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CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
SESSION DE 1834.
DISCOURS
DE
M. LE GÉNÉRAL BUGEAUD,
DÉPUTÉ DE LA DORDOGNE ,
Sur les encouragemens à l'agriculture; dans
la discussion du budget du ministère du
commerce et des travaux publics, pour
1835.
(Séance du 6 mai 1834)
Messieurs ,
Jusqu’à présent les orateurs qui ont combattu mon amen
dement sans en avoir entendu le développement complet ,
puisque la question avait été remise à aujourd’hui, se sont
bornés à dire que l’agriculture produisait trop , parce qu’on
ne pouvait tout consommer.
M. Bastard de Kerguiffinec a combattu bien plus la loi de
céréales que mon amendement ; son argument est celui de
M. Syrieys de Marinhac , qui prétendait aussi que l’agricul
ture produisait trop.
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Ë.P.
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( 2)
Non, Messieurs , l'agriculture ne produit pas trop, ainsi
que l’a dit l’honorable orateur qui descend de la tribune;
elle ne produit pas assez. Il n’y a que les céréales dont la pro
duction soit plus considérable que la consommation, et cela
n’empêche pas que nous soyons inondés des céréales étran
gères.
Je vous demanderai la permission d'achever le développe
ment de mon amendement, concernant la question des co
mices agricoles; et je suis heureux que la question ar
rive au commencement d’une séance, parce que nous pour
rons la traiter avec cette suite qui convient à une question
aussi importante. C’est à ce titre , Messieurs , que je réclame
votre attention , non pour satisfaire un vain amour-propre,
mais parce que le sujet est digne de la captiver.
Permettez-moi, Messieurs, de revenir un instant sur ce que
j’ai dit hier : la chambre était à la fin de la séance si peu at
tentive, que je suis obligé de me reprendre.
J’ai dit que l’allocation de 200,000 fr. n’était qu’un vote
en quelque sorte moral ; en excitant à la création des comices
agricoles, on prouvera tout l’intérêt que l’on porte à l’agri
culture. Les 200,000 fr. ne pourront pas être dépensés, mais
il est important qu’ils soient inscrits au budget.
Vous comprenez donc , Messieurs , que c’est un vote mo
ral que je vous demande en ce moment, et pas autre chose;
car je le répète, il serait impossible de dépenser les fonds.
Les comices d’agriculture ne pourront être organisés... J’in
vite M. le ministre du commerce à me prêter un peu d’atten
tion (on rit) (Une voix. C’est la faute de M. Auguis, qui
parle au ministre); c’est une chose qui le regarde particuliè
rement.
En supposant que l’allocation soit votée, elle ne pourrait
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être employée qu’à organiser les comices agricoles pour 1835,
conformément à une circulaire du ministre du commerce ;
car vous ne voulez pas donner votre argent pour des comices
qui ne fonctionneraient pas ; vous voulez l’employer d’une
manière fructueuse.
Je vous ai dit hier que presque toujours nous nous étions
occupés de lois politiques, et fort peu d’intérêts matériels;
que si quelquefois nous étions descendus à des intérêts ma
tériels , nous nous étions occupés de la population des villes ,
et nullement de celle des campagnes, quoiqu’elle comprenne
de 22 à 24 millions d’individus qui , par un travail des plus
assidus, vivifient la société et paient la plus grande partie des
impôts.
Je déplore aussi que vos hommes d’état ne se soient pas
plus occupés des questions relatives à l’agriculture. Je les
excuse, parce qu’ils en ont été détournés par les évèncmens,
politiques et les attaques incessantes de la rue, de la tribune
et de la presse. Nous voilà donc arrivés au point où nous avions
laissé hier la question.
Messieurs, l’on a volé et l’on vote chaque année des fonds
d’encouragement considérables pour le commerce , pour les
arts, pour la musique, pour les théâtres ; et l’on ne fait rien,
absolument rien pour encourager l’agriculture. Ce n'est pas
que nous prétendions qu’on puisse nous encourager à coups
de budget... (on rit); car il faudrait dix budgets comme
le nôtre pour encourager l’agriculture.
Nous n’avons pas encore en France , surtout dans les
campagnes, assez d’esprit public pour créer des co
mices agricoles , si nous ne recevons pas l’impulsion du Gou
vernement; et les 200,000 fr. que je demande ne seraient
qu’une bagatelle comparés à l’importance de l’objet.
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Il ne nous faut pas de gros votes financiers , mais une ins
titution vivifiante.
Nous demandons aussi qu’on n’enlève pas une à une, par
les tarifs des douanes, toutes les branches auxquelles nous
pourrions nous accrocher pour varier nos cultures, car la
variété seule peut donner des bénéfices.
Nous demandons que nos lois de douanes ne soient
pas combinées toujours dans les intérêts des consommateurs
des villes , parce que les intérêts des producteurs des cam
pagnes sont intimement liés à ceux des consommateurs et pro
ducteurs des villes.
Enfin , nous demandons que le Roi lui-même , les princes,
les fonctionnaires publics, s’occupent d’agriculture , qu’ils
lui donnent cette grande impulsion qui est si nécessaire ; car
il faut surtout faire aimer l’agriculture aux classes riches et
aisées, afin qu’elles lui donnent cette impulsion intelligente
qui doit la faire fleurir.
Il faut aussi la mettre en honneur , et je voudrais qu’on en
fit un moyen pour arriver aux faveurs du Gouvernement,
qu’on distribuât quelques récompenses honorifiques, quel
ques places, quelques emplois aux hommes qui se seraient le
plus distingués dans l’agriculture.
Je demande en particulier que le ministre du commerce
(car les mots sont plus importans qu’on ne lepense) veuille bien
s’intituler aussi ministre de l’agriculture , et qu’en tête de
ses lettres il mette : « Ministre du commerce et de l’agricul
ture. » (Marques d’adhésion.)
Eh , Messieurs , c’est pour votre mère nourrice que je vous
parle ; elle ne vous visite qu’une fois l’an : vous pouvez bien
lui accorder un moment d’attention à cette pauvre mère nour
rice ' (On rit. )
( 5 )
Vous savez tous ce que c’est qu’un comice agricole. Je suis
obligé de le redire, car on y a prêté si peu d’attention , et
cela est si important cependant !... Un comice agricole ,
c’est une petite société d’agriculture, non pas théorique mais
pratique, qui se charge d’appliquer sur la surface qu’elle em
brasse dans son action ce qui convient mieux au sol, au cli
mat, aux besoins commerciaux et aux habitudes de localité ,
car l’agriculture est essentiellement une science de localité :
ce qui convient dans l’une ne convient pas dans l’autre.
Il n’y a que les habitans des lieux , les membres du comice
agricole qui puissent faire choix du meilleur système à suivre.
L’agriculture n’est pas une chose aussi difficile qu’on se
l’imagine généralement : elle se compose de principes fort
simples ; elle est vaste dans l’ensemble , mais simple dans l’ap
plication locale.
Il suffit de faire un bon choix de ce qui convient pour la
localité; et c’est tout au plus deux ou trois principes dont il
faut exciter l’application , non seulement par des préceptes ,
mais encore par des exemples et des encouragemens.
Eh bien ! voilà ce que fait le comice agricole , M voilà en
quoi il diffère de la société d’agriculture; celle-ci fait des
mémoires, des recherches scientifiques qui, la plupart du
tems, n’arrivent pas au cultivateur chargé d’appliquer. Ces
mémoires tombent dans les mains d’hommes savans qui se
bornent à les lire dans leur cabinet et n’appliquent jamais.
Le comice agricole est essentiellement applicateur.
Chaque membre du comice est jaloux de donner sur sa
propriété quelques exemples des cultures qu’il préconise,
qu’il récompense ; et il est impossible qu’un paysan fasse
un pas pour aller à la messe, à la foire, au marché, sans
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rencontrer sur la route quelques-uns des exemples de culture
pour lesquels on lui donne des préceptes ou des récompenses.
Le comice agricole ne doit embrasser qu’un canton. Je
suis bien aise de le dire à cette tribune ; car on croit assez
généralement qu’il serait convenable que le comice embrassât
un arrondissement. Cette étendue est trop considérable, on
ne trouve pas assez de zèle lorsqu’il s’agit de parcourir un
arrondissement entier.
Il faudrait plusieurs jours aux commissaires chargés de visi
ter les cultures, et le zèle ne va pas jusqu’à découcher, à aban
donner ses affaires pendant trois ou quatre jours pour faire
les affaires du public. Les fêtes agricoles exercent une trèsgrande influence d’opinion. Si vous faites des fêtes agricoles
dans le chef-lieu de département, peu de paysans s’y ren
dront; faites-lesdans les cantons, tous les paysans iront. Ces
fêtes excitent une grande émulation. Il est. impossible que la
réunion de tous les cultivateurs par cantons, dans des princi
pes communs, dans une théorie commune , appliquant d’une
manière uniforme, ne fasse pas prospérer l’agriculture.
Déjà plusieurs cantons de France ont formé des comices
agricoles; ces institutions ont produit une amélioration sen
sible et rapide dans l’agriculture. La discussion qui a eu lieu
dans cette enceinte en 1832 a produit le meilleur effet. J’ai
reçu plus de cent cinquante lettres qui me demandent des
renseignemens pour organiser des comices agricoles. Il y en a
huit dans le département de la Dordogne , sept dans le dé
partement de la Vienne ; enfin il y a une tendance marquée
vers les comices; eux seuls pourront faire faire des progrès
rapides, et nous avons besoin d’aller vite pour guérir les maux
qui affligent la société.
L’agriculture est si misérable qu’elle se trouve au-dessous
de l’art des fabriques. Qu’est-il arrivé? c’est qu’elle n’a pas
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pu rétribuer l’ouvrier comme à la ville, et alors les ouvriers
ont quitté les campagnes, et sont venus s’agglomérer dans les
cités, où souvent ils ont été dangereux ; car, toutes les fois que
le travail a manqué, ces quantités d’ouvriers sont devenues un
danger politique.
Nous avons donc le plus grand intérêt à faire prospérer l’a
griculture pour rétablir l’équilibre entre elle et les fabriques,
afin de retenir dans les champs cette population qui court à
la ville chercher un état plus heureux. Mais pour cela il faut
que l’agriculture fasse des progrès, il faut qu’elle puisse mieux
rétribuer le travail et satisfaire les besoins créés par la civili
sation.
Les comices, Messieurs, sont, à mon avis, le meilleur moyen
d’arriver à ces résultats. J’ai soigneusement examiné les théo
ries politiques et industrielles qui ont été successivement mi
ses en avant, qui annonçaient qu’elles allaient résoudre le pro
blème.
Les théories politiques , telles, par exemple , que le vote
universel , sont d’une impuissance complète. Les théories in
dustrielles , telles que je les ai vues , peuvent bien restaurer
quelques parties de l’édifice ; mais, Messieurs, l’agriculture
seule peut en consolider les bases.
Ici, Messieurs , je m’appuie de l’autorité d’un grand nom
bre d’hommes célèbres; et je demanderai à la chambre la per
mission de lui lire une lettre de Frédéric II, roi de Prusse.
J’espère, Messieurs , que vous prêterez quelque attention à
cet homme célèbre, puisque l’orateur ne peut pas la captiver.
(Mouvement en sens divers ; attention.)
Extrait d'une lettre de Frédéric II, roi de Prusse, au
surintendant de son royaume.
« De toutes les professions , c’est celle qui est la plus utile
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à l'homme dans un Etat, qui le nourrit, qui l’enrichit, et
la force réelle d’une nation est celle qui a pour base l’agri
culture , parce qu’elle est au-dessus de tous les accidens
étrangers.
» Si j’avais un homme qui me produisit deux épis de blé au
lieu d’un , je le préférerais à tous les génies politiques.
» Les relations de la Chine parlent de la cérémonie d’ou
vrir les terres, que l’empereur fait tous les ans ; on a voulu
exciter les peuples au labourage par cet acte solennel : de
plus, l’empereur est informé, chaque année , du laboureur
qui s’est le plus distingué dans sa profession ; il le fait man
darin de 8e ordre; il a le droit de manger chez le vice-roi,
et son nom est mis eu lettres d’or dans une salle publique.
» Chez les anciens Perses, le 8e mois, nommé chorem-rus,
les rois quittaient leur faste pour manger avec les labou
reurs, regardant ces institutions admirables pour encourager
l’agriculture. Tout, en effet, dépend et résulte de la culture
des terres ; elle fait la force intérieure des Etats; elle y attire
la richesse du dehors.
» Toute puissance qui vient d’ailleurs que de la terre est
artificielle et précaire, soit dans le physique, soit dans le mo
ral. L’industrie et le commerce, qui ne proviennent pas éga
lement d’un pays, surtout en premier lieu, sont au pouvoir
des nations étrangères, qui peuvent, ou les disputer par ému
lation, ou les ôter par envie, soit en établissant la même in
dustrie chez elles , soit en supprimant l’exportation de
leurs matières ou l’importation de ces matières en œuvre.
» Vous accorderez donc, Monsieur le surintendant , une
protection aux campagnes plutôt qu’aux villes ; je regarde
les unes comme des mères et des nourrices toujours fécon
des; et les autres comme des filles souvent ingrates et stériles»
(9)
» Vous favoriserez la multiplication de toutes les espèces
de productions par la circulation la plus libre. Tous les hom
mes tiennent alors ensemble aux campagnes et aux villes ; les
provinces se connaissent et se fréquentent. Les prés favorisent
le labourage par les bestiaux qu’ils engraissent, la culture des
blés encourage celle des vins, en fournissant une substance
toujours assurée à celui qui ne sème ni ne moissonne , mais
plante, taille et cueille.
” Une fois l’agriculture perdue , plus d’industrie , plus de
commerce, plus d’arts mécaniques, plus de sciences, plus de
bons principes, de police et d’administration, car tout se
tient dans la nature et dans la politique.
» Vous aurez , pour cette partie du peuple qui est si né
cessaire à l’Etat, les sentimens qu’avait le bon Henri IV et
que j’ai moi-même, lorsqu’il voulait que tous les laboureurs
eussent le dimanche une poule au pot. »
Permettez-moi, Messieurs, de revenir sur quelques passa
ges de cette lettre remarquable : « Si je trouvais un homme
qui produisît deux épis de blé au lieu d’un , jele préférerais
à tous les génies politiques. » Cela est vrai, Messieurs : la vé
ritable politique, la véritable liberté , c’est de donner au
peuple le bien matériel; que lui importent, en effet, les
droits politiques s’il n’a pas de pain,pas de meubles, rien de
ce qui est nécessaire à la vie ? La liberté ne serait qu’un vain
mot à l’usage des folliculaires et des ambitieux de toutes les
classes et de toutes les couleurs, si elle n’amenait pas pour les
masses le bien-être matériel. Peu importent au peuple le vote
électoral , le suffrage universel, s’il n’a pas de pain , s’il n’a
rien de ce qui est nécessaire à la vie. Il s’embarrasse fort peu
de ses droits politiques ; l’agriculture seule peut lui donner
une amélioration , non pas celle que rêvent les démagogues,
qui conduirait à abaisser les classes élevées au niveau de la
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moins élevée, mais cette amélioration générale qui fait que tou
tes les classes à la fois s’élèvent d’un ou deux degrés sur
l’échelle sociale; car porter tout le monde au sommet est
impossible. (Très-bien ! très-bien !)
« Vous accorderez donc, Monsieur le surintendant, une
protection aux campagnes plutôt qu’aux villes ; je regarde les
unes comme des mères et des nourrices toujours fécondes ,
et les autres comme des filles souvent ingrates et stériles. »
Ce paragraphe , Messieurs, pourrait recevoir une interpré
tation fâcheuse s’il n’était corrigé par les paragraphes qui le
suivent :
Certes, les villes produisent comme les campagnes, et
leur sont aussi nécessaires que les campagnes aux villes. Cel
les-ci sont loin d’être improductives; il faut donc faire mar
cher de front les villes et les campagnes.
Le Roi philosophe s’empresse d’ajouter :
« C’est à la racine que je veux arroser l’arbre , les villes ne
pouvant être florissantes que par la fécondité des champs.
» Favoriser les arts et négliger l’agriculture serait ôter les
fondemens d’une pyramide pour en élever le sommet. »
Mais , Messieurs, c’est ce que nous avons fait constam
ment ; nous avons arrosé l’arbre par ses feuilles , au lieu de
l’arroser par ses racines. Nous avons favorisé les villes , nous
avons favorisé les arts, et nous n’avons pas favorisé les cam
pagnes ; et c’est évidemment parce que l’agriculture est res
tée sans encouragement qu’il en est résulté de très-grands
malheurs pour le pays.
Nos fabriques ont trop produit, parce que les agriculteurs
sont restés pauvres , parce que les agriculteurs n’ont pas pu
consommer. Mais si les agriculteurs étaient plus riches, les
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fabriques cesseraient de produire trop ; je dis plus , elles ne
produiraient pas assez.
Il est prouvé que si chaque paysanne portait, seulement
le dimanche , une robe de soie , il faudrait que les fabriques
de Lyon fussent doublées ou même triplées.
La meilleure manière d’arroser l’arbre dans ses racines ,
c’est d’encourager les comices agricoles. C’est là une véri
table association , une véritable association politique et li
bérale ; et je ne crains pas, quoi qu’on en ait pu dire , que
le Gouvernement interdise jamais celles-là. On n’y parlera
pas aux peuples de certains droits politiques avec lesquels ils
ne peuvent que se suicider; mais on leur enseignera la science
plus utile , plus libérale de produire deux épis au lieu d’un,
deux bœufs au lieu d’un, deux veaux au lieu d’un, deux mou
tons au lieu d’un. (Mouvement divers.)
Cela est très-vulgaire assurément pour nos politiques
de clubs et de journaux , mais c’est très-libéral; c’est là la
véritable liberté , c’est celle que le peuple saura apprécier.
La misère est le seul esclavage que craigne le peuple français;
jamais aucun peuple n’a été plus libre; faisons qu’il soit aussi
le plus heureux, le plus riche. Ce n’est pas seulement un
résultat matériel que nous devons attendre des comices, mais
encore uu résultat moral des plus importans.
Je crois qu’il serait de la plus haute importance que l’a
griculture pût devenir une profession qui occupât nos jeunes
gens, lesquels, à défaut d’emploi, ne rêvent que journaux ,
émeutes et insurrections.
Quand l’agriculture sera mieux comprise , ce sera une vé
ritable science à la portée de tout le monde ; elle deviendra
une profession ; une foule de jeunes gens qui se font avocats
sans causes et médecins sans malades resteront dans les champs.
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Ne trouvant pas à se caser, ils tourmentent le pays jusqu’à ce
qu’ils aient trouvé une petite ou une grosse place.
Je ne saurais trop le répéter, l’avenir du pays est dans une
meilleure exploitation du sol : notre commerce , notre indus
trie ne peuvent espérer de meilleurs débouchés ; partout ils
trouvent une guerre de concurrence. C’est donc sur les 24 mil
lions d’agriculteurs qui ne consomment presque rien de nos
fabriques, que l’on doit compter pour l’écoulement de nos
produits: ce sera une assez belle conquête. Alors vos fabriquesne produiront pas trop. Si tous les comices agricoles étaient
organisés dans tous les cantons de la France, il y aurait cent
cinquante mille associés pour l’agriculture, ou capacités
sociales, presque autant que d’électeurs;, et pour mon
compte je désirerais fort que dans la loi électorale on
dit : « Nul ne sera électeur , s’il ne fait partie du comice
agricole de sou canton. » (On rit.) Alors , Messieurs , vous
verrez venir le goût de l’agriculture , on sera agriculteur
par mode , par sympathie , par moutonnerie.. (Nouveaux
rires.)
Alors les capitaux qui manquent à l’agriculture ne lui
manqueraient plus ; car quand on aime quelque chose , on ne
craint pas de lui consacrer des fonds. Quant à moi, je ne
place jamais mon argent, parce que je suis impatient de le
dépenser dans la terre , parce que j’aime l’agriculture. Si
vous la faisiez aimer, elle ne manquerait pas d’argent. Elle
en manque en ce moment, pourquoi? parce que l’agriculture
a été mal faite jusqu’à présent. Ce serait une mauvaise ma
nière de placer ses fonds que de les y consacrer , et on pré
fère les placer sur les fonds publics. Eh bien ! l’argent qui
est placé sur les fonds publics, il faut le faire retourner vers
les champs.
Je le répète, Messieurs, il y a une tendance générale vers
l'agriculture. Le bon sens national a compris que c’était là
( 13 )
qu’était notre avenir, et de tontes parts on s’en occupe ; mais
il n’y a encore que les sommités qui prennent ce soin; ce
n’est pas encore généralement répandu et il faut qu’une
grande sanction législative vienne donner le mouvement à
cette tendance. Eh bien ! le vote moral que je vous demande
amènera ce résultat. Ce n’est qu’un vote moral, car M. le
ministre du commerce n’aura pas à dépenser les 200,000 fr.
Ce crédit sera annulé en grande partie. Ne vous effrayez pas,
car la somme ne sera pas dépensée ; et quand elle le serait,
ce ne serait pas un malheur, au contraire. Je paierais vo
lontiers le double de mes impositions pour obtenir ce ré
sultat. Mais il est impossible que dans ce moment on dé
pense ces 900,000 fr. ; ce n’est qu’un chiffre moral que je
vous réclame.
Ainsi, Messieurs , que le Roi , que les fonctionnaires pu
blics , que les députés, que les pairs , que les hommes de
guerre, que les hommes de loi , que tout le monde enfin
pousse à l’agriculture , à la création des comices agricoles ;
car tout se tient dans l’ordre politique et moral , et l’agri
culture soutient tout.
Messieurs, votre principale sollicitude , je le sais , est fort
louable , elle vous porte à la diminution de l’impôt.
Mais, Messieurs, ce que je demande tend à diminuer les
impôts ou du moins à les rendre plus légers. Aucun gouver
nement ne peut vous dispenser de payer des impôts , quelle
que soit sa forme, qu’il soit, ou républicain, ou oligarchique,
ou démocratique, etc. ( on rit) ; aucun ne peut vous dispen
ser d’impôts. Eh bien, Messieurs , les progrès agricoles font
mieux que de les supprimer , ils les rendent insensibles.
L’introduction du trèfle dans certain canton , dans le
mien par exemple, a fait produire et vendre trois fois plus
de bestiaux qu’avant qu’il y fût cultivé , et il ne faut pas
les deux tiers de ces ventes pour payer les impôts : l’intro
duction du trèfle les a donc rendus infiniment légers.
Ainsi , ce que je propose aura pour résultat non de réduire
l’impôt, mais de le rendre facile; ce qui est un résultat pré
férable à quelques économies de 3o ou 40,000 fr. qu’on
essaie de faire sur le budget.
Dans l’intérêt même de l’impôt , je persiste donc pour
l’adoption de mon amendement. (Marques nombreuses d’as
sentiment. )
(Extrait du Moniteur du 7 mai 1834 )
De l’imprimerie de Mme Ve Agasse , rue des Poitevins, n° 6.