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Fait partie de Réception par l'Etat du chemin de fer de Périgueux à Brive : et relation du premier voyage effectué sur cette ligne (31 août 1860)

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RÉCEPTION PAR L’ÉTAT
DU CHEMIN DE FER

DE PÉRIGUEUX A BRIVE
RELATION BU PREMIER VOYAGE EFFECTUÉ SUR CETTE LIGNE
(31 Août 1860)

Par M. Eugène MASSOUBRE,
Rédacteur en chef de l'Écho de Vésone.

PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE DUPONT ET Ce, RUE TAILLEFER.

1860

— En rendant compte du premier voyage effectué
sur le chemin de fer de Périgueux à Brive, nous
avons fait mention d’une chronique relative à un
combat soutenu par trente-neuf habitants de Péri­
gueux contre des cavaliers de la garnison d’Aubero­
che, dans la plaine de Saint-Laurent.
Le fait, tout extraordinaire qu’il paraisse, est his­
torique. Il a été mentionné par le savant archiviste
de la Dordogne, M. Dessalles, dans son ouvrage ayant
pour titre : Périgueux et les Deux derniers Comtes
du Périgord, et rectifié quant à la date et à quelquesuns de ses détails.
Voici le passage de l’ouvrage se rapportant à cet
événement :
« L’annéel424 vint enfin faire diversion à cette monoto­
nie de trouble et de destruction. Le 30 mars, le maire et
les consuls de Périgueux, ayant été informés que le capi­
taine d’Auberoche, qui, poussé sans doute par Archambaud, ne laissait pas passer de jours sans dresser quelque
embuscade et tenter quelque surprise, avait dirigé vingttrois cavaliers sur la paroisse de Saint-Laurent-du-Manoire,
firent marcher contre cette petite troupe trente-neuf de leurs
concitoyens de bonne volonté. La rencontre eut lieu en un
endroit appelé La Baconie ou Lieu-Dieu. Le combat se pro­
longea une grande partie du jour, et eut pour résultat la
mort d’un des hommes de la garnison d’Auberoche, appelé
Le Bascol (le bâtard), des blessures pour la plupart des
autres et la déroute de la troupe entière. Cette petite vic­
toire fut extrêmement honorable pour les habitants de Péri­
gueux.
. » La véritable date est bien celle que je donne ici. Voici
comment elle est exprimée dans le Livre Noir, etc. : « Datum ultima die mensis martii, à Nativitale Domini m° cccc
xxIII°..... Ponlificatus Domini Martini, pape, quinîi, anno
quinlo. » Si l’on pouvait avoir du doute sur la première
date, l’indication de l’année du pontificat de Martin V ne
pourrait manquer de le dissiper, puisque cette année cor­
respond très positivement â 1425-1424. »

(Extrait (lu journal l'Écho de Vésone, du 2 septembre 1860.)

Tirage : 100 Exemplaires.

RÉCEPTION PAR L’ÉTAT

CHEMIN DE FER
PERIGUEUX A BRIVE,
et Relation. du premier Voyage effectué
sur cette Lignes.

Le chemin de fer de Périgueux à Brive
(deuxième section de la ligne de Bordeaux à
Lyon) vient de subir sa dernière épreuve. Une
commission d’ingénieurs, nommée par le mi­
nistre des travaux publics pour examiner si la
ligne est en état d’être livrée et procéder à sa
réception conformément aux dispositions de la
loi, a parcouru la voie hier 31 août 1860, et a
constaté qu’elle était dans les conditions d’une
bonne exploitation.
Cette commission était composée de MM. Petot, inspecteur-général des ponts et chaussées ;
Foulon, ingénieur en chef des ponts et chaus­
sées, chargé du contrôle de l’exploitation ; Gonnaud, ingénieur en chef des ponts et chaussées,
chargé du contrôle de la construction. (M. Petot, retenu par les soins de sa santé, n’avait
pu se rendre.) — M. Saléta, ingénieur ordi­
naire du contrôle de la construction, en rési-

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dence à Périgueux, assistait cette commission.
M. Gérardin, actuellement ingénieur de la
ligne de Bourges à Montluçon , qui a fait tous
les projets de la ligne de Brive et dirigé l’exé­
cution des deux tiers des travaux ; M. Duval,
ingénieur, qui les a continués et terminés, après
l’achèvement des remarquables travaux de la
ligne de Montauban au Lot, étaient présents à
la réception.
Plusieurs personnes invitées, parmi lesquelles
nous avons remarqué MM. Rabusson, chef de
section de la voie de Coutras à Périgueux ; d’Espergueira, élève ingénieur portugais ; Parrot,
médecin de la compagnie d’Orléans ; Chanard
de Lachaume, officier en retraite ; Lacombe,
médecin , avaient pris place avec la commission
et les ingénieurs dans un wagon-salon, expédié
tout exprès de Paris pour la circonstance. La
presse locale y était également représentée.
M. Krantz, ingénieur en chef de la compa­
gnie d’Orléans, chef du service de la construc­
tion, et dont le gouvernement vient de récom­
penser les mérites par la décoration de la
Légion-d’Honneur, représentait la compagnie
et faisait les honneurs à la commission et aux
invités. Par ses soins, un déjeuner somptueux
avait été servi dans le wagon-salon, sur une
table autour de laquelle chacun a pris place
pendant le trajet.
M. Paulon, sous-ingénieur, attaché au ser­
vice central à Périgueux, dirigeait lui-même
le convoi, qui se composait de plusieurs wagons
de première classe. Le personnel de la compa­
gnie y comptait plusieurs de ses membres :

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M. Aviat, inspecteur de la voie; M. Royer,
sous-ingénieur, chargé du matériel des gares
et stations ; M. Bertoux, chef de section des tra­
vaux, qui a fait les travaux de la traversée de
Périgueux sous les ordres de M. Gérardin ; M.
Legendre, conducteur des travaux , chargé de
la pose des voies dans l’étendue du service de
l’ingénieur en chef; MM. Bernard frères, en­
trepreneurs du ballastage et de la pose des
rails depuis Périgueux jusqu’à Brive, etc., etc.
A dix heures et demie, le sifflet aigu de la
locomotive a donné le signal du départ, et le
train, sortant de la gare de Périgueux, s’est
ébranlé dans la direction de Brive, pareil à
une armée victorieuse marchant à de nouvelles
conquêtes.
La distance de Périgueux à Brive est de 72
kilomètres, et la ligne est desservie par neuf
stations intermédiaires, savoir :
1° Celle de Niversac, à 11 kilomètres de
Périgueux;
2° Celle de Saint-Pierre-de-Chignac, à 15
kilomètres ;
3° Celle de Milhac-d’Auberoche, à 20 kil.;
4° Celle de Thenon, à 33 kil.;
5° Celle de Labachellerie, à 41 kil.;
6° Celle de Condat,, à 47 kil.;
7° Celle de Terrasson, à 53 kil.;
8° Celle de Mansac (rivière de), à 58 kil.;
9° Celle de Larché, à 63 kil.
De Larche, on arrive directement à Brive,
situé à 72 kilomètres de Périgueux, à 298
kilomètresdeBordeaux, l’un des deux points ex­
trêmes de la ligne.

Au sortir de la gare de Périgueux, nous
passons sous un premier viaduc desservant la
route du port, et nous nous engageons dans
une tranchée ouverte au cœur même de l’an­
cienne cité romaine de Vésone. Aussi, que de
souvenirs se présentent en foule à la pensée!
Ralentissons la marche pour les évoquer mieux
à notre aise.
Cette tour à demi-ruinée, qui domine auda­
cieusement la ligne à notre gauche, et sur la­
quelle le train semble devoir venir se briser,
est un des restes de l’antique château de Bar­
rière, résumant à lui seul l’histoire des guerres
sanglantes que la cité eut à soutenir et permet­
tant d’y étudier le style architectonique de tou­
tes les époques, à partir du IIe siècle jusqu’à
nos jours. Les fondations servant de soubasse­
ment au vieux manoir, construit au moyenâge, sont empruntées à l’enceinte murale ro­
maine de Vésone, sur une partie de laquelle
le château formait une ligne de construction
d’environ 25 mètres de longueur ; et cette en­
ceinte murale elle-même avait été élevée à
l’aide de pierres de grand appareil arrachées
à d’autres monuments romains, car on y trouve,
jetés confusément, des fûts de colonnes, des
chapiteaux, des fragments de statues, des cippes funéraires, des bas-reliefs, etc. Le château
de Barrière est depuis long-temps la propriété
de la famille de Beaufort.
A quelques pas en avant est la manutention
militaire, occupant un ancien château construit
dans le xvIe siècle par François de Bourdeille,
et reposant également sur l’enceinte murale

romaine de Vésone. Ce château fut érigé plus
tard en abbaye, puis il fut consacré à un ser­
vice militaire à la révolution de 1793, et de­
puis il n’a pas changé de destination.
En face de la manutention se trouve la ca­
serne. Nous ne l’apercevons pas, la voie étant
toujours en déblai ; mais nous savons que cct
établissement était autrefois le séminaire dio­
césain et que sa fondation remonte à 1754.
Voici la tour de Vésone ! Au sortir de la
tranchée, ce monument, seize fois séculaire,
nous apparaît dans toute sa majesté ! Saluons
ce noble débris de la civilisation d’un autre
âge, et inclinons-nous devant le mystère qui
recouvre encore son origine, malgré toutes les
recherches des savants. La tour de Vésone futelle un tombeau ? était-elle la cella d’un tem­
ple? Cette dernière opinion est la plus proba­
ble et la plus généralement accréditée. On
croit à un lieu saint dédié à Isis et à Osiris, di­
vinités égyptiennes. Ce qui reste encore, de
cet édifice imposant doit nous donner une idée
de ce qu’il était avant que les ravages du temps
et l’incurie des hommes n’eussent exercé contre
lui leur action malfaisante. Sa hauteur est de
25 mètres au-dessus du sol ; l’étendue de sa
circonférence est de 66 mètres. Le genre de
construction est le petit appareil, consistant en
dés pierres cubiques et coniques ayant de dix
à douze centimètres de surface, engagées dans
l’épaisseur du mur et formant parement. Le
temple possédait un revêtement de marbres de
diverses couleurs. Des fouilles pratiquées tout
autour ont fait découvrir un mur circulaire

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sur lequel reposait la colonnade d’un péris­
tyle, et des massifs de construction ayant pu
appartenir à un porche. Mais tout cela a dis­
paru ; la tour seule subsiste, et encore estelle sillonnée, du sommet à la base, par une
large brèche qui semble en compromettre l’exis­
tence. La tradition veut que cette brèche ait été
pratiquée par saint Front, premier apôtre du
Périgord, qui, par la seule force de sa béné­
diction, aurait à la fois renversé cette partie
du monument et terrassé un dragon à sept
tôles que le peuple y adorait.
Nous quittons avec regret ces lieux si pleins
de souvenirs, et le train nous emporte rapide­
ment dans la direction de Saint-Georges, lais­
sant à droite l’emplacement des thermes ro­
mains de Vésone récemment découverts, l’usine
à stéarine de M. Goursat, l’ancien hôpital des
lépreux, et à gauche les moulins de SainteClaire et de Cachepur ; nous traversons le ca­
nal de navigation et la rivière de l’Isle sur un
magnifique pont à quatre arches, dont trois
en anse de panier et une biaise ; nous franchis­
sons la route de Bergerac sur un viaduc mé­
tallique composé de poutres en arcs de cercle,
et nous nous engageons de nouveau dans une
profonde tranchée au-dessus du faubourg. Ce
château , coquettement placé à notre droite,
sur le versant d’un coteau luxuriant, est Pronceau, propriété de M. Paul Dupont, député de
la Dordogne. S’il fallait en croire la naïveté d’un
historien (leP.Dupuy, Estai de l’Eglise du Péri­
gord), cette habitation aurait été le théâtre d’un
prodige inouï; à l’époque du massacre de la St-

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Barthélemy ordonné par Charles IX. Nous ci­
tons le crédule auteur : « Ce fut, dit-il, dans
» vne ferme apellée Pronsault, appartenante
» a vn Aduocat de Périgueux apellé Anthoine
» de Chilliaud, où fut trouué vn genest ayant
» plusieurs formes de Mitres et Croces, lesvnes
» desquelles representaient celles d’vn Eues» que, les autres d’vn Abbé, quelques-vnes
» d’vn Archeuesque et Patriarche; mais ce qui
» est encore digne de merueille, c’est que les
» Mitres estaient garnies de plusieurs petites
» figures faictes en façon de houppes auec des
» fleurs de couleur azurée-céleste, et icelles
» mouchetées : et pardessus le naturel des
» cheueulures du genest, l’on voyoit des pen» naches faicts du mesme branchage : ce qui
» parut en vn seul rameau duquel Chilliaud fit
» présent au President la Lane, qui tenoit les
» grands iours à Périgueux, lequel ensuite le
» donna, comme chose remarquable, à Mon» sieur le Marquis de Villars, pour lors Admi» ral de France. »
On sort de la tranchée de Saint-Georges
après avoir coupé la route impériale n° 89 et
passé sous un viaduc en maçonnerie avecvoûte
biaise. On aperçoit à droite le joli domaine dit
de Montplaisir, à gauche l’église en construc­
tion des Barris-Saint-Georges, due aux libéra­
lités et au zèle infatigable de Mgr l’évêque de
Périgueux , et on se trouve aussitôt après
dans la plaine du Petit-Change; on arrive au
pied du château de ce nom, que vientd’acquérir
M. Randon duThil, directeur des contributions
indirectes; on franchit de nouveau la route

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n° 89 au lieu appelé le Pigeonnier, et on s’em­
pare du plateau de Léparat pour longer ladite
route sur un mur de soutènement de 300 mè­
tres de longueur. Chose digne de remarque,
les fondations de ce mur sont assises, en quel­
ques endroits, sur l’aqueduc romain qui con­
duisait à Vésone les eaux de la fontaine de
l’Amourat; de sorte que si, dans une nou­
velle succession de siècles, la civilisation
s’étanttranformée encore une fois, nos descen­
dants procèdent à la démolition des travaux
du chemin de fer, ils trouveront intacts ces
nobles vestiges de l’époque romaine, enchâssés
dans le mur protecteur.
Nous voici dans la vallée du Manoire, fertile
et riante à son confluent avec celle de l’Isle,
mais triste et misérable à mesure que l’on s’a­
vance vers son origine. Ce petit temple isolé,
dont nous apercevons la flèche élancée, est
l’église de Boulazac, construite il y a peu
d’années par Mgr l’évêque. A côté, est la mai­
son de campagne du séminaire diocésain. Un
peu plus loin, le Lieu-Dieu, ainsi nommé à
raison d’un fait historique mis en lumière par
M. Charrière, et qui doit trouver ici sa place.
C’était le 31 mars 1390. A cette époque né­
faste de notre histoire, sous le règne de Char­
les l’Insensé, des malheurs sans nombre affli­
geaient notre Périgord, en butte aux excur­
sions des Anglais. La ville de Périgueux était
principalement l’objet de leur convoitise; mais
nos pères donnaient alors l’exemple de ces
vertus patriotiques qui ont trouvé toujours de
nobles imitateurs. A quelque distance de cette

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ville était la petite cité d’Auberoche, occupée
par une garnison anglaise. C’est de là, disent
les chroniques, que l’ennemi portoit le ravage
dans la campagne, pilloil, roboit, prenoit pri­
sonniers, efforçoit femmes, fesoit tous les maux
que ennemys pouvoient faire, voire même boutoit feu. La veille du jour que nous avons indiqué
plus haut, des archers anglais, couverts de
leurs hoquetons et portant trompettes, qui sui­
vaient un homme armé de toutes pièces, te­
nant d’une main une bannière aux armes d’An­
gleterre, de l’autre un parchemin roulé, se pré­
sentent devant la porte Taillefer, à Périgueux.
Sur l’ordre des consuls, le messager est intro­
duit. Le parchemin contient un défi à mort
porté aux jeunes guerriers de la ville par
trente-neuf cavaliers anglais de la garnison
d’Auberoche, qui se déclarent prêts à soutenir
le combat contre trente-neuf habitants de Pé­
rigueux , dans le vallon de Saint-Laurent. Il
n’est pas besoin de dire que le défi est relevé
avec fierté. Le lendemain, la rencontre a lieu.
Les Anglais paient cher leur témérité ; ils sont
pour la plupart massacrés ou obligés de se
rendre à merci. Pour perpétuer le souvenir de
ce combat mémorable et remercier Dieu de la
protection qu’il avait accordée en cette circons­
tance aux armes périgourdines, le théâtre de
l’action reçut le nom de Lieu-Dieu qu’il a con­
servé depuis. Le château du Lieu-Dieu appar­
tient à la famille de Sanzillon.
A quelques centaines de mètres plus loin, nous
rencontrons le bourg de Saint-Laurent, puis la
maison decampagne de notre compatriote M. de

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Bertin, minisire des finances sous Louis XV, et
nous arrivons à la première station, celle de
Niversac, point de bifurcation de la ligne de
Limoges à Agen.
De la station de Niversac à celle de SaintPierre—de-Chignac, il n’y a qu’une distance de
quatre kilomètres. Dans ce faible parcours ,
nous n’avons à signaler aucun ouvrage d’art
important, car on ne saurait appeler ainsi
quelques aqueducs ou ponceaux sur le Manoire
ou sur des fossés d’écoulement. Le seul bourg
traversé est Sainte-Marie-de-Chignac , qui
possède une église du xIe siècle.
De Saint-Pierre-de-Chignac à la station de
Milhac-d’Auberoche, la distance est à peu près
la même. On remarque à gauche le château de
Lardimalie, ayant appartenu à M. deTrémisot,
ancien maire de Périgueux, enlevé prématuré­
ment à l’administration et à ses amis. La tradi­
tion rapporte que Henri IV a fait de fréquen­
tes visites dans ce château. Il est aujourd’hui
la propriété de M. Cogniet, officier du génie.
DeMilhac, on aperçoit aussi le château de
La Besse, appartenant à M. Laroche.
En quittant Milhac, on laisse sur la gauche les
communes de St-Antoine-d’Auberoche et de Limeyrat;on donne un souvenir à l’ancienne forte­
resse d’Auberoche, bâtie par l’évêque Frotaire
de Gourdon et qui a marqué dans l’histoire des
guerres anglaises du Périgord. « L’Euesque
» Froterius, dit le P. Dupuy, craignant les
» inondations ordinaires des Normans sur le
» Périgord, s’aduisa de faire bastir plusieurs
» fortes places dans son Dioceze et domaines

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» de son Euesché, pour estre des lieux de re» fuge et asseurance pour les siens, et d’obsla» cle aux estrangers : ce sont les cinq chas» teaux d’Agonac, de Croniac, d’Auberoche,
» la Roche.S. Christofle, et la Roche de Bas» sillac. »
Un peu après Limeyrat, le terrain, qui n'of­
frait qu’un horizon rétréci, s’élargit subitement
à gauche el produit comme une vaste échan­
crure laissant apercevoir dans le lointain la
riante plaine de Laboissière-d’Ans et de Cubjac.
Le tableau est d’autant plus agréable qu’il est
imprévu. Il a provoqué des cris d’admiration
de la part de tous les voyageurs.
On arrive à la station de Thenon après avoir
laissé sur la droite Ajat, ancienne commanderie des Templiers. Thenon est à trois kilomètres
de la station. Il est assis sur un coteau très
élevé. C’est une petite ville de 1,800 âmes,
chef-lieu de canton.
Entre Thenon et Labachellerie, nous aper­
cevons l’élégant château de Raslignac, situé
sur le versant d’un verdoyant coteau. La terre
de Rastignac fut érigée en marquisat, le 12
mars 1617, en faveur du seigneur d’alors, se
qualifiant baron de Luzech et premier baron du
Quercy, et qui, en 1587, avait marché au se­
cours de la ville de Sarlat assiégée par le vi­
comte de Turenne. Le château de Rastignac
est en ce moment l’habitation de plaisance de
M. Desbassayns de Montbrun, receveur géné­
ral de la Dordogne.
Nous approchons de Labachellerie , riche
pays de vignobles. A chaque station, où le

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train s’est arrêté pour permettre à la commis­
sion d’examiner en détail la disposition des
lieux, les populations sont accourues en foule.
Mais à la station de Labachellerie, l’affluence
est encore plus considérable; on dirait un jour
de fête. Le maire, M. de Pradelou, s’entre­
tient avec M. Gonnaud, et lui exprime sa sa­
tisfaction de voir ouvrir des débouchés aux
produits de la localité qu’il administre. Lorsque
le train s’ébranle de nouveau, la population
agite des mouchoirs en signe de réjouissance.
En moins de six minutes, nous arrivons à la
station de Condat, au confluent du Cern et de
la Vézère. Celte station est appelée à desservir
des localités importantes, telles que Sarlat,
Montignac, le groupe de Salignac. Aussi lui
a-t-on donné un plus grand développement
qu’aux précédentes.
Le terrain qui vient d’être parcouru de­
puis Milhac-d’Auberoche jusqu’à Condat est
la partie la plus accidentée de la ligne. A la
sortie de Milhac, on gravit une rampe de
0,008 millimètres sur une longueur de cinq
kilomètres, pour atteindre le plateau qui sé­
pare le bassin de l’Isle de celui de la Vézère ;
on se maintient sur le plateau jusqu’à la station
de Thenon, pour descendre ensuite, au moyen
de contre-rampes dont quelques-unes attei­
gnent le maximum de 0,01 centimètre, jus­
qu’au vallon du Cern, affluent de la Vézère,
c’est-à-dire jusqu’à Condat. Dans ce parcours,
se trouvent plusieurs tranchées importantes
pratiquées dans le rocher, notamment celle
de Limeyrat, d’une profondeur de 20 mètres,

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et celle de Thenon, qui s’étend sur deux kilo­
mètres de longueur; on y remarque plusieurs
viaducs de forme nouvelle, en écharpe, pre­
nant toute la largeur de la tranchée. Ce sys­
tème est, dit-on, plus économique; il offre en
outre l’avantage de laisser dans la marche
plus d’espace au regard des mécaniciens.
A la sortie de Condat, on est engagé entre
la route impériale n° 89 à gauche et la rivière
à droite, circonstance qui a exigé en cet en­
droit d’importants travaux. La route, suspen­
due en quelque sorte au-dessus de la ligne,
est maintenue par un mur de soutènement en
pierres sèches, garni de contreforts ou d’épe­
rons en maçonnerie; ces contreforts sont reliés
entre eux par des arceaux en plein cintre qui
réunissent toutes les parties de la construction
et lui donnent en même temps un certain air
de coquetterie. Quant à la rivière, qui pour­
rait exercer des effets corrosifs sur la voie, on
a eu recours à des enrochements considérables
pour s’opposer à ses empiètements.
Nous passons rapidement devant la verrerie
du Lardin, dont l’importance ne peut que s’ac­
croître avec l’ouverture du chemin de fer. Cette
contrée possède des gisements de combustibles
minéraux d’une exploitation facile. Malheureu­
sement, la mine de houille du Lardin est restée
stationnaire jusqu’ici et n’a été le siège que
d’une très minime exploitation. M. l’ingénieur
en chef des mines nous apprend qu’en 1859,
elle a produit 1,645 quintaux de houille; pen­
dant les six premiers mois de 1860, elle vient
de produire 1,077 quintaux métriques. La

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houille du Lardin est expédiée presque en to­
talité à la forge des Eyzies, où on l’emploie aux
fours à puddler et à réchauffer, en mélange
avec un forte proportion de houille anglaise.
On commence cependant à en tirer parti dans
le pays pour la fabrication des briques, par la
méthode flamande et la cuisson de la chaux à
feu continu, usages auxquels elle est éminem­
ment propre. Il est probable que la prochaine
ouverture du chemin de fer donnera à son
exploitation une plus grande extension.
Nous pénétrons dans la station de Terrasson.
Le spectacle qui nous avait frappés à Labachel­
lerie se reproduit ici. On dirait que toute la
ville est descendue pour saluer le passage du
train d’exploration. Nousremarquons quelquesunes des religieuses qui dirigent l’école nor­
male de filles établie dans celte localité. Leur
costume bleu produit un effet pittoresque au
milieu de la foule des curieux.
Terrasson, chef-lieu de canton, est unejolie
petite ville, bâtie en amphithéâtre sur le som­
met et le penchant d’un coteau au pied duquel
coule la Vézère. Sa population est de 3,336
habitants. Il y avait là une ancienne abbaye
dont la fondation étaitattribuée an roi Gontran,
vivant dans le vIe siècle. L’histoire raconte que
ce prince, étant malade de ladrerie, vint en
pèlerinage dans le Périgord auprès d’un saint
ermite du nom de Sor. Ayant obtenu sa guéri­
son, il fonda à Terrasson un monastère de l’ordre
de saint Benoît. On aperçoit à quelque distance
de la ville la grotte qui avaitservi primitivement
de demeure au pieux solitaire : elle est connue

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sous le nom de grotte de Saint-Sour. La vie
de ce saint personnage vient d’être écrite par
l’honorable curé de Terrasson, qui s’est fait son
historien.
Presque aussitôt après avoir quitté Terrasson,
nous entrons dans le département de la Corrèze,
et nous traversons encore deux stations avant
d’arriver à Brive, celle de Mansac et celle de
Larché. La voie suit constamment la vallée de
la Vézère jusqu’à Larché et Saint-Pantaléon.
A cet endroit, se trouve le fameux pont-viaduc,
digne des Romains, qui donne passage à la
ligne de fer sur la Vézère. Cet ouvrage présente
cinq arches plein-cintre, de 11 mètres d’ou­
verture. Les piles reposent sur des socles à lar­
ges empâtements. La hauteur du viaduc est de
17 mètres au-dessus du niveau de la rivière.
L’aspect est des plus grandioses, et l’ensemble
respire un air d’élégance et de solidité qui
satisfait à la fois l’œil et la conscience.
A Brive, où nous arrivons à 3 heures,
après être descendus à toutes les stations, la
commission est reçue par M. Doutres, ingé­
nieur ordinaire du contrôle, et par M. Tamisier, sous-ingénieur de la compagnie, en ré­
sidence à Brive. Elle procède aussitôt, en leur
présence, à l’inspection de la voie et des bâti­
ments.
La gare de Brive a une importance relative.
Elle est située à un kilomètre de la ville et au
sud. On a dû l’établir sur un niveau élevé, afin
que la ligne, en se continuant, puisse gagner
plus facilement la vallée du Lot. On y termine
la construction d’une remise qui contiendra

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cinq locomotives. Une belle avenue de seize
mètres de largeur met en communication la
gare avec l’intérieur de la ville.
Brive est à juste titre surnommée la Gail­
larde. Située dans un vallon riant, sur la rive
gauche de la Corrèze, elle est pourvue de jar­
dins qui en rendent le séjour agréable. Mais la
plupart de ses rues sont étroites et tortueuses :
c’est la faute du moyen-âge. La ville de Brive
possède deux statues en bronze : celle du ma­
réchal Brune et celle de Majour, bienfaiteur de
la cité, à laquelle il a légué, en mourant, toute
sa fortune.
Le pays que nous venons de traverser produit
des céréales., des châtaignes, des huiles de noix,
des vins, des bêtes à cornes, des porcs, des vo­
lailles, des champignons, des truffes. Il donne
des bois de construction, du minerai de fer, de
la houille, des tourbes, des pierres meulières,
des marbres. Les vins de Saint-Pantaly sont
recherchés. Il y a peu d’établissements indus­
triels. Les produits s’écoulent sur le Limousin,
l’Auvergne et le Bordelais.
L’industrie trouvera à Brive des bois de
construction venant du côté de Tulle, des lai­
nes communes, des usines de bougies stéari­
nes, des mines de fer, des ardoisières, des
carrières fort riches pour la construction. Tout
le commerce de l’Auvergne, du Limousin, en
tirant sur Limoges, se concentrera à Brive.
Le commerce des sels de cuisine y nécessitera
un transit considérable.
De même qu’à Labachellerie et à Terrasson,
les habitants de Brive, prévenus de l’arrivée

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du train, s’étaient portés en grand nombre à
la gare afin de jouir d’un spectacle nouveau
pour eux.
A quatre heures et demie, le signal du dé­
part a été donné. Le train s’est remis en mar­
che pour Périgueux, où il est arrivé à 6 heures
36 minutes. Le trajet s’est effectué en deux
heures.
Toutes les mesures avaient été prises pour
que le voyage s’accomplît sans accident. En
cas de nécessité, deux machines de secours,
fournies par l’entreprise et prêtes à fonction­
ner, stationnaient sur la ligne, l’une à Terras­
son, l’autre à Mansac.
La voie, ainsi que nous l’avons dit en com­
mençant, est dans un parfait état d’achève­
ment. Les bâtiments sont à peu près terminés
partout. Ce ne sont, il faut bien le dire, que
des bâtiments provisoires, en bois et en bri­
ques ; mais, comme ils sont fortement établis,
le provisoire ressemble ici au définitif.
Le chemin de fer de Périgueux à Brive est
exécuté dans les conditions de tracé d’un che­
min à grand trafic : les courbes les plus raides
n’ont pas moins de 500 mètres de rayon, et les
déclivités ne dépassent en aucun point 0,01
centimètre par mètre. Le chemin est à deux
voies depuis Périgueux jusqu’à Niversac, en
prévision du passage de la ligne de Limoges à
Agen ; à deux voies également, quant aux ter­
rassements et aux ouvrages d’art, depuis la
station de Condat jusqu’à celle de Larché, en
prévision du passage de la ligne de Limoges à
Cahors, qui empruntera le chemin de Brive

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entre ces deux stations. Le surplus est à une
seule voie. Il faut le regretter sans doute. Ce­
pendant, dans ces conditions encore, le ser­
vice d’une bonne exploitation peut être assuré,
puisque sur la section de Coutras, qui est pro­
visoirement à une voie, il n’est arrivé, grâce
au télégraphe et au perfectionnement apporté
dans le service, aucun accident depuis l’ouver­
ture, c’est-à-dire depuis trois ans.
La ligne de Brive est dès à présent en état
d’être livrée. Dans tout son ensemble comme
dans ses moindres détails, elle témoigne des
soins intelligents qui ont présidé à son exé­
cution. Que chacun reçoive ici la part des féli­
citations qui lui sont dues; elles s’adressent
aux ingénieurs qui ont fait les projets et dirigé
les travaux, ainsi qu’aux entrepreneurs et aux
employés qui ont concouru à la réalisation de
cette œuvre magistrale.
Eugène MASSOUBRE.
Périgueux, 1er septembre 1860.

Périgueux, imprimerie Dupont,—S. 60.