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Fait partie de M. l'Abbé Audierne : 48 heures évêque de Périgueux et de Sarlat... : essai biographique sur un contemporain
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ESSAI BIOGRAPHIQUE SUR UN CONTEMPORAIN,
M. L’ABBÉ AUDIERNE
48 HEURES ÉVÊQUE DE PÉRIGUEUX ET DE SARLAT
Auteur du Périgord illustré. Chevalier de l'Éperon-d'Or, de la Lêgion-d'Honneur,
Inspecteur des Monuments historiques de la Dordogne, Membre de plusieurs Sociétés savantes
PAR
Emmanuel GARRAUD.
PRIX : 50 centimes.
Libraire de la Société impériale de l’École des Chartes
et de celle des Antiquaires de France
A MM. LES MEMBRES
DE LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE DE FRANCE.
« L’éloge de l’homme n’est pas dans son avenir, il est dans
« son passé; il n’est pas dans ses paroles , il est dans ses actes.
« Les paroles déguisent la pensée; les actes la dévoilent. C’est
« aux fruits qu’on connaît la nature de l’arbre. » (Extrait de
la profession de foi de l’abbé Audierne à la députation sous la
République de 1848.)
M’appuyant sur cette pensée, qui fait le fond de la profession
de foi de l’abbé Audierne, objet de cet opuscule, je vais parler
des fruits de l’arbre seulement, sans m’occuper de leur saveur.
Le public saura juger. Dans cette brochure, il serait inutile
de chercher des fleurs de rhétorique. Comme je l’ai dit dans
mes autres ouvrages, je ne suis pas au courant des subtilités
de notre langue. M’étant toujours attaché aux faits, j’ai négligé
la façon de les exprimer, mais j’ai voulu toujours et quand
même dire la vérité.
L’abbé Audierne est un homme qui appartient à l’histoire.
Ayant été plus à même de le connaître que tout autre, j’ai
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voulu peindre sa vie à ses contemporains; il serait fâcheux que
plus tard nos enfants ne connussent qu'imparfaitement un des
hommes qui auront écrit l’histoire de notre pays. — Un autre
plus habile que moi aurait pu diviser cette biographie en trois
parties et montrer l’homme du monde, le savant et le prêtre.
— Dans la première partie, il aurait dépeint l’abbé avec son
port noble et fier, la parole agréable, papillonnant au milieu
d’un bataillon de femmes charmantes; dans la deuxième, il l’au
rait fait voir fouillant les parchemins, parcourant les ruines le
crayon à la main; dans la troisième, il l’aurait montré cha
noine, vicaire, évêque, etc. Pour moi, je me suis contenté d’en
registrer les faits avec impartialité, et sans commentaires.
Saint-Léon-sur-iL'Isle, châlet de Villecourt, le 22 juillet 1869.
EMM ANNUEL G A RR AU D.
L’ABBÉ AUDIERNE
NOTICE BIOGRAPHIQUE.
BIBLIOTHEQUE
DE LA VILLE
DE PERIGUEUX
L’abbé Audierne (Georges) naquit à Sarlat, dans le département
de la Dordogne, le 4 janvier 1798. C’est dans le collège de sa ville
natale qu’il fit ses études^ et sa théologie au grand séminaire.
A l’âge de 22 ans, il fut ordonné prêtre par l’évêque d’Angoulême,
avec dispenses du pape, et fut nommé professeur au collège de la
même ville. C’est dans l’exercice de ces fonctions qu’il fut choisi par
son ordonnateur afin de remplir une mission assez délicate. Il fut
chargé de ramener la paix dans la ville de Barbezieux, un instant
troublée par des paroles injurieuses qu’un vicaire de la localité avait
adressées à des jeunes gens. Plus tard, lorsqu’il quitta le professorat,
il emporta l’estime de ses élèves et des habitants, qui avaient pour
lui la plus grande affection. Il avait été appelé à Périgueux par
Mgr de Lostanges (i), qui venait d’être nommé évêque de cette ville,
et devint son secrétaire intime, et son aumônier, secrétaire général
de l’évêché, chanoine honoraire, titulaire, grand écolâtre, vicairegénéral, etc. Aussi tout le temps qu’il resta près de ce vénérable pré
lat, il eut à supporter tout le poids du siège épiscopal, car Mgr de
(1) La maison de Lostanges, établie en Périgord en 1448, tire son nom pri
mitif (de La Brande), d’une ancienne chevalerie, qui de temps immémorial pos
sédait le château de Montagrier. — Ce fut en 1335 que Bertrand de Là Brande,
2e de nom, épousa demoiselle Marthe, Aimar ou Aymar de Lostanges. La famille
réclama du cabinet du Saint-Esprit des lettres de créance sous le nom de de Los
tanges; ce cabinet les offrit sous le nom de La Brande, qui lui appartenait, et les
refusa au nom de de Lostanges qu’elle prenait à tort. Elle refusa de monter dans
les carrosses du roi, plus tôt que de reprendre son vrai nom, car celui do Lostan
ges se rattache aux Adhémar, vicomtes de Limoges. (Voir Viton de Saint-Alais.)
— 6 —
Lostanges était déjà dans un âge très-avancé. Il avait désigné d’a
vance l’abbé comme son successeur. A la mort de l’évêque, l’abbé
était allé à Paris, où il avait été reçu par le roi Louis-Philippe. A
son retour, il lui écrivit plusieurs fois. Il fut en effet nommé au siège
de Périgueux, mais les nombreux ennemis qu’il s’était suscités par
son orgueil, sa façon de penser et tous ses actes en général, mirent
tout en œuvre pour lui nuire, écrivirent au ministre des cultes et
même au roi, qui ne déchira l’ordonnance de sa nomination, dit-on,
qu’avec regret ; mais il y fut forcé par les circonstances.
Mgr Thomas Gousset fut nommé à sa place en 1835. Le nouvel
évêque, en prenant possession de son diocèse, voulut l’organiser sur
de nouvelles bases, et l’abbé, qui était tout avant, ne fut plus rien
après, car il fut dépouillé de ses titres, et ne conserva que celui de
simple chanoine de la cathédrale de Saint-Front. Nous n’avons pas à
apprécier ici la nouvelle organisation de l’évêque, mais on prétend
qu’il n’avait pas tous les torts.
Il est nécessaire de dire que sous l’épiscopat de Mgr de Lostanges
(en 1824), M. l’abbé Audierne fut chargé, comme chanoine écolâtre,
de toutes les écoles primaires de la Dordogne, et qu’il fit beaucoup
pour l’instruction publique. Périgueux lui doit l’établissement de son
école normale ; il éprouva pour sa création une vive résistance de la
part du clergé. Il a, pendant près de vingt ans, administré la prison
du chef-lieu du département. Après avoir joué un certain rôle et
occupé des places dignitaires, il ne pouvait être naturellement en
bons termes auprès de Mgr Gousset ; aussi s’allia-t-il avec M. Au
guste Dupont, imprimeur, directeur-rédacteur en chef de l'Écho
de Vésone, et pendant quinze ans il écrivit dans ce journal, où de
temps en temps il dirigeait des attaques contre la nouvelle adminis
tration épiscopale, que cette feuille flagellait. M. Dupont avait lui
aussi une certaine rancune, car on lui avait retiré l’impression du
catéchisme du diocèse, sous le prétexte réel, il est vrai, que son père
avait imprimé des feuilles révolutionnaires, et le clergé ne le dési
gnait que sous le nom de Marat du Périgord, parce qu’il avait fait
partie des comités de la Révolution : on lui en donnait pour preuves
écrites le titre qu’il réclamait lui-même dans ses imprimés, sur les
quels on peut voir : De l'imprimerie du républicain Dupont au club
des amis de l'Égalité.
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En 1832, deux croix de chevalier avaient été offertes à Mgr de
Lostanges pour lui et son vicaire ; l’évêque ne voulut pas accepter
cet honneur, et l’abbé, par contre-coup, ne pouvait faire que comme
son supérieur; mais ce ne fut pas, dit-on, sans regret.
Sous Charles X, l’abbé soutenait les principes du gouvernement. A
la révolution de 1830, il accepta la nouvelle Charte, ou du moins le
feignit-il. Pour nous, nous sommes portés à croire qu’il n’a jamais
eu d’opinions politiques très-prononcées.
Vers cette époque, dans les salons qu’il fréquentait, il avait lié
connaissance avec une foule de jolies femmes du monde. Il renouvelait
les scènes des abbés au petit collet et entretenait une correspondance
légère avec elles.
Il nous a montré lui-même des lettres et des chansons italiennes
que la comtesse Isabelle de Taillefer lui avait dédiées.
Voyant qu’il ne pourrait jamais rattraper ce qu’il avait perdu, et
ne se contentant pas de ses victoires avec les femmes, il se plongea
de plus en plus dans les travaux scientifiques. Il avait été l’ami de
M. de Taillefer, mais celui-ci étant mort, il se lia avec M. de Mourcin,
antiquaire.
Il était conservateur du musée départemental, qui avait été fondé
par MM. de Taillefer et de Mourcin. C’est lui qui obtint de M. Romieux, préfet de la Dordogne, la concession du local que ce musée a
occupé jusqu’aujourd’hui (il est à cette heure dans une des ailes des
anciennes prisons, appartenant à M. Galy).
L’abbé Audierne se dit un des donataires et fondateurs de ce musée :
nous allons dire ce qu’il en est.
M. Jouannet, qui s’est beaucoup occupé du Périgord, quoique n’en
étant pas originaire, donna une partie de sa collection à ce musée.
M. de Mourcin, à qui l’on fit part de cette libéralité, répondit qu’il ne
serait pas si bête d’en faire autant. L’abbé Audierne, plus adroit,
donna en effet quelques objets de peu de valeur et vendit une partie
de ce qu’il possédait ; mais ne voulant pas paraître en cette affaire,
pour conserver intacte sa réputation usurpée de générosité, il chargea
M. Denis Haulpetit, instituteur à Périgueux et chantre de la cathé
drale, de traiter le marché. Aussi trouve-t-on dans le catalogue du
musée le nom du vendeur et non celui de l’abbé, qui se plaint de n’y
a
— 8 —
pas figurer comme donataire. Aurait-il mieux aimé y figurer comme
vendeur? et le musée pouvait-il avoir une grande reconnaissance pour
une personne qui n’avait donné que ce qu’elle n’avait pu vendre ?
Quant aux vitraux dont il prétend avoir fait cadeau, il les avait
trouvés dans l’église Saint-Front, et ne pouvait se permettre de les
garder. Il est facile de faire de la générosité à ce prix.
En 1847, l’abbé Audierne fit un voyage en Italie, d’où il a rapporté
beaucoup de documents (1).
Nous avons dit que l’abbé écrivait beaucoup : il avait fait des notes
pour la reproduction de l'Estat de l’Eglise du Périgord, par le père
Dupuy, récollet, imprimé à Périgueux en 1629, et que M. Dupont
reproduisait par un procédé dont il était l’inventeur. Ces notes furent
imprimées en 1848, il lui en fut envoyé deux exemplaires pour corri
ger les épreuves ; mais la Révolution arriva, et depuis quelque temps
déjà Mgr Gousset avait été appelé dans un autre diocèse, et
Mgr Georges Massonnais était évêque de Périgueux. Un charivari pro
voqué par M. Dupont fut organisé et donné à l’évêque. L’abbé
Audierne était on ne peut plus mal avec le prélat pour des raisons
pour lesquelles je suis muet, et que les habitudes de l’abbé peuvent
expliquer. Dans les notes dont nous avons parlé ci-dessus, l’écrivain
disait que Bouchard d’Aubeterre, évêque de Périgueux, avait enlevé
la supérieure du couvent de Sainte-Claire, de la même ville, l’avait
conduite à Genève, où ils vécurent misérablement, après avoir eu
treize enfants (2). L’abbé était heureux de voir que d’autres prêtres
avant lui avaient aimé les dames.
Dupont, comme on a pu s’en convaincre, n’était pas en de trèsbons termes avec l’évêque pourtant iis se réconcilièrent, et l’abbé
Audierne fut sacrifié par Dupont. Ce dernier, de concert avec l’évê
que, égara ou brûla volontairement les manuscrits des notes sur la
continuation des évêques du père Dupuy, par l’abbé Audierne. Ce
fait est cause, d’après ce dernier, que cet ouvrage n’a pu paraî(1) Le voyage, en Italie de M. l’abbé Audierne se fit en compagnie d’une jeune
dame anglaise qui le défrayait de toute espèce de dépense.
(2) On peut consulter les archives de Saint-Front, dont les originaux sont dé
posés à la bibliothèque impériale à Paris, et où il manque dix-sept pages; ce
qui prouverait que le fait avance est très-vrai, et qu’on a déchiré ces pages pour
qu’on ne put trouver aucun renseignement sur cet épiscopat.
- 9 tre (1). Dupont et l’abbé ne se parlaient que très-froidement et pour
leurs besoins personnels. On prétend aussi que Mme D“* une desplus jolies femmes de Périgueux, locataire de l’abbé, qui habitait
lui-même un appartement dans la maison, contribua encore davan
tage à leur brouille. Pourtant, dans son Périgord illustré, il consacre
une biographie très-élogieuse à M. Auguste Dupont. Nous tenons de
bonne part que deux biographies ont été enlevées, l’ouvrage étant
sous presse, pour ajouter celle de Dupont.
A l’avènement de la République (1848), l’abbé voulut se mêler aux
affaires politiques.
Il fréquenta les clubs, où il fit sa profession de foi, car il aspirait
à la députation. Il fut presque toujours mal reçu dans ces réunions ;
il ne réussit pas à se faire porter sur les listes ; il obtint cependant
quelques voix.
Ce fut un peu plus tard que l’évêque Georges Massonnais lui fit
interdire l’entrée de l’église Saint-Front; un sacristain fut chargé de
cette mission ; cet homme devait son emploi à l’abbé ; aussi le lui
dit-il de manière à lui faire comprendre qu’il s’acquittait de sa mis
sion, mais qu’il ne ferait rien pour l’empêcher d’entrer, préférant
perdre sa place. L’abbé lui sut gré de son intention et n’insista pas.
Cependant il adressa une lettre, à l’évêque pour lui demander le
motif qui le faisait agir ainsi ; il lui fut répondu qu’il le savait bien.
Cette réponse n’étant pas très-explicite, il écrivit de nouveau, en
disant que cette mesure ne le touchait pas, et que, lorsqu’il voudrait
rentrer dans l’église, on lui en ouvrirait les portes à deux battants.
Cet incident n’eut pas d’autres suites.
Mais l’abbé, voyant que le séjour de Périgueux lui était peu favo
rable, et pour d’autres motifs sans doute, se retira au château de
Lamonzie-Montastruc, dans la Dordogne, chez Mme veuve de Los
tanges, qui le reçut à bras ouverts et avec la plus grande cordialité.
Il a demeuré une douzaine d’années dans ce château, où il s’occupait
surtout de choses matérielles, d’agriculture, et de la fécondité des
(l) C’est de l'abbé Audierne que nous tenons ces renseignements. Une de ses
lettres, écrite à M. Massoubre, rédacteur de l'Echo de Vésone, prouverait que
ces notes se sont retrouvées chez lui. — Alors l’accusation qu’il porte serait
fausse ; et si cet ouvrage n’a pas paru complètement, c’est la faute à l’abbé.
animaux. Il écrivit aussi quelques notes sur les eaux. Il avait aban
donné son genre de travaux habituels et venait rarement à Périgueux.
Pourtant il y vint un jour, à l’occasion de la réunion du congrès
archéologique de France, que M. de Caumont La Force avait convo
qué pour le 29 mai 1858, afin de se fixer pour la restauration de
l’église de Saint-Front. Le congrès devait tenir ses séances à l’hôtelde-ville, mais l’évêque fit tout pour qu’elles se tinssent à l'évêché,
moyen sûr d’évincer l’abbé (1), qui se trouvait déjà à Périgueux,
et que les membres de la réunion avaient invité. Un seul, M. Leymarie, qui a écrit quelques brochures périgourdines, lui confia de quelle
manière l’affaire s’était passée.
Dès ce moment, l’abbé devint plus sombre et acariâtre, il s’aper
cevait qu’il avait perdu dans l’opinion publique ; aussi tous ceux qui
l’entouraient se plaignaient de son humeur (2). Une autre affaire vint
mettre le comble à ses ennuis : un ordre arriva de Périgueux, afin
qu’il eût à quitter l’habit ecclésiastique, et son canonicat lui fut retiré ;
il protesta contre cet acte arbitraire, disait-il, mais le tribunal de
Bergerac, devant lequel l’affaire fut portée, ne lui donna pas gain de
cause, il fallut se soumettre à sa décision. Dès ce moment, il ne se
vêtit que d’une blouse grise.
(1) C’est à M. Eugène Massoubre qu’on est redevable de l’organisation du
congrès, et M. de Caumont n’aurait pas dû se laisser entraîner par l’évêque
et le faire tenir à l’évêché puisqu’il devait être tenu à l’hotel-de-ville, et que
d’ailleurs l’abbé Audierne avait reçu sa lettre de convocation faisant partie de la
société archéologique. —II n’ignorait point que la position de l’abbé l’empêchait
de se rendre à l’évêché.
(2) Le congrès avait fait enlever une plaque de marbre qui faisait partie du
revêtement de la tour de Vésone. — L’abbé l'ayant appris par M. Leymarie et
par le compte-rendu du congrès, écrivit au rédacteur de l’Écho une lettre par
laquelle il criait au vandalisme. M. Galy, conservateur du musée, répondit à
cette lettre par une autre, où il expliquait les raisons de l’enlèvement de cette
plaque ; il finissait par ces lignes : « Je compare les vieux monuments à la so
« ciété : Comme elle, ils commandent égards et respect. Malheur à celui qui
« l’oublie! »
E. Galy.
(Écho de Vésone, juin 1858).
On voit par ces mots que la vie de l’abbé était connue et que le public avait
déjà jugé sa conduite qui était si peu d’accord avec son caractère. Nous trouvons
cependant que M. Galy s’écartait assez de la question archéologique en ajoutant
ces lignes qui, quoique vraies, n’étaient pas à leur place. Mais l’inimitié qui était
survenue entre ces deux savants est oubliée sans doute, puisque dans son der
nier voyage à Périgueux l’abbé a été vu embrassant M. Galy.
— 11 —
Vers cette époque, un homme nommé Juille fut trouvé mort près
des murs du château ; la malveillance ou les ennemis de l’abbé pous
sèrent la méchanceté jusqu’à dire qu’il était l’auteur de ce crime ;
d’autres personnes prétendaient lui avoir vu lancer des pierres. La
rumeur publique s’en émut à tel point que la gendarmerie vint au
château, afin de savoir à quoi s’en tenir et tâcher d’avoir des éclair
cissements. L’abbé partit immédiatement pour Bergerac, où il prouva
son innocence. De la calomnie, il reste toujours quelque chose : beau
coup de gens n’étaient pas certains qu’il ne fût pas l’auteur du crime,
mais comme la vérité se fait jour tôt ou tard, il arriva qu’un homme
au lit de mort s’avoua coupable de cet homicide, avec autorisation de
le divulguer pour ne pas laisser peser plus longtemps sur la tête d’un
innocent une infamie qu’il ne méritait pas.
L’homme qui fut trouvé mort avait voulu s’amuser aux dépens de
l’autre, en voulant l’effrayer pendant la nuit, mais il fut victime de sa
plaisanterie, car son camarade s’armant de pierres, lui en lança une qui
l’atteignit au front et occasionna la mort. Il est inutile de dire qu’avant
l’éclaircissement de cette affaire l’abbé était mal vu de tout le monde,
Ainsi voilà un homicide involontaire qui aurait pesé sur la tête de
l’habitant de Monlastruc, si la Providence n’était venue mettre un
terme à toutes ces calomnies.
Quant aux pierres lancées de la terrasse du château, voici ce qui
s’était passé ; mais l’époque n’était pas la même :
Un jeune officier avait projeté d’enlever la demoiselle du château,
le complot était formé entre eux. Il se rendit pendant la nuit à la
grille ; mais comme l’abbé avait été prévenu., il avertit la mère
de ce qui se passait, lit fermer toutes les issues, mit les clefs
dans sa poche, de sorte que la jeune personne se trouva prison
nière. Il se porta avec la mère sur la terrasse, et lorsque la voiture
du ravisseur fut près de la grille, il lança quelques pierres pour l’ef
frayer. Voilà ce qui a fait dire à quelques personnes qu’on lui avait
vu lancer des pierres. Dans tous les cas, ce ne peut être que par les
complices du rapt.
Le château de Lamonzie-Montastruc est situé dans une belle posi
tion. À le voir extérieurement, on jouit d’un beau coup-d’œil, et l’on
est porté à croire que l’intérieur y répond. Mais, à part le salon, tout
était délabré et dans un état pitoyable. Le cabinet de travail de l’abbé
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n’était qu’un fouillis où les livres et les débris d’antiquités gisaient
çà et là couverts de poussière. L’abbé avait entrepris de le faire res
taurer ; quelques travaux avaient déjà été commencés, lorsqu’un évé
nement imprévu vint y mettre un terme ainsi qu’au séjour de l’abbé.
Le fils aîné de Mme de Lostanges, accompagné de son beau-frère
M. de Vassal, vinrent au mois de décembre 1861, afin de mettre l’abbé
hors du château qu’il habitait depuis une douzaine d’années avec la
marquise. A cet effet ils étaient venus en voiture, pénétrèrent dans
le château, et, après quelques violentes paroles de part et d’autre, ils
entraînèrent l’abbé, vers ce véhicule et le firent entrer bon gré, mal
gré, en le maintenant. Le postillion avait ordre de ne pas s’arrêter
quoiqu’il arrivât ; mais en entrant dans le bourg de Lamonzie, M. Au
dierne brisa un carreau. Plusieurs habitants de l’endroit, attirés par
le bruit, s’approchèrent, et l’abbé Bouyssou, curé de la paroisse, s’y
trouva un des premiers. En termes très-pacifiques, il voulut s’oppo
ser à cet acte de violence. Les villageois étant de son côté, il fallut
céder à la force ce qu’on n’avait pas voulu accorder à la raison.
• L’abbé se réfugia chez le curé, couvert de meurtrissures qu’il s’était
faites en se débattant. M. Bouyssou lui donna tous les soins que ré
clamait son état. Il partit le lendemain pour Bergerac où il se rétablit.
De là, il vint à Périgueux dans sa maison de la rue St-Roch, n° 2, où
il ne fréquentait que MM. Eugène Massoubre, Leymarie et Charrière.
Un procès eut lieu à Bergerac, et les agresseurs de l’abbé Audierne
furent condamnés à une peine très-minime. Le voilà donc fixé de
nouveau à Périgueux après une longue absence; pendant le séjour
qu’il y fit, mourut M. Labat, ancien curé de Sariat, qui lui avait suc
cédé à son canonicat.
En 1860, décéda Mgr Georges Massonnais (1). Mgr Baudry lui
(1) A l’époque de la mort de Mgr Georges Massonnais, évêque de Périgueux,
M., l’abbé Audierne écrivit une lettre à M. Eugène Massoubre, rédacteur de
l'Écho de Vésone, qui eut le bon esprit de ne pas la publier. Jamais lettre n’a
frappé aussi sévèrement Mgr l'évêque que celle-ci. Nous allons tâcher, autant
qu’il nous sera possible, d’en donner le contenu.
Nous aurions voulu pouvoir la donner textuellement, mais l’abbé Audierne
n’a pas voulu nous la confier ; il nous l’a montrée plusieurs fois ; on en trouvera
l’original aux archives de M. Eugène Massoubre, à Périgueux; elle est datée de
Montastruc, et elle est ainsi conçue ou à peu près :
« Monsieur le rédacteur,
« Je ne comprends pas comment vous avez pu signer un article si flatteur
pour cet homme que vous connaissez pourtant si bien. J’en appelle à la jus
tice de Dieu, qui a jugé les morts, qui a vengé les vivants, il était temps qu’il
fût jugé aussi cet infâme, cet orgueilleux, ce vaniteux, ce scandaleux, ce men
teur, cet homme si peu charitable...... Paix aux morts, paix aussi à l’homme
mort la bouche pleine d’ordure... Il est étouffé, ce colosse, et je pense que les
innocents seront vengés. »
Ces paroles n’ont été dictées que par une rage insensée qui aurait dû s’arrêter
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avait succédé. L’abbé Audierne écrivit au nouvel évêque pour lui
réclamer son canonicat, laissé vacant par la mort de M. Labat. Une
réponse s’en suivit et conduisit à une visite chez le prélat, à laquelle
succédèrent plusieurs autres, car le caractère de l’évêque était tout
pacilique ; mais, malgré le désir qu’il avait de réintégrer l’abbé dans
ses droits, il ne put y parvenir. La place vacante fut occupée quelque
temps après. Ce fut alors que M. Audierne partit pour Paris, où il
descendit en arrivant chez les pères Jésuites allemands de la rue
Lafayette. Ces religieux lui promirent de s’occuper de lui et pen
saient qu’avec le temps il rentrerait dans son canonicat tant désiré.
Ii reprit l’habit ecclésiastique qu’il n’a pas quitté depuis. Sa vie a, dès
ce moment, été toute studieuse, tous les jours fouillant les manus
crits Leydet et Lespine, à la bibliothèque impériale et à l’école des
Chartres, où il a puisé de nombreux documents que nous connaîtrons
sans doute un jour. Les pères lui offrirent la direction d’un couvent
de religieuses qu’il refusa.
Sur ces entrefaites la mort vient surprendre Mgr Baudry. L’abbé
patienta jusqu’à la nomination de son successeur Mgr Dabert.
t
/
Il voyait à Paris beaucoup de Périgourdins. Il fit une visite au
t poète fabuliste Pierre Lachambeaudie, de Montignac, qu’il avait connu
autrefois, et qui habitait Villemomble, près Bondy ; il voyait égale
ment M. de Tounens, roi d’Araucanie et de Patagonie, et le critiquait
assez ouvertement.
L’évêque Dabert vint prendre possession de son siège épiscopal ; alors
les jésuites, chez lesquels il demeurait, proposèrent à l’abbé un arran
gement qui sans doute ne lui convint pas, car il se mit dans une colère
affreuse et quitta brusquement leur maison. Il demeura quelque temps
chez un médecin de ses amis qu’il quitta également, attendu que ce
dernier voulait lui emprunter de l’argent, et voulait aussi que l’abbé
devant un lit de mort. On doit être indulgent pour qui n’est plus, et du reste,
M, l’abbé aurait dû se souvenir des paroles de l’Évangile pour fa femme adul
tère, quand il accuse l’évêque de ne point avoir de charité. Il est possible que
Mgr Georges Massonnais n’ait pas secouru son neveu, comme le dit l’abbé à qui
veut l’entendre; mais il est sûr que l’abbé Audierne n’a rien fait pour son
malheureux frère mort dans la misère en vendant des journaux à Paris. — Il sait
aussi que ses propres neveux sont obligés, pour vivre, d’être concierges de ses
maisons.
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demeurât toujours avee lui. De là, il fut chez le docteur Vincenotson
neveu, rue des Noyers, où il régla ses affaires et, le 20 mai 1864, revint
à Périgueux furieux contre le clergé, qui ne lui avait pas été favorable.
M. l’abbé du Pavillon, son ami, vint le voir et l’engagea à retour
ner à Paris. L’abbé, voyant que les habitants de Périgueux étaient
froids pour lui, regagna la capitale après avoir fait don d’une grande
quantité de livres au séminaire de Périgueux. Il emporta avec lui beau
coup d’objets faisant partie de sa collection, lit emballer les autres et
les fit partir plus tard pour Paris où il les a vendus.
Maintenant il y a deux ans qu’il s’occupe d’achats de maisons. Il
est devenu propriétaire de trois immeubles dans la capitale.
Avant de détailler ses ouvrages, nous allons dire un mot sur sa
dernière publication : De l’origine et de l’enfance des arts en Péri
gord avant la découverte des métaux. Cet ouvrage fut donné en
manuscrit chez Dupont et Cie, imprimeurs à Périgueux, vers le mois
de février 1863. Les lithographies, exécutées à Paris par notre ami
Pierre Reymond, furent livrées par lui à la fin du mois de mars de la
même année. Elles furent imprimées chez M. Paul Dupont, à Paris,
mais je ne sais trop pour quel motif on a mis le nom de l’imprimerie
de Périgueux. Il est probable que c’est parce qu’elles ont été mal tirées.
MM. Lartet et Christy, qui ont écrit sur le même sujet, ne sont
venus en Périgord qu’en septembre 1863, ce qui laisserait supposer
que ces savants ne seraient venus dans la Dordogne que sur les
données de l’ouvrage de l’abbé. Mais avant lui, M. Jouannet, dans
une brochure sur Lamonzie-Saint-Martin, imprimée en 1810, et
M. Wlgrin de Taillefer, dans les antiquités de Vésone, imprimées
en 1821, en avaient parlé, mais sans traiter spécialement ce sujet.
Plusieurs journaux de Paris ayant fait des appréciations sur le
travail de MM. Lartet et Christy sans parler de l’abbé, et son nom
n’ayant même pas été prononcé dans la séance de l’académie des
sciences du 29 février 1864, il adressa plusieurs lettres qui furent
publiées dans l'Opinion nationale (1868), afin de revendiquer la pro
priété de la découverte des grottes. Il a écrit aussi une brochure sur
le ^miracle de Migné en Poitou, mais sans nom d’auteur, travail
absurde autant par le fond que par la forme, et qui pourtant valut à
son auteur la décoration de l’ordre de l’Eperon-d’Or, donné par le
pape Léon XII. Le ban et l’arrière-han de la sénéchaussée du Péri-
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gord (ouvrage très-incomplet), lui a été fourni par M. de Monteil,
qui lui-même l’avait pris sur un imprimé, avec ceux du Bordelais et
de la province d’Agen.
Voici maintenant la liste de ses ouvrages :
1. Brochure sur le Miracle de Migné ;
2. Notice sur toutes les églises monumentales de la Dordogne ;
3. Notice sur le druidisme, ou la religion qui a précédé la reli
gion chrétienne dans le Périgord ;
4. Vie de saint Front, premier apôtre du Périgord et fondateur-de
l’église de Périgueux ;
5. Histoire de Sarlat et de ses évêques ;
6. Histoire des évêques de Périgueux, depuis saint Front, fonda
teur, jusqu’à M. de Lostanges;
7. Notice sur l’industrie et les établissements industriels de l’ar
rondissement de Périgueux et surtout ceux de la ville ;
8. Plusieurs discours sur l’agriculture ;
9. Notice sur le château de Biron ;
10. Relation d’un voyage de Périgueux à Bergerac;
11. Plusieurs articles fournis à la Guyenne historique et monumen
tale, imprimée à Bordeaux ;
12. Notes sur l’Estat de l’Eglise du Périgord, par le P. Dupuy,
récollet ;
13. Notice sur l’église cathédrale de Saint-Front ;
14. Notice sur l’abbaye de Brantôme, son église et ses cloîtres;
18. Notice sur l’église, le prieuré et la ville de Saint-Cyprien ;
16. Notice sur la ville de Saint-Astier;
17. Notice sur Cadouin, son église et ses cloîtres;
18. Notice sur l’église de Merlande;
19. Le Périgord illustré ;
20. Du ban et de l’arrière-ban de la sénéchaussée du Périgord
en 1557 ;
21. Les Thermes de Vésone ;
22. Epigraphie de l’antique Vésone;
23. Origine de l’enfance des arts en Périgord, avec 6 planches
dessinées et lithographiées par Pierre Reymond ;
24. Oraison funèbre de Mgr de Lostanges, évêque de Périgueux;
28. Mes délices, ou impressions de voyage en Italie en 1847.
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Beaucoup d’articles publiés dans la Mosaïque du Midi, articles
quelquefois extraits de ses œuvres, et plusieurs autres dans des
revues archéologiques'.
Maintenant, voici la récompense de ses travaux :
•
1835, il fut nommé membre de la Société pour la conservation des
monuments nationaux ;
1835, conservateur et inspecteur des monuments de la Dordogne;
1836, membre de la Société d’agriculture, sciences et arts de la
Dordogne ;
1835, membre des antiquaires de Normandie et de la Société ar
chéologique de Saintes ;
1840, membre de l’Institut de France dans la classe des beaux-arts ;
1841, membre de la Société internationale des naufrages;
1842, membre de l’Institut d’Afrique;
1844, membre de la Société archéologique et historique de la Cha
rente ;
1845, membre de l’Académie de l’enseignement ;
1845, membre de la Société des arts et sciences de Carcassonne;
1858, membre de la Société des sciences industrielles, arts et bel
les-lettres de Paris ;
1846, 6 mai, chevalier de la Légion-d’Honneur.
Quand l’abbé vient à Périgueux, il trouve encore des connaissances
qui voient en lui un savant et un ami des arts. Il voit entre autres
MM. Charrière et Eugène Massoubre.
Dans le mois d’octobre 1868, il est venu en Périgord, où il a fait
de nouvelles recherches. Probablement nous en verrons le résultat
dans les œuvres qu’il publiera plus tard.
Après plusieurs voyages faits à ***, chez Mme veuve V***, can
ton de Vergt, il s’est rendu à Paris en compagnie de cette dame. —
Ils y sont encore.
EmmAnuel GARRAUD.
Saint-Léon-sur-l’Isle, chalet de Villecourt, le 22 juillet 1869.
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