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Médias
Fait partie de Histoire secrète de Henri IV roy de Castille
- extracted text
-
HISTOIRE
SECRETE
HENRY IV»
ROY DE CASTILLE.
A VILLE FRANCHI,
Chez PIERRE & HENRY.
M. DC. XCVI,
AVIS DU LIBRAIRE
AU LECTEUR.
N m'a assuré que cette
Histoire avoit été trouvée avec quelques autres de même nature , parmi les
papiers d'une IDame Illustre qui
est morte depuis un an ou deux,
Les Liaisons que cette Dame
avoit avec ceux de qui nous avons les meilleurs Ouvrages qui
ayvntparu en ce genre,pourr oient
faire croire que celny-cy ejì de la
même main. Mais ce n estpoint
; par cetteprévention qu'on en doit
juger : c'estpar l'Ouvrage même y
I qui a été d'autant plus eftimé de
i tous ceux a qui je Ï ay fait voir ,
, qu 'on apeu veu de Romans écrits
% de laforte. Lapluspart des RoI mansfontpeu naturels, &pour le
A z
siile
A
V
I
S.
Jlilc & pour les fintimens ; au
lieu qu'icy on trouvera la nature toujours représentée telle
quelle est , sans qu'on ait cherché à en flater à en déguiser
la foiblejse & la bizarerie. A
V égard du stile , on verra bien
qu'il est d'une main habile qui
a cherché àfaire trouver dans ce
qu'il écrit plus de fentimens que
deparoles \ "S c'est encore en cela
qu'on trouvera cette Histoire différente des Romans ordinaires :
aujfì n'efi't'elle Roman qu'en
quelques circonstances , comme
m'en ont ajfeuré ceux qui ont lu
/es Historiens d' Espagne.
Si elle plaît elle fèra bientêt suivie de quelques autres qui
paraissent de la même main,&'
qui ont été trouvées parmi les
mêmes papiers.
HIS-
HISTOIRE
SECRETE
DES AMOURS
D E
HENRY
IV.
ROY DE CASTILLE,
SURNOMME' L'IMPUISSANT.
£ I V$ E
PREMIER.
'E Mariage de Henry IV.
[Roy de Castille avec
| Blanche de Navarre, ayant
été déclaré nul par le Pape
Nicolas V.cette malheureuse Princesse quitta sa place à Jeanne de PorA 3
tu-
6
HISTOIRE
tugal , qui étoit la plus belle femme de l'Europe.
Le Roy étoit un Prince magnifique ; il n'épargna rien pour bien
recevoir fa nouvelle épouse ; il
luy fit faire à Léon la plus superbe entrée dont l'Histoire d'Espagne ait jamais parlé ; 8c l'Archevêque de Seville (Alphonse de
Foníèca , qui entroit dans toutes
les inclinations du Roy , dont il
avoit jufques-là gouverné l'efprit , ) traita toute la Cour , Sc par
une galanterie qui étoit en uíàge
en ce temps-là , il fit íèrvir dans
un festin magnifique , deux grands
baíîîns remplis de bagues d'or de
toutes sortes de pierreries d'un
travail admirable : c'étoit pour les
Dames qu'un mets si nouveau Sc
si éclatant étoit fervy ; la Reine
en fit la distribution : mais le
Roy voulant porter la galanterie
plus loin , commanda à la Reine
de faire présent de ía bague à celuy
SECRÈTE.
f
;m, îuy de tous les Cavaliers qui lùy
plairoit le plus; ordonnant aux
>g autres Dames de faire la même
á9 chose.
$
La Reine prenant fa bague , la
.
présenta
au Roy ; & le Roy disant
)er
p, qu'il ne vouloit pas être compté ,
JIJ. la donna à Bertrand de la Cueva,
(j ( Comte de Ledéíìna , quicommeni te çoit à être son Favory.
L'action du Roy donna de la
tj
' e{, jalousie à tous k s autres Seigneurs,
pj qui voyoient par là qu'on leur
„ préférait le Comte de Ledéfma :
aŒ mais le Roy parût jaloux lui-mêj| me , quand il vit qu'une des plus
(j( belles Dames de l'Aíîèmblée,
ign nommée Catherine de Sandoval ,
jp donnoit fa bague à Alphonse de
5 Cordouë.
;nf
Le Roy avoit aimé cette Da»
|j me , & le chagrin qu'il fit paroîrj( tre pour lors, fit croire qu'il l'ai^ moit encore. 11 regarda Alphoníe
ce, avec un visage irrite , Sc qui sembla
ui
A
4
LE
S
HISTOIRE
1c menacer de la disgrâce qui luy
àrriva quelque temps aprés. Mais
ce jeune Seigneur ne s'appercût
point du chagrin du Roy : il avoit luy- même un trop grand sujet de chagrin. La faveur qu'on
avoit faite au Comte de Ledésma
l'avoit percé jusqu'au fond du
cœur ; 8c il ne recût qu'avec une
esoece de répugnance , la bague
que luy présenta Catherine de
Sandoval , parce qu'il auroit souhaité celle de la Reine. Personne ne devina sa pensée , 6c on
fut bien plus surpris que Catherine de Sandoval l'eût choisi pour
luy donner la bague , que de ce
qu'il la recevoit froidement ; parce qu'on fçavoit que depuis quelque temps , ils ne se parloient plus :
P Assemblée se sépara , chacun s'en
retournant avee la joye ou le chagrin dans le cœur , selon les diverses passions dont il étoit agité.
On connaîtra dans la fuite de cette
pe -
SECRÈTE.
9
f petite Histoire , les interests difíè* rens des personnes dont nouspar| Ions.
*
Alphonse de Cordouë étoit d'uU' ne des premières Maisons d 'Sspagne : & quoi que sa famille ne fut
T pas dans l'éclat où elle avoit été
I autrefois , il ne le cedoit qu'aux
ll( personnes de la Maison Roïale.
C'étoit un de ces jeunes Seigneurs
í qui ont beaucoup de cœur, de
vanité & de présomption , mais
I peu de conduite : il n'avoit pas
'D assez de bien pour se passer de la
faveur ; & il n'avoit pas assez d'adresse pour la trouver. II avoit l'ai me fort belle , un grand fonds de
1 générosité , de la probité même au| tant qu'on en peut trouver dans un
| jeune homme qui aime le plaisir. II
n avoit été enfant d'honneur du Roy
Ì dans le temps qu'il n'étoit encore
3 que Prince d'Elpagne : mais il n'avoit pû s'en faire aimer , soit qu'il
e n'eût pas aslèz de complaisance
A j
pour
I
10
HISTOIRE
pour un Prince quivouloit qu'on
en eût une extrême pour lu y, soit
ue leurs inclinations ne s'accorassent pas. Ainsi le Prince qui
en siiccedantau Roysonpei-e , avoit répandu ses bienfaits fur les
jeunes Seigneurs qui avoient paru
attachez à son service , n'avoit rien
fait pour Alphonse.
II étoit donc à la Coiir íâns à»
voir de Charge qui le distinguât,.
& il souffrait íâ disgrâce avec toute l 'indifférence dont un homme
qui se piquoit assez de mépriser
toutes choses, étoit capable. Quand
11 crut trouver bientôt dans l'amour dequoy se consoler de sa fortune ; il devint amoureux de Catherine de Sandoval , qui étoit sans
contredit la Dame la plus accomplie de la Cour. Elle étoit belle ;
mais son esprit & son cœur étoit
d'un caractère encore plus engageant , que fa beauté. Alphonse qui étoit fort bien fait , ôcqui
ayoit.
3
SECRÈTE.
II
avoit parmy ks femmes autant
de complaisance , qu'il en avoit
peu parmy ks Hommes , trouva
bien-tost l'art de luy plaire. Ils
commencèrent à s'aimer de lé
meilleure foy du monde : mais
leur amour ne pouvoit produire
Rétablissement ny de 'l'un ny de
l'autre. Alphonse avoit peu de
bien ; Catherine de Sandoval en'
avoit encore moins que luy :
Sc leur mariage n'étoit capable que de faire deux malheureux.
II y avoit à la Cour un grand
party , fur lequel ks plus grands
Seigneurs d'Espagne jettoient les
yeux : c'étoit la Comteflê de S. Etienne, petite fille du Conétable
Alvare de Lune, dont le malheur
est: si célèbre dans PHistoire ( il'
eût la tête coupée fous Jean I ï.
Pere de Henry. ) Cette Comtesse/
étoit- la meilleure amie de Catherine de Sandoval ; elles étûient touA 6
tes
iz
HISTOIRE
tes deux de même âge, elles avoient été élevées ensemble , & c'étoit assez que l'une souhaitât une
chose , pour la faire approuver de
l'autre. C'est ce qui fit venir la
pensée à Catherine de ménager
pour son Amant le mariage de la
Comtesse. C'étoit un effort de générosité peu ordinaire à une Amante, que de vouloir elle-même se
priver de son Amant. Mais Catherine étoit une personne extraordinaire ; elle n'amoit que l'avantag<*. d'Alphonse : & ne trouvant pas
en fa fortune tout ce qui pourroit
le rendre heureux , elle crût que
bien loin de foire quelque chose qui
démentit son amour , ce seroit le
signaler , que de marier son Amant
à une personne plus riche qu'elle,
luy donnant par ce moyen 1a plus
grande marque d'amour qu'il pût
jamais recevoir.
Elle commença donc à s'appliquer aux moyens de foire réuífir
son
SECRÈTE.
15
son dessein : elle y trouva toutes
les dispositions qu'elle pouvoit
souhaiter ; la Comtesse qui avoit
veu souvent Alphonse avoit conçu pour luy des scntimens qui
passoient l'estime ; elle avoit même souhaité plusieurs fois que ce
jeune Seigneur eût moins d'attachement pour Catherine , & il y
avoit des momens où elle auroit
voulu le rendre infidèle : elle n'osoit pourtant , ou elle ne vouloit
pas s'en flatter, soit qu'elle crût
Alphonse incapable de changer ,
soit qu'elle fist scrupule d'enlever à
son amie une conquête qui luyappartenoit si justement.
Ce n'étoit pas les seules dispositions favorables qui se trouvoient
à rétablissement d'Alphonse: si
la générosité obligeoit Catherine
à penser à ce mariage , Sc si l'amour le faisoit souhaitter à la
Comtesse de S. Estienne , la vengeance avoit encore plus fait
14
HISTOIRE
de chemin , que la générosité 6c l'a- d<
mour.
n'
Dom-Juan de Lune oncle de la ; j
Comtesse 6c son tuteur , avoit une t
haine mortelle pour le Marquis de i
Villena, qui aprés l'Archevêque de t
Séville , avoit la meilleure part au;
Gouvernement de PEtat. II se
douta bien que le Marquis feroit
demander la Comtesse pour íbn
fils aîné : 6c voulant prévenir une
demande qui feroit appuyée de
l'autorité du Roy, il résolut de
conclure le mariage de sa nièce avec
un autre. II chercha un jeune homme de
qualité, d'un grand courage, St
capable de le seconder dans la haine
qu'il avoit pour le Marquis. Iltrouva toutes ces qualitez dans
Alphonse de Cordouë , qui n 'étoit pas trop dans les intei'ests du<
Marquis , parce que le Marquis
étoit Ministre 6c Favori . C'étoit
Punique raison qu 'Alphonse eût
de
SECRÈTE.
if
" de le haïr. II s'imaginoit qu'il
1 rrauroit pû être de ses amis , fans
' e ' faire croire qu'il l'étoit de la faw veur; ôciln'étoit pas d'humeur à
W vouloir paífer pour un homme in~
-» tereífé.
Dom Juan eût donc bientostar' rêté sonchoix fur lui. II se flatta
10 aisément d'en obtenir tout ce qu'il
fa voudroit, parce que la Comtesse
lìi de Saint Estienne étoit un de ces
à partis qu'on ne laiíle gueres éà chaper à la Cour quand ils se presentent. II ne perdit point de
temps pour en faire la proposition.
à Alphonse la reçût avec embarras t
$ il pria Dom Juan de luy donner un
m jour pour répondre , & il pasiâ ce
} jour-là dans de grandes irrésolu lutions. II trouvoit d'un côté
l'occasion de faire íà fortune , íànsà être obligé de ramper devant les
ûiî Ministres : mais de l'autre il conóil sideroit qu'il falloit quitter Cathe:úi rinede Sandoval. Cette derniere
áf
con*
4
i6
HISTOIRE
considération l'emporta r iî ne pût
se résoudre de préférer íà fortune
à son amour; il crût qu'il y auroit
de la lâcheté à se marier pour ê*
tre riche ; & ayant enfin pris le
party de n'en rien faire , il alla
trouver Dom Juan dés le lendemain , Sc il le remercia de íà bonne
volonté.
Catherine de Sand o val ne sçachant point le dessein de Dom Juan,
travailloit de íbn côté à gagner
l'esprit de la Comtesse. Elle luy
parla d'Alphonse, 8c la Comtesse
ne pût luy dissimuler qu'elle eût
eu beaucoup de joye de l'épouser si elle eut pû le faire , lâns luy
enlever íbn Amant. Catherine se
mocqua de ce scrupule ; & la Comtesse persuadée plus par l'inclination qu'elle avoit pour Alphonse,
que par toutes les raisons de Catherine , commença à espérer que la
choie pourroit réussir.
Elle se flattoit déja de cette et
SECRÈTE.
17
perance , quand Dom Juan luy
vint dire le refus d'Alphonse.
Elle en sut irritée par un sentiment naturel aux femmes , qui
ne sçavent point pardonner de mépris , §c qui se croyent toutes capables de donner de l'amour.
Elle n 'en voulut pourtant point
de mal à Alphonse : tout son ressentiment tomba sur Catherine ,
parce qu'elle sc persuada qu'il n'y
avoit que son interest qui eût pû
obliger cet Amant de la refuser;
Sc oubliant le sacrifice que Catherine elle-même avoit voulu
luy en faire , elle résolut de luy
enlever un Amant si fidèle , croyant que la conquête en seroit
d'autant plus glorieuse ,. qu'elle
étoit plus difficile : mais elle ne
voulut en être redevable qu'à
elle feule ; & bien loin de presser Dom Juan de solliciter encore Alphonse , ou de dire à
son amie qu'elle étoit toute prête
d'e-
18
HISTOIRE
d'épouser íbn Amant , comme elte
avoit dit la première fois, elle leur
fit entendre à tous deux , qu'il ne
faloit plus penser à cette affaire.
Elle n'oublia rien cependant pour
la faire réussir : & comme elle avoit de la beauté 8c de l'eíprit,
elle auroit infailliblement réussi,
íî elle avoit eu affaire à un homme d'un autre caractère qu'Alphonse.
Un jour qu'elle se trouva auv
prés de luy à une promenade où
toute la Cour étoit , elle luy demanda où en. étoit. l'affaire que le
Roy poursiiivoit auprés du Pape ,
pour faire rompre íbn mariage. Auprés qu'Alphonse luy eût appris ce
qu'on en difoit ; „ il fuit dit la
„ Comtesse , en baillant un peu la
„ voix , que le Roy ait bien de
„ l'inconílance , pour quitter u„ ne personne avec laquelle il
„ est tout accoûtumé de vivre,
„ & qui ne luy a donné nul
S E C R E T E.
19
M
sujet d'être mécontent.
Je croy , reprit Alphonse , "
que c'est une inconstance qu'on "
pardonnera aisément à cePrin- "
ce , puis que pour rendre une "
inconstance pardonnable , ilíùf- "
fit de dire qu'elle n'est pas en "
Amour , car il n'y a que cel- "
les-là qu'on ne doit jamais par- "
donner. Je ne fuis pas tout- "
à-fait de vôtre sentiment, ré- "
pondit la Comtefle , 8c je par- **
donnerais pour moy plus aisé- "
ment à Alphonse de Cordouë "
l'inconstance qui luy ftroitou- 46
blier Catherine de Sandoval , te
que je ne pardonne au, Roy
celle qui l'oblige de quitter la *
Reine : elle rougit un peu en achevant ces paroles , & Alphonse n'eût
pas de peine à comprendre tout ce
qu'elles vouloient dire : mais il
prit la chose en raillant , 8c parlant
plus haut j il rendit la conversation
generale.
Dom
îo
HISTOIRE
Dom Juan de son côté avoit fort
bien entreveu que la Comtesse aimoit Alphonse : & comme Pindifference qu'elle affeótoit en parlant de luy à son oncle , avoit plus
servy à découvrir son amour , que
tóut ce qu'elle auroit pû dire à
son avantage ( car rien ne ressemP
Ble plus à PAmour , qu'une iní
différence étudiée ), il commença ! I
à compter là-deílus : & comme i Y
il étoit de la derniere conséquence pour luy de marier sa nièce
dont le jeune Marquis de Villena commençoit à paraître amoureux: , il alla trouver Catherine
de Sandoval , il la pria de íè joindre avec luy pour conclure l'affaire, 8c cherchant avec elle les
moyens d'en venir à bout , il luy
découvrit une pensée qui la jetta dans un étrange embarras ,
„ Madame , luy dit-il , nous ne
„ devons point espérer que vôtre Amant épouse ma nièce
tant
ai,
Uf
me
:ì
m.
j&
ça
me
D.
:a
lg
I
m
m'4
íes
uj
j
a
SECRÈTE.
il
tant qu'il vous aimera; Sc on "
ne doit pas croire qu'il cesse "
u
de vous aimer, tant que vous
ne serez point en la puissance "
d'un autre : S 'il est donc vrai, "
comme vous le dites , -que vous "
pensiez sérieusement à lui fai- "
i-e épouser la Comtesse, vous "
devez prendre les moyens qui **
peuvent vous effacer de son "
esprit ; & le meilleur moyen , if
c'est de vous marier. Je vous "
épouseray , Madame , si vous y "
consentez ; j'ay de la qualité & "
du bien: mais ce n'est pas ce qui ff
doit vous faire embrasser ce par- "
ty ; c'est l'assu rance que vous "
aurez aprés nôtre mariage de "
conclure celuy d'Alphonse avec "
ma nièce.
"
Ce discours étonna Catherine :
elle connut pour lors que si la
générosité porte quelquefois une
Amante jusqu'à se priver de celuy
qu'elle aime , il est difficile qu'elle
la
9
%i
HISTOIRE
la porte jusqu'à se donner à une
personne qu'elle n'aime pas : elle
fut quelque temps interdite ; mais
enfin elle répondit à Dom Juan
d'une manière fort honnête , 6c
qui lui fit croire qn'il pouvoit íè
flatter de l'esperance de voir réuffir
l'un 6c l'autre mariage.
Cependant Alphonse ne jouissoit pas d'un repos fort tranquille ; il íè croyoit d'autant plus malheureux , qu'on travailloit plus
fortement à fa fortune : il s'apercevoit tout les jours que la Comteíìè faisoit ce qu'elle pouvoit pour
se faire aimer de luy ; mais il étoit
trop à Catherine de Sandoval ,
pour se donner à une autre. Plus
cette généreuse Amante Pexhortoit à prendre l'occaíìon qui se presentoit d'être un des plus riches
Seigneurs de PEfpagne , plus il
avoit de mépris des richesses: il
y avoit des momens où il se plaignoit de son Amante ; il l'accusoit
quel-
I1
^
f1
n
I
)
SECRET E.
13
puis
qu'elle pouvoit se résoudre à le
lais perdre; mais ill'aimoit toûjours :
uat ainsi la Comtesse nerecevoitde luy
& que des froideurs^ il évitoit Dom
sç Juan par tout.
ssu II n'est pas difficile de se persuader que ce procédé ne devoit
^is. pas trop déplaire à Catherine,
il, Elle sentit redoubler pour son Aa}: mant 6c son estime , 6c son aJlus mour : 6c peut-être auroit-elle
|er- quitté le dessein de luy faire é> pouíêr une autre personne , si les
[f affaires n'eussent changé de salait ce.
Le Roy qui vouloit détruire
l'opinion
qui commençoit déja à
is
j) r. se répandre à la Cour, 6c qui luy
a íàit donner dans les siécles fuites vans l'injurieùx surnom (d'impuism
sant, ) qui le distingue des autres Rois de Castille , ne se contentoit pas de faire travailler à
frit Rome à rompre son premier mariaÌOc quelquefois de peu d'amour ,
24
HISTOIRE
riage ; il chercha des maîtresses en
Espagne , & il crût que pour n'êtfe point accusé de Pimpuissance ^
dont on le soupçonnoit , c'étoit
assez de paroître amoureux 8c galant.
Catherine de Sandoval fut la
personne qu'il choisit pour l'objet de sa politique ou de son amour. II commença à la rechercher 8c à se plaire avec elle ; il
luy fit des presens, 8c le bruit se
répandit bien-tost qu'elle étoit | m
toute- puissante sur son esprit, f.
Elle n'écouta 8c ne souffrit Pamour du Roy, que pour avoiroccasion de fàire du bien à Alphonse. Cette occasion íè présenta
bien-tost , la Charge de Grand
Maître de Saint Jacques étant venue à vaquer , Catherine la demanda pour Alphonse de Cordouë:
le Roy luy promit, 8c deux jours
après il la donna à Bertrand de
la Cueua jeune Gentilhomme qui
com«
S ECU-ETE."
1.$
èsi commcnçoit à s'élever à la Cour;
ris Catherine
également
surprise
fat gc irrité de ce procédé, en fit
'à des plaintes ; & le Roy en s'excusant fit connoître qu'il n'aymoite
; pas Alphonse , & que- même
it;| il étoit un peu jaloux de l'inl'ol terêt que Catherine prenoit à íà
m fortune.
Cependant Alphonse étoit peu
• touché de la préférence qu'on ant voit faite de Bertrand de la Cueva ;
ét0 il n'avoit point souhaité la char■p n ge qu'on luy avoit refusée, parce
ft qu'il ne pouvoit l'obtenir, <pc
V j par la voye de la faveur : c'e'st ce qui
[, 0i i'avoit empêché de consentir à la
fen proposition que Catherine luy avoit
w, faite de la demander pour luy, Sc
t í tandis que Bertrand n'avoit pas un
i amy qu'il ne fit agir auprés de
ott l'Archevêque de Séville , Sc
0lI du Roy pour obtenir cette charj
\i ge ; Alphonse peu sensible à des
q t honneurs qui coutoient trop à
m
S
fa
2.6
H I S T O I R E
fa fierté , n'étoit occupé que de fort
amour. II étoit au désespoir de
1a complaisance que Catherine avoit pour le Roy: if eût voulu
qu'elle luy eût déclaré nettement
qu'elle ne l'aimoit pas; il l'açcufoit d'une infidélité achevée , parce qu'elle paflbit tous les jours
deux ou trois heures avec ce Prince : il 'est vray que fa jalousie n'ai-.
loit pas auffi loin qu'elle eût pû
aller , parce que le Roy Sc Catherine évitoient également l'occasion de se trouver en particulier. M,ais Alphonse vouloit qu'on'
n 'aimât que luy ; 8c il fallait que
Catherine eísuiât sa mauvaise humeur sur ce chapitre, 8c qu'elle travaillât malgré luy à luy procurer
quelque charge.
Elle le saisoit avec peu de succès; elles n'ofoit parler pour luy,
que le Roy ne fit paroître de la
jalousie ; 8c Alphonse s'aidoit si
peu de son côté , que toute la faveur
SECRÈTE.
27
vcur de son Amante luy étoit entièrement inutile. C'eiì; ce qui
la fit résoudre de n'en point parlali 1er au Roy , 6c d'agir toujours
ìea sous main auprès 'de Dom-Juan 6c
ceu- de laComteflède S. Estienne poulie mariage auquel ils avoient pensé
^ depuis long-tems.
Le jeune Marquis de Villena s'éR ÌD
?a), toit déclaré depuis quelques jours;
W il
avoit demandé hautement la
[Q Comtesse ; 6c le Roy auroit pres)oc, sé la conclusion du mariage , s'il
[; C11, n'en eût été détourné par Cathejrine de Sandoval. Cette gene1 reuse personne luy représenta que
| ^ la maison du Marquis n'étoit déja
..^j que trop, forte en Espagne;
que
toutes
les
richeilès
de
la
maison
ulï
de Lune venant à fondre dans
£j ( celle de Villena par le mariage
,j u , de la Comtefle , elles rendroient
1 |lc Marquis deux fois plus redouj table sous son Règne , que n'alaf* voit ^ Alvare de Lune sous
B *
ven
celuy
t
28
HISTOIRE
celuy de son Pere Jean I ï. Elle
s'étendit ensuite fort adroitement sur les malheurs qui suivent
le trop grand pouvoir des favoris; &ne parlant que d'Alvare
de Lune "f elle fit adroitement comprendre au Roy , que le Marquis de Villena cherchoit à s'assurer de tout ce qu'il y ' avoit de
plus illustre &C de plus avantageux
en Espagne & .pour les richesses
& pour le crédit , afin de n'avoir
personne qui peût luy résister lors
qu'il luy p'iairoit se soulever contre
la Maison Royale.
Si le discours de Catherine ne
rendit pas le marquis suspeét
au Roy , il servit du moins à luy
faire différer le mariage de son Fils
avec la Comtesse de S. Estienne;
& c 'est tout ce que Catherine demandoit.
Un jour que le Marquis de Villena étoit venu soliciter le Roy de
parlera la Comtesse en faveur de
son
SECRÈTE.
29
son fils ; ce Prince importuné , luy
dit qu'il étoit trop preste \ - & qu'il
avoit deflëin de marier la Comtesse avec un autre : aprés cet-;
au te reponíe il entra chez Catherine ,
m à laquelle il raconta ce qui venoit
d'arriver.
. Catherine loiia le Roy de la
fermetée qu'il faisoit paroître
8c elle l'éxhorta à marier en eflêt
la Comtesse d'un autre côté.
Mais à qui la marierons nous "
|w dit le Roy : il y a long- "
jji tems reprit Catherine, queV. "
M-. me fait la guerre que jay- "
me Alphonse de Cordouë, 8c "
^tout ce que jay peu vous dire "
ne vous à point désabusé : "
jjay trouvé une occasion de
le faire ; c'est: que je vous "
prie de bonne-foy de luy fai- "
Ire épouser la Comteflè. Le "
|fj Roy parut surpris , 8c il rêiya quelque tems ; mais enfin
il dit qu'il le vouloit bien ,
B 2
pour-
t
J
l
*o
HISTOIRE
pourveu que la Comtesse ny eut pas
de répugnance.
Catherine ne perdit point de
tems ; elle donna avis à Dom -Juan,
& à la Comtesse de l'entretien
qu'elle avoit eu avec le Roy ; &
pour faire consentir Alphonse à
conclure une affaire qui étoit en si
bon chemin, elle luy écrivit ce
billet, -ionem - ^o&òfl .al h à
Je fuis enfin obligée de vous prier dt
ne plus penser a moj : le Roy ma ordonné de vous oublier, &• fay affez
d'obligation a ce Prince pour luy obéir
en tout ce qu'il souhaite,
si f ay encore quelque pouvoir [ut votre efyrit ,
je vous prie de ne vous plus opposer à
%ôtre mariage avec la Comtejfe de
Saint Estienne.
Dom-Juan vous din
qu'il ne tient qu'à vous de ï'achever :
je fuis encore- assez, vôtre amie pour m'in'
terejfer à vôtre fortune.
Dom-Juan porta ce billet; 8c
il fut témoin du désespoir d'Alphonse : il se plaignoit de Catherine
SECRÈTE .
gx
jta rinc en des termes qui auroient
J peut-être fait repentir cette belle
personne de l'artifice dont elle se
|m( servoit , pour obliger son Ag£ mant de prendre soin de sa fortu^| ne: car la lettre ne 5 contenoit
M rien moins que la vérité ; elle aitJ moit toujours Alphonse , & elle ne
m ki y avoit écrit d'une manière si du■ re , que pour lui persuader qu'elle
ifs,) étoit infidèle, espérant que le déDa | pit qu 'il en auroit le feroit résoudre
à à se marier.
, ( |(
Elle se trompa ; 8c si DomJuan n 'avoit dit mille menson| r ii ges pour luy persuader l'infide„s{r lité de Catherine , jamais il ne
|f{ i l'auroit crue, ou du moins il
, | n'auroit eu recours qu'au descíìm poir pour se vanger d'elle. Mais
, n \ quand il entendit de la bouche
i f de Dom-Juan qu'il y avoit longJj tems que Catherine ne l'aimoit
M pas ; qu 'il sçavoit de bonne
^ part qu'elle n'avoit jamais pensé
B 4À
'ru
%z
HISTOIRE
à parler pour luy , lors qu'il avoit été question de donner la
charge de Grand Maître, quand,
dis-je , mille autre choses semblables que Dom-Juan inventa fur
le champ , l'eûrent convaincu de
Pinfidelité de Catherine , il eut
honte de fa foiblesse ; & faisant
tout d'un coup refìcction au miserable état de sa fortune , il regarda l'amour comme Punique
source de tous ses malheurs. II
promit à Dom -Juan d'avoir plus
de docilité dans une affaii'e qui
luy étoit plus avantageuse qu'à
personne ; ôc dés le jour même il
alla rendre visite à la Comtesse
dont il se déclara Pâmant. U y
trouva le jeune Marquis de Villena fort chagrin : il eut de la joye
de voir le Favori humilié; & rien
ne luy donna tant- d'envie d'épouser la Comtesse , que l'esperance de
mortifier le Marquis.
Les choses étoient en cét état ,
quand
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Pi
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SECRET M
33
I quand P Ambassadeur que le Roy
1 avoit envoyé à Rome , revint avec
"1| la dispense du Pape ; 6c la Reine
k Blanche qui s'étoit déja Tetirée
M de la Cour , eut ordre de reà tourner dans la Navarre ; & le
M Duc de Medina fut envoyé en
W Portugal pour amener la nouvelle
Bt Reine.
W
Le Roy qui n'avoit pas voulu
p qu'on parlât du Mariage de la
'! Comtesse de Saint Estienne avant
lit Parrivée de la Reine , &: qui craigqu noit d'ailleurs que les deux Ri-u'ì vaux , c'est à dire le Marquis de
f\ Villena , & Alphonse de Cordouë,
ifli n'en vinsent à quelque querelle fa.1] cheuse , ou qui se repentoit peut
lfe être du consentement qu'il avoit
ôjt donné en faveur d'Alphonse qu'il
ria haiíîbit , voulut que ce dernier
■on- allât au devant de la Princesse de
e i Portugal avec le Duc de MeI dina..
tat,
Alphonse qui n'étoit pas- sa- ■
é '
B f
ché
54
HISTOIRE
ché de s'éloigner pour quelque
tems de la Comtesse qu'il n'aimoit
pas , receut l'ordre du Roy avec
beaucoup de joye : il partit fans
voir Catherine tic Sandoval , parce qu'ils prenoient tous deux un
grand foin de s'éviter. C'étoit par
des motifs bien différents : Alphonse ne pouvoit souffrir la veuë
d'une personne qu'il avoit tant de
raisons de croire inrìdelle ; 8c Catherine fuioit la présence d'Alphoniede peur de le desabuser. 11
est vrai qu'elle souffroit des peines
inconcevables , 8c que la violence
qu'elle étoit obligée de se faire , ne
luy laiílbit guere l'esprit en repos:
la iéule espérance de contribuer à la
fortune de son Amant , la consoloit
dans de si grands sujets de chagrin.
Pour la Comtesse de S. Estienne , elle s'éstimoit la plus heureuse du monde. Le Roy luy avoit
promis de luy laisser le choix d'un
époux : 8c elle avoit toute forte de
que
Joit
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loi;
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et| (
(ai.
SECRET E.
raisons de croire que Alphonse de
Cordouë étoit digne de ce choix,
Elle se faisoit encore quelques reproches fur le chapitre de Catherine de Sandoval , non qu'elle fût
fichée d'enlever à son Amie un
Amant si considérable ; elle avoit trop d'amour pour avoir quelque scrupule là dessus ; Sc s'il luy
restoit encore quelque peine ,
c'est qu'elle fçavoit bien qu'Alphonië n'avoit donné fa parole à
Dom -Juan , que depuis que le
Roy aimoit Catherine de Sandoval : & pénétrant plus qu'elle
ne pensoit dans les secrets sentimens d'Alphonse , elle s'imâginoit
quelque fois, que si cét ,A;mantavoit oublié fa Maîtresse pour s'attacher à une autre , ce n'avoit été
que par dépit. Elle avoit assez
de délicatesse pour fouhaitter qu'on
l'aimât pour d'autres raisons : mais
il arriva une chose qui luy fit
croire qu'Alphonse lui faisoit un
B 6
en-
56
HISTOIRE
entier sacrifice de sa première passion.
Catherine de Sandoval qui connoiflbitle peu de bien d'Alphonse , crût qu'il pourroit avoir besoin d'argent pour les fraits du
voyage qu'il alloit faire en Portugai , parce que de l 'humeur & de la
qualité dont il étoit , il ne manqueroit pas de vouloir faire les choies avec une extrême magnificence. Elle résolut donc de le tir
rer de l'embaras ou elle le cro-,
yoit , ôc elle luy fit porter par une
personne inconnue pour plus de
trente mille ducats de pierreries
qu'elle avoit des divers presens du
Roy.
Alphonse ne pouvant apprens
dre de celuy qui porta ce superbe présent, de quelle part il luy,
étoit envoyé, crût qu'il venoit
de la Comtesse de S. Eftienne , qui
étoit la seule Dame de la Cour
qui eût assez de bien pour cela ; &c>
SECRÈTE.
37
i dans cette pensée , il ìuy envoI ya toutes les pierreries qu 'il ani' voit receuë's , luy faiíànt dire qu 'il
>ti' laprioit de les garder jusqu'à son
>e retour.
de
La Comtesse reconnut lés pier:ui rcries ; ôc comme elle ne douta
:li pas qu'Alphonse ne les eût rêne ceuës de Catherine , elle crût qu'il
10 luy en faisoit un présent , pour luy
a faire comprendre que ce n'étoit
ft plus de cette première Amante
» dont il cherchoit l'amitié & les
int faveurs : cette raison fut plus à:
à son gré que toutes les pierreries;
ia & elle se persuada sans peine qu'elle
à êtoit autant aymée qu'elle poujij voit le souhaitter.
en
Pendant qu'elle se rejoúissoit
tt d'un succez dont elle le royoit
lu] plus avoir lieu de douter, Al1011 phonse étoit en Portugal qui senqui gageoit dans une nouvelle passion,
ou quiaprésbien des peines&des chaS grins fut enfin la cause de sa perte .
aoj
Al-
m
58
HISTOIRE
Alphonse de Cordouë porta en li
Portugal le cœur d'un Amant qui j 1
ne cherche qu'à se retirer d'une
passion, par quelque nouvel attachement : ainsi on ne doit pas s'ctonner si dés qu'il vit la Princesse
qui étoit destinée au Trône de
Castille , il en devint amoureux :
Ce fut moins la beauté de cette
Princesse , quoy qu'extraordinaire , qui le toucha , que ses manières douces 8c engageantes, il n'y avoit pas trois jours qu'il la connoifsoit , quand la Princesse qui l'avoit
déja remarqué en plusieurs occasions , luy demanda son amitié. Ce
compliment luy parut fort nouveau , 8c dans un Pays tel que
l' Espagne , 8c d'une personne comme la Reine : mais il luy plût fort ;
8c quoy qu'il fut embarassé pour
y répondre , il ne laissa pas de prendre la résolution d'en profiter. Dés qu'il se fût un peu remis ,
il répondit à la Princesse , 8c il
luy
SECRÈTE.
39
ae: luy promit son amitié en des terI» 1 mes si passionnez , qu 'il ne douta
'la pas qu'en ne parlant que de l'ami» tié , il n'eût fait paraître beaucoup
si d'amour.
eiît La Princesse parut contente de
disa réponse: elle y repartit sur le
ux: même ton dont elle avoit com«H mencé : c'est ce qui flatta encore
i» Alphonse dans fa passion naissanin» te.
'y:
II oublia pour lors entièrement
ìoií & la Comtesse de Saint Estienne
voi; & Catherine de Sandoval. Touc£ tes ses pensées , toutes ses refleétiG ons & tous ses empressemens étoient
m pour la Princesse.
II en étoit toûquf jours bien receu , elle temoignoit
:OB même une joye particulière , quand
fort elle le voyoit , 5c la familiarité apou vec laquelle ils en ufoient ensemyrú ble, commença à luy faire croire
iro4 qu'il étoit un peu aimé. Cette
mis. opinion jointe à la facilité qu'il aj[ i voittous les jours de voir êc d'en1»;
tre-
m
40
HISTOIRE
tretenirla Princesse, le rendit eu M
peu de teins l'Amant le plus paf- W
sionné qui ait jamais été . Son a- 1
mour ne trouvoit rien qui l'cm- i
harassât. La Princesse avoit un "
mérite trés grand , le caractère de
son esprit fembloit plus solide que
n'est celuy de la pluspart des femmes : aussi Alphonse ne regardoit
plus fi passion comme une foiblcsse. II croyoit que c'étoit un tribut qu'il faîlòít rendre nécessairement aux grandes qualitez de la jí
personne qui l'avoit charmé: i
& regardant l'avcnir avec lesyeux d'un Amant prévenu , il l
n'y voyoit rien qui dût luy faire
apprehendre la stutte d'une passion
fi extraordinaire : il n'avoit pas
même de grands sujets de jalousie , 1
si la Princesse étoit destinée au
Roy de Castille ; ce Prince n'é- ;
toit pas un mary qui dût rendre 1
un Amant jaloux : d'ailleurs il
se croyoit si bien luy rnême dans •
SECRÈTE.
4*
Pesprit de cette Princesse , & elle luy paroi ssoit avoir Pesprit si
peucapable.de changement , qu'il
n'appréhendoit point que ses Riveaux Pemportassent un jour fur
luy. Une feule chose luy cauíbit
|m du chagrin; c'étoit d'être toujours
auprés de la Princesse fur le pié
d'Ami. Cette qualité ne le conte ntoit pas ; il auroit voulu être
fur le pie d'un Amant déclaré :•
mais il n 'osoit se déclarer , de peur
de perdre même la qualité dont
il étoit en possession. II fit quelIle ques■démarches pour découvrir son
amour; il luy arriva quelquefois
[in étant avec la Princesse de luy
parler avec des termes un peu
vifs : mais dés qu'elle s 'en apperçevoit, elle le faisoit ressouvenir de
son devoir ; ôc Alphonse étoit toûk jours contraint de se retrancher sur
pK Pamitié, jusqu'a-ce que quelque occasion favorable luy permît de parler plus clairement de son amour.
\d
Ce-
4.x
HISTOIRE
Cependant la Princesse arriva en
Espagne. Le Roy son mary alla la trouver à Léon où le mariage
se fit. Dom-Juan de Lune vouloit que celuy de sa nièce avec ;■
Alphonse íè fit en même tems ; il
en fit parler au Roy par Catherine de Sandoval : mais ce Prince ne s'éxpliqua pas là dessus : Sc
comme Alphonse n'étoit occupé
que de la Reine , il fit connoître
à la Comtesse de S. Estienne tant
de refroidissement , qu'elle crut
ne devoir rien précipiter, de peur
d'être refusée : les choses demeurèrent donc dans le même état où.
elles étoient avant le Mariage du
Roy.
Ge fut en ce tems là que l'Arche-vêque de Seville donna le festin
dont nous avons parlé au commencement de ce discours , dans lequel Catherine quoy qu'en froideur avec Alphonse , ne fit pas de
scrupule de luy présenter sa Bague,
SECRÈTE.
45
û soit qu'elle voulût réveiller l'AJl mour8í la jalousie du Roy, soit
| qu'elle eût peur qu'on ne remarM quât l'empreísement qu'Alphonle
w avoit pour la Reine , soit qu'elle
i i n'eût pas été maitresse de ses senhî timens dans une occasion où il s'ait giflbit de marquer son choix,
'i
Quand le Festin fut fini, &
up aprés que la Cour se fut retirée ,
îtj 8c qu'on eût laissé le Roy seul avec
tas la Reine , Alphonse qui avoit per31 du Pesprit à force d'aimer cette
>et Princesse , ne pût se résoudre de se
ìei retirer chez lui : il alla se promener
0 seul sur une petite terraflè
'À qui étoit íbus les fenêtres de
1 la Reine , ayant continuel] eck ment les yeux attachez fur ces feÛ nêtres , 8c se plongeant dans
M» toutes les pensées que son Amour
! lt 8c sa jalousie pouvoient luy doiv
froi ner:
IS dí
II y avoit deux heures qu'il
gW
étoit
1:
44
HISTOIRE
étoit là , résolu d'y passer toute la
nuit,quand il vit sortir d'un escalier
dérobé qui déscendoit sur cette terrasse, un homme qui venoitdroiî
à luy : la nuit étoit sort obscure,
& il ne le pûtreconnoître. II s'avança pourtant à fil rencontre ; 8c
quand il fut prés de luy , il sentit
que cét homme sans luy rien dire le
prit par le bras, Sclemenadroità
l'éscalier. Alors cét homme Payant
fait entrer , lui dit ces paroles , Ta
n as qu'à monter tu trouveras la porte ouverte , & dans deux heures tu me retraitVeras icy. Cet homme ayant dit ces
paroles se retira sur la terrasse fermant la porte sur Alphonse , qu'il
laissa dans l'éscalier.
Alphonse ne pouvoit deviner ni
qui- étoit cet homme , ni ce que
tout cela vouloit dire : il sçavoic
bien que l'éscalier étoit un escalier dérobé qui donnoit dans un
cabinet tout proche jde la cham-
: !i brc de la Reine. II rêva quelque
lc; tems à cette avanture , 8c sjms y
* pouvoir rien comprendre il monM ta l'éscalier.. . II trouva la porte du
re i cabinet ouverte ,
il y entra 5c il
vit aussi que la porte de la cham& bre de la Reine n'étoit point ferra mée. Comme il croyoit que le
'} Roy étoit avec elle , il se re.penitì tit d'être entré ; Sc il ne douta
M point qu'il ne fût perdu, si on veTl noit à le trouver là ; il voulut sorM\ tir : mais il íë sentit arrêter par une
'»* femme, qui le prenant par la main
ces luy dit ? he bien Sire, vous trouer1 vez vous encor mal : il reconnut
u?J que c'étoit la Reine , 6c jamais
{ homme ne se trouva dans l'étatou
xi il se vit.
qut
II ne sçavoit que comprendre
voit à cette avanture ; 6c se: voyant
:fo dans la chambre de la Reine , il
iiitjugeoit parce qu'elle luy disoit
am- qu'elle le prenoit pour le Roy,
bi'í Sc que - le Roy n'étoit pas
avec
46*
HISTOIRE
avec elle : il crut que l'homme qui
l'étoit venu prendre sur la terrasse
pourròit bien être le Roy luy mêtîic , & il se resouvint qu'en efíèr
cét homme avoit sa taille 6c sa voix :
mais qu'imaginer 8c que croire ?
cependant , la Reine le tenant toujours embrassé continuoit à luy demander s'il se trou voit mal , & s'il
ne vouloit pas qu'on cherchât quelque secours.
L'amour détermina Alphonse. Quoy qu'il vit bien qu'il
y alloit de sa vie , il ne pût résister à une occasion qui luy mettoit cette Princesse entre les bras,
il entra dans la chambre , il se
mit au Lit ; & la Reine qui croyoit
que c'étoit le Roy s'y mit avec
luy.
Cette Avanture si surprenante , v étoit sondée sur le dessein le
plus extraordinaire que jamais un
homme ait conçu : 8c la chose
est si peu vray semblable , qu'on
n'y
S E C R E T È;
47
pourroit jamais ajoûter foy,
fi si elle n'étoit une vérité de l'Hinê stoire.fi
Le Roy de Castille qui têet
i: toit apperçu que l'opinion qu'on
c'avoit de son impuissance, autho» risoit les factions qui fe fofmoient
fc' tous les jours contre luy : résolut
Ì'U à quelque prix que ce fût d'efia*
d cer cétte opinion , 8c de souffrir
; poiir cela qu'un autre prît fa placc dans le lit de la Reine. Ce'il luy fur qui il jetta les yeux , fut
le Comte de Ledefma son favori:
*i il convint donc avec luy , que dés
lsi qu'il fe feroit retiré avec la Rei(c ne , la nuit de ses Nopces , il fe"í roit semblant de se trouver mal ,
e £ qu'il décendroit sur la terrasse ,
où il ordonna au Comte de se
i> trouver, 8c que le Comte monlf tant par l'cscalier dérobé , iroit
W dans le lit de la Reine , fans que
'íe cette Princesse s'en appercût ;
qu'en- fuite il reviendroit par le
}
me]Un'y
48
H Ï s: T O I R - "E
même escalier reprendre le Roy,
quiretourneroit chez la Reine.
Les choses étant ainsi concertées, ;le Roy: décendit comme il
en étoit convenu ; & trouvant
Alphonse iiir la terrasse, il crût
que c'étoit le Comte de Lé«
deíma , & le fit monter comme
naus avons dit. Et ne doutant
point du tout que ce ne fût luy,
qui fût chez la; Reine , il se mit
à l'attendre fur la terrassé. II n'y
avoit qu'un moment qu'Alphonse étoit entré , & que le Roy âttendoit,. quand le Comte de Lédefma vint au rendez-vous. 11 reconnut que c'étoit le Roy qui
i'attendoit , & allant à luy & s'en
étant fait reconnoître, iljetta ce
Prince dans une surprise qu'on ne
peut exprimer , en luy faisant voir
qu'un autre que luy étoit chez la
Reine.
Le Roy luy apprit comment
il s'étoit mépris ; ôc fa première
pen-
SECRÈTE.
49
î] pensée fut de remonter chez la Reine, 8c de tuer celuy qu'il y-trou£ veroit. Mais il jugea un moment
fi aprés que ce seroit un éclat-qui ne
11 ferviroit qu'à le déshonnorer , 8c
? qu'il valoit mieuxdifsimuler : ainsi
u par une avanturelaplus singulière
m qui fut jamais , Alphonse se "trouva
al possesseur de la Reine ; 8c que le
u; Roy qui le haïsfoit mortellement- ,
roi étoit contraint de dissimuler,
n'
Ce Prince voyant -que c'étoit
on une nécessité de tenir la chose íèát crête , ordonna au Comte de LéLé defma de se retirer ; 8c de le laisire ser seul -attendre celuy qui étoit
q» chez la Reine : mais comme il vous'fl loit connoître qui c'étoit , il commanda au Comte de se cacher, ! 8í
de le suivre quand il sortirait,
voi Le Comte se cacha' , 8c le Roy
% l continua à attendre seul sur la teri$ rasíè.
Hen
Alphonse fe trouvant avec
liéri la Reine , fut tenté mille fois
pet
C
de
50
H I s ¥ OI R E
de se découvrir , Sciî lui sembloit
sans cela que son bon-heur étoit
imparfait : mais cependant il
eût la j force de dissimuler ., jugéant bien que; la surprise ,où seroit la Princesse , ne serviroit qu'à
hâter sa ruine qu'il croyoit inévitable aprés cette avanture.
II la quitta donc la laissant dans
la pensée qu'il étoit le R.oy, 8c décendant par le même escalier , il
trouva ce Prince qui l'attendoit,
& qui sans luy rien dire monta l'efcalier quand il Peut veu sortir.
Alphonse qui voyoit déja que
le jour approchoit , se retira le
plus vïte qu'il pût : mais à peine eut- il fait trois pas hors de la
terrasse, qu'il s'aperçût qu'il étoit suivi ; c'étoit le Comte deLédesma , qui selon l'ordre qu'il avoitreçû du Roy suivoit Alphon- 1
se pour tacher de le reconnoître.
Alphonse qui crût qu'on ne
le suivoit que pour l'ajlaífiner, !
s'ar-
SECRÈTE.
5-1
s'arrêta à dessein d'observer si
ceux qui le suivoient étoient en
i grand nombre; & voyant un homíf me seul , il courut à luy, ÔC avant
\ que le Comte eût eû le loisir de le
p, reconnoître , il luy donna un
ic coup de poignard qui le jetta a
terre. Le Comte étourdi du coup '
1à: ne pût reconnoître Alphonse ; &
il le laissa se retirer sans qu'il pût
i
deviner qui c'étoit.
é Dés qu'il se fut retiré , Sc qu'il
* " eut rêvé à son avanture , il en defvina une partie: il sçavoit bien
1* que le Roy' étoit incapable d'a1 ;! voir des enfans ; 8c il ne douta plus
F que ce Prince ne fût venu fur la terrasse , pour y chercher celuy dont
" 1 il vouloit fe servir, pour donner
^ des héritiers au Roïaume de Caftill'" le. II vit bien que ce n'étoit pas
W101 à luy que le Roy avoit pensé ,. Sc
que le hasard luy avoit fait pren>n 1 dre la place d'un autre. Mais
Fiacil ne sçavoit si le Roy ne l'a»'
C z
voit
t
r
i
1^
1
•
1
J
•
1
\
H I S T O I R E
voit point reconnu ; 8c comme il
ne doutoit pas qu'en cas qu'il eût val
été reconnu on ne le fit périr , il
-prit d'-abord le dessein de s'éloigner-: mais faisant refleélion , que
cét éloignement pourroit être suspect , Sc servir de -preuve que
c'étoit luy qui étoit entré chez
■la Reine , en cas qu'il n'eût pas
été reconnu ; il prit la résolution
de ne faire semblant de rien , de
retourner dés le lendemain chez
le Roy , & d'attendre tout ce qui
plairoit à la destinée d'ordonner
Ìle son fort.
Dés que le jour parut, on luy
• vint dire que le Comte de Lédefma
avoit été -aíîàssiné , fans qu'on fçût
par qui., Alphonse connut alors
-que c'étoit ce Comte qui l'avoit
suivi ; 8c cela luy fit juger que c'étoit lui dont il avoit pris la place
chez la Reine ; ainsi, il connut tout
ce qui- luy restoit à deviner dans
son avan.tnre.
Lc
S E C R ET E.
55
Lc Comte de Lédefma futtrou; ;j
»j vé à demi mort , Sc porté chez luy
j où le Roy le vint visiter dés qu'il
[j fut levé, moins pour luy marquer
j„ la part- qu'il prenoit à fa conservais tipn , que pour sçavoir s'il avoic
reconnu celuy qui étoit entré chez
JC la Reine. Le Comte ne luy en pût
p rien apprendre , & le Roy qui
[0 vouloit s'en éclaircir, Scqui fçad voit bien que le même qui avoit
[,( blessé le Comte , étoit celuy qui
q ( étoit entré chez la Reine , fit prou mettre cinquante mille ducats à
quiconque découvrirait cét assassin.
IJ
Alphonse parut selon sa coûtu(2 me. II vit la Reine qui parut avoir
■C1 pour lui plus de froideur qu'à l'orjo dinaire. 11 s'imagina que fa froi?0 deur pouvoit bien venir de ce
c\ qu'elle avoit eu quelque connois] a( fance de ce qui étoit arrivé lá nuit
ta passée ; Sc on ne peut dire combien
fa cette pensée l'embarrassa.
Jamais homme ne se trouva
1
C g
dans
9
54
HISTOIRE
J
dans des pensées plus différentes
& en un état plus agité .
fflf
Quand il faifoit reflection , f
qu'il avoit possédé une personne. ! ì ;
d'un mérite si accompli . 8c dont i°
il étoit éperdument amoureux, tr(
il se trouvoit le plus heureux Ai
homme qui fût. au monde : mais
quand il venoit à penser qu'il J'
n' étoit redevable de son bon- f
heur qu'au íèul hazard , 8c que <j'
l 'amour de son x\mante n'avoit eu H
aucune part aux faveurs qu'il en c
avoit . recèdes , il tomboit dans {
un chagrin mortel. D'un autre cô- !
té iî voyoit bien que cette avanture a
l 'expofoit à une perte évidente , t
dés qu'elle feroit connuë;& il mou- 1
roit pourtant d'envie de la faire
connoître. II fût mille fois tente
d'apprendre à la Reine ce qui s'étoit passé : mais la froideur de cette
Princesse l 'obligeoit àu silence,
plus que toutes les extrémitez où
il s'expofoit en se déclarant.
Ce
I
mr i
SECRÈTE.
t
fy
Ce n?étoit ertcore là que le commencement de ses peines , 8c ce
t qui causoit la froideur de la Reine
it à son égard , luy en fit sentir de
D nouvelles , 8c -qui n'avoient peut ês tre jamais été senties par aucun
ii Amant
ai
Cette Princesse n'avoit point
l'ì aimé le Roy jusqu'à son mariage |
u par l'idée qu'on luy avoit. donné
ra de son Impuissance : mais ayant
e lieu d'en être détrompée par
e ce qui luy étoit arrivé avec Alan phonfe , qu'elle croyoit être le
â Roy; elle sentit naître un violent
ui amour pour ce Prince : ' 8c luy attc tribuant tout l'amour qu'Alphonse
ot luy avoit marqué pendant qu'il aàii voit été avec elle , elle se repentit
:nt d'avoir jusques là paru en regarder
s'i êç en écouter un autre,
eti
Ainsi par un effet le plus biíârre
ìcf qui fût jamais , Alphonse se trou; t va dans le fond , celuy que cette Princesse aimoit véritablement ;
C
C 4.
puis-
f6
HISTOIRE
puis-qu'elle n'aimoit- que celuy qui :
avoit passé la nuit avec elle. Mais,
que l'erreur où elle étoit qu'elle,
l'avoit passée avec le Roy , étoit
cause qu'elle avoit de la froideur
pour celuy là. même qui luy avoit
donné tant d'amour. Elle aimoit.
Alphonse ; 8t elîécroyoit aimer lc
Roy : elle haissoit le Roy , & elle
croyoit être résolue de haïr Alphonse.
On neût pas de peine à reconnoître les empressemens qu'elle^
avoit pour le Roy , Ôt fa froideur
pour tous les autres : elle ne pût.
s'empêcher de s'expliquer à une
confidente de l'injustice qu'on faiíbit: au Roy. Cette confidente
qu'Alphonse avoit gagnée luy
ayânt rendu compte de ce que la
Reine luy avoit dit fur cela, il
connut sûr quoy étoit fondée la
froideur de cette Princesse , c'est
à: dire qu'il íè~ trouva jaloux de
luy même , & plus tenté que
jamais
S E C R E T E.
5^"
jamais de la tirer d'erreur.
C'étoit le seul parti qu'il y avòit à prendre pour goûter tout
son bonheur : mais cependant il ne
voulut pas se déclarer tout d'un
coup ; il se contenta de dire à la
confidente de la Reine , que le Roy
pouroit bien l'avoir trompée , 8c
en avoir mis un autre à ía place .
La confidente redit à la Reine
ce qu'Alphonse luy avoit dit : 8c
cette Princesse se ressouvenant
que le Roy s'étoit ' trouvé mal 5
qu'il étoit sorti 8c revenu , 8c
rassorti encore ; 8c rappéllant même dans son esprit quelques tons
de celuy qui avoit - passé la nuit
avec elle , qui ne convenoicnt pas
trop au Roy , crût que ce que la
confidente luy faisoit appréhender,
pûurroit bien être : elle fût confirmée dans cette crainte par la conduitte du Roy ,..qu.i- fusant semblant de se trouver mal , coucha
seul les jours suivants.
C S
H
58
HISTOIRE
íl est malaisé d'exprimer l'état
où se trouva cette Princesse. Plus
elle íaifoit refleétion à ce qu'on
luy avoit dit , plus elle y trou- \
voit de Vray - semblance , Sc il y
avoit des momens où elle n'en
doutoit plus. Dans ces momens
elle concevoit une haine mortelle pour le Roy ; & elle avoit uune curiosité extrême , de sçavoir !
qui étoit celuy qui avoit pris fa .
place. Alphonse étoit celuy de !
tous les hommes de la Cour qu'el- !
le aimoit lé plus ; 6c il y avoit des
momens , ou elle auroit souhaité
que ce fût luy : mais elle n'y voyoit ,.
aucune apparence, ne íè persuadant pas que le Roy eût pû confier une chose de cette importance
a un homme qu'il haiííòit mortelle- j
mentCependant soit qu'on íè persuade, ce qu'on souhaite , soit
qu'elle crût en avoir quelques !
• preuves, tous les soupçons tom- I
be*-
■ S E G R E!T E.
59
bérent fur luy; 8c elle n'eût plus
k force de le regarder fans rougir.
Alphonse s'apperçût de son
embarras ; 8c il en fâfJembarrasle
luy même. 11 ne sçavoit si la
rougeur de lá Reine étoit une
marque qu'elle sceût la chose, ou
si ce n'étoit que l'efset d'un soupçon. Mais il trouva pourtant plus
de goût à la voir ainsi embaraflée ,
qu'il n'en^ avoit eû à la voir refroi1
*die. ■ ;
I '
rt< Cette Princesse se flattoit-de la
pensée que ce pourroit "être Al-phonse , quand on luy apprit le
lieu où le Comte de Ledésma avoit
été trouvé blessé: elle ne douta
point qu'ayant été bleflé au sortir
de la petite terraisc qui conduisòiir
à son appartement , ce ne fût luy
qui y fût entré ; 8c elle crût que ce
pouroit être le Roy qui l'auroit assassiné, pour mieux couvrir un si
terrible secret.
C 6
Cette
m
60
H I S T O I R E
Gette pensée la mit dans une
efpece de rage , Sc contre le
Roy , Sc contre le Comte de Lé, ctèfmá qu'elle haissoit mortellement : elle avoit pardonné au
Roy , tant qu'elle s'étoit imaginée qu'il s'étoit servi d'Alphon1 se ; mais elle ne pût luy pardonner 5 s'imaginant qu'il s'étoit servi
d'un autre. , z Elle dit ses conjectures à fa confidente,. Sc ia confidente dit à Alphonse que la Reine commençoit
à croire que le Roy l'avoit trompée , mais qu'elle ne doutoit presque plus que le Comte de Ledéfma
ne.fût celuy qui étoit ,venu dans fa
1 chambre.
tij Alphonse qui avoit été jusque
-là maître, d'un secret qu'il brûloit
dé ^découvrir j . ne pût plus résister : fl ne dit pourtant rien à la
confidente , & il "voulut en éclaircir la [ Reine luy - même. II fût
long-tems fans en trouver l'occasion
S E G R E T E.
6*1
siòn , Sc il ne la trouva que quand
la Reine se sentit grosse , SC que
toute la Cour luy vint foire des
compliments fur fa grossesse.
Alphonse prit le tems qu'il n'y
avoit personne auprés d'elle que sa
confidente , qui s'étant un peu éloignée, luy donna lieu de parler
ainsi à la Reine.
•Si V. M. connoissoit- tout "
le bòn-heur d'Alphonse , elle "
se persuaderoit aisément qu'il "
n'y a personne à là Cour qui "
ait plus de joye de la gloire "
qu'aura V. M. de donner un *'
fils au Roy de Castille. II "
rougit en prononçant ces paroles ,
il parût interdit , & il ne pût continuer.
La Reine ne fût pas moins embarassée de son côté : elle jetta les
yeux fur Alphonse ; 8c elle crût
voir dans les siens tout ce qu'il avoit
à luy dire. Ils demeurèrent ainsi
quelque temps fans parler : mais
enfin
6z
HISTOIRE
enfin Alphonse se jettant à genoux: „ Oíiy Madame, luydit•„ il, tout ce que vous pensez est
„ vray , 8c c'est moy : Ah ! que
me ditte-vous , interrompit la
„ Reine. Ce que je vous aurois
„ caché toute ma vie , si j'avois
,, pû souffrir que V- M. soupçon,, nât un autre que moy du plus
„ glorieux de tous les crimes,
8c du plus ardent de tous les amours.
La Reine se couvrant le visage 8c détournant la tête , - „ Ah !
„ deviez vous dit -elle, con„ tribuer au malheur de la plus
„ infortunée de toutes les Rei„ nés.
„ II est vray reprit Alphonse,
•„ que je suis le coupable : mais»
„ je ne dois mon crime qu'à
„ mon amour ; la saveur 8c la
„ confidence du Roy ny ont
„. point de part ; 8c ce Prince
ignore encore 8c mon crime , &
mort
SECRET E,
63
É mon bonheur. Alors voyant que
■ la Reine ne difoit mot , il luy
^ raconta la maniéré dont cette íur|Ì prenante avanture s'étoit passée;
w & à peine avoit-il achevé de parm 1er que le Roy entra : il s'appereût qu'Alphonse luy parloit avec
M application , & que son arrivée
U leur causoit à l'un &' à l'autre
■ beaucoup d'embarras : il s'imagina
m
< es à ce moment qu'Alphonse pouroit
j bien être celuy qu'il avoit tant de
j curiosité de connoître , qui étoit
,ij entré chez la Reine à la place de
'■ sonFavory: cette imagination luy
1 parût presque une vérité , Scilre^ solut de ne rien épargner pour s'en
Jf éclaircir.
(
La voyc dont il s'y prit , est la
„ plus inconcevable de toutes celles qu'il pouvoit prendre : mais
gj ce Prince étoit l'hommedu mon{ de le plus extraordinaire , £t rien,
ly- ne doitparoître incroyable de luy,
H 'aprés ce qu'il avoit été capable
I
de
64
H I S TOI R E
de faire pour donner des cnfans-á
la Reine. II ne voulut pourtant
rien faire qu'aprés les couches de
cette Princesse qui a couchad'une
Fille.
r les réjouissances qu'on fit
Âpres
par toute P Espagne à la naissance
de cette Princeslé , leRoy manda
un jour Alphonse , & Payant fait
passer dans son Cabinet, il luy parla !
en ces termes.
„ Vous devez être bien mal
satisfait de moy , Alphonse ,
aprés l'important service que
vous m'avez rendu : -mais si je j
puis compter fur vôtre discrétion il ny a rien de si élevé
où je ne vous fasse monter ; &
dés ce moment je vous donne cinquante mille ducats- de
pension : mais continuez à m'être fidèle , 8c à cacher à toute la terre la honte de vôtre
Roy.
Jamais homme ne fût plus intef-
SECRÈTE.
6 sterdit que le fût Alphonse à ce
| discourt. La première pensée
" qu'il -eût- c'est que c'étoit- un piège pour le surprendre ; & il ré' solut fortement de ne point se dé| clarer. II demanda au Roy quel'
étoit le service dont il.plaisoit
à sa Majesté de le* recompenser :
I mais il ne pût faire cette de^ mande fans rougir. Le Roy se
i confirmant toûjours dans ses conjjectures. . , r Est-ce dit - il pour
I augmenter ma confusion que #r
f vous voulez que je vous ex- "
1 plique ce service que vous "
I l'emblez ignorer : mais puis- "
que vous le voulez il faut "
vous apprendre , que ce n'est "
1 point le hazard qui vous a 4 4
il rendu le plus heureux de taus "
I les hommes ; que c'est un ef- "
M set de mon choix, Sc de la con- "
1 fiance que jay eûë en vous , "
dans le cruel embarras où je '*
| me trouvay par ma malheu- •"
reu -r
m
66
HISTOIRE
„ reùse constitution : je vous ap„ perçus fur la petite terraf,, fe ; je beny le Ciel qui vous
„ y avoit envoyé pour réparer
„ ma honte ; vous sçavez le ref„ te ; & dispensez moy de le
dire : mais il faut continuer
à me servir , & à ôter jus„. qu'au moindre soupçon d'une'
„ intrigue qui mes déshonnoreroit. Trouvez vous encore ce
soir fur la terrasse êc vous y
„ goûterez le même bonheur dont
„ vous avez joûy ; en disant ces
ces parollcs il le quitta aprés l'avoir embrassé , & dans 1-e moment il luy fit expédier les provisions de la pension qu'il luy avoit
promise.
Le Roy ne voulut point attendre la réponse d'Alphonse-,
parce qu'il avoit un . moyen plus
seur de s'éclaircir. La maniéré
dont il avoit parlé n'étoit pas assez
claire , pour obliger Alphonse de
re-
SECRÈTE.
67
if revenir le soir sur la terrasse , en
Ù cas que ce ne fut pas luy qui s'y
t fut trouvé la première fois : mais
« supposé qu'il y vint , c'étoit une
ní conviction que les doutes du Roy
: 1 étoient bien fondez, & qu'Alphon« se étoit effectivement celui qu'il
1 cherchoit.
'm
La nouvelle faveur d'Alphonk se surprit toute la Cour : mais pérît sonne n'en fut plus íurpris que la
is Reine qui connoissoit la haine
loi que le Roy avoit pour luy. Ala phonfe de son côté avoit bien d'auh tres embarras ; toutes ses pensées
i alloient à luy faire croire , que le
n Roy vouloit le surprendre ôc le
w faire périr : il voulut en écrire
j à la Reine : mais il jugea bien que
:t cette Princesse ne consentirait pas
i à la .continuation de cette intrij gue , quand même le Roy auul roit été de bonne foy . Cependant
i il l'aimoit éperduément; Sí son
fd amour l'emporta : il ne pût réi
íìíler
68
HISTOIRE
íîster à l'occasion qu'on luy "pro^
mettoit , de remettre entre ses bras-j
une Princesse qu'il 'idolâtrait : 8c,
malgré toutes ses refiections, il
resoTut de se rendre le soir sur
la petite, terraílè, dut-il il y périr;
Comme aucune des actions desRois n'est secrète , on sçût à la
Cour que le Roy coucherait ce
jour là avec la, Reine ; 8c on y fit.
d'autant, plus de reflection, qu'onsçavoit bien que cela-n'étoit point
arrivé depuis le lendemain de son
J -a ^JBiriage , le Roy ayant toûjours fait
scmblant'd'être malade,
La Reine en fut extraordinairement allarmée ; 8c elle résolut
de ne se point laisser surprendre ,
soit qu'elle eût assez de vertu
pour ne pas sè plaire à un pareil
commerce; soit qu'elle eût la curiosité de voir quel seroit celuy
dont dont le Roy se sèrviroit, soit
qu'elle espérât peut-être que ce seroit
mà
SECRÈTE.
69
xoit Alphonse , 8c que c'étort dans
cette vue que le Roy luy avoit fait
ce jour là tant de grâces. Elle cacha un flambeau dans un Oratoire qui étoit prés de son lit
pour s'en servir quand il seroit
tems.
C'étoit toujours Bertrand de la
: Cuéva dont le R oy vouloit se ícrvir : mais il prit le parti de le faire.
- cacher dans le cabinet de la Reine ;
&c il l'y enferma luy même quand la
nuit fût venue.
La Reine se retira dans son
appartement ; & le Roy l'y suivit
un moment aprés : il renvoya toutes les femmes de la Reine , 8c étant demeuré seul avec elle , il
éteignit tous les flambeaux à la
reserve d'un qu'il prit , & avec lequel il entra dans le cabinet où
étoit son Favori. En entrant dans
le cabinet il éteignit le flambeau ,
comme s'il se fût éteint par hazard , 8c en même tems la Cuéva
en-
70
HISTOIRE
entra dans la chambre , 6c le Roy
descendit sur la terrasse pour
voir s'il n'y trouveroit point Al-
phonse.
Dés que La Cuéva fut entré dans
la chambre de la Reine , il alla se
mettre dans son lit : mais cette
princesse s'étoit déja relevée , &
entrant dans Moratoire , elle prit le
flambeau qui y étoit allumé; &
s'approchant du lit elle regarda celuy qui y étoit, 6c elle reconnut
que c'étoit- La Cuéva qui dans ce
moment se jetta à terre comme un
homme épérdu , 6c regagna le cabinet La Reine qui haïíìòit ce Favori, 6c qui étoit bien aise de cecte
occasion pour le perdre , cria au secours : ses cris firent remonter le
Roy qui ne venoit que de décendre
fur la terrasse , où il n'avoit trouvé
personne : il entra dans le cabinet
où ij vit la Reine tenant un flambeau à la main 6c Bertrand de La Cuéva à demi mort."
La
SECRÈTE.
71
LaReine ne perdit point de tems:
elle se jetta aux pieds du Roy avant qu'il pût parler, Sc fans faire semblant de soupçonner ce Prin. ce d'avoir part à l'action de La Cuéva, elle luy en demanda la punition. Le Roy ne pouvant point
prendre d'autre party pour couvrir son infamie que d'accorder à
la Reine ce qu'elle luy demandoit , il fit semblant de vouloir
poignarder la Cuéva, mais s'arêtant aussitôt , il dit à la Reine qu'il
valoit mieux différer, pour rendre plus secrète une chose dont l'éclat luy seroit honteux ; qu'il
. luy repondoit que l'insolence de
^ La Cuéva ne demeurerait pas imJ ' punie; & aussi-tôt il commanda à
'< ce malheureux de le suivre ; Sí
„ il se retira avec luy dans son apj partement : ou us déplorèrent enK
^ semble le malheureux succez, de
ni
leur intrigue.
Pendant que ces choses se
í
pas-
jz
HISTOIRE
passoient dans le cabinet de la Reine , Alphonse arriva sur la terrasse: il y attendit quelque tems;
& ne voyant paroître- personne,
il s'approcha de la porte de l'éfcalier qu'il trouva ouverte, le Roy
ayant oublié de la refermer : il y
monta sans sçavoir ce qu'il faisoit ; il arriva au cabinet comme le
Roy ne faisoit que d'en sortir ; il y
entra, êc il vit de la lumière dans
la chambre de la Reine dont la
porte étoit ouverte. II fût tranfy
acette vûë', Sc il n'oíà avancer. La
Reine qui étoit restée feule dans fa
chambre entendant du bruit dans
le cabinet , vint à la porte avec le
flambeau pour voir ce que c'étoit :
qu'elle fût fa .surprise quand elle vit
Alphonse.
II n'osoit parler craignant que le
Roy ne fût dans la chambre ; &
la Reine craignant d'être surprise,
oioit aussi peu parler que luy. 11s
se regardèrent avec un étonnement
re-
SECRÈTE,
75
ciproque : mais enfin la Reine prenant la parole , „ Par quelle "
avanture dit-elle étés vous icy , "
6c feavez-vous ce qui vient d'ar- "
river; Alphonse jugeant que la ".
| Reine étoit seule , luy apprit en
deux mots l'entretien qu'il avoit
eu avec le Roy , 6c que c'étoit
par son ordre qu'il s'étoit rendu
fur la terrasse ; 6c se jettant aussitôt à ses pieds , „ Pardonnez- "
moy dit-il , Madame , si mon "
I amour m'a veuglé jusqu'à vou- "
I loir répondre sans vôtre aveu "
J aux intentions du Roy. Helas ! "
luy dit la Reine le Roy n'a "
I pensé qu'à vous perdre ; un "
i autre avoit pris fa place ; 6c le "
rj Roy ne vous a fait venir icy , "
que pour s'éclaircir des don- "
jeítcs que luy a donné vôtre "
premiei-e avanture. Mais, con- "
| solez-vous , le Ciel a pris soin "
'"de nous vanger. Aussi-tôt cette
D
charsi
I
I
Í
74
H I S T O I R F,
charmante Reine luy raconta l'avanture de La Cuéva ; &: quoy
qu'elle fût occupée de mille craintes , "elle he laissa pas de luy témoigner la joye que luy donnoit
cette avanture.
Alphonse qui étoit le plus passionné de tout les Amans , & en
même- tems le plus emporté & ,1e
plus fou , se jetta encore une fois
à genoux , êC osa la presser de profiter de l'occafion , & de se vanger encor mieux du Roy en luy
accordant volontairement ce qu'il
avoit déja obtenu d'elle sans qu'elle le sçût. La Reine blâma Alphonse avec tant de tendresse &
de douceur -, de l'insolence d'une
pareille proposition , que tout épcrdu qu'il étoit , il n'osa la prelser d'avantage. „ Retirez vous
„ luy dit>êlle , ÔC si vous m'ai„ mez , ne pensez qu'aux moyens
,, de me retirer d'une Cour où
ma conscience , & mon honneur
SECRÈTE.
7?
\
„ neur ne me permettent plus
o; „ de demeurer : en disant ces pa1 rôles , elle rentra dans fa chamtj brc , dont elle ferma la porte , 8c
oi Alphonse reprit le chemin de la
terrasse.
Dés que le Roy se fût retiré
dans son appartement, il luy vint
cl une pensée étrange : il voyoit
f« bien qu'il ne pouvoit pas laisser
pr, La Cuéva impuni ; il avoit une
n extrême envie de fçavoir si Al1, phonse se seroit rendu sur la terai raíîe „ ne perdons point de tems
u\ dit-il à La Cuéva , 8c voyons "
j si Alphonse sera venu au ren- "
]», dez-vous que je luy ay donné, r
p* Allez-vous en fur la terrasse , "
ut ajoûta-t'il , 8c si vous y trou- "
p„ vez Alphonse , amusez le , jus- "
y0 ques à ce que je vous envoyé af- "
i
fez de gens pour vous saisir de "
m
luy mort ou vif. "
y£
,
La Cuéva obéit aussi -tôt , 8c le
ir
Roy
le voyant parti, appella son
[llt
U
Da
Capia
;ç
j6
HISTOIRE
Capitaine des Gardes : il luy ordonna de prendre cinquante Gardes avec luy , d'alleî:íur la terrasse,
& s'il y trouvoit quelqu'un défaire main baslë fur eux , .& de les
maílàcrer.
Par cét ordre cruel le Roy avoit
,un moyen infaillible de nc pas îaiffer vivre La Cuéva qu'il fçavoit
bien qu'on trouveroit fur la terraíTe , &de s'éclaircir de fes soupçons fur Alphonse en cas qu'on l'y
trouvât avec luy., mais de le faire périr en même tems , puisque
Tordre du Capitaine des Gardes
portoit qu'il massacrât tout ce
qu'il trouveroit fur la terrasse,
quand même il y trouveroit plus
d'une personne.
La Cuéva arriva sur la terrasse
au moment qu'Alphonse descendoit de l'appartement de la Reine :
il le vit , il le reconnut , & courant à luy , il luy cria de mettre
Tépée à la main : Alphonse la mit ,
SECRÈTE.
77
l Sc il commençoicnt à se pousser de
terribles coups , quand îe CapitaiI ne des gardes arriva avec son escor\ te. Alphonse sût le premier qui
j l 'apperçût , & comme il craignit
f à'ëtrc arrêté , il quitta La Cueva ,
I & se fit jour au travers de tant de
I soldats , avant qu'ils eussent pû sc
a reconnoître, & se sauva.'
te
La Cuévaresta seul à essuyer une
ii| décharge de coups de mousquets
1 qui le hissèrent fur la place,
ft
Le Capitaine des Gardes qui
*(jì avoit bien jugé par le discours du
ri Roy, que Sa Majesté n'êtoit pas
J trop assurée s'il y auroit plus d'un
dli homme fur la terrasse , &quicraipl gnit la colère de ce Prince , s'il
! apprenoit qu'on eût laissé échapper
ti celuy qui étoit avec La Cuéva ,
ícc vint luy dire qu'il n'avoit trouvé
if que luy, qu'il avoit exécuté ses ora dres , & a^u 'il étoit mort : ainsi le
ett Roy ne put être éclairci de ses dou111: tes ; & Alphonse se sauva encore
D %
de
m
78
HISTOIRE
de cette occasion , sans qu'on le
connût ou qu'on eût lieu de le
soupçonner.
Dés que le Capitaine des Gardes eût rendu compte au Roy du
fuccez de sa commission, ce Prince alla chez la Reine : il la trouva levée , 6c fort en peine du
grand bruit qui s'étoit fait fous
ses fenêtres , car elle avoit entendu la décharge de mousqueterie;
8c cette pauvre Princesse ne doutait pas que ce ne fut Alphonse
qu'on venoit de massacrer. L'arrivée du Roy sembla luy confirmer cette crainte „ Venez luy
„ dit-il en entrant , venez voir
„ vous, même Madame , com„ ment je sçay punir un info„ lent qui a osé violer le lit de
„ fon maître ; en disant ces paroles il prend la Reine par la
main , il la fait décendre fur la
terrasse , 8c luy montre le corps
du malheureux La Cuéva, La R eiab
ne
r'
SECRET E.
79
ne le reconnut ; 8c la joye qu'elle
eût que çe ne fût pas Alphonse luy
rendit la tranquilité de son esprit ;
elle remercia le Roy d'une justice si prompte ; ajoutant qu'elle
auroit pourtant été bien aise
qu'on se fût contenté d'éloigner
ce malheureux ou de l'enfermer
pour luy donner le tems de se repentir.
Cependant quelque blessé que
fût la Cuéva , il ne mourut pas :
on trouva dés qu'on l'eût reporté
chez, luy qu'il respirait encore , 8c
à force de remèdes on luy fit revenir la connoisianee. Le Roy
l'alla voir en secret , 8c apprit de
luy qu'Alphonse étoit venu sur la
terrasse : ainsi ce Prince fût entièrement éclaircy de ce qu'il vouloit
fçavoir , apprenant enfin qu'Alphonse étoit celuy qui avoit pris fil
place dans le lit de la Reine .
On auroit peine à exprimer ks
extrémités ou le porta fa fureur :
' D 4
il
8o
HISTOIRE
il entra chez la Reine ; & il la brusqua comme si elle eût eu part à ce
qui étoit arrivé ; & íàns s'expliquer
fur aucun détail. II jura devant elìe qu'Alphonse ne pasièroit pas la
journée fans périr.
La Reine n'osa demander au
Roy le sujet de cét emportement ,
& elle ne douta point que l'indifcrétion d'Alphonse n'eût éclairci
ce Prince. Cependant dés que le
Roy fût sorti elle fit avertir Alphonse de prendre la suite , luy
mandant qu'il n'y avoit point d'autre moyen de sauver sa vie, puisque le Roy sçavoit tout ce qui étoit
arrivé. .
Alphonse vit bien que le péril
étoit extrême , fie qu'il étoit perdu s'il ne trouvoit un azile contre les poursuites du Roy. II crût
n'en point trouver de plus aífuré
que la- Citadelle de Soria qui appartenoit à Dom-Juan de Lune.
Dom-Juan luy promit fa protection :
SECRÈTE.
8I
ctron mais il le fit souvenir en
même tems de la promesse qu'il luy
avoit donnée depuis long-tems d'epoufër la Comtesse de Saint Esticnne ; & Alphonse envisigcant tout
d'un coup P état de sa fortune , crût
qu'il n'y avoit point d'autre moyen
de sortir de l'assaire où il s'étoit
embarqué , qu'en épousant cette
Comtesse, dont les grands biens
pourroient luy être fort utiles
dans une fi mauvaise affaire que
celle là. II renouvella donc fa
promesse à Dom- Juan ; & il luy
dit que s'il vouloit amener.fa nièce
àSoria où il alloit le retirer en diligence , il l'épouseroit sans balancer : Dom-Juan luy promit , &
luy tint fa promesse. Mais il fit
une fiuteirreparablc; c ? est qu'ayant
fait partir fa nièce pour Soria , il
enleva Catherine deSandoval , de
laquelle il étoit devenu amoureuxdepuis la proposition qu'il luy avoit faite ael'épouseri
De
Les
Sz
HISTOIRE
Les voila donc dans Soria ; c'est
à dire Alphonse , la Comtesse de
Saint Estienne , Dom-Juan , & Catherine de Sandoval : Dom-Juan
ne fit point paroître Catherine devant Alphonse & sa nièce ; il l'enfèrma dans une Chambre espérant
l'épouser dés que le mariage des
deux autres feroit accompli.
Des choses fi mal concerte'es ne
pouvoient réussir : aussi eurentelles une issue trés-funeste. Alphonse renouvella à la Comtesse
toutes les protestations qu'il luy
avoit faites autre-fois ; & la Conir
tesse qui ne suivoit que son pan' chant , passa par dessus toutes les
raisons qui auroient dû l'empécher
d'épouser un homme, qui l'avoit
I íi fort négligée , êc qui de plus étoit
mal. âvec la Cour.
Leur mariage devoit sc faire un
jour aprés , quand la mauvaise
fortune d'Alphonse le conduisit
sur une Terrasse du Château de
Soria
SECRÈTE.
85
Soria d'où il apperçût Catherine
de Sandoval à une des fenêtres :
fa première passion se ralluma à cette veuë ; 8c comme il connut bien
à la tristeflè qui paroi ssoit sur le
visage de Catherine , qu'elle étoit
là malgré elle , il devina tout le
mistére. Aussi-tôt aprés s'être fait
remarquer de Catherine qui sembla, pour lors le regarder avee des
yeux fort tendres , il courut chez
Dom-Juan , & il luy demanda ce
que faiíbit Catherine de Sandoval
à Soria. Cette demande surprit
Dom -Juan : mais enfin il avoua
tout , & il dit , „ qu'il étoit "
raisonnable qu'il songeât aussi à "
son bonheur , en travaillant à "
celuy des autres. "
Alphonse oubliant alors le besoin qu'il avoit de la protection
de Dom-Juan , & les termes où
il étoit avec fa nièce , s'emporta contre lui de la manière du
monde la plus violente. II dit,
D 6
qu'il
84
HISTOIRE
„ qu'il vouloit qu'on donnât sa îi„ bertéà Catherine de Sandoval,
„ Sc qu'il ne pouvoit s'allier avec
„ un homme qui étoit capable
„ d'enlever , 6c d'emprisonner les
gens. Dom-Juan qui avoit de la
herté répondit „ qu'il étoit le maî„ tre êc de ses actions , 6c de ía mai„ son ; & que comme il retenoit
„ chez luy les gens qu'il luy plaisoit, il en chasseroit aufficeux
„ qu'il voudroit.
Ces derniers mots qui regardoient Alphonse , luy firent mettre
Pépée à la main , Sc si la Comtesse de
Saint Estienne ne sût accourue , les
choses auroient été plus loin : mais
elle les sépara : 6c ayant été instruite du sujet de leur diffèrent,
elle obtint de son oncle que Cathel rine sortiroit de sa prison : elle fit
même la paix^ d'Alphonse , croyant que la s/ule générosité Pavoit obligé de prendre Pintereft
d'une personne affligée : mais elk
*
ne
SECRÈTE.
S-f
ne fût pas long-tems fans reconnoître son erreur; & dés qu'Al! phonse vit Catherine , il n'eût des
I yeux que pour elle. Ce quiirriI ta fi fort la Comtesse , qu'elle crut
| avoir pour son Amant autant de
ï haine qu'elle avoit eu d'amour auJ paravant.
I ; . Cependant le Roy fâchant
,! qu'Alphonse s'étoit retiré à Soria,
g 8c que Dom-Juan avoit enlevé
Catherine de Sandoval que ce
•í Prince aimoit toujours , envoya
S des troupes pour investir cette
I place. Dom -Juan , 6c la Comj tesiè de Saint Estienne également
mécontensr d'Alphonse ? n'eurent
pas de peine à l'abandonner en
I cette occasion à la vangeance du
Roy. L'oncle fit fa paix avec 1a
Cour , à condition qu'il remettroit 6c Alphonse , 6c la forteresse
de Soria entre les mains de fa Majesté, 6c que le jeune Marquis de
Villéna épouferoit la Comtesse de
'
S .EiìiI
I
86*
HISTOIRE
S. Estienne. Le traité sut secret,
• ôc Alphonse qui ne songeoit qirì
regagner l'esprit de Catherine de
Sandoval , dont il étoit plus passionné que jamais , n'eut aucune
connoisiânee de ce qui se tramojt
- sous main. Ainsi il se vit arrêté
t lors qu'il y penlbit le moins, &
conduit à Médina del Campo qui
étoit la priíbn ordinaire des illustres
criminels.
Tin de la première Tartie,
HIS-
S7
HISTOIRE
SECRETE
DES AMOURS
D E
HENRY
IV.
ROY DE CASTILLE,
SURNOMME' L'IMPUISSANT.
LIVRE SECOND.
jl jamais on a eu lieu de
S eonnoître , combien il y a
^^•peu de certitude Sc de
vray-semblance dans la
pìufpart des ressorts qui à la Cour
des Princes causent la fortune ou
la perte des hommes, c'est dans la
fuite
88
HISTOIRE
suite de cette Histoire, II n'y a
personne qui ne croye qu' Alphonse devenu odieux au Roy de Castilk par tant d'endroits, ne dût
être condamné- comme criminel
de leze Majesté, pour avoir pris
les armes contre' son Souverain.
C'est auffi' l'opinion que rout le
monde en eût, 2c dés qu'on eûc
appris fa prison on ne douta plus
de fa perte. Mais les choses tournèrent autrement , et ce ne fût
qu'aprés avoir encore donné au
Roy de nouveaux mécontentemens , qu'il ne pûc éviter son mal.
heur.
On juge par tout ce que nous
avons raconté, qu'Alphonse n'était ny politique dans fa conduite, ny constant dans fes amours.
II ne laiífoit pourtant pas d'être
fort aymédes Courtisans, 8c fort
agréable aux Dames : son caractère franc ouvert, fa naissance qui
étoit illustre, son peu de bien
joint
mâ
S E C R E T E.
89
fi joint à une extrême générosité 6c à
» un grand mépris des richesses 6c
i de la saveur , luy avoient gagné
á« l'amitié , de tous les honnêtes
ít gens; 6c ceux même qui ne se
pi íoûtenoient que par des qualitez
M entièrement opposées aux siennes
ti (je veux dire les gens de Cour)
fi ne iaiíîoient pas de l'aimer, par1I1 ce qu'il ne le trouvoient jamais
>U en leur chemin , par la profession
fî qu'il faisoit de ne souhartter 6c de
il ne demander rien. Les Dames de
DK leur cô:éle trouvoient fort à leur
ml goût par beaucoup d'esprit 6c d'à*
grémens : ainsi il se vît plaint de
ion tout le monde; mais les deux pern't sonnes qui prirent plus de part à
dui fa disgrâce, surent la Reine, 8c
m Catherine de Sandoval , dont.il é'èti toit également aymé.
foi
Comme on ne sçavoit point à la
là Cour les véritables raisons qui aqs vòient obligé Alphonse de seretibir rer, on crut qu'il ne l'avoit fait que
oií
pour
go
HISTOIRE
pour enlever Catherine de Sandoval, dont on sçavoit bien qu'il tir
étoit amoureux, Ôsl'on ne chercha point d'autres raisons que celle-là , qui eussent obligé le Roy de
prendre les armes, puisque s'en étoit d'assez fortes, que d'avoir à stbo
retirer fa Maîtreíle des mains de
son rival , '8c de punir en luy un sujet qui avoit osé se révolter.
La Reine elle-même qui avoit
crû qu'Alphonse ne s'étoit embarqué dans cette mauvaise affaire,
que pour se garantir de la fureur
du Roy , ne !çeut plus qu'en croi.
re, quand on luy dit ce qui s'étoit
passé à Soria. Elle jugea comme
les autres qu'ayant, paru plus amoureux que jamais de Catherine
de Sandoval, cet amour avoit eu
plus de part à fa retraite, que la
crainte d'être immolé à la jalousie
du Roy.
Ses premières pensées surent de
lc laisse r périr, 8c il étoit difficile
que
SECRÈTE.
91
que d'abord elle en eut d'autres,
car rien ne pouvoit l'irriter davantage, que d'apprendre qu'un
Amant qui avoit eflé assez heureux pour la posséder, 8c pour recevoir depuis, tant de marques de
fa bonté &í de ses foins , se sut assez
oublié pour se rembarquer dans
î'amour d'un autre. Elle apprit
donc avec une lecrete joye qu'il
étoit prisonnier, 6c il y eut des
momens où il luy tardoit qu'il ne
fut exécuté. Mais on a beau faire,
quand on ayme véritablement}
rien nc donne au cœur des imuseísions égales à la crainte de voir périr ce qu'on ayme.
Quand cette Princesse ie représenta bien sérieusement qu'Alphonse alloit périr, elle ne fut
plus sensible qu'aux foins d'empêcher fa perte : mais elle ne voyoit
guéres d'apparence d'y réussir,
puisqu'elle n'ofoit même témoigner au Roy qu'elle auroit voulu
le
92,
HISTOIRE
le sauver: elle se renferma donc H
à faire des vœux inutiles, & ja- Ire,
mais état ne fût plus triste & plus
lleyi
agité que le sien.
Le Roy ne s'expliquoit point le Si
aveccile fur ce qui s'étoit passé la ins
nuit de fes noces : mais elle ne pou- CÍ
vok ignorer que ce Prince ne fut musa
instruit de cette avanture, & c'est lili!
là ce qui !uy faifoit juger la perte f
d'Alphonse inévitable. Catherine de Sandoval luy sembloit la ó,
seule personne capable d'agir en ÍKÉ
safaveur: mais comme le Roy [ll'fl
vouloit toujours qu'on le crut a- à
m ou r eux d'eììe, elîevoyoit bien tue
qu'il étoit difficile que' cette ayrm- •Q
ble personne prit lepnrty d'un A* k
mant > qui paííoit pour avoir vou- û
lu l'enlever : ainsi Alphonse parois- Ití
soit d'autant plus proche de fa ||iie|
perte, que tout étoit contre luy
& les raisons secrètes qui faifoient
agir le Roy , & celles dont il vouloit prendre le prétexte.
11
SECRET E.
Mi
95
II n'y avoir, qu'un parry à pren-
'I dre, c'éroit de l'aider à íè sauver
)li de íâ prison , & c 'est aussi à quoy la
Rcyne s'appliqua : mais Catherine
oii de Sandoval avoit deja prévenu ses
sél soins à cet égard.
)ot
Cette généreuse fille ne s'aí« musa point, à solliciter sa grâce &
c'c; sa liberté auprés du Roy ; elle ne
en s'appliqua qu'à se remettre mieux
ta: que jamais dans l'esprit de cePrintl ce, & elle y réussit d'autant plus
ro facilement, que le Roy voulant
b qu'on le crut fort amoureux , donU í noit plus aisément toutes les appabia rences d'un grand amour.
<m
Quand elle se crut aslèurée de
nJ son crédit , elle jugea qu'il valoit
vm mieux commencer par mettre son
roi Amant en liberté, prévoyant bien
e i que c'étoit un chemin plus court,
: |( que d'y faire consentir le Roy.
m Le Gouverneur de Medina à la
vou garde duquel Alphonse avoit
esté confié , étoit un homme
1
qui
94
HISTOIRE
qui avoit les dernieres obligations
à Catherine de Sandoval : c'est ce
qui luy rendit facile le dessein
qu'elle se proposa de le faire sauver.
Elle écrivit à ce Gouverneur
de faciliter à Alphonse les moyens
de rompre fa prison , luy disant
qu'elle se chargeoit de tout ce qui
en pourroit arriver, & luy permettant de garder sa lettre pour
servir à sa justification, en cas qu'on
voulut l'inquieter.
Le Gouverneur se trouva embarrassé , 8c tarda à faire réponse.
Ce retardement la jettant dans l'impatience, elle reíolut d'aller ellemême à Medina del Campo : elle demanda au Roy permission
d'aller passer deux ou trois jouis
dans un Monastère , dont une de
ses parentes étoit Abbesse , 8c Payant obtenu , elle se déguisa avec
une de ses filles 8c prit le chemin de
Medina.
La
mm
SECRÈTE.
95*
La Reine d'un autre coíté avoit pris des mesures pour le mêW me dessein , 8c faisant à l'Ambas™ fadeur de Portugal une fausse confidence, elle luy avoit allégué des
nct raisons plausibles pour l'engager à
F tâcher de surprendre les Gardes
d'Alphonse. Ces raisons étoient
'■f qu'Alphonse étoit dépositaire d'un
P B secret important , qu'elle craiP0[ gnoit qu'il ne révélât en cas qu'il
uí fut condamné. Elle fit compreni dre autant qu'elle pût à l'Ambassaflt deur, que ce secret rouloit sur des
M correspondances secrètes qu'All'i phonfe avoit avec le Roy de Porà tugal qui la rendroient suspecte au
: t Roy de Castille s'il venoit à les déra couvrir.
joit
L'Ambassadeur fans rien apiei profondir davantage , promit à
'íì la Reine de faire offrir de fa
avt part une somme d'argent considérs rablc au Gouverneur de Medina,
I en cas qu'il voulût aider AlphonL
se
'0Í
$6
HISTOIRE
se à se sauver en Portugal.
II
choisit pour faire cette offre , tin
homme habile qui arriva à Médina en méme tems que Catherine de
Sandoval.
Quelque déguisée que fut Catherine , cet homme la reconnut ,
& ne fçachant à quel dessein elle
étoit venue, il n'oza d'abord parler de rien au Gouverneur, & il
prétexta d'autres raisons de íòn voyage.
Catherine de son côté ne fut pas
moins embarrassée de l'arrivée de
cet homme ; & craignant que le
Gouverneur ne fut moins facile
pendant qu'il auroit cet espece d'espion ( car c'est pour qui elle le prenoit ) elle résolut de faire sauver
son Amant sous les habits de la fille
qui l'accompagnoit.
Elle entra donc avec elle
dans la chambre où il étoit enfermé. La surprise d'Alphonse fut extrême ; mais on ne s'arrêta
SECRÈTE.
97
rêta point en discours inutiles : elle ie pressa de prendre les habits dè
fa suivante ; il obéît , & sortit de
la prison , laissant cette fille sous
les siens.
Dés que Catherine eut mené Alphonse chez elle , elle le pressa de
se sauver en diligence , Sc retourna
à la prison pour tâcher de délivrer
la fille qu'elle avoit laissée à íâ place. Mais elle fut bien surprise ,
quand en entrant dans la chambre
du Gouverneur , elle la trouva déja
délivrée. C'étoitàla prière decelui que la Reine avoit envoyé , que
le Gouverneur prenant cette fille
pour Alphonse , avoit été lui-même
lui ouvrir la prison : chacun reconnut alors comment 1a choie étoit
arrivée. Le Portugais promit à
Catherine de n'en point parler, Sc
de dire, à celui qui l'avok envoyé ,
que tout avoit réussi , 6c qu'Alphonse étoit en liberté; PAmbassiu
deur de Portugal en alla rendre
E
comp.
9
$8,
HISTOIRE
compte à la Reine, & cette Princesse fiat persuadée que c'étoit à elle seule que son Amant étoit redevable d'un si grand bien sait.
Catherine de Sandoval retourna à la Cour , aprés avoir promis
au Gouv e meur de faire trou ver bon
au Roi l'évafion d' Alphonse. Mais
comme elle ne pouvoit ignorer que
celui qui étoit venu de la pan
4e l'Ambassadeur de Portugal r
n'eut été engagé à ce dessein par
la Reine , elle connut que cette
Princesse aimoit Alphonse , &
bien loin d 'en avoir de la jalousie , elle conceut pour elle une
amitié plus forte que celle qu'elle
avoit eu jusquelà; car ce n'étoit pas
la première fois que cet généreuse fille qui n'aimoit Alphonse que
pour lui faire du bien , s'étoit
trouvé capable d 'aimer jusqu'aux
rivales mêmes qui pouvoienc aider à la fortune de son Amant.
Ce fut elle qui apprrt au Roi
qu'Ai-
SECRÈTE.
$9
in. qu'Alphonse s'étoit sauvé : elle
iel. fit semblant que le Gouverneur
:d 6. ayant été trompé par les gardes
qu'Alphonse avoit corrompus , s'é)UI. toit adressé à elle pour en informer
m le Roi 8c se garantir de fa colère,
bot
Ce Prince à cette nouvelle, eut
4j t de la peine à modérer son emporté tement j 6c quelque chose que Cap therine lui pût représenter, il manraf da au Gouverneur de se rendre
|pj en Cour, pour apprendre de luy
;et ti comment la chose étoit arrivée.
|
Cet homme obéit , 6c ne voul0lí lant point accuser Catherine de SanUIÏ doval , il dit au Roi , qu'un PorTcL tu gais étoit venu à Medina Del*
t p. Campo , 6c que ce pouroit bien êErel ' tre cet homme qui eût corrompu
; q E les gardes d'Alphonse,
éto;
Le Portugais fut aussi- tôt arrêj' a y) té : mais quelque menace qu'on lui
. i pût faire , il n'avoua rien. Cela
antl n', mpêcha pas que lebruirneferepandit par tout qu'Alphonse avoit
ifjl
E *
été
icn
HISTOIRE
été délivré p:vr les foins de l'Ambassadeur de Portugal , & on ne
tarda pas à dire, que la Reine en étoit complice.
Le Roi se le persuada d'autant
plus aisément qu'il sçavoit ce qui
s' étoit passe entre- elle & Alphoniè:
il alla chez elle , & la menaçant
de la faire périr , il la traitta comme si elle eut été déja convaincue
de la chose dont il la soupçonna
noit.
Cette Princesse auroit eu de la
peine à dissimuler , si au moment
que le Roi lui faifoit les plus grandes menaces , Catherine de Sandoval ne fut entrée,, Ne cherchez
,, point , dit-elle au Roi , qui a
„ délivré Alphonse; c'est moi , Siré", qui l'ai fait ; & si vous cn
doutez, vous pouvez faire saisir
„ les papiers du Gouverneur de
Mecina , vous y trouverez une
»»
„ lettre, par laquelle je l'ay solicité
de le mettre en liberté.
S?
Le
S E C R E' T E.
101
Le
Roi
ne
fçachant
que
croire,
■
manda ce Gouverneur , qui voyant
Catherine s'accuser elle-même , se
jetta aux pieds de ce Prince , lui
avouant que c'étoit elleenefrèt qui
l'avoit engagé à délivrer Alphonse.
.; L'étonnement du Roi fut extrême ; mais celui de la Reine fut encore plus grand. Comme elle ne fçavoit point que Catherine de Sandovaleut agi pour faire sauver Alphonse , elle crut que tout ce qu'elle
disoit, n'étoit qu'un artifice pour
empêcher le Roy d'en soupçonner
d'autres : maiselle fut bien surprise,
g,t quand le Gouverneur produisit la
rc l, lettre de Catherine , 6c que le Roi
ne pût douter , e'n voyant cette
lettre , de la vérité de tout ce
qu'elle avoit avancé. Le Roi sor■US
tit de chez la Reine ; sans temoi- gner le parti qu'il vouloit prendre,
"eî j 6c laissa Catherine avec elle,
"otó
Quoi c'est vous , lui dit la "
Reine , qui avez sait sauver
|
E 3
Alf
IOZ
HISTOIRE
„ Alphonse; c'est être bien gene„ reuseamie, que de servir ses amis
„ auhazarddefe perdre soi -même.
C'est une générosité, reprit Ca„ therine, dont je ne suis pas seule
j, capable,& Vôtre Majesté en con„ noît une autre que moy , qui a
„ fait la même chose. La Reine
rougit à ces paroles ; 8c Catherine
ne voulant point l'embarrasfer, lui
raconta tout ce qui s'étoit passé à
Medina , lors qu'Alphonse s'étoit
sauvé; 8c elle finit ce discours, en
promettant à la Reine un secret étcrnelfur ìa part qu'elle avoit à cette évasion , & en exhortant cette
Princesse à continuer fes bons offices
au raalheureux'Alphonfe.
La Reine étant restée feule ,
sentit moins de joie de voir que le
Roi ne la foupçonnoit plus, qu'elle n'eut de jalousie de ce que
Catherine avoit fait. Soit qu'elle
eut le cœur moins grand Ôc moins
généreux qu'elle , soit qu'elle
aimât
SECRÈTE.
it
mi:
&
Ct
103
aimât Alphonse d'une autre maniere que ne l'aimoit Catherine , elle
sentit qu'elle auroit voulu que nulle autre qu'elle- même , n'eût
èalt aidé à la liberté d'Alphonse , &
m elle commença dés ce moment à
[àii haïr Catherine de Sandoval , 8c à
est la regarder comme une rivale qui
M possedoit ou qui devoir posséder le
>:k cœur de son Amant ; car c'est ainíii fi que les passions produisent des
écá effets differens , selon la differebipl ce des cœurs où elles se trouHtï vent.
iœ
Le Roy fut à peine rentré dans
cet son Cabinet, qu'il y fit venir Cadet therine de Sandoval , moins pour
lui reprocher d'avoir aidé à faire
tIle sauver Alphonse, que pour la conue ( sulter sur le parti qu'il devoit prenq U' d e en cette occasion. Ilcommenqm ça pourtant par lui fa ; re des plainte! tort aigres, ôc par lui dire, qu'il
nwl falloit qu'elle aimât éperduément
B »j Alphonse „ Non , reprit cet- "
E 4
ainí
te
164.
HISTOIRE
te illustre fille , ce n'est point l'a,, mour qui m'a fait agir ; c'est la
seule gloire de Vôtre Majesté.
„ Vous sçavez, Sire, que quelque
„ amour que vous croyez que j'aye
pour le pauvre Alphonse, j'ai été
„ la première à vous soliciter de le
marier à une autre. Quand j'ai veu
„ qu'il alloit périr, j'ai envisagé le
„ torique Vôtre Majesté se feroit à
„ Elle, ôcàmoi, sien le condamnant,Elle donnoit lieu de dire, que
„ vous ne Pavez immolé qu'à vôtre
„ jalousie; car tout le monde est per„suadé, Sire, qu'il ne s'est retire à
„ Soria, que pour m enlever. Cette
„ affaire ne passe point pour affaire
„ d'Etat : on croit que c'est son a„ mour qui lui a sait prendre les ar„ mes; &c que c'est le vôtre qui cher„che à ie faire périr.
„
Ah ! vous ne sçavez pas , reprit le Roi, combien ce malheureux est criminel;ilfaut vous le di„ re, car je n'ai rien de caché pour
vous :
S
E
C R
F. T E
ìOf
* vous : fçavez-vous qu'il est éper- "
tí duement amoureux de la Reine ,6c «
lt que même il a trouvé le moyen de *•
m la posséder, en forte que j'ai lieu de "
« croire, que c'est lui qui est le pere "
i de la-Princesse dont elle eft accou- "
1( chée.Le Roi raconta pour lors ce J*
|<! qui étoit arrivé à Alphonse la nuit de
il fes noces , dissimulant autant qu'il
ti le put, ce qu'il y avoit de honteux
W' pour lui dans cette avanture.
p
Quelque surprise que fut Cathe>t» rine, en apprenant une chose si ex>«• traordinaire, elle ne perdit point
irei la présence d'esprit ; 6c aprés avoir
ettt fait connoître au Roi , que les cho» lés s'écoient passées innocemment
n» de la part de la Reine , 6c que
s ar cette Princesse ignoroit fans doute , qu'un autre que le Roy eut
pris fa place dans son lit; elle se
, » servit de cette avanture pour en
heu prendre de nouvelles raisons caei pablcs d'obtenir la grâce 6c le repoli tour d'Alphonse; „ Car enfin, dit- "
«i -.<>"!
E S
elle.
r
ioé
HISTOIRE
„ elle, qui aíîeurera Vôtre Majesté,qu' Alph onse se voyant persecu,, té , Sc opprimé par vos ordres ,
„ ne découvrira point un secret que
„ tant de raisons vous obligent de
3 , cacher éternellement. Maisqu'el„ les raisons, dit le Roy, donnerons»
„ nous, pour faire approuver dans le
„ monde que je pardonne à un hom„ me qui a pris les armes contre
„ moy. V'ôrre clémence, Sire, & vò„ tre grandeur d'ame, sont les seules
raisons que vous devez consulter,
„ & jamais on ne désapprouvera qu'un Roy pardonne à un sujet qui
5i n'est redoutable par aucun en.
„ droit. Puisque tout le monde est
j, persuadé que cette affaire n'est
„ qu'une affaire de jalousie, & d'a„ mour, il faut que vous fortifiez
3> cette opinion, en déclarant que
vous ne la traittez point comme
„ un affaire d'Etat Eh quel tort
pourrez-vous recevoir aux yeux
„ du public , en pardonnant à un
Ri«
S E C R
ET E.
I07
Rival qui fie passe pour coupable ct
que parce qu'il a voulu enlever fa K
Maîtresse?
II y a peu de Princes capables de se
laisser persuader par de semblables
raisons.Mais le Roy de Castille étoit
un Prince foible,ennemy des embarras & des affaires :& il se laissa fléchir,
comme si les raisons dont on se fervoit s eusïènt esté les meilleures raisons du monde.
íl promit donc à Catherine dé
déclarer qu'à faconsidefâtion il ou*
blioit la revolte d'Alphonse , & qu'il
luy permettroit de reparoître à la
Cour, quand il se seroit passé encore
quelque temps , pour accoûtumer
les esprits à un pardon qui póurroit passer pour faiblesse , si
la chose se faifoit si prompteteroent.
Alphonse n'avoit garde de se
persuader que sa grâce fat aiseé à obtenir:6c à peine íut -il échappé dfe
Médina , qu'il crut qu'il ne pOtìvrát
E 6
évi-
loS
HISTOIRE
éviter la mort quelque party qu'il
pût prendre. Son amour profitant de son desespoir , se réveilla
plus fortement que jamais dans son
cœur; Scceque Catherine de Sandoval venoit de faire en le retirant
elle-même de la prison , luy donna un si extrême attachement
pour elle, que voyant qu'il ne pouvoit éviter la mort , il résolut de la
venir chercher en des lieux où il
pourroit encore avoir le plaisir
de voir fa Maîtresse. Ainsi au
lieu de sortir du Royaume , il
revint à Madrid , & il s'y cacha sous un nom & fous un habit
déguisé , n'étant occupé que du foin
de revoir Catherine de Sandoval.
Cette généreuse personne de
son côté ne pensoit qu'à le faire avertir de ce qu'elle avoit obtenu du Roi : elle envoya un homme exprés à Lisbonne j où il luy
avoit dit qu'il se retireroit. Cet
homme ne pouvant avoir de
ses
SECRÈTE
109
ì sesnouvelles aux addresses qu'on lui
t avoit données , reprit le chemin de
illi Madrid. II s'arrêta fur la route à
if un Bourg nomme Royeìos distant
m- de Lisbonne de douze ou quinze
n lieuës. On luy dit dans ce Bourg
M qu'on venoit d'enterrer un Efpaffl gnol , qui en allant à Lisbonne é3ii toit tombé malade, 8c qui étoit mort
el sisubitement, qu'on n'avoit pû sça1 i voir qui il étoiqmais qu'il falloit que
lili: ce fut un homme de considération,
i! parce qu'on avoit trouvé fur luy des
í pierreries d'afléz grand prix.
0 On les luy montra ; Sí cet homme
èi crut reconnoître un diamant qu'il afcii voit veu autrefois à fa Maîtressex'est
. ce qui luy donna la curiosité de s'inc former encore plus quel pouvoit être
fit cet Espagnol ; & n'en pouvant rien
à apprendre , il achepta le diamant
oœ qu'il apporta à Catherine de Sanjj doval , en luy disant qu'il n'avoit
û pû rien apprendre d'Alphonse
a à Lisbonne , Sc luy rendit
ít
E 7
comp-
k:
110
HISTOIRE
compte de tout ce qu'il avoit oui dire à Royeîos del'Efpagnolquiyétoit mort.
Cet Espagnol étoit un Ecuyer
d'Alphonse, que son Maître envoyoit à Lisbonne dans le temps qu'il
retoufnoitlui mèmeàMadrid.Corri'
me il l'envoyoit pour luy ménager
des Amis, en cas que l'envicîe prit
de s'y retirer , il avoit donné des
pierreries à son Ecuyer, & le diamant étoit en effet un de ceux que
Catherine lui avoit autrefois envoyez, 8c qu'ilavoit gardé, lorsqu'il avoit donné les autres à la Comtesse
de Saint íìstienne.
Catherine de Sandoval ne douta
donc point que ce ne fut Alphonse
luy-mêmequi étoit mort à Royelos.
Elleyr'envoyafurle champ pour tâ.
cher d'en avoir des lumières plus certaines. Mais comme on ne l'avoit
point trouvé â Lisbonne , & quelle
reconnut son diamant , elle n'olâ espérer que ce fut un autre que luy.
m
SECRÈTE .
tÌ*
On ne peut exprimer l'état ou
! elle se trouva. Elle ne s'étoit jamais
flattée de l'el perance de l'épouser , y
| trouvant des obstacles invincibles.
Ì Elle n'avoit pas laissé de l'aymerj 8c
S son amour étoit d'autant plus fort ,
i
qu'il étoit plus désintéressé & plus
f généreux : elle avoit fait les choses du
li monde les plus héroïques, pour luy
lt marquer qu'elle n'étoit occupée que
ii du soin de ce qui pou voit luy être
i avantageux ; elle s'étoit mille fois
'r sacrifiée pour luy : ce que le Roy
b luy avoit appris de son amour pour la
I Reine, & de ce qui luy étoit arrivé avec cette Princesse , avoit
ut allarmé íâ passion ; mais elle s'éùt toit mise au dessus de ces jalouI fies , pour ne travailler qu'à
ii conserver la vie de son A$ mant.
ti
Ce fut donc aux nouvelles de fa
il mort , qu'elle sentit ce qu'elle n'aé voit point senty jusque-là : „ J'é- *'
tois consolée, cedisoit -elle à elle0:
œé»
i ri
HISTOIRE
„ même , de tout ce que la fortune 8c les iníìdelitez de mon A„ mant mettoient d'obstacles à la
„ tranquilicé de mon cœur, puis
„ qu'enfin j'avois le plaisir de luy
„ marquer que je ne l'aimois que
„ pourl'amour de luy-même ; plus
„ ce que je íaisois pour luy étoit dif„ ficiie,plus je me sçavpis bongré de
„ le faire.Mais il est mort , 8& tout ce
„que j'ay fait ne luy a fervy de rien.
Elle s'abandonnoit à ces pensées,
pendant que son Amant luy preparoit de nouveaux sujets d'affliction, 8c alíoit mètre son cœur
à d'autres épreuves.
Nous avons dit qu'Alphonse étoit
revenu à Madrid , & se tenoit caché dans un des Fauxbourgs de
cette Ville ; 8c ce que nous avons jusques icy fait connoitredefon
caractère, doit faire jugerqu'il ne se
tint pas long- tems dans cette retraite, 8c qu'd chercha bien- tôt à fe faire
voir à Catherine de Sandoval.
II
SECRÈTE.
II^
uII croyoit en effet n'être occu\. pé que d'elle, & il alloit tous les
I jours se cacher dans un endroit du
liî Palais , par où il croyoit qu'elle
ii dût passer , lorsqu'elle ie retiroit
ut dans son appartement. Mais la fausn se nouvelle de sa mort affligea asif. fez Catherine de Sandovaí pour en
è tomber malade : ainsi elle garda le
« lit ; 8c Alphonse alla trois ou quaen. tre soirs l'attendre inutilement.
Un soir il fut apperçû parunOffiire cier de la Reine qui ctût lerecon>af noîtrej cet Officier le dit à celle
eu; qui étoit la confidente de cette Princesse. Cette fille voulant s'éclairtoi; cir de la vérité, passa dans l'endroit
Q, où étoit Alphonse, 8c quoy que le
4 lieu fut sort obscur, elle ne douta
i j. point que ce ne fut luy. Etonnée
foi de le trouver là, elle luy ditàl'oreil»| le qu'elle le reconnoifloit ; 8c ne
pouvant résister à la curiosité de
jÍH l'entretenir , elle le pria de vou. loir passer dans ton appartement,
H4
HISTOIRE
î'aflùrant qu'il ne seroit veu de per- Eli
sonne , & qu'il pourroit voir la tes
Reine.
tiour|
La fille qui le conduisoit Penserma dans un cabinet qui touchoità
la Chambre de la Reine , Scelle al- reprit
la avertir cette Princesse qu'il étoit igno
là. La Reine refusa constamment tu te
de le voir , & luy fit ordon- and
ner par cette fille qu'il íê retirât. :rec
Alphonse renvoya la fille dire à la i ci
Reine qu'il ne partiroit pointqu'il
ne í%ût veuë, 8c qu'il étoit résolu
de passer h nuit dans son appartement Sc d'y périr , plûtost que de
s'en aller sens la voir.
La Reine quileconnoissoitpour
être l'ho.ume du monde le plus
passionné , eut peur qu'il ne voulut en effet rester toute la nuit, 8c
craignant que son opiniâtreté
n'eut des suites funestes pour
elle 8c pour luy, elle vint dans le
cabinet 8c elle consentit à le jœj
voir.
Elle
\ i
SECRET EJ
HJ
Elle ne pût s'empêcher de luy
faire d'abord des reproches de l'amour qu'il avoit témoigné à Catherine de Sandoval lors qu'il étoit à Soria. „ Ha ! Madame ,
reprit Alphonse , pouvez-vous "
ignorer les obligations que j'ay "
eu toute ma vie à Catherine de {<
Sandoval ? & qu'ay-je pû íaire au- u
tre chose , que de prendre son par- fí
ty contre un homme qui larete- *f
noit prisonnière ? Croyez , Mada- "
me, que je la trompe,... Com- lt
me il difoit ces paroles, laconfl- ,4
áente accourut avec precipitati- "
on, disant que le Roy entroit & étoit
déja dans la Chambre : La Reine
sortit pour aller au devant de lay,fermant la porte du cabinet où Alphonse reíta , & d'où il pût entendre toat
ce que le Roy dit à la Reine.
Je viens, Madame, dit le Roy "
|an$l d'unairgay, vousapprendreane "
à t nouvelle qui vous furprendra,c'est "
que je pardonne à Alphonse de 4<
Cor-
1 1 <T
HISTOIRE
„ CorJoiie , & que j'ay promis à fi
„ Catherine de Sandoval de luy per- icus
mettre de revenir à h Cour d ars aîé
5, six mois.
and
La Reine qui ne vouloit pas à
que le Roy crût qu'elle prit a cet- 30UI
te nouvelle autant d'intérêt qu'elle
y en prenoit , luy représenta que
l'on scroit surpris d'une clémence tiíej
si rare ,& sembla vouloir combattte
la resolution que le Roy avoit pris de
luy pardonner.
eïtl
Ainsi Alphonse qui écoutoit la
conversation, connut que des deux
personnes qu'il aymoit , l'une avoit eu le courage de se déclarer
pour luy & de faire sa paix , pendant que l'autre sembloit vouloir
empêcher ce Prince de luy pardonner.
Quoy qu'il eut lieu de croire que U
la Reine ne parlât ainsi, que pour pr
ne pas se déclarer, il ne laissa pas U e ]
pourtant de désapprouver son pro- J e]]|
cédé , en le comparant à celuy
de
1
SECRÈTE.
117
ls de íâ Rivale, & son cœur qui avoit
je deux heures devant si aisément
™ passé de l'amour de Catherine de
.Sandoval à celuy de la Reine, reF: passa avec la même facilité de l'aœ mour de la Reine à celuy de Cael therine de Sandoval. C'est ce qui le
I1 fit obéir , quand le Roy s'étant re:oí tiré, la Reine luy envoya dire qu'il
(ta sortit. Elle accompagna cet ordre
1SÍ d'un compliment fur la nouvelle que
le Roy venoitde luy apprendre, le
1111 priant de ne point paroître àlaCour,
fe Œ jusqu 'à ce que les six mois fussent
Ieí expirez.
to"
Catherine de Sandoval perfuaPei dée qu'Alphonse étoit mortàRou'01 yelos, crut ne devoir pas laisser igdoi norer à la Reine ce qu'elle avoit
appris de cette mort ; elle alla donc
e <t chez-elle le lendemain que cette
P K Princesse avoit veu Alphonse , ôc el*
1 P! le luy rendit compte des raisons qu'p elle avoit de ne pointdouter qu'il ne
celu; fut mort.
n8
HISTOIRE
La Reine se souvint alors des der- jans
nières paroles qu'Alphonse luy a- fit
voit dites , c 'est qu'il trompoit pop
Catherine de Sandoval; Scelle al- k (h
îa s'imaginer que la tromperie f
qu'il lui taiíoit, c'étoit de se faire passer pour mort. Elle sentit ■ucl
une secrète joye de voir qu'il trom- rail
poit sa rivale ; & elle ne douta
point que ce ne fut unç marque ires
qu'il l'amoit moins qu'elle. Cet- jpl
te pensée luy fit dissimuler ce
qu'elle sçavoit d'Alphonse : mais
elle ne parut point assez touchée
de la nouvelle que luy apprenoit
Catherine de Sandoval , pour que
cette généreuse personne en fut
contente : car elle auroit voulu
que. la Reine qui avoit tant lait
que de travailler à la liberté d'Alphonse, eut autant de douleur qu'elsedeíaraort. Elle crut donc que
la Reine étoit. du caractère de la
plufpartdes femmes , qui ne sçavent
point aimer leurs Amans jusques
Pj
des
dans
S ECRÈTE.
119
f dans le tombeau ; & elle se retira
è plus convaincue que jamais que per^ sonne n'étoit capable d'aymer avec
!1 la délicatesse Sc la confiance dont
*" elle aymoit.
I Pendant qu'elle pleuroit contiDtl nuellement la mort de son AIOÏ;
mant , & qu'elle pretextoit une
incommodité, pournepoint paroître en public; Alphonse n'étoit occupé que du soin de luy apprendre
de ses nouvelles , & de la voir. II
|S» sçeût qu'elle étoit malade ; Ôc il crut
d» que cette maladie luy faciliterait
■W les moyens d'entrer chez elle, llak
f la trouver le Médecin qui la íèr& voit , 6c il le conjura de luy
ìà procurer l 'occasion de luy parler
1» en particulier, disant qu'il avoit
une affaire de la derniere coníb-*
f quence à luy communiquer. Le
f Médecin qui ne sçavoit pas qu'il
|fcf fut Alphonse, sut gagne parles
presens qu'il luy offrit , ÔC s'engagea
de le mener le lendemain chez
ta
Ca-
*
A.: 1
120
HISTOIRE
regarj
Catherine, comme s'il eutestém
s'ems
Médecin de ses am is ; & c'est pour
:emp
cela qu'il luy fit prendre un habit
ferra
conforme à cette profession.
Cetti
II garda sa parole , & le lendeíurpt
main il entra chez-elle suivi d'Altémc
phonse. Quand il luy eut parlé un
cède
moment sur son indisposition" , il
proc
luy dit qu'il y avoit là un Médecin
ferra
qui avoit un secret à luy communiquer , ôc qu'il la prioit de
trouver bon qu'il approchât. Elle
répondit qu'on le fit venir, 8c a- pers
ìors le Médecin fit signe à Alphonse J Étra
& il se retira dans l'endroitleplus poii
ÍA
éloigné de la Chambre.
Le visage d'Alphonse ne pou- elle
voit être remarqué de Catherine, lu
parce que la ruelle dé son lit étoit me
trop obscure; 8c d'ailleurs l'habit jan
fous lequel il luy parloit le ren- tto|
doit entierément méconnoiífable.
Elle ne le reconnut donc point,
& Alphonse voyant qu'elle le
re-
SECRÈTE.
HÏ
regardoit sans le reconnoître, ne pûc
s'empêcher de rire , 8c en même
temps luy prenant les bras , il les luy
ferra d'une manière fort tendre.
Cette action ôc un ris si familier
surprirent Catherine: elle alloit luy
témoigner fa surprise avec une espèce de colère , quand Alphonse s'apiec prochant de son oreille luy dit en luy
:oi serrant la main : Hé quoy , Madame,
c ■ ne reconnoissez-vous pas Alphon- ,c
B se de Cordouë! Ces paroles la frap- íC
perent ôc la surprirent d'une si
■ont étrange sorte , que ne doutant
point que ce ne fut le phantôme
d'Alphonse qu'elle croyoit mort ,
|P G elle fit un grand cry qui fut suivy^
ifîí d'une sueur & d'un évanouisse- (
|ét( ment. Le Médecin se rapprocha
hé au cry que fit Catherine , & il la
trouva évanouie. Cet accident caué sa assez de rumeur pour obliger tous
ceux qui étoient dans la Chambre
oint de se r'approcher du lit, & Alphonse
entendant dire qu'il en falloit avertir
t.
F
le
I
y
t
i24
HISTOIRE
le Roy , craignit que ce Prince ne
le reconnut , 8c il sortit pendant que
tout le monde étoit occupé autour
du lit de Catherine.
Dés qu'on l'eut fait revenir , elle regarda le Médecin, 8c luy demanda ce qu' étoit devenu celuy
qu'il luy a voit amené. On le chercha, 6c on ne le trouva point dans
la Chambre. ij} Ah ! <lit elle, il
„ n'en faut point douter, c'est son
„ ombre, c'est un homme mort
,, que vous m'avez amené : elle s'arresta à ces paroles, & voyant qu'on
l'écoûtoit , elle eût assez dé présence
d'esprit pour ne point nommer Alphonse, & pour d ire que celuy qui
îuy ávoit apparu , étoit un de sés parensqui étoit mort depuis quelques
jours.
Le Médecin qui ne connoissoit
point celuy qu'il avoit amené , ne
sçavoit qu'en croire ; 8c comme
Catherine s'opiniatroit à dire que
c'étoit un mort qui luy avoit
ap-
SECRÈTE
izj
apparu , le bruit en courut bientoíl , ôc chacun parla de cette histoire comme d'une apparition
dont il n'étoit pas permis de douter.
Le Roy la vint voir, ôc laReì*
ne y vint aussi ; elle dit à l'un & à l'autre comme elle avoit fait à touc
le monde, que celuy qui avoit apparu étoit un de ses parens qu'elle
nommoit. Mais quand elle vit
feule avec la Reine , elle luy dit
que ce phantôrae étoit Alphon*
se.
La Reine qui fçavoit qu' Alphon«
se étoit vivant, ne put s'empêchef
de rire j ôc Catherine confirmée
plus que jamais que la Reine étoit
toute consolée de la mort d' Alphonse, luy. jit des reproches de, son insensibilité , pendant que cette Prin-*
cesse avoit peine à ne pas croire
que Catherine étoit devenue" fol-»
Alphonse s'étant retiré dans hmú*
F z
son
124
HISTOIRE
son où il se cachoit , rêva long- p:
temps à ce qui avoit pû causer la nt
surprise ôc révanoùissernentdeCa- k
therine , ôc il ne le devina, que ton
quand il eut appris que son Ecu- ira
yer étoit mort à Royelos, ôc qu'un
homme qui étoit à elle avoit acheté é
le diamant dont nous avons parlé : R
il jugea donc que ce diamant l'a- p
voit jettée dans Terreur où elle [<,
étoit ; ôc il refolut de ne pas disse- k
rerà l'en retirer.
«
II ne trouva apoint d'autre party ,«
que de luy écrire. II le fit, & il [g
eut foin que fa lettré luy fut rendue , éti
fans que personne sçeut qu'elle ve- r*
noitdeluy.
píi
La Reine étoit chez Catherine , ^
quand une fille vint rendre cette m
Lettre, disant que c' étoit un hom- m
me inconnu qui l'avoit appor- p
tée.
t»
Catherine la prit, ôc reconnoislànt le caractère d'Alphonse, elle
rougit ôc pensa tomber dans
un
-
S E C R E T E.
IZJ
un second évanouissement. LaReine luy faisant la guerre de son embarras , luy arracha la Lettre , 8c
toutes deux ensemble lûrent ces paroles.
se nefçayfje dois me fcavoir mauvais gré d'être mort , puisque vous a-
10ÌÍ
vez. la bonté de me rejeter; mais ce
qui me fait trouver ma mort delicieu*
se , t'eft le pouvoir quon m'a donrìê
dans Vautre monde de vous voir encore quelquefois dans celuycy , & de
vous dire de mes ^nouvelles.
Elles
font ires-bonnes ; jamais mort ne s'ejl
mieux porté, & rìa esté plus amoureux que moy : Si vous vou'iez. ne
point vous opiniâtrer a garder la
chambre , O" venir demain fur let
quatre heures vous promener dans le
)ardm de Aíiravaglis , j' espérer ois
que mon pbantome ne vous feroit point
peur ^crque vous pourriez, à lafin vous
familiariser avec luy.
et
dat
«
La Reine 8c Catherine de Sandoval ayant lû cette Lettre , se reF 3
gar-
Mi
ett
OB
pot
J
m
tz6
H I S T O I R E
gardèrent avec des mouvemens bien
difrercns. La Reine qui se flattoit
qu'Alphonse t rompoit Catherine,
eut du dépit qu'il la tirât d'erreur & qu'il cherchât à la
voir.
». Catherine , ne pouvant douter
xjuWphpnle ne fut envie, eut toa*
•BeAla. joye dont elle étoit capable. La froideur de la Reine ne
pût se cacher j elle la remarqua ;
ôc ellec fut encore convaincue que
cette Princesse ft'aimoit point Alphonse puis- qu'elle avoit témoigné si peu de tristesse aux- nouvelles de íà rrtoft, ôc -faifoit voir íì
peu de joye en apprenant qu'il vivoit
encore.
La Reine dit qu'elle ne pouvoit
mieux répondre à ses reproches ,
qu'en s'offrant de la mener au jardin de Miravaglis , 8c d'aller avec
elle y voir Alphonse. Ce qui obligea la Reine de vouloir être
de ce rendez- vous,c'e st l'envie qu'el-
ict
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I
j,
ï
nt
j
j
fjf
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il
TO il
^
k
SECRÈTE.
1Z7
le avoit de voir si Alphonse oseroit
en fa présence témoigner à Catherine de Sandoval tout l'amour
qu'il luy marquoit dans fa Lettre ;
ou peut-être même efpera-t-elle
qu'Alphonse se déclareroit pourelle , 8c renonceroit à Catherine de
Sandoval : car dequoy ne se flattet'on point quand on ayme : le depit d'avoir des Rivales a moins de
force auprés des femmes , que Tefperance d'en triompher.
Catherine accepta l'ofFre de la
Reine par un motif bien disserent : elle fut bien aise d'avoir
occasion d'inílruire Alphonse des
obligations qu'il avoit à cette Princesse , 8c de vaincre la froideur
qu'elle paroissoit avoir pour luy :
car bien loin d'écouter la jalousie
iqu'auroit pû luy donner l 'amour
de la Reine , elle ne penfoit qu'à
la mettre de plus en plus dans les
intereíts d'un Amant qu'elle n'aymoit que pour luy faire du bien -,
F 4&-
ii8
HISTOIRE
ôc tout ce qui pouvoit contribuer
au bonheur ôc à rétablissement
d'Alphonse j lui paroissoit bon.
C'est ainsi que son amour toujours incapable d'avoir des retours fur elle-même , la met:toit au dessus de , tous- les mou- vemens que l'en toit celuy de la Rei~nè.. : soi (fissiQ bneyp înic - nr/j»
Elles allèrent donc ensemble
au lieu où elles efperoient trouver Alphonse; ôc ayant laissé leur
suite à |a porte , elles ne furent
pas longrtemps fans i'appercevoir au fond d'une allée obscure. Elle s'avancèrent vers luy j &
Alphonse qui croyoit ne voir que
Catherine de Sandoval , fut bien
surpris de trouver la Reine avec
elle.
Comme il paroissoit étonné; "
c'est à moy , luy dit la Reine
que vous avez l'obligation de voir"
icy vôtre Maîtresse ; car quelque "
passionnée que soit la Let-"
tre
SECRÈTE.
129
treque vous luy avez écrite,jamais *'
(e
elle n'auroitoíé venir fans moy.
La man ère dont la Reine prononça ces paroles, fit bien voir à Alphonse qu'elle parloit avec un petit
dépit ; & toutes les marques d'amour que cette Princesse avoit pû
luy donner jusque- là , semblèrent
luy faire moins de plaisir que ce dépit.
Catherine s'apperçût qu'il étoit
embarrassé , 8c pour luy donner lieu
de répondre à la Reine de maniéré
dont elle pût être contente , elle prit
la parole & luy apprit tout ce que la
Reine avoit fait pour le délivrer de
prison.
Alphonse qui crut n'avoir pas lieu
de douter de l'amour de cette Princesse, oublia pour la trois ouquatriéme fois tout ce qu'il devoit
à celuy de Catherine de Sandoval , & fe jettant aux pieds de
la Reine ; „ Ah ! "Madame, luy **■
dit-il,en luy embrassant les genoux * fc
F 5
d'une
130 HISTOIRE
J, d'une maniéré toute passionnée ,
„ se peut -il faire qu'Alphonse ne
„ vous soit pas indiffèrent : les larmes qui luy vinrent aux yeux en prononçant ces paroles ,1'empêchérent
de continuer ; & la Reine qui ne pût
aussi retenir fes larmes, l'embrassa
pour le faire relever.
Catherine connût par l'action de
cette Princesse, qu'il falloit qu'el- :
le aymât Alphonse ; Sc elle jugea !
bien que la froideur dont elle avoit ;
crû avoir lieu de l'accuíèr, avoit
esté un estet de fa dissimulation.
Elle sentit alors tout ce qu'une
Amante sacrifiée peut sentir aux
yeux d'une Rivale à qui on la sacrifie ; elle changea de couleur,
ellefoûpira, Aphonie s'en apperçût, et peut s'en fallut qu'il ne quitât là Reine pour ne plus témoigner d'amour qu'àelle,tant un cœur
dií caractère du sien est peu sûr de
luy-même.
Catherine de Sandoval vit bien
qu'il
SECRÈTE.
raV
qu'il s'étoit apperçû de sonembarras ; & quelque agitée qu'elle fût ,
elle eut encore la force de diífî!W ' muler , ôc de ne parler qu'en fa:ea Veur de la Reine. , , Vous voyez , ««■
P u; dit elle , àcette Princeslè, com- Cc
^ bien le pauvre Alphonse est toû- »*
ché des bontez que vôtre Majesté {í
^ a pour luy, ÔC en vérité il meri- ft
* te que vous soyez toujours dans ses ,c
et
§6 interests.
w
La Reine fût embarrassée de ce
w discours de Catherine ; elle auroit
m mieux aymé que saRivale eut mon'» tré plus de jalousie : Vous m'étes Ct
« trop chère, reprit-elie.avec un peu
lait d'aigreur , pour abandonner un "
ilffl homme qui vous ayme ôc qui n'ay- ,£
ppf me que vous ; car enfin , continua- "
fi t'elìe , en addressant la parole à Al- "
H» phonse, n'est-il pas vray que vous ,c
c<s n'aymez que Catherine de Sando • ct
! val. La Reine rougit en regardant "
Alphonse , &en luy disant ces paro.
te les:Catherine s'apperçût encore mi.
f'>
F 6
eux
%
*
tyi
HISTOIRE
eux de la jalousie de la Reine: & Al. p" 1
phonfe ne sçachant que répondre } perso
baissa les yeux cherchant en luy-mê- Al
me comment il pourroit ie tu er de mont
cet embarras.
mula
Catherine de Sandoval ne tarda conte
guére à prendre la parole. „ Al- bruft
„ phonfe n'est pas assez heureux , fcpla
„ dit-elle , pour s'amuser à aymer tìti
ji une personne aussi inutile que lezcji
M moy ; d'ailleurs il a trop de dis- Mad
cernement 8c trop d'esprit , jctta
u pour ne pas voir que s'il luy étoit mai;
s, permis d'ay mer Vôtre Majesté, il ne i
» n'ayrneroit jamais qu'elle : Vous que
i, prenez grand foin , reprit la Rei- valjj
», ne s de répondre pour Alphonse ; lefo
», ne pourroit- il pas s'expliquer luy- pass
,i même ? Ah 1 Madame , ínter- l'un
», rompit Alphonse , c'est vous qui que
», prenez grand foin de m' insulter, vou
», car que puis-je vous repondre qui trot
s> ne vous offense ? Vous pouvez, dit ne
JÎ la Reine,parler à Catherine du ton per
, j, dont vous luy écrivez i je ne seray pre
poiŒ ; :
SECRÈTE.
r5J
point offensée que vous ay miez une « c
personne si digne de vôtre amour."
Alphonse qui étoit l'homme du '*
monde le plus ennemy de la dissi- "
mulacion, n'eût plus la force de se '*
contenir : Je vois bien, reprit-il"
brusquement , que Vôtre Majesté f*
se plaist à insulter à mes malheurs "
& à ma foiblesse:puisque vous vou- f*
lezquejem'explique; jeleferay, f*
Madamc,je vous adore, dit-il, se"
jettant encore une fois à ses pieds ; "
mais la passion que j'ay pour vous , "
ne me rend point insensible à ce <c
que je do'is à Catherine de Sando- "
vaUje Tayme, 8c je facrifierois mil. le fois ma vie pour elle. Jenefçay "
pas s'il est possible de vous aymer "
l'une ÔC l'autre ; mais je sens bien "
que je ne puis faire autrement,8c si ?'
vous croyez que mon cœur vous * c
trompe , 8c n'est pas de bon- *'
ne foy , je vous prie de me "
permettre de le percer en vôtre <c
présence ; car j'ay me mieux mou- "
F7
rir 3
2 $4
HISTOIRE
„ rir , que de vous laisser croire à ^
j» l'une ou à l'autre que je ne vous V®
,,ayme pas. En disant ces paro- * UI
les il tira son épée : la Reine Par- í' e<
resta, & elle fut fâchée d'avoir exi- 'A
• gé de luy cette explication ; elle en *
fût même attendrie. Catherine ne $à
la fut pas moins qu'elle-,l'une 8í l'au- *
trc versa des larmes , & s'empressa *
également à faire relever Alphon- P'^
se : ainsi par un effet bizare , on *^
Vit deux Rivales s 'accorder par ce t! '
qui auroit dû les désunir.
Cou
„ '11 est inutile, dit la Reine, en ;í
„ essuyant ses larmes, de dissimu- !ine
,, 1er plus long-temps combien Al- a
phonfe m'est cher : Vous voyez , ^
Madame, dit elle, à Catherine. œ ' (
„ de S mdo val,tout ce que je voulois K )
,» VDUS cacher , & l'aurois honte de m»i
„ cet areu , si pavois une Rivale haïr
„ moins généreuse que vous : mais M
aprés tout, continua t 'clle, que W
?r sert à Alphonse que nous l 'aymi- te
\ % «w^puisque nous ne pouvons con- ft
tri- r
SECRÈTE.
13 y
tribuer à son bonheur : II dit qu'il P
nous ayme l'une & Táutre : cet a- "
mour le perdra , fi le Roy vient "
à le découvrir , & ce Prince qui "
se déclare votre Amant ÔC qui le "
haït déja pour oser aymer sa f*
Maîtresse, le haïra jusqu'à lafu- "
reur , s'il fçait qu'il ait osé ay- f*
mer fa femme. Le meilleur party Jt
qu'Alphonse puisse prendre, c'est H
de s'attacher ailleurs, ÔC dés qu'il f*
luy fera permis de revenir à la Ct
Cour, de penser à se marier.
f*
Oiiy, Madame, reprit Cathe- *'
rine de Sandoval, c'est-ià ce que <(
nous devons persuader à Alphon- "
se : Sc moy , reprit Alphonse , tout f*
ce que je me dois persuader à {í
moy même, c'est den'aymerja- f*
mais que la Reine & vous , de f*
haïr ôc de fuir toutes les fem- «
mes, puisqu'il n'y en a point qui "
vous ressemble à Tune ôc à Tau- "
tre: il parla long-tempsen ces ter- *'
mes, mais enfin il leur promude "
ne
0
IJ 5
HISTOIRE
nc pas s'opposer à ce qu'elles luy pvo. |e qi
posoient,8c ils se séparèrent,
«ode
C'eltoit par des sentimens bien ; Je si
differens , que la Reine , & Ca- jousic
therine de Sandoval pensoien- à litais!
marier Alphonse : la Reine n'avoit > Î que
cette pensée , qu'afin que son A- (cup
mant ne fut jamais à Catherine de jfj B
Sandoval , dont elle ne pouvoit s'- fger
empêcher d'être jalouse ; & Ca- jjpn
therine de Sandoval ne pensoit à i le
marier son Amant , que pour as- aine
seurer sa fortune, Comme leurs ; pût
sentimens étoient difrerens , aussi :m
leur conduite ne fût pas la même ^
& la Reine se repentit bien -tôt de ,fe
tout ce qui s'étoit passé dans le jar- tll j'
din. „Quoy, sedifoit-elleàelle- -m
j, même, il a pû balancer à se déy(
„ clarerpour moy, aprés avoir es j„ù
té asse£ heureux pour me posse- j (
,> der i J'ay honte de ma lâcheté , 3^
& je devrois le haïr & l'éviter ^
„ pour jamais.
C
II- est étrange que cette Prin- ^
cesse
SECRÈTE.
y7
P! cesse qui avoit de la vertu Sc de la
grandeur d' ame, n'eût jamais la for« ce de le mettre au dessus de cette
G jalousie , & que cette passion luy
w fit faire des démarches aussi biza1Vi res que celles que nous allons voir.
n Occupée du seul désir de supplane ' ter sa Rivale , elle ne pensa qu'à
llt! obliger Alphonse à se déterminer
C; à la préférence qu'elle cherchoit ,
M en le mettant aussi- bien que Car < therine, à toutes les épreuves qu'el' e ' le pût imaginer. II y avoit des
^ momens où elle ne pouvoit s'em*
! es pêcher de condamner fa jalousie »
' Il en se représentant avec combien
; F peu d'interest Sc d'espérance Ca*
e "f therine de Sandoval aymoit A1-»
phonl'e : mais il y en avoit aus' rí ffi où cette Rivale luy parois^ soit d'autant plus digne de ía
œ haine qu'elle meritoit par ses
manières plus d'admiration èç
plus d'estime j car la jalousie
'fi? prend toûiours de nouvelles forces
ceí
du
ï ?8
HISTOIRE
du mérite de ceux qui en sont les
objets.
•
ujfo
Bertrand De la Cuéva , qui avoie jb
ignoré, ou qui avoit fait semblant j()e
d'ignorer que ce fût par Tordre du I c
Roy , qu'il avoit pensé être assas- g
fine , & qui parut persuadé que le {&
Capitaine des Gardes l'avoit pris |m
pour son Rival , étoit mieux que I
jamais dans l'efprit du Roy, & le i0
choix que ce Prince avoit fait de ^
luy pour tenir fa place dans le g
lit de la Reine, luy avoit donné ^
tm violent amour pour elle. §.,
La Reine qui avoit confenty à {j
luy pardonner , 6c qui sembloit ê- pi
tre contente du désir que le Roy ^
avoir eu de le punir , le fouffroit m
comme les autres Courtisans , & | { ]
n'avóit pas eu de peine à s'apperce- ic
voir qu'il cherchoit à luy plaire. | m
Elle résolut de se servir de luy pour t
donner de la jalousie à Alphonse; ( s(
elle affecta de luy parler avec dis- ^
tinction , ôc de luy permettre par ^
ses
S E C R E T E.
I39
t ' í tes manières, de luy marquer quelauetois Tamour qu'il avoit pour
* elle.
™' Cette complaisance de la Reine
re ' fit croire à La Cuéva qu'il en
a ^ étoit aymé : il ne sçavoit point
qu'elle - eut connoissance qu 'AlF phonse étoit celuy qpi avoit eu paît
5 f àl'avanture dé la première nuit de
^ ses noces ; & comme c'étoit
aitt luy que la Reine avoit trouvé
Ins dans son lit à fa seconde avanturc,
ton' il alla s'imaginer que cette Prine " f cesse croyoit aussi cjue c'étoit luy
3t y qui s'y étoit trouve à la premie011 ' re. II osa même luy en parler, 8c
! R f s'attribuant quelquefois en termes
iffrc couvert3 lors qu'il étoit seul avec
5 ) ; elle la gloire
d'être Pere de la
)crcf Princeflè d'Espagne, son insolence
plà même & (on aveuglement alla si
yp°í loin, qu'il osa proposer à laReinc
wnlî de souffrir qu'il luy donnât lieu
:cdil de devenir mere une seconde sois,
re [» s'assurant du consentement du Roy.
f
On
140
HISTOIRE
On juge bien que la Reine ne t° n
pouvoit s'empêcher de rire dansson f e
cœur , de voir un homme faire va- il*
nité auprés d'elle d'une chose qui nns
en regardoit un autre, & que cet- ^
te vanité jointe à la hardiesse de sa 1 '
proposition , augmenta le mépris ' ru
& l'aversion que cette Princesse ^°
avoit pour luy. Cependant elle ' ei
dissimula, 8c fans fairesemblant de 101
comprendre ce que La Cuéva wt
vouìoit luy dire , . elle luy laissa
espérer que la chose pourroit réûf- p
sir , si le Roy prenoit soin délace- ™
duire.
«
La Cuéva n'eut pas de peine à te
persuader au Roy , qu'il étoit Ci
bon que la Reine eut encore des en- i°
fans, 5c que c'étoit un moyen d'af- tf
fermir son autorité de plus en plus. S1
Mais quelque envie que le Roy eut
de surprendre la Reine ,, 8c quelque fe
machine que fit La Cuéva pour 1'
parvenir à la posséder , ils ne pu- fî
rent réussir.
La Reine refusa p
con-
S ECRÈTE.
I41
ie ■ constamment le Roy toutes les fois
ìslque ce Prince luy fitentendrequ'il
xi vouloit avoir encore des en: I fans.
ece: Cependant le bruit courut à
de la Cour qu'elle étoit grosse. Ce
ìépi bruit étoit fondé fur ce que le
ìctí Roy avoit témoigné assez ou; d vertement qu'il ne vouloit plus
nti coucher seul: & soit que la Cuéva
îuí eut fait confidence à quelqu'un
lai( du secret du Roy , soit qu'on jujj geât que le Roy qui passoit pour
KÏ impuissant s'étoit servy de luy ; on
, commença dés lors à semer fouriot dément que c'étoit Bertand de la
e'tt Cuéva qui étoit Pere de la Princesse
esc dont laReine étoit accouchée,8c que
KI Í c'étoit encore de luy qu'elle écoit
ipli grosse.
p
Le bruit de cette prétendue grosM fesse se répandit bien-tôt par toute
poi l'Efpagne , & Alphonse ne íût
epi pas des derniers a en entendre
refir parler.
Les mêmes personnes
cm
qui
141
HISTOIRE
qui luy dirent cette nouvelle , ne
manquèrent pas d'ajoûter ce que 1'.
ondiíòit de la part que Bertrand de
la Cuéva avoit 6c à cette seconde
grossesse , 6c à la première.
Ml
Personne ne sçavoit mieux que 2j
luy , qu'une partie de cette nou- )U (]|
velle, étoit fausse : mais aussi pet- !nt
sonne n'étoit plus disposé à en croi- Z
re l'autre partie; & supposé que la Ca|
Reine fut grosse , il voyoit bien qu''
il avoit lieu d'être horriblement ja- &
loux.
I
Aussi le íïKrii autant qu'il pou- É
voit l'être, H ne douta point que |_
Bertrand de la Cuéva n'eût eu le ?flj
même fort que luy : mais il trou- ta
voit le fort de son Rival bien plus |
heureux que le sien , en ce qu'il K
jugeoit que la Reine incapable d'ê- cl
tre encore trompée ; devoir avoir
donné son consentement à cet indigne commerce.
11 seroit mal-aisé d'exprimer la
foreur >8c le desespoir où le por-
S E C R E T E
1,1 ta sa jalousie. II fut vingt fois fur
Me point de sortir de la maison oh
* il étoit caché, pour aller réprocher
* à la Reine l'intrigue dont il lasoupÇonnoit : roaisileut encore assez de
? raison pour n'en rien faire; &íaja*
ot ' lousieeutàla fin un effet tout diffe* rentdeceluy que la Reine en eípe10i ' roit car elle Pattachaplus que jamais
e ^ à Catherine de Sandoval.
"P Puis qu'elle a esté capable , se *
■f disoit -il à luy-même, d'avoir de *
la complaisance pour Bertrand de **
>ou " laCuéva , elle est indigne de mon Ct
fí estime '& de mon amour ; jedois "
u lt cesser de l'aimer & ne plus avoir **
w d 'attachement que pour une per- **
plus sonne qui n'a jamais cessé un rrro- "
W ment de me faire du bien , & dont "
d 'ê- la conduite Mes sentimens sero- *«
vo« ient capables de la faire adorer de* 4
ndi' tout le monde.
«
' II résolut donc d'oublier la-Rei^ne, & se croyant entièrement guépoi'ry de fa paíEòn , il crut ne devoir
144
HISTOIRE
pas laisser ignorer à Catherine de
Sandoval la préférence qu 'il luy a m
donnoit: mais il ne pût tellement
oublier la Reine, qu'il ne se fit
un plaisir de luy faire connoître
íès sentimens : II écrivit à Cathe- |
rine de Sandoval la Lettre que l'on
va voir ; mais il prit foin que U
cette Lettre luy fut rendue, quand WÍ|
elle scroit feule avec la Reine ,
ne doutant point que la Reine I tre.
ne la voulut voir. C'est ainsi qu'il pasj
se trompoit luy-même, en cro- m
yant qu'il n'aymoit plus cette Prin- clli
cesse : il ne fàifoit pas reflexion de I
qu'on aime encore quand qn prend pre
à tâche de marquer qu'on n'ayme íça|
plus.
avi
La chose arriva comme Alphonse seu|
l'avoit pensé ; sa Lettre sut don- n'
née à Catherine de Sandoval en pre- fenj
sencede la Reine, qui y lût ces pa
rôles.
Quand fay paru balancer entn leti
n,,B
mous & la Reine , €f me de'cUra
SECRÈTE.
145
également pour l'une O" pour l'autre,
je ne sçavois pas que je vous mettois
par cette égalité en comparaison avec
la JUfaîtreJfe de Bertrand de la Que»
va. P'ardonnezj-moy cette injustice , &*
cemptez, que je ne me sens plus, capable
pour elle que de mépris , ò" que je nefuis touché ■ d'amour que four
■ vous.
La Reine ayant lû cette Let*
•tre , fit semblant d'abord de rie
pas comprendre ce qu'elle íignifioit. „ Qu'elle est donc , dit- "
elle , cette Maîtresse de Bertrand íC
de la Cuéva dont il parle ? y corn prenez- vous quelque chose ? Je ne <c
sçay, reprit Catherine, ce qu'il cc
a voulu dire : mais ce n'est pas laie <e
seul endroit de cette Lettre que je K
n'entends pas ; je n'y vois aucun ' 6
sens depuis le commencement jus- ' 6
qu'à la fin: Car enfin,je sçay qu' Al- j*
phonseapour Vôtre Majesté des < É<
sentimens tout disterens de ceux '*
qu'il semble exprimer icy ; & *f
G
il«
1
14.6
HISTOIRE
„ il fâut qu'il ait pris plaisir à te J
mocquer de moy en m'écrivant avol
„ de la forte. Non, non; reprit Rql
„ la Reine, (ayant pris fonparty, obis
& ne voulant pas que Catherine j I
jouit un moment du plaisir de se ops
voir préférée , fans luy donner de ditl
nouveaux embarras :) Non , ditelle , Alphonse ne fe mocque point ;
il est dans Terreur, 8c fur le bruit qu
,,qui court de magrossesse , & fur ' g*
Tamour que Ton dit que Ber- po
„trand de la Cuéva a pour moy; m;
„ je veux le détromper , 6c il est j Pc
f, temps que je vous découvre des en
», secrets qui vous surprendront. tn
Maisielçayàquijemeconfie, & dl
„ j'ay mêmebefoinde vous pour ve„ nir â bout de mes desseins Sçachez
„ d^rìc,continùa-t-elle,queje ne fuis
„ point la femmedu Roy de Castil„ le & que si quelqu'un peut se dire
», mon mary, ce n'est qu'Alphon-
ï
se.
Catherine vit bien que la Reine
al-
SECRÈTE
147
alloit luy découvrir tout ce qu'elle
avoit déja appris de la bouche du
m Roy; 6c elle fit ce qu'elle pût pour
ty obliger cette Princesse à ne luy point
in faire cette confession : mais elle s'y
i opposa inutilement. La Reine luy
•è dit tout, & ensuite elle continua de
dit la sorte.
itt;
Vous jugez bien , Madame 4 %
m que je ne dois plus aprés cela re- c<
;ím garder le Roy comme mon é- tc
h poux, 6c que le bruit qui court de ce
ioj ma grossesse n'a aucun fondement. íe
U Pour Bertrand de la Cuéva, je l'ay <É
1 de en horreur,ôc je ne songe plus qu'à {í
ont trouver le moyen de me retirer
:,i d'une Cour où ;e ne puisdemeu- {{
rvt rer en conscience : mais je veux «
ck faire plus, continua-t'elleenrou- «
0 giflant; en me demariant d'avec <<
asti le Roy de Castille , je prétends me «
ìdit donner à celuy à qui le hazard m'a "
>hoi déja donné, & épouser Alphonse «
de Gordouë. Elle s'arrêta aprés «
\0 ces paroles moins
par. la ««
j|
G i
honte
\
un
H I S T O IRE
honte que luy devoir donner ce dessein : que par la curiosité de voir
comment là Rivale recevroit ce qu'elle luy disoit.
.Catherine de Sandoval sut longtemps fans parler.- mais enfin pre„ nant la parole : „ J'avoue , Mada„ me , dit-elle , que tout cë que
„ Vôtre Majesté vient de m'apprendre eíï -Ci surprenant , que je ne sçay
encore si j'en dois croire mono„ reille: mais de tant de choses fur„ prenantes, il n'y en à point qui me
le paroisiè plus , que le defiéin de
„ vous démarier pour épouíèr Al„ phonfe. Hé! Alphonse, reprit
„ la Reine , n'est-t'il pasdé a mon
,j époux , & puis-je en épouserun
i, autre api éscequis'est passé,
j,
Mais comment venir à bout
„ d'un dessein si surprenant , réponì, dit Catherine? Que dira le Roy de
„ Portugal, de vous voir décendre
„ du Trône , pour épouser un hom„ me si au dessous de vôtre rang,
suioa
s tj
Est-
S E C R R T E.
149
Est- il même à propos que l'on sça- '«
che des secets,qui en deshonorant «
le Roy de Castille , semblent aussi «
deshonorer Vôtre Majeíì é.
"
Quoy qu'il en soit, reprit la «
Reine , le dessein en est pris ; *
ma conscience & mon honneur me *
défendent de dissimuler plus long- «
temps; il faut que je m'en expli- '*
que avec Alphonse ; & pour cela , «
Madame, il faut que vous le sas- f*
fiez venir chez- vous j jem'y ren- c «
dray quand il y sera , & je pourray "
Tcntretenir en liberté. Catheri- •
ne voyoit bien lesextremitezoù «
elle s'expofoit,en consentant au dessein de la Reine : mais enfin elle ne
pût la refuser, craignant parcereíus quelque chose de plus funeste encore: & elle convint avec ellequ'
elle avertiroit Alphonse de retrouver le lendemain dans son appartement , où la Reine pouroit se rendre , quand le Roy seroit rétire dans
le sien.
G j
M
1/
H 15 T O I R E
II est certain que rien n'eût plus Catn
de part au dessein que la Reine prit îteI
de se demarier , 8c d'épouser Al- jnt
phonse
que la jalousie qu'elle a- ï P
voit de Catherine de Sandoval j fc v0
tant il est ordinaire que les plus pe- f' ení
cites passions font quelquefois la. m
cause des evenemens !es plus lurpre- tfci
nans.
, M
Catherine de Sandoval frémit-, fai
quand là Reine s'étant retirée, el- f <M
le pensa à tout ce qui alloit arri- &
ver, si cette Princesse faisoit écia- IN
ter son dessein ; 6c eile ne trouva ïW
de consolation, quedansl'esperan- fc 2
ce qu'on pourroit peut-être l'en Cu<
•détourner.
PriJ
Cependant le moment pris pour vou
Je rendez-vous du lendemain.arri- pot
va; Alphonse qui avoit esté averti , se rendit de bonne-heure en ì d
habit déguisé à Tappartement de ion
Catherine , 6c la Reine y vint Sar
quand la Cour se fût retirée., & ois
qu'on crût que le Roy étoit couché.
Ca1$0
S ECU E T E.
1 ,5 X
Catherine de Sandoval avoit eu
le temps d'entretenir Alphonse aÚ vant que la Reine arrivât, 6c de
a. le préparer à l'entretien qu'elle
. devoit avoir avec lny , en luy ape- prenant l'étrange résolution de cet\ te Princesse : mais au lieu de meti£. tre Alphonse dans les sentimens
où il devoit être naturellement,
it de s'oppoler à un dessein qui ne
t\. pouvoit manquer de le perdre ,
elle renouvella toute la passion qu'
:ia. il avoit pour la Reine , par i'au?i yeu au'elle luv íjt . oue fa í^'ossefas. se & 1 mour de Bertrand de la
FCE Cuéva étant de faux bruits, cette
Princesse avoit assez de passion pour
KM vouloir décendre du Trône Scl'é^
m poufer.
raAlphonse perdit encore l'efprit
c et à des nouvelles qui le flattoienc û
t à fort , & il donna à Catherine de
vifl Sandoval le désagrément de voit
, S qu'il ne pensoit plus qu'à la Reine >
idtf oc qu'il luy tardoit qu'elle n'arrivât.
G
G 4
Elle
I
it
ijtè
HISTOIRE
Elle arriva ; Catherine les laissa
ensemble prendre des résolutions
d'autant plus folles , qu'Alphonse
n'écoûtoit plus que son amour, 8c
que la Reine cmtimençok à ne plus
guére écouter la raison.
Cette conversation , fut bien-tôt
troublée par l'arrivée du Roy , qui
pensa les surprendre.' " Le hazard
voulut que le Médecin qui avoit
conduit Alphonse dans l'appartement de Catherine lorsqu'il
passa pour un mort qui revénoifde
l'autre monde ; le hazard dis-je,
fit que ce même Médecin apperçût Alphonse , lorsque pour se
trouver au rendez-vous qu'on luy
avoit donnné , il entroit dans l'appartement de Catherine de Sandoval. Cet homme crut îereeonnoître, & étant allé au couché du
Roy, il dit qu'il avoit rencontré
le Mort de Catherine de Sandoval
qui entroit dans son appartement.
* O
Le
SECRÈTE.
15':
Le Roy dit aussi-tôt qu'il fallait
y aller, ibit qu'il soupçonnât quelque chose , soit qu'il ne iût conduit que par une simple curiositp.
ïlvintdonc, & Catherine n'eût que
le temps de retirer brusquement la
Reine, & de la faire, cacher dans
un Cabinet, restant feule avec Alphonse.
Le Roy changea de co.uk ur
en reconnoissant Alphonse, & il
crut aussi-bien que toute 'la Cour,
que Catherine n'avoit íaic 1 courir le bruit qu'un- mort luy étoit
•apparu, que pour être en possession de voir Ion Amant ; & on
ne ménagea plus la réputation de
certe illustre fiile, dés qu'on íçeut
qu'on l 'avoit trouvée íeule entérinée avec Alphonse.
II luy auroit été aisé de se justifier, & elle n'avoit pour cela qu'à
faire paraître la Reine,- mais elle
eut assez de courage pour aymer
mieux exposer sa réputation ,
G j
que
âf4 HISTOIRE
que celle de cette Princesse.
$
Elle eíîùya donc toutes les rail- m<
leries & toutes les menaces du Roy, pou
qui finit la conversation , en luy it
disant avec aigreur , que quelque fei
indigne quelle fût de ses íoins, ce- elle
pendant il penfoit encore à son fcj
honneur, & qu'il vouloit qu'elle |q
épouíat Alphonse fur le champ. A us- . dan
fi-tôt il ordonna qu'on allât quérir ail
un Prêtre pour les marier dans le tén
moment.
m
Jamais révolution ne fut plus pas
surprenante , & plus bizare j la
Reine qui venoit de quittçr Alphon- R.(
se aprés l'avair flaté de l'efperance k
de l'épouser , entendoit du cabinet où elle étoit cachée qu'on al- pr
loit marier Alphonse à sa Riva- R.
le j Alphonse d'un autre côté tit
qiii étòit tout remply des vaines ^
espérances que la Reine luy avoit g(
données, lesvoyoit tout d'un coup l
s'évanouir & contraint d'en épou- R
fer une autre, GatherjnedeSjmdo' b
val
SECRÈTE
xyy
val étoit trop agitée, Scmême trop
au dessus des sentirnens vulgaires ,
a l pour être sensible à la joyed'épou' uî
fer un homme qu'elle aimoit , Sc
lue de mortifier par là une Rivale dont
«■ elle sçavoit bien qu elle étoit haíbr
ïe> personne ne di ioit mot : le Roy
dit se promenoit à grand pas , regarillf dant de temps en temps Cathe*
«ni rine avec des yeux irritez , &
s If témoignant une extrême impa*'
tience de ce que le Prêtre n'arrivoit
plu pas.
il
Le Prêtre arriva , ôc aussi-tôt le
hon. Roy prenant la main de Catherine
M« Scia mettant en celle d'Aìphon*
íè , il luy demanda si elle ne le
i & prenoit pas pour son époux. La
0 Reine entendant cette demande, forcôté tit du cabinet , & dit au Roi f "
aiîií qu'avant que d'achever ce mariaavol ge } elleavoit à d ire quelque chose "
çop[ deconsequence.Sc qu'elle prioit le "
pop1 Roy de faire retirer tout lemon- Ht,
Lflè de , ne pouvant s'expliquer"
»
G 6
qu'en
rfS
H 1 s T o i R E
qu'en présence de Sa Majesté ;
de Catherine de Sandoval & d' Alphoníe.
Jamais homme ne fut plus surpris que- le 'Roy
de voir la Reine ; ôcnesçachant que comprendre à cette avánture , il fit retirer
ceux devant qui elle ne vouloir pas
s'expliquer ; & alors cette Princes- '
se ditauRoy,. qu'elle s'oppo soit au
mariage d' Alphonse , 8c de Catherine y. : .puis. . qu' Alphonse étoit déja
ì'époux d'une autre femme : „ C'est
„ moy , Sire, continua- 1' elle, qui
„ iuis k femme d'Alphonse , du
■0 moins vous sçavez mieux queper5 , sonne que vous n'étes pas ' mon
„!mary ; le Ciel a: pris foin de me
garantir de l'indigne deiTein que
j^'Vous aviez, de me livrer à un au3 , tre, en me donnant à celuy au,s, quelilm'avoit fansdoute destinée.
Ce discours n' étoit obscur pour
iueujDSidé ceux qui- L'éeòûtoient,
êc 'à n'y eut personne qui n'en
■sw'up
O
fût
b
S E C R E T E.
257
fût étonne, & qui ne prévît les suites
1 funestes d'une si extraordinaire déi marche.
Le Roy a prés, avoir rougy ÔC
• pâly successivement, se laissa tomber
• sur un siège sans pouvoir rien direj
1 Alphonse baissoit les yeux , craiis gnant de rencontrer ceux de la Reis- ne & de Catherine, qui toutes deux
ti l'auxoiœc embarrassé dans cet áf» treuxmornént.
ja
La Reine s'assit de ("on- côté le
i y Mage tout en sueur , 'par les inv
pil pressions qu'avoit fak fur elle le diflu cours qu'elle venoit détenir. Cu:r- therine. de Sandoval étoit la feule
M qui aáuoifîpû être plus- tranquille -$
oc puis qu'au moins fa 'repumt .'ori éw
ue toit sauvée par le discours & la preu- sence de la Reine ; mais le danger
u- où ellevoyoit ion Amant , l'occuée. poit toute entiéi e, elle n'avoit non
m plus la force de parler que lés auit, tres.
'«
Cette Scène dura long-temps ;
fûî
G 7
mais
158
HISTOIRE
mais enfin le Roy fans s'expliquer •votl,
appella du monde, & ordonna %ait|
qu'on fe saisit d'Alphonse , 6c aprés qu'il l'eut veu emmener , il f'
sertit fans rien- d ire , ny à la Rei- i|eIt> (|
ne , ny à Catherine de Sandoval , [
qu'il laissa ensemble.
Dés que le Roy fut forty Ah !
„ Madame, dit Catherine à la Rci„ ne , qu'avez-vous fait ? vous a„ vez perdu Alphonse, ôc vous vous
„ étés perdue vous même j nz de,, viez- vous pas vous en fier àmoy,
& croire que je n'aurois jamais
„ conscnty à épouser Alphonse; que
„ ne continuiez- vous à vous tenir
„ cachée, & à me laisser seule me
„ démesler de cette affaire.
II est vray, dit la Reine, que
n
j'ay tort, ôeeequevous avez fait
„ jusqu'à présent est si héroïque, que
„ je devois croire que vous auriez
„ encore la force de résister aux
,, dépens même de vôtre reputatU
s> on , à l'occasion d'être la femme
de
SECRÈTE.
159
de vôtre Amant ; mais la chose «
est faite , 6c il n'y a plus de re- «
mede que d'en écrire en Portu- «
gai, 6c d'instruire le Roy mon**
Perc, de la situation où je fuis 5c de "
l'engager à me retirer de cette M
Cour.
M
Mais que deviendra Alphonse, *«
reprit Catherine , 6c le Roy peutil différer un moment à le faire pe- *'
rir. C'est à vous , Madame , re- * «
prit la Reine , à représenter au "
Roy le tort qu'il fe fera en le fai- *«
fant périr : 6c s'il luy reste enco- u
quelque soin de fa réputation , "
il craindra fans doute une mort "
qui feroit infailliblement éclater tc
fa honte.
"
Elles passèrent le reste de la nuit
en de pareils discours , 6c elles se séparèrent sans sçavoir ce qu'elles feroient dans des conjonctures où il étoit
si difficile de deviner ce qu'il y avoit
, à faire.
:
Dés que le Roy fût rentré chez
Juy,
Mr
ÏCO
HISTOIRE
luy, il 'fit venir Bertrand de la Cuéva , à qui il rendit compte de ce qui
venoit d'arriver. Cet homme qui
se flattoit de l'amour de la Reine , de- .ther
voit naturellement ou la haïr ou ia
mépriser, aprésla démarche qu'elle
venoit de faire : mais ce n'est pas
là le sentiment qu'il eut ; il ne pensa qu'à profiter de- 1' occasion de se
défaire de son Rival, efperan: que
quand il seroit mort , laReine pourr'oit enfin avoir dè la cómpía.fance pour luy, Sc qu'elle p;etereròic
un commerce auquel le Roy aidederoit luy-même*, au bruit & au
fracas d'une séparation qui la priveroit , & de la Couronne , & de ì'honhéur.
- II conseilla ddneau Roy de commencer par faire couper la teste à
Alphonse avant que l'avanture de
>, la nuit dernière eut éclaté : „ On
j, ne croira point , Sire , ajoûta„ t -il 4 que vous Payez fait mourir
„ pour un autre sujet que pour la
re»
SECRET E.
161
| „ revolte de Soria ; & quand on
| „ devroit croire que c'est aussi pour
i „ Tavoir trouvé enfermé avec Caf, „therine de Sandoval , cette harj, „dieíîé n'est' elle pas un crime digne
] { „ de mort?
Ce conseil étoit dans le fond le
JS
meilleur qu'on pût donner au Roy
f( dans les circonstances où il íe trou1£ voit : il ordonna donc à la Cuéva
r, défaire incessamment exécuter. Alç > phonítv
(l
jt La Cuéva ne perdit aucun , mo -r
;. ment, & en quittant le Roy ilen ?
a voya de la part de ce Prince dire
.. à Alphonse qu'il fe préparât à la
mort , & que dans une heure on vien r
ti droit l'executer.
,. ■; Alphonse receut cet ordre dans uj ne Tour où on l'avoit enfermé ; la
] c feule grâce qu'il demanda,ce fûtqu'r
B il luy fût permis de voir Catherine
^ de Sandoval avant que de mourir; on
luy promit d'en parler au Roy, 8c on
| a le laissa pour fe préparer à la mort .
i6z
HISTOIRE
Catherine de Sandoval ne s'é- i'obte
toit point couchée ; Sc fçachánt (o*
que le Roy avoit fait venir Ber- irava
tranddelaCuéva, elle avoit ordon- .la i
né à un homme qui étoit à elle toit
d'observer ce qui se passeroit chez le ;eSai
Roy, Sc de venir l'en avertir inccffâmment; cet homme sçeut qu'on al- Et
loit faire mourir Alphonse, & il vint janc
en avertir Catherine.
û ne
Elle courut auíïï-tôt chez le Roy, :ceur
„ ôc íe jettant à ses pieds ; „ Ce ion
n n'est point * luy dit-elìe » toute -lus
„ en larmes , la vie d' Alphonse que :11e e
je vous demande, ce n'est qu'un per
peu plus de temps pour le pre» foin
„ parer à la mort. Hé bien , dit lit-e
i, le Roy , allez l'y préparer vous- ce d
„ même, aussi.- bien il vous deman- pi
tidej mais abrégez cette visite, car sôti
s, j'ay ordonné qu'on m'apportâtfa de \
j, tête dans une heure.
Mt
Catherine vit bien qu'il feroit ux
inutile de demander au Roy une ie\
autre grâce que celle qu'elle venoit
d'ob-
gECRETE.
IÓJ
s'é. d'obtenir : elle prit le chemin de la
Ét Tour où étoit Alphonse;, mais aum paravant elle manda à la Reine &
loii' à la Marquise de Villéna , (qui
Ut, étoit la même que la Comteíîe
ezlî de Saint Estïenne,) qu' Alphonse
icc- alloit être exécuté.
>nal Et étoit plus morte que vive
vin quand elle entra dans la Tour , &
on ne peut dire tout ce que son
1% cœur sentit, quand elle trouva Al, G phonse à genoux qui n'attendoit
iPJt! plus que l'Execureur. Cependant
eqiï elle eut la force de ne point témoi|8i gner.fa foibleslè:
Je ne viens**
ptt point, mon cher Alphonse, luy«*
,i dit-elle, vous flatter de l'eíperan-"
m ce de vivre 5 il faut mourir : mais'*
tôt je viens vous conjurer au nom de "
i]'» nôtre amitié , de vous souvenir "
rtàtí de vôtre courage pour vous fou- **
mettre comme vous devez le faire "
sero; aux ordres du Ciel , qui demande f
a de vous ce sacrifice,
eno; Ah ! Madame , reprit Alphonse , "
ì'obque
I64
H I S T O I R È
„ que faites-vous , Sc faut-il que par de»
íánt |
„ unegenerosité iansexcmple„vous
„renouveiliez dans mon cœur tout
«les regrets que j 'ay en mourant ,
>,dc ne vous avoir pas toû jours été Poul
„ fidèle ? Qu'ay-je fait ? ôcà quoy ïonsel
ay-je pensé ? y a t'il dans le monde
:uxs
,, entier une personne comme vous?
,,Helas ! je devois vous connoître ;uve|
iresl
j, & profiter de vos conseils , je ne se», rois pas reduit à mourir indigne- ■ecorl
and I
j, ment.
■oit
Comme il parloit , on entendit
un grand bruit à la porte de la s d
Chambre , Sc des gens qui entro- íQ
ient avec précipitation. Catheri- jrgi
ne crut que c'etoit l' Exécuteur , M
ne pouvant foûtenir cette veuë , Ta
elle tomba évanouie en serrant la tàj
main d'Alphonse, qui íe détour- ce 1
nant vit le vieux Marquis de Villéna , suivy de plusieurs autres , qui arrachant Alphonse
M luy dit s „ Allons , Seigneur,
», sauvez vous ; Sc sans attendre fa répon-
I
J
SECRÈTE.
16"$
iponse, l'enleva hors de la Tour, y
! laissant Catherine dans l' évanouissement , dont elle ne revint que longI temps aprés.
Pour comprendre comment Alphonse fut délivré , il íaut fçavoir
| qu'il y avoit long temps que le
vieux Marquis de Villéna qui avoit
gouverné le Roy pendant les premières années de son règne , étoit
mécontent de la faveur de Bertrand de la Cuéva, à qui le Roy
avoit prodigué les premières Chari ges de fa Maison, & qu'il avoit
, fait Comte de Lédefma, Ducd'Al, burguergue , & grand Maître de
l'Ordre de S. Jacques.
Tant de grâces avoientcommen! cé à le rendre odieux, & cela joint
. à ce qui sc disoit publiquement de
, son commerce avec la Reine , avoit
■ déterminé le Marquis à faire une li: gue pour déposer le Roy, ÔCmet?
, tre a la place l'Infant Dom Alonce
son frère.
i66
HISTOIRE
La ligue étoit secrète , & le M
Marquis qui avoit dans son party
les principaux Seigneurs d'Èfpa- la q
gne , ne cherchok que le moyen « er
de se saisir de la personne du Roy, bien
quand la Comtesse de Saint p en í
Est'ienne sa belle fille, qui n'a- les r
voit jamais assez hay Alphonse bre
pour être insensible aux nouvelles w™
de fa mort , vint luy dire ce qu'el- T
le venoit d'apprendre de celuy que le ï
Catherine de Sandoval luy avoit en- k
voyé , à/çavoir qu'on alloit faire dot
mourir Alphonse.
&
Le Marquis de Villéna crutque se 1
c'étoit une occasion pour éclater: fie
& s'il pensa à délivrer Alphonse, qu<
ce fut moins par l'interest qu'il pre- po
noit à fa conservation , que pour tet
marquer au Roy qu'il n'étoit pas foi
aussi Maître qu'il le penseit, &
obliger ce Prince à faire quelque
chose qui fer virait de prétexte aux
Rebelles pour ne plus garder de mesures.
uJ
11
SECRÈTE.
II ne se trompa pas dans ses conj lectures : personne ne luy reíîY fia quand il se présenta pour déliB vrer Alphonse : ôc le Roy qui fut
- bien-tót instruit de cette action»
n pensa être luy même arrêté , tant
h| les rebelles - étóierít en grand nomft bre , 6c prirent promptement les
S armes.
ITout étoit déja en tumulte dans
IE le Palais , quand Catherine revint
]. de son évanouissement. Elle ne
:c douta-point quand elle se vit feule
j & les portes ouvertes, qu'Alphonicl se n'eut été exécuté ; elle chercha
f: si elle ne trouveroit point de mar:, ques de son sang ; Sc n'en trouvant
:• point, elle sortit, & ne fût pas long
H temps >fans apprendre ce quiiê palas soit.
|(
|
it
Í
1
Fi» du second Lìvrf.
HISTOIRE
SECRETE
DES
AMOURS
DE HENRY IV'
ROY DE CASTILLE,
SUR -NOMME* L'IMPUISSANT.
-
"
LIVRE
,
TROTS IE' ME.
ì E temps que le Marquis de
Villéna employa à délivrer
_J Alphonse , luy fit manquer
l 'occasion de se saisir de la personne
du Roy: & les rebelles luy reprochèrent dans la fuite qu'il avoit eu plus
d'égard à l'amour que fa belle - fille
avok pour Alphonse, qu'à ses pro- w.
pres interests. On croyoit avoir d'autant
SECRÈTE
169
tant plus de sujet de grossir ces reproches , que cette faute fut plus essentielle dans ses circonstances , 6c
qu'on s'apperçut bien-tôt qu'en dé"
livrant Alphonse, on s'étoit charge
en fa personne d'un homme capable de faire échouer le
principal dessein des révoltez »
qui étoit de chasser la Reine Scíà
\j{ fille.
Ainsi pendant que le Marquis
s'arrestoit dans la Tour qui íer>
|fl voit de prison à Alphonse , le Roy
qui ne s'étoit pas couché , entendit le tumulte j & ayant appris
par Bertrand de la Cuéva , qu'on
s d| comménçoit à se saisir des portes
0 du Palais , 6c qu'on diíòit hauteUH j ment qu'on vouloit s'aíTèurer deíà
personne ; il se sauva avec son fad vori , 6c il prit le chemin de Sévil,lu| le, suivi de ceux qui eurent assez de
fidélité , pour ne le pas abandon-
I
m ner -
Les rebelles se trouvèrent par fa
H
soite
I
170
HISTOIRE
fuite entièrement maîtres de Ma- Que |
drid.
On enferma la Reine , aj*rés luy avoir fait mille reproches
fur fa prétendue débauche avec le |^
favori. Comme Catherine de San*
doval n'étoit pas suspecte, on ne- Cash]
gligea de s'asseurer d'elle ; & elle trani
eut le temps de fe retirer à Arevalo chez un de lèsparens, quiymenoit depuis quelque temps une vie fait|
privée .
mu|
Alphonse avoit trop d'obligation au Marquis de Villéna , pour
ne pas entrer d'abord dans ses desseins: il dissimula donc le chagrin plu
que luy donnoient les mauvais
traitemens qu'on faifoit à la'
Reine ; & il parut ne pas s'inqui- col
éter de ce que Catherine de Sando- fe I
val étoit devenue.
faJ
Dés que les rebelles surent les ^|
maîtres de Madrid , ils publièrent
un Manifeste , qui contenoit les
sujets qu'ils avoient de fe plaindre,
„ dont les principaux étoient :
„ Que
S E C R R T E
I7£'
Que le Roy avoit donné les pre-' 6
miéres Charges de l'Etat à des' 3
personnes indignes ; & que con- ts
tre toutes les loix de la Justice, <s
il avoit fait déclarer héritière de íS
Castille, une fille de Dom Ber- "
trand son favori.
**
Ayant publié ce Manifeste ,
ils voulurent agir par voye de
fait ; & dans une assemblée tu-^
multueuíe, ils déposèrent le Roy,
& mirent à sà place PInfant Dom
m j A Ion se son Frère. Le Roy de son
côté prit les armes; 8c on ne pensa
plus de part 8c d'autre qu'à une guet»! re ouverte.
On a de ía peine à comprendre
* comment une pareille révolution
^ se fit en si peu de temps ; 8c que
] fans avoir pris des mesures , le
Marquis de Villéna fit par le seul
hazard éclater 8c réussir dans
l'efpace d'une nuit , un dessein qui scmbloit demander tant
de méditations & tant d'intrigues.
H 2
Mais
V
17-
HISTOIRE
Mais les révolutions les plus surprenantes íoht ordinairement les plus
soudaines; & pour porter lespeupies d'une extrémité à l'autre , il
ne íaut quelquefois qu'un moment.
Personne n'avoit plus d'interest
qu'Alphonse d'appuyer l'élection
de l'Infant. Mais il craignit pour
la Reine ; & l'amúur qu'il avoit
pour cette Princesse fut plus fort ,
que la haine qu'il devoit avoir
pour le Roy : heureux s'il avoit
pû étouffer un amour dont il avoit d'ailleurs íi peu sujet d'être
content. Mais cette passion aveugle toûjours ceux qui s'eníontun
mérite: & du caractère dont nous
avons veu qu'étoit Alphonse , il
croyoit que son mérite devoit consister à aymer toûjours ce qu'il avoit aymé une fois.
Catherine de Sandoval qui avoit
la même fidélité , n'avoit pas le
même aveuglement; ôc quoique
rien
SECRÈTE
173
rien n'eût été capable de la faire
changer, elleavoit toûjours conservé assez de raison , pour ne chercher que les véritables intereíts de
celuy qu'elle aymoit.
A la vérité , elle n'en étoit pas
plus tranquile : <k quoiqu'elle eut
senti toute lajoye dont elle étoit
capable, en apprenant que sonAmant n'étoit pas mort, elle n'avoit
pas laisse de porter à Arevalo un
cœur fort agité.
Eile connoifsoit le caractère d'Alphonse ; Ôc
sçachant les mauvais traitemens
qu'on faisoit à la Reine , elle jugea bien que cela feroit encore faire quelque folie à un homme en qui
elleavoit reconnu un si grand foible
pour cette Princesse.
La situation où elle se trouva ,
avoit beaucoup de rapport à celle où étoit le parent chez qui elle s'étoit retirée: & elle ne fut pas
longtemps chez-luy , fans apprendre
lVanture
qui avoit
H 3
obli-
V
174
H I S T O I R E
obligé cet homme de quitter la
Cour, 8c de se condamner á laretraite. La voicy en peu de mots ;
8c on aura d'autant plus de plaisir
à la lire, qu'elle a plus de conformité avec celle que nous avons
particuliéremeut entrepris de représenter, en faisant voir dans cette Histoire, combien une personne du caractère de Catherine de Sandoval est malheureuse, quand elle jeta;
fait un mauvais choix.
Cet hommes'appelloi: Dom Pedro Villascrra ; il étoit d'une Maison distinguée par son ancienneté;
8c il avoit toûjours vêcû avec beaucoup de réputation, occupé des
principales charges de l'Etat , 6c
ne connoiflant point d'aune amour , que celuy qu'U croyoit nécessaire à son amuíement, ou à ses
plaisirs : Mais la mauvaise étoile luy
ayant fait connoître une Dame avec laquelle la proximité du logement , 8c la nécessité de quelques
aftai-
K
SECRÈTE.
17^
affaires luy donnèrent beaucoup de
liaison 6c de commerce ; il perdit
la tranquilité & le repos dont il avoit joui jusque-là.
Cette Dame avoit une fille régulièrement moins belle que fa
mere , mais en qui Dom Pedro
crut voir quelque chose de plus
piquant pour la beauté , 6c de
plus solide pour Pesprit. II s'attacha à cette jeune personne par l 'esfet du panchant ; & il se confirma
dans cette inclination , par les bonnes qualitez qu'il fe persuada qu'elle avoit. II eut lieu d'abord d'être content de son choix ; 6c sa
Maîtresse parût avoir pour luy autant de panchant , qu'il en avoit
pour elle. Cette fille joûiíToit d'une liberté plus grande ., que les filles n'en ont en Espagne ; 6c loit
que sa mere ne se mie pas trop en
peine de fa fille, soit qu'elle la
crut incapable de faire des fautes, soit
que le goût que cette mere avoit
H 4
pour.
lj6
HISTOIRE
pour la liberté & le repos , luy fit nu
négliger les soins les plus essen- ils
tiels , elle abandonnoit fa fille à de
íâ propre conduite. Non feule- de
ment Don Pedro ne profita point les
de cette situation ; mais comme il elle
avoit & qu'il vouloit avoir pour fa nat
Maîtresse autant d'estime que d'à- res
mour , il ne s'appliqua qu'à luy in- noi
fpirer tout ce qui pouvoit asseurer coi
fa réputation 8c fa vertu. II porta nei
même si loin l'idée qu'il s'étoit ve
faite du mérite de cette fille , co
qu'ayant appris par une confidente que la jeune personne a- m
voit autrefois un peu abusé de la R
facilité de fa Mere dans une intri- g
gue qui avoit fait du bruit ; il ne ro
voulut jamais ajoûter foy aux dis- L
cours de cette confidente ; 8c il per- w
fuada au contraire à fa Maîtresse de á
s'en défier comme d'un mauvais
esprit.
H
Si les rapports de la confidente L,
ne furent pas capables de dimi- 1
nuer
SECRETS.
177
nuer son estime pour sa Maîtresse ,
ils servirent un peu a faire changer
de nature à son amour. II espéra
de trouver en elle à son égard ,
les foiblesses dont on difoit qu'elle étoit capable. Mais condamnant aussi-tôt des désirs si contraires à l'estime qu'il avoit pour elle,
non seulement il ne les fit point
connoître ; mais il s'étudia à donner encore à fa Maîtresse de nouvelles leçons de venu & de bonne
conduite.
Plus il fentoit naître dans son
cceur ces désirs téméraires, plus il
rcdoubloit son respect & sa retenue; & un sacrifice sidifficileauroit servi à le mieux établir encore dans l 'efprit de ia personnequ'il
aymoit, si elle eut été d'un auire
caractère.
Mais il crut avoir lieu de croire
qu'elle en écoûtoit un autre , qui
n'avoit ny son mérite , ny fa délicatesse.
H 5
Ce-
u»
17B
HISTOIRE
Celuy qui causa sa jalousie étoit
cn effet l' ho m me du monde qui
sembloit le moins capable de la
causer.
C'étoit un homme sans
aucune réputation , quoiqu'il ne fût
plus jeune , & si fort connu pour
homme de peu d'esprit & de mérite ,
que personne n'en parloit qu'avec une eipece de mépris.
II y avoit plus de vingt ans qu'il
êtoit de la connoissance de la Mere ; & cette lemme le croyoit si fore
fans conséquence par le peu de mérite qu'elle luy connoisiòit,qu'elle avoit autant de facilité à le laiíîér
seul avec sa fille, que de difficulté
d'accorder la même liberté a Dom
Pédro*
11 étoit donc tous les jours chez
elle : Sç pendant qu'on luy accordoit un pouvorr absolu d'y venir à
son gré, on avoit reduit DcmPédro
à des visites comptées, qu'on abre-.
geoit même souvent,tant son mérite
le rendoit suspect,
Cepen-
SECRÈTE.
ÏIÇ
Cependant quelque peu d'esprit
qu'eut ce Rival , & quelque établi qu'il fut de voir la Mere par
une possession de vingt ans , on
commença à parler de l'assiduité
& de la longueur de ses visites ,
& de les mettre fur le compte de la
fille.
Dom Pédro n'en fût pas alarmé
d'abord ; & il avoit aussi-bien que
les autres si peu d'ombrage d'un
tel Rival, qu'il ne croyoit pas qu'une personne qu'il estimoit pût ja
mais s'attacher à un Amant fi indigne d'elle. Ainsi, bien loin de
se joindre à ceux qui en parloient*
il étoit sans cesse sur les rangs , pour
prouver que c'étoit une médisance , & pour tâcher de la détruire , en rendant la justice qu'il
croyoit être duë ,non seulement à la
vertu , mais aussi au discernement de
sa Maîtresse.
Cependant, la médisance íè grasifit, & fut fortifiée par des aocidens;
H 6
qui
V
1ÎO
H 1
S T O I R E
qui parurent des preuves du com-
M
merce dont on les accusoit. Les iniii
parens & les domestiques en parlé- pco
rent également ; 8c le bruit qu'ils léiil
firent, rendit la chose si publique, qu'i
qtfil n'y eut que le seul Dom Pédro [oav
qui soûtint encore que c'étoit une ttél
calomnie.
h
Ce n'est pas qu'il fut aveugle, pabl
ny qu'il n'eut de violens soup- lan
çons: mais enfin, il ne pouvoitse lira
résoudre d'accuser de cette foibles- pas
se une personnequ'il avoit estimée, me]
Sc il continua toûjours à la défen- bloi
dre & à la servir. On ne peut tni
dire jusqu'où il porta son zele, 6c dan;
tout ce qu'il imagina , 6í tout ce pot
qu'il fit pour persuader à tout le l'an
monde que les bruits qui la décria ne
oient, n'avoient été répandus que fait
par des ennemis jaloux de fa gloi- prit
re 6c de celle de fa famille. Ainsi poi
ce ne fût qu'à luy seul que cet- Co
te fille fut redevable de fa repu- [à
tation , & que la chose vraye ou a
sauf-
SECRÈTE.
i8t
fausse dont elle étoic accusée se détruisit avec le temps. II travailla
même à luy trouver un party; il y
réussit , & un mariage avantageux
qu'illuy ménagea, étouffa jusqu'au
souvenir de l'intrigue donc elle avoit
été soupçonnée.
Mais Dom Pedro ayant été capable d'ay mer assez cette fille, pour
la mettre daus le monde fur le pied
d'une personne vertueuse , n'eût
pas celle de la prendre luy -même pour telle. Ses soupçons fembloient se grossir dans lbn esprit
en même temps qu'il Les détruisoit
dans l'esprit des autres : 5c ne
pouvant arracher de son cœur
l'amour qu'il avoit pour elle , &
ne croyant pas aussi qu'il pût le
faire paroître avec honneur j ri
prit le parti de ne la plus voir , &
pour mieux y réussir , il quitta la
Cour dont il avoit d'ailleurs peu de
sujet d'être content , ôc il se retira dans la retraite d 'Arevalo où
H 7
Ca-
■
18 1
HlSTOiRE
Catherine de Sandoval alla le trou- , M
verElle
- n'y fut. pas' long-temps
,
I
fans
>tí
avoir la confidence de cet amour ; |f
6c les peines qu'il faifoit souffrir à
son parent, la convainquirent qu'il
y avoit des amours encore plus ^
malheureux que le sien , Sc. dont
les tourmens étoient plus biza- U,
res. Car enfin quelque peu digne jw,
d'elle que luy parût Alphonse , el- ^
le ne trouvoit point en continuant A.
à l'aymer , un chagrin de la natu- ht ,
re de celuy de Dom Pedro. H
luy fembloitque dans les circonstances où elle aimoit Alphonse , il y
avoit de la générosité à ay mer
un infidèle : mais elle ne voyoit que
de la lâcheté à Dom Pédro ; &
cet homme luy faifoit d'autant
plus de compassion , qu'elle jugeoic bien que le comble des
tourmens pour un bon cœur ,
c'est; de nc pouvoir s'empêcher
de- mépriser la personne qu'on
ne
S | C R E T E.
l8 ]
ne peut s'empêcher d'aymer.
Dom Pédro ne convenoit pas
de la lâcheté dont elle l'accusoit :
aussi falloit-il être dans la situation où il étoit, pour comprendre »
ou qu'il n'y a pas toujours de la
lâcheté à aymer une femme infidèle, ou que s'il y en a, c'est unelâçheté qui ne détruit point le mérite
& le courage des plus grands cœurs.
Car Dom Pédro étoit fans contredit le plus honnête-homme de FEfpagne , & dont les fentiraens
étoient plus nobles en tout lerelte.
Mais plus il étoit honnête-homme,
plus il avoit à souffrir de voir que
ìe mépris qu'il avoit pour fa Maîtreíìe nc pou voit détruire son nmour, ny son amour empêcher son
mépris.
Pendant que Catherine de Sandoval étoit à Arevalo , 6c s'oecupoit avec son parent aux reflexions
que leurs destinée leur faifoit faire naturellement fur les biz*-
re-
184
HISTOIRE
reries de l'amour ; on sormoit dans '
l'Armée des révoltez des deíìéins »'
non moins bizares , 8c qui l'expo. 1
sérent elie & ion Amant à des in«> I
cidens plus extraordinaires enco- tune 1
re que ceux qui leur étoient ar- :fi
rivez.
lis fc
On ne íçi -oit point qu'Alphon- Jceti
se eut aymé la Reine,: tout ce qui œ>
s'étoit passé à cet égard étoit de- «art
meuré secret; Scia íéu 'e Catherine «t
de Sandoval pafìoit pourlaperson- Icai
ne qu'il aymoit. On n'avoit at- W
tribué qu 'à la jalousie que cet a- Le
mour donnoit au Roy , le suppli- «í
ce auquel le Marquis de Villenaa- ries
voit; arraché Alphonse ; Sc fa con- í«
damnation avoit paru d'autant plus îâf
injuste aux conjurez , qu'on é- ht
toit persuadé que le Roy n'avoit par
porté fa jalousie jusqu'à faire périr ttu
íbn Rival , que pour Marquerqu'- »i
il ne meritoit pas le ( * surnom ) qu'- fisc
on luy avoit donné.
da
On íjoi
( * d'impuissant, )
SECRETE.
l8î
On crut donc ne pouvoir rien
faire de plus capable de mortifier
ce Prince , que de marier Alphonse à Catherine de Sandoval. La
jeune Marquise de Villéna fut celle qui en fit la première proposition à son beau-pere, 8c elle voulut
en cette occasion faire pour Catherine, ce que Catherine avoit fait
pour elle , quand écant Comtesse de
Saint Estienne , cette généreuse
fille avoit voulu la marier à Alphon-
se
Le Marquis de Villéna entra
dans les fentimens de fa belle -fille
par les raisons de fa politique , 8c
par celles de l'honneur 8c du repos
de fa famille. II étoit ravy d'attacher Alphonse au parti des rebelles par de nouveaux liens , 8c de
iri! l'occuper auprés d'une femme qu'il
| | aymoit, pour donner moins de jalousie à son fils , qui ne pouvoit ignorer
que la Marquise de Villéna aymoit
De toujours Alphonse.
II
i8<?
HISTOIRE
II en parla donc à Alphonse, 8c :i '1
il en écrivit à Catherine. L 'un 6c :»iei
l'autre receut la proposition avec
toute la joye que pouvoient avoir K*
deux personnes qui s'aimoient " n
depuis si long -temps, 6c qui i' 1111
curent que les obstacles qui s'étoient : ul
juíque- là opposez à leur maria- ¥
ge, avoient cessé, puisque l'Ëtat
ayant changé de face , Catherine «B
n'avoit plus à ménager le Roy, m
8c qu' Alphonse devoit espérer de ipânc
l'Infant qu'on venoit de couron- (
ner, toutes les grâces qu'il n'avoit M»
pû obtenir du Roy son Frerç.
jran
On fit donc revenir Ca T heríne ii j
à Madrid ; 8c tout se prépara pour m
la cérémonie de leur mariage Ce à
sut alors que cette illustre fille se i
crut à la fin des peines que luy ne
avoit données
jusque -là unir
amour fans espérance ; Sc son cœur L
qui avoit toujours été dans IV m
gitation 8c dans la contrainte, goû- i
toit enfin un plaisir qu'U avoit toû- ît
SECRÈTE.
187
it jours ignoré; quand le fatal attaMçbement que son Amant avoit pour
ïc j la Reine , la replongea dans de nouveaux malheurs.
il ne restoit qu'un jour jusqu'à
leur mariage , lors qu' Alphonse apprit un dessein que sormoient les
conjurez de rendre à jamais la Reine infâme, & de confirmer en la
surprenant dans un dérèglement
effectif, l'opinion qu'ils a voient
répandue de fa mauvafe conduilol te. On ne pouvoit assurer la
pi I Couronne à l' Infant , qu'en déclarant que la fille, de la Reine n'é^
Jnt toit pas fille du Roy j cáí c'étoit
|ui où vifoit cette çonfpirarson : & il
I n'est pas surprenant qu'ayant refode faire croire que la fille étoit illegiintime, on n'épargnât rien pour flétrir la Mere.
Le dessein qu'on avoit formé
contre l'honneur de cette malheureuse Princesse, étoit de faire entrer dans fa prison
un homme assez
V
1
bien-
W
188
HISTOIRE
bien-fait, pour efpererqu'il luyin- soit
ípireroit de l'amour , 8c assez hardy pour luy faire violence : 8c on a- ' "
voit choisi pour cela, un parent du"
Marquis de Villéna , nommé Pa- 1 ! tc
ciéco , .qui fembloit avoir l'une êc iolt _
l'autre qualité , 8c qui d'ailleurs avoit été Page de la Reine , dont 'P 0 '"
il avoit toujours été traité a- tD^ re
vec des distinctions capables ria P :
de donner de la vray- fen> Q? o;
blance au crime qu'on méditoit ^
contre elle.
"™
Soit que Paciéco aymât cette 'F'
Princesse , soit qu'il ne prévît pas ^uí
l'infamie & les extremitez oùl'ex- !°PF
pofoit une pareille commission, il 1'- j'™
accepta , 8c Alphonse en fut aver- ^
II sut moins saisi à cette nouvel- ICS ?
le de l'horreur que luy devoit in- îmì
fpirer le dessein des conjurez , que ^ e
de la compassion que luy donna le ava
sort d'une Reine exposée à un 'J
traitement si indigne , 8c qui ^
de
SECRÈTE
189
| devoir, la perdre sans ressource.
[, Peut- être même son amour se réveilla- t'il alors , & qu'il eût de la
y [peine à souffrir qu'un autre que luy
j. eut receu une commission qui
jj flatoit la violence de ses désirs 5
j, jcar de quels indignes sentimens n'estm t on point capable de se laiíîer sura. prendre , quand on se laisse aveugler
lujparsa passion.
J Quoiqu'il en soit, il résolut d 'em0 jt pêcher que Paciéco n'exécutât le
dessein auquel il s'étoit engagé. II
icn
parla au Marquis de Villéna ,
tt(
!qui
luy dit qu'il étoit trop tard de
3Jj
j. (s'y opposer , & qu'à l'heure qu'il luy
f.jparloit, Paciéco étoit entré chez la
a. Reine.
Alphonse ne garda plus dé rae{ |. sures, voyant les choses à cettéexi n. tremité. II courut à la maison où.
, û{ la Reine ctoit enfermée , & il y
| t arriva au moment que Paciéco alloit
m se la faire ouvrir. II luy ordon!„; na de se retirer j & Paciéco
|eluy
!9<s
HISTOIRE
luy disant à l' oreille, que ce qu'il P^0
en faifoit étoit du conlentement .
& de l'ordre même du Marquis ^ac !
8c de FI niant, il luy répondit que '
l'un 6c l'autre avoient changé îue
de dessein , 6c qu'ils Tavòient en- P
voyé exprés pour le luy dire, & í01
le faire retirer. Paciéco n'osa re- 1 U '
pliquer , connoissant le rang 8c !01t
la qualité d'Alphonse , 8c d se P an
rétira. Mais Alphonse qui devoit nie
e
se contenter d'avoir détourné, ou ^
IVC
du moins suspendu le dessein qu'on
formoit contre la Reine , ne pût "P.
encore résister au désir de voir m "
1
cette Princesse; 8c ayant arraché à S
0:
Paciéco l'ordre qu'il avoit pour '
x
se faire ouvrir la prison , il résolut í
de s'en servir pour luy- même. .
ri
Paciéco l'observa ; 8c ayant yeu
u
qu'au lieu de le suivre 8c de se re- i
tireravecluy , ilentroit Scdeman- P
doit à voir la Rejne ; il vint en *■
le
rendre compte aux conjurez, en
dés termes qui firent croire qu'Ai. S
phon-
SECRÈTE.
191
phofíse avoit voulu prendre pour
luy la commission qu'il avoit ôtée à
■u:s Paciéco.
II importoit peu aux conjurez
que ce fut Alphonse , ou Paciéco
qui contribuât au dessein qu'ils aí voient de décrier la Reine : & dés
qu'on leur eut dit qu' Alphonse étoit chez cette Princesse , ils répandirent le bruit que toute prisonnière qu'elle étoit , elle avoit tant
de panchant à la débauche , qu'elle
avoit introduit Alphonse dans son
appartement ; ajoûtant , pour
mieux la décrier , ce qu'ils imaginérent fur le champ , qu'il y avoit
long-temps qu'elle avoit une intrita gue avec luy.
Catherine de Sandoval n'avoit
rien fceu ny du dessein des conre- jurez , ny de la démarche d'Alan- phonse ; & apprenant qu'il étoit
v'èp entré chez la Reine; elle f ut la seuts le qui trouva de la vérité à l'intriI* gue dont les conjurez l'accufoient.
■onElle
r
J
ï$t
H I S T O I R Ë
Elle crut donc qu'Alphonse n'étoit
entré chez la Reine, que par- P eU„
ce qu'en effet il avoit continué Jj° l
à l'aymer : & voyant bien les ex- pl ll!
tremitez où le reduifoit une dé- ÍU11(
marchequi faifoit tant de bruit 5 elle rati<
ne compta plus fur l'esperance de c° n
son mariage , 8c elle se crut tra- tre
hie d'une manière plus cruelle ferv
qu'elle ne l'avoit encore été. ma
» n Quand il ne feroit entré chez per
,, la Reine, fedisoit-elleàelle-mê- dev
me , que par un mouvement de j'aj
„ compassion > on le regardera toû- ce
„ jours comme une Amant qui a une io\
« intrigue avec elle; 8c je ne puis l'on
„ plus devenir Pépoufe d'un hom- on
„ me soupçonné d'avoir ce com- jarr
„ merce, 8c de qui pn va répandre roi
„ des bruits aussi injurieux à fa ré- ph<
„ putationqu'à celle de cette Prin- s ?c
j, cesse. Cette reflexion luy óta le ,
toute espérance d'être heureuse; Sc rac
çlle ne s'appliqua plus qu'àchercher ^
les moyens de s'éloigner, 8cd 'oublier
SECRÈTE.
19 ?
blier si elle pouvoit un Amant si
'peu digne d'elle, ; Auffibien,"
ajoûtoit- t'elle encore, n 'a t'il"
plus besoin de moy pour sa for- "
tune qui a été la seule conside- "
ration qui jufqu'icy a soutenu ma"
constance : il est temps de me met- "
tre au dessus d'une passion qui n'a"
servy qu'à troubler Je repos de"
ma vie; & il m'est d'autant plus''
permis de la vaincre, que je fuis"
devenue inutile à l'Amant que"
j'ay trop aymé. Ce fut donc à"
ce momentqueCatherinedeSan-"
doval se sentit plus Maîtresse de
son cœur qu'elle ne l'avoit été : &
on peut connoître qu'elle n'avoit
jamais cu que des sentimens héroïques , puisqu'elle aima Alphonse tant qu'elle crut qu'il y
avoit de la gloire à luy être fidèle , & qu'elle cessa un peu de l'aymer , dés qu'elle vît qu'il n'y auroit plus que de la lâcheté ou du
dérèglement à se piquer de cònstanI
ce.
194
HISTOIRE
ce, Mais en. croyant ne plus de.
des
voir ay nier Alphonse, elle ne con- " yen
çut point pour luy assez d'indifférence & de mépris , pour l'aban- f0r
donner, quand elle crut qu'il avoit c0
besoin d'elle.
om
C'est icy qu'on doit admirer la
fatalité desévenemens qui causent va
dans le monde les changemensles gé(
plus imprévus.
;ur
Alphonse avoit fait mille choses d 0 ,
plus coupables & plus folles, que p r j
cette derniere action , fans que Ca- ne
therine eut jamais changé pour luy : fy
car dans le fonds il etoit excusa- roj
ble d'avoir été sensible aux malheurs tn
d'une Reine indignement traitée, t0l
& d'avoir succombé au désir de la u';
voir.
„I
Cependant , c'est - là ce qui luy j} ,
fit perdre alors le cœur de Ca- j
therine, & ce qui le perdit luy mê- v,
me fans ressource ; tant cequi eau- se la bonne ou la mauvaise sor- .
tune des hommes ,
dépend ^
SECRÈTE.
ÌJ>J
des circonstances où ils íe trouvent.
Alphonse ayant donc montré
l'ordre qu'il avoit arraché à Paciéco , & s'étant par ce moyen fait
ouvrir l'appartement où la Reine
étoit gardée; il y entra, Sciltrou.
va cette Princesse déja si changée , qu'il ne pût jetter les yeux
fur elle , fans être pénétré d'une
douleur , qui ne luy permit de s'exprimer que par ses larmes. LaRei*
ne en le voyant , changea de vi»
sage , Sc la joye qu'elle fit paraître au milieu de l'affreuse
tristesse où elle étoit plongée ,
toucha encore plus Alphoníe, que
n'avoit fait le changement de fa
„ beauté. 11 se laissa tomber à ses
„ pieds , & luy prenant la main :
„ Ah, Madame, luy dit- d, aprés
„ avoir gardé long- temps íe silence; „ Est-ce vous que je vois, Sc
„ se peut-il taire que la veuë d'Al.
phonse vous donne quelque plaisir.
I 2
La
J$6
HISTOIRE
La Reine le regarda, & le voyant
tout en larmes , elle pleura de son
côté, & aprés avoir été long- tems
„en cet état; .„ C'est bien moy,
„ luy dit-elle , qui dois douter si
„ c'est vous que je vois ; car enfin
„ par quelhazard estes-vous icy ?
Alphonse ne luy cacha rienny
des desseins des conjurez , ny de
la commission de Paciéco , ny de
tous les malheurs dont elle étoit Ce
menacée; & aprés avoir long-tems
délibéré ensemble iur les moyens
de la tirer des extremitez où elle
étoit reduite , ils n'en trouvèrent point d'autre , que d'agir auprés du " Marquis de
Villéna , pour la laiíser se sauver
& s'enfuir en Portugal : & Alphonse oubliant les termes où il
étoit avec Catherine de Sandoyal, promit à la Reine d'agir auprés du Marquis, & de se charger du foin de la délivrer òí de la
conduire hors du Royaume. II
la
SECRETE.
I97
laquitta dans cette resolution, & il
vint la communiquer au Marquis
de Villéna.
La première chose qu'il apprit
en entrant chez- luy , c'est que tout
le monde étoit persuadé & disoit
hautement , qu'il n'avoit pris la
commiílìonde Paciéco , que pare | ce qu'il étoit amoureux de la
e Reine , 8c qu'il en étoit aymé.
it Ce bruit ne servit qu'à le déterj miner encore plus qu'U n' étoit à
w tâcher de persuader au Marquis de
le I laisser sauver la Reine.
|
Le Marquis Payant écouté , êt
a- voyant combien Alphonse prèle noit d'interest au sort de la Reine,
et crut qu'il ne pouvoit mieux faire,
r que de consentir à son évasion,
il & de luy en donner le soin : Car
)■ par ce moyen d'un côté il se délit vroit dans la personne d'Alphon1- se , d'vn homme qu'il prévoyoit
k bien qui non seulement ne ferviroit
H jamais les Conjurez , mais qui
la
I 3
au
198 HISTOIRE
au contraire pouvoit nuire beaucoup à leurs desseins ; & de l'autre , en laissant Alphonse s'enfuir
avec la Reine , il donnoit encore
plus d'atteinte qu'on n'avoit donné
jusque-là à la réputation de cette
Princesse. II dit donc à Alphonse qu'il approuvoit son dessein : 6c
ils prirent ensemble des mesures
pour le faire réiiiffir.
Alphonse charmé de ce consentement , en voulut rendre compte
à Catherine de Sanduval; mais elle refusa de le voir ; & ce refus pensa luy faire oublier ce qu'il avoit promis à la Reine , & les mesures qu'il
avoit prises avec le Marquis.
Son cœur toujours également
partagé entre l'amour de la Reine,
& celuy de Catherine ; ne put digérer le changement de celle-cy,
& peu s'en fallut que pour regagner
son esprit , il ne laissa là tout ce qu'il
avoit projetté en faveur de la Reine ;
car c 'est à de pareils retours que l'on
est
SECRÈTE.
199
est toû jours exposé, quand on est
partagé entre deux amours.
II écrivit à Catherine ; il passa
des heures entières à la porte de fa
chambre , obstiné à ne point ie retirer, qu'on ne luy ouvrit: 11 tâcha
d'escalader les fenêtres ; 6c il fit
tout ce que peut faire un Amant
désespéré , ians que Catherine
en fut toûchée , 6c fans qu'elle daignât luy répondre un
mot.
II n'auroit point quitté prise ,
si le Marquis ne l'eût fait avertir
qu'il commençoit à être fulpecì:
aux conjurez, & qu'on le feroit arrêter, s'il différait plus long-temps
d'exécuter le dessein dont ils étoient
convenus.
11 vît bien qu'il n'y avoit point
d'autre ressource ; 6c il aima mieux encore étré utile à la Reine s'il
avoit à périr, que de perir inutilement.
II prit tout ce qui étoit necessaiI 4
re
200
HISTOIRE
re pour la faire sauver ; &C ils n'eut &
pas même la consolation en s'engageant dans une entreprise qui al- tou
loit le perdre , d'y porter un cœur
content : car il avoit un chagrin tou
mortel du changement de Catheri- fait
ne ; & ili ne connut jamais mieux cet
qu'il Pavoit aimée, que quand il crut
<
qu' 1 n'en étoit plus aimé.
me
Ayant disposé toutes choses , m
il alla au milieu de la nuit dans la jou
prison de la Reine, 6c Payant fait fan
•déguiser en femme du peuple , se
sl Pa mit dans un brancard avec la ih
petite Princesse sir fille , 6c une fai
femme pour les servir , 6c il mon- ne
ta à cheval suivi seulement de deux ak
valets aussi à cheval. En cet état ro
ils íortirent de Madrid pour pren- k
die la route de Portugal : triste spectacle , qui put fai revoir alors y
à quoy font exposées les places les v<
plus élevées.
ti
Dés que le Marquis de Villéna bi
les ci ut à une journée de Madrid , P
6c
:
SECRÈTE.
201
& & aíîèz loin pour n'étre pas pour% suivis, il prit foin de répandre par
Jl' tout qu'Alphonse avoit enlevé la
ut Reine j & cette nouvelle confirma
sin tous les bruits injurieux qu'on auoit
fi' fait courir touchant la conduite de
ux cette Princesse.
"t
On apprit cette fuite à FArmée du Roy: 6c l'amour que BerS) trand de la Cuéva avoit toûla jours eu pour la Reine, luy faiait fant voir avec chagrin qu'Alphont) se étoit maître de cette Princesse j
là il remontra au Roy qu'il de voit tout
jne faire pour empêcher que le Portugal
5a» | ne servît d'azile à une Reine, qui
:ux ! aidée des conseils d' Alphonfe,pouritìt ! roit donner de nouveaux prétextes à
en- la guerre civile.
tri- 1
Le Roy en.iêrement gouverné
ioii par la Cuéva, 6c qui d'ailleurs ales j voit autant de joye de pouvoir retirer fa femme des mains des relia belles, que de l'empêcher d'aller en
d, Portugal , & qui à toutes ces
il
I J
COK-
HISTOIRE
considérations joignit un désir se- t ôt
cret de se vanger d'Alphonse, ap. fe.
prouva ee que la Cuévaluy dit , & ft j
il luy donna des troupes pour se c'ét
mettre à la suite des fugitifs , & p âr t
pour tâcher de leur couper che- Reí
min,
^
rc fp
On n'eut pas de peine à y réias- feS j
íìr , puis qu'à mesure qu'Alphon- f0 n
se St la Reine s'éloignoient de
J
Madrid, ils approchoient de l'Ar- q Ue
mée du Ròy , ne pouvant prendre; feo
par ailleurs la route du Portu- m
gai , fans s'exposer à des Ion- éto
gueurs infinies; & d'ailleurs leur Ta ,
déguisement les asseuroitdansres- fcv
peranee de n'étre pas reconnus.
étr<
Cependant ils le furent. La Cué- B 'e
va averty par des Espions , de la fa
route qu'ils avoient prise, se ca- j' a
cha dans un bois avec la troupe m
qui l'accompagnoit; & Alphonse ^
qui ne se déficit de rien , alla donner |
áanssonembulcade.
ju
H voulut résister: mais il fût bien ^
tôt
201
■
-
SECRÈTE.
20 3
tôt entourré & contraint de se rendre. On le garrota fur un cheval ;
2c il eut le chagrin de voir que
c'étoit la Cuéva qui conduilòit ce
parti, êc qui s'étant fait voir à la<
Reine, la conjura avec beaucoup de
respect, de souffrir qu'on ì'arrachât à.
íës raviíîèurs pour la rendre au Roy
son époux.
Jamats état ne fut plus affreux
que celuy où se trouva Alphonse. 11 voyoit fa perte asseurée :
mais ce qui lé touchoit le plus,
étoit de voir Bertrand de la Cuéva qu'il haïssoit comme son Rival ,
devenu maître de la Reine ; 8c peut—
être craignit-il que cette Princesse;
n'eût pas toujours la force de résister aux poursuites d'un homme
d'autant plus entreprenant , que íbn
amour étoit autorisé par le Roy
même.
Cependant,la Reine ayant répondu à la Cuéva, qu'elle étoit prête
d'aller par tout où il luy plairoit.de la
I 6
con-
204
HISTOIRE
conduire; le conjura d'avoir assez k
de générosité pour rendre la liber, l'on
té à Alphonse. La Cuéva qui vou- rite
loit plaire à cette Princesse , & qui fiti
ne prévoyoit pas qu'Alphonse pût du
jamais devenir un Rival redoutable , se
& qui peut être eut assez de genero- m
íité pour faire une belle aétion, ordonna qu'on le déliât ; Alphonse ye
trouva quelquechose de plus affreux dií
encore à avoir cette obligation à son pr
Rival, qu'il n'en trouvoit à se voir pa
„ entre íes mains : „ Non , Madame, dt
„dit-il à la Reine, enyoyantqu'„on le délioit, n'obligez point la ai
«Cuéva à me rendre la liberté; & ta
„ fi vous avez quelque pouvoir fur à
„ son esprit , employez-le à obte- c
nir qu'il me donne la mort. Puis p
„addressant la parole à la Cuéva ; q
„ Comte, luy dit- il, tu feroisune à
„bien plus belle action, fi au lieu \
fy de remettre la Reine entre les
t
„ mains desontiran, tu voulois a- [
„ voir la gloire que j'ay recherchée i
> ]
de i
de la conduire en un Royaume où "
l'on sçaura rendre justice à son me- "
rite.La Cuéva au lieu de répondre, "
fit marcher le brancard de la Reine
ducô'éduCamp, 8c laissa Alphonse libre, 8c les deux hommes qu'il
avoit à fa fuite.
Alphonse suivit long-temps des
yeux le brancard , 8c l'ayant veu
disparaître , il alla se cacher dans le
premier Bourg qu'il trouva , 8c il y
passa la nuit, incertain du parti qu'il
devoit prendre.
Ce fut alors qu'il fit reflexion
aux malheurs où l'avoient exposé
tant d'infidelitez. qu'il avoit faites
à Catherine de Sandoval ; il
comprit qu'il ne pouvoit plus espérer de voir la Reine : 8c quoiqu'il trouvât également du danger
à retourner à Madrid -, il aima mieux
prendre ce parti y que de se jetter dans l'Armée du Roy : „ "
Je ne puis plus vivre , se diíoit- "
il à luy-mêrne ; mais au moins "
I 7
puis
206*
HISTOIRE
„ puis qu'il faut que je périsse , je
„dois choisir pour le lieu de ma
,,mort,celuyoùjepourray voir encore une personne dont la haine
„ m'est: infurportable. Dans ces penfées il prit la route de Madrid , ou
les choiés avoient bien changé de face depuis le peu de temps qu'il en étoit sorti.
Le vieux Marquis de Villéna
s'y étoit déclaré amoureux de Catherine de Sandoval , soit qu'il eut
dissimulé cet amour , tant qu'il avoit crû que Catherine aimoit Alphonfe , soit qu'il l'eut aimée par une
de ces impressions soudaines qu'on
reçoit quelquefois lors qu'on y pense
le moins. II n'avoit pas tardé à luy
déclarer son amour, &c à luy faire en
même temps la proposition de l'épouser. Catherine avoit demandé du
temps à dessein d'éviter un mariage ,
qui quelque avantageux qu'il luy
fut , ne s'âccordoit pas avec la resolûtion qu'elle avoit prise de se retirer
du
áui
dat
tbc
vo:
po
m
I
d' 1
pr
M
pr
rc
f'
&
fa
ro
«
P1
lu
lu
m
SECRÈTE.
207
dumonde,&de s'enfermer à Tolède
dans un Monastère de Religieuses.
L'Infant Dom Alonfe mourut
presque en même temps : & Catherine ayant appris que la Reine avoit été enlevée , Sc ne doutant
point qu'Alphonse ne fut entre les
mains du Roy, & qu'il ne pou voit
éviter de périr ; elle changea tout
d'un coup la resolution qu'elle avoit
prise de se- retirer , & elle dit au
Marquis de Villéna qu'elle étoit
prête à l'épouter , pourveu qu'il
voulut écouter les propositions
d'un accommodement avec le Roy ,
& mettre entre les conditions de
raccommodement , qu'on allure-roit la vie & la liberté d'Alphonse,
â
Le Marquis auroit peut être eu
de la peine à consentir à ces propositions-, si la mort de l'Infant ne
luy eut fait voir que c'étoit pour
luy une nécessité de faire son accommodement avec le Roy.
II
pra-
208
HISTOIRE
promit à Catherine tout ce qu'elle
luy demanda ; & Catherine l 'asseura qu'elle étoit prête à l'épouíer.
Alphoníc arriva à Madrid sur
ces entrefaites ; 6c apprenant que
Catherine alloit épouser le Marquis
de Villéna , 6c qu'elle n'avoit consenti à ce mariage que pour luy
sauver la vié -, il eut d'abord tant
d'admiration pour cette illustre
fille, qu'il ne crut pas devoir paroître, de peur que fa présence ne
luy fit manquer un établissement
qui luy étoit fi avantageux. II
fc trouva donc aíléz généreux pour
vouloir faire en cette occasion en
faveur de sa Maîtresse , ce que
sa Maîtresse avoit fait tant de
fois pour luy. Mais il n'avoit pas
le cœur assez ferme pour foûtenir
long-temps une résolution si opposée à son caractère. ílfitd'autres reflexions qui combacirent fa
générosité. II vit bien que si le
Mar-
SECRÈTE
109
Marquis époufoit Catherine , il
falloit qu'il s'attendit à ne la jamais voir. Cette séparation luy
parut insupportable , & fans fçavoir précisément ce qu'il vouloit,
il aiia chez le Marquis , 8c il apprit par là à tout le monde qu'il
etoit revenu , 8c que la Cuéva
luy avoit rendu la liberté. „ Je"
viens, dit-il , au Marquis, vous"
trouver, Seigneur, pour vous ap-"
prendre que fi vous n'avez pro-"
mis d'épouser Catherine de San- *•
do val que pour asieurer ma vie
vous estes quitte de vôtre promesse "
puisque vous me voyez , 8c que "
rien ne vous oblige maintenant"
d'achever ce mariage. Ilpronon-"
ça ces paroles avec tant d'aigreur ,
s que le Marquis les prit pour une
ir insulte , 8c répondant fur le même
ton : „ Non, non, dit-il, vos in-"
terêts n'ont point de part au des- "
i sein que j'ay pris; j'épouse Catherin "
e I ne, parce que je la veux épouser;"
t •
8c
210
HISTOIRE
J , & je ne rends compte à perfon-
Sai
„ ne du motif de mon mariage : mais fe
>, comme vous avez été toute vô- car
„ tre vie un esprit inquiet ; il est bon ce
3 , qu'on s'asseure de vous , & qu'on
,,vous fasse recevoir- icy les traite- w)
„ mens que vous méritez. En di- k
sant ces paroles, il ordonna qu'on se i vo
saisit d'Alphonse & qu'on le gar- £/
dât seurement : mais un moment q u >
aprés changeant de pensée il le fit nw
revenir , & aprés luy avoir repro- Vi
ché son ingratitude, puis que c'é- me
toit luy qui avoit empêché qu'on ph
ne Texecutât dans la prison d'où il
l'avoit retiré , & ses infidelitez k'
pour Catherine , dont il avoit été 10
plus aimé & plus estimé que ne le e P
meritoit un homme qui avoit eu F 1
la lâcheté de luy préférer une ^
Princesse aussi décriée quelaRei- °ù
j, ne ,, Mais pour vous marquer, di
1
5 ,pourfuivit-il, que je ne veux point P
j, icy me servir de mon autorité , 4
j,je vas faire prier Catherine de »fl
San-
SECRÈTE.
211
• Sandoval de décider elle-même"
is fur le mariage qui vous alarme
n car je ne feray à cet égard que "
m ce qu'il luy plaira que je fasse."
m En achevant ces paroles , il en- "
e- voya prier Catherine de vouloir
i- bien se rendre auprés de luy. Elle
se avoit déja été instruite du retour
r- d'Alphonse , ôc elle fut fort innt quiettée du sujet pour lequel on la
fit mandoit. Elle arriva;& le Marquis de
o- Villéna ayant fait retirer tout le
'é- monde,, resta seul avec elle 6c Alon 1 phonse.
ii!
Us'agit, dit- il , Madame, de"
te! sçavoir fi je dois vous tenir lapa-"
;té rôle que je vous ay donnée de vous '*
:1e épouíër, puisqu'on prétend que"
eil je n'y fuis plus obligé , voyant qu'- «
me Alphonse n'est pas dans le danger 1 e
o. où nous le croyions. Je ne vous"
icr, diíîìmuleray point , Seigneur, re- "
iat , prit Catherine , que j'ay aymé"
1 Alphonse , & que je Tayme encore "
de assez pour ne vouloir passamoit."
2iî
HISTOIRE
„ J'ajoûceray même , que l'envic í0ní
de mettre fa vie en feureté, m'a :í0 ' r,
„fait répondre à l'honneur que iM'
„ vous m'avez proposé , 6c chan- !CU1
ger la resolution de me retirer î' er >
du monde. Mais la part que je
„ prens à fa conservation ne doit
point vous allarmer , puisque je :onr
„ vous jure que je ne le verray ja- !?ez
maisjSc ce n'est point l'honneur d'- !0UÍ
„ être vôtre épouse, ny aucune in„ constance de mon cœur qui m'a ' vû
„ changé pour luyic'est ce que je me 10U
doisà moy-même aprésfamauvai- ] l' e
„feconduite, 6c la honte où il s'est 103
exposé d'êtrecausedel'iniurequ'- <w\
„ on fait à la réputation de la Reine. iyd
„ Oùy, Alphonse,luy dit-elle, en luy qui
y, addreflant la parole ; vous estiez í
„ assez instruit des circonstances où kjP
„ vous auez entré chez cette Prin- W
„ ceflè , & vous luy deviez assez , In?
„ pour ne pas exposer sa reputati- K J
„ on par une visite si téméraire, me
,, Car pour qui passez-vous danslc Les
mon-
SECRÈTE
213
inonde , âpres avoir donné lieu de • *«
croire tour ce qu'il plaît à ses en- '«
nemis de publier contre sonhon- £t
neur.? Je ne veux point vousacca- '<
bler, & je croy que vous n'avez pas *«
préveu de fi honteuses suites : mais t
enfin, le mal est fait , &pourre-*<
connoiíTance de Tamour que vous *'
avez eu pour moy , vous devez*'
, vous contenter de Pincerest que '«
j'ay pris & que je prens encore <l
; à vôtre vie : maisilfaut que nous"
: nous séparions pour toujours , & <s
. que vous ne vous souveniez de <ê
; moy, que pour profiter des ex-««
, emples que j'ose dire que je vous'*
, ay donnez de l'amour le plus pur "
1 i qui fût jamais.
<«
i
A mesure que Catherine parloit,
1 les yeux d'Alphonse se remplisso. ient de larmes ; le Marquis de Vil, léna luy -même étoit attendri , 8c
• ne pouvait s'empêcher d'admirer
i une fi merveilleuse personne : „ "
Í Les larmes que je répands , "
H
reprit
;i4
HISTOIRE
„ reprit Alphonse, en se jettant "P
„ aux pieds de Catherine , vous ^
„ marquent assez , Madame , que f 1
„ je connois toute mon infortune: * l
„ O Dieu! se peut-il faire , quej'a- w
„ye été aimé de vous, & que je F
„ n'aye pas connu quel trésor jV »u
„voisenvous. Seigneur, dit-il, lié
„ en parlant au Marquis , ne me É
„ laissez point survivre à ma honte ais
„ remettez- moy entre les mains des ! ne
„ Bourreaux d'où vous m'avez re- les
„tirc, & ôtez-vous par ma more p'
„ toutes les inquiétudes que vous M
„peut donner un amour que j'ay si n°
„ peu mérité. Carquefçait-onde- *
,, quoy je ferois capable ; iln'y a ny f
„ entreprises, ny extremitez , ny »
crimes mêmes , où je ne fusse prest K
de consentir pour retrouver ìe bien &
,,quej 'ay perdu ; & tant que je vi- I
„vray, vous ne ferez jamais tran- fe
„ qui le possesseur d'un cœur qui a I
„ été à moy, & dont jamais rien ne I
5, fçauroit remplacer ia pei\e ; Non, i(
SECRÈTE.
21$.
t Alphonse, reprit le Marquis , je"
s ne seray cause ny de vôtre mort , "
; ny de voire desespoir; il ne fera"
; pas dit qu'à mon âge je n'aye pû"
. me rendre maître de mes passions íí
; k il ne tiendra pas à moy que"
í vous ne soyez heureux. J'ayvou"
, lu épouser Catherine de Sando> al,"
e parce que j'ay crû ne pouvoir rien "
c faire de plus , pour luy témoi- ií
:s gnerque je ladistinguoisdu reste' 4
• des femmes. Jevoy maintenant"
t qu'il y a un moyen plus glorieux '«
s encore de luy marquer mon a- "
5 mour & mes distinctions- c'est"
. de me joindre à vous pour vous"
>j ayder à regagner le cœur qu'elle'*
y vous avoit donné , ôtqueperfon-"
\ ne n'aura aprésvous. Jen'ayre-"
11 cherché la poíTeffion de fa per-"
- sonne, qu'autant quej'ay espéré"
- de poíìèderun cœur sidigned'ê-"
a tre souhaité: je ne me flatte plus de "
e cette espérance , & je n'envi-"
, sage aucun áutre moyen de luy '*
plai-
I
2i 6
HISTOIRE
„ plaire que de vous rendre à elle , M
„ plus digne d'elle que vous n'a- &|
„ vez été. Le Marquis ayant par- cei
lé de la sorte , conjura Catherine te Ì
de Sandoval de ne point contrain- va f
dre l'inclination.qu'elle avoit toû- k|
jours eu pour Alphonse , d'oublier fa mauvaise conduite, 8c de
luy donner au moins le temps de &
la reparer , s'engageant de ne rien &
épargner de son côté pour le iaire vc
comprendre dans l'amniftie que le &
Roy promettoit aux Conjurez ,
s'ils vouloient mettre bas les armes.
1
Soit que la joye que Catherine
cut de voir que le Marquis ne s'obstinoit point à un mariage pour ml
lequel elle avoit une répugnance p]
infinie i soit que l'amour qu'elle avoit pour Alphonse se réveillât ; n'
soit qu'ayant pris la resolution de se pi
retirer du monde , elle crut devoir re
dissimuler : elle parut avoir pour cl
la générosité du Marquis toute la
la
a
SECRÈTE.
,
a.
Ir.
217
la reconnoisiance qu'elle raeritoit ,
& donner à Alphonie les efperances dont le Marquis vouloir, le statut
ter, pourveu qu'il raparet fa maun. vaiíe conduite, en redevenant égali, lement fidèle, Stau Roy & à íàMaîu. trèfle.
le
Alphonse se jetta vingt íois à
ie fes pieds & à ceux du Marquis,
:n & il crut encore à ce moment are voir absolument oublié la Reine,
le & n'être plus capable d'une autre a, mourquedeceluy de Catherine,
tLe Marquis de Villcna qui comme on peut juger pàr ce que nous
ie venonsdedire, étoit véritablement
). un grand homme , s'étant rendu
it maître de son arnour , ne pensa
e plus qu'à rendre le repos à la Ca1- stille : & il fit bien paroître qu'il
i n'avoit point eu d'autre veuë eh
é prenant les armes , que d'afleuií rer le repos , puisque dés quel'Arr chevêque de Seville luy vint faire de
e la part du Roy des propositions
1
K
d'un
2i8
HISTOIRE
d'un accommodement avantageux de
àl'Etat, il l'écoûta.
w
Soit qu'il fut persuadé que la pr
fille de la Reine ne fut pas fille jj
du Roy ; soit qu'il comprit qu'il n
étoit nécessaire pour la gloire de g (
F Espagne que l'Infante Iíabellere- tu
gnât: il ne voulut jamais entendre ^
à aucun acommodement , qu'à con- n j
dition qu'Isabelle seroit déclarée
seule héritière du Róy son fre- y
re , que la Reine 8c sa fille feroi- $
ent renvoyées en Portugal , 8c que ^
Bertrand de la Cuéva feroit éloigné. &
Le Roy consentit à ces trois con- $
ditions ; 8c le Traité ayant été si- va
gné , on prêta de nouveau le serment au Roy ; 8c la Princesse Isa- g t
belle fut folémnellement reconnue te
pour héritière de Castille.
^
' Le Roy qui avoit lieu d'être peu [
attaché à la Reine pour toutes g
les raisons qu'on a pû voir , n'eut p r
aucune peine à consentir à son éloi- Q
gnement , 8c il ne fut touché que ^
SECRÈTE.
219
de celuy de Bertrand de la Cuéva , mais il fallut dissimuler: 6c aprés avoir protesté à la Cuéva qu'
il ne feroit pas long- temps fans le
rapeller , il luy donna la commission de conduire la Reine en Portugal, & d'y rester jusqu'à ce qu'il
fût affez maître pour le taire revenir.
Le Marquis de Villéna n'oublia pas dans le Traité les interests
d'Alphonse, & le Roy contraint
de dissimuler, consentit à le voir,
6c parût trouver bon qu'il épousât enfin Catherine de Sandoval.
Si Alphonse avoit feeu proI fìter des circonstances, il n'auroit
e tenu qu'a luy, 6c de posieder ía
Maîtresse 6c d'assurer fa fortune.
L'Infante Isabelle qui par les conseils du Marquis de Villéna , avoit
presque toute l'autorité dans le
| Conseil du Roy , vouloit qu'on
donnât à Alphonse la principale
K 2
char-
HISTOIRE
charge dont on avoit dépouillé la
Cuéva, quiétoitla grande Maîtrise de S. Jaques ; 8c Catherine de
Sandoval n'étoit poit assez changée
pour avoir de la peine àl'epou-
2io
ser.
Tout sembloit donc luy êtrésavorable : & il est surprenant qu'aprés tant d'expériences 8c de malheurs, il n'eût pas plus de fermeté
qu'il en eut , pour résister au seul
obstacle qui s'étoit jufque-là toûjours oppolé à son bon-heur.
Mais ayant apris tout le détail
de ce qui s'eítoit passé, aprés que
la Cuéva eut enlevé la Reine ; 6c
voyant de plus que ce Rival tout
banni qu'il étoit, avoit la commission de conduire cette Princesse , 8t de rester avec elle en
Portugal: il sentit renaître ses anciennes jalousies , 6c le vain bonheur de la Cuéva luy parut préférable à tout ce qu'on luy destinoit de solide à la Cour.
Ce-
SECRÈTE.
221
Cependant s'il avoit voulu y faire reflexion, tout ce qui étoit arrivé depuis que la Reine avoit
été conduite à l' Armée du Roy ,
auroit dû luy servir de motif pour
profiter de fa fortune. Mais il
est rare qu'un homme qui n'a pas
fceu se rendre maître d'une passion , ait un juste discernement des
choses qiíi méritent son attachement ou son indifférence. 11 fuit
ce qui le frappe le plus j & toûjours dans l'agitation , ce qui luy
servoit de règle aujourd'huy , le
dérange demain. C'est- là ce qui
arriva à Alphonse; car, pour reprendre les choses de plus haut:
Dés que Bertrand de la Cuéva
eut conduit la Reine au Camp,
& qu'il eut été rendre compte du
succès de cet enlèvement, le Roy
fut embarrassé fur le party qu'il
devoit prendre : „ Verray-je , "
disoit-il à la Cuéva , une"
femme qui a eu le front de me dire
K 3
qu'elle
xt 2 HISTOIRE
qu'elle étoitlasemmed'Alphonse,"
5c qui depuis a eu avec luy tou-"
tes les manières qui l'ont décriée"
parmy les Conjurez. Si laCué-"
va avoit eu un peu de délicatesse , il auroit aisément donné au
Roy le conseil qui convenoit&à
sa gloire & à l état de sa fortune,
Et il n'y a point de doute que ce
Prince qui ne pou voit aimer la
Reine , & qui voyoit qu'on ne
confpiroit que pour la faire bannir, auroit également trouvé du
côté de sa gloire 6c de son intereít, des raisons non seulement de
ne la point voir , mas aufíi de
îa chasser. Cependant , Berîrand de la Cuéva étoit amoureux
de cette Princesse, & cet Amant
semblable à ceux qui ont la vanité
de vouloir passer pour heureux
dans leurs amour , étoit ravi qu'on
le crut Pere de la fille dont elle étoit accouchée. II sçavoit pourtant bien que c*étoit Alphonse,
SECRÈTE.
223
& il ne pouvoit douter que ce Rival ne fut aimé de îa Reine : les
derniers bruits qu'on avoit fait
courir contre l'honneur de cette
Princesse , le dévoient confirmer
encore dans cette pensée : & tout
cela auroit dû luy íervir pour Rengager 6c à fuir la Reine , 8c à
deíabuíêr le public de l'opinionoù
Ton étoit touchant fcs amours avec
elle. Mais la Cuéva étoit auíîi
rempli de vanité que d'amour: 8c
fi l'on a veu dans Alphonse les travers d'un amour fans conduite ; on
peut voir aussi dans la Cuéva le ridicule d'un amour vain qui cherche à éclater.
II vouloit qu'on le crut bien
avec la Reine : 6c pour marquer
qu'il y prenoit interest , il demanda lá commission de la retirer des
mains d'Alphonse, 6c il obtint celle de la voir à toutes les heures
du jour, dés qu'elle fût arrivée au
Camp, II prit d'abord pour preK 4
texte
214
HISTOIRE
texte de ses visites fréquentes , le
foin de luy rendre compte des dispositions du Roy à son égard ;
mais en effet , il ne luy parla
que de son amour. La Reine qui
n'étoit pas assez maîtresse , pour
laisser agir le mépris qu'elleavoit
pour luy , fit semblant del'écoûter. Cette complaisance l'enhardit
jusqu'à oser luy proposer le même dessein qu'il avoit déja eu , de
luy faire donner un second en„fant au Roy de Castille. >t J*au,,ray soin, luy difoit-il-il, que le
Roy vous voye, ôcvousavezin„terestde faire croire en de venant
„dans ces circonstances Mered'un
„ second enfant, que le Roy est
„le Pere du premier.
Personne ne lira cette Histoire, qui ne soit touché du malheur
d'une Princesse exposée à de si violentes propositions j mais telle fut
la Reine Jeanne de Portugal ,
dont nous parlons ; ayant de
la vertu, elle vêcut sans qu'on la crut
vertueuse, & chacun sou s le règne
d'Isabelle , prenant plaisir à la déchirer, en inventa & en répandit mille
honteuses calomnies.
Cependant, elle n'avoit pourtant à íê reprocher que ce malheur , d'être femme d'un homme
qui ne pouvoit être son mary ; &
d'avoir aimé un Amant qu'elle avoit
trouvé aimable ; & c'est ce qui doit
faire voir que la réputation de la vertu dépend quelque fois plus des circonstances , que de la vertu même.
La Reine fedéfendoit du mieux
qu'elle pouvoit des poursuites de
la Cuéva , quand le Conseil du
Roy obligea ce Prince à faire les
propositions de raccommodement
dont nous avons parlé : & la première chose que fit la Reine se
voyant la victime de cette Paix, fut
d 'écrire à Alphonse , & aprés luy
avoir rendu compte de tout ce qui
K 5
re-
zi6
HISTOIRE
regardoit l'amour de la Guéva ,
elle finisloit en luy disant , qu'il
ne devoit pas la laisser entre les
mains de son Rival , & que s'il
avoit pour elle tout l'amour dont
ilTavoit Bâtée , il ne tarderoit pas
à la suivre en Portugal , où ils pourroient faire enfin leur mariage,en apprenant à toute la terre que le Roy
de Castille n'avoit pû être son époux.
A Iphonfe receut cette lettre dans
le temps que l'Infante l'avoit choisi
pour la grande Maîtrise , & que
Catherine de Sandoval ne pouvoit
presque plus se défendre de l'épouserjcette funeste lettre acheva fa perte.
II ne crut pas qu'il luy fut permis d'abandonner cette Reine ; il fut
outré de l'insolence de la Cuéva ; &
peut-être se flata-t'il qu'il y auroit
plus de gloire à épouser une Reine,
qu'une Amante qui n'avoit nulle autre distinction plus grande que fa fi*
fidélité.
Etant
SECRÈTE.
%ZJ
Etant donc résolu de faire ce que
la Reine luy mandoit , il osa en
parler à Catherine de Sandoval ; à
la vérité il ne luy dit pas que son dessein étoit d'épouser cette Reine ; il
luy dit simplement qu'il vouloit aller tuerlaOuéva.
Catherine luy voyant une resolution à laquelle elle s'attendoit fi
peu, crut sentir éteindre le reste
d'amour qu'elle avoit encore pour
luy. Elie se contenta de luy demander froidement s'il étoit devenu fou : Sc voyant bien qu'elle avoit trop différé à prendre son parti avec un homme sur lequel il y
avoit si peu de fonds à faire y cm
le quitta , & elle alla disposer tout
pour exécuter le dessein qu'elleavoit
de se faire Religieuse à Tolède.
Elle ne communiqua ce dessein
qu'à la jeune Marquise de : Villéna , encore même ne luy en fitelle la confidence que siir h
K 6
point
*Î 8
HISTOIRE
point de son départ. Elle ne put le r
en luy découvrant cette resolution, k
s'empêcher de se plaindre d' Aîphon- ter
se , & de rendre compte à son A- U
mie , du dessein où il étoit d'aller ter
chercher la Reine en Portu- soit
gai.
ME
La Marquise qui étoit touchée du
de perdre Catherine de Sandoval , Sar
& qui crut que le dessein où elle é- des
1
toit de se retirer , n'étoit causé
que par Pinconstance d'Alphonse , sun
avertit cet Amant de ce qui qui
se passoit , & elle luy dit en termes lt
les plus touchans qu'elle pût ima- k
giner , que cette généreuse Aman- 101
te ne pouvant soûtenir tous les tif
chagrins qu'il luy donnoit , al- te
loit pour jamais renoncer au mon- fi'
de.
it<
Ce discours fit fur le cœur de fé
cet Amant tout l'esset que la Mar- K
quisc avoit souhaité ; & Alphonse §e
n'eut pas plus de force pour ia[
fc défendre de l'amour qui íp
le
SECRÈTE.
229
le rentraina en ce moment vers Catherine, qu'il en avoit eu pour résister à celuy qui l'appel'oit vers la
Reine.-ainsi sacrifiant toûjours ses intérêts à la derniere passion qui faiÍoit le plus d'impression fur son
cœur; il différa son départ, êtilne
chercha plus qu'à voir Catherine de
Sandoval, & à la détourner de son
dessein.
Cependant il avoit pris des mesures pour se rendre en Portugal
qui avoient été découvertes, & qui
le faisoient pasiér pour criminel
dans le Conseil du Roy : car
voulant cacher le véritable motif qui luy faisoit chercher la Reine , il avoit dit assez hautement
qu'il étoit honteux au Roy & au
Royaume de Castille, d'avoir chas,
sé cette Reine : & il avoit même tâché d'inspirer à quelques
gens du Conseil le désir de la
rappeller. Ce dessein étoit une
espece
de
crime de lezeK 7
Ma-
230
HISTOIRE
Majesté dans le gouvernement présent , qui avoit déféré toute l 'au-; pl
torité à Isabelle ,: St cette Prinpes- Q<
se apprenant qu'Alphonse dans le ■fit
temps qu'il étoit comblé de ses gra- cc
ces , formoit des desseins si con- ta
traires à íes intérêts , fut la pre- n
micre à dire au Roy, quejamaisil y<
n'auroit de repos qu'il ne se fût dé- sa
fait de luy. Le Roy qui avoit tant ré
d'autres raisons de souhaiter la mort R
d'Alphonse, la jura à sa sœur , Sc
donna ses ordres pour le faire arrê- qi
ten
ne
Alphonse en fut averti , &ilau- ca
roit eu le temps de se sauver , s'il lu
avoit pû se résoudre à laisser Ca- tr
therine de Sandoval exécuter le des- k
sein de s'enfermer à Tolède. II lu
préfera donc le foin de détourner re
cette illustre fille d'une resolution si m
violente, à celuy de sa propre vie; ou J
plûtôt il ne délibéra point , & toutes na
ses pensées le portèrent vers Catherine.
C
El-
SECRÈTE.
ÎJI
Elle étoit déja partie ; & Alphonse qui s'étoit mis à la suivre,
ne la joignit qu'à Tolède. II luy
fit paraître tant de repentir de ía
conduite passée , & il luy donna
i tant d'asseurance d'une fidélité in■ violable , qu'elle commençoit à
1 voir chanceler la resolution de íè
■ faire Religieuse, quand on vint art rêter Alphonse de la part du
t Roy.
ì
il vit bien qu'il étoit perdu , &
• que le Roy qui l'avoit toujours haï ,
; ne laiíîeroit pas échaper cette oc-'
ií casion de le perdre. II pria ceï luy qui l'arrêtoit, de luy permeta- tre de voir Catherine de Sandoval,
{• 6c en ayant obtenu la permission , il
H luy dit adieu , persuadé qu'il ne la
ìet reverroit jamais , & la conjurant
ú au lieu de se faire Religieuse ,
oa d'épouser le Marquis de Ville .tes na.
à
Cet adieu fut si touchant , &
Catherine fut fi persuadée qu'on alEl'
loit
Vft
HISTOIRE
loit le faire mourir, que son amour
íè renouvella tout entier, & qu'elle oublia tous les fujetsqu'elleavoit
eu de seplaindre de luy , pour ne plus
penser qu'à aller solliciter fa grâce.
En effet, elle sçavoit bien qu'elle étoit la cauíè innocente de ce qu'Alphonse avoit été arrêté , & qu'il
auroit pù prendre la fuite , s'il
n'avoit mieux aimé la suivre à Tole»
de.
Elle reprit donc pour luy non seuleme|nt tout Pamour , mais encore
toute^l'estime qu'elle en avoit euè';8c
le dernier sacrifice de son Amant effaça toutes ses infidelitez 8c tousses
crimes.
Elle retourna à Madrid pendant
qu'on conduifoit Alphonse à Médina delCampo.
Le Roy avoit une autre Maîtres*
íè nommée Dona bcatrice de Guiomar, & il ne voulut jamais ny voir ;
ny écoûter Catherine fur le sujet
'SECRÈTE.
213
jet d'Alphonse. La Marquise de
Villéna qui s'accusoit de son côté
d'être cause de sa perte, par l'avis
qu'elle luy avoit donné de la retraite de Catherine, employa pour luy
tout le crédit qu'elle avoit , ÔC
auprés de l'Infante Isabelle , & sur
l'espnt de son beau-pere ; mais ce
fut inutilement:& Alphonse fut condamné comme criminel de leze- Majesté, sans qu'on fit aucun détail de
son crime.
II ne resta plus d'autre espérance à Catherine, que de faire proposer son mariage avec le Marquis
de Villéna; & elle tenta toutes les
manières honnêtes qu'elle pût employer pour luy en faire reprendre
le dessein. Le Marquis luy répondit qu'il admiroit son courage &
fa fidélité ; mais qu'il n'étoit
plus en termes où il pût penser
à ce mariage , qui d'ailleurs ne
ferviroit de rien pour sauver Alphonse , par la resolution où il
vo-
^34
HISTOIRE
voyoit le Roy de le faire périr. II
ne resta donc à Catherine que son
desespoir & ses larmes.
Cependant on s 'aviía parle Conseil de l' infante qui vouloit s'asíêurer la Couronne , de faire proposer à Alphonsesa grâce Sc fa libertés
condition qu'il déclareroit le con>
merce qu'il avoit eu avec la Reine,
& que c'étoit luy qui étoit Pere de
la fille qu'elle avoit.
On choisit Catherine de Sandoval pour aller luy Faire cette proposition : mais cette vertueuse fille
refusa de s'en charger, aimant mieux que son Amant pérît, que de
luy faire avoir la vie par un aveu
qui deshonnoreroir la Reine. Elle
fit même quelque chose de plus ;
car craignant que cette proposition ne luy fût faite par un autre,
& que la crainte de la mort n'obligeât Alphonse à l'aveu qu'on exigeoit de luy , elle trouva le moyen de luy écrire, & de le conju-
S E. C R R T E.
2J 5
rer de mourir plutôt, que défaire
cette inj ure à la Reine.
Alphonse receut la lettre de Catherine , presque en même temps
que le même Paciéco dont nousavons parlé, alla luy faire cette proposition de la part du Conseil du
Roy.
Alphonse la resuíà constamment, soit qu'il fût encouragé par
la lettré de Catherine , soit qu'il
eut assez de grandeur d'ame pour
ménager au péril de íà vie, la réputation d'une Reine qu'il avoit aimée.
11 dit donc à Paciéco, quebien
loin de dire qu'il eut jamaiseu aucun commerce avec ia Reine , il
étoit obligé de publier en mourant,
qu'il n'avoít jamais remarqué dans
cette Princesse que des sentimens
& une conduite digne de son
rang.
Paciéco rapporta cette déclaration, qui ne servît qu'à hâter le supplice
2 Î6
HISTOIRE
plicc 8c la mort d'Alphonse. On
luy prononça' sa Sentence qui le condamnoit à perdre la tête. 11 marcha au suplice avec toute la constance 8c la fermeté d'un homme qui
méprisoit la vie : 8c on peut juger
par le courage avec lequel il mourut, qu'il auroit été un des plus
grands hommes de son siécle , sans
le fatalamour qui le partagea toute fa
vie , 8c qui fut la cause funeste de
tous ses malheurs.
Catherine ayant appris fa mort ,
retourna au Convent de Tolède, où
elle passa le reste de fa vie, aprésy
avoir fait Profession.
La jeune Marquise de Villéna
pleuralong-tempseettemort : mais
personne aprés Catherine, n'en fut
plus touché que la Reine , qui fut
instruite des conditions aufquelles on luy avoit offert la vie.
