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Médias
Fait partie de L'Empire du Japon
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-
L'EMPIRE DU JAPON
FORMAT IN-QUARTO
L'EMPIRE
DU JAPON
par
Emile Labroue
OFFICIER
L'INSTRUCTION PUBLIQUE
DE
ANCIEN PROFESSEUR AGRÉGÉ D'HISTOIRE ET DE
VICE-PRÉSIDENT HONORAIRE
LAURÉAT ET
DE LA
GÉOGRAPHIE AU LYCÉE DE BORDEAUX
SOCIÉTÉ
DE
GÉOGRAPHIE
MEMBRE CORRESPONDANT DE PLUSIEURS
DE BORDEAUX
SOCIÉTÉS DE GÉOGRAPHIE
AVEC PRÉFACE
DE
M.
INSPECTEUR
P.
FONCI.N
GÉNÉRAL
DE
L'UNIVERSITÉ
Belles illustrations : dessins de
Janel
limoges
MARC BARBOU & Cie,
Rue
Imprimeurs-Libraires
Pu y-Vieille-Monnaie
1889
AIWGo
1 '
PROPRIETE DES EDITEURS
,V-
-
_—
'
-
■
Beau spectacle, intéressante étude !
une
race
asiatique se détachant de l'Asie servile...
PHIL ARETE CHASLES.
Nous n'avons pas eu le plaisir de visiter le Japon. Mais, profes¬
seur
de géographie depuis vingt ans, nous avons
sous
toutes ses formes,
nous
intéressent aux moindres détails de leur existence.
étudié ce pays
et lu la plupart des ouvrages qui ont été
publiés sur cette contrée. Pendant les sept années que nous avons
passées auprès de la Société de géographie de Bordeaux, soit
comme vice-président, soit comme rédacteur en
chef du Bulletin
de cette Société, nous n'avons cessé de recevoir et de lire les jour¬
naux qui nous arrivaient de Tokio et de Yokohama.
Quelque éloi¬
gné que nous fussions, il nous semblait vivre de la vie même des
populations japonaises, et par la pensée nous assistions à toutes
les transformations sociales et politiques, à toutes les grandes
affaires industrielles et commerciales de ce peuple.
Il nous a paru bon de faire connaître dans un travail d'ensem¬
ble le résumé des ouvrages divers et spéciaux déjà publiés sur ce
pays qui a tant de rapports avec le nôtre, où se parle et s'écrit la
langue française, où se publient des journaux et des livres écrits
en
français, où notre élément national a pris une place impor¬
tante au milieu des influences étrangères.
Le Japon, en ce moment, est une actualité pour le
peuplefrançais.
Les romanciers et les auteurs dramatiques ont compris, eux aussi,
combien l'esprit français était désireux de connaître le
Japon. Ils
ont montré sur la scène et reproduit dans le roman sa civilisa¬
tion, ses mœurs, sa vie intime. C'est ainsi que Pierre Loti, dans
Madame Chrysanthème, et Madame J. Gauthier, dans La mar¬
chande de sourires, nous transportent au milieu des Japonais et
On a même créé en France un journal illustré, le Japon artis¬
tique, reproduisant et vulgarisant che% nous les ravissants dessins
des maîtres japonais, et surtout
d'Hol^ousaï, le plus célèbre
d'entre eux.
Le livre que nous
offrons au public n'est ni le récit d'un voya¬
geur enthousiasmé, ni le produit de l'imagination d'un romancier
ou d'un auteur
dramatique. Nous l'avons écrit sur des notes prises
6
INTRODUCTION
soigneusement un peu partout, dans les livres, les revues, les jour¬
naux; les feuilles japonaises, en particulier, nous ont fourni une
foule de renseignements originaux. Souvent, nous avons tenu à
rapporter les passages mêmes des géographes les plus autorisés
ou des écrivains qui ont vu de près les choses dont ils parlent.
Notre brochure, publiée il y a quelques années, a servi de cadre
et de fondait volume que nous donnons aujourd'hui. Cet opuscule
obtint, lors de son apparition, une médaille de vermeil aux
Congrès nationaux de Géographie de Bordeaux et de Douai.
M. Tamisey de Larroque, un de nos èrudits, que nous regrettons
de ne pas connaître, l'appréciait ainsi dans la Revue des Biblio¬
philes du mois de novembre 1881 : « De Saint-Domingue passons
» au Japon. Nous ne pourrions pour un tel voyage, suivre
un
meilleur guide que M. Labroue. Sa monographie ne nous laisse
» rien ignorer de ce qui regarde le Japon et les Japonais. Le docte
» professeur y a clairement, habilement, résumé un grand nom» bre de documents officiels et de livres spéciaux, livres dont la
» liste se développe à la première page de /'Introduction. Quand
» on aura bien attentivement lu les descriptions et les récits de
» M. Labroue,
on pourra se vanter d'avoir en moins de deux
» heures parcouru tout le Japon avec autant d'agrément que de
»
»
profit. »
M. Foncin, inspecteur général de l'Université, notre ancien
maître de géographie
de la Faculté des lettres de Bordeaux, a
bien voulu nous envoyer une préface ou il apprécie, avec un sen¬
timent élevé'et une grande
finesse d'observation, les Japonais et
leur civilisation nouvelle.
Nous lui adressons
l'expression de notre gratitude pour ces
belles pages, et aussi pour ses vivantes et fécondes leçons d'autre¬
fois. L'amour de la géographie qu'il a contribué à nous inspirer,
nous a ouvert un plus vaste horizon sur le monde, nous a fait
concevoir une affection plus sincère et plus vive pour l'humanité.
Nous manquerions à notre devoir si nous ne signalions la part
qui revient dans notre nouvel ouvrage à un de nos excellents col¬
laborateurs, M. le professeur Laplace, délégué de la Société de
géographie de Bordeaux. Il nous a prêté un précieux concours
pour collationner les nombreux documents que nous avions
recueillis. Qu'il reçoive ici tous nos remerciements pour le
témoignage de son sympathique dévouement.
Décembre 1888.
PREFACE
Mon cher ami,
venez
d'achever une tâche
considérable et de donner un grand
ous
exemple d'effort persévérant. Ni
maladie, ni le fardeau de l'en¬
seignement, ni le souci de délicates
la
fonctions administratives n'ont pu
vous
empêcher d'accomplir votre
œuvre.
Vous
a
avez
dépouillé tout ce qui
été écrit sur le Japon, tout ce que
l'on sait de cette gracieuse
échappe
d'îles, jetée comme une avantgarde à l'Extrême-Orient de l'Asie, au bord du Pacifique, de ce
peu¬
ple étrange et séduisant, original jusque dans sa passion subite
pour
l'Occident, attrait et désespoir à la fois des géographes et de tous
ceux qui cherchent à
pénétrer le fond des hommes et des choses.
Vous me demandez de présenter au lecteur votre
Empire du Japon.
Comment me dérober à votre demande et à votre bonne amitié ?
Cette préface me fournit du moins l'occasion de dire tout le bien
que
je pense et de vous et de votre ouvrage. Mais je ne me suis pas spé¬
cialement occupé de l'Empire du Soleil Levant
; le peu que j'en
pourrai dire ne sera qu'un écho de conversations
trop fugitives avec
quelques voyageurs vraiment japonisants. Vous me pardonnerez si
mes
conclusions ne sont pas tout à fait conformes aux vôtres.
On s'est
beaucoup occupé du Japon dans ces derniers temps. Les
amateurs de bibelots exotiques,
puis le roman et le théâtre l'ont mis
à la mode,
si bien qu'une notable portion des Français maintenant
8
PRÉFACE
croient le connaître. Votre livre prouvera au lecteur judicieux com¬
bien la majorité des Français se trompe.
Un étranger fort lointain qui collectionnerait nos
articles de Paris,
qui posséderait un album des principales vues de nos monuments et
de nos curiosités naturelles, qui aurait parcouru nos grandes villes
et nos grands boulevards, ou même y aurait vécu plusieurs semaines
dans la société de quelque Chrysanthème des Batignolles, oserait-il
prétendre qu'il a étudié la France et les Français ? Il y a deux Japons
en réalité : celui des potiches et des
pagodes, des éventails, des
laques et des paravents, un Japon décoratif et pittoresque, tout de
convention, c'est celui qu'on voit tout d'abord; et un Japon sérieux
sous son masque grimaçant, qui ne s'aperçoit qu'ensuite, un Japon
qui travaille, qui pense, qui nous regarde et cherche à nous imiter.
L'un est agréable à contempler, maison en a vite fait le tour. L'autre,
tout ce que j'en lis, tout ce qu'on m'en conte, excite au plus haut
point ma curiosité sans la satisfaire; les jugements qu'il a inspirés
sont fort contradictoires. C'est un peuple d'enfants, dit l'un; c'est une
race vieillote, affirme l'autre. Ce qui paraît à l'un bonté, douceur,
affabilité naturelles, semble à l'autre attitude d'emprunt, politesse
superficielle, mensonge cachant l'égoïsme, l'indifférence, la séche¬
resse du cœur. J'entends, d'un côté, louer l'imagination piquante et
l'originalité de l'artiste japonais; tourner, de l'autre, en dérision la
servilité mécanique de ses copies, son impuissance à concevoir l'idéal.
La fameuse révolution de 1868-71, qui a entraîné le Japon dans des
voies nouvelles, m'est représentée ici comme une catastrophe et un
saut dans l'abîme, là comme l'aube d'une ère nouvelle qui verra la
rénovation et la régénération du pays ; et l'on me prédit tantôt que
l'Archipel fleuri sera la Grande-Bretagne du Pacifique, tantôt qu'il
deviendra la proie des Russes, des Chinois, des Anglais ou des
Yankees, à moins qu'il ne se germanise jusqu'à devenir une annexe
d'Essen et de Hambourg.
Pour ma part, je serais disposé à croire d'abord que la nation
japonaise est fort compliquée, et ensuite qu'il est impossible de la
comprendre, si préalablement on ne fait abstraction de nos idées
occidentales. Le Japon a tous les climats, depuis les forêts de sapins
et les neiges d'Yéso, jusqu'au bambou et à la canne à sucre du Nipon
méridional. Il est sujet à de violents contrastes naturels : des mois
d'hiver éblouissants de soleil, de longues pluies, des étés lourds et
étouffants, des tremblements de terre, d'horribles typhons.
9
PRÉFACE
emprunté ses habitants à l'Asie centrale, à la Malaisie, à la
Polynésie et peut-être à l'Amérique; la variété des types y est consi¬
dérable. Il offre encore aujourd'hui des échantillons juxtaposés de
presque tous les états sociaux, politiques et religieux : au nord et à
l'extrême-sud, de véritables sauvages; dans les campagnes, l'organi¬
sation de clans, et les restes d'un régime féodal supprimé légalement,
mais qui est loin d'avoir entièrement disparu ; une constitution toute
patriarcale de la famille qui rappelle la gens des Romains ; une
monarchie théocratique dont le chef est divin, dont la puissance est
plus absolue que celle du czar; une bureaucratie affairée, tracassière
et turbulente ; des pratiques fétichistes et des dogmes raffinés accom¬
pagnés de pompeuses cérémonies, des règles de conduite indépen¬
dantes de tout culte, des controverses philosophiques, des actes de
foi et beaucoup de scepticisme. Je n'en finirais pas si je voulais
énumérer toutes les contradictions de cet étrange pays. Le plus habile
s'y perd, et l'œil ébloui se lasse de regarder longtemps ce vivant
Il a
kaléidoscope.
Il est plus difficile encore d'apprécier le fond de l'âme japonaise.
Elle n'est point conformée comme les nôtres. Elle manque de consis¬
tance, elle flotte dans le rêve ; (pour les boudhistes, et la plupart des
Japonais le sont plus ou moins, la vie n'est-ce pas un rêve ?) Elle
n'éprouve aucun désir de discerner le fictif du réel, le faux du vrai.
De là cette manie du mensonge, si générale au Japon, et qui finit par
lasser la patience de l'Européen le plus indulgent. Cette âme enfin est
dépourvue de conscience, noyée dans une douce et perpétuelle iro¬
nie ; le bien, le mal lui sont
indifférents; il n'y a pas en elle de prin¬
cipe d'action spontané, pas de personnalité, pas de motifs internes de
se déterminer dans un sens
plutôt que dans un autre, pas de tension
ni d'effort, pas d'idéal. Tout bon
Japonais obéit avec une résignation
et une bonne humeur inaltérables d'abord à son
père, puis à la tradi¬
tion, enfin aux lois qui émanent de la volonté du prince. C'est là toute
sa morale.
Cependant ce prince lui-même, il faut bien qu'il gouverne,
ou s'il n'en a
pas la force, que quelqu'un gouverne sous son nom.
Ici le problème se
complique et prend un intérêt palpitant. Audessus du peuple, il
y a une classe dominante, peu nombreuse, fort
intelligente, mais versatile, composée des anciens chefs de lanoblesse,
que le contact avec l'Occident a éveillée en sursaut et comme électrisée. Elle paraît avoir
tenir 1 indépendance et
entrepris une double tâche : d'une part, main¬
l'intégrité du Japon, de l'autre l'élever au rang
2
10
préface
des puissances européennes. Réussira-t-elle? Parviendra-t-elleà faire
l'éducation du peuple, à organiser un véritable gouvernement repré¬
sentatif, à orienter dans un sens moderne l'esprit de la nation, et en
même temps à ne pas endetter le budget national, à conserver son
autonomie financière, à écarter les convoitises des grandes puissances
qui rôdent autour du Japon et cherchent une occasion de le placer
leur hégémonie commerciale d'abord et politique ensuite?
Tel est le drame qui se joue sous nos yeux, avec cent péripéties.
Drame grandiose et poignant dont le dénouement sera le salut ou la
perte de la nation japonaise.
Pour nous, Français, que notre situation place à l'écart de la lutte,
sachons comprendre notre rôle de spectateurs attentifs et bienveil¬
lants. Nous sommes les amis naturels des Japonais, dont le caractère
a certaines affinités avec le nôtre. En ce moment ils paraissent se
détourner de nous pour se confier aux avis de nos adversaires euro¬
péens. Ils nous reviendront, car ils s'apercevront que nous seuls
pouvons être leurs conseillers désintéressés. Déjà s'est constituée a
Tokio une Société de langue française qui accroît peu à peu le nom¬
sous
bre de ses adhérents.
C'est parnotre langue, notre littérature, nos idées, nos sympathies,
que nous ferons unjour, si nous voulons nous y appliquer avec suite,
pour son plus grand bien, et pour notre plus grand honneur, la con¬
quête morale du Japon.
P. Foncin.
L'EMPIRE DU JAPON
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE Ier
NOTIONS
HISTORIQUES
Origines., trois cent millions d'années. — Cosmogonie japonaise. — Règnes du Soleil et de la
Lune.
Le premier mikado. — Le Siogoun ou Taicoun. — Taico. — Récit de Marco Polo.
Première apparition des Portugais. — Le christianisme au Japon. — Etablissement des Hol¬
landais.
Villes ouvertes aux Européens. — Le cas de M. Sauret. — La révolution de 1868.
—
—
—
Japon est un empire insulaire de l'Asie, situé dans
Pacifique, en face de la Chine. Marco Polo le désignait
sous le nom de Xipangu; les Hollandais le nommaient Japan.
Les Chinois l'appellent Yank-Hou (atelier du soleil), et Jé-Pen
Le
l'Océan
(contrée du soleil levant). Aussi les Japonais mettent-ils sur
leurs drapeaux et sur leurs étendards un soleil, avec sa couleur
feu. Sur leurs timbres-poste, ils marquent aussi
l'image du soleil.
Aux vu0 et vme siècles avant l'ère chrétienne, le Japon était
habité par un peuple indigène, au teint brun, issu de la race
malaise. Il fut détruit ou chassé par des populations de la race
jaune, qui vinrent de la Chine au Japon. Les restes de cette
population indigène se réfugièrent dans l'île déserte et in¬
hospitalière de Yéso. C'est là qu'on retrouve encore aujour¬
d'hui le type malais dans les populations sauvages des Aïnos.
D'après les brahmines, qui prétendent que l'Inde a trois
cents millions d'années, l'origine du Japon remonterait à deux
millions cinq cent mille ans. Les Annales japonaises renché¬
rissent encore sur ces chiffres fantaisistes. Quelques écrivains
chrétiens,'sur Ja foi de récits bibliques qu'ils interprètent à
leur façon, assurent qu'il fut habité peu de temps après la dispersion des
rouge de
14
l'empire
du japon
hommes. Tout le monde paraît donc se rencontrer sur ce
point que le
Japon a été peuplé dès la plus haute antiquité. Son origine, d'ailleurs,
se perd, comme celle de tous les
peuples anciens, dans la nuit des tradi¬
tions mythologiques.
Les empereurs ou mikados descendent des
dieux, tout comme les héros
pont flottant qui touchait au ciel, le dieu Izanagi dit un jour à son épouse Izanami : « Or çà, il faut une terre habita¬
ble. Tâchons de la trouver dans les ondes qui
s'agitent sous nos pieds. »
A ces mots, plongeant dans la vaste mer sa lance ornée de
pierreries, il
remua profondément les
vagues. Les gouttes fangeuses qui découlèrent
de l'arme sacrée formèrent à l'instant même une
première île. Le
couple divin y descendit et créa successivement les autres contrées de
l'empire.» (1)
La création se continue par les îles
qui forment l'archipel japonais et
par les terres plus lointaines. Les dieux descendent souvent parmi les
hommes et dirigent tous les événements de
quelque importance. Les
expéditions guerrières qui remplissent les premières pages de la cosmo¬
gonie japonaise sont accompagnées d'interventions merveilleuses. Et ce
temps dura plus de deux cent cinquante mille ans, sous le règne de la
déesse Soleil et de son frère la Lune, qui
désignent eux-mêmes ceux qui
doivent commander aux autres hommes, mais
qu'ils ne peuvent choisir
que dans une seule famille, issue de ces mêmes dieux souverains.
L'histoire du Japon se dégage un peu de ses ténèbres à
l'époque du
«
Seigneur du pays étroit » petit-fils du Grand Dragon par sa mère. Dès
ses premiers exploits, il
change de nom, et il en changera encore après
sa mort, établissant ainsi une coutume
qui s'est continuée jusqu'à nos
jours (2). Sous le nom de Zenmou, il entreprend des guerres lointaines
dans lesquelles il éprouve des difficultés inouïes; mais les dieux lui vien¬
nent en aide sous diverses formes, et ses
exploits, qui surpassent ceux
d'Hercule, le placent à la tête d'un puissant empire. Il meurt à l'âge de
127 ans, selon les Annales japonaises, à une
époque qui correspondrait à
l'an 600 avant J.-C. Après sa mort, on lui donna le nom de
Mikado, et
ce nom a été entouré d'une telle
vénération, que tous ceux de sa famille
qui ont exercé l'autorité suprême, ont voulu le porter après lui, de telle
sorte qu'il désigne aujourd'hui la
charge même de chef de l'Etat. Il avait
fait construire le Daïri ou palais des
Mikados, et avait pris lui-même le
titre de Daïri, porté aussi par ses successeurs.
d'Homère. «Monté sur le
(1) Fraissinet.
(2) Voir Etat-civil,
Origine fabuleuse du Japon.
l'empire
du
17
japon
C'est surtout après ce prince, et à cause des progrès accomplis sous son
règne, que les récits historiques affectent un caractère de vraisemblance,
quoique le merveilleux s'y mêle encore quel juefois. La suite des souve¬
rains est ininterrompue, les dates et les noms soigneusement conservés.
La
dignité de Siogoun ou Taïcoun (généralissime) fut créée en 85
avant J.-C. par le mikado régnant, en faveur de son fils. Treize cents ans
plus tard, les Taïcouns, devenus puissants, s'emparent de l'autorité souve¬
raine, ne laissant au mikado que la suprématie en matière religieuse.
Plusieurs mikados ont laissé dans l'histoire un nom justement célèbre.
férocité. De ce nombre était
(vie siècle avant J.-C.) dont on ne peut sans frémir entendre
raconter les traits de barbarie. Kotokou, au contraire, protecteur des
sciences, savant lui-même, fait étudier la chronologie chinoise. Tenmou
partage l'empire en 70 provinces, et cette division subsiste sans aucun
changement notable jusqu'en 1868. Une impératrice, Koken, qui a porté
après sa mort le nom du Dieu des richesses (1), fit exploiter les premiè¬
res mines d'or (749).
Vers 1142, Yorimassa, mikado de grande valeur, eut à lutter contre le
taïcoun, dont la charge était devenue héréditaire. Il périt en défendant les
droits de la légitimité, et le taïcoun fît reconnaître son autorité. Cepen¬
dant les partisans, de l'ancien régime ne désarmèrent pas, et pendant
quatre cents ans, ils battirent en brèche l'autorité des usurpateurs. Les
guerres civiles se prolongèrent jusqu'à Taïko Fidéyosi, l'un des plus
remarquables souverains du Japon. Pour donner carrière à l'ardeur belli¬
queuse des daïmios, il imagina des expéditions lointaines, où il envoya les
plus turbulents parmi ceux qui supportaient impatiemment sa domina¬
tion. Le résultat de ces guerres fut la conquête de la Corée et la mort d'un
bon nombre de seigneurs. Ceux qui restaient furent créés gouverneurs
des provinces conquises ; ils s'y établirent et cessèrent ainsi d'être pour
l'Etat une source de désordres. Cependant, quelque temps avant la mort
de Taïco, les troupes d'occupation furent retirées, et la Corée redevint
chinoise. Les seigneurs japonais restèrent pour la plupart à la tête de
leurs provinces et devinrent sujets de YEmpire du Milieu. Au cours de
cette longue guerre, les Japonais avaient eu souvent l'occasion de
prouver
D'autres se sont fait remarquer par leur
Buretz
leur supériorité militaire sur leurs
puissants voisins.
Après Taïko, une nouvelle race de taïcouns occupe le trône, par suite
d'une trahison. C'est le tuteur lui-même du
jeune fils de Taïko, qui se
(1) Voir État Religieux.
3
l'empire
18
fait reconnaître
sous
le
nom
du
japon
à'Iyeyan,
au détriment
de son pupille
(vers 1580).
C'est vers 1270 qu'eut lieu contre le Japon l'expédition chinoise men¬
Marco Pulo, dans ses récits des guerres contre l'île de
Zipangu. Unè chose digne de remarque, c'est que si l'on retranche de ce
nom la syllabe finale gu, il reste Zipan, mot par lequel les Chinois dési¬
gnent le Japon ; car la prononciation chinoise se rapproche autant de
Zipan que deJi-pun, que nous avons donnée plus loin. Si l'on considère
que beaucbup de mots chinois et japonais ont une finale indépendante
qui s'ajoute au nom sans en faire partie intégrante (1), il ne paraîtra
douteux pour personne que le Zipangu du voyageur vénitien ne désigne
l'île ou les îles du Japon. On sait que cette expédition se termine par la
défaite des troupes de l'empereur de Chine, qu'avait précédée celle des
armées du Grand-Khan de Tartarie, en 1269.
Le Fils du ciel ne se tint pas pour battu. Cinq ans après, il essaya de
jeter une nouvelle armée sur les côtes du Japon. Mais tous les abords
étaient soigneusement défendus.par la nature et par l'armée japonaise.
La flotte ennemie fut obligée de repartir sans avoir pu débarquer un seul
tionnée par
soldat.
En 1280 une seconde expédition tartaro-mongole avorta également par
détruisirent la flotte. Les malheureux assaillants,
pouvoir des Japonais, furent impitoyablement
massacrés avec des raffinements de cruauté. La dynastie tartare, battue
par les armes, essaya de s'emparer de ces îles par des moyens plus doux :
des missionnaires boudhistes furent envoyés pour étudier ce pays, sous
le voile de la prédication religieuse. Le gouvernement japonais découvrit
la supercherie, et défendit par un édit sévère toute communication avec
les étrangers. Cet édit avait encore force de loi il y a vingt ans. Quant
aux missionnaires, ils ne purent jamais retourner dans leur pays, et la
paix fut assurée pour longtemps.
C'est dans cet état que les Portugais trouvèrent le Japon lorsqu'ils en
firent fortuitement la découverte, en 1543, après J.-C. Cet empire était
gouverné depuis 2203 ans, par une suite de 106 souverains.
Selon les annales japonaises et les récits des Portugais, les marins
Antonio Mota, Francisco Keimoto et Antonio Peijola, allant en Chine,
furent jetés par la tempête sur les côtes du Japon. C'était sous le règne
suite de tempêtes qui
tombés sans défense au
du mikado Konara et du taïcoun Yosihar
(1 ) Voir Langue japonaise.
«
la 12e année du
Nengo
l'empire
21
du japon
Tenboun, le 22e jour du 8° mois », ce qui
correspondrait au mois d'oc¬
tobre 1543 (1).
Une fois le
Japon trouvé, les Portugais s'empressent d'y revenir,
et
pareils aux Mongols, ils envoient des missionnaires, chrétiens, cette fois.
Inutiles efforts! La prédication de l'évangile ne fut pas mieux accueillie
était la religion du
Les martyrs y
que celle du boudhisme, qui
pays.
furent nombreux; le nom de saint-François Xavier est encore
populaire
parmi les chrétiens de Nippon. Des navigateurs hollandais au service du
Portugal, après plusieurs voyages au Japon, firent part au gouvernement
néerlandais des renseignements qu'ils possédaient sur ces contrées, et une
flotte hollandaise, sous les ordres de l'amiral Jacques Mahu, arriva en l'an
1600 sur les côtes de Nippon, sous le règne de Iyéyan, l'usurpateur dont
il a été déjà question. Des relations étaient créées : les Hollandais furent
admis à communiquer avec le Japon, à la condition qu'ils ne feraient pas
de propagande religieuse, et après avoir certifié que leur pays, quoique
professant la même religion, ne dépendait pas du royaume du Portugal.
Cependant les missionnaires chrétiens, bravant la sévérité des édits, conti¬
nuaient leur pieuse propagande. Les martyrs devenaient de plus en plus
nombreux; les supplices étaient atroces. Les guerres civiles avaient d'abord
favorisé les prédications des jésuites; mais lorsque Taïko eut rétabli
l'ordre, il sévit rigoureusement contre les missionnaires et les partisans
de la nouvelle religion. A sa mort, son fils Fidéyosi se montra favorable
au christianisme, et c'est ce qui permit à Iyeyan de s'emparer du pou¬
voir.
«
Dès lors, de plus en plus restreint en
1587, prohibé sous des peines
sévères en 1596, cruellement persécuté en 1613, le christianisme se
tint encore malgré les lois les plus
main¬
exclusives, et malgré l'épouvantable
misère et les calamités impossibles à décrire qui vinrent fondre
sur ses
sectateurs, de 1622 à 1629. Placés entre l'abjuration de leur croyance et
beaucoup périrent en héros et en martyrs (1615).
chrétiens dans l'île d'Amaska et clans la ville
d'Ahrima (1627 et 1638), qui fut comprimée, donna le signal de la des¬
truction complète de cette religion » (2).
Les Portugais et les Espagnols, qui fournissaient le plus fort contin¬
gent démissionnaires, furent mis au ban de l'empire en 1639; le Japon
la mort la plus affreuse,
A la fin, une révolte des
(1) Joan Pétri Maffeii liistoriarum indicarum libri XVI. Selectarum item ex India episto'alibri IV.
Un vol. in-8, Colog-e 1590, p. 569.
rum
—
(2) Fraissinet.
22
l'empire
du
japon
cessa tout commerce avec les nations
étrangères autres que la Hollande,
laquelle on permit, à titre essentiellement précaire, de fonder un
établissement commercial dans le petit îlot de Décima. Les
Anglais
à
obtinrent aussi la faveur de fonder une factorerie dans l'île de Firato.;
mais la mésintelligence survenue entre les deux nations favorisées força
les derniers venus à abandonner la situation aux premiers occupants. Le
peu d'étrangers que l'on voulut bien tolérer dans le pays se virent étroi¬
tement surveillés,
interdits
et tous rapports avec eux et leur nation furent à nou¬
Japonais. Ceux-ci ne connurent bientôt plus que les
Hollandais parmi les Européens. Sur leurs cartes géographiques, ils attri¬
veau
aux
buèrent à la Hollande la plus grande partie de l'Europe occidentale
(1).
En
1690-91, le Westphalien Kœmpfer fit, comme médecin de la marine
hollandaise, une exploration de ce pays. Il était secrétaire de l'ambassade
suédoise en Perse. Il prit du service sur la flotte hollandaise et il fut
envoyé au Japon avec la délégation de la Hollande. Il visita Nangasaki
et Yedo et il donna la relation de
voyage. C'est le premier livre
important qui ait été écrit, en Europe, sur le Japon.
En 1772, le voyageur et botaniste Tumberg, élève de Linné,
futenvoyé
au Japon par la
Compagnie hollan¬
daise pour étudier les productions du
pays. A son retour, il publia deux
ouvrages. Le premier, intitulé : Flora
Japonica, paru en 1784; le second,
qui fut le récit de son voyage au Japon,
son
parut en 1796. II a été traduit
en
français par Lenglès.
Mais les
progrès de la navigation
nouveaux peuples sur
ces
rivages inhospitaliers. Au com¬
mencement dé ce siècle le pavillon
moscovite se montra dans la mer d'Okhotsk, dans le
groupe des Kouriles,
et même sur les côtes d'Yéso. Ce fut entre les deux
empires l'occasion
d'hostilités qui se terminèrent par l'établissement des Russes dans
quelques-unes des Kouriles. Les Anglais, malgré tout leur génie commer¬
cial, n'ont pu réussir à se faire admettre au Japon, avant les traités
attiraient de
de 1854-55.
De 1828 à 1830,
de Siebold, médecin allemand, fit un curieux voyage
(1) D'après Fraissinet.
l'empire
du
23
japon
Il résida huit ans à Décima, comme attaché à
légation néerlandaise. De retour en Europe, il fit d'importantes
publications sur le Japon; malheureusement elles sont restées inache¬
dans l'empire japonais.
la
vées.
En 1854, le commodore Perry contraignit, avec une escadre, le gouver¬
nement japonais à ouvrir ses ports aux Etats-Unis. 11 obtint une conven¬
par laquelle le port de Simoda était ouvert aux vaisseaux des
Etats-Unis. Dans le délai d'un an, le port de Hakodade devait aussi leur
tion
être ouvert. Les Anglais, en 1854 (14 octobre), les Hollandais et les Russes
en
1855
(9 novembre), eurent le droit de s'établir, les premiers à Nanga-
saki, et les seconds à Hakodade. Le 20 août 1858, l'Anglais lord Elgin
obtint de nouveaux avantages, et un mois après, notre ambassadeur, le
baron Gros, conclut un traité analogue au nom de la France. Pendant
ce
temps, l'Amérique et la Russie obtenaient
de nouvelles
conces¬
sions.
Les nations qui avaient signé ces divers traités pouvaient s'établir dans
les ports de Hakodade, Yokohama, Niigata, Iliogo et Nangasaki. En 1862,
les villes de Yedo (Tokio) et Osakaleur furent ouvertes, ce qui en portait le
nombre à sept. Les ports d'Awomoori, au nord, et de Nobirrou, à l'ouest,
ont été admis seulement à recevoir des navires
étrangers (1). Dans les
villes ouvertes, les consuls eurent une garde particulière; le gouvernement
les autorisa à voyager dans toutes les
provinces de l'empire. C'est depuis
époque que le Japon a été connu par nos négociants et exploré par
un assez
grand nombre de voyageurs.
Mais si les étrangers sont autorisés à parcourir le Japon, il leur est
défendu d'y résider. Le voyageur doit être muni d'un passe-port visé par
le consul de sa nation, et ne
pas demeurer plus d'un jour dans chaque
localité, sous peine d'être ramené de force à un port d'embarquement.
Parfois la loi ne s'exécute qu'imparfaitement. C'est ainsi que nous lisons
dans Les Missions
catholiques du 5 octobre 1888, que M. Sauret, des
Missions étrangères de Paris, a pu résider
sept ans à Kouroumé, où il
avait loué une maison. La fraude
ayant été découverte, notre compatriote
reçut l'ordre de voyager, et quand, au mois d'avril dernier, le passeport
fut périmé, le
gouvernement japonais, malgré les instances du consul
français, refusa de le renouveler, alléguant que le sieur Sauret avait violé
les règlements
japonais, et devait sans délai quitter la ville de Kouroumé.
cette
(1) En ce moment, M. Kancho, professeur d'anglais à l'école normale de Toyoka, prépare
un travail au
sujet de l'ouverture du port de Tsoui-Minato.
24
Le
l'empire
missionnaire partit pour
du japon
Nangasaki. Ce fait est d'autant moins
les étrangers a surtout pour but
étonnant que la rigueur déployée contre
d'empêcher la prédication du christianisme.
Dans le gouvernement intérieur, il ne se produisait pas d'autres chan¬
gements que les successions des taïcouns et des mikados, les premiers
véritables souverains, ceux-ci étroitement confinés dans leurs attributions
religieuses, et entourés d'hommes extraordinaires (1). Le parti des mika¬
dos n'était cependant pas éteint; l'ancienne noblesse du pays conservait
le culte du passé. Les fautes des taïcouns aidant, une révolution devint
possible. Elle eut lieu sous le règne du mikado Mutshushito, âgé de seize
ans seulement, qui reprit la place de ses ancêtres, et ne laissa au taïcoun
qu'une très forte pension viagère, sans la moindre parcelle de pouvoir.
Nous donnons ailleurs quelques détails sur cette révolution.
(1) Yoir le chapitre consacré au Mikado.
CHAPITRE II
ÉTENDUE, SITUATION, ASPECT GÉNÉRAL
«
Pays du Soleil Levant. » — Etendue, îles. — Les profondeurs du Pacifique. — Le Kouro-Sivo.
Mer du Japon, mer Méditerranée.
—
Les Japonais
appellent
Nippon. Le nom
de Japon nous vient des
Chinois, qui connaissaient
ce pays bien avant nous, et
le nommaient Ji-pun, dont
nous avons fait
Japon.
Ji-pun signifie « origine
du jour », en japonais NichiHon, devenu graduellement
Nipon ou Nippon. Ces mots
origine du jour » ont don¬
né naissance aussi à l'ap¬
pellation de Pays du Soleil
levant. Le globe rouge sur
fond blanc du drapeau ja¬
ponais représente égale¬
ment le disque de l'astre du
jour.
«
leur pays
«
«
«
C'est donc une
erreur
que de donner le nom de Nippon à la grande île
Nab du groupe qui com¬
Néanmoins nous nous conformerons à
l'usage, établi par nos géographes, qui donne le nom de Nippon à la plus.,
grande des îles du Japon.
Le Japon s'étend du 126° au 148°
degré de longitude orientale, et du
29° au 47° de latitude nord
; cette latitude est presque la même que la
nôtre ; elle serait à
peu près comprise entre Orléans et la limite sud de
pose l'archipel japonais. » (1) —
(1) Russel Roberlson, consul anglais à Yokohama.
4
l'empire du japon
l'Algérie. Sa superficie est de 402799 kilomètres carrés : un quart de
moins que celle delà France. Cet empire insulaire est borné au nord par
la mer d'Okhotsk et le détroit de La Pérouse, qui le sépare de l'île Sakhalin, autrefois au Japon, aujourd'hui dépendant de la Russie; à
l'ouest
Japon et le détroit de Corée ; au sud-ouest par la mer
Jaune, qui le sépare de la Chine; au sud et à l'est par l'Océan Pacifique.
Le Japon se compose de quatre grandes îles et d'une foule de petites.
Les quatre grandes sont Yéso, Niphon ou Nippon, Sikok et .Kiousiou.
Les petites îles comprennent les Kouriles méridionales, Kounachir et
Itouroup (Ourous et Tchikotans appartiennent aujourd'hui à la Russie)
situées au nordd'Yéso; l'île Sado et les îles Oki, à l'ouest de Nippon; les
îles Fatsitiou et Bonin-Sima, à l'est de Nippon. Au sud de Kiou-Siou et
au-delà du détroit de Van-Diemen se trouve une longue chaîne d'îles com¬
prises sous le nom d'archipel Lou-Tchou. Elles vont, en formant un demi
cercle, rejoindre l'île Formose, autrefois japonaise, mais aujourd'hui
dépendance chinoise. Nous voyons d'abord les îles Linschoten, et l'ar¬
chipel Cécille, avec les îles Tanega-Sima(le mot Sima veut dire île), Nagarobé, Yakimo-Sima, Naka-Sima, Suma-Sima, Akui-Sima, Tokora-Sima,
Yoko-Sima. Plus au sud, toujours en allant vers Formose, nous trouvons
les îles Kikai-Sima, Oho-Sima, Ima-Sima, Tok-Sima, Yeiraba-Sima, îles
Montgoméry, Yori-Sima, Kari-Sima, Tonne-Sima, Okinawa-Sima, Komisang, Amakirima. Entre les îles Liou-Kiou et Formose, nous remarquons
encore l'archipel Meia-Co-Sima, avec les îles Raleigh, Pinacle, Tiausu,
Ty-Pin-San, E-Ka-Bou, Ykima, Pat-Ching-San, Bangh, Koo-Kieu-San et
par la mer du
Koumi.
«
En face du continent d'Asie aux masses
compactes, aux épais con¬
fines, et ses
ajourés comme une dentelle. Élégante frange des terres asiatiques
rattachée au continent par le Kamtchatka et par Formose, il se déploie
tours, aux formes pleines, le Japon égrène ses îles déliées et
îlots
parfait. Le fes¬
ton central beaucoup plus fourni, plus ample de proportions que les
deux autres, est le Japon proprement dit ; des seuils sous-marins l'atta¬
chent au continent par la longue île, — presque péninsule — de Sakalin au Nord, et par la presqu'île de Corée au Sud. A son centre, où il
acquiert précisément sa plus grande largeur, il se brode de ses plus hau¬
tes montagnes; il s'épaissit et se rehausse à la fois, et tout à côté de sa
du N.-E. au S.-O. en dessinant trois festons d'un rhythme
maîtresse cime, le Fushi-Yama, il a sa ville capitale,
«
Tokio.
La côte orientale de l'Asie harmonise ses contours avec ceux de l'Ar¬
chipel. Aux échancrurcs régulières des trois festons japonais correspon-
l'empire
du japon
27
rbythme frappant trois profondes indentures du rivage
continental, et trois mers occupent l'écartement des côtes. La chaîne des
Kouriles se referme sur la mer d'Okhotsk, le Japon proprement dit sur
la mer du Japon ; le collier des Kiou-Kiou (Lou-Tchou) sur la mer de
Chine. Enfin, pour que rien ne manque à l'harmonie de cette configura¬
tion, de ces trois mers littorales, c'est celle du milieu qui a la cavité la
plus profonde. Son bassin, presque fermé, se creuse en cuvette, et, à michemin du détroit de Tsongar au détroit de Corée, la sonde est descendue
dent par un
à 3.050 mètres.
«■
Par un frappant contraste avec ces mers
intérieures des côtes conca¬
Pacifique, qui baigne la convexité de l'Archipel,
descend rapidement, par pentes abruptes, à de sombres profondeurs. Tout
près du rivage, le lit océanique plonge, en brusque talus à 4,000 et 6,000
mèt.es, et c'est là que se trouve le gouffre le plus profond des mers du
globe. Immédiatement à l'est de la rangée des Kouriles, par 44° 55' lati¬
tude Nord, et 150°6' longitude Est, la sonde du Tuscccrora (1874) est
descendue jusqu'à 8,513 mètres. Si bien, qu'entre les mers littorales
ves
du Japon, l'Océan
(dont la profondeur moyenne ne dépasse pas 900 mètres) remplissant de
terrestre et le Pacifique, l'archipel japonais
forme, à l'extrême rebord du continent d'Asie, la « berge des plus pro¬
fonds abîmes connus de l'Océan. » (1)
Au N.-E. du Japon se trouve une tissure de 100 lieues de large sur 300
de long, dont la profondeur, à peu près régulière, est de 8,500 mètres. La
température des eaux à ces profondeurs, est de 0°,90. L'Océan Pacifique
est le plus tourmenté des océans. D'après la théorie de Russell, il est par¬
couru par une vague dans l'espace de douze heures. Comme il a 11,000
kilomètres de large, c'est une course folle de 1,000 kilomètres à l'heure.
Le fond est des plus curieux. « Il est semé de vivants parterres où s'épa¬
nouissent mille fleurs animées : nullipores roses et jaunes, gorgones aux
éventails lilas, patelles striées de pourpre, anémones marines aux bril¬
lantes nuances, méduses aux blanches clochettes, isabelles violettes et
autres gracieux zoophytes, au milieu desquels se joue le colibri de l'Océan,
ce poisson microscopique aux riches et changeants reflets. Là croissent
de gigantesques forêts, dont la luxuriante végétation laisse bien loin celle
des tropiques si vantée, et qui voient se déployer des fucus dont la
taille, de beaucoup supérieure à celle du baobab, le géant des forêts afri¬
caines, ne mesure pas moins de 800 pieds de longueur. Au sein de ces
faibles cavités de la croûte
(1) Vivien de Saint-Martin.
l'empire du japon
28
profondeurs ténébreuses errent des monstres qui, ne remontant à la sur¬
face qu'à de lointains intervalles, apparaissent parfois aux yeux effrayés
de quelques navigateurs, et deviennent, comme le fabuleux kraken, le
sujet de légendes que se transmettent les générations. » (1)
A travers l'Océan Pacifique, le long des côtes orientales du Japon, coule
un vaste courant, le Kouro-Sivo ou Fleuve Noir. Il est formé par le cou¬
rant nord équatorial. Il commence vers le détroit de Malacca, suit les
côtes du Japon, et se dirige ensuite vers l'Amérique. Il envoie un bras
vers le détroit de Behring et les mers glaciales. L'autre partie de son
cours redescend le long des côtes de la Californie. A son
origine, la température de ce courant est de 27 degrés
centigrades. Elle descend ensuite à 11 degrés. Le KouroSivo a une vitesse de 133 kilomètres par jour, soit 6 kilo¬
^
mètres et demi à l'heure.
La
est une sorte de
mer
mer
du Japon, qui
baigne les côtes occidentales,
Méditerranée, plus mauvaise encore pour la navi¬
gation que l'Océan Pacifique. Elle est constamment agitée par les tempê¬
tes, comme il arrive fréquemment d'ailleurs aux mers qui se trouvent
resserrées entre les terres et où les vagues
venant du large manquent
d'espace pour se mouvoir. Notre mer de la Manche, entre la France et
l'Angleterre, est dans la même situation, et c'est ce qui en rend la navi¬
gation difficile ; mare il più incliavolato che si incontri sotto la cappa
ciel cielo. (2)
La mer Intérieure, nom donné aux eaux qui se trouvent entre les
détroits d'Akaki et de Shimonoseki, est semée d'une quantité innombra¬
ble d'îles et d'îlots. La plupart des touristes ayant visité le Japon ont
«
donné des relations enthousiastes de cette mer couverte d'îles. Le fait est
le voyage de Kiogo à Shimonoseki est charmant; il y a là des sites
capables de rivaliser avec les endroits les plus pittoresques de notre
globe. »
que
(1) J. Dubois.
(2) Marchio, Il marinaio Italiano.
CHAPITRE III
CLIMAT, TYPHONS, VOLCANS
Variété de climats. — Pronostic du temps, nuages, vents, pluie. — Typhons. — Tremblements
de terre, volcans, théorie de M.
Milne. ■— L'éruption du 15 juillet 1888; 90 maisons détrui¬
tes, 476 victimes, cours du Nagassa obstrué. — Le Fushi-Yama, volcan éteint.
«
Par sa forme allongée
et étroite, le Japon touche, avec une surface
relativement peu considérable,
d'un côté aux frimas du Nord et de l'autre
chaleurs des
tropiques. Yéso a le climat de
Norwège, ses neiges abondantes, sa nature
sauvage, ses arbres résineux et aussi ses gran¬
des pêcheries de saumon, dont les produits sont
vendus à tout le Japon. Nippon a une végétation
semblable à celle de la France, mais plus vigou¬
reuse, grâce aux ardeurs du soleil et aux pluies
aux
la
torrentielles de l'été. Le sol est riche et très bien
cultivé; il produit le riz, le blé, le thé, le coton,
c'est aussi la région de la vigne et du
le tabac;
mûrier. Les montagnes, entièrement boisées, sont
couvertes de
cèdres, de marronniers, de cam¬
phriers énormés, de camélias et de bambous.
Kiou-siou, au sud de Nippon, est la région de l'oranger et de la canne
à sucre. » (1)
Les pluies sont fréquentes en été et les chaleurs très forles. Le TchoyaCliimboun, journal qui se publie à Yokohama, donnait au mois d'août
1881, le tableau des maxima thermométriques Fahrenheit dans les diffé¬
rents ports du Japon, pour les trois premiers jours du même mois. On y
remarque les chiffres suivants, réduits ici en degrés centigrades pour la
commodité de nos lecteurs: Hakodade 35°; Nagasaki 49°; Hiroshima
54°; Kioto 46°; Osaka 48°; Tokio 47°. Dans les îles Okmawa, la chaleur
s'était élevée à 58°. Il est vrai de dire que ce dernier chiffre est rarement
(1) Dussieux.
l'empire
30
du
japon
bri¬
atteint; d'ailleurs cette élévation de température est atténuée par les
ses de la mer. Les orages sont fréquents, et presque toutes les nuits le
tonnerre se fait entendre. En hiver, la température
est parfois rigoureuse
qui soufflent généralement du nord et du nord-est. La
neige paraît quelquefois dans les plaines ; elle est perpétuelle sur certains
à cause des vents
sommets de l'ouest.
L'île
d'Oaschima, distante de
Kayoshima d'environ 120 ri marins
(472 kil.) est visitée l'hiver par des touristes qui y viennent chercher un
déli¬
refuge contre les intempéries de la saison. Le climat de cette île est
cieux : un véritable printemps au mois de janvier. Il en est de même des
quelques îlots situés clans le voisinage. La population de ce groupe est de
52,108 âmes. La langue des insulaires semble se rapprocher du Chinois
et est incompréhensible aux Japonais. C'est dire que ces îles, tout en
dépendant politiquement de l'empire du Japon, n'en ont ni les mœurs, ni
le climat.
intéressants sur le pronostic
Ils sont extraits de l'Echo du Japon du 16 juillet
1881, qui les emprunte lui-même à l'excellent ouvrage de M. Fetz-Roy.
Le baromètre monte et le thermomètre baisse pour le vent du nord,
du nord-ouest, passant à l'est par le nord. Cela annonce la pluie au Japon,
tandis qu'en Europe, au contraire, c'est le signe d'un temps sec ou moins
humide, d'une diminution de la force du vent, à l'exception d'un petit
nombre de cas, celui, par exemple, où la pluie ou la neige vient du nord
avec une forte brise. Pour tout changement de vent vers l'une de ces direc¬
tions, le baromètre monte et le thermomètre baisse.
Voici quelques détails qui nous ont paru
du temps au Japon.
Le baromètre baisse et
le thermomètre monte pour
le vent du sud,
Le vent d'est et du sud-est amène
généralement le beau temps au Japon, sauf dans les cas de coups de vent
et de sautes subites cle vent du nord au sud par l'est ou l'ouest. Lorsque
le baromètre baisse et le thermomètre monte, cela prédit une augmen¬
tation de la force du vent, ou un temps pluvieux, excepté quand souffle
une brise modérée venant du nord accompagnée de pluie ou de neige.
On ne doit jamais oublier que l'état de l'atmosphère indiqué par le baro¬
mètre prédit le temps à venir, plutôt qu'il n'indique le temps présent;
que plus il y a d'intervalle entre les signes et le changement prédit, plus
la durée de ce changement sera longue ; au contraire, moins il y aura
d'intervalle entre l'avertissement et le changement, plus la durée du
temps prédit sera courte,
sud-est, passant à l'est par le sud.
l'empire
du
31
japon'
baromètre est quelquefois audessus de la moyenne (760 au bord de la mer), mais il baisse à mesure
que le vent augmente. — Une ascension rapide du baromètre indique un
temps variable; une chute rapide est un signe de temps très orageux
accompagné de pluie ou de neige.
Les plus fortes dépressions du baromètre ont lieu avec les coups de
vent de S.-E., Sud ou S.O. ; les plus grandes élévations avec les vents de
N.-O., Nord ou.N.-E. et aussi avec le calme.
Parmi les pronostics les plus marqués du temps, nous citerons les
Au début d'un coup de vent du S.-O. le
suivants :
Par tout
temps, serein ou nuageux, un
ciel roseau coucher du soleil, est un indice
de beau
temps.
—
Une teinte sombre,
triste et verdâtre, annonce du vent et de la
pluie. — Une teinte rouge foncé, la pluie.
Un ciel rouge au matin présage du mau¬
vais
temps ou beaucoup de vent.
ciel gris est un
—
Un
indice de beau temps. —
naissant, apparaissant
La lumière du jour
au-dessus d'une bande de nuages,
promet
du vent.
légers amènent le
temps, avec des brises modérées ; .
mais les nuages aux arêtes vives et gras¬
ses apportent du vent. De petits nuages
noirâtres annoncent la pluie; les nuages légers, passant avec vitesse
sur de lourdes masses, du vent et de la pluie; quand ces nuages sont
seuls, ils présagent simplement du vent. En général, plus les nuages
paraissent doux et légers, moins il y aura de vent, et plus ils paraîtront
durs et graisseux, raboteux, raides, touffus, plus le vent sera fort.
Un ciel d'un bleu foncé et sombre présage du vent, mais un bleu clair
et brillant est signe de beau temps.
Après une certaine durée de beau temps, les premiers indices d'un
changement sont généralement de légères bandes de vapeur, des touffes
festonnées et pommelées, qui apparaissent d'abord dans le lointain, aug¬
mentent et couvrent peu à peu le ciel d'une vapeur noirâtre qui se conver¬
tit bientôt en nuages. Leur apparence plus ou moins huileuse ou aqueuse,
est un signe infaillible du vent ou de la pluie.
Les nuages doux et
beau
32
l'empire
du
japon
Comme presque tous les pays avoisinant les tropiques, le Japon est su¬
jet aux ouragans. Les typhons n'y sont pas rares. Voici quelques détails
sur celui qui a été ressenti le 14
septembre 1881.
Il est d'usage au Japon, comme dans les
pays d'Europe, que lors¬
qu'un typhon se déclare dans un lieu où se trouve une station météorolo¬
gique, on envoie immédiatement des télégrammes aux autres stations,
pour les informer de l'état du baromètre et du thermomètre, ainsi que
des indications de l'anémomètre. Or, le 13 courant, à 9 heures du matin,
l'observatoire de Tokio recevait une dépèche de la station de Nagasaki,
annonçant que le baromètre, dans cette ville, était descendu à 750m/m81
et qu'il tendait à descendre encore ; le thermomètre
marquait 30° centi¬
grades, et le vent, qui soufflait du N. N. E. avait une vitesse de 22,526
mètres à l'heure. D'après ces informations, il devenait certain
que mal¬
gré la faiblesse du vent, nos côtes seraient visitées par un typhon venant
des mers de Chine, dont le centre
s'approcherait à l'est de ce port. Mais
la translation de ce typhon n'a
pas dû être régulière, car les autres sta¬
tions, telles que celles d'Hiroshima et de Wakayama, n'ont encore rien
signalé, après 48 heures. Il est vrai, et cela arrive assez souvent par les
temps d'orages, que les lignes télégraphiques pouvaient ne pas fonction¬
ner; on n'avait pas, dans ce cas, les moyens de prévenir de
l'approche du
typhon. A Tokio comme à Yokohama, le ciel était couvert de nimbus
poussés par le vent du nord et la pluie tombait sans interruption. Vers
«
1 heure 49 minutes du matin, le vent
augmenta de violence et dès lors on
était certain qu'il serait suivi d'un véritable
ouragan. Voici les indica¬
tions fournies par les divers instruments de l'observatoire de Tokio
avant, pendant et après le typhon.
Avant:
13 sept. 9 h. soir,
Pendant: 14
—
Après:
—
»
14
baromètre 760,51, thermomètre 190, vitesse du vent 10136 N.
6h. 15mat.
—
640,93,
—
26°
—
66130 S.-O.
midi,
—
747,91,
—
La vitesse du vent a atteint son maximum
30°
vers
—
25100 S.-O.
4 heures et demie du
matin.
Depuis longtemps on n'avait pas eu à Yokohama un temps aussi affreux ;
n'était cependant que la queue du typhon, dont le centre était en mer.
»
ce
Le vent soufflait avec une violence telle
que les vaisseaux n'étaient plus
sûreté dans le port et que plusieurs steamers chauffaient
pour gagner
la haute mer. A la colline, les
palissades des jardins et nombre de che¬
en
minées ont été renversées. Un chaland, appartenant à Homma
Bounzo,
occupé au déchargement du Belgic, se trouvait assez éloigné du quai
l'empire
du
33
japon
lorsque le vent, soufflant par violentes rafales, a produit
grande
perturbation dans le port; le bateau n'a pas tardé à chavirer. Vingt
une
coolies, ou sendos, étaient à bord; dix ont été sauvés immédiatement;
deux autres ont pu se maintenir sur l'eau à l'aide de quelques débris,
et
réussir à gagner la côte à Koyassou, près du fort de
Kanagawa. Il a été
complètement impossible d'organiser des secours pour les huit autres,
qui périssaient ainsi à quelques brasses du rivage, sous les yeux de leurs
amis affolés.
»
(1)
Comme toutes les contrées volcaniques, le Japon éprouve
secousses de tremblements de terre.
on the
souvent des
M. J. Milne a publié en 1880 Notes
recent Earthquakes
of Yedo plain, and their effect on certain
buildings (2). Dans ce travail, nous remarquons un tableau des secousses
ressenties du mois de septembre 1872 au mois de décembre 1880, soit
8 ans et 4 mois. Le total des secousses s'élève à 370. Les années les plus
chargées sont 1880 (74 secousses) et 1877 (71 secousses); l'année 1874
n'en a ressenti que 8. Comme elles sont classées par mois, il est facile de
remarquer qu'elles sont beaucoup plus nombreuses en hiver qu'en été.
On en compte 213 d'octobre à avril, et 157 seulement d'avril à octobre.
M. Milne pense que l'origine des chocs doit être cherchée dans les dis¬
tricts volcaniques qui avoisinent Tokio. Au nord-ouest de cette ville on
trouve un groupe important de volcans. A l'exception du Shiranéyama
et de YAssamayama, tous paraissent être éteints. Dans la direction du
sud-ouest, on voit un autre groupe ; celui de ces derniers qui est situé le
plus au nord est le fameux Fusiyama, dont la dernière éruption date de
1707. Encore plus loin, dans la direction S.-S.-O. les îles d'Oshima, de
Hoshima, etc., contiennent des volcans, dont la plupart étaient récem¬
ment en éruption. Ces districts peuvent être appelés districts du Fusiyama
et d'Oyama.
Néanmoins, M. Milne ne croit pas que le voisinage des volcans soit
la seule cause des tremblements de terre. Se basant sur ceux
qui
ont été ressentis dans la plaine de Tokio, et
que l'on n'a pas constatés à
Yokohama, il pense que si les chocs N.-O. S.-E. émanaient de la région
volcanique du N.-O., ils auraient, avant d'atteindre Yedo, à traverser une
plaine d'une étendue d'au moins 70 milles; ils perdraient ainsi une
grande partie de leur énergie, et ils devraient être ressentis plus forte(1) Écho du Japon.
(2) Notes sur les récents tremblements de terre dans la plaine de Yedo, et leur effet sur
certaines constructions.
5
l'empire
34
du
japon
ment dans les lieux situés
près de leur origine qu'à Tokio, et plus dans
qu'à Yokohama. Or, d'après quelques observations récentes,
il paraît qu'on a ressenti dans cette dernière ville des secousses qui n'ont
pas atteint Tokio, ce qui prouve apparemment que Yokohama est plus
près que Tokio de l'origine. Cela semblerait indiquer que ces chocs vien¬
nent du S.-O. Le savant auteur conclut par cette opinion que la plupart
des secousses prennent naissance au sud de la baie de Tokio.
En 1881, on signalait une recrudescence dans les éruptions des volcans
de l'île Nippon. Un tremblement de terre très violent, fut ressenti à Oto
Shinden Boun, à Mitama Boun et à Awafoudji Boun, villages du district
d'Ononouma, dans la province d'Etchigo. Les habitants, réveillés au
milieu de la nuit par les bruits souterrains et craignant pour leur vie, se
sont enfuis dans les montagnes. Les volcans Ogama et Mégama dans le
ken de Totchighi, se sont subitement mis à vomir de la cendre et des
cette ville
pierres; après un calme de quelques jours, une nouvelle éruption, plus
terrible que la première, recommença, projetant la lave à une très grande
hauteur, et éclairant d'une lueur sinistre tout le pays à plus de G ri de
distance (23 kilomètres).
Tout récemment, au mois de juillet 1888, une autre éruption volcanique
fort remarquable et dont les résultats ont été effrayants a eu lieu dans le
district de Hibara-Mura. Par les malheurs incalculables qui en ont été la
suite, cette éruption peut être classée au nombre des plus terribles que
l'on ait décrites. Nous en reproduisons le récit d'après le Japan Daily
Mail, journal anglais publié à Yokohama :
Le 15 juillet à 7 h. 30 du soir les habitants des hameaux du district
de Hibara-Mura, qui sont très nombreux dans ces montagnes, ressenti¬
«
rent une forte secousse de tremblement
secousse
de terre, suivie d'une deuxième
à dix minutes d'intervalle. A 7 h. 50 se fit entendre une explo¬
disent les habitants, avait la force d'une salve de
cent mille canons. Une fumée noire, très épaisse, s'éleva au-dessus du
sommet d'une des montagnes de Bendaï-San, et lorsqu'elle se dispersa
sion formidable qui,
l'empire du japon
35
on vit que
le sommet s'était incliné vers le nord-est et que le cratère qui
venait de se former lançait en l'air avec violence une masse de
pierres et
de terre rouge, qui retombant sur le sol, changeait de couleur et deve¬
nait
grise. Toutes ces matières s'entassaient sur le versant N.-E. de la
montagne et elles recouvrirent bientôt plusieurs villages avec tout ce qui
s'y trouvait.
»
Trois de ces villages,
Honono, Oshikozawa et Okimotchata, ont été
ensevelis, et là où ils se trouvaient on ne voyait après
l'éruption qu'une masse de pierres et de terre, de trente à cinquante pieds
de hauteur. Tous les habitants ont péri, au nombre de deux cent cin¬
quante, sauf cinq, qui ce jour-là étaient absents de leurs domiciles. Plu¬
sieurs autres localités ont aussi beaucoup souffert.
D'après les premiers
renseignements officiels, l'éruption a détruit complètement 90 maisons,
et en a endommagé un bien plus
grand nombre. Le chiffre des morts
s'élève à 476. Quant aux blessés, on n'a pas encore
pu en déterminer le
littéralement
nombre.
L'éruption a obstrué complètement le cours du Nagassa, une des plus
larges rivières du district de Hibara-Mura. Au moment de l'éruption, au
«
milieu de la rivière s'est élevée subitement
montagne de 400 pieds
(120 mètres) de hauteur, arrêtant le cours d'eau qui forme actuellement
un grand lac s'étendant
chaque jour de plus en plus et montant toujours.
Quand le niveau sera assez élevé pour trouver une issue, les pays
épargnés
par le volcan seront submergés par le Nagassa, qui aura
changé de
cours.
une
»
Ces volcans ne sont pas
les seuls en activité : le Shakagataké a vomi
plus remarquable de tous les volcans
japonais est le Fousi-Yama, éteint depuis deux siècles; il atteint une
altitude de 3,795 mètres, dépassant en hauteur les sommets les
plus
élevés des Pyrénées. Les Japonais aiment à le
représenter dans leurs
peintures. Ils se rendent à son cratère en pèlerinage. Ils pensent que là
se trouve la divinité
supérieure qui préside aux destinées de l'empire. Ils
viennent témoigner leur gratitude à ce Dieu qui a calmé sa
colère, qui
des flammes tout récemment. Mais le
est devenu doux et bon en vieillissant.
Il y a encore dix autres cratères
qui jettent parfois de la fumée et des
flammes, rarement de la lave ou des pierres ; on dirait que leurs forces
vont diminuant de siècle en siècle, et
qu'ils s'éteindront aussi bientôt.
CHAPITRE IV
LES GRANDES
ILES, NIPPON
Montagnes. — Le Fushi-Yama. — Cours d'eau, les gawas, les gaves des Pyrénées. — Lacs, le
lac Biwa, le lac de Souwa, les sources d'eau chaude.
L'île de Nippon
s'étend du nord au sud, sur une longueur de 300
largeur, qui est dans le sud, est de
80lieues. Lasuperflcie de Nippon est d'environ 260,000 kilomètres carrés.
Sur ses côtes, deux grands golfes: celui de Tokio à l'est, celui d'Osaka
au sud. Une chaîne de montagnes de 2,000 à 2,500 mètres d'altitude
moyenne parcourt l'île du norcl au sud, où elle se bifurque et se répand
autour du golfe d'Osaka. Les montagnes principales dont se compose cette
chaîne sont : le Fushi-Yama, ou Fousi-Yama, ou Foujisan dont nous
lieues environ.
Sa plus grande
l'empire
avons
du
37
japon
déjà parlé, le mont Nikko, le mont Hakom, qui porte des chênes-
liéges et le mont Tsukuba.
La façon dont le Fousi-Yama domine tout le pays donne à l'île de
«
Nippon un aspect vraiment caractéristique. Dès que
l'horizon n'est plus
borné par la toiture des maisonnettes, cet immense volcan dresse à travers
cône régulier empanaché de neige; il apparaît ainsi de
tous les points à des distances énormes. Poétisé, presque divinisé, la
peinture et la sculpture le représentent à tout propos, dominant dans
un coin, et vraiment, après expérience, on éprouve l'obsession qu'il ins¬
pire. » (1)
Après le Foujisan, on peut citer le Gassan, dans la province d'Ouzen;
le Mitake et YAsamayama, dans celle de Shinano; la chaîne des Nikko,
dans Shimotsouke, dont le pic le plus élevé atteint 7,850 pieds de hau¬
teur ; VOmine, dans Yamato; la Hakousan, dans Kaga; YAsosan, dans
les nuages son
Higo ; YOnsengatake, dans Ouzen ; le Chokaisan, dansUgo; Iwakisan,
dans Michinokou.
Les montagnes de
Tsukuba forment le point le plus élevé de la chaîne
située au N.-E. de Tokio, près de la ville de Tsukuba. Elles se composent
granit, de gneiss, d'ardoise, de mica, de quartz. Il y a de grandes
dioriteet des colonnes d'amphibole. Le sommet s'élève à 2,700
de
masses de
pieds. 11 est couvert de belles forêts de chênes et de cèdres habitées par les
aigles. Toutes ces montagnes sont volcaniques (2).
Les rivières
comme nous
portent le nom de Gctiva, qui signifie rivière ou gave,
les petits cours d'eau torrentueux des Pyrénées.
nommons
la même signification, dans des
distance. Cela
paraît un argument
Il est singulier de retrouver ce mot avec
pays séparés par 4,000 lieues de
nous
bien sérieux en faveur de l'unité primitive des langues.
Les
fleuves de
Nippon sont généralement de peu d'étendue, ce qui
s'explique par l'étroitesse du pays. Ils ont aussi peu de profondeur, et
sont navigables que pour des bateaux à fond plat d'un faible tirant.
En attendant que le réseau des chemins de fer se complète, quelques-uns
servent cependant au transport des produits de l'intérieur du pays. Un
fait digne de remarque est que beaucoup de rivières du Japon changent
de nom en certains endroits.
ne
Les principaux cours d'eau sont :
la Tonegawa, la Shinanogaioa, la
(1) Ballande.
(2) Mes premières
Halle, 1880.
excursions au Japon, par le professeur Brauns, Mittheilungen de
38
l'empire
du
japon
Kisogawa, la Tenriougaiva, YOigawa, la Foujigawa, la Sakatagawa,
YAboukoumagawa et Ylsliikari.
La Yodogawa, rivière sur laquelle est située la ville d'Osaka, et la Soumidagawci, qui traverse la capitale, Tokio, méritent également detre
citées. La Tonegawa est la plus longue de l'empire japonais, elle a un
parcours d'environ 172 milles.
La Tonegawa prend sa source dans la province de Kodzouke, passe
devant Maebashi, ville connue pour son commerce de soie; se divise
ensuite en plusieurs bras, qui se réunissent de nouveau en un seul cou¬
rant pour recevoir comme affluent la Karasougawa; plus loin, la rivière
se divise encore, mais cette fois en deux bras seulement; celui du sud
se jette dans la baie de Tokio, à Horiye, tandis que l'autre continue son
cours, reçoit encore les eaux de deux affluents, et se déverse dans la mer
de Choshi, sur la côte du Pacifique.
La Shinanogawa a sa source dans la province de Shinano, se dirige
d'abord vers le nord-ouest, ensuite vers le nord, traverse la province
d'Echigo pour gagner la mer à Nihigata.
La Kisogawa vient aussi de la province de Shinano parcourt celles de
Mino et d'Owari, et se divise en plusieurs bouches non loin de la mer.
La Tenriougaiva, venant de la même province de Shinano, se jette
dans la mer après avoir traversé la province de Totomé.
lYOigawa, ayant sa source dans la province de Kai, traverse celle de
Toton pour gagner l'Océan.
La Foujikawa, venant du Kai, passe par la Sourouga.
La Sakatagawa, vient du nord, entre Ouzen et Rikousen, se dirige
vers l'ouest et se jette dans la mer du Japon à Sakata.
L'Aboukoumagawa a sa source dans l'Iwaki, forme les limites entre
cette province et celle de Rikousen, et tombe dans l'océan Pacifique.
Les inondations sont fréquentes au Japon, le courant des rivières
étant très rapide à certaines époques de l'année : c'est ce qui rend éga¬
lement très difficile la construction des ponts.
Parmi les principaux lacs,
citons d'abord celui de Biwa, dans la pro¬
vince d'Omi. Il a environ 50 milles de longueur sur une largeur de 20
milles. Etant situé à peu de distance de Kioto, il est généralement
visité par les
étrangers qui se rendent au Japon. On sait que Kioto est
l'ancienne capitale du Mikado, et pour cette raison on ne peut manquer
d'aller visiter cette ville.
D'après une vieille légende japonaise, le lac de
Biwa doit son origine à un tremblement de terre qui eut lieu l'an 286
l'empire
de notre
du
japon
39
ère, et qui donna également naissance à la fameuse montagne
de Fouji, que l'on atteint facilement en passant par un autre lac appelé
Hakone. Citons encore les lacs de Souwa dans le Shinano, de Chiouzenji
environs de Nikko, et celui d'Inawashiro dans l'Iwashiro. Dans le
lac Souwa s'écoulent un grand nombre de sources minérales chaudes ;
aux
ce
lac forme la Tenrio-Gawa.
(1)
Nous n'insisterons pas davanlage sur la
géographie de Nippon. Cette
île étant le centre de l'empire japonais, nous aurons souvent l'occasion d'y
revenir.
(11 Russel Robertson.
m
hi
11!
s
S
I
l ;
■
,
If
11
H
ifH | !
La
:
pêche. — La colonisation. — L'agriculture, région de
Sapporo et de Tanneya. — Matsmaï. — Grandes et petites
Kouriles. — Les Aïnos.
Comparable à l'île de Terre-Neuve par les
épais brouillards qui l'enveloppent,Yéso rappelle
aussi l'île américaine par ses bancs poisson¬
neux, par l'abondance de sa faune marine et
l'importance des pêcheries de son littoral.
Elle doit cette ressemblance à la rencontre dans ses eaux des cou¬
rants froids et des courants tièdes, charriant de l'Océan du Nord et des
SSï
«
tropicales une ample pâture d'animalcules et de débris. Les rares
villages de cette grande île presque déserte sont des hameaux de pêcheurs ;
mers
S
l'empire
41
du japon
des stations temporaires de ehasse et de pêche se trouvent également dans
Kounasiri et Itoroup (Kouriles méridionales). Au rapport de Blakiston,
la saison de pêche est mauvaise quand on n'a capturé sur la côte de Yéso
Avec leurs fdets, longs parfois de 1,200 mètres,
que 70 hommes ont peine à manœuvrer, les pêcheurs ont pris en un
seul jour jusqu'à 20,000 poissons. Yéso expédie aux provinces très peu¬
plées du midi et jusqu'en Chine d'énormes cargaisons de poissons séchés
et de poissons salés. Les harengs, les poissons fades ou mauvais, les
têtes, l'huile, les déchets de toute nature sont utilisés comme engrais.
D'autres produits de l'Océan, crabes, mollusques, varechs, coquillages
sont également consommés par ce peuple ichthyophage. » (1)
L'île de Yéso a une forme triangulaire. Sa superficie et celle des petites
îles voisines est de 89,022 kilomètres carrés. Elle est séparée de Nippon
par le détroit de Matsmaï ou de Tsangar, au sud de Yéso, au nord de
Nippon. Sur la côte sud-est s'ouvre la magnifique baie des Volcans. Le
golfe de Strogonof esta l'ouest de l'île. Les côtes escarpées sont généra¬
lement couvertes de forêts ou de terres labourables. L'intérieur de l'île
que 1,200,001) saumons.
est rocheux, par suite peu cultivé et d'un accès difficile.
Cette île porte plus généralement le nom de Hokkaido. Elle était à peu
près inculte il y a quelques années. On avait créé, afin d'y favoriser le
développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, un minis¬
tère dit de la colonisation, dont le siège était à Tokio. L'émigration au
Hokkaido fut encouragée; on y envoya un grand nombre de Shizokous
(ancienne classe militaire), qui n'avaient, depuis la Restauration de 1868,
époque à laquelle la féodalité fut abolie, aucun moyen d'existence; on leur
enseigna la culture et on leur distribua des terres. La population de Yéso
augmenta rapidement et la race des Aïnos tend à se modifier par suite
des croisements ; d'ici à quelques générations, elle n'aura que peu de
différence avec la vraie race japonaise. Aujourd'hui une grande partie de
l'île est défrichée, des routes ont été tracées. Les villes et les villages
les plus importants sont reliés par le télégraphe; enfin un chemin de
fer a été construit entre Sapporo et Otarou, villes séparées par une dis¬
tance de dix miTes. L'impulsion qui a été donnée est suffisante pour
assurer l'avenir de cette partie de l'empire, d'où l'on tire déjà divers pro¬
duits, tels que céréales, poissons salés, etc., en quantités importantes;
on y élève aussi d'excellents chevaux. Le ministère de la colonisation,
devenu inutile par suite des progrès accomplis clans le Hokkaido, a été
♦
(1) Vivien de Saint-Martin.
6
42
l'empire
du
japon
supprimé au Japon, il y a plusieurs années, et l'île a été divisée en trois
ken ou préfectures, relevant du ministère de l'intérieur.
Une correspondance adressée de Sapporo à Y Echo du Japon donne des
renseignements précieux sur le mouvement agricole, industriel et com¬
mercial et sur les voies de communication de la région de Sapporo, de
Tarneya et (Ylshikari :
La longue saison d'hiver s'annonce à Sapporo. Pendant la semaine der¬
nière, la riche verdure qui tapisse la pente des collines à l'ouest de la
ville a pris les magnifiques et délicates couleurs variées de l'automne
dans la zone tempérée. Sur les versants situés à l'ouest et au sud
resplen¬
dissent des teintes vertes, jaunes, or, orange, rouges. A la base des col¬
lines, la verdure a conservé sa couleur primitive. Depuis deux mois le
sommet des pics élevés distants d'environ quinze milles, est couvert de
neige. La longue chaîne de montagnes qui s'étend à l'est et au nord de
cette vallée est déjà toute blanche d'une neige qui ne
disparaîtra que
pendant les premiers.jours de juin.
Les parties cultivées de la vallée d'Ishikari ont été favorisées
par une
récolte abondante. La récolte du foin
une
des plantes qui ont é:é intro¬
duites d'Amérique et semées par les soins du
gouvernement de la coloni¬
—
sation — a également été considérable. Dans chaque saison la culture des
plantes étrangères augmente d'importance. L'offre du foin est de beau¬
coup inférieure à la demande. Bien que l'on coupe autant d'herbes sau¬
vages que de foin, les deux combinés sont à peine suffisants, car le nombre
des chevaux et du bétail, — indigènes, Nambou,
demi-sang et autres —
augmente rapidement. Les herbes étrangères viennent bien sous ce cli¬
mat et sur ce sol; elles ne tendent pas à
dépérir, mais au contraire à
augmenter et à multiplier. C'est spécialement le cas pour les différentes
espèces de trèfle.
Ce qui est vrai pour les récoltes de
fourrage l'est encore d'une façon
plus remarquable pour le maïs. Le rendement cette année est le double
de celui des années précédentes. On ne
l'emploie pas seulement pour
nourrir le bétail, mais le peuple commence à s'en servir et à
apprécier
ses qualités nutritives. Les habitants de cette vallée en
consomment cha¬
que jour des boisseaux sous la forme d'épis rôtis. Il y a deux ans, on voyait
rarement une personne toucher à un épi de ces
grains, lorsqu'il était pré¬
senté comme nourriture. Le blé, l'orge et l'avoine ont fourni une très belle
récolte.
Le Sorghum a poussé
du
gouvernement, et
a
cette année ; il a été récolté dans la ferme
donné une proportion raisonnable de matière
l'empire
du
43
japon
sucrée. La partie broyée à la ferme du village a fourni un
jus
sucre. Tous ce jus est vendu à
Sapporo comme
riche en
sirop, à un prix très rému¬
nérateur. Jusqu'ici, les expériences faites avec le
Sorghum ont donné
des résultats plus favorables que celles qui l'ont été avec la betterave. Le
premier de ces produits paraît être mieux adapté à ce climat que le der¬
nier. Celui-ci risque aussi d'être dévoré par un ver vorace
que l'on trouve
particulièrement dans le Hokkaido, cause qui rend la récolte de la bette¬
rave l'une des plus incertaines
qu'on ait encore tentées dans cette vallée.
En outre, la betterave qui pousse dans ce
pays tend à devenir une grande
racine non saccharine.
Plus de vingt
espèces de plants de vigne importées d'Amérique ont
produit cette année. La plupart d'entre elles ont
donné une grande quantité de fruits. Quelques-unes
paraissent devoir réussir dans cette île ; elles mûris¬
sent vite et sont suffisamment douces.
Beaucoup de
variétés ne donnent pas un fruit mûr et sucré.
Nous
avons eu
une
année remarquable pour les
les poires et les prunes.
Un grand nombre d'arbres importés,
pommes,
portent cette
saison des fruits en abondance. Dans la
plupart des
cas les fruits ont été
gros, beaux, sans vers, d'un goût et d'une odeur
excellents. Les fruits étaient tellement demandés, — surtout les
pommes
et les poires, — que très peu ont eu le
temps de mûrir complètement.
Les indigènes recherchaient les fruits à moitié
murs, durs, et les dévo¬
raient avidemment. Le succès de la récolte des
poires cette année, a
provoqué le désir chez tous les petits fermiers de posséder de jeunes
périr par inattention les arbres
distribués par Ivaitakoushi. Les fermiers ne voulaient
pas croire alors
ce qu'on leur disait au
sujet des pommes et des poires. Mais après la
petite récolte de l'année dernière, et la récolte plus grande de cette
année, le peuple a reconnu les bonnes qualités des nouveaux fruits.
arbres. Il y a quelques années on a laissé
Le Kaitakoushi n'aura pas introduit en vain les
fourrages, les légumes
potagers, le maïs, la vigne, aussi bien que les poires et les pommes. Les
résultats donnés par les graines qui ont été
plantées, ont convaincu les
importé les plantes étrangè¬
res nutritives. On verra
s'augmenter chaque année la superficie des terres
défrichées, et l'abondance des récoltes de pommes de terre, de grains,
de sorghum, de poires, de
pommes, de prunes, etc. contribuera à rendre
le peuple
plus heureux, plus prospère et plus indépendant.
habitants de la sagesse des hommes qui ont
l'empire du japon
44
Cette vallée d'Ishikari est fertile,
—
mais pour développer ses riches¬
ses ,
il faudra un travail sérieux et patient, beaucoup de privations,
une
méthode et des ménagements différant de ceux en usage dans l'île
principale.
L'école d'agriculture située ici est dan? une condition florissante. Le
nombre des élèves
même avec les règlements actuels, d'après lesquels
chaque élève devra rembourser les dépenses de son éducation — est com¬
plet et un certain nombre de jeunes gens suivent les cours de l'école
comme «étudiants privés.» Les études sont généralement pratiques et
portent sur la chimie, l'anatomie, les observations au microscope, la
botanique, la géologie, les travaux manuels dans la ferme de l'école et un
peu aussi sur l'art militaire. La langue anglaise a été adoptée pour
l'école. Deux membres de l'ancien corps de professeurs américains y sont
encore employés.
Ceux dont les contrats sont expirés, ont été remplacés par des Japonais
sortant de l'Université de Tokio, ou ayant fait leur éducation à l'étranger.
Très prochainement, des positions dans le corps de l'instruction seront
données à ceux qui ont été diplômés en 1880 et en 1881. Le nombre des
élèves est limité à cinquante. La durée des études scolaires est de quatre
ans. Il y a une section préparatoire
demandant quatre années ou plus
d'études dans les langues anglaise, chinoise et japonaise.
La section de Tameya à Sapporo du chemin de fer de Poronai est à
présent clans une bonne condition. La voie a pu être consolidée. La ligne,
construite entre le 29 septembre et le 26 novembre 1880 — est main¬
tenue clans un tel état, que pendant la visite du Mikado, un train a par¬
couru 22 milles et demi dans une heure et dix minutes. De Sapporo à
Zemi-Batto, près de la mer, le train composé de cinq longs wagons de
passagers, atteignit une vitesse moyenne de quarante milles à l'heure, et
cela sur une voie nouvelle, et des rails complètement neufs. De ZemiBatto à Tameya, le long du rivage, la vitesse du train fut beaucoup
ralentie, car il y a 47 courbes en 9 milles, variant de 5° à 25°, trois tun¬
nels, sans parler des nombreux villages de pêcheurs que l'on rencontre
sur la route. Un train de marchandises et cle voyageurs parcourt la dis¬
tance qui sépare Tameya de Sapporo en deux heures et quart, sur lesquels
—
—
il faut déduire deux arrêts cle 15 minutes chacun. Le train est habituelle¬
ment composé d'un
long wagon cle première classe, cle trois cle seconde
(pouvant contenir quarante-cinq personnes chaque), et de douze
longs wagons de marchandises pouvant prendre chacun huit tonnes de
gros colis et quelquefois plus. Bien que la largeur de cette ligne soit de
classe
,
l'empire
du
japon
45
trois pieds
six pouces, les wagons sont presqu'aussi grands que ceux
employés sur les lignes modèles, larges de quatre pieds et huit pouces
et demi.
Pendant l'été, de nouvelles, grandes et commodes stations ont été cons¬
truites à Tameya et à Otsou ; on construit actuellement les fondations de
la station de Sapporo. Elle doit s'élever à l'endroit
où S. M. le Mikado a
quitté le train, à son arrivée à Sapporo. Elle sera complètement en bois
et aura une longueur de 120 pieds sur 60 pieds de largeur.
Le 15 octobre, le premier navire portant le pavillon anglais est entré
dans la baie de Tameya. C'était le steamer en
fer Mary Tatham, Londres, capitaine John Garley, parti de Newport, Angleterre, depuis 70 jours,
et
venu
via Suez et le détroit de Corée.
Il était
complètement chargé de matériel pour l'agran¬
dissement de la ligne de Poronai.
Le produit de la pêche n'a pas été aussi lucratif
cette année que d'habitude dans la baie d'ishikari,
mais à l'ouest d'Otarou la pèche a donné un résul¬
tat supérieur au
saumon,
se
rendement moyen. La pêche du
à l'embouchure de la rivière d'ishikari,
fait actuellement.
les pêcheurs ont eu une saison
moyenne; cela veut dire abondance de nourriture,
bonheur et contentement pour cette simple classe.
Mais il y a quatre nuits, un incendie s'est déclaré
à environ minuit, dans le village d'ishikari. En
quelques heures, plus de deux cents maisons ont
été détruites et quelques huttes, situées à l'extré¬
mité du village, ont été seules épargnées. La saison froide avance, le
poisson passe chaque jour, mais les pêcheurs divisent leurs efforts ; une
partie est occupée à l'érection des cabanes, et le reste essaye de gagner
de nouvelles richesses en péchant dans cette rivière féconde. Otsou, dont
la moitié a été détruite par un incendie au commencement de l'été, a
été rapidement reconstruite. L'érection de la nouvelle station près de
l'Ise-fu-cho, et l'incendie ont contribué à déplacer le centre de la popula¬
tion, qui se trouve maintenant plus au sud. Autrefois ce centre se trou¬
vait au nord de la colline du temple, mais maintenant il est au sud.
Beaucoup de marchands et de résidents quittent les districts brûlés et
On dit que
font construire des maisons
commodes et meilleures sur de nouveaux
46
l'empire
du
japon
terrains entre la station d'Otsou et
Taraeya. Les affaires deviennent de
plus en plus importantes. Les steamers de Kaitakoushi et de la Mitsu
Bishi, la plupart des voiliers qui vont dans le nord, à l'exception des
jonques, mouillent à Tameya.
Le chemin de fer devient rapidement un instrument actif pour le déve¬
loppement de ce port florissant. Les marchands japonais profitent large¬
ment des avantages qu'il procure pour les communications avec l'inté¬
rieur. Il a déjà changé le centre de la population, fait baisser les prix du
bois, du charbon et des légumes provenant de la vallée d'Ishikari. En un
mot, il développe sensiblement les relations commerciales entre Otsou et
Tameya et sera une source de richesses pour toute cette région.
Les montagnes qui constituent l'île presque en entier sont couvertes de
bouleaux, de cyprès, de sapins, et d'énormes roseaux. Là vivent les
aigles, les faucons, les ours. Ces derniers y sont même élevés à l'état
domestique, et la fête de fours chez les Aïnos n'est pas une des moins
intéressantes coutumes de l'empire du Japon (I). Les mines d'or, d'argent
et de plomb y sont abondantes, mais inexploitées.
Les habitants vivent surtout sur les côtes, où se fait une grande pêche ;
l'intérieur, sans être désert, est moins habité: on y rencontre peu de
villes, quelques gros villages et beaucoup de maisons isolées.
La capitale de l'île est Matsmaï, sur le détroit de ce nom ; elle a 50,000
habitants. C'est une forteresse bien défendue du côté de la terre. Son port
est important. Les maisons sont presques toutes en bois. A l'est de Mats¬
maï et sur le même détroit,se trouve la ville d'Hakodade, qui a 38,000
habitants. C'est le rendez-vous commercial des étrangers et l'entrepôt
des marchandises cle toute l'île. Son port, déjà vaste, vient d'être consi¬
dérablement agrandi. Il fut ouvert aux Etats-Unis en 1S54, aux Anglais
et aux Russes en 1855, aux Hollandais en 1857, aux Français en 1858.
Sur la côte Nord-Est, on voit la petite ville d'Atkis ou Atskesi, avec le
port de Kimaro, visité en 1792 par le russe Laxmann. Plus au nord,
viennent les ports de Sayea et de Notsjiab, en face desquels s'avancent
les Kouriles.
Au nord-est de Yéso sont les deux Kouriles méridionales appartenant
Japon et dépendant du gouvernement de Matsmaï. Kounachir a une
population de 300 habitants et un établissement sur la côte sud. Itouroup
possède le port fortifié d'Ourbitch.
Le long de la côte occidentale de Yéso, s'élèvent plusieurs petites îles:
au
(1) Voir la fête de l'ours, au chapitre des Mœurs et Coutumes.
l'fmpire
du japon
47
Oosmia, Koshima, Okosiri, Riosiri, Ribounsiri qui dépendent aussi de
l'île de Yéso.
Ces îles sont habitées par
la race curieuse des Aïnos. Ce sont d'excel¬
lents chasseurs. Ils ont des chefs héréditaires
qui paient tribut au
gou¬
de
Matsmaï, dépendant de la cour de Tokio. Leur tribut se
paie en peaux de bêtes, car ils n'ont pas de monnaie. L'usage de l'écri¬
verneur
ture leur est inconnu ;
ils n'ont ni lois ni culte. Ils font cependant des
libations en l'honneur d'une divinité qu'ils nomment Kamoï.
Quelquesuns adorent le soleil, la
lune, la mer. Ils font le commerce par échange
et en silence, comme le faisaient autrefois les
Carthaginois sur les côtes
occidentales de l'Afrique. Ils vont dans les îles voisines où ils
déposent
leurs marchandises, puis ils remontent sur leurs bateaux. Les
indigènes
mettent dû utres marchandises à côté de celles-ci. Peu de
les habitants de Yéso
convient.
temps après,
reviennent, et ils acceptent l'échange, s'il leur
(1)
(1) Voir le chapitre Ethnographie.
CHAPITRE VI
KIOUSIOU, SIKOK, FATSI-SIO, LES ILES LOU-TCIIOU
Les volcans de Kiou-Siou. — Koumaniato. —La terre d'exil des courtisans japonais. —Nomen¬
clature des
Lou-Tchou, d'après le mandarin Supao-Koang. — Aspect délicieux du pays. —
Une page d'un amiral français. — Origines du
royaume oukinien. — Chun-Tien.
Kiousiou ou Ximo est au sud-ouest de Nippon. Elle
séparée par le délroit de Simonosaki. Elle est
montagneuse ; le pic Hornez est un de ses volcans
en
est
redoutables : il y a aussi rilligigami. Elle n'est connue
On sait
cependant qu'elle est plus fertile que les autres contrées
du Japon. Elle se termine au sud par le cap Tchitchakof,
au-delà duquel on trouve les divers archipels de Liou-
des étrangers que dans la région de Nangasaki.
Kiou ou Lou-Tchou, auxquels nous consacrons ci-après
chapitre spécial. Koumaniato est, à ce qu'il paraît,
ville la plus importante de l'île de Kiousiou. La
citadelle est l'une des plus vastes et des plus impor¬
tantes du Japon. A l'intérieur se trouvent les casernes
un
la
des troupes.
L'île de Sikok s'étend
au
sud-est de Nippon. Elle est déserte et peu
connue.
s'élève le rocher escarpé, stérile, désert, de Fatsid'échelles de cordes. C'est un lieu
d'exil pour les courtisans tombés en disgrâce.
A l'ouest de Nippon se trouve l'île de Scido, connue pour ses mines
d'or. Elles sont exploitées depuis fort longtemps, mais n'ont donné jus¬
qu'ici que de maigres résultats.
Par les 20° et 24e degrés de latitude nord et le 136° de longitude, du
sud de l'île japonaise du Sat-Suma, au nord de l'île chinoise de Formose,
s'étendent, en arc de cercle, trente-six petites îles ou îlots formant trois
A l'est de Nippon
Sio. Il n'est acces-ible qu'au moyen
groupes distincts :
c'est l'archipel Lou-Tchou, que les indigènes ne dési-
l'empire
du
49
japon
gnentque sous le nom de royaume Oukinien. Nous nous servirons indis¬
tinctement de ces deux dénominations, en faisant observer que les
voya¬
geurs orthographient la première de différentes manières : Liou-Kiou,
Lieou-Kieou, Lou-Tchou, etc.
Voici, d'après le mandarin Supao-Koang, la nomenclature de ces îles,
en prenant la grande île de Lou-Tchou
pour point de repère de leur orien¬
tation.
huit
iles
au
nord-est
i. Yeoulon.
2.
Yong-tchang-pou. — 3. Tou-kou. — 4. Yeoula. — 5.
6. Kia-ki-Iuma. — 7. Tatao, la plus importante du
groupe. — 8. Ki-ki-ai.
—
Oukinou. —
cinq_iles au nord-ouest
9. Touna-Kichan. —
hoang-chan.
10.
Gan-Kini-chan. —
11. Ki-chan.
quatre iles
a
—
12.
Yé-ki-chan, — 13. Lun-
l'est
Kon-ta-kia. — 15. Tsin-kinou. — Ysi. — 17, Puma, formée dedeux îlots très rapprochés.
14.
trois
18.
iles
Mat-chi-chan, entourée de cinq îlots.
a
—
l'ouest
19.
Mat-chi-chan, autre île de ce nom. —
Koumi-chan.
20.
sept iles.au sud
21.
Tai-ping-chang ou Ma-kou-chan. — 22. Ykima. — 23. Yleang-pa. — 24. — Kou-lima.
25.
Talama. —26. Mienna. — 27. Oukomi.
—
neuf
28.
au
sud-ouest
Pat-chong-chan. — 29. Ou-Puma, deux petits îlots. —30. Palouma. —31. Yeouna-
kouni.
ma.
iles
—
—
32.
—
Kou-mi, la plus grande du groupe, —33. Ta-ki-tou-non. — 34. Koula-chi-
33. Ola-kou-se-kou.
—
36. Patou-Ii-ma.
On remarquera que ces îles portent d'autres noms sur diverses cartes ;
cette différence vient de
que les langues japonaise et chinoise sont
également en usage dans l'archipel, et suivant qu'un voyageur a été ren¬
seigné dans l'une ou l'autre de ces deux langues, il écrit les noms en
chinois ou en japonais.
La principale de ces îles, celle où réside le roi, est la
grande île LouTchou, ou Oukinia, d'où le nom de royaume oukinien.
«
ce
L'île de Lou-Tchou est située dans le meilleur climat du monde.
Rafraîchie parles brises qui, d'après sa position géographique, soufflent
sur
ses
côtes dans toutes les saisons de l'année, elle n'est tourmentée,
comme beaucoup d'autres
pays, ni par des chaleurs, ni par des froids
excessifs. Le sol donne naissance à des ruisseaux et à des rivières : il n'est
7
l'empire
50
du
japon
étangs et des marais fangeux. Cette source malheu¬
chauds, n'existe pas
sur ses bords, et le peuple y paraît jouir d'une santé robuste, car on ne
voit nulle part d'êtres souffrants et maladifs, ni aucune espèce de men¬
pas infecté par des
reusement si féconde de maladies dans les climats
diants.
«
La nature a prodigué tous ses dons à l'île de Lou-Tchou, car
telle est
climat, que des productions du règne végétal de
nature très différente et qui se trouvent ordinairement dans des pays
la bonté du sol et du
le même
verger. Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, le pays des
oranges et des citrons; mais le bananier de l'Inde et le sapin de la Norwège, le thé et la canne à sucre y viennent également. Indépendamment
de tous ces avantages, qui ne se trouvent pas souvent réunis, cette île
très éloignés l'un de l'autre, y croissent en même temps et dans
possède encore des rivières et des ports excellents.
Les plaines verdoyantes et les paysages romantiques de Tinian et de
Juan Fernandez, si bien décrits dans le voyage d'Anson, se montrent ici
aux regards dans une plus haute perfection et sur une échelle plus magni¬
fique, car la culture y prête un nouveau charme aux beautés de la nature.
Du haut d'une éminence qui dominait sur les vaisseaux, la vue est dans
toutes les directions pittoresque et délicieuse. D'un côté, ce sont les îles
qui, de distance en distance, sortent du sein de l'Océan, tandis que la
limpidité de l'eau permet à l'œil de sonder la profondeur de la mer et
d'apercevoir tous les récifs de corail qui protègent l'encrage. Au midi
s'élève la ville de Nafa; plus bas sont les bâtiments à l'ancre dans le port,
avec leurs banderoles qui flottent dans les airs; et, dans l'espace inter¬
médiaire, paraissent de nombreux hameaux semés sur les bords des
rivières qui baignent la vallée. Partout l'œil est charmé par l'aspect des
couleurs variées du superbe feuillage qui serpente autour des habitations.
A l'est, les maisons de Chouï, la capitale, captivent l'attention tant par la
singularité de leur architecture que par la beauté de leur position. Elles
semblent sortir du milieu des arbres charmants qui les entourent et les
couvrent de leur ombrage, et s'élèvent l'une sur l'autre dans une progres¬
sion successive et pittoresque, jusqu'au sommet d'une montagne que cou¬
ronne le palais du roi.
Les plaines qui séparent Chouï de Nafa, à la
distance de quelques milles, sont ornées d'une longue suite de maisons
de campagne. Au nord, l'œil découvre d'immenses forêts, dont il ne peut
embrasser l'étendue. » (1)
»
(1) D'après Mac-Leod, chirurgien de l'AIceste.
l'empire
du
51
japon
L'amiral Jurien de laGravière dont on ne saurait suspecter la sincérité,
n'est pas moins épris de ce beau climat :
«
Il était près de neuf heures, dit-il, quand nous nous acheminâmes vers
la ville de Chouï. Les habitants de Toumaï
(petit village où avait débar¬
qué l'amiral et près duquel était située la bonzerie qui servait de demeure
à nos missionnaires) s'étaient rangés sur notre passage afin de jouir d'un
spectacle encore nouveau pour eux. Accroupis sur des nattes, ils nous
suivaient de leurs grands yeux avec une curiosité respectueusement crain¬
tive. Il y avait là des vieillards, des enfants, des hommes de tous les âges;
maison ne voyait aucune femme. Les nobles (samouraïs) se distinguaient
à l'aiguille d'argent qui traversait leurs cheveux, des plébéiens (hiacouchos) qui ne portent qu'une aiguille de cuivre. En contournant le
bord de la mer, tout ombragé de beaux arbres, nous nous trouvâmes
bientôt sur la grande route de Chouï. Nous n'avions point encore rencon¬
tré, depuis que nous avions quitté la France,
de chemin d'un aspect aussi imposant. Sur
les points où cette large avenue cesse d'être
pavée de grandes dalles volcaniques, le sol
battu et macadamisé n'en présente pas une
surface moins ferme.
11
n'existe rien
en
X^-0
Chine, le pays des petits sentiers, qui soit
comparable à cette voie romaine. On en fait
remonter l'existence aux temps les plus pros¬
pères des îles Lou-Tchou, et, en vérité, cette
chaussée
fastueuse
inutile dans
un
paraît presque un luxe
pays où il n'existe d'autres véhicules que des palanquins
portés à bras d'hommes. Malheureusement les pentes de la colline ne
sont pas si bien adoucies que Ton puisse arriver sans fatigue à la capi¬
tale, surtout quand le soleil du mois d'août assiège de ses feux presque
verticaux le piéton imprudent qui ose le braver en plein midi. L'aspect
des riants coteaux, des fertiles campagnes qui nous entouraient, ranimait
cependant notre courage et nous faisait oublier notre lassitude.
Quel ravissant paysage ! quel pays doucement ondulé ! quelle fraîcheur
sous ces
bosquets d'arbres jetés au milieu de vertes cultures ! Au sommet
des collines s'étendent, comme la crinière d'un casque, les plantations de
pins et de mélèzes; dans les vallées, étagées en terrasses, on cultive le
riz et le taro. Les terres, plus hautes et plus sèches, sont plantées de
cannes à sucre et de patates douces. La grande Oukinia est située entre
»
le 26° et le 27° degré de latitude nord, aussi la nature y a-t-elle rassem-
l'empire
52
du japon
blé, comme à Ténériffe, les produits des climats tempérés et ceux des
régions intertropicales. Le cocotier, qui ne croît guère au-delà du 20e
degré, n'y balance point sur la plage son tronc élancé et son vert panache;
mais les autres membres de la famille des palmiers, le latanier, l'aréquier,
le pandanus, tous ces arbres qui ne peuvent vivre que des rayons du
soleil, apparaissent à chaque pas au milieu des conifères habitués à bra¬
ver les frimas du nord. Enfin, après avoir
gravi la dernière côte, nous
entrâmes dans la ville, en passant sous trois arcs de triomphe, érigés vers
le milieu du xve siècle à la gloire des trois rois qui gouvernaient jadis la
grande Oukinia. Le souverain de Chouï, le glorieux Chamg-pa-tsé, réunit
alors à la couronne les Etats des deux autres princes, les royaumes de
Fou-kou-tzan et de Nan-tzan. Ce fut la grande ère des îles Lou-Tchou, le
temps où les jonques oukiniennes faisaient un commerce considérable
Chine, le Japon et la presqu'île malaise. Les monuments de Chouï
datent tous de cette époque de prospérité; ils lui doivent ce cachet de
avec la
solidité et de grandeur, si étranger d'ordinaire aux édifices élevés par la
race
»
mongole.
Une solitude absolue régnait dans la ville. Nous
parcourions des rues
larges, droites, mais que n'animaient point ces longues rangées de bou¬
tiques, ces échoppes en plein vent qui remplissent de bruit et d'activité
les
rues
de Canton.
Les
maisons, presque toutes bâties au fond d'une
cour, étaient entièrement dérobées à la vue par une enceinte de murailles
grisâtres. Les habitants semblaient avoir évacué cette cité, qu'allaient
l'empire
souiller les pas
du
japon
58
des étrangers. Si parfois notre arrivée surprenait, au
des hommes du peuple retournant à leurs travaux,
leur petite cantine portative à la main, nous les voyions se détourner et
s'enfuir, comme s'ils avaient rencontré sur leur passage quelque bête
malfaisante. Nous avions demandé à ne pas être suivis par la police,
espérant que notre promenade en deviendrait plus libre et plus intéres¬
sante; mais le bambou des kouanniens, invisible pour nous, n'en planait
pas moins sur les épaules de ces pauvres gens et expliquait à merveille
la soudaine horreur que notre aspect débonnaire n'était certes point fait
pour inspirer.
»
Après avoir erré quelque temps dans ces quartiers déserts, nous vîn¬
mes nous asseoir à l'ombre d'un immense figuier des Banyans, sous les
murs du palais où s'était enfermé, pour ce jour néfaste, le jeune et trem¬
blant monarque de Lou-Tchou. Ce palais, qui a plus d'un mille détour,
est une véritable citadelle. 11 faut avoir vu les murs pélasgiques qui en
forment la première enceinte pour se faire une idée de la précision avec
laquelle les oukiniens ont pu assembler, sans l'aide d'aucun ciment,
d'énormes blocs de lave unis par leurs crêtes comme les pierres de la
plus fine mosaïque. On pourrait comparer ces murailles imposantes à
celles de Mycènes, aux monuments qui suivirent les constructions cyclopéennes de Tyrinthe et précédèrent les assises rectangulaires de la Messène d'Epaminondas.
Quant au palais même, on n'en pouvait guère apercevoir que les toits.
Le silence morne qui attristait la ville, régnait également au sein de la
résidence royale; aucun bruit, aucun signe extérieur n'y trahissait l'exis¬
tence d'êtres animés. Seulement, de demi-heure en demi-heure, des
mains invisibles élevaient ou abaissaient une petite flamme blanche qui,
du haut d'un mât de pavillon planté sur les murailles, annonçait aux
habitants de Chouï le progrès monotone de la journée. Le temps qui
s'écoule entre le lever et le coucher du soleil, est partagé par les Ouki¬
niens en six grandes divisions. La durée de ces longues heures varie
suivant les saisons de l'année. Cette inégalité est moins sensible dans le
voisinage des tropiques qu'elle ne le serait sous une latitude plus élevée.
Elle suffit cependant pour empêcher à jamais la construction d'une hor¬
loge oukinienne, à moins qu'on n'y fasse entrer une complication de
rouages destinés à tenir compte du mouvement du soleil. »
Nous terminerons ce chapitre par un aperçu des origines du royaume
oukinien, d'après le travail du Dr Supao Koang, publié par P. Tournadétour d'une rue,
»
54
l'empire
du
japon
Anciennement un homme et une femme naquirent dans le grand vide.
On les nomma Omo-Mey-Kieou. De ce mariage vinrent trois fils et
deux
filles. L'aîné de ces trois fils a le titre de Tien-sun (Petit-Fils du ciel) ;
c'est le premier roi de Lou-Tchou. Le second fils est la tige des
princes
tributaires; le reste des peuples reconnaît le troisième fils pour son
auteur. L'aînée des filles a le titre
d'Esprit céleste; l'autre a celui d'Es¬
prit de la mer.
L'ainée s'appelle Kun-kun ; la cadette se nomme Tcho-tcho.
Après la mort de Tien-sun, vingt-cinq dynasties ont successivement
régné sur ce pays. Leur durée, à partir de la première année de ce pre¬
mier roi jusqu'à la première année de Chun-tien, dont nous allons parler,
est de 17,802 années.
Telle est l'antiquité chimérique que ces peuples s'attribuent et dont ils
sont jaloux.
On ne sait rien de certain sur les princes qu'on suppose avoir formé ce
grand nombre de dynasties ; tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'avant
l'année 605 de la naissance de Jésus-Christ, l'histoire chinoise ne fait nulle
mention d'un pays appelé Lou-Tchou.
Le premier roi connu est Chun-tien. La première année de son règne
répond à l'année de Jésus-Christ 1187.
Chun-tien était descendant des anciens rois du Japon ; mais on ignore
en quel temps sa famille s'établit à Lou-Tchou. Il était fils du gouverneur
de la ville de Tali, et lui-même, avant de parvenir au trône, fut gou¬
verneur de la ville de Pou-tien. Un des grands, qui lui disputa la cou¬
Ce fut un prince équitable et attentif à ren¬
ronne, et qui se
nommait Li-gong,
dre ses sujets heureux. Son règne fut de
cinquante et un ans, et il en avait soixanteayant été défait et
douze
tué, les peuples re¬
lorsqu'il mourut. C'est sous son règne
connurent Chunque les insulaires de Lou-Tchou eurent des
tien pour leur roi.
caractères et qu'ils apprirent à lire et à écrire.
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE Ier
ETHNOGRAPHIE DES JAPONAIS
Deux races distinctes. —
Aspect physique des Japonais.
Japonais et Aïnos. — Le crâne d'Eu-tah.
On classe ordinairement les
Japonais dans la race jaune.
trop tôt pour pouvoir dire avec certitude à
quelle famille ils appartiennent. Morton, depuis longtemps, après avoir
examiné un certain nombre de crânes
japonais, a déclaré que ce peuple
n'était pas d'origine chinoise. La
langue, qui est toujours considérée
comme un indice certain de
l'origine, prouve qu'ils ne sont pas de race
chinoise, ni de cette race aborigène à laquelle appartiennent tous les
habitants du nord-est de l'Asie. Withney et Mouller les placent dans
la grande famille
Indo-Européenne. S'il en est ainsi, les conquérants de
ces îles doivent être
partis des régions de l'Himalaya et des plateaux de
LHindoustan, et au lieu de se diriger vers l'Ouest, comme firent les
autres hordes
émigrantes, ils vinrent dans l'Est, traversèrent la mer et
firent la conquête du Japon qui appartenait alors aux Aïnos, race indiMais il est peut-être encore
l'empire
56
du
japon
gène de ce pays. Il existe, en effet, deux races différentes au Japon : les
Japonais proprement dits et les Aïnos. Ces derniers, depuis la conquête
de l'île de Nippon, habitent Yéso et les Kouriles où ils furent re¬
foulés.
Japonais et Aïnos. — La taille la plus commune parmi les Aïnos est
de cinq pieds, et la plus haute de cinq pieds quatre pouces ; mais les hom¬
général
d'une taille plus petite que la nôtre. Ils ont la tête grosse, le visage large
et plus arrondi que celui des Européens; leur physionomie est animée
et assez agréable, quoique l'ensemble des parties qui composent la face
n'ait pas en général la régularité et la grâce que nous admettons ; presque
tous ont les joues grosses, le nez court, arrondi à son extrémité, et les
ailes fort épaisses ; les yeux vifs, bien fendus, de grandeur moyenne ;
la voix forte, les lèvres peu épaisses et d'un incarnat obscur. On remarque
que quelques individus ont le milieu de la lèvre supérieure tatoué en
bleu. Leurs lèvres, ainsi que leurs yeux, sont susceptibles d'exprimer toute
espèce de sentiments. Ils ont les dents belles, bien classées, et en nombre
ordinaire; le menton arrondi et peu saillant. Ils se perçent les oreilles
et y pbrtent des ornements de verroterie, ou des anneaux d'argent. Les
femmes sont moins grandes que les hommes, et ont les formes moins
arrondies et plus délicates, quoiqu'il y ait peu de différence entre les
traits de leur physionomie. La première épouse du propriétaire continue
le tatouage de la lèvre supérieure tout autour de la bouche. C'est une
distinction, indiquant que la classe est d'un rang supérieur ; toutes d'ail¬
leurs portent leurs cheveux dans toute leur longueur. Leur habillement
ne diffère point de celui des hommes. Chez les deux sexes, la couleur de
la peau est basanée, et celle des ongles, qu'ils laissent croître, est d'une
nuance plus obscure que chez les Européens. Ces insulaires sont très
barbus et très velus; leur barbe longue et touffue donne, aux vieillards
surtout, l'air grave et vénérable. Les jeunes gens ont pour ces derniers
des égards et beaucoup de respect. Leurs cheveux sont noirs et lisses ;
quelques-uns les ont châtains ; tous les portent en rond, longs d'environ
six pouces par derrière, et coupés en vergettes sur le devant de la tête et
mes
au#
de cette dernière stature sont très rares. Us sont donc en
tempes.
ont la barbe assez forte, mais contrairement aux Aïnos
moins tous les deux jours. Dans les premiers temps
de nos rapports avec le Japon, l'Européen entendait retentir à chaque
coin de rue le sobriquet de kétozin (étranger velu) ; le Japonais, rasé ou
«
ils
Les Japonais
se font raser au
l'empire
57
du japon
naturellement glabre, a eu de la peine à s'habituer à la barbe des « bar¬
bares étrangers. » (1)
Les Aïnos paraissent appartenir à la race malaise, et diffèrent beaucoup
des Japonais. « Ils ont de grands yeux francs, ronds, droits et d'un noir
brillant, une physionomie douce, des traits réguliers, des lèvres épaisses,
de belles formes. «
et
L'expression de leur regard, dit Blakiston, révèle
longue oppression et l'absence de toute culture. Quoique
beaucoup d'entre eux soient des hommes de très bonne mine, les femmes
en général sont loin d'être jolies. » G. Bousquet atténue singulièrement la
sévérité de ce jugement. « Quant aux femmes, dit-il, elles sont, jusqu'à
la puberté, remarquablement jolies. Leur regard, voilé derrière de longs
cils, a quelque chose d'interrogateur et d'effarouché. Pieds-nus, vêtues
comme les hommes d'une robe unique d'écorce d'arbre, les bras tatoués,
les oreilles ornées de pendants d'étoffe rouge, elles croient ajouter beaucoup
à leur beauté, en remplaçant la moustache qui leur manque par une
enluminure de même forme peinte au-dessus de la lèvre avec une sorte
d'ocre. Plus beaux encore, les enfants, tête rasée, courent tout nus sur
à la fois
le sable.
une
»
»
L'accueil des Aïnos est bienveillant pour les Européens.
»
Ils
nous
saluent d'un
geste compliqué qui consiste à se passer les
mains sur le visage et la barbe, puisa les relever en décrivant un » et à
les représenter renversées, verticalement, la paume en dedans. Quel¬
ques-uns murmurent en même temps le mot Kami-sama (Dieu, génie bien¬
faisant). » (2)
Les Japonais au contraire se rapprochent de la race jaune, dont ils
possèdent quelque-uns des traits saillants. Ils ont le teint jaunâtre, brun
ou pâle. Ils sont généralement petits ou de taille moyenne. Ils sont bien
faits et assez solidement constitués, quoique inférieurs aux Aïnos sous ce
rapport. Leur œil est petit et enfoncé. Leur cou est court et leur tête large ;
elle est rasée à moitié et le reste
sommet. Les enfants
de leurs cheveux
est relevé
sur
le
n'ont
qu'une petite mèche sur chaque oreille;
quelques-uns ont un petit serpent dessiné en cheveux sur le haut de la
tête.
«
Tous ceux qui ont du goût pour l'étude de la phrénologie, dit Y Echo du
Japon du 7 août 1881, trouveront une occasion comme il s'en présente
la contemplation du crâne d'Eu-tali,
rarement de satisfaire ce goût dans
(1) Humbert.
(2) Vivien de Saint-Martin.
8
—m
58
le monstre
l'empire
du
japon
japonais que l'on peut voir actuellement à l'hôtel de Pootiensing, Fouchon Read. Le phénomène en question, qui a, dit-on, 18 ans,
est natif de Kiousiou ; il porte, unie à un corps qui est à peine plus
gros
que celui de feu le Commodore Nuit, une tête qui serait trop grande
pour les épaules de Daniel Lambert. Le crâne d'Eu-tah, qui n'a pas plus
de cheveux qu'un œuf d'autruche, mesure un peu plus de trois
pieds de
circonférence, et lui donne l'apparence d'un petit Turc, coiffé d'un large
turban jaune. L'expression de la figure est assez intelligente, bien que
beaucoup de visiteurs s'attendent à des signes de génie plus prononcés,
dans une tête qui paraît posséder assez de cervelle pour en fournir à
plusieurs Shakespeare. »
CHAPITRE II
POPULATION ET GRANDES VILLES
Densité de la population. — Union des
Tokio, capitale. — Yokohama.
Nara.
—
Kamakoura.
—
—
étrangers avec les Japonaises.
Osaka, le théâtre.
Fourouitch.
—
Yokoska.
—
Hiroshima.
—
Kioto.
Kagoshima. — Nangasaki. — Kachiki.
La
—
—
—
Villes populeuses. —
Hiogo. — Nikko.
Sendaï.
—
Hakodade.
population de l'empire japonais est actuel¬
lement de 38,507,177
habitants, dont 19,451,491
hommes, et 19,055,686 femmes. Comme on le
voit, le nombre des femmes est à peu
près égal
à celui
des hommes. Le
rapport de M. Maurice
Block à l'Académie des sciences
morales et
ques, séance du
politi¬
24 décembre 1887,
portait le
chiffre total de la population à
38,151,217 habi¬
tants, en 1886.
Si
l'on
rapproche ce chiffre de celui
superficie de l'empire, 369,073 kilomètres
de
la
carrés,
constate que la
poplation s'élève à 105 habi¬
tants par kilomètre carré. La
France n'en a que
71 et l'Angleterre atteint 112.
Mais si l'on re¬
tranche de la surface totale du
on
Japon l'île à moitié
Lou-Tchou, le
chiffre de la population
kilométrique s'élève à 125,
et dépasse ainsi celui de toute
autre nation.
En 1871, il
y avait au Japon 782 Anglais, 209
déserte d'Yéso, les Kouriles, les
Américains
164 Allemands, 158 Français, 87
Hollandais et 166 Européens d'autres
pays. —
,
Total : 1,586
étrangers, sans compter les Chinois.
Le nombre des
ou
étrangers de toutes nationalités (Européens, Américains
Chinois) s'élevait en 1885 à 6,807. Les Chinois étaient au nombre de
4071. Ces chiffres sont
aujourd'hui considérablement dépassés, puisque
possède 4,000 étrangers.
la seule ville de Yokohama
Il y a
augmentation dans le nombre des résidents
anglais et allemands
—
l'empire
60
et diminution
du japon
D'autre part, le chiffre des
clans celui des Américains.
femmes
Japonais résidant à l'étranger est de 8896 hommes et 1872
;
806 hommes et 17 femmes font actuellement leurs études en Europe. (1)
Rarement les Chinois qui trafiquent dans les ports ouverts s'unissent
à des Japonaises; au contraire les métis des Japonaises et d'Européens
sont déjà en assez grand nombre. Bien que le type du père
fort peu dans ces sangs mêlés, et que le type japonais domine
on observe parmi eux des différences capitales : un enfant d'Anglais ou
d'Allemand vit rarement, ou vit chétif; au contraire les enfants de
Français sont solides, gais, ouverts et vifs, plus même que les
indigènes. » (R. R.)
Les villes du Japon sont populeuses et en général bien tenues. La popu¬
lation de la capitale dépasse aujourd'hui un million et demi d'habitants.
Voici la liste des principales villes avec leur population :
«
apparaisse
toujours,
petits
552,457 hab.
Haghi
36,762 hab
353)97°
»
Kotsi
42,423
»
Osaka
255,403
»
Foukoui
39,572
»
Kioto
126,898
»
Nagasaki
Kanagava ou Isikava.
104,320
»
Sidzouoka
39,016
33,798
»
Nagoya
Hiroshima
77)344
»
Niigata
Yokohama
70,019
»
Tokoushima
60,541
»
Matsouyé
Hiogo-et-Kohc
Vakayama
55,574
»
Tottori
Sendaï
55,32i
»
Kagoshima
47,583
»
Yonézava
50,914
»
Toyama
50,417
»
Akita
Koumamoto
41,317
»
Hakodate
Sakaï
43,989
»
Nara
•
■■
4',454
...
36,164
»
.
))
36,380
n
■<1 GO '■O
)>
Takamatsou
33,118
»
Hiroshaki
32,291
»
38,417
r
Okayama
))
Kamokoura, FouToutes les loca¬
peut citer encore Nikko, Avomori, Kadchiki,
rouitch, Yokoska, Hikone, Foukouoka, Matsmaï, etc.
On
lités
»
»
sont
classées par des
placées au rang des
villages.
règlements administratifs :
12,200 sont
villes, 57,979 sont considérées comme simples
cellesde ces villes qui peuvent
capitales, grandes cités, ports
Nous allons donner quelques détails sur
intéresser le touriste ou le commerçant :
ouverts aux étrangers, etc.
Tokio — To, est, Kei, capitale— (autrefois Yedo,
(1) Rapport de M. Block,
île de Nippon,province
l'empire
cle Go-ni-kaï) est bâtie au fond
du
japon
61
du golfe de Tokio. Une partie de la ville
Soumidagawa et par le Nokogawa. Entre ces deux
cours d'eau s'étend un faubourg nommé le Hondjo, quartier du com¬
merce. Au centre de la ville s'élève le siro, l'acropole, la forteresse. Toute
ville japonaise a son siro. C'est dans le siro que se trouve le palais du
mikado, jadis couvert de lames d'or. Le siro de Tokio est formé par une
muraille de 6 kilomètres de long et de 8 mètres de haut. Cette muraille
est entourée d'un canal. Autour du siro se trouve le soto-siro,
où sont les ministères et les habitations des grands personnages
de la cour. Le'siro est un ensemble de fortifications cyclopéennes
couronnant un monticule placé au cœur de la cité. Ses dépen¬
dances comprennent un vaste parc verdoyant.
Les autres jardins de la ville sont le jardin d'été du mikado,
l'Hamalogen, situé sur les bords de la mer, et un jardin d'accli¬
matation créé en 1872. Près de ce dernier est le Ri Kirr ou
palais du plaisir », autre résidence du Mikado et de l'impéra¬
trice mère. De l'autre côté de la rue est un grand cimetière, d'où
l'on découvre une vue admirable sur l'immense ville et sur la
baie d'Yedo; il a été fondé en 1874, depuis qu'il est défendu
d'enterrer les morts dans les temples. » (1)
En avant du soto-siro, toujours situé sur les bords de la mer,
en face de la petite île d'iskawa, on voit la concession européenne.
C'est là que s'élèvent la Douane et l'Ecole navale. Plus bas est la légation
anglaise. Les temples, les théâtres, les maisons de thé sont dans la partie
nord de la ville, vers le Soumidagawa. La gare du chemin de fer est bâtie
au sud, non loin de la côte. A quelque distance, dans la mer, cinq forts
est traversée par le
«
«
défendent l'entrée de la baie.
Le port cle Tokio, comme la
plupart de ceux de la côte japonaise du Paci¬
fique, n'est pas très sûr. Les typhons y exercent leurs ravages. Dans la nuit
du 3 au 4 août 1880, la ville a été frappée par un de ces terribles typhons :
32 établissements du gouvernement,
5 écoles, 2 hôpitaux, 31 temples,
1,444 maisons, 28 manufactures, 395 magasins ont été détruits; 4 éta¬
temples, 620 maisons, 5 manu¬
factures, 59 magasins ont été endommagés; 35 personnes ont été tuées,
32 noyées, 63 blessées ; 12 bateaux ont sombré.
La population de Tokio était de 700,000 âmes, il y a quelques années.
Elle s'élève aujourd'hui à 1,500,000. Au milieu de la ville est un pont
blissements du gouvernement, 5 écoles, 5
(1) Foncin
62
l'empire
du japon7
fameux (.Nippon-bachi) d'où l'on
du Japon. Il a 218 pieds
rues deTokio
compte les distances sur tous les chemins
de long. Il est construit en bois de cèdre. Les
sont macadamisées. Elles sont
parcourues par des tramways
dirigés par une compagnie anglaise, tout aussi rapides que ceux de Paris
et non moins fertiles en accidents.
A part les palais, les
temples, les théâtres, les maisons des grands, les
magasins du haut commerce, la plupart des maisons sont, à Tokio,
comme partout ailleurs au
Japon, construites en bois de bambou. Les
incendies, par suite, sont fréquents. Le 26 février 1881, 7 incendies écla¬
taient presque simultanément. Plus de
12,000 maisons
furent détruites et le lendemain du
cinquante mille
personnes
se
sinistre, environ
trouvaient sans abri et
réduites pour la plupart, à la
plus extrême misère. Les
plus de huit jours
après l'incendie, on n'avait pas encore pu dresser une
accidents furent très
nombreux, et
liste exacte des victimes.
On a organisé,
depuis peu, des compagnies de pom¬
piers.
Les maisons sont ouvertes
sur
le devant et
la vie
domestique est ainsi exposée aux regards des curieux.
Dans les chambres, il
n'y a ni chaises ni tables, ni lit.
De grandes nattes sont étendues
là que chacun s'assied, à
trant dans les
nattes ; on
maisons,
le parquet et c'est
terre, les jambes pliées. En en¬
sur
tire ses chaussures pour marcher sur les
dort aussi par terre, sur des matelas, dans une robe de
on
chambre ouatée. On a des couvertures pour se
couvrir, mais on n'a pas
de draps de lit.
Il y a peu de voleurs, peu de mendiants
; le Japonais
à bon marché : du poisson, du riz et du
vit facilement et
thé, cela suffit pour satisfaire les
appétits les plus voraces. Par suite, la besogne de la police est facile. On
voit cà et là des policemen. Ils sont vêtus de bleu et
portent sous le bras
un bâton en bois de fer, de lm,50 de
longueur.
La préfecture de Tokio publie chaque mois la
statistique des naissances,
décès, etc. pour le fu de Tokio. Pendant le mois de décembre
dernier,
il y a eu 1,662 naissances, 848 du sexe masculin et
814 du sexe féminin;
1,700 décès, 928 hommes et 772 femmes, et 843 mariages.
Aux environs de Tokio s'élèvent les villes d'Hakoné et
sont en communication
télégraphique avec Tokio. La
d'Atami, qui
plupart des hauts
fonctionnaires passent les vacances d'été dans ces deux villes
; or, il arrive
l'empire du japon
souvent que la
présence de quelques-uns d'entre eux est momentanément
nécessaire à Tokio et un
indispensable.
«11 y a un
63
moyen de les prévenir rapidement était devenu
grand nombre d'institutions utiles à Tokio; une Université
célèbre et populeuse;
un collège d'ingénieurs; un musée
d'artillerie fort
intéressant; une Société de géographie qui publie un Bulletin
trimes¬
triel et possède des
ouvrages et des cartes de toutes les langues ;
plusieurs
bibliothèques, dont la principale, installée dans un ancien
temple riche¬
décoré, a plus de cent mille volumes; une Société
pour la propa¬
gation de la langue française ; plusieurs théâtres
; beaucoup de bains
publics, etc.
ment
»
ces
On
fabrique à Tokio d'excellent papier japonais. On a installé dans
dernières années des
de
papeteries mues par la vapeur. La manufacture
papier-monnaie, qui occupe plus de mille ouvriers,
comprend une
imprimerie, des ateliers pour les instruments, les
produits
chimiques,
la gravure, la
photographie. Tokio a aussi des manufactures de soieries,
de faïences, de
porcelaines, d'émaux. De tous les
produits nombreux
et
variés de l'industrieuse
cité, la laque est l'un des plus estimés. Ses
ouvriers excellent aussi à imiter
les moindres articles
d'Europe. »
(1)
Nous
devons
ajouter
que
l'on
vient de fonder tout récemment
dans cette ville un musée com¬
mercial.
Yokohama est le port ouvert
aux
étrangers; c'est la
conces¬
sion où sont bâties les maisons
des consuls de
l'Europe et de l'A¬
mérique. C'est la ville nouvelle
construite
les
en
1859. 11 y a toutes
légations, sauf celle d'Angle¬
qui est à Tokio. Au-delà
Vue de la baie de Yokohama.
se trouve la ville
japonaise qui
porte spécialement le nom de
Kanagawa ; aussi ces deux noms Yokohama et Kanagawa se confondentils
terre
souvent.
(1) Foncin.
l'empire du japon
64
le quartier étranger et le quar¬
70,000 âmes.
D'après le Mainitchi Chimboun, le nombre des étrangers serait de
3,937 sur lesquels 2,724 hommes, 556 femmes et 657 enfants. Ce nombre
11 y a en quelque sorte deux quartiers :
tier japonais. La ville de Yokohama a
se
décomposerait ainsi par nationalité :
Chinois
2,5°5
Anglais
5^7
Américains
247
Allemands
23°
Français
'23
Hollandais
Russes
57
44
Espagnols
Portugais
3°
45
Suisses
31
Italiens
15
Norwégiens
Belges
14
11
Danois
9
Autrichiens
6
Hawaiens
3
des maisons
confortables. Les rues ne sont pas très larges, mais elles sont propres et
macadamisées. Elles ne sont pas encore sillonnées par des tramways,
mais on y voit en grand nombre les djirinkishas, sortes de voitures traî¬
nées par des hommes, excellents trotteurs. Ce sont les calèches de nos
grandes villes françaises. Quelque agréable que soit ce véhicule, les étran¬
gers en ont plusieurs fois demandé la suppression et leur remplacement
La ville nouvelle a des constructions en pierre, des hôtels,
par les tramways.
véritable gêne, et
risquer de trébucher contre
Les djirinkishas, trop nombreuses, sont devenues une
l'on ne peut traverser certains quartiers, sans
les brancards d'un de ces véhicules que les conducteurs viennent brusque¬
en vous invitant à y prendre place. Mais où ces
plus désagréables, c'est à la gare et surtout à l'Hatoba. On les voit suivre par bandes de quinze ou vingt quelquefois,
ment placer devant vous,
traîneurs sont le
les étrangers
qui débarquent des navires, ou les matelots qui viennent
passer quelques heures à terre; cela donne lieu souvent à des
scènes de
l'empire du japon
65
confusion. L'an
dernier, trois matelots anglais parcouraient, suivis de
plusieurs djirinkishas, la rue principale de Yokohama; l'un d'eux, fatigué
avec juste
raison des obsessions des indigènes, repoussa brusque¬
ment celui qui était le plus près de lui
et qui, à ce moment le secouait par la
manche de sa vareuse pour attirer son
attention.
Le kourouma tomba;
immé¬
diatement ses camarades, quatre fois plus
étrangers, vinrent les
insulter et les menacer ; ceux-ci eurent le
bon esprit de continuer leur route sans
répondre. Qui sait comment cela aurait
fini, s'ils avaient agi autrement?
Presque chaque jour des scènes de ce
genre ont lieu, et il n'est pas rare qu'elles
se terminent plus mal.
Yokohama ne manque pas cle distrac¬
tions. Elle a un cirque français, tenu
récemment par Blondel, de Lyon, et plu¬
nombreux que les
Acteurs.
sieurs théâtres.
Les théâtres donnent souvent des repré¬
anglais ou en français, où assistent particulièrement les
étrangers. On y joue les belles scènes du Trouvère, des Huguenots, de la
Muette, comme à Londres et à Paris. 11 y a aussi des soirées musicales
où sont interprétés les plus beaux morceaux de nos grands maîtres, que
les Japonais viennent applaudir de grand cœur. A côté des théâtres, sont
les maisons de thé. La maison cle thé, c'est le café des Français. On y
boit du thé, on y mange du poisson cru et du riz bouilli. Les geishas
y charment les auditeurs par des danses ou par des récits piquants.
Chacune de ces geishas prend un nom particulier: Mommotaro (fleur
de pêcher); Koclen (parfum d'encens); Tokumatzu (essence cle vertu) ;
Kuman (rêve de poésie). Ces noms de guerre ne sont-ils pas plus poéti¬
ques et plus séduisants que la plupart de ceux adoptés par nos étoiles de
sentations
en
cafés concerts ?
Nous avons
parlé ailleurs des concours hippiques de Yokohama, les
plus renommés de l'Orient (1). Cette branche de l'industrie prend cha(1) Voir Productions animales.
9
l'empire
66
du
japon
développements, et les races françaises, anglaises,
cité.
Le nombre des navires de commerce entrés au port de Yokohama pen¬
dant le mois de mai dernier a été de vingt-sept, savoir: 16 Anglais,
4 Américains, 4 Allemands et 3 Français. Le total des passagers a été de
2,565, dont 111 Européens, 195 Japonais et 2,229 Chinois. C'est le port
le plus fréquenté du Japon. Il est relié à l'Europe, au continent asiatique
et à l'Amérique par des lignes régulières de bateaux à vapeur, dont nous
donnons le détail au chapitre de la marine marchande. Ce qui contribue
encore à faire de cette ville le premier centre commercial de l'empire
japonais, c'est sa merveilleuse situation au fond d'une baie sûre s'ouvrant
sur le Pacifique. Aussi est-elle la route obligatoire des ports de Chine à
San Francisco. De plus, elle possède un arsenal pour la construction et la
réparation des vaisseaux (1).
Le centre intellectuel du Japon est Tokio. A certains points de vue
cependant Yokohama le dispute à la capitale. Les journaux y sont beau¬
coup plus nombreux, relativement au chiffre delà population. Il en paraît
onze tous les jours, sans compter les revues périodiques : quatre le matin:
la Gazette, le Mail, le Courrier et l'Echo; sept le soir: le Japan
Herald (local) ; le Japan Herald (édition de la Malle) ; le Japan
Gazette-, le Japan Mail (local); le Japan Mail (édition de la Malle);
l'Echo du Japon (édition de la Malle. — Les journalistes eux-mêmes se
plaignent du trop grand nombre de feuilles, dont plusieurs, disent-ils,
pourraient être supprimées avec avantage. 11 va sans dire que nul ne
songe à supprimer son propre journal, mais bien celui de son voisin.
Mais tout le monde lit, chacun a sa feuille préférée, et le nombre des jour¬
que jour de nouveaux
russes, y ont acquis le droit de
nalistes augmente sans cesse.
Osaka ou Oasaka est située à 45 kilomètres sud-ouest de Kioto. Elle
353,970 habitants. C'est une ville ouverte aux Européens. Elle est située
près de l'embouchure du Yodogawa, mais le port est encombré par les sa¬
bles; une barre en interdit l'accès. Aussi les vaisseaux n'y arrivent que
a
difficilement.
Le véritable port
d'Osaka est Kobé, à côté de l'embouchure du Yodo¬
gawa. C'est là qu'arrivent en foule les étrangers.
Osaka est une ville forte; elle est défendue par une grande citadelle.
C'est l'édifice le plus ancien d'Osaka. II a été bâti a la fin du seizième
(1) Voir plus loin, au chapitre Commerce, l'importance des transactions à Yokohama.
l'empire
du
67
japon
siècle. 11 est construit comme les autres monuments clu même
genre au
Japon, avec de grands blocs de pierre non cimentée. L'un de ces blocs a
une longueur de 13m,50. Ces citadelles étaient
jadis très utiles, parce que
les Japonais ne possédaient point d'armes de
gros calibre. A l'époque
actuelle, on ne garde plus la citadelle d'Osaka, ainsi que beaucoup d'au¬
tres monuments semblables, qu'en considération de leur ancienneté.
La ville est sillonnée de canaux et bâtie en
partie sur de petites îles, à
Les geishas charment les auditeurs.
l'embouchure du fleuve. Cette situation lui
a fait donner le
Venise Japonaise; Osaka offre, en effet, beaucoup de
surnom
de
rapport avec Venise.
nombre de ponts, qui rendent fort pittoresque
l'aspect général. Cependant les rues y sont étroites et les maisons assez
mal construites; mais les
magasins y sont d'une grande richesse et la
foule toujours nombreuse et variée. Tous les
peuples semblent s'y être
donné rendez-vous, et quoique le nombre des
étrangers soit assurément
inférieur à celui de nos grands ports d'Europe, il
y aplus de variété dans
Elle possède un très grand
l'empire
68
du
japon
le langage et le costume. Les voyageurs du Kamchatka couverts de peaux
soie, les habitants des îles océaniennes
demi-nus, les peaux-rouges d'Amérique, les marins d'Europe aux costu¬
mes divers, les nègres de l'Amérique méridionale couverts de bigarrures,
tous ces peuples qui s'entrecroisent sur le port d'Osaka et y mêlent leurs
accents aussi divers que les costumes, forment un spectacle original qui
n'appartient pas à nos villes d'Europe.
Osaka possède un jardin botanique, un hôtel des monnaies, un arsenal,
un palais du gouverneur, des temples nombreux et des théâtres plus
nombreux encore. Les Japonais surnomment cette ville le théâtre des
plaisirs. Tous les seigneurs puissants y ont un pied à-terre. La cour,
quand elle était à Kioto, craignait que les fonctionnaires n'abandonnas¬
sent trop longtemps la capitale pour le séjour de cette ville. Aussi il ne
leur était pas permis d'y passer plus d'une nuit.
Osaka a des imprimeries et de nombreuses librairies. Elle fabrique des
soieries, des cotonnades, du papier de mûrier, etc.
Le théâtre d'Osaka est renommé dans tout le Japon. Le théâtre est
actuellement le seul endroit où l'étranger puisse voir, au cours de la
représentation, les anciens et splendides costumes des Samouraïs japo¬
nais et des personnages portant des armes. (1)
Il se fabrique à l'arsenal militaire d'Osaka de nombreux instruments
de bêtes, les Chinois habillés de
et machines pour l'agriculture et l'industrie.
Jusqu'à présent, la compa¬
gnie Foudjita Goumi a été chargée de la vente de ces objets. Il paraît que
les autorités de l'arsenal d'Osaka ont résolu de se passer à l'avenir de cet
intermédiaire et de faire construire des magasins, dans lesquels ces
machines seront mises directement en vente.
Plusieurs négociants bien connus d'Osaka, parmi lesquels nous remar¬
quons les r.oms de MM.
Godai, Soumitomo et Nakano, font actuellement
construire clans cette ville, une grande usine métallurgique, clans laquelle
travaillera spécialement le cuivre; on y
fabriquera également des
plaques de blindage pour les navires. Les travaux sont sur le point d'être
terminés, et ce nouvel établissement pourra fonctionner à partir du mois
de septembre prochain. Les machines et les outils qui doivent être faits
d'après les systèmes les plus récents, ont été commandés en Amérique.
Le capital social est de 500,000 yen.
on
Hiroshima est, à l'ouest d'Osaka et de
Hiogo-Kobe, le port le plus
(I) On sait que le port des armes est intertiit au Japon depuis 1874.
l'empire
du
japon
69
animé de la mer Intérieure qui
sépare du Naïtoi les deux grandes îles
ville, située comme Osaka, à l'extrémité
septentrionale d'une baie en demi cercle et sur les bouches d'une rivière
qui vient de serpenter dans une plaine fertile, aurait aussi quelque droit
de Kiusiu et de Sikok.
Cette
à s'appeler une « Venise Japonaise »,
grâce à ses canaux tortueux, à ses
ponts, aux embarcations qui la traversent dans tous les sens. C'est en
face d'Hiroshima, dans une des îles qui parsèment la baie, que les
pèle¬
rins visitent l'une des «trois merveilles» du Japon, le
temple shintoïste de
Iskou-Sima ou
«
Ile de lumière» consacré aux
trois vierges divines,
issues du glaive brisé du
dieu des vents. Le sanctuaire renferme quelques
sculptures sur bois très curieuses par leur an¬
cienneté; mais ce que l'île a de plus beau, ce
sont, ses forêts, de tout temps respectées par la
hache. Jusqu'en 1868, après la révolution japo¬
naise, il était interdit de manger de la viande
dans l'île sacrée, et l'on ne pouvait y ensevelir les
morts. Quand les prêtres, les pèlerins, les au¬
bergistes et les pêcheurs, qui forment toute la
population de l'île, perdaient un des leurs, ceux
qui transportaient son corps sur la grande terre,
ne pouvaient revenir qu'après 50 jours,
pour
être enfermés pendant le même espace de temps dans une sorte de lazaret.
Il est encore interdit de culliver le sol de l'île sainte de Itskou-Sima, et
la nourriture des habitants doit être apportée chaque matin de la terre
ferme; dès que les bateaux d'approvisionnement approchent de la berge,
des centaines de cerfs apprivoisés accourent des profondeurs de la forêt
pour prendre leur part de la distribution des vivres.
Hiogo ou Fiogo est un des ports ouverts aux Européens, sur le golfe
d'Osaka, au nord-ouest. Le port est garanti par un vaste môle. La ville
est grande, belle et très peuplée.
Nikko,
comme on
le sait, est le lieu de sépulture du premier et du
troisième Siogoun
de la maison de Tokougava. C'est l'une des localités
Japon. Là se trouvent réunis dans un beau
pays de montagnes, de vieux arbres d'un aspect magnifique, groupés
autour d'un temple, et les plus beaux monuments de l'art japonais. Il
est bon de remarquer que l'architecture
japonaise ne brille pas d'une
les plus remarquables du
l'empire
70
du japon
beauté éclatante, mais que beaucoup de temples, principalement ceux qui
bien construits et entourés de si
beaux arbres, qu'ils produisent en général une agréable impression. On
peut en dire autant à plus forte raison cle Nikko. Le dehors du grand
temple est ornementé avec trop cle profusion, tandis que l'intérieur rap¬
pelle les plus beaux appartements des palais du Japon.
Les ouvrages en bronze, en laque, en argent et même en bois qui s'y
trouvent, pourraient plonger dans l'extase les amateurs de produits japo¬
nais. Le petit monument funéraire cle Yeïasa, situé plus haut sur la mon¬
tagne, est d'une grande simplicité. Il est fait cle bronze bruni et est
entouré d'énormes conifères. Pour se rendre du temple au tombeau, il
faut monter un long escalier composé de blocs entiers de porphyre. La
hauteur du monument est d'environ 320 pieds au-dessus de la rivière
voisine cle Layagawa et d'environ 2,350 pieds au-dessus du niveau cle la
mer. Un autre temple et le tombeau du troisième Siogoun, Yémitsou, sont
plus loin sur le penchant de la montagne. Ce dernier temple, de dimen¬
sions plus restreintes, est encore orné avec plus de profusion. A l'inté¬
rieur existe notamment un travail en laque dont on trouverait difficilement
le pendant clans tout le Japon.
se
trouvent dans les montagnes, sont si
ville ancienne et assez
importante, dont la principale
curiosité est le temple de Kasouga. L'altitude est de 460 pieds et celle
de la partie basse cle la ville cle 190, au-dessus du niveau de la mer.
Ce n'est pas un, mais bien plusieurs temples qu'on trouve ici, environ¬
nés d'une même enceinte. L'ensemble occupe un espace cle plusieurs hec¬
tares, qui serait à plus juste raison appelé un vaste parc; il est animé
par une foule de cerfs, que l'on garde et que l'on nourrit, en souvenir
d'une tradition d'après laquelle le fondateur du temple serait arrivé en
ce lieu monté sur un cerf. La quantité des candélabres en pierre qu'on
y voit est particulièrement remarquable. Comme clans les autres locali¬
tés, ces candélabres ont été donnés par différents pèlerins. Le grand tem¬
ple de Kasouga, comme tous les temples shintoïstes, est d'une architec¬
ture extrêmement simple. Dans la même enceinte on trouve un temple
boudhique avec un énorme Daïbouts, colossale statue de Boudha en
bronze doré, d'une hauteur de cinquante-trois pieds.
Narci est
une
Kamakoura était la capitale du Japon au treizième siècle. Elle possède
un
célèbre Daïbouts
en
bronze, d'une exécution très remarquable. (1)
(It Cette statue a 13 mètres de hauteur et renferme un petit temple boudhique.
l'empire
Elle est située sur la grande route
du
japon
71
littorale qui mène de Tokio à Kioto,
décrite bien des fois, à commencer par les Hollandais du xvne siècle. Les
habitations étaient si nombreuses de
chaque côté
de la route, que l'on
croyait en la parcourant traverser toujours une seule et même ville.
On visite à Fourouitch les temples célèbres
d'Issé. Ce sont les plus
parle mot anciens,
qu'il existe depuis longtemps des temples en cet endroit. D'après une
antique coutume, on démolit les vieux temples tous les vingt et un ans, et
anciens du Japon. Du reste, il faut entendre seulement
on en
élève d'exactement semblables. Les matériaux des anciens
temples
sont réduit s en
petits morceaux et emportés comme des reliques par les
pèlerins. C'est là une étrange coutume que l'on retrouve sous des formes
différentes chez presque tous les peuples asiatiques. C'est ainsi
que les
pèlerins de La Mecque se partagent chaque année l'immense voile qui
le temple de la Kasbah.
D'après l'opinion de M. Satow, les temples d'Issé ont 1800 ans d'exis¬
tence et ont été transportés d'Yamato où ils se trouvaient
aupara¬
vant, par l'empereur Souissin. La tradition locale, renchérissant sur la
réalité, leur donne une antiquité de 3,000 ans. Le principal de ces tem¬
ples est, comme il arrive toujours au Japon, entouré d'arbres assez éle¬
vés; mais le pays est plat et d'aspect fort peu attrayant.
recouvre
Yokoska est
beau port de mer, situé dans le golfe de Tokio. Il
y
a un arsenal, des
poudreries, des docks, des chantiers de construction et
des ateliers de réparation
pour les machines à vapeur. Ces constructions
ont été faites en partie
par des ingénieurs français.
Kioto
un
(capitale du Sud) ou Miako, qui a "255,403 habitants environ,
était
naguère la capitale. Aujourd'hui, elle n'est plus que le grand
temple fameux. Près du temple l'on
voit une cloche qui a six mètres de haut et
qui pèse 2,010,000 livres. Dans
le temple il y a 1,001
grandes statues. Chacune en supporte 38 petites.
Il y a, par suite, 33,033
petites statues. On remarque une statue de
Boudha assis dans une fleur de lotus; elle a 81
pieds de haut. Kioto a un
grand nombre de prêtres du boudhisme ou du shintoïsme.
centre religieux du Japon. Il y a un
Kioto est aussi un centre d'industrie et de commerce. Elle a des manu¬
factures de tissus
et de porcelaines.
C'était jusqu'à nos jours le siège
principal des sciences et des lettres. Ses imprimeries sont renommées ;
de là sortent l'almanach
impérial et une foule de livres japonais.
l'empire
72
du japon
Sendaï, au fond de la baie du môme nom, sur la côte orientale de
Nippon, est une des villes où l'élément européen s'est le plus faiblement
acclimaté. Le commerce y est néanmoins considérable. Toutes les langues
beaucoup y sont étudiées. Son école d'Eliihokko, cfont
parlerons au chapitre de l'Instruction publique, est une des plus
y sont parlées,
nous
florissantes de ce pays.
Hakodate, ou Hakoda.de, ou Ilakodidi, sur le détroit de Sangar, port
maritime de l'île de Yéso, et véritable capitale de cette
île, paraît n'être
qu'un grand village, bien qu'elle ait 38,417 habitants. Elle est mal bâtie
qu'à cause de la résidence du préfet du fu, qui y
occupe un vaste logement, le seul en pierre que possède la ville.
Au point de vue militaire, c'est une position importante qui commande
et n'a d'importance
le détroit.
«
Elle est ouverte aux Européens et fait avec eux un
commerce consi¬
séché, d'huile de poisson, d'algues comestibles, de
trépangs, d'huîtres sèches (1) expédiées en Chine, de bois de construction,
de soufre et de salpêtre. Le commerce y est fait surtout par des marchands
chinois. La Russie y a un consulat, un hôpital, un chantier et une il >ttilleen station. Pour contrebalancer l'influence de cette puissance envahis¬
dérable de poisson
sante qui a
déjà enlevé Tarrakaï au Japon, le gouvernement japonais
favorise les Américains qui ont établi dans l'île de nombreuses industries
et
qui exploitent les mines d'or, d'argent, de cuivre, de plomb et
de
houille, ainsi que les vastes forêts de l'île de Yéso. » (2)
La ville de Kagoshima
est pauvre, quoique assez vaste. On voit que
c'est la capitale d'un pays
militaire. Elle a, du reste, souffert considéra¬
Anglais en 1865. Jadis, il
blement lors de son bombardement par les
îles Loudu daïmio de Satsouma; mais ces
existait des relations assez nombreuses entre cette cité et les
Tchou dont les chefs étaient vassaux
entièrement cessé depuis que les îles Lou-Tchou
dépendent directement du gouvernement central et effectuent la majeure
partie de leurs échanges commerciaux avec Tokio et Osaka.
relations ont presque
Nagasaki (Nangasiki) est la principale ville de l'île de Kiou-Siou.
dépasse 40,000 habitants. Elle est à trois jours de navi¬
gation à vapeur de Shang-haï ; c'est une ville de fondation portugaise. La
Sa population
(1) Nous nous demandons quel goût doit avoir une huître sèche.
(2) Dussieux.
73
l'empire du japon
cité, construite en amphithéâtre, est fortifiée du côté de la mer; son port
est excellent. Ses rues sont pavées en
bois ; par suite, malgré sa grande
animation, il y a relativement peu de bruit. La plupart des rues sont cou¬
vertes et ressemblent à des galeries.
De chaque côté se trouvent de nom¬
breux bazars.
appelée Usimatz ou
intérieure, a 26 rues; l'autre (Sottomaz, ville extérieure) a 61
rues. Il y a un grand
commerce de soie, laques, porcelaines, cui¬
La ville est
divisée en deux parties : l'une,
ville
vre, etc.
poètes japonais ont souvent chanté la beauté des environs de
tenté la plume poétique de notre com¬
patriote Pierre Loti, dans Madame Chrysanthème ; c'est une vue de
Les
cette ville. Ce paysage a aussi
nuit :
«
Puis tout ce Nangasaki s'illuminait à profusion,
ternes à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait;
se couvrait de lan¬
le moindre village, la
plus infime cabane qui était juchée là-haut dans les arbres, et que dans
le jour on n'avait pas même vue, jetait sa petite lueur de ver luisant.
Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout : de tous les côtés de
la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux brillaient
dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense étagée autour
vertigineux amphithéâtre. Et en dessous, tant l'eau était
tranquille, une autre ville, aussi illuminée, descendait au fond de l'abîme.
La nuit était tiède, pure, délicieuse; l'air rempli d'une odeur de fleurs
que les montagnes nous envoyaient. Des sons de guitare, venant des
maisons de thé, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques sua¬
ves. Et ce chant des cigales, — qui est au Japon un des bruits éternels
de la vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus
tard, tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres, — on l'en¬
tendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une
de nous en un
cascade de cristal.
»
Nangasaki s'élève l'îlot de Décima relié par un pont à la
ville, et qui fut pendant longtemps le seul point du Japon où les Euro¬
péens fussent admis. Encore faut-il dire que cette autorisation n'était
accordée qu'aux Hollandais, pour les besoins du commerce.
A côté de
des plus belles villes du Japon.
montagnes et l'illumination du paysage ne le cèdent en
rien au golfe de Naples. Pour y arriver, il faut gravir le premier gra¬
din des montagnes environnantes situées à environ 900 pieds au-dessus
Kadcliiki est, par sa situation, une
La forme des
io
74
l'empire
du japon
du niveau de la mer. On y trouve par places des
tchernozen. Il n'existe
pas de champ de riz, et les habitants sont si pauvres qu'ils ne peuvent
même acheter cette céréale. Au lieu de riz, on
y cultive principalement
les patates que les Japonais nomment Satsoumaima, c'est-à-dire racine
de Satsouma.
CHAPITRE III
LE
GOUVERNEMENT, LE MIKADO
Coup d'oeil rétrospectif. — Un maire du
inusités.
Costume.
—
—
Le
Mikado.
Une visite
ciennes divisions.
—
Ses
palais.
cérémonieuse.
—
An¬
Provinces de l'empire. —
Da'ijo-Kwan.
Aspirations libérales.
Programme non exécuté.
Demande d'une
Le
—
—
—
—
Convention
nationale.
Pétitions.
Esprit
politique des Japonais. — Mouvement réaction¬
naire.
—
Un crime
—
—
politique.
Jusqu'au xiic siècle de notre ère, le
pouvoir du Mikado était absolu.
Mais
à partir de cette
époque, peu à peu, il
s'établit une féodalité
qui empiéta sur
puissance. Au commencement
du
xviii8 siècle, un des
grands, de la famille
sa
de
Tokugawa, s'empara du
civil et militaireet ne
pouvoir
laissa au Mikado
que la suprématie reli¬
gieuse. Le Mikado vécut
retiré à Kioto et le nou¬
veau
chef,
nom
de
sous le
Shôgan
,
—
Honneurs
femmes, ses enfants.
—
l'empire
76
du japon
Tokio).
Siôgoun, Tciïkoun, fixa sa résidence à Yedo (aujourd'hui
Quelques seigneurs (daïmios) vinrent former sa cour.
La puissance des Mikados était entièrement détruite. Ils étaient pen¬
sionnés avec toute leur Cour, comme le grand Mogol et les autres princes
de l'Inde que les Européens ont asservis. Les rangs et les dignités qu'on
leur laissait distribuer encore étaient simplement honorifiques et leur
rapportaient bien des présents considérables, mais ne leur donnaient
aucune influence politique. Au Japon, ces nominations même ne pou¬
vaient avoir de valeur sans le contre-seing du Siôgoun.
Par compensation, on entourait le prince déchu de toutes les pompes
imaginables ; on lui rendait des honneurs à l'égal d'un dieu, et le Siôgoun
lui-même lui était entièrement soumis en apparence. Mais il ne possédait
aucun domaine en propre et ne pouvait rien faire, dans le temporel, sans
mains de
redoutable subalterne, véri¬
que l'ordre ne passât entre les
son
table maire du palais, qui gardait tout le pouvoir. « Rien
n'était compara¬
ble, dit M. Fraissinet, aux respects rendus au Mikado pour le dédommager
de son défaut de participation aux affaires publiques. C'était un véritable
culte approchant de celui de la Divinité.
Cour va jusqu'à la profusion. Chaque jour on
lui prépare un souper somptueux dans douze appartements du palais, et,
lorsqu'il a désigné celui dans lequel il veut prendre son repas, tout ce luxe
de mets délicats et recherchés est réuni sur la même table. Le festin a
lieu au son d'une musique à grand orchestre, qui ne nous paraîtrait que
bruyante, mais que les Japonais trouvent harmonieuse.
De temps immémorial, les Mikados prennent douze femmes en
mariage. Une d'elles est l'épouse légitime; l'un de ses fils est déclaré
Prince héréditaire, par la volonté de son père, et non, comme chez nous,
par droit d'aînesse. Elle partage avec l'Empereur les honneurs du
Trône. C'est la position des Sultanes dans les Etats mahométans. Les
cérémonies du mariage,'celles qui suivent l'heureuse délivrance de la
Princesse, et le choix d'une nourrice, sont d'une splendeur qui surpasse
«
La magnificence de sa
«
l'imagination.
«
Au contraire,
l'habillement du Monarque titulaire est extrêmement
simple : une tunique de soie noire sur une robe rouge, et par dessus,
simarre de crêpe de soie d'une grande finesse. Le bonnet ou chapeau
est de forme conique, comme celui du Grand Lama. Il est également
garni de fanons semblables à ceux que l'on voit à la mitre des Evêques
ou à la tiare des Papes.
Le Mikado sortait rarement de sa demeure, afin de garder le prestige
une
«
l'empire
77
du japon
dont il éfait entouré. Quand il allait dans la ville,
il était porté sur un
grands seigneurs; une suite nombreuse l'ac¬
compagnait, et une troupe de soldats qui le précédait forçait le peuple à se
prosterner la face contre terre, par respect pour le représentant de la divi¬
nité. Le Mikado d'ailleurs n'était pas exposé à la vue de ses adorateurs,
mais soigneusement enfermé entre de riches rideaux de soie. »
Nous empruntons encore à l'excellent ouvrage de M. Fraissinet le récit
d'une visite officielle que le Siôgoun était tenu de faire au Mikado une
fois tous les cinq eu six ans, et que ce dernier ne rendait jamais, vu la
riche palanquin par quatre
différence de leur condition.
grand nombre de seigneurs du plus haut rang sont désignés
longtemps à l'avance pour le voyage de Miako. Une partie de ces person¬
«
Un
dont les conseil¬
nages précèdent de quelques jours le cortège impérial
lers d'Etat font toujours partie. Les autres accompagnent
leur maî¬
tre.
capitales. On par¬
tage cette distance en vingt-huit stations où se trouvent autant de palais,
entretenus exprès pour servir le Prince. On y place, à cette époque, des
«
Cent vingt-cinq milles de chemin séparent les deux
détachements de troupe, des chevaux de relais et d'immenses approvision¬
nements de vivres. Lorsque le
Siôgoun se met en route, il a plutôt l'air
que d'un
d'un conquérant, marchant en triomphe à la tête de son armée,
généra] qui va rendre hommage à son Souverain. C'est d'ailleurs un des
objets de ce voyage de frapper l'esprit des peuples, en leur donnant une
haute idée de sa puissance.
A mesure que le cortège s'approche de Miako, il se grossit des cour¬
tisans et des corps de troupes échelonnés tout le long de la route. Lors
de son arrivée, il se trouve si nombreux qu'on est obligé de dresser des
tentes hors de la ville, car cent mille maisons, qui sont mises à sa dispo¬
sition, ne suffisent pas pour le contenir.
La légation hollandaise a pu une fois se détourner du chemin qui lui
est ordinairement prescrit et assister à l'entrevue Mes deux Empereurs.
Les ministres étaient de si belle humeur qu'ils permirent à l'Ambassade
batave, venue à Yédo pour la présentation quadriennale des présents, de
passer par Miako, au lieu de revenir directement par son île. C'est à cet
heureux hasard que nous sommes redevables de la description d'une
cérémonie qui n'a point de pareille dans le monde.
L'Ambassadeur des Pays-Bas ne se le fit pas dire deùx fois. Il se
dirigea sur Miako, sans reculer devant la dépense qu'entraînait, dans
un tel moment, ce changement d'itinéraire. Il eut le bonheur de pouvoir
«
«
»
l'empire
78
du
japon
louer, à prix d'or, une maison dont les fenêtres donnaient sur le passage
des deux cortèges réunis après l'entrevue.
La cérémonie fut
vraiment
magnifique. Toutes les rues que le
Siôgoun devait traverser étaient couvertes de sable très blanc, comme le
sont celles de Rome à chaque sortie du Pape. Mais les Japonais
y avaient
ajouté du talc réduit en poudre, ce qui aurait fait croire que la ville
était pavée d'argent. Le long des maisons, on avait tendu des cordeaux,
où les soldats formaient une double haie pour contenir la foule innom¬
brable des curieux. Les rues ne désemplissaient ni le jour ni la nuit. C'est
à peine si l'on pouvait y respirer. Les marchands de comestibles
n'ayant
le temps ni de peser, ni de mesurer, on était obligé d'acheter de con¬
»
fiance.
Dès les premières lueurs
du crépuscule, une troupe nombreuse de
domestiques, appartenant à l'un et à l'autre Empereur, ouvrit la marche.
»
»
Les serviteurs du Mikado portaient les présents destinés au
renfermés
taire.
dans de
Venaient
Siôgoun,
grandes boîtes vernissées aux armes du destina¬
ensuite les
clames d'honneur
de
la
Cour
Ecclésias¬
tique, dans quarante-six palanquins, à quatre porteurs chacun, faits en
bois verni d'une blancheur éblouissante. Vingt-une autres chaises conte¬
naient des clames d'un rang moins élevé. Par cette raison, ces litières
étaient brunes, et un peu moins riches que les
»
premières.
Vingt-sept autres palanquins, clans chacun desquels se trouvait un
des officiers du
Mikado, et qu'entouraient un grand nombre de valets
habillés de blanc ainsi que les porteurs, venaient après ceux des dames.
On remarquait à chaque équipage un grand parasol de soie
blanche
richement brodé d'or.
»
Ces personnages
coiffés de petits
étaient suivis de vingt-quatre officiers à cheval,
bonnets bruns vernis, en forme de coquilles et à plumet
noir. Les vêtements des cavaliers étaient en satin ou en brocart. Ils
por¬
taient au côté deux sabres à poignée et fourreau de vermeil, et à la cein¬
ture
carquois rempli de flèches. Les chevaux, petits mais pleins de
feu, bien dressés, avaient des selles très élégantes et des housses en peau
de tigre. Deux petites cornes dorées étaient
adaptées aux oreilles, et les
un
crinières tressées avec des fils d'or et d'argent. Ces animaux n'étant
ferrés au Japon, mais ayant des chaussures en
paille
pas
de riz, beaucoup
plus convenables dans un pays montagneux, ceux des seigneurs du cortège
avaient le sabot enveloppé d un tissu de soie
rouge écrue. Deux écuyers
tenaient les rênes de chaque monture. Ils
portaient en même temps un
parasol en drap cramoisi, doublé d'une toile fort déliée et bordé d'une
l'empire du japon
belle frange. Huit valets habillés de blanc
»
79
marchaient après chaque cavalier.
A cette cavalcade succédaient trois
carrosses
traînés par de grands
taureaux noirs, couverts d'un réseau de soie
cramoisie et menés chacun
par quatre
écuyers. Le brun verni qui faisait le fond des voitures, était
relevé par une
roues
était de
profusion de dorures d'un beau travail. Le cercle des
vermeil, et sur les rayons s'étendait une couche d'or
émaillé. Ces trois carrosses étaient ceux des femmes
La valeur de chacun s'estimait de
quatre
à six cent mille francs. Les
concubines du Prince et d'autres femmes de sa
dans vingt-trois palanquins.
»
favorites du Mikado.
cour, marchaient ensuite
Il serait trop
long de décrire le costume de tous les seigneurs qui
richesse, l'attention se porta bientôt
tout entière sur les carrosses du
seigneur et de son fils. L'un et l'autre
étaient d'une somptuosité
impossible à exprimer. Chacune des deux
venaient après. Quelle qu'en fût la
voitures était escortée de deux cent soixante
sambreys ou
gardes-clu-
corps, appartenant à la plus haute noblesse.
»
Devant le carrosse impérial,
huit vieillards d'un aspect vénérable,
faisaient faire place en agitant des baguettes de fer ou de
grands bâtons, dans le genre de ceux des sénateurs romains.
»
Après le maître de l'Empire et son héritier, venaient ses
frères, éga¬
lement en carrosse, suivis des soixante-six Princes du
sang de l'ancienne
dynastie, qui gouvernent les provinces du Japon. Ils étaient suivis de
plusieurs corps de troupes.
Enfin, parut le Mikado lui-même, le héros de la fête. II était assis
clans un palanquin d'une
magnificence extrême, surmonté d'une coupole
et d'un coq d'or massif
qui avait les ailes déployées. Le fond des panneaux
était d'azur : il représentait le ciel avec
le soleil et les étoiles en or. Au
allant à pied,
»
lieu de porteurs
ordinaires, cinquante seigneurs, vêtus de longues robes
blanches et coiffés de bonnets
personne sacrée. Le palanquin
le casque en
vernis, soutenaient sur leurs épaules sa
était suivi de quarante gardes-du-corps,
tête, tenant d'une main une masse d'armes en vermeil, de
l'autre un bouclier avec un faisceau de flèches.
sidérable fermait le défilé.
Un corps de troupes con¬
»
Si l'on essaie de se rendre
compte du nombre de personnes qui for¬
ment la suite du
Siôgoun, on trouve d'abord 789 individus de tout
sexe, puis la troupe nombreuse de
domestiques qui forme la tète du
défilé, les serviteurs du Mikado qui ne doivent pas être moins nombreux
que ceux du Siôgoun, les valets des officiers du
Mikado, les frères du
Siôgoun, enfin plusieurs corps de troupes dont un considérable. On ne
l'empire du japon
80
doit pas être au-dessous de la
sonnes.
à se faire accompagner
«
vérité en évaluant celte suite à 6,000 per¬
se dire bonjour tenaient
Peste ! voilà des princes qui pour aller
!
Malheureusement, on avait trop différé le départ. Il était presque nuit
lorsqu'il se déploya,
qui étaient dans les maisons craignirent-elles que l'obs¬
avant que le cortège se fût mis
les personnes
en marche. Aussi,
spectacle si impatiemment attendu. Par un
spontané, tout le monde descendit en même temps dans la
rue et se porta sur le même point. En un instant, la foule, déjà trop con¬
sidérable auparavant, devint si compacte, qu'il y eut un grand nombre
de curieux étouffés, écrasés ou estropiés.
Pour comble de fatalité, la cavalerie voulant à toute force tenir le
curité ne leur dérobât ce
mouvement
»
qui
trouvait là.
passage libre, renversait et foulait aux pieds tout ce
se
Les rues ruisselaient de sang. L'historien de l'ambassade néerlandaise
taxe cette conduite
d'insolente et de cruelle. II faudrait cependant tenir
compte de l'effroi que durent éprouver les gardes, en voyant s'approcher
tumultueusement cette immense multitude qui menaçait de les déborder.
Responsables sur leur tête de la sûreté de l'auguste cortège, et du main¬
tien de l'ordre public, les chefs de la cavalerie devaient redouter les acci¬
dents et même les complots que pouvait recéler le mouvement populaire.
On sait d'ailleurs qu'en de pareilles occasions les troupes ont leur con¬
signe, et que, dans l'appréciation des cas pour lesquels on leur a donné
des ordres, elles peuvent être facilement abusées par défaussés apparences.
Quoi qu'il en soit, la terreur se répandit dans la foule et ne fit qu'aug¬
menter le mal. Il se trouvait parmi les spectateurs beaucoup de gentils¬
hommes et de fonctionnaires qui portaient le sabre et le poignard. Ceuxci se sentant très pressés et voulant battre en retraite, dégainaient ; ou
bien c'étaient leurs voisins qui tiraient leurs armes du fourreau. Quiconque
avait ainsi le bras armé frappait sans distinction à tort et à travers, et
quelquefois des deux mains. De tous côtés des blessés roulaient à terre.
Sur ceux-là, il tombait des personnes que leurs corps étendus faisaient
trébucher ; puis par-dessus ces dernières, d'autres, placées derrière elles
et avançant toujours, sans se douter de ce qui se passait, tombaient
encore. Enfin, c'était une confusion, une désolation et un carnage qui
»
faisaient horreur et pitié.
»
A voir les esprits échauffés et les hommes
on eût dit des factieux
venus dans le dessein
s'acharnant de telle sorte,
de se massacrer, plutôt que
de paisibles sujets assistant à la réunion de leurs princes. L'air retentis¬
sait des gémissements que
poussaient les mourants et les blessés. Ceux
l'empire
du
81
japon
qui parvenaient à sortir vivants de cette affreuse mêlée, n'excitaient pas
compassion. Ici, c'était un mari pleurant sa femme qui avait
péri à ses yeux sous les pieds des hommes et des chevaux, sans qu'il eût
pu la sauver malgré tous ses efforts. Là, c'était une femme cherchant à
ranimer, par ses larmes et ses paroles de tendresse, son mari atteint
d'un coup mortel. On entendait parler avec désespoir d'une infinité de
vieillards et d'enfants, qui n'avaient pu fendre la presse et qui devaient
moins de
infailliblement avoir succombé.
»
Cette journée désirée si longtemps, et commencée dans l'allégresse,
finit donc ainsi dans la tristesse et le deuil. Le vol y trouva, comme tou¬
jours, sa honteuse aubaine. Plusieurs des litières qui avaient servi à la
fête, furent pillées et enlevées sans nul respect. Les princes mêmes, con¬
fondus un moment dans la plèbe, se virent insultés et
maltraités aussi bien que les derniers de leurs servi¬
teurs.
Les Hollandais,
plus circonspects que les indi¬
gènes, n'avaient pas quitté les fenêtres du premier
étage de leur maison ; mais cernés par les combat¬
tants, ils furent forcés d'assister à cette horrible catas¬
trophe qui leur déchirait le cœur. L'ordre ayant été
rétabli, non sans beaucoup de peine, les solennités
continuèrent, quoique sous une pénible impression.
»
Le Siôgoun à son arrivée était descendu dans le
palais qu'il possède à Miako. Le Souverain Pontife
alla l'y voir et resta trois
jours avec lui. Pendant tout ce temps, il fut
servi par le
Monarque temporel, par son fils et ses frères, avec les mar¬
ques de la plus profonde vénération. Ces princes poussaient l'obséquiosité
au point de surveiller eux-mêmes la
préparation des mets ; tâche difficile
à remplir, car on servait
jusqu'à cent quatorze plats dans chaque banquet.
A table, les trois favorites du Mikado étaient servies
par les premiers
ministres du véritable Empereur. Le fils de ce dernier fit
présent à l'heu¬
reux sinécuriste couronné de trois mille
lingots d'argent, de deux sabres
à fourreau d'or
massif, de deux cents robes de damas à figures, de trois
cents pièces de satin, de douze mille livres
pesant de soie écrue, de cinq
grands vases d'argent remplis de musc et de dix superbes chevaux, avec
des housses en broderie d'un
prix inestimable. Le secrétaire, pour sa
part, reçut vingt robes fort belles et trois cents barres d'argent.
On croirait que les présents du
Siôgoun lui-même devaient être plus
considérables encore que ceux de son fils. Au contraire, ils l'étaient beau»
»
»
11
82
l'empire
du
japon
coup moins ; non que le chef de l'Etat y eût mis de la négligence ou de
la parcimonie, mais parce qu'en offrant des objets d'une grande valeur,
il aurait eu l'air d'acquitter un tribut.
Or ce prince veut bien rendre au
descendant de l'ancienne dynastie des honneurs presque divins; mais
il ne ferait pas un acte beaucoup moins humble à nos yeux et qui, d'après
les mœurs du pays, impliquerait une dépendance politique.
Le Siôgoun
proportionne le prix de ses cadeaux à ceux qu'il doit recevoir du Souverain
Pontife lui-même. De cette manière, chacun d'eux maintient sa dignité ;
tandis que le prince héréditaire, qui ne représente pas encore le droit
monarchique, peut, sans inconvénient donner plus qu'il n'obtiendra.
» A la fin de son
séjour, et au moment de prendre congé de son hôte,
l'Empereur temporel se fit apporter une grande tasse d'argent remplie
de vin. Il but la liqueur et mit ensuite le vase en pièces. Cette action, qui
chez nous passerait pour celle d'un homme ivre, était au contraire la
plus haute marque de déférence et de respect ; car le Mikado vit son
auguste visiteur en recueillir soigneusement les débris de ses propres
mains et lui déclarer qu'il les garderait pour les distribuer à ses descen¬
dants et les transmettre à ses derniers neveux, comme un précieux sou¬
venir de cette heureuse entrevue.
C'est ainsi que
la postérité de Yoritomo, comme pour dissimuler
l'usurpation qui a mis entre ses mains le pouvoir absolu, cherche à con¬
soler une famille déchue, en lui prodiguant
jusqu'à satiété les démonstra¬
tions d'une humilité feinte, et en arrangeant avec
beaucoup d'art des
scènes de théâtre dont cependant personne n'est dupe,
excepté peut-être
celui pour qui on les joue. »
Mais peu à peu les daïmios, dont le
pouvoir était à la merci du Siôgoun,
mécontents de sa suprématie, se rangèrent du côté du Mikado et
pous¬
sèrent celui-ci à reprendre le pouvoir. Le sentiment
religieux du peuple
fut exalté par les bonzes, qui voyaient avec
beaucoup de peine la tolérance
du Siôgoun pour les
religions rivales ; placés d'ailleurs sous l'autorité
directe du Mikado, ils crurent que la théocratie leur ouvrirait la carrière
des honneurs terrestres. Un
soulèvement, longtemps préparé dans l'om¬
bre, éclata en 1868.
Une armée partit de Kioto, marcha sur
Yedo, et vainquit sans grande
difficulté le Siôgoun auquel le Mikado enleva toute
puissance pour se
l'arroger. Le Siôgoun vit aujourd'hui tranquille, loin des affaires et,
comme jadis son heureux rival, entretenu aux frais de
l'Etat dans une
retraite princière. Tout porte à croire qu'à sa mort il ne sera
pas
remplacé.
»
l'empire du japon
83
Dès ce moment le
mikado, Mutsushito, (1) prit résolument en mains
son Empire. Il fixa sa résidence à
Yedo, qu'il
nomma Tokio
(la cour de l'Est), et abandonna le pouvoir spirituel, à la
tête duquel il mit un Ministre des
cultes, pour s'occuper exclusivement
du gouvernement temporel. Il
organisa dans sa capitale une puissante
le
gouvernement de
centralisation administrative. Par l'édit du 29
août 1868, il
supprima
l'autorité des seigneurs féodaux en abolissant les
hans. Il réduisait ainsi
à l'impuissance tous ceux
qui avaient favorisé son élévation.
qui dépendait d'un daïmio ou seigneur; c'était
Le han était la ville
son
fief ; il en tirait toutes sortes de redevances.
Mais
une
révolution violente, qui eût pu lui être
pour ne pas opérer
fatale, le Mikado laissa aux
seigneurs, pour quelque temps encore, leurs hans ou fiefs, à titre d'ad¬
ministrateurs délégués de l'empereur. L'année
suivante, sans plus tarder,
par une suite de décrets, chacune des provinces fut confiée à un
fonction¬
naire nommé par le Mikado ou
par ses ministres, et révocable par lui-
même.
Ces réformes furent accueillies
par le peuple avec une grande satisfac¬
tion. Les hommes à deux sabres avaient
pendant longtemps fait peser
sur les classes inférieures une
domination vexatoire. Les
paysans étaient,
comme chez nous, aux
plus tristes époques du moyen âge, taillables et
corvéables à merci. Les lois étaient
outrageusement
violées, et la liberté
profit du caprice des seigneurs. Le plus grand nombre
d'entre eux avaient le droit de battre
monnaie, et leurs sentences étaient
sans
appel, tant au criminel qu'en matière civile. On
verra, au chapitre
delà Justice, les
supplices barbares qu'avait inventés la férocité de ces
tyrans, qui assouvissaient leurs vengeances avec une cruauté
inouïe. Les
étrangers avaient eu souvent à souffrir de la violence et du
supprimée
au
despotisme
des daïmios, qui ne
supportaient aucune remontrance, ne reconnaissaient
aucun droit. C'était le
pouvoir absolu dans tout ce que l'on peut
imaginer
d'odieux.
Aussi les mesures
prises par le Mikado lui concilièrent l'affection des
paysans, des ouvriers, des commerçants, de toutes les classes
on
crut voir naître une ère
nouvelle, et ce fut vrai,
que le pouvoir des daïmios était
celui de
en
travailleuses;
effet, en ce sens
considérablement amoindri et soumis à
l'empereur, et qu'au lieu de 70 à 80 gouverneurs, il n'y en avait
plus qu'un. D'un autre côté,
les actes administratifs
et
(1) Ou Mouts-IIito, né en 1852,
un
contrôle
assez
sévère était exercé sur
judiciaires des anciens daïmios, et les abus
proclamé en 1867.
l'empire
84
du japon
impitoyablement réprimés. La volonté du Mikado restait seule souve¬
raine, tempérée toutefois par les lois qu'il avait lui-même promulguées.
La presse a pris une grande importance et influe considérablement sur
les actes de l'empereur et des assemblées délibérantes. Le parti vaincu
ne cherche qu'une occasion de reprendre le pouvoir, et ce n'est qu'en
s'appuyant sur le peuple que le Mikado peut résister aux efforts de
l'aristocratie et du clergé réunis.
Avant 1S68, le Japon était divisé en 70 provinces gouvernées par
autant de kokfs ou seigneurs ; le mot de kokfs désigne la charge même
celui de daïmios, la dignité. Les kokfs n'étaient jamais
daïmios. Il y avait trois fou ou fu,
c'est-à-dire trois districts résidentaux, dont les capitales étaient Tokio,
Osaka et Kioto. Une nouvelle organisation a été faite après la révolution
opérée par le Mikado. Le Japon comprend aujourd'hui 41 Ken, corres¬
du gouverneur,
choisis en dehors de la classe des
gardé
pondant à peu près à nos départements. Les nouvelles provinces ont
l'ancien nom de fir, elles sont subdivisées en 717 districts, que l'on pour¬
rait comparer à nos cantons, avec cette différence que le district est
administré par un fonctionnaire dont le rang et les attributions sont à
peu près les mêmes que ceux de nos sous-préfets. La capitale était autre¬
fois Miako (1) ou Kioto; c'est aujourd'hui Yedo, qui a pris le nom de
Tokio.
PROVINCES JAPONAISES
/
Avomori
/ Akita
Nippon
PROVINCE
CHEF-LIEU
KEN
ILES
OU KEN
Avomori
Ribougo
Ikita
Ougo
Ivaté
Morioka
Rikoutsiou
Iamagata
Yamagata
Ouzen
Miyaghi
Sendaï
Rikourzen
Foukoushima
Foukoushima
Ivashiro
Niigata
Totsighi
Niigata
Etsigo
Totsighi
Simodzouké
Ibaraki
Mito
Itsasi
Goumba
Takasaki ou Mayébasi
Kodzouké
Sattama
Ourava
Tokio (fu)
Tokio
id
Tsiba
Tsiba
Simosa
Kanagava
Yokohama
Mouzasi
Yamanasi
Kôfou
Kaï
(i) Miako signifie capitale
Mourasi
l'empire
Kenkôsi
1 Foukoui
Isikava
Kanagava
Kaga
Foukoui
Etsiken
l
Ghifou
Imaïzoumi-moura
Mino
1
Aïtsi
Nagoya
Ovari
1 Sidzouoka
Sidzouaka
Sourougo
1 Siga
y Kioto (fu)
Atsou
Omi
Kioto
Yamashiro
\
Osaka
Setzou
Tsou
Isé
I Vacayama
f Hiogo
F Okayama
Vacayama
Hiogo-Kôbe
Okayama
Setzou
|
Hiroshima
Hiroshima
Aki
Si m ané
Matsouyé
Yamagoutsi
Idzoumo
Souvo
( Foukouoka
Foukouaka
Tsikouzen
l Nagasaki
Nagasaki
Yzen
\
Sikok
Yamagoutsi
Kii
Bizen
Houmamoto
Ygo
Founaï
Bougo
\ Kagoshima
Kagoshima
Matsouyama
Satsouma
Kotsi
Tosa
j
Koumamoto
Ehimé
j Kotsi
/
Iyo
Okinava
Siouli (Choui)
Tottori
Tottori
Hakodade
Hakodade
| Sapporo
Sapporo
Némoro
Némoro
'
«
Osaka (fu)
1 Okita
<
Lou-Tchou
Yéso
Sinano
l Myié
.
Kiousïou
85
japon
Nagano
/
Nippon
du
Pour éviter toute confusion à l'égard
Inaba
des noms des provinces, il est
indispensable de faire remarquer que presque toutes ont deux noms, l'un
d'origine japonaise, l'autre dérivé du chinois, et se terminant généralepar la syllabe Sliiou (province), de même que le nom des rivières se
termine pavgawa (rivière) et celui des montagnes par san (montagne) ;
la syllabe finale est précédée d'un idéographe représentant le nom japo¬
nais tel qu'il est prononcé en chinois. Ainsi par exemple: Yamashiro est
appelé aussi Joshiou ; Yamato, Washiou ; Idzoumi, Senshiou, etc.
Dans tous ces noms, la dernière syllabe shiou signifie .province
en chinois, et la première, Jo, Wa, S'en, est tout simplement la pronon¬
ciation chinoise d'un des caractères japonais qui figurent dans le nom
japonais pur.
Ce qui contribue surtout à compliquer la chose, c'est que les Japonais
emploient tantôt l'un ou l'autre système, de sorte que pour éviter toute
«
»
86
l'empire
du
japon
erreur, nous autres Européens sommes obligés de connaître les deux noms
de chaque province. » (1)
■
L'empereur est entouré d'un conseil suprême (le Daïjo-Kivan),
composé du vice-empereur, Daïjo-Daïjin, de ïOudaïjin, sorte de contreempereur, et de dix ministres, ou Sanghis : guerre, instruction publique,
(ces deux ministères ont été pendant plusieurs années réunis sous la
même main), affaires
étrangères, intérieur, marine, justice, finances,
colonies, travaux publics, maison de l'empereur. Le ministère des colo¬
nies, créé pour peupler l'île de Yeso, vient d'être supprimé comme inutile.
A côté de ce conseil suprême,
siège un sénat (Gen-lo-ïn) nommé par
le Mikado, et une cour
suprême, sorte de chambre des députés composée
des gouverneuis de
provinces, nommés aussi par le Mikado.
Depuis plusieurs années, nous pourrions presque dire
depuis la révolution de 1868, une grande agitation règne
au Japon. De tous côtés des
pétitions sont adressées au
Mikado pour lui demander la création d'une assemblée
élue par la nation.
Ces pétitions émanent de citoyens pris dans toutes les
classes. Cinq cents habitants du ken d'Akita ont envoyé leur
délégué Toyama à Tokio même, et celui-ci a remis la de¬
mande au Gen-lo-ïn. Le ken de Kanagawa, qui compte 60,000
habitants, en envoya aussi un grand nombre ; mais lorsque
les délégués furent arrivés à Tokio, le préfet du Fu leur
enjoignit l'ordre de rentrer chez eux, sauf à remettre leur
pétition au préfet de leur ken. Quelques-uns obéirent et
rentrèrent à Yokohama; d'autres au contraire restèrent à Tokio
pour
porter les vœux de leurs mandants entre les mains des membres du
Gen-lo-ïn. Le général Tani, mis dernièrement à la
retraite, vient de remet¬
Sanjo, daïdjo-daïdjin, un mémoire dans le même but. Les
réunions publiques se multiplient; on y
remarque la présence d'un assez
grand nombre de femmes, qui se montrent plus animées que les hommes;
chacune de ces réunions conclut par la demande de création d'un
parle¬
ment élu. C'est en ce moment le delenda
Carthago des orateurs japonais.
La police tolère tous les
langages, sauf à arrêter l'orateur à la sortie de la
réunion, comme cela s'est produit il y a quelque tcmp3, au sujet d'un
certain Hinaga, de Nagoya, dans la province d'Owari. 11 est vrai de dire
que le fougueux tribun avait dépassé les bornes de toutes les convenances
tre à S. E.
(1) Eussel Robertson.
l'empire du japon
en
87
altaquant en termes
plus que libres, les actes du général
Kouroula,
ministre de la colonisation
; l'assemblée avait
souligné
ces attaques par
de vifs applaudissements.
La presse japonaise et
les
journaux étrangers qui se publient dans
grandes villes du Japon, se font les
interprètes des desiderata de
la population. Un article
publié sous la signature de M.
Bazangeon dans
la Revue asiatique et
océanienne, nous paraît résumer assez fidèlement
les aspirations et les
arguments des libéraux
toutes les
japonais; nous lui ferons
quelques emprunts.
Lorsque le Mikado monta sur le trône, la
guerre civile était déchaî¬
née dans l'empire et déchirait le
Japon en deux puissants partis, celui de
l'empereur et celui du taïcoun, celui du statu
quo et celui du progrès,
celui de l'immobilité
«
orientale et celui de l'ouverture du
sation européenne. Les forces se
pays à la civili¬
balançaient, et longtemps il fut douteux
qui l'emporterait, du souverain de droit ou du souverain
de fait, du monar¬
que légitime ou du maire du palais.
L'empire faillit être un taïcounat.
»
Arrivant au pouvoir au milieu de cette
formidable crise, le jeune
prince comprit la nécessité de s'attacher les classes
opprimées jusqu'à
cette époque par les daïmios
alors révoltés. Dans ce
but, une proclama¬
tion partout affichée contenait
une
sorte d'engagement
fondamental devant servir de base à une constitution
de .contrat
solennel, de pacte
future. Cette sorte
politique entre le gouvernement et les gouvernés, contenait
cinq articles :
»
1° Une assemblée
»
2° En unissant la volonté
des
délibérante représentera toutes les classes du
peu¬
ple; toutes les affaires seront décidées conformément
à l'opinion de la
majorité ;
basses, l'administration sera forte;
»
classes les plus élevées et les
3° Les officiers civils et militaires
et les
plus
hommes du peuple seront
placés sur le même pied d'égalité devant la loi.
»
4° Les vieilles
corporations seront abolies, et
chaque chose sera basée
principes du ciel et de la terre;
» 5° La
sagesse devra être recherchée dans le monde,
entier, et la force
du pouvoir
impérial s'en augmentera.
sur les
»
Il se terminait
par cet engagement formel
: «
Lorsque le gouvernefondé, nous profiterons en commun des avan-
«
ment constitutionnel sera
«
tages qu'il nous procurera ».
»
trat
Aussi les pétitionnaires
synallagmatique,
en
rappelant aujourd'hui les termes de ce con¬
tirent-ils cette conclusion que,
pour la réali-
l'empire du japon
88
sation effective de ces promesses solennelles,
une
«
il est nécessaire de réunir
Convention nationale (sic), un parlement élu.
Si l'on
veut, disent-ils, gouverner
conformément à la majorité,
la nation et affermir l'autorité, supprimer
l'absolutisme qui opprime le peuple et cause des mécontentements,
anéantir la vieille corruption et prendre pour règle les droits de la
nature, rechercher la sagesse, développer les sentiments patriotiques
dans l'esprit du peuple et accroître le pouvoir vital de la nation;
l'on veut atteindre ce but, il est nécessaire d'établir un parlement
national, dans lequel l'opinion publique fera connaître ses aspirations
réunir tous les vœux de
«
«
«
«
«
«
«
si
représentants envoyés de tous les points du pays,
parce que, seule, une Convention nationale peut unir le gouvernement
et le peuple, régler l'administration d'après les vœux du peuple. »
Tels sont les termes dans lesquels s'expriment la plupart des pétitions
envoyées au gouvernement par les communes, les sociétés, les réunions
par l'intermédiaire des
«
«
«
la société.
publiques, et même les individualités de toutes les classes de
En voyant cette affluence des vœux émis par les conseils des communes
de l'empire, en lisant ces nombreuses pétitions où respire le
le plus pur, on ne peut nier que l'empire du Japon ne soit en ce
agité par un mouvement vraiment national, d'autant plus
ration qu'il se tient dans les limites de la légalité et du droit.
esprits est digne de remarque clans un pays oriental que l'on ne
pas avoir marché si vite dans la voie des mœurs politiques
Il faut bien le dire aussi : les partisans de l'ancien système n'ont pas
encore tous disparu. La société privée àiAïkounska (fidèle à
des efforts pour dissuader les novateurs. « Notre pays, disent ces
adeptes du passé, n'a qu'un seul véritable culte. Le
nous devons nos hommages est le Daïjingou (Shintou). Depuis que les
patriotisme
moment
digne d'admi¬
Cet état des
croyait
de l'Occident.
Dieu) fait
fervents
seul Dieu auquel
«
«
«
«
«
«
«
l'esprit national
religions étrangères se sont introduites parmi nous,
s'est perdu. Il faut bien qu'il en soit ainsi puisque nous voyons nos
compatriotes manquer au respect dû à ce sentiment, en
une
part dans l'administration du pays. Notre devoir à tous est
fidèles a notre maître suprême ».
réclamant
de rester
l'ancien régime soient
aussi placides que notre citation le ferait supposer. Le véritable chef du
parti libéral du Japon fut il y a quelques années l'objet d'une tentative
d'assassinat de la part de ses adversaires politiques. M. Igataki avait
organisé pour le 10 septembre 1881 des conférences publiques au théâtre
d'Ebissouya, à Osaka. Dès huit heures du matin, près de cinq mille
Que Ton ne se figure pas que les partisans de
l'empire
du
japon
89
personnes stationnaient aux abords du théâtre : la conférence devait avoir
lieu à une heure et demie du soir.
Lorsque M. Igataki
parut à la tribune
lui fit une véritable ovation ; son discours fut accueilli
par les applau¬
dissements les plus chaleureux. Mais dans la soirée de ce même
on
jour on
apprit avec stupéfaction que le défenseur des intérêts populaires avait
été assassiné. Ce fut dans tout le Japon un cri de
réprobation générale
contre les adversaires politiques
d'Igataki. Le coupable fut bientôt décou¬
vert: la tentative de meurtre était bien un crime
politique. Le meurtrier,
Aihara, fit les aveux les plus complets. 11 poursuivait depuis longtemps
l'orateur libéral et pensait détruire ce puissant
parti en assassinant le
plus influent de ses membres. Il fut condamné à la, prison temporaire ;
divers journaux accusèrent le gouvernement d'avoir montré
peu d'énergie
dans la répression de ce meurtre. Hâtons-nous de dire
que M. Igataki ne
succomba pas à ses blessures, qui avaient mis sa vie en
danger.
Cependant il semble que le gouvernement juge enfin son peuple mûr
pour la liberté. Il fait étudier d'une façon définitive un projet de loi rédigé
en 1875 sur la création d'un Parlement
qui sera nommé en 1883 et
fonctionnera en 1880. Certains journaux affirment qu'il faudra l'autori¬
sation du Mikado pour se présenter à l'élection; les
préfets, ajoutent-ils,
sont chargés de fournir au chef de l'état des
renseignements tendant à
faire obtenir ou refuser cette autorisation.
CHAPITRE IV
VOYAGE DU
Enthousiasme populaire. —
MIKADO
Arrivée à Yokohama. — Magnifique spectacle. — Payez les frais.
Discours du Mikado à sa rentrée à Tokio. — Son pouvoir militaire absolu. — Une future
Constituante. — Décret de convocation.
Le Mikado actuel est loin d'être
homme ordinaire. Actif et in¬
un
telligent, l'esprit ouvert au pro¬
grès, il voit beaucoup par luimême.
Au moment de l'efferves¬
populaire, il a voulu visiter
principales provinces de son
empire, dont il peut être consi¬
déré comme le premier réforma¬
cence
les
teur.
Hier, 31 juillet, à sept heures
matin, dit l'Echo du Japon,
du
les
membres de la famille impé¬
riale, les daïdjin, les sanghi, les
ministres et les kwazokou, tous
en grande tenue, se sont rendus
palais impérial d'Akasaka,
faire leurs adieux à l'empe¬
reur, avant son départ pour les
provinces du nord. S. M. le Mi¬
kado, accompagné de M. Tokoudaidji, ministre de la maison, a
quitté son palais à 8 heures 20. La
garde de Tokio formait la haie
tout le long des routes où devait
passer le cortège jusqu'à Yotsouya.
Immédiatement après la voiture
au
pour
Un homme à deux sabres.
l'empire du japon
91
impériale étaient celles de LL. MM. l'Impératrice et
l'Impératrice-mère,
accompagnées de leurs dames d'honneur; venaient ensuite les
membres
de la famille
impériale, les daidjin, les sanghi, les ministres, les
person¬
nes
distinguées, tous en voiture. Quand le cortège a
passé devant le
Daidjokwan les officiers au-dessus du grade de sonin sont
venus
saluer
S. M. le Mikado ; il en a été de même
devant l'école des kwazokou. On
arriva à dix heures à
Sendji. Après un court déjeuner, S. M.
prit congé
des deux impératrices et le
cortège se remit en route. Malgré une forte
chaleur, la foule venue pour acclamer son souverain était
le long du
immense tout
parcours.
De Sendji, le Mikado s'est
rendu à Yokohama sur le
kan. Tous les navires étaient
bateau le Fouso-
pavoisés dès le matin. La rade était en
fête,
et quand le bateau
impérial a été signalé par le bateau-feu, on a tiré les
salves d'usage.
Leurs Altesses
Impériales, le maréchal-prince
Arisou-gawa-no-mya,
Sadaijin, le prince Higashi
Foushimi-no-mya, commandant en chef la
garde impériale, le prince
Kitashira-Kawa-no-mya et leurs Excellences
MM. Iwakoura,
Oudaijin, l'amiral Kawamoura, sanghi, et l'amiral Eno-
moto, ministre de la marine, étaient réunis à
l'amirauté de l'Est, en
compagnie d'un grand nombre de hauts officiers, pour
y attendre le sou¬
verain. Dès que le Fouso-kan a été
signalé, l'amiral Enomoto s'est
embarqué dans le canot-major de l'Amirauté, qui est
parti pour aller
au devant de Sa
Majesté. Quelques instants après, toute une flotille de
canots appartenant aux différents
navires de guerre en rade l'a suivi et
escorté.
Pendant ce temps une
compagnie de fusiliers marins,
des navires de guerre en
rade, se formait en
débarquée d'un
bataille à gauche de la cale
de débarquement, faisant face à la
musique de la marine, qui occupait le
côté droit; à l'extrémité se trouvaient
deux officiers supérieurs de la
marine, qui devaient y recevoir l'Empereur à son
débarquement.
vingt minutes, le Mikado quittait le Fouso-kan et
prenait
place à bord du canot impérial, qui
remorqué par une ctialoupe à vapeur
A dix heures
et suivi par la flotille de canots
dont nous avons parlé, se
dirigeait à toute
vitesse vers l'Amirauté de l'Est, où il arrivait
quelques instants après,
salué par la musique de la marine
qui jouait l'air national japonais.
Le spectacle était alors vraiment
imposant : un profond silence régnait
dans les rangs de la foule innombrable et
vraiment sympathique qui cou¬
environnants; les équipages de la flotille de canots se
tenaient immobiles sur leurs
bancs, l'aviron levé; les matelots des navires,
vrait les quais
l'empire
92
du
japon
rangés sur les ponts, tous pavillons arborés, assistaient à cette solennelle
réception, qui n'avait pas eu sa pareille au Japon.
L'officier portant le drapeau impérial débarqua le premier. L'Empereur
le suivit, et se rendit immédiatement dans la grande salle de réception de
l'amirauté, où des rafraîchissements avaient été préparés à son intention,
et où il reçut quelques instants après l'amiral russe Aslarnbeskofï et son
éfat-major, qui lui furent présentés par son Excellence Enomoto, ministre
de la marine.
Le Mikado quitta Yokohama au milieu des
acclamations du peuple.
province, dans chaque ville, ce fut la même
réception enthousiaste. Quelques cités envoyaient des députés pour obte¬
nir du Mikado l'honneur de le recevoir dans leurs murs. D'autres, sachant
par ouï-dire ce que coûte une réception impériale, s'abstenaient. Un
journal japonais rapporte le fait suivant :
Deux ou trois habitants d'Hatchimoto, ken d'Awomori, se disant repré¬
sentants des habitants de cette ville, ont adressé une requête au gouver¬
nement pour obtenir que le Mikado vînt au cours de son voyage, passer
une journée à Hatchimoto. Cette demande ayant été accordée sans diffi¬
culté, ceux qui l'avaient obtenue rassemblèrent leurs compatriotes pour
leur faire part de la bonne nouvelle et les consulter au sujet des mesures
à prendre pour la réparation des routes et la réception de l'empereur.
Mais, à leur grand étonnement, un des membres de l'auditoire leur répon¬
dit au nom de toutes les personnes présentes: « En vérité, vous vous con¬
duisez d'une singulière façon ; vous avez demandé et obtenu que Sa
Majesté vînt visiter notre ville ; c'est votre affaire, mais il est juste que
vous supportiez seuls les frais de sa réception. De quel droit venez-vous
nous consulter aujourd'hui, alors que vous n'avez pas jugé nécessaire de
prendre notre avis avant de faire votre démarche? Vous avez trompé
l'empereur en vous donnant comme nos représentants. En un mot, vous
avez commis une lourde faute, supportez-en les conséquences. » Depuis
cet incident, des troubles étaient à craindre dans la ville. Le Mikado,
averti, changea son itinéraire, et termina la visite des provinces de l'est,
au milieu des témoignages de sympathie de la population.
L'Empereur rentré de son voyage ne vit dans les magnifiques ovations
dont il avait été l'objet que le désir des populations de conserver le
statu quo. On s'était attendu qu'à l'ouverture du Daidjokwan, il annon¬
cerait la mise à l'ordre du jour du projet de loi sur la constitution d'un
parlement. Il n'en fut rien. Nous donnons ici, à titre de spécimen
de ces discours de la couronne dans l'empire du Soleil Levant, celui qui
Partout, dans chaque
l'empire
fut
«
prononcé à cette occasion
,
du japon
93
traduit du Nitchi-nitchi-Chimboun
L'armée de notre pays a été commandée à différentes
:
époques par les
l'empereur Djimmou s'est mis à
la tête des troupes d'Otomo-no-mononobe, a marché sur Nakatsoukouni,
subjugué les rebelles et a régné ensuite en paix. Depuis ces événements,
plus de 2,500 ans se sont écoulés. Pendant cette période, la condition du
pays a subi divers changements : il en a été de même pour l'armée. Dans
l'ancien temps, les empereurs commandaient eux-mêmes les
troupes,
quelquefois l'impératrice ou l'héritier du trône les remplaçaient; mais
jamais le commandement n'était confié aux ministres.
Au moyen-âge, cela changea et on copia le système chinois
pour
l'administration des affaires civiles et militaires. Six départements civils
et un de la guerre furent créés; l'un des deux derniers fut appelé le
ministère de droite, l'autre le ministère de gauche. Bien que le système
militaire fut ainsi amoindri, l'élément militaire gagna rapidement de la
prépondérance. Les forts devinrent soldats, et s'emparèrent de l'admi¬
nistration. Aussi, pendant sept cents ans, le pays a-t-il été dirigé par
les chefs de l'armée. Cela était contraire aux lois édictées par les anciens
empereurs et on doit le regretter. A partir des années de Koka et Kayei,
époque à laquelle la première escadre américaine arriva au Japon, le
pouvoir du gouvernement de Tokougawa commença à décliner, et il fut
incapable de prévenir les difficultés qui résultèrent de nos premières rela¬
tions avec les pays étrangers. Mon père et mon aïeul, les empereurs
Ninko-Tenno, Komei-Tenno eurent alors beaucoup d'ennuis. Jeune
encore, je succédais à mon père, et depuis lors le Shogoun a remis son
pouvoir et les affaires du pays ont été transférées au nouveau gouverne¬
ment. Les Daïmios, grands et petits, rendirent leur territoire, et bientôt
les intérêts de la nation furent placés entre les mains d'un seul
gouver¬
nement. Cette restauration du gouvernement au
système fondé par mes
aïeux est due au concours fidèle que les ministres, civils et
militaires,
empereurs en personne. Anciennement,
»
,
m'ont donné.
Bien que cela soit dû en partie aux actes de mes ancêtres, un
pareil
résultat n'aurait pas été atteint, si mes sujets n'avaient
pas reconnu
»
quels
système militaire que j'ai, établi cette année
devra augmenter l'efficacité de l'armée et la gloire de notre
pays, et bien
que je confie le soin de régler les détails à mes ministres, je resterai à sa
tête, et ne céderai jamais cette place a aucun fonctionnaire. Je léguerai
étaient leurs devoirs. Le
ce
principe à mes descendants, et j'espère que l'on n'oubliera jamais que
l'empereur dirige les affaires civiles et militaires, et que les erreurs du
l'empire
94
du japon
moyen-âge ne se renouvelleront pas. Je suis le commandant en chef de
l'armée et de la marine ; je vous considère comme faisant partie de moimême, comme étant mes membres ; mais de votre côté vous devez me
considérer comme votre tête; n'oubliez jamais cela et nos rapports seront
toujours intimes.
Si vous accomplissez fidèlement votre devoir, je pourrai protéger le
pays et rendre compte sans crainte au ciel et à mes aïeux de ce que j'aurai
fait. J'ai bon espoir, mais il y a encore d'autres points sur lesquels je veux
»
attirer votre attention.
»
L'armée et la marine doivent être fidèles et énergiques.
Tous ceux
qui sont destinés à vivre et à mourir dans ce pays, doivent désirer de
C'est surtout le cas pour l'armée et la marine,
et si les hommes qui les composent n'ont pas ce désir, ils ne seront
d'aucune utilité, quels que soient leurs talents ou leur instruction. Quand
bien même le système de l'armée serait parfait, les règl ements stricte¬
ment observés, si les soldats ne sont pas fidèles, ils ne seront en cas de
travaillera sa prospérité.
guerre qu'une foule encombrante.
»
Aussi longtemps que le prestige et l'indépendance d'un pays
dront de ses forces
dépen¬
militaires, ces dernières influeront sur la prospérité
la décadence de la nation. Ne vous occupez pas
de l'opinion publique,
de politique, mais accomplissez avec fermeté votre devoir,
qui peut se résumer en un seul mot : fidélité.
ou
ne faites pas
»
Les hommes servant dans l'armée et dans la marine doi vent se bien
conduire. De nombreuses classes et rangs
séparent le commandant en
supérieurs
et même parmi les hommes d'un même grade, il doit y avoir une distinc¬
tion naturelle; les nouveaux doivent respecter les anciens. D'un autre
côté, les supérieurs ne doivent pas être hautains et insolents ayec leurs
inférieurs. Excepté dans le service, où la sévérité est nécessaire, les supé¬
chef du simple soldat. Les subordonnés doivent obéir à leurs
rieurs doivent traiter leurs subordonnés avec bonté et
considération.
Tous doivent être unis lorsqu'il s'agit de la défense du pays,
et les mili¬
taires qui n'observent pas ces principes, non seulement se déshonorent,
mais aussi
se
rendent
coupables d'une offense impardonnable envers la
nation.
»
Le devoir des soldats est de se battre contre les ennemis de leur pays;
conséquent, ils doivent être braves. Mais il ne suffit pas pour être
d'accomplir une action d'éclat, il faut aussi faire fidèlement
son devoir et travailler à développer ses facultés intellectuelles. Telle est
la vraie valeur. Lorsqu'ils sont en contact avec d'autres hommes, ils
par
valeureux
l'empire du japon
95
doivent être modestes et polis, et s'efforcer de leur
inspirer du respect.
Si, par excès de courage, vous commettez des actes de
violence,
serez haïs du
peuple.
vous
» Tous ces soldats
doivent avoir confiance les uns dans les
autres; s'il
n'en est pas ainsi, ils ne
pourront jamais être certains d'accomplir la
tâche qu'ils vont entreprendre. Il faut ainsi
qu'ils se rendent bien compte
quelque chose d'impossible, il est
préférable qu'ils s'arrêtent. Plusieurs grands hommes, à différentes
épo¬
ques, se sont perdus et ont laissé un nom déshonoré
pour avoir agi incon¬
de ce qu'ils vont faire, et s'ils trouvent
sidérément.
Les militaires doivent éviter toute
extravagance, dans la crainte de
devenir efféminés et de contracter de mauvaises
habitudes au détriment
de leur énergie. Cela serait un
»
grand malheur. Si jamais pareille chose
pouvait arriver, l'esprit, chevaleresque disparaîtrait comme détruit par
une épidémie. J'ai
pour cela de grandes appréhensions, et je vous con¬
seille sérieusement de vous bien mettre dans
ai dit. »
l'esprit tout ce que je vous
La lecture du document que nous venons de
relater, et que nous avons
reproduire en entier, nous offre un langage élevé, ferme et
résolu, tel que pourrait en tenir un souverain intelligent d'Europe,
cru
devoir
s'adressant à l'armée et à la nation. Le Mikado évite avec soin les
ques¬
tions irritantes, celles sur
lesquelles son peuple est divisé; aussi ne faitil pas allusion aux
aspirations politiques du pays.
On est frappé, en lisant ce
document, de la simplicité avec laquelle
le Mikado avoue que depuis
vingt-cinq siècles, les conditions de la vie au
Japon et du commandement dans l'armée ont subi des modifications,
absolument comme nous pourrions le dire en France
pour un délai de
50 ans. C'est que
resté
pendant un si long espace de temps, ce peuple est
stationnaire, et il n'a progressé que depuis l'admission des Euro¬
péens dans le commerce et la vie intime du Japon.
Si le Mikado
ne
ne
veut pas
saurait conclure de
son
qu'on discute sa suprématie militaire, on
langage autoritaire qu'il n'entend pas se
départir de son pouvoir absolu.
Au contraire, la légation du
Japon vient de communiquer aux journaux
la traduction d'un décret
par lequel l'empereur du Japon institue une
Assemblée nationale pour 1890. Le décret
a
explique qu'en 1875 le Mikado
déjà établi un Sénat; en 1878, il a inauguré les assemblées départe¬
mentales. Pour couronner sa marche
prudente dans la voie du
l'empereur
convoque une Assemblée Nationale ou plutôt
progrès,
Constituante,
l'empire
96
du japon
puisqu'elle aura pour mission- de donner une Constitution au
pon. (1)
Ja¬
(I) Les projets de réforme politique du Mikado ont été mis à exécution plus tôt qu'on ne
l'espérait. Une dépèche de Tokio, du 12 février 18S9, nou3 annonce dans les termes suivants
la promulgation ne
«
la nouvelle Constitution :
son trône, la nouvelle Constitution du Japon.
à cette occasion. La nouvelle Constitution est basée
Le Mikado a promulgué hier, du haut de
De grandes fêtes nationales ont eu lieu
sur le
système allemand. Elle établit une Chambre des Pairs héréditaire pour le premier
tiers, élective pour le second, et nommée parle Mikado pour le dernier tiers, etune
Chambre
La Constitution reconnaît, en outre, la
liberté de religion et de parole, et établit le droit de réunion. Le Parlement a des fonctions
législatives, et il contrôle les finances dans de certaines limites. Les juges sont inamo¬
vibles et ne peuvent être révoqués que par une loi spéciale. »
des Communes composée -de trois cents membres.
CHAPITRE Y
l'armée,
la
flotte
Une armée à la
bien
française. — Le tirage au sort. — Forces militaires du Japon. — Une
consigne
gardée. — L'amiral Cécille à Nangasaki. — Le prince Komatzu aux
IXe corps
manoeuvres
Ses forces navales.
école.
—
du
d'armée français. — Défense des côtes du Japon. — Marine militaire du
—
Pêcheurs et marins.
—
École navale.
Les examens de marine. — Le code naval.
l'école d'application des
—
—
Le
Japon. —
Tsukubra-kan, navire-
L'arsenal maritime de Yokoska. —
ingénieurs de la marine.
Avant
la révolution
daïmio levait
sa
de 1868 ,
chaque
petite armée, comme en
France les ducs et les comtes du
moyen
âge. Il n'y avait pas de troupes nationales.
L'édit du 29 août interdit aux daïmios de
lever des troupes, et les Samouraï ou nobles
n'eurent plus le droit de porter deux sabres.
Depuis lors, les étrangers vivent sans in¬
quiétude à côté des nobles japonais désar¬
més. A cette
une
époque, le mikado organisa
armée territoriale. C'est à la France
qu'il demanda des officiers pour former son
première mission fut envoyée
en 1868, une seconde en 1872. La
première
se
composait de quinze officiers ou sousofficiers, la seconde d'une trentaine. Un
armée. Une
arsenal fut construit à
Tokio, où l'on fabri¬
qua des armes sur les modèles de l'Alle¬
magne; un autre à Koisshitkawa, qui recevait tout récemment l'ordre
de faire à bref délai 75,000 fusils Mourata
; un musée d'artillerie fut créé
à Tokio.
L'arsenal d'Osaka a fondu, en 1882, trois cent
cinquante canons
de fort calibre. Enfin des écoles militaires
furent établies pour l'infanterie
et la cavalerie à
Shikkangakko et à Toyama. La durée des cours est de
deux ans. On y donne l'instruction
militaire, des notions sur l'art des
i3
l'empire
98
fortifications et sur la topographie.
du
japon
Au moment où nous écrivons, des
topographique parcourent le Japon pour
de la triangulation.
Le Mikado donne aux écoles militaires un intérêt tout particulier et
les visite souvent, surtout celle de Shikkangakko, destinée à l'infanterie.
Il assiste parfois aux promotions qui suivent les examens desortie, prou¬
vant ainsi l'importance qu'il attache à l'obtention des brevets. Une céré¬
monie de ce genre avait lieu le 21 août dernier. Le Mikado était accom¬
pagné du colonel Yoneda, chambellan. Il fut reçu par le général Osawa,
directeur de l'école, avec le concours de la musique des Kiododans, qui
jouait l'hymne national japonais. Ce fut une fort brillante fête.
Il y a aussi une école militaire d'escrime au Japon.
On fait les levées par le tirage au sort, parmi les jeunes gens âgés de
vingt ans. Le remplacement est admis. C'est donc à peu près le même sys¬
tème que clans notre pays avant la loi de 1872; avec cette différence
cependant que ceux qui ne sont pas soldats sont soumis à certains exer¬
cices annuels, disposition qui n'est pas sans analogie avec l'obligation
des trois périodes d'exercices de 28 et de 13 jours. Les codes militaires
et maritimes actuellement en vigueur datent du 1er janvier 1882, et con¬
tiennent une organisation de tous les services militaires.
L'armée de terre comprend: 1° l'armée active (3 ans); 2° la réserve de
l'armée active (4 ans).; 3" l'armée nationale (20 ans) composée de tous les
citoyens de 20 à 40 ans, non compris dans les catégories précédentes.
Chaque année l'armée japonaise a ses grandes manœuvres, comme les
officiers
chargés du service
dresser la carte détaillée du pays par le système
armées d'Europe.
Voici le contingent de l'armée de terre :
4 régiments d'infanterie de
la garde ;
24 régiments de ligne ;
2 escadrons de la garde ;
2 escadrons de ligne;
12 batteries de campagne ;
7 batteries de montagne ;
7 compagnies du génie;
7 compagnies de trains d'équipage.
La garde impériale
se recrute chaque année par des choix faits dans
les autres corps, en nombre variable, entre
mes sont
1,000 et 1,200par an. Ces hom¬
distribués entre les garnisons de Tokio, Sendaï, Nagoya, Osaka,
l'empire du japon
99
Hiroshima et Koumamoto.
D'après un document publié le 1er juillet 1886,
japonaise s'élevait alors à 43,897 hommes et
2,725 chevaux. (1) La garde impériale est forte de 3,255
hommes, y com¬
pris les officiers. Voici le détail des effectifs des
principales garnisons:
Tokio 7,221 hommes et 654
chevaux; Sendaï 3,422 hommes et 46 che¬
vaux; Nagoya 4,680 hommes et 51
chevaux;
Osaka 7,510 hommes et 347
chevaux; Hiroshima
1,957 hommes et 46 chevaux; Koumamoto 5,681
la force effective de l'armée
hommes et 366 chevaux. Le nombre des
chirur¬
giens militaires est de 241, ce qui représente un
chirurgien pour 177 hommes. En France, un chi¬
rurgien a beaucoup plus d'hommes à soigner.
Les soldats sont vêtus comme les soldats
fran¬
çais, sauf pour leur coiffure, qui est semblable à
des Russes. L'infanterie
porte le sabre de
notre cavalerie. La
langue du commandement est
la langue
française, ce qui en rend l'étude néces¬
saire pour les jeunes
gens qui se destinent à la
celle
carrière militaire.
La discipline dans l'armée a
communs avec
la nôtre. La
reuse. Le Courrier raconte une
«
M. Ito, sanghi
beaucoup de points
consigne y est rigou¬
curieuse anecdote :
(ministre), venait de quitter son
bureau pour rentrer chez
lui, lorsqu'en se présen¬
Costume moderne.
Daijo Kwan, il fut airêté par
un
factionnaire qui lui demanda son
permis. M. Ito ayant répondu
qu'il n'avait pas ce permis sur lui, le factionnaire
croisa la baïonnette
et lui déclara
qu'il ne passerait point. Le sanghi dut rentrer dans son
cabinet, pour donner au sous-secrétaire, M.
Tanimori, des ordres qui
furent transmis au
sergent commandant le poste, et il put alors franchir
la porte. Il
paraît que M. Ito, qui est d'ordinaire très doux et très
aima¬
ble, était cette fois exaspéré contre ce
soldat, capable de prononcer chez
nous le mot fameux : «
Quand même vous seriez le petit
caporal, vous ne
tant à la porte du
passeriez pas. »
Celte observation stricte de la
En
consigne nous rappelle le fait suivant.
1845, l'amiral français Cécille commandait une flotte mouillée dans
(I) L'armée active du Japon en
l'espace de sept ans.
temps de paix s'est accrue de 15,000 hommes environ dans
l'empire du japon
100
la rade de Nangasaki. A cette
époque, le Japon était fermé aux étrangers;
monopole du com¬
dans l'étroit
amis les Hollan¬
Nangasaki bon nombre d'offi¬
s'eDgagea sur
tenait poste de soldats.
s'attendaient pas à
était
Japonais
affo¬
lés, courant, criant; toutes les boutiques se ferment, et les
Européens, placides et paisibles, arrivent à un canal dont le
pont se trouve gardé par une vingtaine de soldats; un colloque
seuls, depuis trois siècles, avaient le
merce bien médiocre qui se faisait alors, et étaient relégués
îlot de Décima. L'amiral après avoir rendu visite à ses
dais, eut la curiosité de visiter la ville de
;
ciers et de matelots étaient descendus à terre et bientôt on
une passerelle étroite à la suite de laquelle se
un
Ce poste fut franchi sans obstacle, car les soldats ne
une telle incursion dans une ville fermée, et le passage
fort mal surveillé. Mais, devant une telle audace, les
sortent sur le seuil de leurs portes ; on ne voit que gens
les Hollandais
comprend mal,
pénètre dans une autre rue. Tout à coup un galop de cheval
fait entendre, c'est le gouverneur de Nangasaki en personne.
Il saute prestement à terre, et l'entretien suivant s'établit entre
s'engage alors avec l'officier, mais, comme on se
on sépare les soldats qui n'osent se
servir de leurs armes, et
on
se
lui et l'amiral Cécille. Celui-ci
disait aux Japonais: « Venez en
Europe, vous y serez bien reçus ;
n'oubliez pas que la terre
touché à
seul
n'appartient qu'à Dieu : mais qu'il ne soit pas
un
cheveu d'un de mes hommes; voyez mes vaisseaux, dans une
heure votre ville peut être brûlée». En face de cette
alterna¬
tunique, quatre de ses officiers
saisit l'un de ses deux
tive, le gouverneur ouvrit sa
l'imitèrent, et découvrant son abdomen,
êtes sans doute père de famille
comme moi ; vous venez violer les lois de mon pays que je suis
chargé de défendre; un pas de plus et je m'ouvre le ventre. »
sabres, et dit à l'amiral : « Vous
Ce genre d'héroïsme,
inconnu en France, toucha l'amiral ; il tendit la
retira dans ses vaisseaux, sans avoir pu visiter
main au gouverneur et se
la ville,
mais plein d'admiration pour le caractère
de cet homme qui ne
patrie de terribles représail¬
la pensée du gouver¬
autant,
peine
pouvant venger un affront sans attirer sur sa
les, s'offre lui-même en victime. D'ailleurs, dans
neur, son suicide obligeait l'amiral français à en faire
sous
d'être à jamais déshonoré. (1)
Les soldats japonais jouissent de la réputation d'être les plus courageux
(1) Voir à ce sujet quelques lignes sur les
duels au Japon, à la fin du chapitre sur la Justice.
l'empire
et les mieux disciplinés de
du
japon
101
l'Extrême-Orient. Un écrivain anglais, après
la guerre de Chine en 1860, disait en parlant
des Japonais : « Il ne faut
pas croire que nous aurions aussi facilement raison d'eux que des Chinois.
Les Japonais sont braves, intelligents et désireux de s'instruire. » Les
châtiments corporels n'existent plus dans l'armée. Les officiers français
qui ont fait l'éducation militaire des troupes ont inspiré à leurs élèves le
sentiment du patriotisme et de la dignité individuelle.
Les plus hauts dignitaires de l'armée et les princes de la famille impé¬
riale viennent chaque année demander à la France les modèles de tactique
militaire. Ils suivent soigneusement les opérations des grandes manœu¬
vres d'automne. En 1887, le prince Komalsu a assisté à celles du 9e
corps.
Le général Carré de Bellemare, commandant du corps d'armée, a souhaité
la bienvenue au prince japonais. Le prince a répondu fort gracieusement,
et au cours des manœuvres, il a montré la valeur de son aptitude mili¬
taire par de judicieuses remarques, qui prouvaient qu'il n'était pas
déplacé au milieu d'un état-major français. Dans le dîner offert aux offi¬
ciers étrangers après les manœuvres, il a exprimé toute l'admiration
qu'il professait pour notre vaillante armée dont il avait apprécié la solide
instruction militaire.
Les côtes du Japon sont couvertes de travaux de défense, construits, la
plupart, par des officiers français. Les forts sont armés de 900 canons
gros calibre, fournis les uns par la maison Krupp, les autres par l'arsenal
d'Osaka. Au moment où nous écrivons, des dépêches de Hong-Kong
disent que le gouvernement japonais a l'intention de construire sur les
côtes 50 nouveaux forts, et cle reconstruire toutes les anciennes fortifica¬
tions. Les attaques extérieures ne pouvant venir que du côté de la mer,
le Japon se trouvera alors dans une position à peu près inexpugnable.
Enfin les journaux du Japon font grand bruit au sujet de l'invention
d'un nouveau fusil par le capitaine Mourato ; (ne serait-ce pas le même
que le colonel Mourata, dont il a été déjà question? ) Cette arme dépasse¬
rait en célérité et en précision tous les modèles connus jusqu'à ce-jour, et
serait déjà adoptée pour l'armée japonaise.
Si le Japon a demandé aux Français d'organiser son armée cle terre,
il a chargé l'Angleterre de lui créer une flotte et de former ses marins.
Cette flotte était encore de peu d'importance il y a sept ou huit ans. Elle
se
composait de 17 navires, dont 3 à voiles, avec 70 canons. Les 14 va¬
peurs avaient une force de 2,300 chevaux.
En 1880, la flotte s'est accrue de 7 vaisseaux de guerre. Elle en
d'hui 24, avec 172 canons. Voici leurs noms et leur force:
aaujo^à&N
l'empire
102
OO
Adzuma-kan, cuirassé à hélice
I
908
7
Amaki-kan, 4e rang, à hélice
Azama-kan, 3e rang, à hélice
Chipoda-gata-kan, 6e rang, à hélice
Fujiama-kan, 3e r., nav. écol. à voiles
Fuso-kan, 3e rang, blindé, 2 hélices
Hiyois-kan, 3e r., corv. mixte, hélice
8
Hoso-kan, 5e rang, hélice
J73
Ivraki-kan, à hélice, const. à Yokoska
600
Jingei-kan, yacht impérial
Kaimsu-kan, à hél., const. à Yokoska
»
2
3
4
5
6
9
10
11
I
IO4
100
1000
3740
2200
1490
12
Kasuga-kan,'vais. amiral 4e r., à aubes
»
'3
Keuko-kan, 4e r., nav. école à hélice
300
'4
'7
Kougo-kan, 3e r., corv. mixte, hélice
Moshun-kan, 4e rang, à hélice
Nishiu-kan, 4e rang, à hélice
Raidem-kan, vieux nav. à vap., hélice
2200
18
Riojo-kan, 3e cl., ceinture fer, hélice
'5
16
3°5
784
240
'459
■9
Setsu-kan, 4e classse, transport
20
Sei-ki-kan, 4e classe, à hélice
2 I
Soorin-kan, yacht
22
Tribo-kan, 5e rang, à hélice
125
23
Tenrio-kan, à hél. const. à Yokoska
1490
24
Toukuba-kan, 3e r., nav. école, hél.
»
898
»
Cette flotte est ainsi répartie:
dans la baie de Yokoska; les
du
1033
jaton
tonneaux
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
3
9
12
3
'3
12
'3
canons
—
—
3
7
»
'3
4
18
»
—
—
8
60
—
4
»
300
—
—
YJT O O chevaux de force
»
—
2500
—
»
1250
300
—
»
—
1500
—
100
—
250
—
4
—
80
'4
—
280
—
»
—
»
»
—
180
—
—
35°°
Os \ji O
—
—
—
60
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
—
.
—
—
—
—
»
—
5
—
7
—
12
—
»
60
1250
200
—
—
—
—
5 navires clans la baie de Sinagawa; 7
12 autres dans le port de Yokohama, sous
la direction de l'Amirauté de l'Est.
Le gouvernement fait actuellement des efforts pour améliorer la marine
La plupart des navires que nous venons de citer seraient, en
effet, d'un bien faible secours en cas d'hostilités. Ceux qui ont été construits
dans les ateliers de M. Reed, en Angleterre, sont à peu près hors de ser¬
vice, et depuis qu'ils ont été lancés, les réparations qu'ils ont dû subir ont
plus coûté à l'Etat que leur construction.
Le nombre des marins de la flotte est de 8,500, plus 500 officiers.
Les Japonais sont d'excellents navigateurs; les pêcheurs qui exercent
leur métier dans les mers du Japon forment une source inépuisable pour
le recrutement de la marine militaire. Quelques mois à bord des vaisseauxécoles suffisent pour en faire des hommes comme on en rencontre peu
sur nos bâtiments de guerre. Les chantiers de construction navale
de
Yokohama sont déjà très importants; non seulement on y fait toutes sorde guerre.
«
l'empire
du
japon
103
les de réparations, mais on
y construit des navires de première grandeur,
même des bateaux à vapeur. »
(1)
Tokio possède une école navale où des officiers de la
marine
élèvent les jeunes Japonais dans l'art de la
anglaise
navigation. Le Tsukubra-Kan,
navire-école, va presque tous les ans visiter les côtes de l'Europe ou celles
des Etats-Unis. Des brevets sont actuellement accordés
aux élèves
qui
subissent avec succès les examens de sortie
; ces examens sont ordinaire¬
ment présidés par le ministre de la marine. Un
code naval a été rédigé,
et mis en harmonie avec ceux des autres
nations.
Il y a
à Yokoska un arsenal maritime et une école d'application des
ingénieurs de la marine. D'ici à peu d'années, les Japonais pourront se
suffire pour la construction de leurs vaisseaux et la
direction de leurs
écoles de marine et de
(1) Russel Robertson.
génie maritime.
CHAPITRE VI
JUSTICE ET
LÉGISLATION
codes. — Le code pénal. — Tribunaux. —
L'ex-territarialité. — Les juges japonais ; leur entente avec les avocats.
Peines infligées. — Les crimes, les vols, les mendiants. — Les pénalités abolies; le code
pénal ancien. — Un horrible supplice : la scie. — L'art de s'ouvrir le ventre en honneur au
Japon. — Les duels h la japonaise. —Jugement de Montesquieu sur l'ancienne législation du
M. Boissonnade et M.
Cour consulaire.
Bousquet. — Les anciens
—
—
Japon.
Le ministère
de la Justice a été réorganisé d'après
M. Boissonnade, qui a préparé au gouvernement
basé sur le Code français.
Notre
les conseils de
japonais un Code de lios
*•
compatriote M. Bousquet qui a publié un ouvrage important sur
l'empire du japon
le Japon, faisait partie cle la légation française
103
chargée avec M. Boissonade
de réorganiser la législation japonaise.
Mais leur travail a été passablement mutilé ; à force d'avoir voulu faire
code
vraiment
japonais, on n'a presque rien laissé subsister de
l'œuvre si consciencieusement étudiée par l'éminent légiste qui a
rédigé
les projets. Malgré cela, les nouveaux codes tiendront toujours une
un
place
importante dans l'histoire de la législation au Japon, et seront la base
sur laquelle s'établiront les lois à venir.
Jusqu'à ce jour, il n'y avait pas eu au Japon de législation proprement
dite. Les premières lois, au nombre de dix-sept, dont il soit
possible de
retrouver la trace, datent de l'empereur Sonniko-Tenno. Une sorte de
code plus compléta été rédigé sous le règne de l'empereur Tendji-Tenno
(662-671). Mais le premier ouvrage de ce genre méritant réellement d'être
mentionné à été fait en 689, neuf ans après l'avènement au trône de
Temmou-Tenno; ce code n'était qu'une imitation, nous serions peut-être
plus exact en disant une traduction, des lois de la dynastie chinoise Tso.
11 n'a été mis en vigueur, après avoir été un peu modifié, qu'en 702,
sous la dénomination de Tailio Ritsouré
(code de l'année Taiho). Plusieurs
autres recueils de lois désignés sous les noms de Rékakou, Kodjinkakou,
Djokwankoushiki, Yenghikakou ont paru dans la deuxième année d'Anwa,
sous le règne de Renzan-Tenno
(969). Mais à partir de cette époque, le
pouvoir tomba entre les mains des familles nobles, et les seigneurs appli¬
quèrent la justice sur leurs terres selon leur bon plaisir. Cela dura ainsi
jusqu'en 1625, époque à laquelle l'illustre siogoun Iyémitsou composa
lui-même et fit promulguer un code désigné sous le nom de Kwan-yéGotcho, qui, révisé en 1740 et en 1790, est resté en vigueur jusqu'à la
chute de la dynastie de Tokougawa.
Après la révolution de 1868, on s'occupa de l'élaboration de nouvelles
lois, et un recueil, le Shimitsou-Korio, fut publié pendant le 12e mois de
la 3e année de Meidji (1870). Il fut révisé en 1873 et reçut le nom de
Kaitéritsouré. On remarquait déjà une grande amélioration sur les lois
de 1860. Ainsi, les supplices suivants avaient été remplacés par la déca¬
pitation et la pendaison :
Kamaïri, par lequel on était condamné à être cuit vivant dans une mar¬
mite d'eau bouillante ; Nokoghiribihi, qui consistait à scier la tête du
condamné ; Haritsouké, supplice de la croix: kwazé, brûler à petit feu.
Le code pénal qui vient d'être publié a été commencé en 1875, alors
que M. Oghilakato était ministre de la justice. Il a été terminé vers la
fin de l'année 1877. Remis à M. Sandjo, Daidjo Daidjin, il fut examiné
M
l'empire
10S
du
japon
commission présidée
par M. Ito, qui était chef du bureau de la législation. M. Boissonnade
assistait en qualité de membre aux travaux de cette commisson, et
par les membres du cabinet et soumis ensuite à une
c'est sans doute
grâce à ses conseils que son oeuvre n'a pas
été plus
mutilée.
Des tribunaux ont été créés dans tous les Fu et les Yen. Les présidents
de ces divers tribunaux se sont rendus à Tokio pour y entendre expliquer
les nouveaux codes,
dont la mise en vigueur a demandé une augmentation
400,000 yen pour le budget annuel du ministère de la justice. Le
Japon a une cour de cassation (.Daishin-in) ; les affaires évoquées devant
cette cour ont été, en mai 1880, au nombre de 36.
de
Il y a
à Yokohama une Cour consulaire française composée de deux
assesseurs.
«
De même qu'en Turquie, en Egypte, en Chine, au Siam, lajuridiction
ex-territoriale existe au Japon. Les étrangers y sont jugés selon leurs propres
lois, par des tribunaux consulaires. Un Japonais voulant poursuivre un
Français est obligé de l'assigner au tribunal français; un Français ayant
à faire des poursuites contre un Japonais ne peut l'attaquer que devant
une cour
«
japonaise.
Ce système de juridiction ex-territoriale ne manque pas de créer sou¬
vent des embarras
été reconnu jusqu'à présent
intérêts des Européens,
dans un pays dont la juridiction diffère complètement de la nôtre. Hâtonsnous
d'ajouter que le Japon a fait de tels progrès dans les réformes
judiciaires que l'époque n'est pas éloignée où l'ex-territorialité sera sup¬
primée dans ce pays, (1) et où les étrangers seront jugés par les tribu¬
naux indigènes, comme en Europe. » (2)
Sous ce titre Les juges japonais, le Japan Herald du 26 août 1881
donne une correspondance qui contient de curieuses révélations sur la
façon de procéder des juges et des avocats au Japon, pour le règlement
d'un procès. Nousla reproduisons sous toute réserve. Equity (c'est le nom
de guerre du correspondant anglais) raconte qu'en parcourant l'intérieur
de l'empire il arriva dans une ville au moment où l'on jugeait un procès
comme étant
regrettables, mais il
a
le meilleur, pour sauvegarder les
(1) Les Japonais désireraient supprimer l'ex-territorialité et faire juger tous les étrangers
par les tribunaux japonais. Us "viennent de prendre des mesures dans ce sens à l'égard des
Chinois. Les journaux nous apprennent que le comte Yamada,ministre de la justice, adonné
à la police des Ordres d'après lesquels tout Chinois qui aura commis un crime de droit com¬
mun pourra
être poursuivi et arrêté sans qu'on en réfère auparavant à son consul. — 2 février
1S89.
(2) Russel Robertson, traduction du Dr C. Meyners d'Estrey.
l'empire du japon
107
important qui attirait à chaque audience un
grand nombre d'auditeurs.
L'hôtel dans lequel il se
logea était également occupé
par les juges et
les avocats engagés dans le
procès. Ici nous laissons la
parole à l'au¬
Ce qui me mit au
courant d'une
nouvelle façon de
procédure légale, dit-il, fut de voir et d'entendre ces
juges et ces avocats
toute la soirée et une
partie de la
teur de l'article...
«
consulter et arrêter le mode de
nuit, dans leurs quartiers
privés,
procédure qui devait être suivi et
se
le sens
dans lequel le
jugement serait rendu, conformément à un
arrangement
pris à l'avance. Les juges
indiquaient aux avocats les preuves
devaient choisir de
qu'ils
préférence, et celles qu'il faudrait produire
pour obte¬
nir un certain résultat.
Les avocats
s'entendaient avec les
juges au
sujet de certaines lois ou règlements à
invoquer,
qui
leur
permettraient
d'atteindre
leur but
Je
suppose que les juges et les
avocats de ces
l'intérieur ignoraient
que l'étranger, de l'autre
côté de la
cloison en papier, dont les
portes étaient souvent ouvertes
par les servan¬
tes qui allaient et
venaient, pouvait
cours
de
entendait de cette
comprendre tout ce qu'il voyait ou
consultation, et peut-être ils ignoraient l'influence
la connaissance d'un
pareil mode de procédure
que
légale pourrait avoir sur
la suppression de
l'ex-territorialité ». Le récit qu'on vient de
rait certainement le
lire fourni¬
sujet d'une scène désopilante qui suffirait à
assurer
le succès d'un
opéra-boufle. De pareils faits étant
connus,
on comprend
qu'il y ait des nations qui refusent de
donner aux Japonais le droit
de
juger les étrangers. Aussi, malgré l'avis de
Russel Robertson, il est à
croire qu'il faudra attendre
longtemps encore pour les Européens.
Le code pénal
est, comme le nôtre, divisé en trois
parties : crimes,
délits, contraventions. Les crimes sont
punis, selon leur gravité, de la
peine de mort, des travaux
forcés, de la déportation, de la réclusisn ou de
la détention. Les travaux
forcés sont
infligés à perpétuité
ou
à
temps
variant de 12 à 15 ans; la détention
et la réclusion sont
appliquées suivant le cas pour une durée de 6 à 11
ans et de 6 à 8 ans.
Les peines
infligées pour les délits sont l'emprisonnement
correctionnel
et l'amende.
L'emprisonnement est appliqué pour une durée de
11 jours
à 5 ans, avec
travail obligatoire, ou
simple
et
sans travail. Le minimum
de l'amende
pour
une durée
—
Pour la
correctionnelle est fixé à 2 yen.
contravention, les punitions infligées sont
l'emprisonnement,
variant de 1 à 10 jours, et
l'amende de simple
police, qui varie de 5 sen à
1 yen 95 sen.
Les crimes sont moins
chose singulière,
nombreux au Japon que dans
depuis l'admission des Européens, il
nos
contrées ; et
y aune augmenta-
l'empire du japon
108
tion
considérable, dans les vols surtout. A quoi sert donc
la civilisation ?
devien¬
le port d'Akashi ; ils surprirent les hommes qui étaient à bord, les
Le Hiogo News
publie les lignes suivantes: « Les voleurs japonais
nent facétieux. Plusieurs
dans
abordèrent dernièrement une jonque mouillée
du
procédèrent ensuite consciencieusement au pillage
bateau. Lorsqu'ils eurent terminé cette opération, ils demandèrent aux
malheureux qu'ils venaient de dépouiller leurs noms et leurs
leur déclarant que l'argent qu'ils venaient de voler leur serait
en
1890, quand le parlement national serait constitué. En
attachèrent et
adresses,
rendu
vérité voilà d'hon¬
nombre des mendiants des deux sexes se multiplie outre mesure. On
n'en rencontrait que peu ou point il y a quelques années. Aujourd'hui les
journaux indigènes jettent leurs doléances à tous les vents, et s'en pren¬
nent surtout aux étrangers. Us accusent aussi la police, qui, dit-on,
montre envers eux de lâches complaisances.
Le
des crimes et des délits tend aussi à s'accroître d'une façon
inquiétante. Ce n'est pourtant pas que les agents de police manquent.
30 juin 1880, il y avait dans tout l'empire 1613 stations de police et
25962 officiers et agents.
Avant de clore ce chapitre de la Justice, il nous paraît intéressant de
jeter un dernier coupd'œil sur les pénalités abolies par les codes de 1870.
lois étaient fort sévères. En parcourant cette législation, quia été en
vigueur pendant près de deux cents ans, et qui a dû remplacer des codes
plus draconiens encore, on est épouvanté de la sévérité des châtiments :1a
peine de mort est appliquée pour des délits qui, chez nous, seraient tout
plus punis de peines correctionnelles.
même que dans notre droit féodal, les supplices variaient avec la
nêtes voleurs. »
Le
nomore
Au
Les
au
De
pouvait s'aggra¬
de procédés humiliants, qui précédaient, accompagnaient ou suivaient
classe
ver
d'individus. En outre, chacun de ces supplices
l'exécution, selon l'importance de la faute.
du code pénal ancien :
secrètement le gibierdans une garenne réservée
Voici quelques-uns des articles
Toute personne qui tue
est bannie de sa demeure.
Quiconque dans sa maison joue à des jeux de
hasard est déporté. Ceux
tranchée. Celui qui jouant à des
de
adversaire a la tête
qui sont coutumiers du fait ont la tête
jeux de hasard gagne déloyalement l'argent
son
tranchée et exposée à un poteau.
L'inceste est puni de la décapitation.
Le serviteur qui se laisse employer dans une intrigue d'amour par
la
l'empire du japon
109
femme de son maître est décapité. S'il séduit la femme de son
maître, il
des exécutions ; il a la tête tranchée et
mise au poteau. Sa complice est punie de la
simple décapitation. Il en est
de même pour le serviteur, s'il a écrit à la femme de son maître.
Lorsque plus de dix personnes ont commis dans un château des actes
séditieux, les instigateurs du délit sont déportés dans une île, et tous les
est conduit à cheval à la place
témoins bannis de leurs habitations.
Quiconque reçoit un criminel ou protège sa fuite, est décapité, surtout
si le fugitif est un voleur ou un meurtrier.
Celui qui tue son maître est
exposé pendant deux jours, lié sur un
cheval, conduit de la sorte à la place de l'exécution et puni du supplice
de la scie de bambou. S'il n'a que
blessé son maître,-il est condamné à
l'exposition et à la croix.
Celui qui jette une pierre ou tout autre
objet sur son père est décapité.
Celui qui conduisant une voiture écrase et tue
quelqu'un, volontaire¬
ment ou non, a la tête tranchée.
Celui qui cause volontairement un incendie à
l'instigation d'une autre
décapité; l'instigateur subit le supplice du feu.
Les vols de peu d'importance sont punis du bâton. La récidive entraîne
personne, est
la marque.
Celui qui met en
circulation de la monnaie qu'il sait être fausse a la
tête tranchée.
Toutes les peines que nous venons de citer
s'appliquaient à la classe du
peuple. En certains cas même la peine de mort était aggravée par le mor¬
cellement du corps. Cet ignoble office était toujours rempli par des
capi¬
taines d'armes, qui faisaient sur le cadavre
l'apprentissage du sabre. Le
supplice de la scie, infligé uniquement aux parricides et aux régicides,
était le plus horrible que l'on
puisse imaginer. Le coupable était descendu
dans une fosse jusqu'à la hauteur des
épaules; on l'enterrait vivant, après
lui avoir lié les pieds et les mains, la tête seule
dépassant le sol. Alors le
bourreau, — toujours pris parmi les anciens criminels ayant subi leur
peine — lui faisait avec une scie de bambou, une légère entaille, et aban¬
donnait la scie dans la plaie. Chaque passant était ensuite tenu de donner
un nouveau
coup de scie. Le supplicié était laissé ainsi pendant huit
jours exposé au soleil, aux moustiques, saignant et pourrissant sur
place. Au bout de ce laps de temps on lui donnait le coup de grâce. (1)
Pour les personnes de qualité, avons-nous dit, le supplice le plus ordi(1) D'aprèsFraissinet.
l'empire
110
du
japon
naire au Japon consiste encore à s'ouvrir le
ventre, sur l'ordre soit du
tribunal, soit du chef immédiat du condamné. Les nobles japonais consi¬
dèrent la décapitation comme
humiliante. C'est d'ailleurs le seul genre
actuelle, de leur infliger,
que la mort puisse être accompagnée de circonstances infamantes.
de mort que les lois permettent, même à l'heure
sans
Les exécutions se font dans le temple de
Boudha. Le patient, assis sur
reçoit avec un long et solennel cérémonial les sabres qui
doivent lui servir à s'exécuter lui-même. On dirait la remise d'un sabre
d'honneur. Alors, avec une grâce particulière, dont l'étude fait partie de
toute bonne éducation, il se fait deux incisions en forme de croix,
des nattes,
Aussitôt ce suicide accompli, un soldat ami,
placé derrière le condamné, lui tranche la tête d'un coup de sabre. La
décapitation porterait le déshonneur dans la famille si elle n'était précé¬
dée de l'éventrement volontaire; au contraire, le courage et surtout l'es¬
d'une grande profondeur.
pèce de coquetterie déployée par le condamné ont complètement efface sa
faute. Il est honorable dans la famille d'avoir
des parents qui sont morts
de la sorte.
et il faudrait se
garder de croire qu'ils soient l'apanage exclusif des hautes classes. Au
contraire, l'espèce d'honneur qui en rejaillit sur la famille du défunt le
fait accepter dans bien des cas. Les soldats, les employés, les fonction¬
naires de tout ordre se punissent eux-mêmes de fautes souvent légères
par cette mort volontaire. Les anecdotes fourmillent sur ce sujet, et prou¬
vent l'engouement des Japonais pour ce singulier supplice. En France,
le point d'honneur consiste à punir l'injure reçue; le duel si malheureu¬
sement accrédité parmi nous, n'est que le moyen d'enlever la vie à l'ad¬
versaire. Au Japon, l'un des duellistes s'ouvre le ventre lui-même, et sous
peine d'être à jamais réprouvé et de voir sa famille déhonorée, le second
est obligé de suivre son exemple. Plût à Dieu que ce système de duel
s'acclimatât chez nous! Que de spadassins nous verrions disparaître! On
pourrait supprimer les lois prohibitives du duel sans danger sérieux pour
Les suicides de ce genre ne sont pas rares au Japon,
l'avenir du pays.
d'exposer la législation de l'empire japonais ; rien ne
pourra mieux montrer la transformation opérée dans cet État et dans ses
lois depuis une vingtaine d'années que le chapitre consacré par Montes¬
quieu à l'ancienne législation, quia duré jusqu'à la révolution de 1868.
Les peines outrées, écrivait-il, peuvent corrompre le despotisme
même. Jetons les yeux sur le Japon.
On y punit de mort presque tous les crimes, parce que la désobéisNous
»
»
venons
l'empire
sance
à un si grand
du
japon
empereur que celui du Japon est
Il n'est pas question de
111
un
crime énorme.
corriger le coupable, mais de venger le prince.
Ces idées sont tirées de la
servitude, et viennent surtout de ce que l'em¬
pereur étant propriétaire de tous les
biens, presque tous les crimes se font
directement contre
ses intérêts.
On punit de mort les
mensonges qui se fonc devant les magistrats,
chose contraire à la défense
naturelle.
«
Ce qui n'a point
l'apparence d'un crime est là sévèrement puni :
par exemple, un homme qui hasarde de
«
mort.
«
l'argent au jeu est puni de
Il est vrai
que le caractère étonnant de ce
peuple opiniâtre, capricieux,
déterminé, bizarre, et qui brave tous les périls et tous les
malheurs, sem¬
ble, à la première vue, absoudre ses
législateurs de l'atrocité de leurs
lois. Mais des
gens qui naturellement méprisent la
mort, et qui s'ouvrent
le ventre pour la moindre
fantaisie, sont-ils corrigés ou arrêtés par la
vue continuelle des
supplices, et ne s'y familiarisent-ils pas ?
Les relations nous
disent, au sujet de l'éducation des Japonais,
qu'il
faut traiter les enfants avec
douceur, parce qu'ils s'obstinent contre les
peines ; que les esclaves ne doivent
point être trop rudement traités, par¬
ce qu'ils se mettent
d'abord en défense. Par
l'esprit qui doit régner dans
le gouvernement
domestique, n'aurait-on pas pu juger de celui qu'on
devait porter dans le
gouvernement politique et civil?
Un législateur
sage aurait cherché à ramener les esprits
par un juste
tempérament des peines et des récompenses;
par des maximes de philo¬
sophie, de morale et de religion, assorties à ces
caractères; par la juste
application des règles de l'honneur ;
par les supplices de la honte ; par la
jouissance d'un bonheur constant et d'une douce
tranquillité; et s'il avait
craint que les
esprits, accoutumés à n'être arrêtés que par une
peine
cruelle, ne pussent plus l'être par une
plus douce, il aurait agi d'une
manière sourde et insensible : il
aurait, dans les cas particuliers les
plus agréables, modéré la peine du
crime, jusqu'à ce qu'il pût parvenir
à la
«
«
modifier dans tous les cas.
Mais le despotisme ne connaît
point ces ressorts ; il ne mène pas
par ces voies. Il peut abuser de lui
; mais c'est tout ce qu'il peut faire.
Au Japon, il fait un effort : il
est devenu plus cruel
que lui-même.
«
Des âmes partout effarouchées et
rendues plus atroces n'ont
«
pu être
conduites que par une atrocité
plus grande. Voilà l'origine, voilà l'esprit
des lois du
Japon. Mais elles ont eu plus de fureur que de force. Elles ont
réussi à détruire le
christianisme; mais des efforts si inouis sont une
l'empire du japon
112
Elles ont voulu établir une bonne police et
preuve de leur impuissance.
leur faiblesse a paru encore mieux.
« 11 faut lire la relation de l'entrevue de
l'empereur et du deyro à Méaco ;
le nombre de ceux qui y furent étouffés ou tués par des garnements fut
incroyable : on enleva les jeunes filles et les garçons ; on les retrouvait
tous les jours exposés dans des lieux publics, à des heures indues, cousus
dans des sacs de toile, afin qu'ils ne connussent pas les lieux où ils avaient
passé: on vola tout ce qu'on voulut; on fendit le ventre à des chevaux
pour faire tomber ceux qui les montaient : on renversa des voitures pour
l'on dit qu'ils ne pouvaient
assassinés, en descendirent, etc.
adonné à ses plai¬
sirs, ne se mariait point: il courait le risque de mourir sans successeur.
Le deyro lui envoya deux filles très belles : il en épousa une par respect,
mais il ne vécut pas avec elle. Sa nourrice fit chercher les plus
belles femmes de l'empire : tout était inutile. La fille d'un armurier
étonna son goût : il se détermina, il en eut un fils. Les dames de la cour
indignées de ce qu'il leur avait préféré une personne d'une si basse nais¬
sance, étouffèrent l'enfant. Ce crime fut caché à l'empereur : il aurait
versé
torrent de sang. L'atrocité des lois en empêche donc l'exécution.
Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer
l'impunité. »
Combien le langage de Montesquieu serait différent s'il avait à juger
aujourd'hui le Mikado, et l'organisation politique, judiciaire et sociale du
dépouiller les dames. Les Hollandais, à qui
passer la nuit sur des échafauds sans être
Je passerai vite sur un autre trait. L'empereur,
«
un
Japon.
û
TROISIEME PARTIE
CHAPITRE Ie
DES ACTES DE L ETAT CIVIL AU JAPON
Actes
de
l'état civil.
—
Le Kotchô.
—
Naissances.
—
Coutumes.
—
Mariage. — La femme ne possède rien. — L'entremetteur. — Les fian¬
çailles. — Les cadeaux. — Cérémonie du mariage.— Femme légitime
et Mékaké.
Le divorce imposé par la volonté du mari. — Actes
de décès.
Sépultures. — Crémations et enterrements. — Les cime¬
—
—
tières.
A la veille du jour où
l'ancienne législation japonaise
à de nouveaux codes, nous
avons jugé à propos de donner ici quelques notes extraites du Courrier
va
être appelée à disparaître pour faire place
i5
l'empire
114
du Japon (14 septembre
du japon
1880), sur la constitution actuelle de l'état civil
terminé, de
comparer les institutions qui s'élaborent en ce moment avec celles qui
au
Japon. Il sera curieux, quand le nouveau code civil sera
régissaient primitivement le pays.
Les déclarations des
naissances sont faites par les parents, dans les
village
sept jours, au Kotchô, chef de quartier de ville ou chef de
rem¬
plissant les fonctions d'officier de l'état civil. La déclaration est
par écrit et signée seulement par le père, ou en son absence, par un
parents mâles de l'enfint.
Cette déclaration n'est soumise à aucune forme déterminée; elle con¬
faite
des
naissance, le sexe de l'enfant, les
profession et domicile du père ainsi que ses nom et prénoms. Rien n'est
dit de la mère. Le nom de l'enfant n'est donné que plus tard.
tient seulement le jour et le lieu de la
Si le nouveau-né est un garçon,
sance, sa mère
trente et un jours après sa nais¬
le porte au Miya (temple de Shintô) le plus proche; là
des prières sont faites par
Si c'est une fillp,
la mère. Cette cérémonie s'appelle Miya maïri.
cette cérémonie n'a lieu que le trente-troisième jour.
Les parents donnent un nom
à l'enfant, le septième jour après sa nais¬
sance.
Pour ceux qui appartiennent à
et sous
la religion de Boudha, c'est en présence
l'autorité du bonze, que ce nom
noms sur un
est donné. Le père écrit trois
papier, et le prêtre confie au sort le soin de désigner celui
que Boudha a choisi. Mais ce
n'est qu'un nom pour le jeune âge ; quand
les pratiques religieuses, on lui donnera un
autre nom, qu'il gardera toute sa vie. Après sa mort, il en recevra un
troisième, et sa mémoire ne devra plus être évoquée que sous ce nom pos¬
thume. Il se produit ainsi bien des difficultés pour établir l'identité d'une
l'enfant sera initié à toutes
personne décédée depuis quelques années.
Les
fiançailles précèdent toujours le mariage, et dès que les con¬
et d'autre, le père, ou celui qui en tient
ventions sont faites de part
fils pren¬
l'adresse
des parents de la jeune fille; la même déclaration est faite par les parents
lieu, envoie une déclaration écrite au Kotchô, lui disant que son
dra pour femme « la tille une telle »; il donne en même temps
de la jeune fille à l'égard de
son futur époux.
accomplie, les parents font de part
et d'autre une nouvelle déclaration écrite, qu'ils envoient à leur Kotchô
Une fois la célébration du mariage
l'empire du japon
115
respectif, et dans laquelle ils annoncent
que les nouveaux époux ont été
unis tel jour de tel mois.
Les
mariages sont toujours faits par l'entremise d'un tiers
Shekou-nin
même; il est quelquefois l'ami du père ou du fils.
me
appelé Baï-
(intermédiaire). L'entremetteur du mariage doit être marié lui-
qui, sans en faire le métier, s'est acquis une
d'une ville ou clans
un
village,
comme
D'autres fois, c'est un hom¬
réputation, clans le quartier
habile à conclure ces sortes de
négociations, ce qui fait que l'on a souvent recours à lui
clans ces occa¬
sions. On lui indique la
personne que le jeune homme désirerait
épouser
et il se
charge de faire les démarches nécessaires
auprès
des
parents
de
la jeune fille ; et
lorsque le mariage a lieu, c'est lui qui
remplit les fonc¬
tions de maître des
cérémonies.
Lorsque les premiers arrangements sont
à sa future
un
terminés, le prétendu envoie
composé de cinq objets
cadeau appelé Wui-no-boutsou, et
différents savoir :
1°
Obi-clji, (large ceinture à l'usage des femmes) ;
Shira-ga, (lin blanc, emblème de la vieillesse,
signifiant que les
époux vivront unis jusqu'à la mort) ;
3° Rombou,
(algues marines) ;
4° Sourouné,
(poulpe séchée) ;
5°
Ycinaghi-dharou, (petit tonneau portatif et laqué,
rempli de vin
japonais).
2°
Lorsque la jeune fille a reçu le cadeau, elle fait remettre au
jeune hom¬
qui par ce fait même devient son
fiancé, un présent analogue, en
signe de consentement.
me,
La belle-mère reçoit
également une robe de soie blanche, et le beaupère un sabre de luxe. Les robes ne doivent
pas être pliées. Le beaupère ne fait pas de dot à sa fille. Celle-ci
apporte pour tous biens à la com¬
munauté deux robes de soie
deux ceintures, un costume
cousues
ensemble d'une façon
particulière,
complet d'apparat, un éventail, cinq ou sept
petit sabre destiné à défendre son honneur.
Le jour du
mariage arrivé, la fiancée, vêtue d'une robe blanche fermée
avec une ceinture
verte, et portant un voile blanc sur la tête, se rend
accompagnée de ses parents à la demeure de son futur
époux. A l'arri¬
vée de sa
fiancée, le jeune homme va à sa rencontre
jusqu'à la porte
d'entrée. Ils se saluent alors tous les
deux, puis le fiancé se retire et la
fiancée est introduite au salon où
s'apprête le repas.
La fiancée se
place d'un côté de la salle; puis le fiancé arrive et
livres de poche, et le
l'empire du japon
116
qui a toujours la tête couverte de son
vient alors avec sa femme et tous deux se
s'assied en face de la jeune fille,
voile blanc; l'intermédiaire
le mari ayant
l'entremetteur
prend la
du vin. La fiancée
tour. La coupe
prend la
la donne à sa
qui la
à
der¬
cérémonie
quitte robe
revient prendre sa pla¬
face de celui qui par ces formalités est devenu son mari. A ce moment
parents et amis viennent au salon et un repas termine la cérémonie
côté l'un de l'autre entre les deux époux,
droite et la fiancée à sa gauche. Auprès de
se trouvent trois coupes mises les unes dans les autres; il
première coupe, la donne à la fiancée et lui verse
après avoir bu, offre sa coupe à son fiancé qui boit à son
vide est ensuite replacée à côté de l'intermédiaire ; celui-ci
coupe du milieu et la passeau fiancé, qui après avoir bu,
fiancée ; celle-ci boit à son tour et donne la coupe à l'entremetteur
met à côté de la première. Il prend alors la troisième coupe et la donne
la fiancée, qui après avoir bu, l'offre à son fiancé, lequel boit une
nière fois et rend la coupe vide à l'entremetteur. Cette petite
finie, la fiancée se retire dans une chambre voisine où elle
sa
pour revêtir celle qu'elle devra dès lors porter, et elle
placent à
le fiancé à sa
ce en
les
du mariage. Aucun
contrat n'est fait entre les deux nouveaux époux, car
posséder, il s'ensuit que ce qu'elle apporte en
mariage devient par le fait même la propriété du mari.
A partir de ce moment cette femme est sienne. Elle s'assied au foyer et
y prend la première place. S'il convient au mari de se donner une com¬
la femme ne pouvant rien
Mékaké, il le peut sans avoir divorcé avec la légi¬
le lui permet, se créer un vrai harem.
pagne illégitime, une
time; il peut même si sa fortune
Chaque
nouvelle arrivée prend silencieusement dans la
maison le rang
troisième
date de son entrée; elle est la seconde, la
ou
la dixième, mais n'est jamais soumise aux caprices et aux volontés de
que lui assigne la
ses
devancières.
légitime, il n'est pas besoin de recourir
aux tribunaux; un simple petit billet suffit: le mikoudari-han, mot à
mot, trois lignes et demie: « Je constate, écrit le mari, que la nommée
Pour se défaire d'une femme
d'aujourd'hui,
de se remarier ou de faire ce que bon lui semblera. »
C'est court, mais c'est bon. — Munie de ce certificat, la femme prend ses
«
une
telle
»,
qui a été mon épouse, ne l'est plus à dater
et qu'elle est libre
appartiennent, et laissant ses enfants
y ère qui doit se charger de leur éducation, elle va chercher ailleurs un
bardes, les menus objets qui lui
au
sort plus favorable.
L'enfant légitime passe
toujours avant l'enfant de la Mékaké;
lorsque la Mékaké donne un garçon à son
ainsi,
maître avant la femme légitime,
l'empire
du
117
japon
bien que ce fils
jouisse de tous les droits et privilèges d'un enfant légi¬
time, il n'est cependant considéré que comme cadet de famille, et par
conséquent n'a pas droit à l'héritage du père dont il porte le nom. Comme les
enfants de la Mékaké ou des Mékakés sont toujours
adoptés par leur père
et que le droit d'aînesse est élabli au Japon à l'exclusion des
filles, il s'en¬
suit que le fils d'une Mékaké hérite des biens et de la fortune de son père
dans le cas où la femme légitime n'aurait donné que des filles.
Il n'y a
Quand les enfants d'une Mékaké se marient, il n'est nul¬
lement spécifié dans la déclaration faite $u Kotchô si ces enfants sont nés
de l'épouse ou de l'une des Mékakés.
Le divorce est légal au Japon, mais c'est peut-être le pays où l'on
divorce le moins. Le mari mécontent de sa femme la prévient qu'elle aura
àquitter le toit conjugal. Mais ces cas se présentent très rarement. Lafemme connaissant la loi qui la gouverne se garde de déplaire à son mari, de
pas de bâtards.
lui faire infidélité ou de se fâcher. Le mari trouve chez sa femme une sou¬
mission qui vajusqu'à étouffer les instincts de la coquetterie. Pour ne pas
exciter la jalousie de son
mari, le jour où elle entre en ménage, la Japo¬
naise se rase les sourcils.
Chaque fois que le mari et la femme se trouvent sans enfant, la règle
adoptent un qui prend le nom du mari et succède à ses
parents adoptifs.
Les parents peuvent faire cadeau de leurs enfants; les personnes qui
les reçoivent les adoptent. Tous ces actes se font sans aucun écrit et sont
reconnus comme' un fait notoire par les parents des familles
respectives.
veut qu'ils en
Lorsqu'une personne meurt, déclaration en est faite au Kotchô. Comme
pour la naissance, la déclaration est écrite et les circonstances de la ma¬
ladie qui a causé la mort sont mentionnées. La constatation en est faite
par un médecin, puis l'enterrement a lieu généralement (rois jours après la
mort.
Si la personne est morte violemment ou par suite d'un accident, com¬
de suicide, le Kotchô, accompagné d'un officier de préfecture,
me en cas
transporte sur les lieux, dresse
procès-verbal, et fait une enquête.
temples de Boudha ou de Shinto,
suivant la religion de la personne défunte.
Les hauts personnages, les riches, se font enterrer. On brûle les cada¬
vres des autres
Japonais. Les familles conservent précieusement les cen¬
se
un
Les cérémonies sont faites dans les
dres des morts.
«
Cependant il existe des cimetières, et nous devons dire qu'ils sont
118
l'empire
du
japon
généralement bien tenus; les fleurs croissent sur les tombes, et les monu¬
ments en pierre sont d'une grande richesse. Lorsqu'une personne meurt,
il est d'usage de promener respectueusement le
cercueil dans les divers
le présenter aux morts ses amis, et dans les
carrefours qu'il avait coutume de fréquenter, afin d'y recevoir le pardon
de ceux de ses amis qui n'ont pas assisté à ses funérailles. » (1)
cimetières de la ville pour
(1) Villetard.
CHAPITRE II
ÉTAT RELIGIEUX
Le Shintoïsme,
ses
bonzes
religion d'Etat. — Son origine. — Les prêtres de Shinto.
fanatiques. — La religion positive de Confucius.
Les
—
Le boudhisme et
sept dieux du bonheur.
—
Yébis, le dieu populaire. — La déesse Ben-Ten, la Vénus des Grecs.
catholiques, protestants, méthodistes.
Le KosiKi.
La foi s'en va.
—
—
contre la civilisation
—
—
—
étrangère. — Un bonze qui se contredit.
—
religieux.
Le christianisme :
Lutte des
bonzes
Travaux forcés pour crime
Le Japon a deux
religions : celle de
Boudha et celle de Shinto. La
première
est maintenant
est la
me
en
défaveur. Le shintoïs¬
religion reconnue par l'Etat.
Voici l'historique du shintoïsme:
A
l'origine, tout était chaos, et deux
esprits régnaient au-dessus du chaos,
qu'ils divisèrent en cinq éléments. De ces
deux esprits naquirent des dieux. Un de
ces
dieux envoya son fils sur la terre
(au
Japon) pour y faire régner la paix et le
bonheur : c'était Niniji-no-Mikoto d'où
naquit Fimmu-Tenno, le premier empe¬
Japon. De celui-ci naquirent les
reur du
mikados. De
là sortit la religion de
Shinto qui consiste dans l'adoration du
mikado, comme le descendant et le re¬
présentant
des dieux, et dans la glorifica¬
Shiou-Rô, dieu de la longévité.
tion des héros, des
savants, de tous les
ancêtres distingués. C'est le culte des
personnages célèbres. Aussi le
Japon a-t-il 333,333 divinités. Il y a 6,000 temples et 52,000
prêtres.
Le shintoïsme n'est
pas à proprement parler une religion; il
enseigne
cependant l'immortalité de l'âme, Il recommande
d'imiter les sages et les
hommes illustres. Ses commandements sont au nombre de
quatre : aimer
l'empire du japon
120
pays — honorer les
son
dieux — observer les devoirs d'homme — révérer
le mikado.
Les prêtres de Shinto ne
peuvent pas se marier. Leurs cérémonies prin¬
ablutions et
prières.
sacrée). Leur
crêpe noir.
cipales, dans le temple, consistent en
en
Ils sont vêtus d'une longue robe de soie jaune (couleur
tête est rasée; elle est surmontée d'une haute coiffure en
Les hommes doivent quitter les chapeaux, les cannes,
les chaussures
temples.
pour entrer dans les
Les femmes et les enfants fréquentent
particulièrement les temples de
Shinto et viennent y demander la réalisation de leurs vœux, par des
offrandes et des prières.
de Boudha, qui a un très
Après la religion de Shinto, vient celle
grand nombre d'adeptes. Le gouvernement
des bonzes boudhistes. En 1868, presque tous ces bonzes
Satsouma, et bon nombre de temples furent détruits.
est parfois effrayé des menées
furent exilés de
Cette circonstance
n'a pas empêché le peuple de garder un culte pour le boudhisme ; aussi,
1870, quand le gouvernement permit aux bonzes de rentrer, on en
vit arriver à la fois jusqu'à deux cents, qui se mirentà prêcher au milieu
en
population.
La religion de Jésus-Christ a fait des prosélytes au Japon depuis qu'elle
y a été portée par saint François-Xavier.
Les Japonais qui ne sont ni shintoïstes, ni boudhistes, ni chrétiens,
suivent la doctrine philosophique de Confucius. Elle ne s'occupe ni de
la vie future, ni de l'immortalité de l'àme, ni des divinités. Elle donne
seulement des préceptes moraux et sociaux, pour se conduire dans la vie
terrestre avec dignité, honnêteté et justice.
La religion d'Etat (shintoïsme) comprend, à côté du culte public, un
culte privé consacré aux divinités de la famille, inventées par l'imagina¬
tion toute positive des Japonais. Ces divinités ne prétendent pas à la
beauté idéale; elles ne sont pas, non plus, terribles et faites pour effrayer.
Elles représentent le seul désir auquel aspirent les Japonais: vivre heu¬
reux sur la terre. Ce sont les dieux du bonheur.
Il y a sept dieux du bonheur, et leur rôle est de procurer aux hom¬
d'un immense concours de
mes
les béatitudes suivantes :
La longévité,
la richesse, la nourriture quotidienne, le
les talents, la gloire et l'amour.
contentement,
place sous le patronage de tous ces
du peuple se borne à invoquer le dieu de la
nourriture, en lui adjoignant le dieu de la richesse. La classe des mar11 arrive rarement qu'une famille se
dieux. Le plus souvent l'homme
l'empire
chands
associe
ordinairement
du
121
japon
aux
deux premiers, ceux du contentement
et de la
longévité. Les quatre réunis
s'appellent communément les dieux
de la fortune et de la prospérité.
Le patron
de la longévité est na¬
plus vénérable des sept
types de la mythologie du peuple ja¬
ponais. On lui donne le nom de
Fkourokou-Shiou, et par abréviation
turellement le
celui de Shiou-Rô. Comme
sa
vie est
incommensurable, il a tant observé,
tant médité, tant réfléchi, que son front
chauve a pris un développement d'une
élévation prodigieuse. Sa grande barbe
blanche lui couvre la poitrine. Lors¬
qu'il marche à pas lents, plongé dans
rêveries, il traîne d'une main sa
rustique houlette.
ses
Yébis, dieu de la nourriture.
Le dieu de la nourriture
quotidienne est personnifié sous les traits
Yébis, frère disgracié du soleil, réduit lui-même
à la condition de
pêcheur et de marchand de poisson ; car le poisson,
pour les Japonais, c'est l'aliment universel et journalier. Aussi n'est-il
pas de divinité plus populaire que ce bon Yébis, toujours à l'œuvre et tou¬
jours souriant.
du patron des pêcheurs,
Son compagnon le plus habituel dans les oratoires
domestiques, c'est
Daïkok-Kin (coquin comme Mercure, le dieu du
commerce) le dieu des
richesses. Grâce à cette association, le
pêcheur, l'agriculteur, l'artisan,
le marchand
même, tous fervents adorateurs de Yébis, déclarent d'une
part, se contenter de la nourriture quotidienne,
sans dissimuler de l'au¬
tre que les
largesses de Daïkok-Kin, ne leur seraient pas désagréables.
Les artistes
indigènes représentent ce dieu sous la forme d'un vilain
petit ragot, coiffé d'une toque aplatie, chaussé de
grosses bottes et planté
sur deux balles de
riz, formées de nœuds de perles. Tenant de la main
droite un marteau de
mineur, il porte de la gauche, sur son épaule, un
grand sac propre à enfermer des trésors. On lui donne
plaisamment pour
attribut le rat, cet enùemi
par excellence de la propriété.
Hoteï, c'est-à-dire le bonhomme au sac de chanvre, personnifie le
contentement d'esprit au sein de
l'indigence ; c'est le sage sans feu ni
16
l'empire
122
du japon
possède en propre qu'un
Quand sa besace est
vide, il ne fait qu'en rire, et la convertit tour à tour en matelas, en
oreiller, en moustiquaire; il s'assied dessus comme sur une outre, pour
lieu, détaché de tous les biens terrestres. Il ne
lambeau de serpillière, une besace et un éventail.
traverser quelque cours
Parfois
un
d'eau.
enfant bénévole s'approche en tapinois de Hoteï pour le
s'éveille
contempler et pour le taquiner pendant son sommeil. Le dieu
souriant, conte au lutin des histoires, ou lui parle du ciel, de la lune,
des étoiles, de toutes les magnificences de la nature, trésors incompara¬
bles, dont nul plus que lui n'a le secret de jouir.
Le dieu des talents, le noble vieillard Tassi-Tokou, ne se montre pas
moins accessible aux enfants, et c'est même dès la jeunesse qu'il faut
en
s'approcher de lui. Il inspire leurs jeux et se plaît, entre autres à leur
enseigner toutes sortes de merveilleux ouvrages en papier. Rien n'altère
la dignité de ce grand personnage. Il a pour attribut le manteau, l'étole,
le bonnet et les pantoufles de
docteur, ainsi qu'une crosse à laquelle il
éventail
suspend quelquefois un rouleau de parchemin manuscrit et son
de palmier. Un jeune daim l'ac¬
compagne dans toutes ses pé¬
régrinations.
Bisjamon, le dieu de la
gloire, se pare d'un casque et
d'une cuirasse d'or, et tient de
la main droite une lance armée
de banderoles, mais il ne figure,
en quelque sorte, que pour mé¬
moire au nombre des sept béati¬
Jamais il ne
prend place à l'humble autel do¬
tudes japonaises.
mestique, et comment, en effet,
serait-il populaire, dans un pays
où la gloire ne peut presque
ja¬
mais être l'apanage que des gens
appartenant à la caste privilégiée.
Les bonzes, toutefois, l'hono¬
rent de leur
Da'ikok-Kin, dieu des richesses.
prédilection. Ils le
représentent portant sur la pau¬
me de la main gauche, un élé¬
gant modèle de pagode.
l'empire du
japon
123
Enfin la
plus remarquable des sept
divinités, et parmi ses créations populai¬
res celle qui se
dégage le plus du carac¬
tère original de la religion
japonaise, c'est
la divinité
féminine, surchargée d'un
double symbolisme terrestre et astrono¬
mique tel qu'on lè voit se reproduire dans
d'autres religions, autour de
l'image
consacrée à la glorification de la femme.
Ben-zaï-ten-njo, ou tout simplement .Ren¬
te?!, est la personnification de la femme,
de la famille, de l'humanité et aussi de
la mer, cette féconde nourrice du
Japon.
Cette déesse, sortant de l'écume de la
mer sur une
conque marine, rappelle
la Vénus amphitrite des Grecs. Elle
porte
l'étoile sacrée, un manteau d'azur et
une coiffure en
cheveux, rehaussée d'un
diadème où resplendit
l'image du Foô, le phénix de l'Extrême-Orient.
Elle est
représentée dans
elle a donné
un
temple du quartier de Yokohama auquel
son
nom, avec la tête ornée d'une
entourée d'une auréole aux couleurs de
couronne royale et
l'arc-en-ciel. Benten est le génie
protecteur de la terre nourricière, la dispensatrice de la féconde rosée
du
soir et du matin, la reine de tous les biens
qui soutiennent et charment
l'existence. Elle a inventé le luth, et
préside aux symphonies de la nature ;
un
chant céleste,
accompagné de mélodieux accords, descend des roches
desquelles les vagues de la mer expirent en gémis¬
sant; c'est l'hymne nocturne de la déesse; et c'est elle-même
qui guide
l'étoile du soir et la fait luire à
l'horizon, comme un phare, pour les pau¬
vres pêcheurs. Aux
yeux des femmes du peuple, Benten est
par-dessus
tout le type de la maternité et le modèle
des bonnes mères.
de basaltes, aux pieds
Les dieux auxquels s'adresse le culte
privé des Japonais dans certaines
mariage et du nouvel an, n'ont rien de
commun avec les pénates ou les lares des
Romains, leur signification
étant toute différente. On les
appelle communément les dieux du bon¬
fêtes de famille, surtout celles du
heur. Ils ne sont donc autre chose
humaines,
telles que
que la personnification des béatitudes
l'imagination populaire se plaît à les concevoir.
C'est à dire qu'à côté des cultes
officiels, le peuple a formulé sa pensée
intime en se créant une
mythologie à son usage, purement humaine
l'empire du japon
124
toutefois, qu'elle se borne
seuls types de la félicité terrestre, et qu'elle est dégagée de toute
comme
aux
celle des Grecs, avec cette différence
prétention à la béatitude idéale.
Ce fait est un phénomène peut-être unique dans l'histoire des religions ;
il permet d'apprécier le
génie national ainsi que l'état réel des croyan¬
aspirations des Japonais.
Cette religion populaire, toute positive, combattue par le
cédera peut-être un jour devant lui.
Le Christianisme a pénétré au Japon en même temps que les Euro¬
ces et des
christianisme,
parcouraient dès le XVIe siècle.
Japonais
de notre
ère, et qu'ils lui eussent, même à cette époque, emprunté quelques
dogmes. Voici ce que nous lisons dans les Annales de l'Extrême-Orient,
titre, La Trinité au Japon.
Il existe dans la littérature japonaise un livre qui traite des antiquités
du Nippon et qui est intitulé: Kosiki. Ce livre périt dans un incendie,
le quatrième siècle de notre ère. Deux siècles plus tard, il fut recons¬
titué par des procédés très laborieux et avec toutes les précautions ima¬
ginables. Aux yeux des lettrés japonais et des orientalistes européens, le
Kosiki est le témoignage le plus ancien et le plus authentique de l'histoire
péens. Des missionnaires catholiques le
Il semblerait cependant, d'après quelques érudits, que les
eussent eu communication avec les chrétiens avant le VIe siècle
sous ce
«
vers
l'Extrême-Orient. On s'accorde à faire remon¬
ère, à une époque où l'influence
chinoise, sous aucune forme, n'avait pénétré encore dans le Japon.
Dans ce livre, M. Léon de Rosny vient de découvrir un passage men¬
tionnant la conception de Dieu, la première de toutes en date parmi les
mythes religieux qui ont eu cours au pays des mikados.
Le passage est formulé en termes qui repoussent toute supposition
tendant à y voir une infiltration chinoise : c'est bien du vieux et du pur
japonais sans mélange. Dieu y est défini un être à la fois triple, un et
immatériel. » Cela a pu laisser croire à quelques écrivains que les Japonais
ont eu de bonne heure connaissance des dogmes chrétiens.
Dès l'apparition du christianisme, les persécutions furent incessantes,
les supplices atroces. Les missionnaires ne se sont pas laissé décourager;
aujourd'hui les méthodistes anglais inondent le pays de leurs bibles, atta¬
quant sérieusement la religion du pays. Mais quelquefois ces prédicateurs
soulèvent contre eux la colère du peuple. C'est ce qui arriva à M. Atkinson ; il faisait une conférence religieuse dans un théâtre aux environs
d'Osaka; un des auditeurs sortit, et rassembla trois cents personnes pour
des idées dans l'Archipel de
ter sa rédaction au IIIe siècle avant notre
l'empire du japon
125
frapper le missionnaire. Celui-ci fut heureusement prévenu à
éviter le mauvais parti qui lui était réservé
; il
fuit à Osaka avant que les indigènes eussent
temps pour
s'échappa de la salle et s'en¬
pu l'atteindre.
catholiques et des méthodistes protestants
viennent se ranger les orthodoxes
russes, qui mettent le même zèle à
répandre leurs croyances.
A côté des missionnaires
Le Christianisme a
beaucoup gagné, la secte protestante surtout, depuis
la révolution de 1868. En entrant dans le courant
européen, les Japonais
pénètrent de nos idées philosophiques et de nos doctrines
religieuses,
ce qui justifie l'aversion des bonzes
pour tout rapport avec les étrangers. Les
augures, qui précédemment jouissaient d'une grande
influence, voient
se
leur autorité diminuer de
jour en jour, et la foi s'en aller. Ils n'ont
aujourd'hui aucune peine à se regarder sans rire. (1)
Mais que les Japonais professent le catholicisme
romain, la religion
anglicane, l'orthodoxie russe, le boudhisme ou le shintoïsme, ils sont en
général peu fanatiques, au moins dans les classes éclairées. La
plupart
de ceux qui appartiennent aux classes
dirigeantes se targuent d'être
rebelles à toutes sortes de
superstitions. Le
peuple des campagnes est
généralement plus croyant et attaché à la religion de ses
pères. Mais
comme le clergé de
chaque religion tâche de recruter des fidèles, les rusés
campagnards savent selon les circonstances faire fléchir la rigueur de leurs
principes; beaucoup comme chez nous crieraient: Vive le Roi ou Vive
la Ligue, selon les intérêts du moment.
On en rencontre qui ayant eu tou¬
tes les croyances,
professé tous les cultes, n'en pratiquent aujourd'hui
aucun, et seraient prêts à rendre hommage à
quelque dieu que ce fut,
s'ils y trouvaient leur
avantage.
Si le peuple reste indifférent aux luttes
religieuses, il n'en est pas de
même des bonzes boudhistes ; leur résistance contre
tianisme est vive.
les progrès du chris¬
Des conférences de bonzes boudhistes sont
organisées dans les villes et
les campagnes ; à l'entrée de la salle de
réunion est ordinairement un
tableau avec ce titre :
Conférence sur la défaite immédiate de Varmée
hérétique du christianisme, et en épigraphe : « Le christianisme est
l'instrument dont
se servent les barbares
étrangers pour tromper et
amollir le peuple japonais. C'est l'histoire des
Japonais qui, séduits par
(1) Depuis 1880, les cultes ne reçoivent aucune allocation de l'Etat, et les temples ne
par la piété des fidèles ; le mikado actuel est souverain temporel
sont entretenus
que
avant tout.
l'empire
126
du
japon
salué la croix, vendu leur
patrie, bravé leur souverain et leur père, en un mot de ceux qui ont fait
le plus grand mal au pays. » Les bonzes emploient tous les moyens pour
arrêter les progrès des croyances-étrangères. Dans leur rage de proscrip¬
les pompes de ces religions, ont les premiers
tion ils défendent même à
leurs, fidèles d'acheter ou d'employer des
leur'en font une faute grave. L'un
d'eux, M. Kaisi-Sada, dit le Mainitchi-Çhimboun, qui est connu pour
avoir toujours prétendu que le ,ciel tourne autour de la terre, et qui con¬
seille aux Japonais de ne pas. acheter des marchandises étrangères, fait
maintenant de la propagande à Kioto. Dernièrement, il prononçait un
éloquent discours sur ses principes devant un nombreux et enthousiaste
auditoire dans une maison appelée Daimara; un des assistants, un étu¬
diant, se leva au fond de la salle et demanda à l'orateur s'il avait voyagé,
pour venir d'Osaka, en chemin de fer ou en cango. Le bonze répondit
qu'il avait eu recours au premier de ces deux modes de transport. L'étu¬
diant lui dit alors qu'en voyageant sur les chemins de fer qui étaient
entièrement construits avec des matériaux importés, il était en con¬
tradiction avec ses principes anti-étrangers, et discuta ensuite avec lui
sur la liberté du commerce. Le bonze ne répondit que d'une façon évasive
à ses arguments. Dès que cette affaire fut cnantie, la plupart des adhé¬
matières d'exportation étrangère, et
rents donnèrent leur
démission de la société fondée par le bonze pour
combattre l'importation d'objets étrangers.
A
l'instigation des bonzes, qui invoquent les anciennes lois, certains
tribunaux sévissent encore contre les chrétiens. L'an dernier, un chrétien
indigène, à Iwaki, était accusé par le prêtre d'un temple boudhiste
d'avoir, contrairement aux lois, enterré un de ses enfants d'après les
rites de la religion chrétienne. Le tribunal de Foukouoka appelé à déci¬
der, a rendu le jugement suivant : « Le coupable, un adhérent du chris¬
tianisme, ayant enterré son enfant d'après les coutumes chrétiennes, sans
avoir recours à l'assistance d'un prêtre, est condamné à quarante jours
d'emprisonnement avec travaux forcés ; mais tenant compte de certaines
circonstances, le tribunal commue la peine à 3 yen d'amende. La croix
qui a été posée sur la tombe sera enlevée, et les funérailles seront célé¬
brées de nouveau, conformément aux rites de la religion établie et
reconnue. » (1)
(1) Les autorités japonaises redoutent l'influence des missionnaires chrétiens ; aussi elles
sujets étrangers de parler en public en dehors des limites de3 établisse¬
ments étrangers. Cette résolution a été provoquée par ce fait que deux missionnaires se pro¬
posaient de faire des conférences dans un théâtre de Nagaska. —2 février 1889.
ont défendu aux
CHAPITRE III
INSTRUCTION PUBLIQUE
Instruction obligatoire et gratuite. — Districts
langues. — École de médecine.
—
académiques.
—
École d'agriculture.
—
L'Université de Tokio ; durée des études. — Les
Facultés.
tères japonais. — L'École normale de
Le pédagogue japonais.
—
École normale.
École de
Enseignement secondaire.
La langue japonaise. — Carac¬
—
—
Toyoka. — Section géographique. — Cartographie. —
—
L'École d'Ehihokko.
—
Collation de grades.
Rapport de l'Université de Tokio.
—
Ce qui pourra
peut-être modi¬
fier les croyances
religieuses po¬
pulaires des Japonais, c'est le
développement de l'instruction.
Elle est déjà très avancée. « Dès
1860, il y avait peu de Japonais
ne sachant
ni lire ni écrire. De¬
puis lors le progrès a été extraor¬
dinaire. L'instruction est
toire
obliga¬
dans tout le
pays. Elle est
gratuite, mais on lève un impôt
spécial dans ce but. Les enfants
sont obligés
de fréquenter les
écoles primaires
six
—
depuis l'âge de
jusqu'à quatorze. Les
|Pyi_ ;années scolaires sont de trente«»deux
semaines au moins; les
journées sont de six heures.
« Le Japon est divisé en dis-
Zy*
Le
ans
pédagogue japonais est un type tout particulier.
tricts
académiques
possédant
chacun une école normale et une
école de langues, savoir :
Tokio, Osaka, Hiroshima,
et
de
Niigata, Ken d'Aitsi
Miyaghi. Parmi les hautes écoles scientifiques des provinces, on
doit citer l'école de médecine de
Nagoya, celle d'Osaka et celle de Naga-
l'empire
128
du japon
saki, la plus ancienne de toutes, fondée en 1829;
puis, dans un autre ordre d'idées, l'école d'agri¬
culture de Sapporo, avec une ferme-modèle. » (1)
On compte à peu près 31,000 écoles, fréquen¬
«
tées par
environ 3,325,000 élèves, qui sont ins¬
de l'ins¬
million de yen
(5,000,000 de francs). Les écoles privées sont nom¬
breuses, et l'initiative particulière fournit le prin¬
cipal contingent dans les dépenses scolaires. Dans
les écoles primaires on enseigne la lecture, l'écri¬
ture, l'arithmétique, la géographie, la physique, le
dessin, la musique, la gymnastique. Dans les pre¬
truits par 102,000 professeurs. Le budget
truction publique n'atteint pas un
mières classes on y ajoute l'histoire et les sciences
L'enseignement secondaire comprend
les langues européennes,
la chimie et la minéralogie; les classes les plus
élevées apprennent l'algèbre, l'histoire, la géomé¬
naturelles.
la littérature japonaise,
Tassi-Tokou, dieu des talents.
trie, la physiologie, la zoologie, la botanique, l'économie
politique et
période de six années. » (2)
C'est naturellement la ville de Tokio qui possède les principaux établis¬
sements scientifiques ; on y remarque un observatoire, qui est en relations
continuelles avec divers points de l'Empire, où l'on enregistre soigneuse¬
ment tout ce qui se rapporte aux tremblements de terre.
Il y existe aussi une Université (Daïgakon, en japonais grande école).
La durée des études est de quatre ans pour les trois Facultés de droit,
sociale. Cet enseignement embrasse une
sciences et lettres. Les cours,
dans la section des sciences, sont au nom¬
mathématiques, physique et astronomie, biologie,
d'ingénieurs, géologie avec minéralogie. Dans la section des lettres,
il y a en deux : 1° philosophie, philosophie politique et économie politique ;
2° littérature japonaise et chinoise. A l'exception de la seconde section
des sciences, où le français domine encore comme langue de l'enseigne¬
ment, mais où l'on n'admet plus de nouveaux étudiants, c'est en japonais
et en anglais, et surtout dans cette dernière langue, que l'enseignement
est donné. Le français n'est obligatoire que pour les étudiants en droit.
Ces derniers ont à étudier, non seulement le droit japonais et chinois,
bre de cinq : chimie,
cours
(1) Vivien de Saint-Martin.
(2) Russel Robertson.
l'empire
du
129
japon
mais encore le droit anglais et français, le droit international, l'histoire
de la littérature de l'Angleterre,
de la France, et la littérature chinoise.
faible, quoiqu'il augmente chaque
jour. Le droit compte 48 étudiants, la chimie 18, les mathématiques, la
physique et l'astronomie 4, la géologie et la minéralogie 17, les lettres 40.
L'âge des étudiants varie entre seize et vingt-deux ans.
Pour l'Européen qui débarque pour la première fois dans un
port du
Japon, la prononciation de la langue japonaise lui paraît singulière;
c'est qu'en effet elle ne ressemble à aucune des nôtres, et
que sa physio¬
nomie est tout à fait celle d'une étrangère. Les sons
paraissent durs, les
aspirations outrées. Mais l'oreille ne tarde pas à s'habituer à cette langue
sonore comme un patois
méridional, plus riche que le latin avec lequel
elle a quelque analogie de construction, sévère comme le
français. Au
bout de quelques semaines,on y découvre des consonnances
déjà entendues,
des mots qui trahissent leur
origine espagnole ou hollandaise; et depuis
ces derniers temps des mots
entiers, des phrases même, empruntés à
l'anglais et rendus en japonais, syllabe par syllabe, moins l'accent britan¬
nique auquel tout bon Japonais reste constamment rebelle. Alors on
s'aperçoit que cette langue, qui paraissait si
sauvage, possède une syntaxe raisonnée et
des sons d'une grande douceur. Certains
Le nombre des étudiants est encore
voyageurs racontent avec un véritable en¬
thousiasme le charme qu'ils ont éprouvé ,
dans les maisons de thé, à entendre chanter
aux
bonnes de ces
établissements, dans une
langue harmonieuse et riche, les douceurs de
l'affection, les charmes de la nature ou les
douleurs des éternelles séparations. Dans ces
moments cette langue leur a paru
plus belle
qu'aucune de celles d'Europe.
Mais quoique la
langue officielle soit de
rigueur dans la rédaction de tous les actes
publics, néanmoins divers idiomes sont par¬
lés par les habitants des
provinces. Ces idio¬
mes, qui sont au japonais ce que les patois
de France sont à la
langue française, ne s'é¬
crivent pas.
Les caractères
japonais se tracent, comme
les caractères
chinois, de haut en bas, par
Bisjamon, dieu de la gloire.
l7
l'empire
130
du japon
parallèles et en allant de droite à gauche. Les Japonais écri¬
pinceaux trempés dans l'encre de Chine, ce qui donne à
leur écriture un aspect fort désagréable.
Comme nous l'avons dit, les écoles primaires enseignent la langue
courante du pays ; mais les lettrés se servent encore beaucoup des carac¬
tères chinois, car tous les livres de science, d'histoire ancienne, de phi¬
losophie, etc., sont écrits avec ces caractères, quoique en langue japonaise.
Comme on sait, le chinois possède plusieurs milliers de caractères, ce qui
colonnes
vent avec des
longue, pure question de mémoire. Le japonais, au
contraire, avec ses 47 signes différents, n'offre pas, pour la lecture du
Kata-Kama, beaucoup plus de difficulté que nos langues d'Europe, avec
une trentaine. Aussi le peuple ne sait lire que la langue usuelle et ceux
en
rend l'étude très
qui font des études supérieures seulement apprennent la lecture avec
des
caractères chinois.
Une école normale a été fondée à Toyoka,
dans la province de Tambo.
instituteur
Sept autres écoles normales ont été créées naguère par un
américain. Dans les maisons d'instruction, on fait suivre aux élèves un
cours
d'histoire de France; on y-parle
aussi le français; mais la langue
anglaise y est devenue la langue savante. L'alphabet commence à rem¬
placer les signes qui composent l'écriture chinoise. On a aussi adopté le
calendrier grégorien. Au Japon, la géographie est considérée comme un
vaste ensemble de sciences; elle comprend tout, étudie tout, le ciel, la
terre et ses produits, les animaux, les hommes, leur organisation politi¬
que, leur état moral et social, les villes et leurs administrations, etc.
Le ministère de l'intérieur possède une section géographique, chargée
de dresser la carte officielle de l'empire et de ses dépendances. Le Japon
est déjà fort avancé au point de vue des études géographiques ; la Société
de géographie de Tokio, fondée depuis peu, est déjà florissante. Elle est
en rapport avec celles du monde entier, et publie des travaux fort intéres¬
sants.
«
Quant à la cartographie indigène, on
peut voir à notre École des
de sept mètres,
langues orientales une carte japonaise de l'archipel, haute
en quatre feuilles. On doit citer surtout la belle carte qui a figuré à
tion de Paris, 1878, Nihon-zen-clzou, ou carte de tout Nippon, dessinée par
l'Exposi¬
de
chinois).»(1)
Le pédagogue japonais est un type tout particulier. II ressemble beau-
Miyamoto Sampel, à l'échelle de 1,430,000e, publiée par le ministère
l'instruction publique,Tokio, 1877, deux feuilles (en caractères
(1) Vivien de Saint-Martin.
l'empire
du
131
japon
coup à nos anciens maîtres d'école.
Essentiellement
pratique, l'insti¬
Japon ne cherche pas à
amonceler, dans les intelligences
qui lui sont confiées, une foule de
connaissances, plus ou moins inu¬
tiles et surtout peu appropriées à
tuteur
au
la condition et aux besoins de ses
élèves.
Son
enseignement vise à
donner
aux
enfants la science qui
leur
sera
indispensable dans le
commerce
de la vie et dans l'exer¬
cice de leur profession.
L'instruc¬
Japon comprend toujours
une langue étrangère, ordinaire¬
ment l'anglais; il n'est pas de vil¬
lage, pas de hameau qui n'ait son
tion
Ben-zaï-ten-njo, déesse de la famille.
au
école et son instituteur.
Les parents ne marchandent pour leurs enfants, ni le temps, ni l'argent.
Avant l'établissement récent de la gratuité, le maître d'école était d'ailleurs
fort modéré
dans
ses
exigences; il se contentait de quelques sous qui
élève et qui suffisaient à
formaient la rétribution mensuelle de chaque
son
entretien.
L'école d'Ehihokko à Sanclaï fondée par l'Etat est une des meilleures de
la province et elles sont nombreuses.
ments des sciences ;
On y enseigne l'anglais et. les élé¬
les professeurs étaient presque tous étrangers, Alle¬
mands, Français ou Américains. Ils étaient engagés pour un laps de temps
déterminé, la plus grande partie pour deux ans, et n'avaient ni les loisirs
ni
le goût d'apprendre le japonais; ils étaient obligés
de se servir, dans
de l'intermédiaire des élèves qui avaient appris
l'anglais.
Les Japonais, cependant, voulant hâter la besogne autant qu'il était
possible, ont préféré jusqu'à ce jour apprendre aux enfants, ne fût-ce que
les éléments des langues étrangères, afin que ceux-ci puissent étudier les
sciences sans retard. Il en résulte que dans ces écoles dirigées en majeure
partie par des Américains, les méthodes d'enseignement par modèles
sont très répandues. On y trouve beaucoup de manuscrits américains,
des cartes et des travaux scientifiques très bien faits et exécutés au Japon
les classes inférieures,
même.
l'empire
132
du
japon
villes importantes du Japon.
qu'on y enseigne, la langue anglaise est de
beaucoup la plus recherchée. A l'école de Ilohakko, à Yedo, en enseigne le
russe, le français, l'allemand et le chinois; il y a encore plusieurs écoles
II existe des écoles pareilles dans toutes les
De toutes les langues étrangères
étrangères, mais elles sont beaucoup moins
l'anglais. Il existe une école nor¬
male où l'on forme les professeurs de langues étrangères. Il est certain
que la générosité du gouvernement, qui fonde ainsi des écoles nom¬
breuses, et l'inclination de la jeunesse japonaise pour l'instruction
européenne, sont des faits de nature à nous réjouir, et que les imperfec¬
tions encore existantes ne peuvent manquer cle disparaître bientôt. De
jeunes Japonais remplaceront dans un temps prochain les professeurs
européens insuffisamment préparés, et alors il sera possible de bien choi¬
sir le petit nombre d'Européens dont la présence continuera d'être indis¬
pour l'étude des langues
nombreuses que celles où l'on apprend
pensable.
président des sections des lois, sciences et littérature à
l'Université de Tokio, vient cle publier le rapport de cet établissement
pour la dernière année scolaire. Le Daigakou de Tokio, donne tous les
ans, depuis la fondation de l'Université, un semblable rapport; mais
celui-ci mérite une attention plus particulière à cause cle la quantité cle
matières intéressantes qu'il renferme : l'organisation cle l'Université, son
historique, les diverses branches de l'instruction, les examens de fin
d'année, les diplômes distribués, le matériel de l'établissement, la biblio¬
thèque, le musée, etc, tout y est clairement exposé. Une chose qui
nous a quelque peu surpris, c'est de voir que la langue française et l'his¬
toire de France soient enseignées dans cette Faculté par un Anglais. Le
personnel des professeurs compte douze étrangers, tous Anglais, et qua¬
rante Japonais. Pendant l'année 1880-81, l'Université a envoyé 10 élèves
en Angleterre, 4 en France, 1 en Allemagne et 9 en Amérique.
Cette Université est donc très prospère. Nous empruntons au Courrier
du Japon, le récit d'une collation de grades.
Une cérémonie très intéressante a eu lieu samedi soir, à l'Université
de Tokio, Tokio Daigakou, pour la distribution des grades universitaires
aux étudiants des quatre Facultés, droit, sciences, lettres et médecine,
qui ont subi les examens avec succès. Les bâtiments cle l'école étaient
décorés avec beaucoup de goût. Le drapeau national flottait à la porte
M. H. Yato,
«
d'entrée et à toutes les fenêtres de l'établissement; les cours, les corridors
quantité considérable de lanternes rouges ; en
mot, l'Université présentait un coup d'œil magnifique. Les premiers
étaient éclairés par une
un
l'empire
du
japon
133
invités sont arrivés vers six heures; à sept commençait la cérémonie. Deux
cents personnes étaient présentes,
parmi lesquelles on remarquait : LL.
AA. II. les princes Higashi-I Foushimi-no-mya et
Yitashirakawa-no-mya
(ces noms nous paraissent moins faciles à retenir que ceux de Paul ou de
Jean), Mest Yono, ministre de l'agriculture et du commerce, Yanda Matsouda, les professeurs japonais et étrangers de l'Université, les repré¬
sentants de la presse, les célébrités scientifiques et littéraires de Tokio
etc., etc.
Les
grades universitaires ont été conférés par M. Yato, directeur de
l'Université, à 69 étudiants appartenant aux Facultés suivantes : 9 pour
le droit (hogakouski), 17 pour la philosophie
(rigakouski), 37pour la méde¬
cine (igakouski), et 6 pour la littérature
(boungakouski). »
!
■
i
'
•:
QUATRIEME PARTIE
CHAPITRE Ier
PRODUCTIONS
LITTÉRAIRES, LIVRES ET JOURNAUX
Livres et librairies. — Librairies de Tokio. — Dictionnaire en cinq langues. —
Histoire de la
Révolution de Satsouma. — 150 journaux. — Chacun son journal. — Le confrère Argus. —
Le Qiti{ et le Tunch. —
Le Bottin japonais. — Les journaux étrangers. — L'Écho du Japon
réclames des journaux.
et le Courrier du Japon. — Les
Il est peu de peuples qui possèdent à un plus haut degré que les Japo¬
nais l'amour des livres, et surtout des livres illustrés. Et l'on peut dire
que sous ce rapport ils nous ont non seulement précédés de plusieurs siè¬
cles, mais qu'ils nous distancent encore de beaucoup dans l'industrie delà
librairie.
Lorsqu'il y a une quarantaine d'années à peine, les premiers livres
japonais arrivèrent en Europe, leur apparition produisit parmi les biblio¬
philes unétonnement général. La finesse du papier, l'élégante disposition
des caractères, eux-mêmes d'une forme si baroque, et surtout la profu-
136
l'empire
du
japon
sion des gravures, laissaient en arrière les productions ordinaires de notre
industrie.
Depuis celte époque, les gravures et les dessins japonais ont tellement
influencé les dessinateurs européens, qu'il est certains pays, l'Angleterre
périodiques
paraissent avoir été illustrés à Yedo plutôt qu'à Londres ou à New-York.
Le livre japonais dépasse rarement par lui-même l'importance de la
brochure, et ses gravures y occupent presque toujours une place supé¬
rieure au texte. Ces gravures, d'un dessin si remarquable, sont enlumi¬
nées, par un procédé mécanique, de teintes éclatantes, admirablement
et l'Amérique entre autres, où les journaux et les publications
combinées ët dont le secret échappe à nos coloristes.
à côté des abé¬
des
chansons, se trouvent entassées des merveilles qui font bondir le cœur
de l'amateur européen. Les livres de fonds ne manquent pas non plus, et,
ce qui peut nous étonner davantage, leur publication
est parfois faite
aux frais de l'Etat. Le gouvernement japonais vient de faire publier à
Tokio un grand dictionnaire en cinq langues : japonais, français, anglais,
allemand, néerlandais. Cet ouvrage contient presque exclusivement les
termes relatifs à la marine et à l'art militaire. (1)
C'est le premier dictionnaire imprimé à l'européen ne; il est accompagné
d'un atlas de figures gravées avec le plus grand soin. Le tout est l'œuvre
du colonel d'état-major Ilarada-Kadumité, qui est venu habiter plusieurs
fois Paris et qui a étudié sérieusement notre civilisation et en a profité.
Si les livres sont nombreux, les journaux le sont relativement plus
encore. Il en paraît aujourd'hui 150, dont une quinzaine étrangers, et
le nombre s'accroît chaque jour. Aussi un journal français publié à Yoko¬
hama, en signalant l'apparition d'une feuille portugaise, laisse percer sa
mauvaise humeur. « Avec l'étrange rage de journalisme qui s'est emparée
de quelques résidents de notre ville et qui tend à se répandre chaque
jour, il n'y aurait rien d'étonnant qu'avant peu chaque nationalité eût
d'abord un organe, puis deux, car il faut bien avoir un journal d'opposi¬
tion ; ce serait trop monotone sans cela. Ensuite paraîtront des journaux
spéciaux tels que The Lawyers Herald; Medicalische-Zeitung; CommerLa ville de Tokio possède de nombreuses librairies, où
cédaires illustrés, des classiques, des recueils de poésies populaires,
(TlOna terminé au ministère de la guerre, rattaché précédemmentàl'instruction publique,
la deuxième année de
larédaction d'une histoire de la Résolution de Satsouma, pendant
Meidji. Des ouvrages sérieux et d'une grande valeur littéraire et scientifique sont édités sous
les auspices du gouvernement.
l'empire
cial Review; le Bulletin
137
du japon
des soies et du thé; Revue Artistique etc. etc..,
jusqu'à ce qu'enfin chaque habitant de notre ville ait son journal tiré
spécialement pour lui. Comme nous supposons que les ressources d:s
journaux qui ne sont pas déjà très considérables, le seront encore beau¬
coup moins, nous avons des chances pour que cela ne dure pas longtemps
et qu'ils soient obligés de disparaître tous à la fois, leurs rédacteurs
n'ayant plus le moyen de payer leur encre et leurs plumes. Aussi, lorsque
le nombre aura dépassé une douzaine et demie, nous fermerons notre
porte et irons tranquillement attendre à la campagne le dénouement que
nous venons de prévoir, pour reparaître ensuite.
Néanmoins nous espérons que notre confrère Argus : Jornai literario
etc., obtiendra un grand succès, et bien qu'il n'ait pas cru devoir nous
envoyer un exemplaire de son premier numéro, nous lui souhaitons la
bienvenue, comme nous la souhaitons d'avance à tous nos confrères à
»
venir. »
A
quelques jours de distance, le même journal accueillait ainsi une
nouvelle feuille imprimée, il est vrai, à Shangaï, mais écrite en japonais :
«
Nous avons reçu ce matin le premier numéro d'un journal comique pu¬
blié à Shangaï, sous le titre de « Quiz. » Nous souhaitons la bienvenue à
notre nouveau confrère et faisons des vœux pour qu'il ait à Shangaï le
même
succès
que
celui
que
notre gai et spirituel ami « Punch »
obtient ici. »
Enfin, presque à la même époque on lisait dans ce même journal :
On annonce qu'une société politique libérale vient de se fonder à
Ottaro, Hokkaido. Cette société publiera un grand journal quotidien. »
De son côté le Manitchi-Chimboun écrit les lignes suivantes : « Les
«
Satsouma ont voulu
d'offrir
à M. Kataoka, l'un des principaux actionnaires du Hotchi-Chimboun,
d'acheter ce journal et d'en donner le prix que l'on demanderait. M. Ka¬
taoka accepta et la vente aurait certainement eu lieu sans l'énergique
résistance de M. Foudjita, le directeur du Hotchi. »
Nous devons ranger parmi les publications périodiques 1 e Japan Directory, sorte de Bottin japonais, publié en anglais au commencement de
chaque année. « Les renseignements les plus exacts peuvent y être trouvés
sur la composition des ministères japonais, des administrations publiques,
sur les
corps diplomatiques et consulaires, les différentes sociétés littéraires
et scientifiques, etc. Les listes des maisons de commerce et des résidents
étrangers dans tous les ports ouverts ont été dressées avec le plus grand
Tchoskiou ayant un organe à leur disposition, les
avoir le leur. Nous apprenons qu'un des sanghi des Satsouma vient
18
l'empire
138
du japon
table pour faciliter le calcul
les nouveaux tarifs, avec ou sans
soin. Le Directory contient, en outre, une
des différentes sommes assurées d'après
escompte; les calculs sont faits de un à trois pour cent, et pour une durée
quatre jours à un an. On y trouve ensemble le rapport inextenso du ministère des finances japonais pour l'année fiscale, les statis¬
variant de
tiques sur le commerce étranger au Japon, un tableau des poids et
japonais comparés aux poids et mesures français et anglais, et
d'autres matières non moins intéressantes, sans parler des nombreuses
mesures
qui terminent l'ouvrage. »
Parmi les journaux étrangers nous devons citer :
annonces
du Japon et le Courrier du
Tokio-Times, Y Echo
Japon. Ces deux derniers, journaux fran¬
çais, nous ont fourni de nombreux renseignements.
Les journaux japonais que l'on doit placer au premier rang sont : le
Yomiuri-Shimbum (le Crieur) qui tire à 100,000 exemplaires; le Jipi«
Shimbi (le
Temps) tirant à 50,000; le Hoschi-Shimbum (l'Intelligence)
35,000; le Choya-Sliimbum (Gazette de la cour et des campagnes) 30,000 ;
le Nichi-nichi
Shimbum (Rapporteur quotidien) 25,000; le
Manichi-
Shimbum (Nouvelles du jour) 20,000. Puis viennent le Jousso-Schinski,
etc. Tous ces journaux sont impri¬
ils sont généralement bien conduits et bien
rédigés, et contribuent beaucoup à l'éducation du peuple. Les Japonais de
toutes classes sont assidus lecteurs de journaux, même les domestiques
des deux sexes, qui reçoivent leur journal au domicile de leurs maîtres.»(1)
En 1884, les 109 journaux qui existaient au Japon atteignaient un
tirage total de 54,406,410 numéros.
Les journaux du Japon sont corrigés avec le plus grand soin. Néanmoins
on n'est pas sans y trouver quelques-unes de ces coquilles qui abondent
dans nos feuilles périodiques. Le Courrier du 25 septembre 1881, relève
complaisamment une coquille de la veille : « Nos compositeurs nous ont
fait commettre hier une coquille énorme. Ils nous ont fait dire qu'une
réunion avait eu lieu le 15 courant, dans le bocal occupé par la compa¬
gnie des Magasins généraux; c'est local qu'il faut lire. Nous faisons de
sincères excuses aux directeurs de ces magasins et les prions de croire
qu'il n'y a pas eu mauvaise intention de notre part ; nous n'aurions jamais
osé nous permettre une plaisanterie aussi
épicée. »
Comme en Europe, les journaux consacrent leur quatrième page à des
annonces rétribuées. Nous avons trouvé curieux d'en relever quelques-unes,
qui prouvent que l'art des réclames n'est pas inconnu aux Japonais.
le Boukha Shimpo, Y Olzu-Simpu,
més en caractères japonais;
(11 Russel Robertson.
l'empire
du
139
japon
CAVES DU GRAND-HOTEL
«
»
»
»
»
»
»
»
l'usage des
rappeler à notre nombreuse clientèle que jamais les caves du Grand-Hôtel n'ont été mieux
fournies de vins rouges et blancs des meilleurs crus du Bordelais, de la
Bourgogne et du Beaujolais. On sait que les vins de France authentiques, mêlés à l'eau pure et à l'eau gazeuse, constituent la boisson la
plus rafraîchissante, la plus saine et la plus agréable dont on puisse
faire usage.
»
Nous recommandons tout
particulièrement aux consommateurs nos
Beaujolais à 4 fr. 50 la caisse (d'une douzaine). Ces vins peuvent, sans
aucun doute, être classés parmi les meilleurs vins de table.
Des tarifs complets seront envoyés à toutes les
personnes qui en
»
»
Au moment où les grandes chaleurs rendent plus fréquent
boissons de toute nature, nous croyons devoir
»
»
feront la demande. »
Bonnat et C!e.
(Caves du Grand-Hôtel)
PIANOS
accord et
A VENDRE
réparation
de
pianos
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140
l'empire
du japon
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OU
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concordats, expertises, etc.
TRADUCTION DU FRANÇAIS EN ANGLAIS
et vice-versa
X.
SALABELLE,
n°
241, Bluff.
VOYAGES DANS LE NORD DU JAPON
beau volume de
Prix :
un
288 pages
dollar.
(Aux bureaux de l'Echo du Japon)
PROGRESIVE JAPAN
étude sur les besoins politiques de l'empire
PAR
WILLIAM PARR
l'empire
du
Nous pourrions citer encore un grand
japon
141
nombre d'autres réclames, qui
prouvent qu'elles se font au Japon comme en Europe. Les plus curieuses
sont celles qui sont imprimées en caractères japonais, à cause de
l'aspect
singulier de cette sorte d'écriture. Mais ce qui frappe aussi l'Européen
c'est que la plupart du temps le même journal publie la même annonce
en japonais, en
chinois et en anglais, parfois même en français, en
allemand et en italien.
:
;
llllki!|
Il
CHAPITRE II
1v
.
le
roman et les
contes au japon
f
Dix mille ouvrages publiés annuellement. — Une collection de poésies japonaises de 205
f#;.
volu¬
poésie. — Le roman. — Voyages d'un critique de Philarète Chasles. — Un
roman japonais. — Préface de l'auteur. — Simano et Misawo. — Sinistres projets. — Une
élégie. — La vie est un rêve. — La tante Fanajo. — Dénouement : le mariage. — Appré¬
ciation de M. Chasles.
Il se plaît à étudier une œuvre japonaise. — Les frivoles ne com¬
prennent rien à ses études. — Les Contes du Japon. — Urashinra le pêcheur. — Grâce et
délicatesse de la littérature japonaise. — Un conte aïno.
mes.
—
La
—
productions littéraires sont si abondantes au Japon qu'elles peu¬
égaler celles des nations européennes de second ordre. Il se publie
annuellement de huit à dix mille ouvrages. Pour ne citer qu'un fait,
un Anglais, professeur à Tokio, a offert à la Société asiatique anglaise
une collection de poésies japonaises, comprenant 205 volumes. Il n'y a
là que les chefs-d'œuvre des principaux poètes. Comme on le voit, l'es¬
prit des Japonais est fertile : la poésie tient une grande place dans leur
Les
vent
K
l'empire
du
japon
143
littérature. Leur imagination vive et poétique leur a fait apprécier aussi
le roman, genre littéraire qu'ils cultivent avec succès.
Philarète Chasles, clans ses Voyages d'un critique, fait une intéressante
analyse d'un roman japonais, traduit en allemand par le docteur vien¬
nois Pfitzmaier, et lu dans cette langue par notre savant critique. Cette
analyse, trop longue pour que nous puissions l'insérer ici, nous intro¬
duit dans la littérature de l'Extrême-Orient, si différente de la nôtre.
«Il est cependant très vrai, dit M. Philarète Chasles, que j'ai devant
moi le plus curieux livre, imprimé à la japonaise par un Allemand, sur
un papier de riz
japonais, — avec pages doubles pour figurer un para¬
vent, — avec dessins très bizarres, remplis de mérite et de caractère,
encadrés dans un texte japonais agréable à voir, — texte
hiéroglyphique
auquel je ne comprends rien, — précédés d'une traduction littérale en
allemand, que je comprends et dont voici l'étonnante introduction :
préface
de
l'auteur japonais
Ce que vous ne trouverez pas dans mon livre, ce sont de hauts faits
militaires et des triomphes sur l'ennemi; sorciers et sorcelleries, fées
«
éloquentes, chacals et loups, crapauds même en sont absents.
» Je ne vous
promets pas non plus d'arbres généalogiques, de joyaux et
de trésors perdus. Changements et erreurs de nom, le père pris
pour le
fds, l'aîné pour le cadet ; découvertes et reconnaissances dues à de vieux
coffres ou à des bijoux retrouvés; divinités qui apparaissent et parlent
aux hommes pendant le sommeil, Boudha,
par exemple, se révélant tout
à coup; choc meurtrier des épées
qui se heurtent et qui tuent ; toutes cho¬
ses qui
glacent le sang dans les veines n'auront encore aucune place dans
mon œuvre.
Rien
n'est
plus rare, dit notre proverbe, qu'un paravent et un
homme qui restent droit et debout. Je pense le contraire ; voici des feuilles
»
de paravent que je vous offre, et sur lesquelles
j'ai essayé de tracer les ima¬
Ce serait une honte pour elles
d'être froissées et renversées. J'y joins des dessins qui commentent ou
expliquent mes pages périssables; sur les marges de ces dessins, j'ai
tracé d'une main rapide quelques conseils utiles, et je les livre au public.
»
Monsey ; dix-septième année, Moissor, septième mois. J'ai achevé
ges de la vie et du monde qui passent.
mon écrit.
»
Dix-huitième année; printemps. Premier mois. Mon livre est en
vente.
»
Riutei Tanefiko. »
l'empire du japon
144
»
le
Le texte
fac-similé,
original, dont le docteur Pfitzmaier a fait graver à Vienne
se divise en cinq parties égales ou dix feuillets, imprimés
équivalent ainsi
les pages, demi-blanches, demi-imprimées, ne
sont pas destinées à être coupées. Chacune des six divisions renferme
cinq feuillets doubles ou dix pages, accompagnées chacune, à l'exception
de la première et de la dernière, d'une illustration gravée sur bois. Le
dessin, sans être irréprochable, a de la vigueur, souvent de la finesse. II
atteint même un certain idéal de robuste énergie, de dignité ferme et de
d'un côté seulement. Quatre de nos pages européennes
à deux pages japonaises ;
calme tragique. »
simple : Simano, au service d'un puissant
seigneur, se fait brutalement renvoyer pour avoir eu raison contre son
maître, dans l'explication du sens des mots Siki (arbre vénéneux) et Sigi
(bécassine) ; à partir de ce jour on le perd de vue. Nous le retrouvons
plus tard, employé dans un entrepôt de riz, et amoureux d'une jeune chan¬
teuse de jardins à thé, qui fait courir toute la ville, et qui est aussi sage
que belle. Orpheline de bonne heure, elle a été recueillie par son oncle,
le soldat Tofeï, marié sans l'aveu de sa famille à une jeune veuve Fanajo.
Mais la jeune fille sent qu'elle est à charge, et sans donner l'éveil à qui
que ce soit, elle prend un engagement auprès de Saïko, propriétaire d'un
jardin à thé, qui a deviné son talent de musicienne. Elle disparaît, après
avoir versé clandestinement dans la cassette de son oncle, la moitié
du prix de son engagement, qui lui avait été payé à titre d'avances.
Misawo disparue, le jeune homme est inconsolable. Il tombe dans une
amère mélancolie, qui se change bientôt en misanthropie. L'image de sa
bien-aimée le suit partout, et il ignore où elle a porté ses pas. Celle-ci
courait le monde, à la suite de son impressario, et sa renommée croissait
Le sujet du livre est fort
de ville en ville.
Le jeune Simano la retrouve
enfin dans un faubourg de la ville de
Naniva. C'est au moment où entendant parler d'une artiste admirable¬
ment belle et vertueuse, il frondait la vertu des femmes en général, et
des
musiciennes en particulier, que la jolie tête de Misawo apparut au-dessus
du paravent, en lui
souriant avec une gravité maligne et triste. Le jeune
s'humilie aux pieds de la jeune fille
qu'il vient d'injurier. Misawo, aussi coquette qu'une Andalouse, le laisse
longtemps dans l'incertitude. Elle refuse de croire à son amour; dévote
comme toute Japonaise, elle adresse aux oracles mille questions parmi
lesquelles se glisse cette demande, si a son dernier jour, ses yeux seront
homme pense perdre connaissance. Il
fermés par une main amie; touchante prière, sérieusement
passionnée,
l'empire
du
japon
145
qui dépasse peut-être les plus religieuses aspirations des poésies de Schil¬
ler. Enfin, une promesse solennelle unit les deux amants.
La parenté des
âmes est scellée et indissoluble.
Mais on avait compté sans la mère de
Simano, qui se refuse obstiné¬
ment à voir son fils épouser une musicienne de
maisons de
thé. D'autre
part, Saïko l'imprésario réclame le prix de l'engagement de sa pension¬
naire. Les difficultés s'accumulent.
Le
jeune homme se désespère. La
jeune fille le supplie de la tuer voyant qu'elle ne peut vivre avec lui. Mais
le jeune homme possède 100 taëls
(500 francs) que sa mère lui a remis
pour renoncer à son amour. Fatalité ! il jette sa bourse croyant
jeter une
pierre à des chiens et elle tombe dans le bateau d'un pêcheur, qui s'en¬
fuit aussitôt. La scène est très touchante et
pathétique. Ils passent la nuit
bord des vagues. Fille de soldat, Misawo ne
craint pas la mort; elle possède l'arme de son
père et la présente à
Simano. Très bien, dit celui-ci, et
je mourrai avec vous. Quelqu'un vient,
ils se cachent, le jour arrive, et avec lui les frères de
Misawo, envoyés
la main dans la
main,
au
à sa recherche pour lui
apprendre qu'un
riche propriétaire qui l'a vue en
scène, l'a demandée en mariage, et désintéressera son imprésario. Elle
sera
dame de qualité. Simano, caché derrière l'éternel
avec
désespoir. Misawo remet sa réponse au lendemain ; mais le lende¬
paravent, écoute
main elle reste muette ; elle ne voulait
appartenir
bien épouser la mort. C'est à ce dernier
qu'à son promis, ou
parti qu'elle s'arrête. Les deux
amants ont résolu de mourir. Ils s'en vont au loin
pendant la nuit, et sous
les fenêtres d'une
petite maison de campagne, ils entendent un chant
mélancolique, en harmonie avec les perplexités de leur âme :
«
La mort est le dernier éveil.
La vie est un rêve qui passe;
C'est un peu de neige ou de
glace,
Qui se fond au premier soleil;
Chaque heure, en nous quittant, dévore
Le peu que Dieu nous a donné
;
La huitième a déjà sonné
Quand la septième vibre encore.
C'était
une
élégie en musique, que les accords du luth accompagnaient ;
elle vaut bien des poésies de nos
pays d'Occident.
Sous l'impression de ce chant mélodieux et
triste, les deux jeunes gens
continuent leur route; un autre incident vient chasser leurs idées som¬
bres et les rappeler à la vie. C'est la tante
Fanajo qui court, elle aussi, à
J9
l'empire du
146
japon
la recherche de sa nièce. Elle ramène les fugitifs,
et leur montre une
bourse de 100 taëls, lancée pendant la nuit, par on ne sait qui, dans la
barque de son mari. Un mariage, prévu depuis les premières pages du
livre, forme le dénouement.
enfantin, simple et non vul¬
gaire, élégiaque et noblement passionné. Ces sujets
gracieux, sans vives émotions, sans dénouement terri¬
ble, sont les genres de fictions que goûtent particuliè¬
rement les Japonais. Des idylles comme celle de Daphnis
et Chloé les intéresseraient plus vivement que les dra¬
Tel est' ce récit, un peu
matiques récits de nos romans remplis d'aventures et de
crimes. C'est un éloge pour les Japonais, dont l'esprit est
resté encore simple et naïf. D'après l'analyse du roman
fera
idée
que nous venons de faire connaître, on se
une
du degré de développement intellectuel que ce pays a su
réaliser, avant d'être en contact avec l'Europe.
« Voilà des sentiments, dit M. Ph. Chasles, des idées,
même des aventures
aux meilleures
une
me
qui rappellent l'Europe, analogues
nouvelles de Cervantès : voici une gitana,
perdita, une bohémienne; près d'elle un jeune hom¬
très passionné, sacrifiant tout pour elle et pour le
devoir !
»
Le sentiment de
l'amour pur est donc éclos, la famille vénérée, le
les voyageurs intelligents
ont dit de ces Asiatiques semble confirmé. Ils possèdent le sens moral,
estiment la force du caractère, se respectent eux-mêmes; éprouvent le
besoin de comprendre, et le désir de connaître; — c'est déjà beaucoup.
Sans doute ils ont des vices. Leur morale sanctionne l'espionnage et
environne jusqu'au monarque et aux conseillers du trône, de ce qu'on
appelle dans le pays le réseau des « yeux obliques » (mitski divaatiger) ;
l'indépendance y est médiocre, la discussion prohibée, l'enquête impos¬
sible, la législation sanguinaire, la polygamie légalisée et l'esclavage
établi. Tout cela se corrige par degrés. On répare, on améliore, on mar¬
che en avant. Il faut lire là-dessus non pas Kaempfer ou les anciens mis¬
sionnaires, mais Oliphant, Troson, lord Elgin et les derniers voyageurs.
Beau spectacle, intéressante étude ! Une race asiatique se détachant
serment sacré. Ce que M. Dubois de Jancigny et
»
»
ainsi de l'Asie
servile; occupée de continuer son éducation, répudiant
pensée; créant son
écriture phonétique, c'est-à-dire l'analyse des sons qui conduisent à
l'écriture idéographique comme insuffisante pour la
l'empire
du
japon
147
l'analyse universelle ! Elle abjure donc l'idolâtrie du passé ; recherche le
mieux même chez les Européens ; reste solide tout en se raffinant et en
polissant ; se débarrasse de ses scories, et sort peu à peu de sa gan¬
gue ; — enfin, du sein de la torpeur boudhiste, gagne du terrain intel¬
lectuel et industriel par la seule vigueur des âmes, par la seule force de
la vertu, que malgré l'Etat lui-même, l'individu conserve intacte ! »
Me reprocherait-on, continue M. Philarète Chasles, de m'occuper de
nations et de races aussi éloignées. Au temps d'Ovide, de Virgile et plus
tard de Tacite, les gens les plus dignes de soutenir la grandeur romaine
essayaient de comprendre les idiomes barbares. Ovide exilé appliquait
la facilité de sa verve et sa merveilleuse souplesse à écrire des vers
allemands » en rhythme latin ; il en avait honte, parce qu'il n'était qu'un
bel esprit. Œuvre digne d'estime ; — humaine, charitable, honnête ; de
notre temps.
se
»
«
»
»
Ah ! pudet ! Et Getico scripsi sermone libellum,
»
Aptaque sunt nostris barbara verba modis.
Les petits Chinois de Singapore font des hexamètres sous la direction
des jésuites, et scandent leurs monosyllables sur le mode de Arma virumque cano et de
Tityre, tu patulœ. Moi, je me plais à étudier en France
japonaise. Les frivoles ne comprennent rien à mes études.
Pourquoi ne pas étudier plutôt Cottin ou Benserade? »
une œuvre
L'amour des contes se retrouve dans toutes les littératures. Le
Japon
pouvait manquer d'avoir sa part dans les œuvres de ce genre. Un col¬
laborateur de la Revue Bleue, Arvède Barine, pseudonyme sous lequel
se cache une femme
distinguée, vient d'écrire une savante étude sur
les contes japonais. La douceur et la bonté régnent dans ces contes, où
la fiction poétique est toujours très ingénieuse. Arvède Barine prend
pour exemple Urasliima le Pêcheur, petit récit d'une délicatesse gra¬
cieuse et d'une pensée morale élevée.
Urashima a trouvé une tortue si ridée, si décrépite, qu'elle semble avoir
mille ans. Il en a pitié et la rejette dans la mer. Aussitôt, l'animal se tranforme en une jeune fille d'une merveilleuse beauté, qui apprend à Ura¬
shima qu'elle est la fille du Dragon, dieu de la mer. Puis elle l'épouse et
l'emmène dans son palais sous-marin. Au bout de trois ans d'un.bonheur
parfait, le pêcheur est pris du désir de retourner sur la terre pour revoir
ses parents et sa
famille, et il part malgré les larmes de sa chère prin¬
cesse. Arrivé dans son
pays, il ne le reconnaît plus. Tout est changé.
ne
l'empire
148
du
japon
auxquels il demande sa chaumière, la chaumière de Urashima, lui répondent que celui-ci s'est noyé, il y a plusieurs siècles, en
Deux passants
péchant, et que la cabane abandonnée a été emportée par les orages. Il
veut alors retourner dans le palais humide de son puissant beau-père,
mais il n'en retrouve plus le chemin. Il s'avise d'ouvrir un coffret que sa
femme lui avait remis avant son départ en lui défendant d'en lever le cou¬
vercle. La vapeur blanche qui s'en échappe représentait tous les siècles
qu'il avait passés, sans s'en douter, au palais du Dragon, et que sa chère
princesse avait enfermés dans ce coffret. A mesure que la vapeur se dis¬
sipe, le visage d'Urashima se ride, son dos se voûte, ses cheveux blan¬
chissent et il meurt.
Voilà une œuvre de pure imagination qui fait honneur à l'esprit japo¬
nais.
Les Aïnos, comme les
Japonais, ont
eux aussi leurs contes et leurs
légendes.
M. Léo Quesnel a publié, dans la Revue Bleue du 27 août 1887, un conte
qui est à la fois naïf et profond ; on y retrouve quelques traits qui
aïno
peuvent paraître empruntés à la Bible et à la mythologie grecque.
Il ne sera pas lu sans intérêt :
«
Un jeune et brave Aïno,
»
habile à la chasse, poursuivait un jour un
dans les profondeurs des montagnes.
ours
L'ours
grimpa sur un sommet et tout d'un coup s'enfonça dans un
cratère ; le chasseur le suivit et pénétra ainsi dans un monde inconnu. Il
y avait là des
arbres, des maisons, tout cela bien plus beau que sur la
terre.
Se sentant las et ayant
faim, le jeune homme mangea des raisins
qui pendaient aux arbres. Il resta frappé d'horreur en
s'apercevant qu'il se changeait en serpent. Il voulut crier : c'étaient des
sifflements qui s'échappaient de sa gorge.
Que faire?... Il se hissa vers l'entrée de la caverne, et là s'endormit
au pied d'un pin.
Pendant son sommeil, il entendit en rêve le génie du pin qui lui
disait: «Pourquoi as-tu mangé du fruit de l'enfer? Tu n'as qu'un
»
moyen de reprendre la forme humaine ; monte sur mes branches et
»
jette-toi en bas. »
Le jeune homme obéit. Quand il se réveilla, le corps du serpent,
crevé dans toute sa longueur, gisait à ses côtés. Il se dressa et comprit
qu'il était sorti de sa prison.
»
et des mûres
»
»
»
l'empire
du
japon
149
»
Mais il s'endormit de nouveau, et le génie du pin lui dit encore : « Tu
»
as
goûté du fruit de l'enfer ; c'est à l'enfer que tu appartiens désormais.
»
Tu resteras peu cle temps sur la terre-, une déesse — la Mort — veut
t'épouser dans le monde que tu as visité. »
Et le jeune homme tomba malade, et il mourut, et il ne revint jamais
plus sur la terre !»
»
»
CHAPITRE III
MEDECINE, HYGIENE
Médecins japonais. — Ecole de médecine de Tokio. — Les hôpitaux. — Hygiène. — Code sani¬
taire. — Bureau central. — Laboratoires du gouvernement. — Diplômes. — Ancien système
médical, les praticiens japonais. — Epidémies : choléra, typhus, petite vérole. — La vaccine,
son
adoption. — Les bains, les sources minérales.
Depuis une vingtaine d'années, il s'est opéré au
Japon, dans les tendances des esprits, une révo¬
lution complète. En ouvrant ses portes à l'Europe,
cet empire a donné accès aux usages, aux lettres
et aux sciences de l'Occident. Pour ce qui la con¬
cerne, la médecine a pris une large part à cette
révolution intellectuelle. Les manuels de médecine
chinoise ont fait place aux livres de nos
et les
flacons multicolores,
docteurs,
multiformes de
nos
pharmaciens ont remplacé les plantes et les pou¬
dres médicinales des droguistes japonais.
Au Japon, le médecin n'a pas seulement trans¬
formé sa science, il a métamorphosé son extérieur.
Autrefois on le rencontrait invariablement, à la
campagne comme à la
ville, habillé modestement
mais
toujours correctement.
robe de couleur et son pardessus de
soie noire; un ou deux sabres, suivant les circons¬
tances, pendaient à son côté ; sa tête était soigneu¬
Il portait sa
sement rasée comme celle des bonzes; sa
che était toujours grave
démar¬
et son maintien plein de
dignité.
Aujourd'hui, il porte rarement le costume japo"
nais, il est européanisé pour la science et pour
l'habit ; les sabres ont disparu, une abondante
chevelure recouvre son chef, et son menton s'orne de tous les poils que la
nature ne lui a pas refusés. Maintenant comme autrefois, il est également
l'empire
dévoué à
tel
ses
du
japon
151
malades, et si aux connaissances expérimentales de l'art,
qu'il le pratiquait jadis, il joint une science sérieuse des ressources
de la médecine européenne, il sera à même de rendre de grands services.
En 1887 on comptait au Japon 31,268 médecins, soit 0,91 pour mille des
habitants, mais 6,560 seulement, soit 21 % suivaient la méthode euro¬
péenne. Les autres étaient encore partisans du système de médecine chi¬
nois ou japonais. Le nombre des pharmaciens était, en 1ô77, de 5,993, soit
0,17 par mille habitants.
Une école de médecine existe à Tokio. Elle est
dirigée par un Japonais,
Allemands ou Japonais. Les
cours y sont aussi bien faits que dans les Facultés
d'Europe, et compren¬
nent toutes les branches de la médecine. Les élèves y sont au nombre de
250, assez pour fournir plus tard à tous les besoins de la population.
Quand le Japon est entré en relation avec les nations civilisées, il ne
possédait d'autre hôpital que celui de Nagasaki, fréquenté par des Japo¬
nais, mais fondé et dirigé par des médecins hollandais. lia vite rattrapé
le temps perdu, et à la fin de 1878, il avait déjà 159 hôpitaux, dont 12
pour l'armée et la marine appartenant au gouvernement central; 112
relevaient d'autorités locales, et 35 étaient entretenus par la charité pri¬
vée. Dans tous ces hôpitaux, les médecins étrangers sont peu à peu rem¬
placés par des indigènes. Le Japon manque encore d'asiles d'aliénés. La
médecine indigène emprunte ses substances pharmaceutiques aux plantes,
aux arbres et aux arbustes. Elle
applique une partie de la thérapeutique
européenne, enseignée d'abord par les médecins hollandais de la factorerie
de Décima; pour le reste, elle suit plus ou moins fidèlement les
principes
des Chinois. Depuis la révolution, les Japonais qui se sont mis à appren¬
dre avec ardeur les sciences européennes, n'ont pas négligé la médecine ;
mais les vieilles traditions de la thérapeutique indigène, battues en brè¬
che, résistent énergiquement ; la réforme médicale n'a pas encore péné¬
tré profondément dans la population. »
(1)
L'hygiène occupe une place d'honneur.
Il existe un Bureau Central
d'hygiène et de salubrité publique, qui
rend des services signalés et qui rédige de fort intéressants
rapports. Celui
qu'a publié M. Nagayo Sensai, directeur de ce Bureau, est remarquable.
Nous trouvons dans le premier chapitre l'histoire de la fondation du
Bureau. Il existait bien en 1873 une Société peu importante désignée sous
le nom de Imu
Kiyoku s'occupant des affaires médicales, mais ce n'est
assisté d'une vingtaine de professeurs, tous
«
Cl) Vivien de Saint-Martin.
l'empire
152
du
japon
1875 que le Bureau actuel, en japonais Yei-Sei-Kyobu,
ministère de l'intérieur.
réellement qu'en
fut installé au
code sanitaire élémentaire fut envoyé par les soins du
Daijokwan aux différentes administrations des Fu et Ken, dans lequel les
mesures sanitaires les plus indispensables étaient indiquées.
L'état du
pays ne permettait pas alors de les appliquer rigoureusement dès le début ;
les officiers compétents, pouvant se charger d'un contrôle sanitaire, man¬
quaient dans les provinces, aussi le Bureau a-t-il commencé par concilier
et instruire. C'était agir sagement, car avant qu'il soit possible à un gou¬
vernement d'établir une police sanitaire rigoureuse, il importe que les
administrations locales comprennent la valeur des mesures sanitaires et
les excellents résultats que l'on peut obtenir par leur application.
Parmi les premières mesures prises, après l'adoption du code préliminai¬
re, nous voyons figurer l'ordonnance concernant les médicaments secrets
et autres drogues, vendus en grande quantité au peuple. On avait décou¬
vert dans la plus grande partie de ces produits des principes vénéneux
qui peuvent devenir très dangereux, si ces médecines sont administrées
par des mains inhabiles, et beaucoup de cas d'empoisonnement ont été
la conséquence de leur usage immodéré.
En contrôlant la vente des produits pharmaceutiques, et en l'interdi¬
sant pour ceux dont l'analyse chimique accuserait la présence de matières
vénéneuses, le gouvernement a rendu service au peuple entier, surtout
aux classes inférieures qui font le plus grand usage de ces
sortes de
panacées.
Après avoir réglé la vente des poisons et des médicaments dangereux,
on dressa un tableau indiquant les doses qui ne pourraient être dépas¬
sées sans danger pour les malades.
La fabrication des produits chimiques et pharmaceutiques, en se ser¬
vant des matériaux du pays, fut encouragée par le Bureau Central. On a
déjà pu constater, dans les laboratoires du gouvernement, que les Japo¬
nais savent préparer unegrande quantité de produits chimiques de bonne
qualité. Le gouvernement accorde des diplômes spéciaux aux manufac¬
turiers dont les produits sont les plus remarqués.
Le principal but du Bureau Central fut de faire disparaître l'ancien
système établi par les médecins japonais, depuis les temps les plus recu¬
lés, pour faire adopter la méthode européenne, et d'améliorer la situa¬
tion tant sociale que scientifique des médecins, des pharmaciens et des
officiers de santé du gouvernement.
Vingt et un pour cent seulement des praticiens japonais suivent au jourEn 1873, un
l'empire
du
japon
153
d'hui la méthode de l'Occident, tandis que les autres emploient encore le
système chinois ou japonais. Il est évident que ce changement ne peut
avoir lieu que peu à peu, au fur et à mesure que les adhérents à l'ancien
système, seront remplacés par les adeptes de la méthode d'Occident.
Le typhus, la fièvre typhoïde, la petite vérole, la dyssenterie et la
dyphtérie, existent malheureusement dans ce beau pays. Le choléra y
fait aussi son apparition de temps en temps, sous la forme endémique et
sous une forme plus dangereuse encore appelée choléra asiatique.
En 1876 et en 1877 plusieurs Ken ont souffert du typhus. La dyphtérie
a fait 110 victimes dans le Ken de Tochigi. La petite vérole a sévi parti¬
culièrement dans les Ken d'Ibaraki, de Tochigi et d'Akita, qui ont éprouvé
des pertes assez importantes. Cette même maladie a régné de 1876 à
1878 dans le Fu de Tokio, et dans les Ken de Nagasaki, d'Awomori et de
Miyasaki ; il y a eu 502 décès contre 689 guérisons.
La vaccine a été l'une des premières mesures sanitaires introduites au
Japon, parles médecins hollandais de Décima. Quoique depuis 18-19 les
daïmios aient beaucoup contribué à répandre l'usage du vaccin dans
leurs provinces, ce n'est réellement qu'en 1874 que le gouvernement cen¬
tral s'est occupé sérieusement de l'introduction et du contrôle de cette
importante mesure préventive. Les statistiques nous montrent que le
vaccin est aujourd'hui répandu dans tous les Fu et Ken de l'empire, et que
son usage est admis sans difficulté dans tout le Japon.
Le rapport de M. Nagayo-Sensai mentionne 364 sources minérales, par¬
mi lesquelles 41 ont été analysées jusqu'en 1877. Celles des provinces
de Idzu, Sagami, Kotsuké, Setou et Kii sont à présent connues exacte¬
ment ; quelques-unes sont très fréquentées, ainsi que nous le disons en
parlant des Bains.
CHAPITRE IV
BEAUX-ARTS
Le Musée de Tokio, son ouverture officielle. — La
peinture, Hokousaï et Mérigoto. — L'archi¬
tecture, la sculpture, la ciselure. — La musique et les instruments japonais. —
la scène et les
acteurs; repas au théâtre. — Le théâtre d'Osaka; les
M"e Olga, programme musical. — Acrobates,
Le théâtre,
dames, la critique;
lutteurs.
sont toujours en retard sur les
de la civilisation. Dès les premiers contacts avec les
Chez les peuples neufs, les beaux-arts
autres branches
étrangers, les populations à demi-sauvages empruntent à ceux-ci les cho¬
ses essentielles à la vie. Elles ne leur prennent que plus tard ce qui
constitue le domaine des jouissances intellectuelles : littérature, musique,
peinture, théâtre. Sous ce rapport, les Japonais ont suivi la marche habi¬
peuples. Les beaux-arts y sont relativement dans l'en¬
fance, au moins quant aux productions indi¬
gènes. Cependant, de ce côté encore, ce pays
ne restera pas longtemps en arrière.
Un
tuelle des autres
Musée des beaux-arts
a
été fondé à Tokio ;
l'inauguration solennelle en fut faite le 20
mars 1882, en présence du souverain,
des
princes delà maison impériale, et de toutes les autorités civiles, religieu¬
ses et militaires. Un grand banquet réunissait dans une salle du premier
étage tous les daidjin et les sanghi admis à manger avec l'empereur.
Voici le discours prononcé par le général Yamada, ministre de l'intérieur :
Pour enrichir un pays, il faut développer les connaissances du peu¬
ple et encourager les travaux de toute nature. Si chacun travaille avec
énergie, tout ce qu'on entreprendra réussira. Le gouvernement a créé
des Musées, parce qu'il a pensé que cela pourrait aider au développement
de l'industrie, à l'élévation de l'esprit national
et par conséquent aug¬
menter la richesse de la nation et sa valeur morale. Chacun peut ainsi se
rendre compte des progrès accomplis et voir par ses propres yeux ce que
«
,
f!J;
l'empire du japon
155
de simples descriptions n'auraient pas suffi à faire comprendre. Le pre¬
mier Musée a été établi la 6° année de Meidji (1873) à Yamashita, mais
il était mal si tué,.et on n'a
jamais pu y réunir une collection sérieuse.
Les travaux de construction de celui que nous inaugurons aujourd'hui
ont été
commencés au mois de mars de la 11e année de Meidji
(1878) et
14e année (1881). On a commencé à y exposer quel¬
ques objets au mois d'août, et aujourd'hui, l'installation étant complète,
nous l'inaugurons solennellement. S. M. le Mikado a bien voulu honorer
terminés pendant la
cette cérémonie de sa présence;
je suis heureux de pouvoir remettre à
Musée.
J'espère que cet établissement sera utile et je souhaite qu'il atteigne un
grand développement. »
Sa Majesté le Mikado a répondu par les paroles suivantes:
«
Ce Musée nouvellement créé ne peut être que très utile au
dévelop¬
pement de l'industrie. Je crois que cela aidera à l'enrichissement du pays ;
c'est le vœu que je fais, et j'espère que c'est aussi le vôtre. »
L'Exposition au palais d'Ouyéno, à laquelle fait allusion le général
Yamada, est restée en effet longtemps ouverte. Elle a été très fré¬
quentée. Nous relevons dans un journal de cette époque que le chiffre
hebdomadaire des entrées fut de 44,327 et celui des exposants de 31,000.
Les critiques d'art ne pourront pas faire une étude complète de la
peinture japonaise, tant que nos Musées n'auront pas recueilli des séries
de dessins authentiques, et dressé le
catalogue des œuvres des peintres
japonais.
Cependant, d'après ce que nous savons par les diverses publications
sur l'art
japonais,et par les collections de dessins déjà faites en France
et en Europe, on
peut caractériser cette peinture qui brille dans les détails,
qui se plaît à relracer les moindres accidents de la nature. Ce sont des
moineaux qui glissent sur l'écume des vagues, des tortues qui remontent
un courant,
un crabe qui gravit une nasse, des insectes aux couleurs
brillantes, perchés sur un brin d'herbe, des roses qui s'épanouissent dans
Sa Majesté le catalogue des objets qui figurent dans les salles du
leur fraîcheur.
Dans ce genre de peinture, dans les dessins
Japonais sont de véritables maîtres.
«
et dans les croquis, les
Le trait distinctif de la
peinture japonaise, dit Charles Blanc, n'est
mais au coninterprétation libre, vive et spirituelle de la nature. L'ar-
»
pas la vérité comme
»
traire une
on
l'entend dans les autres écoles,
»
tiste de Yédo saisit avant tout
»
choisit les lignes essentielles et
l'esprit des choses. 11 excelle au croquis,
néglige les autres. »
l'empire
156
du japon
peintre japonais le pins réputé au Japon et le plus
Europe. Des critiques compétents assurent qu'il peut être com¬
paré aux plus habiles dessinateurs de l'Occident. Si sa peinture ne soup¬
çonne pas le modelé dans sa plénitude, si elle n'attaque pas les ensembles
et les effets, elle attache une expression remarquable aux silhouettes, aux
croquis fantaisistes, aux paysages gracieux.
Hokousaï a publié un album de grande valeur, qui contient 53 vues
prises çà et là, de Tokio à Kioto, le long du Tokaido, la fameuse route
Hokousaï est le
connu en
du Japon.
Jongleurs. — Gravure extraite de la Manqua de Hokousaï.
Après Hokousaï, il convient de citer Mérigoto, à la fois peintre et
aquarelliste de distinction ; plusieurs de ses dessins
ont été gravés en France.
médecin. C'est un
h'architecture ne serait pas digne d'intérêt, si l'on ne considérait que
les habitations,
à rez-de-chaussée, construites généralement avec
des
bambous. Ces maison basses flattent peu le goût européen. Cependant les
temples innombrables, les palais des Mikados, les tombeaux des héros et
l'empire
du
157
japon
des ancêtres, les théâtres et quelques autres beaux monuments, montrent
que les Japonais, malgré leur caractère industrieux, ne sont pas restés
indifférents aux grandes constructions artistiques, religieuses ou natio¬
nales, s'ils ont dédaigné pour leurs habitations personnelles la solidité,
le confortable et le grandiose.
particulier au Japon. Comme celle
des peuples de l'Orient, elle s'est distinguée dans la représentation des
Dieux, dans ces colossales statues de Boudha, dont nous avons eu sou¬
La sculpture n'a pas
eu un genre
vent l'occasion de parler.
plus d'éclat que la sculpture. Nous revien¬
La ciselure a eu beaucoup
drons plus loin sur l'ornementation des vases, sur la fabrication des bron¬
zes et
de ces divers objets d'art qui ont l'ait aux Japonais une
réputation
incontestée, et quenous apprécions beaucoup en France.
Bien que de
nombreux Européens soient déjà allés au Japon, la musi¬
que japonaise n'a pas encore été l'objet d'une étude approfondie; cepen¬
dant on sait que le système musical des Japonais est en désaccord avec
Européens. Leurs instruments à cordes sont faits en bois de
polownia; les cordes sont tressées avec des fils de soie. Le sansin est la
guitare du pays; 1 egotto est une sorte de harpe qui a 13 cordes ; le kokio
esta peu près semblable à notre violoncelle.
Les Japonais font, avec des tiges de bambou, des instruments qui
ressemblent à la clarinette, à la flûte et au flageolet. Ils se servent aussi
celui des
de conques marines et de clairons.
de l'Extrême-Orient, ils ont des gongs qui
Les triangles et les clochetons
sont très usités dans leur musique. Ils ont aussi le tamtam, le tambou¬
rin et le tambour. Avec ces divers instruments, ils produisent des mélo¬
Comme tous les peuples
ont la forme de boucliers et de crotales.
dies très variées et très riches en tonalités. C'est dans les théâtres,
les maisons de thé et sur les
dans
places publiques qu'ils font entendre leurs
orchestres.
Les Aïnos connaissent peu
la musique ; ils n'ont qu'un instrument
appelé mokori qui imite la guimbarde. Il se compose d'une branche de fer
pliée en deux avec une languette d'acier; on le place entre les dents et
avec le
doigt on fait vibrer la languette. Cet instrument a une sonorité
monotone.
Le goût des Japonais pour le théâtre est très développé. Comme
les Français, ce peuple adore les
représentations. Il aime de préférence
158
l'empire
du
japon
espèce de vaudeville. La reproduction de quelque cause criminelle
situations dramatiques et comiques
s'y coudoient au son d'un accompagnement tant soit peu discordant,
dont le rythme monotone ne varie guère que d'intensité. Les actes
sont longs et nombreux, une représentation durant couramment de dix à
douze heures consécutives. En revanche, les tableaux changent souvent
et très vite par une machinerie des plus ingénieuses. Le plancher de la
scène est une grande plaque tournante dont on n'utilise à la fois que la
moitié, le fond du décor s'élevant sur la ligne qui serait le diamètre; tout
d'un coup la plaque fait un demi-tour, les acteurs disparaissent avec le
tableau et un sujet nouveau préparé par derrière avec des personnages
tout placés se trouve immédiatement substitué.
Les pans latéraux se modifient par le même procédé. Tout se repré¬
sente sur la scène, aucun détail n'est épargné, et pour flatter le goût un
peu sanguinaire du public, l'égorgement des victimes est reproduit avec
un réalisme au-dessus des
convenances des Européens. Les scènes de
mœurs y sont d'un naturalisme tel que les dames de nos pays se privent
du théâtre japonais. Il est vrai de dire que notre influence s'est fait sen¬
tir sur la scène, et que les pièces et le genre français, anglais, italien,
allemand, sont fort goûtés du public japonais.
Jamais les femmes ne paraissent sur la scène à côté des hommes. Les
rôles de femmes sont tenus par de jeunes garçons, dont la voix aiguë,
la tournure et l'accoutrement ne laissent pas deviner le sexe. Certaines
pièces sont jouées par des femmes seules.
Vu l'absence de tout siège, les dispositions de la salle se réduisent à
une division en nombreux casiers où l'assistance s'accroupit par familles
ou connaissances. Il va sans dire que, pendant ces interminables séances,
des groupes mangent et boivent sans se déranger, absorbant une variété
une
célèbre fait le fond de l'action ; les
de friandises à décontenancer nos
confiseurs. Entre
eux
les voisins se
font assaut de politesses, en s'offrant à tour de rôle leurs provisions.
Les
étrangers sont particulièrement choyés et les Français absolument
envahis.
Dans le sujet
représenté, c'est-à-dire dans la composition de la pièce
elle-même, le caractère laïque, ingénu et sensuel du peuple se dessine
vigoureusement. Le théâtre japonais se détache de tous les autres qui
sont, ou du moins ont commencé par être la reproduction des scènes
religieuses. Ici, rien de pareil. Le mysticime est chose absolument incon¬
nue; on ne prise que les représentations des scènes de la vie réelle,
quelquefois d'une crudité révoltante pour les civilisés de la vieille Europe.
L EMPIRE
DU
JAPON
159
Le théâtre japonais est
fantastique et satirique. Le plaisir dramatique
s'y confond avec les jouissances purement sensuelles.
Les premières places au grand théâtre d'Osaka se
paient cinq piastres
et plus (de 30 à 40 francs). La salle est vaste et
contient, indépendamment du parterre, trois rangs
de loges élégamment ornées. Les
décorations, les
costumes, sont du meilleur goût. Chaque specta¬
teur est assis sur une natte qu'il a louée et sur
laquelle on lui sert les rafraîchissements qu'il est
d'usage de se procurer au théâtre même. Ces
rafraîchissements sont fournis par le directeur ou
un de ses préposés,
et constituent un bénéfice
considérable.
Les dames
japonaises, chez lesquelles l'instinct
de la coquetterie semble être
pour
le moins aussi
chez les nôtres, saisissent avec
empressement l'occasion qui leur est offerte de
développé
que
déployer le luxe de leur
toilette. Elles
se
font
accompagner au théâtre par leurs femmes de
chambre, munies de tout un attirail de riches vête¬
ments, et se plaisent à changer plusieurs fois de
robe dans le cours de la même soirée.
Le
Japon constitue une exception dans l'histoire
de l'art dramatique. Peut-être la
séparation abso¬
lue du temporel et du
spirituel,
principe qui sert
peuple, est-elle cause
de cette singularité. Ce
que les voyageurs nous
de base aux institutions de ce
ont laissé entrevoir de
son
théâtre est brutal et
populaire, assez analogue au théâtre anglais primi¬
tif, surtout au drame de Wicherley, sous Charles II.
Les journaux, comme en
Europe, sont
bien pénétrés de leur impor¬
l'appréciation des œuvres dramatiques et du talent
des artistes. Ils font et défont les
réputations. La chronique théâtrale et
tance en ce qui touche
musicale tient dans les grands journaux une
large place.
aujourd'hui jouées à l'européenne par des
troupes françaises ou anglaises, sur les plus grands théâtres du Japon.
Nos premiers artistes
y vont faire des saisons. M. et M™ Hirlemann fai¬
saient, il y a quelque temps, leurs adieux aux dilettanli de Yokohama.
Voici en quels termes
s'exprimait le lendemain un journal de cette ville:
Nos meilleures pièces sont
160
l'empire du japon
Que pouvons-nous dire de Mme Hirlemann sans
«
nous répéter ? Elle a
italiennes,
les deux grands airs d'Ernani et d'I Puritani ; avec une grâce exquise,
chanté, d'une façon aussi brillante que sur les grandes scènes
L'amant qui vous implore », et
avec un brio entraînant, le boléro de Carmen... Elle a transporté, enthou¬
siasmé son public, qui ne lui a pas ménagé son admiration et ses
applaudissements. Mais son triomphe a été après le grand air du lor acte
du Trouvère, « La nuit calme et sereine », dont les vocalises finales ont
été un vrai bijou, et dans la scène du Miserere, où elle a été superbe
d'âme et de passion. » Ne dirait-on pas que cet extrait d'un compterendu théâtral a été écrit à Paris, au lendemain d'une grande soirée
la délicieuse romance des Porcherons: «
à l'Opéra ?
la célèbre pianiste russe, parcourait le
Japon, elle donnait dans les grands théâtres des soirées musicales très
fréquentées. Elle était choyée par la presse à l'égal de nos plus célèbres
A l'époque où M1Ie Olga Duboin,
artistes d'Europe. L'Echo du Japon que nous
avons eu si souvent l'oc¬
casion de citer,
rappelait les succès que l'artiste avait obtenus dans les
autres nations.
Il donnait des extraits de l'Australasian, de Melbourne,
du Register, d'Adélaïde, de
l'Ere nouvelle, de Saïgon. Nous lui emprun¬
lignes de son compte-rendu et la composition du concert:
Caprice de Concert, d'Asher ; dès ce
premier morceau, on voit de suite que l'artiste est bien maîtresse de
son
instrument, auquel elle semble communiquer ses pensées, ses.
impressions. Son jeu est essentiellement classique, et ses doigts accom¬
plissent sur le clavier de véritables tours de force sans que le corps
bouge d'une ligne. Nous entendons ensuite It ivas a dream, chant, de
Cowen, et le Grand Scherzo, de Chopin, cette page si riche d'harmonie,
tons quelques
«
La soirée a débuté par le grand
puis des
qu'il est impossible de rendre mieux et avec plus d'expression ;
variations sur l'air russe Oh! dites-lui, de Ketterer, et enfin pour ter¬
miner la première partie du programme, le Carnaval russe, composition
de M"e Duboin. — La seconde partie commence par l'Impromptu, de
Chopin, dont la pianiste rend parfaitement la grâce et la finesse, et
Chant sans paroles, de Mendelssohn, suivi lui-même par la Fileuse, du
même auteur. Enfin la soirée se termine par un Nocturne, la Gazelle,
Souvenir du Caucase, par M"e Duboin, et la Yota aragonesa, de Gottohalk. Nous avons entendu avec un grand plaisir les deux morceaux com¬
le
surtout,
posés par l'artiste, le Carnaval russe et la Gazelle, le dernier
qui a été redemandé... »
En dehors du théâtre proprement dit, les Japonais affectionnent parti-
l'empire
du
161
japon
culièrement les acrobates et les jongleurs. 11 est vrai de dire que leurs
artistes sont d'un réel mérite. Leurs équilibristes sont renommés dans
et quelques-uns sont venus chercher les applau¬
Leurs exercices de trapèze, de perche
oscillante, sont véritablement surprenants. Ils grimpent à la perche à la
manière des singes, les pieds nus, et s'en servant comme de leurs mains,
tous les pays du monde,
dissements de nos grandes villes.
pour saisir la
perche. Les jongleurs excitent l'admiration de tous les
étrangers.
Pour le peuple des campagnes,
les luttes dans les foires, forment un
d'exercice chez
divertissement favori; mais il diffère de ce même genre
nous.
En France, le but de la
lutte est de terrasser son adversaire ; en
Angleterre, de le frapper tellement à coups de poing sur la tête et le visage
qu'il soit réduit à demander merci, lutte barbare où chacun des lutteurs
emporte une bonne part de horions, a la face congestionnée, les yeux
pochés, quelques dents cassées, etc. Au Japon, le but de la lutte est d'o¬
bliger l'adversaire à franchir un cercle tracé autour des combattants,
absolument le contraire du cercle de Popilius. Ce genre d'amusement est
fort goûté, même dans quelques grandes villes.
21
CINQUIEME PARTIE
CHAPITRE 1er
MŒURS
ET
COUTUMES
Mutsushito à la tête du mouvement novateur. — Mœurs
nouvelles, nouveaux costumes ; ancienne étiquette de
la cour supprimée.— Edit impérial.
—
Les hommes
à deux sabres. — Caractères japonais.
—
Politesse exagérée. — Les
repas ;
la
natte et les bâtonnets.— Les fruits. —
Les vêtements, le parasol.
des
— Coiffure
Japonais et des Japonaises. — La
toilette d'une Japo¬
naise; le fard. —
Le
tatouage, corps
tatoués. — Le lit,
l'oreiller, le
mas¬
L'habita¬
tion, décor des ap¬
sage.
—
partements ,
sons
en
maisons
cloi¬
papier
en
,
bam¬
bous; le mobilier,
la minutie des dé¬
tails.
—
Les voya¬
la djinriksa,
le djinriksi. — Un
ges,
voyage à Nikko, la
route du Tokaido.
—
Les
foires ;
la
fête du nouvel an ;
les
—
illuminations.
Les bains.
Depuis la ré¬
volution de 1868,
les
mœurs
changé
ASi
au
ont
Ja-
l'empire du japon
164
mouvement novateur.
et il a supprimé
l'ancienne étiquette de la cour; l'empereur et l'impératrice sont devenus
accessibles à leurs sujets. L'impératrice a ouvert les portes du palais aux
l'impulsion
pon. Mutsushito a donné lui-même
au
II a pris le costume européen et le dolman à brandebourgs,
femmes des ambassadeurs, et un décret a interdit de se prosterner la face
contre terre au passage du Mikado.
démocratisé
en
Le pouvoir absolu, quasi divin, s'est
quelque sorte, sous l'influence de la civilisation euro¬
péenne.
«
Les auteurs qui ont écrit sur le Japon
il y a plus de 30 ans, font défi¬
ler devant, les yeux du lecteur une procession cle
palanquins dorés, de prin¬
chamarrés, de guerriers bardés de fer et de ces terribles « hommes à
ces
deux sabres »
qui faisaient sauter la tête d'un Européen à tous propos,
fauche un coquelicot. Maintenant on est accueilli
comme d'une badine on
par des douaniers en
costume vert-pomme, visitant vos colis avec un
scrupule qui n'a rien d'oriental. Les Kangos (chaises à porteurs) laquées
d'or, les armures ciselées, les soieries aux riches broderies sont dans les
musées avec les coquilles de sabre au travail merveilleux, dont on a pris
les lames pour y emmancher des gardes à l'européenne et
utiliser le tran¬
chant inimitable de l'acier.
»
Les seigneurs dépossédés
sont devenus officiers, magistrats,
fonc¬
tionnaires, revêtant des défroques d'habits noirs et de redingotes, et
donnant ainsi par leur tenue l'idée à peu près exacte de la façon dont ils
reproduisent nos institutions.
Des sanguinaires Samouraï on a fait des agents de police, des gen¬
darmes, des militaires de toutes armes costumés à l'européenne, en bleu
de ciel, rose tendre ou jaune serin. Car une des particularités de ce peuple,
dont le goût se caractérise par une finesse exquise, est de tomber dans
une cacophonie épouvantable quand il essaie de changer de route.
Après ces révélations, on serait tenté de croire que le temps annoncé
par bien des auteurs est déjà venu où le Japon, par sa transformation
sociale, aura perdu tous ses titres aux sentiments de curiosité qu'il fait
»
»
naître chez nous.
opinion est différente, et la faculté que nous donne notre civili¬
de plus en plus dans les replis intimes du génie et des
mœurs de ces charmants habitants, compense largement tout ce qu'il a
fallu perdre pour en arriver là.
»
Mon
sation de pénétrer
»
Les traits saillants du Japonais
sont une intelligence très fine, une
facilité d'assimilation extraordinaire, un goût artistique aussi délicat que
l'empire
du
japon
165
vulgarisé, une propreté idéale, une grâce indéfinissable, une politesse
exagérée et une bonne humeur inaltérable. Aussi, quand ils s'appellent
avec orgueil les Français de l'Orient, ne risquons-nous pas grand chose
à accepter la comparaison. En fait, il faudrait de longues pages pour étu¬
dier tous les points de similitude que présentent les deux races. Un des plus
frappants et des plus avouables, c'est l'amour passionné du sol na¬
tal. » (1)
Un de leurs caractères distinctifs est aussi l'esprit d'urbanité. Les que¬
relles vives, accompagnées de grossièretés, sont fort rares. Les cochers,
les commissionnaires, et en général tous les gens du bas peuple paraissent
avoir un caractère moral que pourraient leur envier bien des personnes
appartenant chez nous à des classes aisées. Les Européens sont frappés,
en arrivant dans ce pays, d'avoir affaire à des concierges affables, à des
forts de la halle d'une exquise politesse, à des employés de la poste,
des chemins de fer ou d'autres administrations qui paraissent compren¬
dre qu'ils sont payés par le public, et comme tels, tenus envers lui à une
certaine déférence.
politesse des Japonais est souvent poussée jusqu'à l'obséquiosité,
sociale par excellence tourne au ridi¬
cule; nous n'en voulons pour preuve que la scène suivante, reproduite
dans Madame Chrysanthème, de Pierre Loti ; on la dirait empruntée à
une des meilleures pages de Molière. L'auteur y dépeint en termes plai¬
sants et satiriques les visites préparant la première entrevue d'un jeune
La
de sorte que ce qui est une vertu
homme avec sa fiancée :
«
Entre une vieille dame,
deux vieilles dames, trois vieilles dames,
émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts, que nous
rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le
genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire, puis des jeunes tout
à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le quartier. Et
tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en politesses réciproques ;
et je te salue, — et tu me salues, — et je te ressalue, et tu me le rends, —
et je te ressalue encore, et je ne te le rendrai jamais selon ton mérite, —
et moi je me
cogne le front par terre, et toi tu le piques du nez sur le
plancher; les voilà tous à quatre pattes les uns devant les autres; c'est à
qui ne passera pas, à qui ne s'assoira pas, et des compliments infinis se
marmottent à voix basse, la figure contre le parquet
»
Malgré la forme ironique donnée à ce tableau, on ne peut s'empêcher
fi) Ballande, conférence sur le Japon,
l'empire
166
de considérer combien les Japonais
du
japon
dépassent les peuples d'Europe au
point de vue de l'urbanité.
Cependant, même sous ce rapport, nos usages diffèrent complètement
des leurs, et ce qui est ici une marque de courtoisie et d'amitié peut
passer chez eux pour une inconvenance. Ils ne connaissent pas la poignée
de main, si commune chez les peuples d'Europe, et qui joue un si grand
rôle dans nos relations. Us ne connaissent pas non plus le baiser, et n'ont
même pas de mot pour
l'exprimer ; il y suppléent par le verbe téter. La
salutation orale, les compliments (souvent exagérés), les révérences réité¬
rées, la distance qu'ils observent envers les personnes à qui ils veulent
témoigner un grand respect, sont les seuls moyens d'exprimer leur
sympathie ou leur déférence.
Les
Japonais se nourrissent principalement de poissons, d'œufs et
de volailles, avec du riz en guise de pain. Le riz fait la base de leur nour¬
riture — un peu de riz, avec des conserves et du thé, constituent souvent
Le peuple ne sait pas faire le pain, mais il en paraît très
friand, lorsqu'il peut en obtenir des étrangers. Cependant les Japonais
emploient la farine dans les moindres mets. Us boivent de l'eau, du thé
ou une espèce de tisane de riz fermentée, nommé saki, qui se sert tiède;
aux environs d'Hakone, ville de montagnes, à 45 milles de Yokohama,
on boit habituellement une liqueur faite avec du blé écrasé.
En été, cette alimentation n'est pas désagréable, pour peu qu'on soit
sans préjugés contre les sauces du cru.
leur repas. —
l'empire
Tout est servi très proprement,
du
167
japon
clans de ravissants petits bols et sur
de petits tabourets. (1)
La plus grande
difficulté consiste clans l'usage du couvert, purement
constitué par deux bâtons un peu plus longs qu'un
crayon ; il faut appren¬
dre à les tenir dans la main droite l'un contre l'autre, de
façon à s'en ser¬
vir, soit comme d'une pince pour saisir les aliments coupés en petits
morceaux, soit pour porter aux lèvres une bouchée de riz, cuit à l'étuvée,
et absolument sec.
Un fait bien curieux à noter, c'est que les Japonais sont aussi mala¬
droits avec une cuillère et une fourchette que nous
pouvons le paraître
avec leurs instruments. Il
n'y a qu'une véritable souffrance pour l'Euro¬
péen ; c'est la privation de chaises et de tables ; manger accroupi sur un
plancher est, au bout de quelques séances répétées, un réel supplice.
Les Japonais sont généralement très sobres, et leur nourriture coûte
peu. Mais les dîners d'apparat sont chez eux fort en honneur, et dépassent
en magnificence ceux de nos contrées. Il n'est
pas rare de se voir servir
une cinquantaine de
plats, la plupart inconnus aux Européens. 11 est
d'usage de manger de chaque mets, et de boire pur un peu de saki ; le
tout est servi clans des assiettes et
des tasses
porcelaine de la plus
grande finesse. Au nombre des plats se trouvent toujours le riz et le pois¬
son cru, auquel, disent certains
voyageurs, on s'accoutume assez facile¬
ment. Le repas terminé, chaque convive
emporte avec soi les baguettes et la
serviette en papier dont il s'est servi, en souvenir de la bonne chère
qu'on lui a faite. La durée d'un repas de ce genre est de deux heures, et
c'est aux convives qu'il appartient de lever la séance
culinaire, en deman¬
dant le riz, qui est le plat final
obligatoire. Les étrangers, peu habitués
à ce genre de festins, et
qui n'ont pu malgré la diversité des mets, satis¬
faire leur appétit, mangent avec plaisir de ce riz cuit à l'étuvée sans autre
assaisonnement qu'un peu de sel. Au bout de quelque
temps l'estomac se
fait sans peine à ces ingrédients
étranges et l'on savoure la cuisine japo¬
naise, à l'égal des meilleures sauces de nos bons hôtels français. On est
bien obligé d'ailleurs de se plier aux
usages du pays, nos aliments habi¬
tuels ne se rencontrant pas dans les îles du
Japon. Cependant nos usa¬
ges tendent à se généraliser, même dans la manière d'apprêter et de servir
en
les aliments.
(1) Pour des Européens, à voir ainsi une famille de Japonais accroupis sur une
natte,
plats, de petites tasses, de petites soucoupes et do petits flacons de porce'aine, il semble qu'on se trouve en présence de petits écoliers et de petites écolières
qui
font une dinette un jour de vacances.
avec de petits
l'empire
163
du japon
recherchent pas les fruits; ils prétendent que leur
qui n'a pas besoin d'êlre corrigée par
des rafraîchissants. C'est la base de l'alimentation de toutes les régions
qu'on peut facilement irriguer; on l'y consomme soit étuvé soit arrosé
d'un peu de thé ; les classes aisées mangent, en outre, avons-nous
dit, du poisson, quelques légumes, et parfois des sauces, mais seu¬
lement comme garniture et condiments destinés à donner de la saveur
au riz, qui est le véritable aliment. Grâce à ce genre de nourriture, les
Japonais n'éprouvent pas pour ainsi dire, le besoin de boire, un peu de thé
chaud leur suffit pendant les repas, et les -fruits n'ont pas pour eux le
même intérêt que pour les Européens. D'un autre côté, le climat n'est pas
favorable au fruit d'été : la plupart sont attaqués par les vers ou par les
insectes, ou bien encore pourrissent avant d'atteindre leur maturité.
Cela a lieu notamment pour les prunes, les pêches et les abricots; on est
obligé de les cueillir encore tout verts si on ne veut pas les perdre. On
conçoit donc que les arbres à fruits soient négligés. On ne cultive réelle¬
ment que les kaki (plaqueminier lotus), parce que ceux-là réussissent
fort bien, fructifient abondamment, que leurs fruits se font sécher, qu'ils
Les Japonais ne
riz est une nourriture complète
fruits ne sont,
et ils
sont guère supérieurs à ceux qu'on obtient en Provence sous le nom de
nèfles clic Japon; on en rencontre de bien meilleurs en Afrique. Aux envi¬
de Tokio, on place des néfliers dans les terres argileuses, à l'expo¬
sition du Midi, en coteau et surtout à l'abri des vents du Nord. Les fruits
gagneraient en qualité si on fumait et si on cultivait les pieds.
Le Maroumerou vient très bien dans les sables du littoral de la mer du
Japon, et y produit des fruits remarquablement gros ; il est au contraire
constituent une véritable ressource alimentaire. Les autres
en
réalité, utilisés que par les enfants. Les meilleurs sont les bissos,
ne
rons
fort rare aux environ de Yokohama.
Les poires
produites par les rachi sauvages sont de fort
mauvaise
qualité. Les meilleures espèces cultivées se rapprochent de la poire Messire
Jean, d'Europe, et lui sont inférieures; elles ont, par contre, l'avantage de
se conserver facilement jusqu'au mois de juillet : elles sont assez bonnes
quand elles sont cuites; leur forme est celle d'une pomme reinette grise.
Le jujubier est très rare, on ne le rencontre qu'auprès des maisons.
Le costume national japonais ne diffère
guère de celui des Chinois. Des
plus sou¬
vent marron foncé, affectent la forme de la robe romaine ; ils sont serrés
à la taille par une ceinture de la même étoffe, mais de couleur différente.
vêtements de soie fort amples, aux couleurs parfois éclatantes,
l'empire
du
169
japon
A cette ceinture
pendent les menus objets que nous avons coutume de
mettre dans nos poches : pipe, blague, couteau, etc. Cette robe s'ouvre sur
le devant et laisse
apercevoir un pantalon à peu près dans la forme des
nôtres, mais plus ample, et attaché à la cheville comme celui de noi
zouaves.
La chaussure, où n'entre pas le cuir, mais exclusivement la laine
et la soie, laisse voir un tissu multicolore à dessins variés ; elle est soute¬
nue
par un petit
tréteau assez élevé, dangereux pour les Européens, à
cause des chutes qu'il occasionne.
Le costume est terminé par un chapeau
papier laque, léger et imperméable, affectant le plus souvent la forme
en
d'un parasol.
Les classes inférieures vont beaucoup plus simplement vêtues; dans les
contrées les plus méridionales même, il n'est pas rare de trouver des indi¬
vidus ayant remplacé tout simplement l'habit par un tatouage compliqué
qui couvre tout le corps.
Ajoutons que les costumes européens, obligatoires pour la plupart des
fonctionnaires, sont portés aujourd'hui en tout ou en partie, par presque
tous les Japonais.
Il y a un charme véritable à emprunter le costume national; certains
Européens n'ont pu longtemps résister à l'envie de se promener affublés
des robes à grandes manchettes, tête nue sous le grand'parasol, l'éventail
à la main, perchés sur de petits tréteaux, risquant une entorse à chaque
pas ; ils s'en amusent beaucoup, mais bien moins encore que le public,
dont ils excitent l'hilarité joviale à un point qui n'est pas traduisible.
La coiffure des Japonais,
même celle des hommes, est une œuvre de
longue patience. Ils se rasent le sommet de la tête et relèvent leur chi¬
«
enduit d'huile de camélia, sur le sommet du crâne, où le soutient
de carton laqué. Quant aux femmes, elles se laissent pousser une
légère touffe de cheveux au-dessus du front, et le reste de la chevelure se
gnon,
un tube
divise en deux ailes et en un vaste chignon mêlés de cheveux postiches,
que retient un peigne en écaille à boule de
corail. Tout ce bel édifice ne
peut être construit en moins d'une demi-journée ; aussi les femmes obli¬
gées de travailler ne peuvent-elles se coiffer qu'une ou deux fois par
semaine, et pour ne pas déranger l'ordonnance de leur chevelure, doiventelles dormir la nuque posée sur un chevalet, sans que la tête touche les
nattes ou les étoffes de la couche. »
(1)
L'usage de se farder est très usité au Japon, mais les dames japonaises
(1) Elisée Eeclus.
22
l'empire du japon
170
ne se
peignent pas le visage de la même
manière que les clames euro¬
péennes. Une couche uniforme de blanc recouvre toute la figure et tout le
cou; on fait exception pour deux ou trois points de la peau, naturellement
brune; ces points, situés sur le cou, ne sont pas peints et doivent ainsi
former des contrastes. Une fois la face blanchie, une teinte de rouge est
Ensuite
colore les
passée sur les joues, au-dessous de chaque œil.
on
lèvres en rose avec du magenta; on y étend une couchesi épaisse de cette
tire sur le vert métallique
irisé; c'est la teinte de la couleur d'aniline cristallisée.
couleur, qu'elle cesse de paraître rouge et
Ainsi, du blanc
«
minéral
sur
le visa¬
ge et sur le cou, du
carmin sur les joues,
du noir sur les sour¬
cils, du bétel noir
aussi sur les dents,
des feuilles d'or ou
la couleur d'ani¬
de
line
sur
les lèvres,
restes des bariolages.
multicolores en usa¬
temps de la
sauvagerie primiti¬
ve
complètent la
ge aux
,
Quelques auteurs ont vu dans cette coutume
noir l'intention de la femme japonaise de ne
pas exciter la jalousie de son mari : il n'en est rien. Outre que cet
usage n'est pas spécial aux femmes mariées, il est répandu dans tout
l'Extrême Orient, Annam, Tonkin, Indo-Chine, et dans beaucoup d'îles
de l'Océanie. C'est pure coquetterie. »
toilette de la Japonaise.
de se teindre les dents en
moderne, on peut voir parfois les
lèvres des jeunes filles peintes en vert.
Aussi, c'est un fait curieux que la propagation si rapide de la couleur
d'aniline parmi les Japonaises. Elle paraît y avoir supplanté l'ancien
rouge ; il s'en fait une grande consommation.
Dans certaines pièces de théâtre, les acteurs se peignent la face de
larges raies rouges, tracées d'ordinaire aux deux côtés des yeux. Ce mode
de peinture employé par ceux qui paraissent sur la scène, est aussi appliDans les
livres coloriés du Japon
l'empire
du japon
171
qué à l'enjolivement des petits enfants. Aux jours de grandes fêtes, on
leurs parents et fardés
d'une ou deux raies transversales d'un rouge éclatant. Elles partent du
coin de chaque œil et s'étendent le long du visage.
Quanta l'habitude du tatouage, elle a été presque entièrement aban¬
donnée par les femmes de la noblesse et même par celles du peuple; le
gouvernement, désireux avant tout de complaire aux étrangers, a cru
devoir proscrire aussi chez les hommes cette forme antique d'ornemen¬
tation, de même qu'il leur a imposé l'usage des vêtements.
Matouanlin nous apprend qu'autrefois les chefs japonais étaient plus
richement tatoués que les hommes du peuple; de nos jours ceux qui sont
les plus couverts de dessins sont précisément les coureurs et lestraîneurs
de carrioles, que leur métier oblige de paraître presque nus en public.
Ces dessins, tricolores pour la plupart, rouges, bleus et blancs, s'entre¬
lacent diversement, sans aucune symétrie, mais toujours avec goût, de
manière à équilibrer gracieusement les principaux sujets, oiseaux, dra¬
gons et fleurs. C'est ainsi qu'un tatouage représente un arbre envelop¬
pant le pied droit de ses racines et montant sur la jambe gauche, puis
étalant sur le dos et sur la poitrine son branchage fleuri, où perchent des
oiseaux; abritée par le feuillage une cigogne occupe la jambe gauche. » (1)
voit de petits enfants soigneusement attifés par
«
»
»
Le lit n'existe pas au Japon, pas plus que les autres meubles dont nous
chaises, tables, armoires, canapés, fauteuils, etc.
5 à 6 centimètres
de paille, dont les brins sont triés méticuleusement, allongés les uns
contre les autres et très serrés ; le tout est recouvert d'une natte, qui
fait corps avec le remplissage.
Il est aisé de comprendre la nécessité de se déchausser sur un tel
plancher, qui conserve une élasticité suffisante pour ne pas fatiguer le
pied. Aussi la chaussure japonaise se compose-t-elle de planchettes ou de
petits tréteaux, dont il est aussi aisé de se dégager que d'un sabot, et que
l'on quitte au seuil de la maison.
« Le soir
venu, on étend par terre un, deux ou trois phtongs; c'est
une sorte de
matelas, un peu plus épais que nos couvre-pieds ouatés;
on
s'enveloppe dans une immense robe; une servante vient vous entourer
d'une énorme moustiquaire attachée au plafond par les quatre coins, et
place à votre chevet une monumentale veilleuse en papier. Vous n'avez
alors qu'à appuyer la nuque sur le petit morceau de bois en forme de basnous servons,
Le sol des habitations se compose d'une épaisseur de
(1) Elisée .Reclus.
172
l'empire
du
japon
cule, que les Japonais traitent d'oreiller, et au bout d'un quart d'heure
éprouvez le plus fameux torticolis qu'on puisse rêver. On envoie
l'instrument au diable : on roule un des phtongs en guise de coussin, et
vous
la nuit se passe
sa provision
de poudre insecticide. Ceci dit seulement pour les auberges de l'intérieur,
où, pendant l'été, la puce arrive à des proportions gigantesques, qui n'ont
pour peu qu'on ait goûté jadis de la salle de police,
relativement bonne, pourvu encore qu'on n'ait pas oublié
d'égal que son goût pour l'Européen. » (1)
A l'entrée de la nuit, on entend des sifflements assez étranges, avec des
modulations dans le ton de celles des laitiers béarnais. Ce sont des aveu¬
gles, dont la profession est de masser. Il paraît que c'est une volupté de
premier ordre que de s'endormir, délicatement pétri, avec le raffinement
de tact que peuvent y mettre des gens privés de la vue. Naturellement,
pas le moindre lavabo ; les Japonais entendent pourtant bien la toilette ;
matin et soir, ils se rendent dans une chambre spéciale où, sans distinc¬
tion d'âge ni de sexe et dans le costume le plus primitif, ils s'ablutionnent et se fourbissent de pied en cap à l'eau bouillante. C'est un des usa¬
ges auxquels l'Européen est le plus long à se faire.
Japonais ne connaît pas la pierre à bâtir; du moins il ne la con¬
avant l'arrivée des Européens. Une maison japonaise,
comme toutes celles qui existent à Tokio et à Yokohama, est formée de
Le
naissait pas
(1) Ballande.
l'empire
du japon
173
quatre poutres en bois formant les angles, réunies par des cloisons en
papier. Il ne faudrait pas croire cependant qu'il n'y ait aucune solidité.
Ces maisons résistent fort bien aux chocs et aux intempéries des saisons.
Les cloisons
intérieures sont aussi
en papier; ce
vents pouvant facilement se déplacer,
sont de simples para¬
de sorte que selon les besoins du
moment, le nombre des pièces d'une maison peut s'augmenter, ou une
pièce, au contraire, prendre la place de deux. Cette faculté donne plus
d'agrément que nous ne serions tentés de le croire de prime abord.
Mais les avantages qu'on en retire sont bien contrebalancés par la fré¬
quence des incendies et la difficulté de les éteindre. Aussi l'incendie est
un fléau perpétuel dans les villes du Japon ; et si d'une part les maisons
coûtent peu à construire, chaque père de famille peut compter qu'il en
fabriquera bien une demi-douzaine dans le cours de son existence. Les
Japonais ne s'en effrayent pas ; ils objectent d'ailleurs que les maisons en
pierre ou en brique construites par des Européens ne résisteraient pas
aux tremblements de terre, si fréquents clans leurs pays. Eux se rési¬
gnent à subir le fléau, et mettent leurs objets de prix dans des koura
incombustibles recouverts d'un épais pisé. Un quartier est, le plus sou¬
vent, reconstruit quinze jours après avoir été brûlé ; le soir même de l'in¬
cendie on trouve déjà quelques maisons rétablies et habitées au milieu
des débris encore fumants. (1)
Comme on peut le penser, le froid et la chaleur pénètrent facilement
dans ces maisons que protègent de si minces parois. On ne saurait y
construire de cheminées, aussi ces dernières sont-elles inconnues au
Japon ; on y chauffe les appartements avec des braseros incandescents
comme on le fait en Espagne.
Quant au mobilier, il est absent ; pas de chaises, pas de tables, pas de
lits, au moins apparents ; on cause assis par terre, les jambes croisées
sur des nattes épaisses, après avoir eu le soin de laisser sa chaussure à la
porte. C'est la tenue des Japonais et des Japonaises. Les Européens ont
de la peine à s'y habituer, surtout pour l'heure des repas, où chacun est
servi sur un petit tabouret haut de 30 centimètres. Il résulte de cette dis¬
position qu'il n'y a pas de table commune, et qu'e le repas n'offre pas la
même intimité que chez nous. Ici, c'est autour de la table de la famille
que se groupent les parents et les amis; le repas en commun est l'objet
d'épanchements intimes, d'agréables rapprochements; chacun puise au
même plat, et au dessert tous les verres se choquent pour marquer la
(1) Dupont.
174
l'empire
d'j
japon
cordialité qui unit les commensaux. Au Japon, riende tout cela :
chacun
il est vrai de dire que les tabourets sont ordinaire¬
ment placés en cercle sur la natte.
Les chambres seraient parfaitement nues si on n'y déployait des para¬
vents destinés, non point à parer le vent, mais à faire honneur aux visi¬
teurs, aux yeux desquels on les étale comme des œuvres curieuses. Un
vase de cuivre ou de bronze, le shibashi, garde, conservé dans la cendre,
le charbon ardent auquel on allume les pipes. D'autres vases en porcelaine,
une jardinière pendue à un pilier, contiennent des fleurs ; jamais un
bouquet comme les nôtres, où nous rapprochons violemment les tiges
différentes, mais une branche bien fleurie dans son port naturel. La car¬
casse de la maison est en bois, et les murs sont de simples châssis de
bois tendus de papier transparent qui glissent dans les rainures et que
l'on déplace ou supprime à volonté. L'Européen se trouve singulièrement
lourd et gauche dans ces constructions légères : il n'ose s'étirer, de peur
de crever d'un geste maladroit cette maison de papier.
Cette simplicité vous paraît-elle un peu rustique, attendez, regardez
encore et vous découvrirez des raffinements qui vous feront changer
d'avis. Les feuilles des paravents portent lavés à l'aquarelle des fleurs
et des oiseaux qui ont la fraîcheur et le clair éclat de la réalité; le plafond
mange à part; mais
«
est décoré de la même manière;
les châssis sont entaillés de coches pour
que la main y ait prise, et ces coches sont recouvertes de plaques de
bronze sur lesquelles figurent des sujets presque imperceptibles, finement
piliers et des poutres est nature, comme au sortir du
rabot, mais les clous y sont cachés par des appliques de bronze avec
d'autres sujets pareillement travaillés, et parfois, sur la surface lisse et
veinée, jetée habilement comme au hasard, une branche sera peinte; le
shibashi a pour oreilles deux têtes d'éléphant allongeant la trompe; sur
la panse des vases de porcelaine éclatent des couleurs cuites à grand feu
d'une amusante vivacité ; le plateau de laque sur lequel on vous apporte
le thé laisse voir sous le service un paysage en or ; la théière est d'un
céladon que ravivent les teintes délicates d'une rose ; les tasses en por¬
celaine d'Owari vulgaire ont une forme octogone, et sur chaque pan un
petit bout de paysage est enfermé dans un cadre capricieux ; le plat aux
gâteaux, par une invention fantasque, imite un tronçon de bambou
déroulé dont un coin se recourbe encore; 1 enelzké, qui retient suspendus
à la ceinture de l'hôte l'étui à pipe et la poche à tabac, est en ivoire
gravé en relief, et six personnages y devisent dans une scène intime; sur
l'étui en os, une femme souriante joue de l'éventail ; et sur la fermeture
ciselés ; le bois des
l'empire
du
japon
175
de la poche, un artiste d'une
prodigieuse patience a fouillé dans l'acier
bouquet de pivoines. Ces sortes de décors, cette minutie de détails,
ne sont pas l'apanage des classe élevées : dans la dernière des maison¬
nettes de village nous trouverions quelques objets de ce
genre. La bana¬
lité de nos moules industriels y est inconnue ; les plus pauvres ont besoin
de décoration, et toute décoration est une œuvre personnelle, où un
homme plus ou moins habile a mis quelque chose de sa façon de com¬
prendre et de sentir. Rapprochez la simplicité que vous étiez disposé à
dédaigner tout à l'heure, de ce goût des jolies choses, de cette fécondité
et de cette gaieté de l'imagination créatrice, de l'étonnante habileté de
l'exécution de tous ces ornements, et vous avancerez d'un degré dans la
connaissance d'une civilisation qui ignore le confortable et qui est pas¬
sionnée d'art. La maison la plus simple et les appartements les plus
luxueux ne décèlent pas grande différence à l'œil du nouvel arrivant. Il
faut un guide expérimenté pour vous faire remarquer l'essence du bois
des montants, des corniches, du plafond dont le luxe consiste à le lais¬
ser à l'état absolument naturel sans aucun enduit. Le travail
qu'on lui
fait subir, par exemple, c'est la mise en relief des veines comme si les
parties molles de l'aubier avaient fini par se déssécher avec le temps,
laissant saillir les parties les plus dures. Toutes les têtes de chevilles
sont recouvertes de petites plaques en cuivre ou en bronze; il faut
y
mettre littéralement le nez dessus pour voir
que, tandis que les unes sont
unies, les autres sont guillochées.
A Tokio, une grande maison de thé en
vogue (comprenez café restau¬
rant) est célèbre pour une pancarte portant le nom de l'établissement
écrit en lettres énormes barbouillées avec une
négligence voulue, comme
avec un
gigantesque pinceau qui aurait craché, selon l'expression. Toutes
les bavures, toutes les taches sont imitées avec un naturel et un fini de
détail qui donnent à ce morceau de
papier une valeur considérable. » (1)
un
»
Les
Européens ont surtout changé l'aspect du pays voisin des côtes. A
qu'on avance dans l'intérieur, la couleur locale s'accentue. Les
chemins trop empierrés ne sont rien à côté de ceux qui ne le sont pas
assez. Quand le
Japonais suit son inspiration pour ouvrir une route en
plaine, il fait décrire au tracé mille sinuosités, par pure antipathie de la
ligne droite.
Nous, nous exhaussons la chaussée; là-bas, on la creuse. Une vraie
mesure
(1) Le Temps, 25 octobre 1884, Un mois au Japon, par M. p. Bourde. — Cet important
article nous a fourni quelques-unes des
descriptions que nous donnons dans ce chapitre.
l'empire
176
dt japon
grande route dans Nippon, c'est un énorme fossé, sans le moindre maca¬
dam, transformé à la première pluie en un cloaque. Voilà du moins l'as¬
pect de celle de Nikko. Les chevaux entrent dans la boue jusqu'au
poitrail ; les calèches les mieux attelées restent en route, tandis que les
djinriksi, ou djinrishki, qui portent les bagages, s'en vont lestement sur
le bord du fossé.
les moyens de locomotion constituent l'élément pri¬
mordial. En débarquant à Yokohama on est assailli par les offres de ser¬
vices non pas du cocher, comme dans les autres parties du monde,
mais de l'attelage lui-même, qui ne demande qu'à courir.
La djinriksa, (ou djinrishka, ou djirinkicha,) charmante petite caisse
Dans un voyage,
recouverte de laque, bordée de cuivre, posée sur deux grande roues fines
comme celles d'un
vélocipède, avec sa légère capote articulée, représente
bien le meilleur tilbury à une place qu'on puisse imaginer.
Un
homme, le djinriksi, (ou djinrikischi) se met lestement dans les
brancards qu'il tient de chaque main, et part toujours ravi, à une vitesse
inconnue de nos fiacres. Au moindre geste ou
ralentit l'allure, tourne, s'arrête et repart.
à la voix, il accélère ou
On est maître absolument de
équipage intelligent, sans la moindre fatigue et sans courir jamais
risque d'emportement ou de rétivité.
Ces hommes forment une classe à part ; il subissent dès l'enfance un
véritable entraînement et acquièrent une résistance inouïe. Avec deux
son
l'empire du japon
177
d'entre eux attelés en flèche, on arrive aisément à parcourir 80 kilomètres
du lever au coucher du soleil, et à atteindre des
mètres par jour
moyennes de 50 à 60 kilo¬
pendant une semaine, et dans des routes inaccessibles
aux chevaux.
Le costume, il est vrai, ne les gêne
guère ; dès la saison chaude, il dis¬
paraît presque complètement, pour ne laisser au voyageur que la pers¬
pective du dos de son porteur, généralement tatoué de la nuque jusqu'aux
mollets, avec un enchevêtrement de dessins admirablement reproduits,
suffisants pour occuper l'attention pendant de longs parcours. Il
y a de
véritables artistes en tatouage. Toutes les économies d'un riksi
qui se
respecte passent à se faire illustrer la peau; et le coût de ces illustrations
arrive à représenter quelquefois des sommes relativement considéra¬
bles.
Certaines peaux sont de véritables chefs-d'œuvre que leurs
propriétaires
emporteront malheureusement dans la tombe, et rien ne restera du
tatouage, que les Japonais, avec leurs remarquables aptitudes artistiques,
avaient porté au plus haut degré de perfection.
La
djinriksa est une invention locale, inconnue il y a trente ans,
c'est-à-dire à l'époque des premiers traités avec les
Européens ; elle s'est
répandue avec une extrême rapidité jusque dans les coins les plus reculés
de l'intérieur; il y en a
vingt-cinq mille à Tokio. Il y a même des entre¬
prises considérables de ce genre et toutes les grandes villes possèdent
des maîtres djinriksi disposant d'un fort
grand nombre de ces voitures
attelées d'un ou deux kouroumas, à la volonté du
voyageur.
Le riksi s'arrête de temps en
temps devant une maison, peu importe
laquelle ; il en sort une jeune personne offrant sur un plateau, et le plus
gracieusement du monde, de microscopiques tasses de thé de la conte¬
nance d'un verre à
liqueur; on en prend une, on en prend deux; le riksi
ne s'en
prive pas, et la scène se renouvelle toutes les dix minutes. C'est
un peu le
prétexte d'une balte, mais on n'en savoure pas moins cette
manifestation de l'affabilité proverbiale de cet aimable peuple.
Nous devons pourtant nous hâter de reconnaître
que les indigènes se
servent fort peu de la
djinriksa, affectée à l'usage presque exclusif des
Européens qui n'ont pu s'accoutumer au Cango. Le Cango est une sorte
de boîte en bambou, avec
portière de chaque côté, ressemblant assez à
notre ancienne chaise à
porteur. Le voyageur, habitué à ne pas s'asseoir,
s'accroupit sur les talons au fond de cette caisse: deux porteurs soutien¬
nent les brancards sur leurs
épaules; ils vont moins vite que les riksi.
C'est le véhicule par excellence des
Japonais, au fond duquel ils se tien23
l'empire
178
du japon
nent accroupis. Il est insupportable pour les
Européens, habitués à s'asseoir
siège.
Enfin, le cheval est aussi employé comme moyen de locomotion, quoique
jusqu'ici d'un usage plus rare, au moins pour un voyageur isolé. Mais
l'exemple des Européens ne tardera pas à en généraliser l'emploi.
sur un
«
Pour nous rendre au temple de Niklco, raconte M.
Ballande, le grand
pèlerinage, la ville et la montagne sainte où reposent les restes du pre¬
avions bénéficié de l'invitation de l'ac¬
compagner qui nous avait été faite par un homme politique célèbre, le
général russe Tschernaieff, dont la haute situation devait nous ouvrir
mier Siogoun, mes amis et moi
bien des portes.
»
Pour sauvegarder sa dignité, le
cer à la
»
A
général s'était cru obligé de renon¬
djinriksa et avait décidé que nous irions en voiture.
grand'peine une vieille calèche et une espèce de char-à-bancs
avaient été découverts et frétés, les relais prévus, pour les trois journées
de route considérées comme suffisantes.
japonais parlant russe, d'un
Tokio et d'un officier du génie japonais,
tous parlant français; ce dernier, un petit bonhomme très correct dans
sa tenue, nous assaillant de questions sur nos officiers, très soucieux de
savoir, par exemple, s'il était reçu pour un militaire en France de porter
ses gants accrochés à la garde du sabre, comme il l'avait vu quelquefois
»
Nous étions accompagnés d'un interprète
attaché à la légation russe de
dans nos journaux illustrés.
»
Au début, le voyage n'allait pas mal ;
nos attelages poussés à fond
chan¬
gions fréquemment et faisions assez de route, mais à mesure que nous
nous éloignions, les relais se faisaient plus rares et les chemins moins bons.
de train, arrivaient à l'étape n'en pouvant plus ; cependant nous en
Retardés par le passage d'un bac, nous tombâmes à la nuit sur une por¬
tion de route chargée de gravier ; il y en avait un bon pied sans
compressage;
les
roues
de
nos
le moindre
véhicules s'enfonçaient jusqu'au
moyeu.
»
Les chevaux commençaient à refuser ;
il fallut descendre, les atteler
puis revenir chercher l'autre de la même
façon. Nous eûmes plusieurs passages de ce genre. La nuit était com¬
plète. Pendant plus de soixante kilomètres, cette abominable route offre un
spectacle des plus grandioses qu'il soit possible de voir au monde : elle
est bordée d'arbres géants, de cryptomérias énormes, dont les cimes touf¬
fues se joignent à une grande hauteur pour former un dôme de verdure
tous quatre à la même voiture,
l'empire
du
japon
179
le soleil est impuissant à traverser. L'effet est absolument fan¬
tastique. »
Le cheval, au Japon, ne reçoit pas de ferrure : on lui met au sabot une
sorte de semelle en paille tressée, du même
genre du reste, que celle du
que
conducteur qui
le traîne par la bride. L'une ou l'autre ne dure guère
plus d'une heure ; il faut les remplacer au moyen des nombreux rechan¬
ges dont on est pourvu ; mais, au lieu de renouveler les quatre chaussures
de la bête ou les deux de l'homme en même
temps, on ne sacrifie un
nouveau
ment en
paillasson que quand celui de l'une des pattes tombe littérale¬
botte; toute la colonne s'arrête alors pour cette opération. Il en
résulte que, pour trois chevaux et trois bettos, la caravane
peut s'arrêter
quinze ou seize fois par heure. Il est difficile d'imaginer quelque chose
de plus agaçant.
En compensation, les beautés de la nature offrent au
voyageur qui
parcourt ce pays dans la belle saison des jouissances que peu de contrées
ont l'avantage de trouver réunies. Le
Tokaido, route magnifique qui relie
les deux capitales, Tokio et Kioto, traverse d'admirables
paysages, que le
pinceau de Hokousaï, le célèbre dessinateur japonais, a vulgarisés dans
le monde entier. C'est une suite
d'aspects très variés et que la nature
semble rapetisser à plaisir ; de petits cadres
gracieux, de courtes échap¬
pées, où l'Européen se sent plus grand que nature, comme un personnage
qui dépasse les proportions du tableau. Des vallons de quelques pieds se
creusent au milieu de collines de
quelques mètres; des chaînettes de
hauteurs froissent capricieusement l'épiderme de la
terre, n'en laissant
pas un coin semblable à l'autre ; sur leur dos vierge grandissent libre¬
ment des bois, où des croupes de verdure tendre et des buissons fleuris
ramagent sur le fond sombre des pins.
Le chemin se déroule en ruban
jaune sur les levées des rivières, fran¬
chit les ruisseaux pleins d'herbe sur de
petits ponts en bambou, grimpe
parmi les champs d'orge découpés en carrés d'or à la naissance des pentes,
chevauche les collines ombreuses comme des coins de
forêts, s'enfile sous
les grands arbres
dispersés au hasard de la croissance, et semble en
redescendant tomber dans des abîmes de verdure. De nombreux kouroumas parcourent
cette grande voie, la sueur ruisselant sur leurs tatouages
bleus, le corps penché en avant, ne quittant guère le trot, échangeant
au
passage le salut traditionnel, et, lorsqu'ils appartiennent à la même
compagnie, changeant de véhicule avec le camarade qu'ils rencontrent,
pour revenir chacun sur leurs pas. Sur les bords de la
route, des pagodes
enfouies dans les arbres montrent un bout de toit
pointu au tournant
l'empire
180
du japon
des monticules ; des villages éparpillent au
pied des bois leurs maison¬
papier, dans lesquelles on voit en pas¬
sant les enfants jouer sur les nattes. A quelque distance des paysans au
travail, à demi-nus, la blouse pliée autour des reins, suspendent leur
labeur pour contempler le voyageur étranger, qui a rabaissé la capote de
la djinriksa; des femmes, la tête enveloppée d'un mouchoir bleu ten¬
dre, une ombrelle en papier ornée de dessins vivement coloriés à la main,
nettes blanches aux cloisons de
portent à manger aux moissonneurs répandus dans la campagne.
Pendant les chaudes journées de juin, le cri suraigu des cigales remplit
les moissons mûres ; parfois une couleuvre traverse la route laissant
après elle dans la poussière un sillon onduleux; les kouroumas ne s'é¬
meuvent point de celles qui sont réputées inoffensives, mais à une cer¬
taine espèce, qui a le dos rayé de noir, ils crient des injures pour conjurer
mauvais sort.
un
couleurs. La lumière, admirable
indicible jouissance pour l'œil; les contours des
objets, même clans les fouillis des bois, se découpent avec une incroyable
netteté; les plans, au lieu de se dégrader en s'éloignant, semblent défier
les lois de notre perspective, et être aussi colorés, avoir presque la même
valeur jusqu'au fond de l'horizon. La terre est arrosée par des pluies fré¬
quentes, saturée d'eau à tel point que les fleurs, si abondantes et si
belles, y avortent par suite de l'exubérance de la végétation. Une vie
intense vernisse, brillante et pousse aux tons gras la diaprure des feuil¬
lages ; cette lumière exquise, qui reparaît aussitôt que l'air est balayé
par les vents, éclaire les tableaux les plus robustement peints, les spec¬
tacles les plus frais et les plus gais dont la nature ait donné la fête à
Un soleil resplendissant fait vibrer les
de limpidité est d'une
l'homme.
(1)
foires des villes japonaises ressemblent à tous les marchés du
d'assemblées que les peuples de
toutes les latitudes diffèrent le moins.
Au début de l'enfilade des boutiques, vous êtes accueilli par un bruit
assourdissant; ce sont de grosses cigales, mises en cage dans de petites
maisons en miniature, qui ne discontinuent pas de faire entendre leur
musique cle crécelle affolée.
Des saltimbanques
de toutes sortes débitent un boniment qu'on
croit comprendre, tant l'effet produit sur l'auditoire est le même que chez
nous. I)e grandes enluminures, aussi peu véridiquesque sur nos champs
Les
monde. C'est peut-être dans ces sortes
«
(1) Un mois au Japon, l'Enchantement, par P. Bourde.
L EMPIRE
DU
181
JAPON
de foire, allèchent le badaud par la représention de tous les phénomènes
connus,
de moutons à cinq pattes, colosses et femmes à barbe ; on
ne
sortant. Les jongleurs, les prestidigitateurs ont un grand
succès, particulièrement mérité par la sobriété des éléments et de la
paye qu'en
mise en scène. Les lutteurs sont des bonshommes, surtout très volumi¬
neux,
qui par les moyens les plus énergiques, cherchent mutuellement à
hors d'un cercle de quatre ou cinq mètres de rayon, au milieu
duquel on les a mis en présence. Les
personnages célèbres et les grands crimi¬
nels sont représentés par des figures de
cire admirables d'expression. La vaisselle
se pousser
et les sucreries se tirent en loteries.
Des jeunes filles, avec une grâce
irré¬
sistible, appellent les passants dans leurs
tirs de salon, où, au moyen de petits arcs,
elles font preuve d'une adresse remarqua¬
ble. Les étalages de
fleurs sont aussi fré¬
quents que bien achalandés.
Les ramassis de vieilleries, les fonds de
bric à brac, ne varient que par la couleur
locale. Enfin d'innombrables ateliers de
photographes travaillent sans relâche, et
de véritables artistes ajoutent les coloris
reproductions du daguerréotype.
les grands
boulevards ont un faux air des nôtres, le
feuillage masque un peu l'élévation des
maisons; il reste de larges artères sillon¬
nées par un peuple toujours gai, toujours
en fête et depuis quelque temps la corne
aux
A la lueur des réverbères,
du tramway vient ajouter une
similitude nouvelle. Là où l'analogie est
vraiment surprenante, c'est dans une réunion foraine. On dirait les scènes
de St-Cloud ou des Quinconces, traduites en Japonais. »
La
principale fête du Japon est celle du nouvel an. Elle dure une
les Japonais ont adopté le calendrier gré¬
gorien, elle commence le 1er janvier. Les maisons sont ornées de fleurs,
de tiges de bambou, de branches de sapin, comme nos temples protestants
semaine environ. Depuis que
pour
la fête de Noël.
l'empire
182
du japon
Dès le matin, la nouvelle année s'ouvre par des prières aux ancêtres,
faites en famille. Puis on rend des visites aux parents et aux amis. Pen¬
les magasins sont fermés; les affaires cessent
plus dans les maisons de thé que chez
eux. Les rues sont remplies de musiciens et de chanteurs; les garçons
lancent leurs cerfs-volants et leurs dragons, et les fillettes portent en
triomphe de belles poupées qui sont quelquefois des héritages de famille.
Le théâtre en plein air a un grand succès ; à côté des marionnettes, on y
montre des lapins dressés, des chiens et des singes savants.
dant plusieurs jours tous
et les marchands vivent beaucoup
Un spectacle vraiment curieux est celui d'une fête à giorno et d'un feu
savent en donner. Par exemple, à Tokio,
pour célébrer au mois de juillet les charmes de la navigation par un beau
temps, on fête le fleuve qui traverse la ville. Le soir venu, tout le monde
s'embarque par groupe d'amis sur des bateaux pavoises de lanternes en
papier aux mille dessins, dont ce peuple a le génie; on soupe, on rit, on
s'amuse, glissant doucement au milieu de l'innombrable fïotille; les
fusées montent, les bombes éclatent, des pièces compliquées crépitent sur
un ponton, et la fête se termine bien avant dans la nuit.
En résumé, tout est comme en France, sauf que tout diffère dans les
détails; avec l'esquisse du sujet, prenez un site du Japon, des bateaux
japonais, costumez vos personnages en Kimonos, éclairez le tout des
grandes lanternes que vous connaissez, et vous aurez le tableau.
d'artifice
comme
les Japonais
les Japonais, comme certains peuples orientaux, sont très
tous les habitants du pays prennent
chaque jour au moins un bain très chaud, qui brûlerait les Européens.
Leur baignoire consiste en une petite cuve de bois, présentant la forme
d'un cône à section elliptique dont les axes ont seulement quatre-vingts
et soixante centimètres; la profondeur ne dépasse pas soixante-dix centi¬
mètres. On voit par suite qu'il est impossible de s'étendre dans une
pareille cuve, et le baigneur est obligé de prendre une position accroupie.
L'eau est chauffée au moyen de charbons incandescents placés dans un
chaudron en fonte, rapportés dans une ouverture ménagée au bas de la
baignoire. L'eau entre en agitation aussitôt que le foyer est allumé ; comme
il yen a très peu dans la baignoire, elle est brûlante au bout d'une demiheure environ; et d'ailleurs la température se maintient facilement dans
On sait que
soucieux de la propreté du corps;
un vase en bois.
Dans les villes,
les établissements emploient de grandes cuves carrées,
formées de douves en bois assemblées comme celles des tonneaux, et on
l'empire
du
japon
183
l'étanchéité des joints en les recouvrant soigneusement des deux
côtés et en les calfeutrant avec l'écore d'un arbre résineux nommé segni
assure
(cryptomeria japonica). Chaque établissement ne possède généralement
qu'une seule baignoire, quelle que soit l'importance de sa clientèle, et
plusieurs personnes se baignent à la fois dans cette même cuve, ce qui
pour les Européens ne manque pas d'originalité. Le voyageur à qui nous
empruntons ces détails ne dit pas quel est le costume obligatoire des
baigneurs.
Dans les villes d'eaux, le nombre des baignoires est beaucoup plus con¬
sidérable pour chaque établissement. Mais une chose assez curieuse, c'est
que si les cabines de toilette sont fermées, les baignoires sont entière¬
ment à découvert, de sorte que cent ou deux cents baigneurs ou baigneuses
causent, rient, chantent et font un vacarme étourdissant. On se croirait
aux
bains de mer de Biarritz, du Pouliguen ou d'Etretat, moins la facilité
de locomotion.
Il existe plusieurs stations thermales très fréquentées dans les monta¬
gnes de Nippon.
CHAPITRE
LA
La
II
FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS
fête de l'ours chez les Aïnos.
Kamui.
—
des fêtes de l'ours.
—
—
Récit du docteur Sheure.
Les inàbos.
—
—
Le Kimui—
Rareté
Bizarres accoutrements.
Sacrifices et libations. — Sin¬
gulière manière de saluer. — La nourrice de
l'ours, sa désolation à la mort de son nourrisson.
—
Chants aïnos.
—
La mort de
l'ours. — Co¬
pieuses libations. — Danses des Aïnos ; le jeu de
la corde, le banquet. — Honneurs rendus aux
dépouilles de l'ours.
Si, comme nous venons de le voir dans ces derniers chapitres, les
Japonais offrent de nombreux points de ressemblance avec les Européens
dans leurs jeux, leurs assemblées, leurs foires, il y a cependant une
partie de cette population, les Aïnos, dont les mœurs diffèrent complète¬
ment de celles des habitants de Nippon.
Chasseurs et pêcheurs, avons-nous dit, les Aïnos mènent une existence
des plus pénibles ; ils poursuivent l'ours, le cerf, le renard et capturent
les gros cétacés, à l'exception de la baleine, à laquelle ils témoignent leur
reconnaissance de ce qu'elle pousse devant elle, au printemps, des bancs
de harengs dans les criques du rivage. Lorsqu'ils découvrent un jeune
ours dans sa tanière, ils le portent à
une nourrice de leur tribu, qui
l'empire
du
185
japon
allaite l'animal comme son enfant; pendant six mois l'ourson
de la famille,
fait partie
mais à l'automne on célèbre une grande fête et l'acte final
de la cérémonie est un festin dont l'animal fait les frais.
»
ô ours, s'écrie t-on en lui
»
dras bientôt dans un Aïno.
«
Nous te tuons,
donnant le coup fatal, mais tu nous revien»
Sa tête, érigée sur un pieu, devant la
cabane, doit protéger la demeure dont il fut l'hôte. Les crânes des cerfs
sont aussi
respectueusement placés au somment d'une perche et le plus
souvent dans la forêt où ils ont été abattus.
Le docteur Sheure
a
raconté, dans YEclio du Japon, une de ces fêtes
de l'ours à laquelle il a assisté.
Nous faisons un extrait de ce récit fort
intéressant, le premier qui ait été donné par un témoin oculaire :
Je crois utile de dire quelques mots sur le culte que les Aïnos professent
pour l'ours. D'après toutes les relations de voyage, l'ours est honoré chez
les Aïnos à l'égal d'un dieu. Ceci est exact jusqu'à un certain point,
en ce sens qu'ils respectent cet animal
plus qu'aucun autre; mais on se
trompe si l'on croit qu'ils le considèrent comme un dieu et qu'ils ont pour
lui, par exemple, la même vénération que pour les dieux du feu, de la
maison et les nombreuses divinités qu'ils possèdent encore.
Les Aïnos donnent communément à l'ours le nom de kimui-kamui,
ce qui veut dire « Dieu. »
Karnui a chez eux la même signification que
le mot japonais kami (je ne chercherai pas s'il dérive de ce dernier). Les
étrangers sont également honorés par les Aïnos du nom de Kamui, et
nous ne pouvons pas
cependant admettre qu'ils nous croient réellement
une puissance divine.
«
»
Les Aïnos ont
plusieurs motifs pour respecter l'ours plus qu'au¬
pour eux l'animal le plus précieux ; il les
nourrit, les vêtit et leur fournit un médicament très renommé (biline
»
cun
autre animal. C'est
d'ours).
»
D'un autre côté,
ils redoutent l'ours plus qu'aucun autre animal,
il tue les hommes, les ani¬
car, lorsqu'il s'introduit dans les habitations,
maux
et
porte ses ravages jusque dans les champs. Il n'est donc pas
étonnant qu'ils le respectent comme un dieu, et croient devoir lui offrir
des sacrifices après sa mort.
»
Cette dernière cérémonie consiste à attacher le crâné de l'ours mort
aux
branchages divins, appelés Nusha-kamui (Nusha a la même signifi¬
cation que temple) qui se trouvent devant
chaque habitation du côté de
l'est, et sont le symbole des divinités, à l'exception toutefois des dieux
du feu et de la maison
à
auxquels on sacrifie dans certains endroits réservés
l'intérieur des appartements. Cette cérémonie consiste à faire de ce
24
l'empire
186
du
japon
crâne une sorte de relique sainte, qu'ils vénèrent sous le nom de Kamui
marapto.
»
C'est peut-être là l'origine de la fête de l'ours, appelée parles Aïnos
Comanté ; elle aussi consiste en un
sacrifice de réconciliation avec le
quadrupède. On destine à cet usage un ourson nourri d'une manière
spéciale ; ce sacrifice est offert à la famille des ours en signe d'expiation
pour ceux des animaux qui ont été déjà tués. Quand l'hiver touche à sa
fin, on s'empare d'un ourson pour l'élever. Dans les premiers temps, il
est sevré par la femme du propriétaire, plus tard on le nourrit de préfé¬
rence avec des poissons. Lorsqu'il est assez grand et fort pour briser la
cage dans laquelle il est retenu prisonnier, on commence les préparatifs
de la fête ; ce qui a lieu généralement en septembre ou en octobre.
A la veille de cet important événement, les Aïnos adressent des
prières à leurs dieux; ils s'excusent de ce qu'ils vont faire; ils ont comblé
l'ours de bienfaits le plus longtemps possible ; ne pouvant plus le nourrir
ils se voient obligés de le tuer.
Dans un voyage que je fis récemment dans la partie sud de Yéso, je
me promis à
la première occasion d'assister à une de ces fêtes; j'eus
d'abord à lutter contre les difficultés de toute nature, et je crus que je ne
»
»
pourrais pas satisfaire ma curiosité, lorsqu'un soir en arrivant dans un
petit village, j'appris avec un grand plaisir qu'un Aïno, fidèle à ses senti¬
ments religieux, allait céder un des ours dont il était possesseur pour le
sacrifier. Il est dans les usages que l'organisateur de ces fêtes en sup¬
porte les frais, et invite à cette solennité tous ses parents et amis ; dans
une petite localité presque tout le monde y assiste. En tenant compte de
la pauvreté des Aïnos, une fête de l'ours revient toujours très cher à celui
qui la donne ; la quantité de saki qu'on y consomme est considérable,
et on sait que le prix de cette boisson est trois fois plus élevé à Yéso qu'à
Yokohama. C'est donc un honneur que de pouvoir donner une pareille fête.
De nos jours, ces réjouissances deviennent de plus en plus rares. Sur la
côte est de Yéso, aussi loin que j'ai pu pousser mon voyage (de Tomokamaî
à la baie du Volcan), il n'y en a pas eu depuis de longues années. Cet
itinéraire comprend tous les villages aux environs de Mori, baignés par
la baie du Volcan. Je n'ai vu en général garder les ours en captivité, que
dans les régions de Yurappu à Oshamambé; on les élève spécialement
pour ces fêtes. C'est justement dans cette partie de l'île que les Aïnos
sont encore le moins en contact avec la civilisation japonaise. J'ai pu, en
arrivant dans le petit village de Kunnui, où je passai la journée, assister
à une fête de l'ours, dont on va lire le récit dans les pages qui suivent.
»
l' empire
du
japon
187
Le motif allégué pour la rapide disparition de ces cérémonies est que les
Aïnos se japonisent peu à peu. Ils brûlent ce qu'ils ont adoré et adorent
qu'ils ont brûlé. Le gouvernement japonais n'a pas publié de décret
empêchant les Aïnos de se conformer à leurs coutumes religieuses ;
cependant on s'aperçoit, là où l'élément japonais a le plus pénétré, de
l'absence des crânes d'ours, exposés généralement à. l'entrée des maisons
des villages d'Aïnos.
C'est le 10 août 1880, vers midi, que j'arrivai avec mon domestique
japonais, dans le petit village de Kannui, éloigné de 3 ris d'Oshamambi,
où j'avais établi mon quartier général. Le propriétaire de la maison dans
laquelle devait avoir lieu la fête de l'ours vint au-devant de nous avec
ce
»
ses
invités et nous félicita solennellement sur notre heureuse
arrivée.
Tous étaient parés de leurs plus beaux atours, ce qui naturellement, pris
à la lettre, n'était pas
le côté le moins curieux de la fête, étant donnée
Il n'est pas rare que dans ces occasions ils se
parent d'anciens habillements de luxe japonais. C'est un spectacle vraiment
comique de voir un vieil Aïno se pavaner majestueusement dans un long
Kimono en soie, richement brodé, qui ornait peut-être jadis la garderobe d'une élégante danseuse ou chanteuse japonaise, mais qui, à cause
des usages multipliés auxquels il a servi, des taches cle graisse qui le recou¬
vrent, de ses couleurs passées, n'a plus rien de commun avec sa beauté
primitive. Les vieux portent, autour de la tête, une coiffure originale appe¬
lée shaba-ûmpé (shaba, tête, ûmpé, sorte de couronne mise pendant
les grands jours de fête). Celle-ci consiste en tresses faites avecl'écorce
de vignes sauvages et ornées de copeaux de bois mince, en forme de spi¬
rale, auxquels sont suspendus divers objets en bois grossièrement travail¬
lés, des griffes d'ours, de pampres, etc. Son aspect noirâtre ne lui est
pas donné par une couleur, mais par une fumée qui envahit dans toutes
les saisons les habitations des Aïnos. Je passe sous silence les diffé¬
rentes émanations qui se produisent dans ces huttes, et les insectes qui y
fourmillent ; ce sont de véritables fléaux qui rendent le séjour dans une
hutte d'Aïnos insupportable pour un étranger. Les femmes, parmi les¬
quelles on n'apercevait même pas une physionomie agréable, portaient
leurs plus belles toilettes; les parures, consistant en colliers, chaînes de
perles, étaient surtout remarquables ; la plupart des femmes avaient le
visage, les mains et les avant-bras tatoués. Plusieurs d'entre elles por¬
taient des vêtements en soie, et je vis même une vieille femme avec un
mouchoir de velours noué autour de la tête, probablement pour retenir
la malpropreté des Aïnos.
ses cheveux
au-dessus du front.
l'empire
188
»
une
du
japon
A notre arrivée nous trouvions, déjà rassemblées devant la maison,
trentaine de personnes,
hommes, femmes et enfants; quelques
Japonais curieux du voisinage s'y étaient donné rendez-vous. Après avoir
examiné l'emplacement de la fête et fait notre visite au jeune ours, le
héros de cette solennité, qui ne se doutant pas du triste sort qui lui était
réservé, jouait gaiement dans sa cage, composée de morceaux de bois
minces de 1 m. 60 de longueur grossièrement joints, et surchargés de
pierres, nous fûmes invités à pénétrer dans l'intérieur de la maison, où
la fête devait commencer par une libation solennelle.
Ce jour là, l'intérieur était propre et mieux disposé que d'habitude.
Les reliques précieuses du propriétaire, consistant principalement en
vieilles armes, objets sacrés, parures et vaisselle, avaient été sorties de
l'armoire, simple ouverture pratiquée dans un mur, et placées devant les
invités. Dans le coin du nord-est, réservé au dieu de la maison, on avait
»
placé de nouveaux bâtonnets de Gogéi (ce sont des morceaux de bois d'un
demi-mètre, quelquefois de trois quarts de mètre de longueur), dont l'ex¬
trémité supérieure se termine par de nombreux copeaux, très fins et rou¬
lés en spirale, imitant assez bien le feuillage d'un arbre. On les fabrique
toujours avec un bois spécial, dont la qualité diffère suivant la localité.
A Kunnui et sur toute la côte de Mori à Oshamambé, on emploie dans ce
de bois dont le nom japonais est mizou-no-ki (cornus
brachypoda), tandis que du côté opposé de la baie du Volcan, à Monbetsou,
on se sert du saule. Ce bâton, du nom de incibo, a la même significa¬
tion que les bandes de papier bien connues — Gohei — des temples
shintoïstes : c'est un objet sacré qui représente la divinité. Comme on l'a
vu-plus haut, on suspend aux spirales de ce bois différents objets et
principalement ceux usités clans ces sortes de fêtes. On fixe des inâbos aux
quatre coins de la cage de l'ours. J'en ai vu attacher aux ustensiles de
ménage, à une faux ; on les place aussi sur les toits des maisons ; cette
coutume est également observée par les Japonais à Yéso; on croit que
cela tient en échec les mauvais esprits et éloigne les maladies et les ani¬
but une espèce
maux
malfaisants.
situé au centre de la hutte, des inàbos étaient fixés tout
présentes étaient assises sur des nattes.
Le propriétaire de la maison sacrifia d'abord au dieu du feu, en face même
du foyer, au moyen de libations et de prières. Les hôtes suivirent son
exemple. Une libation eut lieu ensuite en l'honneur du dieu de la maison.
Pendant cette cérémonie, les Aïnos ne sont pas assis, comme les
Japonais, les jambes croisées, mais celles-ci ployées en avant; ils tiennent
»
Au foyer,
autour du feu. Les personnes
»
l'empire
du
japon
189
d'abord la coupe avec la main gauche à la hauteur du front, pendant que
la main droite s'élève un peu; ils trempent ensuite dans le saki un petit
bâton, appelé ikoubashi, d'une longueur de 30 centimètres environ sur
3 de large, qui se termine en
pointe,
toujours ciselé, quelque¬
laisse tom¬
ber quelque gouttes de saki sur les nattes ; pour l'offrande présentée au
dieu du feu, on jette quelques gouttes dans le feu et on passe le bâtonne,
plusieurs fois horizontalement sur le foyer. On dit
en même temps des prières, soit tout bas, soit à
haute voix. Ceci terminé, les gens boivent à gran¬
des gorgées et soulèvent leur barbe comme un
rideau, avec le bâtonnet. Cette cérémonie n'est pas
particulière aux fêtes solennelles, mais a lieu en
principe chaque fois que l'on boit. Pendant que
l'on sacrifiait ainsi aux dieux et que les tasses de
saki circulaient, les invités se félicitaient mu¬
tuellement. J'ai été, à mon tour, de la part du
chef de la maison, l'objet d'une grande bienveil¬
lance ; il m'a souhaité la bienvenue dans un long
discours auquel je n'ai naturellement rien com¬
pris.
Pour saluer, les Aïnos lèvent les bras, les mains tournées en dedans
et en haut; ils inclinent la tête à plusieurs reprises en avant. Une autre
manière de saluer consiste à placer les mains en long l'une sur l'autre et
à se les frotter lentement dans le sens de la longueur. On échange tou¬
jours dans ces cas des compliments.
La nourrice de l'ours était, pendant ces cérémonies préliminaires,
assise tristement dans un coin ; elle versait parfois des larmes, et cette
tristesse, qui se manifesta encore plusieurs fois dans le courant de la fête,
n'était pas certainement feinte ; elle paraissait vraiment émue du triste
sort réservé à son nourrisson. A l'exemple du chef de famille, elle et les
femmes les plus âgées apportèrent leur libation. La libation des femmes
est plus simple que celle des hommes ; elles élèvent une fois leur tasse
avant de la porter à leurs lèvres et se touchent le bout du nez avec l'index
de la main droite. Les filles de la maison, dont la propreté tranchait
avantageusement avec la mise négligée des autres femmes, et dont l'aînée
était mariée à un Japonais, allaient çà et là paraissant très occupées à
préparer les gâteaux de millet, de rigueur dans ces fêtes; ni elles ni les
autres filles de leur âge ne prirent part aux libations.
presque
fois même orné d'une figure mobile. Dans cette opération on
»
»
—
190
l'empire du japon
l'intérieur fut terminée, le chef et les
principaux invités recommencèrent les mêmes offrandes au dehors,
devant la cage de l'ours. On présenta même à celui-ci quelques gouttes
de saki dans une coquille, mais au lieu de le boire gentiment, il le ren¬
versa avec ses pattes. Alors commencèrent les danses des femmes et des
jeunes filles, elles continuèrent longtemps et à de courts intervalles. La
figure tournée vers l'animal, celles-ci avaient les genoux légèrement
ployés, se tenant sur la pointe du pied et le corps penché en avant. Placées
encercle autour de la cage, elles exécutèrent différentes figures, en frap¬
pant des mains et en chantant un air monotone, composé de quelques
mots toujours répétés. Je parvins à saisir les mots suivants, qui n'ont,
paraît-il, aucun sens : husa husa, héla héla, husa husa
, heana
heana
hua hua, lieb heb. La nourrice de l'ours et d'autres vieilles
femmes, ayant sans doute fait autrefois les mêmes fonctions, dansèrent en
»
Lorsque, la cérémonie dans
versant des larmes, et, au lieu de frapper des mains,
les étendirent vers
l'épaule ou le poitrail de l'ours, et le cajolèrent tendrement. Les jeunes
couples envisagèrent la chose sous un point de vue moins sérieux. Ce
n'étaient que chants et rires continuels. Bientôt maître l'ours commença à
s'émouvoir de ce vacarme, se mit à sauter dans sa cage et à pousser des
cris plaintifs, comme s'il appréhendait le sort qui lui était réservé.
Pendant ces réjouissances devant la cage de l'ours, notre attention
fut attirée par une nouvelle scène, qui avait lieu devant les statues des
dieux; celles-ci avaient été somptueusement décorées à l'occasion de la
fête. A côté étaient placés cinq incibos neufs, auxquels on avait attaché
des feuilles de bambou, coutume qu'on renouvelle chaque fois qu'on tue
un ours ; peut-être ces feuilles signifient-elles allcgoriquement qu'un
mort renaît à la vie ; on les choisit sans doute de préférence aux autres
parce qu'elles restent toujours vertes et ne se fanent pas. Les divinités
avaient été armées en outre de sabres et de carquois sacrés de mêmes
dimensions appelés ikogûp ou ikor-ka-mui. Plus loin se trouvent des
arcs et des flèches au nombre de trois, avec lesquelles on tira plus tard sur
l'ours, et les parures composées de boucles d'oreilles et de colliers dont on
devait l'affubler après sa mort. Une nouvelle libation fut faite devant ces
dieux et les hommes saisirent cette occasion pour continuer à boire ; on
fit aussi des offrandesauxautres dieux de la localité; on planta pour cha¬
que nouvelle libation uninâbo devant les statues. Les trois hommes char¬
gés de faire sortir l'ours delà cage plantèrent encore deux inâbos devant
les dieux. Déjà l'abus de la boisson se faisait remarquer sur la figure de
certaines personnes. Plusieurs d'entre elles commencèrent à danser les
»
l'empire
du
191
japon
bras levés, comme pour
prendre le ciel à témoin de la joie qu'elles
éprouvaient d'assister à une si belle fête; ceci se répéta souvent dans le
cours
»
de la cérémonie.
Sur
ces
entrefaites
on
sortit l'ours de
sa
cage.
Cet honneur était
réservé à un jeune Aïno réputé par son courage.
Celui-ci, après s'être revêtu d'un magnifique vêtement prêté par le
chef (Otena), grimpa lestement sur la cage, enleva les pierres et les pou¬
tres supérieures, et jeta adroitement à l'ours une corde autour du cou,
au moyen de laquelle il le promena quelques instants autour de la chau¬
mière pour lui faire goûter encore une fois la liberté avant sa mort. On
commença à tirer sur lui avec des flèches, qui au lieu d'être acérées,
étaient terminées par une espèce de bouton en bois orné d'un petit ruban
rouge. Je ne pus me soustraire à cet honneur. Ensuite on le conduisit
devant les dieux, on lui enfonça un morceau de bois dans la gueule, et neuf
hommes se mirent à genoux sur lui, en appuyant fortement son cou contre
une poutre étendue par terre. Cinq minutes après l'ours avait cessé de
»
vivre.
»
Pendant ce temps, les femmes et les jeunes filles continuaient leurs
danses
pleurant et en frappant les hommes agenouillés sur l'ours,
pour venger celui-ci de leur cruauté. Après avoir fait une légère
entaille à la ligne médiane du ventre de l'animal, on commença à le
parer solennellement. On étendit l'ours mort sur une natte devant la sta¬
tue d'un dieu, et on lui suspendit au cou l'arc et le carquois de la mai¬
son. Comme c'était une femelle, on la para en outre de colliers et de bou¬
cles d'oreilles. On présenta ensuite au cadavre une assiette de millet
bouilli, et une autre contenant des gâteaux de millet assaisonnés avec de
l'huile de poisson, ressemblant aux moclii bien connus des Japonais, et
une fiole de saki. On
ajouta même à ces mets la baguette pour manger,
une tasse et un morceau de bois
pourvu à son extrémité, à cause de sa
destination divine, de spirales en bois. Les hommes s'assirent alors
autour de l'ours mort, chacun muni d'une tasse de saki, et une
en
comme
nouvelle et
longue libation commença. Il paraît que c'est là une des
parties principales de la fête, car elle est observée avec un pieux céré¬
monial ; Y Otena lui-même dirige cette libation, mais il avait cru
devoir en cette circonstance laisser l'honneur au plus
ancien des mem¬
bres de la fête, un septuagénaire encore robuste, qui accepta avec plaisir.
Celui-ci fit l'offrande devant l'ours comme la première fois dans l'inté¬
rieur de la maison, avec cette différence qu'il mangea les mets placés
devant l'animal mort. Les autres convives suivirent son exemple, moi-
l'empire
192
du japon
dus en faire autant. On ne s'arrêta pas à celte dernière liba¬
fut répétée si souvent, que bientôt plusieurs Aïnos tom¬
bèrent ivres sur des nattes. Les vieillards étaient les moins sobres; ils
même je
tion ; elle
plus que les jeunes. J'ai noté cependant avec plaisir
que tout s'est passé tranquillement et qu'aucune discussion n'est venue
interrompre le cours de cette fête.
Détournons nos yeux de ce spectacle peu attrayant, et retournonsnous vers le beau sexe. La tristesse que
nous avions
observée chez les femmes à la mort de l'ours, s'était
buvaient beaucoup
»
bientôt changée en une gaieté générale.
Là aussi, on
abusa du saki; les tasses circulèrent tant et si
souvent
les filles que l'excès de gaieté de¬
entre les femmes et
vint un véritable débordement.
Pendant que l'on parait
inter¬
nouvelle tournée de
l'ours, elles se livraient aux plaisirs de la danse,
rompue de temps en temps par une
saki. Chose curieuse,
les vieilles femmes se livraient
beaucoup plus à l'excès. Je dois à cette fête la bonne aubaine d'avoir pu
étudier les différentes danses des Aïnos. Qu'on me permette de donner
les détails ci-après.
»
La clanse est chez les Aïnos un divertissement essentiellement réservé
aux
femmes; les hommes y participent cependant quelquefois, mais cela
n'arrive que
lorsqu'ils veulent s'amuser aux dépens du sexe faible. La
fameuse danse des armes, du temps de Koshitsumé, fait seule exception ;
elle est dansée exclusivement par des
hommes; elle ne faisait pas partie
du programme de la fête.
»
Dans la plupart des danses des Aïnos, les danseuses
forment un cercle;
elles tournent sur place ou bien se meuvent dans le même ordre, les unes
à la suite des autres;
souvent l'une d'elles se place au centre pour marquer
la mesure.
»
Les mouvements exécutés avec
les bras manquent de grâce; on les
de chants monotones, se composant de mots se reprodui¬
et n'ayant pas de signification connue. La musique est
absente. Le seul instrument que les Aïnos de ces régions possèdent, est
une sorte de petite guimbarde appelée par eux mokori ; on ne s'en sert
pas dans ces occcasions.
Citons, en premier lieu, les (sirumai, ou la danse de la grue. Son
nom est japonais (tsiru, tsuru, grue; mai, danser) et provient de ce que
dans cette danse les mouvements sont imités de ceux de cet oiseau. Un
accompagne
sant toujours
»
l'empire
du
193
japon
la signification des mouvements de la
danse, me dit-qu'elle était inconnue; elle a été oubliée avec le temps;
mais les mouvements sont restés et se sont transmis jusqu'à la génération
actuelle. Il n'est pas improbable que la danse de tsirumai ne soit d'ori¬
gine japonaise, et empruntée à celle des Japonais, dans laquelle aussi on
imite les mouvements de l'oiseau cité plus haut. Je ne suis pas à même
de juger si réellement pareille ressemblance existe entre les deux danses,
n'ayant jamais vu danser de grues; je laisse donc à des personnes plus
compétentes le soin de décider cette grave question, me contentant de
décrire cette danse le plus fidèlement possible.
La danse de la grue consiste en plusieurs parties ou figures. Dans les
premières, plusieurs danseuses s'accroupissent en rang par terre et for¬
ment deux groupes vis-à-vis l'un cle l'autre.
Aux deux extrémités se tient une danseuse, les mains sur l'épaule,
le mouchoir de tête traditionnel enlevé, les cheveux épars. Elle exécute
divers mouvements, se dirige ensuite en courant vers le groupe opposé
et s'assied à terre pendant que deux autres se lèvent et commencent le
même exercice. Ce jeu continue ainsi assez longtemps. Pendant ce temps
les autres assises par terre chantent. Dans les autres figures de la danse
de la grue, les chanteuses forment un cercle et exécutent divers mouve¬
ments avec les bras ; elles les lancent de toute leur longueur, tantôt en
haut, tantôt en bas, ou les étendent horizontalement des deux côtés; ces
ligures varient à l'infini ; j'en ai vu qui exécutaient avec leurs bras éten¬
dus les mouvements les plus bizarres, d'autres se mouvaient les bras
croisés dans tous les sens; ou bien encore, elles font des mouvements
avec les bras comme si elles voulaient ramasser quelque chose ; enfin il
y a une figure où la partie postérieure seule du corps est en mouvement.
Il existe encore trois danses qui ne se distinguent de celles décrites
plus haut que par leurs mouvements; la première seule porte un nom
particulier, Horen-jimirimisê (rimise, — danse), appelée ainsi parce
qu'elle a été dansée, dit-on, pour la première fois, a Horenjimi, ville
située sur la côte de ce nom, la même peut-être que celle qui est désignée
sur les cartes sous le nom de Horoizumi. On croit que la deuxième est
très ancienne; on se passe pendant cette danse, de main en main, une
poire et une branche de bambou. La troisième est, au dire des Aïnos, la
danse la plus ancienne qu'ils possèdent. Les chants qui l'accompagnent
sont monotones et ne se composent que de deux mots toujours répétés :
Yaisliam anéna horénct, qui n'ont pas de signification connue.
La gaieté générale augmentait de plus en plus ; la boisson circulait
vieil Aïno, que j'interrogeai sur
»
»
»
»
25
l'empire
194
avec
du japon
libéralité; souvent des hommes pris de saki se joignaient aux dan¬
seuses.
»
Alors c'étaient de la part des femmes et des jeunes fdies, des
poses
originales et des railleries d'un caractère très souvent risqué. Des danses
on passa au jeu; on apporta line corde qui fut saisie aux extrémités par
deux groupes, dont l'un cherchait à entraîner l'autre hors d'une certaine
limite. D'un côté se trouvaient les femmes et les jeunes filles, de l'autre
les jeunes gens soutenus par quelques hommes plus âgés. Le sexe
faible fut vainqueur. Ce jeu qu'on dit être très vieux est appelé par les
Aïnos ukotoshi Aalii.
»
Pendant
ce
temps, la fête avait atteint son maximum de gaieté et
d'entrain ; quelques jeunes Aïnos, ceux mêmes qui avaient sorti l'ours de
de là à la
et
femmes, vieillards et jeunes gens, se jetèrent dessus comme dos oiseaux
la cage, montèrent alors sur la toiture de la hutte pour lancer
foule un panier rempli de petits gâteaux de millet. Aussitôt hommes
de proie, en criant de toutes leurs forces.
»
Il est dans les coutumes de ne dé¬
pecer l'ours que le lendemain de la fête,
afin de donner
aux
amis
une
nouvelle
occasion de se réunir dans la maison de
l'organisateur de tant de jouissances.
Sur ma demande, on fit cette fois excep¬
tion à la règle. L'ours, dépecé, fut dé¬
pouillé; puis on coupa les pattes et le
corps, en sorte que la tête resta seule
avec
»
la peau.
Un des plus jeunes
Aïnos remplit
le rôle de boucher, tandis que les autres
convives, remis par un sommeil de quel¬
ques heures, se tenaient autour de cette
scène. Le sang qui coulait de
l'animal
fut recueilli dans des tasses et bu avec
avidité. Je n'ai pas vu les femmes et
les enfants boire du sang; on dit cepen¬
dant qu'ils ne
sont pas exclus de
cet
usage. Le foie, sorti, fut découpé en pe¬
tits morceaux et mangé cru avec du sel.
On en donna également aux femmes
aux
et
enfants. On mange aussi le cœur.
l'empire
de
japon
195
La chair et les entrailles furent
portées dans la maison pour y être
conservées, en attendant qu'on en fît la distribution le lendemain entre
»
les convives de la fête. J'eus beaucoup de peine à
éviter de prendre part
barbares, composés de sang et de foie cru, et j'avoue qu'il
me prit un dégoût tel en voyant ces
ivrognes avec leurs figures couvertes
de sang, que je fus content lorsque le jour commença à baisser et qu'avec
lui, la fête allait se terminer.
Pendant que l'on était occupé à dépouiller l'ours, les femmes et les
à ces repas
»
filles recommencèrent les mêmes danses
qu'au début de la fête, non
mais devant les dieux ; les vieillards, qui paraissaient
tout à l'heure si gais et s'étaient laissés aller au plaisir de si bon cœur,
étaient maintenant tristes et plusieurs pleuraient.
» Ou détacha
ensuite la tête de l'ours avec la peau enroulée et on la
plaça devant les dieux ; on la para comme on l'avait déjà fait, en y ajou¬
tant des inâbos ; une nouvelle libation eut lieu. Cette cérémonie terminée,
on enleva la peau de la tête, à
l'exception des naseaux et des oreilles. On
fit ensuite un trou du côté droit de l'occiput
(chez l'ours mâle du côté
gauche) pour en extraire la cervelle. Celle-ci fut aussitôt partagée clans
des tasses et bue toute crue, mêlée avec du saki. La tête vide fut remplie
de copeaux de bois roulés en spirales. Les yeux furent détachés, et la
graisse orbitale qui y était, arrachée à belles dents et mangée par le jeune
Aïno qui faisait fonction de boucher. On les replaça entourés de
copeaux
dans les cavités. La cavité buccale fut remplie de feuilles de bambou et
la tête ornée extérieurement de nombreuses spirales en bois. Pendant
tout ce temps les femmes exécutèrent des danses, auxquelles se
joignirent
les hommes. Puis on enroula de nouveau la tête dans la
peau et on plaça
le tout devant les dieux, ainsi que le
glaive, le carquois, l'inâbo et le bois
qui avait servi à étrangler l'animal. Après une nouvelle libation, on atta¬
cha la tête sur une perche d'environ deux mètres et demi de hauteur,
élevée devant les dieux ; la perche était pourvue à son extrémité d'un
inâbo avec des feuillles de bambou; sous la tête on fixa en croix le bois
sur
lequel on avait tué l'ours ; on y suspendit le sabre et le carquois, qui
restèrent là environ une heure; puis une nouvelle et dernière libation
à laquelle prirent part les femmes termina la fête.
Sur ces entrefaites, la nuit était arrivée, et il fallut songer à notre
retour. En prenant congé de la société, je vis tout le monde se rassembler
devant la cage,
»
encore une fois devant les dieux et recommencer les danses. Nous
fûmes même accompagnés pendant quelques instants par les principaux
chefs de la localité, entre autres l'Olena et un Aïno d'Oshamambé; les
196
l'empire
du japon
autres invités s'amusèrent encore en
buvant le reste du saki et en se
reposant sur les lieux pour recommencer au point du jour la célébration
de la seconde journée de cette fête. Le lendemain à l'aube, je repris à
mon
tour mon bâton de voyage. »
i
A
198
Comme toutes les nations
d'Europe et d'Amérique, le gouvernement
japonais a frappé d'impôts tout ce qui lui a paru susceptible de produire
quelque chose. Autrefois les propriétaires de la terre, les agriculteurs,, les
paysans payaient seuls l'impôt. Mais à mesure que les coutumes euro¬
péennes ont pénétré dans le pays, les dépenses de l'Etat ont augmenté,
et il a fallu songer au moyen d'obtenir des recettes plus élevées. Aujour¬
d'hui les marchands, les ouvriers, les fonctionnaires paient l'impôt sous
les diverses formes que nous lui connaissons en Occident.
Voici la liste des recettes présumées
de l'année fiscale commençant au
de toute nature, pendant le cours
1er juillet 1884, et se terminant au
30 juin 1885 : (1)
Impôt foncier
—
—
41,901,441
surles mines
sur
les produits industriels des provinces du Nord.
yen
I2,544
—
431,451
—
sur
les marchands de saki
5,965,029
—
sur
les marchands de tabac et de papier
291,500
—
sur
le timbre
sur
le papier réglé pour pétitions
650,010
85,415
—
des lettres
1,410,000
—
Patentes des avocats
10,000
—
des constructeurs de navires
146,270
—
des carrossiers
309,260
—
500,000
—
67,589
—
—
des libraires
65,879
3,006
3,556
de chasse
45,917
—
3,263
—
51,905,140
yen.
—
—
—
Taxes
—
—
—
—
—
—
•—■
—
Permis
des compagnies commerciales
des marchands de bestiaux
.
des pharmaciens
des poids et mesures
Passeports pour l'étranger et recettes diverses
Total....
—
—
—
L'exercice précédent s'est soldé comme suit :
Recettes.
...
311,230,900 francs.
Dépenses.... 317,204,225
Déficit
—
5,973,325 francs.
fr.20, on voit que le budget japonais est
fort élevé, eu égard à la pauvreté des habitants (269,906,728 francs).
La valeur du yen étant de 5
(1) D'après l'almanach de Gotha de 1889, le budget de l'année financière 1887-1888 s'est élevé,
à 79,136,870 yen, et en dépenses, à 79,335,553 yen.
en recette,
l'empire
du
japon
199
Malheureusement depuis un certain nombre d'années les dépenses ont
excédé les recettes et il
a
fallu augmenter considérablement la dette
léguée par le gouvernement féodal desdaïmios. L'emprunt, sous diverses
formes, a été largement pratiqué, et sous ce rapport l'Empire du Soleil
Levant n'a rien à nous envier.
Proportionnellement à ses revenus, le
Japon est aussi obéré que n'importe quelle nation de l'Europe. Nous
aurons d'ailleurs à revenir sur ce sujet.
Les monnaies
du
Japon, autrefois si diverses que chaque province
moyen-âge, sont réduites à plu¬
sieurs types vraiment nationaux, ayant cours forcé dans toute l'étendue
de l'empire, à l'exclusion de toute autre monnaie. Les monnaies d'or sont
1 eyen (dollar), le double yen, la pièce de 5 yen, et la pièce de 20 yen, au
titre de 900 millièmes, et analogues à nos pièces d'or françaises, moins la
pièce de 5 yen, qui a pour modèle la livre sterling d'Angleterre.
Les monnaies d'argent sont le yen d'argent, de la grosseur, de la
forme et du titre de nos pièces de 5 francs. Le yen a pour sous-multiple
le sen, la centième partie du yen. Les pièces divisionnaires sont de 5,
10, 20 et 50 sen, au titre de 800 millièmes. Leur valeur, rapprochée du
franc, serait environ de 26 centimes, 25 centimes, 1 fr. 04 et 2 fr. 60.
Une pièce d'argent, vieux modèle, est encore en circulation : c'est
Yitzibou, qui vaut 2 fr. 10. Elle se distingue de toutes les autres par sa
forme ovale; elle est destinée à disparaître au fur et à mesure qu'elle
avait les siennes, comme en France au
arrive dans les coffres de l'Etat.
La monnaie de
billon ne comporte qu'un type,
le sen. Mais il existe
pièce de cinq cen¬
times, marquée avec un poinçon de l'Etat, et munie d'uneouverture pour
y passer une cordelette afin d'en emporter un grand nombre; chaque
pièce équivaut à peu près au sixième d'un de nos centimes.
encore une sorte de
monnaie de fer, du module d'une
Les recettes étant moindres que les
dépenses, et la dette augmentant
chaque jour, le gouvernement japonais, sur la proposition de M. Wuri,
officier du Daïjokwan, attaché à la comptabilité-, se décida à émettre du
papier-monnaie pour couvrir le déficit du trésor.
Ce papier-monnaie date de 1871. A cette époque, le gouvernement
décréta l'unification de la monnaie. A cet effet, il fit retirer de la circula¬
tion un fort grand nombre de pièces, et en même temps les sats, ou
papier monnaie, fabriqués dans les différents Han de l'empire ; ce papier
fut remplacé par du papier d'Etat. Le total des sats de toutes les provinces
s'élevait alors à 32,500,000 rios.
l'empire
200
du japon
papier-monnaie a été plusieurs fois
signalée, et quelque sévères que soient à cet égard les nouveaux codes
japonais, la fraude se pratique sur une grande échelle. L'Echo du Japon
du 27 août 1881 signale la découverte dans la circulation de coupures con¬
trefaites et bien imitées; ce n'est qu'en les examinant très attentivement
qu'on peut s'apercevoir de la fraude. A quelques jours de distance, le même
journal annonce que les petites coupures de 20 sen et de 50 sen, fabri¬
quées en Allemagne, vont être retirées de la circulation et remplacées
par de nouvelles coupures, d'un dessin difficile à imiter. On emploiera
dans ce but un papier à la fois fin et résistant, fait avec de la bourre de
La falsification de la monnaie et du
soie.
La même feuille, au
14 avril suivant, annonce que la police de Tokio
individus accusés de fabrication de
vient de mettre la main sur deux
fausse monnaie. Après un long interrogatoire, les deux
faussaires auraient
avoué qu'ils ont fabriqué plus d'un million de fausses coupures
de papier-
monnaie, et que leurs affiliés s'occupent actuellement à les mettre en
circulation dans les environs de Tokio. Ce sont les étrangers nouvelle¬
complices des faussai¬
res, chargés de les écouler. Les passagers des paquebots sont porteurs de
monnaie étrangère, et n'ont rien de plus pressé que de s'en débarrasser.
Ils ont à se tenir en garde contre les avances des prétendus collection¬
neurs qui leur offrent, avec une grande apparence de bonhomie, du papier
faux contre de bonnes espèces sonnantes, croivns, louis, florins ou dol¬
ment arrivés qui sont surtout le point de mire des
lars.
D'après le rapport du ministre des finances publié en 1879, le total de la
dette du Japon était de 260,944,640 yen, y compris les
emprunts étrangers
et nationaux (1).
Après la grande Restauration, c'est-à-dire dans le courant du mois de
de la dixième année de Meidji (1873), le gouvernement régla tous
mars
ses
comptes. II établit une distinction entre la dette ancienne et la dette
nouvelle. Dans la première
catégorie furent classés les emprunts faits
pendant la période commençant à la première
finissant à la troisième année de
année de koka (1815) et
keio (1865). Dans la seconde,
figurent
Meidji (1868), jusqu'à
la 5e (1872). — Dette ancienne: montant des obligations : 10,982,075
les sommes empruntées depuis la première année de
(1) Elle est aujourd'hui (1887; de 1,295,364,€05 francs, et le papier-monnaie en
atteint le chiffre de 286,030,375 francs.
circulation
l'empire
du
201
japon
intérêt. — Dette nouvelle : total des obligations : 12,392,590
yen, portant intérêt à 4 %•
yen,
sans
Le gouvernement japonais favorise la création de Banques, qu'il consi¬
dère avec raison comme un des moteurs de l'activité
commerciale d'un
pays civilisé. Il est même question de fonder une grande Banque centrale,
placée sous la surveillance de l'Etat, comme la Banque de France, toutes
proportions gardées. Le capital de cette Banque centrale serait de 10,000,000
de yen (52,000,000 de francs).
A Sendaï, des capitalistes prennent leurs dispositions pour fonder une
banque privée ; 320,000 yen ont déjà été souscrits pour la fondation de
cet établissement. Des règlements sévères régissent ces institutions,
tant au point de vue de la garantie offerte par les banquiers que relati¬
vement au taux de l'intérêt. Lors de l'arrivée des Européens, ceux-ci
prêtèrent aux Japonais à 7, 10 et même 15 pour cent. L'Etat lui-même
participa à des emprunts contractés sur ces taux usuraires. Mais l'expé¬
rience a été de courte durée; et les capitalistes étrangers doivent aujour¬
d'hui se contenter des taux plus modestes de 5 et 6 %• Encore ces taux
ne sont-ils usités que dans le commerce et pour des
prêts à courte
échéance.
On compte au Japon 142 banques publiques ou d'émission, avec 127
succursales, ayant ensemble un capital de 260 et quelques millions, et
mettant en circulation pour 155 millions de francs de billets. Il y a de
plus 214 banques privées avec un capital réuni d'environ 100 millions,
et 741 autres sociétés de crédit avec près de 76 millions de capital. Ajou¬
tons enfin 1523 sociétés industrielles et commerciales au capital réuni de
«
200 millions. Les
1469 caisses d'épargne postales ont en dépôt un total
de plus de 35 millions de francs. » (1)
(1) Maurice Block, rapport à l'Académie des sciences morales et politiques, 24
décembre
1887.
20
CHAPITRE II
TRAVAUX PUBLICS
le Tokaido. — Les chemins de fer : lignes construites, lignes en construction, lignes
projetées. — Chemin de fer américain. — Un tunnel sous une rivière. — Tramways. —
Les routes,
Canaux.
Le ministre
des travaux
publics, comme ses collè¬
gues, suit le mouvement
européen qui entraîne le Ja¬
pon. Il fait percer des rou¬
tes, bâtir des monuments,
creuser des ports, construire
des chemins de fer. Il éta¬
blit des
lignes télégraphi¬
ques, réorganise les postes,
et ,
au
moyen
de câbles
sous-marins, unit ses ports
principaux à la Chine et par
là aux diverses nations du
globe. Le Japon a des rou¬
tes qui traversent les quatre
grandes îles du Sud au Nord.
Elles sont très fréquences,
vu
le goût des Japonais
pour les voyages.
plus importante de ces routes, et aussi la plus ancienne, est celle
qui relie Tokio à l'extrémité Sud-Ouest de l'île Nippon. C'est une voie
stratégique permettant de surveiller facilement ces provinces méridionales
où couvent sans cesse des ferments de discorde. Les habitants, jadis auto¬
La
nomes, supportent impatiemment le joug de l'autorité ; ils
paraissent avoir
quelque ressemblance morale avec les Espagnols; il est à remarquer
d'ailleurs qu'ils sont à peu près à la même latitude. La route va en ligne
l'empire
du
japon
203
droite, sans se préoccuper des obstacles, s'arrêtant brusquement au bord
d'une rivière pour reprendre sur le bord opposé, escaladant les montagnes
plutôt que de les contourner, les descendant de même, en un mot s'écartant le moins possible de la ligne directe; d'ailleurs, fort bien entretenue,
et d'un parcours agréable, au moins en été, car elle est ombragée d'une
double rangée de fort beaux arbres. Mais en hiver, elle n'est plus qu'un
large fossé, d'où l'eau s'écoule difficilement, au moins dans la traversée
des plaines. Cette grande route qui diffère du tracé généralement sinueux
de toutes les autres routes japonaises,
porte le nom de Tokaido. Nous
déjà décrit, dans notre chapitre sur les voyages, les plaines fertiles
qu'elle traverse et les paysages admirables qui l'environnent.
avons
Tant de progrès ont été faits au Japon que l'étranger qui l'ayant visité
il y a une vingtaine d'années y reviendrait aujourd'hui, ne le reconnaî¬
trait plus. Les arts seuls ont été négligés, ce qui est vraiment étrange de
la part d'un peuple qui possède à un si haut point le sentiment artistique
dans certains genres.
Parmi les progrès les plus importants,
il convient de citer en première
ligne ceux qui ont été accomplis pour faciliter le transport des marchan¬
dises et les communications entre les différentes provinces de l'empire.
Avant la Restauration de 1868, les moyens de transport étaient nuls, ou
à peu près; il fallait souvent plusieurs semaines pour envoyer quelques
colis, à dos d'homme ou de cheval, d'un point de la côte dans l'intérieur
du Japon, et ce moyen était si coûteux que le prix des marchandises
avait presque doublé en arrivant à destination. Depuis, de nombreuses
routes ont été créées, des chemins de fer construits. Ces derniers ont
pris un développement inattendu.
Le premier chemin de fer construit au Japon, celui de Tokio à Yoko¬
hama, a coûté une somme considérable: deux millions sept cent mille pias¬
tres, ce qui, au cours d'alors, faisait plus de quinze millions de francs.
La longueur clela ligne n'est pourtant que de 7 ri 11 cho. (1) Les travaux
étaient dirigés par des ingénieurs anglais touchant de gros appointe¬
ments, et qui ont dû ramasser une fortune convenable. L'inauguration
eut lieu le 12 juin 1872; il
y a entre les deux villes cinq stations inter¬
médiaires : Shinagawa, faubourg de Tokio, Omori, Kawasaki, Tsouroumi
et Kanagawa. Les trains mettent 55 minutes
pour parcourir cette ligne.
Le chemin de fer de Hiogo à Osaka a été inauguré le 22 mars 1874;
(1) Le ri, 3 kil. 928 ; le cho, 109 mètres ; environ 30 lui.
204
l'empire du japon
cette ligne a été prolongée
en
1876 jusqu'à Kioto, et en 1879 jusqu'à
Otsou, sur le lac Biwa. Sa longueur totale, de Kobé à Otsou, est de 24 ri.
La construction a coûté 7,000,000 de yen. Il y a 16 stations intermédiai¬
Soumiyoshi, Nishinomiya, Kanzaki, Osaka,
Souita, Haraki, Tagatsouki, Yamasahi, Maikaimatchi, Kioto, Inari,
Yamanashi, Ohotami, Baba et Ishiba. Cette ligne traverse les provinces
res, qui sont : Sannomiya,
du centre du Japon, et parmi les nombreux produits
qu'elle apporte à Kobé et à Osaka, nous citerons la soie, le thé, le coton,
le riz, le blé, la ouate et de fort jolies étoffes. Elle emporte dans l'inté¬
rieur les articles venus de l'étranger, et les marchandises indigènes
les plus riches
arrivées par mer à Kobé.
Cette ligne, interrompue à Otsou, reprend à
l'empire
du
205
japon
Nagahama, ville située de l'autre côté du lac Biwa, et va aboutir à Tsourouga, port sur la mer du Japon, à peu de distance des côtes dé.Chine et
de la Corée. La distance qui sépare Nagahama de Tsourouga est de 11 ri,
et compte huit stations : Hikida, Assono, Toné, Yanagassé, Nakanogo,
Kinomoto, Takatsouki et Kawagué. On peut donc traverser en chemin de
fer, à l'exception du lac Biwa, toute cette partie du Japon. Depuis que
cette ligne existe (1882), des chaloupes à vapeur font un service régulier
sur le lac entre Otsou et Nagahama, pour rejoindre les deux lignes fer¬
rées.
ligne a été construite entre Nagahama et Sekigara; elle
vient detre prolongée jusqu'à Oagaki. Sa longueur totale est de 23 ri.
Oagaki, la tète de ligne, est située au centre de la province de Mino,
l'une des plus industrielles et des plus productives du Japon.
Une cinquième voie relie Tokio à Takasaki. Les travaux de cette voie
ont été exécutés avec une grande rapidité. Commencés le 1er juin 1882,
ils furent livrés le 26 juillet 1883 jusqu'à Koumagaï, ville située à 38
milles anglais de la capitale, et terminés au mois d'avril suivant jusqu'à
Takasaki. L'inauguration solennelle eut lieu le 25 juin avec une grande
pompe. L'empereur assistait à la cérémonie. La longueur totale est de
25 ri 20 cho; par là arrivent à Tokio les soies des provinces de Djoshou,
de Shinbou et de Boushou; du thé, du tabac, des étoffes, etc.
Une autre
destinée à
ligne se rattache celle de Takasaki à. Awomori,
relier Tokio avec le nord de l'île. Awomori est, en effet, une assez impor¬
A cette
tante ville maritime, au fond du
golfe de ce nom, au nord de Nippon;
elle a une population de 10,000 âmes. Cette voie n'est pas encore
termi¬
née. Elle s'embranche à Takasaki et se dirige vers le nord, par Maibashi,
Utushomiya, Shirakawa, Sendaï, Fukushima, Morioka et Awomori, point
terminus. Sa longueur sera d'environ 200 ri (750 kilomètres). Elle tra¬
verse plusieurs des principaux cantons séricicoles, notamment le Maibashi
et le Fukushima. Le transport des riz du Sendaï constituera un impor¬
tant élément de trafic.
La superficie des terrains occupés par la ligne, les gares, les magasins,
etc., en comptant une largeur moyenne de 10" lien (le ken vaut lm, 82)
1,440 cho carrés, ce qui représente 9,000 yen d'impôt foncier, à
300 tsoubo. On compte que cette voie rappor¬
tera plus de 8 °/0. On sait que les plus grandes Compagnies de chemins
de fer d'Europe ne rapportent que 4 °/0.
D'autre part, cette même ligne de Tokio à Takasaki se continue à l'ouest
au-delà de cette dernière ville et va s'embrancher dans une autre ligne,
sera de
raison de 25 yen par
206
l'empire
du
japon
aussi en construction,
qui se dirige de Niigata, port à l'ouest de Nippon,
Tokio, par Takasaki, point de bifurcation.
Enfin, deux autres lignes sont aussi en construction : la première
partant de Shinagawa, sur le chemin de fer de Tokio à Yokohama, et
allant aboutir à Kawagoutchi ; elle rejoindra par la suite la ligne TokioNiigata. La seconde reliera Takasaki à Maibashi.
Plusieurs de ces voies seront déjà livrées quand notre ouvrage paraî¬
tra. Il existe, à l'état de projet, d'autres lignes dont la construction ne
sera pas retardée. De ce nombre sont la ligne de Sendaï à
Ishinomaki,
d'une longueur de 3 ri ; celle de Shidzouoka à Iriyé, de 3 ri seulement,
et celle de Maibashi à Nagaoka, qui coûtera environ 3,000,030 de yen.
Depuis l'année dernière, il est même question de construire un chemin
de fer dans l'île de Kiousiou. On s'est récemment beaucoup occupé de
ce projet, dans les ken de Koumamoto et de Foukouoka. Les
dépenses
pour la construction d'une ligne de 40 ri, allant de Chikougo à Modji,
province de Busen, ont été évaluées à 2,400,000 yen. La plus grande
partie de cette somme est déjà souscrite par les intéressés des districts
sur
desservis. Le gouvernement avancera le reste. (1)
Nous
devons pas omettre
de dire que c'est au Japon que revient
l'honneur d'avoir fait construire le premier chemin de fer américain qui
ne
ait existé
en
Asie. Il fut construit
vier 1881. Cette
d'Otarunai,
sur
en
douze mois et inauguré en
jan¬
ligne a une longueur de 23 milles. Elle part du port
la côte ouest de l'île de Yéso, passe à Sapporo, et va
aboutir aux mines de charbon de Pazoni. Elle coûta 20,000 livres
ster¬
ling par mille, et dans ce prix est comprise la valeur du matériel rou¬
lant, de la force motrice, de l'atelier de réparation des machines, etc.
La ligne anglaise établie entre Tokio et Yokohama coûta, avons-nous
dit, une somme environ dix fois plus forte par mille, et il fallut cinq ans
pour construire 8 milles de ligne. Le gouvernement japonais, encouragé
par ce premier essai, se dispose à créer de nouvelles lignes à transport
rapide, système américain. Nous laissons d'ailleurs parler à ce sujet une
feuille locale à laquelle nous avons déjà fait plusieurs emprunts, le Mainitchi-Chimboun :
Lorsque le chemin de fer de Horonai a été construit dans le Hokkaido,
craignait que le nombre des voyageurs et la quantité de marchandises
«
on
(1) Le total des lignes livrées à l'exploitation au moi3 de décembre 1887 était de 848 kilo¬
en construction, et 540 à l'état de projet. D'après l'ÀImanach de Gotha de
1880, il y avait au premier janvier 1888, 935 kilomètres en exploitation, 296 en construction,
et 215 en projet.
mètres: 703 kil.
l'empire
du
207
japon
transportés sur cette ligne fussent peu considérables. On avait estimé que
le nombre des voyageurs ne dépasserait
pas annuellement 57,000, et que
l'on n'aurait que 59,000 kokous de marchandises. Ces chiffres ont
été
beaucoup plus élevés; pendant l'année dernière, S9,492 personnes ont
voyagé sur cette ligne, et on a transporté 9,785 kokous de marchandises
en sus du chiffre
présumé. Les sommes perçues pendant les mois de jan¬
vier et de février de l'année courante sont de
beaucoup supérieures à cel¬
les réalisées pendant les deux mois
correspondants de l'an dernier. »
Les premiers chemins de fer ont été construits
par des compagnies
anglaises. Aujourd'hui il existe une Compagnie Japonaise des chemins
de fer, dont les principaux actionnaires sont
indigènes. Cette compagnie
est concessionnaire de presque toutes les nouvelles
lignes créées ou à
créer. Toute la construction et le matériel sont d'ailleurs
empruntés
genre anglais. Il n'en saurait être autrement, les Japonais n'ayant pas
eu sous les
yeux d'autres modèles. Une coutume digne de remarque est
que les voyageurs de troisième classe sont enfermés à clef dans des voi¬
tures massives et lourdes, aux
portières
au
garnies de barreaux. Les premiè¬
secondes, au contraire, sont très élégantes. A l'arrivée des
trains, les portières des troisièmes ne sont ouvertes que lorsque les voya¬
geurs des autres classes ont passé.
res
et les
On voit un travail
curieux, entre Hiogo et Osaka; c'est celui
rivière, qui en cet endroit
est plus élevé que le
pays environnant.
assez
d'un tunnel de chemin de fer sous le lit de la
Les tramways,
connus et
quelque nouveaux qu'ils soient en Europe, sont déjà
appréciés au Japon. Nous avons dit, en parlant de Tokio, que
ses rues macadamisées sont
parcourues par des tramways. Le plus grand
nombre des villes de quelque
importance ont suivi
l'exemple de la capi¬
tale. Une ligne a même été créée entre Tokio et Kofu.
En même temps qu'il crée des
routes, le gouvernement japonais creuse
des canaux destinés à relier les deux côtes orientale
et occidentale, ou
des cours d'eau entre eux. C'est ainsi
qu'un canal relie le port de Nobirou
fleuve Kitakami ; cette création aura
pour résultat de faire affluer à
Nobirou les produits des provinces de Rikouzen et de
Rikoutchiou, et d'y
au
amener tous les
navires et jonques employés sur le
Kitakamigawa. Ce
Shiwoghama,
port accaparera tout le commerce des environs de la baie de
et deviendra ainsi le
On dit encore
ser
Yokohama du Nord.
que le gouvernement serait dans l'intention de régulari¬
le cours du fleuve Aboukouma
gawa, qui se trouve un peu plus bas
208
l'kmpire
du japon
Kitakamigawa. Le
de 48 ri
que Nobirou, et qui n'est pas moins important que le
fleuve Aboukouma gawa prend sa source à Shirâkawa, distant
Tokio, dans la province d'Iwaki, passe par Nihon-matsou (66 ri de
Tokio) et par Foukoushima (71 ri de Tokio) pour venir verser ses eaux
dans l'Océan Pacifique, en un endroit appelé Matsougaoura-Shima. La
navigation fluviale pourrait prendre un grand développement dans ces
régions, si le lit du fleuve n'était pas ensablé. Le gouvernement paraît être
fermement résolu à relier ses eaux à Nobirou par un canal intérieur qui
passerait par Shhvoghama. Si ce travail assez coûteux pouvait se faire,
les produits des districts si fertiles d'Oshiou, qui sont dirigés jusqu'à
présent sur Tokio par voie de terre, prendraient tous la route de Nobirou.
Ce plan de canalisation n'est d'ailleurs pas nouveau. Il y a environ deux
siècles, un prince de Sendaï en aurait conçu l'idée, et l'on voit même les
traces des essais qu'il a dû abandonner faute de fonds. Personne autre
que le gouvernement ne pourra faire de cette œuvre encore en projet
une réalité, et certes il ne reculera pas avec les facilités dont il dispose.
Plusieurs autres canaux sont en construction ou en projet.
Quant aux travaux d'ordre public, tels que construction de vaisseaux,
établissement de ports maritimes, érection de phares, création de lignes
télégraphiques et de câbles sous-marins, -nous en avons parlé aux cha¬
pitres spéciaux, auxquels nous prions le lecteur de vouloir bien se
de
reporter.
qui sur divers
points dépassent déjà plusieurs peuples de la vieille Europe. L'instruction
est florissante, le commerce actif, la richesse nationale développée, mal¬
gré la dette, la marine puissante et les relations avec les autres peuples
aussi nombreuses qu'étendues.
Tous ces faits prouvent la grande activité des Japonais,
CHAPITRE III
POSTES
ET
TÉLÉGRAPHES
Compte-rendu annuel. — Bureaux de poste; union postale. — Les caisses d'épargne postales.
Routes postales. — Les Japonais employés aux postes. — Revenus et dépenses. — État
numérique des expéditions. — Les timbres-poste, leur forme, leur couleur, leur emblème. —
Réclamations.
Erreurs des employés. — Les rebuts. — Service télégraphique. — Câbles
télégraphiques sous-marins. — École des ingénieurs. — Installation du téléphone.
—
—
Le
Japon publie chaque année les
comptes de son administration géné¬
rale des postes.
Cette publication est faite en anglais,
la langue des deux plus grandes na¬
tions commerciales (.Angleterre et
Etats-Unis). La forme du compterendu, qui est la forme anglaise, nous
montre que la méthode dominante est
anglaise, c'est-à-dire pratique, com¬
merciale, appelant l'opinion publique
à contrôler.
exemple, soulignons que les
japonaises ont semé très
largement pour recueillir, et qu'elles
ont adopté, à grands frais, toutes les
propositions de conventions postales,
confiantes dans l'avenir et regardant
sans fiscalité étroite, les postes, non
comme un revenu, mais comme la source de tous les revenus.
Le fait d'avoir, depuis 1875, établi les caisses d'épargne postales,
Par
autorités
montre l'entrain de création des Japonais.
Rapproché des caisses d'épar¬
le service des bons sur la poste a réussi au Japon d'une façon qui
provoque les réflexions les plus encourageantes. (1) Ce pays fait partie de
gne,
(1) Le nombre des caisses d'épargne poslales est de 1,469, possédant un dépôt de 35 mil¬
lions de francs, répartis entre 171,111 déposants.
27
l'empire
210
du
japon
le service est le mieux organisé.
étendu pour trouver
place dans ce volume. Cependant il ne sera pas sans intérêt de lui faire
quelques emprunts qui donneront une idée de l'importance d,u service
postal au Japon.
Le nombre total des bureaux de poste actuellement en activité est
de 4,137. En outre,, les bureaux receveurs sont au nombre de 163; les
agences de timbres au nombre de 1,916, et 1,433 boîtes aux lettres sont
placées dans les rues.
C'est donc un total de 7, 439 moyens de réception ouverts aux dépêches.
La longueur totale des routes postales en service à la fin de l'année
était de 14,421 ri; le ri équivaut à 2,50 milles anglais (36052,5 milles
anglais, soit en kilomètres 58,008 — le mille légal anglais vaut 1 kilo¬
mètre 609).
La convention postale universelle signée à Paris le 1er juin 1878 a été
mise en exécution le 1er avril 1879, et est maintenant en pratique dans
toute l'étendue de l'empire japonais.
Dès le début, le gouvernement japonais, ne voulant pas retarder l'ins¬
tallation des services postaux internationaux, s'était adressé à l'Angleterre
pour obtenir les premiers employés de ce service.
La majeure partie des travaux de réception et de transmission est
actuellement faite par des nationaux dans les sections étrangères des
bureaux de poste de Yokohama, Iliogo et Nagasaki, d'une façon tout à fait
satisfaisante. Leur diligence ainsi que leurs aptitudes sont telles qu'il
sera possible, à la fin de la présente année, de relever de leurs fonctions
les employés étrangers dans les bureaux de Hiogo et de Nagasaki en les
remplaçant par des fonctionnaires japonais.
Le tableau suivant donne le détail des revenus pour l'année fiscale
finissant le 30e jour du 6° mois de la 12e année de Meiji (1879).
l'Union postale, et il est un de ceux dont
Le rapport que nous avons sous les yeux est trop
Vente des
timbres-poste
v
I,,
1 Yen
Vente des cartes postales
|
„
„
784 879, 74 sen.
Enveloppes et bandes de journaux
id
136 772, 26 s.
Location des boîtes
id
2 392, 75 s.
Droits sur les bons de la poste
id
id
22 540,
84 s.
Perception sur les caisses d'épargne
id
1 401,
85 s.
Divers
id
169,
14 s.
Transport des malles plombées anglaises entre
Yokohama et Shangaï
Total
Yen
1
100, 43 s.
949 367, 01 sen.
l'empire du japon
211
Le tableau des dépenses
annexé au même rapport accuse un total de
827,378 yen 99 sen. Il y a donc un bénéfice de plus de 123,000 yen.
Voici un élat détaillé indiquant le nombre de lettres,
journaux, livres,
échantillons, etc., transmis par les postes pendant l'année finissant le
30e jour du 0e mois de la 12e année du Meiji (1879) :
Lettres ordinaires
—
enregistrées.
27
763 243
928 597
.
Cartes postales
13 510
Journaux
11
Livres, échantillons, etc
560 812
Communications en franchise
1
Lettres contenant des fonds
—
—
370
141
tombées en rebut
781
485
9 539
à destinataires retrouvés
ou
retournées au lieu
d'origine
—
238
203 339
1
ordinaires volées
093
211
contenant de
l'argent, volées
Journaux, livres, échantillons volés
76
Lettres ordinaires perdues
133
—
—
—
54
contenant de l'argent perdues
3
détruites par le feu ou les naufrages
128
Journaux détruits
Lettres ordinaires
—
21
adressées à l'étranger
enregistrées
170
669
—
—
3 497
Cartes postales
—
—-
1
Livres, journaux
—
—
109 304
Imprimés enregistrés
—
—
480
Total
Les lettres et autres articles confiés à la
55 775
501
206
poste sont affranchis comme
Europe, au moyen de timbres-poste. Leur prix varie entre un demisen et 45 sen. Il en existe 21 modèles
différents, quoique plusieurs repré¬
sentent la même valeur. Mais il ne faut pas
ignorer que le timbre qui
recouvre une lettre n'aurait aucune valeur
pour affranchir des livres et
des journaux, et vice-versa.
Les timbres-poste en usage au Japon sont de 10 couleurs différentes:
gris, noirs, bruns, bleus, gris-vert, roses, violets, lilas, carmin, verts.
La forme et la
vignette varient avec la couleur ; ovales pour les bandes de
journaux, les cartes-postes et les enveloppes timbrées, ils sont rectanguen
l'empire
212
du japon
laires comme les nôtres et de différentes grandeurs
pour
les lettres et
circulaire avec la figure du soleil;
Mais l'image du soleil figure aussi sur
d'autres espèces de timbres-poste ; dix-sept modèles sur vingt et un por¬
tent une rosace figurant l'astre du jour. Quelques-uns portent aussi des
figures d'oiseaux et des caractères chinois. Il faut reconnaître que la con¬
fusion n'est pas possible entre ces timbres, même pour les personnes qui
ne savent pas lire.
Quels que soient les efforts de l'administration postale japonaise, les
étrangers n'ont pas toujours, paraît-il, lieu de s'en louer, si nous en cro¬
yons l'article suivant de l'Echo du Japon :
Il n'est pas une seule des administrations japonaises auxquelles les
résidents étrangers sont obligés de s'adresser, qui fonctionne, pour ceuxci du moins, d'une façon régulière et satisfaisante. Les trois services les
plus importants, ceux de la douane, de la poste et du télégraphe sont
surtout faits avec une grande négligence.
Quel est le négociant qui n'a pas eu à se plaindre de la douane et même
de l'arrogance des fonctionnaires de ce département?
Les employés de la poste ne se distinguent pas par leur activité. A
l'arrivée de chaque malle, il faut deux heures et demie ou trois heures
avant que l'on commence à distribuer les lettres dans les casiers, distri¬
bution qui, le plus souvent, est faite inexactement; ceux qui reçoivent
leur courrier en ville et à la Colline ne l'ont que six ou sept heures après.
Les Japonais nous font regretter les bureaux de poste étrangers suppri¬
autres objets. Une sorte est absolument
elle est de la valeur d'un sen.
«
»
»
més l'année dernière.
c'est encore pire; les adresses sont mal mises, les
fréquentes. Un télégramme de Shangaï, portant la mention
urgent et pour lequel, par conséquent, on paye un supplément relative¬
ment élevé, met cinq heures pour parvenir à destination. Lorsqu'un
employé a, par exemple, une dépêche à porter à la Colline, il ne prend
aucun renseignement; s'il ne trouve pas immédiatement la maison qu'il
cherche, il revient tranquillement à son bureau, s'informe, et repart non
moins tranquillement. On nous cite un fait qui vient, du reste, à l'appui
de ce que nous avançons. Ces jours derniers, un télégramme était expédié
de Kawasaki pour Yokohama à six heures et demie du soir; le destina¬
taire, qui demeure à la Colline, ne le reçut qu'à neuf heures moins vingt
minutes. Il était arrivé à Yokohama à 7 heures 20 minutes ; il lui avait
donc fallu 50 minutes pour venir de Kawasaki à Yokohama et une heure
vingt minutes pour être porté de la station à la Colline, soit en tout deux
»
Au télégraphe,
erreurs
l'empire
heures dix minutes.
du
japon
213
La personne qui l'avait envoyé aurait pu venir de
Kawasaka à la Colline en moins d'une
heure. Envoyez-donc des télé¬
grammes ! »
à l'honneur de l'administration
japonaise, la précaution qu'elle prend chaque année de faire publier par
les journaux les adresses des lettres restées à la poste et dont le destina¬
taire ni l'envoyeur n'ont pu être découverts. C'est ainsi que le journal que
nous citions tout à l'heure, vérifiant la liste des adresses publiées par
l'administration des postes, relève les noms suivants: MM. Aubert et
Lemaire, F. de Barnell, Mme Olga Duboin, Kanematou (Tokio), Mme
Cependant nous relevons avec plaisir,
Luxcombe, Mitsnoka (Tokio).
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de la boutade du journal japonais, le réseau
télégraphique de l'Empire du Soleil Levant prend chaque jour de l'exten¬
sion. Il date seulement de 1871 et comprend déjà 7000 milles de lignes
et 16,000 de fils. Le nombre des télégrammes expédiés pendant l'année
dernière était de 1,272,796.
public (53
et 70 destinés à l'Etat, à la police et aux chemins
de fer; ils comprenaient 818 instruments Morse, 26 Blocks, 29 téléphones
et 7 autres instruments. Le prix pour l'expédition de 20 caractères est de
En 1886,
il y avait 210 bureaux télégraphiques ouverts au
ouverts nuit et jour)
10 centimes. Ce chiffre contraste singulièrement avec le tarif français,
école de télégraphie.
télégraphiques. Une
commission spéciale, choisie par les fonctionnaires du ministère des
travaux publics, a été chargée d'évaluer les frais pour la construction des
environ 2 fois plus élevé. Les Japonais ont fondé une
On établira l'année prochaine 23 nouvelles stations
bureaux et la pose des fils.
relient les principaux ports du
Japon entre eux et aux ports de Chine. Un des câbles va de Yokohama à
Nangasaki et de cette dernière ville à Shangaï. (1) Un nouveau câble
reliera les îles Lou-Tchou à Kagoshima par Kiousiou; il aura 280 milles
de long. Plusieurs élèves de l'école des ingénieurs procèdent aux études
Les câbles télégraphiques sous-marins
préliminaires.
Nous signalons ci-dessus l'existence de 29 téléphones livrés au public.
Dans l'arrêté d'autorisation concernant l'installation de ces instruments
dans la ville d'Osaka, on lit le passage suivant : « Des fils de téléphone
pourront être établis entre les stations de police et les maisons des par0) Nangasaki est relié à l'Europe par la
Vladivostok (Sibérie) et la Russie.
ligne télégraphique continentale de Shangaï,
214
l'empire
du
japon
ticuliers qui en feront la demande, afin de se
tives des voleurs à main armée.
Le
préserver contre les tenta¬
téléphone sera surtout apprécié à
Osaka, dont la population compte un demi-million d'habitants, et qui est
la principale place de commerce du
Japon.
»
CHAPITRE IV
MARINE
MARCHANDE
Développement de la marine marchande; statistiques, tonnage des navires et des jonques. — Le
cabotage, les jonques. — Les ports du Japon. —Chaloupes du Grand-Hôtel. — Grandes lignes
de navigation; 45 jours de Marseille à Yokohama. —Les phares. —Le directeur de l'arsenal
maritime.
Avant la révolution de 1868, le Japon ne possédait
pas de marine proprement dite. Il existait un nom¬
bre considérable de jonques, quelques-unes
jaugeant
près de deux cents tonnes, mais ne pouvant être em¬
ployées que pour le cabotage sur les côtes du pays.
Le gouvernement en possédait cependant
qui pou¬
vaient tenir la mer et aller jusqu'aux îles Lou-Tchou,
et même à Formose et en Chine; mais leur forme
défectueuse, leur construction primitive, rendaient
ces voyages très
dangereux. En outre, ces jonques
étaient exclusivement réservées aux ambassades ou
aux
lettrés, toute relation commerciale avec les pays
étrangers étant formellement interdite par les lois japonaises.
Ce n'est que
quelque temps après la Restauration, lorsque le pouvoir
du Mikado fut affermi, que le nouveau gouvernement songea à créer une
marine de guerre, à encourager les grands négociants, à faire construire
des navires
sur
les modèles européens,
et à favoriser ensuite le dévelop¬
pement de cette marine marchande. Les efforts tentés dans ce sens n'ont
pas été inutiles, et les résultats
obtenus ont dépassé toute attente. Cinq
après, en 1873, d'après des statistiques que nous avons sous les yeux,
la marine marchande
japonaise se composait de :
ans
110
vapeurs jaugeant ensemble
37
voiliers
—
—
16,088 tonneaux
8)483
—
Total
147 vaisseaux de tout ordre, jaugeant
24>57'
plus 22,692 jonques pouvant transporter 702,167 kokous de marchandises.
—
l'empire
216
du
japon
Depuis cette époque le nombre des navires a constamment augmenté,
et en 1879 on comptait :
42,743 tonneaux
166 vapeurs jaugeant
714
Total
voiliers
—
880 vaisseaux de tout ordre, jaugeant
27,551
—
7°,294
—
plus 18,174 jonques pouvant tranporter 3,285,655 kokous de marchandises.
De l'examen de ces tableaux,
il résulte que le tonnage des vaisseaux
japonais a presque triplé en l'espace de six ans, et que la quantité de
marchandises transportables au moyen des jonques a plus que quadruplé.
Néanmoins le nombre des jonques elles-mêmes a considérablement baissé.
Ne voit-on pas là une preuve des progrès qu'a faits au Japon, dans l'es¬
pace de ces six années, l'art de la construction des navires? Le nom¬
bre des jonques diminue, mais leur tonnage augmente considérablement ;
par suite, économie sur les frais de transport.
Nous n'avons pas à notre disposition les moyens d'évaluer exactement
le nombre des navires construits pour la marine marchande japonaise,
depuis le 1er janvier 1880, mais si nous nous en rapportons aux différen¬
tes informations qui nous sont parvenues, la proportion a été toujours en
augmentant jusqu'à ces dernières années.
Le Japon a pris les devants sur tous les Etats de l'Asie pour la création
de sa marine. Déjà son tonnage atteint celui de quelques nations de l'Eu¬
rope (Belgique, Portugal). Nul doute que d'ici à quelques années les
Japonais ne viennent eux-mêmes à nos marchés acheter leurs articles
d'importation, sur des vaisseaux à vapeur construits à Tokio, à Yoko¬
hama ou à Osaka, et montés par des indigènes.
La marine marchande se sert toujours de la jonque dans les eaux
japonaises, mais cette sorte d'embarcation est appelée à disparaître bien¬
tôt, surtout celle qui dépasse un certain tonnage, dont la construction est
interdite par le gouvernement. Cette défense était d'ailleurs presque
inutile, les Japonais préconisant de plus en plus les navires de modèle
européen. Ils construisent de petits schooners pour le commerce de cabo¬
tage, et une flotte marchande à vapeur, appartenant à la Nippon Youseu kaisha, dessert non seulement les ports les plus importants du pays,
mais encore ceux de la Corée, de la Chine et du littoral de la Sibérie
méridionale. » (1)
Le cabotage, fait exclusivement par les jonques japonaises, donne d'im«
(1) Russel Robertson.
l'empire
du
217
japon
portants bénéfices. La pêche du saumon, qui se fait tous les ans, sur les
côtes de Korsakof, se chiffre, année moyenne, par plus de 20,000 yen.
tLes ports de mer du Japon sont généralement excellents. Les meil¬
les traités de commerce : Yokohama,
leurs sont ceux dénommés dans
Hiogo, Nagasaki et Hakodade. D'autres peuvent être arrangés à peu de
frais; ce sont : Oginohama, sur la côte est; Shimoda, à l'entrée de la baie
de Yédo; Toba et Matoya, dans la province de Shima; Mitarai, dans la
mer intérieure; Takamatsou, dans le nord de Shikokou; Kagoshima,
dans Satsouma; Matsoumae, dans Yédo, et quelques autres. II existe un bon
système d'éclairage des côtes du Japon, ce qui diminue énormément les
dangers de la navigation dans ces parages. En dehors des phares, tous
les récifs sous-marins sont soigneusement indiqués au moyen de
bouées. Des inspecteurs veillent à leur entretien ; il n'y a pas long¬
temps qu'il en est ainsi. Le manque de communications a été jus¬
qu'à présent le seul obstacle qui ait mis entrave à l'exploitation de tou¬
tes les richesses que renferme ou produit le sol japonais. L'importance
de la marine ne suffit pas ; il faut de bons ports, qui permettent aux navi¬
res de s'y abriter. Le trop plein du pays peut seul s'échapper par ces
espèces de soupapes, qui sont assez nombreuses au Japon, mais qui devien¬
nent presque un danger par suite de leur mauvais état. Ishinomaki n'est
qu'à une journée de Tokio par la vapeur, et cependant le fret de 100
kokous de riz entre ces deux ports se paie 65 yen par steamer et 58 par
voilier. Qu'on n'aille pas croire que ce prix exorbitant soit le résultat du
monopole ; c'est tout simplement aux mauvais ports qu'il faut l'attribuer,
car en dehors des embarquements qui se font en plein océan, il y a encore
à tenir compte des risques, des retards et d'autres accidents de ce genre.
De ce côté le gouvernement japonais déploie une grande activité. Il
s'occupe sérieusement de mettre en bon état le port de Nobirou, de
création récente, situé dans des parages encore imparfaitement con¬
nus de la
navigation européenne. Ce port présente de trop grands dan¬
gers pour qu'on puisse s'attendre à un rapide.développement. L'embou¬
chure du Kitakami est fortement ensablée, ce qui oblige les jonques
d'un certain tonnage à ancrer en plein océan, etàavoir recours à de tout
petits sampans, pour pouvoir opérer l'embarquement et le débarquement
des marchandises. Les gros vents du sud et de l'est empêchent pendant
des mois entiers le départ des navires chargés, qui sont obligés de mouil¬
ler à 2 ri de l'embouchure du fleuve; et les jonques qui servent de com¬
munication entre la terre et les vaisseaux essuient parfois des coups
28
l'empire
218
du
japon
de veut
qui les exposent à de grands dangers. Les travaux actuelle¬
voie d'exécution consistent dans la création d'un canal qui
joindrait la baie de Nobirou au Pacifique, sans se servir du ICitakami.
Ce canal aura 250 ken de longueur sur 30 de large. L'entrée du port
sera
protégée par une jetée de 3 ken de hauteur. La partie comprise
entre l'îlot Myakoshima et la côte formera le port extérieur, où les
plus grands vapeurs pourront stationner en toute sécurité. Ces travaux
marchent rapidement à leur complète exécution. Leur achèvement fera de
Nobirou un des ports les plus sûrs du Japon et ajoutera grandement à sa
prospérité, surtout pour les provinces voisines. D'autres travaux sont en
projet pour l'amélioration de divers ports.
Des phares s'allument toutes les nuits sur les côtes et indiquent aux
marins les points accessibles de ce pays, jadis si peu hospitalier, et
aujourd'hui l'un de ceux où les étrangers reçoivent le meilleur accueil.
ment en
Le Courrier du Japon publie, à la quatrième page,
l'avis que les pro¬
priétaires du Grand-Hôtel, à Yokohama, ont fait construire une chaloupe
à vapeur, munie d'une machine de la force de 15 chevaux, et d'une spa¬
cieuse et élégante cabine. Ce petit vapeur est tenu à la disposition des
clients de l'hôtel, de leurs amis et du public en général, pour des excur¬
sions et des parties de plaisir. De telles annonces nous prouvent les pro¬
grès accomplis dans le premier port du Japon. Nous avons dit d'ailleurs,
en parlant de Yokohama, l'importance commerciale de ce port. C'est dans
cette ville qu'est le siège de la Mitsu-Bisi, compagnie japonaise de paque¬
bots, qui est actuellement la seule à faire le service postal entre Yokohama
et les autres ports du Japon et Shangaï. Cette même compagnie a établi
une ligne bi-mensuelle de paquebots entre Yokohama et
Hongkong, via
Kobé, innovation très utile au point de vue des communications entre
cette colonie anglaise et le Japon.
«
Quatre grandes compagnies de bateaux à vapeur relient le Japon
à l'Europe et à l'Amérique,
et touchent à Yokohama. 1° Les Messageries
maritimes font partir de Marseille toutes les deux semaines un paquebot
à destination
de
Shangaï;
s'embranche à Hongkong
de Marseille à Yokohama
(distance 18,057 kilomètres) est de 45 jours : on met 35 jours entre
Marseille et Hongkong, et 7 jours entre Hongkong et Yokohama (distance
2945 kil.) ; 2° la Peninsular and Oriental Steam Navigation C°, ou en
abrégé P. and 0., fait également, par une ligne annexe, le service de Hong¬
kong à Yokohama; 3° Va Pacific Mail Steam Ship C° (P. M. S. S. C.) ; 4°
un service annexe
pour Yokohama; la durée moyenne du voyage
l'empire
du
219
japon
y Oriental ancl Occidental C° sont deux compagnies californiennes
dont
à San Francisco en faisant escale à Yoko¬
hama. La durée du voyage entre Yokohama et San Francisco, 8420 kil.,
est de 16 à 17 jours, ou 35 jours de Yokohama à Paris. En dehors de
ces services réguliers faits par des compagnies étrangères, le Japon se
relie à Shangaï et à Hongkong par deux lignes desservies par des navi¬
res japonais: 1° la Compagnie Mitsou Bisi,
subventionnée par le gouvernement, couvre
de son pavillon, depuis 1875, l'ancienne
ligneannexe de la Pacific Mail et fait un servire hebdomadaire régulier entre Yokohama
et Shangaï, en passant par la mer Intérieure et touchant à Kobé, Simonoséki (de Yokohama à Kobé, 646 kil., de Kobé à Nagasaki, 713, de Nagaki à Shangaï, 845) ; la même Compagnie a un service annexe faisant le
commerce de Nagasaki aux ports coréens de Fousan et Ghensan-sin.
Enfin ses navires, partant de Yokohama, relient entre eux les principaux
ports du Japon, dont ils font le tour, en passant les uns par le S.-O., les
autres par le N., allant jusqu'à Kagosima d'un côté, Hakodade de l'autre
(963 kil.), et se croisant le plus souvent à Niigata. De ce dernier port, elle
fait un service d'été au port sibérien de Vladivostok. D'autres services
relient les ports des Lou-Tchou à Kobé et le port Lloyd des îles Bonin à
Yokohama; 2° une autre Compagnie fait depuis 1879, concurremment avec
les Messageries et la Péninsulaire, le voyage entre Hongkong et Yoko¬
hama, mais en passant par Kobé. Le premier voyage transpacifique d'un
navire japonais à destination de San Francisco a eu lieu dès 1872; depuis
lors, le pavillon du Soleil Levant a paru dans les ports de l'Occident. » (1)
les navires vont de Hongkong
.
__
Les travaux exécutés par
les Japonais depuis l'année 1868, époque de
sont relativement considé¬
rables. Il existe aujourd'hui sur les côtes du Japon 45 phares à grande
portée, sans compter les feux d'une moindre dimension.
Le premier phare élevé au Japon a été celui de Kannousaki, dans la
province de Sagami, à l'entrée du golfe de Yedo, construit sous la direc¬
tion de notre compatriote, M. Verny, alors directeur de l'arsenal marila Restauration, pour faciliter la navigation,
me de Yokoska.
Les travaux ont été commencés dans le courant de l'année
1868, et ce phare a été éclairé pour la première fois le 11 février 1869.
Sa hauteur est de 187 pieds anglais
(58 mètres), et son feu blanc et fixe
(I) Vivien de St-Martin.
220
L EMPIRE
DU
JAPON
est visible à environ 14 milles. Pendant cette même année 1868, M. Verny
de Yokohama, situé à l'extrémité de l'Hatoba
anglais, et qui a été inauguré le 24 février 1869.
Le dernier construit, celui de Koutchinotsou (golfe de Simabara), a été
élevé à l'extrémité ouest de l'entrée de ce port ; il a commencé à fonc¬
tionner il y a déjà six ans. Il est situé par 32° 36' 17" de latitude nord,
130° 12' 20" de longitude est (méridien de Greenwitch). Il appartient
au 6e ordre, son feu blanc et fixe est visible à environ 8 milles.
Les 45 phares des côtes du Japon sont divisés en 6 classes différentes,
savoir: 11 de premier ordre, 4 de deuxième, 4 de troisième, 8 de qua¬
trième, 7 de cinquième, 3 de sixième ; 8 au-dessous du 6e ordre, c'est-àdire dont le faisceau lumineux n'est pas visible à plus six milles. Parmi
ceux de premier ordre, le plus important est le phare de Ose-Saki, cap
Goto ; sa hauteur est de 82 mètres au-dessus du niveau de la mer, et son
feu est visible à 22 milles 1/2. — Il y a en outre 3 phares flottants ou
bateaux-feux, 17 bouées et 8 fanaux de diverses grandeurs. (1)
faisait construire le phare
(1) Moniteur des Consulats.
CHAPITRE V
COMMERCE
commerciale. — L'association des vendeurs. — Rapport du consul
anglais sur le commerce de Yokohama. — Importations et exportations des Etats de l'Europe,
de l'Amérique, de la Chine. — Maisons de commerce étrangères. — Vaisseaux entrés à
Yokohama.— Droits de douanes. — Mesures japonaises; poids.
Hier et aujourd'hui. — Crise
Avant
1858, le petit îlot
seul ouvert
de Décima était
aux
Hollandais, qui avaient
avec le
Japon le monopole de
toutes les transactions com¬
merciales.
En
cette même
année, cinq ports furent ou¬
verts aux Etats-Unis et aux
principales nations de l'Eu¬
rope. Les premiers négo¬
ciants étrangers qui vinrent
s'établir au Japon firent de
brillantes affaires. Ils spécu¬
lèrent sur la naïveté de leurs
acheteurs et
de leurs ven¬
et c'es pro¬
cès scandaleux vinrent dé¬
voiler au public trop confiant
deurs indigènes,
les roueries du commerce
étranger. Ces leçons portèrent leurs fruits, et
les marchands japonais firent
des progrès rapides dans l'art de tromper
marchandise vendue. Encore un bien¬
actuelle, les marchés se font
sur le pied de l'égalité, et chacun sait fort bien que la bonne foi s'arrête
souvent au degré fixé par le code correctionnel.
En 1881, ilyeut mêmeunecrise commerciale qui faillit perdre complè-
sur
la qualité ou la quantité de la
fait de la civilisation! Au
moins à l'heure
222
l'empire du
japon
tement le commerce de la soie. Les
producteurs
chargés de transporter
gares d'expédition,
leurs marchandises aux ports d'embarquement et aux
formèrent contre les Européens une coalition unanime, et décidèrent de ne
vendre dorénavant leur soie que pesée sur
place avant le départ, laissant
déchets ou avaries.
Quelque inacceptables que fussent de telles conditions, les Japonais les
soutinrent longtemps. De leur côté, les négociants
européens signèrent
une convention par
laquelle ils s'engageaient à n'acheter qu'aux anciennes
conditions. La Rengo-ki-ito-ni-adzoukari-slio, ou association des ven¬
deurs, fut amenée à composition, et un accord eut lieu sur des bases équi¬
tables, il est vrai, mais qui prouvaient que dans le passé les négociants
européens avaient souvent été trompés par leurs astucieux vendeurs, qui
n'avaient pas toujours livré une marchandise conforme à l'échantillon.
Nous signalerons, comme un trait de mœurs
japonaises, un incident
relatif à ce conflit commercial, qui dura plusieurs mois, et arrêta
pen¬
dant ce temps toutes les transactions sur la
soie.Trente-quatre négo¬
aux acheteurs
les pertes survenues en route pour
ciants firent imprimer en anglais et distribuer à profusion la convention
intervenue entre eux. Elle était ainsi conçue :
rons
par
la présente,
«
Nous, soussignés, décla¬
que nous refusons d'acheter de la soie aux condi¬
tions inconvenantes et
arbitraires, imposées par le Rengo-ki-ito-niadzoukari-sho, dans sa récente notification. » (,Suivaient les signatures)
On s'adressa pour l'impression aux bureaux du Macnitclii Chimboun ;
mais les compositeurs prirent sur eux de
remplacer le mot arbitrary
(arbitraire) par unsatisfactory et refusèrent de faire la correction néces¬
saire lorsqu'elle leur fut demandée.
Malgré cela, les circulaires furent
imprimées, et on fit ensuite les corrections à la main et à l'encre rouge.
Nous ne possédons pas toutes les données nécessaires
pour établir
d'une manière exacte le montant des
exportations et des
dans l'empire du Japon. Mais nous avons sous les
importations
yeux un rapport très
développé du consul anglais de Yokohama sur le commerce de cette ville
pendant l'année 1880. Nous y trouvons d'intéressantes indications:
Le consul
anglais constate que la Grande-Bretagne fait les £ des
importations totales, la Chine les IL, la France les TL Pour l'exportation,
au
contraire, les Etats-Unis occupent le premier rang avec 46 °/0, la France
le deuxième avec 20
°/0. L'Angleterre ne vient qu'en quatrième lieu avec
8 "/„, et l'Allemagne est encore bien au-dessous.
On verra, dit-il, que, tandis
que la Grande-Bretagne conserve le pre¬
mier rang parmi les
pays importateurs, sa part dans le commerce d'ex«
l'empire
du
223
japon
portation diminue rapidement, ce qui est dû, comme cela sera expliqué
au commerce des soies, pour lequel, pendant les premières
années, le marché de Londres avait le monopole, qui lui a été enlevé par
ailleurs,
la France et l'Amérique.
«
En ce qui concerne le dernier de ces pays, on
car tandis
observe le contraire ;
que les importations d'Amérique ont diminué, les exportations
pour cette contrée ont atteint presque la moitié du commerce total d'expor¬
tation du Japon. Il faudrait bien cependant se mettre dans l'esprit que
les marchands anglais au Japon,
merce
sont largement intéressés dans le com¬
du thé et de la soie qui se fait entre ce pays et les Etats-Unis, et
les trois millions de livres de thé envoyées directement au Canada,
les tableaux des exportations en Amérique. Il est
probable aussi qu'une partie des soies embarquées pour la France est
ensuite envoyée en Angleterre. »
Au point de vue des maisons de commerce étrangères ayant leur siège
à Yokohama, la France occupe le second rang avec 34 établissements,
l'Angleterre tenant le premier avec 53. Viennent ensuite les Etats-Unis
et l'Allemagne, avec 24 chacun.
Nous relevons encore dans le même rapport le nombre des vaisseaux
entrés dans le port de Yokohama dans l'espace d'un an :
que
sont comprises dans
124
jaugeant
126,771
3g
—
49*689
»
»
(paquebots-poste....
17
—
06,354
—
marchands
48
—
47,254
—
(paquebots-poste....
27
—
42,040
—
j marchands
28
—
6,793
—
(marchands
!
(paquebots-poste....
Angleterre
1
France
Allemagne
»
»
—
—
os
...
,
Etats-Unis
marchands
tonneaux.
II résulte de l'examen de ce tableau que la France n'envoie à Yokohama
que des paquebots poste et que
l'Allemagne, au contraire, n'y expédie
que des vaisseaux marchands ne faisant pas de service postal.
En 1870,
le port de Yokohama a eu 1,250 entrées et sorties de
ments anglais,
bâti¬
américains et allemands. La valeur des échanges s'éle¬
vait à250 millions de francs environ.
«
Lee droits de douane en 1880-81 ont rapporté
au trésor
plus de 14
millions. Le drainage de l'or et de l'argent continue, moins fort pourtant
que pendant les dix dernières années, dont
la moyenne était de 50 mil-
l'empire
224
du japon
lions. Mais d'année en année le métal s'échappe, et il ne reste plus
qu'un
papier monnaie déprécié ou saison. » (1)
Mesures japonaises. — Le Japon a adopté le système décimal. Le
ou
sakou
pied japonais sert d'unité.
Dzio
—
Sakou—
10
sakou
losoun
—
—
omt,3030 (ou 0,37870),
pour mesurer les étoffes.
Soun
—
10
bou
—
Bou
—
10
rin
—
Rin
—
10
mô
—
Si
—
omt, 000003 03.
Ri
—
36 tsô
—
Tsô
—
60 ken
—
Ken
—
le sakou
—
Kaï-ri
—
16 tsô,
omt,03030.
omt,003030.
omt,0003030.
3927™',2727.
ioçmt,ogog.
1 mt,8181.
98721— 18855mt, 15.
Yabiki—
2
sakou 3 soun —omt,7575 •
Hiro
—
5
sakou
—
1 mt,5151-
Hiki
—
2
tan
—
igmt,6g6g.
Tan
—
9mt,8484 (mesure variable).
Ricarré
—
Masou —
1
13 kil. carrés, 42,347,187.
litre 803,906.
Kokou — 180 litres, 39.
L'unité de poids est le mommé, qui égale 3 gr. 7563.
Les sous-multi¬
ples sont le found, le rin et le mô. Le seul multiple est le rouvan, qui
vaut 100 mommé.
On se sert aussi dans certains cas, d'un poids appelé kin (160
ou
601 gr. 01).
mommé,
(2)
Pour la mesure du
temps, les Japonais ont adopté notre calendrier, et
ils ont la même date que nous,
quoique leurs jours commencent neuf
heures avant les nôtres. Autrefois le jour de 24 heures était chez eux par¬
tagé en deux parties de six heures chacune. Mais la durée de ces heures
variait avec les saisons; elles étaient longues en été, courtes en hiver.
(1) Vivien de Saint-Martin.
(2) Idem.
226
l'empire
du
japon
nais ajoutent du plomb, de
l'or, et divers acétates. Les
ductions de ces beaux bronzes sont :
centres de pro¬
Tokio, Kioto, Osaka, Takaoka et Kana-
gawa.
«
Les
laques les plus belles du monde se font à Tokio, Kioto et Osaka.
La décoration
exquis. On
en
est toujours d'une
remarquable originalité et d'un goût
surtout admiré à Paris les
grands paravents
incrustations de jade, de bronze et de bois
a
laqués à
précieux, et des petites
boîtes en laque d'or d'une exécution
parfaite; aussi l'exportation des
laques japonaises a pris, depuis quelques années, de grands
développe¬
ments. » (1)
Le Japonais est
intelligent, adroit, excellent imitateur; mais il n'a
les facultés de grande
pas
conception ; il fait petit, fini, léché; il copie mer¬
veilleusement, mais il ne sait pas créer, et il est d'ajlleurs trop fantaisiste
et capricieux dans son
œuvre, tout en étant patient à un degré excessif;
il travaille, mais à ses heures. Le
Japonais peut donc réussir dans la petite
iudustrie, dans ce qu'on appelle l'article de mode ou de
fantaisie, qui
comporte tant de branches. Mais pour la grande industrie
agricole ou
commerciale, pour la production en grand des denrées de consommation
ou des articles
classiques, draps et autres étoffes de laine, tissus de colon,
mousselines, fers laminés ou forgés, et tant d'autres, il ne sera
pas de
longtemps en état de lutter contre les manufactures étrangères, parce
que
la matière première lui
manque ou n'existe que par quantités insuffisan¬
tes; sans compter que l'argent manque aussi,
qu'il se fait de plus en plus
les importations ayant une valeur considérablement
supérieure à
celle des exportations. La fabrication serait
dans ces conditions un métier
de dupe, condamné d'avance à
l'insuccès, en face de la concurrence
rare,
étrangère, qui peut arriver à produire à dix et quinze pour cent meilleur
marché.
C'est donc dans la petite
industrie, dans les travaux à la main que peut
Japonais. Mais ici l'Orient nous dépasse de
beaucoup. Les chinoiseries qui font l'objet de notre curiosité s'expédient
se
montrer l'habileté des
autantde Yokohama que de Canton. Les articles de
sont remarquables.
toilette, d'amusement,
Il y a eu en 1872 à Kioto une Exposition industrielle
qui fait le plus grand honneurau Japon. Celle
d'Ouyéno, dont nous avons
parlé au chapitre des Beaux-Arts, regorgeait de ces mille riens
ingé¬
nieux qui font les délices des enfants et
l'étonnement des grandes per¬
sonnes.
(/) Dussieux.
l'empire
du
japon
227
Après le thé, qui constitue le principal article d'exportation, vient la
soie, dont nous avons déjà parlé au chapitre précédent. L'industrie en
grands progrès. La soie expédiée en Europe
rouleaux. Les Japonais ont
calculé qu'il leur était plus avantageux de la tisser eux-mêmes que de
l'expédier en fils ou en cocons. Ils ont de nombreuses magnaneries et
font un commerce considérable de graines de vers à soie.
Toutes les écoles primaires ont été aménagées de façon que les salles
puissent servir à la fois de salles d'étude et de magnaneries, ce qui per¬
met aux jeunes filles d'apprendre à élever le ver à soie en même temps
qu'à lire et à écrire
Sous ce titre une curieuse invention, VEcho du Japon publie l'entre¬
filet suivant : « Quand nos amis Japonais se mêlent d'inventions ils vont
cette
matière-a fait de
est fort
habilement tissée; on l'envoie en
loin ; à différentes reprises, nous avons eu l'occasion de nous occuper du
parti qu'ils savent tirer du papier. Aujourd'hui ils viennent de découvrir
un nouveau moyen d'employer la soie, que leur pays
produit en abon¬
dance. Nos lecteurs croyaient sans cloute tout simplement comme nous,
que le seul usage qu'on pouvait faire de ce fil précieux était d'en fabriquer
des étoffes, des broderies, des tentures et autres articles du même genre.
Les Japonais, eux, vont s'en servir pour fabriquer des armes de guerre.
Voici ce que nous lisons à ce propos dans le Meidji-Nippo :
Un nommé Otsouka Oukitchi, demeurant à Igoura Gotchomé, n° 8,
«
»
»
»
»
après de longs et pénibles essais, vient de réussir à inventer des fusils
en soie. Ces armes ne diffèrent pas, sous le rapport des services qu'elles
peuvent rendre, des fusils en métal; elles sont solides, très légères et
ont une longue portée.
L'inventeur vient de demander l'autorisation de
\
CHAPITRE VI
INDUSTRIE
Art
décoratif, velours; laques et bronzes. — Soie;
une curieuse invention, fusils en soie. —
rideaux
papier. — Le paravent.
magiques. — Verrerie.
Éclairage électrique. —
Papier; sa fabrication, ses usages. — Vases, mouchoirs,
en
Éventails. — Camphre. — Fard. — Miroirs en métal. — Miroirs
Tonnellerie. — Conservation de la glace. — Paratonnerres. —
—
—
Encre de
Chine. — Conserves alimentaires. — Bière.
«
L'industrie japo¬
naise
ble
est remarqua¬
l'excellente
par
fabrication et le bon
goût de ses produits,
qui ont obtenu un
succès
éclatant
à
l'Exposition de Paris,
en
ries
1878.
Les
soie¬
brochées et fa¬
çonnées, et les velours
de Kioto etdeKrin (province
la matière,
de Kozuke) sont d'admirables étoffes, dont
la fabrication, le dessin, la couleur et le goût ne laissent
rien
toujours très beau, excelle'dans l'or¬
nementation des riches tissus. Les soieries imprimées de Tokio sont éga¬
lement fort belles. Kioto fabrique aussi des taffetas blancs, très purs, des
crêpes, des étoffes légères et des ceintures. La filature de la soie a été
très perfectionnée dans ces dernières années; le gouvernement a établi
à Tomyoka une grande filature à la française, qui donne des soies aussi
belles que les plus renommées de France et d'Italie; beaucoup d'ouvrières
japonaises s'y forment et vont travailler ensuite dans les filatures du
à désirer. L'art décoratif du Japon,
pays. »
merveilleux de fabrication, de ciselure,
plus variés : bleu foncé à reflet mordoré, vert antique
le plus beau, brun, rouge. Aux éléments ordinaires du bronze, les JapoLes bronzes
et de
clu Japon sont
tons les
29
l'empire
228
du
japon
»
les mettre en vente, après qu'elles auront subi les épreuves exigées par
»
les règlements concernant les armes à feu. »
«
Voilà au moins une arme qui n'aura pas à craindre l'oxydation et que
servi, comme un vulgaire mouchoir de
poche. » Certes, c'est en effet une bien curieuse invention.
l'on pourra laver après s'en être
des principaux objets de l'industrie japonaise.
montre le mieux son écrasante
supériorité. Nous en trouvons une preuve dans le numéro du journal
japonais que nous avons en ce moment sous les yeux. (1) Il est vrai de
dire aussi que pour lutter contre le Japon nous manquons de matières
premières. La fabrique de papier la plus renommée est celle d'Osi.
La matière première principale est l'écorce de deux variétés du mûrier
à papier (Broussonetia papyrifera); vient ensuite l'écorce de la plante
Takaso (Passerina Ganpi) qui produit un papier un peu inférieur, ne
demande pas autant de soin de culture que le Makodzu ou mûrier a
papier, et se bouture très facilement. Le rendement en pâte du Takaso
est assez considérable; aussi cultive-t-on beaucoup cette plante. L'emploi
de l'écorce de Mitsumata (Edgeworthia papyrifera) est presque limité
à la fabrication du papier-monnaie. On se sert aussi de l'écorce de Lama
Le papier est aussi un
C'est assurément celui où ce peuple nous
et du kuma.
Kaiji-so, les
plus employées du mûrier à papier, on coupe les
jeunes pousses à la longueur de 80 centimètres, et on les place dans
une étuve afin de faciliter la séparation de l'écorce, opération qui se fait
à la main ; on sèche l'enveloppe extérieure et l'on en fait des bottes
qui sont lavées à l'eau courante, et dont on enlève, au couteau, l'épiderme noirâtre. Cet épiderme sert à faire un papier nommé Cherigami et Kizo-niki. La fibre intérieure de l'écorce nommée sosori, est
de nouveau lavée, bouillie et encore lavée ; alors elle est prête pour la
fabrication. La colle se prépare au moyen delà racine deTororo, sorte
d'arbrisseau qui paraît être l'Hibiscus manihot ou selon d'autres YHydrangea paniculata. On fait bouillir la racine de Tororo, après l'avoir
battue avec des bâtons à section carrée, et on passe la bouillie au tamis
de crin; cette colle est mise avec la pâte dans la cuve, et le papier se puise
au moyen de formes dont le fond est en lattes de bambou ; on le sèche
Pour fabriquer le papier avec les tiges du Makodzu et du
deux
variétés les
(I) De tous les pays, le Japon est celui qui consomme le plus de papier. Pour le
imprimé, il arrive en 3* rang. (V. de St-M).
papier
l'empire
du
229
japon
l'étendant sur une planche inclinée. Le papier qu'on
en
fabrique Ihiver
il est meilleur que celui qui est fabriqué au prin¬
temps, pour lequel on emploie une colle de riz, et qui est attaqué par les
vers, au dire des Japonais.
nomme kidzuki;
se
parti que les Japonais tirent de leur papier. Ils en font des
cordes d'une grande solidité, des vêtements, des objets
en laque, etc. Les manteaux huilés que portent les gens de la campagne
On sait le
ficelles et des
pluie sont en papier; il en est de même des bâches
qui recouvrent les voitures servant au transport des marchandises, lors¬
qu'il fait mauvais temps. Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tous les usages pour lesquels ils emploient le papier. Mais nous
croyons que le résultat le plus étonnant, en même temps que l'un des
plus utiles, a été la fabrication des courroies qui figuraient à l'Exposition
pour se garantir delà
salle des machines
qui
Les spécia¬
listes, au contraire, les considéraient comme la partie la plus intéres¬
sante de cette section, les autres objets étant des imitations de ce qui se
fait
Europe et en Amérique, et n'ayant d'autre mérite que celui d'avoir
été fabriqués au Japon, sous la direction exclusive des Japonais. Ces
courroies sont en papier, et leur solidité est de beaucoup supérieure à
celle des courroies en cuir généralement employées; leur prix de revient
est
même temps moins élevé. Elles ont été essayées avant l'ouverture
de l'Exposition, et il a fallu pour déchirer une courroie en papier japonais
d'Ouyéno. La plupart des personnes qui ont visité la
n'accordaient que peu d'attention à ces courroies de transmission
communiquaient le mouvement aux métiers et aux machines.
en
en
employer un poids presque deux fois plus fort que pour une
même dimension en bon cuir d'Amérique.
Pour faire une étoffe en papier, qui peut se
dite kosko, une des meilleures, et on
courroie de
laver, on prend la qualité
y fait pénétrer, par une manipu¬
lation analogue au travail de l'hongroyeur,
le mucilage des racines du
kon-niaku-no-dama.
destiné aux habits imperméables, on prend la qua¬
et la colle employée se compose de
jeunes pousses de fougères, broyées et réduites par l'ébullition en une
pâte, que l'on rend plus ou moins épaisse par l'addition du jus astringent
du Diospyros kaki. La matière colorante est bouillie avec de la pâte de
fèves, puis on enduit le papier ; l'huile est une huile végétale nommée
Yé-no-abuza » (dbara-huile, Yé-Celtis Wliclenewiana).
Le papier imitation de cuir se fait encore en mélangeant de l'huile avec
Pour le papier huilé
lité dite Senka ou
«
Tora Sankci,
230
l'empire du japon
la pulpe ; le grain est donné au
moyen de planches qui portent le dessin
voulu; il en est de même pour le papier imitation de crêpe. Les dessins
argentés sur les papiers de tenture se produisent au moyen du talc.
Les Japonais confectionnent avec ces
papiers huilés des parasols, des
habits, des souliers, etc. etc. On indique comme fournissant la colle
pour cette préparation le Nebouriko ou Nemu-noki (Acacia
Nemu).
Non seulement différentes qualités de
papier sont fabriquées pour les
écoles, pour les administrations, pour les commerçants, pour envelopper
tel produit ou écrire tel compliment, mais on
fabrique encore un papier
spécial dont on fait des vêtements complets, des panneaux de portes, des
vases, des lanternes, des mouchoirs, etc. Les intelligents Japonais feront
sous peu
concurrence aux Européens sur les marchés de la Chine et de
l'Amérique, grâce au parti qu'ils savent tirer du papier.
A l'Exposition universelle de Londres
(1872) l'article le plus intéres¬
sant dans le « genre
papier » fut une paire de rideaux fabriqués au Japon,
et exposés par M. Pavy. Le but des inventeurs était de faire «
pour tout
le monde » des rideaux à très bas
prix et en même temps de la dernière
élégance, et se conservant frais avec des soins très minimes. Les rideaux
exposés ressemblaient à de très jolies étoffes perses. Les inventeurs peu¬
vent reproduire à volonté des
soieries, des damas, des cretonnes, etc;
les matières
premières se composent d'un mélange de diverses fibres
animales et végétales qui sont cardées,
purifiées,
ou
blanchies, cylindrées
feutrées, gaufrées et imprimées. Ce produit se distingue par sa force
et son élasticité ;
sont très
il se dispose parfaitement en draperies ; ses couleurs
solides, la lumière et l'air les affectent fort peu ; l'humidité
ordinaire rend seulement les rideaux un
peu plus
souples. Des rideaux
long coûtent de 8 fr. 10 à 9 fr. 40 la paire,
plus 0 fr. 66 par mètre, pour la doublure imprimée. (1)
Enfin, dans cette énumération des usages du papier dans l'empire du
Japon, nous avons oublié de parler du paravent, qui joue un si grand
rôle dans la vie des
Japonais. 11 en a été question dans le chapitre sur
l'Habitation et dans l'analyse qu'a faite M. PhilarèteChasles d'un roman
japonais; dont nous avons rendu compte aux Productions littéraires.
de 1m 14 de large sur 2" 74 de
Ces
paravents constituent
des cloisons
mobiles,
au moyen
desquelles
peut en quelques minutes changer la disposition de tous les appar¬
tements. Ils sont peints de vives
couleurs, représentant toutes sortes
de sujets, religieux,
champêtres, humoristiques; leur aspect est toujours
on
(1) D'après M. Bernardin, Conservateur du Musée de
Melle-lez-Gand, Belgique.
l'empire du japon
231
celui d'une étoffe, et l'œil peu exercé les confondrait facilement avec les
tapisseries de Beauvais ou des Gobelins. Quelques-uns sont d'une grande
valeur.
La fabrication cles éventails
se
rattache à
celle du papier.
Beaucoup de ces jolis instru¬
ments de la coquetterie féminine sont en effet
en papier. Dans
quelques-uns, il n'entre même
que cette matière. Au Japon, l'éventail est
pour la femme un objet de première nécessité;
aussi il s'en fait une immense consommation.
Là , comme dans
beaucoup d'autres bran¬
le principe de la divison du
travail est rigoureusement observé. Les côtes
ou
baguettes en bambou de l'éventail sont
confectionnées par des ouvriers, dans leur
propre maison, tandis que les ornements en creux dans les parties infé¬
rieures de l'objet sont confiés à des ouvriers plus habiles, qui taillent la
ches d'industrie,
poignée d'après des esquisses tracées par des dessinateurs expérimentés. De
même, l'artiste qui dessine donne au graveur ses motifs, qui, dans son
idée, doivent prévaloir pour la saison prochaine; c'est à lui également
de choisir les couleurs pour les différentes pièces déjà taillées, ainsi que
les couleurs pour chaque détail isolé, et enfin les différentes matières
pour le verso des éventails. Le papier dont on se sert pour y insérer, en
les collant, les feuilles de l'éventail, est du papier japonais; il se prête si
bien à cet usage qu'on a renoncé à le remplacer par du papier étranger ;
des papiers venus d'Amérique ont été essayés, mais ils ont été rejetés.
Et même les papiers indigènes employés dans cette industrie ne valent
pas ceux d'autrefois.
Quand le pays n'avait aucune relation avec le monde extérieur, l'éven¬
tail le plus cher qu'on fabriquât coûtait à peine 5 yen (25 fr.). Depuis lors,
on en a fait sur commande, valant de 5 à 15 dollars pièce (25 à 75 fr.).
Le nombre des éventails fournis pour l'Exposition de Philadelphie en
1876, sur commande, a été de 800,000 dont le prix était de 50,000 dollars
(250,000 fr.). Autrefois, le commerce des éventails dépassait rarement
10,000 piècés par an; durant 12 mois (1879-1880), il en a été, exporté
près de 3 millions, de Iliogo et de Yokohama.
Les éventails de Tokio surpassent de beaucoup, pour le dessin et pour
la beauté du style, ceux qu'on fabrique dans la région de Hiogo.
l'empire
232
du japon
Après la soie et le thé qui sont les deux plus importants produits d'ex¬
portation du Japon, vient le camphre qui s'expédie en Europe et en Amé¬
rique, où la consommation est considérable.
Le prix du camphre, qui en 1876 était à Londres de 65 shillings les
100 livres, y est coté maintenant 85, par suite de l'augmentation de con¬
sommation des Indes et de la Chine ; et sur le marché même de Kobé, le
principal port d'exportation, le camphre, qui à la même époque valait
dollars, s'y paie maintenant 21.
La culturè du camphrier prend chaque jour de l'extension, moins
cependant que si les produits résineux de cet arbre se faisaient moins
attendre. Les procédés d'extraction sont les mêmes que ceux qu'emploient
les cultivateurs des Landes pour obtenir la résine. Mais, par suite de la
rareté de cette denrée, les Japonais sacrifiant l'avenir au présent, font
bouillir les racines des jeunes arbres, pour en extraire la totalité du suc
résineux qu'elles contiennent. Dans l'île de Kiousiou, on rencontre
partout des fourneaux pour l'extraction du camphre. C'est dans le sud
du Japon que le climat et le sol se prêtent le mieux à cette culture. (1)
13 à 14
ils se
peindre. Ils fabriquent du fard
noir, blanc, rose et vert, et nous empruntent aussi nos matières colo¬
rantes, en particulier la couleur d'aniline que les femmes emploient pour
les lèvres. Cette substance, de fabrication française, se vend au Japon
Les
Japonais brillent dans la préparation des couleurs, dont
servent autant pour se farder que pour
rouleaux ornés de caractères chinois. (2)
en
auxiliaire, le miroir. Les
Japonais ne possèdent certes pas de fabriques de glaces qui puissent en¬
trer en comparaison avec les usines de St-Gobain ou de Montluçon. Il est
même probable qu'ils ne connaissent pas du tout la fabrication des miroirs
en verre; ces miroirs sont très peu répandus parmi les Japonais. Mais
ceux-ci sont très habiles dans la fabrication des miroirs métalliques, qui
ont beaucoup de rapport avec ceux des Romains. Ils sont généralement
formés d'une plaque de bronze coulé, ronde ou rectangulaire, avec un
manche quelquefois garni de bambou. L'une des faces est ornée de des¬
sins en relief venus de fonderie ; l'autre est polie avec une pierre dure et
très sensiblement convexe; on ajoute encore au brillant de cette surface
A côté du
un
fard, plaçons son complaisant
bronze blanc en l'amalgamant légèrement.
(1) Yoir aux Productions végétales.
(2) Yoir à ce sujet notre chapitre sur la toilette d'une Japonaise.
l'empire
233
du japon
et plus petites que l'objet ; le bombé du
miroir paraît être calculé de manière à ce que la figure humaine soit
reflétée tout entière, quelle que soit la dimension du disque poli.
images sont très nettes
Les
appelés theou kouang'kien, c'est-àla lumière, parce que sous l'ac¬
tion d'une lumière très intense, ils projettent sur un écran une image
reproduisant les reliefs de la face postérieure. On les appelle en France
Quelques-uns de ces miroirs sont
dire miroirs qui se laissent traverser par
miroirs magiques.
Ces propriétés
curieuses des miroirs magiques connues et très
ciées des Chinois et des Japonais
appré¬
ont été constatées, il y a cinquante ans,
miroirs rapportés par Humboldt; en 1865, une discus¬
à ce sujet, entre M. Govi, de VAcadémie de
Milan, et M. Brewster, de Londres. Les études très complètes de
M. Ayrton sur la collection rapportée par lui du Japon ont donné pleine¬
ment raison à M. Govi, et les expériences toutes récentes de M. Bertin ont
démontré la possibilité d'exalter et même de susciter les phénomènes du
miroir japonais sur des miroirs métalliques peu ou pas magiques natu¬
par Arago, sur des
sion approfondie s'éleva
rellement.
Voici la description
«
nous trouvons dans le
Industrielle de Marseille », année 1888:
d'un de ces miroirs que
Bulletin delà Société Scientifique
manche de même forme,
commence à être magique même à froid et présente à chaud le phénomène
curieux de figures en clair et de figures en noir. C'est un rectangle
de 107 sur 133 millimètres, largeur du rebord 2 millimètres, épaisseur
3 millimètres, épaisseur des fonds 1,5 millimètre, épaisseur des lettres
L'autre, de forme rectangulaire, avec un
«
assez
2 millimètres, flèche de la courbure
»
Il porte à sa surface
1 millimètre.
postérieure des lettres chinoises en relief et des
lettres latines gravées en creux.
»
Quand on chauffe, les lettres gravées s'échauffent
les premières et se
relief, plus longues à s'é¬
présentent en noir, tandis que les lettres en
chauffer, ressortent en clair.
Les miroirs métalliques tendent à disparaître même au Japon, et
surface se ternit si rapidement qu'ils cèdent leur place aux
leur
miroirs en
»
verre.
»
exploité au Japon. L'un des établisse¬
importants dans cette industrie est celui de Shinagawa.
Les chefs d'une récente ambassade coréenne qui venaient de le visiter
demandèient que plusieurs de leurs nationaux y fussent admis en 3o
qualité
L'art de la verrerie est connu et
ments les plus
234
l'empire
du japon1
d'apprentis. Cela n'ayant pu être accordé, le gouvernement coréen a décidé
une usine du même
genre, bâtie sur le modèle de celle de
Shinagawa, et dont la direction serait confiée à un Japonais.
d'installer
Les Japonais sont très habiles dans les différents travaux de
tonnellerie-,
la Chronique Industrielle, à fabriquer de grandes
pièces pouvanttenir jusqu'à 100 hectolitres, et en n'employant pas de fer.
ils arrivent, d'après
Les douves des tonneaux sont assemblées
par juxtaposition comme nous
le faisons en
Europe; mais, de plus, elles sont retenues par une che¬
allongé comme un clou, et
dont une extrémité est enfoncée sur le côté de l'une des
douves, tandis
que l'autre doit pénétrer dans la douve opposée.
Cette cheville est droite et plantée normalement à la douve : elle
s'op¬
pose seulement au glissement longitudinal et ne s'appliquerait pas sur la
surface conique du tonneau; la douve est
repliée et amenée à sa position
définitive quand on pose les cercles ; la cheville en bambou
qui est très
flexible, se plie alors facilement sans se briser.
ville en bambou formée d'un éclat de bois
Les cercles sont formés
res
par des cordages obtenus en tressant des laniè¬
de bambou ; on les fixe après avoir
adapté des cercles provisoires pour
maintenir les douves en les poussant avec un marteau en bois
jusqu'à la
position qu'ils doivent occuper, et on enlève alors les cercles provisoires
devenus inutiles.
L'usage de la glace est fort répandu dans toutes les classes de la société.
neige qui tombe pendant l'hiver, et qui en certains
endroits est très abondante. Les habitants
procèdent de la manière sui¬
On utilise à cet effet la
vante :
Us creusent des fosses,
y déposent la
neige, qu'ils arrosent d'eau ; ils
étendent encore plusieurs couches de la même manière,
puis, le prin¬
temps venu, ils recouvrent la neige de nattes et mettent sur le tout une
couche de sable.
Le sable sec est, comme on le
sait,
un
très mauvais conducteur de la
chaleur. Il en résulte que la glace, ou
se conserve
plus exactement la neige congelée,
jusqu'en automne. A peine le soir venu, on entend crier dans
les rues Kori\ Koril c'est à dire: Voilà de
la.glace !
Les morceaux de
glace se vendent à un prix extrêmement modique.
Le paratonnerre se rencontre maintenant sur
plusieurs édifices dans
les contrées de l'Extrême-Orient. A
d'être placés sur la
Tokio, deux paratonnerres viennent
légation d'Allemagne. Les journaux japonais disent
l'empire
du
235
japon
leur installation a été confiée à un ingénieur indigène, M. Tanaka.
le téléphone a déjà pénétré, on étudie la question de l'é¬
clairage par l'électricité pour deux ou trois des principales villes de l'em¬
pire. Le nouveau théâtre que l'on se propose de construire prochaine¬
que
Au Japon, où
ment à Yokohama sera éclairé à la lumière électrique.
L'encre de Chine est un produit de l'Extrême-Orient.
Quoique elle
porte le nom du pays où elle a été inventée, il ne faudrait pas croire qu'elle
ne se fabrique pas ailleurs. Sans compter tous les produits falsifiés que
fournit le commerce européen, le Japon nous en envoie qui rivalisent avec
les meilleures sortes de Canton ou de Shangaï. On l'obtient en brûlant
dans des fours spéciaux, des branches de Pinus densiflora ou de P.massoniana, dont nous avons déjà signalé l'existence sur le sol japonais. (1)
La fumée se condense sur les parois des chapiteaux ; on recueille le
noir de fumée qu'on mêle à de la gélatine et à de l'eau de riz ; on y
ajoute de l'ambre, du musc et du camphre pour donner du parfum. On
bat le mélange ; on le presse dans des moules en bois; on en forme des
pains qu'on enveloppe de papier fin, après- les avoir séchés dans un
mélange de cendres, de bois et de chaux, ou bien dans une étuve. Les
meilleures qualités d'encre sont en petits bâtons, de couleur brunâtre,
qui durcissent avec le temps. L'encre de Chine prend du prix en vieillis¬
sant. La plus estimée se fabrique kNara (province de Yamato). A l'Expo¬
sition de 1878, à Paris, on remarquait des échantillons d'encre dite de
Chine, de Kioto, du département de Sakai, province de Idsumi, et du
département de Ishikama, province de Kaga.
Quant à l'encre de Chine de qualité inférieure, elle se fabrique, là-bas
comme chez nous, avec la fumée de l'huile de colza. L'encre à timbrer,
que nous expédie aussi le Japon, est faite de vermillon broyé avec de
l'huile de ricin. (2)
Les produits de la pêche ne sauraient être absorbés dans le pays,
quoi¬
du Japonais. C'est ce qui
a donné lieu à l'industrie des conserves de poisson, qui est très florissante,
surtout dans les provinces du nord. Autrefois c'était surtout la viande de
cerf que nous expédiaient les Japonais ; mais cet animal devient rare, et par
que le poisson soit un des principaux aliments
suite l'exportation
diminue.
(1) Voir Productions végétales.
(2) Voir Crucifères.
l'empire du japon
236
Dans l'île de Shana (Kouriles), on a préparé, en
1879, 18,000 boîtes de
(espèce de saumon).
A Békai (Némouro), il a été fait 35,000 boîtes de ce même poisson et
45,000 boîtes de saumon. A Atsoukishi, on avait fabriqué à la date du
28 mai, 62,000 boîtes de saumon et 8,000 boîtes de viande de cerf.
Le total delà fabrication des conserves en 1880 se répartit ainsi :
conserves de masou
boites saumon et masou ;
id.
et
id ;
A Atsoukishi, 150,000 boîtes d'huîtres.
A Shana,
145,000
A
18,500 boites
Békai,
Il y a une diminution proportionnelle dans la préparation des conserves
de viande de cerf.
Le
gouvernement a l'intention d'établir huit fabriques de conserves
de poisson et de viande de cerf.
La fabrication de la bière au Japon,
dit le Nitchi Nitchi Chimboun,
de l'industrie japonaise. Les deux
plus grands établissements sont les brasseries de Shimidzouya Shokrvai
et d'Hakkosha. La bière qui y est fabriquée a un goût excellent. La quan¬
tité vendue augmente journellement, et on espère qu'elle pourra bientôt
rivaliser avec la bière importée.
est devenue une branche importante
CHAPITRE VII
INDUSTRIE ARTISTIQUE,
DESSINS ET PORCELAINES
enluminés.
Peintres de croquis, Togoventrus et femmes qui
Supériorité des porcelai¬
Appréciations d'Armand Sylvestre. — Les albums
—
Kouni, Kouni-Gossi, Gossi-Tona, Oak-Sya, boudhistes et chats, rieurs
minaudent. — Porcelaine artistique, collection de Mme Fleuriot. —
nes japonaises. — Fable empruntée à la Bible. — Meubles.
Nous avons réservé pour le
chapitre de l'Industrie, au lieu de le placer
les petits tableaux de
C'est qu'en effet, malgré
leur caractère éminemment artistique, ces objets constituent des articles
importants de l'industrie japonaise. Nous ne croyons pouvoir mieux faire
que de donner à ce sujet la plus grande partie d'un intéressant
article publié dans la Revue moderne, par M. Armand Sylvestre.
Beaux-arts, ce que nous avions à dire sur
dessins et la porcelaine peinte des Japonais.
aux
Qui
ne
se
rappelle, dit le
spirituel écri-
vain, un coin
charmant
ce
de
panorama
confus et mal
ordonné
qui
fut l'Exposition univer¬
selle de 1867? Celui où,
dans une case faite de toile ou de bambou,
trois jeunes femmes aux
chevelures bleues
238
l'empire
à force d'être noires, aux robes
taient
du
variées
le riz et humaient le thé
avec
japon
comme
des plumages,
des mouvements
L'une d'elles, la
plus petite, était absolument belle,
d'un
nocturne,
éclat tout
becque¬
de colibris?
avec une face pâle
profil régulièrement pur, un col fin et
les deux autres étaient simplement jolies, mais toutes
trois étaient faites, de la nuque aux talons, de
grâce enfantine, de
sculptural ;
un
—
rêve et de fantaisie. — L'art japonais,
compatriote de ces douces créatu¬
fait à leur image. Toujours aimable et amusant, dans le meilleur
sens du mot, il rencontre
parfois le beau, avec une sûreté d'instinct mer¬
veilleuse et par un élan de spontanéité. Il n'en faut
pour exemple que les
res, est
albums imprimés qui figurent dans la vitrine N° 30, salle C. Il ne
s'agit
là, cependant, que d'une imagerie populaire analogue à la nôtre, comme
procédé, mais bien autrement artistique et d'une invention infiniment
plus poétique.
Les albums enluminés sont imprimés, et les instruments
qui servent
planches de bois tendre,
gravées dans le sens du fil et non debout, une brosse, quelques godets
de couleurs délayées dans de l'eau et
gommées, voilà le matériel élémen¬
taire qui suffit à ces merveilleux ouvriers. Une bande
rouge révèle au bas
le nom de l'artiste. Pourquoi laisser dans l'oubli ces
noms, dignes de
souvenir? Le plus grand nombre des albums exposés sont de
Toyo-Kouni,
à les confectionner sont primitifs s'il en fut. Des
de son élève Kouni-Gossi et de Gossi-Tona.
Quelques-uns sont de Oak-Sya, célèbre parmi ses compatriotes pour la
pureté de son dessin et son génie d'observation, qui n'est pas exempt
de malice. Car la caricature est fort
prisée au Japon, et les Européens
font communément les frais.
Voyez plutôt ces voyageurs dont un
coup de vent emporte chapeaux et parapluies à travers les rivières ?
en
Mais à côté de ces fantaisies enjouées et de ces inventions
innocentes,
voici de véritables paysages,
composés comme des tableaux
hollandais,
fouillés comme des planches d'histoire naturelle,
où les grandes lignes se retrouvent
cependant parmi l'innombrable variété
des plantes et des arbres. Ce sont les
pics volcaniques toujours prêts à
infinis de perspective,
secouer
les îles de
Nippon, des collines que surmontent des couvents
boudhistes, des neiges engloutissant les toits des villages, des échappées
de mer au pied de rochers
fantastiques, le Fusi-Yama, montagne sacrée
que domine l'éternelle menace d'une épaisse colonne de fumée;
puis
la vallée riante des environs de
Yedo, une façon de bois de Boulogne
plein de femmes joyeuses et d'enfants aux costumes bariolés. Ailleurs,
239
l'empire du japon
pleine Iliade, au milieu des guerriers fabuleux, qui forcent
les villes, escaladent les citadelles, chevelus comme des Francs, héroïques
comme des figures du Parthénon, fantastiques comme des personnages
légendaires, jetant au besoin leur cheval à la tête des ennemis justement
terrifiés, une, épopée à la façon de Roland.
Quelles intéressantes études académi jues offrent ces lutteurs dévelop¬
pant leur musculature puissante, en présence du Taïcoun, grave, pâle,
et distrait. Ceci est un ordre de recherches bien particulier à l'art japo¬
nais. Il faut remonter à la tradition grecque pour trouver au même point
cette préoccupation des formes vouées à la statuaire par leur nature supé¬
rieure, ce culte du corps humain dans l'interprétation de ses grâces
vigoureuses, dans le rendu de ses proportions admirablement logiques.
C'est sans doute à la Chipe que pensaient MM. de Goncourt, lorsqu'ils ont
écrit du Japon: « Là-bas, le monstre est partout. Le potier, le bronzier,
le dessinateur, le brodeur le sèment autour de la vie de chacun. Il gri¬
mace, les ongles en colère, jusque sur la robe de chaque saison: pour ce
monde de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l'image
habituelle, familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous
la statuette d'art. » Voijà qui est plein de couleur, mais d'une injustice
qu'il importe de relever, parce qu'elle traduit, dans une langue dange¬
reuse, le préjugé européen. Car un monde sépare les deux races chinoise
et japonaise, l'une d'ouvriers patients, l'autre de poètes délicieux, l'une
de coloristes habiles, l'autre d'inventeurs pleins de fantaisie, monde plus
grand que celui qui nous sépare des uns et des autres, aussi grand que
celui que les temps ont jeté entre la statuaire grecque et notre sculpture
du moyen-âge.
Ces albums sont un microcosme de notes exactes, de croquis bouffons,
nous voici en
de rêves ébauchés, d'invraisemblances absolues,
de réalités saisissantes.
boudhistes en prière et des chats qui ronronnent, des
danseuses portant au dos de grandes ailes de papillon, des crapauds qui
méditent, des chanteuses agenouillées accordant leur frêle guitare, des
corbeilles pleines de fleurs et de poissons, des rieurs ventrus, des jeunes
femmes qui minaudent, et tout cela d'un esprit, d'une finesse, d'une
spontanéité !...
Les rêves de ces artistes ne sont pas cependant toujours empreints de
On y trouve des
ce
caractère gai ; voyez plutôt cette urne craquelée, de
couleur gris-violacé,
décor sombre, des chauves-souris aux ailes
étendues. Je ne connais rien de plus saisissant que ce vase étrange qui
semble contenir la nuit. On dirait un coin des ténèbres brusquement
portant
en
relief,
sur ce
l'empire
240
du
japon
solidifié et gardant incrusté,
dans un bloc de glu, le
vampires monstrueux. La forme est d'une
austérité harmonieuse, à pans coupés que des arêtes
vol des
vives interrompent, disposition très fréquente en Chine,
et surtout au Japon, et que notre art
national, voué aux
amphoriques, ne se décide pas à adopter,
bien qu'on en trouve quelques exemples dans les faïen¬
rondeu: s
ces de
Mais
Rouen.
ce
qui appartient plus particulièrement aux
artistes de Nippon, ce sont ces poteries merveilleuses
développant des scènes entières de la vie orientale >
quelquefois même des légendes sacrées, que M. Jacquemart a désignées
sous le nom de porcelaine artistique. On en trouve un très remar¬
quable spécimen dans la collection de Mme Fleuriot, (salle C, armoire
N° 26). C'est ce beau vase dont la couverture reproduit un sujet qui n'est
analogie avec l'aventure d'Ulysse dont les compagnons sont
changés en pourceaux. On y voit une sorte de fée dans les airs, et à terre,
auprès de femmes lascives, des hommes à tète d'animaux. C'est une
peinture d'une merveilleuse finesse de ton, et un tableau composé d'une
façon fort intéressante. Un peu plus loin, une poterie plus petite repré¬
sente une sorte de féerie dont le spectacle est fréquent sur les vases japo¬
nais. Le sujet en est la navigation merveilleuse sur les flots de deux jeu¬
nes femmes dont l'une a pour barque une rose, l'autre une feuille, et
qu'entourent des nuages blancs. La première est vêtue de riches vête¬
ments et porte un sceptre ; la seconde, qui semble une suivante, tient un
panier de fleurs passé dans une tige légère. C'est, d'après la
tradition japonaise, Li-wang-mou, la patronne des pêcheurs, et
rien n'est plus charmant que cette allégorie, qui nous rappelle
au premier abord la naissance de Vénus.
pas sans
Les Chinois eux-mêmes reconnaissent l'incontestable supériorité
de cette classe sur tous leurs produits
céramiques, et dans leur orgueil national, ils expliquent par la
fable suivante, qu'on dirait empruntée à la Bible, l'existence de
des porcelaines japonaises
produits merveilleux de l'art, si supérieurs aux leurs : « Maury», gci-Sima était au temps des anciens, une terre fertile, où l'on
trouvait, entre autres richesses, une argile admirable pour la
fabrication des vases Murrhins, que l'on appelle aujourd'hui
vases de porcelaine. De là, pour ces habitants, des trésors
ces
»
»
»
»
immenses et
une
dissolution
sans
bornes.
Leurs
vices
et
...
jjM
l'empire
mépris de la religion irritèrent les dieux à ce point qu'ils réso-
»
leur
».
lurent, par un
décret irrévocable, de submerger Maury-ga-Sima. Un
songe envoyé par le
»
241
du japon
ciel révéla cette terrible sentence au chef de l'île,
nommé Pei-rum, homme religieux et d'une vie sans tache.
»
Il fut averti
qu'il devait fuir au plus vite, dès qu'il verrait se couvrir de rougeur
les faces des deux idoles monstrueuses situées à la porte du temple.
Le roi s'empressa de prévenir ses sujets par un édit. Mais ses sujets
se moquèrent de lui. Un bouffon alla même jusqu'à se glisser, la nuit,
près des deux idoles, et les peignit en rouge cramoisi, sans qu'on
aperçu. Le brave Pei-rum fut absolument dupe de la fausse pudeur
magots sacrés, et s'en fut à force de rames, tandis que son
riait aux larmes de sa frayeur. Mais les dieux vengeurs interrompirent
leur hilarité en les submergeant tous avec leurs habiles potiers et leurs
admirables vases Murrhins. Quelques-uns de ceux-ci furent retrouvés
à la marée basse sur des rocs auxquels ils s'ttaient attachés, et leur
»
»
»
»
l'eût
des
peuple
»
»
»
»
»
»
»
»
prix atteint jusqu'à vingt taëls. D'autres ne sont pas vendus
»
cent taëls. Ce sont les porcelaines
moins de
vitreuses, et celles dites coquille
d'œuf, parce que leur ténuité, poussée jusqu'à la transparence, rappelle celle de certains œufs, que la lumière traverse. »
Ce n'est pas une des moindres merveilles de cet art fantaisiste que d'avoir
imaginé des meubles où l'on puisse poser tous ces objets charmants,
étagères presque aussi curieuses que les vases qui les surmontent,
tables qui semblent les supports naturels de ces porcelaines éclatantes,
où se placent, comme sur des écrins, les chefs-d'œuvre du jade, de
l'ivoire et de l'émail. Une commodité parfaite caractérise ces petits édifi¬
»
»
des
des
ces,
frêles en apparence, mais d'un équilibre savant. La
symétrie, qui
ôte tant d'intérêt à bon nombre de nos produits occidentaux —
générale¬
fabriqués d'après l'inexorable loi d'une dualité conventionnelle, —
n'y est point cherchée, et les surfaces horizontales, les seules utiles, s'y
étalent le plus souvent avec là fantaisie absolue des plateaux dans un
paysage. On trouve dans le même guéridon des boîtes
ment
proportionnées à
toutes les grandeurs, des supports
aptes à tous les poids, des tiroirs de
toutes les formes.
C'est un des côtés charmants de ce peuple ingénieux
une
fantaisie absolue
un
ordre
d'avoir su allier à
parfait, et associer à l'imagination la
ainsi dire, 3e
la fougue
plus vagabonde certaines qualités d'arrangement, et, pour
propreté dans l'exécution, ordinairement incompatibles avec
de l'invention artistique.
3i
SEPTIEME PARTIE
CHAPITRE Ier
AGRICULTURE
Peu
de terres de premier ordre. — Végétation
semblable à celle
L'agriculture est en honneur. — Le travail de
la terre est le plus saint des devoirs. — Le Mikado travaille la
terre.
Les fermes, leurs produits. — Les soldats labou¬
de la France.
—
—
reurs, leurs
ries.
—
propriétés. — Récoltes, blé, orge, avoine, prai¬
— Les fleurs. — Les jar¬
Les forêts.
dins. — Procédés agricoles.
Au Japon,
il y a relativement peu
d) terres de premier ordre ; à
part les terrains de rizières ,
on ne trouve que des collines
et des montagnes, qui sont
naturellement peu fertiles. Sur
les coteaux même,
les terres
ne
produi¬
sent
pas sans
le se-
cours
de
vierges
la fumure.
Il
ne
drait
fau¬
pas
toutefois
l'ont fait
géographes , l'infé-
exagérer, comme
certains
244
l'empire
du
japon
condité du sol japonais. Les plaines et toute la côte sont Lès fertiles.
Voici ce que dit à ce sujet le Courrier du Japon.
«
Le
Japon est un pays vraiment privilégié et richement doté par la
nature. Son sol est excellent et peut être cultivé à peu de frais
comme
le nôtre, en France, des
; il n'a pas,
herbes parasites en quantités énormes,
nécessitant des combustions continuelles et un travail de défoncement
complet tous les cinq ou six ans pour détruire le gramen. Les terres, au
Japon, ne se reposent jamais, tandis que chez nous, une grande partie ne
peuvent, même régénérées par des engrais substantiels, supporter la
fatigue des récoltes régulières : il faut les varier sans cesse. Il est vrai
que même au repos elles produisent encore, grâce aux pacages, qui don¬
nent en même temps de la fumure. »
Le Japon a une très belle végétation, assez semblable â celle de
la France, mais plus vigoureuse. Il
rapporte en abondance toutes
sortes de produits. Chacun se donne de la
peine pour fouiller et
engraisser le sol, et l'agriculture y est considérée comme un devoir
religieux. Pour l'encourager, pour donner l'exemple, pour montrer que
le travail de la terre est le premier et le plus
saint, le mikado, dans une
ferme-modèle, cultive de ses mains, chaque jour, quelques plants de
céréales, riz, orge, etc.
-Les fermes sont très bien tenues ;
on s'honore au
Japon de travailler
la terre.
Milton S. Wall, missionnaire au Japon, donne dans le
journal le Métho¬
diste, des détails sur une ferme japonaise :
«
Les fermes, au Japon, paraissent
exploitées sur une petite échelle.
Toufes les terres appartiennent au gouvernement et tous doivent payer
un
fermage. Le blé, l'orge, le seigle et le sarrasin sont cultivés par rangs,
les mauvaises herbes sont enlevées
la
pioche. Cette culture des
principal produit du Japon.
La terre presque partout est
noire, et ce sol noir des vallées, s'il est bien
cultivé, et s'il est arrosé par les ruisseaux des collines voisines, forme
avec
céréales par rangs, paraît étrange. Leriz est le
d'excellentes rizières.
La terre est labourée
entrent dans la vase jusqu'aux
à la main.
Les hommes
genoux et avec une longue bêche, tournent
la terre sens dessus dessous. Les chevaux
sont employés ensuite pour
herser, et après cette opération, le riz est semé à la main. Le riz du
Japon est très beau, et le pays en produit en abondance.
*» Les
pommes de terre, les patates douces, les aubergines, le maïs, les
melons, les choux, les oignons et les navets sont cultivés à côté d'autres
légumes dont les noms me sont inconnus, et que je n'ai vus nulle part en
245
l'empire du japon
Amérique. Je pense que les légumes cultivés à New-York
l'être avantageusement ici. »
pourraient
(1)
grand développement à l'agriculture, le gouver¬
nement vient de créer 50 fermes-écoles. Le Japon a même organisé des
compagnies de soldats-laboureurs, chargés de défricher les terres, et
d'exécuter, pour leur compte, des travaux agricoles. Le Nitclii Nitclii
Chimboun a publié à ce sujet, l'article suivant :
Le nombre de solclats-laboureurs (Touden-Hei) est de 2,500 ; il ne
Pour donner un plus
«
comprend que les hommes choisis parmi les cultivateurs, car, ainsi que
leur nom l'indique, ils sont chargés à la fois de la garde du pays et de sa
mise en culture. Ils ont, avec eux, leurs femmes et leurs enfants. Sur ce
nombre de 2,500, on en compte 450 qui ont pu réaliser des économies
variant entre 100 et 6,000 yen. Ces hommes et leurs familles peuvent
vivre sans le secours du gouvernement depuis quatre ans qu'ils sont ve¬
nus s'établir dans le pays; ils ont dû d'abord passer un an sous les dra¬
peaux, pour y acquérir
l'instruction militaire indispensable, ce qui fait
qu'en trois ans ils ont pu atteindre le degré de bien-être auquel nous
voyons arrivés aujourd'hui. Le mode
les
d'acclimatation dont ils font usage,
ministre
qui est reconnu comme le meilleur, leur est conseillé par le
des colonies; il consiste, à l'exemple de ce que font les cultivateurs en
Europe, à se nourrir du lait de leurs troupeaux et des légumes qu'ils
cultivent dans leurs jardins, de sorte qu'en se nourrissant ainsi, ils ont
et
maintenus en parfait élat de santé, — mettre
réserve, pour l'époque des mauvaises récoltes à venir, tout le riz que
pu, — en outre qu'ils se sont
en
leur donne le gouvernement.
font des filets pour la pêche; cette indus¬
elles et leurs familles une source importante de bénéfices,
d'autant plus qu'elles emploient à cette fabrication le chanvre qu'elles
récoltent, et que les côtes étant très riches en poissons, elles trouvent
»
Leurs femmes, en général,
trie est pour
facilement à les vendre.
le jour où il arrive
de 5,000 tsoubs de terre qu'il doit défri¬
cher, et qui deviennent sa propriété, le gouvernement a pu arriver par
moyen à transformer en champs cultivés près de quatre millions de
»
En
résumé, chaque soldat-laboureur recevant,
dans le pays, une concession
ce
tsoubs de terre restés jusqu'alors en friche. »
(1) Traduit de l'anglais, et communiqué par M. Th. Fleury membre
de Géographie commerciale de
Bordeaux.
honoraire de la Société
'
246
—.
L EMPIRE
DU
JAPON
Sauf les sommets des montagnes, tout terrain est cultivé avec zèle. Si
quelque portion reste inculte, un cultivateur laborieux a le droit de s'en
emparer. Sur les flancs des montagnes, les Japonais construisent par
gradins, des murs en pierre. Ils forment ainsi de petits plateaux où ils
apportent de la terre qu'ils fertilisent par des engrais. On y voit croître le
camphrier, la laque et le rhus vernix qui donne une gomme résine, prin¬
cipe du vernis noir de l'Inde.
Le thé est
un
des produits les
plus con¬
Japon. Le mûrier y pousse en abon¬
dance. Le bambou y croît dans des
propor¬
tions considérables. Il y a aussi le
laurier, le
cotonnier, l'oranger, le figuier, le poirier; le
pommier manque.
Les fruits et les légumes y ont en
général
peu de saveur. Les raisins n'y sont pas
mauvais, mais ils sont peu propres à la
vinification. Le vin obtenu jusqu'à présent
n'est pas buvable, parce qu'il manque des
deux principes essentiels, l'alcool et le tannin.
L'humidité n'empêche pas le blé d'y réussir. Il y a surtout une variété
cultivée en France, qui donne de très bons résultats. Les blés
qui vien¬
nent sur nos coteaux pourraient bien s'acclimater au
Japon, et produire
d'excellent grain, dans des conditions moins élevées que celui
qu'on impor¬
te en farine. Il ne s'agirait que d'installer des
minoteries, dont l'établis¬
sement serait peu dispendieux, et l'on arriverait à
propager l'usage du
pain, que les Japonais aiment beaucoup.
L'orge réussit également au Japon, et sa culture pourrait être aug¬
mentée dans des proportions notables, en vue de la fabrication de la bière
qu'on est obligé de demander à l'Europe.
L'avoine devrait réussir à souhait, mais les
Japonais n'en font point
nus
du
usage.
Une culture qui manque au Japon, et qui
cependant est facile et coûte
peu, est celle des prairies, naturelles ou artificielles. Sans
bétail ; l'élevage est cependant une industrie très
elles, point de
lucrative, dont on doit
comprendre de plus en plus l'importance. Dans les conditions actuelles,
et avec l'usage sans cesse croissant de la
viande, si l'espèce bovine ne se
développe
moment
pas
dans des proportions plus grandes,
où le bétail viendra à manquer à
peu
on
peut calculer le
près complètement au
Japon. Sans prairies, pas de vaches laitières qui coûtent si cher quand il
l'empire
du
japon
247
faut les faire venir d'Amérique. Il y a cependant dans l'île de Yeso de vas¬
tes et magnifiques
prairies.
Les forêts sont étendues et peuplées
de pins, thuyas, juniperius ja-
ponica, sapins, chênes, aulnes, bouleaux, peupliers, frênes, sophora
japonica, paulownia, rhus vernicifera, etc.
Rien n'égale la splendeur de ces forêts, colorées des teintes éclatan¬
tes de l'automne. Dans les vallées doucement ouvertes, sur les contours
arrondis des sommets, et jusqu'aux ondulations gracieuses de l'horizon,
les arbres de toute espèce forment, par le ton varié de leur feuil¬
lage, des paysages pleins d'agréables contrastes. Sauf dans les pro¬
vinces du sud de Nippon, que le déboisement dépare, chaque village est
superbement orné de bouquets d'arbres. C'est aux bois sacrés qui les
entourent, bien plus qu'à leur architecture, qu'est due la beauté des
temples. Ce mélange d'arbres à feuilles caduques, d'arbres verts et de
conifères est beau surtout près des côtes, dans les montagnes littorales
où mainte baie tranquille et bleue entaille un rivage abrupt, recouvert
de forêts. » (1)
«
«
Quant aux fleurs, qui sont innombrables, elles
plus d'éclat que nos fleurs d'Europe, mais
ont, en général,
moins de parfum. Le Japon
peut, je crois, le disputer avec la plupart des pays connus, pour ne
pas dire avec tous les pays en général, par la beauté et la variété
plantes et de ses fleurs, dont la nature a richement embelli ses
champs, ses collines, ses bois et ses forêts. Cultivées, on les porte à un
degré de perfection inconcevable; incultes, elles parent magnifiquement
les collines et les champs et offrent un coup d'œil dont la beauté ne
saurait s'exprimer. L'anémone du Japon, admirée à si juste titre dans
notre Occident, ne le cède à aucune autre fleur pour la suprême élégance
du port, la délicatesse des nuances, la pureté des contours. Le gardénia
a détrôné chez nous le camélia lui-même. Les jardins sont pleins de lis
de
ses
superbes, et le lotus borde les marais de son tapis de feuilles flottantes
brodé d'énormes corolles. Le chrysanthème, cette belle plante qui, jus¬
qu'à l'arrière-automne, exhale dans nos jardins son acre et pénétrant
arôme, et dont les floraisons éclatantes semblent des soleils aux rayons
chiffonnés, est l'une des fleurs emblématiques du Japon; Chrysanthe-
(1) Vivien de St-Martin.
l'empire
248
du
japon
est le nom d'une revue anglo-japonaise.
(1) Dans le blason japonais
composé presque exclusivement de fleurs et de feuilles, le chrysanthème
et la fleur du paulownia sont les armoiries personnelles du mikado, et
l'emblème national est le soleil levant. » (2) Aussi on s'explique les noms
donnés par l'empereur aux deux ordres qu'il a fondés, l'ordre du Soleil
levant et l'ordre du Chrysanthème.
num
L'horticulture et l'arboriculture sont en honneurau Japon. Les jardins
sont tenus avec un soin irréprochable. Il n'est pas de dame qui ne
possède une nombreuse collection de fleurs, tant exotiques qu'indigènes.
Le genre anglais a prévalu pour la disposition des jardins d'agrément.
Pour la culture des arbres d'ornementation, le grand art consiste à obtenir
des espèces naines. On atrophie les arbres afin de reproduire en rac¬
courci les scènes que nous nous plaisons à développer. Dans un espace
grand comme deux carrés de jardin, on trouve des allées sinueuses, des
lacs, des cours d'eau, le tout excessivement réduit, ombragé d'arbres de
diverses natures à l'état nain. On voit des sapins, des chênes, des cryptomérias mutilés, rabougris, comptant cinquante ans d'existence et tenus à
six pieds de haut, avec toutes les formes d'un sujet de grande venue. Plus
ils sont nains, plus ils ont de prix. Le spectacle manque de grandiose, mais
c'est une miniature inouïe de perfection. (3) Certains arbres sont taillés
à figurer un tronc en hélice portant des branches horizontales, disposées
en marches d'escalier; d'autres simulent des jonques munies de voiles.
y
Nous
ajouterons quelques réflexions sur les procédés agricoles des
japonais. Ils sont généralement de la plus grande sim¬
plicité, à peu près ce qu'ils étaient en France il y a trois cents ans.
Depuis que ce peuple a pris goût aux voyages, les inventions, les faci¬
lités de culture des pays étrangers l'ont séduit. L'engouement pour les
machines agricoles est aujourd'hui la manie favorite des Japonais. Ce
travers leur a déjà occasionné bien des déceptions. Il n'eût pu en être
cultivateurs
autrement. Les machines aratoires sont efficacement utilisées dans des
pays à surface plane où elles économisent la main d'œuvre. Tel n'est
point le cas au Japon ; à part les terrains de rizières, où ces machines sont
d'un difficile emploi, le reste du pays est tout en montagnes ou en collines.
(1) M. Loti a cm devoir choisir ce nom caractéristique pour l'héroïne de son roman japo¬
nais : Madame Chrysanthème.
(2) Vivien de St-Martin.
(3) Conférence de M. Ballande.
l'empire
En Europe et en Amérique,
du japon
249
les machines ont leur utilité parce que la main
la concurrence étran¬
d'oeuvre y est devenue trop coûteuse pourlutter contre
gère. 11 n'en est pas ainsi au Japon, où la main d'oeuvre est de 60 ou
80 °/0 au-dessous des prix d'Europe et d'Amérique. Il convient d'ailleurs
d'ajouter qu'en général, dans ces pays, la plupart des terres sont très for¬
tes; il faut pour les labourer une paire de boeufs ou de chevaux, quelquefois
deux. Au Japon, le sol — à l'exception des rizières — est tellement fria¬
ble que deux chiens suffiraient à faire le même travail.
CHAPITRE II
LA
Les chevaux,
FAUNE
le betto ou palefrenier. — Les
les chevaux japonais.
JAPONAISE
courses
de chevaux à Yokohama.
—
Les poneys,
Langue anglaise adoptée pour le sport. — Races japonaises, leur
origine; tombeaux de chevaux chinois, Perchia, persan. — Chiens et
chats, trois catégories
de chiens.
Oiseaux alimentaires,
domestiques, sauvages, auxiliaires. — Vers à soie.
—
—
—
Une salamandre monstre.
—
La protection des animaux au
Japon.
—
Statistique.
Nous n'avons pas la prétention, dans un ou¬
vrage de ce genre, défaire une étude complète
des
produits naturels de l'empire du Japon.
Nous nous sommes proposé seulement de faire
connaître
ceux de ces
produits qui occupent
place importante dans le commerce et
l'industrie; pour les animaux : les races domi¬
nantes, leur mode d'emploi, les progrès ac¬
complis dans leur élevage les améliorations
que l'on pourrait attendre encore, celles
que
l'on peut espérer voir se réaliser
prochaine¬
ment; pour les végétaux : les espèces cultivées,
celles surtout qui paraissent convenir à notre
sol, et dont l'industrie ou les arts pourraient
une
,
tirer
un
parti avantageux. II
ne paraît pas
douteux que la vulgarisation sur le sol
de la culture du néflier
japonais, du yama-maï
mûrier à papier, ne fût de nature à
français
(Quercus serrata), du
porter secours à notre industrie.
Nous pourrions en
I
!>!;»
dire autant de quelques espèces de pins.
Nous avons passé plus rapidement sur les
rêt particulier à
chaque contrée.
L'industrie chevaline est peu
A
minéraux, qui se ressem¬
pays, et dont l'étude n'offre aucun inté¬
blent absolument dans tous les
développée au Japon. Il paraîtrait même
l'empire
du
japon
251
qu'elle a été à peu près nulle jusqu'à ces derniers temps, et que le gou¬
vernement
a
laissé tristement s'abâtardir la descendance des étalons et
des juments arabôs reçus jadis en cadeau. Ces animaux sont soumis à un
dressage plus qu'imparfait; montés ou attelés ils sont habitués à suivre
plupart du temps un palefrenier nommé betto, qui les tient en main
et dont ils ne peuvent par conséquent dépasser l'allure. Cela ne les empê¬
che pas d'aller d'un train fort convenable quand, une fois leur éducation
faite, ils sont livrésau travail. Le sang arabe se réveilleet ils ne laissent
pas de fournir rapidement de fort longues traites.
Depuis quelques années, et grâce à l'influence française, l'éducation
des chevaux a pris une nouvelle direction. Des courses même ont été
établies dans les principales villes de l'empire. Celles de Yokohama sont
justement renommées. Nous lisons dans le Courrier dit Japon, du 10
juin 1880, le récit des courses qui venaient alors d'avoir lieu ; ce furent
les premières de la contrée.
L'assistance était nombreuse dans le grand stand surtout où
les tribunes étaient très raisonnablement garnies de clames en fraîches
et gracieuses toilettes, qui avaient tenu à ne pas manquer le baptême du
Nippon Race Club. Parmi les personnages officiels, nous avons remar¬
qué Leurs Altesses Impériales les princes Foushimi-no-mya, Leurs
Excellences MM. Ino-Ouyé, ministre des affaires étrangères; l'amiral
Enomoto, ministre de la marine ; l'amiral Kawamoura, sanghi ; le géné¬
ral Saigo, sanghi ; le général Oyama, ministre de la guerre.
Les courses ont été fort intéressantes; une surtout, la cinquième,
pour chevaux demi-sang, où la lutte a été des plus vives entre Admirai
Rous et Bon René, appartenant tous deux à des écuries françaises, très
clignement représentées à cette réunion, puisqu'elles n'étaient pas moins
de quatre.
En somme, journée fort attrayante et qui promet pour les suivantes,
pourvu que le temps ne les vienne pas contrarier.
Les poneys demi-sang ont été fort remnrqués et ils le méritaient.
Aussi, on ne saurait trop engager les Japonais à persévérer dans cette
voie du croisement qui les amènera à doter, sous peu, leur pays d'une
race de chevaux excellents. A ce point de vue l'introduction des courses
la
«
.
.
»
»
»
leur sera véritablement favorable.
»
.
.
Beaucoup de monde à la deuxième journée, bien plus qu'hier
clans le stand et aux alentours. Les tribunes sont littéralement remplies,
à ce point qu'il est presque impossible d'y trouver une place.
favori des dames ; bien peu ont refusé de
C'est le jour
répondre à l'appel du comité.
l'empire
252
Nous n'avons pas vu,
du
japon
depuis plusieurs années, une assistance féminine
aussi nombreuse et aussi choisie.
L'élément officiel est aussi très largement représenté.
Nous remar¬
quons parmi les membres du corps diplomatique Messieurs les char¬
gés d'affaires de France et d'Angleterre, M. le Ministre d'Allemagne,
M. le Ministre d'Espagne, M. le Ministre de Hollande, et parmi les
notabilités japonaises les princes Foushimi-no-mya, Kitashirakassano-mya et Daté, M. Ouyéno, l'ex-ambassadeur à Londres, M. Hijikata,
chambellan de Sa Majesté le Mikado et plusieurs autres officiers de
»
distinction.
»
C'est la musique des kiododans qui remplace celle de la marine. Nos
compliments à son habile chef, M. Dagron. Ses élèves lui font de plus en
plus honneur. Il a maintenant de forts bons solistes, et franchement
c'eût été dommage de ne pas lui voir continuer la tâche qu'il a jusqu'ici
poursuivie avec tant de succès.
Excellent résultat cette fois encore pour les écuries françaises qui ont
remporté quatre prix sur huit.
On remarquait beaucoup le prix offert par Sa Majesté le Mikado pour
la 5° course, consistant en une magnifique paires de vases en bronze,
placés sur un piédestal en avant du stand. Ce prix a été gagné par Iiien,
appartenant aux écuries japonaises de M. Sagara. Les Japonais ne se pos¬
sédaient pas de joie de ce triomphe fort honorable, avec des coureurs
tels que Jim Hills et Oyama. C'est M. Matsoukata, ministre de l'intérieur,
qui a remis le prix au vainqueur, en le félicitant chaudement, et aux
applaudissements enthousiastes de toute l'assistance japonaise.
Le Ladie's Purse (prix des Dames), gagné par M. Jenkins, montant
ChiefMongolian, lui a été remis par la gracieuse Madame Von Stoetive»
»
»
gen.
A l'instar des pays européens,
le Japon a adopté la langue anglaise
le langage du sport ; les courses étaient : The Club Stakes, The
Diplomatie Cup, Te Nippon Plate, etc. »
Comme on le voit par les extraits que nous venons de citer, les Japonais
font preuve d'émulation pour le développement de leur race chevaline.
Les courses de Yokohama ont montré depuis lors que les écuries
japonai¬
ses
pouvaient obtenir d'excellents résultats, au détriment des écuries
étrangères.
Les habitants d'Akita ont organisé une Exposition pour les chevaux.
Mais c'est dans le ken de Kagoshima que sont faits les plus grands efforts
pour relever la race autrefois excellente des chevaux de Satsouma. Les
»
pour
253
courses
et les Expositions y sont fréquentes. Les récompenses
sont des
variant de 5 à 50 yen.
Nambou sont meilleurs encore que les chevaux deSatsouma et forment la cavalerie de choix des Japonais. Ces poneys ont une
vague ressemblance avec les chevaux arabes; on a toujours supposé qu'ils
appartenaient à l'une des excellentes races que l'on trouve en Asie Mineu¬
re. On a aujourd'hui des données à peu près certaines sur leur origine,
qui prouvent qu'on ne s'était pas trompé. Pendant le voyage que faisait
dernièrement le Mikado à travers les possessions de l'ancien prince de
Nambou, le cortège impérial passa devant un petit monticule surmonté
d'un mausolée, sur lequel on lisait l'inscription suivante : « Tombeau des
chevaux chinois. » On s'arrêta et l'on fit immédiatement appeler le
principal fonctionnaire de la commune, auquel on ordonna de rechercher
sommes d'argent
Les poneys de
dans les archives
de l'endroit les documents pouvant indiquer
l'histori¬
recherches ne furent pas longues; ce mausolée
Isii, habitant du village de Okita-Omoté,
province de Moutsou, à la mémoire de deux étalons chinois, morts dans
un haras voisin, appartenant alors au prince de Nambou. Ces chevaux
avaient été importés au Japon par un Chinois nommé I-fou-kiou, en l'année
de Kio-ho, c'est-à-dire vers 1720. I-fou-kiou en avait fait présent au Siogoun Yossimouvé, en lui déclarant qu'ils appartenaient à la race Parchia. Le Siogoun les envoya au prince de Nambou, en lui recommandant
de les employer pour le croisement de la race de sa province, déjà fort
estimée au Japon. Il est donc probable que les excellents petits poneys
de Nambou dérivent de la race persane. On a parfaitement pu faire du
mot français persan ou anglais Persia, le mot Parchia qu'on lit dans les
que de ce tombeau. Les
avait été élevé par un nommé
254
l'empire du japon
documents retrouvés à Okita-Omoté. La
à peu
prononciation de ce mot a été peu
défigurée en la transcrivant en caractères chinois et japonais.
La race canine, au Japon, est divisée en trois
catégories : le chien comes¬
tible, le chien de luxe et le chien de garde.
Le chien comestible, qui fait
complètement défaut en Europe, forme
dans l'Extrême-Orient une race
particulière; il est nourri au lait et au riz,
et est mangé de préférence dans le
jeune âge. Il est apporté sur les mar¬
chés dans des paniers à
larges mailles, tressés avec du bambou. Ils sont
là, ces charmants animaux, en compagnie de jeunes chats avec
lesquels
ils jouent fort innocemment, et
qui subiront d'ailleurs la même destinée.
Ils prennent de
joyeux ébats, bien inconscients du sort qui les attend,
car ils sont livrés sans merci au
cuisinier, qui les tue, les échaude avec
de l'eau bouillante et en racle le
poil avec une fine lame de couteau,
comme on
le fait ici pour les porcs. Puis on les
fait bouillir et on les
coupe en petits morceaux saisissables avec les bâtonnets ou baguettes à
manger ; chaque morceau se trempe ensuite
dans la
sauce
dite soya et est
mélangé au
poisson et au riz. Les pauvres ne dédaignent
pas les vieux chiens ; mais sur les tables somp¬
tueuses les
jeunes chiens et les chats sont
des mets fort recherchés. Les touristes
pu parcourir
qui ont
les environs des villes ont joui
du
spectacle appétissant de la préparation culinaire de l'animal que
a qualifié de meilleur ami de l'homme.
L'usage de manger le
chien n'est pas d'ailleurs particulier aux
Japonais. Sans parler des
Esquimaux chez qui cet animal est l'objet d'une consommation quoti¬
dienne, nous devons faire remarquer qu'il est fort apprécié des Chinois,
qui en font un important commerce d'élevage.
La seconde catégorie, le chien de luxe
(tchinns) est le chien du riche,
Buffon
du daïmio. Ce chien est invariablement noir et
blanc; il a le nez camard
et les yeux en relief. La difformité du nez des chiens est
ce qui constitue
la valeur de ces intéressants
relèvent le museau du
quadrupèdes. Pour l'obtenir, les éleveurs
jeune chien vers l'os frontal, et quand l'animal
est sevré, afin que le nez ne
ne
perde pas la forme camarde tant désirée, on
lui donne à
manger que sous une planche ou une porte. Le nez ainsi
comprimé plusieurs fois par jour conserve sa forme brisée et relevée.
Dans les grandes villes on rencontre souvent
les riches Chinois, Coréens
ou
Japonais tenant en laisse deux ou trois de ces petits chiens
; le collier
est en crêpe et la laisse en soie
rouge. Ces chiens ont une
intelligence
l'empire
du
255
japon
leurs maîtres; ils sont doués
et s'égarent facilement dans les rues. Ils mangent
absolument la même nourriture que les maîtres de la maison.
La troisième catégorie est celle du chien de garde. Celui-ci tient de la
race primitive, du loup, du chacal. Il a beaucoup cle ressemblance avec
nos chiens loups. Ses oreilles sont droites, son poil rude, hérissé dans
la colère; c'est le chien le plus ennuyeux pour les étrangers, qu'il pour¬
très bornée et fort peu d'attachement pour
de très peu d'odorat
suit sans relâche et avec acharnement de ses
aboiements répétés, dans
Heureux encore quand le fait ne
la menace. Cette race n'a rien à envier aux plus hargneux de nos
les villes comme dans les campagnes.
suit pas
chiens de ferme.
Jamais, dans l'Inde, la Malaisie ou l'Extrême-Orient un chien n'est
même pour les chats. Les
ils croient qu'il y a en
eux quelque chose de divin. Les Chinois et les Japonais restent dans leurs
boutiques, dans leurs habitations des heures entières avec un chat sur
leurs genoux, qu'ils caressent avec une touchante sollicitude.
Au Japon, les animaux de la race féline sont remarquables par la bigar¬
rure de leurs couleurs. En général on leur coupe la queue, ce qui leur
donne un aspect singulier, bien différent de celui des chats d'Europe.
Quant aux autres animaux domestiques, ânes, mulets, cochons, chèvres,
lapins, etc., ils ressemblent en tout à ceux d'Europe. La plupart même
de nos variétés ont été depuis déjà longtemps acclimatées dans ce pays.
Cependant les oiseaux et surtout le ver à soie méritent une mention
caressé par son maître. II n'en est pas de
Orientaux ont pour les chats un grand amour;
spéciale.
Les oiseaux servant à
se diviser en
l'alimentation sont assez nombreux et peuvent
deux catégories : ceux qui vivent en domesticité et ceux qui
vivent à l'état sauvage.
Parmi les premiers il faut citer : la poule de
basse-cour (Niwa-tori), dont
il existe trois espèces principales. La pre¬
mière, qui est indigène et spéciale au pays, est de très petite taille, de
la grosseur d'un pigeon ordinaire; elle est la
moins employée pour l'ali¬
mentation, et sert plutôt comme oiseau d'agrément; dans ce dernier cas,
gardent ordinairement qu'un couple, coq et poule, d'un
plumage aussi semblable que possible. La deuxième espèce est de taille
ordinaire et ressemble beaucoup à la volaille commune de France; peutêtre a-t-elle été autrefois importée, mais elle est maintenant très répandue.
La troisième espèce est de très grande taille, à long cou et à longues jam¬
bes, presque nues. C'est à peu près la même que notre poule cochinchiles Japonais ne
l'empire
256
du japon
noise. On croit qu'elle a été
importée du
de Siam, dont elle a d'ailleurs
pris le nom (Shamo). Quant à la race à
laquelle on a donné le nom de Yokohama,
race importée en France en 1863 par le
R. P. Girard, et depuis répandue et multi¬
pliée par les soins du jardin zoologique
du bois de Boulogne, il paraît qu'elle est fort peu connue au Japon, si
tant est qu'elle y existe.
Le canard domestique (aliirou) se trouve dans l'île de Nippon. C'est
notre espèce commune, qu'on rencontre assez fréquemment dans l'inté¬
royaume
rieur du pays.
et n'existe pour ainsi
elle a dû être importée récemment.
Le dindon est plus rare encore que l'oie : on n'en voit guère que quelques
échantillons dans les villes habitées par des Européens, qui, du reste,
L'oie domestique (gatehô) est encore très rare
dire qu'à titre de curiosité ;
les ont importés pour leur usage.
ailleurs
que chez les marchands d'oiseaux ; elle ne paraît guère servir à l'alimen¬
Quant à la pintade, nous ne croyons pas qu'elle s'y rencontre
tation.
(hato) est assez rare à l'état domestique, carles Japonais
ignorent, en général, ce qu'est un colombier; il est assez semblable au
bizet et devient aisément familier. Des centaines de ces oiseaux ont, par
Le pigeon
exemple, élu domicile dans un des principaux temples de la capitale de
où ils sont protégés et respectés en vertu de quelque
superstition religieuse ; on voit leurs nombreuses bandes s'abattre au
milieu de la foule pour y picorer le riz que leur distribue sans cesse la
Yedo (Asaksa),
main des fidèles.
(Kamo) et la sarcelle (Niwo ou Kai tsoubouri)
innombrables, et il est peu de pays qui
en soient aussi abondamment pourvus; pendant l'hiver surtout, ou en
voit des myriades, comprenant un grand nombre de variétés, couvrir les
lacs, les cours d'eau, les rivières et le littoral. Les Japonais ne leur font
qu'une chasse très modérée, et les prennent le plus
Le canard sauvage
se
trouvent au Japon en troupes
souvent
au
filet. Une chose
qui étonne tous les
étrangers, c'est que dans les grandes villes et autres
localités où il est défendu de les chasser, les canards
sauvages sont
devenus aussi familiers que les ca-
l'empire
du
257
japon
Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, des nuées de
ces oiseaux couvrent nuit et jour les fossés d'enceinte qui entourent le
château du Mikado, au centre même de la ville de Tokio; ni le tumulte
d'une grande ville, ni le bruit des chevaux et des voitures, ni la vue de
la foule ne réussissent à les intimider, et ils prennent leurs ébats pour
ainsi dire à portée de la main des passants aussi tranquillement que s'ils
nards domestiques.
étaient dans le lieu
le plus désert.
Les oies sauvages (Gan ou Kari) se voient aussi au Japon en
très grandes
troupes, et parfois même elles viennent se mêler aux bandes de canards,
dans les fossés de Yedo.
ils abondent surtout dans
de montagnes, tandis qu'on ne les
rencontre à peu près jamais dans les plaines cultivées. Il y a deux
espèces principales : l'une (Kidji) est l'espèce commune de Chine ; elle
en diffère cependant par son plumage coloré d'un vert bleuâtre bronzé
sur le cou et la poitrine; l'autre ( Yama dori), remarquable par sa couleur
presque unie à reflets cuivrés, et par sa longue queue marquée de stries
noires et transversales, est celle que les Anglais appellent Copper Pheasant (Phasianus Semmeringii). Ces deux espèces sont communes sur les
marchés et se vendent au prix ordinaire de la volaille de basse-cour. Le
faisan doré (Iiirikei) et le faisan argenté (Hakkan) sont fort rares ;'on les
trouve chez les marchands d'oiseaux, mais jamais sur les marchés.
Les cailles (chako) sont très abondantes; les Japonais les prennent en
grande quantité au filet. Il est avéré qu'elles ont un goût beaucoup moins
fin que nos cailles d'Europe, et la même remarque peut s'appliquer au
Les faisans sont extrêmement
communs;
les plateaux boisés et dans les pajrs
faisan.
La bécasse (chiglii), qui manque
fort commune dans certains
dans certains districts, est au contraire
autres, et en particulier dans les provinces
du centre, aux environs de Kobe,
Osaka, etc.
d'eau (Mitzou dori) se trouvent dans
Les bécassines (Ban) et les poules
contrées.
tourterelles, qui s'appellent du même nom
(Yama bato) habitent en assez grand nombre les plateaux boisés et aussi
les environs des habitations, dont les bosquets de bambous et les massifs
les lieux humides et marécageux, comme dans nos
Les pigeons ramiers et les
d'arbres leur servent de lieu de refuge.
nomenclature encore nombre d'oiseaux de
plus petit gibier, tels que vanneaux, étourneaux, alouettes, grives, becsIl faudrait ajouter à cette
fins de diverses sortes,
Le
etc.
Japon ne possède pas d'oiseaux dont les plumes soient
employées
33
•"
*
w
-i
l'empire
258
comme
du
japon
ornement, et d'autre part les Japonais ne se servent pas de
duvet ni de plume pour les besoins domestiques.
On peut, à la rigueur, ranger dans la catégorie des oiseaux auxiliaires
le faucon, le corbeau et le milan.
Le faucon sert encore exceptionnellement à quelques
grands seigneurs
pour les plaisirs de la chasse au vol. Bien que cette chasse soit un peu
tombée en désuétude, on voit cependant à Tokio quelques vieux
s'adonner à la fauconnerie, et le Mikado lui-même s'y livre
seigneurs
parfois dans
son
parc.
Les corbeaux vont par grandes troupes et rendent
surtout dans les
de grands services,
villes, en dévorant tous les détritus rejetés par la popu¬
lation. Le corbeau du
Japon est d'une très grosse espèce et entièrement
noir; il est très familier car les Japonais ne l'inquiètent jamais; aussi en
voit-on des légions couvrir les toits, notamment à Tokio, se mêler à la
foule des rues et souvent même entrer dans les maisons et
y commettre
quelque larcin. Il y a plus : il arrive parfois que des femmes occupées à
laver leur riz ou leurs
légumes aient de la peine à défendre leurs provi¬
sions contre la rapacité des corbeaux.
Les milans, bien moins nombreux
que les corbeaux, avec lesquels, du
reste, ils ont de fréquents démêlés, habitent aussi les villes en fort grand
nombre, et y rendent les mêmes services. Quoiqu'ils soient moins fami¬
liers que leurs rivaux, ils se laissent volontiers
approcher, et des passants
s'amusent à leur jeter des morceaux de viande
qu'ils saisissent au vol
avec une adresse merveilleuse.
Le
Japon est peu riche en oiseaux d'agré¬
ment
et d'ornement. Comme oiseaux de fai¬
sanderie on ne peut guère citer que ses belles
espèces de faisans. Comme oiseaux de volière,
les plus intéressants sont deux espèces de tour¬
terelles fort jolies :
l'une, connue en Europe,
ayant un plumage uni presque café au lait
clair, avec un petit collier noir; l'autre très remarquable par son éclatant
plumage vert à reflets cuivrés métalliques. Cette dernière espèce appar¬
tient plus spécialement à l'île de Yéso; elle est bien distincte de celle
qu'on nomme à Saïgon les pigeons verts, qui viennent de Poulo-Condor.
Du reste c'est une espèce assez rare dans l'archipel du
Japon.
En dehors de ces sortes d'oiseaux, on ne peut guère citer que
quelques
variétés de passereaux dont la plus commune et la plus connue est le
l'empire
du
259
japon
colfat, gros-bec de la Chine ou mangeur de riz. Les plus estimés et aussi
les plus rares sont ceux qui ont le plumage entièrement blanc.
Quant aux oiseaux chanteurs, ils font presque entièrement défaut, et
l'on peut dire qu'il n'y a aucune de nos espèces d'Europe. Aussi les
Japonais qui visitent la France ou le midi de l'Europe sont-ils émer¬
veillés dans les matinées de printemps, d'entendre l'agréable et étour¬
dissant ramage qui salue le lever du jour, dans le voisinage de nos habi¬
tations. (1)
Le ver à soie réussit fort bien au
Japon et la sériciculture y est en
grand honneur. Les cocons y sont l'objet d'un important
commerce,
contrée. Une variété fort rare et spéciale à ce
pays est le ver à soie du chêne, ou attacus yama-maï. Cet insecte n'étant
cultivé que pour ses produits, nous en parlons au sujet de Yindustrie
le plus considérabe de cette
des Japonais.
monstre a été signalée par YEcho du Japon du
Une salamandre
24 septembre 1881 :
«
Nous avons vu vendredi dernier au consu¬
grandeur
peu ordinaire. Ce batracien urodèle, pris sur
les côtes du Japon, ne mesure pas moins de
86 centimètres de longueur. La longueur de
la tête, semblable à celle d'un lézard, est d'en¬
lat de France, une salamandre d'une
viron 12 centimètres sur 8 centimètres de lar¬
parsemée de
geur. La peau est brune, et
taches noires. Nous apprenons que ce magni¬
fique animal est un don de M. le Dr Geerts,
de notre ville, au musée du jardin d'acclima¬
tation de Paris. Cette salamandre a été expé¬
diée vivante par la dernière malle de France,
et tout fait croire
qu'elle pourra supporter le
voyage.»
Le
Bulletin de la Société
animaux contient de
protectrice des
curieux extraits d'une lettre adressée par
M. Jous-
protection
lain, consul de France au Japon, à M. le baron Larrey sur la
traditionnelle des animaux parmi les Japonais. Nous en détachons
ques passages qui
quel¬
corroborent ce que nous disions plus haut de la fami¬
liarité souvent importune des oiseaux de proie :
(I) Journal des connaissances utiles.
260
«
l'empire
Tout d'abord
on
adore M.
du
japon
le
renard, probablement parce que les
supérieure à la leur. Puis
on donne de tels soins à la
presque totalité des autres espèces d'animaux
que bêtes et gens, ici, finissent par se comprendre et vivre absolument de
hommes de ce pays lui connaissent une finesse
la vie de famille.
»
Les chevaux et les bœufs portent des chaussures en
paille pour ne pas
s'abîmer la corne des pieds, et ne vont
jamais qu'au pas pour ne pas se
fatiguer. En revanche, les hommes traînent des voitures et vont toujours
au grand trot.
(1)
Je me rappelle avoir vu au jardin public de Yokohama en
1876, un
âne (rara avis) portant deux jolis bébés
anglais, blonds et roses. La foule
japonaise s'amusait autour de cet animal extraordinaire, admirait ses deux
belles oreilles, pareilles à celles de leurs
Dieux, et s'extasiait sur son chant,
semblable, disait-on, à celui des plus renommés d'entre les chanteurs
japonais au théâtre. Un ou deux sénateurs faisaient à la même époque,
»
traîner leurs petites voitures par de
petits ânes,
de leur attelage.
»
et semblaient très fiers
Les lièvres, les cerfs et les
sangliers étaient aussi jadis l'objet d'un
grand respect ; nous en avons encore aujourd'hui des exemples ; à Nara
(tombeau des empereurs) il est défendu sous peine de mort, de tuer les
cerfs et les biches, en nombre
incroyable, qui viennent familièrement
s'inviter à dîner avec vous dans la forêt.
Néanmoins, la gloutonnerie
européenne a fait oublier ce respect-, on n'a plus pour eux que du goût,
quand ils sont faits et cuits à point. »
On n'élevait jadis au
Japon ni boucs, ni moutons, ni porcs, ceux-ci étant
considérés comme nuisibles à
l'agriculture. Depuis peu on a introduit
des porcs et des lapins de races
européennes. On y mange des moutons
qui viennent de Chine. La volaille et le poisson sont, avec le
riz, la
prin¬
algues. Il y a
des buffles et des bœufs
pour les travaux des champs, non pour la bou¬
cherie. Il y a aussi des
canards, des oies, des perdrix, des faisans, des
renards, des loups et des ours. Les lions et les
tigres y sont incon¬
cipale nourriture des Japonais. Les pauvres mangent des
nus.
(2)
(1) Nous croyons devoir redire ici que l'usage de conduire les chevaux
peu à peu disparaissant, surtout
par la bride va
depuis l'institution des courses.
(2) Dans ce chapitre, nous citons simplement les ours; nous leur avons réservé une
place
particulière aux Mœurs et coutumes, où nous donnons en détaille récit d'une
fête de l'ours
chez les Aïnos.
japon
261
En 1879 le Japon possédait 630,347 juments;
196,306 chevaux; 603,544
l'empire
du
japonai¬
vaches; 473,814 bœufs; 1,121 porcs; 918 verrats, tous de races
ses. Pour les animaux de race étrangère, on comptait 46 chevaux,
525 bêtes à cornes,
(1) Robertson.
82 porcs et 128 moutons. » (1)
■
CHAPITRE III
fh I "
;
PRODUCTIONS
Thé.
—
m è
H
—
Cotonnier.
Chêne.
sa
noir.
Aulne.
—
tes annuelles.
Crucifères.
■;
—
Camphrier. — Néflier.
Hêtre. — Noyer. —
décoction sert à teindre les cheveux en
Bouleau;
—
Mûrier.
Châtaignier.
—
Micocoulier.
—
VÉGÉTALES
—
—
Saule.
—
—
Peuplier. — Orme.
Muko-Nobi. —Pin.
—
Convolvulacées.
—
—
Sapin. — Plan¬
—
Solanées.
—
Cypéracées. — Fougères comestibles.
J'^V1
$
Dussieux, dans sa grande géographie
résume ainsi les
,
principales productions
végétales du Japon :
«
Les produits des cultures japonaises
sont: le riz, cultivé partout et
qui donne
la nourriture ordinaire, du saki
(eau-de-vie)
et du vin; l'orge, en grande quantité; le
blé, aux environs de quelques grandes
villes; l'igname ; les pois, haricots et dolics;
le sagou; le soja ; le navet, qui est un ali¬
ment de grande consommation; le bana¬
nier, qui donne des fruits, et dont les fibres
servent à tisser les étoffes; le thé, très esti¬
mé aux Etats-Unis et au Canada, à cause du
montant de son bouquet, qui le fait
repous¬
ser par les
Anglais et rechercher, au con¬
traire, par les Chinois pour le mélanger avec
le leur; le coton, .qui est de bonne qualité
et dont on exporte d'assez
grandes quantités
en
Angleterre; le chanvre; l'indigo; le
Gardénia florida, des fruits duquel on
extrait un beau jaune; le Curcuma longa,
dont les racines fournissent aussi un beau
l'empire du japon
2P>3
jaune ; la noix de galle ; le Lithospermum officinalis, dont les racines
donnent le violet; le Rhubia corclifolia, dont l'écorce fournit un très
beau rouge; le poivre noir; le tabac; le sucre; le camphre; le coton,
récemment introduit; le gin-sen, cultivé pour l'exporter en Chine; la
laque et les vernis; le mûrier à papier; la cire végétale (kiousiou), la
plus belle que l'on connaisse; le suif végétal; le sésame; le china-grass
et des fruits nombreux : oranges, pamplemousses, plaquemines ou figues
de kaki, cocos, nèfles du Japon, poires, coings, abricots, pêches, figues,
raisins, marrons, etc. Il faut aussi mentionner les .belles cultures maraî¬
chères qui se trouvent aux environs des grandes villes.
Le Japon excelle dans l'art de cultiver les fleurs et d'élever des arbres
en miniature, portant de belles fleurs ou de beaux fruits. En même temps,
il a poussé la culture des arbres à un haut degré de perfection. »
Nous allons donner quelques détails sur les arbres et arbustes qui nous
ont paru offrir le plus d'intérêt.
Le thé
(Thea) appartient à la famille des Terustrœmiacées. C'est un
arbrisseau de 1 à 2 mètres de hauteur, aux
rameaux nombreux et tou¬
jours verts. La Chine et le Japon le produisent spontanément. Les
régions où il prospère le mieux sont celles qui se trouvent entre le 23e
et le 25° degré de latitude. Cependant on le rencontre, mais cultivé, jus¬
qu'au 45e ; les pieds de thé ne sont pas rares dans le midi de la France.
On en distingue deux espèces, le Thé vert et le Thé bou, que Linnée a
appelées Thea viridis et Thea bohea. La plante demande peu de soins
pour sa culture. Mais la préparation des feuilles exige de grands
soins. Ce travail occupe au Japon un grand nombre d'ouvriers. Nous en
parlons d'une façon plus spéciale au chapitre de XIndustrie.
L'usage du thé et de son infusion est extrêmement répandu au Japon.
Cette denrée y tient dans l'alimentation une large place. Tout le monde
en use et beaucoup en abusent, car à la longue cette boisson agit for¬
tement sur les nerfs. L'usage du thé est aussi répandu au Japon qu'en
France celui du vin.
mince couche de terre
végétale, et n'exige ni préparation, ni engrais, ni arrosage. L'exposition
au sud, en plein soleil, est la meilleure. Au bout de trois ans, on com¬
mence la cueillette, qui se fait trois fois dans l'année, en avril, en juin et
Le thé aime
un
sol léger, recouvert d'une
juillet. Cette opération est, au Japon, l'objet de fêtes de famille, comme
autrefois chez nous la vendange. Tous les voisins se réunissent pour faire
la cueillette chez un propriétaire, puis
chez un autre et ainsi de suite,
l'empire
264
du japon
jusqu'à ce que la récolte soit toute ramassée dans le village. Le soir, des
danses terminent la journée.
Les feuilles jeunes et délicates d'avril donnent une récolte de qualité
supérieure. En juin, elles sont plus abondantes, mais de moindre
qualité; enfin, en juillet on obtient des résultats inférieurs. Cette cueil¬
lette est une opération délicate, car les feuilles doivent être arrachées
une à une, et non à
poignées. La récolte faite, on apporte les feuilles
dans des hangars bien aérés, et l'on procède à leur préparation, opéra¬
tion très minutieuse, d'où dépendent le mérite et la couleur de la mar¬
chandise. Les sortes de thé appelées, d'après leur couleur, thé noir ou
thé vert sont le résultat du mode de préparation auquel les feuilles sont
soumises.
Pour obtenir le
thé
noir, on commence par exposer les feuilles au
couches minces sur des plateaux de bambou ;
puis on les fait sécher sur des plaques de métal chauffées au moyen de
fourneaux, en remuant sans cesse les feuilles avec les mains jusqu'à
ce que la chaleur soit
insupportable. Pendant cette demi-cuisson les feuil¬
les rendent un suc acre et grisâtre. Après quoi, on les enlève, on les
répand sur des nattes ou sur du papier, on les froisse, on les agite dans
des corbeilles pour qu'elles s'enroulent et se frisent. Cette opération se
répète autant de fois qu'il est nécessaire pour que toute humidité ait dis¬
soleil en les étendant
en
paru.
Pour le thé vert, on supprime la première
exposition au soleil, et on étend tout de suite
les feuilles sur des plaques chauffées, évitant
ainsi l'espèce de fermentation qu'a subie le
thé noir.
La
dessication et l'enroulement
s'obtiennent dans la
même
journée. Après
les feuilles ont été enroulées et séchées,
on procède au triage ou à la séparation des
qualités d'une même cueillette. On y parvient
par le criblage, sur des treillis de bambou, le
vannage et le tamisage, destinés à chasser la
poussière et les menus corps étrangers.
que
Nous insisterons peu sur le cotonnier,
qui
n'a été introduit que fort tard au Japon. C'est
dans
dernières années seulement que sa
culture y a pris quelque
extension, surtout au sud de Nippon et dans l'île de Kiousiou. On y
ces
265
cotonnier nankin, originaire de Chine, dont le coton jaunâtre
élève le
l'étoffe connue sous le nom de nankin. Le Japon rivalise
avec la Chine pour l'exportation de ce produit.
sert à tisser
est la patrie du mûrier, tellement cet
Il vit dans tous les terroirs et à toutes les expositions ;
celles du midi et du levant sont les plus heureuses. Les sols légers, pro¬
fonds, un peu sablonneux conviennent le mieux pour la qualité de la
feuille. Il croît spontanément sur le littoral de la mer du Japon et sur
les côtes des îles de Kiousiou et de Sikok. A l'âge de quinze ans, cet arbre
peut déjà donner quarante kilogrammes de feuilles ; quelques-uns en
produisent jusqu'à cent kilogrammes. Le mûrier et le thé sont les
principales sources de la richesse des Japonais.
Une variété de mûrier, dite mûrier à papier, produit une écorce
dirait que le Japon
On
arbre y abonde.
deux
fibreuse qui sert, en effet, à
la fabrication du papier. Nous l'avons signalée
chapitre de l'industrie.
au
campliora)
commerce la meilleure qualité de camphre. C'est un arbre de
Personne
fournit au
n'ignore que le camphrier du Japon (Laurus
Laurinées, de moyenne taille. Il croît sans culture dans
l'île de Nippon et les îles méridionales.
Le camphre a été tiré jusqu'ici presque exclusivement de la province de
la famille des
le faire venir des provinces de Kichiou et de
l'expédient à Nagasaki. Cette production n'est pas
annuelle, comme le riz ou le blé. Il faut que le camphrier soit âgé de trois
Tosa ; mais on commence à
Tchikousen, qui
ans pour
donner un suc en quantité suffisante pour être
exploité.
d'extraire le camphre, et les désas¬
treux procédés des cultivateurs de Tosa pour l'obtenir des trop jeunes
arbres. Les provinces de Higo, de Tchikousen, de Tchikougo, de Satsouma
et de Hiogo fournissent chaque année 100,000 livres de camphre à l'expor¬
Nous avons dit ailleurs la manière
tation.
Le
Japon a enrichi
la pomologie méridionale de l'Europe de deux
appelés à augmenter considérablement nos ressources
alimentaires. L'un de ces végétaux, le Diospyros ou Kaki, avait
des représentants inférieurs en Europe et en Amérique ;
arbres à fruits
déjà
l'autre, le néflier
hors de l'archipel japonais, aucun analogue,
et promet d'être une source de bien-être pour toute la zone de l'olivier
du Japon, n'avait nulle part,
en
France.
Il y a plus de cinquante ans, vers
1830, Robert, pharmacien de34l'Ecole
266
l'empire
du
japon
de médecine à Toulon, reçut d'un officier de marine
ronds ou aplatis, ayant la grosseur d'une
quelques noyaux
petite noisette et provenant d'un
fruit du Japon.
Curieux comme il l'était des résultats des
tout lorsqu'ils semblaient
végétaux exotiques,
sur¬
appartenir au groupe des plantes utiles, Robert
sema ces
noyaux et les soigna avec sollicitude.
Il eut la satisfaction de voir
germer, entre les deux
nus
cotylédons char¬
hypogés, une plante arborescente, à feuilles grandes, lancéolées, den¬
telées
crénelées sur les bords, à consistance
robuste, à nervures
saillantes, encadrant de leur solide réseau un parenchyme d'un vert
luisant à sa face supérieure, tomenteux à sa face inférieure. La
tige
elle-même était pubescente, et l'aspect du nouveau
végétal annonçait
une constitution
rustique, organisée pour résister aux froids des hivers
rigoureux.
Cet arbre produit des fruits vers la
quatrième année et fleurit vers
ou
l'extrême automne, à l'entrée de l'hiver. Néanmoins les craintes de
gelée
qu'on pourrait concevoir ne se sont pas encore réalisées. Dès le mois de
janvier, les fruits apparaissent couverts d'un duvet protecteur contre le
froid ; passant graduellement du vert sombre à la
ils parviennent en mai à
pleine maturité.
Leur grosseur est variable,
couleur jaune abri cotée,
depuis celle d'une prune mirabelle jusqu'à
celle d'une prune reine-Claude. La chair
mince un ou plusieurs noyaux
enveloppe d'une couche un peu
volumineux; elle a une saveur douce, aci¬
dulée, fort agréable, et une consistance pulpeuse, abondante en sucs et
très rafraîchissante. Au
Japon, on le nomme bisso.
Le beau feuillage du néflier du
Japon est persistant, ce qui suffirait à
premier ordre pour les régions
où il ne pourrait pas fructifier. Mais il
prend de plus en plus une place
distinguée dans la catégorie des arbres à fruits. Il ouvre la série printanière des fruits mûrs, et il fait une concurrence
de plus en plus redou¬
table à la cerise, qui bien
qu'autrement exquise et recherchée, ne
supporte pas aussi bien le transport et ne dure pas sur l'arbre aussi
longtemps. Les nèfles du Japon commencent en effet à mûrir, suivant
exposition," vers la fin d'avril et on en cueille sur l'arbre
pendant tout le
mois de mai et une bonne
partie de juin.
Elles ne doivent pas être cueillies avant
parfaite maturité, ni mises en
boîtes comme les cerises, pour le
transport. Elles réclament la corbeille
en osier, avec un
emballage de papier coupé, comme si l'air extérieur leur
était indispensable.
le faire classer comme arbre d'ornement de
l'empire
Au
du
japon
sujet de la rusticité de cet arbre,
267
voici les détails que donne
M. Garnaud, de Neuilly :
«
Sur les trois
néfliers que j'avais en pleine terre l'an dernier, celui
qui avait six ans, deux mètres de haut, a été gelé; de la racine, il a
repoussé au printemps des tiges qu'un accident a détruites. Les deux
autres, qui avaient 0M, 50 et 0m, 40 de haut, ont été sans aucun abri,
ensevelis pendant un mois sous une couche de 0m, 50 de neige. Au
printemps ils sont bien repartis et ont poussé de nouvelles feuilles.
En ce moment, de crainte des froids vifs avec la neige, qui règne
depuis 22 jours, je les ai entourés d'une torsade de paille. J'aime
beaucoup ce néflier, à cause de son joli feuillage. J'en ai semé une dou¬
zaine, qui ont parfaitement levé, et qui, en pots, hivernent sous la
vérandah.»
En Provence ce néflier pousse
les plus arides,
d'une manière luxuriante, dans les sols
dans les terrains de montagne étagés en terrasses au
de murs en pierres sèches. On a même observé que la pulpe
des fruits mûris dans ces conditions sahariennes est plus ruisselante de
sucs que celle des fruits provenant d'arbres cultivés en plaine ou en ter¬
moyen
rains arrosés.
Il est vrai de dire que la végétation
saison relativement humide
du néflier se fait surtout dans la
de la Provence, de septembre à avril. Mais
quelle énergique constitution a ce
précieux et charmant arbre, que nous devons à Robert.
M. l'ingénieur Dupont, qui vient de diriger avec tant de distinction,
pendant une période de plusieurs années, le service des constructions
navales au Japon, affirme que les sujets de ce néflier importé en Pro¬
vence y ont pris plus de développement que dans les pays d'origine, et
que les fruits mûris sous notre ciel ont non seulement plus de gros¬
seur, mais encore une saveur plus agréable que les mêmes fruits de
on
voit quel tempérament robuste et
l'Extrême-Orient.
Japonais, qui paraissent n'en faire qu'un médio¬
cre cas, n'ont pas appliqué leurs aptitudes horticoles vraiment supé¬
rieures à améliorer ce fruit, comme ils l'ont fait pour les Kakis, en
revanche, grâce aux semis et à la sélection intelligente pratiquée sur le
néflier du Japon, depuis une dizaine d'années, nous possédons à Toulon
des sujets cle choix, qui seront le point de départ de plus complètes
Il est vrai que si les
améliorations.
Jusqu'à présent c'est à Toulon et dans son
tout à Lavalette, Hyères, Ollioules, Solliés, que
arrondissement, sur¬
le néflier du Japon
268
l'empire
du
japon
est devenu l'arbre fruitier de premier ordre
venons
de décrire.
que nous
(1)
Lechêne est commun au Japon et fournit un
grand
nombre d'espèces.
Le Quercus dentata
les
(kashivara), à grandes feuil¬
fortement lobées, avec sa variété le
Quercus
Wrighti, se rencontre dans les forêts des îles de
Nippon, de Kiousiou et de Yéso, principalement
dans les montagnes d'Hakone, et sur le mont FusiYama, dans les provinces de Mutsasi et de Kodsuke.
Son bois gris-rosé, à taches noirâtres, de peu de résistance et de
peu
de durée, est usité en ébénisterie. Son écorce, de même
que celle des autres
variétés de chênes et leurs noix de galle,
s'emploie pour la teinture ;
elle fournit, avec le sulfate de fer, une bonne couleur
noire. Cette teinture
faite avec l'écorce du chêne est utilisée
pour teindre les étoffes et les
filets de pêche.
Partout au
Japon le Quercus dentata est recherché comme arbre
d'ornement, et on le trouve dans presque tous les jardins japonais. Il serait
avantageux de le multiplier en Europe, car il pousse dans tousles terrains
et supporte aussi bien le froid
que la chaleur.
Le
Quercusserrata (Kunugi et Konora) est, parmi les chênes à feuilles
caduques, celui qui convient le mieux aux pays chauds. Il est commun
dans lesforêts des provinces de
Setsu, de Simodzuk et d'Uzu. On ne le
retrouve pas dans l'île de Yéso.
Son bois est usité en
la construction
menuiserie, pour la charpente des maisons, pour
des navires et de leurs accessoires. Il
s'emploie pour le
chauffage et pour faire du charbon.
Le premier usage du
ver à
à cet
Quercus serrata est de servir à la nourriture du
soie, Yama-Maï. Il n'est pas le seul dont les feuilles soient réservées
usage; le Quercus glauca (Sirha-gaslii) remplit aussi le même but,
de même que le Quercus
glandulifera (Konora). On commence, pendant
douze jours, à donner aux chenilles des branches fraîches de
Quercus
glauca (Shira gashi), garnies de feuilles ; ensuite on les
nourrit
avec
des feuilles du
Quercus serrata (Konora)
plus abondantes dans le pays. Le chêne gashi produit
une soie
plus jolie, plus souple, d'un beau vert, tandis
que les vers nourris avec des feuilles du chêne Naro
(1) d'après le Dr Turrel.
l'empire
fournissent une soie moins
du
japon
269
belle et d'une couleur plus foncée; mais
cette espèce de chêne est trop rare.
(1)
châtaignier (Castaneavulgaris) variété japonica (Kuri), est cul¬
partout au Japon, principalement dans les îles de Kiousiou, de
Nippon et de Yéso. Peut-être y vient-il spontanément.
Ses fruits sont plus petits et moins délicats que ceux d'Europe. On
mange les châtaignes bouillies ou grillées. D'autres fois on les soumet à
l'action de la vapeur d'eau, puis on les fait sécher et on les conserve sous
le nom de Kashiguri.
Le bois dur du Kuri, qui résiste à l'action de l'eau, sert dans la
construction des navires, pour les traverses des charpentes, pour la fabri¬
Le
tivé
des cercles de tonneaux.
Dans la fabrication des faïences et des porcelaines de Mino (district de
Tokio), la cendre d'écorce du châtaignier est employée pour la préparation
des matières colorantes. Les chatons des châtaignes sont employés en
teinturerie pour obtenir une couleur noire.
Dans la médecine japonaise, et même dans celle des Chinois, l'infusion
des enveloppes de châtaignes passe pour vulnéraire et résolutive : à l'exté¬
rieur, la farine de châtaigne sert à préparer des cataplasmes contre les
cation des meubles ; on en fait des perches et
furoncles et les panaris.
(2)
surtout dans les régions montagneuses
des provinces de Kodzuk, de Mutsa, de Tamba, de Simano, de Kaï, de
Le noyer est cultivé au Japon,
Dewa et de Ya-Sima.
les Japonais distinguent deux espèces de
noyers, qu'ils nomment le Woni-Kurumi, ou kurumi mâle, dont les
noix, de grosseur ordinaire, ont une coque épaisse et dure, et le Hime
Kurumi, ou kurumi femelle, qui produit des petites noix à coques
minces, lisses et se brisant facilement.
Les noix se mangent, servent à faire des gâteaux et de l'huile à manger,
qui est aussi employée pour l'éclairage.
Le brou de noix, ainsi que les racines et l'écorcedu noyer sont utilisés
dans l'industrie, pour teindre les étoffes en noir.
Quant au bois de noyer du Japon, ses veines sont peu apparentes. Il
est recherché en ébénisterie pour la fabrication des meubles de prix et
D'après les livres Kwa-wi,
(1) D'après Edouard Mène.
(2j Idem.
270
l'empire du japon
pour les panneaux de sculpture. On le réserve aussi pour l'ornementation
des maisons.
Les médecins japonais préconisent l'écorceetla
médicament purgatif,
de la rate. Ainsi que
comme remède
racine du noyer comme
fébrifuge, diurétique et spécifique des maladies
chez nous, ils donnent la décoction des feuilles
astringent.
Le noyer
est considéré au Japon comme un arbre d'ornement. On le
rencontre souvent le
long des routes, autour des maisons, dans les jardins
des palais, des temples et des
pagodes. (1)
Les différentes
de Hitachi,
espèces de bouleaux se rencontrent dans les provinces
de Simano, sur les versants du mont Hakosan et à Nikko
(prov. de Simodzuké).
Le bois du bouleau, souvent veiné de
noir, est usité, en menuiserie et
enébénisterie, pour faire de petits meubles. Il est recherché des tourneurs.
Les paysans
fabriquent des chapeaux avec son éçorce.
Les médecins japonais
prescrivent l'infusion d'écorce dans les cas de
jaunisse, dans les éruptions de toute nature et dans les
engorgements du
sein.
La décoction d'écorce de bouleau sert à
teindre la barbe et les cheveux
noir. Nous attirons l'attention des industriels
sur cette
préparation,
dont on pourrait tirer
parti en France.
en
Dans l'industrie
japonaise, lecorce du saule (Yanagi) sert à faire du
papier ; les fleurs cotonneuses de cet arbre sont utilisées
pour remplir
les coussins, où elles
remplacent la plume.
Une espèce particulière de
saule-pleureur appelée Doro- Yanagi, sert
à fabriquer des
étoffes; mais cette sorte de tissu est très rare et d'un
prix
très élevé.
Les tourneurs prennent le bois de
saule pour fabriquer
ordinaires. Il est aussi utilisé
pour les douilles de
les meubles
parapluie, pour les
baguettes à manger communes nommées Hasi.
En médecine, les fleurs de saule sont
employées en guise de charpie.
Avec les feuilles, les
Japonais de même que les Chinois, font un thé médi¬
cinal usité comme calmant dans les
névralgies; les feuilles sont souvent
mêlées au thé destiné à
l'exportation. L'écorce est regardée comme fébri¬
fuge et est donnée, soit en poudre, soit en infusion, contre les fièvres
brosses à dents et les
(1) D'après E, Mène,
l'empire
du
271
japon
intermittentes, ainsi que dans les maladies inflammatoires des poumons
et des intestins. Elle est aussi renommée contre le goitre. (1)
Le peuplier, Yama narashi, est représenté par plusieurs
variétés.
il résiste aussi bien à la cha¬
leur qu'au froid; sa croissance est très rapide. Suivant M. Dupont, on
trouve au Japon des Kiyaki de deux cent cinquante ans, ayant 4m,50
de circonférence au pied
12m,60 de hauteur sous branches et 25 à 30
Le Planera japonica est très rustique;
,
mètres de hauteur totale.
Son écorce est mince, son bois très résistant,
et néanmoins très léger;
il pourrit difficilement. Il est de couleur rougeâtre, mais les Japonais lui font prendre parfois une teinte analogue à
celle du bois de fer, en le laissant séjourner dans un terrain humide pen¬
il joue peu à l'humidité;
dant plusieurs années.
sortes d'anneaux concentriques ;
il se nomme alors jorin, et est réservé pour les panneaux de sculpture
Le bois du Kiyaki a quelquefois des
et d'ornement.
Le bois du Planerajaponica est très recherché par les
Japonais, qui s'en
les membrures des jonques et des canots, pour l'ornemen¬
tation des maisons, pour la fabrication de meubles de luxe et de boîtes
fines. Ils le recouvrent souvent d'une couche de vernis laque pour faire res¬
servent pour
sortir les veines du bois.
L'écorce du Planera japonica est donnée en décoctions, par les
cins japonais, contre l'œdème des membres
méde¬
inférieurs, ainsi que pour com¬
battre les maladies des reins et des intestins.
Le Pinus
densiflora, ou pin rouge, se rattache au pin
d'Autriche.
est rougeâtre.
Il se trouve rarement dans l'île de Kiousiou, mais est commun dans
les îles de Nippon et de Yéso, principalement dans les provinces de
Hitachi et de Sagani. Quoique l'on rencontre des arbres de 3 mètres à
3 mètres 50 de circonférence, le Pinus densiflora dépasse raremement
2m,50 de circonférence au pied. Son bois est plus résineux, plus
droit et moins noueux que celui du pin commun d'Europe. On l'emploie
pour la fabrication de l'encre de Chine. Comme usage médicinal, la
racine, l'écorce, les feuilles du Pinus densiflora sont prescrites en infu¬
sions et en décoctions comme médicament stimulant et anthelminthique.
Dans les jardins japonais, on trouve le Pinus densiflora comme arbre
L'écorce des branches et de la partie supérieure du tronc
(1) D'après E. Mène.
-_T-_
272
L EMP.RE
ornemental,
DU JAPON
mais surtout à l'état d'arbre nain,
offrant les formes les
plus bizarres et les plus
Pinus densiflora, placés dans des vases sur des meubles, ont
de 50 à 60 centimètres au plus de hauteur, quoi¬
que âgés de trente à quarante ans. Ils sont très
appréciés au Japon à cet état de nanisation. Mais à
l'état libre ces arbres deviennent fort beaux; quel¬
ques-uns ont pu fournir des planches de lra,78 de
large sur 2m. 10 de long.
Probablement importé de Chine, le Ginkgo-biloba
est cultivé partout au Japon, principalement dans
les provinces de Mushashi et de Rikuzen. Son bois
est usité pour la construction des maisons et la
fabrication des meubles. Dans la médecine japonaise, les amandes, nommées Ginan, contenues
dans les fruits jaunâtres ressemblant à des merises
et qu'on nomme vulgairement noix de
Ginkgo,
sont employées pour arrêter les vomissements et
passent pour anthelminthiques. Pulvérisées, incor¬
porées à des pommades, à de l'huile ou à du vin, on
en fait un remède usité pour détruire la vermine.
Les Japonais ont de la vénération pour le Ginkgo
biloba, qu'ils plantent souvent comme arbre d'orchrysanthème.
nement autour de leurs temples et dont ils
mangent
les amandes à certaines fêtes religieuses.
(1)
Le Chamœcyparis obtusa (I-Iinoki)
dégage une odeur agréable; son
bois a un grain serré et des reflets nacrés ; c'est le
premier des bois de
construction au Japon. La religion de Shinto le considère comme un arbre
sacré : c'est l'arbre du soleil. Les portiques des
temples sont entièrement
construits avec ce bois. Le palais du Mikado à Kioto en est recouvert et
tous les meubles qu'il renferme sont confectionnés de ce même bois. Il
sert à former la charpente des habitations des
Japonais riches. En ébénisterie, on l'utilise pour les meubles, les coffres, les boîtes; on en fait des
baguettes à manger. Dans la province de Simano, les paysans le fendent
en feuilles minces pour écrire, en
guise de papier. Quant à son écorce,
elle est employée à la couverture des maisons, et à la confection des corvariées. Dans les appartements, les
(1) D'après E. Mène.
l'empire
273
du japon
dages, des étoupes, des cordes, des ficelles,
des coussins, des tapis, des
papier. On s'en
éventails nommés hiogi, qui se portent dans
les grandes cérémonies. C'est un arbre très ornemental et très recherché
des Japonais, qui le plantent autour des temples et des pagodes; dans les
jardins du Mikado, on en voit qui mesurent 4 mètres de circonférence au
pied et 32 mètres de hauteur totale. Le chamœcyparis est déjà cultivé en
France, depuis un certain nombres d'années, comme arbre d'ornement
paniers et d'autres menus objets, et à la fabrication du
sert aussi pour fabriquer des
dans les jardins.
L'importante famille des sapins se rencontre
forêts du Japon,
liacées et aux
fréquemment dans les
mélangée aux cupulifères, aux laurinées, aux magno-
ternstrœmiacées ; on la trouve autour des temples et des
souvent
forme
pagodes, ombrageant les cimetières, ornant les jardins,
sous
d'arbres nains. Une espèce principale est Yabiesfirma (Momi ou syure
Japon,
le
meubles
Momi), très souvent cultivé dans les régions montagneuses du
depuis l'île de Iiiousiou jusqu'à celle de Yéso. Il est commun dans
Nippon central. II est usité dans l'industrie pour la fabrication des
et des cercles de tamis; dans la province de Simano, ce bois, fendu en
feuilles très minces, remplace souvent le papier pour écrire et même
pour dessiner.
plantes annuelles ou non ligneuses sont,
dit, presque les mêmes que celles qui
croissent dans nos contrées. Nous devons cependant
mentionner les espèces suivantes, qui ne nous
Les
avons-nous
paraissent que fort peu connues en Europe.
Citons d'abord la patate, Batatas edulis
(Satsuma
imo), cultivée dans les provinces méridionales, et
dontMiquel indique les variétés Oka-Imo, Mitsuba
Imo, Siro Imo et Kitsne Imo. On trouve au
Japon, la patate rouge, la patate blanche et la patate
jaune. Les racines féculentes et sucrées de cette
plante sont un aliment précieux. Elles fournissent,
en outre, de l'amidon et de l'alcool nommé Shochiu.
Ses racines servent à préparer une décoction
usitée pour combattre les inflammations intesti¬
nales et les maladies des reins. De plus, la patate
produit de nombreuses
bestiaux.
fanes employées pour les
35
Gardénia.
274
l'empire du japon
Le colza, Brassica
campeslris (Aubura-na), est cultivé au Japon sur
grande échelle ; clans certaines provinces, on en rencontre des
champs
d'une étendue considérable. L'huile
qu'on extrait de ses
une
employée pour l'alimentation et
s'en servent aussi dans la
surtout pour
graines, est
l'éclairage. Les Japonais
manufacture des tabacs ; après avoir
rapidement
ajoutent de l'huile de colza et quelquefois de l'huile
de choux pour l'empêcher de tomber
en poudre. Ils
l'utilisent en même
temps que l'huile de sésame pour fabriquer l'encre de Chine de
séché le tabac, ils y
inférieure. Ils en tirent le noir de fumée
ou
qualité
; on dispose sur une
étagère cinq
six cents
soucoupes contenant de l'huile de colza et une mèche
recouvre de vases
; on les
coniques percés de trous à leur partie supérieure; on
fait brûler l'huile et on recueille
constamment et régulièremnt le noir; si
trop longtemps au-dessus des soucoupes, le noir de
fumée s'épaissirait et ne vaudrait rien.
Quant aux résidus de la fabrication
de l'huile de colza, ils constituent un
excellent engrais et les tourteaux
de colza servent à améliorer les terres dans les
plantations de cotonniers.
on laissait les couvercles
Les jardiniers japonais ont obtenu
par
colza qui sont communes dans les
la culture plusieurs variétés de
jardins comme plantes ornementales.
Toutes les plantes du genre
Scirpe, fort communes au Japon, crois¬
sent dans les fossés, les lieux
humides, les terrains inondés, les riviè¬
res, les lacs, les marais et les
étangs. Elles sont utiles pour affermir
les terrains
marécageux et leur donner de la consistance. Certaines espè¬
ces vivaces, entre
autres, la scirpe des lacs, joncs d'eau
(Mino-Suge),
qu'on rencontre aussi dans les rivières et les
ruisseaux, ont des tiges
blanchâtres et tendres, qui sont recherchées
pour le bétail. Les chaumes
séchés servent à couvrir les toits des maisons.
ser
des paniers, des nattes et des
Ils sont utilisés
pour tres¬
paillassons. Le scirpe maritime (Kasasuge) est employée à confectionner des chapeaux, qui ont la forme de
petits parasols, et dont on trouvait des spécimens à
l'Exposition du
Champ-de-Mars (1878). Quant au Scirpus Triopliorum
(Kohige), il sert
à fabriquer des nattes de
qualité supérieure. C'est dans la province de
Bingo, dans l'île Kiousiou, que se fabrique la plus grande
partie de ces
nattes. Les feuilles de
plusieurs espèces de scirpe servent aussi à faire
des chapeaux et des manteaux
pour la pluie. Avec la moelle de certaines
espèces, on fait des mèches de chandelles. En
médecine, les sommités
fleuries, les semences et les rhizomes sont regardés comme médica¬
ments astringents, et donnés en
décoction, dans les cas de diarrhées
et pour combattre les
hémorragies. La moelle du scirpe est usitée pour
maintenir ouverts les
trajets fistuleux.
l'empire
Si
en
France
du
japon
275
la consommation des
fougères est nulle, il n'en est
de même au Japon, d'après ce que nous apprend la Revue scien¬
tifique. Les habitants des hautes montagnes argileuses tirent presque
toute leur alimentation de la fougère, qu'ils nomment Warabi. Au prin¬
temps, ils mangent les jeunes feuilles; plus tard, ils se nourrissent avec
l'amidon qu'ils retirent des racines. L'extraction de l'amidon est des
plus
simples. On commence par laver les racines pour enlever la terre ; puis on
les casse avec un maillet, on agite les débris dans des réservoirs d'eau,
formés de troncs d'arbres creusés, et l'on envoie cette eau déposer l'ami¬
don dont elle s'est chargée dans des réservoirs semblables, placés audessous. On obtient ainsi en amidon 15 pour 100 du poids des racines
employées. Au Japon, chaque hameau a un emplacement spécial affecté
à cette opération. Les résidus des lavages y forment des masses considé¬
rables qui témoignent de l'importance de cette exploitation.
C'est pour assurer la reproduction de ces fougères que les Japonais
pas
incendient, tous les deux ou trois ans, les herbes et les broussailles
même à l'ombre des chênes et des châtaigniers. Cette pratique
déplora¬
ble a dévasté toute la région. Les arbres qui ont résisté sont très clair¬
semés; leurs troncs portent des cicatrices produites parle feu; les pieds,
qui ont plus d'un mètre et demi de circonférence ont le cœur pourri. (1)
(1) Année scientifique, 1880. page 472.
CHAPITRE IV
PRODUCTIONS MINERALES
Fleuves aurifères. — Mines de fer. — Houille. — Les gisements de l'île de Yéso. — Sources de
pétrole. — Eaux minérales. — Un ciment naturel.
Le Japon abonde en
métaux précieux. Il y a des mines d'or dans l'île
s'exploite géné¬
des sables. Mais nous ne devons ajouter aucu¬
ne croyance à ce que dit Malte-Brun : « Pour ne pas abaisser le prix de l'or
par une trop grande abondance, l'exploitation en est limitée par les lois. (1)
On racontait, dit-il, que le palais du roi de Xipangu était couvert d'or
fin, « en la manière que nos églises sont couvertes de plomb. » Nous
savons aujourd'hui à quoi nous en tenir sur ces mines d'or, abondantes,
de Sado, et des fleuves aurifères dans l'île de Nippon. L'or
ralement par le lavage
il est vrai,
mais non pas considérables, comme on l'a cru longtemps.
kilos 62 gram¬
dans
Sikok. Le fer y est exploité en grand; « c'est le moins commun de tous
les métaux, » (2) dit Malte-Brun. Le mercure offre des gisements variés
Il y a de belles mines d'argent qui produisent par jour 5
mes.
Le cuivre y abonde. Le plus beau que l'on connaisse se trouve
il
i
if i
"
i
i
A : I li
|||;
11'
(1) Géogr. universelle, tome V, p. 2, 3.
(2) Depuis que Malte-Brun écrivait sa géographie, on a découvert au Japon d'importants
gisements de fer; son assertion n'est plus exacte aujourd'hui.
l'empire
277
du japon
aussi du plomb, du zinc et de l'étain. On a rapporté du
Japon le mercure sulfuré, cristallisé en prismes et en petites masses
et précieux. Il y a
lamelleuses.
Les montagnes volcaniques fournissent du
soufre, de la pierre ponce et du
bitume, et donnent naissance à un grand nombre de sources minérales.
Au nord de Nippon, dans les îles de Yéso et de Taka-Sima, la houille se
montre en couches épaisses. Le salpêtre, le kaolin, le jaspe, le sel gemme
y sont en abondance. On vient de découvrir dans l'île de Nippon les plus
riches et les plus belles carrières de marbre de l'Asie.
Aces productions nous
tal de roche, l'alun ;
devons ajouter l'antimoine, le graphite, le cris¬
l'ambre rembruni, jaunâtre, panaché ; les agates
rouges ou veinées de blanc
boutons;
qui servent à fabriquer des tabatières et des
le naphte rougeâtre, l'asbeste, le titane
oxydé capillaire, l'hy-
drophane, etc.
de Kigashé, situé sur le Kiou-shiou-kaido,
se trouve une mine de charbon de terre, aujourd'hui en pleine exploi¬
tation et d'une richesse exceptionnelle. Il a été calculé qu'elle pourrait
fournir pendant un siècle trois millions de livres par jour. (1)M.
ministre des travaux publics, s'est rendu sur les lieux, en compagnie d'un
ingénieur anglais, pour savoir s'il ne serait pas possible
un
débouché à ces richesses, en construisant un railway qui
les charbons de la mine à Modji (Bouzen), ville située sur la mer Intérieu¬
re, et qui n'en est éloignée que de huit ri (20 kilomètres). Les
liminaires faites par l'ingénieur anglais ont démontré que cette ligne
rée ne reviendrait pas à plus du tiers de celle qui existe entre
Osaka, pour laquelle le mille anglais a coûté 100,000 yen. Il a
en conséquence que cette ligne allait être construite. Il est
Dans les environs de la ville
Koshii,
d'ouvrir
transporterait
études pré¬
fer¬
Kobé et
été décidé
question de
compléter ces travaux par l'établissement à Modji d'une station navale,
navires à vapeur indigènes et étrangers, qui feront escale à Akayamayasaki (Tschoshiou), pourraient s'approvisionner de charbon.
D'après le rapport de Benjamin Smith Lyman (1878-1879) sur son
exploration géologique et minéralogique de l'archipel, les gîtes houillers
Japon (Yéso à part) renferment environ 620 millions de tonnes, valant
milliards de francs, rendues à la côte. Si faible que soit cette valeur,
comparée à celle des mines de houille de beaucoup d'autres pays, el e
pas moins égale à la valeur de tous les autres gîtes minéraux du
où les
«
du
5
n'en est
(1) La production de 'a houille
s'élève en moyenne à 400,000 tonnes.
278
l'empire du japon
Japon, le fer à part. Le cuivre de toutes les mines
exploitables ne vaut
guère que 3,750 millions ; les huit ou dix mines
d'argent et d'or qu'on
exploitait autrefois, et que peut-être on pourra reprendre, les
gîtes de
plomb, d'antimoine, d'ctain ne valent pas ensemble 1250 millions.
Quant au fer, il y en a au moins pour 1250 milliards
de
francs,
soit 250 fois la valeur de toute la
houille japonaise. Si donc la richesse
du Japon en fer est
représentée par 1000, sa richesse en charbon de terre
sera exprimée
par 4, sa richesse en cuivre par 3, sa richesse en tous
autres métaux réunis, notamment en
argent et en or, par 1. Tout cela
mis ensemble donne une valeur de
1260 milliards de francs. Ce chiffre
colossal est assez exactement le même
que celui que
représentent les
pauvre, dont
la richesse en charbon de terre a
été précisément découverte et
prouvée
par le géologue Lyman. » (1)
«
inestimables » houilles de Yéso, cette île
par ailleurs si
Les
sources de pétrole ont
trompé les espérances des spéculateurs
qui croyaient trouver au Japon des « fleuves d'huile de
pierre » pareils à
ceux de la
Pensylvanie; elles ne donnent qu'un médiocre revenu.
Les eaux
aux eaux des
minérales, surtout les eaux sulfureuses chaudes,
ment dans la
analogues
Pyrénées, ne sont pas rares dans les îles du Japon, notam¬
partie montagneuse de l'île Nippon. lia même été
longtemps
générale que plusieurs lacs, celui de Koumoto, par
exemple,
situés à une altitude de 4870
pieds étaient constamment à une tempéra¬
ture de plus de 40°. Ce
qui est vrai c'est que plusieurs sources chaudes
déversent leurs eaux dans ce
lac, et y produisent aux abords de leur embou¬
de croyance
chure une certaine élévation de
température, qui va s'affaiblisant gra¬
duellement à mesure qu'on avance dans le
lac, dont la majeure partie des
eaux est fournie
par la fonte des neiges. Mais
quelques-unes des eaux qui
s'y déversent atteignent 64°, 7 centigrades.
Sous ce titre, un ciment
naturel, le Mainitchi-Chimboun, journal
publiait au mois de septembre 1881 l'entrefilet
suivant,
reproduit par l'Echo du Japon du 24 septembre de la même
année:
M. Korschett,
professeur de géologie à la section de
de Yokohama,
«
vient de découvrir un nouveau
l'agriculture,
procédé pour fabriquer le ciment. M. Kor¬
schett remplace la
brique concassée ou pierre à ciment qu'on
emploie
généralement en Europe, par la terre
argileuse que l'on trouve en abon¬
ni) Vivien de Saint-Martin,
l'empire
du
279
japon
dance à Tokio dans les quartiers d'Akasaka, d'Asabou, de Kodjimatchi et
d'Ouahigomé. On peut se procurer cette terre dans plusieurs provinces
du Japon. En la mêlant avec la chaux, il a obtenu un ciment qui acquiert
en
peu de temps une grande solidité et peut
être employé avantageuse¬
importante
ment pour tous les travaux de construction. Cette découverte
Japonais qui ayant à leur dis¬
position un moyen économique de fabriquer le ciment, pourront cons¬
est appelée à rendre de grands services aux
truire leurs édifices, leurs
ports, etc., avec beaucoup moins de frais
qu'actuellement. Qui sait si plus tard ils n'en feront pas un article d'ex¬
portation pour la Chine, Hongkong et les autres pays voisins? »
HUITIEME PARTIE
CHAPITRE Ier
LES
Influence
FRANÇAIS
AU JAPON
française au Japon.
—
La fête du 14 juillet à
du
Yokohama. —Société de langue française. — Lettre
général Yamada. — Société de langue allemande. — Société suisse
de tir.
C'est à juste titre que le Japon a
été appelé « la
France de l'Extrême-Orient. » Il y a, en effet, entre
de nombreux points de ressem¬
le génie national,
dans la faculté de s'assimiler les usages et les
mœurs d'autrui, dans le fond même du caractère,
ces
deux pays
blance. Mais c'est surtout dans
similitude. Les Anglais, plus nombreux
européen, ont accaparé la plus grande
partie du commerce ; par suite leur langue a été facilement adoptée, et elle
fait aujourd'hui partie intégrante des programmes de l'enseignement
36
que l'on découvre le plus de
dans ce pays qu'aucun autre peuple
l'empire
282
du
japon
public. Néanmoins, l'influence anglaise est contrebalancée par celle de la
France. Nos nationaux y sont l'objet d'attentions particulières de la part
des indigènes. Leurs lois sont calquées sur les nôtres, l'armée, la gen¬
darmerie elle-même, sont copiées sur les institutions similaires de France.
Après la révolution de 1868, le gouvernement a aboli les han, auxquels
on a substitué les ken, qui sont absolument
identiques aux préfectures
françaises. Depuis, on a créé les arrondissements (gounkou), les conseils
généraux, les conseils municipaux dans les villes et les villages, les com¬
missions départementales, et pour organiser tout cela, on a littéralement
imité la France.
Tout récemment le gouvernement
japonais a notifié la création d'un
d'Etat, sur lequel se porte maintenant l'attention
publique, et qui sera la cheville ouvrière du gouvernement à venir. Ce
Conseil s'occupera exclusivement des lois et des règlements ; les hommes
qui le composent ont été choisis parmi les plus instruits et les plus capa¬
bles du pays. C'est encore d'après le système français qu'il a été institué,
et beaucoup de personnes vont jusqu'à prétendre qu'il est en tous points
semblable au Conseil d'Etat de France, sous Napoléon Iw.
En un mot, les institutions japonaises sont, en général, une imitation
des institutions françaises. Il n'y a plus qu'à l'Université où l'enseigne¬
ment est anglais ou américain. M. Foukouoka, ex vice-ministre de
la justice, actuellement Sanghi chargé de l'instruction
publique, a
trouvé très irrégulier qu'on ait aboli la section française à l'Univer¬
sité, alors que tout ce qui est administrations gouvernementales est
français. M. Foukouoka a décidé qu'il n'en serait plus ainsi à l'avenir,
véritable
et il
a
Conseil
ordonné la création d'une Faculté de droit et d'une École
cen¬
trale où l'enseignement sera donné en français. Les
lois concernant l'instruction publique sont d'ailleurs
règlements et les
également imités
de ceux de la France. Nous avons dit ailleurs que le gouvernement japo¬
nais avait confié à un Français le soin de lui donner une législation.
Aussi, tout ce qui se passe dans notre pays a là-bas un retentissement.
Les Français qui résident à Yokohama ne contribuent pas peu, par
leur union, à faire aimer leur pays. Notre fête nationale du 14 juillet y
est célébrée par notre petite colonie avec autant de solennité que dans
nos
villes françaises. Nous nous adressons encore à Y Echo du Japon,
qui nous a fourni tant de renseignements, pour avoir le compte-rendu
d'une de ces fêtes, et nous en extrayons quelques passages.
La fête de la République
française a été célébrée hier à Yokohama
l'empire
283
du japon
compatriotes, avec un enthousiasme vraiment remarquable. Mal¬
gré le temps, qui menaçait d'être aussi mauvais que la veille, toutes les
maisons occupées par des résidents français étaient décorées et pavoisées
par nos
quelques-unes avec une véritable profusion de drapeaux,
de lanternes tricolores et de feuillages. Toutes les maisons de commerce
françaises étaient fermées.
Le soir, à sept heures, un banquet réunissait à la montagne
nos compatriotes de Yokohama et de Tokio ; plus de soixante personnes
de bon matin,
française
régner
était servi
assisté, et l'harmonie la plus complète n'a pas cessé de
jusqu'à la fin. Pendant le dîner, qui était excellent, et
par
l'hôtel Peyre frères, et dans le courant de la soirée, la musique militaire
des Kiododans, sous la direction de son habile chef, M. Dagron, a joué
y ont
plusieurs morceaux, y compris les airs
la Marseillaise, le Chant
patriotiques français, tels que :
du départ, etc. etc. Les illuminations de la
du banquet, les lan¬
l'autre
côté du canal, un coup d'oeil vraiment magnifique. L'installation avait
été faite dans la journée par quelques membres du comité d'organisation.
foule, sur le pont et sur le quai, était fort nombreuse et sympathique
manifestants.
Pendant le dîner plusieurs toasts ont été portés. M. Jouslain, consul
de France, président d'honneur du banquet, a bu le premier à la santé du
plate-forme sur laquelle avait été installée la salle
çà et là dans les arbres, présentaient, vues de
ternes disséminées
La
aux
chaleureusement accueilli
président du comité
Nous détachons de son
où l'union entre nationaux, cette union née du sentiment de la
fraternité, est non seulement de principe, mais encore de devoir étroit,
c'est à l'étranger. En dehors de la patrie, c'est un devoir civique qui
s'impose à tous, une obligation à laquelle nul ne saurait se soustraire.
L'ambassadeur de la République à Londres, recevant les Français habi¬
tant cette ville leur disait :
l'étranger, il ne doit y avoir que des patriotes
l'union n'est
pas un devoir seulement devant l'ennemi; c'est un devoir de tous
temps pour ceux qui vivent hors de la patrie, car il leur apparde montrer que, malgré les luttes politiques, en dépit de toules dénominations de partis, il n'y a devant l'étranger que des
Français.
Je suis heureux de témoigner que cette union si désirée tend à
président de la République. Ce toast a été
aux cris de: « Vive la République! » M. Dourille,
d'organisation, a répondu au consul de France.
discours l'extrait suivant :
«
Là
«
A
»
»
les
»
tient
»
tes
»
»
,....«
284
se former
l'empire du japon
Aucune affaire,
depuis un an, n'a dû être inscrite au rôle
française au Japon. »
du tribunal consulaire... Je bois à la Communauté
A onze heures et quelques minutes un feu d'artifice clôturait
au dehors
cette fête patriotique. Ensuite les résidents
français se fendirent au con¬
gaiement la soirée.
A l'occasion delà fête
nationale, un grand dîner était également donné
à la légation de France à Tokio.
L'Echo du Japon donne sur cette fête la note de la
tin, nous voulons
dire la note du fournisseur. Nous
y lisons les noms de 79 souscripteurs,
et le montant des
dépenses; nous reproduisons cette dernière partie: il
peut paraître curieux en France de rechercher ce que coûte une fête de
la République
française à Yokohama:
sulat de France où ils terminèrent
RECETTES
79 souscripteurs
493.80 yen
DÉPENSES
Dîner
287.
Feu d'artifice
62.73
Construction de la baraque
3 1 °9
Drapeaux
Bougies
16.50
'9-33
Lanternes
21.37
Musique
45-35
Divers
17.72
Total
500.11 yen
Les Français qui résident à Tokio et à Yokohama
ont fait mieux encore
que de célébrer dignement chaque année la fête de la Patrie.
Certes, c'est
un admirable
spectacle que celui de cette
fête, semblable aux nôtres, et
qui à plusieurs milliers de lieues de distance, marque l'union de tous les
Français sur quelque point du globe qu'ils se trouvent. Si on tient
compte
de la différence des
longitudes, on constate que les illuminations, les ban¬
quets, les feux d'artifice, ne discontinuent pas pendant 24 heures. Mais
enfin, ce jour ne revient qu'une fois l'an et il est bon que ceux
qui sont
éloignés de la mère-patrie se sentent constamment en relation avec elle,
par des associations qui la rappellent sans cesse. C'est dans ce but
que
les résidents français au
Japon ont fondé une Société de langue fran-
l'empire
du
285
japon
çaise. Nous sommes heureux de constater que
cette Société compte
aujourd'hui plus de deux cents membres, tant Japonais que Français ; plu¬
sieurs habitent l'Europe. Le président, M. Fourouitchi, est Japonais. Il a
été récemment élevé dans sa patrie au rang de Sonin. M. Fourouitchi a
fait ses études à. l'École Centrale de Paris, et il a obtenu en France son
diplôme d'ingénieur. Le but de la Société est de propager dans l'empire
du Japon le goût et l'étude de la langue française, d'y répandre les ouvra¬
ges littéraires et scientifiques
unissent les deux nations.
français, et de resserrer ainsi les liens qui
De très intéressantes conférences sont faites
deux fois par mois par de
quelques-uns
jeunes Japonais, élèves de professeurs français, et aussi par
de nos compatriotes. Ces conférences sont très suivies. M. Fouque, mem¬
bre actif de la Société, clans une lettre au rédacteur de Y Echo du Japon,
veille de son départ pour la France,
avait plus de 350 personnes, dont une grande partie, la plume à la
main, prenaient des notes. Je ne connais pas à Tokio, dit-il, de Société
de ce genre réunissant autant d'auditeurs. Ces résultats sont consolants :
le meilleur moyen d'étendre l'influence française c'est de propager notre
langue. La Société de langue française n'y manque pas; elle publie des
brochures rendant compte des conférences faites pour les personnes qui
n'auraient pu y assister. En outre, un comité vient d'être nommé pour
constate qu'à celle de M. Ozier, à la
il y
l'élaboration d'un dictionnaire
français-japonais, ouvrage qui n'existe
également
du Japon.
pas encore, quelque étonnant que cela puisse paraître. Il est
question de rédiger en français une Géographie et une Histoire
Le compte-rendu des séances de cette Société édifiera nos lecteurs sur
l'importance de ses travaux et sur l'heureux résultat de sa
auprès des plus hauts personnages du Japon.
Une réunion ordinaire des membres de la Société de langue fran¬
propagande
demie de l'aprèsimpériale de Tokio.
çaise à Tokio a eu lieu le 5 novembre, à une heure et
midi, dans la salle des conférences de l'Université
On a traité les questions suivantes :
1° Vote du budget pour le mois de novembre.
2° Communication au sujet de l'élaboration du dictionnaire
français-
japonais.
3° Vote des frais de la
première réunion annuelle.
les comptes du mois d'octobre.
4°
Election de trois contrôleurs pour
5°
Proposition consistant à interdire qu'un membre soit chargé
fois de remplir deux fonctions.
6° Conférenciers pour le 12 courant
(deuxième samedi).
à la
286
l'empire
du
japon
7° Publication d'une brochure.
8° Création d'une école de langue française.
9° Elaboration d'une histoire du Japon en langue
française.
sujets scientifiques ou littéraires qui seront
présentés par les membres assistants.
11° Nouvelles admissions à voter (MM. Morizoni, Takahachi, Kawashima, Kourokawa se présentent comme membres actifs).
10° Discussions sur des
12° Election d'un nouveau secrétaire.
A la première
réunion annuelle de la Société de langue française, il a
lettres envoyées par le général Yamada,
sanghi et ministre de l'intérieur, président honoraire de la Société, et par
M. Roquette, ministre de France.
été
donné lecture de deux
Lettre du général Yamada :
«
Messieurs les Membres du Bureau de la Société de langue française,
Il y a
aujourd'hui un an que cette Société est fondée; on est étonné
de la rapidité prodigieuse avec laquelle, pendant ce court espace de
»
temps,
le nombre de ses adhérents japonais
et étrangers a augmenté, et des
travaux que la Société a accomplis.
Cet étonnant
résultat, Messieurs, vous l'avez obtenu et par votre
zèle et par votre activité; vous rendez ainsi, non seulement à nous, mais
»
générations futures du pays, un service vraiment méritoire.
Aujourd'hui, Messieurs, à la première réunion annuelle delà Société,
j'aurais voulu vous exprimer de vive voix ma sympathie en même temps
que mes félicitations, et je regrette vivement qu'une circonstance vrai¬
ment imprévue m'empêche de me trouver au milieu de vous.
En conséquence, Messieurs,
je vous prie de présenter à l'honorable
encore
aux
»
»
assemblée mes sincères excuses.
»
M. le Ministre de France,
Yamada Akiyoshi
»
qui était indisposé, s'était fait représenter
par M. le comte de Diesbach, secrétaire de la légation.
Ces comptes-rendus des séances
témoignent
de la prospérité toujours
croissante de cette Société. Le comité pour la publication du dictionnaire
français-japonais, continue activement ses travaux. Il a élu pour prési¬
dent M. Takéyama, Japonais, un des membres les
plus actifs de la Société.
Les autres membres de
ce comité sont MM. Hamao,
Appert, Oshima,
Oukawa, Fourouitchi, Arrivet, Kourizuuka, Ouyéhara, Itchinosé, Mori,
Sarrazin et Fouque.
Comme on le voit, ce comité compte plus de Japo-
l'empire
£87
du japon
nais que de Français, ce qui démontre
l'intérêt que prennent les Japonais
à l'étude de notre langue.
Le bulletin n° 18-19
de l'Alliance française, juÉÈet et septembre 1887,
fait connaître les travaux de la dernière réunion de
la Société de langue
françaises Tokio. Cette Société acquiert chaquejour de l'importance; elle
ministres
japonais et autres grands personnages. Ses finances sont prospères, puis¬
que son avoir est de 6 à 8 mille francs, et sonrevenu de 1000 fr. environ.
compte, parmi ses membres honoraires et présidents, plusieurs
Elle a ouvert une école
de français, qui compte de 90 à 100 élèves; il
existait déjà six écoles de français à Tokio.
Enfin, elle se propose d'ou¬
française
de droit français pour laquelle la République
accordera une subvention.
vrir une école
des symptômes - encourageants. Le français est
reconnu comme la langue officielle de la cour; les plus grandes
dames
se piquent de l'apprendre. On a donné au prince impérial un professeur
D'autre part, on note
de français.
travaillent
activement. M. Arrivet publie des ouvrages élémentaires pour les écoles;
M. Bouquin travaille au dictionnaire, qui est déjà^n cours de publication ;
M. Appert a fait composer par des Japonais un petit volume de conversa¬
tions franco-japonaises, qui a été publié à Tokio par Kwanyudo, libraireTous ces résultats
sont l'œuvre de la Société. Ses membres
éditeur, ICanda-kukijicho, n° 31.
Dans une lettre adressée par M. Arrivet
h Y Alliance française, nous
Il vous sera peut-être agréable d'apprendre
que dans les cinq Côtô-chu-Gakko (littéralement : Ecole secondaire de
l'enseignement supérieur) du Japon, la langue française est devenue
obligatoire pour tous les élèves de la section de droit anglais ou alle¬
mand. Cela fera par an trois ou quatre cents élèves de plus qui appren¬
relevons le passage suivant : «
langue. Nous avons encore, mais à Tokio seulement, une
section française comprenant environ 130 élèves, dans laquelle les cours
sont faits en français, et dont le programme correspond à celui de nos
dront notre
psychologie et
qu'une
française est
lycées, excepté pour la philosophie, qui ne comprendque la
la logique. La langue anglaise, commela langue latine, n'y occupe
place secondaire
L'Ecole de la Société de langue
en
pleine voie de prospérité, et vous avez dû partager notre joie en appre¬
nant qu'une subvention annuelle de 5000 yen vient de lui être
par le ministre de la justice. »... « On étudie beaucoup plus
dans les hautes classes; mais on manque d'ouvrages ad hoc. On
surtout besoin d'alphabets un peu coquets, de livres de lecture
assurée
le français
aurait
illustrés
288
l'empire
du
japon
et de volumes un
peu moins
se
enfantins, en gros caractères, élégants, qui
puissent mettre entre les mains des jeunes filles. C'est un public que
nous ne
devons pas négliger
M. l'abbé Hinrich va fonder à Tokio
collège français. L'enseignement tout entier sera donné en français,
et il y aura de
simples cours pour les autres langues vivantes. » (1)
M. Appert, professeur
français à la Faculté de droit de Tokio, nous a
fait connaître, dans le Bulletin de Y Alliance
française, les ouvrages fran¬
çais qui ont été traduits par les Japonais. On en
compte environ 122 qui
sont entrés,
pour la plupart, dans l'enseignement des écoles et des Facul¬
tés ; on peut les classer ainsi : 29
ouvrages de littérature pure, 4 traités
de musique, 8 traités sur l'art
vétérinaire, 14 ouvrages sur l'art mili¬
taire, 30 ouvrages de droit, 37 ouvrages d'enseignement, d'histoire, de
géographie, de philosophie et de morale.
Parmi nos ouvrages
d'enseignement élémentaire ou classique, adoptés
par les Japonais, on peut citer : les Géométrie
d'Amyot et de Legendre,
les Physique de Ganot et de
Jamain, VArithmétique de Jourdain, les
Simples lectures, de Garrigues, les Éléments d'Économie commerciale
et industrielle, de
Levasseur, les Eléments de morale, de Franck, les
Notions de philosophie, de
Jourdain, les Eléments de géologie, de Raulin, la Grammaire française, de Sommer, Maurice ou le
travail, de
Mme Carraud, la
Physiologie des animaux domestiques, de Colin, le
un
Discours sur les sciences et les
arts, de Rousseau, les livres de MM. Bréal,
Histoires, de Tliiers, de Mignet, de Gabourd,
de Guizot, Y Histoire d'un
Crime, de Hugo, les Œuvres philosophiques,
de Cousin et de
Fouillée, et YEsprit des lois, de Montesquieu.
Notre littérature
périodique, dit M. Appert, est largement représentée
A. Rendu et
Barraud, les
(1) Le Bulletin de l'Alliance française du quatrième trimestre 1888 consacre un
long
à l'enseignement du
français au Japon. L'Ecole de français qui s'est annexé une
Ecole de droit français a opéré sa rentrée avec 150
élèves, ce qui est un résultat très satis¬
article
faisant.
Le
français est enseigné dans les Ecoles du gouvernement et
particulièrement dans les
Ecoles militaires. Un professeur de
à Tokio.
français est attaché au Ministère des affaires étrangères,
Les Écoles
congréganistes libres, tenues par des sœurs, propagent la langue française. La
congrégation «des sœurs du Saint Enfant Jésus», a des écoles à
Tokio, à Yokohama, à
Kobé et dans quelques autres villes.
Les «Sœurs blanches»
ont fondé.à
Tokio une Ecole où
l'enseignement du français a une
place importante. Les cours sont suivis par des dames de fonctionnaires. Enfin les Pères
Maristes ont créé un grand collège
français à Tokio.
Nous faisons des vœux pour que l'Alliance
et moral à toutes les Ecoles dont le but est de
française puisse prêter un concours matériel
développer l'influence de la France au Japon,
l'empire
au
289
du japon
Japon. Il existe deux ou trois traductions de nos Codes, sans parler
des lois ou décrets qu'on connaît également.
L'étudiant japonais fait usage de
nos traités élémentaires : Mourlon,
Ortolan,
Bertauld, Bœuf, Delacourtie, Rivière, Boistel, Cadet. Le Ministère de la
Justice japonais a fait traduire le Traité de droit public de Batbie, la
Compétence administrative, de Serrigny, le Droit commercial, de
Massé, la Réserve héréditaire, de Boissonnade, la Profession d'avocat,
de Mollot, la Philosophie du Droit, de Bélisme, les Finances et l'impôt,
de Leroy-Beaulieu, et les principaux travaux de Demolombe, de Dalloz,
Delsol, Picot, Bauclry-Lacantinerie, Accollas, Bonnier, Camuset,
de Block,
de Bastiat, de Courcelle-Seneuil.
français qui dirige les musiques mili¬
taires du Japon, on a traduit les Principes de la musique, de Savard,
une méthode de saxophone, de L. Mayeur, une autre de clarinette, de
Klose, et on prépare la publication des Conseils d'un Professeur, par
Sous l'inspiration du professeur
Marmontel.
Les Japonais
ignorent nos œuvres d'imagination pure. La principale
raison de l'ostracisme qui les frappe, c'est
que les
sérieux et peu romanesques ; ils achètent nos
des connaissances positives. «
le train,
et dans un
Japonais sont gens
livres pour y puiser surtout
Le Japon, disait un moderniste, est dans
train qui roule furieusement vite. Il n'a guère le
la sienne lui suffit. En résumé,
hasard des cir¬
constances, le choix des ouvrages à traduire est heureux, et que les
Japonais nous connaissent infiniment mieux que nous ne les connais¬
temps de s'intéresser à notre littérature,
il laut reconnaître que, sauf quelques erreurs dues au
sons.
»
française n'est pas la seule dans son genre qui
voulu, eux aussi, fonder leur Société
de langue allemande, la Doitsu-gaku-kiokai. Elle se compose environ
de quatre-vingts membres. Un journal de Yokohama, lui souhaitant la
bienvenue, exprime des craintes pour son avenir. Il se plaît à constater
qu'à la première réunion de la Société française il y avait plus
La Société de langue
existe au Japon, Les Allemands ont
cle cinq
parmi lesquelles le jeune prince Kan-in-no-miya, le géné¬
ral Yamada, et un grand nombre de notabilités japonaises ; tandis qu'à
l'inauguration delà Société allemande, on comptait à peine quatre-vingts
membres, presque tous allemands.
L'une des sociétés qui ont le mieux réussi sur le sol japonais est
cents personnes,
la Société
suisse
de tir.
Fondée sous
l'influence française,
compte un grand nombre de membres de toutes
elle
les nations, 37
ouvre des
290
l'empire
concours
du
japon
et distribue des prix. A la réunion du
1er août 1881, vingt-huit
compétiteurs se sont présentés : le premier prix a été remporté par
M. Doy, Japonais. Dans un match
particulier, un autre Japonais, le colo¬
nel Mourata a fait 49 points sur 50
possibles, à la distance de 500 yards
(455 mètres).
Il a été question, il
y a quelques années, de fonder à Yokohama
une
société de
secours
mutuels
entre
tous
les Français résidant au
Japon. Des propositions longuement discutées ont été faites à ce sujet.
Sans songer à les reproduire ici, nous faisons des vœux bien
sincères pour
qu'il y soit donné suite. Il n'existe pas de sociétés de secours mutuels
japonaises.
Comme complément de ce chapitre sur les
Français au Japon, nous
devons parler des Japonais en France et de l'accueil
que nous faisons à
leurs ambassadeurs, à leurs
missions, à leurs produits artistiques et
industriels.
CHAPITRE II
LES
JAPONAIS EN FRANCE,
UNE MISSION JAPONAISE A BORDEAUX
à Lyon. — Lesjaponais en France, le général Saïgo. — Visite à la fon¬
Cbâteau-Yquem. — Visite aux chan.tiers de construc¬
tion.
Le dîner à l'Hôtel de France. — Une soirée au Grand-Théâtre. — La promenade en
ville.
La visite au 7Requin. — Les adieux. — Visite à l'usine Vieillard. — Le départ. —
Une nouvelle mission. — Le général Yamagata à Paris, le sénateur Funakoshi à Bordeaux.
L'art japonais à Paris et
derie de canons de-Ruelle. — Visite au
—
—
fa¬
veur de la France s'accentue dans
Pendant que le mouvement en
l'Extrême-Orient, un mouvement ana¬
logue se produit chez nous. Il existe
à Paris une Société des études japo¬
naises, qui a son siège, rue Monsieur,
19, et dont le but est de contribuer au
progrès de nos connaissances rela¬
tives à l'empire du Japon. (1) Elle
tient des séances périodiques , ouvre
des conférences, forme des collections
d'ouvrages japonais. Elle a déjà reçu
de nombreuses
monnaies japonaises
anciennes, une collection
de coquil¬
lage des mers de la Chine, étiquetée
japonais, de remarquables échan¬
minéraux de Nippon, etc.
De son côté, M. Louis Gonse, direc¬
teur de la Gazette des Beaux-arts,
a récemment organisé, à Paris, une
Exposition qui se composait exclusi¬
vement de sa riche collection d'objets
d'art japonais.
en
tillons des
(1) Le Japonais est enseigné officiellement à l'Ecole des Langues
spéciale fut créée, en 1868, pour M- Léon de Rosny,
orientales, où unechaire
orientaliste éminent.
292
l'empire
du
japon
Un autre amateur de ce
genre, très distingué, M. Bing, s'est rendu au
Japon, y a conversé avec les experts les plus érudits, et il a
rapporté pour
sa collection
particulière des tasses, des vases, des objets de culte ou de
palais, très précieux par la beauté du dessin ou des émaux.
On peut citer encore, à
Paris, de nombreux collectionneurs; les. princi¬
paux sont : Mme L. Cahen, MM. Cernuschi,
Burty, Montefiore, Hirsch,
Proust, Haviland et Taigny. Leurs vitrines contiennent des
armes, des
boîtes en laque, des bronzes, des
ivoires, des bois sculptés, des statuettes,
des porcelaines, des étoffes
brodées, des dessins à l'encre de Chine, tout
ce que le
Japon a de plus curieux, de plus original et de plus artistique.'
A Lyon, un riche industriel, M.
Guimet, a fondé un musée remarquable,
entièrement composé d'objets d'art japonais et chinois et des
produits
de l'industrie de ces
peuples. (1) Cette vaste collection est peut-être la
plus précieuse qui existe en France. Elle vient d'être
transportée à Paris
où on lui
eu
bâti un monument au Trocadéro.
lieu au mois de mai 1888.
a
L'intérêt tout sympathique que nous
lisateur du Japon et la part
L'inauguration officielle a
témoignons au mouvement civi¬
qu'y prennent nos nationaux, nos relations
commerciales de plus en plus nombreuses avec ce
pays, l'importance que
nous
donnons aux produits de son
industrie, en outre et surtout nos
grandes Ecoles et notre développement militaire et
maritime, attirent
dans nos villes un assez
grand nombre de Japonais. Les uns y viennent à
titre privé ; d'autres au nom dè leur
gouvernement. Il ne se passe guère
d'années où des Japonais de distinction n'arrivent
en France,
envoyés en
mission officielle.
(2)
Nous allons donner la relation
détaillée d'une mission japonaise à Bor¬
deaux, que nous reproduisons d'après un
journal de cette ville, la Petite
Gironde, nos des 28, 29 et 30 novembre 1886. Cette mission était con¬
duite par le général
Saïgo, ministre de la marine du Japon, qui désirait
visiter le port de Bordeaux et ses
chantiers de construction. Le ministre
était accompagné d'officiers et
d'ingénieurs japonais.
(1) M. Guinet est aussi un artiste et
où il fait le récit de ses
un grand
voyageur. Il a écrit de nombreux ouvrages
voyages. Nous citerons particulièrement ses Promenades
naises. En outre de son Musée de
une Ecole
japo¬
l'Extrême-Orient, il a fondé à Lyon une bibliothèque et
spéciale pour les langues orientales.
(2j Le corps diplomatique du Japon accrédité
auprès du Gouvernement français, à Paris,
conseiller, d'un secrétaire et de quatre autres
personnages attachés à l'ambassade. Deux consuls
japonais résident à Lyon et à Marseille.
se
compose d'un ministre plénipotentiaire, d'un
l'empire
La
mission japonaise
du
293
japon
du général Saïgo partie de Paris, où elle avait
passé quelques jours, est arrivée jeudi soir à Angoulème; elle a visité la
fonderie de canons de la marine, à Ruelle. Par une heureuse coïncidence,
M. le colonel d'artillerie Dupan, directeur de la fonderie, se disposait à
faire la première expérience d'une pièce de 42 centimètres, destinée au
vaisseau le Requin. Cette pièce, de 100 tonnes, est une des plus grosses
fondues. L'essai a été couronné de succès.
formidable. Son mécanisme est de
la plus ingénieuse combinaison ; c'est un des progrès les plus intéres¬
sants, les plus grands, qu'ait faits la science navale au point de vue du
combat. Ce canon monstre mesure 10m,90 de longueur; le diamètre exté¬
rieur à la culasse est de lm,98, celui de la chambre à poudre est de 50
centimètres; la charge de poudre pèse 200 kilogrammes; il lance à onze
kilomètres un projectile de plus de 900 kilogrammes. On sait que l'arme¬
ment du/îegwm comprend deux pièces de ce calibre : l'une enchâsse,
l'autre en retraite. La manœuvre de ces canons se fait au moyen d'un
appareil hydraulique qui charge et nettoie la pièce avec le concours de
deux ou trois canonniers seulement. On conçoit que cette expérience
pouvait présenter un vif intérêt au ministre d'une nation qui cherche à
que nous ayons
Le bruit cle cette énorme pièce est
créer une marine militaire.
La mission, arrivée hier soir à
heures en
rade pour
Bordeaux, s'est rendue ce matin à dix
visiter le Chclteau-Yquem. Des voitures qui atten¬
de YHôtel de France ont été renvoyées sur la
demande du ministre, qui accusait sa préférence pour les steamers-omni¬
bus. Cette préférence pour le transport par eau est assez naturelle
un
marin. L'embarquement a eu lieu au ponton des Hirondelles, en présence
daient devant la porte
chez
d'une foule de curieux.
Le ministre est un homme de quarante
à quarante-cinq ans, fort intel¬
ligent et très instruit; sa physionomie est bien
toute la barbe.
celle d'un marin ; il porte
paraît-il, les plus
Les officiers qui l'accompagnent sont,
distingués de la marine japonaise.
M. Bordes, directeur de la Société bordelaise de
M. Bargès, administrateur de la Société, ont
navigation à vapeur, et
fait à la mission les honneurs
du Chûteau-Yquem. M. le capitaine Journeil, commandant du vapeur, a
dirigé la visite dans toutes les parties du navire. Le ministre japonais et
officiers
sont montrés aussi curieux que les Chinois lors de leur
visite; mais ils paraissent être plus positifs et se montrent moins étonnés
ses
se
que les Célestes.
294
Pendant la visite du
l'empire
du japon
Chciteau-Yquem, M. l'ingénieur de la marine
Selleron s'est joint à la mission. Tous les coins du navire même
les plus
obscurs, ont été l'objet d'un examen minutieux de la part des visiteurs.
Les Japonais, on le sait, sont vêtus à
l'européenne. Tous portaient le
chapeau haut cle forme, la redingote noire et le pardessus. Ils parlent
très couramment la
langue anglaise. Quelques-uns parlent même très
bien le français.
Avant de quitter le vapeur, le ministre a
exprimé la vive satisfaction
qu'il avait éprouvée.
Pendant la visite, un lunch a été
servi, au cours duquel M. Bordes a
porté un toast à la prospérité du Japon et à la bonne entente des deux
nations.
Le ministre a remercié et a
exprimé de nouveau sa satisfaction.
le drapeau japonais a été hissé pour le saluer.
La mission a quitté l'Hôtel de France à une heure
après-midi et s'est
embarquée sur la gondole la Magicienne que la Société des Hirondelles
avait gracieusement mise à leur
disposition. Le capitaine de vaisseau
Shibayama, premier aide de camp du ministre japonais, avait revêtu la
grande tenue de bord. L'uniforme adopté par la marine
Au départ de la mission,
japonaise est
anglais; il se rapproche beaucoup du nôtre, sauf la cas¬
quette qui ne porte pas de galons.
Le capitaine Ito, qui sert
d'interprète au ministre, portait l'uniforme
d'enseigne de vaisseau de la marine française, bien qu'il ait dans la
marine japonaise le grade de lieutenant de
vaisseau. D'après des conven¬
tions spéciales, chaque fois
qu'un officier d'une puissance sert dans une
armée étrangère, il
porte l'uniforme d'un officier inférieur à son grade.
Or, le capitaine Ito sert à bord de la Dévastation dans l'escadre d'évolu¬
celui des marins
tions de la Méditérranée.
La commission et les autres officiers
étaient vêtus en habit de ville.
M. Villegente était en uniforme de
lieutenant de vaisseau.
Après avoir contourné le Requin, la Magicienne a accosté
l'apponteOuistiti, et la mission s'est dirigée vers les chantiers de cons¬
tructions navales, où elle a été
reçue par M. le directeur Lebelin de
Dionne, et son ingénieur en chef, M. Baron. Les officiers se sont aussitôt
rendus à bord du Requin. La visite à ce
cuirassé a été longue et minu¬
tieuse; aucun point n'a échappé à l'examen du ministre
japonais. M. le
commandant Boulineau, avec son affabilité
habituelle, a fait les honneurs
ment du
de son navire. Il était secondé dans cette
tâche difficile
—
étant données
l'empire
295
du japon
les nombreuses questions soulevées parles officiers de la suite du
ministre
japonais — par M. le mécanicien principal Compunaud. Les marins du
bord, sous le commandement du capitaine d'armes, se tenaient sur deux
rangées au moment de l'entrée à bord de la mission. M. Boulineau, prési¬
dent à la cour de Bordeaux, frère du commandant du Requin, était à
bord au moment de la visite des officiers japonais.
garde-côte, le général Saïgo est
arrêté assez
longtemps devant les quatre torpilleurs de 33 mètres, en construction, et
il a longuement examiné dans le cabinet de l'ingénieur en chef les plans
du Troude et surtout du Requin. Ce dernier examen ne laisse aucun doute
Après avoir remercié les officiers du
allé visiter les chantiers et les ateliers de la Gironde; il s'est
intentions. Ajoutons que le Japon, qui avait jusqu'ici constitué sa
marine sur les bases de la marine anglaise, montre des tendances très
sur ses
prononcées pour appliquer les procédés de la marine française, et prendre
son
uniforme.
ont pris de
nombreuses notes au crayon sur leurs poignets de chemise. Nous avons
remarqué ainsi que le général Saïgo portait au poignet gauche un magni¬
Au cours
de leur diverses visites, les officiers japonais
fique bracelet d'or.
A quatre heures, la mission rembarquait sur la Magicienne. Le minis¬
tre a témoigné une seconde fois le désir de revoir les formes du Requin
au large; puis la gondole a stoppé quelques instants devant le railway
de M. Labat, au sujet duquel des renseignements précis ont été fournis
aux officiers ; enfin le petit vapeur a repris la direction du ponton des
Hirondelles.
sont rentrés à l'Hôtel
était servi. Autour de la table
Le ministre et sa suite
de France, où un dîner
magnifiquement parée,
remarquons : MM. le préfet de la Gironde, le maire de Bordeaux, le
ministre japonais et ses officiers ; M. Boulineau, commandant du Requin;
M. Prom, président de la chambre de commerce, et M. Tandonnet, membre
de cette chambre ; M. le lieutenant de vaisseau Villegente, officier d'or¬
donnance de l'amiral Aube; MM. Lebelin de Dionne, Baron, Selleron,
ingénieurs delà marine; de Bondy, Paul Tandonnet, Simon, ingénieur
de 23 couverts
nous
du Creusot,
Labat, ingénieur à Lormont, Favre-Nardin, etc.
Le dîner a été très gai et a
fourni à M. Peter, propriétaire de 1 Hôtel de
excellente cuisine
France, une nouvelle occasion de faire apprécier son
et sa cave renommée. Au dessert, M. de Bondy a souhaité la bienvenue au
général Saïgo, a porté un toast à la prospérité du Japon et a
remercié le
l'empire
296
du japon
ministre de ia marine d'avoir bien voulu visiter Bordeaux et les chantiers
de constructions navales de la Gironde. M. le maire de Bordeaux a ajouté
que la population bordelaise s'associait tout entière à ce toast. Le ministre
japonais a répondu qu'il buvait à la santé du Président de la République
française et à la prospérité de la France et de la ville de Bordeaux. Ces
paroles ont produit la meilleure impression parmi les convives.
II était neuf heures
quand on s'est levé de table pour se rendre
au
Grand-Théâtre où M. Daney avait mis à la disposition des officiers japo¬
nais la
loge municipale. Les invités du maire, parmi lesquels se trou¬
vaient les officiers de la corvette de guerre nonvégienne Ellida en grand
uniforme, étant trop nombreux pour tenir tous dans la loge municipale,
loge voisine leur a donné l'hospitalité. Peu après, à l'entr'acte, on
pouvait voir dans la salle des Concerts, brillamment illuminée, un spec¬
tacle auquel jamais peut-être Bordeaux n'avait assisté : les officiers delà
marine française coudoyer en même temps leurs camarades de la marine
japonaise et de la marine nonvégienne. Aussi tous ces officiers étaientune
ils très entourés.
Nous avons appris que M. le général Saïgo était un
des hommes d'Etat
les plus appréciés du Japon. Il a déjà occupé, dans le gouvernement japo¬
nais, le ministère de l'instruction publique, puis celui de la guerre,
eusuite celui de l'agriculture et enfin celui de la marine.
Dans chacun de
postes élevés, le général Saïgo s'est, paraît-il, montré à la hauteur de
la situation. Nous avons appris également que l'un des ingénieurs de la
mission, M. Wacayama, a fait ses études à l'école du génie maritime du
port de Cherbourg.
ces
Le 29 novembre, les officiers japonais
ont visité la ville de Bordeaux.
Le général Saïgo, accompagné de M. le lieutenant de vaisseau Shibayama,
premier aide de camp du ministre japonais, de M. le lieutenant Ito et de
M. Fabre-Nardin, a pris place dans un landau découvert et s'est fait con¬
duire au Jardin Public, où l'excellente musique du 57° se faisait enten¬
dre. Tous
ces
messieurs avaient revêtu l'habit de ville.
Malgré le brouillard, la musique militaire avait attiré dans les allées
beaucoup de monde, et notamment de nombreuses
dames en toilettes élégantes. Les officiers japonais n'ont pas hésité à
déclarer qu'il leur paraissait que les jolies femmes étaient en grand nom¬
du magnifique jardin
bre à Bordeaux.
En visitant les serres du Jardin
Public, la mission japonaise a admiré
l'empire
la belle collection
297
du japon
de plantes exotiques qu'elles renferment. Ces messieurs
superbes échantillons de la flore du Japon.
sont ensuite dirigés vers la place de la
Comédie; ils ont mis pied à terre au Café de Bordeaux, où ils ont pris un
bock, de bière française, puis ils ont continué leur promenade par les
allées de Tourny, les rues Fondaudège et Croix de Seguey, le boulevard
de Caudéran, où les magnifiques maisons de l'élégant boulevard les ont
ravis. Les voitures sont remontées en ville par la rue Judaïque, la place
Gambetta, la rue Dauphine, le cours d'Albret, la place Magenta, la rue
du Palais de Justice, les places Rohan et de PHôtel-de-Ville, les rues de
l'I-Iôtel-de-Ville et Vital-Caries, afin d'embrasser d'un coup d'œil quelquesuns de nos monuments publics : le jardin de la Mairie, le Palais de Justice,
y ont rencontré de
Le ministre et ses officiers se
nouvel Hôtel du
l'hôpital Saint-André, l'Hôtel-de-Ville, la Cathédrale, le
commandant du 18" corps, l'Archevêché. La mission a regagné l'Hôtel
de France par le cours de l'Intendance et la rue Esprit-des-Lois.
Pendant que les officiers visitaient notre ville, M. l'ingénieur Wica-
japonaise, s'était fait conduire aux chantiers et
où, en compagnie de MM. Lebelin de Dionne et
Baron, il a de nouveau et très minutieusement examiné les plans du
yama, de la marine
ateliers de la Gironde,
Troude et du Requin.
La mission japonaise,
comme
la veille, a passé la soirée au Grand-
Théâtre, dans la loge municipale, en compagnie
deaux, et de M. Tourly, chef de cabinet de M.
Elle a assisté à la représentation de Faust.
de M. le maire de Bor¬
le Préfet de la Gironde.
sept heures et demie, la mission était déjà
à bord du Requin, où le petit équipage du garde-côte
Le lendemain 30, à
rendue
était occupé à
Ces messieurs ont
du
manipulateur placé dans le poste de combat du commandant, et par la
commande directe. Ils ont assisté au fonctionnement des machines au
point fixe : elles ont marché à 52 tours. Les officiers japonais se sont lon¬
guement arrêtés devant tous les appareils auxiliaires : les éjecteurs améri¬
cains destinés à épuiser les compartiments avant et arrière; les pompes
Thirion de 500 tonneaux; celles de 20 tonneaux; les deux pulsomètres
pouvant rejeter à la mer 500 tonneaux d'eau ; enfin les apparaux de ma¬
des
et le gouvernail à vapeur. M. le commandant Boulineau était à bord, ainsi que MM. Lebelin de Oionne, Baron, Campunaud et l'ingénieur de la Société de la Seyne. La mission est rentrée à
38
poursuivre les expériences de chauffe des machines.
vu successivement fonctionner le servo-moteur, type Farcot, à l'aide
nœuvre
ancres
298
l'empire
du
japon
l'Hôtel de France à onze heures,
emportant de nombreux documents et
plans, et en partie édifiée sur le prix de revient du garde-côte et les
services qu'il est appelé à rendre. L'impression qu'elle a eue paraît être
excellente. Ce magnifique navire de guerre a séduit les officiers japonais.
Dans l'après-midi, le ministre japonais a envoyé le capitaine Shibayama, son chef d'état-major, rendre visite à M. le Préfet. M. de Selves a
chargé le capitaine Shibayama de dire au comte Saïgo qu'il mettrait ce
soir sa loge au Grand-Théâtre à la disposition de la mission pour la repré¬
sentation du Docteur Crispin.
Vers trois heures,
le ministre, accompagné de MM. le lieutenant de
Ito et Paul Tandonnet, s'est rendu à
vaisseau Villegente, le lieutenant
l'Hôtel-de-Ville pour prendre congé du maire. M. Daney, entouré de
ses chefs de service a reçu le
général Saïgo et sa suite dans le salon
d'honneur. Le général a dit au maire qu'il regrettait de ne
pouvoir
prolonger son séjour à Bordeaux, et qu'en venant prendre congé du pre¬
mier magistrat de l'a ville, il tenait à lui exprimer toute sa
gratitude pour
le charmant accueil dont il avait été l'objet. Il a ajouté
qu'il en empor¬
terait une excellente impression
et qu'il serait particulièrement heureux
Daney au Japon, pour s'acquitter de la dette de reconnais¬
sance qu'il venait de contracter. Ces
gracieuses paroles ont été prononcées
en fort bon français, toutefois avec un
léger accent exotique. M. le maire
après avoir répondu au ministre de la manière la plus aimable, lui a
offert un lunch, puis l'a conduit dans les galeries du Musée. Des
gardes
municipaux, en grande tenue, faisaient le service d'ordre. Le général
Saïgo s'est arrêté avec intérêt devant les belles toiles de notre Musée et
devant les sculptures.
M. Daney a conduit ensuite le ministre et sa suite à la manufacture de
faïence de M. Vieillard, située quai de Bacalan. MM. Vieillard frères ont
reçu ces messieurs et leur ont fait visiter leurs vastes ateliers, qui occu¬
pent plus de deux cents ouvriers. Les Japonais ont suivi les travaux des
de recevoir M.
divers ouvriers et ouvrières avec une satisfaction très
apparente. Le géné¬
mission, retournés aux chan¬
tiers de la Gironde, n'aient pu
l'accompagner à l'Hôtel-de-V)lle et à la
manufacture Vieillard. A cinq heures, le landau découvert
qui les avait
conduits quai de Bacalan, a ramené à l'Hôtel de
France, le ministre, le
ral a regretté que les autres officiers de la
maire et les officiers de la mission.
La mission a enfin assisté à la représentation au Grand-Théâtre du Doc¬
teur
Crispin,
clans la loge préfectorale, mise, à
sa
disposition par
l'empire
M. de Selves,
299
du japon
ainsi que nous l'avons dit plus haut. Les officiers japonais
ont paru se réjouir du
spectacle, qui contrastait avec ceux des jours pré¬
cédents.
Le lendemain
matin, la mission japonaise quittait Bordeaux par un
Là elle allait encore faire d'autres
vapeur qui la transportait à Nantes.
études sur la marine marchande française.
Nous avons
voulu reproduire en entier le récit de cette visite faite à
Bordeaux par une légation
japonaise, pour montrer avec quel intérêt et
quel soin minutieux ce peuple cherche à pénétrer tous les replis de notre
civilisation. Sans parler de Paris, il n'est pas de grande ville française
gouvernement
grandes
qui n'ait vu des missions de ce genre, envoyées par le
japonais pour étudier le fonctionnement de nos institutions et nos
industries nationales.
Au moment où se termine l'impression de notre ouvrage,
nons
nous appre¬
qu'une nouvelle mission japonaise est arrivée à Paris. Elle est con¬
duite par le général Yamagata.
Voici ce que nous lisons, au sujet de ce haut personnage
japonais et des
dans les dépêches des journaux de la capitale:
M. Goblet, ministre des affaires étrangères, a reçu ce matin le général
Yamagata, ministre de l'intérieur-du Japon, qui vient en France, avec
une mission de son gouvernement, pour étudier notre administration
communale et nos établissements militaires. Le général était accom-
motifs de son voyage,
«
»
»
»
interprète.
Londres
pagué, dans sa visite, du ministre du Japon à Paris et d'un
Il séjournera en France un mois, après lequel il se rendra à
pour revenir ensuite à Paris pendant l'Exposition. » (1)
Peu de jours après son arrivée, le général Yamagata a
cipaux monuments cle la capitale. Il s'est rendu
avec toute la mission japonaise, qui a été reçue par M. Peyron, Directeur de l'Assistance publique. M. Baudry, Directeur de l'Hôtel-Dieu, a
conduit les visiteurs dans les différents services de l'établissement et
leur a fourni les renseignements les plus complets. » (2) Cet empresse¬
ment à visiter l'Hôtel-Dieu fait honneur aux sentiments philanthropiques
de la mission japonaise.
»
»
»
visité les princl'abord à l'Hôtel-Dieu,
«
«
»
»
»
»
sénateur japonais, et Kawadji, conseil¬
du Japon, se sont rendus à Bordeaux pour
De leur côté, MM. Funakoshi,
ler de la préfecture de police
(1) 16 janvier 1889.
(3) 2 février 1889.
300
l'empire
y étudier, avec l'autorisation
du
japon
du gouvernement français, le fonctionne¬
ment des divers services administratifs de cette ville. Le 13 mars, ils ont
visité les bureaux de la préfecture de la Gironde et de la Mairie de Bor¬
deaux, et le 14, ils se sont rendus dans les Mairies rurales de Caudéran
et deCérons. Dans ces diverses
visites, les membres de la mission japo¬
naise ont reçu toutes les explications qu'ils désiraient obtenir.
Notre livre aura paru au moment où s'ouvrira l'Exposition
de 1889. Tout fait espérer qu'elle attirera à Paris de nombreux
française
Japonais.
Leur pays y sera largement représenté par ses produits variés et
origi¬
naux, et leur civilisation y prendra certainement une part aussi honora¬
ble qu'à l'Exposition de 1878. Ce sera peut-être pour la France et
pour
l'Europe comme une révélation de ce peuple qui se réveille avec tant
de virilité et qui s'est déjà fait une place importante dans le monde.
(1)
(1) Le Japon a une section spéciale à l'Exposition, et il y est représenté par un commissaire
nommé par le gouvernement japonais. Il tient la première place parmi les
pays de l'Asie et
dépasse même quelques-uns de l'Europe. Il lui a été attribué 1.100 mètres carrés. La Chine
n'en occupe que 300.
CHAPITRE III
CONCLUSION
Remarquables transformations. — Bon sens japonais. — Appréciation de
Philarète Chasles. —
Le prince-héritier en habit noir.
Jugement du duc de Noailles. — Le scepticisme japonais. —
L'avenir du Japon. — Appréciations des voyageurs et des géographes
—
français.
Résumons nos appréciations sur le Japon.
de
Depuis vingt ans environ, le Japon est entré dans le courant
déjà il a opéré des transformations
la civilisation européenne, et
remarquables. Il a construit des chemins de fer, établi des câbles
sous-marins, creusé des ports, bâti des
fonderies et des hôtels de monnaie. Il a
ouvert des Expositions de l'industrie, fondé
des fermes-écoles, des écoles normales,
des écoles militaires; il a organisé son
armée et sa flotte. La noblesse a été ren¬
versée, l'impôt a été appliqué à toutes les
classes de la nation ; les codes ont été
remplacée
par l'alphabet romain. La langue anglaise
refaits. L'écriture chinoise a été
devient la
langue savante.
La presse se
développe, l'instruction publique s'ac¬
croît chaque jour, dans de grandes pro¬
parlementaire est proclamée. (1)
portions, et une constitution politique
Quel sera le résultat de cette invasion de civilisations
uns croient qu'elle ne pénétrera qu'à la surface, et sera sans
D'autres pensent qu'en voulant transformer
étrangères? Les
effet sérieux.
hâtivement les mœurs, les
usages, l'organisation politique et sociale des Japonais, on ne fera d eux
que des fantoches ridicules.
(I) 11 février 1889.
302
l'empire
du
japon
Tout nous porte à croire que les Japonais, pleins
de bon sens, sauront
faire justice de toutes
les exagérations et ne prendront que ce qui leur
semblera s'adapter convenablement à leurs mœurs et à leur civilisation.
Nous augurons bien d'une nation qui a ouvert ses
ports résolument aux
étrangers et qui désire sincèrement entrer en bonnes relations avec eux.
Nous comptons sur l'avenir d'un peuple qui connaît
peu la pauvreté parce
qu'il ne recherche pas les richesses avec passion, qui sait trouver la satis¬
faction dans la
sobriété, qui considère l'agriculture comme un devoir
religieux, qui aime le travail, qui désire s'instruire, qui réduit sa philo¬
sophie à de sages règles de morale et qui surtout se fait un devoir de les
observer.
Voici comment M. Philarète Chasles apprécie les
Japonais et leur ave¬
nir, dans ses Voyages d'un critique (1) : « Cette race
confondue avec les races amollies de l'Orient
dégénéré.
elle
a
ne doit pas être
Elle ment moins,
de l'honneur... On sait
quels amusements nos hôtes venus du
Japon, quand ils étaient à Paris, préféraient à tous les autres. Ni l'opéra,
ni les ballets, ni la musique, ni les courses de
chevaux, ni les réunions
brillantes ne les attiraient. Ils demandaient à
meilleurs livres modernes
sur
la chimie,
nos
libraires étonnés les
la physique et les inventions
nouvelles. Le télégraphe les a frappés d'admiration ; le vaste mécanisme
de l'Imprimerie nationale les a pénétrés d'enthousiasme. Leur
figure ne
nous semblait ni belle, ni
régulière ; leurs costumes nous
répugnaient.
Leur sérieux nous glaçait. Il a cependant fallu reconnaître en eux une
vive faculté d'analyse, une puissance d'observation recueillie et d'atten¬
tion profonde. Ces dons que plusieurs
voyageurs avaient signalés, sem¬
blent les désigner comme initiateurs futurs d'une nouvelle civilisation
asiatique.
»
Beau spectacle, intéressante étude ! Une race
ainsi de l'Asie servile ;
occupée de continuer
asiatique se détachant
éducation, répudiant
son
l'écriture idéographique comme insuffisante
pour la pensée; créant son
écriture phonétique, c'est-à-dire
l'analyse des sons qui conduit à l'ana¬
lyse universelle ! Elle abjure donc l'idolâtrie du passé ; cherche le mieux
même chez les
Européens ; reste solide tout en se raffinant et en se polis¬
sant; se débarrasse de ses scories; sort peu à peu de sa
sein de la torpeur boudhiste,
gangue; enfin du
gagne du terrain intellectuel et industriel
par la seule vigueur des âmes, par la seule force de la vertu,
l'Etat lui-même, l'individu conserve intacte. »
(1) Le Roman au Japon, que nous avons déjà cité,
que malgré
l'empire
Les Chinois,
303
du japon
voisins et rivaux des Japonais, ne pensent pas ainsi.
Lin-Ta-Jen, membre de la mission chinoise envoyée en Angleterre en
1876, portait sur les Japonais l'appréciation suivante: « Les Japonais,
dit-il, ont mis leurs systèmes administratifs en harmonie avec celui des
Etats européens, ils ont copié les costumes, les cérémonies et les usages
de l'Occident. Aussi les Européens les méprisent-ils d'avoir fait violence
à leurs goûts naturels et
ter celles
sacrifié leurs habitudes nationales pour emprun¬
d'une race étrangère. » Les Chinois se trompent, les Japonais
n'inspirent pas à l'Europe du mépris, mais une bien vive sympathie. Ils
seront le trait d'union entre les civilisations de l'Europe occidentale et
de l'Asie orientale ; ils serviront à leur fusion et, par suite, au progrès de
l'humanité.
Toutefois nous
ne
voudrions pas qu'on pensât que nous avons une
civilisation japonaise, pour ses trans¬
formations et ses nouveautés. Aussi nous terminons ce travail en plaçant
sous les yeux des lecteurs les appréciations des principaux historiens et
géographes qui ont écrit sur le Japon.
Citons d'abord un extrait d'un article publié dans la Revue des Deux
Mondes (1er mars 1879), par M. de Noailles, duc d'Ayen, au sujet du
livre de M. le comte Julien de Rochechouart intitulé Excursions autour
du monde. L'auteur, comme on va le voir, a parlé des Japonais froi¬
dement et sans enthousiasme, mais il a confiance dans l'avenir de ce
admiration
sans
bornes pour la
peuple.
«
L'Orient est le pays des surprises et des
contrastes. Aux Indes et en
vivre en con¬
originalité
native. Au Japon, la scène change brusquement. Du vieux monde orien¬
tal, on passe sans transition dans une sorte d'Europe asiatique, quelque
peu gauche d'allures, il est vrai, comme une parvenue de la civilisation
qui n'a pas encore pu se débarrasser de son cachet d'origine. A peine le
Japon nous avait-il été révélé, qu'il était aussitôt mis fort à la mode par
la littérature contemporaine, et depuis il a fait bonne figure dans les gale¬
Chine, on a vu des populations entières fixées vers le passé,
tact continuel avec les Européens sans rien perdre de leur
ries de notre dernière Exposition...
»
Peut-être les relations
des voyageurs
qui ont ..visité le Japon au
trahissent-elles quelque
exagération d'enthousiasme, fort explicable d'ailleurs par la vive sympa¬
thie qu'excitait ce pays en voie de transformation et de progrès. M. de
moment où il
venait d'être ouvert à l'Europe
Rochechouart juge les choses plus
froidement et non sans quelque désil¬
la hâte et à la légère. L'antique édi-
lusion. Le Japon a fait son 89 trop à
304
l'empire
du
japon
fice gouvernemental,
religieux et social s'est écroulé tout d'une pièce et
brusquement qu'on n'a rien mis encore de solide et de durable à la
place. D'un seul bond, la nation a franchi la distance qui sépare l'état
féodal le plus absolu de l'état démocratique le plus avancé. Extérieurement
si
la transformation est radicale. Le mikado,
récemment encore souverain
mystique et invisible, dérobé à tous les yeux dans les profondeurs de son
palais, se promène aujourd'hui en voiture découverte dans les rues cle
Yédo, donne à dîner au corps diplomatique, et prononce des discours
aux inaugurations de chemins de fer. Les daïmios, ces redoutables sei¬
gneurs féodaux, naguère précédés de leur terrible garde, qui forçait
chacun à se prosterner devant eux sous peine de mort, ont abdiqué tous
leurs anciens privilèges. Uniquement préoccupés de leurs plaisirs, ils
passent inaperçus au milieu de cette foule indifférente. La religion a été
jetée bas comme le reste, et les bonzes sont réduits pour vivre à vendre
aux infidèles les idoles les plus vénérées. Ce trafic se fait ouvertement sous
les yeux de l'administration, qui reste impassible: les dieux s'en vont
marqués du visa de la douane, et les augures désolés se regardent main¬
tenant sans rire.
D'ailleurs aucune croyance religieuse,
vraie ou fausse, n'est venue
remplacer l'ancien culte, et cette nation, née d'hier aux idées modernes,
est déjà tombée clans le scepticisme énervant des sociétés vieillies. Sans
doute, pour un pays encore fermé et à demi-barbare il y a vingt-cinq ans,
c'est beaucoup de posséder aujourd'hui une armée manœuvrant tant bien
que mal à l'européenne, un système financier qui assure la perception
assez régulière des impôts, une administration des
posles qui transporte
à peu près les lettres, tous les rouages enfin des
gouvernements moder¬
nes. Mais n'y a-t-il pas
quelque chose de superficiel et de factice dans
cette création à la baguette? La force vitale existe-t-elle au fond cle cette
organisation d'emprunt? Il est relativement facile d'improviser des télé¬
graphes et des chemins cle fer, voire même des écoles et des universités.
Improvise-t-on la maturité d'esprit indispensable pour que les réformes
portent cle bons fruits? La civilisation moderne, comme la science, ne
semble véritablement solide qu'à la condition cle germer sur un terrain
bien préparé, et il ne paraît pas suffisamment établi que la culture inten¬
sive puisse s'appliquer utilement au développement intellectuel et moral
des peuples.
M. de Rochechouart raconte qu'en Birmanie un officier de son escorte,
récemment revenu de France, où il avait accompagné l'ambassade bir¬
mane en qualité de secrétaire, le salua de cette singulière bienvenue :
»
»
l'empire
du .tapon
305
l'Alboni énormous. » Et comme l'on rit, le
croit avoir trouvé un mot charmant et le répète à
satiété. Voilà toutes les réflexions que lui avait inspirées son séjour dans
notre capitale. Sans doute le contact soudain de la civilisation européenne
produit d'autres effets sur les populations japonaises, très supérieures
par l'intelligence. Mais clans leur furia de transformation, elles se sont
adressées indistinctement à tous les maîtres, et ont pris la science de
toutes mains. A côté de la chaire de droit, dont le titulaire est français
«
Paris, oui ; Opéra très joli ;
brave guerrier birman
a
et spiritualiste,
c'est un matérialiste allemand qui occupe la
chaire de
officiers français, tandis que
les Anglais dirigeaient la flotte. Comment ne serait-il pas résulté de cet
éclectisme bizarre une confusion inextricable que des cerveaux encore
mal équilibrés doivent avoir grand'peine à démêler?
De même, les jeunes Japonais ont rapporté d'Europe les idées les plus
diverses sans avoir eu le temps de se les assimiler. Ces intelligences,
saturées de ferments trop puissants pour elles, ressemblent un peu à des
bouteilles de vin mousseux, dont la moindre chaleur ou le plus léger mou¬
vement suffît à faire sauter le bouchon. Au reste, l'incohérence des idées
manifeste parles discordances de costume. Le premier prince du sang,
l'héritier présomptif du trône, aime à se montrer dès le matin en habit
noir et en cravate blanche; avec cela, il porte le chapeau noir haut de
fornu1, orné d'un superbe galon délivrée qui ferait l'orgueil du plus beau
et du plus doré des valets de pied de Londres ou de Paris.
Cette grande facilité d'imitation plus ou moins adroite paraît avoir
été de tout temps le côté distinctif des populations du Japon. Aujourd'hui
elles imitent l'Européen ; hier, elles mettaient le même entrain hâtif, la
médecine; l'armée a été organisée par des
»
se
»
saurait
copier les inventions chinoises. On ne
néanmoins se défendre d'une vive sympathie pour ce peuple ingénieux
et hardi qui a su se transformer si rapidement sans verser dans aucune
ornière sanglante. Maintenant que la première fièvre est passée, il jugera
peut-être prudent de reprendre haleine, et de marcher d'un pas
même fougue irréfléchie à
plus nor¬
laquelle il s'était lancé à toute vapeur
sans s'inquiéter assez de savoir où il allait. N'est-ce pas pour lui l'unique
espoir de rendre véritablement fécondes les réformes qu il est fier à juste
mal dans la voie des innovations sur
titre d'avoir opérées ? »
Voici maintenant l'appréciation
de l'Encyclopédie du XIXe siècle,
Dictionnaire universel de Larousse, et
de nos écrivains et de nos
«
géographes classiques.
Il n'est pas de peuple sur
du
de quelques-uns de nos voyageurs,
lequel on ait écrit à des points de 39
vue aussi
306
l'empire
du
japon
différents, suivant les intérêts, les affections, les haines et la
religion de
chaque auteur. Néanmoins, Portugais et Hollandais, Français et
Américains, Anglais et Chinois, catholiques et protestants, jésuites et
franciscains, tous s'accordent à attribuer aux Japonais une
grande
force de caractère, de l'élévation d'esprit, beaucoup de bravoure et
une aptitude intellectuelle
peu commune chez les autres
peuples de
l'Asie. Devant cette unanimité
d'opinion, nous qui n'avons vu de l'em¬
pire japonais que ses hautes montagnes, à dix lieues au
large, nous
paraîtrons peu autorisé à élever des doutes.
Cependant, sous peine de
déplaire à quelque lecteur, nous osons affirmer que
d'après les rapports
fréquents que nous avons eus avec une vingtaine de
Japonais en Chine,
d'après la connaissance personnelle que nous avons des
Coréens, peuples
limitrophes dont les mœurs et les coutumes sont celles du
Japon, d'après
ethnographiques qui classent évidemment les Japonais dans
la famille
Sino-Mongole, d'après les productions de la littérature japo¬
naise, enfin d'après l'état d'oppression auquel ils se
résignent, les Japo¬
nais diffèrent très peu des
Chinois, des Coréens et des Tartares orientaux,
tant pour le moral que
pour l'intelligence. Cette appréciation sera indu¬
bitablement admise un jour, lorsque le
Japon sera ouvert aux Européens,
les affinités
et qu'on aura assez de matériaux
pour démontrer cette vérité, savoir, que
les Japonais descendent directement
des Chinois, et nullement des Mandchoux ou des
Babyloniens (!!), comme l'a prétendu Kœmpfer. Nous
sommes fâché de ne
pas nous rencontrer sur ce point avec notre ami
M. A. Dubois de
Jancigny, dont le consciencieux travail nous a fourni ces
notes précieuses; mais
pour nous il est évident que la
a
emprunté au chinois la racine de presque tous ses
langue japonaise
mots, et nous cro¬
yons que rien ne prouve mieux la communauté
d'origine que la commu¬
nauté des éléments du
langage
»
En général, les
ouvrages sur le Japon sont écrits avec beaucoup de
partialité, et nous sommes persuadé qu'on n'aura des idées
justes sur le
Japon que lorsque ce pays sera parfaitement accessible aux
investigations
des Européens. »
(1)
»
La dernière révolution atout
entre les mains du
bouleversé, en concentrant le pouvoir
Mikado, et en faisant disparaître les institutions féo¬
dales. Toutefois les auteurs de la
révolution, épris des institutions euro¬
péennes, ne songent pas à fonder une monarchie absolue. Ils ont
imposé
au Mikado un
parlement de 600 membres, qui ne fonctionne
peut-être
(1) Imballen, Encyclopédie du dix-neuvième siècle, tome XIV.
l'empire
307
du japon
pas encore avec toute la régularité désirable, mais qui promet, pour l'ave¬
nir, des institutions libérales au pays. » (1)
«
La face des choses a complètement changé au Japon. Dans ce
nous avons
pays que
parcouru à cheval, le revolver à la ceinture, précédés de
tos couverts d'un simple tatouage, on
betconstruit aujourd'hui des chemins
vend des habits noirs !
Ce n'est plus le Taïkoun s'appuyant sur l'alliance étrangère pour faire
de fer, et on
»
la guerre au Mikado;
maître
en
le Taïkoun a été battu, renversé; le Mikado règne
et nous fait le meilleur accueil. Il n'est plus question, à ce
qu'il paraît, d'hommages féodaux, de vassaux et de suzerains; il ne s'agit
rien moins que de fonder le parlementarisme avec un Corps législatif, et
d'inaugurer le suffrage universel dans l'Empire du Soleil levant. » (2)
Quel sera le résultat final de cette grande et intéressante tentative?
Nous ne nous permettons aucune conjecture à cet égard. Nous ferons
remarquer seulement que ces circonstances extraordinaires rendent notre
tâche assez difficile. C'est le Japon contemporain que nous voulons étu¬
dier. Or nous nous trouvons entre un Japon purement oriental qui exis¬
tait hier, mais qui n'a cessé d'être, et un Japon européanisé, qui sera peutêtre constitué définitivement demain pour quelques siècles, mais qui
n'existe pas encore aujourd'hui... » (3)
«... Tels sont les principaux épisodes de cette merveilleuse révolu¬
tion qui s'accomplit sous nos yeux au Japon. C'est un peuple qui passe
brusquement du moyen âge au dix-neuvième siècle.
Jamais transformation plus complète ne s'est accomplie en si peu de
temps : gouvernement, état de la propriété, mœurs, lois, costumes, tout
se modifie à la fois. Quelques appréciateurs chagrins prétendent que ces
progrès sont trop rapides pour être profonds et durables. Rien n'est venu
jusqu'à présent confirmer ces appréhensions. Une tentative d'assassinat
sur la personne du Mikado dans son palais par des boudhistes a échoué
(26 mars 1872). La mauvaise volonté des bonzes, des daïmios et des
samurais, l'assassinat de quelques résidents européens, des essais d'in¬
surrection vite étouffés, n'ont fait que redoubler l'énergie du gouverne¬
ment pour réprimer les mauvais vouloirs, assurer l'ordre et hâter les
réformes. En dépit d'embarras financiers momentanés, un brillant ave¬
nir, tout porte à l'espérer, est réservé à cette jeune société japonaise,
dont nous avons les sympathies et qui mérite les nôtres.
«
»
(1) Larousse, Dictionnaire universel.
(2) De Beauvoir.
(3) E. Villetard.
l'empire
308
»
du
japon
Je dois la
L'un
plupart de mes renseignements à deux jeunes Japonais.
d'eux, M. Enomoto, est actuellement employé au ministère de la
guerre de Tokio; l'autre M. Imamura, est l'un des membres les plus ins¬
truits et les plus obligeants de la colonie japonaise à Paris. » (1)
«
Il est bien intéressant de voir une Université fonctionnant dans la par¬
tie la
plus reculée de l'Extrême-Orient (à Tokio), absolument sur les
les mêmes curiosités
salutaires, la même haute ambition intellectuelle et scientifique, et déjà,
l'on peut dire, portant les mêmes fruits. » (2)
Depuis qu'ils ont ouvert des relations avec l'Europe et l'Amérique,
les Japonais suivent les progrès de la race blanche et y participent.
Intelligent, actif et sérieux, ce peuple montre une grande aptitude
pour les sciences ; beaucoup de Japonais s'occupent de mathématiques,
de physique, d'histoire et de botanique.
Toutes les classes reçoivent une éducation commune dans les écoles
publiques ; il n'y a peut-être pas de pays où le talent de l'écriture soit plus
universellement répandu.
Le vol et la fraude sont presque inconnus au Japon. Parmi les traits
qui distinguent le caractère de cette nation, on doit mettre en première
ligne le respect que les enfants portent à leurs parents.
On vante également les vertus et les qualités domestiques des femmes.
L'orgueil est le principal défaut des Japonais. » (3)
Les Japonais appartiennent comme les Chinois à la race mongole ;
mais de bonne heure ils s'en sont détachés et s'en distinguent par leur
type physique et leur intelligence. De bonne heure ils ont déployé leur
activité dans l'agriculture, l'industrie, le commerce intérieur, la naviga¬
tion. Us sont sociables, polis, braves, sensibles à l'honneur, et par euxmêmes se sont élevés à un degré de civilisation qui les rapproche des
Européens, et leur permet de faire rapidement de nouveaux progrès.
L'instruction est très répandue au Japon; beaucoup de Japonais étaient
déjà initiés aux connaissances et à l'histoire des peuples européens, lors¬
que les barrières qu'ils opposaient aux relations avec les étrangers ont
enfin été abaissées... Le commerce avec l'Europe ne peut que développer
la civilisation japonaise. » (4)
«
Le gouvernement japonais ne recule devant aucune dépense pour
mêmes bases que nos Universités d'Occident, avec
«
»
»
»
»
«
(1) E. Maréchal, Histoire contemporaine.
(2) Léo Quesnel, Revue Bleue.
(3) E. Cortambert.
(4) L. Grégoire.
309
l'empire du japon
créer
organiser une armée de terre sur un pied formidable et pour
une
marine puissante. Le service militaire est obligatoire; il est de trois ans
dans l'armée active....
Parmi les peuples de l'Asie, les Japonais sont les plus intelligents, les
plus éveillés, les plus accessibles à la civilisation européenne... Un
nombre d'écoles secondaires et supérieures où des professeurs étrangers
»
grand
enseignent l'anglais, le français et l'allemand ont été fondées.
pas actuellement de
duite en langue japonaise.
»
Il ne paraît
publication importante en Europe qui ne soit tra¬
L'Université de Tokio et l'école de médecine de Nagasaki sont
célèbres parmi les écoles qui distribuent le haut
les plus
enseignement. » (1)
Malgré cette opposition, le progrès n'en suit pas moins son cours;
le Japon se transforme ; il a des journaux ; il suit le
et les Européens au service de l'administration japonaise
maintenant leur dimanche pour prendre du repos. Quoi qu'en pensent
«
calendrier grégorien,
peuvent avoir
progrès, et cette
de
l'usage
luminaire
faudrait
quelques esprits chagrins, il y a bien véritablement
marche en avant est surtout sensible pour tout ce qui touche à l'hygiène
et à l'instruction publique, — matière importante. — La révolution
1868 n'eût-elle, comme dit M. Reix, introduit dans le pays que
de la vaccine et celui de la lampe à pétrole, au lieu de l'affreux
dont les Japonais s'éclairaient dans leurs veilles, qu'il
encore
s'en féliciter. » (2)
Le peuple japonais a un mérite plus sérieux ; il est le
ples orientaux qui ait accepté et développé chez
premier des peu¬
«
lui la civilisation occi¬
savante de ses Etats et de ses armées, ses découvertes scientifiques et
dentale... Le Japon a emprunté d'un
seul coup à l'Occident l'organisation
dynastie royale
Mikado, ressaisir le pouvoir et entreprendre résolument
la transformation de son peuple et de son Etat. De jeunes Japonais sont
allés s'instruire dans les écoles et dans les armées de l'Angleterre, de la
et de l'Allemagne; des Français et des Anglais ont été au Japon
pour y donner l'enseignement, y organiser la justice, y former des ingé¬
nieurs... Aujourd'hui le Japon est en relations directes, diplomatiques ou
tous ses progrès...
On a vu le représentant de l'ancienne
et religieuse, le
France
civilisés. » (3)
littéraire prouve combien
commerciales avec tous les grands Etats
»
L'accroissement rapide du mouvement
(1) Deville, Géographie de l'Asie.
(2) Guillaume Depping, Le Japon.
(3) P. Foncin, Géographie
générale.
310
l'empire du japon
l'instruction publique a été
prise
Levant. L'instruction est
devenue
leur origine de
au
sérieux dans
le
pays du Soleil
démocratique, et tous, quelle que soit
classe, peuvent également étudier les sciences et
dans les établissements
les arts
publics. D'après la loi, il doit exister une
école
élémentaire pour 600
habitants; des collèges secondaires et
spéciaux,
des
académies artistiques, des
conservatoires industriels,
l'Université
de
Tokio et plusieurs hautes
écoles scientifiques, dont la
première
en
date
est l'école de médecine
de Nagasaki, fondée en
1829, complètent l'organi¬
sation du système
d'instruction. Même les prisons sont
transformées en
écoles régulières,
ayant d'ordinaire pour moniteurs les
condamnés poli¬
tiques. La partie du budget allouée au
département
de l'éducation est
l'une des
dehors du
principales dépenses de l'Etat, et la nation
gouvernement,
pour les écoles. En cinq
se
japonaise, en
distingue entre toutes par sa générosité
années, de 1875 à 1879, les contributions
volon¬
publique se sont élevées à plus de 42 millions
de francs, sans
compter les terres, les édifices, les
livres, les instruments,
les dons en
taires pour l'instruction
nature de toute
espèce. Parmi les nombreuses
associations
récente, une Société qui n'a pas moins de
3,000 membres
dans toutes les
parties de l'empire s'est fondée
spécialement pour déve¬
lopper les études dans le pays....
de création
»
Le nombre des
avait fait venir
instituteurs étrangers que le
gouvernement du Japon
d'Europe et d'Amérique pour initier la
population aux
monde,
diminue
d'année
en année
et les traitements
offerts aux nouveaux venus
deviennent de plus en plus
modiques, ce qui s'explique par la
substitution graduelle de professeurs
allemands aux Anglais et aux
Américains. Ingénieurs invités à
faire des
routes et des voies
ferrées, à construire et à piloter des
navires, médecins
auxquels on donne des hôpitaux à
diriger, militaires appelés pour former
des armées,
jurisconsultes choisis pour
rédiger des lois, financiers arri¬
vés avec
l'espoir de manier les fonds de
l'Etat, tous ont été ramenés par
la douce
sciences, aux arts et aux métiers du
et constante attitude
de leurs hôtes à un
rôle
professeur, chacun dans sa spécialité. On leur a
unique, celui de
demandé non d'appliquer
directement leurs talents au
profit de leur gloire, mais de se rendre
gra¬
duellement inutiles en formant
des élèves qui
pussent
les
remplacer et
permettre de les
renvoyer au plus tôt. Le Japon nouveau tient à
se créer
par ses propres
forces, et l'étranger gênant et indiscret
qu'il accueille
n'est pour lui
qu'un ennemi nécessaire. « L'avenir
d'un peuple est en
1
ui-même, dit fièrement un auteur
japonais, comme l'aigle est contenu
dans l'œuf, »
l'empire
»
du
japon
311
Cette petite contrée n'en est
pas moins un des pays les plus curieux
de la terre, par sa nature, ses
habitants, son histoire, et surtout par les
événements qui s'y accomplissent. De toutes les nations vivant en dehors
de l'Europe, du Nouveau-Monde et de
l'Australie, les Japonais sont les
gré la civilisation de l'Occident, et qui
cherchent à s'en appliquer toutes les
conquêtes matérielles et morales
Libres politiquement et
religieusement, c'est en qualité de disciples
volontaires, et non de sujets, qu'ils entrent dans le monde européen pour
lui emprunter ses idées et ses mœurs... C'est avec un entrain
juvénile
que les Japonais essayent de se transformer en Européens... Quel que
soit le succès de leur tentative, il n'en est
pas moins vrai qu'au point
de vue des connaissances scientifiques et des
progrès industriels, le
Japon appartient désormais au groupe des nations jouissant de la civili¬
sation dite occidentale ou aryenne... La position
géographique du Japon
donne une importance particulière à cette annexion nouvelle. Situé à
moitié chemin de San-Francisco à Londres par l'Océan
Pacifique et la
Russie, le royaume du Soleil Levant complète la zone des pays de civili¬
sation européenne dans l'hémisphère du Nord. Il unit l'orient à l'occident
du monde, et par la mer il commande tous les chemins qui mènent vers
les îles malaises, l'Australie, l'Indo-Chine et les contrées riveraines du
Pacifique et de la mer des Indes. En outre, sa population est assez indus¬
trieuse pour qu'il prenne rapidement un rôle d'une importance majeure
dans l'histoire du commerce et de la civilisation générale. Déjà de nom¬
breux écrivains parlent de Nippon comme de la Grande-Bretagne de
seuls qui aient accueilli de plein
V Orient.
»
Il ne manque pas de prophètes de malheur qui annoncent des retours
subits et terribles dans l'histoire prochaine du Japon... Mais est-il possi¬
ble qu'une nation
revienne sur les progrès accomplis, quand ces pro¬
grès s'appuient sur un développement scientifique réel? Est-il possible
qu'à l'évolution des esprits ne corresponde pas un mouvement analogue
dans le monde des faits? »
(1)
Si quelques-uns des écrivains que nous venons de citer ont des
appré¬
l'avenir du Japon et critiquent sa transformation hâtive,
la plupart cependant applaudissent au mouvement civilisateur qui anime
cet empire. Presque tous sont unanimes à déclarer que le peuple japonais
se réveille,
qu'il a déjà fait en vingt ans des choses extraordinaires, qu'il
hensions pour
(1) Elisée Reclus, La Terre et les Hommes, 41e série.
312
l'empire
du japon
pourrait peut-être donner une puissante impulsion à la civilisation clans
l'Extrême-Orient, que par lui, du moins, la vie de l'Europe et de l'Amé¬
rique pénétrera à travers l'Asie orientale et les îles innombrables de
l'Océan Pacifique.
OUVRAGES
i°
TRAVAUX
CONSULTÉS
ÉTRANGERS
M. A. B. Mitford. — Taies of old Japan.
M. Adams.
—
History of Japan.
Transactions of the Asiatic Society in Japan.
Venioueof. — Description
de l'archipel japonais.
Metchonikov. — L'empire japonais.
M. Botkine.
Voyage au Japon du docteur Voickof,
—
dans l'Exploration
publié
de I879.
De Siebold. — Description
du Japon.
Flora Japonica.
Thunberg. — Voyage au Japon, traduit par
Lenglès.
Nippon, Archiv zur Beischreibung von Japon ; Atlas von Land-und
Seekarten vom Japanischem
Reiche.
A. Mounsey. — The Satsuma Rébellion.
Mittheilungen.
Russel Robertson, consul anglais à Yokohama
la Société
(Conférence faite à
Géographique d'Edimbourg).
Klaproth. — Nouveau journal asiatique.
Arminjon. — Il Giappone ed il viaggio délia corvetta Majenta.
Savi. — Il Giappone al giorno
Bernardin.
—
d'oggi.
Visite à l'Exposition de Vienne,
Notes et articles
divers (Belgique).
Titszingh. —Journal d'un voyage
à la cour de Yédo et au Japon.
Krusenstern. — Voyage autour du monde.
Description du Japon.
Promenades autour du monde (1871).
Valentyn (le Hollandais). —
Hubner (le baron de). —
Récit des voyages de Kœmpfer et de Siebold.
De Letdyn.
—
Souvenirs du Japon.
40
314
l'empire
A. Perry.
du
japon
Documents sur les tremblements de terre et les
—
nomènes volcaniques au Japon.
phé¬
Justus Perthes. — Almanach de Gotha de 1889.
OUVRAGES FRANÇAIS
20
Bousquet. — Le Japon, 2 volumes.
E. Villetard.
Le Japon.
—
Philarète Chasles.
Voyage d'un critique (Le roman au Japon).
—
Le Comte J. de Rochechouart.
Fraissinet.
Humbert.
Savetier.
coutumes, 2 vol.
illustré.
Usages et fabrication du papier japonais.
—
Albert Montemont.
Le
—
comte
Voyages en Asie (article sur Kœmpfer).
Voyage autour du monde, Yeddo.
Le Japon pittoresque.
—
Beauvoir.
de
Maurice Dubard.
Depping.
Excursions autour du monde.
Le Japon
—
Le Comte
—
Le Japon, mœurs et
—
—
—
Le Japon.
Dalmas.
de
Louis Gonse.
—
Maurice Block.
—
1887.
Pierre Loti.
—
Les Japonais.
L'Art japonais, 2 vol.
Rapport à l'Académie des Sciences morales,
Madame Chrysanthème; la sainte
Montagne de
Nikko (Revue moderne) ; Japonaiseries d'automne.
—
Em. d'Audiffret.
Ed. Mène.
—
Notes d'un Globe Trotter.
Articles publiés dans le Bulletin de la
—
Société d'accli¬
matation de Paris.
Le P. Charlevoix.
L. de Rosny.
—
—
—
R. Lindau.
—
B. St-Hilaire.
Guimet.
—
—
Histoire et description
La civilisation japonaise.
générale du Japon.
Notes sur les îles de l'Asie orientale.
Voyage autour du Japon et notes sur les Aïnos.
—
De l'état actuel du
Japon.
Promenades japonaises.
De Milloué. —
30
Catalogue du Musée Guimet.
GÉOGRAPHIES GÉNÉRALES
Reclus, Cortambert, Foncin, Dussieux,
Grégoire, Levasseur,
Malte-Brun, Vivien de St-Martin, etc.
l'empire
du
japon
315
4° REVUES ET JOURNAUX
Revue bleue,
Revue moderne, Revue des Deux Mondes, Nou¬
velle Revue, le Tour du Monde, Bulletin de la Société de géogra¬
phie de Bordeaux, l'Exploration, Annales de l'Extrême-Orient,
Journal des connaissances utiles, Bulletin mensuel de la Société
d'Acclimatation, Bulletin de la Société de géographie de Rochefort, Bulletin de la Société scientifique industrielle de Marseille,
Chronique industrielle, le Méthodiste, l'Année scientifique, Bul¬
letin de VAlliance française, le Temps, la République française,
la Gironde.
5° JOURNAUX JAPONAIS
Echo
du Japon,
Courrier du Japon (publiés à Yokohama),
Nitchi Nitchi Chimboun, Mainitchi Chimboun, Meidji h
TABLE DES
MATIÈRES
I ntroduction
Préface
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE Ier
NOTIONS
HISTORIQUES
Cosmogonie japonaise. — Règnes du Soleil et
Siogoun ou Taïcoun. — Taïco. — Récit de
Polo.
Première apparition des Portugais. — Le christianisme au Japon. —
Établissement des Hollandais. — Villes ouvertes aux Européens. — Le cas de M. Saud'années.
Origines, trois cent millions
—
de la Lune. — Le premier mikado. — Le
Marco
—
ret. — La révolution
de 1868.
;
318
TABLE
DES
MATIÈRES
CHAPITRE II
ÉTENDUE, SITUATION,
«
ASPECT GÉNÉRAL
Pays du Soleil Levant. » — Étendue, îles. — Les profondeurs du Pacifique. — Le KouroSivo. — Mer du Japon, mer Méditerranée
CHAPITRE III
CLIMAT,
TYPHONS, VOLCANS
Variété de climats. — Pronostic du
blements de
temps, nuages, vents, pluie. ■— Typhons. — Trem¬
terre, volcans, théorie de M. Milne. — L'éruption du 15 juillet 1888;
90 maisons détruites, 476 victimes, cours du Nagassa obstrué. — Le Fushi-Yama, vol¬
can
éteint
25»
CHAPITRE IV
LES GRANDES
ILES, NIPPON
Montagnes. — Le Fushi-Yama. — Cours d'eau, les gawas, les gaves des Pyrénées. —
Lacs, le lac Biwa, le lac de Souwa, les sources d'eau chaude
56
CHAPITRE V
YÉSO
La
pêche. — La colonisation.
Matsmaï.
—
—
ET LES KOURILES
L'agriculture, région de Sapporo et de Tanneya. —
Grandes et petites Kouriles. — Les Aïnos
40
CHAPITRE VI
KIOUSIOU, SIKOK, FATSI-SIO, LES ILES LOU-TCHOU
Les volcans de Kiou-Siou. — Koumaniato.
Nomenclature des Lou-Tchou,
du pays.
—
Chun-Tien
La terre d'exil des courtisans
japonais. —
d'après le mandarin Supao-Koang. — Aspect délicieux
—
Une page d'un amiral français. — Origines du
royaume oukinien.
—
4§
TABLE
DES
319
MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I"
ETHNOGRAPHIE DES JAPONAIS
Deux races distinctes. — Aspect physique des Japonais. — Japonais et Aïnos. — Le
crâne
d'Eu-tah
CHAPITRE II
POPULATION ET GRANDES VILLES
Densité de la population. —
Union des étrangers avec les Japonaises. — Villes popu¬
—Osaka, le théâtre. — Hiroshima. — Hiogo.
—Kioto. — Sendaï.
Kagoshima. — Nangasaki. — Kachiki
leuses. — Tokio, capitale. —Yokohama.
—
—
Nikko. — Nara. — Kamakoura. —Fourouitch. — Yokoska.
Hakodade. —
59
CHAPITRE III
LE
GOUVERNEMENT, LE MIKADO
Mikado.
Coup d'œil rétrospectif. — Un maire du palais. — Honneurs inusités. — Le
Ses femmes, ses enfants. — Costume. — Une visite cérémonieuse. — Anciennes
divisions.
Provinces de l'empire. — Le Daïjo-Kwan. — Aspirations libérales. —
—
—
Pétitions. —
crime politique...
Programme non exécuté. — Demande d'une Convention nationale. —
Esprit politique des Japonais. — Mouvement reactionnaire. — Un
CHAPITRE IV
VOYAGE DU
Arrivée à Yokohama.
Magnifique spectacle. Payez
rentrée à Tokio. — Son pouvoir militaire absolu.
Une future Constituante. — Décret de convocation
Enthousiasme populaire. —
les frais. — Discours du Mikado à sa
—
MIKADO
75
320
table
des
matières
CHAPITRE V
l'armée,
la
flotte
Une armée à la française. —
Le tirage au sort. — Forces militaires du Japon. — Une
consigne bien gardée. — L'amiral Cécille à Nangasaki. — Le prince Komatzu aux
manœuvres
du IXe corps d'armée français. — Défense des côtes du Japon. — Marine
militaire du Japon.
—
Le
— Ses forces navales. — Pêcheurs et marins. — Ecole navale.
TsuMira-kan, navire-école. — Les examens de marine. — Le code naval. —
L'arsenal maritime de Yokoska. — L'école d'application des ingénieurs de la marine.
97
CHAPITRE VI
justice et
M. Boissonnade
naux.
avec
—
et M.
législation
Bousquet. — Les anciens codes. — Le code pénal. — Tribu¬
Cour consulaire.
—
L'ex-territorialité. — Les
les avocats. — Peines infligées. — Les crimes,
juges japonais; leur entente
les vols, les mendiants. — Les
pénalités abolies; le code pénal ancien. — Un horrible supplice : la scie. — L'art de
s'ouvrir le ventre en honneur au Japon. — Les duels à la japonaise. — Jugement de
Montesquieu sur l'ancienne législation du Japon
104
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE Ier
des actes de
l'état civil au japon
Actes de l'état civil. — Le Kotchô. — Naissances. — Coutumes.
Mariage. — La femme
L'entremetteur. — Les fiançailles. — Les cadeaux. — Cérémonie
du mariage.— Femme légitime et Mékaké. — Le divorce imposé par la volonté du
mari.
Actes de décès.
Sépultures. — Crémation et enterrements. — Les cime¬
ne
possède rien.
—
tières
—
—
—
I 1j
TABLE
DES
321
MATIÈRES
CHAPITRE II
ÉTAT
Le
RELIGIEUX
Shintoïsme, religion d'Etat. — Son origine.
—
Les prêtres de Shinto. — Le bou-
dhisme et ses bonzes fanatiques. — La religion positive de Confucius. —
du bonheur.
—
—
Le christianisme :
s'en va.
—
Les sept dieux
Yébis, le dieu populaire. — La déesse Ben-Ten, la Vénus des Grecs.
catholiques, protestants, méthodistes. — Le Kosiki. — La foi
la civilisation étrangère. — Un bonze qui se
Lutte des bonzes contre
119
contredit. — Travaux forcés pour crime religieux
CHAPITRE III
INSTRUCTION PUBLIQUE
Instruction
obligatoire et gratuite. — Districts
secondaire. —
académiques. — Ecole normale. —
Ecole de médecine. — Ecole d'agriculture. — Enseignement
L'Université de Tokio ; durée des études. — Les Facultés. — La langue
Ecole de langues.
—
japonaise. — Caractères japonais. — L'Ecole normale de Toyoka. — Section géogra¬
phique. — Cartographie. — Le pédagogue japonais. — L'Ecole d'Ehihokko. — Rapport
de l'Université de Tokio. — Collation de grades
127
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE I"
PRODUCTIONS LITTÉRAIRES,
Livres et librairies. — Librairies de Tokio. —
de la Révolution de Satsouma.
frère Argus. — Le Qui{ et le
—
—
LIVRES ET JOURNAUX
Dictionnaire en cinq langues. — Histoire
150 journaux. — Chacun son
journal. — Le con¬
Tuncl. — Le Bottin japonais. — Les journaux étrangers.
L'Écho du Japon et le Courrier du Japon. — Les réclames des journaux
41
135
322
TABLE
DES
MATIÈRES
CHAPITRE II
LE
ROMAN ET LES CONTES AU JAPON
Dix mille ouvrages publiés annuellement.
—
Une collection de poésies japonaises de 205
volumes. — La poésie. — Le roman. — Voyages d'un
critique de Philarète Chasles.
japonais. — Préface de l'auteur. — Simano et Misawo.
Sinistres
projets. — Une élégie. — La vie est un rêve. — La tante Fanajo. — Dénouement : le
mariage. —Appréciation de M. Chasles. — Il se plaît à étudier une œuvre japonaise.
—
—
Un
roman
—
Les frivoles ne comprennent rien à ses études.
—
le pêcheur. —Grâce et délicatesse de la littérature
Les Contes du Japon. — Urasllima
japonaise. — Un conte a'ino
142
CHAPITRE III
MÉDECINE, HYGIÈNE
Médecins japonais. —
École de médecine de Tokio.
Code sanitaire. —Bureau central.
Ancien système médical,
vérole.
—
—
—
Les
hôpitaux. — Hygiène. —
Laboratoires du gouvernement. —
Diplômes. —
les praticiens japonais. — Épidémies : choléra, typhus, petite
La vaccine, son adoption.
—
Les bains, les sources minérales
150
CHAPITRE IV
BEAUX-ARTS
Le Musée de Tokio, son ouverture officielle. — La
peinture, Hokousaï et Mérigoto. —
L'architecture, la sculpture, la ciselure. — La musique et les instruments japonais. —
Le théâtre, la scène et les acteurs
; repas au théâtre. — Le théâtre d'Osaka; les dames,
la critique; MUe Olga,
programme musical. — Acrobates, lutteurs
154
TABLE
DES
MATIÈRES
323
CINQUIÈME PARTIE
CHAPITRE Ier
MŒURS
ET
COUTUMES
Mutsushito à la tête du mouvement novateur. — Mœurs nouvelles, nouveaux costumes;
ancienne
étiquette de la cour supprimée. — Edit impérial. — Les hommes à deux
Caractères japonais. — Politesse exagérée. — Les repas ; la natte et les
bâtonnets.
Les fruits.
Les vêtements, le parasol. — Coiffure des Japonais et des
Japonaises. — La toilette d'une Japonaise ; le fard. — Le tatouage, corps tatoués. —
Le lit, l'oreiller, le massage. — L'habitation, décor des appartements , cloisons en
papier, maisons en bambous; le mobilier, la minutie des détails. — Les voyages, la
djinriksa, le djinriksi. — Un voyage àNikko, la route du Tokaido. — Les foires ; la
fête du nouvel an ; les illuminations. — Les bains
sabres.
—
—
—
163
CHAPITRE II
LA
FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS
La fête de l'ours chez les Aïnos. — Le
Kimui-Kamui.
—
Récit du docreur Sheure. —
Sacrifices et
Rareté des fêtes de l'ours. — Bizarres accoutrements. — Les inâbos. —
libations. — Singulière manière de saluer. — La nourrice de l'ours, sa
mort de son nourrisson.
—
—
Danses des Aïnos ; le jeu de la corde, le banquet. — Honneurs
de l'ours
désolation à la
Chants aïnos. — La mort de l'ours. — Copieuses libations.
rendus aux dépouilles
,84
324
TABLE
MATIÈRES
DES
SIXIÈME PARTIE
CHAPITRE Ier
SITUATION FINANCIÈRE
Les impôts;
liste des recettes, les dépenses. — Les monnaies, le yen, le sen. — Papiermonnaie, papier d'Etat. — Falsificalion de la monnaie et du papier-monnaie. — La
dette nationale, dette ancienne et dette nouvelle. — Les
banques,
banque d'Etat,
banques privées, succursales. — Caisses d'épargne
197
CHAPITRE II
TRAVAUX
Les routes, le Tokaido. — Les chemins de fer :
PUBLICS
lignes construites, lignes en construction,
lignes projetées. — Chemin de fer américain.
ways. — Canaux
—
Un tunnel sous une rivière.
—
Tram¬
203
CHAPITRE III
POSTES ET
TÉLÉGRAPHES
Compte-rendu annuel. — Bureaux de poste; union postale. — Les caisses d'épargne
postales. — Routes postales. — Les Japonais employés aux postes. — Revenus et
dépenses. — Etat numérique des expéditions. — Les timbres-poste, leur forme, leur
emblème.
Réclamations.
Erreurs des employés. — Les rebuts. — Service télé¬
graphique. — Câbles télégraphiques sous-marins. — Ecole des ingénieurs. — Installa¬
—
—
tion du téléphone
209
CHAPITRE IV
MARINE
MARCHANDE
Développement delà marine marchande ; statistique, tonnage des navires et des jonques.
Le cabotage, les jonques. — Les
ports du Japon. — Chaloupes du Grand-Hôtel. —
—
Grandes lignes de navigation,
45 jours de Marseille à Yokohama.
Le directeur de l'arsenal maritime
—
Les phares. —
215
TABLE
DES
325
MATIÈRES
CHAPITRE Y
COMMERCE
Hier et aujourd'hui. — Crise commerciale. — L'association des vendeurs. — Rapport du
consul anglais sur le commerce de Yokohama. — Importations et
exportations des États
étrangères. — Vais¬
de l'Europe, de l'Amérique, de la Chine. — Maisons de commerce
seaux
entrés à Yokohama. — Droits de douanes. — Mesures japonaises ; poids
221
CHAPITRE VI
INDUSTRIE
Art décoratif, velours; laques et bronzes.
—
—
Soie; une curieuse invention, fusils en soie.
Papier; sa fabrication, ses usages. — Vases, mouchoirs, rideaux en papier. — Le
paravent. — Éventails. — Camphre. — Fard. — Miroirs en métal. — Miroirs magi¬
glace. — Paratonnerres. —
Éclairage électrique. — Encre de Chine. — Conserves alimentaires. — Bière
ques. — Verrerie. — Tonnellerie. — Consetvation de la
CHAPITRE VII
INDUSTRIE ARTISTIQUE,
DESSINS ET PORCELAINES
Appréciations d'Armand Sylvestre. — Les albums enluminés. — Peintres de croquis,
Togo-Kouni, Kouni-Gossi, Gossi-Tona, Oak-Sya, boudhistes etchats, rieurs ventrus et
femmes qui minaudent. — Porcelaine artistique, collection de Mme Fleuriot. — Supé¬
riorité des porcelaines japonaises. — Fable empruntée à la Bible. — Meubles
SEPTIÈME PARTIE
CHAPITRE Ier
AGRICULTURE
Végétation semblable à celle de la France.
L agi iest le plus saint des devoirs.
Le
Mikado travaille la terre. — Les fermes, leurs produits. — Les soldats laboureurs, leurs
propriétés. —Récoltes, blé, orge, avoine, prairies. — Les forêts.
Les fleurs. Les
jardins. — Procédés agricoles
Peu de terres de premier ordre. —
culture est en honneur. — Le travail de la terre
237
326
TABLE
DES
MATIÈRES
CHAPITRE II
LA
Les chevaux,
le betto ou palefrenier.
FAUNE
—
JAPONAISE
Les courses de chevaux à Yokohama.
—
Les
poneys, les chevaux japonais. — Langue anglaise adoptée pour le sport. — Races
japo¬
naises, leurorigine; tombeaux de chevaux chinois, Perchia, persan. —Chiens et chats,
trois catégories de chiens. — Oiseaux
alimentaires, domestiques, sauvages, auxiliaires.
Vers à soie.
Une salamandre monstre.
La protection des animaux au
Japon.
Statistique
—
—
—
—
250
CHAPITRE III
PRODUCTIONS
Thé.
—
Cotonnier.
—
Mûrier.
—
VÉGÉTALES
Camphrier. — Néflier. — Chêne.
—
Châtaignier. —
Hêtre. — Noyer. — Bouleau ; sa décoction sert à teindre les cheveux en noir.
—
Saule.
—
Peupliee. — Orme. — Micocoulier.
Plantes annuelles.
—
Convolvulacées.
—
—
Solanées.
—
Aulne.
Muko-Nobi. — Pin. —Sapin. —
—
Crucifères.
—
Cypéracées. —
Fougères comestibles
262
CHAPITRE IV
PRODUCTIONS
Fleuves aurifères. — Mines de fer. — Houille.
ces
de pétrole.
—
—
MINERALES
Les gisements de l'île de Yéso. —Sour¬
Eaux minérales. — Un ciment naturel
276
HUITIEME PARTIE
CHAPITRE Ier
LES
Influence française au
FRANÇAIS AU JAPON
Japon. — La fête du 14 Juillet à Yokohama. — Société de langue
française. — Lettre du général Yamada. — Société de langue allemande. — Société
suisse de tir
281
CONCLUSION
Remarquables transformations. — Bon sens japonais. — Appréciation de Philarète Chasles.
—
Jugement du duc de Noailles. — Le scepticisme japonais. — Le prince-héritier en
Appréciations des voyageurs et des géographes
habit noir. — L'avenir du Japon. —
français
301
'
I
