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Médias

Fait partie de Les Eaux-bonnes dans la Phtisie

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:

LES EAUX-BONNES
DANS

LA PHTHISIE PULMONAIRE
PAR

E. CAZENAVE DE LA ROCHE
ooO
D. M. P.

Quimper, Typographie de Kerangal.

I 878

A Messieurs Chancerelle et Cie,
Fermiers des Eaux-Bonnes.
Messieurs ,

Vous avez bien voulu me demander de con­
denser dans quelques pages le résultat clinique
de mes observations sur l'action curative des
Eaux-Bonnes dans la Phthisie pulmonaire. Ces
pages, les voici. Elles renferment le résumé
succinct de mes vingt-sept années d’ expérimen­
tation de ces Eaux. A l’appui de chacune des
assertions émises, je pourrais aisément fournir
la preuve, si le doute était permis. Mais il ne
saurait l’être. Appuyée sur la tradition, la
vieille réputation des Eaux - Bonnes dans le
traitement des maladies de poitrine n' a-t-elle
pas pour caution la grande autorité de la dy­
nastie médicale des Bordeu ?
Sobre de théories et de technologie pompeuse,
j’ai pris l’observation pour guide, et l’intérêt
du malade pour but. J’ose donc espèrer que ces
lignes porteront la conviction clans l’esprit des
médecins, et l’espérance dans le cœur de ceux
qui l’ont perdue.
Agréez Messieurs, l’assurance de mes senti­
ments distingués.
Cazenave de la Roche,
d.m.p.

LES EAUX-BONNES

DANS LA PHTHISIE PULMONAIRE

Considérations générales sur la Phthisie et sur sa
curabilité par les Eaux-Bonnes.
De toutes les maladies auxquelles l’espèce humaine
est sujette, la Phthisie pulmonaire est sans contredit
une des plus meurtrières et des plus fréquentes. L’énorme
place qu’elle occupe dans la léthalité des peuples est
d’autant plus effrayante qu’elle va chaque jour crois­
sant. Ubiquitaire, la Phthisie se rit des climats, et son
lugubre empire s’étend sous toutes les latitudes. Son
universalité et le lourd tribut que celle-ci lui assure sur
le genre humain font de cette formidable entité une indi­
vidualité sans similaire dans la nosographie de l’homme.
Sans égard pour l’âge, ni pour le sexe, ce n’est pour­
tant pas au hasard, en aveugle, que le fléau frappe ses
coups. Il choisit ses victimes : les jeunes gens, les
natures d’élite semblent tout particulièrement l’objet de
ses préférences. Si dans nos zones tempérées, la phthi­
sie décime dans leur fleur les générations, sous les
Tropiques, par-delà l’Équateur, elle dévore des popula­
tions entières. Multiple dans ses origines, irrégulière
dans son évolution, participant à la fois des maladies

chroniques et des phlegmasies aiguës, variable dans
ses modalités comme dans ses attaques, sans caractère
spécifique, telle nous apparaît la Phthisie : insaisissable
Protée qui bien souvent se dérobe à l’œil du médecin,
qui ne le reconnaît que lorsqu’il n’est plus temps.
Contre un pareil adversaire que peut la médecine?
Quels sont ses moyens de défense? Où les trouvera-t-elle?
Est-ce dans la pharmacopée? Il serait au moins naïf de
l’espérer. A l’exception de l’huile de foie de morue, de
la chaux et de l’arsénic, médicaments non sans valeur
thérapeutique, mais superficiels et circonscrits dans leur
portée, je ne trouve qu’un assortiment de drogues dont
le charlatanisme allonge chaque jour la liste. Est-ce la
viande crue, le Tannin, le Goudron, le Cyrenaïcum, la
Phopholeïne,la Créosote,que sais-je encore? qui viendront
en aide à l’homme de l’art? Il n'y a que la mauvaise
foi , ou l’ignorance absolue du génie morbide de la
Phthisie, pour tenter de triompher avec d'aussi pauvres
moyens,d’un ennemi qui tient tout l’organisme dans ses
serres. Autant badigeonner une maison lézardée, en vue
d’en prévenir l’effondrement. Mais comme il est dans les
instincts dè l’humanité de vouloir être trompée « humanum genus vult decipi, » il y aura toujours assez de
suborneurs pour exploiter la crédulité publique. —
Ainsi donc rien de sérieux à attendre des agents phar­
maceutiques.
S’ensuit-il que la médecine soit frappée d’impuissance,
et que le praticien soit fatalement condamné à rester,
les bras croisés , en présence de la lutte inégale ,
du drame poignant qui se joue sous ses yeux? Loin de
nous cette désespérante pensée. — Dans son intelligente

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justice, la Providence, en créant le mal, a créé le
remède : à l’homme de trouver celui-ci. Si la Phthisie
pulmonaire est un fléau qui sape le genre humain dans
ses bases, le genre humain a pour se détendre une arme
puissante, et cette arme, il la doit au génie observateur
de l’illustre Bordeu : ce sont les Eaux-Bonnes.
Il y a un an, mon éminent confrère, M. Pidoux,
signalait à l’attention du corps médical l’action préven­
tive que les Eaux-Bonnes exercent contre le développe­
ment de la Phthisie pulmonaire (1).
Aujourd’hui, je viens compléter son œuvre, en signalant
à mon tour l’action curative de ces Eaux dans cette re­
doutable maladie. Vingt-sept années de pratique de cet
agent hydro-minéral serviront, je l’espère, de pièces
justificatives à mes assertions.
Dans ces dernières années, un engouement dont il
faudrait chercher l’origine ailleurs que dans la science,
contempteur, de la tradition et de l’autorité clinique, a
tenté de spolier les Eaux-Bonnes de leur spécialisation
thérapeutique au profit des Eaux arsénicales. Défendue
par sa réputation séculaire pour le traitement des ma­
ladies de poitrine, la vieille source Pyrénéenne n’a pas
à prendre ombrage de ces prétentions ambitieuses.
Fugitives et passagères comme la mode qui les inspire,
elles passeront comme ont passé tous les systèmes qui
n’ont pas eu l’observation pour critérium et les faits pour
fondements. Je n’ai donc pas à les réfuter ici. Du reste,
(1) Aperçu sur les cures préventives des maladies de poitrine par­
les eaux minérales d'Eaux-Bonnes, par M. Pidoux.

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je l’ai fait ailleurs (1). Œuvre purement pratique, c’est
aux praticiens seuls qu’elle s’adresse. Stérile dans ses
résultats, la discussion doctrinale ne saurait donc y
trouver place. Cette note n’a qu’un seul objectif : l’exa­
men des procédés mystérieux que l’agent sulfuro-thermal
des Eaux-Bonnes met en oeuvre dans l’accomplissement
de l’acte curatif de la Phthisie. La question est assez
complexe par elle-même, et le résultat désiré assez
considérable, pour comporter une étude spéciale.
II
Histologie du Tubercule.
La curabilité de la Phthisie pulmonaire par les EauxBonnes (sulfurées sodiques et calciques thermales),
constitue, à mon avis, un des problèmes les plus ardus,
je ne dis pas seulement de la thérapeutique thermale,
mais même de la thérapeutique générale. C’est pour se
reconnaître au milieu de ces sentiers scabreux, et n’y
point faire fausse route, qu’il me paraît absolument in­
dispensable de prendre pour guides l’observation clinique
et l’histologie pathologique. Nos récentes conquêtes en
pathologie cellulaire nous ont démontré les liens qui
unissent ces deux branches de la médecine. Le symp­
tôme et la lésion doivent désormais marcher de pair
dans l’étude des maladies chroniques, mais plus parti­
culièrement de la Phthisie pulmonaire. En dehors de
leur concours simultané, sans leur association, rien de
(1) Dix-sept ans de pratique aux Eaux-Bonnes, Paris-1876. Traité
pratique des Eaux-Bonnes, Paris, 1877. — Cazenave de la Roche.

/

précis, rien de complet à, attendre ; le champ nosogra­
phique reste ouvert aux hypothèses et aux conjectures.
Pour l’intelligence des développements qui vont suivre,
il m’a paru rationnel de donner de pas à l’histologie.
Limité par le cadre restreint d’une simple monographie,
je ne peux lui accorder qu’une place restreinte, et la
réserver exclusivement à la contexture du Tubercule,
produit anatomique de la Phthisie. Ce rapide aperçu de
pathologie cellulaire contribuera à nous éclairer sur le
mécanisme curatif des Eaux-Bonnes.
L’anatomie pathologique nous apprend que le Tuber
cule est un dérivé morbide des tissus lymphatiques,
frappé de mort à sa naissance, un élément nécrobiotique
enrayé dans son développement, une néoplasie misérable
et sans vitalité, inapte à une organisation supérieure.
Histologiquement parlant, le Tubercule se trouve cons­
titué par une cellule lymphoïde, de formation rudimen­
taire, si on la compare aux cellules pathologiques en
général, renfermant un certain nombre de granules
moléculaires irrégulièrement distribuées, cimentées entre
elles par une substance hyaline intrà et extra globulaire
grise,semipellucide, élastique et résistant à l’écrasement :
telle est la granulation tuberculeuse parvenue à sa
période de formation, c’est-à-dire à l’état de crudité.
Au point de vue micrographique, la cellule de la granu­
lation tuberculeuse diffère par sa forme de la cellule
du pus et du cancer.
Arrivé à cette première phase de son évolution, le
Tubercule destiné à mourir, va passer par une série de
dégradations successives, dont le ramollissement grais­
seux inaugure le processus, et dont La dissémination au

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sein de l’économie des éléments tombés en deliquium
est le fatal dénoûment. Vouée à la mort, la granulation
porte la mort au sein des tissus conjonctifs qui lui ont
donné naissance, les'dévore en les frappant d’une des­
truction irréparable. Seule de tout les produits morbides,
la sécrétion tuberculeuse possède, en effet, l’étrange et
triste privilège d’enlever aux tissus qu’elle frappe de mort
toute force réparatrice de retour. En résumé, la proli­
fération tuberculeuse, envisagée dans l’ensemble de ses
transformations histologiques, marque trois périodes
bien distinctes : 1° l’état de crudité, c’est-à-dire l’agré­
gation et l’agglutination des cellules avec leur intégrité
figurative ; 2° le ramollissement graisseux ; 3° enfin la
liquéfaction des éléments nécrobiotiques disséminés dans
tout l’agrégat vivant.
Au point de vue chimique, le produit néoplastique
renferme dans sa composition des granules minéraux,
amorphes, entremêlés de cholestérine, de pigment, de
cristaux de phosphate ammoniaco-magnésiens unis à
de grands globules d’un vert brun. Cette texture histo­
logique porte en soi quelque chose de providentiel ; car
elle offre aux malheureux phthisiques une chance de
salut : la guérison par voie de transformation crétacée.
C’est là un des procédés de curation propre aux EauxBonnés.
Le siège de prédilection du Tubercule, en général, est
le tissu conjonctif, trame génésique, blastème primordial,
d’où procède le grand appareil lymphatique. Cette affi­
nité élective n’est pas sans portée : elle emprunte à la
physiologie pathologique sa raison d’être. Le lympha­
tisme n’est-il pas le terrain préféré du Tubercule ? Et le

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Tubercule n’est-il pas lui-même dans la pluralité des cas,
pour ne pas dire toujours, le résultat morbide d’une
lésion de la grande et importante fonction de nutrition,
dont les vaisseaux lymphatiques sont eux-mêmes les
agents immédiats ? La nature est toujours logique avec
elle-même, sur le terrain de la santé comme de la madie. Tout s’enchaîne, « tout conspire en nous. » Le Tu­
bercule pulmonaire se développe dans le tissu conjonctif
et connectif inter-alvéolaire et inter-lobaire, dans la
trame histologique pleuro-bronchique et pleurale. La
tendance régressive, le caractère de dégénérescence du
Tubercule est tellement accentué que jamais l’anatomie
pathologique n’a vu des vaisseaux indépendants de la
circulation générale entourer ni traverser le produit néo­
plastique : partout où apparaît le Tubercule , il se
dresse comme une barrière à toute circulation.
A côté de la néoplasie granuleuse, caractère anato­
mique de la tuberculose, apparaît un produit morbide
qui établit le trait d’union entre la granulation tubercu­
leuse et le pus : c’est la matière caséeuse. Comme cette
sécrétion morbide a servi de base à une nouvelle doc­
trine en phthisiographie, inaugurée par les Allemands
avec M. de Niémayer pour chef, je suis bien obligé de
la mentionner ici, puisqu’elle vise jusqu’à un certain
point les traditions de notre école, et qu’elle n’est pas
tout-à-fait étrangère à la thérapeutique thermale. Sans
prétendre apprécier la valeur plus ou moins réelle des
distinctions signalées par l’analyse micrographique entre
la matière tuberculeuse et caséeuse, je crois pouvoir
établir qu’il existe entre ces deux sécrétions pathologi­
ques la différence qui sépare en histoire naturelle deux
2

- 10

variétés d’une même espèce. Ainsi, semez, par exemple,
deux graines végétales d’une même espèce dans deux
terrains d’une constitution géologique différente, vous
obtiendrez deux variétés végétales offrant les caractères
distinctifs d’une même espèce. Il en est de même pour
la matière tuberculeuse et la matière caséeuse. Produits
morts-nés, tous deux amorphes et sans analogues dans
l’organisme, les deux secrétions morbides naissent et
se développent sur deux terrains différents: tandis que
la granulation a pour siège le tissu conjonctif, la matière
caséeuse préfère la muqueuse des vésicules pulmonaires
et des bronches capillaires. De la différence des tissus
générateurs naît la différence partielle observée dans
les allures de la transformation régressive. Mais cette
différence est plus spécieuse que réelle ; elle n’est pas
en tout cas assez tranchée pour servir de fondement à
la doctrine de la dualité de la Phthisie pulmonaire et de
la Tuberculose. Les deux sécrétions affirment deux mo­
dalités de la matière tuberculeuse. Quand j’aurai dit que
la Phthisie caséeuse ou muco-tuberculeuse n’a pas de siège
électif exclusif: qu’elle peut se manifester dans toutes les
parties du poumon, differente en cela de la granulation
tuberculeuse qui a une prédilection pour les sommets :
quand j’aurai ajouté qu’un des caractères propres à cette
forme de Phthisie est d’affecter une marche plus rapide et
plus largement destructive : qu’enfin elle coexiste toujours
avec la granulation tuberculeuse, j’aurai fourni des do­
cuments suffisants sur la ligne séparative des deux mo­
dalités d’une même entité morbide. L’observation clini­
que a démontré que la modalité caséeuse de la Phthisie
pulmonaire avait plus de chance d’être enrayée dans sa

-

11 -

marche et, d’aboutir plus souvent à la cicatrisation sous
l’influence de la médication sulfureuse des Eaux-Bonnes.
Tout récemment deux habiles micrographes, MM.Grancher et Thaon ont publié sur l’histologie du Tubercule
leurs intéressantes recherches. Selon ces deux observa­
teurs, le Tubercule ne serait point un produit amorphe,
ainsi que nous venons de le dire avec Virchow, une
nécrobiose, une néoplasie misérable, mais une granula­
tion susceptible de parcourir toutes les phases d’un
développement régulier, douée d’une vitalité incontes­
table. Nous n’avons pas titre à nous prononcer entre deux
autorités aussi compétentes. Du reste, la découverte
micrographique de MM. Grancher et Thaon serait-elle la
seule vraie, quelle ne modifierait en rien le mode
d’action des Eaux-Bonnes dans la Phthisie pulmonaire.

III
Du mode d’action des Eaux-Bonnes aux différents de­
grés de la Phthisie. — Doctrine des anciens : Les
Bordeu.
L’ennemi à combattre est désormais connu : l’histo­
logie vient de nous en révéler la contexture intime. Les
sources d’où il procède, bien que multiples, ne le sont
pas moins : la physiologie pathologique nous le signale.
Son mode d’évolution et sa marche : la clinique nous les
dénonce à l’avance. Examinons de quelle manière les
Eaux-Bonnes vont procéder pour l’atteindre.
Avant de consigner à ce sujet l’interprétation des
contemporains et de formuler le résultat de mes obser­
vations personnelles , interrogeons la tradition . La

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dynastie médicale des trois Bordeu la représente en
entier. Elle nous montre d’abord Antoine de Bordeu,
conduit par voie d’induction, à administrer à l’intérieur
les Eaux-Bonnes, réservées jusqu’alors aux applications
externes et à les employer au traitement des maladies
« dont le siège, dit-il, n’est pas sujet à la vue. » Une fois
entré dans cette voie, il ne tarde pas à surprendre
l’affinité élective de la fontaine Pyrénéenne pour les
organes respiratoires. « Parmi toutes les propriétés
« qu’ont nos Eaux, dit Antoine de Bordeu, et dont j’ai
« souvent parlé, il en est une qui me parait bien singu« lière,c’est la vertu qu’elles ont de porter à la poitrine. »
De cette donnée à l’application des Eaux-Bonnes aux
ulcères aux poumons, il n’y avait qu’un pas. L’esprit
observateur de Bordeu le franchit rapidement. A dater
de ce jour, la fortune médicale des Eaux-Bonnes était
faite. Cependant l’action élective de ces Eaux, signalée
par Antoine de Bordeu, ne dut sa consécration définitive
dans la science qu’à son illustre fils, Théophile de
Bordeu, le grand initiateur des Eaux minérales des
Pyrénées, le promulgateur de leurs vertus médicinales.
Le médecin de Louis XV, riche de la longue pratique
de son père, apporta dans l’examen des propriétés phy­
siques, chimiques et thérapeutiques des Eaux-Bonnes,
ce merveilleux talent d’observation, ce tact médical qui
distinguent tous ses travaux et font de cet illustre prati­
cien une des plus grandes figures médicales du siècle
dernier.
Imbu des doctrines Hippocratiques en ce qui touche
aux maladies chroniques et à leur mode de traitement,
Bordeu pensait que pour guérir une maladie chronique,

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il faut imprimer à sa marche une plus grande rapidité :
en un mot ramener l’état chronique à l’état aigu. C’est
la doctrine bien connue des Crises. Or, dans la pensée
de Bordeu, l’eau minérale d’Eaux-Bonnes n’était qu’un
agent d’irritation substitutive qui, obéissant à ses affi­
nités électives pour les organes respiratoires, localisait
ses effets sur cet appareil, dont il transformait les
lésions chroniques en affections aiguës. Le Vieillard de
Cos, dans son immortel Traité des Lieux (ch. III) ne nous
dit-il pas que « pour traiter une maladie chronique,
« il faut premièrement la changer en maladie aiguë. »
La donnée Hippocratique a donc servi de base à la doc­
trine hydrologique de Bordeu. Elle a eu force de loi.
Tous les praticiens des Eaux-Bonnes qui ont pris pour
guide l’observation clinique, l’ont adoptée depuis.
Suivons Bordeu dans son examen des différentes appli­
cations médicales des Eaux-Bpnnes. Dans sa Xe lettre à
Mlle de Sorberio, la plus riche selon moi en enseigne­
ments cliniques, et plus particulièrement afférente à
notre sujet, il nous dit : « On pourrait être surpris que
« je recommande les Eaux-Bonnes dans la pulmonie :
« mais, je le répété, ce n’est qu’après des expériences
« bien constatées, que j’avance des faits importants pour
« l’histoire de la médecine. Certaines gens ont beau dire
« qu’il n’est, aucun remède qui puisse soulager les
« poumons affectés, les observations me prouvent le
« contraire. Non, que nous prétendions donner pour un
« spécifique général ce qui ne convient peut-être que
« dans certains cas, mais pour qu’on s’étudie à les dis« tinguer ces cas de ceux absolument incurables. »
Cette affirmation de Bordeu consacre en principe un fait

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d’une importance capitale : la Curabilité de la Phthisie
pulmonaire par les Eaux-Bonnes, à la condition, bien
entendu, d’en subordonner l’emploi à des indications et
des contr’indications déterminées. — Les spécifiques et
les panacées répugnaient, on le voit assez par ces lignes,
à la probité scientifique de l’illustre praticien.
Quelques années plus tard, François de Bordeu, non
moins digne du nom qu’il portait, vint confirmer par
de nouvelles observations consignées dans son Journal
de Médecine (août 1760) cette souveraineté médicatrice
des Eaux-Bonnes dans la Phthisie, et signaler à l’atten­
tion des praticiens les propriétés anti-syphilitiques et la
vertu singulière que possèdent ces Eaux de révéler le
virus venerien si souvent larvé dans les maladies de
poitrine.
IV
Doctrine des contemporains
Passons aux modernes : je me hâte de le dire, tous
sans exception ont sanctionné la doctrine transmise par
les Bordeu.
Darralde, il est vrai, n’a rien légué à la science; mais
j’ai assez longtemps pratiqué à côté du célèbre inspec­
teur des Eaux-Bonnes, pour affirmer que sa confiance
dans l’efficacité de cette source Pyrénéenne dans le trai­
tement de la Phthisie était telle qu’il ne reconnaissait
guère de contr'indication à son emploi.
Plus sobre dans les indications, mais non moins
convaincu de leur puissance, Andrieu, dans son Essai sur
les Eaux-Bonnes, a buriné de sa plume vigoureuse les

— 15

titres incontestables de ces Eaux, à leur suprématie
thérapeutique contre la Phthisie.
Après lui, M. Pidoux, dans ses belles Éludes géné­
rales et pratiques sur la Phthisie, élargissant le cadre
de la question a pris des conclusions non moins confir­
matives de la donnée hydrologique.
Enfin, moi-même, dans mes différentes publications,
je n’ai eu d’autre objectif que de mettre en relief cette
spécialisation thérapeutique de nos Eaux, et d’en défen­
dre la légitimité parfois contestée par des stations rivales.
Qu’on me permette de donner ici le résumé condensé
de vingt-sept années d’observation sur ce point inté­
ressant de clinique thermale.
Je prends un Phthisique au premier degré de la
maladie selon l’école de Laënnec, Bayle et de mon regret­
table maître Barth, c’est-à-dire au moment où le tuber­
cule est encore à l’état de crudité. Les Eaux-Bonnes
sont administrées, suivons-les dans leur marche et leur
mode d’action : avec le stéthoscope la chose est facile.
Obéissant à ses tendances électives pour les organes
respiratoires, l’Eau minérale se porte directement sur
cet appareil. La stimulation sulfureuse s’annonce : les
poumons se congestionnent : faction substitutive com­
mence. Telle est, on le sait, la manière dont procèdent
les Eaux-Bonnes. Peu de jours suffisent. — Si la tuber­
culose pulmonaire est sans cortège symptômatique
appréciable, s’il y a apyréxie, absence d’irritation locale
préexistante bien accentuée, la tâche à remplir sera des
plus simples et le but à atteindre des plus faciles. La
substitution thermale aura promptement raison de la
congestion pérituberculeuse dontelle favorisera la résorp-

16 -

K
I

j

Kl

b

*

tion. Démasquée, isolée au sein de la trame cellulovasculaire des poumons, la granulation se trouve ainsi
frappée d’impuissance et vouée à une transformation
histologique plus ou moins prochaine. Raffermi par la
stimulation sulfureuse générale, l’organisme offrira, de
son côté une force de résistance plus grande à des
retours offensifs du mal, s’il venait à s’en produire.
Pareils résultats sont monnaie courante aux EauxBonnes. J’en ai cité bon nombre ailleurs. Il n’est pas
de praticien près de cette station qui n’en puisse fournir
au besoin.
Malheureusement le problème n’est pas toujours aussi
simple à résoudre. Le plus ordinairement la tuberculi­
sation est déjà parvenue à la période de ramollissement,
c’est-à-dire au deuxième degré de son évolution, quand
les malades nous arrivent. — A cette phase du pro­
cessus morbide, l’ensemble fonctionnel a déjà pris
une part plus ou moins active au drame pathologique
qui s’élabore dans les profondeurs du parenchyme
pulmonaire. Le contraire est l’exception. Sauf les
cas de torpidité intense, sur lesquels j’aurai à me
prononcer tout-à-l’heure à l’occasion des indications
et des contr’indications des Eaux-Bonnes dans la
Phthisie, la solidarité morbide est intime, le consensus
manifeste. Cependant une plus grande gravité du mal
n’infirme en rien la puissance élective du remède : loin
de là, elle l’accentue.
L’agent hydro-minéral procède de la même façon qu’à
la première période du processus tuberculeux. Son affi­
nité pour les organes respiratoires s’affirme par des phé­
nomènes d’ordre congestif. Mais cette fois encore l’ac-

17 -

-

tion pathogénétique locale est loin de passer inaperçue
comme clans le cas précédent : la toux, d’aborcl plus
sèche ne tarde pas à s’accompagner d’une expectoration
abondante : la dyspnée subit une augmentation plus ou
moins marquée : les bruits stéthoscopiques bullaires
gagnent en étendue et en nombre: les craquements secs
prennent le timbre humide, les ronchus bronchiques se
multiplient : en un mot l’agent substitutif sulfureux
provoque au sein de l’organe pulmonaire un mouvement
fluxionnaire qui avive et exagère momentanément la
lésion locale. La lièvre vespérale moins nettement tran­
chée dans ses accès tend à se fondre dans l’accélération
imprimée à la grande circulation. Ai-je besoin d’ajouter
que l’ensemble de l’organisme fonctionnel participe dans
la mesure de ses aptitudes à l’excitation pathogénétique
locale? Quant à la matité et à la bronchophonie consécu­
tive, l’une et l’autre décroissent, mais en dernier lieu,
lorsque l’orage artificiel tend à, se calmer et que l’éponge
pulmonaire tend à récupérer sa perméabilité perdue.
Après une incubation, dont la durée est variable, la
réparation commence. Alors seulement, et seulement
alors, le médecin pourra apprécier la portée, la pro­
fondeur de la médication thermale et l’étendue des résul­
tats réalisés. Avant, il s’exposerait à porter un jugement
erronné, je dirai plus, inique. C’est ainsi que des prati­
ciens d'un mérite incontestable, du reste, mais à vue
'Courte et d’esprit timoré,ont décrété « d’incendiaires» les
Eaux-Bonnes dans le traitement de la Phthisie, faute
d’avoir su attendre que l’excitation thermale sulfureuse
fut éteinte, et n’ont pas hésité à leur préférer les cures
promptes, mais superficielles et fugitives des Eaux ar-

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sénicales. Aussi ai-je toujours soin, au départ des ma­
lades, d’engager le médecin ordinaire à réserver son
appréciation définitive sur les résultats obtenus par nos
Eaux, à quelques mois, jusqu’en Automne généralement.
A cette époque, la crise substitutive a passé : le calme
s’est fait dans, la cavité thoracique.
Voici ce que, dans la majorité des cas, l’observation
clinique constate : toux réduite à des proportions
insignifiantes, ainsi que l’expectoration : quelques cra­
chats suspects, seulement le matin : appétit excellent :
digestions régulières; avec une assimilation plus active
l’embonpoint reparaît. Le sommeil est bon, le pouls
plus normal, l’initiative musculaire plus grande. En un
mot il y a un remontement de tout l’organisme pro­
duit par l’action tonifiante des Eaux-Bonnes, ou pour
me servir d’une expression plus scientifique et plus
précise,par l’action anti-diathésique. Tel est l’actif de l’ac­
tion pathogénétique générale des Eaux-Bonnes.
Voici maintenant la part qui revient à l’action élective
locale, dans cet intéressant inventaire de la Phthisie
traitée par les Eaux-Bonnes. Dans les points corres­
pondants à l’infiltration tuberculeuse : diminution notable
de la matité et de la bronchophonie. Aux bruits stéthos­
copiques actifs et pleins de vitalité, s’il m’est permis de
m’exprimer ainsi, succèdent des bruits inertes et morts,
correspondant à des lésions frappées de déchéance et
d’immobilité. La stimulation sulfureuse locale a résorbé
tout ce qui était résorbable, dans le travail de proliféra­
tion tuberculeuse, et en a favorisé l’élimination au dehors
par toutes les portes physiologiquement ouvertes, par
tous les émonctoires de l’organisme. Ces enrayements

- 19 -

sur place, ces temps d’arrêt, je les vois tous les ans se
produire aux Eaux-Bonnes, quelquefois après une seule
saison, le plus ordinairement après la seconde ou la
troisième, et se prolonger de longues années. Dans mon
Traité pratique des Eaux-Bonnes (1), j’en ai relaté plu­
sieurs cas qui remontaient à vingt et vingt-cinq ans.Aux
yeux de tous et des malades eux-mêmes,ces temps d’arrêt
passent pour de belles et bonnes guérisons. Qu’importe
que le stéthoscope constate encore des ruines?
Voilà donc le Tubercule crû,minéralisé: à l’état de ra­
mollissement, résorbé, éliminé : les cavernules froncées,
effacées sous des productions fibreuses: la diathèse phymique notablement amoindrie; telle est jusqu’ici l’œuvre
réparatrice des Eaux-Bonnes, dans ce grand travail de
la curation de la Phthisie.
Suivons le processus dans sa prolifération. Nous
voici parvenu à la troisième phase du drame patholo­
gique. A mesure qu’une plus grande distance nous sé­
pare du point de départ, nos chances de succès dimi­
nuent.
Laissée à ses tendances naturelles, la granulation tu­
berculeuse poursuit sa marche régressive et destructive
au sein du parenchyme pulmonaire. Au ramollissement
succèdent rapidement les cavernules, et celles-ci se mul­
tipliant et s’agglomérant sur une partie plus ou moins
étendue de l’organe lésé, ne lardent pas à se réunir
entre elles par la destruction des cloisons et à ne faire
qu’une ou plusieurs larges excavations : c’est la période
caverneuse proprement dite.
(1) Traité pratique des Eaux-Bonnes. Paris, 1877.

20 À ce degré d’évolution de la maladie, que peuvent les

Eaux-Bonnes ? Ainsi formulée la question est complexe
et pour y répondre, il m’est indispensable d’entrer dans
quelques développements.
L’observation nous démontre qu’en phthisio-thérapiela
gravité du pronostic ne reste pas dans tous les cas absolu­
ment subordonnée au degré plus ou moins avancé de la
lésion locale. Ainsi ne rencontrons-nous pas chaque jour
dans notre pratique des tuberculeux arrivés à la période
ultime de la régression histologique,qui nous offrent plus
de chances de curabilité, que tels autres qui n’en sont
encore qu’au premier degré de la tuberculisation ? Où
trouver la raison d’être de ce désaccord apparent ? Dans
le génie morbide môme du mal, dans sa modalité pa­
thogénique. La Phthisie est une maladie diathésique
avant tout : l’organisme est son vassal : le Tubercule
n’en est que le corollaire secondaire et éloigné, l’ex­
pression réduite et localisée. Sa coexistence même avec
la maladie générale n’est pas absolue, fatale. Ne trou­
vons-nous pas parfois, c’est l’exception il est vrai, des
Phthisies sans tubercules ? Ce n’est donc pas selon l’ha­
bitude suivie, d’après le degré d’évolution de la granu­
lation exclusivement qu’il faut se guider, mais avoir
l’œil fixé sur la somme de vitalité, sur le degré de
forces dont jouit encore l’ensemble de l’organisme : sur
le degré de résistance et de fermeté dont dispose
le substratum vivant, sur ce qui reste enfin de tissus
sains autour de la lésion, sur le vita sana superstes in
morbis de la science antique.
Ces considérations apportent avec elles un grand
enseignement clinique. Elles démontrent que le méde-

- 21 -

cin ne doit pas baser son pronostic exclusivement
sur les signes plesso-stéthoscopiques perçus, mais bien
sur l’état constitutionnel,et par-dessus tout sur celui-ci.
Sans cela il s’exposerait, lui et ses malades, à de singu­
liers mécomptes. Ainsi je vois tous les ans aux EauxBonnes bon nombre de phthisiques localement améliorés
par nos Eaux, mais stationnaires, quant à l'état consti­
tutionnel, c’est-à-dire, rester languissants, maigres et
sans force. L’action élective thermale a pu enrayer la
marche du travail tuberculeux proprement dit, éteindre
l’activité des signes stéthoscopiques et les frapper d’i­
nertie ; mais la diathèse plus puissante que l’action
dynamique générale de l’Eau sulfureuse l’emporte et
affirme sa supériorité phymigène par une nouvelle
poussée tuberculeuse. Le contraire s’observe fréquem­
ment ; je suis heureux de le déclarer : la lésion anato­
mique reste appréciable à l’auscultation au milieu de la
réparation générale de l’organisme. C'est ce qui peut
arriver de plus avantageux à l’individu.
La diathèse, sinon complètement détruite, du moins
largement atténuée et réduite, que pourra désormais le
Tubercule ? Voué à l’impuissance dans son isolement, la
force éliminatrice de la nature en fera justice. — S’il
persiste, que nous importe ? L’autopsie n’a-t-elle pas
constaté des tubercules chez des individus morts octogé­
naires, et même plus avancés en âge ?
Je me résume par un mot. C’est en combattant avec
succès la diathèse, que les Eaux-Bonnes affirment leur
spécialisation thérapeutique dans la Phthisie ; et elles ne
sont véritablement anti-tuberculeuses que parce qu’elles
sont avant tout anti-diathésiques. C’est en cela surtout que

22 —

s’affirme leur supériorité médicatrice sur les Eaux arsénicales. Profondes dans leur action,étendues dans leur
portée, les Eaux-Bonnes pénètrent dans les cellules du
tissu plasmatique où plongent les racines mêmes de la
Phthisie, d’où procède le Tubercule, dans les mailles du
tissu conjonctif et nourricier. Superficielles, fugitives
dans leurs effets, les Eaux arsénicales s’arrêtent aux ex­
trémités capillaires du système sanguin.
Ce court aperçu de physiologie pathologique suffira à
nous édifier d’avance sur le rôle que les Eaux-Bonnes
sont appelées à jouer dans la Phthisie parvenue au troi­
sième degré de l’évolution tuberculeuse, c’est-à-dire à
la période caverneuse. Si l’économie est arrivée à un
degré de cachexie en rapport avec la gravité de la lésion
anatomique, la stimulation sulfureuse thermale ne pourra
qu’agir dans le sens des actions morbides locales et
précipiter fatalement, le dénoûment. Si au contraire
l’organisme relativement sain dispose encore d’une cer­
taine somme de force et d’énergie vitale, la coïncidence
avec une ou plusieurs cavernes assurera aux phthisiques
non-seulement une tolérance complète de la médication
Eaubonnaise, mais une cicatrisation de l’excavation
tuberculeuse. Les preuves justificatives de cette double
assertion ne me feraient pas défaut, si j’avais à les four­
nir ici.
V

Des indications et des contr’indications des Eaux-Bonnes
dans la Phthisie, basées sur la modalité morbide.—
Torpidité. — Eréthisme.
La spécialisation thérapeutique des Eaux-Bonnes dans

- 23 -

la Phthisie pulmonaire est un fait désormais indéniable.
Fondée sur des milliers d’observations rigoureusement
contrôlées, cette importante donnée d’hydrologie médi­
cale a pour elle le double témoignage de la tradition et
de la médecine contemporaine. Cependant elle ne suffit,
pas à elle seule. Le remède connu, faut-il encore savoir
s’en servir. Si la notion des indications et des contr’in­
dications occupe en thérapeutique générale une place
considérable, elle en acquiert une plus grande encore
en ce qui touche à l’emploi des Eaux-Bonnes dans la
Phthisie. Arme à double tranchant, elle exige de la part
de qui s’en sert autant d’expérience que de circonspec­
tion.
Si Bordeu a eu le mérite de signaler le premier au
monde médical le rôle souverain que jouent les EauxBonnes dans le traitement de la Phthisie, il est réelle­
ment regrettable qu’il n’ait pas couronné son œuvre
immortelle, en laissant des données plus certaines sur
les cas qui indiquent ou contr’indiquent l’administration
de cette médication. Cette lacune que je mentionne avec la
respectueuse réserve due à cette grande autorité, paraîtra
d’autant plus surprenante,qu’elle est en désaccord avec les
progrès que la physiologie avait déjà réalisés au temps où
le médecin de Louis XV écrivait ses fameuses lettres à
Mllcde Sorberio.En fournissant dans ses observations des
renseignements plus complets sur la constitution et sur
le tempérament des malades qui en font le sujet, en
apportant une plus grande précision dans le diagnostic,
il eut évité à ses successeurs de fâcheux tâtonnements,et
bien des discussions parfois irritantes.
Il y a seize ans, dans un Mémoire oublié sans doute

— 24

aujourd’hui (1), je formulais sur cette délicate question
des indications et des contr’indications des Eaux-Bonnes
dans la maladie qui nous occupe, des propositions fon­
dées sur dix années d’expérience. Depuis, une pratique
plus longue et une connaissance plus approfondie de
leurs effets n’ont en rien modifié mon opinion première.
Loin de là, elles l’ont confirmée. Mes conclusions prises
en 1860, je les reproduis textuellement : j’aurai ensuite
à en démontrer l’exactitude.
1° Administrées à la période initiale de la Phthisie
pulmonaire à forme torpide (Phthisis languida,), c’està-dire dans les cas où le Tubercule à l’état de crudité
coexiste avec une constitution chloro-anémique, frappée
d’asthénie, les Eaux-Bonnes, par leur action localisée et
élective d’une part, peuvent amener la résolution de la
congestion épigénétique concomitante, et préparer la
transformation crétacée, en favorisant la résorption des
éléments résorbables du néoplasme, tandis que, d’autre
part, elles combattent la diathèse par leur action dyna­
mique généralisée.
2° Administrées aux deux dernières périodes de la
Phthisie torpide, les Eaux-Bonnes seront d’une efficacité
moins certaine, sans être cependant d’une action offen­
sive; tandis qu’elles seront formellement contr’indiquées
toutes les fois que la maladie revêtira la forme Éréthique
(Phthisis florida), à quelque degré de son évolution que
soit parvenu le Tubercule.
3° Enfin, l’observation, clinique m’a souvent démontré
(1) De l’action thérapeutique des Eaux-Bonnes dans la Phthisie.
— Paris 1860.

25 -

que, dans certains cas de tuberculose douteux et mal
définis dans leur expression symptômatique locale ou
générale, sur la nature desquels le médecin hésite à se
prononcer, notamment dans les cas où les Tubercules
encore à l’état de granulations ou peu nombreux échap­
pent à l’auscultation, les Eaux-Bonnes pourront parfois
révéler la présence du néoplasme au sein du paren­
chyme pulmonaire, en exagérant par leur action subs­
titutive locale les signes stéthoscopiques. Dans cet état
pathologique elles agiront à la façon d’une pierre de
touche, comme un véritable réactif.
Ces trois propositions, pour être admises, exigent
quelques explications préalables. Je serai bref.
Et d’abord, que doit-on entendre par. les mots : Torpidité et Éréthisme ? Quel est le sens que l’on doit atta­
cher à ces deux expressions ? Pour la majorité des mé­
decins, la question paraîtra au moins oiseuse. À leurs
yeux, il ne saurait y avoir deux manières de les com­
prendre. Mais pour ceux de mes confrères qui ont suivi
avec quelque attention les travaux hydrologiques publiés
dans ces dix dernières années sur ce point de doctrine
thermale, et les débats auxquels il a donné lieu,une ex­
plication ne paraîtra pas inutile.
La Torpidité et l’Éréthisme affirment deux états de
l’organisme diamétralement opposés, procédant des con­
ditions générales de la constitution, du tempérament
et de l’idiosyncrasie de l’individu, tant à l’état physio­
logique qu’à l’état morbide. La Torpidité est l’apanage
des sujets à fibre molle et relâchée, à prédominance des
fluides blancs et des tissus scléreux, à sensibilité obtuse,
à circulation lente ; des sujets apathiques, froids, sans

26 -

réactions fonctionnelles comme sans ressort organique.
L’Éréthisme, au contraire, caractérise les individus
doués d’une irritabilité générale excessive, procédant de
la combinaison de l’élément nerveux avec une prédominence de l’élément sanguin, à tendances congestives ou
inflammatoires très-accusées, chez lesquels le système
tégumentaire habituellement sec fonctionne mal, dont
la fibre contractile est tendue : en un mot cette classe
de sujets dont l’agrégat vivant, prompt à la révolte,
oppose une intolérance plus ou moins absolue aux
agents médicamenteux les moins énergiques.
Ces données établies et bien comprises, je n’hésite pas
à établir en principe que la loi des indications et des
contr’indications' des Eaux-Bonnes dans le traitement
de la Phthisie repose d’une manière à peu près complète,
(rien n’est absolu en médecine), sur cette double moda­
lité de l’organisme constitutionnel. Elle doit être à mon
avis le critérium et le guide du praticien dans l’admi­
nistration de ces Eaux.
En effet, héréditaire ou acquise, la Phthisie est avant
tout une maladie constitutionnelle, essentiellement gé­
nérale, qui engage l’organisme dans son ensemble.
Cette connexion doit nécessairement établir entre la
maladie et le malade des rapports d’une étroite solida­
rité. Ces deux éléments de tout état morbide ne sauraient
être séparés ; le malade sert de support à la maladie, le
phthisique à la Phthisie. C’est dans ce substratum vi­
vant que la maladie puise ses caractères distinctifs, ses
aptitudes, ses tendances particulières, sa manière d’être,
en un mot sa modalité spéciale. Non seulement le sup­
port décide de là forme que doit revêtir la maladie,

mais encore on peut dire qu’il lui inculque son propre
tempérament. C’est ainsi qu’au terrain mou et froid du
lymphatisme, ce champ favori de la tuberculose, la
Phthisie empruntera la modalité torpide, et que dans le
sol inflammable du. tempérament sanguin ou irritable
des constitutions nerveuses, la Phthisie puisera la mo­
dalité éréthique. La terre n’imprime-t-elle pas au végé­
tal qui lui est confié le cachet de sa nature géologique ?
Cette double modalité de la Phthisie résume à mon avis
toute la classification phthysiographique. Au point de
vue de la clinique thermale, c’est la seule qui puisse
nous intéresser. Depuis vingt-sept ans que je manie les
Eaux-Bonnes, elle a été mon seul guide dans ma pra­
tique et je n’ai pas eu à m’en repentir. Toutefois, quel­
que fondée qu’elle soit, une opinion isolée ne suffit pas
à lever tous les doutes et ne peut prétendre s’imposer à.
tous. Pour lui donner plus de poids, je n’hésite pas à
citer la manière de voir à ce sujet d’Andrieu dont per­
sonne ne contestera la haute compétence : « Le tempé« rament lymphatique, — nous dit-il dans son Essai
« sur les Eaux-Bonnes p. -101, — avec tous les attri« buts qui le caractérisent, peut devenir une indication
« de l’administration des Eaux-Bonnes, de même que
« le tempérament nerveux-sanguin exagéré peut nous
« entraîner à formuler une prescription contraire. »
VI
Durée de la cure dans la Phthisie.
Il faut en vérité avoir une bien haute opinion de
l’activité des Eaux-Bonnes, ou ne pas se douter de le

- 28 -

manière la plus lointaine de l’extrême difficulté du
problème à résoudre, pour croire qu’une cure thermale
de 21 jours aura raison d’une maladie aussi formidable
et aussi complexe que la Phthisie. Le fait est que la plus
grande majorité des malades arrivent aux Eaux-Bonnes
déjà profondément imbus de ce préjugé, et quelque
péremptoires que soient les arguments opposés par les
médecins à cette absurde croyance, la routine tradition­
nelle triomphe et l’erreur fait loi. En voyant cette pra­
tique si généralement suivie et si enracinée dans l’esprit
du public, je me suis souvent demandé si ce délai de
trois semaines, cette cure à échéance fixe, était due à
une simple superstition, une vieille coutume routinière
transmise par l’antiquité et acceptée sans contrôle, et si
la science lui était absolument étrangère. A cet elfet j’ai
interrogé les anciens, et cet examen m’a démontré que
ce nombre impair et fatidique pourrait bien prendre ses
attaches originelles dans la doctrine Pythagoricienne
qui, on le sait, reposait sur les nombres et les jours
critiques. Qui ne se rappelle, en effet, le pouvoir mer­
veilleux attribué par l’antiquité au 3e, 7e, 14e et 21e jour
dans les fièvres? Patronnée par les Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, plus tard par les Arabes, cette doctrine
des nombres trouva dans Théophile de Bordeu un ad­
versaire aussi ironique que convaincu (1). Rapprochée
des idées plus scientifiques des anciens sur faction cri­
tique des Eaux minérales dans les maladies chroniques,
elle nous donne la clef de cette triade hebdomadaire as­
signée à la cure thermale dans la station Pyrénéenne. Bu
(1) Erreurs populaires relatives à la médecine, 2° édit. Ch. IV.

— 29

reste, nous trouvons au-delà, des Pyrénées le pendant de
cet étrange usage dans les neuvaines thermales en hon­
neur chez les Espagnols.
Qu’on l’applique au traitement d’une simple bronchite :
d’accord. À peine effleuré, nullement engagé, l’organisme
n’a pas à prendre souci de cette affection superficielle et
ne s’en émeut guère. L’action pathogénétique locale des
Eaux-Bonnes en fera justice dans les vingt-et-un jours
traditionnels. Mais ce laps de temps deviendra complè­
tement insuffisant et purement illusoire, si l’on prétend
viser plus haut, notamment la Phthisie. Lente dans son
évolution, lente dans ses manifestations morbides, la
Phthisie comme toute maladie chronique, en général,
procède de loin : elle prend son temps. Au remède d’en
faire de môme. Aux maladies longues, il faut opposer un
traitement long.
Si le caractère pathogénique de la Phthisie contr’in­
dique la cure thermale à courte échéance, le mode
d’action des Eaux-Bonnes ne la contr’indique pas moins.
En effet, ces trois semaines se trouvent justement coïn­
cider avec le travail d’intussusception et d’assimilation
de l’agent hydro-sulfureux au sein de l’organisme et sous
lequel il importe de maintenir le plus longtemps possi­
ble l’économie, en vue du but à atteindre. Une cure plus
prolongée permettra de remplir l’indication, soit en
diminuant, soit en suspendant momentanément l’emploi
des Eaux-Bonnes, pour recommencer et faire une se­
conde saison, dont la durée restera subordonnée aux
susceptibilités individuelles. Chaque fois, je puis l’affir­
mer, que toute latitude m’a été laissée dans l’administra­
tion de la cure thermale, le succès a couronné mes efforts.

- 30 -

Les nombreux cas de guérison que j’ai relatés dans mes
différentes publications en témoignent.
Ce n’est donc pas 21, ni 25 jours qui permettront au
médecin, ni au médicament de lutter avec avantage
contre une maladie qui tient toute l’économie dans sa
puissance, de l’enrayer dans sa marche et d’en prévenir
les retours offensifs. Avec des demi-mesures, on n’obtient
que des demi-succès. On nous promet bien en partant
de nous accorder plus de temps l’année suivante. Mais
impérieuse, implacable, opiniâtre, la Phthisie attendrat-elle jusque là ? Six semaines, deux mois même seront
absolument nécessaires, si on prétend à un résultat sérieux
et durable. Avec cette marge, le phthisique pourra faire
une cure méthodique et fructueuse, telle que la conseillait
Darralde, et telle que je la conseille moi-même, toutes
les fois que le malade m’en donne les facilités. Frac­
tionnant la durée du traitement, on procède alors par
petites saisons de 8 à 10 jours chacune, séparées entre
elles par 4 ou 5 jours de repos. La cure non interrom­
pue, à jets continus, à doses progressives, a le grave in­
convénient de brusquer la médication thermale, d’en
précipiter les effets, et souvent de provoquer avant l’ex­
piration du terme sacramentel l’intolérance sulfureuse.
Le malade se trouve ainsi dans cette singulière situation,
qu’il subit les effets de la saturation thermale sans avoir
à en attendre les bénéfices ultérieurs. Il est donc forcé
de suspendre : les trois semaines de rigueur ne lui lais­
sant plus assez de temps pour recommencer une seconde
saison. Voilà donc une cure manquée.
Ces cures à court délai sont d’autant plus regrettables
que les malades renoncent ainsi bien mal à propos aux

- 31

avantages thérapeutiques que leur assure le séjour pro­
longé sur les hauteurs, au milieu des montagnes. Dans
un Mémoire lu à la Sorbonne, au Congrès des Sociétés
Savantes de 1876, intitulé : De la création des sanatoria dans les Pyrénées, je faisais ressortir l’action mé­
dicatrice des altitudes sur la Phthisie pulmonaire et je
démontrais que le poste des Eaux-Bonnes, par son de­
gré d’élévation, son orientation et ses abris réunissait
toutes les conditions d’un sanatorium. En faisant des
cures de six semaines à deux mois, les phthisiques bé­
néficieraient sur place de ce second mode de traitement
d’une maladie, contre laquelle la médecine ne saurait
avoir trop d’armes à sa disposition.

FIN.

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

De la paralysie générale des aliénés, in-8°, 1848. Paris.
Études sur quelques formes des maladies mentales, in-8°,

1853.
Recherches cliniques sur les Eaux-Bonnes, brochure in-8°,

1853.
Appréciation

climatérique de la ville de

Pau, brochure

111-8“, 1855.
De l’action thérapeutique des Eaux-Bonnes dans la phthisie
pulmonaire, brochure in-8°, 1860.

Du climat de l’Espagne, volume in-8°, 1864. Paris.
Venise et son climat, brochure in-8°, 1865.
De la possibilité d’établir en Béarn une cure aux raisins,

brochure in-12, 1866.
Dix-sept années de pratique aux Eaux-Bonnes, 1 volume

in-8°. Paris.
Introduction a la climatologie de l’Italie, 1 volume in-8°.

Paris.
Réponse a M. le Dr Williams, médecin de l’hôpital Brompton,

brochure in-8°, 1874. Pau.
Note sur le rôle des vents océaniens dans le sud-ouest du
bassin sous-pyrénéen, brochure in-8°, 1875. Pau.
Traité pratique des Eaux-Bonnes, 1 volume in-8°, 1877.

Paris.