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Fait partie de Notice historique et descriptive de l'église de Merlandes

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HISTORIQUE ET DESCRIPTIVE

DE L’ÉGLISE DE MERLANDES,
Par M. l’abbé Audiene ,
Chevalier de la légioin-d’honncur, membre de plusieurs sociétés savantes, etc.

IMPRIMERIE DUPONT, RUE TAILLEFER.
1847.

HISTORIQUE ET DESCRIPTIVE

DE L’ÉGLISE DE MERLANDES,
Par M. l’Abbé Audierne ,
Chevalier de la légion-d’bonneur, membre de plusieurs sociétés savantes, etc.

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TOPOGRAPHIE DE L’ÉGLISE DE MERLANDES.

Dans un lieu jadis traversé par la voie romaine qui con­
duisait de l'antique Vésone à Saintes, à 12 kilomètres de
Périgueux, non loin de l'ancienne et riche abbaye de Chancelade, dans le voisinage d’une chapelle dédiée à St-Maurice,
et ayant appartenu aux templiers, au milieu d’une vaste
étendue de landes et de bois, au point de jonction de plu­
sieurs coteaux, dont les eaux, recueillies d’abord dans l’étroite
et profonde vallée d’Andrivaux, vont se jeter ensuite dans la
rivière de l’Ille, là existe, depuis environ huit siècles, une
chapelle solitaire, dont le nom, formé de deux mois celtiques ,
mer lande, signifie, suivant Bullel, une vaste solitude.
Telle est encore la dénomination que commande la nature
du pays, malgré quelques lambeaux de terre cultivés qui n’en
ont point changé l’aspect.
Arrivé auprès de celte remarquable église, qu’on n’aperçoit
pour ainsi dire que lorsqu’on est aux pieds de ses murs, une
foule de questions viennent assaillir l’esprit sur le but qu’on
pouvait se proposer en fondant cet édifice.
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Lafontaine qu’on y aperçoit, et dont les eaux limpides
s’échappent en sillonnant la vallée, fut-elle le motif de cette
création? Les fontaines , il est vrai, furent en grande véné­
ration dans la plus haute antiquité, et les peuples, mus par
un sentiment religieux, en leur donnant un dieu pour protec­
teur, leur rendaient un culte particulier ; mais aucun souve­
nir ne vient appuyer cette opinion.
Les fondateurs de cette église n’auraient-ils voulu que
rendre moins dangereux ce lieu désert et offrir aux passans
plus de sécurité, par la présence d’un édifice religieux? Ce se­
rait possible, à une époque surtout où l’agitation était extrême
dans les populations, et où le maintien de l’ordre devenait
plus difficile et même presque impossible.
Au reste, ce ne sont là que des conjectures.
ORIGINE DE L’ÉGLISE DE MERLANDES.

Nous croyons que le sentiment qui fit bâtir l’église de Merlandes ne fut pas seulement religieux, mais qu’il exprime
aussi la généreuse pensée d’une amélioration sociale.
Après la conversion de Constantin, les lois impériales ayant
autorisé les dotations ecclésiastiques, le clergé s’était tellement enrichi, que déjà sous la première race, Chilpéric s’eu
plaignait dans un édit rapporté par Baluse : « Notre fisc, di­
sait ce monarque, est devenu pauvre ; nos richesses ont été
transportées aux églises ; il n’y a plus que les évêques qui
régnent; ils sont dans la grandeur, et nous n’y sommes plus.»
Mais ces vastes possessions devaient être utilisées. Il fallait
les livrer à la culture. Dans la pensée religieuse des prélats,
le meilleur et le plus salutaire moyen était de les consacrer
à de pieuses fondations. De là ces couvents, ces églises, qui
s’élevaient au milieu de pays incultes. Merlandes n’a pas eu,
ce nous semble, une autre origine.

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Vers l’an 1120, quelques ecclésiastiques s’étaient retirés à
Cbancelade, lieu désert, entouré de nombreux coteaux, et
très propre à la vie érémitique. Les terrains environnons fai­
saient partie du domaine ecclésiastique. En 1129, Guillaume
d’Auberoche, évêque de Périgueux, en céda une partie à ces
pieux solitaires , qui vivaient depuis neuf ans dans cette profonde retraite.
Guillaume de Nanclars ne se montra pas moins généreux
envers le couvent qu’ils avaient formé. Ce fut son successeur,
Geoffroi de Couze, qui leur fit présent du lieu de Merlandes,
où Elic Audoin, second abbé de Chancelade, fit bâtir une
église en 1143. Geoffroi la bénit et y célébra la première
messe, Missam primam cantavit et cimeterium ibidem benedixit, nous apprend la charte de fondation de l’abbaye de
Cbancelade.
L’église bâtie, solennellement bénite et entourée d’un ci­
metière , semblait devoir attirer et fixer dans ce lieu une
nombreuse population. Il n’en fut rien. Le succès ne répondit
point aux espérances, et Merlandes, après sept à huit siècles,
n’est encore qu’une solitude.
DESCRIPTION DE L’ÉGLISE DE MERLANDES.

Dans l’église de Merlandes, rien qui ne soit digne d’atten­
tion. Tout y intéresse, la nef, le sanctuaire, ses arcades, ses
colonnes, leurs chapiteaux , ses restaurations même, puis­
qu’elles révélent des jours de désolation et de ruine.
Sa forme est un parallélogramme rectangle; seulement le
sanctuaire est un peu plus étroit que la nef.
Son étendue, du seuil de la porte à l’extrémité de l’hémicy­
cle, est de 23 mètres; et sa largeur, dé 6 mètres 50 centimèt.
A l’extérieur, six contreforts, de 16 centimètres d’épaisseur,
semblables à de simples pilastres qu’on dirait destinés à

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orner plutôt qu’à consolider l’édifice, sont appliqués sur ses
murs latéraux. Ils sont étroits et peu élevés.
Quatre fenêtres extrêmement allongées, semblables à des
barbacanes, éclairent cette église. Nul ornement ne les dé­
core. Elles affleurent le mur.
En vain chercherait-on quelques sculptures sur le plein
des murailles extérieures ; il n’en existe quelques-unes que
dans les modifions de la corniche du sanctuaire. Ces espèces
de consoles représentent des têtes grotesques d’hommes et
d’animaux. Sur l’une d’elles on remarque un oiseau sembla­
ble à un coq ; il est parfaitement sculpté. II n’est pas douteux
que cet oiseau ne soit un basilic, symbole religieux assez
souvent employé dans les constructions de celte époque. Cet
animal était regardé comme puissant et très redoutable. Super aspidem et basiliscum ambulabis et conculcabis leonem et
draconem. Psaume 90.
La porte est de la plus grande simplicité : elle se compose
de deux archivoltes, retombant Sur deux colonnes dont les
chapiteaux sontmuets. Un pilier carré, à pan coupé, sépare les
colonnes. De légères moulures décorent les deux bandeaux
qui surmontent les archivoltes et retombent sur une corniche.
Le plein cintre régne dans la porte, et l’ogive se manifeste
timidement dans les archivoltes.
INTÉRIEUR DE L’ÉGLISE DE MERLANDES.

En entrant dans l’église de Merlandes, on éprouve involon­
tairement un sentiment de respect mêlé d’admiration. On s’ar­
rête dés le premier pas, surpris de trouver dans cette solitude
une église qui, par le caractère de sou style, rappelant les
générations les plus reculées, contraste singulièrement avec
l’isolement et l’abandon dans lesquels elle se trouve aujour­
d’hui.

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Bâtie presque au pied d’un coteau , elle a conservé dans sa
construction l’inégalité du terrain sur lequel elle repose.
Ainsi, pour arriver au sanctuaire , on s’élève graduellement
par le moyen de plusieurs marches placées de distance en
distance.
LA NEF.

Une nef, un chœur et un sanctuaire, telle est l’ordonnance
de cette petite église. Deux travées de voûtes séparées par un
arc-doubleau, reposant sur deux colonnes, composent la nef
et le chœur. La première travée offre une voûte cylindrique ;
la seconde en présente une de sphérique. Les chapiteaux des
colonnes supportant l’arc-doubleau attendaient des ornemens
qui leur ont été refusés. À quoi tient cette circonstance? Il
serait difficile de le dire. On manqua, sans doute, de sculp­
teurs pour ce travail, qui eût été postérieur aux décorations
nombreuses du sanctuaire.
Les fenêtres, très allongées et extrêmement étroites à l’extérieur, sont évasées à l’intérieur et offrent partout le plein
cintre.
Dans l’angle du mur qui sépare le chœur du sanctuaire, on
remarque une colonne grosse et courte, dépourvue de cha­
piteaux , formant une espèce de tambour. C’est en elle qu’est
placé l’escalier pour arriver sur les voûtes.
LE SANCTUAIRE.

Un mur très épais sépare le chœur du sanctuaire ; il est
percé d’une arcade étroite, supportée par deux grosses co­
lonnes dont les chapiteaux sont d’un style très remarquable.
On voit sur ces chapiteaux des lions, des tigres entrelacés,
luttant ensemble et se déchirant. Leur pose est admirable,
et le sculpteur a su donner à ces animaux une expression si

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vraie, qu’on est frappé de leur altitude et de l’air menaçant
qu’elle inspire.
Treize arcades feintes, reposant sur des colonnes en relief
appliquées sur les murs, décorent le sanctuaire, dont la voûte
est cylindrique. Ces colonnes, d’une seule pièce, sans renfle­
ment, et d’une pierre tendre, mais devenue par le temps
d’une dureté telle, qu'on les dirait de marbre, sont ornées de
petits filets, placés avec symétrie de distance en distance.
Les bases sont simples avec un filet; mais les chapiteaux sont
couverts de sculptures très variées. Les uns sont chargés de
feuilles, d’entrelacs, de torsades, de chevrons brisés, de
billettes, et les autres de figures fantastiques, à la bouche
desquelles aboutissent les enroulemens de diverses feuilles
ou d’ornemens variés.
Une colonne avec deux arcades ont disparu pour faire
place à une fenêtre , la seule aujourd’hui qui éclaire le sanc­
tuaire. Primitivement, il en existait une dans le fond de
l’abside. Elle était semblable à celles qui éclairent la nef.
Elle a été bouchée dans le XIIIe siècle, ainsi qu’un œil-debœuf construit beaucoup plus lard.
Une chose bien remarquable, c’est que tous les joints
d’appareil sont en relief et formés dans la taille même de la
pierre. Les murs seuls du sanctuaire offrent cette particu­
larité.
Quelques boiseries, qui ne sont pas sans mérite . ornent
deux autels appliqués contre le mur qui sépare le chœur du
sanctuaire. Ces boiseries appartiennent au siècle dernier et
ne comptent pas une centaine d’années d’existence.
Le baptistaire, de forme cylindrique, semblable à un fût
de colonne, est très curieux. Il est bien étonnant qu’il ait
échappé aux mutilations si communes dans toutes les églises,
d’où l’on bannit tout ce qui est ancien pour y substituer des

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choses modernes, dans la pensée que les goûts populaires en
seront plus flattés. Les sculptures de ce petit monument re­
présentent une série d'anneaux losangés, s’enchaînant les uns
dans les autres et occupant toute la surface. Il est sans base
et sans corniche, tel enfin qu’il sortit des mains de l’ou­
vrier, pour la destination qu’il a perdue à l’époque de la
suppression de l’église de Merlandes. En le conservant soi­
gneusement, il viendra sans doute une époque où son utilité
pourra de nouveau être appréciée.
Merlandes est une des églises les plus remarquables du
Périgord. Tous les caractères de l’époque où elle a été cons­
truite semblent dessinés sur chaque pierre. Le chœur en est
petit comparativement à la nef. Cette église est sans collaté­
raux; elle n’est décorée par aucune chapelle, et sa forme
n’est pas une croix latine. Elle a tout l’aspect des temples
primitifs. On ne la dirait point érigée dans le XIIe siècle. Sa
physionomie est dure, sévère : en elle règne absolument l’an­
cien style roman avec son étonnante lourdeur. Malgré que
l’ogive se montre dans quelques parties de ce monument, et
qu’à cette époque ce genre d’architecture fût déjà assez com­
munément employé, cependant elle n’a influé en rien sur
l’ensemble de l’édifice. Les colonnes sont ornées de filets ;
mais elles sont courtes et sans grâce. Les chapiteaux sont
couverts d’ornemens contournés, riches, mais manquant de
cette élégance, de cette légèreté qui distinguent les ordres
antiques ou les chefs-d’œuvre de la renaissance.
Nous pourrions ici rechercher la cause de ce mélange des
deux styles dans la même église, à la même époque, et exa­
miner si l’ogive ne fut employée primitivement que dans un
but de solidité, puisqu’elle se fait remarquer principalement
dans les voûtes, et qu’elle n’a été admise que plus tard comme
embellissement dans la construction des portes; ou si, ayant

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été empruntée à l’orient, elle fut presque imposée aux archi­
tectes en souvenir des croisades. Une solution à cette question
serait sans doute très instructive et commanderait l’intérêt;
mais le développement en serait trop long, nous entraînerait
au-delà des bornes que nous nous sommes prescrites, et
peut-être encore n’atteindrions-nous qu’un but incertain.
Rien n’est plus difficile, en effet, que de faire l’histoire de
l’ogive, de préciser son origine, de dire à quelle époque elle
a commencé, puisque nous la retrouvons dans des monumens
du Ve siècle, non-seulement en France, en Allemagne, en
Espagne, mais encore dans la Grèce et dans l’Italie.
D’après MM. Haggitt, Wittigton, Hittorff, Lenormans, elle
est originaire de l’orient ; on en trouve des exemples dans
l’Asie-Mineure, en Perse, en Arabie, en Sicile, qui remon­
tent aux VIIe, IXe et Xe siècles.
D’après MM. Bentham et Milner, elle est née en occident,
du croisement des arcs circulaires, genre d’ornement qui fut
employé dans l’architecture romaine aux XIe et XIIe siècles.
M. Boisserée a cherché à établir qu’elle a commencé dans
le nord. Suivant lui, le caractère élancé et végétal qui dis­
tingue l’architecture ogivale est dû au sentiment profond
qu’ont les peuples du nord des beautés de la nature et à
l’imitation qu’ils voulurent faire, dans leurs églises, des ar­
bres entre-croisés, des forêts, leur habitation primitive.
MM. Quatremère de Quincy et Séroux d’Agincourt pré­
tendent, au contraire, que le style ogival chrétien est une
aberration des formes imposées par le goût, dont il ne faut
tenir aucun compte dans l’histoire de l’art.
Quoiqu’il en soit, nous savons d’une manière positive que
l’ogive a été généralement adoptée en France pour les mo­
numens religieux dans le XIIIe siècle, et constamment suivie
jusqu’au règne de Louis XIV.

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Un monumentqui existe depuis des siècles a vu nécessaire­
ment passer devant lui bien des événemens avec toutes les
générations qui les produisirent. Telle fut l’église de Mer­
landes. Son origine se rattache à ces siècles de désordre et de
confusion où deviennent inexplicables ces sentimens de foi,
de générosité et ces grands caractères qu’on y admire souvent.
Des espèces de vagabonds, sous le nom de chevaliers er­
rans, parcouraient surtout le midi de la France, pillant les
habitations, ravageant les campagnes, détroussant les voya­
geurs, et jetant partout sur leur passage l’épouvante et le
deuil.
L’organisation sociale de l’époque ne facilitait point une
répression prompte et régulière. Des abus réprimaient d’au­
tres abus. Ils se faisaient la guerre, et toute leur différence
ne consistait que dans un but plus ou moins nuisible, plus ou
moins louable. Il leur manquait l’unité de direction qu’im­
prime l’autorité. Le désordre jeté dans la société par ces che­
valiers errans poussa d’autres gentilshommes à arrêter leurs
brigandages en parcourant les routes pour procurer aux
voyageurs la sûreté des chemins et à multiplier les signes re­
ligieux qui pouvaient inspirer des sentimens salutaires. L’é­
glise de Merlandes fut jetée dans ce désert comme une sau­
vegarde et un refuge. C’était dans le XIIe siècle que se pas­
saient ces événemens.
Ce monument fut bâti après la première croisade, à laquelle
se trouvait Rainaud , de Thiviers, évêque de Périgueux. L’o­
give qui y règne avec le plein cintre n’est qu’un vivant
souvenir de cette religieuse expédition.
À l’époque dela construction de l’église de Merlandes, les
architectes avaient abandonné le système des voûtes sphéri­
ques. Les voûtes étaient divisées par parties carrées, et les
arcades étaient croisées pour neutraliser la pression latérale,

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qui était divisée sur quatre points opposés et correspondant
à des piliers ou à des faisceaux de colonnes. La présence
des coupoles dans celte église n’est qu’une imitation des égli­
ses cathédrale et collégiale de St-Elienne et de St-Front. Il
est évident qu’on voulut prendre pour modèle le style et le
plan de ces deux églises.
Mais la ressemblance de l’église de Merlandes avec ces
deux basiliques ne consiste pas seulement dans les coupoles :
les arcades feintes sont les mêmes, et les joints d’appareil
sont copiés sur la chapelle du VIIIe ou IXe siècle bâtie sur
l’emplacement où reposaient les restes mortels de l’apôtre du
Périgord.
Ce genre d’architecture, déjà étranger au XIIe siècle, ne
fut donc adopté, ce nous semble, qu’avec une intention mar­
quée de plaire au donateur du terrain. On crut ne pouvoir
mieux faire que de prendre sa cathédrale pour modèle. Le
sentiment de la reconnaissance autorise naturellement cette
conjecture.
DESTRUCTION D’UNE PARTIE DE L’ÉGLISE DE MERLANDES.

A peine cette église était achevée, que lés revers vinrent
l’assaillir. Périgueux refusait de se soumettre à la domination
anglaise. Le roi d’Angleterre résolut d’en faire le siège.
En 1172, ce prince, accompagné de ses deux fils, Henri-IeJeune et Richard, duc d’Aquitaine, d’Alphonse II, roi d’A­
ragon, et d’Emmengarde, dame de Narbonne, se présenta
devant le Puy-Saint-Front, le point le plus fortifié de la ville.
Repoussé vigoureusement, il se vit contraint de lever le siège
et de se retirer. Honteux de sa défaite, il s’en vengea sur les
environs de la ville, les couvens, les communautés, les égli­
ses, et Merlandes fut saccagé. Une partie de la nef fut dé­
truite. II ne resta debout qu’une coupole et le sanctuaire.

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RESTAURATION DE L'ÉGLISE.

La restauration fut presque immédiate. Le style même est
tellement en rapport avec la première construction, qu’il est
facile de prime-abord de les confondre. Ce n’est qu’en étu­
diant avec soin ce monument qu’on y découvre la preuve du
fait historique de sa dégradation. Mais des restes de pen­
dentifs de la coupole détruite et remplacée par une voûte
cylindrique; les traces des deux piliers qui supportaient les
pendentifs noyés dans le mur de façade, en mettant hors de
doute la destruction de cette partie de l’église, démontrent
en même temps que la porte fut refaite, quoique son style
soit celui de la construction primitive.
Nous croyons qu’il existait dans le premier plan un clocher
qui ne fut pas reconstruit, à moins qu’il n’eût été placé dans
le fronton de la porte et détruit plus tard, lorsque les murs
de l’église furent exhaussés.
SECONDE DESTRUCTION.

Trois cents ans s’étaient écoulés sans que l’église de Mer­
landes eût éprouvé d’autres dégradations que celles du temps,
imperceptibles et peu dangereuses lorsqu’un entretien régu­
lier et bien entendu sait les prévenir ou les réparer. Mais,
après ce calme séculaire, ce monument se trouva mêlé à des
débats religieux et en souffrit beaucoup. Il était placé sous
la dépendance de l’abbaye de Chancelade et son voisinage.
Il était naturel qu’il partageât ses phases de prospérité ou de
malheur.
Sous l’administration de l’abbé François de Brianson, l’ab­
baye de Chancelade fut ruinée deux fois par les protestans :
la première fois, dans le mois d’août 1575; la seconde fois,
le 15 juillet 1585.

zv."

_ 12 _
Les religieux de cette abbaye se réfugièrent-ils dans l’é­
glise de Merlandes, ou bien leurs ennemis s’en emparèrentils? Les documens écrits nous manquent pour décider clai­
rement la question. Mais il est un fait incontestable que le
monument lui-même nous révèle. Il est certain qu’il fut oc­
cupé par des gens de guerre ou armés pour se défendre, et
qu’il devint un objet de lutte acharnée. Tout le démontre : un
surhaussement considérable des murs, de nombreuses meur­
trières dans la partie exhaussée, un corps-de-garde établi sur
le sanctuaire, une tour avec des machicoulis, construite dans
l’angle du mur, vers le nord, des fossés et des postes for­
tifiés.
Ces travaux sont évidemment du XVIe siècle et portent
le cachet de la plus grande précipitation : les murs exhaussés
sont en moellon ; les meurtrières sont faites avec du bois, et
les ouvertures pratiquées dans les voûtes pour assaillir les
gens qui auraient voulu pénétrer dans l’église sont informes.
Les brèches faites par les assaillans sont encore reconnais­
sables par la blocaille qui les remplit, et les traces du feu
allumé sur les voûtes, après trois cents ans, sont encore
visibles.
CAUSES DES DÉGRADATIONS DE L’ÉGLISE DE MERLANDES..

Il est certain que les travaux du XVIe siècle, faits à la hâte
dans l’église de Merlandes , ont amené l’état actuel de dégra­
dation où se trouve cette église.
L’église primitive est bâtie, tout entière en pierre de taille.
Nulle lézarde ne se manifeste dans cette construction. Les
murs sont aussi solides qu’ils l’ont jamais été. Ils étaient peu
élevés, comme l’annonce la corniche du sanctuaire, et domi­
nés par les coupoles apparentes. Mais l’exhaussement des
murs mal construits n’a pu résister à l’intempérie des sai-

•\

— 13 —
sons et à l’action meurtrière du temps. Ces murs du XVIe
siècle se sont entr’ouverts dans plusieurs endroits et offrent
peu de sécurité. Un mur bâti sur un arc-doubleau, pour sup­
porter un clocher, augmente le danger ; et la toiture , la
charpente, abandonnées à elles-mêmes depuis plus d’un
demi-siècle, se dégradant journellement et favorisant l’in­
filtration des eaux dans les murs et dans les voûtes, finiront
par amener la ruine d’un monument que l’art tient à con­
server.
MOYENS DE RESTAURATION DE l'ÉGLISE DE MERLANDES.

Il serait à regretter que l’église de Merlandes, ce monu­
ment que huit siècles ont respecté, et qui est encore de­
bout , vînt à disparaître. On ne détruit chaque jour que trop
de ces édifices, pour ne pas désirer que Merlandes soit con­
servé. On dirait vraiment qu’une fatalité poursuit nos monumens. L’église de Merlandes, qui était anciennement un
prieuré, a été supprimée et réunie pour le culte à une autre
église, assurément moins remarquable. Cette suppression eût
été un arrêt de mort si le gouvernement ne fût venu à son
secours.
Pour restaurer l’église de Merlandes, deux moyens se
présentent : le premier est de réparer la toiture, remplacer
les mauvais bois de la charpente, reboucher les brèches,
refaire les parties lésardées, démolir le mur qui charge l’arcdoubleau et établir ailleurs le clocher qui pèse aujourd’hui
sur les voûtes et en compromet la solidité.
Le second moyen serait d’abattre les murs exhaussés, pour
remettre l’église dans sa forme primitive. Alors la toiture
serait basse et la coupole saillante. Ce dernier mode de res­
tauration serait le plus convenable sous tous les rapports,
puisqu’il rétablirait l’église telle qu’elle était d’abord. Mais
il exigerait beaucoup plus de dépenses, et ce n’est que pour
cette raison que M. l’architecte du département, qui nous
accompagnait dans notre visite de l’église de Merlandes, y a

— U _

renoncé pour adopter le premier mode, plus économique et
plus prompt.
conclusion. .

L’église de Merlandes, réunie pour le culte à la paroisse
de Lachapelle-Gonaguet, dépend aujourd’hui de la fabrique
de cette paroisse. Celte fabrique manquait de ressources pour
l’entretenir; l’autorité municipale redoutait les accidens. Par
.ce double motif, le maire avait demandé la démolition de
celte église, en offrant néanmoins de conserver le sanctuaire.
En autorisant cette démolition partielle, c’eût été anéantir
non-seulement une église, mais encore un monument. Mer­
landes remonte au XIIe siècle. Cette église est un type de
l’époque, et son état actuel de dégradation n’a rien d’alarmant.
Pour sauver cette église et la conserver aux arts et à la
religion , nous émîmes le vœu qu’elle fût classée au nombre
des monumens historiques du département de la Dordogne.
Elle méritait cette faveur par son âge, son style, et ses nom­
breux souvenirs. Après avoir vu passer des milliers de géné­
rations; après avoir été épargnée par les guerres, les révo­
lutions, et avoir bravé près de huit siècles, pouvait-on , en
effet, la détruire de sang-froid en temps de paix, et à une épo­
que où les arts sont en honneur plus que jamais ?
M. Séguy, maire de Lachapelle-Gonaguet, dont la loyauté
n’est pas moins grande que la bonté, et qui voulut bien
nous accompagner dans notre inspection de l’église de Mer­
landes , frappé de nos réflexions, reconnut l’importance de
cette église, et se désista de la demande qu’il avait faite d’en
abattre une partie.
Tout militait donc en faveur de cette église. Aussi M. le
ministre de l’intérieur a daigné la classer au nombre des mo­
numens historiques , en accordant les fonds nécessaires pour
sa restauration.
Grâce à cette bienveillante détermination, nous comptons
un monument de plus, etles arts et la religion s’en applau­
dissent.

Ç

s.