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Fait partie de Condamnation à la peine de mort du Sieur Clergeaud
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COURS D’ASSISES DE LA DORDOGNE
et de la Charente.
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CONDAMNATION.
A LA PEINE DE MORT
DU SIEUR CLERGEAU
D,
Prononcée le 25 avril 1844par la Cour d’Assises de la Dordogne,
et le 15 août dernier par celle de la Charente.
Clergeaud a eu la tête tranchée surla place publique du marché
de Périgueux, le mercredi 2 octobre courant, à midi.
Cette affaire avait vivement excité la curiosité publique, et
un public nombreux, parmi lequel on remarquait beaucoup
de dames, encombrait dès le matin la salle de la cour d’as
sises.
Les deux accusés, Jeanne Deffargeas et Clergeaud , ont
tous deux passé l’âge des passions violentes, et rien dans leur
physionomie , qui ne manque pas pourtant d’un certain carac
tère de distinction, ne laisse apparaître les pcnchans vicieux
qui auraient pu les porter à commettre le crime horrible dont
ils sont accusés.
Voici, d’après l’acte d’accusation, le résumé des charges qui
s’élèvent contre les deux accusés :
Jean Reynaud, âgé de 43 ans, homme laborieux et de
mœurs fort douces, vivait, estimé de ses voisins, au bourg
de Saint-Romain, où il possédait une petite propriété, qui
lui procurait une honnête aisance.
Reynaud avait épousé Jeanne Deffargeas, qui était à peu
près du même âge que lui. Long-temps cette union avait été
heureuse et paisible ; mais un jour , un homme s’introduisit
dans l’intimité du ménage , et des relations criminelles s’éta
blirent entre lui et la femme Reynaud. Cet homme, c’était
François Clcrgeaud.
Clcrgeaud habitait alors le village de Saint-Romain, où il
possédait aussi une propriété; mais son humeur processive
et son immoralité ayant mis le désordre dans ses affaires , il
fut exproprié et obligé de se retirer au lieu du Clapier , à un
myriamètre de Saint-Romain. Au lieu de cesser alors ses
rapports avec les époux Reynaud , ils n’en devinrent que plus
fréquens, et il fit à Saint-Romain des voyages presque jour
naliers.
Vers le milieu du mois de juin dernier, Reynaud, qui était
d'une très robuste constitution, éprouva un malaise extraor
dinaire, et, depuis lors , cette indisposition ne fil qu’augmen
ter, et se manifesta surtout! après les repas; enfin, le 23 juin,
le mal devint d’une extrême violence, et le malheureux Rey
naud s’alita alors pour ne plus se relever. 11 mourut le 17 juil
let, après un mois d’horribles souffrances.
La clameur publique accusa la femme Reynaud d’avoir em
poisonné son mari, de complicité avec Clcrgeaud, et l’autorité
judiciaire fit procéder, le ler août, à l’exhumation et à l’autopsie
du cadavre. Les premières expériences des chimistes détermi
nèrent l’arrestation immédiate des accusés, et bientôt l’analyse
scrupuleuse des intestins démontra la présence incontestable ,
soit de l’acide arsénieux, soit d’un sel soluble d’arsenic ; en
fin, une contre épreuve opérée à Paris par les soins de MM.
Orfila et Olivier (d’Angers), sur une partie des matières réser
vées par les chimistes de Nontron, donna un résultat absolu
ment identique, et permit de constater que la mort de Rey
naud était duc à un empoisonnement par l'arsenic.
Les deux accusés avaient d’abord attribué la mort de Rey
naud à un suicide; mais bientôt Jeanne Deffargeas, séparée de
Clcrgeaud et soustraite ainsi à son influence, se détermina à
faire au maire de Saint-Romain et aux magistrats instructeurs
les aveux les plus explicites. Voici le résumé de ses déclara
tions :
Vers les fêtes de Pâques de l’année 1843, Clcrgeaud pro
posa à Jeanne d’empoisonner son mari, afin de pouvoir se réu
nir à elle après son décès. Cette proposition ayant été accep
tée , Jeanne reçut bientôt de son amant une quantité d’arsenic
de la grosseur d'une châtaigne. Le 22 juin, continue la femme
Reynaud, une voisine lui ayant apporté des fraises, elle en
fendit six avec un couteau, y introduisit le poison et les servit
à son mari, qui les mangea et ne parut éprouver aucun ma
laise. Ce fut le lendemain seulement que les douleurs et les
vomissemens se manifestèrent.
Le lendemain, à trois heures, le malheureux Reynaud ren
tra et se mit au lit. Les souffrances de son mari n’arrêtèrent
pas Jeanne Deffargeas dans sa criminelle entreprise. Le mé
decin avait prescrit des tisannes : Jeanne délaya dans un verre
d’eau tout le poison qui lui restait, et, chaque fois que son
mari demandait à boire, elle avait soin de mêler à la tisanne
un peu un cette eau empoisonnée. Ce ne fut, qu’au dernier
moment, et lorsque le malade se débattait dans l’agonie de la
mort, que Jeanne, frémissant trop lard à l’idée du crime
qu’elle avait commis, se hâta de jeter au feu 1er peu de poison
qui lui restait.
Pendant la maladie de Reynaud, Clergcaud vint deux fois
à Saint-Romain, approuva tout ce que Jeanne avait fait, et
lui recommanda vivement de faire toujours boire à son mari
de la tisanne empoisonnée.
C’est ainsi-que cette femme a dévoilé à la justice les horri
bles détails de la mort de son mari.
Clergeaud a consomment opposé à ces aveux les plus vives
dénégations, et Jeanne, ayant pu de nouveau entrer en com
munication avec lui dans la prison de Nontron, a bientôt ré
tracté ses déclarations premières, attribuant les aveux qui lui
étaient échappés à un accès de, délire et à une vive irritation
contre Clergeaud.
Malheureusement pour ce dernier accusé , de nombreux
témoignages, viennent corroborer les déclarations de sa maî
tresse, et il est prouvé que peu de temps avant la mort de
Reynaud, il avait fait acheter de l’arsenic par le sieur Couturas, son beau-frère ; et de graves indices semblent démontrer
qu’il avait tenté lui-même d’empoisonner Reynaud , car ce
dernier, qui avait pris un repas chez Clergeaud quelque temps
auparavant, avait été depuis constamment indisposé.
Telles sont les principales charges qui résultent de l’acte
d’accusation contre François Clergeaud et Jeanne Deffargeas,
et qui ont déterminé leur renvoi devant la cour d’assises, sous
la prévention d’empoisonnement sur la personne deJean Rey
naud.
Après des débats animés, le jury ayant fait une déclaration
affirmative, la cour a condamné Clergeaud à la peine de mort,
et la veuve Reynaud aux travaux forcés à perpétuité.
Après sa condamnation, Clergeaud seul se pourvut en cas
sation ; et, par suite de ce pourvoi,, qui fut admis, la cause fut
renvoyée devant la cour d’assises dele la Charente.
A l'ouverture de l’audience, un public nombreux, mais peu
choisi, envahit la salle. Clergeaud est au banc des prévenus.
Son attitude est calme, mais laisse entrevoir une profonde
préoccupation. Il est défendu par Me Bourdier, avocat du bar
reau d’Angoulême. Après l’appel des témoins, la fille et quel-
ques parens de Clergeaud se présentent, et prennent place
près du défenseur.
Les mêmes témoins entendus à Périgueux sont assignés,
au nombre de quarante, et déposent dans les mêmes termes.
Après le réquisitoire de M. le procureur du roi, Me Bourdier et un second défenseur prennent successivement la pa
role, et s’efforcent d’écarter les charges nombreuses qui s’élè
vent contre l’accusé.
M. le président fait un résumé clair et succinct des débats,
et remet ensuite au jury les deux questions sur lesquelles il
aura à se prononcer.
Après une assez longue délibération, les jurés rentrent en
séance, et le chef du jury lit d’une voix émue, et au milieu
du profond silence de l’auditoire, une déclaration de culpabi
lité d’empoisonnement sur les deux chefs d’accusation qui ont
été posés.
M. le procureur du roi requiert contre Clergeaud la peine
capitale, et demande, en outre, que l’exécution soit faite sur
une place publique de la ville de Périgueux.
Après ce réquisitoire, Clergeaud se lève, sur l’invitation de
M. le président, et proteste de son innocence. La cour se re
tire dans la salle des délibérations, où elle est restée pendant
une demi-heure. A cet instant suprême, où sa sentence va être
prononcée, Clergeaud semble se replier sur lui-même ; pour
la première fois, on voit ses lèvres s’agiter par un mouvement
convulsif; mais, rappelant à lui le courage qui l’a soutenu dans
le cours des débats, il entend sa condamnation sans la moindre
marque d’émotion.
M. le président, plus ému que le condamné, lui dit de
mettre maintenant tout son espoir dans la miséricorde céleste.
Clergeaud se lève alors une seconde fois et s’exprime ainsi,
d’une voix ferme : « Oh ! oui , monsieur le président, je mets
tout mon espoir là; j’espère quelle sera meilleure que la jus
tice des hommes. »
Les nouveaux pourvois en grâce et en cassation de Cler
geaud ont été rejetés, et l’exécution a eu lieu à Périgueux, le
2 octobre 1844, en présence d’une nombreuse population
Clergeaud, le matin de son supplice, a voulu se donner la
mort à l’aide de ciseaux qu’il avait cachés dans sa paillasse.
Il a été conduit sur une charrette à l’échafaud. Il était ac
compagné de l’abbé Vèze, qui n’a cessé de lui donner des con
solations .
Il regardait la foule avec assurance. Sur échafaud , il a
prononcé quelques paroles pour protester de son innocence.
Quelques secondes après la tête était tombée, et l’arrêt de
la justice était accompli.
COMPLAINTE A CE SUJET. (Air : Oh! ma tendre Musette!)
Reynaud vivait tranquille,
Estimé des voisin,
Et sa femme, docile,
Lui prodiguait ses soins.
Soudain, dans sa demeure,
Survint l’affreux Clergeaud
Dès lors a sonné l’heure
Qui le mit au tombeau.
Clergeaud séduit la femme,
Lui remet le poison,
Et promptement l’infâme
Le met clans la boisson,
Ainsi que dans les fraises
Qu’au malade on portait :
Jeanne prend tous ses aises
Pour combler son méfait.
Enfin Reynaud succombe,
Mais le cri général
Désigne sur sa tombe
Le complot infernal :
La justice si prompte
Saisie Jeanne et Clergeaud ,
Tousdeux couverts dé honte
Sont mis dans les cachots,
Pour s’épargner la honte
Du cruel échaffaud.
Clergeaud la mort affronte,
Armé de ses ciseaux ;
Il prend clans sa couchette
Le fatal instrument;
Mais Dieu son bras arrête,
Et le rend impuissant.
Bientôt une sentence
Qu’ils ont bien mérite
Trompe leur espérance,
Jeanne, à perpétuité
Est alors condamnée,
Et Clergeaud à la mort
Marche tête baissée,
Frémissez sur son sort.
Peuple ! ces grands coupables
Croyaient vivre contens ;
Mais de crimes semblables,
Dieu veut le châtiment
Sa justice terrible
Arme le bras puissant
Du bourreau peu sensible,
Qui frappe en frémissant.
PERIGUEUX.
IMPRIMERIE DUPONT.
