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Médias
Fait partie de A propos d'un article de la "Démocratie"
- extracted text
-
A PROPOS D’UN ARTICLE
DE LA
DEMOCRATIE
PAR
LOUIS
DEUXIÈME
MIE.
ÉDITION,
PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER,
1868.
14.
f
mes Epreuves avant la lettre.
Samedi, 21 novembre 1868.
— Connaissez-vous l’art. 11 de la loi sur la presse
du 25 mars 1822? — Non.
— Vous êtes fort excusable, car la législation sur la
presse ressemble fort à une chaude nuit d’été pleine
d’innombrables étoiles, parmi lesquelles beaucoup
d’étoiles filantes ou destinées à le devenir.
L’art. 11 en question est une étoile fixe que la plus
vulgaire loyauté a cloué dans le Code. Ne cherchez
pas — ces choses-là sont toujours difficiles à trou
ver. Le voici :
Art. 11. Les propriétaires ou éditeurs de tout journal ou écrit
périodique seront tenus d’y insérer dans les trois jours de la récep
tion, ou dans le plus prochain numéro , s’il n’en était pas publié
avant l’expiration des trois jours, .la réponse de toute personne
nommée ou désignée dan?le journal ou écrit périodique, sous peine
d’une amende de 50 francs à 500 francs, sans préjudice des autres
peines et dommages-intérêts auxquels l’article incriminé pourrait
donner lieu. Cette insertion sera gratuite, et la réponse pourra avoir
le double de la longueur de l'article auquel elle sera faite.
— 4 —
— Connaissez-vous les imprimeurs et les journa
listes de Périgueux? — Non.
— Vous avez tort, car ils ont une devise qui les
rend bien séduisants et bien utiles. On les reconnaît
de loin, parce que sur leur front rayonnent ces deux
mots vénérables :
Hospitalité !
Liberté !
Je n’exagère pas. Lisez :
Il y a plusieurs jours, un homme fort aimable
écrit un article dans lequel il prononce vingt-neuf
fois mon nom. L’Écho de la Dordogne, qui ne tient
plus beaucoup à s’appeler de Vésone, se souvenant
qu'autrefois il eut la maladresse de croire et d’im
primer, sous ce titre, que le prince Louis Bonaparte,
n’avait pas les qualités qu’il lui reconnaît en foule
aujourd’hui — et je vous prie de croire que je suis
bienveillant dans ma traduction — accueille cet
article.
Le Périgord, brave journal aussi, qui protège les
forts et donne aux faibles des leçons de calme et de
modération, l’accueille également.
L’un et l’autre, qui ont chaque jour le courage et
l’indépendance de trouver et de prouver que nous
sommes bien plus heureux que la Grèce, qui n’eût
que sept sages tandis que nous avons 89 évêques;
L’un et l’autre, qui vivent des annonces judiciai
res et ont inventé le moyen difficile de ne pas être
plus dépendant pour cela, ont à deux battants ou
vert leurs colonnes à un article qui discute une let
tre de moi, mais ils n’ont oublié qu’une Chose, c’est
de la reproduire.
Ils doivent être peinés de cet oubli, me suis-je dit,
portons-leur bien vite mon premier article et ma
réponse à M. Civrac. Portons aussi l’art. 41, on ne
sait pas de quoi on peut avqir besoin.
— Voulez-vous m’imprimer, dis-je à l'Écho, au
nom de la loyauté, au nom de la loi? — L’Écho
répond oui. Il prend les deux articles, les garde, les
porte probablement à l’évêché, puis il répond :
Sommez-moi régulièrement, et j’aviserai.
— Au nom de la loyauté, au nom de la loi, dis-je
au Périgord, voulez-vous imprimer ma réponse? —
Oui, répond le Périgord. Il la prend, la garde, la
reporte probablement à l’évêché, et comme son
confrère : Sommez-moi régulièrement, me dit-il, et
j’aviserai.
L’huissier marche et somme régulièrement.
Les trois jours de l’art. 11 sont passés.
J’attends ! la loyauté et la loi attendent aussi.
— Tiens! mais, j’y songe, il y a un autre journal,
il porte un beau nom, le Progrès de la Dordogne —
je ne puis rien lui demander , car il n’a pus repro-
— 6 —
duit l’article de M. Civrac, mais il a un imprimeur,
propriétaire-éditeur.
Un trait de lumière !
— Monsieur l’éditeur du Progrès, voulez-vous
m’éditer en brochure? — Non! — Comment, non !
mais vous n’avez même pas lu ce que j’écris? — Je
ne puis, hélas! je ne puis. — Et la réponse expire
sur ses lèvres indépendantes.
Me voilà fixé ! Je sais ce que vaut l’art. 11, ce dé
magogique art. 11, que mit au monde la turbulente
et subversive Restauration.
Vais-je regretter Charles X, grand Dieu !
;
De Périgueux à Bordeaux il n’y a que trente lieues.
Retour, trente lieues. — Total, deux ceut quarante
kilomètres.
Ce trajet est bien court lorsque l’on veut avoir
raison.
Allons trouver les imprimeurs de la Gironde!
Ceux-là se souviennent et comprennent que ce n’est
pas seulement pour les annonces judiciaires que la
France a fait 89, 1850 et 1848.
Et voilà pourquoi votre fille est muette, chers
Périgourdins, et pourquoi celle des autres parle.
Louis MIE.
7
Dimanche, 22 novembre.
Eh bien ! non, je ne ferai pas mes deux cent qua
rante kilomètres. Il y a encore à Périgueux un
imprimeur qui, respectant la loi, sert la liberté
individuelle.
Merci à M. Rastouil !
■
■ :>--x
•
LES FRANCS-MAÇONS ET L’ÉVÊQUE DE PÉRIGUEUX
Cher concitoyen,
A qui me demanderait ce qui se passe en Périgord, je
répondrais bien vite : « On va brûler des francs-maçons ! »
C’est la grande nouvelle et, bien qu’elle n’ait rien d’officiel,
tout fait présumer qu’elle est vraie. Je m’explique :
Nous avons à Périgueux un évêque. — Qui n’en a pas?
— C’est un homme bien portant, haut en couleur, large
d’épaules, assez ventru et fort sanguin. Il a le geste facile,
trop facile même, si j’en crois un certain monsieur T...
qui, lui portant au nom d’une petite commune ses doléan
ces au sujet d’un prêtre dont elle désirait le changement,
reçut de son pied épiscopal une réponse ad hominem, dont
je n’ose, par pudeur, vous signaler la destination, parfai
tement atteinte du reste. — Son éloquence est moins bril
lante , mais si sa parole a la lourdeur de son poignet, elle
en possède àussi la merveilleuse précision ; vous allez vous
en convaincre.
— 10
Il y avait dans notre pieuse ville deux jeunes gens fort
estimés et d’habitudes forts calmes. Commerçants associés,
ils vendaient au clergé des objets d’or et d’argent destinés
à rappeler d’un peu loin la pauvreté de Jésus ; on trouvait
aussi chez eux des dieux en bois doré et des vierges en
composition; bref, ils étaient marchands d’ornements
d’église.
L’un d’eux, l’imprudent! était franc-maçon. L’évêque
le sut et n’en put dormir. Mais, pour recouvrer le calme
de sa conscience troublée par cette révélation, le moyen
était simple et il le prit. Il fit venir le maçon et lui tint à
peu près ce langage :
— « Portez au tribunal de la pénitence vos insignes et
« abjurez votre foi maçonnique ou je vous ruine en .défen« dant à tous les membres de mon clergé de vous acheter
« pour un centime ; choisissez ! »
M. P... choisit en effet. Ne voulant pas entraîner dans
sa ruine son associé, qui n’en pouvait mais, il abandonna
son commerce, ses dieux étincelants, ses vierges au sou
rire angélique, et resta maçon. — Il cherche en ce mo
ment une autre profession que son intelligence et son
honorabilité lui rendront sans doute plus facile et moins
fragile que l’autre. Quant à l’évêque, sa santé reste floris
sante, mais son repos n’est pas moins troublé, et cette
fois ce n’est ni la faute à Voltaire, ni la faute à Rousseau,
la municipalité seule a fait tout le mal.
Elle a ouvert une superbe rue qui conduit de notre
principale promenade à la cathédrale de Saint-Front. Par
malheur, cette rue a donné à la loge maçonnique l’occasion
d’avoir en plein soleil, et à cinquante mètres de la cathé-
— 11 —
drale, une façade de son immeuble autrefois relégué dans
une rue obscure. Un temple, un vrai temple d’excommu
niés français, s’élève riche et sévère à côté de l’église
romaine : horreur!
Le clergé de toute la ville est saisi d’une indescriptible
fièvre. L’ardeur sainte se traduit comme elle peut, quand
elle peut, mais pas autant qu’elle voudrait; les malédic
tions pleuvent, les menaces s’accentuent, la chaire éclate
et tonne, comme dit Bazile, mais le temple monte toujours.
A l’épreuve, les petits moyens se sont trouvés stériles;
il faut donc avoir recours aux grands, et c’est pour cela
que je vous disais en commençant : « on va brûler des
francs-maçons ! » Sans du fagot, pas de salut pour l’église
de Périgueux !
— Ce sera bien fait, au reste, et je ne les plains pas.
Qui sont-ils donc? Ont-ils des cloches étourdissantes
pour rappeler leur puissance aux indifférents assourdis?
Chantent-ils dans une langue que l’on ne comprend pas
des choses que l’on ne comprend plus ? Obtiennent-ils des
plus misérables de France des gros sous pour racheter des
petits chinois qu’on ne noie pas dans le fleuve Jaune? Ontils organisé des sociétés de Sainte-Blandine qui leur per
mette de connaître par les cuisinières et les soubrettes les
secrets des ménages? Règnent-ils par la confession sur la
femme et l’enfant? Sont-ils capables d’organiser une œuvre
d’adoration perpétuelle qui permette à l’épouse de rester
seule dans le sanctuaire pendant les longues heures de la
nuit? Peuvent-ils faire marcher des milliers de petits en
fants tenant à la main de petits étendards de toutes les
couleurs et chantant des choses impossibles dans des pro-
— 12 —
cessions qui interceptent la circulation de toute une ville ?
Peuvent-ils persuader à la femme qu’elle honore Dieu en
mourant vierge et en répudiant le titre de mère? Savent-ils
aussi persuader à l’homme qu’il peut éviter.la conscription,
les rudes labeurs et les soucis de la paternité en prenant
une robe noire? Font-ils de l’eau de mélisse des carmes,
des bonbons purgatifs et de la liqueur de la Chartreuse,
qui se vendent fort bien et fort cher? Ont-ils quelquefois
envoyé des millions au Saint-Père pour le denier de SaintPierre qui est mort sans un sou? Lui ont-ils seulement
donné un canon pour tuer quelques Italiens ? Non ! rien de
tout cela. Et ils veulent avoir un temple? allons donc! Le
temple est fait pour celui qui vit de l’autel et pas pour
d’autres.
Qu’y feraient-ils, au reste, et qu’y enseigneraient-ils? La
tolérance, peut-être, et le respect d’autrui? Singulières
vertus à notre siècle! la tolérance détruit le principe d’au
torité, qui seul est nécessaire à l’homme et qu’il lui faut
imposer par le sabre ou la férule, par la force ou par
l’ignorance.
Ils y adoreraient la Liberté? la Liberté hors de l’Église
n’est que de la licence; elle est bonne à l’Église; aux
autres l’obéissance suffît.
Ils y vénéreraient la raison et demanderaient à ce flambeau
qui brille au fond de la nature humaine de les conduire
vers l’idéal? Mais l’idéal est tout trouvé, et si messieurs
les francs-maçons veulent le connaître, le premier venu,
fils d’un paysan illettré, qui, pour ne pas labourer comme
son père, se sera fait curé, le leur apprendra dans cinq
minutes; ce n’est pas plus difficile que cela.
— 13 —
Ils s’y encourageraient aux bienfaits envers ceux qui
souffrent et prêcheraient la fraternité entre les hommes?
D’abord, le bienfait ignoré ne rapporte rien, la théorie en
est mauvaise et d’un détestable exemple ; et puis, prêcher
la fraternité, c’est condamner les guerres de religion, c’est
éteindre les bûchers, c’est rendre à Mentana son atroce
couleur; qui donc en veut aujourd’hui de la fraternité?
Questionnez le Saint-Père au milieu de ses zouaves.
Si c’est là tout ce qu’ils feraient dans leur temple, qu’on
le rase ou qu’on l’exproprie pour en faire une sacristie de
la cathédrale; quant aux maçons, qu’on les brûle!
Je n’y mets pas d’obstacle. Je ne suis pas maçon, et je
m’empresse de l’apprendre à Sa Grandeur l’évêque de
Périgueux et de Sarlat, pour qu’il ne m’empêche pas de
vendre à mes concitoyens des saints en plâtre et des saintes
en melcbior, si jamais l’envie m'en prenait. Ce qui est
peu probable.
L. MIE.
A cet article de la Démocratie, M. Albert Civrac
répondait dans les journaux l'Écho de la Dordogne et
le Périgord de la façon suivante :
ANALYSE D’UNE FABLE.
I. Un journal nouveau vient de paraître; il a pour titre
« La Démocratie. »
Slinspirant des tendances de notre époque, un titre
semblable n’a rien d’incompatible avec des idées acceptables.
J’ai donc jeté les yeux sur le premier numéro de ce journal
comme on regarde un inconnu, c’est-à-dire sans prévention.
Mais en le parcourant, j’y ai remarqué d’étranges doc
trines. Un article surtout m’a frappé.
Il était signé « L. Mie » et commençait ainsi :
« Les francs-maçons et l’évêque de Périgueux. »
Je savais ce que cela voulait dire, car habitant Péri
gueux, je connais l’évêque ainsi que M. Mie.
Je suis donc allé jusqu’au bout.
Il faudrait lire cet article pour savoir tout ce que l’en
traînement de la passion peut accumuler d’injustice et
d’erreur.
Indigné d’un tel procédé, je viens l’examiner devant le
public, laissant au lecteur le soin de juger.
— 15 —
IL — Annonçant d’abord qu’on va brûler des francsmaçons, M. Mie, qui attribue ce projet à l’évêque de Pé
rigueux , fait le portrait du prélat en termes d’une rare in
convenance.
II est libre d’attaquer des doctrines; il est également
libre d’alléguer des faits à la condition qu’ils soient authen
tiques. Mais de quel droit vient-il, dans une discussion
d’idées, jeter le ridicule sur l’antagoniste qu’il se donne?
Après avoir dit que l’évêque a le geste facile, M. Mie
fait allusion à l’histoire d’un certain M. T... qui, suivant
lui, aurait été frappé par Monseigneur de Périgueux pour
s’être plaint d’un prêtre du diocèse.
Qui n’a lu que M. Mie est prêt à condamner l’évêque.
Or, voici la vérité sur ce point :
Mgr Dabert, passant dans une petite localité, reçut la
visite deM. T..., qui formula effectivement des plaintes
contre le curé de l’endroit.
L’évêque connaissait déjà M. T....; lui parlant avec sa
bonhomie habituelle, il eut l’air de répondre en riant à
des récriminations qu’il savait n’être pas fondées.
Le ton de la conversation était si peu aigri, que Mon
seigneur, si j’ai bonne mémoire, prenant familièrement la
barbe du plaignant, le complimenta sur sa longueur.
M. T... ne se fâchait point; mais, en finissant, n’obte
nant pas gain de cause, il déclara que désormais il n’avait
plus qu’un moyen de se débarrasser du prêtre, c'était de
lui brûler la cervelle! (*)
(*) Cette manière de conclure était familière à M. T..., qui s’en était
servi l’année précédente devant l’évêque, à l’égard d’un autre prêtre.
L’évêque avait alors cru devoir donner suite à la plainte.
- 16—
Mgr Dabert, quoique évêque, est homme. En enten
dant une telle menace, il fit ce que chacun de nous eût fait.
Ouvrant la porte, il congédia M. T... et, fortement indigné,
il appuya sa main sur l’épaule de ce dernier et le fit sortir.
Voilà le fait qui est, on le voit, bien différent de ce
qu’avançait M. Mie.
Je prie ceux qui douteraient de l’exactitude de mon récit
de se reporter à un numéro du journal la Gironde, dans
lequel M. T... a lui-même raconté l’incident.
On sait que cettej feuille n’est pas des plus favorables
au clergé ; elle n’est donc pas suspecte.
M. Mie continue son article :
Il dit, en assez mauvais termes pour un avocat, « que
la parole de l’évêque a la lourdeur de son poignet. »
Ceci posé, il arrive à l’affaire de M. P...
C’est l’histoire de deux jeunes hommes, marchands d’or
nements d’église, dont l’un ; M. P..., est franc-maçon.
Associés jusqu’ici, ils vivaient en bonne intelligence
lorsque, tout-à-coup, celte société commerciale aurait été
dissoute par un ordre de l’évêque.
D’après M. Mie, M. P... aurait comparu à l’évêché, et là
on lui aurait dit : « Allez porter vos insignes au tribunal de la
« pénitence, et abjurez votre foi maçonnique, sinon vous se
ts rez ruiné, et le clergé ne s’approvisionnera plus, chez vous.»
Toujours d’après M. Mie, M. P... aurait courageusement
refusé, préférant la ruine à l’abjuration.
Partant de faits aussi dénaturés, M. Mie entame, je l’ai
dit, une philippique, et mêle, dans un pathos indescripti
ble, la maçonnerie, l’évêque et ses torts prétendus, l’Église,
sa constitution, ses ministres, les pompes extérieures du
— 17 —
culte, les sacrements, les associations pieuses; il mêle tout,
confond tout, et croit alors sa cause gagnée.
Avant d’analyser brièvement celte nouvelle sorte de
logogriplie, je dois réfuter la version sur laquelle M. Mie
a basé sa confuse dissertation.
M. P... et M. X... étaient, il est vrai, associés, et
vendaient à Périgueux des ornements d’église. Mais ce
que M. Mie ignorait, je veux le croire pour son honneur,
— c’est que l’acte de. cette société commerciale, — société à
terme fixe, — était expiré depuis le 15 avril 1868, c’està-dire trois ou quatre mois avant l’incident dont il s’agit.
Je tiens cette date de source certaine; elle établit que
l’évêque n’est, pas la cause réelle de la rupture de la société
P... et X...
J’oubliais de dire que les deux associés étaient dans les meil
leurs termes avec le clergé. L’évêque les avait même, selon
leu r désir, recommandés spécialement aux prêtres du diocèse.
•
Les choses en étaient là, lorsqu’on juillet dernier on fit
circuler par la ville un annuaire des francs-maçons; au
nombre des agrégés de cette société figurait M. P...
comme l’un (^principaux coryphées.
La remarque en fut faite, non par l’évêque, mais par
un simple prêtre de Périgueux.
M. P... aurait pu être mahométan, s’il en avait eu l’en
vie; dans beaucoup de villes, des juifs vendent librement
des orneménts religieux sans que cela froisse aucunement
les susceptibilités du clergé. 11 pouvait donc s’unir à la
franc-maçonnerie sans être, vilipende par les prêtres.
Mais, comme ces derniers avaient cru jusqu’alors leur
fournisseur animé de sentiments différents, il était naturel
18 —
que la découverte de l’annuaire amenât sur leurs lèvres
l’expression d’un étonnement mêlé de regrets. On com
prend même que, brusquement désabusés, quelques-uns
d’entre eux aient un moment songé à porter ailleurs leur
clientèle, sans qu’il fût besoin pour cela d’un mot d’ordre
parti de l’évêché.
Leur droit était incontestable.
Il serait en effet singulier que l’Église, combattue par
une société dont faisait partie M. P..., fût néanmoins
obligée de continuer à faire vivre l’industrie de M. P...
Conduit à l’évêché par un sentiment de pure convenance,
et non — comme on veut l’insinuer, — par une somma
tion qu’il aurait parfaitement pu décliner, M. P... parla à
Mgr Dabert de la situation nouvelle qui lui était faite. '
Un échange de vues était naturel en pareille circonstance.
M. P... parut même demander un conseil.
L’évêque lui répondit qu’il voyait en lui deux hommes :
le diocésain et le marchand.
Il engagea le diocésain à se séparer d’une société con
damnée par l’Église, dont elle était l’ennemie, et où le
salut d’une âme était compromis.
S’adressant ensuite au marchand, il lui fît remarquer que
sa qualité de franc-maçon n’était pas de nature à encourager
la clientèle ecclésiastique. Mais, ajouta le prélat, je n’ai quant
à moi, ni dit une parole, ni fait une démarche pour empê
cher un seul de mes prêtres de s’adresser à votre magasin,
et je vous promets de persévérer dans cette ligne de conduite.
Lorsque M. P... se fut levé, l’évêque le reconduisit à la
porte de son cabinet en lui répétant qu’il n’était point inter
venu dans l’affaire et le priant de s’en souvenir.
— 19 —
Cette entrevue eut lieu sans aigreur, et l’évêque ne mit
point M. P... en demeure de se confesser, comme l’avance
M. Mie.
Les faits attribués à Mgr Dabert sont donc absolument
erronés. Tout au plus l’incident put-il hâter la liquidation
de la maison P... et X..., en révélant à ce dernier la
mystérieuse qualité de son associé.
M. Mie regrettera, — j’en suis convaincu, — dans la
loyauté que je lui suppose, la version qu’il a trop légère
ment hasardée ; il est probable qu’il ne l’eût pas avancée,
s’il avait pris la précaution de consulter l’intéressé, dont
je me plais à croire le témoignage sincère.
Il n’en conclut pas moins.
Laissant M. P..., qui n’était qu’un prétexte, et passant
sur un autre terrain, il ajoute que la santé de l’évêque est
toujours florissante; mais, dit-il, son repos est encore
troublé, et cette fois ce n’est « ni la faute à Rousseau,
ni la faute à Voltaire. »
Et d’après M. Mie, ce trouble de l’évêque aurait sa
source dans cette construction élégante, mais bizarre, qui
s’élève à côté de la basilique byzantine; en un mot, la
loge des francs-maçons.
Le clergé s’en serait ému. Et c’est pour cela que M. Mie
annonce ironiquement le supplice des francs-maçons.
« Sans du fagot, pas de salut pour l'Eglise de Péri« gueux! » s’écrie-l-il en un français peu correct.
Il se demande alors ce que sont les francs-maçons.
Les comparant à l’Eglise, il cherche à démontrer qu’ils
n’ont pas commis les prétendues énormités reprochées au
christianisme moderne.
— 20 —
Et voyez comment il argumente :
Il avait d’abord fait allusion aux ornements d’or et d’ar
gent qui rappellent, mais de loin, dit-il, la pauvreté de
Jésus. C’était maladroit en ce sens que les ornements dont
il parle, le clergé ne s’en revêt que pour les pompes du
culte ; hors dusanctuaire, le prêtre ne porte qu’une modeste
robe noire dont la forme est celle de la soutane portée par
nos pères il y a plusieurs siècles.
A notre époque, où les salons de l’opulence étincellent
d’or, de lumières et de tentures soyeuses, il serait au
moins singulier que ceux qui croient à la présence réelle
de Dieu sur l’autel soient privés du droit d’orner ses taber
nacles et de rendre ses fêtes somptueuses.
M. Mie s’en moquait cependant au nom de la liberté!
Maintenant, il reproche aux catholiques de chanter,
dans une langue qu’on ne comprend pas, « des choses
qu’on n’entend plus. »
Que M. Mie ne comprenne pas le latin, soit ; mais qu’il
trouve mauvais que tous les catholiques aient gardé l’uni
formité de la langue sacrée, seule garantie de la conserva
tion des textes, langue que, du reste, la science humaine
enseigne à tous, c’est une énormité. Les francs-maçons
n’ont-ils pas leur langage mimique' beaucoup plus téné
breux, langage qui n’est enseigné ostensiblement nulle part?
M. Mie reproche aux catholiques de collectionner, [très
des plus pauvres gens comme près des plus riches, de
gros sous avec lesquels on prétend racheter des enfants
chinois qui, d’après lui, ne sont nullement en danger.
Qu’il consulte les récits des voyageurs non religieux,
et il apprendra, à sa grande surprise, que chez certaines
— 21 —
peuplades indiennes, on massacre les vieillards infirmes,
considérés comme bouches inutiles, et que, par un instinct
analogue, les Chinois de la basse classe abandonnent,
exposés à la mort, de pauvres petits enfants, procédé
d’ailleurs peu étonnant de la part de barbares, puisque en
France, pays civilisé, il est des gens qui s’affranchissent par
l’infanticide des charges d’une progéniture trop nombreuse.
Comment donc trouver mauvais que nos missionnaires
rachètent, de parents avilis, ces pauvres petits êtres con
damnés à périr?
M. Mie, usant d’un vieux moyen, transporte la question
sur le terrain de la confession qu’il dénonce comme asservissant les enfants et les femmes.
Il est probable qu’il ne s’est jamais confessé depuis
l’âge de raison ; en tous cas, il ne se confesse pas. Il criti
que donc une chose qu’il ne connaît point ou qu’il con
naît mal.
La confession n’asservit nullement et ne gouverne, du
reste, que les adultes qui le veulent bien. Sans me lancer
dans une réfutation inutile, je me borne à faire remarquer
àM. Mie que les femmes et les enfants ne sont pas les
seuls confessés : il y a aussi des hommes, et certes parmi
eux, il y en a dont, l’intelligence est à la hauteur de celle
de M. Mie et qui ont l’âge de discernement.
Pourquoi donc persistent-ils?
M. Mie attaque l’Eglise parce qu’elle institue, dit-il, des
œuvres qui permettent à l’épouse de rester « seule dans le
« sanctuaire pendant de longues heures de nuit!... »
Il me permettra de lui répondre que les femmes qui
désertent nuitamment la couche conjugale, vont ailleurs
— 22 —
qu’à l’église. Bien simple serait le mari qui croirait une
telle version.
Du reste, l’Adoration perpétuelle, à laquelle M. Mie
fait allusion, n’existe pas la nuit à Périgueux; et à Paris,
elle ne réunit que des hommes.
La morale chrétienne catholique se dresse devant ses
détracteurs, de toute sa sublime hauteur, et les conscien
ces qui la prennent sincèrement pour guide n’ont pas à
craindre d’écarts.
C’est au contraire dans le camp des hypocrites ou des
incroyants qu’il faut chercher les femmes flétries ou désho
norées , et les hommes débauchés.
Ceci me dispense de répondre au reproche que M. Mie
fait à l’Église de recommander la virginité; la prostitution
et la galanterie serait-elle donc préférables ?
M. Mie prétend que l’Église ouvre ses bras à ceux qui
veulent échapper à la conscription militaire et à la loi du
travail en prenant la fameuse robe noire.
Il oublie que la loi civile n’affranchit le prêtre du service
militaire qu’à cause de sa mission enseignante, et que ce
privilège s’étend aux laïques qui se vouent à l’éducation
de la jeunesse.
Quant au désœuvrement prétendu des prêtres, M. Mie
passe sous silence le travail intellectuel. C’est par l’Église
que les monuments de l’intelligence humaine des temps
reculés ont survécu au moyen-âge, époque d’ignorance où
tout homme était illettré.
Il méconnaît le travail incessant de la pensée, voire
même de la pensée religieuse ; qu’il l’attaque s’il le juge con
traire à ses propres idées, mais il n’a pas le droit de le nier.
— 23 —
En ce qui concerne le travail manuel, l’Église le dédai
gne-t-elle ?
L’occasion, serait mal choisie pour un Périgourdin s’il
voulait soutenir cette thèse, à l’heure même où d’humbles
religieux trappistes défrichent les marais insalubres de la
Double, sacrifiant ainsi leur vie pour assainir une contrée
que d’autres habiteront plus tard sans danger.
Je ne veux pas suivre une à une les différentes idées de
M. Mie, idées d’autant plus dangereusement émises qu’il
n’a fait que les énumérer sans les approfondir.
Je préfère m’en rapporter au jugement des lecteurs in
telligents et impartiaux.
C’est en s’autorisant de faits dénaturés et à l’occasion
de reproches non fondés que M. Mie combat une fois de
plus les institutions catholiques.
S’il l’avait fait ouvertement, on l’eût compris; mais il
est impardonnable d’avoir frappé comme à la dérobée à la
faveur d’une personnalité.
Il parle d’intolérance, et il est lui-même d’une intolé
rance rare ;
De liberté, et il la refuse à ceux qu’il regarde comme
ses ennemis;
De fraternité, et il trempe sa plume dans une raillerie
peu mesurée ;
De raison humaine, et il la fausse étrangement.
Il veut rendre à la journée de Mentana « son atroce
couleur. » Il oublie donc que ce fait d’armes a constaté la
violation par les Italiens de la parole jurée, et l’envahisse
ment d’un pays inoffensif par des bandes armées, bandes
dont la devise était un cri de mort.
— 24 —
Il parle enfin de temple maçonnique.
Je n’aurais rien dit de cet édifice ; mais puisqu’il l’appelle
un temple, je veux répondre à ce mot.
On sait en effet la prétention que manifestent quelques
loges de France et d’Allemagne d’ériger leurs mystères
en religion.
Je veux donc rappeler une vérité que je puiserai non
dans l’Évangile, non dans le droit ecclésiastique, mais
dans la simple raison.
III. — On appelle religion l’ensemble des rapports spiri
tuels qui relient l’homme à Dieu, rapports qui sont indé
pendants de telle ou telle forme extérieure.
Or, pour l’homme privé sur la terre de toute communi
cation avec ce monde surnaturel dont on parle sans l’avoir
vu, il ne peut y avoir que deux sortes de religion :
La religion révélée,
Ou la religion de la libre pensée.
La religion révélée avec la précision de ses doctrines.
La religion de la libre pensée avec ses horizons indéfinis.
M. Mie et les francs-maçons nient la première ; il ne
leur reste que la seconde.
Eli bien ! qui dit libre pensée, dit chose incompatible
avec un dogme, avec une règlementation et la stabilité
qui font l’association.
Par conséquent, n’étant pas les adeptes d’une religion
révélée, en contradiction avec les aspirations insaisissables
et variables de la libre pensée, les francs-maçons peuventils fonder une religion î
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Sans doute ils ont le droit de prétendre le faire; ils ont
le droit de bâtir une maison à cet effet, mais ce sera un
contre-sens et un déni à la logique.
Ce n’est pas moi qui.le leur dis, ni l’évêque, mais la
raison humaine, belle et grandiose quand on veut la com
prendre, cette même raison dont ils s’arment tout en re
fusant d’admettre ses conclusions les plus évidentes.
Voilà ce que j’ai tenu à répondre.
Je n’ai pas voulu imiter M. Mie et injurier ni railler un
homme, une association ou un système.
Malgré le côté faible des rites maçonniques, des épreu
ves d’admission et du mystère qui les couvre, choses bien
plus étranges que les processions chrétiennes et les chants
sacrés accessibles à tous, je n’ai pas voulu me servir de
l’ironie.
J’ose espérer que cette réserve sera appréciée, surtout
comparée a l’article de M. Mie, dont je n’attaque poinl la
personne, mais les doctrines.
Je me résume ainsi :
M. Mie a voulu défendre la maçonnerie; après avoir lu
son plaidoyer, qui n’est qu’un long réquisitoire, on se
rappelle involontairement ce vers de La Fontaine :
« Rien n’est plus dangereux qu’un maladroit ami ;
« Mieux vaudrait un sage ennemi. »
Albert CIVRAC.
A M. ALBERT CIVRAC.
Monsieur,
Il y a quelques jours, je lisais, un peu à la hâte ; dans
X'Echo de la Dordogne, un article signé de vous. — Vous
y disiez...... Habitant Périgueux, je connais l'évêque,
ainsi que M. Mie ; c’est un avantage que vous avez sur
moi et que je regrette, car il me prive d’un plaisir que je
souhaiterais. — Je sais seulement que vous appartenez à
la compagnie d’Orléans, c’est-à-dire que vous êtes intel
ligent , puis aussi que, vivant dans les bureaux de
M. de Maublanc, vous avez chaque jour sous les yeux des
exemples de courtoisie et de distinction, qui feraient inévi
tablement de vous un galant homme, si vous n’aviez la
bonne fortune indiscutée de l’être déjà. Laissez-moi donc
vous adresser ma réponse, et vous l’adresser directement.
Vous croyez, dites-vous, à ma loyauté : vous niatta
quez pas ma personne, mais bien mes doctrines. En agis
sant et en pensant ainsi, vous avez raison, car je suis sûr
d’être loyal ; je suis convaincu que je défendrais ma personne
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si on l’attaquait, et j’ai l’espoir que mes doctrines, qui ne
sont autres que celles de la tolérance et de la vérité, triom
pheront un jour ou l’autre.
Donc, Monsieur, causons si vous le voulez bien :
J’ai écrit dans la Démocratie un article qui a froissé vos
convictions et vos affections, et, avec cette ardeur que je
trouve toujours louable lorsqu’elle est sincère comme la
vôtre, vous me répondez; rien de mieux. Votre réponse a,
même pour moi, ce bénéfice qu’elle m’ouvre les colonnes
d’un journal qui doit, à Périgueux, accueillir nos explica
tions (!) et je ne saurais vous témoigner trop de reconnais
sance pour ce libre terrain que vous m’offrez et que je
n’aurais pas osé espérer, car vous le savez bien, Monsieur,
les libres penseurs de la Dordogne n’ont pas toujours à
leur service une chaire ou un journal, et si j’osais faire un
souhait, je vous prierai de me continuer désormais celte
munificence à laquelle j’attache un véritable prix.
Dois-je tout d’abord me préoccuper d’un reproche que
vous m’adressez ? reproche double qui consiste à m’affir
mer que je ne sais pas écrire eu bon français et que je ne
vais pas à confesse depuis que j’ai l’âge de raison? Non,
car s’il est vrai, Monsieur, que votre style soit bien supé
rieur au mien, ce dont mieux que nous le public est juge,
je puis vous dire que je n’ai jamais eu la folle ambition
d’obtenir un fauteuil à l’Académie : dire une vérité, quand
je la crois utile, me suffit; et s’il est exact, en effet, que
je ne me confesse pas depuis que j’ai l’âge de raison,
(') Je l’espérais, hélas/
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c’est, comme vous le dites vous-même avec une naïveté
dont je vous sais gré, parce que j’ai l’âge de raison que je
me conduis ainsi : cet âge vous viendra , peut-être.
Laissons-donc de côté ce hors-d’œuvre et parlons d’au
tres choses. De la franc-maçonnerie? Non, car mon insis
tance serait indiscrète. Elle vil modeste et bienfaisante ;
son existence ne se manifeste que par des actes de tolé
rance et de générosité; elle ne doit et ne veut être défendue.
De la catholicité? Pas davantage, et quoique vous en
disiez, je vous laisse la liberté d’admirer les Processions,
les Œuvres des Tabernacles, du Rosaire, du Scapulaire,
du tiers ordre de la Sainte-Enfance, des Petits Chinois, de
la Propagation de la Foi, de l’Adoration perpétuelle, du
denier de Saint-Pierre, de Sainte-Blandine et tant d’autres
dans lesquelles ma mémoire se perd, me bornant à me
souvenir que Jésus ne prêchait qu’une œuvre, celle de la
charité.
Je vous laisse même le loisir de vous extasier devant
l’acte du Pontife mitraillant des Italiens au nom de ce
Christ, qui n’a jamais versé d’autre sang que le sien. —
Ce sont là, Monsieur, des questions sur lesquelles le bon
sens jette son éclatante lumière, quoique puissent faire ou
dire certaines habiletés ; on me lira comme on vous a lu
et le public jugera, je m’en remets à sa clairvoyance.
Une seule chose me touche, c’est l’exactitude de mes
affirmations. Je les maintiens dans toute leur intégrité que
vos explications ne feront pas disparaître.
L’évêque de Périgueux ne s’est pas borné à caresser la
barbe de M. T...... ; cet angélique détail a été suivi d’un
autre qui n’était pas empreint de la même douceur, et la
— 29 —
jambe de Sa Grandeur ou la grandeur de sa jambe, comme
il vous plaira, a joué dans cette tragi-comédie un rôle fort
important qu’il serait injuste de ne pas reconnaître, car
plusieurs de mes amis, aussi bien que moi, gardons dans
notre mémoire le récit de M. T... lui-;i ême.
Il vous plaît de croire aux dénégations de-l’évèque; il
me convient d’ajouter foi aux affirmations de M. T...... ,
auquel personne ne supposera la singulière ambition de
jouer gratuitement un rôle de victime. J’ajoute, Monsieur,
que je vous invite dans l’intérêt de votre cause à ne pas
me demander de publier sa lettre.
M. P...., à l’honorabilité duquel chacun rend un juste
témoignage, n’a pas volontairement jeté par dessus tous
les clochers de la ville les pieux objets de son commerce;
il n’a pas abandonné de gaîté de cœur une position et une
aisance péniblement acquises; il n’a point été expulsé de
cette position par l’expiration d’un acte de société, comme
vous le dites fort habilement; il n’a pas obéi non plus à
un caprice passager; nou, mille fois non, rien de tout
cela n’est exact, et j’en ai, entendez-le bien, les preuves
écrites et irréfutables. Ces preuves sont authentiques, re
tenues et conservées par un notaire, et quand bon vous
semblera, je vous en indiquerai la source et la date.
M. P..... a été menacé.et moralement violenté; il a,
mais en vain, essayé de fléchir pendant trois longues visi
tes le courroux de votre Pasteur; il l’a prié, il a invoqué
les droits respectables de la propriété, tout a été inutile,
et en fin de cause, il a sacrifié sa fortune et son avenir à
l’avenir et au repos de son associé.
Vous invoquez sa sincérité, Monsieur, et vous faites
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bien, car elle est à l’abri de tout soupçon ; ne restez donc
pas à moitié chemin dans la voie que vous indiquez, inter
rogez M. P...... et publiez sa réponse! — C’est un courtois
défi que je vous porte et dont j’attends la solution.
Et maintenant, Monsieur, que votre loyauté est édifiée,
je l’espère, laissez-moi vous dire pourquoi j’ai écrit dans
la Démocratie la lettre que vous avez lue :
Depuis trop longtemps, à Périgueux, des citoyens lionorâbles sont l’objet d’outrages qui ne peuvent les attein
dre, mais qui indignent ceux qui les entendent. Dans cette
institution que l’on provoque chaque jour au milieu de son
calme et de sa modestie, tous, tant que nous sommes, nous
comptons des amis; ils répondent par le dédain, mais il
m’aconvenu de répondre autrement.
Cela m’a convenu, parce que chaque jour de ma vie me
montre les empiètements d’une caste sur la société entière ;
parce que je vois nos libertés publiques amoindries par
l’ambition dévorante du clergé, et nos lois civiles ellesmêmes mutilées par son pouvoir;
Cela m’a convenu, parce que sous le fallacieux prétexte
que son royaume n’est pas de ce monde, il met la main
sur tout, même sur le libre travail et la vie matérielle des
citoyens; cela m’a convenu, enfin, parce que la tutelle
cléricale devient à chaque instant plus lourde et que notre
département en fait chaque année davantage la doulou
reuse expérience; — parce que la menace catholique y est
à l’ordre du jour, violentant l’instituteur qui veut être
libre, ruinant le commerçant qui résiste à la volonté des
maîtres ; — parce qu’on veut les soumettre par la force, au
lieu de les gagner par la persuasion ; — parce que le sou-
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rire de certains prêtres cache un coup de dent et que leur
bénédiction déguise un coup de poing.
Si nous avions encore à la tête du clergé de notre dépar
tement le vénérable évêque Baudry, dont toute la puis
sance se résumait dans un mot : bonté, ni les uns ni les
autres, croyants ou incroyants, n’aurions à déplorer en
Périgord de pareilles tristesses; mais il n’est plus, et celui
qui lui a succédé ne l’a pas remplacé.
Il y a quelques mois, toute une commune a sollicité de
votre évêque le changement d’un prêtre auquel la cour
d’assises donnait, il y a quinze jours, douze ans de travaux
forcés. Savez-vous quelle fut sa réponse? il monta dans la
chaire de Monestier, il y traita de calomniateurs les parents
de la jeune fille souillée par la main du prêtre, il le déclara
le plus pur des hommes et il lui donna de l’avancement.
Vous entendez bien, n’est-ce pas, Monsieur? j’ai dit : de
l’avancement !
Ces faits ignobles, qu’on lui dénonçait, l’évêque les
connaissait-il déjà? Oui, et depuis trois ans! Vous enten
dez bien encore? je dis depuis trois ans, et c’est en bon
français, cela.
Vous doutez? s’il en est ainsi, accordez à mon cabinet
l’honneur d’une visite, et j’aurai le plaisir de vous lire,
dans une procédure criminelle, que je ne transcris pàs
par respect pour la loi de 1852, la déposition de M. le maire
de Puyguilliem, qui vous apprendra :
1° Qu’il dénonçait il y a trois ou quatre ans ces faits
honteux à votre évêque ; 2° Qu’il n’en reçut même pàs de réponse ;
3° Que le prêtre, dénoncé par lui, a conservé dans
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sa paroisse le repos et la quiétude des âmes pures et
vénérées.
Je ne transcris pas cette déposition, Monsieur, et quant
aux faits que signalait le maire, je ne puis les retracer
ici pour cause de pudeur publique.
Comprenez-vous maintenant qu’il est du devoir de tout
homme indépendant de protester et de parler ?
Comprenez-vous aussi, Monsieur, vous qui savez si bien
les fables de La Fontaine, que c’est de votre main qu’est
parti, robuste et bien lancé, le pavé qui frappe en ce
moment votre auguste ami ? Et m’en voudrez-vous si je
vous offre à mon tour ces deux vers que vous m’adressiez :
Rien n’est plus dangereux qu'un maladroit ami,
Mieux vaudrait un sage ennemi.
/
J .
Acceptez., Monsieur, l’expression de toute ma gratitude
pour l’occasion que vous m’avez fournie d’entrer en rela
tions avec vous.
Périgueux. — Imprimerie Charles Rastouil, rue Taillefer, 14.
