
suivit Pierre le Grand.
Félix de Villebois-Mareuil, avait
épousé Marie de Cornulier-Lucinière et avait eu quatre fils,
dont l'aîné est celui qui vient de mourir glorieusement au
Le père de notre héros,
Transvaal.
Leur mère vit encore, et la perte de
son fils l'a frappée
cruellement, mais c'est une vraie femme de l'Ouest,
elle a
supporté vaillamment et chrétiennement le coup qui sem¬
blait devoir accabler sa vieillesse. Avec une fierté toute corné¬
le départ
fils pour l'Afrique : « Il a bien fait. C'est sa place,
lienne, elle s'était contentée de dire, en apprenant
de son
puisque les Anglais se mettent dix contre un. »
Les frères du colonel portent également un nom désor¬
mais cher à la France et vénéré dans les Annales
de ce pays :
Roger est actuellement maire de Sainl-Hilaire;
Christian,
retiré que pour cause
de santé, et Victor gère une importante exploitation en
ancien député de la Mayenne, ne s'est
Tunisie.
La fille du colonel, MUe Simone de
Villebois-Mareuil, avait
LA FAMILLE DE
VILLÈBOlS-MAREUlL
1S
compris la nature enthousiaste et le caractère de son père,
brave jusqu'à l'héroïsme.
un
Quand, sur le désir du colonel,
ami vint lui annoncer, l'air triste et embarrassé, que son
père était parti la veille, elle répondit avec un stoïcisme très
militaire : « Vous n'avez pas à me consoler, mon
père est
Français, il a fait ce qu'il doit faire. » Et quand, plus tard,
de tromper son cœur sur l'événement tragique
on
essaya
en
lui disant que le colonel était prisonnier, elle s'écria avec
un
déchirement d'âme :
«
Non... non... il est mort! »
La lîlle du héros savait bien que son père n'était pas de
ceux
que
l'on prend vivant.
Elle savait bien
soldat de
mais
ne
aussi, la jeune Française, que le vrai
pays
sait mourir pour la cause des faibles,
sait pas se
rendre. N'est-il pas mort jadis pour la
son
défense de la Pologne et de l'Irlande? N'est-ce pas le soldat
français qui a répondu si souvent à l'appel des chrétiens
d'Orient, depuis le siège de Candie par Louis XIV, jusqu'à
la
glorieuse expédition de 1860, qui arracha les Maronites
du Liban au cimeterre des Druses? N'est-ce pas lui encore
qui a aidé l'Amérique à conquérir son indépendance? Ah!
plus
que tout autre, est le pays du sentiment chevaleresque, des
nobles impulsions, des généreux sacrifices, de l'absolu dévoûment à l'idéal. Là, la nature elle-même se charge de
ils sont vraiment grands les enfants de ce pays « qui,
mettre les âmes à l'unisson du vrai et du
beau. Aussi, à
l'appel d'un principe élevé, ses fils se jettent-ils d'instinct
dans l'arène, résolus, coûte que coûte, de lui donner actualité
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
16
dans la vie courante de l'humanité. Les pages de son histoire
étincellent de noms de héros et de martyrs, de magnanimes
soldats et d'évangéliques
dont
missionnaires : c'est de la France
je parle 1 ».
Les
Villebois-Mareuil
portent
:
d'azur à un château
d'argent sommé d'un arbre d'or et accompagné en chef, au
canton
dextre, d'une mouche, aussi d'or volante et con¬
tournée
et,
au
canton senestre,
d'une hure de sanglier
d'argent.
Les
noms
de Villebois et de Mareuil sont ceux de deux
localités voisines,
dans la
situées l'une dans la Charente et l'autre
Dordogne.
1. M5' lreland, archevêque aux Etats-Unis.
CHAPITRE II
LES
PREMIÈRES ANNÉES DE GEORGES DE VILLEROIS-MAREUIL
Nos « légendes » sont nos
gloires, et c'est encore dans ces
légèndes que nous puisons- les
grands exemples, les grandes
pensées, les grandes convictions
qui, sur le champ de bataille,
nous inspirent et nous montrent
comment on l'ait son devoir.
(Ciianzy.)
L'enfance de Georges de Villebois s'écoula à Nantes
où
vivait sa famille maternelle. C'est là qu'il apprit à aimer la
mer.
Le port de Nantes est le quatrième de France pour la
navigation, le troisième pour la recette des douanes, et la
cité est l'une des
fleuve,
ses
plus belles du
pays.
Son étendue, son
rivières, ses quais, ses ponts, ses édifices, ses
quatre nefs lui donnent l'apparence d'une capitale. Son
passé historique renferme des pages d'un intérêt saisissant,
et le
petit Nantais dut contempler souvent, avec la naïve
admiration de cet
d'Arthur
âge, les statues d'Anne de Bretagne,
III, de Duguesclin, d'Olivier de Clisson, de Cam-
hronne. Que de fois son âme dut tressaillir au récit des san¬
glants épisodes des guerres de la Vendée, dont le souvenir
est brûlant dans les annales de la ville. C'était en
LE
COLONEL
DE
VILLEBÔis-MAHEUIL.
juin 1793,
2
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
18
royalistes, après s'être emparés de Saumux, étaient
venus faire le siège de Nantes qui était alors, comme
les
aujourd'hui, riche et florissante. Ses murailles imposantes,
et ses dix-huit tours d'autrefois avaient disparu ; c'était une
ligne de contrevallation de deux lieues d'étendue. La prise de cette ville
ville
ouverte,
mais protégée par une
pouvait avoir les conséquences de la plus haute portée, et
maîtres de Nantes, auraient pu, sans préten¬
tions exagérées, espérer le rétablissement de l'ancienne
monarchie. Cinquante mille d'entre eux, enllammés par la
sainteté de leur cause, étaient aux portes de Nantes : Cathe-
les royalistes,
lineau et d'Elhée, à la tête de 12,000 hommes, se
dirigeaient
Bonchamp,
avec 4.000 Vendéens, s'avançait sur la route de Paris pour
attaquer à l'est, enlre la Loire et l'Erdre; Lvrot de la
Patouillère, avec 10.000 hommes, occupait la Croix-Moi¬
neaux. Charette campait dans la lande de Bagou et aux
Cléons pour attaquer par le pont Rousseau. Quant aux
forces de la hasse Vendée, qui serraient Nantes au midi et
qui étaient les plus imposantes, elles avaient devant elles la
d'Ancenis sur la ville pour l'attaquer au nord.
Loire à franchir.
La lutte fut
acharnée. Les
royalistes déployèrent une
fougue merveilleuse; mais, au moment où l'attaque
redou¬
meilleurs hommes :
Fleuriot et le chevalier de Mesnard tombèrent, puis ce fut
le prince de Talmont et peu après l'ardent Cathelineau.
Charette alors fit des prodiges, mais tant de valeur devait
blait
de fureur,
ils perdirent leurs
LES
être accablée par
PREMIÈRES ANNÉES
19
le nombre : les pertes des braves Ven¬
déens furent énormes, et, entre toutes,
celle de Cathelineau
fut la plus irréparable et la plus douloureuse.
Si nous avons rappelé ces hauts
faits d'armes accomplis
à Nantes, c'est que le cadre qui entoure les premières années
d'un homme a très certainement sur sa vie une influence
souvent décisive, et l'on aime à se représenter le petit Georges
de Villebois-Mareuil écoutant, ému et charmé, l'histoire des
héros tombés sous les murs de sa ville natale.
L'éducation
familiale
devait développer encore l'esprit
aventureux de l'enfant. Il vivait dans une atmosphère d'idées
élevées et chevaleresques : on lui avait dit souvent qu'étant
de grande race, il aurait un jour de grands devoirs. Dès lors
le métier des armes, où
s'étaient distingués ses ancêtres,
apparut à l'enfant comme le seul qui fût digne de l'attirer.
Très jeune, il décida qu'il serait soldat. Il ne se sentait pas le
goût de vivre, comme il l'a dit plus tard, tranquille et indif¬
férent dans son coin, sans se soucier de son temps, de ses
concitoyens, de la France et de ses destinées. Le petit gar¬
çon se disait que, lorsqu'il aurait
un
grandi, qu'il serait devenu
homme, il se devrait à son pays ; que, « descendant d'une
longue suite d'aïeux qui tous avaient porté l'épée, ce serait
un
crime de lése-liérédité que
de se dérober à une si fière
obligation ».
Mais à l'influence de l'esprit de
famille, devait se joindre
plus tard celle d'une éducation plus moderne, et le jeune
LE COLONEL DE VILLE130IS-MARELIL
20
preux au caractère décidé, à l'humeur indépendante, mettra
un
jour l'honneur de sa profession au-dessus de celui de sa
race.
se
Ces deux courants qui, chez lui, se rencontrèrent sans
heurter, développèrent dans son esprit une conception
très haute du devoir militaire à laquelle s'associait une cons¬
présent et des menaces
cience très nette des difficultés du
de l'avenir.
Les traditions du
passé et les idées nouvelles, dans ce
qu'elles ont de beau et de bon, s'unissaient, se modifiaient,
se
complétaient les unes par les autres et donnaient à la
physionomie de Villebois-Mareuil cette originalité et cette
distinction qui l'ont rendu si sympathique à tous ceux qui
l'ont
connu.
«
Toute
sa
personne
accusait l'autorité d'un
grand passé jointe à la vaillance d'un lier avenir. »
Quand il eut atteint sa neuvième année, le petit enthou¬
siaste à l'œil bleu fut confié aux RR.
de Vaugirard, pour y
PP. Jésuites de la rue
suivre les cours du collège que diri¬
geait alors le P. Olivaint.
CHAPITRE III
LE P. OLIVAINT.
—
SAINT-CYR.
—
LE COLLÈGE. — L'ÉCOLE DES
CARMES
L'ÉCOLE DE JÇHNVILLE-LE-PONT
'
I
Des sentiments
tions
vives,
des
élevés, des affec¬
goûts
simples
font un homme.
(De Bonald.)
Depuis peu d'années, le collège de Vaugirard avait été
cédé à la compagnie de Jésus, et
déjà il était en plein déve¬
loppement. Le P. Olivaint, devenu prélet des études, puis
recteur, avait communiqué à la maison quelque chose de
son
esprit, et l'on peut dire que nul ne contribua davantage
à la
prospérité grandissante de l'établissement. Les enfants
avaient
compris l'appel gracieux qu'il leur adressait un
jour : « Ayez, leur disait-il, le respect qui sied à des enfants,
mais
ne nous
respectez pas trop, ne nous prêtez pas une
dignité inaccessible. Déposez cette gêne, cette inquiétude
d'une timidité
qui cherche à fuir : le respect filial est celui
qu'une douce familiarité tempère, il rend l'honneur, tout
en
se
livrant
avec
abandon. Livrez-vous donc et dans le
respect et dans l'obéissance C'est là l'esprit, le caractère des
enfants; ils se livrent sans peine, ils ont confiance. La con¬
fiance est
comme
le sang et la vie de la
piété filiale. Aussi
l.E COLONEL DE YILLEROIS-MAREUIL
22
demandons en vous
est-ce la confiance surtout que nous
disant : Soyez pour nous comme des enfants. Le reste serait
Confiance donc, chers en fan ts ; vous ne "serez
peu sans elle.
point trahis! Confiance dans vos difficultés, pour que nous
puissions vous offrir nos secours'; confiance dans vos peines,
pour qu'il nous soit donné de vous consoler ;
vos fautes
même et malgré
confiance dans
les reproches qui les suivront,
pour que nous ayons plutôt la joie de vous pardonner et de
vous
guérir. Nous ne réclamons votre confiance que pour *
votre
bien :
nous
accorderez plus de confiance. 11
la mettiez
nous
en
vous
nous,
èn ferons d'autant plus que vous
car
nous
faudra bien que vous
avons
le secret de l'obte¬
nir : « Nous vous aimons ! »
C'est bien là le maître qu'il fallait à la nature de Villebois-
Mareuil, nature très franche, mais parfois impénétrable
dans le dédale de pensées et de sentiments multiples qui se
pressaient dans son cœur et dans son cerveau d'adolescent.
Très indépendant, il dut souffrir de la contrainte du collège,
mais il aima ses maîtres et
garda au P. Olivaint un sou¬
venir reconnaissant.
Très travailleur aussi, Georges fut toujours un bon élève,
et les
un
paroles du maître devaient trouver dans son esprit
écho fidèle quand elles esquissaient
études
historiques :
tous les
rivages,
ce
«
ainsi le tableau des
Sur tous les points du monde, sur
sont des frères qui s'offrent à vous.
Quelle étrange diversité de mœurs, de coutumes, de langues
et de destinées !...
23
LE P. OI.IVAINT
Ne
«
vous
intéressez-vous
famille ? Ne tenez-vous pas
malheurs et ses titres
pas
à
l'histoire de votre
à connaître ses aventures, ses
de gloire ?
famille. Comme un voyageur,
L'humanité
est votre
elle s'avance à travers les
empires, qui ne semblent
pour elle qu'une tente où elle s'arrête quelques jours.
Partout elle' s'agite, et la terre est fatiguée des révolutions
qui signalent son passage; mais c'est Dieu qui la mène, et
nulle part mieux que dans l'histoire on ne voit le doigt de
âges, fondant et détruisant les
la Providence. L'histoire
<p
ajoute en quelque sorte à notre
existence les siècles qui ne sont plus. Créature faible et née
grand que son esprit
aspire à embrasser, comme celui de Dieu, tous les lieux,
tous les temps et tous les êtres. L'avenir, l'immortalité est
d'hier, l'homme esl cependant si
devant lui comme une terre à
notre
conquérir; mais le passé est
tributaire, et c'est à lui que nous devons demander
les moyens
d'assurer notre victoire. Ne seriéz-vous donc
à tant de
nobles exemples ? Les grands hommes des temps passés
sont pour nous comme des ancêtres dont les âmes géné¬
pas
sensibles à ces belles leçons de l'histoire,
reuses nous
parlent et nous excitent à bien faire. »
Villebois-Mareuil s'est
souvenu
de cette leçon quand,
partant pour aller s'enrôler sousles drapeaux du Transvaal,
il rappelle que les Burghers sont
«
tous ces noms français, les
presque de la-famille, que
Joubert, les Malan, les Cronje
(Crosnier), les Dutoit, les Villiers, Malherbe, du Plessis,
sonnent aussi, français que chez nous, parce que l'air de
24
EE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
famille s'est conservé et que les cœurs ont gardé toute
leur
fierté, tout leur élan français ».
Les jeux adoptés pour les récréations à Vaugirard devaient
êlre du
goût du jeune Yillebois. L'air, l'espace, le mouve¬
ment, les amusements bruyants, les parties de balle, de
barres, de cerceaux, les patins en hiver, les échasses en
été :
tous
les
jeux vigoureux, d'allure belliqueuse, qui
développent les membres et exercent le courage, étaient mis
en
honneur par le P. Olivaint. Il les animait de la voix et
du geste, et c'était merveille de voir ces gymnastes de douze
ans, ces
guerriers improvisés se livrer à des évolutions
savantes, prendre et reprendre des positions, enlever les
drapeaux et conquérir ainsi des croix de papier qui fai¬
saient rêver au jour ou la croix des braves serait attachée
sur ces
poitrines de soldats.
Le patinage avait un attrait tout spécial, et le P.
rappelait volontiers comment,
en
Olivaint
1795, les braves soldats
français, s'élançant sur le Zuyderzée gelé, s'emparèrent des
vaisseaux hollandais, grâce à ce que fantassins et cavaliers
surent se tenir sur la glace.
Ces exercices, qui développaient tout à la
fois la vigueur
corporelle et l'énergie morale, étaient ceux que préférait
Georges de Yillebois-Mareuil. Il se préparait ainsi à l'École
de
Gymnastique de
d'années après, se
Joinville-Ie-Pont, où il devait,
/
faire, parmi
ses
peu
camarades, une véri¬
table réputation de sportsman émérite.
L'ÉCOLE DE JO IN VILLE-LE-PONT
«
25
Quand on nous dit : Faites de ces enfants des hommes,
cela signifie pour nous : Faites-en des
chrétiens. » Ce plan
d'éducation, qui fut celui du P. Olivaint, se réalisa en Villebois-Mareuil. Ses convictions religieuses, il les avait puisées
dans
famille
sa
d'abord, puis au collège de Vaugirard, et
l'on aime à rapprocher en un
même souvenir la mort glo¬
rieuse du maître et celle de l'élève.
Nous raconterons en son temps la mort du
disciple; rap¬
pelons ici celle du maître, qui servit à l'autre d'exemple et
de
prélude.
Paris affolé entendait
même où
guerre
se
gronder la Commune, au moment
discutaient les préliminaires
civile s'allumait après la
révolte stupide et
de la paix : la
guerre étrangère.
Cette
lâche de quelques misérables avait été
prévue parle saint religieux dès le début delà guerre. « Pro¬
fitant de l'impuissance du pouvoir, disait-il, le parti radical,
qui déjà s'agite, provoquera dans Paris un terrible boulever¬
On
sement.
mencera
s'attaquera aux maisons religieuses, on com¬
par
les nôtres, on viendra même ici... Si l'on
m'arrête, je veux me poser sur mon terrain et me donner
pour ce que
je suis
:
citoyen français, sans doute, mais
prêtre, mais jésuite ; c'est sous ce titré que je vis et que
j'entends bien mourir. »
C'est
sous
ce
titre,
en effet, qu'il fut arrêté
le 26 mai et
compris dans les cinquante-deux otages sacrifiés ce jour-là
par la fureur des communards.
sur
la funèbre liste;
Son nom figurait le premier
dès qu'il fut appelé, il répondit d'une
LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAREUIL
26
voix ferme :
«
Présent », et alla se placer en face des autres
prisonniers, pour commencer la rangée des victimes.
Le lugubre cortège se mit en marche, mais il avait peine
à avancer à travers la foule grossissante. La populace armée
se
«
pressait autour des otages, s'élançait pour les frapper.
Ici, ici, criait-on, il faut les tuer ici. » Et l'on
chantait, on
des pierres aux victimes.
Enfin on arriva au lieu de l'exécution : l'horrible massacre
commença aussitôt et dura près d'une heure.
Tous reçurent courageusement la mort. Le P. Olivaint
resta calme etsouriant jusqu'à l'instant oii il fut frappé d'une
dansait, on
hurlait, on jetait
halle en plein cœur.
ciel.
Le saint, le martyr montait au
pareilles
âmes, qu'on a respiré une atmosphère tout imprégnée de
pensées nobles, de sentiments élevés, de désirs héroïques,
Quand, très jeune, on a vécu en contact avec de
n'en garde pas l'empreinte
et ne sache, à l'heure du danger, révéler l'énergie, la beauté
il est rare qu'un cœur généreux
d'un caractère formé à cette école
Les vacances de Georges se passaient
taigu. Sa famille habite encore à 2
calité,
dans la commune de
château du Bois-Corbeau,
kilomètres de cette lo¬
Saint-Hilaire-de-Loulay, le
où le colonel revenait,
année, au moment de la chasse,
souvenirs de son enfance
d'ordinaire à Mon-
chaque
et retrouvait les lointains
27-
L'ÉCOLE DES CARMES
Le
jeune homme poursuivit, au collège de Vaugirard,
seize
ans son diplôme de bachelier, fit sa philosophie à Nantes,
d'excellentes et un peu turbulentes études, conquit à
à l'externat
des Enfants-Nantais,
puis entra à l'Ecole des
Carmes, à Paris, pour y préparer son admission
à Saint-
Cyr.
L'École des Carmes était, à cette époque, sous la direc¬
tion de M. l'abbé
Isoard, devenu depuis auditeur de rote et
évêque d'Annecy. Entre le maître et l'élève il y eut peu de
sympathie. Peut-être la nature exubérante, indépendante,
du futur soldat, allait-elle mal au tempérament du prêtre,
maître. Quoi qu'il
en soit, les points de contact entre les deux hommes étaient
rares, les rapports plutôt tendus.
Du moins, il n'y eut pas d'esclandre, et le jeune Villebois en fut quitte pour se réjouir doublement de son entrée
à l'Ecole spéciale militaire. Il fut admis à Saint-Cyr le 16 oc¬
heurtait-elle trop souvent l'autorité du
tobre 1865 et en sortit le Ier octobre
1867, avec les galons
de sous-lieutenant.
Le nouveau sous-lieutenant demanda à entrer
dans l'in¬
fanterie de marine. Cette arme n'avait pas alors pour
les
brille au¬
jourd'hui et qui la fait choisir d'ordinaire par les premiers
jeunes officiers débutants le prestige dont elle
numéros du classement final ; aussi, en demandant à y entrer,
Georges suivait les inspirations de "sa nature aventureuse
ambition. Sur les
bords de l'Atlantique, l'enfant avait admiré la mer et le
bien
plutôt que les calculs de son
LE COLONEL DE V-ILLEBOIS-MAREUIL
28
mouvement des ports ;
la perspective des voyages lointains
éveillait aujourd'hui l'audace du jeune homme.
Il fut admis
même
en
temps que son meilleur camarade
d'école, M. Coronat, que nous trouvons actuellement général
commandant l'infanterie de marine à Toulon.
Atl'ecté
d'abord
au
4e régiment
comme officier-élève à
Joinville-le-Pont. Avec
exerça
et
ne
de l'arme, Villebois fut envoyé
une
l'École de Gymnastique de
ardeur très
pendant quelque temps à tous les genres de sports
tarda pas à
devenir un escrimeur, un gymnaste, un
nageur de première force. Il voulait se
I
juvénile, il s'y
prémunir contre les
imprévus de l'existence d'un marin et acquérir l'agilité, la
souplesse des mouvements, la résistance corporelle qui lui
furent si utiles
avec
un
au
cours
bon numéro
de
de
sa
carrière
agitée. Il obtint,
classement, le
premier
prix
d'escrime.
Le jeune
X.
sous-lieutenant était prêt. Ce fut donc avec un
plaisir sans mélange qu'il reçut l'ordre de partir pour la
Cochincbine.
Ce fut là son premier vrai début.
CHAPITRE IV
LE SÉJOUR EN COCHINCHINE
Dans un temps où les hommes
ne
sont
plus des hommes, mais
des choses, il fut une
il eut du caractère.
âme forte,
(Ciiamfobt.)
Les missionnaires catholiques furent les premiers à faire
connaître
en
Extrême-Orient le nom de la France. L'un
d'eux, Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, amena la
France à jouer, vers
la fin du xvme siècle, un rôle politique
pays de l'Annam.
Ce prélat fut le promoteur de l'inter¬
au
vention française en Indo-Chine : il fit bénéficier du prestige
et des
armes de ses
compatriotes le roi Gio-Long, contraint
de combattre ses sujets révoltés.
En 1859,
Rigault de Genouilly s'empara de Saïgon; en
1861, la prise de Mytho, de Bien-Iloa, l'occupation des îles
Poulo-Condor et la prise de
à la France la
Vink-lang, en 1862, assurèrent
possession de trois provinces dont le terri¬
toire équivaut à celui de deux ou trois de ses départements.
Le traité
qui assurait cette conquête lui donnait un mil¬
de
sujets asiatiques. De plus, l'acte diplomatique
lion
portait expressément, outre le maintien des
provinces
LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAUEL'IL
30,"
cédées, que désormais les commerçants
français et les
navires envoyés en surveillance pourraient librement com¬
et circuler dans le grand fleuve du Cambodge.
mercer
Les
conséquences de ce traité n'avaient pas tardé à se
faire sentir. D'autres provinces furent annexées à la colonie,
et cette
annexion, appelée par les vœux de la population
laborieuse, s'était faite sans effusion de sang.
Il semblait dès lors que la France n'avait
en
plus qu'à jouir
paix des avantages de la conquête, mais, en 1868, de
nouveaux
troubles éclatèrent et nécessitèrent
l'envoi
de
quatre colonnes sur la frontière nord, entre Chang-Rang et
Bien-Hoa.
C'est alors que Georges de Villebois-Mareuil fut appelé et
partit pour la Cocbinchine. Malheureusement pour lui, il
arriva trop tard pour prendre part à la répression de l'insur¬
rection. Tout était
déjà rentré dans l'ordre et le calme,
grâce à la fermeté du gouverneur, secondé par le colonel
Foron, commandant supérieur des troupes.
M. de Cornulier, qui venait de succéder à
l'amiral de la
Grandière, était l'oncle maternel de Georges. Il ne tarda pas
à choisir son neveu comme aide de camp, et le jeune
assista
homme
paisiblement au développement ascensionnel de la
colonie.
Villebois-Mareuil trouvait en Cocbinchine un vaste champ
d'observation. C'était toute une mine d'études à creuser que
ce
pays
fertile où croissent presque sans culture le riz, le
mûrier, la canne à sucre ; où des forêts à la végétation gigan-
LE
31
SÉJOUR EN COCIHNCIIINE
tesque renferment tout un monde nouveau pour l'Européen.
L'étrangeté des formes et la richesse des produits du sol
attentif du jeune lieutenant.
Il aimait ces forêts immenses et mystérieuses dont les indi¬
devaient impressionner l'esprit
gènes redoutent
demeure des
le séjour, qu'ils considèrent, comme
mauvais génies.
Mais ce ne furent pas seulement les beautés
ses
la
de la nature,
produits et ses bizarreries qui attirèrent l'attention du
jeune officier. Alors déjà, Saigon promettait de devenir ce
la .plus importante des
possessions coloniales de la France. Et, si les trente années
qui ont suivi l'annexion l'ont embellie, il n'en est pas moins
vrai qu'à l'heure où Villebois-Mareuil y arriva, elle ne man¬
quait ni d'intérêt, ni d'élégance. Les magnifiques avenues
qu'elle est actuellement, la ville
de tamariniers et
de manguiers donnaient comme aujour¬
d'hui leur ombre bienfaisante aux rues larges et bien tracées.
A la tombée de la nuit,
la brise caressante de la mousson
passait déjà sur les jardins splendides, pleins de lucioles
phosphorescentes, et apportait aux promeneurs de délicieux
parfums. L'hôtel de l'amiral se cachait dans la verdure des
rives, l'arsenal et les magasins d'approvisionnements étaient
bien fournis, et
si Saigon n'était pas encore, comme on l'a
dit depuis, le Paris
de l'Extrême-Orient, cette ville se pré¬
parait à le devenir.
la mer, mais
à 40 milles, à l'intérieur. Le port de guerre prend sur la
rivière de Saigon un large espace réservé au mouillage des
Ce grand port maritime n'est pas au bord de
32
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
bâtiments de l'État. Des canonnières,
des cuirassés s'avan¬
çaient avec leurs coques blanches sur les eaux argileuses.
Quand son service lui en laissait le loisir, le jeune soldât
dirigeait de préférence sa promenade vers les quais et, dès
que le canon annonçait l'entrée
se
d'un navire dans le port, il
mêlait à la foule toujours impatiente de voir et de saluer
les nouveaux arrivants.
_
Tout
ce
qui intéressait le développement de la colonie
cochincbinoise éveillait sont attention;
il reconnut dès lors
que, si elle était appelée à devenir lameilleure des possessions
coloniales françaises, c'est qu'à l'époque de sa conquête et
vu son
rence
éloignement elle n'avait pas eu à souffrir de l'ingé¬
métropolitaine et que, dès le début, la colonie avait
trouvé, dans l'amiral de la Grandière, un administrateur de
premier ordre dont les sages mesures ont assuré sa prospé¬
rité.
Villebois-Mareuil garda toujours un bon souvenir de son
séjour en Cochinchine, mais if ne se montra pas également
favorable à d'autres essais de colonisation.
Depuis la
guerre
de 1870, il
a
blâmé souvent cette
recherche intempestive des colonies lointaines, qu'il considé¬
rait comme une étrange cause de faiblesse au point de vue
d'une guerre continentale.
«
L'Allemagne, dit-il, a dû se
réjouir en nous voyant lancés dans la série de nos entreprises
coloniales, et elle envisage l'avenir avec plus de sérénité
maintenant que nous sommes lestés des
et de
boulets du Tonkin
Madagascar. La nation qui concentre
son
action
33
LE SEJOUR EN COCHINCUINE
sur un
seul point est certainement plus
celle qui éparpille les siennes de plusieurs côtés à
que
la fois... Si
nous
avions été décidés à refaire notre fron¬
tière mutilée, nous n'en
nos
forte à cet endroit
aurions pas un instant détourné
regards, nous serions restés repliés sur notre immuable
résolution, indifférents aux tentations, où on a
réussi à
embarquer notre activité. Nous pouvons dire que nos con¬
quêtes coloniales auront fortement saigné notre Trésor, dont
l'épuisement devient notre grande alarme, et qu'elles nous
ôteraient un corps d'armée, la guerre venant. »
«
Mais, ajoute-t-il, nous les avons achetées assez cher
pour en tirer ce qu'elles peuvent rendre; et, les ayant, nous
devons en favoriser le développement par tous
dont
les moyens
dispose une grande nation et dont le plus indis¬
pensable est la sécurité. »
Or, selon Villebois-Mareuil, le principal agent du dévelop¬
pement des colonies, c'est la marine, et l'un des plus redou¬
tables écueils, le fonctionnarisme.
Depuis deux ans, le jeune officier poursuivait en Cochinobservations, tout en ne négligeant
chine ses études- et
ses
rien de son service
qui restait sa principale préoccupation.
11 se distinguait par son amouç.du métier, son esprit de dis¬
cipline, et venait d'être promu au grade de lieutenant quand
éclata la guerre de
LIS COLONEL
DE
1870.
VILLEliOlS-MAHEl'IL.
3
CHAPITRE V
LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE.
—
LE DÉPART POUR LA FRANCE
L'ARRIVÉE
«
Servir la patrie, ce doit
seul but, notre
unique pensée. »
être notre
(Chanzy.)
faut le dire, vibra brillamment
aux oreilles de l'officier : que de dévouements d'actions
La guerre!... Ce mot, il
héroïques, quelle moisson de gloire il promettait!
Cette
gloire rêvée depuis les jours de l'enfance,
levait à l'horizon et lui faisait
Le cœur
elle se
signe d'approcher.
jeune et haut placé de Villebois-Mareuil a com-
.pris l'appel ; il veut y répondre, mais un ordre de ses chefs,
ordre qui semble cruel à sa juvénile
ardeur, le cloue à son
poste. Il demande à partir, on refuse ; il insiste, il supplie,
on
refuse encore.
L'amiral de Cornu lier tenait à garder
aide de camp;
auprès de lui son
il craignait que le poste de Cochinchine
n'exigeât, d'un jour à l'autre, une étroite surveillance dans
les
complications qui surgissaient. Et les massacres des
Français en Chine, qui eurent lieu à Tien-Tsin, dans le cou-
35
LA UUEIME FUAMCO-ALLEMAlîpE
raut de
septembre de cette même année, prouvent que les
appréhensions du gouverneur n'avaient rien d'exagéré.
courba la tête ; mais, quand les nou¬
velles de la guerre devinrent plus graves, quand l'annonce
des désastres arriva jusqu'à lui, Georges de VilleboisMareuil n'y tint plus. Il revint à la charge, fit le siège de
son oncle, mais celui-ci demeura intraitable.
En lace de ces refus persistants, le cœur de Georges
souffre cruellement : la France agonise et on lui ordonne de
rester au loin ; on lui défend d'aller au secours de la patrie!
Jamais peut-être un jeune soldat ne souffrit ce que souffrit,
à cette heure, notre héros. Son désir de revoir son pays, à
cette sombre époque, était si violent que l'officier revenait
sans cesse au port, regardant avec une douleur intense et
Le jeune lieutenant
un immense
désir les bateaux qui s'éloignaient, hélas ! sans
l'emporter...
Or, il arriva qu'un jour où l'amiral et son aide de camp
étaient tous deux sur le port, un
paquebot se préparait à
partir pour la France.
Ce fut le dernier coup.
définitif et, cette fois, frappa
juste. L'amiral, fier de retrouver dans son neveu les qualités
chevaleresques de sa race, se laissa fléchir par cette belle
Le jeune homme tenta l'assaut
ardeur et dit brusquement:
«
Eh bien! pars tout de suite, si tu le peux. »
A
part lui et pour se rassurer, l'amiral pensait tout bas
que le paquebot s'en irait avant le neveu; que
les prépara-
»
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
36
iifs du départ annuleraient la permission donnée. 11 se trom¬
pait. Le paquetage fut fait en un tour de main et VilJebois
rendu à bord. Mais telle avait été la hâte, que la bourse du
voyageur était
vide ou peu s'en faut. Il n'y avait qu'une
faire, emprunter à l'oncle l'argent nécessaire.
chose
à
C'était
risqué; mais Villebois était lancé, et ce détail ne
devait pas
l'arrêter. Nouvel assaut, nouvelle victoire. Le
parent paya de bonne grâce le passage du neveu, tandis
que le chef cherchait encore à retenir son aide de camp.
La traversée parut longue au passager; il
ment que
sentait vague¬
l'agonie de la France ne pouvait se prolonger et
tremblait d'arriver quand tout serait fini.
Hélas!
sa
au
milieu de quelles tristesses il allait retrouver
belle patrie qu'il avait quittée naguère si llorissante,
pleine de vie et d'avenir, si hère de sa grandeur,
si
de sa
force, de son prestige! Tout avait sombré. La grande armée©-
qu'il avait cru invincible avait disparu; il n'en restait plus
que des débris épars, héroïques jusqu'à la fin, mais dont le
courage ne pouvait plus rien pour sauver la patrie.
Quand
l'officier
débarqua
en
France,
le
30 no¬
vembre 1870, le Gouvernement n'était plus ni à Paris, ni à
Tours, il avait reculé jusqu'à Bordeaux, et de l'infanterie de
marine il restait à peine
de quoi fournir les fonctionnaires
pour le ministre! Sedan avait gardé tous les « marsouins » ;
mais des bataillons de marche de chasseurs à
en
pied étaient
formation avec la dernière levée : des enfants de vingt
ans!
LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE
37
janvier 1871, Villebois-Marenil fut incorporé au
Le 6
7e bataillon de marche de chasseurs à pied,
et nommé capi¬
taine, quoiqu'il ne fût encore que lieutenant. La pénurie
était telle que
les sous-lieutenants étaient choisis parmi
des jeunes gens
qui n'avaient été qu'admissibles à Saint-
Cyr.
Ce 7e bataillon,
dant
après la funeste journée de Loigny, pen¬
laquelle il avait perdu les deux tiers de son effectif,
d'exister, ses débris ayant été versés au 8" de
avait cessé
marche.
Mais, le 30 décembre, il avait été reconstitué sous les
ordres du commandant Dubois.
Villebois rejoignit ce corps, le
11 janvier, à Issoudun, et
reçut le commandement delà 6e compagnie. Le 12, le batail¬
lon
partait
affecté
au
pour
Yierzon où il arrivait le 13,
pour
être
XVe corps, que commandait le général Pourcet.
CHAPITRE VI
LA JOURNÉE DE
BLOIS. — L'ARMISTICE. — LA PAIX
Allez, avec Ce COUrttge dont
vous
êtes rempli.
[Juges, vi, I L)
malgré les
efforts du général Chanzy qui commandait l'armée française,
les Prussiens occupèrent la ville de Blois. Depuis quatre
jours — les jours de décembre, comme les ont nommés les
Allemands
l'armée de la Loire prenait, perdait, répudiait
les villages a voisinants et arrêtait l'ennemi, que cette résis¬
On
se
souvient que,
le 10 décembre 1870,
—
tance inattendue frappait de stupeur.
Désespérant d'avoir raison de son adversaire, Te grandduc de Mecklembourg avait
appelé à son secours le prince
Frédéric-Charles, et celui-ci était arrivé sur le terrain avec
deux corps d'armée.
Due
pouvaient les troupes de Chanzy déjà réduites par
les combats meurtriers des jours précédents, épuisées par une
matin au soir, contre les chocs
réitérés d'un ennemi qui disposait de troupes toujours
fraîches et infatigables ? 11 fallait donc battre en retraite,
lutte qu'elles soutenaient du
LA JOURNÉE DE
mais les
colonnes
39
BLOIS
allemandes, descendant par
la rive
du parc de Chambord le
général Maurandy et.le refoulaient sur Blois. Les Allemands
allaient s'emparer de cette ville. C'est alors qu'ils se mirent
en devoir —malgré les glaçons que charriait la Loire — de
rétablir par un pont de bateaux celui qu'avait fait sauter le
général Barry. Passant ensuite sur la rive droite, ils pre¬
gauche de la Loire, chassaient
naient à revers le général Charïzy.
position très critique, demanda
l'aide de Bourhaki. Mais la première armée de la Loire était
Ce
dernier, jugant sa
dans un tel état de délabrement et
de désordre, qu'elle ne
put répondre à cet appel.
Chanzy, se voyant seul, réduit à ses propres forces; com¬
mença
aussitôt une savante retraite à laquelle il
l'allure d'un
mouvement stratégique.
donna
Tout le matériel et
amassés à Blois refluèrent sur sa
nouvelle base d'opération. Il n'en est pas moins vrai que,
les approvisionnements
était restée au pouvoir des
Allemands, et il s'agissait de la leur reprendre. Pour cela,
il fallait entrer dans la Aille en enlevant aux ennemis le fau¬
depuis lors, la ville de Blois
bourg de Vienne;
Or, le 28 janvier 1871, une colonne mobile tout entière se
portait sur Blois en trois colonnes. Celle fie gauche, com¬
mandée parle général
Pourcet lui-même, était éclairée par
Villebois-Mareuil. Ce fut cette compagnie
qui, arrivant vers trois heures sur la rive gauche du Cosson,
la compagnie de
engagea la première le combat.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
40
Après avoir dégagé une section d'artillerie malheureuse¬
engagée à 400 mètres du feu de l'ennemi, Villebois-
ment
Mareuil s'élance à la tête de sa petite troupe, bien décidé
à
premier dans le faubourg de Vienne. 11 monte
entrer le
vigoureusement à l'assaut des barricades, mais retombe
presque
aussitôt, frappé par un paquet de mitraille. Un
sergent et un clairon le relèvent et veulent l'emme¬
vieux
ner; il refuse. « Tué pour tué», dit-il, et, élevant la voix,
il
commande : « En avant, à la baïonnette ! »
Le clairon et le
continue à
sergent le soutiennent ; ainsi porté, il
avancer.
Entraînés par cet exemple,
les soldats
escaladent la barricade, franchissent la rivière sous un
feu
vif, repoussent l'ennemi et s'établissent sur la
rive
très
droite.
<
Après trois heures de combat, la ville de Blois était au
pouvoir des Français.
A la suite de cette affaire très meurtrière, le 7e bataillon
mérita d'être cité à l'ordre de l'armée.
Quant à son jeune chef, il fut, en récompense de sa bril¬
lante
conduite, confirmé définitivement dans son grade
provisoire de capitaine, et décoré sur le champ de bataille.
Il avait vingt-trois ans.
Le
général Pourcet, rendant compte au ministre de la
journée de Blois, s'exprime de la façon la plus flatteuse
pour le jeune commandant.
«
Bien que l'ennemi, dit-il, n'eût pas de canon,
tance qu'il avait pu
la résis¬
organiser à l'aide de barricades et de
41
LA JOURNÉE DE BLOIS
maisons crénelées
a
donné lieu, de sa part, à une fusillade
meurtrière et nourrie qui a fort impressionné nos hommes.
J'avais mis heureusement à la tête de la colonne d'attaque
une
compagnie du 7e bataillon de marche de chasseurs, qui,
admirablement commandée par son commandant, le lieute¬
nant de
Villebois-Mareuil, a fait, à elle seule, plus que
toute la ligne de l'Indre qui était chargée de l'appuyer.
Villebois nous
a
»
lui-même conservé dans une lettre le
souvenir de cet événement décisif pour sa vie.
Mes souvenirs du 28
«
janvier, raconte-t-il, s'arrêtent
passage delà barricade du pont.
au
Ma compagnie,
«
la 6e du 7e bataillon de chasseurs de
marche,' dont j'ai gardé le commandement après la guerre,
était extrême avant-garde et attaquait de front.
J'ai été blessé quelque
«
temps avant la prise de la bar¬
ricade, mais j'ai continué à commander jusqu'à ce que mes
chasseurs l'aient dépassée. L'on m'a ramené alors en arrière
dans
une
des maisons qui bordent l'avenue de Saint-Ger-
vais.
«
où
Le lendemain matin, j'ai été évacué sur Cour-Cheverny,
j'ai trouvé une sœur de Saint-Paul
de Chartres qui
m'avait soigné en Cochinchine.
«
Là-dessus
j'ai manqué mourir après deux ou trois
transbordements, et ce n'est que neuf
reçu pour la deuxième
ma
mois après, ayant
fois l'extrême-onction, que j'ai rallié
compagnie. »
Le blessé, .assure un témoin,
était en très piteux état, et
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUfL
42
l'on ajoute qu'il
fut admirablement soigné par une de ses
parentes pont le mari venait d'être tué à Loigny parmi les
zouaves
de Charette.
Ce premier fait d'armes de Villebois-Mareuil fut le dernier
combat de l'armée de la Loire,
mais c'était une victoire.
elle
se résignait à déposer les armes, la suprême consolation
Le jeune capitaine apportait à la patrie, au moment où
d'un dernier triomphe.
Ce fut pour lui un
grand honneur et Un grand bonheur,
car, dès le lendemain,
le bataillon recevait l'ordre de rétro¬
grader sur Cour-Cheverny ; l'armistice venait d'être signé,
pendant que
le jeune homme se remettait lentement de ses blessures
qu'eurent lieu les derniers épisodes de cette lutte, l'une des
plus terribles qu'aient eues à enregistrer les annales de
l'humanité, et que furent arrêtées les conclusions d'une paix
la guerre contre l'étranger était terminée. C'est
qui laissait la France morcelée.
Pendant bien des jours, les représentants du pays
vaincu,
inquiets et consternés, espéraient cependant, de la part du
vainqueur, des conditions moinslourdes, qui laisseraient à la
patrie l'intégrité de son territoire. Hélas! ce dernier espoir
devait sombrer comme le reste: il fallait se rendre. «
blable à
ces
forteresses
qui
ne
Sem¬
font battre la chamade
qu'après avoir épuisé tous leurs moyens
de défense, la
France devait capituler. »
On ne pouvait s'attendre aux protestations
des puissances
43
LA PAIX
l'Europe se montrait indifférente et ingrate.
La Russie ne songeait qu'à profiter de la situation pour
étrangères :
abroger l'article le plus important du traité de
tzar félicitait son
oncle Guillaume de ses victoires. L'Au¬
triche n'osait agir depuis ce mot de
l'empereur Alexandre :
j'en ferai marcher deux. » L'Italie
«
Remuez un régiment,
se
taisait. L'Angleterre craignait d'irriter,
d'intervention, la
Paris, et le
par un semblant
toute-puissante Allemagne ; ses hommes
de la France et
célébraient le triomphe de la race germanique. Thiers avait
vainement frappe à toutes les portes; la France était
seule. Et que pouvait-elle, seule, dans la détresse où elle se
trouvait? Son armée avait subi des pertes effroyables, et les
populations consternées par cette hétacombe de victimes et
par les scènes de dévastation dont elles avaient été les
les plus en
vue applaudissaient à la défaite
témoins, fatiguées de celte
lutte malheureuse, ne croyait
revenir. On était lassé de tant de
revers qui se succédaient, s'enchaînaient, se précipitaient.
Le tiers de la France gémissait sous l'étreinte des
Allemands; les deux autres tiers tremblaient au bruit de
leur approche et craignaient de subir à leur tour les lois
brutales de la guerre. La nation entière, meurtrie, affaissée,
atterrée par tant de catastrophes successives désirait la
paix, la paix quelle qu'elle fût, une paix qui mît terme à
plus que la victoire pût
«
son extrême
misère. Elle se refusait à faire plus longtemps
le sacrifice des intérêts matériels du moment1. »
4.
Chuquet.
44
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
La
majorité de l'Assemblée vota donc la paix, et il est
juste d'avouer que ceux qui dirent « oui » montrèrent autant
de patriotisme que ceux qui dirent « non ».
Les
M.
préliminaires, arrêtés le 26 février entre Thiers et
de
Bismarck, furent
adoptés
par
l'Assemblée
le
1er mars.
On se figure quel tressaillement douloureux dut éprouver
Georges de Villebois-Mareuil quand, après de longs mois de
maladie, il apprit la conclusion du traité qui morcelait la
France. Son cœur de soldat se refusait à croire qu'il ne fût
plus possible de lutter encore et, si quelque chose pût adou¬
cir l'amertume de
ses
sentiments, c'est la pensée d'avoir
procuré à la patrie malheureuse un dernier jour de gloire.
CHAPITRE VII
L'EXPÉDITION DE TUNISIE. — LE MARIAGE
DE GEORGES DE VILLEBOIS-MAREUIL
Ses paroles enflamment tous les
courages... On le prendrait pour
le dieu des combats.
(Homère.)
Quand la paix lut définitivement conclue, le capitaine de
Villebois-Mareuil n'avait que vingt-quatre ans: la commis¬
sion de révision des grades lui avait maintenu cette situation
malgré sa jeunesse, et la 6e compagnie, devenue la 4e, garda
à sa tête le nouveau capitaine.
était
Le 7e bataillon tout entier
placé sous les ordres du commandant
Jeannerod,
aujourd'hui général et envoyé à Marseille.
Le 5 juillet
1875, Villebois-Mareuil passa au 2e bataillon
et, deux ans après, se présenta au concours pour l'Ecole
de Guerre. 11 y lut admis le 10 novembre
au
1877, et en sortit
mois de décembre 1879. Il était le onzième sur 67 élèves,
pourvus comme lui du brevet d'état-major.
Dès lors,
il rendit d'importants services au sujet de l'expé¬
dition de Tunisie qui se préparait. 11 fut appelé
part à la tête du 7e bataillon.
à y prendre
LE COLONEL DE
4G
C'est à ce
de Paul
YILLEBOIS-MARELIL
sujet qu'un de ses compagnons d'armes reçut
Déroulède
aimons à rappeler
ces vers que nous
ici.
BONNE CHANCE
Au capitaine André
Les Kroumirs sont dans
la montagne.
Sonnez, clairons! Poudre, chantez!
Et vous, soldats, bonne campagne,
Bienheureux qui vous accompagne,
Chers frères d'armes qui partez.
Oui, bienheureux qui sert la France,
Bienheureux ceux qui vont courir
Aux dangers comme à la souffrance :
C'est une fière préférence
Que d'être choisi pour mourir!
Non que ce soit la grande guerre,
Ni qu'il faille nous en
troubler;
Mais cette marche militaire,
C'est sous le feu qu'ils vont la faire
Et le sang français va couler.
Le^sang français! Trésor auguste
Qu'on amassait avec ferveur ;
Qui devait à la force injuste
Opposer l'équité robuste
Et nous racheter notre honneur !...
D***.
L'EXPÉDITION DE TUNISIE
41
Et pourtant il faut s'y résoudre,
Ce trésor, il faut en donner!
Qui nous juge doit nous absoudre!
Les Kroumirs font parler la poudre,
Le canon français doit tonner.
Bonne chance, et que
Dieu vous garde,
Soldats, vengeurs de nos fiertés.
La France en armes vous regarde,
0 chers porteurs de sa cocarde,
C'est son cœur que vous emportez1 !
On sait que les
Kroumirs forment la confédération des
tribus indépendantes
qui habitent l'angle nord-ouest de la
Tunisie, près de la frontière algérienne. Plusieurs fois déjà
ils avaient fait des incursions sur le territoire français algé¬
rien et devenaient des voisins dangereux.
une
de leurs
poussa
Le 29 mars 1881,
troupes passa de nouveau la frontière et re¬
les soldats indigènes. Enhardis par ce succès, les
Kroumirs revinrent le lendemain
avec
des forces plus con¬
sidérables et attaquèrent une compagnie du 59e de ligne, qui
ne
fut délivrée que par l'arrivée
de quatre compagnies de
zouaves.
Le Gouvernement français
saisit ce prétexte pour envahir
la Tunisie et,
le 24 avril 1881,
26.000 hommes
se
trouva réunie
une
armée française de
près de la frontière tuni¬
sienne, sous les ordres des généraux Forgemol, Delebèque,
Logerot et Bréart.
I, Paul Déi'oulède,
Chanls du soldais
LE COLONEL DE
48
VJLLEliOJS-.MAHEUIL
L'invasion de la Tunisie se fit sans combat sérieux, pen¬
dant que Tabarca était occupé par la marine.
On ne vit
point l'armée kroumire qui, cependant, était
forte, disait-on, de 7.000 hommes. Le 12
mai, le général
Bréart, pénétrant dans le Bardo, imposa au bey le traité de
Karsès-Saïd, par lequel il acceptait le protectorat français.
Afin de rendre
effectif le protectorat en
désarmant les
troupes du bey, l'invasion véritable de la Tunisie commença ;
les indigènes alors essayèrent de résister. Sfax s'était mise en
état de défense : elle fut bombardée et occupée le 16 juillet ;
Gabès se soumit huit jours après.
Les succès des armes françaises ne réussirent pas à sou¬
mettre ce pays ;
défendre
son
la population tout entière se souleva pour
indépendance. 11 fallut envoyer de nouvelles
troupes, et la guerre tunisienne menaça
un
instant de
prendre des proportions inquiétantes. Néanmoins, au
mois
de novembre de la même année, la pacification était faite.
Dès le 19 avril,
le 7P bataillon, débarqué à la
Goulétte,
avait été affecté à la brigade Vincendon ; c'est ainsi que Vil-
Kroumirie, durant laquelle il sut trouver de nouveau l'occasion
de se distinguer. Il tint brillamment la tête de l'avant-garde
à l'attaque de Feld-lvaliba et s'y montra le merveilleux en¬
lebois-Mareuil prit part à la courte expédition de la
traîneur d'hommes qu'il s'était révélé à Blois.
C'était le 21 juin :
sa
compagnie en marche se trouva
brusquement prise dans un étroit défilé que dominent des
L'EXPÉDITION DE TUNISIE
49
hauteurs à pic. Sur ces sommets, les soldats
aperçoivent de
nombreux fusils prêts à faire feu, dès
que la colonne se sera
engagée. Le danger est imminent, terrible, et une hésitation
bien
compréhensible fait un instant osciller les premiers
D'un coup d'oeil rapide, le capitaine s'est rendu
rangs.
compte de la situation, il se jette en avant et s'écrie : « Vous
allez voir comment
s'élance le
premier,
halles. C'est bien
l'ennemi
on
recharge
ce
passe. »
Et, piquant
comme une
son
cheval, il
flèche, sous une grêle de
qu'il avait prévu. Mais, pendant que
ses armes,
la compagnie de Villebois
avait, à son tour, franchi le défilé et entraîné la suite de la
colonne jusqu'à Hadjù-Mankoura.
Villebois-Mareuil avait fait son devoir avec toute
tout le dévouement de son
l'ardeur,
caractère, mais il réservait son
opinion personnelle sur l'opportunité de cette campagne.
«
La Tunisie survint, écrivait-il
plus tard, qui ouvrit l'ère
des
expéditions coloniales. De l'aliment passager qu'elles
apportèrent à l'esprit militaire, la masse ne profita pas ;
mais elle en fut déroutée vers de nouveaux
ment du stimulant
objets, au détri¬
principal '. En même temps que les aspi¬
rations prenaient un autre cours, le travail s'émietta dans
des préoccupations d'ordre
d'action
différent, pour des satisfactions
immédiate, et le succès des résultats
ne
vint pas
augmenter la confiance dans la prévoyance du comman¬
dement. »
V
1. Dans cette étude,
Villebois-Mareuil parle de la réorganisation militaire et de
l'uti¬
lité cpi il y aurait eu pour la France de ne
pas gaspiller ses forces en les
LE COLONEL DE
éparpillant.
VILLElîOIS-MAHEUIL.
K
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
bO
De retour en
France, le comte
de Villebois-Mareuil fut
employé à l'état-major du IIe corps d'armée et nommé
chef
affecté au 61e régiment
d'infanterie de ligne, et détaché au 4e bureau de l'état-major
général de l'armée au Ministère de la Guerre.
En ce même mois de févri'er, le comte Georges de Ville¬
bois-Mareuil épousait Mlle Egtrangin dont le père habite
encore à Marseille la place Estrangin-Patric. M. Estrangin,
neyeu des Patrie par sa mère, avait continué l'importante
maison d'importation très connue à Marseille.
Heureux de cette union qui comblait ses vœux, VilleboisMareuil goûta paisiblement les douceurs du foyer jusqu'au
de bataillon le 23 février 1882. Il fut
s'embarquer de
pour l'Afrique. Appelé à occuper le poste de chef
d'état-major de la division d'Alger, il se mit en route le
jour où, nommé lieutenant-colonel, il dut
nouveau
14 novembre 1889.
CHAPITRE VIII
UN VOYAGE AU
SUD-ALGÉIUEN
Nous vivons entre deux acci¬
dents du sol ; noire histoire tient
large dans une ligne de l'his¬
toire de la terre; notre vie dépend
au
d'une
variation de la chaleur;
notre durée est d'une minute, et
notre force un néant.
(H. Tajne.)
C'est à cette époque
de la vie de notre héros qu'il faut
placer le voyage qu'il fit dans le Sud-Algérien. Voyage qu'il
accomplit, dit-il, « dans des conditions exceptionnelles, à
la suite d'un général
de division dont la carrière fut, en
grande partie, consacrée à l'Algérie, qui l'aime de toute son
âme, et s'intéresse à ses progrès avec une passion de sa¬
vant
».
Ce voyage
permit
au
lieutenant-colonel d'étudier avec
soin le sud de la province
d'Alger. Il a laissé sur ce pays
curieux, attachant, original, des pages qui peignent bien la
vivacité de ses impressions et la finesse de ses observations.
«
Le train est
parti d'Alger au petit jour, écrit-il de
Médéa, et s'en est revenu à Blida avec sa lenteur habituelle
de coche,
qui ferait station de parlote arrosée à tous les
cabarets. En
revanche, la brume n'avait rien d'algérien,
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREU.IL
82
Cependant, à Blida, sur la campagne des oranges, le soleil
fait effort pour se
réveiller. Il nous accorde l'aumône de
quelques rayons, lorsque nous nous installons dans le break
attelé de mules à la daumont qui nous attend à Chiffa.
L'on
touche à la barre des montagnes, qui se voit d'Alger dans
«
un
L'entrée des
gorges
est des plus intéressantes.
infini bleu tendre, si doucement vaporeux ; l'on traverse
jardin du Tell en sa partie la plus riante. Les orangers,
les mandariniers,
s'alignent en files sombres, pressées,
ce
pointillées d'or; le sol est couvert de primeurs, de blé vert,
sont lâchés des
bestiaux en pacage; la route est bordée de maisons gen¬
tilles, claires de gaieté et d'aisance, Il y a bien, par-ci par-là,
des ruines
où n'y en a-t-il pas en Algérie! — mais, en
somme, c'est l'exception; les entours sont riches, allument
où, pour l'empêcher de monter trop vite,
—
l'œil d'une joie de vivre1. »•
A cette époque-là, la
ligne de Médéa, ouverte actuelle¬
construction ; le
voyageur, tout entier à la poésie du paysage, regrette le
gigantesque remblais qui écrase de sa masse brune l'épa¬
nouissement des jeunes verdures. « Le pittoresque n'y
ment
depuis plusieurs années, était en
gagne pas, dit-il, si la civilisation s'en
Il compare les gorges
augmente. »
de la Chiffa à « une jolie échappée
torrent étroitement
serré par ses montagnes boisées, avec sa route vivement
de petite Suisse, très fraîche,
1. Au Sud-Algérien,
avec sou
par Villebois-Mareuil
(Correspondant du 10 octobre 1896).
UN VOYAGE AU SUD-AFRICAIN
!i3
accrochée au flanc d'un coteau » ; il admire au passage la cas¬
cade
mousseuse
du fameux ruisseau des Singes, croise le
long du chemin les longues caravanes de hourriquets gris
attelés d'une douzaine de bêtes qui
et les lourds chariots
faisaient alors le roulage entre le Sud et Alger. Vers le soir,
confluent de l'historique
Mouzaïaet, le lendemain, admiraient la richesse vinicole de
les deux voyageurs arrivèrent au
Benoukghia.
Et le narrateur nous promène, avec lui,
de tableaux peints de main
dans une galerie
de maître, à Boghar, à Chel-
lada, à Guelt-es-Stel, à Djelfa. Il nous parle avec un intérêt
spécial de Laghouat, « toujours saisissante dans sa ceinture
d'un vert sombre
«
».
C'est une vraie
ville- construite par des commandants
supérieurs tels que Margueritte et Thomassin, qui possé¬
daient
non
mais aussi
seulement
le
sens
l'intelligence des grandes choses,
esthétique des belles choses. Ils ont
réussi à implanter une
ville française dans la ville arabe,
la nouvelle
de couleur locale
en donnant
à
pour ne pas
hurler de platitude à côté de l'autre. Tous ces
venue assez
grands bâtiments, occupés par les différents services, avec
leurs arcades, leurs balustres de pierre, leurs terrasses, par¬
fois leurs dômes, sont du plus
leurs
blancheurs
heureux effet, d'autant que
arabes corrigent
agréablement l'excès
sombre des palmiers. »
Les voyageurs firent
leur entrée dans la ville au milieu
d'une foule compacte massée dans toutes les rues, sur toutes
Si
LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREUIL
les terrasses,
à toutes les fenêtres. Partout des drapeaux,
des burnous
multicolores, des cavalcades et des
Les nègres
noubas.
sautaient frénétiquement, la musique déchirait
les oreilles, les chiens hurlaient,
les chevaux se cabraient,
les clairons rappelaient, c'était un délire d'expansion.
Enfin 011 arriva à la
place Randon, où habitait le com¬
mandant supérieur, chez qui le général et
Villebois devaient
descendre et où ils reçurent une hospitalité charmante.
Du fort
Morand, où ils ne tardèrent pas à monter, les
faire une idée plus nette de la ville;
l'encombrement des rues 11e leur en avait laissé qu'une
visiteurs purent se
idée confuse.
«
Une arête montagneuse coupe en
deux
le fort Morand,
l'hôpital et le fort Bousearin, ainsi nommé du nom du
général de brigade qui y fut tué. Du fort Morand, la vue est
splendide. Droit en face apparaît la mosquée toute blanche,
l'oasis, elle porte en ses points culminants
avec la
flèche de son minaret qui se détache, éclatante
de
l'hôpital. Vers le sud, l'im¬
mensité dorée du désert se perdant dans l'horizon bleu.
clarté, sur la masse rouge de
violettes ou
roses, suivant les courses du soleil, d'une dentelure très
Au
nord, des gradins de montagnes grises,
symétrique et, remarquable entre toutes, au second plan,
le Milosg, avec ses
regards,
on
dans l'oasis
étonnants créneaux. En abaissant les
aperçoit la ville noyée dans l'oasis superbe,
aux verdures multiples qui vivent à l'ombre
quelques linéaments trouent
cette mer de palmes de l'illumination de leur blancheur vive.
protectrice des dattiers, 0(1
UN VOYAGE AU
85
SUD-AFRICAIN
des plan¬
tations de saules, de tamaris, d'interminables rangées de
peupliers, puis les champs d'orge, puis une verdure vague,
laquelle va se dégradant jusqu'au flot fauve, dompté par
l'îlot de végétation croissante qui brave fièrement sa dévas¬
Au delà de l'espace gagné par nous sur le désert,
tation.
»
Yillebois-Mareuil à
Laghouat, ce fut, nous dit-il, « les rues indéfinies, formées
par de simples murs blancs, pas assez hauts pour empêcher
Ce
qui, par-dessus tout, charma
la vue des toulïes fleuries des
arbres fruitiers, ces rues au
milieu desquelles s'élancent, de-ci de-là, quelques têtes
isolées
arbres, ainsi oubliés,
allongent les lointains et quelle puissante teinte africaine
de gigantesques palmiers. Comme ces
ils savent donner à un
simple chemin poudreux, surtout
quand un burnous le traverse, poussant un modeste bourriquet ou une escouade de bruns chameaux efflanqués! »
Avec
un
entrain
plein d'humour, le lieutenant-colonel
poursuit, en société du général, l'heureux voyage. Partout
à leur approche les
populations se mettaient en fête et les
notabilités leur offraient des repas somptueux pour lesquels
les deux
arrivants étaient toujours tenus de faire honneur. La der¬
nière étape de la route avait pour but Ghardaïa, le Mzab, et
épuisait l'art culinaire du pays et auxquels
on
nous ne
résistons pas au désir de citer encore une
de ces
jolies descriptions que Villebois nous a laissées des pays
parcourus.
«
Nous
courions',
ce
jour-là, entre des escarpements
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREDÏL
KO
rocheux sur un sol jaunâtre, rougeâtre, brûlé, inondé d'une
pierraille dévastatrice. Quand nous tombions dans un fond
de sable, c'est que la route suivait ou passait un oued.
herbes se faisaient bien
sous
Les
petites, bien espacées, submergées
le Ilot montant des
déjections calcaires. Malgré les
nuages
dont le ciel roulait les masses grisâtres, l'on sen¬
tait que
le soleil régnait en maître sur cette âpre contrée,
et que le sol calciné lui appartenait à jamais. Pourtant, par
une
étrange recherche de la nature, une pluie de fleurettes
aux
mille nuances et d'une infinie délicatesse de structure
feuilles, tiges et racines
collées tout d'une pièce pour mieux se ramasser, dans tout
sourdait entre les pierres, lleurs,
l'effort
de leur
végétation, contre la destruction qui les
entourait, et lorsque la voiture allait au pas, je descendais
les étudier comme des petits êtres charmants qu'il faut abor¬
der tout près pour les distinguer et les admirer.
«
Benian, première ville mozabite, prépare aux enchan¬
tements du Mzab. L'oasis sort comme par magie de ce
sol
incendié, et apparaît dans sa luxuriante frondaison, la jeune
verdure de ses orges et de ses jardins, sans aucune transi¬
tion
qui le fasse pressentir. La ville le domine, incrustée
sur
un
monticule; et sa mosquée, avec la pyramide qua-
drangulaire de son minaret, semble veiller sur elle. »
«
Jusqu'au Mzab, nous traversons des cirques enclos
d'arêtes rocheuses en
décomposition et découpées en som¬
mets inégaux, suivant que les uns se sont fendus plus
tard
UN VOYAGE AU
S7
SUD-AFRICAIN
que les autres. Sur les pentes, clans la vallée aussi bien que
sur
les crêtes,
la terre est consumée et la pierre seule
subsiste, rouge comme une brique incessamment recuite.
qu'on
mamelons ruissellent de blocs noirs,
Parfois des
dirait des écroulements de houille ; c'est la pierre noire des
cette croûte terrestre
est fendillée, craquelée, consumée; elle ne lutte plus, elle
espaces éternellement calcinés. Toute
mais
elle se désagrège, elle ne tient plus ensemble, elle ne résiste
n'a, depuis longtemps, plus de germes à défendre,
plus.
«
Ce désordre de la nature est bien
absolument saisissant le panorama
fait
pour
du Mzab, lorsqu'il se
présente tout à coup à vos regards émerveillés. L'on
de traverser
une
rendre
vient
succesion de crêtes rocheuses, toutes les
les
autres, et voilà que, dans une large vallée de sable, le fond
mêmes, l'on en escalade une dernière, faite comme
d'un oued
surgit comme un décor d'opéra, une forêt de
palmiers fuyant vers l'ouest, et la ville de Gbadaïa, écrasant
de son poids un mamelon qui n'a pas
réussi à la contenir,
débordant de tous côtés dans la plaine au milieu des jardins
et
des
arbres, tandis
que,
séparée d'elle par une large
esplanade de sable, et accrochée elle-même à la montagne,
se
dresse à l'est de la ville de Mélika,
cachant Ben-Isgnen,
la ville sainte, Bou-Noura et El-Ateuf, celle-ci très au loin,
enfoncée
dans l'autre
partie de l'oasis qui lui fait une
retraite de verdure. »
Cette attrayante vision d'Orient captivait l'âme et les yeux
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
."S
de Georges de Villebois-Mareuil. Avant le départ, il revint h
l'aube dire au Mzab un dernier adieu, et nous traduit ainsi
dernière impression : « Le Soleil est encore très bon der¬
sa
rière la montagne de Mélika, et nimbe d'une auréole pourpre
la ville dont tous les sommets se détachent sombres siir ce
fond éblouissant.
«
A
droite, au loin, Ben-Isgnen dort, comme affolée, sur
pente calcaire. Toute la nature est recueillie, immobile,
sa
attendant quelque chose
«
de grand, l'arrivée du Soleil-Roi.
%
Ghardaïa s'éveille peu à peu pour nous
méhara
du
voir partir ; les
màhzen1, ennuyés d'être dérangés si matin,
brament avec colère, la diane sonne au bordj pour les tirail¬
leurs, le ciel s'emplit davantage de rose et la plaine de
murmures.
«
Puis, enfin, tout s'illumine ; l'astre éclate et la grande
fête ensoleillée du Sahara recommence.
»
Rentré dans ses foyers, le voyageur caressa longtemps ces
souvenirs
d'Afrique. Ce ne fut pas sans regret qu'il quitta
Alger, lorsque, en 1891, il fut mis à la disposition de son
arme
et affecté au 148e régiment d'infanterie.
à
poste jusqu'à sa nomination au grade de colonel, le
ce
R fit le servicé
9 avril 1892.
Georges de Villebois-Mareuil avait quarante-cinq
ans :
c'était lui le plus jeune de tous les colonels de l'armée fran¬
çaise.
1. Cavaliers civils attachés au bureau arabe, portant le
burnous bleii.
CHAPITRE IX
TRISTESSE DE SOLDAT
...
0 Jésus i rends-nous
La foi du soldat catholique,
A qui le trépas
semble beau
S'il voit ton Paradis mystique
A traversies trous du drapeau.
(F. Coppée.)
Quand, à quarante-cinq ans, on a l'honneur de commander
un
régiment et le bonheur de jouir d'une excellente répu¬
tation bien
acquise, quand on a fait ses preuves sur
champs de bataille, on peut, à bon droit, envisager
avec
les
l'avenir
confiance et attendre, sans impatience, le jour où l'on
blanche à son chapeau de général.
Mais ce n'était pas seulement le désir d'arriver, ou la
pourra attacher la plume
soif du
commandement qui tourmentait l'âme du nouveau
colonel, c'était l'amour du drapeau, l'honneur de la patrie.
esprit chevaleresque n'avait-il pas été
ses aspirations, n'avait-il pas éprouvé cette
Que de fois son
froissé dans
souffrance que cause
ment de l'injustice,
à tant d'hommes de cœur le senti¬
des abus de la force, de la violation du
droit?
à la
tête des nations ; il avait attendu la revanche, et sa fière
Il avait
espéré longtemps voir la France remonter
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
60
impatience se traduisait en des pages vibrantes d'émotion,
toutes pleines
parfois d'amère ironie pour les chefs empa¬
nachés, dont toute la gloire consiste à diriger les combats
de parade.
Dans
ses
«
un
de ses plus beaux romans, il
prête à son héros
aspirations et écrit ces lignes significatives :
propres
Le rêve, le sien, celui de tous, de la génération qui s'écoule,
n'était-il pas troué par la réalité présente, au point qu'on ne
pouvait plus en raccommoder les lambeaux ; la pure concep¬
tion du soldat n'était-elle pas en train de remonter vers la
légende, en exposition déjà des ornements d'un autre âge?
«
Et c'était la guerre
qu'il implorait sur lui, qui leur
manquait à tous. Soldats, qu'étaient-ils sans la guerre, que
restait-il d'eux sans la preuve ? Derniers grands vaincus de
siècle, jusqu'à quelle progressive diminution d'eux-
ce
mêmes pensaient-ils s'éterniser sous la défaite ?
«
La
guerre! Ils pouvaient entasser les grades et les
dorures, étendre les limites d'âge, se crêter de plumes
blanches, se ceinturer d'écharpes, exhausser leur prestige,
s'enivrer du commandement des masses contre un ennemi
marqué, docile à se faire battre; ils ne faisaient plus guère
eux-mêmes, cela impressionnait de moins en
illusion qu'à
moins la foule, l'idée n'était pas en rapport, du reste !
savait trop
l'on
se
L'on
comment poussent ces choses en pleine paix,
demandait si
ceux
restés
en
route, un peu plus
courtisans, pareillement protégés, n'eussent pas tenu mêmement la place
des arrivés ; on réservait son sentiment devant
TRISTESSE DE
SOLDAT
61
surtout, il leur eût
fallu la guerre pour commander hautement, tenir leur rang
la consécration
fuyante. A ces chefs
dans la nation !
nécessaire à tous, du moment
qu'ils se couvraient de son idée, dès l'instant qu'ils portaient
un sabre ! A ces. jeunes qu'on arrachait, en pleine formation
La guerre ! Mais elle était
«
d'avenir, à leurs familles, à
leurs occupations, à leurs
d'existence, pour justifier cette barbarie ! A ces
sous-officiers usés par la monotonie de l'exercice, de la
moyens
!A
ces officiers de tout grade, las d'enseigner ce qu'ils n'avaient
pas vu, ce qu'ils ne devaient pas connaître, d'invoquer sur
leurs effort le décevant mirage de revanches chimériques !
La guerre, elle était l'aliment nécessaire pour l'armée,
la vie procédait d'elle. Mais, puisqu'elle s'interdisait de plus
en plus aux espérances, que la nation n'en voulait pas, s'y
jugeant mal habile, qu'on- lui avait substitué la lutte des
millions, que tout se résolvait en invention d'engins, en
stratégie ferrée, en coûteuses transformations de matériel,
qu'on limitait la tactique à ergoter sur des doctrines, que
caserne
et du café, pour les relever à leurs propres yeux
«
l'armée ne se
révélerait désormais au pays que par son
budget, à quoi bon réagir contre son temps ?... Les regrets
assiégeant son cerveau de tant de choses perdues qui, autre¬
gloire, des forces vives de son être
condamnées, inactives, du contresens de ses aspirations en
fois, conduisaient à la
regard des placidités de son époque. »
Dans une autre
page
singulièrement émouvante, Ville-
LE COLONEL DE
62
VILLEBOIS-MAREI IL
bois-Mareuil, jetant l'un de ses héros au milieu des aventures
des batailles, semble raconter les mouvements de sa propre
pensée, les dernières péripéties de sa vie militaire et jusqu'à
l'événement tragique où il devait trouver la mort. On croit
lire le récit de sa course à travers le Veldt, qui devait aboutir
à la catastrophe de Boshof, quand, racontant une
sance
reconnais¬
dans la Plaine-des-Joncs où furent surpris une petite
d'éclaireurs, il décrit les marécages du Tonkin :
La difficulté qui d'abord paraissait insurmontable, c'était
de s'orienter dans cette immensité morne, où aucun point
troupe
«
devinait sur un horizon mouillé. » Et, par
une singulière prescience des événements, il met à nu les
sentiments dont son cœur dut déborder en la fatale journée
de repère ne se
du 5 avril, lorsqu'il exprime la joie du
héros sur le point
d'entreprendre un hardi coup de main :
Il avait oublié les souffrances endurées, les périls cou¬
&
n'entrevoyait plus que le succès prochain, il avait
dans l'oreille comme une fanfare de conquête, c'était sa jeune
rus
; il
de
se distinguer, cette occasion bénie, sur laquelle les plus
hardis, au cours d'une carrière entière, n'osent jamais
compter, il la sentait venir au bout de la course de ses
canonnières. Déjà il était le chef d'une expédition qu'il avait
conçue et préparée, que tout à l'heure il mènerait à bien ; il
renommée qui volait aux rivages de France... L'occasion
avait
sous ses
ordres une belle compagnie
d'infanterie de
annamites, sans compter
toute la milice de Tan-an ; de toutes parts arrivait, en un lieu
marine, un peloton de tirailleurs
63
TIUSTESSE DE SOLDAT
amenés sur des
sampangs afin de moins éveiller les soupçons; le résultat
paraissait sûr ; d'abord il n'avait rien négligé pour le rendre
tel, et puis, ne lui était-il pas dû un coup de fortune par
désigné d'avance, un monde de porteurs
compensation, à tant d'infortunes ? »
Hélas! ce soldat devait être retrouvé dans la forteresse
conquise, au milieu des morts, la poitrine trouée par une
balle tonkinoise... et le colonel de Villebois-Mareuil devait
tomber, lui aussi, frappé au cœur par un schrapnel anglais!
mélan¬
colie, nous traversons une époque militairement obscure
sur laquelle, sauf au
Tonkin et au Dahomey, rien n'est
«
Depuis 1870, écrivait-il encore avec la même
venu
éclaircir d'un rayon d'espérance le deuil
de nos pres¬
tiges. L'ère de paix prolongée et armée où nous sommes
*e
questions irritantes et de
bien desconllits latents, garde sa continuité sereine, répon¬
entrés, en dépit de nombreuses
dant à la volonté très réfléchie de l'Europe. Les
émulations
nationales ont transporté la lutte, avec une telle âpreté, sur
terrain
le
économique, qu'on ne s'imagine pas qu'elles
inévitable nécessité, à la
replacer sur un autre. Ainsi s'est perdu le stimulant ordi¬
songent de longtemps, sans une
naire des bonnes volontés, plus actives à l'espoir des temps
plus proches. »
«
D'une situation
dit-il ailleurs, où
jadis militairement droite et simple,
les actes répondaient aux ordres, où le
le Colonel de villebois-mareuïl
04
notre nervo¬
sité, nos progrès scientifiques insuffisamment appliqués,
notre confusion d'ingérence et d'idées, nous avons compli¬
qué le problème au niveau de nos habitudes et abouti au
chaos. Si c'est là pour nous la marche d'un siècle, il faut
croire que la progression historique des peuples s'accomplit
bon sens réglait ces ordres, nous avons, avec
suivant une courbe souvent bien cruellement
prononcée et
qu'elle reste en dehors du bénéfice d'âge de l'évolution
humaine ! »
Ces
pensées pénibles, faites de tristesse et
de dégoût,
douloureusement vraies, hantaient le colonel. Il en était pour¬
suivi, tourmenté ; on sentait que tôt ou tard elles auraient
sur sa
vie une influence décisive,
qu'un jour ou l'autre il
lui serait impossible de réagir contre le découragement
qui
l'envahissait.
Pourtant il restait debout, attendant encore, contre toute
Mais, tandis que, fidèle à son
poste, il s'absorbait dans sa tache, « le temps marchait, por¬
teur d'oubli; la révolte des premières années faisait place à
l'accoutumance; les générations nouvelles se laissaient dis¬
espérance, l'heure propice.
traire par d'autres
de ce qui avait
intérêts. Peu à peu la nation s'évadait
été son idée fixe et le demeurait pour les
hommes comme de Villebois-Mareuil.
sur
le roc du
Sentinelle immobile
souvenir, il vit monter la mer indifférente,
grand espoir
dont il vivait. Son âme consternée perdit la foi qui l'avait
lentement,
sûrement, elle submergeait le.
soutenue après l'écroulement de
1871.
TRISTESSE DE SOLDAT
«
Des mœurs nouvelles et de nouvelles exigences
fiaient chaque
OS
modi¬
jour l'instrument militaire. Autre chagrin
cuisant pour ce tenant de la tradition. Sous les mots anciens
dont on pare encore
la fonction transformée, il apercevait
nettement les réalités;
tissement logique
il voyait poindre à l'horizon l'abou¬
de notre révolution sociale, une bonne
garde citoyenne substituée à cette famille mystique, l'ar¬
mée 1 ».
Et Villebois, témoin
inconsolable de l'abaissement de la
patrie, ne se résignait pas à en accepter les déchéances.
1. E.-M. de
Vogué.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-.MAKEU1L.
5
CHAPITRE X
L'OFFICIER
Les plus
forts sont les plus
tendres.
(Michelet.)
Villebois-Mareuil, son peu de
confiance en l'avenir n'avaient pas altéré son humeur, ni
Les
regrets du colonel de
modifié" son caractère.
11 continuait d'être le chef aimé,
admiré, et ses soldats étaient heureux et fiers d'être sous les
ordres d'un homme qui, en maintes
circonstances, avait su
affirmer l'inflexibilité de son commandement et la bonté de
son cœur.
«
a
Lorsque Dieu créa le cœur et les entrailles de l'homme,
dit Bossuet, il y mit
premièrement la bonté. » Villebois-
Mareuil ne démentait pas cette parole. Cet
dans le
homme si raide
service, si exigeant dans la répression des fautes,
savait se montrer, quand il le devait, facile et indulgent.
On a raconté à ce sujet un épisode qui ne manque ni d'in¬
térêt, ni d'originalité.
Un jour, en
1894, le colonel arrive à la Ferté-Milon à la
tète du 67e de ligne;
cours
il devait passer là quelque temps au
de manœuvres qu.'il exécutait dans les parages de la
l.'OFFiCIElt
67
forêt de Villers-Cotterets. La petite ville possède les ruines
d'un gigantesque château fort sur la place
d'armes duquel
Jeanne d'Arc a séjourné.
De toute la vallée 011 voit
les tours du vieux castel; Ja
muraille se dresse en un escarpement de rocher, effrayant à
voir, si haut qu'il n'avait jamais été escaladé qu'une fois,
1811, par un conscrit téméraire.
en
«
J'en ferais bien autant »,
dit crânement un petit musi¬
cien du 67e à qui l'on venait de conter l'histoire.
Et le lendemain en plein midi, sans tambour ni trompette,
autorisation non plus, le jeune soldat se mit à grimper
sans
à la brèche.
La tâche était rude,
le chemin difficile.
Les camarades
suivaient d'un œil anxieux l'ascension de l'imprudent. «
va se
tuer »,
11
disait-on.
Mais non; simplement, tranquillement, sans
il arriva au sommet et là, avec le môme
se presser,
calme,, il se mit à
déployer un petit drapeau tricolore qu'il portait en bandou¬
lière et sur lequel
se
trouvait imprimé le numéro de son
régiment.
11
l'assujettit entre les créneaux, tandis qu'un hourra
montait de la plaine.
il se trouva
en face de l'adjudant, envoyé par le colonel, avec ordre
d'annoncer quinze jours d'arrêt à l'audacieux qui venait
d'enfreindre le règlement. « Vous venez de risquer inutile¬
Mais, quand le petit musicien redescendit,
ment votre
vie, lui dit sévèrement le colonel, je veux
08
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAIIEUIL
enlever aux autres l'envie de vous imiter : la vie d'un soldat
ne lui
appartient pas, elle appartient à la France. »
Le lendemain, le régiment
quitte la ville, mais le petit
drapeau reste à son poste, ilottant joyeusement au-dessus
des vieilles pierres sombres.
En
se
retournant pour
saluer encore la belle vallée, le
colonel le vit, le fixa un instant avec unesorte d'émotion et,
d'un signe,
fit approcher le jeune musicien.
Eh bien!
—
mon
aini, est-il solidement planté, votre
drapeau ?
Oh! oui, mon colonel, il tient bien.
—
—
Tant mieux!... si je vous ai puni, c'est que je ne pou¬
vais pas faire autrement,... à cause de la discipline...
mais
je suis fier de lapins comme vous !
Et, piquant son cheval, le colonel s'éloigna.
Quant au petit musicien, il disait d'un air ravi à
camarades
mes
qui l'entouraient :
«
Vous
ses
savez, maintenant,
quinze jours... je m'en moque. »
Certes, il était bon et il aimait le soldat celui qui a résumé
en ces
«
lignes le devoir d'un officier :
Dès qu'on entre en campagne, le chef devient la
dence de ses
provi¬
subordonnés; il n'a cure que de leurs besoins
qu'il doit prévenir, satisfaire ou partager. 11 faut que l'offi¬
cier s'oublie pour
le soldat
au
delà même du nécessaire,
afin que celui-ci en soit pénétré. Le
chef qui se reposerait
avant d'avoir assuré le repos de ses hommes ne
serait pas
L'OFFICIER
un
G9
chef, celui qui s'attablerait avant d'avoir assuré leurs
vivres, ne serait pas un chef ; car, en vertu de quel prestige
oserait-il demander à sa troupe de se sacrifier à
l'heure du
danger, puisqu'il n'a même pas su lui sacrifier ses aises ? Le
chef
qui se laisserait abattre une seule fois
constance quelconque, fatigue ou danger, ne
chef, car,
pour avoir
par une cir¬
serait plus un
droit à commander, il faut être fort
entre les forts.
«
Donc, oubli de soi-même jusqu'à la souffrance, force
d'âme jamais démentie, énergie physique prouvée
surabon¬
damment, tout cela fait partie de l'essence même du chef
susceptible d'exalter la confiance du soldat et par consé¬
quent de produire un grand effet moral. »
Mais,
pour
produire ce grand effet moral, il est juste
d'ajouter qu'il faut tout d'abord avoir su développer chez
le
jeune soldat le sentiment militaire dont parle de Yillebois-
Mareuil dans cette page exquise :
Le
sentiment militaire s'explique
mieux qu'il
ne se
définit. 11 est fait d'abnégation, d'amour du devoir, de
goûts
«
aventureux, de pauvreté ou au moins d'indifférence de la
richesse et du bien-être, d'absence de lien
son
cœur.
Il
passionne
se
pour
d'empire sur
le mouvement, l'im¬
prévu, l'instabilité. Il est assez puissant
défaut d'ambition
ou
pour
suffire, à
satisfaite, à remplir l'âme dont il s'est
emparé et assez impérieux pour la retenir la vie durant. C'est
lui qui électrise
l'immortelle génération de soldats que la
France prodigua au
génie de Napoléon, et
ses vibrations se
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
70
descendants de Crimée et du
Mexique. Qu'inportait alors au sous-officier d'attendre dix
ansl'épaulette, du moment qu'il se considérait comme un
être à part, supérieur au civil, du moment que ses rêves le
berçaient vers les sommets d'honneur et de gloire, inacces¬
sibles à la plupart, mais dont l'odyssée d'un seul suffisait à
prolongèrent chez leurs
entretenir la légende.
«
Et chez l'officier, c'était la même foi
invincible dans la
irraisonnée, irréfléchie, mais si pro¬
fonde ! Dans quel passé de hauts faits les chefs apparais¬
destinée grandiose, foi
sillage
d'admirables perfections évoquait leur seule histoire ! La
victoire a de tels mirages d'apothéose pour ceux qu'elle
saient alors,
quel prestige autour d'eux et quel
couvre! Cela valait vraiment la peine
de végéter, l'estomac
vide, à la pension, le corps transi dans la chambrette, sans
feu d'hiver, entre
le café et l'exercice pour horizon d'une
cela valait la peine, car chacun pou¬
vait avoir son heure, car la gloire effleurait certains fronts,
existence ; en vérité,
et qui n'eût espéré
«
qu'elle ne se poserait sur le sien ! »
Le sentiment militaire, écrivait-il encore, est entre tous
le plus pur, le plus élevé,
le plus inaccessible aux profanes,
l'abnégation et souvent à la
mort, jusqu'au jour où il vous jette entre ses bras, après
avoir dompté l'émotion poignante de son approche, dans
parce qu'il confine toujours à
l'enivrement du devoir glorieusement accompli. »
CHAPITRE XI
LA GRANDE
DÉCEPTION. — LE DELTL. — LA RETRAITE
La plus
digne et la plus rare
des amertumes est de
voir faire,
le bien
ne
pou¬
ù pleines mains, tout
qu'on souhaite à pleine
à me.
Tu lANUiiaiE.)
Le comte de Villeboia-Mareuil
67e
commandait
encore
le
régiment à Soissons, quand surgirent les événements
de Madagascar.
Toujours poursuivi par le désir de dépenser son activité
au
service de son pays, il
faveur de prendre
fut des premiers à demander la
part à l'expédition et obtint la promesse
de partir. Il devait être occupé soit comme chef d'état-major,
soit comme commandant du 200e de ligne qu'on formait eu
vue de la
campagne.
Au dernier moment, un officier plus heureux prit la place
qui lui avait été promise.
Ce fut pour
le colonel de Villebois-Mareuil une cruelle
déception. Un soldat desa valeur devait accepter difficilement
le repos
après avoir entrevu la possibilité de l'action. Son
chagrin fut tel qu'il parla un instant de quitter l'armée. Ou
lui fit entrevoir alors qu'il lui
restait la chance de faire la
LE COLONEL LIE VILLEBOLS-MAREUIL
72
campagne à la tête
serait appelée à
de la légion étrangère qui, forcément,
partir.
Le 1" régiment de cette légion venait de perdre son colonel,
Villebois
réussit à
échanger le commandement du 67e de
ligne —. qu'il aimait et dont il avait réussi à faire un des
meilleurs régiments de l'armée — contre celui de la légion et
partit pour Sidi-Bel-Abbès.
Hélas !
compagnie par compagnie, tout le régiment étran¬
ger prit la route pour Madagascar, tout le régiment, sauf lui !
Il en fut atterré ; il réclama, mais en vain. Pour le consoler,
fit miroiter à ses yeux les
on
«
étoiles de général.
Pour finir au coin du feu, les pieds dans ses pantoufles,
il n'est pas
nécessaire d'être général », répondit-il dédai¬
gneusement, et il donna sa démission.
La mort de sa femme survenue récemment avait ajouté à
la désolation de son âme. Ce coup l'avait brisé et ce fut avec
une
dignité triste qu'il se retira.
Il y avait juste trente ans que ce soldat de race et de voca¬
tion avait offert à son pays « toutes
être », on ne
les forces vives de son
pouvait donc lui contester
ses
droits à la
retraite ; néanmoins la décision qu'il prenait le fit beaucoup
souffrir.
«
Je m'étais fait soldat pour me battre,
disait-il. J'ai pen¬
dant près de trente ans inutilement attendu l'heure où nous
partirions pour reprendre les provinces perdues. Mais en ce
moment il n'y a
rien à faire ; ceux qui dirigent nos destinées
73
LA RETRAITE
d'énergie latente et
d'esprit de sacrifice existent dans la nation. Combien de
héros resteront toujours ignorés, à qui il n'aura manqué
soupçonnent pas quelles réserves
ne
qu'une chose : l'occasion.
A
«
nos
envolées de
mercantilisme
gloire d'antan s'est substitué notre
financier ;
disons donc adieu à la France
militaire qui fut grande, pour donner carrière à une France
commercialement et industriellement
riche, qui sera ce
qu'elle pourra. »
Ces paroles ne sont que trop vraies ; le temps n'est plus où
la sympathie,
l'admiration générale plaçait, tout en haut de
l'honneur, l'homme qui portait l'épaulette : « Ce personnage
insigne, l'officier, dans cette nation insigne, la France. »
Son discours au 1er étranger
dement
lorsqu'il quitta le comman¬
respire une mélancolie profonde. Il y a quelque
chose de douloureux et de triste dans les adieux qu'il adresse
à sés soldats.
«
On n'est pas bien maître de son cœur, leur dit-il,
les moments très
cruels. Vous avez, d'ailleurs,
dans
tout fait,
Messieurs, pour augmenter la douleur de cet adieu : A?otre
conception du
devoir, Antre ardent dévouement au service m'ont donné
empressement à mes désirs, votre haute
sans
compter la sublime jouissance du chef qui se sent
compris et suivi.
«
J'ai
beaucoup à vous remercier, Messieurs, beaucoup
d'admiration à vous témoigner pour
sement
le ressort merveilleu¬
trempé que j'ai trouA'é en Anus et j'ai bien senti
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREU1L
74
qu'on
pourrait le tendre toujours sans crainte de le
briser.
«
C'est cet illimité dans l'effort qui donne la marque
tinctive de l'officier. Où qu'on l'emploie,
dessus des autres, même
dis-
elle la classe au-
plus compétents, plus instruits,
i
car il a pour
lui de tout rapporter à son but, qui reste le plus
dans
toute la fougue de son être ; il y marche inexorable dans la
idéal qu'un homme puisse embrasser ; il s'y consacre
rude honnêteté de son abnégation. Il
que, dans cette fin d'époque égoïste
de
ces
faut bien qu'on sache
ét blasée, il y a encore
êtres-là par le monde/afin de ne pas trop
douter de
l'avenir !
«
El
vous
je vous demande de l'affirmer en toute occasion,
qui êtes les éclaireurs d'avant-garde de notre armée
et qui
attirez davantage les regards. Je vous assure que
votre exemple est
plus que jamais nécessaire à cette foule
qui s'enlize aux bas-fonds de la jouissance matérielle, qu'on
enfièvre de tant de
cupidités malsaines ; il faut, dans une
pareille nuit, que la vaillance française jette encore assez
de flammes pour qu'on se dise qu'elle n'est pas morte, pour
que la foi des croyants ne meure pas !
«
Je vous souhaite ardemment d'échapper tou jours à cette
tristesse d'une existence qui, vouée à l'œuvre la plus haute,
sombre avant son terme, par
abdication d'espérance, avec
l'amer regret de sa force perdue. 11 y a bien des luttes avant
d'en arriver à briser avec ses pensées constantes, à anéantir
le résultat d'efforts
interrompus, et ceux qui peuvent croire
7b
LA RETRAITE
et dire qu'on laisse tout cela
de gaieté de cœur ou par coup
de tête, ne nous connaissent pas.
Non, au moment de prononcer l'adieu définitif à ce qui
«
aura
été ma vie, la vraie, la seule, mes regrets ne sont pas
à l'avancement renoncé, aux
dus
—
ils vont à la faillite
grands commandements per¬
de mes ambitions militaires,
lesquelles n'avaient rien de commun avec la seule montée
actions, sans hautes
idées, sans réputations consacrées, dont le néant m'oppresse
et m'étouffe; — ils vont surtout à ces petits, à ces jeunes,
que j'ai senti vibrer comme moi, vouloir avec moi, et dont
les regards étaient tournés vers la cause dont on ne parle
des grades à cette époque sans grandes
je vous jure
que moi aussi j'aurais voulu me sacrifier à elle, dans toute
pas, dans un amour jusqu'à la mort —comme
la ferveur de mon âme.
<i
Ils vont,
ces
regrets, à notre
admirable soldat, à la
de troupe. Dieu veuille
faire luire, sur notre grand et malheureux pays, l'aurore du
relèvement,où ceuxqui préparent et qui dirigent utiliseront
cette splendide force vive sans la gaspiller par impéritie,
sans la profaner par leur inertie! ce sera mon inlassable
prière et, en si peu que j'y puisse aider, le but de tout ce qui
superbe constance de nos officiers
me
restera d'ardeur.
qu'elle puisse
vous oublier; rappelez-vous toujours que je suis à vous, où
que je vive, quoi que je devienne. Et, en vous laissant à
mon ami, le colonel Bertrand, il me semblera que je ne
«
Vous êtes trop enfoncés en ma pensée pour
76
LE COLONEL DE VJLLEBOIS-MAREUIL
m'en vais pas tout à fait d'avec vous ; si j'ai la
de le voir me succéder
ce sera
le rayon
au
joie dernière
1er étranger, comme
j'y compte,
bienfaisant qui éclairera le deuil de cette
séparation suprême.
«
Messieurs, je bois à votre nouveau colonel que j'aime >
depuis longtemps, dont j'admire, depuis toujours, la bonté,
la droiture, le fier sentiment militaire, je mesure le dévoue¬
ment que vous
lui apporterez à l'attachement dont vous
l'entourez déjà, et la belle tradition du 1er étranger
raît s'orientant vers l'avenir dans sa sérénité
m'appa-
glorieuse. Je
lève mon verre à cet avenir de notre drapeau, au
vôtre, Mes¬
sieurs, que je veux brillant, digne de vous. »
Georges de Villebois-Mareuil ne cessa cependant pas tout
à fait d'appartenir à l'armée; celle-ci devait, en cas de
guerre,
le retrouver colonel de réserve.
Peu après,
le Ministre de la Guerre, donnant suite à une
proposition de l'inspecteur général, nomma le colonel de
Villebois-Mareuil officier de la Légion d'honneur.
En rentrant dans la vie
sans
doute entendu
se
civile, le brillant militaire avait
consacrer
plus complètement aux
siens, poursuivre plus activement ses travaux littéraires
et compléter ses
études si approfondies et d'une si haute
portée
graves
sur
les
questions qui intéressent l'armée
française.
Aussi bon écrivain que
bon soldat, il maniait la plume
LA RETRAITE
avec autant
77
d'aisance que l'épée et, dans de
ticles très fouillés et
nombreux ar¬
documentés, parus dans la Revue des
Deux Mondes et dans le
Correspondant, il projette, sur la
situation de la France militaire, des lumières
qui sont de
véritables révélations et témoignent de sa perspicacité et de
la sûreté de son coup d'oeil.
«
Le sort d'une nation, disait-il, esta la merci de son Gou¬
vernement et
non
pas
de son armée. Ce n'est pas l'armée
française qui a perdu Metz et Strasbourg en 1870, c'est le
Gouvernement de
l'Empire. Avant de la renvoyer sur la
Moselle, qu'on fasse en sorte que le Gouvernement soit digne
de l'y
conduire. Aujourd'hui, plus que jamais, il n'y a pas
de milieu : gouverner ou désarmer. »
Cette question militaire, sons toutes ses faces, le
nait. Il était heureux de trouver chez
beaucoup de ses cama¬
rades l'écho de ses propres pensées, et
son cœur
passion¬
applaudissait de tout
à ceux dont les travaux avaient
pour but le déve¬
loppement, l'amélioration de l'armée.
«
.
«
Mon
cher
Camarade,
Je pense comme vous, écrivait-il à l'un d'eux qui venait
de publier une
vigoureuse étude sur l'armée — étude dans
laquelle l'auteur déplorait la tendance, si accentuée depuis
1870, d'imiter les Allemands et,
avec une
franchise toute
militaire, découvrait les côtés faibles dans l'organisation du
Le colonel de Vi li.ë bû i s-.m a h e i : i L
18
service. Je pense comme vous,
nos
idées
se
côtoient à
chaque pas. Mais où vous donnez la philosophie de la chose,
c'est lorsque vous mettez en avant notre
et non militaire
naturel guerrier
et, de déduction en déduction, vous mon¬
trez, clair comme la lumière, qu'en copiaht les Allemands
par suite d'une
colossale aberration, nous en venons à être
moins que rien.
«
Ce qui a achevé de nous perdre, c'est le principe répu¬
blicain des milices qui se
cache sous notre décor militaire
et contre lequel rien ne prévaudra tant que nous serons en
république. Von der Goltz a parlé d'un nouvel Alexandre;
il
ne
songeait naturellement qu'à un monarque assez maître
de tout pour réagir
contre la bètisé européenne. L'esprit
militaire est mort chez nous parce que
l'esprit guerrier ne
peut plus y exister et que l'un s'appuie sur l'autre. Aussi
plus de rengagement de sous-officiers, un déchet de huit
mille en six ans,
plus de rengagements dans l'infanterie de
marine, bien qu'elle soit seule à marcher. On dirait que c'est
la fin.
»
CHAPITRE XII
L'UNION DES SOCIÉTÉS RÉGIMENTAIRES
Viilebois-Mareuil avait compris qu'il lui restait de grandes
œuvres
à
accomplir. L'Union des Sociétés règimentaires
d'anciens militaires, dont il fut le fondateur, devint bientôt
l'objet de sa sollicitude et de ses efforts. Si elle s'est formée,
si elle compte
actuellement 545.000 membres, elle doit de
vivre et de s'être
développée à sa vigilante et paternelle
coopération.
La
première pierre de
Viilebois-Mareuil
ce
vaste édifice fut posée par
quand il était' colonel du 67e régiment
d'infanterie, à Soissons. Il favorisa de toute
l'initiative des anciens
son influence
sous-officiers, caporaux et soldats
de ce régiment, qui se proposaient de prolonger la fraternité
d'armes jusque dans la
vie civile pour l'implanter ensuite
dans les réserves nationales.
L'entreprise était grandiose; elle devait tenter ce cœur
généreux, alors que, délié des obligations inhérentes au
service actif, dégagé par sa situation personnelle des préoc¬
cupations de la lutte pour la vfe et des soucis du lendemain
A
LE COLONEL DE
80
MLLEBOJS-MAUELIL
libre enfin moralement et matériellement
de faire acte de
pensées et de ses desseins, il prit le parti d'y consacrer
ses
tous ses loisirs.
Il s'y donna
»
tout entier, et c'est justice de lui attribuer
plus grande part du succès de cette vaste association
la
patriotique.
En 1898, on célébra
l'achèvement de l'œuvre. Plus de
grand
amphithéâtre de la Sorbonne. L'imposante réunion était
présidée par le général Fabre, le glorieux blessé de Solférino.
1.000
personnes
s'étaient donné rendez-vous au
Villebois-Mareuil
avait accompli sa tâche. 11
prit la
parole et, avec la haute courtoisie dont il avait le secret,
il remercia tous les anciens militaires qui l'avaient aidé,
félicita tous ceux qui
s'étaient associés, et leur rendit les
pouvoirs dont ils l'avaient investi.
Pendant une heure, il tint son auditoire sous le charme
de
sa
parole. Jamais elle n'avait été plus
chaude, plus
éloquente, plus facile.
Nul mieux que Villebois-Mareuil n'avait compris la force
de l'association.
Il avait jeté sur le papier les bases
association nationaliste et,
d'une
toujours documenté, toujours
actif, avait résumé son idée dans ces pages vigoureuses :
«
Le droit d'association, sur la base la plus large des aspi¬
rations
au
humaines, étant indispensable à l'organisation et
progrès d'une démocratie, doit être revendiqué aujour¬
d'hui avec la dernière énergie par tous les Français soucieux
LTN10.N DES SOCIÉTÉS
HÉGIMENTAIRES
81
de rentrer dans la tradition nationale. En abolissant le privi¬
lège dans les corporations, la Révolution a perdu de vue les
grands services que l'association, même sous cette forme,
avait rendus à la France. Elle n'a pas compris
qu'on pou¬
vait en perpétuer le profit en la rajeunissant par
et a décrété le règne de l'individualisme.
la liberté
C'était affirmer la
prédominance du principe bourgeois dans tout son égoïsine
intransigeant et démoralisant et interdire aux humbles le
seul
secours
de
force, de direction et d'appui qui pût les
aider dans la vie.
D'autre part, par une générosité irréfléchie, en voulant
«
embrasser une œuvre humanitaire,
exclusivement
française
au
elle a desservi la cause
profit d'une foule d'intérêts
étrangers qui n'entendaient lui consentir aucune récipro¬
cité. 11 en résulte qu'après un siècle de prosélytisme un peu
naïf la France, méprisée des autres
nations où le lien natio¬
nal s'est resserré à l'excès, se trouve considérée comme une
sorte de caravansérail international,
où les inventions de la
décadence, les facilités cosmopolites témoignent de la lin
du génie d'une race.
>
«
Dans ces
conditions, il semble que le remède soit de
rendre la France aux principes historiques qui ont épntribué
à
sa
formation et qui restent
compatibles avec son état
démocratique en même temps que d'en éliminer progressi¬
vement, mais résolument, les ferments étrangers qui réus¬
sissent à la
dénationaliser, grâce à une législation faussée
et à un Gouvernement complice.
LE
COLONEL DE MLLKIJOIS-.MAREU1L.
G
LE CULONEL DE VI LLEBOlS-MARELÎIL
82
«
L'association étant le plus grand levier dont dispose une
démocratie et déplaisant par cela même à des gouvernants
qui préfèrent maintenir cette démocratie à sa période d'en¬
fance, ce mode s'indique pour
donner une valeur efficace
revendications des bonnes
volontés françaises. Toute¬
aux
fois, dans l'état défectueux de notre législation, l'existence
des associations dépendant du bon plaisir du Gouvernement,
il est nécessaire de s'inspirer des circonstances pour mettre
tellement direct avec
ce qui bénéficie sous ce rapport d'une tolérance légale qu'il
devienne logiquement impossible de ne pas leur accorder
Celles qui se fondent dans un rapport
la même tolérance.
«
Or le Gouvernement faisant poursuivre toutes les asso¬
ciations
patriotiques créées à ciel ouvert et accordant une
bienveillance officielle à des associations
notoirement poli¬
caractère secret, il importe
d'adopter ce caractère pour l'organisation d'un vaste grou¬
pement patriotique destiné à rendre la France aux habi¬
tudes, aux traditions, aux volontés françaises.
Le but que se proposent les membres est de reconqué¬
tiques, mais conservant un
«
rir la direction intérieure du
pays aux idées françaises, en
rétablisssant la correspondance d'aspirations et de procédés
entre le Gouvernement des Français
et la masse française,
reprendre dans le monde une politique de grande
nation concordant avec le passé de la France.
pour
«
Ils
sous
réprouvent avant tout les errements sectaires qui,
prétexte de servir les institutions
républicaines, les
L'UNION DES
SOCIÉTÉS RÉGIMENTAIRES
83
confisquent au profit d'une féodalité judéo-maçonnique où
une
minorité d'acheteurs et de vendus peut
impunément
dominer et violenter la ma jorité asservie.
«
Ils entendent que,
dans le domaine philosophique
ou
religieux, la liberté de croire soit égale à la liberté de nier,
mais que la
politique religieuse de la France à l'égard des
cultes reconnus soit empreinte d'impartialité et de bienveil¬
lance déférente dans le traitement
touche au plus intime de
qui convient à
ce
qui
la conscience humaine. Ils s'ins¬
pirent de l'exemple des autres peuples pour demander qu'on
favorise au loin la propagande nationale par le prosélytisme
religieux, en conformité de
nos
traditions diplomatiques
historiques.
«
de
Mais, comme ils reconnaissent qu'un pays ne possède
diplomatie qu'autant qu'il peut mettre
armée et
d'autant
restent
une
en
ligne
une
marine, ils les veulent fortes et respectées,
plus susceptibles d'un effort au dehors qu'elles
intangible
aux
outre que le drapeau
passions du dedans. Ils savent en
demeure la grande école d'une démo¬
cratie et que sa vue fait donner au
Français tout ce qu'il a
dans le cœur. La nation française est donc tenue de garder
avant tout son rang militaire pour rester fidèle
à sa loi his¬
torique.
«
Or la vitalité d'une armée tient à son commandement,
lequel est impossible "à constituer dans une nation qui n'est
pas gouvernée. Donner un vrai chef à l'armée là où le chef
de l'Etat n'est qu'un
mannequin, amènerait inévitablement
LE COLONEL DE V]LLEBOIS-MAREUIL
84
la dictature du pouvoir militaire. Laisser une armée divisée
sommet de sa hiérarchie faute d'un
chef, c'est la vouer
d'avance à la défaite en cas de guerre, à
la désorganisation
au
en
tout temps. 11 n'y a qu'un moyen de concilier les choses,
c'est d'unir sur la même tête le commandement delà nation
et de l'armée.
Quelque libre de ses destinées que soit la
démocratie française,
elle est liée par son atavisme, par sa
loi historique, à une direction autoritaire et non à une con¬
sultation parlementaire dont elle ne peut donner que la cari¬
cature. L'association affirme hautement cette loi
d'hérédité,
principe du nationalisme dont elle se recommande. »
CHAPITRE XIII
BIARRITZ.
—
L'ESPAGNE.
LE
—
LA GUERRE AL TRANSVAAL
DÉPART
Dès qu'il eut appris ces choses,
il marcha aussitôt à l'ennemi.
(I Mach., iv, 3.)
Le colonel se reposait parfois de ses travaux par quelques
semaines passées à Biarritz.
«
Triste village, dit M. Taine,
nées. Triste village,
dans sou voyage aux Pyré¬
sali d'hôtels blancs réguliers, de cafés
et d'enseignes, échelonné par étages sur la
côte aride; pour
herbe, un mauvais gazon troué et malade ; pour arbres, des
tamaris grêles qui se collent en frissonnant contre la terre ;
deux, criques vides. La plus petite
cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni
pour port, une plage et
voiles, qu'on dirait abandonnées.
«
L'eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de
pierres, durcis par son choc, lèvent à cinquante pieds du
rivage leur échine brune et jaune, usés, fouillés, mordus,
déchiquetés, creusés par la vague, semblables à un troupeau
de cachalots échoués. Le flot aboie ou
beugle dans leurs
entrailles minées, dans leurs profondes
gueules beautés :
puis, quand ils l'ont engouffré, ils le vomissent en bouillon
et
en
écumes contre
les
hautes
vagues
luisantes. Des
LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREUIL
80
coquilles, des cailloux polis se sont incrustés sur leur tète".
Les ajoncs y ont incrusté leurs tiges
patientes el le fouillis
de leurs épines; ce manteau de bourre est seul capable de se
coller à leurs flancs, et de durer contre la poussière de la mer.
«
A gauclie, une traînée
de roches labourées et déchar¬
nées s'allonge en promontoires jusqu'à une arcade de grève
durcie, que les hautes marées ont ouverte et d'où la vue,
par trois côtés, se plonge sur l'océan.
il
se
hérisse de flots violâtres ;
marbrent de plaques encore
Sous la bise qui siffle,
les nuages qui passent le
plus sombres; si loin que le
regard porte, c'est une agitation maladive de vagues ternes,
entre-croisées et
disloquées, sorte de- peau mouvante qui
tressaille tordue par une
fièvre intérieure; de temps en
temps, une raie d'écume qui les traverse marque un sou¬
bresaut
plus violent. Çà et là, entre les intervalles des
nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur
la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine,
ajoutent à l'étrangeté et aux mesures de l'horizon. Ces
sinistres lueurs
changeantes, ces reflets d'étain sur une
houle de plomb, ces scories blanches collées aux roches, cet
aspect gluant des vagues donnent l'idée d'un creuset gigan¬
tesque, dont le métal bouillonne et luit.
C'est
»
précisément cette nature sauvage et tourmentée,
cette situation
étrange et pittoresque du village, jeté-sui¬
des bancs de roches au-dessus de la mer, qui
de Villebois.
plaisaient à
L'Océan, avec sa liberté farouche et ses si¬
nistres grondements, parlait bien
à cette Ame enthousiaste
BIARRITZ.
et
-
87
L'ESPAGNE
profonde. Il aimait à monter la nuit sur quelque es¬
planade solitaire d'où il voyait la mer et la côte.
adouci, le vent tombé;
sa
« on
L'air
aperçoit la cote d'Espagne et
traîne de montagnes adoucie par la
distance. La longue
pyramides vaporeuses
finissent par s'efïacer dans l'ouest, entre le ciel et l'océan. La
dentelure à
mer
perte de vue, et ses
sourit dans sa robe bleue, frangée d'argent, plissée par
le dernier souffle de la
brise; elle frémit encore, mais de
plaisir, et déploie cette soie lustrée, chatoyante, avec des
caprices joyeux sous le ciel qui l'échauffé. Cependant, des
nuages
sereins balancent au-dessus de lui leur duvet de
neige; la transparence de l'air les entoure d'une gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante,
arrêtées en extase à l'entrée du paradis. »
Et, après avoir contemplé souvent cette côte d'Espagne,
il
passait les nôonts, allait la visiter. Au lendemain de la
guerre hispano-américaine, il en racontait les amertumes et
les tristesses. Du pays
ensoleillé, son âme d'artiste et de
poète admirait les incomparables beautés, mais en mêlant
à son admiration les rêves du
«
soldat.
Les choses, quoi qu'on veuille, dit-il,
cial qne leur assigne
ont un rôle spé¬
la nature. Il ne nous suffit pas, par
exemple, que Cadix soit la plus coquette ville qu'on puisse
rêver ,
qu'on y accède le plus curieusement du monde, au
long de cette baie si profonde. De la lagune aux plantes
sombres, striée de canaux, découpée en marais salants, où
étincellent des pyramides de sel; par delà l'espace
bleu, la
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
88
terre d'en face fait une
bordure grise constellée de blan¬
cheurs, et cette vue de terre et de mer qui semblent riva¬
liser, est délicieuse au regard, et il apparaît de plus en plus
que l'une cède la place à
bateau. Puis l'on
en
se
l'autre, que le train va se Changer
trouve
au
milieu d'une pimpante
ville d'Orient, aux rues étroites, avec de gentilles boutiques
proportionnées aux rues, des loggias et des balcons, et l'on
reconnaît en même temps
qu'elle a toute la tenue d'une
souriante ville d'Europe possédant de belles places fleuries
et ombragées, ornées de statues blanches,
emplies de gens
heureux, peuplées le soir des plus exquis visages d'Es¬
pagne.
Alors, on s'éprend de cette terre que réjouit un
climat
idéal, que baigne un courant d'air rénovateur,
chargé du fortifiant arôme des plaines profondes, des terres
encore
«
vierges de la côte d'en face.
Seulement, à l'extase succède la réflexion ; tout n'est
pas pour
le charme, sur ce rocher unique, de se croire
embarqué en une sorte de Léviathan, dont on ne percevrait
pas le mouvement, et qui poursuit un voyage de rêve vers
d'inconnus lointains. Sur ces bastions qui trempent en plein
Ilot, et auxquels on s'accoude comme à 1111 bastingage, il
vient
vous
de
ce
une
pénible surprise de l'impuissance moderne
grand port de guerre. Devant ces remparts, trans¬
formés en promenades
exquises, si bien nommées las Deli-
cias, parmi ces bois d'eucalyptus et ces avenues de dattiers,
ces
vasques et
ces
roches tapissées de verdure, on se
demande involontairement
ce
qu'ils auraient
bien
pu
BIARRITZ.
—
89
I.'ESPAGNE
répondre au salut de guerre d'une flotte américaine? Etalors
l'immensité de cette rade trop
vide du pavillon d'Espagne
devient une mélancolie et la Mina paraît un peu étrange, le
soir, aux blancheurs électriques parmi ses gazouillements
d'enfants, dans la fraîcheur de ses nuances claires. L'on se
voluptueuse entre
ciel et mer, entre ces plantes d'Afrique et cette humanité
d'Europe si suavement harmonieuse, on aimerait, parmi
toute cette grâce, voir passer un signe de force, se dresser
sur la ville légère l'ombre rude des cuirassés d'escadre!...
prend à songer que sur cette création
«
La force de
l'Espagne, elle est entière dans l'âme du
peuple, il suffit de savoir l'en extraire. Qu'il reste sobre, mais
qu'il amasse, qu'il ne s'arrête plus à l'immédiat effort dont
s'assure sa maigre pitance quotidienne. A juger par ce
qu'il
peut donner facilement, gaiement, aimablement, lorsqu'il
est aux prises avec la nature rebelle et que,
malgré la terre
qui lui manque, il continue à se cramponner à son rocher, l'on
comprend ce que cet être de résistance saurait entreprendre,
s'il généralisait avec intelligence sa dépense
Nous
voudrions pouvoir
Villebois-Mareuil
sur
d'énergie. »
citer les fines appréciations de
la péninsule ibérique, appréciations
où se révèle à la fois le penseur,
le littérateur et le soldat.
bien deviné le carac¬
tère et le génie de ce peuple dont l'avait rapproché ses
séjours à Biarritz. C'est dans cette dernière localité que le
colonel était revenu passer le mois de septembre 1899,
Il parlait la langue de ce pays et avait
quand éclata la guerre du Transvaal.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
»
90
Aussitôt
se
réveille
lui toute l'ardeur militaire que
en
n'avait pu dépenser au service du pays son âme
Le besoin d'aventures héroïques
de soldat.
qui a fait si longtemps la
gloire de la noblesse française, joint à l'esprit chevaleresque
de sa propre race, lui fait entrevoir la
possibilité de servir
la France, d'une façon indirecte sans
doute, mais certaine.
Ses
battre, eh bien, il se
compatriotes
ne veulent pas se
battra sans eux, mais pour eux! En défendant les Boers, il
attaquera l'Anglais et servira ainsi la cause de la justice et
celle de la patrie.
La résolution
prompte, le coup d'œil sûr, le cœur tou¬
jours disposé au sacrifice, le comte de Villebois-Mareuil,
était
prêt à partir dès qu'arrivèrent les nouvelles des pre¬
mières hostilités !
Vers le milieu du mois d'octobre, il adressait à son frère,
le vicomte Christian de Villebois-Mareuil, un message ainsi
conçu :
—
«Si tu peux te charger de ma fille provisoirement
et définitivement,
s'il y a de la casse — je pars pour le
Transvaal. »
A cette
proposition si crâne et si essentiellement fran¬
çaise, le vicomte répondit affirmativement, et le colonel fit
plus tarder ses préparatifs de départ.
sans
H
quitta Biarritz et vint
passer
quarante-huit heures à
Paris, pour mettre ordre à quelques affaires.
Sa
résolution
n'était
pas,
en
réalité, aussi soudaine
qu'elle le parût. Le projet de se rendre au Transvaal était
une
pensée mûrie dans la tête du colonel. Bien avant l'uHi-
LA GUERRE AU TRANSVAAL
91
matum, il avait offert son épée, décidé à aller défendreMa
cause
du droit comme l'avaient fait, à la fin du xvin" siècle,
Lafayette et Rochambeau
en
Amérique, contre la même
Angleterre qui usait déjà des mêmes procédés.
Le matin de son départ, un ami qui l'aidait à
préparer sa
valise, fut tout surpris de le voir envelopper une épée : « Je
vous en
supplie, dit-il au voyageur, ne vous embarrassez pas
d'un objet qui peut gêner votre débarquement sur une terre
surveillée par les croisières anglaises. »
«
J'y tiens, répondit Villebois-Mareuil, c'est l'épée d'Her-~
binger, l'Anglais lui donnera un nouveau baptême, »
On sait que le colonel Herbinger qui commanda la retraite
de Langson fut tué à Braac-lé. Sa mère avait envoyé à l'ami
de son fds sa croix et son
Le 25 octobre
épée.
1899, Georges de Villebois-Mareuil quittait
Marseille sur le Pei-ho, désireux d'aller, aussi
vite et aussi
possible/rejoindre le général Joubert sur
le théâtre de la guerre sud-africaine.
secrètement que
En cours de route, il changea
plusieurs fois de bateaux
pour dépister la police anglaise. Il était sur la Gironde venant
de Diego-Suarez quand un croiseur anglais intima au trans¬
La Gironde répondit en
forçant la vapeur; elle fila plus rapidement que jamais et
réussit à atteindre Lourenço-Marquez une heure avant le
port français l'ordre de s'arrêter.
croiseur
anglais qui l'avait poursuivie.
Le colonel était sauvé !
CHAPITRE XIV
[/AFRIQUE DU SUD. — LES BOERS. — AVIDITÉ DES ANGLAIS
LE GRAND TRECK.
—
LES MINES DE DIAMANT
Depuis qu'on le connaît, le Monde est si petit !
(Fr. Coppée.)
Tandis que le comte
Georges de Villebois-Mareuil confie
sa
destinée aux caprices
va
visiter et la cause qu'il va défendre.
de l'Océan, étudions le pays qu'il
L'Afrique australe, vers laquelle il se dirige, est la partie
du continent
qui s'étend au sud du Congo et de la région
des grands lacs; elle comprend les bassins du Zambèze avec
la Chiré sortant du lac Nyasso,
avec
du Limpopo, de l'Orange
le Yaal, du Cunene et du Coanza. La caractéristique de
cette immense région est un vaste plateau central,
fois
quelque¬
désert, bordé de chaînes de montagnes. Le climat est
chaud dans le nord et sur les côtes,
tempéré sur les pla¬
teaux du midi.
Cette région est actuellement tout entière entre les mains
des
Européens : les Anglais
y
possèdent la colonie du
Cap, le Natal, la Rhodésia ou Zambézia ; les Allemands dé¬
tiennent, au nord du Cap, le Sud-Ouest africain ; les Portu-
93
L'AFRIQUE DU SUD
gais, premiers conquérants de ces contrées, sont relégués au
nord des possessions
du
anglaises et allemandes, sur les côtes
Mozambique et de l'Angola; enfin, les Boers, anciens
colons
des Français
hollandais, auxquels s'étaient joints
proscrits, lors de la révocation de l edit de Nantes, sont les
maîtres du Transvaal et de l'Orange.
A côté des dominateurs européens,
lation
se
le gros de la popu¬
compose des indigènes de race bantone et hotten.
tote dont les principaux représentants sont les
Cafres et les
Zoulous.
La valeur économique de ces pays est très variable.
Dans
le Nord, la végétation est sans vigueur ; on n'y rencontre
guère que d'épaisses broussailles. Plus au
Sud, le terrain
fournit de riches récoltes : le riz, la canne à sucre, le café, le
blé, la vigne. On en exporte des graines oléagineuses, du
caoutchouc, de l'ivoire, des plumes d'autruches, de la laine
et surtout des minéraux.
Ces
derniers
produits, et particulièrement l'or et les
réputation qui lui
est devenue funeste. La cupidité, la soif de l'or, insatiable
chez ses voisins, les Anglais, ont fait naître les dissensions
diamants, ont fait à cette contrée une
politiques qui ont allumé la guerre du Transvaal.
Les Indes Orientales étaient, au
xve siècle, le but ardem¬
ment convoité de toutes les nations maritimes. Rien
sant comme l'histoire de
de saisis¬
la prise de possession de ce mer¬
veilleux pays par les Portugais. Ce
peuple de preux et de
LE COLONEL DE VlLLEBuIS-MAREUlL
94
poètes parcourait alors les grands chemins de l'Océan, en
quêtes de découvertes lointaines et de brillants coups d'épée.
En 1486, un hardi navigateur, Barthélémy
par la
Diaz, couronne,
découverte du cap de Bonne-Espérance, la longue
série d'entreprises que, depuis soixante-dix ans, le Portugal
poursuivait sur les côtes occidentales de l'Afrique. Diaz
avait
dépassé, à l'est, de 140 lieues la pointe extrême du
continent africain, mais l'honneur de doubler le Cap fameux
était réservé à Vasco de Gama.
0 Vasco de Gama, qui découvris les Indes,
Je songe à toi. Combien de nuits, combien de jours
Fallut-il donc à tes navires lents et lourds
Poursuivre, par deux fois, la route aventurière.
Je te vois, amiral, sur ton château d'arrière,
Ayant doublé le Cap des tourments, devant
Le mystère liquide et l'infini mouvant
Où tu sens un danger de mort sous chaque lame
Et qui, pourtant, héros, est moins grand que ton âme.
Tu regardes l'abîme et tu n'as pas d'effroi.
Le cap au nord ! — Pour ton pays et pour ton Roi,
Sonde en main, profitant des moindres vents propices
—
Tu cherches à tâtons le Chemin des
—
Droit au nord !
—
Épices;
Mais entends la tempête hurler.
Conquérant, cette mer que tu veux violer,
Oppose à ton effort sa colère de vierge.
Tantôt le vaisseau plonge et tantôt il émerge
De la houle en fureur qui l'assaille et le mord.
Mais lu ne cèdes pas. — Au nord ' Le cap au nord !
L'orage se dissipe enfin. — Le calme est pire.
Une orange qu'on a jetée hors du navire
L'AFRIQUE DU SUD
•
Sur le stagnant miroir est là, huit jours après.
La voile en plis pesants
pend le long des agrès.
Tous crachent sur le pont de hideuses salives,
Tant le scorbut cruel leur ronge les gencives.
A la côte! Il le faut. Mais là, nouveaux
périls;
Car, tandis que d'eau douce on emplit les barils,
On voit, dans les buissons, ramper des formes lentes.
L'horrible peuple noir, crocs blancs, lèvres
sanglantes,
La sagaie à la main,
des collines descend.
Comment faire ? On ne peut les vaincre, un contre cent,
Même avec la bombarde et ses soudains ravages ;
Mais Vasco connaît l'art de dompter les sauvages ;
Il montre des présents, il
voit à ses genoux
Ces nègres demi-nus, ces Maures en
burnous,
Cerveaux d'enfants qu'un peu de clinquant émerveille;
Et, libre, de nouveau, son escadre appareille.
—
Au nord-est maintenant!
—
Quand verra-t-on la lin
Du long trajet? Toujours la fatigue et la faim,
Toujours des corps jetés par-dessus les bordages.
Mais, soudain, c'est un cri poussé par l'équipage.
«
Terre!
»
—
Les morts sont morts. Gloire à qui survécut
Car cette ville blanche, au loin c'est Calicut,
C'est l'Inde ! Cette côte où la lame déferle,
On y cueille le poivre, on y trouve la perle,
Alexandre le Grand, seul, a vu ces Indiens ;
Mais les marins naïfs pensent qu'ils sont chrétiens,
Car saint Thomas, dit-on,
s'enfonçant dans l'Asie,
Leur porta la parole et la foi du
Messie.
Mouille ! L'ancre est tombée au fracas des canons
L'amiral, entouré de ses durs compagnons,
Aborde. Tout bardé de fer et les yeux calmes,
Sans paraître surpris des monstrueuses palmes,
LE COLONEL DE
00
VILLEBOIS-MAKEUIL
Des teints bronzés, des hauts palais,
des éléphants,
d'enfants,
prière.
Il va, parmi les cris de femmes et
Vers une église, afin d'y faire sa
11 entre et le héros fait un pas en arrière
Devant d'horribles dieux mitres d'or, aux vingt
bras...
Après mille dangers, Vasco tu reviendras.
Ton navire, dont sont usés tous les cordages,
Les mâts rompus,
les flancs rongés de coquillages,
Remontera le Tage et reverra les murs
De Lisbonne et ses beaux jardins de citrons mûrs.
Oh!
quel jour, quand venant d'Orient comme un mage
mains présentant ton hommage
Et de tes nobles
perles, de parfums, de diamants et d'or,
De
Ce cri te saluera :
Gloire au Descubridor,
Qui partit sur la mer infinie et profonde,
Conduitpar son seul rêve, et qui rapporte un monde1!
Ni
ses
les éléments
déchaînés, ni la maladie, ni la mort de
compagnons ne devaient,
en
effet, arrêter Vasco de
Gama.
Le marin ne
sait pas trembler; en dépit des fureurs de
l'Océan il remonte la côte jusqu'à Montbasso
et, après lui,
Cabrai, Alméida et surtout le grand Albuquerque organi¬
sèrent la domination portugaise'aux
Indes. Pendant deux
interruption. Les
Portugais s'établirent successivement aux Açores, à Madère,
siècles les expéditions se poursuivirent sans
1.
François Coppée, Dans la prière et clans la lutte : les Voyageurs.
s.
L'AFItIQL'E DU SUD
aux
97
îles du Cap Vert ; ils fondèrent une ligne non interrompue
de villes et de
comptoirs, se fixant de préférence à toutes
les embouchures des grands fleuves, le Sénégal, la Gambie,
le Niger, le Congo, le
Coanzo, le Limpopo, le Zambèze. Delà
ils rayonnaient dans l'intérieur,
et l'on peut dire qu'alors le
Portugal fut l'étonnement du monde.
Cependant, l'heure de la décadence devait sonner pour lui.
Il épuisait son épargne en flottes, en armées, en construction
d'arsenaux, de citadelles, et bientôt le royaume appauvri
par les-conquêtes, obéré par la victoire, n'eut plus
suffire
aux besoins
de quoi
de ses armées. Les grands hommes
qui
avaient fondé son empire colonial avait disparu et n'avaient
pas été
remplacés par des politiciens au regard aussi large
et aussi élevé. On
ne
sut pas conserver ce
qu'ils avaient
acquis. Bientôt le vieux Portugal fut remplacé aux Indes
par la Hollande; il perdit en Afrique le cap de Bonne-Espé¬
rance,
mers
Au
et le magnifique élan qui l'avait jeté sur toutes les
s'attiédit peu à peu et finit par s'éteindre.
commencement
commerce
du xvne
siècle, une Compagnie de
hollandaise établit une station maritime près du
cap de Bonne-Espérance, afin de pourvoir les vaisseaux fai¬
sant voile
vers
l'Inde d'eau et d'autres
provisions. A ces
premiers colons hollandais s'en ajoutèrent bien d'autres,
%
ainsi que
des Allemands et des Français. L'agriculture s'y
développa ; des vignes furent plantées, en même temps
qn'une puissante poussée vers l'intérieur se faisait sentir.
Cette colonie s'agrandit lentement ; mais elle forma, à travers
LE COLU.AEL DE VILLE HO 1S-MA HEUIL.
7
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAKEC1L
Ù8
véritablement africaine,
adonnée à l'élevage des troupeaux et avide des grands es¬
paces. Ce sont ces Boers,véritables pionniers de l'Afrique aus¬
trale, qui tiennent aujourd'hui en échec les dévorantes con¬
voitises des Anglais, leurs riches et puissants compétiteurs.
Déjà, à la fin du xvme siècle, les Anglais avaient profité de
la Révolution française et de la lutte entre le prince d'Orange
et la France pour intervenir au Cap. Sous prétexte d'y pro¬
téger les lois de la Hollande, une armée anglaise s'était em¬
parée de Capetown, malgré l'énergique résistance des Boers.
Cependant, en 1800, le traité d'Amiens stipula la rétroces¬
les années, un noyau de population
sion du Cap à
la République Batave ou Hollandaise. Mais,
nouvelle descente, for¬
cèrent Capetown à capituler et, depuis, le drapeau britan¬
nique a flotté sur la citadelle de la ville.
Cette injuste conquête excita l'appétit famélique des
Anglais : actuellement, la superficie des possessions britan¬
niques sud-africaines est de 3.614.890kilomètres carrés, soit
six ans après, les Anglais firent une
une surface
égalant le tiers de l'Europe.
s'est effectuée cette prodigieuse
extension sont loin d'être sans reproches. Dès les premières
Les procédés par lesquels
années du régime britannique, les Boers du
Cap eurent à se
plaindre des tracasseries des nouveaux dominateurs et réso¬
lurent d'émigrer sur les
hauts plateaux de l'intérieur, hors
des limites de la colonie du Cap. et d'y
vivre indépendants
plutôt que de disparaître sous le Ilot envahisseur de l'étran¬
ger détesté.
En 1833, un cri de ralliement passa à travers
DIAMANT
91)
Attelons et partons!
Jnsjan ai Irek!)
LES MINES 1>E
leurs demeures
Ils
attelèrent
:
el
commencèrent
leur
grand exode.
Mduveveld et se
lancèrent dans le désert. L'entraînement fut général, mais
10.000
hommes
les pauvres
franchirent les monts
fuyards battus par les farouches Métabélés, sur
chemin dans la direc¬
tion de l'océan Indien. Ils se répandirent dans le Natal, où
ils fondèrent Pielermarizburg. Les Anglais, l'ayant appris,
les bords du Vaal, durent rebrousser
débarquèrent des Iroupes à Port-Natal et s'emparèrent du
accablés par le nombre et de nouveau
vaincus, recommencèrent leur émigration ; ils repassèrent
le Drakenberg et se fixèrent dans la région de l'Orange et
pays.
Les Boers,
du Vaal,
contrées riches en pâturages.
Hélas ! le léopard britannique avait juré de ne
pas laisser
poursuivit une fois
encore, et c'est avec peine que les Boers obtinrent enfin
de l'Angleterre, en 1862, qu'elle reconnût l'indépendance
des deux républiques de l'Orange et du Transvaal.
Dans ces régions, les plaines, fertilisées par les pluies de
vivre
en
paix ce petit peuple; il le
la mauvaise saison, présentent
à l'œil de vertes prairies;
néanmoins, l'aspect général du pays reste âpre, triste, d'une
désespérante monotonie. Bien ne vient y distraire la pensée,
là une des terres préférées des
nomades et des pasteurs, et les Boers purent à loisir pro¬
y égayer la vue. C'est bien
mener
librement
leur
ombrageuse
indépendance dans
l'asile qu'ils étaient venus chercher contre
tannique.
la tyrannie bri¬
100
LE COLONEL DE Y1LLEBOIS-MAHEI IL
Les choses restèrent
en
cet état
jusqu'en 1870. A cette
époque, Kimberley n'existait pas, ou plutôt le coin de terre
qui portait ce nom n'était occupé que par quelques fermiers
boers qui cultivaient le sol.
Un voyageur, qui s'était arrêté un jour dans l'une de ces
fermes, fut frappé des singuliers petits cailloux avec les¬
quels jouaient les enfants du colon. Leur poids, leur cou¬
leur fixèrent
examen, il
son
attention, et, après un plus minutieux
offrait au fermier ravi
une véritable
fortune en
échange de ces gemmes.
De nombreux cailloux,
encore
trouvés
au
semblables aux premiers, furent
même endroit,
principalement dans le
sable des ruisseaux et des rivières. Peu à peu de nouveaux
chercheurs se
joignirent aux premiers, supportant sans se
plaindre la chaleur et la fatigue, sachant qu'ils seraient
bientôt possesseurs de véritables trésors, pour peu que le
sort les favorisât.
C'est alors que l'avidité britannique se réveilla.
fascinés par cette merveilleuse richesse
ne
Ses yeux
quittèrent plus
l'Etat d'Orange. Un pays où l'on ramassait les diamants à la
pelle
ne
pouvait appartenir qu'aux Anglais. Les Boers,
ayant prétendu le contraire, furent mis à la raison et l'An¬
gleterre annexa le Grinqualand de l'ouest avec Kimberley
et Basatalaird, ne donnant aux Boers comme indemnité
2.300.000 francs
en
que
compensation d'un territoire dont la
production en diaman ts, depuis l'origine, dépasse 2 milliards !
Les
Boers, dans leur simplicité, ne soupçonnaient même
LES MINES DE DIAMANT
pas la valeur de ce
coup plus
101
qui leur était volé. Ce n'est que beau¬
tard qu'ils comprirent à quel point on les avait
dupés.
Les mines produisent, en temps ordinaire, 5.500 carats,
toutes les
vingt-quatre heures. Les diamants obtenus sont
envoyés sous escorte armée à Kimberley, aux bureaux de
la Compagnie, et livrés aux
un
experts qui les font laver dans
mélange d'acides nitrique et sulfurique et les divisent
ensuite
soigneusement suivant leur poids, leur couleur,
leur pureté.
Dans une salle réservée à cet effet, se trouve
exposée une collection de diamants d'un poids total de
00.000 carats. On estime ce stock un demi-milliard.
Dans
une
mine près de
Jagersfontein Rood, on a décou¬
vert, en 1878, une superbe pièce du poids de 500 carats ;
en
1894, on a trouvé, à Kimberley, le plus gros diamant de
l'Afrique. Il pesait, brut,971 carats; il est de teinte bleuâtre
et sans défaut,
sauf une petite paille au centre. Ce magni¬
fique joyau, dont la valeur est, dit-on,de 800.000livres ster¬
ling (20.000.000 de francs), a été offert au pape Léon XII
par le président Kruger.
CHAPITRE XV
LES MINES D'OR.
—
LES CONVOITISES
MISSIONS ANGLAISES.
"SON.
—
LE
—
BRITANNIQUES.
CECIL RHODES.
—
LE ROLE DES
L'EXPÉDITION DU Dr JAMEf
—
PRÉSIDENT ERI GER.
Le
avec
raid Jameson
a
été
fait
de l'or et des" mensonges.
(Sir W. Hahcourt.)
Presque à la même époque, le bruit se répandait de dé¬
couvertes aurifères au Transvaal. Tout
comme une mine d'or
ce
pays s'annonçait
inépuisable. De toutes les contrées du
\
globe, l'Afrique du Sud se révélait soudain comme la plus
favorisée dans la distribution des richesses du sous-sol.
Connue de tout temps pour ses mines, rien
cependant ne
pouvait faire prévoir les richesses colossales qu'on y décou¬
vrirait à la fin du xixe
d'or du Transvaal qui
siècle, ni soupçonner ces champs
ont fait de ce petit pays le plus gros
producteur des métaux précieux et l'un des centres indus¬
triels les plus actifs de la terre.
Une vieille tradition
voulait que
des mines y aient été
exploitées à l'époque des premières civilisations du bassin
méditerranéen, mais
on
n'y attachait aucune importance,
lorsqu'une découverte; étrange, faite à Zymbabye, dans le
Métabélé, vint éveiller l'attention. On a trouvé à Zymbabye
ion
LES MINES D'OU
des
fortifications, des temples, tout un ensemble de cons¬
tructions
gigantesques attestant le passage d'une racepuis-
sante et
civilisée.
Les restes
des travaux souterrains
étonnent encore les mineurs modernes et
à quelle époque
l'on se demande
reculée et à quel pays appartenaient ces
premiers chercheurs d'or? On a voulu y voir des Phéniciens
Les traits noirs indiquent les endroits oh ont eu lieu les
venus
combats.
de Tyr ou des Hébreux envoyés par Salomon, idenli-
liantainsi Zymbabye avecOphir, l'antiquèet mystérieuse cité.
Quoi qu'il en soit, la richesse actuelle dépasse celle qui
Dans le Métabélé, le
Manica, le Machona, c'est-à-dire dans toute la région qui
s'étend au nord du Transvaal, entre le Limpopo et le
peul avoir élé connue des anciens.
lot
LE COLON El. DE YILLEBOLS-MAIIEI'IL
Zambèze,
aurifères
sur
ne
le 7e degré de latitude,
de
cessent
se
les explorations
développer. L'or est également
signalé au sud, clans le Bechuanaland et le Khama ; ji l'ouest
dans les
possessions allemandes;
Zambèze portugais
et
au
nord,
dans le Nyassa. On
sur
a
le haut
trouvé de
l'argent et du cuivre à Windhoec, dans le Damara allemand,
et dans le Machona anglais; du
charbon partout et souvent
quantité considérable. Cette succession fabuleuse
en
de
découvertes, restera un fait de haute importance dans l'his¬
toire économique du xixe siècle.
De pareilles visions d'or enflammèrent les
imaginations et
chaque nouvelle trouvaille provoqua un effroyable déchaî¬
nement
de
convoitises,
au
milieu
desquelles, celles
de
l'Angleterre devaient tenir la première place. Avec une
absence de scrupules qui a rarement été
nement
britannique déclarait la
égalée, le Couver-
guerre
aux
Boers et
annexait leur pays en
1877. Mais cette fois l'orgueilleuse et
nation trouva à
qui parler. Le petit peuple opprimé,
avare
après avoir vainement protesté contre cet acte arbitraire, se
souleva en masse vers la tin de 1877 et
repoussa l'envahis¬
seur
après lui avoir infligé des pertes sanglantes. A la tête
des
troupes boers
se
trouvaient Martin Prétorius, Paul
Kruger et Pierre Joubert. Celui-ci descendait d'une famille
française. Nommé général, il dirigea admirablement les
opérations militaires
et la victoire des Boers àMajubamit
fin à la guerre. Alors fut
ne
signée une paix chancelante qui
devait pas tarder longtemps à être
rompue.
I.ES CONVOITISES
Aux Anglais repousses du
source
pour
BRITANNIQUES
Transvaal, il restait
103
une res¬
arriver à la réalisation de leur projet déloyal :
c'était de tourner les Boers par le nord et de les cerner dans
leurs frontières. De cette façon la Grande-Bretagne
acqué¬
rait des régions où l'or était abondant et enserrait de toutes
parts le Transvaal qui, dès lors, semblait destiné à être fata¬
lement absorbé
un
jour par l'État le plus fort et le plus
puissant. En même temps, les Anglais coupaient la route
à
l'Allemagne qui, installée depuis 1884 sur la côte de
l'Atlantique, ne dissimulait pas ses visées ambitieuses.
L'Angleterre se décida donc à frapper un nouveau coup.
En 1885, ses armées passèrent le fleuve Orange etleBéchuanaland
fut annexé. Deux
royaume
ans
après, ils s'emparaient du
de Khama et devenaient ainsi les maîtres de la
situation. Les Allemands retenus au delà du grand désert
de Kalabarie,
les Boers du Transvaal refoulés en deçà du
Limpopo, ne pouvaient plus se donner la main au centre de
l'Afrique.
Cette situation, du reste, était préparée
de longue date ;
depuis longtemps l'Angleterre poursuivait la réalisation de
projet. Dès 1859, des missions anglaises et écossaises,
ce
s'étaient établies en divers points du bassin du Zambèze. Or,
lorsqu'un missionnaire anglais met le pied dans un pays,
son
«
envahissante
patrie en a bientôt mis quatre.
Lorsque nos admirables prêtres desMissions étrangères
s'en vont en Afrique ou en
Asie chercher des âmes à sau¬
ver, ils suivent à la lettre les divins enseignements du
Sau-
LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREEIL
100
Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.
veur : «
N'ayez ni or ni argent. N'emportez
pour
le voyage ni sac,
ni deux
vêtements, ni souliers, ni bâton, car l'ouvrier
mérite
sa
récompense. » Et on ies voit partir avec respect
autre
viatique que l'Évangile, la bénédiction de leur
sans
pasteur et le pieux enthousiasme de l'apôtre. Peut-être peutleur reprocher leur imprévoyance
on
et la témérité de leur
foi, mais il faut s'incliner très bas devant leur admirable
renoncement, leur charité non moins touchante, et le cou¬
rage
tranquille qui les entraîne aux pires dangers pour
faire un peu de bien à l'humanité souffrante.
«
Tout-autre est le procédé des missionnaires anglais.
Ce
peuple, essentiellement pratique, n'a garde de négliger
l'influencé religieuse, mais il entend qu'elle serve aux inté¬
rêts politiques
et commerciaux. Le missionnaire protestant
qui fait ses préparatifs de départ ne va pas demander des
forces
aux
pieds des autels; il s'adresse
aux
maisons
d'exportation en gros et apporte tous ses soins au choix de
ses marchandises
nial
Office » chercher le mot d'ordre
secrètes de la
que
et objets d'échange. De là,
il va au « Colo¬
et les instructions
politique impériale. 11 ne quitte l'Angleterre
dûment approvisionné de cotonnade, de bibles, de
whisky, d'armes à feu, et fortifié par la bénédiction du
secrétaire d'Etat de Sa Gracieuse
»
Arrivé dans le pays qu'il a
moins
Majesté.
choisi, son attitude est non
caractéristique. Il met une habileté merveilleuse à
s'insinuer
partout. Tour à tour marchand, pasteur, consul,
LE ROLE DES MISSIONS
ANGLAISES
407
il se plie à toutes les situations et profite de toutes les occa¬
sions
avec
la même adresse. S'il rencontre
des peuplades
réfractaires à l'idée chrétienne, il laisse ses bibles au fond de
ses
cantines et tire les spiritueux et les pièces de Manchester
sans
lesquelles un bon Anglais ne voyage jamais. Si, au con¬
traire, les indigènes écoutent sa parole, c'est une chose heu¬
reuse
qui lui permettra de développer son influence, au plus
grand profit de ses affaires et de la politique britannique1. »
11 est une chose qui,
de l'avis des auteurs protestants eux-
mêmes, ne doit pas être perdue de vue. C'est le peu de valeur
évangélisation des
noirs par les Anglais. Ils ne craignent pas d'affirmer que
les gouvernements ne tolèrent et n'encouragent les mis¬
sionnaires protestants que dans un but politique. L'évangélisation des noirs, telle qu'elle est généralement appliquée,
est un instrument entre les mains d'hommes sans scrupules,
tels que Chamberlain, Rhodes etJameson. Du reste, après
avoir porté les paroles de paix et de miséricorde aux sau¬
vages, la Grande-Bretagne n'a jamais hésité aies massacrer,
lorsque ses intérêts directs étaient en jeu. Si les Boers ont
regardé d'un mauvais œil les missionnaires anglais, ce n'est
pas tout à fait sans raison, et ce n'est surtout pas parce
qu'ils se sont opposés à une émancipation des noirs, dans
la mesure du possible, en prenant des garanties nécessaires.
Le missionnaire anglais — peut-être de très bonne foi
est, en quelque sorte, le pionnier de l'invasion anglaise.
morale qu'il faut attacher à la soi-disant
—
1, Jean Durci (Correspondant du 25
septembre 1899).
108
LE COLONEL DE
YTLLEBOIS-MAREUIL
N'oublions pas le jugement de
Tocqueville. L'Angleterre est,
par excellence, la nation égoïste.
de vote à une
Si elle a accordé le droit
catégorie de noirs de la colonie du Cap, cette
mesure, vantée comme humanitaire et
d'autre but que de servir de
progressiste, n'avait
contrepoids à la prédominance
de l'élément hollandais dans la
représentation au Parlement.
Machiavel a fait école sur les bords de la Tamise.
«
Assurément, il y a parmi les pasteurs protestants des
âmes pieuses et désintéressées
; mais combien y en a-t-il
chez qui la religionn'est
qu'un prétexte commode pour dis¬
simuler les passions les moins
évangéliques. En tout cas,
s
chaque fois qu'un missionnaire anglais apparaît dans l'his¬
toire coloniale, le résultat n'est
être n'est-ce qu'un
hasard;
guère à son honneur. Peut-
mais un hasard qui se répète
aussi régulièrement est au moins bien fâcheux
rement compromettant. 11 suffira de
minations dont
l'Ouganda
a
et singuliè¬
rappeler ici les abo¬
été récemment le théâtre et
où la responsabilité des missions
anglicanes est clairement
engagée. Nous-mêmes, au cours de
nos
expéditions colo¬
niales, soit à Tahiti, soit à Madagascar, nous avons vu des
missionnaires anglais soulever les
passer
indigènes eL leur faire
des armes. Que dire enfin du Révérend Stokes, ce
pasteur trafiquant de l'Etat du Congo, qui approvisionnait
de poudre les bandes
d'esclavagistes, et qu'un officier belge,
moins patient que nos amiraux,
fit pendre haut et court, au
grand scandale de la vertueuse Albion '? »
1. Jean Darci.
LE KO LE DES MISSIONS ANGLAISES
,
Les missions anglaises
109
s'étant donc développées, les af¬
faires devaient marcher rapidement et le trafic ne tarda
à
pas
prendre le pas sur la prédication. Tels furent les dé¬
buts de YAfrican
lakes C° qui s'adjoignit toutes les missions
du lac Nyassa et
s'empara, en quelques années, de tout le
de la
région située au nord du Zambèze. Des
commerce
sociétés
analogues se formèrent également au sud de
fleuve : le Central British lakes C", qui évangélisait et
tait le Métabélé et le
Machona; la
ce
exploi¬
British Bechuanaland C°
qui étendait son action sur le royaume de Kahina.
Enfin,
en
février 1891, la liquidation de la Compagnie
des lacs laissa comme
champ d'action à la seule Compagnie
à Charte de l'Afrique du Sud,
ayant Ceci! Rhodes à sa tête,
l'immense territoire qui s'étend au nord du Bechuanaland
et du Transvaal
jusqu'au
lac Zanganika.
Ce vaste pays, communément
Rhodezia ou.Zambezia, était le
désigné sous les
noms
de
champ des opérations de la
fameuse Compagnie commerciale la Chartered.
L'Angleterre doit donc ce prodigieux succès colonial à
l'influence de
rable
encore,
ses
missionnaires et à
de Cecil Rhodes,
ce
celle, plus considé¬
grand homme
sans
scrupules, ce patriote sans conscience qui ne recule devant
aucun
moyen lorsqu'il s'agit d'augmenter
la fortune de son pays.
la puissance ou
11 fut vraiment l'ouvrier diabolique
des malheurs déchaînés aujourd'hui sur le Sud africain.
Cependant, l'immigration provoquée
par
la découverte
LÉ COLONEL DE VILLEBÔIS-MARÈUfl.
HO
des mines d'or allait croissant; des
vèrent comme par
villes populeuses s'éle¬
enchantement dans des lieux presque
Johannesburg fut fondé au centre des
mines de Witwatersrand, surpassant en rapidité de crois¬
déserts jusqu'alors.
sance
les fameuses
«
villes champignons ».de- l'Amérique.
Ce fut une transformation générale du pays, opérée par
les
du
ïransvaal, agriculteurs et pasteurs, virent de mauvais teil
étrangers,-en majorité d'origine britannique. Les Boers
cet afflux d'immigrants; ils se tinrent à distance.
Johannes¬
burg reste la ville des étrangers ; les Boers s'y trouvent en
nombre infime et encore la plupart de ceux qui se sont établis
dans la cité del'ordescendent-ilsde colons
une
venu! pn Afrique à
époque assez récente.
On conçoit qu'avec leur caractère et leurs
habitudes ils
préfèrent abandonner aux étrangers l'exploitation des mines
plutôt que de tirer eux-mêmes parti des richesses du.sol.
Ils se contentèrent d'en retirer une partie des bénéfices en
prélevant, sous forme de monopoles, d'assez forts
sur
les mines. L'argent afflua dans
nement
impôts
les caisses du Gouver¬
qui jouit d'une prospérité inconnue
jusqu'alors.
tardèrent pas à
murmurer contre les taxations auxquelles ils étaient soumis ;
ils demandèrent des allégements et une part dans les affaires
Mais les étrangers, les Anglais surtout, ne
gouvernementales. Ceux qui avaient créé Johannesburg et
dans
laRépublique Sud-Africaine rêvaient, depuis quelque temps,
surtout depuisqu'ils se sentaient nombreux, une révolution
donné une vigoureuse impulsion à l'industrie minière
111
LE PRESIDENT KRUGER
d'où sortirait
un
état
de choses
plus favorable à leurs
revendications.
Le président Kruger, représentant
typique des Boers et
grand adversaire de Cecil Rhodes, s'obstinant à refuser aux
Uitlanders les
privilèges excessifs qu'ils réclamaient, une
sorte de ligue se forma contre le Gouvernement pour les
lui
arracher par la force.
L'horizon s'assombrissait de
plus en plus du côté du
Transvaal. Les Uitlanders avaient compris que, « aussi long¬
temps que la République du Transvaal existerait et que le
président Kruger gouvernerait, les Boers se refuseraient à
danser sur les violons des grands capitalistes ».
De part et
d'autre, l'inquiétude allait croissant, quand enfin éclata
l'agression de 1895, sous les ordres du D1 Jameson qui se
considérait volontiers comme l'homme
indispensable pour
dénouer la crise économique du Transvaal.
C'est alors que Cecil Rhodes ne pouvant, en sa qualité
de
premier Ministre du Cap,'se jeter dans la mêlée, entretint
des intelligences avec les meneurs
delà révolte du Rand,
c'est-à-dire de la région aurifère de Johannesburg, étant en
cela de connivence secrète
avec
le Ministre des Colonies,
M. Chamberlain. Les documents publiés depuis ne laissent
aucun
doute sur l'entente de M. Jameson et de M. Cham¬
berlain. La
responsabilité de,ce dernier est actuellement
parfaitement établie.
Jameson, qui se croyait sûr de la victoire, entra dans, le
Transvaal à la tète de 700 hommes delà Chartered. Les révo-
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAHELII.
112
lutionnaires avaient organisé à Johannesburg un comité de
résistance qui tenait ses séances au
des Mines d'or
siège de la Compagnie
sud-africaines, dont Cecil Rhodes était l'un
des directeurs. Des armes y étaient distribuées aux mécon¬
tents qui paradaient dans les rues,
groupes
tandis que de nombreux
stationnaient devant le bâtiment du comité de
résistance, afin d'y prendre des nouvelles de l'approche de
Jameson. Personne, du reste, ne doutait du succès du mou¬
vement.
sur les
Déjà on prétendait voir les soldats de la Chartered
collines du voisinage et la population en habit de fête
s'apprêtait à couvrir de fleurs les heureux vainqueurs, lors¬
qu'on apprit la défaite complète et la capture de Jameson et
de sa troupe. La révolution s'effondrait pitoyablement.
Le
gouvernement boer se montra généreux dans
son
triomphe. Les traîtres, il est vrai, furent condamnés à mort,
mais ils furent tous
graciés par le généreux et magnanime
président Kruger.
«
C'était une expiation singulièrement
bénigne pour un acte de brigandage international aussi
odieux; mais un autre devait la suivre à quelques années
delàx: c'est celle-là même dont les péripéties se déroulent
aujourd'hui aux yeux du monde inquiet ; les Boers en sont
l'instrument et elle
s'étend à la nation entière d'où sont
sortis les flibustiers.
»
Dès les premiers jours de
1896, les affaires reprirent leur
normal. Le président
Kruger diminua les droits de
cours
douane, réduisit les monopoles et supprima les entraves à
l'industrie minière. Il voulait ainsi récompenser les Uitlan-
LE PRÉSIDENT KRUGER
113
ders qui s'étaient refusé à suivre les agitations
anglaises.
En même temps, il étudiait les modifications
'
qui pouvaient
être apportées aux lois électorales sans mettre en
péril
l'in¬
dépendance du Transvaal. Cette indépendance de son pays
est la préoccupation constante de Paul
avec
Kruger qui prétend,
raison, que le plus petit État doit être, comme le char¬
bonnier, maître chez lui.
Mais M. Chamberlain .voulait la guerre,
venue pour
et l'heure est
l'Afrique du Sud des grands ho nie versements qui
consacreront peut-être le triomphe delà force. «
L'Angleterre
j oue contre 1 e Transvaal la partie malhonnête q lie la prévoyance
et la moralité voudraient lui voir perdre dans
quelque échec
retentissant, mais qui, gagnée par le nombre,
sources
par
des res¬
plus abondantes et plus savantes, par le cynisme
des moyens, lui donnera l'empire incontesté de
l'Afrique. »
En face de ce monstrueux abus de la force, les Cabinets
européens, frappés d'une sorte de paralysie égoïste, restent
impassibles
et
indifférents,
mais du moins
l'opinion
publique a vibré. « L'instinct populaire, à la fois généreux
et sage
dans cette circonstance,
se
passionne pour les
Spartiates modernes, pour les intrépides Boers, qui se lèvent
en
masse, tout prêts à mourir pour l'indépendance de
pays, et les cœurs français
leur
battent tous pour cet étonnant
président Kruger, si simple et si bonhomme dans l'hé¬
roïsme, pour cet extraordinaire vieillard, en qui y il a tout
ensemble du Franklin et du Léonidas '. »
1.
François Coppée.
LE COLONEL DE
VILLEBOXS-MAREUIL.
8
CHAPITRE XV]
PRETORIA.
—
JOHANNESBURG.
—
LES MILICES TR AN S V A A LI EN N E S
Lu vie est douce avec la nature.
(CUATEAUBRIAKD.)
De vastes prairies,
des pâturages sans fin, de nombreuses
rivières à sec une partie de
l'année, tel est le pays que les
Boers défendent avec tant de courage contre
seurs
les envahis¬
anglais. Pas nn bouquet d'arbres ne surmonte les
plaines monotones, sauf dans le voisinage des fermes où
l'on trouve quelquefois
des saules pleureurs et des euca¬
lyptus. Il faut aller plus haut que Prétoria, la capitale du
Transvaal, pour rencontrer des forêts. C'est une jolie ville,
plutôt, c'est un parc avec de grands jardins, d'élégantes
ou
villas, de belles avenues plantées de mimosas et
de pal¬
miers. L'eau y est abondante et la cité reste fraîche en toute
saison. A l'époque des grandes chaleurs, elle forme un sin¬
gulier contraste avec le plateau brûlé sur lequel elleest bâtie.
On y remarque
où
le somptueux palais du Gouvernement
siège le Rand, assemblée législative nommée par les
citoyens du pays.
C'est à
habite
un
gauche de cet édifice que le président Kruger
petit cottage, dont l'entrée est gardée par un
artilleur à casque blanc. La modeste demeure présidentielle
n'a aucun autre signe distinctif.
PHÉTORIA
115
A 4 ou 5 kilomètres de la capitale s'élève un arbre magni¬
fique, plusieurs fois séculaire, digne de sa renommée dans
tout le pays.
Bien des Boers font le voyage de Prétoria uni¬
arbre qui forme, à lui
seul, un petit bois. Ses branches ont pris racine en retom¬
quement pour venir admirer cet
bant sur le sol et chacune d'elles n'a>pas tardé à
devenir un
arbre robuste qui a donné à son tour de nombreux
rejetons
pour lesquels le même phénomène s'est produit.
Prétoria est
Indien par
en
communication
directe avec
l'Océan
Lourenço-Marquez et ne se trouve éloignée que
C'est
au pied de cette légère ondulation de terrain, à une altitude
d'une cinquantaine de kilomètres du Witwatersrand.
de 1.800 mètres, que
s'est élevée Johannesburg, la plus
grande des cités de l'Afrique du Sud.
Les mines et les usines de la ville de l'or s'étendent sur
une
longueur de .25 kilomètres. Elle compte 125.000 habi¬
tants et frappe le voyageur par la solidité et la
ses édifices. Les maisons sont
modernité de
construites en briques, elles ne
dépareraient pas les rues d'une des belles villes de l'Europe,
et les grandes artères sont toutes parcourues par des lignes
de tramways.
La place du marché a seule gardé le cachet
sud-africain :
chaque matin, on la voit encombrée de cha¬
riots, attelés de douze à seize bœufs, dans lesquels
les
paysans boers viennent amener les produits de leurs champs.
Un des
points les plus intéressants de la ville est la grande
place sur laquelle s'ouvre la Bourse. Des chaînes tendues
à travers la rue en ferment, la circulation aux voitures,
116
LË COLONEL DE
C'est le centre des affaires
air
—
VILLEBOIS-MA.REtJIL
elles
—
et le rendez-vous favori
s'y traitent
en
plein
des flâneurs et des gens en
quête de nouvelles. Les dépêches de Londres, de Paris, de
Berlin
y
sont impatiemment attendues,
fiévreusement
reçues : tous les agioteurs sont suspendus au câble
télégra¬
phique qui relie la ville de l'or aux grands centres d'affaires
européens. Quand le fil se rompt — ce qui s'est vu — l'affo¬
lement est général.
Le soir, les magasins etles larges avenues plantées d'arbres
australiens, sont brillamment éclairés à la lumière électrique.
Johannesburg cependant est avant tout
mineurs et, si
une
ville de
l'on était tenté de l'oublier, il suffirait d'un
coup d'œil jeté sur les rues
transversales pour s'en sou¬
venir. Des entassements de résidus, aussi hauts que les mai¬
sons
avoisinantes, y alternent avec les échafaudages des
puits, les usines où s'opère le broyage de la roche et les
grandes cuves de cyanuration. En circulant dans les rues,
on
entend parler
l'allemand, l'italien, l'espagnol et surtout
l'anglais. Johannesburg est une cité cosmopolite aussi peu
semblable à Prétoria ou à Blœmfontein, la gracieuse petite
capitale de l'État d'Orange, que si elle en était séparée par
des milliers de lieues. Il y arrive constamment de nouveaux
aventuriers qu'attire l'appât de l'or et, comme on
que les
mines du Witwatersrand ne seront
avant quarante ou cinquante ans,
la petite population
au
pas
calcule
épuisées
il est fort à redouter que
du Transvaal ne finisse par être noyée
milieu de la multitude des nouveaux venus.
JOHANNESBURG
117
Or les Transvaaliens savent fort bien
que leurs lois électo¬
rales sont leur seule défense contre les
pourquoi ils apportent
une
étrangers et voilà
résistance aussi héroïque que
désespérée aux exigences inqualifiables de l'Angleterre.
Ces lois, du reste, n'ont rien d'agressif contre
ainsi qu'on
l'étranger,
l'a prétendu, et la principale question qui fut
traitée à la conférence de Blœmfontein,
mai 1899, fut
en
celle des droits électoraux des Uitlanders naturalisés.
M. Milner avait demandé que la
bout de cinq
au
l'offre
bourgeoisie fût accordée
années de séjour (au lieu de sept, selon
précédente du président Kruger).
Il exigeait,
en
outre, que sept sièges au Volksraad fussent accordés aux
burgers, et que ceux-ci participeraient pour un
cinquième dans la représentation du peuple. Ces exigences
nouveaux
furentappuyées d'une espèce d'ultimatum. Voici, en effet,
ce
que disait, à cette époque, M. Connyngham
Green, com¬
missaire spécial du Gouvernement anglais :
«
J'ai parlé sérieusement au procureur d'État...
dit que la situation est très critique, et
que
ment de Sa Majesté,
je lui ai
le Gouverne¬
qui s'était engagé vis-à-vis .des Uitlan¬
ders, serai t obligé de faire respecter ses exigences et, en cas
de nécessité, opérerait une pression
par la force. »
Il ressort de cette déclaration qu'on a avec raison consi¬
déré chaque soldat envoyé dans l'Afrique du Sud,
après la
conférence de Blœmfontein, comme
une
menace pour
le
président Kruger, menace ayant pour but de l'obliger, par
cet appareil
de force armée, à consentir à ce que les Anglais
I.E COLONEL DE YILLEBÛIS-MATÎEUIL
•H 8
décident de quelle façon on
gouvernerait le pays. Au mois
d'août, l'agent de la Grande-Bretagne à Pretoria
ouvertement
déclarait
Boers qu'on leur ferait la guerre si
aux
le
droit de bourgeoisie n'était pas accordé au bout de cinq ans.
Le
représentant de M. Chamberlain, ayant obtenu du
président Kruger cette concession, demanda la nomination
d'une commission mixte, destinée à étudier de plus près
l'application pratique des nouvelles lois.
Le Gouvernement du Transvaal
gnance à accepter
éprouva quelque répu¬
cette propositien. C'est encore M. Steijn,
président de l'État libre d'Orange, qui parvint à décider le
président Kruger. En transmettant à son Gouvernement la
dépêche d'acceptation du Transvaal en date du 19 août 1899,
M. Milner ajoute : elle est « aussi libérale que tout ce que je
pensais proposer ».
A
ce
moment, le président Kruger accordait le droit de
bourgeoisie après cinq ans, trois sièges au Volksraad, au
lieu de sept demandés, et un quart
dans la représentation
populaire au lieu d'un cinquième.
Voici les conditions mises en avant par le Gouvernement
sud-africain pour la constitution d'une commission mixte :
«
M. Chamberlain ayant offert
de nommer une commis¬
sion mixte, une entrevue eut lieu entre
MM. Connyngham
Green, agent anglais à Pretoria, et Smits, procureur d'État de
la République
Sud-Africaine. A la suite de cette entrevue,
M. Green déclara qu'il recommandait à sir Alfred Milner de
promettre que le Gouvernement britannique s'engagerail :
y
LES MILICES T RANS Y A A LIENNES
110
1° A ne pas s'immiscer dansdes questions d'ordre intérieur;
«
«2° A ne pas faire à nouveau appel an droit de suzeraineté;
3° A faire trancher par voie d'arbitrage les difficultés qui
«
pou raient s'élever. »
A
la communication
de
ces
nouvelles par
sir Alfred
Milner, M. Chamberlain répondit par un refus de faire nom¬
mer la
commission mixte qu'il
avait d'abord proposée lui-
même. Ce qu'il voulait, ce n'élat pas un arrangement, c'était
la guerre. M.
on
Cecil Rhodes lui avait assuré qu'en deux mois
aurait raison des paysans du Transvaal et des rustres de
l'Orange. Chaque jour, le cordon militaire se resserrait à la
frontière du Natal. Tout semblait prêt pour
à Prétoria
».
C'est alors que
la « promenade
M. Cecil Rhodes s'installa à
Kimbedey, pour surveiller de plus près ce qu'il pensait
devoir être une affaire de quelques jours.
Les Boers, ayant vu repousser
leurs propositions concer¬
commission mixte, en
étaient revenus au terme
nant
une
de sept années. Mais M. Chamberlain ne voulait plus même
discuter. Le 8 septembre, il télégraphia qu'il n'y avait pas lieu
d'examiner davantage
cette question, qu'il exigeait mainte¬
nant, en outre des conditions posées, l'usage de l'anglais, à titre
de langue officielle, au Yolksraad de la République Sud-Afri¬
caine. On ne pouvait pousser plus loin le mauvais vouloir.
La République
de ses
Sud-Africaine, agissant dans la plénitude
droits, avait accrédité des représentants auprès des
puissances étrangères. Le D1 Leyds était envoyé en Europe,
et M. Montague-White
fut nommé consul général à Londres.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
120
Us lurent tous deux systématiquement «
Gouvernement
Britannique,
en
boycottés » par le
violation flagrante de la
convention de Londres de 1884.
M.
Montague-White fit les plus grands efforts en vue du
maintien de la
paix. « Tout ce qu'on lui accorda, ce fut une
entrevue officieuse
le secrétaire
avec
particulier de lord
Salisbury. »
Le président
tembre
1899, constate
teur avait été
à
Steijn, dans une dépêche en date du 27 sep¬
repousser
avec regret que son
rôle de média¬
inutile, puisque M. Chamberlain s'obstinait
les conditions que le président Kruger avait
acceptées sur son instance. Du reste, les mouvements de
troupes aux frontières du Transvaal
traver les derniers essais
De son côté, le
ne pouvaient
qu'en¬
qu'il tentait en faveur de la paix.
président Kruger s'était montré des plus
conciliants : d'après la nouvelle loi qu'il avait
proposée, il eut
fallu, pour être électeur au
Transvaal, douze mois de plus
que pour l'être en Angleterre. En outre, ce droit d'électeur
eût
été
encore
valable,
non
seulement pour le deuxième, mais
pour le premier Raad qui nomme
commandant
en
chef de
l'armée. Ces
le président et le
privilèges ne sont
jamais accordés aux étrangers naturalisés en Angleterre.
Et cependant combien faibles paraissent leurs
faire la guerre en
regard de
ceux de
moyens de
la puissante nation
anglaise. Les Boers n'ont pas d'armée permanente à la façon
des pays de
l'Europe. Leur organisation militaire peut être
comparée aux milices suisses. En cas de guerre tout citoyen
LES MILICES T R A N S V A A LIENNES
du Transvaal de seize à soixante ans peut
les armes;
121
être appelé sous
il sont divisés en trois classes d'après leur âge :
de seize à trente ans, de trente à quarante-cinq, et de qua¬
rante-cinq à soixante. La première classe est appelée la
première, les deux autres faisant l'office de réserve. Quand
tous les hommes d'une classe ne
LE
PRÉSIDENT
sont pas
nécessaires, on
RRUGER
appelle d'abord les célibataires et les hommes sans emploi.
Ceux qui ne sont pas tenus de
marcher doivent fournir les
provisions, les chevaux et les moyens de transport. Dès
qu'il a reçu l'ordre du commandant d'arrondissement, le
Burgher selle son meilleur cheval qu'il charge de vivres et
de
fourrage, suspend sa bandoulière pleine de cartouches,
part au galop et se rend au lieu du rassemblement des
LE COLONEL DE VILLEBiHS-MAREUIL
122
troupes. Lorsqu'une guerre importante, comme celle qui
désole actuellement les Républiques Sud-Africaines, réclame
toutes les forces du pays, il
dans
un
n'est pas rare de rencontrer,
même régiment, les représentants de trois généra¬
tions : le père, le fds et le petit-fils.
Ces milices n'ont pas d'uniforme, mais
leurs armes sont
excellentes ; les soldats ont le fusil Mauser et l'artillerie pos¬
sède des canons Creusot et Krupp, ainsique des Maxim. Le total
des hommes que peuvent mettre sur pied les deux Républiques
du Transvaal et de l'Orange ne dépasse pas trente mille.
Au point de vue moral, leurs qualités militaires sont remar¬
quables. Ils apportent à la lutte la froide et inexorable volonté
qui dérive de leur caractère calme et résolu, de leurs mœurs
patriarcales et de leurs sentiments profondément religieux. A
un amour sans
borne de leur liberté, de leur indépendance,
ils joignent la certitude
Au
absolue de la justice de leur cause.
point de vue physique, la vie active qu'ils mènent
depuis l'enfance, leurs habitudes rustiques, leurs besoins
modestes, les ont trempés pour les rudes travaux de la
guerre.
Dressés à l'équitation et à la chasse dès leur jeune
âge, ils sont tous d'infatigables cavaliers et des tireurs
incomparables. La guerre qu'ils supportent actuellement a
révélé ce que peut l'énergie du caractère jointe à la vigueur
du tempérament.
les
Rompus au climat, habitués à supporter
fatigues et les intempéries, les Roers sont en état, quoi
qu'en disent les Anglais, de prolonger longtemps encore
l'interminable guerre.
LES MILICES
123
TRANSVAALIENNES
ils sont
tous résolus à mourir, mais aussi à vendre chèrement leur vie.
Les deux Républiques ont chacune un étendard spécial.
Pourl'amour de la patrie, pour l'honneur du drapeau,
Dans la
même
forme de ces
deux drapeaux, on remarque une
préoccupation de conserver les couleurs de la Hol¬
en bandés hori¬
zontales avec le rouge en haut, ressemblant ainsi à un
lande, le rouge, le blanc, le bleu, disposés
drapeau français dont la
hampe serait horizontale. Pour
distinguer de celui de la mère-patrie le drapeau qu'ils adop¬
taient, les Transvaaliens y ajoutèrent une bande verte
verti¬
cale placée près de la hampe.
Pour celui de la République d'Orange,
de reproduire
on s'est contenté
les couleurs hollandaises dans l'angle supé¬
rieur du drapeau, composé
uniquement de sept bandes hori¬
zontales alternativement blanche et orange.
Dans
les armes des
même pensée,
deux pays, se retrouve aussi une
c'est d'indiquer l'idée d'immigration par le
petit chariot, et celle de la force par le lion. Là
s'arrête
Transvaal contient de plus un
homme armé, symbolisant l'idée de chasse, et un aigle, ailes
déployées, indiquant une pensée de guerre au moins défen¬
sive; celui de l'État libre, au contraire, contient des bœufs
pâturage, des cornes de bouviers et un grand arbre touffu
abritant le tout ; c'est la paix et les travaux des champs. Cet
écusson contient une particularité, c'est le mot Vryheid,
nom d'une ville du Transvaal séparée d'Orange par le Natal.
11 serait intéressant de rechercher pourquoi ce motaété mis là.
l'analogie. L'écusson du
au
CHAPITRE XVII
i
\
j
L'ULTIMATUM DU GOUVERNEMENT TRANSVAALIEN
LES
PREMIÈRES HOSTILITÉS.
—
LE CHANT NATIONAL DU TRANSVAAL
Béni
soit Dieu
la
guerre et
pour
mes
qui m'a fait
qui a dressé
mains au combat !
(David, Psalm.)
L'expédition de Jameson ayant, comme nous l'avons dit,
piteusement échoué, M. Chamberlain
tenta
un
nouveau
moyen d'envahir le Transvaal. Il se fit adresser une pétition
des Uitlanders, réclamant l'intervention de
leur faire obtenir les droits
l'Angleterre pour
civiques et politiques qui les
auraient rendus maîtres du Gouvernement de Prétoria. La
pétition recueillit vingt et un mille signatures; mais une
pétition contraire en réunit plus de vingt-deux mille, recru¬
tées, peut-être, parmi ceux qui avaient adhéré à la première.
L'artifice
étant ainsi
éventé, le Gouvernement britan¬
nique en imagina un autre. 11 fit publier tous les soi-disant
griefs des Uitlanders contre les Boers ; mais ceux-ci ne se
laissèrent
pas
intimider. Leur président, Kruger,
s'émouvoir des
menaces
commissaire de
ce
anglaises, fit connaître
au
sans
haut
pays, sir Alfred Milner, les concessions
L'ULTIMATUM DU GOUVERNEMENT TRANSVAALIEN
125
qu'il était prêt à faire aux étrangers, les assurant de sa bien¬
veillance, mais clans la mesure où l'intégrité du Transvaal
n'en serait pas atteinte.
Les esprits justes,
même en Angleterre, approuvaient la
politique du président Kruger :
donne aucun
pouvoir d'exiger que le Gouvernement
Transvaalien modifie
ganes de
Notre droit de contrôle
les affaires extérieures, disaient-ils, ne
pour ce qui regarde
nous
«
ses
lois électorales.
»
Et certains or¬
la presse anglaise assuraient sans détour que les
exigences du Ministre des Colonies faisaient le jeu de
quelques financiers habiles, et que la question de suzerai¬
neté, de nouveau soulevée, n'était qu'un masque destiné à
légitimer une intervention par les armes.
Devant les
dispositions fermes et résolues du président
Kruger, le Gouvernement anglais hésitait à engager les hos¬
tilités; néanmoins, il poursuivait ses préparatifs de guerre
et le Transvaal se voyait menacé sur
toutes ses frontières.
Le général Plumer s'était approché des frontières de la Rho-
désia, le colonel Baden-Powen massait ses troupes aux
environs de
vaient
Mafeking; les généraux Yule et Withe rece¬
chaque jour de nouveaux renforts à Dundee et à
Glencoe, dans la partie supérieure du Natal.
Cette attitude menaçante révéla la gravité de la situation.
Le Gouvernement delà République comprit qu'il était temps
d'agir.
Soutenu par ses concitoyens, encouragé par la République
d'Orange, qui lui promit son aide, sûr du concours des Hol-
I.E COLONEL DE VILLE BOIS-MARE LIE
126
landais répandus
sur ceux
dans l'Afrique du Sud, comptant même
de la Colonie du
Cap, où règne Cecil Rhodes, le
président Kruger lit connaître ses intentions et attendit.
Le 8 octobre, il envoya au
Gouvernement de la reine un
long ultimatum, dont voici les conclusions :
«
L'intervention illégale du Gouvernement dè Sa Majesté
dans les affaires
intérieures de notre
République, mani¬
des troupes dans
le voisinage de nos frontières, a fait naître un état de choses
intolérable auquel, dans l'intérêt non seulement de la Répu¬
blique mais aussi dans le Sud de l'Afrique, notre Gouver¬
nement se voit obligé de mettre fin aussitôt que possible.
festée par l'accroissement extraordinaire
Dans ce but,
il insiste énergiquement auprès du Gouverne¬
ment de Sa Majesté pour obtenir la cessation d'une
situation
aussi gênante, et le prie de lui donner l'assurance :
1°
Que tous les points de différends mutuels seront réglés
amical, ou par tout autre moyen
amiable qui pourrait être fixé d'accord entre le Gouverne¬
par le moyen d'un arbitrage
ment boer et celui de Sa Majesté;
2°
Que les troupes qui se trouvent sur
seront retirées
3"
îîos frontières
immédiatement;
Que tous les renforts de troupes qui sont arrivés dans
1899, seront retirés du
Sud de l'Afrique dans une limite de temps raisonnable, à
le Sud de l'Afrique depuis le 1er juin
fixer, d'accord avec les deux Gouvernements. De son côte,
le Gouvernement
du Transvaal offre de retirer des
tières les Boers arrivés
de l'intérieur;
fron¬
L'ULTIMATUM DU
127.
GOUVERNEMENT TRANSVAAI.IEN
moment
en route par mer, ne seront débarquées en aucune partie
4° Que les troupes de Sa Majesté qui sont en ce
du Sud de
l'Afrique.
Le Gouvernement du Transvaal demande une
«
immédiate et affirmative, et prie instamment le
ment de Sa Majesté de la lui
réponse
Gouverne¬
faire parvenir au plus tard le
mercredi, 11 octobre, avant cinq heures du soir.
Dans le
«
cas
inattendu où aucune réponse ne
arrivée dans le délai fixé, le Gouvernement du
verra
serait
Transvaal se
obligé, à son grand regret, de considérer cette manière
d'agir du Gouvernement anglais, comme une déclaration
formelle de guerre. »
m
C'était crâne, clair et net. Le Gouvernement britannique
ne
répondit pas à cette menace.
d'ÉtatdelaRëpublique Sud-Afri¬
caine, adressa alors à M. Blignant, secrétaire du Gouver¬
M. Reitz, sous-secrétaire
nement de
l'État libre d'Orange, et aux citoyens de cet
État, un manifeste qui se termine ainsi :
«
Par l'organe
de son Ministre des Colonies, l'Angleterre
s'arroge le droit d'étendre sa protection sur tous les Uitlan-
ders, à n'importe quelle nationalité qu'ils appartiennent.
«
Et que voyons-nous?
«
A la frontière,
les tout premiers, à côté des hommes
mêmes Uitlanders : Néer¬
landais, Américains, Allemands, Irlandais, Français, Belges
et Scandinaves
voire même des Anglais ! — prêts en
de notre pays, nous trouvons ces
—
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
128
grand nombre à délivrer notre pays de ces Protecteurs des
Opprimés, comme ils s'intitulent modestement.
«
En vérité, un remarquable « Protecteur des Opprimés »,
peuple qui, depuis que notre nation existe, a été l'oppres¬
ce
seur
«
de l'Afrikander et de l'indigène!
Depuis Slacliter's Nek jusqu'à Lang Nek, depuis la con¬
vention de Prétoria jusqu'à la conférence
de Blœmfontein,
toujours il a été un peuple de parjures et de brigands !
«
Les terrains diamantifères de
Kimberley et les belles
plaines de la Natalie nous ont été ravis, et, à présent, il leur
faut encore les mines d'or du Witwatersrand!
«
Où donc est Waterbour,
être protégé contre
le chef indigène qui devait
l'État libre et qui, au jour qu'il est, ne
possède plus un pouce de terrain ?
«
Où donc est la tombe inconnue de Lobengula, et quels
sont les flibustiers et les pirates qui détiennent son pays ?
«
Où donc sont les chefs des tribus
béchouanes, et qui
sont les possesseurs actuels de leurs territoires?
«
N'est-ce pas ce peuple
qui, tel le Pharisien de l'Évan¬
gile, rend grâces au Seigneur de n'être pas comme les
autres ?
«
Lisez l'histoire de l'Afrique du Sud,
vous-mêmes
:
«
La domination
et demandez-vous
anglaise a-t-elle été une
bénédiction ou une malédiction pour ce pays du sud? »
«
Frères Afrikanders !
«
Encore
une
.
fois, le jour où de grandes choses sont
attendues de nous a paru! Le
soleil de la guerre s'est levé!
PREMIÈRES HOSTILITÉS
LES
Sur
quel spectacle
se
129
couchera-t-il? Sera-ce une Afrique
du Sud dévastée et subjuguée, ou bien une Afrique du
Sud
fédérée et I ibre ?
«
Debout! soyons
unis et acccomplissons notre devoir
sacré en hommes!
«
Le Dieu des armées lui-même sera notre chef.
«
Haut les cœurs !
Le mercredi,
»
11 octobre 1899, expirait le délai fixé par
l'ultimatum. L'Etat libre
d'Orange, lié par
un
traité
en
règle survenu à la suite du raid Jameson, allait faire cause
commune avec la
République sœur et, le 12,
au
matin, les
troupes transvaaliennes envahissaient le Natal et la Rhodésia. Le petit peuple des
Boers, prenant l'offensive straté¬
gique, portait habilement la lutte sur le territoire colonial
anglais. Menaçant à la fois Durban. Cape-Town et Port-Eli¬
sabeth, il allait forcer son ennemi à diviser ses efforts.
Le lendemain, le drapeau du Transvaal flottait à Charlestown et les Boers chantaient au bivouac leur hymne
natio¬
nal dont nous
en
donnons
la traduction.
La mélodie
est
expressive et grave; elle convient au caractère austère de
ces fiers
républicains.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREL'IL.
LE COLONEL DE
VILLEBOIS-MAREL1L
Hymne national du Transvaal
4
1
Connaissez-vous peut-être
Par vos chants d'allégresse
Un peuple de héros
Réveillez les échos ;
Qui, pour rester sans maître,
Que chaque homme se dresse
Donna
sang à flots,
Et metle sac au dos.
de l'esclavage
Malgré tant de valeur.
Subit encor l'outrage,
Marchez à la défense
La honte et la douleur?
Sera do nous venger.
son
Mais qui
Du pays en danger,
Et votre récompense
5
Pourtant, plein de vaillance ?
Connaissez-vous au inonde
Et sans plus de retard,
Un Etat qui rendît
De son indépendance
Justice plus féconde ;
Il lève l'étendard,
Et de l'Anglais maudit
Déjà couvert de gloire
Sous ce drapeau sacré,
Brisât mieux la puissance?
Terrible est son courroux,
Il marche à la victoire,
Son armée est immense,
Et sera libéré.
11 marche contre nous.
i
G
3
Connaissez-vous sur terre
Mais notre cause est belle :
Un sol plus convoité,
Noble fils du Transvaal,
Un peuple simple, austère,
Un grand
Plus souvent exploité?
Monte vite à cheval
Notre douce patrie
Et vole à la frontière,
Est pour nous un trésor :
L'Eternel te soutient.
La vallée est fleurie,
Il entend ta prière :
La mine est pleine d'or,
Le succès t'appartient.
devoir t'appelle ;
CHAPITRE XVI11
LA GUERRE
Le pain de la liberté est dur,
on
l'achète de son repos et de
son
sang.
(msr rarroy.)
L'envahissement da territoire colonial
pour les Boers, un
avantage considérable, celui de porter
des Républiques. Ne trouvant devant eux
la guerre hors
que
anglais présentait,
des forces réduites, les Boers devaient avancer aisé¬
ment, etles combats, simplement défensifs, étaient appelés
tactique offensive. Les
Républicains, en bloquant les places fortes, allaient provo¬
quer l'immobilisation de la majeure partie des troupes
anglaises, et cette opération devait avoir pour conséquence
de paralyser pendant plusieurs mois les efforts des géné¬
raux anglais. Ceux-ci, surpris en pleine préparation, cou¬
à produire les mêmes résultats que la
rurent au
plus pressé; ils se bâtèrent de barrer la route des
ports et de protéger les voies ferrées. Cependant, on né peut
pas dire que les Anglais aient été pris au dépourvu; départ
et d'autre,
on
était préparé à la guerre et, dès la fin du
mois de septembre, le général Symons, qui
forces
anglaises
au
Natal, avait détaché
commandait les
une
colonne à
I.É COEOiXEL
132
DE
Y1ELEB01S-MAHEUIL
Dundee, centre important déminés de charbon. D'un autre
coté, un effectif considérable en hommes
était venu renforcer l'armée
nombre des
et
artillerie
en
anglaise et porter à 15.0001e
soldats dont allait
disposer le successeur du
général Symons, sir Georges VVhite. Celui-ci répartit aussiA
tôt
ses
ses
forces
troupes entre Pietermarizburg, Estcourt, Colenso,
Ladysmith, Glencoe, Helpomokaar etEsbawe, égrenant ainsi
au
lieu de les concentrer sur
Du côté des Boers, les défilés du
cil
l'État libre
communication
-étaient occupés par
Ladysmith.
Drakinsberg, qui mettent
d'Orange
avec
le Natal,
des hommes n'attendant qu'un signal,
pour se porter en avant.
Pendant quelques jours, les deux armées s'observèrent.
Le 15 octobre,
lés Boers s'avancèrent jusqu'à Hatting's
Sprutt, et vinrent bivouaquer à une petite distance de
Glencoe, position avancée des Anglais.
Le 17, la
situation, indécise jusque-là,
commence à
se
dessiner : les Boers d'Orange descendent dans le Natal
par
les
défilés, à l'ouest de Ladysmith; le 19, les Boers du
Transvaal deviennent menaçants à leur tour : ils détruisent
voie ferrée et
une
s'emparent du train chargé d'approvi¬
sionnements.
Le
20
octobre, devait avoir lieu le premier combat
sérieux.
Le
général anglais
8.000
avec
hommes,
4.500. *
et
White
occupait
Ladysmith
avec
le général Symons était à Glencoe
I.A
GIERRÊ
i:i:i
Les Boers étaient divisés en trois colonnes :1a
sous
première
les ordres du général Joubert, la deuxième avait
à sa
tête le
général Koch, lequel avait en sous-ordre le comman¬
dant
Viljoer, la troisième était commandée par le général
Lucas Mever,
v
LE
Une attaque
DÉPART
BOERS POUR LA
GUERRE
simultanée de la position Glencoe-Dundee
avait été projetée par
le
DES
le général Joubert pour le 21. Mais,
20, la colonne Lucas Meyer attaqua prématurément Je
camp
anglais, compromettant ainsi un succès qui eut été
certain si les trois colonnes eussent agi de concert.
Néanmoins, cette première affaire révéla les grandes que.-
i 3i
LE COLONEL
l)È VILLEBOIS-.UAREUIL
lités militaires des Républicains du Transvaal. Les
boers s'avançaient en bon ordre, précédées
par
troupes
leur artil¬
lerie. Le temps était couvert. Un brouillard bumide
enve¬
loppait les soldats. Vers cinq heures du matin, l'artillerie
lança ses premiers obus
sur
le camp ennemi, établi entre
Glencoe et Dundee. Les Anglais,
qui ont cru d'abord à une
simple escarmouche des avant-postes, ont peine à revenir
de
leur
surprise; quelques minutes s'écoulent, puis ils
répondent par un leu nourri à l'attaque des Boers.
Après une heure de combat, Ceux-ci commencent à flé¬
chir; ils se replient, mais c'est pour reparaître sur d'autres
points, « fourmillant comme des abeilles »
sur
et s'installant
toutes les hauteurs qui dominent Dundee.
L'artillerie
anglaise continue à tirer, les hussards se
déploient sur le flanc gauche des Boers ; mais, après
combat de quelques
minutes, les Républicains
se
un
retirent
et la lutte semble finie.
Ce n'était, en réalité, que le prélude de la bataille.
Une demi-heure
velle
plus tard, elle reprenait avec une nou¬
intensité. Les
entretenaient
un
Boers, embusqués
feu très nourri et,
sur
la montagne,
durant quatre heures,
ils maîtrisèrent les batteries
anglaises. Vers onze heures, le
général Symons,
qui dirigeait
en personne
l'attaque de
l'infanterie, tomba mortellement blessé.
Midi allait sonner quand le
feu cessa. Les Boers avaient
perdu quelques-unes de leurs positions, mais ils s'étaient
battus
avec
un
courage admirable et
pouvaient être tiers
135
LA GUERRE
de ce premier fait d'armes. Sans avoir toute la discipline et
l'organisation savante des troupes européennes, ils aA^aient
supporté avec une admirable énergie le feu de l'artillerie
anglaise qui les décimait. Longtemps, après la bataille, on
voyait, postées sur les hauteurs, des silhouettes de Boers
qui semblaient encore défier leurs ennemis.
Les Anglais avaient en 229 officiers, sous-officiers et sol¬
dats mis hors de combat, auxquels il faut ajouter 250 sousofficiers et soldats faits prisonniers par les
Boers. Ces der¬
niers n'accusaient que 10 morts et 66 blessés.
Le lendemain, le
général White, commandant les forces
de Ladysmith, se décida à faire attaquer l'ennemi a Elands-
laagte, situé à 20 kilomètres de la ville. Il voulait tenter
ainsi la jonction
de ses troupes avec celles du général Vide,
qui avait remplacé Symons. Laissant à Ladysmith le géné¬
ral Hurter
avec
des forces suffisantes, il chargea le général
French de disperser les Boers qui se trouvaient dans le voi¬
sinage d'Elandslaagte et de protéger le rétablissement de la
voie ferrée et de la ligne télégraphique.
11 y eut, durant la journée, de nombreuses escarmouches,
mais ce ne fut qu'à quatre heures du soir que s'engagea un
combat sérieux. Les Boers ayant
pris position, l'artillerie
anglaise commença à les canonner, voulant préparer ainsi
l'attaque de l'infanterie. Les Républicains ripostent par un
tir
continu, et
ce
duel d'artillerie cause aux Anglais des
pertes sensibles. Au bout d'une demi-heure, le
général
136
I.E C0T.0NE1. DE VÏIXEBOIS-MAREIIIL
French lança son infanterie en avant dans le but de
provo¬
l'action décisive; l'artillerie appuya fortement cette
attaque.
quer
Mais les canonniers
républicains règlent leur tir d'une
façon merveilleuse; ils font usage de la poudre sans fumée
et, seule, la lueur des coups de feu qui éclaire la colline
enveloppée d'ombre révèle la position de leur artillerie.
Sous la mitraille,
les Anglais s'avancent avec une grande
intrépidité, en dépit des nombreuses victimes qui tombent
mortellement atteintes. Heureusement pour eux,
commence à
la nuit
descendre, de gros nuages menaçants obscur¬
cissent l'horizon et le tir des Boers devient indécis
; ils ne
voyaient plus leurs ennemis que vaguement, lorsque éclata
un
orage formidable.
La tempête dura peu, et sous un ciel
rasséréné, où la clarté des étoiles commençait à remplacer
le jour disparu, les
Boers continuèrent à défendre leurs
positions avec une ténacité magnifique. Leur résistance sur
la dernière crête
qui dominait leur camp restera un des
plus superbes combats qu'ait à enregistrer l'histoire des
guerres modernes.
Les troupes
d'une
de French exécutèrent l'attaque
au
milieu
grêle de balles, et les Boers les tinrent ainsi à dis¬
tance, jusqu'à ce qu'enfin le bataillon anglais épuisé, dé¬
cimé, resta couché
en
avant de la crête où les Hollandais
faisaient leur dernière résistance.
La nuit devenait profonde; il était
saut final.
temps de donner l'as-'
LA/GUERRE
137
Les deux armées étaient également
résolues à disputer
chaudement la"victoire.
Les clairons
anglais sonnent vivement la charge, tandis
que les soldats se relèvent et
poussent des hourras joyeux
escaladant la crête principale ; puis, soudain, ils se
en
pré¬
cipitent dans le camp des Boers, situé au-dessous. Ce fut,
pendant quelques instants, une horrible mêlée.
Les
Anglais
ne
tardèrent pas à rester maîtres de la po¬
sition.
Les deux
partis avaient fait des pertes importantes ; le
général boer Koch était mortellement blessé. Mais les spec¬
tateurs du combat rendent hommage à la bravoure des deux
armées. A Elandslaagte, comme à Glencoe, les Républicains
s'étaient attiré l'admiration de leurs ennemis qui, cette fois,
étaient bien
obligés de reconnaître, dans ces paysans du
Transvaal, d'honorables et redoutables adversaires, et non
les demi-barbares dont on avait tant parlé !
Ce
même
White était
jour du 21 octobre, pendant
aux
prises
avec les
que
le général
Boers à Elandslaagte, le
général Joubert ralliait ses trois colonnes et, de concert
avec
la colonne du général Meyer, marchait contre le camp
anglais à Glencoe-Dundee. L'une des colonnes s'avance par
le nord, l'autre par l'ouest. Dès que
sur
le mont Impati leurs pièces
les Boers eurent établi
de gros calibre, la canon-
nade commença, furieuse : les obus arrivaient de deux côtés
dans le camp ennemi. L'artillerie anglaise essaya de répondre
à cette terrible
offensive, mais le général Yule s'aperçut
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
138
bientôt que la position n'était pas
tenable,.et donna l'ordre
de se porter en toute hâte sur Dundee. De là, il fit reprendre
la direction de Glencoe et ses soldats marchèrent une partie
de la nuit sous
une
pluie fine, pénétrante, qui les mouil¬
lait jusqu'aux os.
Le lendemain matin, les
<
Anglais trouvèrent devant eux
leurs ennemis plus forts, plus menaçants que la veille. Les
Boers
avaient mis en batterie six pièces
de canon et me¬
naient l'attaque avec vigueur. L'artillerie anglaise répondit,
mais les Boers ri postèrent avec un
feu si nourri que les
Anglais durent se replier.
Dès lors, la retraite sur Ladysmitb
ral
s'imposait. Le géné¬
Yule, serré de près par les Boers. se décide, le 22 au
soir, à se replier sur cette place, en laissant à Dundee non
seulement tous les bagages, mais encore les blessés, y com¬
pris le général Symons.
L'obscurité était devenue complète, la pluie battante ; la
voie ferrée était détruite et la
grande route gardée par des
détachements boers dont on ignorait l'effectif. Dans ces con¬
ditions, les troupes anglaises furent obligées de
faire un
long détour par le sud pour gagner enfin Ladysmitb.
Le 23, les Boers firent leur entrée à Dundee.
Le-général White, informé de la situation, s'était décidé
le mouvement de
retraite du général Yule et, le 24, eut lieu, près de Rietfontein, la rencontre des forces anglaises avec les Boers de
à attaquer les forces -boers pour couvrir
l'État libre d'Orange. Le combat dura six heures. Il était
LA GUERRE
raidi
139
quand le général White apprit que le général Yule
avait franchi les défilés du
Biggarsberg et se trouvait en
sûreté. Son but était atteint ; il ordonna à ses troupes de se
replier progressivement sur Ladysmith ; mais ce fut le 25 au
soir seulement, que la colonne Yule fit sa
détachement de soutien envoyé
par
jonction
avec
le
White. 11 était temps
pources malheureuses troupes de trouver un peu de repos.
«
Nous étions, écrit l'un des soldats, dans un état lamentable,
manquant de tout, comme des fuyards. Beaucoup de nos
chevaux étaient tombés de
être abandonnés,
fatigue en route ou avaient dù
ainsi que nos équipages et nos bagages
personnels. Dès le second jour de la retraite, en effet, nous
avions été obligés de renoncer à faire franchir à notre convoi
et à nos bouches à feu le défilé de
Biggarsberg et les-ravins
do la vallée de la Woschbank... Nous n'avons plus que nos
fusils, nos sabres et les vêtements que nous portons sur le
corps ; trois cents traînards environ étaient restés en routé et
probablement tombés entre les mains de l'ennemi. »
Le lendemain matin, ces troupes, harassées, démoralisées,
arrivèrent enfin à
Ladysmith.
Toutes les forces anglaises
trouvèrent
ainsi
concentrées
de la partie nord du Natal se
sous
les
ordres
du
général
White.
Désormais l'investissement
de la
place est imminent :
les troupes boers vont affluer de toutes parts.
CHAPITRE XIX
LE SIÈGE DE LÀDYSMITH
On entend la nuit,
A l'heure où le sommeil veut des moments
...
tranquilles
Le lourd canon rouler sur le pavé des villes.
(V. Hugo.)
Ladysmith est bâtie sur un terrain demi-circulaire dont
la partie ouverte fait face au sud. Des trois autres
côtés, elle
est protégée par une série de collines rocheuses
qui longent
la Modder-Spruit jusqu'à son embouchure dans le
rivière
qui arrose la cité est
un
Klip. Cette
affluent de gauche de la
Tugela, le plus important cours d'eau de ces contrées.
Trois voies ferrées
conduisent de Ladysmith à
Harris-
mith, à Glencoe, à Durban et une série de redoutes et de re¬
tranchements servent à la ville de fortifications. Au milieu
même de la place, s'élève un
vieux fort autrefois construit
pour protéger les habitants contre les incursions des Cafres.
Toutes les troupes aux ordres du général
vaient réunies
sur
cette
White se trou¬
position. De leur côté, les Boers
s'étaient concentrés autour de
Ladysmith
sous
les ordres
du général Jouhert.
Les
deux
armées,
moment de l'action.
calmes,
recueillies,
attendaient
le
LE
SIÈGE DE LADYSMITH
141
Pendant les journées des 27, 28 et 29 octobre, les
du
général Joubert avaient opéré leur jonction
troupes
avec les
Orangistes et manœuvraient de façon à investir Ladysmith.
Les patrouilles anglaises ayant remarqué ce mouvement
des Boers et vu qu'ils occupaient en force une des hauteurs
qui dominent la ville, le général Wliite résolut de les y
attaquer. Il donna l'ordre au général Carleton de partir avec
colonne et d'aller occuper
sa
le col Nicholson ; en même
temps, il tient toutes ses autres troupes prêtes à
en
se mettre
marche.
Le lendemain, 30 octobre, au lever du jour, les Boers ou¬
vrirent le feu sur toute la ligne ; l'artillerie anglaise
dit vigoureusement ; mais le tir des Bbers était si
répon¬
précis et
si rapide qu'il devenait difficile de leur résister. Ce jour-là,
la bataille de Farguhar's Farm fut encore une bataille perdue
pour
sur
les Anglais :
vers onze
heures, la retraite générale
Ladysmith commençait. Les Boers qui couronnaient
en masse
Pendant
les hauteurs ne firent pas
ce
de poursuite.
temps, un événement aussi singulier que
tragique et imprévu décimait la colonne du lieutenant-colo¬
nel Carleto. Les soldats
anglais, qui marchaient depuis dix
heures du soir, étaient arrivés à deux milles du col Nichol¬
son
et
s'avançaient
en
bon ordre, quand, brusquement,
retentit un coup de feu. En même temps, un bloc de granit,
se
détachant des rochers
tomber violemment
sur
qui surplombent le chemin, vint
les batteries. Les mulets effrayés
s'échappèrent des mains de leurs conducteurs, entraînant
LE COLONEL DE VILLEDOIS-MARELIL
142
avec eux les six
pièces de canons et les munitions. Au milieu
des ténèbres, on ne se rendit pas compte de ce qui se passait,
et les animaux affolés se jetèrent au milieu des rangs, occa¬
sionnant une affreuse panique.
Le bataillon surpris crut à une attaque des Boers et
soldats tirèrent dans la masse,
devint
alors
les
à l'aventure. Le désordre
indescriptible, la mêlée épouvantable. Les
mulets, de plus en plus excités par la fusillade, s'élancèrent
à travers les rangs
course
de l'arrière-garde, entraînant dans leur
vertigineuse les autres mulets qui portaient la
réserve des cartouches de l'infanterie.
Quand, enfin, un peu de calme revint, les officiers s'effor¬
cèrent de rallier tant bien que mal leurs
hommes avant le
lever du jour. Les Républicains, en effet, ne devaient guère
leur laisser de répit, et la colonne s'était à peine établie sur
la première position qui s'était offerte,
quand elle fut atta¬
quée de trois côtés par les Orangistes. La situation des
Anglais ne tarda pas à être désespérée, et la perte de leurs
munitions précipita leur défaite : à trois heures de
l'après-
midi, tout le détachement mettait bas les armes, esti¬
mant, disent les journaux anglais, qu'une plus longue résis¬
tance, en admettant qu'elle eût été matériellement possible,
n'aurait amené qu'une effusion de sang inutile.
C'était, pour les Républicains, une nouvelle victoire à
-enregistrer.
Aussitôt après l'issue définitive de
la journée, le général
Joubert, avec une courtoisie parfaite, écrivit au général de
LE
SIÈGE DE LADYSMITH
143
White pour l'informer qu'il l'autorisait à envoyer des méde¬
cins et une ambulance sur le lieu du
combat, afin d'y re¬
cueillir les blessés anglais.
Dès le 2 novembre, Ladysmith était complètement inves¬
tie; les communications télégraphiques de cette place avec
l'extérieur avaient été coupées et le général YVithe ne pou¬
vait plus
donner de
ses
nouvelles
cafres et des pigeons voyageurs.
réalité que le
des courriers
que par
Néanmoins,
ce ne
fut en
7 que le vrai bombardement, la terrible sym¬
phonie commença.
Pendant les premiers jours,
pal exécutant
canon :
écrit un assiégé1, le princi¬
été le long-tom. C'est
a
un
brave et bon
pour ma part, je n'ai vis-à-vis de lui que des senti¬
ments empreints
de bienveillance. Après tout, c'était
devoir de
bombarder
nous
et il
le remplit ;
son
mais il le
remplit d'une façon loyale et humaine. Voulez-vous le voir?
Regardez derrière
ce monceau
entassée autour de
lui, vous pouvez l'apercevoir avec son
de terre rouge qu'ils ont
contour difforme et sa gueule affamée qui vient vous avaler.
Un jet de flamme, une bouffée d'épaisse
vous
fait savoir
qu'il
a
fumée blanche; il
tiré. Attendez pour voir la fumée
monter derrière le rempart rouge,
patientez une seconde ou
deux; l'obus de M. Tqm vous arrive à échéance. Encore une
flamme
—
1. M. Georges
un
nuage de poussière et de fumée rougeâtre —
Steevens.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
144
lui... Ses fragments se
promènent de-ci de-là, chantant à travers l'air. On dirait un
vol d'oiseaux blessés. Vous les voyez venir avec une lenteur
un
craquement déchirant. C'est
pleine de dignité et vous avez grandement le temps de vous
long-tom remplit sa tâche forcée avec toute
l'humanité possible. Il sera traité, si nous le capturons, avec
garer... Bref,
une
haute considération. »
Mais si, selon
le narrateur, les canons se montrent bons
enfants, c'est que les Boers qui les dirigent « font la guerre
gentlemens qui ont des loisirs ; ils restreignent
leurs heures de travail avec une ponctualité trade-unio-
comme des
niste. Le dimanche
est toujours un saint jour, un jour de
rarement avant l'heure
du déjeuner. Entre onze heures trente et midi, halte ; lunch
des fusiliers. Enfin, ils vous tirent rarement dessus après le
thé, et jamais quand il pleut... Les Boers, s'ils avaient
été entreprenants, auraient déjà pu prendre Ladysmith ;
repos. En semaine, ils commencent
mais ils ont le grand
défaut de tous les soldats amateurs ;
ils aiment leurs aises et ne s'exposent point à se faire tuer.
Ce dont je ne puis les blâmer... »
Malgré le calme de ces « soldats amateurs », les assiégés
trouvent que tout
sont réfugiés
n'est pas rose dans leur situation. Ils se
dans les souterrains et s'aventurent le plus
rarement possible à travers les rues de la
«
Le tonnerre roule sur vos
ville.
têtes, écrit quelques jours
plus tard Je même assiégé, tout Craque, fout éclate, tout se
brise autour de votre petite personne. Vous vous demandez
LE
SIÈGE DE LADYSMITH
si votre tour va venir et quand ? Un
143
obus vient-il à tomber
auprès de vous, vous le voyez s'abattre irrésistiblement :
une
vraie ruade du diable... Ici vous voyez une
réduite en miettes, un tas de décombres
un éclat de bois
brancard.
de moellons. Là,
vient de tomber en résonnant sur les débris
de ce qui fut une fontaine ;
un
maison
voici un blessé qu'on porte sur
»
Après les émotions viennent l'ennui, la fatigue. Ladysmith était assiégée depuis trois
semaines et déjà l'énerve-
ment, la lassitude se.manifestaient parmi les habitants de la
place. « Tout
nous use, nous assomme,
Rien ne nous profite. Au
nous
désespère.
début, le siège et le bombarde¬
ment, c'était au moins une perception, presque une
joie;
maintenant ce n'est plus que de l'ennui succédant à l'ennui.
Nous ne faisons rien que manger, boire et dormir ; nous ne
faisons plus qu'exister et encore d'une façon sinistre.
avons
Nous
oublié quand on a commencé le siège et nous com¬
mençons à ne plus nous demander quand il finira.
«
aura
Pour ma
part, je crois qu'il ne doit jamais finir. Il y
demain,
comme
sante et
aujourd'hui,
une fusillade
languis¬
languissante cessation de fusillade, et toujours
une
et toujours. Nous nous en irons un par un, et presque sans
nous en
apercevoir, nous y mourrons de vieillesse... Nous
étions hier dans
l'expectative, nous sommes aujourd'hui
dans l'apathie, demain nous serons de vieilles gens
en
enfance.
Ou eût
LE
»
dit,
COLONEL DE
tombées
en
effet, à voir l'attitude des Boers en ce
VILLEBOiS-MAREDlL.
10
LE COLONEL 1)É
146
VILLËBOlS-MAREUlL
moment, que le siège des trois villes Mafeking, Kimbérley
l'unique but de la guerre. Joubert
semblait s'immobiliser devant Ladysmith comme Dutoit
et Ladysmith constituait
devant
Kiniberley. Les Boers ne sont décidément pas des
gens pressés, ils font tranquillement leurs affaires.
Tandis que les assiégés de
»
au
Ladysmith se plaignent d'être
fond d'une casserole », de voir autour d'eux toujours
les mêmes montagnes raides, nues, aplaties à leur
sommet
qui, « à la brutale clarté du soleil sud-africain, ont l'air de
général Joubert
reprenait ses opérations vers le sud pour empêcher les
forces anglaises de débloquer la ville. Prélevant sur les
troupes d'investissement les forces qui ne lui semblaient
pas indispensables pour maintenir avec succès le blocus de
cette place, il en forma trois colonnes : l'une était destinée
à renforcer le corps boer encore à Colenso et les deux
autres avaient pour mission de s'avancer sur Weenen et
Greytown. Le 14 novembre, ' ces forces s'approchèrent
s'approcher et de marcher sur eux », le
d'Estcourt, mais restèrent sur les hauteurs à environ 5 milles
au
nord-est de cette localité.
Depuis quinze jours, un nouveau général anglais avait
Sir Redwers
Buller, arrivé à Cape-Town, le 31 octolire, avec son étatmajor, avait immédiatement pris la direction de toutes les
fait son apparition sur le théâtre de la guerre.
forces britanniques présentes au Sud-Africain.
Or il avait le dessein, non seulement
de délivrer Ladys¬
mith, mais encore d'arrêter l'invasion boer dans la colonie
LE
du
SIÈGE DE LADYSMITH
147
Cap et, le cas échéant, marcher sur Blœmfontein, la
capitale de l'État d'Orange. Enfin, il voulait se porter au
secours de
Kimberley. Ce plan morcelai t ses forces, mais sir
d'ailleurs, qu'une
fois Kimberley débloquée et Blœmfontein entre les mains
des Anglais, il réunirait toutes ses troupes et les porterait
Buller les croyait suffisantes, lise disait,
sur
Johannesburg et Prétoria. Mais ce programme ne se
vain qu'à Ladysinith comme à Kimberley on attendait sir Redwers Buller.
On avait annoncé que l'armée de secours avait débarqué
à Durban le 11 novembre et que, le 16, elle serait arrivée.
Hélas! on était au 26 et pas un vestige de l'armée attendue
s'était laissé voir. On savait vaguement qu'elle, était
quelque part, entre Maritzburg et Estcourt, mais de sa
réalisait guère, le temps passait et c'était en
ne
marche en avant personne ne disait
rien.
CHAPITRE XX
LE
BOMBARDEMENT
DE BELMONT.
—
DE
M A PEKIN G
ET
DE KIMBERLEY.
—
LE COMBAT
CHANT PATRIOTIQUE DES OlUNGISTES. — LA BATAILLE
DE MAGGERSFONTEIN.
Nous
avons
vu
comment
l'État libre d'Orange, dont le
sort est éminemment lié à celui du
brassé sa
cause
n'avaient pas
et comment
Transvaal, avait em¬
les deux
petites Républiques
hésité à s'unir pour défendre désespérément
leur existence contre
un
des Empires les plus puissants du
Dès les premiers jours
du conflit, l'État d'Orange, aussi
monde.
bien que le
Transvaal, alla au-devant du baptême de feu
et, tandis que
les événements militaires***]ne nous venons
de raconter se déroulaient dans le Natal, des faits analogues
s'effectuaient sur une autre partie du théâtre de la guerre :
le Récliuanaland, le Griqualand et la colonie du Cap.
Le plan des Roers était d'isoler Mafeking et Kimberley, de
les investir et de s'en emparer.
En conséquence, le 12 oc¬
tobre, ils firent sauter le pont du chemin de fer de Modder
River et,
le 15, avait lieu l'investissement de
ces
deux
LE BOMBARDEMENT DE MAFEKIXG ET DE KIMBEBI.EY
iiO
places, Le 24 octobre, commença le boml)ardement inter¬
mittent
de
Mafeking; Kimberley
ne
fut attaquée
que
le
7 novembre.
En même temps,
pour envahir
6.000 Orangistes se mirent en marche
le territoire de la colonie du Cap, au sud de
l'État libre.
En apprenant ce mouvement offensif,
par
sir Huiler ordonna
dépêche aux garnisons anglaises de Nauwport et de
Stromberg de se replier sur Queenstown; mais les Boers
continuèrent leur marche
en
avant
et arrivèrent enfin
à
Stromberg, le 26 novembre.
Sur un autre point, le général anglais, Methuen, arrivé à
Orange Hiver, le 12 novembre, s'était hâté d'organiser sans
retard les troupes placées sous ses ordres. Le 21 du même
mois, elles purent
se mettre en
marche
avec
l'espoir de
débloquer Kimberley. Les soldats paraissaient heureux
d'aller
au
secours
de leurs camarades investis dans cette
place : une centaine de kilomètres à franchir, quelques
escarmouches à subir et la ville serait délivrée.
Cela leur
paraissait très simple, si simple qu'ils n'avaient
aucune
appréhension,
aucun
nous ne ferons
qu'indiquer leur apprit bien vite que : « il y a
souci. Une série de rencontres que
loin de la coupe aux lèvres ».
Le combat de Belmont,
qui eut lieu le 23 novembre, laissa
lord Methuen maître de la position ; mais,
le 25, au combat
d'Enslin, les Boers reprirent l'avantage et. le 28, eut lieu un
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
150
combat sur la Modder-River. Ce village est situé sur la rive
du nord de la Riet ; tout près et à
l'ouest de l'endroit où la
Modder, d'où il tire son nom, se jette dans cette rivière. Les
Orangistes occupaient la droite de cette position, les Transvaaliens, la gauche ; le général Cronje commandait en chef.
A un moment de la bataille,
les Républicains firent sou¬
dain éclater sur toute la ligue de leurs retranchements une
fusillade absolument terrifiante. Ordre fut aussitôt donné
aux
soldats anglais cje se coucher; mais durant trois heures
le plomb
s'abattit sur eux sans interruption : le feu restait
continu, terrible; tout homme qui se relevait était aussitôt
frappé.
Vers quatre heures
de l'après-midi cependant, le combat
changea de tournure ; les Anglais reprirent le dessus et le
feu
de
l'aile droite des
Roers s'affaiblit.
Une
partie des
Orangistes se débandaient. Ce manque de courage, dû pro¬
bablement à une
fatigue excessive, laissa indécis le succès
de la journée.
Les Orangistes furent, le lendemain, vivement blâmés par
Steijn, le président de l'État d'Orange, qui les rappela au
devoir par ce sévère ordre du jour :
«
Nous devons
remercier Dieu de l'aide
qu'il
nous
a
accordée jusqu'ici, et nous rendons hommage à la bravoure
de nos
burghers dans la lutte qu'ils soutiennent, mais c'est
pour moi un devoir impérieux
ne
de vous rappeler que nous
pouvons compter sur l'assistance
ghers ont confiance en leurs officiers.
divine que si les bur¬
CHANT PATRIOTIQUE DES
«
ORANGISTES
1S1
C'est votre devoir de leur obéir et c'est le leur de mar¬
cher avec vous dans tous les combats. Si vous agissez ainsi,
je suis certain que le Dieu de nos pères et le nôtre ne nous
abandonnera pas et nous donnera la victoire,
LE
«
GÉNÉRAI,
CTION.IE
Que chacun à l'avenir reste fidèlement à
son poste et
que tous fassent leur
devoir au prochain combat ! Rappe¬
lons-nous que nous
luttons
pour
tout ce qui nous est
cher. »
Les
Orangistes s'en sont
souvenus
intrépides au combat, redisent
patriotique :
avec
et, depuis, tous,
orgueil leur chant
LE COLONEL DE VILLE BOIS-MARE D'IL
HYMNE NATIONAL
DE
L'ÉTAT LII'.RE D'ÛRANGE
Citoyens, que votre chant vibre
Au sein du pays enfin libre
Du joug de l'étranger.
Si noire patrie est étroite,
Nous ne voulons pas qu'on l'exploite
Et savons la venger.
Nul péril ne nous déconcerte,
Car l'avenir est à nous, certes,
Puisqu'il est au bon Dieu.
A Lui va notre confiance,
Nous comptons sur son alliance
En tout temps, en
tout lieu.
Protège ceux qui nous gouvernent,
0 Dieu puissant, pour qu'ils discernent
Toujours le mal du bien,
Si Tu les aimes comme un Père,
Notre pays,
riche et prospère,
Ne redoutera rien.
Surtout, Seigneur, donne ta grâce
Au premier chef de notre race,
A notre Président !
Sa tâche est pénible et son rôle
Est lourd pour une vieille épaule;
Rends-le sage et prudent!
LA BATAILLE DE
MACf.ERSFONTEIN
183
Si l'étranger, plein d'insolence,
Voulait nous faire violence,
Nous perdre de nouveau,
Ghacun de nous prendrait une arme
Et verserait sans une larme
Son sang pour le
drapeau.
Nous irions au feu corps et âmes,
Pour nos enfants et pour nos femmes,
Ainsi que les aïeux ;
Mais ceux qui prendront Dieu pour
guide,
Et se mettront sous son égide
Seront victorieux.
Triple vivat à la Patrie !
Que de tous elle soit chérie !
Vivat au Président !
Et que l'Etat libre d'Orange
Ne se souille pas dans la fange,
Mais garde un cœur ardent !
Il v eut alors un moment d'accalmie, mais la lutte devait
reprendre, le 11 décembre, plus acharnée, plus terrible, à
la bataille de Maggerst'ontein.
se
A une heure du matin, les soldats de la division
Methuen
marche, glissant comme des
spectres
mettaient
en
profonde qu'éclairait
parfois un rayon de lune perçant à travers les nuages. Mais
bientôt cette faible lueur disparut tout à fait. « Le sort
était contre notre général, écrit un narrateur anglais. Lorsque
la lune se coucha, la pluie commença à tomber par torsilencieux, enveloppés d'une ombre
LE COLONEL DE YILLEROIS-MAREUIL
134
rent-s, de sorte que les troupes étaient complètement
trem¬
de la journée. De plus, elles partaient
sans avoir mangé et n'ayant dormi que très peu de temps.
pées dès le début
Les éléments eux-mêmes se
mettaient du côté des Boers.
Ceux-ci étaient, du reste, mieux renseignés sur notre projet
d'attaque que ne l'étaient nos officiers et nos soldats. »
En effet
les Anglais, au
lieu de surprendre les Boers à
comme
ils l'avaient projeté, furent
eux-mêmes supris : la brigade
du général Wauchope alla
la faveur de la nuit,
se
heurter, sans se douter du danger qui
l'attendait, à une
position formidable, où les Boers, complètement préparés à
l'attaque, étaient blottis depuis deux heures du matin. Le
général Cronje avec sept hommes se tenait en avant de la
position. Dès que les casques trahirent le mouvement des
Anglais, Cronje ordonna à son escorte d'ouvrir le feu et,
pour chaque coup, d'abattre un homme. La précision devint
effrayante. Les autres Boers qui tenaient la hauteur firent
feu à leur tour et
une grêle de
halles s'abattit sur la bri¬
gade anglaise, fauchant les hommes par compagnie. Leur
tomba en
s'écriant : « Mes pauvres enfants! ne me blâmez pas! » Le
général fut une des premières victimes ; il
marquis de Winchester fut également tué. Sous ce feu
infernal, les soldats anglais se débandèrent, laissant sur le
terrain 600 blessés, morts ou mourants qui, tous, une demiminute auparavant, marchaient résolument, confiants dans
leurs chefs. La brigade
s'était trouvée, en colonnes
com¬
pactes, à quelques centaines de pas des tranchées boers,
LA BATAILLE
DE MAGGESRSFONTEJN
i'iu
soupçonner la
position ennemie. Quand la fusillade
éclata, « ils étaient
serrés comme dès sardines dans une
sans
boîte ».
Anglais, il y eut des actes de grand cou¬
rage. Pendant cette terrible charge de Maggersfontein, un
groupe de 2 officiers et de 12 soldats s'élança avec une
intrépidité merveilleuse jusque sur les tranchées garnies de
fusils. Les Boers, impressionnés par cette bravoure extra¬
De la part des
ordinaire, déposèrent leurs armes, s'emparèrent de ces qua¬
torze
braves, les
désarmèrent, puis, un chef s'approchafit
d'eux leur dit d'une voix émue : «
Vous êtes libres de vous
feu que lorsque vous serez
rentrés dans vos lignes. On ne peut pas combattre contre un
aller; nous ne rouvrirons le
en
tel courage. »
Cette
surprise du matin avait été un désastre pour les
Anglais; le reste de la journée ne fut pas plus heureux.
L'affaire resta chaude jusqu'au soir; de part et d'autre, les
pertes furent cruelles, aussi la victoire éclatante des
Boers
enthousiasme. Un profond
silence succéda au bruit assourdissant de la fusillade et
ne
causa
parmi
eux aucun
quand, le lendemain, les Boers rouvrirent le feu, les Anglais
ne
répondirent que pour couvrir leur retraite.
il y eut une suspension d'armes
pour recueillir les blessés et les morts. Les Boers, pendant
Dans l'après-midi du 12,
cet armistice, se conduisirent
admirablement vis-à-vis des
blessés anglais.
Le bataille de
Maggersfontein était l'événement le plus
LE COLONEL DE YII.LElîOIS-MAliELilL
156
important, le plus grave qui se fût produit depuis l'ouver¬
ture des
hostilités. Les armes
gros échec, à un
anglaises avaient subi un
moment de la campagne excessivement
critique, et le général Methuen ne pouvait plus songer à
poursuivre sa marche en avant ni son mouvement offensif.
Ses troupes étaient harassées, et il se voyait forcé
sur
la défensive à Modder-River
veaux
de rester
jusqu'à l'arrivée de nou¬
renforts.
La délivrance de
Kimberlev, qui était son objectif, sem¬
blait indéfiniment ajournée.
Presque à la même date, les colonnes anglaises du centre
éprouvaient à Stromberg
mais presque
un
désastre moins important,
identique. Là aussi, le général Gatacre qui
voulait surprendre, avait été surpris et était resté, après la
bataille, impuissant à tenter, avec ses troupes décimées,
aucun
mouvement offensif.
Ces échecs successifs
frappaient d'étonnement l'Europe
entière, de douleur et d'inquiétude l'Angleterre stupéfaite.
En maintes
circonstances, les soldats de l'armée britan¬
nique s'étaient trouvés dans une navrante détresse. On ra¬
contait des faits d'une tristesse poignante.
Un jeune officier
irlandais, entre autres, écrivait qu'un matin, après une nuit
passée sans abri, après une journée de pluie, un officier,
sous les
ne se
ordres de lord Methuen et 6 hommes de son régiment
réveillèrent pas. Ils étaient morts
de froid et d'épui¬
sement. En cette même nuit, 400 mulets du
train des équi¬
pages avaient également péri de faim, de fatigue et de froid.
LA BATAILLE DE MAGGEKSFONTEIN
157
Ces détails-là, les feuilles anglaises avaient soin de ne pas
en
parler; mais on sent néanmoins un sourd dépit dans les
journaux de Londres, écho des sentiments, de la nation
entière. « Sous l'influence du climat de
l'Afrique du Sud,
écrit l'un d'eux, il s'est évidemment déclaré une sorte
d'épi¬
démie d'aberration mentale parmi nos officiers supérieurs.
réputations
braves officiers et soldats tombent
11 est proverbial que l'Afrique est le tombeau des
militaires; mais nos
aussi avec elles. Nous finirons par battre les Boers," non pas
grâce à l'instruction et à l'entraînement d'une armée com¬
posée en grande partie d'éléments réguliers, mais seulement
grâce à la supériorité écrasante du nombre. »
Jusqu'à la fin de l'année, les troupes anglaises allaient être
de ce côté de la lutte, en quelque sorte réduites à l'inaction;
tout mouvement en avant leur devenait impossible..
CHAPITRE XXI
ARRIVÉE DU COLONEL DE VILLEB0IS-MAREU1L
A
LOURENÇCi-JVIARQUEZ. — SES PREMIÈRES IMPRESSIONS
DÉPART POUR PRETORIA
En
quelque lieu de ' la
s'élève un cri de
détresse, c'est toujours le même
élan qui les y porte, la même
quête d'un idéal chevaleresque,
la même impatience de verser
pour des malheureux le tropplein du.sang de France.
...
terre
que
(E.-M. de Vogué.)
Pendant que
s'accomplissaient
théâtre de la guerre les
sup
les divers points du
faits d'armes que nous venons de
raconter, le colonel de Villebois-Mareuil était depuis peu de
jours arrivé sur la terre africaine.
Le premier sentiment qu'il éprouva fut celui de la surprise.
Lui qui, durant la traversée, n'avait cessé de combiner dans
son
esprit le plan de défense de Prétoria se trouva, à peine
débarqué, en face d'un état de choses qui, bien que prévu
en
partie, donna immédiatement une direction nouvelle à
ses
préoccupations. Il pressent dès lors l'écrasement possible
des Anglais, suite de leurs fautes, et dans la lettre qu'il écrivit,
le lendemain de son arrivée, il précise la situation et résume
ses
impressions d'une manière fort intéressante.
159
ARRIVÉE DE COLONEL DE VILLEROIS-MARELIL
Lourenço-Marquez, Delagoa-Bay, 23 novembre 1899.
«
«
mes
Mon
cher
Ami,
•
Demain matin, je roulerai versPrétoria, tout est préparé,
bagages sont à la gare, j'ai mon passeport dans la poche
et je puis dire que chacun a rivalisé aimablement
pour me
faciliter les choses.
«
Je pars avec.un
suis déjà
Boer venu de Marseille avec moi. Je
précédé par cinq officiers allemands accrédités;
mais je tâcherai de ne pas laisser la réputation du savoir mili¬
taire français en souffrance.
«
Ce qui se passe est presque invraisemblable
et je suis
heureux d'avoir deviné la situation et, après avoir fait tris¬
tement preuve de perspicacité pour les infortunes de l'armée
française, n'avoir pas moins vu juste quant au succès des
troupes sud-est-africaines. Le plan naturel de sir R. Buller
était de
se
concentrer sur le
fleuve Orange, d'envahir le
Free State dépourvu d'obstacles, de
s'aider des deux lignes
Capetown-Blœmfontein et Capetown-lvimberley, de battre le
Free State et de tourner les troupes
du Transvaal, si elles
persistaient à occuper le Natal, ou les forcer à se réfugier
sous
«
Prétoria.
Mais les événements ont marché si vite et
l'opinion
affolée s'est faite si pressante en Angleterre, que sir R. Buller
a
été obligé d'envoyer
des renforts à Durban afin de secou-
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
160
rir
Ladysmith; si bien qu'en
ce
moment 10.000 Anglais
marchent au secours de cette ville qui ne bat plus que d'une
aile et au delà de laquelle les Boers se sont avancés jusqu'à
60 milles de
Pietermaritzburg. C'est le système des petits
paquets pour aller au plus pressé, et c'est le moyen dont
l'expérience a le plus fait justice, 11 faut dire, à la décharge
des Anglais, que le Nord du Cap se
ment. Les Boers organisent et
soulève, le Natal égale¬
administrent ce qu'ils occu¬
pent, ils ont une méthode implacable en tout. Ils ont pris
cinq mines, q u'ils font exploiter afin de maintenir leur appro¬
visionnement de numéraire.
Les prisonniers anglais sont traités avec les plus grands
«
•égards; même on leur montre les monuments publics pour
leur prouver que
les burghers ne sont pas des sauvages.
Mais, en revanche, lorsque les Anglais se permettent des
excès comme le 4e lanciers, qui avait achevé des blessés, on
le cerne et on le détruit sans rien laisser que cinq hommes
pour en porter la nouvelle, malgré toutes les invocations du
drapeau blanc.
«
Il y a une étude militaire
bien curieuse à faire ici; je
tâcherai, malgré mon service, de la noter le mieux que je
pourra i.
«
Sur ces
nous
rivages, nous sommes encore des bons; il
faudrait qu'un gouvernement et des
ne
renseignements
pour remonter sur notre bête. Quel dommage qu'on ne tire
pas delà France tout ce qu'elle peut donner! Je vais tâcher
de la servir de mon mieux. 11 s'agit tout simplement d'arra-
DÉPART POUR PRETORIA
ICI
cher tout le Sud-Afrique aux Anglais : c'est la cognée clans
le grand chêne. Je me suis jeté clans une aventure bien
pas¬
sionnante, mais ça durera du temps.
«
A vous de cœur.
«
Villeuois-Mareuil.
>'
m
Villebois-Mareuil, accompagné cle son interprété, se mit
aussitôt
route
en
Prétoria. Monté
vers
sur
un
superbe
cheval, la tête coiffée d'un grand feutre relevé à droite par
la cocarde boer, il a plus que jamais l'air tout à la fois mar¬
tial et
distingué qui font le charme de sa personne. Une
Iunique garnie de boutons noirs, une culotte de velours
gris, des molletières et des souliers cle chasse avec éperons
complètent son costume. 11 porte en sautoir
d'ordonnance et, à la
renferme un
son
revolver
ceinture, l'étui de cuir jaune qui
chronomètre, un baromètre et une boussole.
Sa main gantée tient un stick de bambou.
Le pays qu'il traverse est
Des ruisseaux
stagnants rendent la contrée malsaine; les
forêts sont infestées par
nuages
insalubre, couvert cle brousse.
la mouche tsé-tsé et parfois des
de sauterelles enveloppent les voyageurs. << Une
armée qui voudrait gagner le Transvaal en
goa
partant cle Dela-
aurait beaucoup à souffrir de la malaria et du manque
d'eau potable. 11 lui serait impossible cle séjourner dans ces
solitudes
empestées... Le
pays
deviendrait un effroyable
cimetière si la défense s'y prolongeait1. »
1. Le Carnet de campagne du colonel de Villebois-Mareuil.
LE COLONEL IJK
YII.LEBOIS-MMÎEyiL,
li
LE
162
COLOINEL DE VILLEBOIS-MARELII.
Mais, à mesure qu'on avance, la contrée s'assainit, une
belle rivière aux flots limpides
des ruisseaux. Les gares et
remplace l'eau dangereuse
les habitations sont entourées
d'eucalyptus qui embaument de leurs parfums pénétrants
les riuits splendides et fraîches de l'Afrique australe.
Plus
encore
ressent le
que
Je pays, les gens qu'il rencontre inté¬
voyageur,
partout il regarde, il étudie, il ap¬
précie :
«
Les Boers, écrivait-il à la date du l"r décembre, sont des
soldats extraordinaires au feu, des hommes d'il y a deux cents
combattant avec des
engins modernes. Ils se servent
admirablement de leurs
pièces, apprécient les distances
ans
d'une façon
invraisemblable. Ils ont un instinct militaire
auquel il faut se fier, sans chercher à le régulariser, attendu
qu'il procède par intuition à beaucoup de choses que nous
apprenons longuement pour
Et il
le faire moins bien qu'eux. »
ajoute avec un étonnement qu'il ne cherche pas à
dissimuler :
«
Leurs embarquements en chemin
font avec une rapidité que nos
de fer se
cavaliers peuvent leur en¬
vier... Ils usent très à propos du chemin de fer et utilisent
surtout des
lignes intérieures. C'est ainsi que le général
Cronje s'est porté à la Modder-River pour couvrir Kitn-
berley, réparer la retraite de Belmont et rejeter le corps
de secours
anglais. Il était parti de Ladysmith en chemin
de fer jusqu'au delà de Blœmfontein...
Ce qu'on a raconté
de blagues sur les Boers est par trop fort; la vérité est qu'ils
eu
remontreraient
comme
bon
sens
et correction à beau-
DEl'AItT l'OUK PHÉl'OnlA
coup
103
de nos extrêmes civilisés. Seulement, ils croient en
Dieu, aiment leur patrie, savent se faire tuer et encore
mieux tuer ceux qu'on
leur oppose; c'est là ce qui les dis¬
tingue de nos couches nouvelles, et ce n'est pas déplaisant à
voir.
»
Et quand il peut saluer enfin la capitale duTransvaal, le
les belles routes bordées de
villas ombragées de tilleuls, de cyprès et de saules, les mon¬
voyageur admire sans réserve
tagnes lointaines qui se perdent, s'idéalisent dans le bleu
du
ciel, la rivière
entourent d'une
aux
limpides, les sources qui
d'eau vive des jardins pleins
eaux
ceinture
d'arbres à fruits, d'ombrage et de poésie. C'est dans
cité
que
célèbre
la jolie
Villebois-Mareuil voit pour la première fois Je
Kruger. « H a, nous dit-il, la voix profonde, la ré-
llexion juste et vive, l'autorité que donnent'la vaste pensée
et l'indomptable
énergie... il parle avec rudesse, très âpre
contre les Anglais,
qui ont toute sa haine et dont il sait la
langue qu'il feint de ne pas comprendre. Surtout il s'exprime
brièvement, avec précision, sans emphase; ses paroles ne
décèlent ni la crainte, ni l'espoir;
il est implacable et dou¬
loureux parce qu'il est tout à son devoir; aucun
succès ne
peut apaiser la tristesse que lui causent les pertes dé la pa¬
trie. Les mensonges'des journaux anglais sur les événements
l'exaspèrent. »
Le lendemain de l'arrivée, du colonel à Prétoria était un
dimanche; c'est-à-dire, comme dans toutes les villes pro¬
testantes du Transvaal, le repos absolu, sans la moindre dis-
loi
LE COLONEL DE YILLEHOtS-MAKELIL
traction.
Ainsi, après avoir entendu la messe dans l'église
d'un couvent, il eût trouvé la
journée longue s'il n'avait eu la
joie d'y rencontrer des compatriotes. 11 vit d'abord M. Aubert,
consul de France, et sa famille. Un
peu plus tard il fut heu¬
reux
de serrer la main à de nombreux
ingénieurs
français
qui mettent au service du Transvaal pour la fabrication, la
réfection et le chargement des projectiles une
une
intelligence et
activité très appréciées. Parmi eux, nommons M.
Léon,
ingénieur du Creusot, très dévoué à la cause française et
dont nous retrouverons le nom dans la suite de ce récit.
Et ce fut pour le voyageur une véritable
apparition de la
patrie absente que l'ambulance française dirigée par M",e de
la Perrière, il trouva 47 lits
les Frères
Maristes, grâce
irréprochables, installés chez
au
dévouement du consul
de la colonie. L'école des
Frères, qui
et
marche à merveille,
compte en temps ordinaire 800 élèves de toutes religions,
de toutes races. Enfin, un soir, en sortant d'une
église, où il
avait assisté au salut, le colonel rencontra
dais des Oblats de Marie, aumônier des
un
Père hollan¬
Religieuses de Notre-
Damede Lorettequi ontungrand établissement d'éducation.
Les jeunes filles qui fréquentent leurs écoles
comme les élèves des Maristes,
appartiennent,
à toutes les religions, beau¬
coup d'entre elles sont juives. Le presbytère et les terrains
delà mission sont en face du couvent.
Tout dans ces contrées enchantait le
y
voyageur, il désirait
voir arriver des amis. Pendant la traversée, il s'était lié
avec
le D1
Borel, médecin de la Gironde. Dès qu'il fut ins-
DÉPART PO'L'R PRETORIA
tallé à Pretoria,
m:;
Villebois-Mareuil lui écrivit pour l'engager
à venir visiter ces contrées intéressantes et donner des soins
victimes de la guerre.
aux
Jusqu'ici, lui dit-il, les pertes ont été minimes pour les
«
Boers. De plus, l'air de ce pays, pur
sang
de ces gens-là,
résultats de guérison
pur
de tout microbe, où le
de tout arthritisme, amène des
prodigieux. La netteté de perforation
des projectiles à grande vitesse jointe à
leur petit calibre
est bien pour quelque chose. Quoi qu'il
y
commandos risquent peu leur monde, et ceux
retrouvent
se
dité.
sur
en
soit, les
qui écopent
pied dans des délais inconnus de rapi¬
Lorsque les événements
plan Buller n'est pas encore
en
se
précipiteront,
car
le
exécution, et il n'y a que
l'imagination des Boers pour le voir déjà partout, les blessés
seront en nombre, et les moyens probablement défaillants,
si l'on tient ferme, comme c'est certain :
«
J'ai vu le médecin portugais qui s'est offert et qui n'est
parti qu'hier pour rejoindre 1 s front,
a
ils disent. Il
passé huit jours ici, et moi-même ne partirai que demain,
vu
«
a
comme
la nécessité d'introducteurs pour
arriver à destination.
Le Portugais ne touche pas un penny ni un chevalet il
payé son hôtel. Je suis dans une meilleure situation parce
que
je suis l'hôte du Gouvernement et remonté par lui.
Mais tout se bornera pour nous à
être nourri et transporté
gratis.
«
Donc, ce ne sera qu'une dépense au bout du compte.
Maintenant, ce
sera
très intéressant et vous qui aimez les
LE COLONEL DE YILI.EBOIS-MAREUIL
160
voyages, ne regretterez pas celui-là. D'après mes renseigne¬
ments, on doit trouver à l'armée l'essentiel pour manger et
s'abriter. L'air de ce pays est excellent et je doute que la cam-
pagnese prolonge au delà de deux mois, une fois qu'ellesera
réellement commencée, c'est-à-dire à partir du 15 décembre.
.
«
Quant au sort de la campagne, il est impossible de le
prévoir avant d'avoir assisté à une action. Ces Boers sont
extraordinaires de calme et d'énergie et les Anglais sont de
pauvres militaires.
»
Néanmoins, le salut des premiers ne peut sortir que
d'une intervention
européenne, puisque leurs ressources
sont limitées en hommes et en matériel.
«
Dans tous les cas, j'espère vous revoir avant trop long¬
temps et me remettre, dans l'atmosphère si aimablement
française de la Gironde, de mon stage en milieu étranger. »
On
croyait alors, dans ces contrées lointaines, que l'Eu¬
rope ne laisserait pas l'Angleterre achever son crime.
11
ressort
de
ces
lettres
que
le colonel consacrait à
prendre des renseignements de toute nature les premiers
jours passés sur le sol sud-africain. La veille de son départ
pour le Transvaal,
il avait dit à un ami : « Je crois qu'en
débarquant je devrai laisser de côté bien de mes idées tac¬
tiques ; dans un pays sans eau, sans ombre, rocheux, diffi¬
cile,
avec
des troupes que je pressens bien différentes des
nôtres, il nous faudra chercher des moyens nouveaux, dont
je ne me rends pas encore bien compte. »
DÉPART POUR PRÉTORIA
En réalité, la nouveauté
du champ d'action offert à son
mettre mieux en évidence son génie
militaire et les merveilleuses aptitudes de ce soldat, aux
activité ne devait que
conceptions rapides, qu'aucune difficulté n'effraie, qui sait
se
faire à toutes les situations. Ceux qui eurent alors l'occa¬
sion de s'entretenir librement avec
lui eurent la sensation
résolu à courir à la gloire ou
à la mort; mais il tenait, avant tout, à servir la cause qu'il
avait faite sienne. Aussi avait-il étudié avec soin la tactique
très nette qu'il était fièrement
dn général
Buller qu'il savait être un élève du maréchal
Wolseley. Il s'attendait donc à ce que le général Buller se
Ladysmith au lieu de se rendre
compte que le meilleur moyen de sauver cette ville était de
pénétrer hardiment dans l'Orange. A ce moment le colonel
de Villebois-Mareuil estimait donc que les Boers avaient
laissât hypnotiser
II
raison
par
d'user les troupes
anglaises sur Ja Tugela, sans
rechercher des avantages plus positifs.
Il ne devait pas
avec
y
tarder à se trouver lui-même aux prises
l'ennemi qu'il était venu combattre.
Sir Buller,
pour forcer le
pensant qu'il disposait de
forces suffisantes
passage de la Tugela et délivrer Ladysmith,
avait fait bombarder pendant les journées du 13 et du 14 dé¬
cembre, celles des positions boers qui étaient visibles, afin
d'obliger les Républicains à se découvrir. Ceux-ci ne répon¬
dirent pas. Buller ordonna alors,
attaque décisive.
pour le 15 décembre, une
1(>8
LE COLONEL 1)E VILLEBOIS-MAREEIL
Cependant Villebois-Maréuil avait
rompre depuis
fatalement inter¬
quelques jours ses études sur la situation
des deux armées : le
sud-africain.
dû
Français payait son tribut au climat
La fièvre l'avait saisi, son estomac refusait
tout service et les crises
étaient
parfois si violentes qu'il
éprouvait des spasmes à tomber à terre. Il avait bien fallu
entrer à l'ambulance et se laisser
soigner,
mais, quand il
apprit qu'une bataille à Colenso était imminente, malgré
la fièvre et la
cha
dysenterie, le malade monta à cheval, mar¬
cinq heures sous le soleil sans quitter sa monture et
arriva
à la nuit tombante
bord
au
delà
Tugela.
«
Mon
cadavre, dit-il, soutient l'aventure. »
Dès le grand matin, il faisait la reconnaissance du « front »
et se présentait au général Botha.
Celui-ci, jeune, intelligent,
actif, devait bien vite comprendre de quelle ressource serait
pour lui la
présence du soldat français. Aussi, quand le
colonel signala sur
la gauche,
hauteur très importante à
au
delà de la Tugela, une
garder, Botha aussitôt y envoya
800 Boers.
Le
lendemain devait avoir lieu
la
bataille désormais
célèbre de Colenso, le premier fait d'armes
auquel, sur le
sol
sud-africain, le colonel
prendre part et se distinguer.
de Villebois-Mareuil
allait
CHAPITRE XXII
LA BATAILLE DE COLENSÛ
C'était une âme vaillante.
(IV Reg.< y, t.)
Le 15 décembre est célébré auTransvaal comme une date
heureuse.
Depuis 1838,
on
fête, ce jour-là, dans tout le
pays, l'anniversaire de la bataille de Blœdriver où Prétorius
défit glorieusement, avec une poignée de braves, les bandes
du cruel chef Zoulou,
Dingaun.
On eût dit que la fortune de
la
la guerre, prenant en main
justice de leur cause, voulait rendre ce jour plus solennel
encore
Le
par une nouvelle victoire.
village de Colenso devait
en
être le témoin. Cette
petite localité est située dans l'une des nombreuses sinuo¬
sités que décrit
se trouvent
la Tu gel a. Sur la rive droite de cette rivière
des collines aux pentes escarpées dont les Boers
avaient su fort adroitement tirer parti. Ils s'y étaient habi¬
lement,
retranchés, et le plus fort de leur position était
protégé par les hauteurs demi-circulaires dont le vilîàge de
Colenso est le centre.
Le
général Botha commandait
en
chef une dizaine de mille hommes et l'artillerie, aux ordres
de Prétorius, comprenait 4 canons et i Maxim.
A
quatre heures quarante-cinq minutes du matin, les
l.E COLONEL DE VILLEBOIS-MAHEUIL
170
Anglais ouvrirent le feu, mais lesBoers ne répondirent pas.
Néanmoins, vers six heures, ces derniers commencent une
fusillade
meurtrière. Abrités
derrière une berge de la
Tugela, à une distance d'environ 700 mètres, ils subissaient
des pertes peu
importantes, tandis qu'ils en causaient de
anglais. De nombreux officiers
étaient tombés, entre autres le colonel Long. A sept heures,
très grandes aux canonniers
les munitions des batteries
anglaises étaient épuisées, et
la section des munitions, impatiemment attendue, n'arrivait
décida à aller
demander du renfort ; mais le feu était si vif qu'il perdit
pas.
C'est alors qu'un capitaine anglais se
successivement deux chevaux,
mortellement blessés, pen¬
cherchait à accomplir cette mission.
A un certain moment, le colonel de Villebois-Mareuil fut
dant qu'il
vivement préoccupé d'une
trouée importante dans la ligne
Boers débouchaient au
galop, occupaient la position et la tenaient magnifiquement.
La situation n'était plus tenable pour les soldats anglais.
de gauche ; mais l'instant d'après des
Ordre fut donné aux canonniers
de
se
retirer rapidement,
mettre à l'abri dans un fossé. Les deux batteries
restèrent ainsi abandonnées, entourées de blessés et de
pour se
cadavres.
Chaque fois, d'ailleurs, qu'un nouveau régiment
anglais essayait une marche en avant, le fracas de la fusil¬
lade boer devenait
nant
se
épouvantable ; tout le terrain environ¬
couvrait de nuages de
hommes et les chevaux.
poussière, aveuglant les
Mais les défenseurs de la place res¬
taient invisibles, rien n'indiquant à l'ennemi l'endroit précis
LA BATAILLE DE
1"!
C0LENS0
montrait;
seule une longue ligne de fumée à peine visible et le crépi¬
où ils s'étaient embusqués, pas une tête ne se
tement incessant de la fusillade révélaient leur présence.
Une
brigade anglaise s'avança
alors avec beaucoup
d'intrépidité, directement, sur Colenso; le terrain sur lequel
BATAILLE
ils marchaient était
DE
COLENÈO
complètement découvert, les laissant
exposés à une violente canonnade qui décimait leurs rangs.
Les autres régiments
engagés sur les différents points du
combat subirent le même sort. Les généraux Buller et Cléry
furent
blessés
tous
les deux. Enfin, l'ordre de
retraite
arriva; mais, pendant deux heures, ce mouvement ne put
s'eiïectuer à
cause
du feu très vif que les Républicains ne
172
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MARELIL
cessaient de diriger sur les soldats
anglais chaque fois que
l'un
remettre
d'eux paraissait vouloir
était midi quand
se
en
marche. 11
ils purent battre en retraite sur toute la
ligne
Les Anglais s'étaient montrés bons
soldats, mais l'habile
défense des Boers avait dérouté tous leurs calculs.
Il faut convenir que bien des
troupes mieux disciplinées
que les Boers n'auraient pas su, comme eux, modérer leur
N
impatience du combat. Pendant deux jours, le 13 et le 14,
ils restent sans
bouger, alors que le camp anglais était à
bonne portée de leurs gros canons et, le
jour même de la
bataille, ils supportent pendant quelque temps,
avec
même impassibilité, un feu
nourri, sans y répondre.
Leurs positions étaient
la
parfaitement choisies, les tran¬
chées et les emplacements de leurs canons bien cachés. De
toute la
journée, les Anglais
cement
de
leur
ne
purent relever l'empla¬
artillerie, ni voir exactement d'où
taient les feux d'infanterie ; ils n'avaient même
des fusils
pour
par¬
pas la fumée
leur indiquer la place des Républicains
invisibles, et c'est ce feu d'infanterie qui causa aux Anglais
les plus grosses pertes.
Les Boers avaient remporté un
magnifique succès, et la
bataille de Colenso, comme celle de
Blœdriver, marquera
dans les annales du
pays,
12
canons
lis avaient pris
Maxim et fait 200
aux
Anglais
prisonniers, parmi lesquels
plusieurs officiers qui défilèrent devant les vainqueurs.
Ceux-ci
gardaient
un
silence sympathique, respectueux
LA BATAILLE DE COLENSO
du malheur des adversaires
;
173
quelques-uns, avec une bonté
touchante, leur tendaient à boire.
Le lendemain, un armistice fut conclu
pour enterrer les
morts et,
dans la nuit du 10 au 17 décembre, le camp an¬
glais fut reporté à 1.600 mètres en arrière.
Après
un
échec aussi complet, sir Redwers Buller dut
LE
GÉNÉRAL
renoncer, pour le moment du
mith ; il y
BOIRA
moins, à débloquer Ladys-
avait pour lui nécessité absolue d'attendre de
nouveaux renforts.
Après la bataille, le colonel de Villebois-Mareuil alla féli¬
citer le général Botha qui
parut flatté de son
et dit gracieusement :
«
Colonel, je préfère avoir sir Buller
que vous comme adversaire.
nel vint souvent
le
appréciation
voir.
«
»
Et il insista pour que le colo¬
Je commence à penser que
je
LE COLONEL DE
VILLEBOlS-.M A RE011.
réussis, dit Viliebois : du moins la sympathie générale me
simples soldats témoignaient au Français
la même déférence et quand, deux jours après, il alla visiter
le prouve. » Les
la position de Ladysmith, il trouva une
dans tous les leagers.'y
réception touchante
J'ai fait connaissance, dit-il, avec
les de Villiers, Malherbes, tous si Français de cœur que j'en
suis ému. J'ai pris le lunch sous leur tente. »
Ces réceptions chaleureuses
étaient dues à la reconnais¬
qu'éprouvaient les Boers pour le dévouement dont le
colonel de Villebois-Mareuil avait fait preuve à la bataille
sance
de Colenso. 11 y
avait rendu des services réels, il s'y était
distingué, et, peu de jours après, les journaux de l'Europe
reproduisaient cette information venue de Prétoria : « Le
Volhstem, journal officiel du Gouvernement du ïransvaal,
tient à reconnaitre que l'honneur
de la victoire de Colenso
revient, en partie, à M. de Villebois-Mareuil, qui, comme
chef d'état-major du
général Joubert, a préparé l'action et
était sur le lieu du combat. »
seulement en France, mais dans toute l'Eu¬
rope, un mouvement d'admiration. Les journaux de tous
les pays firent l'éloge du colonel désormais célèbre. On le
désigna comme le Lafayette de l'Afrique Australe, avec la tac¬
tique duquel le général Buller a ruait désormais à compter.
Il y eut non
Le Gouvernement du Transvaal, dans son organe que nous
venons
de citer; exprime au colonel ses remerciements offi¬
ciels pour
Colenso.
les services qu'il avait rendus à la bataille de
LA BATAILLE DE COLENSO
De toutes parts on
i7a
faisait l'éloge de son courage, et ceux
qui l'approchaient de près vantaient son grand caractère et
la parfaite courtoisie de ses rapports. « Nous sommes sous
Ladysmith, écrit un jeune officier allemand, une réunion
cosmopolite de bons frères d'armes. A citer
en
première
ligne le général comte de Villebois-Mareuil quia commandé
comme
colonel le 1" régiment de la légion étrangère d'uni¬
verselle réputation. Il a avec nous, Allemands, des relations
d'une extrême courtoisie. 11 y a 14 officiers en retraite à la
solde des Boers.
Parmi
notre ami Albrecht
eux,
8 sont avec Joubert, 3 avec
chargé de garder le contact avec lord
Methuen, les autres sont chargés du réapprovisionnement
des munitions, service que les Boers ne peuvent faire, faute
de connaissances techniques. »
Tout le monde rendait
ces
hommage au vaillant Français, et
hommages étaient mérités; mais les récits, dans leur
forme enthousiaste, prennent aisément une teinte d'exagéra¬
tion qu'un esprit juste, une âme droite comme celle de Vil-
lebois, devait désapprouver.
De plus, les Anglais, pour ne pas avouer qu'ils avaient été
battus par les Boers lors de leur sanglante défaite de Golenso,.
firent
paraître des articles dans lesquels le colonel était
donné comme le chef réel de l'état-major et l'inspirateur de
la campagne.
Surpris de la réputation qui lui était faite par les Anglais
eux-mêmes, des articles élogieux et des lettres de félicitation
qui lui arrivaient de partout, le colonel en était plus
LE COLONEL DE VÏLLEBOIS-MARËLIL
176
peiné encore. Ces Ilots de louanges, qu'il croyait ne pas mé.
ri ter, l'attristaient et, comme on ne lui laissait pas le loisir
de protester, il se jura une fois de plus de tout tenter pour
être digne
d'une réputation qui lui paraissait anticipée et
surfaite. «'Toute mon ambition,
écrivait-il, se borne à res¬
ter ici ce que-je n'ai jamais cessé d'être : un soldat. Le moule
en
est d'ailleurs trop puissant en
notre pays de France pour
qu'on en libère sa vie une fois qu'elle y fut coulée. »
Il faut croire, néanmoins, que ses
été aussi modestes qu'il voulait
services n'avaient pas
le dire, puisque, depuis la
fameuse journée de Colenso, le colonel de Yillebois-Mareuil
fut non seulement appelé, comme précédemment,
à assis¬
ter aux conseils de l'état-major; mais encore, ses avis, mieux
compris, commencèrent à être écoutés, et amenèrent les
chefs boers à lui conférer plus tard le titre de général de la
légion étrangère.
Il est vrai que, jusqu'alors, sa
la
profonde connaissance de
technique militaire n'avait certes
comme
pas
été appréciée
elle aurait dû l'être, et il éprouvait quelque tristesse
à voir ces hommes, pour lesquels il devait donner sa vie, ne
pas tenir compte des avis que lui dictaient sa grande expé¬
rience et son entier dévouement. Ses conseils n'avaient pas
réussi à faire sortir le commandement supérieur d'un calme
qui, aux yeux du colonel.français, ressemblait à de l'inertie,
à une prudence exagérée.
11 avait, vainement, tout tenté au
Natal, pour décider les généraux à donner l'assaut à Ladysmith, à poursuivre le général Buller après le combat de Co-
LA BATAILLE DE COLENSO
177
lenso. Poursuivre l'ennemi vaincu n'était
pas dans les ha¬
bitudes militaires des Boers, et
Villebois-Mareuil, qui les
admirait sincèrement, eut cependant
plus d'une fois à souf¬
frir de leur lenteur, de leur
irrésolution, de ces journées
vides, « hantées d'attente ». Et quand ils se mettaient en
mouvement, que de détails devaient être pénibles au soldat
français. Rien de mathématique, d'ordonné, de militaire¬
ment exact dans cette armée de
paysans, d'une
endurance
merveilleuse, mais qui n'avaient aucune notion de l'art de
la guerre. L'une des
plaintes qui revient souvent sous la
plume de Villebois, c'est celle du manque d'organisation du
service des renseignements.
ne
sont
« Je
crois, dit-il, que les Boers
renseignés que par hasard et ne possèdent aucun
service d'informations
régulières et précises. Sans quoi,
comment resteraient-ils des semaines dans l'incertitude des
Anglais, à 6 kilomètres de leur camp ? »
Une carte des environs de
ingénieur américain,
sous
les yeux, et
il lui fut
que
Ladysmith, dressée par
un
de Villebois-Mareuil avait eue
qu'il désirait posséder resta introuvable,
impossible d'en découvrir un exemplaire, même
chez le général en chef.
«
Les
Boers, dit-il à
ce
sujet, ont l'ignorance et,
conséquent, l'indifférence des
une
difficulté de plus
doivent leur faire
«
Faute de
cartes
par
géographiques. C'est
dans la rédaction des rapports qui
comprendre l'utilisation du
terrain.
»
reconnaissances, dit-il ailleurs, faute d'un ser¬
vice de renseignements organisé, nous sommes à la merci de
LE OOLONEL l)E VILLEBOIS-MAREUIL.
12
178
LE COLONEL DE VlLLEBOlS-MARËUiL
toutes les surprises, comme de toutes les mystifications. On
voudrait placer un long-tom sur la droite de la position de
Colenso, entre la grande et la petite Tugela, mais on ne
décide
rien, pas même d'aller y voir. 11 faut vraiment que
l'ennemi pousse
les Boers par Jes épaules,
décident à faire quelque
pour qu'ils se
chose. La peur des dérangements
et des précautions inutilesleurfaitécarter systématiquement
tous les éléments de
lumière,
comme toutes les
occasions
de fatigue ou de danger.
«
L'imagination nous porte, nous, à prendre des mesures
prématurées ou sans objet, parce que nous nous plaisons à
la faire travailler
sur
des données militaires qui nous sont
familières. Ici, ni imagination,
un
bon sens,
ni données militaires, mais
qui s'en tient à des mesures d'une simplicité
antique, justifiées par une urgence indéniable. On n'arrive pas
à faire,
on
mais on-n'empêche rien. Dès qu'une situation surgit,
réunit
un
conseil
court s'aboucher
de guerre ou, pour
avec
le
chef
qu'elle
le moins, l'on
concerne.
Jamais
l'ordre immédiat du commandement ne vient, comme dans
une armée
organisée, parer à la difficulté ; il en résulte une
conversation après laquelle l'idée du chef qui doit ordonner
se trouve
plus obscure encore qu'auparavant, les gens agis¬
sant seulement
avec
leur tempérament là
où aucune obli¬
gation précise du raisonnement ne les limite. Avec cela, une
sorte d'habitude du
suffrage universel, qui met de perpé¬
tuelles lisières à la
volonté, par le besoin de la confor-
179
LA BATAILLE DE COLENSO
nier en
tout à la volonté générale, donne au commandement
boer des timidités incoercibles.
»
Selon le colonel, les Boers professent l'amour des positions
comme
le
du temps de Montecuculli, avec cette différence que
général autrichien en changeait parfois, tandis que les
transvaaliens semblent devoir y rester, jusqu'à extinction.
durée, les invraisemblables
succès de cette défense passive seraient incompréhensibles,
La guerre
sud-africaine,
sa
si l'armée anglaise
était une véritable armée européenne;
mais elle manque
de tactique et de ressort, et finit par
s'immobiliser, n'ayant ni assez de valeur ni assez d'endu¬
rance pour renoncer
de confort.
«
pendant quelques jours à ses habitudes
C'est à merveille,
s'écrie le colonel français,
songeant sans doute aux tiraillements qui menacent d'affai¬
blir en son pays l'esprit militaire, c'est à merveille de démi¬
litariser
une
nation
en
y
rabaissant jusqu'au dernier
échelon la fonction militaire, mais alors,
en ce
puisque l'empire,
monde, se garde par la force, que ceux qui abdiquent
l'une cessent de prétendre
à l'autre, qu'ils descendent en
sous-ordre; le bluff n'y suffit plus, et il y a gros à parier, si
l'expérience était poussée jusqu'au bout en ses dernières
conséquences, qu'on découvrirait une fissure à cette fameuse
marine anglaise, car, lorsque chez une nation l'esprit mili¬
taire est descendu à un tel point de décadence, il serait éton¬
nant que
l'isolement de la vie à bord puisse avoir cette
force de garder l'âme des marins
de la Grande-Bretagne de
tout contact et de tout rapport avec l'âme anglaise. »
LË COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
180
En face de cette inertie anglaise, Villebois-Mareuil chercha
longtemps à faire comprendre aux généraux boers la néces¬
sité de prendre une offensive qui offrait toutes les chances de
succès. Mais ces idées, qui ne cessaient de hanter, d'obséder
son cerveau
militairé, n'eurent aucune prise sur les Boers qui
ne voulaient la guerre
qu'avec le moins de risques possibles;
il fut impossible de les décider à l'action; les Boers.ne sont
pas hommes à se laisser influencer, et le colonel de Villebois-
Mareuil, navré, mais impuissant à leur communiquer son
élan, dut les subir avec leurs qualités et leur osbtination.
«
Il ressent l'énervement d'un bon
joueur qui voit ses par¬
tenaires perdre une partie magnifique avec tous les atouts
dans la main.
»
La désillusion lui fut pénible. Hélas! n'est-ce pas la même
qui attend partout ceux qu'attire la défense des grandes
causes.
«
on
En
parcourant les lettres et le journal du colonel,
croit relire les récits tout pareils rapportés de Grèce, il
y a quatre-vingts ans, par nos philhellènes désabusés ».
Les Boers avaient accueilli le soldat
français
avec une
sympathie touchante : ils avaient compris son dévouement
et l'importance
de ses conseils; mais il n'y eut jamais ni
pénétration, ni contact intellectuel entre eux et lui.
La routine et la
prudence politique paralysent le com¬
mandement : l'indécision des chefs est le trait caractéristique
de leur physionomie. Le colonel ne fait d'exception que pour
Botha, auquel, s'il l'eût mieux connu, il eût sans doute
associé plus tard, le nom de l'intrépide de Wet.
181
CÛLENSO
LA BATAILLE DE
Les fêtes de Noël suspendirent les hostilités, et les belligé¬
rants, au moyen d'obus de fantaisie,
s'envoyèrent récipro¬
quement des vœux de bonne année, des dragées et du chocolat.
et les Boers, hu¬
Les Anglais étaient tous au Ghristmas,
guenots fervents, se groupaient pour chanter des psaumes.
Les
Français, pris de mélancolie, comparaient avec une
douceur mêlée de tristesse, ce
Noël sur la Tugela avec le
joyeux Noël de la patrie lointaine. « Je pense à nos cam¬
écrit Villebois, où dans la neige, cheminent les
pagnes,
fidèles, tandis que tinte allègre et triomphale la cloche de
minuit : les sapins se sont allumés, enrubannés et pailletés
au
milieu de cercles admiratifs et avides
de bébés en quête
le mystère saisit
les moins croyants, et, sur les réveillonnenrs des tavernes
des surprises que leur fera le petit Jésus;
descend encore, sans qu'ils s'en doutent, "un profane rayon
de cette grande fête du réveil de l'humanité.
«
Toutes
ment
ces
choses qui viennent de si
loin, délicieuse¬
brouillées, atténuées, débarrassées de leur humanité
trop heurtée, déjà caressantes de rêve,
sont, pour notre
pensée prisonnière des temps et de l'espace, un retour apai¬
sant
vers
les choses et les êtres
émue et conquise, un
Elle
se
qui l'ont formée, veillée,
écho du chant berceur de la patrie.
réfugie avec transport vers cette patrie, quand,
livrée à l'inconnu,
étrangère et isolée par le monde, elle
se détend de l'action
et revient à sa réflexion naturelle.
«
Comme il est loin de notre Noël de France ce Noël en
pays boer, fêté avec les officiers
allemands dont un lien de
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
182
courtoisie militaire a fait, en ces circonstances, nos cama¬
rades ;
ni
Noël fêté sans carillon, ni chant d'orgue, ni fleurs,
cierges, sans aucun réveil des années écoulées devant
l'éternelle jeunesse des pompes religieuses. Pourtant,
ce
pays,
dans
coule en abondance du sang français. Mais entre
les hommes d'ici et nous,
il y a l'intransigeance d'un autre
culte religieux, et entre les camarades du même culte mili¬
taire, rapprochés par leur isolement d'étrangers, il reste
l'intransigeance d'une patrie mutilée.
»
•s
Et tandis qu'il songeait à la France aimée, en cette même
nuit, à cette même heure, comme s'il y eût eu entre ces
deux âmes si pleines l'une et l'autre de l'amour de la Patrie,
un
rapprochement mystérieux, François Coppée écrivait sa
Prière pour
la France : le poète traduisait la pensée du
soldat.
Dieu des chrétiens, Dieu
véritable,
En qui très humblement, je crois,
Dieu du Calvaire et de l'Etable,
Dieu de la Crèche et de la Croix,
Dieu des souffrances, né sur la
paille,
Et mort sur un objet affreux,
Regarde
La France défaille,
Et nous sommes bien malheureux!
lin vent de discorde désole
Ce pays aux douces saisons
Où le bon
grain de ta parole
Jadis donna tant de moissons ;
[.A BATAILLE
DE COLENSO
Où, dans une simple fillette,
Ta puissance se révéla,
Quand Geneviève et sa houlette
Ont fait reculer Attila ;
Où
—
merveille encor plus étrange! —
Tu prêtas, contre l'ennemi,
Le glaive enflammé de l'Archange
A la vierge de Domrémy.
llélas! La France qui fut tienne
Depuis trop longtemps fuit ta loi;
Mais son âme, toujours chrétienne,
Dans l'angoisse revient vers toi.
Oui, les dalles de ton église,
Nous les userons à genoux!...
Mais notre patrie
agonise,
Sauve-nous, Seigneur, sauve-nous.
Vois. Tous les cœurs sont lourds de haine,
On respire une odeur de sang,
Et la catastrophe est prochaine !...
Pitié!
pitié! Dieu tout-puissant !
Qu'un soudain éclair de ta foudre,
Pendant qu'il en est temps encor,
Jette à terre et réduise en poudre
L'idole infâme, le Veau d'or,
Calme le pauvre plein d'envie,
Qui gronde aux portes du festin,
Et donne aux heureux de la vie
Le cœur du hou Samaritain.
Celle nohle France, lu l'aimes ;
Elle a fait ton geste souvent.
Protège-nous contre nous-mêmes.
Fais un miracle, ô Dieu vivant!
184
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
Rends-nous vraiment égaux et frères,
Sous un ciel pacifique et doux;
Et si c'est l'orage des guerres
Qui menace, û Jésus, rends-nous
La foi du soldat catholique
A qui le trépas semble
beau,
S'il voit ton Paradis
mystique
A travers les trous du drapeau !
Arrête-nous au bord du gouffre.
Pour Noël,
divin Nouveau-Né,
Dis-nous que ce-peuple qui souffre,
Par toi n'est pas abandonné.
Car, cette nuit, fils de Marie,
Tel qui prétend ne croire à rien
Malgré lui sent son cœur qui prie
Et se retrouve un peu chrétien.
Vois, dans ces heures menaçantes,
Les pauvres mères tout en
pleurs
Joindre les deux mains innocentes
D'un petit enfant sous les leurs,
Et vers les clartés sidérales
Et les abîmes effrayants,
Toutes
nos
vieilles cathédrales
Rendre leurs clochers suppliants !
Et, tandis qu'il neigeait
en
Noël, 1899.
France, et que le sol était
d'une blancheur immaculée, le soleil, pour achever le con¬
traste, versait sur la Tugelales rayons brûlants de son acca¬
blante lumière et
enveloppait d'une teinte éclatante, or et
rouge, le paysage africain.
La triste année s'acheva tristement sur la terre transvaa-
lienne.
185
LA BATAILLE DE COLENSO
date, la grande nouvelle qui occupait les deux
A cette
armées
était le remplacement du
général Buller par lord
Roberts; mais cet événement qui aurait dû préoccuper les
Roers les laissait parfaitement calmes : «
Quand Buller est
venu,
disaient-ils, on ne parlait que de lui; nous avons
vu ce
qu'il valait, nous pensons qu'il en sera de même de
Roberts.
»
Le 1er janvier
mêmes
1900 trouva les deux armées à peu près aux
places. Les Boers, en face de ces ennemis endor¬
mis, auraient pu, auraient dû prendre l'offensive. Mais le
moyen de parler d'offensive !
De part et d'autre on entendait
garder ses positions respectives. « C'est la guerre immobile,
s'écrie Villebois, celle
d'il y a deux cents aus, car tout est
antique dans les idées des Boers et l'incapacité de leurs
adversaires les rend maîtres des
opérations... » « Les Boèrs
sont restés avec leurs idées libres et
militaires des anciens
gentilshommes, naturellement soldats et hostiles à toute
gène, à tout impôt, égalitaires entre eux, mais aristo¬
cratiques à l'égard des étrangers ; ils ont conservé des
habitudes de leudes féodaux,
rents
envers
jaloux de leurs droits, défé¬
l'autorité, mais la sachant leur chose, créée
par eux. »
Un bombardement pour la forme, peu inquiétant
et peu
meurtrier, continuait sous les trois villes Mafeking, Kim-
berley et Ladysm'ith. Sous cette dernière ville un Boer, un
seul, avait été tué par la canonnade anglaise ! « Qui calcu¬
lera ce que ce Boer aura coûté au Royaume-Uni? »
CHAPITRE XXIII
REVERS DE
L'ARMÉE RÉPUBLICAINE
TROIS LETTRES DU COLONEL YILLEBOIS-MAREUIL
L'Angleterre a les consolations
de l'orgueil, pareilles à celles de
l'ivresse, qui donnent la mort.
(Louis Veuili.ot.)
Jusqu 'au commencement de l'année 1900, le d énie des ba¬
tailles avait conduit à la victoire l'armée des Boers. L'énergie
avec
laquelle ils avaient pris hardiment l'initiative des hos¬
tilités et commencé l'action
en
faisant dans trois villes le
blocus des troupes anglaises qui menaçaient le
plus direc¬
tement leur
territoire, avait jeté, dans les camps anglais,
désarroi
profond, que rendaient plus grave encore le
un
de coordination des efforts, et la nécessité, pour
manque
les
troupes britanniques, de courir au
secours des
places
investies.
Les
premiers engagements révélèrent de la part de la
direction
supérieure anglaise le mépris ou l'oubli de
cer¬
taines règles de prudence indispensables à la guerre, oublis
qui valurent aux Anglais les cruelles surprises
avons
racontées. Les
se battant
climat,
se
que
nous
Boers, très prudents, habiles tireurs,
dans un pays qu'ils connaissent bien, rompus au
trouvaient dans d'excellentes conditions pour
REVERS RE
L'ARMÉE REPUBLICAINE
187
résolument l'action et soutenir une lutte prolongée.
mener
Durant les premiers mois, ces
avantages incontestables, les
grandes qualités militaires des Boers et leur extrême adresse
dans le tir avaient réussi à
tant que
suppléer à leur insuffisance
l'ennemi vint les attaquer dans leurs retranche¬
ments. L'attendant à courte portée,
ils lui infligeaient des
pertes importantes, brisaient son
attaque et l'obligeaient
à
dans
reculer. Malheureusement,
aucun cas,
les Boers
profitèrent de l'échec infligé aux Anglais pour passer
ne
de la défensive à l'offensive, poursuivre l'ennemi et assurer
la victoire
par un
succès décisif. Villebois-Mareuil, dès
les premiers jours de son entrée au service des Boers,
compte du côté faible de leur
rendu
taire. L'absence de toute poursuite
s'était
organisation mili¬
à Modder-River et à
Spion-Kop, lorsqu'il suffisait, au moment de la
retraite
des
Anglais, d'un retour offensif d'ensemble pour changer
eu
déroute
la défaite
et
jeter les Anglais à l'eau dans
laModder ou la Tugela, établit
individuelles des Boers
qu'aux qualités militaires
manquait l'appoint de la valeur
d'ensemble, seule capable de tirer un réel parti des
échecs
de l'adversaire.
Il
deux
est
profondément regrettable que les troupes des
Républiques Sud-Africaines aient négligé, sur les
divers théâtres des opérations
où les hostilités avaient été
engagées, des occasions superbes, et qui ne devaient plus
se
représenter, d'infliger aux Anglais de véritables désast res.
Le 6
janvier, le général Jouberl s'était enfin décidé à
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
188
Ladysmith, mais l'attaque manquant-de but
attaquer
précis, d'ensemble dans l'action fut,
née et n'aboutit à
de décision,
aucun
en
réalité, mal
résultat sérieux. Avec
un
me¬
peu
d'élan, de cohésion, la ville pouvait être em¬
portée ; c'était l'avis de Villebois-Mareuihil fut écouté, mais
non
pas suivi.
C'est
ne
alors que,
vivement contrarié de voir que l'assaut
serait pas donné, il résolut de quitter cette
place. Il ne
voulait pas continuer à moisir autour'de Ladysmith, à côté
de ce général, plus homme politique que soldat et qui n'en¬
tendait rien à la guerre.
Le
général Joubert jouissait cependant d'une grande
réputation; on le considérait comme le successeur éventuel
de
Kruger; mais ce n'était pas un guerrier. Ses ennemis
l'accusaient même d'admirer beaucoup les choses anglaises.
Quoi qu'il en soit, on pouvait lui reprocher, tout au moins,
d'avoir remis le service du télégraphe à deux jeunes Anglais
qui possédaient ainsi le secret de la correspondance chif¬
frée. On conçoit la gravité d'une telle imprudence en temps
de guerre.
Les
Boers,
en
dépit de leur calme,
situation
et disaient que
était
anomalie.
ria.
une
le maintien du général Joubert
Us eussent voulu le
voir à
Préto-
Botha, dans ce cas, fût resté maître de toute la situation
du Natal, et l'on en eût fini bien
un
comprenaient la
chef militaire
vite
avec
Ladysmith sous
qui eût donné ses ordres avec précision.
Jusqu'à la date du
1er février
1900, les belligérants
REVERS DE
L'ARMÉE RÉPUBLICAINE
189
depuis le début
de la guerre, mais les renforts anglais arrivaient de toutes
parts, et lord Roberts avait pris le commandement des
n'avaient pas subi de notables modifications
troupes britanniques.
Mafeking était toujours assiégée par Snymans.
LE
GÉNÉRAL JOUBERT
Kimberley continuait] à être menacéegpar Dutoit.
Le général Cronje, au sud
de Kimberley, constatait, sans
s'en inquiéter suffisamment, les préparatifs de lord Roberts.
Le 22 janvier,
Villebois-Mareuil qui l'avait rejoint jugea sa
position critique et voulut lui proposer une
retraite par échelles. A ce
tactique de
plan parfaitement conçu, à ces
prévoyants conseils du colonel, le général Cronje se con-
,—
■
■—
LE COLONEL DE VILLËBOIS-MAREL1L
190
tenta de taire cette réponse typique : « Vous ne m'apprendrez
pas
à faire la guerre ; je chassais déjà
que vous
n'étiez
pas né. »
Schœmanhest, dans les environs de Colesberg, faisait visà-vis à French.
Eotha, sur la rive nord, tenait tète à Butler qui se trouvait
sur
la rive sud de la Tugela, vers Colenso.
Joubert, Lucas Meyer et Prinsloo restaient autour de
Ladysmith où le général anglais White était tou jours en¬
fermé.
Mais la période des sièges est près de finir, la guerre entre
dans une phase nouvelle. Lord Robers a terminé sa concen¬
tration, l'invasion commence et les malheureux Boers vont
faire connaissance avec les revers et la défaite.
Le 25 janvier, Villebois-Mareuil était parti pour Kimberley.
Aussitôt arrivé et après avoir salué le général Dutoit, il fait
immédiatement le tour delà ville et découvre
superbe pour
y
une
position
installer le long-tom ; le superbe canon
battera la ville d'enfilade : en huit jours, au plus, tout sera
fini.
Puis il revient chez le général qui est là avec cinq frères,
tous beaux hommes, forts et robustes.
A voir avec quelle joie le général Dutoit lui fait visiter ses
emplacements de défense et l'initiait à ses combinaisons,
Villebois-Mareuil se dit qu'il avait devant lui un vrai mili¬
taire, pénétré de son devoir et digne de faire honneur à une
armée. Sa confiance renaît.
a ni-iim
KEVEliS DE
L'ARMÉE RÉPUBLICAINE
Avec un intérêt intense, il
«
Je suis sûr,
mains des
191
combine les projets d'attaque.
dit-il, que le sort de Kimberley est entre les
Boers, s'ils suivent mes avis. Je compte mar¬
cher avec eux
pour
l'exemple, histoire de mettre ici une
fleur nouvelle au renom français. Prendre Kimberley et voir
la tête du
Napoléon du Cap mystifié par ces Boers, dont il
pensait faire une bouchée, serait un plaisir peu ordinaire... »
La belle ardeur du colonel devait ici encore trouver une
amère déception.
vainement de
A Kimberley comme àLadysmith, il tente
secouer
la prudente torpeur des assiégeants.
Le bombardement de la ville est devenu plus languissant
encore.
Le colonel français trouve qu'il est temps d'en finir.
Il demande au général Dutoit
bonne volonté
avec
de lai donner 50 hommes de
lesquels il se charge d'entrer dans la
place. Son plan est net et simple, il veut pendant deux
heures écraser la
ville
sous
ainsi les habitants et la
braves dont
une
grêle d'obus, démoraliser
garnison; puis, avec quelques
plusieurs sont des Français, s'emparer à la
nuit tombante de la batterie
mal défendue, et, de
anglaise d'Autokopje, qui est
là, gagner la ville pied à pied, par un
petit bois qui couvre tout le chemin à parcourir. Ce plan
n'engageait
que peu de
monde et avait toute chance de
réussir, étant donnée la surprise qu'éprouveraient les
Anglais, lesquels, sur ce point, n'avaient pas jusqu'alors
été attaqués sérieusement.
«
11 faut attendre, répond négligemment le général Dutoit,
j'en parlerai demain au conseil de guerre. »
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MARËUlL
192
Villebois-Mareuil
beau lui
a
de l'à-propos de
dire que
l'attaque dépend le succès, il lui est impossible
une
d'obtenir
autre réponse.
Le général Dutoit, élégant, mince, jeune, leste et nerveux,
a
cependant la réputation d'être un soldat fanatique de son
métier. 11 est, en
réalité, très brave
de
sa personne, très
bon, très affable, très aimé, mais il craint d'engager ses
hommes et,
à défaut d'assaut, le bombardement continue
lent et mal
réglé. Les Anglais, du reste, ne répondent pas
mieux.
Le colonel,
convaincu de l'urgence d'une action décisive,
s'efforçait de faire partager à Dutoit son opinion. « Si
Suis peu insistant par nature, a-t-il écrit plus tard,
une
je
et si j'ai
particulière horreur de m'immiscer aux choses dont je
n'ai pas la responsabilité, j'ai toujours tenu, même avec les
plus sérieux risques personnels, à remplir une mission de
conseil
auprès des
bienveillance
à leur
généraux
qui m'accueillaient avec
quartier général, mission qui, selon
moi, devait répondre à cette bienveillance. Si l'événement
m'a donné raison
avec
attribuer un mérite. Il
tant d'éclat, je
suis loin de m'en
n'y a pas de troupe à l'école agis¬
sant contre un ennemi marqué dont on ne puisse prophétiser
la manœuvre.
»
Le colonel crut donc de son devoir de revenir à la charge
et de réitérer au général Dutoit sa demande d'hommes pour
marcher à l'assaut de la ville.
«
Il faut attendre », fut l'unique réponse
TROIS LETTRES 1)0 COLONEL DE VILLEROlS-.MARELIL
Peu de
jours après,
on
103
s'aperçoit que les Anglais ont
creusé, pendant la nuit, des tranchées, et les ont garnies de
tirailleurs. Le
danger
se
dessine, et
Villebois-Mareuil,
devinant ce qu'il va arriver, insiste de nouveau pour avoir
quelques hommes. Il n'en demande plus que vint-cinq pour
brusquer l'attaque du soir : il se lait pressant, car il prévoit
que tout retard va amener de graves
il
se
heurte,
attendre.
une
complications. Mais
fois de plus, au désespérant : « 11 faut
»
II y avait quelque
chose de profondément décourageant
dans cette déplorable indolence, et l'on devine la pensée du
colonel dans la lettre
qu'il écrivait.
«
«
Je
«
Mon
vous
cher
Sous Kiuibëi'lcy, le
10 février 1900.
Ami,
écris, debout, sur l'arriére d'une voiture, ma
table servant aux apprêts de la popote. Cela vous expliquera
que
je ne m'étends pas comme j'aimerais à le faire. Aussi
bien, je suis sous le coup d'un conseil de guerre, non pour
y être jugé, mais pour y exposer mes vues sur une attaque
de
lvimberley pour laquelle je bataille depuis cinq jours,
sans
pouvoir passer de l'acceptation en principe à l'exécu¬
tion.
«
Les Boers sont les meilleurs gens du monde, leur tir est
exceptionnel, ils ont une conception remarquable de l'attiLE COLONEL DE YlLLEIiOIS-MAUEl IL.
llj
LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAREUIL
194
inébranlable !
Cependant, leur indolence se dégourdit devant l'imminence
tude défensive, mais ils sont d'une tranquillité
de la situation et, comme leur sens
est droit, leur foi vive
patriotisme indomptable, ils réalisent de grandes
et leur
choses.
«
Ces
dans
improvisations rentrent peu, malheureusement,
le service d'état-major,
et laissent mon intervention
n'en reste pas moins qu'ils me
déférence et une sympathie qui me
souvent très platonique. Il
traitent
avec
une
la
France, pour laquelle mon passage ici laissera certainement
un profit ultérieur, j'espère assurer le sort des jeunes gens
que vous m'avez envoyés. Ils sont gentilset pleins d'entrain ;
touchent
profondément, en ce qu'elles remontent vers
mais ils sont venus dans ce désert, nus comme
de petits
saints Jean ; au point de vue de la vie dans les camps boers,
avoir épuisé ma popote déjà modeste, nous tou¬
à la disette. Je m'occupe de leur trouver tente,
et après
chons
de transport, moyen de popote, provisions ; mais
comme cela eût été plus commode à Prétoria qu'à huit
moyen
jours de distance!... J'ignore quand je vous rejoindrai; tout,
ici, prend la mesure de s'éterniser; c'est le climat qui veut
cela! Cordiale
poignée de main, mon cher ami, et mes
plus affectueux souvenirs. »
*
-
On le voit, Villebois-Mareuil avait depuis longtemps, sans
exprimé d'abord, de
Voir la campagne se terminer en deux mois, dès qu'elle
doute, perdu l'espoir, qu'il avait
*
TROIS LETTRES
DU COLONEL DE VlI.LEROlS.-MAREl IL
serait sérieusement engagée.
Cela pouvait tenir au climat,
mais non pas au climat seulement. Dans
comme il
le dit,
une lettre
écrite le même jour, il
sur les
I9u
insiste davantage encôre
nliitictlités qui naissent de l'organisation même du
service militaire chez les Boers.
Mon cher ami, écrivait—il^à M.
«
le colonel de Perse val,
je vous remercie de Votre sympathie et de Vos vœux.
fais ici la besogne
Je
d'un conseiller militaire bien plus que.
d'un chef d'état-major, attendu qu'il
n'existe ni étal-major
organisation. La hase du
commandement dans notre armée, qui est la décision du
chef, n'existe pas chez les Boers, où toute question fait
l'objet d'un conseil de guerre. Les intérêts militaires les
mieux démontrés, quelle que soil leur urgence, sont donc
rien
ni
qui ressemble à notre
l'objet d'interminables palabres, et une résolution n'a
de
qu'elle écarte tous les risques.
Voùs m'avouerez que la guerre devient ainsi difficile.
Je suis ici, depuis huit jours, très énervé par les raisons
dilatoires qui, malgré l'acceptation de mon projet d'attaque
contre Kimberley, surgissent toujours quand doit se pro¬
chances de succès qu'autant
«
duire l'exécution. Peut-être, p.ourtânt, marcherons-nous ce
soir. Aussi
mes vues
si
dois-je abréger ma lettre, car je dois exposer
devant un ultime conseil de guerre.-
Néanmoins,
je ne fais pas la guerre comme j'aimerais à
comme
la faire,
je la conçois, je suis content d'être venu, car mon
passage ici laissera d'utiles souvenirs pour les
Français qui
viendront ensuite chercher une situation dans ce pays. J'ai
196.
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAHEL"IL
pris le pas complètement sur la mission allemande, et les
sympathies qui me sont témoignées suffiraient à me payer
de mes
peines, je n'ai
pas
encore vu
le jeune Cliarette,
mais je l'attends ce soir. Ses camarades sont très gentils
et pleins d'entrain comme lui. Mais leur approvisionnement
est
difficile, dans ce steppe oii l'on vit sur soi-même. Le
malheur est que
ces
Français ignorent l'anglais, seule
manière de se débrouiller
dais.
Avec le
quand on ne sait
temps, tout s'arrangera
pas le hollan¬
pour eux.
Ils me
rejoindront à Colesberg après leur organisation. C'est de
là, à mon avis, que partira la campagne sérieuse, si elle a
lieu...
»
La sollicitude du colonel de Villebois-Mareuil pour tous
■
ces
jeunes Français qui lui arrivent a quelque chose de
touchant dans
chacun d'eux,
sa
bienveillance. 11 les suit, s'occupe de
réalise l'impossible
pour
leur procurer
ce
dont ils ont besoin. Ce sont de bons petits soldats qu'il sera
heureux de
venus
Le
commander; il leur est reconnaissant d'être
défendre la sainte cause à laquelle il se dévoue.
10, le bombardement des Anglais reprend de bonne
heure, plus suivi, plus menaçant que les jours précédents.
Ils cherchaient à détourner le feu du
ils voulaient évidemment
grave; mais en vain, à cette
en
long-tom avec lequel
finir. La situation devenait
heure, cherchait-on le général
Dutoit : il restait introuvable :
«
Ces généraux
vraiment bien curieux, dit Villebois,
boers sont
quand ils n'ont pas
l'instinct militaire, leur attention fuit devant l'événement
TROIS LETTRES DE
comme
leur instinct de
boulet. La
COLONEL DE YILLEBOIS-MAREL'IL
197
préservation leur fait éviter le
veille, comme je lui
d'action, il me répondit qu'il
demandais ses projets
avait rendez-vous le lende¬
commandant, à Kampfersdam. Il ont toujours à délibérer avec un voisin, et c'est
toujours le voisin qui refuse de marcher1. »
Une à une tombaient les dernières illusions du colonel;
persuadé que son projet d'attaque était perdu et que les
hommes que lui avait promis le général Ivolbe ne lui
seraient pas envoyés, il se décida à quitter Kimberley dans
main pour en délibérer avec un
la journée du
13.
La veille, il montait encore sur une éminence en société
surveillait, impassible, les opé¬
rations de l'ennemi. Tout à coup, le lieutenant Léon, le
jeune ingénieur si remarquablement intelligent, dont le
colonel faisait très grand cas, s'affaissa derrière eux, le
du général Dutoit et, de là,
front traversé par une balle au-dessus des yeux.
Le colonel le reçoit dans ses bras; on s'empresse, on veut
transporter le blessé à l'ambulance, mais les balles sifflent
en
rafale; deux chevaux sont blessés, un burgher est tué; le
qu'avec un peu
d'eau il lave le visage couvert de sang du jeune soldat.
Autour d'eux, les blessés se multiplient, et ce n'est qu'avec
colonel faillit être frappé lui-même, tandis
peine qu'on parvient enfin à gagner une ambulance. Le len¬
demain. le colonel va personnellement prendre des nouvelles
1.
Carne! de campagne de
Yillebois-Mareuil.
198
LE
COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
do blessé. En sortant de cette visite, il prévient, console et
rend l'espoir à la famille inquiète.
Madame, écrivait-il à la mère du jeune
homme, j'ai été
le compagnon de campagne de M. votre fils
depuis que je
«
suis au Transvaal et, hier matin,
recevoir dans
bras
mes
au
j'ai
eu
moment oii
la douleur de le
il tombait
frappé
d'une balle à la tète.
»
A
présent
que nous
espérons fortement le sauver, je
puis vous dire que je l'ai cru perdu et que j'ai passé par une
des plus cruelles émotions de ma vie. Il avait conservé toute
sa
présence d'esprit, et il n'oubliait personne dans ses adieux.
Avant tout, il me parle de vous,
Madame, et il me demande
de vous écrire. Il était alors aussi ferme devant la mort
que
je l'ai vu vaillant en face de la vie. L'on saura un jour ce
qu'il a dépensé ici d'intelligence et d'énergie; je l'écrirai
peut-être moi-même, heureux de présenter cet exemple aux
jeunes Français qui ambitionnent de grandir au loin le
renom
«
de la France.
Je sais que,
dans sa sollicitude filiale, il
vous
cachait,
Madame, les fatigues et les risques qu'il courait, mais il sen¬
tait, au fond, que vous seriez fière de lui lorsque vous sau¬
riez qu'il s'est conduit avec une endurance et une vaillance
toutes françaises, 11
rendre
ce
m'appartient à moi, vieux soldat, de lui
témoignage, et c'est avec la profonde sympathie
admiratrice qu'il a su m'inspirer. Dieu vous le rendra
et grandi encore par celte souffrance aux
l'aiment et le respectent
guéri
yeux des Boersqui
profondément. Demain, j'irai le
TROIS LETTRES DU COLONEL DE
voir à
YTLLEEOIS-MAREUIL
199
l'hôpital pour juger par mes yeux de son état. Mais
déjà, parle docteur qui le soigne, je sais qu'il est sans fièvre,
plein de force, et que tout s'annonce bien. Ces lignes, bien
tardiveslorsque vous les recevrez, auront au moins le mérite
de vous dire ce qu'on pense de votre
bis ici, et comment il
s'y est montré.
Veuillez agréer,
Madame, mon très respectueux hom¬
mage et l'expression
de ma sympathie dans cette cruelle
«
anxiété.
»
Les nouvelles venues de Kimberley annonçaient que le feu
émoi dans la
population, que des pertes sérieuses avaient été éprouvées,
et que la résistance, en cas d'attaque vigoureuse, ne serait
pas très prolongée; mais ces considérations, qui auraient
g
dû pousser les Boers à brusquer le dénouement, restaient
impuissantes à les l'aire agir. Le colonel prévoyant donc
que le manque d'action offensive permettrait au siège de
Kimberley de s'éterniser, partit le 15 février pour Colesberg, où il demanda à être rejoint par les nombreux Fran¬
long-tom sur la ville causait un grand
du
çais récemment arrivés à Prétoria.
«
Après avoir pris congé de quelques Français que j'hé¬
bergeais depuis huit jours, mon wagon fait, je suis parti
avec deux
d'entre eux, un artilleur et un cavalier. Un orage
et retrempés en nous
assassinant do grêlons, ne m'a pas permis, à cause de la
épouvantable, qui
nous a trempés
nuit, d'aller aussi loin que j'aurais voulu. L'orage a con-
200
LE COLONEL DE
tinué,
par
VILLÊBOIS-MAREEIL
noyauL sous notre petite [ente; et finissant
nous
la jeter bas. J'étais trempé et n'ai
Comme
pu
fermer l'œil.
je me figurais qu'on se battait à la Molder-Rïver,
à six heures de
m'arrêterais
là, je suis parti, disant seulement'que je
pour
déjeuner à
ferme intermédiaire.
une
Après y avoir reçu l'ordinaire hospitalité, je viens de voir
arriver mon wagon que j'avais
perdu.
«
Je vais prendre un des deux officiers avec moi et laisse
l'autre au wagon en lui promettant de
l'envoyer chercher
dès que j'aurai vu
le
quelle tournure prennent lès choses chez
général Cronje. Je suis
assez
inquiet, sachant que les
Anglais le tournent par sa gauche comme je l'avais prédit. »
Or, le soir même du départ de Villehois-Mareuil, Kimher-
ley était débloquée, grâce à l'habile stratégie du nouveau
généralissime anglais, lord Roherts.
Il n'y
avait
pas eu
de combat sérieux. Les assiégants,
tranquilles comme de coutume, avaient'été soudainement
surpris par ce cri de détresse :
n'étant pas
n'avaient
en
pris
«
Les Anglais! » Les Roers
nombre pour tenter
que
une
résistance utile
le temps d'enlever les canons, les voi¬
tures, les munitions et s'étaient retirés. D'ailleurs, toutes
les funestes prévisions du colonel devaient se réaliser. Grâce
à l'activité de lord Roberts
qui
continuait à faire serrer de
près, par lord Kitchener, le général Cronje, celui-ci s'était
retiré vers Paardeberg; mais d'autres
joignirent les premières
et, dès le
4.000 hommes étaient cernés
troupes anglaises re¬
17,
Cronje et
par 40.000 Anglais,
sps
TROIS LETTRES DU COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
La défense dura dix
blicaines fut
sous le
jours; Fliéroïsme des troupes répu¬
prodigieux, mais l'admirable Cronje, écrasé
feu terrible de 90 canons, et réalisant la prédiction
du colonel de Yillebois-Mareuil, fut obligé de capituler sans
condition, le 27 février.
Le 28, les Boers abandonnaientLadysmith.
Pendant ce temps, Villebois avait rejoint le général Botha
avec
lequel il voulait organiser la résistance sur le Yaal et
au nord de Blœmfontein.
Cette
gracieuse capitale de l'État d'Orange était, à cette
époque, une jolie ville très animée, avec son marché cou¬
i
vert, sa place centrale encombrée de voitures à bœufs, ses
magasins aux glaces brillantes, ses arbres qui projettent sur
la rucf un peu d'ombre
et de fraîcheur. Des massifs d'eu¬
calyptus, de cyprès et de pins ornent les jardins et les édifices,
d'une élégance
sobre et légère, présentant à l'œil tous les
styles et toutes les couleurs. C'est la résidence ordinaire du
président Steijn.
.
CHAPITRE XXIY
LES MESSAGES DES
A LORD SALISBURY.
-
PRÉSIDENTS KRUGER ET STEIJN
LA RÉPONSE DU MINISTRE ANGLAIS
VJLLEBOIS-MAREUIL EST NOMMÉ GÉNÉRAL
Jadis, on disait « Ja joyeuse
Angleterre ». et c'est aujourd'hui
le peuple
de l'ennui. On dit en¬
elle
est, en effet, le plus libre com¬
mandeur d'esclaves qui soit au
core
«
la libre Angleterre » ;
monde. On dit aussi
«
la fière
Angleterre ». On ne le dîna pas
f.ONC.TF.Jlrs.
(Louis Yeuillot.)
L'Angleterre, qui ne comptait plus ses combats que par
ses
désastres, reçut avec un véritable délire de joie, mêlé de
surprise, la nouvelle de
ses
premiers triomphes. Mais les
Boers, après le premier moment de tristesse et d'inquié¬
tude, se ressaisirent vite et, plus que jamais confiants en
Dieu et dans leur droit, calmes dans la
défaite, comme ils
l'avaient été "dans le succès, restèrent
décidés à la résis¬
tance. En
ces
s'affermit
davantage
moments
critiques leur supériorité morale
encore.
Leurs soins pour les blessés
ennemis, leur chevalerie sur le champ de bataille, leur
dignité dans le malheur et leur ténacité dans la lutte ont
fait
l'admiration
de
l'univers. Tandis
que
les Anglais
entassent leurs prisonniers dans des pontons où la
maladie
MESSAGES DES
203
PRÉSIDENTS KRUGER ET S TE IJN
les décime, et envoient Cronje et ses soldats à Sainte-Hélène,
le Gouvernement de
Prétoria, de l'aveu des vaincus eux-
mêmes, entoure d'égards ceux que la fortune des combats
leur a livrés. « Dans la manière dont les Boers
nos
soldais
parlaient de
qui ont succombé, écrit un aumônier anglais
catholique,-il y avait de la tristesse. Durant trois jours que
nous avons
passés à enterrer nos morts,
je n'ai constaté,
parmi les Burghers qui nous entouraient, que déférence et
respect — je dirai presque de la sympathie — envers nos
aumôniers.
»
le moment
venu d'ouvrir des négociations ; ils adressèrent aux chefs du
Les présidents des deux Républiques crurent
Cabinet britannique le message suivant :
«
Blœm fonte in,
o
mars 1900.
VÉtat libre d'Orange
et de la République Sud-Africaine au marquis de Salisbury
«
«
Les présidents de
Le sang et les larmes
fert de cette guerre et
de milliers d'êtres qui ont souf¬
la perspective de la ruine morale et
économique, dont l'Afrique du Sud est actuellement mena¬
de se deman¬
der sans passion et comme s'ils étaient en présence de la
cée, font une nécessité aux deux belligérants
Trinité divine,
suivi par
pourquoi ils combattent et si le but pour¬
chacun d'eux justifie tous ces maux terribles,
toute cette dévastation,
LE COI.OXEF. DE VILLEBOIS-MAREUII.
20i
«
En présence
des assertions émises par divers hommes
d'État anglais que la guerre a été déclarée et poursuivie
dans le but
préconçu de saper l'autorité de la reine dans
l'Afrique du Sud, en y créant une administration indépen¬
dante, nous considérons comme notre devoir de déclarer
solennellement que la guerre a été entreprise pour défendre
l'indépendance des deux Républiques, puis continuée pour
obtenir le maintien de l'indépendance
de ces deux Répu¬
bliques comme États jouissant de la souveraineté au point
de
vue
international, ainsi que pour acquérir l'assurance
que les sujets anglais qui ont pris part à la guerre ne
seront
point molestés.
«
A
ces
seules conditions nous sommes désireux,
actuel¬
lement comme dans le passé, de voir la paix rétablie.
«
Si
l'Angleterre est décidée à détruire notre indépen¬
dance, il
ne nous
dans la voie où
restera qu'à persévérer jusqu'au bout
nous sommes
engagés, cela en dépit de la
prépondérance écrasante de l'Angleterre ; nous avons cette
confiance que
Dieu, après avoir allumé dans nos cœurs et
dans le cœur de nos pères
l'amour de la liberté comme un
feu inextinguible, ne nous abandonnera pas et qu'il accom¬
plira son œuvre en nous et en nos descendants. Si nous
n'avons pas
fait cette déclaration plus tôt, c'est que nous
craignions qu'elle ne froissât les sentiments d'honneur de
l'Angleterre,
alors
que
nous
occupions les territoires
anglais. Mais, maintenant, après la capture de nos chefs et
l'évacuation du territoire britannique,
le prestige de l'em-
MESSAGES DES
203
PRÉSIDENTS KRUGER ET STEIJN
pire peut être considéré comme affirmé et nous ne devons
plus hésiter à vous faire savoir, à la face du monde civilisé,
pourquoi nous combattons et à quelles
sommes
conditions nous
prêts à rétablir la paix. »
Les Boers
réclamaient que l'indépendance
ne
de leur
patrie ; ils ne rêvaient aucune conquête et ne demandaient
que leur liberté !
Cette revendication a la fois
si fière et si pacifique n'eut
pas le don d'émouvoir lord Salisbury.
Il répondit sur un ton
d'amère raillerie, accumulant contr-e le Transvaal des griefs
A ces nobles indépendants,
il osa jeter cette phrase impitoyable : « Le Gouvernement de
Sa.Majesté n'est pas disposé à consentir l'indépendance, soit
de la République Sud-Africaine, soif de l'Etat d'Orange. »
Le léopard britannique n'avait nulle envie de lâcher la
proie qu'il croyait tenir. C'était la guerre à outrance.
L'Angleterre, avide et rapace, veut achever son œuvré.
Elle tiendra bon; et, à notre avis, on lui fait trop d'honneur
([lie dément la vérité des faits.
la ténacité de l'orgueil qui veut,
coûte que coûte, avoir raison. Il faut chercher ses motifs
de penser qu'elle y met
plus bas encore. La richesse minière et agricole présumée
du Transvaal soutient le courage le plus chancelant, et en
cette occurence,
«
le citoyen anglais raisonne comme l'État :
Quand je serai propriétaire des trésors pour lesquels se
seront battus
Buller, Roberts et Kitchener, je rattraperai
d'un seul coup tout le déboursé ; tandis q u'en cédant à
chemin, je renonce à mes efforts, à mes avances,
moitié
je fais de
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREtJlL
206
grosses
pertes. » Or, il n'est pas clans les habitudes de la
Grande-Bretagne de faire des pertes, ou des sacrifices qui ne
rapportent rien.
Et voilà pourquoi
l'Angleterre regardant sans sourciller
les cinq milliards que, selon
guerre, a répondu
«
toute prévision, lui coûtera la
et répondra à toutes les objurgations :
Je veux continuer. »
Il y a
longtemps d'ailleurs que les feuilles anglaises se
moquent de la vérité et racontent ce
qu'elles veulent.
M. de Tocqueville n'a-t-il pas écrit :
Les journaux anglais font ma joie.
«
naïveté ravissante dans leur
Ils ont une espèce de
passion nationale. Pour eux,
les ennemis de l'Angleterre sont très
naturellement des co¬
quins/ et ses amis, de grands hommes. La seule échelle de
la moralité humaine qu'ils reconnaissent est là.
Ce que vous me dites de
«
la nature simple de l'esprit
anglais m'a toujours frappé. C'est une perception droite, un
peu
étroite, mais claire, qui permet de bien voir la chose
qu'on regarde ou de bien faire la chose qu'on fait, mais qui
empêche de voir plusieurs choses à la fois. C'est, je pense,
en
partie à cette nature de faculté qu'il faut rapporter une
habitude de
l'esprit anglais en politique qui m'a toujours
surpris. Aux yeux des Anglais, la cause dont le succès est
utile à l'Angleterre est toujours la cause de la justice.
L'homme ou le Gouvernement qui sert les intérêts de l'An¬
gleterre a toutes sortes de qualités, et celui qui lui nuit
toutes sortes de
défauts, de sorte qu'il semblerait que le
RÉPONSE DU GÉNÉRAL ANGLAIS
207
critérium de l'honnêteté, du beau et du juste, doit être cherché
dans ce qui favorise ou ce qui blesse
retrouve
un
peu
i'intérêt anglais. Ceci se
dans les jugements de tous les peuples,'
mais on le voit chez eux à un tel degré qu'un
est frappé
étranger en
de surprise.
«
La ruine des Anglais dans l'Inde n'eût profité à per¬
sonne,
si ce n'est à la barbarie. Malgré tout cela, je crois
...
pouvoir affirmer que surtout le continent de l'Europe,tout
en
détestant les barbaries commises contre
eux, on
ne
souhaitait pas leur triomphe. Cela vient' beaucoup sans doute
des mauvaises passions des hommes... Mais cela tient aussi...
à la conviction où sont tous les peuples du monde que l'An¬
gleterre ne les considère jamais que dans le point de vue
intéressé de sa grandeur; que tout sentiment
pour ce
qui n'est pas elle, lui manque plus qu'à aucune
autre nation moderne;
se
passe
sympathique
et qu'elle n'aperçoit jamais ce qui
chez les étrangers, ce qu'ils pensent, sentent,
souffrent ou font, que relativement au parti que l'Angleterre
peut tirer de ces incidents divers, ne songeant jamais qu'à
elle-même alors qu'elle
semble le plus s'occuper d'eux... »
Lord ftoberts, abusant de son triomphe avant de savoir s'il
serait définitif, adressa à ses troupes une proclamation dans
laquelle, rendant hommage à leur valeur, il n'eut pas un
mot d'admiration pour
l'héroïsme de leurs adversaires. Le
général Pr^ttyman, gouverneur militaire de Blœmfontein,
va
plus loin : il punit de la confiscation de leurs biens les
Burghers qui, dans un rayon de dix milles, seref usent à rendre
LE COLONEL DE
208
VILLEBOIS-MAKECIL
leurs armes. El M. Chamberlain ajoute à cette barbarie
mesures contre le
des
président Kruger.
Devant cette guerre, abominable, les nations de l'Europe
refusent leur médiation aux belligérants. En vain, les Répu¬
bliques ont sollicité leur intervention, elles ont toutes décline
cet appel. Cependant, on voudrait espérer encore
et tous les
regards se tournent vers les chancelleries pourvoir si l'une
ou
l'autre ne tentera pas un etïort en faveur de la paix. Une
seule voix s'est élevée pour demander la fin de
cette lutte
impie, c'est celle de Léon XIII. « Ceux qui combattent, a-t-il
dit, sont tous nos fils et nos frères, et déjàdes victimes sont
trop nombreuses.
Puisse Dieu conduire leurs cœurs à des
pensées de modération mutuelle et d'accord, afin qu'ils ré¬
tablissent prochainement
la loyale et solide amitié consa¬
crée par le baiser réciproque de paix et de
La situation des
justice! »
Républiques sud-africaines était grave.
Tout le gouvernement se réunit à Kroonstadt, afin de
discu¬
ter les mesures énergiques auxquelles il devait s'arrêter.
Les
présidents, les généraux, les attachés militaires et le
colonel de Villebois-Mareuil assistaient au conseil.
deux
Le courage
est inébranlable, mais la confiance a fléchi.
de quelle lu¬
mière il s'est privé en n'écoutant pas les conseils du colonel
français et se dit, avec infiniment de raison, que celui qui
avait si exactement prévu les conséquences de leurs fautes,
pourrait y apporter remède. Avec une déférence et une in-
Le pouvoir exécutif commence à comprendre
VILLEBOIS-MAREL'IL EST
NOMMÉ GÉNÉRAL
209
sistance qui prouvaient le prix qu'ils attachaient désormais
à ses services, les deux présidents demandèrent à Villebois-
Mareuil de se charger du commandement de la légion étran¬
gère et le nommèrent général.
La bravoure,
la science, la valeur du nouveau général
auraient enfin l'occasion d'être mises
en
plein relief; le
soldat français serait à l'avenir le conseiller écouté du
vain¬
queur de Majuba. Il pourrait développer ses plans, imposer
la supériorité de son
talent et montrer à tous qu'il n'était
pas au-dessous de la glorieuse réputation qui lui était faite.
LE COLONEL DE VILLE HOIS-.MAREUiL.
î-i
CHAPITRE XXY
SOUS KROONSTADT
La sympathie est la meilleure
source
de l'admiration.
(11. Taike.)
d'admiration qui
arriver de partout, il en est deux qui
Parmi les innombrables témoignages
continuaient à lui
furent particulièrement
chers au colonel de Villebois-Ma-
médaille que lui adres¬
sèrent de Paris les élèves de l'Assomption par l'entremise
de l'une d'entre elles, MUe Simone d'Ocagne ; le second fut
l'adresse pleine de respectueuse admiration qu'il reçut de
jeunes étudiants heureux et fiers d'acclamer leur vaillant
reuil : le premier fut l'envoi d'une
compatriote.
Aux
unes
ces lettres
«
«
où
et
aux
autres,
Villebois-Mareuil répondit par
gracieuses :
Mademoiselle,
Ce remerciement vous parviendra-t-il? De la confusion
je me meus, il est osé de l'espérer. Et pourtant je regret-
SOUS IvllOOîSSTADT
211
terais beaucoup que la Providence ne l'amenât pas à sa desti¬
nation, tant votre souvenir m'a été précieux et votre jolie et
trop flatteuse médaille m'a fait plaisir.
En remerciant
«
vos
gentilles compagnes de ma part,
vous
leur demanderez donc de me continuer leurs prières,
vous
les demanderez aussi à vos Mères, et spécialement à
Mme la Supérieure dont
je cherche de mon mieux à égaler
l'activité depuis que je suis
au
ici, en étant à la fois au four et
moulin. Si Dieu me ramène
choses à vous conter et
sont pas,
«
sers
en
France, j'aurai bien des
vous verrez
que mes moments ne
à beaucoup près, perdus.
Je suis ici bien loin de la France, mais je sens que je la
pourtant efficacement, je n'ai jamais eu d'autre am¬
bition, je suis donc loin d'être à plaindre. Et puis, en cam¬
pagne,
un soldat reste
toujours très près de Dieu, ce n'est
pas le plus mauvais de mon affaire.
Enfin les émotions sont
fortes, toujours neuves, on vit avec d'autant plus d'intensité
qu'on est moins sûr du lendemain.
«
Voilà
une
longue lettre, bien en dehors de mes habi¬
tudes, mais je la voulais telle
pour les élèves de l'Assomp¬
tion, auxquelles vous direz mon souvenir, ma reconnais¬
sance et mes remerciements
de ce qu'elles sont si vaillantes
Françaises.
«
Villebois-Mareuil.
»
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
m
Aux jeunes gens, soldats de demain, il écrivait :
«
«
...
Je suis très étonné,
Sous Kroohsladt.
d'ailleurs, de me trouver sous
tente, car il y a je ne sais combien de
une
jours que je
couche dans le « feld » sous le rayonnement de la Croix du
Sud, qui se complète trop du rayonnement nocturne. C'est
vous
dire que je ne réponds pas aux paquets de lettres qui
m'arrivent
malgré la poste, pauvre poste boer que je dois
excuser
pourtant, car je la déroute bien avec mes allées et
venues,
mon
ubiquité insaisissable. Vous leur direz que
j'aime à les sentir vibrants pour une noble cause, pour la
noblesse héréditaire de
la France. Nous combattons
ici
quelques enfants perdus, montrant la voie à défaut du
gouvernement qui lui manque.
«
Après les beaux jours, nous connaissons les mauvais.
L'absence
d'organisation, l'absence de commandement,
l'incapacité d'action rapide en sont la cause. J'aurai joué
ici les Cassandres sans autre profit que
d'avoir convaincu
les Boers après coup de mon expérience militaire. Cette fois,
l'on veut absolument se conformera la tactique d'offensive,
de partisans et de coups de
mon
mains que je préconise depuis
arrivée. Au conseil de guerre, hier, les deux présidents,
Kruger et Steijn, se sont levés à ma rencontre et m'ont
demandé instamment
d'accepter
avec
pleins pouvoirs le
SOUS KROONSTADT
213
commandement d'une légion européenne oii se grouperont
tous les éléments étrangers de tous les pays.
«
C'est une lourde tâche, je n'ai pu
m'y dérober, le pré¬
demandaient
comme chef, que tout me désignait et qu'il était heureux
Kruger ayant ajouté que tous
sident
me
échût à un représentant de
la France. Me voici donc général africain, ayant droit sur
que ce commandement général
tout en ce pays, bêtes
et choses, mais faisant ma cuisine,
soignant mon cheval, et restant, comme ces douze derniers
jours, sans me laver et sans rien manger qu'un peu de beltoup avec des coings et des figues quand
il en pendait aux
arbres.
«
Mais, Dieu merci, ni fatigues, ni manque de sommeil
prise sur moi et je veux, avec une énergie de fer,
n'ont
jouer la partie contre les Anglais, tant qu'il me restera
un
moyen.
sances
A force d'avoir été tiré dans mes reconnais¬
plus que hasardeuses, je finis par ne pas trop croire
à l'efficacité des
projectiles dum-dum. S'ils viennent à me
la
jour, je n'ai jamais été qu'un soldat et
prouver un
j'aurai bien gagné de ne pas finir dans un lit.
«
Laissez-moi vous dire merci de grand cœur.
«
Le
Vîllebois-Mareuil.
jour où, devant Kimberley, la petite croix d'or des
élèves de l'Assomption lui arriva
de France, le général la
montra avec émotion et fierté à ceux
y
»
lisait ces mots :
qui l'entouraient. On
i.e colonel 1)e villebois-mareuil
214
a
«
un
grand
français les compagnes de sa fille
A un grand Français ! » Qui mieux que lui méritait cet
éloge ? Toutes magnanimes conceptions du devoir, de l'abné¬
gation ne vibraient-elles pas en lui ? N'avait-il pas toutes
les vertus qui font le grand soldat et le grand patriote ?
On le voit, il est plus que jamais décidé à servir la cause
qu'il est
venu défendre ;
mais de jour en jour il constate
avec une
plus douloureuse inquiétude qu'on a, hélas ! trop
tardé à suivre ses conseils éminemment pratiques. Mainte¬
nant qu'ils seront écoutés — peut-être — il va
s'efforcer de
réparer le temps perdu malgré les difficultés très réelles et
très graves que
présente le commandement qui lui est
confié. Il éprouvait, d'ailleurs, un sentiment de fierté et de
plaisir à l'idée d'avoir enfin sous ses ordres des troupes
européennes, des soldats qui savent ce que c'est que mar¬
cher, attaquer, aller de l'avant, suivre sans hésitation
un
chef qui ne veut pas, comme il le dit dans la lettre que nous
allons citer,
«
remettre l'épée au fourreau ».
«
«
«
Cher Monsieur
et
Sous Kroonstadt, 13 mars.
Ami,
J'ai été très reconnaissant de votre lettre si intéressante,
qui m'a mis un peu au courant, car je ne vois jamais un jour¬
nal et reçois bien mal mes lettres dans ces allées et venues
qui
me promènent sur tous les théâtres de la guerre très
éloignés comme vous savez. Ce qui m'étonne, c'est que mon
213
SOCS KROONSTADT
cheval et mon attelage de mules aient
errante.
résisté à cette vie
Moi, je suis d'un tempérament qui n'a jamais senti
sommeil et de nourriture, et,
sauf une fois où je suis resté quarante-huit heures à cheval
la fatigue, qui se passe de
et où je suis resté un
hrin fiévreux, je trouve naturelles des »
situations qui semblent excessives aux autres. Par exemple,
à vous
répondre spécialement, j'ai laissé passer bien du temps
avant d'y pouvoir réussir. Voici douze jours que je viens de
passer avec mon cheval dans le Weldt, sans me laver et
presque sans manger, couchant la tête sur ma selle, sous la
rosée nocturne, et ne dormant que d'un œil par suite des
la correspondance m'est interdite. Quoique ayant tenu
circonstances. Les Anglais se sont décidés à agir en masse et
choisies et trop étendues,
et ils sont entrés dans le Free State comme ils l'ont voulu.
à tourner les positions boers, mal
reconnais¬
sances où jecourais de gros risques, et où j'ai été tiré comme
un lapin et couru comme un lièvre, n'ont pu obtenir de ces
généraux sans commandement qu'ils sortissent de leur
Mes avis,
facilement prophétiques, après des
inertie.
•
«
«
J'ai suivi la retraite, coopéré de nouveau
tions
ou
à des opéra¬
plutôt à des prises de position que je désapprou¬
vais et vu fondre les Boers comme neige au soleil, au
point
que j'aurais cru tout perdu si je n'avais trouvé chez les pré¬
sidents Steijn et Krnger une volonté indomptable de ressus¬
citer et de réformer leurs troupes. Seulement, cette fois, bien
tard, hélas ! c'est la tactique de guérillas et de partisans, que
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
216
je préconisais, qui a l'assentiment général. Chacun, d'ail¬
leurs, m'en fait honneur, et les témoignages d'affection et
d'estime que j'ai reçus
des deux présidents et du général
Joubert m'ont forcé de mettre
mes conseils en
pratique. Je
prends le commandement d'une légion européenne renfer¬
mant tous les étrangers en corps
les pleins
pouvoirs et le titre de général du Transvaal. Je
suis en train de
assez
constitués ou non, et avec
procéder à l'organisation de cette légion
hybride, dont j'espère tirer pourtant quelque chose.
C'est une lourde mission, mais je suis venu ici pour jouer
toute la partie contre l'Angleterre et,
un
tant qu'il me restera
moyen de lui faire du mal, je ne remettrai pas
l'épée au
fourreau.
«
Je sais que mon projet
m'exposera
pour
ainsi dire à
chaque instant. Mais j'ai foi dans mon étoile et surtout dans
la justice de la cause que je sers, foi encore
tion de Dieu
dans la protec¬
qui est encore sur la France et qui tiendra
compte à un Français de tout ce qu'il tentera d'action pour ce
grand pays qui sommeille, chloroformé par ses gouvernants.
Amitiés à
reviendrai
Caplain, Vaugeois, tous ceux du groupe ; j'y
un
jour si je vis, bien heureux de
sentir
me
vibrer au contact de vrais Français comme vous tous.
«
Bien cordiale
poignée de main.
«
Villebois-Mareuil.
Il ne faut pas se le dissimuler, si
peu à peu gagné
»
Villebois-Mareuil avait
la confiance de l'état-major républicain,
SOUS KROONSTADT
c'est
217
qu'au lieu d'essayer cle dresser les Boers à la tactique
tactique et, ne
pouvant alors rien de plus, s'était contenté de la perfection¬
européenne, il avait lui-même appris leur
ner
et
de la rendre
plus efficace. C'est ainsi qu'admis
d'abord plutôt comme spectateur que comme
combattant, il
être appelé au conseil de l'état-major et
finalement à être nommé général.
n'avait pas tardé à
Malgré l'opposition qu'avaient si souvent rencontré ses
projets, son admiration pour le courage des Boers n'avait
rendait un superbe hommage à leur bra¬
voure et à celle de leurs chefs. Il signalait le général Botha
pas diminué ; il
comme un
«
homme de haute valeur et de grandes capacités.
Le chef burgher,
écrivait-il, que j'admire et que j'aime
il parle le français
aussi bien que l'anglais. C'est un homme supérieur et épris
par-dessus tout, est le général Botha ;
de
progrès. »
reproche que Villebois-Mareuil adressait à
ces vaillantes troupes était de ne pas suffisamment obser¬
Le principal
ver
les
règles usitées dans les armées européennes pour la
sécurité de la marche. C'est pourquoi il avait
organisé lui-
même un service d'éclaireur et, payant de sa personne, se
portait en avant comme un simple soldat.
Ses démarches pour se rendre
troupes ennemies
compte des positions des
étaient tellement hardies qu'elles tou¬
chaient à la témérité; cent fois, il faillit être tué. Mais, si pé¬
rilleux que fût ce service
de reconnaissance, il voulait tou¬
jours le diriger lui-même, ne consentant à se fier entièrement
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
218
Il s'approchait parfois de si près des avant-postes
à personne.
anglais, que c'était miracle qu'il eût jusqu'alors échappé.
Sa santé,
ainsi qu'il le. dit lui-même, s'était singulière¬
ment fortifiée
depuis qu'il était en Afrique et lui permet¬
tait d'affronter toutes les
fatigues. Sa sobriété était très
grande; il ne buvait guère que du thé ou du lait, presque
jamais de vin ou d'alcool ; il ne fumait pas et supportait
admirablement le climat. Jamais il ne se plaignait
il
paraissait toujours content et dispos, toujours prêt à
marcher à la tête de
lettres
ses
sa
de rien,
vie
ces
ses
troupes. Lui-même raconte dans
périlleuses situations, tout en donnant de
chaque jour au milieu des Boers des détails pitto¬
resques dont la simplicité fait le grand charme.
«
Je fais moi-même nombre de reconnaissances, m'appro-
chant des
courses
avant-postes anglais d'une façon ridicule. Ces
sont
plus curieuses qu'une promenade au bois;
l'étude du terrain est passionnante, le moindre mouvement
des personnes y est plein
d'intérêt ; on traverse des bois de
mimosas où les bocks, les
krals, les lièvres se lèvent sous
vos
pas, et
quand, au bout de sept ou huit heures de bon
galop sous un soleil ardent, on revient pour cuire son steak
et l'avaler sur une
conserve
de haricots verts ou de
petits
pois, on sent réellement le besoin de mettre du charbon
dans la locomotive. Hier, durant le
avions 48° à
conseil de guerre, nous
l'ombre; c'était exceptionnel, à
la vérité,
mais le 40° n'est pas rare et je ne sais vraiment s'il est plus
insupportable sur les routes qu'au camp.
219
SOUS KROÛNSTADT
nôtre ici est fort
Le
«
agréable dans l'établissement de
destinées à l'alimentation en eau de
Kimberley, au milieu des arbres et à côté d'un grand
pompes intermédiaires
bassin plein d'une eau pure.
Comme
«
Comme
partout, on est aux petits soins pour nous.
distribution
viande hier pour
j'ai touché au moins 40 livres de
deux jours. Régulièrement du pain frais
chaque deux jours, et puis il vient de temps en temps des
wagons
de fruits amenés par les Boers
heures
d'ici et
de six à huit
chargés de melons, pastèques,
tomates,
pêches, raisins, pommes, poires. Pour cinq shillings, on en
a toute sa
semaine, .l'ai mangé ces jours-ci un melon si bon
que je n'ai pas souvenance d'un cantaloup
Avec Léon,
«
nous
ratons plus rien.
ne
charmant et de
bien qu'à
nous
qui le vaille.
partageons la cuisine, nous
Le comte de Sternberg, un Autrichien
grande maison, prétend qu'on ne mange
notre popote et qu'il n'y a que les Français pour
faire la cuisine. L'autre jour, nous lui offrions, ainsi qu'au
correspondant du Vohkstem, un consommé au vermicelle,
du
jambon aux épinards, un gigot rôti avec des pommes
château et des pèches à la Condéauxquelles L... elle-même,
l'impeccable maîtresse de maison, n'aurait rien trouvé à
redire !
«
A part
avons
nous
les
la cuisine, après beaucoup d'éliminations, nous
réussi à nous composer un
personnel de noirs qui
sert, panse les chevaux, lave notre linge, ne perd
mules, entretient le feu et l'eau bouillante,
pas
cire nos
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
220
chaussures et notre sellerie.
Même, l'autre jour, cle lui-
même, le cook (cuisinier) s'est avisé cle nous faire un pot-aufeu
comme
il m'avait
tomate. Il a écumé le
vu
faire, avec des carottes et une
pot et, quand nous sommes rentrés,
à la nuit, nous avons trouvé un
dîner sur lequel nous ne
comptions pas.
Néanmoins, il faut cuisiner nous-mêmes et charger le
wagon,
présider
au
déplacement
ou
à l'installation des
tentes, mettre la main à la pâte. Nous avons deux tentes,
l'une où nous dormons, l'autre où nous mangeons et serrons
nos
provisions. Les chevaux sont au piquet à côté, les mules
à part un peu plus loin. Le wagon avec son prélart qui abrite
les boys et
la nourriture des chevaux est à 20 mètres des
tentes. La grosse
fôurrage
pour
affaire est de
nos
se
procurer le
dix animaux. On est heureusement
d'une complaisance illimitée, car ici l'herbe du
pour rire,
maïs et le
steppe est
et puis mon pauvre cheval Colenso navigue tous
les jours et maigrit à vue d'œil.
«
Ici, pour la cuisine, nous brûlons le coal des Anglais ;
ailleurs, c'est du mimosa, même des bouses sèches. Sauf le
sucre.qui manque absolument, on est bien pourvu, nous en
avons
heureusement une petite réserve. Les Boers touchent
viande et pain ou biscuit et reçoivent des légumes et des
fruits de leurs fermes. Le café et le thé sont en abondance.
c
Hier, nous avons offert un thé très convenable à trois
jolies femmes de Blœmfontein, venues ici avec le général
Kolbe, qui nous avait reçus dans une jolie maison de cam-
SOUS- KliOONSTADT
221
si les étapes sont parfois
rodes, les reconnaissances mouvementées, les repas très
irréguliers et parfois supprimés, on finit toujours par en
attraper un bon dans les vingt-quatre heures, et c'est suffi¬
sant. Chaque fois que je couche chez un Boer, et c'est fré¬
quemment, je trouve la même pitance de bouilli avec des
pommes de terre et des carottes cuisinées au beurre, plus
des pêches vertes ; mais c'est sain et avec une ou deux
tasses de thé on s'endort côte à côte avec le Boer, chacun
se disputant au frais du matin les couvertures qu'on se
pàgne des environs. Tu le vois,
repoussait au chaud du soir.
«
Le
lendemain, café, au petit jour ; on vous bourre les
cette hospitalité recom¬
mence, toujours inépuisable. Ce sont de braves gens qui
savent bien qu'ils marchent vers de grandes destinées et qui
portent en eux le mépris des Anglais et la confiance en
Dieu à un point extraordinaire. Leurs frères boers du Cap
sont prêts à répondre à leur premier appel. Déjà, vers
Prieska, 6.000 attendent un signal. L'armée anglaise sera
exposée à toutes sortes d'attaques et d'embûches ; ce sera
alors la guerre de guérillas. Je vois donc les choses plus
longues que je les supposais au début; c'est le tout ou rien,
et le pays boer far a da se, mais pas par les mêmes moyens
poches de cakes de ménage, et
que l'Italie... »
CHAPITRE XXVI
PROCLAMATION RU GÉNÉRAL DE VILLEBOIS-MAREUIL A LA LÉGION
ÉTRANGÈRE.
—
LE COMBAT DE BOSHOF.
—
LA MORT
Celui-ci est mort de telle sorte
qu'il n'a pas seulement laissé à
la jeunesse, mais à la nation
tout entière, par sa mort glo¬
rieuse, un exemple de force et de
vertus.
(II Mach., cli. vi, v. 35.)
La légion devait se former à Kroonstadt et il
était permis
d'espérer beaucoup du savoir-faire et du dévouement du
chef et des soldats. Un corps de 1.500 à 2.000 hommes
déci¬
dés, presque tous anciens militaires, pouvait, sous les ordres
de Villebois-Mareuil, rendre
à la cause des Boers des
ser¬
vices inappréciables.
Mais, avant que les ordres de concentration eussent pu
être mis à exécution, le général
dace. Son plan
veut tenter un coup d'au¬
consistait surtout dans le projet de raids
semblables à ceux qui illustrèrent
la guerre de Sécession.
Le 20 mars, il adresse à ses troupes une vibrante
procla¬
mation. Ce devait être le dernier cri du soldat appelant à la
défense d'une cause
juste les hommes de bonne volonté.
PROCLAMATION DU GÉNÉRAL DE VILLEBOIS-MAREUIL
«
«
«
223
Aux légionnaires qui m'ont connu
Officiers,
sous-officiers
et
soldats,
Je sais que vous nem'avez pas oublié et que nous nous
comprenons mutuellement, et c'est pourquoi je vous adresse
cet appel.
«
Il y a ici un peuple d'hommes de valeur que l'on veut
dépouiller de ses droits, de ses biens et de ses libertés pour
donner, par
sa
chute, satisfaction à quelques capitalistes.
Le sang qui coule dans les veines de ce peuple est en partie
du sang français.
«
La France, par conséquent,
lui doit une manifestation
généreuse d'assistance.
«
Vous êtes des hommes que
leur tempérament de sol¬
dat, en dehors de toutes les grandes obligations de nationa¬
lité,
a
réunis
sous
le drapeau de ce peuple. Puisse ce
drapeau porter dans ses plis le triomphe de la plus juste
des causes
:
celle de
l'indépendance d'un peuple et de la
liberté du monde !
«
Vous êtes pour moi le type
accompli d'une troupe qui
attaque et qui ne connaît pas la retraite !
«
.
Camarades, en avant ! »
11 fait alors préparer un corps de 100 hommes
qu'il com¬
plète avec 25 Afrikanders sous le commandement du feld-
LE COLONEL DE
224
VILLEBOIS-MARÉU1L
cornet Caleman et, dès l'arrivée
de la voiture de dynamite
qui doit le suivre, il part le 24, à huit heures du
En s'éloignant, il laisse ces derniers ordres :
Les hommes qui
restent sur place et ceux qui viendront
rejoindre devront se tenir prêts à partir
les
soir.
31 mars. On profitera
le samedi
de ces quelques jours de repos pour
des chevaux et des vivres. Le 31, le général
veut continuer la seconde partie de l'opération qu'il va
se
procurer
commencer
le jour même.
Le secret le plus absolu enve¬
qui lui demande
quelle direction il compte suivre, il répond : « A droite ! »
Le général paraissait préoccupé, nerveux. La veille de
loppe le but qu'il se propose. A un officier
son
départ, il télégraphiait à un ami avec une nuance
de
m'attend ! »
Faut-il voir un pressentiment sinistre dans cette courte
tristesse : « Je ne sais quel sort
phrase ?
et
trop fortement trempé pour être accessible à une pensée
Quoi qu'il en soit, le général avait le cœur trop haut
d'hésitation ou de découragement.
rapide. Le chef n'accor¬
dait à ses hommes que quatre heures de repos par nuit et
autant pendant la journée, en deux fractions. En route,
La marche delà petite troupe fut
les habitants
d'une ferme l'avertissent que, depuis
plu¬
anglais, campé dans les environs,
semble attendre. De plus, certaines circonstances de détails
devaient lui laisser une impression d'inquiétude. Le guide les
égara pendant vingt-quatre heures, et quand ils arrivèrent à
sieurs jours un
corps
LE COMBAT DE BOSHOF
â2o
Hoopstad, situé à 90 milles à l'ouest de Kroonstadt, un groupe
important de Hollandais se refusa à marcher en avant.
Néanmoins, ils se ravisèrent et la plupart se décidèrent à
prendre, avec le reste de la troupe, le chemin de Boshof.
Cette question réglée, tout semblait devoir bien marcher.
Le général était satisfait et se
meur ;
montrait de fort bonne hu¬
il fit jouer du piano toute la soirée ; mais
contrastait
avec
l'insurmontable tristesse de
gaieté
sa
son
officier
d'ordonnance, M. le comte de Bréda.
Pendant trois jours, le
chef lit reposer ses hommes dans
camp boer situé à 20
kilomètres de Boshof; il les vou¬
un
lait frais et
dispos pour l'attaque qu'il méditait. Chaque
soir il les réunissait et leur expliquait, dans des conférences
fort intéressantes,
la manière dont il entendait conduire
l'action et ce qu'il attendait du courage et du sang-froid de
ses
soldats.
«
Les moments
à
seront durs, leur
passer
disail-il, mais vous serez à la hauteur des difficultés. »
Son intention bien arrêtée était de
prendre Boshof qu'il
croyait occupée par 500 Anglais seulement. Mais le 4, au
matin, il était averti que les ennemis étaient beaucoup plus
nombreux; on parlait de quelques mille.
Le général crut à une
ceux
exagération et passa outre. « ilue
qui ne veulent passe faire tuer restent en arrière, dit-
il à ses hommes.
»
Et le soir même il
Boshof dans le but de
repartait, tournait
faire sauter la voie ferrée du sud-
ouest : c'était une folie héroïque, il devait la payer de sa vie
Les soldats,
pleins d'entrain, marchent dans la nuit jus-
LE COLONEL DE VILDEBOIS-M.MtECJIL.
15
YlLLEBOlS-MAREUlL
LE COLONEL DE
226
qu'à deux heures clu matin. Mais deux fois le conducteur
s'était trompé de route
et le général dut faire arrêter ses
hommes pour donner à leur guide le temps dese reconnaître
et de retrouver le bon chemin.
A quatre heures, les soldats remontaient à cheval pour ne
plus interrompre leur course jusqu'à onze heures oîi ils
arrivèrent dans un petit bois près de
Kohlfontein. A midi,
le général, jugeant la position mal choisie, donna l'ordre de
se
porter derrière un monticule, à 10 kilomètres de Boshof,
et en avant des lignes anglaises.
Bientôt
on
vit arriver des
éclaireurs, presque aussitôt
suivis par des soldats qui
cernent de tous côtés la petite
troupe, lui interceptant la
retraite. Plus rien* à faire. Se
faire tuer jusqu'au dernier.
Or le général n'était pas homme
à se rendre.
d'Anglais; il y
en avait 1.500 à 2.000, plus une batterie de 6 canons, dont
11 contemple
2 Maxim.
une minute cette multitude
Après avoir examiné ces troupes ennemies, le
général fit appeler son aide de camp et lui enjoignit l'ordre
d'aller prendre position sur l'avant delà montagne afin d'in¬
diquer de là les mouvements de l'ennemi. De ce poste d'ob¬
servation l'oHicier, de minute en minute, criait son rapport.
Néanmoins, le général ne tarda pas à l'y rejoindre, voulant
juger par lui-même de la situation.
—
Que pensez-vous de notre position?
demanda-t-il à
brûle-pourpoint.
—
Elle n'est pas aussi mauvaise qu'on se l'imagine.
Lé cômiut de iîoshof
227
Hélas ! elle était désespérée.
Néanmoins, la réponse plut à Villebois-Mareuil.
—
Vous avez raison, dit-il ; notre position, quoique envi¬
ronnée
d'ennemis supérieurs en
nombre, est peut-être
imprenable, tout au moins jusqu'à ce soir; il nous faut
faire ceci : tenir tête à l'ennemi jusqu'à la fin de la journée
et, profitant de la nuit, seller nos chevaux,
former deux
pelotons, un pour conduire les chevaux en main, l'autre
pour ouvrir la ligne ennemie.
continuaient leur mouve¬
ment tournant, tandis que les autres ouvraient le feu. On
vint bientôt chercher le général pour lui dire qu'il y avait
Une partie des soldats anglais
déjà 5 hommes hors de combat, 2 morts et 3 blessés.
Le général venait, d'un
coup de revolver, d'étendre à ses
pieds un capitaine anglais, quand un soldat français s'élance
en criant : « Vive la France, vivent les chasseurs d'Afrique 1 »
11 n'avait pas fait 10 mètres qu'il tombait frappé
à la tête et d'une autre à l'épaule. «
d'une balle
J'ai mon affaire, mon
général, dit-il, vive la France! » et voyant un de ses amis
qui se précipitait pour lui porter secours : « N'avance pas,
la place n'est pas tenable, pense à ta
Le combat devenait
famille! »
de plus en plus sérieux, l'aide de
de se mettre à
l'abri ; mais lui, n'écoutant même pas, restait, le revolver
camp du générai lui disait à chaque instant
au
poing, le corps complètement découvert.
Les Anglais
n'étaient plus qu'à environ 25 mètres de la
petite troupe française. Celle-ci redoublait d'énergie devant
LE COLONEL DË YILLËBOlS-MAREUIL
228
l'imminence du péril, elle tirait rapidement, et les
Anglais
tombaient. Mais d'autres les remplaçaient sans cesse, con¬
duits par trois officiers qui avancent hardiment.
«
11
Legénéral d'un coup d'œil voit la situation qui s'aggrave.
dispose alors
Hollandais
sur
ses
l'un, les Français sur l'autre et demeure
avec ces derniers.
défendre.
hommes sur deux petits kopjes, les
Chacun a
Et la bataille
sa
place assignée, son rocher à
continue, acharnée, sans espoir.
Pendant trois heures nous
ripostons de notre mieux à la
fusillade intense qui a fait déjà bien des vides parmi nous.
«
Les Hollandais ont levé le
rendus. Deux où trois d'entre
drapeau blanc et
eux,
se
sont
fourvoyés parmi les
Français, viennent demander au général de Villebois de se
rendre. Celui-ci leur indique du doigt le Kopje où les autres
ont déjà mis bas les armes.
«
«
—
Ici, on ne se rend pas! dit-il.
Cependant, peu à peu, les premiers abris ont été aban¬
donnés et les hommes ont reculé de
«
«
«
Le général s'en aperçoit!
—
Reprenez les premières positions, ordonne-t-il.
Les balles tombent en grêle..., il y a un moment d'hési¬
tation.
«
quelques rochers...
—
»
Voulez-vous que j'y aille, s'écrie alors le chef qui
s'avance. Mais un brave a
bondi
:
c'est Franck, qui
s'est
déjà distingué à Abrahamskaal.
«
«
La carabine
brandie dans un
Vive la France ! »
grand geste, il
a
crié :
'
-Ci
-
■
V.. :-rï'-
A l'instant,
«
il est frappé de deux balles et tombe.
Mais
l'élan est donné, les emplacements
repris. Cependant, de
tous côtés, les Kakhis approchent...
ils mettent baïonnette
au cation, et
s'élancent à l'assaut,
2
'il
«
Soudain le
général s'affaisse sans dire une parole... il
est mort1. »
poitrine et avait
perforé le cœur. 11 porta vivement la main au côté gauche
Une balle anglaise l'avait frappé en pleine
et tomba sur le dos.
Les lèvres eurent un
\. M. de Bréda, cilé par un ancien
Di.v mois de campagne chez les Boers.
•i
léger frémisse-
lieutenant du colonel de
Villchois-Marcuil,
LE COLONEL DE YILLEBOfS-MAREUIL
230
ment et ses beaux yeux grands ouverts se fixèrent sur le
ciel
où s'envolait son âme.
Ceux qui l'entourent s'agenouillent auprès de son cadavre,
le baisent avec une respectueuse douleur, tandis que d'autres
lèvent le drapeau blanc.
11 était l'âme de la légion; lui mort, les autres se rendirent
après quatre heures d'héroïque défense.
Le lendemain, les soldats furent admis à contempler encore
une
fois leur cher général.
A six heures, les clairons font
entendre leur funèbre sonnerie ; le corps du
sur
une
général porté
civière, enveloppé dans les plis du drapeau de la
patrie absente, passe devant le régiment en armes qui lui
rend les honneurs. Le drapeau dp la France, n'était-ce pas le
linceul qui revenait de droit à ce noble Français, à ce vail¬
lant soldat?
Lord Metluien et lord Ghestram sont
M. le comte de
près delà tombe.
Bréda, l'ofïicipr d'ordonnance du général,
récita les prières, puis il prit la parole pour adresser à cette
grande victime un suprême hommage, un dernier adieu.
Mais l'émotion l'étoulïe; les larmes l'empêchent de continuer,
et l'on n'entendit plus que les sanglots des assistants : tous
pleuraient.
Les clairons sonnent de nouveau,
le régiment s'éloigne et
les soldats regagnent leurs tentes l'air morne et désolé. 11 leur
semblait que lame de la légion tout entière s'était envolée;
ils ne pouvaient se
résigner à croire qu'un tel homme les
eût quittés pour toujours.
dernier combat,
Que notre général était beau dans son
«
disait un jeune soldat. Nous, les
Français, nous nous serions
tous fait tuer pour lui. »
Il faisait de nous ce qu'il voulait,
«
écrivait un autre ; sa
simplicité et son endurance nous donnaient l'exemple. Luimême sellait son
cheval ; un biscuit de troupe et un verre
suffisaient pour toute la journée. Le premier à la
d'eau lui
peine et le dernier à se reposer, il savait nous distraire
causeries familières. C'était un soldat doublé
d'un parfait gentilhomme. Le Transvaal perd son meilleur
général et un chaud défenseur, et nous, nous perdons notre
chef et notre ami : nos çœurs seront à jamais affligés par sa
par ses
mort. »
Les officiers anglais firent placer sur sa
de marbre portant cette
A
LA
inscription :
MÉMOIRE DU COMTE DE
ANCIEN
DE
LA
tombe une plaque
LÉGION
VILLEBOIS-MÀREUIL
CODONEL
ÉTRANGÈRE EN FRANCE
GÉNÉRAL AU TRANSVAAL
MORT
AU
CHAMP
D'HONNEUR
PRÈS DE BOSHOF LE o AVRIL
DANS
LA
1900
53e ANNÉE DE SON AGE
REQUIESCAT hX RACE!
les plis du drapeau
tricolore, dans la gloire qui vous enveloppe avec l'admira¬
tion de l'univers et obtenez du Très-Haut pour la France
«
Dormez en paix, mon général, dans
232
LE COLONEL DE
YÏLLEBOIS-MAREUIL
de l'avenir beaucoup d'officiers sachant dire aussi bien que
yous ; «
Vive la patrie1 ! »
A V1LLEBOIS-MAREUIL
Tel un preux de l'antiquité,
Si, devant le nombre, il succombe,
Les armes à la main, il tombe
Pour le droit et la liberté.
Pour venger sa propre patrie,
Chez les Boers il combat l'Anglais;
Il nous montre en donnant sa vie
Comment sait mourir un Français.
Dieu nous rendra sa mort féconde :
Pleurons, mais gardons nos cœurs hauts;
Déjà la grande voix du monde
sanglots.
Mêle nos espoirs aux
Baron Guilubert,
1. M. l'abbé Delraont, Eloge funèbre prononcé à Lyon.
Cette àme généreuse
vra
sa
victoire
poursui¬
et l'achèvera...
la France reverra Dieu, et les
peuples reverront la France, la
France de Dieu !
(Louis Veuillot.)
A la nouvelle de la mort du général Georges de Villebois-
Mareuil, il y eut d'un bout à l'autre de la France un longcri de douleur et
d'admiration. Le nom du héros lut dans
toutes les bouches, mais
à la tristesse se mêlait un senti¬
larmes, un chant de victoire.
La France était fière de son fils tué pour la cause de la jus¬
ment de légitime orgueil, aux
tice; elle se sentait comme inondée d'un Ilot de gloire. « La
de ses
enfants percé d'une balle anglaise et s'est mise à applaudir
patrie entière s'est tournée vers le cadavre d'un
à son courage,
Ce
ne
à sa magnanimité, à son héroïsme. »
fut pas la
France seulement : on peut dire, sans
exagération, que cette mort lit tressaillir le monde. N'était-
semblait-il
pas que ce héros appartenait à un autre âge? L'Europe
elle pas un défi jeté à l'égoïsme contemporain, ne
entière disait instinctivement ces
noncer
paroles que devait pro¬
quelques jours plus tard un évêque français : « 11 me
LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREUIL
234
semble que là-bas,
quand vient la nuit australe, lorsque la
Croix du sud commence à briller au firmament, des ombres
guerrières entourent la tombe du héros de Boshof,
ombres de tous les grands soldats qui ont glorifié
les
la patrie
française : Turenne, Condé, Lafavette, Rochambeau, Mar¬
ceau,
Hoche, Ney, Drouot, Canrobert, Mac-Mahon. Elles
contemplent avec orgueil la large pierre que le général
anglais a mise sur la dépouille du héros et murmurent ces
grandes paroles : « Celui-là est un des nôtres, c'est un vrai
fils de France.
»
De partout, la famille reçut des témoignages de haute sym¬
pathie; les ennemis eux-mêmes s'arrêtèrent émus et attristés
devant la noble victime. Lord Methuen adressa
ses respec¬
tueuses condoléances à la fille du colonel. « Noqs regrettons
tous, dit-il dans
sa
lettre, la mort de ce soldat loyal et
açpompli, mais il préférait mourir plutôt que de se rendre. «
La
première pensée du frère du défunt, M. Christian de
Villebois-Mareuil, avait été de se rendre au Sucl de l'Afrique,
pour demander aux Anglais le corps de son frère et le rame¬
ner
pour
être enterré en terre française. Il allait partir,
quand il découvrit, dans le Jmrean de son frère, une enve¬
loppe cachetée portant ces mots ;
ment.
»
«
Ceci est mon testa¬
Avant de quitter la France, il désira natureUerppnt
savoir quelles étaient les dernières volontés du colonel et lit
les
démarches nécessaires pour obtenir l'ouverture légale
du testament.
Les funèbres dispositions commençaient par ces belles
MANIFESTATIONS
235
PATRIOTIQUES
paroles : « Je meurs dans la foi catholique et française qui
n'ai jamais cessé de
croire. J'espère que Diep aura égard à cette fpi; je n'ai que
à laquelle je
fut celle des miens, et
cela à lui offrir, mais je l'ai bien. » •
Puis Je testataire ajoute : u Je désire être
mourrai.
enterré là où je
»
Devant une volonté
exprimée d'une façon si fornielle, il
avait
n'y avait qu'à s'incliner : Georges de Yillebois-Mareuil
voulu mourir en soldat et reposer parmi ses compagnons,
Son frère renonça donc à
partir pour le Transvaal.
Mais, dans ce même testament, le colonel avait encore
stipulé qu'au cas où il succomberait sur la terre étrangère,
aucune lettre de faire
aucun
part de sa mort ne devait être envoyée,
service funèbre
solennel
ne
devait être célébré. Il
demandait des prières et voulait que d'abondantes aumônes
fussent distribuées aux pauvres.
conformée à ces désirs.
Mon frère était un modeste, a dit M. Christian de YillebpisLa famille s'est rigoureusement
«
Mareuil, il avait horreur du tapage, de la réclame; la façon
dont il quitta la France pour aller se
mettre au service des Boers l'a bien prouvé. Je suis lié par
ses désirs suprêmes : je ne ferai pas
célébrer de service
funèbre à sa mémoire; je me suis incliné devant sa volonté
presque mystérieuse
d'être enterré là où
en
il est mort; je m'y conformerai encore
faisant, comme il le demande, de larges
aumônes aui
pauvres. »
Le
peuple français ne crut pas devoir souscrire à cet
236
-
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREOIL
excès de modestie ; dans tout
le pays, partout où le colonel
de Villebois-Mareuil avait été connu et aimé,
des services
religieux furent célébrés pour le repos de son âme et son
éloge funèbre prononcé par les meilleurs orateurs. Ces
manifestations
patriotiques revêtirent, un caractère de
dignité et de grandeur digne du héros dont on honorai* la
mémoire. A Paris, la Ligue de la Patrie française, dont il fut
un
des
premiers adhérents, résolut spontanément d'orga¬
niser à Notre-Dame un service solennel.
Le 18 avril, à dix heures du matin, l'église métropolitaine
tendue de noir jusqu'à la hauteur des galeries supérieures,
ornée de faisceaux de drapeaux tricolores et
nombreuses
éclairée par de
lumières, était remplie d'une foule empressée
et recueillie, du sein de laquelle se détachaient des uniformes
éclatants d'un grand nombre d'officiers de toutes armes.
Plus de 10.000 personnes se
pressaient dans l'immense
vaisseau, recueillies, émues. Toutes les classes de la société
étaient
représentées. L'armée surtout l'était par une foule
énorme de soldats,
officiers d'activé, de réserve et'de ter¬
ritoriale appartenant à toutes les armes et à tous les grades.
Rarement les cérémonies funèbres inspirées par le senti¬
ment religieux, le patriotisme et l'esprit militaire furent plus
imposantes, plus grandioses, plus évocatrices d'idées éle¬
vées,
de nobles sentiments. L'émotion était générale et
profonde.
«
Ce fut une minute que je
n'oublierai jamais, dit Fran¬
çois Coppée, une des minutes les plus émouvantes de toute
237
SERVICES FUNÈBRES
ma
vie, que celle où le prêtre qui célébrait le service divin,
pour l'âme de l'héroïque colonel de
au
Villebois-Mareuil, arriva
moment delà consécration solennelle de l'hostie.
Les batteries de tambours et les sonneries de clairons,
qui
retentissaient sous les ogives de la vieille cathédrale et sem¬
blaient mettre un frisson d'émoi dans les
plis des drapeaux
tricolores placés en trophées sur les tentures
funèbres, nous
rappelaient que celui pour qui nos prières montaient vers
le ciel
avait, en mourant pour la plus
juste des causes,
telle qu'elle était
naguère et telle qu'elle redeviendra tôt ou tard, la noble et
généreuse France ; et le souvenir du héros de Bosliof nous
rendait, dans l'ignominie du présent, la fierté de la patrie.
magnifiquement représenté la France
«
Mais au milieu du martial et harmonieux fracas, la grêle
l'Élévation, nous
a fait alors palpiter d'un sentiment bien plus profond, car
nous songions qu'il y a dix-neuf siècles, F Homme-Dieu, lors¬
sonnette de l'enfant de chœur, annonçant
qu'il prononça les paroles redites par l'officiant, renouvela
d'amour
et de bonté, et lui donna la joie de croire et d'espérer en un
royaume idéal, en une République céleste, où tousseront vrai¬
ment, sous le regard paternel de Dieu, libres, égaux et frères.
Dans l'illustre église, presque aussi vieille que l'histoire
de notre pays, où nous pleurions un de ses meilleurs fils,
et devant le mystère de la foi, dont la révélation est plus
antique encore et qui nous vient de l'Infini divin, oh! j'en
suis sûr, les milliers de fronts inclinés avec respect sous
l'âme humaine, en y déposant d'inépuisables trésors
«
'
238
LE COLONEL DE VILLÉBOIS-MAREU1L
les voûtes ont
en
rable
cette même pensée que n'en, en ce misé¬
monde, n'est vrai et durable que la patrie, qui est
l'œuvre du lointain
passé; et que la religion, qui nous
a
montré l'avenir éternel. »
Un
roulement de tambour et
une
sonnerie de clairon
annoncèrent le commencement du saint sacrifice et don¬
nèrent à la solennité
une
allure militaire. Ils
se
renouve¬
lèrent à l'Élévation, et la fin de la messe fut marquée par un
roulement de tambours seuls. Les chants liturgiques, admi¬
rablement exécutés, faisaient courir dans la foule je ne sais
quel frisson d'enthousiasme. Après l'absoute, le chant fran¬
çais, d'une allure à la fois funèbre et triomphale, a merveil¬
leusement exprimé les
sentiments jusqu'alors contenus de
la pieuse et patriotique assemblée.
A la sortie de
sur
le parvis
l'église, quand le général Mercier arriva
de Notre-Dame, on cria : « Vive l'armée! »
En ce moment, et dans cette
circonstance, n'était-ce pas la
pensée de tous?
Cette manifestation
pacifique suffit pour éveiller les sus¬
ceptibilités du Gouvernement. Un escadron de gardes répu¬
blicains à cheval
se
mit en devoir de faire évacuer la place.
C'était quatre jours après l'ouverture de l'Exposition. François
Coppéè, rentre chez lui, écrivait d'un jet.les vers suivants
Ils viennent d'ouvrir leur kermesse
Et sont ivres de ce succès.
Nous avons entendu la messe
Pour lame d'un héros français.
239
SERVICES FUNEBRES
Dans
un
décorde décadence
Ils ont dit des mots malfaisants.
Nous avons gardé le silence
Sous des voûtes de huit cents ans.
Ils convièrent à l'orgie
Le monde
entier, du sud au nord.
Dans les chants de la liturgie
Nous avons prié pour un mort.
Ils offraient le luxe et le vice
À tous les rastas ébahis.
Nous honorions un sacrifice
Fait à la gloire du pays.
f
Pour acclamer leur bande infâme
Les mouchards seuls se sont rués.
Sur le parvis de Notre-Dame,
Le peuple nous a salués.
De leur côté, toutes les Sociétés régimentaires des grandes
villes de France firent célébrer des services funèbres. A
Paris, la cérémonie eut lieu à Saint-Nicolas-des-Champs.
Sur le
catafalque, recouvert d'un drap tricolore, était dé¬
posée l'épée d'honneur que la Société voulait offrir au Colo¬
nel à son retour du ïransvaal
:
elle devait lui être remise
dans une réunion publique.
La famille du défunt, à qui elle fut envoyée après la céré¬
monie, l'a reçue avec émotion et la garde comme un pré¬
cieux et touchant souvenir,
•
le colonel de v1lleb01s-mareliil
240
Parmi les nombreux et éloquents
éloges funèbres du co¬
lonel, nous aimons à citer, en partie, celui qui lut prononcé
à
Nantes, là où Georges de Villebois-Mareuil a vécu les
riantes années de son enfance.
éloge funë13re du colonel georges de villebois-mareuil
Prononcé à la Cathédrale de Nantes, le 27 avril 1900
PAR
M.
SUPÉRIEUR
DE
LE
CHANOINE
COURAUD
L'EXTERNAT DES ENFANTS-NANTAIS
Erat aulem vir fortis.
«
C'était une âme vaillante. >>
(IV Reg., v, 1.)'
Monseigneur,
Messieurs,
«
«
Je ne trouve pas
«
commune
de parole qui exprime mieux notre
admiration pour le colonel Georges de Villebois-
Mareuil, que ce texte de' nos Saints Livres que je viens de
citer. C'était un vaillant ! Erat vir fortis. C'était un vaillant !
et à cause de cela, son souvenir nous rassemble aujourd'hui
au
pied des autels, dans une prière où s'unissent le deuil et
la fierté. C'était
un
vaillant! et à
cause
de cela,ses enne¬
mis eux-mêmes ont joint leurs hommages aux nôtres.
<<
Cependant, Messieurs, disons-le tout de suite, le colonel
de Villëbois est encore
quelque chose de plus pour nous.
Rappelez-vous son départ pour le Transvaal et sa mort sur
le
champ de bataille de Boshof : vous les avez salués du
même cri d'admiration ; vous n'avez pas dit : « C'est héroïque,
c'est sublime », vous avez
dit, j'en suis sur :
«
C'est bien
français ! »
«
Messieurs, l'âme de Georges de Villëbois était, en effet,
SERVICES FUNÈBRES
241
âme éminemment française. Aussi, la France l'honore-
une
y
t-elle comme l'une de
ses
gloires les plus pures; elle le
pleure comme un de ses plus brillants défenseurs, sur le
dévouement
duquel elle savait pouvoir toujours compter;
elle le regrette, parce qu'avec lui disparaît une de ses
plus
précieuses réserves d'avenir, pour les jours de danger.
Son bras n'est plus, mais son souvenir nous reste, et il
«
peut encore être utile, à la France. C'est pour cela que vous
avez voulu
entendre et faire entendre
l'éloge de ce grand
Français. L'Église, qui pleure aussi en lui un de ses fils les
plus vaillants, ne pouvait pas ne pas répondre à votre désir.
Vous
«
avez
pensé que l'éloge du colonel de Villebois
devait se faire .surtout dans la cité dont il est l'enfant, et
de
cette pensée, Messieurs, je vous félicite. Il nous faut honorer
toutes
nos-
gloires. De plus, je vous en remercie. Dans le
pays des Pimodan, des Bon il lé, des
Charette, à l'ombre du
tombeau de La Moricière, le glorieux vaincu de Castelfidardo,
il est plus facile que partout ailleurs de parler avec éloquence
de ceux qui sont morts au service
des nobles causes : les
défaites y deviennent de véritables triomphes.
«
Vous
avez
voulu que cet éloge vînt de l'un des collèges
qui revendiquent l'honneur d'avoir formé cette âme si fran¬
çaise. Je vous
ceux
en
remercie encore, Messieurs, au nom de
qui furent les premiers maîtres de Villebois au collège
de Vaugirard, et au nom de ceux qui achevèrent son éduca¬
tion à l'Externat des Enfants-Nantais. Je suis heureux et
fier de payer
à leur élève le tribut de reconnaissance que
LE COLONEL DE VILLEBOIS-JIAI1EUIL.
16
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAHEUIL
242
lui doivent nos
institutions catholiques pour la gloire dont
il les enrichit, et pour le témoignage
qu'il rend à l'elficacité
de leur enseignement.
Pour louer, autant
«
qu'il dépend de moi, le colonel de
Villebois-Mareuil, je me contenterai de vous montrer en
lui une âme vraiment française.
Nous portons
«
l'âme de la
tous en nous comme une émanation de
patrie. L'âme française vit en chacun de nous,
et,
disons-le aussi, avec ses défauts. Elle y est la résultante des
diverses influences qu'exercent sur nous le sol fertile sur
lequel nous sommes nés, le climat enchanteur qui pondère
toutes nos inclinations, les souvenirs historiques qui ornent
de bonne heure uos intelligences d'enfants, et surtout les
traditions qui font notre vie intellectuelle, sociale et reli¬
gieuse. L'âme française nous appartient en propre et nous
distingue des citoyens des autres pays; en dépit des théori¬
ciens qui voudraient lui donner une éducation germanique
ou anglo-saxonne, elle restera l'âme française ou bien elle
en
effet, avec ses caractères, ses aptitudes, ses qualités,
cessera d'exister.
«
Les traits caractéristiques de l'âme
française sont nom¬
examiner minutieusement ; mais il
me semble pouvoir affirmer, d'après le témoignage de notre
histoire nationale, qu'une âme vraiment française est sur¬
tout faite de vaillance et d'idéal. C'est bien avec ces deux
caractères que nous la verrons dans le colonel Georges de
breux pour qui veut les
Villebois-Mareuil.
SERVICES
«
Nous pouvons
FUNÈBRES
243
le dire avec une légitime fierté, notre
réputation de bravoure est universelle; elle se mêle à toutes
les phases de
notre existence nationale. Nos ennemis ont
pu alïecter d'en
rire : mais leur rire, comme leur effroi,
prouve que la vaillance est bien une qualité de
l'âme fran¬
çaise. Qu'ils la traitent de folie ou de furie, ou qu'à cause
d'elle ils
nous
regardent comme des paladins en quête
d'aventures, ils sont bien forcés de reconnaître qu'aucun
peuple n'enregistra jamais, dans ses annales un plus grand
nombre d'actions héroïques. Notre vaillance
que
est une vertu
l'Église peut louer du haut de la chaire de vérité, car
elle n'est pas
le courage inconsidéré, ni l'audace aventu¬
reuse, mais bien plutôt la maîtrise de soi en face du danger,
la résistance en présence de l'obstacle et l'acceptation volon¬
taire de tous les sacrifices pour l'accomplissement du devoir.
«
C'est bien là, si je ne me
trompe, ce qui constitue la
vaillance.
«
Nos héros
français y ont ajouté un trait de
plus
:
l'amour de l'offensive, et ils lui ont donné pour expression
et pour devise ces deux mots
«
: En avant!
En avant! c'est le cri familier de la bravoure française :
cri de joie et de terreur; cri de fête
et cri de bataille qui a
si souvent déconcerté par sa soudaineté les calculs des vieilles
stratégies.
«
En avant! c'est le cri qu'accompagne toujours,
chez le
Français, la verve spirituelle et joyeuse d'une indomptable
gaieté.
l.E COLONEL DE
244
«
V1LLEBOIS-MÂREUIL
En avant! c'est le cri que module
le dernier chant du
soldat, aussi bien sur les sables brûlants
de l'Afrique que
dans la brousse de Madagascar.
En avant! c'est le cri français que lançait Jeanne d'Arc
«
marchant à l'assaut des Tourelles.
en
«
En avant ! c'est le cri que jetait Villebois
à ses légion¬
naires avant d'aller à la mort : « Vous êtes pour moi le type
accompli d'une troupe qui attaque et qui ne connaît pas la
retraite. Camarades, en avant ! »
L'orateur, après avoir déroulé les diverses étapes de la
vie militaire du
colonel, ajoute ces paroles, que nous vou¬
drions faire lire à tous ceux qui sont appelés à porter demain
le fusil ou l'épée :
«
Où
va
cette vaillance
qui caractérise l'âme française?
Quel est le motif qui l'anime? Quelle est la force qui la sou¬
tient? Sa véritable vaillance est au
c'est
service d'une idée, et
qui fait sa grandeur. 'Si elle n'était que la
ce
luttant contre la force, elle pourrait être
force
l'impassibilité du
stoïcien ou l'audace de l'esprit d'aventure, elle ne serait pas
louanges.
Elle suppose dans celui qui la possède la prédominance
d'une idée par la foi ou au moins par la raison.
C'est pour cela que j'ai pu dire de l'âme française
qu'elle est faite de vaillance et d'idéal.
Messieurs, si je m'adressais à un autre auditoire, il me
la vertu
digne de notre admiration et de nos
«
«
faudrait peut-être à moi-même du courage pour
le mot
:
idéal. La génération
prononcer
présente se vante trop sou-
245
SERVICES FI NERRES
romancier
célèbre l'a pu dire : « Il n'y a plus de flamme dans les yeux
de notre génération. » Hélas! il n'y a plus de flamme
dans les yeux, parce que les yeux ne regardent plus l'idéal,
il n'y a plus d'ardeur dans les âmes, parce que les âmes ne
connaissent plus l'espérance ; il n'y a plus d'enthousiasme
dans les esprits, parce que les esprits ne sentent plus la
vérité et la justice d'une noble cause; il n'y a plus même
d'indignation dans les cœurs, parce que les cœurs ne savent
pins haïr l'iniquité; il n'y a partout autour de nous qu'in¬
vent de ne pas
connaître l'idéal. En effet, un
différence, ennui, veulerie, parce qu'on ne sait pas
donner
but élevé à son existence.
un
moderne, en rabaissant les regards de
l'humanité sur le monde matériel, a tué l'idéal, et c'est par
«
Le positivisme
là qu'il a été le grand ennemi de l'âme
«
française.
Car l'âme française, Messieurs, ne se
conçoit pas sans
idéal.
«
Plus que toute autre nation, la France
a mérité d'être
appelée la nation chevaleresque, c'est-à-dire la nation qui,
comme
met l'honneur au-
le chevalier des temps passés,
dessus de la fortune et des
plaisirs, est toujours prête à
voler au secours du pauvre
et de l'opprimé, rêve surtout
Église et n'attend pas
d'autre récompense de son dévouement et de ses sacrifices
d'être le champion du Christ et de son
que la gloire d'avoir servi une grande et
«
La France est la seule nation qui
une idée
sainte cause.
sache se battre pour
et non pour des intérêts. Si elle a parfois rêvé
des
LE COLONEL DE VILLEROIS-MAREUIL
246
projets de conquête, c'était bien moins pour s'enrichir que
pour donner du sien aux pays conquis.
D'ailleurs, son terri¬
toire qui s'ouvre sur deux Océans, nous la montre toujours
prête à partir au secours de ceux qui l'appellent; on dirait
qu'elle n'existe pas
entier qui doit
pour
elle-même, mais pour l'univers
recevoir d'elle toutes les initiatives, toutes
les inspirations généreuses.
En la faisant ainsi la fille aînée
Église, Dieu lui a donné une mission d'apostolat et
de
son
de
dévouement, qu'elle n'a jamais repoussée, et dont elle
s'est
«
toujours fait honneur.
N'est-ce pas ce caractère
chrétien
«
chevaleresque et cet idéal
qui expliquent toute notre histoire nationale?
N'est-ce pas ce
caractère et cet idéal qui ont créé cette
magnifique épopée des croisades? L'intervention céleste de
Jeanne d'Arc n'en a-t-elle pas été à la fois
la
la consécration et
récompense?
«
N'est-ce pas l'âme chevaleresque et pleine d'idéal de la
France qui soutient le dévouement évangélique de nos mis¬
sionnaires, dans tous les pays du monde, et qui fait de
L'évangélisation de l'univers une œuvre surtout française?
«
N'est-ce pas dans cette sublime vision d'idéal, que con¬
temple toujours l'âme de la France, qu'il faut chercher le
secret de ces
œuvres
admirables de charité qui se sont mul¬
tipliées partout sur notre sol français ? Ici, Messieurs, vous
me
permettrez bien d'unir ma louange à la vôtre, à celle de
toute la France qui, dans ces jours anniversaires de la catas¬
trophe du Bazar de la Charité, glorifie ceux qui en ont été
247
SERVICES FUNÈBRES
immortelles victimes. Jamais l'âme delà France n'a paru
les
plus remplie d'idéal.
C'est pour
«
avoir cru à la puissance de la charité pour
le soulagement de
la souffrance humaine, c'est pour avoir
de régénération
sociale, c'est pour avoir aimé le Dieu qui est tout charité,
que ces victimes sont tombées, martyres de leur zèle et de
espéré
dans la charité comme moyen
leur dévouement.
françaises, Messieurs. C'était
une âme bien française et bien riche d'idéal, ce La Moricière
dont le souvenir s'impose à nous, sous les voûtes de cetté
cathédrale. Lorsque Pie IX l'appela à son secours, il répon¬
dit :
J'irai, on ne discute pas l'ordre d'un père. » — « Ce¬
C'étaient des âmes bien
«
«
vaincu,
pendant, général, lui dit-on, vous n'avez jamais été
vous le serez. » — « Qu'importe ! la cause en vautlapeine. »
parole
dû être dite, ou du moins la même pensée a dû se pré¬
senter ànotre colonel de Yillebois, au moment où il prenait
«
Messieurs, ne vous semble-t-il pas que la même
a
sa
décision :
«
Tu n'as jamais été vaincu, tu le seras peut-
être, devait dire une voix, intime. » — «
Qu'importe, a-t-il
répondu, la cause en vaut la peine! »
C'était la cause de la faiblesse. « Son âme chevaleresque,
«
a
dit très bien de lui le colonel de Nadaillac,
dans son ordre
régiment de Villebois, son âme chevale¬
resque n'a pu résister à ces sentiments de générosité qui
ont été si longtemps de tradition dans notre France. Il a
du jour à l'ancien
voulu défendre le faible contre le fort. »
_
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MÀREÛIL
248
C'était la
«
cause
cle cet honneur militaire qui avait été
la passion
de sa vie, dont il avait fait le sujet d'un dé ses
ouvrages,
intitulé : Au-dessus de tous, et qu'il appelait un
jour « le sentiment entre tous le plus pur, le plus élevé, le
plus inaccessible aux profanes, parce qu'il confine toujours
à
l'abnégation et souvent à la mort, jusqu'au jour où il
vous
jette entre ses bras, après avoir dompté l'émotion
poignante de son approche, dans l'enivrement du devoir
glorieusement accompli ».
C'était la cause de la France.
«
«
Je pars, disait-il, mais,
partant, j'ai la conviction que je sers la France. »
en
«
suis
C'est l'honneur de la France qu'il veut
soutenir.
« Je
déjà précédé par cinq officiers allemands accrédités,
écrivait-il, mais je tâcherai de
ne pas laisser en souffrance
la réputation du savoir militaire français. »
«
Là-bas, il fait hommage à la France de toute l'estime
dont il jouit; il se dit réconforté par les
sympathies qu'il
rencontre, lesquelles, ajoute-t-il, « passent par le France
Colonel pour monter en touchant hommage vers la France ».
C'.est à la France qu'il songe partout et toujours : c'est elle
qui devra profiter un jour des observations qu'il recueille,
des expériences qu'il
fait. C'est l'amour de la France qui le
soutient et qui l'encourage.
«
Je ne dis pas assez cependant, Messieurs. Quelque belle
que soit la France, elle ne
suffît pas à son idéal. Il est chré¬
tien autant que Français, et par delà
la patrie de la terre,
il envisage la patrie céleste. Les premières lignes de son tes-
2i9
SERVICES FUNÈBRES
tarnent nous disent ce qu'il était et quelles étaient ses
préoc¬
Je meurs dans la foi catholique et française
qui est celle de tous les miens et à laquelle je n'ai jamais
cessé de croire. J'espère que Dieu aura égard à cette foi. Je
cupations.
«
l'ai bien !... »
Navigateur hardi, il a quitté la France non sans espoir
de retour, mais il a tourné son gouvernail vers l'éternité,
parce qu'il sait bien que, s'il ne doit plus revoir la France,
n'ai que cela à lui offrir : mais je
«
le Ciel, et, c'est pour ne pas
il lui restera
le manquer,
qu'avant de partir pour le Transvaal il vient un soir frap¬
de Saint-François de Sales, de Paris,
et lui demander, avec une allure toute militaire, de le con¬
per à la porte du curé
fesser, parce qu'il est catholique.
«
Comme le disait son frère,
il était d'une
le confident de ses pensées,
famille de croyants, et ce n'est pas
cela qui
gène pour être brave. »
«
Demandez-le
plutôt, Messieurs, aux
jeunes compa¬
de Villebois. A leur arrivée au
ils écrivaient : « Nous avons trouvé ici des
gnons d'armes du colonel
Transvaal,
de
prêtre catholiques, et nous avons fait notre règlement
conscience. Aussi nous partons sans arrière-pensée, gais
comme
pinsons. »
semblez pas vous
douter que vous êtes sublimes dans votre simplicité chré¬
tienne! Comme vous répondez noblement à ceux qui s'en
vont disant que la foi affaiblit les esprits et abaisse les carac¬
tères ! Oh ! qu'heureuses sont les mères qui ont jeté de tels
«
Héroïques jeunes gens, vous ne
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
250
principes dans vos âmes? Je les ai vues, ces mères, je
m'attendais à les trouver tristes de votre éloignement, je
comprends pourquoi je n'ai rencontré chez elles que de la
fierté; elles se consolaient de votre absence, en pensant que
vous
chrétiens, et en se disant que vous faisiez
resteriez
là-bas
l'apprentissage du dévouement dont la France et
l'Église auront peut-être un jour besoin.
«
C'est
auprès de sa vénérable mère que Georges de
Vil lebois avait puisé la foi chrétienne. Elle voulait bien nous
écrire, il y a quelques jours, que les sentiments chrétiens
fils faisaient, dans
sa terrible
épreuve, sa gloire et
de
son
sa
consolation. Dans son humilité, elle attribuait la solidité
de cette foi
prêtre de talent1, si vénéré de plusieurs
au
d'entre vous,
Messieurs, et qui lui avait enseigné la philo¬
sophie. Quoi qu'il en soit, il est certain que le prêtre n'eut
qu'à couronner l'œuvre de la mère. Un cœur français et
chrétien ne se forme bien que par la sollicitude d'une mère
généreusement chrétienne.
«
L'âme
française,
en
effet, Messieurs, doit être formée
de bonne heure. Car elle est toute pétrie de christianisme ;
et c'est
amour
ce
christianisme
qui l'explique. 11 explique son
de la justice, sa passion de la charité, et son ardeur
pour le sacrifice.
«
11 explique
même son patriotisme. Si l'on n'a pas la
foi, on peut encore aimer la France, mais il me semble
d. M. l'abbé llouëdron.
251
SERVICES FUNÈBRES
bien qu'on ne doit
pas l'aimer autant, parce qu'on
la com¬
paraître
prend moins. A qui n'a pas la foi, la France, peut
une nation noble et généreuse : mais cette noblesse et cette
générosité restent un mystère.
Comme la France se transfigure, au contraire, quand
«
la voit choisie de Dieu pour de
on
Comme elle grandit
«
sublimes destinées !
alors ! Comme son amour se déve¬
loppe! Comme on sent bien qu'elle ne pourrait plus
si elle cessait d'être chrétienne!
C'est l'idée, d'ailleurs, que s'en
«
exister
faisait le colonel de Ville-
augmentait sa fierté d'être Français.
C'est l'idée, d'ailleurs, qu'il se fait d'un peuple vaillant.
Il plaisante, dans une de ses lettres, des fables qu'on a
répandues sur les Boers, mais il ajoute : « Seulement ils
bois ; et c'est ce qui
«
croient en Dieu et aiment leur patrie. »
lui aussi, et il espérait en Dieu, là
était le secret de sa force. I l nous l'a révélé dans cette lettre
si touchante, écrite à une enfant, amie de sa fille, et qui lui
avait envoyé une médaille pieuse, en son nom et au nom
de ses compagnes de couvent. « En campagne, disait-il, un
soldat reste toujours auprès de Dieu, ce n'est pas le plus
mauvais de mon affaire... On vit avec d'autant plus d'acti¬
Il croyait en Dieu,
«
vité qu'on est moins sûr
de
héros. Erat vir fortis. Lui aussi pourrait redire après de
«
ce
du lendemain. »
Étonnez-vous, après cela, Messieurs de la vaillance
Sonis : « Quand on porte Dieu dans son cœur, on
jamais. »
ne capitule
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
232
«
Je ne
me
demande pas,
Messieurs, si je vous ai fait
partager mon admiration pour l'âme si française du colonel
de Villebois-Mareuil. Cette admiration, vous l'aviez tous;
je pourrais seulement me demander si mes paroles en ont
été une suffisante expression.
«
L'antiquité païenne se serait scandalisée de ce que nous
avons dit.
Pour les soldats malheureux elle n'avait
qu'un
cri de malédiction : Yce victis ! Malheur aux vaincus !
«
Nous, sur la tombe de Villebois, nous osons redire ces
mots que
la France chrétienne a gravés sur le champ de
bataille de Loigny : Gloria victis! Gloire aux vaincus !
«
C'est vérité et justice.
«
Ce n'est pas du
que
siège d'Orléans ni du sacre de Reims
Jeanne d'Arc reçut le plus de gloire, mais de son
immolation
sur
le bûcher de Rouen. Ce n'est pas par ses
triomphes de Mascara et de Constantine que La Moricière
s'impose le plus à notre admiration, mais par l'immortel
rayonnement delà défaite de Castelfidardo.
«
Pourquoi cela? Parce que l'homme est grand surtout
quand il se sacrifie. En saluant le vaincu de Boshof, nous
glorifions la victime la plus vaillante et la plus noble du
plus magnanime sacrifice. Ceci justifie tous nos éloges.
«
Retirons-en une leçon. Si la gloire se mesure au sacri¬
fice, mettons nos
cœurs en
sons-les de vaillance et
état de
se
sacrifier. Remplis¬
d'idéal, faisons-nous des âmes iné¬
branlables en face des difficultés du devoir, ne les laissons
pas s'amollir au contact des séduetions'de l'heure présente,
233
SERVICES FUNÈBRES
donnons-leur en
nourriture l'amour de l'Eglise et l'amour de la France,
élevons-les au-dessus du monde des sens,
tenons-les toujours unies à
«
Dieu.
Quelles que soient les luttes que nous aurons à
soute¬
patrie, nous ne redouterons pas
l'immolation. Car, même si nous devions être vaincus, Dieu
nir pour l'Église et pour la
et la France nous glorifieraient.
«
Ainsi soit-il.
»
qu'un monument lût élevé
à la mémoire du glorieux soldat, et ouvrit une souscription
qui est menée sans bruit,sans tracas, simplement, dignement,
comme il convient à la mémoire du grand mort.
Les plus beaux noms de France et les plus humbles s'as¬
socient à cette œuvre patriotique ; le consul général de la
République sud-africaine et le ministre plénipotentiaire ont
envoyé leur souscription. Dans la lettre d'accompagnement,
ils exaltent l'héroïque défenseur de leur patrie, « ce héros
qui, n'écoutant que le noble élan do son cœur, avec un cou¬
rage au-dessus de tout éloge, a voulu j usqu'à la mort défendre
Le journal la Liberté proposa
notre sainte cause qu'il avait faite
sienne ».
collège Vaugirard chargèrent le sculpteur Marquet-Yasselot de préparer
médaille commémorative. Elle a été placée dans la cour
du collège, à côté de la statue du R. P. Olivaint, le maître et
l'élève, le martyr et le héros se trouvent réunis dans une
Enfin, l'Association des anciens élèves du
une
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
254
gloire commune : celui-ci n'avait-il pas appris de celui-là
comment ont meurt pour une sainte cause ?
Mais nulle part les manifestations ne revêtirent un carac¬
tère plus touchant que la cérémonie patriotique qui eut lieu
à Grez-en-Bouère. Le 23
juillet, tout le pays s'était donné
rendez-vous pour la bénédiction de la plaque érigée à la mé¬
moire de Villebois, par la Société du Souvenir français.
Ici, le deuil a cédé le pas à un sentiment de juste fierté. En
l'honneur du héros, les cortèges se forment, les
maisons se
pavoisent, l'église s'illumine, le sanctuaire se couvre d'or¬
nements, les murs disparaissent sous les trophées-, les orillammes, les tentures rouges et tricolores, les guirlandes et
les écussons.
Par
une
couleurs
pensée délicate, on a drapé le catafalque de
françaises et transvaaliennes : vingt-six porte-
drapeaux l'entourent.
Au
premier rang, devant le chœur, a pris place la famille
du colonel : sa fille, ses frères, sa
tance
on
remarque
belle-sœur. Dans l'assis¬
les membres du Souvenir français, le
prince de Broglie, le consul des deux Républiques sud-afri¬
caines.
Une foule de notabilités civiles, des
soldats, des
généraux, des officiers.
De beaux et nombreux discours furent prononcés.
Tous
exaltèrent à l'envi le héros de Boshof dont le tombeau est
là-bas, dans un ravin perdu de l'Afrique australe, mais dont
le nom, célèbre désormais, restera
toire de
ces
à jamais attaché à l'his¬
contrées lointaines « comme le symbole de ce
SERVICES FUNÈBRES
2oS
qu'il y a de plus noble, de plus pur, de plus beau, de plus
sublime dans le cœur de l'homme ».
Au
cimetière, la foule s'amoncelle en deux baies com¬
pactes : elle veut voir la plaque commémorative que bénit
l'évêque. Le recueillement est profond, mais sur ce champ
renaissance et de vie.
Non, cen'est plus la douleur et le deuil qui réunissent toutes
ces âmes françaises, c'est le triomphe, c'est l'honneur, et le
des morts passe comme un souffle de
prélat a eu raison de le dire: « C'est pour chanter le héros
et non pour
le pleurer... Villebois-Mareuil ne pouvait rien
faire de plus beau que de mourir comme il est mort! »
Il est encor des preux à l'époque où nous sommes,
voyez plutôt les Anglais, les Boers :
Voyez Cronje tenant avec deux, trois mille hommes,
Contre soixante mille, huit jours.
Certes
:
Et Villebois-Mareuil
qui meurt en volontaire,
Moderne paladin d'un lointain
Roncevaux,
Coquelicot français, que la lâche Angleterre,
A fauché d'un revers de faulx1...
1. Th. Botrel.
CHAPITRE XXVIII
Sur la tombe perdue
brousse
dans la
africaine, il n'eût fallu
graver qu'un verset du Livre des
Macchabées, celui où il est dit
de Juda : « Par lui se dilata la
gloire de son peuple ; il fut
nommé jusqu'aux extrémités de
la terre et il rassembla ceux qui
périssaient. »
(E.-M. de Vogué.)
Au moment où nous achevons
Ja biographie du héros de
Transvaal est offert au
public. Plus qu'aucun autre récit, ces pages rédigées au
jour le jour par l'illustre défunt éclairent d'une incom¬
parable lumière la dernière étape de sa vie, le montrent tel
qu'il est : simple et grand, et placent dans leur vrai jour les
Boers et la guerre sud-africaine. Ces notes auront pour le
lecteur français un charme incomparable. Nous détachons ça
Boshof, son Carnet de campagne au
dernières pages qui, toutes, sont
empreintes des sentiments mélancoliques qui ont marqué
les derniers jours du colonel. La cause qu'il est venu dé¬
fendre est sainte et belle, mais ses défenseurs naturels n'ont
et là quelques lignes des
servir utilement. Leur savoir-faire n'est pas à la
hauteur de leur amour pour la patrie ; il fut une heure en
pas su la
laquelle on pouvait tout gagner et l'on est, semble-t-il, à la
CARNET DE CAMPAGNE AU TRANSVAAI.
veille de tout perdre.
257
Le dernier récit du colonel a trait à
l'organisation étrangère dont
nous avons
parlé, mais, à
cette date, la partie était perdue.
Demain, écrivait-il
«
ici l'implacable
aux
sous Ivimberley,
toujours demain,
loi d'attente, l'espoir qu'on jette à ronger
impatiences européennes! Demain, d'ailleurs, .restera
toujours incessant et insaisissable. 11 faut une certaine expé¬
rience transvaalienne pour lui sourire avec
impertinence. »
Et le 4 mars, du camp de la Modder, il traçait ces lignes :
Je viens de parcourir les positions, elles sont enfantine-
«
ment fausses. Les Anglais, qui sont comme nous sur la rive
gauche de la Modder, vigoureusement attaqués, maintenant
qu'elle est
un
obstacle, pourraient s'y trouver fâcheu¬
sement acculés. Mais à quoi bon les combinaisons? Avant,
il n'y avait pas de généraux, maintenant, en outre,
il n'y a
plus d'hommes... Pourquoi s'en étonner? Ces choses,, dans
état social et politique quelconque, sont inévitables si le
un
lien
ne
vient serrer,
heures de crises,
fût-ce à vif, la chair d'un peuple aux
impitoyable et fort comme la destinée
qu'on doit dompter. Sans discipline, sans vertu militaire,
l'homme
se
retrouve
avec
ses
défaillances
de
nature,
l'homme ordinaire s'entend, car le héros est l'exception...
«
Si le succès
a
pu
stimuler la masse au début des opé¬
rations, alors que l'abandon du foyer se trouvait trop récent
pour être douloureux, les revers,
après cinq mois de cam¬
pagne, entraînent le désastre...
«
J'ai parcouru
les positions, plein d'anxiété pour leur
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAIiEOIL.
17
LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAREUIL
258
fragilité, j'ai senti la même fragilité chez
ceux
qui les
tenaient; notre heure est donc proche... La guerre, avec
cette innocence
d'un côté,
n'est plus qu'une manœuvre
contre un ennemi figuré... »
Le 5 mars, notre reconnaissance était mouvementée. Nous
en avions devant nous une
Botha.
Cependant,
avec
autré commandée par le général
cette étendue d'horizon, si l'on
distingue l'homme de très loin, il est impossible, par contre,
de se rendre compte de son costume. Aussi nous avancionsnous
sagement, quoique sans défiance, vers un gros de
cavaliers
en
silhouettes sur la ligne d'horizon, quand nous
fûmes tirés sur notre droite, c'est-à-dire du côté anglais. A ce
moment, les cavaliers d'en face s'ébranlèrent en fourrageurs
sur une
ligne très régulière qui nous indiquait une troupe
manœuvrière, et sur notre gauche
nous
vîmes accourir,
d'autres cavaliers galopant vers nous. Nous fîmes donc demitour pour nous rapprocher des positions boers qu'on aperce¬
vait
encore.
A ce moment, nous fûmes tirés d'assez près par des tireurs
postés dansla brousse. Nous nous mîmes alors au galop allongé
et filâmes à
grande allure, jusqu'à ce que
nous vîmes des
Boers accourir à notre rencontre. Leurs yeux, mieux encore
que nos jumelles, nous
convainquirent qu'il y avait mé¬
prise. Nous étions poursuivis par la reconnaissance du
général Botha,
ou
plutôt, ces cavaliers, après
une escar¬
mouche avec de l'infanterie montée anglaise, se retiraient en
même temps que d'autres; ceux qui semblaient devoir nous
CARNET DE CAMPAGNE AU
couper la route suivaient à
I'RANSVAAL
la charge le cheval du général
échappé.
Bien que le chef des éclaireurs du général nous engageât
à revenir avec ses hommes, notre isolement devantles lignes
anglaises lui paraissant dangereux, nous continuâmes notre
pointe. Je savais, en elïet, que les reconnaissances des Boers
se
bornent
généralement à une action avec les patrouilles
adverses, ou à un rapt de chevaux, et se retirent sans rap¬
porter d'indications sur les mouvements de l'ennemi. Il me
fallait'en
obtenir, car je souhaitais garantir, au moins, ma
sûreté personnelle et celle de mon Avagon, au cas où le général
De Wett, voué au
sort de Cronje, s'obstinerait, malgré les
renseignements, à faire face à la gauche anglaise, insou¬
cieux de la manœuvre extensive de la droite. Bientôt nous
sommes
rejoints par un Boer qui nous prend pour des
Anglais et s'approche en criant : Hands up ! Quand il voit
qu'il a affaire au'France-Colonel, son visage s'épanouit et
nous conversons.
Il rejoint
•!
i
quatre Boers restés dans une
supposions
avoir été tirés par l'ennemi. C'était donc un cadeau des
ferme, en plein voisinage anglais, d'où nous
Boers. Nous
rejoignîmes ceux-ci en agitant nos chapeaux.
Ils retraitaient, mais me
donnèrent d'utiles indications et,
après échanges de poignées de main, nous restâmes seuls
maîtres de l'exploration, tandis qu'ils
une casserole
Anglais
nous
s'éloignaient, agitant
dérobée dans la ferme. Je voulais savoir si les
avaient débordés, y compris un laager de
patrouilleurs. Je tenais à
connaître aussi dans quelles
j
J
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
260
conditions s'opérait leur mouvement et s'il devait avoir une
portée stratégiqueou tactique. Pour cela il me fallait atteindre
les
positions anglaises, couper la route de Petrusburg et
m'avancer, autant quele terrain me le permettrait, jusqu'aux
parties basses qui devaient cacher le mouvement. Dans ces
clartés
d'atmosphères transvaaliennes, il y a des mirages
d'hommes, de colonnes, de poussières et d'indices, comme
il y a des mirages
d'eau. On est obligé de corriger tous les
doutes en s'approchant.
Bientôt nous eûmes en vue des colonnes anglaises chemi¬
nant
vers
le sud-ouest et longeant
d'autres positions an¬
glaises déjà établies et gardées. J'en conclus à un mouve¬
ment successif d'unités, à une
sorte de manœuvre oblique
à la Frédéric, débordant des camps
boers. Plus au loin, je
surpris un régiment de cavalerie évoluant qui pouvait être
l'apparition d'une
grosse
colonne. Après
une
attente,
l'apparition d'une longue file de wagons me fit croire plutôt
à l'escorte
d'un convoi dont la direction serait
partie de
Jacobsdaal. A un moment, poursuivant nos opérations, nous
nous
trouvâmes à 1.500 mètres d'une grand'garde, et ce
voisinage eût pu
nous
inspirer de salutaires réflexions,
quand notre attention fut éveillée par une grosse poussière
vers
notre gauche et toute l'apparence d'une colonne impor¬
tante. Y galoper nous fit oublier le reste, même la prudence
la
plus élémentaire. Après
une
longue observation qui
rectifia la
première au point de vue des indices et ramena
l'incident
à
un
simple mouvement d'escadrons,
nous
CARNET DE CAMPAGNE AU TRANSVAAI
revînmes
2G1
paisiblement, ménageant nos chevaux. Tout à
coup, nous sommes salués d'une salve à gauche, à moins de
200 mètres, et dans le crépitement d'une fusillade acharnée,
chevaux bondissent dans une
nos
course
désordonnée. Le
bonheur voulait que nous n'eussions pas nos chevaux épui¬
sés, ayant emprunté trois excellentes montures au dernier
laager où nous avions touché. Leur vigueur'noussauva, car
les
Anglais
nous
nous
saluèrent d'un feu nourri jusqu'à ce que
fussions hors de portée. Je me
demande encore com¬
ment cette embuscade put nous manquer,
comme nous l'étions
posés en cible
et à cette distance. Le peloton accouru
devait s'être essoufflé en remontant la pente. J'imagine aussi
que ma tunique noire et mon apparence
européenne, ainsi
que l'acte de cette reconnaissance osée nous avaient spécia¬
lement
désignés à leur feu. A la distance où ils tirèrent,
leurs présomptions durent se changer en certitude.
Au retour, je pus causer avec le général Botha,
frère du
général Louis Botha, de Colenso, et comme lui, homme
charmant, intelligent, doué également quant au
physique.
exprimant mes
craintes, vu l'espacement incohérent de nos positions, qu'il
ne fût coupé du général De Wet. Comme moi, il jugeait la
situation critique et il me parut partager non moins mes
Je lui fis
part de mes observations, lui
idées sur la nouvelle tactique
ment
un
masque
qui s'imposait : jeter simple¬
devant les Anglais pour retarder leurs
progrès, et organiser sur leurs lignes d'opérations une série
de destructions méthodiques, de manière à leur interdire de
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
262
plus en plus le mouvement eu avant. J'eus le regret de ne
aussi bien compris ou au moins aussi sérieuse¬
ment par le général De Wet, quand le lendemain seulement,
de très bonne heure vu ma rentrée tardive au camp, je pus
l'entretenir de ces sujets... Je ne croyais pas qu'il fût attaqué
pas être
ce
jour-là, mais le jour suivant probablement. Je lui affir¬
mais en tout cas qu'il était complètement tourné et que,
les
si
Anglais retardaient leur attaque, ce ferait en vue de
l'envelopper en l'acculant à la Modeler. 11 me répondit qu'il
venait d'envoyer des renforts au
général Botha et restera
moi dans cette insondable sécurité du Boer, dont
l'explication est intangible.
Le 6 mars, ce fut donc le matin à l'aube que je vis le
pour
général et, vers dix heures, les Anglais lui
avaient déjà
confirmé mon dire.
Wett,lesCassandre
et comme je n'avais aucune raison, dans l'un comme dans
J'aurai joué, pourCronjecommepourDe
l'autre cas, de
cacher aux Boers des craintes que chacun
pouvait trop bien vérifier, les Boers sont restés convaincus
la Tugela. Si je suis
peu.insistant par nature et si j'ai une particulière horreur de
que j'ai vu juste sur la Modder comme sur
m'immiscer aux choses dont
je n'ai pas la responsabilité,
j'ai toujours tenu, même avec les plus sérieux risques per¬
auprès des géné¬
raux qui m'accueillaient avec bienveillance à leur quartier
général, mission qui, selon moi, devait répondre à cette bien¬
veillance. Si l'événement m'a donné raison avec tant d'éclat,
sonnels, à remplir une mission de conseil
CARNET DE CAMPAGNE AU
TRANSVAAL
203
J1 n'y a pas de troupe
à l'école agissant contre un ennemi marqué dont on ne puisse
prophétiser la manœuvre. Or les Anglais étaient là à l'exer¬
cice contre un simple plastron. Ce qui rendit ce jour-là leur
action plus significative fut l'arrivée du président Kruger au
hoofiaager, tandis que retentissaient les premiers coups de
des attaques de front et de flanc. A peine s'il put s'en¬
tretenir dix minutes avec les uns et les autres. Je sus ainsi qu'il
préoccupait de constituer un gros corps d'Européens dont
je prendrais la direction. Il était là, vêtu de noir par un tailleur
qui certes n'avait rien d'anglais, coilïé de l'immuable vieux
haut-de-forme qu'il pose sur sa tête comme premier acte à
réveil, comme il coifferait une couronne et qu'il ne quitte
plus jusqu'àce qu'il s'endorme lesoir. 11 parlaiten homme qui
serappelletousles cloaks,.tousleskopjesd'un pays qu'il battit
jadis en chasseur de fauves. Mais soudain il remonta en voi¬
ture et, tandis que ses mules le ramenaient au galop vers Abra-
je suis loin de m'en attribuer un mérite.
canon
se
son
dé¬
route devant celle delà Grande-Bretagne redevenue désormais
triomphante. La vérité est qu'en agissant en grande masse,
ils eussent dû le faire au début et choisissant le
hamskraal, on eûtditla fortune des deux Républiques en
comme
vrai théâtre d'invasion, les
Anglais ne peuvent plus être que
partie gagnée.
Ceux qui ont assisté à l'abandon des positions de De Wet
engagement d'infanterie, par simple impression dé¬
retardés, mais en fait ils ont décidément
sans un
s'apercevaient déployés
dans la plaine, ont acquis également la triste certitude de la
primante des 40.000 hommes qui
261
LE COLONEL DE YILLEBOIS-MAREl'IL
démoralisation desBoers. Il n'y a eu qu'un'e retraite
s'est pas transformée en déroute,
qui ne
parce qu'elle a eu lieu sans
combat et que les Anglais, fatigués
par leur déploiement et
trop éloignés, n'ont pu passer à la poursuite.
Le 7 mars, le colonel écrivait encore :
sommes
«
Dès l'aube
nous
partis pour aller camper au croisement des routes
de Petrusburg et d'Abrahamskraal. La veille au
été rejoint par
soir, j'avais
15 Français arrivant de Prétoria; dans la
matinée, j'en joignis 15 autres ; beaucoup étaient porteurs
de lettres
pour
moi dont la lecture tombait mal sur notre
désastre. Elles étaient pleines d'espoir pour les Boers et en¬
thousiastes de leur atitude. Hélas ! cette attitude se faisait
bien
lamentable devant
ces
Français
venus au succès et
tombant dans la débâcle ! J'avais connu d'autres horizons au
début. Quatre
Français, en outre, entrés dans une compa¬
gnie allemande à Colesbprg, venaient aussi de se mettre à
ma
disposition. Cela m'en faisait
une
quarantaine. Ce soir,
je leur indiquerai l'action que je compte leur demander ;
ils vont être le noyau du groupement
à former
en
haut lieu.
étranger qu'on songe
Si le petit groupe
d'EtchegoyenCoursenay, laissé à Blœmfontein et égaré je ne sais où,
nous
moins
rejoint, j'aurai une cinquantaine d'hommes plus ou
montés et
armés, mais tous désireux de marcher.
Laissant donc nos wagons ici, à portée de
ramènerai
demain
sur
général Delarey avèc
qui s'est croisée
le
une
front,
que
Blœmfontein, je les
tient maintenant le
réserve arrivée de Golesberg et
avec nous,
hier, durant la nuit. En tout
CARNET DE CAMPAGNE AU TRANSVAAL
263
cas
cette
nos
pauvres chevaux et la station pour les mules,
demi-journée de repos était indispensable pour
si courte
qu'elle soit, paraît bien nécessaire, devant l'inconnu du
trajet qui peut nous ramener au Transvaal. »
Ces
lignes terminent le Carnet de campagne. Nous avons
raconté comment,
quelques jours après, il avait été nommé
général de cette légion étrangère et avait accepté ce com¬
mandement. A cette date, il jugeait
la situation des Boers
désespérée. « Le désastre apparaît certain, avait-il dit, ce
n'est plus qu'une question d'heures. » Dès lors, il n'eut plus
qu'un dessein, suprême pensée qui perce à maintes reprises
entre les
lignes de
son
carnet : cette pensée n'était plus
pour les Boers, mais pour la France, pour son armée.
«
nir
Il s'était juré de
laisser au fond de l'Afrique un souve¬
impérissable de la valeur française ; il avait résolu de
montrer à tous, amis ou
ennemis, comment savent mourir
les soldats de sa race. Il le montra à Boshof.
«
Ne lui devrions-nous que cet écrit
sacrifice n'aurait pas été
testamentaire, son
inutile. Cette déposition capitale
réformera chez nous des engouements erronés et dangereux.
La résistance des
avait
Boers, alors qu'ils semblaient invincibles,
encouragé les partisans des milices volontaires, du
peuple armé, de toutes les chimères du même ordre. Un
témoin oculaire et compétent nous renseigne sur l'unique
raison de
ces
succès
sans
lendemain
:
ils
ne
furent dus
qu'à la prodigieuse incapacité d'un adversaire aussi peu
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
20G
Avec des vertus
morales très rares dans les démocraties de l'ancien monde,
avec un entraînement physique et une science du tir qu'on
ne trouverait chez aucun peuple, les soldats citoyens et les
Boers eux-mêmes.
manœuvrier que les
tenu devant quelques
vieux régiments, bien disciplinés, vivement conduits. Une
armée tant soit peu exercée les eût culbutés au premier
eboc. Villebois l'a clairement vu et nettement dit : en dépit
généraux du veldt n'auraient pas
de
leurs
admirables qualités
individuelles, ces pauvres
Burghers étaient mis en infériorité, dès le début, non seu¬
lement par
le nombre de leurs adversaires, mais par leur
défaut de cohésion, de discipline, de comman¬
dement.
Telle est l'opinion du bon juge militaire qui alla
propre
—
leur offrir sa vie et ne
réussit pas à les éclairer. Puisse-t-il
éclairer la patrie qu'il a voulu
glorifier par des actions où
elle reconnut un de ses fils1 ! »
Villebois-Mareuil n'a pu
assister qu'à la première partie des opérations militaires,
qu'il n'a vu les Boers à l'œuvre qu'au moment où ils fai¬
saient la grande guerre. Que lui, colonel français, a dû
constater que les Boers n'y étaient nullement appropriés,
et qu'ils n'avaient point de discipline nécessaire, qu'ils
n'étaient point des stratégistes expérimentés, cela ne saurait
surprendre personne, et à coup sûr une pareille appré¬
ciation n'a rien de blessant pour les Boers ; elle ne les dimi¬
Faisons
encore
nue d'aucune
observer que
façon
1. E.-M. de Vogué.
CARNET DE CAMPAGNE AU
D'ailleurs, même dans
TRANSVAAL
267
cette première période, les Boers
défaites désastreuses,
comme celles de.Colenso et de Spion-Kop? Et que doit-on
penser alors de cette armée de la Grande-Bretagne, qui se
faisait battre à plates coutures et se laissait prendre ses
canons par des « leudes féodaux »? On comprend fort bien
que M. de Villebois-Mareuil se soit désespéré de ne pas voir
suivre ses conseils; ils eussent consacré les premiers résul¬
tats si glorieux de cette campagne qui devait aboutir si tris¬
tement à la capitulation de Cronje ; comment s'étonner qu'il
ait déclaré que les Boers étaient impropres à la grande
n'ont-ils pas infligé aux Anglais des
guerre?
Villebois-Mareuil
n'a pu voir la seconde période des opérations où « les leudes
féodaux suivent leur tempérament et font la guerre à leur
façon, c'est-à-dire en guérillas; où les Botha, les De Wet,
Malheureusement pour le Transvaal, de
»
plus illustres, ont successivement
tenu en échec les premiers chefs militaires de l'Angleterre,
lord Roberts, lord Kitchener. 11 n'a pas vu lord Kitchener
prenant l'initiative de négocier avec Botha, engageant
véhémentement son Gouvernement à faire de nouvelles
ouvertures et à accorder elùin l'autonomie aux Républiques
pour ne parler que des
africaines.
Il faut
reconnaître, d'ailleurs, que cette guerre
sud-afri¬
le disait un
jour de Villebois-Mareuil. Les siennes, elles-mêmes — aux¬
quelles cependant l'événement donne si souvent raison —
caine a
dérouté toutes les prévisions, comme
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
268
ont été mises en
défaut, sinon quant à l'issue, du moins
quant à la durée de la lutte. Quand il écrivait ces mots
tristes et désolés
Avant, il n'y avait pas de généraux,
maintenant, en outre, il n'y a plus d'hommes... le désastre
paraît certain, ce n'est plus qu'une question d'heures ». Pou¬
vait-il prévoir que, dix-huit mois après,
pas
finie, que les Boers auraient
la guerre ne serait
retVouvé, comme par
enchantement, des généraux et des hommes, que l'orgueil¬
leuse Albion continuerait à être humiliée par ces pauvres
paysans? Sans doute, ils eurent tour à tour leurs heures
d'enthousiasme et leurs heures de
ci ne furent pas de longue
défaillance, mais celles-
durée; ils reprenaient vite cou¬
rage et se remettaient à combattre.
Le caractère des Boers n'a rien de l'exaltation
sublime
du soldat
parfois
européen, rien de l'entraînement qui
pousse aux hardis coups de main et force la victoire;
à défaut d'élan, ils
avec
mais,
ont la ténacité et volontiers ils diraient
notre fabuliste :
«
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage. »
Et, de fait, ils ont tenu en échec, plus qu'aucun adversaire
ne l'a
jamais fait, la plus puissante nation maritime du monde.
On sait que, dans son cœur, chaque Boer répond aux pré¬
tentions
«
anglaises
par ce mot
de Guillaume d'Orange
:
Plutôt une patrie en ruine que pas de patrie. Vous voulez
notre pays ; venez le prendre, mais vous passerez sur nos corps
et sur les cendres amoncelées.de nos foyers et de nos biens. »
CONCLUSION
Depuis la mort du comte Georges de Villebois-Mareuil,
les semaines, les mois ont passé, une année nouvelle s'est
levée
sur
les
Anglais et les Boers toujours armés, et qui
LE
GÉNÉRAL
sait si elle ne se couchera
DE
WET
pas de même au son de la mi¬
traille et du canon ?
Les deux
connu
Républiques du Transvaal et de l'Orange ont
tour à tour la victoire et la
délaite; seuls, le courage
LE COLONEL DE
270
et la confiance n'ont point
VlLLËBÔlS-MARËUlL
faibli. Leurs champs sont dévas¬
sont morts; de ces
débris fumants et de ce sang versé sort une voix chaque
jour plus forte et qui remue jusqu'aux entrailles les survi¬
vants
Liberté, liberté !... » Et ceux qui sont encore debout
répètent : Liberté, liberté ! à notre tour de nous immo¬
ler pour elle! » L'intrépide Botha, l'imprenable De Wet, les
Delarey, les Willeyd et leurs émules continuent l'œuvre de
leurs devanciers. Si la victoire leur est refusée, ils ne cesse¬
tés, leurs fermes brûlent, leurs enfants
: «
ront de combattre qu'en mourant.
L'admirable vieillard qui préside aux destinées du
Trans-
désolé pour venir en Europe chercher
aide et protection. Il se disait, sans doute, qu'un pays
comme la France, qui compte des fils tels que de VilleboisMareuil, mettrait dans le plateau de la justice son épée, ou
du moins son influence, et, plein d'espoir, le vieux président
passé l'Océan pour venir parler aux nations de l'Europe,
vaal a quitté son pays
a
de ses fils en détresse.
Les
peuples, le peuple français surtout, en
qui vibre
grandes et les nobles in¬
fortunes, a fait à Kruger des ovations enthousiastes. Il sem¬
blait que l'ombre de Villebois enveloppait le Président et
que, dans ses acclamations, le peuple réunissait en sa
pensée les deux héros, l'un si grand dans sa mort, l'autre
si magnanime dans sa vie : victimes tous deux de leur
amour pour la justice et pour la liberté.
La France entière a tressailli en apprenant que le pré-
encore
«
l'admiration pour les
CONCLUSION
271
sident Kruger a mis le pied sur son sol ; dans le
dépourvu
où elle est de tout ce qu'elle a coutume d'aimer et de véné¬
rer,
il représente pour elle les grandeurs dont son histoire
est
pleine
:
l'héroïsme, le dévouement, la
l'amour du pays
constance,
unis à la foi religieuse. Avec sa propension
naturelle à idéaliser ceux qu'elle a adoptés et à les
doués des perfections qu'elle a rêvées pour
eux,
supposer
elle ac¬
clame en lui non pas seulement toutes les
qualités qu'ont
montrées les Boers, mais toutes celles qu'elle voudrait voir
incarnées dens
à l'heure
tacle.
ses
présente,
propres
ne
chefs et dont ses gouvernants,
lui offrent à aucun degré le spec¬
»
Par l'élan de ses sympathies,
le peuple français a donné
le signal à l'Europe et partout le vieux Président a recueilli
sur son passage
ration. C'est
des témoignages de vénération et d'admi¬
qu'elle est singulièrement émouvante, cette
démarche du grand vaincu, chargé
J usqu'au hout, il lutte,
de tristesse et d'années.
il espère, il garde
une
confiance en la justice de Dieu. Et voilà pour
inaltérable
quelle raison
l'âme de la vieille Europe a vibré dès que le vaillant chef du
Transvaal a foulé le sol de la France. Des scènes
indescrip¬
tibles d'enthousiasme, de puissantes ovations, des manifes¬
tations grandioses ont accueilli cet homme,
immérité et
supporté
avec une
fermeté digne des temps
antiques, a élevé à la taille d'un héros.
A
Scribe, où le président Kruger séjournait,
valises entières remplies de
qu'un malheur
Paris, à l'hôtel
on
a reçu
des
lettres, de cartes postales à son
272
LE COLONEL DE V1LLEBOIS-MAKEUIL
adresse; il en
est venu et il en vient encore chaque jour
les pays du monde.
Et c'est là un spectacle réconfortant, à cette heure sombre
de l'histoire. Tout n'est donc pas mort en Europe, si la
vue du courage, de l'honneur, de la dignité dans l'épreuve
sait encore émouvoir les cœurs et réveiller les intelligences.
Les Gouvernements ne s'étaient guère préoccupés du
Transvaal. Après avoir encouragé le président Kruger par
un
télégramme fameux, l'empereur d'Allemagne l'avait
abandonné au jour du choc décisif, au risque de provoquer
des doutes sur la valeur que mérite la parole de ce mo¬
narque qui se pose si volontiers en Lohengrin et en cheva¬
lier casqué de la chrétienté. La Russie était absorbée
par les complications survenues en Chine. La Erance était
toute à la joie de son Exposition. Mais voici que les peuples,
ayant l'instinct des devoirs et des intérêts de l'Europe,
se mettent à manisfester d'ardentes sympathies pour les
Boers ; ils ressentent tout à coup un de ces élans qui
replacent les foules tombées dans les sphères élevées oii
l'on respire l'air pur des sentiments généreux et désinté¬
ressés, de la pitié, de la bonté. A la vue du courage mal¬
heureux, de la grandeur d'âme de ce représentant d'un
peuple de héros qui étonne Je monde par sa bravoure,
l'Europe s'est ressaisie, ses vieux instincts chevaleresques
se sont réveillés et, dans un même cri d'admiration, elle
par milliers de tous
acclame l'honneur et la vaillance.
Le
président Kruger incarne, en effet, l'idée du
droit et
2711
CONCLUSION
justice. C'est pourquoi le sentiment public lui est
de la
favorable; c'est pourquoi aussi, qu'on le veuille ou non, la
question du Transvaal n'est pas seulement une question
sud-africaine, mais une question internationale.
Tous les
principes du christianisme militent en faveur
des Boers et conseillent une médiation au profit de ce peuple
pacifique, religieux, patriarcal. Le droit public lui "est éga¬
lement
propice, puisqu'il consacre la souveraineté inté¬
rieure
des
peuples et leur liberté. Hélas ! les principes
supérieurs n'ont trouvé que des Gouvernements insensibles,
qui ont résisté à la poussée du sentiment public et des
sympathies qui s'affirmèrent de tous côtés au profit de l'in¬
dépendance des Républiques Sud-Africaines!
C'est
une
grande leçon que le président Kruger appor¬
tait à l'Europe. Une dernière occasion s'offrait aux Gouver¬
nements de
régler la question du Transvaal dans le sens
de la justice et de la paix. Historiquement, la solidarité des
peuples et la protection des faibles sont des vérités et des
garanties pour les puissants eux-mêmes; la dépossession
brutale du Danemark
en
1864, par exemple, a engendré
successivement la guerre de
1860 et celle de 1870, qui ont
été si fatales à l'Autriche et à la France.
La violation du droit porte malheur,
retombent
sur
ceux
et le vieux chef
les abus de la force
qui les commettent
ou
les tolèrent,
vaincu, dans toutes ses allocutions, n'a
cessé d'en
appeler à la justice divine. Comme Garcia Mo-
reno
le
LE
sous
COLONEL DE
poignard de l'assassin il s'écrie :
VILLEBOIS-MAKEUIL.
«
Dieu ne
18
274
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREU1L
c'est l'annonce de la résurrection !
Mais les Gouvernements ont lavé leurs mains comme
Pilate et ont dit à l'Angleterre : « Nous ne nous mêlerons
meurt pas ! » Et cette parole,
faites-en ce que vous voudrez. »
Et l'Europe, pareille aux spectateurs de l'amphithéâtre
antique, a assisté, intéressée, émue parfois, au combat de
la bête fauve et du gladiateur descendus dans l'arène. On
l'a vue applaudissant à l'audace de ce dernier, à l'adresse
de sa défense, aux coups vigoureux portés au Léopard.
Mais elle s'est contentée de battre des mains. Si les Répu¬
blicains eussent été vainqueurs, l'Europe les eût acclamés,
mais les soutenir dans ce combat inégal, mais les aider à
faire triompher leur cause, elle n'y a guère songé : la tra¬
gédie est belle, il faut la voir jusqu'au bout. Et, si l'on dit
à ces Gouvernements indignes, que l'issue n'est pas dou¬
teuse, que les forces de l'homme seront vaincues par celles
du tigre, ils vous répondent froidement, le sourire aux
lèvres : « C'est dans l'ordre : la force prime le droit. »
C'est bien là la barbarie de l'égoïsme d'où naît la cruauté
de l'indifférence, et il était donné à notre époque irréligieuse
de révéler ce que devient la grandeur d'âme sans la pensée
de Dieu. Il n'est rien de plus capable de faire réfléchir sur
la décadence morale des Gouvernements athées que l'atti¬
tude de l'Europe depuis quelques années, et notamment
depuis le commencement de la guerre sud-africaine.
Tous les cœurs haut placés en souffrent comme d'une
honte qui s'étend sur le monde civilisé ; cette honte les
pas de la cause de ce juste;
27b
CONCLUSION
brûle comme un fer rouge et des cris d'indignation, de tris¬
tesse et d'amertume échappent aux âmes
oppressées. Fran¬
s'est fait l'éclio de ce
sentiment populaire en écrivant ces lignes :
çois Coppée, le grand poète aimé,
Au Président Kruger qui va traverser la France
Donc, la France n'est pas le but de ton voyage,
Donc, ce n'est pas à nous que tu penses en mer,
Indomptable vieillard, ô stoïque Kruger,
Sacré par le malheur, par l'exil et par l'âge.
Jadis, à tout proscrit, à tout persécuté,
La France ouvrait ses bras comme une tendre mère,
quelle tristesse amère
Qu'elle ne t'offre pas son hospitalité!
Pour nous, ses fds déchus,
Tu vas la traverser, mais l'ignoble police
Ecartera le peuple accouru
Passe vite,
sur tes pas.
Kruger! Tu ne comprendrais pas
Que des tyrans d'un jour il n'est pas le complice.
Passe vite! A cette heure, ainsi qu'un vil troupeau,
11 obéit à l'ordre infamant d'être lâche.
On brise son effort vers toute noble tâche,
Et la honte pâlit les couleurs du
drapeau.
endolorie
Du poison qui la ronge et qu'on lui verse encor.
Passe! Tu pourrais voir se dresser le Veau d'or
Où jadis s'élevait l'autel de la Patrie.
Passe! La pauvre France est tout
LE COLONEL DE VIL L E BOIS-M A REUIL
276
Passe, mais ne sois pas injuste dans ton deuil.
Devant toi, grand vaincu, sous le joug qu'il secoue
Tout Français rougira.
Que ce sang sur sa joue
Te rappelle le sang de Villebois-Mareuil !
Sache bien que nos cœurs ne sont pas si débiles
Qu'ils ont frémi devant le combat inégal
Où ces héros, les fiers paysans
du Transvaal,
De tous leurs délilés ont fait des thermopyles.
L'égoïsme et la peur, hélas! nous font la loi;
Mais sache que
ta cause est pour nous tous sacrée.
Si l'Europe fut lâche et s'est déshonorée,
N'accuse que les chefs ;
les peuples sont pour loi
Et le peuple français surtout! Non, cette clique,
Ce Parlement pourri, ces ministres tremblants
Qui, pour ton infortune et pour tes cheveux blancs,
N'ont pas d'asile en leur soi-disant
République!
Mais le peuple,
moi, tous!... Ah! notre bon renom
D'autrefois, qu'en ont fait nos maîtres ! Quel supplice!...
Tu passes, grand vieillard, en demandant justice,
Et l'Histoire dira que la France a dit non.
9 novembre 1900.
Ou allons-nous... où va le monde... où va la France? Ah!
que Dieu lui
donne, à cette France, jadis si glorieuse et si
forte, que Dieu lui donne beaucoup de Villebois-Mareuil,
et elle ira,
digne et Hère, à la victoire et à l'honneur.
LA FIN
Deux
ans
se
sont écoulés depuis la mort du héros de
du Transvaal
et de l'Orange ont résisté à l'envahisseur. De temps à autre,
Boshof ; deux ans pendant lesquels les paysans
ils ont de nouveau tourné vers l'Europe leurs regards sup¬
pliants, ne pouvant croire que les grandes nations ne se déci¬
deraient pas à mettre un
terme à cette guerre abominable.
Ils ont vainement attendu : le secours ne devait
il n'y a pas de
pas venir;
Villebois-Mareuil au sein des gouvernements
actuels. On les a laissés seulset comme trop souvent les causes
plus heureuses, quel'héroïsme
ne suffît pas pour vaincre, il vient
un jour où les efforts,
même ceux du désespoir, ont une limite. « Nous n'avons
les plus belles ne sont pas les
plus ni vivres, ni vêtements, ni munitions, ni chevaux. »
Telle était la situation des malheureux Boers au printemps
de 1902.
Le terrible drame
d'ailleurs, comme toute
chose en ce
monde, devait avoir sa fin. Après une résistance de près de
paix. Ce n'est
pas le courage ou le patriotisme qui ont défailli, ce sont les
moyens matériels qui ont fait défaut. Tout était épuisé et les
petits commandos disséminés à travers le territoire du
Transvaal, de l'Orange, du Natal et du Cap étaient inca¬
pables de continuer la lutte contre 250.000 Anglais. Ecrasés
trois ans, les deux Républiques ont accepté la
s
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAREUIL
278
par le nombre ils ont succombé,
trabis par l'Allemagne qui
les avait encouragés à la guerre,
abandonnés
par les États
Européens qui, tôt ou tard, expieront cruellement les calculs
de leur lâcheté. Les pauvres paysans
par
dont l'effectif, décimé
d'incessants combats, était en quelque sorte réduit à
rien, ont déposé les armes. Mais, quand le combat cesse
faute de combattants, lesuccès des vainqueurs est un maigre
triomphe.
«
Je ne sais si nous serons vaincus, avait dit le président
Kruger un peu avant le commencement des hostilités, mais
nous
ferons une résistance qui étonnera le monde. »
Jamais
prédiction ne fut mieux réalisée. Ce fut pendant
trente-trois mois un merveilleux et émouvant spectacle que
celui de ces quelques milliers de paysans résistant aux efforts
inlassables de l'empire le plus puissant de la terre et peu de
récits seront plus palpitants que celui ,des batailles du petit
peuple boer. La guerre sud-africaine, après avoir occupé
l'attention de l'univers entier,
restera l'un des plus grands
événements de notre époque.
Le dernier coup de main des vaincus fut encore un brillant
fait d'armes accompli par Delarey contre lord Methuen.
Celui-ci
blessé et fait
entre les mains des
prisonnier fut noblement remis
Anglais
par le
général boer. Cet acte
les atrocités
commises par les Anglais contre les habitants des deux
généreux contrastait, une fois de plus, avec
Républiques.
Mais ce combat devait être le dernier effort des agonisants;
Boers pensèrent avec
les
raison qu'entre ce succès et les
fêtes prochaines du couronnement
venue
d'Edouard VII l'heureétait
d'écouter des propositions de paix. S'ils avaient laissé
passer ce
moment favorable, ils auraient perdu
sans aucune
la partie
compensation.
Après des pourparlers qui durèrent deux longs mois, les
représentants des deux peuples s'entendirent sur les condi¬
tions minutieusement discutées. Le samedi, 31 mai 1902,
à 10 heures et demie
du soir, la paix fut signée par lord
Kitchener et lord Milner etpar les généraux de
l'État d'Orange
et de la République du Transvaal.
Voici le texte officiel de cet accord.
Article
premier.
—
Les troupes burghers en campagne
déposeront immédiatement leurs armes,
les canons, tous les fusils et toutes
remettront tous
les munitions de guerre
qu'elles possèdent ou sur lesquels elles ont autorité et cesse¬
résistance à l'autorité de Sa
Majesté le roi Édouard VII qu'elles reconnaissent comme leur
souverain de droit. La forme et les détails de cette reddition
ront d'opposer plus longtemps
lord Kitchener et
le commandant général en second Delarez et le commandant
seront définis par un arrangement entre
en
chef De Wet.
Art. 2.
en
—
Tous les Burghers combattants qui se trouvent
dehors des frontières
du Transvaal et la colonie du
prisonniers de guerre qui se
trouvent à présent hors du sud de l'Afrique et qui sont des
fleuve
Orange, et tous les
LE COLONEL DE VILLEBOIS-MAllEUIL
280
Burghers, seront, après avoir dûment déclaré qu'ils acceptent
VII, ramenés pro¬
gressivement dans leurs foyers aussitôt qu'on pourra leur
fournir des transports et leur assurer dès moyens de subsis¬
la qualité de sujets de Sa Majesté Edouard
tance.
ainsi rendus et qui
seront ainsi revenus ne seront privés ni de leur liberté per¬
Art. 3.
—
Les Burghers qui se seront
sonnelle ni de leurs biens.
Art. 4.
—
Aucun procès, soit civil, soit
criminel, ne sera
intenté contre qui que ce soit des Burghers qui se sont ren¬
dus et qui sont revenus, à l'occasion de quelque acte que ce
soit résultantde la poursuite delà guerre. Le bénéfice du pré¬
sent article ne s'étendra pas àcertainsactes qui ont été notifiés
aux
généraux boers par le commandant en chef et qui seront
jugés par le conseil de guerre immédiatement après la clôture
des hostilités.
Art. 5. — La langue
écoles publiques
hollandaise sera enseignée dans les
du Transvaal et de la colonie du Fleuve-
Orange là où les parents des enfants
le désireront. Son
emploi sera permis devant les tribunaux, lorsque cela sera
nécessaire pour que l'administration de la justice soit meil¬
leure et plus efficace.
Art. 6.
—
La possession
de fusils sera autorisée dans le
Transvaal et dans la colonie du
Fleuve-Orange peur les
personnes qui en ont besoin pour leur protection.
Art. 7.
—
L'administration militaire du Transvaal et de la
colonie du Fleuve-Orange sera, à la
date la plus prochaine
281
LA FIN
aussitôt
que les circonstances le permettront on introduira des institu¬
possible, remplacée par un gouvernement civil et
tions représentatives préparant
l'autonomie.
Art. 8. — La question de donner
des droits électoraux aux
indigènes ne sera tranchée qu'après
l'introduction de l'auto¬
nomie.
propriété
financière auTransvaal et dans la colonie du Fleuve-Orange
Art. 9.
—
Aucun impôt spécial ne frappera la
de la guerre.
Art. 10.
Aussitôt que la situation le permettra, une
commision, dans laquelle les habitants du lieu seront repré¬
sentés, sera nommée dans chaque district du Transvaal et
de la colonie du Fleuve-Orange, sous la présidence d'un
pour couvrir les frais
—
magistrat ou d'un autre fonctionnaire, dans le but
rétablir la population dans
d'aider à
ses foyers,et de fournir à ceux
seront dans
l'impossibilité de s'en procurer : les aliments, l'abri et les
quantités nécessaires de semences, de cheptels et les instru¬
qui, par suite des pertes causées par la guerre,
ments agricoles.
Sa Majesté mettra à la disposition de
ces commissions une
somme de trois millions de livres
sterling dans le bu t ci-dessus mentionné et il permettra que
tous les billets émis conformément à la loi n° i de 1900 de
la République Sud-Africaine et tous les reçus donnés par les
officiers combattants des ex-républiques ou sur leurs ordres,
Le gouvernement de
soient présentés à une
le Gouvernement.
commission judiciaire que nommera
282
LE COLONEL DE
Si cette commission
VILLEBOIS-MAREU1L
judiciaire trouve que ces billets et
reçus ont été dûment délivrés en échange de
contre-parties
sérieuses, ils seront admis par les commissions désignées
précédemment comme titres établissant des pertes de guerre
subies par les personnes
ment
auxquelles ils ont été primitive¬
délivrés.
Outre la subvention gratuite de trois millions de livres
sterling ci-dessus mentionnée, le gouvernement de Sa
Majesté sera disposé à faire dans le même but, à titre de prêt,
des avances qui ne serontpas
ans
frappées d'intérêt pendant deux
et qui ensuite seront remboursables
après une certaine
période d'années avec 3 0/0 d'intérêt.
Aucun étranger, aucun rebelle n'aura droit au bénéfice
de
cet article.
Ce traité est, somme toute,
dans l'épreuve à
glorieux pour les Boers; même
laquelle ils se résignent, ils gardent leur
supériorité morale. Les conditions qu'ils ont acceptées sont
meilleures que celles demandées
pour eux en 1901 et que
Chamberlain déclarait alors « une folie et un non-sens ». Une
clause exclut, il est vrai, de
mais le roi Edouard VII,
l'amnistie, les Afrikandersdu Cap,
qui a exprimé la satisfaction infinie
que lui cause la cessation des
ment fait promettre
hostilités, doit avoir secrète¬
qu'il saisira l'occasion de son couronne¬
ment pour étendre l'amnistie à tous ses
sujets.
Du reste, les pauvres
petites Républiques ont fait tout ce
qu'elles ont pu; les forces humaines
ont des bornes
et
283
LA FIN
l'héroïsme
peut écouter sans
honte les conseils
de la
raison.
le dire, le monde entier s'est attristé
en apprenant que le petit peuple allait mourir. On les croyait
invincibles, ces Boers, tant ils avaient vaincu; ils semblaient
inépuisables, tant ils avaient surpris ennemis et amis par la
fécondité de leurs ressources. Du moins, ils sont allés jus¬
Et pourtant, il faut
qu'ils puissent
qu'au bout et leur gloire est assez grande pour
sans humiliation supporter la défaite et en raconter l'his¬
toire à leurs
enfants.
sombres
prévisions hantent les cœurs et quand, dans l'église de
Quelle sera la destinée de la nouvelle Irlande? De
fondirent
larmes. Après tant d'autres douleurs, c'était la grande,
l'irrémédiable douleur. Ces sanglots prouvent à quel point la
population boer était attachée à sa tradition nationale, dé¬
sormais perdue, et les vainqueurs ne sauraient prétendre
Blœmfontein, la paix fut annoncée, les assistants
en
faire oublier cette campagne qui laisse
après elle des souve¬
les fils des
hommes qui ont combattu sur le Vaal, la Modder et la Tugela n'oublieront les exploits de leurs pères.
Le lendemain de la conclusion de la paix, la nouvelle en
fut apportée au président Ivruger ; il était 9 heures du soir.
Selon sa coutume, le vieillard, après avoir passé en prière
la journée du dimanche, s'était couché de bonne heure et
dormait profondément. On crut devoir l'éveiller pour lui
communiquer l'importante dépêche. Il resta un instant stunirs
appelés à devenir des légendes. Jamais
284
LE COLONEL DE VILLEHÛIS-MAREL'IL
péfait, puis, avec
Dieu!
geste de souffrance infinie : « Mon
s'écria-t—il, mon Dieu! est-ce possible?»
Le président
n'ont
un
Kruger, pas plus que le président Steijn,
signé le traité de capitulation. Steijn était absent
de Prétoria pour cause de
maladie; quant à Kruger, le
anglais l'avait écarté des négociations. Pour
l'orgueilleuse Albion, les deux chefs des petites Républiques
gouverneur
Sud-Africaines sont définitivement rayés
de l'histoire. Et
cependant l'histoire gardera sur ses tablettes une grande et
belle place à ces hommes qui ont incarné en eux l'âme de
la nation boer. Dans l'épopée qui
le velt africain, ces
vient de se dérouler sur
deux noms apparaîtront à la postérité
plus glorieux que ceux des Kitchener, des Millier et des
Chamberlain.
Steijn et Kruger ont été les héros civiques de l'Afrique
hollandaise. Jusqu'à la fin, d'un cœur ferme et vaillant, ils
ont soutenu la lutte. Ils ont été terrassés
par la masse,
le
par
nombre, par l'or, mais l'avenir aura de justes sévérités
pour tout ce que l'égoïsme contemporain aura permis à
la
force contre le droit, et les générations futures admireront
le
courage et
Avant
sur
un
l'abnégation de
deux grands citoyens.
demi-siècle peut-être, leurs statues s'élèveront
les plus belles places de Capetown, et, entre eux, celle
de l'incomparable
leur
ces
soldat français qui fut leur défenseur et
ami, le colonel de Villebois-Mareuil.
PETITE CHRONIQUE
DE LA GUERRE DU TR ANS VA AL
1899
Kruger et sir Alfred Milner, com¬
missaire général de l'Angleterre pour le Sud de l'Afrique,
ont à Blœmfontein une conférence relative à l'admission
des étrangers comme citoyens jouissant de tous les droits,
par la République Sud-Africaine.
■i juin. — Le président
8 septembre.
—
Démarches pressantes du Gouvernement
britannique à celui du Transvaal à ce même sujet.
16 septembre. — Réponse de la République Sud-Afri¬
caine, qui est considérée par le Gouvernement anglais
comme insuffisante.
7
octobre.
—
Convocation
du Parlement anglais.
réserves anglaises sont appelées sous
9
octobre.
—
Les
les armes.
Ultimatum du Gouvernement du Transvaal
à celui du Royaume-Uni.
10
octobre.
—
Le président
Steijn, au nom de l'État
libre d'Orange, se joint publiquement
à la République Sud-
Africaine. Commencement de l'état de guerre.
11
octobre.
—
Cinq heures du soir. L'agent (le représen¬
tant) anglais quitte Prétoria. Sir A. Millier lance une procla¬
mation qui déclare coupable de haute trahison quiconque
aide à l'ennemi dans la guerre contre la Grande-Bretagne.
12 octobre.
Les Boers pénètrent clans le Natal. Les
Boers s'emparent d'un train blindé près de Kraaipan (au
sud de Mafeking). Commencement du siège de Mafeking
sous le commandement de Suijmans, et du blocus de Kimberley, où se trouve Cecil Rhodes.
—
le colonel de villebois-marelil
•286
17
octobre.
—
Réunion du Parlement anglais. Mobilisa¬
tion d'un corps d'armée.
20
Les
Anglais prennent d'assaut la colline
Dundee (Natal). Les Boers sont obligés
de se retirer ; le général Symons est blessé mortellement.
Commencement de l'embarquement des troupes anglaises
pour le Sud de l'Afrique.
octobre.
—
de Talana, près de
21
octobre.
—
Combat à Eslandslaagte (au nord de Ladys¬
mith). Le général Kock, membre du Conseil exécutif du
Transvaal, est blessé mortellement. Le corps hollandais
subit de grandes pertes. Parmi les morts se trouve le
commandant
D1'
H.-S.
Justice
la
République Sud - Africaine ;
de
Coster,
autrefois ministre de la
le colonel
A,-H. Schiel, commandant du corps allemand, est fait pri¬
sonnier. Seconde attaque des Boers sur Dundee et Glencoe.
Commencement du bombardement de Mafeking.
général Yule abandonne Ja position
retire vers Ladysmith. Les Boers
occupent les positions qu'il a quittées.
22
octobre.
—
Le
Dundee-Glencoe et
24
se
Combat de Bietfontein
(un peu au nord
Sortie malheureuse opérée par la garnison
de Kimberley. L'État libre d'Orange annexe la partie nord
de la colonie du Cap.
octobre.
—
de Ladysmith).
25
ses
octobre.
—
Le général anglais
Symons succombe à
blessures, à Dundee.
26
octobre.
—
La colonne du général Yule arrive à%Ladys-
mith clans un état pitoyable.
28
octobre.
—
Des troupes auxiliaires australiennes,
29
octobre.
—
Combat près de Ladysmith.
30
octobre.
de
Victoria, de la Nouvelle-Galles du Sud et de Tasmanie s'em¬
barquent pour le Sud de l'Afrique.
Bataille à
Moderspruit et à NicholsonsNek, un peu au nord de Ladysmith, et victoire des Boers,
—
PETITE
CHRONIQUE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL
287
qui font prisonniers 1.300 Anglais et s'emparent de 6 canons.
Le bombardement de Ladysmith commence; les canons
de marine du Poverfull y arrivent.
31
octobre.
—
Le général Kock succombe à ses blessures.
Sir Redwers Huiler,, commandant en chef de l'armée anglaise,
arrive au Cap.
2
novembre.
Le commandant général Joubert proteste
—
contre l'emploi
des bombes de lyddite
Ladysmith est complètement investi.
par
les Anglais.
4
novembre
—
de Ivimberley, près Casters-
6
novembre.
—
A Mafeking, une sortie de Baden-Powell
—
Les
L'attaque
Farm, est repoussée.
échoue.
9
novembre.
premiers renforts envoyés d'Angle¬
terre arrivent dans le sud de l'Afrique.
14
novembre.
—
Les Boers occupent Colesberg, au
nord
de la colonie du Cap, sous le commandant Schoeman.
15 novembre.
un
—
Près de Chieveley (au sud de Ladysmith),
train blindé est détruit par les Boers.
16
novembre.
—
Les Boers détruisent le
pont sur la Tu-
gela, près de Colenso (Natal).
22 novembre.
et Mooirivier
—
Marche du général Joubert vers Estcourt
(Natal).
22
novembre.
—
25
novembre.
—
Le général
Methuen, en marche pour
dégager Kimberley, rencontre, près de Belmont, les Boers,
et éprouve de grandes pertes. Les Boers se retirent sur
Grasspan.
Bataille de Grasspan (ou Eslin) ; seconde
attaque infructueuse du général Methuen contre les posi¬
tions des Boers. Nouvelle sortie de la
garnison de Kimber¬
ley. Irruption des Cafres de Lingwa et des Anglais dans le
Transvaal, près de Derdepoort (frontière nord-est).
9KÊÊÊÊSÊÊMMMÉI
LE COLONEL DE
288
VILLEBOIS-MARÉUIL
27 novembre. — Le général Buller entre en
activité comme
commandant en chef.
28 novembre. -- Bataille
de Twêerivieren (Modderrivier),
des positions des Boers par le général
Methuen, qui éprouve de grandes pertes. La garnison de
Kimberley fait de nouveau une sortie.
troisième attaque
6 décembre.
—
Le général
Schalk Burger, membre du
Conseil exécutif de la République Sud-Africaine,
remplace,
général Jôubert darts le commande¬
pour peu de temps, le
ment des troupes devant Ladvsmith.
7 décembre.
—
Arundel (au sud de
Colesberg, dans la
Anglais.
8 décembre.
Le général Huiiter, de Ladvsmith, met
hors de service, dans une sortie de nuit, un canon long-tom
colonie du Cap) est occupée par les
—
des Boers.
10 décembre.
—
Combat de Stormberg, au nord de la
colonie du Cap; le général Gatacre est battu,
nons et
11 décembre.
—
Bataille de Maggersfontein;
attaque de lord Methuen. Les Highlanders
troupes anglaises éprouvent des pertes
obligés de battre en retraite. Le général
son
il perd 3 ca¬
632 de ses hommes sont faits prisonniers.
quatrième
et les autres
considérables et sont
Vanchope est tué,
régiment de highland, la fameuse garde noire, est
presque anéantie.
Bataille de Colenso, où Buller tente sans
succès d'attaquer les positions des Boers sur la Tugela;
ceux-ci s'emparent de 11 canons; les Anglais ont plus de
1.1)00 morts et blessés, 238 sout faits prisonniers.
15 décembre.
—
17 décembre. — Le
ment
général Buller, relevé du commande¬
général, conserve le commandement dans le Natal.
nommé général en chef ; lord Kitchener
Lord Roberts est
chef d'état-major.
PETITE CHRONIQUE DE LA GUERRE DU TRANSVAal
26 décembre.
280
—
Une sortie de la
—
Le vapeur allemand Bundesrat est arrêté
garnison cle Mafeking
échoue.
28 décembre.
à la baie de Delagoa par des vaisseaux de guerre anglais.
1900
1er janvier. — Capitulation
de Kuruman (au nord-ouest
de Kimberlev,. dont les Boers prennent possession. Lecolonel Plumer se met en marche avec 2.000 hommes pour dé¬
gager Mafeking.
3 janvier.
Combat de Colesberg dans
le nord de la co¬
Un convoi de vivres tombe entre les mains
—
lonie du Cap.
des Boers.
6 janvier.
—
Les Boers échouent dans l'assaut de Platrand
près de Ladysmith, qui est la clé de la position. Des deux
parts, les pertes sont grandes. 113 hommes du régiment de
Sufïolksont faits prisonniers près de Colesberg (au nord de
la colonie du Cap).
10 janvier. — Arrivée de lord Bobertset de lord Kitchener
dans la ville du Cap.
16
La brigade du général Lyttelton et
la divi¬
passent la Tugela, à l'ouest de
Colenso, vis-à-vis du Spionkop.
janvier.
—
sion de sir Charles Warren
20
janvier.
—
Combat de Venters-Spruit, entre la Tugela
et le Spionkop.
23-24 janvier.
—
Le Spionkop, après un combat acharné,
est occupé par les Anglais.
24-25
janvier.
—
Les
Boers
reprennent le Spionkop.
L'armée de Warren se retire en toute bâte derrière la Tugela,
ses
pertes sont de 1.500 hommes tués ou blessés et de 358
faits prisonniers.
5 février.
—
Les Anglais repassent la Tugela et
I.E COL'OXEL HE VILLEBOIS-MAREUIL.
occupent
l'J
le colonel de
290
villebois-mareuil
le Vaalkrans ; ils essayent pour
la troisième fois, sans suc¬
cès, de débloquer Ladysmith.
7 février.
—
Les Anglais sont obligés d'évacuer le Vaal¬
krans.
8 février. — Les Boers repoussent
de nouveau les Anglais
derrière la Tugela.
9 février. — Lord Roberts commence ses
opérations à la
Modderrivier (État libre).
11 février.
—
du
Commencement de la marche rapide
général French sur Kimberley.
12 février. — French occupe le gué de Kiels-Drift de la
Rietrivier.
14 février.
—
Les Boers occupent Rensburg, au sud
de
Coîesberg.
positions de
Cronje. Le général French dégage Ivimberley. Cronje com¬
15 février.
—
Les Anglais tournent les
Blauwbank
eL Koffijfontein sur la Rietrivier, au sud de Jacobsdal, d'un
mence sa
fatale retraite. De Wet s'empare entre
énorme convoi, ce qui,
après la capitulation de Cronje, em¬
pêchera lord Roberts de profiter de son succès. Il est
d'attendre inutilement à Blœmfontein jusqu'au 3
obligé
mai,
principal qui se trouve dans la ville du
Cap est éloigné de 1.200 kilomètres et que l'unique voie
ferrée qui y conduit est menacée par les Boers qui ont dé¬
parce que le dépôt
truit les deux ponts sur l'Orange.
Combat de Paardenberg. Les généraux
Knox et Macdonald sont blessés. Les Anglais éprouvent de
18 février. —
grandes pertes et beaucoup sont faits prisonniers
19 février. — Buller occupe la
de guerre.
colline de Illangwane-Hill
à l'ouest de Colenso.
Cronje, près de Paardenberg,
est bombardé par les Anglais; ils occupent Colenso.
20 février. — Le camp de
PETITE
21
février.
20i
âlIlîONlQl'E i)E I.A (.1 ÈlîliE DE TKAXSVaAL
—
La
cinquième division anglaise passe la
Tugela près de Colenso.
23 février.
Les Anglais sont repoussés près de Pietershurgel (au nord de Colenso). Tentatives infructueuses
pour délivrer Cronje qui, depuis le 18 février, est enfermé
dans le lit de la Modderrivier par les troupes de Roberts.
—
25 février. — Jamestowfi (dans la colonie d u Cap, au nordest de Stormberg et au sud-ouestde Aliwat-North) est occupé
par Brabant à l'aide de troupes auxiliaires de la
26 février. —
Colonie.
Buller repasse la Tugela.
Après une résistance héroïque de dix
jours, Cronje se rend à lord Roberts avec 3.700 hommes.
Buller réussit à occuper le Pietershuagel.
28 février.
Les Boers évacuent le Natal. Ladysmith
27 février.
—
—
est débloqué. Colesberg
(au nord de la colonie du Cap) est
pris par les Anglais.
jusqu'à Poplar-Grove (à michemin entre Paardenberg et Abrahams-Kraal dans l'État
libre d'Orange).
2 mars.
—
Roberts
3
—
Au nord de la colonie du
mars.
avance
Cap, les Boers sont
obligés de se retirer, quoiqu'en combattant. Combat à
Osfontein (à mi-chemin entre Poplar-Grove et Paardenberg).
Gatacre occupe
5 mars.
Stormberg. Propositions de
paix des présidents Kruger et Steijn.
7 mars.
—
Combat à Poplar-Grove.
9 mars.
—
Les
Républiques réclament l'intervention des
puissances.
11
mars.
13 mars.
—
—
Lord Salisbury refuse de traiter de la paix.
Les Anglais occupent Blœmfontein.
L'Amé¬
rique s'offre de s'entremettre, mais ses offres sont repous¬
sées par les Anglais. Boshof, dans l'État libre d'Orange, au
nord-ouest de Kiuiberley; est occupé par les Anglais.
l.e colonel de
292
15 mars.— Les
villebois-maueeil
généraux Cléments et
Gatacre passent
l'Orange et entrent dans l'État libre.
19 mars.
Proclamation du président Steijn, provoquée
—
par celle de lord Roberts aux
habitants de l'Etat libre, dans
laquelle celui-ci promet qu'il ne sera pas touché un cheveu
à ceux qui prêteront serment de fidélité à l'Angleterre.
21 mars.
Les commandants Olivier, Lemmer et
d'autres, qui se sont retirés de la colonie du Cap, viennent
rejoindre le gros de l'armée des Boers : cette retraite bril¬
—
lante s'opère sous
la direction d'Olivier, qui ne laisse en
ni un cheval.
arrière ni un canon, ni une voiture,
27
mars.
Le général Joubert meurt
—
Botlia prend le
à Prétorià; Louis
commandement en chef. Clements occupe
Fauresmitb, au nord de Philippopolis.
Koornspruit, Sannas Post, à l'ouest de
Blœmfontein, les Anglais donnent dans une embuscade;
les Boers, sous la conduite de De Wet, s'emparent d'un
grand convoi, de 7 canons, et font prisonniers 426 Anglais.
3 avril. —Cronje et 1.000 Boers sont embarqués pour
1er avril.
—
A
Sainte-Hélène.
5 avril.
—
Cinq compagnies anglaises sont surprises et
faites prisonnières
par De Wet, à Reddersburg (dans
l'Etat
Blœmfontein). Combat de Boshof (au
nord-est de Kimberley). Le colonel comte de Villebois-Mareuil
est tué. Beaucoup d'étrangers sont faits prisonniers. Tous les
sujets anglais, qui se trouvent encore sur le territoire du
d'Orange, au sud de
TransvaaL sont expulsés.
9 avril. —
YVcpener, a la frontière du pays des Basutos,
est bloqué par les Boers.
12 avril.
—
14 avril.
—
Assaut des Boers sur Wepener.
Les Anglais, arrivent à Beira sous la conduite
du colonel Warrington ;
pour
se
ils traversent le territoire portugais
rendre à Bhodesia. MM.
Fischer, Wolmarans
PETITE CHIP INIQUE
et Wessels, envoyés
293
DE LA GUERRE DU TRANSVAAL
extraordinaires des Républiques Sud-
à Sainte-Hélène.
18 avril.
On publie à Londres la critique de lord
Roberts sur les faits d'armes du Spionkop (23-25 jan¬
vier 1900). Elle fait grande sensation.
24
A Johannesburg une explosion détruit la
fabrique de munitions pour l'artillerie.
Africaines, arrivent à La Haye. Cronje arrive
—
avril.
25 avril.
—
—
Les Roers lèvent le siège de Wepener.
7 mai. — Dernière séance du
12 mai.
Volksraad au Transvaal.
—Les Anglais occupent Kroonstadt.
Après un siège de deux cent dix-huit jours,
Mafeking est débloqué par les Anglais.
27 mai.
Le gros des troupes anglaises passe le Vaai.
18 mai.
—
—
28 mai. — Lord Roberts
proclame l'annexion de
l'État
libre à l'Angleterre.
31
mai.
—
Johannesburg se rend à lord Roberts. De Wet
des Yeomanry.
Pretoria. 3.000 pri¬
sonniers anglais sont mis en liberté à Waterwal (au nord de
fait prisonnier le 13e bataillon
5 juin.
Lord Roberts entre dans
—
Pretoria),
6 juin.
—
De Wet s'empare d'un grand convoi
de vivres à
Iloningspruit (au nord de Kroonstadt). Le bâtiment de la
station et tout ce qu'on ne peut pas emporter est brûlé.
Ruller pénètre jusqu'à
station à la frontière du Transvaal.
12 juin.
—
17 juin.
—
Le siège du
Volksrust, première
Gouvernement de la République
Sud-Africaine est transféré de Macbadodorp à Alkmaar
(près
de
Nelspruit, sur la ligne du chemin de fer de la baie
Delagoa).
4 juillet.
Victoire des Roers à Ficksburg et à Senekal
de
—
(Etat libre d'Orange). Une partie delà seconde
hollandaise (Croix-Rouge) est faite
prisonnière.
ambulance
soi.
LE CQT.OXEL DE
11 juillet,
YILLEBOIS-MAREEIL
Victoire des Boers à Xi frais Nek
Derdefort, au nord de Prétoria.
16 juillet.
—
21 juillet.
juillet.
Ivroonstadt).
Victoire de De Wet à Honnigspruit
—
Kroonstadt).
29
à
—Paget et d'autres généraux poursuivent De
Wet vers Lindley (à l'ouest de
de
et
—
5.000
Boers,
(au nord
le commandement de
sous
Prinsloo, sont cernés par les Anglais à Fouriesburg, sur la
frontière de l'État libre, et sont
6 août.
—
De Wet, toujours
obligés de capituler.
poursuivi, traverse le Vaal,
bien qu'il ait Methuen devant soi et
8 août. — Arrivée des
Ceylan).
16 août.
—
prisonniers boers à Colombo (île de
De Wet a échappé aux
le poursuivent.
27 août.
Kitchener derrière.
troupes anglaises qui
Après quatre jours de combat, Buller occupe
Bergendal (près de Machadodorp). Ses pertes sont énormes.
Les Boers, malgré une
héroïque résistance, sont forcés de se
retirer.
—
—
De Wet reparaît près de
de l'État d'Orange.
28 août. — Buller
fer delà baie de
1er septembre.
Beilbronn, au nord-est
occupe Machadodorp, sur le chemin de
Delagoa.
—
De
son
quartier général de Belfast,
l'Angleterre.
Boberts proclame l'annexion du Transvaal à
10 septembre.
—
Une proclamation du Gouvernement de
la République Sud-Africaine
accorde au président
congé de six mois pour se rendre à
11 septembre.
—
Le président
Marquez."
15 septembre.
—
23 septembre.
—
Kruger un
l'étranger.
Kruger arrive à Lourenço-
L'Assemblée législative delà colonie du
Cap adopte la loi sur la haute trahison.
Faute de
chevaux, environ 700 Boers
PETITE CHRONIQUE
DE LA GUERRE DU TR ANS VA AL
293
.
franchir la frontière portugaise près de Komatipoort. Ils sont désarmés par les Portugais et internés.
Roberts dit qu'il ne reste plus de l'armée des Boers que
quelques bandes de brigands qui rôdent dans le pays.
24 septembre.
9.000 Anglais, sous le commandement
de Pôle Carew et Hamilton, occupent Komatipoort, sans
sont obligés de
—
trouver de résistance.
25 septembre.
Un fort détachement
—
ordres du colonel de Lisle,
anglais, sous les
quitte Pretoria pour donner la
chasse au général De Wet.
26 septembre.
se concentre
—
La majeure partie des forces des Boers
à l'est de Pietersburg, dans la partie nord-est
du Transvaah
Elles sont commandées par
Louis Botha,
Viljœn. Une autre partie s'est dirigée
vers les monts Lebombo et de là plus au sud. Le général
Baden-Powell est rappelé de la ville du Cap à Pretoria où il
est chargé d'organiser la police transvaalicnne.
29 septembre.
Le général De Wet campe au nord-est
de Kopjé-Siding, dans le nord de l'Etal libre d'Orange;; il a
avec lui 900 hommes et 0 canons. Dalgety et Setle cherchenl
Schalk Burger et Ben
—
à le cerner.
1er octobre.
—
Les
Boers bombardent avec des canons
de longue portée le camp anglais
du général Buller à Kru-
gersdorf, dans le nord-est du Transvaal. La cavalerie
anglaise ne réussit pas à leur enlever leur artillerie.
3 octobre. —Autour de Johannesburg, les troupes des
Boers tirent encore de temps en temps sur les avant-postes
anglais. Les Anglais dispersent un camp de Boers établis
entre Pretoria et Johannesburg.
4 octorre.
Lord Roberts lance une nouvelle proclama¬
tion, dans laquelle il promet, entre autres, que les citoyens
qui feront leur soumission ne seront pas expulsés du pays.
Combat de Bulfontein (au nord-ouest de Blœmfontein) ; les
Anglais sont obligés de se retirer.
—
390
LE COLONEL DE
0 octobre.
VILLEBOTS-MAREUIL
Gêné#] Buller se relire de Lejdenburg vers
Lyttelton le remplace. Louis Botha donne à l'ar¬
mée une nouvelle
organisation ; il la divise en un grand
nombre de petits commandements
dont les chefs sont res¬
ponsables personnellement au général; il
prend, en outre,
—
le sud.
d'importantes mesures pour améliorer la discipline. C'est le
début d'un nouveau
7 octorre.
—
plan de campagne des Boers.
Fricksburg, Wepener
et Rouxville (trois
localités dans le sud-est de l'État
libre) sont de nouveau
occupés par les Boers, qui s'avancent vers le sud-ouest.
Fin d'un combat de trois
l'Etat
jours à Vredefort (dans le nord de
d'Orange) entre de Lislo et les troupes de De Wet.
De Lisle échoue dans sa
8 octobre.
tentative de poursuivre De Wet.
Les Boers
—
surprennent un train près de
Greglingstad (au sud d'Heidelberg, dans la République Sud-
Africaine) et font prisonnier un détachement anglais.
13 octobre.
nord de
Kent.
Un camp des Boers
près de Francfort (au
l'État libre) est surpris par le
régiment de West
—
Le colonel Mahon livre- aux Boers un
combat, dans
lequel 6 de ses officiers et33 hommes sont tués ou blessés.
18 octobre, — Le
burg.
19 octobre.
général Louis Botha marche sur Lijden-
Le président Kruger
s'embarque à Lourenço-Marquez sur le vaisseau de guerre hollandais Gelderland qui part le jour suivant
pour Marseille. Les Boers
détruisent la ligne du
téléphone entre Prétoria et Johannes¬
burg. Les volontaires de trois régiments rentrent
d'Afrique
en
Angleterre. Pour les remplacer, plus de 1.800 hommes
partent de Southampton pour l'Afrique.
—
20 octobre.
—
25 octobre.
—
Général Buller repart
pour l'Angleterre.
Les Boers surprennent
pendant
Jacosbsdal (État libre, au sud de
la nuit
Kimberley). La garnison a
jours,
34 hommes tués ou blessés. Fin
d'un combat de trois
r-ZSL*&
r
,
,
\
CHRONIQUE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL
PETITE
207
près de Frederikstad (dans le voisinage de Potchefstroonn,
où 113 Anglais sont tués, blessés ou faits prisonniers.
rencontre les troupes de
De Wet à Lindequesdrift, à la frontière du Transvaal et
de l'Etat d'Orange, mais il ne réussit pas à le cerner.
28 octobre.
—
Le général Knox
30
—
Les élections générales en Angleterre sont
octobre.
terminées. Elles ont donné au Gouvernement une majorité
de 34 voix dans le nouveau Parlement.
(État d'Orange,
Kroonstadl) entre les troupes de De Wet et de
Steijn, d'une part, et celle du colonel Le Gallais, de l'autre.
Les pertes des deux côtés sont sérieuses. Le Gallais est
tué. Les Anglais reçoivent des renforts, reprennent 8 pièces
de canons que Le Gallais avait perdues et délivrent 70 pri¬
sonniers. Les Anglais cependant sont forcés de laisser les'
Boers opérer leur retraite. Le général French arrive à
Springs près de Johannesburg après une marche pénible,
précipitée, de plusieurs semaines, qui ressemblait plutôt à
une fuite, et après avoir perdu plus de 1.000 bêtes de trait
et beaucoup de ses hommes.
5 novembre. — Violent combat à Botliaville
à l'ouest de
22 novembre. — Le président
Kruger débarque à Mar¬
seille; il y est reçu avec enthousiasme.
.
24 novembre. — La garnison de De Wetsdorp ( au sud-est
frontière de l'État libre) se rend à De
Wet, après avoir perdu 57 hommes, dont 15 tués et 42 bles¬
de Blœmfontein, à la
sés : 451 hommes sont faits prisonniers, 2
canons sont pris
par les Boers.
Anglais débloquent la garnison de
(au coin sud-ouest de la République
Sud-Africaine), qui était enfermée là depuis quelques mois.
27
novembre.
—
Les
Schweizer-Renekes
Paget a, au nord-est de Bronkhorstspruit
(à l'est de Prétoria), une rencontre avec les Boers. Du côté
29 novembre.
—
.
M
i
LE COLONEL DE
298
des
VILLEBOIS-MAREL1L
Anglais, le colonel Lloyd et 13 hommes sont tués;
10 officiers et 39 hommes blessés.
30 novembre. —Lord Roberts est rappelé d'Afrique et lord
Kitchener est choisi pour lui succéder.
De Wet passe
le Calédonrivier en se diri¬
geant vers le coin sud-est de
l'Etat libre; Knox continue
5 décembre.
—
à le poursuivre avec des forces considérables.
Congrès des Africains hollandais à Worcester dans la colonie du Cap.
6 décembre. —
11 décembre.
—
et demi de livres
Le Parlement anglais accorde 15 millions
sterling de crédits supplémentaires pour
la guerre dans le Sud de l'Afrique.
13 décembre. — Le corps deClem$jjt$ est attaqué à Novit-
gedacht par Delarey et Revers. Clements est obligé de se
retirer; ses pertes sont, d'après les rapports anglais, de
9 officiers et 69 hommes tués, 11 officiers et 201 hommes
blessés, 18 officiers et 555 hommes faits prisonniers à ZasIron (à l'est de Smithfield, dans l'État d'Orange), 107 cava¬
liers sont faits prisonniers par les Roers.
14 décembre. — Après
•
s'être laissé donner la chasse pen-
dartt dix jours par toutes les troupes anglaises disponibles, ■
De Wet leur échappe et se dirige vers le nord.
Les Roers occupent Philippstown dans le
nord de la colonie du Cap. Un autre détachement fait pri¬
19 décembre.
—
garnison anglaise de Venterstad. Les Anglais
occupent Stormberg (au nord d'Aliwal-North, dans la colo¬
nie du Cap), après avoir repoussé l'attaque des Roers. Ceuxci élèvent des retranchements dans les montagnes de Zuur
(entre Aliwat-North et Midtelburg, dans la colonie du Cap) .
et attaquent Camelfontein (près de Colesberg). La petite
garnison de 29 hommes est presque entièrement tuée ou
faite prisonnière. Entre Euruman, à l'ouest de Taungs, et
sonnière la
PETITE CHRONIQUE
DE LA GUERRE DU TRANSYAAL
299
Vrijbiirg, les Boers s'emparent d'un convoi de la valeur de
1.200.000 francs.
20 décembre. — Le
Gouvernement du Cap proclame l'état
de siège dans presque tous les districts
24 décembre.
—
de la colonie.
Le Gouvernement anglais demande à la
colonie du Cap de nouveaux contingents de troupes montées.
Jagersfontein et Fauresmith, dans l'Etat
libre d'Orange, sont évacués par les Anglais. Kitchener
lance une proclamation, dans laquelle il promet à tous les
citoyens, qui feront encore leur soumission, qu'ils ne seront
pas bannis, mais qu'ils seront, eux et leurs familles, internés
dans des camps anglais, jusqu'à ce que les opérations mili¬
taires permettent de les renvoyer cbez eux. Leurs propriétés
25 décembre.
—
seront respectées.
généraux Knox et Beyers se battent
avec les troupes de De Wet dans les, en virons de Leeuwkop
(dans le nord-ouest de l'État libre). Les Boers attaquent
Utrecld, dans le Sud-Est du Transvaal ; ils sont repoussés.
26 décembre. — Les
27 décembre.
—
Ben Yiljoen, avec
2 pièces d'artillerie, attaque un poste
400 à 500 hommes et
anglais à Modderfontein.
machines des mines de NieuwKleinfontein et de New-Chimes. Le dommage est estimé à
environ 21.000 livres sterling.
Les Boers détruisent les
Combat violent à Hoopstad, à la
limite nord-ouest de l'Orange. La 21e brigade anglaise, sons
28 et 29 décembre.
—
général Bruce-Hamilton, s'avance pour déga¬
ger Hoopstad et Bultfontein, qui est situé 60 kilomètres plus
au sud. Ces deux localités, dont les communications sont
interceptées depuis soixante jours, commençaient à soulïrir
de la disette. Comme les convois de vivres expédiés par les
Anglais continuent à être arrêtés par les Boers, ces deux
les ordres du
localités doivent être évacuées.
29 décembre.
—
Les Boers attaquent
Helvetia, près de
le colonel de yillebois-mareu1l
,100
Machadodorp, position anglaise importante, qui commande
de fer de la baie de Delagoa; les Anglais ont
50 des leurs tués ou blessés, 200 sont faits prisonniers et les
Boers leur enlèvent un canon de marine qui avait servi
le chemin
dans la défense de Ladvsmitb.
31 décembre.
L'état de choses est,
après quinze mois
du Transvaal est, en
réalité, encore aux mains des Boers ; dans le nord, les
Anglais ne se montrent que çà et là ; au sud-ouest, toute la
population anglaise a pris la fuite; les généraux Cléments
et French sont arrêtés par Delarey dans les monts Magalies,
pendant que Methuen réunit à Yrijbourg un corps d'armée
pour poursuivre les Boers qui marchent vers Priska, et que
Johannesburg est constamment menacé par Ben Viljôen.
Dans l'Etat libre d'Orange, De Wet réussit à arrêter, sans
éprouver de pertes, un fort corps anglais commandé par Knox
et Boyers. Dans les deux
Républiques, les Boers occupent
l'une après l'autre les localités que les Anglais sont forcés
d'abandonner à cause de la difficulté du transport des vivres.
Plusieurs troupes de Boers pénètrent hardiment dans la
colonie du Cap; elles ont à leur tête Herzog, Wekels, Prétorius, Kreutzinger, Franz Tuter et d'autres; elles s'avancent
rapidement vers le milieu de la colonie; les généraux
anglais Settle, de l'Isle, Williams, Brabant et Thernegoroft
—
de guerre, le suivant : La partie Est
essaient sans succès de retarder les Boers dans leur marche
en
avant.
1901
2 janvier.
—
Un comité boer se constitue à Prétoria pour
engager les Boers à déposer les armes.
Llablissement de camps de concentration.
20 février.
Entrevue de lord Kitchener et de Louis
Botha à Mildelbourg. Le général Louis Botha exigeant l'auto—
petite mroniuue
301
de i.a uuerke du traxsvaae
nomie des Républiques et l'amnistie des
rebelles du Cap, la
négociation échoue.
12 juin. — Les Anglais sont battus et
perdent deux canons
près de Mildelbourg.
14
juillet.
Le quartier général et
—
les archives oran-
gistes tombent aux mains des Anglais. Le président Steijn
échappe.
Boers jusqu'au
15 septembre pour déposer les armes. En cas de refus, il
7
août.
annonce
Lord Kitchener donne aux
—
des mesures plus sévères contre les biens des
belli¬
gérants.
prisonniers et prennent
3 canons près d'Utrecht. Les biens et armes sont confisqués
et vendus pour l'entretien des camps de concentration. Des
rebelles du Cap sont condamnés à mort.
Novembre".
Lord Kitchener organise des corps de burghers qui prennent les armes contre les commandos.
Décembre.
Louis Botha fait fusiller des Boers qui ont
17 septembre. —Les Boers font 200
—
—
pris les armes pour les Anglais.
1902
17
janvier.
—
Le chef boer Scheeper, pris, jugé et con¬
damné à mort, est exécuté à Grareinet.
Fin
janvier.
—
Le Gouvernement néerlandais adresse au
note attirant l'attention de
la Grande-Bretagne sur certains obstacles à une solution
Gouvernement britannique une
pacifique.
27 février. — De YVet, traqué dans le
nord-est de l'Orange,
échappe au moyen d'un stratagème, mais il laisse
sonniers aux mains des Anglais.
800 pri¬
3Ô2
LE COLONEL DE YtLLEBOIS-MARËUIL
7 mars. — Delarey
s'empare d'un convoi près Twecbôsch,
lord Methuen blessé est fait prisonnier. Delarey le remet aux
Anglais.
Shaïk Burger, président intérimaire du
Transvaal, eL les membres de son gouvernement arrivent à
Prétoriapour conférer avec lord Kitchener. Les Anglais auto23
mars.
M.
—
risent des entrevues entre les.chefs des commandos Transvaaliens et Orangistes.
Y
—
.
25 mars.
—
Cecil Rhodes meurt à Capetown.
Avril et mai.
—
Assemblées de Vercenignig. Les délégués
boers discutent les propositions de paix.
3 mai.
La capitulation
générale des Boers est signée à
représentants des Boers et contre¬
signée par lord Milner et lord Kitchener.
—
Pretoria par tous les
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitrés.
Pages.
Préface
7
I.
—
La famille de Villebpis-Mareuil
II.
—
Les
III.
—
Le P. Olivaint. — Le collège.
IV.
—
Le séjour en Cochinchine
V.
—
La guerre
VI.
—
La journée de Blois.
VII.
—
L'expédition de Tunisie.
13
premières années de Georges de Villebois-Mareuil
—
17
L'école des Carmes. — Saint-
Cyr. — L'école de Joinville-le-Pont
21
29
franco-allemande. — Le départ pour la France. —
L'arrivée
34
—
L'armistice. — La paix
—
38
Le mariage de Georges de Ville¬
bois-Mareuil
VIII.
—
15
Un voyage au Sud-Algérien
51
IX.
—
Tristesse de soldat
X.
—
L'officier
XI.
—
La grande déception. — Le deuil. — La retraite
71
XII.
—
L'Union des Sociétés régimentaires
79
XIII.
—
Biarritz.
...
59
66
—
L'Espagne.
—
La guerre au Transvaal.
—
Le
départ
83
XIV.
—
L'Afrique du Sud. — Les Boers. — Avidité des Anglais. — Le
Grand Treck.
—
XV.
—
Les mines d'or.
—
missions
Les mines de diamant
92
Les convoitises britanniques,
anglaises.
—
Cecil Rhodes.
—
Le rôle des
L'expédition du
—
Dr Jameson. — Le président Kruger....
102
XVI.
—
Prétoria.—Johannesburg. —Les milices transvaaliennes ....
XVII.
—
L'ultimatum du Gouvernement transvaalien.
hostilités.
—
—
Le chant national du Transvaal
114
Les premières
124
TABLE DES MATIERES
304
Chapitres. -
Pag-ès.
.
XIX.
—
XX.
—
140
Le siège de Ladysmilh
Le bombardement de Mafeking et de Kimberley. — Le
de Haï mont.
—
Chant patriotique
combat
des Orangistes. — La
148
bataille de Maggersfontein
XXL.
—
Villebois-Mareuil à Lourenço-Marquez. — Ses premières impressions. — Départ pour Pre¬
Arrivée
du colonel de
toria
;
XXII.
—
La bataille de Colenso
XXIII.
—
Revers de l'armée
...
138-
!
169
républicaine. — Trois lettres du colonel
186
Villebois-Mareuil
XXIV.
—
—•
La réponse du ministre anglais.
nommé
XXV. —~ Sous
XXVI;
XXVII.
lord Salisbury.
Villebois-Mareuil est
Les messages des présidents KrugerctSteijn à
202
210
général
Kroonstadt
Villebois-Mareuil à la légion
—
Proclamation du général de
—
étrangère. — Le combat de Rosliof-. — La mort
Admiration de la France et des autres nations de
233
Services funèbres
XXVIII ;
—
222
l'Europe
pour le héros de Hoshof. — Manifestations patriotiques. —
256
Carnet de campagne du colonel de Villebois
269
Conclusion
Petite chronique de la guerre
du Transvaal .y&r*,
fe È
1-08.
—
Tours, imp. Deslis Frères, rue Gambetta, (i.
285
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