FRB243226101_PZ-623.pdf

FRB243226101_PZ-623.pdf

Médias

Fait partie de l'Administration en Périgord

extracted text
!,

If

,

$

&

ff

j c'/'&d-cjzs

f,

h#

f/

6^*—

DE

L’ADMINISTRATION
EN PÉRIGORD.

DE

L’ADMINISTRATION
EN PÉRIGORD,
DU XIII' AU XVIII' SIÈCLE.

XIIIe SIÈCLE. — Ire PARTIE.

Depuis plus de vingt-trois ans que je m’occupe de
l’histoire de l’ancien Périgord , je me suis bien des
fois convaincu que les difficultés d’un travail d'en­
semble sérieux sur cette province tiennent à diver­
ses causes, parmi lesquelles je crois devoir signaler
ici les trois plus graves, avec quelques détails, parce
qu’on n’en comprendra que mieux les embarras de
l’historien de bonne foi, résolu de ne rien dire, de
ne rien avancer qui ne repose sur des preuves irré­
cusables, ou qui ne soit la déduction rigoureuse de
faits pleinement authentiques.
La première prend sa source dans l’insouciante
négligence de nos aïeux. Anciennement, comme dans
les temps modernes, les générations qui nous ont
précédé ont toujours montré si peu de zèle pour con­
server la mémoire des événements que, dès le xIIe
siècle, Geoffroi, prieur du Vigeois , se plaignait de
leur paresse inexcusable , et regrettait amèrement
qu’avant lui personne, dans le Périgord ni dans le
Limousin, n’eût pris spécialement la peine de trans­
mettre à la postérité les souvenirs du passé faits

- 2 —

pour honorer le pays (1), de même qu’aujourd’hui
il n’y' a qu’une voix pour blâmer à la fois et déplorer
l’indifférence que l’on n’a cessé de témoigner, depuis
le xIIe siècle jusqu’à nos jours.
La seconde résulte d’une nuée de mensonges et
d’erreurs dont les chroniqueurs et les légendaires,
qui se sont occupés du Périgord accidentellement,
mais avec plus ou moins de suite et de détails, sem­
blent s’être complu à entremêler leurs récits, soit
par ignorance et de bonne foi , soit systématique­
ment et avec une intention calculée d’avance, soit à
la fois par ignorance et systématiquement ; menson­
ges et erreurs que la plupart des écrivains moder­
nes ont repris en sous-œuvre, et orné, comme à
plaisir, de tous les charmes de leur imagination plus
ou moins inventive, plus ou moins poétique.
La troisième se déduit du manque de renseigne­
ments précis sur les administrations publiques, anté­
rieures à 1789, ou du moins de l’imperfection des
données historiques qui nous ont été conservées sur
l’état des provinces, depuis saint Louis jusqu’à no­
tre grande révolution , sur les divers changements
qu’y subirent les institutions à différentes époques,
et sur la manière dont elles étaient organisées et
gouvernées durant cette longue période de temps.
Des trois, la première, il faut le reconnaître, est
bien déplorable, et, de fait, on ne saurait trop regret­
ter l’apathie des générations qui nous ont précédés ;
mais quoique les annalistes et les chroniqueurs aient
généralement fait défaut au pays , il n’est pas telle­
ment impossible d’y remédier, qu’avec du temps et
dé la patience, on ne puisse bien renouer la chaîne
des événements et rétablir les faits, sinon dans tou­
tes leurs parties, du moins de manière à ne pas lais­
ser beaucoup à désirer. Les nombreuses collections
de monuments historiques, commencées dès le xvII
siècle, et dont l'impression se continue encore ; les
(1) Prologue de sa chronique. Labbe : Nova bibliotheca
manuscriptorum, t. 2, p. 280.

— 3 —

recueils spéciaux à l’histoire nationale qui s’enri­
chissent tous les jours; les trésors manuscrits que
les grandes bibliothèques publiques et les vastes dé­
pôts d’archives de la France possèdent, conservent
avec le plus grand soin , et s’appliquent à augmen­
ter avec un zèle infatigable, offrent des ressources
inépuisables, pour ainsi dire, et fournissent tous les
moyens, tous les éléments propres à combler les la­
cunes à quiconque voudra se donner la peine d’aller
puiser à ces sources fécondes de la vérité. Ce n’est
donc, je le répète, qu’une affaire de temps et de pa­
tience.
Il n’en est pas de même de la seconde. Ici des
idées inexactes, des faits controuvés ou dénaturés
sont mis en circulation, et, propagés avec une véri­
table complaisance, donnent une fausse direction à
l’opinion publique. La masse même des lecteurs est
d’autant plus facilement induite à se fourvoyer, que
ceux qui ont appelé son attention sur ces idées et ces
faits y croyaient le plus souvent de bonne foi et, par
conséquent, n’étaient en étal de rien faire pour la
prémunir contre le danger, ou , manquant de fran­
chise, cherchaient à la tromper et, par suite, s’ap­
pliquaient à gagner sa confiance, à séduire sa crédu­
lité au lieu de l’éclairer et de la guider dans la bonne
voie. Le résultat produit est donc d’autant plus
fatal que, malheureusement une fois engagés dans le
mauvais chemin, les esprits marchent vite, et que,
suivant les dispositions dans lesquelles ils se trou­
vaient au moment où les impressions ont été reçues
par eux, ils se montrent plus ou moins passionnés,
ceux-ci pour une légende, quelque invraisemblable,
quelque dénuée dé fondements qu’elle puisse être
aux yeux des hommes sensés; ceux-là pour un évé­
nement tout incertain, tout inadmissible qu’il est,
quand on y regarde de près; d’autres, pour un fait
de généalogie, tel improbable, tel inexact qu'il soit
lorsqu’on veut se donner la peine de réfléchir, etc.,
etc., etc. Or, que résulte-t-il de tout cela, sinon que
l’écrivain consciencieux n’a plus seulement à cons-

- 4 -

tater la fraude, à dissiper l’erreur, à démasquer le
mensonge; mais qu’il doit encore présenter la vérité
escortée de preuves précises, irréprochables et
entourée de tout l’appareil d’une argumentation
rigoureuse et serrée, sans avoir la certitude de
réussir à faire partager sa conviction, car il est rare­
ment possible d’arriver à cette démonstration mathé­
matique, seule capable de mener à composition ces
intrépides incrédules, qui ne voudraient jamais être
convaincus. En voici un exemple des plus remar­
quables : Dans mon livre ayant pour litre : Périgueux
et les deux derniers comtes de Périgord, etc., publié
en 1847, j’ai expliqué pourquoi Archambaud V avait
été appelé Archambaud-le-Vieux, quoique mort assez
jeune, et j’ai donné le texte même du jugement du
parlement de Paris, rendu à la date du 3 février
1397, par lequel ce comte de Périgord fut condamné
au bannissement et son comté confisqué, sans qu'il
y eût eu peine de mort prononcée contre lui. J’y ai
également constaté que le roi de France n’avait jamais
reconnu son fils pour comte, et, par conséquent, n’avait
jamais fait à ce fils la remise des biens de son père;
j’y ai prouvé que jamais Archambaud VI ne put récla­
mer la ville de Périgueux, et que l'histoire de ses
amours avec la fille d'un bourgeois de Périgueux,
donnée par Lagrange-Chancel, n’était qu’un conte
romanesque sorti du cerveau de ce poète. Telle a été
cependant la force de l’habitude que, malgré ces
explications, le texte même du jugement et les détails
précis fournis sur la vie d’Archambaud V, le Péri­
gord illustré, publié en 1851, c’est-à-dire quatre ans
après mon livre, conservant les anciens errements,
tout inexacts qu’ils sont, s’exprime ainsi, p. 39 :
« Archambaud-le-Vieux s’était montré rebelle à
» une décision de son souverain, et avait pris les dr» mes pour soutenir ses prétentions. Un accord fit ces» ser ces hostilités. Mécontent de nouveau, bientôt il
» recommença la guerre, et succomba. Le roi lui fit
» grâce de la vie, annula l'arrêt de confiscation de
» son comté, et ne se réserva, en cédant au fils les

— 8 —

» propriétés du père, que la ville de Périgueux. Le
» fils se montra moins sage encore que son père. Il
» réclama avec menaces la ville dont il se croyait in» justement dépouillé, et joignit l’outrage à une de» mande fière et hautaine. Une tentative de rapt sur
» la fille d’un bourgeois de Périgueux acheva de le
» rendre criminel. Le parlement fit son procès, et,
par arrêt du 19 juin 1399, il fut condamné au ban­
nissement, et ses biens furent confisqués. »
A première vue, la troisième semble moins impor­
tante que les deux autres ; mais, pour peu qu’on
veuille y réfléchir, on se convaincra sans peine
qu’ellen’est pas moins désespérante. Si la manière dont
un pays est administré et dont on y rend la justice ;
si son état financier, politique et religieux ne sont
pas connus, comment pourra-t-on justement appré­
cier les tendances populaires, la marche des événe­
ments, la progression des idées ; en un mot, le mou­
vement social ? Il est incontestable que tel ou tel fait
signalé dans tel ou tel document, a plus ou moins de
portée, en raison des motifs qui l’ont produit et des
circonstances auxquelles il se rattache. Or, ces mo­
tifs, ces circonstances, comment les spécifier, com­
ment les caractériser, si les formes administratives
vous échappent, faute d’éléments propres à les faire
connaître? Telle est cependant la situation pour le
Périgord, comme pour la plupart des autres provin­
ces de l’ancienne France. Par exemple, il n’est pas
douteux que si les érudits qui se sont occupés des
limites de notre ancienne province avaient su que
la circonscription des diocèses primitifs répondait
exactement à la circonscription des cités, telles
qu’elles furent déterminées, après l’occupation ro­
maine, ils n’auraient pas passé leur temps à com­
menter un passage de Pline, évidemment altéré, au
moyen duquel ils ont voulu prouver que le Périgord
s’étendait jusqu’au Tarn, tandis qu’ils rie se sont pas
mis en peine de la manière dont il était circonscrit
du côté de l’Angoumois et de la Saintonge, dont au­
cun texte ne parle, il est vrai, mais où, en réalité,

6
la délimitation se trouva dénaturée de très bonne
heure, comme je crois l’avoir démontré, dans un
article ayant pour litre : Le. Périgord et ses limites (1),
où j’ai signalé tout ce qu'il y a d'impossible à admet­
tre le passage de Pline. C’est de même pour n’avoir
pas remarqué que, lors de la création des sénéchaus­
sées, le Périgord, le Quercy et le Bas-Limousin n’en
formèrent qu’une, qu’on a cru pouvoir se servir du
fait de l’autorité du sénéchal de Périgord, s’étendant
jusqu’il Montauban, pour corroborer la prétendue as­
sertion fournie par Pline, dans le passage signalé
plus haut, sans autrement se préoccuper de la qua­
lité complexe qui valait à ce sénéchal celte extension
d’autorité (2). C’est encore pour avoir ignoré quele ti­
tre de pape sedonnait anciennement à tous les évêques,
qu’on crut qu’un anneau, trouvé à Périgueux en 1072,
au doigt d’un évêque, attestait que le pape Léon III
était venu mourir en France, parce qu’on y lisait ces
mots : Papa Leo (3).
A ces trois principales causes de difficultés de dé­
tails, dans l’exécution d'une histoire générale du
Périgord, qui entravent incessamment les études
sérieuses sur cette ancienne province, viennent s’en
joindre une foule d'autres moins importantes, mais
qui ne laissent pas que d’être ardues ; telles sont la
définition et le sens de certains mots, de certaines
locutions , suivant l’époque à laquelle ces mots, ces
locutions furent usités ; l’incertitude de quelques
dates qui ne permet pas de résoudre péremptoire­
ment certaines questions; l’inconstance des person(1) Annales agricoles et littéraires de la Dordogne, t. 7,
p. 155, 185, 250.
(2) Dans tous les actes du temps, ce sénéchal est appelé
sénéchal de Périgordet de Quercy. Souvent même on le trouve
qualifié du titre de sénéchal de Périgord, de Quercy et du
Bas-Limousin. (Voyez les ordonnances des rois de France,
passim;
; 3) Hist. litt. de la France, t. 7, p. 119.—L’abbé Lebœu , dissertations sur Paris, t. 2, part. 2, p. 157.

4

— 7 -

nages influents dans le pays, durant l'occupation
anglaise, qui devient une source continuelle de con­
tradictions, dans l’examen de la marche des affaires
et du cours des événements, parce que tel individu,
Français la veille, ne l’était plus le lendemain et ré­
ciproquement; le peu de soin que l’on a mis à cons­
tater l’état des personnes, et à déterminer leur in­
dividualité, etc., etc., etc.
Tout cela, cependant, ne constitue pas des obsta­
cles insurmontables; maison conviendra, sans peine,
qu’on ne saurait s’avancer rapidement dans une voie
aussi encombrée, aussi pénible à déblayer, et, dèslors, on ne s’étonnera plus des lenteurs de ce travail,
qui demande tant de persévérance et d’application.
Je n’ai jamais perdu de vue le projet d’écrire une
histoire du Périgord, formé en 1832 (1), encore
moins l’engagement pris solennellement à cet égard,
en 1837 (2), et si, par intervalle, mon ardeur pour
cette grande publication a paru languir, cela tenait
uniquement à la direction de mes éludes. Ainsi donc,
que ceux de mes compatriotes qui, à quelque titre
que ce puisse être, s’occupent de ce que deviendront
ce projet, cet engagement, demeurent bien persuadés
que ma résolution n’a aucunement faibli, que, plus
que jamais, je tiens à m’acquitter envers le public périgourdin, et qu’actuellement, que redevenu habi­
tant du pays natal, je puis me livrer, avec plus de
suite, à mes recherches favorites , je veux, s’il est
possible, redoubler de zèle et d’empressement pour
mener à bonne fin l’entreprise conçue dans un élan de
patriotisme et d’amour de la vérité que rien ne sau­
rait affaiblir.
Poussé par le désir de répandre la lumière sur les
questions obscures, sur les faits mal connus ou
erronés, sur les événements incertains ou déna­
turés qui, comme je l’ai dit, abondent dans notre
(1) Voir la note suivante.
(2) Echo de Vésone du 5 février 1837.

- 8 -

histoire, et sont comme autant d’empêchements au
développement de l'œuvre, j’entrepris, en 1840, et
continuai, pendant les années suivantes, une série
d’articles publiés successivement dans les Annales
agricoles et littéraires et dans l'Annuaire du dépar­
tement. Je reprends, aujourd’hui, le cours de ces pu­
blications, partielles en apparence , mais destinées à
former un tout, et dont le but est de rendre plus fa­
cile le travail d’ensemble. Je commence par l'admi­
nistration à partir du règne de saint Louis.
Tout le monde sait que le Périgord, durant plu­
sieurs siècles, fut administré par un sénéchal. On
sait aussi assez généralement qu’à une époque pos­
térieure, la sénéchaussée de Périgord fut divisée en
trois, et qu’il y eut un sénéchal à Périgueux, un sé­
néchal à Sarlat, un sénéchal à Bergerac ; mais en
dehors de ces données vagues et dépourvues de dé­
tails précis, combien y a-t-il de Périgourdins qui
pourraient dire quelles étaient les attributions du
sénéchal, dans les premiers temps de son existence?
quelles modifications subirent ces attributions, dans
les temps postérieurs ? comment et par qui se ren­
dait la justice ? comment se faisait la police ? com­
ment se percevaient les revenus du roi, et quels
étaient ces revenus? etc., etc., etc. Ou je me trompe
fort, ou le nombre de ceux qui seraient en état de
fournir des renseignements précis sur la matière,
n’est pas très considérable. Il importe donc d’abor­
der ce sujet, et de le traiter de manière à ce
que le public, les amis de notre histoire en général
ne soient pas embarrassés dans leurs appréciations,
et puissent désormais se faire une juste idée de l’ad­
ministration ancienne. C’est ce que je vais tâcher
de faire.
Le système gouvernemental de la France, tel qu’il
fonctionnait avant 1789, et son organisation adminis­
trative ne remontent pas au-delà du XIIIe siècle. Ce
n’est même qu’à partir du règne de saint Louis que
les institutions politiques se développent progres­
sivement, que le pouvoir se régularise dans un but

- 9 -

d'utilité publique, que les lois puisent, dans l’équité
de l’application, la sanction solennelle qui commande
le respect et l’obéissance , que l’administration se
constitue et que les provinces, placées sous la direc­
tion d’agents immédiats de l’autorité royale, reçoi­
vent une impulsion uniforme, au moyen de laquelle
les populations verront se dérouler devant elles un
avenir meilleur.
Il est vrai qu’on a prétendu, et qu’on croit assez
généralement encore, que ces agents de l’autorité
royale furent établis par Philippe-Auguste, en 1190,
sous les noms de baillis et sénéchaux royaux (1) ; et,
en réalité, dans son testament du 14 juin de cette
année (2), fait au moment de son départ pour la
Terre-Sainte, ce monarque créa des baillis et des
sénéchaux royaux chargés du soin d’administrer les
domaines de la couronne ; mais , en admettant que
ces baillis et sénéchaux royaux étaient bien réel­
lement les mêmes que les baillis et sénéchaux royaux
placés plus tard à la tête des provinces, ce qui est
loin d’être démontré, comme je l’expliquerai bientôt,
il est bon de se rappeler qu’en 1190, la Guienne, et
parsuitelePérigord, n’appartenaient pointà PhilippeAuguste, dont les droits se bornaient à une suze­
raineté éphémère, et que, par conséquent, il était de
toute impossibilité qu’il nommât à des emplois de ce
genre, dans un pays qui ne relevait pas immédia­
tement de lui.
Oubliant cette circonstance capitale, et procédant
(1) S’il fallait en croire, les Annales limousines, ils remon­
teraient bien autrement haut, car il y est dit que, pour
punir Limoges de sa connivence avec Waifre, Pépin dévasta
cette ville , transporta l'évêché à Uzerche en 760 et y créa
un sénéchal pour le Bas-Limousin. (Voir le catalogue des
œuvres de Baluse à la suite de sa préface des Capitulaires
des rois de France, t. 1, p. 72) ; mais évidemment c’est
une de ces fables grossières, fruit de l’ignorance ou de la
mauvaise foi, dont j’ai parlé au commencement de ce tra­
vail.
(2) P. 39.
2

- 10 -

toujours comme si l’unité monarchique du XVIIIe siè­
cle avait existé nu XIIe, le supplément au Mémoire do
la ville de Périgueux, publié en 1777 (1), et depuis
lors notre savant compatriote l’abbé Lespine (2), sont
allés plus loin encore, et, s’appuyant sur une charte
sans date, et, par conséquent d’une époque incer­
taine, que, cependant, ils disent avec raison, avoir
été adressée à Louis VIII, mais sur la date de laquelle
ils me paraissent se tromper lorsqu’ils avancent
qu’elle lui parvint à son avènement h la couronne (3);
ils admettent, non-seulement que Philippe-Auguste
s’était engagé à donner un sénéchal au Périgord, en
1187, mais encore que, long-temps avant, sous ses
prédécesseurs, cette province avait été gouvernée
par des sénéchaux ou prévôts royaux. Comme celte
assertion, deux fois mise en avant, et développée
par l’abbé Lespine avec le soin qu’il donnait à tout
ce qu’il faisait, est trop grave, trop importante pour
qu’elle ne soit pas examinée en détail et discutée
sous toutes ses faces, je crois devoir commencer par
donner ici la traduction, mot pour mot, de la pièce (4)
qui lui sert de base, et sans laquelle il ne serait pas
facile de bien apprécier et surtout de bien détermi­
ner ce qu’il y a de vrai ou d’inexact dans la manière
dont ces faits ont été présentés. Je laisse de côté le
préambule, et je me borne seulement à dire que les
lettres sont écrites au nom de Ramnulfe (Raoul des
Tours), évêque de Périgueux, des chapitres de SaintEtienne et de Saint-Front, des abbés de Brantôme,
de Terrasson, de Saint-Amand, de Châtres, de Chancelade, de Peyrouse, de Cadouin, de Bouschaud, de
(1) Rec. des ord. des R. de Fr., t. 1, p. 18.
(2) Fond, Lespine. — Bibl. imp.
(3) Voir plus bas une note sur cette pièce.
(4) L’original est conservé aux archives de l’Empire, J
292, n° 1, et scellé de quinze sceaux presque tous assez
bien conservés. Il a été imprimé dans le supplément au Re­
cueil des litres et autres pièces justificatives employés dans
le mémoire sur la constitution politique de la ville de Péri­
gueux, p. 1.

— 11 —

Saint-Astier, d’Aubeterre et de tous les prélats du
diocèse de Périgueux.
« Selon la tradition antique et les anciens écrits
» qui en font foi, nous savons positivement que vos
» prédécesseurs, les seigneurs rois de France, avaient,
» dans leur domaine, l’évêché de Périgueux, et que,
» de plein droit, ils se l’étaient tellement approprié à
» leur usage, qu’ils envoyaient, de par eux, des séné» chaux ou prévôts pour gouverner cet évêché ; les» quels mourant, ils leur en substituaient d’autres à
» leur choix. Dans ce temps-là, â cause de l’aménité
» des lieux, de l’abondance des fruits et de l’excel» lence des eaux, cet évêché était appelé le verger
» de la France.
«Par la suite, la malice des hommes grandissant,
» et tout ce qui vient d’être dit étant tombé en désué» tude, le seigneur Raymond, de bonne mémoire,
» alors évêque, et lesdits chapitres se rendirent
» solennellement, à Chàteauroux, auprès de votre
» père, d’heureuse mémoire, et après lui avoir fait
» serment de fidélité, conformément à sa volonté,
» ils en reçurent la promesse qu’il donnerait la paix à
» l’évêché et un gouverneur tel que la liberté de l’E« glise et tout l’évêché pourraient être défendus et
» sagement gouvernés.
» Comme, cependant, les barons et chevaliers ,
» ainsi que les autres hommes pervers se déchaînent
» plus que jamais contre l’Eglise de Dieu et le peu» ple, et, ce qui est plus grave encore, comme la
» plus grande partie de ce diocèse est infectée par
» la contagion de la perversité hérétique, et qu’il n’y
» a personne qui s’oppose aux dangers encourus par
» les âmes ou par les corps, il est arrivé que les
» églises, qui étaient dans l’usage d'avoir leur immu» nité et de prêter secours aux opprimés, actuelle» ment fortifiées par les hommes méchants, sont de» venues des cavernes de voleurs au moyen des» quelles se commettent les homicides, les incendies
» et toutes les actions honteuses et détestables à
» dire, tous et un chacun, avec gémissements et

— 12 —

» larmes, nous implorons la sérénité royale, comme
» unique refuge, pour que vous remémorant inces» samment la promesse paternelle et tout ce qui est
» énoncé plus haut, vous daigniez compatir à nos ca» lamités et nos détresses, nous envoyant, de votre
» part, un gouverneur ou un sénéchal tel qu’il protège
» les bons, prenne soin de comprimer la malice des
» pervers, conserve intacts les droits de l’Eglise, et
» soit un mur pour la maison du Seigneur, afin de
» réintégrer la loi catholique et les coutumes royales.
» Toutefois, comme nous ne pouvons pas pleinement
» vous exprimer toutes nos misères, nous supplions
» votre sublimité royale d’ajouter entièrement foi à
» l’abbé de Cadouin et aux porteurs de ces présentes,
» chanoines de l’un et de l'autre chapitre, hommes
» parfaitement intelligents et discrets, sur tout ce
» qu’ils prendront soin de vous expliquer au sujet
» des faits sus-énoncés, au nom de nous tous. »
Indépendamment des faits très importants qui ne
se rattachent pas à mon sujet, mais dont je m’occu­
perai ailleurs, cette pièce, fort nettement rédigée,
contient trois assertions remarquables qui louchent
à la question que je traite : 1° il y avait autrefois en
Périgord des sénéchaux ou prévôts envoyés par les
rois de France ; 2° le père du roi à qui les lettres sont
adressées étant à Châteauroux, promit à l’évêque
Raymond et aux chapitres de Saint-Etienne et de
Saint-Front d’en nommer un pour se conformer à
l’usage tombé en désuétude; 3° l’évêque, les chapi­
tres, les abbés et tous les prélats du diocèse prient
ce roi de faire ce que n’avait pas fait son père.
La première de ces assertions, sans être complè­
tement fausse, manque d’exactitude, et suppose, de
la part des suppliants, ou une grande ignorance de
l’histoire, ou une intention calculée , de ne pas être
tout-à-fait véridiques, sans cependant procéder à
l’inverse do la vérité , dans le but de s’attirer l’affec­
tion du monarque qu’ils sollicitent. Il importe donc
de rectifier l’erreur et de présenter les choses sous
leur véritable point de vue. Cette rectification ne

- 13 —

contribuera pas peu à rendre plus facile la solution
des autres difficultés.
L’histoire nous apprend qu’il y avait dans toutes
les cités ou provinces, avant l’avènement de la troi­
sième race, des prévôts, dont les fonctions étaient à
la fois judiciaires, civiles, militaires et financiè­
res (1). Placés sous l’autorité des comtes, ces prévôts
les remplaçaient dans certains cas. L’institution de
ces prévôts, comme celle des comtes, paraît être
d’origine romaine, et n’avoir été qu’acceptée par la
monarchie. Dans tous les cas, ces comtes et ces pré­
vôts étaient primitivement nommés par les rois.
Quand la féodalité eut rendu tous les emplois hérédi­
taires , les prévôts, dont l’importance avait beaucoup
grandi, à l’imitation des comtes, ducs et autres
fonctionnaires, se transmirent de père en fils leurs
fonctions, par droit de succession, sans que les rois
de la troisième race s’en occupassent ou pussent
môme s’en occuper. Si donc il était vrai de dire, dans
la pièce que je viens de traduire, qu'il y avait eu
anciennement des prévôts dans le diocèse de Péri­
gueux nommés par les rois, et dont les attributions
étaient assez grandes pour qu’ils pussent protéger la
religion et le pays, au milieu des désordres de la
féodalité, il était indispensable, pour ne pas manquer
à la vérité, d’ajouter que ces prévôts ou sénéchaux
remontaient au-delà de la troisième race , sinon de
la deuxième; d’expliquer comment il se faisait que
les rois de la troisième race avaient perdu ou plutôt
n’avaient jamais possédé le droit de nommer de pa­
reils fonctionnaires, si essentiellement utiles, et de
terminer en demandant que le roi imploré rétablît,
en sa qualité de suzerain, ce qui avait existé sous
les Carlovingiens, pour le plus grand avantage do
tous. De la sorte, le roi se trouvait mis à son aise,
les demandeurs procédaient avec franchise, et la
postérité n’avait pas à expliquer une confusion plus
(1) D’où il suit qu’il devait y en avoir un pour le Péri­
gord.

— 14 -

ou moins calculée, et au moyen de laquelle on es­
sayait de faire entrevoir au monarque à qui l’on s’a­
dressait la nécessité d’agrandir son pouvoir pour ren­
trer dans la plénitude des droits de ses prédécesseurs
s’il voulait se rendre cher aux populations et réparer
les torts et les négligences des rois de la troisième
race, auxquels on n’avait cependant aucun reproche
à faire, puisque, par le fait, à part Louis VII, qui
ne l’avait possédée que deux ans, tous ceux qui
avaient précédé ce monarque, depuis Hugues Capet,
n’avaient point eu d’autorité sur la Guienne et, à plus
forte raison, n’avaient point eu le Périgord dans leur
domaine.
La seconde assertion est d’autant plus grave qu’elle
repose évidemment sur une double inexactitude,
sans doute préméditée d’avance , pour se rendre de
plus en plus favorable le jeune roi à qui la nouvelle
demande était adressée. D’une part, c’est une dé­
marche officielle entreprise par l’évêque de Périgueux
et les deux chapitres de celle ville , au nom de la
province ; de l'autre, c’est une promesse faite par le
père de ce roi, dans un moment où il ne pouvait rien
promettre et au milieu de circonstances fort peu pro­
pices à lui laisser entrevoir la probabilité de satis­
faire à une demande quelconque.
Depuis 1152, la Guienne, et avec elle le Périgord,
étaient passés sous la domination anglaise, par suite
du mariage d’Eléonore et d’Henri II. Il est vrai de
dire que les Anglais n’avaient pas su gagner l’atta­
chement des habitants de la contrée ; mais il est cer­
tain qu’Eléonore , qui vivait encore, tout emprison­
née qu’elle était par son mari à cette époque, n’en était
pas moins toujours vivement affectionnée par les peu­
ples aquitains. De plus, Richard Cœur-de-Lion, alors
duc de Guienne depuis plusieurs années, refusait de
faire hommage à Philippe, et tout le monde sait avec
quelle fière activité, avec quelle vigoureuse énergie
ce prince soutenait le parti qu’il avait pris à tort ou
à raison ; qu’on ajoute à cela le mérite personnel de
son père et le séjour presque continuel de l’un et de

— 15 -

l’autre de ces princes dans le pays , et qu’on se de­
mande ensuite s’il était facile de tenter quelque coup
de main sur les anciens domaines des comtes de
Poitiers, ou d’essayer de les soustraire à l’autorité
anglaise, à l’aide de quelque intrigue avec un prince
étranger, fût-ce avec Philippe-Auguste lui-même,
fort loin encore d'avoir acquis l’influence qu’il exerça
plus tard.
Philippe-Auguste, né en 1165, avait 22 ans en
1187. Nous savons que, dès-lors, il s’était déjà rendu
recommandable par sa conduite dans les luttes qu’il
avait eu à soutenir contre ses vassaux; mais ce qu’il
était n’approchait pas de ce qu’il devait devenir. De­
puis quelque temps, il réclamait l’hommage du Poi­
tou par Richard, et pressait le vieil Henri de lui res­
tituer la dot de sa sœur Marguerite, veuve de Henri,
au court mantel, que les Aquitains appelaient le roi
jeune. Jusqu’alors, il n’avait obtenu aucune réponse
satisfaisante du prince ni du monarque anglais.
Seulement, le roi Henri lui avait fait une contredemande tendant à ce que cette dot, au lieu de lui être
rendue, servit de compensation à celle d’Alix, autre
sœur de Philippe, destinée à Richard, et qui , dès
l’âge de six ans, avait été conduite à la cour d’An­
gleterre. Mécontent du refus de Richard, et ne pou­
vant pas ou n’osant pas repousser la proposition
d’Henri II, Philippe-Auguste avait accepté cette pro­
position, à la condition que le mariage , long-temps
différé, serait enfin accompli cette année. Fatigué
sans doute de délais toujours renaissants, le monar­
que français crut devoir recourir aux armes, pour
contraindre le prince à se reconnaître son vassal, et
le roi d’Angleterre à remplir l’engagement pris. S’é­
tant mis brusquement en campagne, il pénétra dans
le Berry, s’empara d’Issoudun, ainsi que de quelques
autres places moins importantes, et mit le siège de­
vant Châteauroux. Au premier bruitde guerre, Henri
et son fils Richard,, ayant rassemblé des troupes,
marchèrent à la rencontre de Philippe, et arrivèrent
devant Châteauroux presque en même temps que

lui. Les deux armées allaient en venir aux mains,
lorsque des négociateurs officieux arrêtèrent les hos­
tilités. Philippe-Auguste, ayant levé le siège, reprit
le chemin de Paris, et ses adversaires se retirèrent
dans leurs domaines.
C’est à cette époque et au milieu des conjonctures
de sa rencontre avec les Anglais, devant Châteauroux, que l’on place la visite solennelle de l’évêque
Raymond et des deux chapitres à Philippe-Auguste,
leur prestation de serment à ce monarque, et la pro­
messe, faite par celui-ci, de leur envoyer un gou­
verneur ou sénéchal, destiné à protéger la religion
et à défendre le pays.
Indépendamment des difficultés matérielles qui
résultent de la situation et qui autoriseraient à ne
pas croire à la présence d’un évêque de Périgueux et
des deux chapitres de cette ville ou même simple­
ment de leurs délégués auprès de Philippe-Auguste,
pendant son séjour devant Châteauroux, difficultés
que je me borne à signaler, sans mettre en doute
l’exactitude du fait, est-il sérieusement permis de
penser que la démarche du prélat et des chapitres
fut une démarche solennelle ? Et, lors même que celte
démarche aurait pu se faire solennellement, doit-on
admettre que la réponse du roi fut celle qu’on rap­
porte dans les lettres? Selon moi, ni l’un ni l’autre
de ces deux détails ne saurait être probable. En ef­
fet, comment pourrait-on supposer que des sujets du
duc de Guienne eussent osé aller ouvertement faire
hommage au roi de France, au moment où ce duc et
ce roi étaient en guerre, et comment se persuader,
qu’après cet hommage, si réellement il fut prêté,
Philippe-Auguste aurait sérieusement promis un
gouverneur ou sénéchal à ces ecclésiastiques? Ce
qu'il est permis de conjecturer, sans trop s’écarter
de la vérité, c’est qu’en effet il y eut une députa­
tion secrète, envoyée par l’évêque el les deux cha­
pitres ; que cette députation fut chargée de faire
connaître au roi de France le mécontentement des
Périgourdins et de lui signaler les désordres qui

- 17 -

régnaient clans le pays , désordres qui ne pour­
raient être arrêtés que tout autant qu’il y aurait
un représentant de l’autorité royale assez fort pour
faire exécuter les lois, protéger la religion et veiller
à la sûreté publique, comme cela avait eu lieu autre­
fois ; ce qui lut cause, sans doute, que Philippe-Au­
guste donna à ces ecclésiastiques l’assurance de ré­
tablir ce fonctionnaire s’il rentrait jamais en posses­
sion de la Guienne. C’est cette sorte d’engagement
pris par le roi de France, dans celte entrevue se­
crète, que Ramnulfe et les autres ecclesiastiques pé­
rigourdins joints à lui racontent dans leur lettre, en
l’arrangeant à leur façon, dans le but, sans doute,
d’obtenir plus promptement ce qu’ils demandent à
Louis VIII (1).
(1) Je crois devoir consigner ici quelques réflexions que
m’ont inspirées les lettres en elles-mêmes, en tant qu’il s’agit
de leur date.
Louis VIII avait succédé à son père le 14 juillet 1223. II fut
sacré du 6 au 8 août, et au mois de septembre, deux commis­
saires de ce monarque se trouvaient à Périgueux, où ils rece­
vaient le serment de fidélité des maires, consuls et bourgeois
de cette ville, jusqu’au nombre de 1,500 personnes, les au­
tres habitants étant absents pour différents motifs (Lettres
rapportées dans le Recueil de titres, etc., p. 19.), et se
rendirent ensuite à Sarlat, oii un serment semblable fut prêté
entre leurs mains. (Arch. de l’empire, Reg. du tr., ch. 31,
fol. 115.)
Si la pièce en question fut écrite en 1225, ainsi qu’on l’a
supposé, comment ne fut-elle pas remise aux commissaires
du roi? ou, sans leur avoir été remise, comment ne fait-elle
pas mention de leur présence dans la capitale du Périgord,
d’autant qu’on a insisté sur l’idée qu’elle fut adressée à
Louis VIII à son avènement à la couronne? Evidemment,
avec cette date, il n’est pas facile d’expliquer ce silence, et
encore moins de justifier la députation composée de l’abbé de
Cadouin et de chanoines des deux chapitres ayant charge
de porter les lettres au roi. Cette double circonstance me
parait constituer une forte présomption en faveur de la pen­
sée que ce document pourrait bien appartenir à une autre
époque, et si, à l’aide de cette présomption, on veut bien
suivre la marche des événements sous Louis VIII, et se. rap-

— 18 —

Tels sont- les faits rigoureusement déduits des don­
nées historiques. Il m’a suffi de les rapprocher pour
les rendre péremptoires. Du reste, je dois faire ob­
server que Lespine , voyant que la démarche de
peler que l’année suivante la confiscation de la Guienne, pro­
noncée sous Philippe, fut opérée défait, sous son fils, on
est bientôt conduit à croire que ces lettres ne durent être
écrites qu’au commencement de 1224, lorsque l’expédition,
conduite par Louis lui-même, allait se mettre en marche ;
d’autant plus qu’une pareille démarche, en ce moment, ne
pouvait manquer d’être bien accueillie, et que les prélats
pouvaient penser qu’un changement devait avoir lieu et per­
mettrait de combattre plus énergiquement l’hérésie albi
geoise, au moyen d’une organisation plus forte et plus ré­
gulière du pouvoir.
Si, après cela, on jette les yeux sur les lettres de Pierre,
évêque de Périgueux, adressées à saint Louis, en 1245, au
sujet du commun de la paix, et dans lesquelles l’évêque rap­
pelle à ce roi que le comte de la Marche fut jadis sénéchal
du Périgord pour son père ; et si on se reporte ensuite à
la vie de Hugues X, de Lusignan, comte de la Marche (de
1208 à 1249), on ne tarde pas à s’apercevoir que la con­
jecture sur la date de 1224 devient, de plus en plus proba­
ble. En effet, jusqu’en 1223, le comte de la Marche avait
fait cause commune avec les Anglais ou du moins ne s’é­
tait pas fait Français. A cette époque , c’est-à-dire quelque
temps après son retour de la croisade où il avait passé
plusieurs années, son comté se trouvait incorporé à la
France ; il accepta franchement sa nouvelle position jusqu’en
1220, qu’il prit parti contre la reine Blanche, ce qui lui
valut de n’être plus en faveur pendant le reste, de sa vie. Il
résulte donc de la situation que le comte de la Marche ne
put être sénéchal qu’en 1224, 1223 et 1220, ce qui con­
corde parfaitement avec l’idée que les lettres des prélats de
Périgord ne furent écrites qu’en 1224, car cela prouve que
Louis VIH aurait accédé sans retard à la demande qu’elles
contenaient, il est vrai que Lespine croit que le comte de la
Marche fut sénéchal de Périgord pour le roi d’Angleterre;
mais il n’aurait pu l’être qu’avant 1218, puisqu’à cette épo­
que il se croisa; et dès-lors, Pierre, évêque de Périgueux,
n’aurait pas pu dire à saint Louis, dans ses lettres de 1245,
que le comte de la Marche avait été le sénéchal de son père,
après la prise de La Rochelle, qui ne se rendit que dans les
premiers jours d’août 1224.

— 19 —

Raymond et des chapitres n’avait pas abouti, se ra­
vise et dit : « Il y a apparence que ces promesses
» n’eurent pas de suite, puisque nous voyons les
» mêmes plaintes et les mêmes instances se renou» veler à l’avènement de Louis VIII , en 1223. Je
» soupçonne, et non sans quelque apparence de fon» dement...... , que le Périgord fut adjugé à la séné» chaussée de Poitou, où les rois d’Angleterre conti» nuèrent d'envoyer ou de nommer des sénéchaux,
» pendant tout le temps que celte province resta
» sous leur domination. » Et après avoir donné les
noms de cinq sénéchaux du Poitou , il passe à une
liste des sénéchaux de Périgord assez incomplète et
où les noms sont souvent tout défigurés.
Avant d’aborder à fond la question des sénéchaux
de Périgord, il me paraît indispensable d’entrer dans
quelques détails sur l’origine de ces fonctionnaires
et sur les diverses conditions d’existence par où ils
passèrent antérieurement à l’époque où ils reçurent
la mission spéciale d’être les représentants de l’auto­
rité royale dans les provinces dont ils avaient le
commandement.
Les sénéchaux furent, dans le principe, des offi­
ciers de la cour des rois à qui était confié le soin des
affaires de la maison du monarque (1). Ils avaient
l’administration des revenus du fisc et la direction
des domaines. Sous la première race, ils prenaient
rang parmi les grands, et assistaient aux plaids et
aux jugements royaux (2). Sous la seconde race , le
sénéchal, le bouteiller et le connétable devaient s’oc­
cuper de pourvoir, d’un commun accord, aux be­
soins de la maison du roi partout où le monarque se
trouvait; cependant, ce soin regardait plus particu­
lièrement le sénéchal; mais il est à remarquer que
ce sénéchal, qui portait le plus souvent le litre de
(1) il y avait aussi des sénéchaux avec les mêmes fonc­
tions dans les palais des grands, et même dans les habita­
tions des simples particuliers.
(2) Marculte, liv. 1er, formule 24.

- 20 -

majordome, était le fonctionnaire appelé plus tard
grand-sénéchal et qu’il avait sous lui des sénéchuux
subalternes ou comtes du palais, particulièrement
connus sous le nom do comtes fiscaux, chargés de
recueillir les denrées ou espèces destinées à la table
royale. Voici comment s’exprime l’auteur des Ori­
gines (1) : « Charlemagne s’étend beaucoup, dans un
» de ses capitulaires, sur le service que faisaient, à la
» cour, les juges du domaine et sur les denrées qu'ils
» devaient y faire conduire lorsqu’ils y allaient, pour
» faire ce service. Cequ’il dit à ce sujet est certaine» ment applicable aux juges ou comtes fiscaux : ainsi,
» ces comtes remplissaient, auprès du roi, les fonc» fions du sénéchalat, sous les ordres du grand-sé» néchal. Ils étaient aussi dans sa dépendance, rela» livement à la subsistance de la cour. Ils furent
» donc des sénéchaux subalternes. »
Il paraît que, dans le principe, il y avait à côté des
comtes fiscaux, mais n’ayant pas les mêmes fonctions,
d’autres comtes appelés comtes préfets. Ces comtes
préfets, qui n’étaient chargés d’aucune recette , ne
furent pas des sénéchaux; mais on les appela baillis
ou gouverneurs. Le même auteur (2) constate que les
comtes préfets étaient supérieurs aux comtes fiscaux ;
d’où il suit que les baillis et gouverneurs durent pri­
mitivement précéder les sénéchaux dans la hiérar­
chie administrative; toutefois celte distinction ayant
disparu de très bonne heure, je ne crois pas qu’il
soit nécessaire, de s'en occuper ici.
Du reste, les attributions des sénéchaux ne se bor­
naient pas là ; ils exerçaient aussi des fonctions guer­
rières. Le grand-sénéchal avait le privilège de com­
mander l’avant-garde quand on marchait à l’ennemi
et l’arrière-garde quand on battait en retraite. Il
paraît même que c’était lui qui portait l’oriflamme.
(1) Les Origines, ou l'ancien gouvernement de la France,
de l'Allemagne et de l'Italie, dont fauteur, qui ne s’est pas
nommé, est le comte de Buat, 1.1, p. 418.
(2) Ibid., p. 419.

— 21 —

Les sénéchaux inférieurs avaient des commande­
ments de diverses natures, en raison des circons­
tances.
La révolution féodale , complétée dans les premiers
temps de la troisième race, jeta naturellement de la
confusion dans la société et modifia singulièrement
les conditions, en rendant héréditaires toutes les
fonctions émanées de l’autorité royale. Toutefois, l’ha­
bitude adoptée ou plutôt continuée par les grands
feudataires d’avoir autour d'eux des cours, à la ma­
nière des rois ou suzerains, contribua essentiellement
à conserver et propager l’usage, la dénomination et
les attributions des anciens emplois, tels qu’ils étaient
hiérarchisés sous la deuxième race, sauf les modifi­
cations que le temps et les circonstances y avaient
apportées.
Cet état de choses se maintint jusqu’à l’avènement
au trône d’Angleterre d’Henri Plantagenet (1154).
Depuis long-temps avant, le titre de grand-sénéchal,
inféodé à la maison d’Anjou, s’y était perpétué héré­
ditairement. L’avènement d’Henri II jeta la pertur­
bation dans la situation, déjà fort embrouillée par
elle-même. Le grand-sénéchal ne résidant plus en
France et ne pouvant cependant pas être dépouillé
de son titre, en vertu des lois féodales, il fallut lui
donner un lieutenant qui le représentât et remplît
ses fonctions à la cour de nos rois. Mais ce n’était là
qu’un palliatif qui offrait d’autant plus d’inconvé­
nients, qu’Henri, indépendamment de la couronne
d’Angleterre, possédait-sur le continent et dans le
territoire de la France les comtés d’Anjou et du
Maine, qui lui venaient de son père ; le duché de Nor­
mandie , qu’il tenait du chef de sa mère, et le duché
de Guienne, que lui avait apporté, en mariage, sa
femme Eléonore; ce qui représentait plus du tiers
de la France. Il devenait donc urgent de régénérer
l’institution ou de lui substituer un nouvel ordre de
choses. C’est ce que paraît avoir compris PhilippeAuguste , et c’est ce qui le décida sans doute à ins­
tituer, comme je l’ai déjà dit plus haut, des baillis et

des sénéchaux, par le testament qu’il fit au moment
de partir pour la croisade. Il est vrai, quoi qu’on en
ait dit, que ces baillis et sénéchaux n’eurent d’abord
pour mission que de s’occuper de l’administration
des domaines royaux et de la levée de quelques pro­
duits du fisc ; mais il faut aussi reconnaître que, sans
avoir toute l’importance et toute l’étendue de pou­
voir qu’on leur délégua depuis, ils exercèrent dèslors une influence utile , qui prépara leur organisation
postérieure. Si, d’ailleurs, on pouvait douter qu’en
créant des baillis et sénéchaux, Philippe n’eût pour
but principal que l’administration des domaines
royaux, sans aucune préoccupation du désir de régu­
lariser les services publics dans le pays , il suffirait
de faire remarquer que plus tard il donnait les séné­
chaussées à titre de fiefs. Nous en trouvons la preuve
dans deux chartes de 1204, c’est-à-dire de l’époque
où eut lieu la confiscation des domaines des rois
d’Angleterre en France, l’une relative à la séné­
chaussée d’Anjou, et l’autre concernant la séné­
chaussée de Poitou et du duché de Guienne (1).
Comme les deux pièces sont identiques,, il me suffira
de rapporter cette dernière pour donner une idée de
la manière de procéder de Philippe ; mais, au préa­
lable , je crois devoir reproduire ici l’acte de dona­
tion antérieur d’une année :
« Au nota de la sainte et indivisible Trinité, amen :
» Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français,
» sachent tous présents et à venir que nous avons
» donné, à hommage lige, à Aimeric, vicomte de
» Thouars , la sénéchaussée de Poitou et du duché de
» Guienne, dès le moment que Dieu nous aura mis à
» même de l’acquérir, par nous ou par nos amis, pour
« être tenue perpétuellement par ledit vicomte et son
» héritier, né de sa femme légitime, à qui, à sa
« mort, il la transmettra , et que nous ne rendrons à
» personne la terre de Poitiers sans que ladite séné(f) Arch. de l’Empire, J 758, nos 1 et 2, et Brussel : Du
l’usage des fiefs, t. 1, p. 643.

— 23 -

» chaussée ne soit conservée à perpétuité audit vi» comte et à son héritier, etc. Fait à Paris , l’an de
» grâce 1203. »
Voici maintenant les réserves, droits et privilèges
attachés à l’une et l’autre sénéchaussée :
« Le sénéchal de Poitou et de Guienne ne prendra
» rien sur nos revenus de ces pays-là ; mais il doit
» avoir, de chaque prévôt et prévôté, 50 livres et un
» marc d'argent, au poids de Tours, que les prévôts
» lui paieront, pour leur prévôté. Si nous vendons
» nos bois, il n’aura rien pour la vente. En outre, il
» n’aura aucun droit de coutume sur nos forêts. Si
» nous faisons une demande ou taille sur les chrétiens
» ou les juifs, cette demande ou taille sera levée par
» sa main, pour notre avantage, et le compte en sera
» régulièrement établi; mais il ne percevra rien pour
» cela. De tout ce qui peut le concerner spécialement,
» tant en forfaitures [amendes], qu’exploits [cens] et
» redevances, nous en aurons les deux tiers, et lui
» l’autre. Il est bon de constater, en outre, qu’il ne
» peut prétendre à la garde de nos châteaux ni de nos
«forteresses, soit à cause de son fief, soit en vertu
» de l’usage ; et si nous lui donnons à garder quel» que château ou quelque forteresse, ou si quelqu'un
» les lui donne pour nous, il nous les rendra inté» gralement, ou à nos héritiers, ou à notre procureur
» fondé, en qui il devra avoir confiance et qui sera
«porteur de nos lettres patentes, pour cela, chaque
» fois que nous les lui réclamerons, nous ou nos héri» tiers. Il jurera de maintenir de bonne foi tout ce
» qui précède envers nous et nos héritiers, et nous,
«comme il a été dit, nous recevrons son hommage
» lige pour tout ce qui a été énoncé plus haut (1). »
Tous ces détails ne permettent pas de mettre en
doute qu’en 1204, c’est-à-dire 14 ans après l’épo­
que où, selon différents auteurs, les sénéchaux et
baillis royaux, avec leurs attributions telles qu’on les
retrouve spécifiées à des dates postérieures, auraient
(1) Rec. des ord. des R. de fa., t.11, p. 288.

- 24 —

été créées, n'existaient pas encore, et, par conséquent,
que Philippe-Auguste, loin d’avoir établi ces baillis
et sénéchaux dans l’intérêt d’une administration
générale régulièrement organisée, n’avait pour but,
comme je l'ai dit, que la direction de ses propres
domaines et une modification dans l’institution des
sénéchaux et baillis, devenue nécessaire par suite
des changements opérés dans les possessions territo­
riales. Depuis lors jusqu’à l’époque de sa mort, Phi­
lippe eut trop d’affaires sur les bras, trop de luttes à
soutenir, trop d’obstacles à surmonter, dans l’intérêt
de la conservation de son autorité et de sa couronne,
pour qu’il pût reporter son attention sur les séné­
chaux et leur organisation.
Cependant, que se passa-t-il en Guienne depuis
1152 jusqu’à la mort de Philippe-Auguste? Voici
comment s’exprime l’abbé Lespine à ce sujet (1) :
« On a tout lieu de croire qu’après que la Guienne
» eut passé à l’Angleterre, par le mariage d’Eléonore,
» qui en était l’héritière, avec Henri, comte d’Anjou,
» en 1152, les rois d’Angleterre établirent des offi» ciers, sous le nom de sénéchaux ou baillis, non-seu» lement à Bordeaux, mais encore dans les principa» les villes de leurs nouveaux états, comme à Poi» tiers, à Périgueux, etc. » Sans être complètement
affirmative, cette manière de s’exprimer semblerait
autoriser à croire que l’abbé Lespine était à peu près
convaincu de ce qu’il disait. Cependant, après avoir
examiné les diverses questions qui se rattachent aux
lettres écrites à Louis VIII, par les hauts dignitaires
ecclésiastiques du Périgord, il continue ainsi : « Je
» soupçonne, et non sans quelque apparence de fon» dement, comme je l’ai déjà observé, que le Péri» gord fut adjugé à la sénéchaussée de Poitou, où les
» rois d’Angleterre continuèrent d’envoyer ou de
» nommer des sénéchaux, pendant tout le temps que
» cette province resta sous leur domination. » Comme
on le voit, la fin est en contradiction avec le dqbut,
(1) Document déjà cité.

— 25 —

puisqu’après avoir avancé qu’il y avait tout lieu de
croire que les rois d’Angleterre avaient établi des
sénéchaux dans chaque ville, l’auteur termine en di­
sant qu’il soupçonne que le Périgord fut adjugé à la
sénéchaussée de Poitou. C’est qu’en effet, il n’est pas
facile de savoir ce que firent les Anglais dans les
premiers temps de leur entrée en possession, et qu’il
n’y a pas plus de raison pour accepter l’une que l’au­
tre de ces deux opinions de l’abbé Lespine. Je vais
même plus loin, et je n’hésite pas à dire que ni l’une
ni l’autre ne sont acceptables, et voici pourquoi :
J’ai dit plus haut que, dès les premiers temps de
la féodalité, les grands feudataires s’étaient habitués
à vivre en rois, et qu’on retrouvait chez eux la re­
production exacte des cours de leurs suzerains. Pour
quiconque a sérieusement étudié le moyen-âge, cette
assertion n’offre pas le moindre doute. 1l faut donc
admettre, en principe, que les comtes de Poitiers,
incontestablement placés au premier rang des grands
feudataires de la couronne de France, eurent toujours
une cour parfaitement en état de rivaliser avec
celle des rois de Fronce, pour ne pas dire davantage.
D’où il résulte que les sénéchaux et baillis fonction­
naient dans les domaines des comtes à des conditions
exactement pareilles à celles, dans lesquelles se trou­
vaient les sénéchaux et baillis royaux. De là, l’obli­
gation de reconnaître qu’au moment où s’accomplit le
mariage d’Eléonore avec Henri II, il ne dut pas y
avoir de changements notables dans les attributions
de ces officiers, d’autant qu’Henri II lui-même, en sa
qualité de comte d’Anjou et du Maine, et de duc de
Normandie , était parfaitement au courant des habi­
tudes féodales. En examinant avec attention la mar­
che des événements, depuis 1152 jusqu’à la mort
d’Henri II (1189), il n’est guère possible de supposer
qu’il s’opéra quelque changement pendant la durée
du règne de ce prince; mais lorsqu’en .1190 Richard
Cœur-de-Lion voulut partir pour la croisade avec
Philippe-Auguste , il est à présumer que, comme ce
prince , il régla l’administration de ses domaines et
3

- 26 —

apporta quelques modifications à l’état des choses
antérieures. Ce qui me le ferait surtout croire, c’est
le nom de sénéchaussée de Poitou et du duché de
Guienne dont se sert Philippe-Auguste dans les let­
tres rapportées plus haut, par lesquelles il donne
cette sénéchaussée, à titre de fief, à Aimeric, vicomte
de Thouars, dès le moment que Dieu l’aura mis à
même de l’acquérir. Il est évident, par là, que ce
nom était consacré antérieurement; mais il pourrait
cependant se faire que le titre remontât aux comtes
de Poitiers. Quoi qu’il en soit, ce qu’il y a de bien
certain, c’est qu’au commencement du XIIIe siècle et
même dans les dernières années du XIIe, il y avait
des sénéchaux de Poitou et du duché de Guienne, ap­
pelés aussi sénéchaux de Poitou et de Gascogne, les­
quels sans doute exerçaient leur autorité dans toute
l’étendue des domaines des anciens comtes de Poi­
tiers, mais sans qu’elle s’étendît plus spécialement au
Périgord qu’aux autres provinces de ces domaines.
L’acte le plus ancien, à ma connaissance, où le
Périgord figure placé sous l’autorité spéciale d’un
sénéchal, porte la date de 1203. Ce sont des lettres
de Jean Sans-Terre adressées à tous ses barons,
chevaliers et fidèles de Gascogne et de Périgord,
par lesquelles il leur mande qu’ils se tiennent prêts
à marcher, à la première sommation qui leur en sera
faite, de sa part, par l’archevêque de Bordeaux,
frère P. de Vergnol, et Martin Algais, son sénéchal
de Gascogne et de Périgord (1). Je ne saurais dire le
temps que durèrent les fonctions de Martin Algais,
ni quel fut son successeur immédiat. Je n’ai pas
(1) Fœdera, litterœ et actapublica, etc. (ou Nouv. éd. de
Rimer), t. f, part. lre, p. 89. Je ferai connaître ailleurs ce
Martin Algais, qui était un Périgourdin, et qui joua un rôle
passablement odieux dans la croisade contre les Albigeois,
il importe de faire remarquer ici, en passant, que ces lettres
sont de' l’année où Philippe-Auguste lit prononcer la confis­
cation de la Guienne, à la suite de l’assassinat d’Artus, duc
de Bretagne, par Jean Sans-Terre, qui le tua de sa propre
main.

— 27 —
trouvé d’autre sénéchal jusqu’en 1214, époque où
la sénéchaussée de Périgord fut confiée à Geoffroi
Tyson (1), qui, très probablement, fut remplacé par
Renaud de Pons, resté sans doute peu de temps
titulaire, comme on doit le croire en voyant des
lettres que Jean Sans-Terre lui adressait en 1217,
pour lui annoncer que, sur le désir qu’il lui avait
manifesté de faire le voyage de la Terre-Sainte, il
donnait son emploi de sénéchal de Poitou et de Gas­
cogne à Guillaume, archevêque de Bordeaux (2).
Guillaume, trois ans plus tard (1220), eut pour suc­
cesseur Philippe de Uletot, au sujet duquel nous avons
des lettres de ce même Jean Sans-Terre ainsi con­
çues : « Aux barons et prud’hommes du Périgord,
» salut. Sachez que nous avons confié à notre cher
» et fidèle Philippe de Uletot la garde de toute notre
» terre de Poitou et de Gascogne , avec toutes leurs
» appartenances.... et, pour cela, nous vous mandons
» d’être attentifs et soumis aux ordres dudit Philippe
» comme notre sénéchal, et de lui prêter conseil et
» assistance en toute occasion, etc. (3). » Le fait du
double ordre donné aux Périgourdins do reconnaître
Martin Algais et Philippe de Uletot pour leurs séné­
chaux et de leur obéir comme tels prouve incontes­
tablement que de pareilles lettres durent être écrites
à l’occasion de Geoffroi Tyson, de Renaud de Pons et
de Guillaume, archevêque de Bordeaux, d’où il suit
que le nom de sénéchal de Gascogne et de Périgord
et celui de sénéchal de Poitou et de Gascogne n’étaient
que des variantes d’un même emploi, correspondant
sans doute à la qualification primitive de sénéchal de
Poitou et du duché de Guienne.
Il est à croire que Philippe de Uletot resta sénéchal
jusqu’en 1224 (4),époque où Louis VIII s’empara de la
(1) Rotuli litterarum patentium in turvi londinensi asservati. In fol. Londres, 1850.
(2) Ibid., ibid, p. 146, 2 pièces.
(3) Ibid, ibid, p. 165, 2 pièces.
(4) On trouve cependant II. de Viven prêtant serinent, en
1220, en qualité de sénéchal de Poitou, Guienne et Gascogne.

- 28 —

plus grande partie de la Guienne, confisquée dès
1204, mais qui n’avait pas été soumise jusqu’alors.
Comme je l’ai dit plus haut, c’est à la suite de celte
conquête que fut institué, au nom de la couronne de
France, le premier sénéchalat en titre de Périgord
donné à Hugues X de Lusignan, comte de la Marche,
nommé, dit la charte de 1243, déjà citée, immédia­
tement après la prise de La Rochelle.
Combien de temps Hugues de Lusignan fut séné­
chal de Périgord, c’est ce qu’il n’est pas possible de
déterminer d’une manière précise; mais ce qu’il y a
de certain, c’est qu’il n’exerça pas cet emploi audelà de 1226, puisqu’à l’avènement de saint Louis,
il entra dans le parti des seigneurs ligués contre la
reine Blanche.
En créant un sénéchal de Périgord, le roi Louis VIII
assigna-t-il une durée fixe aux fonctions de ce sé­
néchal? .le n’ai pu recueillir aucun renseignement à
cet égard, et les détails qu’on va lire ne sont pas de
nature à le donner à penser. Il ne m’a pas non plus
été possible de savoir si le comte de la Marche eut
un successeur immédiat, car nous n’avons rien de
positif, de l’avènement de saint Louis à 1243, épo­
que à partir de laquelle les sénéchaux se succédè­
rent, sinon régulièrement, du moins sans interrup­
tion. Toutefois, en examinant la marche des événe­
ments et en essayant de se rendre compte do ce qui
dut se passer alors par ce qui se passa plus tard, on
est porté à croire que le comte de la Marche dut avoir
un remplaçant.
Quoique la conquête de la Guienne, par Louis VIII,
eût été faite sans beaucoup de résistance, il n’en est
pas moins certain que les Anglais ne tardèrent pas à
reprendre possession d’une bonne portion du duché,
et qu’en Périgord, par exemple, s’ils furent un mo­
ment obligés d’évacuer le territoire de la presque
totalité de la province, ils ne restèrent pas long-temps
sans rentrer dans le pays, et en occuper de nouveau
toute la partie méridionale ainsi que celle de l'ouest.
Certainement, Louis VIII n’était pas encore mort qu’ils

- 29 —

en étaient déjà redevenus maîtres. Si donc le séné­
chal de Périgord avait cessé ses fonctions, par cela
seul qu’une grande étendue de la province se trou­
vait soustraite à son obéissance, il ne serait guère
resté sénéchal que quelques mois à peine. Mais telle
ne dut pas, ne put pas être la manière de procéder
de Louis VIII. 1l était bien plus naturel, au contraire,
qu’il lui enjoignît de ne pas quitter son poste et de
ne rien négliger de ce qui pouvait contribuer à main­
tenir l’autorité de la couronne de France et même à
l’agrandir au détriment de celle d’Angleterre. A l’a­
vènement de saint Louis, la situation ne changea pas,
et si le comte de la Marche se sépara de la cause de
ce roi pour se liguer avec les seigneurs, ennemis de
la reine Blanche, si même plus tard il se refit Anglais,
ce n’était pas une raison pour que la régente, dont la
conduite ne fut pas moins énergique que remarqua­
ble, par la sagesse et l’intelligence qui présidèrent à
tout ce qu’elle fit, renonçât à l’idée de conserver en
Périgord un représentant de l’autorité royale qui,
par sa seule présence, devait nécessairement beau­
coup contribuer à tenir les Anglais en respect, si
même il ne parvenait pas à affaiblir leur pouvoir. Ce
qui se passa après le traité de 1259, dont je parlerai
bientôt, ne permet guère d’en douter, et le fait dé
l’existence d’un sénéchal de Périgord qui succéda
peut-être au comte de la Marche, mais qui, dans tous
les cas, ne put occuper cette charge qu’avant 1243
et postérieurement au comte de la Marche, contribue
encore à le faire croire. En effet, je trouve dans un
document sans date certaine , mais incontestable­
ment du XIIIe siècle, et, selon toute apparence, de la
seconde moitié du règne de saint Louis, qu’il y avait
eu, à une époque antérieure, un sénéchal de Périgord
du nom d’Ancel de Saint-Yon (1), et comme ce séné(1) Arch. de l’empire, papiers non classés : Item supplicat
dictus Hugo-Belli quod ponatis vel poni faciatis, in relationequam facietis, domino regi, seu magistris dietæ curiæ
quod ipsi, ex officio suo, inquirant, ex dicto facinore, in

— 30 —

chal, dont je n’ai pas rencontré le nom ailleurs, ne
saurait prendre place parmi ceux qui figurent dans
la nomenclature, à partir de 1243, il est rationnel
d’admettre qu’il dut fonctionner dans l’intervalle
curia dicti domini regis, cum domino Ancello de SanctoYone, milite, senescallo quondam petragoricensi, et Simone
Guilberti qui, tempore homicidi perpetrati, tenebat assisiam
apud Cardalhiacum, pro dicto domino Ancello.
Je crois devoir entrer ici dans quelque? explications au
sujet d’une assertion de l’abbé Lespine. Dans son travail sur
les sénéchaux, il y est dit que le Périgord n’avait pas en­
core de sénéchal particulier en 1241, comme il paraît, par
un traité daté de la veille de l’invention de St-Etienne, au
mois d’août de cette année, conclu entre les consuls et
la commune de Périgueux, d’une part, et Helias d’Aimeric, damoisel de Ribeyrac, leur prisonnier, d’autre part.
(Rec. des titres, etc., p. 46), dont le préambule est ainsi
conçu :
« Pierre, par la grâce de Dieu, évêque de Périgueux, He­
lias Monétaire et Nantier, sergent des seigneurs le roi de
France et le sénéchal de Poitou, et leurs baillis, dans le
diocèse de Périgueux, etc. » C’est dans ces derniers mots :
et leurs baillis dans le diocèse de Périgueux, que l’abbé Les­
pine trouve la preuve de ce qu’il avance. 1l n’est pas dou­
teux que, si notre savant compatriote se fût donné .la peine
de bien se rendre compte des usages du moyen-âge, il n’eût
pas manqué de s’abstenir d’émettre une pareille assertion,
surtout s’il avait su qu’indépendamment de la terre qui
relevait directement d’eux, et constituait leurs seigneuries,
les comtes de Poitiers comme les vicomtes de. Limoges, les
évêques d’Angoulême et autres, avaient des domaines par­
ticuliers situés en Périgord. Car, dès lors, il eût reconnu
que les deux baillis-qui figurent dans le traité avec l’évê­
que de Périgueux n’étaient que les baillis de ces domaines,
appartenant en ce moment au roi de France, représenté par
le sénéchal de Poitou. Ainsi donc, la circonstance de ces
deux baillis, figurant dans ce traité, ne prouve rien ni pour
ni contre l’existence d’un sénéchal en Périgord. La seule in­
duction que l’on puisse en tirer, c’est que Helias d’Aimeric,
ou la commune de Périgueux, ou peut-être même les deux
parties ensemble, eurent, recours à eux pour le traité con­
jointement avec l’évêque de Périgueux. (Voir Arch. de l’em­
pire, J. 319, pour divers domaines des comtes de Poitiers
en Périgord).

- 31 -

compris entre l’avènement de saint Louis et 1243. Il y
a même plus, comme le document dont je viens de
parler donne à Ancel de Saint-Yon un lieutenant du
nom de Simon Guilbert, on est autorisé à penser que
le sénéchalat de Périgord était, dès lors, constitué,
quoiqu’il n’eût certainement pas encore des attribu­
tions fixes, ainsi que nous les verrons parfaitement
déterminées plus tard. On pourrait, par là, fort bien
supposer, sans trop d’invraisemblance, qu’Ancel de
Saint-Yon ne fut pas le seul sénéchal de Périgord, du­
rant cet intervalle de temps.
Dans une chronique manuscrite d’un moine ano­
nyme du Limousin, recueillie par don Estiennot, on
lit qu’en l’année 1243, Louis, roi de France, envoya
Geraud de Malemort comme sénéchal dans lés diocè­
ses de Limoges, de Périgueux et de Cahors, et que ce
Geraud fut le premier sénéchal du roi de France dans
ces contrées, depuis un temps immémorial (1). S’il fal­
lait prendre ce passage à la lettre, il est évident que
ni le comte de la Marche ni Ancel de Saint-Yon n’au­
raient été sénéchaux de Périgord (2) ; mais les faits
sont là qui prouvent le contraire. Seulement, comme
ces deux personnages ne furent sénéchaux que du
Périgord, il n’y a rien de surprenant que le moine
du Limousin , dont l’attention se portait plus parti­
culièrement sur son diocèse, sachant qu’il n’y avait
pas encore eu de sénéchal dans le Limousin, dit que
Geraud fut le premier sénéchal royal qu’on eût vu,
dans ces contrées, depuis un temps immémorial.
(1) Bibl. impériale , fonds Estiennot. Voici le texte : Anno
MCCXLIII, Ludovicus, rex Francise, misit G. de Malamorte
senescallum in lemovicensi, petragovicensi et caturicusi
diocesibus, et fuit primus senescallus régis Francise a tem­
pore quo non extabat memoria, in partibus istis. — Don
Estiennot, comme on sait, avait été chargé de recueillir
tous les documents propres à rédiger la 2e édition du Gallia
christiana.
(2) Il faudrait aussi en conclure que l’abbé Lespine avait
raison de dire qu’il n’y avait pas encore de sénéchal de Pé­
rigord en 1241.

— 32 -

Ce passage, du reste, est des plus précieux, cor
il prouve que si, jusqu’à la bataille de Taillebourg
(1242), l’organisation des provinces confisquées man­
quait de régularité, elle se constitua définitivement
et d’une manière uniforme peu de temps après cette
bataille. Quant aux attributions de Geraud de Malemort, quoiqu’il y soit dit qu’il fut sénéchal des dio­
cèses de Limoges, Périgueux et Cahors, il est cer­
tain qu’elles étaient plus restreintes que ne le donne
à entendre le passage, et qu’il ne commanda jamais
à la ville de Limoges ni au haut Limousin, qui dé­
pendirent toujours du sénéchal de Poitiers, jusqu’au
moment où le Limousin eut un sénéchal en titre; que
son autorité, de même que celle de ses successeurs,
ne s’étendit à aucune époque au-delà du bas Limou­
sin, où ils furent les représentants de l’autorité
royale pendant le même espace de temps.
Voici maintenant les noms des sénéchaux de 1243
à 1258 , époque où on commença à s'occuper de pré­
parer le traité entre Louis IX et le roi d’Angleterre,
définitivement conclu et ratifié, comme je l’ai dit, en
1259 :
Geraud de Malemorl, dont je viens de parler ; Pons
de Ville, Aimeric de Malemort, Aimeric Daneys (1).
Ce qui frappe de prime-abord, dans cette liste,
comme dans celle des autres sénéchaux qui suivront
jusqu’à la mort de saint Louis, c’est qu’à part celui
de Malemort, on n’y voit figurer que des noms obs­
curs, pris en dehors des grandes familles, confor­
mément à la sage habitude, contractée de bonne
heure par saint Louis, si même il ne la devait pas à
sa mère, de se préoccuper, dans le choix do ceux à
qui il confiait des emplois, bien moins de leur ex­
traction que de leur mérite personnel. Mais voyons
ce que l’histoire nous apprend de ces sénéchaux :
Geraud et Aimeric de Malemort appartenaient à
(1) L’abbé Lespine ne parle que de Geraud de Malemort,
de Pons de Ville et d’un Raoul de Bonnevoie, dont je n’ai
trouvé aucune trace, et que je n’ai su où placer.

— 33 —

une famille du bas Limousin (1) déjà célèbre au
XIIe siècle par le rôle qu’elle joua dans les luttes et
guerres incessantes que les enfants d’Eléonore et
d’Henri Plantagenet suscitèrent dans le pays. Indé­
pendamment de la chronique anonyme qui nous a
fourni les détails sur la nomination de Geraud de Malemort, la charte de 1243, relative au commun de la
paix, que j’ai déjà citée plusieurs fois, l’appelle:
Noble Geraud de Malemort, sénéchal de notre diocèse.
Il est à croire que Geraud de Malemort fut sénéchal
jusqu’à la fin de 1245 (2).
La famille de Pons de Ville ne m’est pas connue.
Une enquête de 1261 (3) autoriserait pourtant à pen­
ser que ce sénéchal était originaire d’Aurillac. Il nous
reste de lui un acte de 1246 qui commence ainsi :
« A tous ceux à qui ces lettres parviendront, Pons
» de Ville, sénéchal du seigneur roi de France dans
» le diocèse de Périgueux (4), salut, etc. » Ce qui
n’empêche pas qu’il ne fût aussi sénéchal du Quercy
et du bas Limousin , attendu qu’il arrivait souvent
que les sénéchaux, ayant ces trois provinces dans
leurs attributions, quand ils ne s’occupaient que de
l’une d’elles, ne prenaient que le nom de celles dont
ils avaient à parler, comme j’aurai occasion de le
faire remarquer bien souvent. Il en était de même
quand on dressait des actes où il était question d’eux,
comme dans la pièce de 1243 , où l’évêque de Péri­
gueux dit, en parlant de Geraud de Malemort, séné­
chal de notre diocèse, quoiqu'il le fût aussi de celui
de Cahors et de celui de Limoges, ou du moins du
bas Limousin. Du reste , il n’est pas facile de dire
(1) Voir la chronique de Geoffroi, prieur du Vigeois,
passim.
(2) 11 est question de son sénéchalat dans le 14e arrêt du
parlement de la Pentecôte, 1203 (olim, t. 1, p. 577), mais .
sans détails.
(3) Olim, t. 1, p. 140.
(4) Recueil de Titres, etc., p. 48.

- 34 —

combien de temps Pons de Ville exerça les fonctions
de sénéchal.
A en croire la chronique manuscrite du chanoine
Tarde (1), en 1248, Geraud de Malemort, sénéchal de
Périgord, se serait rendu à Sarlat pour lâcher de
mettre fin aux dissensions survenues entre les bour­
geois, d’une part, l’abbé et le couvent de l’autre, à
l’occasion d’une commune établie dans cette ville, ce
qui ne serait pas impossible, et ce qui prouverait
dès lors que Geraud aurait été sénéchal deux fois,
mais ce qu’il ne faut pourtant pas admettre sans te­
nir compte des détails qu’on va lire :
Saint Louis partit pour sa première croisade en
1248, et ne revint en France que le 11 juillet 1254.
Je trouve qu’au mois de juin de la même année, c’està-dire un mois avant le retour du roi, Aimeric de
Malemort se qualifiait de sénéchal général du sei­
gneur roi de France, dans les diocèses de Limoges,
Périgueux et Cahors, tant pour les conquêtes que pour
les autres choses (2). Or, il est assez naturel de penser
que le sénéchal général ne fut pas seulement institué
en 1254, mais bien plutôt que sa création remontait
au départ du roi, qui l’avait investi de pouvoirs ex­
traordinaires pendant son absence. D’où il faudrait
conclure que le sénéchal qui se rendit à Sarlat, en
1248, pouvait bien s’appeler Aimeric et non pas Ge­
raud. Toutefois, le double sénéchalat de Geraud n’est
pas tellement improbable qu’on ne puisse bien le con­
cilier avec celui d’Aimeric. Un Aimeric de Malemort,
écuyer, seigneur de Calviac, fut accusé, en 1272, d’a­
voir recèle des meurtriers, afin de les soustraire, à la
justice (3). Cet Aimeric pouvait bien être le même
que le sénéchal général du roi de France. Il n’était
malheureusement que trop commun, à cette époque,
(1) Ayant pour titre : Antiquités du Périgord et du Sarladais.
(2) Justel : Hist. générale de la maison d’Auvergne, Preu­
ves de la maison de Turenne, p. 47.
(3) Olini, t. 1cr, p. 409.

— 35 -

de voir les personnages les plus haut placés se
faire un jeu des lois et des devoirs sociaux les plus
sacrés. Cependant le titre d’écuyer autorise à croire
qu’il s’agissait d’un jeune homme, du fils peut-être
du sénéchal général.
Dans le travail dont j’ai déjà parlé, l’abbé Lespine
donne le nom d’un Raoul de Bonnevoie qui aurait été
sénéchal en 1252, sans d’ailleurs fournir aucun dé­
tail sur l’homme ni sur son sénéchalat. Si ce Raoul
de Bonnevoie fut réellement sénéchal de Périgord
en 1252, en rapprochant ce fait de celui de 1248
fourni par le chanoine Tarde, il faudrait en conclure
qu’indépendamment du sénéchal général des trois
diocèses, il y aurait eu des sénéchaux particuliers
pour chacun de ces diocèses. Toutefois, j’ai hâte de
dire qu’en outre de ce que je n’ai rien pu recueillir
sur le sénéchal Raoul de Bonnevoie, je n’ai même
pas rencontré trace de son nom, et que les Olim
eux-mêmes, où les noms de tous les fonctionnaires
de ce temps-là figurent une fois ou autre, n’en font
pas mention; d’où je me crois autorisé à penser que
l’abbé Lespine aura été induit en erreur ; dans tous
les cas, il serait plus naturel d’admettre que si Raoul
de Bonnevoie fut sénéchal, il ne put l’être que pos­
térieurement à 1254, c’est-à-dire en 1255 et 1256.
Mais, pour repousser cette dernière supposition, à
l’absence de tout renseignement sur son compte
vient se joindre encore la probabilité de l’existence
d’un autre sénéchal à la même époque. En effet, je
trouve qu’Aimeric Daneys, dont la famille du reste
m’est demeurée inconnue, était sénéchal en 1257 (1);
et comme, d’une part, il est à croire qu’Aimeric de
Malemort ne dut pas cesser d’être sénéchal général
immédiatement après le retour de saint Louis, et
que, de l’autre, après Aimeric Daneys, les sénéchaux
se succédèrent avec une telle rapidité, ou fonction­
nèrent avec une telle confusion, par suite des événe­
ments que je vais faire connaître, que son sénéchalat
\

(1) Arch. de l’empire, .J. 475, n° 17.

:

i

ne dut pas se prolonger au-delà de 1257, il me pa­
raîtrait tout naturel d’en induire qu’Aimeric Daneys
fut le successeur d’Aimeric de Malemort, quand bien
même il n’y aurait pas d’autre motif de repousser
l’idée d’un sénéchal intermédiaire. Mais ce qui se
passa en 1256 contribue tellement à corroborer
cette supposition, qu’à mes yeux elle se change en
certitude. Voici ce qu’on lit dans les grandes chroni­
ques de Saint-Denis (1) :
« Nous Loys, roy de France, par la grâce de Dieu,
» établissons que nos baillis (2), viscomtes, prévos,
» maieurs, de quelque office que il soient, facent
» sérement que, tant comme il soient ès offices et es
» baillies, il feront droit à chascun , sans exception
» des personnes, ainsi au povre comme au riche, et
» à l’estranger comme au privé, et garderont les us
» et les coustumes qui sont bonnes et approuvées ; et
» se il vient chose que ceux qui sont ès offices dessus
» dis facent contre leur sérement, et il en soient
» atteins, nous voulons que il en soient punis en leur
» propres personnes et en leurs biens, selon leur
» meffait; et seront les baillis punis , par nous, et
» les autres par les baillis. Après nous voulons que
« nos baillis et tous nos autres sergens feront loy
» qu’il garderont nos rentes, et que nos drois ne
» soient amenuisiés (amoindris), et, après ce, il ne
» prendront ne ne recevront, par eux ne par autres,
» dons que on leur face, ne or ne argent, ne béné» fice personnel, ne autre chose, se ce n’est pain ou
» vin ou fruit ou autre viande , jusques à la somme
» de 10 s. parisis (en la semaine), et voulons que nul,
» leurtantsoit privé (quelque lié qu’il soit avec eux),
» reçoive courtoisie, en leur nom.
(1) T. iv, p. 543.
(2) Les baillis et sénéchaux, comme je l’ai dit plus haut,
avaient Uni par ne faire qu’un. Ce qui est dit ici des baillis
s’applique donc également aux sénéchaux. Du reste, le mot
seneschaulx se lit dans le rec. des ord. des R. de Fr. (Voir In
note suivante.)

- 37 -

» Et avec ce nous voulons que il promettent, par
» leur sérement, que jà ne feront présent ne donront
» à nul qui soit de nostre conseil ne à autre qui leur
«appartiengue, ne aux enquesteurs qui voisent
» (vont) pour enquerre (enquérir) de leurs baillies ou
» de leurs prévostés, comment il se maintiennent ;
» avec ce, il promettront, par leur sérement, qu’il
» ne partiront (n’auront part) à nulles de nos rentes,
» ou de nos baillies ou de nos msnnois ne a nulle
» chose qui nous appartiengue. »
Le reste se résume comme il suit : Si les baillis ont
sous eux prévôts, maires ou sergents, rapineurs ou
usuriers, ils seront destitués et punis. — Afin que le
serment qu’ils feront soit étroitement gardé, ils le
feront en pleine assise. — Les serments injurieux à
Dieu et à sa mère et le jeu de dés sont interdits aux
prévôts et aux sergents. — On ne fabriquera plus de
dés; — il n’y aura plus de maisons de prostitution
affichées ; — les baillis ne pourront avoir possessions
ni rentes dans l’étendue de leurbaillage; ils n’y pour­
ront marier leurs enfants, ni leurs parents , ni les
faire entrer dans les ordres, ni donner des bénéfices
aux églises, sans la permission du roi. —Ils ne pren­
dront gîte ni procuration dans les maisons de reli­
gion. — Les baillis et prévôts auront le moins de
sergents possible, pour ne pas grever le peuple, et
ces sergents seront nommés en pleine assise. — Les
sergents ne devront être écoutés de personne, que
tout autant qu’ils seront munis de lettres royales. —■
Les violences sont interdites, et nul ne pourra être
tenu en prison pour dette, s’il fait abandon de ce
qu’il possède, que dans le cas où il sera débiteur du
roi. —'Le débiteur qui confesse sa dette ne paiera
point d’amende, et s’il y a amende à imposer, elle
devra l’être en vertu d’un jugement. — Si prévôts ou
baillis voulaient se faire payer amende en cachette,
qu’ils soient punis, dans leurs biens et dans leurs
corps. —Baillis et prévôts ne doivent se permettre
de vendre leurs emplois ou de s’en dessaisir en faveur
d’autres. — Si deux ou trois personnes achètent

— 38 —

ensemble un office quelconque, une seule d’elles
devra l’occuper et le remplir. — Nul sergent ne
pourra faire de poursuites, parlui-même, contre ses
débiteurs, que tout autant qu’il s’agirait de son office.
— II est défendu de déplacer les affaires, et les procès
devront toujours être jugés par le tribunal devant
lequel ils auront été entamés; pour ne pas induire
les parties en dépenses inutiles. — II est interdit de
déposséder qui que ce soit, sans l’autorisation du roi.
— Le commerce du blé et du vin et autres marchan­
dises sera libre, et il est permis à un chacun d’aller
vendre où il voudra. — Les baillis ne quitteront leurs
baillages que 40 jours après avoir cessé, leurs fonc­
tions, afin qu’ils puissent répondre aux réclamations
qui leur seront faites (1).
Cette réforme importante ne pouvait pas se faire
brusquement. Il fallut donc que le roi s’en occupât
quelque temps avant qu’elle parût. Il est à croire
qu’il y avait pensé dès 1255, d’où je conclus qu’il est
permis de supposer, sans trop d’invraisemblance,
qu’il n’y eut pas de changement dans les fonction­
naires pendant qu’on la préparait. Quant à Aimeric
Daneys, quoiqu’il soit parlé de lui dans une enquête
de 1261 (2), il est d’autant plus probable qu’il n’était
plus sénéchal en 1258, qu’à partir de cette époque,
rien ne donne à penser que ses fonctions se prolon­
gèrent. Ce qui se passa dans le cours de cette année
et de l’année suivante, et une véritable perturbation
qui se produisit dans les fonctions du sénéchalat, de
(1) Cet établissement de saint Louis est inséré dans le Recueil
des ord. des R. de Fr.,t. 1., p. 67, avec la date de 1254,
et il s’y trouve reproduit, à quelques variantes près, p. 77,
sous la date de 1256, qui est la véritable, comme je l’expli­
querai ailleurs. Dans l’un et l’autre cas, le texte du recueil
est écrit en style et revêtu de toutes les formes de la chan­
cellerie , et toujours et partout on y trouve le mot sénéchaux
à côté de celui de baillis.
(2) L’abbé d’Obasine avait porté une plainte contre lui,
et l’accusait de lui avoir fait des violences, en lui causant des
dommages, pendant qu’il était sénéchal de Périgord, etc.

- 39 -

1258 à 1264, ne me laissent pas de doute à cet
égard.
Depuis cette grande bataille de Taillebourg, que
j’ai rappelée un peu plus haut, les trêves et les né­
gociations avaient succédé aux luttes violentes de la
France et de l’Angleterre, jusqu’à la fin de 1258. A
cette époque, Henri III s’étant rendu à Paris, un traité
fut ménagé , comme je l’ai dit, entre saint Louis et
ce roi. Par ce traité, saint Louis lui donna tout ce
qu’il possédait dans les trois évêchés de Limoges,
Cahors et Périgueux , sauf l’hommage de ses frères
et ce qu’il ne pouvait pas mettre hors de sa main,
avec d’autres concessions encore qu’il est inutile de
rapporter ici, et, de son côté, Henri III déclara qu’il
tenait ces divers dons à hommage-lige, ainsi que tout
ce qu’il possédait sur la terre de France, qu’il de­
vait en faire le service au monarque français, com­
me suzerain du duché de Guienne, et qu’il renonçait
à tous les droits qu’il avait ou pouvait avoir sur la
Normandie, l’Anjou, la Touraine, le Maine, le Poi­
tou et toutes les autres provinces ou îles dépendant
du royaume de France (1). Ce traité, définitivement
conclu et ratifié, en 1259, changea complètement la
marche des affaires et compliqua l’administration
d’une manière toute particulière. A partir de ce
moment, le roi d’Angleterre, en sa qualité de duc de
Guienne, eut un sénéchal de Périgord, Quercy et
Bas-Limousin , fonctionnant à côté du sénéchal du
roi de France pour ces mêmes provinces ; car SaintLouis , par la raison qu’il s’était réservé l’hommage
de ses frères et ce qu’il ne pouvait pas mettre hors
de sa main, comme aussi , sans doute, en sa qualité
de suzerain, loin de supprimer son sénéchal, le
maintint religieusement. Ce sénéchal , du reste,
comme sénéchal de suzerain, exerça toujours une
prééminence sur le sénéchal du duc de Guienne ;
(1) Rimer, t. ier, p. 688. — Voir aussi les chroniques de
Saint-Denis, t. ier, p. 364 (éd. de P. Paris, 6 vol. in-8°) et
Guillaume oe Nangis: De (jestis Ludovici, regis Francorum.

- 40 -

mais il n’en résulta pas moins une complication fâ­
cheuse. Revenons actuellement aux sénéchaux des
rois de France, dont voici les noms, de 1260 à 1299,
sauf à nous occuper plus tard de ceux des ducs de
Guienne :
Pierre Sergent, Guillaume du Puy, Raoul de Trapes (1), Henri de Cusance (2), Pierre des Saules (3),
Eudes de Fazelle (4), Simon de Melun (5) , Jean de
Villete, Jean de Montigny (6), Raoul de Rruley, Jean
d’Arrablay, Guichard de Marzac , Giraud Flotte (7).
Mais avant tout attachons-nous aux détails qui
nous restent sur la perturbation dont je viens de
parler.
On lit dans le huitième arrêt du parlement des
octaves de la Toussaint de 1265, à l’occasion d’une
plainte portée par l’évêque de Limoges contre le
sénéchal de Périgord, Henri de Cusance, dont il sera
bientôt question : « Enfin, après avoir su, par Raoul
» de Trapes, Pierre Sergent et Guillaume du Puy,
» sergents du roi, qui avaient été sénéchaux, pour
» ledit roi, dans le même pays, etc. (8). » D’où il suit
que, de 1258 à 1264, c’est-à-dire dans l’espace de
sept ans et peut-être moins , il y avait eu trois
sénéchaux pour le roi de France ; et comme , d’un
autre côté, nous trouvons dans la septième enquête
du parlement des octaves de la Chandeleur, 1262
(1263 N. S.) (9) qu’à cette époque, Guillaume du Puy
n’était que sergent du roi, et que cependant, selon
la manière dont les noms sont disposés dans l’arrêt
(1) L’abbé Lespine ne parle pas de ces trois sénéchaux,
qui paraissent avoir fonctionné dans des conditions excep­
tionnelles, comme on va le voir.
(2) L’abbé Lespine n’en parle pas non plus.
(5) L’abbé Lespine l’appelle Pierre des Sceaulx.
(4) L’abbé Lespine l’appelle Eudes de Frazel.
(5) L’abbé Lespine n’en parle pas.
(6) L’abbé Lespine l’appelle Jean de Montignac.
(7) L’abbé Lespine n’en parle pas.
(8) Olim , t. 1, p. 618.
(9) Ibid, ibid, p. 169.

-41
de 1265, ce Guillaume n'aurait dû remplir les fonc­
tions de sénéchal que le troisième; il faut admettre
ou que la perturbation fut telle que les trois sergents
remplirent simultanément les fonctions du sénéchalat, ou qu’ils furent sénéchaux à tour de rôle, en
raison des circonstances et des exigences de certaines
complications, ou que Guillaume du Puy ne fonc­
tionna ni le troisième ni le second, mais le premier,
ou qu’il y a eu une erreur de commise dans la sep­
tième enquête du parlement de la Chandeleur de
1262, et que Guillaume du Puy, au lieu d’être sim­
plement appelé sergent du roi, aurait dû être qualifié
de sénéchal; par suite de quoi, au commencement de
1263,1a perturbation avait cessé. Or, de toute ma­
nière, il demeure démontré que la perturbation fut
réelle et se prolongea de six à sept ans, durant les­
quels trois sergents royaux remplirent les fonctions du
sénéchalat, sans qu’il soit possible de dire exactement
pendant combien de temps et à quelle époque chacun
d’eux occupa l’emploi (1). Quant à la perturbation
en elle-même, elle donnerait à croire que saint
Louis, depuis les préliminaires du traité de 1259
jusqu’il l’époque où le roi Henri III et son fils devin­
rent prisonniers du comte de Leycester (1264), à la
suite des troubles survenus en Angleterre â cause
des statuts et expédients d'Oxford (2), aurait hésité
(1) Il est seulement constant que Raoul de Trapes était
sénéchal ou du moins en remplissait les fonctions en 1260,
comme nous l’apprend le dixième arrêt du parlement de la
Saint-Martin d’hiver de cette année. (Olim, t. 1, p. 487.)
(2) En 1258, pendant qu’Henri cherchait à se ménager
un traité avec Louis IX, et quelques mois avant qu’il partit
pour la France à ce sujet (il se rendit en France en décem­
bre), les barons d’Angleterre, ayant à leur tête Symon de
Montfort, comte de Leycester, sê soulevèrent, sous’ le pré­
texte d’une réformation du royaume, et contraignirent le
roi à signer des articles qu’on appela statuts et expédients
d’Oxford. Henri, qui n’en voulait pas, ne se hâta que da­
vantage de terminer avec saint Louis. Après bien des vicis­
situdes qui occupèrent les années 1261-1265, les barons,

4

— 42 —

sur le parti qu’il avait à prendre au sujet d'un séné­
chal en Périgord, et qu’il ne se serait décidé à lui con­
server définitivement toute l’autorité dont il disposait
avant le traité de 1259, qu’en voyant la tournure
que prenaient les affaires en Angleterre, tournure
qui pouvait lui laisser craindre que l’insurrection
gagnât le continent, sans compter qu’il dut être
blessé de voir les Anglais ne pas respecter le juge­
ment rendu par lui, entre eux et leur roi. Quoi qu’il
en soit, il est certain qu’à partir de I264, nous
retrouvons le sénéchalat de Périgord fonctionnant
dans les conditions accoutumées, et pour sénéchal
Henri de Cusance, dont l’origine ne m’est pas con­
nue.
Henri de Cusance était bailli de Mâcon en 1262 et
très probablement sénéchal de Périgord dès 1264. Il
continua à en exercer les fonctions en 1265 et partie
de 1266.11 était mort en 1269 (1).
Nous avons déjà vu Raoul de Trapes remplissant
tour à tour les fonctions de sénéchal et de sergent
royal, conjointement avec Pierre Sergent et Guil­
laume duPuy. C’est lui qui, en 1261, fit, à Aurillac,
l’enquête dont il a été question, au sujet de Pons de
Ville, et dans laquelle il ne prend que le titre de
sergent royal. Celle relative aux plaintes de l’abbé
el du couvent d’Obasine contre Aimeric Daneys, da­
tée de la même année, est également de lui, agissant
ou même titre. Il était sénéchal en 1266 (2). Il con­
tinua de l’être en 1267 (3), en 1268 (4) et en 1269 (5).
A partir de ce moment, on le perd de vue, et il n’est
d’une part, et le roi, de l’autre, d’un commun accord,
consentirent à prendre Louis IX pour arbitre. Le jugement
du roi de France, essentiellement équitable, ne plut à per­
sonne. Il avait été rendu en janvier 1264. En mai, le roi
était prisonnier des révoltés.
(1) Olim, t. 1, p. 167, 211, 230, 617 et 780.
(2) Recueil des titres, etc., p. 229.
(5j Olim, t. 1, p. 258, 261, 681, 684, 685, 693 , 712.
(4) Ibid., p. 271, 723, 724.
(5) Ibid., p. 314, 766, 780 et 788.

— 43 —

plus question de lui dans les documents du temps.
Son sénéchalat pourrait cependant s’être prolongé
jusqu’en août ou septembre 1270.
Pierre des Saules et non pas de Sceaulx, comme
l’appelle, l’abbé Lespine, qui lui succéda , était che­
valier, ce qui me porterait h croire qu’il fut nommé
à l’avènement de Philippe-le-Hardi (1). On le voit
remplissant les fonctions de sénéchal en 1271 (2). 11
est à croire qu’il- les continua en 1272 et 1273, peutêtre même en 1274; mais, pour sûr, il ne les exer­
çait plus en 1275 , car nous le voyons, à cette épo­
que, faisant des enquêtes en Bourgogne (3).
Son successeur avait nom Eudes deFazelle et non
pas de Frazel, ainsi que l’a écrit l’abbé Lespine. Il
était sénéchal dès 1275 (4), et en remplissait encore
les fonctions en 1277 (5). Il n’y a, du reste, aucun
détail précis sur son sénéchalat.
Simon de Melun (6) succéda à Eudes de Fazelle, et
comme on ne le voit figurer qu’à la (in de 1278 (7),
on doit naturellement en conclure que Eudes de
Fazelle continua d'être sénéchal pendant une partie
de cette année. Dans un acte de 1280 (8), Simon est
appelé sénéchal de Périgord, de Quercy et de Limou­
sin. Une charte de 1281 (9) lui donne la même
(1) Il est certain que Philippe-le-Hardi, loin de suivre les
errements de saint Louis, confia de préférence les fonctions
publiques de cette nature à des personnes appartenant à la
noblesse.
(2) Olim, t. 1 , p. 379, 884 et 885.
(5) Ibid., t. 2, p. 66.
(4) Recueil des ord. des rois de France, t. 3, p. 59.
(5) L’abbé Lespine, travail déjà cité.
(6) Ce Simon de Melun est le même que celui fait maré­
chal de France en 1293 et mort en 1302.
(7) Justel, Preuves de la maison de Turenne, \ï. 61.
(8) C’est Pacte d’acquisition du terrain pour construire
la bastille du Mont-de-Domme ( aujourd’hui Homme, cheflieu de canton). Arch. de l’empire, J. 295, n° 52.
(9) Arch. de l’empire, K. 35, n° 3, et Justel, Preuves de
la maison de Turenne, p. 64.

— 44 -

qualification. Il ne paraît pas que son sénéchalat se soit
prolongé au-delà dé cette époque.
Il fut remplacé par Jean de Vilette, originaire, ce
semble, du Limousin (1), et que dès 1281 (2), on voit
qualifié du titre de maître, ce qui prouve qu’il était
homme de robe. Je n’ai retrouvé que deux actes où
il soit question de lui, comme sénéchal de Péri­
gord (3), et ces actes sont, l’un et l’autre, de 1282.
Le premier est une enquête imprimée dans le 2e vol.
des Olim (4). Il était alors à Paris, assistant à une
séance du parlement; le second, ce sont des lettres
de lui, datées de Périgueux, par lesquelles il recon­
naît certains privilèges du consulat de la ville (5). Il
est à croire cependant que ses fonctions se prolon­
gèrent au-delà de cette époque , puisqu’en 1284,
Jean de Montigny, et non pas de Montignac, comme
l’a cru l’abbé Lespine, rappelle son prédécesseur.
Jean de Montigny était chevalier et garde des foires
de Champagne dès 1277 (6'. Il n’est pas facile de
fixer la durée de son sénéchalat par les pièces qui
nous restent de lui. Les deux seules que je connaisse
sont de 1284 (7); mais comme i! eut pour successeur
Baoul de Bruley, que nous ne trouvons fonctionnant
qu’en 1288 (8), il est à présumer qu’il fut sénéchal
pendant plusieurs années. D’ailleurs, Jean de Monligny, originaire du nord de la France, n’était pas un
homme ordinaire. Après avoir quitté le Périgord, il
fut fait tour ii tour bailli de Vermandois et de Sens,
(1) Les lettres de Plilippe-le-Bcl de 1283, confirmant les
coutumes de Saint-Junien (Rec. des ord. des rois de France,
c. 15, p. 362.), parlent d’un G. de Villette, qui paraît être
originaire du pays.
(2) Olim, l. 2, p. 54.
(5) Une charte sans date (J. 1030) dit qu’il avait été sé­
néchal d’Agenais pour le roi de France.
(4) P. 202.
(5) Recueil des litres, etc., p. 229.
(6) Ohm, t. 2, p. 100.
(7) Recueil des titres, etc., p. 88 et 229.
(8) Ibid., p. 229.

— 45 -

puis prévôt de Paris (1), et finit par devenir conseil­
ler du roi, s’il ne l’était dès le principe (2).
A part les lettres à la date citée plus haut et où il
se qualifie sénéchal de Périgord et de Quercy pour le
roi de France, il ne nous reste rien de positif sur
Raoul de Bruley, ni sur la durée de son sénéchalat,
ni sur sa famille, ni sur les diverses autres fonctions
qu’il put exercer. Tout ce que nous savons, c’est
qu’il fut le prédécesseur de Jean d’Arrablay Ier.
Jean d’Arrablay Ier, originaire des environsdeGien,
en Gatinais, et père de Pierre Caudinal d’Arrablay,
qui joua un si grand rôle sous le règne de Philippele-Bel. ne paraît pas être entré en fonctions avant
1291 (3). Du moins, on ne trouve rien d’antérieur
le concernant. Les événements survenus durant son
sénéchalat lui donnèrent une importance que n’avaient
pas eue les sénéchaux ses prédécesseurs C’est lui
qui fut chargé de signifier l’ajournement au parlement
de France fait au roi d’Angleterre en 1293, et qui
précéda la deuxième confiscation de la Guienne sur
les Anglais, opérée par Philippe-le-Bel (4). La ma­
nière dont il s’acquitta de cette mission et sa con­
duite durant tout le temps de ses fonctions prouvent
assez combien Philippe-le-Bel avait eu raison de le
choisir. Son fils et lui du reste ne furent pas les seuls
de celte famille qui se rendirent recommandables;
nous verrons, au XIVe siècle, deux autres Arrablay
devenir sénéchaux de Périgord (5). Il était encore
sénéchal à ia fin de 1293 (6), et pourrait fort bien

(1) Olim, t. 2, p. 320. Pour le baillage de Sens, voir t. 5,
p. 1545.
(2) Ibid., t. 2, p. 161.
(5) Reccueil des pièces, etc., p. 231.
(4) Olim, t. 2, p. 9. Voir mon article sur cette confisca­
tion. Annales agricoles et littéraires de la Dordogne, 2me sé­
rie, t. 2, p. 89 et 116.
(5) Jean II et Pierre dit le Jeune.
(6) Les lettres d’ajournement signifiées au roi d’Angle­
terre sont du mois de décembre.
4-

- 46 —

n’avoir cessé de l’être que vers le milieu de 1294 (1).
Le successeur de Jean d’Arrablay Ier s’appelait
Guichard de Marziac. Il était chevalier et originaire
du Lyonnais (2). Il fonctionnait dès 1294 , comme je
l’ai expliqué dans la note n° 1. Il fut le premier
bailli du roi, à Montpellier, en 1293 (3). En 1297, il
était sénéchal de Toulouse (4), et prenait la qualité
de gouverneur-capitaine de Guienne et de toute la
Gascogne, conjointement avec Henri, élu sénéchal de
Carcassonne (5); ce qui donnerait à penser que, par
suite de la continuation de la guerre avec les Anglais,
commencée en 1294, on avait concentré sur eux le
commandement de tout le pays pour ne pas le subdi­
viser entre divers sénéchaux ; cela n’est cependant
pas vrai, puisque cette même année, ces deux capi­
taines adressèrent des lettres au sénéchal de Péri­
gord (6). Il faut donc en conclure que Giraud Flotte,
(1) Je base cette opinion sur les diverses lettres repro­
duites dans le procès-verbal de 1535. (Recueil de litres, etc.,
p. 216 et suivantes.) On serait tenté de croire que ces lettres
furent données par chacun des sénéchaux dont elles émanent
à mesure que ces sénéchaux prenaient possession de la séné­
chaussée. Les lettres de Guichard de Marziac sont datées du
lundi après les octaves de saint Pierre et saint Paul (le 12
juillet) 1294. Il pourrait donc avoir été nommé à Pâques,
époque où commentait alors l’année, et n’être venu en Péri­
gord qu’à la fin de juin. Je ne dois pas oublier de rappeler
ici que des lettres portant la date des octaves de la Pentecôte
1295 (Arch. de l’empire, J. 1030), donnent au sénéchal le nom
de Pierre d’Arrablay; mais il est évident que c’est une
erreur, puisque Jean l’était encore en décembre même
année.
(2) ilist. de Lang, t. 4, p. 92.
(5) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid. C’est lui qui fonda Marziac, dans le diocèse
d’Auch. Dans le cours de l'année 1297, il fut accusé de
prévarication, et ses biens furent saisis ; mais le roi le réha­
bilita. Seulement, à partir de ce moment, il n’exerça plus
d’emplois.
(G) Bibl. imp., coll. Doat, Périgord, t. 1, p. 493.

- 47 -

que nous voyons remplir l’emploi en 1299, l’occupait
aussi dès 1297. Ce Giraud Flotte était frère du chan­
celier de ce nom, originaire d’Auvergne (1). Giraud
Flotte se trouvait à Paris en 1300 (2), conduisant les
contingents de la sénéchaussée à l’armée de Flandre.
Il ne paraît pas être revenu en Périgord.
Voilà ce que j’ai pu recueillir sur les sénéchaux
de Périgord, pour le roi de France, durant le xme siè­
cle. Passonsactuellementaux sénéchaux de Périgord,
Quercv et Limousin, pour le roi d’Angleterre.
Jean de La Linde, chevalier (3),est le premier que
j’ai trouvé ayant porté le titre officiel de sénéchal de
Périgord, de Limousin et de Quercy, pour le roi
d’Angleterre. Il figure, en cette qualité, dans un ju­
gement de 1262, rendu par la cour de Gascogne,
entre Renaud de Pons et Marguerite de Turenne, sa
femme, d’une part, et le roi d’Angleterre, d’autre
part, au sujet du château de Bergerac. Mais il est à
remarquer que le traité qui investissait le roi d’Angle­
terre du duché de Guienne est, ainsi qu’on l’a vu
plus haut, de 1239, et qu’en 1260 Jean de La Linde
était agent du roi d’Angleterre en Castille (4), d’où
il pourrait bien se faire qu’un autre l’eût précédé
dans les fonctions qu’il exerçait; et comme,en 1262,
il est parlé d’un Bertrand de Cardaillac qui aurait été
sénéchal vers cette époque, sans qu’on fixe la date
précise de son sénéchalat (5), il ne serait pas improba(1) Hisl. généalogique de la maison et couronne de France,
etc., par le père Simplicien, édit, du P. Ancelme, t. G,
p. 275.
(2) Ibid.
(3) Dans leur notice d’un manuscrit de la bibliothèque de
Wolfenbutlel, MM. Martial et Jules Delpit, p. 174, l’appel­
lent Jean de La Lande; mais indépendamment de ce que, dans
l’acte qu’ils reproduisent en partie, il est bien nommé Jean
de La Linde, un grand nombre d’autres actes lui donnent
aussi ce nom.
(4) Fœdera, littera et acta publica, ou nouv. éd. de Rimer,
t. 1, part. lre, p. 401.
(5) Ibid., ibid., ibid., p. 397.

- 48 -

ble de supposer que le premier sénéchal, pour le roi
d’Angleterre, eût été ce Bertrand de Cardaillac ; de
même, cependant, qu’on est aussi en droit de penser
qu’il lut successeur de Jean de La Linde, parce que
la difficulté, pour la date précise de l'installation de
ce sénéchal, se représente pour l’entrée en fonctions
de celui qui le remplaça, selon lès actes connus.
Jean de La Linde était encore sénéchal en 4264 (1);
mais il ne l’était plus en 1266, du moins il n’en pre­
nait plus le titre(2). Il exerçait encore des fonctions
publiques en 1272 (3).
Les Olirn, parlement des octaves de la Chandeleur,
1268(4), parlent d’un sénéchal de Limousin, pour le
roi d’Angleterre , qui avait enlevé le château de
Gimel (5) il Raoul de Béaulort. Le parlement de la
Chandeleur de 1269(6) dit que Fauteur de cette vio­
lence s’appelait Imbert Laguionie. C’était donc Im­
bert Laguionie qui était sénéchal de Périgord, Quercy
et Limousin, pour le roi d’Angleterre, en 1268. Mais
l’était-il depuis que Jean de La Linde avait cessé de
l’être, ou y en avait-il eu un autre entre Jean de La
Linde et lui ? C’est ce qu’on ne saurait dire ; seule­
ment, comme il était mort en 1269, il est bien cer­
tain qu’à cette époque il avait dû être remplacé. Il
ne resterait donc qu’à savoir s’il fut remplacé par
Etienne Ferriol de Luningues. ou Cuningues, qu’on
trouve fonctionnant en 1272 (7), ou s’il eut un suc­
cesseur immédiat, auquel succéda Etienne Ferriol.
Or, les documents se taisent à cet égard. 'Fout ce
que j’ai pu constater, c’est (qu’Etienne Ferriol était
(Il Ibid., ibid., ibid., p. 435.
(2) Ibid., ibid., ibid., p. 471.
(5) Ibid., ibid., ibid., p. 490.
(4) T. 1er, p. 284,
. (5) Le château de Gimel était placé sur les contins du Pé­
rigord et du Limousin. La localité a conservé ce nom, et je
crois que le château n’a pas entièrement disparu.
(6) Olim, t. 1er, p. 520.
(7) Lettres du roi d’Angleterre, bibl. imp., coll. Brequigny, Gmenne, t. 3.-

Z

- 49 -

encore sénéchal en 1276 (1). L’incertitude re­
commence à cette époque, et se prolonge jusqu'en
1280,où nous trouvons Jean de Grailly, l’un des an­
cêtres du fameux captal de Bug, si célèbre vers le
milieu du XIVe siècle, exerçant les fonctions qu’avait
remplies Etienne Ferriol. Il se présente cependant
ici une circonstance particulière : c’est que cet agent
du roi d’Angleterre prenait le, titre-de sénéchal, pour
le roi d’Angleterre, de Gascogne, Agenais, Limou­
sin, Périgord, Quercy el Saintonge (2) ; tondis que
les Olirn ,(3) se bornent à l’appeler sénéchal de Pé­
rigord, pour le roi d’Angleterre ; d’où je serais porté
à conclure que divers autres personnages que nous
trouvons, ayant exercé les fonctions de sénéchaux
de Guienne et Gascogne, sans qu’il leur soit attribué
d’autres qualités, pourraient bien aussi avoir eu,
dans leur attributions, le Périgord, le Quercy, le Li­
mousin, etc.
Jean de Grailly était encore sénéchal en 1284 (4)
et peut-être même en 1285; mais on ne saurait dire
s’il le fut plus long-temps, quoique diverses lettres
du roi d’Angleterre do 1286. 1287 et 1288 parlent
du sénéchal de Périgord ou s’adressent à lui (5). Des
lettres de ce même roi, portant la date de juin
1289 (6), donnent l’emploi à Elie de Campagne, ou
plutôt de Caupenne (7), famille de Guienne, célèbre
dans ce temps-là. A partir de ce moment, il n’y a
plus de certitude pour les noms ni pour les époques.
On trouve cependant un Brun de La Paye, sans
doute le même que, par erreur, on appelle, dans les
(1) Ibid.
(2) Justel, Preuves de la maison de Turenne, p. 67.
(5) T. 2, p. 57.
(4) Justel, Preuves de la maison de Turenne, p. 67.
(5) Bibl. imp,, coll. Brequigny, vol. relatifs à la Guienne,
passim.
(6) Ibid., ibid., t. 4. Justel, Preuves de la maison de Tu­
renne, p. 70.
(7) Catal. des Bol. G. N. el Fr., t. !., p. 26.

/

— 50 —

Olim, Brun de LaSaye, chevalier (1), qu’on dit avoir
été sénéchal pour le roi d'Angleterre vers la fin du
xme siècle, et un Guillaume Raimond de Saint-Di­
dier, qui l’aurait pareillement été vers le même
temps; mais aucune date, aucun fait ne permettent
de préciser ni l’époque ni la durée de leur sénécha­
lat (2).
Tel fut le mouvement du personnel des sénéchaux
de Périgord, pour l’une et l’autre cour, durant le
XIIIe siècle. Dans un travail subséquent, j’essaierai
de faire connaître le mouvement administratif, dans
toutes ses parties.
(1) T. 2, p. 84.
(2) Bihl. imp., coll. Brequigny, Guienne, t. 10.

L

-