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Fait partie de Lycée impérial Louis-le-Grand. Vers lus au banquet de la Saint-Charlemagne, le 31 janvier 1863 : Présent et passé
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LYCÉE IMPÉRIAL LOUIS-LE-GRAND
VERS LUS
AU
BANQUET DE LA SAINT-CHARLEMAGNE
PRESENT ET PASSÉ
Après de gais propos, et surtout après boire,
L’homme le plus poltron se sent fort et vaillant.
Le vin vous a donné du cœur, j’aime à le croire ;
Amis, pour l’éprouver, écoutez une histoire,
Une histoire de revenant.
Quand nous avions cinq ans, nous tous tant que nous sommes,
Accroupis au foyer dans les froides saisons,
Nous entendions couler que les esprits des hommes,
Souvent, après leur mort, déguisés en fantômes,
Hantaient les vieux châteaux et les vieilles maisons.
Depuis lors, s’est accru mon âge et ma sagesse ;
Et pourtant devant vous j’avoûrai sans faiblesse,
Dût ma sotte franchise exciter vos mépris,
Que je crois... oui, vraiment ! que je crois aux esprits.
Après tout, des cerveaux soi-disant raisonnables
N’ont-ils pas de nos jours commerce avec les diables
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Or, pour ne rien cacher, messieurs, depuis longtemps,
L’air un peu décrépit de notre vieux lycée
Éveillait en mon âme une noire pensée :
Je vous soupçonnais fort, ô caducs bâtiments,
De donner maintes fois asile aux revenants.
Molière, Crébillon, Rollin, Gresset, Voltaire,
De l’immortel collège immortels écoliers,
S’ennuyant chez Pluton, qu’ont-ils de mieux à faire
Que de venir ici revoir leurs héritiers?
Le mois passé (malgré mon début fantastique,
Foi de gascon ! messieurs, le conte est authentique),
J’étais seul à l’étude, un soir, lorsqu’on un coin
Je vis rôder sans bruit et sans cérémonie
Un de ces revenants de bonne compagnie :
Je reconnus Voltaire à son souris malin.
— « Pourquoi fuis-tu? dit-il, tu me prends, j’imagine,
Pour le démon du grec ou de la discipline.
Cependant j’erre ici plus souvent qu’aux enfers ;
En dépit du Léthé, j’aime encor cette enceinte,
Qui vit mes plus beaux jours et mes plus mauvais vers ;
Et pourtant, cher ami, je te le dis sans feinte,
Dieu sait les châtiments qu’en ces lieux j’ai soufferts !
Voici le vieux cachot où les Révérends Pères
Faisaient gronder sur moi leurs sinistres colères,
Où, sauf à voir gaîment mon supplice augmenté,
Mes doigts, encor saignants des coups de la férule,
Barbouillaient sur la porte un quatrain ridicule,
Comme un appel sanglant à la postérité.
Mais vous, mes beaux messieurs, vous, notre descendance,
Sans craindre master Fouet, maintenant, mes amis,
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Vous osez, après nous, mener une existence
Qu’en viraient à ces lieux les saints du paradis !
— Holà ! fis-je étonné, je crains, seigneur Voltaire,
Que vous n’ayez changé d’avis sur le bonheur :
Le bonheur en ce monde est chose très-légère,
El dans nos murs surtout légère est sa faveur.
Rarement il paraît : quelquefois quand nos maîtres
S’éclipsent d’aventure ou nous tournent le dos,
Il vient en souriant s’ébattre à nos fenêtres ;
Mais il n’entre jamais : il a peur des barreaux.
— Ab ! cher ami, tout passe. Adieu ces jours prospères
Où nous vivions ici plus heureux que des rois.
Parlez-moi de ces temps où les Révérends Pères,
Oubliant d’allumer du feu dans les jours froids,
Réchauffaient à plaisir de coups disciplinaires
Ceux qui se permettaient de souffler dans leurs doigts !
Parlez-moi, parlez-moi de ces jours de bombance,
Homériques festins de beurre et de radis,
Où, souvent régalés d’une étique abstinence,
Nous mangions gravement d’une avare pitance,
En l’honneur du Carême et des saints Vendredis !
Aujourd’hui le traiteur est plein de complaisance,
Il vous sert des gâteaux, et le vin du cellier,
Qui grattait rarement notre sage gosier,
Se permet de couler chez vous... en abondance.
Allez donc soupirer sur votre affreux destin,
Allez de vos tyrans gourmander la rudesse,
Vous tous que chaque soir, après un vrai festin,
Reçoit d’un petit lit la flexible mollesse,
Digne de faire envie au prélat du Lutrin !
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Allez vous lamenter et mordre votre chaîne,
Infortunés captifs, vous qui, chaque semaine,
Ordonnez au portail d’ouvrir ses deux battants !
De nos jours, on sortait une fois tous les ans.
On fait ti maintenant de ce vieux rigorisme;
La férule el le fouet sont frappés d’ostracisme,
Et. pourtant tu gémis ! Ah ! je m’en aperçois,
Les enfants sont encor plus enfants qu’autrefois.
— Je sais, maître Arouet, que c’est votre habitude
D’aller contre l’avis des gens à tout propos.
Mais je vais vous prouver... » II sourit à ces mots,
Et se mit à fouiller tous les coins de l’étude.
Couchés sur des cahiers, quelques livres épars
Dormaient oisivement en attendant l’aurore.
Les uns, sous la poussière, à. l’abri des regards,
Cachaient modestement leur savoir vierge encore ;
De ça, de là pourtant, de superbes élus
Témoignaient par écrit qu’ils avaient été lus.
C’était un résumé d’histoire ou de physique,
Une philosophie en tableau synoptique,
Des recueils d’éloquence, et d’amples manuels,
Enfin, beaucoup d’auteurs, et fort peu d’immortels.
• — « Et Lucrèce ? et Virgile ? et Racine ? et Molière ?
Due font-ils? où sont-ils? cria mon compagnon.
— Un petit coin, lui dis-je, obtenu par prière,
Leur sert ici d’asile en leur morte saison.
— Ainsi, s’écria-t-il, ces trésors de science,
Comme de vains fardeaux, sont dédaignés par vous !
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Vous êtes, j’en ai peur, 'mieux partagés que nous
En fait de bonne chère ainsi que d’ignorance.
— Je vous trouve, monsieur, le ton bien absolu.
Apprenez que le ciel nous fit une mémoire
Qui digère en un mois mille dates d’histoire :
L’on apprend tout chez nous, hormis le superflu.
Quoi ! nous savons les tours de l’art syllogistique
Et les règles du beau par ordre alphabétique,
Nous récitons par cœur tous les rois Visigoths,
Nous avons un diplôme, et nous sommes des sots !
— Un diplôme ! un diplôme ! Ah ! mon cher, ta science
Par ce bel argument me réduit au silence.
Tel n’a jamais rien su, mais veuillez l’oublier,
Chapeau bas ! car il vient d’être fait bachelier.
Oh ! le siècle divin ! il est d’une sagesse
A donner des leçons aux sept sages de
Grèce.
— Laissez-là, laissez-là vos Grecs et vos Romains:
Parlez-en aux marmots, qui font des vers latins.
— Et voilà ce qu’on dit dans le siècle où nous sommes !
Vous dînez mieux que nous, amis ; mais de mon temps
On faisait des savants pour en former des hommes.
Aujourd’hui, foin du reste, et vivent les diplômes!
Et l’on souffre cela depuis plus de trente ans !
Le baccalauréat ! oh ! l’idée est sublime :
Grâce à lui, comme on dit, l’extra devient un crime,
La machine un savant, et le savant un sot,
Et l’humaine mémoire un immense entrepôt,
Où l’écolier-manœuvre entasse à large pelle
De tous les rudiments la masse telle quelle.....
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Ce discours, je le vois, mon cher, ne le plaît pas,
Adieu donc, je te quitte et m’en vais de ce pas
Conter notre aventure à mon ami Molière.
— Adieu; ne reviens pas surtout, malin Voltaire,
Rire à trop bon marché d’un chétif écolier...
— Ne crains rien ; que ferais-je à présent sur la terre,
Moi qui ne suis pas bachelier ? »
Georges Bussière.
Logique (Lettres').
VERSAILLES. — IMPRIMERIE CERF
RUE DU PLESSIS, 59.
