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Fait partie de Les Thermes de Vésune ou La Description des substructions récemment mises à découvert à Périgueux

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récemment

MISES A DÉCOUVERT A PÉRIGUEUX;
P AK

M. l’Abbé AUDIERNE,
Chevalier de la,Légion-d’Honneur,
inspecteur des monuments historiques du département de la Dordogne,
correspondant de S. Exc. le ministre d’Etat,
membre de la Société d’agriculture, sciences et arts de la Dordogne,
membre de plusieurs sociétés savantes, etc., etc.

LES THERMES DE VÉSUNE
OU LA DESCRIPTION DES

récemment

MISES À DÉCOUVERT A PÉRIGUEUX;

IM.

l’Abbé AUDIERNE,

Chevalier de la Légion-d’Honneur,
inspecteur des monuments historiques du departement de la Dordogne,
correspondant de S. Exc. le ministre d’Etat,
membre de la Société d’agriculture, sciences et arts de la Dordogne,
membre de plusieurs sociétés savantes, etc., etc.

r BIBLIOTHEQUE '
DE LA VILLE
DE PÉRIGUEUX

PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE DUPONT ET C«, RUE TAILLEFER.

Déc. 1857.

DE MES ANCIENS MAITRES, AMIS ET COLLEGUES EN ARCHEOLOGIE

JOUANNET, BOUFFANGES, DE LESPINE,
DE TAILLEFER, DE MOURCIN ET BRARD.

O vous qui m’aimâtes à l’égal d’un
fils, vous pour qui la science était le
sentiment de la vie et l’étude un besoin ;
vous qui portâtes avec gloire, pen­
dant toute votre vie, dans notre chère
province, le sceptre archéologique,
et dont l’esprit élevé, agrandi par les
vastes connaissances d’un passé im­
mortel de grandeur et de puissance,
ne connut jamais l’égoïsme qui en­
laidit tout ; vous qui nous commu­
niquiez vos idées, nous faisiez par­
tager le fruit de vos travaux avec
cette libéralité franche et cordiale
qui, découlant de l’abondance et de

—4—
la richesse, prouve que vous pou­
viez donner toujours sans craindre
de vous appauvrir jamais ; vous qui
ne fîtes point de la science une spé­
culation, un marche-pied à la for­
tune, mais qui dissipâtes une partie
de la vôtre à enorgueillir votre pays
de ses monuments de gloire ; vous
enfin dont le mérite, d’autant plus
modeste qu’il était réel, eût souffert
pendant votre vie des éloges bien
mérités que je vous donne après la
mort, recevez comme un hommage
de respectueuse gratitude ce souvenir
de nos thermes de Vésune ! Les pre­
miers , vous m’en signalâtes l’empla­
cement : je devais le premier vous
en signaler la découverte.
Et vous, ministre d’un monarque
le plus grand de nos temps modernes,
vous l’un des plus beaux titres d’il­
lustration de notre cité fière de vous
avoir donné le jour, c’est par suite
de votre amour filial pour elle et pour
ses intérêts, que nous vous devons
une découverte que nous avaient ca-

—5 chée, pendant plus de dix-sept siè­
cles, les entrailles de la terre : rece­
vez, illustre ministre, notre tribut de
reconnaissance !
Vous aussi, savant ministre d’Etat
que l’Institut, ce corps d’élite dans la
science, vient récemment d’appeler
dans son sein, recevez nos remercîments pour les fonds destinés à de
nouvelles découvertes !
Les thermes de Vésune remon­
taient au siècle immortel d’Auguste,
de cet empereur que la Providence fit
naître pour la paix du monde.
Ainsi, Dieu rapproche à son gré les
hommes et les siècles. Sous un nou­
vel Auguste, né aussi pour pacifier
l’univers , les substructions de nos
thermes pourront revoir le jour.



LES THERMES DE VÉSUNE *
OU LA DESCRIPTION

DES SUBSTRUCTIONS
RÉCEMMENT MISES A DÉCOUVERT A PÉRIGUEUX.

Les Gaulois se baignaient peu, les Pétrucorienspeutêtre moins encore ; mais les Romains avaient d’autres
idées sur l’hygiène, sur la propreté, et, devenus leurs
vainqueurs, comme ils l’étaient déjà d’une grande par­
tie de l’univers, en paraissant ménager leurs croyances,
leurs usages, leurs lois mêmes, ils implantèrent au mi­
lieu d’eux tous leurs moyens de civilisation. Ils en agis­
saient ainsi à l’égard de tous les peuples, dans un but
d’utilité universelle, pour arriver insensiblement à cette
unité de direction et de souveraineté qu’ils, étendirent
sur le monde entier. De là ces thermes, ces amphithéâ­
tres , ces cirques, ces naumachies, ces théâtres, ces
basiliques, ces gymnases, ces portiques, ces temples
magnifiques et en si grand nombre, et tout cela pour
l’embellissement des villes et pour le plaisir de ceux
qui les habitaient.
Mais nous n’avons à nous occuper ici que des ther­
mes de Vésune. Le gouvernement romain les fit cons-

* Nous restituons ici aux Périgourdins et à leur antique
cité leurs noms gaulois, tels que les inscriptions et les mon­
naies de l’époque nous les ont conservés.

— 8 -

truire; ils étaient publics (1) ; leur style architectonique
leur assigne le premier siècle. Les baigneurs durent
payer à cette époque une légère rétribution jusqu’au
règne des Antonin , où l’entrée des thermes fut entiè­
rement gratuite.
Les thermes de Vésune étaient sur les bords de la
rivière de l’Isle, presqu’en face de la Maladrerie. La
fontaine de l’Amourat, située dans la commune de StLaurent-sur-Manoire, les alimentait à neuf kilomètres
de distance, par le moyen d’un grand aqueduc en bé­
ton , dont on retrouve encore de nombreuses traces
dans son parcours (2). Il côtoyait la route de Lyon ac­
tuelle , longeait la rivière sous le Petit-Change, passait
près de ce qu’on appelle la Petite-Maison, parcourait
la garenne, se dirigeait vers le pavillon, traversait la
rivière en face du moulin de Cachepouil et aboutissait
ainsi aux thermes. On sait que les Romains n’employaient
que très rarement, pour leurs bains publics, les eaux de
rivière : ils leur préféraient toujours les eaux vier­
ges (3).

(1) Les bains publics furent introduits à Rome au temps
de Pompée, et, par un rapprochement singulier, les thermes
de Vésune furent restaurés par un Marcus Pompée, prêtre
du temple de Mars. Ce Pompée était un affranchi, libertus;
il l’avait été probablement lui ou ses aïeux par l’illustre fa­
mille dont il portait le nom, suivant l’usage reçu.
(2) Cet aqueduc, tout en ciment, avait un mètre de hau­
teur et quatre-vingt-dix centimètres de largeur. Le canal
avait trente-cinq centimètres de largeur et soixante centimè­
tres de hauteur. Il était couvert en moellons, ou en dalles en
pierres, fortement cimentées.
(3) Agrippa se servit pour ses thermes d’eau vierge, qu’il fit
venir à Rome par de vastes aqueducs. Ses thermes étaient
adossés au Panthéon. On me montra à Rome, dans le voisi­
nage de ce temple, les ruines d'une ancienne salle ronde
thermale qu'on me dit avoir appartenu à ces bains; mais ces
vestiges me parurent d’un style fort postérieur à l’époque
d'Auguste, et je n’y crus pas.

— 9—

Les bains de Vésune ne furent d’abord que des ther­
mes, c’est-à-dire des bains d’eau chaude, comme les
premiers établissements de ce genre qui furent faits à
Rome. Plus tard, le luxe, les jouissances de la vie en­
richirent ces lieux de réunion de bains d’eau froide,
d’étuves, de bains à vapeur, de salles d’air tempéré,
d’un onctuaire , de portiques, de statues, de mosaï­
ques , de bibliothèques, de gymnases, de vastes pro­
menades , de théâtres ; mais rien de tout cela n’a ja­
mais existé dans les thermes de Vésune; on en retrou­
verait encore quelques traces ; des édifices de ce genre
ne s’effacent pas complètement de la surface du sol
qui les portait. Quant aux étuves et aux bains à vapeur,
un hypocauste. seul en constaterait l’existence, et tout
semble prouver que les thermes de Vésune n’en avaient
point. L’ouverture pour le chauffage était située dans
de petites cours ou dans des vestibules voisins de l’hypocauste, et aux thermes de Vésune, les cendres trou­
vées en grande quantité aux deux extrémités de l’édi­
fice prouveraient, au contraire, qu’il n’y avait là que
des fourneaux qui chauffaient les eaux pour les com­
muniquer par des tuyaux et des robinets aux chambres
des bains. On pourrait dire que l’officine pour chauffer
l’étuve était au centre, et qu’elle y est probablement
encore ; mais les nombreuses fouilles qu’on a déjà faites
sans la trouver, font appréhender qu’elle n’y soit pas.
Quant à l’importance, la richesse ou la magnificence
de ces thermes, les substructions mises à jour vont nous
fixer sur ce point.
Ces substructions s’étendent en façade du sud au
nord, sur une longueur de 63 mètres. Aux deux extré­
mités sont deux grandes niches de 6 m. 50 c. de dia­
mètre et profondes de 4 m. 75 c. Entre ces deux ni­
ches et sur la même ligne se trouve une ordonnance
de niches circulaires et carrées , alternées, comprises
dans un mur de 2 m. 25 c. d’épaisseur, et dimi­
nuant de grandeur à mesure qu’elles se rappro­
chent du centre de l’édifice, où l’on voit deux massifs
parallèles s’avançant en avant de 5 m. 25 c., et ayant
1

f

- 10 -

une largeur de 2 m. 25 c. Ces deux massifs paraissent
avoir été destinés à recevoir soit des colonnes, soit des
dés d’un grand escalier en perron.
Deux vastes aqueducs, dallés en briques et latérale­
ment enduits en béton, bordent les deux extrémités de
ces substructions ; un troisième sort du centre de l’édi­
fice, et à la ligne de façade, ces trois aqueducs dévient
brusquement vers le sud-est et semblent arriver à un
point commun de réunion , pour de là descendre à la
rivière.
Du côté de la niche du nord, malheureusement en
partie détruite, l’aqueduc se retourne à angle droit en
traversant longitudinalement un mur de 1 m. 25 c., et
semble recevoir les eaux d’un aqueduc supérieur se
dirigeant dans la même direction que lui.
Le mur que traverse ce conduit forme la limite d’une
salle adossée à la grande niche. Cette salle porte pour
principal motif de décoration deux petites niches de
1 m. 45 c., détruites en partie de ce côté, mais que
nous retrouvons parfaitement conservées dans la salle
symétrique du sud.
Dans cette première salle existent encore les restes
d’une mosaïque grossière, et au centre une vaste pierre
de 1 mètre 80 centimètres entourée de deux rebords
en pierre de taille, avec un caniveau aussi en pierre,
s’élargissant à mesure qu’il s’éloigne de la cuve et qu’il
se rapproche de l’aqueduc mentionné plus haut, dont
il semble prendre les eaux. C’eût été alors une salle
pour les bains d’eau chaude.
Derrière cette salle, il en existe une seconde dont
on distingue encore les enduits et les bétons. En faisant
des fouilles de ce côté, on a trouvé une quantité pro­
digieuse de cendres et de briques calcinées, ce qui fait
croire à un appareil quelconque de chauffage. La grande
niche méridionale offre les mêmes dispositions et la
même quantité de cendres. Quant à l’aqueduc du cen­
tre sortant du milieu du bâtiment, il semble avoir été
destiné à prendre toutes les eaux des diverses baignoi­
res, pour les conduire à la rivière. Avant de traverser

4

- 11 -

le mur de façade, cet aqueduc parcourt en droite ligne
une vaste salle centrale dont nous n’avons que le mur
oriental et le commencement des murs du nord et du
midi. Le mur oriental de cette salle, le même que celui
de la façade, offre six pilastres de 75 centimètres de
large sur 30 centimètres de saillie, séparés entre eux
par des entrecolonnements de 1 mètre 50 centimètres.
Cette disposition semble se reproduire sur les deux
murs latéraux, sur lesquels, à 1 mètre 91 centimètres
de l’angle, on aperçoit le commencement de deux au­
tres pilastres. Ainsi, par le calcul des diverses parties
constitutives de cette salle, nous arrivons à ce résultat,
qu’en mettant 5 pilastres et 6 entrecolonnements seule­
ment aux deux murs latéraux, nous obtenons une salle
carrée de 15 mètres 20 centimètres, salle où en entrant
se déshabillaient sans doute les baigneurs, comme cela
se pratiquait dans tous les établissements de ce genre,
pour se revêtir de la robe de bain. Je ne dirai pas que,
sortant de cette salle, ils allaient se faire parfumer
d’essences, jouer ensuite à la paume ou à la balle dans
le sphéristère, se plonger après dans un bain chaud,
en sortir pour se faire épiler, masser, étriller ou gratter
avec le strigile ; traverser à pas lents la salle tépidaire,
se jeter enfin dans le bain froid et se faire parfumer de
nouveau ; non ! je ne crois pas à tant de luxe de la part
de nos ancêtres les Vésuniens ; mais il est probable qu’ils
prenaient tout simplement leur bain chaud, causaient
peut-être avec leurs voisins et se retiraient ensuite (1).
(1) L’administration des bains publics était soumise à une
grande régularité. Les heures étaient fixées pour les bains
chauds, et, ces heures passées, il n’j avait plus pour les bai­
gneurs que les bains froids.
C’est du moins l’induction qu’on peut tirer de ces deux vers
de Martial :
Redde pilam, sonat œs thermarum ; Ludere Pergis?
Virgine vis sola lotus abire domum.
Il paraîtrait aussi qu’on annonçait l’entrée et la sortie d
bains par le son de la cloche.

—12 —

Il paraît même que ces thermes ne furent guère fré­
quentés, puisqu’ils tombèrent entièrement de vétusté,
Therma omnino vetustale collabsa, comme nous l’ap­
prend cette inscription commémorative de la restaura­
tion de cet édifice par un affranchi des Pompée :

ET DEO APOLLINI
COBLEDVLITAVO
M . POMPEIVS . C . POMP
SANCTI. SACERDOT
ARENSIS. FIL. QVIR. LIB —
SACERDOS . ARENSIS
QVI TEMPLVM. DEA.
TVTELAE . ET THERMA
PVBLIC . VTRAQ . OM. . . .
VETVSTATE COLLABS .
SVA PECVNIA REST ...............

V.

S.

L.

M.

Aujourd’hui ces mêmes thermes ne présentent plus
aussi que des ruines, et ces ruines ne sont encore que
des fondations mal assises sur un sol de peu de consis­
tance et fouillé peu profondément.
A la ligne d’établissement, on remarque une assise
régulière et générale de briques. Les briques de l’ex­
térieur sont à rebords. Celles de l’intérieur sont plus
minces, moins larges et sans rebords : elles offrent
même cette particularité que, sur leur lit de dessous,
elles ont de profondes rudentures régulières, faites à
l'aide d’un instrument d’une largeur de 20 centimètres,
dont la forme devait être celle d’un peigne à dents car­
rées d’à peu près 8 millimètres. On remarque de sem­
blables briques rudentées dans les fouilles faites pour
le chemin de fer, entre la manutention et la caserne.
Du côté du nord seulement, on retrouve des traces
de maçonneries en élévation. Le pilier séparant la
grande niche de celle qui la suit présente encore la

— 13 —

base d’un piédestal grossièrement taillé et semble ap­
partenir à l’ordre dorique. Au-dessus de cette base,
on voit deux rangs de tuiles à rebords intercalés
dans un grand appareil, singularité bizarre qu’on ne
peut expliquer que par une parcimonie et une simpli­
cité extrêmes (1). Le reste des constructions en élévation
présente, comme toutes les constructions de cette épo­
que, un blocage de moellons compris entre deux pare­
ments de pierres cubiques.
Il s’agit de savoir maintenant si lessubstructions que
nous venons de décrire, et offrant un plan régulier, ont
été une façade intérieure, principale ou latérale de l’é­
difice central, ou la façade d’un de ces bâtiments qui
accompagnaient dans les bains antiques les murs d’en­
ceinte.
Pour ce qui est d’une façade principale, l’ordonnance
assez compliquée que présente cette longue suite de
niches circulaires et carrées, semble militer en faveur
de cette opinion, ainsi que les deux massifs en avant
corps qui paraissent destinés à supporter un perron :
mais la disposition insolite et la grandeur toujours dé­
croissante de ces niches, des extrémités au centre, le
peu de largeur qu’aurait eue une porte centrale res­
serrée entre les deux pilastres de la salle centrale, lar­
geur qui n’est que d’un mètre 50 centimètres, semblent
combattre cette opinion et commandent au moins la
plus grande réserve dans un jugement à porter. Qu’on
ne dise pas que des portes auraient pu être pratiquées
dans les grandes niches extrêmes : une pareille suppo-

(1) C’est une erreur d’affirmer que les briques ne parurent
dans les constructions romaines qu’à l’époque des Antonin.
Auguste disait en parlant de Borne : « J’ai trouvé une ville de
briques, je vous la rends de marbre. » Donc, avant cet em­
pereur, on employait les briques dans les édifices, et si sous
son règne elles ne reparurent plus à Rome dans le grand ap­
pareil, elles ne furent point pour cela exclues dans les pro­
vinces des monuments publics, surtout lorsque l’économie
commandait leur emploi.

— 14 —

sition serait absurde, puisque nous retrouvons une cuve
adossée au centre d’une de ces niches. Quant aux gran­
des niches carrées, elles ne peuvent pas non plus avoir
servi à deux entrées latérales, puisque derrière se trou­
vent des murs. Ainsi, l’entrée ne peut avoir existé
qu’au milieu, si elle a existé.
Ces substructions furent-elles un intérieur de salle ?
Le manque absolu de constructions du côté de la ri­
vière, au moins visibles à 20 mètres, c’est-à-dire dans
toute la largeur du canal; la terminaison régulière, et
non en arrachement, de toutes ces constructions ; la
direction brusque et générale des aqueducs, ainsi que
leur pente qui se précipite tout-à-coup, suffisent pour
faire rejeter cette pensée tout-à-fait inadmissible.
Quant à l’hypothèse d’un bâtiment accessoire et at­
tenant à un mur d’enceinte, l’importance des construc­
tions adossées à ces murs, le nombre et la grandeur
des conduits et aqueducs doivent la faire rejeter sans au­
tre examen.
D’après l’exposé des détails que nous venons de
donner et leur exactitude, nous croyons pouvoir émet­
tre cette opinion : que les substructions mises à décou­
vert ont pu servir de façade à un vaste édifice ; que
cet édifice fut consacré à des thermes, que sa struc­
ture, loin d’être riche, magnifique, semble, au con­
traire , avoir été parcimonieuse, et qu’il fut bâti dans le
premier siècle de la domination romaine (1).
En résumé , nous rétablirons donc ainsi les thermes
de Vésune. Au centre, une ordonnance régulière al­
ternée de niches circulaires et de niches carrées avec
une porte au milieu. Aux deux extrémités, deux vastes
ordonnances, données par les grandes niches, surmon-

(1) J’aurais désiré donner ici le plan de ces substructions ,
dressé par M. Auguste Bouillon , jeune homme d’une grande
intelligence et de beaucoup d’avenir. Mais ce jeune architecte
a désiré attendre, le résultat des nouvelles fouilles pour ren­
dre son travail plus complet.

— 18 -

tées peut-être d’un fronton et décorées certainement de
fontaines ou de gradins (1). Les niches pouvaient être
destinées à recevoir des statues et les gradins à re­
cevoir ce que l’on appelait des écoles où, avant et
après le bain, la population instruite et éclairée de Vé­
sune venait se livrer aux exercices de la parole ou à
des dissertations philosophiques.
Quant à retrouver exactement le plan et la distribu­
tion des thermes de Vésune, quoique d’une grande
simplicité, à en juger par ce qui est découvert, je crains
que nous ne soyons pas plus heureux que Palladio
et Serlio, qui, malgré tous leurs efforts et leurs savan­
tes recherches, ne purent jamais reconstituer ni le plan
ni la distribution des thermes de Rome. Cependant,
ces édifices ne furent pas tellement dévastés, telle­
ment ruinés, qu’il n’en reste bien encore de magnifi­
ques vestiges qui font l’admiration du monde artisti­
que. En 1847, j’eus le bonheur de visiter, d’étudier les
débris majestueux de ces chefs-d’œuvre créés par de
sublimes intelligences et détruits par d’ignobles bar­
bares. On nous saura gré d’en dire ici un mot pour
donner une idée générale de la somptuosité des éta­
blissements de ce genre. Je l’emprunte à mon livre
Sur les délices de Borne. Des huit cent cinquante-six
bains publics que possédait l’ancienne capitale de l’u­
nivers, d’après la statistique de Festus et Publius Vic­
tor, on ne retrouve plus que les ruines de ceux de
Paul Emile, d’Agrippa, de Livie, de Néron, de Caracalla, de Dioclétien , de Tite et de Constantin.
(1) Des frontons sur des niches n’ont rien d’extraordinaire.
Dans la circonférence du Panthéon, le monument le plus beau
de Rome ancienne, j'ai compté huit niches de celles que les
Romains appelaient Ædiculœ. Toutes sont ornées d’un fron­
ton soutenu par deux colonnes d’ordre corinthien en jaune
antique, en porphyre et en granit. Ces niches étaient encore
intactes au XVIe siècle; elles ont été transformées en autels
sans trop altérer leur forme primitive. Le grand Raphaël est
enterré dans l’une d’elles, la troisième à gauche en entrant.
Une inscription en marbre indique son tombeau.

— 16 —

Les bains de Paul Emile étaient situés au pied du
mont Quirinal. Ce fut sur leurs débris que fut élevé
d’abord un beau palais, occupé aujourd’hui en grande
partie par les religieuses cloîtrées de Sainte-Catherine
de Siene. Ces thermes étaient très vastes et s’éten­
daient jusqu’à l’église de Sainte-Agathe. Près de ces
ruines se trouve une tour surnommée de Néron. C’est
de là, dit la tradition, que cet empereur considérait,
comme un spectacle magnifique, l’incendie de Rome.
Les thermes d’Agrippa étaient adossés au Panthéon.
Parmi les nombreuses statues qu’ils renfermaient, il y
en avait une en bronze du célèbre Lysippe, ouvrage
d’une telle perfection, dit Pline, que Tibère l’ayant
fait transporter dans son palais, le peuple en fut si
mécontent, que l’empereur la fit replacer dans l’en­
droit où elle était. Les ruines actuelles ont pu apparte­
nir aux thermes d’Agrippa par un agrandissement, mais
elles n’appartiennent point au siècle d’Auguste. Je les
crois du IVe siècle.
Les thermes de Livie venaient récemment d’être dé­
couverts lorsque j’étais à Rome. Ils sont situés dans les
jardins Farnèse, créés par Paul III, et appartiennent
aujourd’hui au roi de Naples. Ces ruines faisaient par­
tie jadis du palais des Césars ; on y voit encore les res­
tes de la fameuse bibliothèque palatine qu’Auguste avait
fait construire et ceux d’un temple d’Apollon. Ces bains
de Livie ne consistaient, lorsque je les ai vus, qu’en
deux salles dont la voûte cylindrique était ornée de
peintures à fresque. Ces peintures sont des arabesques
gracieuses partant toutes d’un grand médaillon qui
leur sert de centre. Ces médaillons sont dorés et of­
frent des divinités en bustes ou en pieds ; on eût
dit ces peintures faites d’hier, tant leurs couleurs
étaient fraîches et vives. Des ouvriers continuaient les
fouilles.
Les thermes de Néron , que mentionne Suétone et
que loue Martial, étaient situés dans le Champ-deMars, près de l’église de St-Eustache. Alexandre-Sévère les fit agrandir ou restaurer, et c’est pour cela

- 17 -

que leurs ruines portent indifféremment le nom de ces
deux empereurs.
Les thermes de Caracalla étaient situés au pied du
mont Aventin, près de l’église de Ste-Balbine. Rien
d’aussi magnifique que ces thermes d’après la descrip­
tion qu’en a donnée Olympiodore. Héliogabale et Septime-Sévère y ajoutèrent des portiques qui les rendi­
rent immenses ; on y comptait 1,600 sièges de bains
de porphyre ou de marbre. C’est là que furent trou­
vées , dans le xvIe siècle, le fameux torse du Belvé­
dère , l’Hercule Farnèse et la Flore Farnésienne. Ces
belles statues sont à Naples, le torse est au musée du
Vatican. Dans des fouilles pratiquées plus tard et que
j’ai vu continuer, on a découvert quelques centaines
de statues plus ou moins bien conservées. C’était le
souverain pontife Pie IX, qui occupait tous les jours à
ces fouilles plus de cent ouvriers. L’étendue de ces
thermes est inimaginable. Le plan est un carré de
1,050 pieds de chaque côté, et, aumilieude cet énorme
carré, s’élève un bâtiment somptueux, de forme parallélogrammique, de 690 pieds de long sur Z|50 de large.
Toutes les pièces qui composaient cet immense édifice
étaient en mosaïque de pierres dures, porphyre, ser­
pentin , jaune antique, lave noirâtre et marbre blanc ;
mais rien n’égale la richesse du pavé de deux cours dont
les dessins désignaient la destination : ce pavé était en
mosaïque très fine, représentant des gymnasiarques et
des athlètes. Ces mosaïques sont aujourd’hui au palais
de Latran. La grande piscine, dans laquelle l’eau arri­
vait par neuf ouvertures, avait 188 pieds de long sur
134 de large.
La façade de cet édifice était du côté du nord-est,
et une large rue, appelée Via-Nova, construite par Ca­
racalla , conduisait à un portique à arcades qui précé­
dait tout le bâtiment et où était l’entrée principale. Ces
thermes renfermaient un théâtre, une bibliothèque et
un gymnase.
Les thermes de Dioclétien, moins beaux peut-être
que ceux des Antonin, pouvaient recevoir à la fois

— 18 —

3,200 baigneurs; ils étaient de forme carrée avec une
salle circulaire à chacun des angles. L’une de ces
salles fut transformée en grenier par Clément XI ; elle
est près de l’entrée de la villa Massini. Celle qui lui est
parallèle et de la même grandeur a été convertie en
église dédiée à saint Bernard.
La salle principale de ces thermes est devenue une
des plus belles et plus majestueuses églises de Rome.
Michel-Ange, en donnant la forme d’une croix grecque
à cet édifice, renferma si bien dans son plan ces anti­
ques ruines, que le moindre coin fait symétrie dans
un tout parfait. C’est en entrant dans cette église de
Ste-Marie-des-Anges qu’on en aperçoit toute la magnifi­
cence. Sa longueur est de 336 pieds depuis l’entrée
jusqu’au maître-autel, et la salle proprement dite en a
308 de long sur 74 de large et 84 de haut. Huit co­
lonnes de granit, chacune d’un seul bloc de 16 pieds
de circonférence et de 45 de hauteur à l’endroit même
où Dioclétien les fit placer, décorent cette église ;
elles étaient élevées de six pieds de plus avant que
Michel-Ange eût fait exhausser l’antique pavé pour
l’assainir.
Suivant les mesures de Desgodets, les thermes de
Dioclétien avaient 1,069 pieds de longueur et autant
de largeur ; ils renfermaient deux portiques, de vastes
cours, des bosquets, des allées délicieuses pour se
promener, des écoles, un gymnase et la fameuse bi­
bliothèque Ulpienne, que cet empereur y fit transporter
du forum de Trajan, où elle était (1).
Les thermes de Tite furent bâtis dans les jardins de
Néron ; mais Domitien, Trajan et Adrien les agrandi­
rent , et l’histoire a conservé à chaque partie restaurée
(1) Après ma visite aux thermes de Dioclétien, le 20 mars,
je fus voir le musée du prince Canino , où dominait surtout
la conquéologie. J'y avais été invité par le prince lui-même,
auquel j’avais eu l’honneur d’être présenté dans les salons du
prince Lancelloti, à une soirée où j’avais été engagé.

— 19 -

ou agrandie le nom de son auteur. Avec ces accrois­
sements, ces thermes s’étendirent depuis le Colisée
jusqu’à l’église de St-Martin, et cependant ils furent
moins grands que ceux de Caracalla et de Domitien.
Près de ces bains était le palais de Tite, où fut trouvé
le célèbre groupe du Laocoon, ce chef-d’œuvre d’Agésander, Polydore et Athénodore. Le palais, dit doré,
de Néron, fit partie des bains de Tite. Cet empereur
employa plusieurs des appartements néroniens comme
soutiens de ses thermes. Ce sont ces appartements qui,
déterrés, présentent des lambris dorés et des peintu­
res en arabesques admirables par la vivacité des cou­
leurs , la variété et l’exactitude du dessin. On dit que
Raphaël, ayant connu ces fresques, en profita pour
peindre les loges du Vatican, et qu’il fit remplir en­
suite de décombres l’ouverture qui lui avait donné
accès dans ces chambres souterraines. C’est une de ces
calomnies dont la médiocrité envieuse frappe toujours
le mérite. Raphaël, au contraire, présenta à Léon X
un projet pour déterrer l’ancienne Rome et en rétablir
l’ancien lustre.
Les thermes de Constantin sont situés dans le jardin
du palais Colonna ; l’entrée de ce jardin est en face
du Monte-Cavallo. C’était le 14 mars, un dimanche,
que je les visitai ; ils furent mon début dans mes ex­
cursions archéologiques. J’étais allé faire ma visite d’ar­
rivée à M. de Rossi, notre ambassadeur de France à
Rome. Il logeait dans le palais Colonna, et, dans notre
conversation, amené naturellement à me parler de ces
thermes, ce diplomate habile, ce savant distingué,
ce grand homme de bien , si fatalement enlevé à la
science, m’offrit immédiatement de me les montrer.
Je dus à son obligeance de connaître ces ruines et
à son éminent savoir de mieux les apprécier. Ce fut
dans ces bains qu’on trouva ces deux groupes d’hom­
mes et de chevaux de forme colossale, chef-d’œu­
vre de la sculpture grecque , et qui, placés sur le
Quirinal, lui ont fait donner le nom de Monte-Cavallo.
On y trouva aussi la statue équestre de Marc-Aurèle,

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en bronze doré. Transportée par ordre de Paul III sur
la place du Capitole, elle y repose aujourd’hui sur un
grand piédestal, d’un seul bloc de marbre tiré d’un
fragment de corniche du forum de Nerva (1).
En parlant des thermes de Rome, à l’occasion de
ceux de Vésune, ma pensée n’est point d’établir entre
eux un parallèle : l’idée seule d’une telle comparaison
serait ridicule; mais en donnant un aperçu de la ri­
chesse et de la somptuosité de ces établissements pour
lesquels les Romains avaient déployé le plus de luxe et
de magnificence, j’ai voulu montrer que si Vésune
possédait un de ces édifices devenus à Rome un besoin
de tous les jours pour le plébéien comme pour le pa­
tricien , elle devait cette faveur, non à son mérite par­
ticulier et personnel, mais bien plutôt à la présence
des Pompée, auxquels elle eut la gloire de servir de
refuge et d’asile.
FIN.

(1) Je visitais le Capitole, lorsque, me trouvant en face de
la statue de Marc-Aurèle, j’entendis prononcer mon nom. C’é­
tait Mme Nisard, la femme du savant académicien, et ses deux
filles qui, m’ayant aperçu, venaient à moi. Je m’attendais peu
à une aussi heureuse rencontre. Je leur fis une visite le len­
demain, le 19 mars 1847. Elles logeaient rue due Macelli,
n° 64, près de la place d’Espagne.