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Fait partie de Constitution future des nations de l'Europe, devant sortir des

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CONSTITUTION FUTURE

DES NATIONS
DE L’EUROPE
DEVANT SORTIR DES DÉLIBÉRATIONS

DU CONGRÈS

EXPOSÉ

DES MOTIFS
PA R

H. DRION

PRIX

:

1

FRANC

PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17 et 19, galerie d’orléans (palais-royal)
1864

)

CONSTITUTION FUTURE

DES NATIONS DE L’EUROPE
DEVANT SORTIR

DES DÉLIBÉRATIONS DU CONGRÈS

_________

CONSTITUTION FUTURE

DES NATIONS
DE l'europe
DEVANT SORTIR DES DÉLIBÉRATIONS

DU CONGRÈS
EXPOSES DES MOTIFS
PAR

H. DR I0 N

PRIX : I

FRANC

PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17 et 19, galerie d’orléans (palais-royal)
1864

CONSTITUTION FUTURE

DES NATIONS DE L’EUROPE
DEVANT SORTIR

DES DÉLIBÉRATIONS DU CONGRÈS

EXPOSÉ DES MOTIFS

Il est certain que souvent les questions deviennent com­
plexes, obscures, surtout à force d’être discutées, et qu’on
est tout surpris d’en reconnaître la simplicité, lorsqu’elles
sont ramenées à leurs termes les plus simples, les plus na­
turels.
Quant à nous, en venant nous occuper ici encore du
même objet, quoique sous un autre aspect, comme nous
l’avons dit ailleurs, il nous serait difficile de suivre un au­
tre ordre d’idées. Ce n’est pas que nous ne reconnaissions

- 6 -

bien cependant font l’usage que nous pourrions faire de
tout ce qui nous manque, même pour suivre cet ordre d’i­
dées, ni que nous méconnaissions tout le prix de ces grandes
joutes de l’intelligence et du savoir. Donc à tous ceux qui
s’y livrent, notre sincère admiration pour tout ce dont la
nature comme l’étude les ont enrichis, doués ; et qu’on
nous pardonne seulement si nous affectionnons tant ces
mots, nature, naturel, qui renferment toute notre ressource,
heureux encore si, à défaut d’autres, nous y trouvons une
suffisante lumière pour nous bien guider dans la nouvelle
carrière que nous venons ici parcourir.
En parlant ailleurs de ce qui, dans notre pensée, devait
faire accepter le Congrès, et de ce qu’on devait y traiter,
nous avons pris, en quelque sorte, l’engagement envers
nous-même, de rechercher de plus en plus, par le même
moyen, tout ce qui pouvait appuyer l’acte devant sortir de
ses délibérations.
Notre ignorance ne va pas jusqu'à ne pas connaître les
points sur lesquels reposent plus particulièrement les craintes
pour l’avenir. Cependant il ne peut entrer dans notre pen­
sée comme dans notre recherche que de nous en occuper,
comme nous l’avons fait déjà, d’une manière générale.
C’est ce que nous allons faire, en appelant à notre aide,
pour celte nouvelle recherche et une telle recherche, toutes
nos forces les plus cachées.

7 —

I

Si nous n’avons pas à nous occuper spécialement des
points sur lesquels reposent principalement les craintes qui
sont venues peser, et qui pèsent sur l’avenir, pour notre
recherche d’aujourd’hui, nous avons cependant à commen­
cer par chercher, plus particulièrement que nous l’avons
fait jusqu’ici, quelle peut être la cause réelle de ces craintes,
ou plutôt en quoi peut consister cette cause.
Voyons donc où la recherche pourra là nous conduire.
Depuis l’origine, à mesure que la terre se peuplait, les
populations durent former, sans doute, des agglomérations
diverses, qui, s’impressionnant à leur manière et suivant
les circonstances au milieu desquelles elles se trouvaient,
elles vivaient, durent devenir parfaitement distinctes.
Mais ne voyons-nous pas encore assez l’histoire de cet
événement dans le livre de celui qui, le premier, voulut
étayer la société humaine, son avenir sur les bases d’une
saine doctrine, dans le livre de Moïse, qui envoie peupler
ceux-ci cette contrée, ceux-là l’autre, les enfants ou des­
cendants de Sem, Chain et Japhet, fils de Noé, lequel était
lui-même le dernier rejeton, sauvé du déluge, de la fa­
mille d’Adam, nom ou mot qui signifie, suivant plus forts
que nous, homme ou humanité.
Et quant à la démarcation reconnue existant entre les
diverses parties de l’espèce humaine, n’a-t-on pas cru devoir

- 8 —
encore, plus récemment, la diviser en plusieurs races : la
race Caucasique qui existerait en Europe, la race Mongole,
dont feraient partie les Chinois,les Japonais; la race Éthio­
pienne, qui se trouverait en Afrique, etc.
Disons même enfin là-dessus, qu’autre chose que la dé­
marcation dont nous voulons parler nous paraîtrait impos­
sible à supposer, la vie se produisant et se développant chez
l’homme comme chez tous les êtres créés, multiforme au
physique, suivant la latitude où il prend vie ou d’autres
circonstances. — Le Lapon, par exemple, n’étant pas, sous
ce rapport, le même que l’Européen. — De même que,
développé dans ses facultés principales, suivant le centre
particulier où pour lui la vie s’est produite, centre enfin
dont les rayons ne sauraient embrasser, sans doute, la sur­
face d’un globe dont la circonférence est de quarante mil­
lions de mètres.
De nos jours, sont-ils les mêmes ceux qui suivent la reli­
gion du Christ, de Mahomet ou du Dieu Fô'?
N’y a-t-il pas une différence entre l’Européen et le Thouareg, qui n’a pas encore aperçu l’ombre de la civilisation?
Y a-t-il .quelque chose de semblable entre celui qui vit,
même encore au milieu des forêts ou dans des champs
perdus dans l’étendue, connaissant à peine ce qui est né­
cessaire pour pouvoir suffire à ses besoins les plus maté­
riels, et celui, venu au monde dans un autre milieu, où il
puise le plus pur de sa vie à pénétrer jusqu’aux plus pro­
fonds secrets de la nature '?
Résumons donc cela, et c’est là que nous avons ici à en
venir, en reconnaissant que l’espèce humaine a dû être tou­
jours divisée en plusieurs groupes, plus ou moins consi­
dérables, vivant chacun d’une vie quelconque, mais dis­

1

— 9 —
tincte et suivant le centre particulier où les circonstances
particulières où pour lui la vie s’est produite, où il s’est
formé et développé. Nous disons que c’est le groupe qui
a pris part à cette vie ; car de même que tous les arbres
d’une forêt ne font qu’une forêt, le groupe ici peut et doit
être considéré comme un seul individu.
Et si cela a été la conséquence forcée de la formation des
choses humaines, — car encore une fois, on ne saurait
supposer, sans doute, que la terre se soit peuplée sponta­
nément, et qu’il y ait eu partout des impressions assez ré­
gulières pour produire partout les mêmes effets.— Cet or­
dre lui-même ne serait-il pas conforme à l’ordre universel,
une nécessité de l’ordre universel?
Expliquons là ce que nous concevons, et cela par un
exemple pris autour de nous ; car, dans le terrain que
nous explorons, nous pouvons trouver partout ce que nous
cherchons.
En un mot, la terre ne pourrait-elle pas être considérée
comme un vaste établissement où le travail se fait, pour le
but encore inconnu, dans chacun, suivant les forces ou
l’aptitude de l’ouvrier? Et sans cela, sans cet ordre luimême, ne serait-ce pas la confusion, dont parle aussi le
livre déjà cité, à l’occasion de la Tour de Babel ?
Enfin, supposant que dans chaque groupe il doit y avoir
une organisation pour conserver un ordre quelconque et
ne pas tomber lui-même dans la confusion, si par impossible
cela eût pu être, quelle est la machine gouvernementale
qui aurait été assez puissante pour les embrasser, les régir
tous, sans risquer de se briser et de tout meurtrir par ses
débris ?
De là encore un besoin de division, de séparation.

- 10 Telle a donc été l’origine de la formation des choses
humaines, et tel est donc leur principe.
Et maintenant, pour nous rapprocher le plus possible de
ce que nous cherchons ici, si ces groupes, puisant la vie à
la même source et séparément, se nourrissant des mêmes
impressions, ont dû finir par former des ensembles que nous
appellerons compactes, homogènes, faut-il s’étonner que,
dès les temps même les plus reculés, la violence ait presque
toujours mal réussi dans ses desseins de les dissoudre, ou
de les assimiler à des éléments se trouvant pour eux dis­
parates, hétérogènes.
Cette violence a bien pu triompher un instant ; mais
comment dissoudre, tenir séparé longtemps ce qui devait
s’attirer comme l’aimant attire le fer ? Et que faire avec ce
besoin inné, intolérable, appelé besoin d’être indépendant,
de s’affranchir ?
Et si l'Empire romain, par exemple, n’avait dû déjà gra­
duellement succomber sous le poids de sa puissance, sans
proportion avec ses forces réelles, et subir lui-même, en dé­
finitive, le sort qu’il avait fait subir aux autres, qu’aurait-il
pu advenir néanmoins de toutes ses conquêtes ; de celle des
Gaules, par exemple, renfermant un peuple dont le carac­
tère particulier était d’être belliqueux et farouche, ce qui
le rendait par conséquent peu propre à porter les chaînes
de l’étranger?
Mais, puisque nous avons pris pour exemple les Gaules et
les Romains, comment durent-ils s’y prendre, les Romains,
et pouvaient-ils seulement s’y prendre, pourconserver cette
conquête comme les autres sans doute, même jusqu’à ce
qu’elles durent suivre le sort de la ruine de leur empire,
ce qui n’évitait même pas les luttes sanglantes ? N’est-ce

pas en bouleversant autant que possible tous les usages,
comme le fit Auguste, ou en pratiquant, comme l’avait d’a­
bord fait César, qui avait su faire du gaulois Vercingé­
torix un de ses principaux lieutenants, quoiqu’il se tourna
plus tard contre lui, la maxime : diviser pour régner, la­
quelle maxime, nous le croyons, a bien été pratiquée aussi
depuis, mais sans que nous en connaissions toutefois, jus­
qu’à présent, les heureux résultats?
Enfin, n’est-il pas aussi digne de remarque que, tou­
jours dans les temps primitifs, lorsqu’il y avait en quelque
sorte surabondance, c'était un groupe ou plutôt une partie
de groupe qui se détachait pour aller où l’appelait son aspi­
ration, vers le progrès dans la vie, former ce qu’on appelait
une colonie, mais en conservant toujours un lien, une
attache avec le centre commun ?
Disons cependant que les Romains encore, par exemple,
étant plus avancés dans certaines connaissances que les
peuples dont ils traversaient le pays, laissèrent des traces
utiles de leur passage. Et reconnaissons aussi que, dans la
suite des temps, quoique même parfois le point de départ
eût été la violence, plusieurs groupes se sont assimilés, soit
par ce qu’il n’y avait pas une grande dissemblance dans
leur mode d’exister, soit enfin parce que le conquérant a
su se faire agréer du conquis,au lieu de s’imposer à lui.
Mais les bienfaits importés par les Romains auraient-ils
eu un plus mauvais résultat, s’ils avaient pu l’être d’une
manière différente ? Et tout cela enfin changerait-il quel­
que chose àla nature des choses, en amoindrirait-il l’empire?
Non sans doute, et de tout ce qui précède concluons
donc, nous n’avons plus que cela à faire, que les nations
d’aujourd’hui, qui sont les groupes de ci-dessus, ont con-

- 12 —
tracté, même à tort ou à raison si l’on veut, par suite des
circonstances ou de l’habitude, une vie propre à chacune,
une vie particulière s’exprimant par le sentiment de la
nationalité, qui se manifeste chez elles et en elles, comme
chez tous les êtres créés, et qui est susceptible aussi, à
moins d’un étouffement complet, de tendre sans cesse à
briser tous les obstacles s’opposant à sa manifestation, à sa
libre expansion. Qu’enfin cette vérité, étant affirmée par la
nature des choses, est aussi réellement enseignée par toutes
les leçons de l’histoire.
Mais nous touchons donc au but. Et enfin les craintes qui
pèsent aujourd’hui sur l’avenir ne reposeraient-elles pas
surtout sur un grand trouble jeté dans cet ordre de choses
ainsi défini et parfaitement entendu ?
En effet, qu’est-ce d’abord, cette agitation qui règne au­
jourd’hui dans ce petit État, agitation menaçant de se pro­
pager à tout ce qui l’entoure et de devenir meurtrière ? Et
petit État, qui saurait bien sans doute vivre de sa propre
vie, et ne pas se mettre dans cette agitation ou y prendre
part, s’il n’était lui, à la vérité, uniquement troublé par des
compétitions, qu’au point de vue de l’ordre universel où
nous sommes placé, nous appellerons factieuses?
Mais comment comprendre différemment l’état de cette
nation, une par ses mœurs, ses habitudes et son langage,
une aussi par les monuments particuliers de son génie, dont
les parties ont été disjointes, se trouvent disjointes, et
menacent aujourd’hui, pour se rejoindre, de tout briser, de
tout ébranler ?
Et celui de cette autre qui promet de revendiquer le droit
à la vie quilui appartientjusqu’au dernier râle de l’agonie?
Et d’autres que nous passons.

- 13 -

II

Nous avons donc mis à nu la cause impérissable de ce
qui fait l’objet principal des craintes qui pèsent sur l’avenir.
Et maintenant, si toutce qui a précédé est la vérité d’une
manière irréfragable ; si cela est vrai à l’égal du jour qui
nous éclaire, que peut faire là l’empire de la force ? Et de
quels traités ou de quels droits acquis, par exemple, par­
lerait-on, pour lutter contre un tel état de choses?
A qui faudrait-il donner la palme : à l’indicible folie ou à
la sanglante et amère dérision?
Mais quel est donc le prix de ces traités ? Quel est donc la
garantie qui peut résider dans le dernier lambeau de cette
dernière œuvre de la violence ? Et, que sont aussi ces droits
acquis quelconques de fouler aux pieds tous les droits de
la nature, sinon toutes ses lois?
Serait-ce bien à l’époque où nous sommes qu’il pourrait
être permis de croire qu’on puisse encore, en les adorant,
sacrifier à de telles idoles ?
Non vraiment, et pour s’en assurer et bien s’en assurer,
faut-il consulter autre chose que toute la route ouverte au­
jourd’hui, à la marche triomphale de l’homme ?
En un mot, c’est bien à la raison humaine qu’il faut faire
appel aujourd’hui, c’est bien elle qu’il faut consulter. C’est
sa révolution, au moins, qu’il faut prévenir ; car, si elle
n’offrait pas les mêmes dangers qu’une autre, elle aurait

- -14
aussi les siens, puisque c’est dans son calme qu’on trouvera
le salut.
Oui, peut-être les batailles aussi ont eu leur côté grand
et poétique dans ces temps héroïques ou autres, où, par
suite du courant qu’avaient pris les choses humaines, on
avait tout à se disputer, il fallait tout se disputer.
Mais si, au lieu d'être une profonde et déplorable erreur,
les batailles étaient devenues alors, en quelque sorte,
comme un champ ouvert, à défaut d’un autre champ, à tout
ce qu’il y a de plus sublime dans l’activité humaine, indi­
qué là par la valeur et le courage; si elles étaient devenues
ce la ouune dure nécessité, cette époque n’offrirait-elle pas,
sur ce point particulier, l’image de quelque modification, de
quelque dissemblance?
Serait-ce aujourd’hui, par exemple, qu’on sanctifierait
ces holocaustes humains accomplis parfois pour la moindre
atteinte à tout ce que l’homme a d’imparfait, et qu’on jet­
terait des fleurs sur le char de triomphe roulant sur des
hécatombes?
Et aujourd’hui, quel espace sans limite n’est-il pas ou­
vert à l’homme pour se couvrir de gloire ailleurs que sur
le champ de bataille ?
Enfin , quelle que soit la malheureuse consécration
donnée par le temps à ces luttes sanglantes ; quelque éloigné
qu’on puisse être peut-être encore aussi, de la pensée de
perdre cette habitude barbare ; et quel que soit enfin le fré­
missement insensé que peut exciter encore l’idée de pa­
reilles luttes, serait-il bien impossible, en ramenant l’esprit
à l’examen d’une proposition ou d’une question contraire,
de reconnaître toute la distance qu’il y a entre cet état,
dernier reflet, quoi qu’on en dise, de la plus hideuse bar-

- IB barie, et l’autre état général des choses, entre cet état et
l’autre, paraissantsi plein d’un autre avenir, d’apercevoir
enfin toute la splendeur nouvelle qui pourrait s’ajouter à
l’horizon d’aujourd’hui, si cette perpétration du crime de
l’homme sur l’homme était supprimée ?
Oh ! que ne puissions-nous trouver les mots pour dire
là ce que nous sentons, ce que nous voyons !
Mais c’est donc un autre génie qui s’est déjà substitué au
génie des batailles; et c’est à la lueur du flambeau qu’il
porte qu’il peut être donné, non pas d’écrire de ces con­
ventions fragiles ou dangereuses dictées par la violence,
mais de voir se passer un contrat devant ouvrir une ère
nouvelle à la vie humaine, à la marche de l’humanité !
Et c’est donc bien, tout à la fois, l’apaisement des
craintes du présent et la suppression de telles craintes pour
l’avenir, qu’il peut être donné aujourd’hui d’accomplir, ce
dernier point, par un pacte de paix et d’union entre les
nations de l’Europe.
Et en fondant cette paix entre les nations de l’Europe,
après avoir fait taire le mal présent, n’y aurait-il pas peutêtre encore trop de sang à verser sur ces plages lointaines,
renfermant ce qui appartient à l’humanité entière, et jus­
qu’à ce que le même souffle réparateur y eût passé, y eût
pénétré?
Mais l’état politique actuel de l’Europe n’étant établi,
pour ainsi dire, sur aucune base naturelle, étant l’œuvre à
peu près exclusive du mauvais côté de la nature de l’homme
ou de son aveuglement, et par conséquent sujet à toutes les
convulsions qu’entraîne cette origine, dont toutes les na­
tions, sans en excepter une seule, régies par un tel état des
choses, sont forcément solidaires, nous avons vu tout ce

16 qui menace la tranquillité, nous avons mis à nu la cause,
jamais éteinte, des plus violentes tempêtes, aucun ne sachant
tout ce qu’elles peuvent renverser, et qui ne font souvent
que couver pour se déchaîner avec plus d’éclat. Et si ces
tempêtes ont un besoin plus pressant encore, peut-être, qu’on
ne saurait le prévoir, d’être conjurées; — car il n’y a
vraiment que tout l’imprévu possible qui puisse être le pos­
sesseur d’un pareil domaine, — quel meilleur moyen à
employer que celui de les conjurer aussi pour toujours ?
Et c’est donc bien, il le semble, en vertu, tout à la fois,
de ce qu’il y a de plus éclairé et de plus élevé dans la rai­
son humaine, que tout ce but doit être cherché et atteint.
Mais maintenant, supposons que le double résultat puisse
s’accomplir, que le moyen puisse être trouvé de calmer
ce qui est en souffrance ; que l’œuvre puisse être couron­
née par un pacte de paix et d’union entre les nations de
l’Europe, et qu’il puisse être ainsi décidé que l’Europe
pourra désormais se mouvoir,sans qu’il soit nécessaire, de
temps à autre, de détruire des villes dont l’édification a
coûté des siècles de labeur, avec toutes les richesses qu’elles
renferment, de dévaster des contrées entières, et d’inonder
tout cela du sang humain ; supposons qu’une telle décision
puisse être prise, cela ne pourrait-il pas avoir même d’autres
conséquences?
En effet, quel usage ne pourraient-elles pas faire les
nations pour elles-mêmes, de cette première sécurité , qui
augmenterait d’abord leurs ressources de toutes celles que
leur fait dissiper la perpétuelle menace que laisse peser sur
elles le régime actuel ?
Sans entrer dans des développements qui sortiraient
de notre cadre, serait-il bien téméraire de dire que les

— 17 nations, n’ayant plus à se défendre contre aucune ambition
extérieure, et n’ayant qu’à travailler pour celle de surpas­
ser ses voisines dans une lutte où il n’y aurait plus de sang
à verser, et où pourrait même, nous le croyons, se puiser
l’aliment d’un sentiment patriotique, tout aussi grand
qu’ailleurs, serait-il bien téméraire de dire, que tout pour­
rait se combiner de manière que tout ce même spectacle
de paix pût se refléter sur elles ?
Et d’abord, comme tout s’enchaîne ici-bas, et qu’ainsi
vont les choses, serait-il bien hasardeux de dire que ce
sont ces sortes de luttes qui, s’élevant d’abord entre les na­
tions, ont fini par susciter ailleurs les partis? Que le pre­
mier de ces états a pu beaucoup contribuer à la formation
du second ?
Et dès lors, l’air respirable étant chargé d’une telle at­
mosphère de paix, cela n’aurait-il pas aussi d’abord quel­
que influence pour le honteux effacement de tous les partis ?
Mais, quels sont les partis qui pourraient exister, ou
plutôt quelles sont les divisions qui pourraient s’élever,
avoir lieu, entre les gouvernements et les peuples, si les
gouvernements, dans cet ordre de choses nouveau, n’ayant
plus le souci du dehors et n’ayant pas non plus à y porter
leur convoitise, employaient toutes leurs forces parfaite­
ment libres, à procurer aux peuples toutes les jouissances
quelconques, pouvant ressortir de cet ordre de choses nou­
veau ?
Quel serait le criminel ou l’insensé qui voudrait trou­
bler cette harmonie ?
Enfin, dans cette paix, cette tranquillité et cette harmo­
nie , où, nous le croyons, tout absolument ce qu’il y a
d’abstrait et de complexe aujourd’hui aurait pu réellement

- 18 disparaître et devenir simple, quelles ne seraient pas,
sans qu’il soit besoin de les énumérer ici, les sources fé­
condes qu’il pourrait y avoir à exploiter pour l’intérêt,
le bien, et, peut-être aussi, nous le disons, pour la gloire,
de la communauté?
Et si les peuples étaient satisfaits, nous le demandons,
où, sur quel champ de carnage, à moins que nous ne soyons
troublé par la plus amère et décevante fascination, les
gouvernements de leur côté, ou bien les Empereurs, les Rois
ou les Princes, pourraient-ils acquérir une plus grande
et éternelle gloire que dans ce nouvel ordre de choses?
Mais il y a des points dans l’espace où l’homme parut
reprendre la voie qui sembla lui être présentée dans l’ori­
gine, et dont maintes erreurs ou maintes fatalités ont dû
sans doute le faire dévier. Et dans les temps anciens, n’y
aurait-il pas eu déjà de quoi autant grandir le gouverne­
ment, et élever et séduire l’âme, dans le siècle de Périclès
que dans le combat des Thermopiles ?
Mais, à moins que nous ne nous trompions, voilà donc à
peu près comment nous envisagerions la conséquence im­
médiate qui nous paraîtrait pouvoir ressortir aussi du pre­
mier grand acte de salut et de réparation.
Oh! tout cela, nous le savons encore, peut sortir aussi
grandement et tristement de toutes les idées reçues.
Cependant enfin, encore une fois, quel est celui qui,
s’affranchissant de toutes ces idées reçues, et portant son
esprit sur un autre point, ne se sentirait pas porté pour un
état de choses à peu près semblable, s’il pouvait se réali­
ser? Y en a-t-il bien un au monde sain de cœur et d’es­
prit, et qui ne se sentirait pas porté pour un tel sentiment?
Et si c’est un vice profond qui existe dans l’état actuel des

choses ; si c’est ce vice qui laisse le poids d’une perpétuelle
menace et porte son influence désorganisatrice partout, et s’il
pouvait être détruit, sait-on bien en vérité où il faudrait
s’arrêter dans un ordre contraire ?
Et alors, véritablement, pourquoi, à quelque distance in­
commensurable qu’on soit de cette pensée, encore une fois
toujours, pourquoi mettrait-on de côté l’examen, et l’exa­
men approfondi d’une question pareille?
Quant à son existence, de ce vice qui, s’il peut être
détruit aujourd’hui, ne date pas de pareille époque,
ne marche-t-on pas sur les preuves, ce qui fait sans
doute qu’on ne les aperçoit pas ou qu’on les aperçoit
moins?
Et d’abord faut-il dire et mettre sous les yeux, que le
régime lui-même, qui laisse l’Europe entière, sinon le
monde entier, sur le qui-vive et l’arme au bras, ne saurait
annoncer, sans doute, un régime bien parfait?
Et faut-il signaler aussi cette atmosphère lourde, pré­
curseur de l’orage qui pèse aujourd’hui, en ce moment,
et qu’ont amenée, et qu’ont dû même amener, les causes
nécessitant ce régime?
Mais cherchons toute l’évidence dans un fait peut-être
inaperçu, mais pour nous capital.
En un mot, comment définir la lutte de ces journaux,
dont l’un prêche la paix, et l’autre fait ressortir les avantages de la guerre, chacun le faisant, nous n’en doutons
pas, avec la même conviction, nous allions dire avec le
même talent, et se croyant dans la vérité?
Quel signe, en vérité, dans cela?
Nous le demandons à tous, peut-on bien savoir où l’on
va au milieu de telles choses ? Et, à nos yeux, pourrait-il

— 20 —
y avoir une affirmation plus complète , plus éclatante, de
tout le néant périlleux d’une situation pareille ?
Serait-ce bien, en effet, ce sur quoi repose le repos, l’a­
venir peut-être des nations ; le repos, l’avenir peut-être.de
tous, qui devrait affecter ainsi des formes que nous appel­
lerons caméléoniennes?
Et serait-ce bien, en vérité, à la lumière qui en jaillit,
qu’on pourrait éviter de heurter, de se briser contre les
périls ?
Et quant à la possibilité de le détruire, ce vice, voyons :
D’où sont sorties, et comment sont venues la vapeur et
l’électricité, ces deux si grandes merveilles que n’a pas
connues l’antiquité, et qui devaient seules annoncer un
changement de temps ?
Mais aujourd’hui qu’elles sont devenues souples à la
main de l’homme, on s’étonne peut-être qu’elles n’aient
pas été plus tôt découvertes ; que le parti à tirer de la va­
peur et de l’électricité n’ait pas été plus tôt trouvé.
Eh bien ! pour arriver au moyen de détruire ce vice fu­
neste et désorganisateur, ce dont les conséquences ne sau­
raient être, à la vérité, guère moins grandes que celles de
ces deux grandes découvertes, comme nous l’avons dit, il
suffirait peut-être, d’un simple déplacement d’idées.
Mais, nous le disons, si on le cherche ce moyen, on doit
le trouver. Car ce n’est pas nous qui parlons, ici, c’est la
vérité qui parle. N’est-ce pas elle qui nous soutient et nous
inspire, et pourrions-nous venir écrire cela si nous n’écri­
vions sous sa dictée ?
Oui, la vérité dit, que si dans les premiers temps l’homme
fut entraîné hors de sa voie par la fatalité, ou pour y faire
peut-être aussi son apprentissage de la vie, ce temps passé

/

- 21 n’est plus, et que toutce quipeut s’y rattacher encore n’offre
que des périls, périls enfin, qui ne peuvent que devenir de
plus en plus grands, par suite aujourd’hui de l’entraînement
contraire.
Et si la vérité dit cela, pourquoi ne dirait-elle pas aussi,
qu’en ce temps de tant de lumières et de si grandes choses,
on peut et doit trouver, sans doute, quelque moyen de
se préserver des maux les plus grands et les plus in­
dignes ?
Oui, l’empire des conquêtes par la force brutale est
passé. Et comme témoignage de sa mort faut-il dire encore
combien sa succession est déjà largement ouverte?
. Oui, le monde ancien n’est plus ; c’est un monde nou­
veau qui est à commencer ; c’est tout un jour nouveau qui
peut luire aujourd’hui! Et nous en attestons vous-mêmes,
mânes de nos ancêtres, qui ne voulûtes pas sans doute, fé­
conder devotre sang ce sol aujourd’hui en pleine produc­
tion, pour des fils ingrats et dilapidateurs !
Oui, c’est bien la vérité qui vient de nous inspirer cela
encore !
Mais comme on peut s’habituer et se faire aussi bien sans
doute à l’état de paix qu’à l’état de guerre, et comme on
peut aussi bien, nous le croyons également, arriver à
tout ce que l’homme peut convoiter, dans le premier de ces
états que dans le second, ne voyant pas par conséquent,
quant à nous, le désavantage que pourrait offrir, en géné­
ra!, l’état de paix sur l’état de guerre ; nous pensons que
les idées se désilleront d’elles-mêmes, se révolteront, et se
révolteront de plus en plus contre un tel état de choses ;
et nous ne doutons point enfin, que tout ce dont il s’agit ici
est dans l’ordre des choses attendues.

ïS

- 22 Et notre époque préférerait-elle la honte de ne l’avoir
pas compris à la gloire de l’avoir accompli ?
Quant au présent cependant, c’est bien le salut de tous,
de tous, encore une fois, entendons-nous, que l’état actuel
des choses peut compromettre.
Donc qu’on y réfléchisse.
Mais tout se résumerait donc dans l’acte qui, chassant
les ténèbres, doit finir par répandre partout la lumière.
Et supposant qu’en vertu de tout ce qu’il y a de prudent,
d’élevé comme de sacré, tout un tel acte puisse aujourd’hui
s’accomplir, il nous reste le dernier devoir à remplir, en sui­
vant toujours l’inspiration qui nous guide et en sortant un
peu du cadre indiqué par le titre donné à celte recherche,
de chercher quels pourraient être les moyens pratiques
d’arriver à la conclusion de cet acte, ou plutôt ce qui pour­
rait les dicter.
C’est ce que nous allons faire en faisant appel à toutes nos
dernières forces.

i
:

Les moyens, proprement dits, d’arriver à la conclusion
de l’acte dont nous venons proclamer ici la raison, l’oppor­
tunité et le bienfait, ne sont pas dans nos attributs. Et c’est
donc bien plutôt, comme toujours, de la raison de ces
moyens que nous avons à nous occuper: raison qui, à la
vérité', doit se confondre avec l’indication de ces moyens
eux-mêmes.
Mais notre route est en quelque sorte toute trace'e ; elle
ne saurait même être bien longue ; et nous commencerons
par poser un principe.
Voyons : — En convenant également que ce n’est plus
évidemment que la raison qui doit avoir ici l’empire. —•
N’est-il pas vrai que les gouvernements, ou bien les Empe­
reurs, les Rois ou les Princes, dans cet ordre de choses
nouveau, affranchis de toutsouci du dehors, et n’ayant plus
qu’à concentrer toutes leurs forces sur un point, qu’à consa­
crer tous leurs soins et toute leur sollicitude à présider au
développement de la vie propre à la nation ou à l’État, à
la tête de laquelle ou duquel ils se trouveraient placés, à
conduire cette vie, n’est-il pas vrai qu’ils pourraient y ac­
quérir tout ce qui peut grandir l’homme ici-bas, n’importe
le plus ou moins d’étendue du territoire soumis à leur gou­
vernement?
Encore une fois, il ne faut point perdre de vue que les
idées sont ici entièrement changées de place.

— 24 —
Maïs aujourd’hui même, au milieu de tout ce qui trou­
ble, n’eu voit-on pas des chefs d’État qui ont su s’acquérir
une grandeur, sans aucune espèce de proportion, avec le
territoire qu’ils régissent? Et ne pouvons-nous pas dire
même en passant, que ce n’est point non plus l’état relatif
de paix dont se trouve jouir aussi, tel de ces États, gou­
vernés par un tel chef, qui paraît avoir, jusqu’ici du moins,
diminué toute la valeur de son lot?
Et si donc tout ce que nous venons de dire est vrai, et
essentiellement vrai, si c’est reconnu, tout n’est-il pas à
peu près dit maintenant?
Et alors en rentrant dans la voie naturelle, ce qui est,
dans tous les cas, d’une nécessité indispensable, quoique
cela soit depuis longtemps méconnu, quel obstacle reste­
rait-il pour éclairer la route devant conduire à l’acte
définitif?
Cette décision étant prise, y aurait-il quelque chose de
plus à faire, pour en finir avec les préliminaires et arriver
au but, qu’à consulter, nécessairement et naturellement, un
peu chaque partie?
Mais ici nous placerons une opinion personnelle, et cela
en n’ayant qu’à nous inspirer, comme toujours, de tout ce
qui règne ici, c’est-à-dire de l’idée de la paix et de
l’ordre universels.
En un mot, pour régir et diriger un État ou une nation,
il faut ce qu’on appelle un gouvernement, qu’il soit de
ceux où tout converge sur un seul , ou de ceux qui appel­
lent la division ou la mobilité du pouvoir. Eh bien, quoi­
que tous les deux, assurément, nous le croyons, sont sus­
ceptibles de remplir leur mission, nous avouerons sans
détour que pour cet ordre de chose nouveau, et pour les

points qui nous occupent, nous donnerions toute notre pré­
férence , à voir la fixité du pouvoir et l’unité d’impul­
sion, en tant cependant que cette unité d’impulsion ou plutôt
unité du pouvoir, ne pourrrait être ce qu’on appelle ab­
solue.
Et poursuivant maintenant, quoique pour nous, l’impor­
tance ou l’étendue du lot serait tout à fait secondaire, et
sans que nous voulions cependant non plus rien préjuger ni
préciser là-dessus, chaque partie étant consultée, qui sau­
rait même prévoir le résultat qui pourrait ressortir là d’au­
tres émotions remuées ?
Mais, comme nous l’avons dit ailleurs, si l’homme a
son mauvais côté il a aussi son bon côté, qui souvent,
si nous pouvons employer ce mot, ne veut qu’être expé­
rimenté. Et pour tout dire, dans celte voie des choses
naturelles qui, quoi qu’on en dise, à l’occasion ne se
démentent jamais, dans cette voie comme dans celle de
tout ce qui entraîne malgré soi, pour établir et cimen­
ter le dernier acte, quels sont aussi, nous le croyons
également, les obstacles qui pourraient n’avoir pas à
disparaître ?
Et sauf peut-être, par exemple, quelque règle à conserver
encore pour le moment, pour le mouvement particulier de
chaque Étatou de chaque nation, chacun dans son orbite, et,
en attendant que toutes les barrières entre les peuples pus­
sent être détruites, quelle est nous le pensons, la difficulté,
qui pourrait s’opposer à ce qu’il leur fût assuré naturelle­
ment, aux nations, ce qui serait à peu près tout, la pleine
jouissance de ce qui serait en dehors d’elles, ou l’entière li­
berté de leur mouvement dans tout ce qui serait en dehors
d’elles, sans en exclure sans doute cette si grande partie de

— 26 —
la création qu’on appelle la mer, chose dont, à la vérité et
réellement, nul ne saurait faire son unique partage, mais
dont la propriété exclusive ou partielle perdrait même du
reste beaucoup de sa valeur, dans cet ordre nouveau?
N’oublions pas de dire aussi que s’il y avait quelque
point troublé ou obscurci par quelque cause particulière,
autre que celle qui nous a principalement occupé, il y au­
rait sans doute, toujours dans la même voie, quelque
moyen à trouver pour faire cesser le trouble et porter sur
ce point aussi la lumière.
Mais enfin, et quoique nous en ayons déjà parlé, les
choses étant ainsi réglées, nous le croyons, en vérité,
quelles ne pourraient pas être toutes les conséquences parti­
culières sans calcul possible, de toute la nouvelle lumière
qui pourrait se dégager de cet ordre général, pour les
ordres particuliers ?
Et poursuivant encore, serait-il même impossible que le
seul retentissement n’eût pas quelques effets utiles pour les
points les plus rapprochés de l’enceinte dont il serait ici
question ?
Et pourquoi ce même écho de tout ce qui modifierait
tant tous les intérêts ne pourrait-il pas aller porter encore
un salutaire retentissement jusqu’au milieu de cette lutte
lointaine, hideuse et fratricide, et une de celles dont l’hu­
manité entière a en ce moment à rougir, où la quantité de
désastres commis le dispute à la quantité de sang répandu !
Nous le demandons, maintenant, y a-t-il une nation, en
existe-t-il une parmi celles dont nous nous occupons ici,
qui ne saurait employer ses forces et jouir de toutes ses
facultés, sans courir des aventures et en faire courir aux
autres ?

S’il y en a une, qu'elle le dise, et que son nom soit atta­
ché au pilori, efface' de l’histoire présente et mis à la suite
de ceux des hordes de Tamerlan ou d’Attila !
Mais en vérité, s’il n’y en a pas, nous avouons que nous
ne voyons point, quant à nous, quel serait l’obstacle qui
pourrait s’opposer à ce que la réalisation de tout ce qui
précède fût tentée.
Et faut-il dire encore une fois, comme nous l’avons dit
ailleurs, qu’il ne faudrait point craindre sans doute que,
dans cet ordre de chose nouveau, il n’y eût pas déplacé
pour toutes les activités et tous les mérites?
Mais disons enfin, pour ainsi dire en nous répétant, que
tout ce que nous concevons ici nous paraîtrait d’autant plus
facile à réaliser, que ce ne serait, en quelque sorte, qu’une
modification dans l’exercice des passions, un déplacement
de cet exercice, un déplacement même, si l’on veut, de
l’antagonisme.
Pour ce qui regarde l’acte définitif, il ne nous appartient
point non plus de prévoir de quelle manière il devrait être
dressé; Mais, ne doutant point qu’il soit possible de l’éta­
blir et d’en combiner les clauses de manière à consacrer
tout le résultat voulu, puisque cela nous vient, pourquoi
ne dirions-nous pas que l’Europe pourrait s’y réserver aussi
de régir, dans l’intérêt de la communauté et de l’humanité
entière, le reste du monde, et, au lieu de lui donner
l’exemple des déchirements, d’en être l’initiatrice, et de
préparer même petit à petit le reste du monde à entrer
dans l’alliance ?
Oh! nous l’avouons, c’est une assez grande distance que
nous venons tout à coup de finir ici par parcourir.
Mais le principe étant vrai, c’est-à-dire l’état actuel des

- 28 —
choses n’étant que périls et étouffements, et paraissant en­
core non moins vrai aussi que le monde, qui ne semble pas
se mal trouver de ce qu’on n’entende plus parler de peste
ou de choléra, ne périrait point sans doute non plus, parce
qu’il serait privé du fléau de la guerre ou de nouveaux
bouleversements ; tout cela étant ou paraissant vrai, disonsnous, nous l’avons dit déjà et nous l’affirmons, c’est-à-dire
nous le sentons, jusqu’où ne pourrait pas conduire, oui c’est
bien conduire que nous disons, la transformation?
Et si quelqu’un avait à se séparer de quelque chose, nous
le proclamons, cela vaudrait-il bien une voix dans ce
concert?
Relativement au principe d’où pourrait découler surtout
tout ce qui nous occupe, nous résumerons notre pensée sur
un seul point.
Nous avons dit ailleurs que, dans un autre moment de
délire, c’était la doctrine qui, venant tout à coup jeter sa
lumière à travers les ténèbres, si elle ne les avait dissipées
autant que le comportait son éclat, avait du moins sauvé
le monde peut-être de quelque désastre social, en couvrant
sa route de ce point lumineux.
Mais en résumé, c’est précisément l’oubli ou l’ignorance
de cette doctrine divine, de cette doctrine de vie, qui, dès
les temps les plus reculés, a pu tant faire perdre à l’homme
la trace de sa route ; et si elle n’eut jamais une application
aussi grande que celle qu’elle aurait dans ce nouvel ordre
de choses, ni jamais peut-être une occasion pareille de
s’universaliser, parmi tous ceux qui pourraient s’y acquérir
une non moins grande et nouvelle gloire, quel ne pourrait
pas être le rôle de celui qui représente sur la terre le divin
symbole, si, en donnant l’exemple, il se donnait pour toute

— 29 —
mission d’y maintenir et d’y surveiller l’observation de ce
symbole, en illuminant de son éclat tout ce qui tendrait à
s’obscurcir, en planant enfin sur cet ordre de choses, comme
plane dans la voûte éthérée celui de qui procède ce sym­
bole!
Ne deviendrait-il pas dix fois plus fort et cent fois plus
grand ?
Et c’est donc là, en réduisant la question à ses termes
les plus simples, comme nous l’avons dit en commençant,
du point isolé où nous sommes placé , en dehors du tour­
billon de toutes les passions qui se choquent, s’agitent
et souvent aveuglent, ne connaissant que ce qui arrive
directement aux sens, ignorant tout le reste, et croyant
toujours que l’homme s’est trompé de voie , n’est pas
dans sa voie, ce que nous venons dire , au milieu de ce
conflit de prétentions surhumaines, qui ne sont, du reste,
que conformes à l’ordre actuel des choses, mais qui, loin
de conjurer le mal qui menace et gronde, ne font que tendre
à en précipiter le débordement ; c’est donc là ce que nous
venons leur opposer. Et voilà donc comment, après avoir
jugé la situation, au lieu de tout ce mal prêt à éclater,
peut-être, nous concevrions la possibilité, en faisant appel à
toute la raison et à toutes les forces vives de l’homme,
d’arriver aujourd’hui à l’accomplissement d’un des plus
grands et des plus féconds actes de la vie humaine, et nous
croyons devoir le dire aussi, nous, du milieu et du haut de
tout l’éclat de la vérité qui nous illumine, pour l’honneur
de l’humanité!
Mais, nous le disons et le proclamons, l’ordre de choses

- 30 —
actuel, c’est la lutte constante, c’est la menace perpétuelle­
ment, éternellement suspendue, des maux les plus grands
et les plus indignes.
Mais nous songeons à cela à l’instant. Que sont-elles ces
deux nations, l’une au Nord, l’autre vers l’Orient, dont le
territoire a été déclaré sacré ? Pourquoi leur territoire a-t-il
été déclaré sacré?
O vapeur qui, tour à tour, fais le travail de deux mille
bras sur mille métiers, ou dévores l’espace !
O électricité qui peux, en quelques minutes, transmettre
la pensée d’un hémisphère à un autre hémisphère !
O génie qui creuse des fleuves et perce des montagnes !
Que faites-vous ici? Sauvez-vous.
Ne voyez-vous pas ces deux murailles dressées contre
l’invasion des barbares !
Et si les yeux pouvaient s’ouvrir enfin , en en calculant
tout le prix pour le présent, et en en déduisant toutes les
conséquences incalculables, serait-il possible que toutes les
idées, ainsi que toutes les volontés, ne se réunissent pas,
ne se concentrassent pas pour anéantir un pareil état de
choses, et ajouter le progrès dont il est ici question aux
autres ?
Pourquoi celui-là serait-il indigne de notre époque?
Mais si nous sommes dans le vrai, et nous y sommes ;
car si nous n’avons pas dit tout ce qu’il fallait dire
pour rendre et faire apparaître vivante la vérité, qui est en
nous, que nous sentons, c’est parce qu’elle est si grande et
si éclatante qu’elle nous a ébloui. Si nous sommes dans le
vrai, disons-nous, celui qui a pris la grande initiative d’un
changement de temps, et dont la main a été si visible-

— 31 —
ment conduite par les signes du temps, ne deviendrait-il
pas Grand parmi les Grands, s’il tranchait toutes les dif­
ficultés actuelles, s’il dissipait tous les obstacles, s’il frap­
pait même de mort cette agitation dont nous avons parlé,
et qui n’est que le prélude peut-être du plus violent des
ouragans, en persévérant dans son œuvre jusqu’à la con­
sommation d’un tel acte ?
Oh ! qu’il le fasse. Et personne n’ayant le droit de trou­
bler le monde, s’il y a quelque résistance, qu’il appelle à son
aide toutes les âmes d’élite auxquelles sa voix saura se faire
entendre, et qui, pour une telle cause, nous n’en saurions
douter, surgiront de toutes parts ; qu’il soulève pour lui
et attire vers lui tout ce qu’il y a de bon, et paralyse et
anéantisse ce qu’il y a de mauvais, en agitant tout l’éclat
resplendissant de cette idée. Et cela, afin que son nom de­
vienne comme un jalon planté dans l’histoire de la vie hu­
maine , où se sera arrêtée définitivement l’époque de la
barbarie; et afin aussi qu’à partir de cette époque, au lieu
de quelques pages de plus semées de sang et de ruines, les
siècles futurs soient frappés d’étonnement en lisant les pre­
mières pages pages sanglantes, de cette histoire, etne puis­
sent y croire que comme on croit à une légende !

Paris. - imprimerie de A. Parent, rue Monsieur-le-Prince, 31