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LES AVENTURES
•
DE
TÉ LÉM A QUE,
TOME
SECOND.
A
PARIS,
P. FR. D I D O T jeune , Imprimeur ,
B A R R O I S , aîné , Libraire ,
r>\
Chez
)
T«
\ EUGÈNE
AXTRT) AV
ONFROY,
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•
Libraire ,
■
) Q ua i des Augustins.
&
THÉOPHILE BARROIS, Libraire,
DELALAIN jeune ,
Libraire , rue Saint- Jacques.
AVEC APPROBATION, ET PRIVILÈGE DU ROI.
LES
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
PAR
TOME
DE
FÉNELON.
SECOND.
L' IMPRIMERIE
DE
M.
L X X X V.
D C C.
MONSIEUR.
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
2.
TREIZIÈME.
A
SOMMAIRE
DU
LIVRE
TREIZIÈME.
Idoménée raconte à Mentor sa confiance en Protésilas , et les artifices de ce
favori , qui étoit de concert avec Timocrate pour faire périr Philoclès, et pour le
trahir lui-même. U lui avoue que , prévenu par ces deux hommes , contre Philoclès, il avoit chargé Timocrate de Palier tuer dans une expédition où il commandoit sa flotte; que celui-ci ayant manqué son coup , Philoclès l'avoit épargné, et
s'étoit retiré en l'île de Samos, après avoir remis le commandement de la flotte
kPolymène, que lui Idoménée avoit nommé dans son ordre par écrit; que, malgré
la trahison de Protésilas , il n'avoit pu se résoudre à se défaire de lui.
WSÊÊ
LIVRE XIII
idomenee raconte a Jlíentor sa confiance en ProtésilasJ et les artifices de ce Favori, ain etoit de concert
avec Timoa^atep&urjaire périr iP/idocles, etpour le ira-
lur La -nieme .11 lut avoue aue , prrevaut par ces dezax>
flammes contre JPhilocles, d avoit charae Timocrate de<
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flotte; cpie celui- ci ayant manaue son coup, Phdoeles
7
lavait épargne j et s'etolt j^eàre' en l Isle de Samo á_,
âpres avoir remis le commandement de la^ flotte aiPoumene, aue lui Idomenee avoit nomme paj^ ea^it danâson ordrej aue 7?ialgre la trahisort de JProtesxlas, il
n 1 avoitpa se résoudre a se défaire de luo.
mi
LIVRE
TREIZIÈME.
DÉJA la réputation du gouvernement doux et modéré
dTdoménée attire en foule, de tous côtés , des peuples qui
viennent s'incorporer au sien , et chercher leur bonheur
sous une si aimable domination. Déja ces campagnes, si
long-temps couvertes de ronces et d'épines, promettent
de riches moissons et des fruits jusqu'alors inconnus. La
terre ouvre son sein au tranchant de la charrue , et prépare
ses richesses pour récompenser le laboureur :l'espérance
reluit de tous côtés. On voit dans les vallons et sur les
collines les troupeaux de moutons qui bondissent sur
l'herbe., et les grands troupeaux de bœufs et de génisses
qui font retentir les hautes montagnes de leurs mugissemens : ces troupeaux servent à engraisser les campagnes.
C'est Mentor qui a trouvé le moven d'avoir ces troupeaux.
Mentor conseilla à Idoménée de faire avec les Peucètes,
peuples voisins , un échange de toutes les choses superflues qu'on ne vouloit pas souffrir dans Salente , avec ces
troupeaux qui manquoient aux Salentins.
En même temps la ville et les villages d'alentour étoient
pleins d'une belle jeunesse qui avoit langui long-temps
dans la misère, et qui n'avoit osé se marier de peur d'augmenter leurs maux. Quand ils virent qu'Idoménée prenoit
des sentimens d'humanité, et qu'il vouloit être leur père,
ils ne craignirent plus la faim et les autres fléaux par
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TÉLÉMAQUE,
lesquels le ciel afflige la terre. On n'entendoit plus que
des cris de joie , que les chansons des bergers et des laboureurs qui célébroient leurs hyménées. On auroit cru voir
le dieu Pan avec une foule de satyres et de faunes mêlés
parmi les nymphes , et dansant au son de la flûte à sombre
des bois. Tout étoit tranquille et riant : mais la joie étoit
modérée ; et ces plaisirs ne servoient qu'à délasser des
longs travaux : ils en étoient plus vifs et plus purs.
Les vieillards, étonnés de voir ce qu'ils n'auroient osé
espérer dans la suite d'un si long âge , pleuroient par un
excès de j oie mêlée de tendresse ; ils levoient leurs mains
tremblantes vers le ciel : Bénissez , disoient-ils , ô grand
Jupiter, le roi qui vous ressemble, et qui est le plus grand
don que vous nous ayez fait! Il est né pour le bien des
hommes, rendez-lui tous les biens que nous recevons
de lui. Nos arrière-neveux, venus de ces mariages qu'il
favorise , lui devront tout, jusqu'à leur naissance , et il
sera véritablement le père de tous ses sujets. Les jeunes
hommes et les jeunes filles qui s'épousoient, ne íaisoient
éclater leur joie , qu'en chantant les louanges de celui de
qui cette joie si douce leur étoit venue. Les bouches , et
encore plus les cœurs, étoient sans cesse remplis de son
nom. On se croyoit heureux de le voir; on craignoit
de le perdre : sa perte eût été la désolation de chaque
famille.
Alors Idoménée avoua à Mentor qu'il n'avbit jamais
LIVRE
XIII.
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senti de plaisir aussi touchant que celui d être aimé , et
de rendre tant de gens heureux. Je ne l'aurois jamais
cru, disoit-il : il me sembloit que toute la grandeur des
princes ne consistoit qu'à se faire craindre ; que le reste
des hommes étoit fait pour eux : et tout ce que j'avois
ouï dire des rois qui avoient été l'amour et les délices de
leurs peuples, me paroissoit une pure fable; j'en reconnois maintenant la vérité. Mais il faut que je vous raconte
comment on avoit empoisonné mon cœur, dès ma plus
tendre enfance, sur l'áutorité des rois. C'est ce qui a causé
tous les malheurs de ma vie. Alors Idoménée commença
cette narration :
Protésilas , qui est un peu plus âgé que moi , fut celui
de tous les jeunes gens que j'aimai le plus : son naturel
vif et hardi étoit selon mon goût. Il entra dans mes plaisirs; il flatta mes passions; il me rendit suspect un autre
jeune homme que j'aimois aussi , et qui se nommoit
Philoclès. Celui-ci avoit la crainte des dieux, et lame
grande, mais modérée ; il mettoit la grandeur, non à
s'élever, mais à se vaincre , et à ne faire rien de bas. Il me
parloit librement sur mes défauts; et, lors même qu'il
n'osoit me parler, son silence et la tristesse de son visage
me faisoient assez entendre ce qu'il vouloit me reprocher.
Dans les commencemens, cette sincérité me plaisoit;
et je lui protestois souvent que je l'écouterois àvec confiance toute ma vie , pour me préserver des flatteurs. II
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TÉLÉMAQUE,
me disoit tout ce que je devois faire pour marcher sur les
traces de mon aïeul Minos, et pour rendre mon royaume
heureux. II n'avoit pas une aussi profonde sagesse que
vous , ô Mentor; mais ses maximes étoient bonnes ; je le
reconnois maintenant. Peu-à-peu les artifices de Protésilas, qui étoit jaloux et plein d'ambition, me dégoûtèrent
de Philoclès. Celui-ci étoit sans empressement, et laissoit
l'autre prévaloir; il se contenta de me dire toujours la
vérité, lorsque je voulois l'entendre. C'étoit mon bien , et
non sa fortune , qu'il cherchoit.
Protésilas me persuada insensiblement que c'étoit un
esprit chagrin et superbe qui critiquoit toutes mes actions,
qui ne me demandoit rien, parce qu'il avoit la fierté de ne
vouloir rien tenir de moi, et d'aspirer à la réputation d'un
homme qui est au dessus de tous les honneurs : il ajouta
que ce jeune homme qui me parloit si librement sur mes
défauts , en parloit aux autres avec la même liberté ; qu'il
laissoit assez entendre qu'il ne m'estimoit guère ; et qu'en
rabaissant ainsi ma réputation, il vouloit, par l'éclat d'une
vertu austère , s'ouvrir le chemin à la royauté.
D'abord je ne pus croire que Philoclès voulût me détrôner : il y a dans la véritable vertu une candeur et une
ingénuité que rien ne peut contrefaire , et à laquelle on
ne se méprend point, pourvu qu'on y soit attentif. Mais
la fermeté de Philoclès contre mes foiblesses, commençoit à me lasser. Les complaisances de Protésilas , et son
LIVRE
XIII.
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industrie inépuisable pour m'inventer de nouveaux plaisirs, me faisoient sentir encore plus impatiemment l'austérité de l'autre.
Cependant Protésilas , ne pouvant souffrir que je ne
crusse pas tout ce qu'il me disoit contre son ennemi , prit
le parti de ne m'en parler plus , et de me persuader par
quelque chose de plus fort que toutes les paroles. Voici
comment il acheva de me tromper. Il me conseilla d'envoyer Philoclès commander les vaisseaux qui dévoient
attaquer ceux de Carpathie \ et, pour m'y déterminer, il
me dit : Vous savez que je ne suis pas suspect dans les
louanges que je lui donne : j'avoue qu'il a du courage
et du génie pour la guerre ; il vous servira mieux qu'un
autre , et je préfère l'intérêt de votre service à tous mes
ressentimens contre lui.
Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité
dans le cœur de Protésilas , à qui j'avois confié l'administration de mes plus grandes affaires. Je l'embrassai dans
un transport de joie , et me crus trop heureux d'avoir
donné toute ma confiance à un homme qui meparoissoit
ainsi au dessus de toute passion et de tout intérêt. Mais ,
hélas ! que les princes sont dignes de compassion ! Cet
homme me connoissoit mieux que je ne me connoissois
moi-même : il savoit que les rois sont d'ordinaire désians
et inappliqués ; désians , par l'expérience continuelle
qu'ils ont de l'artifice des hommes corrompus dont ils
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TÉLÉMAQUE,
sont environnés; inappliqués , parce que les plaisirs les
entraînent , et qu'ils sont accoutumés à voir des gens
chargés de penser pour eux, sans qu'ils en prennent euxmêmes la peine. Il comprit donc qu'il ne lui seroit pas
difficile de me mettre en défiance et en jalousie contre
un homme qui ne manqueroit pas de íaire de grandes
actions, sur-tout l'absence lui donnant une entière facilité
de lui tendre des pièges.
Philoclès, en partant, prévit ce qui lui pouvoit arriver.
Souvenez-vous , me dit-il , que je ne pourrai plus me défendre; que vous n'écouterez que mon ennemi ; et qu'en
vous servant au péril de ma vie , je courrai risque de
n'avoir d'autre récompense que votre indignation. Vous
vous trompez, lui dis-je: Protésilas ne parle point de vous
comme vous parlez de lui; il vous loue, il vous estime;
il vous croit digne des plus importans emplois : s'il commençoitàme parler contre vous, il perdroit ma confiance.
Ne craignez rien ; allez, et ne songez qu'à me bien servir.
Il partit, et me laissa dans une étrange situation.
Il faut vous l'avouer, Mentor; je voyois clairement
combien il m'étoit nécessaire d'avoir plusieurs hommes
que je consultasse ; et que rien n'étoit plus mauvais , ni
pour ma réputation, ni pour le succès des affaires, que de
me livrer à un seul. J'avois éprouvé que les sages conseils
de Philoclès m'avoient garanti de plusieurs fautes dangereuses, où la hauteur de Protésilas m'auroit fait tomber;
LIVRE
XIII.
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je sentois bien qu'il y avoit dans Philoclès un fonds de
probité et de maximes équitables , qui ne se íaisoit point
sentir de même dans Protésilas : mais j'avois laissé prendre
à Protésilas un certain ton décisif auquel je ne pouvois
presque plus résister. J'étois fatigué de me trouver toujours entre deux hommes que je ne pouvois accorder ;
et, dans cette lassitude, j'aimois mieux, par foiblesse ,
hasarder quelque chose aux dépens des affaires, et respirer en liberté. Je n'eusse osé me dire à moi-même une
si honteuse raison du parti que je venois de prendre ;
mais cette honteuse raison , que je n'osois développer,
ne laissoit pas d'agir secrètement au fond de mon cœur,
et d'être le vrai motif de tout ce que je faisois.
Philoclès surprit les ennemis , remporta une pleine
victoire, etsehâtoitde revenir pour prévenir les mauvais
offices qu'il avoit à craindre : mais Protésilas, qui n'avoit
pas encore eu le temps de me tromper, lui écrivit que je
desirois qu'il fît une descente dans l'île de Carpathie ,
pour profiter de la victoire. En effet, il m'avoit persuadé
que je pourrois facilement faire la conquête de cette île:
mais il fit ensorte que plusieurs choses nécessaires manquèrent à Philoclès dans cette entreprise , et il l'assujettit
à certains ordres qui causèrent divers contre-temps dans
l'exécution.
Cependant il se servit d'un domestique très-corrompu
que j'avois auprès de moi , et qui observoit jusqu'aux
2
B
io
TÉLÉMAQUE,
moindres choses pour lui en rendre compte , quoiqu'ils
parussent ne se voir guère, et n'être jamais d'accord en
rien.
Ce domestique, nommé Timocrate , me vint dire un
jour, en grand secret, qu'il avoit découvert une affaire
très-dangereuse. Philoclès , me dit-il, veut se servir de
votre armée navale pour se faire roi de l'île de Carpathie:
les chefs des troupes sont attachés à lui ; tous les soldats
sont gagnés par ses largesses, et plus encore par la licence
pernicieuse où il les laisse vivre : il est enflé de sa victoire.
Voilà une lettre qu'il a écrite à un de ses amis , sur son
projet de se faire roi : on n'en peut plus douter après une
preuve si évidente.
Je lus cette lettre , et elle me parut de la main de Philoclès. On avoit parfaitement imité son écriture ; et c etoit
Protésilas qui l'avoit faite avec Timocrate. Cette lettre me
jeta dans une étrange surprise : je la relisois sans cesse, et
ne pouvois me persuader qu'elle fût de Philoclès, repassant dans mon esprit troublé toutes les marques touchantes qu'il m'avoit données de son désintéressement
et de sa bonne foi. Cependant, que pouvois-je faire ? quel
moyen de résister à une lettre où je croyois être sûr de
reconnoître l'écriture de Philoclès ?
Quand Timocrate vit que je ne pouvois plus résister à
son artifice , il le poussa plus loin. Oserai-je , me dit-il en
hésitant, vous faire remarquer un mot qui est dans cette
N . I .
jVHK XIII.
LIVRE
XIII.
ii
lettre ? Philoclès dit à son ami, qu'il peut parler en confiance à Protésilas sur une chose qu'il ne désigne que par
un chifFre : assurément Protésilas est entré dans le dessein
de Philoclès, et ils se sont raccommodés à vos dépens.
Vous savez que c'est Protésilas qui vous a pressé d'envoyerPhiloclès contre les Carpathiens. Depuis un certain
temps , il a cessé de vous parler contre lui , comme il le
faisoit souvent autrefois ; au contraire, il le loue, il l'excuse en toute occasion : ils se voyoient depuis quelque
temps avec assez d'honnêteté. Sans doute , Protésilas a
pris avec Philoclès, des mesures pour partager avec lui
la-conquête de Carpathie. Vous voyez même qu'il a voulu
qu'on fît cette entreprise contre toutes les règles, et qu'il
s'expose à faire périr votre armée navale, pour contenter
son ambition. Croyez-vous qu'il voulût servir ainsi à celle
de Philoclès, s'ils étoient encore mal ensemble? Non,
non , on ne peut plus douter que ces deux hommes ne
soient réunis pour s'élever ensemble à une grande autorité, et peut-être pour renverser le trône où vous régnez.
En vous parlant ainsi , je sais que je m'expose à leur ressentiment, si , malgré mes avis sincères, vous leur laissez
encore votre autorité dans les mains : mais qu'importe ,
pourvu que je vous dise la vérité ?
Ces dernières paroles de Timocrate firent une grande
impression sur moi : je ne doutai plus de la trahison de
Philoclès, et je me défiai de Protésilas comme de son ami.
B2
12.
T É L É M A Q U E ,
CependantTimocrate me disoit sans cesse : Si vous attendez que Philoclès ait conquis l'île de Carpathie, il ne sera
plus temps d'arrêter ses desseins • hâtez-vous de vous en
assurer pendant que vous le pouvez. J'avois horreur de
la profonde dissimulation des hommes; je ne savois plus
à qui me fier. Après avoir découvert la trahison de Philoclès , je ne voj^ois plus d'hommes sur la terre dont la
vertu pût me rassurer. J etois résolu de faire périr au plus
tôt ce perfide; mais je craignois Protésilas, et je ne savois
comment faire à son égard. Je craignois de le trouver
coupable , et je craignois aussi de me fier à lui.
Enfin , dans mon trouble , je ne pus m'empêcher de
lui dire que Philoclès m'étoit devenu suspect. Il en parut
surpris ; il me représenta sa conduite droite et modérée ;
il m'exagéra ses services ; en un mot , il fit tout ce qu'il
falloit pour me persuader qu'il étoit trop bien avec lui.
D'un autre côté , Timocrate ne perdoit pas un moment
pour me faire remarquer cette intelligence , et pour m'obliger à perdre Philoclès pendant que je pouvois encore
m'assurer de lui. Voyez, mon cher Mentor, combien les
rois sont malheureux et exposés à être le jouet des autres
hommes, lors même que les autres hommes paroissent
tremblans à leurs pieds.
Je crus faire un coup d'une profonde politique , et déconcerter Protésilas , en envoyant secrètement à l'armée
navale Timocrate pour faire mourir Philoclès. Protésilas
LIVRE
XIII.
i3
poussa jusqu'au bout sa dissimulation , et me trompa
d'autant mieux, qu'il parut plus naturellement comme
un homme qui se laissoit tromper. Timocrate partit donc,
et trouva Philoclès assez embarrassé dans sa descente : il
manquoit de tout ; car Protésilas, ne sachant si la lettre
supposée pourroit faire périr son ennemi , vouloit avoir
en même temps une autre ressource prête , par 1 e mauvais
succès d'une entreprise dont il m'avoit fait tant espérer,
et qui ne manqueroit pas de m'irriter contre Philoclès.
Celui-ci soutenoit cette guerre si difficile , par son courage , par son génie , et par l'amour que les troupes avoient
pour lui. Quoique tout le monde reconnût dans l'armée
que cette descente étoit téméraire et funeste pour les
Crétois , chacun travailloit à la faire réussir , comme s'il
eût vu sa vie et son bonheur attachés au succès ; chacun
étoit content de hasarder sa vie à toute heure , sous un
chef si sage et si appliqué à se faire aimer.
Timocrate avoit tout à craindre en voulant faire périr
ce chef au milieu d'une armée qui l'aimoit avec tant de
passion : mais l'ambition furieuse est aveugle. Timocrate
ne trouvoit rien de difficile pour contenter Protésilas ,
avec lequel il s'imaginoitme gouverner absolument après
la mort de Philoclès. Protésilas ne pouvoit souffrir un
homme de bien dont la seule vue étoit un reproche secret
de ses crimes, et qui pouvoit, -en m'ouvrant les jeux, renverser ses projets.
i4
TÉLÉMAQUE,
Timocrate s'assura de deux capitaines qui étoient sans
cesse auprès de Philoclès ; il leur promit de ma part , de
grandes récompenses; et ensuite il dit à Philoclès qu'il
étoit venu pour lui dire, par mon ordre, des choses secrètes qu'il ne devoit lui confier qu'en présence de ces
deux capitaines. Philoclès se renferma avec eux et avec.
Timocrate. Alors Timocrate donna un coup de poignard
à Philoclès. Le coup glissa , et n'enfonça guère avant.
Philoclès, sans s'étonner, lui arracha le poignard, et
s'en servit contre lui et contre les deux autres : en même
temps il cria. On accourut; on enfonça la porte; on dégagea Philoclès des mains de ces trois hommes, qui, étant
troublés , l'avoient attaqué faiblement. Ils surent pris , et
on les auroit d'abord déchirés, tant l'indignation de [armée étoit grande , si Philoclès n'eût arrêté la multitude.
Ensuite il prit Timocrate en particulier, et lui demanda
avec douceur ce qui l'avoit obligé à commettre une action
si noire. Timocrate , qui craignoit qu'on ne le fît mourir ,
se hâta de montrer Tordre que j e lui avois don né par écrit,
de tuer Philoclès ; et comme les traîtres sont toujours
lâches, il songea à sauver sa vie en découvrant à Philoclès toute la trahison de Protésilas.
Philoclès , effrayé de voir tant de malice dans les
hommes , prit un parti plein de modération : il déclara à
toute l'armée que Timocrate étoit innocent ; il le mit en
sûreté, le renvoya en Crète , et déféra le commandement
ÍVRE XIII.
N. U
LIVRE
XIII.
i5
de l'armée à Polymène , que j'avois nommé , dans mon
ordre écrit de ma main , pour commander quand on auroit
tué Philoclès. Enfin il exhorta les troupes à la fidélité
qu'elles me dévoient, et passa pendant la nuit dans une
légère barque, qui le conduisit dans l'île de Samos, où
il vit tranquillement dans la pauvreté et dans la solitude, travaillant à faire des statues pour gagner sa vie, ne
voulant plus entendre parler des hommes trompeurs et
injustes, mais sur-tout des rois, qu'il croit les plus malheureux et les plus aveugles de tous les hommes.
En cet endroit , Mentor arrêta Idoménée :• Hé bien ,
dit-il, fûtes-vous long-temps à découvrir la vérité? Non,
répondit Idoménée ; je compris peu-à-peu les artifices de
Protésilas et de Timocrate : ils se brouillèrent même ; car
les médians ont bien de la peine à demeurer unis. Leur
division acheva de me montrer le fond de l'abyme où ils
m'avoient jeté. Hé bien, reprit Mentor, ne prîtes -vous
point le parti de vous défaire de l'un et de l'autre ? Hélas!
reprit Idoménée, est-ce, mon cher Mentor, que vous
ignorez la foiblesse et l'embarras des princes ? Quand ils
sont une fois livrés à des hommes corrompus et hardis
qui ont l'art de se rendre nécessaires , ils ne peuvent plus
espérer aucune liberté. Ceux qu'ils méprisent le plus ,
sont ceux qu'ils traitent le mieux et qu'ils comblent de
bienfaits : j'avois horreur de Protésilas; et je lui laissois
toute l'autorité. Étrange illusion ! je me savois bon gré
16
T É L É M A Q U E,
de le connoître ; et je n'avois pas la force de reprendre
l'autorité que je lui avois abandonnée. D'ailleurs , je le
trouvois commode, complaisant, industrieux pour flatter
mes passions , ardent pour mes intérêts. Enfin j'avois une
raison pour m'excuser en moi-même de ma foiblesse ,
c'est que je ne connoissois point de véritable vertu : faute
d'avoir su choisir des gens de bien qui conduisissent mes
.affaires , je croyois qu'il n'y en avoit point sur la terre ,
et que la probité étoit un beau fantôme. Qu'importe ,
disois-je, de faire un grand éclat pour sortir des mains
d'un homme corrompu, et pour tomber dans celles de
quelque autre , qui ne sera ni plus désintéressé , ni plus
sincère que lui ?
Cependant l'armée navale commandée parPolymène
revint. Je ne songeai plus à la conquête de l'île de Carpathie; et Protésilas ne put dissimuler si profondément,
que je ne découvrisse combien il étoit affligé de savoir
que Philoclès étoit en sûreté dans Samos.
Mentor interrompit encore Idoménée , pour lui demander s'il avoit continué , après une si noire trahison , à
confier toutes ses affaires à Protésilas.
J etois, lui répondit Idoménée , trop ennemi des affaires
et trop inappliqué, pour pouvoir me tirer de ses mains : il
auroit fallu renverser Tordre que j'avois établi pour ma
commodité , et instruire un nouvel homme ; c'est ce que
je n'eus jamais la force d'entreprendre. J'aimai mieux
IVRE XIII.
N. ri r.
LIVRE
XIII.
17
fermer les jeux pour ne pas voir les artifices de Protésilas.
Je me consolois seulement en faisant entendre à certaines
personnes de confiance , que je n'ignorois pas sa mauvaise
foi. Ainsi je m'imaginois n'être trompé qu'à demi, puisque
je savois que j'étois trompé. Je faisois même de temps en
temps sentir à Protésilas, que je supportois son joug avec
impatience. Je prenois souvent plaisir à le contredire , à
blâmer publiquement quelque chose qu'il avoit fait , à
décider contre son sentiment. Mais comme il connoissoit
ma hauteur et ma paresse , il ne s'embarrassoit point de
tous mes chagrins; il revenoit opiniâtrement à la charge;
il usoit tantôt de manières pressantes , tantôt de souplesse et d'insinuation : sur- tout quand il s'appercevoit
que j etois peiné contre lui, il redoubloit ses soins pour
me fournir de nouveaux amusemens propres à m'amollir,
ou pourm'embarquer en quelque affaire où il eût occasion de se rendre nécessaire , et de faire valoir son zèle
pour ma réputation.
Quoique je fusse en garde contre lui, cette manière de
flatter mes passions m'entraînoit toujours : il savoit mes
secrets ; il me soulageoit dans mes embarras , il faisoit
trembler tout le monde parmon autorité. Enfin je ne pus
me résoudre à le perdre. Mais , en le maintenant dans sa
place , je mis tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes véritables intérêts : depuis ce moment, on
n'entendit plus dans mes conseils aucune parole libre ; la'
2.
C
i8
TÉLÉMAQUE,
vérité s'éloigna de moi : Terreur, qui prépare la chute des
rois, me punit d'avoir sacrifié Philoclès à la cruelle ambition de Protésilas : ceux même qui avoient le plus de zèle
pour l 'état et pour ma personne , se crurent dispensés de
me détromper, après un si terrible exemple.
Moi-même , mon cher Mentor, je craignois que la vérité ne perçât le nuage, et qu'elle ne parvînt jusqu'à moi,
malgré les flatteurs ; car, n'ayant plus la force de la suivre,
sa lumière m'étoit importune : je sentois en moi-même
qu'elle m'eût causé de cruels remords , sans pouvoir me
tirer d'un si funeste engagement. Ma mollesse et Tascen.dant que Protésilas avoit pris insensiblement sur moi ,
me plongeoient dans une espèce de désespoir de rentrer
jamais en liberté. Je ne voulois ni voir un si honteux état,
ni le laisser voir aux autres. Vous savez, cher Mentor, la
vaine hauteur et la faUsse gloire dans Jaquelle on élève
les rois : ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une
faute, il en faut faire cent. Plutôt que d'avouer qu'on s'est
trompé , et que de se donner la peine de revenir de son
erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà 1 état
des princes foibles et inappliqués : c'étoit précisément le
mien , lorsqu'il fallut que je partisse pour le siège de Troie.
En partant, je laissai Protésilas maître des affaires : il
les conduisoit en mon absence , avec hauteur et inhumanité. Tout le royaume de Crète gémissoit sous sa tyrannie : mais personne n'osoit me mander Toppression des
LIVRE
XIII.
•
19
peuples; on savoit que je craignois de voir la vérité , et
que j'abandonnois à la cruauté de Protésilas tous ceux
qui entreprenoient de parler contre lui. Mais moins on
osoit éclater, plus le mal étoit violent. Dans la suite , il
me contraignit de chasser le vaillant Mérion qui m'avoit
suivi avec tant de gloire au siège de Troie. Il en étoit
devenu jaloux, comme de tous ceux que j'aimois et qui
montroient quelque vertu.
Il faut que vous sachiez , mon cher Mentor, que tous
mes malheurs sont venus de là. Ce n'est pas tant la mort
de mon fils qui causa la révolte des Crétois, que la vengeance des dieux irrités contre mes f oiblesses , et la haine
des peuples, que Protésilas m'avoit attirée. Quand je répandis le sang de mon fils, les Crétois, lassés d'un gouvernement rigoureux, avoient épuisé toute leur patience;
et Thorreur de cette dernière action ne fit que montrer
au dehors ce qui étoit depuis long-temps dans le fond
des cœurs.
Timocrate me suivit au siège de Troie , et rendoit
compte secrètement, par ses lettres , à Protésilas de tout
ce qu'il pouvoit découvrir. Je sentois bien que jetois en
captivité ; mais je tâchois de n'y penser pas , désespérant d'y remédier. Quand les Crétois, à mon arrivée , se
révoltèrent , Protésilas et Timocrate furent les premiers
à s'enfuir. Ils m'auroient sans doute abandonné , si je
n'eusse été contraint de m'enfuir presque aussitôt qu'eux.
C2
2o
T É L É M A Q U E,
Comptez, mon cher Mentor, que les hommes insolens
pendant la prospérité, sont toujours íoibles et tremblans
dans la disgrâce : la tête leur tourne aussitôt que l'autorité
absolue leur échappe : on les voit aussi rampans , qu'ils
ont été hautains ; et c'est en un moment qu'ils passent
d'une extrémité à l'autre.
Mentor dit à ïdoménée : Mais, d'où vient donc que,
connoissant à fond ces deux médians hommes, vous les
gardez encore auprès de vous comme je les vois? Je ne
suis pas surpris qu'ils vous aient suivi , n'ayant rien de
meilleur à faire pour leurs intérêts; je comprends même
que vous avez fait une action généreuse de leur donner
un asyle dans votre nouvel établissement : mais pourquoi vous livrer encore à eux , après tant de cruelles
expériences ?
Vous ne savez pas, répondit ïdoménée, combien touteS
les expériences sont inutiles aux princes amollis et inappliqués, qui vivent sans réflexion. Ils sont mécontens de
tout; et ils n'ont le courage de rien redresser. Tant d'années d'habitude étoient des chaînes de fer qui me lioient
à ces deux hommes ; et ils m'obsédoient à toute heure.
Depuis que je suis ici , ils m'ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous avez vues ; ils ont épuisé cet
état naissant ; ils m'ont attiré cette guerre qui m'alloit
accabler sans vous. J'aurois bientôt éprouvé à Salente
les mêmes malheurs que j'ai sentis en Crète : mais vous
LIVRE
XI IL
21
m'avez enfin ouvert les yeux, et vous m'avez inspiré le
courage qui me manquoit pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous avez fait en moi ; mais ,
depuis que vous êtes ici , je me sens un autre homme.
Mentor demanda ensuite à Idoménée , quelle étoit la
conduite de Protésilas dans ce changement des affaires.
Rien n'est plus artificieux, répondit Idoménée , que ce
qu'il a fait depuis votre arrivée. D'abord il n'oublia rien
pour jeter indirectement quelque défiance dans mon
esprit. Il ne disoit rien contre vous; mais je voyois diverses gens qui venoient m'avertir que ces deux étrangers
étoient fort à craindre. L'un, disoient-ils , est le fils du
trompeur Ulysse ; l'autre est un homme caché et d'un
esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaume
en royaume ; qui sait s'ils n'ont point formé quelque dessein sur celui-ci? Ces aventuriers racontent eux-mêmes
qu'ils ont causé de grands troubles dans tous les pays où
ils ont passé : voici un état naissant et mal affermi ; les
moindres mouvemens pourroient le renverser.
Protésilas ne disoit rien ; mais il tâchoit de me faire
entrevoir le danger et l'excès de toutes ces réformes que
vous me faisiez entreprendre. Il me prenoit par mon
propre intérêt. Si vous mettez , disoit-il , les peuples dans
l'abondance , ils ne travailleront plus ; ils deviendront
fiers , indociles , et seront toujours prêts à se révolter : il
n'y a que la foiblesse et la misère qui les rendent souples,
22
TÉLÉMAQUE,
et qui les empêchent de résister à l'autoriíé. Souvent il
tâchoit de reprendre son ancienne autorité pour m'entraîner; et il la couvroit d'un prétexte de zèle pour mon
service. En voulant soulager les peuples , me disoit-il ,
vous rabaissez la puissance royale : et par-là vous faites
au peuple même un tort irréparable; car il a besoin qu'on
le tienne bas pour son propre repos.
A tout cela je répondois, que je saurois bien tenir les
peuples dans leur devoir, en me faisant aimer d'eux; en
ne relâchant rien de mon autorité , quoique je les soulageasse ; en punissant avec fermeté tous les coupables ;
enfin , en donnant aux enfans une bonne éducation , et à
tout le peuple une exacte discipline, pour le tenir dans
une vie simple, sobre et laborieuse. Eh quoi ! disois-je,
ne peut-on pas soumettre un peuple sans le faire mourir
de faim? Quelle inhumanité ! quelle politique brutale !
Combien voyons-nous de peuples traités doucement, et
très-fidèles à leurs princes ! Ce qui cause les révoltes ,
c'est Pambition et ['inquiétude des grands d'un état, quand
on leur a donné trop de licence, et qu'on a laissé leurs
passions s'étendre sans bornes ; c'est la multitude des
grands et des petits qui vivent dans la mollesse , dans le
luxe et dans l'oisiveté ; c'est la trop grande abondance
d'hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les
occupations utiles dans Jes temps de paix; enfin c'est
le désespoir des peuples maltraités; c'est la dureté , la
LIVRE
XIII.
.%3
hauteur.des rois, et leur mollesse qui les rend incapables
de veiller sur tous les membres de letat pour prévenir
les troubles. Voilà ce qui cause les révoltes , et'non pas le
pain qu'on laisse manger en paix au laboureur, après
qu'il l'a gagné à la sueur de son visage.
Quand Protésilas a vu que j'étois inébranlable dans
ces maximes , il a pris un parti tout opposé à sa conduite
passée : il a commencé à suivre les maximes qu'il n'avoit
pu détruire ; il a fait semblant de les goûter , d'en être
convaincu, de m'avoir obligation de savoir éclairé làdessus. Il va au devant de tout ce que je puis souhaiter
pour soulager les pauvres ; il est le premier à me représenter leurs besoins , et à crier contre les dépenses
excessives. Vous savez même qu'il vous loue , qu'il vous
témoigne de la confiance, et qu'il n'oublie rien pour vous
plaire. Pour Timocrate, il commence à n'être plus si bien
avec Protésilas ; il a songé à se rendre indépendant :' Protésilas en est jaloux; et c'est en partie parleurs différends,
que j'ai découvert leur perfidie.
Mentor, souriant , répondit ainsi à Idoménée : Quoi
donc ! vous avez été foible jusqu'à vous laisser tyranniser
pendant tant d'années , par deux traîtres dont vous connoissîez la trahison ! Ah ! vous ne savez pas , répondit
Idoménée , ce que peuvent les hommes artificieux sur
un roi foible et inappliqué qui s'est livré à eux pour toutes
ses affaires. D'ailleurs je vous ai déja dit que Protésilas
24
TÉ'LÉMAQUE,
entre maintenant dans toutes vos Vues pour le bien
public.
Mentor" reprit ainsi le discours d'un air grave : Je ne
vois que trop combien les méchans prévalent sur les bons
auprès des rois : vous en êtes un terrible exemple. Mais
vous dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protésilas ;
et ils sont encore fermés pour laisser le gouvernement
de vos affaires à cet homme indigne de vivre. Sachez que
les méchans ne sont point des hommes incapables de
faire le bien : ils le font indifféremment, de même que le
mal , quand il peut servir à leur ambition. Le mal ne leur
coûte rien à faire, parce qu'aucun sentiment de bonté,
ni aucun principe de vertu ne les retient ; mais aussi ils
font le bien sans peine , parce que leur corruption les
porte à le faire pour paroître bons, et pour tromper le
reste des hommes. A proprement parler, ils ne sont pas
capables de la vertu, quoiqu'ils paroissent la pratiquer;
mais ils sont capables d'ajouter à tous leurs autres vices
le plus horrible des vices, qui est l'hypocrisie. Tant que
vous voudrez absolument faire le bien , Protésilas sera
prêt à le faire avec vous, pour conserver l'autorité : mais,
si peu qu'il sente en vous de facilité à vous relâcher , il
n'oubliera rien pour vous faire retomber dans legarement, et pour reprendre en liberté son naturel trompeur
et féroce. Pouvez-vous vivre avec honneur et en repos,
pendant qu'un tel homme vous obsède à toute heure ,
LIVRE
XIII.
20
et que vous savez le sage et le fidèle Philoclès pauvre et
déshonoré dans l'île de Samos ?
Vous reconnoissez bien, ô Idoménée, que les hommes
trompeurs et hardis qui sont présens , entraînent les
princes foibles : mais vous deviez ajouter que les princes
ont encore un autre malheur qui n'est pas moindre ; c'est
celui d'oublier facilement la vertu et les services d'un
homme éloigné. La multitude des hommes qui environnent les princes , est cause qu'il n'y en a aucun qui
fasse une impression profonde sur eux : ils ne sont frappés
que de ce qui est présent, et qui les flatte ; tout le reste
s'efface bientôt. Sur-tout la vertu les touche peu , parce
que la vertu , loin de les flatter , les contredit et les condamne dans leurs foiblesses. Faut-il s'étonner s'ils ne sont
point aimés, puisqu'ils ne sont point aimables , et qu'ils
n'aiment rien que leur grandeur et leurs plaisirs ?
FIN
2.
DU
LIVRE
TREIZIÈME.
D
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
QUATORZIÈME.
D
SOMMAIRE
DU
LIVRE
QUATORZIÈME.
Mentor oblige Idoménée k faire conduire Protésilas et Timocrate en l'ile de
Samos, et à rappeler Philoclès pour le remettre en honneur auprès de lui. Hégésippe, qui est chargé de cet ordre , l'exécute avec joie. II arrive avec ces deux
hommes à Samos, où il revoitson ami Philoclès content d'y mener une vie pauvre
et solitaire. Celui-ci ne consent qu'avec beaucoup de peine à retourner parmi les
siens : mais, après avoir reconnu que les dieux le veulent , il s'embarque avec
Hégésippe, et arrive à Salente, où Idoménée, qui n'est plus le même homme ,
le reçoit avec amitié.
LIVRE XIV
iMentor obliçe Ido/naiee affaire conduire ProtesilaóL.
et Timocrate dans Ùlsle de Samos, et a i^appeller Plxoloclespour le remettr^c en lionneur auprès de, lui. Hec/e1
sippe, aui est cliarye de cet ordreJ l eccecute avecjoieJ.
II amvc avec ces deucc hommes a Samos, ou d revoiù
son ami Phdocles content di/ métier wie vie pauvre et
solitaire. Celui- et ne consent au'avec beaucoup de peine a retourner parini les siens : mais âpres avoir reconnu a~ue les Dieucc le veulent, il s^nbarepie avec Hexjesippe et amve a SalenteyJ ait Idvmenee, cjias ih 'estphur
le meine Jioinme , le j^ecoit avec amitiés.
I
m v
/
1,
LIVRE
QUATORZIÈME.
APRÈS avoir dit ces paroles, Mentor persuada à
ïdoménée qu'il falloit au plus tôt chasser Protésilas et
Timocrate, pour rappeler Philoclès. L'unique difficulté
qui arrêtoit le roi , c'est qu'il craignoit la sévérité de Philoclès. J'avoue , disoit- il , que je ne puis m'empêcher de
craindre un peu son retour, quoique je l'aime et que je
l'estime. Je suis depuis ma tendre jeunesse accoutumé à
des louanges , à des empressemens , à des complaisances,
que je ne saurois espérer de trouver dans cet homme.
Dès que je faisois quelque chose qu'il n'approuvoit pas,
son air triste me marquoit assez qu'il me condamnoit.
Quand il étoit en particulier avec moi , ses manières
étoient respectueuses et modérées , mais sèches.
Ne voyez-vous pas, lui répondit Mentor, que les
princes gâtés par la flatterie trouvent sec et austère tout
ce qui est libre et ingénu ? Ils vont même jusqu'à s'imaginer qu'on n'est pas zélé pour leur service , et qu'on
n'aime pas leur autorité, dès qu'on n'a point l'ame servile,
et qu'on n'est pas prêt à les flatter dans l'usage le plus
injuste de leur puissance. Toute parole libre et généreuse
leurparoît hautaine, critique et séditieuse. Ils deviennent
si délicats, que tout ce qui n'est point flatteur les blesse
et les irrite. Mais allons plus loin. Je suppose que Philoclès
est effectivement sec et austère : son austérité ne vaut-elle
3o
TÉLÉMAQUE,
pas mieux que la flatterie pernicieuse de vos conseillers ?
Où trouverez-vous un homme sans défaut ? et le défaut
de vous dire trop hardiment la vérité , n'est-il pas celui
que vous devez le moins craindre ? que dis-je ! n'est-ce
pas un défaut nécessaire pour corriger les vôtres , et pour
vaincre le dégoût de la vérité où la flatterie vous a fait
tomber? Il vous faut un homme qui n'aime que la vérité
et vous ; qui vous aime mieux que vous ne savez vous
aimer vous-même; qui vous dise la vérité malgré vous;
qui force tous vos retranchemens : et cet homme nécessaire, c'est Philoclès. Souvenez-vous qu'un prince est trop
heureux quand il naît un seul homme sous son règne
avec cette générosité , qui est le plus précieux trésor de
letat; et que la plus grande punition qu'il doit craindre
des dieux, est de perdre un tel homme, s'il s'en rend
indigne , faute de savoir s'en servir.
Pour les défauts des gens de bien , il faut les savoir
connoître, et ne laisser pas de se servir d'eux. Redressezles ; ne vous livrez jamais aveuglément à leur zèle indiscret : mais écoutez -les favorablement, honorez leur
vertu, montrez au public que vous savez la distinguer, et
sur-tout gardez-vous bien d'être plus long-temps comme
vous avez été jusqu'ici. Les princes gâtés comme vous
Tétiez, se contentant de mépriser les hommes corrompus,
ne laissent pas de les employer avec confiance , et de les
combler de bienfaits : d'un autre côté, ils se piquent de
LIVRE
XIV.
3i
connoître aussi les hommes vertueux; mais ils ne leur
donnent que de vains éloges , n'osant , ni leur confier les
emplois, ni les admettre dans leur commerce familier,
ni répandre des bienfaits sur eux.
Alors Idoménée dit qu'il étoit honteux d'avoir tant
tardé à délivrer l'innocence opprimée , et à punir ceux
qui l'avoient trompé. Mentor n'eut même aucune peine
à déterminer le roi à perdre son favori : car, aussitôt
qu'on est parvenu à rendre les favoris suspects et importuns à leurs maîtres, les princes, lassés et embarrassés,
ne cherchent plus qu'à s'en défaire; leur amitié s'évanouit, les services sont oubliés : la chûte des favoris ne
leur coûte rien, pourvu qu'ils ne les voient plus.
Aussitôt le roi ordonna en secret à Hégésippe , qui étoit
un des principaux officiers de sa maison , de prendre Protésilas et Timocrate , de les conduire en sûreté dans l'île
de Samos, de les y laisser, et de ramener Philoclès de ce
lieu' d'exil. Hégésippe, surpris de cet ordre, ne put s'empêcher de pleurer de joie. C'est maintenant, dit-il au roi,
que vous allez charmer vos sujets. Ces deux hommes ont
causé tous vos malheurs et tous ceux de vos peuples : il
y a vingt ans qu'ils font gémir tous les gens de bien , et
qu'à peine ose-t-on même gémir, tant leur tyrannie est
cruelle : ils accablent tous ceux qui entreprennent d'aller
à vous par un autre canal que le leur.
Ensuite Hégésippe découvrit au roi un grand nombre
3i
T É L É M A Q U E,
de perfidies et d'inhumanités commises par ces deux
hommes, dont le roi n'avoit jamais entendu parler, parce
que personne n'osoit les accuser. ïl lui raconta même
ce qu'il avoit découvert d'une conjuration secrète pour
faire périr Mentor. Le roi eut horreur de tout ce qu'il
entendoit.
Hégésippe se hâta d'aller prendre Protésilas dans sa
maison: elle étoit moins grande, mais plus commode
et plus riante que celle du roi ; l'architecture étoit de
meilleur goût: Protésilas l'avoit ornée avec une dépense
tirée du sang des misérables. U étoit alors dans un salon
de marbre auprès de ses bains, couché négligemment sur
un lit de pourpre avec une broderie d'or', il paroissoit las
et épuisé de ses travaux : ses yeux et ses sourcils montroient je ne sais quoi d'agité, de sombre et de farouche.
Les plus grands de l'étatétoient autour de lui rangés sur
des tapis, composant leurs visages sur celui de Protésilas,
dont ils observoient jusqu'au moindre clin-d'œil. A peine
ouvroit-il la bouche, que tout le monde se récrioit pour
admirer ce qu'il alloit dire. Un des principaux de la
troupe lui racontoit avec des exagérations ridicules , ce
que Protésilas lui-même avoit fait pour le roi. Un autre
luiassuroit que Jupiter, ayant trompé sa mère, lui avoit
donné la vie, et qu'il étoit íîls du père des dieux. Un poëte
venoit lui chanter des vers , où il disoit que Protésilas ,
instruit par les muses , avoit égalé Apollon pour tous les
,I\ RK
XI.
XIV.
G .JHonnct mi
LIVRE
XIV.
33
ouvrages d'esprit. Un autre poète, encore plus lâche et
plus impudent , l'appeloit , dans ses vers , l'inventeur des
beaux arts et le père des peuples , qu'il rendoit heureux :
il le dépeignoit tenant en main la corne d'abondance.
Protésilas écoutoit toutes ces louanges d'un air sec,
distrait et dédaigneux , comme un homme qui sait bien
qu'il en mérite encore de plus grandes , et qui fait trop
de grâce de se laisser louer. Il y avoit un flatteur qui prit
la liberté de lui parler à l'oreille, pour lui dire quelque
chose de plaisant contre la police que Mentor tâchoit
d'établir. Protésilas sourit : toute l'assemblée se mit aussitôt à rire , quoique la plupart ne pussent point encore
savoir ce qu'on avoit dit. Mais Protésilas reprenant bientôt son air sévère et hautain , chacun rentra dans la
crainte et dans le silence. Plusieurs nobles cherchoient
le moment où Protésilas pourroit se retourner vers eux
et les écouter : ils paroissoient émus et embarrassés; c'est
qu'ils avoient à lui demander des grâces : leurs postures
suppliantes parloient pour eux ; ils paroissoient aussi
soumis qu'une mère au pied des autels , lorsqu'elle demande aux dieux la guérison de son fils unique. Tous
paroissoient contens, attendris, pleins d'admiration pour
Protésilas, quoique tous eussent contre lui dans le cœur
une rage implacable.
Dans ce moment Hégésippe entre , saisit l'épée de
Protésilas , et lui déclare , de la part du roi , qu'il va
2.
E
34
TÉLÉMAQUE,
Femmener dans l'île de Samos. A ces paroles , toute
l'arrogance de ce favori tomba comme un rocher qui se
détache du sommet d'une montagne escarpée. Le voilà
qui se jette tremblant et troublé aux pieds d'Hégésippe ;
il pleure , il hésite , il bégaye , il tremble, il embrasse les
genoux de cet homme qu'il ne daignoit pas , une heure
auparavant , honorer d'un de ses regards. Tous ceux qui
l'encensoient, le voyant perdu sans ressource , changèrent
leurs flatteries en des insultes sans pitié.
Hégésippe ne voulut lui laisser le temps, ni de faire
ses derniers adieux à sa famille , ni de prendre certains
écrits secrets. Tout fut saisi , et porté au roi. Timocrate
fut arrêté dans le même temps : et sa surprise fut extrême;
car il croyoit qu'étant brouillé avec Protésilas , il ne
pouvoit être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans
un vaisseau qu'on avoit préparé : on arrive à Samos.
Hégésippe y laisse ces deux malheureux; et pour mettre
le comble à leur malheur, il les laisse ensemble. Là ils
se reprochent avec fureur l'un à l'autre les crimes qu'ils
ont faits , qui sont cause de leur chute : ils se trouvent
sans espérance de revoir jamais Salente , condamnés à
vivre loin de leurs femmes et de leurs enfans ; je ne dis
pas loin de leurs amis, car ils n'en avoient point. On les
laissoit dans une terre inconnue, où ils ne dévoient plus
avoir d'autre ressource pour vivre que leur travail , eux
qui avoient passé tant d'années dans les délices et dans
LIVRE
XIV.
35
le faste. Semblables à deux bêtes farouches, ils étoient
toujours prêts à se déchirer l'un l'autre.
Cependant Hégésippe demanda en quel lieu de file
demeuroit Philoclès. On lui dit qu'il demeuroit assez loin
de la ville , sur une montagne où une grotte lui servoit
de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de
cet étranger. Depuis qu'il est dans cette île , lui disoit-on,
il n'a offensé personne : chacun est touché de sa patience,
de son travail , de sa tranquillité. N'ayant rien , il paroît
toujours content. Quoiqu'il soit ici loin des affaires, sans
bien et sans autorité, il ne laisse pas d'obliger ceux qui
le méritent , et il a mille industries pour faire plaisir à
tous ses voisins.
Hégésippe s'avance vers cette grotte : il la trouve vide
et ouverte ; car la pauvreté et la simplicité des mœurs
de Philoclès , faisoient qu'il n'avoit en sortant aucun
besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc grossier lui
servoit de lit. Rarement il allumoit du feu , parce qu'il
ne mangeoit rien de cuit : il se nourrissoit, pendant Tété,
de fruits nouvellement cueillis; et en hiver, de dattes
et de figues sèches. Une claire fontaine, qui faisoit une
nappe d'eau en tombant d'un rocher, le désaltéroit. Il
n'avoit dans sa grotte que les instrumens nécessaires à
la sculpture , et quelques livres qu'il lisoit à certaines
heures , non pour orner son esprit , ni pour contenter
sa curiosité, mais pour s'instruire en se délassant de ses
' E3
36
T É L É M A Q U E,
travaux, et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture,
il ne s'y appliquoit que pour exercer son corps, fuir l'oisiveté , et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.
Hégésippe , en entrant dans la grotte , admira les
ouvrages qui étoient commencés. Il remarqua un Jupiter
dont le visage serein étoit si plein de majesté, qu'on le
reconnoissoit aisément pour le père des dieux et des
hommes. D'un autre côté paroissoit Mars avec une fierté
rude et menaçante. Mais ce qui étoit de plus touchant,
c'étoit une Minerve qui animoit les arts; son visage étoit
noble et doux, sa taille grande et libre : elle étoit dans
une action si vive, qu'on auroit pu croire qu'elle alloit
marcher.
Hégésippe , ayant pris plaisir à voir ces statues, sortit
de la grotte , et vit de loin , sous un grand arbre , Philoclès qui lisoit sur le gazon : il va vers lui; et Philoclès,
qui l'apperçoit, ne sait que croire. N'est-ce point là,
dit-il en lui-même , Hégésippe avec qui j'ai si long-temps
vécu en Crète ? Mais quelle apparence qu'il vienne dans
une île si éloignée ? ne seroit-ce point son ombre qui
viendroit après sa mort des rives du Styx ?
Pendant qu'il étoit dans ce doute , Hégésippe arriva
si proche de lui, qu'il ne put s'empêcher de le reconnoître et de l'embrasser. Est-ce donc vous, dit-il , mon
cher et ancien ami ? quel hasard , quelle tempête vous
a jeté sur ce rivage ? pourquoi avez -vous abandonné
VUE XIV.
N r u.
C.J7fon/it'/ vw.
LIVRE
XIV.
37
l'île de Crète ? est-ce une disgrâce semblable à la mienne
qui vous arrache à notre patrie ?
Hégésippe lui répondit : Ce n'est point une disgrâce;
au contraire , c'est la faveur des dieux qui m'amène ici.
Aussitôt il lui raconta la longue tyrannie de Protésilas,
ses intrigues avec Timocrate, les malheurs où ils avoient
précipité Idoménée , la chute de ce prince , sa fuite sur
les côtes de l'Hespérie, la fondation de Salente, l'arrivée
de Mentor et de Télémaque, les sages maximes dont
Mentor avoit rempli l'esprit du roi , et la disgrâce des
deux traîtres : il ajouta qu'il les avoit menés à Samos
pour y souffrir l'exil qu'ils avoient fait souffrir à Philoclès;
et il fînit en lui disant qu'il avoit ordre de le conduire
à Salente , où le roi , qui connoissoit son innocence ,
vouloit lui confier ses affaires et le combler de biens.
Voyez-vous, lui répondit Philoclès, cette grotte, plus
propre à cacher des bêtes sauvages qu'à être habitée
par des hommes ? j'y ai goûté depuis tant d'années plus
de douceur et de repos, que dans les palais dorés de
l'île de Crète. Les hommes ne me trompent plus ; car
je ne vois plus les hommes, je n'entends plus leurs discours flatteurs et empoisonnés : je n'ai plus besoin d'eux;
mes mains endurcies au travail me donnent facilement
la nourriture simple qui m'est nécessaire : il ne me faut,
comme vous voyez, qu'une légère étoffe pour me couvrir.
N'ayant plus de besoins, jouissant d'un calme profond et
38
TÉLÉMAQUE,
d'une douce liberté dont la sagesse de mes livres m'apprend à Faire un bon usage, cpi'irois-je encore chercher
parmi les hommes, jaloux, trompeurs et inconstans ?
Non , non , mon cher Hégésippe , ne m'enviez point mon
bonheur. Protésilas s'est trahi lui-même , voulant trahir
le roi , et me perdre ; mais il ne m'a fait aucun mal : au
contraire, il m'a fait le plus grand des biens, il m'a délivré
du tumulte et de la servitude des affaires : je lui dois
ma chère solitude , et tous les plaisirs innocens que j'y
goûte.
Retournez , ô Hégésippe ! retournez vers le roi : aidezlui à supporter les misères de la grandeur, et faites auprès
de lui ce que vous voudriez que je fisse. Puisque ses
yeux, si long-temps fermés à la vérité, ont été enfin
ouverts par cet homme sage que vous nommez Mentor,
qu'il le retienne auprès de lui. Pour moi , après mon
naufrage , il ne me convient pas de quitter le port où la
tempête m'a heureusement jeté , pour me remettre à la
merci des flots. Oh ! que les rois sont à plaindre ! oh !
que ceux qui les servent sont dignes de compassion !
S'ils sont médians , combien font-ils souffrir les hommes !
et quels tourmens leur sont préparés dans le noir tartare !
S'ils sont bons , quelles difficultés n'ont-ils pas à vaincre !
quels pièges à éviter ! que de maux à souffrir ! Encore
une fois, Hégésippe, laissez-moi dans mon heureuse
pauvreté.
LIVRE
XIV.
39
Pendant que Philoclès parloit ainsi avec beaucoup de
véhémence , Hégésippe le regardoit avec étonnement.
Il l'avoit vu autrefois en Crète , pendant qu'il gouvernoit
les plus grandes affaires , maigre , languissant , épuisé :
c'est que son naturel ardent et austère le consumoit dans
le travail ; il ne pouvoit voir sans indignation le vice impuni ; il vouloit, dans les affaires , une certaine exactitude
qu'on n'y trouve jamais : ainsi ses emplois détruisoient
sa santé délicate. Mais à Samos Hégésippe le voyoit gras
et vigoureux : malgré les ans , la jeunesse fleurie s'étoit
renouvelée sur son visage ; une vie sobre , tranquille
et laborieuse , lui avoit fait comme un nouveau tempérament.
Vous êtes surpris de me voir si changé , dit alors
Philoclès en souriant ; c'est ma solitude qui m'a donné
cette fraîcheur et cette santé parfaite : mes ennemis m'ont
donné ce que je n'aurois jamais pu trouver dans la plus
grande fortune. Voulez-vous que je perde les vrais biens
pour courir après les faux , et pour me replonger dans
mes anciennes misères ? Ne soyez pas plus cruel que
Protésilas ; du moins ne m'enviez pas le bonheur que
je tiens de lui.
Alors Hégésippe lui représenta , mais inutilement ,
tout ce qu'il crut propre à le toucher. Êtes-vous donc,
lui disoit-il, insensible au plaisir de revoir vos proches
et vos amis, qui soupirent après votre retour, et que la
o
TÉLÉMAQUE,
4
seule espérance de vous embrasser comble cle joie ?
Mais vous , qui craignez les dieux , et qui aimez votre
devoir, comptez-vous pour rien de servir voire roi, de
l'aider dans tous les biens qu'il veut faire , et de rendre
tant de peuples heureux ? Est-il permis de s'abandonner
à une philosophie sauvage, de se préférer à tout le reste
du genre humain , et d'aimer mieux son repos que le
bonheur de ses concitoyens ? Au reste , on croira que
c'est par ressentiment que vous ne voulez plus voir le
roi. S'il vous a voulu faire du mal , c'est qu'il ne vous a
point connu : ce n'étoit pas le véritable , le bon , le juste
Philoclès qu'il a voulu faire périr; c'étoit un homme bien
diffèrent qu'il vouloit punir. Mais maintenant qu'il vous
connoît, et qu'il ne vous prend plus pour un autre , il sent
toute son ancienne amitié revivre dans son cœur : il vous
attend; déja il vous tend les bras pour vous embrasser;
dans son impatience, il compte les jours et les heures.
Aurez-vous le cœur assez dur pour être inexorable à votre
roi et à tous vos plus tendres amis ?
Philoclès , qui avoit d'abord été attendri en reconnoissant Hégésippe , reprit son air austère en écoutant ce
discours. Semblable à un rocher contre lequel les vents
combattent en vain , et où toutes les vagues vont se
briser en gémissant, il demeuroit immobile ; et les prières,
ni les raisons, ne trouvoient aucune ouverture pour entrer dans son cœur. Mais , au moment où Hégésippe
LIVRE
XIV.
41
commençoit à désespérer de le vaincre, Philoclès, ayant
consulté les dieux, découvrit, par le vol des oiseaux , par
les entrailles des victimes , et par divers autres présages ,
qu'il devoit suivre Hégésippe.
Alors il ne résista plus , il se prépara à partir; mais ce
ne fut pas sans regretter le désert où il avoit passé tant
d'années. Hélas ! disoit-il , faut-il que je vous quitte , ò
aimable grotte, où le sommeil paisible venoit toutes les
nuits me délasser des travaux du j our ! ici les Parques me
íìloient, au milieu de ma pauvreté, des jours d'or et de
soie. 11 se prosterna, en pleurant, pour adorer la naïade
qui l'avoit si long-temps désaltéré par son onde claire , et
les nymphes qui habitaient dans toutes les montagnes
voisines. Écho entendit ses regrets , et , d'une triste voix,
les répéta à toutes les divinités champêtres.
Ensuite Philoclès vint à la ville avec Hégésippe pour
s'embarquer. 11 crut que le malheureux Protésilas , plein
de honte et de ressentiment, ne voudroit point le voir:
mais il se trompoit ; car les hommes corrompus n'ont
aucune pudeur, et ils sont toujours prêts à toute sorte
de bassesses. Philoclès se cachoit modestement de peur
d'être vu par ce misérable : il craignoit d'augmenter sa
misère, en lui montrant la prospérité d'un ennemi qu'on
alloit élever sur ses ruines. Mais Protésilas cherchoit avec
empressement Philoclès ; il vouloit lui faire pitié, et l'engager à demander au roi qu'il pût retourner à Salente.
42
TÉLÉMAQUE,
Philoclès étoit trop sincère pour lui promettre de travailler à le faire rappeler, car il savoit mieux que personne
combien son retour eût été pernicieux : mais il lui parla
fort doucement, lui témoigna de la compassion, tâcha
de le consoler , l'exhorta à appaiser les dieux par des
mœurs pures et par une grande patience dans ses maux.
Comme il avoit appris que le roi avoit ôté à Protésilas
tous ses biens injustement acquis , il lui promit deux
choses , qu'il exécuta fidèlement dans la suite : l'une fut
de prendre soin de sa femme et de ses enfans, qui étoient
demeurés à Salente dans une affreuse pauvreté , exposés
à l'indignation publique ; l'autre étoit d'envoyer à Protésilas, dans cette île éloignée , quelque secours d'argent
pour adoucir sa misère.
Cependant les voiles s'enflent d'un vent favorable.
Hégésippe, impatient, se hâte de faire partir Philoclès.
Protésilas les voit embarquer : ses yeux demeurent attachés et immobiles sur le rivage ; ils suivent le vaisseau
qui fend les ondes , et que le vent éloigne toujours. Lors
même qu'il ne peut plus le voir, il en repeint encore
l'image dans son esprit. Enfin , troublé, furieux, livré à
son désespoir , il s'arrache les cheveux , se roule sur le
sable , reproche aux dieux leur rigueur, appelle en vain
à son secours la cruelle mort, qui, sourde à ses prières,
ne daigne le délivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le
courage de se donner lui-même.
LIVRE
XIV.
43
Cependant le vaisseau , favorisé de Neptune et des
vents, arriva bientôt à Salente. On vint dire au roi qu'il
entroit déja dans le port. Aussitôt il courut, avec Mentor,
au devant de Philoclès ; il l'embrassa tendrement, lui
témoigna un sensible regret de lavoir persécuté avec
tant d'injustice. Cet aveu, bien loin de paroítre une foiblesse dans un roi, fut regardé par tous les Salentins ,
comme l'efFort d'une grande ame, qui s'élève au dessus
de ses propres fautes, en les avouant avec courage poulies réparer. Tout le monde pleuroit de joie de revoir
l'homme de bien qui avoit toujours aimé le peuple , et
d'entendre le roi parler avec tant de sagesse et de bonté.
Philoclès , avec un air respectueux et modeste , recevoit les caresses du roi, et avoit impatience de se dérober
aux acclamations du peuple ; il suivit le roi au palais.
Bientôt Mentor et lui surent dans la même confiance que
s'ils avoient passé leur vie ensemble , quoiqu'ils ne se
fussent jamais vus : c'est que les dieux, qui ont refusé aux
médians des yeux pour connoître les bons , ont donné
aux bons de quoi se connoître les uns les autres. Ceux
qui ont le goût de la vertu, ne peuvent être ensemble
sans être unis par la vertu qu'ils aiment.
Bientôt Philoclès demanda au roi de se retirer auprèsde Salente dans une solitude, où il continua à vivre pauvrement, comme il avoit vécu à Samos. Le roi alloit avec
Mentor le voir presque tous les jours dans son désert.
F2
44
TÉLÉMAQUE,
C'est là qu'on examinoit les moyens d'affermir les lois, et
de donner une forme solide au gouvernement pour le
bonheur public.
Les deux principales choses qu'on examina, surent
1 éducation des enfans , et la manière de vivre pendant
la paix.
Pour les enfans , Mentor disoit qu'ils appartiennent
moins à leurs parens qu'à la république ; il sont les enfans du peuple , ils en sont l'espérance et la force ; il n'est
pas temps de les corriger quand ils se sont corrompus.
C'est peu que de les exclure des emplois , lorsqu'on voit
qu'ils s'en sont rendus indignes : il vaut bien mieux prévenir le mal , que d'être réduit à le punir. Le roi , aj outoit-il ,
qui est le père de tout son peuple , est encore plus particulièrement le père de toute la jeunesse, qui est la fleur de
toute la nation. C'est dans la fleur qu'il faut préparer les
fruits. Que le roi ne dédaigne donc pas de veiller et de
faire veiller sur l'éducation qu'on donne aux enfans ; qu'il
tienne ferme pour íaire observer les lois de Minos , qui
ordonnent qu'on élève les enfans dans le mépris de la
douleur et de la mort. Qu'on mette l'honneur à fuir les
délices et les richesses : que l'injustice , le mensonge ,
l'ingratitude, la mollesse, passent pour des vices infâmes.
Qu'on leur apprenne, dès leur tendre enfance, à chanter
les louanges des héros qui ont été aimés des dieux , qui
ont fait des actions généreuses pour leur patrie, et qui
LIVRE
XIV.
45
ont sait éclater leur courage dans les combats : que le
charme de la musique saisisse leurs ames pour rendre
leurs mœurs douces et pures. Qu'ils apprennent à être
tendres pour leurs amis, fidèles à leurs alliés, équitables
pour tous les hommes, même pour leurs plus cruels ennemis : qu'ils craignent moins la mort et les tourmens ,
que le moindre reproche de leur conscience. Si, de bonne
heure , on remplit les enfans de ces grandes maximes , et
qu'on les fasse entrer dans leur cœur parla douceur du
chant, il y en aura peu qui ne s'enflamment de l'amour
de la gloire et de la vertu.
Mentor ajoutoit, qu'il étoit capital d'établir des écoles
publiques, pour accoutumer la jeunesse aux plus rudes
exercices du corps, et pour éviter la mollesse et l'oisiveté,
qui corrompent les plus beaux naturels : il vouloit une
grande variété de jeux et de spectacles qui animassent
tout le peuple, mais sur-tout, qui exerçassent les corps
pour les rendre adroits, souples, vigoureux : il ajoutoit
des prix , pour exciter une noble émulation. Mais ce qu'il
souhaitoit le plus pour les bonnes mœurs , c'est que les
jeunes gens se mariassent de bonne heure , et que leurs
parens, sans aucune vue d'intérêt, leur laissassent choisir
des femmes agréables de corps et d'esprit, auxquelles
ils pussent s'attacher.
Mais pendant qu'on préparoit ainsi les moyens de conserver la jeunesse pure, innocente , laborieuse, docile,
46
TÉLÉMAQUE,
et passionnée pour la gloire , Philoclès , qui aimoit la
guerre, cîisoit à Mentor : En vain vous occuperez les
jeunes gens à tous ces exercices , si vous les laissez languir dans une paix continuelle, où ils n'auront aucune
expérience de la guerre , ni aucun besoin de s'éprouver
sur la valeur. Par là vous afFoiblirez insensiblement la
nation, les courages s'amolliront, les délices corrompront les mœurs : d'autres peuples belliqueux n'auront
aucune peine à les vaincre ; et, pour avoir voulu éviter
lés maux que la guerre entraîne après elle, ils tomberont
dans une affreuse servitude.
Mentor lui répondit : Les maux de la guerre sont encore plus horribles que vous ne pensez. La guerre épuise
un état, et le met toujours en danger de périr, lors même
qu'on remporte les plus grandes victoires. Avec quelques
avantages qu'on la commence, on n'est jamais sûr de la
finir, sans être exposé aux plus tragiques renversemens
de la fortune. Avec quelque supériorité de force qu'on
s'engage dans un combat, le moindre mécompte , une
terreur panique, un rien vous arrache la victoire qui étoit
déja dans vos mains, et la transporte chez vos ennemis.
Quand même on tiendroit , dans son camp , la victoire
comme enchaînée , on se détruit soi-même en détruisant
ses ennemis ; on dépeuple son pays ; on laisse les terres
presque incultes -, on trouble le commerce : mais , ce qui
est bien pis , on affoiblit les meilleures lois, et on laisse
LIVRE
XIV.
47
corrompre les mœurs; la jeunesse ne s'adonne plus aux
lettres; le pressant besoin fait qu'on souffre une licence
pernicieuse dans les troupes ; la justice , la police , tout
souffre de ce désordre. Un roi qui verse le sang de tant
d'hommes , et qui cause tant de malheurs pour acquérir
un peu de gloire , ou pour étendre les bornes de son
royaume, est indigne de la gloire qu'il cherche, et mérite
de perdre ce qu'il possède, pour avoir voulu usurper ce
qui ne lui appartient pas.
Mais voici le moyen d'exercer le courage d'une nation
en temps de paix. Vous avez déja vu les exercices du
corps que nous établissons , les prix qui exciteront i emulation , les maximes de gloire et de vertu dont on
remplira les ames des enfans presque dès le berceau par
le chant des grandes actions des héros ; ajoutez à ces
secours celui d'une vie sobre et laborieuse. Mais ce n'est
pas tout : aussitôt qu'un peuple allié de votre nation aura
une guerre , il faut y envoyer la fleur de votre jeunesse ,
sur-tout ceux en qui on remarquera le génie de la guerre,
et qui seront les plus propres à profiter de l'expérience.
Par-là vous conserverez une haute réputation chez vos
alliés ; votre alliance sera recherchée , on craindra de la
perdre : sans avoir la guerre chez vous et à vos dépens,
vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intrépide.
Quoique vous ayez la paix chez vous, vous ne laisserez
pas de traiter avec de grands honneurs ceux qui auront
48
T É L É M A Q U E,
le talent de la guerre : car le vrai moyen d éloigner la
guerre et de conserver une longue paix, c'est de cultiver
les armes; c'est d'honorer les hommes qui excellent dans
cette profession ; c'est d'en avoir toujours qui s'y soient
exercés dans les pays étrangers, qui connoissentles forces,
la discipline militaire et les manières de faire la guerre
des peuples voisins ; c'est d'être également incapable
et de faire la guerre par ambition, et de la craindre par
mollesse. Alors, étant toujours prêt à la faire pour la
nécessité , on parvient à ne savoir presque jamais.
Pour les alliés , quand ils sont prêts à se faire la guerre
les uns aux autres, c'est à vous à vous rendre médiateur.
Par-là vous acquérez une gloire plus solide et plus sûre
que celle des conquérans ; vous gagnez l'amour et l'estime des étrangers ; ils ont tous besoin de vous ; vous
régnez sur eux par la confiance , comme vous régnez
sur vos sujets par l'autorité ; vous devenez le dépositaire
des secrets , l'arbitre des traités , le maître des cœurs ;
votre réputation vole dans tous les pays les plus éloignés ;
votre nom est comme un parfum délicieux qui s'exhale
de pays en pays chez les peuples les plus reculés. En cet
état, qu'un peuple voisin vous attaque contre les règles
de la justice , il vous trouve aguerri , préparé : mais ce
qui est bien plus fort, il vous trouve aimé, et secouru;
tous vos voisins s'alarment pour vous , et sont persuadés
que votre conservation fait la sûreté publique. Voilà un
LIVRE
XIV.
49
rempart bien plus assuré que toutes les murailles des
villes , et que toutes les places les mieux fortifiées : voilà
la véritable gloire. Mais qu'il y a peu de rois qui sachent
la chercher , et qui ne s'en éloignent point ! ils courent
après une ombre trompeuse , et laissent derrière eux le
vrai honneur, faute de le connoître.
Après que Mentor eut parlé ainsi , Philoclès étonné
le regardoit ; puis il jetoit les yeux sur le roi , et étoit
charmé de voir avec quelle avidité Idoménée recueilloit
au fond de son cœur, toutes les paroles qui sortoient
comme un fleuve de sagesse de la bouche de cet étranger.
Minerve , sous la figure de Mentor , établissoit ainsi
dans Salente toutes les meilleures lois et les plus utiles
maximes du gouvernement , moins pour faire fleurir le
royaume d'Idoménée , que pour montrer à Télémaque,
quand il reviendroit, un exemple sensible de ce qu'un
sage gouvernement peut faire pour rendre les peuples
heureux, et pour donner à un bon roi une gloire durable.
FIN
2.
DU
LIVRE
QUATORZIÈME.
G
AVENTURES
D E
T É L É M A Q U E,
LIVRE
QUINZIÈME.
G1
SOMMAIRE
DU
LIVRE
QUINZIÈME.
Télémaque, au camp des alliés, gagne l'inclination de Philoctète, d'abord indisposé contre lui à cause d'Ulysse son père. Philoctète lui raconte ses aventures,
où il fait entrer les particularités de la mort d'Hercule, causée par la tunique empoisonnée que le centaure Nessus avoit donnée à Déjanire. II lui explique comment il obtint de ce héros ses flèches fatales , sans lesquelles la ville de Troie ne
pouvoit être prise ; comment il fut puni d'avoir trahi son secret, par tous les maux
qu'il souffrit dans l'île de Lemnos ; et comme Ulysse se servit de Néoptolême
pour l'engager à aller au siège de Troie, où il fut guéri de sa blessure par les fils
d'Esculape.
LIVRE
QUINZIÈME.
CEPENDANT Télémaque montroit son courage dans
les périls de la guerre. En partant de Salente , il s'appliqua
à gagner l'afFection des vieux capitaines dont la réputation et l'expérience étoient au comble. Nestor, qui
l'avoit déja vu à Pylos , et qui avoit toujours aimé
Ulysse , le traitoit comme s'il eût été son propre fils. Il
lui donnoit des instructions , qu'il appuyoit de divers
exemples : il lui racontoit toutes les aventures de sa
jeunesse , et tout ce qu'il avoit vu faire de plus remarquable aux héros de l'âge passé. La mémoire de ce sage
vieillard, qui avoit vécu trois âges d'homme, étoit comme
une histoire des anciens temps gravée sur le marbre et
sur lairam.
Philoctète n'eut pas d'abord la même inclination que
Nestor pour Télémaque : la haine qu'il avoit nourrie si
long-temps dans son cœur contre Ulysse, l'éloignoit de
son fils ; et il ne pouvoit voir qu'avec peine tout ce qu'il
sembloitque les dieux préparoient en faveur de ce jeune
homme, pour le rendre égal aux héros qui avoient renversé
la ville de Troie. Mais enfin la modération de Télémaque
vainquit tous les ressentimens de Philoctète; il ne put se
défendre d'aimer cette vertu douce et modeste. Il prenoit
souvent Télémaque, et lui disoit : Mon fils (car je ne
crains plus de vous nommer ainsi ) , votre père et moi ,
54
TÉLÉ'MAQUE,
je l'avoue, nous avons été long-temps ennemis l'un de
l'autre : j'avoue même qu'après que nous eûmes fait
tomber la superbe ville de Troie mon cœur n etoit point
encore appaisé ; et quand je vous ai vu, j'ai senti de la
peine à aimer la vertu dans le fils d'Ulysse. Je me le suis
souvent reproché. Mais enfin la vertu , quand elle est
douce , simple , ingénue et modeste , surmonte tout. Ensuite Philoctète s'engagea insensiblement à lui raconter
ce qui avoit allumé dans son cœur tant de haine contre
Ulysse.
Il faut, dit -il , reprendre mon histoire de plus haut.
Je suivois par-tout le grand Hercule qui a délivré la terre
de tant de monstres , et devant qui les autres héros
n'étoient que comme sont les foibles roseaux auprès d'un
grand chêne , ou comme les moindres oiseaux en présence de l'aiglc. Ses malheurs et les miens vinrent d'une
passion qui cause tous les désastres les plus affreux, c'est
l'amour. Hercule , qui avoit vaincu tant de monstres , ne
pouvoit vaincre cette passion honteuse, et le cruel enfant
Cupidon se jouoit de lui. Il ne pouvoit se ressouvenir,
sans rougir de honte , qu'il avoit autrefois oublié sa gloire
jusqu'à filer auprès d'Omphale , reine de Lydie , comme
le plus lâche et le plus efféminé de tous les hommes :
tant il avoit été entraîné par un amour aveugle. Cent fois
il ma avoué que cet endroit de sa vie avoit terni sa vertu ,
et presque effacé la gloire de tous ses travaux.
LIVRE
XV.
55
Cependant , ô dieux ! telle est la foiblesse et l'inconstance des hommes , ils se promettent tout d'eux-mêmes,
et ne résistent à rien. Hélas ! le grand Hercule retomba
dans les pièges de l'amour qu'il avoit si souvent détesté :
il aima Déjanire. Trop heureux s'il eût été constant dans
cette passion pour une femme qui fut son épouse ! Mais
bientôt la jeunesse d'Iole , sur le visage de laquelle les
grâces étoient peintes , ravit son cœur. Déjanire brûla
de jalousie : elle se ressouvint de cette fatale tunique
que le centaure Nessus lui avoit laissée , en mourant ,
comme un moyen assuré de réveiller l'amour d'Hercule
toutes les fois qu'il paroîtroit la négliger pour en aimer
quelque autre. Cette tunique , pleine du sang venimeux
du centaure , renfermoit le poison des flèches dont ce
monstre avoit été percé. Vous savez que les flèches
d'Hercule , qui tua ce perfide centaure , avoient été
trempées dans le sang de l'hydre de Lerne , et que ce
sang empoisonnoit ces flèches , ensorte que toutes les
blessures qu'elles faisoient étoient incurables.
Hercule, s'étant revêtu de cette tunique, sentit bientôt
le feu dévorant qui se glissoit jusques dans la moelle de
ses os : il poussoit des cris horribles dont le mont Oéta
résonnoit et faisoit retentir toutes les profondes vallées;
la mer même en paroissoit émue : les taureaux les plus
furieux qui auroientmugi clans leurs combats, n'auroient
pas fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas,
i
56
TÉLÉMAQUE,
qui lui avoit apporté de la part de Déjanire cette tunique,
ayant osé s'approcher de lui , Hercule , dans le transport
de sa douleur, le prit , le fit pirouetter comme un frondeur
fait tourner avec sa fronde la pierre qu'il veut jeter loin
de lui. Ainsi Lichas , lancé du haut de la montagne par
la puissante main d'Hercule , tomba dans les flots de la
mer, où il fut changé tout-à-coup en un rocher qui
garde encore la figure humaine , et qui, étant toujours
battu par les vagues irritées , épouvante de loin les sages
pilotes.
Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvois
plus me fier à Hercule ; je songeois à me cacher dans
les cavernes les plus profondes. Je le voyois déraciner
sans peine , d'une main , les hauts sapins et les vieux
chênes, qui, depuis plusieurs siècles , avoient méprisé
les vents et les tempêtes. De l'autre main , il tâchoit en
vain d'arracher de dessus son dos la fatale tunique : elle
s'étoit collée sur sa peau, et comme incorporée à ses
membres. A mesure qu'il la déchiroit , il déchiroit aussi
sa peau et sa chair ; son sang ruisseloit , et trempoit la
terre. Enfin , sa vertu surmontant sa douleur , il s'écria:
Tu vois , ô mon cher Philoctète , les maux que les dieux
me font souffrir : ils sont justes ; c'est moi qui les ai offensés \ j'ai violé l'amour conjugal. Après avoir vaincu
tant d'ennemis , je me suis lâchement laissé vaincre par
l'amour d'une beauté étrangère : j e péris ; et je suis content
LIVRE
XV.
57
de périr pour appaiser les dieux. Mais , hélas ! cher ami,
où est-ce que tu fuis ? L'excès de la douleur m'a fait
commettre , il est vrai , contre ce misérable Lichas , une
cruauté que je me reproche ; il n'a pas su quel poison il
me présentoit ; il n'a point mérité ce que je lui ai fait
souffrir : mais crois-tu que je puisse oublier l'amitié que
je te dois , et vouloir t'arracher la vie ? Non , non , je
ne cesserai point d'aimer Philoctète. Philoctète recevra
dans son sein mon ame prête à s'envoler : c'est lui qui
recueillera mes cendres. Où es-tu donc, ô mon cher
Philoctète ? Philoctète , la seule espérance qui me reste
ici bas !
A ces mots, je me hâte de courir vers lui. Il me tend
les bras, et veut m'embrasser ; mais il se retient, dans
la crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il
est lui-même brûlé. Hélas ! dit-il , cette consolation
même ne m'est plus permise. En parlant ainsi, il assemble
tous ces arbres qu'il vient d'abattre ; il en fait un bûcher
sur le sommet de la montagne ; il monte tranquillement
sur le bûcher ; il étend la peau du lion de Némée , qui
avoit si long- temps couvert ses épaules lorsqu'il alloit
d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres et
délivrer les malheureux ; il s'appuie sur sa massue et il
m'ordonne d'allumer le feu du bûcher.
Mes mains tremblantes et saisies d'horreur ne purent
lui refuser ce cruel office ; car la vie n'étoit plus pour lui
a.
H
58
TÉLÉMAQUE,
un présent des dieux , tant elle lui étoit funeste : je craignis même que l'excès de ses douleurs ne le transportât
jusqu'à faire quelque chose d'indigne de cette vertu
qui avoit étonné l'univers. Comme il vit que la flamme
commençoit à prendre au bûcher : C'est maintenant ,
s'écria-t-il , mon cher Philoctète , que j'éprouve ta véritable amitié ; car tu aimes mon honneur plus que ma vie.
Que les dieux te le rendent ! Je te laisse ce que j'ai de
plus précieux sur la terre , ces flèches trempées dans
le sang de Fhydre de Lerne. Tu sais que les blessures
qu'elles font sont incurables ; par elles tu seras invincible,
comme je l'ai été, et aucun mortel n'osera combattre
contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à notre amitié,
et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais s'il est
vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner
une dernière consolation : promets-moi de ne découvrir
jamais à aucun mortel ni ma mort ni le lieu où tu auras
caché mes cendres. Je le lui promis , hélas ! je le jurai
même en arrosant son bûcher de mes larmes. Un rayon
de joie parut dans ses yeux : mais tout-à-coup un tourbillon de flamme qui l'enveloppa étouffa sa voix, et le
déroba presque à ma vue. Je le voyois encore néanmoins
au travers des flammes, avec un visage aussi serein que
s'il eût été couronné de fleurs et couvert de parfums
dans la joie d'un festin délicieux, au milieu de tous ses
amis.
L I V R E
XV.
59
Le feu consuma bientôt tout ce qu'il y avoit de terrestre
et de mortel en lui. Bientôt il ne lui resta rien de tout ce
qu'il avoit reçu dans sa naissance de sa mère Alcmène :
mais il conserva , par Tordre de Jupiter , cette nature
subtile et immortelle , cette flamme céleste qui est le vrai
principe de vie , et qu'il avoit reçue du père des dieux.
Ainsi il alla avec eux, sous les voûtes dorées du brillant
Olympe , boire le nectar , où les dieux lui donnèrent pour
épouse l'aimable Hébé, qui est la déesse de la jeunesse,
et qui versoit le nectar dans la coupe du grand Jupiter,
avant que Ganymède eût reçu cet honneur.
Pour moi, je trouvai une source inépuisable de douleurs dans ces flèches qu'il m'avoit données pour m'élever
au-dessus de tous les héros. Bientôt les rois ligués entreprirent de venger Ménélas de l'infâme Pâris , qui avoit
enlevé Hélène, et de renverser l'empire dePriam. L'oracle
d'Apollon leurflt entendre qu'ils ne dévoient pointespérer
de finir heureusement cette guerre,àmoins qu'ils n'eussent
les flèches d'Hercule.
Ulysse votre père, qui étoit toujours le plus éclairé
et le plus industrieux dans tous les conseils, se chargea
de me persuader d'aller avec eux au siège de Troie , et
d'y apporter les flèches qu'il croyoit que j'avois. II y avoit
cléja long-temps qu'Hercule ne paroissoit plus sur la terre:
on n'entendoit plus parler d'aucun nouvel exploit de ce
héros : les monstres et les scélérats recommençoient à
H*
6o
TÉLÉMAQUE,
paroître impunément. Les Grecs ne savoient que croire de
lui : les uns disoient qu'il étoit mort; d'autres soutenoient
qu'il étoit allé jusques sous l'ourse glacée dompter les
Scythes. Mais Ulysse soutint qu'il étoit mort^ et entreprit
de me le faire avouer. Il me vint trouver dans un temps
où je ne pouvois encore me consoler d'avoir perdu le
grand Alcide. Il eut une peine extrême à m'aborder ; car
je ne pouvois plus voir les hommes : je ne pouvois souffrir
qu'on m'arrachât de ces déserts du mont Oéta, où j'avois
vu périr mon ami : je ne songeois qu'à me repeindre
l'image de ce héros , et qu'à pleurer à la vue de ces tristes
lieux. Mais la douce et puissante persuasion étoit sur les
lèvres de votre père : il parut presque aussi affligé que
moi ; il versa des larmes ; il sut gagner insensiblement
mon cœur et attirer ma confiance ; il m'attendrit pour les
rois grecs qui alloient combattre pour une juste cause,
et qui ne pouvoient réussir sans moi. Il ne put jamais
néanmoins m'arracher le secret de la mort d'Hercule,
que j'avois juré de ne dire jamais ; mais il ne doutoit
point qu'il ne fût mort, et il me pressoit de lui découvrir
le lieu où j'avois caché ses cendres.
Hélas ! j'eus horreur de faire un parjure en lui disant
un secret que j'avois promis aux dieux de ne dire jamais;
j'eus la foiblesse d'éluder mon serment, n'osant le violer:
les dieûx m'en ont puni. Je frappai du pied la terre à
l'endroit où j'avois mis les cendres d'Hercule. Ensuite
LIVRE
XV.
61
j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la
même joie qu'ils auroient reçu Hercule même. Comme
je passois dans l'île de Lemnos, je voulus montrer à tous
les Grecs ce que mes flèches pouvoient faire; me préparant
à percer un daim qui se lançoit dans un bois , je laissai
par mégarde tomber la flèche de l'arc sur mon pied , et
elle me fît une blessure que je ressens encore. Aussitôt
j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Hercule avoit soufíertes ; je remplissois nuit et jour l'île de mes cris ; un
sang noir et corrompu coulant de ma plaie infectoit l'air,
et répandoit dans le camp des Grecs une puanteurcapable
de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute farinée eut horreur de me voir dans cette extrémité ; chacun
conclut que c'étoit un supplice qui m'étoit envoyé par
les justes dieux.
Ulysse , qui m'avoit engagé dans cette guerre , fut le
premier à m'abandonner. J'ai reconnu , depuis , qu'il l'avoit
fait parce qu'il préféroit l'intérêt commun de la Grèce, et
la victoire , à toutes les raisons d'amitié et de bienséance
particulière. On ne pouvoit plus sacrifier dans le camp,
tant l'horreur de ma plaie, son infection , et la violence
de mes cris, troubloient toute l'armée. Mais au moment
où je me vis abandonné de tous les Grecs par les conseils
d'Ulysse , cette politique me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison. Hélas ! j etois
aveugle , et je ne voyois pas qu'il étoit juste que les plus
62
TÉLÉMAQUE,
sages hommes sussent contre moi., de même que les dieux
que j'avois irrités.
Je demeurai , pendant presque tout le siège de Troie,
seul , sans secours , sans espérance , sans soulagement,
livré à d'horribles douleurs , dans cette île déserte et
sauvage , où je n'entendois que le bruit des vagues de
la mer qui se brisoient contre les rochers. Je trouvai, au
milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher
qui élevoit vers le ciel deux pointes semblables à deux
têtes : de ce rocher sortoit une fontaine claire. Cette
caverne étoit la retraite des bêtes farouches , à la fureur
desquelles j etois exposé nuit et jour. J'amassai quelques
feuilles pour me coucher. Il ne me restoit pour tout bien
qu'un pot de bois grossièrement travaillé , et quelques
habits déchirés, dont j'enveloppois ma plaie pour arrêter
le sang , et dont je me servois aussi pour la nettoyer. Là,
abandonné des hommes, et livré à la colère des dieux,
je passois mon temps à percer de mes flèches les colombes
et les autres oiseaux qui voioient autour de ce rocher.
Quand j'avois tué quelque oiseau pour ma nourriture,
il falloit que je me traînasse contre terre avec douleur
pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me préparoient de quoi me nourrir.
Il est vrai que les Grecs , en partant , me laissèrent
quelques provisions : mais elles durèrent peu. J'allumois
du feu avec des cailloux. Cette vie , tout affreuse qu'elle
■
LIVRE
XV.
63
est, m'eût paru douce loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et si je n'eusse sans
cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi !
disois-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul
homme qui puisse venger la Grèce, et puis l'abandonner
dans cette île déserte pendant son sommeil ! car ce fut
pendant mon sommeil, que les Grecs partirent. Jugez
quelle fut ma surprise , et combien je versai de larmes à
mon réveil , quand je vis les vaisseaux fendre les ondes.
Hélas ! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et
horrible, je n'y trouvai que la douleur.
Dans cette île , il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité , ni homme qui y aborde volontairement. On n'y
voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés ,
et on n'y peut espérer de société que par des naufrages:
encore même ceux qui venoient en ce lieu,n'osoient me
prendre pour me ramener; ils craignoient la colère des
dieux et celle des Grecs. Depuis dix ans , je souffrois la
honte, la douleur, la faim; je nourrissois une plaie qui
me dévoroit ; l'espérance même étoit éteinte dans mon
cœur.
Tout-à-coup, revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie , j'apperçus dans mon antre un
jeune homme, beau, gracieux, mais fier et d'une taille
de héros. Il me sembla que je voyois Achille , tant il en
avoit les traits , les regards et la démarche : son âge seul
64
TÉLËMAQUE,
me fit comprendre que ce ne pouvoit être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion et
l'embarras : il fut touché de voir avec quelle peine et
quelle lenteur je me traînois : les cris perçans et douloureux dont je faisois retentir les échos de ce rivage ,
attendrirent son cœur.
Ô étranger! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a
conduit dans cette île inhabitée? j e reconnois l'habit grec,
cet habit qui m'est encore si cher. Oh ! qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres cette langue
que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis plus parler
à personne depuis si long-temps dans cette solitude ! Ne
sois point effrayé de voir un homme si malheureux ; tu
dois en avoir pitié.
A peine Néoptolême m'eut dit, Je suis Grec , que je
m'écriai : Ô douces paroles , après tant d'années de silence
et de douleur sans consolation l ô mon fils ! quel malheur,
quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable t'a conduit
ici pour finir mes maux ? Il me répondit : Je suis de l'île
de Scyros , j'y retourne; on dit que je suis fils d'Achille :
tu sais tout.
Des paroles si courtes ne contentoient pas ma curiosité;
je lui dis : Ô fils d'un père que j'ai tant aimé ! cher nourrisson de Lycomède , comment viens-tu donc ici ? d'où
viens- tu ? Il me répondit qu'il venoit du siège de Troie.
Tu n'étois pas, lui dis-je , de la première expédition. Et
L I V R E
XV.
65
toi , me dit-il , en étois-tu ? Alors je lui répondis : Tu ne
connois , je le vois bien , ni le nom de Philoctète , ni ses
malheurs. Hélas ! infortuné que je suis, mes persécuteurs
m'insultent dans ma misère ; la Grèce ignore ce que je
souffre : ma douleur augmente. Les Atrides m'ont mis en
cet état : que les dieux le leur rendent !
Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m'avoient abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes,
il me fît les siennes. Après la mort d'Achille , me dit-il
(D'abord je l'interrompis, en lui disant: Quoi ! Achille
est mort ! Pardonne-moi , mon fils, si je trouble ton récit
par les larmes que je dois à ton père.) Néoptolême me
répondit : Vous me consolez en m'interrompant ; qu'il
m'est doux de voir Philoctète pleurer mon père !
Néoptolême , reprenant son discours , me dit : Après
la mort d'Achille, Ulysse et Phénix me vinrent chercher,
assurant qu'on ne pouvoit, sans moi, renverser la ville
de Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmener; car la
douleur de la mort d'Achille, et le désir d'hériter de sa
gloire dans cette célèbre guerre , m'engageoient assez à
les suivre. J'arrive à Sigée : l'armée s'assemble autour de
moi : chacun jure qu'il revoit Achille ; mais , hélas ! il
n'étoitplus. Jeune et sans expérience, je croyois pouvoir
tout espérer de ceux qui me donnoient tant de louanges.
D'abord je demande aux Atrides les armes de mon père;
ils me répondent cruellement : Tu auras le reste de ce
2.
I
66
TÉLÉMAQUE,
qui lui appartenoit; mais pour ses armes , elles sont destinées à Ulysse.
Aussitôt je me trouble, je pleure, je m'emporte : mais
Ulysse, sans s'émouvoir, me disoit : Jeune homme, tu
n'étois pas avec nous dans les périls de ce long siège; tu
n'as pas mérité de telles armes ; et tu parles déja trop
fièrement : jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement
par Ulysse , je m'en retourne dans l'île de Scyros , moins
indigné contre Ulysse, que contre les Atrides. Que quiconque est leur ennemi , puisse être l'ami des dieux ! Ô
Philoctète , j'ai tout dit.
Alors je demandai à Néoptolême comment AjaxTélamonien n'avoit pas empêché cette injustice. Il est mort ,
me répondit-il.Il est mort! m'écriai-je: et Ulysse ne meurt
point! au contraire , il fleurit dans l'armée. Ensuite je lui
demandai des nouvelles d'Antiloque, fils du sage Nestor,
et de Patrocle ,• si chéri par Achille. Ils sont morts aussi ,
me dit-il. Aussitôt je m'écriai encore : Quoi ! morts ! Hélas!
que me dis-tu? Ainsi la cruelle guerre moissonne les bons,
et épargne les médians. Ulysse est donc en vie ? Thersite
l'est aussi sans doute ? Voilà ce que font les dieux : et nous
les louerions encore !
Pendant que j etois dans cette fureur contre votre
père, Néoptolême continuoit à me tromper; il ajouta
ces tristes paroles : Loin de l'armée grecque , où le
mal prévaut sur le bien, je vais vivre content dans la
L í V R E
XV.
67
sauvage île de Scyrqs. Adieu; je pars : que les dieux vous
guérissent !
Aussitôt je lui dis : Ô mon fils , je te conjure par les
mânes de ton père , par ta mère , par tout ce que tu as de
plus cher sur la terre , de ne me laisser pas seul dans les
maux que tu vois. Je n'ignore pas combien je te serai à
charge , mais il y auroit de la honte à m'abandonner.
Jette-moi à la proue , à la poupe , dans la sentine même ,
par-tout où je t'incommoderai le moins. Il n'y a que les
grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être
bon. Ne me laisse point en un désert où il n'y a aucun
vestige d'hommes; mène -moi dans ta patrie ou dans
l'Eubée, qui n'est pas loin du mont Oéta, de Trachine ,
et des bords agréables du fleuve Sperchius : rends-moi à
mon père. Hélas ! je crains qu'il ne soit mort. Je lui avois
mandé de m'envoyer un vaisseau : ou il est mort ; ou
bien ceux qui m'avoient promis de lui dire ma misère, ne
l'ont pas fait. J'ai recours à toi, ô mon fils ! souviens-toi
de la fragilité des choses humaines : celui qui est dans
la prospérité, doit craindre d'en abuser, et secourir les
malheureux.
Voilà ce que l'excès de la douleur me faisoit dire à
Néoptolême. Il me promit de m'emmener. Alors je m'écriai encore : Ô heureux jour ! ô aimable Néoptolême ,
digne de la gloire de son père ! chers compagnons de ce
voyage, souffrez que je dise adieu à cette triste demeure.
P
68
T. ÉLÉMAQUE,
Voyez où j'ai vécu; comprenez ce que j'ai souffert : nul
autre n'eût pu le souffrir; mais la nécessité m'avoit instruit, et elle apprend aux hommes ce qu'ils ne pourroient
jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert,
ne savent rien ; ils ne connoissent ni les biens, ni les maux;
ils ignorent les hommes ; ils s'ignorent eux-mêmes. Après
avoir parlé ainsi , je pris mon arc et mes flèches.
Néoptolême me pria de souffrir qu'il les baisât , ces
armes si célèbres et consacrées par Pinyin cible Hercule.
Je lui répondis : Tu peux tout; c'est toi, mon fils, qui me
rends auj ourd'hui la lumière , ma patrie , mon père accablé
de vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces
armes , et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait
mérité de les toucher. Aussitôt Néoptolême entre dans
ma grotte pour admirer mes armes.
Cependant une douleur cruelle me saisit , elle me
trouble, je ne sais plus ce que je fais; je demande un
glaive tranchant pour couper mon pied; je m'écrie : Ô
mort tant désirée ! que ne viens-tu? Ô jeune homme !
brûle -moi tout-à-l'heure , comme je brûlai le fils de
A.
Jupiter ! O terre ! ô terre ! reçois un mourant qui ne peut
plus se relever ! De ce transport de douleur, je tombai
soudainement, selon ma coutume, dans un assoupissement profond ; une grande sueur commença à me
soulager; un sang noir et corrompu coula de ma plaie.
Pendant mon sommeil , il eût été facile à Néoptolême
LIVRE
XV.
69
d'emporter mes armes et de partir : mais il étoit fils
d'Achille, et n'étoit pas né pour tromper.
En m'éveillant, je reconnus son embarras : il soupiroit,
comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit
contre son cœur. Me veux-tu donc surprendre ? lui dis-je :
qu'y a-t-il donc ? Il faut, me répondit-il , que vous me suiviez au siège de Troie. Je repris aussitôt : Ah ! qu'as-tu dit,
mon fils ? Rends-moi cet arc ; je suis trahi ! ne m'arrache
pas la vie. Hélas ! il ne répond rien ; il me regarde tranquillement, rien ne le touche. Ô rivages ! ô promontoires
de cette île ! ô bêtes farouches ! ô rochers escarpés ! c'est
à vous que j e me plains ; car j e n'ai que vous à qui j e puisse
me plaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissemens.
Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille ? Il m'enlève
Tare sacré d'Hercule ; il veut me traîner dans le camp des
Grecs pour triompher de moi ; il ne voit pas que c'est
triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine.
Oh ! s'il m'eiìt attaqué dans ma force ... ! mais encore à
présent, ce n'est que par surprise. Que ferai-je ? Rends,
mon fils, rends : sois semblable à ton père, semblable à
toi-même. Que dis - tu ?.. . Tu ne ,dis rien ! . . . Ô rocher
sauvage ! je reviens à toi , nu , misérable , abandonné ,
sans nourriture ; je mourrai seul dans cet antre : n'ayant
plus mon arc pour tuer les bêtes , les bêtes me dévoreront; n'importe. Mais, mon fils, tu ne parois pas méchant;
quelque conseil te pousse : rends-moi mes armes; va-t-en.
7o
T É L É M A Q U E,
Néoptolême , les larmes aux yeux, disoit tout bas : Plût
aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros ! Cependant je m'écrie : Ah ! que vois- je ? n'est-ce pas Ulysse ?
Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond : Oui , c'est
moi. Si le sombre royaume de Pluton se fût entrouvert,
et que j'eusse vu le noir tartare que les dieux mêmes
craignent d'entrevoir, je n'aurois pas été saisi, je l'avoue,
d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : O terre
de Lemnos , je te prends à témoin ! Ô soleil , tu le vois ,
et tu le souffres ! Ulysse me répondit sans s'émouvoir :
Jupiter le veut, et je l'exécute. Oses-tu, lui disois-je,
nommer Jupiter ? Vois -tu ce jeune homme qui n'étoit
point né pour la fraude , et qui souffre en exécutant ce
que tu l'obliges de faire ? Ce n'est pas pour vous tromper,
me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons; c'est
pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire
de renverser Troie , et vous ramener dans votre patrie.
C'est vous , et non pas Ulysse , qui êtes l'ennemi de
Philoctète.
Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvoit
ixi'inspirer : Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage , lui
disois-je, que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher
la gloire des combats et tous les plaisirs; jouis de ton
bonheur avec les Atrides : laisse -moi ma misère et ma
douleur. Pourquoi m'enlever? je ne suis plus rien; je suis
déja mort. Pourquoi ne crois-tu'pas encore aujourd'hui ,
LIVRE
XV.
71
comme tu le croyois autrefois, que je ne saurois partir;
que mes cris et l'infection de ma plaie troubleroient les
sacrifices ? O Ulysse, auteur de mes maux, que les dieux
puissent te ... . Mais les dieux ne m'écoutent point; au
contraire , ils excitent mon ennemi. Ô terre de ma patrie ,
que je ne reverrai jamais !... Ô dieux, s'il en reste encore
quelqu'un d'assez juste pour avoir pitié de moi, punissez,
punissez Ulysse ; alors je me croirai guéri.
Pendant que je parlois ainsi , votre père , tranquille , me
regardoit avec un air de compassion , comme un homme
qui , loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un
malheureux que la fortune a aigri. Je le voyois semblable
à un rocher qui , sur le sommet d'une montagne , se joue
de la fureur des vents , et laisse épuiser leur rage , pendant
qu'il demeure immobile. Ainsi votre père , demeurant
dans le silence, attendoit que ma colère fût épuisée ; car
il savoit qu'il ne faut attaquer les passions des hommes ,
pour les réduire à la raison , que quand elles commencent
à s'afFoiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit
ces paroles : Ô Philoctète ! qu'avez-vous fait de votre raison et de votre courage ? voici le moment de s'en servir.
Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands
desseins de Jupiter sur vous , adieu ; vous êtes indigne
d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie.
Demeurez à Lemnos : ces armes, que j'emporte, me donneront une gloire qui vous étoit destinée. Néoptolême ,
7
a
TELEMAQUE,
partons; il est inutile de lui parler : la compassion pour
un seul homme , ne doit pas nous faire abandonner le
salut de la Grèce entière.
Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient
d'arracher ses petits ; elle remplit les forêts de ses rugissemens. Ô caverne , disois-je , jamais je ne te quitterai ,
tu seras mon tombeau ! ô séjour de ma douleur, plus
de nourriture , plus d'espérance ! Qui me donnera un
glaive pour me percer ? Oh ! si les oiseaux de proie
pouvoient m'enlever ! ... Je ne les percerai plus de mes
flèches ! Ô arc précieux , arc consacré par les mains du
fils de Jupiter ! Ô cherHercule , s'il te reste encore quelque
sentiment, n'es-tu pas indigné ? Cet arc n'est plus dans les
mains de ton fidèle ami; il est dans les mains impures et
trompeuses d'Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches,
ne fuyez plus cette caverne , mes mains n'ont plus de
flèches : misérable , je ne puis vous nuire ; venez me
dévorer ! ou plutôt, que la foudre de l'impitoyable Jupiter
m'écrase !
Votre père , ayant tenté tous les autres moyens pour
me persuader, jugea enfin que le meilleur étoit de me
rendre mes armes : il fit signe à Néoptolême , qui me les
rendit aussitôt. Alors je lui dis ; Digne fils d'Achille , tu
montres que tu l'es : mais laisse-moi percer mon ennemi.
Aussitôt j e voulus tirer une flèche contre votre père ; mais
Néoptolême m'arrêta , en me disant : La colère vous
L I V R E
XV.
73
trouble, et vous empêche de voir l'indigne action que
vous voulez faire.
Pour Ulysse , il paroissoit aussi tranquille contre mes
flèches que contre mes injures. Je me sentis touché de
cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir
voulu , dans ce premier transport, me servir de mes
armes pour tuer celui qui me les avoit fait rendre : mais
comme mon ressentiment n'étoit pas encore appaisé ,
j'étois inconsolable de devoir mes armes à un homme
que je haïssois tant. Cependant Néoptolême me disoit:
Sachez que le divin Hélénus, fils de Priam, étant sorti de
la ville de Troie par Tordre et par l'inspiration des dieux,
nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera,
a-t-il dit; mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura
été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule. Cet
homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie : les enfans d'Esculape le guériront.
En ce moment je sentis mon cœur partagé :. j'étois
touché de la naïveté de Néoptolême , et de la bonne-foi
avec laquelle il m'avoit rendu mon arc ; mais je ne pouvois
me résoudre à voir encore le jour s'il f alloit céder àUlysse,
et une mauvaise honte me tenoit en suspens. Me verrat-on , disois-je en moi-même , avec Ulysse et avec les
Atrides? Que croira-t-on de moi ? .
Pendant que j'étois dans cette incertitude , tout-à-coup
j'entends une voix plus qu'humaine : j e vois Hercule dans
2.
K
74
TÉLÉMAQUE,
un nuage éclatant -, il étoit environné de rayons de gloire.
Je reconnus facilement ses traits un peu rudes , son corps
robuste, et ses manières simples ; mais il avoit une hauteur
et une majesté qui n'avoient jamais paru si grandes en
lui quand il domptoit les monstres. Il me dit :
Tu entends, tu vois Hercule. J'ai quitté le haut Olympe
pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels
travaux j'ai acquis l'immortalité : il faut que tu ailles avec
le fils d'Achille , pour marcher sur mes traces dans le
chemin de la gloire. Tu guériras ; tu perceras de mes
flèches Paris , auteur de tant de maux. Après la prise de
Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan , ton père,
sur le mont Oéta ; ces dépouilles seront mises sur mon
tombeau comme un monument de la victoire due à mes
flèches. Et toi, ô fils d'Achille ! je te déclare que tu ne
peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète sans toi. Allez
donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur
proie. J'enverrai Esculape à Troie pour guérir Philoctète.
Sur-tout, ô Grecs, aimez et observez la religion : Le reste
meurt ; elle ne meurt jamais.
Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : Ô heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant
d'années ! Je t'obéis : je pars après avoir salué ces lieux.
Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés humides;
je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer.
Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de
LIVRE
XV.
75
l'air. Adieu , promontoires où Écho répéta tant de fois
mes gémissemens. Adieu, douces fontaines qui me fûtes
si amères. Adieu , ô terre de Lemnos ; laisse-moi partir
heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté
des dieux et de mes amis.
Ainsi nous partîmes. Nous arrivâmes au siège de Troie.
Machaon et Podalire, par la divine science de leur père
Esculape , me guérirent, ou du moins me mirent dans
1 état où vous me voyez. Je ne souffre plus ; j'ai retrouvé
toute ma vigueur : mais je suis un peu boiteux. Je fis tomber Paris comme un timide faon de biche qu'un chasseur
perce de ses traits. Bientôt Ilion fut réduite en cendres.
Vous savez le reste.
J'avois néanmoins encore je ne sais quelle aversion
pour le sage Ulysse , par le ressouvenir de mes maux :
sa vertu ne pouvoit appaiser ce ressentiment ; mais la vue
d'un fils qui lui ressemble, et que je ne puis m'empêcher
d'aimer, m'attendrit le cœur pour le père même.
FIN DU LIVRE
QUINZIÈME.
K2
AVENTURES
D E
TÉ LÉ MA QUE,
LIVRE
SEIZIÈME.
SOMMAIRE
DU
LIVRE
SEIZIÈME»
Télémaque entre en différend avec Phalante pour des prisonniers qu'ils se disputent ; il combat et vainc Hippias , qui , méprisant sa jeunesse , prend de hauteur
ces prisonniers pour son frère Phalante. Mais , étant peu content de sa victoire , il
gémit en secret de sa témérité , et de sa faute qu'il voudroit réparer. Au même
temps, Adraste, roi des Dauniens, étant informé que les rois alliés ne songent
qu'à pacifier le différend de Télémaque et d'Hippias , va les attaquer à l'improviste. Après avoir surpris cent de leurs vaisseaux pour transporter ses troupes dans
leur camp , il y met d'abord le feu , commence l'attaque par le quartier de Phalante, tue son frère Hippias , et Phalante lui-même est tout percé de ses coups.
LIVRE XVI
Telemcujue entre en cliver end avec Phalante
pour de<r JO7~US-071711 ers a u'ils se disputent 21
ecrmbat et vaine Ilippias-j yiu TTieprurajvt sa
ezuie*rse .
end de hauteur ces j77Y*ro7i7ueró<s
pour scn^Ji^ere Phala/ite .J^íais eiantpeu cer/itent
de^ d'à ■victerireJ il cjemit en, see7 ^et de- sa témérité
et de sci^aute au'il voudroit réparer. Au rne/Tietems Adraste , Roi des JJauniensJ etant infor nie' aue les Rois alizés ne soru/cnt au'a paœ^.
^Jier le^ a^^erend de Teleniaaue/ eù d'HippiajcX
-j
va les attaauer a lìmprom^te. Apres avoir surpris cent de leurs aiatsseauoc pour transporter
ses troupes dans leur canip J dj/ 7uet d'ahord le
^enj commence lattaaue par le auai^tier de Phalantej tue soTi^frere Hippias J et Phalante lui même ewt tm
icrce
de
1 oups .
LIVRE
SEIZIÈME.
PENDANT que Philoctète avoit raconté ainsi ses aventures , Télémaque étoit demeuré comme suspendu et
immobile. Ses yeux étoient attachés sur ce grand homme
qui parloit. Toutes les passions différentes qui avoient
agité Hercule , Philoctète, Ulysse, Néoptolême , paroissoient tour-à-tour sur le visage naïf de Télémaque , à
mesure qu'elles étoient représentées dans la suite de cette
narration. Quelquefois il s'écrioit et interrompoit Philoctète sans y penser : quelquefois il paroissoit rêveur,
comme un homme qui pense profondément à la suite
des affaires. Quand Philoctète dépeignit Fembarras de
Néoptolême, qui ne savoit pas dissimuler, Télémaque
parut dans le même embarras ; et dans ce moment on
l'auroit pris pour Néoptolême.
L'armée des alliés marchoit en bon ordre contre
Adraste, roi des Dauniens, qui méprisoit les dieux, et
qui ne cherchoit qu a tromper les hommes. Télémaque
trouva de grandes difficultés pour se ménager parmi tant
de rois jaloux les uns des autres. 11 falloit ne se rendre
suspect à aucun , et se faire aimer de tous. Son naturel
étoit bon et sincère , mais peu caressant ; il ne s'avisoit
guère de ce qui pouvoit plaire aux autres : il n'étoit point
attachëaux richesses; mais il ne savoitpoint donner. Ainsi,
avec un cœur noble et porté au bien , il ne paroissoit ni
8o
TÉLÉMAQUE,
obligeant , ni sensible à l'amitié , ni libéral , ni reconnoissant des soins qu'on prenoit pour lui , ni attentif à
distinguer le mérite. Il suivoit son goût sans réflexion. Sa
mère Pénélope l'avoit nourri, malgré Mentor, dans une
hauteur et dans une fierté qui ternissoit tout ce qu'il y
avoit de plus aimable en lui. Il se regardoit comme étant
d'une autre nature que le reste des hommes ; les autres
ne lui sembloient mis sur la terre par les dieux que pour
lui plaire , pour le servir , pour prévenir tous ses désirs,
«t pour rapporter tout à lui comme à une divinité. Le
bonheur de le servir étoit , selon lui , une assez haute
récompense pour ceux qui le servoient. Il ne falloit
jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissoit de le
contenter -, et les moindres retardemens irritoient son
naturel ardent.
Ceux qui l'auroient vu ainsi dans son naturel, auroient
jugé qu'il étoit incapable d'aimer autre chose que luimême ; qu'il n'étoit sensible qu'à sa gloire et à son plaisir.
Mais cette indifférence pour les autres , et cette attention
continuelle sur lui-même, ne venoient que du transport
continuel où il étoit jeté par la violence de ses passions.
Il avoit été flatté par sa mère dès le berceau, et il étoit
un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans
lelévation. Les rigueurs de la fortune , qu'il sentit dès
sa première jeunesse , n'avoient pu modérer cette impétuosité et cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné,
LIVRE
XVI.
81
exposé à tant de maux, il n'avoit rien perdu de sa fierté.
Elle se relevoittoujours, comme lapalme souple se relève
sans cesse d'elle-même , quelque effort qu'on fasse pour
l'abaisser.
Pendant que Télémaque étoit avecMentor, ces défauts
ne paroissoient point, et ils diminuoient tous les jours.
Semblable à un coursier fougueux qui bondit dans les
vastes prairies, que ni les rochers escarpés, ni les précipices, ni les torrens n'arrêtent, qui ne connoît que la voix
et la main d'un seul homme capable de le dompter ,
Télémaque , plein d'une noble ardeur, ne pouvoit être
retenu que par le seul Mentor. Mais aussi , un de ses
regards l'arrêtoit tout-à-coup dans sa plus grande impétuosité : il entendoit d'abord ce que signifioit ce regard ;
il rappeloit aussitôt dans son cœur tous les sentimens de
vertu. La sagesse de Mentor rendoit en un moment son
visage doux et serein. Neptune , quand il élève son trident, et qu'il menace les flots soulevés , n'appaise point
plus soudainement les noires tempêtes.
Quand Télémaque se trouva seul, toutes ses passions,
suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue,
reprirent leur cours : il rie put souffrir l'arrogance des
Lacédémoniens , et de Phalante qui étoit à leur tête.
Cette colonie , qui étoit venue fonder Tarente , étoit
composée de jeunes hommes nés pendant le siège de
Troie, qui n'avoient eu aucune éducation -, leur naissance
2.
L
8<i
TÉLÉMAQUE,
illégitime ,1e dérèglement de leurs mères , la licence dans
laquelle ils avoient été élevés , leur donnoient je ne sais
quoi de farouche et de barbare. Ils ressembloient plutôt
à une troupe de brigands qu'à une colonie grecque.
Phalante, en toute occasion, cherchoit à contredire
Télémaque : souvent il l'interrompoit dans les assemblées,
méprisant ses conseils comme ceux d'un jeune homme
sans expérience ; il en faisoit des railleries , le traitant
de foible et d'efféminé : il faisoit remarquer aux chefs de
{'armée ses moindres sautes. Il tâchoit de semer par-tout
la jalousie , et de rendre la fierté de Télémaque odieuse
à tous les alliés.
Un jour Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques
prisonniers, Phalante prétendit que ces captifs dévoient
lui appartenir , parce que c'étoit lui , disoit-il , qui , à la
tête de ses Lacédémoniens , avoit défait cette troupe
d'ennemis ; et que Télémaque , trouvant les Dauniens
déja vaincus et mis en fuite , n'avoit eu d'autre peine
que celle de leur donner la vie et de les mener dans le
camp. Télémaque soutenoit au contraire que c'étoit lui
qui avoit empêché Phalante d'être vaincu , et qui avoit
remporté la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous
deux défendre leur cause dans l'assemblée des rois alliés.
Télémaque s'y emporta jusqu'à menacer Phalante ; ils se
sussent battus sur-le-champ , si on ne les eût arrêtés.
Phalante avoit un frère nommé Hippias, célèbre dans
LIVRE
XVI.
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toute l'armée par sa valeur, parsa force etparson adresse:
Pollux, disoient les Tarentins, ne combattoit pas mieux
du ceste ; Castor n'eût pu le surpasser pour conduire un
cheval : il avoit presque la taille et la force d'Hercule.
Toute l'armée le craignoit ; car il étoit encore plus querelleur et plus brutal qu'il n'étoit fort et vaillant.
Hippias , ayant vu avec quelle hauteur Télémaque
avoit menacé son frère, va à la hâte prendre les prisonniers
pour les emmener à Tarente, sans attendre le jugement
de l'assemblée. Télémaque , à qui on vint le dire en secret,
sortit en frémissant de rage. Tel qu'un sanglier écumant
qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé, on le
voyoit errer dans le camp, cherchant desyeuxson ennemi,
et branlant le dard dont il le vouloit percer : enfin il le
rencontre; et, en le voyant, sa fureur redouble. Cen'étoit
plus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure
de Mentor; c'étoit un frénétique ou un lion furieux.
Aussitôt il crie à Hippias : Arrête , ô le plus lâche de
tous les hommes ! arrête ! nous allons voir si tu pourras
m' enlever les dépouilles de ceux que j'ai vaincus. Tu ne
les conduiras point à Tarente ; va, descends tout-à-l'heure
sur les rives sombres du Styx. Il dit, et il lança son dard :
mais il le lança avec tant de fureur, qu'il ne put mesurer
son coup ; le dard ne toucha point Hippias. Aussitôt
Télémaque prend son épée , dont la garde étoit d'or, et
que Laërte lui avoit donnée quand il partit d'Ithaque ,
L2
84
TÉLÉMAQUE,
comme un gage de sa tendresse. Laërte s'en étoit servi
avec beaucoup de gloire pendant qu'il étoit jeune, et elle
avoit été teinte du sang de plusieurs fameux capitaines
des Épirotes, dans une guerre où Laërte fut victorieux.
A peine Télémaque eut tiré son épée , qu'Hippias , qui
vouloit profiter de l'avantage de sa force, se jeta pour
l'arracher des mains du jeuneíîlsd'Ulysse. L'épée se rompt
dans leurs mains ; ils se saisissent et se serrent l'un l'autre.
Les voilà comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se
déchirer ; le feu brille dans leurs yeux ; ils se raccourcissent, ils s'alongent, ils se baissent, ils se relèvent, ils
s'élancent ; ils sont altérés de sang. Les voilà aux prises,
pieds contre pieds , mains contre mains : ces deux corps
entrelacés paroissent n'en faire qu'un. Mais Hippias, d'un
âge plus avancé , sembloit devoir accabler Télémaque
dont la tendre jeunesse étoit moins nerveuse. Déja Télémaque , hors d'haleine , sentoit ses genoux chancelans :
Hippias, le voyant ébranlé, redoubloit ses efforts. C'étoit
fait du fils d'Ulysse; il alloit porter la peine de sa témérité
et de son emportement, si Minerve , qui veilloit de loin
sur lui, et qui ne le laissoit dans cette extrémité de péril
que pour l'instruire , n'eût déterminé la victoire en sa
faveur.
Elle ne quitta point le palais de Salente ; mais elle
envoya Iris, la prompte messagère des dieux. Celle-ci,
volant d'une aîle légère , fend les espaces immenses des
r
■TRF. xvr.
LIVRE
XVI.
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airs, laissant après elle une longue trace de lumière qui
peignoit un nuage de mille diverses couleurs ; elle ne
se reposa que sur le rivage de la mer où étoit campée
l'armée innombrable des alliés : elle voit de loin la querelle , Tardeur et les efforts des deux combattans; elle
frémit à la vue du danger où étoit le jeune Télémaque;
elle s'approche , enveloppée d'un nuage clair qu'elle avoit
formé de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias,
sentant toute sa force , se crut victorieux , elle couvrit
le jeune nourrisson de Minerve de legide que la sage
déesse lui avoit confiée. Aussitôt Télémaque , dont les
forces étoient épuisées , commence à se ranimer. A mesure
qu'il se ranime , Hippias se trouble ; il sent je ne sais quoi
de divin qui l'étonne et qui l'accable. Télémaque le presse
et l'attaque , tantôt dans une situation , tantôt dans une
autre ; il l'ébranle , il ne lui laisse aucun moment pour
se rassurer; enfin il le jette par terre , et tombe sur lui.
Un grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par
mille coups dont toute la forêt a retenti , ne fait pas un
plus horrible bruit en tombant ; la terre en gémit ; tout
ce qui l'environne en est ébranlé.
Cependant la sagesse étoit revenue avec la force au
dedans de Télémaque. A peine Hippias fut-il tombé sous
lui , que le fils d'Ulysse comprit la faute qu'il avoit faite
d'attaquer ainsi le frère d'un des rois alliés qu'il étoit venu
secourir; il rappela en lui-même avec confusion les sages
86
TÉLÉMAQUE,
conseils de Mentor : il eut honte de sa victoire , et comprit
qu'il avoit mérité d'être vaincu. Cependant Phalante ,
transporté de Fureur, accouroit au secours de son Frère;
il eût percé Télémaque d'un dard qu'il portoit , s'il n'eût
craint de percer aussi Hippias que Télémaque tenoit sous
lui dans la poussière. Le Fils d'Ulysse eût pu sans peine
ôter la vie à son ennemi ; mais sa colère étoit appaisée,
il ne songeoit plus qu'à réparer sa Faute en montrant de
la modération. Il se lève en disant : Ô Hippias ! il me suffit
de vous avoir appris à ne mépriser jamais ma jeunesse ;
vivez : j'admire votre Force et votre courage. Les dieux
m'ont protégé, cédez à leur puissance : ne songeons plus
qu'à combattre ensemble les Dauniens.
Pendant que Télémaque parloit ainsi , Hippias se relevoit, couvert de poussière et de sang, plein de honte
et de rage. Phalante n'osoit ôter la vie à celui qui venoit
de la donner si généreusement à son Frère ; il étoit en
suspens et hors de lui-même. Tous les rois alliés accourent:
ils mènent d'un côté Télémaque, et de l'autre Phalante
et Hippias qui, ayant perdu sa Fierté, n'osoit lever les
yeux. Toute l'armée ne pouvoit assez s'étonner que Télémaque , dans un âge si tendre , où les hommes n'ont
point encore toute leur Force, eût pu renverser Hippias
semblable en Force et en grandeur à ces géans, eníans
de la terre , qui tentèrent autreFois de chasser de l'Olympe
les immortels.
LIVRE
XVI.
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Mais le fils d'Ulysse étoit bien éloigné de jouir du
plaisir de cette victoire. Pendant qu'on ne pouvoit se lasser
de l'admirer, il se retira dans sa tente, honteux de safaute;
et ne pouvant plus se supporter lui-même , il gémissoit
de sa promptitude. Il reconnoissoit combien il étoit injuste et déraisonnable dans ses emportemens : il trouvoit
je ne sais quoi de vain, de foible et de bas dans cette
hauteur démesurée. Il reconnoissoit que la véritable
grandeur n'est que dans la modération, la justice, la modestie et rhumanité : il le voyoit; mais il n'osoit espérer
de se corriger après tant de rechûtes ; il étoit aux prises
avec lui-même , et on l'entendoit rugir comme un lion
furieux.
Il demeura deux jours renfermé seul dans sa tente ,
ne pouvant se résoudre à se rendre dans aucune société,
et se punissant soi-même. Hélas ! disoit-il , oserai -je
revoir Mentor? Suis-je le fils d'Ulysse , le plus sage et
le plus patient des hommes ? Suis-je venu porter la
division et le désordre dans l'armée des alliés ? est-ce
leur sang, ou celui des Dauniens leurs ennemis, que je
dois répandre ? J'ai été téméraire; je n'ai pas même su
lancer mon dard : je me suis exposé dans un combat avec
Hippias à forces inégales ; je n'en devois attendre que lá
mort avec la honte d'être vaincu. Mais qu'importe ? je
ne serois plus, non, je ne serois plus ce téméraire Télémaque, ce jeune insensé, qui ne profite d'aucun conseil :
88
TÉLÉMAQUE,
ma honte finiroit avec ma vie. Hélas ! si je pouvois au
moins espérer de ne plus faire ce que j e suis désolé d'avoir
fait ! trop heureux ! trop heureux ! Mais peut-être qu'avant
la fin du jour je ferai et voudrai faire encore les mêmes
fautes dont j'ai maintenant tant de honte et d'horreur.
Ô funeste victoire ! ô louanges que je ne puis souffrir,
et qui sont de cruels reproches de ma folie !
Pendant qu'il étoit seul et inconsolable , Nestor et
Philoctète le vinrent trouver. Nestor voulut lui remontrer
le tort qu'il avoit : mais ce sage vieillard , reconnoissant
bientôt la désolation du jeune homme, changea ses
graves remontrances en des paroles de tendresse pour
adoucir son désespoir.
Les princes alliés étoient arrêtés par cette querelle,
et ils ne pouvoient marcher vers les ennemis qu'après
avoir réconcilié Télémaque avec Phalante et Hippias.
On craignoit à toute heure que les troupes des Tarentins
n'attaquassent les cent jeunes Crétois qui avoient suivi
Télémaque dans cette guerre : tout étoit dans le trouble
pour la faute du seul Télémaque ; et Télémaque , qui
voyoit tant de maux présens et de périls pour l'avenir ,
dont il étoit fauteur, s'abandonnoit à une douleur amère.
Tous les princes étoient dans un extrême embarras : ils
n'osoient faire marcher l'armée , de peur que , dans la
marche , les Crétois de Télémaque et les Tarentins de
Phalante , ne combattissent les uns contre les autres. On
LIVRE
XVI.
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avoit bien de la peine à les retenir au dedans du camp ,
où ils étoient gardés de près. Nestor et Philoctète alloient
et venoient sans cesse de la tente de Télémaque à celle
de l'implacable Phalante , qui ne respiroit que la vengeance. La douce éloquence de Nestor et l'autorité du
grand Philoctète , ne pouvoient modérer ce cœur farouche , qui étoit encore sans cesse irrité par les discours
pleins de rage de son frère Hippias. Télémaque étoit bien
plus doux, mais il étoit abattu par une douleur que rien
ne pouvoit consoler.
Pendant que les princes étoient dans cette agitation ,
toutes les troupes étoient consternées : tout le camp paroissoit comme une maison désolée qui vient de perdre
un père de famille , l'appui de tous ses proches et la douce
espérance de ses petits enfans.
Dans ce désordre et cette consternation de l'armée ,
on entend tout-à-coup un bruit effroyable de chariots ,
d'armes, de hennissemens de chevaux, de cris d'hommes;
les uns vainqueurs et animés au carnage; les autres , 011
fuyans , ou mourans , ou blessés. Un tourbillon de poussière forme un épais nuage , qui couvre le ciel , et qui
enveloppe tout le camp. Bientôt à la poussière se joint
une fumée épaisse qui troubloit l'air, et qui ôtoit la respiration. On entendoit un bruit sourd , semblable à celui
des tourbillons de flamine que le mont Etna vomit du
fond de ses entrailles embrâsées , lorsque Vulcain , avec
i
9
o
TÉLÉMAQUE,
ses Cyclopes, y forge des foudres pour le père des dieux.
L épouvante saisit les cœurs.
Adraste, vigilant et infatigable, avoit surpris les alliés:
il leur avoit caché sa marche, et il étoit instruit de la leur.
Pendant deux nuits, il avoit fait une incroyable diligence
pour faire le tour d'une montagne presque inaccessible ,
dont les alliés avoient saisi presque tous les passages :
tenant ces défilés , ils se croyoient en pleine sûreté , et
prétendoient même pouvoir, par ces passages qu'ils occupoient, tomber sur l'ennemi, derrière la montagne,
quand quelques troupes qu'ils attendoient, leur seroient
venues. Adraste, qui répandoit l'argent à pleines mains,
pour savoir le secret de ses ennemis , avoit appris leur
résolution ; car Nestor et Philoctète , ces deux capitaines
d'ailleurs si sages et si expérimentés , n'étoient pas assez
secrets dans leurs entreprises. Nestor , dans ce déclin
de l'âge , se plaisoit trop à raconter ce qui pouvoit lui
attirer quelque louange. Philoctète naturellement parloit
moins : mais il étoit prompt ; et si peu qu'on excitât sa
vivacité, on lui faisoit dire ce qu'il avoit résolu de taire.
Les gens artificieux avoient trouvé la clef de son cœur ,
pour en tirer les plus importans secrets. On n'avoit qu'à
l'irriter : alors, fougueux et hors de lui-même, il éclatoit
par des menaces ; il se vantoit d'avoir des moyens sûrs de
parvenir à ce qu'il vouloit. Si peu qu'on parût douter de
ces moyens, il se hâtoit de les expliquer inconsidérément,
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LIVRE
XVI.
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et le secret le plus intime échappoit du fond de son cœur.
Semblable à un vase précieux, mais fêlé, d'où s'écoulent
toutes les liqueurs les plus délicieuses, le cœur de ce
grand capitaine ne pouvoit rien garder.
Les traîtres corrompus par l'argent d'Adraste,ne manquoient pas de se jouer de la foiblesse de ces deux rois.
Ils flattoient sans cesse Nestor par de vaines louanges ;
ils lui rappeloient ses victoires passées , admiroient sa
prévoyance , ne se lassoient jamais d'applaudir. D'un
autre côté, ils tendoient des pièges continuels à l'humeur
impatiente de Philoctète ; ils ne lui parloient que de difficultés, de contre-temps, de dangers, d'inconvéniens, de
fautes irrémédiables. Aussitôt que ce naturel prompt étoit
enflammé , sa sagesse l'abandonnoit , et il n'étoit plus le
même homme.
Télémaque , malgré les défauts que nous avons vus ,
étoit bien plus prudent pour garder un secret : il y étoit
accoutumé par ses malheurs, et par-la nécessité oùil avoit
été , dès son enfance , de se cacher aux amans de Pénélope. Il savoit taire un secret sans dire aucun mensonge :
il n'avoit point même un certain air réservé et mystérieux
qu'ont d'ordinaire les gens secrets; il ne paroissoit point
chargé du poids du secret qu'il devoit garder; on le trouvoit toujours libre , naturel, ouvert comme un homme
qui a son cœur sur ses lèvres. Mais , en disant tout ce
qu'on pouvoit dire sans conséquence , il savoit s'arrêter
M2
9
a
TÉLÉMAQUE,
précisément et sans affectation aux choses qui pouvoient
donner quelque soupçon et entamer son secret : par-là
son cœur étoit impénétrable et inaccessible. Ses meilleurs
amis même ne savoient que ce qu'il croyoit utile de leur
découvrir pour en tirer de sages conseils ; et il n'y avoit
que le seul Mentor pour lequel il n'avoit aucune réserve.
Il se confiait à d'autres amis, mais à divers degrés , et à
proportion de ce qu'il avoit éprouvé leur amitié et leur
sagesse.
Télémaque avoit souvent remarqué que les résolutions
du conseil se répandoient un peu trop dans le camp ; il en
avoit averti Nestor et Philoctète. Mais ces deux hommes
si expérimentés, ne firent pas assez d'attention à un avis
si salutaire : la vieillesse n'a plus rien de souple, la longue
habitude la tient comme enchaînée ; elle n'a plus de ressource contre ses défauts. Semblables aux arbres dont
le tronc rude et noueux s'est durci par le nombre des
années., et ne peut plus se redresser, les hommes, à un
certain âge, ne peuvent presque plus se plier eux-mêmes
contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux, et qui
sont entrées jusques dans la moelle de leurs os. Souvent
ils les connoissent, mais trop tard ; ils gémissent en vain :
la tendre jeunesse est le seul âge où l'homme peut encore
tout sur lui-même pour se corriger.
Il y avoit dans l'armée un Dolope , nommé Eurimaque ,
flatteur insinuant, sachant s'accommoder à tous les goûts
LIVRE
XVI.
93
et à toutes les inclinations des princes ; inventifet industrieux pour trouver de nouveaux moyens de leur plaire. A
l'entendre, rien n etoit jamais difficile. Lui demandoit-on
son avis , il devinoit celui qui seroit le plus agréable. II
étoit plaisant, railleur contre les íoibles , complaisant
pour ceux qu'il craignoit, habile pour assaisonner une
louange délicate qui fût bien reçue des hommes les plus
modestes. Il étoit grave avec les graves, enjoué avec ceux
qui étoient d'une humeur enjouée : il ne lui coûtoit rien
de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincères
et vertueux, qui sont toujours les mêmes, et qui s'assujétissent aux règles de la vertu, ne sauroient jamais être
aussi agréables aux princes , que ceux qui flattent leurs
passions dominantes. Eurimaque savoit la guerre ; il étoit
capable d'affaires. C etoit un aventurier qui s'étoit donné
à Nestor, et qui avoit gagné sa confiance ; il droit du fond
de son cœur , un peu vain et sensible aux louanges , tout
ce qu'il en vouloit savoir.
Quoique Philoctète ne se confiât point à lui , la colère
et l'impatience faisoient en lui ce que la confiance faisoit
dans Nestor. Eurimaque n'avoit qu'à le contredire ; en
l'irritant , il découvroit tout. Cet homme avoit reçu de
grandes sommes d'Adraste pour lui mander tous les desseins des alliés. Ce roi des Dauniens avoit dans l'armée
un certain nombre de transfuges qui dévoient, l'un après
l'autre , s'échapper du camp des alliés , et retourner au
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TÉLÉMAQUE,
sien. A mesure qu'il y avoit quelque affaire importante à
faire savoir à Adraste , Eurimaque faisoit partir un de ces
transfuges. La tromperie ne pouvoit pas être facilement
découverte , parce que ces transfuges ne portoient point
de lettres. Si on les surprenoit , on ne trouvoit rien qui
pût rendre Eurimaque suspect. .
Cependant Adraste prévenoit toutes les entreprises
des alliés. A peine une résolution étoit-elle prise dans le
conseil, que les Dauniens faisoient précisément ce qui
étoit nécessaire pour en empêcher le succès. Télémaque
ne se lassoit point d'en chercher la cause , et d'exciter la
défiance de Nestor et de Philoctète : mais son soin étoit
inutile; ils étoient aveuglés.
On avoit résolu dans le conseil d'attendre les troupes
nombreuses qui dévoient arriver; et on avoit fait avancer
sécrètement, pendant la nuit, cent vaisseaux pour conduire plus promptement ces troupes depuis une côte de
mer très-rude, où elles dévoient arriver, jusqu'au lieu
où Tannée campoit. Cependant on se croyoit en sûreté,
parce qu'on tenoit, avec des troupes, les détroits de la
montagne voisine, qui est une côte presque inaccessible
de l'Apennin. L'armée étoit campée sur les bords du
fleuve Galèse ? assez près de la mer : celte campagne délicieuse est abondante en pâturages et en tous les fruits
qui peuvent nourrir une armée. Adraste étoit derrière la
montagne, et on comptoit qu'il ne pouvoit passer; mais
LIVRE
XVI.
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comme il sut que les alliés étoient encore soibles, qu'il
leur venoit un grand secours, que les vaisseaux attendoient des troupes qui dévoient arriver, et que l'armée
étoit divisée par la querelle de Télémaque avec Phalante , il se hâta de faire un grand tour. Il vint en diligence,
jour et nuit, sur le bord de la mer, et passa par des chemins qu'on avoit toujours crus absolument impraticables.
Ainsi la hardiesse et le travail obstiné surmontent les plus
grands obstacles; ainsi il n'y a presque rien d'impossible
à ceux qui savent oser et souffrir ; ainsi ceux qui s'endorment, comptant que les choses difficiles sont impossibles , méritent d'être surpris et accablés.
Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui
appartenoient aux alliés. Comme ces vaisseaux étoient
mal gardés , et qu'on ne se défìoit de rien , il s'en saisit
sans résistance , et s'en servit pour transporter ses troupes
avec une incroyable diligence àl'embouchure du Galèse;
puis il remonta très-promptement sur les bords du fleuve.
Ceux qui étoient dans les postes avancés autour du camp
vers la rivière , crurent que ces vaisseaux leur amenoient
les troupes qu'on attendoit; on poussa d'abord de grands
cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent avant
qu'on pût les reconnoître : ils tombent sur les alliés , qui
ne se défient de rien ; ils les trouvent dans un camp tout
ouvert , sans ordre , sans chef, sans armes.
Le côté du camp qu'il attaqua d'abord , fut celui
6
TÉLÉMAQUE,
9
des Tarentins où commandoit Phalante. Les Dauniens y
entrèrent avec tant de vigueur, que cette jeunesse lacédémonienne étant surprise ne put résister. Pendant qu'ils
.cherchent leurs armes , et qu'ils s'embarrassent les uns
les autres dans cette confusion , Adraste fait mettre le
feu au camp. Aussitôt la flamme s'élève des pavillons et
monte jusqu'aux nues : le bruit du feu est semblable à
celui d'un torrent qui inonde toute une campagne , et
qui entraîne par sa rapidité les grands chênes avec leurs
profondes racines, les moissons, les granges, les étables
et les troupeaux. Le vent pousse impétueusement la
flamme de pavillon en pavillon ; et bientôt tout le camp
est comme une vieille forêt qu'une étincelle de feu a
embrasée.
Phalante, qui voit le péril de plus près qu'un autre,
ne peut y remédier. Il comprend que toutes les troupes
vont périr dans cet incendie si on ne se hâte d'abandonner
le camp ; mais il comprend aussi combien le désordre de
cette retraite estàcraindre devant un ennemi victorieux:
il commence à faire sortir sa jeunesse lacédémonienne
encore à demi désarmée. Mais Adraste ne les laisse point
respirer : d'un côté , une troupe d'archers adroits perce de
flèches innombrables les soldats de Phalante; de l'autre ,
des frondeurs j ettent une grêle de grosses pierres. Adraste
lui-même, l'épée à la main, marchant à la tête d'une
troupe choisie des plus intrépides Dauniens, poursuit à
RE XVI.
N. III
LIVRE
XVI.
97
la lueur du feu les troupes qui s'enfuient. Il moissonne
par le fer tranchant tout ce qui a échappé au feu ; il nage
dans le sang; il ne peut s'assouvir de carnage : les lions
et les tigres n'égalent point sa furie , quand ils égorgent
les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante succombent , et le courage les abandonne : la pâle
mort , conduite par une furie infernale dont la tête est
hérissée de serpens, glace le sang de leurs veines ; leurs
membres engourdis se roidissent, et leurs genoux chancelans leur òtent même l'espérance de la fuite.
Phalante , à qui la honte et le désespoir donnent encore
un reste de force et de vigueur, élève les mains et les
yeux vers le ciel ; il voit tomber à ses pieds son frère
Hippias sous les coups de la main foudroyante d'Adraste.
Hippias , étendu par terre , se roule dans la poussière ; un
sang noir et bouillonnant sort comme un ruisseau de
la profonde blessure qui lui traverse le côté ; ses yeux se
ferment à la lumière ; son ame furieuse s'enfuit avec tout
son sang. Phalante lui-même , tout couvert du sang de son
frère , et ne pouvant le secourir, se voit envel oppé par une
foule d'ennemis qui s'efforcent de le renverser; son bouclier est percé de mille traits ; il est blessé en plusieurs
endroits de son corps ; il ne peut plus rallier ses troupes
fugitives : les dieux le voient, et ils n'en ont aucune pitié.
FIN
2.
DU
LIVRE
SEIZIÈME.
N
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
DIX-SEPTIÈME.
N2
SOMMAIRE
DU
LIVRE
DIX-SEPTIÈME.
Télémaque , s'étant revêtu de ses armes divines , court au secours de Phalante,
renverse d'abord Iphyclès, fils d'Adraste ; repousse l'ennemi victorieux ; et remporteroit sur lui une victoire complète , si une tempête survenant ne faisoit finir
le combat. Ensuite Télémaque fait emporter les blessés, prend soin d'eux, et
principalement de Phalante. II fait l'honneur des obsèques de son frère Hippias ,
dont il lui va présenter les cendres qu'il a recueillies dans une urne d'or.
í
ra
Télémaque s 'étant révéla de ses amies cûpineíc,
courir au secours de éP/ialante, renverse çL 'abord
Iplvycles,Jilí d '^Adraiste, repousse l'e/ine/?ii victorieiur ,
et /-e /Jiporteroit sur lui une victoù ~(L^)
complette; sc une tempête, survenant jie^/XUSOIA^J
jfviir le combat. Ensuite Télémaaiiejxxit emporter
les blesses, prend soin d eiuv , et principalement de
Phalante . lissait l honneur des obsèques de son
írere Hippias, dont il u a lui présenter les cendrecL
cpi ' d a recueillies dans une urne d or—';
LIVRE
DIX-SEPTIÈME.
JUPITER , au milieu de toutes les divinités célestes,
regardoit du haut de l'Olympe ce carnage des alliés.
En même temps il consultoit les immuables destinées ,
et voyoit tous les chefs dont la trame devoit ce jour-là
être tranchée par le ciseau de la Parque. Chacun des dieux
étoit attentif pour découvrir sur le visage de Jupiter quelle
seroit sa volonté. Mais le père des dieux et des hommes
leur dit d'une voix douce et majestueuse : Vous voyez
en quelle extrémité sont réduits les alliés ; vous voyez
Adraste qui renverse tous ses ennemis : mais ce spectacle
est bien trompeur , la gloire et la prospérité des médians
est courte ; Adraste , impie , et odieux par sa mauvaise
foi, ne remportera point une entière victoire. Ce malheur
n'arrive aux alliés que pour leur apprendre à se corriger
et à mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la
sage Minerve prépare une nouvelle gloire à son jeune
Télémaque , dont elle fait ses délices. Alors Jupiter
cessa de parler. Tous les dieux en silence continuoient à
regarder le combat.
Cependant Nestor et Philoctète furent avertis qu'une
partie du camp étoit déja brûlée ; que la flamme , poussée
par le vent, s'avançoit toujours; que leurs troupes étoient
en désordre , et que Phalante ne pouvoit plus soutenir
les efforts des ennemis. A peine ces funestes paroles
ioa
TÉLÉMAQUE,
frappent leurs oreilles, qu'ils courent aux armes, assemblent les capitaines , et ordonnent qu'on se hâte de
sortir du camp pour éviter cet incendie.
Télémaque , qui étoit abattu et inconsolable , oublie
sa douleur : il prend ses armes, don précieux de la sage
Minerve , qui , paroissant sous la figure de Mentor , fit
semblant de les avoir reçues d'un excellent ouvrier de
Salente , mais qui les avoit fait faire à Vulcain dans les
cavernes fumantes du mont Etna. Ces armes étoient polies comme une glace , et brillantes comme les rayons du
soleil. Ony voyoitNeptune etPallas qui disputoient entre
eux à qui auroit la gloire de donner son nom à une ville
naissante. Neptune de son trident frappoit la terre, et on
en voyoit sortir un cheval fougueux : le feu sortoit de ses
yeux et 1 écume de sa bouche ; ses crins flottoient au gré
du vent; ses jambes souples et nerveuses se replioient
avec vigueur et légèreté : il ne marchoit point, il sautoit à
force de reins, mais avec tant de vitesse, qu'il ne laissoit
aucune trace de ses pas : on croyoit l'entendre hennir.
De l'autre côté, Minerve donnoit aux habitans de sa
nouvelle ville l'olive, fruit de Farbre qu'elle avoit planté:
le rameau auquel pendoit son fruit représentoit la douce
paix avec Fabondance , préférable aux troubles de la
guerre dont ce cheval étoit Fimage. La déesse demeuroit
victorieuse par ses dons simples et utiles , et la superbe
Athènes portoit son nom.
LIVRE
XVII.
io3
On voyoit aussi Minerve assemblant autour d'elle tous
les beaux arts , qui étoient des enfans tendres et ailés :
ils se réfugioient autour d'elle , étant épouvantés des
fureurs brutales de Mars, qui ravage tout, comme les
agneaux bêlans se réfugient autour de leur mère à la vue
d'un loup affamé , qui d'une gueule béante et enflammée
s'élance pour les dévorer. Minerve, d'un. visage dédaigneux et irrité,confondoit par l'excellence de sesouvrages
la folle témérité d'Arachné , qui avoit osé disputer avec
elle pour la perfection des tapisseries : on voyoit cette
malheureuse , dont tous les membres exténués se défìguroient et se changeoient en araignée.
Auprès de cet endroit paroissoit encore Minerve, qui,
dans la guerre des géants , servoit de conseil à Jupiter
même , et soutenoit tous les autres dieux étonnés. Elle
étoit aussi représentée avec sa lance et son égide sur les
bords du Xanthe et du Simoïs , menant Ulysse par la
main , ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant
les efforts des plus vaillans capitaines troyens, et du redoutable Hector même ; enfin, introduisant Ulysse dans
cette fatale machine qui devoit, en une seule nuit, renverser l'empire de Priam.
D'un autre côté , le bouclier représentoit Cérès dans
les fertiles campagnes d'Enna qui sont au milieu de la
Sicile. On voyoit la déesse qui rassembloit les peuples
épars çà et là cherchant leur nourriture par la chasse ,
104
TÉLÉMAQUE,
ou cueillant les fruits sauvages qui tomboient des arbres.
Elle montroit à ces hommes grossiers Fart d'adoucir la
terre et de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle
leur présentoit une charrue et y faisoit atteler des bœufs.
On voyoit la terre s'ouvrir en sillons par le tranchant de
la charrue ; puis on appercevoit les moissons dorées qui
couvroient ces fertiles campagnes : le moissonneur, avec
sa faux , coupoit les doux fruits de la terre et se payoit
de toutes ses peines. Le fer , destiné ailleurs à tout détruire , ne paroissoit employé en ce lieu qu'à préparer
l'abondance et qu'à faire naître tous les plaisirs.
Les nymphes , couronnées de fleurs , dansoient ensemble dans une prairie , sur le bord d'une rivière , auprès
d'un bocage : Pan jouoit de la flûte , les faunes et les
satyres folâtres sautoient dans un coin. Bacchus y paroissoit aussi , couronné de lierre , appuyé d'une main
sur son thyrse , et tenant de l'autre une vigne ornée de
pampres et de plusieurs grappes de raisins. C'étoit une
beauté molle, avec je ne sais quoi de noble, dépassionné
et de languissant : il étoit tel qu'il parut à la malheureuse
Ariadne , lorsqu'il la trouva seule , abandonnée, et abymée
dans la douleur, sur un rivage inconnu.
Enfin , on voyoit , de toutes parts , un peuple nombreux; des vieillards qui alloient porter dans les.temples
les prémices de leurs fruits; de jeunes hommes qui revenoient vers leurs épouses, lassés du travail de la journée :
LIVRE
XVII.
io5
les femmes alloient au devant d'eux , menant par la main
leurs petits enfans qu'elles caressoient. On voyoit aussi
des bergers qui paroissoient chanter, et quelques-uns
dansoient au son du chalumeau. Tout représentoit la
paix, l'abondance et les délices : tout paroissoit riant et
heureux. On voyoit même dans les pâturages les loups
se jouer au milieu des moutons : le lion et le tigre, ayant
quitté leur férocité, paissoient avec les tendres agneaux;
un petit berger les menoit ensemble sous sa houlette : et
cette aimable peinture rappeloit tous les charmes de l'âge
d'or.
;
Télémaque , s'étant revêtu de ces armes divines , au.
lieu de prendre son bouclier ordinaire , prit la terrible
égide que Minerve lui avoit envoyée en la confiant à Iris
prompte messagère des dieux. Iris lui avoit enlevé son
bouclier, sans qu'il s'en apperçút, et lui avoit donné en
la place cette égide redoutable aux dieux mêmes.
En cet état, il court hors du camp pour en éviter les
flammes : il appelle à lui, d'une voix forte, les chefs de
l'armée ; et cette voix ranime déja tous les alliés éperdus.
Un feu divin étincelle dans les yeux du jeune guerrier. Il
paroît toujours doux, toujours libre et tranquille, toujours appliqué à donner les ordres, comme pourroit faire
un sage vieillard attentif à régler sa famille et à instruire
ses enfans. Mais il est prompt et rapide dans l'exécution :
semblable à un fleuve impétueux, qui non -seulement
2.
O
io6
TÉLÉMAQUE,
roule avec précipitation ses flots écumeux , mais qui entraîne encore dans sa course les plus pesans vaisseaux
dont il est chargé.
Philoctète, Nestor, les chefs des Manduriens et des
autres nations, sentent, dans le fils d'Ulysse, je ne sais
quelle autorité à laquelle il faut que tout cède : l'expérience des vieillards leur mailque , le conseil et la sagesse
sont ôtés à tous les commandans ; la jalousie même , si
naturelle aux hommes, s'éteint dans les cœurs ; tous se
taisent; tous admirent Télémaque ; tous se rangent pour
lui obéir, sans y faire de réflexion, et comme s'ils y eussent
été accoutumés. Il s'avance, et monte sur une colline,
d'où il observe la disposition des ennemis : puis tout-àcoup il juge qu'il faut se hâter de les surprendre dans le
désordre où ils se sont mis en brûlant le camp des alliés,
íl fait le tour en diligence ; et tous les capitaines les plus
expérimentés le suivent.
Il attaque les Dauniens par derrière , dans un temps
où ils croyoient l'armée des alliés enveloppée dans les
flammes de l'embrasement. Cette surprise les trouble; ils
tombent sous la main de Télémaque, comme les feuilles,
dans les derniers jours de l'automne , tombent des forêts
quand un fier aquilon , ramenant l'hiver, fait gémir les
troncs des vieux arbres et en agite toutes les branches.
La terre est couverte des hommes que Télémaque renverse. De son dard, il perce le cœur dìphyclès, le plus
L I V R E
XVII.
107
jeune des enfans d'Adraste. Celui-ci osa se présenter
contre lui au combat pour sauver la vie de son père , qui
pensa être surpris par Télémaque. Le fils d'Ulysse et
Iphyclès étoient tous deux beaux , vigoureux , pleins
d'adresse et de courage , de la même taille , de la même
douceur, du même âge, tous deux chéris de leurs parens : mais Iphyclès étoit comme une fleur qui s'épanouit
dans un champ, et qui doit être coupée par le tranchant
de la faux du moissonneur. Ensuite Télémaque renverse
Euphorion , le plus célèbre de tous les Lydiens venus en
Étrurie : enfin son glaive perce Cléomènes , nouveau
marié , qui avoit promis à son épouse de lui porter les
riches dépouilles des ennemis, mais qui ne devoit jamais
la revoir.
Adraste frémit de rage voyant la mort de son cher fils,
celle de plusieurs capitaines , et la victoire qui échappe
de ses mains. Phalante, presque abattu à ses pieds , est
comme une victime à demi égorgée , qui se dérobe au
couteau sacré, et qui s'enfuit loin de l'autel. Il ne falloit
plus à Adraste qu'un moment pour achever la perte du
Lacédémonien.
Phalante, noyé dans son sang et dans celui des soldats
qui combattent avec lui , entend les cris de Télémaque
qui s'avance pour le secourir : en ce moment la vie lui
est rendue, un nuage qui couvroit déja ses yeux se dissipe. Les Dauniens , sentant cette attaque imprévue ,
O2
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T É L É M A Q U E,
abandonnent Phalante pour aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre à qui les
bergers assemblés arrachent la proie qu'il étoit prêt à
dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée , et veut
finir tout-à-coup la guerre en délivrant les alliés de leur
implacable ennemi.
Mais Jupiter ne vouloit pas donner au fils d'Ulysse
une victoire si prompte et si facile. Minerve même vouloit qu'il eût à souffrir des maux plus longs ,. pour mieux
apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adraste fut
donc conservé par le père des dieux, afin que Télémaque
eût le temps d'acquérir plus de gloire et plus de vertu.
Un nuage que Jupiter assembla dans les airs , sauva les
Dauniens; un.tonnerre effroyable déclara la volonté des
dieux : on auroit cru que les voûtes éternelles du haut
Olympe alloient s'écrouler sur les têtes des foibles mortels ; les éclairs fendoient la nue de l'un à l'autre pôle , et
dans le moment où ils éblouissoient les yeux par leurs
feux perçans , on retomboit dans les affreuses ténèbres
de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans l'instant,
servit encore à séparer les deux armées.
Adraste profita du secours des dieux, sans être touché
de leur pouvoir, et mérita par cette ingratitude d'être
réservé à une plus cruelle vengeance. Il se hâta de faire
passer ses troupes entre le camp à demi brûlé , et un
marais qui s'étendoit jusqu'à la rivière : il le fit avec tant
LIVRE
XVII.
109
d'industrie et de promptitude , que cette retraite montra
combien il avoit de ressources et de présence d'esprit.
Les alliés , animés par Télémaque , vouloient le poursuivre ; mais , à la faveur de cet orage , il leur échappa ,
comme un oiseau, d'une aile légère, échappe aux filets
des chasseurs.
Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur
camp , et qu'à réparer leur perte. En y rentrant, ils virent
ce que la guerre a de plus lamentable : les malades et
les blessés, manquant de force pour se traîner hors des
tentes , n'avoient pu se garantir du feu ; ils paroissoient à
demi brûlés, poussant vers le ciel, d'une voix plaintive et
mourante , des cris douloureux. Le cœur de Télémaque
en íut percé , il ne put retenir ses larmes ; il détourna plusieurs fois sesyeux,étant saisi d'horreur et de compassion :
il ne pouvoit voir, sans frémir, ces corps encore vivans et
dévoués à une longue et cruelle mort; ils paroissoient
semblables à la chair des victimes qu'on a brûlées sur les
autels , et dont l'odeur se répand de tous côtés.
Hélas ! s'écrioit Télémaque, voilà donc les maux que
la guerre entraîne après elle ! Quelle fureur aveugle
pousse les malheureux mortels ! ils ont si peu de jours à
vivre sur la terre , ces jours sont si misérables ; pourquoi
précipiter une mort déja si prochaine ? pourquoi ajouter
tant de désolations affreuses à l'amertume dont les dieux
ont rempli cette vie si courte ? Les hommes sont tous
i iò
TÉLÉMAQUE,
frères, et ils s'entre-déchirent ; les bêtes farouches sont
moins cruelles. Les lions ne font point la guerre aux lions,
ni les tigres aux tigres • ils n'attaquent que les animaux
d'espèce différente : l'homme seul , malgré sa raison, fait
ce que les animaux sans raison ne firent jamais. Mais
encore , pourquoi ces guerres? N'y a-t-il pas assez de
terre dans l'univers pour en donner à tous les hommes
plus qu'ils n'en peuvent cultiver? Combien y a-t-il de
terres désertes ! le genre humain ne sauroit les remplir.
Quoi donc ! une fausse gloire, un vain titre de conquérant qu'un prince veut acquérir, allume la guerre dans
des pays immenses ! Ainsi un seul homme , donné au
monde parla colère des dieux, en sacrifie brutalement
tant d'autres à sa vanité. Il faut que tout périsse , que tout
nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes,
que ce qui échappe au fer et au feu ne puisse échapper à
îa faim encore plus cruelle, afin qu'un seul homme, qui
se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette
destruction générale son plaisir et sa gloire ! Quelle gloire
monstrueuse ! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser des
hommes qui ont tellement oublié l'humanité ? Non , non :
bien loin d'être des demi-dieux, ce ne sont pas même des
hommes ; ils doivent être en exécration à tous les siècles
dont ils ont cru être admirés. Oh ! que les rois doivent
bien prendre garde aux guerres qu'ils entreprennent !
Elles doivent être justes : ce n'est pas assez, il faut qu'elles
LIVRE
XVII.
m
soient nécessaires pour le bien public. Le sang d'un
peuple ne doit être versé, que pour sauver ce même
peuple dans les besoins extrêmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses idées de gloire , les vaines jalousies,
l'injuste avidité qui se couvre de beaux prétextes , enfin
les engagemens insensibles, entraînent presque toujours
les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux,
où ils hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant
de mal à leurs sujets qu a leurs ennemis. Ainsi raisonnoit
Télémaque.
Mais il ne se contentoit pas de déplorer les maux de
la guerre ; il tâchoit de les adoucir. On le voyoit aller
dans les tentes secourir lui-même les malades et les
mourans ; il leur donnoit de l'argent et des remèdes ; il
les consoloit et les encourageoit par des discours pleins
d'amitié , et envoyoit visiter ceux qu'il ne pouvoit visiter
lui-même.
Parmi les Crétois qui étoient avec lui , il y avoit deux
vieillards, dont l'un se nommoit Traumaphile et l'autre
Nosophuge.
Traumaphile avoit été au siège de Troie avec Idoménée , et avoit appris des enfans d'Esculape l'art divin
de guérir les plaies. Il répandoit , dans les blessures les
plus profondes et les plus envenimées, une liqueur odoriférante qui consumoit les chairs mortes et corrompues,
sans avoir besoin de faire aucune incision , et qui formoit
112
TÉLÉMAQUE,
promptement de nouvelles chairs plus saines et plus
belles que les premières.
Pour Nosophuge , il n'avoit jamais vu les enfans d'Esculape ; mais il avoit eu, par le moyen de Mérion,un livre
sacré et mystérieux qu'Esculape avoit donné à ses en tans.
D'ailleurs Nosophuge étoit ami des dieux; il avoit composé des hymnes en Fhonneur des enfans de Latone ; il
offroit tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et
sans tache à Apollon, par lequel il étoit souvent inspiré.
A peine avoit -il vu un malade , qu'il connoissoit à ses
yeux, à la couleur de son teint, à la conformation de son
corps , et à sa respiration , la cause de sa maladie. Tantôt
il donnoit des remèdes qui faisoient suer; et il montroit,
par le succès des sueurs, combien la transpiration , diminuée ou facilitée, déconcerte ou rétablit toute la machine
du corps : tantôt il donnoit, pour les maux de langueur,
certains breuvages qui fortifioient peu à peu les parties
nobles , et qui rajeunissoient les hommes en adoucissant
leur sang. Mais il assuroit que c'étoit faute de vertu et de
courage, que les hommes avoient si souvent besoin de
la médecine. C'est une honte, disoit-il , pour les hommes,
qu'ils aient tant de maladies ; car les bonnes mœurs produisent la santé. Leur intempérance, disoit-il encore,
change en poisons mortels les alimens destinés à conserver la vie. Les plaisirs, pris sans modération , abrègent
plus les jours des hommes, que les remèdes ne peuvent
LIVRE
XVII.
n3
les prolonger. Les pauvres sont moins souvent malades,
faute de nourriture, que les riches ne le deviennent pour
en prendre trop. Les alimens qui flattent trop le goût, et
qui font manger au-delà du besoin, empoisonnent, au
lieu de nourrir. Les remèdes sont eux-mêmes de véritables maux qui usent la nature , et dont il ne faut se servir
que dans les pressans besoins. Le grand remède, qui est
toujours innocent, et toujours d'un usage utile, c'est la
sobriété , c'est la tempérance dans tous les plaisirs , c'est
la tranquillité de l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par-là, '
on fait un sang doux et tempéré, et on dissipe toutes
les humeurs superflues. Ainsi le sage Nosophuge étoit
moins admirable par ses remèdes, que parle régime qu'il
conseilloit pour prévenir les maux , et pour rendre les
remèdes inutiles.
Ces deux hommes furent envoyés par Télémaque ,
pour visiter tous les malades de l'armée. Ils en guérirent
beaucoup par leurs remèdes : mais ils en guérirent bien
davantage par le soin qu'ils prirent pour les faire servir à
propos; car ils s'appliquoient à les tenir proprement, à
empêcher le mauvais air par cette propreté , à leur faire
garder un régime de sobriété exacte dans leur convalescence. Tous les soldats, touchés de ces secours, rendoient
grâces aux dieux d'avoir envoyé Télémaque dans l'armée
des alliés.
Ce n'est pas un homme , disoient-ils , c'est sans doute
2.
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II
4
TÉLÉMAQUE,
quelque divinité bienfaisante sous une figure humaine.
Du moins, si c'est un homme, il ressemble moins au reste
des hommes , qu'aux dieux ; il n'est sur la terre que pour
faire du bien; il est ertcore plus aimable par sa douceur
et par sa bonté , que par sa valeur. Oh ! si nous pouvions
lavoir pour roi ! mais les dieux le réservent pour quelque
peuple plus heureux qu'ils chérissent, et chez lequel ils
veulent renouveler l'âge d'or.
Télémaque, pendant qu'il alloit la nuit visiter les quartiers du camp , par précaution contre les ruses d'Adraste,
entendoit ces louanges , qui n'étoient point suspectes de
flatterie, comme celles que les flatteurs donnent souvent
en face, aux princes, supposant qu'ils n ont ni modestie,
ni délicatesse, et qu'il n'y a qu'à les louer sans mesure,
pour s'emparer de leur faveur. Le fils d'Ulysse ne pouvoit goûter que ce qui étoit vrai : il ne pouvoit souffrir
d'autres louanges que celles qu'on lui donnoit en secret
loin de lui , et qu'il avoit véritablement méritées. Son cœur
n'étoit pas insensible à celles-là; il sentoit ce plaisir si
doux et si pur, que les dieux ont attaché à la seule vertu,
et que les médians, faute de lavoir éprouvé, ne peuvent
ni concevoir, ni croire : mais il ne s'abandonnoit point à
ce plaisir ; aussitôt revenoient en foule dans son esprit
toutes les fautes qu'il avoit faites ; il n'oublioit point sa
hauteur naturelle et son indifférence pour les hommes ;
il avoit une honte secrète d être né si dur, et de paroître
LIVRE
XVII.
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si humain. Il renvoyoit à la sage Minerve toute la gloire
qu'on lui donnoit, et qu'il ne croyoit pas mériter.
C'est vous, disoit-il, ô grande déesse ! qui m'avez donné
Mentor pour m'instruire , et pour corriger mon mauvais
naturel ; c'est vous qui me donnez la sagesse de profiter
de mes sautes pour me défier de moi-même ; c'est vous
qui retenez mes passions impétueuses , c'est vous qui me
faites sentir le plaisir de soulager les malheureux : sans
vous , je serois haï et digne de l'être ; sans vous , je íerois
des fautes irréparables; je serois comme un enfant, qui,
ne sentant pas sa foiblesse, quitte sa mère , et tombe dès
le premier pas.
Nestor etPhiloctète étoient étonnés de voir Télémaque
devenu si doux , si attentif à obliger les hommes , si officieux, si secourable , si ingénieux pour prévenir tous les
besoins; ils ne savoient que croire, ils ne reconnoissoient
plus en lui le même homme. Ce qui les surprit davantage,
fut le soin qu'il prit des funérailles d'Hippias. Il alla luimême retirer son corps sanglant et défiguré de l'endroit
où il étoit caché sous un monceau de corps morts ; il versa
sur lui des larmes pieuses ; il dit : Ô grande ombre ! tu le
sais maintenant combien j'ai estimé ta valeur. Il est vrai
que ta fierté m'avoit irrité ; mais tes défauts venoient
d'une jeunesse ardente : je sais combien cet âge a besoin
qu'on lui pardonne. Nous eussions , dans la suite , été
sincèrement unis : j'avois tort de mon côté. Ô dieux !
P2
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TÉLÉMAQUE,
pourquoi me le ravir avant que j'aie pu le forcer de
m'aimer ?
Ensuite Télémaque fit laver le corps dans des liqueurs
odoriférantes; puis on prépara, par son ordre , un bûcher.
Les grands pins, gémissant sous les coups des haches ,
tombent en roulant du haut des montagnes ; les chênes ,
ces vieux enfans de la terre, qui sembloient menacer le
ciel, les hauts peupliers, les ormeaux dont les têtes sont
si vertes et si ornées d'un épais feuillage, les hêtres qui
sont l'honneur des forêts , viennent tomber sur le bord,
du fleuve Galèse : là s'élève avec ordre un bûcher qui
ressemble à un bâtiment régulier; la flamme commence
àparoître, un tourbillon de fumée monte jusqu'au ciel.
LesLacédémoniens s'avancent d'un pas lent et lugubre,
tenant leurs piques renversées et leurs yeux baissés : la
douleur amère est peinte sur ces visages si farouches , et
les larmes coulent abondamment. Puis on voyoit venir
Phérécide, vieillard moins abattu par le nombre des années , que par la douleur de survivre à Hippias, qu'il
avoit élevé depuis son enfance. Il levoit vers le ciel ses
mains et ses yeux noyés de larmes. Depuis la mort d'Hippias, il refusoit toute nourriture ; le doux sommeil n'avoit
pu appesantir ses paupières , ni suspendre un moment sa
cuisante peine : il marchoit d'un pas tremblant , suivant
la foule , et ne sachanl où il alloit. Nulle parole ne sortoit
de sa bouche , car son cœur étoit trop serré ; c'étoit un
LIVRE
XVII.
117
silence de désespoir et d'abattement : mais, quand il vit
le bûcher allumé, il parut tout-à-coup furieux, et il secria : O Hippias ! Hippias ! je ne te verrai plus ! Hippias
n'est plus, et je vis encore ! Ô mon cher Hippias ! c'est moi
cruel, moi impitoyable, qui t'ai appris à mépriser la mort.
Je croyois que tes mains fermeroient mes yeux, et que tu
recueillerois mon dernier soupir : ô dieux cruels ! vous
prolongez ma vie pour me faire voir la mort d'Hippias !
Ô cher enfant que j'ai nourri , et qui m'as coûté tant de
soins , je ne te verrai plus ! mais je verrai ta mère qui
mourra de tristesse en me reprochant ta mort : je verrai
ta jeune épouse frappant sa poitrine, arrachant ses cheveux; et j'en serai cause ! O chère ombre, appelle-moi
sur les rives du Styx; la lumière m'est odieuse : c'est toi
seul , mon cher Hippias , que je veux revoir. Hippias !
Hippias ! ô mon cher Hippias ! je ne vis encore que pour
rendre à tes cendres le dernier devoir.
Cependant on voyoit le corps du jeune Hippias étendu,
qu'on portoit dans un cercueil orné de pourpre , d'or et
d'argent. La mort, qui avoit éteint ses yeux, n'avoit pu
effacer toute sa beauté, et les grâces étoient encore à
demi peintes sur son visage pâle. On voyoit flotter autour
de son cou , plus blanc que la neige , mais penché sur
l'épaule , ses longs cheveux noirs , plus beaux que ceux
d'Atys ou de Ganymède , qui alloient être réduits en
cendre: on remarquoitdans le côté, la blessure profonde
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TÉLÉMAQUE,
par où tout son sang s'étoit écoulé, et qui l'avoit fait descendre dans le royaume sombre de Pluton.
Télémaque , triste et abattu, suivoit de près le corps,
et lui jetoit des fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher, le
jeune fils d'Ulysse ne put voir la flamme pénétrer les
étoffes qui enveloppoient le corps, sans répandre de nouvelles larmes. Adieu, dit-il, ô magnanime Hippias ! car
je n'ose te nommer mon ami : appaise-toi , ô ombre qui
as mérité tant de gloire ! Si je ne t'aimois , j'envierois
ton bonheur; tu es délivré des misères où nous sommes
encore , et tu en es sorti par le chemin le plus glorieux.
Hélas ! que je serois heureux de finir de même ! Que le
Styx n'arrête point ton ombre; que les champs élysées lui
soient ouverts ; que la renommée conserve ton nom
dans tous les siècles, et que tes cendres reposent en paix!
A peine eut-il dit ces paroles entrecoupées de soupirs,
que toute l'armée poussa un cri : on s'attendrissoit sur
Hippias, dont on racontoit les grandes actions ; et la douleur de sa mort , rappelant toutes ses bonnes qualités,
faisoit oublier les défauts qu'une jeunesse impétueuse et
une mauvaise éducation lui avoient donnés. Mais on étoit
encore plus touché des sentimens tendres de Télémaque.
Est-ce donc là, disoit-on , ce jeune Grec si fier, si hautain,
si dédaigneux, si intraitable ? le voilà devenu doux , humain, tendre. Sans doute Minerve, qui a tant aimé son
père, l'aime aussi ; sans doute elle lui a fait le plus précieux
K .II
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LIVRE
XVII.
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don que les dieux puissent faire aux hommes, en lui donnant , avec la sagesse , un cœur sensible à laminé.
Le corps étoit déja consumé par les flammes. Télémaque lui-même arrosa de liqueur parfumée ses cendres
encore fumantes; puis il les mit dans une urne d'or qu'il
couronna de fleurs, et il porta cette urne à Phalante.
Celui-ci étoit étendu, percé de diverses blessures, et,
dans son extrême foiblesse, il entrevoyoit près de lui les
portes sombres des enfers.
Déja Traumaphile etNosophuge, envoyés par le fils
d'Ulysse , lui avoient donné tous les secours de leur art ;
ils rappeloient peu à peu son ame prête à s'envoler :
de nouveaux esprits le ranimoient insensiblement ; une
force douce et pénétrante , un baume de vie s'insinuoit,
de veine en veine , jusqu'au fond de son cœur; une chaleur agréable le déroboit aux mains glacées de la mort.
En ce moment, la défaillance cessant, la douleur succéda;
il commença à sentir la perte de son frère , qu'il ri'avoit
point été jusqu'alors en état de sentir. Hélas ! disoit-il ,
pourquoi prend-on de si grands soins de me faire vivre ?
ne me vaudroit-il pas mieux mourir et suivre mon cher
Hippias ? je L'ai vu périr tout auprès de moi : ô Hippias !
la douceur de ma vie , mon frère, mon cher frère , tu n'es
plus ! je ne pourrai donc plus, ni te voir, ni t'entendre,
ni t'embrasser , ni te dire mes peines , ni te consoler dans
lès tiennes ! Ô dieux ennemis des hommes ! il n'y a plus
LIVRE
XVII.
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malheureusement errante sur les rives du Styx, toujours
repoussée par Fimpitoyable Caron. Faut-il que je doive
tant à un homme que j'ai tant haï ? Ô dieux ! récompensez-le, et délivrez -moi d'une vie si malheureuse.
Pour vous, ô Télémaque! rendez-moi les derniers devoirs
que vous avez rendus à mon frère , afin que rien ne
manque à votre gloire.
A ces paroles , Phalante demeura épuisé et abattu d'un
excès de douleur. Télémaque se tint auprès de lui , sans
oser lui parler, et attendant qu'il reprît ses forces. Bientôt
Phalante, revenant de cette défaillance, prit l'urne des
mains de Télémaque , la baisa plusieurs fois, l'arrosa de
ses larmes, et dit : Ô chères, ô précieuses cendres ! quand
est-ce que les miennes seront renfermées avec vous dans
cette même urne ! Ô ombre d'Hippias ! je te suis dans les
enfers : Télémaque nous vengera tous deux.
Cependant le mal de Phalante diminua de jour en
jour, par les soins des deux hommes qui avoient la science
d'Esculape. Télémaque étoit sans cesse avec eux auprès
du malade , pour les rendre plus attentifs à avancer sa
guérison ; et toute l'armée admiroit bien plus la bonté de
cœur avec laquelle il secouroit son plus grand ennemi,
que la valeur et la sagesse qu'il avoit montrées en sauvant, dans la bataille , l'armée des alliés.
En même temps, Télémaque sc montroit infatigable
dans les plus rudes travaux de la guerre : il dormoit peu;
2.
Q
isa
TÉLÉMAQUE, LIVRE XVII.
et son sommeil étoit souvent interrompu , ou par les avis
qu'il recevoit à toutes les heures de la nuit comme du
jour, ou parla visite de tous les quartiers du camp , qu'il
ne faisoit jamais deux fois de suite aux mêmes heures ,
pour mieux surprendre ceux qui n'étoient pas assez vigilans. Il revenoit souvent dans sa tente couvert de sueur et
de poussière. Sa nourriture étoit simple; il vivoit comme
les soldats , pour leur donner l'exemple de la sobriété et
de la patience. L'armée ayant peu de vivres dans ce campement, il jugea nécessaire d'arrêter les murmures des
soldats, en souffrant lui-même volontairement les mêmes
incommodités qu'eux. Son corps , loin de s'affoiblir dans
une vie si pénible , se fortifioit et s'endurcissoit chaque
jour : il commençoit à n'avoir plus ces grâces si tendres,
qui sont comme la fleur de la première jeunesse : son
teint devenoit plus brun et moins délicat , ses membres
moins mous et plus nerveux.
FIN
DU
LIVRE
DIX-SEPTIÈME.
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
DIX-HUITIÉME.
SOMMAIRE
DU
LIVRE
DIX - HUITIÈME.
Télémaque, persuadé par envers songes, que son père Ulysse n'est plus sur la
terre, exécute son dessein de l 'aller chercher dans les enfers. II se dérobe du camp,
étant suivi de deux Crétois jusqu'à un temple près de la fameuse caverne d'Achérontia. II s'y enfonce au travers des ténèbres , arrive au bord du Styx , et Caron
le reçoit dans sa barque. II va se présenter devant Pluton, qu'il trouve préparé à lui
permettre de chercher son père. II traverse le tartare, où il voit les tourmens que
souffrent les ingrats, les parjures, les hypocrites, et sur-tout les mauvais rois.
LIVRE XVIII
Teléinacjue, persuadé par divers so/ujes cjue son>
pere Ulysse n 'est plus sur la /erre, e,eécute son
dessein de l aller chercher da/is les Enfers. II seJ
dérobe du camp, ebant suivi de deuœ Cretoisjus au' a
un Te/nple pres de lœ fa/neuse caverne d Lde /ie' ronticL. IL s'y enfonce au travers des ténèbres, arnve au bord du Styar,et Caron le reçoit da/uo
sa barcpœ .11 i>a se présenter devant Pluton , iju 'il
trquve prépare a lui permettre de chercher son
pei~e.Il b'averse le Ta/tare, ou d -ooit les tourmens cpie souffrent les úu/rats, les par/ures, leoú
hypocrites, et sur-tout les mauvais RoiccS) .
as,--' 1
3
LIVRE
DIX-HUITIÈME.
ADRASTE , dont les troupes avoient été considérablement affaiblies, dans le combat , s'étoit retiré derrière
la montagne d'Aulon , pour attendre divers secours et
pour tâcher de surprendre encore une fois ses ennemis :
semblable à un lion affamé qui , ayant été repoussé
d'une bergerie , s'en retourne dans les sombres forêts ,
et rentre dans sa caverne , où il aiguise ses dents et ses
griffas , attendant le moment favorable pour égorger les
troupeaux.
Télémaque , ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le camp, ne songea plus qu'à exécuter
un dessein qu'il avoit conçu, et qu'il cacha à tous les chefs
de l'armée. Il y avoit déja long-temps qu'il étoit agité,
pendant toutes les nuits , par des songes qui lui représentoient son père Ulysse. Cette chère image revenoit
toujours sur la fin de la nuit, avant que l'aurore vînt
chasser du ciel, par ses feux naissans, les inconstantes
étoiles, et de dessus la terre le doux sommeil suivi des
songes voltigeans. Tantôt il croyoit voir Ulysse nu , dans
une île fortunée, sur la rive d'un fleuve, dans une prairie
ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui jetoient
des habits pour se couvrir : tantôt il croyoit l'entendre
parler dans un palais tout éclatant d'or et d'ivoire, où des
hommes couronnés de fleurs l'écoutoient avec plaisir et
126
TÉLÉMAQUE,
admiration. Souvent Ulysse lui apparoissoit tout-à-coup
dans des festins où la joie éclatoit parmi les délices, et où
Ton entendoit les tendres accords d'une voix avec une
lyre plus douce que la lyre d'Apollon et que les voix de
toutes les muses.
Télémaque, en s'éveillant, s'attristoit de ces songes si
agréables. Ô mon père ! ô mon cher père Ulysse ! s'écrioit-il, les songes les plus affreux meseroientplus doux.
Ces images de félicité me font comprendre que vous êtes
déja descendu dans le séjour des ames bienheureuses ,
que les dieux récompensent de leurs vertus par une éternelle tranquillité. Je crois voir les champs élysées. Oh !
qu'il est cruel de n'espérer plus ! Quoi donc, ô mon cher
père ! je ne vous verrai jamais ! jamais je n'embrasserai
celui qui m'aimoit tant, et que je cherche avec tant de
peines ! jamais je n'entendrai parler cette bouche d'où
sortoit la sagesse ! jamais je ne baiserai ces mains , ces
chères mains , ces mains victorieuses , qui ont abattu tant
d'ennemis ! elles ne puniront point les insensés amans de
Pénélope , et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine !
Ô dieux ennemis de mon père ! vous m'envoyez ces
songes funestes pour arracher toute espérance de mon
cœur : c'est m'arracher la vie. Non , je ne puis plus vivre
dans cette incertitude. Que dis-je , hélas ! je ne suis que
trop certain que mon père n'est plus. Je vais chercher
son ombre jusques dans les enfers. Thésée y est bien
LIVRE
XVIII.
127
descendu ; Thésée , cet impie qui vouloit outrager les
divinités infernales : et moi , j'y vais , conduit par la piété.
Hercule y descendit: je ne suis point Hercule ; mais il est
beau d'oser l'imiter. Orphée a bien touché, par le récit de
ses malheurs , le cœur de ce dieu qu'on dépeint comme
inexorable : il obtint de lui qu'Euridice retourneroit parmi
les vivans. Je suis plus digne de compassion qu'Orphée;
car ma perte est plus grande. Qui pourroit comparer une
jeune fille semblable à tant d'autres , avec le sage Ulysse
admiré de toute la Grèce ? Allons; mourons , s'il le faut.
Pourquoi craindre la mort quand on souffre tant dans la
vie ? Ô Pluton ! ô Proserpine ! j'éprouverai bientôt si vous
êtes aussi impitoyables qu'on le dit. Ô mon père ! après
avoir parcouru en vain les terres et les mers pour vous
trouver, je vais voir si vous n'êtes point dans la sombre
demeure des morts. Si les dieux me refusent de vous
posséder sur la terre et à la lumière du soleil , peut-être
ne me refuseront- ils pas de voir au moins votre ombre
dans le royaume de la nuit.
En disant ces paroles, Télémaque arrosoit son lit de
ses larmes : aussitôt il se levoit , et cherchoit, par la lu-'
mière , à soulager la douleur cuisante que ces songes lui
avoient causée ; mais c'étoit une flèche qui avoit percé
son cœur , et qu'il portoit par-tout avec lui.
Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers
par un lieu célèbre qui n'étoit pas éloigné du camp : 011
i28
TÉLÉMAQUE,
l'appeloit Achérontia, à cause qu'il y avoit en ce lieu une
caverne affreuse , de laquelle on descendoit sur les rives
de l'Achéron , par lequel les dieux mêmes craignent de
jurer. La ville étoit sur un rocher, posée comme un nid
sur le haut d'un arbre : au pied de ce rocher, on trouvoit
la caverne , de laquelle les timides mortels n'osoient
approcher; les bergers avoient soin d'en détourner leurs
troupeaux. La vapeur soufrée du marais stygien , qui
s'exhaloit sans cesse par cette ouverture, empestoit l'air.
Tout autour, il ne croissoit ni herbe, ni fleurs; on n'y
sentoit jamais les doux zéphyrs , ni les grâces naissantes
du printemps, ni les riches dons de l'automne : la terre,
aride , y languissoit ; on y voyoit seulement quelques
arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin
même , tout à l'entour , Cérès refusoit aux laboureurs ses
moissons dorées. Bacchus sembloit en vain y promettre
ses doux fruits : les grappes de raisin se desséchoient, au
lieu de mûrir. Les naïades , tristes , ne faisoient point
couler une onde pure ; leurs flots étoient toujours amers
et troubles. Les oiseaux ne chantoient jamais dans cette
terre hérissée de ronces et d'épines , et n'y trouvoient
aucun bocage pour se retirer : ils alloient chanter leurs
amours sous un ciel plus doux. Là, on n'entendoit que le
croassement des corbeaux et la voix lugubre des hibous :
l'herbe même y étoit amére , et les troupeaux qui la paissoient,ne Sentoient point la douce joie qui les fait bondir.
LIVRE
XVIII.
129
Le taureau suyoit la génisse ; et le berger tout abattu ,
oublioit sa musette et sa flûte.
De cette caverne, sortoit, de temps en temps, une
fumée noire et épaisse , qui faisoit une espèce de nuit au
milieu du jour. Les peuples voisins redoubloient alors
leurs sacrifices pour appaiser les divinités infernales :
mais souvent les hommes, à la fleur de leur âge et dès
leur plus tendre jeunesse, étoient les seules victimes que
ces divinités cruelles prenoient plaisir à immoler par une
funeste contagion.
C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin
de la sombre demeure de Pluton. Minerve , qui veilloit
sans cesse sur lui , et qui le couvroit de son égide , lui
avoit rendu Pluton favorable. Jupiter même , à la prière
de Minerve , avoit ordonné à Mercure , qui descend
chaque jour aux enfers pour livrer à Caron un certain
nombre de morts , de dire au roi des ombres qu'il laissât
entrer le fils d'Ulysse dans son empire.
Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit ; il
marche à la clarté de la Lune, et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le brillant astre de
la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la
redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement
ses vœux, parce que son cœur étoit pur, et qu'il étoit conduit par l'amour pieux qu'un fils doit à son père. A peine
fut -il auprès de l'entrée de la caverne, qu'il entendit
2.
R
i3o
TÉLÉMAQUE,
l'empire souterrain mugir. La terre trembloit sous ses
pas ; le ciel s'arma d'éclairs et de feux qui sembloient
tomber sur la terre. Le jeune fils d'Ulysse sentit son cœur
ému ; tout son corps étoit couvert d'une sueur glacée :
mais son courage se soutint; il leva les yeux et les mains
au ciel. Grands dieux ! s'écria-t-il , j'accepte ces présages
que je crois heureux ; achevez votre ouvrage. Il dit ; et*
redoublant ses pas , il se présenta hardiment.
Aussitôt la fumée épaisse , qui rendoit l'entrée de la
caverne funeste à tous les animaux, dès qu'ils en approchoient, se dissipa; l'odeur empoisonnée cessa pour un
peu de temps. Télémaque entra seul ; car quel autre
mortel eût osé le suivre ? Deux Crétois, qui l'avoient accompagné jusqu'à une certaine distance de la caverne, et
auxquels il avoit confié son dessein, demeurèrent tremblans et à demi morts, assez loin de là dans un temple,
faisant des vœux, et n'espérant plus de revoir Télémaque.
Cependant le fils d'Ulysse , l'épée à la main , s'enfonce
dans ces ténèbres horribles. Bientôt il apperçoit une
foible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la
nuit sur la terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui ; il les écarte avec son épée : ensuite
il voit les tristes bords du fleuve marécageux, dont les
eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer.
Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de
morts privés de la sépulture , qui se présentent en vain
í
•
LIVRE
XVIII.
I3 I
à l'impitoyable Caron. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine , mais pleine de
vigueur, les menace, les repousse, et admet d'abord
dans sa barque le jeune Grec. En entrant, Télémaque
entend les gémissemens d'une ombre qui ne pouvoit se
consoler.
Quel est donc, lui dit-il, votre malheur? qui étiez-vous
sur la terre ? Jetois , lui répondit cette ombre , Nabopharzan , roi de la superbe Babylone : tous les peuples
de l'Orient trembloient au seul bruit de mon nom: je me
faisois adorer, par les Babyloniens, dans un temple de
marbre où jetois représenté par une statue d'or, devant
laquelle on brûloit nuit et jour les plus précieux parfums
de l'Éthiopie : jamais personne n'osa me contredire , sans
être aussitôt puni : on inventoit chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse.
J etois encore jeune et robuste; hélas! que de prospérités
ne me restoit-il pas encore à goûter sur le trône ! mais
une femme que j'aimois, et qui ne m'aimoit pas, m'a bien
fait sentir que je n'étois pas dieu; elle m'a empoisonné:
je ne suis plus rien. On mit hier, avec pompe , mes
cendres dans une urne d'or; on pleura; on s'arracha les
cheveux ; on fit semblant de vouloir se jeter dans les
flammes de mon bûcher pour mourir avec moi ; on va
encore gémir au pied du superbe tombeau où l'on a mis
mes cendres : mais personne ne me regrette, ma mémoire
R2
i3â
TÉLÉMAQUE,
est en horreur même dans ma famille ; et ici-bas je souffre
déja d'horribles traitemens.
Télémaque , touché de ce spectacle , lui dit : Étiez-vous
véritablement heureux pendant votre règne ? sentiezvous cette douce paix, sans laquelle le cœur demeure
toujours serré et flétri au milieu des délices? Non, répondit le Babylonien ; je ne sais même ce que vous voulez
dire. Les sages vantent cette paix comme Tunique bien :
pour moi , je ne l'ai jamais sentie ; mon cœur étoit sans
cesse agité de désirs nouveaux , de crainte et d'espérance.
Je tâchois de m'étourdir moi-même par l 'ébranlement de
mes passions ; j'avois soin d'entretenir cette ivresse pour
la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison
tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui;
toute autre me paroît une fable et un songe : voilà les
biens que je regrette.
En parlant ainsi , le Babylonien pleuroit comme un
homme lâche qui a été amolli par les prospérités , et qui
n'est point accoutumé à supporter constamment un
malheur. Il avoit auprès de lui quelques esclaves qu'on
avoit fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure
les avoit livrés à Caron avec leur roi , et leur avoit donné
une puissance absolue sur ce roi qu'ils avoient servi sur
la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignoient plus
sombre de Nabopharzan ; elles la tenoient enchaînée ,
et lui faisoient les plus cruelles indignités. L'une lui
LIVRE
XVI Iï.
i33
disoit : N'étions- nous pas hommes aussi-bien que toi ?
comment étois-tu assez insensé pour te croire un dieu ?
et ne falloit-il pas te souvenir que tu étois de la race des
autres hommes ? Une autre , pour lui insulter , disoit :
Tu avois raison de ne vouloir pas qu'on te prît pour un
homme ; car tu étois un monstre sans humanité. Une
autre lui disoit : Hé bien ! où sont maintenant tes flatteurs ? tu n'as plus rien à donner, malheureux ! tu ne
peux plus faire aucun mal ; te voilà devenu esclave de
tes esclaves mêmes : les dieux sont lents à faire justice;
mais enfin ils la font.
A ces dures paroles, Nabopharzan se jetoit le visage
contre terre , arrachant ses cheveux dans un excès de
rage et de désespoir. Mais Caron disoit aux esclaves :
Tirez-le par sa chaîne ; relevez-le malgré lui : il n'aura
pas même la consolation de cacher sa honte ; il faut que
toutes les ombres du Styx en soient témoins , pour justifier les dieux qui ont souffert si long -temps que cet
impie régnât sur la terre. Ce n'est encore-là, ô Babylonien !
que le commencement de tes douleurs; prépare -toi à
être jugé par l'inflexible Minos, juge des enfers.
Pendant ce discours du terrible Caron, la barque touchoit déja le rivage de l'empire de Pluton : toutes les
ombres accouroient pour considérer cet homme vivant
qui paroissoit au milieu de ces morts dans la barque ;
mais, dans le moment où Télémaque mit pied à terre ,
134
T. É L É M A Q U El,
elles s'enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que
la moindre clarté du jour dissipe. Caron , montrant au
jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farouches qu'à l'ordinaire , lui dit : Mortel chéri des dieux,
puisqu'il t'est donné d'entrer dans le royaume de la nuit,
inaccessible aux autres vivans , hâte-toi d'aller où les
destins t'appellent; va, par ce chemin sombre, au palais
de Pluton que tu trouveras sur son trône ; il te permettra
d'entrer dans les lieux dont il m'est défendu de te découvrir le secret.
Aussitôt Télémaque s'avance à grands pas : il voit, de
tous côtés, voltiger les ombres, plus nombreuses que
les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer;
et , dans l'agitation de cette multitude infinie , il est saisi
d'une horreur divine , observant le profond silence de
ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête ,
quand il aborde le noir séjour de l'impitoyable Pluton;
il sent ses genoux chancelans ; Ja voix lui manque ; et
c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces paroles :
Vous voyez , ô terrible divinité, le fils du malheureux
Ulysse ; je viens vous demander si mon père est descendu
dans votre empire , ou s'il est encore errant sur la terre.
Pluton étoitsurun trône d'ébène; son visage étoit pâle
et sévère , ses }7 eux creux et étincelans , son iront ridé et
menaçant. La vue d'un homme vivant lui étoit odieuse ,
comme la lumière offense les yeux des animaux qui ont
í
LIVRE
XVIII.
i35
accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant la
nuit. A son côté , paroissoit Proserpine , qui attiroit seule
ses regards, et qui sembloit un peu adoucir son cœur :
elle jouissoit d'une beauté toujours nouvelle; mais elle
paroissoit avoir joint à ses grâces divines je ne sais quoi
de dur et de cruel de son époux.
Au pied du trône, étoit la mort, pâle et dévorante ,
avec sa faux tranchante , qu'elle aiguisoit sans cesse.
Autour d'elle, voioient les noirs soucis; les cruelles défiances ; les vengeances toutes dégouttantes de sang et
couvertes de plaies; les haines injustes; l'avarice qui se
ronge elle-même ; le désespoir qui se déchire de ses
propres mains ; l'ambition forcenée qui renverse tout ;
la trahison qui veut se repaître de sang, et qui ne peut
jouir des maux qu'elle a faits ; l'envie qui verse son venin
mortel autour d'elle , et qui se tourne en rage , dans l'impuissance où elle est de nuire ; l'impiété qui se creuse
elle-même un abyme sans fond, où elle se précipite sans
espérance; les spectres hideux, les fantômes qui représentent les morts pour épouvanter les vivans; les songes
affreux; les insomnies aussi cruelles que les tristes songes.
Toutes ces images funestes environnoient le fier Pluton,
et remplissoient le palais où il habite.
Il répondit àTélémaque d'une voix basse qui fit gémir
le fond de l'Érèbe : Jeune mortel, les destins t'ont fait
violer cet asyle sacré des ombres ; suis ta haute destinée.
i36
TÉLÉMAQUE,
Je ne te dirai point où est ton père ; il suffit que tu sois
libre de le chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre , tu n'as
qu'à parcourir, d'un côté, l'endroit du noir tartare où les
mauvais rois sont punis, de l'autre , les champs élysées
où les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller
d'ici dans les champs élysées , qu'après avoir passé par le
tartare : hâte-toi d'y aller, et de sortir de mon empire.
A i'instant Télémaque semble voler dans ces espaces
vides et immenses , tant il lui tarde de savoir s'il verra
son père, et de s'éloigner de la présence horrible du tyran
qui tient en crainte les vivans et les morts. Il apperçoit
bientôt assez près de lui le noir tartare : il en sortoit une
fumée noire et épaisse, dont l'odeur empestée donneroit
la mort, si elle se répandoit dans la demeure des vivans.
Cette fumée couvroit un fleuve de feu et des tourbillons
de flamme, dont le bruit, semblable à celui des torrens
les plus impétueux, quand ils s'élancent des plus hauts
rochers dans le fond des abymes, faisoit qu'on ne pouvoit rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.
Télémaque , secrètement animé par Minerve , entre
sans crainte dans ce gouffre. D'abord il apperçut un grand
nombre d'hommes qui avoient vécu dans les plus basses
conditions , et qui étoient punis pour avoir cherché les
richesses par des f raudes , des trahisons et des cruautés.
Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites , qui, faisant
semblant d'aimer la religion , s'en étoient servis comme
LIVRE
XVIII.
137
d'un beau prétexte pour contenter leur ambition, et pour
se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avoient
abusé de la vertu même , quoiqu'elle soit le plus grand
don des dieux , étoient punis comme les plus scélérats
de tous les hommes. Les enfans qui avoient égorgé leurs
pères et leurs mères , les épouses qui avoient trempé leurs
mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avoient
livré leur patrie après avoir violé tous les sermens, soufsroient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les
trois juges des enfers l'avoient ainsi voulu; et voici leur
raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas
d'être méchans comme le reste des impies ; ils veulent
encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu,
que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les
dieux, dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute
leur puissance pour se venger de leur insulte.
Auprès de ceux-ci, paroissoient d'autres hommes que
le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance
divine poursuit impitoyablement; ce sont les ingrats, les
menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice, les critiques
malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu , enfin
ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les
connoître à fond , et qui par là ont nui à la réputation des
innocens.
Mais parmi toutes les ingratitudes , celle qui étoit
s.
S
i38
TÉLÉMAQUE,
punie comme la plus noire , c'est celle qui se commet
envers les dieux. Quoi donc ! disoit Minos, on passe pour
un monstre quand on manque de reconnoissanee pour
son père , ou pour un ami de qui on a reçu quelque
secours, et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux,
de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme !
Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père et à la
mère de qui on est né ? Plus tous ces crimes sont impunis
et excusés sur la terre , plus ils sont, dans les enfers,
l'objet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe.
Télémaque voyant les trois juges qui étoient assis , et
qui condamnoient un homme , osa leur demander quels
étoient ses crimes. Aussitôt le condamné , prenant la
parole , s'écria : Je n'ai jamais fait aucun mal ; j'ai mis tout
mon plaisir à faire du bien ; j'ai été magnifique, libéral,
juste, compatissant : que peut-on donc me reprocher?
Alors Minos lui dit : On ne te reproche rien à l'égard des
hommes; mais ne devois -tu pas moins aux hommes
qu'aux dieux ? Quelle est donc cette justice dont tu te
vantes ? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les
hommes, qui ne sont rien; tu as été vertueux : mais tu as
rapporté toute ta vertu à toi-même, et non aux dieux
qui te l'avoient donnée ; car tu voulois jouir du fruit de
ta propre vertu , et te renfermer en toi-même : tu as été
ta divinité. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont
rien fait que pour eux-mêmes, ne peuvent renoncer à
LIVRE
XVIII.
i3 9
leurs droits : tu les as oubliés; ils t'oublieront; ils te livreront à toi-même , puisque tu as voulu être à toi et non pas
à eux. Cherche donc maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. Te voilà à jamais séparé des
hommes auxquels tu as voulu plaire; te voilà seul avec
toi-même qui étois ton idole : apprends qu'il n'y a point
de véritable vertu , sans le respect et l'amour des dieux ,
à qui tout est dû. Ta fausse vertu, qui a long-temps
ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue.
Les hommes , ne jugeant des vices et des vertus que par
ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et
sur le bien et sur le mal : ici une lumière divine renverse
tous leurs jugemens superficiels; elle condamne souvent
ce qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent.
A ces mots , ce philosophe , comme frappé d'un coup
de foudre , ne pouvoit se supporter soi - même. La
complaisance qu'il avoit eue autrefois à contempler sa
modération, son courage, et ses inclinations généreuses,
se change en désespoir. La vue de son propre cœur,
ennemi des dieux, devient son supplice : il se voit, et
ne peut cesser de se voir : il voit la vanité des jugemens
des hommes , auxquels il a voulu plaire dans toutes ses
actions. II se fait une révolution universelle de tout
ce qui est au dedans de lui , comme si on bouleversoit
toutes ses entrailles : il ne se trouve plus le même ; tout
appui lui manque dans son cœur; sa conscience , dont le
S2
i 4o
TÉLÉMAQUE,
témoignage lui avoit été si doux , s'élève contre lui ,
et lui reproche amèrement l'égarement et l'illusion de
toutes ses vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité
pour principe et pour fin : il est troublé, consterné, plein
de honte , de remords et de désespoir. Les furies ne le
tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à
lui-même, et que son propre cœur venge assez les dieux
méprisés. Il cherche les lieux les plus sombres pour se
cacher aux autres morts , ne pouvant se cacher à luimême : il cherche les ténèbres , et ne peut les trouver;
une lumière importune le suit par-tout; par-tout les
rayons perçans de la vérité , vont venger la vérité qu'il a
négligé de suivre. Tout ce qu'il a aimé lui devient odieux,^
comme étant la source de ses maux qui ne peuvent
jamais finir. Il dit en lui-même : Ô insensé ! je n'ai donc
connu, ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même ! non ,
je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aimé Tunique et
véritable bien : tous mes pas ont été des égaremens ; ma
sagesse n etoit que folie ; ma vertu n'étoit qu'un orgueil
impie et aveugle : j 'étois moi-même mon idole.
Enfin Télémaque apperçut les rois qui étoient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D'un côté ,
une furie vengeresse leur présentoit un miroir qui leur
montroit toute la difformité de leurs vices : là ils voyoient
et ne pouvoient s'empêcher de voir leur vanité grossière
et avide des plus ridicules louanges, leur dureté pour les
L I V R E
XVI II.
14 r
hommes dont ils auroient dû faire la félicité , leur insensibilité pour la vertu, leur crainte d'entendre la vérité ,
leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs, leur
inapplication , leur mollesse , leur indolence , leur défiance déplacée, leur faste et leur excessive magnificence
fondée sur la ruine des peuples , leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire parle sang de leurs citoyens,
enfin leur cruauté, qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir de tant de
malheureux. Ils se voyoient sans cesse dans ce miroir;
ils se trouvoient plus horribles et plus monstrueux que
n'est la chimère vaincue par Bellérophon , ni l'hydre de
Lerne abattue par Hercule , ni Cerbère même , quoiqu'il
vomisse , de ses trois gueules béantes , un sang noir et
venimeux qui est capable d'empester toute la race des
mortels vivant sur la terre.
En même temps, d'un autre côté, une autre furie leur
répétoit avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avoient données pendant leur vie , et leur
présentoit un autre miroir, où ils se voyoient tels que
la flatterie les avoit dépeints : l'opposition de ces deux
peintures si contraires , étoit le supplice de leur vanité.
On remarquoit que les plus médians d'entre ces rois
étoient ceux à qui oìi avoit donné les plus magnifiques
louanges pendant leur vie , parce que les médians sont
plus craints que les bons , et qu'ils exigent , sans pudeur ,
142
TÉLÉMAQUE,
les lâches flatteries des poètes et des orateurs de leur
temps.
On les entend gémir dans ces profondes ténèbres , où
ils ne peuvent voir que les insultes et les dérisions qu'ils
ont à souffrir ; ils n'ont rien autour d'eux qui ne les
repousse , qui ne les contredise , qui ne les confonde.
Au lieu que, sur la terre , ils se jouoient de la vie des
hommes , et prétendoient que tout étoit fait pour les
servir-, dans le tartare , ils sont livrés à tous les caprices
de certains esclaves qui leur font sentir à leur tour une
cruelle servitude : ils servent avec douleur , et il ne leur
reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur
captivité ; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus
leurs tyrans impitoyables , comme une enclume est sous
les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les
presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont
Etna.
Là Télémaque apperçut des visages pâles, hideux et
consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels : ils ont horreur d'eux-mêmes , et ils ne peuvent
non plusse délivrer de cette horreur, que de leur propre
nature : ils n'ont point besoin d'autres châtimens de leurs
sautes, que leurs fautes mêmes : ils les voient sans cesse
dans toute leur énormité ; elles se présentent à eux
comme des spectres horribles; elles les poursuivent.
Four s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante
LIVRE
XVIII.
143
que celle qui les a séparés de leurs corps. Dans Le désespoir où ils sont, ils appellent a leur secours une mort qui
puisse éteindre tout sentiment et toute connoissance en
eux ; ils demandent aux abymes de les engloutir, pour
se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les persécute : mais ils sont réservés à la vengeance qui distille
sur eux goutte à goutte, et qui ne tarira jamais. La vérité,
qu'ils ont craint de voir, fait IeUr supplice ; ils la voient,
et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux : sa
vue les perce , les déchire , les arrache à eux-mêmes :
elle est comme la foudre; sans rien détruire au dehors,
elle pénètre jusqu'au fond des entrailles. Semblable à un
métal dans une fournaise ardente , l'ame est comme
fondue par ce feu vengeur : il ne laisse aucune consistance, et il ne consume rien: il dissout jusqu'aux premiers
principes de la vie , et on ne peut mourir. On est arraché
à soi-même; on n'y peut plus trouver ni appui, ni repos
pour un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu'on
a contre soi-même , et par une perte de toute espérance,
qui rend forcené.
Parmi ces objets qui faisoient dresser les cheveux de
Télémaque sur sa tête , il vit plusieurs des anciens rois
de Lydie, qui étoient punis pour avoir préféré les délices
d'une vie molle au travail , qui doit être inséparable de
la royauté pour le soulagement des peuples.
Ces rois se reprochoient les uns aux autres leur
i 44
TÉLÉMAQUE,
aveuglement. L'un disoit à l'autre qui avoit été son fils :
Ne vous avois-je pas recommandé souvent, pendant ma
vieillesse et avant ma mort , de réparer les maux que
j'avois faits par ma négligence ? Le fils répondoit : O
malheureux père ! c'est vous qui m'avez perdu ! c'est
votre exemple qui m'a inspiré le faste , l'orgueil , la volupté , et la dureté pour les hommes ! en vous voyant
régner avec tant de mollesse , et entouré de lâches flatteurs , je me suis accoutumé à aimer la flatterie et les
plaisirs. J'ai cru que le reste des hommes étoit, à 1 égard
des rois , ce que les chevaux et les autres bêtes de charge
sont à -1 égard des hommes , c'est-à-dire , des animaux
dont on ne fait cas, qu'autant qu'ils rendent de services
et qu'ils donnent de commodités. Je lai cru , c'est vous
qui me lavez fait croire ; et maintenant je souffre tant de
maux pour vous avoir imité. A ces reproches, ils ajoutoient les plus affreuses malédictions , et paroissoient
animés de rage pour s'entre-déchirer.
Autour de ces rois, voltigeoient encore , comme des
hibous dans la nuit , les cruels soupçons , les vaines
alarmes , les défiances qui vengent les peuples de la
dureté de leurs rois, la faim insatiable des richesses, la
fausse gloire toujours t) 7 rannique, et la.mollesse lâche
qui redouble tous les maux qu'on souffre, sans pouvoir
jamais donner de solides plaisirs.
On voyoit plusieurs de ces rois sévèrement punis, non
LIVRE
XVIII.
H5
pour les maux qu'ils avoient faits , mais pour les biens
qu'ils auroient dû faire. Tous les crimes des peuples , qui
viennent de la négligence avec laquelle on fait observer
les lois , étoient imputés aux rois , qui ne doivent régner
qu afin que les lois règnent par leur ministère. On leur
imputoit aussi tous les désordres qui viennent du faste,
du luxe, et de tous les autres excès qui jettent les hommes
dans un état violent et dans la tentation de mépriser les
lois pour acquérir du bien. Sur-tout on traitoit rigoureusement les rois qui , au lieu d'être bons et vigilans pasteurs
des peuples, n'avoient songé qu'à ravager le troupeau ,
comme des loups dévorans.
Mais ce qui consterna davantage Télémaque , ce fut
de voir dans cet abyme de ténèbres et de maux, un grand
nombre de rois qui avoient passé sur la terre pour des
rois assez bons : ils avoient été condamnés aux peines du
tartare, pour s'être laissé gouverner par des hommes médians et artificieux. Ils étoient punis pour les maux qu'ils
avoient laissé faire par leur autorité. La plupart de ces
rois n'avoient été ni bons , ni méchans , tant leur foiblesse
avoit été grande ; ils n'avoient jamais craint de ne connoître point la vérité ; ils n'avoient point eu le goût de la
vertu, et n'avoient point mis leur plaisir à faire du bien.
FIN DU LIVRE
D I X - H U I T I È M E.
T
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
DIX-NEUVIÈME.
^2
SOMMAIRE
DU
LIVRE
DIX-NEUVIÈME.
Télémaque entre dans les champs élysées, où il est reconnu par Arcésius son
bisaïeul , qui l'assure qu'Ulysse est vivant , qu'il le reverra à Ithaque , et qu'il y
régnera après lui. Arcésius lui dépeint la félicité dont jouissent les hommes justes,
sur-tout les bons rois qui , pendant leur vie , ont servi les dieux et fait le bonheur
des peuples qu'ils ont gouvernés. II lui fait remarquer que les héros qui ont seulement excellé dans l'art de faire la guerre , sont beaucoup moins heureux dans
un lieu séparé. II donne des instructions à Télémaque : puis celui-ci s'en va pour
rejoindre en diligence le camp des alliés.
LIVRE XIX
Télémci(jue> en fre dans les Champs Elis ces,011 il est
reconnu, par^iense y son jfr'and'-perc, oui l [assures
QIL ' Ulysse est. vivant; qio 'il le reverra
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LIVRE
DIX-NEUVIÈME.
LORSQUE Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit
soulagé , comme si on avoit ôté une montagne de dessus
sa poitrine : il comprit, par ce soulagement, les malheurs
de ceux qui y étoient renfermés sans espérance d'en sortir
jamais. Il étoit effrayé de voir combien les rois étoient
plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. Quoi ! disoit-il , tant de devoirs , tant de périls ,
tant de pièges , tant de difficultés de connoître la vérité
pour se défendre contre les autres et contre soi-même !
enfin tant de tourmens horribles dans les enfers , après
avoir été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte!
O insensé celui qui cherche à régner! Heureux celui qui
se borne à une condition privée et paisible où la vertu
lui est moins difficile !
En faisant ces réflexions, il se troubloit au dedans de
lui-même : il frémit , et tomba dans une consternation
qui lui fît sentir quelque chose du désespoir de ces malheureux qu'il venoit de considérer. Mais , à mesure qu'il
s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de fhorreur
et du désespoir , son courage commença peu à peu à renaître : il respiroit, et entrevoyoit déja de loin la douce
et pure lumière du séjour des héros.
C'est dans ce lieu qu'habitoient tous les bons rois qui
avoient jusqu'alors gouverné sagement les hommes : ils
i5o
TÉLÉMAQUE,
étoient séparés du reste des justes. Comme les méchans
princes souffroient dans le tartare des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une
condition privée ; aussi les bons rois jouissoient dans les
champs élysées d'un bonheur infiniment plus grand que
celui du reste des hommes qui avoient aimé la vertu sur
la terre.
Télémaque s'avança vers ces rois , qui étoient dans
des bocages odoriférans , sur des gazons toujours renaissans et fleuris : mille petits ruisseaux d'une onde pure
arrosoient ces beaux lieux, et y saisoient sentir une délicieuse fraîcheur : un nombre infini d'oiseaux saisoient
résonner ces bocages de leurs doux chants. On voyoit
tout ensemble les fleurs du printemps, qui naissoientsous
les pas , avec les plus riches fruits de l'automne , qui pendoient des arbres. Là, jamais on ne ressentit les ardeurs
de la furieuse canicule : là , jamais les noirs aquilons
n'osèrent souiller, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver.
Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord
d'une dent venimeuse , et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras , ni les jalousies,
ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour
n'y finit point; et la nuit, avec ses sombres voiles, y est
inconnue : une lumière pure et douce se répand autour
des corps de ces hommes justes, et les environne de ses
LIVRE
XIX.
1 5 1
rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point
semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des
misérables mortels , et qui n'est que ténèbres ; c'est plutôt
une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais , que les rayons du soleil
ne pénètrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamais ;
au contraire , elle fortifie les yeux, et porte dans le fond
de lame je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que
les hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux,
et elle y entre ; elle les pénètre , et s'incorpore à eux,
comme les alimens s'incorporent à nous. Ils la voient , ils
la sentent , ils la respirent ; elle fait naître en eux une
source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés
dans cet abyme de délices, comme les poissons dans la
mer; ils ne veulent plus rien : ils ont tout sans rien avoir,
car ce goût de lumière pure appaise la faim de leur
cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés , et leur plénitude
les élève au dessus de tout ce que les hommes vides et
affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les
environnent ne leur sont rien , parce que le comble de
leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun
sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au
dehors; ils sont tels que les dieux, qui, rassasiés de nectar
et d'ambrosie , ne daigneroient pas se nourrir des viandes
grossières qu'on leur présenteroit à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin
i5a
TELEMAQUE,
de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie , la pauvreté,
la douleur, les regrets , les remords , les craintes , les espérances même qui coûtent souvent autant de peines que
les craintes , les divisions , les dégoûts , les dépits , ne
peuvent y avoir aucune entrée.
Les hautes montagnes de Thrace, qui , de leurs fronts
couverts de neige et de glace depuis l'origine du monde,
fendent les nues, seroient renversées de leurs fondemens
posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes
justes ne pourroient pas même être émus : seulement ils
ont pitié des misères qui accablent les hommes vivant
dans le monde ; mais c'est une pitié douce et paisible qui
n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle , une félicité sans fin , une gloire toute divine est
peinte sur leur visage : mais leur joie n'a rien de folâtre ,
ni d'indécent ; c'est une joie douce , noble , pleine de
majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu
qui les transporte : ils sont, sans interruption, à chaque
moment, dans le même saisissement de cœur où est une
mère qui revoit son cher fils qu'elle avoit cru mort ; et
cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit
jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit
un instant, elle est toujours nouvelle pour eux : ils
ont le transport de l'ivresse, sans en avoir le trouble et
l'aveuglement.
Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de
LIVRE
XIX.
i53
ce qu'ils goûtent : ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition
qu'ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes mais
courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre
eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus ,
pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui
les ont conduits , comme par la main , à la vertu, au milieu
de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse
au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux; ils voient, ils goûtent qu'ils
sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Ils
chantent les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix , une seule pensée , un seul
cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux
dans ces araes unies.
Dans ce ravissement divin , les siècles coulent plus
rapidement que les heures parmi les mortels , et cependant mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur
félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils règnent
tous ensemble , non sur des trônes que la main des
hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec
une puissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être
redoutables par une puissance empruntée d'un peuple
vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes dont leclat cache tant de craintes et de noirs
soucis ; les dieux mêmes les ont couronnés de leurs
2.
V
i5
TÉLÉMAQUE,
4
propres mains , avec des couronnes que rien ne peut
flétrir.
Télémaque , qui cherchoit son père , et qui avoit craint
de le trouver dans ces beaux lieux , fut si saisi de ce goût
de paix et de félicité , qu'il eût voulu y trouver Ulysse, et
qu'il s'affligeoit d'être contraint lui-même de retourner
ensuite dans la société des mortels. C'est ici , disoit-il ,
que la véritable vie se trouve ; et la nôtre n'est qu'une
mort. Mais ce qui letonnoit, c'étoit d'avoir vu tant de rois
punis dans le tartare , et d'en voir si peu dans les champs
élysées ; il comprit qu'il y a peu de rois assez fermes et
assez courageux pour résister à leur propre puissance ,
et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent
toutes leurs passions. Ainsi les bons rois sont très-rares;
et la plupart sont si médians, que les dieux ne seroient
pas justes, si, après avoir souffert qu'ils aient abusé de
leur puissance pendant la vie , ils ne les punissoient après
leur mort.
Télémaque, ne voyant point son père Ulysse parmi
tous ces rois , chercha du moins des yeux le divin Laërte,
son grand-père. Pendant qu'il le cherchoit inutilement,
un vieillard vénérable et plein de majesté s'avança vers
lui. Sa vieillesse ne ressembloit point à celle des hommes
que le poids des années accable sur la terre ; on voyoit
seulement qu'il avoit été vieux avant sa mort : c'étoit un
mélange de tout ce que la vieillesse a de grave , avec
LIVRE
XIX.
*
i55
toutes les grâces de la jeunesse ; car les grâces renaissent
même dans les vieillards les plus caducs , au moment où
ils sont introduits dans les champs élysées. Cet homme
s'avançoit avec empressement, et regardoit Télémaque
avec complaisance , comme une personne qui lui étoit
fort chère. Télémaque , qui ne le reconnoissoit point ,
étoit en peine et en suspens.
Je te pardonne , ô mon cher fils , lui dit ce vieillard ,
de ne me point reconnoître ; je suis Arcésius , père de
Laërte. J'avois fini mes jours avant qu'Ulysse , mon petitfîls , partît pour aller au siège de Troie ; alors tu étois
encore un petit enfant entre les bras de ta nourrice. Dèslors j'avois conçu de toi de grandes espérances; elles
n'ont point été trompeuses, puisque je te vois descendu
dans le royaume de Pluton pour chercher, ton père , et
que les dieux te soutiennent dans cette entreprise. Ô
heureux enfant ! les dieux t'aiment et te préparent une
gloire égale à celle de ton père. Ô heureux moi-même
de te revoir ! Cesse de chercher Ulysse en ces lieux ; il
vit encore ; il est réservé pour relever notre maison
dans l'îie d'Ithaque. Laërte même, quoique le poids des
années lait abattu , jouit encore de la lumière , et attend
que son fils revienne pour lui fermer les yeux. Ainsi les
hommes passent comme les fleurs qui s'épanouissent le
matin, et qui, le soir, sont flétries et foulées aux pieds.
Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes
V2
1
1 56
;
TELEMAQUE,
d'un fleuve rapide; rien ne peut arrêter le temps , qui
entraîne après lui tout ce qui paroît le plus immobile.
Toi-même , ô mon fils ! mon cher fils ! toi-même , qui
jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si féconde en
plaisirs , souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleur
qui sera presque aussitôt séchée qu'éclose ; tu te verras
changé insensiblement : les grâces riantes , les doux
plaisirs qui t'accompagnènt, la force, la santé, la joie,
s'évanouiront comme un beau songe ; il ne f en restera
qu'un triste souvenir : la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs , viendra rider ton visage , courber ton
corps, affoiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur
la source de la joie, te dégoûter du présent, te faire
craindre l'avenir, te rendre insensible à tout , excepté à
la douleur.
Ce temps te paroît éloigné : hélas ! tu te trompes, mon
fils ; il se hâte , le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant
de rapidité, n'est pas loin de toi ; et le présent qui s'enfuit,
est déja bien loin, puisqu'il s'anéantit dans le moment
que nous parlons , et ne peut plus se rapprocher. Ne
compte donc jamais, mon fils, sur le présent; mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu, par la
vue de l'avenir. Prepare-toi , par des mœurs pures et par
l'amour de la justice , une place dans l'heureux séjour de
la paix.
Tu reverras enfin bientôt ton père reprendre l'autorité
LIVRE
XIX.
157
dans Ithaque. Tu es né pour régner après lui. Mais, hélas!
ô mon fils , que la royauté est trompeuse ! Quand on la
regarde de loin , on ne voit que grandeur , éclat et délices ; mais de près, tout est épineux. Un particulier peut,
sans déshonneur, mener une vie douce et obscure : un
roi ne peut, sans se déshonorer, préférer une vie douce
et oisive aux fonctions pénibles du gouvernement. II se
doit à tous les hommes qu'il gouverne , et il ne lui est
jamais permis d'être à lui-même; ses moindres fautes
sont d'une conséquence infinie, parce qu'elles causent le
malheur des peuples, et quelquefois pendant plusieurs
siècles : il doit réprimer l'audace des médians, soutenir
l'innocence , dissiper la calomnie. Ce n'est pas assez pour
lui de ne faire aucun mal ; il faut qu'il fasse tous les biens
possibles dont l'état a besoin : ce n'est pas assez de faire
le bien par soi-même , il faut encore empêcher tous les
maux que les autres feroient s'ils n'étoient retenus. Crains
donc , mon fils , crains une condition si périlleuse : armetoi de courage contre toi-même, contre tes passions., et
contre les flatteurs.
En disant ces paroles, Arcésius paroissoit animé d'un
feu divin , et montroit à Télémaque un visage plein de
compassion pour les maux qui accompagnent la royauté.
Quand elle est prise , disoit-il , pour se contenter soimême, c'est une monstrueuse tyrannie : quand elle est
prise pour remplir ses devoirs , et pour conduire un
1 58
'
TÉLÉMAQUE,
peuple innombrable comme un père conduit ses enfans,
c'est une servitude accablante qui demande un courage
et une patience héroïques. Aussi est-il certain que ceux
qui ont régné avec une sincère vertu, possèdent ici tout
ce que. la puissance des dieux peut donner pour rendre
une félicité complette.
Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte , ses paroles
entroient jusqu'au fond du cœur de Télémaque ; elles
s'y gravoient comme un habile ouvrier, avec son burin ,
grave sur l'airain les figures ineffaçables qu'il veut montrer aux yeux de la plus reculée postérité. Ces sages
paroles étoient comme une flamme subtile qui pénétroit
dans les entrailles du jeune Télémaque ; il se sentoit
ému et embrasé; je ne sais quoi de divin sembloit fondre
son cœur au dedans de lui. Ce qu'il portoit dans la partie
la plus intime de lui-même, le consumoit sécrètement ;
il ne pouvoit, ni le contenir, ni le supporter, ni résister
à une si violente impression : c'étoit un sentiment vif et
délicieux , qui étoit mêlé d'un tourment capable d'arracher la vie.
Ensuite Télémaque commença à respirer plus librement. Il reconnut dans le visage d'Arcésius une grande
ressemblance avec Laërte : il croyoit même se ressouvenir confusément d'avoir vu en Ulysse , son père , des
traits de cette même ressemblance, lorsqu'Ulysse partit
pour le siège de Troie.
LIVRE
XIX.
i5 9
Ce ressouvenir attendrît son cœur ; des larmes douces
et mêlées de joie, coulèrent de ses yenx. Il voulut embrasser une personne si chère ; plusieurs fois il l'essaya
inutilement : cette ombre vaine échappa à ses embrassemens, comme un songe trompeur se dérobe à l'homme
qui croit en jouir; tantôt la bouche altérée de cet homme
dormant poursuit une eau fugitive ; tantôt ses lèvres
s'agitent pour former des paroles que sa langue engourdie ne peut proférer; ses mains s'étendent avec effort,
et ne prennent rien : ainsi Télémaque ne peut contenter
sa tendresse ; il voit Arcésius , il l'entend , il lui parle ,
il ne peut le toucher. Enfin il lui demande qui sont ces
hommes qu'il voit autour de lui.
Tu vois , mon fils , lui répondit le sage vieillard , les
hommes qui ont été l'ornement de leur siècle, la gloire et
le bonheur du genre humain. Tu vois le petit nombre de
rois qui ont été dignes de l'être , et qui ont fait avec fidélité
la fonction des dieux sur la terre. Ces autres que tu vois
assez près d'eux, mais séparés par ce petit nuage, ont une
gloire beaucoup moindre : ce sont des héros , à la vérité;
mais la récompense de leur valeur et de leurs expéditions militaires ne peut être comparée avec celle des rois
sages , justes et bienfaisans.
Parmi ces héros, tu vois Thésée, qui a le visage un peu
triste : il a ressenti le malheur d'être trop crédule pour
une femme artificieuse , et il est encore affligé d'avoir si
i6o
TÉLÉMAQUE,
injustement demandé à Neptune la mort cruelle de son
fils Hippolyte : heureux ! s'il n'eût point été si prompt et
si facile à irriter. Tu vois aussi Achille appuyé sur sa lance
à cause de cette blessure qu'il reçut au talon , de la main
du lâche Pâris , et qui finit sa vie. S'il eût été aussi sage ,
juste et modéré , qu'il étoit intrépide , les dieux lui auroient accordé un long règne ; mais ils ont eu pitié des
Phthiotes et desDolopes, sur lesquels il devoit naturellement régner après Pélée : ils n'ont pas voulu livrer tant
de peuples à la merci d'un homme fougueux, plus facile
à irriter que la mer la plus orageuse. Les Parques ont
accourci le fil. de ses jours, et il a été comme une fleur à
peine éclose , que le tranchant de la charrue coupe , et
qui tombe avant la fin du jour.où on l'avoitvue naître.
Les dieux n'ont voulu s'en servir que comme des torrens
et des tempêtes pour punir les hommes de leurs crimes;
ils ont fait servir Achille à abattre les murs de Troie, pour
venger le parjure de Laomédon et les injustes amours de
Pâris. Après avoir employé ainsi cet instrument de leurs
vengeances , ils se sont appaisés , et ils ont refusé aux
larmes de Thétis de laisser plus long-temps sur la terre
ce jeune héros, qui n'y étoit propre qu'à troubler les
hommes , qu'à renverser les villes et les royaumes.
Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche ? c'est
Ajax, fils de Télamon et cousin d'Achille. Tu n'ignores
pas sans doute quelle fut sa gloire dans les combats.
LIVRE
XIX.
16 1
Après la mort d'Achille, il prétendit qu'on ne pouvoit
donner ses armes à nul autre qu'à lui ; ton père ne crut
pas les lui devoir céder : les Grecs jugèrent en faveur
d'Ulysse. Ajax se tua de désespoir; l'indignation et la
fureur sont encore peintes sur son visage. N'approche
pas de lui, mon fils, car il croiroit que tu voudrois lui
insulter dans son malheur; et il est juste de le plaindre :
ne remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine , et
qu'il entre brusquement dans ce sombre bocage , parce
que nous lui sommes odieux? Tu vois, de cet autre côté,
Hector, qui eût été invincible , si le fils de Thétis n'eût
point été au monde dans le même temps. Mais voilà
Agamemnon qui passe , et qui porte encore sur lui les
marques de la perfidie de Clytemnestre. O mon fils ! je
frémis en pensant aux malheurs de cette famille de simple Tantale. La division des deux frères Atrée et Thyeste
a rempli cette maison d'horreur et de sang. Hélas ! combien un crime en attire d'autres ! Agamemnon, revenant,
à la tête des Grecs, du siège de Troie, n'a pas eu le temps
de jouir en paix de la gloire qu'il avoit acquise : telle est
la destinée de presque tous les conquérans. Tous ces
hommes que tu vois , ont été redoutables dans la guerre ;
mais ils n'ont point été aimables et vertueux : aussi ne
sont - ils que dans la seconde demeure des champs
élysées.
Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice , et ont aimé
2.
X
i6a
TÉLÉMAQUE,
leurs peuples : ils sont les amis des dieux. Pendant
qu'Achille et Agamemnon , pleins de leurs querelles et
de leurs combats , conservent encore ici leurs peines et
leurs défauts naturels; pendant qu'ils regrettent en vain
la vie qu'ils ont perdue , et qu'ils s'affligent de n'être plus
que des ombres impuissantes et vaines : ces rois justes ,
étant purifiés par la lumière divine dont ils sont nourris ,
n'ont plus rien à désirer pour leur bonheur. Ils regardent
avec compassion les inquiétudes des mortels ; et les plus
grandes affaires qui agitent les hommes ambitieux, leur
paroissent comme des jeux d'enfans : leurs cœurs sont
rassasiés de la vérité et de la vertu , qu'ils puisent dans la
source. Ils n'ont plus rien à souffrir , ni d'autrui , ni d'euxmêmes ; plus de désirs , plus de besoins , plus de crainte:
tout est fini pour eux , excepté leur joie qui ne peut finir.
Considère , mon fils , cet ancien roi Inachus qui fonda
le royaume d'Argos. Tu le vois avec cette vieillesse si
douce et si majestueuse : les fleurs naissent sous ses pas:
sa démarche légère ressemble au vol d'un oiseau : il tient
dans sa main une lyre d'ivoire ; et dans un transport
éternel , il chante les merveilles des dieux. Il sort de son
cœur et de sa bouche un parfum exquis ; l'harmonie de
sa lyre et de sa voix raviroit les hommes et les dieux.
Il est ainsi récompensé pour avoir aimé le peuple qu'il
assembla dans l'enceinte de ses nouveaux murs, et auquel
il donna des lois.
LIVRE
XIX.
i63
De l'autre côté , tu peux voir , entre ces myrtes , Cécrops , égyptien , qui , le premier , régna dans Athènes ,
ville consacrée à la sage déesse dont elle porte le nom.
Cécrops apportant des lois utiles de l'Égypte , qui a été
pour la Grèce la source des lettres et des bonnes mœurs,
adoucit les naturels farouches des bourgs de l'Attique,et
les unit par les liens de la société. Il fut juste , humain ,
compatissant : il laissa les peuples dans l'abondance , et
sa famille dans la médiocrité , ne voulant point que ses
enfans eussent l'autorité après lui, parce qu'il jugeoit que
d'autres en étoient plus dignes.
Il faut que je te montre aussi, dans cette petite vallée,
Ericthon , qui inventa l'usage de l'argent pour la monnoie :
il le fit en vue de faciliter le commerce entre les îles de
la Grèce ; mais il prévit l'inconvénient attaché à cette
invention. Appliquez-vous, disoit-il à tous les peuples,
à multiplier chez vous les richesses naturelles , qui sont
les véritables : cultivez la terre pour avoir une grande
abondance de blé, de vin , d'huile et de fruits ; ayez des
troupeaux innombrables qui vous nourrissent de leur
lait, et qui vous couvrent de leur laine : par-là vous vous
mettrez en état de ne craindre jamais la pauvreté. Plus
vous aurez d'enfans , plus vous serez riches , pourvu que
vous les rendiez laborieux ; car la terre est inépuisable ,
et elle augmente sa fécondité à proportion du nombre
de ses habitans qui ont soin de la cultiver; elle les paie
X2
164
TÉLÉMAQUE,
tous libéralement de leur peine, au lieu qu'elle se rend
avare et ingrat e pour ceux qui la cultivent négligemment.
Attachez- vous donc principalement aux véritables richesses qui satisfont aux vrais besoins de fhomme. Pour
l'argent monnoyé, il ne faut en faire aucun cas, qu'autant
qu'il est nécessaire ou pour les guerres inévitables qu'on
a à soutenir au dehors, ou pour le commerce des marchandises nécessaires qui manquent dans votre pays ;
encore seroit-il à souhaiter qu'on laissât tomber le commerce à l'égard de toutes les choses qui ne servent qu'à
entretenir le luxe, la vanité et la mollesse.
Le sage Ericthon disoit souvent : Je crains bien, mes
enfans , de vous avoir fait un présent funeste, en vous
donnant l'invention de la monnoie. Je prévois qu'elle excitera l'avarice , l'ambition , le faste ; qu'elle entretiendra
une infinité d'arts pernicieux qui ne vont qu'à amollir et
qu'à corrompre les mœurs ; qu'elle vous dégoûtera de
fheureuse simplicité qui fait tout le repos et toute la
sûreté de la vie; qu'enfin elle vous fera mépriser l'agriculture, qui est le fondement de la vie humaine , et la
source de tous les vrais biens : mais les dieux me sont
témoins que j'ai eu le cœur pur en vous donnant cette
invention utile en elle-même. Enfin quand Ericthon apperçut que l'argent corrompoit les peuples , comme il
l'avoit prévu , il se retira de douleur sur une montagne
sauvage , où il vécut pauvre et éloigné des hommes
LIVRE
XIX.
i65
jusqu'à une extrême vieillesse , sans vouloir se mêler du
gouvernement des villes.
Peu de temps après lui , on vit paroître dans la Grèce
le fameux Triptolême , à qui Cérès avoit enseigné l'art de
cultiver les terres, et de les couvrir tous les ans d'une
moisson dorée. Ce n'est pas que les hommes ne connussent déja le blé, et la manière de le multiplier en le
semant : mais ils ignoroient la perfection du labourage ;
et Triptolême, envoyé par Cérès, vint, la charrue en
main, offrir les dons de la déesse à tous les peuples qui
auroient assez de courage pour vaincre leur paresse naturelle , et pour s'adonner à un travail assidu. Bientôt
Triptolême apprit aux Grecs à fendre la terre et à la fertiliser en déchirant son sein : bientôt les moissonneurs
ardens et infatigables firent tomber sous leurs faucilles
tranchantes tous les jaunes épis qui couvroient les campagnes. Les peuples, même sauvages et farouches , qui
couroient épars çà et là dans les forêts d'Épire et d'Étolie
pour se nourrir de glands, adoucirent leurs mœurs, et se
soumirent à des lois quand ils eurent appris à faire croître
des moissons et à se nourrir de pain.
Triptolême fit sentir aux Grecs le plaisir qu'il y a à ne
devoir ses richesses qu'à son travail, et à trouver dans
son champ tout ce qu'il faut pour rendre la vie commode
et heureuse. Cette abondance si simple et si innocente,
qui est attachée à l'agriculture, les fit souvenir des sages
1 66
TÉLÉMAQUE,
conseils d'Érichton ; ils méprisèrent l'argent et toutes les
richesses artificielles, qui ne sont richesses que par l'imagination des hommes , qui les tentent de chercher des
plaisirs dangereux, et qui les détournent du travail , où
ils trouveroient tous les biens réels avec des mœurs
pures dans une pleine liberté. On comprit donc qu'un
champ fertile et bien cultivé, est le vrai trésor d'une famille assez sage pour vouloir vivre frugalement comme
ses pères ont vécu. Heureux les Grecs , s'ils étoient demeurés fermes dans ces maximes si propres à les rendre
puissans , libres , heureux , et dignes de l'être par une
solide vertu ! Mais , hélas ! ils commencent à admirer les.
fausses richesses , ils négligent peu à peu les vraies , et ils
dégénèrent de cette merveilleuse simplicité.
Ô mon fils , tu régneras un jour : alors souviens-toi de
ramener les hommes à l'agriculture , d'honorer cet art,
de soulager ceux qui s'y appliquent, et de ne souffrir
point que les hommes vivent ni oisifs , ni occupés à des
arts qui entretiennent le luxe et la mollesse. Ces deux
hommes , qui ont été si sages sur la terre , sont ici chéris
des dieux. Remarque, mon fils , que leur gloire surpasse
autant celle d'Achille et des autres héros qui n'ont excellé
que dans les combats, qu'un doux printemps est au dessus
de l'hiver glacé , et que la lumière du soleil est plus éclatante que celle de la lune.
Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte , il apperçut
LIVRE
XIX.
167
que Télémaque avoit toujours les yeux arrêtés du côté
d'un petit bois de lauriers , et d'un ruisseau bordé de
violettes, de roses, de lis et de plusieurs autres fleurs
odoriférantes , dont les. vives couleurs ressembloient à
celles d'Iris , quand elle descend du ciel sur la terre pour
annoncer à quelque mortel les ordres des dieux. C'étoit
le grand roi Sésostris que Télémaque reconnut dans ce
beau lieu; il étoit mille fois plus majestueux qu'il ne
l'avoit jamais été sur son trône d'Égypte. Des rayons
d'une lumière douce sortoient de ses yeux , et ceux de
Télémaque en étoient éblouis. A le voir, on eût cru qu'il
étoit enivré de nectar, tant l'esprit divin l'avoit mis dans
un transport au dessus de la raison humaine, pour récompenser ses vertus.
Télémaque dit à Arcésius : Je reconnois , ô mon père!
Sésostris , ce sage roi d'Égypte , que j'y ai vu il n'y a pas
long-temps.
Le voilà, répondit Arcésius, et tu vois, par son exemple,
combien les dieux sont magnifiques à récompenser les
bons rois : mais il faut que tu saches que toute cette
félicité n'est rien en comparaison de celle qui lui étoit
destinée , si une trop grande prospérité ne lui eût fait
oublier les règles de la modération et de la justice. La
passion de rabaisser l'orgueil et l'insolence des Tyriens
l'engagea à prendre leur ville. Cette conquête lui donna
le désir d'en faire d'autres; il se laissa séduire parla vaine
i68
T É L É M A Q U E,
gloire des conquérans; il subjugua, ou, pour mieux dire,
il ravagea toute l'Asie. A son retour en Égypte , il trouva
que son frère s'étoit emparé de la royauté, et avoit altéré,
par un gouvernement injuste, les meilleures lois du pays.
Ainsi ses grandes conquêtes ne servirent qu'à troubler
son royaume. Mais ce qui le rendit plus inexcusable ,
c'est qu'il fut enivré de sa propre gloire : il fit atteler à un
char les plus superbes d'entre les rois qu'il avoit vaincus.
Dans la suite , il reconnut sa faute , et eut honte d'avoir
été si inhumain. Tel fut le fruit de ses victoires. Voilà ce
que les conquérans font contre leurs états et contre
eux-mêmes, en voulant usurper ceux de leurs voisins.
Voilà ce qui fit déchoir un roi d'ailleurs si juste et si bienfaisant; et c'est ce qui diminue la gloire que les dieux lui
avoient préparée.
Ne vois-tu pas cet autre , ô mon fils ! dont la blessure
paroît si éclatante ? C'est un roi de Carie , nommé Dioclides, qui se dévoua pour son peuple dans une bataille,
parce que l'oracle avoit dit que, dans la guerre des Cariens et des Lyciens, la nation dont le roi périroit seroit
victorieuse.
Considère cet autre; c'est un sage législateur, qui,
ayant donné à sa nation des lois propres à les rendre bons
et heureux, leur fît jurer qu'ils ne violeroient jamais aucune de ces lois pendant son absence : après quoi il partit,
s'exila lui-même de sa patrie , et mourut pauvre dans une
LIVRE
XIX.
169
terre étrangère , pour obliger son peuple , par son serment, à garder à jamais des lois si utiles.
Cet autre que tu vois est Eunésyme , roi des Pyliens ,
et un des ancêtres du sage Nestor. Dans une peste qui
ravagea la terre, et qui couvroit de nouvelles ombres les
bords de l'Achéron , il demanda aux dieux d'appaiser
leur colère en payant , par sa mort , pour tant de milliers
d'hommes innocens. Les dieux l'exaucèrent, et lui firent
trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre
ne sont que de vaines ombres.
Ce vieillard que tu vois couronné de fleurs , est le fameux Bélus : il régna en Égypte ; et il épousa Anchinoé ,
fille du dieu Nilus, qui cache la source de ses eaux , et
qui enrichit les terres qu'il arrose par ses inondations. Il
eut deux fils; Danaiis, dont tu sais l'histoire ; et Égyptus,
qui donna son nom à ce beau royaume. Bélus se croyoit
plus riche par l'abondance où il mettoit son peuple , et
par l'amour de ses sujets pour lui, que par tous les tributs
qu'il auroit pu leur imposer.
Ces hommes que tu crois morts, vivent, mon fils ; et
c'est la vie qu'on traîne misérablement sur la terre , qui
n'est qu'une mort : les noms seulement sont changés.
Plaise aux dieux de te rendre assez bon pour mériter cette
vie heureuse que rien ne peut plus finir, ni troubler!
Hâte-toi, il en est temps, d'aller chercher ton père. Avant
que de le trouver, hélas ! que tu verras répandre de sang!
2.
Y
i 7o
TÉLÉMAQUE, LIVRE XIX.
mais quelle gloire t'attend dans les campagnes de l'Hespérie ! Souviens-toi des conseils du sage Mentor: pourvu
que tu les suives , ton nom sera grand parmi tous les
peuples et dans tous les siècles.
Il dit ; et aussitôt il conduisit Télémaque vers la porte
d'ivoire par où l'on peut sortir du ténébreux empire de
Pluton. Télémaque , les larmes aux yeux, le quitta sans
pouvoir l'embrasser ; et , sortant de ces sombres lieux , il
retourna en diligence vers le camp des alliés, après avoir
rejoint sur le chemin les deux jeunes Crétois quil'avoient
accompagné jusqu'auprès de la caverne, et qui n'espéroient plus de le revoir.
FIN
DU
LIVRE
DIX- NEUVIÈME.
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
VINGTIÈME.
Y2
SOMMAIRE
DU
LIVRE
VINGTIÈME.
Dans une assemblée des chefs, Télémaque fait prévaloir son avis pour ne pas
surprendre Venuse, laissée, par les deux partis, en dépôt aux Lucaniens. II fait
voir sa sagesse à l'occasion de deux transfuges , dont l'un , nommé Acante , avoit
entrepris de l'empoisonner : l'autre , nommé Dioscore , offroit aux alliés la tête
d'Adraste. Dans le combat qui s'engage ensuite , Télémaque porte la mort partout où il va pour trouver Adraste ; et ce roi , qui le cherche aussi , rencontre et
tue Pisistrate, fils de Nestor. Philoctète survient ; et, dans le temps où il va percer
Adraste, il est blessé lui-même, et obligé de se retirer du combat. Télémaque
court aux cris de ses alliés , dont Adraste fait un carnage horrible. II combat cet
ennemi , et Lui donne la vie à des conditions qu'il lui impose. Adraste , relevé ,
veut surprendre Télémaque; celui-ci le saisit une seconde fois, et lui ôte la vie.
LIVRE XX
Dan s une assemblée, des Chefs , TélémacjueAuib,
prévalait' son avis,pour ne pas surprendre J/e/iuse ,
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vie J .
LIVRE
VINGTIÈME.
CEPENDANT les chefs de l'armée s'assemblèrent pour
délibérer s'il falloit s'emparer de Venuse. C'étoit une ville
sorte qu'Adraste avoit autrefois usurpée sur ses voisins ,
les Apuliens Peucètes. Ceux-ci étoient entrés contre lui
dans la ligue pour demander justice sur cette invasion.
Adraste, pour les appaiser, avoit mis cette ville en dépôt
entre les mains des Lucaniens ; mais il avoit corrompu par
argent , et la garnison lucanienne , et celui qui la commandoit : de manière que les Lucaniens avoient moins
d'autorité efFective que lui dans Venuse ; et les Apuliens,
qui avoient consenti que la garnison lucanienne gardât
Venuse , avoient été trompés dans cette négociation.
Un citoyen de Venuse , nommé Démophante , avoit
offert secrètement aux alliés de leur livrer la nuit une des
portes de la ville. Cet avantage étoit d'autant plus grand,
qu'Adraste avoit mis toutes ses provisions de guerre et
de bouche dans un château voisin de Venuse , qui ne
pouvoit se défendre si Venuse étoit prise. Philoctète et
Nestor avoient déja opiné qu'il falloit profiter d'une si
heureuse occasion. Tous les chefs , entraînés par leur
autorité, et éblouis par futilité d'une si facile entreprise ,
applaudissoient à ce sentiment : mais Télémaque, à son
retour, fit les derniers efforts pour les en détourner.
Je n'ignore pas , leur dit-il , que si jamais un homme a
Í
i 74
TÉLÉMAQUE,
mérité d'être surpris et trompé , c'est Adraste , lui qui
a si souvent trompé tout le monde. Je vois bien qu'en
surprenant Venuse , vous ne seriez que vous mettre en
possession d'une ville qui vous appartient , puisqu'elle
est aux Apuliens , qui sont un des peuples de votre ligue.
J'avoue que vous le pourriez faire avec d'autant plus
d'apparence de raison, qu'Adraste, qui a mis cette ville
en dépôt , a corrompu le commandant et la garnison ,
pour y entrer quand il le jugera à propos. Enfin je comprends-, comme vous, que, si vous preniez Venuse, vous
seriez dès le lendemain maîtres du château où sont tous
les préparatifs de guerre qu'Adraste y a assemblés , et
qu'ainsi vous finiriez en deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas mieux périr, que vaincre par
de tels moyens ? Faut-il repousser la fraude par la fraude ?
Sera-t-il dit que tant de rois ligués pour punir l'impie
Adraste de ses tromperies, seront trompeurs comme lui?
S'il nous est permis de faire comme Adraste , il n'est pas
coupable , et nous avons tort de vouloir le punir. Quoi !
l'Hespérie entière, soutenue de tant de colonies grecques
et des héros revenus du siège de Troie , n'a-t-elle point
d'autres armes contre la perfidie et les parjures d'Adraste,
que la perfidie et le parjure ?
Vous avez juré , par les choses les plus sacrées , que
vous laisseriez Venuse en dépôt dans les mains desLuca-,
niens. La garnison lucanienne, dites-vous, est corrompue
BRE xx.
N?I.
,,pt(l
LIVRE
XX.
i 75
par l'argent d'Adraste ; j e le crois comme vous : mais cette
garnison est toujours à la solde des Lucaniens ; elle n'a
point refusé de leur obéir; elle a gardé, du moins en apparence , la neutralité. Adraste ni les siens ne sont jamais
entrés dans Venuse : le traité subsiste ; votre serment n'est
pas oublié des dieux. Ne gardera-t-on les paroles données , que quand on manquera de prétextes plausibles
pour les violer ? Ne sera-t-on fidèle et religieux pour les
sermens , que quand on n'aura rien à gagner en violant
sa foi ? Si l'amour de la vertu et la crainte des dieux ne
vous touchent plus , au moins soyez touchés de votre réputation et de votre intérêt. Si'vous montrez aux hommes
cet exemple pernicieux de manquer de parole , et de
violer votre serment pour terminer une guerre , quelles
guerres n'exciterez-vous point par cette conduite impie ?
quel voisin ne sera pas contraint de craindre tout de
vous, et de vous détester? qui pourra désormais , dans
les nécessités les plus pressantes , se fier à vous ? Quelle
sûreté pourrez -vous donner quand vous voudrez être
sincères , et qu'il vous importera de persuader à vos voisins votre sincérité ? Sera-ce un traité solennel ? vous en
aurez foulé un aux pieds. Sera-ce un serment? eh ! ne
saura-t-on pas que vous comptez les dieux pour rien,
quand vous espérez tirer du parjure quelque avantage?
La paix n'aura donc pas plus de sûreté que la guerre à
votre égard. Tout ce qui viendra de vous sera reçu
176
TÉLÉMAQUE,
comme une guerre, ou feinte, ou déclarée: vous serez les
ennemis perpétuels de tous ceux qui auront le malheur
d'être vos voisins : toutes les affaires qui demandent de
la réputation de probité et de la confiance , vous deviendront impossibles : vous naurez plus de ressource
pour faire croire ce que vous promettrez.
Voici, aj outa Télémaque , un motif encore plus pressant
qui doit vous frapper, s'il vous reste quelque sentiment
de probité et quelque prévovance sur vos intérêts : c'est
qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans toute
votre ligue , et va la ruiner; votre parjure va faire triompher Adraste.
A ces paroles , toute l'assemblée émue lui demanda
comment il osoit dire qu'une action qui donneroit une
victoire certaine à la ligue, pouvoit la ruiner.
Comment, leur répondit-il, pourrez-vous vous confier
les uns aux autres , si une fois vous rompez l'unique lien
de la société et de la confiance, qui est la bonne foi ? Après
que vous aurez posé pour maxime qu'on peut violer les
règles de la probité et de la fidélité pour un grand intérêt, qui d'entre vous pourra se fier à un autre , quand cet
autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer
de parole et à le tromper ? Où en serez-vous? Quel est
celui d'entre vous qui ne voudra point prévenir les artifices de son voisin par les siens ? Que devient une ligue
de tant de peuples, lorsqu'ils sont convenus entre eux ,
LIVRE
XX.
177
par une délibération commune , qu'il est permis de surprendre son voisin , et de violer la foi donnée ? Quelle
sera votre défiance mutuelle, votre division, votre ardeur
à vous détruire les uns les autres ! Adraste n'aura plus
besoin de vous attaquer; vous vous déchirerez assez vousmêmes ; vous justifierez ses perfidies.
O rois sages et magnanimes ! ô vous qui commandez
avec tant d'expérience sur des peuples innombrables, ne
dédaignez pas d'écouter les conseils d'un jeune homme.
Si vous tombiez dans les plus affreuses extrémités où la
guerre précipite quelquefois les hommes, il faudroit vous
relever par votre vigilance et par les efforts de votre
vertu ; car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. Mais
si vous aviez une fois rompu la barrière de l'honneur et
de la bonne foi, cette perte est irréparable: vous ne pourriez plus ni rétablir la confiance nécessaire au succès de
toutes les affaires importantes, ni ramener les hommes
aux principes de la vertu , après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que craignez-vous ? N'avez-vous pas
assez de courage pour vaincre sans tromper? Votre vertu,
jointe aux forces de tant de peuples , ne vous suffit-elle
pas ? Combattons , mourons s'il le faut , plutôt que de
vaincre si indignement. Adraste, l'impie Adraste est dans
nos mains , pourvu que nous avons horreur d'imiter sa
lâcheté et sa mauvaise foi.
Lorsque Télémaque acheva ce discours, il sentit que
2.
Z
i 78
T É L É M A Q U E,
la douce persuasion avoit coulé de ses lèvres , et avoit
passé jusqu'au fond des coeurs. 11 remarqua un profond
silence dans l'assemblée ; chacun pensoit , non à lui, ni
aux grâces de ses paroles , mais à la force de la vérité
qui se faisoit sentir dans la suite de son raisonnement :
l'étonnement étoit peint sur les visages. Enfin on entendit un murmure sourd qui se répandoit peu à peu dans
l'assemblée : les uns regardoient les autres, et n'osoient
parler les premiers ; on attendoit que les chefs de farinée se déclarassent , et chacun avoit de la peine à
retenir ses sentimens. Enfin le grave Nestor prononça
ces paroles :
Digne fils d'Ulysse , les dieux vous ont fait parler ; et
Minerve, qui a tant de fois inspiré votre père , a mis dans
votre cœur le conseil sage et généreux que vous avez
donné. Je ne regarde point votre jeunesse ; je ne considère que Minerve dans tout ce que vous venez de dire.
Vous avez parlé pour la vertu : sans elle les plus grands
avantages sont de vraies pertes; sans elle on s'attire bientôt la vengeance de ses ennemis, ladéfìance de ses alliés,
l'horreur de tous les gens de bien , et la juste colère des
dieux. Laissons donc Venuse entre les mains des Lucaniens, et ne songeons plus qu'à vaincre Adraste par notre
courage.
Il dit : et toute l'assemblée applaudit à ses sages paroles ; mais, en applaudissant, chacun, étonné, tournoit
LIVRE
XX.
179
les veux vers le fils d'Ulysse , et on croyoit voir reluire en
lui la sagesse de Minerve qui l'inspiroit.
Il s'éleva bientôt une autre question dans le conseil
des rois , où il n'acquit pas moins de gloire. Adraste ,
toujours cruel et perfide, envoya dans le camp un transfuge nommé Acante , qui devoit empoisonner les plus
illustres chefs de l'armée : sur-tout il avoit ordre de ne
rien épargner pour faire mourir le jeune Télémaque ,
qui étoit déja la terreur des Dauniens. Télémaque, qui
avoit trop de courage et de candeur pour être enclin
à la défiance , reçut sans peine avec amitié ce malheureux , qui avoit vu Ulysse en Sicile, et qui lui racontoit
les aventures de ce héros. Il le nourrissoit , et tâchoit
de le consoler dans son malheur ; car Acante se plaignoit d'avoir été trompé et traité indignement par
Adraste. Mais c'étoit nourrir et réchauffer dans son sein
une vipère venimeuse toute prête à faire une blessure
mortelle.
On surprit un autre transfuge , nommé Arion , qu'Acante envoyoit vers Adraste pour lui apprendre l'état du
camp des alliés, et pour lui assurer qu'il empoisonneroit
le lendemain les principaux rois avec Télémaque, dans
un festin que celui-ci leur devoit donner. Arion, pris ,
avoua sa trahison. On soupçonna qu'il étoit d'intelligence
avec Acante , parce qu'ils étoient bons amis : mais Acante ,
profondément dissimulé et intrépide , se défendoit avec
180
TÉLÉMAQUE,
tant d'art, qu'on ne pouvoit le convaincre , ni découvrir
le fond de la conjuration.
Plusieurs des rois surent d'avis qu'il falloit , dans le
doute , sacrifier Acante à la sûreté publique. Il faut, disoient-ils , le faire mourir : la vie d'un seul homme n'est
rien quand il s'agit d'assurer celle de tant de rois. Qu'importe qu'un innocent périsse, quand il s'agit de conserver
ceux qui représentent les dieux au milieu des hommes ?
Quelle maxime inhumaine ! quelle politique barbare !
répondit Télémaque. Quoi ! vous êtes si prodigues du
sang humain , ô vous qui êtes établis les pasteurs des
hommes, et qui ne commandez sur eux que pour les conserver, comme un pasteur conserve son troupeau ! Vous
êtes donc des loups cruels , et non pas des pasteurs ; du
moins vous n'êtes pasteurs que pour tondre et pour égorger le troupeau, au lieu de le conduire dans les pâturages.
Selon vous , on est coupable dès qu'on est accusé ; un
soupçon mérite la mort : les innocens sont à la merci des
envieux et des calomniateurs ; et, à mesure que la défiance tyrannique croîtra dans vos cœurs, il faudra aussi
vous égorger plus de victimes.
Télémaque disoit ces paroles avec une autorité et une
véhémence qui entraînoient les cœurs, et qui couvroient
de honte les auteurs d'un si lâche conseil. Ensuite , se radoucissant, il leur dit: Pour moi, je n'aime pas assez la
vie pour vouloir vivre à ce prix; j'aime mieux qu'Acante
s
LIVRE
XX.
18 1
soit méchant que si je Tétois, et qu'il m'arrache la vie par
une trahison , que si , dans le doute | je le faisois moimême périr injustement. Mais écoutez , ô vous qui , étant
établis rois , c'est-à-dire juges des peuples , devez savoir
juger les hommes avec justice, prudence et modération ;
laissez-moi interroger Acante en votre présence.
Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce
avec Arion ; il le presse sur une infinité de circonstances.
II fait semblant plusieurs fois de le renvoyer à Adraste ,
comme un transfuge digne d'être puni, pour observer s'il
auroit peur d'être ainsi renvoyé , ou non : mais le visage
-et la voix d'Acante demeurèrent tranquilles. Enfin, ne
pouvant tirer la vérité du fond de son cœur , il lui dit :
Donnez-moi votre anneau , je veux l'envoyer à Adraste,
A cette demande de son anneau , Acante pâlit , il fut
embarrassé. Télémaque, dont les yeux étoient toujours
attachés sur lui , s'en apperçut ; il prit cet anneau. Je m'en
vais , lui dit -il , l'envoyer à Adraste par les mains d'un
Lucanien, nommé Polytrope , que vous connoissez, et
qui paroîtra y aller secrètement de votre part. Si nous
pouvons découvrir , par cette voie , votre intelligence
avec Adraste, on vous fera périr impitoyablement parles
tourmens les plus cruels : si, au contraire, vous avouez
dès à présent votre faute, on vous la pardonnera, et on
se contentera de vous envoyer dans une île de la mer où
vous ne manquerez de rien. Alors Acante avoua tout; et
18a
TÉLÉMAQUE,
Télémaque obtint des rois qu'on lui donneroit la vie ,
parce qu'il la lui avoit promise. On l'envoya dans une
des îles Échinades , où il vécut en paix.
Peu de temps après , un Daunien d'une naissance obscure , mais d'un esprit violent et hardi , nommé Dioscore ,
vint la nuit dans le camp des alliés , leur offrir d'égorger,
dans sa tente , le roi Adraste. Il le pouvoit ; car on est
maître de la vie des autres , quand on ne compte plus
pour rien la sienne. Cet homme ne respiroit que la vengeance , parce qu'Adraste lui avoit enlevé sa femme qu'il
aimoit éperdument , et qui étoit égale en beauté à Vénus
même. Il étoit résolu ou de faire périr Adraste et de reprendre sa femme , ou de périr lui-même. Il avoit des
intelligences secrètes pour entrer la nuit dans la tente du
roi , et pour être favorisé dans son entreprise par plusieurs capitaines dauniens : mais il croyoit avoir besoin
que les rois alliés attaquassent en même temps le camp
d'Adraste , afin que , dans ce trouble , il pût plus facilement se sauver et enlever sa femme. Il étoit content de
périr, s'il ne pouvoit l'enlever après avoir tué le roi.
Aussitôt que Dioscore eut expliqué aux rois son dessein , tout le monde se tourna vers Télémaque , comme
pour lui demander une décision.
Les dieux , répondit-il, qui nous ont préservés des
traîtres , nous défendent de nous en servir. Quand
même nous n'aurions pas assez de vertu pour détester la
LIVRE
XX.
i83
trahison, notre seul intérêt sufïiroit pour la rejeter : dès
que nous l'aurons autorisée par notre exemple, nous mériterons qu'elle se tourne contre nous; dès ce moment,
qui d'entre nous sera en sûreté ? Adraste pourra bien
éviter le coup qui le menace , et le faire retomber sur les
rois alliés : la guerre ne sera plus une guerre ; la sagesse
et la vertu ne seront plus d'aucun usage ; on ne verra
plus que perfidie , trahison et assassinats. Nous en ressentirons nous-mêmes les funestes suites, et nous le
mériterons, puisque nous aurons autorisé le plus grand
des maux. Je conclus donc qu'il faut renvoyer le traître
à Adraste. J'avoue que ce roi ne le mérite pas ; mais
toute l'Hespérie et toute la Grèce , qui ont les yeux sur
nous , méritent que nous tenions cette conduite pour
en être estimés. Nous nous devons à nous - mêmes ,
enfin nous devons aux dieux justes, cette horreur de la
perfidie.
Aussitôt on envoya Dioscore à Adraste, qui frémit du
péril où il avoit été, et qui ne pouvoit assez s'étonner de
la générosité de ses ennemis ; car les médians ne peuvent
comprendre la pure vertu. Adraste admiroit malgré lui
ce qu'il venoit de voir, et n'osoit le louer. Cette action
noble des alliés rappelois un honteux souvenir de toutes
ses tromperies et de toutes ses cruautés. Il cherchoit à
rabaisser la générosité de ses ennemis , et étoit honteux
de paroître ingrat, pendant qu'il leur devoit la vie : mais
184
TÉLÉMAQUE,
les hommes corrompus s'endurcissent bientôt contre tout
ce qui pourroit les toucher. Adraste , qui vit que la réputation des alliés augmentoit tous les jours, crut qu'il étoit
pressé de faire contre eux quelque action éclatante :
comme il n'en pouvoit faire aucune de vertu , il voulut
du moins tâcher de remporter quelque grand avantage
sur eux par les armes, et il se hâta de combattre.
Le jour du combat étant venu , à peine l'Aurore ouvroit au Soleil les portes de l'orient, dans un chemin
semé de roses, que le jeune Télémaque, prévenant par
ses soins la vigilance des plus vieux capitaines , s'arracha
d'entre les bras du doux sommeil , et mit en mouvement
tous les officiers. Son casque , couvert de crins flottans ,
brilloit déja sur sa tête , et sa cuirasse sur son dos éblouissoit les yeux de toute l'armée : l'ouvrage de Vulcain avoit,
outre sa beauté naturelle , l'éclat de l'égide qui y étoit
cachée. Il tenoit sa lance d'une main ; de l'autre , il montroit les divers postes qu'il falloit occuper.
Minerve avoit mis dans ses yeux un feu divin, et sur
son visage une majesté hère qui promettoit déja la victoire. Il marchoit; et tous les rois, oubliant leur âge et
leur dignité, se sentoient entraînés par une force supérieure qui leur faisoit suivre ses pas. La foible jalousie ne
peut plus entrer dans les cœurs : tout cède à celui que
Minerve conduit invisiblement par la main. Son action
n'avoit rien d'impétueux ni de précipité: il étoit doux,
LIVRE
XX.
i85
tranquille , patient , toujours prêt à écouter les autres
et à profiter de leurs conseils ; mais actif, prévoyant ,
attentif aux besoins les plus éloignés, arrangeant toutes
choses à propos, ne s'embarrassant de rien, et n'embarrassant point les autres ; excusant les fautes , réparant les
mécomptes, prévenant les difficultés, ne demandant jamais rien de trop à personne , inspirant par-tout la liberté
et la confiance.
Donnoit-il un ordre ; c'étoit dans les termes les plus
simples et les plus clairs : il le répétoit pour mieux instruire celui qui devoit l'exécuter. Il voyoit dans ses yeux
s'il l'avoit bien compris : il lui faisoit ensuite expliquer
familièrement comment il avoit compris ses paroles et
le principal but de son entreprise. Quand il avoit ainsi
éprouvé le bon sens de celui qu'il envoyoit, et qu'il l'avoit
fait entrer dans ses vues , il ne le faisoit partir qu'après lui
avoir donné quelques marques d'estime et de confiance
pour l'encourager. Ainsi tous ceux qu'il envoyoit, étoient
pleins d'ardeur pour lui plaire et pour réussir : mais ils
n'étoient point gênés par la crainte qu'il leur imputeroit
les mauvais succès ; car il excusoit toutes les fautes qui
ne venoient point de mauvaise volonté.
L'horizon paroissoit rouge et enflammé par les premiers rayons du soleil , et la mer étoit pleine des feux du
jour naissant: toute la côte étoit couverte d'hommes,
d'armes, de chevaux et de chariots en mouvement', c'étoit
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TÉLÉMAQUE,
un bruit confus, semblable à celui des flots en courroux
quand Neptune excite au fond de ses abymes les noires
tempêtes. Ainsi Mars commençoit, par le bruit des armes
et par l'appareil frémissant de la guerre , à semer la rage
dans tous les cœurs. La campagne étoit pleine de piques
hérissées , semblables aux épis qui couvrent les sillons
fertiles dans le temps des moissons. Déja s'élevoit un
nuage de poussière qui déroboit peu à peu aux yeux des
hommes la terre et le ciel. La confusion , l'horreur , le
carnage , l'impitoyable mort s'avançoient.
A peine les premiers traits étoient jetés, que Télémaque, levant les yeux et les mains vers le ciel, prononça
ces paroles :
Ô Jupiter, père des dieux et des hommes , vous voyez
de notre côté la justice et la paix que nous n'avons point
eu honte de rechercher. C'est à regret que nous combattons ; nous voudrions épargner le sang des hommes :
nous ne haïssons point cet ennemi même, quoiqu'il soit
cruel, perfide et sacrilège. Voyez, et décidez entre lui et
nous : s'il faut mourir, nos vies sont dans vos mains : s'il
faut délivrer l'Hespérie et abattre le tyran, ce sera votre
puissance et la sagesse de Minerve votre fille, qui nous
donneront la victoire ; la gloire vous en sera due. C'est
vous qui, la balance en main , réglez le sort des combats :
nous combattons pour vous ; et puisque vous êtes juste,
Adraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si votre cause
LIVRE
XX.
187
est victorieuse , avant la fin du jour, le sang d'une hécatombe entière ruissellera sur vos autels.
Il dit, et à l'instant il pousse ses coursiers fougueux et
écumans dans les rangs les plus pressés des ennemis. Il
rencontra d'abord Périandre, locrien, couvert d'une peau
de lion qu'il avoit tué dans la Cilicie pendant qu'il y avoit
voyagé : il étoit armé , comme Hercule , d'une massue
énorme; sa taille et sa force le rendoient semblable aux
géans. Dès qu'il vit Télémaque , il méprisa sa jeunesse et
la beauté de son visage. C'est bien à toi , dit-il , jeune
efféminé, à nous disputer la gloire des combats ! va,
enfant, va parmi les ombres chercher ton père. En disant
ces paroles, il lève sa massue noueuse, pesante, armée
de pointes de fer; elle paroît comme un mât de navire :
chacun craint le coup de sa chute. Elle menace la tête du
fils d'Ulysse : mais il se détourne du coup, et se lance sur
Périandre avec la rapidité d'un aigle qui fend les airs. La
massue , en tombant , brise une roue d'un char auprès
de celui de Télémaque. Cependant le jeune Grec perce
d'un trait Périandre à la gorge; le sang qui coule à gros
bouillons de sa large plaie, étouffe sa voix : ses chevaux
fougueux, ne sentant plus sa main défaillante, et les
rênes flottant sur leur cou , l'emportent çà et là : il tombe
de dessus son char , les yeux fermés à la lumière , et
la pâle mort étant déja peinte sur son visage défiguré.
Télémaque eut pitié de lui ; il donna aussitôt son corps
A a2
1 88
TÉLÉMAQUE,
à ses domestiques, et garda comme une marque de sa
victoire la peau du lion avec la massue.
Ensuite il cherche Adraste dans la mêlée , mais , en le
cherchant , il précipite dans les enfers une foule de combattans : Hilée, qui avoit attelé à son char deux coursiers
semblables à ceux du Soleil , et nourris dans les vastes
prairies qu'arrose l'Aufide : Démoléon, qui, dans la Sicile,
avoit autrefois presque égalé Éryx dans les combats du
ceste : Crantor, qui avoit été hôte et ami d'Hercule,
lorsque ce fils de Jupiter , passant par l'Hespérie , y ôta
la vie à l'infâme Cacus : Ménécrate , qui ressembloit,
disoit-on , à Pollux dans la lutte : Hippocoon , salapien ,
qui imitoit l'adresse et la bonne grâce de Castor pour
mener un cheval : le fameux chasseur Euiymède, toujours teint du sang des ours et des sangliers qu'il tuoit
dans les sommets couverts de neige du froid Apennin ,
qui avoit été , disoit-on, si cher à Diane , qu'elle lui avoit
appris elle-même à tirer des flèches : Nicostrate, vainqueur d'un géant qui vomissoit du feu dans les rochers
du mont Gargan : Cléanthe , qui devoit épouser la jeune
Pholoé , fille du fleuve Liris. Elle avoit été promise par
son père à celui qui la délivreroit d'un serpent ailé qui
étoit né sur les bords du fleuve , et qui devoit la dévorer
dans peu de jours, suivant la prédiction d'un oracle. Ce
jeune homme , par un excès d'amour, se dévoua pour
tuer le monstre; il réussit : mais il ne put goûter le fruit
LIVRE
XX.
189
de sa victoire ; et pendant que Pholoé , se préparant à un
doux hyménée, attendoit impatiemment Cléanthe, elle
apprit qu'il avoit suivi Adraste dans les combats, et que
la Parque avoit tranché cruellement ses jours. Elle remplit de ses gémissemens les bois et les montagnes qui sont
auprès du fleuve , elle noya ses yeux de larmes , arracha
ses beaux cheveux blonds; elle oublia les guirlandes de
fleurs qu'elle avoit accoutumé de cueillir, et accusa le
ciel d'injustice. Comme elle ne cessoit de pleurer nuit et
jour , les dieux, touchés de ses regrets , et pressés par les
prières du fleuve , mirent fin à sa douleur. A force de
verser des larmes , elle fut tout-à-coup changée en fontaine, qui, coulant dans le sein du fleuve, va joindre
ses eaux à celles du dieu son père : mais l'eau de cette
fontaine est encore amère ; l'herbe du rivage ne fleurit
jamais, et, sur ses tristes bords, on ne trouve d'autre
ombrage que celui des cyprès.
Cependant Adraste, qui apprit que Télémaque répandoit de tous côtés la terreur, le cherchoit avec empressement. Il espéroit de vaincre facilement le fils d'Ulysse
dans un âge encore si tendre , et menoit autour de lui
trente Dauniens d'une force, d'une adresse et d'une audace extraordinaires, auxquels il avoit promis de grandes
récompenses, s'ils pouvoient, dans le combat, faire périr
Télémaque de quelque manière que ce pût être. S'il l'eût
rencontré dans ce commencement du combat, sans doute
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9
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TÉLÉMAQUE,
ces trente hommes , environnant le char de Télémaque
pendant qu'Adraste l'auroit attaqué de front, n'auroient
eu aucune peine à le tuer; mais Minerve les ht égarer.
Adraste crut voir et entendre Télémaque dans un
endroit de la plaine enfoncé, au pied d'une colline, où
il y avoit une foule de combattans ; il court , il vole , il
veut se rassasier de sang : mais, au lieu de Télémaque,
il apperçoit le vieux Nestor, qui, d'une main tremblante,
jetoit au hasard quelques traits inutiles. Adraste, dans
sa fureur, veut le percer; mais une troupe de Pyliens se
jeta autour de Nestor.
Alors une nuée de traits obscurcit l'air et couvrit tous
les combattans ; on n'entendoit que les cris plaintifs des
mourans , el le bruit des armes de ceux qui tomboient
dans la mêlée : la terre gémissoit sous un monceau de
morts ; des ruisseaux de sang coulqient de toutes parts.
Bellone et Mars, avec les Furies infernales , vêtues de
robes toutes dégouttantes de sang , repaissoient leurs
yeux cruels de ce spectacle, et renouveloient sans cesse la
rage dans les cœurs. Ces divinités ennemies des hommes
repoussoient loin des deux partis la pitié généreuse, la
valeurmodérée , la douce humanité. Ce n'étoit plus, dans
cet amas confus d'hommes acharnés les uns sur les autres,
que massacre, vengeance , désespoir et fureur brutale :
la sage et invincible Pallas elle-même', Payant vu , frémit
et recula d'horreur.
LIVRE
XX.
1 9 r
Cependant Philoctète, marchant à pas lents, et tenant
dans ses mains les flèches d'Hercule, s'avançoit au secours
de Nestor. Adraste, n'ayant pu atteindre le divin vieillard,
avoit lancé ses traits sur plusieurs Pyliens , auxquels il
avoit fait mordre la poussière. Déja il avoit abattuCtésilas,
si léger à la course, qu'à peine il imprimoit la trace de ses
pas dans le sable , et qui devançoit en son pays les plus
rapides flots de l'Eurotas et de l'Alphée. A ses pieds ,
étoient tombés Eutyphron , plus beau qu'Hylas , aussi
ardent chasseur qu'Hippolyte ; Ptérélas , qui avoit suivi
Nestor au siège de Troie, et qu'Achille même avoit aimé
à cause de son courage et de sa force ; Aristogiton , qui ,
s'étant baigné dans les ondes du fleuve Achéloíis, avoit
reçu secrètement de ce dieu la vertu de prendre toutes
sortes de formes. En effet, il étoit si souple et si prompt
dans tous ses mouvemens, qu'il échappoit aux mains les
plus sortes : mais Adraste , d'un coup de lance , le rendit
immobile ; et son ame s'enfuit d'abord avec son sang.
Nestor, qui voyoit tomber ses plus vaillans capitaines
sous la main du cruel Adraste , comme les épis dorés
tombent , pendant la moisson , sous la faux tranchante
d'un infatigable moissonneur, oublioit le danger où il exposoit inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l'avoit quitté :
il ne songeoit plus qu'à suivre des yeux Pisistrate son
fils, qui, de son côté, soutenoit avec ardeur le combat
pour éloigner le péril de son père. Mais le moment fatal
i 92 .
TÉLÉMAQUE,
étoit venu où Pisistrate devoit faire sentir à Nestor combien on est souvent malheureux d'avoir trop vécu.
Pisistrate porta un coup de lance si violent contre
Adraste, que le Daunien devoit succomber; mais il l'évita:
et pendant que Pisistrate, ébranlé du faux coup qu'il avoit
donné, ramenois sa lance , Adraste le perça d'un javelot
au milieu du ventre. Ses entrailles commencèrent à sortir
avec un ruisseau de sang; son teint se flétrit comme une
fleur que la main d'une nymphe a cueillie dans les prés:
sesyeuxétoient déjapresque éteints et sa voix défaillante.
Alcée son gouverneur, qui étoit auprès de lui, le soutint
comme il alloit tomber, et n'eut le temps que de le mener
entre les bras de son père. Là il voulut parler et donner
les dernières marques de sa tendresse : mais , en ouvrant
la bouche, il expira.
Pendant que Philoctète répandoit autour de lui le
carnage etThorreur pour repousser les efforts d'Adraste,
Nestor tenoit serré entre ses bras le corps de son fils : il
remplissoit Pair de ses cris , et ne pouvoit souffrir la lumière. Malheureux, disoit-il, d'avoir été père et d'avoir
vécu si long-temps ! Hélas ! cruelles destinées , pourquoi
n'avez-vous pas fini ma vie, ou à la chasse du sanglier de
Calydon, ou au voyage de Colchos, ou au premier siège
de Troie ? je serois mort avec gloire et sans amertume:
maintenant je traîne une vieillesse douloureuse , méprisée et impuissante ; je ne vis plus que pour les maux , et
LIVRE
XX.
i 93
je n'ai plus de sentiment que pour la tristesse. Ô mon fils !
ô cher Pisistrate ! quand je perdis ton frère Antiloque ,
je t'avois pour me consoler; je ne t'ai plus, je n'ai plus
rien , et rien ne me consolera : tout est fini pour moi.
L'espérance,seul adoucissement des peines des hommes,
n'est plus un bien qui me regarde. Antiloque , Pisistrate ,
ô chers enfans ! je crois que c'est aujourd'hui que je vous
perds tous deux ; la mort de l'un rouvre la plaie que
l'autre avoit faite au fond de mon cœur. Je ne vous verrai
plus ! Qui fermera mes yeux? qui recueillera mes cendres?
O Pisistrate ! tu es mort , comme ton frère , en homme
courageux ; il n'y a que moi qui ne puis mourir.
En disant ces paroles , il voulut se percer lui-même
d'un dard qu'il tenoit; mais on arrêta sa main , on lui arracha le corps de son fils : et comme cet infortuné vieillard
tomboit en défaillance , on le porta dans sa tente , où ,
ayant un peu reprisses forces, il voulut retourner au combat ; mais on le retint malgré lui.
Cependant Adraste etPhiloctète se cherchoient; leurs
yeux étoient étincelans comme ceux d'un lion et d'un
léopard qui cherchent à se déchirer l'un l'autre dans les
campagnes qu'arrose le Caïstre. Les menaces, la fureur
guerrière et la cruelle vengeance éclatent dans leurs
yeux farouches ; ils portent une mort certaine par-tout où
ils lancent leurs traits : tous les combattans les regardent
avec effroi. Déja ils se voient l'un l'autre , et Philoctète
2.
Bb
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TÉLÉMAQUE,
tient en main une de ces flèches terribles qui nont jamais
manqué leur coup dans ses mains, et dont les blessures
sont irrémédiables : mais Mars , qui favorisoit le cruel
et intrépide Adraste , ne put souffrir qu'il pérît sitôt ; il
vouloit, par lui , prolonger les horreurs de la guerre et
multiplier les carnages. Adraste étoit encore dû à la justice des dieux pour punir les hommes , et pour verser
leur sang.
Dans le moment où Philoctète veut l'attaquer , il est
blessé lui-même par un coup de lance que lui donne
Amphimaque , j eune Lucanien , plus beau que le fameux
Nirée, dont la beauté ne cédoit qu'à celle d'Achille parmi
tous les Grecs qui combattirent au siège de Troie. A peine
Philoctète eut reçu le coup , qu'il tira sa flèche contre
Amphimaque; elle lui perça le cœur. Aussitôt ses beaux
yeux noirs s'éteignirent, et surent couverts des ténèbres
de la mort : sa bouche, plus vermeille que les roses dont
l'aurore naissante sème Fhorizon , se flétrit ; une pâleur
affreuse ternit ses joues : ce visage si tendre et si gracieux, tout-à-coup se défigura. Philoctète lui-même en
eut pitié. Tous les combattans gémirent en voyant ce
jeune homme tomber dans son sang où il se rouloit , et
ses cheveux , aussi beaux que ceux d'Apollon , traînés
dans la poussière.
Philoctète , ayant vaincu Amphimaque , fut contraint
de se retirer du combat; il perdoit son sang et ses forces:
L I V R E
XX.
i 95
son ancienne blessure même , dans l'efFort du combat,
sembloit prête à se rouvrir et à renouveler ses douleurs ;
caries enfans d'Esculape, avec leur. science divine, n'avoient pu le guérir entièrement. Le voilà prêt à tomber
sur un monceau de corps sanglans qui l'environnent.
Archidamas , le plus fier et le plus adroit de tous les
Œbaliens qu'il avoit menés avec lui pour sonder Pétilie ,
l'enlève du combat dans le moment où Adraste l'auroit
abattu sans peine à ses pieds. Adraste ne trouve plus rien
qui ose lui résister, ni retarder la victoire. Tout tombe ,
tout s'enfuit ; c'est un torrent qui , ayant surmonté ses
bords , entraîne , par ses vagues furieuses , les moissons ,
les troupeaux, les bergers et les villages.
Télémaque entendit de loin les cris des vainqueurs;
il vit le désordre des siens qui íuyoient devant Adraste ,
comme une troupe de cerfs timides traverse les vastes
campagnes, les bois, les montagnes et les fleuves même
les plus rapides , quand ils sont poursuivis par des
chasseurs.
Télémaque gémit; l'indignation paroît dans ses yeux:
il quitte les lieux où il a combattu long-temps avec tant
de danger et de gloire. Il court pour soutenir les siens ;
il s'avance tout couvert du sang d'une multitude d'ennemis qu'il a étendus sur la poussière. De loin, il pousse
un cri qui se fait entendre aux deux armées.
Minerve avoit mis je ne sais quoi de terrible dans sa
B b2
196
TÉLÉMAQUE,
voix, dont les montagnes voisines retentirent. Jamais
Mars , dans la Thrace , n'a fait entendre plus fortement
sa cruelle voix quand il appelle les furies infernales , la
guerre et la mort. Ce cri de Télémaque porte le courage
et l'audace dans le cœur des siens : il glace d épouvante
les ennemis ; Adraste même a honte de se sentir troublé.
Je ne sais combien de funestes présages le font frémir, et
ce qui l'anime est plutôt un désespoir qu'une valeur tranquille. Trois fois ses genoux tremblans commencèrent
à se dérober sous lui ; trois fois il recula sans songer à ce
qu'il faisoit : une pâleur de défaillance , une sueur froide
se répand dans tous ses membres ; sa voix enrouée et
hésitante ne pouvoit achever aucune parole; ses yeux,
pleins d'un feu sombre et étincelant, paroissoient sortir
de sa tête : on le voyoit , comme Oreste, agité par les
furies ; tous ses mouvemens étoient convulsifs. Alors il
commença à croire qu'il y a des dieux ; il s'imagina les
voir irrités, et entendre une voix sourde qui sortoit du
fond de l'abyme pour l'appeler dans le noir tartare ; tout
lui faisoit sentir une main céleste et invisible , suspendue
sur sa tête , qui alloit s'appesantir pour le frapper : l'espérance étoit éteinte au fond de son cœur : son audace se
dissipoit comme la lumière du jour disparoît quand le
soleil se couche dans le sein des ondes , et que la terre
s'enveloppe des ombres de la nuit.
L'impie Adraste, trop long-temps souffert sur la terre,
LIVRE
XX.
197
trop long-temps , si les hommes n'eussent eu besoin d'un
tel châtiment ; l'impie Adraste touchoit enfin à sa dernière heure. Il court forcené au devant de son inévitable
destin; l'horreur, les cuisans remords, la consternation,
la fureur, la rage , le désespoir, marchent avec lui. A
peine voit -il Télémaque, qu'il croit voir l'Averne qui
s'ouvre, et des tourbillons de flammes qui sortent du noir
Phlégéton , prêtes à le dévorer. II s'écrie ; et sa bouche
demeure ouverte , sans qu'il puisse prononcer aucune
parole : tel qu'un homme dormant qui , dans un songe
affreux, ouvre la bouche et fait des efforts pour parler;
mais la parole lui manque toujours, et il la cherche en
vain. D'une main tremblante et précipitée, Adraste lance
son dard contre Télémaque. Celui-ci, intrépide, comme
l'ami des dieux, se couvre de son bouclier; il semble que
la Victoire , le couvrant de ses ailes , tient déja une couronne suspendue au dessus de sa tête; le courage doux
et paisible reluit dans ses yeux ; on le prendroit pour
Minerve même , tant il paroît sage et mesuré au milieu
des plus grands périls. Le dard lancé par Adraste est repoussé par le bouclier. Alors Adraste se hâte de tirer son
épée , pour ôter au fils d'Ulysse l'avantage de lancer son
dard à son tour. Télémaque , voyant Adraste l'épée à
la main , se hâte de la mettre aussi , et laisse son dard
inutile.
Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près ,
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TÉLÉMAQUE,
tous les autres combattans , en silence , mirent bas les
armes pour les regarder attentivement; et on attendit
de leur combat la destinée de toute la guerre. Les
deux glaives, briliarís comme les éclairs d'où partent les
foudres, se croisent plusieurs fois, et portent des coups
inutiles sur les armes polies qui en retentissent. Les deux
combattans s'alongent , se replient , s'abaissent, se relèvent tout-à-coup, et enfin se saisissent. Le lierre , en
naissant au pied d'un ormeau, n'en serre pas plus étroitement le tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacés
jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre, que ces deux
combattans se serrent l'un l'autre. Adraste n'avoit encore
rien perdu de sa force : Télémaque n'avoit pas encore
toute la sienne. Adraste fait plusieurs efforts pour surprendre son ennemi et pour l'ébranler. Il tâche de saisir
l'épée du jeune Grec ; mais en vain : dans le moment où
il la cherche , Télémaque l'enlève de terre et le renverse
sur le sable. Alors cet impie , qui avoit toujours méprisé
les dieux, montre une lâche crainte de la mort : il a honte
de demander la vie, et ne peut s'empêcher de témoigner
qu'il la désire. II tâche d'émouvoir la compassion de
Télémaque : Fils d'Ulysse , dit-il , enfin c'est maintenant
que je connois les justes dieux ; ils me punissent comme
je lai mérité : il n'y a que le malheur qui ouvre les }^eux
des hommes pour voir la vérité ; je la vois , elle me condamne. Mais qu'un roi malheureux voiís fasse souvenir
LIVRE
XX.
199
de votre père qui est loin d'Ithaque , et qu'il touche votre
cœur.
Télémaque , qui , le tenant sous ses genoux, avoit le
glaive déja levé pour lui percer la gorge, répondit aussitôt : Je n'ai voulu que la victoire et la paix des nations
que je suis venu secourir; je n'aime point à répandre le
sang. Vivez donc , ô Adraste ; mais vivez pour réparer
vos fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé ; rétablissez le calme et la justice sur la côte de la grande
Hespérie , que vous avez souillée par tant de massacres
et de trahisons : vivez , et devenez un autre homme.
Apprenez , par votre chute , que les dieux sont justes ;
que les médians sont malheureux; qu'ils se trompent en
cherchant la félicité dans la violence , dans l'inhumanité
et dans le mensonge ; qu'enfin rien n'est si doux , ni si
heureux que la simple et constante vertu. Donnez-nous
pour otages votre fils Métrodore, avec douze des principaux de votre nation.
A ces paroles, Télémaque laisse relever Adraste, et
lui tend la main , sans se défier de sa mauvaise foi. Mais
aussitôt Adraste lui lance un second dard fort court qu'il
tenoit caché : le dard étoit si aigu et lancé avec tant d'adresse , qu'il eût percé les armes de Télémaque , si elles
n'eussent été divines. En même temps Adraste se jette
derrière un arbre pour éviter la poursuite du jeune Grec.
Alors celui-ci s'écrie : Dauniens, vous le voyez, la victoire
zoo
TÉLÉMAQUE, LIVRE XX.
est à nous ; l'impie ne se sauve que par la trahison. Celui
qui ne craint point les dieux , craint la mort : au contraire,
celui qui les craint, ne craint queux.
En disant ces paroles, il s'avance vers les Dauniens, et
fait signe aux siens, qui étoient de l'autre côté de l'arbre,
de couper le chemin au perfide Adraste. Adraste craint
d'être surpris , fait semblant de retourner sur ses pas , et
veutrenverser les Crétois qui se présentent à son passage :
mais tout-à-coup Télémaque , prompt comme la foudre
que la main du père des dieux lance, du haut Olympe,
sur les têtes coupables, vient fondre sur son ennemi; il
le saisit d'une main victorieuse ; il le renverse, comme
le cruel aquilon abat les tendres moissons qui dorent la
campagne. Il ne Técoute plus, quoique l'impie ose encore
une fois essayer d'abuser de la bonté de son cœur; il enfonce son glaive, et le précipite dans les flammes du noir
tartare : digne châtiment de ses crimes.
FIN
DU
LIVRE
VINGTIÈME.
;
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
VINGT-UNIÈME.
Cc
SOMMAIRE
DU
LIVRE
VINGT-UNIÈME.
Adraste étant mort , les Dauniens tendent les mains aux alliés en signe de paix ,
et leur demandent un roi de leur nation. Nestor, inconsolable d'avoir perdu son
íìls, s'absente de Passemblée des chefs, où plusieurs opinent qu'il faut partager le
pays des vaincus, et céder à Télémaque le terroir d'Arpi. Bien loin d'accepter cette
offre , Télémaque fait voir que l'intérêt commun des alliés est de choisir Polydamas pour roi des Dauniens, et de leur laisser leurs terres. II persuade ensuite
à ces peuples de donner la contrée d'Arpi a Diomède , survenu fortuitement. Les
troubles étant ainsi finis , tous se séparent pour s'en retourner chacun dans son
pays.
LIVRE XXI
^dd/ ris le étunt mort, lesDauniens tendent les ntazhá
au,r alliés en sicjne de paza>, et leur demandent çuv>
Roc de leur natio/L .JVestor, inconsolable d 'avod
perdu son fils, s 'abse/ite de, l assemblée des Clie/s,
oìi plusieurs opinent cjru 'il^aut par taper le pays
des vaincus, et céder a Telémaaue le terroir d '^drpi .
Sien loin d 'accepter cette offi~e,Télémaauefait voir
pie l intérêt commun des alliés est de choisir Poly da/n as pour JROI des JDaume/is, et de leur laisser
leurs terres. II persuade ensuite à ces peuples dey
donner la contrée d LrJrpi a Diomede , survenus
<yo7^àuteme/it..Les troulles éta/it ainsifinis, tousse
sepa/'e/iipour s'en retourner c/iacun danssonpays.
LIVRE
VINGT -UNIÈME.
A PEINE Adraste fut mort, que tous les Dauniens, loin
de déplorer leur défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance : ils tendirent les mains aux
alliés, en signe de paix et de réconciliation. Métrodore,
fils d'Adraste , que son père avoit nourri dans des maximes
de dissimulation , d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais un esclave , complice de ses infamies et
de ses cruautés , qu'il avoit affranchi et comblé de biens,
et auquel seul il se confia dans sa fuite , ne songea qu'à
le trahir pour son propre intérêt : il le tua par derrière ,
pendant qu'il íuyoit, lui coupa la tête, et la porta dans le
camp des alliés , espérant une grande récompense d'un
crime qui finissoit la guerre. Mais on eut horreur de ce
scélérat, et on le fit mourir. Télémaque ayant vu la tête
de Métrodore , qui étoit un jeune homme d'une merveilleuse beauté, et d'un naturel excellent, que les plaisirs et
les mauvais exemples avoient corrompu, ne put retenir
ses larmes. Hélas ! s'écria-t-il , voilà ce que fait le poison
de la prospérité pour un jeune prince : plus il a d'élévation et de vivacité , plus il s'égare et s'éloigne de tous
séntimens de vertu. Et maintenant je serois peut-être de
même , si les malheurs où je suis né , grâce aux dieux ,
et les instructions de Mentor, ne m'avoient appris à me
modérer.
2o4
TÉLÉMAQUE,
Les Dauniens assemblés demandèrent, comme Tunique condition de paix, qu'on leur permît de faire un roi
de leur nation, qui pût effacer, par ses vertus, l'opprobre
dont l'impie Adraste avoit couvert la royauté. Ils remercioient les dieux d'avoir frappé le tyran : ils venoient en
foule baiser la main de Télémaque, qui avoit été trempée
dans le sang de ce monstre ; et leur défaite étoit pour eux
comme un triomphe. Ainsi tomba en un moment , sans
aucune ressource , cette puissance qui menaçoit toutes
les autres dans l'Hespérie , et qui faisoit trembler tant de
peuples. Semblable à ces terrains qui paroissent fermes
et immobiles, mais que l'on sappe peu à peu par dessous:
long-temps on se moque du foible travail qui en attaque
les fondemens ; rien ne paroît affoibli , tout est uni , rien
ne s'ébranle -, cependant tous les soutiens sont détruits
peu à peu , jusqu'au moment où tout-à-coup le terrain
s'affaisse et ouvre un abyme. Ainsi une puissance injuste
et trompeuse, quelque prospérité qu'elle se procure par
ses violences , creuse elle-même un précipice sous ses
pieds. La fraude et l'inhumanité sappent peu à peu tous
les plus solides fondemens de l'autorité légitime : on
l'admire, on la craint, on tremble devant elle, jusqu'au
moment où elle n'est déja plus ; elle tombe de son propre
poids , et rien ne peut la relever j parce qu'elle a détruit
de ses propres mains les vrais soutiens de la bonne foi et
de la justice , qui attirent l'amour et la confiance.
1
LIVRE
XXI.
2o5
Les chefs de Tarmée s'assemblèrent dès le lendemain
pour accorder un roi aux Dauniens. On prenoit plaisir à
voir les deux camps confondus par une amitié si inespérée , et les deux armées qui n'en faisoient plus qu'une.
Le sage Nestor ne put se trouver dans ce conseil , parce
que la douleur, jointe à la vieillesse, avoit flétri son
cœur, comme la pluie abat et fait languir le soir une fleur
qui étoit le matin, pendant la naissance de l'aurore , la
gloire et l'ornement des vertes campagnes. Ses yeux
étoient devenus deux fontaines de larmes qui ne pouvoient tarir; loin d'eux s'enfuyoit le doux sommeil , qui
charme les plus cuisantes peines : l'espérance, qui est la
vie du cœur de fhomme, étoit éteinte en lui ; toute nourriture étoit amère à cet infortuné vieillard ; la lumière
même lui étoit odieuse : son ame ne demandoit plus qu'à
quitter son corps , et qu'à se plonger dans Tétera elle nuit
de l'empire de Pluton. Tous ses amis lui parloient en
vain ; son cœur en défaillance étoit dégoûté de toute
amitié, comme un malade est dégoûté des meilleurs alimens. A tout ce qu'on pouvoit lui dire de plus touchant,
il ne répondoit que par des gémissemens et des sanglots.
De temps en temps , on l'entendoit dire : Ô Pisistrate ,
Pisistrate ! Pisistrate, mon fils, tu m'appelles ! Je te suis,
Pisistrate; tu me rendras la mort douce. Ô mon cher
fils ! je ne désire plus pour tout bien que de te revoir
sur les rives du Styx. Il passoit des heures entières sans
ao6
TÉLÉ M A 'QUE,
prononcer aucune parole , mais gémissant , levant vers
le ciel les mains et les yeux noyés de larmes.
Cependant les princes assemblés attendoient Télémaque qui étoit auprès du corps de Pisistrate : il répandoit
sur son corps des fleurs à pleines mains ; il y ajoutoit des
parfums exquis, et versoit des larmes amères. Ô mon
cher compagnon , lui disoit-il, je n'oublierai jamais de
savoir vu à Pylos , de t'avoir suivi à Sparte , de savoir
retrouvé sur les bords de la grande Hespérie ; je te dois
mille et mille soins : je t'aimois ; tu m'aimois aussi. J'ai
connu ta valeur , elle auroit surpassé celle de plusieurs
Grecs fameux. Hélas ! elle t'a fait périr avec gloire, mais
elle a dérobé au monde uiie vertu naissante qui eût égalé
celle de ton père : oui , ta sagesse et ton éloquence , dans
un âge mûr, auroient été semblables à celles de ce vieillard , l'admiration de toute la Grèce. Tu avois déja cette
douce insinuation à laquelle on ne peut résister quand il
parle, ces manières naïves de raconter, cette sage modération qui est un charme pour appaiser les esprits irrités,
cette autorité qui vient de la prudence et de la force des
bons conseils. Quand tu parlois, tous prêtoient foreille,
tous étoient prévenus., tous avoient envie de trouver
que tu avois raison; ta parole simple et sans faste couloit
doucement dans les cœurs, comme la rosée sur l'herbe
naissante. Hélas ! tant de biens que nous possédions il y
a quelques heures, nous sont enlevés à jamais. Pisistrate,
LIVRE
XXI.
207
que j'ai embrassé ce matin j n'est plus ; il ne nous en reste
qu'un douloureux souvenir. Au moins, si tu avois fermé
les yeux de Nestor, avant que nous eussions fermé les
tiens, il ne verroit pas ce qu'il voit, il ne seroit pas le plus
malheureux de tous les pères.
Après ces paroles , Télémaque fit laver la plaie sanglante qui étoit dans le côté de Pisistrate 5 il le fit étendre
sur un lit de pourpre , où , la tête penchée avec la pâleur
de la mort, il ressembloit à un jeune arbre qui , ayant
couvert la terre de son ombre , et poussé vers le ciel
ses rameaux fleuris, a été entamé par le tranchant de la
cognée d'un bûcheron : il ne tient plus à sa racine , ni à la
terre, mère féconde qui nourrit ses tiges dans son sein ;
il languit; sa verdure s'efface; il ne peut plus se soutenir;
il tombe : ses rameaux, qui cachoient le ciel, traînent sur
la poussière , flélris et desséchés ; il n'est plus qu'un tronc
abattu et dépouillé de toutes ses grâces. Ainsi Pisistrate ,
en proie à la mort , étoit déja emporté par ceux qui
dévoient le mettre dans le bûcher fatal. Déja la flamme
montoit vers le ciel. Une troupe de Pyliens , les yeux
baissés et pleins de larmes , leurs armes renversées, le
conduisoient lentement. Le corps est bientôt brûlé : les
cendres sont mises dans une urne d'or; et Télémaque ,
qui prend soin de tout , confie cette urne , comme un
grand trésor, à Callimaque, qui avoit été le gouverneur
de Pisistrate. Gardez , lui dit-il , ces cendres , tristes mais
208
TÉLÉMAQUE,
précieux restes de celui que vous avez aimé ; gardez-les
pour son père. Mais attendez à les lui donner quand il
aura assez de force pour les demander : ce qui irrite la
douleur en un temps , l'adoucit en un autre.
Ensuite Télémaque entra dans l'assemblée des rois ligués, où chacun garda le silence pour l'écouter dès qu'on
l'apperçut : il en rougit, et on ne pouvoit le faire parler.
Les louanges qu'on lui donna, par des acclamations publiques , sur tout ce qu'il venoit de faire , augmentèrent
sa honte ; il auroit voulu se pouvoir cacher : ce fut la
première fois qu'il parut embarrassé et incertain. Enfin
il demanda comme une grâce qu'on ne lui donnât plus
aucune louange : Çe n'est pas, dit-il , que je ne les aime,
sur-tout quand elles sont données par de si bons juges
de la vertu; mais c'est que je crains de les aimer trop :
elles corrompent les hommes , elles les remplissent
d'eux-mêmes, elles les rendent vains et présomptueux.
Il faut les mériter , et les fuir : les meilleures louanges
ressemblent aux fausses. Les plus médians de tous les
hommes , qui sont les tyrans , sont ceux qui se sont fait
le plus louer par des flatteurs. Quel plaisir y a-t-il à être
loué comme eux? Les bonnes louanges sont celles que
vous me donnerez en mon absence , si je suis assez
heureux pour en mériter. Si vous me croyez véritablement bon , vous devez croire aussi que je veux être
modeste et craindre la vanité : épargnez -moi donc , si
LIVRE
XXI.
209
vous m'estimez ; et ne me louez pas comme un homme
amoureux des louanges.
Après avoir parlé ainsi, Télémaque ne répondit plus
rien à ceux qui continuoient de l'élever jusques au ciel;
et , par un air d'indifFérence , il arrêta bientôt les éloges
qu'on lui donnoit. On commença à craindre de le fâcher
en le louant: ainsi les louanges finirent; mais Tadmiration augmenta. Tout le monde sut la tendresse qu'il avoit
témoignée à Pisistrate , et les soins qu'il avoit pris de lui
rendre les derniers devoirs : toute farinée fut plus touchée de ces marques de la bonté de son cœur, que de
tous les prodiges de sagesse et de valeur qui venoient
d'éclater en lui. Il est sage, il est vaillant, se disoient-ils
en secret les uns aux autres; il est l'ami des dieux, et le
vrai héros de notre âge ; il est au dessus de fhumanité : t
mais tout cela n'est que merveilleux , tout cela ne fait
que nous étonner. Il est humain , il est bon , il est ami
fidèle et tendre ; il est compatissant, libéral , bienfaisant,
et tout entier à ceux qu'il doit aimer ; il est les délices de
ceux qui vivent avec lui ; il s'est défait de sa hauteur, de
son indifférence et de sa fierté : voilà ce qui est d'usage,
voilà ce qui touche les cœurs, voilà ce qui nous attendrit
pour lui, et qui nous rend sensibles à toutes ses vertus;
voilà ce qui fait que nous donnerions tous nos vies pour
lui.
A peine ces discours furent-ils finis , qu'on se hâta de
2.
Dd
21 o
TÉLÉMAQUE,
parler de la nécessité de donner un roi aux Dauniens. La
plupart des princes qui étoient dans le conseil, opinoient
qu'il salloit partager entre eux ce pays, comme une terre
conquise. On ofFrit à Télémaque , pour sa part, la fertile
contrée d'Arpi , qui porte deux fois l'an les riches dons
de Gérés, les doux présens de Bacchus , et les fruits toujours verts de l'olivier consacré à Minerve. Cette terre,,
lui disoit-on , doit vous faire oublier la pauvre Ithaque
avec ses cabanes , les rochers affreux de Dulichie , et les
bois sauvages de Zacinthe. Ne cherchez plus ni votre
père , qui doit être péri dans les flots au promontoire
de Capharée , par la vengeance de Nauplius et par la
colère de Neptune ; ni votre mère , que ses amans possèdent depuis votre départ; ni votre patrie, dont la terre
n'est point favorisée du ciel comme celle que nous vous
offrons.
Il écoutoit patiemment ces discours : mais les rochers
de Thrace et de Thessalie ne sont pas plus sourds , ni
plus insensibles aux plaintes des amans désespérés, que
Télémaque l'étoit à ces offres. Pour moi, répondit-il , je
ne suis touché ni des richesses, ni des délices : qu'importe
de posséder une plus grande étendue de terre, et de
commander à un plus grand nombre d'hommes ? on n'en
a que plus d'embarras et moins de liberté : la vie est
assez pleine de malheurs pour les hommes les plus sages
et les plus modérés, sans y ajouter encore la peine de
LIVRE
XXI.
211
gouverner les autres hommes indociles , inquiets , injustes, trompeurs et ingrats. Quand on veut être le maître
des hommes pour l'amour de soi-même, n'y regardant
que sa propre autorité , ses plaisirs et sa gloire , on est
impie , on est tyran , on est le fléau du genre humain.
Quand au contraire on ne veut gouverner les hommes
que, selon les vraies règles, pour leur propre bien , on
est moins leur maître que leur tuteur ; on n'en a que la
peine , qui est infinie ; et on est bien éloigné de vouloir
étendre plus loin son autorité. Le berger qui ne mange
point le troupeau, qui le défend des loUps eri exposant
sa vie, qui veille nuit et jour pour le conduire dans les
bons pâturages, n'a point d'envie d'augmenter le nombre
de ses moutons , et d'enlever ceux du voisin ; ce seroit
augmenter sa peine. Quoique je n'aie jamais gouverné ,
ajoutoit Télémaque , j'ai appris par les lois, et par les
hommes sages qui les ont faites , combien il est pénible
de conduire les villes et les royaumes. Je suis donc
content de ma pauvre Ithaque , quoiqu'elle soit petite et
pauvre : j'aurai assez de gloire, pourvu que j'y règne avec
justice, piété et courage ; encore même n'y régnerai-je
que trop tôt. Plaise aux dieux que mon père , échappé à
la fureur des vagues, y puisse régner jusqu'à la plus extrême vieillesse; et que je puisse apprendre long-temps
sous lui comment il faut vaincre ses passions pour savoir
modérer celles de tout un peuple !
D d2
212
TÉLÉMAQUE,
Ensuite Télémaque dit : Écoutez, ô princes assemblés
ici, ce que je crois vous devoir dire pour votre intérêt.
Si vous donnez auxDauniens un roi juste, il les conduira
avec justice , il leur apprendra combien il est utile de
conserver la bonne foi, et de n'usurper jamais le bien de
ses voisins : c'est ce qu'ils n'ont jamais pu comprendre
sous Pimpie Adraste. Tandis qu'ils seront conduits par un
roi sage et modéré, vous n'aurez rien à craindre d'eux;
ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez donné;
ils vous devront la paix et la prospérité dont ils jouiront :
ces peuples, loin de vous attaquer, vous béniront sans
cesse; et le roi et le peuple, tout sera l'ouvrage de vos
mains. Si, au contraire, vous voulez partager leur pays
entre vous , voici les malheurs que je vous prédis : ce
peuple, poussé au désespoir, recommencera la guerre;
il combattra justement pour sa liberté; et les dieux, ennemis de la tyrannie, combattront avec lui. Si les dieux
s'en mêlent, tôt ou tard vous serez confondus, et vos
prospérités se dissiperont comme la fumée ; le conseil et
la sagesse seront ôtés à vos chefs, le courage à vos armées , et l'abondance à vos terres. Vous vous flatterez ;
vous serez téméraires dans vos entreprises ; vous ferez
taire les gens de bien 'qui voudront dire la vérité ; vous
tomberez tout-à-coup; et l'on dira de vous : Sont-ce donc
là ces peuples florissans qui dévoient faire la loi à toute
la terre? et maintenant ils fuient devant leurs ennemis;
LIVRE
XXI.
2l3
ils sont le jouet des nations, qui les foulent aux pieds :
voilà ce que les dieux ont fait; voilà ce que méritent les
peuples injustes, superbes et inhumains. De plus, considérez que , si vous entreprenez de partager entre
vous cette conquête , vous réunissez contre vous tous
les peuples voisins : votre ligue, formée pour défendre
la liberté commune de l'Hespérie contre l'usurpateur
Adraste, deviendra odieuse; et c'est vous-mêmes que
tous les peuples accuseront avec raison de vouloir usurper la tyrannie universelle.
Mais je suppose que vous soyez victorieux et des Dauniens et de tous les autres peuples , cette victoire vous
détruira : voici comment. Considérez que cette entreprise
vous désunira tous : comme elle n'est point fondée sur la
justice , vous n'aurez point de règle pour borner entre
vous les prétentions de chacun : chacun voudra que sa
part de la conquête soit proportionnée à sa puissance :
nul d'entre vous n'aura assez d'autorité sur les autres
pour faire paisiblement ce partage : voilà la source d'une
guerre dont vos petits-enfans ne verront pas la sin. Ne
vaut-il pas mieux être juste et modéré, que de suivre son
ambition avec tant de périls , et au travers de tant de
malheurs inévitables? La paix profonde, les plaisirs doux
et innocens qui l'accompagnent, l'heureuse abondance,
l'amitié de ses voisins , la gloire qui est inséparable de,
la justice , l'autorité qu'on acquiert en se rendant par
2i
4
T É L É M A Q U E,
la bonne foi l'arbitre de tous les peuples étrangers , ne
sont-ce pas des biens plus désirables que la folle vanité
d'une conquête injuste ? Ô princes ! ô rois ! vous voyez
que je vous parle sans intérêt : écoutez donc celui qui
vous aime assez pour vous contredire , et pour vous
déplaire en vous représentant la vérité.
Pendant que Télémaque parloit ainsi , avec une autorité qu'on n'avoit jamais vue en nul autre , et que tous les
princes étonnés et en suspens admiroient la sagesse de
ses conseils , on entendit un bruit confus qui se répandit
dans tout le camp, et qui vint jusqu'au lieu où se tenoit
l'assemblée. Un étranger, dit- on, est venu aborder sur
ces côtes avec une troupe d'hommes armés. Cet inconnu
est d'une haute mine , tout paroît héroïque en lui : on
voit aisément qu'il a long-temps souffert, et que son grand
courage l'a mis au dessus de toutes ses souffrances. D'abord les peuples du pays qui gardent la côte , ont voulu
le repousser comme un ennemi qui vient faire une irruption : mais, après avoir tiré son épée avec un air intrépide,
il a déclaré qu'il sauroitse défendre si on l'attaquoit ; mais
qu'il ne demandoit que ía paix et l'hospitalité. Aussitôt il
a présenté un rameau d'olivier comme suppliant. On l'a
écouté : il a demandé à être conduit vers ceux qui gouvernent cette côte de l'Hespérie; et on l'amène ici pour
Le faire parler aux rois assemblés.
A peine ce discours fut-il achevé, qu'on vit entrer cet
LIVRE
XXI.
2i5
inconnu avec une majesté qui surprit toute l'assemblée.
Gn auroit cru facilement que c'étoit le dieu Mars quand
il assemble sur les montagnes de la Thrace ses troupes
sanguinaires. Il commença à parler ainsi :
O vous , pasteurs des peuples , qui êtes sans doute
assemblés ici ou pour défendre la patrie contre ses ennemis, ou pour faire fleurir les plus justes lois , écoutez
un homme que la fortune a persécuté. Fassent les dieux
que vous n'éprouviez jamais de semblables malheurs !
Je suis Diomède , roi d'Étolie , qui blessai Vénus au siège
de Troie. La vengeance de cette déesse me poursuit
dans tout l'univers. Neptune, qui ne peut rien refuser à
la divine fille de la mer, m'a livré à la rage des vents et
des flots, qui ont brisé plusieurs fois mes vaisseaux contre
les écueils. L'inexorable Vénus m'a ôté toute espérance
de revoir mon royaume , ma famille , et cette douce lumière d'un pays où j'ai commencé de voir le jour en
naissant. Non, je ne reverrai jamais tout ce qui m'a été
le plus cher au monde. Je viens, après tant de naufrages,
chercher sur ces rives inconnues un peu de repos et une
retraite assurée. Si vous craignez les dieux, et sur-tout
Jupiter, qui a soin des étrangers ; si vous êtes sensibles
à la compassion , ne me refusez pas , dans ces vastes
pays , quelque coin de terre infertile , quelques déserts ,
quelques sables , ou quelques rochers escarpés , pour
y fonder , avec mes compagnons , une ville qui soit du
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T É L É M A Q U E,
moins une triste image de notre patrie perdue. Nous
ne demandons qu'un peu d'espace qui vous soit inutile.
Nous vivrons en paix avec vous dans une étroite alliance;
vos ennemis seront les nôtres -, nous entrerons dans tous
vos intérêts : nous ne demandons que la liberté de vivre
selon nos lois.
Pendant que Diomède parloit ainsi, Télémaque, ayant
les yeux attachés sur lui, montra sur son visage toutes les
différentes passions. Quand Diomède commença à parler
de ses longs malheurs, il espéra que cet homme si majestueux seroit son père. Aussitôt qu'il eut déclaré qu'il étoit
Diomède, le visage de Télémaque se flétrit comme une
belle fleur que les noirs aquilons viennent de ternir de
leur souffle cruel. Ensuite les paroles de Diomède , qui
se plaignoit de la longue colère d'une divinité , l'attendrirent par le souvenir des mêmes disgrâces souffertes
par son père et par lui; des larmes mêlées et de douleur
et de joie coulèrent sur ses joues, et il se jeta tout-à-coup
sur Diomède pour l'embrasser.
Je suis , dit—il , le fils d'Ulysse que vous avez connu , et
qui ne vous fut pas inutile quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus. Les dieux l'ont traité sans pitié,
comme vous. Si les oracles de l'Érèbe ne sont pas trompeurs, il vit encore ; mais hélas ! il ne vit point pour moi.
J'ai abandonné Ithaque pour le chercher; je ne puis revoir
maintenant ni Ithaque, ni lui : jugez, parmes malheurs,
LIVRE
XXI.
a 17
de la compassion que j'ai pour les vôtres. C'est Tavantage qu'il y a à être malheureux , qu'on sait compatir aux
peines d'autrui. Quoique je ne sois ici qu'étranger, je puis,
grand Diomède (car, malgré les misères qui ont accablé
ma patrie dans mon enfance, je n'ai pas été assez mal
élevé pour ignorer quelle est votre gloire dans les combats), je puis, ô le plus invincible de tous les Grecs après
Achille , vous procurer quelques secours. Ces princes
que vous voyez , sont humains ; ils savent qu'il n'y a ni
vertu , ni vrai courage , ni gloire solide , sans l'humanité.
Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des
grands hommes : il leur manque quelque chose , quand
ils n'ont jamais été malheureux ; il manque dans leur vie
des exemples de patience et de fermeté : la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont quelque goût pour
la vertu. Laissez-nous donc le soin de vous consoler :
puisque les dieux vous mènent à nous , c'est un présent
qu'ils nous font; et nous devons nous croire heureux de
pouvoir adoucir vos peines.
Pendant qu'il parloit, Diomède, étonné, le regardoit
fixement , et sentoit son cœur tout ému. Ils s'embrassoient, comme s'ils avoient été long -temps liés d'une
amitié étroite. Ô digne fils du sage Ulysse ! disoit Diomède , je reconnois en vous la douceur de son visage , la
grâce de ses discours, la force de son éloquence , la noblesse de ses sentimens, la sagesse de ses pensées.
2.
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218
TÉLÉMAQUE,
Cependant Philoctète embrasse aussi le grand sds de
Tydée ; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuite
Philoctète lui dit : Sans doute vous serez bien aise de
revoir le sage Nestor : il vient de perdre Pisistrate , le
dernier de ses enfans ; il ne lui reste plus dans la vie qu'un
chemin de larmes qui le mène vers le tombeau. Venez le
consoler: un ami malheureux est plus propre qu'un autre
à soulager son cœur. Ils allèrent aussitôt dans la tente de
Nestor, qui reconnut à peine Diomède , tant la tristesse
abattoit son esprit et ses sens. D'abord Diomède pleura
avec lui , et leur entrevue fut pour le vieillard un redoublement de douleur : mais peu à peu la présence de cet
ami appaisa son cœur. On reconnut aisément que ses
maux étoient un peu suspendus par le plaisir de raconter
ce qu'il avoit souffert , et d'entendre à son tour ce qui
étoit arrivé à Diomède.
Pendant qu'ils s'entretenoient, les rois assemblés avec
Télémaque examinoient ce qu'ils dévoient faire. Télémaque leur conseilloit de donner à Diomède le pays
d'Arpi, et de choisir pour roi des Dauniens Polydamas,
qui étoit de leur nation. Ce Polydamas étoit un fameux
capitaine , qu'Adraste , par jalousie , n'avoit jamais voulu
employer, de peur qu'on n'attribuât à cet homme habile
les succès dont il espéroit d'avoir seul toute la gloire.
Polydamas l'avoit souvent averti en particulier qu'il exposoit trop sa vie et le salut de son état dans cette guerre
1
LIVRE
XXI.
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contre tant de nations conjurées; il l'avoit voulu engager
à tenir une conduite plus droite et plus modérée avec ses
voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité, haïssent
aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire : ils ne sont
touchés ni de leur sincérité, ni de leur zèle, ni de leur
désintéressement. Une prospérité trompeuse endurcissoit le cœur d'Adraste contre les plus salutaires conseils;
en ne les suivant pas , il triomphoit tous les jours de
ses ennemis : la hauteur , la mauvaise foi , la violence ,
mettoient toujours la victoire dans son parti. Tous les
malheurs dont Polydamas l'avoit si long-temps menacé,
n'arrivoient point : Adraste se moquoit d'une sagesse
timide qui prévoit toujours des inconvéniens ; Polydamas lui étoit insupportable; il l'éloigna de toutes les
charges; il le laissa languir dans la solitude et dans la
pauvreté.
D'abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce ; mais
elle lui donna ce qui lui manquoit, en lui ouvrant les
yeux sur la vanité des grandes fortunes : il devint sage à
ses dépens ; il se réjouit d'avoir été malheureux; il apprit
peu-à-peu à se taire, à vivre de peu, à se nourrir tranquillement de la vérité, à cultiver en lui les vertus secrètes
qui sont encore plus estimables que les éclatantes, enfin
à se passer des hommes. Il demeura au pied du mont
Gargan , dans un désert, où un rocher en demi-voûte lui
servoit de toit. Un ruisseau, qui tomboit de la montagne,
Ee 2
22o
TÉLÉMAQUE,
appaisoit sa soif; quelques arbres lui donnoient leurs
fruits : il avoit deux esclaves qui cultivoient un petit
champ ; il travailloit lui-même avec eux de ses propres
mains : la terre le payoit de ses peines avec usure , et ne
le laissoit manquer de rien. II avoit non-seulement des
fruits et des légumes en abondance , mais encore toutes
sortes de fleurs odoriférantes. Là il déploroit le malheur
des peuples que l'ambition insensée d'un roi entraîne à
leur perte. Là il attendoit chaque jour que les dieux,
justes quoique patiens, fissent tomber Adraste. Plus sa
prospérité croissoit, plus il croyoit voir de près sa chute
irrémédiable : car l'imprudence heureuse dans ses sautes,
et la puissance montée jusqu'au dernier excès d'autorité
absolue , sont les avant -coureurs du renversement des
rois et des royaumes. Quand il apprit la défaite et la mort
d'Adraste , il ne témoigna aucune joie , ni de lavoir prévue, ni d'être délivré de ce tyran; il gémit seulement,
par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude.
Voilà l'homme que Télémaque proposa pour le faire
régner. Il y avoit déja quelque temps qu'il connoissoit son
courage et sa vertu ; car Télémaque , selon les conseils
de Mentor, ne cessoit de s'informer par-tout des qualités
bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui étoient
dans quelque emploi considérable , non-seulement dans
les nations alliées qui servoient en cette guerre , mais
encore chez les ennemis. Son principal soin étoit de
LIVRE
XXI.
22 I
découvrir et d'examiner par-tout les hommes qui avoient
quelque talent, ou une vertu particulière.
Les princes alliés eurent d'abord quelque répugnance
à mettrePolydamas dans la royauté. Nous avons éprouvé,
disoient-ils, combien un roi des Dauniens , quand il aime
la guerre, et qu'il la sait faire , est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand capitaine , et il peut nous
jeter dans de grands périls. Mais Télémaque leur répondit : Polydamas , il est vrai , sait la guerre ; mais il aime
la paix : et voilà les deux choses qu'il faut souhaiter. Un
homme qui connoît les malheurs , les dangers et les
difficultés de la guerre , est bien plus capable de l'éviter
qu'un autre qui n'en a aucune expérience. Il a appris à
goûter le bonheur d'une vie tranquille ; il a condamné les
entreprises d'Adraste ; il en a prévu les suites funestes.
Un prince foible, ignorant et sans expérience , est plus à
craindre pour vous qu'un homme qui connoîtra et qui
décidera tout par lui-même. Le prince foible et ignorant
ne verra que par les yeux d'un favori passionné , ou d'un
ministre flatteur , inquiet et ambitieux : ainsi ce prince
aveugle s'engagera à la guerre sans la vouloir faire. Vous
ne pourrez jamais vous assurer de lui , car il ne pourra
être sûr de lui-même : il vous manquera de parole ; il
vous réduira bientôt à cette extrémité, qu'il faudra, ou
que vous le fassiez périr, ou qu'il vous accable. N'est-il
pas plus utile, plus sûr, et en même temps plus juste et
222
TÉLÉMAQUE,
plus noble , de répondre fidèlement à la confiance des
Dauniens, et de leur donner un roi digne de commander?
Toute l'assemblée fut persuadée par ce discours. On
alla proposer Polydamas aux Dauniens , qui attendoient
une réponse avec impatience. Quand ils entendirent le
nom de Polydamas , ils répondirent : Nous reconnoissons
bien maintenant que les princes alliés veulent agir de
bonne foi avec nous, et faire une paix éternelle, puisqu'ils
nous veulent donner pour roi un homme si vertueux , et
si capable de nous gouverner. Si on nous eût proposé un
homme lâche, efféminé, et mal instruit, nous aurions cru
qu'on ne cherchoit qu'à nous abattre et qu'à corrompre
la forme de notre gouvernement; nous aurions conservé
«n secret un vif ressentiment d'une conduite si dure et si
artificieuse : mais le choix de Polydamas nous montre
une véritable candeur. Les alliés sans doute n'attendent
de nous rien que de juste et de noble , puisqu'ils nous
accordent un roi qui est incapable de faire rien contre
la liberté et contre la gloire de notre nation : aussi pouvons -nous protester, à la face des justes dieux, que
les fleuves remonteront vers leurs sources , avant que
nous cessions d'aimer des rois si bienfaisans. Puissent
nos derniers neveux se ressouvenir du bienfait que nous
Tecevons aujourd'hui , et renouveler, de génération en
génération, la paix de l'âge d'or dans toute la côte de
l'Hespérïe !
N
LIVRE
XXI.
223
Télémaque leur proposa ensuite de donner à Diomède
les campagnes d'Arpi pour y fonder une colonie. Ce nouveau peuple , leur disoit-il , vous devra son établissement
dans un pays que vous n'occupez point. Souvenez-vous
que tous les hommes doivent s'entr'aimer ; que la terre
est trop vaste pour eux ; qu'il faut bien avoir des voisins,
et qu'il vaut mieux en avoir qui vous soient obligés de
leur établissement. Soyez touchés du malheur d'un roi
qui ne peut retourner dans son pays. Polydamas et Diomède étant unis par les liens de la justice et de la vertu ,
qui sont les seuls durables, vous entretiendront dans une
paix profonde , et vous rendront redoutables à tous les
peuples voisins qui penseroient à s'agrandir. Vous voyez,
ô Dauniens , que nous avons donné à votre terre et à
votre nation un roi capable d'en élever la gloire jusqu'au
ciel : donnez aussi, puisque nous vous le demandons,
une terre qui vous est inutile , à un roi qui est digne de
toutes sortes de secours.
Les Dauniens répondirent qu'ils ne pouvoient rien
refuser à Télémaque , puisque c'étoit lui qui leur avoit
procuré Polydamas pour roi. Aussitôt ils partirent pour
Palier chercher dans son désert , et pour le faire régner
sur eux. Avant que de partir , ils donnèrent les fertiles
plaines d'Arpi à Diomède , pour y sonder un nouveau
royaume. Les alliés en furent ravis, parce que cette colonie des Grecs pourroit secourir puissamment le parti
224
TÉLÉMAQUE, LIVRE XXI.
des alliés , si jamais les Dauniens vouloient renouveler
les usurpations dont Adraste avoit donné le mauvais
exemple.
Tous les princes ne songèrent plus qu'à se séparer.
Télémaque, les larmes aux yeux , partit avec sa troupe,
après avoir embrassé tendrement le vaillant Diomède ,
le sage et inconsolable Nestor, et le fameux Philoctète,
digne héritier des flèches ..d'Hercule.
FIN
DU
LIVRE
VINGT-UNIÈME.
AVENTURES
D E .
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
2.
VINGT-DEUXIÈME.
Ff
SOMMAIRE
DU
LIVRE
VINGT-DEUXIÈME.
Télémaque, arrivant à Salente , est surpris de voir la campagne si bien cultivée, et de trouver si peu de magnificence dans la ville. Mentor lui explique les
raisons de ce changement, lui fait remarquer les défauts qui empêchent d'ordinaire
un état de fleurir, et lui propose pour modèle la conduite et le gouvernement
d'Idoménée. Télémaque ouvre ensuite son cœur à Mentor sur son inclination
pour Antiope , fille de ce roi, et sur son dessein de l'épouser. Mentor en loue avec
lui les bonnes qualités, l'assure que les dieux la lui destinent; mais que présentement il ne doit songer qu'à partir pour Ithaque , et qu'à délivrer Pénélope des
poursuites de ses prétendans.
LIVRE XXII
Telénraìfue, arrivant a Salente , est suryrns dé,,
aioir la ca/npacpie si lien cultivée, et de trawser, sis
peu de niac/r/ií/zce/ice. dans /a í ille. /l/entor lui ea:plía-ue les raisons de ce clia/ujc/ne/itjui^ fait reniaryuer les défiiuts cjrui em&êcnent d ordinaire uroJEtciù
d&fleztfdr, e£ ato pFPjpose* joour /nodele la conduite
et le aoúvernenient a' '/do/nénée .délé/naifiie ouvre
ensiiite son cœu/^ à JkTeritzrr sur son i/icli/iation
d'épouser^dnfiojoe,fille de ce jRoz.JHentor eri^lózie
avec lui les bonnes ifiialités , l assu/^e aue les
jj Zéheu.x' la lui destinent;
/7iais aue fj/'ésente/nejit d'
ne doit so/u?er au 'czjpa/^ùrpoia ^dt/iaaue, et c/ic 'ìz
déliv/'e/^jPé/iélojOe desjoou/wuiie^ de s es.Prétendons.
LIVRE
VINGT-DEUXIÈME.
LE jeune fils d'Ulysse brûloit d'impatience de retrouver
Mentor à Salente, et de s'embarquer avec lui pour revoir
Ithaque , où il espéroit que son père seroit arrivé. Quand
il s'approcha de Salente , il Fut bien étonné de voir toute
la campagne des environs , qu'il avoit laissée presque inculte et déserte , cultivée comme un jardin , et pleine
d'ouvriers diligens : il reconnut l'ouvrage de la sagesse de
Mentor. Ensuite , entrant dans la ville , il remarqua qu'il
y avoit beaucoup moins d'artisans pour les délices de la
vie , et beaucoup moins de magnificence. Télémaque en
fut choqué; car il aimoit naturellement toutes les choses
qui ont de 1 éclat et de la politesse : mais d'autres pensées occupèrent alors son esprit. Il vit de loin venir à lui
Idoménée avec Mentor : aussit.ôt son cœur fut ému de
joie et de tendresse. Malgré tous les succès qu'il avoit eus
dans la guerre contre Adraste, il craignoit que Mentor
ne fût pas content de lui; et, à mesure qu'il s'avançoit,
il cherchoit dans les yeux de Mentor pour voir s'il n'avoit
rien à se reprocher.
D'abord Idoménée embrassa Télémaque comme son
propre Hls ; ensuite Télémaque se jeta au cou de Mentor,
et l'arrosa de ses larmes. Mentor lui dit : Je suis content
de vous : vous avez fait de grandes fautes ; mais elles vous
ont servi à vous connoître et à vous délier de vous-même.
F P
228
TÉLÉMAQUE,
Souvent on tire plus de fruit de ses sautes , que de ses
belles actions : les grandes actions enflent le cœur, et
inspirent une présomption dangereuse ; les fautes font
rentrer l'homme en lui-même , et lui rendent la sagesse
qu'il avoit perdue dans les bons succès. Ce qui vous reste
à faire, c'est de louer les dieux, et de ne vouloir pas
que les hommes vous louent. Vous avez fait de grandes
choses ; mais, avouez la vérité , ce n'est guère vous par
qui elles ont été faites : n'est-il pas vrai qu'elles vous sont
venues comme quelque chose d'étranger qui étoit mis en
vous? n'étiez-vous pas capable de les gâter, et par votre
promptitude , et par votre imprudence ? Ne sentez-vous
pas que Minerve vous a comme transformé en un autre
homme au dessus de vous-même, pour faire par vous
ce que vous avez fait ? elle a tenu tous vos défauts en
suspens, comme Neptune, quand il appaise les tempêtes,
suspend les flots irrités.
Pendant quìdoménée interrogeoit, avec curiosité, les
Crétois qui étoient revenus de la guerre , Télémaque
écoutoit ainsi les sages conseils de Mentor ; ensuite il
regardoit de tous côtés avec étonnement, et disoit à
Mentor : Voici un changement dont je ne comprends pas
bien la raison ; est-il arrivé quelque calamité à Salente
pendant mon absence ? d'où vient qu'on n'y remarque
plus cette magnificence qui éclatoit par -tout avant
mon départ? Je ne vois plus ni or, ni argent, ni pierres
LIVRE
XXII.
229
précieuses ; les habits sont simples ; les bâtimens qu'on
fait sont moins vastes et moins ornés; les arts languissent,
la ville est devenue une solitude.
Mentor lui répondit en souriant : Avez-vous remarqué
l 'état de la campagne autour de la ville ? Oui , reprit Télémaque; j'ai vu par-tout le labourage en honneur, et les
champs défrichés. Lequel vaut mieux, ajouta Mentor, ou
une ville superbe en marbre , en or et en argent, avec
une campagne négligée et stérile, ou une campagne cultivée et fertile , avec une ville médiocre et modeste dans
ses mœurs? Une grande ville fort peuplée d'artisans occupés àamollir les mœurs parles délices de la vie, quand
elle est entourée d'un royaume pauvre et mal cultivé,
ressemble à un monstre dont la tête est d'une grosseur
énorme, et dont tout le corps exténué et privé de nourriture n'a aucune proportion avec cette tête. C'est le
nombre du peuple, et l'abondance des alimens, qui font
la vraie force et la vraie richesse d'un royaume. Idoménée
a maintenant un peuple innombrable et infatigable dans
le travail , qui remplit toute l'étendue de son pays : tout
son pays n'est plus qu'une seule ville , Salente n'en est
que le centre. Nous avons transporté de la ville dans la
campagne les hommes qui manquoient à la campagne,
et qui étoient-superflus dans la ville. De plus, nous avons
attiré dans ce pays beaucoup de peuples étrangers. Plus
ces peuples se multiplient, plus ils multiplient les fruits
s3o
TÉLÉMAQUE,
de la terre par leur travail ; cette multiplication si douce
et si paisible augmente plus son royaume qu'une conquête. On n'a rejeté de cette ville que les arts superflus
qui détournent les pauvres de la culture de la terre pour
les vrais besoins, et qui corrompent les riches en les jetant
dans le faste et dans la mollesse : mais nous n'avons fait
aucun tort aux beaux arts , ni aux hommes qui ont un vrai
génie pour les cultiver. Ainsi Idoménée est beaucoup plus
puissant qu'il ne 1 etoit quand vous admiriez sa magnificence. Cet éclat éblouissant cachoit une foiblesse et une
misère qui eussent bientôt renversé son empire : maintenant il a un plus grand nombre d'hommes , et il les
nourrit plus facilement. Ces hommes , accoutumés au
travail , à la peine , et au mépris de la vie , par l'amour
des bonnes lois, sont tous prêts à combattre pour défendre les terres cultivées de leurs propres mains. Bientôt
cet état , que vous croyez déchu , sera la merveille de
l'Hespérie.
Souvenez-vous, ô Télémaque, qu'il y a dans le gouvernement des peuples deux choses pernicieuses auxquelles
on n'apporte presque jamais aucun remède : la première
est une autorité injuste et trop violente dans les rois; la
seconde est le luxe, qui corrompt les mœurs.
Quand les rois s'accoutument à ne connoître plus
d'autres lois que leurs volontés absolues , et qu'ils ne
mettent plus de frein à leurs passions , ils peuvent tout :
LIVRE
XXII.
s3 1
mais , à force de tout pouvoir, ils sappent les fondemens
de leur puissance; ils n'ont plus de règle certaine, ni de
maxime de gouvernement; chacun à l'envi les flatte; ils
n'ont plus de peuples; il ne leur reste que des esclaves,
dont le nombre diminue chaque jour. Qui leur dira la
vérité? qui donnera des bornes à ce torrent? Tout cède;
les sages s'enfuient , se cachent , et gémissent. Il n'y a
qu'une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée :
souvent même le coup qui pourroit la modérer, l'abat
sans ressource. Rien ne menace tant d'une chute funeste,
qu'une autorité qu'on pousse trop loin. Elle est semblable
à un arc trop tendu , qui se rompt enfin tout-à-coup si on
ne le relâche : mais qui est - ce qui osera le relâcher ?
Idoménée étoit gâté jusqu'au fond du cœur par cette autorité si flatteuse : il avòitété renversé de son trône; mais
il n'avoit pas été détrompé. Il a fallu que les dieux nous
aient envoyés ici pour le désabuser de cette puissance
aveugle et outrée qui ne convient point à des hommes;
encore a-t-il fallu des espèces de miracles pour lui ouvrir
les yeux.
L'autre mal, presque incurable, est le luxe. Comme la
trop grande autorité empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On dit que ce luxe sert à nourrir
les pauvres aux dépens des riches; comme si les pauvres
ne pouvoient pas gagner leur vie plus utilement , en
232
TÉLÉMAQUE,
multipliant les fruits de la terre , sans amollir les riches
par des rafïìnemens de volupté. Toute une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie , les
choses superflues : ce sont tous les jours de nouvelles
nécessités qu'on invente , et on ne peut plus se passer
des choses qu'on ne connoissoit point trente ans auparavant. Ce luxe s'appelle bon goût, perfection des arts, et
politesse de la nation. Ce vice , qui en attire une infinité
d'autres , est loué comme une vertu ; il répand sa contagion depuis le roi jusqu'aux derniers de la lie du peuple.
Les proches parens du roi veulent imiter sa magnificence;
les grands, celle des parens du roi; les gens médiocres
veulent égaler les grands , car qui est-ce qui se fait justice ? les petits veulent passer pour médiocres : tout le
monde fait plus qu'il ne peut; les uns par faste , et pour
se prévaloir de leurs richesses ; les autres par mauvaise
honte, et pour cacher leur pauvreté. Ceux même qui sont
assez sages pour condamner un si grand désordre , ne le
sont pas assez pour oser lever la tête les premiers , et pour
donner des exemples contraires. Toute une nation se
ruine ; toutes les conditions se confondent. La passion
d'acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense , corrompt les ames les plus pures : il n'est plus question que
d'être riche ; la pauvreté est une infamie. Soyez savant,
habile , vertueux , instruisez les hommes , gagnez des batailles, sauvez la patrie, sacrifiez tous vos intérêts; vous
LIVRE
XXII.
233
êtes méprisé, si vos talens ne sont relevés par le faste.
Ceux même qui n'ont pas de bien veulent paroître en
avoir ; ils en dépensent comme s'ils en avoient : on emprunte , on trompe , on use de mille artifices indignes
pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux ? Il faut
changer le goût et les habitudes de toute une nation ; il
íaut lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre , si ce n'est un roi philosophe qui sache , par
l'exemple de sa propre modération , faire honte à tous
ceux qui aiment une dépense fastueuse , et encourager
les sages , qui seront bien aises d'être autorisés dans une
honnête frugalité ?
Télémaque , écoutant ce discours , étoit comme un
homme qui revient d'un profond sommeil : il sentoit la
vérité de ces paroles, et elles se gravoient dans son cœur,
comme un savant sculpteur imprime les traits qu'il veut
sur lemarbre , ensorte qu'il lui donne de la tendresse ,
de la vie et du mouvement. Télémaque ne répondoit
rien : mais, repassant tout ce qu'il venoit d'entendre , il
parcouroit des yeux les choses qu'on avoit changées dans
la ville. Ensuite il disoit à Mentor :
Vous avez fait d'Idoménée le plus sage de tous les rois;
je ne le connois plus, ni lui, ni son peuple. J'avoue même
que ce que vous avez fait ici , est infiniment plus grand
que les victoires que nous venons de remporter. Le hasard et la force ont beaucoup de part aux succès de la
^34
TÉLÉMAQUE,
guerre ; il saut que nous partagions la gloire des combats
avec nos soldats : mais tout votre ouvrage vient d'une
seule tête ; il a fallu que vous ayez travaillé seul contre
un roi et contre tout son peuple, pour les corriger. Les
succès de la guerre sont toujours funestes et odieux : ici
tout est l'ouvrage d'une sagesse céleste, tout est doux ,
tout est pur, tout est aimable, tout marque une autorité
qui est au dessus de l'homme. Quand les hommes veulent
de la gloire, que ne la cherchent-ils dans cette application à faire du bien ? Oh! qu'ils s'entendent mal en gloire,
d'en espérer une solide en ravageant la terre , et en répandant le sang humain !
Mentor montra sur son visage une j oie sensible de voir
Télémaque si désabusé des victoires et des conquêtes ,
dans un âge où il étoit si naturel qu'il fût enivré de la
gloire qu'il avoit acquise.
Ensuite Mentor ajouta : Il est vrai que tout ce que vous
voyez ici est bon et louable ; mais sachez qu'on pourroit
faire des choses encore meilleures. Idoménée modère
ses passions, et s'applique à gouverner son peuple avec
justice ; mais il ne laisse pas de faire encore bien des
sautes , qui sont des suites malheureuses de ses fautes
anciennes. Quand les hommes veulent quitter le mal , le
mal semble encore les poursuivre long-temps ; il leur
reste de mauvaises habitudes, un naturel afFoibli, des
erreurs invétérées, et des préventions presque incurables.
LIVRE
XXII.
235
Heureux ceux qui ne se sont jamais égarés ! ils peuvent
faire le bien plus parfaitement. Les dieux, ô Télémaque!
vous demanderont plus qu'à Idoménée, parce que vous
avez connu la vérité dès votre jeunesse , et que vous
n'avez jamais été livré aux séductions d'une trop grande
prospérité.
Idoménée , continuoit Mentor, est sage et éclairé; mais
il s'applique trop au détail , et ne médite pas assez le gros
de ses affaires pour former des plans. L'habileté d'un roi
qui est au dessus des hommes, ne consiste pas à faire tout
par lui-même : c'est une vanité grossière que d'espérer
d'en venir à bout , ou de vouloir persuader au monde
qu'on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui : il
ne faut pas qu'il fasse le détail , car c'est faire la fonction
de ceux qui ont à travailler sous lui ; il doit seulement
s'en faire rendre compte, et en savoir assez pour entrer
dans ce compte avec discernement. C'est merveilleusement gouverner, que de choisir et d'appliquer, selon
leurs talens, les gens qui gouvernent. Le suprême et le
parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent : il faut les observer, les éprouver, les modérer,
les corriger, les animer, les élever, les rabaisser, lès
changer de place, et les tenir toujours dans la main.
Vouloir examiner tout par soi-même , c'est défiance , c'est
petitesse ; c'est se livrer à une jalousie pour les détails ,
236
TÉLÉMAQUE,
qui consume le temps et la liberté d'esprit nécessaires
pour les grandes choses. Pour former de grands desseins,
il faut avoir l'esprit libre et reposé; il faut penser à son
aise, dans un entier dégagement de toutes les expéditions d'afFaires épineuses. Un esprit épuisé par le détail
est comme la lie du vin , qui n'a plus ni force , ni délicatesse. Ceux qui gouvernent par le détail sont toujours
déterminés par le présent , sans étendre leurs vues sur
un avenir éloigné ; ils sont toujours entraînés par faíTaire
du jour où ils sont : et cette affaire étant seule à les occuper, elle les frappe trop, elle rétrécit leur esprit; car on
ne juge sainement des affaires que quand on les compare
toutes ensemble, et qu'on les place toutes dans un certain
ordre , afin qu'elles aient de la suite et de la proportion.
Manquer à suivre cette règle dans le gouvernement ,
c'est ressembler à un musicien qui se cbntenteroit de
trouver des sons harmonieux, et qui ne se mettroit point
en peine de les unir et de les accorder pour en composer
une musique douce et touchante. C'est ressembler aussi
à un architecte qui croit avoir tout fait, pourvu qu'il assemble de grandes colonnes et beaucoup de pierres bien
taillées, sans penser à Tordre et à la proportion des ornemens de son édifice : dans le temps qu'il fait un sallon , il
ne prévoit pds qu'il faudra faire un escalier convenable :
quand il travaille au corps du bâtiment, il ne songe ni à
la cour, ni au portail. Son ouvrage n'est qu'un assemblage
LIVRE
XXII.
s3 7
confus de parties magnifiques qui ne sont point faites les
unes pour les autres : cet ouvrage, loin de lui faire honneur, est un monument qui éternisera sa honte ; car il fait
voir que l'ouvrier n'a pas su penser avec assez d'étendue
pour concevoir à-la-fois le dessein général de tout son
ouvrage : c'est un caractère d'esprit court et subalterne.
Quand on est né avec ce génie borné au détail , on n'est
propre qu'à exécuter sous autrui. N'en doutez pas, ô mon
cher Télémaque , le gouvernement d'un royaume demande une certaine harmonie comme la musique , et de
justes proportions comme l'architecture.
Si vous voulez que je me serve encore de la comparaison de ces arts , je vous ferai entendre combien les
hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres.
Celui qui , dans un concert , ne chante que certaines
choses, quoiqu'il les chante parfaitement, n'est qu'un
chanteur : celui qui conduit tout le concert, et qui en
règle à-la-fois toutes les parties, est le seul maître de musique. Tout de même, celui qui taille des colonnes, ou
qui élève un côté d'un bâtiment, n'est qu'un maçon : mais
celui qui a pensé tout l'édifîce , et qui en a toutes les proportions dans sa tête , est le seul architecte. Ainsi ceux
qui travaillent, qui expédient, qui font le plus d'afFaires,
sont ceux qui gouvernent le moins ; ils ne sont que les
ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit letat est
celui qui, ne faisant rien , fait tout faire; qui pense, qui
238
TÉLÉMAQUE,
invente, qui pénètre dans l'avenir, qui retourne dans le
passé, qui arrange, qui proportionne, qui prépare de
loin, qui se roiditsans cesse pour lutter contre la fortune,
comme un nageur contre le torrent de l'eau ; qui est
attentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard.
Cro}T ez-vous, Télémaque, qu'un grand peintre travaille assidûment, depuis le matin jusqu'au soir, pour
expédier plus promptement ses ouvrages ? non : cette
£êne et ce travail servile éteindroient tout le feu de son
o
imagination ; il ne travailleroit plus de génie : il faut que
tout se fasse irrégulièrement et par saillies, suivant que
son goût le mène , et que son esprit l'excite. Croyez-vous
qu'il passe son temps à broyer des couleurs et à préparer
des pinceaux? non ; c'est l'occupation de ses élèves. Il se
réserve le soin de penser; il ne songe qu'à faire des traits
hardis qui donnent de la noblesse , de la vie et de la
passion à ses figures. Il a dans sa tête les pensées et les
sentimens des héros qu'il veut représenter ; il se transporte dans leurs siècles et dans toutes les circonstances
où ils ont été : à cette espèce d'enthousiasme , il faut qu'il
joigne une sagesse qui le retienne, que tout soit vrai ,
correct, et proportionné l'un à l'autre. Croyez -vous,
Télémaque , qu'il faille moins d'élévation de génie et
d'efforts de pensées pour faire un grand roi, que pour
faire un grand peintre? Concluez donc que l'occupation
d'un roi doit être de penser, de former de grands projets,
L i V R E
XX II.
f>3 9
et cle choisir les hommes propres à les exécuter sous
lui.
Télémaque lui répondit : II me semble que je comprends tout ce que vous dites : mais, si les choses alloient
ainsi , un roi seroit souvent trompé , n'entrant point par
lui-même dans le détail.
C'est vous-même qui vous trompez, repartit Mentor:
ce qui empêche qu'on ne soit trompé , c'est la connoissance générale du gouvernement. Les gens qui n'ont
point de principes dans les affaires , et qui n'ont point
de vrai discernement des esprits, vont toujours comme
à tâtons ; c'est un hasard quand ils ne se trompent pas :
ils ne savent pas même précisément ce qu'ils cherchent,
ni à quoi ils doivent tendre ; ils ne savent que se défier,
et se défient plutôt des honnêtes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les flattent. Au contraire,
ceux qui ont des principes pour le gouvernement , et
qui se connoissent en hommes , savent ce qu'ils doivent
chercher en eux, et les moyens d'y parvenir : ils reconnoissent assez , du moins en gros , si les gens dont ils
se servent sont des instrumens propres à leurs desseins,
et s'ils entrent dans leurs vues pour tendre au but qu'ils
se proposent. D'ailleurs , comme ils ne se jettent pas
dans des détails accablans, ils ont l'esprit plus libre pour
envisager d'une seule vue le gros de l'ouvrage , et pour
observer s'il s'avance vers la fin principale. S'ils sont
24-o
TÉLÉMAQUE,
trompés , du moins ils ne le sont guère dans l'essentiel.
Ils sont au dessus des petites jalousies qui marquent un
esprit borné et une ame basse : ils comprennent qu'on ne
peut éviter d'être trompé dans les grandes affaires , puisqu'il faut s'y servir des hommes , qui sont si souvent
trompeurs. On perd plus dans firrésolution où jette la
défiance, qu'on ne perdroit à se laisser un peu tromper.
On est trop heureux quand on n'est trompé que dans les
choses médiocres ; les grandes ne laissent pas de s'acheminer, et c'est la seule chose dont un grand homme doit
être en peine. Il faut réprimer sévèrement la tromperie
quand on la découvre : mais il faut compter sur quelque
tromperie, si on ne veut point être véritablement trompé.
Un artisan dans sa boutique voit tout de ses propres yeux,
et fait tout de ses propres mains : mais un roi , dans un
grand état , ne peut tout faire , ni tout voir. Il ne doit faire
que les choses que nul autre ne peut faire sous lui : il ne
doit voir que ce qui entre dans la décision des choses
importantes.
Enfin Mentor dit à Télémaque : Les dieux vous aiment
et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que
vous voyez ici est fait moins pour la gloire d'Idoménée,
que pour votre instruction. Tous ces sages établissemens
que vous admirez dans Salente, ne sont que sombre de
ce que vous ferez un jour à Ithaque , si vous répondez,
par vos vertus , à votre haute destinée. Il est temps que
LIVRE
XXII.
241
.nous songions à partir d'ici ; Idoménée tient un vaisseau
prêt pour notre retour.
Aussitôt Télémaque ouvrit son cœur à son ami, mais
avec quelque peine, sur un attachement qui lui faisoit
regretter Salente. Vous me blâmerez peut-être, lui dit-il ,
de prendre trop facilement des inclinations dans les
lieux où je passe: mais mon cœur me feroit de continuels
reproches , si je vous cachois que j'aime Antiope , fille
dìdoménée. Non , mon cher Mentor, ce n'est point une
passion aveugle, comme celle dont vous m'avez guéri
dans l'île de Calypso ; j'ai bien reconnu la profondeur
de la plaie que l'amour m'avoit faite auprès d'Eucharis :
je ne puis encore prononcer son nom sans être troublé;
le temps et l'absence n'ont pu l'effacer. Cette expérience
funeste m'apprend à me défier de moi-même. Mais pour
Antiope, ce que je sens n'a rien de semblable : ce n'est
point un amour passionné; c'est goût , c'est estime, c'est
persuasion que je serois heureux si je passois ma vie avec
elle. Si jamais les dieux me rendent mon père, et qu'ils
me permettent de choisir une femme , Antiope sera mon
épouse. Ce qui me touche en elle, c'est son silence , sa
modestie , sa retraite , son travail assidu , son industrie
pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père depuis que
sa mère est morte, son mépris des vaines parures , l'oubli
ou l'ignorance même qui paroît en elle de sa beauté.
2.
Hh
242
TÉLÉMAQUE,
Quand Idoménée lui ordonne de mener les danses des
jeunes Crétoises au son des flûtes, on la prendroit pour
la riante Vénus qui est accompagnée des Grâces. Quand
il la mène avec lui à la chasse dans les forêts , elle paroît
majestueuse et adroite à tirer de Tare, comme Diane au
milieu de ses nymphes : elle seule ne le sait pas, et tout
le monde l'admire. Quand elle entre dans les temples
des dieux, et quelle porte sur sa tête les choses sacrées
dans des corbeilles, on croiroit qu'elle est elle-même la
divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte
et quelle religion la voyons -nous offrir des sacrifices
et détourner la colère des dieux, quand il faut expier
quelque faute ou détourner quelque funeste présage !
Enfin , quand on la voit avec une troupe de femmes ,
tenant en sa main une aiguille d'or , on croit que c'est
Minerve même qui a pris sur la terre une forme humaine,
et qui inspire aux hommes les beaux arts : elle anime les
autres à travailler; elle leur adoucit le travail et l'en nui
par le charme de sa voix, lorsqu'elle chante toutes les
merveilleuses histoires des dieux : elle surpasse la plus
exquise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l'homme qu'un doux hymen unira avec elle ! il
n'aura à craindre que de la perdre et de lui survivre.
Je prends ici , mon cher Mentor , les dieux à témoin
que je suis tout prêt à partir : j'aimerai Antiope tant que
je vivrai; mais elle ne retardera pas d'un moment mon
LIVRE
XXII.
243
retour à Ithaque. Si un autre la devoit posséder, je passerois le reste de mes jours avec tristesse et amertume:
mais enfîn je la quitterai, quoique je sache que l'absence
peut me la faire perdre. Je ne veux ni lui parler, ni parler
à son père , de mon amour : car je ne dois en parler qu a
vous seul , jusqu'à ce qu'Ulysse , remonté sur son trône,
m'ait déclaré qu'il y consent. Vous pouvez reconnoître
par-là, mon cher Mentor, combien cet attachement est
différent de la passion dont vous m'ayez vu aveuglé pour
Eucharis.
Mentor répondit : Ô Télémaque , je conviens de cette
différence. Antiope est douce, simple, sage ; ses mains
ne méprisent point le travail ; elle prévoit de loin , elle
pourvoit à tout ; elle sait se taire , et agit de suite sans
empressement ; elle est à toute heure occupée ; elle ne
s'embarrasse jamais , parce qu'elle fait chaque chose à
propos : le bon ordre de la maison de son père est sa
gloire ; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout, et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font haïr presque
toutes les femmes) , elle s'est rendue aimable à toute la
maison : c'est qu'on ne trouve en elle ni passion , ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres
femmes : d'un seul regard , elle se fait entendre , et on
craint de lui déplaire : elle donne des ordres précis, elle
n'ordonne que ce qu'on peut exécuter', elle reprend avec:
H h2
244
TÉLÉMAQUE,
bonté , et , en reprenant , elle encourage. Le cœur de
son père se repose sur elle, comme un vo)T ageur abattu
par les ardeurs du soleil se repose à l'ombre sur l'herbe
tendre. Vous avez raison , Télémaque ; Antiope est un
trésor digne d'être recherché dans les terres les plus éloignées. Son esprit , non plus que son corps , ne se pare
jamais de vains omemens : son imagination , quoique
vive, est retenue par sa discrétion : elle ne parle que
pour la nécessité ; et si elle ouvre la bouche, la douce
persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès
qu'elle parle , tout le monde se tait , et elle en rougit :
peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire,
quand elle apperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A
peine l'avons-nous entendue parler.
Vous souvenez-vous, ô Télémaque , d'un jour que son
père la fit venir? elle parut les yeux baissés, couverte
d'un grand voile ; et elle ne parla que pour modérer la
colère d'ídoménée , qui vouloit faire punir rigoureusement un de ses esclaves : d'abord elle entra dans sa peine ,
puis elle le calma; enfîn elle lui fit entendre ce qui pouvoit excuser ce malheureux ; et sans faire sentir au roi
qu'il s'étoit trop emporté, elle lui inspira des sentimens
de justice et de compassion. Thétis , quand elle flatte le
vieux Nérée, n'appaise pas avec plus de douceur les flots
irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité, et
sans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur
/
LIVRE
XX IL
245
de son époux , còmme elle touche maintenant sa lyre ,
quand elle en veut tirer les plus tendres accords. Encore
une fois , Télémaque , votre amour pour elle est juste ;
les dieux vous la destinent : vous l'aimez d'un amour raisonnable ; il faut attendre qu'Ulysse vous la donne. Je
vous loue de n'avoir point voulu lui découvrir vos sentimens : mais sachez que , si vous eussiez pris quelques
détours pour lui apprendre vos desseins, elle les auroit
rejetés, et auroit cessé de vous estimer. Elle ne se promettra jamais à personne ; elle se laissera donner par son
père : elle ne prendra jamais pour époux qu'un homme
qui craigne les dieux, et qui remplisse toutes les bienséances. Avez -vous observé, comme moi, qu'elle se
montre encore moins , et qu'elle baisse plus les yeux depuis votre retour? Elle sait tout ce qui vous est arrivé
d'heureux dans la guerre ; elle n'ignore ni votre naissance , ni vos aventures , ni tout ce que les dieux ont mis
en vous ; c'est ce qui la rend si modeste et si réservée.
Allons, Télémaque, allons vers Ithaque; il ne me reste
plus qu'à vous faire trouver votre père , et qu'à vous
mettre en état d'obtenir une femme digne de l'âge d'or:
fût-elle bergère dans la froide Algide, au lieu qu'elle est
fille du roi de Salente , vous serez trop heureux de la
posséder.
FIN
DU
LIVRE
VINGT-DEUXIÈME.
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
VINGT-TROISIÈME.
SOMMAIRE
DU
LIVRE
VINGT-TROISIÈME.
Idoménée, craignant le départ de ses deux hôtes, propose à Mentor plusieurs affaires embarrassantes, l'assurant qu'il ne les pourra régler sans son secours. Mentor
lui explique comment il doit se comporter, et tient ferme pour remmener Télémaque. Idoménée essaye encore de les retenir en excitant la passion de ce dernier
pour Antiope. II les engage dans une partie de chasse, où il veut que sa fille se
trouve. Elle y seroit déchirée par un sanglier, sans Télémaque qui la sauve. II
sent ensuite beaucoup de répugnance à la quitter, et à prendre congé du roi sou
père : mais , encouragé par Mentor , il surmonte sa peine , et s'embarque pour sa
patrie.
LIVRT* XXIII
ddcrménée, craúynant le départ de ses deit.xJZótes,
propose èbjitlènâyrplusieurs afêzres emòarassan /ter,
Z'assurant <pu-'il ne pourra les régler sans
son seccnu~s^Mentor lui eapl'aue comnient il doitse cojnpor^ter, et tient^er/ne pour remmener Te'léTnxzniie .ddonìé/iée essaie encore de- les retenir, en
eœcitanr la passion de ce- dernierpour^dntiope .
ZL les enraye dans une parue- de- cnasse, air d
o eut aue- sa^/ille- se- trouve.jElle
seroit dé-
cAuee par un sa/iylier, sans 2elemaaue oui
las
sauve. Jl sent ensuite- oeauc&up de- repuynancea la- auitter, et à- prrendre coru^é du- iRoi son
pere- .JMëus étant encouragé par ylíentar, il sur7?ionte- sa-peine-, ^t^s 'emlaraue-pour sa patrie,
.52»
LIVRE
VINGT -TROISIÈME.
IDOMÉNÉE , qui craignoit le départ de Télémaque et de
Mentor, ne songeoitqu'à le retarder. Il représenta à Mentor qu'il ne pouvoit régler sans lui un différend qui s'étoit
élevé entre Diophanes, prêtre de Jupiter conservateur,
et Héliodore, prêtre d'Apollon , sur les présages qu'on
tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.
Pourquoi, lui répondit Mentor, vous mêleriez-vous
des choses sacrées ? Laissez-en la décision aux Etruriens,
qui ont la tradition des plus anciens oracles , et qui sont
inspirés pour être les interprètes des dieux ; employez
seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur
naissance. Ne montrez ni partialité, ni prévention; contentez-vous d'appuyer la décision , quand elle sera faite :
souvenez-vous qu'un roi doit être soumis à la religion ,
et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler; la religion vient des dieux, elle est au dessus des rois. Si les
rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils
la mettront en servitude. Les rois sont si puissans, et les
autres hommes sont si foibles , que tout sera en péril
d'être altéré au gré des rois, si on les fait entrer dans les
questions qui regardent les choses sacrées; Laissez donc
en pleine liberté la décision aux amis des dieux; et bornez-vous à réprimer ceux qui n'obéiroient pas à leur
jugement, quand il aura été prononcé.
25o
TÉLÉMAQUE,
Ensuite idoménée se plaignit de l'embarras où il étoit
sur un grand nombre de procès entre divers particuliers,
qu'on le pressoit de juger.
Décidez , lui répondit Mentor , toutes les questions
nouvelles qui vont à établir des maximes générales de
jurisprudence , et à interpréter les lois : mais ne vous
chargez jamais de juger les causes particulières , elles
viendroient toutes en foule vous assiéger; vous seriez
l unique juge de tout votre peuple, tous les autres juges
qui sont sous vous deviendroient inutiles ; vous seriez
accablé , et les petites affaires vous déroberoient aux
grandes , sans que vous pussiez suffire à régler le détail
des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans
cet embarras ; renvoyez les affaires des particuliers aux
juges ordinaires : ne faites que ce que nul autre ne peut
faire pour vous soulager; vous ferez alors les véritables
fonctions de roi.
On me presse encore, disoit Idoménée, de faire certains mariages. Les personnes d'une naissance distinguée
qui m'ont suivi dans toutes les guerres , et qui ont perdu
de très-grands biens en me servant, voudroient trouver
une espèce de récompense en épousant certaines fdles
riches : je n'ai qu'un mot à dire pour leur procurer ces
établissemens.
Il est vrai, répondit Mentor, qu'il ne vous en coûteroit
qu'un mot : mais ce mot lui-même vous coûteroit trop
LIVRE
XXIII.
25 1
cher. Voudriez-vous ôter aux pères et aux mères la liberté
et la consolation de choisir leurs gendres, et par conséquent leurs héritiers ? ce seroit mettre toutes les familles
clans le plus rigoureux esclavage ; vous vous rendriez
responsable de tous les malheurs domestiques de vos
citoyens. Les mariages ont assez d'épines, sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs
fidèles à récompenser, donnez-leur des terres incultes ,
ajoutez -y des rangs et des honneurs proportionnés à
leur condition et à leurs services; ajoutez-y, s'il le faut,
quelque argent pris par vos épargnes sur les fonds destinés à votre dépense : mais ne payez jamais vos dettes
en sacrifiant les filles riches malgré leurs parens.
Idoménée passa bientôt de cette question aune autre.
Les Sybarites , disoit-il , se plaignent de ce que nous avons
usurpé des terres qui leur appartiennent, et de ce que
nous les avons données, comme des champs à défricher,
aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici : céderai-je à ces peuples ? Si je le fais , chacun croira qu'il
n'a qu'à former des prétentions sur nous.
Il n'est pas juste, répondit Mentor, de croire les Sybarites dans leur propre cause : mais il n'est pas juste aussi
de vous croire dans la vôtre. Qui croirons- nous donc ?
repartit Idoménée. Il ne faut croire, poursuivit Mentor,
aucune des deux parties : mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect d'aucun côté ;
I i2
V
TÉLÉMAQUE,
tels sont les Sipontins : ils n'ont aucun intérêt contraire
au vôtre.
Mais suis-je obligé, répondoit Idoménée, à croire
quelque arbitre ? ne suis-je pas roi ? Un souverain est-il
obligé à se soumettre à des étrangers sur l'étendue de sa
domination ?
Mentor reprit ainsi le discours : Puisque vous voulez
tenir ferme , il faut que vous jugiez que votre droit est
bon : d'un autre côté, les Sybarites ne relâchent rien; ils
soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de sentimens , il faut qu'un arbitre choisi par les
parties, vous accommode, ou que le sort des armes décide; il n'y a point de milieu. Si vous entriez clans une
république où il n'y eút ni magistrats, ni juges, et où
chaque famille se crût en droit de se íaire, par violence,
justice à elle-même sur toutes ses prétentions contre ses
voisins, vous déploreriez le malheur d'une telle nation, et
vous auriez horreur de cet affreux désordre, où toutes les
íamilles s'armeroient les unes contre les autres. Croyezvous que les dieux regardent avec moins d'horreur le
monde entier, qui est la république universelle, si chaque
peuple , qui n'y est que comme une grande famille , se
croit en plein droit de se faire , par violence , justice à
soi-même sur toutes ses prétentions contre les autres
peuples voisins ? Un particulier qui possède un champ,
comme l'héritage de ses ancêtres, ne peut s'y maintenir
LIVRE
XXIII.
253
que par Fautorité des lois et par le jugement d'un magistrat : il seroit très-sévèrement puni comme un séditieux,
s'il vouloit conserver, par la Force, ce que la justice lui
a donné. Croyez -vous que les rois puissent employer
d'abord la violence pour soutenir leurs prétentions, sans
avoir tenté toutes les voies de douceur et d'humanité ? La
justice n'est-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable
pour les rois , par rapport à des pays entiers , que pour
les familles , par rapport à quelques champs labourés ?
Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne prend que
quelques arpens de terre ? sera-t-on juste, sera-t-on
héros, quand on prend des provinces? Si on se prévient,
si on se flatte, si on s'aveugle dans les petits intérêts des
particuliers, ne doit-on pas encore plus craindre de se
flatter et de s'aveugler sur les grands intérêts d'état ? Se
croira-t-on soi-même, dans une matière où l'on a tant de
raisons de se défier de soi ? ne craindra-t-on point de se
tromper dans des cas où Ferreur d'un seul homme a des
conséquences afFreuses ? L'erreur d'un roi qui se flatte
sur ses prétentions , cause souvent des ravages , des Famines , des massacres , des pertes , des dépravations de
mœurs, dont les efFets Funestes s'étendent jusques dans
les siècles les plus reculés. Un roi, qui assemble toujours
tant de flatteurs autour de lui, ne craindra- 1- il point
d'être flatté en ces occasions? S'il convient de quelque
arbitre pour terminer le différend , il montre son équité,
2Ô4
TÉLÉMAQUE,
sa bonne foi, sa modération. II publie les solides raisons
sur lesquelles sa cause est sondée. L'arbitre choisi est un
médiateur amiable , et non un juge de rigueur. On ne se
soumet pas aveuglément à ses décisions; mais on a pour
lui une grande déférence : il ne prononce pas une sentence en juge souverain ; mais il fait des propositions, et,
par ses conseils, on sacrifie quelque chose pour conserver
la paix. Si la guerre vient malgré tous les soins qu'un roi
prend pour conserver la paix, il a du moins alors pour lui
le témoignage de sa conscience, l'estime de ses voisins,
et la juste protection des dieux. Idoménée , touché de ce
discours, consentit que les Sipontins sussent médiateurs
entre lui et les Sybarites.
Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les
deux étrangers lui échappoient, essaya de les arrêter par
un lien plus fort. Il avoit remarqué que Télémaque aimoit
Antiope ; et il espéra de le prendre par cette passion.
Dans cette vue , il la fit chanter plusieurs fois pendant
des festins. Elle le fît pour ne pas désobéir à son père ,
mais avec tant de modestie et de tristesse, qu'on voyoit
bien la peine qu'elle souffroit en obéissant. Idoménée
alla jusqu'à vouloir qu'elle chantât la victoire remportée
sur les Dauni.ens et sur Adraste : mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque ; elle s'en
défendit avec respect , et son père n'osa la contraindre.
Sa voix douce et touchante pénétroit le cœur du jeune
LIVRE
XXIII.
255
fils d'Ulysse ; il étoit tout ému. Idoménée , qui avoit les
yeux attachés sur lui, jouissoit du plaisir de remarquer
son trouble. Mais Télémaque ne faisoit pas semblant d'appercevoir les desseins du roi : il ne pouvoit s'empêcher,
en ces occasions , d'être fort touché ; mais la raison étoit
en lui au dessus du sentiment; etce n'étoit plus ce même
Télémaque qu'une passion tyrannique avoit autrefois
captivé dans l'île de Calypso. Pendant qu'Antiope chantoit , il gardoit un profond silence ; dès qu'elle avoit fini ,
il se hâtoit de tourner la conversation sur quelque autre
matière.
Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la résolution de faire une grande chasse
dont il voulut donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura,
ne voulant point y aller : mais il fallut exécuter Tordre
absolu de son père. Elle monte un cheval écumant , fougueux, et semblable à ceux que Castor domptoit pour
les combats ; elle le conduit sans peine : une troupe de
jeunes filles la suit avec ardeur; elle paroît au milieu
d'elles comme Diane dans les forêts. Le roi la voit, et il
ne peut se lasser de la voir; en la voyant, il oublie tous
ses malheurs passés. Télémaque la voit aussi , et il est
encore plus touché de la modestie d'Antiope, que de son
adresse et de toutes ses grâces.
Les chiens poursuivoient un sanglier d'une grandeur
énorme, et furieux comme celui de Calydon : ses longues
s56
TÉLÉMAQUE,
soies étoient dures et hérissées comme des dards ; ses yeux
étincelans étoient pleins de sang et de feu ; son souffle se
faisoit entendre de loin , comme le bruit sourd des vents
séditieux, quand Éole les rappelle dans son antre pour
appaiser les tempêtes; ses défenses, longues et crochues
comme la faux tranchante des moissonneurs , coupoient
le tronc des arbres. Tous les chiens qui osoient en approcher, étoient déchirés.: les plus hardis chasseurs, en le
poursuivant, craignoient de l'atteindre.
Antiope , légère à la course comme les vents, ne craignit point de l'attaquer de près : elle lui lance un trait qui
le perce au dessus de lepaule. Le sang de l'animal farouche ruisselé , et le rend plus furieux : il se tourne vers
celle qui fa blessé. Aussitôt le cheval d'Antiope, malgré
sa fierté , frémit et recule : le sanglier monstrueux s'élance contre lui , semblable aux pesantes machines qui
ébranlent les murailles des plus sortes villes. Le coursier
chancelé , et est abattu. Antiope se voit par terre , hors
d'état d'éviter le coup fatal de la défense du sanglier
animé contre elle. Mais Télémaque , attentif au danger
d'Antiope , étoit déja descendu de cheval. Plus prompt
que les éclairs , il se jette entre le cheval abattu , et le
sanglier qui revient pour venger son sang; il tient dans
ses mains un long dard , et l'enfonce presque tout entier
dans le flanc de l'horrible animal , qui tombe plein de
rage.
LIVRE
XXI II.
2Ô 7
instant Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la voit de près , et qui étonne tous
les chasseurs : il la présente à Antiope.Elle en rougit; elle
consulte des yeux son père, qui, après avoir été saisi de
frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril, et
lui fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant,
elle dit à Télémaque : Je reçois de vous , avec reconnoissance, un autre don plus grand, car je vous dois la vie. A
peine eut-elle parlé, qu'elle craignit d'avoir trop dit : elle
baissa les yeux ; et Télémaque , qui vit son embarras ,
n'osa lui dire que ces paroles : Heureux le fils d'Ulysse
d'avoir conservé une vie si précieuse ! mais plus heureux
encore , s'il pouvoit passer la sienne auprès de vous !
Antiope , sans lui répondre , rentra brusquement dans
la troupe de ses jeunes compagnes , où elle remonta à
cheval.
Idoménée auroit dès ce moment promis sa fille à Télémaque : mais il espéra d'enflammer davantage sa passion
en le laissant dans Fincertitude , et crut même le retenir
encore à Salente par le désir d'assurer son mariage. Idoménée raisonnoit ainsi en lui-même : mais les dieux se
jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devoit retenir
Télémaque, fut précisément ce qui le pressa de partir : ce
qu'il commençoit à sentir le mit dans une juste défiance
de lui-même.
Mentor redoubla ses soins pour inspirer à Télémaque
2.
Kk
258
TÉLÉMAQUE,
un désir impatient de s'en retournera Ithaque, et il pressa
en même temps Idoménée de le laisser partir. Le vaisseau étoit déja prêt; car Mentor, qui régloit tous les
momens de la vie de Télémaque pour l'élever à la plus
haute gloire , ne l'arrétoit en chaque lieu qu'autant qu'il
le falloit pour exercer sa vertu , et pour lui íaire acquérir
de l'expérience. Mentor avoit eu soin de faire préparer
ce vaisseau dès l'arrivée de Télémaque.
Mais Idoménée , qui avoit eu beaucoup de répugnance
à le* voir préparer , tomba dans une tristesse mortelle et
dans une désolation à faire pitié , lorsqu'il vit que ses
deux hôtes, dont il avoit tiré tant de secours, alloient
l'abandonner. Il se renfermoit dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il soulageoit son cœur en poussant
des gémissemens et en versant des larmes ; il oublioit le
besoin de se nourrir ; le sommeil n'adoucissoit plus ses
cuisantes peines ; il se desséchoit, il se consumoit par ses
inquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la
terre de sombre de ses rameaux épais , et dont un ver
commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la
sève coule pour sa nourriture ; cet arbre que les vents
n'ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein , et que la hache du laboureur a touj ours
respecté, ne laisse pas de languir sans qu'on puisse découvrir la cause de son mal; il se flétrit, il se dépouille
de ses feuilles qui font sa gloire ; il ne montre plus qu'un
LIVRE
XXIII.
259
tronc couvert d'une écorce entrouverte, et des branches
sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.
Télémaque , attendri , n'osoit lui parler : il craignoit
le jour du départ ; il cherchoit des prétextes pour le
retarder; et il seroit demeuré long-temps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit : Je suis bien aise de
vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain : votre
cœur ne se laissoit toucher que de vos commodités et de
vos intérêts: mais vous êtes enfin devenu homme, et vous
commencez, par l'expérience de vos maux, à compatir
à ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni bonté,
ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes : mais
il ne faut pas la pousser trop loin, ni tomber dans une
amitié íoible. Je parlerois volontiers à Idoménée pour le
faire consentir à notre départ , et je vous épargnerois
Rembarras d'une conversation si fâcheuse : mais je ne
veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent
votre cœur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le
courage et la fermeté avec une amitié tendre et sensible.
Il faut craindre d'aííliger les hommes sans nécessité : il
faut entrer dans leurs peines , quand on ne peut éviter de
leur en faire , et adoucir le plus qu'on peut le coup qu'il
est impossible de leur épargner entièrement. C'est pour
chercher cet adoucissement, répondit Télémaque , que
j'aimerois mieux qu'Idoménée apprît notre départ par
vous que par moi.
K \C
£>6o
T É L É M A Q U E,
Mentor lui dit aussitôt: Vous vous trompez, mon cher
Télémaque ; vous êtes né comme les enfans des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se íasse à leur
mode, et que toute la nature obéisse à leur volonté, mais
qui n'ont pas la force de résister à personne en lace. Ce
n'est pas qu'ils se soucient des hommes, ni qu'ils craignent
par bonté de les affliger; mais c'est que, pour leur propre
commodité, ils ne veulent point voir autour d'eux des
visages tristes et mécontens. Les peines et les misères des
hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles ne soient
pas sous leurs yeux : s'ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste : pour leur plaire, il faut
toujours dire que tout va bien; et, pendant qu'ils sont
dans leurs plaisirs, ils ne veulent rien voir, ni entendre
qui puisse interrompre leurs joies. Faut -il reprendre,
corriger, détromper quelqu'un , résister aux prétentions
et aux passions injustes d'un homme importun ; ils en
donneront toujours la commission à quelque autre personne. Plutôt que de parler eux-mêmes avec une douce
fermeté dans ces occasions, ils se laisseroient arracher
les grâces les plus injustes ; ils gâteroient les affaires les
plus importantes, faute de savoir décider contre le sentiment de ceuxavec qui ils ont affaire tous les jours. Cette
f oiblesse qu'on sent en eux fait que chacun ne songe qu'à
s'en prévaloir : on les presse , on les importune , on les
accable , et on réussit en les accablant. D'abord on les
LIVRE
XXIII.
261
flatte et on les encense pour s'insinuer; mais dès qu'on
est dans leur confiance , et qu'on est auprès d'eux dans
les emplois de quelque autorité, on les mène loin , on
leur impose le joug: ils en gémissent, ils veulent souvent
le secouer ; mais ils le portent toute leur vie. Ils sont
jaloux de ne paroître point gouvernés , et ils le sont toujours : ils ne peuvent même se passer de l 'être ; car ils
sont semblables à ces fbibles tiges de vigne qui, n'ayant
par elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour
du tronc de quelque grand arbre.
Je ne souff rirai point, ô Télémaque , que vous tombiez
dans ce défaut, qui rend un homme imbécille pour le
gouvernement. Vous qui êtes tendre jusqu'à n'oser parler
à Idoménée , vous ne serez plus touché de ses peines dès
que vous serez sorti de Salente : ce n'est point sa douleur
qui vous attendrit, c'est sa présence qui vous embarrasse.
Allez parler vous-même à Idoménée; apprenez dans cette
occasion à être tendre et ferme tout ensemble : montrezlui votre douleur de le quitter; mais montrez-lui aussi,
d'un ton décisif, la nécessité de notre départ.
Télémaque n'osoit ni résister à Mentor, ni aller trouver
Idoménée ; il étoit honteux de sa crainte , et n'avoit pas
le courage de la surmonter: il hésitoit; il faisoit deux pas,
et revenoit incontinent pour alléguer à Mentor quelque
nouvelle raison de différer. Mais le seul regard de Mentor
lui ôtoit la parole , et faisoit disparoître tous ses beaux
262
TÉLÉMAQUE,
prétextes. Est-ce donc là, disoit Mentor en souriant, ce
vainqueur des Dauniens, ce libérateur de la grande Hespérie ,.ce fils du sage Ulysse , qui doit être , après lui ,
l'oracle de la Grèce ? il n'ose dire à Idoménée qu'il ne
peut plus retarder son retour dans sa patrie pour revoir
son père ! Ô peuple d'Ithaque ! combien serez -vous
malheureux un jour, si vous avez un roi que la mauvaise
honte domine , et qui sacrifie les plus grands intérêts à
ses foiblesses sur les plus petites choses ! Voyez , Télémaque, quelle différence il y a entre la valeur dans les
combats et le courage dans les affaires : vous n'avez point
craint les armes d'Adraste; et vous craignez la tristesse
d'Idoménée ! Voilà ce qui déshonore les princes qui ont
fait les plus grandes actions : après avoir paru des héros
dans la guerre , ils se montrent les derniers des hommes
dans les occasions communes où d'autres se soutiennent
avec vigueur.
Télémaque, sentant la vérité de ces paroles, et piqué
de ce reproche, partit brusquement sans s'écouter luimême : mais à peine commença-t-il à paroître dans le
lieu où Idoménée étoit assis, lesyeux baissés, languissant
et abattu de tristesse, qu'ils se craignirent l'un l'autre; il
n'osoit le regarder. Ils s'entendoient sans se rien dire, et
chacun craignoit que l'autre ne rompît le silence ; ils se
mirent tous deux à pleurer. Enfin Idoménée , pressé d'un
excès de douleur, s'écria : A quoi sert de rechercher la
LIVRE
XXIII.
263
vertu , si elle récompense si mal ceux qui l'aiment ! Après
m'avoir montré ma foiblesse, on m'abanclonne ! hé bien !
je vais retomber dans tous mes malheurs : qu'on ne me
parle plus de bien gouverner; non, je ne puis le faire ; je
suis las des hommes ! Où voulez-vous aller, Télémaque?
Votre père n'est plus ; vous le cherchez inutilement :
Ithaque est en proie à vos ennemis; ils vous feront périr,
si vous y retournez : quelqu'un d'entre eux aura épousé
votre mère. Demeurez ici : vous serez mon gendre et
mon héritier; vous régnerez après moi : pendant ma vie
même , vous aurez ici un pouvoir absolu ; ma confiance
en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à
tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui
est toute ma ressource. Parlez, répondez-moi; n'endurcissez pas votre cœur , ayez pitié du plus malheureux
de tous les hommes. Quoi ! vous ne dites rien ? Ah ! je
comprends combien les dieux me sont cruels , je le sens
encore plus rigoureusement qu'en Crète lorsque je perçai
mon propre fils.
Enfin Télémaque lui répondit d'une voix troublée et
timide : Je ne suis point à moi ; les destinées me rappellent
dans ma patrie. Mentor, qui a la sagesse des dieux, m'ordonne en leur nom de partir. Que voulez -vous que je
fasse ? Renoncerai- je à mon père , à ma mère , à ma
patrie , qui me doit être encore plus chère qu'eux ? Étant
né pour être roi , je ne suis pas destiné à une vie douce
264
TÉLÉMAQUE,
et tranquille, ni à suivre mes inclinations. Votre royaume
est plus riche et plus puissant que celui de mon père :
mais je dois préférer ce que les dieux me destinent, à ce
que vous avez la bonté de m'offrir. Je me croirois heureux, si j'avois Antk>pe pour épouse, sans espérance de
votre royaume : mais , pour m'en rendre digne , il faut
que j'aille- où mes devoirs m'appellent, et que ce soit
mon père qui vous la demande pour moi. Ne m'avezvous pas promis de me renvoyer à Ithaque ? n'est-ce pas
sur cette promesse , que j'ai combattu pour vous contre
Adraste avec les alliés ? Il est temps que je songe à réparer mes malheurs domestiques. Les dieux, qui m'ont
donné à Mentor, ont" aussi donné Mentor au fils d'Ulysse
pour lui faire remplir ses destinées. Voulez-vous que je
perde Mentor après avoir perdu tout le reste ? Je n'ai plus
ni biens, ni retraite, ni père, ni mère, ni patrie assurée :
il ne me reste qu'un homme sage et vertueux , qui est le
plus précieux don de Jupiter. Jugez vous-même si je
puis y renoncer, et consentir qu'il m'abandonne. Non , je
mourrois plutôt. Arrachez-moi la vie ; la vie n'est rien :
mais ne m'arrachez pas Mentor.
A mesure que Télémaque parloit , sa voix devenoit
plus forte, et sa timidité disparoissoit. Idoménée ne savoit
que répondre , et ne pouvoit demeurer d'accord de ce
que le fils d'Ulysse lui disoit. Lorsqu'il ne pouvoit plus
parler , du moins il tâchoit , par ses regards et par ses
LIVRE
XXIII.
265
gestes , de faire pitié. Dans ce moment il vit paroître
Mentor, qui lui dit ces graves paroles :
Ne vous affligez point : nous vous quittons ; mais la
sagesse qui préside aux conseils des dieux , demeurera
sur vous : croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre
royaume , et pour vous ramener de vos égaremens.
Philoclès, que nous vous avons rendu, vous servira fidèlement:,la crainte des dieux, le goût de la vertu, l'amour
des peuples., la compassion pour les misérables , seront
toujours dans son cœur. Écoutez-le, servez-vous de lui
avec confiance et sans jalousie. Le plus grand service
que vous puissiez en tirer , est de l'obliger à vous dire
tous vos défauts sans adoucissement. Voilà en quoi consiste le plus grand courage d'un bon roi, que de chercher
de vrais amis qui lui fassent remarquer ses sautes. Pourvu
que vous ayez ce courage , notre absence ne vous nuira
point, et vous vivrez heureux : mais si la flatterie, qui se
glisse comme un serpent , retrouve un chemin jusqu'à
votre cœur pour vous mettre en défiance contre les conseils désintéressés, vous êtes perdu. Ne vous laissez point
abattre mollement à la douleur, mais efforcez- vous de
suivre la vertu. J'ai dit à Philoclès tout ce qu'il doit faire
pour vous soulager , et pour n'abuser jamais de votre
confiance; je puis vous répondre de lui : les dieux vous
l'ont donné , comme ils m'ont donné à Télémaque.
266
TÉLÉMAQUE,
Chacun doit suivre courageusement sa destinée : il est
inutile de s'affliger. Si jamais vous aviez besoin de mon
secours, après que j'aurai rendu Télémaque à son père
et à son pays, je reviendrois vous voir. Que pourrois-je
faire qui me donnât un plaisir plus sensible ! Je ne cherche
ni biens , ni autorité sur la terre ; je ne veux qu'aider ceux
qui cherchent la justice et la vertu. Pourrois-je oublier jamais la confiance et l'amitié que vous m'avez témoignées !
A ces mots, Idoménée fut tout-à-coup changé ; il sentit
son cœur appaisé , comme Neptune de son trident appaise les flots en courroux et les plus noires tempêtes : il
restoit seulement en lui une douleur douce et paisible ;
c'étoit plutôt une tristesse et un sentiment tendre, qu'une
vive douleur. Le courage , la confiance , la vertu , l'espérance du secours des dieux, commencèrent à renaître au
dedans de lui.
Hé bien ! dit -il , mon cher Mentor, il faut donc tout
perdre , et ne se point décourager ! Du moins souvenezvous d'Idoménée , quand vous serez arrivé à Ithaque, où
votre sagesse vous comblera de prospérité. N'oubliez pas
que Salente fut votre ouvrage , et que vous y avez laissé
un roi malheureux qui n'espère qu'en Vous. Allez, digne
fils d'Ulysse , je ne vous retiens plus ; je n'ai garde de
résister aux dieux qui m'avoient prêté un si grand trésor.
Allez aussi, Mentor, le plus grand et le plus sage de tous
les hommes (si toutefois Thumanité peut faire ce que j'ai
V
LIVRE
XXIII.
267
vu en vous , et si vous n'êtes pas une divinité sous une
forme empruntée , pour instruire les hommes íoibles et
ignorans), allez conduire le fils d'Ulysse, plus heureux
de vous avoir, que d'être le vainqueur d'Adraste. Allez
tous deux : je n'ose plus parler ; pardonnez mes soupirs.
Allez , vivez , soj^ez heureux ensemble ; il ne me reste
plus rien au monde que le souvenir de vous avoir possédés ici. Ô beaux jours ! trop heureux jours ! jours dont
je n'ai pas assez connu le prix ! jours trop rapidement
écoulés ! vous ne reviendrez jamais ! jamais mes yeux ne
reverront ce qu'ils voient !
Mentor prit ce moment pour le départ ; il embrassa
Philoclès, qui l'arrosa de ses larmes sans pouvoir parler.
Télémaque voulut prendre Mentor par la main pour se
tirer de celles d'Idoménée ; mais Idoménée , prenant le
chemin du port, se mit entre Mentor et Télémaque : il les
regardoit, il gémissoit; il commençoit des paroles entrecoupées , et n'en pouvoit achever aucune.
Cependant on entend des cris confus sur le rivage
couvert de matelots : on tend les cordages , on lève les
voiles, le vent favorable se lève. Télémaque et Mentor,
les larmes aux yeux, prennent congé du roi, qui les tient
long-temps serrés entre ses bras, et qui les suit des yeux
aussi loin qu'il le peut.
FIN
DU
LIVRE
V I N G T- T R O I S I È M E.
Ll 1
AVENTURES
D E
TÉLÉMAQUE,
LIVRE
VINGT-QUATRIÈME.
SOMMAIRE
DU
LIVRE
VINGT-QUATRIÈME.
Pendant leur navigation , Télémaque se fait expliquer par Mentor plusieurs
difficultés sur la manière de bien gouverner les peuples , entre autres celles de
connoître les hommes , pour n'employer que les bons , et n'être point trompé par
les mauvais. Sur la fin de leur entretien , le calme de la mer les oblige à relâcher
dans une île où Ulysse venoit d'aborder. Télémaque l'y voit , et lui parle sans le
reconnoître : mais, après l'avoir vu embarquer, il sent un trouble secret dont il
ne peut concevoir la cause. Mentor la lui explique , le console , l'assure qu'il rejoindra bientôt son père , et éprouve sa piété et sa patience en retardant son départ
pour faire un sacrifice k Minerve. Enfin la déesse Minerve , cachée sous la figure
de Mentor , reprend sa forme et se fait connoître. Elle donne k Télémaque ses
dernières instructions, et disparoît. Après quoi Télémaque arrive k Ithaque , et
retrouve Ulysse son père chez le fidèle Eumée,.
LIVRE
VINGT-QUATRIÈME.
DÉJA les voiles s'enflent, on lève les ancres, la terre
semble s'enfuir. Le pilote expérimenté apperçoit de loin
les montagnes de Leucate , dont la tête se cache dans un
tourbillon de frimats glacés, et les monts acrocérauniens,
qui montrent encore un front orgueilleux au ciel , après
avoir été si souvent écrasés par la foudre.
Pendant cette navigation, Télémaque disoit à Mentor:
Je crois maintenant concevoir les maximes du gouvernement, que vous m'avez expliquées. D'abord elles me
paroissoient comme un songe ; mais peu à peu elles se
démêlent dans mon esprit, et s'y présentent clairement:
comme tous les objets paroissent sombres et en confusion le matin aux premières lueurs de l'aurore , mais
ensuite ils semblent sortir comme d'un chaos, quand la
lumière , qui croît insensiblement, les distingue et leur
rend, pour ainsi dire, leurs figures et leurs couleurs naturelles. Je suis très-persuadé que le point essentiel du
o-ouvernement est de bien discerner les difFérens caractères d'esprits, pour les choisir et les appliquer selon leurs
talens : mais il me reste à savoir comment on peut se connoître en hommes.
Alors Mentor lui répondit : Il faut étudier les hommes
pour les connoître ; et pour les connoître, il en faut voir,
et traiter avec eux. Les rois doivent converser avec leurs
272
TÉLÉMAQUE,
sujets, les faire parler, les consulter., les éprouver par
de petits emplois dont ils leur fassent rendre compte ,
pour voir s'ils sont capables de plus hautes fonctions.
Comment est-ce, mon cher Télémaque , que vous avez
appris à Ithaque à vous connoître en chevaux ? c'est à
force d'en voir, et de remarquer leurs défauts et leurs
perfections avec des gens expérimentés. Tout de même ,
parlez souvent des bonnes et des mauvaises qualités des
hommes avec d'autres hommes sages et vertueux , qui
aient long-temps étudié leurs caractères ; vous apprendrez insensiblement comme ils sont faits , et ce qu'il est
permis d'en attendre. Qui est-ce qui vous a appris à connoître les bons et les mauvais poètes ? c'est la fréquente
lecture , et la réflexion avec des gens qui avoient le goût
de la poésie. Qui est-ce qui vous a acquis le discernement
sur la musique ? c'est la même application à observer les
divers musiciens. Comment peut-on espérer de bien gouverner les hommes, si on ne les connoît pas? et comment
les connoîtra-t-on , si l'on ne vit jamais avec eux ? Ce n'est
pas vivre avec eux que de les voir en public, où l'on ne
dit, de part et d'autre , que des choses indifférentes et
préparées avec art : il «st question de les voir en particulier, de tirer du fond de leur cœur toutes les ressources
secrètes qui y sont, de les tâter de tous côtés, de les
sonder pour découvrir leurs maximes. Mais , pour bien
juger des hommes, il faut commencer par savoir ce qu'ils
LÍVRE
XXIV.
2 73
doivent être ; il faut savoir ce que c'est que vrai et solide
mérite , pour discerner ceux qui en ont, d'avec ceux qui
n'en ont pas.
On ne cesse de parler de vertu et de mérite , sans
savoir ce que c'est précisément que le mérite et la vertu.
Ce ne sont que de beaux noms , que des termes vagues
pour la plupart des hommes, qui se font honneur d'en
parler à toute heure. II faut avoir des principes certains
de justice , de raison et de vertu , pour connoître ceux
qui sont raisonnables et vertueux. 11 faut savoir les maximes d'un bon et sage gouvernement , pour connoître
les hommes qui ont ces maximes , et ceux qui s'en
éloignent par une fausse subtilité. En un mot, pour mesurer plusieurs corps, il faut avoir une mesure fixe : pour
juger, il faut tout de même avoir des principes constans
auxquels tous nos jugemens se réduisent. Il faut savoir
précisément quel est le but de la vie humaine, et quelle
íîn on doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce
but unique et essentiel est de ne vouloir jamais l'autorité
et la grandeur pour soi; car cette recherche ambitieuse
n'iroit qu'à satisfaire un orgueil tyrannique : mais on doit
se sacrifier dans les peines infinies du gouvernement,
pour rendre les hommes bons et heureux. Autrement on
marche à tâtons et au hasard pendant toute la vie : on
va comme un navire en pleine mer , qui n'a point de
pilote, qui ne consulte point les astres , et à qui toutes
2.
M m
274
TÉLÉMAQUE,
les côtes voisines sont inconnues ; il ne peut faire que
naufrage.
Souvent les princes , faute de savoir en quoi consiste
La vraie vertu, ne savent point ce qu'ils doivent chercher
dans les hommes. La vraie vertu a pour eux quelque
chose d'âpre ; elle leur paroît trop austère et indépendante; elle les effraye et les aigrit: ils se tournent vers la
flatterie. Dès -lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité, ni de vertu; dès -lors ils courent après un vain
fantôme de fausse gloire, qui les rend indignes de la véritable. Ils s'accoutument bientôt à croire qu'il n'y a point
de vraie vertu sur la terre ; car les bons connoissent bien
les médians, mais les médians ne connoissent point les
bons , et ne peuvent pas croire qu'il y en ait. De tels
princes ne savent que se défier de tout le monde également : ils se cachent, ils se renferment, ils sont jaloux sur
les moindres choses; ils craignent les hommes, et se font
craindre d'eux. Ils fuient la lumière , ils n'osent paroître
dans leur naturel. Quoiqu'ils ne veuillent pas être connus,
ils ne laissent pas de letre ; car la curiosité maligne de
leurs sujets pénètre et devine tout : mais ils ne connoissent
personne. Les gens intéressés qui les obsèdent, sont ravis
de lesvoirinaccessibles.Un roi inaccessible aux hommes,
l'est aussi à la vérité : on noircit par d'infâmes rapports et
on écarte de lui tout ce qui pourroit lui ouvrir les yeux.
Ces sortes de rois passent leur vie dans une grandeur
)
LIVRE
XXIV.
s75
sauvage et farouche , où , craignant sans cesse d. être trompés, ils le sont toujours inévitablement, et méritent de
l'être. Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre de gens,
on s'engage à recevoir toutes leurs passions et tous leurs
préjugés ; les bons même ont leurs défauts et leurs préventions. De plus , on est à la merci des rapporteurs ;
nation basse et maligne, qui se nourrit de venin , qui empoisonne les choses innocentes , qui grossit les petites,
qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire, qui se
joue , pour son intérêt, de la défiance et de l'indigne curiosité d'un prince foible et ombrageux.
Connoissez donc, ô mon cher Télémaque, connoissez les hommes : examinez-les, faites-les parler les uns
sur les autres , éprouvez-les peu à peu , ne vous livrez à
aucun. Profitez de vos expériences , lorsque vous aurez
été trompé dans vos jugemens; car vous serez trompé
quelquefois : les méchans sont trop profonds pour ne
surprendre pas les bons parleurs déguisemens. Apprenez
par là à ne juger promptement de personne ni en bien ,
ni en mal ; l'un et l'autre est très -dangereux : ainsi vos
erreurs passées vous instruiront très -utilement. Quand
vous aurez trouvé des talens et de la vertu dans un
homme, servez-vous-en avec confiance : car les honnêtes
gens veulent qu'on sente leur droiture ; ils aiment mieux
de l'estime et de la confiance que des trésors. Mais ne les
gâtez pas en leur donnant un pouvoir sans bornes : tel eût
Mm 2
276
TÉLÉMAQUE,
été toujours vertueux, qui ne Test plus, parce que son
maître lui a donné trop d'autorité et trop de richesses.
Quiconque est assez aimé des dieux pour trouver dans
tout un royaume deux ou trois vrais amis , d'une sagesse
et d'une bonté constante, trouve bientôt par eux d'autres
personnes qui leur ressemblent, pour remplir les places
inférieures. Par les bons auxquels on se confie , on apprend ce qu'on ne peut pas discerner par soi-même sur
les autres sujets.
Mais faut-il , disoit Télémaque , se servir des médians
quand ils sont habiles, comme je lai ouï dire souvent ?
On est souvent, répondoit Mentor, dans la nécessité de
s'en servir. Dans une nation agitée et en désordre , 011
trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont
déja en autorité : ils ont des emplois importans qu'on
ne peut leur ôter; ils ont acquis la confiance de certaines
personnes puissantes qu'on a besoin de ménager : il faut
les ménager eux-mêmes, ces hommes scélérats, parce
qu'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser. Il
faut bien s'en servir pour un temps : mais il faut aussi
avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la
vraie et intime confiance, gardez -vous bien de la leur
donner jamais ; car ils peuvent en abuser, et vous tenir
ensuite malgré vous par votre secret; chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Servez-vous
d'eux pour des négociations passagères; traitez-les bien;
LIVRE
XXIV.
277
engagez-les par leurs passions mêmes à vous être fidèles,
car vous ne les tiendrez que par là : mais ne les mettez
point dans vos délibérations les plus secrètes. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré ; mais
ne leur donnez jamais la clef de votre cœur , ni de vos
affaires. Quand votre état devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages et droits dont vous êtes sûr,
peu à peu les médians dont vous étiez contraint de vous
servir, deviennent inutiles : alors il ne faut pas cesser de
les bien traiter; car il n'est jamais permis d'être ingrat,
même pour les médians : mais, en les traitant bien , il
faut tâcher de les rendre bons. Il est nécessaire de tolérer
en eux certains défauts qu'on pardonne à Fhúmâhifé ; il
faut néanmoins relever peu à peu l'autorité, et réprimer
les maux qu'ils feroient ouvertement , si on les laissoit
faire. Après tout, c'est un mal que le bien se fasse par les
médians; et quoique ce mal soit souvent inévitable, il
faut tendre néanmoins peu à peu à le faire cesser. Un
prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la justice,
parviendra avec le temps à se passer des hommes corrompus et trompeurs ; il en trouvera assez de bons qui
auront une habileté suffisante.
Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans
une nation ; il est nécessaire d'en former de nouveaux.
Ce doit être , répondit Télémaque , un grand embarras.
Point du tout, reprit Mentor : l'application que vous avez
278
TÉLÉMAQUE,
à chercher les hommes habiles et vertueux , pour les
élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et
du courage; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il
d'hommes qui languissent dans une oisiveté obscure, et
qui deviendroient de grands hommes, si l'émulation et
l'espérance du succès les animoient au travail ! Combien
y a-t-il d'hommes que la misère et l'impuissance de s'élever par la vertu tentent de s'élever par le crime ! Si donc
vous attachez les récompenses et les honneurs au génie et
à la vertu, combien de sujets se formeront d'eux-mêmes!
Mais combien en formerez-vous en les faisant monter de
degré en degré , depuis les derniers emplois jusqu'aux
premiers ! Vous exercerez leurs talens ; vous éprouverez
l'étendue de leur esprit et la sincérité de leur vertu. Les
hommes qui parviendront aux plus hautes places auront
été nourris sous vos yeux dans les inférieures ; vous les
aurez suivis toute leur vie , de degré en degré : vous jugerez d'eux , non par leurs paroles , mais par toute la
suite de leurs actions.
Pendant que Mentor raisonnoit ainsi avec Télémaque,
ils apperçurent un vaisseau phéacien qui avoit relâché
dans une petite île déserte et sauvage bordée de rochers
affreux. En même temps les vents se turent, les plus doux
zéphyrs même semblèrent retenir leurs haleines ; toute
la mer devint unie co mme une glace ; les voiles abattues
ne pouvoient plus animerle vaisseau : l'effort des rameurs
LIVRE
XXIV.
279
dëja fatigués étoit inutile : il fallut aborder en cette île,
qui étoit plutôt un écueil qu'une terre propre à être habitée par des hommes. En un autre temps moins calme,
on n'auroit pu y aborder sans ún grand péril.
Les Phéaciens , qui attendoient le vent , ne paroissoient pas moins impatiens que les Salentins de continuer
leur navigation. Télémaque s'avance vers eux sur ces
rivages escarpés. Aussitôt il demande au premier homme
qu'il rencontre , s'il n'a point vu Ulysse , roi d'Ithaque ,
dans la maison du roi Alcinoíis.
Celui auquel il s'étoit adressé par hasard n'étoit pas
Phéacien ; c'étoit un étranger inconnu , qui avoit un air
majestueux, mais triste et abattu : il paroissoit rêveur, et
à peine écouta-t-il d'abord la question de Télémaque ;
mais enfin il lui répondit : Ulysse , vous ne vous trompez
pas, a été reçu chez le roi Alcinoûs, comme en un lieu
où l'on craint Jupiter, et où l'on exerce fhospitalité : mais
il n'y est plus, et vous l'y chercheriez inutilement; il est
parti pour revoir Ithaque, si les dieux appaisés souffrent
enfin qu'il puisse jamais saluer ses dieux pénates.
A peine cet étranger eut prononcé tristement ces paroles , qu'il se jeta dans un petit bois épais sur le haut
d'un rocher, d'où il regardoit attentivement la mer, fuyant
les hommes qu'il voyoit, et paroissant affligé de ne pouvoir partir.
Télémaque le regardoit fixement; plus il le regardoit,
s>8o
TÉLÉMAQUE,
plus il étoit ému et étonné. Cet inconnu, disoit-il à Mentor,
m'a répondu comme un homme qui écoute à peine ce
qu'on lui dit , et qui esî; plein d'amertume. Je plains les
malheureux depuis que je le suis ; et je sens que mon
cœur s'intéresse pour cet homme , sans savoir pourquoi.
Il m'a assez mal reçu; à peine a-t-il daigné m'écouter et
me répondre : je 41e puis cesser néanmoins de souhaiter
la fin de ses maux.
Mentor, souriant, répondit : Voilà à quoi servent les
malheurs de la vie ; ils rendent les princes modérés , et
sensibles aux peines des autres. Quand ils n'ont jamais
goûté que le doux poison des prospérités , ils se croient
des dieux, ils veulent que les montagnes s'applanissent
pour les contenter, ils comptent pour rien les hommes,
ils veulent se jouer de la nature entière. Quand ils entendent parler de souffrances , ils ne savent ce que c'est;
c'est un songe pour eux : ils n'ont jamais vu la distance
du bien et du mal. L'infortune seule peut leur donner
de l'humanité , et changer leur cœur de rocher en un
cœur humain : alors ils sentent qu'ils sont hommes, et
qu'ils doivent ménager les autres hommes qui leur ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de pitié , parce
qu'il est , comme vous , errant sur ce rivage ; combien
devrez -vous avoir plus de compassion pour le peuple
d'Ithaque lorsque vous le verrez un jour souffrir , ce
peuple que les dieux vous auront confié comme on confie
LIVRE
XXIV.
281
un troupeau à un berger , et qui sera peut-être malheureux par votre ambition , ou par votre faste , ou par votre
imprudence ! car les peuples ne souffrent que par les
fautes des rois, qui devroient veiller pour les empêcher
de souffrir.
Pendant que Mentor parloit ainsi , Télémaque étoit
plongé dans la tristesse et dans le chagrin : il lui répondit
enfin avec un peu d'émotion : Si toutes ces choses sont
vraies , l'état d'un roi est bien malheureux. Il est l'esclave
de tous ceux auxquels il paroît commander ; il est fait
pour eux ; il se doit tout entier à eux ; il est chargé de
tous leurs besoins ; il est l'homme de tout le peuple et
de chacun en particulier : il faut qu'il s'accommode à
leurs foiblesses , qu'il les corrige en père , qu'il les rende
sages et heureux. L'autorité qu'il paroît avoir n'est point
la sienne ; il ne peut rien faire ni pour sa gloire, ni pour
son plaisir; son autorité est celle des lois, il faut qu'il
leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A
proprement parler , il n'est que le défenseur des lois
pour les faire régner; il faut qu'il veille et qu'il travaille
pour les maintenir : il est l'homme le moins libre et le
moins tranquille de son royaume ; c'est un esclave qui
sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité
publiques.
Il est vrai, répondit Mentor, que le roi n'est roi que
pour avoir soin de son peuple comme un berger de son
2.
Nn
â8a
TÉLÉMAQUE,
troupeau, ou comme un père de sa famille; mais trouvezvous, mon cher Télémaque, qu'il soit malheureux d'avoir
du bien à faire à tant de gens ? Il corrige les médians par
des punitions ; il encourage les bons par des récompenses : il représente les dieux en conduisant ainsi à la
vertu tout le genre humain. N'a-t-il pas assez de gloire
à faire garder les lois ? Celle de se mettre au dessus des
lois est une gloire fausse, qui ne mérite que de l'horreur et du mépris. S'il est méchant , il ne peut être que
malheureux, car il ne sauroit trouver aucune paix dans
ses passions et dans sa vanité : s'il est bon , il doit goûter
le plus pur et le plus solide de tous les plaisirs à travailler
pour la vertu , et à attendre des dieux une éternelle récompense.
Télémaque , agité au dedans par une peine secrète ,
sembloit n'avoir jamais compris ces maximes , quoiqu'il
en fût rempli , et qu'il les eût lui-même enseignées aux
autres. Une humeur noire lui donnoit , contre ses véritables seníimens, un esprit de contradiction et de subtilité
pour rejeter les vérités que Mentor lui expliquoit : il opposoit à ces raisons l'ingratitude des hommes. Quoi !
disoit-il, prendre tant de peines pour se faire aimer des
hommes qui ne vous aimeront peut-être jamais , et pour
faire du bien à des médians qui se serviront de vos bienfaits pour vous nuire !
Mentor lui répondoit patiemment : Il faut compter sur
LIVRE
XXIV.
283
l'ingratitude des hommes, et ne laisser pas de leur faire
du bien : il faut les servir moins pour Famour d'eux , que
pour l'amour des dieux qui l'ordonnent. Le bien qu'on
fait n'est jamais perdu : si les hommes l'oublient , les dieux
s'en souviennent et le récompensent. De plus, si la multitude est ingrate , il y a toujours des hommes vertueux
qui sont touchés de votre vertu. La multitude même ,
quoique changeante et capricieuse, ne laisse pas de faire
tôt ou tard une espèce de justice à la véritable vertu.
Mais voulez-vous empêcher l'ingratitude des hommes?
ne travaillez point uniquement à les rendre puissans ,
riches, redoutables par les armes, heureux par les plaisirs:
cette gloire , cette abondance et ces délices les corrompront; ils n'en seront que plus médians , et par conséquent
plus ingrats : c'est leur faire un présent funeste ; c'est leur
offrir un poison délicieux. Mais appliquez-vous à redresser leurs mœurs , à leur inspirer la justice , la sincérité , la
crainte des dieux, l'humanité, la fidélité, la modération,
le désintéressement. En les rendant bons, vous les empêcherez d'être ingrats , vous leur donnerez le véritable
bien , qui est la vertu ; et la vertu , si elle est solide , les
attachera toujours à celui qui la leur aura inspirée. Ainsi,
en leur donnant les véritables biens , vous vous ferez du
bien à vous-même , et vous n'aurez point à craindre leur
ingratitude. Faut-il s'étonner que les hommes soient ingrats pour les princes qui ne les ont jamais exercés qu'à
N n2
284
TÉLÉMAQUE,
['injustice , qu'à l'ambition sans bornes , qu'à la jalousie
contre leurs voisins , qu'à l'inhumanité, qu'à la hauteur ,
qu'à la mauvaise foi ! Le prince ne doit attendre d'eux que
ce qu'il leur a appris à faire. Si au contraire il travailloit
par ses exemples et par son autorité à les rendre bons , il
trouveroit le fruit de son travail dans leurs vertus ; ou du
moins ils trouveroient dans la sienne et dans l'amitié des
dieux de quoi se consoler de tous les mécomptes.
A peine ce discours fut -il achevé , que Télémaque
s'avança avec empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui étoit arrêté sur le rivage. Il s'adressa à un vieillard
d'entre eux pour lui demander d'où ils venoient , où ils
íilloient, et s'ils n'avoient point vu Ulysse. Le vieillard
répondit :
Nous venons de notre île, qui est celle des Phéaciens;
nous allons chercher des marchandises vers l'Épire.
Ulysse, comme on vous l'a déja dit, a passé dans notre
patrie, mais il en est parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque , cet homme si triste qui cherche les lieux les plus
déserts en attendant que votre vaisseau parte? C'est,
répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu:
mais on dit qu'il se nomme Cléomènes ; qu'il est né en
Phrygie ; qu'un oracle avoit prédit à sa mère , avant sa
naissance , qu'il seroit roi , pourvu qu'il ne demeurât point
dans sa patrie ; et que , s'il y demeuroit , la colère des
dieux se íeroit sentir aux Phrygiens par une cruelle peste.
LIVRE
XXIV.
285
Dès qu'il fut né, ses parens le donnèrent à des matelots
qui le portèrent dans l'île de Lesbos. Il y fut nourri en
secret aux dépens de sa patrie, qui avoit un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand , robuste,
agréable , et adroit à tous les exercices du corps ; il s'appliqua même avec beaucoup de goût et de génie aux
sciences et aux beaux arts : mais on ne put le souffrir dans
aucun pays. La prédiction faite sur lui devint célèbre ; on
le reconnut bientôt par-tout où il alla; par-tout les rois
craignoient qu'il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il
est errant depuis sa jeunesse , et il ne peut trouver aucun
lieu du monde où il lui soit libre de s'arrêter. Il a souvent
passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine
est-il arrivé dans une ville, qu'on y découvre sa naissance
et l'oracle qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir
en chaque lieu quelque genre de vie obscure : ses talens
éclatent toujours, dit-on, malgré lui, et pour la guerre, et
pour les lettres , et pour les affaires les plus importantes ;
il se présente toujours en chaque pays quelque occasion
imprévue qui l'entraîne , et qui le fait connoître au public.
C'est son mérite qui fait son malheur ; il le fait craindre
et l'exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée
est d'être estimé, aimé, admiré par-tout, mais rejeté de
toutes les terres connues. Il n'est plus jeune , et cependant il n'a pu encore trouver aucune côte, ni de l'Asie,
ni de laGrèce, où l'on ait voulu le laisser vivre en quelque
2 86
TÉLÉMAQUE,
repos. II paroît sans ambition , et il ne cherche aucune
fortune : il se trouveroit trop heureux que l'oracle ne
lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste aucune
espérance de revoir jamais sa patrie ; car il sait qu'il ne
pourroit porter que le deuil et les larmes dans toutes les
familles. La royauté même pour laquelle il souffre , ne
lui paroît point désirable ; il court malgré lui après elle,
par une triste fatalité, de royaume en royaume , et elle
semble fuir devant lui pour se jouer de ce malheureux
jusqu'à sa vieillesse : funeste présent des dieux, qui
trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui cause que
des peines, dans l'âge où l'homme infirme n'a plus besoin
que de repos ! Il s'en va, dit-il , chercher vers la Thrace
quelque peuple sauvage et sans lois qu'il puisse assembler, policer et gouverner pendant quelques années;
après quoi , l'oracle étant accompli, on n'aura plus rien à
craindre de lui dans les royaumes les plus floiïssans ; il
compte de se retirer alors dans un village de Carie, où
il s'adonnera à l'agriculture , qu'il aime passionnément.
C'est un homme sage et modéré , qui craint les dieux,
qui connoît bien les hommes , et qui sait vivre en paix
avec eux , sans les estimer. Voilà ce qu'on raconte de cet
étranger dont vous me demandez des nouvelles.
Pendant cette conversation , Télémaque retournoit
souvent les yeux vers la mer , qui commençoit à être
agitée. Le vent soulevoit les flots qui venoient battre les
LIVRE
XXIV.
287
rochers , les blanchissant de leur écume. Dans ce moment, le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte ;
mes compagnons ne peuvent m'attendre. En disant ces
mots , il court au rivage : on s'embarque : on n'entend
que cris confus sur ce rivage , par l'ardeur des mariniers
impatiens de partir.
Cet inconnu qu'on nommoit Cléomènes , avoit erré
quelque temps dans le milieu de File , montant sur le
sommet de tous les rochers , et considérant de là l'espace immense des mers avec une tristesse profonde.
Télémaque ne l'avoit point perdu de vue , et il ne cessoit d'observer ses pas. Son cœur étoit attendri pour un
homme vertueux, errant, malheureux, destiné aux plus
grandes choses , et servant de jouet à une rigoureuse
fortune, loin de sa patrie. Au moins, disoit-il en luimême , peut-être reverrai-je Ithaque : mais ce Cléomènes
ne peut jamais revoir la Phrygie. L'exemple d'un homme
encore plus malheureux que lui adoucissoit la peine de
Télémaque. Enfin cet homme, voyant son vaisseau prêt,
étoit descendu de ces rochers escarpés avec autant de
vitesse et d'agilité qu'Apollon, dans les forêts de Lycie,
ayant noué ses cheveux blonds , passe au travers des
précipices pour aller percer de ses flèches les cerfs et les
sangliers. Déja cet inconnu est dans le vaisseau, qui fend
l'onde amère et qui s'éloigne de la terre.
Alors une impression secrète de douleur saisit le cœur
2 88
TÉLÉMAQUE,
de Télémaque : il s'afflige sans savoir pourquoi; les
larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est si doux que
de pleurer. En même temps il apperçoit sur le rivage
tous les mariniers de Salente couchés sur l'herbe, et profondément endormis. Ils étoient las et abattus : le doux
sommeil s'étoit insinué dans leurs membres , et tous les
humides pavots de la nuit avoient été répandus sur eux
en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque
est étonné de voir cet assoupissement universel des Salentins, pendant que les Phéaciens avoient été si attentifs
et si diligens pour profiter du vent favorable : mais il est
encore plus occupé à regarder le vaisseau phéacien prêt
à disparoître au milieu des flots , qu'à marcher vers les
Salentins pour les éveiller : un étonnement et un trouble
secret tiennent ses yeux attachés vers ce vaisseau déja
parti , dont il ne voi.t plus que les voiles qui blanchissent
un peu dans l'onde azurée. Il n'écoute pas même Mentor
qui lui parle ; et il est tout hors de lui-même , dans un
transport semblable à celui des Ménades lorsqu'elles
tiennent le thyrse en main , et qu'elles font retentir de
leurs cris insensés les rives de l'Hèbre et les montagnes
de Rhodope et d'ísmare.
Enfin il revient un peu de cette espèce d'enchantement ; et les larmes recommencent à couler de ses yeux.
Alors Mentor lui dit : Je ne m'étonne point, mon cher
Télémaque , de vous voir pleurer; la cause de votre
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XXIV.
289
douleur, qui vous est inconnue, ne Test pas à Mentor :
c'est la nature qui parle, et qui se fait sentir; c'est elle qui
attendrit votre cœur. L'inconnu qui vous a donné une si
vive émotion est le grand Ulysse : ce qu'un vieillard phéacien vous a raconté de lui sous le nom de Cléomènes ,
n'est qu'une fiction faite pour cacher plus sûrement le
retour de votre père dans son royaume. Il s'en va tout
droit à Ithaque ; déja il est bien près du port, et il revoit
enfin ces lieux si long-temps désirés. Vos yeux l'ont vu ,
comme on vous l'avoit prédit autrefois , mais sans le
connoître : bientôt vous le verrez et vous le connoîtrez ,
et il vous connoîtra; mais maintenant les dieux ne pouvoient permettre votre reconnoissance hors d'Ithaque.
Son cœur n'a pas été moins ému que le vôtre ; il est trop
sage pour se découvrir à nul mortel, dans un lieu où il
pourroit être exposé à des trahisons , et aux insultes des
cruels amans de Pénélope. Ulysse votre père est le plus
sage de tous les hommes ; son cœur est comme un puits
profond , on ne sauroit y puiser son secret. Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit
que pour le besoin ; et la sagesse , comme un sceau , tient
toujours ses lèvres fermées à toutes paroles inutiles.
Combien a-t-il été ému en vous parlant ! combien s'est-il
fait de violence pour ne se point découvrir ! que n'a-t-il
pas souffert en vous voyant ! Voilà ce qui le rendoit triste
et abattu.
2.
Oo
290
T É L É M A Q U E,
Pendant ce discours, Télémaque, attendri et troublé,
ne pouvoit retenir un torrent de larmes ; les sanglots
l'empêchèrent même long-temps de répondre : eníìn il
s'écria: Hélas ! mon cher Mentor, je sentois bien dans cet
inconnu je ne sais quoi qui m'attirpit à lui , et qui remuoit
toutes mes entrailles. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas
dit, avant son départ , que c'étoit Ulysse , puisque vous
le connoissiez? Pourquoi l'avez-vous laissé partir sans lui
parler, et sans faire semblant de le connoître ? Quel est
donc ce mystère? Serai -je toujours malheureux ? les
dieux irrités me veulent-ils tenir comme Tantale altéré,
qu'une eau trompeuse amuse , s'enfuyant de ses lèvres
avides ? Ulysse ! Ulysse ! m'avez-vous échappé pour jamais ? Peut-être ne le verrai-je plus ; peut-être que les
amans de Pénélope le feront tomber dans les embûches
qu'ils me préparoient. Au moins, si je le suivois, je mourrois avec lui. Ô Ulysse ! ô Ulysse ! si la tempête ne vous
rejette point encore contre quelque écueil ( car j'ai tout
à craindre de la fortune ennemie), je tremble de peur
que vous n'arriviez à Ithaque avec un sort aussi funeste
qu'Agamemnon à Mycènes. Mais pourquoi , cher Mentor,
m'avez-vous envié mon bonheur? Maintenant je l'emhrasserois; je serois déja avec lui dans le port d'Ithaque;
nous combattrions pour vaincre tous nos ennemis.
Mentor lui répondit en souriant : Voyez, mon cher
Télémaque, comment les hommes sont faits : vous voilà
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XXIV.
291
tout désolé, parce que vous avez vu votre père sans le
reconnoître. Que n'eussiez-vous pas donné hier pour être
assuré qu'il n'étoit pas mort ? aujourd'hui vous en êtes
assuré par vos propres jeux; et cette assurance , qui devroit vous combler de joie, vous laisse dans l'amertume.
Ainsi le cœur malade des mortels compte toujours pour
rien ce qu'il a le plus désiré , dès qu'il le possède ; et il est
ingénieux pour se tourmenter sur ce qu'il ne possède pas
encore.
C'est pour exercer votre patience , que les dieux vous
tiennent ainsi en suspens. Vous regardez ce temps comme
perdu; sachez que c'est le plus utile de votre vie, car il
vous exerce dans la plus nécessaire de toutes les vertus
pour ceux qui doivent commander. Il faut être patient,
pour devenir maître de soi et des autres : l'impatience ,
qui paroît une force et une vigueur de lame , n'est qu'une
íoiblesse et une impuissance de souffrir la peine. Celui
qui ne sait pas attendre et souffrir, est comme celui qui ne
sait pas se taire sur un secret: l'un et l'autre manquent de
fermeté pour se retenir, comme un homme qui court dans
un chariot, et qui n'a pas la main assez ferme pour arrêter,
quand il le faut, ses coursiers fougueux; ils n'obéissent
plus au frein, ils se précipitent; et l'homme foible auquel
ils échappent est brisé dans sa chúte. Ainsi l'homme impatient est entraîné par ses désirs indomptés et farouches
dans un abîme de malheurs : plus sa puissance est grande,
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TÉLÉMAQUE,
plus son impatience lui est funeste : il n'attend rien ; il ne
se donne le temps de rien mesurer; il force toutes choses
pour se contenter ; il rompt les branches pour cueillir le
fruit avant qu'il soit mûr; il brise les portes , plutôt que
d'attendre qu'on les lui ouvre; il veut moissonner quand
le sage laboureur sème : tout ce qu'il fait à la hâte et à
contretemps est mal fait, et ne peut avoir de durée non
plus que ses désirs volages. Tels sont les projets insensés
d'un homme qui croit pouvoir tout , et qui se livre à ses
désirs impatiens pour abuser de sa puissance. C'est pour
vous apprendre à être patient, mon cher Télémaque , que
les dieux exercent tant votre patience , et semblent se
jouer de vous dans la vie errante où ils vous tiennent toujours incertain. Les biens que vous espérez se montrent
à vous, et s'enfuient comme un songe léger que le réveil
fait disparoître , pour vous apprendre que les choses
mêmes qu'on croit tenir dans ses mains échappent dans
l'instant. Les plus sages leçons d'Ulysse ne vous seront
pas aussi utiles que sa longue absence , et les peines que
vous souffrez en le cherchant.
Ensuite Mentor voulut mettre la patience de Télémaque à une dernière épreuve encore plus forte. Dans
le moment où le jeune homme alloit avec ardeur presser
les matelots pour hâter le départ, Mentor 1 arrêta tout-àcoup , et l'engagea à faire sur le rivage un grand sacrifice
à Minerve. Télémaque fait avec docilité ce que Mentor
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XXIV.
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veut. On dresse deux autels de gazon ; l'encens fume, le
sang des victimes coule. Télémaque pousse des soupirs
tendres vers le ciel , et reconnoît la puissante protection
de la déesse.
A peine le sacrifice est-il achevé, qu'il suit Mentor dans
les routes sombres d'un petit bois voisin. Là il apperçoit
tout-à-coup que le visage de son ami prend une nouvelle forme : les rides de son front s'effacent , comme les
ombres disparoissent quand l'Aurore , de ses doigts de
rose , ouvre les portes de l'orient et enflamme tout l'horizon ; ses yeux creux et austères se changent en des yeux
bleus d'une douceur céleste et pleins d'une flamme divine ; sa barbe grise et négligée disparoît ; des traits
nobles et fiers, mêlés de douceur et de grâce, se montrent
aux yeux de Télémaque ébloui. Il reconnoît un visage
de femme, avec un teint plus uni qu'une fleur tendre et
nouvellement éclose au soleil : on y voit la blancheur
des lis mêlée de roses naissantes. Sur ce visage fleurit une
éternelle jeunesse avec une majesté simple et négligée :
une odeur d'ambrosie se répand de ses cheveux flottans:
ses habits éclatent comme les vives couleurs dont le soleil , en se levant, peint les sombres voûtes du ciel et les
nuages qu'il vient dorer. Cette divinité ne touche point
du pied à terre ; elle coule légèrement dans l'air comme
un oiseau le fend de ses ailes. Elle tient de sa puissante
main une lance brillante , capable de faire trembler les
2
94
TÉLÉMAQUE,
villes et les nations les plus guerrières; Mars même en
seroit effrayé. Sa voix est douce et modérée , mais forte
et insinuante : toutes ses paroles sont des traits de feu qui
percent le cœur de Télémaque, et qui lui font ressentir
je ne sais quelle douleur délicieuse : sur son casque paroît l'oiseau triste d'Athènes , et sur sa poitrine brille la
redoutable égide. A ces marques, Télémaque reconnoît
Minerve.
Ô déesse, dit-il, c'est donc vous-même qui avez daigné
conduire le fils d'Ulysse pour l'amour de son père ! ... H
vouìoit en dire davantage ; mais la voix lui manqua , ses
lèvres s'efforçoient en vain d'exprimer les pensées qui
sortoient avec impétuosité du fond de son cœur : la divinité présente l'accabloit, et il étoit comme un homme
qui , dans un songe , est oppressé jusqu'à perdre la respiration , et qui, par ['agitation pénible de ses lèvres, ne
peut former aucune voix.
Enfin Minerve prononça ces paroles : Fils d'Ulysse ,
écoutez-moi pour la dernière fois. Je n'ai instruit aucun
mortel avec autant de soin que vous ; je vous ai mené
par la main au travers des naufrages , des terres inconnues , des guerres sanglantes , et de tous les maux qui
peuvent éprouver le cœur de rhomme. Je vous ai montré
par des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut régner. Vos fautes ne vous
ont pas été moins utiles que vos malheurs : car quel est
LIVRE
XXIV.
2
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l'homme qui peut gouverner sagement , s'il n'a jamais
souffert, et s'il n'a jamais profité des souffrances où ses
sautes l'ont précipité ?
Vous avez rempli , comme votre père , les terres et les
mers de vos tristes aventures. Allez, vous êtes maintenant digne de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus
qu'un court et facile trajet jusques à Ithaque , où il arrive
dans ce moment : combattez avec lui, et obéissez -lui
comme le moindre de ses sujets; donnez-en l'exemple
aux autres. Il vous donnera pour épouse Antiope, et vous
serez heureux avec elle , pour avoir moins cherché la
beauté que la sagesse et la vertu.
Lorsque vous régnerez , mettez toute votre gloire à
renouveler l'âge d'or : écoutez tout le monde ; croyez
peu de gens ; gardez-vous bien de vous croire trop vousmême : craignez de vous tromper; mais ne craignez jamais
de laisser voir aux autres que vous avez été trompé.
Aimez les peuples ; n'oubliez rien pour en être aimé.
La crainte est nécessaire quand l'amour manque : mais il
la faut toujours employer à regret, comme les remèdes
violens et les plus dangereux.
Considérez toujours de loin toutes les suites de ce que
vous voudrez entreprendre ; prévoyez les plus terribles
inconvéniens ; et sachez que le vrai courage consiste à
envisager tous les périls, et à les mépriser quand ils deviennent nécessaires. Celui qui ne veut pas les voir, n'a
296
TÉLÉMAQUE,
pas assez de courage pour en supporter tranquillement
la vue : celui qui les voit tous , qui évite tous ceux qu'on
peut éviter, et qui tente les autres sans s'émouvoir, est le
seul sage et magnanime.
Fuyez la mollesse, le faste, la profusion ; mettez votre
gloire dans la simplicité : que vos vertus et vos bonnes
actions soient les ornemens de votre personne et de
votre palais ; qu'elles soient la garde qui vous environne;
et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste
le vrai honneur.
N'oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur
propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens
qu'ils font s'étendent jusques dans les siècles les plus éloignés : les maux qu'ils font se multiplient, de génération en
génération , jusqu'à la postérité la plus reculée. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles.
Sur- tout soyez en garde contre votre humeur : c'est
un ennemi que vous porterez par-tout avec vous jusques
à la mort ; il entrera dans vos conseils , et vous trahira ,
si vous l'écoutez. L'humeur fait perdre les occasions les
plus importantes : elle donne des inclinations et des aversions d'enfant, au préjudice des plus grands intérêts ; elle
fait décider les plus grandes affaires par les plus petites
raisons ; elle obscurcit tous les talens , rabaisse le courage, rend un homme inégal, foible, vil et insupportable.
Défiez-vous de cet ennemi.
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XXIV.
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Craignez les dieux, ô Télémaque ! cette crainte est le
plus grand trésor du cœur de l'homme : avec elle vous
viendront la sagesse , la justice , la paix , la joie , les plaisirs purs , la vraie liberté , la douce abondance , la gloire
sans tache.
Je vous quitte , ô fils d'Ulysse ! mais ma sagesse ne vous
quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que
vous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de
vous en Egypte et à Salente , que pour vòus accoutumer
à être privé de cette douceur, comme on sévre les enfans
lorsqu'il est temps de leur ôter le lait pour leur donner
des alimens solides.
A peine la déesse eut achevé ce discours , qu'elle s'éleva dans les airs , et s'enveloppa d'un nuage d'or et
d'azur, où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné,
et hors de lui-même , se prosterna à terre, levant les
mains au ciel : puis il alla éveiller ses compagnons , se
hâta de partir , arriva à Ithaque , et reconnut son pèr&£
chez le fidèle Eumée.
%
F I N.
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monseigneur le Chancelier, cet ouvrage qui a pour titre:
LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE ; et j'ai cru qu'il ne méïitoit pas seulementd être
imprimé , mais encore d'être traduit dans toutes les langues que parlent , ou
qu'entendent les peuples qui aspirent à être heureux. Ce Poème Epique, quoiqu'en
prose , met notre Nation en état de n'avoir rien à envier de ce côté-là aux Grecs
et aux Romains. La Fable qu'on y expose ne se termine point à amuser notre
curiosité et k flatter notre orgueil. Les récits, les descriptions, les liaisons et
les grâces du discours éblouissent Pimagination sans l'égarer; les réflexions et
les conversations les plus longues paraissent toujours trop courtes k Pesprit,
qu'elles n'éclairent pas moins qu'elles l'enchantent. Entre tant de caractères
d'hommes si difíérens que l'on y trouve, il n'y en a aucun qui ne grave dans
le cœur des Lecteurs l'horreur du vice , ou l'amour de la vertu. Les mystères
de la politique la plus saine et la plus sûre y sont dévoilés. Les passions n'y
présentent qu'un joug aussi honteux que funeste; les devoirs n'y montrent que
des attraits qui les rendent aussi aimables que faciles. Avec Télémaque on
apprend à s'attacher inviolablement à la Religion , dans la mauvaise comme
dans la bonne fortune; k aimer son père et sa patrie; k être rai , citoyen, ami,
esclave même , si le sort le veut. Avec Mentor on devient bientôt juste , humain ,
patient , sincère , discret et modeste. II ne parle point qu'il ne plaise , qu'il
n'intéresse , qu'il ne remue , qu'il ne persuade. On ne peut l'écouter qu'avec
admiration , et on ne l'admire point que l'on ne sente qu'on l'aime encore
davantage. Trop heureuse la Nation pour qui cet ouvrage pourra former quelque
jour un Télémaque et un Mentor! A Paris, ce I ER juin 171 6. DE SAC Y.
PRIVILÈGE
DU
ROI.
Louis, par la grâce de Dieu , Roi de France et de Navarre : A nos amés et
féaux Conseillers, les Gens tenant nos Cours de Parlement , Maîtres des Requêtes
ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil , Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux,
leurs Lieutenans Civils, et autres nos Justiciers qu'il appartiendra : SALUT . Nos
bien-aimés la veuve J ACQUES ESTIENNE , et JACQUES ESTIENNE fils aîné, libraires
k Paris, nous ont fait exposer qu'ils désireraient faire réimprimer et donner au
public les ouvrages qui ont pour titre : LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE , etc.
s'il nous plaisoit leur accorder nos Lettres de Privilège pour ce nécessaires.
A CES CAUSES , voulant favorablement traiter les Exposans , nous leur avons
permis et permettons par ces présentes, de faire imprimer lesdits ouvrages en
un ou plusieurs volumes , conjointement ou séparément , et autant de fois
que bon leur semblera, et de les vendre, faire vendre et débiter par tout notre
Royaume, pendant le temps de quarante années consécutives, à compter du
jour de la date des présentes. Faisùns défenses à tous imprimeurs , libraires et
autres personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'en introduire
d'impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance; comme aussi
d'imprimer ou faire imprimer , vendre , faire vendre , débiter ni contrefaire
lesdits ouvrages, ni d'en faire aucuns extraits, sous quelque prétexte que ce soit,
d'augmentation, correction, changement ou autres, sans la permission expresse,
et par écrit, desdits Exposans, ou de ceux qui auront droit d'eux ; à peine de
confiscation des exemplaires contrefaits , de trois mille livres d'amende contre
chacun des contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris,
et l'autre tiers auxdits Exposans, ou à ceux qui auront droit d'eux ; et de tous
dépens, dommages et intérêts. A la charge que ces présentes seront enregistrées
tout au long sur le registre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de
Paris, dans trois mois de la date d'icelles; que l'impression de ces ouvrages sera
faite dans notre Royaume et non ailleurs, en bon papier et beau caractère,
conformément à la feuille imprimée et attachée pour modèle sous le contre-scel
des présentes; que les Impétrans se conformeront en tout aux réglemens de la
librairie , et notamment à celui du 10 avril 1720 ; et qu'avant de les exposer en
vente, les manuscrits ou imprimés qui auront servi de copie à l'impression
desdits ouvrages, seront remis, dans le même état où l'approbation y aura été
donnée, ès mains de notre très-cher et féal Chevalier Chancelier de France , le
sieur de Lamoignon; et qu'il en sera ensuite remis deux exemplaires dans notre
Bibliothèque publique, un dans celle de notre château du Louvre, et un dans
celle de notre très-cher et féal Chevalier Chancelier de France, le sieur de
Lamoignon , et un dans celle de notre très-cher et féal Chevalier Garde des
Sceaux de France , le sieur de Machault, Commandeur de nos Ordres; le tout
à peine de nullité des présentes. Du contenu desquelles vous mandons et enjoignons
de faire jouir lesdits Exposans, ou leurs ayant cause, pleinement et paisiblement,
sans souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que
la copie desdites présentes, qui sera imprimée tout au long au commencement
ou à la fin desdits ouvrages, soit tenue pourduement signifiée, et qu'aux copies
collationnées par l'un de nos amés et féaux Conseillers-Secrétaires foi soit ajoutée
comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce
requis, de faire pour l'exécution d'icelles tous actes requis et nécessaires, sans
demander autre permission , et nonobstant clameur de Haro , Charte Normande
et Lettres à ce contraires. CAR tel est notre plaisir. D ONNÉ à Versailles, le premier
jour du mois de mars, l'an de grâce mil sept cent cinquante deux, et de notre
Règne le trente-deuxième. Par le Roi en son Conseil , SAINSON.
Registre sur le Regisire XII de la Chambre royale des Libraires et Imprimeurs de
Paris, n°. 717 , fol. Ó84, conformément aux anciens Réglemens, confirmés
par celui du 28 février 1723. A Paris, ce 7 mars 17J2.
Signé , J. HÉKISSANT , adjoint.
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