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Médias

Fait partie de Essais de Messire Michel, seigneur de Montaigne...

extracted text
DE' MESStR-'fe.
MICHE L,\s El GNEVR*
DE M O N T A 1 G NÍE,
CHEVALIER

DE

>

l'oRDRï

du Roy,& Gentil-homme ordinaire de fa Chambre,
Maire & Gouuerneur
y? « ^ e Bourdeaus. ,

i

u

,

, ^ X ~t U O

€ D I T î (XU^ S EC ONDE,
reueu'èÇtj Augmenîh.

j?^Ot ~"

,

JEUxj

A BOVRDE AVS.
7Wr S.Millanges Imprimeur ordinaire du Roy»

M. D. LXXXII.
jîuec PrmUeji du Rjy.

C

'EST icyvn liure de bonne foyJcSleur. fi
t 'auertitdes l'ètréeque iene m'y fuis propose
nuíicfin que domestique &priuée.ie n'y ay eu nulle confider anode ton feruice,ny de magloireimes
forées ne font pas capables d'vn tel dessein. Ie l'ay
•voué a la commodité particulière de mes pares &
amis.a ce que m Ayant perdu (ce qu'ils ont a faire
bien toft)ûsy puissent retrouuer aucuns traitz. de
mes conditions & humeurs , & que par ce moyen
ilsnourrijfen^plus entière & plus vifue la conoiji
sacequ'ils ont eude moy.Si c'eufl eftépour rechercher lafaueur du monde : ie mefuffeparé de beautés empruntées, ou mefujfe tendu Qr bande en tna
meilleure dernarche .se veus qu'on m'y voye en ma
façon fmple , naturelle gr ordinaire , fans eftude
ejr artificeicar c'eji moy que 1e peins. Mes défauts
s'y liront au vif [mes imperfections & ma forme
nafue, autat que la r tuerece publique me l 'a permis. Que fìieujfe efté parmy ces natios qu'on dicï
viure encore fous U douce liberté des premières
lois de nature ,ie t'ajjeure que te m'yfujje tres-volontiers peint tout entier, & tout nud. Ainsi, lecteur , ie juis moy-mefmes la matière de mon liure:
ce n 'ejl pas raison que tu employés ton loisir en vn
fukeílpfrmole&fivain.A Dieudi^dè 'fáyí*
taignece premier de íJMars.ijSa. Q p " )[ .7,;'

L

CES CHAPITRES D V


*



.*
.
T R E<M I E R
m •

LIVRï.

i Chapitre , Par ditters moyens on arriue a pareille fin.
page/,
g De la trtílejfe
4
$ 1S{ es affections s'emportent an dela de nous g
4. Comme l'ame defckarge les pajjìonsfur des ob~
têts faux^quand les vrays luy deffaillet 10.
f Si le chef d'vne place assiégée doit sortir pour
parlementer
12
6 L'heure des parlemens dangereuse
f Que l'intention iuge nos actions
S iSe í'oyfmeté
ç D es menteurs
10 Du parler prompt ou tardif
Jt Desprognoítications
t2

ti

De la confiance
Cerimoniede l 'en treueu'é des 1{j>ys

i$

JJ
iS
20
24
27
2p

3/

t4 Que legoufi des biens & des maux depend en

b'óne partie de l'opinio'que nous en auons 32
ij On efl puny pour s'opìntafirer avneplacejans

raison
16 De la punition de la couardise
17 Vn trait de quelques ambassadeurs
18

De la peur

46

4s
$1

j$

1? XJuil ne faut iuger de noíírheur qu'âpres la

mort
$s
Que philosopher c 'est apprendre a mourir s f
Jt Deiaforct de Vimagination
72
20

i2 Le profit de l'vn est dommage de l'autre 7 s
t$ De la coHÍlume ,&de ne changer aysèment
uneloy receue.
Se
24 Dîners eucnemens de mefme conseil
S9
2 s Dupedantifme
99
26 De l'institution des enfan s
m
27 C'est folie de rapporter le vray ejr lefaux a
noftre suffisance
14 s
rS Del amitié
ÌS»
2ç Fintneuffonnetsd'Estiïne de la Boétie 164
30 De la modération
182
31 Des Cannibales
18 j
3 2 Qujl faut sobrement fe mester de iuger des
ordon nances diurnes
204
33 Defuir les voluptés au pris de lavie
206
34 La fortune fe rencontre fouuent au train de
la raison
209
35 D'vndefaut de nos polices
212
36 De l'vfagedefevesttr
214
37 Du ieune Caton
216
38 Comme nous pleurons rjr rions d'vne mefme
chose.
219
30 T)e lajolitude
222
40 Considération fur Ctceren
236
41 De ne cemmumquer fa gloire
24e
42 De l'megalitè qui ejt entre nous
242
43 Desloisfomptuaires
£í 2
44 Du dormir
ZS4
45 De la bataille de Dreux
46 Des norns
2s*
47 De l'ifuertitude dtnofíremgemem

4$ Des destriers
49 Des couBumes anciennes
30 De Democritus efr Heraclitm
31 De lavanité desparolles
52 Dela parsimonie des anciens
33 D'vnmotdeC&far
34 Des vainessubtilités
jj Des senteurs
36 Desprieres
37 Dei'aage

273
277
283
285
289
291
ZQ2
295
296
302

LES CHAPITRES DV
LIVRE

SECOND.

1 De ['inconstance de nos aBions
307
2 De Ifurognerie
314.
3 Coujturne de l'tfle de Cea
321
4 jí demain les affaires
332
5 De la conscience
336
6 De l'exet citation
340
7 Des recornpences d'honneur
351
8 De l'ajfettion des pères aux enfans
337
9 Désarmes des Parthes
377
10 Des liures
381
H De la cruauté
402
12 sipologie de Raimond Sebond
421.
13 De tuger de la mort d autruy
611
14 Comme nojlre esprit s epefchefoy mefme 617
ió -Que nestre dejir s'accroît par la rnalajfance
619

16 De U gloire
624.
17 De lapresomption
638
18 Du démentir
671
19 De la liberté de conscience
673
2.0 A' ous negoufions rien de pur
682
2/ Contre la fainéantise
683
21 Despoíles
684.
23 "Des marnais moycs employés a bonefin 683
24 D ela grandeur Romaine
689
2 S De ne contrefaire le malade
691
26 Des pouces
694.
27 Couardise rnere de cruauté
696
28 7'outes choses ont leursaison (
699
29 De la vertu
701
30 D'vn enfant monílreux
707
31 De la colère
70 p
31 Deffence deSeneque ejr de Plutarque
713
33 L' Histoire de Spurina
714
34 Obferuations fur les moyës de faire la guerre
de luliusCtfar,
7^
3 5 De trois bonnesfemmes
747
36 Des plus excellens hommes
738
37 De la rejfernblacc des enfans auxpères 76s
Fin de laT able.

Fautes enL'imprcfsion.
Page.t ligne i pouramoillir,li
lei amollir.
Pag. IO lig Î pour prend, liiez premirnt
Pa<*. 24 pour Onques.lisezonq
Parr 5, 1. i.pourbrisa,lisez fauorisa
Pag.5i .lig i7.pourmanaíTi-,Hfèz menace.
Paï (>4 lig 15 pour diluxìrjsi,\\tmU'nttgi.
Pag 85. lie í8 osteil*ÌBteror;át
Pag .rti .líg 7. apre« pourtant,
metf-z vne v^reule.
Lig. 1 4 âpres tout, mettez vi-g,
P 148 I.ÎO pour qu. mettes qu'.
Pag '55 lig 5. pour ctmmt, liiez, CflïWÍ.
Pag Kîí .lig.io pourlaisscliscs

qui y seroit.
P. 364 -1. 1? rffiffi , lisesxjfeffí.
P. 595 1 6 courir, lisezcouurir,
lig 18 pour biens lisez bien
Pag 400 lig'.it. enuyeus, lisez,
eumiycus.
Pag 416 lig. í. fans, lisez San*.
pour II. lisez il.
Pag. 415. lig. i. pour A.lises En,
Pag 4?é,%.a pour yapîítt

lisez yàp ÍOLV.

Pag 447 -lig- 10. desrcglemenu
lisez règlement.
Fag. 5 14 lij. 3. vniuersele,lisci
rvni'jeríèlle.
Pag -5iS lig îí.apres, retro, liiez, i!ì effi,
Pag. 5}». !i* 10. pour le loger,
laissa
lisez ta loger.
Pa - ». i<».Hçn 4. ainsle . lisez, Pag '«o. lig sç. pour auoienc,
ainsale.li* ig.pourn'atent,
lisezauouoint.
lisez n'ateint lig. 11. pour n'o Pag .5ij .lig ic Et.Iifezet. &li.
▼anr- lisez n'avanr.
1 1. outre,lisez Outre.
Paff 1-1 li 1 1. oítez,moy.apres Lig.ij.aores infinie, mettezvir
d'ellemettezm'
guíe.lig. ií.osrczvn peu.
PagiTí.li ; J.oílezle point.li. Pag 564 .11g; IÎ . Hsesl'honneut
19.mer.tez virgule auant V alig. 17. osiez elles.
pres,vaino,ueur.ligi.îi. pour Pag. 5i7 .lig.antep.pour contre
prédisez pry.
lise z chez
Pag .i7 «.'ie rí.poar 'Mises s'il. Pag. 588 lig î.íuyyliscsi'on.
Pag.îi4 .1ig .8I'origine,li(ès l 'o Pag. 59< hg .í.pour le sens a.lirigine'e.
ses les sens ont
P1g .i4i .lig .i5 en fin.lisezaGn. Pa.(ío9,li. 19. laliíêsle.
Pag. tt? lig tf.aptrfs, lises >«- Pag 661. li. 11 pourvu, lises Vn.
pertût.
Pag 709 li<;
aulieu de forPa<* îÇ(í lig >.î.Anguír.u<. lisez
ce,lises farce.
Auçuftu«.P .T04 .1 .'.o ostezdl. Pag .710 .lig i.ce propoSjliseza
Pag »io.li?.i8.Teutesfois ,liseJ
ce propos.
toutessois
Pag .716 litr.fi, ne le,liseznese
lig .T9 .el!e.Iisez Bile.
Pag. 745 lig. 4 iamaís lises IaP.ÏÍT .1 9 esparablesdisesesper.
mais , 5c aptes soldat mettes
Lig io.s'apiniatrer, lisez s'op.
vne virgule, & vn petit r. ( 1
:
L g .fín.apresreteniie,metrez : Pag .78? lig. îí lises empeiche
Pag.53j.lig.17. qui sereiclisez
pourempestre.

f I N.

ESSAIS DE
MICHEL

DE MONTAIGNE.

Liure Premier.
Tar diuers moyens on arriue a,
pareillefin. Cbap .i.
A plus commune façon
d'amoillir les coeurs de
ceux qu'ó aoffcnfez,lors
qu'ayant la vengeáce en
main, ils nous tiennert a
leur mercy , c'est de les
émouuoira commiieratió&apitié:toutes-fois labraueriedaconstance,&larefolution,moyens tous contraires ont
quelque foìsferui a ce meíîne effet . Edouart
Prince de Gales,celuy qui régenta si long teps
nostreGuienne,perfonnage,duquel les conditiós &la fortune ont beaucoup de notables par
tics de grandeur , ayant esté bien fort;offencé
farles Limosins,& prenant leur ville par force, ne peut estrearresté par les cris du peuple

$

ESSAIS DE

M. DE MONTA.

& des femmes & enfans abandonnez a la boucherieduy criáts mercy & fe iettáts a fes pieds,
iufques a ce que passant touíìours outre dans la
ville, il aperceut trois gentils-hommes François,quid"vne hardiesse incroyable soutenoìêt
ieuls l'effort de son armée vicíorieusc. La consideratió & le respeét d'vne si notable vertu reboucha premièrement la pointe'de facholere,
& commença par ces trois a faire miséricorde
a tous les autres habitansde la ville. Scanderbech, Prince de l'Epire íùiuant vn soldat des
siens pour le tuer,&. ce soldat ayant essayé par
toute espece d'humilité & de supplication de
l'apaiser, se refólutatoute extrémité de l'atandre l'espée au poing : ceste sienne résolution
arresta sus bout la furie de son maistre , qui
pour luy auoir veu prádre vn si honorable parti le receut en grâce . Cet exemple pourra
souffrir autre interprétation de ceux, qui n'auront leu la monstrueuse force & vaillance de
ce Prince la. L'Empereur Conrad troisiesme
ayát assiégé Guelphe Duc de Bauieres,ne voulut condescendre a nulles plus douces conditions , quelques viles & lasches satisfactions
qu'on luy offrit , que de permettre seulement
aus gentils-femmes,qui estoient assiégées auec
le Duc,de sortir leur hóneur sauue a pied,auec
ce qu'elles pourroiét emporter fur elles. Elles
d'vn cceur magnanime s'auiserent de chargeç
fin: leurs efpanles leurs maris, leurs entans & le

UVRE

PREMIER^

J

Duc mefme. l'Empereur print si grand plaisir
a voir la gentileste de leur courage , qu'il en
pleura d'ailè , & amortit toute cette aigreur
d'inimitié mortelle & capitale, qu'il auoit portée contre ce Duc. Et des lors en auant le traita humainement luy & les siens. Or ces exemples me semblent plus a propos , d'autant
qu'on voit ces ames aílaillies & eífayiées par
ces deux moyens * en fnullenir l'vn fans s'cfbranler & fléchir fous l'autre. Ií lé peut dire
que de se laisser allera la compassion & a la pitié c'est l'eírect de la facilité , dcbonaireté , &
molesse (d'ouil aduient que les natures plus
foibles , comme celle des femmes, des enfans
& du vuiguaire y font plus subiettes) mais ayant eu a dt fdeing les larmes & les pleurs, de
se rendre a la leule reuerence & respect de la
íàincte image de la vertu, que c'est l'effectd'vn'ame forte & imployablc, ayant en affection
& en honneur vne vertu viue , maste, & obstinée . Toutcsfois es ames moins généreuses
l'estonnement & l'admiration peuuent faire naistrevn pareil effecì : tefmoin le peuple
Thebein, lequel ayant mis en iustice d'accusation capitale ses capitaines, pour auoir continue leur charge outre letemps,qui leur auoit
estéprefcript & preordonné,absolut a toutes
peines Pelopidas, qui phoit fous le faix de telles obiections & n'employoit a se garentirque
rcquestes & supplications , Et au contraire
A 'a

4
ESSAIS DÉ M. DE MONTA,
Epaminondas , qui vint a raconter magnifíqnement les choses par luy faites , & a les reprocher au peuple d'vne façon fiere & asseuxée , il n'eust pas le cœur de prendre feulement les balotes en main : & se despartit l 'assemblée louant grandement lahauteíìedu cou
rage de ce personnage. Certes c'est vn íùbiecì:
merueïlleuíemét vain, diuers,& ondoyant que
l'homme. II est malaise' d 'y fonder & establir
nul iugement constant & vniforme.Voyla Pópeius qui perdonna a toute la ville des Marner
tins, contre laquelle il estoit fort animé, en c5
^ìderation de la vertu & magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute pu
blique,& ne requeroit autre grâce que d'en
porter stul la peine: Et Phoste de Sylla ayant
vie en la ville de Peruse de semblable vertu n'y
gaigna rien, ni pour soy ni pour autruy.

Chap.

II.

, *E>e la triïlesje.

L

E Conte dit que PsammemtusRoy d'Egypte ayant esté défiait & pris par Cambises
Roy de Perse, voyant passer deuant luy sa fille
prisonnière habillée en semante, qu'on enuoyoit puiser de Peau , tous ses amis pleurans &
lamejnans autour de luy, se tint coy sans mot
djre , ies yeux fichez en terre: & voyant encore

tantost

UVRE

PREMIER.

|

tátost qu'on menoit son fils a la mort,se maintint en ccste mefme contenance : mais qu'ayát
apcrceu vn de fes domestiques conduit entre
les captifs il se mit a battre íâ teste & mener
vn deuil extrême . Cecy íè pourroit apparier
a ce qu'on viddernieremêtd'vn Prince des nôtres, qui ayant ouy a Trante , ou il estoit, nouuelles de la mort de son frère aiíhé,mais vnfre
re en qui consistoit l'appuy & l'hóneur de toute fa maison , & bien tost âpres d'vn puisné , sa:
seconde espérance, & ayant foustenu ces deux
charges d'vne constance exemplaire , comme
quelques iours ; pres vn de fes gens vint a mou
rir»il le laisla c mporter a ce dernier accidant,&
quittant fareloiution s'abandonna au deuil Sc
aux regrets, en manière qu'aucuns en prindret
argument, quil n'auoit esté touché au vif que
de ccste derniere secousse . Mais a la venté ce
fut, qu'estant d'ailleurs plein & comble de tristesse,la moindre surcharge brisa les barrières
de la patience . II s'en pourroit (Aì ie) autant
iuger de iiostre histoire,n'estoit qu'elle adiouste, que Cambises s'enquerant a Pfammenitus,
pourquoyne s'estantefmeu au malheur de fou
fils & de sajìlle il portoit si impatiemment celuy d'vn de ses amis , c'est, refpondit il, que ce
seul dernier deíplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers ím passansde bien loin
tout moyen de se pouuoir exprimer. A Pauenture reuiendroit a ceproposTinuentiondecet
A 5

6
ESSAIS DE M. DE MONTA.
ancien peintre, lequel ayant a représenterai! 1*
critice de Iphigenia le deuil des alsistans selon
Iesdegrez de l'interest que chacun apportoic
a la mort de ceste belle fille innocente, ayanc
cspuisé les derniers efforts de son art, quand se
vint au perede la fille, il le peignit leviíagc
couuert,côme si nulle contenance ne pouuoit
représenter ce degré de deuil . Voyla pour— quoyles Poètes feignent ceste misérable me-'
re Niobé ayant perdu premièrement lept fis
& puis de lime autant de filles , surchargée de
pertes auoir esté en fin transmuée en rochier,
dirigmjfe malis,
pour exprimer ceste morne, muetc & sourde
stupidité, qui nous transitjlors que les acciden»
nous accablent iurpaíTans nostre portée. De
vray leffortd'vn desplaisir, pour estre extrême , doitestonner toute l'ame, &luyempescher la liberté de ses actions, comme il nous
aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaise nouuelle ,de nous sentir saisis,transis,& coin
me perclus de tous mouuemens , de façon que
l'ame se relaschát âpres aux larmés & aux plain
tesjiémble se desprédre, se desmeler& se mettre plus au large, & a son aise.
Che puo dir, corn egli arde é in picciolfuoco i
disent les amoureus, qui veulent représenter
vne passion insupportable. Ce qu' exprime
naifuemtnt le diuin poème.

_

misera

0

Wp II'ARE PREMIER.'
7
misera quodpmnes
Bripitsensus mihi. Nam strnulte
Lesbiaaspexi, nihtlettstiper mi
jQuod loquar amens.
Lingua fed torfet,tenuis fitb àrtus
Ilamma dimanat , sonitusuopte
Tinniunt dures,gemina teguntur
LuminanoSle.
Et de la se peut engendrer par fois la deffaií-ì
lance fortuite, qui lurprétlesamoureus si hors
de saison, & ceste glace qui les saisit par la for- .
ce d'vn ' ardeur extrême* Toutes passions qut
se laissent gouster & digérer, ne sont que médiocres, Cura leues loquuntur , ingentesfiupent.
Outre la femme Romaine,qui mourut furprinse d'aise de voir ion fils reuenu de la route de
Cannes,Sophocles & Denis le Tyran,quí trefpasserent d'aife,& Talua qui mourut en Corsegue lisant les nouuelles des honneurs que le Se
natde Rome luy auoit décernés , nous tenons
en nostre siécle que Pape Léon dixiefme ayant
esté aduerti de la priníê de Milan , qu'il auoit
extrêmement souhaitée , entra en tel excez de
ioye ,que la fieure l'en print & en mourut. Et
pour vn plusnotable tesmoignage de l'imbecilité naturelle, il a esté remarqué-par les anciens, que Diodorus le dialecticien mourut
íûrlecháp efpris d'vne extrême passiô de honte, pour en son escole & en public ne fe pouuoir
"ácliieloper d'vn argumét qu'on luy auoit faict.
A 4

S

ESSAIS DE

M. DE

MONTA.

Chap. III.
I^osajseïïions s'emportent au de
la de nous.
Ertrand du Glefquin mourut au siège in
chasteau dé Rançon pres du Puy en Auuergne. Les assièges s'estant rendus âpres, furent
obligez de porter les clefs de la place fur le
corps dutrefpasié. Berthelem;d'Áluiane, gérerai de Parmée des Vénitiens, estant mort au
seruice de leurs guerres en la Bresse , & ion
corps ayant a estre raporté a Venise par le Veronois, terre ennemie, iapluípart de ceux de
Parmée estoient d'aduis qu'on demandât íaufcóduit pourle passage, a ceux de Vérone: mais
Théodore Tnuolce y contredit:& choisit plutost de le passer par viue force au hazard du.
combat, n'estant conuenable , difoir il, que celuy, qui en fa vie n'auoit iamais eu peur de ses
ennemis , estant mort fit démonstration de les
craindre . Ces traits fe pourroient trouuer est.rangesjs'il n'tstoit receu de tout temps , non
feulement d'est endre le foing que nous auons
de nous au de la ceste vie, mais encore de croire que bien fouuent les faueurs célestes nous
accompaignent au tombeau , & continuent a
nos reliques. De quèy il y a tant d'examples anciens , laissant a part les nestres, qu'il n 'est besomg que i'en fournisse . Edouard premier
Roy d'Angleterre : ayant essayé aux longues
guerres

B

LIVRE

PREMIER^

r p

guerres d'entre luy& Robert Roy d'Escosse,
combien la présence donnoit d'aduantage a ses
afiaires, rapportant tousiours la victoire de ce
qu'il entre prenoit en personne, mourant obligea son fils par solennel serment a ce qu'estant
trespasléjtl fit bouillir soncorpspourdelprádre
fa chair d'auec les os, laquelle il fit enterrer,&
quant aux os qu'il les reíeruast pour les porter
suec luy &en son armée, toutes les fois qu'il
Juy aduiendroit d'auoir guerre contre les Efcollois, comme si la destinée auoit fatalement
attaché Iavìctoire a ses mêbres. Les premiers
ne referuent au tombeau, que la réputation acquise par leurs actions passées : maiscetuyey y
veut encore traîner la-puisiance d'agir. Lésait
du Capitaine Bayard est de meilleure compo- —
sition, lequel se ientant bleílé a mort d'vne harquí-bulade dans le corps, conseillé de se retirer
■ de la meílée respondit qu'il ne commencekt
roit point sur (a fin a tourner le dos alennemy:
î & ayant combatu autant qu'il eut de force le
1 sentant défaillir & efchaper du cheual , comJ> manda a son maistre d'hostel de lc coucher au
■ pied d'vn arbre : mais que ce fut en façon qu'il
^ mourut le visage tourné vers l'ennemy,comme
I il fit. U me faut adiouster cest autre exemple
I aulfi remarquable pour ceste considération,
| que nul des precedens. L'cmper^r Maximiliàn bisayeul du Roy Phìiippes^.q|i,i est aprelènt p eítoit prince garny de tous«Iein de gran-*
des

ÎÒ

ESSAIS B E M. DÈ MONTA f."

des qualitez , & entre autres d'vne beauté de
corps singuliere.Mais parmy ces humeurs, il auoitceste rybien contraire a ceJ le des princes,
qui pour defpecher les plus importants affaires font leur throlhe de leur chaire percée.
C'est qu'il n 'eust iamais valet de chambre , íì
priué,a qui ilpermit delevoiren fa garderobe.
11 fe defroboit &cachoit pour tumber de l'eau,
aussi religieux qu'vne fille a ne defcouurir ny a
médecin ny a qui que ce fut les parties qu'on a
accoustumé de tenircachées: & iufques a telle
íùperstition,qu'il ordonna par parolles expresses de son testament, qu'on luy attachât des caJeffons, quand ilferoit mort. II deuoit adiouster parcodicille, que celuy quilesluy monteïoit eut les yeux bandez.
CHAP.

Hit

Comme Vame descharge ses passions fur des obiett,
faux,quand les vrais luy défaillent.

N gentil-homme des nostres merueilleufement fubiect a la goutte , estant
preslé par les médecins de laisser du tout l'vfage des viandes salées , auoit accoustumé de reIpondre fort plaisamment , que sur les essors &
tourmens du mal , il vouloit auoir a qui s'en
prendre,& que s'eferiant & maudissant tantost
le ceiuelatjtantost la langue de beuí& le iam-

V

UVRE

PREMIER.

TI

bon,U s'en fentoit d'autant allégé. Maïs en bon
ciciant comme le bras estant haussé pour frapperai nous deultjsilecoup ne rencôtrc,& qu'il
aille au vent : aussi que pour rendre vue veíie
plaisante il ne faut pas qu'elle soit perdue &
efcartée dans le vague de l'air, ains qu'elle aye
bute pour lasoustenir a raisonnable distance.
De mesme il semble que l'ame esbranléeâc
efmeiie le perde en foy mesme, si on ne luy done prinse:& faut tousiours luy fournir d'obiect
ou elle s'abutte & agisse. Plutarque dit a propos de ceux, qui s'affectionnent aux guenons
& petischiens,que la partie amoureufc,quiest
en nous .a faute de prise légitime, plustost que
de demeurer eiivain, s'en forge ainsi vne faulce& friuole. Et nous voyons que l'ame en ses
passions se pipe plustost elle mesme,fe dressant
vn faux subiect & fantastique , voire contre sa
propre créance , que de n 'agir contre quelque
chose. Quelles cauíes n'inuentons nous des
malheurs, qui nous aduiénent ? a quoy ne noHS
prenôs nous a tort ou droit, pour auoir ou nous
escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes,
que tu defchiresmy la blancheur de cestepoitrine,quedefpitetubassi cruellement, qui ont
perdu d 'vn mal'heureux plomb ce frère bien
aymé:prcns t'en ailleurs. Qui n'a veu mâcher
& engloutir les cartes , se gorger d'vne baie de
dets pour auoir ou se venger de la perte de son
argent?Xerxcs loitala mer &eferhut vn cartel
dedeíH

14

ESSAIS

DE

M. DE

MONT,

de défi au mont Athos : & Cy rus amusa tome
vne armée plusieurs iours a se venger delariuíere de Gyndus,pour la peur qu'il auoit eu en
la paslant:& Caligula ruina vne tresbelle maison, pour le plaisir qtf§ sa mere y auoit receu.
Augustus César ayant eíté battu de latempeste (urmerseprintadeflïerle dieu Neptunus,
& en la pompe des ieuxCircenfes fitosterson
ímage'du reng,ouelle estoitparrmy les autres
dieux, pour se venger de luy. En quoy il est entore moins excusable que les precedens } &
moins qu'il ne fut depuis , lors qu'ayant perdu
vne bataille fous Qumtilius Varus en Allemaigne, ílalloit de colère & de desespoir choquât
sa teste contre la muraille , ens'eicriant,Varus
rens moy mes soldats : car ceux la surpassent
toute follie,dautant que l'impietéy est ioincte,
qui s'en adressent a Dieu mèímes a belles iniures,ou a la fortune , comme si elle auoit des oreilies subie été s a nostre batterie. Gr,coinmc
dit cest ancien poète ches Plutarque ,
Point ne sefaut courroucer aux affaires.
II ne leur chaut de toutes nos coller es.
CHAP.

V.

Sile chef d'vne place assiégée doitsortir pour
- •
parlementer.

L

Vcius Marcius légat des Romains en la
guerre contre Perleus Roy de Macédoine

vou-

II V R E PREMIER.
15
voulant gaigner le temps,qu'il luy falloitencore a mettre en point son armée, sema des entregets d'accord,desquels le Roy endormi accorda treiue pour quelques iours , fournissant par
ce moyen ion ennemy d'oportunité & loisir
pour s'armer: d'ou le Roy encourut fa derniere
ruine. Si eít ce, que le Sénat Romain , a qui le
seul aduantage de la vertu lembloit moyen
iuíte pour acquérir la victoire , trouua ceste
praticque laide & des- honneste , n'ayant encores ouy sonner a ses oreilles ceste belle íèntence,
dohti an virtus quis m hofîe requirat?
Quand a nous m oings superstitieux, qui tenons
celuy auoir l'honneurde la guerre , qui en a le
profir,& qui âpres Lyfander , disons que ou* la
peau du lyon ne peut suffire, qu'il y faut coudre
vn lopin de celle du renard, lt s plus ordinaires
occasions de furprinfe íe tirent de ceste pratic-'
que:& n'est heure, disons nous, 011 vnchef doiue auoir plus l'œil au guet, que celle des parlemens & traités d'accord. Et pour ceste cause
c 'est vne reigle en la bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps , qu'il ne faut
iamais que le gouuerneur en vne place assiégée
forte luy mefmes pour parlementer. Du temps
de nos ptres cela fut reproc hé ÍUX seigneurs de
Montmord & del'Assigni destandans Moufon
contre le Conte de Naníaut.Mais aussi à ce côte celuy la seroit excusable, qui sortuoit en tel-

le

Ï4

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

le saçoiì .quc la surté& l'aduantaige demeurast
de ioncosté,comme sit en la ville de Regge,le
Conte Guy de Rangon(s'il en faut croire Môíìeur du Bellay, car Guichardin dit que ce fut
luy mefmes) lors que le seigneur de TEfcuts'en
approcha , pour parlementer : car il abandonna de si peu Ion fort,quevn trouble s'estant esmeu pandant ce parlement , non feulement
Monsieur de l'Elcut & fatrouppe , qui estoit
approchée auec luy fe trouua la plus foible,
de façon que Alexandre Triuulce y fut tué,
mais luy mefrhes fust contrainét, pour le plus
feu r,de fuiure le Conte , & fe ietteríûr fa foy
al'abri descoups, dans laville:Siest ce queencores en y a il, qui fe font tresbien trouuez de
foftirlur la parolle de TaíTaillant : tesmoing
Henry deVaux,CheualierChampenois,lequel
estant assiégé dans le chasteau deCommercy
par les Anglois,& Barthélemy de Bonnes, qui
cómandoit au siège ayant par dehors faiôt fapper la plus part du chasteau , si qu'il ne restoie
que le feu pour acabler les assiégez fous les ruines, somma lediét Henry de sortir a parlementer pour son profiét, comme il fit luy quatriefme,& son euidante ruyne luy ayant esté monstréeal'ceil il s'en sentit singulierementobligé a l'ennemy , a la discrétion duquel âpres
qu'il fe fut rendu & fa trouppe,le feu estât mis
a la mine les estanfonsde bois venant a faillie
le chasteau fut emporté de sons en comble.

CHAP»

tIVRE

PREMIER.

CHAP.

ï5

VI.

L'heuredes p arlemens dangereuse.

T

Outes-fois ie vis dernièrement en mon
voisinage de Mussidan, que ceux, qui en
furent délogés a force par nostre armée,& autres de leur part cryoient comme de trahison,
de ce que pandant les entremises d'accord , &
le parlement se continuant encores, on les auoit surpris & mis en pieces.,choíe, qui eust heu
a Pauanture apparance en vn autre siecle,mais,
comme ie viens de dire, nos façons font entier
rement eflognées de ces reigles. Et ne se doic
attandre fiance des vns aux autres , que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encore y a
illorsassés affaire. Cleomenes difoit,quc quelque mal qu'on peut faire aux ennemis en guerre, cela estoit par dessus la iustice , & non siibiecta icelle , tant enuers les dieux, que enuers
les hommes , & ayant faict treue auec les Argiens ,pour feptiours, la troisiefme nuit âpres
il les alla charger tous endormis & les défict,
alléguant qu'en fa treue íl n'auoit pas esté
parlé des nuìts:mais les dieux vengèrent ceste
perfide íùbtilké. Monsieur d'Aubigny assiégeant Càppoue , & âpres y auoir faict vne
furieuse baterie, le'feigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la Ville ayant commancé a
parle-

1(5 '

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

a parlementer de dessus vn bastion, & ses gens
failant plus molle garde,les nostres s'en amparerent & mirent tout en pieces. Et de plus
fresche mémoire a Yuoi le seigneur Iullian
Rommeroayant fait ce pas de clerc de sortir
pour parlementer auec monsieur lc Conestable, trouua au retour ia place saisie. Maisafin
que nous ne nous en aillions pas fans reuanche
le Marquis de Pefquaire assiégeant G'enes , ou
le duc Octauian Fregose comrmndoit íbubs
nostre protection, & l'accord entre eux ayant
estépousté si auantj qu'on le teno't pour fait,
íùr le point de la conclusió, les E'paignols s'estant coullés dedans, en vssrent comme en vne
victoire planiere : & depuis enLigny en Baf|
-rois , ou le Conte de Brienne comman Loit,
l'Empereur l'ayant assiégé en personne , 'k Ber*
theuille lieutenant dudiét Conte estant sorty
pour parlementer,pandantle parlement la vil'
lèse trouua saisie.
Fuilvincer sempremai laudabil cofà.
V incafìo o per fortuna. o per mgegno ,
disent ils.-Mais le philosophe Chrisippus n'eust
pas esté de c'est aduis:car il diibitqueceux,qui
courent alenuy,doiuentbien employertoutes
leurs forces a la visteffe , mais il ne leur est
pourtant aucunemét loisible de mettre la main
iur leuraduerfaire pourl'arrester, ny de luy té*
drelaiambe,pourlefaire cheoir.

CHAP.
0

IIVRE

PREMIER.

CHAP.

*7

VIL

jQue l'ìntenûon iuge nosaïlions.

L

A mortjdict on,nous aquitte de toutes nos
obligations,í'en fçay qui l'ont prins en diuerfe façon. Henry feptielme Roy d 'Angleterre fist composition aueç don Philippe fils de
l'Empereur Maximilian, pu pour le confronter plus honnorablement, pere de l'Empereur
Charles cinquiefme, queledict Philippe ìuy
remettoit entre fes mains le Duc de Sursoie de
la Rose blanche,fon ennemy,lequel s'en estoít
enfuy & retiré au pais bas , moyennant qu'il
promettoit de n'atemter rien fur la vie dudiét
Duc.-toutes-fois venant a mourir il commanda
par son testament expressément a son fils de le
faire mourir soudain âpres qu'il feroit décédé. Dernieremét en ceste tragedie,que le Duc
d'Albe nous fit voir a Bruxelles es Contes de
Horne & d'Aiguemond,aufquels il fit trancher
la teste , il yeust tout plein de choses remarquables, & entre autres, que ledit Conte d'Aiguemond.soubslafoy &asseurance duquel le
Conte d'Horne s'estoit venu rendre au Duc
d'Albe, requit auec grande instance , qu'on le
fit mourir le premier : affin que fa mort le guarantitdel'obligation, qu 'il auoit audict Conte
d'Horne. II semble que la mort n'ait point

B

}8

ESSAIS 6 É M. DE MONT,
defchargé le premier de safoy donnée,'& que
Je second en estoitquite, mesmes sans mourir.
Nous ne pouuós élire tenus au dela de nos forces & de nos moyens. A ceste cauíe,par ce que
les eftaictz & exécutions ne font aucunement
en nostre puisiance , & qu'il n 'y a rien en bon
essiant en nostre puisiance, que la volonté : en
celle la fe fondent par nécessité, & s'establifsent toutes les reigles du deuoir de l'homme.
Par ainsi le Conte d'Aiguemond tenant ion ame & volonté endebtce a fa promelle,bien que
la puisiance de l'efFectuer ne fut pas en fes
mains, estoit fans doubte absous de fó deuoir,
quand il eust furuefcu le Conte d'Horne. Mais
le Roy d'Angleterre saillant a fa parolle par
íbn intention ne se peut excuser pour auoir retardé iufques âpres fa mort Pexecution de fa
defloyauté , non plus que le masson de Hérodote , lequel ayant loyallement conferué durant fa vie le secret des trésors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les deseouurit a ses
enfans.

CHAP.

VIII.

Del'oijìueté.

C

Omme nous voyons des terres oysiues , si,
elles ïont grasses & fertillcs , que elles ne
ççssent de foislonner en cent mille fortes d'herbes

LIVRE
PREMIER.
tQ
bes fauuaiges & inutiles , & que pour les tenir
en office il les faut aíùbiectir &cmployer a cer
taines semences pour nostre feruice. Et comme nous voyons que les femmes produisent
bien toutes feules des amas& pieces de chair
informes, mais que pour faire vne génération
bonne & naturelle, il les faut enbefoigner d'vne autre femance : amsin est il des eípris fi on
ne les occupe a certain íùbiet , quiles bride &
contraigne, ils íc iettent defretglez par cy par
la dans le vague champ des immaginations : &
n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en,
ceste agitation,
V élut œgrifomniavanil
Vinguntur ffecies.
L'ame qui n'a point de but estably elle fe perd.
Car comme ondict, c'est n'estre en nul lieu,
que d'estre par tout. Dernièrement queieme
retiray chez moy, délibéré autant que ie pourroydene me mcíler d'autre chose , que de
passer enrepos& a part ce peu qui me reste
dévie , il me fembîoit ne pouuoir faire plus
grande faueur a mon esprit , que de le laisser
cn pleine oysiueté, s'entretenir foy mefmes ÔC
s'arrester & rasseoir en foy. Ce que i'efperois
qu'il peut meshuy faire plus aisément deuenu
auec le temps plus po ifant & plus meurjmais ie
trouue comme

variamfemperdant otía. mentem,
que au rebours saisit le cheual efebapé il fe défi 2

%0

ESSAIS

DE

M. D E

MONTA,

ne 'cent fois plus d'affaire a foy me smes,qu'il
iî'enprent pourautruy, & m'enfante tant de
chimères & monstres fantasques les vnsfurles
autres, fans ordre, & lans propos, que pour en
tontempleramonaife l'ineptie & l'estrágeté
i'ay commancé de les mettre en rolle,efperant
fuec le temps luy en faire honte a luy mefmes.

CHAP.

IX.

Des menteurs.
L n'est homme a qui il íîefe si mal de se meA
ler de parler de la mémoire qu'a moy. Carie
n'en reconnoy quasi nulle traíìe chez moy : &
ne pense qu'il y en aye au monde vne si monstrueuse en défaillance. I'ay toutes mes autres
parties viles & communes : mais en ceste la ie
pense estre singulier & tref-rare , & digne de
gaignerparla nom & reputation.I'en pourrois
fairedes contes merueilleux, mais peur ceste
heure il vaut mieux fuiure mon theme .Ce n'est
pas fans raison qu'ô dit,que qui ne fe sent point
áflez ferme de mémoire , ne fe doit pas mester
d'estre menteur. Ie fçay bié que les Grammairiens font différence entre dire mensonge &
mentir : & disent que dire mensonge c'est di-.
re chose faulce, mais qu'on a pris pour vraye,
& que la définition du mot de mentir en Latin,
d'ou nostre François est party , porte autant

I

cor

tlVRSÏREMIER.

21

tomme aller contre sa conscience , & que par
conséquent cela ne touche que ceux qui disent
contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or
ceux cy,ou ils inuentent marc & tùut,ou ils dé'S* gui sent & akerentvn sons véritable. Lors qu'ils
ffl
:
déguisent & changent , a les remettre iòuuent
en ce mesme conte, il est malaisé qu'ils ne se
desferrent: par ce queJa chose,comme elle est >
s'estant logée la première dans la mémoire, &
I s'y estant empreinte par la voie de la connoifI fance, & de la science, il est malaisé qu'elle né
9 se représente al'imagination délogeant la fau«8 ceté , qui n'y peut auoir le pied si ferme , ny íî
aïj rassis : & que les circonstances du premier aprentissage se coulant a tous les coups dans l 'eofl sent , ne facent perdre le fouuenir des pieces
aaffl raportées fausses ou abastardies. En ce qu'ils
ie]É inuentent tout a fait, d'autant qu 'il n'y a nulle
m impression contraire , qui choque leur fauecté,
m ils semblent auoir d'autant moins a craindre de
ut d se mefeonter. Toutesfois encore cecy , parce
Cerí que c'est vn corps vain & fans prise ,' il eschape
volontiers a la memoire,si elle n'est bien afleuII rée. Le Roy François premier, fevantoitd'ail uoir mis au rouet par ce moyen Francisque Ta$1 uerna, Ambassadeur de François Sforce Duc
■ de Milan , homme tresfameux en science de
■fparlerie. C'estuy-cy auoit esté depefché pour
■pxeufer son maistre enuers fa majesté , d'vn fait
p g de grande conléquance,qui estoit tel. Le Roy
$

I

II



BSSÀIS DE M. DÉ MONT.

pourmaintenir tousiours quelques intelligent
ces en Italie j d'ou il auoit esté dernièrement
chaste , mesme au Duché de Milan, auoit aúise
d'y tenir pres du Duc vn gentíl'homme de fa
part, Ambassadeur , par effect, mais par apparence homme priué, qui fit la mine d'y eltrc
pour ses affaires particulières : d'autant que le
Duc,qui dépendoit beaucoup plusdel'Empe^
reur,lors principalement qu 'il estoit en traicìé
de mariage auec fa niepce,fille du Roy de Dánemarc,qui est a présent douairière de Lorraine, ne pouuoit defcouurir auoir aucune praticque & conférence auecques nousssansson grád
interest. A ceste commission se trouua propre
vn gentil'homme Milanois , efcuier d'efcurie
chez le Roy nommé Merueilles.Cetuy-cy despeché auecques lettres secrètes de créance, &
instructions d'Ambassadeur,& auecques d'autres lettres de recommandation enuers le Duc,
en faueur de ses affaires particuliers, pour le
masque & la monstre, fut si long temps aupres
du Duc, qu'il en vint quelque resentiment a
l'Empereur,qui donna cause ace,quis'eníûiuit
âpres , comme nous pensons : qui fut, que fous
couleur de quelque meurtre , voila le Duc qui
luy fait trancher la teste de belle nuict, & son
procez faict en deux iours. Messire Francisque
estant venu prest d'vne longue déduction contrefaicte de ceste histoire,car le Roy s'ë estoit
adressé, pour demander raison a tous les prin-

LIVRE

PR K'MÏ E RT

2,J

tès deChrestieftté& au Duc melmes, fUtouy
aux aríaires du matin, & ayant estably pour lc
fondemét de fa cause , & dressé a ceste fin plusieurs bellesapparènces dufaict , quefonmaistre n'auoit iamais pris nostre hôme , que pour
gentil-homme priué & sien íuìeét , quiestoit
venu faire fes affaires a Milan,& qui n'auoit iamais vefcula foubs autre visage , defaduouanc
mefmeauoir fceu qu'il fut en estât de la maison du Roy,ny connu de luy,tant i>'en faut qu'il
le prit pour ambassadeur. Le Roy a son tour lc
pressant de diuerfes obiections & demandes,&
le chargeant de toutes pars , l'aceulacn fin fuit
le point de l'execution faite de nuict , & coriime a la defrobée. Áquoyle panure homme
ambarassé refpondit, pour faire l'hóneste, que
pour le respect de íà majesté le Duc eust esté
bien marry que telle exécution íe futfaicte dë
iour. Chacun peut penler , comme il fut releué, s'estant si lourdement çouppé & al'endrois
d'vn tel nez,que celuy du Roy François. Le Pape Iule second ayant enuoyé vn Ambassadeur;
vers le Roy d'Angleterre pour l'animer contre
le Roy François,PAmbasladeur ayant esté ouy
fur fa charge, & le Roy d'Angleterre s'estant
arresté en (a refponce aus difficultés qu'il trouuoit, a dresser les préparatifs , qu'il faudroic
pour cómbatre vn roy si puislant: & en alléguais
quelques raisons^'Arnbassadeurrepliquamal *
propos qu'il les auoit aussi çonsiderées de í*

8 4

24
ESSAIS DE ». DE MON r.^
part,& les auoit bien dites au Pape. De ceste
pa'rolle si elongnée de fa proposition,qui estoit
de le pousser incontinent a la guerre , le Roy
d'Angleterre print le premier argument de ce
qu'il trouua dépuis par effeét,que cest Ambassadeur de son intention particulière pendoit du
costé de France , & en ayant aduerty son maiftre , ses biens furent confisquez , & ne tinta
guiere qu'il n'en perditla vie.

CHAP.

X.

Du parler -prompt ou tardif.
ques nefurent a tous toutes grâces don»
nées.
Auisi voyons nous qu'au don d'éloquence, les
vns ont la facilité & la promptitude , & ce
qu'on dict , le boute-hors si aisé ,qu'a chaque
bout de champ ils fontprests : les autres plus
tardifz ne parlent iamais rien qu'élabouré &
prémédité. Comme on donne des règles aux
dames de prendre les ieux & les exercices du
corps, selon l'aduantage de ce , qu'elles ont le
plus beau : sii'auoìs a conseiller de mesmes
en ces deux diuers aduantages de l'eloquence , de laquelle il semble en nostre siécle, que
es Prefcheurs & les Aduocatz facent principale

I î* R «

PREMIER.



cîpale profession , le tardif feroit mîeus prefcheur , ce me semble , & l'autre mieus aduocat . Par ce que la charge de celuyla luy
donne autant qu'il luy plait de loisir pour se
préparer : & puis fa carrière se passe d 'vn fil
& d'vne fuite fans interruption: la ou les com*
moditez de l'aduocât le pressent a toute heurte
de fe mettre en lice. Et puis les relponces improuueues de fa partie aduerfe le reiettët hors
de son branle,ouil luy faut furie champ prendre nouueau parti . Si est-ce qu 'a l'entreueue
du Pape Clément & du Roy François a Marseille , il aduint tout au rebours, que monsieur
Poyet , homme toute fa vie nourry au barreau
en grande réputation, ayant charge de faire la
harangue au Pape , & l'ayant de longue main
pourpenlée, voire, a ce qu'on dit , apportée de
Paris toute preste, le iourmefme qu'elle deuoit esire pronôcée,le Pape fe craignant qu'on
luy teint propos, qui peut off encer les Ambassadeurs d'autres Princes , qui estoient autour
de luy,mandaau Roy l 'argument qui luy fembloit estre le plus propre au temps & au lieu,
mais de fortune tout autre que celuy,íùr lequel
monsieur Poyet s'estoittrauailIé:de façon que
íà harangue demeutoit inutile, & luy en falloic
mes promptement refaire vn'autre. Mais s'en fen0, tant incapable,il fallut que monsieur le CardiS tial du Bellay en print la charge. Il semble que
I cc soit plus lc roJÌc de l'efprit d 'auoir son ope-»
pi
, E $

í6

ESSAIS

DE

H. DE ' MONTA.'

ration prompte|& soudaine, & plus ccluy du îií
gement,dc l'auoir lente & posée. Mais quí
demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer,& celuy ausiì a qui le loisir ne donne nul
aduátage de mieus dire, ils íont en pareil degré
d'estrâgeté.On recite de Seuerus Cassius, qu'il
disoit mieus fans y auoir pété, qu'il deuoitplus
a la fortune qu'a fa diligence,qu'il luy venoit a
profit d'estre troublé en parlant, & que ses adueriaires craignoient de le piquer, de peur que
la colère ne luy fit redoubler son eloquéce. Ie
cognoisbienpriuement& par ordinaire expérience , ceste condition de nature, qui ne peut
soustenir vne véhémente préméditation, tant
pour defaut de la mémoire & difficulté du
choisdes choies & de leur difpositiô, que pour
le trouble qu'vne attention véhémente luy aporte d'ailleurs . Nous disons d'aucuns ouurages qu'ilz puent a l'huy le & a la lampe,pour cer
taine aípreté & rudeflë, que le trauail imprimé
es ouurages,ou il a grande part. Mais outre cela la solicitude de bien faire,& ceste cótention
de l'ame trop bandée & trop tendue a son entreprise la rompt , & la trouble. En ceste cortdition de nature , de quoy ie parle , il y a quant
& quant aussi cela , qu'elle demande a estre ná
pas esbranlée& piquée par ses passions fortes
comme la colère de Cassius (car ce mouuemét
feroittrop aspre)elleveut estre nó pas secouée,
mais solicitée ; elle veut estre echaufée & réutilise

LÏVRB PREMIER.
27
ueilléc par les occasions estrangeres présentes
& fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait
que trayner& languir l'agitation, c'est la vie
& la grâce de son langage : ses efcrits le monftrét au pris de ses paroles: au moins s'il y peut
tuoir du chois, ou il n'y a point de valeur.

CHAP. XL
2?w Prejwvítications»

Q

Vand aux orades,il est certain,q bone pie
ceauát la venue de IcíùsChrist,ilsauoiët
commence aperdreleUrcredit:car nous voyos
que Cicero femeten peine de trouuer la cause de leur defailláce:mais quant aux autres prognosticques,qui se tiroyentde l'anathomie des
bestes aux facrifices,du trépignement des poulets, du vol des oyseaux& autres, íùr lesquels
l'ancieneté appuioit la plus part des entreprinseSjtant publiques que priuçés: nostrereligion
les a abolies. Et encores qu'il reste entre nousj
quelques moyens de díuination es astres , es eiprits,es figures du corps, es songes,& ailleurs,
notable exemple de la forcenée curiosité de
nostre nature s'amufant a préoccuper les choses futures , comme si elle n'auoit pas assez affaire a digérer les présentes : si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité. Voyla pourquoy l'acmple de François Marquis
de Sal-

28

ESSAlSDEM.DE

MONTA."

de Sallusle m'a semblé remarcable : car Lieutenant du Roy François en son armée de la
les monts , infiniement fauonsé de nostre
court, & obligé au Roy du Marquisat mesmes,
oui auoit este cofisquë de son frère, au reste ne
se présentant occasion de le faire ,son affection
mesmes y contredisant , fe laissa si fort eípouuanter(comme il a esté adueré) aux belles prognosticatiós qu'on faifoit lors courir de tous
costez a l'aduátage de l'Empereur Charles cinquiesme & a nostre def-aduantage, mesmes ert
l'italie, ou ces folles prophéties auoient trouué tant de place, qu'a Rome fut baillé grandes
íbmmes d'argent au change,pour ceste opinió
de nostre ruine, que âpres s'estre fouuant condolu a ses priuez , des maux qu'il voioit ineuitablement préparez a la couronne de France,
& aux amis qu'il y auoit, sereuolta,& changea
de parti a son grand dommage pourtant,quelque constellation qu'd y eut. Mais il s'y conduisit en homme combatu de diuerfes passions.
Car ayant & villes & forces ensa main, l 'armée
ennemye soubz Antoine de Leue a trois pas
de luy , & nous fans foubfon de son faict, il estoitenluy de faire pis qu'il ne sist . Car pour
fa trahison nous ne perdiímes ny homme , ny
ville queFossamencore âpres Pauoirlóg temps
contestée.
JPrudensfttturí temporis exiium
Caliginosanotte prernit Deus,
Rìdet

UVRE PREMIER.
<RJid'etque,fìmortalis vitra
F as trépidât.
Illefotensfui
Latusque deget, cui licet in diem
Dixijse, vixt, cras vel atra
¥S(ube polum pater occupato
V el fole puro .
L&tut inprçfensanmnsy quod vitra efî,
Oderit curare.
CHAP.

If

XII.

De la constance.

L

A Loy de la résolution & de la constance
ne porte pas que nous ne nous deuiôs couurir autant qu'il est en nostre puissance, des
maux & inconueniens, qui nous menassent, ny
par confequant d'auoir peur qu'ils nous surpreî
gnent. Au rebours tous moyens honnestes de
se garentirdes maux , font non feulement permis,mais louables. Et leieu de la constance íê
iouë principalement a porter patiemment &
de pie' ferme les inconueniens, ou il n'y a point
de remède. De manière qu'il n'y a foupplesse
de corps ni mouuement aux armes de main,que
nous trouuions mauuais, s'il sert a nous garantir du coup qu'on nous rue. Toutes-fois aux canonades.defpuis qu'on leur est plante' en bute,
comme les occasions de la guerre portent fouuant,

3O
ESSAIS CE M. DE MONTA.'
nant, ìî est messeant de s'esbranler pour la menasse du coup : d'autant que pour fa violance Sí
vitesse nous le tenôs incunable. & en y a meint
vn , qui pour auoir ou haussé la main, ou baiísé
la teste, en a pour le moins appresté a rire a fcs
côpaignons.Si est-ce que au voyage que l'Empereur Charles cinquiefme fitcontre nouseu
Prouençe, Ie Marquis de Guast estant allé re-.
cognoistrc la ville d'Arle, & s'estant ietté hors
du couuert d'vn molin a vent,a la faueur duquel
ìl s'estoit approché , futapperccu parles Seigneurs de Bonneual & Senefchal d'Agenois,
qui íè promenoient íús le théâtre des arènes.
Lesquels l'ayant mostre au Seigneur de Villìer
Commissaire de l'artillerie, il braqua si a propos vne colluurine,que fans ce que ledict Marquis voyant mettre le feu fe lanía a quartier, il
fut tenu qu'il en auoit dans le corps.Et de mef
mes quelques années au parauant , Laurens dé
Mediçis Duc d'Vrbin, pere de laRoyne,mere
du Roy assiégeant Mondolphe , place d'Italie
aux terres , qu'on nomme du Vicariat, voyant
mettre le feu a vne piece,qui le regardoit,bien.
luy fçruit de faire lacane,car autremct le coup,
qui ne luy rasa que le dessus de la teste^luy donnoit fans doute dans l'estomac. Pour en dire Ie
yray,iene croy pas que ces mouucmés íè fissent
auecques discours. Car quel ingénient pouués
vous faire de la mire haute ou basse en chose íi
soudaine : & est bien plus aisé a croire, que la
-j

ibrttk

(

UVRE PRÉ MUR.
JI
, fortune brisa leur f'raieur „ & 'que ce feroit
nioyé vn'autre fois aussi bien pour se ietter dá>
Je coup, que pour l'esuiter.
CHAP.

XIII.

Cerimonic de lantreueue des Roys.

|| TL n 'est subiect si vain, qui ne mérite vn rang
-I en cette rapsodie. A nos reiglcs communes
ce feroit vne notable discourtoisie & a l'endroit d'vn pareil & plus a l'endroiòt d'vn grád,
de faillira vous trouuer ches vous , quand il
vous auroit aduerty d'y deuoir venir: voire adI j ioustoit là Rcyne de Nauarre, Marguerite, a
t ce propos, que c'estoit inciuilité avn gentilhomme de partir de fa maison , comme il íc
f aict le plus íouuant,pour aller au deuant de ceJ i luy qui le vient trouuer, pour grand qu'il íoit:
& qu'il eil plus respectueux &ciuil de l'attan1 xlre pour le receuoir,ne fust que de peur de failJir sa routç : & qu'il sursit de l'accompagner a
rjí son partement. C'est aussi vne reigle commu2 fe en toutes aííemble'es, qu'il touche auxmoín
I dres de se trouuer les premiers a l'assignation,
I •d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans
de se faire attandre. Toutes-foisal'cntreueue
[* qui se dressa du Pape Clément , & du Roy
m
François a Marseille , le Roy y ayant ordonné
101
les apprêts neceslaires^s'csloigna de la ville
f.
& donna

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

& donnaloisirau Pape de deux ou trois iours
pour son entrée & refresthissement, auant qu'il
le vint trouuer. Et de mesmes a l'entrée auíîi
du Pape&de l'Empereura Bouloigne.l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premiers y suruint âpres luy.C'cst,disent ils,vne
cerimonie ordinaire aux abouchemens détels
Princes, que le plus grand soit auant les autres
au ieu assigné, voyre auant celuy, ches qui se
faict l'assemblée:& le prenent de ce biais, que
c'est.affin que ceste apparence tesmoigne , que
c'est le plus grand que les moindres vonttrouuer,& le recherchcnt,nonpas luy eux.
CHAP.

X I I I I.

S^ue le goufl des biens & des maux deped en boit'
ne partie de l'opinion,que nous
en auons.
Es hommes (dit vne sentence grecque ancienne) sont tourmentez par les opinions,
qu'ilz ont des choses , non parles choses mesmes . Il y auroit vn grand point gaigné pour le
soulagement de nostre miserable conditio h*
maine, qui pourroitestablir ceste proposition
vraye tout par tout. Car si les maux n'ót entrée
ennous,q parnostreiugement.il semble qu'il
soit en nostre pouuoir de les mefpriser ou contourner a bien. Si les choses se rendent a nostre
mercy

L

UVRE PREMIER.



niercy & dcuotion, pourquoy n'en cheuirons
nous , ou ne les accommoderons nous a nostre
aduantage ? Si ce que nous appelions mal &
tourmcntm'est nymal ny tourment delby,ains
sculementque nostre fantaíìe luy donneceste
qualitcYil est en nous cje la changer,& en ayant
ie chois,si nul ne nous force , nous sommes estrangement fous de nous bander pour le party.qui nous est le plus ennuyeux , & de donner
aux maladies, al'indigence &au mefprisvn aigre & mauuaisgoust, si nous le leur pouuons
donner bQn,& si, la fortune fournissant simple
ment de matière, c'est a nous de luy donner la
forme . Or que*ce que nous appelions mal
re le soit pas defoy,ou au moins tel qu'il soit,
qu'il despende de nous de luy donner autre faneur, & autre vifage,car tout reuiét a vn,voyós
s'il se peut maintenir. Si l'estre originel de ces
choses , que nous craignons , auoit crédit de se
}p.ger en nous de son authorité , il logeroit pareil & semblable en tous. Car les hommes font
tous d'vne façon ,&iàuf le plus & le moins, fe
trouuét garnis de pareils outils & instrumens
pour conceuoir & iugenmais la diuersité des
opinions,que nous auons de ces choses là, mo -r
lire clerement qu'elles n'entrent en nous que
par composition, tel , a l'aduenture , les loge,
ches soy .enleur vray estre, mats mille autres
leur donnent vn estre nouueau & cótraire ches
eu*. Noys tenons la mort, la pauurçté & la dou-

'34
ESSAIS D'E M. DE MONTA.
leur pour nos principales parties. Or céte'mort
que les vns appellent des choses horribles la
plus horrible,qui ne sçait que d'autres la nomment l'vnique port des tourmcns de ceste vie?
le souuerain bien de nature ?seul appuy de nostre liberté? & commune & prompte recepte
a tous maus? Et comme les vns ì'attendent
tratnblans & essraïez , dautres ne la reçoiuent
ils pas de tout autre visage? Combien voit on
de personnes populaires & communes , conduictes a la mort , & non a vne mort simple,
mais méfiée de honte & quelque fois de griefs
tourmens , y apporter vne telle afieurance, qui
par opiniâtreté , qui par simplesse naturelle,
qu'on n'y aperçoit rien de changé de leur estât
ordinaire : establissans leurs affaires domestiques , íè recommandans a leurs amis , chantans, prefchans & entretenans le peupleivoire
y meílans quelque-fois des mots pour rire, &
beuuans a leurs cognoissans auíîi bien que Socrates . Vn qu'on menoit au gibet, difoit que
ce ne fut pas par telle rue , car il y auoit danger qu'vn marchant luy fist mettre la main fur
^le collet , a cause d'vn vieux debte . Vn autre
diíòit au bourreau qu'il ne le touchât pas a la
gorge , de peur de le faire treslaillir de rire,
tant il estoit chatouilleux : lautre rcfpondit a
^ son confesseur, qui ìuy promettoìt qu'il soupperoitce iour la auec nostre Seigneur , allez
tous y en vous , car de ma part ie ieufne. Vn
autr

LIVRE
PREMIER.
35
autre ayant demandé a boire , & le bourreau
ayant beu le premier, dict ne vouloir boire apres luy, de peur de prendre la verolle. Chacun a ouy faire le conte du Picard, auquel estant a l'efchelle on présenta vne garfe, & que
(comme nostre ìustice permet quelque fois)
s'il la vouloitcfpouferon luy fauueroit la vie,
luy l'ayant vn peu contemplée & aperceu que
elleboitoit, Attache,Attache, dit il, elle cloche. Et on cote de mesmes qu'en Damnemarc
vn homme condamné a auoir la teste tranchée, estant íûrl'efchafaut, comme on luy pre
senta vne pareille condition, la refusa , par ce
que la fílle,qu'oníuy offrit, auoit les iouesauallées,&le nez trop pointu.Vn valet a Thouloufe accuféd' hérésie , pour toute raison de
fa créance fe rapportoit a celle de son rnaìstre,.
ieune efcolier prisonnier auec luy , & ayma
mieux mourir que íè départir de íès opinions
quelles qu'elles fussent . Nous lisons de ceux
dela ville d'ArrasJors que la Roy Loys vnziefme lapriqt, qu'il s'en trouua bon nombre par
mile peuple qui felaissarent pendre plustost
quededireviuclc Roy. Et de ces viles ames
de bouffons il s'en esttrouuéqui n'ont voulu
abandonner leurmestieralamortmefme, tefmoing celuy qui comme le bourreau luy donnoit le branle , fécria Vogue la gallée , qui estoit son refrain ordinaire. Et celuy qu'ó auoit
couché fur le point de rendre fa vie le long du

'0

ESSAIS T> E M. D E MONTA,

fóicr sur vne paillasse, a qui le médecin demandant ou le mal letenoit , entre le banc & le feu'
respondit-il.Et le prestre,pour luy donner l 'ex
treme onction , cherchant ses pieds,qu'ii auoit
referrez & contrains par la maladie , vous les
trouuerez dit-il,auboutde mes iambes. A celuy qui l'exhortoit de fe recommander a Dieu,
Qui y va? demanda il: & l'autre respondant, ce
sera tantost vous mesmes , s'il luy plait,y fusseie bien demain au lbir,replicail:rccommandés
vous feulement a íuy,íùiuit l'autre ,vous y fere's
bien toit , il vaut donc mieux, adiousta il , que
ìe luy porte mes recommandations moy mesmes. Pendant nos dernieres guerres de Milan
& tant de prises & rescousses , le peuple impatient de si diuers changemens de fortune, print
telle résolution a la mort, que i'ay ouy direa
mon pere qu'il y veist tenir conte de bienvingt
& cinq maiítres de maison , qui s'elt oient défiai ts eux niesincs en vne sepmaine : accident aprochátaceluy de la ville des Xantìés,lesquelz
assiégés parBrutus fe precipitarent pefle,melle,
hommes, femmes, & enfans a vn si furieux appétit de mourir , qu'on ne fait rien pour fuir la
mort , que ceux-cy ne fiílent pour fuir la vie ,
en manière qu'a peine peut Brutus en fauuer
Vn bien petit nombre . Nousauons plusieurs
exemples en noltre temps de ceux , iuíques
aux enfans , qui de crainte de quelque legiete incommodité, fe font donnez la mort . Vr

1 IVRE

PREMIER."

$J

■ * ce propos , que ne fuyrons nous,dict vn anil C ien , si nous fuyons ce que la couardise meser l', me a choisi pour sa retraite? D'enfiler icy vri
orand rolle de ceux de tous íèxes & conditions & de toutes sectes es siécles plus heu1 reux, qui ont ou attendu la mort constam■ ment , ou recherchée volontairement , & reI cherchée non feulement pour finir les maus
à de ceste vie , mais aucuns pour fuir simple1 ment la íàtieté de viure , & d'autres pour l'eï fperance d 'vne meilleure condition ailleurs,
I ie n'aurois iamais faict. Et en est le nombre
i si infini, qu'a la vérité i'auroy meilleur mar1 ché de mettre en compte ceux qui l'ont crainte, cecy feulement. Pyrrho le Philosophe íê
trouuant vn iour de grande tourmente dans
vn batteau , monstro.it a ceux, qu'il voyoit les
plus effraiez autour de luy,& les encourageoit
1 parl'exemple d'vn pourceau, qui y estoitnul>} lement effraie ny soucieux de cest orage. Ose| rons nous donq dire que cet auantage de la,
1 raison, deqúoy nous 'faisons tant de feste, &
I pour Ie respect duquel nous nous tenons maiI stres & empereurs du reste des créatures , ait
I esté mis en nous, pour nostre tourment? A
[ quoy faire la cognoissance des choses si nous
I en perdons le repos & la tranquillité, ou nous
1 ferions fans cela , & si elle nous rend de pire
condition que le pourceau de Pyrrho?L*intellí
j, gence qui nous a esté donnée pour nostre DIÙS

I

jS ESSAIS I)î M, DI MONTA.
grand bien , l'employerons nous a nostre ruy»
ne combatans le deflein dénature, & l'vniuer-.
sel ordre des choses, qui porte que chacun vsc
de ses vtils & moyens pour fa commodité &
aduantage ? Bien me dira Ion , vostre règle férue a la mort , mais que dires vous de rindigencc ? que dires vou^ encor de la douleur , que la
pluspart des sages ont estimé le souuerainmal,
& ceux qui le nioient de parolle,le confesíbient par efïect ? Possidonius estant extrêmement tourmenté d'vne maladie aiguë & douloureuse,Pompeius le fut veoir, & s'excusa d'ànoir prins heure si importune pour l'ouyr deuifer de la Philosophie. IaaDieu ne plaise,
luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant
íùr moy , qu'elle m'empéche d'en discourir &
d'en parler:& se ietta lûr ce mefme propos du
mespris de la douleur , mais cependant elle
ìouoitfon rolle & le pressoit incessammét. A
quoy il s'efcrioit,tu as beau faire douleur, sire
diray-ie pas, que tu fois mal. Ce conte qu'ís
font tant valoir, que porte il pour lemeípris
de la douleur ? íl ne débat que du mot,& cepen
dant si ces pointures ne l'efmeuuent,pourquoy
en romptil son propos? pourquoy pense il faire beaucoup de ne l'appeller pas mal ? Icy
tout ne consiste pas en l'imagination. Nousopinons du reste, c'est icy la certaine science,
qui iouë son rolle, nos sens mefmes en font inges.

JC 1

UVRE

PREMIER.

jgui nifi funtveri , ratio quoquefalsa Jìt
cm us.
Ferons nous a croire á hostre peau , que les
coups d'estriuiere la chatouillent? & a nostre
goust que de l'aloé soit du vin de Graues ? Le
pourceau dePyf rho est icy de nostr'efcot,il est:
bien fans efïroy a la mort , máis si on le bat, il
crie & fe tourmente: fourcerons nous la générale habitude de nature, qui fevoit en tout cc
qui est viuant fous le ciel, de trambler fous la
douleur? Les arbres mefmes semblent gemif
aux ofFences , qu'on leur faict. La mort ne se
.sent que par le discours , d'autant que c'est le
mouucment d'vn instant*
Atttfuit, aut veniet, nihil eft pr dsentis in ilía,
M ársque minuspœnœ,quam mora mortis
habet.
Mille bestes, mille homes sont plutost mors,
que menaflés.Et a la vérité ce que les sages crai
gnent principalement en la mort, c'est la douleur son auant- coureuse coustumiere . Comme aussi la pauureté n'a rien a craindre que cela qu'elle nous ìette entre les bras de la douleur
par la foif,la faim, le froid, le chaud,les veilles,qu'elle nous fait souffrir. Ainsi n'ayons affaire qu'a ladouleur.Ieleur dóne que ce soit le
pire accident de nostre estre, & volontiers. Car
ie fuis l'hommedu monde qui luy veux autant
C 4

B S S A ï S

DE

M. D B

M Ct N T«

de mal,& qui la craints autant , pour iuíques
a présent n'auoir pas eu , Dieu mercy, grand
commerce auec elle ,maiî qu'il ne soit pourtant en nous , fi non de l'aneantir , au moins
de l'amoindrir par la patience, qu'il ne soit en
nous, quand bien le corps s'en émouuroit, de
maintenir ce neantmoins l'ame&laraiíon en
bonne trampe, ie ne le croy pas : & s'il ne i'estoìt , qui auroit mis en crédit par mi cous , ìa
vertu, la vaillance, la force,la magnanimité &
& la résolution? Ou ioueroient elles leur rolle^
s'il n'y a plus de douleur a déifier?
Auidsi eflpericuli virttts.
S 'il ne faut coucher far la dure, foustenir armé
de toutes pieces la chaleur du mid y , fe paistré
d'vn chenal , & d'vn aine , fe voir détailler en
pieces , & arracher vne balle d'entre les os , se
souffrir recoudre, cauterizer & sonder, par ou
s'acquerra l'adiiantage, que nous voulons auoir
fur le vulgaire ? C'est bien loing de fuir le
mal & la douleur , ce que disent les sages , que'
des aélions égallement bonnes celie la est
plus souhaitable a faire , ou il y a plus de peine. Et a ceste cause il a esté impossible de persuade r a nos pères , que les conquestes faites
parviue force, au hazard de la guerre, ne fussent plus aduantageuses que celles qu'on faict
en toute ieurté par pratiques & menées.
J.ítitts efi,quotïes rnagno Jìbi confiât boneftum.
'auantage eeia nous doit consoler que nature] se-

Ì.IVK.E
PREMIER.
4f
fy turelement, si ìa douleur est violente , elle «st
S» courte, si elle est longue,clle est legierc. Tune
P* la íentiras guiere longtemps, si tu lasenstrop,
elle mettra fin a soy,ou a toy: l'vn & l'autre re"!« uientavn. Ce qui nous fait souffrir auec tant
M d'impatience ladóuleur,c'est de n'estre pas ac«5 courtumez de prendrcnoslre contentement en
cj'c- lame, c'est d'auoir eu trop de commerce auec
is;i lc corps. Tout ainsi* que l'cnnemy fe rend plus
tei aspre a nost re suite, aussi s'en orgueillit la doué, leur a nous voir trambler foubs elle. Elle se
rendra de bien meilleure composition , a qui
1 luy fera teste: il se faut opposer & bander connut ire. Hn nous acculant & tirant arriére nous apstrt peilons a nous & attirons la ruine,qui nousmeo nafie. Mais venons aux exemples,qui font pro,f( prement du gibier des gens foibles des reins,
: ou comme moy,ou nous trouueròns qu'il va de la
loij douleu^comme des pierres qui prennent cout k leur , ou plus haute , ou plus morne , selon la
p feuille ou l'on les couche,& qu'elle ne prêdquè
e fl autát de place en nous, que nous luy en faisons.
è Tantum àolucnmt ,dict sainct Augustin, quancf. tttm dolortbus fe infemermt .Nous sentons plus
tes vn coup de rasoir du chirurgien, que dix coups
jf d'eípée en la chaleur du combat. Les douleurs
jj de l'enfantemét par les Médecins, & par Dieu
I meime estimées grandes, & que nous passons
I auec tant de cérémonies , il y a des nations eníieres , qui n'en font nul conte. Ie laisse apart
k- ,
C 5

I

I

42
ESSAIS DE M. DE MONTA."
les femmes Lacedemonienes : mais aux Souiflès parmynos gens de pied, quel changement
ytrouuez vous ? sinon que trottant âpres leurs
maris vous leur voyez auíourd'huy porter au
col Pensant qu'elles auoiét hier au vëtre,& ces
Egyptiennes contrefaiètes ramassées d'entre
nous vont elles mcfmes lauer leurs enfans,qui
viennent de naistre .•& prenentleur being en
la plus prochaine nuiere. Vn simple garçonnet
de Lacédémone ayant defrobévn renard(carle
larrecin y estoit aétion de vertu,mais par tel si
qu'il estoit plus vilain qu'entre nous d'y estre
surpris) & l'ayant mis fous fa cape,endura plustost qu'il luy eut rongé le ventre que de fe découurir. Etvn autredonnant de 1 encens a vn
sacrifice, le charbon luy estant tombé dansla
manche,fe laissa bruíler iufques a l'os pour ne
troubler le mystère. Et s'en est veuvn grand
nombre pour le seul essay de vertu fuiuant leur
institution, qui ont souffert enl'aage de sept
ansd'estre foetes iufques a la mort fans altérer
leurvifàge. Chacun fçaitl'histoire deSceuola
qui s'estant coulé dans le camp ennemy, pour
en tuer lèches, & ayant failly d'atteinte,pour
reprendre son estait d'vne plus est range inuention,& deíèharger fa patrie,confessa a Porfena,
qui estoit le Roy qu'U vouloit tuer, nonfeulementfon desteing, mais adiousta qu'il y auoit
en son camp vngrandnombre de Romains cóplices de Ion entreprise tels que luy. Et pour
monstres

î. IVRE PREMIER.
4J
monstrcr quel U estoit, s'estant faict apporter
vn brasier veit & souffrit griller & rostir son
bras,iufque.s,a ce que í'ennemy mcfme en ayant
horreur luy ostalebrasier. Quoy celuy qui ne
daigna interrompre la lecture de son liure pédant qu'on l'incifoit?Et celuy, qui s'obstina a se
mocquer & a rire a l'enuy des maux,qu'5íuy fai
soit, de façon que la cruauté irritée des bourreaux, qui letenoienten main, & toutes les inuentions des tourmens redoublez, lesvns íùr les
autres luy donnarent gaigné. Mais c'estoit vn
philosophe. Quoy.? vn gladiateur de Cefar endura tousiours nant qu'on luy sondât & détaillât fesplayes. Mêlions y les femmes. Qui n'a
ouy parler a Paris de celle , qui se fit efcorcher
pour feulement en acquérir le teint plus frais
d'vne nouuelle peau ? & l'en íûrncmmoit on
Madame l'efcorchée. II y en a qui se font faict
arracher des dents viues& faines,pour en acquérir la voix plus molle,& plus graíse,ou pour
les ranger en meilleur ordre. Combien d'exemples du meíprís de la douleur auons nous
en ce genre. ? Que ne peuuent elles? Que craignent elles? pour peu qu'il y ait d'agencement
a espérer en leur beauté, l'en ay veu engloutir
du fable, de la cendre i & fetrauaillera.point
nómé de ruinerìeur estomac,pour acquérir les
pafles couleurs. Pour faire vn corps bien efpaignolé qu'elle gcine ne souffrent elles guindées
cxságlées atout de grosses coches furlesccstez;
iufques

4?
ESSAIS DE M. DE MONTAI, j
iufques a la chair viue? ouy quelques fois a eri
mourir. Ie fuis bien ayse que les tefmoins nous
font plus a main,ou nous en auons plus affaire.
Car la Chrestientë nous en fournit plus qu'a
suffisance. Et âpres l'exemple de nostre íàinct
guide, il y en a eu force , qui pardeuotion ont
voulu porter ìa croix. Nous áprenons partefmoing tref digne de foy , que le Royfainct
Loys porta la hère iniques a ce, que sûr fa vieillesse , son confesseur l'en diípeníà, & que tous
îes vendredis , il fe faifoit battre les efpaules
par fonprestre a tout cinq chaînettes de fer,
que pour cest effect il portoit touíïours dans
vne boite. Guillaume nostre dernier Duc de
Guiennepere de ceste Alienor, qui transmit
ce Duché aux maisons de France & d'Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de fi
vie continuelementvn corps de cuirasie, soubs
vn habit de religieux par pénitence. Foulques
Conte d'Anjou aUa nuques enlerufalem pour
la se faire foiter a deux de ses valets, la corde au
col,deuantle sepulchre de nostre Seigneur.
Mais ne voit on encore tous les iours le Vends edy fainct en diuers lieux vn grand nombre
d'hómes & femmes se battre iufques a se déchirer la chair & perler iufques aux os? Celaay-íe
veu souuant & fans enchantement. & disoit-on
(car ils vont masquez) qu'il y en auòit,qui pour
del'argent entreprenoient en cela de garantir
la religion d'autruy, par vn me (pris de la douleur,

IVRE
PREMIER.
4^
leur , doutant plus grand que plus peuuent les
ëguillons de la deuotion,que de l auarice. Certes tout ainsi qu'a vn fainéant l'estucìe sert de
tourment,avnyurogne l'abstinence du vin, la
frugalité est supplice aux !uxurieux,& l'exercicice creinc a vn homme deheat & oisif:ainsi est
il duVeste.Leschofesneibntnydouloreufes,ny
difficiles d'elles mefmes : mais nostre foiblefle
& lâcheté les/aióttelles.Pouriugerdcs choses
grandes & haultes , il faut vn' ame de meíme,
autrement nous leur attribuons le vice, qui est
le nostre. Vnauiron droit semble toutes-fois
courbe dans l'eau. II n'importe pas feulement
qu'on voye la choíê,ma!s comment onlavoye.
Or fus , pourquoy de tant de difcours.quinous
persuadent de mefpriíèrk mort, & de ne nous
tourmenter point de là' douleur, n'en empoingnons nous quelcun pour nous ? Et de tant d'eípeces d'imaginaiions, qui l'ont persuadé a autruy.quc chacun n'en prend il celle qui est ie
plus selon son humeur ? si ce n'est vne drogue
forte & abstersiue pour defraciner îe mal , au
moins qu'il la prei^pe Ienitiue pour le soulager.Au demeurant on n'efchapepas a la philosophie, pour faire valoir outre mesure l'aípreté
des douleurs. Car on la contraint de nous donneren payement cecy. S'il est mauuaisdeviure en nécessité, au moins de viure en nécessité
ii n'est nulle nécessité.

CHAP.

^5

ESSAIS

DE

M. DE MONT.

CHAP.

XV.

On est puny pour s 'opiniaslrer a vneplace
fans raison.

L

A vaillance a ses limttcsjcomme les autres
^vertusjesquels franchis & outrepaíïez. , on
se trouue dans le train du vice : en manière que
par chez elle on se peut rendre a la témérité',
obstination & folie , qui n'en fçait bien les
bornes, malaifezala vérité' a choisir enlédroit
de leurs confins. De ceste considération est
née lacoustume,que nous auons aux guerrcs.de
punir,voire de mortceux,quis'opiniastrent a
défendre vne place , qui par les règles militaires ne peut estrc souítenue. Autremêt foubs
J'efperance de l'impunité il n'y auroit poullaíller , quin'arrestat vn'armée. Monsieur le
Connestablede Monmorency au siège de Pause aiantesté commis pour pasierle Tesin & fe
loger aux fauxbours faincì Antoine , estant
empesché d'vne tour au bcjrt du pont , qui s'opiniastra iufques a se faire battre , fcist pendre
tout ce qui estoit dedans: & encore depuis accompaignant Monsieur le Daulphin au voiage de la les monts, ayant pris par force le chisteau de Villane , & tout ce qui estoit dedans
aiantesté mis en pieces parla furie des soldats,
hormis le Capitaine & l'enseigne, U les fit pé-

UVRE

PREMIER.

47

l dre & estrangler,pour ccste mesme raîsomcô; me fit aussi le Capitaine Martin du Bellay lors
gouuerneur de Turin en ceste mesme contrée,
! ìe Capitaine deS.Bony, le reste de ses gens
aiant esté massacré a la prinse de la place. Mais
[ d'autant que le iugement de la valeur & foiI. blesse du lieu se prend parl'estimation& conI trepois des forces qui l'assaillent,car tel s'opiniatreroit iustement contre deux couleuurines,
qui feroit l'enragé d'attendre trente canons:
ou se met encore en conte la grandeur duprince conquérant, sa réputation, le respeòt qu'on
I íuydoit, il y a danger qu'on preste vn peu la
balance de ce costé la. Et en aduient par ces
mesines termes, que tels ont si grande opinion
1 d'eux & de leurs moiens , que ne leur semblant
! point raisonnable qu'il y ait rien digne de leur
faire teste passent le cousteau par tout , ou ils
trouuent resistance,autant que fortune leur du! re : comm'il fe voit par les formes de fom1 mation & deffi,que les princes d'Onent,lesTá1 burl ans , Mahumets , & leurs íûccefleurs,qui
I font encores, ont envfage, fiere, hautaine&
s
pleine d'vn commandement barbarefque.
x
«1
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t
CHAP. XVI.

I

I
I
I
I
I
I

1
I

»
it

De la punition de la couardise,

pJ T'Ouy autrefois tenir a vn prince & tres

] "*S rasl d Capitaine,que pour lâcheté de cœur

48
ESSAIS DE M. DE MONT.
vn soldat nc pouuoit estrc condamné a mort,
luy estant a table fatt récit du procès du Sei,
gneur de Veruins,qui fut condáné.a mort pout
auoir rendu Boulogne. A la vérité c'est raison
qu'on face grande différence entre les fautes
qui viennent de nostre foib!eíse,& celles qui
viennent de nostre malice. Car en celles icy
nous nous sommes bandez á nostre escient cótre les règles de la raifó,que nature a empreintes en nous:& en celles là, il iemble que nous
puissions appeller a garant ceste meihìe nature,pour nous auoir 1 aillé en telle imperfection
& deffaillance : de manière que prou de gens
ont pensé qu'on ne fe pouuoit prendre a nous,
que de ce que nous faiíons contre nostre conscience: & íûr ceste règle est en partie fondée
l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux hérétiques & mefcreans:&
celle qui establit qu'vn aduoeat &vniugene
puissent estre tenus de ce que par ignorance,
ils ont faiily en leur charge. Mais quant ala
couardise il est certain, que la plus commune
façon est de la chasticr par honte & ignominie. Et tient on que ceste règle a esté premièrement mise en víage parle législateur Charondas :& qu'auant luy ìes loix de Grèce puniiíbient de mort ceux qui s 'en estoíent fuis d'vne
bataille, la ou il ordonna feulement qu'ils frisent par trois iours assis emmy la place publicque vêtus de robe de femme,efperant enco.res
en poil'

LIVRE
PREMIER.
4^
ssenpouuoirseruir , leur ayant fait reuenir ie
courage par ceste honte. Il semble aussi que les
loix Romaines condamnoient anciennement a
mort ceux , quiauoientfuy. Car Ammianus
Marcellinus raconte , que l'Empereur Iulien
condamna dix de ses soldats, qui auoient tourné
le dos a vne charge contre les Parthes , a estre
dégradés, &apresa souffrirmort, íùiuát, diít
U, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour
vne pareille faute ilencondemne d'autres seulement a fe tenir parmy les prisonniers foubs
l'enseigne du bagage. Du temps de nos pères
le seigneur de Franget iadis Lieutenant de la
compagnie de Monsieur le Marefchal df Chastillon , ayant esté mis par Monsieur le Marefchal de Chabanes , Gouuerneur de Fontarrabíe au lieu de Monsieur de Lude , & l'ayant
rendue aux Espaignols fut condamné a estre
dégradé de noblesse & tant luy que fa poste rité
déclaré roiturier, taillable, & incapable de
porter armes : & fut ceste rude sentence exécutée a Lyon. Dépuis souffrirent pareille punitió
tous les gentilshommes qui se trouuerent dans
Guyfe,lors que le Conte de Naníau y entra, 8c
autres encore depuis. Toutes-fois quand ily
auroit vne si grollîere & apparente,ou ignorance ou couardise , qu'elle surpassât toutes'les ordinaires,ce scroit raison de la prédre pour suffisante preuue de meschanceté & demalice,& de
la çhastier pour telle,

D

ESSAIS

DE

CHAP.

M. DE

MONT.

XV IT.

Vn trait de quelques Ambassadeurs.
'Obferue en mes voyages ceste practique,

Î pour apprendre tousiours quelque chose,par

Ja communication d'autruy (quitst vne dés plus
belles efcoìes qui puisse estre )de ramener tousiours ceux,auec qui ie confère, aux propos des
cho(ês,qu'ils fçauent le mieux.
jBafti al nocchiero ragionar de'venti,
Al bifolco de 'i tori,&leJuepiaghe
■Contil guerrier, contil faflor glt armentí.
Caril aduient le plus ibuuent au rebours, que
chacunchoisit plustost a discourir du mestier
d'autruy que du sien , estimant que c'est autant
denouuelle réputation acquife:tefmoing le reproche qu' Archidamus feit a Periander, qu'il
quitoit la gloire de bon médecin pour acqueïircelle de mauuais poète , & par ce train vous
be faictes iamais rien qui vaille.
Optât ephippia bospiger,optât arare caballus .
Par ainsi il fauttrauailler de reietter tousiours
ì'architecteje peintre,le cordonnier,&ainsi du
xeste, chacun a son gibier. Et a ce propos ala
lecture des histoires , qui est le fubiet de toutes
gens,i'ay accoustumé de considerer,qui ensont
les eícriuains. Si ce font personnes , qui ne facent autre profession que de ktcres,i'çn apren

UVRE PREMIER.
5r
principalement le stile & le langage. Si ce sont
médecins , :e les croy plus volontiers en ce
qu'ils nous cìisent de la température de l 'air, de
la santé & complexió des princes, des blessures
& maladies: siiunlconsultes il en faut prendre
les controuerfes des droiéts, les loix, l'ctablifsement des polices & choses pareilles :si Théo-logiens les affaires de l'Eglife , censures ecclesiaílicques, dispenses & mariages:!! courtisans,
les meurs & les cerimonies : fi gens de guerre,
ce qui est de leur charge , & principalement
les déductions des exploits, ou ils fe font trou*
uez>enpenonne:si Am'oasiadeurs, les menées,
intelligences , & practiques,& manière de les
<f
conduire. A ceste cause ce que i'euste passéa
« vn autre , sens m'y arrester , ie l'ay poise & retï
marqué en l'histoirc, du Seigneur de Langey
.en tres-entendu en telles -hoscs, C'est qu'âpres a,<fi
uoir conté ces belles remonte rances de l'Emif
pereur Charles*cmquiesmc faictes au consi■ stoirea Rome,prescnt l'Euefque de Maçon &
le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs , ou il
!«, auoit mesté plusieurs parolles outrageuses con&m
tre nous , & entre autres que si ses Capitaines,
itíì
soldats , & fubiectsn'estoient d'autre fidélité
oií & suffisance en l'art militaire , que ceux du
tot
Roy , tout sur l'heure il s'attacheroit la corail deau coi, pour luy aller demander miscricorw ! de. Et de cecy il semble qu'il en creut queljjj que chosejear deux ou trois fois en fa vie dépuis

à.

D

2

5» .
E S S À ï S t» E M. D E M O N T.
il luy aduint de redire ces mesme s mots : auíïî
qu'il défia le Roy de le combatrecn chemise
auec l 'espée & le poignard dans vn bateau.
Xedìct seigneur de Langey íûiuant son histoire
adi ouste que lesdicts Ambassadeurs faiíant vne
dcipeche au Roy de ces choses iuy en dissimularent la plus grande partie , meítnes luy celaí
rent les deux articles precedens. Or i'ay trouué
bien estrange,qu'iì fut en la puissance d'vnAmbassadeurde dispenser fur les adaertissemens,
qu'il doit faire a son maistre , mesme de telle,
coniequence,venant dételle personne, & dites
en si grand 'assemblée. Et m'eut semblé i'officedu íèruiteur estre de fidèlement représenter les choses en leur entier , comme elles font
aduenues:assm que la liberté d'ordonner,iugcr
& choisir demeurast au maistre. Car de luy altérer ou cacher la venté , de peur qu'il ne la
preigne autrement qu'il ne doit, & que cela ne
ïe poulie a quelque mauuais rdrty , & ce pendant le laislèr ignorant de íès atfaires , cela
m'eut semblé apartenir à celuy , qui donne la
ioy, non aceluy qui la reçoit , au curateur &
maistre d'escolle,non a celuy qui fe doit penser
inférieur, non en autborité seulement , mais
aussi en prudence & bon conseil. Quoy qu'il
cn íbit , ie ne voudrois pas estre lêruy de ceste
façon en mon petit faict.
CHAP.

f LIT R H

Ï REMIHH'

CHAP.

13

XVIII.

Delttpcur.

O

Bttupm,ftctcrúntquccom<t , (frvoxfaucibushkfit.
Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent ) &
ne sçay guiere parquels relòrslapeur agit en
nous ,máls tanty- a que c 'est vne estrange passions disent les médecins qu'il n 'en est nulle,
qui emporte plustost nostre iugementhors de
fa deíie aslìete. De vray i'ay veu beaucoup de
gens deuenus iníènsez de peur 5 & au plus raílìs
il est certain pendant que son accès dure qu'elle engendre de terribles ébloyflemens . Ie laisse a part le vulgaire , a qui elle représente tantost les bisaytuíx sortis du tombeau enuelopés
cn leur íùere,tantost des Loups-garous,des Lutins^ des chimères. Mais parmyles guerriers
mefme ,ou elle deuroit trouuer moins de plac e,
combien de fois a elle changé vn troupeau de
brebis en elquadron de corseletz ? des rofeaus
& des cannes en gend'armes & lanciers?nos ainis en nos ennemis ? & la croix blanche a la
rouge ? Lors que Monsieur de Bourbon print
Rome , vn port'enseigne, qui estoit a la garde
du bourg sainil Pierre print tel cftroy a la première aì'arme, que par le trou d'vne ruine il se
íctta^I 'cnseigne au poing,hors la ville droit aux

54
ESSAIS » E M. DE MONfÁÏ;
ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville , & a peine en fin voyant la troupe de Mon^
sieur de Bourbon se renger pour le soutenirS
estimant que ce fut vne sortie,que ceux de la
ville sissent.il se recogneust , & tournant teste
rentra par ce mesme trou , par lequel il estoit
sorty , plus de trois cens pas auant enlacampaigne. II n'en aduint pas du tout si heureusement a l'enseigne du Capitaincluille, lors que
sainct Pol fut pris fur nous par le Colite deBures & Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu de la fraieur , que de se ietter a tout son
enseigne hors de la Ville par vne canonnière ,il fut mis en pieces', parles assaillans. & au
mesme siège fut mémorable la peur, qui íerra,
saisit & glaça si sortie cœurd'vn gentil'hommc , qu'il en tomba roide mort par terre a labresche sans aucune blessure. Tantost elle nous
donne desaíflesaux talons , comme aux deux
premiers. Tantost elle nous cloiie les pkds &
lesentraue, côme on lit de l'Empereur Theophile,lequel en vne bataille 3 qu'il perdit contre
les Agarenes, deuint si estonné & si transi,qu'il
ne pouuoit prendre party de s'enfuyrnufques a
ce que Manuel l'vn des principaux chefs de son
armée l'ayát tirassé & fecoué^commé pour l 'esueiller d'vn profond somne, luy dit,si vous ne
me fuiuez ie vous tueray. Car il vaut mieux
que vous perdez la vie , que si estant prifonniet
vcus veniez a ruiner l'Empire.

llVRE

PREMIER,

CHAP.
41'

XIX.

Qtfil ne faut iugerde nostre heur, qu 'âpre*
lamort.

V

B

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m

I
«
j

I

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(jjt
ues;
|

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$

Cìlícet vltìm* semper
Expeftanda dies homlni est,dícíque beattá
Jlnte obunm ncrnofupremdquefunera débet.
Les enfans lçauent le conte du RoyCrceíùsa
ce propos : lequel ayant este' pris par Cyrus , &
condamné a la mort,fur le point de l'execution
ïl s'efcria O Solon , Solon ; cela raporté a Cyrus,& s'eítant enquis que c'estoit a dire , íl luy
fìíl entendre , qu'il verifioit lors a ses despens
l 'aduertiflemem qu'autrefois luy auoit donné
Solon , que les hommes , quelque beau visage
que fortune leur face , quelques richesses,
Royautez & Empires qu'ils se voyent entre
mains,ne se peuuent appeller heureux, ìuíques
a ce qu'on leur aye veu passer le dernier iour
de leur vie : pour l'incertitude & variété des
choies humaines, qui d'vn bien legier mouuetnent se changent d'vn estât en autre tout diuers. Et pourtant Agtsilaus, a quelcun qui disoit heureux le Roy de Perse , de ce qu'il estoif,
venufortieuneavnsipuisiant estât, voire mais,
dit -il ,Priamenteiaagenefutpas malheureux.
Tantost des Roys de Macédoine, successeurs

S

ESSAIS DE M. DE MONT.

de ce grand Alexandre , il s'en faict des menúíîers & greffiers a Rome : des tirans de Cicile,
des pédantes a .Corinthí-d'vn conquérant de lâ
inoitié du monde & Empereur de tantd 'ar-,.
mées, il s'en faict vn miíerable suppliant des
belitres officiers d 'vn Roy d 'Egypte, tant cousta ace grand Pompeitis l'alongement de cinq
ou six mois de vie. Et du temps de nos pères
ce Ludouic S force dixiesme Duc de Milan,
soubs qui auoit si Ions; temps brar.slé toute l'Italie , on l'aveu mourir prisonnier a Loches,
mais âpres y auoir vefeu dix ans , qui est le pis
de son marché. Et mille-tels exemples. Car il
semble que comme les oraiges & tempestes se
piquent contre Porgueil & hautaìneté de nos
bastimens , il y ait aussi la haut des efpritz, enúieux des grandeurs de ça bas.
V sque adeo r es humanas vis abdita quœdant
Obterit, &~ pùlchrosfastesfzuafquesecures
Proculcare ac ludibrío fibï habere videtur.
Et semble que la fortune quelquefois guette i
point nômé le dernier ioùrde nostre vie, pour
monstrer fa puissance de renuersei en vn moment ce, qu'elle auoit bafty en longues années,
& nous fait crier après hzberius, N imirum hac
die vna plus víxi,mihi quain viue nàumfuit. Ainsi fe peut prendre auec raison, ce bon aduis de
Solon: mais d'autant que c 'est vn philosophe,!
l 'endroit desquels lesfaueurs & disgrâces de
la fortune ne tiennent rang, ny d'heur ny

tIVRt

57

PREMIER.

I de mal'heur: & sont les grandeurs,richesses &

I puissances accidens de qualité a peu pres indifI íercnte,ie trouue vray,femblablc,qu'il ayereI gardé plus auant, & voulu dire que ce mesme
I bon-heur de nostre vie ,qui dépend de la'tran-

I quillité & contentement d'vn esprit bien né &

Idcla resolution & asseurance d'vn'ame réglée
I & bien assenée , ne se doiue iamais attribuer a
I l'homme, qu'on ne luy aye veu iouër le dernier
acte de fa comédie, & fans doute le plus diffici
■ le. En tout le reste il y peut auoir du masque,
I cu ces beaux discours de la philolophie ne font
■ en nous que par contenance,ou les accidens ne
I nous essayant pas iufques au vif, nous donnent

I

loi loylìrde maintenir touíîours nostre visage ras■ fis.Mais a ce dernier rolle de la mort & de nous
ï il n'y a plus que faindre,il faut parler bó Franí çois , il faut monstre r ce qu 'il y a de bon & de
i net dans le fond du pot.
verœ voces tum àemum peílore ab imo
■ £tjauíitur,rjr eripitur perso na, mot? et res.
1 Voila pourquoy fe doiuent a ce dernier traict
B toucher & efprouuer toutes les autres actions
I de nostre vie. C'est le maiftre iour,c'est le iour
■ iuge de tous les autres : c'est le iour,dict vn an■ cien , qui doit iuger de toutes mes années pasI fées . Ie remets a la mort l'essay du fruict de
1 hies estudes. Nous verrons la si mes discours
me partent de la bouche, ou du cœur.
V

5

58

ÏSSAIS

DE

CHAP.
x

C

M.

DE

MONT.

XX.

jQue philojòpher, c'efi apprendre
a mourir.

I

Icero dit que philosopher ce n'est autre
chose que s'aprcsterá la mort. C'est d'au,
tant que l'estude & la contemplation retirent
aucunement nostre ame hors de nous, & l'em.
besongnenta part du corps,qui est quelque a.
prentissage & ressemblance de la mort: oubié
c'est que toute la sagesse & discours du monde
se resoult en fin a ce point, de nous apprendre
a ne craindre a mourir. De vray ou la raisonse
mocque, ou elle ne doit viser qu'a nostre contentement,& tout sontrauail tendre en somme
a nous faire bien viure, & a nostre aise, comme
dict la iaincte parolle. Toutes les opinions du
monde en font la,quoy qu'elles en prennentdí
uers moyens, autrement on les chaíì'eroit d'arri
uée. Car qui ekouteroit ceiuy , qui pour failli j
establiroit nostre tourment? Or il est horsde j
moyêd'arriuer ace point, de nous formervnso |
lide contétement, qui ne fráchira la craintede
la mort. Voila pourquoy toutes les fecìesdejj
philosophes fe rencótrent& conuiennétac'eíj
article deiBj>us instruite a la mespriier.Et biea ^
qu'elles nous conduiient aussi doutes d'vn confc<|
mun accord a meipnier la douleur , la pauure-

UVRE

PREMIER»



Ité, & autres accidens, a quoy la vie humaine
lest subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing:tant
■ par ce que ces accidens ne sont pas de telle heIcessité ,la pìuspart des hommes passant leur vie

J jans g ouste r de la pauureté , & tels encore

ïsans sentiment de douleur & de maladie,comïine Xenophiîus le musicien, qui vescut cent &
six ans d 'vne entière santé : qu'aussi d'autant
I qu'au pis aller , la mort peut mettre fin , quand
■ il nous plaira , & coupper broche a tous autres
| inconuenients. Mais quant a la mort, elle est
* ineuitab!e,& par conséquent, si elle nous faict
m peur,c'est vn subiect continuel de tourment, &
iìj qui ne se peut aucunement soulager. Nos paroi lemens renuoient souuent exécuter les crimii nelsau lieu ou le crime est commis . Durant
n le chemin , promenez les par toutes les belles
g maisons de France : faictes leur tant de bonne
$ chere , qu'il vous plaira : pensez vous qu 'il s'en
i puislent resiouir, & que la finale intention de
I leur voyage leur estant ordinairement deuant
f les yeux, ne leur ait altéré & affadi legousta
„| toutes ces commodités? Le but de nostre car,1 riere c 'est la mort , c'est l 'obiect nécessaire de
I nostre visée, Si elle nous effraye, comme est
j il possible d'aller vn pasauant fans fiebure ? Le
remède du vulgaire c'est de n'y péserpas.Mais
I de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si
J grossier aueuglement ? II luy faut faire brider
J i aine par la queue,

í

I

<Ço
ÉSSAÍS DE M. D E MONTA.
IQíú capite ipfe fm ïnSlkuit vtïíigta, retro .
Ce n'est pas de meraeille s'il est si fouuêtptij
au piège. On faict peur a nos gens feulemj
de nommer la mort,& la plufpar s'en feignent
comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'eJ
faict mention aux testamens,ne vous attendet
pas qu'ilsy mettent lamain,quelemedeciniit|
leur ait donné l'extreme feiìtéce. Et Dieu (bl
•lors entre ladouleur& la frayeur de quel bon'
iugement ilz vous le pâtissent . A l'aduentun
est-ce que , comme on dict, le terme vautl'at- :
gét.IenafquisledernieriourdeFeurier.içj:,
II n'y a iustement que quinze iours que l'ayfrí
chi. jp. ans, il m'en faut pour le moins encott
autant. Cependant s'empefcher du penfemeni
de chose si efloignée,ce leroit folie. Mais quoi
les ieunes & les vieux y pensent aussi peu 1B
vns que les autres. Et n'est homme si décrepitt
tant qu'il voit Mathufalem deuant, qui ne pense auoir encore vn an dans le corps. Dauanta-/
ge , pauure fol que tu es, qui t'a eílabh lestetmes de ta vie ? Tu te fondes siir les contes des!
Médecins . Regarde plutost i'effect & l'expt-l
rience . Par le commun train des choses, tuvi
desia pieça par faueur extraordmaire.Tu aspai
fé les termes accoustumés de viure:& qu'il ío!
ainsi, côte de tes cògnoissans,combienilentí.
mort auát tô aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayá
atteint:& de ceux mesme qui ont annoblil*
vie par renommée fais enregistre,& i'étrersi

j

tîVK.6 Çá 'E M I E R.
6*1
leu gageure d'en trouuer plus, qui font mors,
|auant,qu'apres trente cinq ans . II est plein de
|raifon,& de pieté,de prendre exemple del'huImanité mesme de Ieíùs Christ , or il finit fa vie
■a trente & trois ans.Le plus grand home, simiplement homme, Alexandre mourut aussi a ce
■terme,& ce fameux Mahumet aussi. Combien
la la mort de façons de surprise?
■ J?#.íi quisque v!tet,Hunqnam homim satit
Cautnm eft in horas.
m
■le laisse a part les fiebtires & les pleurcsis. Qui
ïcut iamais pensé qu'vn Duc de Bretaigne deut
I estre estouffé de la preste, comme fut celuy la a
1 l'entrée du Pape Clément mon voifima Lyon?
N as tu pas veu tuer vnde nos roys en ie louât,
Et vn de íês ancestresmourut il pas choqué par
'1 vn pourceau . AEfchilus manassé de la cheute
1 d'vne maison a beau fe tenir a l'airte, le voila
i|astommé d'vn toict de tortue, qui eíchappadesM-pâtes d'vn'Aigle en l'air . L'autre mourut d'vn.
Kgrein de raisimvn Empereur de l'eígrafigneure
d vn peigne en le teítonnant : AEmiIius Lepiesdus pour auoir hurté du pied contre le seuil de
son huis :&Aufidiuspour auoir choqué en en>
trant contre la porte de la chambre du conseil.
iaí
Et entre Jes cuisses des femmes Cornélius G'al
J
ius prêteur, Tigillinus capitaine du guetaRoItcB
me,Ludouic fils deGuy de Gonsague, Marquis
il'i
ide Mantoue. Et d'vn encore pire exéple SpeuIsippus philosophe Platonicien, & l'vnde nos

Papes»

t

I

6l

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

Papes:lepauure Bebius,Iuge, cependant qu'il
donne delay de huictaine a vne partie, levoy.
la saisi, le siendeviure estant expiré. Et Caius
Iulíus médecin greffant les yeux d'vn patient,
voila la mort qui clost les siens. Et s'il m'yfau t
mestervnmien frère, aagé de vint & trois ans,
qui auoit desia faict assez bonne preuue de lj
valeur,iôuát a la paume, receutvn coup d'esieuf
qui l'aslena vn peu au dessus de l'oreille droite,
fans aucune apparéce de cótusion, ni de bleilure,& qui l'estóna si peu,qu'il ne s'en assit ,nyre.
posa, iufqu'ace que le voyla perdu cinq ou fa
heures âpres d'vne Apoplexie . Ces exemples
si frequens & si ordinaires nous passant deuant
les yeux, comme est il possible qu'on se puisse
defïaire du pensement de la mort, & qu'a chaque instant il ne nous semble qu'elle noustiét
au collet ? Qu^import'il , me direz vous, comme que ce soit , pourueu qu'on ne s'en donne
point de peine?Ie luis de cest ?.duis,& enquelque manière qu'on fe puisse mettre a l'abri des
coups, fut ce foubz Iapeau d'vn ve au, ie ne fuis
pas homme qui y reculasse : car il me suflìtdc
passer a mon aise. & le meilleur ieu que ie me]
puisse donner ie le prens, si peu glorieus au reste & exemplaire que vous voudrez .
Pr&tulerim delirus ïn'erfqm vider i,
Dum mea Aeleíient mala me , vel deniers
fallant,
£>mm[opère & rwgi.
Mais

LIVRE

PREMIER.

6$

Mais c 'est vne folie d'y peníerarriuer par la.
îls vont, ils viennent , ils trottent, ils dansent,
de mort nulles nouuelles. Tout cela est beau:
mai; aussi quand elle arriue , ou a eux meíïnes,
ou a leurs femmes,enfans & amis, les surprenác
aPimproueu& au dc'comiert, quels tourmens?
quels cris? quelle rage? & quel désespoir les
acable ?. Vites vous iamais rien si rabaissé , si
chágé, si confus?Il y faut prouuoir de meilleur
heure : & ceste nonchalance bestiale , quand
Selle pourroit loger en la teste d 'vnhôme d'en; rendement, ce que ietrouue entièrement im[ possible, nous vend trop cher ses denréesssi c'e
; stoit ennemi qui se peut euiter, ie conseillerois
' d'éprunterles armes de la couardife:mais puis
, qu'il ne se peut,
Trempe & fugacemperfequitur virum,
N ec pareil imbellis iuuent<z
Poplmbus, timídóque terga,

aprenons ale ioutenir de pied ferme,& a Ie c5
battre:& pour commencer a luy oster son plus
; grand aduantage contre nous, prenons voye
^ toute contraire a la commune. Ostons luy l 'e| strangeté, pratiquons le, accoustumons Ie,n'aj yons rié si fouuét en la teste que la mort:a tous
instans représentons la anostre imagination &
cn tous visages , au broncher d'vn cheual, a la
-cheute d'vne tuille,a la moindre piqueure d'efI pleingue remâchons soudain,& bien quand ce
I ieroic la mort mesme ? & 1a dessus roidissons
I_ .
nous»

I
j

t?4
ESSAIS DE M. DE MONTA.
nous, & efforçons nous. Parmi les selles &!j
joye ayons tousiours ce refrein de la fouuenance de nostre condition, & ne nous laissons pas
si fort emporter au plaisir , que par fois il ne
nous repasse en la mémoire en combien de sor
tes ceste nostre allégresse est en bute a la mort,
& de combien de prinfes elle la menasse. Ainsi
faiibintles Egyptiens , quiaumillieudeleuts
festins & parmi leur meilleure chere faisoient
aportcr l'Anatomie feche d'vn corps d'homme
mort, pour seruir d'aduertiflement aux conuiés.
Omnem crede diem tibi diluxijse supremum.
G rata super ueniet,qm nonJperabitur hora.
II est incertain ou la mort nous attende, attendons la par tout. La préméditation de lamort
est préméditation de la liberté. Qui aaptisa
mourir,il a defapris a seruir. Le fçauoir mourir
nous afranchi t de toute íûbiection & contrainte. Paulus AEmilius refpondit a celuy, quece
miserable Roy de Macédoine son prilontiiet
luy enuoìoir,pourle prier de ne le mener pu
en son triomphe,qu'il en face la rcquefteaíòî
mesme. A la vérité en toutes choses si nature
ne preste vn peu , il est malaisé que l'art & l'i
duftre aillent guiere auant.Ie fuis de moy-melme nó melancholique,mais songecreus :il n'ett
rien de quoy ieme foye des tousiours plus entretenu que des imaginations de la mort,voitt
en la íàifon la plus licétieuiè de monaage,par-

UVRE
PREMIER.
65
m'i les dames & les ieus.-telme penfoit empesché adiaerer a parmoy quelque iaUousie, ou
l'incertitude de quelque efpcrance,cependant
que ie m'entretenois deje ne sçay qui surpris
les iours preçedens d'vne fieure chaude & de
la mort , au partir d'vne feste pareille,& la teste pleine d'oisiueté, d'amour & de bon téps,
comme moy, & qu'autant m'en pendoit a l'o^
reille. Ie ne ridois non plus le front de ce pensementla,qued'vn autre. II est impossible que
d'arriuée nous ne senties des piqueures de telles imaginations. Mais enles maniant & pratiquant au long aller on les apriuoise sans doubte,autrementde ma part ie fufle en continuelle
frayeur & frénésie . Car iamais homme ne fc
défia tát de fa vie,iamais homme ne feit moins
d'estat de fa durée. Ny la santé,. que l'ay ioûy
iufques a présent heureuse, ne m'en alonge l'esperance , ni les maladies ne mel'acourcissent.
A chaque minute il me semble que iem'eschape.De vrayles hazards &dangiersnousaprochent peu ou rien de nostre fin.Et si nous pensons cóbien il reste, fans c'est accident, qui fem
ble nous menasferle plus,de millions d'autres
fur nos testes , nous*trouuerons"que gaillars &
fieureus,en la mer & en nos maifons,en la bataille &.en repos elle nous est également pres.
Ce que i'ay affaire auant mourir , pour l'acheuer,tout loisir me semble court , fut ce d'vn'
heure.Quelcun feuilletant 1 'autre iour mes ta-

66
ESSAIS DE M. D E MONTA.
blettes trouua vn mémoire de quelque chose,
que ie vouloy eftre faite âpres ma mort, ie luy
di , comme il estoit vray, que n'estaut qu'a vne
lìeuë de ma maifó & sain & gaillard ie m'estoy
hasté de l'efcrirela , pour ne m'asseurer point
d'arriuer iufques chez moy . Il faut eftre tousiours boté&prest a partiren tát qu'en nous est,
& íûr tout fe garder qu'ó n'aye lors affaire qu'î
soy . Car nous y a urôs assez de beíbngne,fans au
tre surcrois. L'vnle pleint plus que de la mort,
dequoy elle luy rompt le train d'vne belle victoire,-l'autre qu'il luy faut deíloger auant qu'a
uoir marié fa fille , ou contrerollé l'inftitution
de sesenfans: l'vn pleint la compagnie de fa
femme , l'autre de son fils, comme commoditez principales de son eftre. & le bastisseur,
Aianent (diéì il) opéra. iriterrupta,mïnçqne
Afurorum ingentes.
II ne faut rien desseigner de si longue haleine,
ou aumoins auec telle intention de se passionner pour en voir la sin. Nous sommes nés pour
agir. Et ie fuis d'aduis que nonfeulemétvnEm
pereur, comme difoit Vespasien, mais que tout
gallant homme doit mourir debout.
Cum morìar,médium folua'r & in ter opus.
Ie veux qu'on agisse fans cesse, que la mort me
treuue plantant mes chous , mais nonchalant
d'elìe,& encore plus de mon iardrin imparfait,
l'en vis mourir vn,qui estant a I'extremité fe
pleignoit incesiammcnt, de quoy fa destin*
.•f
COU"

LIVRE PRE MIE R.'
6*7
iCoupoit le fil de l'histoire.qu'il auoit en main

sur le quinziefme ou 16. de nos roys . II raut

1 se descharger de ces humeurs vulgaires & nui!

íìbles.Tout ainsi qu'on a planté nos cimetières
ioignant les Egliiès & aux lieus les plus frequê
tezdela viìle,pouraccoustumer, disoit Lycufr
* gus,le bas populaire, les femmes & les enfans
a ne.s'effaroucher point devoir vn home mort.'
&afiìn que ce continuel spectacle d'ossemés,de
j tombeaus,& deconuois nous aduertisse 4 .Ç no
Ì stre condition. Aussi ay-ie pris en coustume
Ì d'auoir non seulement en Pimagination , mais
$ continuellement la mort en la bouche. Et n'est;
tj rien de qùoy ie m'informe si volontiers, que de
» la mort des hommes, quelle parolle, quel vifaI ge, quelle contenance ilz y ont eu: ni endroiç
I deshistoires,queie remarque si attantifuemét,
j On me dira que l'efTect surmonte de si loing
I l'imagination, qu'il n'y a si belle escrime , qui
1 ne s'y perde,quand on en vienr la ; laissés les dipti re,fe prémédite r donne fans doubte grád auan1$ tage: & puis n'est ce rien d'aller au moins iusB ques la fans altetation& fans sieiire.llyaplus.
I le reconnoy par expérience que nature mesme
Inous preste la main & nóus donne courage. Si
■c'est vne mort coutte & violente , nous n'a-,
aimons pas loisir de la craindre . Si elle est aurtìtre ie m'aperçois qu'a mesure que iç nv'engaìtc gedans ses auenues ,& dans la maladie , i'enlííre naturellement & de moymefme en quel%

E a

2

<J8

9 mm

'

ESSAIS

t>E

M. D E

MONTA.

que desdein de la vie . Ie trouue que l'ay bien
plus affaire a digérer ceste resolution de mourir , quand ie suis en vigueur & en pleine santé , que ie n' ay , quand ie íûis malade: d'autant
que ie ne tiens plus si fort auxcômoditezdela
vie : a raison que ie commance a en perdre l'.vsage & le plaisir. l'en voy la mort,d'vne veiie
beaucoup moins effrayée. Cela me fait espérer
que plus ie m'eflongneray de celle la, & aprocheray de ceste cy, plus aisément i'entrerayen
composition de leur eschange. Tout ainsi que
i'ay essayé en plusieurs autres occurré"ces,cequt
dit Cefàr,que les choses nous paroistent soimét
plus grandes de loing que de pres , i'ay trouué
que sain i'auoiseu les maladies beaucoupplus
en horreur, que lors que ie les ay senties . L'aiegrefleou ie fuis, le plaisir & la force me font
paroistre l'autre estât si disproportióné a celuy
la, que par imagination ie grossis ces incómoditez de la mpiti'e, & les conçoy plus pesantes,
que ie ne les trouue,quâd ie les ay fur les efpau
les. i'efpere qu'il m'é aduiêdra ainsi de lamort.
Le corps courbé,& plié a moins de force a sea
ftenir vnfais, aussi a nostre ame. 11 la faut dref- j
fer & efleuer contre l'effort de c'est aduersaire.j
Car cóme il est impossible,qu'elJe se mette en J
repos & a son aise pendant qu'elle crainttsi elle ,
s'en asteure aussi, elle se peut venter,qui est cb c
se comme surpassant Phumaine conditions c
est impossible que l'inquietude, le tourmét, & ?
. .
lape»' ,

11 VRE

PREMIER.

6$

la peur,no le moindre desplaisir loge chez elle.
Elle est rendue maistrefle de ses passions & c5~
cupifcences, maistresse de l'indigence, de la
hôte, de la pauureté,& de toutes autres iniures
de fortune. Gaignons cest aduátage qui pourra , c'est icy la vraye & fouueraine liberté,qui
nous donne de quoy faire la figue a la force,
& a l'iniusticc,& nous mocquer des prisons &
des fers.
Inmanicis,&
Compedibus,fauo tefub cuííode tenebo.
IpfeDeusfimul atque volam,me foluer.opinor,
Hoc sentit,moriar, Aíorsvltimalinea rerueft.

Nostre religió n'a point eu de plusasseuré fonì
demêt humain,quele mefpris delavie.Nó seulement le discours de la raison nous y appelle,
car pourquoy craindrions nous de perdre vne
chose,laqueíle perdue ne peut estre regrette'e,
I & puis que nous sommes menasses, de tant de
I façons demort,nevoyósnouspasqu'ily a plus
l de mal a les craindre toutes , qu'a en soustenir
] vne? mais nature nous y force. Sortez,dit elle,
] de ce monde,eôme vous y est es entrez. Le mefI me passage que vous sites de la mort a la vie,
1 fans passion & fans frayeur , refaites le de la vie
1 a la mort . Vostre mort est vne des pieces de
Tordre de l'vniuersjc'est vne piece de la vie du
monde. Changeray-ie pas par vous ceste belle
I cótexture des chofes^c'est la côdition de vostre
I création , c'est vne partie de vous que la mort;
vous vous fuyez vous mefmes . C'estuy vostre

I
j

I

•70"

Es 'sAlS ï> E

M. DE

MONTAÌ

«strcque vous iouissez, est également parti a
la mort & a la vie. Le premier iôur de vostre
naissáce vous achemine a mourir cóme a viurc,
Prima,qna vitam de dit,h or a ^carpfit.
JV afcentes morimur ,finíjque ab origine petidct. \
Et ne mourez iamais trop tost . Si vous auej
vefcu vn iour , vous auez tout veu : vn jour
est égal a tous iours . Il n 'y a point d'autrclumiere,ni d'autre nuict.Ce soleil, celte Iane,ces
€stoiles,cestcdiipositió,c'est celle mefme,que
vos ayeuls ont iouie , & qiu entretic ndra vos
airiere-nepuéux, & au pìs aller ladistnbution
& variété de tous lesaétesdc ma comédie, sc
parfoumiten vnan. Si vous auez pris garde au
beaubrálede mes quatre faisons, elles embrassent l'enfance,radolescéce,lavinIité,&lavielleiìe du monde . II a ioué son folle. Il n'y Içaii
autre tìneífe que de recommencer,ce seratou!iours cela mefme . ïe ne fuis pas délibérée d:
vous forger autres nouueaus pasfetemps.
JN amtibi prutterea quod machiner, inmmàmf.
áìuodplaceat,mhil eft,eadcm sunt omma fcwptr,
faites place aux autres, cóme d'autres vous roi
faite . Auiíi auez vous beau viure,vous n'en rebâtirez rien du téps que vous auez a estremoft
C'est pour néant , aussi longtemps ierezv*
en c'est estât la , que vous creignez , comme
vous estiez mort en nourrisse.
Licet,quod vts,vinendo vinctrefecla,
Mors aterna tamen } mhilominus illa manehit.

Dam»

LIVRE

PREMIER.



Dauantage nul ne meurt auát son heure,ce que
vouslaiflez de temps, n'estoitnon plus vostre,
que celuy quis'est pafléauant vostre naissance.
Ou que vostre vie finisse,elle y est toute. Pensiez vous iamais n'arriuer la,ou vous alliez fans
cesse. Et si la compagnie vous peut íbulagenle
monde ne va il pas mesme train que vous allez?
Tout ne branle il pas vostre branle? y ail rien
qui ne vieìlisse quát & vous?mille hômes, mille animaus & mille autres créatures meuréten
ceste mesme heure,que vous mourez .Voila les
bons aduertissemens de nostre mere nature. Or
i'ay pensé souuent d'ou venoit cela, qu'aux guer
res le visage de la mort,soit que nous la voyons
en nous ou en autruy,nous semble sans comparaison moins effroyable qu'ë nos maisons:autre
ment ce fëroit vn'armce demedecins& de pleurars: & elle estant tousiours vne,qu'il y ait toutes-fois beaucoup plus d'asseuráce parmi lesgés
devillage &de basse códitioqu'esautres.Iecroi
a la vérité q ce fót ces mines & apareils effraya
bles,dequoy nous Têtournos, qui nous font pl*
de peur qu*elle:vne toute nouuelíe forme de vi
ure.-Ies cris des meres,des femmes, & des enfás
la visitatió de personnes estónées,& trásiesd'afsistance d'vn nóbre de valets pafles & éplorés:
vnecbábresásiour:des cierges alumez: nostre
cheuet assiégé de médecins & de prefeheurs:
somme tout horreur & tout effroy au tour de
no 9 . Nous voyiadef-iaexiseuelis &enterrez.Lcs

>JZ

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

enfansontpeurde leurs amis meímes, quand
ils les voyent masquez,aussi auons nous. U faut
osier le masque aussi bié des chofcs,que desper
sonnes . Osté qu'il fera,nous ne trouuerons au
dessoubs,que ceste mesme mort.qu'vn valet ou
simple chambrière passarct dernièrement fans
peur. Heureuse la mort & heureuse trois fois 3
qui oste le loisir aux apprêts de tel équipage.
CHAP. XXI.
*De la force de V imagination.

F

Ortis imaginatio générât cafum,
disent les clercs. Ie fuis de ceux,qui fentét
tref grand effort de l 'aprehemionjchac û en est
ferumiais aucuns en sont transformez. Gallus
Vibius báda si bien son ame } & la tendit a corn
prendre &: imaginer l'efìence & les mouuemés
de la folie3 qu'il emporta son iugement mesme
hors de son siege,si qu'óques puis il ne l'y peut
remettre : & se pouuoit vanter d'estre deuenu
fol par discours. II y en a, qui de frayeur anticipent la m*in du bourreau,& celuy qu'on debâdoit pourluy lire fa grace,íè trouua roide mort
fur ì'eschafaut du seul coup de son imaginatio.
Nous tressuons,nous tréblons,nous paliissons,
& rougissons aux secousses de nos imaginatiôs,
& renuerfés dans la plume nous sentons nostre
corps agité a leur bráíle, quelque fois iufques a
la mort.

LIVR H

PRE M I E R.

jj

îa mort. Et la jeunesse bouillante s'eschauffë si
auac en son harnois tout' endormie , qu'elle afsouuit en songe ses amoureux désirs.
F t quasi trasatlis fipe omnibus rébusprofundat
Fluminis ingentesfiucluSyVestèmquecruentent.
Et encore qu'il ne soit pasnouueau devoircroistre la nuict des cornes a tel, qui ne les auok
pas en se couchant : toutesfois l'euenement de
Cyppus Roy d'Italie est mémorable , lequel
pour auoir assisté le iourauec grande affection
au combat des taureaux , & auoir eu en songe
toute la nUict des cornes en la teste,les produisit en son front par la force de l'imaginatíon.
La passion donna au filz de Crceíùs la voix, que
nature luy auoit refusée. Et Antigonus print la
fleure de la beauté de Stratonicé trop viuement
empreinte en son ame.Pline dict auoir veu Lucius Cossnius de femme change en homme le
iourdeíês nopces.Pontanus & d'autres racontét pareilles métamorphosés aduenues en Italie ces siécles passez: &par véhément désir de
luy & de fa mere,
V ota puer foluit ,qM <tfamina voueras Iphis.
Les vns attribuent a la force de l'irnagination
les cicatrices du Roy Dagobert & de fainct
François. On dict que les corps s'enenleuent
telle fois de leur place. EtCelfus recite d'vn
prestre, qui rauisioit son ame en telle extase,
que le corps en demeuroìt longue espace sans
respiration & sans lèntiment. II est vray fem-

74

ESSAIS DE

M. DE MONT.

blable,que le princ ipal crédit des miracles,d«
visions,des enchantemens,& de tels effects ex- 1
traordinaires vienne de la puissance de l'irtiagination, agissant principalement contre les!
ames du vulgaire, ou il y a moins de résistance, !
On leur a si fort faiíì la créance , qu'ils pensent
voir ce qu'ils ne voient pas. Ie fuis encore de
ceste opinion , que ces plaisantes liaisons des
mariagesjdequoy le mode fe voit si plein, qu'il
ne fe parle d'autre chose , ce font des impressions de l'aprehention& dela crainte. Carie
fçay par expérience , que tel, en qui il ne pouuoitefchoir nul soupçon de foibleíle , & aussi
peu d'enchantement ayant ouy faire vncontea
vn sien compaignon d'vne défaillance extraordinaire,en quoy il estoittóbéfur le point,qu'il
en auoitle moins de besoin, íe trouuant en pareille occasion,l'horreur de ce conte luy vint si
rudemét frapper l'imaginatió, qu'il en encourut vne fortune pareille. Cela n'est a craindre
qu'aux entrepriníès, ou nostre ame ie treuue outré mesure tandue de désir & de respect , & notamment ou les commoditez fe rencontrent
improueues & preslantes .A qui a assez de loisir J
pour fe rauoi r & remettre de ce trouble, mon
cófeil est qu'il diuertisse ailleurs sonpenlemét,
s'il peut,car il est difficile , qu'il fe desrobe de
ceste ardeur &cótention de 15 imaginatio. I'e»
fçay, a qui il a seruy,a y aporter le corps mesme
amolli & affoibli d'ailleurs. Et a celuy qui se"
ca
«l

1ÎVRE
PREMIER.
75
enalarme,desliaisos,qu'ó luy persuade hors de
I la,qu'ó luy fournira des côtrenchantemés d'vn
effect merueilleux& certain. Mais il faut aussi
Ej
que celles, a qui légitimement on le peut dej
mander,ostentces façons cerimonieufes & af1
fecfées de rigueur & de refus, & qu'elles lecôI tretgnentvnpeu, pour s'accommoder a la ne1
ceffité de ce siécle malheureux. Car l'ame
1
troublée de plusieurs diueries al'armeselle lë
H
perd aisément : & ce n'est pas tout, car celuy a
ï quil'imagination a faièì vne fois souffrir ceste
B
honte (& elle ne lesfaictguierelouffrirqu'aux
•l
premières acointances , d'autant qu'elles font
^
plus ardantes & afpres , & aussi qu'en ceste prefl
miere connoissance qu'ô dône de foy,on craint

beaucoup plus de faillir) ayant mal commancë
M
il entre en si grande fíeure & defpit de cest acI cident, que ceste frayeur ï'en augmente & rencí
double a toutes les occasions fúiuantes: & fans
al
quelque contremine on n'en vient pas aisément
m
a bout. Tel a Paduenture par cest effect de l'i,1
magination laisse icy les eícruelles,que son com
paignon raporte en Eípaigne. Voila pourquoy
etj
en telles choses l'ona accoustumé de demander
J
vne ame préparée. Pourquoy praticquent les'
médecins auant main la créance de leur patient
M
auec tátde faulces promesses de faguerifô:sic©
m,
n'est affin que l'effecì: de l'imaginatió fupplissc
À
l'imposture de leuraposime ? Us fçauent qu'vn
À
des majstres de ce mestier leux a laillé par eferit
qu'U

î

1

*j6
ESSAIS D E M. D E M"Ò N T.
qu'il s'est trouué des homes a qui la feule veut
de la Médecine faifoi t l'operati5,& tout ce caprice m'eíf tombé présentement en main furie
côte que mefaiioìtvnapotiquaire de feu mon
pere,hôme simple &SouyiTe,natió peu vaine&
méfongiere, d'auorr cogne«long téps vnmarchád aTouloufe maladif & fubiect a la pierre,
qui auoit fouuent befoing de clisteres & se les
faiíBit diuersement ordonner aux médecins,
selon l'occurrence de son mal rapportez qu'ilz
esioient,!l n'y auoit rien obmis des formes accoustumées,iòuuent il tastoit s'ils estoient trop
chauds,le voila couché , renuerfé & toutes les
approches faief es, sauf qu'il ne s'y faifoit nulle
iniection. L'apotíquaire retiré âpres ceste ceremome,le patient accommodé,comme s'il auoit véritablement pris le clystere, il en fentoit
pareil effeéì: a ceux qui les prennent. Et file
medeciîto'entrouuoitl'operation suffisante, il
luy en redonnoit deux ou trois autres de mesme forme. Mon tesmoín iute, que pour espargner la despence ( car il les payoit comme s'il
Jeseutreceus ) la femme de ce malade ayant
quelquefois eiíàyé d'y faire seulement mettre
del'eau tiède , l'effecten descouuritlafourbe,
& pourauoirtrouué ceux la inutiles, qu'il fausit reuenìr a la première façon. Ces iours pasfez vne famé pensant auoir aualé vn* esplingue
auec son pain , crioit & se tourmentoit comme
ayant vne douleur insûportable au gosier , ou

LIVRE

PREMIER.

JJ

elle pensoit la sentir arrestée.Mais par ce qu'il,
n'y auoit ny enfteure ny altération par le cie-

ls hors , vn habil'homme ayant iugé que ce n'elloit que fantasie & opinion prise de quelque
morceau de pain, qui l'auoit piquée en passant,
la fit vomir & ietta a la desrobée dans ce qu'elI le rendit vne esplingue tortue. Geste femme
I "cuidant l'auoir rédue se sentit soudain descharI gée de fa douleur. Ie fçay qu'vn gentilhomme
1 ayant traicté chez luy vne bonne compagnie
I le vanta trois ou quatre iours âpres par manieredeieu (car il n'en estoitrien) de leur auoir
I faictmengervnchatenpaste : dequoy vne dáI moifelle de la troupe print telle horreur, qu'en
I est ant tombée en vn grand déuoiement d'estomac & fieure il fut impossible de la fauuer.
Lesbestes meímes fevoyent, comme nous,íubI iectesa la force de I'imagination.tefmoing les
chiens, qui lé laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres , nous les voyom'auíìì iapper & trémousser en songe, hannirles cheuaux
& le debatre:mais tout cecy ie peutraporter a
Testroite cousturede l'efprit & du corps f'entre-communiquants leurs fortunes. Mais c'est
1 bien autre chose que l'iniagination agisse quel- '
que fois non contre son corps feulement, mais
contre Ie corps d'autruy : & tout ainsi qu'vn
corps reiette íbnmal a son voisin , comme il se
Voit en la peste,en la verolle,& au mal des yeux
qui se chargent de l'vn a l'autre:
eDum

78
. ESSAIS DE M. DE MONT.
Hum ffeSiant oculï UfosJ&duntur &ipjì;
Al ultàcjue corporibus tranfìtione nocent.
Pareillement l'imagmation esbranlée auecques vehemcnce,eílance des traitz,qui puissent
ofíencer l'obiect estrangier.Lancienetéatenu
de certaines femmes en Scythie queanímées&
courrouílées contre quelqu'vn elles le oioient
du seul regard. Les tortucs,& les autruchescouuêt leurs œufs de la feule veuë, c'est signe qu'ils
y ont quelque vertu ejaculatrice. Et quant aux
sourciers on les dit auoir des yeux oífansifs &
nui lans.
JSscfcio quis tenerosoculus mihi fascinât agnos.
Mais ce font pouf moy mauuais reipondans
que magiciens. Tant y a que nousvoions par
expérience les fémes enuoyer aux corps des enfans, qu'elles portêt au ventre, des marques de
leurs fantasies, tesmoing celle qui engendra le
more. Et il fut présenté a Charles Roy de Bohême & Empereur vne fille d'aupres de Pise
toute velue & hérissée, que sa mere difoit auoir
esté ainsi conceiïe,a cause d' v'n'image de saines
ïean Baptiste pendue en son lit. Des animaux
il en est de mefmes,tefmoing les brebis de la*
cob,& les perdns & les lieures, que la neige
blanchit aux montaignes.On vit dernièrement
chez moy vn chat guestant vn oyseauau haut
d'vn arbre, & s'estans fichez la veuë ferme l'vn
contre l'autre quelque espace de téps, l'oyseau
s'estre laissé choir comme mort entre les pâtes

LIVRE

PREMIER.

du chat,ouennyuré par sa propre imagination,
ou attiré par quelque force atracHue du chat.
Ceux qui ayment la volerie ont ouy faire Ie côte du fauconnier , qui arrestant obstinément sa
v<eíie contre vn milan,qui estoit amont, gageoit
de la seule force de fa ve'ûe de le ramener contre bas:& ie faifoit,a céqu'Ondit. Car les hi-

I ítoiresqueie recite, ie les renuoie fur la conscience de ceux ,de qui ie les tiens.

CHAP.

XXII,

Le profit de ïvn efi dommage de l'autre.
Emades Athénien condamna vn homme
JL^S de fa ville , qui faiíbit mestier de vendre
les choses nécessaires aux enterremens, foubz

I tiltre de ce qu'il en demandoit trop de profit,
| & que ce profit ne luy pouuoit venir fans la
^ mort de beaucoup de gens. Ce ingénient íèmpK ble estre mal pris , d'autant qu'il ne se fait nul
• profit qu'au dommage d'autruy, & qu'a ce côté
■ j ilfaudroit condamner toute forte de guein. Le
' marchand ne fait bien ses affaires, qu'aladé1( bauche dela ieunesse .• le laboureur a la cherté
des bledsd'architecte a la ruine des maifonsdes
| officiers de la iustice aux procès & querellesdes,
hommes : l'honneur mefmes & pratique des
ministres de la religion se tire de nostre mort
I & de nos vices. Nul médecin ne prent plaisir a
laíânté de ses amis mefmeSjdit l 'antien Comi-

que

So
ESSAIS DE M. DE M O N TA.
que Grec,ny soldat a la paix de sa ville: ainsi du
reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au de.
dás,iltrouuera que nos souhaits intérieurs pour
la plus part naissent & se nourissent auxdespe's
d'autruy . Ce que considérant , il m'est venu en
fantasie , comme nature ne lê dément point en
cela de íà generale police. Caries Physiciens
tiennent, que la naissance, nourrissement, &
augmentation de chaque chose est l'alteratior,
& corruption d'vn'autre.
Namquodcunque ftiismutatumfnibus exit,
Continuohoc mors efi illius,quodfuit ante,
CHAP.

XXIII.

De la coutume & de ne changer aisément
vneloji receùe.
Eluy me iemble auoir tres-bienconceub
force de lacoustume , qui premier forgea
ce conte , qu'vne femme de village ayant apríi
de caresser & porter entre ses bras vn veau de:
l'heure de fa naissance, & continuant tousioufi
a ce faire, gaigna cela par l'accoustumance qoe
tout grand beufqu'il estoit , elle le portoit e»
core. Car c'est a la vérité vne violente &traistresse maistresse d'efcole,que ía coustume. &
leestablit en nous peu a peu a la desrobée lt
pied de son authorité.-maispar ce doux& 1*

C

LIVRE
PREMIER.
8l
ble commcncementJ'ayant rassis & planté auee
Payde du temps, elle nous découure tantost vn
furieux & tirannique visage, contre lequel nous
n'auonsplus la liberté de hausser feulement les
yeux. Nous luy voyons forcer tous les coups les
reigles de nature : l'en croy les médecins, qui
quitent íì íbuuent a son authoríté les raisons
de leur art : & ce Roy qui par son moyen rengea son estomac a lê nourrir de poison : & la
fille qu'Albert recite s'estre accoustumée a viUre d 'araignes. Ie vies de voir chez moy vn petit homme natif de Nantes,né fans bras,qui a si
bien façonné ses pieds au ieruice, que luy deuoìêt les mains, qu'ils en ont a la vérité a demy
oublié leur office naturel. Au démontant il les
nomme íès mains, il trenche,il charge vn pistolet & Ie lâche, il enfille son eguille, il coud, ii
escrit,iltire le bonnet,il fe peigne, il iouë aux
cartes, &aux dez,& les remue auec autant de
dextérité que fçauroit faire quelqu'autre.L'argent que ie luy ay donné ( car il gaigne fa vie a
se faire voir) ii Pa emporté en son pi.ed,comme
nous faiíons en nostre main. l'en vy vn autre e| stant cnfant.qui manioit vn'efpée a deux mains
& vn'hallebarde du pli du col a faute de mains,
lesiettoiten Pair & les reprenois, lançoitvne
t dague & faifoit craqueter vn foët aussi bien que
s charretier de France. Mais on découure bien
| mieux ses effets aux estráges impressiós, qu'elI le fait en nos âmes, ou elle ne trouue pas tát de

F

82
ESSAIS DE M. D E MONTA.
resistance.Quenepeutelleen nos iugemens&
en nos creáces?y a il nulle opinió si fantasque
(ie laisse a part la grossière imposture des religions , dequoy tant de grandes nations & tant
de fuffiíâns personnages fe fontveus enyures:
car ceste partie estant hors de nos raisons humaines,!! est plu&excusable de s'y perdre,aqui
n'y est extraordinairement efclairéparvne faueurdiuine)mais d'autres opiniôsyenaildesi
estráges,qu'elle'n'aye planté & estably parloix
es régions que bon luy a iemblé : icy on vit dè
chair humaineda c'est office de pieté de tuerfó
pere en certainaagerailleurs les pères ordónent
des enfás encore au vetre des meres,ceux qu'ils
veulent estre nourris'& cófeTuez,& ceux qu'ils
veulent estre abandonnés & tués railleurs les,
vieux maris prestent leurs femmes a la ieunefle
pour s'en feruir : & ailleurs elles fontcómunes
íâns péché: voire en tel païs portent pour merque d'honneur autat de belles houpes frangées
au bord de leurs robes, qu'elles ont acointéde
mafles. N'a elle pas faict encore vne chose publique de femmes a part? leur a elle pas mis les
armes a la main ? faict dresser des armées,&liurer des batailles/Et ce que la raison & toute h
jphilosophie ne peut planter en la teste des plus
fages,ne l'apprêd elle pas de fa feule ordónance
au plus grossier vulgaire? Car nous fçauonsdes
natiós entières, ou nonfeulemétl'horreurdeli
tnort estoit meíprisécmais l'heure de fa venuç
al'eû:,

Ï.IVRE
PREMIER.
8_J
al'endroit des plus cheres personnes, qu'on eut
festoie» auee gráde alegresse.Etquáta la douleur, nous en ïçàuons d'autres ou les enfans de
sept ans souffroient pourì'eílay de leur constáce a estre foitez ìuiques a la mort sâs cháger de
démarche ny de visage: &oula richesse estoit
«n tel mespris , que le plus chetif citoyen de la
ville n'eust daigné baisser le bras pour releuer
vnebource d'eseus. Et içauós des régions tresfertiles en toutes façons de vìures,ou toute fois
les plus ordinaires méz& les plus íâuoureuxc'e
stoiét du pain du nasnort & de l'eau. Et somme
a ma fantasie il n'est rie qu'elle ne face,ou qu'elle ne puisse: Sc auec raison l'appellePindarus 3 a
ce qu'ô m'a diét,la Royne&Einperiere du mô: de.Mais le principal effect de fa puissance c'est
de nous saisir & empiéter de telle sorte qu'apei
ne soit íl en nous de nous r'auoirde fa prínfe,&
de rêtreren nous, pour dhcourir& raisonner de
ses ordónances.De vray,parcequencais les humons auec le laict de nostre na4ssance,& que le
viíâgedu mondeTe présente en cest estât a nostre première veuë , il semble que nous soions
nais a la condition de suiure ce train. Et les cômunes imaginations, que nous trouuons en crédit autour de nous,& infuses en noíìre ame par
la semence de nos pères, il semble que cc ioiét
les generalles & naturelles. Darius demandoit
■ a quelques Grecs, pour combien ils voudroiéc
F^ f rendre la coustume des Indes de manger
F a

84
ESSAIS BE M. DE MONTAI.
leurs pères trespaflez (car c'estoit leur forme,
estimans ne leurpouuoir donner plusfauorablesepuíture,que dans eux mesmes) ils luy reseondirent que pour choie du monde ils ne le
feroienf.mais s'estant aussi essayé de persuader
aux Indiens de laisser leur façon & prédre celle de Grèce , qui estoit de brasier les corps de
leurs pères, il leur fit encore plus d'horreur,
Chacun en fait ainsi, d'autant que l'vsage nous
dérobe Je vray visage des choses.
2\^>/ adeo magnum\nec tam mirabile quicquam
Principio,quod non minuant mirarier omnes
Paulatim.
Autrefois ayát afaìre valoir queLqu'vne de nos
obseruations, & receiïe auec résolue authoritc
bien loing autour de nous, & ne voulant point,
come il fe faict, l'establir seulement par la force des loix &des exemples,mais questanttousiours îufques a son origine , l'y trouuay íe fondement si chetif & si foible , qu'a peine queie
ne m'en dégoûtasse moy , qui auois a la confirmer en autruy. Et qui se voudra essayer de meime,& se desfairedece violent preiudice de la
coustume, iltrouuera plusieurs choses receïïes
d'vne resolution indubitable , qui n'ont appuy
qu'en la barbe chenue & rides de l'vsage , qui
les accompaigne : mais ce masque arraché rapportât les choses a la vérité & a la raison, il sentira son iugement, comme tout bouleuerfé,&
remis pourtant en bien plus scur estat.Poure: : v.-'i ;
..
cxe uiple

UVRE

PREMIER,

SJ

semplejieluy demandéray lorsqu'il peutestre
de plus estrange,que de voir vn peuple obligé a
iûiure des loix, qu'il n'entendit onques, attaché
en tous ses affaires domestiques, mariages,donationsjtestamens, ventes, &achapts a des regles,qu'ilnepeut sçauoir,n'estátescrites ny publiées en fa langue , & desquelles par nécessité
ìl luy faille acheter l'interpretatiô & l'vsage. Ie
íçaybon gréa la fortune, dequoy_,cóme disent
nos historiens, ce fut vil Gentilhomme Gaícô
& de mó païs,qui le premier s'opposa a Charlemaigne nous voulant donner les loix Latines
& Impériales. Qu'est- il de plus farouche,que
de voir vne nation,ou par légitime coustume la
charge de iugér se vende, & les iugemens soiéc
payez a purs deniers contans, & ou légitimement la iustice soit refusée a qui n'a dequoy la
paier,& aye ceste marchandise si grandcredit/
qu'il se face en vne police vn quatriefine estât
des gés maniáts îes procès, pour le ìoindreaux
trois àntiêsde rEglisc ,delaNoblesse &duPeuple,lequel estât ayant la charge des loix & l ouueraine authoritc des biens & des vies face vn
corps apart de celuy de la nob!esse,d'ouil amène qu'il y ait doubles loix,cè!les de l'honeur,&
celles de la iustice,en plusieurs choses fort contraires? Aussi rigoreufement condamnêt celles
; la vn démanti foufïert,comme celles ìcy vn démanti reuáché: parle deuoir des armes celuy la
íòit dégradé d'honneur & de noblesse qui fous!»

f 3

86
ESSAIS DE M. DE MONT.
ire vn'iniure, & par le deuoir ciuil celuy qui s'S
vége il encoure vne peine capitale?Qui s'adresse aux loix pourauoir raison d'vne offence faite
a son honneur,il se deshonnore : & qui ne s'y adresse il en est puny&chastié par les loixPEtde
ces deux pieces íìdiueifes se raportát toutefois
avn seul chef, ceux laayentlapaix, ceux cy la
guerre en charge : ceux la ayent le gaing, ceux
cy l'honneunceux laie içauoinceux cy la vertu:
ceuxlalaparolIe,ceux cy i'aótiomceuxlalaiu.
stice,ceux cy la vaillance.-ccux la la raison, ceux
cy la force : ceux la la robbe longue,ceux cy la j
courte en partaige? Quát aux choses indifféré- !
tesjcommc vestemens,qui les voudra ramener
aleurvraye fin, qui est le iëruice & commodité
du corps,d'ou depend leur grâce & bien séance
originelle,pourles plus monstrueux a mon gré
qui se puissent imaginer, ie luy dóray entre autres nos bonnets carrez,ceste longue queue de j
veloux plisté,qui pend aux testes de nos famés,
auec son attirail bigarré ,& ce vain modelleít
inutile d'vn mébre,que nous ne pouuons seulement honnestement nômer , duquel toutesfois
nous taisons monstre & parade en public. Ces
considérations ne destournent pourtant pas w
home d'entendemétde suiure le stillecomrM.
ains au rebours il me semble, que toutes façons
éfeartées & particulières partétpluíìoít de folie ou d'assecrion ambitieuse, que de vraye railbn:& que Je (âge doit au dcdás retirer son anï
de la presses la tenir en liberté & puissancede

II VUE PREMIER.
87
lugerlibremétdes choses: mais quátau dehors
qu'il doit íuiure entièrement les façons & formes receiïes. La société publique n'a que faire
de nos pensées:maisle demeurant, comme nos
aétiós.nostre trauail, nos fortunes &nostre vie
propre,il la faut prêter &abádóner a son fèruice &auxopinióscómunes.Côme cebó &grád
Socrates refusa de sauner sa vie par la désobéissance du magistrat voire tres-iniuste &trefinique.Carc'estla règle des regles&generaleloy
desloix,q chacû obferue celles du lieu ou il est.
vójuoii %<3rí<rùat lolpiv íy%tópoiç zd^sv.
En voicy d'vn'autre cuuée. II y a grand doute,
s'il fepeuttrouuer si euident profit au changement d'vne loy receue telle qu'elle soit, qu'il y
a de mal a la remuer: d'autát qu'vne police bié
instituée c'est comme Vn bástinierlt de diueriës
pieces iointes ensemble d'vne telle liaisó, qu'il
est impossible d'en esbranler la moindre , que
tout le corps ne s'ê fente. Le legistateurdesThu
^íiës ordonna, que qtiicóque voudroit ou abolir
vne des vieilles loix, ou en establir vne nouuelle,fe preíënteroit au peuple la corde au col: afin
que si la iflfeelletc n'estoit aprouuée d'vn chacûilfut ineotinét estráglé. Et celuy de Lacédémone employa fa vie pour tirerde ses citoyens
Vne promefleafseurée de n 'enfraindre aucune
de ses ordonnâmes. L'ephore qui coupa si rudement les deuxcordes que Phrinys auoit adiousté a la musique, ne s'efmaie pas, si elle en vaut
? 4

88

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

mieux, òu si les accords en sont mieux remplis;
il luy íûssit pour les condamner,que ce soit vnê
altération de la vieille façon:c'est ce quesigni.
íìoit ceste vieille efpée rouillée de Jaiuíticede
Marseille. Si est-ce que la fortune reseruát tousiours son authorité au dessus de nos discours,
nous présente aucunefois la nécessité si vrgente,
qu'il est besoing que les loix luy facent place,
On sçait qu'il est encore reproché a ces deux
grádz personnages Octauius & Cató aux guéries ciuiles l'vn de Sylla,l'autre de César d'auoir
plustost laissé encourir toutes extremitez aleur
patrie,que de la secourir aux despcsdesesloix,
& que de rien remuer. Car a la vérité en ces
dernieres necessitez,ou il n'y a plus que tenir,ií
seroit a l'auanture plus íàgemét sait de baisserla
teste & prester vn peu au coup , que s'a himant
outre la possibilité a ne riê relascher^dóner occasion a la violancc de fouler tout aux piedz:&
vaudroitmieux faire vouioirauxloixce qu'elles
peuuent,puis qu'elles ne peuuét ce qu'elles veulent. Ainsi feit celuy qui ordonna qu'elles dorrarflent pour vint & quatre heures :& celuy qui
remua pour ceste ibis vn iour du c^ÊÉrìcv. Les
Lacedemonics mefmes tant religiemrcbferuateurs des ordónáces de leurs pa'îs,estás presto
de leur loy,qui defendoit d'eslire par deux fois
Admiralvnmefme perlónage,& de l'autre part
leurs affaires requcrás de toute nécessité, q Lyianderprint de rechef ceste charge, ilfirctbié
Yfl

gp

ESSAIS DE

M. DE

MONTA.

vn Aracus admiral,maisLysanderíur intendant
de la marine.Et de mefme subtilité vn de leurs
ambassadeurs estant enucyë vers les Atheniës,
pour obtenir le changemét de quelqu ordônáce,&Pericles luy allegat qu'il estoít defédu do
sterle tableau,ou vne loy estoit vne fois posée,
luy conseilla de le tourner seulement, d'autanr
que cela n'estoit pas áefendu. C'est cedequoy
Plutarque loûe Flaminius qu'estant né pour có
mander, il sçauoit non seulement commander
selon les loix, mais aus loix mesrne, quád la nécessité publique le requérois.
CHAP.

XXIIÍL

Diuers euenemens de mejfae conseil.

TAques Amiot grand aumosnier de Frácema
recita vn iour ceste histoire a l'honneur d'vrl
Prince des nostres (&nostrc estoit-il a tresbonnes enseignes encore que son origine fut
eítrangere) que durant nos premiers troubles
au siège de Rouan, cc Prince ayant esté aduerti
par laRoyne meredu Roy d'vne entreprmfe,
qu'on faisoit sur sa vie, & instruit particulièrement par íês lettres de celuy, qui la deuoit conduire a chef, qui estoit vn gentiPhomme Angeuin ou Mauceau : fréquentant lors ordinairement , pour cest effeét la maison de ce
Prince, il ne communiquaa personne c'est aduerussement : mais se promenant l'endemam

•ÇO

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

au mont saincte Chaterine, d'ou sefaisoitno.
strc baterie a Roiian (car c'cstoit au t-êps qut
nous la tenions assiégée) ayant a ses costezle.
dict seigneur grád Aumosnier & vn autreEues.
que, ilaperceutcegentii'homme,qui luyaunit
esté remarqué,& le fit appeller. Comme il fut
en sa présence, il luy d'ici ainsi, le voyant délia'
pallir & frémir des alarmes de fa conscience,
Môsieur de tel lieu, vous vous doutez bié de ce
que te vous veus, &vost re visage le môít re,vous
n'auez
rien a me cacher,car ie fuis instruictde
s
vostre affaire si auant que vous ne feriez qu'empire r vost re marc hé d'estayer a le couurir.Vous '
îçauezbien telle chose & telle (quiestoiétles
tenans & aboutissais des plus secrètes pieces .
deceste menée) ne faillez fiir vostre vieame
confesser la vérité de tout ce dessein. Quand ce
pauure homme se trouua pris & corìueincu(car
le tout auoit este deícouuert a la Royne par ì'vn
des compliffes) il n'eust qu'a ioindre les mains I
& requérir la grâce & miséricorde de ce Pnn- 1
ce , aux piedz duquel il se voulut ìetter,maisill
l'en garda , fiuuanr ainsi son propos: venez ça,
vous ay ie autres-fois faict desplaisir?ay ieoffencéquelqu'vn desvostrespar haine particulière?!! n'y a pas trois semaines que ie vousecgnois, qu'elle raison vous a pt u mouuoir a entreprendre ma mort. Le gentilhomme re 'p cn !
dit a cela d'vne vois tremblante, que cen'estoit
nulle occaíìcn particulière qu'il en eust , ma'*

LIVRE

PREMIER.

ç\

I l'interest de la cause generale de son party : &
1 qu'aucûs luy auoient persuadé que ce seroitvne

I executió pleine de pieté d'extirper en quelque
I manière que ce futvnsi puissát ennemy de leur

| religion.Or suyuit ce Prince,ie vous veux moIJ ftrer, combien la religion que ie tiens est plus
I douce,que celle dequoy vous faictes profeílió. .
II La vost re vous a co íeil lé de me tuer fans m'ouir,
n 'ayát receu de moy aucune offence, & la mié|. ne me commande , que ievous pardonne tout
conueincu que vous estez de m' auoirvoulu ho-«
I micider fans raison, allez vous en,retirez vous,
1 que ie ne vous voye plus icy, & fi vous estes sage prenez doresnauant en voz entreprinses des
» coifseillers plus gés de bien que ceus la.l'EmI pereur Auguste estant en la Gaule receut cerm tainaduertislement d'vne coniuration que luy
K braíîoit Lucius Cinna , il délibéra de s'en ven9 ger,& manda pour c 'est eíFect a lendemain le
K conseil de ses amisimais la nuict d'entredeux il
m la paífa auec grande inquiétude , considérant
iai qu'il auoit a faire mourir vn ieune homme de
ms bonne maison, & nepueu du grand Pompeius:
■ : & produisoit en se pleignant plusieurs diuers
■M discours. Quoy ciôq .faifoit il, le ra il dict que ie
J demeureray en crainte & en alarme, & que ie
m lairray mó meunier se promener cepédât a son
•£ | ayse ?S 'é ira il quitte ayât asiailly ma teste, que
yìi i'ay íauiiée de tát de guerres ciuilesPdetât de ba
K tailles par mer & par terre? & âpres auoiresta-

I

j

m» '

bly

çï

ESSAIS

DE

M. DE

MONT,

bly la pais vniuerselle du monde,sera il absous
ayát délibère no de me meurtrir seulemêt.mais
de me sac rifier?Car la coniuration estoit faictc
de ietuer.cóme il feroitqlque sacrifice. Apres
cela s'estât tenu coy quelque espace de temps,
il recómmençoìt d'vne vois plus forte, & s'en
prenoit a foy mefme . Pourquoy vis tu,s'il im.
porte a tant de gens que tu meuresPn'y aura-il
nulle fin a tes vengeances 6k a tes cruautez? Ta
vie vaut elle que tant de dommage fe face pour
laconferuer? Liuia fa femme le sentant ences
angoisses : & les conseils des femmes y feront
ils receus,luy scelle ?faisce que font les medecins,quád les receptes accoustumées ne peuuent seruir,ils en essayent de contraires.Partèuentétu n'as iniques a ceste heure rienprofitc : Lepidus a íuiui Saluidienus, Murena Lepidus,Ca:pio Murena,Egnatius Cœpio.Commé
ce a expérimenter comment te succéderont la
douceur & la clémence. Cinna est conueincu,
pardonne le. de te nuire meí-huy il ne pourra,
& profitera a ta gloire . Auguste fut bien ayse
d'auoir trouué vnaduocat de son humeur, &ayant remercié sa femme &contremandé ses amis,qu'il auoit assignez au conseil, commenda
qu'on fit venir a luy Cinna tout ieul : & ayant
sait sortir tout le monde de sa chambre & lait
donner vn siège a Cinna , il luy parla en ceste
manière. En premier lieu ie te demande Cinna paisible audience. N'interrons pas mó par-

Ï.IVRE

PREMIER.

'*» 1er, ie te donray temps & loisir d'y respondre.
™" Tu sçais Cinna que t'ayât pris au camp de mes
ail ennemis, non seulement t'eltant faict mon enl P1 nemy,mais estant né tel, ie te sauuay , ie te mis
fflp entre les mains tous tes biens, & t'ay en fin ré-'
s 'î du si accommodé & si ay lé que l'es viótorieus
lÀj sontenuieus de la condition du vaincu. L'office
ral du sacerdoce q tu me demandas ie te Pottroiay
Payant refusé a d'autreSjdeíqueU: les pères auop lent tousiours combatu auecmoy . Tayaut si
1 fort oblige* tu as entrepris de me tuer. A quoy
foi Cinna s'estanc eícrié qu'il estoit bien efloigné
me- d'vne si me (chante pensée. Tu ne me tiens pas
pei Cinna ce que tu m'auois promis, íuyuic Auguaft ste.;Tt! m'auois asseuré que ie ne íërois pas inrofc terrompu . Ouy tu as entrepris de me tuer, ert
.epí tei lieu,tel iour, en telle compagnie,& de telle
I façon. &: le voyanttransi de ces nouuelles & en
B íìlence,no plus pour tenir le marché de fe taint| re,mais de lapresse de fa conlc ience , Pou rquoy
ira adiouta il, le fais tu? Est-ce pour cítreEmpeajf reur? Vrayemét il va bien mal a la chose publiJít que, s'il n'y a que moy,qui t'empesche d'arriuer
I a l'Empire.Tu ne peus pas íèulemët deffendre
endi îa maison, & perdis clertneremét vn procès en
y* ia faneur d'vn simple libertin. Quoy n'as m
fai moyen ni pouuoir en autre chose que a entre*
:£| prendre Cassar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy
> qui empesche tes efperáces.Penses tu,que Paupat lus,que Fabius Maximus,que les CosleSj&Serj-i, *
uiliens

94 ESSAIS DE M. DE M O N ï A7
u'iliens te iouffrent?& vne si grande trouppede
ïiobles,non seulemét nobles de nom, mais qui
par leur vertu honorent leur nobleílè ? Apreplusieurs autres propos (car il parla a luy plu
de deux heures entières) or va,luydit-il,i e t c
dóne, Cinna,Iavie atíaistre & a parrîcide,que
îe te donnay autres-fois a ennemy. Que l'amitiécomméce des ce iourd'huy entre nous.Essa-1
yós qui de no 9 deus de meilleure foy,moy t'aie
donné ta vie,ou tu l'ayes receuë . Et se despartit d'auec luy en ceste manière. Quelque temps
âpres il luy donna le consulat, se pleignant dequoy il ne le luy auoit osé demáder.H í'eutdespuis pour fort ami, & fut seul fai espar luy héritier de ses biens. Or despuis cest accidát,qui
aduint a Auguste au quarantiefme an de sonaage,il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, &receutvne iuste recópenïè de ceste sienne clemc.ee. Mais il n'en aduint
pas demesmes au nostre:car fa douceur ne le
sceut garentir,qu'il ne cheut deípuis aus lacs de
pareille trahison. Tant c 'est chose vaine &friuple que Phumaine prudence : & autrauersde
tous nos proiects,denos conseils & precautiós
la fortune maintient tousiours la poíseision des
euenemens.Nous appelions les médecins heureux,quád ils arriuent a quelque bonne fin:ccme s'il n'y auoit q leur art,qui ne se peut maintenir d'elle mesme , & qui eust les fondemens
trop frailespour s'appuyer de fa propre force,

& comme

1 l 'y R E
PREMIER.
0$
& comme s 'il n'y auoit qu 'e 'le,qui aye besoin
que le hazart& la fortune preste la main a ses
operatios.Ie croy d'elle tout le pis ou le mieus
qu'on voudra. Car nous n'auons, Dieu merci,
nul cômerce ensemble. Ie suis au rebours des au
tres,car ie la mefprife bie tousiours,maisquád
ie fuis malade au lieu d'entrer en côpositió ie
cômence encore a la haïr& a la craindre, & respons a ceux, qui me pressent de prendre médecine, qu'ils attendent au moins que ie sois rêdu
a mes forces & a ma santé , pour auoir plus de
moyen de soust enir l'effort & le hazart de leur
breuuage.Ielaisse faire nature,& preíupofeque
elle se soit garnie de dentz & de griffes pour
se deffendre des assaux qui luy vicnnêt,& pour
maintenir ceste cótexture ; de.quoy elle fuit la
; dissolution. Ie crain au lieu de l'aller secourir
| ainsi corne elle est aus prises bien estroites &
bié iointes auec }a maladie, qu'on secoure son
aduersairc au lieu d'elle: & qu'ô larechargede
nouueaux affaires . Or ie dy que non en la mede
cine,seulement, mais en plusieurs arts plus certaines la fortune y a bône part. Les faillies poétiques, qui emportct leur autheur mefme & le
rauislent hors de soy,pourquoy ne les attribue
ros nous a son bon heurPpuis qu'il confesse luy
meímes álles furpafsét fa sussface& fes forces,
& les reconoit venir d'alleurs q de foy.&neles
auoir nullemét en fa puissácemó plus q les orateurs ne disent auoir en la leur ces mouuemés-Sí

ç6 ESSAIS DE U. t>E MONTAÌ
agitations extraordinaires , qui ies pouíTentaul
dela de leur dessein . II en est de mesmes enlpeinture,qu'il efchappe parfois des traits de ìa
main du peintre surpaísans fa conception & :■
seience,quiîe tirent luy mesmes en admiratió,
& qui l'estonnét. Mais la fortune monstre bien
encores plus euidemment la part, qu'elle a et
tous ces ouurages par les grâces & beautezqui
s'y treuuent, non feulement fans l'inuentton,
mais fans la cognoiffance mefme de l'ouurier,
Vn íuffiíant lecteur defcouure souuant es escrits
d'autruy des perfections autres,que celles qut
l'autheur y a mises & aperceúes,& y preste des
sens & des viíàges plus riches. Quát aux entreprinses militaires, chacun void comment la foi
tune y a bóne part . En nos conseils mesmes &
en nos deliberations,il faut certes qu'il y aît du
fort& du bóheurmeste par mi:car tout ce qut
nostre sagesse peut,ce n'est pas grád chofe:p!u;
elle est aiguë & viue,plus elle trouue en foy de
foiblesse:& se deffse d'autát plus d'elle mefme.
Ie luis de l'aduis de Sylla : & quád ie me preií
garde de prez aus plusglorieusexploictsdel'
guerre,ie voy,ce me semble,que ceux qui lescc
duisent n'y emploiêt la deliberatió & le côfeil,
que par acquit, & que la plusparc de l'entreprit
se ils l'abandonnent a la fortune, & fur la fiaoce qu'ils ont a son secours, passët tous les coupi
au dela des bornes de tout discours de raison.
II suruiét des alegresses fortuites & des fureuR
~

N

çstran-

Ï.ITRE PREMIER.
çj
estrangeres par mi leurs délibérations, qui les
poussent le plus soutient a prendre le parti la
moins fondé en discours & apparence , & qui
grossissent leur courage au deííusde la raison.
D'on il est aduenu a plusieurs grands capitaines •
anciens,pcurdóner crédit a ces conseils téméraires, d'aleguer a leurs gens qu'ils y estoient
çonuies par quelque in fpiration, par quelque si^
gne & prognoílique. Voila pourquoy en ceste
incertitude & perplexité que nous aportel'imset puissance de voir & choisir ce qui est ie plus có
les. mode , pour les difiïçukez que les diuers acci■=fta dés &circóstances de chaque chose tirent quát
& elle, le plus seur, quand autre consideratió ne
ìtli ( nous y conuicroit,est a mon aduis de se reietter
aupartijou il y a plus d'honnesteté & de iuílïce,& puis qu'o est en doubte du plus court chemin, tenir tousioursle droit. Corne en ces deux
exemples,que ie vien de proposer,il n'y a point
• de doubte, qu'il nefutplusbeau&: pl'genereus
a celuy qui auoit receu Poffence de la pardóner
que s^il eust fait autremêt. S'il en est mes-aduenu au premier, il ne s'en faut pas prédre a ce siê
bon dessein, & ne fçaiton.quandil eust pris le
parti côtraire, s'il eust eschapé la fin, a laquelle son destein l'appeloit, & si eust perdu la gloi
re d'vne si notable bonté. Il se voit dans les histoires force gens en cestecrainte,d'ou la p>us
part ont iuyui le chemin de courir au deu int
■des coniurations, qu'on faisoit contre eux , par
G

Ç%

ESSAIS DE M. DE

MONTA.

vengeance & par supplices : mais i'en voy fort
peu aufquels ce remède ait ferui,tefmoingtant
d'Empereurs Romains. Celuy.qui se trouue en
ce dangier , il ne doibt pas beaucoup espérer
ni de sa force,ni de sa vigilance . Car combien
est il mal aisé de se garëtir d'yn ennemy.qui est
couuert du visage du plus officieux amy que
nous ayons?& de cónoistre les volontez & pésemens intérieurs de ceux, qui nous assistent? II
abeauemployerdes natiósestnigieres pour fa
garde,& élire tousiours ceint d'vne hayed'hómes armez. Quicóque aura fa vie a mesprisse
rendra tousiours maistre de celle d'autniy . Et
puis ce continuel soupçon, ceste deffiance, qui
met le Prince en doute de tout le monde , luy
doit íèruird'vn merueilleus tourment. La voye
qu'y tint lu ! tus Cçsar,ie trouue que c'est la plus
belle, qu'on y puisse prendre. Premièrement il
aslaya par clémence & douceur a se faire aymer de ses ennemis mesmes, se contentant aus
coniurations, qui luy estoient defcouuertes, de
déclarer simplement qu'il en estoit aduerty.
Cela fait.il print vnetref-noble resolution d'at
tendre fans effroy & fans folicitude ce qui luy
en pourroit aduenir,s'abandonnát & te remettant a la garde des dieux & de la fortune . Car
certainement c'est l'eslat,ou il estoit, quand il
fut tué . II me fouuient d'auoir leu autresfois
ceste histoire de quelque Romain, personnage
de dignitédequel fuyant la tyrannie du Triutn-

UVRE PREMIHR,
99
uîrat de Rome , auoit esehappé mille fois les
mains de ceux,qui le pouriuiuoient, parla subtilité de fes inuctions. U aduint vn iourqu'vne
troupe de gés de cheual , qui auoit charge de le
prendre,passa tout ioignant vn halier,ou il s'estoittapy , & faillie de le defcouurir : mais luy
lur ce point la considérant la peine & les difrìcultez , aufquelles il auoit deí-ia si long temps
duré, pour íe fauuer des continuelles èV curieu
íès recherches, qu'on faifoitde luy par tòut le
monde, le peu de plaisir qu'il pouuoit espérer
d'vne telle vie, & combien il luy valoit mieux
de palier vne fois le pas , que de demeurer
tousiours en ceste trampe , luy mefme les rapella& leur trahit fa cacheté, s'abandonnât volontairement a leur cruauté, pour osier eux &
luy d'vne plus lôgue peine.D'appeler les mains
ennemies, c'est vncôfeil vn peu gaillart & hardi. Si croyie qu'encore vaudroitilmieus le pré
dre, q de demeurer en la fieurc cótinuelle d'viì
accidát,qui n'a point de remede:& puisque les
prouisiôsqu'ôypeutaporter íbnt pleines d'inquiétude, de tourment & d'incertitude, il vaut
mieux d'vne belle asseuráce fe préparer a tout ce
qui en pourra aduenir, & tirer quelque cofolation de ce qu'on n'est pas affeuré qu'il amène.

CHAP. XX F. Du pedantism. ,

I

E me fuis fouuent despité en mon enfance
de voir es comédies Italienes tousiours vn pe

t

ËS5AÍS f>8 M. D! MONTA."
dáte pour badin,& le surnom de mon magistef
n'auoit gutere plus honorable significatió parmi nous . Car leur estant donné en gouuernement & en garde , que pouuois ie moins faire
que d'estre ìalous dedeur réputation? Ie cherchois bien de les excuser par la disconuenance
naturelle qu'il y a entre le vulgaire & les personnes rares & excellentes en iugement &en
sçauoind-autant qu'ils vont vn train entieremêt
çótraire lesvns des autres. Maisen cecy perdois
ae mon Latin, que les plus galans hommes c'eftoient ceux qui les auoient le plus a mespris,
reimoing nostre bon du Bellay.
Aíais ie hay par fur tout vnfçÀuoir pedantefqut.
Pefpuis auec l'eage i'ay trouue qu'ó auoit vue
grandissime raison,& que magis magnos clericos •
pon sunt magis magnos fapkntes . Mais d'ou il
puisse aduenirqu'vneame garnie de laconnoifTance de tant de choies n'en deuiene pas plus
viue & plus efueillée,& qu'vn esprit grossier&
Vulgaire puisse loger en soy,sans s'amenderdes
discours & les iugemens des plus excellenseíprits, que le monde ait porté , i'en fuis encore
«n doute . Ie direis volontiers que comme les
plates s'estouffentde trop d'humeur , aussi l'a«ítion de i 'efprit par trop d'estude,& que l'arne
saisie & embarrassée de tát de diuersité déchoies perde le moyen de fe defmeller , & que ceste grande charge la tienne comme çourbe &
çroùpie. Mais il en va autremét.car nostre mi

sjOO

UVRE

PREMIER.

toj.

s'eílargit d'autat plus qu'elle fe remplit,& aux
lait exemples des vieux temps il le. voit tout au reft bours que les plus furfisans homes au maniemé*'
des choies publiques, les plusgrâds capitaines,
chu
& les meilleurs conleillers aux affaires d'estat:
Inan
ont esté ensemble les plus sçauans. Et quát au*
phdofophes retirez de toute occupation publi
que ,ils ont estéaufii quelquefois a la vérité
reiíií
mefprifés par la liberté Comique de leurtéps:
erdt
mais au rebours des nostres . Car on enuioit
CSC'!
ceux la,commeestans au dessus de la commucspii
ne façon,comme mefpnfans les actions publiques, côme ayans dressé vncviê particulière &
tc[f
inimitable, réglée a certains discours hautains
litll
& hors d'vfage:ccux cy on les defdeigne côme
Jtm
eílans au dessoubs de la cómune façon , côme ■
d'ou incapablesdes charges publiques,cômetrainás'
pnni vue vie & des meurs basses & viles âpres le vulas f gaire. Quant a ces philolôphcs,dif-ie,côme ils
ítTiei estoient gráds en tcicce,ils estoiét encore plu*
detj grands en tout'autre perfection & exccllance.
lleœ Et tout ainsi qu'on dicl de ce Géométrie de Sienc racuse, lequel ayant esté destourné de fa conremut- platiô pour en mettre quelque choie en practilu Kl que,a la deffence de fa patrie, qu'il mit soudain
H en train des engins espouuâtabies,& des effets
ideíl lûrpaííants toute créance humaine,defdaignantr
quei toutefois luy meime toute cette sienemanufaurbt ~ ire,& peiïlant cn cela auoir corrôpu & gasté
ni la dignité de son art , de la quelle fes ouurages

I

(

W.

G I

TOI

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

n'estoient que l'aprentissage & leíouet. Auílï
eux , si quelque fois on les a mis a la preuue de
J'actian , on les a veu voler d'vn'aísle si haute,
qu'il paroissoit bien leur cœur & leur ame s'estre merueilleusement grossie cV enrichie par
l'intelhgencc des choses. Mais leurs imaginations logées au dessus de la fortune & du mode
leur.faifoit trouuer les sièges de la iustice & les
thrones mesmes des roys,bas & viles.Vn d'enti'eux Thaïes accusant quelque sois le foingdu
raeíhage & de s'enrichir, on luy reprochaque
c 'estoit a la mode du renard, pour n 'y pouuoir
aduenir. II luy pnntenuie par passetemps d'en
monstrer l'expenéce,& ayant pour ce coup riualé son sçauoir au seruice du proflìt & du gain,
dressa vne tratìque, qui dans vn an raporta telles richefíes,qu'a peine en toute leurvie lesplus
expérimentes de ce mestierlacn pouuoiêt faire de pareilles . Par ainsi ie quitte ceste raison,
&croy qu'il vaut mieux dire que cela vienne a
nos maistres d'efcole de leur mauuaife façon
de fe prendre aux sciences:& qu'a la mode dequoy nous sommes instruictz, il n'esspas merueille si ni les efcoliersni les maistres n'en deuienentpas plus habiles, quoy qu'ils s'yfacent
plus sçauans. De vray le ioing & la despence de
nos pères ne vise qu'a nous garnir la teste de
science:du iugement & de la vertu nulles nouuelles. Nous nous enquérons volontiers ,sça !til
du.Grec ou du Latin?eícrit il en vers ou en prose? iwi*

LIVRE

PREMIER.

IO$

sePmais s'il est deuenu meilleurou plus aduife,
c'estoit le principal, & c'est ce qui demeure
derriere.Ilralloit s'équerir qui est mieux íçauant,nó qui est plus fçauant. Nous ne trauaillôs
qu'a rêplir la memoire,& laissons l'entendemét
vuide. Tout ainsi q les oyfeausvôt quelquefois
a laqueste du grein,& le portent au bec fans le
taster , pour en faire bêchée a leur petitz;ainíî
nos pedátes vont pillotátlafciéce dásles liures
& ne la logent qu'au bout de leurs leures,pour
la dégorger feulement,& mettre au vent. Mais
qui pis est leurs efcoliers &leurs petits ne s'en
nourri fsét & aHmentét non plus, ains elle passe
demain en main, pour ceste feule fin d'en faire
parade, d'enentretenirautruy, & d'en faire des
contes , côme vne vaine mônoie inutile a tout
autre vfage & empioite, qu'a conter & ietter.
Nous Içauôs dire, Cicero dit ainsi, voila l'opiniô de PiatôjCe iont les mots mefmes d'Ansto
te:mais nous q disons nous nous meímes?qu'opmom nous? que iugrons nous? Autáten feroit
bic vn perroquet: ceste façon me fait ìustemét
fouuenir de ce riche Romain,qui auoit esté soigneux a fort grande deipence de reçouurer des
hommes iumlansen tout genre de sciences,
qu'il tenoit continuellemét autour de luy,affin
que quád il efcheroit entre fes amis quelque oç
casion de parler d'vne chose ou d'autre, ils íùpplislent fa place, & fussent tous prêts a luy fournir , qui d'vn difcours ,qui d'vn vers d'Homère,

1 =04 ESSAIS DE M. DE MONTA,
chacun selon son gibier i&pensoit ce sçauoíf
estre sien, par ce qu'il estoit en la teste de fa
«cs:& comme font ausiì ceux , desquels la suffi,
face loge en leurs somptueuses librairies. Nous
de mefmes, nous prenons en garde les opiniói
& le scauoir d'autruy , & puis c 'est tout : il ie$
faut faire nostres.Nous semblons proprement
c eiuy, qui ayant beíoing de feu en iroit quérir >
chez son voisin, 6V y en ayant trouue vn beau&
grand s'arresteroit la a fe chauffer fans plus se
iouuenir d'en raporterchez foy.Que nous sert
ìì d'auoir la panse pleine de viande,si elle ne ít i
digerc,si elle ne se trans-forme en nous.'si elle
ne nous augméte & fortifie? Pensons nous que
lucullus , que les lettres rendirent & formarët
íî grád capitaine & si aduifé , fans l'efìay & fan»
l'experiêce,les eut prisez a nostre mode?Qtiád
bien nous pourrions estre sçauans du fçauoir
d'autruy,au moins sages ne pouuons nous estre !
que de nostre propre sagesié.
(U/cr&j trotpiçhujjjçiç
âv]q> cóípoç
Ie haï,dict-il,le sagequin'est pas sage pour fôy
mesmes. Si nostre ame n'en vavn meilleurbráîle, si nous n'en auons le iugement plus sain,
ì'aymeroy ausiì cher quemonescoiier eut pas- |
sé le téps a ioiíer a la paume^au moins Ie corps
en seroit plus allègre. Voyez le reuenireela
âpres quinze ou seze ans employez , il n'est
rien si mal propre a mettre en beíbngne . tout
ce que vous y recognoissez d'auantage , c 'est
que,

lïVRB
P RI MIE R.
ÏOj
É[ue son Latin & son Grec l'ont rendu plus fier

& plus outrecuidé , qu'il n'esioit paítydela
maison. Mon vulgaire Perigordin les appelle
fort plaisamment Lettreserits , comme si vous
disiez !ettre-ferus,ausquels les lettres ont donné vn coup demarteau,comme on dict .De vray
le plus sonnent ils semblent estre reualez mesmes du sens commun. Carie paisant & le cordonnier vous leur voyez aller simplement &
naifuement leur train parlantsde ce qu'ilz fçauent.-ceux cy pour se vouloir esteuer& iandarmer de ce sçauoir, qui nage en la superficie de
leurccruelle, vont s'ambarraffant , &enpétrát
iaiis ceste. II leur efchappe de belles parolleSj
mais qu'vn autre les accommode : ilzcognoifsontbien Galien,mais nullement le malade: ilz
vous ont dcf-ia rempli la teste de !oix,& si n'ót
encore conceu leneuddela cause:i !z sçauentlá
théorique de toutes choses , cherchez qui la
Inerte en practique. I'ay^á#chezmoy vn mien
amy par manière de pasletemps ayant affaire a
vn de ceux cy, contrefaire vniargon de propos
fans lùite, & tiffu de toutes pieces rapportées,
sauf qu'il estoit fouuct entrelardé de mots propres a leur diípute,amuser ainsi tout vn iour ce
íbtadebatre, pensant tousiours refpondreaux
obiections,qu'on luy faifoit,& si estoit homme
de lettres & de réputation. Qui regardera"dc
bien pres a ce genre de gens, qui s'estand bien
&>ing,il trouuera cçromeraoyjque'le plus fou-

JOÓ

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

s
nennis nes entendent,ny autruy,& qu'ils ont
la fouuenance assez pleine , mais le iugement
entièrement creux:sinon que leur nature d'elle l
meímele leur ait autrement façonné. Comme
í'ay veu Adrianus Turnebus, qui n'ayant taict
autre profession que des lettres,en laquelle c'estoita mon opinion le plus grand homme, qui
fut il y a mil' ans,n'auoir toutesfois rien de pedantefque que le port de fa robe,& quelque façon externe, qui pouuoit n'eftre pas ciuiliféea
la courtisane, qui font choies de néant. Car au
dedans c'estoit l'ame la plus polie du inonde.
Ie l'ay fonuent a mon efeiantietté en propos
eílongnez de son gibier & de son vfage , ily
voioit fi cler , d'vne appréhension si prompte,
d'vn iugement si íain,qu'ilfembloit,qu'il n'eat
iamais faici autre mestierque la guerre & affaires d'estat. Ce font natures belles & fortes,
qui íè maintiennent autrauers d'vne mauuaile
institution. Or ce ffgst pas asiez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu'elle nous
change en mieux, & qu'elle nous amende , ou
elle est vaine & inutile. II y a aucuns de nos
Parlemës,quád ils ont a receuoir des officiers,
qui les examinent feulement fur la science: les
autres y adioutent encores l'essay du sens , en
leur présentant le iugement de quelque cause.
Ceux cy me lemblent auoir vn beaucoup meilleur stiie, & encore que ces deux pieces soient
nécessaires , & qu'il taille qu'elles s'y trouuent
toutes |

LIVRE

PREMIER.

I07

toutes deux:si est ce qu'a la vérité celle du seauoir est moins prifable,que celle du iugement.
ceste icy se peut palier de l'autre, & non l'autre
de ceste icy . Car comme dict ce vers Grec,
ÍBÇ èvoívti/bidôyiaiç mfxh vùç Tuap'ij.

»9
<lcj
utl
lifi
i
otl
ra
m
mjt
n'i


A quoy fairela fcience,nTentendemétn'yest?

Pleut a Dieu que pourle bien de nostre justice
ces compagnies la se trouuaísent aussi biê fournies d'entendement & de conscience , comme
c Iles font encore de science. Or il ne faut pas
attache r le fçauoir a l 'ame , il l'y faut incorporer ,il ne l'en faut pas arrouíèr, il l'en faut teindi e, & s'il ne la change & amende son premier
títat imparfaict, certainemét il vaut beaucoup
mieux le laiíler la.c 'est vn dangereux glaiue,6c
qui empesche & offence son maistremefme,
J s'il est en main foible , cV: qui n'en seachel'vfajiá ge. A l'acuenture est cela cause que & nous &
J la Théologie ne requérons pas beaucoup de
1 íciéce aux tames,& que Fráçois Duc de Bretai! gne filz de Iean cinquiefme , cóme on luy parla
I de son mariage auec Isabeau fille d'Escosie , &
qu'óluy adiousta qu'elle auoit esté nourrie simplement & sans aucune instructió de lettres, reipocîit qu'il l'en aymoit mieux, & qu'vne famé
estoit aflez fçauante, quand elle fçauoit mettre
différence entre la chemise & le pourpoint de
son mary. Aussi ce n'est pas íî grande merueille,
cóme on crie,que nos ancestres n'ayêt pas faióì
,
grand

Io8
ESSAIS DE M. DE MONT.
grad esta: des kttreì,& qu'encore auiourd'huy
eUesne se trouuent que par rencontre aux princi paux conseils de nos Roys : & sicestetìn de 1
s'en cnrichir,qui feule nous est auiourd'huy en
bute,par le moìê de la Iurilprudcce,de la Medecine,dupedántiíme j& de la Théologie encore , ne iestenoit en crédit , vous les verriez
fans doubte aussi marmiteuses qu'elles furent
onques . Quel dómage,puis qu'elles ne nous aprenent ny a bien pê ser,ny a bien faire En cestebelle institution que Xenophon preste aus
Perses, nous trouuons qu'iîz aprenoient la vertu a leurs enfans.eomme les autres nations font
les lettres. Et m'a semblé chose digne de tresgrande considération , que en ceste excellente
police de Licurgus & a la venté raonst meule
par fa perfection , si íbugneufe pourtant de lî
nourriture des enfans, comme de iâ principale
charge,&. au gitte mefmes des Muses,il s'y face
si peu de rneéitítì dei'apprentiíîage des lettres,
comme si ceste genereule ieunesie defdaignant
tout autre ioug que de la vertu mefmes , 011 luy
aye deu fourn!r,au lieu de nos maistres de scié*
ce, seulement des maistres de vai!lancc,prude'ce,&iustice.La façó de leur discipline c'eiioit
leur fais e des questions sûr le iugement des homes, & de leurs achons : & s'ils condamnoient
, & loûoient ouce perlbnnage,ou ce faict,il tailloir raisonner leur dire,& par ce moyen ils ai^
guiíbient ensemble leur entendement,&appre-

noient,

UVRE
PREMIER,
ïop
jioient laiust'ce. Astiages enXenophon deInande a Cyrus conte de fa derniere leçó, c'est
Hict-il , qu'en nostre efcole vn grand garfon
payant vn petit faye le donna a vn de ses compas
jgnons de plus petite taille, & luy ostafonfaye,
ïjui estoit plus grád. Nostre précepteur m'ayát
ífaicì; iuge de ce différent, ie iugeay qu'il falloit
Jaiíler les choses en cest estat,& que I'yn& l'autre lémbloit estre mieux accommodé en ce
point. Sur quoy il me rcmonílra que i'auois
rstei tnal fait. Car ie m'estoisarrefìé a considérer la
itbi bien séance , & il falloit premièrement auoir
mi proueu alaiustice,qui vouìoit que nul ne sust
Je;;: forcé en ce qui luy apartenoit. Et dict qu'il cn
dia futfoité tout ainsi que noussommesen nosvilagespour auoir oublié le premier Aoriste de
uît TóV/e». Mon regentme feroitvne belle harégue in génère demortstratiiío,7i\\ìr\ï. qu'il me perm
suadât que son efcole vaut ceste la. Ils ont voulu
:ttt couper chemin : & puis qu'il est ainsi que les
sciences, lors mefmes qu'on les prent de droit
rai fil , ne peuuent que nous appiendre lapruden:ííí ce,la prud'hommie & la reiblutiondls ont voiirru; luj'arriuée mettre leurs enfans au propre des
É eft!ctz:& les instruire non par ouïr dire, mais
íllí par l'essay mefmes de l'aótion : en les formant
& moulantvifuementnonféulement deprece)il
6 ptes &parolles,mais principalement d'exem: ples & d'ceuures:affin que ce ne fut pas vne fciéce- en leur ame , mais si» complexion- IchabituI
NT.

I

IIO

ESSAIS DE

M. DE

MONTAI.

de : que ce ne suc pasvn acquest,mais vnenati
relie possession. A ce propos on demandoiti
Agesilaus ce qu'il seroitd'aduis,que les enfai
aprinsent:Ce qu'ils doiuent faire encore esta!
hommes,refponditil.Ce n'est pas merueille,f
vne telle institution a produit des effects fiai
mirables. Onaloit,dicton,aux autres villes!
Grèce chercher des Rhetoriciens , des peintres^ des musiciensrmais en Lacédémone da
legiflateurs,des magistrats, & empereurs d'armée.A Athènes on aprenoit a bien dire, &kj
a bien faireda a ie defmeler d'vn arguments»
phistique , & a rabattre l'imposture des mou'
captieuíèment entrelassez , icy a se desmelti
des appâts de la volupté ,& a rabatre d'vn courage inuincible les menasses de la fortune&dt
Jamort : ceux la s'embefongnoient âpres les
parolles, ceuxey âpres les choses : la c'estoi:
vne continuelle exercitation de la langue , icj
vne continuelle exercitation de l'ame.Parquoi
il n'est pas estráge,si Antipaterleurdemádais
cinquante enfans pour ostages, ils respondirá
tout au rebours de ce que nous ferions , qu'il!
aymeroient mieux donner deux fois autan!
d'hommes faicts,tant ils estimoient la perte dt
l'education de leur païs. Quand Agesilaus conuie Xenophon d'enuoier nourrir fes enfanî!
Sparte , ce n'est pas pour y apprendre la Rhétorique , ou Dialectique, mais pour apprendre ( cedict-il ) la plus belle science fi

• II
1IVRÏ
PREMIER.
III
[svnti soit , asçauoir la science d'obeïr & décom-

mal mander.
lest
CHAP. XXVI.
cotti
end *De f institution des enfans,a madameDiane de
ffe*!
Foíx Contejse de Ourson.

I

Sfll

I

■ des ] E ne vis iamais pere, pour bosié ou boiteux
[mou que fut son fils, qui laissast de l'auoúer , non

pourtant s 'il n 'est du tout enyuré de cet'affeóìiô
l'.t: qu'il ne s'aperçoiue de ía défaillance , mais tát
ya qu'il est sien. Auísi moy, ie voy mieux que
des tout autre, que ce ne font icy que reiùeries d'hódes::. me qui n 'a gousté des sciences que la crouste
i'm première en son enlance, & n'en a retenu qu'vn
w. gênerai & informe visage , vn peu de chasque
apn chose & rien du touta'la Fráçoile.Car en somî Ct: me iesçay qu'il y a vne Medecine,vne Iurisprutfít, dence, quatre parties en la Mathematicque , &
Pan en gros ce a quoy elles vifenumais de y enfoncer plus auant, de m'estre rôgé les ongles a l'estudede Platon,ou d'Aristote, ou opiniâtré apres quelque science solide, iene l'ay iamais
Faict : ce n'est pas mon occupation. L'histoire c'est mon gibier en matière de liures,
ou la poésie, que i'ayme d'vne particulière inclination. Car , comme difoit Cleantes , tout
ainsi que ía voix contrainte dans l'étroit canal d'vne trompette fort plus aiguë & plus
fortetainsi me semble il que la sentence pressée,
aux

f îî

ESSAIS T) E

M.

D T.

MONT.

aux pieds nombreus de la poésie s'eílancebîerj
plus brusquement, & me sicrt d'vne plu* vi
ue secousse. Quant aux facultez naturelles qui
íònten moy, dequoy c'est icy i'eítay, ieles sens
fléchir fous la charge:mes conceptions &moa
jugement ne marche qu'a tâtons, chancelant,
bronchant & chopant : & quand ie fuis ailé le
plus auantque ie puis ,si ne me fuis ie aucunement fatisfaict. Icvoy encore du païsaudela:
mais d'vneveuë trouble , & en nuaee,que iene
puis defmeler,&puis me mestantde parler indifféremment de tout ce qui se présente a ma
fantafie , &n'y emploiant que mespropresà
naturelz moiens,s'il m*aduiét,comme ilfaich
tous coups , de rencontrer de fortune dans les
bons autheurs ces mefmes lieux,que i'ay entrepris de traiter, comme ie vie de faire chez Plutarquetout presentemét fan discours de laforcedel'imagination.Ame reconnoistre au pris
de ces gens la si foible & si chetif, si poifant &
siendormy,ie me fay pitié ou defdain a moy
mefmes. Sí me gratifie-ie de cecy,que mes opinions ont cest honneur de rencontrer auxleurs,
& dequoy aussi i'ay au moins cela,qu'vn chacun
n'a pasjde cotmoistrePcxtreme différence d'être eux & moy: & laisse ce neantmoins courir
mes inuentions ainsi faibles & basses camme
ieles ay produites, fans en replastrer& recoudre les defaux que ceste côparaifon m'y a descouuers. Car autrement l'engeiidrcrois ^

UVRE

PREMIER.

Uj

iftres, comme font les escriuains indiscrets de
nostre siécle, qui pairmy leurs ouurages de neát
vont semant des lieux entiers des antiens autheursjpourse faire honneur de ce larrecin. Et
c'est aucontraire,carcest'infinie dissemblance
de lustres réd vn visage si paste,si terni, & si lai d
acequiest duleur, qu'ils y perdent beaucoup
plus qu'ìlz n'y gaignét.Ilm'aduint l'autre íour
de tomber fur vn tel pasiage: ì'auois traîné languissant âpres des parolles Françoifes , si exangues, si descharnc'es, & si vuides de matière &
de sens, que ce n'estoient voirement que pareilles Françoiscs. Au bout d'vn long & ennuieux chemin ievins a rencontrer vnepiece
haute, riche & efleuée uifquesaux nuës:si i'eufse trouué la pente douce & la monte'e vn peu
1 alongée, celaeust esté excusable : c'estoit vn
I précipice si droit & si coupé que des six premieresjparolles ie conneus que ic m'enuolois
en l'autre mode. De la ie deícouuris la fôdriere d'ou ie venoís,si basse & si profonde, que ie
n'eus onques plus le cœur de m'y raualer. Si ie
fardoisl'vnde mes discours de ces riches peintures , il esclaireroit par trop la bestisedes autres. Quoy qu'il en soit, véux-ie dire, & quelles
que soient ces inepties , ie n'aypas délibéré de
les cacher,non plus qu'vn miê pourtraict chauue & grisonnant , ou le peintre auroit mis non
vn visage parfaiét,mais le mié.Car aurlì ce sonc
icy mes humeurs & opinions: ie les dóne,pour

ÏT4

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

ce qui est en ma créance , non pour ce qui est'j
croircúe ne vise icy qu'a découurìr moy mes.
mes,qui seray par aduenture autre demain , j
nouueau aprentissage me change. Ie n ay point
J iluihonté d'estre creu,ny ne le désire, me tentant trop mal instruit pour instruire autruy,
Quelcun donq 'ayant vcu l'article précédant me
dìsoit ches moy l'autre iour , que ie me deuoy
estre vn peuestendu íûr le discours de l'institudon des enfans. Or Madame,si l'auoy quelque
suffisance en ce subieót, ie ne pourroy la mieux
employer que d'ê faire vn présent ace petit home qui vous menaíìe défaire tantost vne belle
sortie de chez vous ( vous estes trop généreuse
Madame pour cómencer autrement que parvn
mafie )Car ayant eu tant de part alacôduitede
vostre mariage, l'ay' quelque droit & interelt a
Ja grandeur & proíperité de tout ce qui enviédra:outre ce que l'ancicnne possession que vous
autz de tout temps íîir ma seruitude, m'obligét
assez a désirer hóneur,bien & aduantage a tcut
ce qui vous touche : mais a la vérité ie n'y ente's
sinon cela, que la plus grâde difficulté& importante de Thumaine science semble estre en cest
endroit,ou il se traite de la nourriture & institution des enfans.La môtre de leurs inclinatiós
est si tendre en ce bas aage & si obscure , &1«
promesses si incertaines& sauces, qu'il est malaisé d 'y establir nul solide iugemét.Si est il ài
ficilc de forcer les propensions natureles : d'ou

LIVRE

PREMIER.

H5

il aduient que par faute d'auoir bien choisi leur
route,pourneantsettauailleon souuêt& employé l'ô beaucoup d'aage a dresler desenfans
aux choles.aufquelles ils ne peuuent prédrê nul
goust.Toutesfois en ceste difficulté, moh opinion est de les acheminer tousiours aUx meilleures choses &plus profitables , & qu'on nc
doit s'appliquer aucunement a ces Iegicres dìuinations& prOgnostiques, que nousprenoní
des mouuemens de leur enfance. Madame c'est
vn grand ornement que la ícience, &vnvtil de
merueilleux feruice,& notamment aux personnes eleuées en tel degré de fortune corne vous
estes. A la vérité elle n'a point son vray vfage en
mains viles & basses. Elle est bienplusfierc de
prêter ses moyens a conduire vne guerre, a cómádervn peUple,a pratiquer l'amitied'vn prince,ou d'vne nation estrangiere, qu'adresser vn
argument diaIectique,ou a plaider vn appel, ou
ordonner vne masse de pillules. Ainsi Madame,
par ce que ie croy que vous n'oblierez pas ceste
partie en Pinstitution des vôtres, vous qui en a-»
uezbienauant fauouré la douceur, & qui estes
d 'vne race lettrée : car nous auons encore en
main les eferits de ces antiens Contes de Foix,
d'ou monsieurle Conte vostre mary &vouseiìez descendus:& François môsieurde Candale
vostre oncle en faict naître tous les iours d'autres , qui estendront la connoissance de ceste
qualité de vostre famille a plusieurs siécles : i§

II 6"

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

'■'}

vous veux dire la dessus vne feule fantasie,que
i'ay contraire au commun vfage. C'est tout ce
que ie puis conférer a vostre léruicc encela.
La charge du gouuerneur,que vous luy dònrez,
du chois duquel dépend tout l'effect de son instnution,ell' a plusieurs autres grandes parties,
mais ie n'y touche point, pour n'y fçauoir rien
apporter qui vaille. Et de cest article,fur lequel
ie me mefle de luy donner adúis, il m'en croira
autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant de
maison qui recherche les lettres & la diícipline,nó pour le gáing (car vne si vile fin & si abìeóte est indigne de la grâce & faueuí dés Muses^ puis elle regarde & depend d'autruy ) ny
tant pour les commoditez externes , que pour
les sienes propres , & pour s'en enrichir & parer au dedans, ayant plustost enuie d'entirervn
habiPhomme , qu'vn homme sçauant , íevoudrois aussi qu'on fut soigneux de luy choisir vn
conducteur, qui eustplustost la teste bié faicte,
que bien pleine,eV qu'on y requit tous les deux,
mais plus les meurs & l'entendement que la
science. Et qu'il se conduisit ensacharge d'vne
nouuelle mamere. On ne cesse de criailler a
nos oreilles , comme qui verseroit dans vnantonnoir, & nostre charge ce n'est que de redire
ce qu'onous a dict.Ie voudrois qu'il corrigeast
vn peu ceste partie, & que de belle arnuée,selon la portée del'amejqû'il aén main,ilcominençast a la mettre fur le trottoër,luy faisant

UVRE

PREMIER.

II7

gousterlcs choses ,les choiíir,& discerner d'elle mesme. Quelquefois luy rnonstrant chemin,
quelquefois luy laissant prcdre le deuant .Ie ne
veux pas qu'il inuéte,& parle seul, ie veux qu'il
escoute Ion disciple parler a son tour, qu'il ne
luy demande pas seulement compte des mots
de fa leçon,mais du sens & de la substance , &
qu'il iuge du profit qu'il aura fait , non parle
tesmoignage de sa mémoire, mais de son ingénient. Que ce qu'il viendra d'apprendre il 1c
Juy face mettre en cent visages , & accommoder a autant dediuersfubietz,pourvoir s'il l 'a
encore bien pris & bié faict sien. C'est tesmoignage de crudité.1 ?; d'indigestion que de regorger la viande comme onl'aaualée. L'estomac
n'a pas faict son opération, s'il n 'a faict cháger
la façon & la forme a ce qu'on luy auoit donné
a cuire. QiTil luy face tout paííer par Pestamine
& ne loge rien en íâ teste parauthorité & acredit. Les principes d 'Aristote ne luy foiêt principes non plus que ceux des Stoïciens ou Epicuriens.-qu'onluypropose cestediuersité deiugemens,il choisira,s"il peut.-sinon il en demeurera en doubte.
Che non men che saper dubbiar m aggrad*.
Car s 'il embrasse les opinions de Xenophon &
de Platon par son propre discours,ce ne seront
plus les leùrSjCe feront les siennes. Il faut qu'il
emboiue leurs humeurs, nó qu'il appréne leurs
préceptes: & qu 'il oblie hardimét s'il veut d'ou



H

3

Îl8

ESSAIS DE

M.

DE

MONT.

il les tient, mais qu'il íè les sçache approprier,
La vérité & la raison sont cómunes avnchacú:
& ne font nô plus a qui les a dites premieremít
qu'a qui les dict âpres. Les abeilles, pillotét de.
ça de la les fleurs , mais elles en font apresle
miel,qui est tout lenr:ce r/est plusthin,nymarìolaine:ainsiles pieces empruntées d'autruyil
les transformera & confondra,pour en faire vn
ouuragetout sien,afçauoir son iugement. Soinstitutiójfon trauail & estude ne vife-qu'a le former. C'est disoit Epicharmus l'entendement
qui voit& qui oyt:c'est l 'entendement qui approfite tout,qui dispose tout,quiagit , qui domine & qui règne : toutes autres choses font aueugleSjsourdes & fans ame. Certes nous le rédons feruile & coúard,pour ne luy laisser ía liberté de rié faire de soy. Qui demáda iamais a
son disciple ce qu'il luy semble de telle ou telle
sentéce de Gicer5?On no 9 lesplacque enlame
moire toutes empennées, cóme des oracles, ou
les lettres & les syllabes sont de la fubftancede
la chose Je voudrois que le Paluël ouPópée ces
beaux danseurs apprinfent des capriolesales
voir seulement faire, fans nous bouger de nos
placesjcóme ceux cy vculét instruire nostre entendementjfans l'esbranler & mettre en beíbngne. Oracest apprentissage tout ce qui fe présenté a nos yeux sert de liure suffisant. La malice d'vn page,la sottiíe d'vn valet, vn propos de
table ce sont autát de nouuelles matières. A«-

sLTVRE

PREMIER.

110

ste causé Ie commerce des hommes y est merueilleufement propre, & la visite des païseitráges,non pour en raporter seulement a la mode
de nostre noblesse Françoife,combicn de pas a
S an ta rotonda, ou la richesse descalessons de la
Signora Liuia,ou comme d'autres,combien le
vilaçe de Néron de quelque vieille ruine de
la,estplus long ou plus large, que celuy de
quelque pareille médaille. Mais pour en raporter principalement les humeurs de ces nations & leurs façons, & pour frotter & limer
nostre ceruelle contre celle d'autruy , ievoudrois qu'on commençast a le promener des fa
têdre enfance:& premièrement pour faire d'vne pierre deux coups , parles nations voisines
qui ont le lágage plus efloigné du nostre,& auquel si vous ne la formez de bon'heure la langue ne se peut façonner. Aussi bien est ce vne
opinion receiïe d'vn chacû,que ce n'est pas raison de nourrir vn enfant au gyronde ses parés.
Cest'amour naturelle les attédrist trop,&relasche,voire les plus sages. Ils ne font capables ny
de châtier ses fautes , ny de le voir norri grossièrement cóm'il raut,& fans délicatesse. Ils ne
le fçauroient souffrir rcuenir suât & pouldreux
de lòn exercice, ny levoirhazardertantost sur
vn cheual farouche, tantost vn floret au poing,
tar.tost vn'harqueboufe : car il n'y a remède.
Qui enveut faire vnhomme de biê, sans doubte il le faut bazarder vn peu en ceste ieunefle,&

120

ESSAIS DE M. DE MONT.

iôuuent choquer les règles de la médecine. Et
puis Tauthorité du gouuerneur,qui doit estre
íòuueraine fur luy, s'imerrompt& s'ernpefche
par la présence des parens.Ioint que ce respect
que la famille luy porte, la connqissance des
moyens & grandeurs de fa maison,ce ne font a
mon opinion pas legieresincómoditezencest
aage. En ceste efcole du commerce des hômes
ì'ay íouuent remarqué ce vice , qu'au lieude
prendre connoissance d'autruy nous ne trauaillons qu'a la donner de nous:& sommes plus en
peine d'emploiter nostre marchandise,que d'en
acquérir de nouuellc.Le silence & la modestie
íbnt qualíteztres-commodesaía conuerfation
des hommes. On dressera cest enfant a estre espargnant & mesnagkr de là suffisance, quand il
raraacquiíè:a ne se formalizer pointdes sottises & fables qui se dirót en fa presence,car c 'est
vne inciuile importunité de choquer tout ce qui
n'est pas de nostre goust. On luy apprédraan'é
trer en discours & contestatiô,que ou ilverravn
chápion digne de fa luite:& la mefmes à n'emploier pas tous les tours qui luy peuuent feruir,
mais ceux la seulement qui luy peuuent le plus
feruir. Quó le réde délicat au çhois & triage de
ses raisons, & aymantla pertinéce & par côsequêtla briefueté.Qujan l'instruise surtout a se
rédre,& a quitter les armes a la verité.tout aussi
tost qu'il raperceura,íbit qu'elle naisse es mains
de son aduersaìre, soit qu'elle naisse en luy mes-

LIVRE

PREMIER.

121

mefmes par quelque rauisement. Car il ne sera
pas mis en chaise pour dire vn rolle prescr ipt»il
n'est engagé a nulle cause,que parce qu 'il l'appreuue,ny n^sera du meííier, ou se vent a purs
deniers contans la liberté de se pouuoirrauiier
& reconoistre.Que fa conscience & sa vertu reluisent iusques a son parler. Qu'on luy face entendre que de confesser la faute qu'il deseouurira en son propre discours, encore qu'elle ne
soit aperceuë que par luy, c'est vn effect de iugement & de sincerité,qui sont les principales
qualitez qu'il cherche. On l'aduisera estant en
compagnie d'auoir les yeux partout. Car ie
trouue que les premiers sièges sontcômunemée
saisis parles hómes moins capables, & que ies
grandeurs de fortune ne se tfouuent guiercs
meflées a la suffisance. I'ay veu cependant qu'ó
s'étretenoit au haut bout d 'vne table de la beau
té d'vne tapiíserie,ou du goust de la malnoisié,
se perdre beaucoup de beaus traitz a l 'autre
bout. Il sondera la portée d'vn chacun, vn bouuier, vn maison, vn passant, il faut tout mettre
en beíongne , & emprunter chacun selon íâ
|>pli marchandise. Car tout sert a mesoage,la sottise
mefmes , & foibieíse d'autruy luy sera instruction. A contrerollcr les grâces & façons d'vn
chacun, il s'engédrera enuie des bônes,& mefpris des mauuaises. Qu'on luy mette en fantasie vne honeste curiosité de s'enquérir de toutes choses. Tout ce qu'il y aura de singulier autour

I2Î

ESSAIS DE M. DE

MONTA.

tour de luy, il le verra.-vn bastimét, vne tontai.
ne,vn homme, le lieu d'vne bataille ancienne,
le passage de C«esar ou de Charlemagnc . 11
s'enquerra des meurs, des moyerrf & des alliai
ces de ce Prince,& de celuy la. Ce font choies
tres-plai santés a apprendre & tref-vtiles afa.
uoir.En celte practique des hommes l'entens
y comprendre & principalement ceux quint
viuêt qu'en la mémoire des liures.II practiquera par le moyen des histoi res ces grandes ame
des meilleurs siécles , c'est vnvain estude qui
veut, & qui ne fe propose autre fin,que le plaisir: mais qui veut auffi c'est vn estude de fruit
inestimable. Quel profit ne fera il encestepari
la a la lecture des vies de nostre Plutarque?
Mais que mó guide se fouuiene ou vise fa charge,& qu'il n'imprime pas tant a son disciple,
ou mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu'il mourut la. Qtul ne
luy apprêne pas tantleshistoires qu'a en iuger.
II y a dans cest autheur beaucoup de discours
estandus tref-dignes d'estre sceuz,cara mon
gré c'est le maistre ouuner de telle besongnt.
Mais il y en a mille & mille qu'il n'a que touché simplement : il guigne seulement au doigi
par ou nous irons, s'il nous plait:& se contéte
quelquefois de ne donner qu'vne attainte dan;
le plusvifd'vn propos. Il les faut arracherdt
la,& mettre en place marchande. Cela mefo
de voir Plutarque trier vne legiere action enli

LIVRE

PREMIER.

I2J

111 vie d'un hóme,ou vn mot,qui semble ne porter
9 pas,cela c'est vn discours. C 'est dommage que

ç.j les gês d'entendement aymét tant la briefueté:

s ' íàns doute leur réputation en vaut mieux , mais

nous en valons moins . Plutarque aime mieux
:ii que nous le vantons de son iugemét que de son
a sçauoir, il aymc mieux nous laisser désir de soy

f que sacieté.Il sçauoit qu'es choses bonnes mefmes on peut trop dire,& que Alexandridas reS1! procha iustement a celuy qui tenoit aux Ephode: res de bons propos, mais trop longs, O estran: f gier,tu dis ce qu'il faut autrement qu'il ne faut,
e» 11 fe tire vne merueillcufe clarté pour le iugeît[ mét humain de ce cómerce des hommes. Nous
'4 sommes tous cótraints & amonceliez en nous
àtl mefmes, & auós la veúe racourcie a la lógueur
ílcil de nostre nez. On demádoit a Socrates d'ou sl
f» estoit,il ne refpódit pas d'Athènes, mais du mó
ìiï de. Luy quiauoit son imaginatió plus plaine &
ii( plus ettádue,embrassoitl'vniuers,cóme fa ville
lifc iettoit ses connoissances, fa société & ses affeai ctiós a tout le gère humaimnonpascómeno",
"o» qui ne regardons qu'a nos piedz.Quandles vitit! gnes gèlent en son vilage mó prestre en arguu | méte rire de Dieu fur la race humaine, & iuge
:0( que la pépie en tienne def-ia les Cannibales. A
te í voir nos guerres ciuiles,qui ne crie q ceste mag-\- chine fe bouleuerfe,& que le iour du iugement
nlf nous tiét au colet, fans s'auifer q plusieurs pires
M! choses se sont veues,& q les dix mille parts du
^ t
monde

iì4

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

monde ne laissent pas de galler le bon temps
cepédant. Aquiil greíle surla teste,toutl'h e .
misphere semble estre en tempeste & ora»c: '
& disoit le Sauoïart que si ce sot de Roy de Frj.
ce eut sccu bien conduire sa fortune , iì estoit '
homme pour deuenir maistre d'hostel de son '
Duc. Son imagination ne conceuoit nulle plus
eiìcuée grádeur, que celle de son maistre. Mais
qui fè présente comme dans vn tableau celle
grand'image de nostre mere nature en son entière mageste': qui lit en son visage vne fi générale & constante varietc,qui se remarque ladedans,& non foy,mais tout vn royaume,comme
vn traict d'vne pointe trefdelicate,celuy la seul
estime les choses félon leur iuste grandeur.Ce
grand monde que les vns multi plient encore
comme espèces foubs vn gére,c'est lemirouer,
ou il nous faut regarder pour nous connoistre
de bon biaiz. Somme ie veux que ce soit le liure
démon escolier.Tant d'humeurs, de seòtes .de
iugemens ,d 'opinions,dcloix & de coustumes
nous apprennent a iuger íaincmët des noítres,
& apprenent nostre mgementa reconnoiílre
son imperfection & sa naturelle foiblesse : qui
n 'est pas vnlegier apprentifiage . Tant de remuements d'estat & changements de fortune,
nous instruisent a ne faire pas granderecepte
de la nostre. Tant de noms,tant de victoires &
conquestes enseueliés foubz l 'oblÌ3nce ,rendet
ridicule l 'eíperáce d 'éterniser nostre nom paf

LIV^RE

PREMIER.

ily

tg la prise de dix Ai go'etz,& d'vn poullailler,qui
«j n'est conneu que de sa cheute. L'orgueil&la

i

05 fìcretéde tant de pompes estrágieres, la mail geste si enflée de tant de cours & de grandeurs
ìe| nous sermit & assure la veûc a scustènirl'esclat
dt i des nostressans siller les yeux. Tant de millias| e i ses d'hommes enterrez auant nous, nous en: | coragent a ne craindre d'aller trouuer si bonne
i a compagnie en l'autre monde: ainsi du reste.
'm Aux exemples se pourronrç proprement aflor™ tir tous les plus profitables discours de la phit losophie, a laquelle se doíuent toucher les a|Œ cìions humaines, comme a leurreigle.On luy
.t dira, que c'est que fçauoir& ignorer, qui doit
|f j estre le but de l'eflude,que c'est que vaillance,
"' tem perance , & iustice : ce qu'il y a dire entre
• Pambinon & l'auarice,laseruitude& la subie1 tìionja licence & la libertés quelles marques
I on cennoit le vray & solide contentemêt: íufI ques ou il faut craindre la mort , la douleur &
la honte: quels ressors nous meuuent,& le moyen de tant de diuers branles en nous:canlme
« semble que les premiers discours ,dequoy on
luy doit abreuuer l'entendement, ce doiuenc
1 estre ceux,qui règlent ses meurs & sonfens,qui
luy apprendrót a fe connoistre,& a sçatfoirbiê
K mourir & bien vmre.
fapere aude,
» Incipe, Viuendi quirecleprorcgathoram>
HjiBicHs expettat dum defluat amnis, at Me
L*UI ^

126 ESSAIS DE M. DE MONTA.
Labitur, & labeturin omne volubilis tunrn:
C'est vne grande simplesse d'apprendre a no;
entans le mouuementdela huitiesime íphete,
auant que les leurs propres.
Ti TïAeíadWcr/ zd/uoí
^íc^'áçpûcrt @ OWTÍOÛ.
Apres qu'on îuyauraapriscequi íèrta Ie faire
plus sage & meilleur,on l'entretiëdra quec'est
que Logique, Musique, Géométrie, Rhetorique:& la science qu'il choisira ayát dcs-iagoull
& iugement formé , il en viendra bien tósta
bout. Sa leçon fe fera tantost par deuis,tanto8
par liure : tantost son gouuernêuf luy fournira
de l'autheurmefme propre a ceste fin de sonin
siitution : tantost il luy en donnera la moelle,
& la substance toute mafchée.Etsi de soymes.
me il n'est assez familier des liures,poury trou
uer tant de beaus discours qui y font, pour l'effect de son destein,on luy pourra ioindre quelque home de lettres.de qui a chafque befoingil
retire les mtinitions qu'il luy faudra,pouraprcs
a fa mode les distribuer & diípéfer a son nourris
son. Et que cesté leçon qui est la philosophie,
ne soit plus aisée , & naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doutePCe sont la préceptes
efpineux & mal plaifans , & des motz vainsJí
defcharnés, ou il n'y a nulle prìfe,rfen qui vous
«lùeillel'eiprit,nen qui vous chatouille.En ceste cy Pame trouue ou mordre, ou se paistre,*

t I V R E PREMIER.
127
011 se gendarmer. Ce fruict est plus grand fans
Ki cóparaiion,& si fera plutost meury. C 'est grád
fy cas que les choses en soient la en nostre siécle,
I que la philosophie ce soit iufques aux gés d'enI tendementvn nom vain & fantastique , de nul
I vfage,&denul pns.Ie croy que cesergotifmes
I en font cause , qui ont saisi toutes ses auenues.
j. On a grand tort de la peindre inaccessible aux
enfans, & d'vn visage refroigné, sourcilleux &
, horrible:qui me l'a masquée de ce faux visage
pasle & hideux . II n'est rien plus gay,plus
a
: gaillard,plus enioué,& a peu que ie ne die folla
S ítre.Elle ne prefche que reste & bon têps. Vne
I mine triste & transie monstre,que ce n'est pas
1
"i la son giste.Demetrius le Grámairien renconII
trant dás le temple de Delphes vne troupe de
'* philosophes assis ensemble,il leur dit,Ouie me
P trompe , ou a vous voir la cótenance si paisible
J" & si gaye vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'vn d'eux Heracleonle Mega'ï rien refpondit:c 'est a faire a ceux qui cherchée
'i» si Je futur du verbe Cd ^cù a double A: ou qui
l
l cherchent la deriuation des cóparatifs %éipot
4,

W;

1 & êí ^T /0f,& des superlatifs yjUpiçQv & ëêAr/.(
, qu'il faut rider le front s'entretenant de
,( leur science: mais quant aux discours de la phi.1 lolophie ils ont accoustumé d'efgayer & ref% iouïreeux quiles ttaictent, non lesresroigner
& contrister . L'ame qui loge la philosophie,
doit par sa santé rendre sain encores le corps.
Ella

1

1Z%

ESSAIS

DE

M. D E MONT.

Elle doit faire ìuyre iusqucs au dehors soncoj.
téntement, son repos,& son aisetdoit formeti
son mole le port exterieur,& le garnir parcó.
sequent d'vne graticuse iìerté.d'vn maintien:,
ctif , & allègre , & d'vne contenance rassisefS;
debônaire. C'est Baroco&Baralipton, quirc4ct leurs íûppostz ainsi marmiteus & enfumés.
Ce n'est pas elle, ils nelaconuoislentquepai
ouïr dire? Corament ? elle faict estât de fêtainer les tëpestes dela fortune , &d'aptcndtek
sain & les fiebures a rire , & non par quelque
Epicycles imaginaires,mais par raisons grossit
res, maniables & palpables. Puis que c'est elle
qui nous instrutct a viure, & que Pensante yi
la leçon,côme les autres eages,pourquoy nela
luy communique l'onPOn nous aprent a viure,
quand la vie est passée. Centescoiiers ontpiii
laverolle auantque d'estrearnués a leur leçon
d'Aristote delatemperáce.Ce sont abus,ostei
toutes ces subtíhtez espineuses de la Dialectique, dequoy nostre vie ne se peut amender,
prenes les simples discours de la philosophie,
sçaches leschoisir & traître r a point , ils fou
plus aiíèz a conceuoir qu'vn conte deBoccace.
Vn enfant en est capable au partir dela nourris
risse beaucoup mieusque d'aprendre a lireoi
eícrire. La philosophie a des discours pour k
naissance des homes , côme pour la décrépi*
de. te íûis del'aduis de Plutarque, qu'Arift"1'
«'amusa pas tant son grand disciple a i'artific:
de coffi-

LIVRE

PREMIER.

de composer syllogismes , ou aux Principes de
Geometrie,ccmme ai'instruire des bons préceptes touchât la vaillance 3 proúesse,la magnanimité & tempérance, &l'aíTeurance de ne riê
cratndre:&auec ceste munitiô, il I'enuoya encores enfant íùbiuguerl'Empire du mode auec
:, feulement 30000. hommes de pied^ooo.che[ uaux,& quarante deux mille eicuz . Les autres
I arts 8c sciences,dictil, Alexandre les honoroit
bien,& lo 'úoit leur excellence & gétilesse,mais
[ pour plaisir qu'il y prit il n'estoit pas facile a se
I laisser surprendre a l'affection de les vouloir
f exercer.Pourtoutcecy ie neveux pasqu'ô emprisonne cest enfant dásvn colliege,ieneveux
ias qu'on Pabandóne a la colère & humeur meancholique d vn furieux maistre d'escole:ie ne
veux pas corrôpre son esprit a le tenir ala gehene & au trauail, a la mode des autres,quatorze
ou quinze heures par iour,cóme vn portefaiz,
>j ni ne veux gaster ses meurs généreuses par Tìnciuilité & barbarie d'autruy. La sagesse Françoise a esté anciennemêt en prouerbe pourvne
sagesse qui prenoit de bon'heure & n'auoit guie
res détenue . A la vérité nous voyons encores
qu'il n'est rien si gétil que les petitz enfans en
France, mais ordinairement ils tròpent l'eíperance qu'on en a concède, & hommes faicts on
n'y voit nulle excellence, l'ay ouy tenir a gens
d'entendement que ces collèges , ou on les enuoye,dequoy ils ont foisonnes abrutissét ainsi»

f

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

Au nostre,vn cabinet, vn iardrinja table, &lt
]k,la solitude,la cópagnie , le matin & le vespre,toutes heures luy seront vnes:toutes places
luy seront estude:car la philosophie, qui, cóme
formatrice des iugemens & des meurs a íera fa
principale leçon, a cepriuilege de semeílet
par tout. Isocrates ï'orateur estant prié en vn
festin de parier de son art , chacun trouue qu'il
eut raison de respondre: II n'est pas maintenát
tëpsdeceque ie sçay faire, & ce dequoy il est
maintenant temps, ie ne le fcay pas faire. Cat
de présenter des harangues ou des disputes de
Rhétorique a vne compaignie assemblée pou!
rire & faire bonne chere, ce iéroit vn meflange de trop mauuais accord: & autant en pourroit on quasi dire de toutes les autres sciences:
mais quant a la philosophie,enla partie,ouelle
traicte de l'homme& de ses deuoirs & offices,
ça estéle iugement commú de tous les sages,
que pour la douceur de fa conuersation,elleae
deuoit estre refusée ni aux festins ni aux ieux:&
Platon l'ayant conuiée a son conuiue,nous voyons comme elle entretient l'affistence d'vne
façon molle &- accommodée au temps &a»
Jieu,quoy que ce soit de ses plus hauts discours
& plus salutaires.
Aequepaupcribus prodeft, locupletibus çqMMt negleíía eque pueruJèmbúfqKe nocebit,
Ainsi sás double il chômera moins,que les aittres. Mais comme les pas que nous empl°y ons

a nous

LIVRE

PREMIER.

IJI

á nous promener dans vne galerie, quoy qu'il y
en ait trois fois autant, ne nous lassent pas coin
me ceux que nous mettons a quelque chemin
deffeigné: aussi nostre leçon se passant comme;
par rencontre , sans obligation de temps & de
lieu,& se méfiant a toutes nos actions se coulera sans se faire sentir . Les ieuz mefmes & les
exercices serotvne partie de l'estude, la coursé,
la luite,la danse,la chasse,le maniemét des cheuaux& des armes. Ie veux que labié-scance exterieUre,& l'entre-gens se façonnent quant &
quantl'ame. Ce n 'est pasvhe ame,ce n'est pas
vn corps qu'on dresse , c'est vn homme, il n'en
faut pas faire a deux. Et come dict Platon,il ne
faut pas les excercer l'vn fans l'autre , mais les
conduire égalemétjComme vne couple de cheuaux attelez, a mesme timon . Au demeurant
toute ceste institution se doit conduire par vne
seuere douceur , non comme aux collèges , ou
aulieudeconuierlesenfansaux lettres Scieur
endonnergoust,onne leur présente a la vérité
qu'horreur & cruauté . Ostés moyla violence
&la force,il n'est rien a mon aduis qui abastardisse & estourdisse si fort vnccature bien née.
Si vous auez enuie qu'il craigne la honte & le
chastimentne l'y endurciriez pas. Endurcissés
le a la sueur & au froid,au vêt & au soleil & aux
hazards qu'illuy fautmespníer.Ostez luy toute mollesse & délicatesse au veítir & coucher*
au manger & au boire. Accoustumés le a touc*

JfZ

ESSAIS DE M. DE

MONT AI

Que ce ne soit pas vn beau garlbn & dameret,
mais vn g'aríbn vert & vigoureux. Toute estn.
geté & particularité en nos meurs &conditiòY
est euitable,comme ennemie de communia,
tion & de société. l'en ay veu fuir la scnteurdes j
pómes plus que les harquebufades, d'autres s'ef
frayer pour vne souris, d'autres rendre la gorge a voir dela crème. Il y peut auoiral'adue'ture a cela quelque proprieré occulte : maison
J'esteindroit a mon aduis, qui s'y prendroitde
bon'heure.L'institution a gaigne cela sûr moy,
îleít vray q ce n'a point esté lans quelque foin»,
que sauf la bière mon goust est accommodai)!:
a toutes choses, de quoy on se paist . Le corps
estcore soupple on le doit a ceste cauíé plier a
toutes façons & coustumes . Et pourueu qu'on
puisse tenir l'appetit & la volonté seubz boucle, qu'on rende hardiment vn ieune homme
commode a toutes nations & compagnies.voireau defreglement &auxexces,si befoingtst,
Qujil puisse faire toutes choses & n'ayme a faire que les bonnes. Les philosophes mefmesnt
trouuent pas louable en Calisthenes d'auoir
perdu la bonne grâce du grand Alexandre son
maistre,pour n'auoir voulu boire d'autácaluy,
II rira, il follastrera,il se desbaucheraaiiec so»
Prince. Ie veux qu'en la desbauche mesincil
fùrpasle envigueur& en fermeté fescompaignons,& qu'il ne laisse a faire le mal, ny a faute
de force ni de science,mais a faute de volonté.
Ie peu-

LIVRE PREMIER.

TJJ

Ie pensois faire hóneuravnfeigneurauiTi eflongné de ces débordemés , qu 'il en soit en Fráce,
dem'enquenr a luy en bonne Compagnie cóbien de fois en fa vie il s'estoit enyuré pour la
nécessité des affaires du Roy en Allemaigne:il
le print de certe mesme façon, 8c me refpondit
que c'eítoit trois fois, lesquelles il recita . l 'en
fçay qui a faute de ceste faculté fe font mis en
grand peine ayantz a praótiquer celte nation,
î'ay louuent remarqué auec grand'admiration
celte merueilleufe nature d'Alcibiades, de le
transformer si ayfémét a façons si diuerfes,fans
I intereft de fa santé , surpassant tantoft la fomptuosité & pompe Persienne, tantoft l'aufterité & frugalité Lacedemoniene, autant reformé en Sparte, comme voluptueux en Ionie.
Omnìs A riíiippum decuìt color,&ftœtus 3 & res.
Tel voudroif-ie former mon disciple,
I. Quem duplicipanno patientia velat
I <iJM irabor,vitç via fi conuerfa decebit,
I Terfonamque feret non inconcinnus vtramcjuc.
I Vcicy mes leçons , ou le faire va auec le dire.
I Car a quoy sert il qu'o prefche l'efpnt,si les efI fecìz ne vont quant & quantPOn verra a feseni treprinfeSjS 'il yade laprudëce:s"il yadelabó
t té en ses actions.de l'indifference en son goust,
soit chair,poiffon,vin,ou eau.il ne faut pas feu1 lement qu'il die fa leçó,mais qu'il laface.Zeu.
B xidamus refpondit a vn>qui luy demanda pourI quoy les Laccdemoniës ne redigeoyent par es-

I 3



ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

crit les ordonnáces dela prouesse, & ne les dônoient a lire a leurs ieunes gés, que c'eítoit par
ce qu'ils les vouloient accoustumer aus faicts,
nò pas aux efcriptures.Côparésau bout de 15,
ou 16, ans, a cestuy cy vn de ces Latineurs de
college,qui aura mis autant de temps a n'aprcdre simplement qu'a parler. Le monde n'est
que babil,& ne vis iamais hóme,qui ne die plus
toit plus que moins qu'il ne doit.Toutesfoisla
moitié de nostreaage s'en va la. Onnoustiét
«quatre ou cinq ans a entédre les mots&ies coudre en clauses, encores autant, a en proportiónervn grand corps estádu en quatre ou cinq par
ties , & autres cinq pour le moins a les ícauoir
Lrcluement méfier & entrelasser de quelque
íubtile façon. Laissons cela a ceux, qui en font
profession expresse. Allant vn iouraOrleás ie
irouuay dans céte plaine au deça c'cClery deux
legens qui venoient a Bourdeaux,enuir5 acinquante pas l'vn de l'autre : plus loing derrière
«ux,ie defcouuris vne trouppe &vnmaistreen
£este,quiestoit feu monsieur Ie Conte delaRochefoucaut.Vn de mes gés s'enquit au premier
de ces regens , qui estoit ce gentilhomme qui
venoit âpres luyduy quin'auoit pas veu ce trein,
qui le suiuoit, & qufpensoit qu'on luy parlait
de soncopagnon,respôdit plaisamment, il n'est
pas gentilhomme, c'est vn grammairien, &' e
fuis logicien. Or nous qui cherchonsjcy au rebours de former non vn grammairien oulogi-

IÎVRE

PREMIER.

£ié,mais vn gcntil 'hôme, laissons les abuser de
I leur loisir.Nousauôs affaire ailleurs. Mais que
E nostre disciple soit bié garny de choses,les paI; rolles ne suiurót qiie trop.il les trainera.fi eL^s
I ne veulent fiiiure . l'en oy qui s'excusent de ne
1 se pouuoir exp%imer,& font cótenance d'auoir
1 la teste pleine de plusieurs belles choses, mais
fí a faute d'éloquence ne les pouuoir mettre en
E euidence:c'est vne baye. Sçauez vous a mô adt uis que c'est que cela ? Ce font des ombrages
jà qui leurvienentde quelques cóceptions informes, qu'ils ne peuuent defmcler & efclarcir au
dedans, ni par confequant produire au dehors,
j II ne s'entendent pas encores eux mefmes : &
j voyez les vn peu bégayer fur le point de l'enI fanter, vous iuges que leur trauail n'est nullement a l'acouchement, maisqu'ilz ne font que
1; lécher encores ceste matière imparfaicte . De
ma part ie tiens que qui a en l'ciprit vneviue i%
magination & claire, il la produira, soit enBergamasque,soit par mines,s'il est muet.
Verbaquep rptijkm rem non inuita fequentur.
Et cómedisoitcett autre aussi poëtiquemêten
fa prose, Cum res animum occupauere,verba ambiant. Une. sçaitpas ablatif,coniùnctif,fubstantif,ni la grammaireme faict pas son laquais,ou
vne harangiere du petit pont, & sivous entre -i
tiédront tout vostre foui, si vous en auez enuie,
& se desferreront auiíï peu a l 'aduenture aux
règles de leur langage,que le^meilleur maistre.

I

ESSAIS D E

M.

DE MONT A.

es arts de France .11 ne íç ait pas la Rhétorique,
ni pour auant-ieu capterla beníuoláce ducádi.
delecteur,ni ne luy chaut delesçauoir.Devray
route ceste belle peincture s'efface aisément
par le lustre d'vne vérité simple & naifue . Ces {
gentilesses nescruentque pou* amuser le;ul. i
gaire incapable de goufterla viáde plus maffi- i
ue &plus ferme, comme Afer monstre bien
clairement ches Tacitus. Les ambafiadeursde
Samos estoictvenusa Cleomenes Royce Spar
te préparez d'vne belle & longue oraiíòn,pout
l'efmouuoir a la guerre contre le tyrar. Polycrates. Apres qu'il les eust bien laissés direil
leur refpondit . Quant a vostre commencemét,
& exorde il ne m'en fouuient plus, ni par conséquent du milieu:& quant a vostre conclusion
ìe n'en veux rien faire. Voila vne belle reípóce,
ce me lëmble,& des harangueurs bien canieus,
Au fort de l'eloquence de Cicero plusieurs en
estoient tirés en admiration , mais Catonn'en
faiíànt que rire,Nous auôs,difoit il,vn plaisant
consul. Aille deuant ouapres vn vif argument,
vn beau traicì: est tousiours de saison. Ie ne fuis
pas de ceux qui pensent la bonne rithroe faire le bó poème : laissez luy allonger vne courte syllabe s'il veut , peur cela non force . íi les
ïnuentions y rìét, si l'efprit & 1e iugemêtyont
bienioué leurrolle,voila vn bó poëte,dirayie,
mais vn mauuais versificateur , qu'on face dict
Horace perdre a son ouurage toutes ces cou-

LIVRE
PREMIER.
l$J
stures & mesures, il ne se démétira point pour
celades pieces mesines en seront belles. C'est
ce que refpondit Menander, comme on le tensat approchant le iour, auquel il auoit promis
vne comedic,dequoy il n'y auoit encore mis la
manuelle est côpofée & preste,il ne reste qu 'a
y adiouster les vers. Ayant les choses & la matière en l'ame disposée & rangée,il mettoit en
peu de compteles mots, les pieds , & les ceíûres,qui font a-la vérité de fort peu au pris du reste. Et qu'il soit ainsi,despuis que Ronsarcl& du
Bellay ont mis en honneur nostre poésie Françoise , ie ne vois si petit apprentis , qui n'enfle
des motz,qui ne renge les cadences a plus pres
comme eux meímes.Pourle vulgaire il ne fut
iamais tant de poëtes:mais comme il leur a esté
biéaisé de representerleurs ríthmes,ilsdemeurent bien aussi court a imiter les riches descriptions de l'vn , & les délicates inuentions de
l'autre. Voire mais que fera i! si on le presse de
ia subtilité sophistique de quelque syliogisine?
Le iambon fait boire , le boire désaltère , parquoy Ie iambon désaltère. Si ces sottes finisses
luydoiuent persuader vne mensonge, cela est
dangereux :mais si elles demeurent fans essect,
& ne l'efrneuuent qu'a rire, ie ne voy pas pourquoy il s'en doiue donner garde. II en est de si
sots,qui se destournent de leur voie vn quart de
lieuë, pour courir âpres vn beau mot. Au rebours c 'est ausparolles aferuir & a fúiure , &
«â

i 5

1 ^8
ESSAIS DE M. DE MONT.
que lc Gascon y arriue , si le François n'y peu
aller. Ie veux que les choses surmontent, J
qu'elles remplissent de façon l'imaginationjl
celuy qui efcoute , qu'il n'aie nulle fouuenat.
ce des mots. Le parler que i aime c'est vnpai.j
ler simple & naif,tel sûr le papier qu'a la bcj
che.Vn parler succulent & nerueux, court 4'
serrc',pIustost difficile que enuieux, esloingnc
d'affectation & d'artifice,desreglé, descousu ft
hardy : chaque lopin y face soncorps:nonpe.
dantesque , non fratresque, non pîeidereique,
maisplustoít foldatefquejCÓme Suétone appelle celuy de Iulius Cassar. Qu/on luy reprocht
hardiment cequ'onreprochoitaSenecque,Qiit
íònlágage estoit de chaux viue,mais que le fable en estoit a dire. Ie n'ayme point de tissure,
ou les liaisons & les coutures paroisserît: tout
ainsi qu'en vn corps il nefâut qu'on y puisse coter les os & les veines.Les Atheniens(dict Platon) ont pour leur part le soing de I'abôdáce&
élégance du parler , les Lacedemoniens deh
briefueté, & ceux de Crète de la fecunditcde
çonceptions,plus que du langage. Ceux cy son:
les miens. Zenôdifoit qu'il auoit deux fortesde
disciples: les vns qu'il nómoít (pi%giï$yvh a '
rieux d'apprendre les choses, qui eítoiét fesmignósdes autres àgycxpí A«ç qui n'auoient foi»
que du lágage.Ce n'est pas a dire que ce ne ioit
vne belle & bonne choíè que le bien dire :mais
non pas si bóne qu'on la faict, & fuis deípitdcquc.»

LIVRE

PREMIER.

I^p

I quoy nostre vie s'embesongnetout'aceia. Ie
lívoudrois premieremembienfçauoirmalágue,
fc& celle de mes voisins , ou l'ayplus ordinaire
I commerce : c'est vn bel & grand agencement
Jf; íàns doubte,que lc Grec & Latin , mais on l'açhepte trop cher. Ie diray ìcy vue façon d'en auoir meilleur marché que de çoustume,quia
esté essayée en moy mefmesis'ë feruira qui vouK dra.Feu mon pere ayant faict toutes les recher-.
■ : ches,qu'home peut faire parmy les gens sçauás
& d'entendement d'vne forme d'institutió exquife,fut aduilé de cest inconuenient,qui estoit
en vfage:& luy difoit on que ceste longueur que
B nous mettions aapprendre les langues estoit la
feule cause, pourquoy nous ne pouuions arriuer
a la perfection de fciance des anciens Grecs &
Romains , d'autant que le langage ne leur couI toit rien. Ie ne les encroy pas , que ce en íoit
Ja feule cauíe. Tantya queî'expedientquemo
pere y trouua,ce fut queiustementau partir de
la nourrice il me donna encharge-a vn Alleman, qui dépuis est mort fameux médecin en
Fráce, du tout ignorant de nostre lágue & tres1 bien versé en la Latine. Cetuy-cy, qu'il auoit
faict venir exprès, & qui estoit bien chèrement
gagé,m aUoit continuellement entre les bras.
II en eust aussi auec luy deux autres moindres
en fçauoir pour m'accompagner & feruir , &C
soulager le premier : ceux cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au
reste

H

I40
ESSAIS DE M. DE MONT,'^'
reste de sa maison , c'eítoit vne reigle inuiola.
ble que ny luy mesme, ny ma mere,ny valetJI
chanrbriere ne parloient en ma compaignie,
qu'autant de mots de Latin , que chacun auoit
apris pour iargonner auec moy.C'est merueil.
le du fruict que chacun y fit: mon pere & nu
mere y apprindrent assez, de Latin pour l'entendre, & en acquirent à suffisance pour s'en
seruir a la nécessité, comme firent aulsi les autres domestiques, qui estoientplus attaches»
mon senti ce. Somme nous nous Latinizámes
tant , qu'il en regorgea iusques a nos villages
tout autour , ou il y a encores , & ont pris pied
par Pvsage, plusieurs appellations latines d'artisans & d'vtils. Quant a moy i'auois plus de fe
ans auant que i'entendisse non plus de François
ou de Perigordin, que d'Arabe fque:& íans art,
íàns liure , fans grammaire ou précepte, lans
fouet, & fans contrainte , i'auois aporis du Latin tout aussi pur que mon maistre*d'eícolele
sçauoit. Car ieneiepouuois auoir méfié ny altéré. Si par essay on me vouloit donner vntheme,a la mode des colleges,on le donne aux autres en François , mais a moy il me le falloit
dôner en mauuais Latin,pour le tourner en bo.
Et Nicolas Grouchi qui a escrit de commis hmanorttm,Qu \\\3.\xmt Guerente, qui a commeté Aristote, George Bucanan , ce grand poète
Eícossois, Marc Antoine Muret , qui nv'ont
estépreccpteurs,m'ótdictsouuent deipuis,que
i'auois

NT,'
UVRE
ÏKIMIE RI
T4I
i« i'auois ce langage en mon enfance si prest & íî
'lit a main qu'ils craignoient eux mefmesam 'apá coinrer.Bucanan que ie vis depuis a la fuite de
uni feu monsieur le Mareschal de Brissac, me dict»
rien, qu'il estoit âpres a efcrire de l'institution des
rci enfans, & qu'il prenoit le patron de la mienne.
>ur| Car il auoit lors en charge ce Conte de Brissac,
IOIHI que nous auons veu depuis si valeureux &íî braiila ue. Quant au Grec, duquel ien'ay quasi du tout
tac point d'intelligence, mon pere desletgnoitme
nui le faire apprendre par art,mais d'vne voie nouvil, uelle,par forme d'ebat & d'exercice. Nous pe)t i S , lotions nos déclinaisons a la manière de ceux,
es { qui par certains ieux de tablier apprennent l'AUS(j, ritmetique&la Géométrie. Car entre autres
; tJK choses il auoit esté conseillé fur tout de me fai■J. re gouster la science & le deuoir par vnevot : lonté non forcée & de mó propre desir,& d 'es. jj| leuer mon ame en toute douceur & liberté, sans
y rigueur & contrainre , ie dis lufques a relie fû- perstition, que par ce que aucuns tiennent que
j cela trouble la ceruele tandre des enfans,de les
esueiller le matin efi esfroy & en sursaut, de les
a arracher du sommeil (aufquel ils sont plongez
I beaucoup plus que nous ne sommes) tout a
... coup & par violence, il me faìsoit esueiller par
le son de quelque instrument. Ccst exemple
suffira pour en iuger le reste, & pour recomT mander aussi &le iugement& l'affection d'vn
. si bon pere: auquel il ne se fautnullemêt pren-

ESSAIS DE

M. DE M Ò N T A.

dre,s'il n'a recueilli nuis fruitz, resoondásaJ
si exquise culture. Deux choses en surent caufc
Je champ stérile & incommode: car quoy J
. í'eusse la santé ferme & entière, & quát& qJ
vn naturel doux &c traitahlc,i"cítois parmycdJ
fipoifant,mol & endormi, qu'ó ne me poiniotì
arracher de Toisiueté, non pas mefme pourrai
mener ioiïer.Ce que ie vo'iQÌs,ie le voiois d'u
jugement bien feur &ouuert,&íouscestecoœplexion endormie nournflbis des imaginai
bien hardies,& des opinions efleuécs au defsu;
de mon aage.L'esprit ie I'auois moussé , & qui
n'aloit qu'autant qu'on le guidoit : l'apprehet»
fiontardiue: l'inuention stupide, &apres toi
vn incroiable defaut de mémoire. De toutcel;
il n'est pas merueille,s'ilnefceut rien tirerait
vaille. Secondemét, comme ceux quepreflen
furieux delîr de guenfon, se laissent aller a toute sorte de conseil, le bon homme ayant extreme peur de faillir en choie, qu'il auoit tant:
cceur,lelaislaen fin emporter a l'opinion conmune,qui suit tousiours ceux , qui vont deuant,
comme les grues , & se réngea a i'vfage&ali
coustume,n'ayant plus autour de luy ceux , et
luyauoient donné ces premières institut»
qu'il auoit aportées d'Itahe:& m'enuoiaenuiR
mes six ans au collège de Guienne tres-floriífant pour lors, & le meilleur de France.Etla'
n est possible de rien adiouster aùioirjgqM
eut & a me choisir des précepteurs cres-fuftlft

1IVRF. PREMIER.
I45
■& a toutes les autres circonstances de ma nourMriture .en laquelle il reserua plusieurs façós par■ticuheres,contre l'vfage des colleges:maistant
myaque.c'estoittousiours collège. Mon Latin
■ s'abastarcìitincontinêt, duquel dépuis par defLacoustumancei'ay perdu tout l'vfage, 6V neme
P» seruit ceste mienne nouuelle institution,que de
■ •me faire eniáberd'arriuéeaux premières claf■'.ses :cara treize ans, que ie sortis du collège, i'a^
B'uoy acheué mó cours(qu'ils appellét)& a la ve■ :rité fans nul fruiót,que ie peufle a présent met,t tre en conte. Le premier goust que i 'eux auxliprc ures,il me vint du plaisir des fables de la MetaOT morphoie d'Ouide. Car enuiron l'aage de sept
ut ou huicr ans ie me defrobois de tout autre piailla sir pour les lire:d'autant que ceste langue estoit
ud la micne maternelle, & que c'estoitle plus aisé
:r j liure, que ie cogneufle, & le plus accommodéa
[g la foiblefle de mon aage,acaufe de la matière:
tí car des Lancelotz du Lac , des Huons de Bouru! deaus & tels fatras de líures,aquoylaieunefle
1 s'amuíèjie n'enconnoiíìois pas feulemétleno,
£ j ny ne fais encore le corps, tant exacte estoitle
soing qu'ô auoit a mon institution. Ie m'en rêI doispluslácbea l'estude de mes autres leçons
a contraintes. La il me vintsinguliereméta proI pos d 'auoir aftaire a vn home d f entendemet de
: J precepteur,quiíçeut dextremêtcóniueracestc
I miéne desbauche,&: autres pareilles. Car par
I lai'ésilay tout d 'vn train Vergile enl 'AEneidc
I
& puis

ait

Ï44 ESSAIS DE M. DE MONTAI, I
& puis Terence , & puis Plaute , & des con»)
dies Italíenes,Iurrétousiours parla douceurs
fubiect.S'il euc esté si fol de me rópre ce train'ì'estime que ie n'eusse raportédu collège quel;
haine des liures,comme fait quasi toute fiostrt
nobleíie .11 s'y porta bien dextrement, car fi.»
lànt semblant de n'en voir rien, il aiguifoitt m
faim, ne me laissant que ala defrobée gonrni.
der ces liures, & me tenant doucement en office pour les autres estudes plus nécessaires. Ca:
les principales parties que mon pere cherchoii
a ceux a qui il donnoit charge de moy, c'estoi:
la douceur & facilité des meurs : aussi n'auoirc
les miennes autre vice que la pesanteur & mollesse. Le dangier n'estoit pas que ie fisse mal,
mais que ie ne fisse rien. Nul ne prognostiquoì:
queie deusse deuenirmauuais,maisinutile.Oa
y preuoyoit de la stupidité, non pas de la malice. Mon ame ne laiiîoit pourtant enmesmt
temps d'auoir a partíby des remuemens fermes , qu'elle digeroit feule & fans aucune»
munication. Et entre autres ie croy alaverífi
qu'elle eust esté du tout incapable de se rené
a la force & a la violence. II n'y a tel que (W
lecheri'appetiî&î'affection, autrement on a
faict que des asnes chargez de liures : onl»'
donne a coups de fouet en garde leur pochets
pleine de science , laquelle pour bien faire.iì
ne faut pas feulement loger chez foy, il W*
eípoufer.
CHAP.

LIVRE

PREMIER.

CHAP.

*45

XXVII.

C estfolie de rapporter le vray & lefaux A
nojlresuffisance.

C

E n'est pas al'aduenture lans raison , que
nous attribuons a simplesse & a ignorance la facilité de croire & de se laisser persuader. Car il me semble auoiraprisautrefoís,que
lacreance c'estoitcomm'vn' impression qui se
faisoit en nostre ame:& a mesure qu'elle íe trou
uoitplus molle & de moindre résistance, il estoit plus ay fé ay empreindre quelque choie.
Voila pourquoy les enfás,le vulgaire, les famés
&les malades estoíët plus ïûbiectz a estre menez par les oreilles : mais aussi de l'autre part,
c'est vne sotte présomption d'aller desdeignant
& condamnât pour saux,ce qui ne nous semble
pas vray-semblable,qui est vn vice ordinaire de
ceux, qui pansent auoir quelque suffisance outre
la commune. l'en faifoy ainsi autrefois , &si
i'oyois parler ou des espritz qui reuiennent, ou
duprognostique des choses sutures,des enchátemens,des íbrceleries , ou faire quelque autre
compte,ou ie ne peusse pas mordre,
Somnia, terrores magicos, miracula,fagas,
N oBurnos lemures,portentáque thejfala,
II me venoìt compassion du pauure peuple abusé de ces folies. Et a présent ie treuue que i'eK

1^6 ESSAIS DE H. DE MONTAI.
stoy pour lc moins autant a plaindre moy mesme, non que l'experience m'aye dépuis rien fait
voir au dessus de mes premières créances , & si
n'a pas tenu a ma curiosité, mais la raiibrrm'a
mstruit,quede condamner ainsi refoluementvne chose pourfaulce, & impossibíe,c 'est se dóner l'aduantage d'auoir dans la teste les bornes
& limités de la volonté de Dieu & de la puissance de nostre mere nature. Et qu'il n'y a point
. de plus notable follie au mûnde,qiie de les ramener a la mesure de nostre capacité & suffisance. Si nous appelions monstres ou miracles
ce,ou nostre raison ne peut aller, combien s'en
présente il continuellement a nostre veuë?
Considérons au trauers de combien de nuages
&commant a tastons onnous meine a laconnoissance de la plufpart des choses qui nouí
font entre mains, certes nous trouùerons que
c'est piustost accoustumance quclascienccqui
nous enostel'estrangeté:&queces choses la,íî
elles nous estoint présentées de nouueau,nous
lestrouuerions autant ou plus incroiables qui
nulles autres.
~S-irr,unc frimum mortalibm adfmi
Eximprouifo,cciffìnt obieíia repente,
N il rnagis his rebm poterat mirabile dici,
j*ut minus ante quod auderentfore crederegettu
Celuy qui n'auoit iamais veu de riuìere,alapremiere qu'il r'encontra il pense que ce fut l'Ocean, & les choses qui font a nostre connoiíìanC|

LIVRE

PREMIER.

I47

ce les plus grandes , nous les iugeons estre les
extrêmes que nature face en ce genre.
Et omnia de génère omni
*Jfy[aximaqui£. vidit quisque } h <zeingentia fingit.
II faut iuger des choses auec plus de reuerence
de ceste infinie puissance de Dieu, & plus de
reconnoissance de nostre ignorance & foiblef(se. Combieny aildechofes peu vray- semblables tefmoigne'es par gens dignes de foy , desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au
moins les faut il laisser en suspens. Car de les
condamner impossibles, c 'est se faire fort par
vne téméraire preíùmption de sçauoir iufques
ou va la possibilité. Quant on trouue dás Froifíard que le conte de Foix fceut en Bearn la defaite duRoyleande Castille a Iuberoth le lédemain qu'elle fut aduenue, & les moyés qu'il
en allegue,on s'ê peut moquer, & de ce mefme
que nos annales disent que le Pape Honorius
le propre iour que le Roy Philippe Auguste
mourut , fit faire fes funérailles publiques , &
les manda faire par toute l'Itaîie. Car Pauthorité de ces tefmoins n'a pas a l'aduenture assez
de rangpournous tenir en bride. Mais quoy?si
Plutarque outre plusieurs exemples, qu'il allègue de l'antiquité , dict sçauoir de certaine
science quedutempsdeDomitian la nouuellede la bataille perdue par Antoniusen Allemaigne a plusieurs iournées de la , fut publiée
a Rome & semée par tout le monde le mefme

1 ^8
ESSAIS DE M. DE MON.T,
iour qu'elle auoit esté perdue : & si Cassar'tient
qu'il est souuent aduenu que la nouuelleade.
uancé I'accident:dirós nous pas que ces simples
gens la se sont laissez piper apresle vulgaire,;
pourn'estre pas clajr-uoians comme nousíEst. j
il rien plus délicat , plus net, & plus vif que l t |
iugement de Pline , quand il luy plaist dele :
mettre enieu, rien plus eíîoingné de vanité, ie
laisse a p«rt l 'exCellence de son sçauoir,duqucl
ie fay moins de conte , en quelle partie de ces
deux laie surpassons nous? Toutefois il n'est fi
petit efcolier,qui ne le conuainque de mensonge T & qui ne luy face sa leçon sur ie progrès des
ouurages de nature. Quand nous lisons dans
Bouchet les miracles des reliques de sainct Hilaire:passe:son crédit n'est pas allez grand pour
nous ester la licence d'y contredire : mais de
condamner d'vn train toutes pareilles histoires j
me semble singulière impudence. Ce grandi
sainct Augustin tesmoigneaúoirveuíûr les reliques sainct Ge ruais & ProtaiíèaMilan, n|
enfant aueugle recouurer laveûe , vne km-,
me a Carthage estre guérie d'vn cancer parle
signe de croix, qu'vne femme nouueliemêtbaprisée luy fit dessus : Hefperius vn sien familier
auoir chassé les efpritz qu'i n festoient sa maison
auec vn peu de terre du sepulchre de nostre Scignewr,& ceste terre dépuis tráíportéearEgliíe,vn paralitique y estât apporté auoir estésoudaîîî guéri : vne féme en vne procession ayant

LIVRE
PREMIER.
I49
-touché a la chasse sainct Esticne d'vn bouquet,
.& de ce bouquet s'estant frottée les yeux auoir
írecouurélaveuë cju'elle auoit pieça perdue , &
: plusieurs autres miracles, ou il dict luy mesmes
auoir assisté. Dequoy accuserons nous & luy &
deux faincts Euefques Aurelius & Maximinus,
qu'il appelle pour ses recors:sèra ce d'ignorance,simpleíie,facilité, ou de malice & impostu|re?Est-il homme en nostre siécle si impudent,
qui pense leur estre comparable,soit en vertu &
pieté,foiten sçauoir,iugemét& fuífìfácePC'est
vne hardiesse dangereuse & de consequëce, outre l'abíùrde témérité qu'elle traîne quát & soy,
de me ss ri se r ce que nous n'entendons pas. Car
âpres que selon vostre beau entendemët vous auez est ab 1 y les limites de la vérité & dela mésonge,& qu'il se treuue que vous auez nécessaire mët a croire des choses ou il y aencores plus
d'etrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estésdef-iaobligé delesabandonner. Orce qui
me semble aportcr autant de désordre en nos
coníciéces en ces troubles,ou nous sommes, de
là religion, c'est ceste dispensation que les catholiques font de leur créance : il leur semble
qu'ils font bien les modérez & les entendus,
quand ils quittent &cedët aux aduersaires aucûs articles de ceux,qui font en débat. Mais outre ce qu'ils ne voient pas quel auantage c'est a
celuy qui vous charge,de cómanceraluy céder
& vous tirer arriére, & combien ceîal'animea

K 3

I^O

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

poursuiure sa victoire.-ces articles la qu'ils chol
fissent pour les plus legiers, font aucunefojj
tres-importans.Ou il faut fe submettre du tout
al'authorité de nostre police ecclésiastique, 0ï
du tout s'en dispenser: ce n'est pas a nous a establir la part que nous luy debuons d'obéissance,
Et dauantage ie le puis dire pour l'auoir essayé,
ayant autrefois vfé de ceste liberté de mó chois
& triage particulier , en mettant a nonchaloit
certains points de l'obferuácede nostre Eglise,
qui semblét auoir vn visage ou plus vain,ou plus
estrange,venant a en communiquer aux homes
sçauans & bien fondez } i'ay trouué que ces choses la ont vn fondement massif & tressolide, &
que ce n'est que betife & ignorance , qui nous
faict les receuoir auecq moindre reueréeeque
le reste. Que ne nous fòuuient il combien nous
sentons de contradiction en nostre iugement
mefmesPCôbiende choses nous feruoienthiet;
d'articles de foy,quinous font au i ou rd'huy vaines mensonges? La gloire & la curiosité ce sont
les deux fléaux de nostre ame. Ceste cy nous
conduit a mettre le nez par tour0 & celle la nous
defant de rien laisser irrésolu & indécis.

CHAP.

XXVIII.

J) s Vamitié.
Onsiderant la conduicte de la befongne
V-/d'vn peintre,que i'ay 3 il m'apris enuie d«

LIVRE
PREMIER.
T51
Hsùiure. Il choisit le plus noble endroit & milieu de chasque paroy , pour y loger vn tableau
élabouré de toute sa suffisance, & levuidetout
au tounil le réplit de crotesques, qui font peintures fantasques, n'ayants grâce qu'en la variété
& estrangeté. Que font-ce icy aussi a la vérité
que crotesques & corps monstrueux , rappiecez de diuers membres , fans certaine figure,
n'ayants ordre, fuite , ny proportion que fortuné?
Définit in piscern mulier formofafupernc. •
le vay bien iusques ace íegond point auec mort
peintre,mais ie demeure court en i'autre,&meil
leure partie. Car ma suffisance ne va pas si auát
que d 'oser entreprêdre vn tableau riche poly Sc
formé félon i'art:ie me fuis aduifé d'en emprûter vn d'Estiéne de la Boitie qui honorera touc
le reste de ceste befongne. C'est vn discours auquel il donna nom De la Sernitude volontaire,
mais ceux qui l'ont ignoré,l'ont bic propremét
dépuis rebaptisé, Le contre vn. II l'escriuitpar
manière d'essay en sâ première ieunesse , n'ayant pas attaint le dixhuitiefme an de son aage,
a l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il
court pieça es mains des gens d'entendement,
non fans bien grande & méritée recommandation . Car il est gentil , & plein tout ce qu'U
est possible. Si y a il bien a dire , que ce ne soit
le mieux qu'U peut faire, & si en l'aageque ie
l'ay conneu plus auáce,il eut pris vn tel deffeing
K 4

I52
ESSAIS DE M. DE MONT.
quelemien , de mettre par escritíês fantasia
nous verrions plusieurs choses rares,&qui nous
approcheroient bien pres de l'honneur de la.
tiquité.Car notamment enceste partie des dós
de nature, ie n'en connois nul qui luy soit corn. I
parable. Mais il n'est demeuré de luy que ce
difcours,encorepar rancontre, &croy qu'il ne
le veitonques puis qu'il luy efchapa , & quelques mémoires fur cest edit de Ianuier fameus
par nos guerres ciuiles,qui trouueront encores
ailleurs leur place. C'est tout ce que i'ay peurecouuferdefes reliques', outrele lluret de ses
ceuures que i'ay faict mettre en lumière :&si
luis obligé particulieremét a ceste piece, d'autant qu'elle aferui de moyen a nostre première
accointance. Car élle me fut monstrée auant
que ie l'eulTe veu, & me donna la première cónoissance de son nom, acheminant ainsi cesteamitié que nous auons nourrie,tant que Dieu a
voulu, entre nous,si entière & si parfaite , que
certainement il ne s'en lit gueres de pareilles,
Entre nos hommes il ne s'en voit nulle trace
envfage. II faut que tant de choses se rencontrêtpourlabastir, que c'est beaucoup si la fortune y arriue vne fois en trois siécles. Il n'est
rien a quoy il semble que nature nous aye plus
acheminé qu'a la société. Or le dernier point
de fa perfection c'est cetuy-cy.Cardes enfans
aux pères c'est plustost respect qu'amitié : 1'*mitié se nourrit de cómunicatió,qui ne peut se
'
trou-,

LIVRE

PREMIER.

I5J

I crouuer entre eux , pour la trop grande diipa■ rité i & offenceroita l'aduenture les deuoirs
lr "1 de nature . Car ni toutes les secrètes penfées des pères ne se peuuent communiquer aux
111(1 enfans, pour n'y engendrer vne messeante pri? uantémy les aduertiíïemens & corrections qui
Ìl est vn des premiers offices d'amitiéme se pourI roiêt exercer des enfans aux pères. II s'est trou
k ué des natiósjOti par vsage lesenfás tuoict leurs
* peres,& d'autres ou les pères tuoient leurs en-,
pa fans , pour euiter l'empefchement qu'ils se
I peuuent quelquefois entreporter,& naturelleI ment l'vn depend de la ruine de l'autre. L'ami1 tié n'en vient iamais la. II s'est trouué iuíques a
■ des philosophes desdaignâs ceste cousture naI turelie, tesmoing celuy qui quád on le pressoit
I - de l'affectìô qu'il deuoit a ses enfans pour estre
m sortis de Iuy,íe mit a cracher, Et cela,dict il,en
)in est aussi bien forty . Et cest autre que Piutarque
I. vouîoit induire a s'accorder auec son frère,
I le n'en fais pas, dict il , plus grand estât pour
; i estre sorti de mefme trou . C'est a la vérité vn
I beau nom, & plein de dilection que le nom de
I frere,& a ceste cause en fismes nous luy & moy
I nostre alliance. Mais cemeflange de biens,ces
partages,& que la richesse de l'vn soit la pauure
pi té de l'autre, cela detrampe merueilleuíement
( & relafche ceste soudure fraternelle.-les frères
| ayátz a conduire le progrez de leur auancemét
J
en mefme sentier & mefme train , il est force
f
K 5

I

II

154 ESSAIS DE M. DE MONTA."
I
qu'ils íè hurtent & choquent soutient. Dam
tage la correspondance & relatiorì qui enuçn,
dre ces vrayes & parfaictes amitiez,pourquoy
setrouueraelle en ceux ciPLepere &le fii S p ej
uent estre de complexion entièrement efiongnée,& les frères auíïì. C'est mon fils,c'est mó
parét,mais c'estvn home farouche,vn meschát,
ou vn sot. Et puis a mesure que ce sont amitiés
que laloy& î'obiigation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de nostre choisíí
liberté volontaire. Et nostre liberté volontaire
n'a point de productiô qui soit plus propremct
sienne que celle de l'affectió & amitié. Ce n'est
pas queie n'ayeeíiayédececostélatout ceqm
en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut
onques & le plus indulgent,iufques a son extrême vieillesse , & estant d'vne famille fameuse
de pere enfils,& exemplaire en ceste partie de ,
la concorde fraternelle. D'y comparer I'aïection enuers les femmes , quoy qu'elle naiffea
la vérité de nostre choix,on ne peut, ni la loger
en ce rolle.Son feu, ie le confesse,
(Neque enim eíl dea nejiia noslri
■Quç dulcem curis mifcet amarìûern)
est plus actif, plus cuisant, & plus afpre . Maii
c'est vn feu téméraire &voulage, ondoyants
diuers, feu de fiebure , fubiect a accez & remises, & qui ne nous tient qu'a vn coing. En l'amitié, c'est vne chaleur generale & vniuerselle,
tempérée au demeurant & égale , vne chaleur
constante

,

LIVRE PREMIER.

I55

[ constante & raiïize , toute douceur & pollissure, qui n'a rien d'aspre & de poignát.Qui plus
ì est enl'amource n'est qu'vn désir forcené âpres
; ce qui nous fuit.
Comme fegue la lèpre il cacciatore
j4lfreddo,alcaldo,allamof2tœgnd 3 allitQ,
HS{epÌH l'elítmapoi, che prefavede
Et fol dietro a cbifugge affret ta il pie de .

Auísi tost qu'il entre aux termes de l'amitié,
c'est a dire en la conuenance des volontez, il
s'eíìianouist & s'aláguist: la iouislance le perd,
comme ayant la fin corporelle & fubiecte alacieté . L'amitié au rebours,est ioulé a mesure
qu'elle est désirée, ne s'esteue, fe nourrit, ni ne
prend accroissance qu'en la iouislance, comme
estant spirituelle, 8c l'ame s'affinant par l'vfage.
Sous ceste parfaicte amitié ces aífeétiôs volages ont autrefois trouué place ches moy: affin
que ie ne parle de iuy,qui n'en côfesse que trop
par ses vers. Ainsi ces deux passions font entrées
chez moy en conoissancel'vne de l'autre, mais
encóparaiíbn iamaisda première maintenát íà
route d'vn vol hautain & superbe , & regardant
deídaigneufemét ceste cy passer ses pointes bié
_ loing au dessouz d'elle. Quát aux mariages,outre ce que c'est vn marché qui n'a que Pentrée
libre, fa durée estât contrainte & forcée,depëdát d'ailleurs que de nostre vouloir,& marché
qui ordinairemét fe faict a autres fins:c5me de
■lageneration, alliances, richesses, il y íùruient
mille

Ij6

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

mille fusées estrangeres a defmeler parmi/uf.
fisantes a rôpre le sil& troubler le cours d'vne viue affectionna ou enl'amitié,il n'y aaffaires ni commerce que d'elle mefme: ioint qu'a
dire le vray la suffisance ordinaire des femmes
n'est pas pour refpondre a ceste conférence &
communication nourrisse de ceste saméte couture , ni leur ame ne semble estre assez ferme
pour foustenir Pestreinte d'vn neud si pressé &
íî durable.Et certes fans cela s'il se pouuoit dref
fer vne telle accointance libre & volontaire,ou
non seulement les aines eussent ceste entière
iouyssance:mais encore ou les corps eufsétpart
al'alliance , il est vray semblable que l'amitié
en seroit plus peine & plus comble . Mais ce
íèxeparnul exemple n'y est encore peuarriuer,
&cest autre licêce Grecque est iustement abhorrée par nos meurs . Au demeurant ce que
nous appelions ordinairement amis & amitifo
ce ne fontqu'accoinélrces & familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par
le moyen de laquelle nos ames s'entretiennét.
En l'amitié, dequoy ie parle, elles fe meflent &
se. confondent l'vn'en l'autre d'vn mélange si
vniuerscl, qu'elles effacent,& ne retrouuct p!us|
la couture qui les a iointes. Sion me preste de
dire pourquoy iel'aymois , ie sens que cela ne
se peut exprimer, il y a ce semble au dela de
tout mon diseours , & de ce que i'en puis dire,
ne fçay qu'elle force diuine & fatale médiatrice de «*

LIVRE

PREMIER.

I57

I ce de ceste vmon.Ce n'est pas vne particulière
I consideratió,ni deux,ni trois,ni quatre,ni mil1 le. C'est ie ne scay quelle quint'essence de tout
Bce m'estange,qui ayant saisi toute ma volóté,l'a^■mena se plonger & se perdre dans la sienne. le
I dis perdre a la vérité , ne luy reseruant rien qui
«luy sut propre, ne qui fut sien.QuandLadius en
| présence des Consuls Romains, lesquels âpres
[la condemnation de Tiberius Gracchus pourt fuiuoient tousceux,qui auoient esté de son in[ telligence, vint a s'enquérir de Caius Elosius
\ (qui estoit le principal de ses amis ) combien
j il eut voulu faire pour Juy, & qu'il eut reipondu, Toutes choses. Commet toutes cholés,fuiuit il, & quoy s'il t'eut commandé de mettre le
feu en nos temples?Il ne me l 'eut iamais commandé , repìica Blosius: mais s'il l'eut faitradiouta Ladius.-I'y eusse obey,refpondit il. S'il eiloit si perfaiciement ami de Gracchus, comme disent les histoires, il n'auoit que faire d'offenser les consul z par ceste dernière & hardie
confession : & ne se deuoit départir de I'asseurance qu'il auoit de la volonté de Gracchus, de
laquelle il se pouuoit respondre, comme de la
sienne: mais toutesfois ceux, qui accusent ceste
re (ponce, comme séditieuse , n'entendent pas
bié ce mystère, & ne présupposent pas comme
il est , qu'il tenoit la volonté de Gracchus en
fa manche & par puissance & par connoissance . Et qu'ainsi fa rt iponce ne sonne non plus

que

_

I <;8

ESSAIS DE M. DE MONTA.

que feroit la mienne a qui s'enquerroit a moy
de ceste façon,Si vostre volontévous commandoit de tuer vostre fille, la tueries vous?& que
iel'accordasse: car cela ne porte nul tesmoigna
ge de consentement a ce faire, par ce que ie ne
luis en nul doute de mavolóté,& tout aussi peu
de celle dvn tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde , de me defloger de la certitude que i'ay des intentions & iugemens du miemnulle de lès actions ne me sçaroit estre présentée quelque visage qu'elle eut,
que ie n'en trouuafle incontinent le vray resott.
NOS ames ont charrié si long temps ensemble:
elles se sont considérées d'vne si ardante affe6í:ion,& de pareille affection descouuertes iufques au fin fond les entrailles I'vne a l'autre:
que non seulemët ie connoilsoy la sienne comme la mienne , mais ie me fuflc certainement
plus volontiers fiéaluyde moy qu'a moymesme. Qu'on ne me mette pas en ce reng ces autres amitiés communes : car i'en ay autant de
connoistance qu'vnautre,& des plus parfaictesí
de leur genre . En ce noble commerce les offices & les bienfaits nourriílìers des autres amitiés ne méritent pas seulement d'estremisen
conte. Ceste confusion si pleine de nos volontez en est cause: car tout ainsi que Pamitìé que
ie me porte ne reçoit nulle augmentation,pour
le secours que ie me dône au besoin, quoy que
dient les Stoiciens,& comme ie ne me íçay nul

UVRE

PREMIER.,

I50

gré du seruice que ie me fay : aussi l'vníon de
tels amis estant véritablement parfaicte , elle
leur faict prendre le sentiment détels deuoirs,
& haïr & chasser d'entre eux ces motz, de diuilìon & dedifference,comme bien-faict, obligation,reconnoilíance, prière, remerciement,
& leurs pareils, tout estant par effect commun
entre eux,volontez, peníemês,iugemens,biés,
|fëmmes, enfans,honneur,& vie. Ils ne se peuíient ni prester ni donner rien. Voila pourquoy
les faiseurs dé loix pour honorer le mariage de
quelque imaginaire refemblance de ceste diui
ne liaifon,defendent les donations entre le ma
ry & la femme, voulant inférer par la, que tout
doit estre a chacun d'eux,& qu'il n'ont rie a diúiser& partir ensemble. Si enl'amitié , dequoy ie parle,l'vn pouuoit donner a l'autre, ce
seroit celuy qui receurott le bien-faict qui obligeroit ion compagnon. Car cherchant l'vri
& l'autre plus que toute autre chose de s'entrebienfaire,celuy qui en preste la matière & l'ocasion, c'est celuy la qui faict l'honeste & le
courtois , donnant ce contentement a son ami
d'effectuer en son endroit ce qu'il desirele plus.
Et pour monstrer comment cela se practique
par effect , t'en recitay vn ancien exemple
qu'i est singulièrement propre . Eudamidas
Corinthien, auoit deux amis , Charixehes Sy' cionien , & Aretheus Corinthien : venant a
mourir estant pauure, k ses deux amis riches,
il fit

l6o ESSAIS DE M. DE MON TA .
il fit ainsi son testament: ie lègue a Aretheus de
nourrir ma mere,& l'entretenir en fa vieillesse;
a Charixenus de marier ma fille & luy donner
le dçiïaire le plus grand-qu'il pourra. Etau cas
que l'vn d'eux vienne a défaillir ie substitue
en sa part celuy , qui suruiura. Ceux qui premiers virent ce testament s'en mocquerent:
mais ses heretiersen ayant esté aduertis,l'acce- ,
pterent auec vn singulier contentemét. Et l'vn
d'entre eux Charixenus estant treípassé cinq
iours âpres, la substitution estât ouuerte en faueur d' Aretheus, il nourrit curieufemenr ceste
mere,& de cinq talens qu'il auoit en ses biens il
en donna les deux & demi en mariage a vne sicne fille vnique, & deux & demi pour le mariage de la fille d'Eudamidas , desquelles il fit les
nopces en mesme iour. Cest exemple éíf bien
plein, si vne condition en est oit a dire, qui est
la multitude d'amis: car ceste parfaicte amitié,
de quoy ie parle, est indiuifible:chacun se dóne si entier a son ami , qu'il ne luy reste rien a
départir ailleurs. Au rebours il est marri qu'il
ne soit double,triple,ouquadruple,&qu'il n'ait
plusieurs ames & plusieurs volontez , pour les
conférer toutes a ce subiecl:. Les amitiez communes on les peut départir, on peut aimeren
cestuy cy la beauté , en cest autre la facilite de
fes meurs, en l'autre la libéralité , enceluy-h
la paternité, en cest autre la fraternité, ainsi du
reste:mais ceste amitié , qui possède l'ame &




w
LIVRÉ

PREMIER.

l6l *

,jala regente en toute souueraineté,íl est impossi•j'.ble qu'elle soit double. Le demeurant de ceste
Biistoire conuient tres -bien a ce que ie diíbis:
j-iicar Eudamidas donne pour grâce & pour faMieura ses amis de les employer a son besoin: il
■es laisse héritiers de ceste siéne libéralité, qui
|*s |, consiste a leur mettre en main les moyens de
Huy bié-faire.Et fans doubtela force de l'amiHié se monstre bien plus richeméten son faict,
■qu'en celuy d'Aretheus. Somme ce sont effeefs
inimaginables, a qui n'en a gousté. Et tout ainSi que ceìuy qui fut rencontré a cheuauchons
Bur?n batô se louant auec ses enfans,pria celuy
Hcjui l'y íùrprint , de n'en rien dire iusques a ce
:|? bu'ilfùtpereiuy meíme, estimant que lapaísio
■qui luy naistroit lors en l 'ame ,le rendroit iuge
■équitable d'vne telle aòtió: ie souhaiterois aufKsi parler a des gens qui eussent essayé ce que ie
Á dis . Mais (cachant combien c'est chose eslonBgnce du commun vsage qu'vne telle amitié, &
■combien elle est rare , ie ne m'attens pas d'en
■trouuernul bon iuge. Car les disoours mesines
■que l'antiquité nous a laissé fiir ce fubiectme
■semblent lâches au pris du goust que l'en ay,
■Et en ce seul point les effectz furpaflent les pre
■ceptes mesines dela philosophie.
H 2yj7 ego contulerim iucunào fmus amico .
■ L'antien Menáderdisoìt celuy-la heureux, qui
■ auoit peu rencontrer seulement l'hombre d'vn
I ami: il auoit certes raison de le dire,mesme s'il
ï .
L

. ÏÓZ

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

en auoit tasté: car a la vérité si ie compare tout !
le reste de ma vie, quoy q par la grâce de Dieu
ie l 'aye passée douce, aisée, & sauf la perte d'vn
tel ami, exempte d 'affliétió poisante,pleinede
contentement & de tranquillité d'esprit,ayant
prins en payemát mes commodités naturelles
& origineles fans en rechercher d'autres : si ie
la compare, dif-ie,toute aux quatre ou cinq années qu'il m'aesté donné de iouïr de la douce
compagnie & société de ce persónage,ce n'efl;
que fumée , ce n'est qu'vne nuit obscure & en- nuyeuse>depuis le iour que ie le perdi,
qttem femper acerbum
Semper honoratum(Jtcdi) voluiftis^habebo,
ie ne fay que traîner languissant, & les plaisirs
mesmesqui s'offrent a moy,au lieu demecôfoler me redoublêt le regret de fa perte. Nous
estions a moitié de tout. Il me semble que ie
luy desrobe sa part,
^ec sas effe vUa me voluptate hicfmi
Decreui,ta»tifper dum Me abeíl meus partieeps.
I'estois def-ia si faict & accoustumé a eítre
deuxiefme par tout , qu'il me semble n'estre
plus qu'a demi:il n'est action ou imagination,
ou ie ne le trouue a dire , comme si eut il bien
faiòì a moy : car de mesine qu'il me furpafloit
d'vne distance infinie en toute autre suffisance
& vertu,aussi faisoit il au deuoir de Pamitié.
QMS desìderio sitpudor autmodus
Tarn cbdïicapitis?

0 mi-

.

ìlVRE

PREMIER.

ït>J

O miser o frater ademte mihil
Omnia tecumvnaperieruntgaudia noííra,
Quç tuus in visa dulcis aUbat arnor.
Tu mea.fu moriens fregíïli commoda frater
Tecum vna tota est no ttraifepulta anima,
Çuius ego interitu tota de mentefugaui
Hdc fttidia,atqtie omncs delicias animi
/illoquarìaudíero nunquam tua verba loquenteì
N unquam ego te vitafratcr amabdior
ns4fpiciam po^lhacìat certe ftmper amabo.
Mais oyons vn peu parler ce garíon de dixhuict
ans .
*
#'
# - * * *
Parce que i'ay trouuéque cest ouurage a este
depuis mis en lumière & a mauuaife fin , par
ceux qui cherchent a troubler & cháger l'estat
deriostre police, fans se soucier s'ils l'amenderonr , qu'ils ont meflé a d'autres escris de leur
farine, ie me luis dédit de le loger icy. Et affin
que la mémoire de l'auteur n'en foitintereílée
en l'endroit de ceux, qui n'ont peu connoiílre
de pres ses opinions & ses actions : ie les aduLfeque ce fubieét fut traicté par luy en son enfance par manière d'exercitation seulement,
comme subiect vulgaire & tracassé en mille
endroicts des liures . Ie ne fay nul doubte
qu'il ne creut ce qu'il efcriuoit : car il estoit affes confcientieux,pour ne mentir pas mesines
en se ioiìant , & sçay d'auantage que s'il eut
eu a choisir , il eut mieux aimé estre n ay a Venise qu'a Sarlac, & auoit raison ;mais il auoit

L

It)4

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

vn'autrc maxime souuerainemét empreinte en
son ame , d'obeïr & de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit
nay .11 ne fut iamais vn meilleur citoyémi plus
afFectionné au repos de fa patriemi plus ennemi des remuemés & nouuelletez de son temps:
kl eut bien plutoft employé fa suffisance a les
esteindreque a leur fournir dequoy les émouuoindauantage il auoit son esprit moulé au patron d'autres siécles que ceux cy.Oreneschange de cest ouurage sérieux i'en ìustitueray vn
autre produit en ceste mesme saisô de son aage
plus gaillard & plus eniouë,cesont 29. Sónets
que le sieur de Poiferréfiôme d'aífaires & d'en
tendement,qui le connoiflbitlong temps auát
moy a retrouué par fortune ches luy par-mi
quelques autres papiers , & me les vient d'enuoyer,dequoy ieluy fuis tres-obligé,& souhai
teroisque d'autres qui détiennent plusieurs lopins de ses escris parcy,parla,en fissent de mes
mes.
CHAP. XXVIII.
Vingt neus-sonnetz, d'Esiienne de la Boette A
Aíadame de Grammont confesse de Guifen.

A/f Adame ie ne vous offre rien du mien,ou
^-»-par ce qu'il est def-ia vostre, ou par ce que
ìen'y trouue rien digne de vous. Mais i'ay voulu que ces vers en quelque lieu qu'ils se vissent,
pour-

<H i6<y
ESSAIS DE M. DE MONT.
m pourtassentvostrenom enteste,pourl'honneut
que ce leur serad 'auoirpour guide celte grande Consolide d'Andoins.Ce présent ma femM blé vous estre propre , d'autant qu'il est peu de
m dames en France, qui iugent mieus & se seruët
bíl plus a propos que vous de la poësie:& puis qu'il
m n 'en est point qui la puissent rendre viue & anim mée , corne vous faites par ces beaus & riches

IK
B

BB accords,dequoy
parmi vn milió d'autres beau9
n*

ti*

("(3-

tés, nature vo a estrenée,Madame,ces vers me
ritent que vous les chérissez : car vous ferez de
mon aduis,qu'il n>en est point sorti de Gafcoigne qui eussent plus d'inuétion & de gentileffe,& quitefmoignent estre sortis d'vne plus riche main. Et n'entrez pas en ialouíìe , dequoy
vous n'auez que le reste de ce que pieça i'en ay
faict imprimer sous le nom de monsieur de
Foix voítre bon parent: car certes ceux-cy ont
ie ne fçay quoy de plus vif & de plus bouillant:
comme il les fit en fa plus verte ieunesse,& efchauffé d'vne belle & noble ardeur que ie vous
diray, Madame , vn'autrefois. Les autres furent faicts despuis, comme ìl estoit a la poursuite de son mariage,enfaueur de sa femme, &
sentent des-iaie ne fçay quelle froideur maritale. Et moy ie suis de ceux qui tiennent que la
poésie ne rid point ailleurs, comme elle faict
en vn subieót folâtre & des-reglé.

i66
SONNET.
I.
T)A R D* O 7^ A MO V R, pardon, o fii.
X gneur ietevoùe
Le r esse dt mes ans, ma voix (fr Pies efcris,
JH es fâglots ,mesfoujpirs,mes latmes &mes crii:
Rien, rien tenir d'aucun,que de toy ien'aâuo'ùe.
Helas comment de moy , ma fortune fe ioiie .
De toy n'a pas long t emps, amour, ie me fuis ris.
l'ay failly ,ie le voy,ie me rends, iefuispris.
f'ay trop gardé mon cœur, or ie le defaduoué.
Siíay peur le garder retardé ta víiìoire s
iVe l'en traitteplus mal , plus grande enesltA
gloire.
Et fi du premier coup tu ne nias abbatu,
l'enfe qu'vn bon vainqueur (fr nai pour eftn
arand.
Son nouueau prisonnier ,quad vn coup ilfe red,
Jlprise efr l'ayme mieux, s'il a bien combatu.
II.
C'eííamour,c'esí amour, c "e il luy feuT,ie le sens:
M ais le plus vif'amour, la poison la plus forte,
Aqui onq pauure cœur ait euuerte la porte.
Çe cruel n'a pas mis vn de fes tratiz, perçans,
Jllais a retraits & carquois, (fr luy tout das mes
sens.
£ncor vn mois n 'a pas, que mafrachife est morte,
■Que ce venin mortel dans mes veines ie porte,
Lt défia t 'ay perdu ejr le cœur (fr le sens.
Et quoy? fìceft amour a mesure croissait,
Qm en fi

l<?7
lui enfigrand tourmét dedans moy se conçoit?
O croift'Zjfe tu peuz. croisr e , & amande en crois-

sant.

\

Tu te nourris de pleurs: des pleurs ie te prometz,
Et pour te refrefchir, des souspirs pouríarnais.
Jldais que le plus grand mal soit au moíngs en

naissant.
III.
C 'eflsaiíì mon cœur, quítons la liberté.
Dequoy meshuy seruiroit la dessence,
Que d'agrandir & la peine & l'ojfence?
Plus ne fuisfort, ain fi que l'ay efle.
La raison fuflvn temps de mon coite',
Or reuolt'ee elle veut que te pensé
Qjfilfaut seruir ,cjr prendre en recompence
Qvfoncq d'vn tel neud nul ne fuît arreíté.
S'ilsefaut rendre.alorsil est saison,
Quand, on n 'a plus deuers foy la raison.
Ievoy qu'amour ,sans que ie le deserue,
Sans aucun droitt,fe vientjaifir de moy}
Etvoy qu'encor il fauta ce grand Roy
Quand û a tort, que la raison luy férue,
II II.
C 'estait alors, quand les chaleurs pajf".es,
Le sale automne aus mues va foulant
Le raifîn gras dejjoub\fe pied coulant,
Que mes douleurs furent encomrnencees.
Le paifan bat ses gerbes amassées,
* Et aux caueaux ses bouillans muis roulant,
Et desfruitiersson autonne croulant,
L 4

p Se vange lors des peines aduancêes.
Seroit ce point vn présage donné
Que mon espoir efl desia moissonné?
7
A on certes, non. eJ^I ais pour certain ie pense,
Vauray isibien a deuiner t'entends,
Si Ion peut rien prognofliquer du temps,
Quelque grand frmcl de ma longue espérance.
V.
Vay veusesyeux perçans,i'4y veu fa face claire:
(2Vj// iamaisfansson da ne regarde les dieux)
Trait,fans cœur me laijje son œil victorieux,
Tout eílourdy du coup de fa forte lumière.
Corne vn surpr is de nuit aux champs quad il es
Eftonné,se palliflfilafleche des cieux (claire
Sifflant luypajfe contre,^ luy ferre les yeux,
II tremble, et veoit,tranfì,Iupiter en colère.
Dy moy zJM
1 adame,au vray , dy moy, fi tesyen»
vert ^

1\[e f>nt pas ceux qu'on dit que Vamour tient
couuertT?
tÇu les auots, ie croy,lafois que ie t'ay veuë,
tA u moins il me fouuient , qu'il me fus lors
Qifamcur, tout a vn coup , quand premier it
te vis,
Desbanda dejfus moy, et son arc,ejrfa veuë.
FI.
Ce difl maint vn de moy, dequoy se plaint il tant,
Ter dan t ses ans meilleurs en chose fìlegiere?
Qují il tant a crier,fi encore il eífere?
Et s'il

16 p
Et s 'il n'eífere rien,pour quoy n 'eft il content?
Quand t'eflois libre et sain ïen difois bien autat:
Mats certes celuy la isa la raison entière,
Ains le cveur gaflé de quelque rigueur fiere,
S'il se plaint de maplainte,et mo malil n'étend
Amou rtout a vn coup de cet douleurs me point.
Et puis Ion m'aduertit que ie ne crie point.
Si vain ie nefuispas que mon mali' agrandisse
A force de parlerxfon m 'en peut exempter,
Ie quitte lesfonnetzje quitte le chanter.
Qui me deffend le deuil , celuy lame guérisse.

VII.
Quant a chanter ton los,parfois ie m'aduenture,
Sans oz,er ton grand nom , dans mes ver s exprimer,
Sondant le moins profond de ces e largemer,
Ie treblede m'y perdre, & aux riues m'assure.
le crains en louant maljque ie te face iniure.
aJ^fais le peuple eftonné d'ouïr tant t' estimerj
Jlrdantde iè cannoiftre, essaie aie nommer,
Et cherchât ton sainíl nom ainsi a l'adueture,
Esbloui nattant pas a veoir chose fi claire,
Et ne te trouue point ce grossier populaire,
Qui n'oyant qu'vn moyen, ne voit pas celuy la:
C'est que s'il peut trier , la comparaison faiéle
Des parfaiíìes du mede,vne la plus parfaitìe,
L'or s, s'il a voix, qu'il crie hardimant lavoyla.
VIII.
Quand viendra ce iour la , que ton nom au vray

passe

170
Far France, dans mes vers} combien & quM .
tesfois
S'en empresse mon cœur, s'en démangent mts
doits}
Soutiens dans mes efcrits de foy mefme il prend
place.
Maugrémoy ie t'efcris,maugre moy iet'efface.
jQuand aflrée viendrait ejr la foy efr le droit,
uilors ioyeux ton nom au monde fe r endroit,
O r es c'est a ce temps, que cacher il te face,
C'est a ce temps maling vne grande vergoigne
Donc Madame tadis tu feras ma Dourdoui' g" e - .
Toutesfois laiffe moy,laijfe moy ton nom mettre,
Jlyez.pitié du temps,fi au iour ie temetz,,
Si le temps te cognoiïi dors ie te leprometz,
Lors ilfera doré,s'il le doit iamais ejlre,
.
IX.
O entre tes beautez,que ta constance est belle.
Ceíl ce cœur ajfeuré,ce courage constant,
C'est parmy tes vertus, ce quel'on prise tant:
■Auffì qu'est il plus beau, qu'vne amitiéfidelleì
Orne charge donc rien de ta sœur infidèle,
De F ejere tafœur:elle vas'efcartant
Toufiours flotant mal feure en son cours inconflant.
Voy tu corne a leur grêles vesfe ioúent d'elle}
Et ne te repens point pour droiEl de ton aifnage
D'auoir def-ia choifela confiance enpartaige.
<tJM efme race porta Vamitiéfouueraine

171
Des bons iumeaux, defquelz l'vn a l'autre départ
Du ciel dr àe l'enfer la moitié de fa part,
Et l'amour diffamé de la trop belle Helcine.
X.
Je voy bien, ma Dourdouigne,encor huble tuvasi
De te monfirer Gasconne en F rance , tuas
honte.
Si du ruiffeau de S orgue,en fait oresgrad cotes
Si a il bien esté quelquefois aujfi bas.
V oys tu le petit Loir comme il haíle lepas?
Comme défia parmy les plus grands il fe cote}
Comme il marche hautain d'vne course plut
prompte
Tout a costédu Minces il ne s'en plaint pas}
V n fui Oliuier d'Ame enté au bord de Loire,
Le faiíl courir plus braue dr luy donne fa
gloire.
Laiffe,laijje moy faire, Et vniourma Doxrdeuigne r
Si ie deuine bien, on te coçnoiHra mieux:
Et Garonne, dr le Rhône, dt ces autres grands
dieux
En auront quelque enuie ,d?p (:ffíblevergoigne.
XI.
Toy qui oysmès fouJpirs ,ne me fois rigoureux
Si mes larmes ap art toutes miennes ie verse,
Si mon amour ne fuit enfa douleur diuerfe
Du Florentin transi lesregretx. languoreux,
Ny de Catulle auffi,lefoulas r e amoureux,

J 7Z

.



Qui le cœur de sa dame en chatouillant luy '
perce,
jSsy lesçauant amour du migregeoisTroperct,
Jls naymentpas pour moy, ten'aymepaspour
eux.
Quipourrasurautruy ses douleurs limiter,
Celuy pourra d'autruy les plaintes imiter:
Chacun sent son tourment, & sait ce qu'il endure
Chacun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit.
Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me diB.
Que celuy aymepeu,qui ayme a lamesure.
XII.
Qupy?qu'est-ce} o vens,o nues, S l'oragel
-À point nommé, quandmoy d'elle aprochant
Les bois, les monts, les baises vois tranchant
Sur moy d'agueíí vous pouffez, vostre rage.
Ores mon cœur s'embrase d'auantage.
Allez.,allez, faire peur au marchant,
Qui dans la mer les thresors va cherchant:
Ce n 'efl ainfì,qu 'on mabbat le courage.
Quand i 'oy les ventz,,leur tempeste,& leurs cri),
De leurs malice, en mon cœur ie me ris.
Jlle pensent ils pour celafaire rendre}
Face le ciel du pire, dr l'air aussi .
Ie veux,ie veux, dr le declaire ainsi
S'il faut mourir, mourir comme Leandre.
XIII.
Vous qui aimer encore nesçauez.,
O r es m'oyant parler démon Leandre,
Ouiamats non,vousy debuez, aprendre,

*73

Si rien de bon dans le cœur vomauez.
II oza bien branlant ses bras lauez.,
tsfrmé d'amour, contre Veau se défendre ,
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frères I e mouton saunez..
V n soir vaincu par les flos rigoureux,
K oyant des-ia,ce vaillant amoureux,
Que l'eau maistreffea sonplaisir le tourne:
Parlant auxfiosjctiriechi cestevoix:
Pardonne\moy maintenant, quei'y veois,
£tgarde\?noy lamort,quand ie retourne.

XIII.
O cœur leger,o courage mal seur, '
Penses -tu plus que souffrir ie tepuijse?
O bonté creuze,o couuerte malice,
Traître beauté,venimeuse douceur.
Tu estois donctousiours seur de tasœurs
Etmoy trop simple ilsailloít que t'en fiffe
L 'ejfay sûr moy}& que tard i'entendisse
Ton parler double & tes chant\de chasseur?
Defpuis le tour que i'ay prtns a f aimer,
I'euffe vaincu les vagues de la mer.
Qu 'est -ce meshuy que ie pourrais attendre?
Comment de toy pourrais i'cshc contents
Qui apprendra ton cœur d'eftre confiant,
Pms que le mien ne le luypeut aprendre?

XV.
Çe n eíí pas moy que l'on abuze ainsi:
Qu'a quelque enfant ses ruz.es on emploie,
Qui n'a nulgoufi, qui n' entend rienj qu'il oye

i74
fe fçay aymer,ie sçay hayr aujf.
Contente toy de m'auoir iufqu'icy
Fermé les y eux, il est temps quei'y voie:
Et que mes -huy, las & honteux te foye i
D'auoirmal mis mon temps £r mon foucy.
Oserais tu m ayant ainsi traiblé
Parler a moy iamais defermeté?
Tu prens plaisir a ma douleur extrêmes
Tume deffends de sentir mon tourment:
Et veux bien que ie meure en t aimant.
Siie ne sens, comment veux tu que i 'aime?

si

XVI.
O l'ay ie dit~l?helas l'ay ie songé?
Oufipour vray l'ay dic~l blasphème telle?
ça faulce langue, il faut que ['honneur d 'elle
De moy,par moy,defus moy,soit vangé.
«J^f on cœur chez, toy, o madame, eft logé:
La donne luy quelque geéne nouuelle:
Fais luy souffrir quelque peine cruelle:
F ais,fais luy tout,f or s luy donner congé.
Orferas tu (ie le fay )trop humaine,
Et ne pourras longuement voir mapeine.
sJWais vn telfaiíl, faut il qu'il se pardonne?
A tout le moings haut ie me desdiray
Demes sonnet z,& me desmentiray,
Pour ces deuxfaux,cinq cens vrais ie t'ëdone

XVII.
Sima raison en moy s'eíl peu remettre,
Si recouurer aftheure te me puis,
Sii'aj dusens,fi plus homme iefuis,

175
fe t'en merciej bien hereuse lettre.
Quim'eufKhelas) quim'euíl fceu recognoifire
Lors qu'enragé vaincu de mes ennuys,
En blasphémant madame ie poursuis?
De loing,honteux,ie te vis lorsparoifire.
O fainll: papier,alors ie me reuins,
Et deuers toy deuotement ie vins.
Ie te donrois vn autelpourcefaitl,
Qu'on viíl les traiois de ceïie main diuine.
Mais de les voir aucun homme n 'es digne,
Ny moy aujsi ,s'elle ne m'en eujlfaiEl.

xvm.

l'efteis preïl d'encourir pour iamais quelque
klasme.
De colère eschausémon courage brufloit,
Jìdasole voix au gré de ma fureur branlait,
Ie deffritois les dieux, & encore ma dame .
Lors qu'elle deloing iecle vn brefuet das ma famé
Ie lesentis soudain comme il me rabilloit,
Qtùmffi tosî deuant luy ma fureur s'en alloit,
Qt^il me rédoit vainqueur a fa place moame.
Entre vous,qui de moy,ces merueílles oyés,
Que me dites vous d'elle?&ie vous prie voyel^,
S'ainsi comme ie fais,adorer ie la dois?
Quels miracles en moy,pensez, vous quelle fafife
Defonœil tout puisant,eu d'vn r ay de faface.
Puis qu'en moy firent tant les traces de
doit%?
XIX.
fe tremblais deuant elle,& attendois, transi,
Pourvenger mon forfaits quelque iufiesentëce,
^-rnoy

ses

«L

}1

6

'

.
.
A moy mesmt consent du poids de mon offenct
Lors qu'elle me dibl ,va,ie te prens a merci.
Que monioz déformais par tout soit efclarcy:
Employé la tesans;&fans plus,mes-huy penfì
D enrichir démon nom par tes vers nosìrt
France,
Couure de vers tafdtiïe,& paie moy ains.
Sus donc ?na plume, ilfaut,pour iouir de ma peint
Courir parfa grádeur,d'vne plus large veine.
J\Lais regarde a son ceil,qu'il ne nous abandonne.
- Sansfes yeux , nos ejpritz fe mourraient languifans.
11 nousdonent le cœur, il^jious donnet le sens.
Pour fepaier de moy, ilfaut qu'elle me donne.
XX.
O vous mauditz fonnetz,vo 9 quiprinfles l'audace
De toucher a madame:ò malings & peruers,
Des muses le reproche,& honte de mes vers:
Si ie vousfeis iamais, il faut que ie mefajfe
Ce tort de confesser vaus tenir de ma race,
Lors pour vous , les ruisseaux ne furent pas
ouuerts
D'Appollo le dore, des muses aux yeux vertz:
JUais vous receut naissants Tifphonè en leur
place
Si l'ay oncq quelque part a la postérité
Ie veux que l'vn & l'aul re en soit déshérite.
Etfi au feu vangeur des or ie ne vous donne,
C'est pour vous diffamer , viuez. chetifz , vi-

' /

Si

1

x 77
Viuez. auxyeuxde tout,de tout honeurpriuez.:
C/tr c'est pour vous punir, qu'ores ie vous par|
donne.
XXI.
ff
^J'ayeTjplusmes amis,naye\plus cefieenuie
Que ie cesse à'aimer,laiffeTjnoy obstiné,
yiure & mourir ainsi,puis qu'il est ordonné:
Mon amour c'est le fil, auquel se tient ma viei
^mAinfime di'tì lafée:ainfi en ÁEagrie
(■ ! Ellefeit M eleagre a Vamour destiné:
Et alluma fasouche a l'heure qu'ilfust né,
£tdièl,toy,& cefeu,tene^jvous compagnie*
Elle le diit ainst:& lafin ordonnée
Suyuit âpres le fil de ceste destinée.
La fouche(tedict Ion) au feu fut consommée .
£t deslovs (grad miraclé)en vn mefme momat
On veid toutavn coup,du misérable amant

La
vie & le tison,s'en aller enfumée}
wt
XXII.
Quand tes yeux conquerans estonné ie regarde,
l'y veoy dedans a clair tout mon espoir efcript:
l'yveoj/ dedans amour, luy mefme qui me rit,
. Et m'y monstre mignard Le bon heur qu'il me
tmrde"
.Mais quand de te parler parfois ie me hasarde,
C'est lors que mon espoir deffeiché fe tant.
Et dl aduouèr iàmais ton œil, qui me nourrit,
D'vi n seul mot àc faneur, cruelle tu n'as garde.
Sitesye uxfontpour moy,orvoy ceque ledit,
Cefi rit ceux la,[ansplus,a qui ie me rendis.

H

M



178
Mon Dieu quelle querelle en toy mefme fe dnm\
Si ta. bouche & tesyeux fe veulent defmentim \
Mieux vaut, mon doux tourment, mieuxv A
les deípartir:
Etquei éprenne au mot de tes yeux la promefe.
XXIII.
Ce font tes yeux tranchans qui mefont le couray, '
le veoy faulter dedans la gaye liberté,
Et mon petit archer, qui mene a son coslé
La belle gaillardise & plaisir le volage.
zJshlais âpres, la rigueur de ton triste langage
çj^le monstre dans ton cœur la fiere honeíleté.
£t condamné ie veoy la dure chafteté,
La grauement assise efr la vertu fauuage,
JÎinfimon temps diuers par ces vagues Jepajfe.
Ores son œil m 'appelle, orfa bouche me chasse.
Helas, en c 'ejl eflrif, combien ay i'enduré.
Et puis qu'on pense auotr d'amour quelque assurance,
■Sans cejfe nuitl & iour a la feruir ie pense:
Ny encor de mon mal,nepuisefirè assuré.
X X 1 1 1 1.
Or dis iebien,mon espérance est morte.
Or est cefaiít de mon aise ejr mon bien,
aJMon mal est clair: maintenant ie -veoy bien,
l 'ay efpoufè la douleur que ie porte.
Tout me court sus, rien ne me réconforte.
Tout m abandonne ejr d'elle ie n'ay riv.n,
Sinon toufioms quelque nouueau jouílien,
. ■Q™ rend ma peine dr ma douleur plusforte.

I7S>
Ce que i'attends, c'est vn tour d 'obtenir
Quelques fouis irs des gens de l'aduenir:
Quelqu'vn dira defus moy par pitié:
Sa dame & luy nafquirent destines
Egalement de mourir obstinés.
L 'un en rioueur,& Vautre en amitié.
XXV.
l'ay tant vefcu,chetif,en ma langueur,
Qu^or ïay veu rompre,rjr fuis encor en vie,
M. on ejperance auant mesyeuxrauye,
Contre lefqueulh de fafiere rigueur.
Quem'a fer uy de tant d' ans la longueur?
- Elle n'estpas de ma peine ajfouuie:
Elle s'en' rit,& n'a point d'autre emáe,
Que de tenir mon mal en fa vigueur.
cDonquesï auray ,mal'heureux en aimant
Toufìours vn cœur, ieustours nouueau tourmëti
le mesens bien que í en fuis hors d'halaine,
P r est a laisser la vie foubz lefaix:
Qifyferoit onstnon ce que iefais?
Piqué du mal,te m'obstine en ma peine.
XXVI.
Puis qu 'ains font mes dures destinées,
l'en faouleray,stie puis,monfoucy.
Sii'ay du mal, elle le veut avjfi.
V accomplir ay mespeines ordonnées.
Nymphes des bois qui aue\estonnées,
De mes douleurs,ie croy quelque mercy,
Qifen pensez, vousìpuis ie durer ainsi,
Si a mes maux trefues ne font données?

MÚ ■

î8o
Or Jtquelqu'vne ttmefcouter s y enclìne,
Oye^pour Dieu ce qu'ores ie deuine.
Le iour eíipres que mesforces ia vaines
iV e pourront plus fournir a mon tourtnenù
C 'est mon espoir, fie meurs en aimant,
tA donc,ie croy ,failliray ie ames peines.
X XV 1 1.
Lors que lofe est de me lasser ma peine,
.Amour d'vn bien mon mal refrefchijfant,
Flate au cœur mort maplaye languissant,
N ourritmon mal,& luy faicï prendre alaint,
L ors ie conçoy quelque espérance vaine:
jMaisaujjì tost ,ce dur tiran,s'il sent
Que mon espoir fe renforce en croissant,
Tour Vest oufer, cent tourmansil mameine,
£ ncor.tousfrcXstors ie me veeis blafmant
'D'auoir esté rebelle amon taurmmt.
Viue le mal,o dieux,qui me deuore,
Viue ason gré mon tourmant rigoureux.
O bien heureux, & bien heurenx encore
Qui fans relafche est toufionrs mal'heureux.
XXVIII.
Si contre amour ie n'ay autre deffence
fe m'enplaindray,mesvers le maudiront,
£t âpres moy les roches rediront
Le tort qu'ilfaiíl a ma dure constance.
Puis que de luy i'endure cefte ojfence,
Au moings tout haut ynesnthmes le diront.
Et nos neueus, alors qu 'Home liront,
■ En l'outrageant ,m'en feront la vengeance.
Ayani

m - 'Ayant perdu tout f aise que i'auois,
''"«
Ce fera peu\que de perdre ma voix.
'*'•'«» S'onfait Vaigreur de mon tristefoucy,
w,
Etfut celuy qui mafaitt ceite playe,
fé^ 11 en aura,pour fidur cœur qu'il aye.
Quelque pitié,mais non p as de mer cy.
XXIX.
a
r
}'fal> f Nuisit la benoist e tournée
ifím
Que la nature au monde te démit,
drti
Quand des threfors qu'elle te referuoíì
S a grande clef, tefuît abandonnée.
Tuprinslagrace a toy feule ordonnée,
Tupillas tant debeaute'^qu 'elle auoiti
I .',
|
Tant qu'elle,fère,a lors qu'elle te veoit
En est par fois,elle mefme efionnée.

Ta main de prendre enfinfe contenta: y
M ais la nature encor te présenta,
1;'ourt 'enrichir, cefle terre ou nous sommes.
Tu n'enprins riemmais en toy tu t'en ris,
n
tim
^ efientant bien en auoir ajfez. pris
four estreky royne du cœur des hommes.
te



t2t

Ì8î

ESSAIS DE

M. DE

CHAP.

MONTAI.

X XX.

DeUmoderation.

C

Omme si nous auions l'attoucheHient infect , nous corrompons par nostre maniement les choscs,qui d'elles mesmes font belles
&bonnes. Nous pouuons saisir la vertiude façon qu'elle en deuiendra vicieuse. Commeil
aduientquádnous l'enibrassons d'vn désir trop
afpre & trop violant. Ceux qui disent qu'il n'y
a iamais d'exces en la vertu, d'autSt que ce n'est
plus vertu, si l'exces y est,ils feiouent de la subtilité desparolles.
Infanifapiens nomcn ferat,œqmis iniqui,
Vltraquam fatis efi, ,virtutep>ifipetatipfam.
C'est vne subtile considération de la philosophie. On peut & trop aimer la vertu, & fe porter immodérément en vne action iuste & vertueuse. A ce biaiz se peut accômoder la parolle
dìuine , Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut:
mais soyez sobrement sages. L'amitié que nous
portons a nos femmes 3 elleest tres-legitíme,la
théologie ne laisse pas de la brider pourtant,&
delarestraindre.TI me semble auoir leu autresfois ches saint Thomas, en vn endroit ou il códemne les mariages des parâtes es degrés deffadus,ceste raison parmylesautres:Qu'iI yadáger que lamitié qu'on porre a vne telle femme

UVRE

PREMIER,"

soit immodérée. Car si l'affeótion maritalle sy
trouue entière & perfaicte,comme elle doit,&
qíi'on la ílircharge encore de celle qu'on doit a
laparantelle : il n'y a point de doubte, que ce
furcroist n'éporte vn tel mary hors les barrières de la raiibnjsoit en l'amitié, soit aux effecì/.
de la jouissance. Les sciéces qui reglëtles meurs
des hommes, comme la religion & laphilosophie,elles se meíìent de tout. II n'est null'aóhó
sipriuée&si secrette,qui se desrobe de leurcognoíssance & ìurisdiction. Ie veux donc de leur
part apprandre encore cecy auxmaris(car il y a
grand dangier qu'ils ne se perdent en ce debordement)c'est que les plaisirs mesmes qu'ilz ont
a l'acointáce de leurs femmes,ils sont merueilleusement reprouuez , si la modération n'y est
obseruée: & qu'il y a dequoy faillir en licéce &
desbordement en ce fubiet la,comme en vn luiectestrágier& illégitime. C'est vne religieuse liaison & deuote que ie mariage,voilapourquoy le plaisir qu S o en tire,cedoit estrevnplai
sir retenu,serieux& méfié a quelque peu de feuerité. Ce doit estre vne voiupté aucunement
cófciêtieufe.Etparceque sapnncipale fin c'est
la génération , il y en a qui mettent en doubte,
si lors que nous sommes fans l'eíperancc de cest
vfáge , comme lors que les femmes sont hors
d'aage,ou enceinte, il estpermis d'en recercher
ceste accointáce. Cela tiés ie pour certain qu'il
est beaucoup plus faincì: de s'en absienir. Les
M 4

1$4 ESSAIS DE M. DE MONTA.
Roys dePerscappelloint leurs fémesalacom.
gaignie de leur» festins : mais quand le vin vei
noie a les efchaufer en bon escient, & qu'il fa i.
loittoutafaitlascher la bride a la desbauche,
ilslesrenuoiointenleurpriué, pour ne les faire participantes des exces de leurs appétits desréglez & immoderez,& faiioient venir enleur
lieu des femmes,ausquel!es ils n'euífent point
ceste obligation & ce respect. AElius Verus
l'Empereurreípódit a fa femme fur ce propos,
comme elle se plaignoit, dequoy il se laiiîoit
alera l'amitié d'autres femmes , qu'il le faifoit
par occasion confeientieufe, d'autant que le
mariage estoitvn nom d 'honneur & dignité,
non de folaitre& laíciue volupté. Il n'est en
somme nulle si iuste volupté, en laquelle l'exces& l'intemperance ne nous soit reprochable.
Mais a parler en bô escient,estcepasvn misérable animal que l'homme? apeine est-il en
son pouuoir par sa condition naturelle,de goûter vn seul plaisir entier &pur, encore se met
jl en peine de le retrencherpardiscours.il n'est
pas assez chetif,si par art & par estude il n'augmente íà miíère: quoy que nos médecins
spirituels & corporels , comme par complot
fait entre eux , ne trouuent nulle voye a la guérison , ny remède aux maladies du corps & de
lame, queparle tonnent, la douleur & la peine. Les veilles , les ieufnes , les haires , les exils
lointains & solitaires, les prisons perpétuelles,

IIVUE PREMIER
1 85
les verges & autres affl ictiós ont esté introduites pour cela : mais en telle condition que ce
soint véritablement afflictions, & qu'il y ait de
l'aigreur poignáte. Car a qui le ieuíhe aiguise roit la santé & Palegresse,a qui le poisson seroit
plusappetissát que la chair,ce ne seroit plus recepte salutaire, non plus qu'en l'autre medicine
les drogues n'ôtpoint d'essecì al'endroit deceluy,qui les prend auec goust & plaisir. L'amertume & la difficulté font circonstances seruants
a leur opération. Le naturel qui accepteroit la
rubarbe comme familiere,en corromproit l'vsage : il faut que ce soit chose qui blesse nostrc
estomac pour le guérir. Et ìcy faut la règle cómune,Que les choses se guérissent parleurs cótraires:car le mal y guérit le mal.
CHAP.

XXXI.

DH Cannibales.

Q

Vád le Roy Pyrrhus passa en Italie, âpres
qu'il eut reconeu l'ordonnance de Tannée
que les Romains luy enuoioiétau deuant, iene
fçay, dit il, quels barbares font ceux-ci (car les
Grecs appelloient toutes les nations barbares)
mais la disposition de ceste armée, queie voy,
n'est aucunemnet barbare. Autant en dirétles
Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur
païs.Voilacôment il fefaut garder de s'atacher
M 5

l%6

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

aux opinion»vulgaires,& faut iuger les choses
par la voye de la raison, non de la voix commune. Fay eu 15 g temps auec moy vn homme qui
auoit demeuré dix ou douze ans en c'est autre
monde, qui a esté defcouuert en nostre siécle
en Tendroitou Vilegainô print terre, qu'il surnomma la France Antartique . Celte descouuerte d'vn païs infini de terre ferme, semble de
grande considération . Ie ne sçay si ie me puis
relpondre que il ne s'en face a Taduenir quelqu'autre , tant de grands personnages ayans
esté trompez en ceste-ci. l'ay peur que nous auons les yeus plus grands que le ventre , comme on dict, & le dit on de ceus,ausquels Pappe
tit & la faim font plus désirer de vìande,qu'ils
n'en peuuét empocher. Ie crains aussi que nous
auons beaucoup plus de curiosité, que nousn'auons de capacité. Nous embrassons tout:mais
ie crains que nous n'étreignons rien que du
vent. Platon introduit Solon racontant auoir
apris des prestres de la ville de Saïs en AEgypte , que iadis & auant Ie déluge , il y auoit vne
grande Isle nómée Athlantide,droict a la bouche dudestroitde Gibaltar, qui tenoitplusde
païs que l 'Afrique & l'Asie toutes deux ensemble : & que les Roys de ceste contrée la,qui ne
possedoint pas seulement ceste iíle, mais s'estoint estcdus dans la terre ferme si auát,qu'ils
tenoint de la largeur d'Afrique, iusques en AEgypte, & de la longueur de l'Europe, iusques
<
en la

LIVRE PREMIER.
1S7
en la Toscane entreprindrét d'eniáber iusques
fur l'Asie,& fubiuguer toutes les natiôs qui bor
dent la mer Mediterrane'e iusques au golfe de
la mer Maiour, & pourcest effecttrauerserenc
les Efpaignes, la Gaule, l'Italie iusques en la
Grèce, ou les Athéniens les foustindrent:mais
que quelque temps âpres & les Athéniens &
eux& leur iíle furent engloutis par le déluge.
II est bien vray-femblable que cest extrême rauage d'eaux ait faicì: des changemens estranges
aux habitations delaterre,comme on tient que
la mer a retranche la Sycile d'auec l'Italie, Chi
pre d'auec . la Surie, l'ifle de Negrepontde la
terre ferme de la Beoce:& ioint ailleurs les ter
resqui estoint diuisées, comblant de limon &
de fable les foffez d'entre-deux.

Sterilifque diupalus aptáque remis
Vicinas vrbes alit , e-rgrane sentit aratrum.
Mais il n'ya pas grande apparéce que ceste Isle
soit ce monde nouueau , que nous venons de
descouurir,car elle touchoit quasi l'Efpaigne:&
ce seroit vn effect incroyable d'inundation, de
l 'en auoir reculée , comme elle est, de plus de
douze cés lieuës,outre ce q les nauigations des
modernes ont des-ia presque descouuert , que
ce n'est point vne isle, ains terre ferme &continete auec l'Inde onétale d'vn costé,& auec les
terres qui font fous les deux pôles d'autre part:
ou si elle en est séparée , que c'est d'vn si petit
destroit

lS8

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

destroit & interualle,qu'elîe ne mérite pas d 'est renommée iíle pour cela. L'autre tesmoigna.
ge de l 'antiquité, auquel on veut raporter celte
deíœuuerte,est dás Aristote,au moins si ce petit liuret des merueilles inouies est a luy . II racótela que certains Carthaginois s'estât iettez
au trauers de la mer Athlátique hors le destroit
de Gibaltar , & nauigué 15g temps,auoint descouuert en fin vne grande iste fertile, toute reuestue de bois , & arroufée de grandes & profondes riuieres forteílojgne'e de toutes terres
fermes.-& qu'eus & autres dépuis atirez par la
bonté & fertilité du terroir s'i en allèrent auec
leurs femmes & enfans,& comencerent a s'y
habituer. Les seigneurs de Carthage voiás que
Jeur pays se dépeuploit peu a peu, firent deffence expresse íur peine de mort que nul n'eut plus
a aller la,& en chasserêt ces nouueaus habitas,
craignants, a ce que l'on dit,que par succession
de temps ils ne vinsent a multiplier tellement
qu'ils les supplantassent eux mefmes & ruinassent leur estât. Ceste narration d'Aristote n'a
non plus d'accord auec nos terres neufues. •
Cest homme que i'auoy, estoit homme'simple
& grossier, qui est vne condition propre a rendre véritable tesinoignase. Car les fines gens
remerquent bien plus curieusement & plus de
choscs,mais ils les gloscnt:& pour faire valoir
leurinterpretatió&la períiiader,ils ne sepeuuent garder d'altérer vn peu l'histoire . Ils ne
vous

UVRE

PREMIER.

ttç

vous representét iamaisles choses pures,ìls les
inclinent & masquent selon le visage qu'ils les
ont goustées: & pout doner crédit a leur Jugement & vous y attirer, prestent volontiers de
JCC costé la a la matière , hdongent & l'amplífient. Ou il faut vn homme tres-fidelle,ou si
simple qu'il n'ait pas dequoy bastir & donnes
de la vray-semblance a des inuentions sauces:
6c qui n'ait rienespousé. Le mien estoit tel: &
outre cela ilm'afaictvoira diuerses fois plusieurs matelotz & marchás,qu'il auoit cogneus
■ence voyage. Ainsi ie mecontétede cesteinformaciojsansm'enquerirdece que lescoímografes en disent. II nous faudroit des topographes qui nous rissent des narratios particulières
des endroitz , ou ils ont esté. Mais pour auoir
cest auantage fur nous , d'auoir veu la Palestine , ils veulent auoir ce priuilege de nous coter
nouuelles de tout le demeurant du monde . îe ,
Voudroy que chacú efcriuitce qu'il sçait, & autant qu'il en íçaitjtion en cela seulemët,maiseJî
tous autres lûbieétz.Car tel peut auoit quelque
particulière science ou expérience de la nature
d'vnenuiere ou d'vne fontaine, qui ne sçaitas
reste , que ce que chacun sçait. II entreprendra
toutes-fois,pour faire courir ce petitlopinjd'elPcrire toute la physique. De ce vice sourdét plusieurs grandes incommoditez . Or ie trouue,
pour reuenir a mon propos , qu'il n'y a rien de
barbare & de lauuage en ceste natió a ce qu'on

nvea

m
ipO

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

m'en a rapporté: sinon que chacun appelle bar
bane ce qui n'est pas de son vsage, comme de
vray il semble, que nous n'auons autre touche
de la veritéjòc dela raison,que l 'exemple & id c' e
des opiniós & vsances du païs ou nous sommes,
La est tousiours la perfaicìe religion, la perfáicte police , perfect & accomply vsage de
toutes choses. 11s sont sauuages de mesmesque
nous appelions sauuages les fruits,que nature
de loy & de son progrez ordinaire a produitz.
La ou a la vérité ce sont ceux que nous auons
altérez par nostreartifice,& détournez de Tordre commun, que nous deurions appellerplutost sauuages. En ceux la sont viues & vigoureuses les vrayes& plus vtiles,& naturelles vertus
.& propnetés,lesquellesnous auós abastardies
enceux-cy , & les auons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu . Ce
n'est pas raison que lart gaigne le point d'honneur iùr nostre gráde & puissante mere nature.
Nous auons tant rechargé la beauté & richeile
de ses ouurages par noz inuentions , que nous
l'auons du toutestoufée. Si est-ce que par tout
ou fa pureté reluyt, elle fait vne merueilleuse'
hôte a nos vaines & íriuoles entreprinses.Tous
nos efforts ne peuuent seulement arriuer a reprefenterleniddu moindre oyselet;,sacoiuexture,fa beauté, & l'vtilité de ion vsage: non pas
la tissure de la chetiue & vile araignée. Ces nations me semblent donq ainsi barbares, pour
auoír

Ï.IVRE

P R E M IER.

ÏQî

auoir receu fort peu de façó de l'eíprit humain,
& estre encore fort voisines de leur naifueté oliginelle. Lesloix naturelles leur commandés,
encores, fort peu abastardies par lesnostres,
mais c'est en telle pureté, qu'il me prend, quelque fois desplaisir,dequoy lacognoiflanccn'en
soit venue plutost , du temps qu'il y auoit des
hommes, qui en eustënt fçeu mieux iugerque
nous. II me désolait que Licurgus & Platon ne
l'ayenteuë. Car il me semble que ce que nous
voyons parexperiéce en cesnations la, surpasse non seulemét toutes les peintures,dequoy la
poésie a embely l'age doré, & toutes ses inuentions a feindre vne heureuse côdition d'homes:
mais encore la conception & le désir mesine
de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer vne
naifueté si pure & si simple, comme nous la voyons par expérience .• ni n'ont peu croire que
nostre société se peut maintenir auec si peu d'ar
tifice & de foudeure humaíne.Oest vne nation,
diroy ie a Platon, en laquelle il n'y a nulle eipece de trafique, nulle cognoiífance de lettres,
nulle science dé nóbres,nul nom de magistrat
ni de supériorité politique, nul goust de seruice,,
de richesse, ou de pauureté,nuls cótrats,nulles
soccessios, nuls partages, nullesoccupatiosqu'oi
siues,nuls respect de parété que cômun,nuls ve
stemês,nuìle sgriculture,nul metal,nul vsage de
vin ou de bled . Les paroles mefmes,qui signîfiêtla mensonge, ia trahison, la dissimulation,
l'aua»

IQ2

ESSAIS DE M. DE

MONT-A."

l'auarice, renuie,la detraction, 3e pardô,inou|
jes. Combien trouueroit i! la république qu'il
a imaginée eíloignée de ceste perfection ? AJ
demeurant , ils viuent en vne contrée de pal
tref-plaifante & tres-bien tempérée: de façorí
qu'a ce que mot dit mes teímoings, il est rare
d'y voirvn hómemalade:& m'ont alseurén'en
y auoirveu nul treniblant,chassieux,edenté,ou
courbé de Vieillesse . Ilsfont assis le long de la
mer,& fermez du costé de la terre de grádes,&
hautes môtaignes,ayant entre deux,centlieuè's
ou enuirond'estendue en large. Ils ont grande
abondáce de poiston & de chairs,qui n'ót nulle
ressemblance aux nostres , & les mangent fans
aucun autre artifice, que delescuyre. Le premier qui y mena vn cheual , qui les auoit pratiquez a plusieurs autres voyages, il leur fit tant
d'horreur en ceste assiete, qu'ils le mirent en
pìecesa coups de traict , auant quelepouuoir
recognoistre. Leurs bastimés sont fort lógs
& capables de deux ou trois cêts ames, estofés
d'efcorfe de grands arbres, tenans a terre par
vn bout & fesostenans & appuyans l'vn contre
l'autre par le feste,a la mode d'aucunes de nos
granges, desquelles lacouuerture pendiufques
a terre , & sert de flanq & de paroy.Ils ont du
bois si dur & si ferme , qu'ils en coupent & en
font leurs efpées,& des grilles acuyreleurvian
de . Leurs litz font d'vn tissu de coutonssuípenduz contre le toict, comme ceux de nosnaui-



res«

UVRE

PREMIER.

IQ£

tes , á chacun le sien . Car les femmes couchent a part des maris. Ils fe leuent auec le soleil, & mangent soudain âpres s'estre lçuez,
pour touïe la ioumée : car ils ne font autre repas que celuy-la. Ils ne boyuent pas lors, mais
ilsboiuent a plusieurs fois siiriour,& d'autant.
Leur breuuage est faictde quelque racine, &
est de la couleur de nos vins clairets. Ils ne le
boyuent pas autrement que tiède. Cebreuuage
ne se conserue que deux ou trois iours . II a le
goust vn peu piquant, nullement fumeus, salutaire a l'estomac , & laxatif a ceux qui ne l'ont
guìere accoustumé. C'est wie boissó trefagrea*
ble a ceux qui y font duits. Au lieu du pain ils
mangët d'vne certaine matière blanche, cóme
du coriandre confit . l'en ay tasté: il a le goust
dous & vn peu fade. Toute la iournce se passe a
dancer. Les plus ieunes vont a la chasse des bestes,a tout des arcs.Vne partie des femmes s'amusent cepedant a chaufer leur breuuage, qui
est le principal office qu'ils reçoiuent d'elles.
II y a quelqu'vn des vieillars, qui le matin auât
qu'ils fe mettent a manger, les prefche en com
mun toute vne grangée , en íe promenant d'vn
bout a autre,& redisant vne mefme clause a plu
sieurs fois, iufques a ce qu'il ayt acheué le tour
(car ce font bastimens qui ont bien cent pas
de longueur) il ne -leur recommande que deux
choses, la vailláce contre les ennemis, & l'amitié a leurs femmes. Et ne saillent iamais de reN

íp4

ESSAIS

DE

M. DE MONT.

merquer ceste obligation pour leur refrein,
que ce sont elles qui leur maintiennent leu
boisson tiède &assaisonnée. II se voidenplu
íieurs lieux,& entre autres chez moy, laformj
de leurs lits,de leurs cordons,de leurs efpées,&
brassílets de bois , dequoy ils couurent leurs
poignets aux combats , & des grandes cannes
ouuertes par vn bout, par le son desquelles ils
soustiennent la cadance de leur dance. Ils font
ras par tout,&se font le poil beaucoup plus nettement que nous , fans rafouër. Ils croyentles
ames eternelles , & celles qui ont bien mérité
desdieus estre logées a Pendroitdu ciel ou le
soleil se leue: les maudites, du costé de l'Occident . Us ont ie ne fçay quels prestres & prophètes qui se présentent bien rarement au peuple .ayant leur, demeure aus montaignes. A
leur arriuée il se faict vne gráde feste & assemblée folenne de plusieurs vilages (chaque gran
ge comme ie l'ay descrite, faict vn vilage,&
sont enuiron a vne lieuë Françoise Fvne del'autre.)Ce prophète parle a eus en public,les exhortant a la vertu & a leur deuoir ;mais toute
leur science éthique ne contient que ces deux
articles de la résolution a la guerre,& affection
a leurs femmes . Cetuy-cy leur prognostique
les choses a-venir, & les euenemens qu'ils doiuent espérer de leurs entreprinfes:les achemine ou destourne de la guerre . Mais c'est en
telle con-

UVRE PREMIER.
Î95
telle condition,que s'il faut a bien deuiner,&
s'il leur aduient autrement qu'il ne leur a prédit , il est haché en mille pieces, s'ils l'atrapét,
& condamné pour faux prophète. A ceste cause celuy qui s'est vne fois meíconté on ne le
void plus. Us ont leurs guerres contre les nations qui font au-dela de leurs montaignes,
plus auant en la terre ferme,aufquelles ils vont
tous nuds, n' ayant autres armes que des arcs ou
des elpées apointées par vn bout a la mode des
langues de noz espieuz . C'est chose efmerueillable que de la fermeté de leurs combats*
qui ne finissent ïamais que par meurtre & effusion de sang , car de routes & d'effroy ils ne
íçauent que c'est. Chacun raporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, & la plante a l'entrée de son logis. Apres auoir long
temps bien traité leurs ptisoniers,& de toutes
les commoditez, dont ils se peuuent aduiser,
celuy qui en est le maistre, faict vne tirade asséblée de ses cognoillans . Il attache vne corde
a l'vn des bras du prisonnier , & donne au p'us
fidelle de ses amis l'autre bras a tenir de meime, & eux deux en présence de toute Rassemblée Tassomment a coups d'efpée . Apres cela
ils le rostissent & en mangent en comun, & en
enuoyét des lopins a ceux de leurs amis qui sont
abfens.Ce n'est pas comme on pense pour s'en
nourrir,ainfi que faisoint anciennemét les Scytesjc'est pour représenter vne extrçroe végean»

N z

ÌÇÔ

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

ce,Et qu'il soit ainsi,ayát apperceu que les Pot
tuguois,quis'estoint ralliez a leurs aduersaires,
vsoint d'vne autre sorte de mort cotre eux,quád
ils les prenoint, quiestoit de les enterrer hit
ques a laceinture,& tirer au demeurât du corps
force coups detraict, & les pendre apresdls
pensèrent que ces gens icy de l'autre monde,
comme ceux qui auoint semé la cônoissance de
beaucoup de vices par mi leur voisinage,&qui
estoint beaucoup plus grands maistres qu'eux
en toute sorte de malice,ne prenoint pas fans oc
casion ceste sorte de vengeance, & qu'elle deuoit estre plus aigre que la leur, commencerét
de quitter leur façon ancìenne,pour íùiure ceste cy.Ie ne fuis pas marri que nous remerquós
Fhorreur barbarefque, qu'il y a en vnetelleaction : mais ouy bien dequoy iugeans bien de
leurs fautes nous foyós íì aueuglez aus nostres.
Ie pense qu'il y a plus de barbarie a manger vn
homme viuant, qu'a le manger mort,a deschirerpar tourmens & pargeénes vn corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre & meurtrir aux chiens &
aus pourceaux: comme nous l'auons,non feulement leu , mais veu de frefche memoìre,non
entre des ennemis anciens , mais entre des
Voisins & concitoyens , & qui pis est, fous prétexte de pieté & de religion , que de le rostir
& manger âpres qu'il esttreJpaste. Chrysippus & Zenon chefs de la secte Stoicque , ont

Ï.IVRE

PREMIER.

lç?

bien pensé qu'il n'y auoit nul mal de se seruir
de nostre charoigne a quoy que ce fût, pour no
stre besoin, & d'en tirer de lanourriture:comme nos ancestres estans assiégez par Cíeíâr er»
la ville de Alexiase résolurent de soustenir la
faim de ce siège par les corps des vieillards,
des femmes & toutes autres personnes inutiles
au combat. Et les médecins ne creignent pas
de s'en seruir a toute sorte d'vfege,pour nostre
santé,soit pour l'appliquer au dedans,ou au dehors. Mais ilnes'ytrouuaiamais nulle opinióíï
defreglée,qui excusât la trahifon,la destoyauté,
la tyrannie, la cruauté,qui font nos fautes ordinaires. Nous les pouuons donq bienappeller
barbares eu efgard aux règles de la raifonrmais
non pas eu efgard a nous, qui les surpassons en
toute forte de barbarie . Leur guerre est toute
noble & généreuse , & a autant d'excuse & de
beauté que ceste maladie humaine en peut receuoir.Ëlie n'a autre Fondemêt parmi eux, que
la íèule ialousie de la vertu. Iís ne sont pas en
débat de la conqueste de nouuelles terres : car
ils iouisient encore de ceste vberté naturelle,
qui les fournit fans trauail & fans peine de toutes choses nécessaires en telle abódance, qu'ils
n'ót que faire d'agrádir leurs limites.Us sot en
core en cest heureux point de ne désirer qu'autant que leurs nécessitez naturelles leur ordonnent: tout ce qui est dela.est superflu pour eus.
Us s'entrapellent generalemét ceux de mefme
N 3

»

Io8

ESSAIS DE M. DE

MONTA."

aage freres,enfans:ceux qui iont au dessous, &
Si les veillarts font pères a tous les autres.
Ceux-cy laissent a leurs fuiuans & enfans en
commun ceíle pleine possession de biens pat
iíidiuis , fans autre titre que celuy tour pur que
nature donne a fes créatures les produisant au 1
monde. Si leurs voisins paflent les montaignes
pour les venir assaillir, & qu'ils emportent la
victoire fur eux 'l'aquest du victorieux c'est la
gloire , & l'auantage d'est re demeuré maistre
en valeur & en vertu. Car autrement ils n'ont
que faire des biens des vaincus , & s'en retournent a leur pais, ou ils n'ont faute de nulle chose nécessaire: ni faute encore de ceste grande
partie de fçauoir heureusement iouïr de leur
condition , & s'en contenter . Autant en font
ceux-cy a leur tour . Ils ne demandent a leurs
prisonniers autre rançó que la confession & recognoissance d'est re vaincus. Mais il ne s'en
trouue pas vn en toutvn siecle,qui n'aime mieus
la mort,que de relafcher,ni par contenance,ni
de parole,vn seul point d'vne grandeur de courage inuincible. Ilnes'envoid nul qui n'aime
mieux estre tué & mangé, que de requérir seulement de nel'estre pas.Ilsles traictêten toute liberté, & leur fournislent de toutes les com
moditez,dequoy ils se peuuent aduiser,affin que
la vie leur soit d'autant plus chere:& les entretiennent communément des menasses de leur
mort future, des tourmës qu'ils y auront a souf"
'
frir

»

LIVRE

PREMIER.

I09

■ srir ,des apprests qu'on dresse pour ccst effect,
■ du detranchement de leurs membres, & du fe■ stin qui se fera a leurs despans .Tout cela se faict
■ pour ceste feule fin d'arracher de leur bouche
■ quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur
■ donner enuíe de s'en fuyr , pour gaigner cest
I auantage de les auoir eípouuantez. , & d'auoir
1 faict force a leur vertu & leur c«nstáce:car aussi
I a Ie bien prendre,c'est ence seul point quecósi!.. ste la vraye& solide victoire . Tous les autres
I auantages que nous gaignons fur nos ennemis,
ce font auantages emprútez,ils ne font pas noI stres. C'est la qualité d'vn portefaix no délaver
I tu, d'auoir les bras & les iâbes pl 9 roides. C'est
I vne qualité morte & corporelle que la dispoI sitió: c'est vn coup de la fortune de faire bron^ cher nostre ennemy & de luy faire íîller les
j yeux par la lumière duSoIeiUc'est vn tour d'art
& de íciéce,& qui peut túber en vne personne
lâche &de néant d'estre suffisant a l'escrime.
L'estimation & le pris d'vn homme cosiste au
cceur & en la volonté . C'est la 011 gist son vray
honneur. La vaillance c'est la fermeté,nonpas
des jambes & des bras, mais du courage & de
famé. Elle ne cosiste pas en la valeur de nostre
cheual,nidenosarmes s mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage,qui pour
quelque dangier dela mortvoisine ne relasche
nul point de sa constance & asseurance, qui regarde encore s en rendant lame son ennemy
N 4

I

400* ESSAIS DE M. DE MONT.
d'vneveuë ferme & defdaigneufe , il est bam
non pas de nous,mais de la fortune:i'l est vaincu pareffect,& no pas par raifon:c'est son malheur qu'on peut accuser, non fa lâcheté. Pour
reuenir a nostre histoire, il s'en faut tant que
ces prisonniers fe rendent,pour tout ce qu'on
leur fait , qu'au rebours pendant ces deux ou
trois mois qu 'cgi les garde,ils portent vne contenance gaye , ils pressent leurs maistres de se
haster de les mettre en ceste efpreuue , ils les
déifient, les iniurient, leur reprochent leur lâcheté & le nóbre des batailles perdues contre
les leurs. ï'ay vne chanson faìcte par vn prisonnier , oU il y a ce traict : qu'ils viennent hardiment trétous & s'aísemblêtpourdisoerdeluy,
car ils mangeront quant & quant leurs pères
& leurs ayeux , qui ont ferui d 'aliment & de
nourriture a son corps : ces muscles ,dict inceste cher & ces veines,ce sot les vostres,pauures
fols que vous estes, vous ne recognoisíez pas
que la substance des membres de voz ancestres
s'y tient encore.Sauourez les bien, vous y trouuerez le goust de vostre propre chair . Qui est
vne inuention, qui ne sent nullement la barba- i
ìie . Ceux qui les peignent mourans,& qui représentent ceste action quand onlesaíïornme,
ils peignent le prisonnier crachat au visage de
ceux qui les tuent, & leur faisant la moue. De
Vray ils ne cessent iufques au dernier foufpirde
les brauer & déifier de parole & dccótenance.

UVRE

PREMIER.

201

.Sans mentir,au pris de nous,voila des hommes
bienfauuages:carou il faut qu'ilz le foint bien
a bon eícient,ou que nous le foions : il y a vne
merueilleufe distance entre leur constance &
la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes:
& en ont d'autant plus grand nombre , qu'ilz
font en meilleure réputation de vaillance. C 'est
vne beauté remercable en leurs mariages , que
lamefme jalousie que nos femmes ont pour
nous empefcherde l'amìtié & bien-veuiìlance
d'autres femmes , les leurs l'ont toute pareille
pour la leur acquérir. Estans plus soigneuses de
l'honneur de leurs maris, que^de toute autre
chofe,elles cerchent& mettent toute leursolicitude a auoirle plus de cópagnes qu'elles peuuent , d'autant que c'est vn tesmoignage de la
valeur du mary. Et afin qu'on ne panse point
que tout cecyfeface par vne simple & seruile
obligation a leur vfance, & par l'impreiîìon de
l'authoriré de leur ancienne coustume ,sáns discours & fans iugement, & pour auoir lame si
stupide que de ne pouuoir prendre autre parti:
il faut alléguer quelques traitz de leur íûffifance. Outre celuy que ie vien de reciter de l'vne
de leurs chansons guerrières , i'en ay vn'autre
amoureuse qui commance en ce sens : Couleuure arrestetoy ,arrestetoy coleuure , afin
que ma soeur tire fur le patron de ta peinturera
Façô & l'ouurage d'vn riche cordon,que ie puisse donner a m'amie : ainsi soit en tout temps ta

ÎOÏ

ESSAIS

DE

M. DE MONTA.

beauté & ta disposition préférée a touslesautres serpes. Ce premier couplet c'est le refrein
delachanfon. or i'ay assez de commerce auec
la poésie pour iuger cecy,que non feulement il
n'y a rien de barbarie en ceste imagination,
mais qu'elle est tout a fait Anacreontique.Leur
langage au demeurant,c'est le plus douxlangage du monde , & qui ale son le plus agréable a
l'oreille. II retire fort aux terminaisons grecques .Trois d'entre eux,ignorans combien coûtera vn iour a leur repo* & a leur bon heur, la
conoissance des corruptions dedeça, & que de
ce commerce naistra leur ruine, comme ie preíùpose qu'elle íoit des-ia auancée, bien misérables de s'estre laissez piper au désir delanouuelleté , & auoir quitté la douceur de leur ciel,
pour venir voir le nostre,furét a Rouan du tëps
que le feu Roy Charles neufiefme y estait. Le
Roy parla a eux long temps, on leur fit voir nostre façon,nostre pompe , la forme d'vne belle
ville. Apres cela, quelqu'vn leur en demada leur
aduis,& voulut fçauoir d'eux, ce qu'ils y auoiut
trouué de plusadmirable:ils respondirenttrois
choies, d'ou i'ay perdu la troisieíme , & eu fuis
biëmarry,maisi'en ay encore deux en mémoire. Hz dirent qu'ilz trouuoint en premier lieu
fortestrange,que tant de grandz homes portás
barbe, roides , fortz & armez , qui estoint au
tour du Roy (il est vray semblable que ilz parJoint des Souisles de fa garde) se soubs-millent
a obéir

LIVRE

PREMIER.

IOJ

a obéir a vn entant, & qu'on ne choisissait plus
tost quelqu'vn d'entre eux pour comrnádenSècondement (ilz ontvne façon de leur langage
telle qu'ils nomment les homes moitié lesvns
des autres) qu'ilz auointaperccuqu'ilzy auoit
parmy nous des hommes pleins & gorgez de
toute forte de commoditez,& biê soulz, & que
leurs moitiez estoinrmendians a leurs portes,
décharnez de faim & de pauureté,& trouuoint
est range comme ces moitiez icy nécessiteuses
pouuoint iouffrir vne telle iniustice , qu'ilz ne
prinfent les autres a la gorge, ou missent le ftu
aleursfnaiíons.Ie parlay a l'vn d'eux fort long
temps: maisi'auois vn truchement qui me fuyuoitsi mal,& qui estoit h empefchéa receuoir
mes imaginations par fa best i ie,que ie n'é peus
tirer guiere de plaisir. Sur ce que ie luy demanday quel fruit il receuoit de la supériorité qu'il
auoit parmy les siens(car c'estoitvnCapitaine,
& nos matelots le nommoint Roy ) il me diùt
que c'estoit marcher le premier a la guerre : de
combien d'hommes il estoit íîiiui : il me montra vne eípace de lieu, pour signifier que c'estoit autát qu'il en pourroit en vne telle espace:
ce pouuoit estre quatre ou cinq mille hommes:si hors la guerre toute son authorité estoit
expirée : il dict qu'il luy en restoit cela , que
quand il visitoit les vilagcs qui dépendoint de
luy, on luy dressoit des sentiers au trauers des
hayes de leurs bois, par ou il peut passer bien a
l'aise,

Î04
ESSAIS DE M. DE MONT.*
laisse. Tout cela ne va pas trop mal. Mais ouoy,
ils ne portent point de haut de chausses.
CHAP.

XXXII.

jQtfjl fautsobrementfe mejler de iuger des
ordonnances diurnes.

L

Evray champ & íûbiect de llmposture
font les choses inconnues, d'autant qu'en
premier lieul'estrangeté mefme donne crédit,
& puis n'estant point íûbiecìres a nos dilcours
ordinaires elles nous ostent le moyen de les
combatre, d'ou il aduient qu'il n'est rien creu
íì fermement que ce qu'on fçait le moins , ny
genssiasseurez que ceux qui nous content des
fables,comme Alchimistes, Prognostiqueurs,
Iudiciaires,Chiromantiens,Medecins,iíí ^«Bí
emne. Aufquelz ie loindrois volontiers , si í'olòis,vn tas de gens,interpretes & cótrcrolleurs
ordinaires des dessains de Dieu,faifans estât de
trouuer les causes de chafque accident , &de
veoir dans les sceretz de la volonté diuine, les
motifs incompréhensibles de fes opérations.
Et quoy que la variété & discordance côtinuelle des euenemens les reiette de coin en coin,&
d'orient en occident , ils ne laissent de fiuure
pourtant leur esteuf , & de mefme creon peindre le blanc & le noir. Suffit a vn Chrestien
croire toutes choses» venir de Dieu , les rece-

tïVRE

PREMIER.

205

íioir auec reconnoissance de sa diuine& inscrutable sapience, pourtant les prendre en bonne
part, en quelque visage &goust qu'elles luy
soint enuoyées . Maisietrouue mauuais ce que
ie voy en vsage de chercher afermir & appuyer
«ostre religion par le bon- heur & prospérité
de nos entreprises.Nostre créance a assez d autres fondemens fans l'authoriser par les eueneínens .Car le peuple accouílumé a ces argumés
plausibles de proprement de son goust , ìl est
dangier, quand les euenemens viennent a leur
tour contraires & def-auantageux , qu'il en efbranle fa foyxomme aux guerres ou nous sommes pour la religion, ceux qui eurent l'aduantage au rencontre de la Rochelabeille faiíans
grand feste de cess accident, & se íèruans de cesse fortune pour certaine approbation de leur
party:quand ils viennent âpres a excuser leurs
defortunes de Montcontour & de larnac, íùrce que ce sont verges & chastiemens paternelz,
s'ilz n'ont vn peuple du tout a leur mercy,ilz
luy font assez aisément sentir que c'est prendre
d'vn sac deux mouldures , & de mefme bouche
soufflerie chaud & lefroid. Ilvaudroit mieux
l'entretenirdes vrays fondemens de la vérité.
C'est vne belle bataille nauale quís'estgaìgnée ces mois passez contre les Turcs sous lá
conduite de don Ioan d'Austria , mais il a bien
pieu a Dieu en faire autres-fois voir d'autres
telles a nos defpens. Somme U est mal ayfé de
ramener

*,o6

ESSAIS

DE

M. DE MONT.

ramener les choses diurnes a noítre iùffiianc?'
qu'elles n'y sourirent du deschet. Etquivoudroit rendre raison de ce que Arnus & Leóson
Pape,chefs principaux de celte hérésie moururent en diuers temps de mors si pareilles & si
estranges(car retirez de ladilputepar douleur. ï|
de ventre a la garderobe tous deux y rendirent
sub i tement l'ame) & exagérer ccste vengeance
diurne par la circonstance du lieu, y pourroit
bien encore adiouster la mort de Helioçabalus,qui fut aussi tué en vn retraiót. Mais quoy?
le martyr Irénée fe trouue engagé en mefme
fortune. Somme il se faut contenter de la lumière qu'il plait au Soleil nous communiquer
par ses rayons : & qui eíleueta ses yeux pour en
prendre vne plus grande dans ion corps mefme, qu'il ne trouue pas estrange si pour la peine
de son outrecuidance il y perd la veûe.
CHAP.

XXXIII.

Le fuir lesvúluptel^au pris de la vie.

I

'Auois bien veu cóuenir en cecy laplufpart
des anciennes opinions ,-Qu'il tst heure de
mourir lors qu'il y a plus de mal que de bien a
viure : & que de conferuer nostre vie a noitre
tourment & incommodité c'est choquer les
seigles mesines dénature , comme dtleat ces
vieilles régies.

LIVRE

t

207

, H ( YIV cthvtsaçj ôavâv h£eti,uóvaç

m K/)« traov
'8
t
!il
lît

PREMIER.

sb /un cfwv ")v « cf»? ctÔÁÍaç.


Mais de pousser ie inespris de la mort iuíques a
tel degré que de l'employer pour se distraire
des honneurs,richesses, grandeurs,&f autres saueurs & biens que nous appelions de la fortuits ne,comme fila raison n'auoit pas assez affaire a
irç nous persuader de les abandonner,sans y adiouíi| ter cesse nouuelle recharge,ie ne l'auois veu ny
i commander ny pratiquer , iuíques lors que ce
Id paslage de Seneca me tomba entre mains : aui quel conseillant a Lucilius personnage puissant
u & de grande authorité autour de l'Empereur,
Kl de changer ceste vie voluptueuse & tumultuaiE re, & de se retirer de ceste presse du monde, a
I quelque vie solitaire tranquille &philosophiI que , surquoy Lucilius alleguoit quelques difí ficultez, Ie fuis d'aduis(dicì>il ) que tu quiI tes ceste vie la , ou la vie tout a faict. Biente
[ conseille-ie de íûiure la plus douce voye , & de
I destacher plustost que de rompre ce que tuas
i mal noué , pourueu que s'il ne se peut autrej
ment destaeher , tu le rompes. U n'y a homme
si couard qui n'ayme mieux tomber vne fois,
que de demeurer tousiours en branle. I'eusse
trouúéce conseil sortable a la rudesse Stoique:
mais il est plus estrange qu'il soit emprunté
d'Epicurus,qui escrima ce propos,chofes toutes
«
,
pareil-

I

ÌoS
ESSAIS DE M.'BE MONT.
pareilles a Idomeneus.Si est-ce que ie pense 3. /
úoir remarqué quelque traict semblable parmi
nos gens , mais auec la modération Chreílienne S. Hilaire eueíque de Poitiers, ce fameux
ennemy del'heresie Arriene estât en Syrie fut
aduerti qu'Abra fa fille vnique , qu'il auoit laisfée pardeça auecques fa mere,estoit pourfuiuie
en mariage par les plus apparens seigneurs du
païsjcomme fille tres-bien nourrie , belle , riche, & en la fleur de son aage. II luy efcriuit
(comme nous voyons ) qu'elle ostat son affection de tous ces plaisirs & aduantages,qu'on
luy prefentoit.-qu'il luy auoit trouué en fó voyage vn party bien plus grand & plus digne, d'vn
maryde bien autre pouuoir & magnificence,
quiluyferoit prefens de robes &deioyauxde
pris inestimable.Son dessein estoit de luy faire
perdre le gouít &l'vfage des plaisirs mondains
pour la ioindre toute a Dieu. Mais a celale
plus court & plus certain moien luy semblant
estre la mort de íâ fille,il ne cessa par veus,prie
res,& oraisons de faire requeste a Dieu del'oster de ce monde, & de l'apeller a soy icomme il
aduint. car bien-tost âpres son retour elle luy
mourut, dequoy il monstra vne singulière allegresie.Cestuy -cy semble enchérir fur les autres,de ce qu'il s'adresse a ce moyen de prime
face, qu'ilz ne prennent que íûbsidierement,&
puis que c'est a Fendroit de fa fille vnique.
Mais ie nerveux obmettre le bout de ceste histoire

LIVRE

PREMIER.

20<?

stoire!, encore qu'il ne soit pas cîe mon propos.
La femme de fainct Hilaire ayant entendu par
luy , comme la mort de leur fille s'estoit conduite par son dessein & volonté, & combien elle auoit plus d'heur d'estre deslogée de ce móde,qued'y estre,printvne siviue appréhension
de la béatitude eternelle & céleste , qu'elle solicita son mary auec extrême instance, d'en faire autant pour elle. Et Dieu a leurs prières c5munes l'ayant retirée a foy bien tost âpres , il
ne fut iamais mort embrassée auec si grand
contentement.
CHAP.

XXX í III.

Lafortune se rencontre souuent au train
de la raison.

L

'Inconstance du branste diuers de la fortune faicl qu'elle nous doiue présenter toute efpece de visages : y a il nulle aótion de iustice plus expresse que celle icy ? Le Duc de Valentinois ayant enuie d'empoisonner Adrian
Cardinal de Cornete,ches qui le Pape Alexádre íìxiesme son père & luy alloient souper au
Vatican , enuoya deuant quelque bouteille de
vin empoisonné, &commanda au sommelier
qu'il la gardait bien soigneusement. Le pape y
estant arrìúé auant le fils , & ayant demandé a
boire, ce sommelier, qui pensoit cevinne luy
G

2IO

ES.SAIS

DE

M.

DE

MONT.

auóir esté recommandé que pour fa bonté, en
seruit au Pape,& Ie Due mefme y arriuant sut
le point de la collation & fe fiant qu'on n'au- \
roit pas touché a fa bouteìlle,en prit a son tour,
en manière que le pere en mourut soudain , &
le fils âpres auoir esté longuement tourmenté
de maladie, fut referué a vn'autre pire fortune.
Quelquefois il semble a point nommé qu'elle
séioùeanous. Le seigneur d'Est rée,lors guidon de monsieur de Vandome, & le seigneur
de Liques Lieutenant de ía compagnie du Duc
d'Afcot estans tous deux íeruiteurs de la iœur
du sieur de Founguefelles , quoyquede diuers
partis(comme il aduiént aux voisins delafrótiere)le sieur de LicquesTéporta: mais le mefme iourdes nopces,& qui pis est, auant le coucher, le marié ayant enuie de rompre vn boys
enfaueurdefa nouuelle efpoufe, sortit al 'escarmouche presde fainct Orner , ou le fient
d'Estrée fe trouuantle plus fort lefeitfonprisonnier, & pour faire valoir son aduantage encore fausit il que la damoiselle,
Coniugis ante coaíla noui dnmttere collum,
jQuam veniens vna atcme altéra rurfus
hyerns
NoLìibus in longìs àmdumfaturaffet amorem,
Pojfet vt abrupto viuere coningio,
luy fit elle mefme requeste par courtoisie de
luy rendre son prisonnier.comme il feist,lanobielìe Françoise ne refusant iamais rien aux
Dames

UVRE

PREMIER.

2 'ft

Dames.Quelquefoisil luy plaitenuier fur nos
miracles. Nous tenons que le Roy Clouis assiégeant Angoulesme , les murailles cheurent
d'elles mesmes par faueur diuinc. Et Bouchet
emprunte de quelqu'autheur que le Roy Robert assiégeant vne ville, & s'estant desrobe' du
siège pour aller a Orléans folemnizerla feste
de Sainct Aignan , comme il estoit en deuotion siir certain point de la messe, les murailles
de la ville assiégée s'en allerêt fans aucun effort
en ruine. Elie fit tout acontrepoil en nos guerres de Milan. Car le Capitaine Rense assiégeât
pour nous la ville d'Eronne , & ayant fait mettre la mine foubz, vn grand pan de muraille, &
le mur en estant brusquement enleué hors de
terre , recheut toutes- fois tout empáné si droit
dans ion fondement, que les assiégez n 'en vausirentpas moins. Quelquefois elle faict la médecine, lafon Phereus estant abandonné des
medecins,pourvne apostume , qu'il auoit dans
la poitrine , ayant enuie de s'en défaire au
moins par la mort , se iettaen vne bataille a
corps perdu dans la preste des ennemis , ou
il fut biesté a trauers le corps si a point que
son apostume en creuack guérit. Surpassa elle pas Protogenes en la science de son art? Cestuy-cy estoit peintre , & ayant parfaictl'image d'vn chien las & recreu a son contentemêt
en toutes les autres parties , mais ne pouliant représenter a ion gré l'efcume & la baue,
O 2

212

ESSAIS DE

M. DE

MONTAI.

despité contre sa besongne prit son esponge,^ m
cônie elle estoit abreuuée de diuersespeintu. fU!
res, la ietta cotre, pourtouteffacer.La fortune ll 1
porta toutapoiritlecoupal'endroitdelabou- m 1
che du chien > &y parfournitee a quoy l'art | 1
n'auoit peu attaindre. N'adresse elle pas quelquefois nos côfeils & les corrige ? Ifabel Royne d'Angleterre ayant a repasserde Zelandeen
sonRoyauine auec vne armée en saueurdeson
fils contre son mary, estoit perdue , si elle fut
arnuée au port quelle auoit proìeté,yïestát attédue pariés ennemis. Mais la fortune la print
en mer, & la ietta contre ion vouloir ailleurs,
ou elle print terre en toute íçurtc. Etcest ancien qui ruant la pierre a vn chien en assena &
tua fa marastre, eust il pas raison de prononcer
ce vers,
TavroiActtov ri.ucáv »a/v\/ítì fixhivíTcti
la fortune a meilleur aduis que nous.

CHAP.

XXXV.

D 'vn defattt de nos polices.
Eu mon pere, homme pour n'estréaydé que"
de l'txperience & du naturel, d Vn ìugement
biennet,m'a diét autrefois , qu'es commandemens qui luy estoient tombez en main,il auoit
désiré de mettre en train, qu'il y eust certain
lieu designé , auquel ceux qui eussent besoin de
quelque chose, se peussent rendre,& faire enre-

F

LIVRE

PREMIER.

2IJ '

gistrer leur affaire a vn officier estably pour
cest effect:comme,tel cherche cópagnie pour
aller a Paris , tel cherche vn fèruiteurde telle
qualité,tel cherche vn maistre , tel demande vn
ouurier,qui cecy,qui cela, chacun selon son befoing. Et semble que ce moyen de nous entrad' uertir apporteroit non legiere commodité au
commerce publique. Car a tous les coups il y a
des conditions, qui s 'entrecherchent : & pour
ne se pouuoir rencontrer laissent les hommes
en extrême nécessité. I'entens,auec vne grand'
honte de noílre siécle , qu'a nostre veûe , deux
tres-exceliés personnages en fçauoir sont morts
enestatden'auoir pas leur foula manger: Lilius GregonusGiraldus en Italie, & SebastianusCastalio en Allemagne. Et croy qu'il y a
mil'hommes qui les eussent appeliez auec tresaduantageusès conditions, s'ilzl'eussent íceu.
Le monde n'est pas si généralement corrompu,
queieneíçache tel homme , qui souhaiteroit
de bien grande affection , que les moiens que
les siens luy ont mis en main , se peussent employer tant qu'il plaira a la fortune, qu'il en
ioúisse,a mettre a labry de la nécessité les personnages rares & remarquablesen quelque sor-,
te de valeur , que le mal'heur combat quelquefois iufques a l 'extremité: &qui les mettroit
pour le moins en tel estât , qu'il ne tiendroit
qu'a faute de bon difcours,s'ilz n'estoient contens.
O

?

2,14

ESSAIS

DE

CHAP.

M. DE MONT.

XXXVI.

De l'vfìge de se vefiir.
^vVquc ie vueille donner,il me faut forcer

\J quelque barrière de la coustume,tant ell'a soigneusement bridé toutes nos auenues. Ie •
deuifoy en ceste saison frileufe,si la façon d'aller tout nud de ces nations dernièrement trouuées est vne façon forcée par la chaude température de l'air , comme nous disons des Indiens^ des Mores,ou si c'est l'origine des homes. Les gens d'entendement , d'autant que
tout ce qui est foubz le ciel, comme dit lafaincteparolle,est subiect a mesmesloix, ont accoustumé en pareilles considérations a celles
ìçy , ou il faut distinguer les loíx naturelles des
controuuées , de recourir a la generalle police
du monde ,ou il n'y peutauoir rien de contrefaict. Or tout estant exactemét fourny ailleurs
de filet & d'éguille pour maintenir son estre,
il est a la vérité mécreable, que nous foions
seuls produits en estât deffectueus & indigent,
& en estât qui ne se puisse maintenir fans secours estrangicr. Ainsi ie tiens que comme les
plantes , arbres, animaux & tout ce qui vit, fe
treuue naturelement equipé de luífifante couuerture,pour se dessendre de Tiniure du temps.
Troptereáque serè res omnes aut corio sunt
-dutscta ,aut conçhis } AH callo, aut certice teSœ:
aussi

LIVRE

PREMIER.

2If

aussi estions nous: mais comme ceux,qui esteignent par artificielle lumière celle du iour,
nous auôs est eint & estouffé nos propresmoyés
parles moyens empruntez & estrangiers. Et
est ayfé a voir que c'est la toustume qui nous
faict impossible ce qui ne Test pas. Car de ces
nations, qui n'ont aucune connoissance de vestemens, il s'en trouue d'assises enuiron soubz
mefme ciel, que le noltre : & puis la plus délicate partie de nous est celle, qui íe fient tousiours descouuerte. Si nous fuffions nez auec'
condition de cotillons & de gregueíques , ii
ne faut faire doubte que nature n'eust armé
d'vne peau plus eípoisse ce qu'elle eust abandonné a la baterie des faisons , comm' ell' a
garny le bout des doigts & plante des pieds,
ïe ne fçay qui demandoit a vn de nos gueux,
qu'il voyoit en chemise en plain hiuer, aussi
scarbillat que tel quife tient ammitoné dans
les martes iufques aux oreilles , comme il pouuoitauoir patience. Et vous monsieur , relpondit-il, vous auez bien la face descouuerte , or
moy ie fuis tout face. Les Italiens content du
fol du Duc de Florence,ce me semble, que son
maistre s'enquerant comment ainsi mal vestu
il pouuoit porter le froid,a quoy il estoit bien
empefché luy mefme: íùiuez dict-il , ma recepte de charger sur vous tous vos accoustremés,
comme iefay les miens , vous n'en souffrirez
non plus que moy. Le Roy Massinissa iufques à

o4

2,1c?

ESSAIS DE

M. DE MONT.

l'extreme viellesse ne peut estre induit a aller
la teste couuerte par froid,orage,& pluye qu'il ■
fit,& le Roy Agesilaus obserua iufques a fa decrepitude de porter pareille vesture en hiuer
qu'en esté. Casfar,diót Suétone, marchoittousiours deuát fa troupe, & Ie plus Ibuuent a-pied
lateste defcouuerte,foit qu'il fit Soleil,ou qu'il
pleut: & autant endictond'Hannibal.
Tum ver tics nudo
Excipere infanos imbres c&lìque ruinant.
Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur
Roy âpres le nostre , qui est a la vérité vn des
plus grans Princes de nostre siecle,ne porte iamais gans , ny ne change pour l'hiuer & temps
qu'il face, le mefme bonnet qu'il porte au couuert.Etpuis que nous fómes furlefroid& Fráçoisaccoustumez a nous biguarrer,adioustons
d'vne autre piece, que le Capitaine Martin du
Bellay dict au voyage de Luxembourg auoir
veu les gelées siàpres,que levin de la munitió se
coupoit a coups de hache & de coignée , se debitoitaux soldats par poix,& qu'ilz l'cportoiét
dans des paniers. & Ouídeadeux doigts prez.
iV udáque confiîiuntformam feruantta testa
Vina,nec hauíía meri,Jèd datafrufta bibmt.
CHAP.

I

XXXVII.

Bu ieune Caton.
En'ay point ceste erreur commune deiugerdautruy selon moy, & de rapporter la
condi-

UVRE

2I7

PREMIER.

condition des autres hommes a la mienne. le
croy ayfémentd'autruy beaucopde choses ,ou
mes forces ne peuuentattaindre . La foibleíse
que ie sens en moy, n'altère aucunement les opinions que ie dois auoir de la vertu & valeur
de ceux qui le rnentent.Rampant au limon de
la terre ie ne laisse pas de remerquer iufques
dans les nuësla hauteur d'aucunes ames héroïques. C 'est beaucpup pour moy d 'auoir le iugement réglé, íï les effects ne le peuuêt estre,
& maintenir au moins ceste maistreste partie
exempte de la corruption & débauche . C'est
quelque chose d'auoir la volonté bonne, quand
les iambes me saillent. Ce siécle, auquel nous
viuons, au moins pour nostre climat,est si plóbé, que le goust mefme de la vertu en est adiré,
& semble que ce ne soit autre chose qu'vn iargon de collìege.^írtt^wz verba putantvt lucu
ligna: il ne fe recognoit plusd'aétion puremét
vertueuse, ^lles qui en portent levisage,elles
n'en ont pas pourtant l 'eslence . Carie profit,
la gloire , la crainte , l 'acoutumance , & autres
telles causes estrangeres nous acheminent a les
produire. La iustice, la vaillance,ladebonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuuét estre
dictes telles pour la considération d'autruy, &
du visage qu'elles portët en publicq , mais ches
l'ouurier ce n'est nullement vertu. Ilyavne autre fin proposée . Elle n'aduouë rie que ce qui se
faict en fa considération & pour elle feule. Qui
O 5

2l8

ESSAIS

DE

M. D È

MONT A*

plus est,nos iugemens sont encores malades &
lûíuent la corruption de nos meurs. Ie voy l
a
plufparc des esprits de mô temps faire les inoenieus a obscurcir la gloire des belles & généreuses actions ancienes, leur donnant quelque
interprétation vile, & leur controuuans des occasions & des causes vaines, soit par malice,ou
par ce vice de ramener leur créance a leur portée , dequoy ie viens de parler: soit , comme it
pense plutost , pour n'auoir pas la veuë assez
forte & assez nette pour imaginer & cóceucdr
la splendeur de la vertu en sa pureté naifue:
comme Plutarque díct , que de son temps il y
en auoitqui attribuoient la cause de la mort
du ieune Caton a la crainte qu'il auoit eu de
César, dequoy il se picque auecques raison. Et'
peut on iuger par la, combien il se fut encore
plus offencé de ceux qui l'ont attribuée a l 'ambition : & de ceux qui font l'honneurlafinde
toutes actions vertueuses. Ce perjfcnagelafut
véritablement vn patron, que nature choisit
pour monftrer iusques ou l'humaine fermeté
& constance pouuoir atteindre. Maisie ne fuis
pas icy a mesmes pour traióier ce riche argument . Ie veux seulement faire luiter ensemble les traitz de cinq poètes Latins furlaioúáge de Caton.
Sit Cato dum v'mit fane vel C&fare rnaior,
dict vn ,
Et ìmáílum dewtâa morte Catonem
dict l'autre : & l'autre parlant
des guerres ciuir
° .... les

UVRE

H?

PREMIER."

les d'entre C.íefar & Pompeius,
K yïílríx causa dijs placuit,feà viclâCatom.
m Et le quatriefme fur les louanges de Csefar,
Et cuníla terrarum fubatta
Prœter atrocem animum Catonis.
1 Et le maistre du cœur âpres auoìr étalé les nôs
■ des plus grands Romains en fa peinture finit
■ en ceste manière:
»
hisdantemiuraCatonem.

"k

H 5s:

I•
IÌD

CHAP.

XXXVIII.

Commt nous fleurons & rions d'vne mcfme chose.

loi
eut

Vand nous rencontrons dans les histoires
V^qu'Antigonus fceut tref-mauuais gré a son
fÊ fils de luy auoir présenté la teste du Roy Pyr■ rhus son ennemi, qui venoit lu r Pheure mefme
B d'estrc tué combatant contre luy: & quel'ayát
^ ve'úe il se print bien fort a pleurer : & que le
Duc René de Lorreine pleura aussi la mort du
|
K Duc Charles de Bourgoigne,qu'il venoit de
« deffaire,& en porta le dei.nl en son enterremét:
& que enlabatalle d'Auroy , que le Conte de
Montfort gaigna contre Charles de Blois íâ
partie pour le Duché de Bretaigne, le victorieux rencontrant le corps de son ennemi trespassécn mena grand deuil, il ne faut pass'efcner soudain j
Et coji

d,

H

I

220

ESSAIS DE M.

DE MONT A.

Etcafiauen chel'animo ciascuna
Sua passion sottoel contrario manto
Ricopre,con laviflahor' chiara horbruna.
Quand on présenta a Cœiàr la teste de Pompeius,Les histoires disent qu'il en destournasa
veuë comme d 'vn vilain & mal plaisant spectacle.Ily auoit eu entre eux vne si longue intelligence & société au manimát des affaires publiques,tant decómunautéde fortunes,tant d'offices réciproques & d 'alliance, qu'il ne faut pas
croire que ceste contenance fut toute sauce &
contrefaicte, comme estime cest autre
Tutúmqueptitmit
Jam bonus esse socer , lachrimas non sponte caàentes
Eff~udit ,gemitúsque expreffit peBore Içto.
Car bien que a la venté la pluspart de nos actiósne soient que masque & fard,& qu'il puisse quelque fois estre vray,
Hçredìsfétus subpersona risus ejí:
Si est-ce qu'au iugement de ces accidens U faut
considérer comme nos ames se trouuent souuent agitées de diuerses passions. Et tout ainsi
qu'en nos corps ils disent qu'il y a vn'assemblée
de diuerses humeurs, desquelles celle la est mai
stresse , qui commande le plus ordinairement
en nous , selon nos complexions:aussi en nos ames,bien qu'il y ait diue.rs mouuemens,qui l'agitent, si faut il qu'il y en ait vn a qui le champ
demeure. Mais ce n 'est pasauec si entier auantage

tIVRÏ

PREMIER.

12 í

tage que pour lavolubilité & souppleíïedenostre ame les plus foibles,par occasion ne regaignent encor laplace,& ne facent vne courte charge a leur tour. D'ou nous voyons non
seulement aux enfans,qui vont tout naifuement
âpres la nature , pleurer & rire íòuuent de mefmc chosermais nul d 'entre nous ne se pcutvanter,quelque voyage qu'il face a son souhaitjque
encore au départir de sa famille & de ses amis
il ne se sente friíîonner le courage:& si les larmes ne luy en eschappent tout a faict,au moins
met il le pied a l'estrieu d'vn visage morne &
cótristé.Et quelque gentille fiáme qui eschau£e le cœur dessilles bien nées, encore les defprend on a force du col de leurs meres,pour les
rendre a leur eípous, quoy que die ce bon com
paignon.
JE ft ne notús nuptis odio venus, anne purentum
Fritstranturfa ìfis gaudta lachrimulis,
V bey ûm thalami quas intra hmina funduntì
2V on,ita me diuisveragemuntjuuerint.
Ainsi il n'est pásestrangcde plaindre ceìuy-la
tnort 3 qu'on ne voudroit nullemêt estre en vie.
On dict que la lumière du Soleil n'est pasd'v■nc piece continue:mais qu'il nous élance si dru
fans ceflë nouueaus rayons les vns furies auque nous n'en pouuons apperceuoir l'entredeux.Nous auons pourfuiui auec résolue volonté ia vengeáce d'vne iniure,& resenti vn singulier contétcmct de la victoire,nousen pleurons

22 2

ESSAIS-DE

M. DE

MONTA.

rons pourtant . Ce n'est pas de cela que nous
pleurons . Il n'y a rien de changé,mais nostre
ame regarde la chose d'vn autre ceil,& se lare,
présente par vn autre viíâge. Car chaque chose
a plusieuts biais & plusieurs lustres. La parenté,les ancienes acointances & amitiés saisissent
son imagination , & la passionnent pour l'heuxe,selon leur condition, mais le contourenest
si brusque , qu'il nous eschappe:& a ceste cause
voulans de toute ceste fuite continuervn corps,
nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu'il auoit commis d'vne si meure & généreuse délibération , il ne pleure pas
la liberté rendue a fa patrie , il ne pleure pas le
Tyran, mais il pleure son frère. L'vne partie
de son deuoir est ïouée, laissons luy en iouer
l'autre .
CHAP. XXXIX.
De la solitude.

L

Aisiòns a part ceste longue comparaison de
'la vie solitaire a l'actiue:& quant a ce beau
mot, dequoy se couure l'ambition & l'auarice,
Que nous ne sommes pas nés pour noítre particulier, ains pour le publicq: rapportons "
en hardimét a ceux quisont en la dáíê,& qu'ils le
battent fur la cófciéce, si au rebours les estats,
les charges & ceste tracasserie du mode ne se re

UVRE

PREMIER.

22£

cherche plustost, pour tirer du publicq son pro
fit particulier. Les mauuais moyens par ou on
s'y pousse en nostre siecle,monstrent bien que
la fin n'en vaut gueres . Refoondons a l'ambition que c'est elle mefme qui nous donne goust
de la solitude : car que fuit elle tant que la société , que cherche elle tant que ses coudées
fráches & point de compaignon ?ll y a dequoy
bien & mal faire par tout. Toutefois si le mot
de Bias est vray , Que la pire part c'est la plus
grande , cu ce que dit l'Ecclesiastique , Que de
mille il n'en est pasvn bon , la contagion est
treídangereuse en la presse. II faut ou imiter
les vitieus,ou les haïr . Tous les deux sontdangereus, & de leur resembler, par ce qu'ils font
beaucoup, & d'en haïr beaucoup, parce qu'ils
sont distemblables. Ce n'est pas que le sage ne
puisse par tout viure content, voire &íeul en la
foule d'vn palais. Mais s'il est a choisir,il en fuira, dit il,mesmes la ve'uë . 11 portera s'il est besoirg cela, mais s'il t st en luy il eflira ce-cy . II
ne luy semble point íliffifamment s'estredeffaict des vices, s'il faut encores qu'il conteste
mec ceux d'îutry. Or la fin, ce croii-ie, en est
tout vne:d'éviure plus a loisir & a son ay se. Mais
on n'en cherche pas tousiouts bien le chemin.
on pense auoirquitté les affaires, on ne
- , « vjue chágés. 11 n'y'a guiere moins de tourment au gouuernement d'vne famille qu'en vn
estât entier . Ou que lame soit empelchée,
elle

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

elle y est toute:& pour estreles occupatiós do.
mestiques moins importantes , elles n'en sont
pas moins importunes pourtant. Dauantage,
pour nous estre defFáicts de la Cour & du mar.
ché,nous ne sommes pas deffaicts des princi.
paus tourmens de nostre vie.
Ratio & prudentia curas,
Non locus effufilatè maris arbiter aufert.
L'ambition, i'auarice, l'irreiblutionja peur&
les concupiscences ne nous abandonnent point
pour changer de contrée.
Etpoíl equidem fedet atra cura.
Elles nous íuiuent souuentiusques dás les cloistres,& dans les eícoîes de philosophie.Nilcs ,
déférs , ni les rochers creusés, ni la here,niles
ieunes ne nous en démêlent.
H œret lateri Utalis arundo . '
On diíoit a Socratesque quelqu'vn ne s 'estoit
nullement amendé ason voyage. Ie croy bien,
dit il,!! s'estoit emporté auecques foy.
jQuid terras alio cal entes
Sole mutamusìpatriaquis exul
Se quoquefugiû
Si on ne se deseharge premièrement & foná-

. me du fais qui la presse, le remuement la fera fouler dauantage : comme en vn nauire les

charges empefchent moins,quand elles - "
rassises . Vous faictes plus de mal que debkn
au malade de luy faire changer de place, vous
ensachés le mal en le remuât. Comme les pals
- s'enfoncent

LIVRE

PREMIER.

22?

m s'enfoncent plus auant, & s'affermissent en les
H branlant & fecouant.Parquoy ce n'est pas ailés
H de s'est re eíèarté du peuple,ce n'est pas aisés de
H changer de place, il se faut eícarter des condiH tiós populaires,qui font en no 9 : il se faut sëque| strer& r'auoir de soy. Nostre mal nous tiêt en
: l'ame.Or elle ne se peut échapera elle mesme.
W
In culpa efi mimws,qtti se non effugit vnquam.
M Ainsi il la faut ramener & retirer en soy: c'est
B la vraye solitude & qui íè peut iouïr au milieu
I • des villes & des cours des Roy s , mais elle íè
iouytplus commodément a part . Or puis que
a nous entreprenôs dcviure feulz,& de nous pafíe| fer de compagnie , faisons que nostre contenat|i
tenìent despende de nous.Desprenons nous de
toutes les liaisons qui nous attachent a autruy.
Gaignons íùr nous de pouuoir a bon escient vii 'd. ure seuls & y viure a nostr'aise. Stilpon estant
yl; eíchappé de l'embrasèment de sa vilie, ou il auoit perdu femme , en sans & cheuances , Dcmetrius Poliorcètes, le voiant en vne si grande
ruine de fa patrie le visage non effraye, luy demanda, s'il n'auoit pas eu du dó mage, il reíponjj,
dit que non, & qu'il n'y auoit Dieu mercy rien
perdu du sien. Certes Thomme d'entendement
n 'a rien perdu, s'il a foy mesme. Quand la ville '
r(
1
" IToîe fut ruinée par les Barbares , Paulmus
|j,
qui cn estoit Eueique y ayant tout perdu,& leur
,
prisonnier , prioit ainsi Dieu , Seigneur garde
moy de sentir ceste perte, car tu sçaisqu'ils n'ót

s.

' P

Íì6

ESSAIS DE M. DE MONTA.



encore rien touché de ce qui est a moy. Les
chesses qui le faisoiét'riche,& les bics qui lésai
foiêtbon,estoiêt encore en leur entier.Voilaó
c 'est de bien choisir les threíbrs qui se puissent
garantir de l'iniure, & de les cacher en lieu, ou
personne n'aille,& qui ne puisse estre trahi qu
c
parnous melmes.lt" faut auoirfemmes,enfam,
biens & fur tout de la santé, qui peut, mais non
pas s'y attacher en manière que nostre bô heur
en despende. II se faut reseruer vne arriereboutique toute nostre, toute franche , en laquelle
nous establifsons nostre vraye liberté & prin- j
cipale retraicte & solitude. Enceste-cyfaut il I
prendre nostre ordinaire entretien denousa
nous mefmes , & si priué , que nulle acointance ou communication estrangiere n'y trouue
place: discourir & y rire , comme sans femme,
lans en fans, & fansbiens, fans train, &íansvaIetz:affin que quád Poccasion aduiendra de leur
perte, il ne nous soit pas nouueau de nous en
passer. Nous auons vne ame cótournable en soy
mesoìe ,elle se peut faire compagnie, elle adeqiíoy assaillir & dequoy défendre , dequoy receuoir,&dequoy dóner.Necraignós pas en ceste solitude nous croupir d'oisiueté ennuyeuse.
En nos actions accoustumées,demille , i 1 " Vn
est pas vne qui nous regarde. Celuy que
grimpant contremont les ruines de ce mur,,
rieux & hors de foy , en bute de tant de harquebuzades: & c'est autre tout cicatricé,transi
&pafle

UVRE PREMIER

2ÌJ

& pafle de faim, délibéré de creuer plutost que
de luy ouurir la porte , pense tu qu'ils y soient
pour euxípour tel al'aduenture qu'ils ne virent
onques, & qui ne se donne nulle peine,de leur
faict, plongé cependant en Poisiueté & aux delices . Cestuy-cy tout pituiteux , chassieux &
crasseux, que tu vois íbrtir âpres minuit d'vn estude, penses tu qu'il cherche parmi les liures,
comme il se rendra plus homme de bien, plus
content & plus íàge ? nulles nouuelles . Ii y
mourra,òu il apprendra a la postérité la mesure des vers de Plaute , & la vraye orthographie d'vn motLatin.Qui ne contre-change volontiers la santé , le repos , & la vie a la réputation & a la gloire ,1a plus inutile , vaine &
sauce mônnoye , qui soit en nostre vlàge ?
Nostre mort ne nous faifoìt pas aslezde peur,
chargeons nous encores de celle de nos femmes,de nos enfans , & de nos gens. Nos affaires ne nous donnoient pas assez, de peine , prenons encores a nous tourmenter, ìk rompre la
teste de ceux de nos voisins & amis.
Vah quemquamne hominem in animum institut'
re,aut
Parare quod fît charius,quamipfe estJibiì
i v 'est assez veícu pour autruy , viuons pour
nous au moins ce bout de vie. Ramenés a nous
& a nostre vrayprotìtnos cogitations & nos
intentions . Ce n'est pas vne legiere partie

2î8
ESSAIS DE M. DE MONT.
partie que de faire seurement fa retraicte, ellç
nous empesche assez fans y méfier d'autres entreprinfes. Puis que Dieu nous donne loysirdc
disposer de nostre deílogerìiéc, préparons nous
y, plions bagage, prenons de -bon'hcurecon<Ȏ
de la compagnie, defpetrons nous de ces violétes prinfes, qui nous engagent ai!leiirs,& esloignent de nous . Il faut defnouerces obligatiôs
si fortes : 64 mcshuyaymerce-cy.&. cela, mais
n 'efpoufer rie" que foy. C'est a dire,le reste soit
a nous, mais nô pas ìoint & colé en façô qu'on
ne le puisse desprendre sans nous escorcher&
arracher ensemble quelque piece du noítre.La
plus grande chose du monde c'est de fçauoirestre a soy. Il y a des complexions plus propres
a ce précepte lesvnes que les autres. Celles qui
ont l'apprehension molle & lâche , & vn'affetítion & volonté difficile, & qui ne se prendpas
aysément, desquelz ie suis,& par naturelle códition & par discours, ils se plieront plus aisément a ce conseil , que les ames acxiues & tendues, qui embrafíent tout, & s'engagét partout,
qui iè passionnent de touces cholès.qui s'offrêu
qui fè présentent, & qui se donnent a toutes cc-j
casions. II iè faut lèruir de ces commodités accidctales & hors denous,en tant qu'elle' """"
font plaisantes, mais fans en faire nostr
cipal fondement:ce ne l'est pas, ni la raison, 1..
la nature ne le veulêt. Pourquoy contre les loix
aíìeruirons nous nostre contentemêta la puissance

1TVRE

PREMIER^

22^

sance d'autruy? D'anticiper aussi lesaccidês de
fortune, fe priuer des cómoditez qui nous font
en main,come plusieurs ont faict par deuotion,
& quelques philosophes par discours , se seruir
soy mesmes, coucher fur la dure, se creuer les
yeux , iette*- ses richesses emmy la riuiere,rechercher la douleur , ceux la pour par le tourment de cestevie en acquérir la béatitude d 'vn
autre:ceux-cy pour s'estât logez en la plus basse
marche se mettre en sèurté de nouuelle cheute,
c'est l'aétió d'vne vertu excessiue. les naturesplus
roides& plus fortes facét leur cacheté mefmes
glorieuse & exemplaire.

Tuta & paruula laudo,
Cum res deficiunt isatis interviliasortis:
V crnm vbi quid meliv.s contingit & vntlius , idem
H os fapere,&solos aio bene viuere,quorum
Confpicitur nitidisfundatapecunia villis.
II y a pour moy assez affaire sans aller si auant.
II me suffit fous la faueur de la fortune me préparer a fa défaueur, & me représenter estant»
mon aise, le mal aduenirautant quel'imagination y peut atteindre : tout ainsi que nous nous
accoustumqns aux ioutes & tournois & contrées la guerre en pleine paix. Ie voy iufques
« quels limités va la nécessité naturelle:& considérant le pauure mendiant a ma porte fouuêt
plus enioué & plus sain que moy , ie me plante
en fa place : i'essaye de chausser mon ame a son
P 5,

Ì %0
ESSAIS DE M. DE MONTA.
biaiz.Et courrant ainsi par les autres exemples,
quoy que ie pense la mort, la pauureté,lemespris,& la maladie a mes talons,ie me resous aisèment de n'entrer en effroy de ce qu'vn moindre que moy prend auec telle patience, & ne
puis croire que labasseste de l'entédemêt puisse plus que la vigueur, ny que les effects du discours ne puissent arriueraux effects del'accoustumance.Et connoissant combié ces commodités accessoires tiennent a peu, ie ne laisse pas
én pleine iouissance de supplier Dieu pour ma
souueraine requeste qu'il me rende content de
moy-meíme, & des biens qui naissent de moy.
Ievoy des ieunes hommes gaillards,qui ne laissent pas de porter dans leurs coffres vne masie
de pillules pour s'enseruir quand le rheumeles
pressera, lequel ils craignent d'autant moins
qu'ils en pensent auoir le remède plus a main.
Ainsi faut il faire,& encore si on se sent subiect
a quelque maladie plus forte ,fe garnir de ces
medicamens qui assopissent & endorment la
partie. L'occupatió qu'il faut choisir a vne telle vie , ce doit estre vne occupation non pénible ni ennuyeufe,autrement pour néant ferions
nous estât d'y estre venus chercher le feiour.
Ceiadependdu goust particulier d'vn ch?-"'
le mien ne s'accomode nullement au méiCeux qui l'aiment ils s'y doiuent adonner auec
modération.

C «nenturJìbi rcs} non se submktererebus.
C 'est

UVRE

PREMIER.

2^1

C'est autrement vn office seruile que la mesnagerie, comme le nomme Saluste:ell'ades parties plus nobles & excusables , comme le seing
des jardinages que Xenophon attribue a Cyrus. Et se peut trouuer vn moyen entre ce bas
& vile seing tandu & plein de solicitude qu'on
voit aux hommes qui s'y plongent du tout, &
ceste profonde & extrême nonchalance laissent tout aller a l'abandon, qu'on voit en d'autres .
Democriti pecus edit agellos
Cultaque , dum peregre eft anírnus jtne corpore
velox.

Mais oyons le conseil que donne le ieune Pline a Cornélius Rufus sonamy ser ce propos.Ie
te conseille en ceste pleine & grasse retraicte,
ou tu es , de quiter a tes gens ce bas & abiect
seing du mefhage, & t'adonner a l'estude des
lettres,pour en tirer quelque chose qui soit toute ticnne:il entend la réputation d'vne pareille
humeur acelìe de Cicero,qui dict vouloir employer fa solitude & seiour des affaires publiques a s'é acquérir par ses eseris vne vie immor
telle. Ni la fin ni le moyen de ce conseil ne me
contante. Nous retombons touf-iours de la fieure en chaud mal . Prémierement,cesteoccujxj.áon des liures si elle a faute de règle & de
mesure,elle est aussi pénible que nulle autre,&
auffi ennemie de la santé, qui doit estre principalement considérée. Et ne se faut point laisser

Sja

T

ESSAIS DE M. DE MONT.

endormir au plaisir qu'on y prend: c'est cernes,
me plaisir quiperd le mefnagier , l'auaricieus
le voluptueux, &l'ambitieux. Les sages nous
apprennent assez a nous garder de la trahison
de nos appetis, & a discerner les vrays plaisirs
& entiers, des plaisirs méfiez & bigarrez de
plus de peine. Car la plufpart des plaiíìrs,disent
ils,nous chatouillent & embrassent pour nous
estrangler,comme faifoient les larrons que les
AEgyptiens appelloient Phihstas.Et si la douleur de teste nousvenoit auát ryureíTe,no 9 nous I
garderions de trop boire:mais la volupté,pour |
nous tromper,marche deuant & nous cache fa
íùite . Les liures font plaifáns , mais si de leur
fréquentation nous en perdons en sin la gayetc
& la íânté nos meilleurs pieces , quittons les.
Ie fuis de ceux qui pensent que leur fruict ne
sçauroit contrepoiser ceste perte. Comme les
hommes qui se sentent de long temps aííoiblis par quelque indisposition, se rengentala
sin a la mercy de la médecine, & se font defseigner par art certaines règles de viure, pour
ne les plus outrepasser : aufli celuy qui se retire
ennuie & dégousté de la vie commune, doit for
mer ceste-cy aux règles de la raison, l'ordonner & rengerpar préméditation & dise
II doit auoir prins congé de toute efpec
tourment, quelque visage qu'il porte , & fuir
en gênerai les passions, qui empeschent la tranquillité du corps & de l 'aíne. Au ménage , a
l'estude,

UVRE

PREMIER.

2jj

l'estude , a la chasse , & tout autre exercice , il faut donner iusquesaux limites du plaisir , & garder de s'engager plus anant , ou la
peine commence a se méfier parmy. II faut referuer d'enbesoignement & d'occupation, autant seulement qu'il en est besòing, pour nous
teniren haleine, & pour nous garantir des incommocHtez que tire âpres soy l'autre extrémité d'vne molle oysiueté & assopie. II y a des
sciences sèches & épineuses & la plus part forgées pour le feruice de la presse. U les faut laisser a ceux qui íbnt au seruice du mode. Ien'ay- I me pour moy que des liures ou plaisans & faciles,qui me chatouillent, ou ceux qui me conI soient», & conseillent a régler mávie & ma
mort.
Tacitum fyhtcts inter reptarefaluhres
I Curantem qtiidquid dignum fapiete bonòque eft.
I Les gens plus sages peuuent se forger vn repos
I tout spirituel ayant l'ame forte & vigoreuíe.
[ Moy qui l'ay molle &d commune, il saut que
; 'ayde a me soutenir par les commoditez cor■orelles: & l'aage m'ayant tantost desrobé celés qui estoient plus selon mon goust,ttnstruis
c aiguise mon appétit a celtes qui restent plus
sa ceste autre saison. II faut retenir a
dents & nos griffes l 'vsage des plaisirs
' de la vie que nos ans nous arracher des poingtz
I lesvns âpres les autres : & les alonger de toute
I n ost re puissance.

P 5

3J4 ESSAIS DE M. DE MONTAI,
jQuamcumque D eus tibifortunauerit horam,
Cjrata fume manu,nec dulcia differ in annum't
Or quant a la sìn que Pline & Cicero nous proposent,de la gloire , c'est bienloingdenion
conte. La plus contraire humeura la retraits
c'est l'ambition. La gloire & le repos sont choíès,qui ne peuuent loger enmesmegiste.Ace
que ie voy ceux cy n'ont que les bras & les iambes hors de la preste: leur ame,leur intention y
demeure engage'e plus que iamais. Us se sont
seulement reculez pour mieux sauter, & pour
d'vnplus fort mouuement faire vneplusviuc
saucée dans la trouppe. Vous plaict il voir corne ilz tirent court d'vn grainrmettons aucôtrepois l'aduisde deux philofophes,& de deux sectes tresdifferentes, escnuásPvna Idomeneus,
l'autre a Lucihus leurs amìs,pour du maniemct
des affaires & des grandeurs les retirer a la solitude. Vous auez ("disent ilz) vescu nageant &
flotant iusques a présent, venez vous en mourir
au port.Vous auez dónéle reste devostre vie a
la lumiere,donnez cecy a l'ombre.II est impossible de quitter les occupatiós, si vous n'enquitesle fruiét. A ceste cause défaites vous de tout
soing de nom & de gloire. II est dangier queia
lueur de voz actios passées ne vous escla''''" que
trop, & vous suiue iusquesdans vostre tanw.
Qintez auecq les autres voluptez celle qui viet
de rapprobationd'autruy:& quant a vostre science & íûffi(ànce,ne vous chaille,, elle neper-

UVRE

PREMIER.

î$$

dra pas son effect, si vous en vales mieux vous
mesme. Souuienne vous de celuy,a qui comme
on demandast a quoy faire il fe pcnoit si fort
envn art,qui ne pouuoit venir a la cognoissancedeguierede gens : i'en ay assez de peu, re répondit ilji'en ay assez d'vn , i'en ay assez de pas
vn. II disoit vray: vous &vncompaignon estez
assez suffisant théâtre l'vn a l'autre , ou vous a
vousmefmes. Quele peuple voussoitvn , &vn
vous soit tout le peuple, C'est vne lasche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiueté & de
son repos. U faut faire comme les animaux, qui
effacent la trace a la porte de leur tanières. Ce
n'est plus ce qu'il vous faut chercher,que le mode parle de vous,mais cómc il faut q vo*parliés
a vous mefmes.Retircz vous en vous, mais préparez vous premièrement de vous y receuoir.
Ce feroit folie de vous fier avous mesmes , si
vous ne vous sçauez gouuerner.il y a moyen de
faillir en la solitude comme en la compagnie.
Iusques a ce que vous vous soiez rendu tel deuant qui vous n'osiez clocher: & iusquesa ce
que vous ayez honte & respect de vous mesmes,
irefantez voustouíìours enl'imagination Caton,Phocion& Aristides, en la presance def'°s folz mesmes cacheroient leurs faustabhssez les contrerolleurs de toutes
voz intentions , si elles fe détraquent ,leur reuerence les remettra en train. U vouscontiendront en ceste voie de vous contenter de vous

mes»
t

2 $fS

ESSAIS DE

1
M. D B M O N^T A.

mesmes , de n'emprunter rien que de vous,
d'arrester & fermir vostre ame en certaines&
limitées cogitations,ou elle se puiíîe plaire, &
ayant entendu les vrays biens,defquelzon iouit
a mesure qu'on les entend, s'en contenter, fans
désir de prolongement de vie ny de nom. Voila le conseil de Iavraye & naifue philosophie,
nond'vne philosophie ostentatrice & parliere,
comme est celle des deux premiers.
CHAP.

XL.

Considération fur Cicéron.

E

Neor'vn traict a la comparaison de ces cou/ples:Il setire des eferis de Cicero & decs
Phne(nullement retirant a mon aduisauxhumeurs de son oncle ) infinis tesinoi gnages de
nature outre mesure ambitieuse, entre autres
qu'ilz sollicitent ausceu de tout le monde les J
historiens de leur temps de ne les oblier en
leurs registres: & la fortune comme par despit
a faict durer iusques a nous la vanité de ces requestes,& pieçafaict perdre ces histoires. Mais
cecy surpasse toute bassesse de cœur en personnes de tel rang , d'auoir voulu tirer qH 'W
principale gloire du caquet & de la parleru,
iusques a y employer les lettres priuées écnptesa leurs amis:en manière, oue aucunes ayât
íailly leur saison pour estre enuoyées , ils les
font

IIVRÉ
PREMIER.
23-7
font ce neantmoins publier auecceste digne
excufe,qu'ils n'ont pas voulu perdre leur trauail
& veillées. Sied il pas bien a deux consuls Romains , souuerains magistras de ia chose publique emperiere du monde,d"employer leur loisir a ordonner &: fagoter gentiment vne belle
«ìissiue, pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leurnourrisse? Que ferok
pis vn simple maistre d'école qui en gaignat sa
vie ? Si les gestes de Xenophon & de Cadar
n'eusiènt de bien loing furpaiîé leur éloquence,
ie ne croy pas qu'ils les eussent iamais efcrits.
Iisont cherché a recommander non leur dire,
mais leur faire, & íi la perfection du bien parler pouuoit^pporter quelque gloire sortabìe a
a vn grand personnage, certainement Scipion
& Ladius n'euíîent pas resigné l' honneur de
leurs comédies & toutes les mignardises & delices du langage Latin a vn íerf Afriquain : car
quecest ouurage soit leur , là beauté & son excellence le maintient assez , & Terence l'aduoue luy meime. C'est vne espèce de moquerie
& d'iniure de vouloir faire valoir vn homme
par des qualitezmesaduenátesa ion rág,quoy
qu'elles soient autrement louables , & par les
z aussi qui ne doiuent pas estre les sieniCspales. Comme qui lolíeroit vn Roy
<x eltre bon peintre, ou bon archkeóte , ou encore bon arquebouzier,ou bon coureur de bague : ces louanges ne font honneur , si elles ne

sont

IjS

ESSAIS DE

M, DE MONT.

font présentées en foule , & a la fuite de celles
qui luy íbnt plus propres.- a sçauoír de la iustice, & de la science de conduire son peuple en
paix & en guerre. De ceste façon faict honneur a Cyrus l'agriculture, & a Charlemaigne
l'eloquence , & connoiílance des bonnes lettres. Plutarquedict d'auantage que de paroilire íì excellent en ses parties moins nécessaires , c'est produire contre foy letcfmoignaged'auoir maldifpencé fonloiíîr , &l'eftude
quideuoit estre employé a choses plus nécessaires & vtiles. De façon que Philippus Roy
de Macédoine ayant ouy ce grand Alexandre
son filz chanter en vn festin a lenuy des meilleurs musiciens, N'as tu pas honte, luy dict-il,
de chanter si bien? Et a ce mefme Philippus vn
musicien auecques qui il debatoit de son art,
IaaDieune plaise Sire,luy dit-il,qu'il t'aduiéne iamais tant de mal que tu entendes ces choses la mieux que moy. Et Antisthenes print
pour argument de peu de valeur en Ifmenias
dequoy on le vantoit d'est re excellent iouè'ur
de ílutes: &difentles sages que pour le regard
du Içauoir il n 'est que la philosophie , & pour
le regard des eífetz,que la venu , qui généralement íoit propre a tous degrez& a tous ordres. Ilya quelque chose de pareil enu.
tres deux philosophes: car ilz promettent aulîi
éternité aux lettres qu'ilz efcriuent a leurs amiS)
mais c'est d'autre façon , & s'accommodant
pour

LIVK.I

PREMIER.

î^p

pour vne bonne|sin a la vanité d'autruy.Car ilz
îeur mandent que si le soiag de se faire connoistre aux siécles aduenir & delarenommée les
arreste encore au maniemét desaffaires,& leur
fait craindre la solitude & la retraicte , ouilz
les veulent appeller,qu'ilz ne s'en donnent plus
de peine. Car ilz ontassez decreditauec la postérité pour leur refpondre, que ne fut que par
les lettres qu'ilsleur eícriuent,ils rendront leur
nomaulsi connu & fameus que pourroient faire leurs actions publiques. Et outre ceste différence encore ne font ce pas lettres vuides &
defeharnées , qui ne se soutiennent que par vn
délicat chois de motz entassez & rangez a vne
iuste cadence , ains farcies & pleines de beaux
discours de sapience, par lesquelles on se rend
non plus eloquent,mais plus sage , & qui nous
aprenentnon abien dire mais a bien faire. Fy
| de l'eloquencequi nous laisse enuie de soy,non
des choses . Si ce n'est qu'on die que celle
de
r Cicero estant en si extrême perfection
e donne corps elle mcfme. l'adïousteray enorevn conte que nous lisons de luy a ce proI os,pour nous faire toucher au doigt son natuel. Uauoitaorerenpublic, & estoitvnpeu
*essé r\ u temps pour se préparera sonayse.
de ses serfs le vint aduertir que l'au— — citoit remise au l'endemain : il en sut
si ay se qu'il luy donna liberté pour ceste bon'? nenouuelle.
CHAP.

2,40

ESSAIS

DE

CHAP.

M. DE MONT.

XLI.

De ne communiquer

sa gloire.

T"XE toutes les reíùeries du monde la plus
JL>Jrecei;ë & plus vniueríèlle eli le seing de
la réputation & de la gloire , que nous espousons iusques a quitter les richesses , le repos, la
vie & la lanté , qui font biens esseétuelz & subftantiaux, pour íûiure ceste vaine image , & ceste simple voix,qui n'any corps ny prise:
Lafama ch'muaghifce a vn âolcefnono
G U fuperln mortali, erparfi bella,
£ vn echo -yVn sogno, an\i d'vn signa vn ombra
Cb'ad ogni ventosi 'dilegua & fgombra.
Et des humeurs des-railbnnabies, des hommes,
il semble que les philolophes mesmes fe defacent plus tard & plus enuisdecestecy, que de
nulleautre. Carcomme dit Cicero , ceux mes- i
mes qui la combatent, encores veulent ilz, quel
les liures ,qu'ilz en efcriuent, portent au front
leur nom : & se veulent rendre glorieux de ce
qu'ilzont mespriféla gloire. Toutes autres
choses tóbenrencómerce. Nous prestons nos
biens & nos vies au besoing de nos amis. Mais
de communiquer son honneur & d 'esta..truy de fa gloire, il ne se voit guieres. Catulus
Luctatius en la guerre contre les Cymbres,
ayát faict tous ses effortz d 'arrester sessold .ii?.
qui

UVRE

PREMIER.

24I

qui fuyòiét deuant Ses ennemis,sejmitluy mesmes entre les fuïardz , & contrefit le couard:
affin qu'ils sernblaflent plustost suiureleur capitaine que fuyr l'ennemy. C'cstoit abandonner sa réputation, pour couurir la honte d'autruy. Quand l'Empereur Charles cinquicsme
passa en Prouence lan 15 57. °n tient que Anthoinede Leue voyant son maistre résolu de ce
voyage,&l'estimantluyestre merueilleuseméc
glorieux, opinoit toutefois le contraire , &le
deíconfeilloit : a ceste fin que toute la gloire &
honneur de ce cóscil en fut attribué a son maistre^ qu'il fut dict son bôaduis &fapreuoiáce auoir esté telle,que contre l'opinion de tous
il eust mis en fin vne si belle entreprinse , qui
estoitl'honnorer a ses defpens.»Les Ambassadeurs Thraciens consolans Achileonide mère de Brasidas,de la mort de son filz,& le hautîouans iuíques a dire qu'il n'auoit pas laissé son
pareil,elle refusa ceste louange priuée & particulière pour la rendre au public: Ne me dités
pas cela, fit elle, ie fçay que la ville de Sparte a
plusieurs citoiensplus grandz & plus vaillails
qu'il n'estoit. En la bataille de Crecy le prince
de Gales encores fort ieune auoitl'auant-garde a conduire, le principal effort du rencontre
cest endroit : les seigneurs quil'accompagnoient se trouuás en dur party d'armes, mádarent au Roy Edouard dcs'approchcr,pour
Jes fecourir.ll s'enquit de l'estat de son filz , &

zqi ESS'AIS DE M. DE MONTA.
]uy ayant esté respondu qu'il estoit viuant & %
chcua!: le luy ferois , dit- il , tort de luy aller
maintenant deírobber l'honneurde la victoire
de ce. combat,qu'il a si îóg téps foustenu:quelquehazard qu'il y ait, elle fera toute sienne, &
n'y voulut aller ny enuoier , fçachant s'il y fu st
allé, qu'on eust dict que tout estoit perdu fans
son secours, & qu'on luy eut attribué raduanta*
ge detouteest exploit.

CHAP.

XX lit

De l'inequalitè qui efi entre nous.
T)Lutarque dit en quelque lieu qu'il ne trouX ue point si grande distance de beste a belle, comme il trouue d'homme a homme. Il
parie de la iùffifance de famé & quahtez internes . A la vérité ie trouue si loing d'Epaminundas , comme íe l'imagine , iusques a tel que ie
coniioisjìe dy capable de sens cómun,que i'encherirois volontiers fur Plutarque : & pense
qu'il y a plus de distance de tel a tel homme .j
qu'il n'y a de tel homme a telle beste. C'est a]
dire , que le plus excellent animal est plus.ap
prochant de l'homme de la plus basse mr~ u
que n'est cest homme d'vn autre homm>» >
& excellent. Mais a propos de l' estimation u>.
hommes : c'est merueìlle que sauf nous, fiulle
choie s'estime oue pariés propres qualitez.

LIVRE
PREMIER.
24J
Nous louons vn cheual de ce qu'il est vigou| reux & adroit,non de son harnois:vn leurier de
I fa vitesse, non de son colier : vn oyseau de son
I aile , non de ses longes & sonettes. Pourquoy
de mesmes n'estimons nous vn homme par ce
qui est sien?fla vn grand train, vn beau palaïs,
tant de crédit , tant de rente : tout cela est autour de luy,non en luy. Vous n'achetez pas vn
chat en poche . Si vous marchandez vn cheual,vous luy ostez ses bardes,vous le voyez nud
& a descouuert : ou s'il est couuert , comme on
les preíântoit antiennement aux princes avandre , c'est par les parties moins nécessaires, affin que vous ne vous amusez pas a la beauté de
son poil, ou largeur de fa croupe, & que vous
Is vousarrestez principalement a considérer les
f iambes , les yeux & le pied , qui íont les memI bres ' es p' us nobles,& les plus vtiles,
I Regibus hic mos eft ,vbiequosmercantur,apertos
I I nfptciunt ,nefifaciès vt supe décora
| eJ^/ollifultapede est ,emptore inducat hiantem y
R jQuodpulchra dunes, breue quod caput, ardua
ceruix.
f Pourquoy estimant vn homme l'estimez vous
I tout enueloppé & empacquetéPIl ne nous saiót
monstre que des parties,quine sont nullement
.....es : & nous cache celles, par lesquelles
seules on peutvrayement iugerde son estimation. C'est le pris de l'espée que vous cherches
non de la guaine. Vous n'en donnerez a l'adr

244

ESSAIS

DE

M. DE

MONT,

uenture pas vn quatrain, si vous l 'auez despouilléál le faut iuger par luymeíme,nonpar
îès atours. Et comme dit tref-plaisammentvn
ancien , Sçauez vous pourquoy vous l'estirnez
grand?vous y comptez la hauteur de ses patins;
la base n'est pas de 1a statue . Mesurés ie lans
fesefchaces: qu'il mette a part ses richesles&
honneurs : qu'il fe présenté en chemise: A ii
le corps propre a ses fonctions, sain & allègre?
qu'elle ame a il? Est elle belie,capabl'e,& heureusement garnie de toutes ses pieces?Est elle
riche du sien , ou de l 'autruy ? La fortune n'y a
elle quevoir?si les yeux ouuertz elle attend les
efpées traites, S'il ne luy chaut par ou luy forte la vie, par la bouche, ou par le gosier, Sielle
est rassiíê,equabie & côtente:c 'est ce qu 'il faut
veoir, & iuger parla les extrêmes différences
qui font entre nous. Est- il
Japiens,jìbiqueimperioJus, ,
Quem neque pauperies ,neque mors, nequevincucuLi terrent,
Refponfare cupidi/iibus, eontemnere honores
Fe rtis, 0- in feipfi totus ter es atque r o t un dus,
Externi nequid valeatper Uuemorari:
In quem manca ruitfempcr fortuna.
r
Vn tel homme est cinq cens brasses a>
"
des royaumes Ik des duchez.il est luy ;
asoy son empire & ses richesses. II vit fatis-fait,
(Content & allègre. Et a qui a cela,que reste-il?
W on ne videmus

-

m

UVRE ■ PREMIER.
245
tiï^ilalìud fibinaturam latrare,nijï vt quoi
Corpore feiunclus dolor abfit, mente fruatur,
Jucundosensu cura femotusmetúqueì
Comparez a celuy la la tourbe de nos homes
ignorante, stupide & endormie, basfe,feruile,
pleine de fiebure & defrayeur,instable & continuellement flotante en l'orage des passions
diu,erfes,quila pouffent & tetrpestent,pendant
toute d'autruy. U y a plus d'efloignement que
du ctela la terre:& toutefois Paueuglement de
noítrevíàge es t tel , que nous en faiions peu ou
point d'estat. La ou si nous considérons vn parIon & vn Roy, il fe présente soudain a noz yeux
vri'extreme disparité , qui ne sònt differentz
par manicre de dire qu'en leurs chauffes. Car
comme les loueurs de comédies vous les voyez
furl'efchaffaut faire Une mine de Duc & d'Empereunmais tantost âpres les voila deuenus valetz & crocheteurs misérables , qui est leur
naifue & originelle condition : aussi l' Empereur, duquel lapompe vous esblouít en public,
voyez le derrière le rideau,ce n'est rien qu'vn
hommecommun, & aj'aduenture plus vil que
le moindre dse ses íubiectz. La couardise, l'irresolution , l'ambition , le despit & l'enuie l'agttent comme vn autre.
on enim gd\& neque confularis
Summouet litlor miseras tumultus
Mentis & curas laqueata circu.a
Tttla volantes.

24.6 'ESSAIS DE M. DE MONT.
La fiebure,' la migraine & la goutte l'espargnét
elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy
sera sur les efpaules,les arc hiers de fa garde l'en
deschargeront ils.? Quand la frayeur de la mort
le transira, se r'asseurera il par l'astìstance des
gentilshommes desachambre? Quand il sera
en ialousie & caprice, nos bonnettades le remettront elles ? Ce ciel de lict de velours tout
enflé d'or & de perles n'a nulle vertu a rappaifer les tranchées d'vne verte colique.
JSsec calidœ cìtíus decedunt corpore febres,
Textílíbusfiin pibluris oftróque rubenti
Iaí~teris,quam fi plebeiainveíte cubandumeíl.
Les dateurs du grand Alexandre luy faisoienta
croire qu'il estoit fils de Iupiter.Vn iour estant
blessé,regardant escoulerlesang de saplaie,Et
bien qu'en dites vous ? fi#-il , est-ce pas icy vn
sang vermeil & puremêthumain?Il n'est pas de
la façô de celuy que Homère fait efcouler de la
plaie des dieux. Hermodorus le poète auoit
fait des verscnl'hôneur d'Antigonus, ou ill'ap
pelloit filz du Soleil:& luy au contraire,celuy,
dit-il , qui vuide ma chaize percée , fçaitbien
qu'il n'en est rien. C'est vn home pour tous potages. Et si de foy mesmes c'est vn homme mal
né, l'empire de l'vniucrs ne le fçauroit r?' "
Les biés de la fortune tous tels qu'ilz sot,
res faut il auoir dugoust pour les fauourenc'en
le iouïr non le posleder,qui nous rend heureux.
N ondomus&fundus } iion<)trisaceruusé- aurt,

UVRE

247

PREMIER.

jíEgroio domini dednxit corporefebres,
Non anïmo curas sualeat pojfejfor oportet,
jQui comportatìs rébus bene cogitatvti.
jQui cupit,aut metuitjuuat Mûfie do mus aut resy
Vt lippumpiílœ tabuU,fomenta podagram,
Sincerûeft nifivas, quodeunque infundis acefeit.
II est vn sot, son goust est mousse & hebeté , il
n 'en iouit non plus qu'vn morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu'vn cheual de la richesse
duharnois, duquel on i'a paré . Et puis, ou le
corps & l'efprit font en mauuais estât , a quoy
fairecescomoditezexternes:veu que la moindre picqueure d'efpingle , veu que la moindre
passion de l'ame est soínfante a nous oster le
plaisir de la monarchie du monde? A la moindre strette que luy donne la goutte perd il pas
le fouuenir de ses palais & de ses grandeurs?
S'il est en colère fa principauté le garde elle
de rougir,de pastir,de grincer les dêts comme
vn fol? Or si c'est vn habile homme 6e bien né,
la royauté n'adioute rien a son bon'heur.
Si ventribene,Jílaterieftpedibúfque tuis,nil
Diuitiapoterunt regales addere maìus.
II voit que ce n'est que biffe & piperie.Voíre a
l'aduenture il sera de l'aduis du Roy Seleucus,
Que qui fçauroit le poix d'vn sceptre ne dai^i .^roit ramasser quand il Ie trouueroit a terre. Illedisoit pourles grádes & pénibles charges,qui touchent vn bon Roy. Certes ce n'est
pas peu de chose que d'auoir a régler autruy,

CL 4

548 ESSAIS DE M. CE MON T nl
puis qu'a régler nous mesmes il se presante tant
de difficultez.' Quant au commander,qui
bleestreíì doux , considérant l'imbecillité du
iugement humain, & la difficulté duchoises
choses nouuelles& doubteufes, ie fuis fort de
cest aduis, qu'il est bien plus aisé & plus plaisant de suiure que de guider,& que c'est vn grád
seiour d'esprit de n'auoir a tenir qu'vnevoye
tracée, & arespondreque desoy. Mais le Roy
Hieron en Xenophon dictdauantage,qu'ala
iouyssance des voluptez meimes,ilz font de pire condition, que les priuez: d'autant que l'ayíânce & la facilité leur oste l'aigre-douce pointe que nous y trouuons. Peníonsnous queles
enfans de cœur prennent grand plaisir a la musicque.La facieté la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les mafquarades, les
tournois reiouiflent ceux qui ne les voyentpas
íòuuent,& qui ont désiré de les voir,maìs a qui
cnfaict ordinaire , le goust en deuient fade&
mal plaisant : ny les dames ne chatouillcntceluyquieniouyt acceur saoul. Quine sedo'nne
loisir d'auoir soif, ne íçauroit prendre plaisira
boire. Les farces des báteleurs nous ref-iouisíèntcmais aux loueurs elles feruent de cornée.
Et qu'il soit ainsi , ce font délices aux pr
& c'est leur feste de se pouuoir quelqu.
trauestir & démettre alafaçon deviure bain.
& populaire. -

sem .

Plerumque grata çr'màfiibus vices

LIVRE PREMIER.
249
ijtfmdœcjueparm sub lare pauperum
C&nçftneaulps & oslro
■SolUcitam explkuerefrontem.
[Et outre cela , ie croy a dire la vérité que ce lustre de grandeur apporte non legieres incommoditez a la iouiffance des principales voluptez.Ils sont trop esclairés & trop en butte. Voila pourquoy les poètes feignent les amours de
Iupiter conduites fous autre visage que le sien,
& de tant de practiques amoureuses qu'ils luy
attribuent, il n'en est qu'vne feule,ce me semble, ou il se trouueen fa grandeur & maiesté.
Mais reuenons a Hieron. Ilrecite aussi combié
il sent d'incommoditez en sa royauté pour ne
pouuoir aller & voyager en liberté, estant com
me prisonnier dans les limites de fcnpaïs : &
qu'en toutes ses actions il se trouue enueloppé
d'vne fâcheuse presse. De vray a voir les nostres
tous seuls a table assiégez de tant de regardans
inconus,i'en ay eu fouuét plus de pitié que d'éuie:& ne m'est iamais tombé en fantasie que ce
fut quelque notable commodité a la vie d'vn
homme d'entedemét, d'auoir vne vingteinede
contrerolleurs a fa chaise percéemi que les feruices d'vn homme qui a dix mille liures de rêr° -w q U i a pris Casai, ou défendu Siene, luy
lus commodes & acceptables que d'vn
oon valet & bien expérimenté. Mais surtout
Hieron faict cas,de quoy il se voit priué de toute amitié & société mutuele. En laquelle ami-

CL 5

25O

ESSAIS

DE

M. DE MONT.

tié consiste le plus parfaict & doux fruìct de |, f
vie humaine. Car quel tesmoignage d'affectio t
& de bonne volonté puis-ie tirer de celuy,<
me doitjveuille il ou nó,tout ce qu'il peut? Puis
ìe faire estât de son humble parler & courtoíse reuerence, veu qu'il n'est pas en luy de me la e
refuser? L'honneur que nous receuons de ceux f
qui nous craignent, ce n'est pashóneuncesrespects se doiuent a la royauté non a moy . Voisìe pas que le mefchant,lebon Roy,celuy qu'on
haït,celuy qu'6ayme,autant en a Tvn que l'autre.Demefmesaparëces, demefmecerimonie,
estoit lerui mon predecesseur,& le fera mó successeur . Si mes fubiectz ne m'offencent pas ,cc
n'est pas tesmoignage d'aucune bóne affectiô.
Pourquoy le prendray-ie en ceste part la, puis
qu'ils ne pourroient quád ils voudroiét?Nul ne
me fuit pour l'amitié, qui soit entre luy & moy:
car il nes'y fçauroit coudre amitié, ou ilyafi
peu de relation & de correspondance. Ma hauteur m'a mis hors du commerce des hommes:
il y a trop de disparité & de disproportion. Ils
me íûiuent par contenance & par coustume,ou !
pour en tirer leurs aggrandiílemens & commoditez particulières. Tout ce qu'ilz me diét,
tout ce qu'ils me font ce n'est que fard&piperiedeur liberté estant toute bridée par la D
de puissance que i'ay fur eux : ie ne voy rien autour de moy que couuert & masqué . Sescourtifans louoient vn iour Iulien l'Empercur de
.-faire

j

LIVRE

PREMIER.

251

^
^
^
P
(<*
ik
■è
«t

faire bonne iustice: Ie m'en orguillerois volon
tiers, dict-ìl, de ces louanges , si elles venoient
de personnes qui ozassent accuser ou mefioíier
mes actions contraires, quand elles y ferpient.
Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer
en Italie, Cyneas son sage conseiller luy voulát
faire sentir la vanité de son ambition, & bien
Sire ,luy demanda il, a qu'elle hn dressez vous
ojJ ceste grande entreprinfe ? Pour me faire maiI»|t stre de l'Italie , relpondit il soudain . Et puis,
fí fuiuit Cyneas, cela faictPIe paíieraydìct l'autre,
m en Gaule & en Efpaigne.Et apres.'ie m'en iray
rat fubiuguer l'Afrique. Et en fin ? Quand i'auray
:rf mis le monde en ma fubiection , ie me reposent; ray & viuray content & a mon aise. Pour Dieu
tili,; Sire, fit lors Cyneas,dictesmoy,aquoy il tient
fiS que vous ne soyez des a présent, si vous voulez,
ûi en cest estât? Pourquoy ne vous logez vous des
ceste heure, ou vous dités afpirer,& vous efpar|l gnes tant de trauail 8c de hazard que vous ietjoJ
entre deux?
rtk Nimirum quia non bene norat qnœtjfet habendi
}ifl| I F inis, & omnino quoad crefcat ver a voluptas.
$( Ie m'en vais clorre ce pas parvn verset ancien,
que ie trouue singulièrement beau a ce propos:
nt J
r cuique fui fìnguntfortunam.
jij
CHAP.

J\ í S S A I S DE

CHAP.
.

L

M. DE MONTA.
XLIII.

Des loix fomptuaires.

A façon, dequoynos loix essaient .a rejet
les foles & vaines despences des tables &
vestemens, semble estre contraire a sa fin,
Le vray moyé,ce seroit d'engëdrerauxhômes
le meípris de lor & de la foye, comme de chdíès vaines & inutiles: & nous leur augmentons
l'honneur & le pns,qui est vne bien inepte façon pour en dégoutter les hommes. Car dire
ainsi, Qirjil n'y aura que les Princes qui puiflent
porter du velours & de la tresse d'or,&l'interdi
re au peuple , qu'est ce autre chose que mettre
cn crédit ces vanitez-la. , & faire croistre l'enuie a chacun d'en vfer ? Que lá Roys quittent
hardiment ces marques degrandeur,*ils en ont
assez d'autres: &: par l'exemple de plusieurs nations nouspouuons appredreassez de meilleures façons de nous distinguer extérieurement,
& nos degrez (ce que i'estime a la vérité estre
bien requis en vn estât) fans nourrir pour cest,
effeét ceste corruption & incommodité si appa
rente. C'est merueille comme la coustumeen
ces choses indifférentes plante aifémét & .
dain le pied de son authorité. A peine fuîmes
nous vn an pour le dueil du Roy Henry second
aporter du drapa la cour,il est certain que deliaa

LIVRE

PREMIER.

2$ J

ia a Popinion d'vn chacun les foyes estoíent venues a telle vilité,que si vous en voyez quelqu'û
vertu, vous en faisiez soudain argumêt, que c 'estoit quelque homme de néant . Eiles estoient
demeurées en partage aux médecins & aux chirurgien» Et quoy qu'vn chacun fut a peu pres
vestu de mefme , si y auoifil d'ailleurs aífez de
distinctions apparentes des qualitez des hommes. Que les Rois & les Princes commencent
a quitter ces deipéces, ce fera faict: en vn mois
fans edit & fans ordonnance nous irons trefto 9 âpres .La Loy deuroit dire tout au rebours.
Que le cramoisi & l'orfeuetìe est défendue
a toute eípece de gés, sauf aux basteleurs & aux
courtisanes. De pareille inucr.t ion corrigea ce
grádZeleucus les meurscorropuesdesLocriés.
Ses ordonnáces estoient telles , Que la femme
de condition libre ne puisse mener âpres elle
plus d'vne chambrière, íinon lors qu'elle fera
yuremi ne puisse sorti r hors dela ville de nuiót,
ni porter loyaux d'or a Pentour de fa personne,
ni robbe enrichie de broderie , si elle n'est publique & putain: Que sauf les ruffiens,aPhcm~
meneloiie porter en son doigt aneau d'or,ni
robbe délicate , côme sont celles des draps tif" " la ville de Milet.Et ainsi par ces cxcepnonteufes il diuertissoít ingénieusement
ies personnes des fuperflukez& délices perni-

cieuses.
CHAP.

254

ESSAIS

DE

M. DE MONT,

CHAP. XLIin.
Du dormir.

L

A raison nous ordonne bien d'aller tousiours mefme chemin , mais non toutesfois
mesme train . Et ores que le sage ne doiue pas
dônerauxpassiós humaines, de sefouruoierde
la droióte carrière, il peut bien sans interest de
son deuoir, leur quitter aussi d'é haster ou retar
der son pas , & ne se planter pas comme vn
Coioíle immobile & impassible. Qujid la vertu
mefme feroit incarnée , ie croy que le poux luy
battroit plut fort allât a l'assaut, qu'allât disner.
Voire il est nécessaire qu'elle s'efchauffe & s 'ef
meuue.A ceste cause l'ay remarqué pour chose
rare de voir quelquefois les gráds personnages,
aux plus hautes entreprises & importans atfaires,le tenir íì entiers en leur assiete,que de n'en
accourcir pas seulemët leur sommeil. Alexandre le grâd,îe iour aíîigné a ceste furieuse bataille cotre Darius, dormit si profondemét, &
si haute matinée, que Parmemon fut contraint
d'entrer en fa chábre,& approchant de fonlict
l'appeller deux ou trois fois par fonnom,pout
l'esueiller, le téps d'aller au cóbat le pre......~
l'Empereur Othon ayat résolu de se tuer,& ceste mefme nuict,apres auoir mis ordre a ses affaires domestiques,party son argêt a ses scruiteurs,

LIVRE

PREMIER.

255

iteurs,& affilé le tranchant d'vne efpée,dequoy
Kl se vouloit dôner , n'attédant plus qu'a sçauoir
Isi chacun de ses amis s'estoit retiré en seurté,
ise print si profondement a dormir, que ses vaí letz de chambre l'entëdoient roníier. La mort
I de c'est Empereur a beaucoup de choses pereil«8 les a celle du grand Caton,& mefmes cecy:cat
■ C a t on est an t p re t a fe de ffa ire, ce pe n dant qu' i 1
rot attëdoit qu'on luy rapportât nouuelles si les sert nateurs qu'il faifoit retire r,s°estoiët élargis du
on port d'Vtique ,se mit si fort a dormir qu'on l'oII yoit souffler de la chábre voisine: & celuy qu'il
Hit auoit enuoyé vers le port Payant efûeillé pour
» luy dire que la tourmente empefehoit les íenat| teursde faire voile a leur aise, il yen renuoya
fe | encorevn autre, & le r'enfonfant dás lelict fere
ud mit encore a sommeiller, iufques a ce q ce derIK nier l'asseura de leur partenîent. Encore auons
H nous dequoy le comparer au faict d'Alexán^ dre en ce grand & dangereux orage , qui le
■ menassoit par la sédition du Tribun Metellus
j| voulant publier le décret du rappel de Pornj peins dans la ville, auecques son armée lors
_ de l'cmotion cle Catilina: auquel décret Ca1 tonítui insistott, & en auoient eu Metellus,&
luy de grcíïes parolies & grands menasses au
Maisc'estoit au lendemain en la place
L -ju n railloit veniral'execution , ou Metellus
" outre la faueur du peuple & de Cxsar conspiL
rani lors aux aduantages dePompeius se deuoit
trouuer

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

trouuer accompagné de force efciaues estrangiers& escrimeurs a outrance,&Caton fortifié
de fa feule constance: de forte que les parens
fesdomestiques,& beaucoupde gens eneito'.
ient en grand foucy .Et en y eut qui passerentla
nuict enfemble,fans vouloir reposer, ni boire,
ni máger,pourle dangíer qu'ils luyvoiointp; c
paré.mesme fa femme & fes sœurs ne failbient
quepleui?er& fe tourmenter en famaifomlaou
luy au contraire reconfortoit tout le monde,&
âpres auoir fouppé comme de coustume , s'en
alla coucher & dormir de fort profond sommeil , iufques au matin que l'vn de fes compagnons au Tribunat, le vint eliieiller pour aller
a l'eicarmouche . La connoissance,quenousauons de la grandeur de courage de ces trois homes par le reste de leur vie, nous peut faireiuger en toute íèurté,que cecy leur partoit d'vne
ame si loing enleuée au deíius de teìz accidens,
qu'ilz n'endaignoient entrer en nulle emotió,
lion plus que d'accidens ordinaires. En labatailîe nauale que Angustus gaigna contre Sextus Pompeius en Sicile,fur le point d'aller au
combat, il fe trouua pressé d'vn si profond
sommeil, qu'il fausit que fes amis l'efueillaffét,
pour donner le signe de la bataille . Cela donna occasion a M. Antonius de luy reprot.. '
dépuis qu'il n'auoit pas eu le cœur feulement
dé regarder les yeux ouuerts l'ordonnance de
son armée,& de n'auoir osé se présenter aus fol-

LIVRE

PREMIER.

257

datz,iusques a ce qu'Agrippaluy vint annocer
la nouuelle de la victoire qu'il auoit eu íîir ses
ennemis . Mais quant au ieune Marius, qui fit
encore pis (car le iourde fa derniere, iournée
contre Sylla, âpres auoir ordonné son armée &
donné le mot & signe de la bataille,il se coucha
dessous vn arbre a l'ombre pour se reposer, &
s'ëdormitsi serré, qu'a peine se peut il eíûeiller
dela route & fuite de ses gens, n'ayant rien veu
du combat) ils disent que ce fut pour estre si extrêmement aggraué de trauail & de faute de
dormir,que nature n'en pouuoit plus . Et ace
propos les médecins aduiscrôt si le dormir est
si necessairc,que nostre vie en dépende. Car
nous trouuonsbié qu'on fit mourir le Roy Perseus de Macédoine prisonnier a Rome luy empeíchant le sommeil . Mais Pline en allègue,
qui ont vefcu 16g temps fans dormir vne feule
goate .
CHAP. XLV.
Dela bataille de Dreux.
L y eut tout plein de rares accidens en no-

Ì stre bataille de Dreux: mais ceux qui ne favorisent pas fort a la réputation de mósieurde
Guise, mettent volontiers en auant qu'il ne se
peut excuser d'auoir faicì: alte & téporiíë auec
les forces qu'il commandoit, cependant qu'on

•a <8

ESSAIS

DE

M.

DE

MONT.

ensonçoit monsieur le Connectable chef de
l'armée , auecques l'artillerie : & qu'il valoit
mieux fe hazarder prenant l'ennemy par flanc,
qu'attendát l'aduátage de le voir en queuë fouffrirvne silourde perte. Mais outre cequehíTue
en tesmoigna,quï en débattra fans passion , me
confessera aisément, a mon aduis, que le but &
la visée non feulement d'vn capitaine , mais de
chafque soldat doit regarder feulement la victoire en gros , & que nulles occurrences particulières , quelque interest qu'il y ait, ne le
doiuent diuertir de ce point la. Philopœmen
envne rencontre contre Machanidas ayant enuoyédeuant pour attaquer l'efcarmouche bonnetrouppe d'archiers& gens de traict, & l'ennemy âpres les auoir renuerfez s'amufant a les
pourfiiiure a toute bride, &" coulant âpres fa victoire le long de la bataille, ou estoit Philopœmen, quoy que ses soldats s'en émeuiìent,
il ne fut d aduis de bouger de fa place , ni de le
présenter a l'ennemy pour secourir fes gens:
ains les ayant laissé chasser & mettre en pieces a là veuë , commença la charge fur les ennemis au bataillon de leurs gens de pied, lors
qu'il les vit tout a fait abandonnés de leur gens
de cheual : & bien que ce fussent Lacedcmpniens, d'autant qu'il les prit a heure, que pr
tenir tout gaigné ils commencoient a fe dt.
ordonner , 51 en vint aisément a bout , &cela
faict, se mit a poursuiure Machanidas. Ce
f
faict

LIVRE

PREMIER.

259

fait est germain a celuy de Monsieur de Guise.
CHAP.

XLVI.

Des noms.

Q

Velque diuersite' d'herbes qu'il y ait, tout
s'enueloppe fous le nom de salade . De
mefine sous la considération des noms ,ie m'en
voy faire icy vne galimafrée de diuers articles . Chafque nation a quelques noms qui
prennent, ie ne fçay comment, en mauuaifë part : & a nous Iehan , Guillaume, Benoit.
Item il lèmble y auoir en la généalogie des
Princes certains noms fatalement affectez:
comme des Ptolomées a ceux d'AEgypte, de
Henris en Angleterre , Charles en France,
Baudoins en Flandres , & en nostre ancienne Aquitaine des Guiilaumes , d'ou l'ondicf
que le nom de Guienne est venu par vn froid
rencontre , s'il n'en y auoit d'aullì crus dans
Platon mefme . Item c'est vne chose legiere,
mais toutefois digne de mémoire pour son eftrangeté , &efcriptepar teímoing oculaire,
que Henry Duc de Normandie, fils de Henry second Roy d'Angleterre , faisant vn festin en France , l'aflëmblée de la noblesse y
fut si grande que pour passe-temps s'estant diuifée en bandes par la ressemblance des noms,
en la première troupe qui fut des Guillaumesj
R a

%6o

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

il se trouua cét dix cheualiers assis a table partans ce nom , fans mettre en conte les simples
gentils-hómes& seruiteurs. Item il se dit qu'il
faict bon auoirbonnom, c'est a dire créditée
réputation, mais encore a la vérité est -il commode d'auoir vn nom beau & qui aisément se
puisse comprendre & mettre en mémoire: car
les Roy s & les grands nous en connoissentphis
aisément & oublient plus malvolontiers:outre
ce qu 'a la vérité de ceux mesines oui nous fanent, nous commandons plus ordinairement
& employés ceux,defquels les noms se présentent le plus facilement en la bouche. Ì'ayveii
le Roy Henry second ne pouuoir iamais nommer a droit vn gentil-homme de ce quartier
de Gascogne , & a vne fille de la Royne il fui
luy mefme d' aduis de donner le nom gênerai
dela race, par ce que celuy de la maison paternelle luy sembl a trop diuers . Item on du que
la fondation de nostre Dame la grand a Poitiers , prit origine de ce que vn ieune homme
débauché logé en cest endroit, ayant recouurc
vne garce, & luy ayant d'arriuéeedem?dé son
nom, quiestoit Marie, fe sentit si viuementespris de religion & de respect de ce nom Sacrofainct de la vierge mere de nostre Sauueui
que non seulement il la chassa soudain, maise
amanda tout le reste de sa vie, & qu'en cósideration de ce miracle il fut basti en la place, ou
estoit la maison de ce ieune homme vne cha• ;
pelle

LIVRE

PREMIER.

26*1

pelle au nom de nostre Dame,& depuis l'Egli
se que nous-y voyons. Item dira pas la postérité
que nostre réformation d'auiourd'huy ait esté
délicate & exacte, de n'auoir pas sculemêtcôbatu les erreurs,& les vices, & rempli le mode
de deuotion, d'humilité, d'obéissance , de paix
& de toute efpece de vertu? mais d'auoir passé ìufque a combatte ces anciens noms de nos
bapteimeSjCharleSjLoys, François,pour peupler le monde de Mathufalem, Ezéchiel, Malachie, beaucoup mieux fentansdela fòy? Vn
gentilhomme mien voisin estimant lescommoditez du vieux temps au pris du nostre,n'oblioit pas de mettre en conte la fierté & magnifiéce des noms de la noblesse de ce temps,
Don Grumedan , Quedragan , Agesilan , &
qu 'a les ouïr feulemêt sonner il se sentoit qu'ils
auoient esté bien autres gens,que Pierre ,Guillot,& Michel. Item ie fçay bon gré a Iacques
Amiot d'auoir laissé dans le cours d'vn'oraifon Françoise les noms Latins tous entiers,
fans les bigarrer & changer, pour leur donner
vne cadence Françoise . Cela fem.bloit vn peu
rude au commencement : mais def-ia l'vfage
par le crédit de son Plutarque nous en a osté
toute l'estrangeté.I'ai souhaité souuét que ceux
qui escnuét les histoires en Latin no 9 laissassenc
nos noms tous tels qu 'ils sont. Car en faisant de
Vaudemont, Vailemontanus & les Métamorphosant pour les garber a la Grecque ou a la

Ì.6l

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

Romaine, nous ne íçauons ou nous en fommes,& en percions la conoissance.Pour dorre
nostre conte , c'est vn vilain v/age & de tresmauuaise consequéce en nostre Fráce d'appellcr chácun par le nom de sa terre & seigneune,& la chose du monde, qui faict plus meíler
& mesconnoistre les races.Vncabdet debóne
maison ayát eu pour son apanage vne terre, sous
le nom de laquelle il a esté connu & honoré,ne
peut honnestement l'abádonne.r:dix ans aptes
fa mort la terre s'en va avn estrangier, qui en
faict de mefmesrdeuinés ou nous sommes de la
connoifsance de ces homes. Il ne faut pas aller
quérir d'autres exemples que de nostre maison
royalle, ou autant de partages, autant de surnoms, cependant i'onginel de la tige nous est
efchappé. Mais ceste considération me tire par
force a vn autre champ. Sôdons vn peu de prés,
& pour Dieu regardons, a quel fondemét nous
attachons ceste gloire & réputation, pour laquelle fébouleuerië le monde. Ouasseôsnous
ceste renommée que nous allons questantauec
íì grád peìnePC'est an somme Pierre ou Guillaume , qui la porte , prend en garde, & a qui
elle touche. Et ce Pierre cu Guillaume qu'estce qu'vne voix pour tous potages ?ou trois ou
quatre traies s de plume , premièrement fraisez avarier, que ie demanderois volontiers a
qui touche l'honneur de tant de victoires, a
Guefquin , a Glefqmn , ou Gueaquin? H y

LIVRE PREMIER.
263
roitbien plus d'apparence icy qu'en Lucíé que
S .mit T. enprocez:car
N on leuia aut ludicrapetuntur

Pramia.
II y va de bon, il est questió laquelle de ces lettres doit elt re payée de tant de sieges,batailles,
blessures, priions & seruices faicts a la couronne de Ftáce par ce sien fameux cónestable. Nicolas Denifotn'a eu soing que des lettres de
son nom,& en a chágé toute la cótexture, pour
f
en bastir le Conte d'Alsinois,qu ila estrené de
la gloire de fa poésie & peinture. Etl'hístorien
Suétone n'a aymé que ie sens du sien,& en ayát
priué Lenis, qui estoit le surnom de sonpere,a
laiflcTranquillus lúccesieur de la réputation de
ses efcrits.Quicroíroitque le capitaine Bayard
n'eut honneur,que celuy qu'il a emprunté des
faicts de Pierre Terrail?& qu'Antoine Efcalin
felaifle voler a fa veuetant de nauigations &
charges par mer & par terre au capitaine Poulin,& au Baron de la GardePSecondement ce
sont traicts de plume cómuns a mill'hommes.
Combieny a il en toutes les races de personnes de mefme nom & surnom? Et puis qui empefchg mon palefrenier de s'appeller Pompée le grznd?mais âpres tout, quels moyens,
quels reíforsy a il qui attachct a mon palefrenier trefpassé,ou a cest autre homme qui eut
teste trachée en A Egypte, & qui soignent a eux
cest e voix glorifiéé',& ces traicts de plume ainsi

2.64 ESSAIS DE M. DE MONTA.
honorez.pour qu'ils s'en aduentagent.
Id cinerem & manès credis curaresepultos}
Toutefois
' adh&cfe
Romanus Cjraïúfque & barbants induperator
JErexit,caupts difcriminis atque laboris
Inde habuitytanto maiorfamtzfitisefl,quamvirtutis.
CHAP.

XLVII.

De ['incertitude de naître ingénient.
t 'Est bien ce que diót ce vers,
' Í7TÍCÙ v «Ps <sroÀt)ç vófxoç 'ívêot }y Íf9«,

ì] y a prou loyde parler par tout,&pour,&con
tre. Pour exemple
Vmfe Hannibal er non fipfe ■vfar'poi
Ben la vittoríofa sua ventura,
Qui voudra estre de ce party,& faire valoirauecquesnos gens k faute de n auoir dernièrement pourlùiui nostre pointe a Montcontour,
ou qui voudra accuser le Roy d'Eíp3gne,den'auoir sceu se seruir de l'aduantage qu'il eut contre nous a íàinct Qnintin , il pourra dit* ceste
faute partir d'vne ame enyurée de fa bonne
fortune, & d'vn courage , lequel plein & gorgé de ce commencement de bon heur, perd
le goust de l'accroistre , def-ia par trop erapefché a digérer ee qu'il ena : il en a fa braíke
N
toute

LIVRE

265

PREMIER.

I toute comble, il n'en peut saisir dauantage indigne que la sortuneluy aye mis vn tel bien en\ tre mains:car quel profit en sent-il,si-ce neantI moins il donne a ion ennemy moyen de se re* mettre sus ?Qujdl'efperance peut on auoir qu'il
osevn'autrefois attaquerceux cy ralhez& remis, & de nouueau armez de deípit & de vengeance, qui ne les a osé ou sceu poursuiure tous
rompus & effrayez?
Dumfortuna caiet,dum confiât omnia terror.
Mais en fin que peut il attendre de mieux , que
ce qu'il vient deperdrerCe n'est pas comme a
l'escrime ou le nombre de touches donne gain.
Tant que l'ennemy est en pieds, c'est a recommencer déplus belle : ce n'est pasvióroire , si
{[ (î elle ne met fin a la guerre. En ceste elcarmout che ou Cîeíar eut du pire pres la ville d 'OricG,
il reprochoit aux soidatz de Pompeius , qu'il
! eust esté perdu, si leur Capitaine cuit sceu vain| 0] tl cre:& luy chaussa bien autrement les espérons,
& quand ce fut a son tour. Mais pourquoy ne dira
■ Ion aussi au contraire? que c 'est Festeèt d'vn efM prit précipitant & insatiable de ne içauoirmetII tre fin a fa cóuoitife:que c'est abuser desfaueurs
I- de Dieu, que de leur vouloir faire perdre la
* mesure qu'illeuraprefcripte:& quede se reietter au dangierapres la victoire, c'est la remetLj tre encore vn coup a la mercy' de la fortune:
(IJ , que l'vne des plus grandes sagesses en l'art mi"j litaire c 'est de ne pousser pas son ennemy au
[ou»

^ S

l66

ESSAIS DE

Mv. DE

MONT,

desespoir. Sylla & Marius en la guerre sociale
ayant défaict les Maries,en voyant encore vne
trouppe de reste qui par d'esefpoir se reuenoit
ietter a eux comme bestes funeufès,nefeurent
pas d'aduis de les attandre.Si l'ardeurde Monsieur de Foix né l'eut emporté a pouríùiure
trop asprement les restes de la victoire de Ratienne, il ne l'eut pas souillée de sa mort. Toutefois encore feruit la retente mémoire de son
exemple, a conieruer monsieurd'Anguiende
pareil incoouenient, a Serifoles.il faict dangereux assaillir vil homme, a qui vous auez osté
tout autre moien defchapper que par les armes:
cart'est vne violente maistrested'efcolequela
necessi té. Clodomire Roy d'Aquitaine aptes fa
victoire pouríuiuantGondemar Roy de Bourgogne vaincu & fuiant, le força de tourner teste, mais son opiniâtreté luy osta lc fruict desa
Victoire, car il y mourut.
Pareillement qui auroit achoisirou détenir
ses soldatz richement & somptueusement armez, ou armez feulement pour la nécessité sil
se prefenteroit en faueur du premier party, duquel estoit Sertorìus , Phílopœmen , Brutus,
Cassar& autres,que c 'est tousiours vnéguillon
d'honneur & de gloire au soldat de sevoirparé,& vn'occasion de íe rendre plus obstiné au
combat , ayant a sauuer ses armes , comme ses
biens & héritages. Mais il s'ossriroit andide
l'autrepart, qu 'on doitplustost ester au soldat

LIVRE

PREMIER

ì6j

lc soing de se cóseruer,que de le luy accroistre:
qu'il craindra par ce moyen doublementa se
hazarder:ioint que c'est augmenter a l'ennemy
l'enuie de la victoire,par ces riches defpouiiies.
Et a l'on remarqué que d'autre fois cela encouragea merueìlleufement les Romains a l'encôtre des Samnites.Licurgus deffendoit aux fiés
non feulement la fumptuoiîtéen leur équipage
mais encore de defpouiller leurs ennemis vaincus,voulant,difoit-il , que la pauureté & frugalité reluisît auec le reste de fa bataille.
Aux sièges & ailleurs ou l'occasion nous approche de l'ennemy , nous donnons volontiers
licence aux foidatz de le brauer, defdeigner 3 &
iniurierde toutes façons de reproches : &non
fans apparence de raison. Car ce n'est pas faire
peu que de leur oster toute espérance de grâce
& de composition, en leur représentât qu'il n'y
a plus ordre de l'attendre de celuy qu'ilz ont si
fort outragé, & qu'il ne reste remède que de la
victoire. Si est-ce qu'il en mefprit aVitellius,
car ayát affaire aOthó plus foible en valeur de
soldatz def-accoustumez de longue main du
faictde la guerre , & amollis par les délices de
la ville , il les agassa tant en sin par fes parolles
piquantes,leur reprochât leur pusillanimité, &
le regret desDames & festes qu'ilz venoient de
laisser a Rome,qu'il leur remit par ce moien le
cœur au ventre, ce que nuls enhortemens n'auoiçnt sceu faire: & les attira luy mefme fur fes

2t>8

ESSAIS DE

M. DE

MONTAI.

bras,ouí'on ne les pouuoit pousser. Ecdevray
quand ce font iniures qui touchent au vif , elles
peuuent faire aysc'ement queceluy qui alloit
lâchement a la besogne pour la querelle de son
Roy , y aille d'vn autre affecìion pour lasienne propre.
Á considérer de combien d 'importance est
la conferuation d'vn chef en vn'arme'e ,& que
la visée de l'ennemy regarde principalement
cette tetìe, a laquelle tiennent toutes les autres
& en dependét:il semble qu'on ne puisse mettre én fcloubte ce conseil, que nous voions auoir
esté pris par plusieurs grands chefs,de se trauestir & desguiser sur le point de la mestée. Toutefois l'inconuenient qu'on encourt par ce
moyen n'est pas moindre queceluy qu'on pense fuir. Car le capitaine venant aestre mefconu
des siens , le courage qu'ils prennent de son exéple& de faprefence,vient aussi quant & quát
aleur faillir, & perdant la veíie defesmerques
& enseignes accoustumées , ils le iugent ou
mort, ous'ettre desrobé désespérant de l'affaire.Et quant a l'experience nous luy voyons fauonfer tantost l'vn tantost l'autre party. L'accident de Pyrrhus en la bataille qu'il eut contre le consul Leuinus en Italie nous sert a l'vn &
a l'autre visage, car pour s'estre voulu cacher
sous les armes de Demogacles & luy auoir doné les siennes, il fauua bien fans doute f a vie,
mais aussi il en cuida encourir l'autre inconue-

1
'

l

,

meiu

fa

LIVRE

PREMIER.

2<Î0

uenient de perdre la bataille.
A la bataille de Pharsaíe entre autres reprochesqu'on donnea Pompeius, c'est d'auoirarresté son armée pied coy attendant l'ennemy.
Pour autant que cela ( ie des-roberay icy les
motz meímes denostre Plutarque qui valent
mieux que les miens ) affoiblit la violence que
le courir donne aux premiers coups,& quant &
quant oste l'estancement des combatans les vns
contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d'impétuosité & de fureur plus que nulle
autre choie , quád ils viennent a s'entrechoquer
de roideur, leur augmentant le courage par le
cry & la course: & rend la chaleur des iouldats
en manière de dire refroidie & figée. Voila ce
qu'il dictpource rolle. Mais si Ccefar eutperdu,qui n'eust peu aussi bien dire, qu'au contraire la plus forte & roide assiete c'est celle en laquelle on fe tient planté fans bouger,& que qui
est en fa démarche arresté referrant & épargnant pour le besoing fa force en soy mesmes,
a grand auantage contre celuy qui est esbranlé,
& qui a déí-ia employé a la course la moitié de
sô haleine. Outre ce que l'armée estât vncoprs
de tant de diuerfes pieces , il -est impossible
qu'elle s'efmeuue en ceítcfurie , d'vn mouuementsi iuste qu'elle n'en altère ou rompe son
ordonnance ; & que le plus disiost ne soit aux
prises auát que son cópagnon le secoure. D'autres ont réglé ce doubte en leur armée deceste
manie-

îyO

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA."

maniere.Si les ennemis vous courért fus,atten.
dez les de pied coy : s'ils vous attendent de
pied coy,courez leur íùs.
Au passage que l'Empereur Charles cinquiefme fit'en Prouence , le Roy François fust au
propre d'eílire ou de luy alleraudeuanten Itaîie,ou de I'attendre en ses terres. Et bien qu'il
consideraft combien c'est d'aduantage deconseiuer sa maison pure & nette de troubles de la
guerre, afin qu'entiere en ses forces elle puisse
continuellement fournir deniers & secours au
befoing: Que la nécessité des guerres porte a
tous les coups , de faire le degast, ce qui ne se
peut faire bonnement en nos biens propres, &
si le paifant ne porte pas si doucement ce rauage de ceux de son party,que de l'énemy: en manière qu'il s'en peut ayfément allumer des séditions & des troubles parmy nous: Que la hcêce
de defrober & de piller, qui ne peut estre permise en son païs,est vn grád íùpport eux ennuis
de la guerre:Et qui n'a autre eiperéce de gaing
que fa solde, il est mal aisé qu'il soit tenu en
office estant a deux pas de fa femme & de fa retraicte:Queceluy qui met la nappe tombe tousiours des defpens: Qujl y a plus d'allégresse a
assaillir qu'à deffendre : Ec que la secousse de
la perte d'vne bataille dans nos entrailles est íi
violente, qu'il est malaisé qu'elle ne crolìetout
le corps , attandu qu'il n'est passion contagieuse ,comme celle de la peur, ay qui fe preigne si

LIVRE
PREMIER.
271
àyséementa crédit, & qui s 'espande plus brusquement : & que les villes qui auront ouy l 'es-

clat de cestetempeste a leurs portes,qui auront
recueilli leurs Capitaines & soldatz tremblans
encore&hors d'haleine, il est dangereux fur
la chaude qu'ils ne le iettent a quelque mauuais
party. Si est-ce qu'il choisit de r'appellerles
forces qu'il auoit de laies mons & devoir venir l'ennemy. Car il peut imaginer au contraire, qu'estât ches luy & entre fes amis il ne pouuoit faillir d'auoir plante de toutes commoditez.Les nuieres , les passages a fa deuotion luy
conduiroient fans cesse & viures & deniers en
toute íèurté & fans befoing d'efcorte:Qssilauroitfes siibietz d'autant plus affectiónez, qu'ilz
auroient le dangier plus pres:Qu'ayanttant de
villes & de barrières pour fa feurté,ce leroit a
luy de donner loy au combat selon son oportunité &aduantage:& s'il luy plaifoit de temporizer : Qu_'alabri Sc a íbn aise il pourroit voir
morfondre son ennemy & se défaire soy mesmes,par les difTìcultez qui le combatroient engagé envneterreestrangiere,ou il n 'auroit déliant ny derrière luy,ny acotìé,rié qui ne luy fit
guerre : nul moien de refréchirou estargir son
année si les maladies s'y mettoient,ny déloger
acouuert ses blessés , nuls deniers , nulz viures,
qu 'a pointe de lance , nul loisir de se reposer &
prêdre haleine, null e sciêce de lieux & du païs,
qui le fceut deffendre d 'embûches & surprises:
&s/ií

2JÌ
ESSAIS DE M. DE MpNT.
& s'il venoit a la perte d'vne bataille,nul moy£
d'en fauuer les reliques. Et n'auoit pas faute
d'exemples pour l'vn & pour l'autre parti. Scipion trouua bien meilleur d'aller assaillir les
terres de son ennemy en Afrique } que de deftêdreles siennes & le combatre en Italie ,ouil
estoit, dou bien luy en prit. Mais au contraire,
Hannibal en ceste me sine guerre fe ruina d'auoir abandonné la conqueste d'vn païs estranger pour aller deffendre le sien. Les Athéniens
ayant laissé l'ennemy en leurs terres pour passer en la Sicile eurentla fortune contraire.mais
Agathòcles Roy de Siracuse l'eust fauorablc
ayant passé en Afrique & laissé la guerre chez
soy. Ainsi nous auons bien accoustumé dédire
auec raison que les euenements & issues depédentmefme en la guerre pour la pluípart dela
fortune . Laquelle ne fe veut pas renger & aíuietira nostre discours & prudence , comme disontees vers
Et maie consul tis prêt htm eft prudentiafallttx,
tlS[ecfortunaprobat causasfequiturquemerenui:
Sedvagaper cunílos nûllo discriminefertur.
Scilicet eíí-aliud quod nos cogatque regatque
3Íams,& in proprias ducat mortalia leges.
Mais a le bien prendre, il semble que nos conseils &deliberations en dépendent bien autant,
& que la fortune n'est pas plus incertaine & téméraire que nos discours.

CHAP.

IÍVRE.

PREMIER^

CHAP.

%7\

XLVÏII.

Desàeíiriet.

M

E voicy deuenu grammairien, moy qui

n'apprins iamais nulle lágue que par routine , & qui ne fçay encore que c'est d'adíectif,
coniunòrif,& d'ablatif. II me semble âuoirouy
dire que les Romains auoient des cheuaux
qu 'ils appelloient_/w?<j/í.s ou,dextrarios, qui se
menoient a dextre ou a relais pour les prendre
tous frez au besoin : & de la vient que nous appelions destriers les cheuaux de feruice.Et nos
Romans disent ordinairement adestrer pour
accompaigner. Ils appelloiejit aussi àefultorios
tquos des cheuaux qui estoient dressez de façon
que courans de toute leur roideuracouplez coté a coté l'vn de l'autre , fans bride, faiis selle,
les gentils-hommes Romains , voire tous armés au milieu de la course fe iettoient & reiettoient de l'vn a l'autre. Ondictde Cassar &
aussi du grand Pompeius que parmy leurs autres excellentes qualitez ils estoient fort bien
acheual: & de Catfar, qu'en fa ieunesse monté
ados fur vn cheual & fans bride il luy faisoit
prendre carrière les mains tournées derrière
le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage la & d'Alexandre deux miracles en
l'art militaire, vous diriez qu'elle s 'est aussi es-

274 - ÎSSAÎS DE M - DE, MONT.
forcée a les armer extraordwairement. Cat
chácun fçait du cheual d'Alexandre Bucefal,
qu'il auoit la teste retirant a celle d Vn toreau
qu'il ne se souffroir monter a personne qu'a son
maistre,ne peut est redressé que par luy mesrne,
fut honoré âpres fa mort, & vne ville baftieen
son nom. Cseiàr en auoit aussi vn autre qui auoit
les piedz de deuant comme vn homme , ayant
l'ongle coupée en forme de doigts, qui ne peut
estre monte ny dressé que par Cassar,lequel dédia son image apres fa mort a la déesse Venus,
îe ne démonte pas volontiers quand ie luis a
cheual. Car c'est l'assiete,en laquelle ie me
trouue le mieux & fain& malade. Aussi dict
Pline qu'elle est tres-falutaire a l'estomac &
aux ioinrures.Pouríùiuons donc, puis que nous
y sommes. Onlicten Xenophonlaloyde Cyrustlessendant de voyager a pied a homme,qui
eust cheual. Trogus & Iust mus disent que les
Parthes auoient accoustuiné de faire a cheual
non feulement la guerre,. mais auss tous leurs
assaircs publiques & prîuez, marchander, parlementer,s'entrptenir,& se promener : & 1ut
la plus notable differêce des libres & des serfs
pármy eux c'est que les vns vont a cheual & les
autres a pié, U y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine (&' Suétone le remarque plus
particulièrement de Caefar ) des Capitaines
qui commandoíent a leurs gens de cheual de
mettre pied a terre,quand ilz fe trouuoiét pref-

UVRE PREMIER.
275
fez del'occasioii, pouroster aux soldatz toute
espérance de fuite. Mais nos ancestres & notamment du temps de la guerre des Anglois
enrous lescombatz solemnelz & journées aísognées ils se mettoienttous apié,pourne se fier
a nulle autre chose, qu'a leur force propre &
vigueur de leurcourage& de leurs membres,
de chose si chere que l'honneur & la vie. Vous
engagez vostre valeur & vostre fortune a celle de vostre cheual. Ses playes& fa mort tirent
la voitre en conséquence , ion effray ou fa fureur vous rendent ou téméraire ou lâche. S'il
a faute de bouche ou d'efperon c'est a vostre
honneur a enrespondre. A ceste cause ie ne
trouue pas est range, que ces combatz la fussent
plus fermes & plus furieux que ceux qui se font
acheual. Et chose que nous appelions ala tocieté dVnsi grand hazard,doit estre en nostrc
puissance le plus qu'il se peut. Comme ie conseilleroy de choisir les armes les plus courtes,
& celles dequoy nous nous pouuons le mieux
refpondre.il est bien plus leur de s'asseurer d'vneespée que nous tenons au poing, que du boulet qui efchappe de nostre pistoíe,en laquelle
il y a plusieurs pieces, la poudre ,la»pierre, le
rouët , desquelles la moindre qui viendra^ a
faillirvous fera faillir vostre fortune. Mais quat
a cest'arme la i'en parleray plus largement ou
ie feray comparaison des armes anciennes aux
rostres , & sauf l'estonnement des oreilles,
S 2

aytî
ESSAIS DE M. DE MONT.
a quoy meshuy chacun est apprìuoísé , iecroy |
que c'est vn'arme de fort peu d'effeét,& espère
que nous en quitterons bientost l'vfage. Encocore ne faut il pas oblier la plaisante affrète
qu'auoit a cheual vn maistre Pierre Pol Docteur en Théologie , que Monstrelet recite aùoir accoustumé se promener par la ville de
Pans & ailleurs assis de costé comme les femmes. Il dit aussi ailleurs que les Gascons auoiêt
des cheuaux terribles accoustumez de vireren
courant,dequoy les François,Piccars,Flamens
& Brabançons failoient grand miracle pour
n'auoir accoustumé de le voir .Ce font ses mots
Ie ne sçay quel maniement ce pouuoit estre, si
ce n'est celuy de nos passades. Cassar parlant de
ceux de Suéde, Aux rëcontres qui se font a cheual, dict-il , ils se iettent lòuuent a terre pour
combatre a pié , ayant accoustumé leurs cheuausde ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptemêt, s'il en est befoing.Et selon leur coustume, il n'est rieH si vilain & si lâche que d'vsesde ielles&bardelles,
& mesprifét ceux qui en vfent: de manière que
fort peu en nôbre ilz ne craignent pas d'en assaillir plusieurs. Le Roy Alphonce, celuy qui
dressa en Efpaigne l'ordre des cheualliers dela
Bande ou de L'efcharpe,leurdôna entre autres
règles de ne monter ny mule ny mulet, surpeine d'vn marc d'argent d'amende,come ie viens
d'apprendrej dans les lettres de Gueuara , desquelles

UVRE

PREMIER.

Î77

quelles ceux qui les ont appelle'es dorées, faisoient iugement bien autre que celuy, que
i'en fay.
CHAP.

X^VIIII.

Des couftumes anciennes. ,

I

'Excuserois volontiers en nostre peuple de
n'auoir autre patron & règle de perfection
que fts propres meurs & vfances .': car c'est vn
communvice,non du vulgaire feulement,mais
quasi détous hommes, d'auoir leur visée & leuc
arrest fur le train auquel ils sont nais. Ie fuis cotent quand il verra Fabritius ou Scipion , qu'il
leur trouue la contenance & le port barbare,
puis qu'ilz ne font ny vestus ny façonnez a nostre mode. Mais ieme plains de fa particulière
indiscrétion , de le laisser si fort piper & aueugleral'authoritéde l'vfage présent, qu'il soit
capable de changer d'opinion & d'aduis tous
les mois,s'il plait a la coustume, & qu'il iuge si
diuerfement de soy mefmes. Quand il portoit
le bufcde fonpourpoin entre les mamelles , il
maintenoit par viues raisons qu'il estoit trefbien. Qy_elques années âpres le voila aualéiufques entre les cuisses , il fe moque de son autre
vfage ,1e trouue inepte & iníuportable. La façon de fe vestir présente luy faict incontinent
con damner & mefprifer l'ancienne, d'vne res_ 3

978 ESSAIS DE M. DE MONTAI.
solution si grande,& d'vn consentement si vni.
Viçrsel que vous diriez que c'est vne vraie manie quiluy roule ainsi ion entendement. Pat
ce que nostre changement est si subit& si prôpt
en cela que l'inuention de tous les tailleurs du
monde ne fçauroit fournir assez de nouuelletez : il est: force que bien souuentles formes
mesprifées reuiennent en crédit, & celles la
inefmes tombent en met pris tantost âpres , &
qu'vn melme iugement preigne en l'efpace de
quinze ou vingt ans deux ou trois , non diuerles feulement, mais contraires opinions, d'vne
inconstance & légèreté incroyable.Ie veuxicy
entníler aucunes coustumes anciennes, que i'ay
en mémoire, les vnes demeimelesnostres,les
autres différentes : afin qu'ayant en ì'ima«ination ceste continuelle variation des choies humaines nous en ayons le iugement plus csclaircy & plus ferme. Ce que nous disons de
combatre l'espée & la cape , ils'usoìt encores
entre les Romains , cedici CaMar, Siniftrisfigos inuoluítnt gladtósque distringw t : & remerquedes lors en nostre nation ce vice, qui est
encore,d'arrester les passans que nous rencontrons en chemin , & de les forcer de nous dire
qui ils font , & de prendre a miure &. occasion
de querelle, s'ilz .refusent de nous refpondre.
Aux bains que les anciens prtnoient tous les
ìours auant le repas , & les prenoint aussi ordinairement que nous faiions de l'eau alauer Ut
mains
\

UVRE

279

PREMIER.

mains, ils ne se lauoint du commencement que
les bras& les ïambes : mais dépuis & d'vne
coustume qui a duré plusieurs siécles & en la
plus part des nations du monde , ilz se lauoint
tous nudz d'eau mixtiónée & parfumée:de manière qu'ils prenoint pourtefmoignage de gfS-i
de simplicité de se lauer d'eau simple. Les plus
afFetez & delicatz se parfumoint bien trois ou
quatresois pariourtoutle corps. Hz fefaifoiét
souuant pinceter le poil par tout, comme les
femmes Françoises ont pris en vfage depuis
quelque temps de faire leur front,
jQuodpeU:m,quod crura tibi,cjtiod brachia vellis^
Quoy qu'ilz eussent des oignemens,qui seruoint a cela de faire tomber le poil qu'ilz appelloint Pfûotrum
Pfìlotro nìtet,aut arida latet abdita creta.
Ilzaimoint a se coucher mollement, & allèguent pour preuue de patience de coucher fur
des materas. Hz mágeoint couchez fur des lits,
a peu prez en mefme assiete que les Turcs de
nostre temps. Inde tboropater AEneas sic orfus
ab alto. Ht dit on du ieune Caton que defpuisla
bataille de Pharfale, estant entré en deuil du
mauuais estât des affaires publiques il mangea
tousiours assis,prenát vn train de vie plus austère. Hz baifolntles mains aux gráds pour les hónorer & caresser. Et entre les amis ilz s'étrebaifoi ïtt en se saluant comme font les Vénitiens.
Grautúsquc darcm cum dulcibns ofculavirbis.

S 4

s8o

ESSAIS

DE

M. DE MONTA.

Hz mengeoint comme nous le fruict a l'ìssue
de table. Hz se torchointlecul( il faut íaiíler
aux femmes cesté vaine superstition des paroi.
les)auecvneefponge. Voila pourquoy fyngit
est vnmotobfcceneen Latin:& est on celle esponge attachée au bout d*vn ballon , corame
tesmoigne Phistoire de celuy qu'on menoit
pourestre présenté aux bestes deuát le peuple,
qui demanda congé d'aller a ses affaires , & la
n'ayant autre moyen de se tuer , il se fourra ce
ballon & esponge dans le gosier,& s'en eíloufa. Hz s'essuyoint le catze de laine perfumée,
quand ilz en auoint faict,
tslt ttbimlfaciam,sed Iota mentula lava.
H y auok aux carrefours a Rome des vaisseaux
& demy -cuues pour y aprester a piller aux
passans.
Pufìstpe lacum propterse aedolia curta.
Somno deuïníli credttnt extollerevefttm.
Ilz faiíbint collation entre les repas. &yauoit
en esté des vendeurs de siège pour refréchirle
vin:& en y auoit qui le seruomt mesme de cestc
nege en hyuer,ne trouuás pas le vin encore lors
assez froid:les grands auoint Seurs efchançons
& trenchans, & leurs folz pour leur donner du
plaisir:onleur feruoiten hyuerla viadefurdes
f'ouyersqui se portoint sur la table : & auoint
des cuisines ponatiues 3 dans lesquelles tout leur
seruice se trainoit apreseux.
H as vebis epulas habite lauti,

1IVRE

PREMIER.

2$%

jV os offendimur ambulante cœna.
& en esté ils faisoient souuent en leurs seles
basses couler de l'eau fresche & claire dans des
canaus au dessous d'eux,ou ìly auoit force poisson en vie, que les assiftans choisifloint & prenointenlamain pour le faire aprester chacun
a son goust . Car le poifsó a tousiours eu ce privilège, cóme il a encores,que les grans se méfient de le fçauoir aprester. Caraulîìenestle
goust beaucoup plus exquis , que de la chair,
aumoins pour moy.Mais en toute forte de magnificence, de desbauche & d'inuentions volup( tueuses,de molesté & de fumptuoíîté, nous
faisons a la vérité ce que jíous pouuôs pour les
•égaler: car nostre volongájeít bknaumgastée
que la Ieunmais nost re Itìíiìsance n'y peutarriuer:nos forces ne font non plus capables de les
ioindre en ces parties la vitieuíès, qu'aux vertueuses. Caries vnes & les autres partent d'vnc
vigueur d'esprit, qui estoit fans comparaison
plus gráde en eux qu'en nous:& les ames a mesure qu'ellés sent moins fortes,elles ont d'autát
moins de moyen de faire ni fort bien,ni fort
mal. Le haut bout d'etre eux c'estoit le milieu.
Le deuant & derrière n'auoint en efcriuant &
parlant aucune signification de grandeur,comme il se voit euidemmét par leurs efcris:ils diront Oppius & Ccefar,aussi volótiers, que César & Oppius:& dirótmoy & toy indifféremment comme toy & moy. Voila pourquoy i'ay

ESSAIS DE M. D E MONTA.

antrefois remerqué en la vie de Flamïnius de
Plutarque Fráçois vn endroit, ou il semble que
l'autheur parlant de la ialousie de gloire,qui e .
stoit entre les AEtoliens & les Romains,pour
le gaind'vne bataille qu'ils auoient obtenu en
commun, face quelque pois de ce qu'aux chansons Grecques, on nommott les AErholiens
auant les Romains, s'il n'y a de l'Amphibologie aux motz François. Les Dames estans aux
estuues y receuoient quant & quant des hommes,& se seruoient la mesme de leurs valetz»
les frotter & oindre
InguinapMcinttus nigrd tibi Jèruus aluta
Stat,cjuoties calidisnudafouerisaquis.
Elles se saupoudroient de quelque poudre pout
réprimer les fueursiLes anciens Gaulois, dict
Sidonius Apollinaris,portoiétle poil long par
le deuant, & le derrière de la teste tondu, qui
esteeste façon qui vient estre renouuellée par
rvsase efféminé & lâche de ce siécle . Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers
pour leur voiture des l'entrée du bateau,ce que
nous faisons âpres estre rendus a port.
Dum as exígitur^durn rnula ligatur
Tota ablt hora.
Les femmes couchoient au lict du costédela
ruelle. Voylapourquoyon appelloit Csíar
spondá Régis 'I^icomedis : mais il y a des liures
entiers faicts fur c'est argument.
CHAP.

LIVRE

PREMIER.

CHAP.

L.

De Demoeritus dr Herxclitus.
E iugement est vn vtil a tous íubiects, & se
méfie partout.Aceste cause aux essais, que
k fay ky, i'y employé toute forte d'occasion.
Si c'est vn subiect que ie n'entêde point,a cela
mesme iel'essaye,sondantk gué de bië loing,
& puis k trouuát trop profond pour ma taille,
k me tiens a la riue,& ceste reconnoissance de
ne pouuoir passer outre , c'est vn traicì: de son
efrect.voire de ceux,dequoy il se vantele plus.
Tantost a vn subiect vain &. de ncát i'eíìaye voir
s'il trouuera dequoy luy donner corps , & dequoy l'appuyer & estançonner. Tantost ie lc
promené a vn subiect noble & fort tracassé, auquel il n'a rien a trouuer de foy mesme, le chemin en estant si frayé & si batu qu'il ne peut
marcher que sur la piste d'autruy.Lailfaict son
ku a trier la route qui luy semble la meilleure:
& de mille sentiers , U dict que cestuy-cy ou
celuy la a esté k micus choisi . Au demeurant
k laisse la fortune me fournir elle mesme les
fubiectz : d'autant qu'ils me sont également
bons. Et si n'entre prans pas de les traies erentiers & afonsdecuue. De mille visages qu'ils
ont chacú,i'c prés celuy qu'il me plaît. Ie lesfaisis yolétiers par quelque lustre extraordinaire

L

& fan-

284 ESSAIS DE M. DE MONTA.
& fantasque. l'en trieroy blé de plus riches &
pleins, si ï'auoy quelque autre fin proposée que
celle quei'ay. Toute aétion est propre a nous
faire connoistre. Ceste mesme ame de Cassar,
quisefaict voir a ordóner& dresser la bataille
de Pharsale,elle se faicì aussi voir a dresser des
parties oysiues & amoureuses. On iuge vncheual,non seulement a le voir manier íiir vne carrière , mais encore a luy voir aller le pas, voire
& ale voir en reposa l'estable. Demoeritus Sc
Heracly tus ont esté deus philofophes,deíqueIs
le premier trouuant vaine & redicule l'humaine condition ne fortoitguiere en public qu'auec vn visage moqueur & riant. Heraclitus, aiát
pitié & compassion de ceste mesme condition
nostre, en poi toit le vilàge continuellement atnsté & les yeux chargez de larmes . I'ayme
mieux la première humeur: non par ce qu'il est
plus plaisant de rire que depleurer:maisparce
qu'elle est plus desdaigneule, & qu'elle nousaçuse plus que l'autre. Et il me semble que nous
ne pouuons iamais estre assez mefprifez selon
nostre mérite. La plainte & la commisération
elles font méfiées a quelque estimation de la
choie qu'on plaint . Les choses dequoy on se
moque, on les estime vaines & fans pris . Iene
pèse point qu'il y ait tant de malheur en nous,
comme il y a de vanité,ni tant de malice cornn e de fotiie . Nous ne sommes pas tant pleins
àt mal,comme d'inanité. Nous ne sommes pas
tant

LIVRE

PREMIER.

tant misérables, comme nous sommes viles.
Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit apar soy,
roulant son tonneau,& hochant du hez legrád
Alexandre , nous estimant trestous des mouches,ou des vessies pleines de vent, il estoit bié
iuge plus aigre & plus piquant, &- par consequent,plus iuste a mon humeur que Timon,celuy qui fut surnommé le haiffeur des hommes.
Car ce qu'on hait on le prend a cceur.Cetuy -cy
nous fouhaitoit du mal , estoit pasiionné du desir de nostre ruine , fuioit nostre conueriation
comme dangereuse , de meíchans & de nature
deprauée. L'autre nous estimoit si peu que nous
ne pourrions, ni le troub!er,ni l' altérer par nostre contagion. Nous laiíïoit de cópagnie, non
pour la crainte, mais pour le defdain de nostre
commerce. II ne nous estimoit capables, ni de
bicn,ni de mal faire. De meíme marque fut la
refponce de Statilius, auquel Brutus parla pour
leioindre a la confpiratió contre Cïfar:iltrou
ua l'entreprinfe iuste, mais il ne trouua pas les
hommes dignes,pour lesquels on se mit aucunement en peine.
CHAP. LI.
De la vanité des parolles.
"\7N Rhetoricien du temps passé difoit que
* son mestier estoit de choses petites les faire pa-

1 %6

ESSAIS DE

M. DE

M ONT.

re paroistre & trouuer grades. On luy eut faift
donner le fouet en Sparte, de faire profession
d'vn'art piperesse & méfongere. Ceux qui niasquet & fardét les femmes, font moins de mal.
Car c'est chose de peu de perte de ne les vo:r
pas en leur naturehla ou ceux-cy font estât de
tromper, non pas nos yeux, mais nostre iu<?emët:& d'abastardir & corrompre l'cssence des
choses. Les republiques qui se font maintenues
en vn estât réglé & bien policé,comme la Cretense ou la Lacedemonienne , elles n'ont oas
faict grand conte d'orateurs .C'est vn vtil ìnuété pour manier & agiter vne tourbe, & vnecómune defreiglée,& vtil qui ne s'ëploye qu'aux
estatz malades,come la médecine. En ceux ou
le peuple, ouïes ignoras, ou tous ont tout peu,
comme celuy d'Athènes, de Rhodes & de Rome^ ou les choses ont esté en perpétuelle tépeste, la ont foisonné les orateurs. Et a la vérité il se void peu de personnages en ces republi
ques la,qui se foiét poussez en grand crédit fans
le secours de l'eloquence. Pompeius, Cejsar,
CraíTus, Lucullus, Lentulus, Metellus ont pris
de la leur plus grand appui a se monter a ceste
grandeur d'authorité,ou ils font en stn arriuez,
& s'é font aydez plus que des armes .On remarque auflì que l'art d'éloquence a fleuri le plus,
lors quelesaffa res ont esté en plusmauuaiseftat,& que l'orage des guerres ciuiies les a agitez: comme vn champ libre & indôté porte les

herbes

UVRE

PREMIER.

287

herbes plus gaillardes. 11 semble par la que les
estats qui depédét d'vn monarque en ont moins
de besoin que lés autres. Car labestise & facilité,qui se trouue en la'commune,& qui la rend
subiectea estre maniée & contournée par les
oreilles au doux son de ceste harmonie,sans ve
nir a poiser & connoistre la vérité des choses
par la force de la raison,ceste défaillance ne se
trouue pas si aisément en vn seul,& est plus aisé
élit, de le garétir par bon conseil de l'impreísió de
ceste poison. On n'a pas veu sortir de Macédoine ni de Perse nul orateur de renom . l'en ay
dict ce mot fur le íûbiect d'vn Italié,que ie vien
d'étretenir, qui a feruy le feu CardmalCaríaffe de maistre d'hostel iufques a fa mort . Ie luy
faisoy có ter de fa charge: ilm'afait vn discours
de ceste science de gueule, auec vne grauité &
contenance magistrale , cóme s'il m'eust parlé
de quelque grád point de theologie.il m'adechifré vne différence de goustz: celuy qu'ô a a
ieun,qu'ó a apresle segond & tiers feruice : les
moyens tatost de luy plaire simplemêt,tantost
de l'eueiller Sc piquer : la police de -ses sauces,
premieremét en gênerai,& puis particularisant
Jes qualitez des ingrediens & leurs effectz: les
différences des salades selon leur saison, celle
qui doit estre refchaufée , celle qui veut estre
ferme froide , la façó de les orner & embeillir
pouries rédre encores plaifátesala veiie. Apres
cela il est entré fur Tordre du feruice plein de

mille

î88
ESSAIS DE M. DE MONT,
millebelles & importâtes cósideratiôs.Ettout
cela enflé de riches & magnifiques parolles, &
celles mefmes qu'on employé a traiter du gouuernement d'vn Empire. II m'est íbuuenu de
mon homme
Hoc salsum eíl, hoc aduílum eîl, hoc lautumefi
parum,
Jllud relie,iterum fie mcment6 ,fedulo
tJMoneo qudipojfumpro me a sapientia.
Toííremo tanquam in spéculum, in patinas, Dernea,
Jnspicere iubeo,&moneo quidfacto vsus fit.
Si est- ce que les Grecs mefmes louèrent grandement l'ordre & la dispoiìtiô que Paulus A Emilius obferuaau festin qu'il leur fit au retour
de Macédoine , mais ie ne parle point icy des
eftects, ie parle des motz.Ie ne fçay s'il en aduient aus autres comme a moy : mais ie ne me
puis garder quand i'oy nos architectes s'enfler
de ces gros motz. de pilastres,architraues,cornices d'ouurage Corinthien & Dorique & fem
blables de leur iargon , que mon imagination
ne fe saisisse incontinent du palais d'Apolidon.
Et pareffect ie trouue que ce font les chetìues
pieces de la porte de ma cuisine . C'est vne pipene voisine a ceste-cy,d'appellerles offices de
nostre estât par les titres superbes des romains,
encore qu'ils n'ayent nulle ressemblance de,
charge,& encores moins d'authorité & de puissance. Et ceste cy aussi (qui seruiraa mon aduis
iour

LIVRE

PREMIER.

2?p

*n ìour de tefmoignage d'vne singulière vanité
de nostre siécle) d'employer vainement & sans
aucune considération les surnoms les plus glorieus , dequoy Tancienneté ait honoré vn ou
deux personnages en plusieurs siecles,aqui bô
nous semble. Platon a emporté ce surnom de
diuin par vn consentement vniuersel ,que nul
n 'a essayé de luy enuier : &les Italiens qui se
vantent,& auecques raison, d'auoir communemétl'efpritplus eíueillé &le discours plus sain
que les autres natiôs de leur temps, en viennét
d'estrenerl'Aretin. Auquel saufvne faconde
parler bouffie & bouillonnée de pointes, ingenieulesala venté, mais recherchées de loing,
& fantafques,& outre l'eloquence en fin, telle
qu'elle puisse estre, ie nevoy pas qu'il y aitrien
au dessus des communs autheurs de son siécle:
tant s'en faut qu'U approche de ceste dhnnité
ancienne. Et le surnom de grád nous l'attachós
a des Princes, qui n'ont eu rien au dessus de la
grandeur commune.
CHAP.

LIÏ.

De la parfimonie des anciens.

"

A Ttilius Ilegulus gênerai de l'armée Romai
-*-ne en Afrique, au milieu de fa gloire & de
ses victoires cotre lesCarthaginois,escnuita la
chose publique qu'vn valet de labourage qu'il

T

'■290

ESSAIS

DE

M.

DE

M 0 K T AÌ

auoitî laissé seul augouuernement de'sonbienì '
qui estoit en tout sept arpâs de terre,s'en estoit
ensuy ayant desrobé ses vtilz de labourage, &
demádoit congé pour s'en retourner & y pouruoir, de peur que fa femme & ses enfans n'en
eussent a souffrir. Le Sénat pourueut à commettre vn autre a la conduite de ses biens , &
luy fist restablir, ce qui luy auoit esté desrobé,
& ordonna que sa femme & enfans feroient
nourris aus desoens du public. Le vieus Caron reuenant d'Efpaigne Consul vendit son
cheual de feruice pour elpargner Targent qu'il
eut cousté a le ramener par mer en Italie. Et
estant au gouuernemêt de Sardaigne faisoit ses
visitations a pied, n'ayant auec luy nulle autre
íîiite que d'vn officier de la chose publiq, qui le
luiuoit, luy portât fa robe & vn vase a faire des
sacrifices: & le plus iòuuent il pourtoitsamale
luy mesme. II sevâtoitde n'auoiriamais porté
robe quieust cousté plus de dix efcuz,niauoir
enuoyé au marché pi 9 de dix folz pourvn iour,
& des maisons qu'il auoit aux champs,qu'il n'é
auoit nulle qui fut crépie & enduite par dehors. Scipion AEmilianus âpres deux triomphes & deux Confulatz , ala en légation auec
sept scruiteurs seulement . On tient qu'Homere n'en eust iamais qu'vn, Platon trois, Zenon
1e chef de ia secte Stoique pas vn.

CHAP.

UVRE

PREMIER,

CHAP.

LUI.

D'vn mot de Cœfkr.

C*ïnous nous amusions par fois a nous conOsiderer , & le temps que nous mettons z
contreroller autruy & aconnoistre les choses,
qui font hors de nous, que nous Tamploissions a
nous fonder nous mefmes, nous sentirions aisément combien toute ceste nostre contexture
est bastie de pieces foibles & défaillantes .
N'est ce pas vn singulier tefmoignage d'imperfection de ne pouuoir rastbir nostre contentement en nulle chose , & que par désir
mesme & imagination il ioit hors de, nostre
puissance de choisir cc qu'il nous faut? Dequoy
porte bon tefmoignage ceste grande & noble dispute quia touliours esté entre les Philosophes , pour trouuer le foutterain bien de
l'hommç,& qui dure encore & durera éternellement fans refolutiô & fans accord. Quoy que
cc soit qui tôbe en nostre cônoissançe & iouissance,nous sentons qu'il ne nous fatisfaict pas,
& allons beat âpres les choses aduenir & inconues, d 'autant que les présentes ne nous foulent
pas. Non pas a mon aduis qu'elles n'ayent assez
dequoy nous fonler: mais cest que nous les saisissons d 'vne prise malade & desreglée: nostre

T 2

2 OÌ

ES>SA|IS DE M. [D E M]ONTA.
goust est irrésolu & incertain : il ne sçait rien
tenir,ni rië ìouïr debóne façon. L'hôineesti.
inant que ce soit le vice des choses, il se remplit
& se pait d'autres choies qu'il ne sçait point,&
qu'il ne cognoit point,ou il applique ses désirs
& íês espérances , les prend en honneur & reuerence.-comme dict Ca;sar, Cornmuni fitvitiê
natur&,vt inuifts,latitanttbus atque incognitis rébus magis confidamus, vehementmsque exterreamur. Ii se faict par vn vice ordinaire de nature,
que nous ayons & plus de fìâce, & plus de cram
te des choses que nous n'auons pas veu & qui
sonc cachées & inconnues.

CHAP.

LIIII.

D es vaines subtilité"^.

I

L est de ces íùbtilitez friuoles & vaines, par
, le moyen desquelles les hommes cherchent
quelque fois de la recommandation : comme
lespoëies,qui font des ouurages entiers de vers
commençans par vne melme lettre. Nous voyons des œufz, des boules , des aistes , des haches façonnées anciennement par les Grecs,
auec la mesure de leurs vers en les alongeant
ouaccoursissant: en manière qu'ils viennent a
représenter telle ou telle figure. Telle estoit la

science

li

Î.IVRB PREMIER.
îpj 1
science de celuy, qui s'amuia a conter en combien de fortes se pouuoitnt renger les lettres
del'alphabet , & y en trouua ce nombre incroyable, qui se void dans Plutarque. Ie trouue bonne l'opinion de celuy, a qui on présenta
vn homme apris a ietter de la main vn grain de
mil auec telle induítrie,quesans faillir il le paf
soittousiours dans le trou d'vne efguille,& luy
demanda Ion âpres quelque présent pour loyer d'vne si rare suffisance: íùrquoy il ordonna
bien plaisamment & iustement a mon aduis,
qu'on ht dóner a cest ouurier deux ou trois minotz de mtl,affin qu'vne si belle art ne demeurait fans exercice. C'est vn tesmoignage de la
foiblefse de nostre iugement de recommander les choses par la rarité on nouuelleté , ou
encore par la difficulté, si la bonté & vtilltc n'y
font ioinctes. Nous venons présentement de
nous iouér ches moy , a qui pourroit trouuer
plus de choses qui se tiénentpar les deux bouts
extrêmes, comme, Sire , c'est vn titre qui le
donne a la plus eíleuée personne de nostre estat, qui est le Roy,& fe donne aulfi au vulgaire, comme aux marchans, & ne touche point
ceux d'entre deux. Les femmes de qualité ori
les nóme Dames , les moyénesDamoifelles,&
Dames encore celles de la plus basse marche.
Democntus difoit, que les dieux & les bestes
auoient les fentimens plus aiguz que les hommes, qui font au moyen estage . Les Romains

ÎP4 ESTAIS DE M. DE MONTA.
portoient mtsme accoutrement les iours de
Seuil & les iours de feste. 11 est certain que la
peur extrême , & l'extreme ardeur de courage
troublent également le ventre & le laichent.
La foiblesse qui nous vient de froideur & defgoutement aux exercices de Venus , elle nous
vient aussi d'vn appétit trop vehement,& d'vne
chaleur defreglée . L'extreme froideur & l'extreme chaleur cuisent & rôtissent . Aristote
dict que les cueus de plób fe fondent & coulent de froid & de la rigueur de Fhyuer , comme d'vne chaleur véhémente . La bestife&la
fagefle fe rencôtrent en mefme point de goust
& de résolution a la souffrance des accidés humains . Les sages gourmandent & commandent le mal, & les autres l'ignorent . Ceux-cy
font , par manière de dire , au deça des accidens.-les autres audela.Leiquels âpres enauoit
bien poifé & considéré les qualité/ , les auoir
mesurez & iugez. tels qu'ils font, il s'eflancent
au dessus par force d'vn vigoureux courage:
Ils les deídaignent & foulent aux pieds, ayant
vne ame forte & solide , contre laquelle les
traicts de la fortune venant a donner, il est
force qu'ils reialissent & s'émoussent trouuant
vn corps, dans lequel ils ne peuuent faire impression . L'ordinaire & moyenne condition
des hommes loge entre ces deux extremitez,
qui est de ceux qui aperçoiuent les maux, les
gou-

LIVRE

PREMIER.

20Ç

goustent , & ne les peuucnt íùppotter. L'enfance& la décrépitude se rencontrent en imbecilité de ce'rueau . L'auarice & la profusion
en pareil désir d'attirer & d'acquérir . Mais
parce que âpres que le pas a esté ouuert a l'eíprit, i'ay trouué comme il aduient ordinairement, que nous auions pris pourvn exercice
malaisé & d'vn rare íùbiect, ce qui ne l'est aucunement , & qu'âpres que nostre inuention a
esté eschaufée, elle descouure vn nombre infini de pareils exemples , ie n'en adiòuteray que
cestuy-cy:que si ces essays estoiët dignes qu'on
en iugeat, il en pourroit aduenira mon aduis,
qu'ils ne plairoientguiereaus elpritzcommûs '
& vulgaires , ni guiereaux singuliers & excellens. Ceux-la n'y entendroient pas assez, ceuxcy y entedroient trop. Iìspouroient viuoter
en la moyenne région.
CHAP. LV.
Des Senteurs,
7L se dict d'aucuns , comme d'Alexandre le
J-grand, que leur sueur espádoit vn odeur soefue par quelque rare & extra-ordinaire complexion : dequoy Plutarque & autres recherchét la cause. Mais la commune façó des corps
est au contraire: &la meilleure condition qui
T 4

2ÇÓ

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

soiten cela,cest de ne sentira rien de mauuais.
Et la douceur mefmes des halaines les plus pures elle n'a rien de plus excellent que d'estrc
simple & fans aucune odeur, qui nous offence,
comme font celles desenfans biens fains.Voi.
la pourquoy dict Plaute.
Jldulier turn bene olet,vbi nihilolet.
La plus perfaicte senteur d'vne femme,c 'est ne
sentira rien. Et les bonnes senteurs estrangierës,on a raison de les tenir pour suspectes aceux
qui s'en feruét,& d'estimer qu'elles soient employées pour couurír quelque defaut naturel de
ce cols é-la . D 'ou naissent ces rencontres des
Poètes anciens, C'est puïrque de santir abon.
Rides nos Coracine nil oient es.
<zJMalo quam beneolere nil olere.TZt ailleurs.
Toílhume non bene olct , qui bene femper
elet .
CHAP.

LVI.

Des Trières.
"Y E propose icy des fantasies informes & írA résolues, comme font ceux qui publiét des
questions doubteufes a débattre aus eícoles,
non pourestablir la vérité, mais pour la cherche r:& les foubmetz au iugemét de ceux, a qui
il touche de régler non feulement mes actions
&mes

LIVRE

PREMIER.

ÎÇ"f

& mesescris, mais encore mes pensées. Etalement m'en fera acceptable & vtile lacondénation, comme l'approbation. Et pourtant me
remettant tousiours a l'authorité de leur censure , qui peut tout sur moy , ie me mesle ainíîn
témérairement a toute sorte de propos,comme
icy:Ie ne fçay si ie me trompe:mais puis que pat
vne faueur particulière de la bonté diuine,certaine façon de prière nous a esté preícripte &
dictée mot amot parla bouche de Dieu,il m 'a
tousiours semblé que nous en deuionsauoirl'vsage plus ordinaire, que nous n'auons: & si i 'en
estoy creu a l'entrée & a l'issue de nos tables, a
noltre leuer& coucher,& a toutes actions particulières , aufquelîes on a accousiumé de méfier des prières, ie voudroy que ce fut le seul patenostre que les Chreftiens y employassent.
L 'Eglife peut eftendie & diuersisier les prières selon le befoing de nostre instruction : car
ie fçay bien , que c 'est tousiours mefme siibstáce & mefme chose, mais on deuoit donner a
cellelacepriuilege, que le peuple l'euíl continuellement en la boiiche : car il est certain
qu'elle dit tout ce qui nous sert , & qu'elle est
trefpropre a toutes occasions. I'auoy présentement en la pensée, d 'ou nous venoit cest'erreur
de recourir a Dieu en tous nos desseins & entreprises. 11 est bien nostre seul & vnique protecteur, mais encore qu'il daigne nous honno.rer de ceste douce aliáce paternelle,il est pour-

T 5

2o8 ESSAIS DE M. DE MONTA.
tant autant íuste, comme il est bon: & nous fauorife íelon la raison de fa iustice , non selon
nos inclinations & volontez. Sa iustice & fa
puissance sont infeparables.Pour néant implorons nous fa force en vne mauuaife caufe,il faut
auoir l'ame nette au moins en ce temps la, auquel nous le prions, <kdefchargée des pallions
vitieufes : autrement nous luy présentons nous
mefmes les verges, dequoy nous chastier. Au
lieu de rabiller nostre faute nous la redoublons
prefentans a celuy , a qui nous auons a demander pardon, vne affection pleine d'.irreuerance
& de haine. Voila pourquoy ie ne loue pas volontiers ceux , que ie voy prier Dieu plus fouuent & plus ordinairement , files actions voisines de la prière ne me tefmoignent quelque
amendement & reformation. Nous prions par
vfage & par coustume : ou pour mieux dire,
nous lisons ou prononçons nos prieres:ce n'est
en fin, que contenance. Ce n'est pas fans grande raison, ce me semble , que l'Egliíè Catholique défend i'viage, promifcue , téméraire &
indiscret des sainótes & diuines chansons, que
le iainct Esprit a dicté en Dauid. U ne faut méfier Dieu ennos aòlìons qu'auecque reuerence
& attention pleine d'hóneur & de respect. Geste vois est trop diuine, pour n'auoi r autre vfage que d'exercer les poulmons & plaire a nos
oreilles. C'est de la conscience qu'elle doiteíìreproduittej& non pas de la langue. Ce n'est
pas

Ï.IVRB

PREMIER.

299

pas raison qu'ó permette qu'vn garson deboutiquc parmy ces vains & friuoles pensemens
s'en entretienne & s'en iouë. On m'adict que
ceuxmefmes, qui ne íontpasde nostre aduisen
cela , defandent pourtant entre eux l'vsage du
nom de Dieu,en leurs propos communs. Ilzne
veulent pas qu'on s'en férue par vne manière
d'interieòtion, ou d'exclamation , ny pour tefmoignàge, ny pour comparaison, cnquoyie
troupe qu'ilz ont raison. Et en quelque manière que ce soit , que nous appelions Dieu a nostre commerce & société , il faut que ce soit sérieusement & religieusement. 11 y a, ce me
íèmblc,en Xenophon vn tel discours,ou il mótre que nous deuons plus rarement prier Dieu:
d'autant qu'il n'est pas aisé, que nous puilîìons si
souuant remettre nostre ame en ceste aíTiete
K.g!ée,reformée,& deuotieufe,ou il faut qu'elle ioit pour ce faire: autrement nos prières ne
sont pas feulement vaines & inutiles , mais vitieufes & détestables. Pardonne nous, disons
nous, comme nous pardonnons a ceux qui nous
ont offencez.Que disons nous parla,sinon que
nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance & de rancune ? Toutesfois ie voy qu'en
nos vices mefmes nous appellos Dieu a nostre
aide & au complot de nos fautes. L'auaricieux
le prie pour la confcruation vaine & superflue
de fes trésors: l'ambitieux pour fes victoires &
côduite de fa fortune,le voleurrempîoye a son
ayde

^OO

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

ayde pour franchir le hazart & les ciiffìcultez,
qui s'opoíènt a ['exécution de fes mefchantes
entreprinles , ou le remercie de l'aifance qu'il
atrouué a defgosiller vn paíìant. LaRoynede
Nauarre Marguerite recite d'vn ieuneprince,& encorequ'ellene le nomme pas,fa grandeur l'a rendu assez connoissable,qu'alant a vne
assignation amoureuse & coucher auec la femme d'vn Aduocat de Paris, son chemin s'adonnant au trauers d'vne Eglise , il ne passoitiamais en ce lieu fainctalant ou retournant de
son entreprinse , qu'il ne fit fes prières & oraisons. Ie vous laisse a penser l'ame pleine de ce
besu désir , a quoy il emploioit la faueur diuine.Toutesfois elle alegue cela pour vntefmoignage de singulière deuotion.Mais ce n'est pas
par ceste preuue seulement qu'on pourroit vérifier que les femmes ne sont guieres propres
a traiter les mystères de la Théologie. Vne
vraye prière, & vne religieuse reconciliatip de
nous a Dieu , elle ne peut tomber en vne ame
impure & ítibmife lors mefmesa ladominatió
de Satan. Celuy qui appelle Dieu a sonatìistáce pendant qu'il est dans le train duvice, il tait
comme le coupeur de bourse, qui appelleroit la
iustice a son aide , ou comme ceux qui produisent le nô de Dieu en tesmoignaoc demensonge.Il est peu d'hommes qui Ozaíient mettre en
euidance& présenter en public les requtftes,
Cv 'prieres secrètes qu'ilz iont a Dieu.

LIVRE PREMIER.
501
Hattd cmuispromptum est murmurque humûefque fusurros,
Tollercde templis &aperto víuere voto.
Voila pourquoy les Pythagoriens vouloint que
les prières qu'on faifoita Dieu, ftiflent publiques & ouyes d'vn chacun, afin qu'on ne le requit pas de chose indécente & iniuste,comme
faisoitctluyla,
Clare cum dixit Apollo,
Labra mouet metuens audirv.pulcbra Lautrnu
Da mihtsalière. da inslurnfanílumque videri.
iV oïlem peccatis-ejr fraudibus obuce nubern .
II semble a la vérité, que nous nous semons de
nos prières, comme ceux qui emploient les paroles sainctes & diuinesades sorcelleries & effectz magiciens, & que nous facions nostre
conte que ce soit de la contextute, ou son , ou
íînte des motz que dépende leur estect. Car
ayant l'ame pleme de concupiscence, non touchée de repentance , ny d'aucune nouuelle reconciliationenuers Dieu ,nousluyalons présenter ces parolles que la mémoire preste a rostre langue : & espérons en tirervne expiation
generale de nos fautes. II n 'est rien si ailé , si
doux, & si fauorableque la loydiuine, elle nous
appelle a foy, ainsi fautiers& détestables comme nous sommes : Elle nous tend les bras &
& nous reçoit en son giron, pour vilains, ordz
& bourbeus que nous Tbions, & que nous ayons
aestrea l'aduenir. Mais encore en recompense
la faut

$02

ESSAIS

DE

M. D B

MONT.

îa faut il regarder de bon ceuil : encore fautil
receuoir ce pardon auec action de grâces: &
au moins pour cest instant que nous nous a.
dressons a elle , auoir l'ame defplaifante de
íès fautes & ennemie des concupiscences, quj
nous ont poussez a l'offencer.
CHAP.

L V I I.

De l'aage.
TTEne puis receuoir lafaçon,dequoy noust-Lstabhssons la durée de nostre vie. Ie voyqus
les sages l'acourfissent bien fort au pris de la
commune opinion. Comment, diét le ieune
Caton , a ceux qui le vouloint empefeherde se
tuer,fuis i'aceste heure enaage,ou on me puisse
reprocher d'abandonnertrop tost la vie?Sin'auoit il que quarante huictans. Ilestimoitcest
aage la bien meur & bien auancé, considérant
combien peu d'hommes y arrinent.Et ceux qui
fe consolent en ce,que ie ne fçay quel cours
qu'ilz nomment naturel,promet quelques années au delà,ilzle pourrointfaire,s'ilz auoint
priuilege qui les exemptât d'vn si grand nombre d'accidens,aufquelz chacun de nous est en
bute parvne naturelle íubiection , quipcuuent
interrompre ce cours qu'ilz fe promettent.
Quelle reíûene est-ce de s'atendre de mourir

r'

7

IÏVRE

PREMIER.

305

d'vnedefaillance de forces, que l'extreme vieillesse apporte, & de fe proposer ce but a nostre
durée:veu que c'est la façon de mort la plus rare de toutes,& la moins en vfagePNous l'apellons feule naturelle, comme si c'estoit contre
nature de voir vn homme fe rompre le col d'vne cheute , s'estoufer d'vn naufrage , se laisser surprendre a la peste ou a vn pleuresi, & corne si nostre condition ordinaire ne nous prefentoit point a tous ces inconueniens. Ne nous
flatons point de ces beaux motz:ondoit a l'auentureappeller plustost naturel ce,qui est general,commun,& vniuerfel. Mourir de vieillesse c'est vne mort rare , singulière & extraordinaire, & d'autant moins naturelle que les autres, c'est la derniere & extrême forte de mourir:plus elle est estognéedenous,d'autátest elle moins esperable.-c'est bié" la borne,au dela de
laquelle nous n'y rom pas , & quelaloy de nature a prefcript pour n'estre point outre-passée: Mais c'est vn sien rare priuilege de nous
faire durer iufques la. C'est vne excptió qu'elle
dóne par faueur particulière, a vn seul enl'eipace de deux ou trois siécles, le defchargcant des
trauetfes & diftìcultez qu'elle a ietté entre deux
en ceste longue carrière. Par ainsi mon opinio
est de regarder que l'aage, auquel nous fómes
arriuez, c'est vn aage auquel peu de gés arriuêt.
Puisque d'vn train ordinaire les hommes ne
viennent pas iufques là, c'est [signe, que nous

sommes

à

304 ESSATS DE M. D E MONTA.
sommes bien auant. Et puis que nous auôs paf»!
sé les limites accoustumez, qui est la vraye me- &<
sure de nostre vie, nous ne deuons espérer d'àg»
lerguiere outre. Ayant eschapé tant d'occasiós
1
de mourir,óu nous voyôs trébucher le monde, I nl
nous deuons recognoistre qu'vne fortune ex- I m
traordinaire cóme celle la qui nous maintient, § ?
& hors de l'vfage commun, ne nous doit guie- 1 ì
re durer.C'est vn vice des loixmefmes d'auoir I ì
ceste sauce imagination: elles ne veulent pas
1
qu'vn homme soit capable du maniaient de fes
biens qu'il n'ait vingt cinq ans, & a peineconseruera il iufques lors le maniment de fa vieAuguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines,& declaira qu'il íuffìíbit
a ceux qui prenoint charge de ìudicature d'auoir trante ans. SeruiusTulhus , dispensa les
cheualiers qui auoint passé quarante sept ans
des couruées de la guerre: Auguste les remista
quarante cinq. De renuoyer les hommes au feiour auant cinquante cinq ou soixante ans,il me
semble n'y auoir pas grande apparence, référois d'aduis qu'on estandit nostre vacation &
occupation autant qu'on pourroìt,pourlacommodité publique. Mais ie trouue la fauteen
l'autre costé,de ne nous y embefoigner pas assez tost . Cestuy cy auoit esté iuge vnìuersél
du monde a dixneuf ans, & veut que pouriuger de la place d'vne gantière on en ait trante.
Quant a moy i'estime que nosames font dénouées

LIVRE

PREMIER.

nouées a vingt ans , ce qu'elles doiuent estre,
& qu'elles peuuent tout ce qu'elles pourrôt iamais.Iamais ame qui n'ait donné en cest aage,la
preuue bien euidente & certaine de fa force &
valeurmela donna dépuis. Les qualitez& vertus natutelles produisent dans ce terme la, ou
iamais , ce qu'elles ont de vigoreux & de beau.
Déroutes les belles actions humaines,qui sont
venues a ma cognoiífance , de quelque sorte
qu'elles soint,ie penserois en auoir plus grande
part.anombrer celles qui ont esté produites &
aux siécles antiens & au nostre , auant l'aagede
trante ans,que celles qui l'ont esté âpres. Quac
amoy ie tien pourcertain quedépuis cest'aage
la,&mon esprit & mon corps ont plus diminué
qu'augmenté , & plus reculé que auanfé : il est
possible qu'a ceux qui emploient bic le temps,
la science &l'experiance croissent auec la vie.'
mais la viuacité,la promptitude,la fermeté &
autres parties bien plus nostres,plus importantes ôcessentieles se fanissent &s'alanguissent.
Ie me pleins donc des lois, non pas dequoy elles nous laissent trop long temps a la besoigne,
mais dequoy elles nous emploient trop tard. II
me semble que considérant la foiblesse de nostre vie , & a combien d'efcueilz ordinaires 8&
naturelzelle est opposée, on n'en deuroit pas
faire si grande part a la naissance, a l'oisiuc té &
apprentissage.
Y

ESSAIS
MICHEL

DE

DE
MON-

TAIGNE.

Liure Second.
Del'inconjìance de nos aSíions.
E v x qui s'exercitent a
contreroller les actions
humaines , ne se trouuent
en nulle partie si empeschez, qu'a lesrappiesser&
mettre a meíme lustre.
Car elles se contredisent
quelque fois de si estrange façon , qu'il semble
impossible qu'elles soient parties de mefme
boutique. Le ieune Marius setrouue tantost sils
de Mats,tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huitiesme entra.dit on, en sa charge comme
vn renard, s'y porta comme vn lion, & mourut
V z

JOO

ESSAIS DE

M.

DE MONT.

comme vn chien. Et qui croiroitque cefust
ceste vraye image de la cruauté Neron,comme
on luy presentast a signer , suiuant le stile , li
sentence d'vn criminel condamné, qui eust respondu , Pleust a Dieu que ie n'eusse ïamais
sceu escrire , tant le cœur luy serroit de condáner vn homme a mort. Tout est si plein de telz
exemplesjvoire chacun s'en peut tant fournir a
soy mesme, que ie trouue estráge de voir quelque fois des gens d 'entendement se mettre en
peine d 'assortir ces pieces , veu quel'irreíolution me semble le plus commun & apparent
vice de nostre nature , teímoing ce fameus verset de Publius le farscur,
aJ^íalum confîliumefì,c[mdmutari non-poteft.
Et de toute l'ancienneté il est malaisé de choisir vne douzaine d'hommes, qui ayent dressé
leur vie a vn certain & asseuré train:qui est le
principal but de la sagesse : car pour la comprendre tout en vn mot,dict vn ancien, & pour
embrasser en vne toutes les reigles de nostre
vie, c'est vouloir & ne vouloir pastousiours
mesme choíè:ie ne daignerois, dit-il, adiouster,pourueu que la volonté soitiuste : car si
elle n'est iuste,il est impossible qu'elle soittousiours vne. De vray l'ay autrefois apris que le
vice ce n'est que des- règlement & faute de mesure, & par conséquent il est impossible d'y attacher la constance . C 'est vn motdeDemosthenes, dit-on,que le commencement de toute
vertu

1IVRH

SECOND.

$op

vertu c'est consultation & deliberatió, & la fin
perfection, & constance. Si par discours nous
entreprenions certaine voie , nous la prendriós
la plus belle,mais nul n'y a pense'.
Quodpetiit,fpernit,rçpetit quod nuper omijtt:
AEïiua.t,& Vfta difconuenit ordinetoto:
Nostre façon ordinaire c'est d'aller âpres les
inclinations de nostre apetit,agauche,a dextre,
contre-mont,contre-bas,seíon que le vent des
occasions nous emporte : nous ne pensons , ce
que nous voulons, qu'a l'instant que nous le
voulons:& changeons commec'est animal,qui
ptend la couleur du lieu,ou on le couche. Ce
que nous auons a cest' heure proposé nous le
changeons tantost , & tantost encore retournons fur nos pas, ce n'est que branle & inconstance.
Ducimurvt neruis alienis mobile ligmim.
Nous n'alons pas, on nous emporte,commeIes
choses qui flottent,ores doucement, ores auecques violence, selon que l'eau est ireufe ou bonasle:cháque iournouuelle fantasie , & se meuuent nos humeurs auecques les mouuemens du
temps.
Taies funt homìnum mentes-,ejuali pater ipfs

l uppiter anílifero iustrauit lumine terras.
A qui auroit prescrit & establi certaines loix &
certaine police en fa teste , nous verrions tout
partout en fa vie reluire vn'equalité de meurs,
vn ordre , 8ç vne relation infalible des vnes

JIO

ESSAIS DE

M. DE

MONT.

choses auxautres.Le discours en seroit bien ai»
sé a faire, comme il se voit du ieune Caton: qui
en a touché vne marche a tout touchéx'est vne
harmonie de sonstres-accordans,qui ne fe peut
démentir:anous au reboujs,autantd'actiós autát faut-il de iugemés particuliers:le plus feur i'
mon opinion c 'est de les rapporter aux circonstances voisines, fans entrer en plus longue re.
chçrche,&fans en conclure aut re conséquence.
Pendant les débauches de nostre pauure estât,
on me rapporta, qu'vne fille bienpresdela ou
i'estoy , s'estoit précipitée du haut d'vne fenestrepouréuiter la force d'vnbelitrc defolciat
son hoste:elle nes'estoitpas tuéealacheute, &
pour redoubler son entreprise, s'estoit voulu
donner d'vn cousteau par la gorge,mais on l 'en
avo tempefehée. Toutefois âpres s'y estrebien
fort bleslée,elle mesme cófessoit que le soldat
ne l'auoit encore pressée que de requestes, sollicitati5s,& prefens, mais qu'elle auoit eu peur
qu'en fin il en vint a la contrainte : & la dessus
les parolles,la contenance,& ce fangtefmoing
de fa vertu a la vraye façon d'vn'autre Lucrèce.
Or i'ay feeu a la vérité qu'auant & dépuis ell'
auoit esté garfe de bonne & amiable composition. Comme dict le conte,tout beau & honnefle que vous estez, quád vous aurez failli vostre
pointe ,n 'en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable en vostre maistresse , ce n'est
pas a dire que le muletier n'y trouue son heure.

'""LIVRE

SECOND.

JIJ

re. Antigonus ayantpris en arfectionyn de ses
foldatz pour sa vertu & vaillance,commanda a
ses médecins de le penser d'vne maladie longue & intérieure qui l'auoit tourmenté long
temps. Et s'aperceuant âpres fa guérison qu'il
alloit beaucoup plus lâchement aux affaires^
luy demanda qui l 'auoit ainsi changé &encoùardi: Vous mesmes,Sire,luyrefpódit-il,m'ayIc
deschargé des maux, pour lesquels ie ne tenois
conte dema vie. Le soldat de Lucullus ayant
estc'déualifé par les ennemis fistfureux pour
lêreuenchervne belle entrepriíè. Quand il se
fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris
en bonne opiniô l 'emploioit a quelque exploit
hazardeux par toutes les plus belles remonstráces,dequoy il fc pouuoit auifer,
Verbis qm timìdo quoque pojfefit addere men- \
tem,
Emploiez y,refpondit-il , quelque misérable
soldatdeualifé:
Quantumuis ruflicus ibit,
Jbit eo,quo vis, qui ^onamperdidtt,inquit.
& refusa resoluement d'y aller.Celuy quevou?
viteshier si auantureux, netrouuezpasestrange de le voir aussi poltron le l'endemain. Ou
lacholere, ou la nécessité, ou la compagnie,
ou le vin , ou le son d'vne trompette luy auoit
mis le cœur au ventre , ce n'est vn cœur ainsi
formé par discours. .Ces circonstances le luy
«sttfermy i ce n'est pas xnerueille si le voy-

V^4

£12

ESSAIS DE

M.

DE MONTAI.

la deuenu lâche par autres circonstances contraires. Et encore que ie fois tousiours d'aduis
.de diredubienlebien,& d'interpréter plustost
en bonne part les choses qui le peuuent estrc: lì
est-ce que l'estrangeté de nostre condition
porte que nous soyons souuent par k vicemesínes pousses a bien faire , si le bien faire ne se
iugeoit par la seule intention. Parquoy vn fait
courageux ne doit pas conclure vn home vailJanuceluy qui le feroitbiena point il le feroit
tousiours & a toutes occasions:sic'estoit vne habitude de vertu, & non vne faillie, elle rendroit
vn homme pareillement reíblu a tous accídens , tel seul , qu'en compaignìe : tel en camp
clos , qu'en vne bataille : car quoy qu'on die,il
n'y a pas autre vaillance lur le paué & autre en
la guerre. Aussi .courageusement porteroitil
vne maladie en son licì:,qu'vnebleflureaucáp,
& necraindroit non plus la mort en fa maison
qu'en vn assaut. Nous ne verrions pasvnmesme homme donner dans labrefche d'vne braue asseurance > & se tourmenter âpres comme
vne femme de la perte d'vn procès ou d'vn filz.
Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées,
& voulons acquérir vn honneur a faucesenieignes. La vertu ne veut estre fuiuie que pour elje mesme , & si on emprunte par fois ion masque pour autre occasió,elle nous l'arrache ausffl toit des poingts .C'est vne viue & forte teinïure,.quand l'ame en est vne fois abreuce,& qui
ne

UVRE

SEC ON B.

^ÏJ.

ne s'en va qu'elle n'éporte la piece.Voyla pourquoy pour iugerd'vn homme, il faut fuiure lô- a
guement & curieusement fa trace,si la constance ne s'y maintient de son seul fondement, fila
variété des occurrences luy faict changer de
pas, (ie dy de voye : carie pas s'en peut ou haster,ouappefantir)laisses le courinceluy las'ê
va auau le vent, comme dict la deuiíè de nostre
Talebot.Ce n'est pas merueille,dict vn ancien,
que le hazard puisse tát íûr nous, puis que nous
viuós par hazard. A qui n'a dressé en gros fa vie
a vne certaine fin, il est impossible de disposer
les actionsparticuliercs.il est impossible de rêgerlespieces,aqui n'avne formedu tout en íâ
teste : aquoy faire la prouision des couleurs,a
qui ne fçait ce qu'il a à peindre: nul ne fait certain dessain de fa vie:& n'en délibérés qu'a parcelles. L'archier doit premieremét fçauoirou
il vise, & puis y accommoder la main,l'arc, la
corde,la fîefche,& les mouuemêsmos conseils
fouruoient,par ce qu'ils n'ont pas d'adresse &
de but. Nul vêt ne fait pour ceìuy qui n'a point
de port destiné. Ie ne fuis pas d'aduis de ce iugement qu'on fit pour Sophocles,de l'auoirargitmenté suffisant au maniment des choses domestiques contre l'accuíâtion de son fils, pour
auoirveul'vncdefes tragcedies.Nous sommes
tous de lopins,& d'vne contexture si mostreufe& diuerse,que chafque piece fait son ieu.Et
*ê trouue autant de disserence de nous a nous
V 5


314 ESSAIS DE M. 'DE M O N T A.
,
mefmes,que de nous a autruy.Puis que l'ambi
fil
tion peut apprendre aux hommes & lavaillan«
ce,& la temperance,& la liberalité,voire & la
4
iustice:puis que i'auarice peutpìáter au couratu
ge d'vn garçô de boutique nourri a l'ombre &
«:
a l'oysiueté l'asseurance de se ietter si loing du
foyer domestique a la mercy des vagues & de
$
Neptune courroucé dans vn fraile bateau , &
ï
qu'elle apprend encore la difcrectio & la pru!
dence:& que Venus mesines fournit de résolution & de hardiesse la ieunesse encore foubs li
discipline & la verge , & gendarme le tendre
cœur des pucelles au giron de leurs mères :ce
n'est pas tour de rassis entendemêt de nousiuger simplement par nos actions de dehors, il
faut sonder Jusqu 'au dedans , & voir parquels
ressors se donne lëbranfle: mais d'autant que
c'est vne hazardeuíe& haute entreprinfe,ie vou
drois que moins de gens s'en méfiassent.
CHAP.

II,

De l'yurogncrie.

L

E monde n'est que variété & dissemblance.
Les vices font tous pareils en ce qu'ils font
tous vices, & de ceste façon l'entendent a l'aduenture les Stoiciens: mais encore qu'ils foiét
également vices, ils ne font pas égaus vices : &
queceluyqui a franchi de cent pas les limités,

UVRE SECOND.
|I5
eli £)f(os vitra cïtráque nequit confìíiere retìum,
iiî ne soit de pire condition,que celuy qui n 'en est
J qu'a dix pas , st n'est pas croyable.- & que le sa'H cnlege ne soit pire que le larrecind 'vn chou
«it. de nostre iardin:
• N ec vincet ratio,tantumdem vtpeccet iàemquc,
\ Oui teneros caules alieni fregerit horti,
íij Et qui noïiurrms diuum sacra legerit.
lit II y a autat en cela de diueríîté qu'en nulle au-»
ré tre chose. Orl'yurognerie entre les autres me
"oè
semblevn vice grossier & brutal. L'esprit a plus
ta;
de part ailleurs. Et il y a des vices,quìont ie ne
m seay quoy de généreux, s'il le faut ainsi dire. U
m; yen a ou la science se meíìe,ladiligéce,lavailìors,
lance,la prudence,l'adresse & la finesse:cestuym
cy est tout corporel & terrestre. Aussi la plus
li
gro.ssiere nation de celles qui sont auiourd'huy,
c'est celle la feule qui le tient en credit.Les au■í
tres vices altèrent l'entenclcment, cestuy-cy le
renuerfe : & en dict on entre autres choses que
cótne le rnoust bouillant dás vn vaisseau pousse
a mont tout ce qu'il y a dans le fond,que aussi le
vin faict desbonder les plus intimes secretz a
ceux qui en ont pris outre mesure. Io sephe có■
te qu'il tira les vers du nez a vn certain ambassa
,|1
deur que les ennemis luy auoiét enuoyé l'ayant

fait boire d'autant. Toutefois Auguste s'estant
g
fié a Lucius Piso,quicôquit la Trace, des plus
|
priuez affaires qu'il eut , ne s'en trouua iamais
mefeonté , ny Tybcrius de Coslus, a qui il fe
deschar-

$M

ESSAIS' DE

M."DE"MONTA.

deschargeoitdt t :>us sescósei!s: : luoyquenou; ' i
les sçachons anoir esté si fort subiects au vin,
qu'il en a fallu rapporter & l'vn & l'autre dû
íènatyure,
JExterno inflatum venas de more lyço:
Nous voyons nos Allemans noyés dans le vin
se fouuenir encore de leur quartier.du mot, &
dcleurrág.Il est certain que l'antiquité n'a pas
fort descrié ce vice. Lesefcris mefmcs de plusieurs Philosophes en parlent bien molleinët.
Et iufques aux Stoyciens il y en a qui cóseillent
de se dispenser quelque soisaboired'autant,&
de s'enyurer pour relâcher l'ame . Etlavraye
image de la vertu Stoique Caton a esté reproché de bien boire. Cyrus ce Roy tant renómé,
allègue bien entre ses autres louanges pour se
preferrer a son frère Artaxerxes qu'il fçauoit
beaucoup mieux boire que luy. Et és natiós les
mieux reiglées & policées cest estay de boire
d'autant estoit fort en viage.I'ay ouy dire a Siluius excellant médecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac ne s'apareslent, il est bon vne fois le mois les eíueiller
par cestexcez,& les picquer pour les garder
de s'engourdir. Mon goust & ma complexion
est plus ennemie de ce vice que mon discours:
car outre ce que ie captiue aysément mes creaces foubs l'authorité des opinions anciennes,ie
le trouue bien vn vice lâche & stupide , mais
n.oms malicieux & domagsable que les autres,
qui

UVRE

SECOND.

3I7

I qui choquent quasi tous de plus droit fil la fo1 cieté publique. Et si nous ne nous pouuons dôi

ner du plaisir qu'il ne nous couste quelque cho

I se ,comme ils tiennét,ietròuue que cevice coûte moins a nostre conlciêce que les autres, oiitre ce qu'il n 'est point de difficile queste, & aisc atrouuer, qui est vne considération qui n'est
pas a mespriser.Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy & refrechiffe ment, elles pourroient me engendrer
auecqraifó désir de ceste faculté: car c'est quasi le dernier plaisir naturel que le cours des ans
nous dérobe . La chaleur naturelle, diíènt les
bons compaignons, elle íe prent premieremêt
aux pieds. Celle la touche í'enfahce:de-la elle
monte a la moyenne région , ou elle fe plante
I longtemps, & y produit, selon moy, les seuls
I vrays plaisirs de la vie corporelle: fur la fin a là
1 mode d'vne vapeur qui va montant & s'exhaI lant ell'arriue au gosier, ou elle faict fa dernieà re pose. Mais c'est vne vieille & plaisante que1 -ftion , Si l'ame du sage feroit pour fe rendre a
■ la force du vin.
St munit s, adhibet vim fœpier/tï?.
i A combien de vanité nous pouffe ceste bonne
I opinion,que nous auons de nous:la plus reiglée
1 ame du monde & la plus paríâictc,n'a que trop
£ affaire a fe tenir eu pieds , & a se garder de ne
t
s emporter parterre de fa propre soibleise.De
i nulle il n'en est pas vne qui soi t debout & rafsi se
|
I
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!
í
1
it
£
p
il
i

Jl8 ESSAIS DE M. D E MONTA?
sise vn instant de sa vie : & se pourroit mettre '
en doubte, si selon íâ naturelle condition elle y
peut iamais estre.Mais d'y ioindre laconltance,c 'est fa derniere perfectionne dis quâd rien
ne la choqueroit, ce que mille accidens peuuét
faire. Lucrece,ce grand poëte a beau Philosopher & se bandçr , le voila rendu insensé par vn
breuuage amoureux. Pèsent ils qu'vne Apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates,qu'vn portefaix . Les vns ont oblié leur nom mesme par
la force d'vne maladie , & vne legiere blessure
a rëuersé le iugemêt a d'autres . Tant sage qu'il
voudra,mais en fin c 'est vn hóme:qu 'est il plus
caduqueyplus misérable, & plus de neant?la sagesse ne force pas nos conditions naturelles , il
faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse.
11 faut qu'il frémisse planté au bord d'vn précipice. II pâlit a la peur,il rougit a lahôte,il gémit a la colique,sinó d'vne voixvaincue du mal,
au moins comme estant en vne afpre meflée.
Humanì afenihil alienurn putat.
Les poètes n'osent pas desoharger seulement
des larmes leurs héros.
Sicfaturlachrymâs, classique immittithabenns.
Luy suffise de brider & modérer ses inclinatiós.
Car de les emporter ií n'est pas en luy. Cestuy
mesme nostre Plutarque si parfaict & exceller
iuge des acíiós humaines,a voir Brutus & Torquatus tuer leurs enfans , est entré en doubte
si la vertu pouuoit donner iuíques la :& si ces
per-

LIVRE SECOND.
319
personnages n'auoient pas esté plustost agitez
par quelque autre paíïìon. Toutes actions hors
les bornes ordinaires font fubiectes a sinistre
interpretatió,d'autát que nostre goust n'aduiêt
non plus a ce qui est au dessus de ïuy,qu'a ce qui
est au dessous. Quad nous oyons nos martyrs
crier auTiran au milieu de la fláme,C'est assez
rosti de ce costé la,hache le,máge le,il est cuit,
recommance de l'autre. Quand nous oyons en
Iosephe cest enfant tout deschiré de tenailles
mordantes & perse des aleines d'Antiochus ,le
deffier encore criant d 'vnevoix ferme & asseurce, Tiran tu pers temps , me voicy tousiours a
mô aise. Ou est ceste douleur,ou sont ces tourmens,dequoy tu me menassois?n'y fçais tu que
cecy?ma constance te donne plus de peine,que
ien'en sens de ta cruauté. O lâche belistretu
te rés,& ie me renforce, fay moy pleindre,fay
moy fléchir , fay moy rendre si tu peus: donne
courage a tes satellites ,& a tes bourreaux: les
voila défaillis de cœur , ils n'en peuuent plus,
arme les, acharne les. Certes il faut confesser
qu'en ces ames la il y a quelque alteration,&
quelque fureur,tát sainte soit elle. Quand nous
arriuons a ces failliesStoiques,i'ayme mieux estre furieux que voluptueux.

Quand Sextiusnous dit, qu'il ayme mieux estre
enterré de la douleur que de la volupté: Quand
Epicurus cntieprêd de se faire chatouiller a la
goûte

£10

ESSAIS DE

M. DE

MONT,

goûte, & desdaignát le repos & la fanté,que de '
gayeté de cœur il defsie les maux,& mefprifant
les douleurs moins áfprés,dedaignát de les luiter, & de les combatre, qu 'il en appelle & de.
íìre des fortes & poignantes.
Spumantèmque daripecora interinertìa votis
Optât aprum, aiitfulHum defcedere monte leom.
Qui neiugeque ce font boutées d'vne ame eslancée hors de songiste. Nostre ame nefçauroit de son íìege atteindre si hautcil faut qu'elle le quite & s'efleue , & prenant le frein aux
dens qu 1 ell' empo:te,& rauisse son homme si
Ioing , qu'âpres il s'estonne luy mesme de son
faict. Comme aux exploits de la guerre,la chaleur du combat pousse les hommes généreux
souuerit a franchir des pas si hazardeus, qu'estât
reuenus a eux ils en transissent d'estonnement
les premiers. Cóme aussi les poètes font efpris
souuent d'admiration de leurs propres ouurages, & ne reconnoissent plus la trace,par ou ils
ont passé vne si belle carrière . C'est ce qu'on
appelle aussi en eux ardeur & manie:& comme
Platon dict que pour néant hurtealaportede
la poësie,vn homme rassis. Aussi dict Aristote
que null'ame excelléte n'est exempte de quelque meslange de folie . Et á quelque raison
d'appeler fureur tout estancement tant louable
soit-il,qui surpasse nostre propre iugement&
discours : d'autant que la fagesle c'est vn manîment regl é de nostre âme, & qu'elle conduit auec

LIVRE

SECONB

$21

uec meíûre & proportion.
CHAP. III.
CouSlnme de VIfie de Ce*.

S

I philo íòpher c'est clouter, cômeils diíënt,
a plus forte raison niaiíêr& fantastiquer,cô
me ie fais,doitestre doubter. Car c'est aux apprentifs a enquérir & a debatre,& au cathedrát
de résoudre. Mon cathedrár c'est l'authorité de
la Sacro -sainte volonté diuine, qui nous reigle
fans contredit,& qui a son rang au destus de ces
humaines & vaines contestations . Philippus
estât entré a main armée au Péloponèse, quelcundisoit aDamidasque les Lacedemoniens
auroient beaucoup a souffrir, s'ils ne se remettoienten sa grâce : E poltron, respondit il, que
peuuent souffrir ceux qui ne craignent point la
mort ? On demandoit aussi a Agis comme vn
homme pourroitviure vrayement libre,Mefprisintjdict-il,le mourir. Ces propositions &
mille pareilles qui se rencontrent a ce propos,
sonnent euidêment quelque chose au dela d'attendre patiémentlamort,quandelle nousviêt.
Car il y a en la vie plusieurs choses pires a souffrir que la mort mesme, tesmoing cest enfant
Lacedemonié pris par Antigonus & vêdu pour
íerfjlequel pressé par son maistre a s'employer
aquelqueferuiceabiect,Tu verras,ditil,que tu
as acheté: ce me feroit honte de feruir ayant la
liberté si a main , & ce disant se précipita du
X

J1Ì

ESSAIS DE M. DE MONTAÌ

hautde la maison. Antipater menaffantaspre- '
ment les Lacedemoniens pour les rëger a certaine siéne. demádc Si tu nous menasses de pis
que la mort , respondirent ils , ncus mourrons
plus volontiers. jC'cst ce que qu'on dit, Qiiele
íàge vit tant qu'il doit , non pas tant qu'il peut,
& que le présent que nature nous ait fait le plus
fauorable,& qui nous oste tout moyen de nous
pleindre de nostre códition,e'est de nous auoir
laisie la clef des champs. Elle n'a ordôné qu'vne entréea lavie,& cét mille yssues.Pourquoy
te plains tu de ce monde/il ne te tient pas:situ
vis en peine ta lâcheté en est cause. A mourir il
ne reste que le vouloir.
V'bique mors eïi:optvme hoc caïitt Deus,
Eriperevitamnemo non hominipoteíl:
Jlt nemo mortem: mille ad hanc aditus patent.
Et ce n'est pas la recepte a vne feule maladie.la
mort est la recepte a tous maux . C'est vn port
treíasteuré,qui n'est iamais a craindre & souuct
a rechercher.Tout reuient a vn, que rhóme se
donne fa fin , ou qu'il la souffre , qu'il coure au
deuant de son iour,ou qu'il l'attéde. D'ou qu'il
vienne c'est tousiours le sien . en quelque lieu
que le filet se rópe, il y est tout, c'est le bout de
la fusée. La plus volôraire mort c'est laplus bel
Ic,la vie despend de la volóté d'autruy,lamort
de la nostre . En nulle chose nous ne deuós tát
nous accórnoder a nos humeurs,qu *en celle la.
La reputatiô ne touche ïpas vne telle entrepnse :c 'est

UVRÏ

SECONB.

se :c 'est folie d'en auoir respect . Le viure c'est
seruir,si laliberté de mourir en est adiré . Le
cómun train de la guenson se conduit auxdespens de la vie. On nous incise, on nous cautérise, on nous detranche les mêbres.ou nous soustrait l 'alun ét & le sang :vn pas plus outre nous
Voila guéris tout a fait. Pourquoy n'est la veina
du gosier autant a nostre commandement que
la médiane í Aux plus fortes maladies les plus
forts remèdes. Seruius le grammairien ayát la
goûte n'y trouua meilleur remède que de s'appliquer du poison aus iambes, & veseut depuis
ayanteeste partie du corps morte . Dieu nous
donne astez de congé, quand il nous met en tel
estât, que le viure nous est pire que le mourir.
Ma'scecy ne s'en va pas fans contraste. Car outrel'authoritéjqui en defendátl'homicidey enueloppe l'homicide de foy-mefrnes , d'autres
philosophes tiennent, que nous ne pouuons abandonnerceste garnison du monde sans le cómandement exprès deceluy,qui nous y amis >
&que c'est a Dieu qui nous a icy enuoye's non
pour nous seulement, ains pour fa gloire & ser"
uice d'autruy, de nous donner congé, quand il
luy plaira,non a nous de le prendre. Autrement
comme déserteurs de nostre charge nous sommes punis en l'autre monde,
Troxima deinde tenent mœfti loca,qui fìbi Utum
Infontes peperere manujucémque p-erofi
Proiecere animas.

X z

^Ì4

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

U y a bien plus de cóstance avserlachaine,qui '
nous tient,qu'a la ropre,& plus de fermeté en
Regulus qu'en Gaton. C'est ì'indiícretion &
l'impatiéce , qui nous haste le pas. nuls accides
ne font tourner le dos alaviue vertu:e!le cherche les maux & la douleur,comme son alimët.
Les menasses des tyrásdes gehenes& les bout
reaux l'animent & la viuifient.
.
Durisvtilex tonsa bipennihus
Nigrçferaci frondisin Algido
Perdamna,per cgdest ab ipso
Ducit opes animumque ferroî
Et comme dict: l'autre,
1S(on est vtput as virtus,pater,
Timere i>itam,fed málís ingentibus
Obílare,nec se vert ère ac retro dare.
Rébus in aduerfìs facile est contemnere mortem.
Fortius illefacit, qui miser ejfepoteíl.
C'est le rolle de la couardise , no de la vertu, de
s'aller tapir dansvn creux, soubzvne tombe
massue, pour éuiter les coupz de la fortune.
Elle ne rompt son chemin & son train,pour tirage qu'il face.
Sifraíius illabatur orbis
Impauidam sérient ruin ç .
Le plus communément la fuyte d'autres incóueniens nous pousse a cestuy-cy .Voire quelque
fois la fuyte de la mort faict, que nous y courons, comme ceux qui de peur de précipice s'y
lancent eux inclines.
JlÍHÍtOt

UVRE

SICOND

Jîj

altos in fumma pericula mifit

Venturi timor ipfe mali: sortifsimus ille est, ■
Qtápromptus metuenda p <ati,st 'cominus inftent,
Et dijferrepotest.
Sepe vfque adeo mortisformidine, vit f
Percipit humanos odium ,lHC (fè]uevidendç,
Vt fibiconfafcantm^rentipeftore lethum,
ObUtifontem curarum huncejfe timorem.
Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est
ridicule en nous. Car en fin c'est nostre estre:
c 'est nostre tout . Les choses qui ont vn estre
plus noble & plus riche,peuuent desdaigner le
nostre. Mais c 'est contre nature,que nous nous
mefprisons & mettons nous mesmes a nonchaloir. C 'est vne maladie particuliere,& qui ne
se voit en nulle autre créature ,de se haïr & de
se combattre. C 'est de pareille vanité,que nous
desirons estre autre choie, que ce que nou? som
mes. Le fruit d 'vn tel désir ne nous touche pas:
d'autant qu'il se cótredìct & s'épesche en îòy.
Celuy qui désire d 'estrefait d 'vn hóme ange,il
ne fait rie pour luy. Car n'estant plus, il n'aura
plus dequoy íè resiouïr & ressentir de cest amêdemët.La iecurité, l'indolence,rimpassibilité,
lapriuatió des maux de ceste vie, que no 9 achetons au pris de la mort, ne nous apporte nulle
comodité.Pour néant euite la guerre.celuy qui
ne peut iouïr de la paix,& pour neát fuit la peine
qui n a dequoy íauourer le repos. Entre ceux du
premier aduis il y a eu grád cíoute fur ce, qu'eU
X 3

ESSAIS

DE

M.

DE

MONT.

I

les occasions font asteziustes, pour faire entrer
vn hômeé ce party de lé tuercikappellét cela
ívàsyov i%ayay W -Car quoy qu'ils diêt, qu'il
faut fouuent mourir pour cauies legîeres, puis
que celles qui nous tiennët en vie, ne lont guiere foites , si y faut il quelque meiúre ll y a des
humeurs fantastiques & fans diicouis, qui ont
pouflé non des hommes particuliers iéulemct,
mais des peuples a se deffàìre . l'en ay allégué
par cy deuát des exemples:& nous iiicns en outre,dts vierges Miiesienes que parvneconlpiration hineufe elles se pédoient les vnes aprcs
les autres, iusquesacequelemagistraty pourueut ordonnant que celles qui le trouueroiem
ainsi pendues fussent traînées par le mefme licol toutes nues parla ville . Quand Threicion
presche Cleomenes de se tuer pour le mauuais
estât de ses affaires,& ayát fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il venoit de perdre,
d 'accepter cesté autre qui luyest fecóde enhóneur,& ne donner point loisir au victorieux de
Iny faire souffrir, ou vne mort,ou vne viehóteu
fe,Cleomenes d'vn courage Laccdemonien&
Stoique refuse ce cóseil comme lâche & effeminérOest vne recepte ,dit -il,quinemepeuna
mais manquer, & de laquelle il ne se faut ieruir
tât qu'il y a vn doigt d'esperáce de reste: que le
viure est quelque fois cóstance & vailláceiqu'»
veut que iàmortmesme seruea sonpaïs,& en

veut f aire vn acte d'hoiiueur & de venu/r^"
cien

LIVRE

SECOND.

cìó secreut des lor»& setua.CIeomenes en fit
aussi autant despuis, mais ce fut âpres auoir essayé le dernier point de la fortune.Tous les incóueniês ne valet pas qu'on veuille mourirpouc
les euiter.Et puis y ayát tant de soudains châgemés aux choses humaines, il est malaisé a iugen
a quel point nous sommes iustemét au bout de
nostre espérance. Toutes choses, disoitvn mot
ancien, sont esparables a vn home pédant qu 'il
vit.Ouy mai$,refpódSeneca, pourquoyaurayie plustost en Iatestecela, que la fortune peut
toutes choies pourceluy quiestviuát,que cecy,
que fortune ne peut riêíùrceluy,qui fçaitmourir.On voit Iofephe engagé en vn si apparêt dá
gier & si prochain,tout vn peuple s'estât esteué
cótre luy,que par discours il n'y pouuoit auoir
nulle reíource:toutefois estát,cóme il dit,conseillé sur ce pointparvn de sesamis de sedeffaire,
bié luy seruit de s'apiniatrer encore en l'efperáce.Car la fortune cotourna outre toute raifó
humaine cest accidêt de tels biaiz qu'il s'ê veid
deliuré fans aucúincóueniét.EtMarcusBiutus
au côtraire acheua de perdre les reliques de la
Romaine liberté,de laqlle il estoit protecteur,
par la precipitatio & témérité, dequoy il se tua
auát le tcps & l'ocasiô. Pline dit qu'il n'y a que
trois sortes de maladies, pour lesquelles euiter
on aye accoustumé de se tuer , la plus aspre de
toutes c'est la pierre a la vessie,quand l'vrine en
est retenue la seconde, la doleur d'estomach:
X 4

ESSAIS DE M.

DE MONT A.

latierce,îadoleurdeteste.Poureuitervnepir e ' w
mort il y en a,qui sont d'aduis de la prendre
fc
a leur poste. Les fëmes Iuifucs âpres Moir fait ' «
circócií leurs enfans s'alioient précipiter quát i
& euxfuyant la cruauté d'Anthiochus. On m'a
íi
conté quVn prisonnier de qualité estant en nos
i
conciergeries, ses parens aduertis qu'il feroit !; p
certainement condamné, pour éuiter la honte
de telle mort , aposterent vn prestre pour luy
\
dire,que le souuerain remède de íâdeliurance
estoit qu'il se recómândast a tel sainct /auec tel '
& tel veií,& qu'il fut huit iours fans prédre aucun alimét,quelque defailláce & foibleíïe qu'il
sentit en foy ,il Té creut,& par ce moyé le deffitsansy peníêrde fa vie & du dágier.Scribonij
conseillant Libo son nepueu de ie tuer plutost
que d'attendre la main de la iustice,luy disoit
que c'estoit proprement faire l'afFaire d'autruy
que de conseruer sa vie pour la remettre entre
les mains de ceux qui la viendroient chercher
trois ou quatre iours âpres, & que c'estoit seruir
ses ennemis,de garder fó fág pourleuren faire
curée. II se lict dás la Bible que Nicanor persécuteur de la Loy de Dieu ayát enuoyé ses satellites pourfaisirle bon vieillatdRasias,surnómé
pour l'hôneur de íà vertu, le pere aux Iuifz,cóme ce bon home n'y veit plus d'ordre ,sa porte
bruflée,fes énemis prestz. ale saisir,chosiísátde
mourir généreusement plutost q de venir entre
les mains des mefchás, & de se laisser mastiner
ÉÉ
contre



\

UVRE SECOND.

J2p

contre l'honneur de son rang, qu'il sefrapa de
son espée : mais le coup pourlahaste n 'ayant
pas esté bien assené , il courut íè précipiter du
haut d'vn ,mur au trauers de la troupe,laquelle
s'escartant & luy faisant place,il cheutdroictement sur lateste. Ce neantmoins se sentant encore quelque reste de vie il ralluma son courage , & s'efleuant en pieds tout ensanglanté &
chargé de coups,& sauçant la presse donna iusques a certain rocher coupé & precipiteux , ou
n 'en pouuant plus, il printa deux mains ses entrailles les deíchirant & froissant, &lesiettaa
trauers les pourfuiuans,appellant &atestant la
vengence diuine. Des violences qui lefontaJa
conscience , la plus a euiter a mon aduis c|est
celle qui se faita la chasteté des femmes, d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel naturellement meíléparmy: & a ceste cause le dissentemcnt n'y peut estre asses entier:& semble que
la force soit méfiée a quelque volonté/Pelagia
& Sophronia toutes deux canonisées , celle la
fe précipita dans la riuiere auec fa mere & ses
feurs,pour euiter la force de quelques foldats:&
ceste cy se tua aussi pour euiter la force de Maxentius l'Empereur. II nous fera al'aduenture
honnorable aux siécles aduenir qu'vnbien fça: uant auteur de ce temps & notammêt Parisien
fe met en peine de persuader aux dames de nostre siécle de prendre plusiost tout autre party,
que d'entrer tn l 'horrible conseil d'vn tel de-

X 5

330

ESSAIS

DE

M. DE MONT.

s-espoir .Xe suis marri qu'U n'a fceu,pour méfier '
a ses contes le bon mot que l'apprins a Toulouse d 'vneséme passée par les mains de quelques soldats: Dieu soitiouë, d ! soit elle , qu'au
moins vne fois en ma vie ie m 'é fuis foulée fans
péché. A la vérité ces cruautezne font pas dignes de la douceur Fráçoife. Aussi Dieumercy
nostre air s'en voir infiniment purgé dépuis ce
bon aduertissement. Suffit qu'elles dient nenny
en le faisant suiuantla reigle du bonMarot.
L'histoi re est toute pleine de ceux qui en mille
façons ont changé a la mort vne vie peneufe.
Mais on désire aussi quelquefois la mort pour
l'esperance d'vn plus grand bien. Ie desire,dict
iàihct Paul, estre distou!t,pour estre auec Iesus
Christ:Et qui me desprendra de ces liensPCleombrotus Àmbraciota ayant leu le Pha*dó de
Platon entra en si grand appétit de la vie aduenir, que fans autre occasion il s'alla précipiter
en la mer.Iacques du Chaste! Euesque de Soisson au voyage d'outremer que fist S.Loys voyát
le Roy & toute l'armée en train de reuenir en
France, laissant les affaires de la religion imparfaites,print résolution de s'en allerplus toit
en paradis,& ayant dit a Dieu a ses amis donna
seul a la veuë d'vn chacun dans l'armée des ennemis, ou il fut mis en pieces. Il y a eu des polices qui se sont méfiées de reigler ce doubte.
En nostre Marseille il se gardon au temps passé du venin preparéatout de la cigue,auxdespens


LIVRE

SECOND.

pens publics, pourceux qui voudroient haster
leurs iours , ayant premièrement approuué aux
six cês,quiestoiét leurlenatdes raisons de leur
entrepníè:& n'esioit loisible autremét que par
congé du magistrat & par occasions légitimes
de mettre la main surfoy. Celte loy eíîoit encor' ailleurs. Sextus Pompeius allant en Asie
pafla par l'Iíîe de Ceade Negrepont.il aduint
de fortune pendant qu'il y estoit , comme nous
l'appréd Pvn de ceux de fa compagnie , qu'vne
femme de grande authorité ayant rendu côte a
íês citoyens pourquoy elle eítoir résolue de finir fa vie,pria Pópeius d'aisister a fa mort pour
Ja rendre plus honnorabl.e, ce qu'il fit: & ayant
long temps essayé pour neant,a force d'eloquêce,qui luy estoit merueilleusement a main,&de
persuasion,de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast .Elle auoit passé
quatre vingt dix ans en tres-heureux estât d'esprit & de corps, mais lors couchée iur son lit
mieux paré que decoustume, &appuiee sur le
coude Les dieux dit el!e,ò Sextus Pompeius,&
pluítoít ceux que ie laisse, que ceux que ie vay
trouuer,te lçachét grédequoy tu n'as desdaigne
d'est rc& coníeiller de ma vie, &teimoing de
ma mort. De ma part ayant tousiours essayé le
fauorable visage de fortune, de peur quel'enuie de trop viure ne m'en face voir vn contrai*
re, ie m'en vay d 'vne heureuse fin donner con*
gé aux refles de mon ame,lajslant de œoy deux

filles

î

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

filles & vne légion de nepueux. cela faift
ayant prefché & enhorté les siens a l'vnion
& a la paix , leur ayant départy ses biens,& recommandé les dieux domestiques a fa fille aisnée, elle prmt d'vne main asseurée la coupe, ou
estoit le venin, & ayant faict ses veux a Mercure, & les prières de la conduire en quelque heureux siège en îautre monde, auala brusquement
•ce mortel breuuage. Orentretintellelacomrpagnie du progrès de son opération: & comme
jes parties de son corps fe ientoient saisies de
froid l'vn'apres l'autre: iniques a ce qu'ayant dit
-en fin qu'il arriuoit au cœur & aux entrailles,
elle appella ses filles pourluy faire le dernier
office & luy clorre les yeux. Pline recite de
certaine nation hyperborée, qu'en icelle pout
la douce température de l'air les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitans, mais qu'eflans las & fous de
viure jlz ont en couítume au bout d'vn long
aage,apres auoir fait bonne cherc,sc précipiter
en la mer du haut d'vn certain rochier , destiné
ace leruice.

CHAP.

IIIL

%A dema:n les affaires.
T E donne auec grande raison , ce me semble,
JL la palme a Iacques Amiot fur tous nos es riuains

LIVRE
SECOND
5^
uainsFrançois,non feulement pour la naifueté
& pureté du langage , en quoy il surpasse tous
autres,ny pour la constance d'vn si long trauail,
ny pour la profondeur de Ion feauoir,ayant peu
déuelopper si heureusement vn autheursi eipineux & ferré (car on m'en dira ce qu'onvoudra : ie n'entens rien au Grec , mais ie voy vn
sens si beau , si bien ioint & entretenu par tout
en satraduéHon,que ou il a certainement entédul'imaginationvraye del'auteur,ou ayant par
longue conuersation planté viuement dans son
áme vne generale Idée de celle de Plutarque,il
neiuya aumoins rien presté qui le desmente
ou qui le desdie ) mais surtout ieluysçaybon
gré d'auoirsceu trier & choisir vn hure si digne
& si a propos pour en faire présent a son pays.
Nous autres ignorans estions perdus si ce liure ne nous eust releuez du bourbier: fa mercy
nous osons a cest' heure & parler & escrire : les
dames en régentent les maistres d'elèole: c'est
nostre breuiaire. Si ce bon homme vit,ie luy
résigne Xenophon pour en faire autant. C'est
vn'occupation plus aisée & d'autant plus propre a fa vieillesse, & puis ie ne fçay comment il
me semble, quoy qu'il le desmele bié brusquement & nettement d'vn mauuaìs pas , que toutefois son stileest plus ches foy,quand il n'est
pas pressé, & qu'il roui le a son aise. I'estoisa
cest' heure fur cepaffage,ouPiutarquedicì: de
% mesmes,que Rusticus assistant a vne sienne
decla-

354

ESSAIS DE

M.

DE M O NT AI.'

déclamation a Rome, ! y receut vn paquet de lj *
part de l'Empereur , & temporisa de l'ouurir
iusques a ce que tout fut faict:en quoy(dict-il)
toute l 'asliítance loua singulièrement iagrauitédece personnage. De vray estant sur le propos de la curiosité , & de ceste passion auide &
gourmande de nouuelles, qui nous faicr auec
tant d'indiscrétion & d'impatience abandonner toutes choses pour entretenir vn nouueau
venu, & perdre tout reipetck contenance pour
crocheter soudain, ou quenous íbions, les lettres qu'on nous apporte, fia eu raison de louer
la granité de Rusticus, & pouuoitencorytoindre la louange de faciuilitéc* courtoisie, de
n'auotr voulu interrompre le cours de fa déclamation. Mais ie fay doute qu'on le peut
louer de prudence, car reeeuant al'improueu
lettres & notamment d'vn Empereur, il pouuoitbien aduenirque le différer a les lire eust
esté d'vn grand preiudice. Le vice contraire a
la curiosité c'est la nonchalance , en laquelle
ì'ay veu plusieurs homes si extrêmes, que trois
ou quatre iours âpres on retrouuoit encoresjen
leur pochettes les lettres toutes closes, qu'on
leur auoit enuoyées. Du temps de nos pères
monsieur de Boutieres cuida perdre Turin,
pour , estant en bonne compagnie a souper, auoir remis a lire vn aduemiîement qu'on luy
donnoit des trahisons, qui se dresloient contre
ceste ville^ou il commandoit:& ce mesme Plutarque

■s
"LIVRE SECOND.
535
mili' tarque m'a appris que Iulius Caeíàr se fut sauué,
tl 'n si allant au sénat , le iour qu'il y fut tué par les
f(J| coniurez,il eust leu vn mémoire qu'on luy prelai'K sentacontenantlefaictde l'entreprise. Et fait
irltji aussi luy mesmes le conte d'Archias Tyran de
lili Thebes,que le soir auant l'execution de i'entreìi t prise que Pelopidas auoit faicte de le tuer,pour
tin), remettre son païs en liberté, il luy fut efcrit
ni.' par vn autre Archias Athénien de point en
Kt* point ce qu'on luy preparoit,& que ce pacquet
luy ayant esté rendu pendát son souper,il remit
id, a l'ouurir disát ce mot, qui dépuis passa en pro- *
t p uerbe en Grèce, A demain les assaires.Vn sage
Id homme peut a mon opiniopourl'interestd'auE |; truy comme pour ne rompre indécemment côkn P a gnie ainsi que Rusticus,ou pour ne disconti,^ nuer vn autre affaire d'importance, remettre a
j, entendre ce qu'on luy apporte de nouueau.
j [{6 Mais pour son interest ou plaisir particulier
IUIJ
mesmes, s'il est homme aïant charge publique
■ pour ne rompre son difncr , voire ny son soma meil,il est inexcusable de le faire. Et ancieneJ ment estoit a Rome la place consulaire., qu'ils
1 appelloient,la plus hoiinorable a table , pour
'
estre plus a deliure, & plus accessible a ceux
qui furuiendroient ou pour porter nouuelles a
,([[, eehiy qui feroit assis , ou pour luy donner queljf que aduertissement a l'oreille. Tefmoignage
ut ^ ue P our estre a table ilz ne sedepartoientpas
I de l'entremiíè d'autres affaires & suruenances.
„«
Mais

à

ESSAIS DE

M. DE MONT-A."

Mais quand tout,est dit, iljíest malaisé ésactiôs*
humaines de donner reigle si iustc par discours
de raison, que la fortune n'y maintienne son
droict.
CHAP.

V.

De la conscience.

I

E passois vn iour païs pendant nos guerres

ciuiles,auec vn honneste gentilhomme &
de bonne façon. II estoit du party contraire au
tnien, mais ie n'en sçauois ricmcar il se côtrefaisoit tout autre , & le pis de ces guerres,c'est
que les cartes font si méfiées , vostre ennemy
n'estant distingué d'auec vous de nulle marque
apparente,ny de langage , ny de port,ny de façon,nourry en mefmeloix , mesmes meurs &
mesine foyer , qu'il est malaisé d'y euiter cófusion& desordre. Cela me faisoit craindre a
moy mesmes de r'encontrer nos troupes en
lieu ou ie ne fusse conneu,pour n'estre en peine
de décliner mon nom, & de pis al'aduentureMais cestuy-cy en auoit vne fraieur si efperdue,
&ic le voyois si morr a chasque rencôtre d'hómes,& passage de villes, qui tenoient pour le
Roy, que ìedeuinay en fin que c'estoient alarmes que fa conscience luy donnoit.Ilsembloit
ace pauure homme qu'au trauers defonmasciue&des croiz de sacazaqueon íroit líreius/
<1UCS

UVRE
SECOND.
337
ques cîans son cœur ses secrètes intentions. Tát
est merueilleux l'eífort de la conscience. Elle
nous faict trahir,accuser , & côbatre nous mefmes,&a faute de tesmoing estrágier,elle nous
produit nous mesmes contre nous.
Occultum quatiens animo tortoreflctgellum.
Ce conte est en lahouche des enfans. BeíTus
Pœonien reproché d'auoir de gayeté de cœur
abbatuvn nid de moineaux, & les auoir tues,
disoit auoir eu raison: par ce quecesoysillons
ne ceiîoient de l'accufer faucement du meurtre
de son pere.Ce parricide iusques lors auoit esté
occulte & inconnu, mais les furies vengeresses
de la conscience , le firent mettre hors aceluy
mesmes qui en deuoit porter la pénitence. Hésiode corrige le dire de Platon , Que la peine
fuit de bien pres le peché:car il dit qu'elle naist
en mesme instant & quant & quant le péché.
Quiconque attent la peine, il la souffre, & quiconque l'a méritée l'attant. La mescháceté d'elle meime fabrique des tourmens contre soy.
tJWalum confûïum confuhoripefsimKm,
comme la mouche guespe picque & offence autruy , mais plus ioy mesme, car elle y perd son
cguillon & sa force pour iamais,
Vitdjque in vulnereponunt.
Les Cantarides onten elles quelque partie qui
sert contre leur poison de contrepoison par vne
contrariété de nature. Aussi a mesme qu'on
prend le plaisir au vice,il s'engédre vn dcíplaiY

Jj8 ESSAIS Dl M. DE MONT.
»
sir contraire en laconsciéce qui nous tourmente de plusieurs imaginations pénibles veillas &
dormans. Apollodorus songeoit qu'il se voioit
escorcher parles Scythes,&puisboui!lirdedás
Vne marmite, & que son cœur murmuroit en
disant, ie te suis cause de tous ces maux. Nulle
cachette ne sert aux meschans.disoit Epicurus,
par ce qu'ilz ne se peuuêt aíseurerd'estre cachet
la conscience les defcouurant a eux mefmes,
Prima eft hœc vltio^quoi fe
Indice nemo nocens abfohntnr.
Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait
elle d'afseurance & de confience.
Censcia mens vt cuique sua eft,ha concipìt intra
Peíioraprofaíio fpémque metúmque fuo .
II y en a mille exemples, il suffira d'en alléguer
troisde mesme personnage. Scipion estant vn
îour accusé deuác le peuple Romain d'vne accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flater ses iuges,Il vous fiera bié,leur dit-il,de vouloir entreprendre de iuger de la teste de celuy,
par le moiê duquel vous auez. l'authorité de iuger de tout le mode. Et vn'autre-fois pour toute responce aux imputations que luy mettoit fus
vn Tribun du peuple, au lieu de plaider fa cauíèjAllo«s,dit-il mescitoiés, allons rendre grâces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnarét
contre les Carthaginois en pareil iour,que cetuy cy. Et se mettant a marcher deuant vers le
ttmple voyla toute rastembléj& son accusateur

IÏÌV'RE SECOND,
JJp
mefmes a fa fuite. Et Petilius aiant esté íûfcité
par Caton pour luydemáder conte del'argent
manié en laprouince d'Antioche,Scipíô estant
venu au Sénat pour cest effect produisit le liure
des raisons qu'il auoit defloubs fa robbe, & dit
que ce hure cn contenoit au vray la recepte &
la mifeímais comme on le luy demanda pourlc
mettre au greffe, il le refusa , disant ne iè vouloir pas faire ceste honte a foy meíme:& de ses
mains en la présence du fenatle deíchira & mit
en pieces.Ie ne croy pas qu'vne ame cauterizée
seeutcôtrefaire vne telie asseurance. C'est vne
dangereuse inuention que celle des gehenes, &
semble que ce soit plustost vnessay de patience
que de vérité. Carpourquoyla douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est , qu'elle
ne me forcera de dire ce qui n'est pas.? Et au rebours si celuy qui n'a pas fait ce,dequoy onl'accufe, est assez patient pour supporte r ces tourmentz,pourquoy ne le sera celuy qui l'a fait,vn
fi beau guerefon que de la vie luy estant propoléílç pense que le fondement de ceste inuentió
vientde la considération del'eftort de la con, science. Car au coulpable il semble qu'elle aide a la torture pour luy faire confesser fa faute,
& qu'elle l'affoiblisse: & de l'autre part qu'elle
fortifie l'innocent , contre la torture pour dire
vray.c'est vn moyen plein d'incertitude & de
danger.Maistátyaquec'est le mieux que l'huma,n
« foiblesse aye peu inuenter.

Y a

J^O

ESSAIS DE

M. DE MjoNT.

CHAP.

VI.

Dé Vexer citation.

I

L est mal-aisé que le discours & Instruction,
encore que nostre créance s'y appliquevolótiers, foint assez puistantes pour nous acheminer iusques a l'actionisi outre cela nous n'exereons& formons nostre ame par expérience au
train,auquel nous la voulons renger. Autremét
quâdelleferaaupropredes effet?,elle s'ytrouuerafans doute empefchée, quelques bonnes
opinions qu'elle ait.Voylapourquoyparmy les
philosophes,ceux qui ont voulu ateindre a quel
que plus grande excellence, ne íè font pas contentés d'attendre a couuert & en repos les rigueurs de la fortune.de peur qu'elle ne les furprint incxperimentez & nouueaux au combat:
ains ilzluy fontalez audeuant,& fe fontiettez
a escient alapreuuedes dirficultê'z. Lesvnsen
ont abandóné les richesses,pour s'exercera vne
pauureté volontaire : les autres ontrecerché le
labeur, & vne austérité de vie pénible pour se
durcir au mal &au trauail: d'autres fe sontpriuez des parties du corps des plus cheres , cóme
dela veuë & des membres propres a la génération, de peur que leur seruice trop plaisant &
trop mol ne relafchat & n'atédrit la fermeté de
leur ame. Mais a mourir, qui est la plus grande

UVRE

SECOND.

34s"

besoigne que nous ay ôs a faire, l'exercitatió né'
nous y peut de riê ayder.On fe peut par vfage&
par expérience fortifier contre les douleurs, la
honte,l'indigence,& tels autres accidents,mais
quant a la mort nous ne la pouuons essayer qu'vnefois, nous y sommes tous aprentifs , quand
nous y venons. II s'est trouuéanciennemët des
hommes si excellens mefnagers du téps,qui ont
essayé en la mort mesine de la gouster & íauou^
rer:& ont tendu & bandé leur esorit pour voir
que c'est oit de ce passage : mais ils ne font pas
reuenus nous en dire des nouuelies.
Nemo expergitusextat
Frigida quem Jemel eíi vitaipaufafequuta.
Canius Iulius noble homme Romain, de vertu
& fermeté singuliere,ayant esté condamné a la
mort par ce móstre de Caligula,outre plusieurs
merueilleufes preuues qu'il dona de fa resolution , comme il estoit sur le point de souffrir la
main du boureau,vn philosophe fó amy luy demandas bien Canius,en qu'elle démarche est
acesteheurevostreame, que fait elle,en quels'
peníetnens estes vous? Iepenfois,luy refpóditil,ametenirprest & bandé de toute ma force,
pour voir,si en cest instát de la mort, si court &
h brief,ie pourray apperceuoif quelque destogementderame,& h elle ara quelque ressenti-'
mac de son yssue, pour,si i'ê aprcs quelque chole,en reuenir donner apres,si ie puis,aduertissement a mes amis. Cetuy cy philosophe nó íèu-

5 ^2 ESSAIS DE M. DE MONTA.
lemët iusqu'ala mort,mais enla mort mefmc,
Quelle asseuranceestoit ce &quelie fierté de
courage,de vouloir que fa mortluy scruitdelcçon ? & auoir loisir de peníer ailleurs en vn si
grand afferePIl me féble toutesfois qu'il y a éjU
que façon de nous apriuoifera elle , & deî'efíayer aucunement. Nous èn pouuons auoir experience,sinon entière & parrecre,aumoins telle qu'elle ne soit pas inutile , &qui nous rende
plus fortifiés & aífeures.Si nous ne la pouvions
ipindre,nous la pouuons aprocher,nouslapouuons reconnoistre:Et si nous ne donnós iufques
a son fort,aumoins verrons nous & en pratiquerons les auenues. Ce n 'est pas fans raison qu'on
nous fait regardera nostre iomeil mefme,pour
la ressemblance qu'il a de la mort. Mais ceux
qui font tombez par quelque violent accident
en défaillance decceur,& qui y ont perdu tous
fentimçns , ceux la a mon aduis ont esté bien
prés de voir son vray & naturel visage. Car quát
a ì'instant & au point du passage , il n'est pas a
craindre qu'il porte auec íoy nul trauail cu del
plaisir : dautant que nous ne pouuons auoir ny
goust ny sentiment fans loisir. Nos actions &
opérations ont besoin de temps, qui est si court
& si précipité enla mort , qu'il faut nécessaire
ment qu'elle soit insensible. Ce font les approches que nous auons a craindre : & cellesla
peuuent tomber en expérience. Plusieurs choies nous semblent plus grandes par imagin1'

LIVRE
SE C ON"D
54J
tion que par effect. I'ay paslc la plus gráde par-^
tiède mon aageeh vne parfaicte & entière fanté:ie dy non seulement entière mais encore allègre & bouillante. Cest estât plein de verdeur
& defestemefatsoit trouuer si horrible la considération des maladies, que quand ie fuis venu
dépuis a les essayer, i'ay trouué leurs pointures
molles & lâches au pris de ma crainte. Cela
feuld'estretousiours enfermé dans vne chambre me fembloit insupportable. le fus incontinent dressé a y estre vne semaine, & vn mois,
plein d'emotion,d'alteration & de foiblesse: &
ay trouué que lors de ma santé ie plaignoisles
malades beaucoup plus que ie ne me trouué a
plaindre moy mefme, quand i'en íùis,& que la
force de mon apprehention enchéri ssoit pies
de moitié i'essenae & vérité de la chose. l'éfpere
qu'il m'en aduiendra de me sine de la mort : &
qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens a tant
d'apretz que ie dresse , & tant de secours que
i'appelle & assemble pour en foustenir l'eííort.
Mais a toutes auantures nous ne pouuons nous
donner trop d'auátage. Pendat noz troisiesmes
troubles, oudeusieímes ( il ne me fouuient pas
bien de cela) m'estantalévníour promener a
vne lieue de chez moy, qui fuis assis dásle moiau
de tout le trouble des guerres ciuiles de Fráce,
estimant estre en toute feurté,& si voisin de ma
retraicte, que ie n'auoy nul besoin de meilleur
équipage , i'auoy pris vn cheual bien aifé,mais
Y 4

544
ESSAIS DE M. DE MON T.
non guiere ferme : a mon retour vn'occaíìon
soudaine s'estât présentée de m'aider de ce che
ual avn seruice,qui n'estoit pas bien de son viage,vn de mes gens grand & fort , monté ftr vn
puissant roussin , qui auoit vne bouche defefperée,fraisau demeurant & vigoureux ,pour faire
lehardy & deuancer ses compaignons, vint ale
poussera toute bride droit dans ma route, &
fondre comme vn colosse fur le petit hóme &
petit cheual,& le foudroier de fa roideur & de
ía pesanteur, nous enuoyantl'vn& l'autre les
pied?, contremot.-si que voila le cheual abatu&
couché tout étourdi , moy dis ou douze pas au
dtla mort estendu a la renuerfe , le visage tout
meurtry & tout elcorché,mon efpée que i'auoy
a la main, a plus de dix pas au dela, ma ceinture
en pieces, n'ayant ny mouuemít ny fentimétnô
plus qu'vne souche. C'est Ie seul eluanouistémét
que l 'aye senti iufques a ceste heure. Ceux qui
estoint auec moy , âpres auoir essayé par tous
les moiens qu'ils peurent de me faire reuenir,
me tenans pour mort,me prindrent entre leurs
bras & m'en portoint auec beaucoup de difficulté en ma maison , qui ertoit loin de-la enui(
ron vne demy lieuë Françoise. Sur le chemin
& apïes auoir esté plus de deux grosses heures
tenupourtrefpassé, iecommençay amemou«oir & respirer: car il estoit tombé si grande abôdance de sang dás mon estomac, que pour l'é
descharger nature eust besoin de reíiifciter ses
forces,

LIVRE

345

SECOND.

I forces .On me mit lûr mes pieds,ou ìe rendy vrt
*ì plein seau de bouillons de sang pur:& plusieurs
I fois dépuis par le chemin il m'en salut faire de
k mefme. Parla ie commençay a reprendre vr»
peu de vie, mais ce fut par les menus , & par vn
si long trait de temps, que mes premiers fentîmens eítoiét beaucoup plus approchansdela
% mort que de la vie. Ceste recordation que l'en
w ay fort empreinte en mon ame me reprefaniii tant son visage & son idée si prez du naturel,
M me concilie aucunement a elle . Quand ie com6 mençay a y voir ce fut d'vne veuë si trouble , si
ft foible,& si morte, que ie ne difcernois encores
;ti rien que la lumière,
tfa '-corne queicb'or apre orchiude
ti! (}liocchi,mez.z.otral fonno eïejser âeïip .
m Quand aus functions de l'ame , elles naissoient
ife auec mefme progrez,que celles du corps. Ie me
s», vi tout sanglant : car mon pourpoint estoit taMi ché par tout du sang que i'auoy rendu. La prens miere pensée qui me vint,ce fut que i'auoy vne
ttj; harquebufade enla teste. Et de vray en mefme
e| temps il s'en tiroit plusieursautourdenous.il
a | mefembloit que ma vie nemetenoitpl 9 qu'au
fa bout des leures.Ie fermois les yeux pour ayder
)g cerne scmbloit a la pousser hors,& prenois plai
■ siram'alanguir& ame laisser aller . C'estoit
D|Í vne imagination qui ne faifoit que nager lûper~
M fidèlement en mon ame , aussi tendre & aussi
jtil foible que tout lereste.Mais a la vérité nó feu»
y 5

54Ô" ESSAIS DE M. DE MONTA.
íement exempte de desplaisir, ains méfiée act.
ste douceur ,que sentent ceux qui se laiiícnt emporter au sommeil. Iecroy certainement, que |
c'est ce mefme estât ou se trouuent ceux qu'on
void défaillans defoiblesle & de lalôgue maladie en l"agonie de la mort : & croy que nous
les pleignons fans cause,estimás qu'ils sont a«itez de grieues douleurs, ou auoir l'ame pressée
de cogitations pénibles. C'a esté tousioursmó
aduis contre l'opiniô de plusieurs,& mefme de
Estienne delaBoetie,que ceux que nous voyós
ainsi renuersés & assoupis auxaproches de leur
fin , ou acablez de la longueur du mal, ou par
l'accident d'vne apoplexie , ou mal caduc,ou
blessez en la teste , que nous oyons rommeller
& rendre par fois des souspirs trenchans , quoy
que nous en tirons aucuns signes, parou il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance,
& quelques mouuemens que nous leur voyons
faire ducorpsá'ay touiìours penfc ,ciis -ie,qu'ils
auolent & l'ame & le corps enleueli , & endormi , & ne pouuois croire que a vn si grád eflônement de membres & si grande défaillance
des sens, l'ame peut maintenir aucune torce au
dedas pour se recónoistre , & que par ainsi ils
n'auoiét nul discours qui les tourmétass&qui
leur peut faire iuger & sentir la milere de leur
condition,& que par conséquent ils n'estoient
pas fort a plaindre. Les Poètes ont feint quelques dieux fauorables a la deliurancede ceux

LIVRE

SECOND.

547

f§ qui trainoient ainsi vne mort languissante,
hune ego Diti

à Sácrtcm wJs*fero,téque ifio corpore soluo .
ilts

Et les vois & responses courtes & defcouíúes,
qu'on leur arrache quelque fois a force de crier
M ? autour de leurs oreilles & de les tampéter , ou
F» des mouuemens qui semblent auoir quelque
Bi consentement a ce qu'on leur demande , ce ne
» sont pas tesinoignages qu'ils viuét pourtant,au
moins vne vie entière. II nous aduient ainsi fur
il Je beguayemêt du sommeil, auant qu'il nous ait
«f du tout lai sis , de sentir comme en songe ce qui
à se faict autour de nous , & fuiure les vois,d'vne
«< ouïe trouble & incertaine, qui semble ne donjf nerqu'aus bords de l'ame:& faisons des reipóílít ses a la fuite des dernieres paroles, qu'on nous
fe: a dictes, qui ont plus de fortune que de sens. Or
>op a prelant que ie i'ay essayé par effect, ie ne fay
f nul doubte que ie n'en aye bien iugé iusques a
:* ceste heure. Car premièrement est ât tout email, nouy ie me trauaillois d'encrouurir mon pourllí
point a belles ongles (car ì'estoy desarmé) & fi
ítt:
Icay que ie ne íentoy en l'imagmation rie qui
il me blessât. Car il y a plusieurs mouuemens en
Jf. nous qui ne partét pàs de nostre discours , ceus
:» qui tóbent, ils estancent ainsi les bras au deuat
à
de leur cheute par' vne naturelle impulhó, qui
f fait q nos mêbres se prestent des offices .I'auoy

mó estomac pressé de ce sang caille, mes mains
f
J cou-

348 ESSAIS DE M. DE MONT A,
y couroient d'elles mefmes,comme elles font
sotiuent , ou il nous démange contre l'ordonnance de nostre volonté. II y a plusieurs animaux & des hommes mefmes,apres qu'ils sont
trefpasiëz, aufquels onvoid referrer & remuer
des muscles. Chácun fçait par expérience qu'il
a des parties qui fe branlent,&eimeuuentsouuent fans son cógé. Or ces paiîions qui ne nous
toucher que l'efcorsè,ne fe peuuétdire nostres.
Pour les faire nostres, il faut que l'hommey
soit engagé tout entier : & les douleurs que le
pied ou la main sentent pendant que nous dormos ne sont pas a nous. Comme i'aprochay de
chez moy, ou i'alarme de ma cheute auoit défia couru, & que ceux de ma famille m'eurent ré
contré auec les cris accouítumés en telles choses, non seulement ie refpondois quelque mota
ce qu'on me demandoit,mais encore ils disent
que ie m'aduisay de cómander qu'on donast vn
cheual a ma femme , que ie voioy s'empestrer
& se tracasser dans le chemin, qui est montueus
& malaisé . 11 semble qy^e ceste considération
deut partir d'vneameesueiìíée: si est ce que ie
n'y estois aucunement:c'estoiët des penfemens
vains ennuë,qui estoict efmeus par les sens des
ycus& des oreilles. Ils ne venoient pasdechés
moy.Ie ne fçauoy pourtant ni d'ou ie venoy,m
oui'aloy, ni ne pouuois poifer& considérer ce
que on me demandoit. Cc font des legiers effcébjéj les sens produisoient d'eux melmes,come

LIVRE SECOND.
549
me d'vn vfage.Ce que l'ame y prestoit,c'estoit
en songe,touchéebienlegierement,& comme
léchée seulement par la molle impression des
sens . Cependant mon assiete eíloit a la vérité
tres-douce & paisible. Ie n'auoy nulle afflictio
nyrjourautruyny pour moy : c' eíloit vne langueur & vne extrême foiblesse sás aucune douleur. Ievy ma maison sans la recognoistre.
Quand on m'eust couché , ie senti vne infinie
douceur a ce repos, car i'auoy esté vil aine'ment
tirassépar ces pauures gens qui auoient pris ía
peine de me porter entre leurs bras, par vnlóg
& tresmauuais chemin, & s'i estoiêt lassez deus
ou trois fois les vns âpres les autres. On me
présenta force remèdes, dequoy ie n'enreceus
aucun, tenant pour certain, que i'estoy blessé a
mort par la teste. C'eust esté fans mentir vne
mort bien heurenfe: car la foiblesse de mort
discours me gardoit d'enrieniuger, & la foiblesse du corps d'en rien sentir . Ie me laissoy couler si doucemët & d'vne façon si molle & si
aisée q ie ne sens guiere nulle action si plaisante, que celle-la estoit. Quand ie vins a reuiure
&areprendre mes forces, qui fut deux ou trois
heures âpres, ie me fenty tout d'vn train rêgagér aux douleurs, ayát les membres tous moulus & froissés de ma cheute , & en fus si mal
deux ou trois nuits âpres, que i'en cuiday recourir encore vn coup , mais d'vne mort plus
vifue , & me sens encore quatre ans âpres de la

sccous-

^O'^ESSAIS DE

M. DE

MONTA."

secousse de ceste sroissure. Ieneveus pas oit
bliercecy,que la derniere choíê enquoy i cmc
peux remettre , ce fut enla fouuenance de cest
accident, & me fis redire plusieurs fois, oui'aloy,d'ou ie venoy , a quelle heure cela m' estait
aduenu auantquedele pouuoir conceuoir.
Quant a la façon de ma cheutc on me la cachoitenfaueurde celuy, qui en auoit esté caum'en forgeoit on d'autres. Mais long téps
âpres & le lendemain,quand ma mémoire vmt
a s'étrouurir,& me reprcíèter l'estat,ou ie m'estoy trouué en Pinstant , que i'auoy aperceu ce
cheual fondât fur moy (car ie Pauoy veu a mes
talôs & me tins pour mort,mais ce penfement
auoitestési soudain que la peur n'eut pas loy sir
de s'y engendrer) il me sembla que c'estoìtvi»
eselair qui me frapoit l'arrfe de íbcousse,& que
ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn
éuenementsi legierest assez vain,n'estoit l'instructìó que 'en ay tirée pour moy: car a la vérité pour s'apriuoifer a la mort, ie trouué qu'il
n'y a que de s'en auoisiner. Or, cómedict Pline , chacun esta fòy-mefme vne tres bonne discipline , pourueu qu'il ait la suffisance de s'efpier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine,c'elt
" mon estude, & n'est pas la leçon d'autruy,c'cst
la mienne.

ses

l

CHAP.

LIVRE

SECOND.

CHAP. VII.
Des récompenses d'honneur.
Euxquiescriuent la-vie d'Auguste Cœsâr,
ils remerquent cecy en fa discipline militaire, que des prefens & dons il estoit merueilleusemét libéral enuers ceux,qui le meritoiêt:
mais que des pures recompenses d'hôneur il en
estoit bien autát efpargnát. Si est ce qu'il auoit
esté luy mefme gratifié par son oncle de toutes
les recópenfes militaires auát, qu'il eust iamais
esté a la guerre. C'a esté vne belle inuention&
receiie en la plus part des polices du môde,d'establir certaines merques vaines & íàns pris,
pour en honorer & récompenser lavertu,comme font les couronnes de l'aurier, de chefne,
de meurte , la forme de certain vestement , le
priuilege d'aller en coche par ville, ou de nuit
auecques flambeau, quelque aslìete particulière
aux assemblées publiques, la prerogatiue d'aucuns surnoms & titres , certaines merques aux
armories, 8c choses semblables, dequoy l'vfage
aestédiuerfemëtreceufeló l'opiniô des natiôs,
& dure encores iufques a nous . Nous auons
pour nostre part, & plusieurs de nos voisins les
ordres de Cheualerie, qui nefontestablis qu'a
ceste fin . C'est a la vérité vne bien bonne &
profitable coustume_de trouuer moyen de recognoi-

C

352

F. S $ A I S DE

M. DE

MONTA.

cognoistre la valeur des hommes rares &e s .
cellens,& de les contéter & fatis-fairepardes
récompenses , qui ne chargent aucunementle
publiq,& quinecoustent rien a vn Prince. Et
cequí a esté tousiourscôneu par experiëceancië
ne,& q nous au5s autrefois auiïì peu voir entre
nous, que les gens d'hôneur auoient plus de ialousiede telles recompenfes,que decel!es,ouiI
y atioit du guein & du profit,cela n'est pas fans
raison & grande apparence : si au pris qui doit
estre simplement l'honneur ony méfie d'autres
commoditez , & de la richesse.-ce mesiangeau
lieud'augmenter l'estimation,iI la rauale&en
retranche. L'ordre saint Michel qui a esté filóg
temps en honneur par mi nous,n'auoit point de
plus gráde commodité que ce!le-la,de n'auoit
communication de nulle autre cómodité. Cela
faisoitque autre-fois, il n'yauoit ne charge ni
estât quel qu'il fut,auquel la noblesse prétendit
anectant de désir & d'affection qu'elle faifoit
a Tordre , ni nulle qualité qui apporta plus de
reípeél & de grandeur,la vertu embrassant &
aspirant plus volontiers a vne recopenfe purement sienne, qira nulle autre. Carala venté les
autres dos & prefens n'ont pas leur vfage fi noble ,d'autát qu'onles employeatoute autréiorte d'occasiós. C'est vne monnoye atouteelpece de marchandise. Par des richeíïes on paye le
feruice d'vn valet, la diligence d'vn courrier, le
dancer, le voltiger, le parler , & les plus viles
offices


LIVRE

SECOND.

'

$<JJ

offices qu'óreçoiue :voire& levicemesme-s'é
paye, la flaterie, le maquerelage,la trahison &
autres, que nous employons anostre vsagepar
l'entremise d 'autruy . Ce n'est pas merueille si
la vertu reçoit & désire moins volontiers ceste
forte de monnoie , que celle qui luy est propre
& particulière toute noble & généreuse. Mais ,
Auguste auoit raison d 'estre beaucoup plus mes
nagier & espargnant de ceste-cy,que de l'autre, d'autant que l'honneur c'est vnpriuilege
qui tire sa principale essence de la rarité , & la
vertu me sine.
Cui malus efl nemo,qms bonus ejfepoteft?
On ne remerque pas pour la recommandation
d 'vn homme, qu'il ait soing de la nourriture de
ses enfans , d'autant que c'est vne action commune,quelque iuste qu'elle soit. Ie ne pèse pas
que nul citoyé de Sparte se glorifiât de savailláce, car cestoit vne vertu populaire & vulgaire en leur nation .- & aussi peu de la fidélité &
inespris des richesses. II n'eschoit pas de recópenie a vne vertu, pôur grande qu'elle soit, qui
estpafleeencoustume:& ne fçayauec, si nous
Rappellerions ìamais grande estant commune.
Puis donc que ces loyers d'honneur n'ont autra
pris & estimation que ceste la, que peu de gês
eniouissent , il n'est pour les anéantir que d'en
faire largesse . Quand il se trouueroit plus de
gens qu'au temps passé,qui méritassent nostre
°tdre,il n'en faloit pas pourtát corrópre l'esti-

ÌÇf

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

jnation. Et peut aysémentaducnir que plus dé
gens le meritêt, car il n'ell nulle des venus qui
s'espende si aysement que la vailláce militaire.
11 y en a vne autre vraye , perfecte .& philoto.
phique,dequoy ie ne parle point,& me sersde
ce motjselon noílre v sage,bien plus grádeque
ceste cy & plus pleme,qui est vne force & alleu
rance de l'ame mefpriiant égalemct toute forte
d'accidens,eqiiable, vniforme & constante, de
laquelle la nostre n'est qu'vn bien petit rayon.
L'vsage,l'institutton, l'exemple & la coustume
peuuent tout ce qu'elles vcuìerít en l'establiífement de celIe,dequoy ie parle, & la rédent aysement vnigaire, commune,& populaire, cóme
51 est tresayiéavoirpar l'experiêce que nous en
donnent nos guerres cmiles. II est vray qu'a la
vérité la recompéfe de Tordre ne touchoit pas
ÍIU temps passé seulement ceste considération,
< Ile regardoit plus loing. Ce n'a iamais esté le
pjyemct d'vn valeureus soldat , msis d'vn capitaine fameus & noble . La science d'obéir ne
meritoit pas vn loyer si honorable.Ony reque
ioit anciennement vne fufrìlànce militaire plus
vniuerfelle,& qui embraiïatia plus part & plus
gradés parties d'vn bon home de guerre,qui fut
encore, outre cela de côdition accómodable a
vne telle dignité. Mais ie di,quand plus de gens
en seroiéc dignes qu'il ne s'en trouuoit autreífois,qu'il nefalloitpas pourtant s'en rédre plus
libéral :& eut mieux vallu faillir a n'eestrener
pas

ÚVRï

SECOND.

pas tous ceux,a qui il estoit deu,que de'perdre
pour ii!nais,comme nous venons de faire, i'víâge d'vne inuention si propre & si vtile.Nul home decœur ne daigne s'auantager de ce qu'il a
decómun auecpluíîeurs:& ceux d'auiourd'huy
qui ont moins mérité ceste recompensé, font
plus de contenance de la defdaigner,pour fe lo*
ger parla au rengdeceuxaquionafaicr tort
d'efpandre indignement & auilir cest honneur
qui leur estoit particulièrement deu.Grdes'a-*tendre en effaçât & abolissant ceste-cy depotiuoir soudain remettre en crédit & renouellef
vne semblable coustume,ce n'est pasentreprin
se propre a vne saison si licencieuse & malade
qu'est celle,ou nousnoustrouuonsa prefant:&
en auiédra que la derniere encourra des fa naissance les incommodités, qui viennêt de ruiner
l'autre. Les règles de la dispensation de ce nouuel ordre auroiét besoing d'estre extrememët
tendues & contreíntes,pourluy donner authorité : & ceste saison tumultuere n'est pas capable d'vne bride courte & réglée, outre ce qu'auant qu'on luy puisse donner crédit, il est besoing qu'on ayt perdu la mémoire du premier,
& dit mespris auquel il est cheu. Ce lieu pourroit receuoi r quelque discours fur la considération de la vaillance, & de la différence de ceste
vettu aux autres . Mais Plutarque estant fouuát
retôbéfurce propos ,& nous estant si familier
parl'air Fráçoisquó luy a donné si perfect &

$^6

ESSAIS

DE

M. BE MONT.

si pîaisát,ie me meíleroispourneát de raporter
icy ce qu'il en dict. Mais cecy est digne d'estre
remerqué,quenostre nation dónealavailláce
Ie premier degré des vertus, comme son nom
mesine móstre,qui viét de valeur, & que anostrevfage,quandnous disons vn hóme qui vaut
beaucoup, ou vn homme debié,austiledenostre court,& denostre noblesse, ce n'esta dite
autre chose qu'vn vaillant homme:d'vne façon
pareille a la Romaine. Car la generalle appellation de vertu prend chés eux ethymologie delà force. La forme propre & feule & essencielle
de la noblesse en France , c'est la vacation militaire . II est vray semblable que la première
vertu qui se soit fai te paroistre entre les homes
& qui a donné aduátage aux vns fur les autres,
ça esté ceste cy : par laquelle les plus forts &
courageux se font rendus maistres des plus foibles,& ont aquis reng & réputation particulière: d'ou luy est demeuré cest honneur & dignité de langage : ou bien que ces nations estant
tres-belliqueuses ont donné le pris a celle des
vertus,qui leur estoit la plus familière, & le
plus digne tiltre.Tout ainsi que nostre passion
& ceste fieureuse folicitude que nous auons de
la chasteté des femmes , fait aussi qu'vne bonne femme,vne femme de bien & femme d'hóneur& de vertu ce ne soit a la vérité a dire autre chose pour nous qu'vne femme chaste : corne si pour les obliger a ce deuoir nous mettiós
a non-

UVRE

«t

357

SECOND.

a nonchaloir tous les autres,&ìeur lâchions la
bride a tout autre faute,pour entrer en cóposi»
tion de leur faire quitter ceste cy.

CHAP.

VIII.

DE UAF F ECT I ON DES P Eres aux enfans.
A sJMadame d'Eftijfac, '

M

Adame si l'estrangeté ne me fauue & la
nouuelleté,qui ont accouftumé de dôner
pris aux choses , ie ne fors iamais a mon honneur de ceste sotte entreprinsetmais elle est si
fantastique, &a vn visage si efloigné de l'vfage
commun , que cela luy pourra donner passage.
C'est vne humeur melâcolique , & vne humeur
par conséquent tres ennemie de macomplexiô
naturelle,produicte par le çhagreinde la solitude , en laquelle il y a quelques années que ie
m'estoy ietté,qui m'a mis premièrement en teste celie refuerie de me méfier d'efcrire . Et
puis me trouuant entièrement dcsgatny Srvuide de toute autre matière ie me fuis présenté
moy-mefmes a moy pour argument & pour
fubieét. C'est vndefiein farouche & môstreux.
11 n'y a rien aussi en ceste besoingne digne d'e"'.'eremerquc que céte bizarrerie:car a vnfuoZ 5

358 ííESSAIS DE M. DE MONTA.
ieòt si vain & íìvile,ie meUleurouurier du mode n'eust sceu dôner forme &'façonqui mente
qu'on en faceconre. Or madame, ayant a m'y
pourtraire au vif i'é eusse oublié vn tratct d'inportance, si ie n'y eusse représenté Thonr,eur&
rcuerence singulière, que i'ay tousiours porté a
vos mérites & a vos vertus. Et i'ay voulu dire
notâment a la teste de ee chapitre :d'autant que
par mi vos autres grandes quaiitezceìle del'amitié que vous auez monítrée a vos enfans tiët
l'vn des prórmers régs.Qm fçaural'aage auquel
Monsieur d'Estissac vous laissa vefue , les gráds
& honorables partis , qui vous ont esté offertz
au tint qu'a Dame de France de vostre condition, la côstance & fermeté dequoy vous auez
foustenu tant d'années & autrauers detátd'efpineufes difHcultez, la charge & conduite de
leurs affaires , qui vous ont agitée par tous les
coins de France, & vous tiennent encores assiégée , l'heureus acheminement que vous y auez
donné par vostre feule prudence ou bône fortune: il dira aisément auec moy que nous n'auós
nul exemple d'affection maternelle en nolìre
temps plus exprès que le vostre. IelouëDìeu,
Madame , qu'elle est si bien emploiée : caries
bonnes espérances que donne de foy Monsieur
d'Estiíïàc assurent assés, que quand il fera £st
aage vous en retirerez l 'obéissance & reconoiilance d'vn tref-bonfilz. Mais d'autant qu'a cauíè deson enfance.il n'a peu remerquerlesex1
trenaes

ESSAIS DE M. D E MONTA.
359
trçmes offices qu'il a receude vousen si grand
nóbre,ie veus,si ces eícrìs viennét vn iour a luy
tomber entre mains,lors que ie n'auray plus ni
boucheni parole qui le puisse dire,qu'il reçoiue
demoycetesÍTioignageen toute vertté,qui luy
sera encore plus virilement tesmoigné parles
bôs effects,dequoy siDieu plaît il se ressentira,
qu'il n 'est gentil'hóme en Fráce qui doiue plus
àsamerequ I ilfait:& qu°il ne peutdónera l'aduenir plus certaine preuue de fa valeur & de fa
vertu,qu en vous reconnoissant pour telle.'
S'il y a quelque loy vrayemét naturelle, c'est
a dire quelque instinct,qui se voye vniuersel'ement & perpétuellement empreint aux bestes
& en nous .(ce qui n'est pas fans controuerfe) ie
puis dire a mó aduis,qu'âpres le foing que chafque animal a de fa conferuatiô & de fnyr ce qui
nuit , l'affectión que l'engendrant porte a foa
engeance tient le second lieu en ce reng.Et par
ce que nature semble nous l'auoir recommádce
regardant a estádre & faire aller auant les pieces fucceifiues de ceste siéne machine: ce n'est
pas de merueille , si a reculons des enfans aux
pères elle n'est pas si grande. Puis qu'il a pku
a Dieu nous estrener de quelque capacité de
ditcours, affin que comme les bestés nousr.c
fulhons pas seruilement assuiectis aux loixcómunes , ains que nous nous y apliquilììons par
lugement & liberté volôtaire, nous deuons biê
preller vnpeu a la simple authorité de nature:
Z 4

$6o

ESSAIS DE M. DE MONT A.

mais non pas nous laisser tyranniquement emporter a elle , la feule raison doit auoir la conduite de nos inclinations . I'ay de ma part le
goust estrangement moufle a ces propensions
qui sont produites en nous fans l'ordonnance&
entremise de nostre iugement. Comme fur ce
lubiect,dequoy ie parle,ie ne puis goust erceste
paílion, dequoy on embrasse les cnfans a peine
encore nez , n'ayant ni mouuemêten l'arne^ii
forme recônoiíìábîe au corps, par ou ils fe puissent rédre aimables. Vne vraye affection & bié
réglée deuróit naistre & s'augmêter aueclacô
noissance qu'ils nous donnét d'eux , & lors s'ils
le valent, Tinclination naturelle marchant quát
& quant la raison, les chérir d'vne amitié vrayemét paternelle, & eniuger de mefme s'ils font
autres , nous rendans tousiours a la raison nonobstant la force naturelle. U en va fort fouuent
au rebours , & le plus cômunement nous nous
sentós plus efmeus des trepignemés ieus & mignardises puériles de nos enfans,cj nous ne faisons âpres de leurs actions toutes formées: corne fi nous les auions ayroés pour le plaisir que
nous en receuions,non pour eux mefmes.Ettel
fournit bien libéralement de iouetsaleur enfance, qui fetrouue resserré a la moindre dépèce qu'il leur saut estant hommes .Voire il semble que la iaiousie que nous auons de les voir
paroistre & iouïr du móde,quád nous sommes
3.mefme de le quitter,nous réd plus efpargnas

&re-

LIVRE

SECOND.

j6"l

& retrains enuers eux. II nous séble qu'ils nous
marchent fur les talons. & si nous auiós acraintíre cela, puis que l'ordrc naturel porte qu'ilz.
ne pâment adiré vérité, estre,ny viure qu'aux
defpens denostre substance, nous ne deuions
pas élire pères. Quant a moy ie treuue que c'est
cruauté & iniustice de ne les receuòir au partage & société de nosbics,& corripaignósen l'intelligence de nos affaires domestiques, quand
ils sont en aage, & de ne retrancher & reserrer
nos commodités pour pouruoir aux leurs, puis
que nous les auons engendres a cet effect. C'est
iniustice de voir qu'vn pere vieil, cassé, radoté,
demi-mort iouiflë seul avn coin du fouierdes
biens qui iuffirointa l'auancement& entretien
de plusieurs enfans,& qu'il les laisse cependant
par faute de moyen perdre leurs meilleures
années fans se pousser au scruice public & connoiflance des homes. On les ietteau desespoir
de chercher par quelque voie,pour iniuste qu'el
le soit, a pouruoir a leur besoin. Comme i'ay
veu de mon temps plusieurs ieunes hommes de
bonne maison si adonnez au larcin, que nulle
institutió ne les en pouuoit détourner. l'en conoy vn tres-bien apparenté , a qui par la prière
d'vn sien frère tref-honneste &braue gentil'hóme ie parlay vne fois pour cest effeòt. U me
lefpondit & confessa tout rondement , qu'il auoit esté acheminé a cest' ordure par la rigueur
& auarice de son pere , mais qu'a présent il y

Z 5

362
ESSAIS DE M, DE M ON T.
estoit si accoustumé, qu'il ne s'en pouuoitgarder. Et lors il venoit d'estre surpris en larcin
des bagues d'vne dame, au leuer de laquelle il
s'estoit trouué auec beaucoup d'autres. II me fit
souuenirdu conte que i'auoisouy faire d'vn autre gentilhomme si fait & façonné a ce beau
mestier du temps de fa jeunesse, que venant apres a estfe maistre de ses biens, délibéré d'abandonner ceste trafique , il ne se pouuoit garder pourtant, s'il passoit prcs d'vne boutique,
ou il y eust chose, dequoy il eust besoin , de la
dérober en peine de Tenuoier payer âpres. Et
en ay veu plusieurs si accoustumez & rompus a
cela, que parmy leurs compaignons mesines ils
dcroboiêt ordinairemét des choses qu'ils vouloient rendre. Ce quartier de Gascogne est ala
Vérité vn peu plus descrié de ce vice que les autres de nostre nation. Si est ce que nousauons
veu de nostre temps a diuerfes fois entre les
mains de la iust ice des hommes de maison d'autres contrées de la France contiaincus de plusieurs horribles voleries. Ie crains que de celle
débauche il s'en faille aucunementprendreace
vice des pères. Et lion me refpódcequefitvn
iour vn Seigneur de bon entendement,qu'il faisoitefpargne des richesses,nó pour en tirer autrefruict & vfage que pour se sairehonnorer&
rechercher aux siens,& que l'aage luy ayátostc
toutes autres forces c'estoit le seul remède qui
luy restoit pour íë maintenir en authoritéense
famil-

UVRE

SE CON®.

JCÍJ

famìlle,& pour euiter qu'il ne vint'a mespris &
defdaina tout le monde. Cela est quelque choseimais c'est la médecine a vn mal, duquel on
deuoit euiterla naissance. Vn pere est bien misérable qui ne tient l'affection de ses enfans,
oue par le besoin qu'dz ont de son secours, fi
cela fe doit nommer affection : il faut se rendre
respectable par sa vertu & par sa suríìfáce,& ayrnabie par sa bonté & douceur de ses meurs.
Les cendres mefmes d'vne riche matière elles
ont leur pris:& les os & reliques des personnes
d'honneur nous auons accouílumé de les auoir
en respect & reuerence. Nulle vieillesse ne peut
eftre si caduque & si rance avn personnage qui
apaisé en honneur son aage , qu'elle ne soit vénérables notamment a ses enfans , desquels il
faut auoir réglé l'ainea leur deuoirpar railon
non par nécessité & par le belbin,ny par rudesse & par force.
Et errât longe meaejiiidem fententia
■Qui imperïnm credat ejjegraums AUÌ srabilius
Viqttod fit ,qnam illudc,i,oà amicitta f.dningitur.
Voulons nous estre aimez de nos enfans , leur
voulons nous osier l'occasion de souhaiter nostre mort (/combien qu'a la vérité nulle occasió
d'vn si horrible souhait ne peut estre ny iuste
ny excuiable ) accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. Pour
cela il ne nous iaudroit pas marier si leunes que
«ostre aage viëne quasi a fe confondre auec le
leur:

364

ESSAIS DE M. DE MONT.

leuncarcest inconueniétnousiettea plusieun
grádesdifficultez,ie dy specialemét a lanoblesse, qui est d'vne códitió oysiue,&quinevit ,côme on dit,que de ses rétes:car ailleurs,oulavic
est questuere,la pluralité & compagnie des en.
fans c 'est vn agencement de melhage, ccsont
autant de nouueaux vtils& instrumens as'enrichir.Les anciens Gaulois estnnoint aextreme
reproche d'auoireu accointance de femme auant l 'aage de vint ans:& recommandoìét singulièrement aux hommes,qui se vouloiét dresser pour le lëruice de la guerre, de conseruer
bien auant en l 'aage leur puceilage, d'autant
que les courages s'en amollissent tk diuertissent.
eJlfabor congiunto a gìouinettaJposh
Lieto homai de'figlierainuilito
N egli effetti di padre & di marito .
Vn gentilhomme qui a trante cinq ans, il n'est
pas téps qu'il face place a son fils qui en a ïim.
II est luy mefme au train de paroiste & aux
Voyages des guerres & en la court de só prince.
II a besoin de lés pieces. II lui en doit certainement faire pair, mais telle part , qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et a teluy ia peut feruir
justement ceste reiponce que les pères ont ordinairemét en la boucherie ne me veux pas despouiller deuant que de m'aller coucher. Mais
vnpereaterré d'années & de maux, priue par
fa foiblesse & faute de santé ,de la commune société

IÏVR.E
SECOND.
$6$
cieté des hommes,il se faiét tort & a autruy de
couuer inutilement vn grand tas de richesses. II
est assez en estât, s'il est sage, pour auoir désir
de se dépouiller pour se coucher , non pas iufques a la chemise , mais iufques 3 vne robbe de
nuit bien chaude. Le reste des pompes & de ses
riches atours , dequoy il n'a plus que faire , il
doitenestrenervolontiersceux,aquipar ordónance naturelle cela doit apartenir. C 'est raison
qu'il leur en laisse Tvsage, puisque nature l 'en
priue. Autrement fans doute il y a de la malice
& del'enuie.La plus belle des actions de f Empereur Charles cinquiefme ce fut celle la , d'auoitfceu reconnoistre que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent & empefehent , & de nous
v coucher quand les iambes nous saillent. Il résigna ses moiens, grandeur & puissance a son
; fils, lors qu'il sentit défaillir en soy la fermeté
& la force pour conduire les affaires auec la
gloire qu'il y auoit aquiíê.
Solusfenefeentem mature fanus equum, ne
Peccet ad extremum ridendus & ilia ducat.
Ceste faute de ne se sçauoir reconnoistre de
bonne heure & sentir l'impuislance& extrême
altération que l'aage apporte naturellement &
aucotps&al'ame,quiamon opinion est efgale
(sil'amen"en a plus de la moitié ) a perdu la
réputation de la plus part des grands hommes
«u monde. I'ay veu de mon temps & connu famille-

1

%66

ESSAIS DE

M. DE M ON T.

miiíeremét des personnages de grande autfwrité,qu'il estoit bien ayië a voir estre merueilleuíëment descheus de ceste ancienne suffisance, queie eonnoistois par la réputation qu'ils
en auoient acquise en leurs meilleurs ans.Ie les
eusse pour leur honneur volontiers souhaitez
retirez en leur maison a leur ayse & déchargés
des occupations publiques & guerrières qui
n'cstoint plus pour leurs espaules.I'ay auttefois
esté priué en la maison d'vn gehtil'hommevefue & fort vieil, d'vne vieillesse toutefois assez
verte. Cetuy cy auoit plusieurs filles a marier
& vn hlz défia en aage de paroistre. cela luy
chargeoitfa maison de plusieurs despences &
visites estrangieres, a quoy il ne prenoit nul
goust, non feulement pour ie soin de l'efpargne
mais encores pîus,pourauoir,a caulede l'aage,
pris vne forme de vie fort efloignée de la nostre. Ieluy dy vniourvn peu hardiment , comme i'ay accoustumé de produire librementce
qui me viêten la bouche, qu'il luy sieroit mieux
de nous faire place,& de laisser a fô fils fa maison principale ( car il n'auoit que celle la de
bien logée & accommodéej& se retirer en vne
siêne terre,qu'ii auoit fort voisine,ou nuln'apporteroit incommodité a son repos , puisqu'il
ne pouuoit autrement euiter nostre importumté,veu la condition de fes enfans.Il m'en creut
dépuis & s'en trouua fort bien. Ce n'est pas a
dire qu'on leur donne, par telle voie obliga-

"

LIVRE

SECOND.

%6j

tion,de laquelle on ne fe puisse plus desdire, ie
leur lairrois, moy qui fuis tantostamesmede
ìouerce rolle,Ia ìouissance de ma maison & de
mes biens, mais auec liberté de m'en repentir,
s'ils m'en donnoient occasionne leur en lerrois
l'vfage, par ce qu'il ne meseroit plus cómode:
& de l'authorité des affaires en gros ie m'en referuerois autát qu'il me plairoit: ayát tousiours
iugé que ce doit estre vn grand contentement a
vn pere vieux de mettre luy mesme^ts enf ás en
train du gouuernemct de ses aff aires,& de pouuoir pendant fa vie contreroller leurs deportemens:leurfournilíant d'instiuctiô & d'auis fúyuant l'experience qu'il en a,& d'acheminer luy
mefme l'ancien honneur & ordre de famaifon en lamain de ses enfans, & fè reípondre par
la des espérances qu'il peut prendre delaconI duite a venir. Et pour cet effect ie ne voudrois
; pas fuir leur compagnie: ie voudroy les efclai! rerde prés & iouïr moy mefme selon le goust
de mon aage , de leur allégresse, & de leurs fe| fìes.Siie ne viuoy parmy eux(cómeie ne pouri roy fans offence r leur assemblée par le chagrin
S de mon aage & l'importunité de mes mala, dies, &fans contraindre aussi & forcer les reigles& façons de viure que i'auroislors)ie voutlroy au moins viure pres d'eux a vn quartier
de ma maison non pas le plus pompeus , mais
commode. Non comme ievy il y a quelques
^années, vn Doyen de Saines Hil aire de Poitiers

568 ESSAIS DE M. DE MONTAI,
tiers rendu a vne telle solitude par l 'incomfnoditéde sa santé, quelors que i 'entrayensa
chambre il y auoit vint deux ans qu'il n 'en estoit íbrty vn seul pas,& si auoit toutes scsactiós
libres & ayféesfáufvn reumequiluy tomboit
fur l 'estomac. A peine vne fois la sepmame
vouloit il permettre que nul entrast pour le
voinilse tenoittousiours enfermé parle dedás
de fa chamtyre seul , sauf qu'vn valet luy apportoit vne fois Ieiouramáger,quine faifoitqu'étrer& sortir. Son occupationestoit se promener & lire quelque liure (car il connoissoit aucunement les lettres^ obstiné au demeurant de
mourir en ceste démarche, comme il fît bien
tost âpres. I'essayeroy par vne douce conuerlâtion de nourrir en mes enfans vne viue amitié & bienueiilance non sainte en mon endroit,
Ce qu'on gaigne ayféement en vne nature bien
née. Car siceíbntbestesfurieufes/illesfautéuiter & fuir pour telles . Ie hay ceste coustume
de priuer les enfans qui font en aage du commerce & intelligence priuée & familière des
pères, & de vouloir maintenir en leur endroiá
vne morgue feuere & estrangíere pleine de racune & de defdain espérant par lalesteniren
crainte & obéissance. Car c 'est vne farce tresinutile, qui rend les pères ennuïeuxaux enfans,
&,quipis est ,ndicules:ilsontlaieunesse & les
forces en la main,& par conséquent le vent &
la faueur du monde, & reçoiuét auecques mocquenc;

t I VR H

SEC ON D*

|c?p

querie,ces mines fieres & colères d'vn homme
Ie qui n'a plus de sang ny au cœur, ny aux veines.
Quand ie pou rroy me fairecraindre,i'aymeroy
*s encore mieux me faire aymer.Feu Monsieur le
sà Mareschal de Monluc ayant perdu celiiy de ses
îœ enfans,qui mourut en l'Iíle de Maderes,braue
pou gentil'hemme a la vérité & de grande efperan*
ti ce,mefaisoit fort valoir entre ses autres regrets
f Iedefplàisir& creue-cœur qu'il len.toit de ne
oìtf' s'estreiamais cómuniquéaltty: & furcestehupro: meur d'vne grauité &grimace paternelle, auoir
foin perdu la cómodité de gouster & bien connoitmii stresonnls,&auliìde luy déclarer l'extreme alitl mitiéqu'il luy portoi't,& le digne iugemet qu'il
« faifoit de fa vertu. Bt ce pauuregarfon,dilbtt-il
viuei n'arienveudemoyqu'vnc contenance refroi-'
nemk gnée& pleinede mefpris , & a emporté ceste
irateí creance,queien'ayfceu nyl'aimerny l'estimer
tik fcló fô mérite. A qui gardoy-ie adécouurirceoá' fie singulière affection que ie luy portoy dans
du et mon àme ? estoit ce pas luy qui en deuoit auoir
lifct: tout le plaisir & toute l'obligation ? Ie me fuis
: endrî contraint & geéné pour maintenir ce vain mafi K J( que:& y ay perdu le plaisir de fa conuerfation &
û volonté quant & quát,qu'il ne me peut auoir
U portée autre que bien froide,n'ayantiamais rejijeufe ceu de moy que rudesse,ny senti qu'vne façô ty0 rannique. Ie trouue que ceste plainte estoit bié
e itj: priie & raisonnable: car comme ie sçay par vne
tro P certaine expérience, il n'est nulle si douce
000
f
Aa

37O ESSAIS DE M. DE MONTAI.
confolatió en la perte de nos amis que celleque
nous aporce la fouuenance de n'auoirriê oublié
aleur dire,& d'auoireu auec eux vne parfaicte
cVentiere communication. Entre autres coustumes particulières qu'auoient nos anciens Gaulois ,a ce q dit Cassar,céte cy en estoit , Que les
enfans ne se prefentoint aux pères njjs'ozoint
trouuer en public en leur compaignie, que lors
qu'ils commenç oint a porter les armes,comme
s'ils vouloint dire que lors il estoit aussi temps
que les pères les receussent en leur familiarité
& accointance. I'ay veu encore vne autre forte
d'indiseretion en aucuns pères de mó téps , qui
ne se contentent pas d'auoirpriué pendant leur
longuevie leurs enfans de la part,qu'ilz deuoiét
auoir naturellemêt en leurs tortunes,maislaislet encore âpres eux a leurs femmes celte mesme authorité sur tous leurs biens, & loy d'en disposer a leur fantasie. Et ay connu tel seigneur
des premiers officiers de nostre couronne aïant
par espérance de droit a venir,plus de cinquáte
mille eseus de rente,qui est mort nécessiteux &
accablé de debtes,aagé de plus de cinquáteans,
íà mere en son extrême décrépitude iouiflant
encore de tous ses biês parl'ordonnácedupere
qui auoit de fa partvécu pres de quatrevints ans.
Celá ne me semble aucunement raisonnableC'est raison de laisser l'administration desaffaires aux mères pédát que lesenfás ne font pas
en aage félonies loix pour en manier la charge:

1IVRÍ

SECOND.

jyi

mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut
espérer qu'en cest aage la ils auront plus de làoesse & de suffisance que sa féme,veu l'ordinaire foibleíse du sexe.Bien seroit-il toutefois a la
vérité plus contre nature de faire dépendre les
meresde la diferetió de leurs enfás . On leur doit
donner largement,dequoy maintenir leur estât
íèlóla conditio de leur maiíon & deleuraage,
d'autâtque la nécessité & l'indigence est beaucoup plus mal séante & malaisée a supportera
ellesqu'aux maíles:il faut plustost en chargerles
enfans que la mere.Maisau demeurât ilmeséble,ie ne fçay commenequ'en toutes raçons la
maistrife n'est aucunemét deue aux femmes fur
des hómesjfauf la maternelle & naturelle , si ce
n'est pour le châtiment de ceux,qui par quelque
humeur fieureuíè fefontvoiótairemétfoubmis
a elles. Mais cela ne touche pointles vieilles,
dequoy nous parlés icy. C'est l'apparéce de ceste cósideration,qui nous a fait forger & dôner
pied si volontiers a ceste loy, que nul neveitonques,qui priue les fêmes de la liiccessió de ceste
courône:& n'est guiere seigneurie au mode, ou
elle ne s'allegue,comme icy,par vne vray-femblance de raison qui l'authorife. Mais la fortune
luy a donné plus de crédit en certains lieux qu'aux autres.il est aussi dangereux de laisser a leur
jugement la dispensation & distribution de nostre succession selon le chois qu'elles feront des
enfans,qui est a tous les coups inique & fátastiAa 2

37* ESSAIS DE M. DE MONTA.
que. Car test appétit desreglé & goust malade
qu'elles ont au teps de ieurs groisses,elles l'ont
en Pâme en tout têps.Cómunement on lesvoid
s'adóner aux plus foibles& malotrus,ou a ceux,
si elles en ont,qui leur pendent encores au col.
Car n'ayant point assez de force de discours
pour choisir & embrassercequi le vaut, elles se
laissent plus volontiers aller,ou les impressions
de nature íbnt plus feules & plusapparêtes:côme les animaux qui n'ont cognoiflancedeleurs
petitz,ny goust de la parenté, que pendât qu'ilz,
leurpendét a la mamelle. Et si il est aisé a voir
par expérience que ceste affeétion naturelle, a
qui nous donnons tant d*authorité,a les racines
bien foibles . Pour vn fort legier profit nous arrachons tous les iours leurs propres enfans d'être les bras des mères,& leur faisons predreles
nostres en charge: nous leur faisons abandôner
les ieurs a quelque chetiue nourrisse a qui nous
ne voulós pas commettre les nostres,ou a quelque cheure , leur defandantnon seulement de
lesalaiter; quelque dágier qu'ils enpuiílétencourir,mais encore d'en auoir aucun soin ,pour
s'êployer du tout au íeruice des nostres. Et voit
on a lapluç part d'entre elles s'engendrer bien
tost par accoustumance vn' affeétion bastarde
plus véhémente que la naturelle,& plus grande
sollicitude sans comparaison de la conferuatió
des enfans empruntez,que des leurs propres.Et
ce que i'ay parlé des cheures, c'est d'autát qu'il

LIVRE

SECOND.

%J J

est ordinaire chez moy de voir les femmes de
vilage , lors qu'elles ne peuuent nourrir les enfans de leurs mamelles appellerdes cheuresa
leur secours. Eti'aya ceste heure deuslaquays
chez moy, qtii ne tetterent iamais que huict
iours laict de femme. Ces cheures font incótinant duytesaveniralaitterces petits enfans,re -r
conoiíîent leurvoix quand ils crient & y acou -r
rent. Sion leur en présente vn autre que leur
nournflon,elles le refusent:& Pensant en faict
demefmesd'vne autre cheure. l'en vis vn l'autre iour,a qui on osta la sienne par ce que son
perene l'atioitqu'empuntée d'vn sien voisin. Il
ne peut iamais s'adonner a l'autre qu'ó luypresenta,& mourut íans doute de faim. Les beste?
altérée & abastardissent ausiì aiféemét que nous
ceste affection naturelle. Ora considérer ceste
simple occasion d'aymer nos enfaps,pour les auoirengendrés,pourlaquellenous les appellôs
chair de nostrechair,&os denosos, il semble
qu'il y ait bien vne autre production .venant de
nous qui ne soit pas de moindre recommandation. Car ce que nous engendrons par l'ame,les
enfantemens de nostre esprit & de nostre suffisance , sont produìcts par vne plus noble partie
que la corporelle,& sont plusnostresmo 9 sommes pere &mere ensemble en ceste generatio:
ceux cy nous coustent bien plus cher-& nous
apportent plus d'aoneur, s'ils ont quelque choie de bon. Car la valeur de nos autres enfans est
Aa $

J74
ESSAIS DE M. DE MONT.
beaucoup plus leur,que nost resta part que nous
y auons est bienlegiere , mais de ceux cy toute
la beauté, toute la grâce & excellêce est nostre.
Par ainsi il* nous rcprefentét & nous rapportét
bien plus viuement que les autres, A ceste cause
les histoires estant pleines d'exemples de ceste
amitié commune des pères enuers lesenfans,il
ne m'a pas semblé hors de propos d'é trier aussi
quelcun de ceste cy. Il y eut vnLabienus a Rome, personnage de gráde valeur & authorité, &
entre autres qualittz excellent en toute forte de
literature, qui estoit, ce croy-ie,fils de ce grand
Labienus le premier des capitaines qui furent
fòubs Caísar en la guerre des Gaules,& qui dépuis s'estant ietté au party du grâd Pôpeius s'y
maintint si valeureufemé-t iufques a ce que Caviar le defsit en Eípaigne.CeLabienusdequoyit
pari e, eust plusieurs enuieux de fa vertu,& comme il est vray femblable.les courtisans & fauoris des Empereurs de son temps pour ennemis
de fa franchise & des humeurs paternelles.qu'il
retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il
est croyable qu'il auoit teint fts escrits & ses
liures. Ses aduerfaires pourfuiuirent dtuant le
magistrat a Rome & obtindrêt de faire condaner plusieurs siens ouurages , qu'il auoit mis en
lumiere,a estre brusks.Ce fut par luy que commença ce nouuel exíple de peine qui dcpuisf» 11
continué a Rome a plusieurs autres,de punir de
mort les escrits meimes, &les estudes.Iln'y 3 *
uoit

IÏVR.E
SECOND.
37Ç
uoít point assez de moyen & matière de cruauté
si nous n'y meíliós des choies mesmes que nature a exéptées de tout sentimét & de toute souffrance,cómela réputation & les inuentions de
nostre efprit:& si nous n'alions cômuniquerles
maus corporels aux disciplines & monumés des
Muses.Or Labienus ne peut souffrir ceste perte
ny de suruiure a ceste sienne si chere geniture,il
se fit porter & enfermer tout vif dans lemonumét de ses ancestressta ou il pourueut tout d'vn
train a fe tuer & a s'enterrer ensemble. II est
malaisé de monstrer nulle autre plus veheméte
affection paternelle que celle la. Cassius Seuerus homme tref-eloquent & íbn familier voyát
bruflerfes liures crioit que parmefme fentéce
on le deuoit quát & quátcondáner a estre bruflé tout vif,car il portoit & coferuoit en la mémoire tout le cótenu en iceux.Le bon Lucanus
estantcôdánea mort par ce vilain de Nerô,íûr
les derniers traits de fa vie cóme la plufpart du
fág fut desia efcoulé par les veines des bras,qu'il
s'estoitfaiòtes tailler a son médecin pourmourir,& q la froideur eut faify les extremitez de ses
rnébres, & cômençant a approcher des parties
vitales, la derniere chose qu'il eut en fa mémoire ce furet aucús des vers defô liure de la guerre de Farfale,qu'il recitoit, & mourut ayant ceste derniere voix en la bouche. Cela qu'estoit
£ e qu'vn tendre & paternel congé qu'il prenoit
de ses enfans , représentant les a-dieux & les
Aa 4 '

$j6

ESSAIS- DE

M.

DE

MON T,

estroits embrassemens que nous donnons aux.
nostres en mourant, & vn effet de cestç naturelle inclination qm rappelle en nostre fouuenâce
en ceste extrémité, les choses, que nous auons
he*les plus cheres pendant nostre vie. Pensons
nous qu'Epicurusqui en mourant tormenté,côme il dict,des extrêmes douleurs de la colique
auoit toute fa consolation enlabeautéde fa doctrine qu'il laiiíoit au monde , eut receu autant
de contentement d'vn nombre d'enfans bien
nais & blé efleués ,s'il en eust eu,comme il saison de la production de ses riches escrits ? &
que s'il eust esté au chois de lailTerapres luyvn
enfant contrefaits 8c mal nay,ou vn liure sot&
inepte, qu'il ne choisit plustost , & non luy feulement niais tout homme de pareille suffisance,
d'encourirle premier mal'heur que l'autre? Ce
íèroit a l'aduenture impieté en sainct Augustin
(pour exemple ) si d'vn costé on luy proposoit
d'éterrer les escrits, dequoy nostre religion reçoit vn si grand fruit,ou d'enterrer ses enfans au
cas qu'il en eut,s'il n'aimoit mieux enterrer les
enfans. U est peu d'homes amoureux de lapoësie , qui ne se gratifiassent plus d'est re pères de
l'Eneide que duplus beau garíbn de France: &
qui ne souftriscntplusaiséememTvneperteque
l'autre. 11 est malaisé a croire qu'Epaminondas
qui se vátoitde laisser pour toute postérité des
filles qui feroient vn iour honneur a leur pere
(c'estoiçt les deux nobles victoires qu'il auoit

LIVRE SECOND.
377
gaigné furies Lacedemoniens)eust volontiers
consenti a' échanger celles la aux mieux nées &
mieux coiffées de toute la Grèce; ou que Alexandre & Ca?farayent iamais souhaité d'est re
priués de la grádeur de leurs glorieux faicts de
guerre, pourPincommoditéd'auoir des enfans
&heretiers, quelques parfaicts& accomplis
qu'ils peuffent estre:voíre ie fay grand doubte
que Phidias ou autre excellent statuere aymat
autant lacQnferuation & la durée de ses enfans
naturelz, comme il feroit d'vne image excellente ,qu'auec long trauail 8í estude il auroit
parfaiéte selon Part. Et quant a ces passions videuses & furieuses , qui ont esc haussé quelque
fois les pères a P amour de leurs filles, ou les me
res enuers leurs fils, encore s'é trouue ilde pareilles en ceste autre forte de parenté:tefmoing
ce que les Poètes récitent de Pygmalion,qu'ayát basty vne statue de femme de beauté singulière il deuintsi éperdument efpnsde Pamour
forcené de ce sien ouuiage,qu'il salut, qu'en faneur de fa race les dieux la luy viuifiaslent.
Tentatum molìescit ebur.pofìtócjtie rigore
Subsedit digitís.

CHAP. IX.
Des armes des Parthes.

C

Est vnefaçóvitieufede la noblesse de no"stretéps,& pleine demolieffe,de neprêAa 5

378
ESSAIS DE M. DE MONTA.
dre les armes que fur le point d'vne extrême
nécessité & s'en defcharger aussi tost qu'il y a
tant soit peu d'apparance que le danger soit esloigné:d'ou il suruient plusieurs desordres. Car
chácun criant & courát a fcs armes fur le point
de la charge les vns font a lasser encore leur cuirasse, que leurs compaignons font deíia rôpus
Nos pères donnoient leur salade, leur lance,&
leurs gantelets a porter,&n'abandonoict íereste de leur équipage tát que la couruée duroit.
Nos troupes font a ceste heure toutes troublées & difformes par la confusion du bagage
& des valets,qui ne peuuct eiloigner leurmaistres, a cause de leurs armes. Plusieurs nations
vont encore & alloientancienneméta laguerre fans armes, & ceux d'entre nous qui les mesprisentn'empirét pour cela de guiere leur marché. S'il se voit quelqu'vn tué par ledefaut d'vn
harnois , il n'en est guiere moindre nóbre que
l'empefchement des armes a fait perdre engagés foubs leur pefanteur,ou froissez & rompus,
ou par vn contre-coup , ou autrement. Car il
semble, a la vérité, a voir la charge des nostres
& leurefpeffeur,que no 9 ne cherchós qu'anous
desfendre & mettre a couuert. Nous auons assez a faire a en soustenir le fais , fans nous empefcheraautre chose, entrauez& côtrainssans
mouuement & fans difposition,comme si nous
n'auions a combattre que du choq de la pesanteur de nos armes .• & comme si nous n'auions
pas

LIVRE
SECOND.
37P
pas pareille obligation a deffendre nos armes,
comme elles ont a nous defFendre. Et a présent
que nos moiquetaires font en créditée croyque
K Ion trouuera quelque inuention de nous emItJ murer pour nous en garentir,& nous faire traîner a la guerre enfermez dans des bastions,
llif comme ceux que les Romains faifoient porter
v: a leurs elephans. Ceste humeur est bien efloittll gnée de celle de Scipion surnommé AEmilia'.: nus,lequel accusa aigrement ses soldats , de cc
qu'ils auoient semé des chausse-trapes soubs
l'eau a l'endroit du fossé par ou ceux d'vne ville
qu'il astiegeoit , pouuoient faire des sorties fur
luy : disant que ceux qui assailíoient deuoient
penser a entreprendre non pas a craindre . Or
il n'est que la coustume qui nous rende insupII portable la charge de nos armes.

H

L'husbergo in dojfo bauea.no ejr Velmo in tefla
L>ni Ai quelli guerrier de i quali io canto.
tllj Nenotte 0 didoppo quentraroin quefta
Stanfagli haueano mai mefîda canto,
:::
,'Û Che facile aportar comme la vefla
Era lor,perche in vfo l'auean tanto.
k

Les gens de pied Romains, portoient non feulement le morrion,l'efpée, & l'efcu: car quant
auxarmes, dit Cicero, ils estoiét si acouíf umés
ales porter, qu'elles ne les empefchoient non
plus que leurs mêbres:mais quant & quátenco
re,ce qu'il leur failloit de mégeaille pourquin
ze iours,§c certaine quátité de paux pour faire
leurs

580 ESSAIS DE M, D E MONTA.
leurs rempars.Leur discipline militaire estoit
beaucoup plus rude & plus auítere que la noílre :aussi produisoit elle de bien autres effets.
Cetraiót est merueilleus a ce propos,qu'il fut
reproché a vn soldat Lacedemonien, qu'estant
a l'expedition d'vne guerre onl'auoit veu ibubs
le couuert d'vne maiío, Ils estoiêtíî durcis a la
peine que c'estoit hôte d'estre veu foubs autre
toict que celuy du ciel,quelque temps qu'iltit,
Nous ne mènerions- guiere loing nosgensace
pris la.Au demeurant Marcellinus,hômenourry aux guerres Romaines , .remerque curieusemét la faço que les Parthes auoiétde s'armer,
& la remerque d'autát qu'elle estoit efloignée
de la Romaine . Or par ce qu'elle me semble
bien fort aprocháte de la nostre, i'ay voulu retirer ce passage de son autheur, ayát pjris autres
fois lapeine de dire bien amplement ce queie
fauois íùr la côparaiíon de nos armes aux armes
Romaines . Mais ce lopin de mes brouillars
m'ayant esté desrobé auec plusieurs autres par
vnhóme,quï me feruoit,ie ne le priueray point
du profit,qu'il en espère faire. Aussi me ferou il
bien malaysé de remascher deux fois vne meime viande. 11s auoient, dit il,des armes tiflues
en manierede petites plumes,quin'épelchoict
pas le mouuementdeleurcorps:&siestoiétli
fortes que noz dards reialiííoient venant a les
hurter (ce font les efcailles,dequoy nosanecstres auoient fore acouitumé de le lenur) & en
vnau-

Î.IVR.E SECOND.
381
vn autre lieu, Us auoient,dit-il, leurs cheuaux
forts & roydes couuertz de gros cuyr,& eux estoiétiarmez de cap a pied de grosses laines de
fer régées de tel artifice,qu'a l'édroit des iointures des membres elles preíf oient au mouuement.On eust dit que c'estoient des homes de
fencar ils auoientdes acoustremens de teste si
proprement assis , & reprefentans au naturel la
forme & parties du vifage,qu'il n'y auoit moyé
de les assener que par des petits trous rôds,qui
refpondoient a leurs yeux, leurdónant vn peu
de lumiere,& par des fentes, qui estoienta l'édroit des naseaux, par ou il prenoiét assez malaifeméthalaine. Voila vne defcriptió,qui retire bié fort a l'equipage d'vn hóme d'armesFráçois , atout fes bardes. Ie veus dire encore ce
mot pour la fin : Plutarque dit que Demetrius
fit faire pour luy & pour Alcinus le premier
homme de guerre qui fut au prés de luy_,a chacun vn siamois complet du poids défis vints liures , la ou les communs harnois n'en pefoient
que soixante.
CHAP. X.

Des liures.
T E ne fay point de doute,qu'il ne m'aduienne
-A souuent de parler de chofes,qui font ailleurs
plus richement traictées chés les maistres du
mestler
A plus véritablement. C'est icy purement

382
ESSAIS DE M. DE MONT.
ment Pessay de mes facultés naturelles, & n u ].
lcmét desacquifes:&qui me furprêdra d'io no .
ráce,il ne fera rien cotre moy.Carapeine°ref.
pôdroy ie a autruy de mes discours, qui ne me
refpons point a moy mesifie,ny n'en fuis satisfait. Qinferaen cherchede fcience,si la cherche ou elle se loge. II n'est rien dequoy ie face
moins de profession. Ce font ìcy mes fantasies,
par lesquelles ie ne tasche point a donner acónoistreleschofes,mais moy. Elles me feront
a l'aduenture connues vn iour , ou l'ont autresfois esté, selon que la fortune m'a peu porter
fur les lieus,ou elles estoient efclaircies . Mais
ì'ay vne memoire,qui n'a point dequoy conseriter trois iours la munttió,que ie luy auray dóné en garde. Ainsi ie ne pleuuy nulle certitude,
si ce n'est de faire connoistré ce que ie pëse : &
iusquesaquel point monte pour ceíle heure la
connoissance,que i'ay de ce,dequoy ie traiòie.
Qujon ne s'atende point aux choses, dequoy ie
parle,mais a ma façon d'en parler & a la créance que l'en ay . Ce que ie desrobe d'autruy ce
n'est pas pour le faire mien : ie ne pretens icy
nulle part,que celle de raisonner & de iugerde
demeurant n'est pas de mon rolle. Ie n'y demande nen,sinon qu'on voie si i'ay feeu choisir
ce,quiioigncit iustementa mon propos.Etce
que ie cache par fois le no de l'autheur a escient
és choses que Remprunte, c'est pour tenir en
bride la le&ieretédeceux,
qui s'entremettent
D
dciu-

'tIVRE
SECOND.
58^
;
de iuger de tout ce qui se presente,&n'ayáspas
le nez capable de goûter les choies par elles
mefines,s'arrestét au nom de l'ouurier & a son
crédit. Ie veux qu'ils s'efchaudent a condamner Cicéron ou Aristote en moy. De cecy luis
ie tenu de refpondre,si ie m'êpefche moy-mefme,s'ily a de la vanité & vice en mes discours,
queiene fente point, ou que ie ne soye capable
de sentir en me le représentant. Car il eschape
souuentdes fautes a nos yeux , mais la maladie
du iugement consiste a ne les pouuoir aperceuoir lors qu'on les offre a fa veuë . La science
& la vérité peuuent loger chéz nous fans iugement,& le iugemét y peutauiïï estre fans elles.
Voire la reconnoissance de l'ignorance est vn
des plus beaux & plusieurs telmoignages de
iugement que ie trouue. Ien'ay point d'autre
sergent de bande a ranger mes pieces que la
fortune. A mefme que mes refueries se présentent, ie les entasse :tantost elles se pressent en
foule, tantost elles se traînent a la file, le veus
qu'on voye mon pas naturel & ordinaire ainsi
détraqué qu'il est.Ie melaisseallercóme ieme
trouue. Aussine font ce pas icy mes articles de
foy , qu'il ne soit pas permis d'ignorer & d'en
parler cafuellemét & temerairemêt.Ie fouhaiteroisbié auoirplus parfaicte intelligence des
choses, mais iene la veux pas achettersicher
qu'elle couste.Mon dessein est de passer doucement nô laborieufemét ce qui me reste de vie.
II n'est

584 ESSAIS DE M. DE MONTA.
II n'est rien pourquoy ie mevueilleromprela
teste ,non pas pour la lcience mesme , de quelque grand pris qu'elle soit. Ie ne cherche aux
liures qu'am'y dónerdu plaisir parvnhôneste
amusement: ou si i'estudie,ie n'yiercheque la
science , qui traìcte de la connaissance de moy
mestnes,&qui m'instruisea bien mourir & a
bien viure. Les difficultez, si i'en rencontre en
lisant,ie n'en ronge pas mes ongles:ie les laisse
la,apres leur auoir faict vne charge ou deux. Si
ce liure me fasche i'en prens vnautre,&nem'y
adonne qu'aux heures ou l 'ennuy de rien faite commence a me saisir. Ie ne me prés guiere
aux nouueaux,pource que les anciens me semblent plus tendus &plus roidesmi aux Grecs,
par ce que mon iugement ne fe satisfait pas d'vne moyenne intelligence. Entre les liures simplement plaisans , ie trouue des modernes le
Decameton de Boccace,Rablays,& les baisers
deIeaníêcond,s'il les faut loger fous ce tiltre,
& des siécles vn peu au dessus du nostre,l'histoi
re AEthiopique dignes qu'on s'y amuse. Quát
aux Amadis& telle forte d'escritsils n'ont pas
eu le crédit d'arrester seulement mon enfance.
Iediray encore cecy ou hardimét ou temerairemêt,que ceste vieille ame poisante ne se laisse plus chatouiller, non feulement a l'Arioste,
maisencores au bon Oui de.- fa facilité & fes inuentions qui m'ont rauy autres-fois , a peine
m'entretienent elles a ceste heure.Ie di librement

'
LIVRE
SECOND.
585
ment mon aduis de toutes choses, voire & de
celles qui surpassent a l'auenture ma suffisance,
& que ie ne tiens nullement estre de ma iurisdictió. Ce que i'é opine, ce n'est pas aussi pour
establir la grandeur & mesure des choses,mais
pour faire cognoistre la mesure & force de ma
veue. Quand ie me trouue dégoûte de l'Axioche de Platon,comme d'vn ouurage sans nerfs
& sansforce,eu esgard avntelautheur,mon iugement ne s'en croit pas. U n'est pas si vain de
s'opofer a l'authorité de tant d'autres meilleurs
iugemens ,nì ne se donne témérairement la loy
de les pouuoir accuserai s'en prend a soy-mefmes,& se condamne ou de s'arrester a l'escorce
ne pouuant pénétrer iusques au fons,ou de regarder la chose par quelque faus lustrenlse c5tente de se garentir seulement du trouble & du
desreiglement. Quanta sa foiblesse il la recónoit volontiers. II pense donner iuste interprétation aux aparences , que son aprehension
luy présente, mais elles sont imbecilles & imparfaìctes. Lapins part des fables d 'Esope ont
plusieurs sens & inteliigéces. Ceux qui les mythologiscnten choisissent quelque visage , qui
quadre bien a la fable , mais c'est le premier
visage & superficiel. II y en a d'autres plus viíz,
plus essentielz & internes ,aufqlz ils n'ont sçeu
pénétrer. Voyla comme i'en fay. Mais pour
fuyure ma route, il m'atousiours semblé.qu'en
la poésie, Vergile,Lucrece,Catulle,& Horace
Bb

2%6 ESSAIS DE M. DE MONTA.
tiennent de bien loing le premier reng. Et notáment Vergile en ses Gcorgiques, que i'estime le plus plein & pârfaict ouurage de la Poësie.A la côparaison duquel on peutrecónoistre
ay sèment qu'il y a des endroits en l'AEneide,
aufquels l'autheur eut donné encore quelque
tour de peigne,s'ilen eut eu loisir. I'ayme aussi
Lucain&lepractique volontiersmó tant pour
son stile (car il se laisse trop aller a ceste affectation de pointes & subtilités de son temps)
mais pour fa valeur propre,& vérité de ses opinions & iugemcs .Quát au bon Terence,la mignardise & les grâces du langage Latin , ie le
trouue admirable a représenter au vifjes mouuemcsdel'ame & conditiô de nos meurs. le ne
le puis lire si fouuent que ie n'y trouue quelque
beauté & grâce nouuelle. Ceux des téps voisins
a Virgile sepleignoient,dequoy aucuns luycóparoient Lucrèce . le fuis d'opinion que c'est a
îa vérité vne côparaison inégale. Mais i'ay bien
a faire a me r'assurer en ceste créance, quand ie
me treuue attaché a quelque beau lieu de ceux
de Lucrèce. S'ils se piquoient de ceste comparaison,que diroient lis de la bestife & stupidité
barbarefque de ceux qui luy côparent a cet'heu
re Arioste? & qu'en diroit Ariosteluy mefme,
oseclu ínjipiens et infacetîi. I'estime que les anciens auoient encore plus a fe pleindre de ceux
qui comparoient Plante a Terence,quedela
comparaison de Lucrèce a Vergile. Pour l'estima-

X I V R E SECÓND.
587
■ stimatíon de Terence il m'est souuent tombé
en fantasie, comme en nostre temps , ceux qui
7 se meílent de faire des comédies (comme les
H Italiens qui y sont estez heureux) employent
* trois ou quatre argumens de celles de Terenr! ce ou de Piaute, pour en faire vne des leurs . Ils
wt entassent en vne seule Comédie cinq ou six con^
"F tes de Boccace. Ce qui les faict ainsi le charra ger de matiere,c'est la deffiance qu'ils ont de se
"f pouuoir foustenir de leurs propres grâces, il
"ì faut qu'ils trouuent vn corps, ou s'appuyer : &
£)» n'ayant pas du leur aífezdequoy nous arrester,
M ils veulent que le conte nous amuse .11 en va de
m monautheur tout au contraire. Les perfections
l'i'li & beautés de fa façon de dire nous font perdre
f*, le gouft de son fubiect. Sa gentilesse & fa miisyií gnardife nous arrestent par tout. II est partout

sis si plaisant,
i'ayï Llci Kil* us puroque Jìmillimus amni,
<p & nous réplit tant l'ame de ses graces,que nous
iè« fuyons la fin de son histoire. Ceste mefmecó•M sideration me tire plus auant.Ie voy que les bós
flop & anciens Poètes ont euité l'affectation & la
ici* recherche non feulement des fantastiques ele# uations Espagnoles & Petrarchistes , mais des
icl«i pointes mefmes plus douces & plus retenues,
cátí qui font l'ornemêt de tous les ouuragesPoëti^ ques des siécles fuiuans . Si n'y a il homme au
Pi^ monde qui les trouue a dire en ces anciens,
Bb a

583

ES.SAIS

DE

M. DE

MONTA,

& qui n'admire plus fans comparaison l'égale
polissure& ceste perpétuelle douceur& beauté fleurissance des Epigrammes de Catulle,que
tous les efguillons , dequoy Martial efguiíè la
queue des siens . C'est ceste mefme raison cpe
iedifoy tantost, comme dit Martial mefme de
íoy, Âíinusilliingcnio laborandufuit ,in cuius
iocum materia fHcccjferat. Ces premiers la sans
s'efmouuoir & fans fepicquer se font assez sentir . Ils ont dequoy rire par tout, il ne faut pas
qu'ils se chatouillent : ceux-cy ont besoing de
secours estrangier. A mesure qu'ils ont moins
d'esprit , il leur faut plus de corps . Tout ainsi
qu'en la danse & en nos bals i'ay remerqué,quc
ces homes de vile c6dition,quientiennétescole ,pourne pouuoir representerle port & la décence de nostre noblcsfe,en recópenfe de ceste
grâce , qu'ils ne peuuent imiter,cherchenta se
recommander par des íàuts périlleux & autres
mouucmens estranges & bátelerefques. Etcome i'ay veu aussi les badins excelles ioíiantleur
rolle, vêtus a leur ordinaire & d'vne contenance commune,nous donnertout le plaisir qui se
peut tirer de gens de leur métier: les aprétise
& qui ne font de fi haute leçon,il faut qu'ils s'efarinêt ] e visage : il leur faut trouuer des vestemens ridicules , des mouuemens& des grimaces, pour nous aprestera rire. Celte mienne
conception screconnoit mieux qu'en toute autre lieu en la comparaison de l'AEneide & «w
- , . . 1
Furieus.

UVRE

SECOND.

Çurìeus. Celuy-la onle voit alleratired'aiíle
d'vn vot haut & ferme fumât tousiours fapointe:cestuy-cy voleter & fautelerde conte enc5te,comme de branche en branche ne fe fiant a
ses aifles, que pour vne bien courte trauerfe,ô£
prendre pied a chafquc bout de cháp , de peur
quel'haleine & la force luy faille,
JExcurfusqucbreucs tentât.
Voila donc quant a ceste forte de íùbìects les
autheurs qui me plaisent le plus. Quanta mon
autre Ieço,qui meste vn peu plus de fruit au plai
sir , par ou i'apprens a renger mes humeurs &
mes conditions , les liures qui m'y fèruent plus
ordinairemêt , c'est Plutarque, dépuis qu'il est
k Síls Fráçois,& Seneque. Ils ont tous deuxcestenoie dect table commodité pourmó humeur,quelafciéceque i'y cherche , elle y est traicfée a pieces
décousues, qui ne demandent pas l'obligation
d'vn long trauail,dequoy ie fuis incapable, corne font les Opuscules de Plutarque & les Epistres de Seneque,qui est la plus belle partie de
ses efcrits & la plus profitable . Ilnefautpas
gráde entreprinse pour m'y mettre,& les quitte ou il me plait. Car elles n'ont point de itiite
desvnes aus autres .Ces autheurs ont beaucoup
i de similitude d'opinións,comme auíîì leur for! tune les fitnaistre enuiron mefme siécle , tous
Í deux précepteurs de deux Empereurs Romains
[ tous deux venus de païs estrágier , tous deux ri-»

Bb 3

39° ESSAIS DE M. DE MONTA.
çhes & puissans. Leurs créances sont des meilleures de toute la philosophie, & traiciéesd'vne simple façon & pertinéte. Plutarque est plus
vniforme & constant , Seneque plus ondoyant
& diuers.Cestuy-cy se peine,se roidit & se téd
pour armer la vertu côtre la foiblesse, la crainte & les vitieus appetis/laut're semble n'estimer
pas tant leur effort & d'esdaigner â '.en halter
son pas & se mettre sur sa targue . Plutarquea
les opinionsPlatoniques,douces,& accommodablesa la société ciuile: l'autre les a Stoiques
& Epicunenes,plus csloignées de l'vsage commú.maisplus commodes & plus fermes. II paroit en Seneque qu'il preste vn peu a ía tirannie
des Empereurs de son temps. Car ie tiens pour
certain que c'est d'vn iugement forcé qu'il có.damnc la caulè de ces généreux meurtriers de
Cœfar. Plutarque est libre par tout . Seneque
est plein de pointes & faillies : Plutarque de
choses. Celuy la vous eschauffe plus & vous einteut : cestuy-cy vous contente dauantage,&
vous paye mieux. Quat a Cicero,les ouurages,
qui me peuuent seruir chéz luy a mon desseins
ce sont ceux qui traitent de nos meurs & règles
de nostre vie. Mais a confesser hardimétlaverité(car puis qu'ó a fráchi les barrières de 1 impudences! n'y a plus de bride) fa façon d'elcnre nie semble laiche & ennuyeuse & touteautre
pareille façon. Car ses préfaces, digrefTiós,deSfttticps» Apartitions, étymologies consume» 1
*

i

\A n US

UVRE

SECOND.

jpt

la plus part de son óuurage. Ce qu'il y a devis
& demouelle , est estouffépar la longueur de
ses apprêts. Si i'ay employé vne heure a le lire,
qui est beaucoup pour moy , & que ie r'amentoiuece que i'en ay tiré de suc & de substance,
la plus part du temps ie n'y treuue que du vent.
Car il n'est pas encor venu aux argumens,qui
ieruent a son propos,& aux raisons qui touchée
propremétle neudque ie cherche. Pour moy,
qui ne demáde que adeuenirplus sage ,nô plus
íçauantjces ordônances logiciennes & Aristotéliques ne sont pas a propos .Ie veúx qu'on viéne soudain au point: i'entés assez que c'est que
roort,& volupté, qu'ó ne s 'amuse pas a les anatomizer.Ie cherche des raisons bonnes & fermes d'arriuée qui m'instruifent a ensoustenir
l'effort . Nyles subtilités grammairiennes, ni
l'ingenieuse contexture de parolles & d'argumentations n'y seruét .Ie veus des discours qui
donnent la première charge dans le plus fort
du doubte : les siens languissent autour du pot.
11s font bons pour l'eícole, pour le barreau,&
pour le fermójounous auôsloisirde sommeiller : & sommes encores vn quart d'heure âpres
ailes a téps pour rencontrer le fil du propos. II
est besoin de parler ainsi aux iuges,qu'onveut
gaigner a tort ou adroit, aux cnfans,& au vulgaire. Ie ire veux pas qu'ó employé le téps a me
rendre atantif,& qu'on me crie cinquante fois,
°r oyez , a la mode de nos Heraux. Les RoBb 4

3 £2

'

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

mains disoycntcn leur Religion , H oc âge: ce
font autant de paroi les perdues pour moy. l'y
viés tout préparé des le logis:il ne mefaut point
d'alechement,ni de fausè.-ie menge bien la viáde toute crue : & au lieu de m'eguifer l'apetit
parces préparatoires & auát-ieus, on mêle laíle
& affadit. Les deux premiers & Pline & leurs
semblables ilz n'ont point de bocage , ilz veulent auojr a faire a gens qui s'en soyét aduertis
eux méfmes:ou s'ils en ont,c'etì vn bocagefubstatiéi & qui a íbn corps a part. le voy aullì volontiers íés Epitres & nòtáment celles adjttic«m, non íeulemét par ce qu'elles contienne:
vne"trefample instruction de l'histoire & affaires de fontëps:mats beaucoup plus pour y defcouurí r fes humeurs pnuées. Car i'avvne singulière curiosité,comrne i'ay dit ailleurs,deconnoiítre Tame & les internes iugemensde mes
autheurs. Ii faut bien iuger leur suffisance, mais
non pas leurs meurs, ni leurs opinions naifues
par céste móstre de leurs eferis, qu'ils étalétau
théâtre du monde. I'ay mille fois regrette, que
nous ayós perdu le liure, que Brutus auoit elcrit
de la vertu. Car il faict beau apprédrela Théorique de ceux,qui sçauent bien la practique.
Mais 'd'autant que c'est autrechofe le presche,
que leprefeheur, i'ayme bien autant voir Brutus chés Plutarque, que chés luy meitne. Ie
«hoiíìroy plutost de fçauoir au vray les deuis
que Brutus tenoit en là tente a quelqu'vn àt

sespsl-

UVRE

SECOND.

ses pnuezamis la veille d'vne bataille, que les
propos qu'il tint le lendemain a son armée : &
ce qu'il faisoiten son cabinet & en là chambre,
que ce qu'il faisoit emmy la place & au Sénat.
Quant a Cicero, ie fuis du iugement commun,
que hors la science , il n'y auoit pas beaucoup
d'excellence enluy : il estoit bon citoyen d'vne
nature débonnaire, comme sont volontiers les
hommes gras,& golfeurs, corne il estoit , mais
de lâcheté & de vanité il en auoit fans mentir
beaucoup. Et sine fçay comment l'excuferd'auoir estimé fa poésie digne d'estre mise en lumière. Ce n'est pas grande imperfection que
de mal faire des vers : mais c'est a luy faute de
iugement de n'auoirpas fenty combien ils estoíét indignes de la gloire de son nom. Quant
a son éloquence, elle est du tout hors decóparaifon,ie croy que iamais homme ne î'egalera.
Si est-ce qu'il n'a pas en cela franchi si net son
aduantage comme Vergile a faict en la poésie.
Car bien tost âpres luy il s'en est trouuéquil'ót
pensé égaler & surmonter, quoy que ce fuit a
bien sauces enseignes. Mais a Vergile nul encore dépuis luy n'a osé se côparer. Et a ce propos i'en veux icy adiouter vne histoire. Le ieunc
-Cicero,quin'arefsemblé sonpereque de nom,
commandant en Asie,il se trouuavn iourensa
table plusieurs estrangiers,& entre autres Cxítius assis au bas bout , comme on se met souuét
aux tables ouuertes des grands. Cicero s'mforBb 5

I
394
ESSAIS DE M. DE MONT.
' ma qui il est oie a I'vn de ses gens, qui luy dit son i
nom. Mais comme celuy qui ibngeoit ailleurs
& quioblioit ce qu'on luy rcspondoit,il le luy J
redemenda encore depuis deux ou trois fois: le
fèruiteur pour n'estre plus en peine de luy re _ I
dire si fouuent mefme choses pour le luy faire
connoistre par quelque circonítance,c'eít, M
ìl,ce Cïíiius de qui on vous a d't,qu' ìlne faict
pas grandellatdereloquencede voltrepereau
pris de la sienne. Cicero s'estant soudain picqué ;
de cela çommenda qu'on empoignait ce pauure Csestius: & le fit tres-bien foëter en fa pre- :
sence.Voilavn mal courtois hoíte. Entreceux
mefmes , qui ont estimé toutes choses contées j
ceste sienne éloquence incomparable , ily eiu
eu, qui n'ont pas lai fié d'y remarquer des fautes.
Comme ce grand Brutus son amy,ildifoitque
c'estoit vne éloquence casiée & elrence Frdii
. (Jr elumbem. Les orateurs voisins de fó sieclcreprenoient auilìenluy ce curieux lbing de certaine longue cadance,au bout de fes clauses : &
remerquoientees mots ejsevídcatur,qn'û y emploie si souuét.Pour moy i'ayme mieuxvneçadance qui tombe plus court,coupée en ïambes.
Si meste il par fois bien rudement fes nombres
mais bien rarement, l'en ay remerquéeelieua

I

mesaureilles Ego verome minus dm Çtnemtf
mallem,cjttam ejjefenem,antequa ejftm.Les historiens foin le vray gibier de mon eftude:car ils
sont plaifans & ayfez: & quant & quantlacooJîdcra-

LIVRE SECOND.
395
sideration des natures & conditions de diuers
hommesdescoustumesdesnationsdifterentes,
c'est' le vray suiect de la sciéce morale. Or ceux
qui escriuent les vies , d'autant qu'ils s'amusent
plus aux conseils qu'aux euenemens : plus a ce,
qui part du dedás, qu'a ce qui arriue au dehors:
ceuxlame font plus propres. Voyla pourquoy
en toutes fortes c'est mon homme que Plutarque. Ie recherche bien curieusement non feulement les opinions & les raisons diuerfes des
philosophes anciés fur le suiect de mon entreprinse & de toutes sectesnnais aussi leurs meurs
leurs fortunes, & leur vie. Ie fuis bien marry
que nous n'ayons vne douzaine de Laertius,ou
qu'il ne fe soit plus estandu. En ce genre d'estudcdes histoires , íl faut feuilleter fans distinction toutes sortes d'autheurs & vieils &
nouueaux , & barragouins & François , pour y
apprendre les choses , dequoy diuersement ils
traictent. Mais Cassar seul me semble mériter
qu'on l'estudie , non pour la science de i'histoire seulement, mais pour luy mefme ,tant
il a de perfection & d'excellence par dessus
tous les autres, quoy que Saluste soit du nombre. Certes ie lis cest autheur auecvn peu plus
de reuerence& de respect, qu'on ne list les humains ouurages , tantost le considérant luy
mefme par fes actions,& le miracle de fa grandeur : tantost la pureté & inimitable poliffure de fonlangage , qui a surpassé non feulement,
tous

3ÇÔ

ESSAIS

DE

M, DE

M O NT,

tous les historiens j comme dit Cicero, mais a
mon adius Cicero mefme , & toute la parlerie
qui fust onques , auectantde íyncerité en fes
iugemcns , parlant de fes ennemis mefmes, &
tant de vérité, que sauf les sauces couleurs , dequoy i! veut courir fa mauuaiíë cause & l'ordure de fa pestilente ambition,ie pense qu'en cela
seul on y puisse trouuer a redire,qu'il a esté trop
efpargnant a parler de foy . Car tant de grandes
choses ne peuuent pas auoir esté exécutées par
luy,qu'il n'y soit alé beaucoup plus du sien,qu'il
H y en met.I'ayme les historiés ou fort simples,
ou excellens:les simples qui n'ót point dequoy
V mester rien du leur , & qui n'y apportent que
le foin & la diligence de ramasser tout ce qui
vient a leur notice , & d'enregistrer a la bonne
foy toutes choses fans chois & fans triage,nous
laissant le iugemcttoutentier,pour lacognoilíâncede la vérité, Tei est entre autres pour exeple,le bon Froissard,qui a marché en ion entreprise d'vne si franche naifueté , qu'ayant faict
vne faute , il ne craint'nullement de la reconnoistre & corriger en l'endroit, ou il en a este
aduerty,& qui nous représente la diuersité melme des bruitz,qui couroint & les différés rapportz qu'on luy failbit.C'est la matière de st*
stoire nue & informe.- chacun en peut faire son
profit autant qu'il a d'entendement. Lesbiens
excellensont la suffisance de choisir ce qui f»
digne d'estre fceu/çauent trier de deux raports
Ç
*
celuy

2P7
celuyquiest plus vray íèmblable:de Ia,condi«ondes princes & de leurs humeurs,ilz en deuinent les conseilz & leur attribuent les paroles de mesine.Iiz ont raison de prendre l'authorite de régler nostre créance a la leurnnais certes cela n'appartient a guieres de gens. Ceux
d'entre-deux (qui est la plus commune façon)
ceux la nous gastent tout : ils veulent nous mafchéries morceaux : ils se donnent loy de iuger
& par consequét d'incliner l'histoire a leur fantasie. Car de'puis que le iugement pend d'vn
coste',011 ne se peut garder de contourner & de
tordre la narration mefme a ce biais. Ilzentreprenent de choisir les choses dignes d'estre
fçeuës,& nous cachent fouuent telle parole,telle action priuée,qui nous instruiroit autant que
le reste:obmetent pour choses incroyables celles qu'ilz n'entendent pas: & a l'auanture encore telle chose pour ne la fçauoir dire eh bonLatinou François. Qu'ilz estaient hardiment leur
éloquence & leurs difcours:qu'ils iugent a leur
poste, mais qu'ils nous laissent aussi dequoy iuger âpres eux.Et qu'ils n'altèrent ny dispensent
par leurs racourcimens & par leurs chois rien
furie corps de la matière, ains qu'ils nous la
r'enuoyent pure & entière en toutes ses dimétions. Ceux la íònt aussi bien plus recommandables historiens , qui connoissent les choses,
dequoy ils efcriuent , ou pour auoir esté de la
fartie a les faire , ou priuez auec ceux, qui les
ont
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(f

SECOND.

398

ESSAIS

DE

M. DE MONTA.

ont conduites. Carleplussouuent on trie pour
ceste charge, & notamment en ces siécles icy,
des personnes d'entre le vulgaire pour ceste
feule considération de fçauoir bien parler , corne si nous cherchions d'y apprendre la graminaire:& eux ont raison n'ayansesté gagez que
pour sela & n ayáns mis en vente que le babil,
de ne se soucier aussi principalement que de celte partie. Ainsi a force beaux mots ils nous
vont patissantvne belle contexture des bruits,
qu'ils ramassent es carrefours des villes. Voyla
pourquoy les seules certaines histoires sôt celles, qui ont esté eíerites par ceux mesmes, qui
cómandoient aux affaires , ou qui eítoientparticipans ales conduire,comme sont quasi toutes
les Grecques & Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires ayant eícrit de mesme fuiect
(comme il aduenoit en ce temps la, que la grádeurde la fortune estoit tousioursaccópagnce
du fçauoir ) s'il y a de la faute , elle doit estre
merueilleusementlegiere & sur vnaccidêt fort
doubteux. S'ils n'eícnuoient de ce qu'ils auoient
veu,ils auoient au moins cela , que l'experience
au manîment de pareils affaires leur rendoitle
iugement plus sain. Car que peut on espérer
d'vn médecin eícriuant de la guerre, ou d'vn escolier traíctant les desseins des princes-'Si nous
voulons remerquer la religió,que les Romains
auoient en cela , il n'en faut que cest exemple:
Asinius Pollio trouuoit és histoires tnesme de
Cîlar

LIVRE
SECOND;
399
Caesar quelque mesconte,en quoy ilesto'ít tombé pour n'auoir ptuauoir les yeux en tous les
endroits de son armée, & en auoir creu les particuliers , qui luy raportoient souuant des choses non assés vérifiées, ou bien pour n'auoir esté
assez curieusement auerty par ses lieutenans des
choies, qu'ils auoient conduites en son absence.
On peut voir par cest exempìe,si ceste recherche de la vérité est délicate , qu'on ne se puiíïe
pas fier d'vn combat a la science de celuy,quiy
a commandé,ny aux soldatz de ce qui s'est paf1
fépres d'eux,íìa lamoded'vne information iudiciaire on ne confronte les tefmoins & reçoit
iesobieétsfùr lapreuue des pontilles de chaque accident. Vrayement la connoilfance que
nousauons de nos affaires est bien plus lâche.
Mais cecy a esté suffisamment traiété par Bodin,& selon ma conception. Pour subuenir vn
peu a la trahison de ma mémoire & a son deffaut si extrême , qu'il m'est aduenu plus d'vne
fois de reprendre en main des liures cóme nouueauxdutout, &amoy inconus,que i'auoyleu
curieusement quelques années au parauant &
barbouillé de mes notes, i'ay pris en coustume
dépuis quelque temps d'adiouster au bout de
chafque liure(ie dis deceuxdesquelziene me
veux leruir qu'vne fois) le temps auquel i'ay acheuéde le lire, & le iugement que i'en ay retiré en gros : affin que cela me représente au
moins l'air& Idée generale que i'auois conceu
dei'au-

400
ESSAIS DE M. DE MONT.
de l'autheur en lelisant. Ie veux icy transcrire
aucunes de ces annotations. Voy-cyceque ie !
mis il y aenuiron dix ans en mon Guichardin'
( car quelque langue que parlent mes liures,ie
ìeur parle en la mienne. \ II est historiographe
diligent,& duquel a mon auis autát exactemct
que de nul autre on peut apprêdre la vérité des
affaires de son temps. Aussi en la plus part en a
ìl esté acteur luymesme& en reng honnorable.Iln'y a nulle apparence que par haine , faueur,ou vanité il ayt déguisé les choses, dequoy
font foy les libres mgemens qu'il donne des
grands , & notamment de ceux, par lesquels il
auoit esté auancé& employé aux charges,commedu Pape Clément ìèptiesme.Quát a la partie dequoy il séble se vouloir preualoir le plus,
qui sont ses digressions & discours , il y enade
bons & enrichis de beaux traìtz, mais il s'y est
trop pieu. Car pour ne vouloir rien laisser a dire ,ayátvn suiect si plain &ample,& a peu pres
inhny,íl en deuient lasche & enuieux & sentant
vnpeuau caquet scolastique. I'ay aussi remerquécecy,quedetantd'ames & errectz qu'il iuge , de tant de mouuemens& conscilz il n'en
rapporte iamais vn seul a la vertu, religion, &
conscience,comme sices parties la estoient du
tout esteintes au monde: & de toutes les actios,
pour belles par apparence qu'elles soientdales mefmes , il en reiete la cause a quelque occasion videuse, ou a quelque profit. Il '*îT

I

LIVRE
SEC O N D.
40J
possible d'imaginer que parmy c'est infiny nóbre d 'aòtiósjdequoy il íuge,il n 'y en ait eu quelqu'vne produite par la voye de la raisonmullc
corruption ne peut auoir saisi les homes si vniueríèlement que quelcun n 'escháppe de la contagiô.Celame faict craindre cju 'il y aye vn peu
du vice de son goust , & que cela soit aduenu de
ce qu'il ait estimé d'autruy selon soy. En mon
Philippe de Comines,il y a cecy : vous y trouueres le lágage doux & aggreable, d'vne naïfue
simplicité , la narration pure , & en laquelle la
bonne foy de l'autheur reluit euidemment exépte deyanité parlant de soy, & d 'affection &
d'enuie parlant d 'autruy :ses discours & enhortemés accompagnez plus debonzele &devervté,que d'aucune exquise suffisance , & tout par
tout de l'authorité& grauité représentant son
homme de bon lieu & éleuéauxgrans affaires.
Sur les mémoires de monsieur du Bellay .-c'est
tousiours plaisir de voir les choses efcrites par
ceux qui ontessayé,comme il les faut conduire.
Mais il ne se peut nier qu'il ne se découure euidemment en ces deux seigneurs icy vn grand
déchet de la franchise & liberté d 'escrire , qui
reluit és anciens de leur sorte : comme au Sire
delouinuile domestique de fainct Loys , Eginard chancelier de Charlemaigne ,& de plus
fresche mémoire en Philippe de Comines.
C'est icy plustostvn plaidé pour le Roy François contre l 'Empereur Charles v. qu'vne^hif-

Cc

qoí.
ESSAIS DE M. DE MONT.
toire . Ie ne veux pas croire , qu'ils ayent rien
changé quant au gros du faict, mais de cótourner le iugement des euenemens souuent contre
raison a noftre auantage, & d'obmettre tout ce
qu'ily a dé chatou lleux en la vie de leur maifìre,ilsen fót mestier,tesmoing les recullemés
de meilleurs de Montmorency & deBrion.qui
y font oubliez , voire le seul nom de Madame
d'Estápes ne s'y trouue point. On pcutcouurir
les acti ós secrètes, mais de tai re ce q tout le mó
de sçait,& choses qui ont tiré des effects publiques & de telle consequence,c'est vn defaut inexcusable. Somme pour auoii l'cntiere connoisíánce du Roy François & des choses aduenues
de son téps, qu'on s'adreile ailleurs , si on m'en
croit.Ce qu'on peut faire ìcyde profit c'est pat
la déduction particulière des batailles & exploits de guerre, ou ces gentilshommes se lònt
trouuez , quelques paroles & actions priuées
d'aucuns princes de leur temps, & les pratiques
& négociations conduictes par le Seigneur de
Xangeay , ou il y atout plein de choses dignes
d'estre sceuës, & des discours non vulgaires.
CHAP.

XI.

2)e la cruauté.
Time semble que la vertu est chose autre*

JL plus noble que les natureles inclinations a
^

la bon-

IIVR.E
SECOND.'
40}
ìabonté, qui naissent en nous. Les ames réglées
d'elles mesmes & bien nées elles fuiuent mefme train , & représentent en leurs actions mefme visage que les vertueuses. Mais la vertu fonne,ie ne fçay quoy , de plus grand & de plus actif, que de se laisser par vne heureuse complexion doucement & paisiblement conduireala
suyte de la raison . Celuy qui d'vne douceur &
facilité naturelle mespnseroit les offencesreceuës,feroit fans doubte chose tref-belle & digne de louánge:mais celuy qui picqué & outré
iufques au vif d'vne offence, s'armeroit des armes de la railon contre ce furieux appétit de
vengeance, & âpres vn grand confliét s'en rendroiten Hn maistre, feroitfans doubte beaucoup plus. Celuy- la feroit bié,cV cetuy-cy vertueusement. L'vue action se pourroitdire bontéj'autre vertu. Car il semble que le nom de la
vertu presupose de la difficulté du combat &
du côtraste: & qu'elle ne peut estre sans partie.
C'est a l'auenture pourquoy nous nommons
Dieu bon, fort,& libéral , & ìufle , mais nous
ne le nommons pas vertueux :ses opérations sot
toutes naifues & fans effort. Des Philosophes
non seulement Stoïciens mais encore Epicuriens ( & celte enchère ie l'emprunte de l'opinion commune,qui est sauce : car a la vérité en
fermeté & rigueur d'opinions & de préceptes
lalecte Epicurienne ne cède aucunement a la
Stoique , & vn Stoicien reconnoissant meilkuC 2

404 ESSAIS DE M. DE MONTA.
re foy, que ces disputateurs,qui pour combatte Epicurus & se donner beau ieu luy font dire ce,aquoy il ne pensa iamais,comournans ses
parolles a gauche, argumentans parla loy grámairienne , autre sens de fa façon de parler, &:
autre créance que celle qu'ils Içauent, qu'il auoit en l'ame, dit qu'il alaiílé d'estre Epicurien
pourceste cósideration entre autres, qu'il trouueleurroute trop hautaine & inacceifible)Ot
des philosophes Stoiciens & Epicuriens,difie,
il y en a plusieurs qui ont iugé , que ce n'estoit
pas assez d'auoir l'ame en bonne aisiete, bien
réglée & bien disposée a lavertmce n'estoit pas
assez d'auoir nos re solutions & nos discours au
dessus de tous les efforts de fortune:mais qu'il
falloit encore rechercher les occasiôs d'en venir a la preuue:ilsveulentquester de la douleur,
de la nece(îìté,& du mefpris , pour les combattre, & pour tenir leur ame en haleine. C'est
l'vne des raisons, pourquoy Epaminundas , qui
estoit encore d'vne tierce íècíe , refuse des richesses que la fortune luy met en main parvne
voie tres-legitime,pour auoir,dict-il, a s'escrimer & a s'exercer contre la pauureté, en laquelle extrême il se maintint tousiours. Socrates
s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement,
conseruant pour son exercice la malignité de
Ja teste de sa femme, qui est vnessay afereimoulu. Metellus ayant seul de tous les Sénateurs Romains entrepris par l'effort de fa ver-

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UVRE
SECOND.
'40Ç
tu de soustenir la violence de Saturninus Tribun du peuple a Rome, qui vouloit a toute force faire passer vne loy ìniuste enfaueur de la
corfimune,& ayât encouru parla les peines car
pitales que Saturninus auoit est ablies contre
les refusons, entretenoit ceux qui encesteexrremité le conduifoient de la place en fa maifondetels propos, Que c'estoít chose trop fa -f
cile& trop lâche que de mal faire : & que de
faire bien, ou il n'y eust point de dangier,c*estoit chose commune : mais de faire bien,ou il
y eust dangier, c'estoit le propre office d'vn
homme de bien & de vertu. Ces parolles de
Metellus nous représentent bien clairement
çequeie vouìoy vérifier , que la vertu refuse
la facilité pour compagne , & que ceste aifée ,douce , & panchaate voie, par ou se conduisent les pas réglez d'vne bonne inclination
de nature , n est pas propre alavraye vertu.
Elle demande vn chemin afpre & efpineux,
elle veut auoir ou desdifficultez estrangieres
a luiter,cómecelle de Metellus,par le moyen
desquelles fortune se plaist a luy rompre la
ioìdeur de fa course , ou des difficultcz internés, que luy apportent les appétits desordonnez denoltre condition. Ie fuis venu ìufques
icy bien a mon aiié.-mais au bout de ce discours
il me tombe en fantasie que l'ame de Socrates,
qui est la plus parfaicte qui soit venue a ma çónoiíiance , íereit a mon conte \ ne ame de peu
Cc 5

406"

ESSAIS

DE

M. DE MO NT.

de recommendation : car iene puisconceuoir
en ce perlonnage la nul effort de vicieuse concupiscence. Au train de sa vertu ien'y puis imaginer nulle difficulté & nul! e contrainte: ie cónoy fa raison si puifîáte & si maistressc chesluy,
qu'elle n'eust iamais donné moyen a nul appétit vineux, feulement de naisire. A vnevertulì
efleuée que la siéne,ie ne puis rié mettre en teste:il me fêble lavoirmarcher d'vn victorieux
pas & triumphant , en pompe & a son aise, fans
empefchement, ne destourbier. Si la venu ne
peut luire que par le côbat des appétits contraires, dirons nous donq qu'elle ne se puisse passer
de l'afîlstence du vice , & qu'elle luy doiue cela
d'en elfre mise en crédit & en hôneur?quedeuiendroit aussi ceste braue & généreuse volupté
Epicurienne , qui faicì: estât de nourrir mollement en ion giron & yfairefollatrerla vertu,
luy donant pour lès iouets la honte, les fleures,
la pauurcté,la mort & les geénes ? Si ie preíup.pofe que la vertu parfaicte feconnoitacombatre & porter patiemmét la douleur,a fouíienir
les efforts de la goûte fans s'esbráler de sonalsiete, si ie luy donne pour son obiecì nécessaire
l'afpreté& la difficulté , que deuiendra la vertu
qui fera montée a tel exces , que de non Itulement meiprifer la douleur,mais de s'en eiouir,
& de se faire chatouiller aux poìntesd'vr.e torte colique,comme est celle,que les Epicuriens
ont estabiie,& de laquelle plusieurs d 'entre eu<
r

10US

LIVRE
SECOND.
407
nous ont laissé par leurs actiós des preuues trefcertaines ? Comme si ont bien d'autres, que ic
trouueauoir surpassé par essect les règles mefniesde leur discipline. Tesmoingle ieuneCa-!
tó,quád ie Ic voy mourir & se deschirer les entrailles, ie ne mepuìs contéter de croire simplement qu'il eust lors son ame exempte de tout
trouble & de tout effroy de la mort. Ic ne puis
pas croire qu'il se maintint seulement en ceste
démarche que les règles de fa secte Stoique luy
ordonnoienr,rassise,sans emotió & impassible.
11 y auoit,ceme semble, en la vertu de c est home trop de gaillardise & de verdeur, pours'en
arrester la.Ie çroi sás doute qu'il sentit du plaisir & de lavolupté en vnesi noble acfiô,&qu'il
s'y aggrea plus qu'en nulle autre de celles de fa
vie.Ie le croy si auant , que i'entre en doute s'il
eust voulu que l'occasion d'vn si bel exploit luy
fust ostée:& si labótéqui luy saisoit embrasser
les cômoditez d'autruy, plus que les siennes, ne
me tenoit en bride, ie tôberois aisément enceste opinió , qu'l sçauoit bó gré a la fortune d'auoir mis fa vertu a vne si belle espreuue,& d'auoir faiionfé ce brigand a fouler aux piedz l'an
tienne liberté de fa patrie. U me semble lire en
ceste aétion,ie ne sçay qu'elle esiouissance de
son ame, &vne émotion de plaisir extraordU
naire:lors qu'elle eonsideroit la noblesse &grádeur de íôn entreprise : non pas efguifée par
quelque elperance de gloire , comme les iuge-.
Cc 4

408

ESSAIS

DE

M. DE

MONT. '

mens populaires, vains,& efteminez d'aucuns
hommes ont iugé .- car ceste considération est
trop basse.trop foible, & trop molle pour tou- |
chervn cœur.si généreux, si hautain & si roide:
mais pour la beauté de la chose mesineen soy: |
laquelle il voyoit bien plus a clair & en fa perfection, luy qui en manioit les ressors, que nous
ne pouuons faire. L'ailance donc deceíle mort
& ceste facilité qu'il auoit accjuife par la force
de son ame , dirons nous qu'elle doiue rabattre
quelque chose du lustre de fa vertu ? Et qui de
ceux qui ont la ceruelle tát soit peu touchée de
la vrayep hilosophie,peut fe contenter d'imaginer Socrates feulement franc de crainte & de
passion en Paccident de la prison, de ses fers &
de fa condemnation.Etqui ne reconnoitenluy
non feulement de la fermeté & de la constance ( c'estoit son assiete ordinaire que celle la)
mais encore ie ne fçay quel contentement nouueau ,& vne allégresse eniauée enfcspropos&
façons dernieres? Caton me pardonra,s'il luy
plaiíì, fa mort est plus thragique& plus tendue: mais ceste cy est encore, ie ne fçay comment,plus belle. On voit aux amesde ces deux
personnages & de leurs imitateurs(car de semblables ie fay grád doubte qu'il y en aitcu)vne
si parfaicte habitude a la vertu, qu'elle leur est
passée en complexion. Ce n'est plusvertupenible , ny des ordonnances de la railon, pou''
lesquelles
maintenir il faille que leur ame se
n
roidiíc

UVRE
SECOND.
409
roidifle. C'est l'essence mesme de leur ame,
c'est son trai n naturel & ordinaire. Hz l'ont
rendue telle par vn long exercice des préceptes
de la philosophie, aians rencontré vne belle &
riche nature. Les passions vitieuscs,qui naissent
en nous, ne trouuent plus par ou faire entrée en
leurs ames. La force & roideur de leur ame
estouffe & esteint les passions corporelles auilì
rost qu'elles commencent a s'esbranler pour
naistre. Or qu'il ne soit plus beau par vne haute & diuine resolution d'empefcher la naissance mesine des tentations, & de s'est rc formé a
la vertu de manière que les semences mesmes
des vices en soient defracinées : que d'empefcher aviue force leur progrès , & s'estant laissé surprendre aux émotions premières des passions s'armer &. se bander pour arrester leur
course & les vaincre : & que ce second effect
ne soit encore plus beau, que d'estre simplement garny d'vne nature molle & débonnaire , & dégoustée de soy meíme de ia débauche
& du vice, ie ne pense point qu'il y ait doubte.
Car ceste tierce & derniere façon , il semble
bien qu'elle rende vn homme innocent , mais
non pasvertueux:exempt de mal faire, mais nó
aífez apte a bien faire, loint que ceste condition est si voisine a l'imperfectíon & a la foiblesse, que ie ne fçay pîs bien comment en démêler les confins & les distinguer. Les noms
rnefmes de bonté & d'innocence sont a ceste
Cc 5

4IO

ESSAIS DE

M.

DE M 0 N T A I.

cause aucunement noms de mespns. Ie voy qu e
plusieurs vertus,comme la chasteté, sobriété &
tempérance peuuentarriuera nous par defail-l
lance corporelle. La fermeté aux dâgiers (si ferJ
meiéil la tautappeller Jle mespns de la mort
la patience aux infortunes,peut venir & fétreuye souuentaux hommes par faute de bieniu»er
de tels accidens,& ne les conceuoirtelsqu'ils
font. La faute d'appréhension & la bétise contrefont ainsi par fois les effecfz ve rtueux, comme i'ay veu. fouuentaduenir & louer les homes
de ce,dequoy ils meritoient du blaíne. Vn seigneur. Italien tenoitvne fois ce propos en ma
présence au des-auancage de sanació,quelasubtilité des Italiens & la viuacité de leurs conceptions estoit si grande , qu'ils preuoioientles
dangiers & accidens,quí lciirpouuoiétaduemr,
de íìloin , qu'il ne failoit pas trouuer eltrange
sionlesvoyoit fouuent a la guerre prouuoira
leur feurté , voire auant que d'auoir reconnu le
penhque nous & les Efpaignols , qui n'estions
pas si fins, allions plus outre, & qu'il nous failoit faire voira lceil& toucher a la main le dágier auant que de nous en effrayer, & que lors
aussi nous n'auions plus de tenue : mais queles
Larifquenctz & les Souysses, plus grossiers*
plus lourds n*auoient le sens de se rauilcr a peine lors mefmes qu'ils estoiét accables foubsles
coups. Ce n'estoit a l'aduenture que pour rire.
Si est il bien vray qu'au mestíer de la guerres
apren-

LIVRE

SECOND.

4II

aprentisse iettétbien souuêt aux dangiers d'autre inconsideration, qu'ils ne font âpres y auoir
eíré échaudés . Voila pourquoy quand on iuge
d'vne actió particulière, il faut considérer plusieurs circóstances,& l'homme tout entier qui
l'a produicte auant la baptizer. Pour dire vn
mot de moy-mefme,il s'en faut tant que ie fois
arriuéa ce premier & plusparfaict degré d'excellence -, ou de la vertu il íe faict vne habitude, que du second mesine ie n'en ay faict guiere de preuue . Ie ne me suis mis en grandesfort pour brider les désirs , dequoy ie me fuis
trouué pressé. Ma vertu c'est vne vertu,ou innocence , pour mieux dire , accidentale & fortuite. Si ie fusse nay d'vne complexion plus
déréglée, ie crains qu'il fut allé piteusement
de mon faict : car ie n'ay eflayé guiere de fermetéenmon ame pour soustcnir des passions,
si elles eussent esté tant soit.peu vehementes:ie
ne fçay point nourrir des querelles & du débat
chés moy . Ainsi ie ne me puis dire hui granmercy,dequoy ie me trouiie exéptde plusieurs
vices.
Si vìû'y medwcribus & me a paucis
Mexdofa eftnatwa -,aíivqM reíiajvelutfi
El regt o insperfos reprehendas corpore nnuos,
ie le doy plus a ma fortune qu'a ma raison: elle
m'a faict naìstre d'vne race fameuse en prend homie & d'vn tres-bon pere : ie ne fçay s'il a
cscoulé en moy partie de lés humeurs , ou bien
si les

412 ESSAIS DE M. DE MONTA.
si les exemples domestiques & la bonne insti.
tution de mon en.fance,y ont infensiblemctay.
dé,ousi ie suis autrement ainsi nay. Mais tant yj
a que laplulpart des vices ie les ay demoymd
mes en horreur,d'vne opinion lî naturelle &si'
mienne , que ce mesme instinct & impression,
que i'en ay apporte de la nourrice , iel'ayconserué sans que nulles occasions me l'ayent Içé'i
faire altérer , voire non pas mesdiscours propres: qui pours'estre débandés enaucuncs choies de la route commune me licentieroientaiféménta des actions, que ceste naturelle inclination me fait haïr. Les debordemens,ausquels
îe me fuis trouué engagé ne sont pas Dieu mercy des pires. Ie les ay bienconcìánezchesmoy,
selon que la raison les condamne . Mon jugement ne s'est pas trouué corrompu par le dérèglement de mes meurs/ ains au rebours,iliuge plusexaòfement & plus rigoureusementde
moy , que de nul autre: mes débauches quanta
ceste partie ia m'ont dépieu comme elles deuoient 5 mais ça esté tout. Car au demouranti'y
apporte trop peu de resistáce & me laiíletrop
aisément panch«r a l'autre part de la balance,
si non pour les regler,& empescher du mcíláge d'autres vices , lesquels s'êtretiennêt &s'eBtrenchâinêrpour la plus part les vns aux autres,
qui ne s'Cn prend garde. Les miens ie les ay retranchés & contrains les plus seuls & les p®
simples que i'ay p. i . Car aiant al'opiniondes

LIVRE

SECOND.

4I3

J Stoiciens,qui difent,Quád le sage «iuure , qu'il

M œ uure par coutes les vertus enséble,quòy qu'il

E y e n aitvne plus apparente fêjon la nature de
É l'action, Et a cela leur pourroit sçruir aucune|| ment la similitude du corps humain,carl'actio
1$ de la colère ne se peut exercer que toutes les
fiÉ humeurs ne nous yaydent, quoy que la colère
eit| prédomine: si de la ils veulét tirer pareille cô|| séquence, que quand le íautier faut,il faut par
m» tous les vices ensemble , ie ne les en croy pas
jJ ainsi simpIement,ou ie ne les entens pas . Car
lltiji' ie sens par efFeótlecôtraire.Socratesaduoiìoit
lé a ceux qui reconnoísloient en fa physionomie
iei^ quelque inclination au vice, que c'estoita la ve18* lité fa propension naturelle , mais qu'il auoit
n corrigée par la philosophie. Cepeuquei'ay
ab de bien , ie l'ay au rebours , par le fort de ma
nnjj naissance : ie ne le tiens ni de loyn'y de preM cepte ou autre ^prentissage. Ie hay entre auÌOK
tres vices ctuellement la cruauté , & par natu4: re & par iugement , comme l'extreme de tous
,K lesvices.Mâis c'est iuíques a telle mollesse que
su ienevoy pas égorger vn poulet fans defplaisir,
I & ois impatiemment gémir vn lieure fous les
ú dés des chiés.-quoyquecefoitvnplaisirviolent
I que la chasse. Ceux qui ont a combattre la voK
lupté vfent volontiers de cest argument pour
I móstrer qu'elle est toute vitieufe & defraifonl||
mble:que lors qu'elle est en son plus grand ef,í
fort elle nous maistrife de façon, que la raison
n'y

4T4 ">ESSAIS DE

M. DE MONT|A.

n'y peut auoir nul acces,& nous aleguét l'expt.
rience que nous en sentons en l'acointance dei
femmes,
Cum iam pr&fagit gœudia corpus
*s4 1 que in eo efl venus, vt muliebria coferat arua,
Ou il leur semble que le plaisir nous transporte
si fort hors de nous,que noftre discours ne seau
roit lors ioiier son rolle,tout perclus& rauienla
volupté. Ie fçay qu'il en peut aller autrement,&
qu'on arriuera par fois , si on veut, àembesoignerl'ame sûr cemesme instant a autres peníêmens,mais il la fâùt tédre & roidir d'aguet.
Ie fçay qu'on peut aisément gourmenderl'effort de ce plaisir,& encore que ie luy dône plus
de crédit fur moy , que ie ne deurois, si est-ce
que ie ne prens aucunement pour miracle,com
me faictla Royne de Nauarre Marguerite.en
l'vn des contes de son Heptameron (quidtvn
gentil liure pour son eftoffejny pour chose de
grande difficulté de passer plusieurs nuicrs entières en toute commodité & liberté auec vne
maiftresse de longtemps désirée , maintenant
la promesse qu'on luy aura faicte de fe contenter des baisers & simples atouchemens. le croy
que lacomparaifon'du plaisir de la chassey seroitpluspropre:auquelilfemblequ'ilyaitpliis
de rauissement: nó pas a mon aduisque le plaisir soit si g rád de foy ,mais par ce qu'il ne nous
donne pas tant de loisir de nous bander & préparer au contraire:& qu'il nous surprend , lors
qu'aptes

LÍVRE

SECOND.

4T <J

qu'âpres vne lógue quefte la belle vient a l'improuide a te prefenter>aú lieu ou a l'aduenture,
nousl'elperiósle moin'. Ceste secousse deplai
sir nous frappe si surieufemét, qu'il seroit malaisé véritablement a ceux, qui ayment la chasse
de retirer en cest instant l'ame & la pensée de
ce rauissement . L'amour taict place au plaisir
de la chasse, disent les Poètes Voila pourquoy
ils font Diane victorieuse du brandon & des
flèches de Cupidon.
jQuis non malarum qf.as amôr curas habet
H&c inter obhmfcuur.

C'est ìcy vn ragotage de pieces descousues: ie
me fuis détourné de ma voye,pour dire ce mot
de la chasse. Mais pour reuenir a mon propos,
ieme compaiTionne fort tendrement des afflictiósd'autruy ) & pleurerois aisément par compagnie , si pour occasion que ce soit , ie fçauois
pleurer. Les morts ie ne les plains guiere, 8c
lesenuierois plutoft , mais ie plains bien fort
lesmourans. Les fauuages ne m'offenlent pas
tant de rostir & manger les corps des trefpafféz, que ceux qui les tourmentent & persécutent vmans. Les exécutions mefme de la milice pour raisonnables qu'elles foyen t , ie ne les
puis voir d'vneveuë ferme . Quelcun ayant a
tesmoignerla démence de Iulius Cassar , II efloit, dit-il, doux en ses vengeances: ayant forcé les Py rates de fe rendre a luy qu'ils,auoient
au parauant pris prisonnier & mis a ráçon,d'autant

4l6

ESSAIS

DE

M.

DE

MONT A."

tant qu'il les auok menasses de les faire mettre en croix, il les y condéna, mais ce fut âpres
les auoir faictestrangler: Philomon son secrétaire qui l'auoit voulu empoisonner il ne le pul!
nitpas plus aigrement que d'vne mort simple,
fans dire qui est cest autheur Latin,quioscaleguer pour tefmoignage de clémence, de feulement tuer ceux , desquels on a esté oftencé. II
est aisé a deuiner qu'il n'estoit pas du temps de
la bonne Rome , & qu'il iuge selon les vilains
& horribles exemples de cruauté que les tyrans Romains mirent defpuis en vfage. Quant
à moyen la iustice mefme tout ce qui est au de
Iade la mort simple , me semble pure cruauté, & notamment a nous qui deurions auoir
respect d'en enuoyer lésâmes en bon estat,ce
qui ne fe peut les ayant agitées & désespérées
par tourmens insupportables . le conseillerais
que ces exemples de rigueur, par lemoyc'deiquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassenteontre les corps descriminels. Carde
les voirpriuerde sépulture , de les voir bouillir & mettre a quartiers, cela toucherait quasi
autátle vulgaire, que les peines,qu'on fait souffrir aux viuans , quoy que par effect ce soit peu
ou rien. Ie merencontrayvnioura Rome fur
le point qu'on défaifoit Catena, vnvouleur fameux : onl'estrangla fans aucune émotion «
l*assistáce,mais quád on vint a le mettre a quartiers,le bourreau ne donoit coup,que le peup-c
'

neiui-

IIVR.E

SECOND.

417

ne fuiuit d'vne vois pleintiue,& d'vne exclamation, comme sichácun empressé son sentimét
a ceite charongne . Ie vis en vne saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroya-'
bles de ce vice , pour la licence de nos guerres ciuiles. Et ne voit on rien aux histoires ancienes,de plus extrême, que ce que nous en essayons tous les ìours . Mais cela ne m'y a nuìlementapriuoifé . A peine me pouuoy-ie persuader, auát que ie Peusie veu, qu'il se fut trouué des ames si monstrueuses, qui pour le seul
plaisir du meurtre le vouluffent commettre,
hacher & détrencher les membres d'autruy,
eíguifer leur esprit a inuenter des tourmens
inusitez , & des mortz nouuelles, fans inimitiéjfans profit , & pourceste feule fin de iouïr
du plaisant spectacle des gestes , & mouuemens pitoyables , des gemiffemens & voix
lamentables d'vn homme mourant. Car voila
l'extreme point, oulacruautc puisse atteindre.
Demoy ie n'ay pas lçeu voir seulement sans
desplaisir pourfuiure& tuer vne besteinnocéte,quiest fans deffence,& de quinous/ie recélions nulle offence. Et comme il aduient communément que les cerfs fe fentans hors d'alaine & de force, n 'ayans plus d'autre remède fe
reiettent& rédent a nous mefmes qui les pourfuiuons , nous demandans mercy par leurs larmes,ce m 'a tousiours semblé vn spectacle ttefdesplaifant.

Dd

^Tg

ESSAIS

DE

M. DE M ON T.

Primo que a cçdefer arum
1 ncaluijfe puto maculatum sanguine serrum.
Les naturels sanguinaires a l'édroit des bestes,
tefmoignent vne grande propêsion a la cniauté. Et affin qu'on ne le moque de celte sympathie & amitié que ie confesse auoir auecques
elles , & qu'on rie l'outrage trop rudement: la
théologie mefme nous ordóne quelque humanité en leur endroits considérant que vn mefme maistre nous a logés en ce palais pour son
seruice,& qu'elles font, cóme nous,de fafamil
le , elle a raison de nous ordonner quelque refpecì & affection enuers elles .Pythagoras emprunta la Metempsichofe des AÈgyptiês, mais
deípuís elle a esté receuë par plusieurs,& notáment par nos Druides.
<fJM ortecarent anima ,sempérque priorereMi
Sede, nouis domibus viuunt habitántcjue receptt.
La Religion de nos anciens Gaulois portoit
que les ames estant eternelles ne cesfoient de
se remuer & changer de place d'vn corps avn
autre:mestant en outre a ceste fantasie quelque
considération de la iustice diuine: car selon les
déportemens de l'ame,pendant qu'elle auoitesté chéz Alexádre , ils difoiét que Dieu luy ordonoit vn autre corps a habiter plus ou moins
vile& raportant a fa condition. Si elle auoitesté vaillante, la logeoient au corps d'vn Lyon,
si voluptueufe,en celuy d'vn pourceau,si lâche,
en celuy d'vn cerf ou d'vn lieure , si malitieuie,
cn celuy d'vri renard, ainsi du reste iufques ace

n!

LIVRE SECOND.
419
que purifiée par ce chaciement elle reprenoit
le corps de quelque autre homme.

*
*

Ipfíeg0 >nam memïniyTroianï tempore belli
Panéoides Eupborbus eram.

»'

Quant a ce cousinage la d'entre nous & les béIles, ie n'en fay pas grand recepte: ni de ce aussi
que plusieurs nations & notamment des plus
anciennes & plus nobles ont non seulement receudes bestes a leurs société &copagnte, mais
leur ont dôné vn reng biê loing au dessus d'eux
les estimant tantost familières & fauories de
leurs dieux,& les ayant en respect & reuerence
pkb qu'humaine , & d'autres ne reconnoissant
aiure Dieu, ni autre diuinité qu'elles. Et l'irtterpretationmefme que Plutarque dôneacest
erreur , qui est tres-bien prise,leur est encores
honorable. Car il dictquecen'estoitlechat,
ou le bœuf (pour exemple) que les Egyptiés
adoroient , mais qu'ils adoroient en ces bestes
la quelque image des operatiôs diuínes,en ceste cy la patience,en cest autre , la viuacité,ou
quelque autre effect, & ainsi des autres . Mais
quanl ie rencontre par-mi les opinions plus
modérées les discours qui esiayent a montrer la"
prochaine refemblance de nous aux animaux:
& combiê ils ont de part a nos plus grans priuilegesj&auec combien de vray femblance on
naus l es apparie,certes i'enrabas beaucoup de
Kostreprefumption & me démets volôtiers de
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ESSAIS

DE

M. DE

MONTA."

ceste royauté vaine & imaginaire qu'on nom
donne furies autres créatures. Quand toui cela,
en feroit a dire , si y a il vn certain refpect,cnii
nous attache, & vn gênerai deuoir d'humanix
non aux bestes feulement , qui ont vie & sentiment, mais aus arbres mefmes & aux plantes.
Nous deuons la iuftice aux hommes,& la grâce
& la bénignité aus autres créatures, qui en peuuent estre capables. II y a quelque cômerceentreelles& nous,& quelque obligatiô mutuelle.
Les Turcs ont des aumofiles & des holpitaus
pour les bestes. Les Romains auoientvnloing
public de la nourriture des oyes, par la vigilan
ce desquelles leur Capitole auoit esté sauué.
Les Athéniens ordonnèrent que les mules &
mulets qui auoient feruì au bail iment du temple appelle Hecatompedon fuílent libres, &
qu 'on les laisiast paistre pai tout sans empêchement . Cimon fit vne sépulture honorable
aux iumans , auec lesquelles il auoit gaigne par
trois sots le pris de la course aux ieus Olympiques. L'ancie.n Xantippus fit enterrer ion chie
fur vn chef en la coste dela mer, qui en a depuis
xetenu le nom. Et Plutarque faifoit, dit-il,cofeiencede védre & enuoier a la boucherie pour
vnlegier profit vn bceuf,qui l' auoit long-tcps

seruy .
CHAP.

LIVRE

SECOND.

CHAP.

4H

XII.

typologie de TS^júmond Sebond.
'Estala vente vne tres-vtile& gracie par^
tie que la science : ceux qui la niespnsent
tesmoignent assez leur bestise. Mais ie n'estime
pas pourtát fa valeur iuiques a ceste mesure extrême qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillusle philosophe, qui logeoit en elle le souuerain bien , & tenoit qu'il sut en elle de nous
rendre sages & contens. Ce que ie ne croypas:
ni ce que d'autres ont dit,que la sciêce est mère de toute vertu , & que tout vice est produit
par Pignorance. Si ceia est vray , il est subiect
a vne longue interprétation . Ma maison aesté
de long temps ouucrte aux gens de sauoir, Sc
en est sortconneuë. Car môpere,qui Pa iouye
cinquante ans & plus , eíihauftc de cesté ardeur nouuelle , dequoy le Roy François premierembraffa les lettres & les mit en crédit,
recherhaauec grád ibing & delpance Pacointance des hommes doctes, les reccuant chés luy
comme personnes sainctes , & ayans quelque
particulière inspiration de sugesle diuine: recuillant leurs sentences & leurs discours corne
des oracles , & auec d'autant plus de reuerence
& de religion,qu'il auoit moins de loy d'en iuger.xariln'auoit nulle cônoillance des lettres.
Dd 3

C

4Î2 ESSAIS DE M. D E MONTA.
Moy ie les ayme bien, mais ie ne les adore pas.
Entre autres , Pierre Bunel, homme de grande
réputation de fçauoiren son temps,ayant arresié quelques iours en la compagnie de mon pe$e, auec d'autres hommes de fa forte , luy fit
présent au defpartird'vn liure qui s'intitule la
THEOLOGIE -NATVRELLE

DE

RAIMOND SE-

BOND .Et par ce que la lágvie Italiêne &

Eípaignole eftoient familières a mon pere,& que ce
liure cil bafti d'vn Espagnol barragomé en
terminaisons Latines,il efperoit qu'auec vnbié
peu d'aide, il enpourroìt faire son profit, & le
luy recommanda, corne liure tres-vtile& propre a la saison , qu'il le luy donna . Ce fut lors
que les nouuelletez de Luther commençoient
d'entrer en credit,& esbraníler en beaucoupde
lieux noftre anciene créance. En quoy il auoit
vn tres-bon aduis preuoyant bien par discours
de raison, que ce commencement de maladie
declineroit ayfemét en vn exécrable atheiime.
Car le vulgaire ( & tout le monde est quasi de
ce genre) n'ayant pas de quoy iuger des choies
par elles mefmes
par la raiíbn, fe laiílant
emporter a la fortune & aux apparences, âpres
qu'ó luy a mis en main la hardiesse de melpriícr & côtreroller les opinions, qu'il auoit tues
en extrême reuerence,comme font celles ou il
va de son salut , & qu'on a misles articles de la
religion en doubte & a la baláce, íl iette tátost
âpres aifémêt en pareille incertitude toutes les
autre»

UVRE SECOND.
423
autres pieces de fa créance , qui n'auoyent pas
chez luy plus d'authorité ni de fondement,que
celles qu'on luy a esbranflées : & secoue comme vn ioug tyrannique toutes les impressions,
qu'il auoit receuës par l'authorité des loix, ou
reuerence de l' ancien vfage: entreprenant deflors enauant,denereceuoirrié, a quoy iln'ayt
interposé son décret & preftéconfentemét.Or
quelques iours auant fa mort mon pere ayát de
fortune recontré ce liure fous vn tas d'autres
papiers abandonnez , me commanda de le luy
mettre en François . II faicì bon traduire les
autheurs,ou il n'y a guiere que lamatiere a reprefentenmais ceux qui ont donné beaucoup a
la grâce & al'elegace du langage ils font malaifez a entreprendre . C'estoit vne occupation
bien est range & nouuelle pour moy :mais estât
de fortune pour lors de loisir,& ne pouuát rien
refuser au commandement du meilleur pere
qui fut onques,i'en vins a bout,comme ie peus:
a quoy il print vn singulier plaisir, & donna
charge qu'on le fit imprimence qui fut exécuté
âpres fa morr auec la nonchalance qu'on void,
par l'infini nôbre des sautes , que l'imprimeur
y laiíTa,qui en eust lacóduiteluy seul. Ie trouuay belles les imaginations de cest autheurja
contexturede fonouurage bientissue , & son
dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup
de gens s'amusenc a le lire ,& notamment les
dames,aqui nous deuons plus de feruice, ie me
Dd 4

4Î4 ESSAIS DE M. DE MONTA.
lins trouué souuétamefme de les secourir,pour
descharger leur liure de deux principales obiections qu'on luy faict.Sa fin est hardie & courageuse, car il entreprend par raisons humaines
& naturelles,establir& verifiercótre lesatheistes tous les articles de la religion Chrestiéne.
En quoy , a dire la vérité, ie le trouue si ferme
& si heureux,que ie ne péfe point qu'il foitpossible de mieux faire en cest arguméc la,& croy
q nul ne raesgalé.Cest ouurage me séblát trop
riche & trop beau, pour vn autheur,duquel le
nom soit si peu conneu, & duquel toutce que
nous fçauonsjc'est qu'il estoit Espagnol faisant
profesiìó de la médecine a Thoulouse,il y a enuiró deux cés ans, ie m'équis autre-fois a Adriê
Tournebeuf, qui fçauoit toutes choses, que ce
pouuoit estre de ce liureill me respondit, qu'il
penfoitque ce fut quelque quinte essence tirée
de fainct Thomas d'Aquin. Car de vray cest efprit la,pleind'vnc eruditió infinie & d'vne subtilité admirable estoit bien capable de telles
imaginations . Tant y a que quiconque en foie
Pautheur& inuenteur (& ce n'est pas raiió d'ester fans plus grande occasion a Sebond ce titre ) c'estoit vn tres- suffisant homme & ayant
plusieurs belles parties. La première reprehésion qu'ô fait de son ouurage,c'estqueles Chre
stics se font tort de vouloir appuyer leur creace par des raisons humaines, qui ne fe conçoit
que par foy&par vne infpiratió particulier ^

tïVRB
SECOND.
425
la<nace diuine. A ceste obiection , il semble
qu'il y a quelque zele de pieté : & a ceste cause
nous faut il auec autant plus de douceur & de
respect essayer de satisfaire a ceux qui la mettër
en auant. Ce feroit mieux la charge d'vn homme versé en la théologie que de moy , qui n'y
sçayrien. Toutesfois ie iuge ainsi, que a vne
chose si diuine & si hautaine & surpassant de si
loingl'humaìne intelligence, comme est ceste
vérité, de laquelle il a pieu a la facrofaincte b5
té de Dieu nous illuminer , il est bien besoin
qu'il nous preste encore son secours d'vne faueurextraordinaire & priuilegee , pour la pouuoirconceuoir& soger en nous. Et necroy pas
que les moyens purement humains en soient
aucunement capables. Et s'ilzl'estoient, tant
d'ames rares & excellentes & si abondamment
garnies de forces naturelles es siécles anciens,
n'eussent pas failly par leur discours d'arriuer a
celte cónoissance. C'est la foy feule quiembraffevìuement& certainemet les hautsmysteres
denostre Religion. Mais ce n'est pas a dire,que
cene soit vne tref-belle & tref-louàble entreprinse , d'accommoder encore au feruice de
nostrè foy les vtilz naturelz & humains , que
Dieu nous a donnez. II ne faut pas douter que
« ne foitl'vfagele plus honorable , que nous
leur saurions donner : & qu'il n'est occupation
n
y dessein plus digne d'vn homme Chrestien,
que de viser par tous ses estudes & penfemans

Dd 5

426* ESSAIS DE M. D E MONTA.
a embellir, estandre & amplifier la vérité de
sa créance. Nous ne nous contentons point de
feruir Dieu d'esprit &d'ame: nous luy deuons
encore & rendons vne reuerance corporelle:
nous appliquons noz membres mesmes & noz
mouuemans & les choses externes a l'honorer.
II en faut faire de mefme & accópagner nostre
foy de toute la raison , qui est en nous : mais
tousiours auec ceste referuation de n'estimer
pas que ce soit de nous qu'elle dépende, ny que
noz effortz & argumens puissent parfaire vne fi
fupernaturclle & diuine science. Si elle n'entre
chez nous par vne infusion extraordinaire:!! elle y encre non feulement par discours, mais
encore par moyens humains , elle n'y est pas
cri fa dignité ny en fa splendeur. Et certes ie
crain pourtant que ìious ne la iouissonsque par
ceste voye. Si nous tenions a Dieu par l'entreinife d'vne foy viue : si nous tenions a Dieu
par luy , non par nous : si nous auionsvnpied
& vn fondement dium, les occasions humaines n'auroient pas le pouuoir de les esbranler, comme elles ont : nostre fort ne feroit pas
pour se rendre a vne si foyble baterie : l'amour
de la nouuelleté, lacontreinte des princes, U
bonne fortune d'vn party , le changement téméraire & fortuite de nos opinions n'auroint
pas la force de iècouer& altérer nostre croiancemous ne la lairrions pas troubler a la mercy
d'vnnouuel argumentée a la perlualîon,nopas
de tou-

LIVRE SECONDÉ
427
de toute la Rethorique qui sust onques: Nous
foutienderions ces flotz la d'vne fermeté inflexible & immobile.
Jlí'isûs fuílus rttpes vt vafla refondit
Et varias circum titrantes âisjipatvndaf
tJfylole sua.
Sice rayon de la diuinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tounnon seulement
noz parolles, mais encore nos operatœns en
p'orterointla lueur & le lustre. Tout ce qui partiroit de nous on le verroit illuminé de ceste
nobleclarté. Nous deurions auoir honte de ce
qu'es sectes humaines il ne fust iamais partisan, quelque difficulté & estrangeté que tîieintintsa doctrine, qui n'y conformast aucuncmét
sesdeportemens cV fa vie.-& toutesfois vne si diuine À céleste institution ne marque les Chrestiens que par la langue. Si nous auions vne feule goûte de foy , nous remuerions les montagnes de leur place , dict la faincte parolle : nos
actions qui seroinc guidées & accompaignées
deladiuinité , ne feroientpas simplement humaines , elles auroient quelque chose de miraculeux,comme nostre croyance. Et nous trouuons estrange si aux guerres , qui pressent a ceste heure nostre estât , nous voyons floter les
euenemens & dmersifíer d'vne manière commune & ordinaire. C'est que nous n'y apportons né que le nostre. La iustice,quiestenl'vn
des partis, elle n'y est que pour ornement &
cou-

4i8

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

couuerture. Elle y est bien aleguée, mais elle
n'y est ny receuë,ny logée, ny espousée : elle y
est comme en la bouche del'aduocat, noncóme dans le cœur & afFeérion de la partie. Dieu
doibt son secours extraordinaire a lasoy&ala
religion, non pas aux hommes. Les hommes y
font conducteurs & s'y leruent de la religion.
Ce deuroit estre tout le contraire. Dauanta<je,
conférons laventé , qui trieroìt de nosarmées
ceux,qui y marchent parle seul zèle d'vne affection religieuse ,&encore ceux qui regardent
seulement la protection des lolx deleurpaïi,
ouseruice du prince, il n'en sauroit bastirvne
compagnie de gens-darmes complète. D'ou
vient cela , qu'il s'en trouue si peu, qui ayent
maintenu mefine volonté & mesme progrez en
noz mouuemens publiques, & que nous iesvoyons tantost n'aler que le pas, tantost y courira
bride aualée ? & me Imes hommes tantost gafter noz aftaires par leur violence &' asprcte',
tantost par leur froidtur,molie(íe & pesanteur,
íì ce n'est qu'ils y font poustez par des considérations particulières, se Ion la diuersité desquelles ils le remuent? II ne faut point faire barbe
defoarrea Dieu ( comme on dict). Si nousle
croyons, ie ne dy pas par foy,mais d'vne simple
croyance:voire(& ie ie dis a nostre grande cófusionjsi nous le croyons & cognoilTions corne
vne autre histoire, comme l'vn de nos comp.aignons,nous i'aimeriohs au deííus de toutes autres

IIVRE

SECOND.

429

tres choses, pour i'mímie bonté & beauté qui
reluit en luy. Au moins marcheroit il en mefmerëngde nostre affection, que les richesses,
les plaisirs-, lagloire& nos amis. Ces grandes
promesses de la béatitude eternelle si nous les
recemons de pareille authorité qu 'vn discours
philosophique, nous n'aurions pas la mort en
telle horreur que nous auonsrle veuil estre disfout,diriôs nous, Oestre auecqueslelus -Christ.
La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame 1, poussa bien aucuns de ses disciples a
la mort pour iouïr plus promptement des efperâces qu'il leur dónoit. Tout cela c 'est vn signe
treseuidët que nous ne receuôs nostre. religió
qu'a nostre façon & par nos mains, & no autrement que côme les autres religions se rtcoyuêt.
Nous nous sommes rencontrez au païs, ou elle
estoit envsage : ou nous regardons son ancienneté , ou l'authorité des hommes , qui l'ont
maintenue, ou creignons les menaces qu'ell'attacheauxmefcreans,ou fuyuons ses promesles.
Ces considérations la doyuent bien estre employées a nostre créance, mais comme subsidiaires:cesont hailòns humaines. Vne autre région, d'autres tefmoings , pareilles promesses
& menafles nous pourroiét imprimer par mesme voyev-ne croyance contraire. Et ce que dit
Plato , qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheisme, qu'vn dangier pressant , vne extrême
couleur ou voisinage de la mort ne ramènent

pas

4JO

ESSAIS DE M. D E MONTA.

par force a la recognoistance de la diuine puisîance. Ce rolle ne touche point vn vray Chrestiemc'est afaireaux religions mortelles & humaines d'eítre receues par vne humaine conduite. Qu'elle foy doit ce estre que la lâcheté & la foiblesse de coeur plantent en nous &
establisscnt? Vne vitieufe paillon, comme celle de l'inconstance & de l'estonnement, peut
elle faire en nostre ame nulle produótion réglée? Le neudqui deuroitatacher nostre iugem'êt& nostre volôté,quideuroit estreindrenostre ame & ioindre a nostre créateur, ce deuroit
estre vn neud prenat fes repliz & fes forces,nó
pas de noz consideratiós, de noz raisons & paffîons,mais d'vne estreinte diuine &supernaturelle , n'ayant qu'vne forme, vn visage & vn lustre, qui est l'authorité de Dieu & sa grâce. Or
nostre cœur & nostre ame estant régie & commandée par la foy , c'est raison qu'elle tire au
seruice de son dessain toutes noz autres pieccs
selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable
que toute ceste machine n'ait quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte,&qu'il n'y ait quelque image es choses du
monde raportant aucunement a l'ouurier, qui
les a basties & formées. II a laissé en ces hautz
ouurageslecaraótere de íàduiinité, & ne tient
qu'a nostre imbécillité, que nous ne le puilîios
defcouurir. C'est ce qu'il nous dit luy meíme,
que íês opérations inuisibks il nous les mam-

LIVRE

SECOND.

4Jt

m fefte parles visibles. Sebond s'est trauailléace
m di°ne cstude & nous monstre comment il n'est.
tâ\ nulle piece du móde,qui defrnante son facteur.
Mu Ce seroit faire tort a la bonté diuine , si l'vnilalia uers ne conléntoit a nostre créance. Leciel,la
inosl terre,les elemans, nostre corps & nostre ame,
nmtE toutes choses y conlpirent:il n'est que de troutnt,jc uerlemoyen de s'en feruir : elles nousinstnuílior lênt,si nous sommes capables d'entendre. Les
Itck, choses inuisibles de Dieu, dit faincì: Paul , apa%t roissent par la création du monde, considérant
:eta' fa sapience eternelle & sa diuinité par ses œukts ures.
usîíf Atqueadeofaciem cœli non inkidet orbi
iipflW Ipft Deus ,vultttsque fuos corpufque recludit

Semper voluendo-.feque ipfum inculcat
offert:
Vtbene cognojct pojsit ,doceatqHevidendo
icM QMIÌS eat,docedtqne suas attendere leges.
JJÍH

<mi

; [| etii Simon imprimeur estoit si amoureux de ces
t[£S p t préfaces questées & empruntées , dequoy par
. w l'humeur de ce siécle il n'est pas liure de bonne
questis
maison, s'il n'en a le front garny , il se deuoit
îjdic ' eruir de telz vers,que ceux cy,qui font de meilidioie ' eure & plus ancienne race,que ceux qu'il y est
mrfti
P^nter. Or nos raisons & nos discours huceslí mains c'est comme la matière lourde & steriLE
IA RACE de
Itt
!
8
Dieu en est la forme : c'est elle
ui
Itpiìí <ì y donne la façon & le pris. Tout ainsi que
M*
, actions vertueuses de Socrates & de Caton
sl{i(f. «emeurent vaines & inutiles pour n'auoireu

ce

4 ?2
ESSAIS DE M. DE M O NT.
leur fín,& n'aucir regardé l'amour & obéissance duvray créateur de toutes choies, & pour
auoir ignoré Dieu. Ainsi est il de nos imaginations & discours. Ils ont quelque corps , mais
c'est vne masse informe fans façon & fans ìour,
si la foy & grâce de Dieu n'y font iotnctes . La
foy venant a teindre & illustrer les argumens
de Sebon,elIe les rend fermes & solides: ils
font capables de feruir d'acheminement, & de
première guydeavn aprentis,pour le metttea
la voye de ceste connoisiance : ils le façonnent
aucunement & rendent capable de la grâce de
Dieu,par le moyen de laquelle se parfournit &
fê perfetapres nostre créance. Ie fçay vn homme d'authonté nourry aux lettres, qui m'aconfessé auoir esté ramené des erreurs de lamescreance par l'entremile des argumens de Sebond. Et quand on les defpouillera de cest ornemant 8í du secours & approbation de la foy,
& qu'on les prédra pour fantafies pures humaines pour en combatte ceUx qui font précipitez
aux efpouuantables & horribles ténèbres de
i'irreligion,ilz se trouueront encoreslorsauffi
solides & autant fermes, que nuls autres de mefmecodítion,qu'on leur puisse opposer. De façon que nous serons fur les termes de direanc*
parties,
Si meliusquidhabes accerfe,velimperïum ferQu'ilz souffrent la force de noz preuues, ou
qu^'ilz nous en facent voir ailleurs, & fur quelque

IIYSE

SECOND.

queautre suiect de mieux tislues,& mieux eítofées.Ie me fuis lans y pensera demy desia engage dans la seconde obiecrion,a laquelle i'auois
proposé de refpondre pour Sebond. Aucuns dìiènt que ses argumens fonr foibles & ineptes a
vérifier ce qu'il veut , & entreprennent de les
choquer ay fémêt .Il faut secouer ceux cy vn peu
plus rudemét,car ilz sont plus dangereux& plus
malicieux que les premiers. Celuy qui est d'ailkursimbu d.'vnecreance,recoitbien plus ay sèment les discours qui luy feruent , quenefaict
çeluy, qui est abreuuéd'vne opinion contraire,
ne font ces gensicy.Ceste préoccupation
de iugement leur rend le goust fade aux raisons
de Sebond. Au demeurant il leur semble qu'on
leur donne beau ieu,de les mettre en liberté de
combatre nostre religion par les armes pures
humaines,laquelle ilz n'oferoient ataquer en fa
maiesté pleine d'authonté & de commandement. Le moyen que ie prens pour rabatre celle frenaisie, & qui me semble le plus propre,
c'est de froiíler & fouler aux piedz l'orgueil,
& humaine fierté, leur faire sentir l'manité,
lavanité,& deneantise de í'homme : leur arracher des points les chetiues armes de leur raisonneur faire baisser la teste &: mordre la terre
soubsl "authori»é& reuerance de la maiesté diuine. C'est a elle feule qu'apartient la science
sapience , elle feule qui peut estimír de
foy quelque chose , & a qui nous deíroboiis ce
"Ee

4?4 ESSAIS DE M. D E IIOKT A.
que nous nous contons , & ce que nous noiiî
prisons.
àv •yapla (ppovíziv o úíoçiiíyacé?^ « ÍCHVTOV.
Or c'est cependant beaucoup de consolation
a l'homme Chrestien,de voir nos vtils morcels
& caduques si proprement assortis a nostre foy
sainóte&diuine:que lors qu'on les emploie aux
fuiects de leur nature mortels & caduques, ils
n'y soient pas appropriez plus vniement nyáuec plus de force. Voyons donq si l'homme á
eníâ puissance d'autres raisons plus fortes que
celles deSebond.-voire s 'il est en luy d'arnuer a
«ulle certitude par argument & par discours.
Que nous prefche la venté , quand elle nous
preíche de fuir la mondaine philosophie:quand
elle nous inculque si souuant,que nostre sagesse n'est que folie deuant Dieu : que de toutes
les vanitezla plus vaine c'est l'homme : que
l'homme qui présume de son sçauoir, ne Içait
pas encores que c'est que fçauoir:& quel'borame,qui n'est rien,s'il pense estre quelque chose
se séduit foy mefmes & fe trompe?Ces sentences du fainct esprit expriment si clairement & si
viuemant ce que ie veux maintenir , qu'il ne me
faudroit nulle áutre preuue contre des gens
qui se rendroientauec toute submiflion& obéissance a son authorité. Mais ceux cy veulent estre fbitez a leurs propres defpans.Sí ne veuleilt
souffrir qu'on combatte leur raison que par el-

UVRE

SECONÎD.

4JÇ

E le'mesnf . Considérons donq pour ceste heure

I rhòtnirfe leu: , fans secours estrangier , armé
| seulemant de ses armes, & delgarny de la grâce
] & cognorífance diuine , qui eit tout son hon[ neur , là force, & le fondemant de Ion estre.
ì Voyons combien il a de tenue en cebelequi; pa^e.Qísil me face entendre par l'effort de son
I discours , (ur quels fondeniens il a basty ces
T gramiz auantages, qu'il pense auoir furies autres
1 créatures. Qui luy a perluatié que ce branle adJ mirable de la voûté céleste, la lumière eternel% le de ces flambeaux roulans si tìeremant íur fa
T teste, les mouuemans eipouuantables de ceste
"l mér infinie foyent establís &fe continuent tát
:lí
de siécles pour fa commodité & póur son seruif ce?Estil poísible de rien imaginer de si ridicu% le, que ceste misérable & chenue créature , qui
B n'est pas feulement maist reste de foy , exposée
j auxotfences de toutes choses , fe die maistresie
jff & emperiere de l'vniuers ? duquel il n'est pas
'* en ta puissance de cognoistre la moindre par'"f tie.taiits'én faut de la commander- Et ce pnui■f lege qu'il s'atribue d'estre seul en ce grand bail»; stiraát.qui ayt la suffisance d'en recognoistre la
Wi beauté & les pieces , seul qui en puisse rendre
W grâces a l'architecte, & tenir comte de la reiS* cepte & mise du monde , qui luy a feelé ce priJ# uilege?q u 'il nous monstre lettres de ceste belle
W & grande charge. Mais pauuret qu'à il en foy
f Q 'gne d'vntel auantage? A considérer ceste vie
Ee 2

4JC>
ESSAIS DE M. DE M Ó N f.
incorruptible des corps célestes , leur beauté,
leur grandeur,leur agitation continuée d'vne si
iuste règle:
Curn suípicimus magni cdefiia mundi
Templa super, fiellífque micantibus AEtherafxum,
Et venit inmentern Lun& folîfqueviarum:
A considérer la domination & puissance que
ces corps la ont, non seulement fur nos vies &
conditions de nostre fortune,
Fattaetenitn&vitas hominu suspendit ab astris:
mais fur nos inclinations mefmes,nos discours,
nos volontez:qu'ilz régissent , poussent & agitent a la mercy de leurs influances , selon que
nostre raison nous Paprend &le trouue,
Speculatáque longé
Deprendit tacitis dominantia legibus ajïra,
£t totum alterna mundum ratione moueri,
Fatorúmque vices certis discerner e fignis:
A voir que non vn homme seul , non vn Roy,
niais les monarchies, les empires & tout ce bas
monde fe meut au branle des moindres roouuemans célestes:
Qtiantáque quaparuifaciant discrimina mottu:
Tantum efl hoc regnu quod regibus imperat <pfis:
Si nostre vertu , nos vices, nostre suffisance &
science , & ce mefme discours que nous faisons
de la force des astres, & ceste cóparaifon d'eux
a nous,elle vìent,comme iuge nostre raisonnas
leur moyen & de leur faueur:
fmtt

SECOND.
4JJ
Fur it al fer arnore,
St pontum tranare poteft & vertere Troiam:
jilteúus furs eftfcribendts legibus apta:
Eccepatrem nati perimmt ,natófque parentes
tJ^Iutuaque armati coeunt invulnera fratres:
Non nof rum hoc beilum efl: coguntur tant a ms~
1IVR E

uere,

f



*

.

'



lnque .asferripœnas,lacerandaque membra,
fi oc quoque fatale eílfie ipfum expendere fatumt
Si nous tenons de la dist ribution du ciel ceste
part de raison que nous auons , comment nous
pourra elle esgalera luy ? commant soub-mettre anostre science soneísence & ses conditiós?
Tout ce que nous voy ons en ces corps la , nous
estonne & nous transit. Pourquoy lespriuons
nous & d'ame,& de vie, & de discours? y auorís
nous recogneu quelque stupidité immobile &
insensible , nous qui n'auons nul commerce auecque eux que d'obeisiance / Sont ce pas des
songes dePhumaine vanité, de faire de la Lune
vne terre céleste ?y planter des habitations ÔC
demeures humaines, & y dresser des colonies
pour nostre commodité, comme faict Platon
& Píutarque ? & de nostre terre en faire vn aftreelclairant& lumineuxfLa présomption est
nostre maladie naturelle & originelle. La
p!usca!amiteuse& foible de toutes lescreatures c'est l'homme , & quant & quant , dict Pline , la plus orgueilleuse. Elle se scnt&sevoid
logée icy parmy la bourbe & le fient du monEe 3

458 ESSAIS DE M. DE MONTA.
de, attachée & clouée a la pire , plus morte &
croupie partie de iVniuers, au demie r elt âge du
logis & le plus efloigné de la voûte céleste, auec les animaux de la pire condition des trois. !
& se va plantant par imagination au dessus du
cercle de la Lune , & ramenant le ciel iòubs il
ses pieds. C'est par la vanité de cesternesme
imagination qu'il s'égale a Dieu, qu'il s'atnbue
les conditions diuines , qu'il se trie soy mesme
cVse sépare de la presscdes autres créatures,taille les parts aux animaux fes confrères & compagnons,& leur distribue telle portion de fa- !
cuirez & de forces, que bon luy semble. Comment cognoit il parl'effort de fonintelligêce,
les branles internes & secrets des animaux?par
quelle comparaison d'eux a nous çoiulut ii 1a
bestife qu'il leur attribue ? Ce mesme dgftut
qui empesche la communication d'entre eux&
nous , pourquoy n'est il aussi bien a nous qu'a
eux?C'est a deuiner a qui est la faute de ne nous
entendre point,cài* nous ne les entendons non
plus qu'eux a nous. Par ceste mesme raison ils
nous peuuent estimer beíles , comme nóus les
en estimons. Cen'est pas grand menic.ille ,si
nous ne les entendons pas , aussi ne tarions
nous les Basques & les Troglodites. Toutesfoi s aucuns se lont vantez de les entendre,comme Apollonius Thyaneus & autres. H nous
faut remarquer la parité qui est entre nousmous
auons quelque moienne intelligence de leur'
moi.-

LIVRE SECOND.
4J£f
mouuemans & de leurs sens,aussi ont les bestes
des noíìresenuìronamesmemeíûre.Elles nous
flatent, nous menassent, & nous requièrent: &
nous a elles. Au demeurant nous decouurons
bien euidammant que entre elles il y a vne
pleine & entière communication , & qu'elles
s'cntrèntendent, non feulement celles de mesme eípece , mais aussi d'efpeces diuerfes. En
certain abayer d'vn chien le cheual cognoift
qu'il y a de la menasse & de lacolere:de certaine autre sienne vois il ne s'en effraye point. Les
belles mefmes qui n'ont point de voix, parla
société d'offices , que nous voyons entre elles,
nous argumentons aisemant qu'elles ont quelque autre moyen de communication. Pourquoy non tout aussi bien que nos muets difputent,argumentent, & narrent des histoires par
leurs geítes.? I'en ay veu de si fouples&' formez
acela,qu'alaverité , il ne leur manquoit rien a
laperteciion de se fcauoi" faire entendre. Les
amoureux fe courouslènt, fé réconcilient, se
prient , lé remercient , s'assignent , & disent en
hn toutes choses des yeux.
E'ifilentio ancorfuole
H auer frieghi & parole.
Au reste quelle forte de nostre suffizance ne
reconnoiíì'ons nous aux opérations des animaux ?• est il police réglée auec plus d'ordre,
dìuersifiée a plus de charges & d'offices, & plus
constanimant entretenue, que celle des mouE= 4


440
ESSAIS DE M. DE MONT.
'
ches a miel ? Ceste disposition d'actions &
de vacations si ordonnée , la pouuons nous
imaginer se conduire sans discours & fans prouidence?
His cjuidam Jìgnis atcjue hac exempìa fequuti,
EJfe àpibus partem diuinœ mentis,^- hauílus
jLEihereos dixere.
Les arondeles que nous voiós au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons,
cerchent elles fans iugement, & choisissent elles fans discrétion de mille places celle quileur
est la plus commode a se loger? Et en ceste belle & admirable contexture de leurs bastimans
les oyseaux peuuent ils se seruir plustost d'vne
figure quai rée,que de la ronde, d'vn angle obtus,que d'vn angle droit, fans en Içauoiríes codifions & les estets?-Prennét ils tantost de l'eau
tantost de largile,fans íuger que la durté s'amolit en l'humectant?plaiichent*ils de mousse leur
palais, ou de duuet,sans preuoir que les mébres
tendres de leurs petits y seront plus molemát&
plus a l 'aise? Se couurent ils du vent pluuieux &
plantent leur loge a Porient,sans connoistre les
conditions différentes de ces vents, & considérer que l'vn leur est plus salutaire que l'autre?
Pourquoy espessít l'araignée sa toile en vn endroits relalche en vn autre.? se sert a céte heure
de céte sorte de neud , tantost de celle la',si elle
n'a& délibération &pensemant& conclusion?
Nous reconnoissons assez en laplufpart de leurs
ouuia-

t'iVRE

SECOND.

441

I ouurages combien les animaux ont d'excelléce

H au dessus de nous, & combiê nottre art est foy-

Éj ble ales imiter. Nous voyóstoutesfois aux nolires plus grossersjles facultez que nous y emij ployons, & que nottre ame s'y sert de toutes fes
M forces . Pourquoy n'en estimons nous autant
II d'eux ? Pourquoy attribuons nous a iene fçay
ty' quelle inclinarion naturelle & feruile,les ouI urages qui surpastent tout ce que nous pcuuons
I par nature & par art? Enquoy fans y pêser nous
^tl leurdonnós vn tref-grand auantage furn<Dus,de
I faire que nature par vne douceur maternelle
m les accompaigne & guide,comme par la main
llJ a toutes les actions & commoditez de leur vie,
'kl & qu'a nous elle nous abandonne au hazard&
fil alafortune,& a questerpar art,& par industrie
yl les choies nécessaires a nostre confeiuation, &
I nous refuse quant & quant les moyens de poulin lioir arnuer par nulle institution & contention
A d'elprit a la luffifance naturelle des beíles: de
M manière que leur stupidité brutale surpasse en
;iç toutes commodités tout ce que peut nottre inI uention & nos ars.Vrayment a ce compte nous
£ anós bien raison de l'appeller vne tref-iniuste
marâtre. Mais il n 'en est rié: nostre police n 'est
pas si difforme & si monstreufe. Nature aembraíle vniuerfellement toutes fes créatures, 8c
lit!)
n'en est aucune , qu'elle n'ait bien plainement
||f fourni de tous moyens nécess aires a la conferuatió de semestre. Car ces plainctes vulgaires,
que

I

44^

ESSAIS

DE

M. DE

MO'NTA.

que i'oy faireaux hommes (comme la licëcede
leurs opinions lesefleue tantost au dessus des
nuées,&puis les rauale aux antipodes)quenous
sommes le seul animal abandonné, nudsurla
terre nue,lic,carroté, n'ayát dequoy s armer &
couurir que de la deipouille d'autruy:laou toutes les autres créatures nature lésa garnies de
coquilles, de gousses,d'efcorfes,de poil, de laine,de poimes,decuir,debourre,de plume, des
caille, de toyson, & de soye, selon le besoin de
leur estre: les a armées de griffes,de dentz,de
cornes pour assaillir & pour défendre, & les a
elle mefmes instruites a ce qui leur est propre , a nager , a courir, a voler, a chanter. La
ou l'homme ne ícaitni cheminer, ni parler, ni
iTianger,ni rien que pleurer fans aprentissage.
Ces plaintes la iont sauces . II y a en la police
du monde,vne efgalité plus grande,& vne relation plus vniforme . La foyblesse de nostre
naiilance se trouue a peu pres en la naissance des autres créatures. Nostre peau est garnie aussi suffisamment , que la leur defermetépourîesiniures du têps ,tesmoing plusieurs
nations entières , qui n'ont encores goûté nul
víàge devestemens.Maisnous leiugeós mieux
par nous mefmes. Car tous les endroitzdela
personne,qu'il nous pîait defco'iurir au vent &
a l'air fe trouuent propres a le souffrir. Le visage ,lespieds,lesmains,les iambes,les eípaules,
la teste , félon que l'vfage. nous y conuie. Car

UVRE



SECOND.

s'il y a partie en nous foyble,& qui femblede«1
uoir craindre la froidure , cc deuroit estre l'e*H stomac,ou se fait la digestió, nos pères le pordfiji; toient defcouuert, & nos Dames, ainsi molles
W. & délicates qu'elles font, elles s' en vôt tátost
oiit entr'ouuertes iusques au nombril. Les luisons
«í & emmaillotemês des eníans ne sont non plus
neceíìaires,tesmo'mg les mères LacedemonieM,I
nés, qui esieuoientles leurs en toute lìbertéde
íoiì mouuemés de mtbres (ans les atacher ne plier:
M| & plusieurs natiós lt font encore. Noftre pleuíílnj rer est commun a la plus part des autres anid'J maux,& n'en est guiere qu'on ne voye se plainmi dre & gtmir long cemps âpres leur naissance:
arltti d 'autant que c'est vne contenance blé sortablc
lai alafoybleíse,enquoy ilsse sentét. Quantal'yíi»
sage du manger Jl est en nous, côme en eux naïjtil turel & lans instruction . Qui tait doute qu'vn
c*. enfant arriué a la force de ie nourrir, ne sceut
mil
quelter sa nourriture? & la terre en produit &
eftç, luy enofFre askz pour sa nécessité ,.íans autre
efti
cuiture,& artifice. Et sinon en tout temps,auffi
phfe
ne fait elle pasaus bestes: teímoing les prouifions, que nous voyons taire aux fourmis & auósm
tresjpour les saiíons stériles de Panée . Ces na:OÌEJ
tiós,qiiencusvenósdeûelcouurir si abondâmes,
garnies de viande & de breuuage naturel, fans
jíji
tóng & ians façon , nous viennent d'apprenéjà ^reque le pain n'est pas nostre feule noum0
tuie: & que ians labourage, fans aucune nostre
"ty
industrie,

444
ESSAIS DE M. DE MONTA.
industrie, nostre mere nature nous auoit fournis a plante de tout ce qu'il nous falloit,voire,
comme il est vray semblable, plus pleinement
& plus richement qu'elle ne faict a present,que
nous y auons mesté nostre artifice. •
Et tellus nitidas frtîges vinetáque Uta
5ponte sua primum mortalibus ipfa creauit,
Jpfa dédit du! ces fœtus & fabula Uta,
jQuç nunc vix noílro grandefmnt auíìa labore .
Contertmúfque boues çfr vires agricoiarum,
le débordement & desreglement de nostre appétit deuançant toutes les inuentions,que nous
cherchons de l'aíïouurir. Quant aux armes,nous
en auons plus de naturelles que la plus part des
autres animaux ,plus de diuers mouuemens de
membres, & en tirons plus de feruice naturellement &. fanslccon. Ceux quisontduictzacóbatre nudz,on les void se iettef aux hazardspareilsaux nostres.Si quelquesbestes nous fiirpaf
lent en cet auátage,nous en turpaflons plusieurs
autres. EtPindustrie de fortifier le corps & le
couurirpar moyens estrangiers,nous l'auóspar
vn instinct & précepte naturel . Qujil foitainsi,
l'Ele phát efouife & esmoult ses dents, desquelles il ie sert a la guerre (car il en ade particulières pour cet vsage qu'il espargne & nelesemploye aucunement a ses autres feruices) Quand
les Taureaux vont au combat, ils respandent&
iettent la pouííìere a l'entour d'eux:les sangliers
aíinent leurs deífences:& l'ichneaumon,quand
il doit

ITVRE

SECOND.

445

il doit venir aux prises auec le croeodile,munit
son corps , l'enduit & le crouste tout a Pentour
de limon bien ferre' % bien pestry,commed'vne
cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est auíïï
naturel de nous armer de bois & de fer ? Quand
au parler il est certain, que s'il n'est pas naturel,
il n 'est pas nécessaire. Toutes-fois ie croy qu'vn
enfant, qu'on auroit nourri en pleine solitude,
eíloigné de tout commerce (qui seroit vn essay
mal ayséa faire) auroit quelque sorte de parolle
pour exprimer ses conceptions:& n'est pas croyable,que nature nous ayt refusé ce moyê qu'elle a dóné a plusieurs autres animaux. Car qu'est
ce autre chose que parler, ceste suffisance , que
nous leur voy.ons de se plaindre, de se refìouir,
de s'étrapellerau secours , se couier a l'amour,
comme ils font par l 'vfage de leur vois?
Cojíper entro loro fchiera bruna
S'ammufa l'vna con l'altra formica
Forsea fpiar lorvia,& lorfortuna.

11 me semble q Lactáce attribue aux bestes,non
le parler feulemét,mais le rire encore. Et la dif
ferécede langage,qui se voit entre nous ,selô la
differcce des cótrées,elle se treuue aussi aux animaux de mesme espece . Aristote allègue a ce
propos le chant diuers des perdris, selon la situation des lieux. Mais cela est afçauoirquel lágage parleroit cest enfant . Et ce qui s'en dit
par diuination n'a pas beaucoup d 'aparence. Si
on m'alle-

44^ ESSAIS DE M. DE MONTA.
on m'allegue côtre celte opinio,que les fourdz
naturels ne parlée poinc:ie respóds que ce n 'est
pas seulement pour n'aueir peu receuoir l'initruàtió de la parolle par les oreilles:mais pkitost pouree que le sens de l'ouië, duquel ils sont
priuez , se raporte a celuy du parler, & se tiennent ensemble d'vne cousture naturelleren façon, que cequenous parlons, il faut que nous le
parlons premièrement a nous , & que nous le
facions sonner au dedans a noz oreilles auant
que de l'enuoyeraux estrangiers. I'ay dit tout
cecypour maintenir ceste reOemblance, qu'il
y a aux choses humai nes, & pour nous ramener
& ioindre au nombre. Nous nc sommes, niait
dessus , ni au deíïoubzdu reste , tout ce qui est
íous le Ciel, dit le sage,courtvneloy & fortune
pareille. liyaquelque différence, il y a des ordres & des degrez:ma''s c'est foubz le visage
d'vne meíme natnre. II fautcôtreindre l'hóme
& le renger dans les barrières de ceste police.
Lemiferable n'a garde d'eniamber pareffeít
audcla.IIest entraué & engagérilest assuiecty
de pareille obligation que les autres créatures
de son ordre,& d'vne condition fort moyenne,
sans aucune prerogatiue & preexcelléce vraye
& essentiele. Celle qu'il le donne par opinion,
&parfantasie, n a ni corps, ni goust. Et s'il est
ainsi,que luy seul de tous les animaux ait ceste
liberté de l'imagination , & ce defreglement
de pensées luy represcntans ce qui est , ce q llt

n'est

LIVRE SECO.ND.
447
n'est pas,& ce qu'il veut,le faux& le véritable,
c'est vn aduaritage qui luy est bien cher védu,
& dequoy il a bien peu a se glorifier. Car de la
naist la source principale des maux qui le preffét, vices, maladies,irrefolutió, trouble & désespoir. Iedydonc, potír reuenir a m 5 propos,
qu'il n'y a nulle apperehce d'estimer, que les
bestes lacent par inclination naturelle & forcée les mesmes operariós,que notis faisons par
nostre chois & industrie . Nous deuons conclurre de pareils effeétz pareilles facultez , &
cóíeffer par consequé*t,que ce mefme discours,
ceste mefme voye , que nous tenons á oùurer,
cest auffi celle des animaux. Poiirquoy imaginons nous en eux ceste cohtreinte naturelle,
nous qui n'en esprouuons nul pareil effeét?
Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé
& obligé a règlement agir pair naturelle & irieuitable condition, & plus aprochant de la diuinité:que de agir defreglément par liberté téméraire & fortuite,& plus feur de laisser a nature qu'a nous les refnes de nostre conduiòte.
La vanité de nostre présomption faict , que
nous áymons mieux deuoir a noz forces, qu'a
fa libéralité , nostre soffifance: & enrichissons
les autres animaux des biens naturels, & les
leur renonçons pour nous honorer & ennoblir des biens acquis , par vne humeur bien
simple , ce me semble : car ie priseroy bien
autant des grâces toutes miennes & naifues,
que

448

ESSAIS DE M.

DE MONTAI,

que celles que i'arois estémédier& questerde
l 'apprentissage. II n 'est pas en nostre puissance
d 'acquérir vne plus belle recommendationque
d 'estre fauorifé de Dieu & de nature. Par ainsi
le renard , dequoy se seruent les habitans de la
Thrace,quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace quelque nuiere gelée, &
le lâchent deuant eux pourcest effecî, quand
nous le verrions au bord de Peau aprocher son
oreille blé prez de la glace, pour sentir s'il orra
d 'vne longue ou d'vne voisine distance bruyre
l 'eau courant au dessoubs, & selon qu 'i 1 trouue
par la qu'il y a plus ou moins d'espesteur en ia
glace , se reculer ou s 'auanter, n'aurions nous
pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce
mefme discours,quìl feroit en la nostre: & que
c'est vne raciocination & conséquence tirée du
íèns naturel? Ce qui fait bruit se remue ,ce qui
se remue n 'est pas gelé,ce qui n'est pas gelé est
liquide,& ce qui est liquide plie foubzlefaix.
Car d'attribuer cela seulement a vne viuacité du
sens de l'ouye,fans discours & fans consequéce,
cela c 'est vne chimère, & ne peut entrer en nostre imagination . De mefme faut il estimer Je
tant de fortes de rufes& d 'inuëtions ,deqiK>y les
bestes se couurét des entreprises, que nous taisons fur elles. Et sinous voulons prendre quelque aduantage de cela melme qu'il est en nous
delesfaisir,de nous en seruir, & d 'en vseranoftre volonté, ce n 'est que ce mefme aduama^,
que

IIVRE

449

SECOND.

que nous auons les vns íûr les autres. Nous auós
a ceste conditió nos esclaues:& la plus part des
personnes libres abandonnent pour bienlegierescómoditez leur vie, & leur eítre a la puissance d'autruy . Les tyrans ont ils iamais failly
detrouuer assez d'hommes vouez aleurdeuotion: aucuns d'eux adioutans dauantage ceste
nécessité de les accompagner a la mort,comme
en la vie . Ceux qui nous feruent , ils le font a
meilleur marché, & pourvn traitement moins
curieux beaucoup, & moins fauorable, que celuy que nous faifós aux oyfeaux,aus cheuaux,&
aux chiens,pour le feruice,que nous en tirons.
Et si les bestes ont cela de plus généreux , que
iamais Lyon ne s'asseruit a vn autre Lyon,ni vn
cheual a vn autre cheual par faute de cœur.
Comme nous alons a lâchasse des bestes, ainsi
vont les Tigres & les Lyons a la chasse des honies:& ont vn pareil exercice lesvnes fur les autres : les chiens fur les lieures, les brochetz íûr
les tanches, les arondeles fur les cigales, les esperuiers fur les merles & fur les alouettes. Et
comme nous auons vne chasse, qui fe conduiér,
plus par subtilité , que par force , comme celle
de nos lignes & de l'hameçon,iI s'en void aussi
de pareilles entre les bestes. Aristote dit.que
la sèche iette de son col vn boyau long comme
vnehgne,qu'elle estand au loing en le lâchant
& le retire a soy ,quád elle veut:a mesure qu'elle aperçoit quelque petit poisson s'aprochej,

Ff

4$ O

ESSAIS D.E

M.

DE MONT.

elle luy íaisse mordre le bout de ce boyeau eítant elle cachée dans le sable, ou dáslavase,&
petit a petit elle le retire iniques á ce que ce pe
tit poisson soit si prez d'elle, que d'vn saut elle
puisse l'atraper. Quant a la force il n 'est animal
au monde en bute de tant d'offences, que l'hôfne : il ne nous faut point vne balaine, vn éléphant , &vn crocodile, m tels autres animaux,
desquels vn seul est capable de deffaire vngrìd
nombre d'hommes : les pous font fufhïans
pour faire vaquer la diótature de Sylla.-c'estle
desieuner d'vn petit ver, que le coeur & la vie
d'vn grand & triumphant Empereur. Pourquoy Uiions nous, que c'est a l'homme science & cônpissance bastieparart & par discours,
de discerner les choies vtiles alònviure, & au
feí.ours de les maladies , de celles qui ne le
font pas , de connoistre la force de la rubarbe
& du polipode. Et quand nous voyons les cheures de Candie , si elles ont receu vn coup de
traicì: aller entre vn million d'herbes choisir la
dictame pour leur guérison: & la tortue quand
elle a mágé de la vipere,chercher incôtinctde
l'origanum pour fe purgeìr,le dragon fourbir &
efclairer ses yeux auecques du fenoiljescigoines fe donner elles mefmes des clysteres a tout
de l'eau de marine , les elephans ,arrachernon
seulement de leur corps & de leurs compagnons , mais des corps aussi de leurs maistre?,,
tefmoing celuy du Roy Porus qu'Alexandre

\

1 IVR E

S E COND.

45I

deflit, les iauelotz & les dardz qu'on leur a lestez au combat , & les arracher si dextrement,
qu'ils ne font mal ne douleur quelconque.
Pourquoy ne disons nous de mesmes,que c'est
sciéce & prudêce?Car d'alléguer pourles déprimer, que c'est par la seule instructió & maistrife de nature , qu'elles le íçauent,ce n'est pas
leur oster le tíltre de sciéce & de prudéce:voire c'est la leur attribuer a plus forte raisô que a
nous, pour l'hóneur d'vne si certaine maistresse
d'e(colle.Chrysippus,bienque en toutes autres
choses, autant defdaigneux iuge de la conditiô
des animaux, que nul autre philosophe , considérant lesmouuements du chien, qui se rêçontrant en vn carrefour a trois chemins estant a la
fuyte de son maistre (lequel il aefgarépours'estre endormy, & ne i'auoit veu partir du, logis)ou a la queste de quelque proye.quifuit deuant luy,va essayât I'vn chemin âpres l'autre, &
âpres s'estre asieuré des deux,& n'y auoir trouué nulle trace de ce qu'il cherche,s'estance dans
le troisiefme fans marchander: il est contraint
de confesser , qu'en ce chien la vn tel discours
se passe. I'ay fuiuy iusques a ce carre-four
mon maistre ala trace, il faut nécessairement
qu'il paíle par l'vn de ces trois chemins : ce
n'est ny par cestuy-cy, ni par ce luy là : il faut
donc infalliblement , qu'il passe par ceíf autre : & que s'asseurant par ceste conclusion
& discours , il ne se sert plus de son sentiFf 2

4 ^1 ESSAIS DE M. DE M ONT A.
ment au troisiesme chemin , ni ne le fonde
plus , ains s'y laisse emporter par la force de U
raison. Ce traict purement dialecticien, & cet
vsage de propositions diuifées & conioinctes,
&de lá suffisante énumération des parties,vauc
iì pas autant que le chien l'aye apris de nature
que de Trapezonce ? Si ne fonr pas les bestes
incapables d'estre encore* instruites a nostre
mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les
parroquetz , nous leur aprenons a parler, &
ceste facilité, que nous reconnoissons a nous
fournir leur voix & haleine si^souple& si maniable ,pour la former & l'estreindre a certain nombre de lettres & de syllabes , tefmoigne , qu'ils ont vn discours au dedans,
qui les rend ainsi difcíplinables & volontaires
aapiendre Chacun est foui, ce croy-ie.de voir
tant de sortes de cingeries que les bateleurs aprennent a leurs chiens: les dances , ou ils ne
saillent vne feule cadence du son qu'ilz oyent,
plusieurs diuers mouuemens & iautz qu'ilzleur
font faire par le commandement de leurparolle . Mais ìe remerqueauec plus d'admiration cest effect,quiest toutes-fois assez vulgaire, des chiens, dequoy íê sentent les aueug les,&
aux champs & villes. Ie me sois pris garde com
me ils s'arrestét a certaines portes, d'ouilsont
accoustumé de. tirer l'aumosne,comme ils euitent le choc des coches & des charretes , lors
tnelhie q pour leur regard ils ont assés de pi»-

UVRE SECOND.
4Ç5
ee& de commodité pour leur passage . l'en ay
veu le long d'vn foíïé de ville laisser vn sentier
plain & vni,& en prendre vn aucre plus incommode pour eíloigner son maistre du fossé. Cornant pouuoit on auoir faict cóceuoi r a ce c hi é,
quec'estoit sa charge de regarder feulement a
Ja seurté de son maistre , & mespnserses propres commodités pour le feruir: & com ment auoit il la cognoissance que tel chemin luyestoit
bien assez large , qui ne le feroit pas pour vn
aueugle ? Tout cela se peut il comprendre sans
ratiocination & fans difcours?Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit auoir veu a Rome
d'vn chien , auec l'Empereur Vaípasian le père au Théâtre dèMarcellus. Ce chien feruoit
avn bateleur qui iouoit vne fiction a plusieurs
mines, & a plusieurs personnages, & y auoit son
rolle : il falloit entre autres choses qu'il contrefit peur vn temps le mort pour auoir mangé de certaine drogue . Apres auoir aualé le
pain qu'onfeignoirestre ceste drogue, il commença tantost a trembler & branler, comme
s'il eut esté estourdi.Finalements'estandant &
k roidissant , côme s'il eut esté mort, il se laissa tirer & traisuer d'vn lieu a autre , ainsi que
portoit k subiect du leu , & puis quand il con^
gneut qu'il estoit temps, il commença premièrement a se remuer tout bellement,comme s'il
se íutreuenu d'vn profond sommeil, & leuant
1» teste regarda ça& ia d'vne façon quiestonH 3

454
ESSAIS DE M. DE MONT.
noit tous les assistans.Les bœufs qui feruoient
aus iardins Royaus deSufe pour les arrouser
& tourner certaines grandes roues a puiser de
reau ,aufquelles il y a des baquets attachezf cóme il s'en voit plusieurs en Láguedoc) on leur
auoit ordonné d'en tirer pariouriufques acent
tours chacun , ils estoient si accoustumezace
nombre, qu'il estoit impossible par nulle force
de leur en faire tirer vn tour dauantage,& ayantfaict leur tâche ilss'arrestoìêt tout court.
Nous sommes en l'adolescence auant que nous
sachions conter iufques a cent:& venósde defcouurirdes nations entières qui n'ont nulle cónoissance des nombres . II y a encore plus de
discours a instruire autruy qu'a estre instruit.
Gr laissant a part ce que Democritus iugeoit
& prouuoit , Que la plus part des arts les bestes nous les ont apriscs:comme l'araignéea
tistre & a coudre, l'arondelle a bastir,le cigne
& le rossignol la musique, & plusieurs animaux
par leur imitation a faire la médecine. Aristote tient que les rossignolz aprennent leurs petitz a chanterSc y employent du temps & du
soing . D'ou il aduient que les petitz que nous
nourrissons en cage , qui n'ont point eu loilir
d'aller a l'escolle soubs leurs parens, perdent
beaucoup de la grâce de leur chant . Aux spectacles de Rome , il lé voyoit ordinairement
des Elt phans dressez a se mouuoir & dancerau
son de la voix des dances a 1plusieurs entrelas-

seures

LIVRE

SECOND..

4^5

se ures,coupeures & diuerses cadances tres-difficiles a aprendre . II s'en est veu , qui en leur
priué rememoroient leur leçon & s'exerçoiét
par soing & parestude pour nîestre tancez &
battis de leurs maistres. Mais cest'autre histoire
de la pie,de laquelle nous auós P.lutarque mefme pour refpôdát, est estráge. Elleestoit en la
boutique d'vn barbier a Rome & faisoit merueilles de cotre-faire auec la vois tout ce qu'elle oyoit. Vn iour il aduint que certaines trompetés s'arrestarent a sonner long temps deuant
ceste boutique : despuis cela tout le lendemain
voila ceste pie peníìue,muete & mélancolique,
dequoy tout le mode estoit efmerueillé, & pêfoit on que le só des tr^jnetes l'eut ainsi eslourdie & estonnce, & qu'auec l'ouye la vois se fut
quain & quant esteinte . Mais on trouua en fin
que c'estoit vne estude prorôde & vne retraiòte
en foy-mefmes: só esprit s'exercitát & preparác
fa voix a représenter le son de ces trôpetes : de
manière que fa première vois ce fut celle la de
représenter perfeòtement leurs reprinses, leurs
poses & leurs muáces,ayant qujcté par ce nouucl aprentissage & pris a defdein tout ce qu'elle sçauoit dire au parauát.Ie ne veus pas obmettre a alléguer ausii cet autre exemple d'vn chiê,
que ce mesmePlutarque dit auoir veu (car quad
» l'ordre ie sens bien que ìe le trouble, mais ie
n en obscrue non plus arengerces exemples,
qu'au reste déroute ma besongne)lny estât dás
Ff 4

456 ESSAIS DE M. DE MONTA,
vnnauire, ce chien estant en peine pour auoir
l'huylequi estoitdans le sons d'vne cruche, &
n'y pouuantarriuerde lalangue,pourl'estroite
emboucheure du vaisseau , il vid qu'il alla quérir des caillous qui estoient dás la nauire & en
mit dans ceste cruche iusques a ce qu'il eut fait
hausser l'huïle plus pres du bord, ou il le peut
atteindre . Cela qu'est-ce , si ce n'est l'effect
d'vn esprit bien subtil ? on dit que les corbeaux
de barbarie en font de rhesiue,quád l'eau qu'ils
veulent boire est trop baffe . Ceste action est
aucunement voisine de ce que recitoit des Elephans vn Roy de leur nation Iuba , que quand
par la finesse de ceux qui les chastent,í'vnd'étre
eux se trouue pris dans certaines sosies profondes (qu'on leur prepare& les recouure l'on de
menues brostailles pour les tromper) ses cornpaignons y apportent en diligence force pierres, & pieces de bois, affin que cela l'aydea.
s'en mettre hors. Mais cest animal raporte en
tant d'autres eftects a l'humaine suffisance , que
si ic vouloy íuiure par le menu ce que Pexperiéceenaapris', ie gaigneroisayfëmentcequeie
maintiens ordinairemér, qu'il se trouue plus de
différence de tel hóme a tel homme, que de tel
animal a tel hóme. Le gouuerneurd'vnelephat
en vne maison priuée de Syrie desroboit tous
les repas la moitié de la pésion qu'on luy auoit
ordônée:Vn iour le maistre voulut luy mefme
le peser &versadans lamanioire la iuste mesure
d'orge

LIVRE

SECOND.

45s

I d'orge, qu'il luy auoit prescrite,pour ía nourriI ture •• l'elcphant regardant de mauuais œuil ce
i gouuerneur, sépara auec la trompe & en mit a
| part la moitié,declarant par la le tort qu'on luy
t íaisoit. Et vn autre ayant vn gouuerneur qui
j mefloit dans fa mangeaille des pierres pour en
croistre la mesure,s'aprocha du pot ou il faifoit
cuyre fa chair pour son difner & leluy remplit
I de cèdre.Cela ce sont des effaictz particuliers:
mais ce que rout le monde a veu,& que tout le
monde içait,qu'en toutes les armées qui se conduiioientdu pays de leuantj'vne des plus grades forces consistoit aux elephás qu'on y mefloit, defquelzontiroit des eftectz fans compati
ra don plus grandz que nous ne faisons a presentde nostre artillerie,quitiêt leur place(cela
eltaiséa iuger a ceux qui connoiísent les histoires anciennes) . U falloir bien qu'on se refponòit a bon eícientde la créance de ces bestes &
de leur dilcours , de leur abandonner la teste
d'vne bataille ,1a ou le moindre arrest qu'elles
euiknticeu faire,pour la grandeur& pesanteur
de leur corps, le moindre effroy qui leur eust
fait tourner la teste fur leurs gens,estoit luffifant
pour tout perdre. Et a peine s'est il veu deux ou
trois exemples,ou cela soit aduenu qu'ilz se reiettafieiit sur leurs troupes , ce qui aduient ordinairementanous meímes. On leurdonnoit
charge nó d'vn mouuemant simple,mais de plusieurs diuerfes parties aucóbat. Nous admiros
Ff 5

j

fis

4)8

ESSAIS DE

M« DE

MON."

& poisons mieux les choses estrangieres que
les ordinaires : & fans cela ie ne me tusse pasamufé a ce long registre: car selon mon opinió,
qui cótrerollera de prez. ce que nous voyós ordinairemér des ammaux,qui viuêt parmy nous,
il y a dçquoy y remarquer des opérations autant admirables, que celles qu'on va recueillant
és pa'ís estrangiers. Nous yiuons& eux & nous
sous mesme tect & humons vn mesmeair:ilya,
sauf le plus & le moins , entre nous vne perpétuelle ressemblance. I'ayveu autres-fois parmy
nous des hommes amenez par merde lointain
pais, desquels par ce que nous n'entendions aucunement 1c langage , & que leur façon au demeurant & leur contenance & leurs vestemens
eíloientdu tout eíloignez des nostres , quide
nous ne les estimoit & iàuuages & barbares?
qui n'atribuoit a stupidité& a bestise,de les voir
niuetSjignorants lalangue Françoise, ignorans
nos baisemains, & nos inclinations serpentées,
noflre port& nostre maintien , ilir lequel fans
faillir doit prendre son patron la nature hunaainePTout ce qui nous semble estrange,nous
Je condamnons , & ce que npus n'entendons
pas , comme il nous aduient au iugement que
nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs conditions, qui se raportent aux nostres. De celles la par comparaison nous pouuós tirer quelque conieóture. Mais de ce qui est en elles particulierjnousn enfçauons rien. Les cheuaux,l«
chiens,

UVRE
SECOND.
459
chiens, lesbœufz, les brebis, les oyfeaux & la
plus part des animaux, qui viuent auec nous reconnoistent nostre vois,& se laissent conduire
par elle:si faisoitbié encore la murène de Crassus,& venoita luy quand ill'apelloit : & le font
auflì les anguilles,qui fe trouuent en la fontaine
d'Arethusc & d'autres poissons,
N omen habent,& ad magiftri
Venit quìsquefui vocem citatus.
Nous pouuons iuger de cela. Nous pouuons aussi dire, que les elephans ont quelque participation de religion , d'autant qu'âpres plusieurs
ablutions & purifications , on les void haussant
leur trompe comme des bras, & tenant les yeux
fichés vers le soleil ieuant, se planter long téps
en méditation & contemplation,a certaines
heures du iour,de leur propre inclinatiomfans
instruction & fans précepte. Mais pour ne voir
nulle telle apparence ez autres animaux, nous
ne pouuons pourtant establirqu'ilz soientlâns
religion, & ne pouuons prendre en nulle part
ce qui nous est caché. Comme nous voyons
quelque chose en ceste action que le phiìolo^
phe Cleantes remerqua , par ce qu'elle retire
aux nostres. 11 vid, dit-il, des fourmis partir de
leur fourmilière portans le corps d'vn fourmis
mort vers vne autre fourmilliere, de laquelle
plusieurs autres fourmis leur vindrent au deuát,
cóme pour parler a eux , & âpres auoir esté ensemble quelque piece, ceux cy s'en retournerét
pour

460

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

pourconlulter,pésezauec leurs concitoiens, Jc
firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation : en fin ces derniers venus apportèrent aux premiers vn ver de leu r tanière comme pour la rançon du mort, lequel
ver les premiers chargèrent fur leur dos & emportèrent chez eux , taillant aux autres le corps
du trefpassc. Voila i'interpretation que Cleanthesy donna : tefmoignant parla (encore qu'a
son ìugement les bestes soient incapables de
raison)que celles qui n'ôt point de voix,ne laissent pas d'auoir pratique & cômunication mutuelle, de laquelle c'est nostre faute que nous
ne soyons participas, & ne pouuons a ceste causeiuger de leurs opérations. Or elles en produisent encores d'autres, qui surpassent de bien
loin nostr& capacité. Ausquelles il s'en faut tant
que nous puiíiìós arriuer par imitation, que par
imagination mefme nous ne les pouuons conceuoir.Plusieurs tiennent qu'en ceste grande &
derniere bataille natiale qu'Antonius perdit
contre Auguste , fa galère capitenessc fut arrestéeau milieu de fa course par ce petit poiflon,
que les Latins nomment rémora , a caule de cestesienne propriété d'arrester toutes iortes de
vaisseaux ,auíquels ils'atache. Et l'Empereur
Calligula vogátauec vne grande flote en la coste de la Romanie fa feule galère fut arrestée
tout court par ce mefme poiflon , lequel ûfiil
prendre ataché comme iîestoit au bas de son

t'i V R. E ^SECOND.

46 1

Vaisseau , tout despit dequoy vn si petit animal
pouuoit forcer & la mer & les vents , & la violence de tous ses auirons , pourestre feulement
ataché par le bec a fa galere(car c'est vn poisson
acoquille)& s'estonna encore,non fans grande
iaison,cle ce que luy estant apporté dans le bateau il n'auoit plus ceste force, qu'il auoit au dehors. Vn citoyen de Cyzique acquist iadis vne
réputation de bon mathématicien, pourauoir
apris de la condition de l'herisson, qu'il a fa tanière ouuertc a diuers endroit* & a diuers vétz,
& preuoyát le vêt aduenir il va boucherie trou
ducostéde ce vent la:ce que remerquant ce
citoien venoit tousiours apporter en ía ville
certaines prédictions du vent qui auoit a tirer.
Le caméléon prend la-couleur du lieu,ou il est
aflïs:mais le poulpe se ^óne luy mefme la couleur qu'il luy plaist , seion les occasions pour se
cacher de ce qu'il creint , & attraper ce qu'il
cerche. Au caméléon c'est changement de pafíionmiais au poulpe c'est changement d'actiô.
Nous auons quelques mutations de couleur a
la fraieur, la colère , la honte & autres passons
qui altèrent le teind de nostre vifage,mais c'est
par l'effet de la souffrance, comme au caméléon. II est bien en la iaunissede nous faire iaunir: mais il n'est pas en la disposition de nostre
volonté. Or ces effets que nous reconnoissons
aux autres animaux plus grandz que les nostres,
tefmoignét y auoir en eux quelque faculté plus
exe cl-

4 ^2
ESSAIS DE M. DE MONT.
excellente, qui nous est occulte , comme il est
vray semblable que sont plusieurs autres de leur
conditions & puissances. De toutes les prédictions du temps passé les plus anciennes & plus
certaines estoientcelles,qui se tiroient du vol
des oyfeaux.Qu'auons nous en nous de pareil &
de si admirable.? Cestc regle,eeít ordre du brâler de leur aile , par lequel on tire des conséquences des choses a venir, il faut bien qu'il soit
conduict par quelque excellent ressort a vne (i
noble operatió. Car c'est presterala lettre d'aleratribuantce grand eftect a quelque ordonnance naturellefansrintelligence,confenteme't
& discours de qui le produit.-& est vne opinion
euidammentfauíe.Et qu'il soit ainsi, la torpille
a ceste condition non seulement d'endormir les
membres,qui la touchent , mais au trauers des
filetz & de la scène elle transmet vne pesanteur
endormie aux mains de ceux qui la remuent &
manient. voire dit on dauantage que si on verse
del'eau dessus,onsent ceste passion qui gaigne
conrremont ìufques a la main,& endort l'atouchement au trauers de l'eau. Ceste force est
merueilleuse:mais elle n'est pas inutile a latorpille: elle la sent & s'é fert,de manière que pour
atraperla proye qu'elle queste,on la void se tapir soubz le limon , afin que les autres poiflons
coulans par dessus , frapez & endormis de ceste
sienne froideur tombent en fa puissance. Les
gruesjles arondcles& autres oyíeauxpassag> ers
chan-

Ï.IVR.E SECOND.
46" J
chanceans de demeure selon les saisons de l'an,
monstrent assez la cognoissance qu'elles ont de
leur faculté diumátrice, & la mettent en vfage.
Les chasseurs nous asseurent que pour choisir
d'vn nombre de petitz chiens , celluy qu'on a à
conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mefme,
comme si on les emporte hors de leur giste,le
premier qu'elle y raportera fera tousiours le
meilleunou bien si on faict semblant d'entourner de feu leur gille de toutes parts , celuy des
petits,au secours duquel elle courra premièrement. Par ou il apert qu'elles ont vn vfage de
prognostique que nous n'auons pas: ou qu'elles
ont quelque Vertu a iuger de leurs peritz , autre
& plus viue que la nostre. Car a nos enfans il
est certain que bien auant en laage nous n'y découuronsnen sauf la forme corporelle , par ou
nous en puissions faire triage. Lamanierede
naistre, d'engendrer, nourri r,agi r,mouuoir,viure & mourir des bestes, estant si voisine de la
nostre , tout ce que nous retranchons de leurs
causes motrices, cV que nous adioustons a nostre
condition au dessus de la leur , cela ne peut'aucunement partir du discours de nostre raison.
Pour règlement de nostre santé les médecins
lious proposent l'exemple du viure des bestes &
leur façon. Car ce mot est de tout temps en la
bouche du peuple.
Tenez chaut*, les pieds dr la tettt,
An

1
464
ESSAIS DE M. DE MONT.
*A» demeurant viue\en befie.
La génération est la principale des actions naturelles.^Nous auons quelque disposition de
membres,qui nous est plus propre a cela :toutessois iiz nous ordonnent de nous râger a l'afíìete & disposition brutale , comme plus eíectuelle & plus naturelle.
morefer arum:
Quadrupcdumque magis ritu , plerumquepu~
tantur
Concipere vxoresiquia fie locafumer e fojfunt
Peftoribuspofìtis jublatisfemina lumbis.
Et reiettent comme nuisibles ces mouuemans
indiscrets & insolás,que les femmes y ont mesJe' de leur creu,les ramenant a l'exemple & vfage des bestes de leur sexe plus modeste & rassis.
Mamulierprohibet fe concipere atque répugnât,
Clunibusipfu viriveneremfi lœta retraïïet
Atque exojfato ciet amni peíiorefluttus.
Mi'ycit enim Julciretìa regione viáque
Vomeremyatque locisauertitfeminis iíìum.
Si c'est iustice de rendre achacun ce qui luy est
deudes bestes qui feruent, ayment & defandent
letîrs bien-facteurs , & qui pourfuyuent & outragent les estrangiers & ceux qui les offencét ,
elles représentent en cela quelque air de nostre
iustice,comme aussi en conseruant vne equalite
tres-equitable en la dispensation de leurs biens
a leurs petits. Quant a l'amitié elles l'ont fans
comparaison plus viue & plus constantes
n'ont

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SECOND.'
46*5
n'ont pas les homes. Hircanus le chien du Roy
Lysimachus, sonmaistremort,demeura obstiné fus son liòt fans vouloir boite ne manger : &
leiourqu'on en brufla le corps, il print facourse & se ietta dans le feu, ou il fut bruflé. Comme fist aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus , car
il ne bougea de dessus le lict de son maistre,dépuis qu'il fust mort: & quand on l'emporta il se
laissa enleuer quant & luy,cx: finalement feláçadanslebuschier ou on brufloit le corps de
fonmaistre.il y a certaines inclinations d'affection,qui naissent quelquefois en nous fans le
conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité fortuite, que d'autres nomment sympathie:
les bestes en font capables comme nous. Nous
voyons les cheuaux prendre certeine acointance des vns. aux autres, iuíques a nous mettre en
peine pour les faire viure ou voyager separement:on les void appliquer leur affection a certain poil de leurs compaignons,comme a certain visage :& ou ilz le rencontrent s'y ìoindre
incontinent auec feste & demóstration de biéveuillance, & prendre quelque autre forme a
conttecœur & en haine. Les animaux ont choís
comme nous , en leurs amours, & font quelque
triage de leurs femeles. Us ne font pas exemptz
^ en os ialousies & d'enuies extrêmes & irrecôciliables. Les cupiditez font ou naturelles ou
nécessaires, comme le boire & le manger , ou
naturelles & non nécessaires , comme l'accoinGg

1
£,66
ESSAIS DE M, DE MONT,
tance des femelles: ou elles ne font ny naturel"les ny nécessaires. De ceste derniere sorte font
quasi toutes celles des hommes . elles font toutes superflues & artificielles. Car c'est merueilJe combien peu il faut a nature pour fe contêter,combien peu elle nous a laissé a desirer.Les
aprests de nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme
auroitdequoy se íùbstcter d'vneoiiue pariour.
La délicatesse de nos vins n'estpas de fa leçon,
ny la recharge que nous adioutons aux appetitz
amoureux.
neque îlía
<Magnoprognatum deposcit confule cunnum.
Ces cupíditez estrangieres,querignorance du
bien & vne sauce opinion ont coulées en nous,
elles font en si grand nombres qu'elles chassent
presque toutes les naturelles, ny plus ny moins
que si en vne cité il y auoit si grád nombre d'estrangiers , qu'ilzenmíflent hors lés naturels
habitas, ou esteigniflent leur authorité & puissance ancienne l'vfurpant entièrement & s'en
saisissant. Les animaux font a la vérité beaucoup
plus réglez que nous ne sommes, & se contiennent auec plus de modération soubs les limites »
que nature nous apresoriptz: mais no pas si exactement qu'ilz n'áyent encore quelque conuenance a nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouué des désirs furieux , qui ont
poussé les hommes a l'amour des bestes ,elles se
trou-

LIVRE

SECO ND .

^67

trouuét auflì par fois efpnfes de nostre amour,
,& reçoiuent des affections monstrueuses d'v »e
especeaautre:tefmoin l 'éléphant corriual d'Aristophaïies le grammairien en l'amour d'vne
ieune bouquetière en la ville d'Alexandrie, qui
ne luy cedoit en rien aux offices d'vn pouríuiuant bien passionné. Car se promenant par le
marché , ou Ion vendoit des fruictz , il en prenoítauec fa trompe & les luy portoit. Il ne la
perdoitde veuë que le moins qu'il luy estoit
possible, & iuy mettQjt quelquefois la trompe
dans le sein par dessoubz soncolet& luytastoit
lestetins. I! z. recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille , & d'vne oye esprife de l'amour
d'vn enfant en la ville d' Asope ,& d'vrt bélier
seruiteur de la menestriere Glaucia. Et il se
•voidtous lesiours desmagotz furieusemétefpns de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'adóner a l'amour des mastesde
leur sexe. Oppianus & autres récitent quelques
exemples , pourmonstrer lareuerance que les
bestes en leurs mariages portent a la parenté.
Maisl'experiance nous faict bien fouuent voir
le contraire:
Nechabetur turpe iuuenc&
Ferre patrem tergo:fit equo sua fìlia comUX:
Masque creauitimtpecudes caper :ip[âquexuius
frmme concepta est, ex Mo concipit ales.

^esubtilué malitleuse, en est il vne plus expresseque celle du mulet du philosophe-Thaïes?.
Gg 2

468 ESSAIS DE M.'DE MONTA^
lequel passant au trauers d'vne nuiere chargé
de sel, & de fortune y estant bronché, si que les
sacs qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant aperceu que le sel s'estant fondu, parce
moyen luy auoit rendufa charge plus legiere,
ne failloit ïamais auiïì tost qu'il rencontroit
quelque ruisseau de se plonger dedans auec fa
charge, iusques a ce que son maistre deícouurát
fa malice ordonna qu'on le chargeast de laine,
a quoy fe trouuant mefcótéil cessa deplusvfer
de cestesineste.il y en aplusieursqui représentent naifuement le visage de nostre auariçe:car
on leur void vn foin extrême de surprendre
tout ce qu'elles peuuent& de le curieusement
cacher,quoyqu'elles n'en tirent nul vfage. Quát
a la mefnagerie, elles nous surpassent non feulement en ceste preuoyance d'amasser & espargnerpour le temps avenir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la fcience,quiy est
nécessaire. Les fromis estandent au dehors de
Paire leurs grains & feméces pour les efucnter,
refrefchir & sécher , quand ils voient qu'ils cómencent a se moisir .& a sentir le rance, de
peur qu'ilz ne se corrompent & pourrissent.
Mais la caution & preuention, dont ils vsent
a ronger le grain de fromêt,furpasse toute imagination de prudence humaine : par ce que le
froment ne demeure pastousiours fecny sain,
ains s'amolit,fe refout& destrempe comme en
laict s'acheminant a germer & produire. Parquoj

Il VKlE

463»

S E G O N Bs .

1 .UOy de peur qu'il ne deuìenne femance,& per' de ià nature & propriété de munition pour
Í! ]eur nourriture , ìlz. rongent le bout, par ou le
germe a acoustumé de sortir. Quant a la guerI te } qui est la plus grande & pompeuse des aI ctions humaines , ìe sçaurois volontiers,si nous
nous en voulons ferui r pour argument de quelI queprerogatiue,ou au rebourspourtesmoigna1 ge de nostre imbécillité & imperfection(comí me de vray lâ science de nous entre-deftaire &
entretuer,de ruiner & perdre nostre propre espèces semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy
se faire désirer aux bestes qui nel'ont pas)mais
elles n'en font pas vniuerfellement exemptes:
tefmoin les funeusès rencontres des mouches
a miel, & les entrepriníes des princes des deux
aimées contraires.

I

I

Sape duobus
Ktgibus incejsit magno dìftordia motu.
Conûnuóque animas vulgi (fr trepidantiabello
Corda kcet longe pr&Jcifcere.
Ie ne voy iamais ceste diurne description qu'il
ne m'y semble lire peinte l'ineptie & vanité
humaine. Carcesmouuemens guerriers, qui
nous rauiíïent de leur horreur & espouuentement,cestetempeste de sons & de criv,ceste effroyable ordonnance de tant de milliers d'hónitsarmez,tant de fureur,d'ardeur & de courage, il est plaisant a considérer par combien vaiGg

3

47 <î
E S S A E I S DE M. DE M O N T.
lies occasions elle est agitée , & par comble»
legieres occasions esteinte.
Paridisprepter narratur amorem
Cjr&cia Barbarie diro colltfa duello.
Toute l'Asie se perdit & le consomma en guerres pour le maquerelage de Paris.L'enuied'vn
seul homme, vn despit , vn plaisir , vne ialousie
domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir deux harangeres a s'esgratigner , c'est l'ame & le mouuement de tout ce grand trouble.
Voulons nous en croire ceux mefme, quien
font les principaux autheurs & motifs?oyons le
plus grand , le plus victorieux Empereur & le
plus puissant, qui fust onques , le louant & mêlant en risée trefplaisamment& tref-mgenieuíèment plusieurs batailles hazardées & par mer
& par terre*, le sang & la vie de cinq cens mille
hommes qui fuiuirent fa fortune , & les forces
& richesses des deux parties du mode efpuisées
pour le seruice de ses entreprises,
jQuod fatptit Cjlaphyram <>sfntonius , hanc mihi
pœnam
F ulula conítituit ,fe quoque vtifutuam.
Fuluiam ego vt futuamìquid fìme iJManius oreP
P&dicejn,faciamìnon puto,fi fapiam.
tsî utfutue,aut pugnemus ait . quid Jîmhi vitA ■
Charior est ipfa mentulaìfigna canant.
(I 'vse en liberté de conscience démon latin
auecq le cogé,que vous m'en auez. dóne) Or ce
grand corps
A a tant de visa» es & demouuemas,
°
qui

1ÏVR.E
SECOND.
47 y
qu'il semble menasser le ciel & la^terre :ce furieux monstre a tant de bras & a tant de testes,
c'est tousiours l'homme foyble, calamiteux , &
misérable. Ce n'est qu'vneformilliere eímeuë
&eschaufée.
Jtntgrum campis agmen.
Vn soufle de vent contraire , le croassement
d'vn vol de corbeaux,le faux pas d'vn cheual, le
passage fortuite d'vne aigle,vn songe, vne voix,
vn signe , vne brouée marinière suffisent a le
renuerfer& porter parterre. Donnez luy íêiílemét d'vn rayon de Soleil parle visage.le voyla fondu & esuanouy : qu'on luy esuante seulemant vn peu de poussière aux yeux, comme aux
mouches amiel de nostre poète, voyla toutes
nos enfeignes,nos légions, & le grand Pompeìusmeimes a leur teste, rompu & fracassé. Car
ce fut luy,ce me femble,que Sertorius battit en
Efpaigne a tout ces belles armes.
Ht mçtus anìmorum atqtse bac certamina ttinta
Puluensextguiiattti comprejsa quiefient.
Les ames des Empereurs &c des fauatiers font
lettées a mefme moule. Considérant rifnpoitâ« des aérions des princes & leur pois , nous
nous persuadons qu'elles soient produites , par
quelques causes aussi poifantes & importantes.
Nous nous trompons : ils soin pouslez & retirez enleurs mouuetï:ás,par les mefmes ressors,
■que nous sommes aux nostres. La mefme raison
qui nous faict taníer auec Yn voisin,dresse entre
GS 4
I

47* ESSAIS DE M. D E MONTA.
les Princes vne guerre : la mesine raison, qu 't
nous saict foster vn lacquay,tumbát en vn Roy,
luy fait ruinervne nation entière. Pareilsappetits agitent vn ciron & vn éléphant. Quant a
la fidélité , il n'est animal au monde traistre au
pris de Phomme : nos histoires racontent la
poursuite que certains chiens ont saict de la
mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus ayant
rencontré vn chten qui gardoit vn homme
mort , & ayant entendu qu'il y auoit trois iours
qu'il faiibit cest office , commanda qu'on enterrast ce corps & mena ce chien quant & luy.
Vniour qu'il affistoit aux monstres générales
de son armée, ce chien apperceuant les meurtriers de fonmaistre leur courut íiis auec grands
aboys &aípreté de courroiix, & par ce premier
indice achemina la vengeance de ce meurtre,
qui en fut faicte bien tost aprez parla voye de
laiustice. Autant en fist le chien du sage Hésiode ayant eonuaincu les enfans de Ganiítor
Naupactien,du meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien estantala
garde d'vn temple à Athenes,ayant aperceuvn
larron sacrilège qui en emportoit les plus beaux ioyaux,se mita abay er contre luy tant qu'il
peut :mais les marguilliers ne s'estant point esueilîezpour cela,il semist ale suiure,& leiour
estant venu se tint vn peuplus efloignédeluy,
fans le perdre iamais de veuë. S'illuy oflroita
mangeril n'en\ouloitpas,& aux autres paííans

UVRE SECOND.
47 J
"il qu'il rencontroit en son çhemin,il leur faiioit
Ù fe fl S de la queue : & prenoit de leurs mains ce
'ff, q U'ilzluy donnoient a manger. Si son larron
Wí s'arrestoit pour dormir, il s' arrestoit quant &
liîj quant au lieu mesin.es. La nouuelle de ce chien
estant venue aux marguilliers de ceste Eglise,
M- ils se mirent a le suiure a la trace , s'enquerans
des nouuelles du poil de ce chien, & en fin le
n rencontrèrent en lavij^e de Cromyion,& le
« larron aussi , qu'ilz ramenèrent en la ville d'A01 thenes,ou il fut puny. Et les iuges enrecónois\ sancede ce bon office , ordonnèrent du publiq
m certaine mesure de bled pour nourrir le chien,
«I & auxprestres d'enauoir foing. Plutarquetef«B nioigne ceste histoire, comme choie tres-aue»! rée & aduenue en son siécle. Quant a la gtatituru de (car il me semble que nous auons besoing
ti démettre ce mot envsage) ce seul exemple y
Htl suffira, que A pion recite comme en ayant esté
iij luymesme speòtateur. Vniour, dit-il, qu'on
'm donnoit a Rome au peuple le plai sir du combat
:il , de plusieurs bestes estranges, & principalemét
0 de Lyons de grandeur inusitée, jl y en auoit vn
M «ntre autres qui par son port furieux, par la soríj ce & grosseur de ses mcbres,& vn rugissement
il hautain & espouuantable attiroit a soy la veuc
i|
de toute l'asiìstance. Entre les autres esclaues,
1
qui furent présentez au peuple en ce cóbat des
1
toiles fut vn Androdus de Dace,qui estoit a vn
seigneur Romain , de qualité consulaire. Ce
Gg 5

I

474 ESSAIS DE M. DE MONTA.
ìyon l'ay ât apperceu de loing,s'arresta premièrement tout court, corne estant entré en admil
ration,& puis s'aprocha tout doucement d'vne
façon molle & paìsible,comme pourentreren
reconnaissante auec luy. Cela faiòt & s'estant
asseuré de ce qu'il cherchoit,il cómença a battre de la queue a la mode des chiens qui flatêt leur maiítre,& abaiser,& lefcher les mains
& les cuisses de cé pauu^ mi serable,tout transi
d'effroy, & hors de íby. Androdus ayant repris
ses espritz par la courtoisie de ce lyon & rasseuré la veuë pour le considérer & recônoistre:
c'estoitvn singulier plaisir de voir les caresses,
& les testes qu'ils s'entrefaisoyent l'vn a l'autre . Dequoy le peuple ayant esteué des cris de
ioye, l'Empereur fitappellercest elclaue,pour
entendre de luy le moyen d'vn siestrange tuenement. II luy recita vne histoire nouuelle&
admirable, Mónmaistre,diéî-i!, estât proconsul en Aphrique, ie fus contraint par la cruauté & rigueur qu'il me tenoit,me faiiát ïournellement battre, me desrober de luy,& m'ê fuir.
Et pour me cacher seurement d'vn personnage
ayant si grâde authorité en la prouince,ie trouuay mon plus court de gaìgner les solitudes &
les contrées. sablonneuses & inhabitables decè
pays la,refolu,si lemoyéde me nourrir venoit
a me faillir, de trouuer quelque façon de me
tuermoymesme. Le soleil estant extrêmement
aspre sur le midy duiour,& les chaleurs insupporta-

.
.

1
UVRE

SECOND.

475

d portables , ayant rencontré vne cauerne cachée
m & inacelîîble ie me iettay dedans. Bien toit aM pres y furuint ce lyon , ayant vne patte sanglan-

tttt te & bleflée,tout plaintif & gémissant des doutfiï leurs qu'il y foussroit. A son arriuée i 'eux beaum coup de frayeur,mais luy m^voyant mussédâs
vn coing de fa loge s'approcha tout doucemét
mi de moy,me présentant fa patte offencée, & me
ta» ]a monílrant comme pour demander secours,
I K luy ostay lors vn grand efeot qu'il y auoit, &
ìm m'estát vn peu apriuoife a luy, pressant fa playe
Iti ín fis sortir l'ordure qui s'y amassok , l 'essuyay
I & nettoyay le plus propremét que ie peux.Luy
IM se sentant alegé de son mal , & soulagé deceste
riiií douleur, se pritarepofer,& adcrmir,ayáttous -j
M iours fa patte entre mes mains . De la en hors"
«t luy & mby vefquismes ensemble en ceste cauer
» ne trois ans entiers de mesines viandes. Car des.'
a
bestes qu'il tuoit a fa chafle, il m'é aportoit les
m meilleurs endroits.que ie faifois cuyre au soleil
4 a faute de feu, & m'en" nourrissois . A la longue
tïí m'estát ennuyé de ceste vie brutale & fauuage,
ce lyó s'é estât allé vn iour a fa queste accoustu
niée, ie me partis de là,& a ma troisième iour- ,
née fus surpris parles foldatz, qui me menèrent
d'Aftrique en cétevilleamó.maistre,lequel fou
dam me codána a mort,& a estre abádone aux
bestes. Or a ce que ie voy ce lyon fut aussi pris
biê tost apres:qui m'a-a ceste heure voulu recôf enfer du bié- fait & guérison qu'il auoit receu

I

47<*

ESSAIS

DE M. DE

MONTA

de moy • Voyla l'histoire eju'Androdus recita i
l 'Ernpereur 3 laque!le il fit aussi entédre demain
a main au peuple. P-arquoy a la requeste de tous
il fut mis en liberté, & abloubz de ceste condamnation , & par ordonnance du peuple luy
fut fa ici présent d#ce Lyon, Nous voyons députSjdit Apion , Ancjrodus conduisant ce lyon
atout vne petite laisse, se promenant par les tauernes a Rome,receuoir l 'argent qu'on luy dónoit:!c Lyon se laisser couurir des fleurs qu'on
luy iettoit , & chacun dire en les rencontrant,
Voyla le Lyó hoste de l'homme , voila l'homme médecin du Lyon. Quât a la société & côfederation que les bestes dressent entre elles
pour se liguer ensemble , & s'entresecourir, il
íc voit des boeufs, des porceaux,& autres animaux , qu'au cry de celuy quevous offécez,toute la troupe accourt a son aide, & se ralicpour
íà deffence.L'escare,quánd il a aualél'hameço
dupescheur,sescópagnons s'assemblét en foule autourde luy,& rógesttla ligne. Et si d'auáture, il y en avncjuiait dónédedás la nasse, les
autres luy baillent la queue par dehors , & luy
la ferre tant qu'il peut a belk-s uents,& eux íe
tirent ainsi au dehors & l'entrainent. Les barbiers, quand l'vn de leurs compagnons est engagé mettent la ligne contre leurdob, ore^anc
vn eipine qu'ils ont dentelée comme vnefae.a
t< ut laquelle ils Sa scient & coupét. Quant aux
jarticuliers offices, que chacun de nous retire
j.our

UVRE SECOND.
477
pour le seruice de sa vie,de certains animaux ou
jes hommes, il s'en void plusieurs pareils exêples par mi les bestes. Ils tiennent,que la baleine ne marche iamais qu'elle n'ait au deuant
d'ellevn petit poistó semblable au goyódemer,
qui s'appelle pour cela la guide : labalainele
fuit, se laissant mener & tourner aussi facilement, que le timon faict retourner la nauire:&
en recópense aussi,au lieu que toute autre chosc ,soitbesteou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre,est incótinát perdu & englouti, ce petit poisson s'y retire entoute feurte' & y dort,& pendant son fomeil la baleine ne bouge í mais àussi tost qu'il
fort, elle se met a le ííiiure sans cesse . Et si de
fortune elle l'efcarte, elle va errant ça & la, &
fouuant se froissant contre les rochiers,comme
vn vaisseau qui n'a point de gouuernail.Ce que
Plutarque tefmoigne auoir veu en Piíle d'Anticyre . II y a vn pareil mariage entre le petit
oyléau qu'on nôme le roytelet,& le crocodile:
le roytelet sert de sentinelle a ce grád animal:
p
& si l'ichneaumon son ennemy aproche pour
le combatre,ce petit oy seau ,de peur qu'il.ne le
surprenne endormy, va de son chant & a coup,
de bec l'efueillant,& Paduertisiantde son danger. II vit des demeurans de ce monstre, qui Ic
KÇoit familièrement en fa bouche, & luy permet de becqueter dans ses machoueres, & entre k s dents , & y receuillir les morceaux de

cher

478 ESSAIS DE M. DE M O N T AÏ
cher qui y sont demeurezi&s'il veut fermer U
bouche , il l'aduertit premièrement d'en fcrtir
en la serrant peu a peu fans l'estreindre & l'offencer. Geste coquille qu'on nomme la nacre,
vitauffì ainsi auec le pmnothere,qui est vn petit
animal de la forte d'vn câcre,luy semant d'huissier & de portier assis a l'ouuerture de ceste coquille,qu'il tient continuellement entrebaille'e
& ouuerte,iusques a ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre a leur prises: car lors
il entre dans la nacre, & luy va pinfant la chair
viue & lacontreint de fermer fa coquille. Lors
eux deux ensemble mangent la proye enfermée
dans leur fort. En la manière de vmre des tuns
on y rémerque vnè singulière science de trois
parties de la Mathématique. Quant a PAstro*
îogie ils l'enfeígnent a l'homme: car ils s'arrestentauheuou le solstice d'hyuer les furpréd,
& n'en bougent iufques a l'equinoxe enfuiuant.
Voyla pourquoy Aristote mefme leur concède
volontiers ceste seiéce. Quant a la Géométrie
& Arithmétique, ils font tousiours leurbande
de figure cubique,carrée en tout sens,&endrefsent*pcorps de bataillon,solide,clos,&enuironne touta l'entour a six faces'toutes étales.
Puis nagét enceste ordónance carrée,autát lar
ge derrière que deuat,de façon que qui en void
& conte vn vi(àge,il peut aisément nobrer toute la troupe, d'autant que le nombre de la profondeur est efgal a la largeur3 & la largeur,ala

I IVR E

SE CONÔ.

479

Jonceur. Quant a la magnanimité, il est malaisé de luy donner vn visage plus apparent que en
ce faiòt du grand chien, qui fut enuoyédeslndesauRoy Alexádre:on luy présenta premièrement vn cerf pour le cóbattre,& puis vn fan<jlier ,5c puis vn ours, il n'en fit conte, &r ne daionale remuerde fa placecmais quand ilveid vn
lyon,qu'on luy présenta, alors il se dressa incôtinant sor ses piedz:monstrant manifestement
Qu 'il declaroit celuy la seul , digne d'entrer en
ci /nbat auecques luy. Quant a la clenfence,on
recite d'vn tygre , la plus inhumaine beste de
toutes, que luy ayant esté baillé vn cheureau,il
souffrit deux iourslafaim auant que de le vouloir offencer, & le troisième il brisa la cage ou
il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture,ne se voulant prandre au cheureau son familier & côpagnon. Et quant aux droitz de la
familiarité & conuenance, qui ìse dresie par la
conuersation, il nous aduient ordinatremêt d'apriuoifer des chatz , des chiens, &deslieures
ensemble. Mais ce que l'experience aprend a
ceux, qui voyagent par mer, & notamment en
la mer de Sicile,de la condition des halcyons,
surpasse toute humaine cogitation . De quelle
espece cPanimaux a iamais nature tant honoré lescouches,la naissance, & i'enfantement?
car les Poètes disent bien qu'vne seule iste
deDelos , estant au parauant vagante fut affermie pour le feruice de I'enfantement de Latone.

480
ESSAIS DE M. D E M ONT AÏ
tone. Mais Dieu a voulu que toute la mer fut
arrestée,affermie & applanie fans vagues, (ans^
vents & fans pluye , cependant que l 'alcyon
faict fes petitz:qui est iustemét enuiron le solstice , le plus court iour de l 'an: & par son priuilege nous auons sept iours & sept nuicìzaii
fin cœur de l 'hyuer que nous po'uuons nauiguer
lâns dáger. Leurs femeles ne reconnoissent autre maste que le leur propred'assistét toute leur
vie fans iamais l 'abandonner : s'il vient aestre
débile & caste, elles le chargét fur leurs espaules,le portent par tout,& le îeruent iufques a la
mort. Mais nulle suffisance n'aencores peu at.
taindre a la connoistance de ceste merueilleuíê fabrique, dequoy l'alcyon cornpofele nid
pour ses petitz & en deuiner la matière . Plutarque, qui en aveu & manié plusieurs, pèse que
ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle
conioint & lie ensemble, les entrelassant les vnes de long, les autres detrauers , & adioutant
des courbes &des arrondissemens, tellement
qu'en fin elle en forme vn vaisseau rond prest
a voguer,puisquádel!ea paracheuédeleconstruire,elle le porte au batement du flot marin,
la ou la mer le bâtant tout doucement luy enseigne a radouber ce qui n'est pas biea héj&a
mieux fortifier aux endroitz ou elle void que
íâftructure sedesinét,& se lâche pourlescoups
de mer:& au contraire ce qui estbienioint , le
batement de la mer levousestreint & vous le
ferre

481
serre de sorte , qu'il ne se peut ny rópreny disfoudre, ou endomager a coups de pìerre,ni de
fer.fi ce n'est a toute peine. Et ce qui plus est a
admir«r,c'est la proportion & figure de la cócauiré du dedans: car elle est composée & proportiónce,de manière qu'elle ne peut receuoir
ni admettre autre choie,que I'oy seau qui l'a bâtic: car a toute autre chose elle est impenetrable, dofe,& fermée , tellement qu'il n'y peut
rie entier nó pas l'eaude la mer seulemét.Voi-.
la vní description bien claire de ce bastimét & •
empruntée de bon lieu. Toutes-fois il me semble qu'elle ne nous efclaircit pas encor fuffisamment la difficulté de ceste architecture. Or
dequelle vaniténous peut il partir de loger au
dessoubz de nous,& d'interpréter defdaigneusèment les effectz,que nous ne pouuons imiter
nicomprendrePPour fuiure encore vn peu plus
loing ceste equalité & correspondance de nous
aux bestes , le priuilegedequoynostreame se
glorifie de ramener a sa conditiô,tout ce qu'elle cóçoit,de defpouiller de quaiitez mortelles
& corporelles tout ce qui vient a elle,de rcger
ks choses qu'elle estime dignes de son accointance a deíuestir & defpouiìler leurs conditiós
corruptibles & leur faire laisser a part , commevellemens superfluz & viles, l'efpesseur, la longueur, la profondeur, le poids , la couleur,
'cdeur.l'alpretéjlapolisseure^adurté^a moileffe, & tous acadens sensibles, pour les accó:
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SECOND.

48Ì ESSAIS DE M. DE MONTA.
modéra sacódition immortelle & spirituelle:
de manière que Rome & Paris, que i'ay en l'a^
me.Paris que i'imagine,ie l'imagine & le comprens, fans grádeur& lans lieu, fans pierre, fans
plastre,& fans bois:ce mefme priuilege,dis-ie,
semble estre bié euidáment aux bestes. Car vn
cheual accoustumé aux trompettes,aux harquebousades,& aUx combats ,que nous voyons trémousser & frémir en dormant,estendu sur sa litière, có me s'il eftoit en la meste'e,il est certain
qu'il conçoit en son ame vn son de taborm fans
bruit,&vne armée fans armes & fans corps.
jQuippe videbis equos fortes, cum mebra tacebmt
Jn fomnis ,fudare tamen,fpirarèque fipe,
Et quafî de p Aima, Çummas contendere vires.
Ce lieure qu'vn leurier imagine en sóge, âpres
lequel nous le voyons haleterendormanr,alóger la queue, secouer les iarretz,& représenter
parfatctement les mouuemés de fa course:c'est
Vn lieure fans poil & fans os.
V enantúrnque canes in molli fçpe quiete,
J allant crura tamen subit o,vo cefque repente
*JMìttunt,& crebas reducunt nanbus auras,
Vtveííigia (ìteneantinuenta fer arum.
Experge faclíque,fiquuntur ínania fœpc
Ceruorum Jìmulachra,fugdt quasi dedita cernant:
Donev difcujfts redeant erroríbusad se .
Les chiens de garde, que nous voyons soutient
gronder en songcant,& puis iapper tout a faict
& s'efueiller en surfaut, cóme s'ils aperceuoiet
quelque

1

t- ;

m

t
H
:t:
S

11
í:
I
ie

UVRE SECOND.'
48?
quelque estrangier arrìuer. C'est estrangier
que leur ame voici , cest vn homme spirituel &
imperceptible 3 sans dimension, fans couleur, &
fans estre.
Confueta domi catulorum blanda propago
Degere ,ptpe leuem ex ocults volucremque sopore,
Discutere,& corpus de terra corripere infiant,
Proïnde quajì ignotasfaciès atque or a tueantur.
Quanta la beauté du corps, auátpasseroutre,il
mefaudroit sçauoiríì nous sonmes d'accord de
fadelcriptió: il est vray-femblableque nous ne
fçauós guiere que c'est que beauté en nature &
engeneral, puisque a l'h'imaine & nostre beauté nous donnons tát de formes diuerfes.Les Indes la peignent noire & bafannée, aux leures
grosses &enflces,au nez plat & large. No 9 íormerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonsent grosse & massiue: les Espagnols vuidée &
estrillce:& entre no°,l'vn la tait bláthe.l'autre
brune:l'vn molle & delicate.l'autre forte & vigoreuse;qui y demande de. lamignardilê,& de
la douceur, qui de la fierté & magesté . Mais
quoy qu'il en soit,nature ne nous a nó plus priuilegezen cela que au demeurant , fur ses loix
communes. Et si nous nous iugeons bien, nous
trouuerôs que s'il est quelques animaux moins
fauorifezen cela que nous, il y en a d'autres &
«n grand nôbre,qui le font pluv.car ceste prerogatiue que les Poètes font valoir de nostre
" Jt uredroue,regardátvers le ciel son origine,
Hh 4

484
ESSAIS DE M. DE MONT.
Pronáque cum [peílent animalia cetera terram,
Os h omini sublime dédit, coslúmque videre
Iuffît,&ereílosad(yderatollerevultus.
elle est vrayemét poétique. Caril y a plusieurs
bestioles, qui ont la veuë renuersée tout a saict
vers le ciel:& l'ancoleure deschameaux,& des
austruches,ie la trouue encore plus releuée&
droite que la nostre. Les bestes, qui nous retirent Ie pluSjCe font les plus laides, & les plus viles de toute la bande : car pour Paparence extérieure & forme du visage, ce sont les magotz
&les singes:pour le dedans & parties vitales &
plus nobles, c'est, a ce que disent les médecins,
le porceau. Certes quand i'imagine l 'homme
tout nud , & notamment en ce sexe qui semble
auoir plus de part a la beauté, ses tares, & fèsdéfauts,fa fubiectió naturelle & ses imperfectios,
ie trouue que nous auons eu plus de raison que
nul autre animal , de nous cacher cV de nous
couurir, nousauôs esté excusables dedespouiller ceux que nature auoit fauoriséen cela plus
qu'à nous , pour nous parer de leur beauté. Et
puis que l'homme n'auoit pas dequoy se presen
ter nud a la veuë du monde , il a eu raison de le
cacher foubz la despouille d'autruy,& (ê vestir
de laine , de plume, de poil , de foye & autres
commoditez, empruntées. Remerquons audemeurát,que nous sommes le seul animal,duquel
ledefaut & les imperfectios offencét nos proprés cópag nons, & seuls qui auôs a nous desro-

1TVRE
SECOND."
48?
ber en nos actions naturelles ,de nostre espece.
Vrayement c'est aulïì vn etfect bien digne de
considération, que les maistres dumestierordonnét pour remède aus pallions amoureuses,
l'entiere veiïe & libre connoislánce du corps
qu'on recherche: que pour refroidir l'amitié,il,
ne faille que voir librement ce qu'on aime,
llletjuoâobfcœnas in aperto corporepartes
Fiderat,in curfu qui fuit,hçfìt amor.
Et encore que ceste recepte puisie al'auenture
partir d'vne humeur vn peu délicate & defgoutée :si est-ce vn merueilleux signe de nostre deffaillance, que l'vlage & la iouistance nous defgoute les vns des autres.
Nec vénères noííras hocfallít,quo magisippi
Omnia fummopere hosvit£ poftfcema celant
Quos retinere volunt adflt iítóque ejfe in amore,
La ou en plusieurs animaux il n'est rien d'eus
"que nous n'aimons,&qui ne plaise a nos fens :de
façon que de leurs excrenks mefmes & de leur
defcharge nous tirós non feulement de la friádileau manger,mais nos plus riches orneméts
& perfums. Ce discours ne touche qut noltre
commû ordre,& n'est pas si téméraire d'y vouloir comprendre ces diurnes, supernaturelles &
extraordinaires beautez,qu'ô void par fois reluire entre nous,cóme desastresfoubz vnvoyle
corporel & terrestre. Au demeurât la part meime que nous faisons aux animaux, des faueurs
de nature,par nostre cóiession,elIe leur est blé
Hh 5

486 ESSAIS DE M. DE M ONT AÏ
auátageuse.Nous nous attribués des biens imaginaires & fantastiques, des biês futurs &avensr,defquels Phumaine capacité ne fe peutd'elle me sine reipondre,ou des biés que nous nous
attribuons faucement, par la licence de nostte
opinion, cóme la raison, la sciéce & Phóneur:
& a eux nous leur laissons en partage des blés
esientiels maniables & palpables, la paix,le repos, la íecuritéjl'innocence & la fanté:la santé,
dis-ie,ie pins beau & le plus riche preiént,que
nature nous sache faire.De façon que la Philosophie, voire laStoique, ose bien dire que Heraclitus & Pherecides, s'ils eussent peu efcháger leur sagesse , auecques la láté, & se deliurer
parce marché ,l'vn del'hydroposie,l'autredela
maladie pediculaire, qui le pressoit,qu 'ilz eussent bien faicì . Par ou ils donnent encore plus
grâd pris a la sagesse, l'accomparant & contrepoisant a la santé , qu'ils ne font en ceste autre
proposirió, qui est aussi des leurs. Ils disent que
fì Çircé eust presentéaVlyssesdeuxbreuuages,
l'vn pour faire dcuenir vn homme de fol sage,
l'autre de. sage fol ,qu'Vlysses eust deu plustost
accepter çcluy de la folie,que de consentir que
Circé eust changé sa figure humaine en celle
d'vne beste-.& d liens que la sagesse mcsmeeust
parlé a luy en ceste manière, Quitte moy.laifle
moylapiutost, que de me loger sous la figure
& corps d'vn aine. Cornent? ceste grande & diuine sagesse, les Philosophes la quittent donc,

y
...
M.
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,sj
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(

LIVRE SECOND.
487
pour ce masque corporel &tercestre? Ce n'est
donc plus parla raison, par le discours, & par
famé que nous excellósíùr les bestes: c'est par
nostre beauté,nostre beau teint, & nostre bef]e disposition de mébres, pour laquelle il nous
faut mettre nostre intelligence, nostre prudéce,& tout le reste a l'abandon.Ori'accepte ceste naifue & franche confession. Certes ils ont
cogneu que ces parties la,dequoy nous faisons
tant de feste , ce n'est que biffe & piperie .
Quand les bestes auroientdonc toute lavertu , la science , la sagesse & suffisance Stoique,
elles ne feroient pas pourtant comparables a
vnhóme misérable, mefchant, & insensé. C'est
donquetoute nostre perfection que d'ertre home. Voyla comment ce n'est pas parvray discours , mais par vne fierté vaine & opiniâtreté,
que nous nous préférons aux autres animaux,
& nous séquestrons de leur condition & société. Mais pour reuenira mon propos,nous auos
pour nostre part L'inconstance, l'irrefohition,
ï'incertitude, le deuil, la fuperstition,la folicitude des choses a-venir, voire âpres nostre vie,
l 'ambition, l'auarice,la ialoufie, l'enuie,les appetitz defreglez , forcenez & indomtables , la
guerre, la mesonge, la desloyauté,ladetractió
& la curiosité . Certes nous auons estrangement furpaié ce beau discours , dequoy nous
nous glorifiôs,& ceste capacité de iuger & cónoifhe,si nous l'auós achetée au pris de ce noHh 4

4§8
ESSAIS 9E M. DE MO NT.
bre infini des paffiós, ausquelles nous sommes
incessammét en butte . Au demeurant de ouel
fruict- pouuons nous estimer auoir esté a Varfo
& Aristote ceste intelligêce de tant de choses?
Les a elle examptez des incommoditez humaines ? ont ilz esté defchargez des accidens qui
prelsctvn crocheteur?ont ils tiré de la Logique
quelque cósolation a la goûte? Pourauoir íceu
côme ceste humeur se loge aux iointures , l'en
ont ilz moins sentie?Sont ilz entrez en cópositio de la mort, pour sçauoir qu'aucunes natiós
s'en restouistent,& du cocuage pour fçauoirles
-fémes estre cómunes en quelques républiques?
■^Au rebours, ayát tenu le premier rég en sçauoir
selô la reputatiójl'vn entre lesRomains,í'autre
entreles Grecz,& enlasaisonoulasciécefleurissoit le plus en leur païs,nous n'auós pas pourtát apris qu'ilzayêteu nulle particulière excellence en leur vie. Voire le Grec a assez afairea
• íc descharger d'aucunes tasches notables en la
>siëne.Qui cotera les homes parleurs aôtiós&
tíeportemens,ils'en trouueraplus grand nombre d'excellens entreles ignorans,qu'er.tre les
sçauans: ie dy en toute forte de vertu. La vieille
Rome me semble auoir bien porté des hômes
de plus grande valeur & pour la paix,& pour la
guerre que ceste Rome, íçaujante, qui seruyna
soy -meimes. Quand le demeurât scroit tout pareil, aumoins la preud'homie & l'innocécedemeureroit du costé de l'ancienné:car elle loge

IIVRS
SECONB.
4 §p
singulièrement bienauec la {implicite. Mais ie
laiiîe ce discours, qui me theroit plus loin , que
iene voudroissiiiure. l'en diray seulement encore cela,que c'est la seule obéissance, qui peut'
effectuer vn homme de bien. 11 ne faut pas laisser au ingénient de chacun la cognoisiance de
son deuoir , il le luy faut prescrire., non pas le
laiffer choisir a son discours: autrement selon
'l'smbecillité & variété infinie de nos raisons &
opinions, nous nous forgerions en fin des deuoirs ,CjUÌ nous meuroient a nous manger les
ifM les autres, comme-dit Epicurus. La première loy , que Dieu donna iamais a l'hommece
fuitvne loy de pure obéissance, ce fuit vncommendement, oul'homme n'eust rien aconnoistre& a raisonner. La peste de l'homme c'est
l'opinion de science. Voila pourquoy la simplicité & l'ignorance nous sont tant recommádées par nostre religion, comme pieces propres & conuenables a la fubiection,a la créances a l'obeisiance. En cecy pour le moins y a
il vne generaìle conuenance entre tous les philosophes dé toutes sectes, Que le fouuerainbiê
consiste enia tranquillité de l'ame & du corps:
lasciencene nous décharge point de douleur,
de crainte,de desir,& du reunie,
■Al summum fapiens vno minor efi Ioue,diu «,
LAer,honoratus.pulcher,rex denique regum.\
PrutpueJanus >mfi cumpitmta molesta efi.
Hítmble a la verité,que nature , pour la confoHh 5

400 ESSAIS DE M. DE MONTA.
lationde nostre eítat misérable & chétif, nc
nous ait donné en partage que la présomption
& la gloire. C'est ce que ditEpictete,que l'hóme n'a rien proprement sien, que -l'vfage de ses
opinions. Nous n'auons que du vent & del'i.
nanité en partage. Nous auons raison de faire
valoir les farces de nostre imaginatió: car tous
nosbiens ne font qu'en songe. Oyez brauer cc
pauure & calamiteux animal : il n'est rien, dict
Cicero,si doux que l'occupation des lettres , de
ces lettres,dií-ie, par le moyen desquelles l'infinitédes choses, l'immenfe grandeur dénaturées cieux en ce monde mefme, & les terres,
& les mers nous font defcouuertes. Ce sont elles qui nous ont appris la religion , la modération, la grandeur de courage:& qui ontarraché
nostre ame des ténèbres , pour luy faire voir
toutes choies hautes, basses, premières, dernieres , & moyennes. Ce font elles qui nous fournissent dequoy bien & heureusement viure,&
nous guident a passer nostre aage fans deiplaisir& fans offence. Cetuy cy ne semble ìlpas
parler de la condition de Dieu tout-viuant &
tout- puissant ? Et quantal'effet, mille femmelétes ont yescuau village vne vie plus equable,
plus douce, & plusconìtáte,quenefustlasiéneDeiteillefmtdeusjnclute Adernmi,
S^túprmceps vitœ rattonem inuenït eam,qu£
JSI une appellatur fapientìa, quique per artm
l luciibus è tantts imam tanúfam tensbrih

I.TVR E

SECOND.

491

Jrt tam tranciudlo & tam clara luce locauit.
Voyla des parolks tresmagnifiques & belles:
niais vn bien legier accidant miít l'entendemantde cetuy -cy en pire estât, que celuy du
moindre bergieinonobstât ceDieuprçcepteur
& celte diuine sapience. De mesme impudence est ce iugement de Chrisippus, que Dion
elloit aussi vertueux que Dieu. Et monSencca,
recognoit , dit-il , que Dieu luy a donné le viureunais qu'il a de soy & aquis par íés estudes
lebienviure. II n 'est rien lî ordinaire que de
rencontrer des traictz de pareille façon: & toutesfois ie reconnoy qu'il n'y a nul de nous,qui
s'offence tant de fe voir aparier a Dieu , comme il taiét de se voir déprimer au reng des autiesanimaux: tant nous sommes pius ìalous de
nostre interest, que de celuy de nostre créateur.
Mais il faut mettre aux pieds ctstefote vanité
& secouer viuement & hardimët les fondemens
ridicule s,fur quoy ces fausses opiniôs se bastissent. Tant qu'il pensera auoirquelque moyen &
quelque force de soy, iamais rhomme ne recognoistra ce qu'il doit a son maistre.ll fera toufioursde fes oeufs poules, corne ondit,il le faut
mettre du tout en chemise.Voyons quelque notableexcple de lerret de fa sagesse. Possidonius
1« philosophe estant pressé d'vne si douloreufe
maladie .qu'elle luy faifoit tordre les bras &
grincer les dents , pensoit biê faire la figue a la
doukur pour s'efener contre elle , Tuas beau
faire

49Î

ESSAIS DE

M. DE

MON.

faire , si ne diray-ie pas que ru fois mal. II sent
les mefmes passions que monlaquày, mais il se
.gendarme lur ce ■qu'il contient au moins sa langue scnis ies îoix de fa secte. Ce n'eit que vent
,&parolles. Mais quand la fcienceferoit pareffect ce qu'ils disent ,<de émousser & rabatre
quelque cholè des pointes de la douleur & de
l'aigreur des infortunes qui nous fuyuent, que
fait elle , que ce que fait beaucoup plus purement l'ignwance & plus euidemment.? Le philosophe Pyrrho courant en mer l'hazart a'vne
grande tourmente, ne prefentoit a ceux qui eítoitnt auec luy a imiter que la resolution & sécurité d'vn porceau , qui voyageoit auecques
eux,re'gardátceíte tempefte lans effroy & fans
alarme. La philosophie au bout de ses préceptes nous renuoye aux exemples tl'vn athlète &
d'vn muletier, aufquelz on void ordinairement
beaucoup moins de ressentiment de mort, de
.douleurs & d'autres accidës,& plusde fermeté,
que la science n'en fournit onques a nul qui n'y
fuit nay & préparé de soy mefníes parhabitude
naturelle. Certes la cognoissance nousefguile
plustost au ressenrimét des maux qu'elle ne les
alege. Qui faitì qu'on incise & taille les tédres
membres d'vn enfant plus aisément que les nostres, & encore plus ceux d'vn cheuah si ce
n'eí't i'ignorance? Combien en a rendu de malades la íeule force de l'imaeinatiort ? Nous en
voyons ordinairemenr se faire ieigner,pOTg«>
& me-

LIVRE
SECOND.
49 J
&medeciner,pour guérir des maux qu'ilz ne
sentent qu'en leur discours. Lors que les vrais
maux nous saillent, la science nous preste les
siens. Gste coukur & ce teint vous présagent
] quelque defluxioncatarrense:ceste saiion chaudevous menasse d'vne émotion fieureuse: ceste
1 coupeure de la ligne vitale de vostre main gau] che vous aduertit de quelque notable & voisiné
indisposition: & enfin elle s'en adresse tout détrousiément a lasanté mesme : ceste aSîegreslè'
& vigueur de ieunesse ne peut arrestercnvne
assiete, il lùy faut defrober du sang & de la forcené peur qu'elle ne se tourne contrevous mefmes. Comparez la vie d'vn homme asseruya
telles imaginatiósa celle d'vn laboureur íe laissant aller âpres son appétit naturel , mesurant
leschosës au seul gouít présent, fans science &
sansprognostique, qui n'a du mal que lors qu'il
l'a : la ou l'autre a fouuent la pierre en l'ame auant qu'il l'ait aux reins:côme s'il n'estoit point
assez a temps pour souffrir le mal lors qu'il y
fera, il Tanticipe par imagination , & luy court
audeuát.Ceque iedy de la médecine il se peut
tirer par exemple généralement a toute sciéce:
d'eu est venue cest e ancienne opinion des philosophes , qui logeoient lesouuerain bien a la
recognoissance de la foiblesse de nostre iuge™ent.Mon ignorance me preste autant d'occasion d'espérance que de crainte,& n'ayant autre
Ie
gle au discours de ma santé que celle des exéples

j

494

ESSAIS DE

M. DE

M'ONTA^

pies d'autruy, & des euenemehs que le vois ailleurs en pareille occasion, i'en trouue de tomes
sortes & m'arreltc aux comparaisons , qui me
font les plus fauorables. Ie reçois la santé les
bras ouuertz, libre, plaine & entière : & esguife
mon goust a la iouir, d'autant plus qu'elle m'est
moins ordinaire & plus rarcuant s'en faut que
ie trouble son repos & fa douceur par l'amertumed'vnenouuelle & contrainte forme de viure. Lesbestes nous monstrentasséz combien
l'agitation de nostre esprit nous apporte de maJadies& de foiblesse. Et d'ou vient ce qu'on
trouue par expérience, que les plus grossiers &
plus lourds fe trouuent plus fermes & plus désirables aux exécutions amoureuses, & que l'amour d'vn muletier se rend fouuentplus acceptable,que celle d'vn galant homme: sinon que
en cetuy cy l'agitation de l'ame trouble fa force corporelle, la rompt, &lalasse?commeelle
lasse aussi & trouble ordinairemët soy mesmes.
Qui la defmentíqui laiettepluscoustumieremant a la manie que fa promptitude? fa pointe?
son agilité?& en fin sa force propre? Aux actiós
des hommes infanses nous voyons combien
propremant s'auientla folie auecq les plus vigoureuses opérations de nostre amç. Outre cela qui ne fçait combien est imperceptible le
voisinage d'entre la folie auecq les gaillardes
eleuationsd'vne ame libre, &les effecìzd'vne
vertu sopreme& extraordinaire/Platon dict les
melancholiques plus difcíphnables & excellas:

405:
aussi n'é est il point qui aiet tát de propenció a
la folie. Infinis efpris fetreuuêt ruines par leur
propreforce &foupplesse.QueI íâut viêt de prêdre de fa propre agitatió& allégresse le plus iudicieuxde plus délicat , le plus formé alair de
ceste biéantique,naïfue& pure poisie,qu'autre
poète Italien aie iamais esté? N'a il pas dequoy
fcauoirgré a ceste sienne viuacité meurtnerePa
ceste clarté qui la aueuglé?a ceste exaóf entendue apprehéció de la raiíbn,quira mis fásraifó?
a la curieuse & labourieufe queste desfciences,
qui la conduit ala bestife/'a ceste rare aptitude
aux exercices de l'ame,qui la rádu fans exercice
& fans ame? I'euzplus de d'efpit encore que de
compalTìó de le voir z Ferrare en si piteux estât
suruiuát a foy-mefmes , mefcónoissant & soy &
ses ouuragesdeíquels fans fô íceu, & toutésfois
asaveuë on a misenlumiere incorrigés& informes .Voulezvo 9 vn home fain,levoulezvo s reglé
&enferme&fureposture,affublezle de ténèbres
d'oisiueté& de pefáteur.Et si on me dit q la cómodité d'auoir le goust froid&mousse aux douleurs & aux maux,tire âpres foycéte incômodi9
te deno rédre aussi par cófequét moins delicatz
&friásalaiouissácedes biês& des plaisirs,cela
estvr3y :mais la misère de nostre códition porte
que nousn'auons pas tát a désirer qu'a craindre,
&que l'extreme volupté ne nous touche pas corne vne legiere douIeur.Nous ne fentos pas l'étiere sant
é comme la moindre des maladies.
UVRE

SECOND."

vunrit

49 C»

ESSAIS

D E

M. DE MON T.

In cutevixfumrria violatumplagula corpus,
S^uanào valere mhd quemquam mouet. Hociuuat vnum,
Quoà me non torquet latus aut pes : c&tera quifquam
Vix qucitt aut fanurnfefe, autfentìrè valentem.
Nostre bienestre ce n'est quelapriuation d'e- a
stre mal. Voyla pourquoy la seóte de philofo- f kl
phie , qui a le plus laict valoir ]a volupté & l'a |uc
montée a son plus haut pris,encore l'a elle ren- M
gée ala feule indolence. Le n'auoir point de
mal c'est le plus heureux bien estre que l'homme puisse espérer. Car ce mesme chatouillement &esguísement, qui se rencontre en certains plaisirs , & semble nous enleuer au dessus
de la íànté simple & de l'indolence , celle volupté actiue,mouuante,& ie ne sçay commet cuisante & mordante , celle la mesmé ne vile qu'a
lUndolencejCÓme a son but. L'appetit qui nous
rauit al'accointance desfemmes,il ne cherche
qu'a fuyr la peine que nous apporte le desirardent & furieux, & ne demande qu'a l'assouuir &
se loger en repos , &enrexemptiondeteste
íieure.Ainsi des autres. le dy d5q,que si lasimpltsse nous achemine a pointn'auoir de mal.elle nous achemine a vn tref heureux esiat selon
nostre condition. C 'est vn tresgránd auantage
pour l'honneur de l'ignorance, que la science
mesme nous reiette entre ses bras, quanJelle
se trouuue empèse hie a- nous tendre & ro'^ir

contre

LIVRE
SECOND.
\ 407
contre la pesanteur des maux: elle est contrainte de venir a ceste composition de nous lâcher
la bride & donner congé de nous sauuer en son
giró & nous mettre foubz ía faueura labn, des
coups &iniures de la fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nousprefche de
nous feruir pour Consolation des maux presens,
de la fouuenance des biens passez , & d'apeller
a nostre secours vn contentement eíúanouy &,
passé, pour l'oppofer a ce qui nous presse & offence?sicé n'est que ou la force luy manque, elle veut vfer de ruse , & donner vn tour de souplesse & de iambe,oula vigueur du corps & dss
bras vient a luy faillir. Car non seulement a vn
philosophe, mais simplement a vn homme rafíis,qusnd il sent par eirect i'alterat ion cuisante
d'vnefieure chaude , quelle monnoie est-ce de
le payer de la fouuenance de la douceur du vin
Grec. De mefmc condition est cest autre conseil,que la philosophie donne,de maintenir en
la mémoire ftulemét k bon-heur passé, & d'en
effacer les desplaisirs que nousauons souífcrtz,
comme si nous au ions en nostre puissance la
science del'oubly. Comment? ia philosophie
qui me doit mettre les armes a la main, pour
combatre la fortune, qui me dostroidirle courage pour fouler aux pieds toutes lesaduersités
liumaines.vient elle a ceste mollesse de me fai^counillerparces destours vains & ridicules?
*-ar la mémoire nous représente, nó pas ce que
li

4Í>8

ESSAIS DE M. DE MONT.

nous choisissor!S ,mais ce qui luy plaifr. Voire il
n'est rien qui imprime si viuemét quelque chose en nostre souuenáce que le désir de l'oublier.
C'est vne bonne manière de donner en garde
& d'empreindre en nostre ame quelque chose,
que de la solliciter de la perdre. Et de qui estce
conseil pou rtant?de celuy,
jQuigenus humamtm ingemo super mit , & ornait
fraflrinxit flellas ,exorttts vti atherius fol.
Devuydcr& desgarnir la mémoire est-ce pas
levray& propre chemin a l'ignorance? Nous
voyons plusieurs pareils préceptes, par lesquels
on nous permet d'emprúter du vulgaire des apparences friuoles,ou la raison viue& forte ne
peut assez: pourueu qu'elles nous leruêt de contentement & de consolation. Ou ils ne peuuent
guenr laplaye,ilz sonteontésde l'endormir&
plastrer. Ie croy qu'ils ne me nieront pas cecy,
que s'ils pouuoient adiouster de l'ordre & de la
constance envn estât dévie, qui se maintint en
plaisir & en tráquillité par quelque foiblesse&
maladie de iugement,qu'ils ne l'acceptassent:
potare-dr Jpargereflores
Incipìam,patiÂrcjue velinconfultushaberi.
II se trouueroit plusieurs philosophes de l'adUis de Lycas.- cetuy-cy ayant au demeurant ses
meurs bien regle'es, viuant doucement & paisiblement en fa famille,ne manquant a nul office
de son deuoir enuers les siens & les estrangiers,
ícconseruant tres-bien des choses nuisibles,s' e -

LIVRE
SECOND.
499
stoit par quelque altération de sens imprimé
en la fantaíie vne resuerie: c'est qu'il pensoitestre perpétuellement aux théâtres a y voir des
paísecéps,des spectacles, & des plus belles comédies du inonde. Guery qu'il fust parles medecins,de ceste humeur peccante, a peine qu 'il
ne les mit en procès pour le restablir en la douceur de ces vaines imaginations.
pol me occidi[ìis amici,
Non feruaftis ait } cui fìcextorta voluptas,
Et demptusper vtm mentis gratijsimsis error.
D'vne pareille resuerie a celle de Thrasilaus,
fils de Pythodorus , qui se saisoit a croire que
tous les nauires qui relatihoint du port de Pyrée&y abordoient,ne trauailloint que pour son
jèruice : ie re (rouissant de la bonne fortune de
leur nauigatìoti,les recueillit auec feste & contentement. Son frère. Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regretoit ceste
forte de condition , en laquelle il auoit vesou
plein de liesse & defchargé de toute sorte de
desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec,
qu'il y„a beaucoup de commodité a n'est re pas
íiaduifé
P

Et l'Ecclasiaste, En beaucoup de sagesse beaucoup de defplaisir: &qui acquiert science s'aquiertdu trauail & tourment. Cela mesme , a
°<uoy toute la philosophie cóiet, ceste derniere
Ii a

ÇSO-

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

recepte qu'elle ordonne a toutes sortes de nécessitez, qui est de mettre fin ala vie, que nous
ne pouuons supporter,
Viuere fire5le ne sets, decede peritis.
Lujtflísatis ,edifii fatis,atque bibifli:
Templis abíre tibieft .nepotttm largius equo
Rideat,& pulfet lafciua decenûus atas.
qu'est ce autre chose qu'vne confession de son
impuisíance,& vn renuoy non seulementa l'ignorácc,pouryestreac uuert, mais ala stupidité mesme, au non fentir,& au non estre?
Democritum peflquam matura vetuflas
jidmonuit memorem,motus laniruefcere mentis:
Sponte sua Ut o caput obuius obtulit ip re."
C'est ce que difoit Antifthenes , Qu'il faloit
faire prouision ou de sens pour entendre, ou de
licol pour se pendre. Et ce que Chrysippus alléguois fur ce propos du poète Tyrtxus.
De la vertu, onde mort approcher .
Comme là vie se rend par la simplicité plus
plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente &
mei 1 leure, comme ie commençois tantost a dire. Les simples, dit S.Paul, & les ignoranss 'esleuent & se saisissent du ael,& nous,a tout nostre fçauoir,nous plongeons aux abysmes infernaux. Ie ne m'arreste ny a Valentian ennemy
declairé de la science cV des lettres , ny a Licinius,tous deux EmpereursRomains,qui les nomoit le venin & la peste de tout estât politique,
ny a Mahumet, qui a interdit la science a ses
homme*

LIVRE
SECOND.
-501
hommes. Mais l'exemple de ce grand Lycurgus & son authorué doit certes auoir quelque
poids, & la reuerance de ceste diuine police
Lacedetnoniene si grande , si admirable & si
long temps fleurissante en vertu & en bon heur
sansaucune institution ny exercice de lettres.
Ceux qui reuiennent de.ce monde nouueau qui
a'esté deícouuert du temps de nos pères , ils
nouspeuuent teímoigner combien ces nations
fans magistrat & fans loy vment pluslegitimement& plus règlement que les nostres,ouily
a plus d'officiers & de loix , qu'il n'y a d'autres
hommes,& qu'il n'y a d'actions.
Di cittatorie piene & di hbelli,
D 'esamine órdt carte,dt procure
Hannolemáni&iljeno & gran faftelli
Dt chiofe.jdì confìgh & di letture
Per cm le facultade pouerelli
N on sono mái ne k citta ficure,
Han no dietro (fr dinanzj & d'ambì ilati
N ouiprocuratori & aduocati.
C'eftoit ce'que difoit vn sénateur Romain des
derniers siecles,que leurs prédécesseurs auoint
l'alaíne puante a i'ail , & i'estomac musqué de
bonne confcience:& qu'au rebours ceux de, son
temps ne fentoint au dehors que le parfum,
puans au dedans a toute sorte de vices. C'est a
dire,comme ie pense, qu'ilz auoient beaucoup
de k? auoir& de suffi fance,&grâd faute de preud'hómie. L'iuciuilité,l'ignorance,la simplesse,

It 3

%01

ESSAIS DE

M. DE

MON.

la rudesse s'acompaignent volontiers de l'innocence.La curiosité, le sçauoirja subtilité , traînent la malice a leur laite. L'humilité , lacrainte, l'obeislance , la debonnaireté ( qui sont les
pieces principales pour laconleruation de la
société humaine ) demandent vne ame vuyde,
docile & ne présumant rien de soy. Les Ctueítìens ont vne particulière cognoissancc , combien la curiosité est vn mal naturel & originel
cn l 'homme. Le loin de s'augmenter en iageíle
& en science, ce sut la première ruine du genre
humain, c'est lavoye, par ou il s'est précipité a
ladamnationeternelie. L'orgueilest saperte&
fa corruption. C'est l 'orgueil qui iette i'homme a quartier des voyes communes , qui luy
fait embraíìerles nouuelletez, & aymermieux
estre chef d'vne troupe errante, & deíuoyéeau
sentier de perdìtion,aymer mieux estre regent
& précepteur d 'erreur & demenlonge,qued'estre disciple en l'efcole de vérité , se laissant
mener & conduire par la main d'autruy ala
voyebatue & droituriere. C'est al'auanturece
que dictee mot Grec ancien , que la superstition suit l'orgueuil , & luy obéit comme a son
P er e : « ^ínji^ctt/mona xuôct7Típ warpì r»
TvÇrpTreiQfTai. La fai n cte parole déclare mi-

íërablesceux d 'entre nous,qui s'estiment:Bourbe & cendre, leur dit-elle , qu'as tu a te glorifier/& ailleurs, Dieuafaictl'homme sembla-

L IV RE

50J

S E C O NB.

ble a l'ombre , de laquelle qui iugera,quand
par l'eíloignement de la lumière elle sera cfuanouye?Ce n'est rien a la vérité que de nous.
Ils'en faut tant que nos forces conçoiuentla
hauteur diui ne,que des ouurages de nost re créateur ceux la portent raieux fa marque , & font
mieux siens, que nous entendons le moins: c'est
aux Chrestíens vne occasion de croire , que de
rencontrervne chose incroiable. Elle est d'autant plus selon raison , qu'elle est contre l'humaine raison. Nous disons bien puissance, verité,iul!ice : ce font parolles qui signifient quelque chose de grand:mais ceste chose la nous ne
la voyons aucunement , ny ne la conceuons.
C'est a Dieu seul d'interpréter ses ouurages &
de se cognoistre. La participation que nous
auons a la cónoissance de la veritc,quelle qu'elle soit, ce n'est pas par nos propres forces que
nous l'auôs acquise. Dieu nousaafìez apris cela
par iestefmoins, qu'il a choisi du vulgaue,simples& ignorans , pour nous instruire de les admirables secrets. Nostre foy ce n'est pas nostre
acquest,c'eít vn pur préfet de la libéralité d'autruy.Ce n'est pas par discours ou par nostre entendemet que nous auôs receu nostre religion,
c est par authorué & par commandemét est rágier. La foiblesse de nostre iugemét nous y aideplus que laforce,& nostre aueugiemant plus
que nostre cler-voyáce» C'est parlentremife de
nostre ignorance plus que de nostre fciéce, que,

li $

504
B S S A E I 3 DE M. DE MONT.
nous sommes íçauans de ce diuin lçauoir. Ce
n'est.pas merueille,si nos moyens naturels &
terrestres ne pcuuentconceuoirceste connoissance lùpernaturelle & céleste: aportons y seulement du nostre,l'obeissance Sdasubiection:
car,cornme il est escrit, Iedestruiray la sapience des íàges,& abatray la prudence des prudes.
Ou est le sage?ou est l'ecriuainíou est le disputateur de ce siécle / Dieu n'ail pas abeíly la sapience de ce monde? Car puis que le monde
n'apointeogneu Dieu par fapiéce, il luy a pieu
par la vanité de lapredscatió sauuerlescroyás.
Si me faut il voir en fin , s'il est en la puissance
de l 'homme de trouuer ce qu'il cetche: & si ceste queste,qu'ily a employé depuis tant de siécles, ì'a enrichi de quelque nouuelle force & de
quelque venté solide. Ie croy qu'il me confesíèra,s'il parle en conscience, que toutl'acquest
qu'il a retiré d vne íï longue pouríùite,c'est d'auoirapris a reconnoistrefa yilité & la foiblesíè. L'ignorance qui estoit naturellement en
nous , noiis l'auons par long estude confirmée
& auerée. Iì est aduenu aux gens veritablemét
íçauans ce qui aduient auxefpics de bled : ils
vonts'esleuant & se haussant la teste droite &
fiere tant qu'ils font vuides : mais quand ils
sont pleins & grossis de grain enleur maturité, il?, commencent a s'humilier & abaisser
les cornes. Pareillement les hommes ayant
tout essayé & tout sondé , n'ayant trouué en

I, I V R F.
SECOND.
505
toutcest amas de fciêce& prouision de tant de
choses diuerses,rìen de massif & de ferme,& rie
que vaníté,ilz ont renoncé a leur'preíumpnon,
& recorneu leur condition naturelle. Le plus
sage homme qui sut onques ("& qui a l'auanture n'euíl nulle plus iufte occasió, d'est re appelle l"age,que deceste sienne sentence) quand on
luy demanda ce qu'il sçauoit , respondit Qujil
sçauoit ce !a,qu'il ne sçauoit rien. Il verifioitee
qu'on dit,que la plus grand part de ce que nous
sçauôs est ia moindre de celles que nous ignorons : c'est a dire,que ce mefme que nous pensons sçauoir, c'est vne piece, & bien petite, de
nollre ignorance:&Ciceromesmes,quideuoit
au sçauoir tout son vaillant, Valerius dict, que
fur fa vieillesse il commença a desestimer les
lettres. l'auroy trop beau ieu,siievoulpy cósiderer l'hóme en fa commune façon & en gros:
&ie^>ourroy faire pourtát par fa règle propre,
quiiuge a la vérité non par le poids des voix,
mais par le nombre. Laissons la le peuple,
qui vigilavs ftertit,
Mortua cui vit a est, prope tara <viuo arque vidêti,
•qui ne se lent point , qui ne se iuge point , qui
laisse la plus part de ses facilitez naturelles oysiues.Ie veux prendre l'homme en fa plus haute
afíìete.Cósiderons le en ce petit nombre d'homes excellens & triez,qui ayát esté douez d'vne
belle & particulière force naturelle, Lot encore
toidie & esguisc'e par soin,par estudé & par art,

« 5

50Ó*

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

& l'ont mótée au plus haut point,ou elle puisse
atteindre. Ils ont manié leur ameatoutiens&
atout biaîs,l'ôt appuyée & estançónée de tout
le secours estrangier, qui luy a cité propre , &
enrichie 8c ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour fa cómod'tédu dedans & dehors
du monde : c'est en eux que loge la hauteur extrême de l'humaine nature. 11s ont réglé le mode de polices & de loix. Ils l'ôt inst ruit par arts
& sciences, & instruit encore par l'exemplede
leurs meurs admirables en reglemêt& endroiture.Ie ne mettray encomte que ces gés ladeur
tesmoiguage,& leur expérience. Voyons iufques ou ils font allés,& a quoy ilz fe font résolus. Les maladies & les défauts que nous trounerós en ce collège la,ie mode les pourra hardimant bië auouër pour siens. Quicôque cherche quelque choie, il en viét a ce point,ou qu'il
dit,qu"il l'a trouuée , ou qu'elle ne se peut trouuer,ou qu'il en est encore en queste. Toute la
Philosophie est départie en ces trois gères. Sô
dessein est de chercher la verité,la fciêce &la
certitude. Aristoteles,Epicurus,lesStoiciés,&
autres on t pensé l'auoi r trouuée. Geux-cy ont estably les arts & les fciences,que nous auons,&
les ont traitées, comme notices certaines. Clitomachus,Carnead.és,& les Académiciens ont
désespéré de leurqueste,& ìugé, que la vérité
ne se pouuoit conceuoir parnozmoyês. La fin
deceux-cy,c'estlafoibleíîe& humaine ignorance,

UVRE
SECOND.
507
rance , ce pany a eu la plus grande suyte, & les
fectateuis, les plus nobles. Pyrrho et autres
Sceptiques ou Epechistes disent,qu'ils Ibnt encore en cherche de la veritc:Ceux-cy iûgét que
ceux qui pensent l'auoir trouuée, ie trópent infìniement,& qu'il y a encore de la vanité trop
hardie en ce second degré , qui asíeure que les
forces humaines ne font pas capables d'y atteindre. Car cela d'establìrla rrftfûrede nostre
pmffance,de cónoistre & iuger la difficulté des
choses, c'est vne grande & extrême science, de
laquelle ils doubtent quel'hóme soit capable.
Nil fciri quifejuis putat,td quoque nescit,
An sciripoj]it,qno st ml [cire fatetur.
L'ignorance qui le fçait,qui le iuge & qui se códamne,ce n'tst pas vne entière ignorance:pour
l'estre , il faut qu'elle s'ignore foy-mesme.De
íaçon que la profession des Phyrrhoniens est
debranler,doutcr,& enquérir, ne s'asleurerde
rien,ne le relpondre de rien. Des troisactions
del'ame,l'imaginatiue,rappetitiue, et la consentante, ils en reçoiuentles deux premieresda
derniere ils la ioustiennent et la maintiennent
ambiguë, fans inclination, ni approbation d'vpart ou d'autrc,tant foit-ellelcgiere.Orcefteasfietc de leur iugemét droite et inflexible,
teceuant tous obiectz lans application et confcntement,lcs achemine a leur Ataraxie,qui est
wie condition de vie paisible, rassise, exempte
«s agitations que nous recélions par Hmpreffion
>

508 ESSAIS DE M. DE MONTA.
non deI'opimon& science que nòus pesons auair des choses. D'ou naissent lacrainte,l'auarice, i'enuie, les désirs immoderés,rambition,
l'orgueil,la íupei-stition,l'amourde nouuelleté,
la rebellion,la désobéissance J'opinÌ3treté,& la
plus part des maux corporels . Voire ils s'exéptët par la de laialoulìedeleur discipline. Car
iis débattent d'vne bien molle façó. Ils ne craignent point Lfreuanchc a leur dispute . Quand
ils disent que le poilant va comte bas,ils leroint
bien marris qu'on les en creut,& cerchentqu'ô
les contredie , pour engendrer leur dubitation
& iurceance de iugement,qui est leur lin. Ils ne
mettent en auant leurs propositions , que pour
combatre ceìles qu'ils pensent, que nous ayons
en nostre créance. Si vous prenez la leur, il prédront autli volontiers la contraire a soustenir:
tout leur est vn:ils n'y ont nul chois. Si vous estabkíkz que la nege soit noire,iis argumétent
au rebours, qu'elle est blanche. Si vous dites
qu'eile n'est ni l'vn,ni l'autre,c'est a eux a maintenir qu'elle est tous les deux. Si par certain jugement vous estabhílés, que vous n'en sçauez
rien,i is vous maintiendront que vous le lçauez.
Voire & si parvn axiome affirmatifvous asseurez que vous en doutez,iìs vous .iront debanant
que vous n'ê doutés pas,ou que vous ne pouuez
iuger &estabìir que voàs en doutez. Et parceste extrémité de doubte,qui íe secoue soy-raeime,ils ie léparét & se diuisent de plusieurs opinions;

UVRE

SECOND.

<JOQ

nions, de celles mesmes, qui ont maintenu en
plusieurs façons, ledoubteet l'içnoráce. Leurs
I façons de parler font,Ie n'eítablis rien: II n'est
I non plus_ainsi qu'ainsi,ou que ni i'vn ni l'autre:
le ne le comprens point. Les apparences font
e'aales partoutdaloy de parler,& pour&con#
tre est pareille . Leur mot sacramental, c'est
íxf^c'est a dire ie soutiés,ie ne bouge.Voilaleurs refreins, & autres de pareille fubstáce.
I Ltur effect,c'c'st vne pure, entière & tres-parfaicte surceance de iugement. *ïls lê feruent de
leur raison pour enquérir & pour debatre:mais
non pas pour rien arrester& choisir. Quiconque imaginera vne perpétuelle confession d'ignorance, vn iugement sans pente & fans inclination,a quelque occasion que ce puisse eftre,il
conçoit le Pyrronisme:i*exprime ceste fantasie
autant que ie puis, par ce que plusieurs la trctiuent difficile a conceuoir,& les autheurs mesmes la représentent vfl peu obscurément & diuersrment. Quant aux actions de la vie, ils font
en cela de la commune façon. Ils se prefìent &
accómodent aux inclinations naturelles,! l'impulsion& contrainte des pafsions,aux constitutions des loix & des coustumes,& a la traditiô
desarts.Ils laissent guider aces choses laleurs
actions communes, fans aucune opinatió ou iugement. Qui fait que ie ne puis pas bien assortira ce discours, ce que Laertius dict, de la vie
«Pyrrojck a quoyLucianus,Aulus Gellius,&
autres

I

ÇTO

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

autres semblent s'incliner : car ils le peignent
stupide & immobile, prenant vn train dévie farouche & inassociable , attendant le hurt des
charretes,se présentant aux precipices,refusant
de s'accómoder aux loix . Cela est enchérir fur
fa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou
souche : il a voulu se faire homme viuant, discourant & raisonnant, jouissant de tous plaisirs
& commodité?, naturelles, embeíoignantck se
seruant de toutes ses pieces corporelles & spirituelles. Lesprinileges fantastiques, imaginaires & faux que l'homme s'est vfurpé, de mger,
de connoistre.de fçauoir,d'ordôner,d'establir,
il les a de bône foy renoncez & quittez. II n'est
rienenPhuimineinuention, ou ìlyayttantde
verisimilitkide & d'aparence. Ceste-cy présente l'homme nud & vuide , recognoissant sa foiblesse naturelle, propreareceuoir d'êhautquelque force est rágere, desgarni d'humaine sciéce,
& d'autant plus apte a loger chez foy la diuine
instruction &creáce:n'establissant nul dogme,
& s'exëptantparconfequant des vaines & irreligieuses opinions introduites par les autres sectes. Accepte,dit l'Ecclesiaste,en bône part les
choses au visage & au goust, qmelles se présentent a toy, du iour a la iournée: le demeurât est
hors de ta cônoissance. Voila cornent des trois
générales sectes de Philosophie, les deux font
expresse profession de dubitatió & d'ignoráce:
& en celle des dogmatistes,qui est trosiéme, il

UVRE SECOND.
511
est aysé a descouurir , que la plus part ìvôt pris
le visage de 1'asseurance que par contenâce.Ils
n'5t pas tát pensé nous estabiir quelque certitude, que nous monstrer ìufques ou ilz estoient
allez enceífe chasse de la vérité. Aristote nous
entasse ordinairement vn grand nóbre d'autres
opinions, & d'autres creâces,pour y comparer
laíiéne,& nous faire voir de combien il est allé
plus outre, cV combien il est approché de plus
presdelaverisimilitude.Carla vérité ne se iuge point par authorité& teímoig nage d'autruy,
Cestuy-cyest le prince des dogmatistes, & fi
nousaprenons de luy , que le beaucoup sçauojt
aporte l'occasion de plus doubter. OnlevoiJP
escient(comme pour exemple íitr le propos de
l'immortalité del'ame) se couurir souuát d'obscurité si espesse& inextricable,qii'on n'y peut
rien choisir de son opinion . C'est par effet vn
Pyrrhonisme qu'il représente sous ía forme de
parler qu'U a entreprise.Chrisyppus disoit, que
ceque Platon & Aristote auoient escrit de la
Logique, ils Pauoiét escrit par teii & par exercice : & ne pouuoit croire qu'ils eussent parlé a
certes d'vne si vaine matière. Ce queChrysipp 9
disoit de la Logique, Epicur 9 l'euii encores dit
de la Rhétorique, & cecroy-ie,delaGrámaire:
&Socrates& Seneca, de toutes les autres sciéws, sauf celle qui traite des meurs & de la vie.
Car la plus part des arts ont esté ainsi mefprifc« par le fçauoir mefmes & par la philofophi eMais

I

ÇT2

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

Mais ils n'ont pas pensé qu'il fut hors de propos d'exercer leur esprit es choies mefmes , ou
il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant , les vns ont estimé Plato dogmatiste, les
autres dubitateur & ne rien estab!issant,les autres en certaines choses l'vn,& en certaines cho
ses l'autre .11 est ainsi de la pl 9 part des authenrs
de ce tiers genre . 11s ont vne forme d'efcrire
douteuse & irrésolue, & vn stile enquérant plus
tost qu'instruisant : encore qu'ils cntreíèment
souuët des traitz de la forme dogmatiste.Chez
qui se peut voir cela plus clairement, que chez
jjastre Plutarque?côbien diuerfëment discourt
lBe mesine chose? combien de fois nous présente il deux ou trois causés contraires de mesme subiect,& diuerses raisons, fans choisircelleque nousauons a íûiure. Que signifie ce sien
refrein:en vn lieu glissant & courant suspendes
nostre creance:car,comme dit Euripides,
Lesœuures de Dieu en diuerses
Facons nous donnent des trauerses.
II ne faut pastrouuerestrange si gensdesëíperezde la prise n'ont pas laissede prendre plaisir a la chaste. L'estude estant de foy, vne occupation plaisante & agreable,& si píaisàme,que
par my les voluptez les Stoïciens défendent
aussi celle qui se prend de Pexercitation del'esprit,& y veulent de la modération. Democritus ayant mangé a fa table des fig;ues,quí fentoient au miel, commença soudain a chercher
en l'on

tIVR E SECOND.
51J
çn son esprit, douleur venoit ceste douceur
inusitée , & pour s'en esclaircir s'aloit íeuer de
tabk, pour voir l'assiete du lieu ou ces figues auoieiitestécueillies.Sachambriere,ayantenté
du de luy la cause de ce remuement , luy dit en
riant,qu'ilne sepenast plus pourcela, car c'estoit qu'elle les auoit mises en vn vailTeau,ou il
yauoiteu du miel. II se despita& sè mit en cho
Iere,dequoy elle luy auoit osté l'occasiô de ceste recherche & desrobé la matière a sa curiosité. Va, luydit-il,tu m'as fait desplaisir: ie ne
hirray pas pourtant d'enchercher la cause,cóme si elle estoit naturelle. Ceste histoire d'vn
fameus & grád Philosophe, nousrepresente bié
clairemêt ceste passió studieuse, qui nous amuse a la poursuite des chofes,de Paquet desquelles nous sommes désespérez . Plutarque recite
vn pareil exemple de quelqu'vn,qui ne vouloir
pasestre efclaircy de ce,dequoy il estoit en
doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher,
côme l'autre qui ne vouloit pas que íbnmededecin luy ostat l'aîteration de la fieure,pour ne
perdre le plaisir de l'aflbuuir en tíeuuant.Ie ne
me persuade pas aisément, qu'Epicurus,Plató,
&Pythagoras nousayent donné pour argent
contêt leurs Atomes, leurs Idées,& leursNom
bres.Ils estoient trop cler-voyás,pour establir
leurs articles de foy,de chose si incertaine, & si
Qebatable .Mais en ceste obscurité & ignoráce
du
raôde,chacûde ces gráds personnages s'est

5I4

ESSAIS DE M.

DE MONTA.

trauaillé d'apporter vne telle quelle image
de lumiere:& ont esbatu leur ame a trouuer des
ìnuentions, qui eussent au moins vne plaisante
& subtile apparéce. Vn ancien, a qui on reprochoit, qu'il fa i soit prose ffió de la Philosophie,
de laquelle pourtát en son iugement, il ne faisoit pas grád compte, respódit que cela c'estoit
vraymant philosopher. 11s ont voulu considérer
tout,balancertout,&: ont trouué ceste occupation propre a la naturelle curiosité quiesten
9
no :auçunes choses ilz les ont escrites pour l'vtilite publique, comme les religiós : car il n'est
pas deffendu de faire nostre profit de la mensonge mesine, s'il est besoing, & a esté raisonnable pour ceste cósideration, que plusieurs 0piniós,qui estoiët fans apparéce, ils n'ayêtvou
lu les efpelucher au vif,pour n'ëgédrer du trouble en l'obeissáce des loix & coustumes de leur
pais. II y a d'autres fubìectz qu'ils ont belutez,
qui a gauche, qui adextre,chacunfe trauaillant
ay donner quelque visage a tort ou a droit. Car
n'ayans ríê trouué de si occulte,dequoy ilsn'ayent voulu parler , il leur est souuent force de
forger des coniectures vaines & foiblesmon
qu'ils les prinsënt eux mesmes pourfondemet,
ne pour establ ir quelque vérité, mais pour l'exer
cice de leur estude.Etsi on ne le prenoit ainsi,
cornent couuririons nous vne si grande inconstence, variété, & vanité d'opinions, que nous
voyós auoir esté produites par ces ames excel-

UVRE

SECOND.

ÇTÇ

lentes & admirables? Car pour exemple,qu'est
il plus vain , que de vouloir régler Dieu & le
monde a nostre capacité & anosloix? & nous
senur aux despens de la diuinité,de ce petit efchantillon de suffisance qu'il luy a pieu despartira nostre naturelle condition? & parce que
nous ne pouuons estendre nostre veuë ìusques
en son glorieux siège, l'auoir ramené ça bas 3
nostre corruption & a nos misères? De toutes
les opinions humaines & anciennes touchant
la religion, celle la me semble auoir eu plus de
vray-femblance & plus d'excuse, qui recónoissoit Dieu comme vne puissance incompréhensible, origine & côseruatrice de toutes choses,
toutebonté, toute perfection, receuant & prenant en bonne part Phonneur & lareuerance,
que les humains luy rendoient foubz quelque
visage , & en quelque inaniere que ce fut. Car
les deitez , aufquelles l'homme de fa prope ìnuentiona voulu dóner vne forme,elles sontiniurieufes, pleines d'erreur & d'impiété . Voila
pourquoy de toutes les religiós,que saint Paul
trouua en crédit a Athenes,celle qu'ils auoient
desdiée à vne diuinité cachée & inconnue, luy
sembla la plus excusable. De celles aufquelles
on a donné quelque corps, comme la nécessité
la requis, pour la conception du peuple, par
my ceste cécité vniuerfelle , ie me fusse, ce me
semble , plus volontiers ataché a ceux qui adoroient le Soleil,
Klz a
j

s5I6*

ESSAIS DE

M.

DE MONT.

La lumière commune,
Lceil du monde: & fi Dieu au chef porte desyens,
Les rayons du Soleil font ses yeux radieus.
jQjuidonentvie a tous,nous maintienïtet gardët,
Et les faiEls des humains en ce monde regardent:
Ce beau ce qrandsoleil , qui nousfaiH les faisons,
Selon qu'il entrée oufort de ses dou ^e maisons.
Qui rempltt l'vniuers de ses vertus connues:
jQui d'vn traiíï de ses yeux nous dissipe les nues:
L'esprit, Vame du monde ,ar dent & flamboyant,
En la course d'vn tour tout le Ciel tournoyant,
Plein d'immëse gràdeur,rond > vagabod'e^fermi:
Lequel tient desfous luy tout le moudepour terme:
En repos fans repos,oyfif, & fans seiour,
F Hz. aisné de nature, & le p ère du tour.
D'autát qu'outre ceste siéne grandeur & beauté,c'est la pi eçe de ceste machine, que nous descouurons la plus estoignée de nous, & parce
moyen si peu connue, qu'ils estoient excusables
d'en entrer en admiration & espouuantement.
Les choses les plus ignorées font plus propres
a estre déifiées. Car d'adorer celles de nostre
sorte, maladifues , corruptibles & mortelles,
comme faisoit toute Pancienneté des hommes,
qu'elle auoit veu viure & mourir, & agiter de
toutes nos passions, cela surpasse toute foiblesse de discours.I'eusse encore plutost suy ui ceus,
quiadoroient le serpent, le chien & lebœuf:
d'autant que leur nature &leur estre nousest
taoins connu , & auons plus de Ioy d'imaginer
ce qu'u

LIVRE SECOND.
517
ce qu'il nous plaist d'eux, et leur attribuer des
facultez extraordinaires. Mais d'auoir faict des
dieux denostre condition,dê laquelle nousdeuons connoííf re la foiblesie & l 'imperfection:
leurauoirattribué le désir , la colère, la vengeance , les mariages , les générations , & les
parenteles, l'amour , et la ialousie, noz membres & nos os,nos fleures & nos plaisirs,il faut
que cela soit party d'vne merueiiieufe yureffe
de Pentendcment humain: comme d'auoir attribue la diuinité a ìa peur, a la fieure & a lá
fortune, & autres accidens de nostre vie freste
& caduque. Puisque l'homme desiroit tant de
s'apparier a Dieu, il eusi mieux faiór, dict Cicero, de ramènera foy les conditions diuines,
& les attirer ça bas, que d'êuoyer la haut fa corruption & ià misère. Mais a le bien prendre, il
a faict en plusieurs façons, & l'vn, & l'autre de
pareille vanité d'opinion. Quand les Philosophes efpeluchent la hiérarchie de leurs dieux,
&font les empressés a distinguer leurs aíiances, leurs charges, & leur puiíîance,ie ne puis
pas croire qu'ilz parlent á certes. Quand Platon nous defchifrele vergier de Pìuton, & les
commoditez ou peines corporelles , qui nous
attendent encore âpres la ruine & anéanti •sèment de noz corps, & les accommode au sens
& tefsentiment,que nous auons en ceste vie.
Secreti cçlant colles & myrtea ciïcum
fylua tegit, cura non ípfa tn morte relinqnunty
Kk 5

5î8 ESSAIS DE M. DE MONTA.
Quand Mahumet promet aux siens vn paradis
tapissé, paré d'or & de pierrene,garny de garses d'excellente beauté,devins>& de viures singuliers , ie voy bien que ce font des moqueurs
qui s'accômodét a nostre goust & a nostre bestiíe, pour nous emmíeler & attirer par ces opinions & espérances, qui íont selô nostre portée
& lelon nostre sens corporel & terrestre. Croyons nous oue Platon , luy qui a eu ses concept
tions si célestes & hautaines , &. si grande accointáceala diuinité, que le surnom luy en est
tres-iustement demeurerait estimé que ì'homme,ceste vile créature, eut rien en luy accommodable & applicablea ceste incôprehésible
puissance ? & qu'il aitcreu que noz prises foybles & lâches fustent capables , ni la force de
nostre goust astez ferme, pour participer a la
béatitude, ou peine eternelle? li faudroit luy
dire de la part de la raison humaine,Si les plaisirs que tu nous prometz en l'autre vie, font du
goust de ceux, que i'ay senti ça bas,cela n'a rié
3e commun auec l'infinité . Quand tous mes
cinq sens de nature feroient combles delieile,
& ceste ame saisie de tout le cótentemét qu'elle peut désirer & espérer, nous fçauós ce qu'elle peut,nous sçauons la foyblesse & incapacité
de ses forces. Cela ce ne lèroit encores rien .
S'il y a quelque chose du mien , il n'y a nen de
diuin. Si cela n'est tout autre, que cequeje
sens, & ce qui peut apartenir
a ceste nost^ co "
r
dicion

UVRE

SECOND.

Jlp

dìtion présente, cela ne peutestremis en compte. Lareconnoíílancedenosparens, de noz
enfans & de nos amis , si elle nous peut toucher & chatouiller en l'autre monde , si nous
sommes capables d'vne telle forte de plaisirs,
nous sommes encore dans les commoditez
mortelles & sinies . Nous ne pouuons dignemtntconceuoirla grandeur de ces hautes &diuines promesses, si nous les pouuôs conceuoir:
pourdtgnement les imaginer , il les faut imaginer inimaginables , indicibles & incompréhensibles a l'homme . Oeuilne sçauroit voir,
dit S. Paul, & r.e peut monter en coeur d'homme l'heur que Dieu a préparé aux siens . Et si
pour nous en rendre capables , on reforme &
rechange nostre eftre ( comme tu dis Platon
par tes purifications ) ce doit estre d'vn si extrême changement & si vniuersel , que par la
doctrine physique, ce ne sera plus nous , ce sera quelque autre chose qui receuraces récompenses . Car en la Metempsicolé de Pytha goras & changement d'habitation, qu'il imaginoit aux aines , pensons nous que le lyon,
dans lequel est lame de Cefar,efpouse les passions , qui touchoient Cadar , & qu'il souffre
pour luy ? & qu'es mutations qui se font des
corps des animaux en autres de mefme espèce, les nouueaux venus ne soient autres que
leurs prédécesseurs ? des cendres d'vn phœni * s'engendre , dit on, vn ver , & puis vn autre
Klz 4

j

J20

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

phcenix. Ce segond phœnix qui peut imaoiner
qu 'il ne soit autre que le premier? les vers qui
font nostre soye,on les void comme, mourir &
assécher, & de ce mesme corps se produire vn
papillon , & de la vn autre ver , qu 'il seroit ridicule eltimer est re encores le premier. Ce qui
a cessé vne fois d'estre,n'est plus.

Jss ecft materiam noítram collegent tttas
Pofi obitum,rursúmque redegent,vtfitanuncejï y
uitque iterurn nobis fuerint data lumina vu&,
Perttrteat quidquam tamëad nos idqunquc faííû,
Interruptajemel cum fit repetentta noílra .
Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce fera la
partie spirituelle del'homme,aqui il touchera
de iouïr des recompéfes de l'autre vie , tu nous
dis chose qui a encore aussi peu d'apparence.
Car a ce compte ce ne fera plus l'homme , ni
nous par confequét a qui touchera ceste iouisíànce. Car nous sommes bastis de deux pieces
principales essentielles,defquelles la feparatió,
c'est la mort & ruine de l'estre de l'homme.
Nous ne disons pas que l'homme fouffre,quád
les vers luy rongent ses membres,dequoy il viuoit,& que la terre les consomme:
Et mhil hoc ad nos -.qui coituconiugioque
Corporis atque animç conjìíítrnus ■vmter aptv.
Dauantage sur quel fondement de leur milice
peuuent les dieux reconnoistre & recomposer
a Thomme âpres fa mort ses opérations bônes
& ver-

UVRE
SECOND.
521
£ vertueuses: puis que ce font eux rneímes, qui
eiil j es ont a cheminées& produites en luy ?Et pour'fflquoy s'offencent ilz & vengent fur nous les an4 étions vineuses , puis qu'ilz nous onteuxmefiiiii me s produictz en ceste condition fautiere , &
Que 'd'vnleul clin de leur volonté ilz nous peu| u'ent empefcher de faillir. Epicurus opoferok
il pas cela a Platon auec grand apparence de
J l'humaineraifon ? Elle ne faict que fouruoye*
j. ] par tout,mais ípeciallement quand elle lé meíL le des choses diuines. Qui le sent plus euidainment que nous? Car encores que nous luy ayós
donné des principes certains & infailj.ibles,enfcil core que nous éfclai rions ses pas par laiainéte
itb lampe de la vérité , qu'il a pieu a Dieu nous
IIM commumquennous voyons pourtant iournellewtj ment , pour peu qu'elle le démente du sentier
I ordinaire, & qu'elle se destourne ou escarte de
» lavfye tracée & batue par l'Eglise, cóme tout
I auilìtost elle se perd,sYmbarrasse & s'entraue,
I tournoyant & fiotát dans ceste mer vaste, trou« ble , & ondoyante des opinions humames,fans
I bride & fans arrest. Auííì tost qu'elle pert ce
grand & commun chemin,elle va se diuisant &
ie dissipant en mille routes diuerses. L'homme
"epeutestre que ce qu'il est, ny imaginer que
i, j ftlon fa portée. L'ancienneté penfa,ce croy-ie,
I faire quelque chose pour la grandeur diurne de
í\ lapparier a l'hornme 5 la vestir de son acoustretf ment,de ses facultez , & estrener de ses belles
Kk 5
í,

m

522 ESSAIS DE M. D E MONTA.
humeurs , tefmoin ceste opinion si rece'úe des
sacrifices : & que Dieu euít quelque plaisirala
vengeáce,au meurtre,&autourment deschoses
par luy faictes , coníéruées & creées, & qu'il se
peut ílacer parle sang des ames innocentes :nó
feulement des animaux qui n'en peuuent niez,,
ains des hommes mesmes , comme plusieurs
nations,& entre autres la nostre, auoient en vlage ordinaire. Etcroy qu'il n'en est nulle exêpte d'en auoir faict quelque essay . C'estoit vne
tstrange fantasiede vouloir contenter & plaire
a la iustice diuine , parnostre tonnent & nostre
peine, comme les Lacedemoniens qui carefibient leuï Diane par le torment des enfans,
qu'ilz faifointfoiterdeuant íbn autel , fouuent
iusques a la mort. C'estoit vne humeur farouche de vouloir gratifier l'ouurier par la ruine
de son ouurage,& l 'architecte par la íùbuersió
de son bastiment: & de vouloir garentirla^ine deuë aux coulpables par la punition des 111nocens,& que la poure Iphigenia au port d'Au
lide par fa mort & par son sacrifice deschargeat
enuers Dieu l'arméeGrecque,dc s ofteces qu'el
le auoit commises . Ioint que ce n'est pas au criminel de se faire foi ter a sa mesure & a son heure : c'est au iuge. Et puis l'offance consiste en la
volonté , non aux eipaules & au goiier. Ainsi
ramplissoint ils la religion mefme de pluheurs
mauuais effectz.
Sapins olim

LIVRE

SECOND.

52$

Kelligiopeperit fcelerata atcjueimpiafaiïa.
Or rien du nostre ne se peut apparier ouraporter en quelque façon que ce loit a la nature diurne,qui ne la tache & marque d'autant d 'imperfectiô. Ceste infinie beauté,puísl áce & bâté comment peut elle souffrir quelque correspondance & similitude a vne si vile chose & si
abiete que nous sommes , fans vn extrême intérêt! & déchet de fa diurne grandeurrToutesfois
nous luy prescriuons des botnes,nous tenons la
puissance assiégée par nos raisons (i'appelle raiion 1102 refueries & nozsonges,auec la dispanse de la philosophie,qui dit le fol mesme & le
melchátforcene#parraison,mais que c'est raison errante) nous le voulons asteruir aux apparences vaines & foibles de nostre entendement
aluyquiafait & nous & nostie cognoisiance.
Parce que lié ne íë fait de riê, Dieu n'aurafçeu
baítir le monde fans matière. Quoy, Dieu nous
ail mis en main les clefs & les derniers restortz
de lapuiílance ? S'est il obligé a n'outrepasier
les bornes de nostre sciencerMetz lecasôhóme,que mayes peu remarquer icy quelques traces de lesetrets , penfes-tu qu'il y ait employé
tout ce qu'il a peu & qu'il ait employé toutes
ses formes & toutes fes idées encest ouurage.
1 u ne vois que Tordre & la police de ce petit
caueau, outueslogéiau moins si tu la vois. Sa
diuinitéavne iunfdiction infinie au dela.Ceste
piece n'est rien au pris du tout.
Omnia

524

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

Omnia cum c&lo terrâqut martque
2V^»/funt ad jummamfummaitotim omnem.
c'estvne loy municipalle que tu allègues. Tu ne
sçays pas qu'elle est vniuerfelle.Atachetoy ace
a quoy tu es íùbiect , mais non pas luy. II n'est
pas ton contraire, ou concitoyen, oucompaignon.S'il s'est aucunement communiqué a toy,
ce n'est pas pour se raualerata petitesse, ny
pour te donner le contrerolle de son pouuoir.
Le corps humain ne peut voler aux nues : c'est
pour toy. Le soleil braníle sans seiour sa course
ordinaire. Les bornes des mers & de la terre ne
se peuuent confondre. L'eau est instable & sans
fermeté: vn mur est impénétrable a vn corps
humaimi'homme ne peutconleruer fa vie dans
les flammes : il ne peut estre tk au ciel & en la
terre & en mille lieux ensemble corporellemét. C'est pour toy qu'il a faictces regles:c'est
toy qu'elles attachent.il a teímoígné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies quand il luy
apieu.De vray pourquoy tout puiiìant,comme
il est , auroit il reítrtii.t ses forces a certaine
mesure ? En faueur de qui auroit il renoncé son
pnuilege? Ta raison n'a en nulle autre choie
plus de veriíimilitude & de fondement, qu'en
ce qu'elle te períuade la pluralité des mondes.
Les plus fameux & nobles esprits du téps passe
l'ontcreuëj&aucuns des nostresmefmes, forces
par Tapparence de la raison humaine : d'autant
qu'en te bastimét,que nous voyom,il n 'y a " el J

LIVRE

d
it|,


c*e£
«
M

4
of

SECOND.

seul&vn , & que toutes les espèces font multipliées en quelque nombre. Par ou il semble
n'estre pas vray-semblable que Dieu ait faict
ce seul ouurage sans compagnon: & que la matière de cesse forme eust estétoute employée
en ce seul indiuidu, notamment si c'est vn animant: comme ses mouuemens eV action le rendétfortcrnyable. Or s'il y a plusieurs mondes,
comme Platon , Epicurus & presque toute la
philosophie a pensé, que sçauós nous si les principes & les règles de cetuy-cy touchent les autres ? Hz ont a bauanture autre visage cV autre
poUce. Nous voyons en ce monde vne infinie
dissemblance & variété pour la seule distance
des lieux. Ny le bled nylevin,ny nul de nos animaux n'est cogneu en ce nouueau coin du
monde, que nos pères ont desenúuert:tout y est
autre.Et qui en voudra croire Pline & autres, il
y a des natures & formes d'hommes en certains
endroitz de la terre, qui ont fort peu de ressemblance a la nostre .-comme ceux que Plutarque
dit estre en quelque endroit des Indes n'ayants
pointde bouche & se nourrìssans de la senteur
de certaines odeurs. S'il est ainsi, combienya il
de noz descriptions de l'homme fauces?il n'est
plus risible ny a l'auanture capable de raison &
de société. L'ordonnance & la cause de nostre.
bastiment interne serointpourla pluspartfauces.Dauantage, combiëyail de chosesen nostre cognoissance mefme, qui combatentees
belles

526

E S.S AB I S

DE

M. DE MONT,

belles règles que nous auons taillées & prescri.
tes a nature ? Et nous entreprandrons d'y attacher Dieu mesine? Combien de choses appelIons nous miraculeuses, & contre nature? combien trouuons nous de proprietez ocultes &de
quintessences/ car ace que te puis comprédre,
aller selon nature pour nous,ce n'est autrechose qu'aller selon nostre intelligéce,autât qu'elle peut suyure & autát que nous y voyôs. Ce qui
estaudelaest monstrueux &defordônc. Or a «
conte aux plus auisez &aux plus habilles tout
íèra donc móstrueux.Car a ceux la,la raison humaine a persuadé , qu'elle n'auoit ny force, ny
cognoissance,ny pied, ny fondement qutlconque :non pas seulement pourasseurer si nousviuons,tefmoin Euripides,qui dit estre en doute,
si la vie que nous viuós est vie,ou si c 'est ce que
nous appelions mort,qui soit vie.

7 'í ePV/^iveiÇHv TOV § ò xixMlat tktpâv
TÒ Çîiv il Ôvîtrxeiv'íçi)
le ne fçay si la doétrine en iuge autremét,& me
íòubz-mets en tout 8c par tout a son ordonnance. Mais il m'atousiours semblé qu'a vn homme Chrestien ceste sorte de parler est pleine
d'indiscrétion & d'irreuerance. Dieu ne peut
mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut
faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bó d'entermer ainsi la puiflance diuine fous les lois de nostre parolle. Et l'apparance qui s'offre a nous en

ces

IÏVRE
SECOND.
5Ì7
ces propositions, il la faudroit représenter plus
reueráment & plus religieusement. Nostre parler a ses foiblesses & ses défauts , corne tout le
reste. La plus part des occasions des troubles du
monde font Grammairiennes. Nos procès ne
naiflet que du débat de l'interpretatió des loix,
&la plus part des guerres de ceste impuissance
d'atioir sceu clairemét exprimerlescóuentions
& traictés d'accord des princes. Cóbic de querelles & combien importâtes a produit au mode le doubte du sens de ceste syllabe Hoc. Ie
voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuuct
exprimer leur generale cóception en nulle manière de parler: car il leur faudroit vn nouueau
langage. Le nostre est tout formé de propositions affìrmatiues, qui leur font du tout ennemies. De façon que quand ilsdifent,ie doubte,
on les tient incontinétala eorge, pour leur faire auouër qu'aumïos sçauét ils cela, qu'ils doubtét. Ainsi on les a côtraints de le fauuer dás céte
comparaison de la médecine, sans la'quelle leur
humeur feroit inexplicable. Mais quâd ilsprononcét,i'ignore,ou ie doubte,ils disent que ceste proposition s'emporte elle mesine quant &
quant le reste: nyplus ne moins quelarubarbe
qui pousse hors les mauuaifes humeurs & s'êporte hors quant & quant elle melmes. Voyés
comment on se preuaut de ceste sorte de parler pleine d'irreuerence. Aux disputes qui font
a présent en nostre religion,!! vous presses trop
les

<íl8

ESSAIS

DE

M. DE MONTA.

les aduerfaires,ils vous diront tout destroufíeement qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de
faire que son corps íbit en paradis & en la terre
& en plusieurs lieux ensemble. Et ce moqueur
de Pline cément il en fait son profit, Au moins
dit-il,estce vne non legiere consolation a l'hô
me de ce qu'il voit Dieu mefme ne pouuoir pas
toutes choses. Car il ne se peut tuer , quand il
voudroit,quiest îapîus grande faueur que mus
auonsen nostre condition , il ne peut faire les
mortelz immortels , riy reuiure les trefpaísés,
ny queceluy qui a vefcu n'ait point vefcu, celuy
qui a eu des hóneurs ne les ait point eus, n'aiát
autre droit fur le passé que de Toubliance . Et
affinqueceste socictéde l'homme a Dieu s'acouple encore par des exemples plaifans,il ne
peut faire que deux fois dix ne soient vingt.
Voila ce qu'il dict , & qu'il me semble qu'vn
Chrestic deuroit euiter de passer par fa bouche.
La ou au rebours il semble que les hommes recerchent ceste fole fierté de langage pour ramener Dieu a leur mesure.
crasvcl atra
, NubepolumpateroccHpato,
Vel fole puro,non tamen irritum
Qmdcumque retro efficiet,neque
DiffìngetinfeFlúmque reddet
jQupdfugiens femelhoravexlt.
Quand nous disons que Tinfinité des siécles tat
passez qu'auenir n'est a Dieu qu'vn instant: que
r

^
fabon-

LIVRE

SECOND.

Ç2p

sa bonté, sapience, puissance sont mesine choie
auecques son essence,nost re parole le d ict ,mais

nostre intelligence ne Tapprehende point. Et
toutes-fois nostre outrecuidanceveut faire passer la diuinité par nostre estamine:& de la s'engendrent toutes les resueries & erreurs , desquelles le monde íe trouue saisi, ramenât & poisant a sa balance chose si esloignée de sa suffisance. Les Stoiciens par la ont attaché Dieu a
la destinée (a la mienne volonté qu'aucuns du
surnom de Chrestiens ne le facent pas encore)
& Thaïes, Platon, & Pythagoras Tont asleruy a
la nécessité. Ceste fierté de vouloir delèouurir
j Dieu par nos yeux & mesurera nostre mesure ,a
faictquVn grand personnage des nostres a attribué a la diuinité vne forme corporelle. Les
hommesjdict saint Paul, sont deuenus fols cuidansestre sages , & ont mué la gloire de Dieu
incorruptible enPimage de bhomme corruptible. Voyons si nous auons quelque peu plus de
clarté en laco^noissance des choses humaines
& naturelles. N 'est -ce pas vne ridicule entreprinse.a celles ausquelles par nostre propre cófelsion nostre science ne peut ateindre , leur aller forgeant vn autre corps & prestant vne forme sauce de nostre inuentiomeomme il se void
aumouuement des planettes , auquel d'autanc
qu: nostre esprit ne peut atteindte, nyimaginer
jj! sînaturelleconduite,nous leur prestons du no:S stre des ressortz materielz ,lourds,& corporels:

Ll
J

JJO

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

temo aureus,aureaÇumma
CuruaturA rot& y radiorum argent eus orde .

Vous diriez que nous auons eu des cochiers &
des charpentiers , qui sont allez dresser lahaut
des engins a diuers rnouuemens.Tout ainsi que
les femmes employent des dentz d'iuoire , ou
les leurs naturelles leur manquent,& aulìeude
leurvray teint en forgent vn de quelque matière
"estrangere:cóme elles font des cuisses de dr^p
& de feutre,& de i'embonpomt de coton: & au
veu& fçeu d'vn chacun s'ëbellissent d'vne beauté sauce & empruntée:ainsi fait la philosophie.
Elle nous donne en payement & en prefuppofition les choses qu'elle mefmes nous aprendestre inuentées:carcesepicycles, excentriques,
concêtriques,dequoy TAstrologie s'aide a conduire le branle de ses estoiles, elle nous les dóne pour le mieux qu'elle ait fçeu inuenter en ce
íûìet,c5me aussi en la plufpart du reste : ia philosophie nous présente, non pas ce qui est,ou ce
qu'elle croit , mais ce qu'elle forge ayant plus
d'apparence & de lustre. Ce n'est pas au ciel
seulement qu'elle enuoye ses cordages , fes engins & ses roues: considérons vn peu ce qu'elle
dit de nous mefmes & de nostre contexture. II
n'y a pas plus de retrogvadatiô, trepidation,accession , rendement, rauissement,aux astres &
corps celestes,qu'ils en ont forgé en ce pauure
petit corps humain Vrayemét ils ont eu par la,
raison de Tappeller le petit monde , tant ils ont

LIVRE
SECOND.
5Jt
employé de pieces,de ressonz& de visages a Ic
! ! niasfonner& bastir. Pour accômoder les mouM uemens qu'ils voyent en l'homme, les diueríês
slitf operatiós&facultez que nous sentons en nous,
àm e n combié de parties ont ils diuisé nostre arae?
ioi 1(i en combien de sièges logée ? a combien d'or- v
dres & d'estages ont ils desparty ce pauure hôme outre les naturels & perceptibles?& a comikj bien d'ûuices & de vacations ? Ils en font vne
[ojj, chose publique imaginaire. C 'est- vn suieòt
flfó qu'ils tiennent & qu'ils manient : on leur laisse
0 y toute pmil .ince Je le descoudre,renger,rassemLâ bler & estofer chacun a fi fantaíie , & lî ne Ie
pj possèdent pas encore. Non seulement en verité , mus cn longe mefmes ils ne le peuuent reltIç
W §' er 'l 11 ne S V "ouue quelque cadence ou

quelque ion , qui eschipe a leur architecture
toute monstrueuse qu'elle est , & rapiécée de
t(r[
.u
mille lopins faux & fantastiques. Ie fçaybon
jjj
gré a la garse Milesienne, qui voyant le philojjjj lophe Thaïes s'amuser continuellement a la
j contemplation de la voûte céleste , & tenir
d
tousiours les yeux efleuez contremont , luy mit
,j|
en son passage quelque chose a le faire bronJ
cher , pour Taduertir qu'il seroit temps d'amuvj
fer son pensement aux choies qui estoient dans
«J
les nues, quand il auroitprouueu a celles qui ep
stoienta ses pieds. Elle luy conseilloit certes
t
p
kien de regarder plustost a foy qu'au ciel: mais
t
n °stre condition porte que la cognoissance
M
:
Ll ^
EL I


)

5 ?4
ESSAIS DE M. DE MONT.'
de ce que nous auons entre mains , est aussi efloignéejde nous & aussi bien au dessus des nues,
que celle des astres. Ces gens icy , qui trouuent les raisons de Sebond trop foibles,qui n'ignorent rien,qui gouuernent le monde,qui sçauent tout,
mare copefeant causa, quíd temperet annum,
Stella ífontesuajussœue vagentur & errent:
jQuidpremat obscuru Lun&,quidproferatorbem,
jQuidvelit &pojsit rerum concordia discors,
n'ont ilz pas quelques fois sondé parmy leurs
liures,les dissicultez, qui se présentés., a cognoiítre leur estre propre/ Nous voions bien que le
doigt se meut,& que le pied íè meut, qu'aucunes parties fe branlent d'elles mefmes fans nostre congé, & que d'autres nous les agitons par
nostre ordonnance,que certaine apprehention
engendre la rougeur, certaine autre la palleur,
telle imagination agit en la rate feulement.telle autre au cerueau,l'vne nous cause le tire, l'autre le pleurer,telle autre transit & estonnetous
nos scns,& arreste le mouuement de noz membres. Mais comme vne impression spirituelle
face vne telle saucée dans vn fuiect massif, &
solide, & la nature de la liaison & cousture de
ces admirables ressorts , iamais homme nel'a
fçeu, comme dict Salomon. Et si ne le met on
pas pourtant en doute : caria plus part des opinions des hommes, sont receuës a la fuitte des
créances anciennes par auEhorké & a crédit,

UVRE

SECOND.

ÇJJ

tomme fi c'estoit religion & loy. On reçoit
comme vníargon ce qui en est cômunemêt tenu. On reçoit ceste venté auec tout sonbastiment & ateiage d'argumens & de preuues , corne vn corps f erme & solide , qu'on n'esbranle
pIus,qu'on ne iuge plus. Au contraire chacun a
qui mieux mieux va plastrant & confortât ceste
creácereceuë,de tout ce que peut fa raison: qut
est vn vdl souple contournable,&accômodable
atoute figure. Ainsi se remplit le monde & fe
confit en fadesse& en mensonge. Ce qui faict
qu'on ne doute de guiere de choses , c'est que
les communes opinions on ne les essaye iamaisj
on n'en fonde point le pied,ou gist la faute & la
foiblesse:on ne fe débat que fur les bráches,on
ne demande pas si cela est vray , mais s'il a esté
ainsi ou ainsi entendu. On ne demande pas si
Galena rien dit qui vaille: mais s'il a dit ainsin
ouautrenaent. Vraymant c'estoit bien raison
que ceste bride & contrainte de la libercé de
nosiugements, & ceste tyrannie de nos créances s'estandit iufques aux efcoles & aux artz.Le
Dieu de la science fcholastique c'est Aristote:
c'est religion de debatre de ses ordonnances,
comme de celles de Lycurgus a Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale:qui est a l'auanture autant vaine qu'vneautre.Iene i'çay pas
pourquoyie n'acceptasse autát volontiers ouïes
idcesdePlaton,ou les atomes d'Epicurus,ou le
plain Sc levuidede Leucippus& Democritus»

U 3

1
5 54
ESSAIS »E M. n v. MONT.
ou l'eau de Thaïes , ou l'infinìté de nature d'Anaxìmander, oul'air de Diogenés,ou les nombres & symmetrie de Pythagoras,ou l'infini de
Parmcmdes , ou l'vn de Mu&us , ou l'eau & le
feu d'Apoliodorus;ou les parties íìmilairesd'A
naxagoras', ou la discorde Sramitié d'Empedocles,ou le feu de Heraçlitus.ou toute autre opinion de ceste confusion infinie d'aduis & de
sentences, que produit ceste belle raison humaine par fa certitude cV cìaír-voyance en tout
ce dequoy elle fe mefle,comme ie feroyl'opinion d'Aristote fur ce fubiet des principes des
choies naturelles:lefquelz principes il bastit de
trois pieces, matière, forme & priuation. Car
qu'est-il plus vain que de faire la vanité & inanité mefme cause de la produétion des choses?
Xa priuation c'est vne negatiue : de quelle humeur en ail peu faire la cause & origine des
choses qui font ? Cela toutesfois ne s'auferoit
esbranleraux efcoles que pourl'exercicede la
Logique. On n'y débat rien pour le mettre en
doute , mais pour défendre Aristote des obiecìions estrangeres : Son authorité c'est le
but, au de la duquel il n'est pas permis de s'enquérir. II est bien ay fé fur des fondemêsauouez
de bastir ce qu'on veut. Car selon la loy & ordonnance de ce commancemét je reste des pieces dubastiment se conduit ayfement , fans se
démentir. Par ceste voye nous trouuons nostre
raison bien fondée & discourons a boule veuc:
car

LIVRE
SE COND.
555
carnosmaistres préoccupent & gaignent auát
main autant de lieu en noít re creance,qu'il leur
en faut pour conclurre âpres ce qu'ilz veulentra
lamode des Geometricns par leurs demandes
auouées, le consentement & approbation que
nous leur preftons leur donnant dequoy nous
traînera gauche & adextre,& nous pyroueter
aleurvolonté. Quiconqueest creu desesprefuppositions , il est nostre maistre & nostre
Dieu. II prendra le plant de fes fondemenssi
ample & si aise , que par iceux il nous pourra
monter,s'ilveut,iufques aux nues. En ceíîe pratique & negotiation de íciance nous auons pris
pourargét content le mot de Pythagoras, Que
chaque expert doit estre crcu en íon art. Le
dialecticien fe rapporte au grammairien de la
signification des motz : le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux des arguments : le
poëte du musicien les mesures : le geometrien
de l'arithmeticien les proportions.-les metaphy
ficiens "prenent pour fondement les coniectures de la physique. Car chafque science a ses
principes présupposez , par ou le ìugement humain est bridéde toutes pars. Sivousveneza
«hoquet ceste barrière, en laquelle gistlaprin
cipale foíblesle & fauceté , ilz ont incontinent ceste sentence en la bouche, QuMl ne faut
pas débattre contre ceux qui nient les pnnC1 pez. Or n'y peut il auoir des principes aux
hommes, si ladiuinité ne les leur a reuelez.
Ll 4

«fjt>

ÏSSAÏS OB M. »I MO M.

í)e tout le demeurant , & le commencement
& le milieu & la fin ce n'est que songe & fumée. A ceux qui combatent par preíupposition,iI leur faut présupposer au cótraire le mefme axiome,dequoy on débat .Car toute preiupposition humaine & touîe enunciation a autant
d'authorité l'vne que l'autre , si la raison n'en
faicì la differéce. Ainsi il les faut toutes mettre
a la balance: & premièrement les generalles &
celles qui nous tyrannisent, II faut fçauoir si le
feu est chaut , si la r.ege est blanche,s'il y a rien
de dur ou cie mol en nostre cognotiTance. Et
quand a ces refponces , dequoy il fe faict des
contes anciens : comme a celuy qui metoit en
cloute la chaleur,qu'on refpondoit qu'il fe ietast
dans le feu : a celuy qui nioit la froideur de la
glace,qu'il s'en mit dans le sein : elles fonttresìndígnes de la profession philosophique. Vils
nous eussent laissé en nostre estât naturel, receuâts les apparences estrágieres lelon qu'elles se
presentêta nous parnos scns,& nous eustétlaifsez aller âpres nos appetitz simples & réglez
par la condition de nostre naissance, ilz auroiét
raison de parler ainsi. Mais c'est d'eux que nous
auons apris de nous rendre iuges du monde.
C'est d'eux que nous tenons ceste creáce, que la
raison humaine est contrerolleuse generallede
tout ce qui est au dehors & au dedás de la voûte celeste,qui embrasse tout, qui peuttout.Sans
laquelle rìé ne le fçaitjrien ne se connoit,rie ne
se void.

LIVRE

SECOND.

557

se void. Ceste response seroit bonne par my les
Cannibales, qu! goutét l'heur d'vne longue vie,
tranquille & paisible fans les préceptes d'Arifìote,& iansla tonnoilìance du nom dela physique. Ceste response vaiidroit mieux al'aduêturHí auroit plus de fermeté, que toutes celles
qu'ilz emprunteront de leur raison & de leur
inuention. De ceste-cy feroient capables auec
nous tous les animaux,& tout ce, ou le commádtment est encor pur & simple de la loy naturelle. Mais eux ils y ont renoncé. II neiautpas
qu'ilz me dient, il est vray.car vous le voyez &
sentez ainsi. 11 faut qu'ils me dient, si ce que ie
pense sentir , ie le sens pourtant en effect : & si
ie le fens,qu'ils me dient âpres, pourquoy ie le
scns,& cornet, & quoy: qu'ïlz mediétlenom,
Pongine,les tenás,& aboutiíTans de la chaleur,
du rroid,les qualitez de celuy qui agit,& de celuy qui souffre : ou qu'ilz me quittent leur piofelhó, qui est de ne rtceuoir ny aprouuer rien,
que par la voyc de la raison. C 'est leur touche a
toutes sortes d'esiays:mais certes c 'est vne touche pleine defauceté, d'erreur,deíoyblesse,&
de deffaillance.Par ou la voulons nous premièrement essayer ? fera ce pas par elle meirne?
s'il ne la faut croire parlant de foy, a peine fera elle propre a iuger des thoses estrangeres.
Si elle connoit quelque chose , aumoins fera
ce ion estre& ion domicilie. Elle est en l'ame & partie , ou effect d'icelle . Car lavraye
Ll 5

5^8 ESSAIS DE M, DE MONTA.
raison & essentielle , de qui nous desrobons le
nom a sauces enseignes , elle loge dans le sein
de Dieu,cestIafon giste & fa retraite,c'eít de
la ou elle part , quand )1 plaiss a Dieu nous en
faire voir quelques rayós: comme Pallas í^lit
de la teste de Ion pere , pour se commuiûWer
au monde. Or voyons ce que l'humaine raison
nous a apris de soy & de l'ame. A Crates & Dicearchus,qu'il n'y en auoit du tout point, mais
que le corps s'esbranfloit ainsi d'vn mouuemët
naturel , a Platon que c'estoit vne substance se
mouuant de soy-mesme , a Thaïes vne nature
lans repos, a Asclepiades vneexercitation des
sens, a Hesiodus & Anaximander, chose côposée de terre & d'eau,a Parmenides, de terre &
de feu,a Empedocles de sang.
Sanguineam vomit Me animant
aPossidonius, Cleantez& Galen vne chaleur
ou complexion chaloureuse,
Jgneus eft otlts vigor & cœleflisorigo,
a Hypocrates vn esprit espandupar le corps, a
Varrovn airreceu parla bouche eíchauffe au
poulmó,attrempé au cœur, & espandu partout
Je corps,a Zeno la quinte-essence des quatre elemens, aHeraclides Ponticus la lumière, a
Xenocrates,& aux Aegyptiés vn nóbre mobile,aux Chalde'es vne vertu fans forme determinée.-n'oublions pas Aristote , ce qui naturellement fait mouuoir le corps,qu'il nomme enteechîe,dVne autát froide inuétion que null'airtre:car



LIVRE S ECO N D.
559
tre:car il ne parle ny de l'essence,ny de l 'origine,ny de lanaturede l'arne, mais en remerque
seulement l'effect . Plusieurs autres plus sages
parmy les dogmatistes, corne Cicero, Seneca,
lactáce , ont confesse que c'estoit chose qu'ils
n'etcdoiét pas.Ie cónoy par moy.dit saint Bernard,côbien Dieu est incóprehésible, puis que
les pieces de mon est re propre ie ne les puis cóprendre .ll n'y a pas moins de dissention, ny de
débat a le loger. Hipocrates & Hierophilusla
mettent au ventricule du cerueau : Democritus
9
& Aristote, par tout le corps-.Epícur en l'estomac,les Stoïciens autour &: dedans le cœur:
Erasistratus ioignát la mébrane de l'épicrane:
Empedoclez au fang:cóme aussi Moy fe,qui fut
la cause pourquoy il défendit de máger le sang
des bestes, auquel leur ame estiointe. Galena
pensé que chaque partie du corps ait son ame.
Strato l'a logée entre les deux íourcils.Mais la
raison pourquoy Chrysippus la met au tour du
cœurcôme les autres de fa feòìe n'est pas pour
estre oubliée:C'cst par ce,dit-il,que quád nous
voulons asseurer quelque chose, nous mettós la
main fur l'estomac:& quád nous voulós pronôcer j ê -ya, qui signifie en Grec,moy, nous baissons vers l'etìomac la machouere d'embas .Ce
lieu ne se doit pas pasier fans remerquer la vanité d'vn si grand personnage: car outre ce que
ces considérations font d 'elles mefmes infinimanr legieres ; la derniere ne preuue que aux
Gretz.

540
ESSAIS DE M. DE MONT.
Grecz qu'ils ayent l'ameen cest endroit k. fl
n'est iugement humain, si tendu , qui ne somroeille parfois. Voila Plató qui définit l'homnie ,vn animal a deux pieds,fans plume:fournisiant a ceux qui auoient enuie de se moquer de
luy vne plaisante occasion de ce faire. Carayás
plumé vn chapon vif , ilsl'alointnómantl'hóme de Plató. Et quoy Epicurus,de quelle simpiicité eíloit il allé premièrement imaginer
que les atomes , qu'il disoit estre des corps ayantz quelque pesanteur & vn mouuement naturel contre bas,euffent basti le móde: iusques
a ce qu'il fut auifé par ses aduerfaires , que par
ceste description, il n'estoic pas possible qu'elles 1e ioignissent & se prinsent rvneal'autte,
leur cheute estât ainsi droite & perpendiculaire,&engédrant par tout des lignes parallelles?
Parcjuoy pour couurir ceste faute, il fut force
qu'il y adioutast despuis vn mouuement de coíté , fortuite : & qu'il fournit encore a ses atomes, des formes courbes & crochues pour les
rendre aptes a s'atacher & fe coudre. II fevoid
plusieurs pareils exéples, non d'argumensfaux
feulement , mais ineptes , ne se tenans point &
accusans leurs autheurs ,iíon tant d'ignorance
que d'imprudence, és reproches que ks philosophes sc font les vns aux autres fiirles dissen-»
tions de leurs opinions,& de leurs sectes,com■me il s'en voit infinis chez PIutarque,contreles
Epicunés & Stoiciês: & en Seneque contre les
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SECOND.

54T

Perioateticiens. Iugeonsparlacequenousauons a estimer de l'homme,de son sens& de fa
raison,puis qu'en ces grands personnages & qui
ont porté si haut l'humaine íùffizáce,il s'y trouuedes deffautz si apparens& si grossiers. Moy
i'ayme mieux croire qu'ilz ont traité la science
comme vn iouet a toutes mains, & se sont esbatus de la raison, comme d'vn instrument vain &
friuole,mettant en auant toutes sortes d'inuentions&de fantasies tantost plus tendues ,'taritost plus lâches.' Combien de fois leur voyons
nous dire des choies diuerses & contraires?Car
cemefme Platon, qui définit l'homme comme
vne poule, il dit ailleurs âpres Socrates,qu'il ne
sçait a la vérité que c'est que l'homme , & que
c'est Wne des pieces du monde d'autant difficile intelligence. Par ceste variété & instabilité
d'opinions, il nous mènent comme par la main
tacitement a ceste resolution de leuhrrefolution. Ils font profession de ne présenter pas
tousiours la vérité en visage descouucrt &apparent. US Pont cachée tatost soubz des vmbragesfabuleus de la Poésie, tátost soubz quelque
autremafque. Car nostre imperfection porte
encores cela , que la viande crue & naífue n'est
pas tousiours propre a nostre estomac. Il la faut
assécher, altérer & abastardir: ilz font de mesmes,il2 obfcurcistet par fois leurs naifues opimons & iugemens pour s'accommoder a PvsaS e publique. US ne veulent pas faire profession

ex-

542 ESSAIS DE M. DE MONTA.
expresse d'ignorace,&de i'imbecilicé de taraison humaine:mais ìlsnous la defcouurêt assez
soubz l'apparenced'vne science trouble & inconstante. Pour reuenir a nostre ame (car i'ay
choisi ce seul exéplc pour le pluscómodeates; moigner nostre foiblesfe & vanitéjce que Platon a mis la raison au cenieau,Pireaucœur,&
la cupidité au foye , il est vray-scmblable que
ça esté plutost vne interprétation des mouuemens de Pâme , qu'vncdiuision, & séparation
qu'il en ayt voulu faire,cóme d'vn corps en plu
sieurs tncbres.Etla plus vray-séblable de leurs
opiniôs est, que c'est tousiours vne ame,qui par
fa faculté ratiocine, se íòuuiét,cópréd,iuge,desire & exerce toutes ses autres operatiós par diuers instrumens du corps, cóme le nochergouueme son nauire selon l'experiance qu'il en a,
ores tendant ou lâchât vne corde, ores haussant
Pantêne,ou remuant Pauiró,parvne seulepuisíance côduisant diuers effetz:& qu'elle soge au
cerueau.Ce quiapert de ce que les blessures &
accidés qui toucher certe partie,osfencétincótinctles facilitez del'ame.De la il n'est pas incôueniét qu'elle s'écoule parle reste du corps,
cômele soleil espand du ciel en hors sa lumière
& sespuissáceSj &enréplitle mode. Aucús ont
dit, qu'il y auoit vne ame generale , comme vn
grád corps, duquel toutes les ames particulières estoient extraictes & s'y en retoiirnoient /e
remestát tousiours a ceste matière vniuerselle-

Dam
*

SECOND.
54J
Deum namque ire fer omnes
Terra"fquetraïïúfque maris cœlumque profundu:
Hinc pecudes,armeta, viros,genus omne ferarn,
Quemque fibi tenues nafcentem arcejsere vit as:
Sc'dkethuc reddi deinde,ac refoluta referri
Omnia:nec morti ejfe locum:
d'autres,qu'elles ne faiíbient que s'y resioindre
& ratachend'autres qu'elles estoient produites
de la substance diuine:d'autresparles anges de
feu & d'air: aucuns de toute ancienneté': aucuns
fur Pheure mefme du besoin . Aucuns les font
descendre du rond de la Lune & y retourner.
Le commun des anciens, qu'elles font engendrées de pere en fils d'vne pareille manière &
production que toutes autres chofesnaturelles,
argumentante par la ressemblance des erifans
aux pères,
Inílillata patris virtus tibi:
Fortes creantur fortibus gr bonis,
& qu'on void eìcouler des pères aus enfans no
seulement lesmerques du corps, mais encores
vne ressemblance d'humeurs, de complexions,
& inclinations de 1-ame.
Bemque curacris violentia trifteleonum
Semirtiftm fequitur, dolus vuipibus fuga ceruis
■Apatrtbus datur',gr p•atrius pauor incitât artus,
Sinon certa fuo quia femine feminióque,
Vis animipariter crefcit cum corpore toto:
que fur ce fondemét s'establit la iustice diuine,
punissant aus enfans la faute des peres:d'autant
que
UVRE

Ç44 ESSAIS DE M. DE MONTA.
que la contagion des vices paternelzest aucunement empreinte en l'ame des enfans , & q ue
le defreglement de leur volonté les touche.
Dauantage que si les ames venoient d'ailleurs,
que d'vne fuite naturelle , & qu'elles eussent eíré quelque autre chose hors du corps, elles auroient quelque recordation de leurestre premier, atendu les naturelles facultez, qui luy
font propres,de difcourir,raisonner& lé souuenir.Car pour faire valoirla condition de nos ames , comme nous voulons , il les faut présupposer toutes fçauantes & pleines de suísauce,
lors qu'elles font en leur simplicité (k pureté
naturelle. Par ainsi elles eussent esté telles estât
exéptes de la prison corporel! e, aussi bien auant
que d'y entrer , comme nous espérons qu'elles
seront âpres qu'elles en feront sorties. Et de ce
íçauoir,deceste prudence& faptéce il fatidrak
qu'elles se ressouuinssêt encore estátz au corps,
corne difoit Platon, que ce que nous apreniós,
ce n'estoitqu'vn ressouuemr de ce que nostre
ame fçauoir au parauant . Ce que chacun par
expérience peut maintenir estre faux. En premier lieu d'autant qu'il ne nous reffouuientiustement que de ce qu'on nous apprend:#& que
si la mémoire iouoit son roile simple, auraoins
nous fourniroit elle quelque traict outre l'aprentiiïage. Secondement ce qu'elle sçauoitestant en fa pureté , c'estoit vne vraye science,
connoissantles choses comme elles font par fa



1IVR.E
SECOND.
545
diiiine intelligence: la ou icy on luy saict receuoir la mésonge, la fauceté & le vice, si on l'en
instruit, enqimy elle ne peutemploier sa réminiscence , ceste image & conception n'ayátia*
mais logé en elle. Et de dire que la prison corporelle estousfe , de manière ses facilitez naifues, qu'elles y font toutes estcintes:ce!a est premièrement contraire a ceste autre créance philosophique, de reconnoistre ses forces si grandes^ les opérations que les homes en (entent
en ceste vie si admirables, que d'en auoir conclud ceste diuinité &' éternité passée, cVl'immor
talitc a-venir. Dauantage,c'est icy chez nous,&
non ailleurs, quedoiuenteltreconsiderées les
forces & les effectz de Pame: tout le reste de
ses perfections , luy est vain & inutile: c'est de
l'estat présent que doitestre payée & recónue
toute son immortalités de la vie de l'homme
qu'elle est comtable seulemêtxe seroit injustice de luy auoir retranché ses moyés & ses puissances , de l'auoir desarmée pour du téps de fa
captiuité & de fa prifon,de fa foiblesse & maladie, du temps ou elle auroit esté forcée & contrainte,tirer le jugement & condemnation d'vne durée infinie & perpétuelle: & de s'arrester
î h consideratió d 'vn téps si court, qui est a l'auatured'vneoudedeux heures, ou au pis aller,
de cent ans,qui n'ont non plus de proportion a
1 infinité qu'vn instant,pour de ce momét d'intcruallc ordonner & establir dcfysitiuement de
Mm



54 e» ESSAIS D E M. DE MONTS
tout son estre. Ccseroìt vne disproportion in}.
«que de tirer vne récompense eternelle en consequéee d'vne si courte vie.Parainsiils iugeoiêt
que fa génération fuiuoit la commune conditió
des choses humaines : comme âussi íà vie& fa
durée par l'opinió d'Epicurus & de Democriíus,qui a esté la plus receuë aux siécles anciens,
íûiuantces belles apparences : que on la voioit
naistre a mefme que le corps en eftoit capable,
©nvoyoit efleuerfes forcescomme lescorpoielles,on y reconnoissoit la foiblesse de son enfance,& auec le temps fa viguer & fa maturité;
& puis fa dechnation & fa vieillesse, & en fin fa
décrépitude. Ils í'apperceuoient capable de di«erses passiós & agitée de plusieurs mouuemés
penibles,d'ouelletóboiten lassitude & en dou-'
leur, capable d'altération & de changement,
d'alegresse , d'assopissement & de la langueur,
lûbiecte a fes maladies & aux offences , cóme
l'estomac ou Ie pied , esblouye & troublée par
la force du vimdefmuedesonassieteparlesvapeurs d'vne.fíeure chaude : endormie par l'application d'aucuns medicamés & reueilléepar
d'autres. On luy voioit estóner & rêuerfertoutes fes facultezpar la feule morsure d'vn chien
malade, & n'y auoir nulle si grande fermeté de
discours,nuIle fuffifance,nulle vertu.nulle resoiutió philosophique,nulle contentiô de ses forces qui la peut exempter de la fubiectió de ces
accidens.La saliue d'vn chetismastin versée sur
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UVRE

SECOND.

547

la main de Socrates secouer touce sa sagesse &
toutes ses grades & si réglées imaginations, les
anéantir de manière qu'il ne reliât nulle trace
desacónoissancepremiere:&ceveninne trouuer non plus de reíîstáce en ceste ame qu'é celle d'vn enfant de quatre ans , venin capable de
faire deuenir toute la philosophie, si elle estoit
incarnée,furieuse & insensée: si que Cató ,qui
tordoit le col a la mort mesme & a la fortune,
ne peut souffrir la veuë d'vn miroir ou de leau,
d'eîpouuantement & d'effroy , quand il seroit
tombé par la contagió d'vn chien enragé en la
maladie que les médecins nommét Hydroforbie. Or quant a ce point, la philosophie a bien
armé l'hóme pour la souffrance de tous autres
accidens , ou de patience, ou si elle coutìe trop
atrouuer,d'vnedeffaite infallible, en le defrobanttout a fait de la vie : mais ce font moyens,
qui seruét a vne ame estât a soy & en les forces,
capable de discours & de délibération : nó pas
a cest accidét, ou che?. vn philosophe vne ame
deuient l'ame d'vn fol,troublée réuersée & perdue. Ce que plusieurs occasions produisent:c5mevue agitation trop veheméte que par quelque forte passion l'ame peut engendrer en soy
mesme:ou vne blessure en certain endroit de la
persone : ou vne exhalation de lestomac , nous
lestant a vn esblouissement & tournoiemétde
teste. Les philosophes n'ont, ce me séble,guie*
« touché ceste corde. Ceste ame pert le goust

Mm 2


548 ESSAU DE M. DE MONTAÌ
dufouueratn bié Stoique si constat & si ferme.
II faut que nostre belle sagesse fe rende en cest
endroit & quitte les armes . Au demeurant ils
consideroient , aussi par la vanité de l'humaine
raison, que le meflange & société de deux pieces si diuerfes, cóme est le mortel & l'immortel, est inimaginable:
jQuippe etenim mortale Aterno iungere, & unâ,
Consentireputarc ,&fungt mutuapojse,
Defìpere est. Qmd emrn dtuerjius effe putadu est,
yìut magisinterp dipunftum difcrepitánscjue,
jQuam mortale quod est immortali atque perenni
Juníiumin concilio fçuas tolerareprocellasìDauantage ils fentoient l'ame s'engager en la
mort, comme le corps:& ce qu'ô aperceuoiten
aucuns, fa force & ia vigueur femaintenirenla
fin de la vie , ils le raportoiét a la diucríìté des
maladies, comme on void les hommes en c este
extrémité maintenir, qui vn sens, quivn autre,
qui l'ouir,qui le fleurer fans alteration:& ne se
voit point d'affoiblissemét si vniuerlel, qu'il n'y
reste quelques parties entieres& vigouieuses.
Quand a l'opimon contraire de l'immortalite
de l'ame, c'est la partie de l'humaine fciécetrai
ctée auec plus de referuation & dedoubte.Les
dogmatistes les plus fermes sont contraincìz
en cest endroit de fe reiettera l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne fçait encore ce
qu'Aristote a estably de ce fubiect. Il s'est caché soubs le nuage des parolles & sens difficiles,
°
&non



LIVRE

S E C ONÍ.

Jínon intelligibles, & a laislé a fes sectateurs
autant a disputer & a debatre sur son iugement
que sur la chose mesme. Deux choses leurrendoient ceík opinion plausible : l 'vneque fans
l'immortaiité des aines il n'y auroit pl* dequoy
asseoir les vaines espérances de la gloire & de
la réputation, qui est vie considération de merueilleux credit.au monde :l 'autre 3 que c 'est vne
tres-vtile impression, que les vices quand ils se
des-roberôt de la veuë & cónoillance de l 'humaine iustice demeurer tousiours en butte a la
cuuinejCjui les poursuiura, voire âpres la mort
des coupables. Mais lespl'ahurtez actste persuasion,c'est merueille comme ilz selonttrouuezcourtz& impuissans a l 'establir par leurs
humaines torces. L'homme peut reconnoistre
parce telmoignage, qu 'il doit a la fortune & aii
récontre laveritë,qu'il defcouure luy seul, puis
que lors meliiie,qu'elle luy est tôbée en main,il
n'a : ÌS dequoy la saisir & la maintenir, & que
saraiion n 'a pas la torce de s'en preualoir.Touteschoses prouuues par nostre propre discours
& suffilance,autant vrayes que tauces, font fubiectes a agitation & débat. C 'est pour le cfiátiemót de nostre fierté,& instruction de nostre
misère & incapacité que Dieu produisit le trou
Me & là confusion de l 'anciéne tour de Babel.
Tout ce que nous entreprenons fans son assistáce >tout ce que nous voyons fans la lampe de íâ
§ r ace,ce n'est que vanité & folie :l 'efséce mesi>

Mai 5


5ÇO

ESSAIS

DE

M. D E

MONT AI

me de la vérité, qui eít vniforme & constarKi,
quand la fortune nous en donne la possession,
nous la corrópons &abastardissons par nostre
foiblesse. Quelque train que l'homme preigne
de foy,Dieu permet qu'il arriue tousioursaceste mefme confusion, dequoy il nous représente si viuement l'image par le iuste chatiement,
dequoy il bâtit l'outrecuidance de Nembrot,&
aneantitles vaines entrepnnfes du bastimëtde
la Pyramide. La diueríìté d'ydiomes&de langues, dequoy il troubla cest ouurage,qu'efî-ce
autre chose, que ceste infinie & perpétuelle altercation & dilcordáce d'opiniós & de raisons,
qui accompaigne & embrouille levain bastiment de 1 humaine science? Mais pourreutnir
a mon propos c'estoit vrayement bien raison*
que nous fussiôs tenus 2 Dieu feul,& au bénéfice de fa grâce , de la vérité d'vne si noble creácCjpuisque de fa íeule libéralité nous receuós
Je fruit del'immortalité , lequelconsiste enla
ìouiffance de la béatitude eternelle. Or la foiblessé desargumés humains fur cefubiect,elle
íèconnoit euidamment par les fabuleuses circonstáces,qu'ils ontadiouíléesa la fuite déteste opinió pour trouuer de quelle códitió estoit
ceste nostre immortallité . La plus vniuerftlle
& plus receuë opiniô J> & qui dure iufques a no ,
ça esté celle,de laquelle on fait autheur Pythagoras,nó qu'il en fut le premier inuêteur, mais
d'autant qu elle receut beaucoup de poix,& de

LIVRE
S ECO K D.
55Ï
crédit par l'authorité de son approbatìô. C'est
que les ames au partir des corps ne faisoiét que
rouler de l'vn corps a vn autre , d'vn lyon a vn
cheualjd'vnçheuaî avn roy,fepromenants ainsi sanscesse,de maison en maison. Socrates,Platon & quasi tous ceux qui ont voulu croire l'im
mortalité des ames , se sont laissez emporter a
ceste inuention , & plusieurs .nations comme
entre autres la nostre & nos Druides. Mais ie
neveus oublier l'obiection qu'y font les Epieu
riens ,carelle est plaisante. Ils demandent quel
' ordre il y auroit si la presse des mourans venoic
aestre plus grande que des naissans,car il aduiendroit que les ames deílogéesdeleurgiste
leroient a fe presser a qui prendroit place lapre
mìere dans ce nouueau corps & demandent
ausiì a quoy elles passeroient leur temps ce pédant qu'elles atendroient qu'vn logis leur fut
apresté : Ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il n'é mourroitjils disentque lescorps
seroient en mauuais party attédant l'infusió de
leur ame,& en aduiendroit qu'aucuns corps le,
mourroient auaat que d'auoir esté viuans.
Denìque connubia ad veneris,partuf(jue ferarum*
Effe animas prœfto deridiculumeffe videtur.
Etfpetlare immoritaies mor.talia membra
Innumero numero -tcertarecjue prçproperanter
fnterfe, quçprima potiffimaqueinfìnuetur.
D'autres on attaché l'ame aux corps des trefc
paífeZjpout en animer les ferpésjles vers,&aiiMm 4



5 <î
ESSAIS ít M. DE MONT.
tres bestes, qu'on dit s'engendrer de la corrup,
tion de nos membres, voire & de nos cendres.
D'autres ladiuisenten vne partie mortelle, &
l'autre immortelle: autres la font corporelle &
ce neantmoins immortelle: aucuns la font immortelle fans science & lanscoonoislance.il y
en a aufíì,qui ont estime, que í.es ames des tó■damnez,il s'en saison des diables:comme Plu
tarque pélê,qu'il se lace des dieux de ctllesqui
font sauuces- Car il est peu de choies que cest
autheurla establissed'vne façon de parler sire(
solue, qu'il faict ceste-cy , maintenant partout
ailleurs vne manière dubitatrice & ambiguë.
II faut estimer (dit- il ) & croire fermement,
que les ames des homm es vertueux lelonnatule & selon ìustice diuine , deuiennent d'homes
saihcts , & de faincìs demy-dieux, & de demydieux, âpres qu'ils sont parfaiòtement,comme
es sacrifices de purgation , nettoyez & purifiez, estans dehurez de toute pailìbilité& de
toute mortalité , ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais a la vérité,, & selon
raisô vray-femblable dieux entiers & parfaits,
en receuant vne fin tres-heureufe & tres-glorieufe.Mais qui voudra voir cest autheur,qui est
des plus retenus pourtát & modérez de la bande, s'efcarmoucher auec plus de hardiesse &
nous coter ses miracles fur ce propos, ié lereuoye a son discours de la Lune & du Dïmo de
Socrates, la ou aussi emdément qu'en nul autre
litu,

UVRE

SECOND.

555

JieUjìl íe peut aducrcr les mystères delaphilo-

phie auoir beaucoup d'est rangetez communes
auec celles ce lapoësie,ì'entendement humain
fc troublant & fe mettant au rouet, voulant ionder& contrerollcr toutes choies: tout ainsi corne laflez & trauaillez de la longue course de
noitre vie nous retombons en enfantillage.
Voylales belles & certaines instructions , que
nous tirons de la science humaine furie fubiect
de rostre ame.il n 'y a point moins de témérité
en ce qu'elle nous aprend des parties corporelles. Choisillons envnou deux exemples,car autrement nous nous perdrions dans ceste mer
trouble & vaste des erreurs medecinales. Scachósdî on s'accorde au moins en cecy ,De quelle matière les hommes se produisent les vns des
autres. Pithagorasdict nostre feméceestre l'efcume de nostre meilleur sang: Plattui l't icoulementde la moelle de l'elpinedudos : ce qu'U
argumente de ce, que cest endroit íe sent le premier de lalasieté de labesongne: Alcmeon,
partie de la lubstance du cerueau, & qu'il loit
ainsi ditil, les yeux troublent a ceux qui íé trauaillent outre mesure a ceste occupation : Democritus vne fubstáce extraite de toute la masse corporelle : Epicurus extraite de l'ame & du
corps:Ariltote, vn exciement tire de l'alimenc
du lang le dernier qui s'efpád en nos membres:
Autres du lang cuit & digéré par la chaleur des
genuoires; ce qu'ils jugent de ce qu'aux exueMm 5

554
ESSAIS DE M. DE MON."
mes effortz on réd des goûtes de pur fano-. Enì
quoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence si
on peut tirer quelque apparence d'vne confusion si infinie. Or-pour mener a effect ceste semence, cóbien en font ìlz d'opinions contraires ? Aristote & Democritus tiennent que les
femmes n'ont point de sperme j& que ce n'est
qu'vne sueur qu'elles eílancent par la chaleur du
plaisir &du mouuement,quinesert de rienala
génération. Galen au contraire & fes fuyuans,
que fans la rencontre des semences la génération ne se peut faire s Voyla les médecins , les
philofophes,lesinriiconsultes & les théologies
aux prises peíle mefle auecquesnoz femmes fur
la dispute a quelz termes les femmes portent
leur fruict. Et moy íe secours par l'exemple de
moy mesme,ceux d'entre eux qui maintiennent
la grossesse d'onze moys. Le monde est basty
de ceste experiance , il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son aduis fur toutes ces
contestations , & si nous n'en fçaurions estre
d'accord. En voyla assez pour vérifier que l'hóme n'est non plus instruit de la connoiflance
de soy en la partie corporelle qu'en -la spirituelle. Nous l'auous proposé luy mefmes a soy,
& sa raison a sa raison, pourvoir ce qu'cllenous
en diroit.il me semble assez auoir monstre cóbien peu elle s'entend elle mesme. Vous,pour
qui i'ay pris la peine d'estendre vn si long corps
cotre ma coustumejne refuyrez point de main-

LIVRE
SECOND.
55Ç
tenir vostre Sebond par la forme ordinaire
(j'ar£umenter,dequoy vous estes tous les lours
instruite, & exercerez en cela vostre esprit &
vostre cstudc. Car ce dernier tour d'escrime icy
il ne le faut employer que comme vn extrême
remède. C'est vn coup defesperc,auquel il faut
abandonner voz armes, pour faire perdre a vostre aduerfaireles siennes. C'est vntour secret,
duquel il fe fauc feruir rarement & referuéement : c'est vne grande témérité que de vous
vouloir perdre vous mefmes pour perdre quant
& quant autruy. Nous secouons icy les limites &dernieres clôtures des sciences, aufquellesl'extremité est vitieuíè, comme en la vertu.
Tenez vous dans la route commune , il ne faicì:
mie bon estre si subtil & si fin. Souuiennevous
de ce que dict le prouerbe Thofcan,
Chitroppo s'ajfottiglia fifcauez.ZA.
Ievous conseille en voz opinions & en voz discours , autant qu'en voz mœurs & en toute autre chose , la modération & l'attrempance &C
la fuite de la nouuelleté & de l'estrangeté. Toutes les voyesextrauagantes me sachent. Vous
qui par 1 authorité que vestre grandeur vous
apporte, & encores plus par les auantages que
vous donnent les qualitezplus vostres , pou-»
uez d'vn clin d'ceil commander a qui il vous
plaiit, deuiez donner ceste charge a quelqu'vn^
qui rìst profession des lettres,qui vous eust bien
autrement appuyé & ennehy ceste fantasiei

556* ESSAIS DE M. DE MONTA.
& qui se sut seruy a faire son amas d'auLres que
de nostre Plucarque Toutestois en voycy jfl c2:
pour ce que vous en auez araire. Epiturus diioit
des lois , que les pires nous eftome h nécessaires , que lans elles les hommes s'entremangeroint les vns les autres. Noitre eipncelt vnveil
desieglé,dangereux & téméraire: îleit malaisé
d'y loindre Tordre & la mcsure:& ce mon ttps
tous les esprits , qui ont quelque^rare excellance au deíìus des autres , & quelque viuacité extraordinaire nous les voyons quasi tous desieglez,& desbordez en licence d'opinions,& de
meurs: c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis
& sociable. On a raison de donner a l'elpnt humain les barrières les plus contraintes qu'on
peut. En l'estude, comme au reste, íl luy taut
comter& régler ses pas. II luy faut tailler par
industrie & par art les limites de fâchasse. Ori
la bride & garrote de rehgiôs,deloix, de coultumes,de fciance,de préceptes, de peines,& recoin panses morcelles & immortelle:» : encotes
voit on que par la volubihté & fa desbauche, il
èlchappe a toutes ces liaifôs. C'est vncorpsvain
qui n'a par ou eítre saisi & assené, vn corps monstrueux, dsuers & difforme, auquel on ne peut
assoir neud ny prise. Parquoy il vous fiera mieux
de vous reserrer dans le train acçoultumé.quel
qu 'il sou, que de ietter vostre iugementa celte
liberté desreglée. Mais siquelqu'vn decesnou-,
ueaux docteurs entreprend de taire l'ingenieux
éiìYoltrc

LIVRE
SECOND.
557
envos+re présence auxdespens de son salut Sc
duvostre , pour vous deffaire deceste dangereuse peste,qui se respand tous les ioun en voz
cours,cepreseru:ìtifa l'extreme nécessité empescheraque la contagion de ce venin rrofFencera ,ny vous , ny vostre assistance. La liberté
donq& viuacité des esprits anciens produifoit
enlaphilosophte& sciéces humaines, plusieurs
sectes & pars d'opinions differentes,chacun entreprenant de iuger& de choisir pour prendre
party.Mais a présent que nous receuons les ars
par authorité & ordonnance,& que nostre inftiturton est prescrite & bridée , on ne regarde
plus ce que les monnoyes poisent & valent,
mais chacun a son tour les reçoit selon le pris,
que l'approbation commune & le cours leur
donne:on ne plaide pas de l'alloy , mais de l'vsage. Ainsi se mettent esgallement toutes choses. On reçoit la médecine, comme la geometrie.EtlesbateIages,les enchantemens,lesliaisonsdecómerce des espritz trespassez, les prognostications,!esdomifications,& iusques a ceste ridicule poursuyte de la pierre philosophaient se met sans cótredit.Il ne faut que sçauoirquelelieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, & de
Mercure au petit doigt: & que quand la mentale coupe le tubercle de l'enseigneur^'est signe
df cruauté : quand elle faut soubs le mitoyen &
que la moyenne naturelle fait vn angle auec la
vitale

5t)8 ESSAIS DE M. DE MONTA.
vitale soubs mesme endroit, que c'est sionedVne mort miserable:que si a vne femme la naturelle est ouuerte, & ne ferme point l'ágleauec
la vitale,cela dénote qu'elle sera mal chaste. Ie
vous appelle vous mesrnes a tcsrnoin,siauec ceste science vn homme ne peut passer auec réputation & faueur parmy toutes compaigmes.
Theophrastusdi soit que l'humaine cognoissance acheminée par les sens pouuoit iuger des
causes des choses iufques a certaine mesure,
mais que estant arriuée aux causes extrêmes &
premières, ilfalloit qu'elle s'arrestar, & qu'elle rebouchât : a eau se ou de sa soy blesse , óu de
la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne & douce, que nostre sufiìzance nous peut
conduire iufques a la cognoiílance d'aucunes
choses , & qu'elle a certaines mesures de puissance, outre leiquelles c'est tementé de l'eraployer. Ceste opinion est plausible & introduite par gens de composition , mais il est malaisé
de donner bornes a nostre esprit : il est curieux
&auide,& n'a nulleoccasion des'arresterplus
tost a mille pas qu'a cinquante. Ayant essayé
par expérience que ce a quoy l'vn s'estoitfailïy , l'autre y est arríué:& que ce qui estoit incogneu a vn siécle, le siécle íùyuant la efclaircy:&
que les sciences & les arts ne se iettent pas en
mouIe,ains fe forment & figurent peu a peu en
les maniant & polissant a plusieurs fois,comsne les ours façonnent leurs petitz en les lt*
chant

UVRE
SECOND.
559
chant & formant a loysir : ce que ma force ne
peutdescouurir,iene laisse pas de le sonder &
essayer : & en retastant & pétrissant ceste nouuellc matière , la remuant & l'eschaufant i 'ouure a celuy qui me suit,quelque facilité pour en
jouir plus a son ayse, & la luy rendz plus souple,
& plus maniable.

Vt hymettia sole
Ctráremollescit,tracìatáquepollice, multas
Vertitur infaciesjpsoquefit vtilis vfu.
Autant en fera le segond au tiers: qui faict que
la difficulté ne me doit pas désespérer ny aussi
peu mon impuissance , car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses corne d'aucunes:& s'il aduoíie , comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes premières &
des principes, qu'il me quitte hardiment tout
le reste de fa science : silefondemenrluy faut,
son discours est parterrede disputer & l'enquerit n'a autre but& arrest que les principes. Si
ceste fin n'arreste fó cours, il se iette a vne irrésolution infinie. Or il est vray-semblable que si
l'ame sçauoit quelque chose , elle se sçauroit
premièrement elle mesme , & si elle sçauoit
quelque chose hors d'elle ce feroit son corps &
Wstuy, auát toute autre chose. Sionvoid iufques au iourd'huy les dieux de la médecine se
debatre de nostre anatomie,
Muletier in Troiam,pro Troustubttt Jpolio:
Quand

<f6o

E S S A E ï S

DE

M. D!

MO\'T.

Qnand atédons nous qu'ils en soient d'accord
s'ilz ne le sot meshuy âpres rát de siecle<?Nous
nous sómes plus voisins , que ne nous est la blácheur de la nege,ou la pesanteur de la pierre.Si
rhomme ne se connoit,comment connoitil ses
opérations & ses forces fil n'est pas alauanture
que quelque notice véritable ne loge chez
nous, mais c'est parhazard. Et d'autant que pat
mesme voye , mesme façon Sr conduite les erreurs se reçoiuent en nostre ame , elle n'a pas
dequoy les distinguer,ny dequoy choisir la vérité' de la mensonge. Les Académiciens receuoint quelque inclination de iugement,& trouuoint trop crud de dire,qu'il n'estoit pas plus
vray-femblable que la nege fust blanche,que
nolre,& que nous ne fussions non plus assoirez
du mouuement d'vne pierre, qui part de nostre
main, que de celuydela huicticsine sphère. Et
pour éuiter ceste difficulté & estrangeté, qui ne
peut a la vérité loger en nostre imagination,
que malaiséement, quoy qu'ilzestablissentque
nous n'estions capables de riensçauoir,&quela
vérité est engoufrée dans des profonds abysmes ,ou laveuë humaine ne peut pénétrer: si
auointilz 'esvnes choses plus vray-semblables,
que les autres, & receuomt en leur iugeme't ceste faculté de sepouuoir incliner plustostavne
apparéce.qn'.i vn'autre.Uz luy permetoientceste propension, luy defandant toute résolution.
L'aduis des Pyrrhoniens est plus hardy&quás
&ou*Bt

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56"f

SECOND.

& quant beaucoup plus veritable'&'plus senne:
car celte inclination Académique, & celte propension a vue proposition plustost qu'a vne autre,qu'elt-ce aucre chose que la recognoissance
de quelque plus apparente vérité en cette cy
qu'en celle Ta ì Si nostre entendement est capable de la torme,des lineamens,du port& du visage de la vérité, il la ver roit entière aussi bien
quedemie, naissante & imperfecte. Ceste apparencedeverisimilitude, quiles faictpendre
plustoíl a gauche qu'a droite , multipliez la,
augmentez la, ceste once de verisimihtude,qui
incline la balance augmente^ la de cent,de mile onces , il en aduiendra en fin que la balance
prendra party tout a faict, &arresteravn chois
& vne venté entiere.Mais comment le laissent
ilzplieralavray-femblance, s'ilzne cognoissent point le vray?CommentcognoiHent ìlz la
lèblance de te, dequoy ìlz ne connoissent pas le
corps & l'eísence ? Ou nous pouuons iuger tout
afaict,outoutafaict nous ne le pouuons pas. Si
noz facultez intellectuelles & sensibles font
6ns fondement & fans pied, si elles ne font que
floter& vanter , pour néant nouslaissons nous
emporternostreiugementaiuillepartiede leur
opération , quelque apparence qu'elle semble
nous présenter: & la plus feure afficte de nostre
entendement & la plus heureuse ce seroit celle
hjouil se maintiendroit rassis,droit,inflexible»
«nsbraníle & fans agitation. Que les chose*

Nn

jésî
ÏSSAfiïS DE M. DE MONT,
ne logent pas chez nous en leur forme & en
leur essence, & n'y facent leur entrée de leur
force propre & authorité,nous Ie voyons assez.
Par ce que s'il estoit ainsi, nous les receuriôsde
mesme façon : le goust du vin seroit tel en la
bouche du malade qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des creuaíses aux doits , ou qui les a
gourdes trouueroit vne pareille durtéau bois
ou au fer,qu'il manie,que fait vn autre. Les subietz estrágiers se rendent donc anostremercy,
ilz logent chez nous,comme ilnous plaist .Orsi
de nostre part nous receuions quelque chose
sans alteration,siles prises humaines eftoíntassez capables & fermes pour saisir la vérité par
noz propres moyens , ces moyens estans communs a tous les autres hommes,ceste vérité se
reiecteroit de main en main de Tvn a Tautre,car
la vérité n'est iamais qu'vne. Et au moins fe trou
ueroit il vne chose au mode de tant qu'il y tna,
qui se croiroit par les hommes d'vn consentement vniuersel. Mais ce qu'il ne se void nulle
proposition , qui ne soit debatue & cótroutrse
entre nous,ou qui ne le puisse estre,môstrebien
que nostre iugement naturel ne saisit pas bien
clairement ce qu 'il saisit: car mon iugement ne
le peut pas faire receuoir au iugement de mon
compaignon: qui est signe que ie Tay saisi p"
quelque autre moyé que par vne naturelle puissance qui soit en moy & en tous les hommes.
Laissons a part ceste infinie confusion d'opinionsj

r

1 IV R E
SECONDÉ
5^ j>
nions,quî se void entre les philosophes mesmes
& ce débat perpétuel & vniuerscl en la connaissance des choses. Car cela est presupofétres-ventablement,que de nulle choie les hommes, ie
dy les fçauans, les mieux nais, les plus suffisons
ne spnt d'accord, non pas que le ciel soit fur nostre testeicar ceux qui doutent de tout, doutent
aulfi de cela:& ceux qui nient que nous puiiìïons
rien comprendre, diíènt que nous n'auons pas
compris qui|e ciel soit fur nostre teste. Et ces
deux opinions sont en nombre, fans comparaison les plus fortes , outre ce-ste diuersité & diuifioninfanie:parle trouble que nostre Jugement
nousdonneanous mefmes,& rincertitude,quc
chacun sent en foy , il est aysé a voir qu'il a son
alsietevnpeu bien mal assurée. Combien diuerstment iugeons nous des choses f combien de
fois changeôs nous nos fantasies? Ce que ie tiés
auiourd'huy & ce que ie croy , iele tiefls & le
croy de toute ma croyance, tous mes vtilz &
toustnes reslbrtz saisissent ceste opinió & m'en
respondent sur tout ce qu'ils peuuent.ie ne sçaurois ambrasser nulle vérité ny conferuer auec
plus deforce, que ie fay ceste cy. l'y fuis tout
«tier, i'ysuis voirement : mais ne m'est il pas
aàucnunóvnefoisimaiscët, mais mille & tous
les iours d'auoir ambrasse quelque autre chose a
tout ces mesmes instrumés,en ceste mesmecô^tion,quede(puis i 'ayeiugée sauce? Ao moins
faut il deuenir sage a ses propres deipás.Si ieme
Nn a

<Ç6*4

ESSAIS DE

M. DE M 0 N

íùis trouué souuent trahy sous ceste mesme con*
leur,si ma touche se trouue ordinairement fauce & ma balance inégale & iniuste , qu'elle asseuráce en puis-ìe prédre a céte fois plus qu'aux
autres/ N'est ce pas sotife de me laisser tant de
fois piper a vn mesme guide?Toutesfois,quela
fortune nous remue cinq cens fois de place:
qu'elle ne face que vuyder& remplir fans cesse,
comme dans vn vaisseau, dans nolìre croiance,
autres & autres opinions , tousioujfcla présente
& la derniere c'est la certaine, &ì'iníallible.
Pour ceste cy il faut abandonner les biens, hóneur,la vie,& le salut, & tout,
Poflerior res illa repert*
Perdit (fr immutatfensus adpnftwa qmque.
Aumoins deuroit nost re codition fautiere nous
faire porter plus moderémant & retenuement
en noz changemens. Il nous deuroit fouuenir,
quoy que nous receuíîìons en l'entendement,
que nous receuons souuent des choses fauces,&
que c'est par ces mesmes vtilz qui se démentent
& qui se trompent souuent. Or n'est ilpasmerueille,s'ilz se démentent, estans si ayfez a incliner & a tordre par bien legeres occutreiices.il
est certain que nostre aprehension , nostre jugement & les facultez de nostre ame en gênerai elles souffrent selon les mouuemens & altérations du corps. Lesquelles altérations font
continuelles. N'auons nous pas l'eíprit plus ef-

ueillé,

tIVRS
SECOND.
565
ueillé , la mémoire plus prompte , 1e discours
plus vif en la fonte qu'en la maladie ? Laioye
& lagayeté ne nous font elles pas receuoir les
fubietz qui fe présentent a nostre ame d'vn tout
autre visage , que le chagrin & la mélancolie?
Pensez vous que les vers de Catulle ou deSapho,nét a vn vieilart auaritieus & rechigné corne a vn ieune homme vigorcus & ardent?Enla
chicane de nos palais ce mot est en vfage , qui
fe dit des criminels qui rencontrent les iuges
en quelque bonne trampe douce & débonnaire , gaudeat de bona fortuit* , qu'il iouifle de ce
bon lieur:car il est certain que les iugemens se
rencontrent par fois plus tendus alacondánation,plus efpineus & plus afpres,tantost plus faci!es,ayiéz,& enclins a l'excufe. Tel qui raporte de fa maison la douleur de la goûte, la ialousie , ou le larcin de ses valetz ayant toute I'ame
teinte &abreuuée de colère, il ne faut pas douter que son iugement ne s'en altère vers ceste
part la. L'air mesme & la screnité du ciel nous
apporte quelque mutation, comme dit ce vers
GrecenCicero,
Taies funt bomìnum mentes ,qualipater ipfe
Itfppiter auUtfera luftrauit lampade terras.
Cenefontpas seulemécles fleures, lesbreuuages & les grandz accidês qui renuerfent nostre
'ugement: les moindres choses du monde agissent contre luy. Et ne faut pas douter, encorcs
que nous ne le sentions pas,que si la fieure conNn 3

$é6

ESSAIS

DE M. DE

MONT

tinue peut renuçrser nostre ame, que la tier«
n'y apporte quelque altération selon sa meíùrç
& proportion. Si l'apoplexie assoupit &esteint
tout a fait la veuë de nostre intelligence , il ne
faut pas doubter que le morfondement ne l'esblouissc. Et par conséquent a peine se peut il
xencontrervne seule heure en la vie, ou nostre
Jugement se trouue en sa deuë assiete , nostre
corps estant fubiect a tant de continuelles alterations & estofé de tant de sortes de ressorts,
<jue(i'en croy les medecins)cóbienilest malaisé, qu'il n'y en ait tousiours quelqu'vn qui clo
che. Au demeurant ceste maladie ne se descouyre pas si aifément,si elle n'est du tout extrême
& irrémédiable: d'autant que la raison va tousiours & torte , & boiteuse,& deshanchée. Elle
va & de tort & de trauers,& auec le mensonge
comme auec la vérité. Par ainsi il est malaisé
de descouurir son mesconte& desreglement.
I'appelle tousiours raison- ceste apparence de
discours que chacun forge en soy .Ceste raison,
de la condition de laquelle il y en peut auoir
cent contraires autour d vn mesme subiect,c'est
vn instrument de plomb & de cire alongeable,
ployable& accommodable a tout biais & a toutes mesures : il ne reste que la scftìsance de le
sçauoir contourner .Quelque bon dessein quait vn iuge,s'il ne s 'esc oute de p rez, a quoy peu
de gens s'amufent,l'inclination a l 'amitié, al 1
parenté,a la beautéj& a la vengeances n° P aí

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UVRE

SECOND.

567

seulement choses si poisantes , mais cet instint
fortuite, qui nous faict fauorifer vne chose plus
qu'vne autre,8e qui nous donne fans le congé d«
la raison le choís en deux pareilz subiectz , ou
quelque vmbrage de pareille vanité , peuuét insinuer insensiblement en son iugement, la recommandation ou defTaueur d'vnecause,& dôner pente a la balance. Moy qui m'espie de
plus prez,qui sy les yeus incessamment tendus
fur moy,comme celuy qui n'ay pas fort a-faire
ailleurs,
quisfub arcl»
\ex qelidót metuatur ora
Qmd Tyridatem terreat,vnicc
Securus,

apeyne oferoy-ie dire la vanité & la foiblessc
que ie trouue chez moy : i'ay le pied si instable
& fi mal assis , ie le trouue iî ay lé a croler & si
prc st au mouuemen t & au branle , & ma veuë si
desreglée, que a ieun ie me trouue autre, qu'apres le repas . Si ma santé me rid & la clarté
d'vn beau jour , me voila honneste homme. Si
i'ay vn cor qui me presse l'orteil , me voila re froigné,mal plaisant& inaccessible.Tantost ie
fuisatout faire,tantost a rien faire. Ce qui m'est
plaisir a ceste heure , me lèra tantost peine . Il
se faict mille agitations contre moy, fans le cógedu iugement, tantost l'humeur melancholiS u « me scsit, tantost la cholérique: & de son
Nn 4.

§C»8

ESSAIS

DE

js. DE MOtlTi

autronté priuée acet heure le chagrin pr^domine en moy, acet-ieure l'alcgresse. Quand ie
prens des liures , i'aray apperceu en tel paffao
c
des grâces excellentes,& qui auront feru mon
ame : qu'vn autre fois l'y retombe , i'ay beau le
tourner & virer en cent visages , i'ay beau le
plier & le manier , c'est vne masse inconnue &
informe pour moy . Les secousses & esbranlc
mens que nostre ame reçoit par les pallions
corporelles peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes propres:ausquelles elle est
íî fort en bute , qu'il est a l'aduanture foustenable , qu'elle n'a nulle autre alleure & mouuement que du soufìe de ces ventz , & que fans
Jeur agitation elle resteroit fans action , comme vn nauire en pleine mer,que les ventz abandonnent de leur secours. Et qui maintiendrait
cela>ne nous feroít pas beaucoup de tort , puis
cju'il est auoué par la philosophie, Que la plus
part des plus réglées actions de l'ame& plus
nobles procèdent & ont besoin de ceste impulsion des passions.. La vaillance, disent- ilz,ne se
peut porfaire sans l'assistance de lacolere,lacópassionsert d'aiguillon a la libéralité & a la iuítice:& nulle éminente & gaillarde vertu en fin
n'est sans quelque agitation defreglée. Seroitce pas l'vne des raisósíqui auroit meu les Epicuriens a descharger Dieu de tout soin & sollicitude de nos affaires:d' autant que les effectz
«nesines de fa bonté ne fe pouuoicnt exerces
enuers

0

tïVRE

^6*0

SECOND.

enuersnous fans esbranler son repos & fa. tranquillíté,par le moyen des passions,qui font corne des piqueures& sollicitations, qui acheminent l'ameaus opérations vertueuses? A u moins
cecynefçauonsnous que que trop, que les passions produisent infinies & perpétuelles mutations en nostre amc,& la tyrannisent merueilleusement.Le ugement d'vn homme courroucé , ou de celuy qui est en crainte , est ce le iugement qu'il aura tantost , quand il sera rassis?
Quelles différentes de sens & de raison, quelle
contrariété d'imaginations nous présente la di
uersuédenos passions? Quelle asleurancepouuons nous donq prendre de chose si instable &
simobile,subiecte par sa condition a la maistri
se du desreglement & de la cecité ?Si nostre iugemêt est en main a la fauceté mesmes, & a l'er
reunsi c'est de la folie & de la mensonge, qu'il
est tenu de receuoir l'impression des choies,
qu'elle feurté pouuons nous étendre de luy? Ie
n'ay point grande expérience de ces agitatiós
véhémentes,estant d'vne complexion molle &
poisante,defquelles la plus part surprennent subitement nostre ame sans luy donner loisir de
feconnoistre.Maìs ceste passion, qu'on dictestre produite par l'oysiuetéau cœur des ieunes
hommes , quoy. qu'elle s'achemine auec loysir
& d'vn progrés mesuré,elle représente biencuidemmentaceux, qui ont quelque sois essayé
de s 'opposer a son eftort,la force de ceste con-

Nn 5

57° ESSAIS DE M. DE M ONT A.
ueríîon &alteration,que nostre iugement sous,
fre. I'ay autresfois entrepris de me tenir bandé
pour la soustenir& rabatre:car il s'en saunant
que ie fois de ceux, qui conuient les vices,qm
ie ne les fuis pas feulemêt, s'ils ne m'entrainét:
ielafentois naistre,croistre,& s'augmenter en
defpit de ma résistance: & en fin tout voyant&
viuantme saisir & posseder,de façon que cóme
d'vne yurefse l'image des choses me cómcçoit
aparoistre autre que de coustume.íe voyois euidemment grossir & croistre les auantagesdu.
lùbiect que i'alois desirant,& agrandir & enfler
par le vent de mon imagination : les difficultez,
de mon entreprinfe s'aifër & se planir,mon
discours & ma conscience ie tirer arriére: mais
ce feu estant euaporé , tout a vn instant , comme de la clarté d'vne eloife, mon ame reprendre vne autre forte de veue , autre estât & autre
ìueement:les difficultez de la retraite me fembler gradés & inuìncibles,& les mesmes choies de bien autre goust & visage, que la chaleur
du désir ne me les auoit prese ntées . Lequel
plus veritablemét, Pyrron'en sçait rien. Nous
ne sommes iamais fans maladie . Les fleures
ont leur chaut & leur froid : des effectz d'vne
passion ardente nous retombós aux effectz d'vne passion frilleufe. Or de la cognoissancede
ceste mienne volubilité & imperfection i'ay
par accident engendré en moy quelque constance & fermeté d'opinions, & n'ay guier e al-

UVRE

SECOND.

%JI

teré les miennes premières & naturelles . Car
quelque apparence qu'il y ait en la nouelleté,ie
ne change pas aifemét, de peur que i'ay de perdre au change : & puis que ie ne fuis pas capable de choisir , ie pren léchois d'autruy,& me
tíensenl'assieteouDieum'a mis. Autrement
ie ne me fçauroy pas garder de rouler fánsceffe.Ainsime íùisie,parlagracede Dieu,cóferué pur&entier,fans agitatiô & troubledecófcience,aux anciennes créances de nostre religió, au trauers de tant de sectes & dediuisions,
que nostre siécle a produites*Les escritz des an
ciens, iedislesbósefcritZjpleins & solides, ils
metëtent,& me remuent quasi ou ils veulent,
celuy que i'oy, me semble tousiours le plus roide.Ie les trouue auoir raison chacû a son tour,
quoy qu'ils se cótrarient. Ceste aysance que les
bons efpritz ont de rëdre ce qu'ils veulent vraysemblable,& qu'il n'est rien si ëstrange,a quoy
ilsn'entreprenét de doner assez de couleur pour
tromper vne simplicité pareille a la miéne,cela monstre euidemment la foyblesle de leur
preuue. Le ciel & lesestoiles ont branlé trois
roill' ans, tout le monde l'auoit ainsi creu, iufquesa ce qu'il y a enuiron quinze cents ans,que
quelqu'vn s'auisa de maintenir que c'estoit la
terre qui fe mouuoit. Et de nostre téps Coper"icus a si bien fondé ceste doctrine , qu'il s'en
fat tres-regléement a toutes les conséquences
Astrologiennes . Que prendrons nou%dela,

sinoa

'57* ESSAIS DEM.DE MONTA.
sinon qu'il n'y a guicre d'asscurance nv enl'vn
nyen l'autre. Car qui íçaitqu'vne tierce opiniô'
d'icy a mille ans , ne renuerse les deux précédentes .
Sicvoluenda éttas commutât tempora rerum,
Quoi fuit inpretio,fit nullo denique honore,
Porro aliud fuccedit, & e conttmptibus exit,
fnque dies mugis appetitur\florétque repertum
Laudibus,&miro efmortales inter honore.
Ainsi quand il íè présente a nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de
nous en deífier,&ide considérer qu'auant qu'elle fut produicte fa contraire estoit en crédit &
authonté, & comme elle a esté renuerfée par
ceste-cy , il pourra a l'aduenir naistre vne tierce inuention,qui choquera de mesme la féconde. Auát que les Principes qu'Aristote a introduitz de matière, forme, & priuatiô, fussent en
crédit , d'autres Principes concentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent
aceste heure. Quelles lettres ont ceux-cy,quel
priuilege particulier que le cours de nostre inuention s'arreste a eux, & qu'a eux appartient
pour tout le temps aduenirla posseiïìó de nostre créance ? ils ne font non plus exempts du
boute-hors,qu'estoient leurs deuanciers.Quád
on me presse d'vn nouuel argumét,c'est a moy
aestimer que ce, a quoy ie ne puis fatis-faire,
vn autre y iatis-faira. Car de croire toutes les
apparences, desquelles nous ne pouuoas nous

LIVRE

SECOND.

*P

désaire,c'est vncgrádc simplesse:il en aduiendroit par la que tout le vulgaire & le commun
aroint leur créance tontournable, comme vnc
girouete: car Ion ame estant molle & sans resiftáceferoit forcée de rcceuoir fans ceste autres
& autres impressions ,1a derniere effaçant tousiours la trace de la precedête.Ccluy qui fe trou
ue foible, il doit reípondre fuyuant la pratique,
qu'il en parlera a son conseil , ou s'en raporter
aux plus sages, desquels ils a receu sonaprentiíìage. Combien y ail que la médecine est au
monde? On dit qu'vnnouueau venu, qu'on nomme Paracelfe, change & renuerse toutl'ordre
des règles anciennes , & maintient que iufques
acesteheure,elîc n'a ferui qu'a faire mourir les
hommes. Iecroy qu'il vérifiera aisément cela:
mais de mettre ma vie a la mercy de sanouuelle experiéce,ie trouue que ce ne seroit pas grád
sagelle . II ne faut pas croire a chacun, dict le
precepte,par ce que chacú peut dire toutes cho
fes.Vn homme de ceste profession de nouuelletez , & de reformations me diiòit,il n'y a pas
longtemps,que tous les anciens s'estoient euidemment meicontez en la nature & mouucmes
des ventz, ce qu'il me feroittres-cuidemment
toucher a la main, si ie voulois entédre son discours . Apres que i'tus eu vn peu de patience a
ouïr ses argumens,qui auoient tout plein de vetifimihtudercomment doneduy fis-ie,ceux qui
iiauig eo i£ni souks les IQÍX de Theophraste , a-

t loient

574
ESSAIS DE M. DE MONT,
loint ils en occident,quád ils tiroient en Ieuát>
alointilsacosté,ouareculôs? C'est la fortune
me refpondit-ihtanty a,qu'ilz fe mefcontoiê
Ie luy repliquay lors, que 1 aimoy mieus fuyui
les essetz,que la raison. Or ce sont choses, qu.
se choquent souuent . Et m'a Ion dit qu'en la
Geometriefqui pèse auoirgaigné le haut point
de certitude parmy les sciences) il se trouue des
démonstrations ineuitables subuertislans laveritéde rexperiéce:comme laques Peletierme
difoit chez moy, qu'il auoit trouue deux lignes
s'acheminansl'vne vers l'autre pour feioindre,
qu'il veritìoittoutesfois nepouuoir iamaisiusque a l'infinité arriuer a se toucher. Et les Pyrrhoniens ne se seruent de leurs argumens & de
leur raison que pour combattre & ruiner l'apparencede l'experiênce. Et c 'est merueilleiusques ou la souplesse de nostre raison les a fuyuis a ce dessein de combatre l'euidence des effectz. Car ils verifìentque nous ne nous mouuons pas , que nous ne parlons pas , qu'il n'ya
point de pesant ou de chaut, auecques vne pareille force & subtilité d'argumentations ,que
nous vérifions les choses les plus vray-femblables.Ptolemeus,qui a esté vn grand personnage , auoit estably les bornes de nostre monde.
Tous les philosophes anciés ont pensé en tenir
la mesure,iauf quelques Isles efcartées,qui pouuoientefchaperaleurcognoislance.Ceusteste
Phyrrhoniíèr,il y a mille ans, que de mettre en
doute

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1

UVRE
S ECOND.
575
doubtela sciéce de la Cosmographie,& les opinions qui en estoint reccues d' vn c hacú.Voila de nostre siécle vne grandeur infinie de terre
ferme, non pas vne iíle ou vne contrée particu]iere,maisvne partie efgaleapeu prez. en grâdeur a celle que nous cognoifsiôs,qui vient d'estredefcouuerte.LesGeographesd'aceste -heu
re ne saillent pas d'asseurer que meshuy tout
est trouue & que tout est veu:
T^am cptoà aâefì preflo,placet,etpollere videtur.
Sçauoir mon si Ptoiomée s'y est trompé autres
fois furies fondemés de faraifon,si ce ne seroit
pas sottise de me fier maintenant ace que ceux
cy en difent.Aristote dict , que toutes les opinions humaines,ont este par le passé,& feront a
l'aduenir intìnies autres-fois: Platon, qu 'elles
ont a renouueller & reuenìr en estre âpres tréte
sixmiH' ans . Si nature enferre dans les termes
de son progrés ordinaire,comme toutes autres
chofes,aulfi les créances, les iugemens,& opinions des hommes, si elles ont leur rcuolution,
leur faifon,leur naissance, leur mort , cóme les
chous:sile ciel les agite , & les roule a fa poste,
quelle magistrale authonté & permanáte, leur
allons nous attribuant? II me semble entre autres tçfmoignages de nostre imbecillité,que ce
luy-cy ne mérite pas d'estre oublié : que par
désir mesmes l'homme ne fçachc trouuer ce
qu'il luy taut : que non par jouissance , mais
par imagination & par souhet nous ne puis-

576" ESSAIS DE. M. DE MONTA."
fions estre d'accord de cedequoy nous auon»
beioing pour nous contenter. Laissons a noitrc
péíëe tailler & coudre a fa poste, elk n* pourra
pas feuiemct désirer ce qui luy est pro->re.C'est
pourquoy le Chrestien plus humbìe,& plussi.
ge,& mieux recognoissant que c'est que de luy
k raporte a son créateur de choisir & ordoncr
ce qu 'il luy saut. U ne le supplie d'autra chose,
sinon que sa volonté íoit faite: autremétil luy
aduiendroit a l'auantureceque les poètes fe>
griëfit du Roy M idas . II requist les dieux,que
tout ce qu'il toucheroit se conuertitenor ,sa
prière fut exaucée :son vin fut or ,son pain or,&
la plume de sa couche:& d 'or sa chemise & son
vestement : de façon qu'il se trouua accablé
soubs la ìouiflance de íbn desir,& estrené d'vne
commodité mfuportable : il luy salut desprier
se> prières.
t/1 ttonitus nouitate mali,diuefque mifercjue,
Efjugere optât opes,&qm modo vouerai odit.

Dieu pourroit nous octroyer les richesses , les
honneurs, la vie & la lanté mesme quelque fois
a nostre dommage: car tout ce qui nous est
plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire. Si
au lieu de la guérison , il nous enuoye la mort,
òul'empirement de nos maux , il le faitpar les
raisons de fa prouidence,qui regarde bien plus
certainement ce qui nous est deu , que nous ne
pouuons faire . Etledeuons prendre en bonne
partjcomme d'vne maintres-lage & tres-arnie.

1IVRÏ
SBCONB.
577
II n'est point de cóbat si violent entre les philosophes,& si afpre,que celuy qui se dresie sur U
question du souuerain bien de l'homme.

T resmihi conniud prope dijfentire videntur
Pofcentes vario multum dttterfapalato.
Qutddeìquidno demìrenuistu quod iubetalter,
Quodpeûsjà fme esttmáfumacidúmquedHobusi
Nature deuroitainsi respôdre a leurs contestations,& a leurs debaiz . Les vns disent nostrs
bien estre, loger en la vertu: d'autresen la volupté: d'autres au consentir a nature : qui en la
science:qui a ne se laisser emporter aux apparéccs.Et a ceste fantasie semble retirer cét'autre,
NUadmirariprope res est vna,N umaci,
SoUque que pojfitfacere ejr feruare beatum,
qui est la sin de la secte Pyrrhoniene . Et diíoit Archesilas les soutenemens& l'estat droit
& inflexible du iugement estre les biens; mais
lesconsentements&applications estre les vices
&les maux. II est vray qu'é ce qu'il l'establissoit
par axiome certain, il se départoit du Pyrronisìne.Les Pyrrhoniés,quandilsdisentquele souuerain bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilitédu iugemêtjils ne l'entendentpas dire d'vne taçon afiìrmatiue,mais le mesme branste de
leur ame,qui leur faict fuir les précipices & fe
lettre a couuert du serein, celuy la mesme leur
présente ceste fantasie & leur en fàict refulêï
Oo

578 ESSAISDEM.DE M O N T A7
vn autre. Au demeurât, si c'est de nous que nous
tirons le règlement de nos mcurs,a quelle côfusion nous re iettons nous ? Car ce que nostre
raison nous y conseille deplusvray-semblable,
c'est généralement a chácun d'obéir aux loix
de son pais . Et par la que veut elle dire, sinon
que nostre deuoir i?'a autre teglt que fortuite?
La venté doit auoir vn visage pareil &vniuersel.La droiture & la iustice } íi l'homme en connoisoit,qui eust corps & véritable essence,il ne
l'atacheroit pas a la côditiondes cousturnesde
ceste contrée, ou de celle la.Ce ne seroit pas de
la fantasie des Perles ou des Indes que la vertu prêdroit ía forme. II n'est rien fubiectaplus
continuelle agitation que les loix. Despuis que
ie fuis nay , i'ay veu t rois & quatre fois rechanger celles des Anglois noz voisins, non seulement en subieòì: politique , qui est celuy qu'on
veut dispenser de constance , mais au plus important fubiect qui puisse estre, a içauo:rdela
religion. Dequoy i'ay honte & de(pit,d'autant
plus que c'est vne nation , a laquelle ceux de
mon quartier ont eu autrefois vne si ptiuée accointance, qu'il me reste encore aucunes traces
de nostre ancien cousinage. Que nous dira dóc
en ceste nécessité la philosophie? que noussuiuons les loix de ncíìre p ys? c'est a dire ceste
mer flotantedes opinions d'vn peuple otid'vn
prince, qui me peindront la justice d'autant de
couleurscv la rcformerót en autant de visages.

LIVRE SECOND.
579
qu'il y aura en eux de changemens d 'humeurs:
ie ne puis pas auoir le iugemêt si flexible .Quelle bonté est ce,& quelle droiture que ie voyois
hyer en crédit , qui en Pefpace d'vn iour a peu
receuoirvn si effrange changement,d'estre deuenuvice. Mais ils font plaisans , quand pour
donner quelque certitude aux loix, ils disent
qu'il y en a aucunes fermes, perpétuelles & immuables, qu'ilz, nomment naturelles , qui fonc
empteintes en l'humain genre par laconditio
de leur propre essence: & de celles la , qui est
fait le nombre detrois,qui de quatre, qui plus,
qui moins, signe que c'est vne merque aussi doit
teufeque le reste. Or ìlz font si defortunez.(car
comment puis i'autrement nommer cela que
deffortune ? que d'vn nombre de loix si infiny,
il ne s'en récontre aumoins vne que la fortune
ait permis estre vniuerfellement receuë par lc
consentement de toutes les nations) ils font,
dif-ie,si inarheureux que de ces trois ou quatre
loix choisies , il n'en y a vne feule , qui ne soit
contredite & desauoëe , non par vne nation,
mais par plusieurs. Or c'est la feule enseigne
vray- semblable , par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles , que l'vniuersité de l'approbation . Car ce que nature
nous auroit véritablement ordonné, nous l'enfinurions fans doubted'vn cómuncófentemét,
& non seulement toute nation,mais tout home
particulier ressentiroit la force & la violence,
Oo 2,

•j8o ESSAIS DE M. DE MONT.
que luy feroit celuy qui le voudroit pousser au
contraire de ceste loy . Qu^ilsm'enmonstrent
pour voir vne de ceste condition. Protagoras&
Ariston ne donnoienc autre essence a la justice
des loix que l'authorité & opinion du lénifia.
teur,& que cela mis a part 3 le bon & l'honneste
perdoient leurs qualitez,& demeuroient des
noms vains de choses indifférentes. Thrasimacus en Platon estime qu'il n'y a point d 'autre
droit que la commodité du supérieur . U n'est
nulle chose,en quoy le mode soit si diutrsqu'ê
coustumes & loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleors:
corne en Lacédémone la subtilité de desrober,
• Les mariages entre les proches font capitalement défendus entre nous , ils font ailleurs en
honneur,
gentes ejfeferuntur,
In quibus & nato genitrix,
tiataparenti
Iungítur s & pietas gemwato crefcit amore.
Le meurtre des enfans,meurtredeperes,communication de femmes,trafique de voleries, licéce a toutes sortes de voluptés : il n'est rien en
somme si extrême , qui ne se trouue receupar
l'vsage de quelque nation. Toutes les choies du
monde,tous les subiets ils ont diuers lustres &
diuerfes considerationsx'est de laque s'engédre principalement ceste diueisité d'opinions.
Vne nation regarde vn íùbiect par vn visage, &
s'arreste a celuy la : l'autre par vn autre. II n'est
rien si horrible a imaginer, que de manger son
pere.

LIVRE

SECOND.

581

pere.Les peuples qui auoient anciennemët ceste couítume,laprenoient toutessois pour tefnioignage de pieté & de b5neaffecti5,cerchár.
parla à donner a leurs progeniteurs la plus digne & honorable sepulture,logeáten euxtnesmes& comme en leurs moelles les corps de
leurs pères & leurs reliques, les viuifiant aucunement & régénérant par la transmutation en
leur chair viue parle moyen de la digestion &
du noiirrivsement.il est aisé a considérer quelle
cruauté & abomination c'eust esté a des homes
sbreuuez & imbus de ceste superstition , de
ietterla despouilledes parens a la corruption
de la terre & nourriture desbestes & des vers.
Licurgus considéra au larrecin la viuacité,diligence, hardiesse, & adresse,qu'il y a à surprédre
quelque chose de son voisin ,& l 'vtilitéqui reuient au public, que chacun en regarde plus curieusement a la conseruation de ce qui est sien.'
Et estima que de ceste double institution a assaillit & a défendre il s'entiroit du fruit a la discipline militaire (qui estoit la principale fciéce & vertu,a quoy il vouloir duire ceste nation)
de plus gráde consideratió, que n'estoit le desordre & l'iniustice de se preualoir de la chose
d'autruy. Dionysius ie tyranoffrit a Platon vne
r obealamodedePerse,lógue,damasquinée,&
parfumée:PlatonIa refusa disant, Qu'estât nay
homme il ne se vestiroit pas volontiers de rode femme. Mais Aristippus l 'accepta auec
Oo 3

58* ESSAIS DE M. DE MONTA^
ceste responce, que nul. accoutrement ne pouuoit corrompre vn chaste courage.Voila conijnentils auoint tous deus raison dediuerseffects. Iladuient decestediuersitéde visages,
que les iugemens s'appliquent diuersement au
chois des choses.Nous portons les oreilles per
cées, les Grecs tenoient cela pour vne merque
de seruitude. Nous nous cachons pour iouir de
nos femmesjles Indiens le font en public. Les
Scytes immoloient les estrangiers en leurs téples, ailleurs les temples feruentde franchise.
I'ay ouy parler d'vn iuge , lequel ou il rencontroit quelque afpre conflit entre Bartolus &
Baldus& quelque matière agitée de plusieurs
cótrarietez,mettoit au margede son Vmre(queítion pour l'amy) c'est a dire que la vérité estoit
íì embrouillée & debatue, qu'en pareille cause
il pourroit fauoriser a celle des parties, que bó
luy sembleroit.Il ne tenoit qu'a faute d'efprit&
de suffisance qu'il ne peut mettre quasi par tout,
question pourl'amy. Les aduocats & les iuges
corrompus de nostre temps trouuent atomes
causes assez de biais pour les accommoder ou
bon leur semble. A vne science si infinie,dépá<3ant de l'authorite de tant d'opinions & d'vn
subiect si arbitraires ne peut estre qu'il n'en
naisse vne confusió extrême de iugemens. Aufi n'est il guiere si cîer procès, auquel les aduis
ne fe trouuent diuers. Ce qu'vne compaignie
a iuge', l'autre le iuge au contraire, & eUe me>.

me

LIVRE SECOND.
58 J
mes a l'aduenture , encorés au contraire vn'autre fois . Dequoy nous voyons des exemples
ordinaires par ceste licêcequi tafche merueilleufeinent la cerimonieufe authorité & lustre
de nostre justice, de ne s'arresteraux arrestz &
courir desvns aux autres iuges , pour décider
d'vne me fine cause. Quant a la liberté desopinions philosophiques touchant le vice & la
vertu, c'est chose ou il n'est besoing de s'estendre,&ou il se trouu - plusieursdiícours, qui valet
mieux teus que publiez. Les loix prennent leur
authorité de la possession & de l'vsage:ilest dágereux de les ramènera leur naissance : elles
groíifíent & s'ennoblissent en roulant comme
noz riuieres . Suyuez lescontremont iufques a
leur source , ce n'est qu'vn petit surion d'eau a
peine reconnoissable ,qui s'enorgueillit ainsi,
& se fortifie en vieillissant. Voyéslesancicnnes
consideratiós,qui ontdonné le premier branle
ace fameux torrêt, plein de dignité , d'horreur
& de reuerance:vous les trouuerés si legeres &
si délicates, que ces gens icy qui poifent tout &
le ramènent a la railbn,& qui ne reçoiuent rien
par authorité & a crédit, il n'est pas merueille
s'ils ont leurs iugemens fouuent tres-efloignés
des iugemens publiques . Gens qui prennent
pour patron l'image première de nature , il
n'est pas merueille si en la plus part de leurs opinions ils gauchissent a la voye commune 8C
ordinaire. Comme pour exemple, peu d'entre
Oo 4
/

584
HSSAIS 151 M. St MONT.
eus eussent approuue' les conditions & formes
de nos mariages. Ils refufoient & desdaignoiét
Iaplus part de nos cérémonies. Chacun aouy
iarler de la def-hontée façon de viure des phi.
ofophes Cynicques. Chrysippus difoit, qu 'vn
philosophe fera vne douzaine de culebuttesen
publicjvoire sás haut de chausses,pourvnedouzaine d'oliues.Et ceste honesteté & reuerance,
que nous appelions de couurir & cacher aucunes de nos actions naturelles & légitimes , de
11'ofernômer les choses parleurnom,de craindre a dire ce qu'il no 9 est permis de faire ,n *eussent ils pas peu dire auecq raifon,que c'est plutostvne afféterie & mollesse in'uentée aux cabinets mefmes de Venus , pour donner pris &
& pointe a ces ieux?N'est ce pas vn alechemét,
vne amorce & vn aiguillon a la volupté. Car
ì'vfage nous faict sentir euidemmét que la cérémonie, k vergoigne,& la difficulté ce son esguisemens &alumetesa ces fleures la. C'est ce
que disent aucûs,que d'oster les bordels publiques , c'est non seulement efpandre partout la
paillardise,qui estoit assignée a ce heu la, mais
encore aifguilloner les hommes vagabonds &
oysis a ce vice par la malaifance.

Î

Mœchuses Aufidu quivir Coruinefuiïli,
Riualissuerat qui tuusjlle virefl.
Çur aliénaf lacet tibi,qug tua non placetvxor}
N unquid ficurus nonfotts arrigercì

1 1VRS
SECOND.
585
Ceste expérience se diuersifie en mille exemples
Jîulltu ín vrbefuit tota,qul tangere vellet
Vxoremgratis C&ciliane tuam,
Dm licuit.fed nuncpojïtis cuftodtbtts, ingens
Turbafututorum efl.Ingeniofus bomo es.
On derrienda a vn philosophe qu'on surprit a
mesme,ce qu'il faisoit ,il respondit tout froidement, Te plante vn homme : ne rougissant non
plusd'estre rencontré en ceste action,que si on
l'eusttrouué plantant des chous. Solonfutace
qu'on trouue,le premier qui donna paries loix
liberté aux femmes de faire profit publique de
leurs corps. Et celle de toutes les sectes de philosophie, qui a le plus honoré la vertu , elle n 'a
ensomme posé autre bride a l'vsage des volupté?, de toutes sortes , que la modération & la
conseruation de la liberté d'autrny. Et plusieurs
ses sectateurs se sont licentiez d 'en escrire &
publier des liures hardis outre mefore.Heraclitus & Protagoras,de ce que le vin semble amer
aumalade,& gratieuxau sain,l'auiron tortudás
l'eau, & droit a ceux qui le voient hors de la ,&
dépareilles apparences contraires qui se trouant aux subiectz, argumentèrent que tous tîiblectz auoient en eux les causes de ces apparents :& qu'il y auoit au vin quelque amertume
^1 se rapportoit au goust du malade , l'auiron
c «taine qualité courbe se rapportant a celuy
qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le re-

Oo 5

58$
ESSAIS DE M. DE MONT.
ste.Qui est dire que tout est en toutes choses &
par conséquent rien en nulle:car rien n'est , ou
tout est.Ceste opinion me ramentott l'experië.
ce que nous auons, qu'il n'est nul sens ny visage
ou droit ou amer, ou doux, ou courbe, que l 'efprit humain ne trouueauxescnts, qu'il entreprédde fouiller. En la parollela plus nette,pure & parfaite,qui puisse estre,combien de fauceté & de mensonge a Ion faict naistre ? Quelle
hereíìe n'y a trouue des fondemens assez &tesmoignages paur entreprendre & pour semaiutenir F c'est pour cela que les autheurs de telles
erreurs ne se veulent iamais despartir de ceste
preuue du tesmoignagedel'interpretation des
motz.Vn personnage de gráde dignité me voulant approuuer par authorité ceste questedela
pierre philo sophale, ou il est tout plongé.m'allegua dernièrement cinq ou sis passages de la
Bible, sûr leíquelz il disoits'estre premierernét
fondé pour ladefcharge de fa conscience. Car
ìl est de profession ecclésiastique: & a la vérité
l'inuention n'en estoit pas seulement plaisante,
mais encore bien proprement accommodées
la dessance de ceste belle fciéce. Par ceste voye
se gaigne le crédit des fables diuinatrices,d'autant que nous proposant par finesse vn stile ambigu & difficile , il n'est prognostiqueur , s'il a
céte authorité,qu'on le daigne feuilleter, & recercher curieusement tous les plis & lustre de
ses parolles, a qui on ne face dire tout ce qu'on
voudra,

tl'vRE

SECOND.

587

yo udra, comme aux Sybilles. Car il y atant de
moyens d'interprétation, qu'il est malaisé que
de biais , ou de droit fil vn esprit ingénieux ne
rencontre en tout íùbiect quelque air, qui luy
serue a ce qu'il voudra. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de néant , qui a ennobly &
mis en crédit plusieurs escrits, &enrichy de
toute forte de matière qu'on a voulu vne mefme
chose receuát mille & mille & autant qu'il nous
plaist d'interprétations diuerses. Homère est
aussi grand qu'on voudra, mais il n 'est pas possible, qu'il ait pensé a représenter tant de formes,qu'on luy donne .Les législateurs y ont diuiné des instructions infinies , pour leur faict,
autant les gens de guerre , & autant ceux qui
ont traité des arts. Quiconque a eu besoin d'oracles & de prédictions en y a trouué pour son
feruice.Vnfort gehtil personnage sçauant& de
mes amis c'est merueille quelz rencontres &
cobien admirables il y trouue en faneur de noftre religion:& ne se peut aysemët despartir de
ceste opinió,que ce ne soit le dessein d'Homère
(si luy est cest autheur aussi familier qu'a hóme
de nostre siécle) D'autres religions y ont trouueauflì autrefois leur appuy . Sur ce mefme fondement qu'auoit Heraclitus & ceste sienne
sentence , que toutes choses auoint en elles les
visages qu'on y trouuoit, Dcmocntus en tiroit
vne toute contraire cóclusion,c 'est quelfsíub'e#s n'auoint du tout rié de ce que nous y trouuions

588 E SSAIS DE M. ~DE MONTA.
uions. Et de ce que. le miel estoit dousaW
& amer a l'autre,il argumentoit qu'il n'estoit
nydous ny amer.Les Pyrrhomés dirointqu'ilz
ne scauent s'il est dous,ou amer , ou ny l'vn ny
l'autre , ou tous les deux : car ceux-cy gagnent
tousiours le haut point de la dubitation. Ce
propos m'a porté fur la considération des sens,
ausquels gist le plus grand fondement & preuue de nostre ignorance.Tout ce qui fe connoist,
il íè connoist fans doubte par la faculté du cognoissant. Car puis que le iugement vient de
l'operanon de celuy qui iuge, c'est raison que
ceste opération il la parface parscs moyens &
voIonté,non par la contreinte d'autruy,comme
jladuiendroit , si nous connoilTìons les choses
parlaforce & íelonlaloyde leur essence. Or
toute cognoissance s'achemine en nous par les
sens,ce font nos maistres. L * science commence par eux & se refout en eux. Apres tout , nous
ne ícaurions non plus qu'vnepierre,si nous nc
scauiós,qu'il y a só, odeur,lumiere,faueur,mefu
re,pois,molesse,durté,apreté,couleur,polisseure, largeur, profondeur. Voyla le plant & les
principes de tout le bastiment de nostre fcience.Quiconque me peut pousser a contredire lés
íèns,il me tiët a la gorge, íl ne me sçauroit faire reculer plus arriére. Les sens font lc commencement & la fin de l'humaine cognoislânce^

Imutnlesp rimti *bftnjibm est crtattm

LIVRE
SECOND.
^0ÛMm'veri ,}7eqHesensus pose refelli.
Qtúd maiorcfide porro quam fensus haberi
Débet}

Qujon leur atribue le moins,qu'on pourra, toujours faudra il leur donner cela, que parleur
voye& entremise s'achemine toute nostre instruction. Cicero dict que Chrisippus ayant essayé de rabatre de la force des sés & de leurs ver
uis,fe représenta a soy meímes des argumensau
contraire & des oppositions si vehemêtes qu'il
n'y peut fatis-faire. Surquoy Çarneades , qui
maintenoit le contraire party,se vantoit de íc
feruir des armes mefmes & parollcs de Chrisippus , pour le combatre, & s'eferioitaceste
cause contre luy, O misérable, ta force t'aperclu.Il n'est nul absurde selon nous plus extrême,
que de maintenir que le feu n'eschaufe point,
que lalumiere n'efclaire point, qu'il n'y a point
de pesanteur au fer ny defermeté,qui sont notices que nous apportent les fens,ny nulle créance ou science en l'hommequife puifle comparer a celle la en certitude. La première considération que i'ay furie subiet des sens c'est que
iemetz en doubte, que l'hóme soit prouueu de
tous sens naturelz.Ievoy plusieurs animaus,qui
viuent vne vie entière & parfaicte,lcs vns lans la
veuë,autres fans l'ouye.Qui scait si en nous auf'ìilne manque pas encore vn,deux,trois & plusieurs autres fens.Car s'il en manque quelqu 'vn
"ul discours n'en peut découurirle defaut. C'est
le priur»

590
ESSAIS DE M. DE MONîl
le priuilege des sens d'estre l'extreme borne dé
de nostre science : il n'y arien au delad'euxcmi
nous puisle seruir a les descouurir , voire ny l\ n
sens n'en peut descouurir l'autre. Hz font trestous la ligne extrême de nostre faculté,
Seorsumcuíquepoteftas
2) misa, eft. sua vis cuíque eft.
II est impossible de faire conceuoir a vn hommenaturellemëtaueugle,qu'iln'yvoidpas,impossible de luy faire désirer laveuë & regreter
son defaut.Parquoy nous ne deuons prêdre nulle asseurance de ce,que nostre ame est contente
& fátisfaictede ceux que nous auonsiveuqu'elle n 'a pas dequoy sentir en cela sa maladie & son
imperfection , si elle y est. II est impossible de
dire chose a cest aueugle par difcours,argumét,
ny simìhtude,qui loge en ion imagination,nulle appréhension de lumière , de couleur, & de
veuë.Iln'yarien plus arriére qui puisle pousler
le ièns en euidence. Les aueugles nais qu'on
void désirer a y voir, ce n'est pas pour entendre
ce qu'ilz demandent: ilz ont apris de nous qu'ils
ont adiré quelque chose , qu'ilz ont quelque
chofeadesirer,quiestennous: mais ìlznesçauent pourtant pas que c'est , ny ne l'aprehendent ny prez nyloin. I'ay veu vn gentil'homme de bonne maifon,aueugle naturel, aumoins
aueugle de tel aage , qu'il nesçait que c'est que
de veuë. II entend si peu ce qui luy manque,
qu'il vse & se sert cóme nous desparollespro-

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IIVRÏ
SECOND.
59I
presau voir , & les applique d'vne mode toute
sienne & particulière. On luy prelentoit vn enfant, duquel il estoit parrain, l'ayant pris entre
ses bras, mon Dieu, dict-il, le bel enfant, qu'il
le faict beau voir, qu'il a le visage guay. II dira
comme l'vn d'entre nous ceste íale a vne belle
veuè',il faict beau voir cecy ou cela. II fait plus,
car par ce que ce font noz exercices que lâchasses paume, la bute, & qu'il l'aouy dire , il s'y
affectionne & s'y embefoigne : & croid fans
doute y auoir la mefme part, que nous y auons:
il s'y picque & s'y plaist , & ne les goûte pourtant que parles oreilles. On luy cne,que voyla
vnlieure, quand on void quelque belle fplanade,ou il puisle picquer : & puis on luy dìct encore, que voyla vn lie ure pris:le voyla aussi fier
de sa prise,comme il oyt dire aux autres , qu'ilz
lefont. L'esteufil le prenda la main gauche &
lepoufle de la droite a tout fa raquette. De la
harqueboufe, il entire al'aduanture,& se paye,
de ce que ses gens luy disent , qu'il est ou haut
oucost ié. Que fçait on fi le genre humain faict
quelque sottise pareille, a faute de quelque lés,
& que par ce detaut,la plus part du visage des
choses nous soit caché? Que fçait on, si lesdisfìcultez que nous trouuons en plusieurs ouurages de nature viennent de la? & si plusieurs ef«ctz des animaux qui excédent nostre capacité
knt ptoduuzparla faculté de quelque sens,
que nous ayons a dire? & si aucuns d'entre eux
ont

592
ESSAIS DE M. DE M OH.
ont vne vie plus pleine par ce moyen & entiers
que la nostre ? Nous saisissons la pomme quasi
par tous nos íènsmousy trouuós de la rougeur,
de 1 a polisseure,de l'odeur & de la douceur.Outre cela elle peut auoir d'autres vertus comme
d'assécher ou resteindre,ausqnelles nousn'auós
point de sens, qui se puisse rapporter. Les propriétés que nous appellós occultes en plusieurs
choses,comme al'aimant d'atirerle fer,n'est-ìl
pas vray-lemblable qu'il y ades facultez fensitiues en nature propres alesiuger& ales apperceuoir , & que le defaut de telles facultez
nous apporte í'ignorance de la vraye essence de
telles choses / C'est a l'aduanture quelque sens
particulier , quidefcouureauxcoqs l'heure du
matin & de la minuict,& les efmeut a chanter,
& qui achemine le cerfou lechiéala cognoifsance de certaine herbe propre a leur guérison.
II n'y a nul sens,qui n'ayt vne grand" dominatió
& qui n'aporte par son moyen vn nombre infiny de cognoissances.Sinous auions adirel'intelligence des sons de l'harmonie & de la voix,
cela apporteroit vne confusion inimaginable a
tout le reste de nostre fcience.Car outre ce,qui
est afaché au propre effeéì: de chaque sens , cobien d'^rgumens , de conséquences , & de conclusions tirons nous aux autres chofesparla coparaiionde l'vn sens a l'autre ? Qujvn homme
îçauant imagine l'humaine nature produite originellement fans la veuë , & discoure combien
d'igno-

í

UVRE
SECOND.
50J
á'icnoráce & de trouble luy apporteroit vn.tel
defaut, combien de ténèbres de cécité & d'aueuglement en nostre ame:on verra par la combien nous importe a la cognoi (Tance de la vérité la priuation d'vn autre tel sens , ou de deux,
oudetrois,si elle est tn nous. Nous auons formé vue vérité par la consultation & concurrence de noscinqcens : mais al'aduáture falloit il
l'accord de huitou dedix ièns&leur contributió
pourl'apperceuoircertainemét& en son essence. Les sectes qui combatentla science de l'hôme elles la combatent principalement par l'incciutude & foiblesse de noz sens. Car puis que
toute cognoissance vient en nous parleur entremise & moien,s'ilz saillent au rapport qu'ilz
nous font , s'ils corrópent ou altèrent ce,qu'ilz
nous charrient du dehors, si la lumière qui par
cuxs'écoule en nostre ame est obscurcie au passage, nous n'auons plusque tenir. De ceste extrême difficulté font nées toutes ces fantasies:
que chaque subiet a ensoy tout ce que nous y
trouuons:qu'il n'a rien de ce que nous y peníons
trouuer : & celle des Epicuriens que le Soleil
n'est non plus grand que ce que nostre veuë le
iuge:quelesapparëces,qui represétêt vn corps
gvád a celuy qui en est voisin, & plus petit a cc% qui en est eíloigné,sont toutes deux vrayes,
& résolument qu'il n'v a nulle tromperie aux
sens : qu'il faut passer a leur mercy , & cercher
ailleurs des raisons pour excuser la differêce &
"P P

5ç>4
ESSAIS DE M. DE MON.
contradiction que nous y trouuons. Voire inuente r toute autre mensonge & resuerie (carilz
cn viennent iusques la) plustosl que d'accuser
les sens. Car de toutes lesabfurditezla pksabíurde c'est,disent-ilz,deles defauoiïer
Proinde quod in quoque eíl hìs vifum tcmpore utrum est.
Stjinon potttit ratio dijfiluere caufam,
Cur ea qmfuerint iuxtim quadrata^procul fat
Visa, rotundauamenprœftat rationu egentem
T^jddere mendoje causas vtriufque figura,
jQuarn manibus manifestafuis emittere quoquit,
Et violare fidern primarn, & conuellere tota
Fundamenta,qmbns mxatur vitafalúfque.
JV o modo enim ratio ruat omnis y vita quoqueifâ
Concidat extemplo ,nife credere
bus attjìs,
Pr&cipitéfque locos i>ttare ,e^rcateraqn£ fat
Jngénère hocfugienda.

sens

Quant a Terreur & ince-titude de î'operation
des sens , chacun s'en peut fournir autant d'exéples qu'il luy plaira. Car la faute & tromperie,
qu'ilz nous font, elle est quasi ordinaire. Au rabat d'vn való le son d'vne trompeté semble venir deuant nous, qui vient d'vne lieue derrière.
A manier vne balle d'arqueboufe foubzle secód doigt,celuy du milieu citant entrelassépar
dessus, il faut extrêmement se contraindre pour
auoiicr, qu'il n'y en ait qu'vne: tant le sens IIOUJ
en rcprelcte deux. Car que les sens sointmam*

- ■ -

tes*

l

' 1IVR!

SE CON T).

Jpç'

tesfois maistres du discours*& le contreignenc
de receuoir des impressions qu'il içait & iuge
estre sauces, il se void a tous les coups. Ie laisse
a part celuy de l'atouchement , qui a ses opera^
tions plus voisines, plus viues & lubltanticlles,
qui reùerse tant de ibis par Teffet de la douleur:
qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Sto',ques,& contraint de crier au vétre celuy,qm a eítably en só ame ce dogme auec toute résolution: que la colique,comme toute autre maladie & douleur , estchose indifferéte,
n'ayát la force de rien rabatre du souuerain bôheur& félicité, en laquelle le sage eíl logé par
sa vertu. II n 'est cœur si mol , que le son de nos
tabourins & de nos trompetés n'eschaufe, ny si
dur que la douceur de la musique n'csueille &
nechatouille,ny ame si reuesche,qui ne se íënte
touchée de quelque religieuse reuerence a considerercéte vaíticc sombre de nos Eglises, la diuersitéd'ornemês,& ordre de nos cérémonies,
& ouyr le só dcuotieux de nos orgues, & la harmonie si douce, posée, & religieuse de nos voix.
Ceux mesmes qui y entrent auec mefpris , ilz
sentent quelque frisson dás le cœur,& quelque
horreur qui les metendeffiance deleuropirìiô.
Aquoy faire,ceux mesmes qui se sontdónez la
more d ; vne certaine résolution, destournoient
ilz le visage , ou couuroient leurs yeux pour ne
voirie coupqu'ilz se faisoint donner ? & ceux
qui pour leur santé désirent & commendent

p P i:

;

596*
E S S A E I S» DE M. DE MONT.
qu '5 les incise & cfuterise,cachentleurvisage,
& ne peuuent soustenir la veuë des aprets, vtìls
& opération du chirurgien ? at'cndu que la veuë
ne doit auoir nulle participatió a celte douleur?
Celanesont'ce pas propres exemples a vérifier
l 'authorité que le sens a fur le discours? Nous auons beau sçauoir que ces tresses font empruntées d 'vn page ou d'vn laquay.que ceste rougeur
est venue d'Espaigne, & ceste blancheur &po.
lisseure,de la merOccane: encore faut il quela
veuë nous force d'en trouuer le subieét plus
aimable & plus agreable,contre toute raisom
Car en cela il n'y a rien du sien.
*A uferimur cultu^gemmis,aurôque tegmtur
Criminels ars minima eft ipfapuella fui.
Sape vbiftt quod ames inter tam multa requiras;
Decipit hac oculos Aegide dines amor.
Combien donnétalaforcedessens les poètes,
qui font Narcisse esperdu de l'amour de son
ombre
CuníJJque miratur,quibus eft mirabilis ipfe:
Se cupit imprudens,& quiprobat, ipfeprobatur.
D tiquepetit, petifur-.paritérque accêdit &ardet,
& Pentendement de Pygmalion si trouble par
rimpressió de la velie de sa statue d'iuoire,qu'il
l 'aime & la férue pour viue.
Ofeula dat reddíqueputat ;fequiiurquetenêt(\ut,
Et crédit taílis digitos infidere membrís,
Et metuit preffos veniatne liuor in artfts,
Qu^on loge vn philosophe dans vne cage de menus

UVRE
SECOND.
507
nusfiletz de fer fort cler- semez, qui soit íûspédue au haut des tours nostre Dame de Paris , il
verra par raison euidente , qu'il est impossible
qu'il en tombe , & si ne se sçauroit garder ( s'il
n'aaccoustuméle mestierdcs recouureurs) que
la veuë de ceste hauteur extrême ne l 'efpouuante & ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer aux galeries, qui sont aux cimes de nos clochiers,si elles sont façonnées a
iour, encores qu'elles soint de pierre. II y en a
qui n'en peuuent pas seulement porter la pesée.
Qu_'on ìette vne poutre entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut a nous promener dessus,il n'y a sagesse philosophique de si
grande fermeté, qui puisse nous dóner courage
d'ymarcher comme nous fenonssielle estoit
aterre. I'ay souucnt essayé cela ennoz montaignes de deça,& si fois de ceux qui s'effrayêt aussi peu de telles choses, que iene pouuoy soufrir
la veuë de céte profondeur infinie, fans horreur
& tratnblement de iarretz, & de cuisses.encores
qu^il s'en fallut bien ma lôgueur,que ie ne fusse
du tout au bort , & n'eusse feeu choir , si ie me '
fusse porté a escient au dangier. l'y rcmerquay
aussi quelque hauteur qu 'il y eust, pourueu qu'c
cesse pente il s'y presentast quelque arbre, ou
quelque bosse de rochier,pour soustenir vn peu
la veuë & la diuiser, que cela nous amuse & dóneasseurance,comme ; si c'estoit chose dequoy a
la cheute nous peussions receuoir quelque fe-

Pp 3

«598
ESSAIS DE M. DE M 0 N T\ '
cours: mais que les précipices coupez Scvnis
nous neles pouuonspas seul emét regarder sans
tournoyement de teste. Qui est vne euidente
piperie & imposture de la veuë. Ce" fut poutquoy ce beau philosophe se creua les yeux,pour
deíêharger l 'ame de la desbauche & impreflìó
qu'elle en receuoit,& pouuoirphilosopherplus
cn liberté. Mais ace comte il se deuoit auiîi faire estouperles oreilles , & se priuer en fin de
tous les autres sens,c'est a dire de son estrecV de
fa vie. Car ilz ont tous ceste puissance de commander nostre discours & nostre ame. Les médecins tiennent,qu'il y a certaines complexiós,
qui s 'agitent par aucuns sons & instrumensiusques a la fureur. l'en ay veu , qui ne pouuoint
ou ' r ronger vn os soubzleur table sans perdre
patience. Et n'est guiere hóme', qui ne se trouble a ce bruit aigre & poignant,que font les limes en raclant le fer: commeaouyr malcher
prez de nous.ou nuyr parler quelqn'vn, qui aitle
passa de du gosier ou du nez empesché,plnsieurs
s'en efmeuuent iulques ala colère & la haine.
Ce fleuteur protocole de Gracchus,quì amolissoit,roidissoit,& cótoumoit la vois de son maistre lorsqu'il haranguoit a Rome , aquoyser«oit il , si le mouuement & qualité du son n 'auoit quelque force a esmouuoir & altererlenigement des auditeurs ? Vrayement il y a bien
dequoy faire fi grande feste de la fermeté de
ceste belle piecc, qui se laisse manier & cháger

UVRE
SECOND.
599
au branle & accidens d'vn si legier vent. Celte
melme piperie , que les sens apportent a nostre
entendement,ilz la reeoiuenta leurtour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mefme. Ce
que nous voyôs & oyons agitez de colère, nous
nel'oions pas.tel qu'il est.
Etfolemvemìnum, & duplicesfe oftendert .
Tbebas.
L'obief que nous aimós nous semble plus beau
qu'il n'est , & plus laid celuy que nous auons a
contrecœur. A vn homme ennuyé & affligé la
clarté du iour semble obscurcie & ténébreuse.
NOS sens font non seulement altérez, mais souuent hebetez du tout par les passions de Pâme.
Combien de chôfes voyós nous , que nous n'apperccuons pas , si nous auons nostre esprit empesché ailleurs?
In rébus quoque apertis nofcere pojfis,
Sinon aduertas animum,proinde ejfe quasi omni
Tempare fernotdifuerìnt^longèque remot& .
II semble que Pâme retire au dedans, & amuse
les opérations des sens. Par ainsi & le dedans &
le dehors de Phomme est plein de fauceté , de
foibleíTe & de méíbnge.Si les sés fontnoz premiers iuges,ce ne font pas les nostres qu'il faut
seuls appeiler au cóscil : car en céte faculté les
animaux ont autant ou plus de droit que nous.
II est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aiguë
que l'homme , d'autres la vcue, d'autres le sentiment } d'autres l'atouchement ou le goust.
p

p 4

€où ESSAIS DE M. DE MONTA^
Democritus diíbit que les dieus & les bestes auoint les facultez sensitiues beaucoup plus par.
faiôTes que Thomme. Or entre les effectz de
leurssens& nostres la différence est extrême.
Nostre faliue nettoyé & assèche nos playes, elle tue le serpent.
Tantáquein bis rebut di(iantiadifseritáfqnc est,
F~t quod alijs cibus efi,ali]s fuat acre venenum.
Sape etenim ferpens hominis contaBafaliua
Difperit,ac■ fefemandendo confiât ipfa.
Quelle qualité donrós nous a la íàliuePou selon
nous ou selon le serpent.? Par quel des deux sens
vérifierons nous fa véritable essence que nous
cerchons , Pline d j,t qu'il y a aux Indes certains
lieures marins, qui nous sont poison & nousa
eux : de manière que du seul atouchement nous
les tuons. Qui sera véritablement poison, ou
l'homme ou le poisson.? a qui en croirons nous?
ou au poisson de l'homme,ou a Thôme du poisson. Ceux qui ontlaiaunisse ilz voyent toutes
choses iaunatres & plus passes que nous. Ceux
qui ont ceste maladie que les médecins nomment Hypoíphragma , qui est vne suffusion de
sang sous la peau , voyent toutes choses rouges
& sanglantes. Ces humeurs,qui changent ainsi
les opérations de nostre veuë, que sçauons nous
fi elles prédominent aux bestes & leur sont ordinaires ? Car nous en voyons les vnes , qui
ont les yeux iaunes comme noz malades de
jaunisse j d'autres qui les ont fanglans de rou-

UVRE

6o\

SECOND.

etur. A celles la, ilestvray-semblable, que
fa couleur des obiectz paroit autre qu'a nous:
laquellecouleurseralavraye? Caril n'est pas
dict.que Pessence des choses,íê raporte a l'hôme seul. La durté,la blancheur,la profondeur,
&l'aigreur, touchent leíêruice & science des
animaux,comme la nostre: nature leur en a dónél'vsage comme anous:Quand nous pressons
l'œil,les corps que nous regardons nous les aperceuons plus longs & estendus. Plusieurs belles ont l'ceil ainsi preste. Ceste longueur est
donc al'auáture la véritable forme de ce corps
non pas celle que noz yeux luy donnent en leur
aiïiete ordinaire. Si nous auons les oreilles cmpefche'es de qlque cholë , ou le passage de l'ouye resserre', nous receuonslefon autre que nous
ne faisons ordinairement. Les animaux qui ont
les oreilles velues, ou qui n'ont qu'vn bien pe tit trou au heu de l'oreille,ils n'oyent par conséquent pas ce que nous oyons, & reçoiuent le
son autre. Nous voyons aus festes & aux théâtres, que opposant a la lumière des flambeaux
vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui
est en ce lieu, nous appert ou vert,ou iaune,ou
violet .il est vray-séblable que les yeux desani
maux,que nous voyons estre de diuerfë couleur
leur produisent les apparéces des corps de mesmes leurs yeux.Pour le iugementde l'operatió
des sens , il faudroit donc que nous en fussions
premièrement d 'accord auec les animaux : sePP

s

éOÌ

ESSAIS DE

M.

DE MON T.

condement entre nous mesmes. Ce que nous r*
sommes aucunement: & entrons endebattous
les coups de ce que Tvn oit,void,ou goute quel,
que chose autrement qu'vn autre:& debatons
autant que de nulle autre those de la diuersìté
des images, que les sens nous raportent. Autrement oi t , & voit par la règle ordinaire de nature , & autrement gouste vn enfant qu'vn h >mme de trente ans:& cestuy-cy autrement qu'vn
sexagénaire. Les sens font auxvns plus obscurs
& plus sombres, aux autres plus ouuerts& plus
aiguz. Les malades prestent del'amertumeaux
choses douces. Par ou il nous appert, que nous
nereceuonspas les choses, comme elles font,
mais autres & autres selon que nous sommcs,&
qu'il nous semble. Or nostre sembler estant si
Incertain & controuersc, ce n'est plus miracle,
íì on nous dict.que nous pouuons auouè'r quela
nege nous apparoir blanche , mais que d'establir,si de son essence elle est telle,& a la vérité,
nous ne nous ensçaurions refpondre: & ce comencement esbranlé, toute la science du monde s'en va nécessairement a vau l'eau-Quoy que
nos sens mesmes s'entrempefchent l'vn l'autre.
Vne peinture elle semble esteuée alaveue,au
manimét elle semble plate. Dirons nous que le
musc soit agréable ou non, qui resiouit nostre
sentiment & offence nostre goust? H y adçs
herbes & des vnguens propres a vne partie du
corps , qui
M en offencent vn' autre. Le miel est
*
plaisant

Ï.ÏVRE

SECOND.

60?

plaisantai! goust , mal plaisant a la veuë . Ces
bagues qui sont entaillées en forme de plumes
qu'on appelle en deuise pennes fans fin, il n'y a
œil qui en puisse discerner la largeur, cVquise
sceut desfendre de ceste piperie, que d'vncosté
elle n'aille en eslargissant & s'apointant & eftresfissant par l'autre , mesmes quád on la roule
autour du doigt ctoutesfois au manîment elle
vous semble equable en largeur & partout pareille. Sont ce no7. sens qui prestenr au sobiect
ces diuerses conditions, & que les sobiects n'en
ayent pourtant qu'vne? comme nous voyons du
pain , que nous mangeons , ce n'est que pain,
mais nostre vsage en faícï des os,du sang, de la
chair, des poils , & des ongles : l'huineur que
succela racine d'vn arbre, elle se faict tronc,
faillie & fruit, & l'air n'estant qu'vn, il se faict
par l'application a vne trompeté, dfuers en mille sortes de ions : Sont ce , dis-ie , nos sens qui
façonnent de mesme de diuerses qualitez ces
subiects.ou s'ils les ont relies? Et sor ce doubte
que pouuós nous résoudre de leur véritable essence? D'auantage puis que lesaccidens des
maladies , de la, resoerie , ou du sommeil nous
font paroistre les choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains , aux sages, & aceux qui veillent:puis que cest estât la a force de donner aux
choses vn autre estre, que celuy qu'elles ont:
puis qu'vne humeur iaunátre nous change toutes choses en iaune:n'est-il pas vray-scmblable

que

604

ESSAIS DE M.

DE

MONT.

que nost re assiete ordinai re,& nos humeurs m.
turelles font aussi capables de donner vneítre
auxchosessse rapportant a leur condition,&dc
ìes accommoder a foy, cóme font les humeurs
desreglées:& nostre santé aussi capable de leur
donner quelque visage comme nostre maladie?
Or nost re estât accommodant les choses a foy
& les transformant ielon foy , nous ne fçauons
plus quelles font les choses en vérité, ni quelle
est leur nature. Car rien ne vient amous que falsifié & altéré par noz sens. Ou le compasd'eíquarre,& la règle font gauches, toutes les proportions, qui s'en tirent, tous les battîmes qui
se dressent a leur mesure , sont aussi nécessairement manques &defaillans. L'incertitude de
nos sens rêdincertain,toutce qu'ils produisent,
Denique vt infabrica ,Jìpraua efl régula f nm»,
2V ormaquefîfallax reffis regionibusexit,
Et libella aliqua fi ex parte claudicat hilum,
Omni a mendofe fieri,atque obflipa neceffum est,
Praua,cubatia,prona,Jupina,atquc abfona teïït, s
fam ruere vt quœdam vìdeantur velìe, ruantqut
Prodita indiens fallacibus omniaprimis.
Hicigitur ratio ttbi rerum praua nece/feefi,
Falfaqnejitfaljts qupcumquea fenjìbusortttst.
Au demeurant qui sera propre a iugerdeces
différences? Commenous disons auxdebatzde
la religion,qu'il nous faut vn íuge non attache
a l'vn ny a l'autre party,exempt de chois & d'affection.ee qui ne se peut rparmyles Chresties.
n
*
'
Iladuient

UVRE

SECOND.

6o<$

Iladuientde mesmeen cecy:cars'il est vieil, ii
ne peut iuger du sentiment de la vieillesse estât
luymesme partie en ce débat: s'il est ieune,de
meítnessainde mesme:de mesme malade,dormant ,& veillant. II nous faudroit quelqu'vn
cxcpt de toutes ces qualitez,afin que fans prcocupationde iugement , & fans inclination ou
chois , il iugeast de ces propositions,comme a
luy indifférentes,& a ce conte il nous faudroir
vn iugc qui ne fut pas. Pour iuger des apparences que nous receuós des sobiectz,il nous faudroitvninstrumêt iudicatoirerpourverifìercest
instrument,il nous y faut de la démonstration:
pour vérifier la démonstration , vn instrument, nous voila au rouet. Puis que les sens ne
peuuent arrester nostre dispute ,estans pleins
eux mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la
raisomnulle raison nes'establira fans vne autre
raison , nous voyla a reculons iufques a l'infini.
Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses eflrangieres,ains elle est coceuë par l'entremisc des íëns,& les sens ne comprenét pas le fubiect estrangier, ains seulement leurs propres
paííìós: & par ainsi la fantasie & apparêce n'est
pas du fubiect, ains seulement de la passion &
souffrance du sens, laquelle passion,& fubiect,
lont choses diuerses. Parquoy quiiugepar les
apparences ìuge par chose autre que le fubiect.
Et de dire que les passions des sens rapportent
a l'ame la qualité des subiectzestra^giers par
ressem-

6o6
ESSAIS DE M. DE MONT.
ressemblance,comment se peutl'ame &l'entédement asseurer de ceste reísemblance,n'ayant
de foy nul commeice auec les subiects estrangiers ? Tout ainsi comme qui ne cognoitpas
Socrates,voyát ion portraict, ne peut dire qu'il
luy ressemble. Or qui voudroit toutes-fois ù
ger par les apparences : si c'est par toutes il est
ìmpossible:car elles s'entr'empeíchét par leurs
contrarietez & diicrepances , comme nous voyons par experiance.Sera ce qu'aucunes apparences choisies règlent les autres ? il faudra vérifier ceste choisie par vne autre chosie,Iascgóde parlatierce:& par ainsi ce ne fera iamais
faict. Finalement, il n*y a nulle constante existence,!^ de nostre estre,ny deceluydes obiects. Et nous & nostre iugemët& toutes choses mortelles vont coulant & roulant fans cesse:
ainsi il ne ie peut establir riê de certain de l'vn
a l'autre,& le iugeant & le jugé estans en cótinuelle mutation & b ranle . N ous n auós aucune
communication al'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours au milieu entre le
naistre& le mourir, ne baillant de foy qu'vne
obscure apparence & ombre , & vne incertaine
&debileopmion. Etsi de fortune vous fichez
vostre pensée a vouloir prendre son eftre,ce lera ne plus ne moins que qui voudroit empoignerl'eau.Car tant plus il ferrera & prcíkrace
qui de fa nature coule par tout,tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir & empoigner. Ain»
^ »
estans

11 VRE
SHCÓNO.
607
estans toutes choses sobiectes a paiser d'vn châiemét en autre, la raison y cherchât vne réelle
(ubíistancejíetrouue deceue,ne pouuant rié appréhender de subsistant & permanant: parce
quetout ou vient en estre,& n 'est pas encore du
tout,ou cômence a mourir auant qu'il soit nay.
Platon difoit que les corps ivauoient iamais
existence, ouy bien naisiance:Pythagoras que
toute matière estoit fluide : les Stoiciens, qu'il
n'y auoit point de temps present,& que ce que
nous appelions present,n*estoit que la iointure
& assemblage du futur & du paíìé : Heraclitusque iamais homme n'estoit deux fois entré en
mesme riuiere : & qu'il ne se pouuoit trouuer
vne substance mortelle deux íoix en mesme estat. Car par foudaineté & legieretédecháge-*
ment ,tantost elle dissipe ,tantost elle ralìëmble: ellevient & puis s'en va,de manière que ce
qui commence a naistre ne paruient iamais iusques a perfection d'estre:pourautát que ce naistre n'acheue iamais,&iamaisn'arreste, comme
estant a bout , ains defpuis la semence va tousiours se changeant & muant d'vn a autre, cornmede semence humaine se fait premièrement
dans le ventre de lamerevn fruict fans forme,
puis vn enfant formé,puis estant hors du vétre,
vn enfant de mamelle, âpres il deuient garson,
puis conséquemment vn iouuenceau , âpres vn
hôme faict, puisvn hôme d'aage,alafin décrépite vieillard. De manierç que l'aage & gene-^
ration

do8 ESSAIS DE M. DE M ONT
ration íùbsequéte va tousiours defFaisant &
ltant la précédente . Et puis nous autres sotte.
ment craignons vne sorte de mort,laou nous en
auons des-ia passé & en passons tant d'autres.

«

CarnonieulementjCommedisoitHeraclitus,Ia
mort du feu est génération del'air, & la mort
de Pair génération de l'eau:mais encor plus ma

11
&

nifestementlepouuonsnousvoirennousmeímes. La fleur d'aage se meurt & passe quand la
vieillesse suruient : & la ieunesse se termine en
fleur d'aage d'homme faióbl'enfance enlaieunesse:& le premier aage meurt en l'enfance:&
le ìour de hyer meurt en celuy du iourd'huy,&
le iourd'huy mourra en celuy de demain:& n'y
a rien qui demeure , ne qui soit tousiours vn.
Carqu'ii soit ainsi , si nous demeurons tousiours mesmes& vns, comment est ce que nous
nous esiouissôs maintenát d'vne chose & maintenant d' vne autre ? comment est ce que nous
ay mons choies contraires ouïes haissons,nous
les louons ou nous les blasmons ? comment
auons nous différentes affections,ne retenant
plus le mesme sentiment en la mesme pensée? Car il n'est pas vray- semblable que sans
mutation nous preniós autres passions: &ce qui
souffre mutation ne demeure pas vn mesme.-&
s'il n 'est -pas vn mesme , il n'est donc pas aussi:
ains quant & l'estre tout vn,change aussil'est"
simplement , deuenant tousiours autre d'vn autres par conséquent se trompent & mentent
1
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les sens

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6ep

SECOND.

les sens de nature prenans ce qui apparok,pour
ce qui est , a faute de bien íçauoirque c'est qui
est. Mais qu'est-ce donc qui est véritablement?
ce qui est éternel: c'est a dire qui n'a iamais eu
de naissance, ny n'aura iamais fin, aquiletéps
n'apporte iamais aucune mutation . Car c'est
choie mobile que le temps,& qui apparoit cóme en ombre auec la matière coulante & fluáte tousiours, fans iamais demeurer stable ny
permanentes qui appartiennent ces motz,deuant & âpres, & a esté,ou fera. Lesquels tout de
prime face monstrent euidammét, que ce n'est
pas chose qui soit :car ce seroit grande sottise &
fauceté toute apparéte de dire que cela soit,qui
n'est pas encore en estre , ou qui défia a cessé
d'estre . Et quand a ces motz présent, instant;
maintenant, par lefquelz il semble que principaiement nous foustenions & fondós l'intelíigencedu temps,la raison la defcouurant le deítruit tout sur le champ:car elle le fendincótinant , & le part en futur & ën paffë:commc le
voulant voir nécessairement mesparty en deux.
Autant en aduient-il a la nature, qui est mefurée comme au temps qui la mefure:car il n'y a
non plus en elle rien qui demeure , ne qui foie
subsistant, ains y font toutes choses ou nées^ou
naissantes , ou mourantes . Au moyen dequoy
ceferoit pechededirede Dieu, qui est seul qut
tst,que il fut ou il sera:car ces termesla font déc
l'naisons,passages,ou vicissitudes de ce,qui nc
^3

6lO

ESSAIS DE M.

DE

MON TT

peut durer, ny demeurerenestre . Parquoy U
faut conclure que Dieu seul est, non point selô
tucune mesure de temps, mais selon vne eternité immuable & immobile, nômelùrée partêps,
ny fubiecte a aucune déclinaison: deuât lequel
rien n'essny ne fera apres,ny plus nouueauou
plus recent,ains vn realemct estant, qui parvn
seul maintenant emplit le tousiours, & n'yarié
qui véritablement luit, que luy íeul: iàns qu'on
puisse dire, il a cité, ou il fera, fans commencement & fans tin A ctste conclusion si religieuse d'vn homme payen,ie veux ìoindrc kulemét
ce mot d'vn tefmoing de meíme códitiô, pour
la fin de ce long & ennuyeux discours , qui me
fourniroit de la matière fans fin, O la vilechose,dit-il,& abiecte,que l'homme, s'il nes'eíleueau dessus de l'humanité . II n'est nul mot en
toute fa feòte Stoique plus véritable, que celuy
la:mais de faire la poignée plus grande que le
poing,la brassée plus gráde que le bras,& d'efperer eniamber plus que de l'estandue denoz
ïambes, cela est impossible & nionstrueusmy
que l'homme se monte au dessus defoy&de
l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux,
ny saiíîrque defes prises. 11 s'eíkuera,si Dieu
luy preste la main:il s'efleuera abandonnants
renonçant a ses propres moyens & se laislant
hausser & soubsleuerparla grâce diurne, mais
non autrement.
CHAP.

£

ÏIVRE

SEC ONE».

CHAP.

6ïl

XIII.

De iuger de la mort d'autruy.
>VVandnous iugeons de 1 asseuráce d'autruy
V_/en la mort, qui est fans doubte la plus remercable action de la vie humaine, il fe faut
prédre garde d'vne chofe,que mal aisément on
croit estre arriuéa ce point. Peu de gens meurent resolus,que ce soit leur heure derniere : &
n'est nul endroit ou la piperic de l'efperance
nous amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: d'autres ontbié esté plus malades fans
inourir,l'affaire n'est pas si désespéré qu'on pèse: & au pis aller, Dieu a bien fait d'autres miracles. Etaduient cela (a mon aduis) de ce que
ayant raporté tout a nous , il semble que l'vniuersité des choses souffre aucunement interest
a nostre aneantisscment,& qu'elle loitcompassionnée a nostre estat.D'autátque nostre veuë
altérée fe représente les choses de mefmes , &
nous est aduis qu'elles luy saillent a mesure
qu'elle leur faut : comme ceux qui voyagent en
sner,aufquels ils semble que les mótaignes,les
câpaignesjles villes, le ciel & la terre aille mesme bransle,&: quant &quát eux. Douil s'enfuit
que nous estimons grande chose nostre mort;
& qui ne passe pas si aisément , ny fans folenné
tóíultation des astres;& le pensons d'autát plus

<6ll

ESSAIS

DE

M.

DE MONTA^

que plus nous auons les eípris enleue's, & coutages hautains. De la vienent ces mots de Csfar a son Pilote plus enflés, que la mer qui le
menassoit,
Italiam Jtccelo authore récusas,
%ypf epeteifola tibi caufah&c ejiiufla ûmoris,
Veíiorem non nojfe tuum,perrumpe procclìat
Tutelafecure mei:
Et ceux cy
Crédit iam digna perìcula Cnfar
Fatis ejfe fuisxtantusque euertere dixit
Jtáe super tt labor eji ,parua quempuppe stàcm*
tem,
Tarn magno petieremari.
Or de iuger la rcsolutio & la constance en ce*
luy,qui ne croit pas encore certainement estre
«u dangier,quoy qu'il y soit,ce n 'est pas raison:
& ne suffit pas qu'il soit mort en ceste defmarche,s'il ne s'y .estoit mis iustement pour cet effect .il aduient a la plufpart, de roidirleurcótenance & leurs parolles,pour en acquérir réputation, qu'ils esperét encore icuirviuans.Et
ae ceuxmesmes qui se sont anciénemét douez
Jamort,il y a bien a choisir, si c'est vne mort
soudaine, ou mort qui ait du temps. Ce cruel
Empereur Romain disoit de ses prisonniers,
qu'il leur vouloit faire sentir la mort,& fi quelcú se defFaifoit en prison, celuy la m'est eschapé(disoit il.) II vouloit estendre la mort , &la
faire gouster parles tourmës. Pevray cen'eft

UVRE

SECONDÉ

<ÍIJ

pas si grande chose , d'establirtout sain &tout
rassis de se tuer, il est bien aisé de faire le mauuais auant que de venir aux prises: de manière
que le plus efféminé homme du monde Heliogabalus,parmy ses plus lâches voluptes,desseignoitbiende se faire mourir,ou l'occasion l'en
forceroit : & affin que sa mort ne dementist
point le reste de fa vie , auoit fait bastir exprès
vne tour fomptueufe.lc bas & lc deuant de laquelle estoit plancTié d'ais enrichis d'or & de
pierrerie pour fe précipiter : & aussi fait faire
descordes d'or & de foye cramoisie pour s'eftragler : & battre vne efpée d'or massif pour
,
s êferrer:& gardoit du venin dans des vaisseaux
d'emeraude & de topaze , pour s'enpoifouner,
selon que l'enuie luy prendroit de choisir de
toutes ces façons de mourir. Toute-fois quant
acestuy-cy la mollesse de fes apretsrend plus
vray-semblableque le nez luy eut 'feigné , qui
l'en eut mis au propre . Mais de ceux mefmes,
qui plus vigoreux fe font résolus a l'execution,
ilfautvoir(dis-ie)si ça esté d'vn coup,qui ostat
le loisir d'en sentir l'effaict : car c 'est adeuiner
avoir escoulerla vie peu a peu,le sentiment du
corps se méfiant a celuy de l'ame , s'offrant le
moyen de se repétir, si la constáce s'y fut trouuée & l'obstinatiô en vne si dangereuse volôté.
Aux guerres ciuiles de Cefar,Lucius Domitius
f ris en la Prusse s'estant empoisonné s'en rcpáritapr«s . H est aducnu de nostre temps que tel
Q^l

3

<ÍI4

ESSAIS DE M. DE MONTA,

résolu de mouri r,& de son premier essay n'ayát
donné assez auant , la demangeison de la chair
luy repoussât le bras, se reblessa bié fort a deux
ou trois fois apres,mais ne peut iamais gagner
fur luy d'enfoncer le coup . C 'est vne viande a
la vérité qu'il faut aualler fans tafter, qui n'aie
gosier ferré a glace:& pourtant l'Empereur Adrianus feit que son médecin mercat & circonscript en fontetin iustement l'endroit mortel,
ouceluy eut a viser, aqui il donna la charge de
Jetuer.Voilapourquoy Ca>sar,quádonluydemandoit quelle mort il trouuoitlaplus souhaitable:!^ moins préméditée , refpondit-i!,& la
plus courte. Vne mort courte, dit Pline, est le
íbuuerain heur de la vie humaine. Il leur sache
«le lá reconnoistre.Nulne se peut dire estre résolu a la mort, qui craint a la marchander, qui
ne peut la soustenir les yeux ouuers.Ceux qu'on
voit aux fuplices courir a leur fin, & haster l'exccution,& la presser, ils ne le font pas de vraye
reíbhition , ils se veulent oster le temps de la
considérer :l'estre mort ne les fachepas, mais
ouybS <-n le mourir,
Emori nolo , fedme effcmortuum nihili djì'mo.
C'est vn degré de fermeté, auquel i'ay expérimenté que ic pourrois arriuer, comme ceux
qui se iettent dans les dangiers , comme dans
Ja mer a yeux clos. Ce Pomponius Atticus, »
qui Cicero efcrit,estant malade fit appeller Agrippa son gédre, & deux ou trois autres de ses
amys,

^

LIVRE

SECOND.

6*15

amis , & leur dit qu'ayant essayé , qu'il ne gaignoit rien a se vouloir guerir,& que tout ce
qu'il faisoit pouralóger savie ,allongeoit aussi
&augmentoit sa douleur: il estoit délibéré de
mettre fin al 'vn& a l 'autre, les priátde trouuer
bóne fa deliberatió.,& au pis aller de ne perdre
point leur peine a l'en détourner. Or ayát choilì de se tuer par absti néce, voila sa maladie guérie paraccidant:ce remède qu'il auoicempsjyé
pour se deffaire le remet en santé. Lesmedecins& ses amis faisants feste, de vn si heureux
euenement,& s'en resiouissans auec luy.fe trouuarent bien trompés: Car il ne leur fut possible
pourcelade luy faire changer d'opinion, disant
qu'ainsi comme ainsi luy failloit ilvn iour fráchir ce pas,& qu'en estant siauant, il fe vouloit
oster la peine de recommancer vn'autre fois.
Cestuy-cy ayát recónu la mort tout a loisir, no
seulemétnefe descourage pas au íoindre,mais
il s'y acharne. Car estant fatis-fait en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par
brauerie d'en voir la fin. C'est bien loing au de
ladene craindre point la mort, que de lavouloir
gouster & sauourer. Tullius Marcellinus ieune
home Romain voulant anticiper l 'heurede fa
destinée pour fe dessaire d'vne maladie , qui le
gourmádoit,plus qu'il ne vouloit fouffrir:quoy
que les médecins luy en promissent guérison
certaine,sinó si lbudaine,appella ses amis pour
endeliberenles vnSjdit Seneca, luy dônoiétle

QJÎ

4

ە6 ES'SAljs DE M. DE MONTA?
côseil que par lâcheté ils eussent prins poureuj
mesmes,les autres par flaterie,celuy qu'ils pen.
soient luy deuoir estre plus agréable: mais vn
Stoicien luy dit ainsi, Ne te trauaille pasMatcellinus,comme si tu délibérois de chose d'importance:ce n'est pas grand chose que viure,tes
valets & les bestes viuét:mais e'est grand chose de mourir honestement,sagement,5t confia.
menuSonge combien il y a que tu fais mesme
chose,manger,boire,dormir:boire, dormir,&
manger . Nous rouons fans cesse en ce cercle:
non seulement les mauuais accidans & insupportables,mais la satiété mesme de viure donne
enuiede la mort. Marcellinusn'auoitbesoing
d'homme qui le conseillât, mais d'homme qui
le secourut : les feruiteurs craignoient de s'en
méfier: mais ce Stoicien leur fit entendre que
les domestiques font soupçonnés lors feulemët
qu'il est en doubte,si la mort du maistre a esté
volontere : aucrement qu'il seroit d'ausiì mauuais exemple dcl'empeseher, que de le tuer,
d'autant que
înmtum qui feruat, idem facit occidenú. •
âpres il aduertit Marcellinus qu'il ne seroitpas
messeant, comme le dessert des tables se donneaux assistans, nos repas faicts , aussi laviefinie,de distribuer quelque chose a ceux qui en
ont esté les ministres . Or estoit Marcellinus de courage franc & liberahil fit départir
quelque somme a ses feruiteurs, & les consola- —v.

....

LIVRE

SECOND.

€tj .

Au reste il n'y eust besoing de fer, ny de sang, II
entreprit de s'en aller de ceste vie , non de s'en
fuir,nô d'efchapper a la mort,mais de ressayer.
Et pour fe donner loisir de la marchander ayát
quitté toute nourriture,le troisieftne iour âpres
s'estant faict arroser d'eau tiede,il défaillit peu
apeú&non fans quelque volupté a ce qu'il disoit. Devray ceux qui ont essayé ces défaillances de cœur, qui prennent par íoiblesse , disent
n'y sentir aucune dolenr, voire plustost quelque
plaisir comme d'vn paflage au sommeil & au
repos. Voila des morts estudiées & digérées.
Mais affin que le seul Caton peut fournir de
tout exemple de vertu , il semble que son bon
destin luy fit auoir mal en la main, dequoy il se
donna le coup : affin qu'il eust loisir d'affronter
la mort & delacoleter, renforceant le courage
au dangier,au lieu de l'amollir. Etsi c'eust esté
amoy a le représenter en fa plus superbe assiete, c'eust esté defchirant tout ensanglanté íës
entrailles , plustost que l'efpée au poing, comme firent les statueres de son temps. Car ce second meurtre fut bien plus furieux, que le premier.
CHAP.

XIIII.

Comme nostre esprit s"emp esche soymesmes.

C

'Estvne plaisante imagination de conceuoir vn esprit balancé iustemét entre deux

<5l8

ESSATS DE

M.

DE

MONTA.

pareilles enuyes.Car il est indubitable qu 'il n{
prendra iamais party , d'autác que ^inclination f
& le chois porte inequalité de pris,& qui nous *
logeroit entre la bouteille & le iambon auec y
pareille enuie de bòire & de menger , il n'y au.
rottsans doute remède que de mourir de soif &
defam. Pourpouruoiracest inconueniení ,les |
Stoïciens quand on leur demande d'ou vienten I
nostre ame le chois de deux choses indifferen- I
tes, &qui faict que d'vn grand nombre d'escus j|,
nous en prenions plustost l'vn que l'autre,estans
tous parei!z& n'y ayans nulle raison qui nous
pousse au chois. Ils reípondentquece mouuc- |
ment de l'ameest extraordinaire & déréglé venant en nous d'vne impulsion cstrangicre,acci- *
dentale, & fortuite. Il fepourroitdire, ceme
lêmble,plustost, que nulle chose ne fe présente
a nous,ou il n'y ait quelque différence, pour legiere qu'elle foit,& que ou a la veuc,ou a Tatouchemét,il y a tousiours quelque chois, qui nous I
touche & attire , quoy que ce soit impercepti- r
blement. Pareillemét qui présupposera vne fislèlle également forte par tout, il est impossible j
de toute impossibilité qu'elle rompe. Car par
ou voulez vous, que la saucée commence: & de
^
rompre par tout ensemble, il n'est pas possible, i
Qui ioindroit encore a cecy les propositions I
Geometriques,qui concluét par la certitude de I
Jeurs demonítrations.le contenu plusgrád que
le contenant, le centre aussi grand que fa circoference,

UVRE
SECOND.
6ìç
fcrence, & qui trouuêtdeux lignes s'approchât
fans cesse l*vne de l'autre & ne fê pouuant iamais ioindre , & la pierre philosophale,& quadrature du cercle,ou la raison & l'effect font fi
opposites, en tireroit a l'aduenture quelque argument pour secourir ce mot hardyde Pline,
solumcertumnihil ejse ctrti,& bomine nihil miseríusaut superbius.W n'y a rië de certain que l'incertttudcjcV rien plus misérable & plus fier que
l'homnie.
G H A P.
XV.

jQue nostre destr s*accroît par la malaisance

I

L n'y a nulle raison qui n'en aye vne contraire, dict le plus sage party des philosophes,
le remachois tantost cetresbeau mot&trefveritable qu'vn anciê alleguepour le meipris de
la vie, Nul bien ne nous peutapporter plaisir, si
cen'est celuy a la perte duquel nous sommes
préparez .Voulát gaigner parla, que lafruition
de la vie ne nous peut estre vrayemét plaisante
si nous fômes en crainte de la perdre.il fè pourroìt toutes-fois dire au rebours, que nous ferrôs
& embrassons ce bien d'autant plus ferme,& auecques plus d'affection que nous le voyons
nous estre moins feur, èV que nous le craignons
nous estre osté. Car il fe sent euidemment,
comme le feu fepicque a l'afíistance du froid,
que nostre volonté s'efguife aussi parle côtraste,
& qu'il

6lO

r

jBSSAÏS

DE

M. DE

MONT.

& qu 'il n'est rien naturellement si conrraire %
nostre goust que la íâtiete', qui vient de l'aisance,ny rien qui réguise tant que la rarité & disfìculté.
Omnium rtrum voluptés ipfoquo débet fugart,
periculo crefcit.
Çallanega (dict Iebon compaignon) fatittur amor nipgaudia t arquent.
Pour tenir l'amóur en haleine Licurgue ordonna que les mariez de Lacédémone ne fe pourroient pratttiquer qu'a la desrobée, & que et
íêroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu'auecques d'autres. La difficulté des assignations , le dangier des furprisei,
la honte du lendemain,
(frfanguor,&Jtletttium }
Etlaterepetitusimo fpiritut,
c'est ce qui donne pointe a la sauce. La volupté
mesme cerche a s'irriter par la douleur.Elle est
bien plus sucrée quànd elle cuit , & quand elle
escorche.La CourtifaneFlora diíbit n'auoir iamais couché auecques Pompeius,qu'elle ne luy
fît porter les merques de ses morsures.
jQuodpetiere premunt arttè,faciúntque dolorim
Corporis, & dentés inhduntfipe labellis:
Et stimuli fubfunt,qui inflígant Udere idipfum
jQuodcumque efi, rabies vndeilUgerminafurgunt.
II en va ainsi par tout, la difficulté donne pris
auxchofesmostre appétit meíprife & outrepas-

UVRE

SECOND.

6*2 1

se ce qui luy est en main , pour courir âpres ce
qu'il n'a pas.
Transuelat in medio p opta, &fugientiac4tptat,
Nous défendre quelque chose c'est nous en dónercnuie : nous l'abandonner tout a faict c'est
nous en engendrer mcfpris : la faute & l'abondance tombent en mesme inccnuenient:
Tibiquod super efi,mihi qt<oddefit,dolet:
Le désir & la Jouissance nous mettent en peine
pareille. La rigueur des maistresses est cnnuieulè, mais l'aifance & la facilité l'est,a dire vérité,
encores plus. D'autant que le mefcontentement
& la cholere naissent de l'estimation , en quoy
nous auons la chose désirée: éguifent l'amour,
le picquent & le rechauffent: mais la íâtieté engendre le dégoust.-c'est vne passion mousse,hebetée,lasse,& endormie. Pourquoya Ion voilé
iusques au dessous des talons ces beautez, que
chacun désire monstrer,que chacun désire voir?
Pourquoy couurent elles de tant d'empefchcmanslesvns furies autres, les parties, ou loge
pnncipallement nostre désir & le leur ? Et a
quoy leruent ces gros bastions , dequoy les n castres viennent d'armer leurs flancs, qu'alurrer
nostre appétit parla difiìculté,& nous attirer a
elles en nous en eíloignant/
Et fugit adsalices , & se cupit ante vider*.
A quoy sert l'art de ceste honte virginalle?ceste
froideur rassises çeíle contenance pleine de seuerìté?

6l2
ESSAIS DE M. DE MONT.
uerité?ceste profession d'ignorance des choses^
qu'elles fçauent mille fois mieux que nous qm
les eninítruifons , qu'a nous accroistre le désir
de vaincre, gourmander, & fouleranoílre appétit toute céte cerinionie,& tous ces respects?
Cari! y a non leulement du plaisir, mais de la
gloire encore, d'affolir & desbaucher ceste
molle douceur & ceste pudeur enfantine,& de
ranger a la mercy de nostre ardeur vne feueritéfiere & magistrale? C 'est gloire ( disent ils)
de triompher de la rigueur, de la modestie, de
la chasteté,& de la tempérance: & qui desconseille aux Dames , ces parties la , il les trahit &
foy-mefmes. II faut croire que le cœur leur
frémit d'effroy, que le son de nos motz blesse la
pureté de leurs oreilles , qu'elles nous en naissent mortellemant,& s'accordent a nostre importunitéd'vne force fcwcée. La beauté , toute
puissante qu'elle est , n'a pas dequoy se faire sauourer & goûter,- sans ceste entremise. Voyez
en Italie,ouily a plus de beauté a vandre,& de
la plus parfaite qu'en nulle autre nation , commant il faut qu'elle cherche d'autres moyens
estrangiers , & d'autres ars pour fe randre agreable:& si a la vente, quoy qu'elle face, estât
vénale & publique, elle demeure soible& languissante. Tout ainsi que mesme en la vertu de
deux effaicts pareils nous t'enôs ce neautmoins
celuy le plus beau & plus digne , auquel il y a
plus
d'empefchemant
& de hazard propoié.
r
r
1
C'est

ton
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cor
Ici
jii
lai

Ha

UVRE
SECOND.
6*2J
C'est vnefFectde laprouidancc diuine de permettre sa saincte Eglise tstre agitée, comme
nous la voyons de tant de troubles & d'orages,
pour esueiller par ce contraste les ames pies &
les rauoir de loysiueté & du sommeil , ou les a-uoit plongez vne si longue tranquillité. Si nous
contrepoisons la perte que nous auós faicte par
k nombre de ceux qui se sont desuoyez ,au
gain qui nous vient pour nousestre remisen
haleine, reíùfcité nostre zele & nos forces a
l'oecasion de ce combatte ne sçay si l'vtiliténe
surmonte point le dommage. Nousauons penséattacher plus ferme le neud de noz mariages
pour auoir osté tout moyen de les dissoudre,
mais d'autant s'est dépris & relâche le neud de
lavolonté& de l'affcction,que celuy delacontrainte s'est estroicy, Et au rebours ce qui tint
les mariages a Rome si long temps cn honneur
& en scurté fut la liberté de les rompre, quivoudroit.Ilz aymoient mieux leurs femmes, d'autant qu'ilz lespouuoient perdre:& en pleine licence de diuorces il se passa cinq cens ans &
plus auant que nul s'en seruit,
Quod ticet, ingratum efi, quod non licet,acr'ms
vrtt.
Ace propos se pourroit ioindre l'opiniond'vn
ancië, Que les (upphees aiguilent lesvices,plus
tost qu'ilz ne les amortirent. Ie ne se_ay pas
qu'elle soit vraye.mais cecy sçay ie par experié«,que iamais police ne se trouua reformée par
la.

Ó*a4

ESSAIS D H

M. D! MONTA."

.

la. L'ordre& le règlement des meurs dépand
de quelque autre moyen.
CHAP.

XVI.

'De U gloire.

I

Ly a le nom & la chose. Le nom c'est vne
voix qui remerque & signifie la chose. Le nô
ce B est pas vne partie de la chose, ny de sasubfìance, c'est vne piece estrangiere iointe ala
chose, & hors d'elle. Dieu qui est en soy toute
plénitude & le comble de toute perfection, il
ne peut s'augmenter & accroistre au dedans:
mais son nom* se peut augmenter & accroistre,
par la bénédiction & louange,que nous dónons
a ses ouurages exterieurs.Laquelle louage, puis
que nous ne la pouuons incorporer en luy mesme, d'autant qu'il n'y peut auoir nulle accession
de bien en luy,nous l'attribuons a son nom, qui
est la piece hors de luy, qui luy est la plus voisine. Voila comment c'est a Dieu fcul a qui gloiré& honneur appartient. Et il n'est riensivain,
ne si estoigné de raison que de nous en mettre
«il queste pour nous. Car estans indigens & neceíhteus au dedans, nostre essence estant ìmparfaióìe , & ayant continuellement besoing
d'amélioration, c'est la a quoy nous nous deuos
trauailler.Nous sommes tous creus & vuidez au
dedans;; ce n'eít pas de vent & de voix que nous
auons

UVRE

ífiÇ

SECOND.

auons a nous remplir. II nous faut dela iûbstance plus solide a nous réparer. Vn homme
affamé seroit bien simple de cercher a fe garnir pluífost d'vn beau vestement que d'vn boa
repas. II faut courir au plus preste , comme disent nos ordinaires prières, Gloria inexcelfis
J)eo,(frin terrapax hominibus. Nous sommes
en disette de beauté,santé,sagesse,vertu, & telles parties essentiales. Lesornemens externes
se cercheront âpres que nous aurons proueu
auxchoses plus nécessaires. Latheoiogie traicte plus amplement & plus pertinemment ce
subiecf, mais ie n'y fuis guiere versé. Chrisippus& Diogenes ont esté les premiers autheurs
& les plus fermes du mesprís de la gloire:& entre toutes lesvoluptez, iiz disoient qu'il n'y en
auoitpoint de plus dangereuse , ny plus a fuir
que celle qui nous vient de l'approbation d'autruy. Devray l'expenence nous en faict sentir
plusieurs trahisons bien dommageables. Il n'est
rien qui empoisonne tant les princes que la, flatterie , ny rien par ou les meichans galgnent
plus ayséement crédit autour d'eux: ny maquerelage si propre & si ordinaire acorrompre la
chastetédes femmes, que de les paitre& entretenir de leurs louanges. Ces philosophesla,disoient,Que toure la gloire du monde ne meritoit pas qu'vn homme d'entendement estandit
feulement le doigt pour l'acquerir : ie dis pour
die feule , car elle tire íbuuent a fa fuite plu-

Rr
J

<Ç2t>

ESSAIS DE M. DE

MONT.

sieurs commoditez.pour lesquelles elle se peut I
Tendre désirable. Elle nous acquiert de la bien-,
\ie llance:el'enousrend moinsenbute aux injures & offëces d 'autruy,& choses semblables.
C'eítoit auíïì des principaux dogmes d 'Epieu- '
ius:carce précepte de fa secte , c A c H E TA I
"VIE , qui deffend aux hommes de s'empefcher ■
des charges & negotiations publiques, presup- I
pose aussi nécessairement qu'on mesprise la
«loíreiquiest vne approbatióque le mode fait j
«les actions que nous mettons en euidence.Ce- ]
luyqui nous ordonne de nous cacher,& de n'a- |
noir foing que de nous , & qui ne veut pas que f
nous foions connus d 'autruy , il veut encores j
moins que nous en foions honorez & glorifies, j
Aussi conseille il luymefmes a Idomeneusde 3
ne régler nullement fes aérions par l'opinion j
ou réputation commune, si ce n'est pour éuiter 1
les autres incommoditez accidentales,que le j
mefpris des hommes luy pourroit apporter.
Ces discours la font infiniment vrais a mon ad- j
vis, & raisonnables : mais nous sommes , ie ne í
içay comment , doubles en nousmefmes , qui \
faictque ce mefmeque nous croyons, nous ne j
le croyons pas. Et ne nouspouuonsdeffairede
ce que nous condamnons. Voyons leS derniexesparolles d 'Epicurus & qu'il dictenmourát: I
elles font grandes & dignes d 'vn tel philofo- j
phe , mais si ont elles quelque goust de la recommédation de son nom, & de ceste humeur

1IVR E
SECOND.
6iJ
qu'il auoit décriée par ses préceptes. Voicy
vne lettre qu'il dictavn peuauantíbn dernier
souspir

EHICVRVS

A

HERMACHVS

SALVT.

Ce pendant que iepaflqis ì'iieuréux , & celuylameímes le dernier lourde ma vie, i'efcriuois cecy, accompagné toutefois dételle douleur en !aveíTie& aux intestins , qu'il ne peut
rienestre adioustéa la grandeur. Mais elle estoit recompensée par le plaisir qu'apportoit
a mon ame la souuenance de mes inuentions &
demes discours. Or toy comme requiert l'affectió que tu as eu des ton enfance entiers moy
& la philosophie , embrasse la protection des
enfans de Metrodorus. Voila fa lettre. Et ce qui
me saict interpréter que ce plaisir qu'il dit sentir en son ame de ses inuentions regarde aucunement la réputation qu'il en esperoit acquérir
âpres fa mort , c'est l'ordonnance de son testament , par lequel il veut que Aminomachus &
Thimocrates ses héritiers fournissent pour la
célébration de son iour natal tous les mois de
Ianuierles frais queHermachus ordonneroit,&
aussi pour ladespécequifeferoitle vingtiesme
iour de chasque lune au traitemêtdes philosophes ses familiers,quí s'assembleroient a l'honneur de la mémoire de luy & de Metrodorus.
Carneades a esté chef de l'opinion cótraire , &
a maintenu que la gloire estoit pour elle mefme
<ksirable,tout ainsi que no'ambrassós nos postRr %

éaS

ESSAIS DÉ

M. DE

MONi

humes pour eux meímes , n'en ayans nulle conjioíísance ny iouiflance. Ceste opinion n'a pas
failli d'estre plus communément fuiuie ,comrne sont volontiers les pires & qui s'accommo<dent le plus a nos vicieuses inclinations.Iecroy
que si nous auions les liures que Ciceroauoit
«fcrit de la gloire , il nous en conteroit de belles. Car ceít homme la fut si pipé de ce forcené
désir de gloire, que s'il eúst osé, il fut, ce crois"
3e , volontiers tumbé en l'exces ou tombarent
<Vautres,Que la vertu mefme n'estoit désirable
que pour l'honneur qui sc tenoit tousiours a fa
lùite.

Paulumsepulu dijìat inertie
Celatavirtus
Qui est vn'opinion si fauíë & si vaine,que ie fuis
dépit qu'elle ait iamais peu entrer en l'entendement d'homme qui eust cest' hóneurde porter le nom de philosophe. Si celaestoitvray,il
ne faudroitestre vertueux qu'en public: & les
opérations de l'ame , ou est le vray siège de la
vertu , nous n'aurions que faire de les tenir en
règle & en ordre , sinon autant qu'elles debwroient venir a la connoissanced'autruy. La vertu est choíê bien vaine & friuole,si elle tire fa
recommandation de la gloire. Pour néant entreprendrions nous de luy faire tenir son reng
a part, &c la déioindrions de la fortune. Car
qu'est il plus fortuite que la reputation?De taire que les actions soient connues & veuë's, c'est

1 IV K. E
SECOND.
6*2^
]e pûr ouurage de la fortune. Ceux qui apprennent a nos gens de guerre d 'auoir l'honneuí
pour leur but, & de ne cercher en la vaillan*
ce que la réputation, que gaignent ilz par la,
que de les instruire de ne fe hazarder iamaisj,
qu'ilz ne soient a la veuë de leurs compaignons,
& de prendre bien garde s'il y a des telmoins
auec eux , qui puissent raporter nouuelles de
leur vaillance / la ou il se présente mille occasions de bien faire fans qu'on puisse estre remarqué. Combien de belles actions particulie*
res s'enfeuelislent dans la foule d 'vne bataille?
Quiconque s'amuíêacontreroller autruy pendant vile telle méfiée , il n'y est guiere embesoigné:& produit contre soy mesmes le teímoi*
gnage qu'il rend des deportemens de ses compaignons. A qui doiuent Cœsar & Alexandre
ccste grandeur infinie de leur renommée qu'a
la fortune? Combien d 'hommes aelleesteint
fur le commencement de leur progrés , defquelz nous n'auós nulle connoissance,qui y apportoient mefme courage que le leur,si le mal'-'
heur de leur fort ne les eutarrestez tout coutt,
fur la naissance mefme de leurs entreprinles?
Au trauers de tant & si extrêmes dangiers il ne
me soimient point auoir leu que Cassar ait esté
iamais blessé : mille & mille font mortz de
moindres perilzque ceux qu'il a franchis. Infi«nies belles actions lé doiuent perdre iàns tesmoignage, auant qu'il enviene vne aptofit.On

é^O

ESSAIS

DE

M.

DE MONTA.

n'est pas touíìours fur le haut d'vne brefché, ou
a la teste d'vne armée a la veuë de son gênerai,
comme fur vn eschaffaut. On est surpris entre
la haye & le fossé. II faut tenter fortune contre
vn poullailler: il faut dénicher quatre chétifs
harqueboufiers d'vne grange : il faut seul s'efcarter de la troupe & entreprendre seul, selon
la nécessité qui s'offre. Et si on prend garde,on
trouuera a mon aduis , qu'il aduient par expérience , que les moins efclattantes occasions
sont les plus dangereuses, & qu'aux guerres, qui
se sont passées de nostre temps , il s'est perdu
plus de gens de bien aux occasions legieres &
peu importantes , & a la contestation de quelque bicoque,qu'es lieux dignes & honnorables.
Qui n'est homme de bien que par ce qu'on le
fçaura,& par ce qu'on l'é estimera mieux,âpres
I'auoir feeu, qui ne veut bien faire qu'en condition que fa vertu vienne a la connoissance des
hommes, celuy la n'est pas homme de qui on
puisse tirer beaucoup de lëruice.
Credo ch'elrefio di qnelverno,eojè
Facejse degne di tenéf::; conto,
Mafurfnaquti tempo si n as' ose
Chenon e colpa mia s'hor'no» le conte,
■PercheOrlando afar'opre virtuose
Pieu ch'a narrarle poisèmpre erapronto,
l^emai fit alcunde It suotfatû esprejso
Senon quando hebbe i tejlimoni] aprejso.
II faut aller a la guerre pour son deuoir , & en
attendre

UVRE

SECOND.

6*^1

attendre ceste recompense,quine peut faillira
toutes belles aérions, pour occultes qu'elles
soient,non pas mefmes aux vertueuses pensées*
C'est le contentement qu'vne conscience bien
réglée reçoit en soy ,dc bien faire. Ilfautestre
vaillant pour soy mesmes , & pour l'auantage
que c'est d'auoir son courage logé en vne astìete ferme & asseurée, contre les asiaus de la fortune. Ce n'est pas pour la monstre que nostre
ame doit iouer son rolle.C'est chez nous au dedans , ou nulz yeux ne donnent que les nostres:
la elle nous couure de la crainte de la mort,des
douleurs & de la honte mefme: elle nousasseurela,de la perte denosenfans, de nos amis, &
de nos fortunes. Et quand l'oportunités'y présente elle nous conduit aussiauxhazardsdela
guerre. Ce profit est bien plus grand Scbien
plus digne d'estre souhaité & esperé,que I'honneur &la gloire, qui n'est autre chose qu'vn fauorable iugementque lesautres font de nous.
Ie ne me soucie pas tát,quel ie fois chez autruy*
comme ie me soucie quel ie sois en moy mefme. íe veux estre riche de mes propres riches
ses,nô des richesses empruntées. Les estrágiers
«e voient que leseuenemens & apparences extemes^hacun peut faire bonne mine par le dehors,plein au dedans de fiebure & d'effroy . Hz
ne voyent pas mon cœur,ilzne voient que mes
c ontenances. On a raison de décrier l'hipoensie , quisetrouue en la guerre. Car qu'est
Rr 4

(ÎJÎ

ESSAEIS DE M. DE MONT,

i! plus aisé a vn homme vn peu pratic,que de
sçauoir gauchir aux dangiers , & de contrefaire
le mauuais, ayant le cœur plein de mollesse?!! y
atátde moyésdéuiter les occasions de se hazarder,que nous aurons trompé mille fois le monde , auant que de nous engager a vn dangereux
pas : & lors mefnaenousy trouuant empêtres,
líous sçauriós bien pour ce coup couurirnostre
ieu d'vn bon vilage , & d'vne patolle asseurée,
quoy que l'ame nous tremble au dedans:

Falsus honoriuuat, & menàax infamia terret
Quem nifìmendofum cJ" meridacem?
Voila comment tous ces iugemens qui se fonî
des apparences externes font merueilleufement
incertains & douteux : & n 'est nul asseurétefmoing, quechacun a foy mefme. En celles ia
combien auons nous de gouiats, compaignons
de nostre gloire .'celuyqui se tient ferme dans
vne tranchée deícouuerte , que faict il en cela
que ne facent deuát luy cinquante pauures pioniers qui luy ouurét le pas, & le couurét de leurs
corps,pour cinq fous de paye par iourr Nous appellós agrandir nostre nom l'estandre & semer
en plusieun, bouches: nous voulons qu'il y soit
receu en bonne part , & que ceste sienne accroissance luy vienne a profit. Voyla ce qu'il
y peut auoir de plus excusable en ce dessein:
mais l'exces de ceste maladie en va iusques la,
que plusieurs cerchent de faire parler d'eux
en

UVRE SECOND.
6$$
çn quelque façon que ce soit. Trogus Pom-

peiusdict de Herostratus , & Titus Liuius de
Manlius Capitolinus,qu'ils estoient plus désireux de grandtfque de bonne réputation. Ce
vice elt fort ordinaire. Nous nous soignons
plus qu 'on parle de nous, que comment on en
parle, & nous est assez que nostre nom coure
parla bouche des homes de quelque goust qu'ii
y (bit receu .il semble que l 'estre cóneu,ce soit
aucunement auoir si vie & sa durée en la garde
d'autruy . Moy ie sçay bien que ie ne fuis qoe
chez moy, & de ceste autre mienne vie qui loge en la connoissance de mes amis , ie sçay biê
que ie n'e 'i sens nul fruict ny iouissance,que parlavanité d 'vne opinion fantastique . Et quand
ieferay mort ie m'en refentiray encores beaucòup moins. le n'auray plus de prise parou saisir la reputatiomie ne vois pas par ou ellepuiCseme toucherny arriueramoy.Et de m'attendre que mon nom la reçoiuerpremierement ie
n'ay point de nó qui soit assez mien:carde deus
que i'en ay ,1'vn est commun a toute ma race,
voire encore a d'autres. II y a vne famille a Paris & a Montpelier, qui se surnomme Montaigne.vne autre en Bretaígne, & en Xaintóge, de
laMontaigne.Le remuement d'vne seule syllabe mestera nos fusées , de façó que i'auray part
a leurgsoire,& eux a l 'aduenture a ma hóte,&
filesmiensse font autres -fois surnommez EyS^ni.Quant a mon autre nom,il est, a quiconRr 5

6*34 ESSAIS.DE M. DE MONTA;
que aura enuie de le prendre . Ainsi i'honnore*
ray peut estre vn crocheteur a ma place. Et puis
quand l'aurois vne merque particulière pour
moy ,que peut elle merquer quand ie n'y fuis
plus , peut eile designer l'inanité? mais de cecy
i'en ay parlé ailleurs . Au demeurant en toute
vne batalle ou dix mill'hoinmes sont estropies
outués,iln'en est pas quinze dequoyon parle.
11 faut que ce soit quelque grandeur bieneminente,ou quelque confequéce d'importáce que
la fortune y ait iointe , qui fasse valoir vn'actiô
priuée,non d'vn harquebousier feulemét, mais
d'vn capitainexar de tuer vn home, ou deux,ou
dis, de ie présenter courageusement a la mort,
c'est bien beaucoup pour chacun de nous:car il
y va de tout, mais pour le monde, ce sont choses
si ordiiïaires,il s'en voit tát tous les iours, & en
faut tát de pareilles pour produire vn effeét notable, que nous n'en pouuons attcdre nulle particulière recommandation. Detantdemiliasíes de vaiilans hommes qui font mortz despuis
quinze cens ans en Fráce,les armes en la main,
il n'y en a pas cent qui soient venus en nostre
cognoissance. La mémoire non des chets seulement : mais des batailles & victoires est ensouelie.Quoyquedes Romains mefmes,& des
Grecs, parmy tát d'efcriuains & de teímoins,&
tant de rares & nobles exploitz, il en est venu
si peu iuiques a nous. Ce iëra beaucoup si d'yci
a cent ausonfe lbuuiët en gros,que de nostre
temps

t ï V R F. StCONO,
63$
temps , ìî y a eu des guerres ciuiles en Franee.
Pensons nous qu'a chaque harquebouíade qui
nous touche, & a chaque hazard que nous coures qu'il y ait quant & quát vn greffier qui l'êrolle:& cét greffiers outre cela le pourrontefcrire,defquelz les registres ne dureront q trois
ìours,& ne viendront a la cognoissance de personne . Kous n'auons pas la millième partie
ces escrits anciens , c'est la fortune qui leur
donne vie , ou plus courte, ou plus longue, selon fa faneur. On ne faict pas des histoires de
choies de si peu , il faut áuoir esté chef a conquerirvnEmpire,ou vn Royaume, il fautauoir
gaigne cinquante deux batailles assignées toufioursplus foible en nombre d'hommes comme Csesár . Dix mille bons hommes & plusieurs grands capitaines moururent a fa fuite,
vaillamment & courageusement , desquels les
noms n'ont duré qu'autartt que leurs femmes
& leurs enfans veíquirent. De ceux mefme
que nous voyons bien faire,trois mois ou trois
ans, âpres qu'il/ y font demeurez, il ne s'é parle non plus que s'ils n'eussent iamais esté. Quiconque considérera auec iuste mesure & proportionne quelles gés & de quelz faits la gloire fe maintient en la mémoire des hommes,
il trouuera qu'il y a de nostre siécle fort peu
d'actiós,& fort peu de personnes,qui y puissent
prétendre nulle part . Combien auons nous
wu. d hommes vertueux íûruiure a leur propre
reputa-

6^6

ESSAIS DE

M.

DE MONT.

réputation, qui ont veu & souffert esteindre et»
leurpresance l'honneur & la gloire tres-iustement acquise en leurs ieunes ans . Et pour trois
ans de ceste vie fantastique & imaginere,allôs
nous perdant nostre vraye vie & essentielle, &
nous engager a vne mort perpetuelle?Lesfages
se proposent vne plus belle & pl s iuste fin,a vne
si importante entreprife.il seroit a i'aduanture
excusable a vn peintre ou autre artisan, ou encores a vn Rethoricien ou Grammairien de íè
trauailler pour acquérir nom par ses ouuragess
mais les actions de la vertu, elles font trop nobles d'elles mefmes,pour rechercher autre loyer ou récompense que de leur propre valeur,
& notamment pour la chercher en la vanité des
iugemens humains. Si toute-fois ceste sauce opinion sert au public a cotenir les hommes en
leur deuoir,qu'elle accroiste hardimét,& qu'on
la nourrisse entre noirs le plus qu'ô pourra. Puis
que les hommes par leur insuffisance ne se peuuent assez payer d'vne bonne monnoye,qu'on y
employé encore la sauce. Ce moyen a esté practiqué par tous les Législateurs qui furent onques : & n'est nulle police,ou il n'y ait quelque
meflange oudevanité cerimonieufe, ou d'opinion mensongère, qui férue de bride a tenir le
peuple en office. C'est pour cela que la plufpart
ont leurs origines & commencemens fabuleus
& enrichis de mystères supernaturels. C'est cela qui a donné crédit aux religions bastardes&

II V R E SECOND.
6J7
les a faites fauorir aux gens d'entendement : &
pour cela que Numa & Sertorius pour rendre
leurs hómes de meilleure créance, les paissoiêt
de teste fottife,l'vn que la nymphcEg en a . l'autre que fa biche bláche luy apportoit de la part
des dieux tous les cóíêils qu'ils preno : ct.Li re
ligiódes Bedoins,côme dit le sire de Iuimiille,
ponoit entre autres choses q l'ame de celuy d'être eus qui mouroit pour fô Prince, s 'c al'oiten
vn autre corps plus heureux,pl' beau fk plus fort
que le premier: au moyen dequoy ils en bazardoient beaucoup plus volontiers leur vie.Voila
vne creácetrestalutaire.toute vaine qu'elle soit.
Chaque nation a plusieurs tels exemples chez
foy:maisce ilibiet meriteroitvn discours a part.
Pour dire encore vn mot íùr mon premier propos, ie ne conseille non plus aux Dames d'appeller honneur leur deuoir , ny de nous donner
ceste excuse en payement de leur refus : car ie
présuppose que leurs intentions , leur désir , &
leur volonté, qui font piecesoul'honneurn'a
que voir , d'autant qu'il n'en paroit rien au dehors,foient encore plus réglées que les effects.
Quç ^uiA non liceat,m>nfacit,illafacit.
L'offence & enuers Dieu,& en la conscicce seroit aussi gráde de le désirer que de l'effectuer:
& puis ce sont actions d'elles mesmes cachées
& occultes. II seroit bien-aysé qu'elles en defrobaflent quelcune a la connoiffance d'autruy,
cî'ou rhonneurdepetîd, si elles n'auoient autre
respect

E S'iv S S

DE M. D E

MONTA.

respect a leur deuoir , & a í'affection qu'elles
portent a la chasteté pour elle mesine.

CfÌAP. XVII.
De la prœfumption.
Y L y a vne autre forte de gloire, qui est vne
X trop bonne opinion,que nousconceuonsde
nostre valeur. C'est vn'affection inconsiderée,'
dequoy nous no 9 cherissons,qui nous représente a nous mesmes, autres que nous ne sommes.
Cómela passió amoureuse preste desbeautez,
& des grâces au subiet qu'elle embrafle,& fait
que ceux qui en sont espris, trouuêt d'vn iugemét trouble & alteré,ce qu'ils ayment autre &
plus parfaict qu'il n'est:íe ne veux pas , que de
peur de faillir de ce costé la , vn hôme íe mefconnoiíse pourtant , ny qu'il pense estre moins
que ce qu'il est. Le iugementdoit tout partout
maintenir son auantage. C'est raison qu'il voye
en ce subiect comme ailleurs ce que h vérité
Juy prcíente. Si c 'est Caríir, qu'il se trcuue hardiment le plus grand Capitaine du monde.
Nous ne sommes que cérémonie , la cérémonie nous emporte , & laissons la substance des
choses. Nous nous tenôs aux branches &abardonnons le tronc & le corps. Nous auonsapris aux Dames de rougir oyans sei l ^mentnomer ce qu'elles ne craignent nullement a faire.
Nous

Î.IVRE SECOND.
6*}Q
Nous n'osons appeller a droict nos propres
parties & nos membres, & ne craignons pas de
les employer a toute forte de desbauche . La
cérémonie nous défend d'exprimer par parolles les choses licites & naturelles, & nous l'en
croyons . 'La raison nous défend de n'en faire point d'illicites & illégitimes, & personne
nel'encroit. Ie metrouue icy enpeítrées loix
de la cérémonie. Car elle ne permet, ny qu'on
parle bien de soy,ny qu'on en parle mal. Nous
lalairronslà pourcecoup. Ceux que lafortune f bonne ou mauuaiíè qu'on ia doiue appeller) a faict passer leur vie en quelque 'éminent
degré, ils peuuent par leurs actions publiques
tefmoigner quels ils font . Mais ceux qu'elle
n'a employez flu'en foule, ils font excusables,
s'ils prennent la hardiesse de parler d'eux mesmes , a ceux qui ont interest de les connoifl:re,a
l'exemple de Lucilius.

Ille vclut fidis arcana fodalibus olim
Credebat libris\neque fi maie cejferat ,vfquam
Decurrens alio,neque fibene-.quo fit.vt omn'u
Votiua patent veluti defcripta tabella

Celuy lacommettoit a ses papiers ses actions
& fes pensées par efcrit, & s'y peignoit tel
qu'il se sentoit estre . II me souuient donc,que
des ma plus tendre enfance on remerquoit en
moy

6 ^0

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

moy,ie ne sçay quel port de corps, & des gestes
tesinoignants quelque vaine & sotte fierté l'en
veux dire premièrement cecy,qu'i! n'est pasinconuenient d 'auoir des conditions & des propensions , si propres & si incorporées en nous,
que nous n'ayons pas moyen de les sentir & reconnoistre. Et de telles mclinatiós naturelles,
le corps en retient volontiers quelque pli fans
nostre fçeu & consentement. C'esioit vne certaine mol esse affetée, qui faifoitvnpeu pácher
la teste d'Alexandre fur vn costé, & qui rendoit le parler d 'Alcibiades mol & gras. Estans
doués d 'vne extrême beauté, ilss'yaidoìentvn
penfansy penfer,par mignardise. Iulius Cadar
íê gratoitla teste d 'vndoigt,quiest lacontenáce d 'vn homme remply de penfemens pénibles:
& Cicero, ce me semble, auoítaccoustuméde
rincer le nez, qui signifievn naturel moqueur.
Ces mouuemens la arriuent imperceptiblemét
en nous. II y en a d 'autres artificiels , dequoy ie
ne parle point , comme les bonettades, les inclinations, & reuerences, par où on acquiert le
plus souuétatort l'honncur d'cstre bien humble & courtois : & la morgue de Constantius
l"Empereur,qui en publicq renoittousioursla
teste droite, fans la contourner ou fléchir, ny ça
ny la,non pas feulcmét pour regarder ceux qui
le saluOicnt acosté,ayát le corps planté & immobile, íans fe laisser aller au branle de son coche,fsns oser ny cracher, ny se moucher,ny et
» i'uycr

LIVRE
SECOND.
6*41
suyerle visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces
gestes qu'ô remerquoit en moy,estoient de ceste première condition , & si a la vérité l'auoy
quelque occulte propension a ce vice,comme il
peut bien estre . Et ne puis pas refpondre des
bransles du corps , mais quant a ceux de l'ame,
ieveuxicy cófeíserce que l'en sens. II y a ce me
setnbledeux partu s n ceste gloire:de s'estimer
trop , & n'estimer pas assez ou desdaigner autruy Qiiaat au premter,i'ay en gênerai cest humeur, que de toutes les opinions que l'anaeneté a eues de Phomme, celles que t'cnibraîTe le
plusvoIótiers,& auiquelles ie m'atache le plus,
sontcelles qui nous mesprisent,auilissent, & aneantiíl'ent le plus. La philosophie ne me sembleiamais auoir si beau ieu, que quand elle cóbatnostre présomption & vanué,quand elle reconnoit de bonne foy son irreiolution, fa foyblefl"e,& son ignoráce.Ii me sembie que la me-,
renourriíse des plus sauces opinions que nous
ayôs,& publiques & particulières, c'est la trop
bonne opinion que nous suons de nous. Ces
gens, qui se logent a cheuauchons íùs i'epicytle de Mercure,i! me semble qu'ils m'arrachet
lesdens . Car en l'estude que ie say, duquel le
subiecr c'est l'homme, trouuantvne si extrême
variété de iugemens,vn si profond labyrinthe
de diflìcultez. lesvnes furies autres,tantde diuersité & incertitude en l'escole mesme de la
%ience:vous pouuez. penser, puis que ces gës
Ss

64S

ESSAIS DE M.

DE MONT.

là n'ont peu se résoudre delacónoiflance d'eus
mesmes & de leur propre condition, qui est cótinuellement présente a leurs y eux, qui est dans
eux, puis qu'ils ne sçauent comment branle ce
qu'eux mesmesfont branler, ny comment nous
peindre & deschiffrer les reflbrs qu'ils tiennêt
fk manient eux mesmes , comment ielescroiToisdelacausedu mouuement de la huitiesme
sphere,& du flux & reflux de la riuiere du Nile.
La curiosité de cônoistre leschosesaestédónée
aux homes pour fléau, dit la Sacrosainte pirolle.Mais pour venira mon particulier, i! est bié
difficile , ce me semble, que nul autre s'estime
moins , voire que nul autre m'estime moins
que ce que ie m'estime. Car a la vérité, quand
aux effects de l'esprit, en quelque façon que ce
ibit , il n'est iamais party de moy chnfe qui me
contentast: & l'approbatiô d'autruy ne m'a pas
payé. I 'ay le goust tendre & difficile,& notamment en mon endroit: ie me sens flotter & fléchir de foiblefle. Ieme connoytant, que s'il
estoit party de moy chose qui me pleut, ie le
deuroy sans doubte a la fortune. le n'ay rié du
mien , dequoy contenter mon iugement: i'ay
Ja veiìe assez claire & réglée , mais a l'ouurer
elle íe trouble: comme l'eflaye plus eiiìdamment en la Poésie. Ie I 'ay me infiniment,i'y voy
aflez cler aux ouurages d'autruy : mais ie fay a
la vérité l'enfant, quand i'y veux mettre la main,
ie ne me puis souffrir . On peut faire le sot par

tout

ITVR'E SECOND.
645
tout ailleurs,mais non en la Poésie.

M edtocribus ejfe Po'étis •
Non ài)>non homines ,non conceJJerecolumnA.
Pleut a Dieu , que celte sentence se trouuat au
frontdes boutiques de tous noz imprimeurs,
pour en deffendre l'entrée a tant de versificateurs,
Verum
Nilfecurius malo Poëta.
Ce que ie treuue passable du mien, ce n'est pas
de soy , & a la vérité: mais c'est a la comparaifond'autres chosespíres,aulquelles ie voy qu'ó
donne crédit. le fais énuieux du bon-heur de
ceu ,qu> se íçauent resiouir cxrgratifier en leurs
ouurages. Car c'est vn moyen aisé de se donner du plaisir: les miens il s'en faut tant qu'ils
me plaisent , qfi'mt'ant -Je fois ,que ie les retaíte, autant de tois i'en reçois vn nouueau mefcontentement I'ay tousiours vne idéeenl'ame,
qui me preiente vne meilleure torme,que celle que i 'ay mis ei1 besongne , mais ie ne la puis
exploiter. Et en mon imagination mesmes, ie
ne conçoy pas les choses en leur plus grande perfection : ce que ie connoy par la , que
ce que ie voy produit par ces riches & grandes ames du temps passe, ie le treuue bien
loingaudela de l'extreme estendue démon
imagination . Leurs ouurages ne me satisfont pas seulement & me rempliflent , mais
ils m'estonnent & transissent d'admiration:
Ss 2,

#44 ESSAIS DE M. DE MONTA,
ie iuí*er tres-bien leur beauté, ie la voy,mais il
m'est impossible de la représenter» Quoy que
i 'entrepréne,ie doy vn sacrifice aux grâces, cômc dit Plutarque de quelcMn , pour pratiquer
leurfaueur.
Si cjuidenim places,
Siquid dulcehominum Çenfibus influit;
J)ebentur lepidis omnia gratijs.
Or elles m'abandônent par tout : tout est grossier chez moy:il y a faute de garbe & de polislure : ie ne sçay faire valoir les choses pour le
plus que ce qu 'elles valennma façon n 'ayde de
rien a la matière. Voylapourquoy il me la faut
forte , qui aye beaucoup de prise, & qui luise
d'elle meíme . Ie ne sçay ny plaire, ny reiouir,
ny chatouiller: le meilleurconte du monde se
sèche entre mes mains, & se ternit . Ie ne sçay
parler qu'en bon escict, & suis du tout abandone deceste facilité , que ie voy en plusieurs de
demes compaignons, d'entretenir les premiers
Venus, & tenirenhaleine toute vne compagnie,
ou amuser sans se lasser l 'oreille d 'vn Prince de
toute sorte de propos,la matière ne leur faillát
jamais, pour ceste grâce qu 'ils ont de sçauoir
employer la première qui leur tombe en main,
& de l'accommoder a Phumeur & portée de
ceux a qui ils ont affaire. Ce que i 'ay a dire,iele
dis tousiours de toute maforcedes raiions premières & plus aysées qui font communément
les mieux receúesàene sçay
W pas les employer.
^
Si faut

UVRE
SECOND.
64 Ç
Si saut il sçauoir relâcher la corde a toute sorte de sons:& le plus aigu c'est celuy qui vient le
mòinssouuëc envsage.lly apour le moins autat
de perfection a releuer vne chose vuide,qu'a en
soustenír vne poisante. Tantost il faut superficiellement manier les choses , tantost les profonder.Ie sçay bien que la pluspart des hômes
se tiennent en cebasestage, pour ne conceuoir
les choses que par ceste première e scorie. Mais
sìest -ce,que les plus'gráds maistres,& surtout
Platon,on les void fouuét,ou l'occasion se présente , se relascher a ceste mole & basse façon,
& populaire de dire & traiter les choses, la soustenátsdes grâces qui ne leur máquent ïamais.
Au demeurant mon langage n'a rien de facile
& fluide :il est aspre, ayant ses dispositions libres & defreglées:& me plait ainsi. Mais ie sés
bien que par fois ie m'y saisie trop aller & qu'a
force de vouloir euiterl'art & l'affectation i'y
retumbed'vn autre part,
Breuis ejfe laboro,
Obfcurusfio.
Quand ie voudroy suyure cest autre stile çquablcvni& ordôné,ie n'y sçaurois aduenir:& encore que les coupures & cadéces de Saluste reluennent plus a mon humeur, si est-ce queie
treuue César & plus admirable & moins ayfé a
imiteník si mon inclinatió me porte plus a l'iuiitation du parler de Seneca , ie ne laisse pas
d'estimer autát pour le moins,celuy dePlutar-

6^6

ESSAIS

DE

M.

DE

MONT.

que .Iesuis la forme de due,quiest néeaut cques
moy , simple & naifue autant que ie puis: dou
c'est al aduenture que i'ay plus d'aduantagea
parler qu'à escrire. Mais ce peutauffi estre que
le mouuemët & aòtiâ animée les parolles ,mesmes a ceux qui se remuent tousioursauec veheméce, cóme it tay, & qui s'eschauffét aysemét.
Le port, le visage, la vois, la robe, l'aíìiete peuuét donner quelque pris aux choses, qui d'elles
mesmes n*é ont guíere,córrfe le babil . Meflala
se pleintcnTautus de quelques acoustremens
eítroits de ion téps,cV de la façon des bancs:ou
les orateurs auoient a parler, qui affoibìisioient
leur éloquence. Mon langage François elt altéré, & en la prononciation & ailleurs parla
barbarie de mon crcu.-caric ne visiamais homme de contrées de deça,qui ne sentit bien euidemment a son ramage , & qui ne bieslast les
oreilles qui font pures Françoilés . Si n 'est -ce
pas pour estre fort entendu en mon Perigordin: car ie n'en ay non plus d'v sage que de l'Alemand , & ne le pleins guiere. II y a bien au
dessus de nous, vers les montaignes ,vn Gascon
pur, que ie treuue singulièrement beau,& desirerois le sçauoir : car c'est vn langage bref, signifiant & preffé:& a la vérité vn langage masìe & militaire , plus que nul autre, que i entende. Quind au Latin, qui m'aefté dônépourmaterneU'ay perdu par des acoustumance lapróptitude de m'en pouuoir scruir a parler. Voyla
combien

LIVRE

SECOND.

647

combien peu ie vaux de ce costé là . La beauté est vne piece de grande recommandation
au commerce des hommes : c 'est le premier
moyen de conciliation des vns aux autres , &
n'eit homme si barbare & si rechigné, qui ne se
sente aucunement frappé de sa douceur. Le
corps a vne grád'partanostreestrc,ily tiét biê
vn grand rang . Ainsi fa structure & composition font de bien iuste considération. Ceux:
qui veulét defprédre nos deux pieces principales,& les sequestrerlVne derautre,ilsonttort.
Au rebours ils les faut reioindre & ratacher.
II faut ordonner a l'ame, non de se tirer a quartier , de s'entretenir a part , de mefprifer & abandonner le corps ( auífi ne le sçauroit ellé
faire que par quelque singerie contrefaicte.)
Mais de se rallier a luy , de l'embraíser, le chenr,luy assister, le contreroller, le conseiller, le
redreller,& ramener quand il íefouruoye,l'eipoulèr en somme , & luy seruirdevray mary:a
ce que leurs eífects ne paroìssent pas diuers
& contraires , ains accordans &vniformes.
Les Chrestiens ont vne particulière instruction de ceste liaison : car ils fçaunt que la iustice diuine embrasse ceste société &: loinuire
du corps & de l'ame , iufques a rendre le corps
capable desrecópenieseterneiies:& que Dieu
regarde agir tout Thomme , & veut que l'homme entier reçoiue le chatiement,ou ie loyer selon ses démérites. La première distinction,quì
Ss 4

6$
ESSAIS DE M. DE MONT.
aye esté entre leshommes,& la première considération, qui donna les prééminences auxvns
fur les autres , il est vray semblable que ce fut
l'aduantage de la beauté. Or ie suisd'vne taille
au dessous de la moyéne.Ce defaut n'a pas seulement de la laideur,mais encore de l'incómodité, aceuxmesmement,qui ont descommandeméts & des charges:carl'authorité que donne vnebelle presêce&maìesté corporelle entst
a dire. Les AEthiopes & les Indies, dit Aristote, élisants leurs RoyscV magillratz,auoientefgard a la beauté & procerité des personnes. Et
auoient raison : car il y a du relpect pour ceux
quile suiuent, & pour l'ennemi, del'eftroy de
voir a la teste d'vne troupe marcher vn chef de
belle & riche taille.
Collègue tenus fiptrem'inet omnes.
C'est vn grád despit qu'on s'adresse a vous parmy voz gens , pour vous demander ou est monsieur^ que vous n'ayez, que le reste de là bonnetade,qu'ô fait a vostre barbier ou secrétaire.
Côme il aduint au panure Philopçmé,estát arnué le premier de fa troupe en vn logis, ou on
l'attêdoitsson hosttsse, qui nelecônoissoit pas
& le voioit d'aslez mauuaise mineJ'éploya d'aler vn peu aider a ses femmes a puiser de l'eau
ouattiierduseupour le struice de Philopemé,
qu'elle attendoit.Les gëtilshommes de la fuite
estans arnuez âpres, & l'ayát surpris enbeibngné a ceste belle vacatio,,car il n'auoit pas failli
d'obéir

LIVRE
SECOND.
649
d'obéir au commandement qu'on luyauoitfaic
luy demandèrent ce qu'il failoit la,Ie paie,leur
rtspondit il , la pénitence de ma laideur. Les
autres beautez sont pour les femmes: la beauté
de la taille est la feule beauté des hommes. Ou
est lapetitefle,ny la largeur du frontmy lablácheur des yeux , ny la médiocre forme du nez,
ny la petitesse de ì'oreille & de la bouche , ny
Tordre & blancheur des détsmy l'cpefìeur bien
vnie d'vnebatbe brune a eícorce de châtaigne,
ny la iuste proportion de teste inclinant vn peu
fur la grossesse, ny la frécheur du teint, ny Pair
du visage agréable ,ou légitime proportion de
membres , peuuent rendre vn homme auenant.
I'ay au demeurant la taille forte & massue , le
viiagenon pas gras maïs plein, la complexion
sanguine & chaude,
Vnie ngent setts mihi crura & peïìoramllis.
la lanté sotte & constante, ìulques bitnauanten
mon aage , quoy que ie m'en lois feruy aslez licentìeulement. l'estois tel, car ie ne me considère pas a cest heure , que ie luis engagé dans
les auenues de la vieiilelie^ayant tiáchi les quarante ans. Ce que ie ieray dorelenauát ce ne íëfa plusqu'vn demy ttìre :ce ne fera plus moy,ie
m'eichape tous les iours, & me delrobe a moyniesme.

Singula de nobis anmprs.da.ntur euntes,
D'adresse & de disposition ie n'en ay point eu,
& si fuis fils d'vn pere le plus dilpost qui se vid
Ss 5

6jO

ESSAIS DE

M. DE

MON.

de son temps , & d'vne allégresse qui luydura '$
iufques a só extrême vieillesse,il ne trouua guie- $
re homme de fa condition, qui s'egalat a luy en
i' 1
tout exercice de corps -.comme ie n'en ay trouué
I
guiere nul,quine me furmontat,íaur qu'au coulí
rir,en quoy l'eltoy des médiocres. De la muíì«
que,ny pour la voix que l'y ay tresinepte , ny 1
pour les instrumésjon ne m'y a iamais iceu rien é
aprendre. A la danse, a la paume,a la luite ie n'y •
ay peu acquérir qu'vne bien fort legiere & vulji
gaire fuffìíáce:a nager,a escrimer, a voltiger,&
S
a sauter nulle du tout. Les mains ie les ay si
gourdes,que ie ne sçay pas cfcrire seulemétpour
f
moy, de raçó que ce que i'ay barbouillé, i'ayme
fi
mieux le refaire que de me donner lapeine de
|
le démefler&relire.Ie ne/çay pas clorre a droit
i
vne lettre , ny ne feeuz iamais tailler de plume.
Mes conditions corporelles sont en íôme trefbien accordantes a celles de l'ame , il n'y a rien
d'aliegre & de soupple. II y a seulement vne vigueur pleine,ferme & rassise. Ie dure bien a la
peine, mais i'y dure, si ie m'yporte moy-meime,
ik autant que mon désir m'y conduit.
M-olluer aufterumftudiofalletne laborem.
Autrement si ìe n'y fuis alléché pai quelque
piaisir, & si i'ay autre guide que ma pure & libre volonté , ie n'y vaux rien. Car i'en fuis là,
que faut la santé & la vie , il n'eít rien que ie
veuille acheter au pns du tourment d'esprit, &
de la cótramte.I'ay vne ame libre & toute sienne,

LIVRE
S.ECOND.
6"$I
ne,accoustun>ée a se comluire a sa poste. Ie n'ay
eu iusquesa cest' heure ny commáaant ny maiflre torcé. I'^y marché austi auant & ie pas
qu'il m'a pieu- Cela m'a amolli & rendu ìnutileaultruice d'autruy :& ne m'a faiót bon qu'a
moy:iHant d'ailkurs d'vn naturel poisant , pardicux & íay i tant : car m 'estant trouué en
tel titgre ae íortui e des ma naistance , que i'ay
eu occasion de m'y arrtster, ien'ay rienceiché
&n'ay aussi rienprit:
Non agmur tumidis ventïs /íquïlone Je- j
cttndo,
,
Non tameri aduersìs çtatem ducimus auftris:
V inbus ,i»gemo Jjiecie ,virtute ,loco ,re ,
Extremi primonm,extremis vfyueprtores.
Eliant né tel qu'il ne m'a fallu mettre en i.ulle
pénible queste d'autres commodiuz , &c que ie
n'aycu bi ioinque de la suffisance de .ne eoniéttr,& içauoir.ipuit,doucemer.t des biens queDieu par ia libéralité m'auoit.rnis entre mains;
ie n'ay gonflé nulle forte detrauai!: & fuistrefmal instruit a me içauoir contraindre 6V forcer:
incommode a toute forte d'affaires & negotiations pcniblesm'ay ant iamais eu en maniement
que moy melmes: tíltue en mon enfance d'vne
façon molle & libre & h'ayát lors mefme fousfin nulle fubiecììó forcée:ie fuis deuenu parla
mcápable de sollicitude , iufques la,que l'ayme
mieux qu'on me cache mes pertes & les defor«eiqui me touchét. Auchapitre d-e mes misesie
loge

6^2
ESSAIS DE M. DE MONT.
loge ce qu'il me courte a nourrir & entretenir
ma nonchalance.
JH ôtcnempe Jupersunt,
JQ^if dominum fallant,qaeprojimfurìbus .
I 'ayme a ne fcauoir pas le conte de ce que i 'ay,
pour sentir moins exactement máperte :a faute
d'auoir afiez de fermeté,pour foufrir l'importunité des accidens contraires , aufquelz nous
sommes fubiectz,& pour ne me pouuoir tenir
tédu a régler & ordonner les affaires, ie nourris
autant que ie puis en moy ceíl' opinion , de les
laisser aller a í'abandon,& de prendre toutes
choses au pis , & ce pis la me reloudrea le porter doucement & patiemment. C'est a cela seul
que ie trauaille,& Je but auquel i'achemine tous
mes discours. Quant a Pambition,qui est voisine de la présomption ou fille plutlolt,il eut fallu pour m'aduancer que la fortune me fut venue
•quérir parie poing. Car de me mettre en peine
pour vn'efperance incertaine, & mefoubmettre a toutes les difsicultez, qui accompaignent
ceux, qui cerchent a se pouffer en crédit lur ie
commencement deleurprogrés, iene l'eusse
fceu faire. I'ay bien trouué le chemin plus court
& plus aisé auec le conseil de mes bons amis du
temps paslé, de me défaire de ce désir & de me
tenir coy,
Cm fit conditio dulcis,fìne puluere palma,
iugeant aulsi bien sainement de mes forces,
qu'elles n'est oient pas capables degrandes cho-

ses,&

tIVR E

SíCON'D.

<?55

ses, & me fouuenant de ce mot de feu monsieur
le Chancelier Oliuier, Que les François sembloientdes guenons, qui vont grimpant contremont vn arbre, de branche en bráche,& ne ces.
sent d'aller iusques ace qu'elles sontarriuéesa
la plus haute branche, & y móstrentle cul,quád
ellesyfònt. Les qualitez mefines qui sont en
moy non rcprochables , ie les trouuois inutiles
en ce siécle. La facilité de mes meurs , on l'eut
pommée lâcheté & foiblesse : la foy & !a conscience s'y feuífent trouuées scrupuleuses & superstitieuses : la franchise & la liberté, importune inconsiderée cV téméraire. A quelque chose sert le mal'heur. Il fait bon náiftrë en vn siécle fort depraué. Car par cóparaison d'autruy,
vous estez estimé vertueux a fort bon marché.
Qui n'est que parricïdeen mon temps & facrilege,ilest homme debien& d'honneur.Parcefte proportion i 'euíse esté modéré en mes vengeances,molau resentiment des offences, trefconstant & religieux en l'obseruance de ma parolle : ny double ny foupple , ny accommodant
ma foy a la volonté d'autruy & aux occasions:
i 'euíse plustost laissé rompre le col aux affaires,
que de plier ma foy & ma conseience aleurseruice. Carquantaceste nouuelle vertu defaintise & de dissimulation, qm est acest heure si
fort en créditée la haycapitallemêt: & de tous
les vices ie n'en trouue nul qui tesmoigne tant
delácheté & baslesse de cœur. C'est vn' humeur
couarde

<?54
ESSAEIS DE M. DE MONT.
couarde & seruile des'alier defguiler& cacher W
fom vn masque, de n'oser ie faire veoir tel qu '5 w
est , cV de n'oser monstre r en publicq son visa- wg
ge. Vncœur généreux & noble ne doit point
dèsmentir ses pensées : il fe veut faire ^oinuf í'e
ques au dedans tel qu'il est, car il n'y a rien qui «p.os
ne (bit digne d'élire veu. Apollonius diioit que m
c'estoit aux serfs de mantir, & aux limes dedi- l|c
rc- vérité. II ne faut pas tonsi .urs dire tout, car P
ce feroit sottise .• maïs ce qu'on dit,il faut qu'il ë,
soir tel qu'on le pense, autrement c'est mefchá- fè
ceté.le ne sçay quelle commodité iiiauendent h
de se fatndre & contrefaire sans cesse: cela it<
p ut tromper vne sots ou deux les hommes: «a
mais de faire profession de fe tenir couuert , & n\\
se vanter, comme ont taiòt aucuns de nos prin- (i
ces,Qu'ilz ietteroiét leur chemise au feu, si el- rft
le est >it participáte de leurs vrayes intantions, ■
cjinestvn mot de l'anctèn Metellus Macedo- y
hîcus,&Que qui ne fçait fe famdre,ne íçait pas m
régner , c'est tenir aduertis ceux qui ont ales ■
praticquer, que ce n'est que piperie & menfon- B
gequ'ilz disent. Ce feroit vne grande simplesse g^tt
a qui fe lairroit amuser ny an visite ny aux pa- K
rolles deceluy, qui faict e st. td'-stretoufîours m
autre au dehors, qu'il n'est au dedans:& ne sçay \
quelle partielles gens peuuentauoir au cômer- ù
ce des hommes, ne produifans rien qui soit re- W
ceu pour argent contant. Or de ma part i'ayme ì
mieux estre importun & indilcret , que flaceur |
& dissi-

LIVRE
SECOND.
6^
& dissimulé. C'est vn vtil de merueilleux seruice,que la mémoire, & sans lequel le iugement
faictbiena peine fonofficeielle me manque du
tout. Ce qu'on me voudroit proposer il faudroit
que ce fust a parcelles , car de respondre a vn
propos,ou il y eut plusieurs diuers chefs,il n'est
pas en ma puissance. Te ne sçauroisreceuoirvne
charge fans tablettes : & quand Vif vn propos
de conséquence a tenir , s'il est de loncue haleine, ie fuis reduit a ceste vile nécessité d'apprendre par cœur ce que i'ay a dire : autrement
ien'auróy ny façon,, ny asseurance , estant en
crainte que ma mémoire vint a me faire vn
mauuai s tour. Or plus ie m'en défie, plus elle fe
troubIe:eUe me sert mieux par rêcontre, il faut
que ie la solicite nonchalamment : car si iela
presse elle s'estonne , & depuis qu'ell'a commencé a chanceler , pKis ie la presse plus elle
s'empestre& embarraíTr:elle me sert a son hf ure.non pas'a la mienne. Ce que ie fans en la mémoire, ie le fans en plusieurs autres parties. Ie
fuis le commandement, l'obligation,&r ìa contrainte. Ce que ie fais ayféement & naturellement, si ie m'ordónedele faire par vne expresse & prescrite ordonnance , ie ne le fçay plus
faire. Au corps meíme les membres qui ont
quelque liberté & iurìsdiction plus particulière
fur eux, me refusent leur obéissance quand ie
les destine & attache a certain point & heure deferuice nécessaire. Ceste preordonnan-

ce

6<,6 ESSAIS DE M. DE M O N T A.
ce contrainte & ty rannique les rebute : ils se
croupissent d'effroy ou de despit , & fe transislênt. Cest esfaict est plus apparent en ceux
qui ont ^imagination plus vehemante & puissanté : mais il est pourtant naturel & n'est nul
qui ne s'en restante aucunemant. On offroit a
-vn excellant archier condamné a la mort , de
luy fauuer la vie s'il vouloit faire voir quelque
notable preuue de son art ; il refusa de s'en essayer, craignant que la trop grande contention
de sa volonté luy sit fouruoier fa main,& qu'au
lieu de fauuer fa vie il perdit encore la reputation qu'il auoit acquise en son art. Vn homme
qui panse ailleurs ne faudra point a vn pousse
pres de refaire tousioursvn mesme nombre &
mesure de pas au lieu ou il sepromene:maiss'il
y est auec attantionde les me furercY conter , il
trouueraque ce qu'il saison par nature & par
hazard, il ne lesairapas si exactemant par dessein. Malibrerie, qui est des belles entre les Iibreries de village,est assise a vncomde marnai
íoms'il me robe en fantasie chose que l 'y veuille aller cercher ou eferire, de peur qu'elle ne
nYefchappeen trauerfant seulement ma court,
il faut que ie la donne en garde a quelqu'autre.
Si ie m'enhardis en parlant a me destourner tác
soit peu de mon fil, ie ne faux iamais de le perdre , qui flict que ie me tiens en mes discours
contraint, sec,& reserré.Les gens,qui me seruét
il faut que ie les appelle par le nom de leurs
charges

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UVRE
SECOND.
657
charges 011 de Jeur pais. Car il m'est rref-malaisé de retenir des noms. Etsiie duroisaviure
long temps , ie ne croy pas que ie n'obliasse le
mien propre comme fit l'autre,
Pleins rimarum fum,hac atque il lac rffluo.
Ilm'est aduenu plus d'vne fois d'oblierle mot
que i'auois donné ou receu d'vn autre. C'est le
réceptacle & l'estuy de la science que la mémoire: Payant si deffaillante ien'ay pas fort a
me plaindre,si ie ne fçay guiere. le íçay en gênerai le nom des artz,& ce dequoy elles traictent, mais rien au dela. Ie feuilleté les liures,
ie ne les estudie pas. Ce qui m'en demeurejc'est
cela seulement , dequoy mon jugement a faict
sonprofict. Les discours & les' imaginations,
dequoy il s'est imbu:l'authcur,le licu,& autres
circonstances ie les oblie incontinent. Outre
le deffaut de la mémoire i'en ay d'autres qui
aident beaucoup a mon ignorance. I'ay l'efprít
tardif, & mousse, le moindre nuage ìuyarreste
fapointe,én façon que(pour exemple) ie ne luy
propofay ïamais nul énigme si aisé qu'il sceut
desuelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne
m'empesche. Aux ieux,ou l'efprít a fa part, des
cchttz, des cartes, des dames , & autres,ie n'y
comprens que les plus grossiers traictz. L'apprehension ie l'ay lente & embrouillée:mais ce
qu'elle tient vne fois, elle le tient bien & l'emhrasse bien vniuersellemét & estroitemét pour
le téps qu'elle le tient, I'ay la veuë longue, laine

6jO

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

& entiere,maisqui selafleaiséementautrauail,
&se charge. A ceste occasion ie ne puis auoir
commerce auec les liures,quepar!emoyendu
seruice d'autruy. Le ieune Pline instruira ceux
qui ne l'ont essayé,combience retardement est
important a ceux qui s'adonnent a ceste occupation. II n'est point d'ame si chetifue& brutale, en laquelle pn ne voye reluire quelque faculté particuliere.il n'y en a point de si enfeuelie,qui ne face vne faillie par quelque coin. Et
comment cela aduienne qu'vne ameeueugle &
endormie a toutes autres choses , se trouue visue,claire,& excellente a certain particulier effect,il s'en faut enquérir auxmaistres. Mais les
belles ames ce sont les ames vniuerfelles , ouuertes & prestes a tout. Ce que ie dv pour accuser la mienne. Car soit par foiblesse ou nonchalance (& de mettreanonchaloirce qui est a
nos piedz , ce que nous auons entre- mains , ce
qui regarde de plus pres le seruice de nostre
vie, c'est a mon aduis vne bien lourde faute ) il
n'en est point vne si inepte & si ignorante que
la mienne de plusieurs telles choses vulgaires,
& qui ne se peuuent sans honte ignorer. II faut
que i'en conte quelques exemples. Ie fuis né &
nourry aux champs & parmy le labourage. I'ay
des affaires, & du mefnage en main depuis que
ceux qui me deuançoient en la pofelïìon des
biens que ie iouis m'ont quité leur place. Or ie
ne sçay conter ny a get,ny aplume .Lapluspart
de nos

LIEVRE
SECOND."
6<$ç
de nos monnoyes ie ne les connoy pas , ny ne
sçay la differance de l'vn grain a l'autre,ny en la
terre ny au grenier , si elle n'est partrop apparente : ny a peine celle d'entre les choux & les
lsittues de mon iardin.Ie n'entens pas (èulemët
les noms des premiers vtilz du meíhage, ny les
plus grossiers principes del'agriculture , & que
lesenfans íçauent. Et puis qu'il me faut faire la
honte toute entière, il n'y a pas vn mois quó me
furprint ignorant dequoy le leuein feruoit a faire du pain/On conieéiuraanciennemét a Athènes vn' inclination a la mathématique encelùy
aquion voioit ingénieusement agencer & fagottervne charge de brossailfes.Vrayement on
tireroitde moy vne bien contraire conclusion.
Car qu'on me dóne tout l'apprest d'vne cuisine,
mevoilaala faim. Parcestraitzde ma confession, on en peut imaginer d'autres a mes defpens.Mais quel que ie me face cónoistre pourueu que'ie me face connoistre tel que ie fuis , ie
faymoneffect.Et sine m'excuse pas d'osermet-,
tre pateferit des propos si ineptes & friuoles
que ceux icy. La bassesse du suieét,qui est moy,
n'en peut souffrir de plus pleins & solides. Et au
demeurât c'est vn'humeurnouuelle & fantastique qui me presse,il la faut laisser courir. Tant y
â que fans l'aduertissement d'autruy ie voy aftefc ce peu que tout cecy vaut & poife , & la
hardiesse & témérité de mon dessein. C'est
assez que moniugement ne sc desserre point,
Tt z

660

ESSAIS DE M. DE MONTA.
duquel ce si.nt icy les essais.
ít^afutus Jìs vfque licet ,Jis denique nafus,
Quantum noluerit ferre rogatus Athlas.
JLt poffìsipfum tu déridere Latinum,
N on potes in nugas dicere plura meas,
fpfi eí° ci uam dixv.qutd dentern dente iuuabh
%jdere}carne opus esTr.fi faturejfe velis.
JV eperdas operam,qui fe miranturjn illos
Virus habe,nos h&c nouimus ejfenibil.
3e ne me fuis pas obligé a ne dire point de sottises , pourueu que ie ne me trompe pas a les
jnefconnoistre.Et de faillira mon escianr,cela
xn'est si ordinaire, que ie ne faux guiere d'autre
façon, ie ne faux guiere fortuitement. C 'est peu
de chose de prester a la témérité de mes humeurs les actions ineptes , puis que ie ne me
puis pas défendre d'y prester ordinairement les
vitieufes. Ie vis vniouraBarleDuc,qu'on preientoít au Roy François second pour la recommendation de la mémoire de René Roy de Sicile vnpourtraict qu'il auoit luy mefmes faict
de foy. Pourquoy n'est il loisible de mefinea
vn chacun de se peindre de la plume, comme il
sepeignoit d'vn creon.' Et ne puis-ie représenter ce que ie trouue de moy,quel qu 'il soit /Te
neveux donc pas oublier encore ceste cicatrice bien mal propre a produire en public. C 'est
rirrefolution, qui estvn vice tresincommode a
la négociation des affaires dumódeiienefçay
pas prendre party es entreprinses doubteuscs:

Nejt

LIVRE

SECOND.

66t

$JtJlne no nel cor n i fuona intero,

par ce que es choses humaínes ,a qti ;íque bande
qu'on páche, il me semble qu'il iê présente force apparences, qui nous y confirmenude quelque costé queie me tourne ie me fournis toufiours afles de raiíòns & de vray-fembláce pouir
m'y maintenir.Ainsi i'arreste chcs moy le doute,& la liberté de choisir, iufques a ce que i'occasion me presse : & lors a confester la vérité ie
jette le plus fouuent la plumeau vent , comme
on dit :c'eíl a dire, ie m'abandonne a la mercy
de la fortune : 'vne bien legiere inclination &
circonstance m'emporte.
Dum in dubio efi ammuspatilo momcnto hue atone Mue impelluur.
L'íncertitude de mon iugement est fi également balancée eníaplufpart des occurrences,
que ie compromettrois volontiers a la deci sion
dusort & des dets . Et remarque auec vne
grande considération de nostre foiblesse humaine, les exemples que Phistoire diuine mefme nous a laissez de cet'vfa°e, de remettre a la
fortune & a l'hazard la détermination des élections es choses doubteuses. Sors cecidit super
Mathaam. Ainsi ie ne fuis propre qu'a fuiurc &
me laisse ayséement emporter a la foulle. le ne
me fie pas assez en mes forces pour entreprendre de cómander,ny guíder,ny mesme conseillenie suis blé aise de trouuer mes pas trasies par
autruy. S'il faut courre le hazard d'vn ehois inTt 3

66%
ESSAIS DE M. DE MONT,
certain, i 'ayme mieux que ce soit soubs vn autre
quis 'aíïeure plus de ses opinions, & les espouie
plus que ie ne fay les miennes. Notamment aux
affaires politiques il me semble qu'il y a vn beau
champ ouuert au bransle & a la contestation.
Iufla pariprernitur veluti cum pondéré libra,
Prona nec hac plus parte fedet,nec surgit ab dia.
Les discours de Machiauel , pour exemple , estoient asiez solides pourle íùbiet , si y a il eu '
grand aisance a les combattre : & ceux qui les
ont combattus n'ont pas laisté moins de facillité a combattre les leurs. II s'y trouueroit tousiours a vn tel argument dequoy y fournir reípóses, dupliques, répliques,tripiiques,quadrupliques, & cest' insinie contexture de débats, que
nostre chicane a alongé tát qu'elle a peu en faueurdesprocez,
C&dimur & totidem plagis consumimushoftem.
Les, raisons n 'y ayant guiere autre fondement
que l'experience, & la diuersitédes euenemens
humains nous fournifíâí infinis exéples a toute
forte de visages. Vn içauant personnage de nostre temps dit qu'en nos almanacs, ou ils disent
chaud, qui vouldra dire froid , & au lieu de sec,
humide, & mettre tousiours le rebours de ce
qu'ils pronostiquét.-s'il deuoit entrer en gageure de ì'euenement de l'vn ou de l'autre, qu'il ne
se ioucieroit pas ciuelpartyil piint,fauf eschoies ou il n'y peut eichoir incertitude, comme de
promettre a Noël des chaleurs e'xtremes,& a la
S.Iean

LIVRH

SECOND.

66$

S.Iean des rigueurs de l'hiuer. l'en pense de
mesinesdeces discours politiques. A quelque
rolle qu'on vous mette,vous auez auiíì beau ieu
que vostre compaignon , pourueu que vous ne
venez a choquer les principes trop grossiers &.
apparens. Et pourtant félon mon humeur es affaires publiques il n'est nul si mauuais train,
pourueu qu'il aie de l'aage & de la constance,
qui ne vaille mieuz que le changement & le remuement. Noz meurs font extrêmement cor-j
rompues, & panchent d'vne merueilleufe inclination vers l'empirement. De nozloix & vfances il y en a plusieurs barbares & monstrueuses:
toutesfois pour la difficulté de nous mettre en
meilleur estat,& le dangier de ce crolIement,it
iepouuoy mettre vne cheuille anostre roue , &
l'arrester en ce point,ieleferoisde bon cœur.
Le pis que ietrouue en nostre estât c'est l'instabiiité, & que noz lois non plus que nos vestemens nepeuuent prendre nu île forme arrestée.
II est bien ayfé d'acculer d'imperfection vne
police : car toutes choses mortelles en font
pleines. II est bien aisé d'engendrer a vn peupie le mcspris de ses anciennes obferuances.
Iamais homme n'entreprint ce roile , qui n'en
vint a bout . Mais d'y restablirvn meilleur
estât en la place de celuy qu'on a ruiné , a cela
plusieurs fe font morfondus , de ceux qui l'auoiententreprins. Somme pour reueniram'>y,
ee seul par ou ie m'estime quelque chose , c'est
Tt ij.

66$

ESSATS

DE

M. DE

MONT. '

ceenquoy iamais homme ne s'estima deffaillant.Ma recommédation est vulgaire, commune , & populaire : car qui a iamais cuidé auoir
faute de iugement?Ce feroit vne propositiô qui
impliqueroit en foy de la contridictioms'accuference fuieòUa 5 ce feroit se iustifier:& fe condamner ce feroit s'absoudre. II nc fut iamais
crocheteurnyfemrîïelette, qui ne penfast auoir
assez de sens pour ía prouision. Nous reconnoissons ayféement és autres l'aduantage de la
force , de Inexpérience, de la disposition , dela
beauté,& de la noblesse:mais l'aduátage du iugement nous ne le cédons a perionne:& les raisons qui partent du simple discours naturel en
cutruy, il nous semble qu'elles fontnostres. La
scíence,le stile,& telles autres parties,que nous
voions és ouurages estrangiers,nous fentós bié
ayiéemët si elles surpassent nos forces! Mais les
simples productions dû discours & de Pentédemét,chacun pense qu'il estoit en luy de les trouuer toutes pareilles, & en aperçoit malaifemét
Ie pois & la difficulté. Ainsi c'est vne forte d'exercitation,de laquelle on doit espérer fort peu
de recommendation & louange du vulgaire. Le
plus sot homme du monde pense autant auoir
d'entendement que le plus habile. Voila pourcjuoy on dict communément que le plus iuste
partage que nature nous aye faict de ses grâces,
c'est celuy du ìugemét.Car il n'est nul qui ne se
contente de ce qu'elle luy en a distribué. íe pèse
«uoir

UVRE SECOND.
66%
auoir les opinions bonnes & saines , mais qui
n'en croit autant des siénes? L'vne des meilleures preuues que i'en aye , c'est Je peu d'estime
queiefay de moy :car si elles n'eussent esté bié
assturc'es,elles se fussent aisément laissées piper
al'jffection que ie me porte singulière, côme
celuy qui la ramené quasi tout a moy,& qui ne
lespans guiereshorsdela. Tout ce que les autres en distribuétavne infinie multitude d'amis
&deconnoiíîans, a leur gloire, a leur grádeur,
ie le rapporte tout a ma fanté,au repos de mon
esprit & a moy.Ce qui m'en eschappe ailleurs,
ce n 'est pas proprement de {'ordonnance de
mon discours:
Mtki nempevalcre & viuere àoílus .
Ormes opinions ie les trouue infiniment hardies & constantes a condamner mon insuffisance. De vráy c'est aussi vn iubiect, auquel l'exercemon iugement autant qu'a nul autre. Le mode regarde tousiours vis a vis , moy ie renuerfe
ma veuë au dedans, ie la plante, ie l'amuíè la.
Chacû regarde deuant foy, moy ie regarde dedans moy. Ie n'ay affaire qu'a moy,ie me considère fans cesse, ie me contrerolie, ie me gou- • Les autres vont tousiours ailleurs, s'ils y
pensent biénrils vont tousiours auant:
\emo infefi tentât defiendere.
Moyieme roulle en moy mefme. Ceste capacité de trier le vray , quelle qu'elle soit en moy
& cest'humeur libre cíe n'aslubiectir aisément
T 5

666

4

ESSAIS

DE

M.

DE

M O N T A.

' . '»»

ma créance , ie la dois principalement a moy
mesme. Caries plus fermes imaginations que
i'aye,& generales,ce sot celles mefmes qui par
manière de dire nafquirent auec moy. Ieles
produis crues & simples,d'vne production hardie & généreuse , maisvn peu trouble & imparfaicte:mais deípuis ie les ay establies & fortifiées par Pauthonte' d'autruy,& par les saints
discours des anciens;, aufquels ie me fuis rencontré conforme en iugement. Ceux la me les
ont mises en main, & m'en ont donné la iouifsance & possession entière. Voyla donq lusques
ou ie me sens coulpable de ceste première partie,que iediibis estrcau vice delapresumptió.
Pour la seconde , qui consiste a n'estimer point
aiíc-z autruy,ie ne íçay si ie m'en puis si blé excuscr. Car quoy qu'il me couste , ie délibère de
dire ce qui en est .A Paduéture que le cômerce
continuel que i'ay auec les humeurs anciennes
&fldée de ces riches ames du temps passé me
dégouste & d'autruy & de moy mesme: oubié
que a la vérité nous viuons en vn siécle qui ne
produit les choses que bien médiocres. Tant y
a que ie ne connoy rien digne de grande admition. Aussi ne connoy-ie guiere d'hommes ame telle priuauté qu'il faut pour en pouuoir
iuger,& ceux aufquels ma condition me mefle
plus ordinairement, font pour la pluípart,gens
qui ont peu de fòing de la culture de i'ame, &
auquels on ne propose pour toute béatitude
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LIVRE

SECOND.

66j

quePhonneur,& pourtoute perfection, que la
vaillance . Ce que ie voy de beau en autruy , ie
leloiie& i'estnnetres-volontiers . Voire Renchéris fouuent fur ce que i'en penfe,& me permets de mentir iufquesla.Car ie n'ayme point
a'ìnuentervn fubiect faux. Ie teímoigne volontiers de mes amis , par ce que i'y trouue de
louable , & d'vn pied de valeur i'en fay volontiers vn pied & demy. Mais de leur prester les
qualitez qui n'y font paz , ie ne puis,ny les def. i fendre ouuertement des imperfections qu'ils
;S S ont. Ie connoy des hommes asiez , qui ont dtr. uerfes parties belles : qui l'efprit, qui le cœur,
j, | qui l'adreíìe, qui la confcience, qui le langage,
K
qui vne science , qui vn'autre : mais de grand
I j home en gênerai, non pas parfaict,mais enco| e \ reayanttant de belles pieces eníèmble,ou vne
I en tel degré d'excellance, qu'on s'en dciue et
:s tonner ,011 le comparera ceux que nous honoK i r °ns du temps pafië, ma fortune ne m'en a fait
voirnul. Et le plus grand que i'aye conneu , ie
t
di des parties naturelles de l'ame & le mieux
j j né,c'estoit Estiéne de la Boitie: c'estoit vrayeœentvn'ame pleine, & qui monstroitvn beau
sage a tout sens. Oestoit proprement vn'ane a la vieille merque , & qui eut produit de
grands effects , fi fa fortune l'eust voulu : ayanc
beaucoup adiousté a ce riche naturel par feien«& estude.Mais iene fçay cornent il aduient,
« me semble , qu'il se trouue autant de vanité
& de

H

I

66%

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

& de foiblesíe d 'entendement en ceux qui font
profession d'auoir plus de fufrìfance,qui se meflent de vacatiós lettrées, & de charges qui despendent des liures & de la science, qu'en nulle
autre iorte de gens : ou bien par ce que on requiert & attend plus d'eux que des ignorans,&
qu'on ne peut excuser en eux les fautes connu u
nes:ou bien que l'opinion du sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire & de sedescouurir trop auant , par ou llz se gastent, &le
trahissent. Comme vn artisan tesmoigne sa bestise,-quelque riche matière qu'il ait eture mains,
s'il l'accommode & méfie tottement,& contre
les règles de Ion ouurage: ceux- cy en font autant, lorsrnelmesqu'ilz mettent en auant des
chosesqui d'elles meimes & en leur lieu seroiêt
bonnes : mais ilz. i 'en seruent hors de propos,
fans dilcretion , fie fans fuite , failâns honneur
a ieur mémoire , aux despans de leur entendement. Ils font honneur a Cicero,a Galien,aVlpian, & a saint Hierolme, & eux se rendent ridicules. Ie retombe volontiers fur ce discours
del'ineptie de nostre inítitution:elleaeu pour
fa fin , de nous faire,non bôs & sages, mais içauans:elle y est arriuée.EUe ne nous a pas apris
de fuyure& embrasser la vertu & la prudence:
mais elle nous en a imprimé la deriuation &
l'etymologie . Nous lçauons décliner vertu,si
nous ne fçauós l'aymer.Si nous ne fçauons,que
c'est que prudence par essect &parexperien-

UVRE

SECOND.

66g

ce, nous le sçauons par iargon & par cœur.

De nos voisins nous ne nous contentons pas
d'en sçauoir la race , les parentelles , & les alliances , nous les voulous auoir pour amis, &
dresser auec eux quelque conuerlation & intelligence. Elle nous a apris les deflìnitions les
diuisions,& particions de la vertu, comme des
surnoms & branches d'vne gèneàlo^ie , íàns auoir nul soing de dresser entre no 9 & elle quelque pratique de familiarité & de priuée acointance. Elle nous a choisi pournostre aprétiífage,non les liures qui ont les opinions plus saines & plus vrayes,mais ceux qui parlctle meilleur Grec & Latin: & parmy fes beaux mots
nous a fait couler en la fantasie les plus vaines
humeurs de l'antiquité. Vne bonne institution
elle change le iugement & les meurs , comme
iladuinta Po'emon ce ieune homme Grec débauché, qui estant allé ouïr par rencontre vne
leçon de philosophie ne remerqua pas feulement rioquéce& la suffisance du lecteur, & n'ë
rapporta pas feulement en la maison !a science
de quelque beau discours, mais vn fruit plus apiarent& plus solide, qui fut vn soudain châtient & amendement de sa première vie. Oui
aiamais senti vntel effectde nostre discipline?
Faciafne quoà olim
í^sutíttus Polernon^onasinjìgnia morbi
Fafàolas,cubital,focalia potus vt Me
ukitur ex colhfurtim carpjìjfe çoronas,
Pofi

6 -JO ESSAIS DE M. DE MONTA."
Poftquam est impranfi corrcpms voce magistri.
Les plus rares hommes que i'aye iugé parles
apparences externes (car pour les iugera ma
mode , ils les faudroit efclerer de fort pres) ce
ont esté pour le faict de la guerre & suffisance
militaire, le Duc de Guise , qui mourut a Orléans & le feu Mareschal Strozzi . Pour gens
fûffifans & de vertu non commune, Ohuier&
J'Hospital Chanceliers de France. U me semble aussi de la Poésie qu'elle a eu sa vogue en
nostré siécle . Nous auons foison de bons artisans de ce mestier-la, D'Aurat,Beze,Buchaná,
l'Hofpital, Montdoré, Turnebus. Quant aux
François , te pense qu'ils Pont montée au plus
haut degré ou elle fera iamais:& aux parti es, en
quoy Ronfart & du Bellay excellent , ie ne les
trémie guìeres esloignés de la perfection ancienne Adrianus Turnebus fçauoit plus,& fçauoit mieux ce qu'il fçauoit, que homme qui fut
de son siécle ny Ioing au dela. Les autres vertus ont eu peu, o point de mise en ce téps : mais
Ja vaillance elle est deuenue populaire par noz
guerres ciuiles : &enceste partie il fetrouue
parmy nous des ames fermes, iusques a la perfection & en grand nombre, si que le triage eu
est impossible a faire . Voila tout ce que i'ay
connu, iusques a ceste heure d'extraordinaire
grandeur & non commune.

CHAP.

LIVRE

SECOND.

671

CHAP. XVIII.
DM démentir.

V

Oíre mais on me dira,que ce dessein de se
feruir de soy-mesmes pour subiect a eserire,seroit excusable a des hommes rares' & fameux, qui par leur réputation auroient donné
quelque désir de leur cognoissance . Ii est certain,ie l'aduoue , & sçay bien que pourvoirvn
homme de la commune façó, a peine qu'vn artisan leue les yeux desabeiòngne : la 011 pour
voirvn personnage grand & signalé arriueren
vneville,Ies ouuroirs & les boutiques s'abadônent.il mésiìeta tout autre de fe faire cognoistrequ'a celuy qui a dequoy se faire imiter, &
duquel lavie&les opiniós peuuët seruird'excple & de patró.Cassar & Xenophon ont eu dequoy fonder & fermir leur narration en la grádcur de leurs gestes,comme en vnebaze malsiue& solide. Ainsi font a souhaiter les papiers
iournaus du grand Alexandre, les comentaires
tu'Auguste, Sylla, Brutus & autres auoiét lais.
le leurs gestes . De telles gens on ayme &
eitudie les figures,en cuyure mefmes&en pierre. Ceste remóstrance est tres-vraye,mais elle
me touche pas.
v
* on recito cuiquam,nijìamicis,idqtie rogatus,
^'nvhmiSiÇQrÁmueqmbujlibetJnmedio qui

Scrí-

6j2 ESïVSS DE, M. DE MONTA.
Scriptaforo recitent funt multi,qmcjue lauantes.

í

le ne dresse pas icy vne statue a plâter au carre- f
four d'vne ville, ou dás vne EgIife,ou place pu- 1
blique:c'est pour la cacher au coin d'vne librai
rie, & pour en amuser quelqu'vn , qui ait parti- ï
culier interest a ma cognoissance:vn voisin, vn I
parent, vnamy qui prendra plaisir a meracoin- i
ter & repratiquer en cest'image. Lesaurres ont 1
pris cceurde parler d'eux pour yauoir trouué 1
le íubiect digne& riche,moy au rebours pour I
l'auoir trouué si vain& si maigre qu'il n'y peut 4
cfchoir nul soupçon d'ostentation. Quel con- i
tentement me seroit ce d'ouìr ainsi quelqu'vn, I
qui me recitast les meurs, la forme, les condi- I
tions,& les fortunes de mes ancestres? comblé \
ìy ferois attentif ? Vrayement cela partiroit 1
d'vne mauuaife nature d'auoir arnefpris les por- ì
traits mefmes de nos amis & prédécesseurs , &
de les defdaigner . Vn poignard, vn harnois,
vne efpée, qui leur a íêruí,ie les conferue pour
l'amour d'eux, autant que ie puis de l'iniure du
temps. Si toutes-fois ma postérité est d'autre
goust, i'aray bien dequoy me reuenchencar ils
ne fçauroient faire moins de conte, de moy,que
j'en feray d'eux en ce temps la. Tout le com
merce que i'ay en cecy auec le publicq , c'est
que i'ay esté contraint d'emprunter les vtils
de son escripture , pour estre plus soudaine &
plus aisée . II m'a fallu ietter en moule ceste image, pour m 'exempter de la peine d'en faire

UVRE SECOND.
'6jj
faire plusieurs extraicts a la main. En recôpenfe de ceste commodité , que i'en ay emprunté,
i'efpere luy faire ce feruiced'empeschcr,
U etoga cordyllis^ne penula dejit oliuis.
Mais adiré vray, a qui croyrions nous parlant
de foy en vne saison si gastée ? veu qu'il en est
fore peu ou point , a qui nous puissions croire
parlants d'autruy , ou il y a moins d'interest a
mentir. Le premier traict de la corruption
desmœurSjC 'est le bannissement de ia vérité.
Car, comme difou Pindarus, L'estre véritable
est le commencement d'vne grande vertu. Nostre vérité d'à ceste heure,ce n'est pas ce qui est,
mais ce qui fe persuade a autruy: comme nous
appelions monnoye , non celle qui est loyalle
seulement, mais la sauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce
vice: car Saluianus Massiliensis , qui estoit du
temps de Valentiniïn l'Empereur, dictqu'aus
François le mentir & lë pariurer ne leur est pas
vice, mais vne façon de parler . Qui voudroit
enchérir fur ce tefmoignage , il pourroit dire
que ce leur est a présent vertu. On s'y forme,
on s'y façône, comme a vn exercice d'honneur:
car la dissimulation est des plus notables qualitezde ce siécle . Ainsi i'ay fouuent considéré
d'ou pouuoit naistre ceste coustume, que nous
obferuons si religieufemét, de nous sentir plus
aigrement ossencez du reproche de ce vice,qui
nous est si ordinaire 3 quede nul autre:& que cc

Vr

674 ESSAIS DE M. D E MONTA»
sbit l'extreme iniure qu'on nous puiflë faire de
paroìleque de nous reprocher la méfonge. Sur
cela ie treuue qu'il est naturel de fe défendre le
plus des vicesjdequoy nous sommes le plus entachés .11 semble qu'en nous reflantants de l'accufation,& nous en efmouuant, nous nous defçhargeons aucunemét de la coulpe:si nous l'auons par effect , aumoins nous la condamnons
par apparence. Cest vn vilein vice,que le mentir , & qu'vn ancien peint bien honteusement,
quand ì! dict,que c'est donner tefmoignage de
mefprifer Dieu , & quant & quant de craindre
les hommes.il n'est pas possible d'en représenter plus richement l'horreur,lavilité,& le defreglement. Car que peut on imaginer de plus
monstrueux , que d'estre couart a l'endroit des
hommes, & braue a l'endroit de Dieu? Nostre
intelligence se conduisant par la feule voye de
la parolle , celuy qui la sauce , trahit la société
publique. C'est le seul vtihpar le moyen duquel
fe communiquent nos volontez & nos pensées:
c'est le truchemét de nost re ame: s'il nous faut,
nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecónoissons plus: S'il nous trompe 3 il rompt tout
nostre cómerce, & diffoult toutes les liaifós df
iiostre police. Ce bon compaignon de Grèce
«lifoit, quelesenfans s'amusent par osseIetz,&
les hommes par les parolles. Quant aux diuers
vfagesde noz démentiz, & les loix de nostre
honneur en cela, & les changemes qu'elles ont
receu

LI'VRI
SECOND.
6*75
receu, ìe remets a vne autre-fois d'en dire ce
quei'enpéfe;& apprendray cepédant si iepuis
en quel temps print commécement ceste coustunie , de si exaòtement poifer & mesurer les
parolIes,& d'y attacher nostre honneur. Car il
est aisé a iuger qu'elle n'estoit pas anciennemét
entre les Romains &les Grecs : & m'a semblé
fouuent nouueau & estrange de les voirfe démentir & s'iniurer fans entrer pourtant en
querelle. Les loix de leurdeuoir prenoiêt quelque autre trein que les nostres.On appelle Cesar tantost voleur,tantost yurongnea sa barbe.
Nous voyós la liberté des inueétiues,quils font
les vns contre les autres , ie dy les plus grands
chefs de guerre,de l'vne & l'autre nation, ou les
parolles se reuenchent feulement par les parolles,& nefe tirent a autre conséquence.
CHAP. XIX.
De la liberté de conscience.

I

L est ordinaire, de voir les bónes intétions,
_ si elles font côduites fans modération, pouffer les hommes a des effects trefvitieux. En ce
debat,par lequel la France est a présent agitée
de guerres ciuiles , le meilleur & le plus sain
party est fans doubte celuy, qui maintient & la
religion & la police ancienne du pa'ss. Entre les

Vv 2

6-)6

BSSAIS

DE

M. DE

MONTA.

gens de bien toutes-fois , qui le fuiuent (car ie
ne parle point de ceux qui ne s'en feruentque
de prétexte, pour ou exercer leurs vengeances
particulières, ou fournir aleurauarice , ou fuiure la faueur des Princes, mais de ceux qui le
font par vray zeleenuers leur religion & sainte
affection ,a maintenir lapaix & l'estatde leur
patrie) de ceux-cy,dis-ie, il s'en voit plusieurs,
que la passion pousse hors les bornes de la raison ,& leur faict par fois prendre des conseils
ìniustes,violents, & encore téméraires . II est
certain qu'en ces premiers têps que nostre religion commença a fleurir & a gaignerauthorité & puissance auec les loix,le ?.ele en arma plusieurs cotre toute forte de liures payés,dequoy
les gens de lettre soutirent vne merueilleufe
perte . I'estime que ce desordre ait plus porté
de nuyfance aux íettres, que tous les feux des
barbares. Cornélius Tacitus en estvnbontefmomg. Carquoy que l'Empereur Tacitus son
parent en eut peuplé par ordônances expresses
toutes les libreriesdu monde: toutes-fois vn
seulf-x' mplaire entier n'a peu eschapper lacurieufe recherche de ceux qui desiroient l'abolir pour cinq ou six vaines clauses , qu'il eferit
contre nostre créance. Us ont aussi eu cecy, aumoins aucuns.de prester ayfément des louanges sauces a tous les Empereurs , qui faifoient
pour nous , & condamner vniuerfelement toutes les actions de ceux , qui nous estoienteon-

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IIVR.E
SECOND.
©77
«aires , eomrne il est aisé a voir en l'Empereur
Julian surnommé l'Apostat. C'estoitala vérité
vntresgrand homme & rare,comme celuy,qui
auoit soname viuement tainte des discours de
la philosophie, ausquels il t ai soit profession de
régler & toucher toutes fes aótiôs.Et de viray ií
n'est nuíle forte de vertu , dequoy il n'ait laissé
de tres-notables exemples. En chasteté (de laquel le le cours de fa viedône biencler tefmoignage) on lit de luy vn pareil trait a celuy d'Alexandre & de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en voulut pas feulemêt voir
Vne , estant en la fleur de son aage:car il fut tué
paries Parthes aagé de trente vn an feulement.
Quant a la iustice, il prenoit luy mefme la peine d'ouirles parties:& encore que par curiosité
ils'informat a ceux qui se prcíêntoientaluy de
quelle religion ils estoient:toutts-fois l'inimitié qu'il portoit a lanostre, ne donnoit nul côtrepoix a la balance. II fit luy mefme plusieurs
bonnes loix,& retrancha vne grand' partie des
subsides& impositìôs que leuoieht fes prédécesseurs. Nous auons deux bons historiens tefmoins oculaires de fes actions : l'vn desquels,
Marcellinus reprend aigrement en diuer, heuà
de son histoire,ceste sienne ordonnance, par laquelle, il deffanditl'efcole & interdit renseigner atous lesRhetoriciens& Grammairiens
Chrestiens,& dit qu'il souhaiteroit ceste sienne action estre enseuehe ibubs le silence. II est
Vv 3

6j9

ESSAIS DE

M.

DE MONT.

vray semblable,s'il eut faict quelque chose de
plus aigre cotre nous, qu'il ne l 'eut pas oublie',
estant bien affectionné a nostre party . U nous
estoit aspre a la vérité, mais non pourtant cruel
ennemy : car nos gens mesmes récitent de luy
ceste histoìre,que se promenant vn iour autour
de la ville de Calcédoine , Maris l'Eueíque du
lieu oía bien l'appelier meíchant traistre a
Christ, & qu'il n'en fit autre chose sauf luy respondre: Va misérable, pleure la perte de tes
yeux. A quoy l'Eueíque encore répliqua, le rens
grâces a Iefus Christ , de m'auoiroíté la veuë
pour ne voir ton viíàge impudét : affectant, disent ils, en cela vne patiente philosophique.
Tant y a que ce faict la , ne se peut pas bié rapporter aux cruautés qu'on le dit auoir exercées
contre nous. II estoit (dit Eutropius mó autre
tefmoing) ennemi de la Chrestienté:mais fans
toucher au sang. Et pour reuenir a fa iustice , il
n'est rië qu'on y puisse accuser que les rigueurs,
dequoy il vfa au commencement de son empire contre ceux qui auoiét íuyui le party de Cóstantius son prédécesseur . Quant a fa sobriété
il viuoit tousiours vn viure soldatesque : & se
nourrissoit en pleine paix côme celuy qui se
preparoit & accoustumoit tousiours a l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy
qu'il detpartoit la nuict a trois ou a quatre pieces , dont la moindre estoit celle qu'il donnoit
au fommeihle reste ìll'employoit a visiter luy
mefme

LIVRE SECOND.
6*79
mesme cn personne, l'estatde son armée & ses
<rardes,Quaestudier:carentre autres siénes rares qualitez il estoit tres-excellét en toute sorte de literature. On dict d'Alexandre le grand
qu'estant couché,de peur que le sommeil ne le
débauchât de ses pensemês & de ses estudes, il
faisoit mettre vn bassin ioingnat so» liét, & tenoit l'vne de fes mains au dehors auec vne boulette de cuyure:affin que le sommeil le surprenant & relaschant les prises de fes doits , ceste
boulette par le bruit de fa cheute dans le bassin le reueilíat.Cestuy- cy auoit l'ame si têdue a
ce qu'il vouloit & si peu empeschée de fumées
par fa singulière abstinence,qù'il fe passoit bie
decest artifice. Quanta là suffisance militaire;
il fut admirable en toutes les parties d'vn grád
capitaine. Aussi fut il quasi toute fa vie en còti9
nuel exercice de guerre:& la pluspartauec no
en France cotre les Allemás & Frâcons. Nous
9
n'auós guiere mémoire d'home,qui ait veu pl
de hazards,ny qui ait plus souuat fait preuue de
fa personne. Sa mort a quelque chose de pareil
â celle d'Epaminondas . Car il fut frappé d'vn
traictj&eilaya de l'arracher,& l'euc fait, lans ce
que le traies estât trenchât,il fe coupa & affoyblitla main.il demádoit incessammét qu'on le
raportát en ce mesme estât en la méfiée , pour
y encourager ses soldats : Lesquels contestèrent ceste bátaille fans luy trefeourageufement
iusques a ce que 1a nuict sépara les armées. It

68o

ESSAIS B! M.

DE

MONT.

deuoìta la philosophie vn singulier mespris,en
quoy il auoit fa vie,& les choses humaines. 11 auoit ferme créance de l'eternité des ames . En
matière de relìgiô,il estoit vicieux par tout.On
l'a furnômc apostat,pour auoir abádóné la nostre. Toutes-fois ceste opinió me semble plus
. vrayíëblable qu'il ne l'auoit iamaiseuëaucœur,
mais que pour l'obeiífance des loix il s'estoit
feint iusques a ce qu'il tint l'Empire en fa main.
U fut si superstitieux en la sié"ne,que ceux mesmes,qui en estoiét de son téps,s'en mocquoiét:
& difoit on s'il eut gaigné la victoire contre les
Parthes , qu'il eut fait tarir la race des beufs au
monde,pour fatis-fairea fes sacrifices. 11 estoit
aussi embabouyné de la science diuinatrice , &
donnoit authorité a toute façon de prognostiques .il dit entre autres choses en mourant qu'il
fçauoit bó gré aux dieux & les remercioit, dequoy ils ne l'auoiét pas voulu tuer par surprise,
l'ayát de long téps aucrtì du lieu & heure de fa
fìn ,ny d'vne mort molle ou láche,mieux cóuenable aux personnes oysiues & délicates, ny láguistante,lógue & doleureufe:& qu'ils l'auoiét
trouué digne de mourir de ceste noble façon,
fur le cours de ses viéroires J & en la fleur de f
gloire. De vray il auoit eu vne pareille vision a
celle de Marcus Brut B ,qui premieremét le menassa en Gaule,& defpuis íè représenta a luy en
Perse sur le point de fa mort. Et pour venir au
9
propos de mô theme,il couuoit, ditMarceilin ,
de long

1 I V R!

SE COND.

6$l

de longtemps en son cœur le paganisme , mais
par ce que toute son atme'e estait de Chrestiês
il ne l'ofoit descouurir .En fin quand il sévit afses fort pour oser publier sa volonté, il fist ouurir les temples des dieux , & s'essaya par tous
moyens de mettre lus l'idolatrie. Pour paruenira son effeòt , ayant rencontré en Constantinople le peuple descousu auec les prélats de l'Eglife Chrestienne diuisez, les ayant faicì: venir
a luy au palais, les amonnesta instamment d'afsoptrces dissensions ciuiles , & que chacun fans
empefchemét & fans crainte feruita fa religió*
Ce qu'il sollicitoit auec grand foing , pour l'esperatice qu'il auoit que ceste licence augmenteroit les parts & les brigues de la diuision , &
empescheroit le peuple de se reunir , & de se
fortifier par conséquent contreluy parleur cócorde,& vnanime intelligence:ayant essayé par
lacruautéd'aucuns Chreíliens, qu'il n'y apoinc
debeste aumor.de tant a craindre a l'homme
que l'hóme.Voyla fes mots a peu pres: en quoy
cela est digne de considération que l 'Empereur
lulian fe sert pour attiser le trouble de la dissen'ion ciuile,de ceste mesme recepte de liberté
:consciéce,quc nozRoys viennent d'êployer
pourl'estauidre.On peut due d'vncostéquedc
lalcher la bride aux pars,d'entretenir leur opinion, c'est efpandre & semer la diuision , c'est
prêter quasi la main a l'augméter, n'y ayát nulle
barrière ny coè'rótion des loix,qui bride & emVv 5

6%z
ESSAÌS DE
M. DE
MOÎNTJ
pesche sa course. Mais d'autre costéondiroít
aussi que de lâcher la bride aux pars , d'entretenir leuropinió,c'est les amolir& relascherpar
la facilité & par I'ay sance,& que c'est emouíser
l 'eguillon qui s'affine par la raritéja nouuelleté & la difficulté. Et si croy mieux pour l'honneur dela deuotion de noz rois, c'est que n ayáts
peu ce qu'ils vouioint, ils ont faict semblant de
vouloir ce qu'ils pouuoint.
CHAP.

XX.

Nous ntgouttons rien de pur.

L

A foiblesse de nostre condition faict que
les choses en leur simplicité & pureté naturelle ne puissent pas tomber en nost rt vfage.
Les elemés que nous iouyssons,sont altérez, &
les métaux de mesme , & l'or il le faut empirer
par quelque aucre matière plus vile , pour raccommoder a nostre feruice. Des voluptez,p!aisirs & biens que nous auons , il n'en est nul exempt de quelque meflange de mal & d'incommodité. C'est ce que dit vn verset Grec ancien,;
de tel sens,Les dieux nous vendent tous les blés
qu'ils nous donnent : c'est a dire ils ne nous en
donnent nul pur & parfaict,& que nous n'achetons au pris de quelque mal. Les loixmelmes
de la justice ne peuuent subsister fans quelque
meflange d'iniustice. Et dit Platon que ceux la
entre-

IIYR.Ï
SECOND.
<58 _J
entreprennent de couper la teste de Hydra qui
prétendent oster des lois toutes incommodités
& inconueniens. Omne magnum exemplum habetdiqtiid ex iniquo,quod contra fìngidosvtilitatifttblica rcpendítur,&i&. Tacitus.

CHAP.

XXI.

Contre lafainéantise.

L

'Empereur Veípasien estant malade de lá
maladie, dequoy il mourut, ne laissoit pas de
vouloir entendre l'estat del'einpirc:& dásson
lict mesme despeíchoit sans cesse plusieurs af, faires de conséquence: & comme ion médecin
. l'en tençat comme de chose nuysible a sa santé,
, ilfaut,disoit-il,qu'vn Empereur meure debout.
I; Voila vn beau mot a mó gré & digne d'vngrád
| prince. Adrian l'Empereur s'en íeruit depuis a
, ce mesme propos,& le dcburoitonsouuentra, i menteuoir aux princes , pour leur faire sentir
. que ceste grande charge, qu'on leur donne du
. j commandement de tântd'hómes,n'est pas vne
- 1 '^argç oisiue, & qu'il n'est rien qui puisse si ìuU ornent dégouster vn íúbieér de se mettre en
1 peine & en haxard pourle seruice de son prince,
f que de le voir apokronny ce pendant luy mes\ me a des occupations ialches & vaines, & d'aic ; uoirfoing de saconferuation le voyant si non|i ^alâtdeíanostre.L'cmpereurluliandilbiten-

1

corc

i
684
ESSAIS DE M. DE MON.
core plus qu'vn philosophe & vn galant hom- ;|{ ^
me ne deuoint pas seulement respirer,c'est a di- ^
rené donner aux nécessitez corporelles que ce :lMU
qu'on ne leur peut résilier, tenant tousiours l'a- f e
me & le corps embtfoignés a choses belles, «nc
grandes & vertueuses. Il auoit honte si en pu- «' f
blic on le voioit cracher,ou suer ( ce qu'on dict iA<
aussi de la ieunesse Lacedemoniene , & Xeno- ïero a
phon de la Persienne) parce qu'ils eílimoint W£
que rexercice,le trauail continuels la íobrie- «
té deuoint auoir cu ^t, & afleché toutes ces superfiuitez. Ce que dict Scneca ne ìoindra pas
mal en cest endroit , que les anciens Romains
maìntenoint leur ieunesse droite. Ils n'appre- ÍÍ,
noint, dit-il,riena leurs enfans, qu'ils deuísent
apprandre assis.
Lit
. reíp
CHAP.
XXII.
m
ii
Des Toiles.
K.
ioy
"T E Iisois a cest* heure, que le Roy Cyrus pour sj
JLreceuoir plus facilement nouuelles detous "en
les cotez de son Empire , quiestoit d'vne fort ^
grande estandue fit regarder combien vn che- tfi)
ual pouuoit faire de chemin en vn iour tout d'v- t | t
nc traite, & a ceste distance ilestabhtdeshommes , qui auoint charge de tenir des cheuaux jjj
pretspouren fournir a ceux qui viendroint vers ^
ìuy. Caesar dit que Lucius VibulusRusiii ayant |£
hâte .

UVRE

SECOND.

68 Ç

hâte de porter vn aduertissement aPompeius
{'achemina vers luy iour & nuict,changeant de
cheuaux,pnur faire diligence. Et luy mesme , a
ceqnedit Suétone , faisoit cent mille par iour
survn coche de louage. Mais c'estoit vn furieux
courrier. Gar la ou les nuieres luy tranchoint
son chemin il les franchissoit a nage. Tiberius
Nero allât voir son frère Drusus malade en Al^>
lemaigne fit deux cês mille en vint-quatre heures auec trois coches.

CHAP.

XXIII.

Des mauuais moyens emploies a bonne fin,

I
If

L se trouue vne merueilleusè relation & correspondance en ceste vniuerselle police des
ouurages dénature , qui monstre bien qu'elle
n'est ny fortuite ny conduyte par diuers maistres. Les maladies & conditions de nos corps
se voyentauíïì aux estats & polices : les royaumes, les republiques.naissent, fleurissent & fanifsent de vieillesse,cóme nous. Nous sommes
biectsa yne repletion d'humeurs inutile &
.uysiblessoit de bonnes humeurs, (car cela mesme les médecins le craignent:& par ce qu'il n 'y
«ien de stable chez nous, ils disent que la pcrfectió de santé trop allègre & vigoreuse, il nous
la faut estimer & rabatre par art , de peur que
ûostre nature ne íè pouuant rassoir cn nulle certaine

6*86" ESSAIS B! M. DE MONTA,
taine place, & n'ayant plus ou monter pour s'a- '
meIiorer,ne lê recule en arriére en désordre Sc
tropacoupùls ordonnent pour celaaux Athle- "
teslespurgations& les saignées, pour leursou- f
straire ceste superabondance de santé) soitrepletion de mauuaises humeurs,qui est l'ordinai- '
re cause des maladies. De semblable repletion
se voient les estats souuent malades. Et a Ion
acco'.istumc d'vsèr de diuerses sortes depurga- I
tion. Tantost on donne congé a vne grande 11
multitude defamillespourendechargerlepaïs, 1
> lesquelles vont cercher ailleurs ou s'accom- !'
moderaux dcspens d'autruy. Ainsi nos anciens 11
Francons pa'rtis du sons de l'Alemaigne vin- '
drent se saisir de la Gaule & en deschasser les !
premiers habitans.Aìnsi se forgea ceste infinie 1

I

I

marée d'hommes , qui s'écoula en Italie soubs
Brennus & autres: ainsi les Gots & Vuandales:
comme aussi les peuples qui possèdent a présent
la Grèce abandonnèrent leur naturel païs pour
s'allerlogerailleurs plusauîarge:&apeineest
ìl deux ou trois coins au monde, qui n'ayêt senty l'effect d'vn tel remuement. Les Romains
bátîssoient par ce moien leurs colonies. Car
íèntans leur ville se grossir outre mesure, ils L
desehargoient du peuple moins nécessaire, &
l'enuoioient habiter & cultiuer les terres par
eux côquises. Par fois aussi ils ont a eseiétnourry des guerres auec aucuns leurs ennemis , non
seulement pour tenir leurs hommes enhaleine,
de peur

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LIVRE
SECOND.
éBjde peur que l'oyfiueté mere de corruption ne
leur apportast quelque pire inconuenìent,mais
aussi pour scruir de saignée a leur Republique,
& esuanter vn peu la chaleur trop veheméte de
leurieuneíîe ,estausser & esclaircir le bráchage
decetige foisonnant en trop de gaillardise. A
cest effet se sont ils autrefois feruis de la guerre
contre les Cartaginois. Au traité de Bretigny
Edouard troisiefmeRoy d'Angleterre ne voulut
comprendre en ceste paix generalle,qu'il fit auecnostreRoy,le différant duduchédeBretaigne,afnn qu'il eust ou se descharger de ses hommes de guerre , & que ceste foulIed'Anglois,
dequoy il s'estoit feruy en ses guerres de deça
ne se reiettast en Angleterre. Ce fust l'vne des
raisons pourquoy nostre Roy Philippe coníèntit d'enuoier Iean son fils a la guerre d'outre
mer : affin d'en amener quand & luy vn grand,
nombre de ieunesse bouillante , qui estoiten fa
gendarmerie. II y en a plusieurs en ce temps,
qui discourent de pareille façon,souhaitans que
ceste émotion chaleureuse, qui est parmy nous,
se peut deríuer a quelque guerre voisine ,de peur
'e ces humeurs peccantes,qui dominent pour
ste heure nostre corps , si on ne les efcoulle
-silleurs, maintiennent nostre fìebure tousiours
e nforce,& apportêt en fin nostçe entière ruine.
Etde vray vne guerre estrangiere est vn mal blé
plus doux que íaciuile. Mais ie nécroy pas que
Dieu fouorisat vne si inhiste entreprise ,d'offencer

688 "'ESSAEIS DE M. D H MONT.
cer& qucreler autruy pour nostre commodité'.
Toutesfoislafoiblessede nôstreconditiô nous
poufle souuent a ceste nécessité de nous íeruir
de mauuais moiens pour vne bonne fin. Licurgus le plus vertueux & parfaict législateur qui
ftist onques , inuenta ceste tref-iniuste & tresintque façon pour instruire son peuplealatëperance,de faire enyurer par force les Elotcs,
qui estoient leurs serfs : affin qu'en les voyant
ainsi perdus & enfeuelis dans le vin les Spartiates priníènt en horreur le débordement de ce
vice. Ceux la auoientencore plus de tort, qui
permetoicnt anciennement que lescríminelz,
a quelque forte de mort qu'ilz fussent condamnez,fussêt déchirez tous vifs parles médecins,
pour y voir au naturel nos parties intérieures,
& en establir plus de certitude en leurart. Car
s 'il se faut débaucher , on est plus excusable le
faisant pour le feruice de la santé de l'ame , que
pour celle du corps : comme les anciens Romains pour dresser le peuple a lavaillance &au
mefpris des dangiers & de la mort par quelque
instruction , inuenterent ces furieux spectacles
de gladiateurs & escrimeurs a outrance , qui se
combatoient , détail loient, & entretuoient en
leur présence. C'estoit a la vérité vn merueilleirx exemple S4 de tres-grand fruict pour l'instkution du peuple , de voir tous les iours en fa
présence cent , deux cens , trois cens couples
d'hommes armez les vns cótre les autres se hacher

IIVR1

689

SECOND.

cher en pieces,auecques vne si extrême fermeté de courage,qu'onnc leurvist iamais changer
de visage, lâcher vne parolle de foiblesie ou cômiseration,iamais tourner le dos, ny faire feulement vn mouuement lâche pour gauchir au
coup de leur aduerfaire, ains tendre le col al'espée de leur ennemy & se présenter au coup. II
est aduenu a plusieurs d'entre eux estans blessez a mort de force playesd'snuoyerdemáder
au peuple s'il estoit content de leur deuoir auát
que íe coucher pour rendre l'efprit fur la place.
II ne falloit pas seulement qu'ilz combattisent
& mourussent constamment, mais encore allègrement : en manière qu'on les hurloit & maudissoit , si on les voyou est riuer areceuoir la
mort. Les premiers Romains emploioiét acest'
exemple les criminels. Mais dépuis on y employa des serfs innocens & des libres mefmes,
qui se vendoíent pour cest effect. Ce que ie
trouuerois fortestrange & incroiable , si nous
n'estions accoustumez devoir tous les ioursen
nos guerres plusieurs miliasses d'hómes estrangiers engageant pour de largentleur sang &
leur vie a des quereIles,ou ilz n'ót nul interest.

CHAP.

XXI III.

De la grandeur "B^omains.
TB ne veux direqu'vn mot de cest argument
Xinfiny, pour monstrerla simplesse de ceux

Xx

4>ÇO
BS JAIS DE M. DE MONT,
qui apparient a celle laies chetiues grandeurs
de ce temps. Au septiefme liure des Ep'tres familières de Cicero(& que les grammairiens en
ostent ce surnom de familières, s'ilzveulent,car
a la vérité il n'y est pas fort a propos : & ceux
qui au lieu de familières y ont substitué adfamiliaret, peuuent tirer quelque areument pour
eux de ce que dit Suétone enla vie deGçíâr,qu'iI
y auoitvn volume des lettres dud't Cœsar^/vímiliarei)i\ y en a vne qui s "adresse a Caîsar estât
lorsenla Gaule, en laquelle Cicero redit ces
motz,qui estoint fur la fin d'vn'autre lettre, que
Csefar luy audit escrit, Quanta MarcusFurius,
que tu m'as recommandé , ie le feray Roy de
Gaule:& si tu veux,que i 'aduance ouelque autre
de tes amis, enuoyelemoy.il n'estoit pas nouueau a vn simple cytoien Romain, cóme estoit
lors Cesar.de disposer des Royaumes,car il osta
bien au Roy Deiotarus le sien pour le donner a
vn gentilhomme sien amy de la ville de Pergame nommé Mithridates. Et ceux qui efcrîuent
là vie enregistrent plusieurs autres Royaumes
par luy vendus : & Suétone dict qu'il tira pour
vn coup du Roy Ptoîoma:us trois millions siy
cens miU'escus, qui fut bien pres de luy vendre
Je sien. Et íùr ce propos Tacitus parlant du Roy
d 'Angleterre Cogidunus nous faict sentir par
vn merueilleux traict ceste infinie puMsance,
Xes Romains,dit-i!,auoíét accoustuméde toute ancienneté de laisser les Roys,qu'ilz auoient

surmon-

IIVR&

6pt

SECOND.

surmontez, en la possession de leurs Royaumes
soubsleurauthorite':a ce qu'ils eussent des Roys
mefmes,vtilz de la seruitude, Vt haberct instrumenta seruitutis & reges.
CHAP.

XXV.

De ne contrefaire le malade.

I

L yavn épigramme en Martial qui est de?
bons , Car il y en a chez luy de toutes sortes,
ou il recite plaisamment l'histoire de Caîlius,
qui pour fuira faire la court a quelques grans a
Romme, se trouuer a leur leuer , les assister &
les suiure , fit lamine d'auoirla goute:& pour
rendre son exciríè plus vray- semblable sefaisoit oindre les iambes , les auoit enuelopées, &
contre-faifoit entièrement le port & la contenance d'vn homme goûteux. Enfin la fortune
luy fit ce plaisir de l'en rendre tout a faict.
Tantum cura potefl& ars doloris,
Dejìitfngere Cœliuspodagram.
I'ayveuen quelque lieu d'Appian autrefois vne pareille histoire d'vn qui voulant efchapper
aus proscriptions des triumuirs de Rome,pour
se dérober de la connoissance de ceux qui le
poursuiuoient íê tenant caché & trauesti y adiousta encore ceste inuention de contre-faire
le borgne. Quád il vint a recouurer vn peu plus
de liberté & qu'il voulut deffairel'éplatrc qu'il

Xxi

ESSAIS

D K

M. DE MO NTA#

auoit long téps porté fur son œil , il trouua que;
fa veuë estoít effectuellement perdue foubs ce
masque. II est possible que l'actiô de la veuë s'estoit hebetée,pour auoir esté si long temps fans
exercice & que la force visiue s'estoit toute reietée en l'autre œil. Car nous sentons euidemmentquel'œilque nous tenons couuertréuoie
ason compaignon quelque partiede son effect,
en manière que celuy qui reste,s'é grossit & s'ê
enfle. Côme aussi l'oisiuetéauecla chaleur des
liaisons & des medicamens auoit bien peu attirer quelque humeur prodagrique au goûteux de
Martial. Lifát chez Froissard le veu d'vne troupe de ieunes gëtilshommes Anglois de porter
î'œil gauche bandé iufques a ce qu'ils eussent
passé en France & exploité quelque faict d'armes fur nousje me fuis fouuent chatouillé de ce
peníèment qu'il leur eut pris , comme aces autres, &qu'ilzíe fussent trouuez tous éborgnez
au reuoir des maistresses, pour lesquelles ilz auoint faict l'entreprise.Les mères ont raison de
tancer leurs enfans,quand ilz cótrefont les borgnes , les boiteus & les bicles & tels autres defautz de la personne. Car outre ce que le corps
ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, ie
ne fçay comment il semble que la fortune se
ìouea nous prendre au mot: & i'ay ouy reciter
plusieurs exemples de gens deuenus malades
ayant entrepris de le cótrefaire.Mais alógeons
ce chapitre & le bigarrons d'vne autre piece a

UVRE
SECOND.
693
propos de la cécité. Pline conte d'vn qui songeant cstre aueuglc en dormant,s'entrouual'êdemain sans aucune maladie precedête.La force de Pimagination peut bien ay der a cela , corne i'ay dit ailleurs, & semble que Pline soit de
cest aduis. Mais il est plus vray-femblable, que
les mouuemens que le corps ïentoit au dedans,
desquels les médecins trouucront,s'ils veulent,
lacause,qui luyostointlaveuë, furent occasion
du songe. Adioutons encore vn'histoire voisine
de cepropos,que Scneque recite en l'vne de ses
lettres. Tu fçais, dit-il,efcriuant a Idomenaeus,
que Harpaste la folle de ma femme est demeurée chez moy pour charge héréditaire , car de
mon goust ie fuis ennemy de ces monstres, & si
i'ay enuie de rire d'vn foi, il ne me le faut chercher guiereloing:Ie me ris de moymeime. Ceste folle a subitement perdu la veuë. Ie te recite
chose estráge,mais véritable. Elle ne íènt point
qu'elle soit aueugle,& presse inceflamment son
gouuerneurde l'en emmener, parce qu'elle dit
que ma maison est obscure. Ce que nous rions
en elle , ie te prie croire qu'il aduient a chacun
de nousmul ne connoitestre auare,nul conuoiteux.Encore les aueugles demandent vn guide,
nous nous fouruoions de nous mefmes. Ie ne
fuis pas ambitieus, disons nous : mais a Rome
onnepeutviure autrement. Ienefuis pasiumptueus : mais la ville requiert vne grande deípence. Ce n'est pas ma faute, si ie fuis colère,

Xx S

^94
ESSAIS DR M. DE MON.
siie n'ay encore establi nul train asseuré dévie,
c'est la faute de la ieunesse. Ne cerchons pas
hors de nous nostre mal,il est chez nous. Il est
planté en nos entrailles . Et cela mesme que
nous .ne sentons pas estre malades, nous rend
la guérison plus mal-aisée. Si nous ne comméçons de bonne heure a nous penfer,quand arós
nous pourueu a tant de plaies & a tant de maux?
Si auons nous vnetrtí'-douce médecine que la
philosophie: car des autres on n'en sent le plaiíìr, qu'âpres la guerisomceíìecy pfait& guérit
ensemble. Voyla ce que ditSeneque, quim'a
emporté hors de mon propos : mais il y a du
profit au change.
CHAP.

XXVI.

Des pouces.

T

Acitus recite que par-my certains rois
barbares, pour taire vne obligation afieuréc,leurmaniçre estoit de ioindreestrottemét
leurs mains droites l'vne a l'autre &s'entrelalserles pouces:& quanda force de lespresserle
íàng enestoit monté au bòut, ils les blesioient
de quelque legiere pointe & puis se les entreiùcçoient. Les médecins diieht que les pouces
font les maistres doigs de la main , & que leur
étymologie Latine vient àcpollere , qui signifie exceller furies autres. Les Greczrappellét

'

'lîVfcE

SECOND.

6p5

jjj1í ^«p,comme qui diroic vne autre main. Et

il semble que par fois les Latins les prennent
aussi en ce sens de main entière.
Sed nec vocibus excitata blandís
tJM olli pollice nec rogata surgit.
C'estoit a Rome vne signification de faueuf dé
comprimer & baisser les pouces,
ïmtor vtróque tuum laudabit pollice ludum:
& de desfaueur de le hausser & eontornerau dehors,
Conuerfo pollice vulgi
jQuemlibet occidunt popuiariter.
LesRomains diipensoient de la guerre ceux qui
estoìent blessés aupouce,comme s'ilz. n'auoint
plusla prise des armes assez ferme. Auguste
contìtquales biens a vncheualier Romain, qui
auoit par malice ,& pour faire fraude alaloy
coupé les pouces a deux siens ieunes enfansj
pour les dispenser des guerres : & auant luy le
sénat du temps de la guerre Italique auoit condamné Caius Vatienus a priíòn perpétuelle, &
luy auoit confisqué tous les biens , pours'ettre
a eíciét coupé le pouce de la main gauche, pour
s'exempter de ceste guerre. Queìcun,de qui il
ne meiouuienc point, ayant guigne vne bataille nauale sist couper les pouces a ses ennemis
vaincus,pour leur oster le moyen de conibatre
&de cirerla rame.
Xx 4

4p6

I 5 S A I 5 DE M. DE MONT.

CHAP.

XXVII.

Couardise mer e de la cruauté.
~f 'Ay souuent ouy dire , que la couardise est
A. niere de cruauté.La vailláce(de qui c'est l 'esfeffeCt de s'exercer seulement contre la resistence,
Nec nifîbellantisgaudet cernice iuuencì)
s'arreste a voir l'ennemy a fa mercy:mais ía lafcheté pour dire qu'elle est aussi de la feste ,n'aiát
peu se méfier a ce premier rolle prend pour sa
part le secód ,du massacre & du sang. Les meurtres des viòtoires se font ordinairement parle
peuple & par les officiers du bagage :•& ce qui
íaic voir tant de cruautez inouies aux guerres
populaires , c'est que ceste canaille de vulgaire
s'aguerrit & se gêdarme a s'ensangláterfusques
aux coudes& a deíchiqueter vn corps a ses pieds,
n'ayát refèntimét de null'autre vaiiláce. Cómc
les chiens couards, qui defchirentenla maison
& mordent les peaus des bestes sauuages,qu'ilz
n'ót ose attaquer aux cháps.Qujeít ce qui fait en
ce temps nos querelles toutes mortelles?& que
la ou nos pères auoiêt quelque degré de végeáce,nous cômençons a cest'heure par le dernier:
&' ne íé parle d'arriuée que de tuer : qu 'est ce, si
ce n'est couardise ? Chacun sent bien qu'il y a
plus de bisuerie & defdain a battre son ennemy
qu 'a le tuer, & de le faire bouquer & róger son
frein.

t

i

LIVRE

1

SECOND.

6çj

frein,que de l'acheuer.D'auantage que î'appetit de vengeance s'en aíTouit & contente mieux:
car elle ne vile qu'a dôner resentiment de íby.
Voila pourquoy nous n'attaquós pas vne beste,
ou vne pierre, quand elle nous blesse, d'autant
qu'elles sont incapables de gouster nostre retienche : & de tuer vn homme c'est le mettre a
l'abry de nostr'offence.Il s'en repentira,disons
nous. Et pour luy auoir donné d'vne pistolade
par les reins, estimons nous qu'il s'en repente?
Au rebours si nous nous en prenôs garde,nous
trouuerons qu'il nous íaict la moue en tôbant:
il ne nous en sçait pas feulement mauuais gré,
c'est bienloing de s'en repentir. Nous sommes
aconiller, a trotter, & a fuir les officiers de la
iustice,qm nous siiiuent,& luy est en repos. Le
tuer est bô pouréuiter Poíiëceavenir,nòpour
venger celle qui est faicte . II est apparent que
nous quittós par la & la vray e fin de la vengeâce,& ie soing de nostre réputation. Nous craignons , s'il demeure en vie qu'il nous recharge
d'vne pareille. Si nous pensions parvenu estre
touliours maistresde luy , & le gourmander a
nostre poste, nous serions bic marris qu'il nous
eschappast,comme il faict en mourant . Nous
voulons vaincre, mais lâchement lans combat,
& íans hazard . Nos pères se contentoientde
reuencher vne iniure par vn démenti, vndémêti par vn coup de baton,& ainsi par ordre: ils eûoiét assez valeureux pour ne craindre pas leur
Xx 5

6$8

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

ennemi vmant,& outragé. Nous tremblons dè
frayeur tant que nous le voyons en pieds. Et
qu'il Ion ainsi , nottre belle pratique d'auiourd'huy pott'elie'pas depourhuureamort ,auflì
bien celuy que nous mesmes auons offencéj
que celuy qui nous aoffencez? L'êpereur Maurice citant aduerti par longes, & plusieurs prognoifhques , qu'vn Phocas soldat pour lors inconnu le deuoit tuêr , demandoit a son gendre
Philippe,quiestoit ce Phocas,sanatuie,lescôditions & les meurs:& cóme entre autres choses Philippe luy dit, qu'il eíloitlásche & craintif,l'Empereur cóclud incontinent par la, qu'il
estoit meurtrier & truel . Qui rend les Tyrans
si meurtriersPc'est kfoing de leur feurté,& que
leurlásche cœur, ne leur fournit d'autres moyens de s'asieurer qu'en exterminant ceux qui
les peuuent offencer , iulques aux femmes, de
peur d'vne efgratigneure:& pour faire tous les
deux eniemble,& tuer& faire sentir ieurcolere,ils ont employé toute leur suffisance a trouucr moyen d'alonger la mort . 11s veulent que
leurs ennemis s'en aillent,ma is non pas si vilte
qu'ils n'ayent loysir de ressentir leur vengeáce.
Ladeíîus ils font en grand peine: car si les tormens lont violens,ils lbnt coursrs'íls lontlógs,
ils ne iont pas allez douloureux a leur gré , les
voyla a uiípeníer leurs engins. Nous en voyons
mille exemples en l'antiquité , & ìe ne lçay si
fans y penler nous ne retenons pas quelque
que*

UVRE

SECOND.

ópp

que trace de ceste barbarie. Tout ce qui est au
delade la mort simple,me semble purecruauté.Nostre iutìice ne peut espérer que celuy que
la crainte de mourir & d'estre décapité, ou pêdu,ne gardera de faillir , en soit empesché par
l'imaginatiô d'vn feu languissant,ou des tenailles,ou delarouë. Etienesçaycependát,íî nous
les iettons au desespoir. Car en quel estât peut
estre l'ame ë'vn homme attendant vintquatre
heures la mort brisé íùr vne roue, ou a la vieille
façon cloué a vne croix ? Carlosephus recke
que pédant les guerres des Romains en Iudée»
paísantou l'onauoit crucifié quelques vns des
Iuifs,il y reconneut trois de ses amys, & obtint
delesoster dela,les deuxmoururent,ditil,rautrevelquit encore despuis.

CHAP. XXVIII.
Toutes les choses ont leur raison.

C

Eux qui apparient Catonle céíëur au icune Caton meurtrier de foy-mefme,font a
mon opinion grád honneur au premier. Car ic
lestrouue eflongnés d'vne extrême distance: &
ce qu'on dit entre autres-choses du cëseur,que
son extrême vieillesse , il se mit a apprendre la
langue Grecque , d'vn ardant appétit, comme
pour assouuir vne lôgue soif, ne me semble pas
luyeílre forthonnorablc. C'est proprement
ce que

JOO

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

ce que nous disons, retomber en enfantillage;
Toutes choses ont leur saison, les bones & tout:
& ie puis dire mon patinostre hors de propos.
Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'amuser a l'exercice de son eícole , Quand sçaura
cestuy-cy,ce dit-il,s'il apprend encorePLe ieune doit taire ses apprêts, le vieil en iouïr, disent
les fages:& le plus grand vice qu'ils remerquët
, en nostre nature , c'est que noz desseins rajeunissent fans cessemous recommêçons tousiours
a viure: nostre estude & nostre désir deuroient
quelque fois sentir la vielleflè : nous auons le
pied a la fosse,& nos appetitz, & nos espérances ne font que naistre.Cestuy-cy aprend a parler lors qu'il luy faut apprendre a mourir. S'il
fautestudier,estudiós vn estude sortable a nostre conditiomamn que nous puissions reípondre, comme celuy, a qui quand on demanda a
quoy faire ces eítudes en fa décrépitude: A m'ë
partir meilleur,& plus a mon aise,reípondit il.
Tel estude fut celuy du ieune Caton iëntant fa
fin prochaine, qui ie rencontra au discours de
Platon,de l'etermté de l'ame:non a dire ce que
i 'en pense , qu'il ne fut de long temps garny de
toute forte de munitiô pour vn tel deslogemét.
D'aiìeuráce & devolonté ferme,il en auoit plus
quePlatô n'en a peu représenter par ses eferits:
ía fcíéce & son courage eítoint pour ce regard
au dessus de la philosophie. II print ceste occupations pour le senuce de fa mort, mais corne

IIVS.E

SECOND.

7OI

me celuy qui n'interrompit pas seulement son
sommeil pour l 'importance d'vne telle délibération,^ continua aussi sànschois & fans changement ses estudes, auec les autres actions accoustumées de fa vie.

CHAP. XXIX.
De la vertu.

I

E trouue par experience,qu'il y a bien a dire
entre les boutées & saillies de l'ame , ou vne
résolue & constante habitude: & voy bien qu'il
n'est rien que nous ne puissions,voire iufques a
surpasser la diuinitémesme,dit quelqu'vn: d'autant que c'est plus de se rendre impassible de
soy, qued'estre tel de sa condition originelle:
&iusquesa pouuoir ioindre a l'imbecillité de
l'homme vne resolution & asseurance de Dieu,
mais c'est par secousse . Et és vies de ces héros
du téps passé , il y a quelque fois des traitz miraculeux,& qui semblent de bien loing surpasser nos forces naturelles:mais ce font traits a la
vérité: & est dur a croire que de ces conditions
ainsin esteuées,onen puisse teindre & abreuuer
l'ame,en manière qu'elles luy deuiennent ordinaires,& comme naturelles. II nousaduienta
nous mesmes, qui ne sommes qu'auortôs d'hómesjd'eflancer par fois nostre ameeíùeillée par
les discours, ou exemples d'autruy , bien loing
au de la

JOÌ

ESSAIS

DE

M.

DE MONTA.

au dela de son ordinaire: mais c 'est vne efpece
de passion, qui la pousse & agite,& qui la rauit
aucuneméthorsdefoy:car franchi ce tourbillô,
nous voyons que fans y penser elle se débande
& relâche d'elle mesme,sinon iusques a la derniere touche,au moins iusques a n 'estre pl 9 celle -la. De façon que lors ,a toute occasion, pour
vn oysèau perdu , ou vn verre cassé , nous nous
sentons esmouuoir a plus pres comme l'vndu
vulgaire. Et a ceste cause disent les sages, que
pour iuger bien a point d'vn hôme il faut principalement contreroller ses actions priuées, &
le surprendre en son a tous les iours . Pyrrho
celuy qui bastitde l'ignorance vne si plaisante
fcience ,essaya ,c5me tous les autres vrayement
philosophes, de faire reípondre fa vie a fa doctrine. Et par ce qu'il maintenoit la foiblessc
du jugement humain estre si extrême, que de
ne pouuoit prendre partyou inclination: & le
vouloit suspendre perpétuellement balancé regardant & accueillát toutes choses, comme indifférentes , on conte qu'il se maintenoit tousîours de mefme façon, & visage. S'il auoit cômencé vu propos, il ne laissoit pas de l'acheucr,
quád celuy a qui il parloit s'en fut allé: S'il alloit,il ne rompoit son chemin pour empeíchement,qui se présentât, conserué des précipices,
du hurt des charretes,& autres accidés par ses
amis. Car de craindre ou eíûiter quelquechofe c 'eust esté choquer ses propositions , qui
ost o-

"5

UVRE
SECOND.
70?
ostoient au sens mesines tout chois & connoisfance. Quelque fois U souffrit d 'esfre incisé
& cautérisé , d'vne telle constance qu'on ne luy
cnveit passeulemétsillerles yeux. C 'est quelque chose de ramener l'ame a cesimaginatiôs,
|, c'est plus d'y ioindre les effectz , toute-fois il
„ n'est impossible: mais de les ioindre auec telle
nois perfeuerance & cóstance que d'en establir son
•4 train ordinaire, certes en ces entreprinsés si estjn soignées de l'vsage commun, ií est quasi incroyable. Voyla pourquoy ce mesine Philosophe
l
estant quelque fois rencontré en fa maison tan—
H santbien asprement auecques sa séur,& estant
I reproche de faillirencella a son indtfferance:
■il Comment,dit il, faut il qu'encore ceste famelI te férue de tefmoignage a mes regles ?Vn 'autre
4 foisqu'onleveitfe deffendre d 'vn chien:Il est,
J£ dit il, tres-difficìle de despouiller entièrement
le l'homme:& se faut mettre en deuoir , & efforK.
cer de combattre les choses, premièrement par
les effccts,mais au pis aller par la raison & par
i I les discours .11 y a enuiron íêpt ou huict ans,
I qu'a deux lieues d'icyvn homme de village, qui
tt, | est encore viuant , ayant la teste de long temps
al- rompue par la ialousie de fa femme , reuenant
ht. I vn iour de labefoigne,& elle le bien-venant de
s, ses criailleries accoustumées,entra en telle fuarfo I rie >que fur Ie champ a tout la serpe qu'il tcnoìt
0. encore en ses mains, s'estant moissonné tout
fi a «lespicces qui la mettoient enfìeure,les luy
stoietta

II

J

*]04 ESSAIS DE M. DE MONT A.
iettaau visage. Et il se dit qu'vn ieune gentilhomme des nostres,amoureux & gaillard.ayát
par fa perseuerance amolli en fin le cœur d'vne
belle maistresse,desesperé de ce que sur le point
de lacharge,ils'estoittrouuémol luy mesines,
& deffailly,& que
non viriliter
fners sentie pénis extulerat caput,
s'en priua soudain reuenu au logis , & I'enuoya
cruelle & sanglante victime, póur la purgation
de son oífence. Si c'eust esté par discours & religiôjcomme les prestres de Cibele,que ne dirions nous d'vne si hautaine entreprise?Dépuis
peu de iours a Bragerac a cinq lieues de ma mai
son contremont la riuiere de Dordoigne,
vne femme ayant esté tourmentée & batuele
soir auant de son mary chagrein & fâcheux de
sa complexion, délibéra de escapper a fa rudefsc ,au pris de favie,& s'estât a son leuer accointée de fcs voisines comme de coustume , leur
laissant efchapper quelque mot de recommédation de ses affaires , prenant vne sienne seur
parle point,la menaauecqueselie furie pont,&
âpres auoir prins congé d'elle,comme par manière de ieu, fans monstrer autre changement
ou alteration,se précipita du haut en bas, dans
la riuiere ou ellé se perdit. Ce qu'il y a de plus
en cecy , c'est que ce conseil meurist vne nuict
entière dans fa teste. C'est bien autre chose des
femmes Indiénes: car estant leur coustume aus
maris

1 I VR B

SECOND.

705

maris d 'auoir plusieurs femmes,& ala plus chere d 'elles de se tuerapres son mary , chacune
d 'elles par le deílein de toute la vie, vile a gaignerce point &cest aduantage fur ses compaignes:&les bons offices qu'elles rendent a leur
mary,ne regardent autre recompance que d 'eflre préférées a la compagnie de fa mort . En
çemesme païs la,il y auoit quelque chose de pa
reilenleursGypnosophistes:carnô par la contrainte d'autruy,non par l'impetuosité d 'vn'humcur foudaineimais par expresse profession de
leur règle , leur façon estoit a mesure qu'ils auoientattaint certain aage, ou qu'ils se voyoiét
menasses par quelque maladie, de se faire dresser vn buchier,& au dessus, vnlit bien paré, &
âpres auoir festoyé ioyeusement leurs amis&
connoissans appellés a ceíl essect, s'aler plater
dans celict,en telle refolutió, que le feu y estât
mis, onneiesvit mouuoir, ny pieds ny mains:
& ainsi mourut l'vnà'eux,Calan«s,en preíènce
de toute l'armée d'Alexandre le Grand. Geste
constante premeditatiô déroute la vie, c'est ce
qui faict le miracle. Parrny nos autres disputes,
celle du Fatum ,s'y est méfiée: & pour attacher
les choses aduenir & nostre volonté mefmes a
certaine & íneuitable nécessité , on est encore
surcest argument du teps passé. Puis que Dieu
preuoit toutes choses deuoir ainsi aduenir,
comme il fait,fans doubte , il faut qu'elles aduiennét ainsi, A quoy nos maistres refpondent,

ESSAIS Dl M. DE MO NT A*
que le voir que quelque chose aduienne, comç
nous faisons & Dieu de mefmes (car tout luy
estant présent, il voit plutost quil ne preuoit)ce
n'est pas la forcer d'adueni r: voire n ous voyôs a
cause que les choses aduienneht , & les choses
n'aduiennent pas a cause que nous voyôs. L'aduenement faict la science , non la science l'adpenement. Ce que nous voyôs aduenir aduiét:
mais il pouuoit autrement aduenir: & Dieu au
rolle des causes des aduenements qu'il a en fa
2>rescicnce,v a aussi celles qu'on appelle fortuites^ les volontaires, qui despendét de la liberté qu'il a donné a nostre arbitrage , & sçait que
nous faudrôs,parce que nous aurons voulu faillir. Or l'ay veu assez de gens encourager leurs
troupes de celte nécessité fatale. Car si nostre
heure est attachée a certain point , ny les harqueboufades ennemies, ny nostre hardiesse, ny
nostre fuyte 8c couirdife , ne la peuuentauácer
ou reculer. Ctlaest beau a dire, mats cherchez
qui l'effectuera: & s'il est ainsi qu'vne forte &
viue créance tire âpres foy les actions de mesrne , certes ceste foy,deqnoy nous remplissons
tát la bouche,est merueilleufemét exile en nos
íìecles, sinon que le mefpr'ts qu'elle a des œuuresluy face desdaigner leur compaignie. Tát
y a qu'a ce mesme propos le sire de Ioinuille
tefmoíng croyable autát que nul autre,nous raconte des Bédouins, nati ô meflée aux Sarrasins,
«ufquels le Roy sainct JLouys eut affaire en la
terre

yod

LIVRE SECOND.
707
terre íâinte,qu'ils croyoint si fermemêt en leur
religion les iours d 'vn chacun estre de toute eternité prefix & contés d'vne preordonáce ineuitable , qu'ils alloient a la guerre nudz,saufvn
glaiue a la Turquefque , & le corps feulement
couuert d'vn linge blanc:& que pour leur plus
extrême maudisson, quád ilz se courroussoient
aux leurs , ils auoient tousiours en la bouche:
maudit sois tu, comme celuy qui s'arme de peur
de la mort. Voyla bien autre preuue de creáce
& de foy que la nostre. Et de ce reng est aussi
celle que donnarent ces deux religieux de Florence,du temps de nos pères. Car estas en quelque controuerse de dispute , ils s'accordarent
d'entrer tous deux dans le feu en présence de
tout le peuple, & en la place publique, pour la
vérification chacun de son party : & en estoient
des-ia les apretz tous faictz, & la chose iustement sûr le point de l'execution,quand elle fut
interrompue par vn accident improueu.

CHAP. XXX.
D'vn enfant monftrHcus.

C

E conte s'en ira tout simple : car ìe laisse

aux médecins d'en discourir . Ievisauant
hiervn enfant que deux hommes & vne nourrisse, qui se difoient estre le pere, l'oncle, & la
táte conduisoient,pourtirer quelque liard de le
monstrer a cause de son estrangeté.Il estoit ea

Y a

708 ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

tout Ie reste d'vne forme commune , & sé fou»
stenoit sur ses piedz, marchoitSc gasouilloit, a
plus pres comme les autres de mefme aage : il
n'auoit encore voulu prendre autre nourriture,
crue du tetin de fa nourrisse : & ce qu'on essaya
en ma présence de luy mettre en la bouche,iI le
maschoit vn peu & le rendoit sàns aualer. Ses
cris sèmbloiét bien auoir quelque chose de particulier : il estoit aagé de quatorze mois iustement.Au destbubs de fèstetins,il estoit pris &
coulé a vn autre enfant fans teste, & qui auoit
le conduit du dos estoupé,le reste entier.Car il
auoit bien l'vn bras plus court.mais il luy auoit
esté rompu par accident aleurnaiffancenls estoient iointz vis avis, & comme sivn plus petit enfant en vouloit accoler vn plus grandet.
La iointure & l'efpace par ou ilz se tenoiêt n'esf oit que de quatre doigtz, ou enuiron, en manière que si vous retroussiez cest enfant imparfaict,vous voyez audcssoubs lenóbril de l'autre: ainsi Iacousture se fai soit entre les tetiris &
son nombril. Le nombril de l'imparfaict ne se
pouuolr voir,mais ouy bié tout le reste de son
ventre.Voyla cóme ce qui n'estoit pas attaché,
comme bras, fessier, cuisses & ïambes, de cest
impafaictjdemouroient pendás & branlans fur
l'autre,& luy pouuoit aller fa longueur iusques
a my iambc. La nourrice nous adioustoit qu'il
vrinoit par tous les deux endroitz: aussi estoiét
}es membres de cest 'autre nourris & viuans

,

& ea

11VR H

SECOND.

&Fen mesme point que les siens , sauf qu'ilz estoient plus petitz & menus. Ce double corps
& ces membres diuers se rapportans a vne fëuleteste, pourroient bien fournir de fauorable
prognostique au Roy, de maintenir foubs l'vnion de ses loix , ces pars & pieces diuerfes de
nostre estât: mais de peur que l'euenementne
le démente,il vaut mieux le laisser passer deuát.
Car il n'est que de deuiner en choses faictes.
CHAP. XXXI.
Dela colère.
pLutarqueest admirable par tout:mais prin1 cipalemét,ouil itìge des actions humaines.
On peut voir les belles chofes,qu'il dit en la co
paraifonde Licurgus 3 & de Numa ,sur le propos de la grande simplesse que ce nous cst,d'abandonner les enfans au gouuemement & a la
charge de leurs pères. Qui ne voit qu'é vn estât
tout dépend de l'education & nourriture des
enfans? & cependant fans nulle discrétion on
les laisse a la merci de leurs parens tant fols &
mefehans quils soient. Entre autres choses, côbien de fois m'a il pris enuie passant par nos
nies de dresser vne force pour venger des enfans,que ie voioy efcorcher,aflómer , & meurdrira quelque pere ou mère furieus & forcenés
decolere.Vous leur voyez sortir le feu & la raY 3

JIO

ESSAIS

DE

M. D E

MONTA.

ge des yeux a tout vne voix tranchante & efcla»
tante, souuent cotre des garionets ,qui ne font
■que sortir de nourrisse. Et puis les voylastropiatsj esborgnez, & eílourdis de coups:& nostre iustice qui n'en fait conte , comme si ces
esboitemens & eflochements n'estoieht pas
des membres de nostre chose publique. II n'est
passion qui csbranfle tant la sincérité des ìugemens , que la colère. Nul ne teroit doubte de
punir de mort le iuge, qui par colère auroit códamné son criminel. Pourquoy est il non plus
permis aus pères ,& aux pédantes de fouetter
les enfans, & les chastier estans en colère. Ce
n'est plus iustice, c'est vangeance. Le chastiement tient lieu de médecine aux enfans : &
souffririons nous vn médecin qui fut animé &
courroucé contre son patient ? Nousmesines
pour bien faire , ne deurions íamais mettre la
main fur nos seruiteurs , tandis que la colère
nous dure. Pendant que le pous nous bat,&
que nous sentons de l'émotion , remettons la
partie . Les choses nous sembleront a la vérité autres,quandnous serons r'acoyses & refroidis. C'est la colère qui commande lors , c'est
la colère qui parle,ce n'est pas nous.Er puis les
chasticmérts, qui se font auec poix & discrétion , se reçoiuent bien mieux , ìk auec plus de
fruict de celuy qui les souffre . Autrement il
ne pense pas auoir esté iustement condamné
parvn homme agité de passion & furie } & allègue

1IVRE
SECOND.
71 1
glie pour sa instification, les mouuements extraordinaires de son maistre , l'inflammation
deson visage,Ies sermens inusitez,& celte sienne inquiétude , & précipitation téméraire.
Suétone recite que Lucius Saturninus , ayant
esté condamné par Csefar, ce qui luy seruit le
plusenuers le peuple (auquel ilappella) pour
luy faire gaigner fa cause ,ce fût ranimosité &
l'afpreté que Cçíâr auoit apporté en ce iugement.Le dire est autre chose que le faire, il faut
considérer le prefche a part, & leprescheurá
part.Ceuxlase sont donnés beau ieu en nostre
temps , qui ont essayé de choquer la vérité de
ìiostre créance par les vices de nos gens d'Egliíe:elletire ses tefmoignages d'ailleurs . C'est
Vne sotte façon d'arg.umenter,& qui reietteroit
toutes choses en confusion. Vn homme de bónes meurs peut auoir des opinions sauces, &
vn mefchanc peut prescher vérité , voire celuy
mefme qui ne la croit pas . C'est fans doubte
Vne belle harmonie , quand le faire , & le dire "
vont ensemble: & ie ne veux pas nier,que le dire, lors que les actions fuiuent,ne ioitde plus
d'authorité & eflìcace,côme difoit Eudamidas,
oyant vn Philosophe discourir dé la guerre.
Ces propos sont beaus,mais celuy qui les dict,
n'é est pas croyable , car il n'a pas les oreilles
accoustumécsau son de la trompette. Et Glêomenes oyant vn Rhetoncien harenguer de la
Vailláces'enprintforta rireick l'autre s ê seatt-

...... Yy 4

«7T1

K S S AI S » S

M.

7» t MONT,

dalilant, il luy dit,i'en fcrois de mesines, si c'estoit vne arôdelle qui en parlastimais si c'estoir
vn aigle, ie l'oyroìs volóticrs.raperçois ce me
semble es escrits des anciens , que celuy qui dit
ce qu'il pense , l'assene bien plus viuement, &
presse bien autrement, que celuy qui se côtrefait.Gyéz Cicero parler de l'amourdelaliberté:oycz en parler Brutus : les escrits mesmes
vous sonnent que cestuy-cy estoit homme pour
Tacheter au pris de la vie. Que Cicero pere d'e
Ioquence traite du mespris de la mort, que Seneca en traite auiïì , celuy la traîne languissant,
& vous sentez qu'il vous veut résoudre de chose , dequoy il n 'est pas résolu luy mesmes , il ne
vous donne point decœur,carluy mesmes n'en
a pointst'autre vous anime & enflamme. Ie ne
voy iamais autheur , mclmes de ceux qui traictét de la vertu & des actiôs,que ie ne recherche curieusement de sçanoirquel il a esté. Les
clcrits de Plutarque, a les bien sauourer nous
le descouurent a (lez , & ie pense le connoistre
iusques dans Tame . Si voudrois-ie que nous
eussions quelques mémoires de fa vic:& me fuis
ietté en ce dilcours a quartier, a propos du bon
gré que ie fés a Aul. Gellius de nous auoir laiiié pareferitee conte de ses meurs , qui reuiéta
mô fubiet de la colère .Vn sienefclaue mauuais
hôme & vicieux, mais qui auoit les oreilles aucunement abreuuées des liures & disputes de
philosophie,ayát esté pour quelque sienc faute

tIVRH

SECOND.

7IJ

(,

dépouillé par le commandement dePlutarquc,
)ii pendant qu'on le fouetoit,grondoit au commá»! cement,que c'estoit sans raison,& qu'il n'auoit
k rien fait : mais en fin se mettant a crier & a in8í I iurier bien a bon escient son maifìre,luy reproX'
choit qu'il n'eitoit pas philosophe , comme il
ï-i s'en vantoit : qu'il luy auoit souuent ouydire,
m qu'il estoitlaidde- se courroucer, voyre qu'il en
I auoit tait vn liure:& ce que lors tout plongéen
l't la coiere il le saisoit si cruellement battre déI mencoit entièrement ses escrits. AcelaPlutarit, S que tout froidement & tout rassis , Comment,
odit-il , rustre, a quoy iuges tu que ie fois a cet'ne heure courroucc/Mon visage,ma vois,ma coit£B ! leur,ma parolle te dóne elle quelque tesmoigw
nage que ie sois en colere/Ic ne pense auoir ny
u- ] les yeux effarouches , ny le visage troublé , ny
I ! vn cry effroyable. Rougis-iePeicumc ie Pm 'es{S
chappeilde dire choiê,de quoy i'aye a me relis
pentir?treffaux-ie/, fremis-ie de courroux/ car
re
pour te dire,ce sont ìa les vrais signes delaco»
lere. Et puis se destournant aceluy qui soucis
toit: continuésjluy dit- il,tousiours vostre besoi
II
gne,cependant queceíiuy-cy&moy disputons.
Voyk iònconte. Architas Tarentinus reueÌ
nant d'vne guerre,ou il auoit esté capitaine gçs , neral , trouua tout plein de mauuais meíha•
ge en fa maison , & ses terres en f rische par le
:
mauuais gouvernement de son receueur. Et l'ai
:
ant fait appeller, Va, luy dit-il,que si ie n'estois

I

Yy 5

714

ESSAIS DE M. DE MONT.
encolere/iet'estnllerois comme tu mentes.
Platon de mesme s'estant eschauffé contre l'vn
de ses efclaues, donna charge a Speusippus de
lechastier , s'excufant d'y mettre la main luy
mesme, sur ce qu'il estoit courroucé. Charillus
Laccdemonien avnElote qui se portoit tropinsoiemment& audacieusement entiers luy : Par
les dieux,dit-il,si ie n'estois courrouçé,ie te feroistoutacet'hctire mourir. C'est vne passion
qui se plaist en soy & qui se flatte. Combien de
fois nousestans esbranlés fous vne sauce cauíe^
si on vient a nous présenter quelque bonne defence ou excuse nous despitons nous contre la
vérité mesme & l'innocence ? I'ay retenu a ce
propos vn merueilleux exemple de l'antiquité:
Piso personnage par tout ailleurs de notable
vertu, s'estant efmeu contre vn sien soldat dequoy reuenant seul du fourrage il ne luy íçauoit
rendre compte ou il auoit laiisévn lien compagnon , tint pour aueré qu'il l'auoit tué & le
condamna soudain a la mort. Ainsi qu'Uefìoit au gibet voîcy arriuerce compaignonefgaréuoute l'armée enfit grand teste, & âpres
íorce caresses & accolades des deux compaignons,le bourreau meine & l *vn& l'autre en
laprefence dePifo,s'atténdant bien toute l'afsiftance que ce luy lèroit a luy meímes vn grad
plaisir . Mais ce fut au rebours , car par
honte & deipit, son ardeur qui estoit encore en son effort se redoubla ; & par vne subti-

LIVRE
SECOND.
715
|ité que sa passion luy fournit soudain, il en fist
trois cou!pables,parce qu'il eh auoit trouué vn
innocent; & les fit defpecher tous trois: le premier soldat par ce qu'il y auoit arrest contre
luy: le second qui auoit esté efgaré,parce qu'il
tltoit cause de la mort de son compaignon, Ôc
le bourreau pour n'auoir obey au commendeniét qu'on luy auoit faiét. Encore vn mot pour
clorrece pas, A nstote dit que la colère sett par
fois d'arme a la vertu & a la vaillance. Cela est
vray- semblable, toutesfois ceux qui y contre-dt
sent, respondent plaisamment , que c'est vn'arme de nouuel vsage : car nous remuons les autres armes, ceste cy nous remuemostremainne
la guide pas , c'est elle qui guide nostre main,
elle nous possède, non pas nous elle.

CHAP.

XXXII.

Defùice âe Seneque dr de Tlntarepte.
f A familiarité que i'ay auec ces perfónages
icy,& l'atlitìance qu'ilz font a ma vieillesle,
m'obhge a espouser leur honneur. Quanta Seneque, par-my vne miliasse de petits liurets,que
ceux de la Religion prétendue reformée font
courir pour la deffence de leurcause , qui partent par fois de bonne main & qu'il est grand
dommage n'eílre enbesoignée a meilleur fubW,i'en ay reu autres- fois yn,qui pour alonger1
& rem-

7ît>

ESSAIS

D5

M. DE MONTA.

& remplir la similitude qu 'il veut trouuer du
gouuernemcnt de noítre pauure feu RoyCharles neufiefme auec celuy de Neron,apparie feu
monsieur le Cardinal de Lorraine auec Seneque : leurs fortunes , d'auoir esté tous deux les
premiers au gouuernement de leurs princes, &
quát& quát leurs meurs,leurscóditiós,& leurs
deportemens. Enquoya mon opinion ilfaiét
bien de l'honneur audict seigneur Cardinal.
Car encore que ie soys de ceux qui estiment autant la vuiacìtéjfon eloquence,íòn zeleenuers
fa rehgio & feruicede son Roy & fa bonne fortune d'estre nay en vn siécle ou il fut si nouueau,
& si rare,& quant & quant si nécessaire pour le
bienpublicjd'auoir vn personnage Ecclésiastique de telle noblesse- & dignité, suffisant & capable de sa charge/si est ce qu'a confesser la venté, ie n'estime sa capacité de beaucoup pres
telle,ny fa vertu si nette & entière , ny si ferme
que celle de Seneque . Or ce hure, de quoy ie
parle,pourvenirason but,faiét vne description
de Seneque tres-iniurieuse ,ayant emprunté ces
reproches deDiól'historiemduquel ie ne crois
nullement le tefmoignage. Car outre ce qu'il
est inconstanr,qui âpres auoirappellé Seneque
tres-fage tantost , & tantost ennemy mortel
des vices de Néron, lésait ailleurs auaritieux,
víùrier,ambiticux, lâche, volupteux, & contrefaisant le philosophe a sauces enfeignes:íà vertu paroist si viuc & vigoreufc en ses escrits,& la
defcn-

V

LIVRE

SECOND.

7I7

defence y est si claire a aucunes de ces ímputations,comme de fa richesse & despence excesiìue,que ie n'en croiroy nul teímoignageau contraire. Et dauantage il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens Romains que les Grecs & estrangiers. Or Tacitus
ÍSÍ les autres parlent tref- honorablement & de
fa vie & de samort:& nous le peignent en toutes choses personnage trefexcellent & tresvertueux. Etie ne veuz alléguer autre reproche contre le íugementdeDion, quecetuycy,
» qui est ineuitable : c'est qu'il a le goust si malam, deauxafFaires Romains , qu'il ose soustenir la
rit cause delulius Cassar cotre Pompeius, & d'AnIti- tonius contre Cicero.Venons a Plutarquejean
ci- Bodin estvnbonautheur dcnostretemps,& acre- compaigné de beaucoup plus de iugement que
w la tourbe des eseriuailleurs de son siecle:& même rite qu'on le iugc & considère. Ie le tromie vn
ie peu hardy en ce passage de là Méthode de l'hiIOU
stoire , ou il accuse Plutarque non seulement
ces d'ignorance (forquoy ie ne me fusse pas mis en
ois peine de le défendre, car cela n'est pas de mon
j'il gibier ) mais aussi en ce que cest autheur eserit
p fbuuentdes choses incroyables & entièrement
lel fabuleuses (ce sont ses mots.) S'il eust dit simili) plement,les choses autrement qu'elles ne sont,
it- cen'estoit pas grande reprehension: car ce que
er- nous n'auons pas ven,nous le prenons des mains
ût d'autruy & a credit,& ie voy que a escient il re»
'
cite

[

71 8

ESSAIS DS

M. DE

MONT.

cite parfois diuerfemêt mesme histoire.-comrrieleiugement des trois meilleurs capitaines
qui eussent onques esté, faict par Hanmbal,ii
est autrement récité en la vie de Flaminius , autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d'auoir pris pour argent content des choses
incroyables & impossibles.c'est accuser de faute de iugemétle phniudicieux autheurdu mode. Et voicy son cxêple : Cóme,cedit-il, quand
ìl recite qu'vn enfant de Lacédémone se laissa
deschirer tout le ventre a vn renardeau , qu'il auoit derrobé, & le tenoitcaché soubs fa robe,
iufques a mourir plus tost que de descouurir son
larcin. le troune en premier lieu cet exemple
mal choisi: d'autant qu'il est bien mal-aisé de
borner les efforts des facultés del'ame,Iaou
des forces corporelles nous auons plus de loy
de les limiter & cognoistre : & aceste cause si
c'eust esté a moy a faire, i'eusse plustost choisy
vn exemple de ceste seconde sorte : & il y en a
de moins croyables cóme entre autres ce qu'il
recite de Pyrrhus,que tout blessé qu'il estoit il
donna si grand coup d'espée a vn sien ennemy
armé de toutes pieces, qu'il le fendit du haut de
îa teste iufques au bas , si que le corps se partit
en deux parts.En son exemple ie n'y trouuc pas
grand miracle,ny ne reçois Texcíife de quoy il
couure Plutarque d'auoir adìousté ce mot (cóme ondit) pournous aduertir& teniren bride
flostre créance. Car si ce n'est aux choses re<
çcucs

LIVRE
SECOND.
7T9
Çeuè's par authorité 6V reuerence d'ancienneté
©u de religion , \\ n'eust voulu ny receuoir luy
(jnesme.ny nous proposer a croire choses de soy
incroyables : Et que ce mot (comme on dit)
j] ne l 'einploie pas en ce lieu pour cet effect , il
est aysé a iuger par ce que luy mesme nous raconte ailleurs fur ce iubiectdela patiencedes
enfans Lacedemoniens, des exemples aduenuz
de son temps plus mal-aifez a persuader : cóme
celuy que Cicero a tesmoigné aussi auant luy,
pour auoir,a ce qu'il dict,esté sur les lieux mefmes:que iufques a leur temps il se trouuoit des
enfans en ceste preuuede patience, a quoy on
les effayoit deuant l'autel de Diane, qui foufroient d'y estre foytez iufques a ce que le sang
leurcouloit par tout , non seulement sans s'efcrier, mais encores fans gémir, & aucuns iufques ay laisser volontairement la vie. Et ce que
Plutarque aussi recite auec cët autres tesmoins,
que au sacrifice vn charbon ardant s'estantescoulédansla manche d'vn enfant Lacedemonien ainsi qu 'il encenfoit,il se laissa bruster tout
le bras iufques ace que la senteur de la chair
cuyteenvintaux affistans. II n'estoit rien selon
leurcoustume , ou il leur alast plus de la réputation , ny dequoy ilseufiènta souffrir plus de
blafme & de honte , que d'est re surpris en larcin, le fuis si imbu de la grandeur de ces hommes la, que non feulement il ne me semble, cóme a Bodin, que son conte soit incroiable, que
iene

720

ESSAEIS DE

M. DE

MONT.

iene letrouuepas seulement rare& effrange.
Marcellinusrecitece propos delarcin,que de fô
têps il ne s'estoit encores peu trouuer nullè sorte de geine & de tourmét si aspre,qui peut forcer les Egiptiens surpris en larcin, a quoy ils efíoiêtfort accoustumez&endurcis,adire feulemét leur nô . Et qui s'enquerra a nos Argolets,
desexperiéces qu'ils ont euè's en ces guerres ciuiles,il se trouuera des effets de patience,d'obstination Sc d'opiniâtreté par-my nos misérables siecles,& en ceste tourbe molle & effemiïiéc,encore plus que l'Egyptiennc, dignes d'efíre comparez a ceux que nous venons de reciter delavertuSpartaine. Ie fçay qu'ils'est trouué des simples paysans s'estre laislez griller la
plante des pieds,écraser le bout des doits a tout
Je chien d'vne pistole, pouffer les yeux sanglais
hors de la teste a force d'auoir 1c front ferré &
geinéd'vne grosse corde auant que de s'estre
feulement voulu mettre a rançon. l'en ay veu
vn laissé pour mort tout nud dans vn foflé ayát
Je col tout meurtry & enflé d'vn licol qui y pêdoit encore, auec lequel onPauoit tirassé toute
Januict à la queue d'vn cheual ,1e corps percé
en cent lieux a coups de dague qu'on luy auoit
donné,non pas pour le tuer,mais pour luy raire
de la doleur& de la crainte : qui auoit souffert
tout cela & iufques a y auoír perdu paroîle &
sentiment, résolu , a ce qu'il me dit , de mourir
plus tost de mille morts que de rien promettre.

I IV n. B

SECOND.

72I

tre,& si estoit vn des plus riches laboureurs de
toute la contrée. Combien en a Ion veu se laisser patiemment brusler& rotirpourdes opinions empruntées d'autruy , ignorées 2c inconnues.il ne faut pas iugerce qui est potïìbIe& ce
qui ne l 'est pas, íêlon ce qui est croyable & incroyable a nostre portée,cómei'ay dit ailleurs.
C 'est auííì vne grand'faute , & en laquelle toute-fois la plus part des hommes tóbent,de faire difficulté de croire d'autruy ce que nous nefçaurions faire.Moy ie considère aucunes de ces
âmes anciennes efíeué-s iufques au ciel au pris
de la mienne:& encores que ie reconoisse clairement mon impuissance a les fuyure,ie ne lais
se pas de iuger les restortz qui les haussent ainsi &esteuent. I'admireleurgrandeuncV. ceseslancemens que ie trouue tres-beaux,ie les embrasse:& si mes forces n'y vont, au moins mon
jugement s'y applique tref- volontiers. L'autre
fxemple qu'il allègue des choses incroyables
& entièrement fabuleuses dites par Plutarque:
c'est qu'Agesilaus fut mulctéparles Ephores
pourauoir attiré afoy seul le cœur & volonté
de les citoyens. Ie nefçay quelle marque de
fauceté il y treuue : mais tant y a que Plutarque parle la de choses qui luy deuoient estre
beaucoup mieux connues qu'a nous :&n'estoit
pas nouueau en Grèce de voir les hommes punis & exiles pour cela seul d'agréer trop a leurs
Eitoyensjtesmoin ì'Ostracisme & le Petalisme.

Zz,

722 ESSAIS DE M. DE MONTA.
II y a encore en ce mesme lieu vn'autre accusation quimepicque pour Plutarque, ou il dict
qu'il a bienassorty de bonne foy les Romains
aux Romains & les Grecz entre euz, mais non
les Romains aux Grecz, tesmoin dit-il Demostenes & Cicero , Caton & Anstides , Sylla &
Lifander,Marcellus& Pelopidas,Pompeius&
Agesilaus , estimant qu'il a fauoriséles Grecz
de leur auoir donné des compagnons sidispaxeilz. C'est iustement s'attaquer a ce que Plutarque a de plus excellent & louable. Car en ces
comparaisons (qui est la piece plus admirable
de ses œuures,&en laquelle a mon aduis il s'est
autanrpleu)la fidélité & syncerité de ses ïuêfcmens égale leur profondeur & leur pois. C'est
vn philosophe, qui nous appréd la vertu. Voiôs
si nous le pourrons garentirde ce reproche de
malice & fauceté. Ce que ie puis panser auoir
donné occasion a ce iugement , c'est ce grand
& esclatant lustre des noms Romiins,que nous
auons en la teste . II ne nous semble ooint que
Demosthenes puisse égalerla gloire d'vn cósul',
proc Wîil,& questeur de ceste grande republique. Mais qui considérera la vérité de la chose
& les hommes en eux mefmes , a quoy Plutarqae a plus vifë,& a balancer leurs meurs , leurs
mturelz, leur suffi fance,qiie leur fortune: ie pèse au rebours de Bodin,que Cicéron & le vieux
Caton en doiuét d? reste a leurs compagnons.
Pour son dessein i'eusseplustost choisi l'exem-

UVRE SECOND. 7î f
pie du íeune Caton comparé a Phociomcare»
ce pair il se trouueroit vne plus vray -semblable disparité a l*aduantage du Romain. Quant a
Marcelin», Sylla,& Pompeius ,ie voy btenque
leurs exploitz de guerre sont plus enflez, glorieux , & pompeus, que ceux des Grecz , que
Plutarque leur apparie. Mais les actiós les plus
belles cV vertueuse 1 , non plus en la guerre qu'ailleurs ne sont pastoufioursles plus fameuses*
Ie voy lbuuent des noms de capitaines e (touffes
foubs la fplëdeur d'autres nôsde moins de merìte,tefmoin Labienus, VentidiuSjTelesinus &
plusieurs autres. Et a le prédrepar la,íï i'auois a
me plaindre pour les Grecz, pourrois-ie pas dire que beaucoup moins est Camillus côparable
aThemistocles , les Gracchesa Agis& Cleomenes , Numa a Licurgus , & Scipion encore a
Epaminundas, qui estoient aussi de sonrolle.
Mais c'est folie de vouloir juger d'vn traict les
choses a tát de visages. Quand Plutarque les cópare,il ne les égale pas pourtant. Qui plus difertement & confeientieusement pourroit remerquer leurs disparités 8c différences? Vientfa parangonner les victoires,les exploitz d'arm es,la puissance des armées conduites par Pôpeius & ses triumphes auec ceux d'Agesilaus?
lenecroy pas,dit-il,queXenophon mesme, s 'il
estoit viuant,encore qu'on luy ait concédé d'élire tout ce qu'il a voulu a l'aduantage d'Ageûlausjofast le mettre en comparaison. Parle -il

à

Jl\

ESSAIS DE M. DE M 0 >U

de comparer Lisander a Sylla, II n'y a , dîtîl, point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en hazard de batailles : car Lisander ne gaigna seulement que deux batailles nawales ,&c. Cela, ce n'est rien desrober aux Romains. Pour les auoir simplement présentés
auxGrecz il ne leur peut auoir fait iniure,quelque disparité qui y puisse estre. Et Plutarque
me les contrepoife pas entiers .11 n'y a en gro?
Iiulîe préférence. II aparie lespieces & les circonstances l 'vne âpres l'autre ,& les iuge fepaïément. Parquoy si on le voulott conuaincre de
faueur,il falloist en espeîucher quelque'iugeinent parti culier, ou dire en gênerai qu'il auroit
failly d'assortir telGrec a tel Romain:d'autant
qu'il y en auroit d'autres plus correfpondans
pour les apparier & se rapportans mieux.

CHAP.

XXXIII.

L'hiftoirs de Spurina.

L

A philosophie ne pensé pas auoîrmal em-

ployé íes moiens,quand t Ile a rendu a la raison la souueraine maistrise de nostre ame,Sc
î'authoritéde tenir en bride noz appetitz. Entre lefquelz ceux qui iugent qu 'il n'en y a point
de plus violens que ceux que l 'amour engendre,ontcela pour leuropinion,que ceuxcytié«entau corps & a l'ame , & que tout l 'homme

caste

tlVRE
SF.eONB.
72J
en est possédé: en manière que la sânté mesmes
endepend,& est la médecine par foh contrairt
te de leurseruir de máquerelagc. Maisauconttaite,on pourroit aussi dire que le meflange du
corps y apporte du rabais & de l'afoiblissemét:
cartels désirs fontfûbiects a satiété & capables
de remèdes matenelz.; Plusieurs ayans voulu
deliurer leurs ames des alarmes continuelles
que leur donnoit eetappetit,fe font seruis d'incision & destranchement des parties eimeués
& altérées. D'autres en ont du tout abatu la force &l'ardeur par frequëte application déchoies froidesjcomme de nege & de vinaigre. Les
hairesde nosaieus estoient de cet vfage. C'est
vne matière tissue de poil de cheual,dequoy les
vns d'entre eux faifoient des chemises & d'autres des ceintures a geéner leurs rems.Vn prince me diíbit, il n'y a pas long temps , que pendant fa ieunesse vn iour de fette folemne, en la
court du Roy François premier,ou tout le mode estoit paré, il luy print enuiede se vestir de
lahaire, qui est encores chez luy de monsieur
son pere:mais quelque deuotió qu'il eust, qu'il
ne fceut auoir la patience d'atendre la nuict
pour se despouiller , & en fut long temps malade , adioustant qu'il ne penfoit pas qu'il y eust
nulle chaleur de ieunesle si aspre,que l'vlage de
ceste recepte ne peut amortir. Toutes-fois a
l'aduanturé ne les a il pas essayées des plus cuifttites . Car l'expenence nous faiòt voir qu -

Zz l

7ae>^ESSAEis DE M. DE MONT.
vne telle esmotion se maintient bien souuent
soubz des habitz rudes & marmiteux:& que les
haires ne rendent pas tousiours hères ceux qui
les portent. Xenocratesy procéda plus rigoureusement/car les disciples pourelïayer fa continence luy ayant fourré dans ion lict Laïs, ceste belle & fameuse courtisane toute nue , sauf
les armes de la beauté & de les mignardiies&
folastres apast-z , sentant qu'en deipit de tes discours & de tes règles le corps reuetche& mutin
commençoit a se rendre, il se fn bruíìer lesmëbres qui auoient presté l'oreitle a ceste rébellion. La ou les passions qui font toutes en l'amc
•comme l'ambitionjl'auance & autres donnent
bien plus a taire a la raison : car elle n'y peut eftre secourue que de lès propres moyens, ny ne
font ces appetitz la capables de fatieté:voire ils
s'efguifent & augmentent par la ìouïflance. Le
seul exemple de Iulius Caviar peut suffire a nous
monstrer la disparité de ses appetits:car iamais
homme ne fut plus adonné aux plaisirs amoureux. Le foin curieux qu'il auoit de fa personne
enest vntefmoignage, iufquesa se scruir a cela
des moiens les plus lascifs qui fussent lors en
vfage:comme de se faire pinceter tout ie corps,
& farder de parfums d'vne extrême curiosité.
Et de foyil estoit beau personnage, blanc, debelle &alegre taille, le visage plein , les yeux
bruns & vifz , s'il en faut croire Suétone, car
les st atues, qui se voïentde luy a Rome ne le
rapportent

IÏVR.E

SECONBi

727

rapportent pas bien partout a ceste' peinture.
Ouire ses te mes, qu'il chágea a quatre íbis,íàns
conter les amours de Ion enfance auec le Roy
de Bithynie N>comedes,il eust le pucelage de
ceste tant renommée Royne d'Aegipte Cleopatra: tefmoin le petit Cejlarion,qui en nafquit.
II fit auíïì l'amour a Eunoé Royne de Mauritanie & a Rome a Posthumia femme de Seruius
Sulpitius , á Lollia de Gabinius , a Tertulla de
Craííus , & a Mutia mesme femme du grand
Pompeius. Qm fut la caulè,difent les histories
Romains,pourquoy son mary la repudia,ce que
Plutarque conteste auoir ignoré, Et IesCurions
pere& filz reprochèrent defpuis a Pompeius,
quand il eipoufala fille deCseia^qu'il te faifoit
gendre d'vn homme qui l'auoit fait coqu,&que
luy mesme auoit accoustume appeller Aegisthus.il entretint outre tout ce nombre Seruilia sœur de Caton, & mere de Martus Brutus,
donc chacun tient que procéda ceste grande afetìion qu'il portoita Brutus : par ce qu'il estoienayen temps, auquel 1 1 y auoit apparence
qu'il fut nay de luy . Ainsi l'ay raison ce me
semble de le prendre pour homme extrêmement adonné a cette def-bauche & de
complexion tref amoureuse . Mais l'autre
paíh.on de i'ambition , dequoy il estoit aussi infiniment blesse venant a combattre celle
la elle luy ht incontinent perdre place. Ses
plaisirs ne iuy firent ïamais defrober vne feule

728
ES SAIS D! ». B! MOKT.
minute d'heure,ny destourner vn pas des occasions qui se presentoient pour son agrandissement. Ceste passion régenta en luy si souuerainement toutes les autres , & poiíeda ion ame
d'vne authorité si pleine qu'elle l'emporta ou
elle voulut. Certes i'en fuis defpit,quand iecósidereau demeurant la grandeur de ce personnage , & les merueiìleufes parties qui estoient
en luy , tant de suffi lance en toute sorte de sçauoir, qu'il n'y a quasi nulle science en quoyil
n'ait escrit. Iiestoit tel orateur, que plusieurs
ont préféré son éloquence a celle de Cicero: &
luy mesmes,a mon aduis, n'estimoit luy dcuoir
guiere en ceste partie. Car ses deux Anticatons,
nous fçauonsquela principale occasion qu'il
eust de les efcrire, ce fut pour contre-balancer
l'eloquence& perfection du parler que Cicero auoit employé au liure de la louange deCaton. Au demeurant sutil iamais ame h vigilantes actiue & si patiente de labeur que la sienne ? Et fans doubte encore estoit elleembelie
de plusieurs rares semences de vertu , iedy villes, naturelles ,& non contre- faictes. U estoit
singulièrement sobre, & si peu délicat en son
menger,qu'Oppius recite qu'vn iour luy ayant
esté présenté a table en quelque sauce de l'huyle médecine au lieu d'huyle fimple,il en mégea
largemét pour ne faire honte afon hoste.Vne
autrefois il fit foéter son bolengierpour luy a
uoir ftruy d'autre pain que celuy du conrnú. Ca
ton

1ÏVRE SECOND.
729
ton mesmeauoit acoustumé de dire de luy, Que
c'estoit le premier home sobre qui se fut acheniìncalaruine de fôpaïs.Etquát a ce que cernes
nieCató l'appellavn iour yuronne,ce la aduint
y
tncétî facô.Éstâs to deux auSenat,ou ilz parloìntdu fait de lacóiuration de Catuina, de laquelle Cssar estoit soupçonné, on luy apporta
de dehors vn breuet a cachetés : Caton estimât
que ce fut quelque chose, dequoy les conspirés
l'aducrtiilént le somma de le luy donnence que
César fut contraint de faire,pour euiter vn pìus
grand soupçon. C'estoit de fortune vne lettre
amoureuse , que Semiha sœur de Caton luy escriuoit. Caton l'ayant le'úe la luy reietta en luy
diiant,Tien yurogne.Ceìa dis-ie,fut plutost va
mot de defdain & de colère > qu'vn exprés reproche de ce vice,cóme fouuent nous iniurions
ceux qui nous faíêhent des premières iniures
qui nous vienent a la bouche, quoy qu'elles ne
soìnt nullement deuës a ceux a qui nous les attachons. Ioint que ce vice que Caton luy reproche, est merueilleufemcnt voisin de ceiuy , auquel il auoit surpris Csfar. Car Venus & Bacchus se conuienent volontiers , a ce que dict le
Prouerbe : mais chez moy Venus est bien.plus
allègre accompaignée de la sobriété. Les exc; pies de ía douceur & defacìeméceenuers ccus
qui l'auoient offencé font infinis : ie dis outre
ceux qu'il donna pendant le temps que la guerre ciuiie estoit encore en son progrés,deiquels
Zz 5

I

-750

.}-

ESSAIS DE

M.

DE MONT.

il fait luy mesmes aflez senti r par ses clcris,qu'il
se seruoit pour amollir ses ennemis entiers luy,
& leur faire moins craindre fa future dominatiô & faviétoire.Mais si faut il dire quecesexéples la, s'ilz ne fontfuífilansanous tefmoigner
fa naiue douceur, ilznuus monstrent au moins
vne merueilleufe confiance & grádeur de courage en ce personnage. II luyeil aduenu souuentde renuoyerdes armées toutes emieres a
son ennemy, âpres les auoi r vaincues, fans daigner feulemenc les obliger par íèrment , sinon
de le fauorilér, au moins de se cótenir sans luy
faire guerre. II a prinsatroisSc a quatre fois
tels capitaines de Pompeius,& autant de fois
remis en liberté. Pompeius decíairoit ses ennemis tous ceux qui ne l'accompaignoint a la
guerre:& luy sit proclamer qu'il tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoint, & qui ne s'armoint effectueilement contre luy . A ceux de
ses capitaines , qui lé dciroboientde luy pour
aller pré-ure autre condition, il renuoioit encore les armes, cheuaux, &equipage . Les villes
qu 'il auoit prinlès par force, il les laiíioiten
liberté de prendre tel party qu'il leur plairoit,
ne leur donnant autre garnilon que ia mémoire
de la douceur & clémence. Il défendit le iour
de fa grande bataille de Pharlale,qu'on 13e mit
qu'a touce extrémité la main lur lescitoiés Romains . Voy la des traits bien hazardeux lelon
moniugement. Etnett pas nierueilles si aux
guerres

tîVRE SECOND.

J^t

guerres chu les, que nous sentons , ceux qui côbattent,comme luy,l'estat ancien de leurpaïs,
n'en imitent l'exemple. Ce iontmoiens extraordinaires, & qu'il n'appartient qu'a la fortune
de Cssar , & a son admirable pouruoiance de
heureusement conduire. Quand le considère la
orandeur incomparable de cest'ame , i'excuíê
la victoire de nes'estre peu depestrerde luy,
voire en celte tref-iniusie & tres-inique cause.
Pour reuenir a la clemence,nous en auons plusieurs nairs exëples au temps de fa dominatió,
lors que toutes choses estas reduites en fa main
il n'auoit plus a se feindre . Caius Memmius
auoit efcrit contre luy des oraisons tres-poignantes:aulquelles il auoit auiTi bien aigremét
relpondu.bi ne ìaiíía il bien tost âpres de l'aidera le fane Consul. Caius Caluus qui auoit
fait plusieurs Epigrammes miurieus contre luy,
ayant employé de iès amis pour le réconcilier,
Caslarleconuia luy meíme a luy efcrire le premier. Etnostre bon Catu)]e 3 qni l'auoit teítonné si rudement fous le nom de Mamurra, s'en
estant venu exculer a luy,illerìtce lourmeíme
souper a sa table . Ayant esté auerty d'aucuns
qui parloint mai de luy , il n'en fit autre chose
que de déclarer en vne sienne harangue publique qu'il en estoit aduerty. 11 craignait encore
moins ses ennemis , qu'ils ne les haissoit. Aucunes coniurations & assemblées , qu'on faisoit contre luy,luy ayant esté dcicouuertes,il íe
contenta

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

Sfi

contera de publier par edit qu 'elles luy estoìêt $11
cónuesjsás autremêt en pour íùiur^ les autheurs. jus,
Quant au respect qu'il auoit a ses amis , Caius kl
Oppius voyageant auec luy, & se trouuant mal, g|
il luy quitta vn seul logis qu'il y auoit , & cou- g\
cha toute la nuict surla dure & au descouuert. «fa
Quant a sa iust ice i 1 fit mouri r vn sien seruiteur,
qu'il aimoit singulièrement pour auoir couché Á
auecqueslaféme d'vn cheualierRomain,quoy
que personne ne s'en plaignit. Iamais homme
n 'apporta, ny plus de modération en fa victoire,ny plus de re solution en la fortune contraire.Mais toutesces belles inclinations furet altérées (k estouffées , par ceste furieuse passion
ambitieuse.A laquelle il se laissa si fort empor- «
ter, qu'on peut aisément maintenirqu'elletenoit le timon & legouuernail de toutes ses actions : d'vn homme libéral , elle en rendit vn
voleur publique, pour fournir a ceste profusió
& a fa largesse,& luy fit dire ce vilain & tres-iniustemotjQue si les plus mefchans &perdus
hommes du monde luyauoient esté fidèles au
seruice de son agrádiflément,qu'il les cheriroit
& auanceroit de son pouuoir, aussi bien que les
plus gens de bien : l'enyura d,'vne vanité si extrême , qu'il ofoit se vanter en présence de ses
concitoiens , d'auoir rendu ceste grande Republique Romaine, vn nom vain fans forme &
fans corps : & dire que ses refponces deuoient
rncfhuy íèruìrdeloix:& receuoirassis le corps

1ÎVRB
SECOND.
7?J
du Sénat venát vers Iuy:& souffrir qu'onl'adorat & qu'on luy fit en fa présence des honneurs
diuins. Somme ce seul vice a mon aduis perdit
en luy le plus beau , & le plus riche naturel qui
futonquesr&arendu fa mémoire abominable
atous les gens de bien, pour auoir voulu chercher fa gloire de la ruine de son pays , & fubueríion de la plus puissante & fleurissante chose publique que le monde verra iamais . II se
pourroit bién au contraire trouuer plusieurs
exemples de grands personnages ,aufquels la
volupté a faict oublier la conduite de leurs affaireSjComme MarcusAntonius& autres. Mais
oul'amour & l'ambition seroient en égale balance & viendroient a se choquer de forces pareilles, ie ne fay nul doubte que cestecy ne gaignat le pris de la maistrise.Or pour me remettre fur mes premières brisées , c 'est beaucoup
depouuoir brider nos appétits par le discours
de la raifon,ou de forcer nos membres par vi oléce a se tenir cn leur deuoir: mais de nous foiterpour l'interest de noz voisins,de non seulement nous deffaire de ceste douce passion , qui
nous chatouille du plaisir que nous sentons de
no9 voir agréables a autruy,& aymés & recherchés d'vn chasctin , mais encore de prendre en
haine,& a contre-cœur noz graces,qut en font
cause, & de condamner nostreheauté, parce
que qur.lqu'autres'en efchauffe, ie n 'en ay veu
guiere d'exemples. C'estuy-cy en est. Spurina
ieuno

7 ?4
ESSAIS DE M. DE MONTA.
ieun'homme de la Toscane , estant doué d 'vne P
lînguliere beauté,& si exce ssiue que les yeus des ^ l
dames, les plus cótinantes ne pouuoìnt en fous- ^au
frirl'efclat fans alarme, ne se contenta pointde ^
laisser fans secours tant de fiebure & de feu »"
qu'il aloitatifant par tout ou (es yeux fefaisoint f
voir:mais encore il entra en furieux despit cô- «'
tre foy-mesmes & contre ces riches preíèns, f
que nature luy auoit faits , cóme si on se deuoit f
prendre a eux de la faute d'autruy,& détailla & tl
troubla a force de p!ayes,qu'il fe sit a escient & à
de cicatrices,la parfaicte proportion & ordon- I
nancc,que nature auoit si curieusemët obseruce ts
en son visage,
nc

CHAP. XXXIIIL

Obseruations fur les moyens défaire laguer«
re 3 de Iulius Cafir.

O

N recitede plusieurschefs de guerre qu'ils
ont eu certains liures en particulière recómandation , comme le grand Alexandre,Homere: Marcus Brutus, Polybius: Charles cinquiefme, Phi lippe de Comines.Etditon dece
temps , que Machiauel est encores ailleurs en
crédit. Mais le feu Mareschal Strossy, qui auoit
pris Cassar pour fa part, auoit fans doubtebiê
mieux choisi. Car a la vérité ce deuroit estre le
breuiaire de tout homme de guerre cóme estât
lc vray

7?^
vray & souuerain patron de l'art militaire . Et
Dieu fçait encore de quelle grâce & de quelle
beauté il a fardé ceste riche matiere:d'vne façô
de dire si pure, si délicate & si pjrfaite , que a
mon goust il n'y a nuls efcrits au monde, qui
puissent estre comparables aux siens en ceste
partie, le veux icy enregistrer certains traits
particuliers & rares, fur le fait de ses guerres,
qui me font demeurés en mémoire. Son armée
estant en quelque eíFroy,pour le bruir qui couroit des grandes forces, que menoit contre luy
le Rovluba, au lieu de rabattre l'opinion que
ses foldatz enauoint prise, & appettisser les
moyens de son ennemy , les ayant faiét assembler pour les rasseurer & leur donner courage,
H print vne voye toute contraire a celle que
nous auons acoustumé. Car il leur dit qu'ils
ne se missent plus en peine de s'équerir des forces que menoit le Roy Iuba,& qu'il en auoit eu
vn bien certain aduertissement:& lors il leuren
fit le nombre surpassant de beaucoup & la vérité & la renómée qui en couroit en son armée,
suyuát ce que cóseille Cyrus en Xenophô: d'autant que la tróperie n'est pas si grande de trouuer les ennemis par effet plus foybles,qu'ó n'auoit efperé:que les ayant iugez foybles parreputationjestrouuer âpres alaveritébié forts.
II accoustumoit fur tout ses foldatz a obeyr
simplement , fans se mefler de contreroller ou
parler des desseins de leur capitaine , lefquelz,
UVRE

SECOND.

7 ?6*

ESSAIS

D!

M.

CE

MONTA.

ïl ne Ieurcommuniquoit que íur le point de
l'executió:& prenoit plaisir s'ils en auoiêt descouuert quelque chose, de cháger fur le champ
d'aduis pour les tromper. Et fouuent pourcest
cfFect ayant assigné vn logis en quelque lieu,il
passoit outre & alongeoit la iournée,& notammet s'il faifoit mauuais temps & pluuteux.Les
Souisses au commencement de fes guerres de
Gaule , ayans enuoyé vers luy pour leur dóner
passage au traue-rs des terres des Romains, estât
délibéré de les en empefeher par force, il leur
contrefit tontes-fois vn bon visage , & print
quelques iours de délaya leur faire refponce
pourfe feruirde celoisir,aassêbîer son armée,
Ces pauures gens ne fçauoient pas combien ce
personnage estoit excellent mefnagerdu téps.
Car il redit maintes-fois que c'est la plus fouueraine partie d'vn capitaine , que la science de
prendre au point les occasions,& la diligence,
qui est en fes exploits a ía vérité ínouye & incroyable . S'il n 'estoit guiere confeientieus en
cela de prendre aduantage íûr son ennemy,fous
couleur d'vn traité d'accordril l'e st oit aussi peu
en ce qu'il ne requérois en fes fol dats autre vertu que la vaillance,ni ne punissoit guiere autres
vices que la mutinatiô & la désobéissance. Souuent âpres fes victoires, il leurláchoit la bride
a toute licéce,les dispensant pour quelque téps
des règles de la discipline militaire, adioucant
a cela,qu'il auoit des foldatz si bien créez, que
tous

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I.IVRE
SECOND.
727
tous perfumez & musquez ilz ne laìssoiêt pas
d'aller furieusement au combat. Devray il aymoitqu'ilz fussent richemét armez, & leur faifoit porter des harnots labourez, dorez & argentez : afin que le soing de la conseruation de
leurs armes ' > rendit plus afpres a le défendre.
Parlât a eux il, les appelloit du nom de cópaignons,que nous v.sons encore. Ce qu'Auguste
son successeur reforma , estimant qu'il l'auoit
fait pour la nécessité de ses affaires,& pour flaterlecœurde ceux qui ne ie íùyuoint que rolôtairemét: mais que ceste façó estoit trop molle
& trop rabaissée , pour la dignité d 'vn Empereur & gênerai d'armée, & remit en train de
les appeller feulemêt foldatz, A ceste courtoisie Cassar mefloit toutes-fois vne grande íèuerité& asseurance a les réprimer . LaneuStfine
légion s'estant mutinée au pres de Plailance ,il
la cassaauec ignominie , quoy que Pompeius
fut lors encore en pieds,& nelareceut en grâce
qu'auec plusieurs supplications. II les râpai soit
plus par authorité & par audace que par douceur. La ou il parle de son passage de la riuieredu Rhin vers l'Alemaigne,il dit qu'estimant
indigne de l'honneur du peuple Romain, qu 'il
passait son armée a nauires, il fit dresser vn pôc
afin qu'il passat a pied ferme. Ce fut la qu'il bátist cé pont admirable,dequoy il dechifre particulièrement la fabrique : car ìl ne s'arreste si
volôtiers en nul endroit de ses faicts, qu'a nous
Aaa

758 ESSAIS DE M. DE MONTA,
représenter la subtilité de ses inuentions en telJe forte d'ouunges de main. l'y ay aussi remerquécela qu'il fait grand cas de ses exhortations
aux foldatz auant le combat . Car la ou il veut
monstrerauotresté surpris, ou pressé, il allègue
tousiourscela, qu'il n'eust pas feulemêt loy sir de
liaranpuer son armée . Auant ceste grande bataillecôtre ceux de Tornsy,Ca;sar,dict il,ayát
ordonné du reste courut soudainemét,ou la for
tune le porta, pour enhorter ses gens, & rêcontrant la dixieíme légion, il n'eust loisir de leur
dire,sinon qu'ilz eussent souuenâce de leur ver* acoustumée, qu'ils nese'stonnassentpoint,&
ioustinfent hardiment l'effortdes aduersaires.
Et par ce que l'ennemy estoit def-ia approché
avn iet de trait.il dóna le signe de la bataille:&
de la estant passé soudainement ailleurs pour
en encourager d'autres,il trouua qu'ilz estoiêt
def-ia aux prises. Voyla ce qu'il en dict en ce
lieu la De vray fa langue luy a fait en plusieurs
lieus d; bien notables feruices , & estoit de son
temps mesine, son éloquence militaire en telle
reco-nvnendation ,que plusieurs en son armée
recueiìloint ses harangues. Et par ce moyen,il
en fut assemblé des volumes, qui ont duré long
temps âpres luy.Sô parler auoit des grâces particulières, si que ses familiers, & entre autres
Auguste , oyant reciter ce qui en auoit esté recueilli, reconnoissoit iufques aus ph rases, & aus
mots ce qui n'estoitpas du sien.C estoit le plus
labo-

LIVRE SECOND.
73^
laborieux chef de guerre,& le plus diligent qui
fut onques. La première fois qu'il sortit de Rome aucc charge publique, il arnua en huit iours
a la ruuere du Rhône, ayanr dans fa coche deuantiuyvn secrétaire ou deux qui efcriuoint
fans cesse, & derrière luy céiuy qui portoit son
espée .Et certes quád on ne feroit qu'aler.a peine pourroit on atteindre a ceste promptitude,
dequoy tousiours victorieux ayát laissé la Gaule, & fuiuant Pompeius a Bnndes , il fubiuga
l'Italie en dixhuit iours , reuint de Brindes a
Rome, de Rome il s'en alla au fin fond de i'Efpaigne , ou il pasta des difïìcultez extrêmes en
la guerre contre Affranius & Petreius , & au
lóg siège de Marseille. De la il s'é retourna en
la Macédoine, battit rarmée Romaine a Pharsale, pafla de la suiuantPompeius en AEgypte,
laquelle il fubiuga ,~d'Aegypte il vint 'en Syrie
feaupaïs du Pont, ou il combatif Pharnaces:
delaen Affrique,ou il deffìt Scipion & Iuba:&
rebrousla encore par l'Italie en Efpaigne, ou il
deffìt les enfant de Pompeius. Parlant du siège
d'Auaricum , il dit que c'estoit fa coustume de
se tenir, nuict & iours pres des ouuries,quil auokenbeíòigne.En toutes entreprises de conséquence, il faisoit tousiours la defcouuerteluy
mefme,& ne passa iamais fó armée en lieu qu'il
n'eut premieremët reconnu. Et si nous croyons
Suétone , quand il fit l'entreprife de traietter
ea Angleterre,il fut le premier a sonder le gué.
Aaa 2

740 ESSAIS BI M. DE MONT.
II auoit acoustumé de dire, Qu'il aimoit mieus
la victoire qui se conduiìbit par conseil que par
force. Et en la guerre contre Petreius & Afranius la fortune luy présentant vnebien apparáte occasion d'aduátage,il la refusa, dit il, efperant auec vn peu plus de longueur, mais moins
de hazard venir a bout de ses ennemis. Ie le
trouue vn peu plus retenu & considéré en ses
entreprinses qu'Alexandre : car cestuy-cy femble rechercher & courir a force les dangiers,
comme vn impétueux torrent,qui choque & attaque fans discrétion & sans chois, tout ce qu'il
rencontre . Aussi estoit-il embefoigné en la
fleur&premierechaleurde fonaage,laou Ceíàr s'y prìnt estant des-ia meur & bien auancé.
Outre ce qu'Alexandre estoit d'vne temperature plus sanguine , colère, & ardente: & si esmouuoit encore ceste humeur par le vin , duquel Cçsar estoit tres-abstinent . Mais ou les
occasions de la nécessité se presentoíent , & ou
la chose le requeroit, il ne fut iamais homme
faisant si bon marché de sa personne. Quant a
moy il me semble lire en plusieurs de ses expîoitz , vne certaine resolution de se perdre
pour fuyr la honte d'estre vaincu.En ceste gráde bataille qu'il eut contre ceux de Tournay, il
courut se présenter a la teste des ennemis, fans
boucler , comme il se trouua, voyant la pointe de son armée s'esbranler. Ce qui luy est adumu plusieurs autres-fois. Oyant dire que ses
gens

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UVRE
SECOND.
741
crens estoìent assiégés , il passa desguifé au trauers l 'armée ennemie pour les aller fortifier
de fa présence. Ayant trauerfé a Dyrrachium
auec bien petites forces & voyant que le reste
• de son armée qu'il auoit laissée a coduire a Antonius tardoit ale íùiure, il entreprit luy seul
de repasser la mer au trauers d'vne tref-grandetormente : & se desroba pour aller requérir
luy mesme le reste de ses forces , les ports de
dela, & toute la mer estât saisie par Pompeius.
Et quant aus entrepnfesfqu'il afaites a main armeé, il y en a plusieurs qui surpassent en hazard tout discours de raison militaire: car auec
combien foibles moyens entreprint-il de íûbiuger le Royaume d'AEgypte: & despuis d'aller attaquer les forces de Scipion & deluba,
de dis parts plus grandes que les siennes? Ces
gens la ont eu ie ne fçay quelle plus qu'humaine & extraordinaire confiance de leur fortune.
Apres la bataille de Pharfale ayant enuoyé son
armée deuant en Asie, & passant auec vn seul
vaisseau ledestroitde l'Heleípontjil rencontra
en mer Lucius Cassius , auec dix gros nauires
de guerre. Ii eut le courage non feulement
de l'attendre, mais de tirer droitvers luy , &
le sommer de se rendre:& en vint a bout. Ayât
entrepris ce furieux siège d'Aíexia , ou il y auoit quatre vints mille hommes de deffence,
toute la Gaule s'estantesteuéepour luy courre
sus,& leuer le siège, & dressé vn armée de cent
Aaa 1

74-

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

neuf mille cheuaux , & de deux cens quarente
mille homes de pied j quelle hardiesse & maniacle confiance fur ce de n'en vouloir abandóner son entreprise, & fe refoudre a deux si grandes difficultez eniemblePLefquelles toutesfois *
ìl fouit mt: & âpres auoir gaigné ceste grande
bataille contre ceux de dehors, rengea bié toit
âpres a fa mer». y ceux qu'il tenou enfermés. II
en aduint autát a Lucuilus au siège de Tigranocerta contre le Roy Tygranes.mais d'vne condition dispareille veu ra mollefle des ennemis,
á qui Lucuilus auoit affaire. Ie veus icy remerquer deux rares euenemens& extraordinaires,
furie fait de ce siège d'Alexia,l'vn que lesGauJois s'assemblans pour venir trouuer là Cœfar,
ayans faict dénombrement de toutes leurs forces, relolurent en leur conseil de retranchervne
bonne partie de ceste gráde multitude, de peur
qu'ils n'en tombassent en confusion. Cest exéple est rare & nouueau de craindre a eitre trop:
mais a le bien prendre , il est vray-femblable
que le corps d'vne armée doit auoir vne grandeur modérée & réglée a certaines bornes ,soit
pour la difficulté de la nourrif,foit pour la difficulté dela códuire & tenir en ordre. Aumoins
íêroit il bien aisé a vérifier par exemple,que ces
armées monstrtuses en nombre n'ont ïamais
rien fait qui vaille. L'autre point,qui semble estre contraire & al'vfage & a la raison de la
guerre, c'est que Vercìngentorix,qui estoit nó-

tlVRE

SECOND.

tné chef & gênerai de toutes les parties des
Gaules, qui estoient reuokées contre Cassas
prínt party de s'aller enfermer dans Alexia.
Car ceiuy qui cómande a tout vn pays, ne fe doit
iamais engager qu'au cas de celte extrémité,
qu'il fut reduit a ce point, qu'il y alat de fa derniere place , & qu'il n'y eut rien plus a espérer
qu'en la defFence d'icelle. Autrement il se doit
tenir libre , pour auoir moyen de pouruoir en
gênerai a toutes les parties de son gouuernement . Pourreuenira Caesar, il deuint auec le
teinpsvn peu plus tardif & plus considéré, cóme tefnûigne son familier Oppíus: estimant,
dict Suétone, qu 'il ne deuoit aylemét hazarder
l'honneur de tant de victoires, lequel vne feule
défortune luy pourroit faire perdre . C'est ce
que disent les Italiens de ce tëps,quand ils veulent reprocher celte hardiesse téméraire qui se
void en laieUnesse:ils disent qu'ils sont necelïìteus Á'hômmbisògnofid 'honore-.&L qu'estant encore en celte grade sain & disete dé reputatió
ilz ont raison de la chercher a quelque pris que
ce ion.: ce que ne doiu'ent pas faire ceux qui en
ont délia acquis a furHlace.il y peut auoit quelque iuítc modération en ce deiìr de gloire , &
quelque sacieté encest appetit,comme aux autres. Assez de gens le praefiquent ainsi. II estoit
bien eíloigné de celte religion des anciês Romains , qui ne fe vouloient preualoir en leurs
guerres que de la vertu simple &; naifue : Mais
Aaa 4

^44 ESSAIS DE M. DE MONTA,
encore y aportoit il plus de côliience que nous
ne feríôs a ceste heure, & n'aprouuoit pas toutes sortes de moyens , pour acquérir la victoire. En la guerre contre Ariouístus estant a parlementer auec luy , il y iuruint quelque remuement entre les deux armées, qui commença par la faute des gés de cheual d'Ariouistus.
Sur ce tumulte, César se trouua auoir fort grád
aduátage sur ses ennemis: toutes-fois il ne s'en
voulut point prcualoir, de peur qu'on luy peut
reprocher d'y auoir procédé de mauuaife foy.
11 auoit accoustumé de porter vn accoustremét
riche au combat , & de couleur eíèíatante pour
se faire remarquer.il tenoit la bride plus estroi
te a fes foldats,& les tenoit plus de court estât
presdes ennemis. Quand les anciens Grecs
vouloint accuser quelqu'vn d'extrême insuffisance,ils disoint en commíi prouerbe, Qu'il ne
sçauoit ny lire ny nager. Iiauoit ceste mesme
opinion que la science de nager estoit tres-vtile
a l'vsage de la guerre , & en tira luy mesmes
plusieurs cómoditez. S'il auoit a faire diligence,il franchissoit ordinairement a la nage les
nuieres qu'il rencontroit: car il aymoit a voyager a pied corne le grand Alexandre .En Aegipte ayant esté forcé pour se sauuer de se ietter
dans vn petit bateau, & tant de gens s'y estant
lances quant & luy,qu'il estoit en dágierd'aler
arons,il ayma mieux fe ietter en la mer,& gaigna fa flote a nage:qui estoit a pl 9 de deux cëts
pas

1. 1 V R E
SECOND.
745
pas de la,tenant en fa main gauche ses tablettes
hors de l'eau & traînant a belles dents son accoustrement.-afin que l'ennemy ne iouyt de fa
defpouille:estant def-ia bien auancé furl'eage,
iamais chef de guerre n'eust tant de créance
fur fes soldats. Au commancement de ses guerres ciuiles , les centeniers luy offrirent de foudoyer chacun fur fa bourse vn homme d'armes,
& les gens de pied de le sentir a leurs deipens:
ceux qui estoient plus ayfez entreprenants encore a defFrayer les plus nécessiteux. Feu monsieur l'Admiral deChatillon nous fit veoir dernièrement vn pareil tret en nos guerres ciuiles:
caries François de son armée fournifloient de
leurs bourses au payement des estrangiers, qui
l'accompagnoient. Il ne se touueroit gmere
d'exemples d'affection si ardente & si preste
par-my ceux, qui marchent dans le vieux train
ioubz l'ancienne police des lois. Ayant eu du
pire aupres de Dirrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir a estre chasties& punisse façon qu 'il eust plus a les consoler qu'a
les tencer . Vne sienne seule cohorte foustinc
quatre legiós de Pompeius plus de quatre lieuses, iufqués a ce qu'elle fut quasi toute deffaite
a coups de trait, & se trouua dans la trenchée
cent trente mille flèches . Vn soldat nommé
Sca:ua , qui commandoit a vne des entrées , s'y
meintint inuincible ayant vn ceuilcreué , vne
eípaule & vne cuisse percées & son escu saucé
Aaa 5

74 6
ESSAIS DE M. DE MONT.
en deux cents trente lieus. Il est aduenu a plu.
sieurs de fes soldats pris prisonniers d'accepter plustost la mort que de vouloir promettre
de prendre autre party. Granms Petronius
ayant esté pris par Scipion en Astricque , Scipion ayant fait mourir ses compagnons luy má
da qu'il luy donnoit la vie, car il estoit homme
de ren»& questeunPetronius refponditqueles
soldats de Cassar auoient accoutìuméde donner la vie a autruy non la receuoir:& se tUa tout
soudain de sa main propre. II y á infinis exemples de leur fidélité. II ne faut pas oblier le trait
de ceux qui furent assièges a Salone ville partizane pour Cœfar contre Pompeius,pour vn rare accident qui yaduint& extraordinaire. Mar
cus Oórauius les tenoit aifieges. Ceux de dtdás
estans reduits en extrême nécessité de toutes
chofes:en manière que pour fuplir au deftaut
qu'ils auoient d'homes la plus part d'entre eux
y estans mors & blesses , ils auoient mis en liberté tous leurs efclaues, & pour le feruicede
leurs engins auoient esté contrains de couper
les cheueus déroutes les femmes pour en raire
des cordes, outre vne merueilltulè diiette de
viures 5 & ce neantmoinsrelolus de ïamais ne fe
rendre. Apres auoirtrainéce siège en grande
longeur,d'ouOótauius estoit deuenu plu;, nonchalants moins attentif a son entrepnnle, ilz
choisirent vn iour fur le midy,& ayât rangé les
femmes & les enlans fur leurs murailles pour
íaire



5

LIVRE

S F- CON D.

747

faire bonne mine sortirent en telle furie fur les
ïfiiegeâs, qu'ayant enfoncé le premier,le fecód
■& tiers corps de garde, & le quatriefme& puis
!' le reste, & ayât faict du tout abandóner lestrá^»hées les chaslerent iusques dans les nauires :&
f 'í" Oct auius meimes se sauua a Dirachiú ,ou estoit
7- Pompeius. le n'ay point mémoire pour cet"f* heure d'auoir veu nul autre exemple ,ou les afm sièges battent en gros les affiegeans & gaignét
"ft Jamaistrife de la compaigne,ny qu'vne sortie
■ait tiré en conséquence vne pure & entière viBctoste de bataiìie,

CHAP.

XXXV.

Des trois bonnes femmes.

ìtl| TL n'en est pas a douzaines , comme chacun
m JLlçait,& notamment aux deuoirs de mariage.
■ Car c'eít vn marché .plein de tant d'eípineufes
llf circonstances, qu'il est mal-aifé que ìa volonté
■ d'vne femme s'y maintienne entitre longtéps.
m Les hommes quoy qu'ils y loyentauecvn peu
H meilleure condit ion, y ont prou a-faite. Pline
■ le ieune auoit pres d'vne sienne maison en Itaì| lie vn voisin merueilleusement tourmentéde
quelques vlceres , qui luy estaient furuenues
autour des parties honteules.Sa femme le voyant si longuement languir le pria de permettre^u'elle veit a loisir & de pres i'estatdeíbn
mal,& qu'elle luy diroit plus franchement que
nul

748 ESSAIS DE M. DE MONTA.
nul autre ce qu'il auoit a en espérer. Apres anoir obtenu cela de Iuy,& l'auoir curieusement
considéré, elle trouua qu'il estoit impossible,
qu'il en peut guérir , & que tout ce qu'il auoit a
attandre,c'estoit de traîner fort long temps vne
vie doloreufe & languissante . Si luy conseilla
pour le plus feur& souuerain remède de se tuer,
& letrouuant vnpeu mol a vne si rude entreprife,Ne pèse poìnt,luy dit elle,mon amy,que
les douleurs que ie te voy souffrir ne me
touchent autant qu 'a toy,& gue pour m'en
deliureriene me vueille seruir moy-mesme
de ceste médecine, que ie t'ordonne. Ie te
veux accompaigner a la guérison comme i'ay
fait a la maladie ."oste ceste crainte & pense
que nous n 'aurons que du plaisir en cepaslage , qui nous doit deliurer de tels tourmens.
Nous nous en irons heureusement ensemble.
Cela dit , & ayant rechauffé le courage de son
mary elle résolut qu'ilzse précipiteraient en la
merpar vne fenestre de leur logis,qui y refpódoit. Et pour maintenir iufques a fa fin ceste
loyale & véhémente affection, dequoy ellel'auoit embrassé pendant fa vie, elle voulut encore qu 'il mourut entre ses bras, mais de peur qu'ilz. ne luy faillissent,& que les estraintes de ses
anlassemcs ne vìnfenta se reláícherparlacheute&lacrainte,elle fe fit lier & attacher bien estroittemét auec son mary par le faus du corps,
Sc abandonna ainsi fa vie pour le repos de celle
de son

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I

LIVRE
SECOND.
749
de son mary. Celle la estoit debaslieu , & parm y telle condition de gens il n'est pas si nouue'au d'y voir quelque trait de rare bonté.
Extremaper illos
Justifia excedens terris vestigiafecit.
Les autres deux font nobles & de grand lieu, pu
les exemples deyertu se logent rarement. Arria femme de Cecinna Pœtus personnage consulaire fut mere d'vn autre Arriafémede Thrasea Pamts,celuy duquel la vertu fut tant renommée du temps de Neron,& par le moyen de ce
gendre mere grand deF annia, caria refembláce des noms de ces hommes & femmes & de
leurs fortunes en a fait mefeonter plusieurs. Ceste première A rria, Caecìnna Psetus son mary
ayant esté prins prisonnier par les gés del'Empereur Claudius âpres la deffaicte de Scribonianus , duquel il auoit íùiuy le party , íûpplia
ceux qui l'en amenoient prisonnier a Rome de
iareceuoir dans leur nauire, ou elle leur feroit
de beaucoup moins dedefpence & d'incommodité qu'vn nombre de personnes qu'il leur faudroit,pour le feruice de son mary:&qu'el]e seule fourniroit a fa chambre,a fa cuisine,& a tous
autres offices. Hz l'en refuferent:& elle s'estant
ìettée dans vn bateau de pécheur , qu'elle loua
fur le champ, le fuiuit en ceste forte defpuis la
Scíauonie. Comme ils furent aRome, vn iour
en présence de i'Empereurlunia vefue de Scríbonianus s'estant acostée d'elle familièrement
pour

7 $0,

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

pour la société de leurs fortunes,elle la repoussa rudement auecques ces parolles:Moy,dit-elle .que ic parle a toy , ny que iet'efcoute, a toy,
au giron de laquelle Scribonianus fut tué, &tu
vis encore? Ces parollesauec plusieurs autres
signes firent sentir a ses parens , qu'elle esi oit
pour fe deffaireelle mefme, impatiente de supporter la fortune de son mary . Et Thrasea son
gendre la suppliant fur ce propos de ne se vouloir perdre & luy disant ainsi ,quoy? si iecour- I
rois pareille fortune a celle de Csecinna , voudriez vous que ma femme vostre fille en sit de
ìnefmePCommant dóq?si ie le voudroisrespon
dit elle : ouy ie le voudrois , si elle auoit vef- I
cuauffi longtemps & d 'aussi bon accord auecq
toy,que i 'ay faict auec mon mary. Ces refponces augmentoient Ie íbing, qu'on auoit d'elle,
& faisoient qu 'on regardoit de plus pres a fes
desportemens. Vn iour âpres auoir dit a ceux
qui la gardoient.Vous auez beaufaire.vous me
pouuez bien faire plus mal mourir,mais de me
garder de mourir vous ne sçauriez,s'esláçantfu
rieufemét d'vne chaire,ou elle eíloit assise, s alla de toute fa forcé choque r la teíte contre la pa M
roy voisine : duquel coup estant cheute de son Bt
long euanouye & fort blefsée,apres qu'on l'eut j,
a toute peine faite reuenir : le vous di ibis bien j.
dit elle, que si vous me refusiez quelque façon ^
aisée de me tuer i 'en choisirois quelque autre ,(
pour mal -aisée qu'elle fut . La fin d'vne si ad- jt
mirable vertu fut telle , Son mary Panus

í
LIVRE
SECOND.
J^t .
n'ayant pas le cœur assez ferme de fóy-mefme
pour fe donner la mort, a laquellela cruauté de
l'Empereurle rengeoit, vn iour entre autres apres auoir premièrement emploié les discours
&enhortemens, qu'elle estimoit propres au cófeil,qu'elleluy donnoit de ce faire,elle print le
poignart,que son mary portoit:& le tenát trait
en fa main pour la conclusion de son enhortation,fais ainsi P anus, luy dit elle. Cela dit s'en
estant donné vn coup mortel dans l'estomach,
& puis l'arracltát de fa plaïe,elle le luy préféra
finissant quát &quát fa vieauec ceste noble , généreuse, & immortelle parolle, 13 &te non dolet.
Elle n'eust loisir que de dire ces trois parolles
d'vne si belle substance , tien Pœtus il ne m'a
point faict de mal.
Cafta fn.o gladium cum trader et Arria. V&to,
Quem de visceribus traxerat ipsa suis.
Sicjiia fides.iiuìniisquodfeci,non dolet jnquit:
Sedcjuod tufacies,id miht P&te dolet.
II est bien plus vif en son naturel &d'vnfens
plus riche. Car & la plaïe & la mort de son ma
ry &Ies siéncs,tant s'en faut qu'elle luy poifassent, qu'elle en auoit esté ía conseillère & promotrice : mais aiant fait ceste haute & courageuse entreprise pour la feule eommodité de
son mary,elle regarde encore a luy , au dernier
trait de sa vie ,& a luy oster la crainte,en quoy
il estoit de suiure son conseil. Psetus fe frappa
tout soudain de ee mesme glaiue , honteux a
mon

ESSAIS

DE

M. DE

MON.

mon aduis d'auoir eu besoin d'vn si cher & pre
t
tieux enseignemenfPompeìa Paulina ieune &
m
tresnoble Dame Romaine auoit espouse Se- I
nequa en son extrême vieillesse .Nerô son beau
m
disciple ayát enuoyé ses satellites vers luy pour
MIÍ
luy dénoncer l'ordonnance de fa mort , ce qui »yi
íè faisoit en ceste manière: Quand les Empe- 'liss
reurs Romains de ce temps auoient condamné dit
quelque homme de qualité, il?, luy mandoyent Que
par leurs officiers de choisir quelque mort a fa %]
poste , &de la prendre dans tel ou tel delay Jeli
qu'ilz luy faifoient prescrire selon la trempe è
de leur colère, tantost plus pressé , tantost plus .itlir
long,luy donnant terme pour disposer pendant jíi,
ce temps la de ses affaires , & quelque fois luy mi
ostant lemoien de ce faire parla briefueté du KO
temps:& si le condamné estriuoit a leur ordo- iiilí
nance, ils menoient des gens propres a l'exe- Ha
cuter,ou luy coupant les veines des bras & des B,
iambesjou luy faisant aualler du poi son par for- ttac
ce : mais les personnes d'honneur n'attendoiêt lloii
pas ceste nécessité, & se feruoient de leurs pro- íío
pres médecins & chirurgiens a cet effet,Sene- I'IÍ
ca ouit leur charge d'vn visage paisible & asseu ti(
ré, & âpres demanda du papier pour faire son jrt
testament. Ce que luy ayant esté refusé parle ìfa
capitaine,fe tournant vers fes amis,Puis que ie pìi
ne puis ( leur dit-il) vous laisser aultre chose en 4i
recónoissácede ce que ie vous doy,ie vous laisse ,|u
ait moins ce que i'ay de plus beau, a sçauoir lï- fi
mage ;

LIVRE

SECOND.

mage de mes meurs & de ma vie , laquelle ie
vous prie conferuer én vostre mémoire : affin
qu'en ce faisant vous acquériez la gloire de sincères & véritables amis : & quant & quant appaisant tátost l'aigreur de la douleur, qu'il leur
voyoit soufTnrpar douces parolies, tantost roidissant fa voix pour les en tancer. Ou sont,difoit il, ces beaux préceptes de la philosophie?
Que font deuenues les prouisions que partant
d'années nous auons faictes contre les accidens
de la fortune? La cruauté de Néron nous estoit
elle inconnue? que pouuions nous attendre de
celùy qui auoit tué fa mere & son lrcre , sinon
qu'il fit encor mourir Ion gouuerneur,qui l'a
nourry & eíleué ? Apres auoir ditces parolies
en commun il se destourna a sa femme & l'embraísant estroitement, comme par la pesanteur
de la douleur elle defrailloit de cœur & de. forces , la pria de porter vn peu plus patiemment
cet accident pourl'amour de luy,& quel'hetire
estoit venue,ou il auoit a monítrer non plus par
discours & par disputes, mais par effet, le fruit
qu'iî auoit tiré de íés estudes,& que íatis double il enibraííoit la mort non seulement sans clou
leurmais anecques allégresse. Parquoy m'amie
áisqkiivne la déshonore pas partes ì armes: áffiti
quii ne íemble que tu t'aimes plus que ma réputation : appaiie ta douleur & te console en lá
connoissance , que tu as eu de rnoy & de mes
sítions, conduisant le reííe de ta vie paries ho-

754
ESSAIS DE M. DE MONT.
nestes occupations , aufquclles tues adonnée*
A quoy Paulina ayant vn 'peu repris ses efpritz
&rechauíré la magnanimité de son courage par
vne tres-noble affectíonrNon Seneca,respondit
elle,ie ne fuis pas pour vous laiíïér fans ma cópaignie en telle nécessité : ie ne veux pas que
vous pensiez, que les vertueux exemples de vostre vie ne m'ayent encore apris a fçauoir bien
mourir: & quand le pourroy-ie ny mieux,ny
plus honnestcment,ny plus a mon gré qu'aueccjues vous ? ainsi faites estât que ie m'en vay
quant & vous . Lors Seneca prenant en bonne
part vne fi belle & glorieuse délibération de
fa femme, & pour fe deliurer aussi de la crainte
de la laisser âpres fa mort a la mercy & cruauté de ses ennemys,Ie t'auoyPaulina,dit-il,confeillécequi feruoit a conduire plus heureusement ta vie:tu aymes donc mieux i'hohncur de
lamort , vrayement iene te l'enuieray point.
Laconstance & la résolution foyent pareilles
a nostre commune fin: mais la noblesse &la
gloire en soit plus grande de ta part . Cela
íaitonJeurcouppa en mesme temps les veines
des bras : mais par ce que celles de Seneca resserrées tant par la vieillesse, que par son abstinence donnoient au sang le cours trop long &
trop lâche , il commanda qu'on luy couppat
encore les veines des cuisses. Et de peur que le
tourment qu'il en souffroit, n'attendrit le cœur
«le fa femme , & pour se deliureraussi foy-mesme de

LIVRE
SECOND.
nie de l'afftiction, qu'il ibuffroit de la veoir en
si piteux estat,apres auoir trel-amoureusc ment
pris congé d'elle , il la pria de permettre qu'on
l'emportat en la chambre voisine , comme on
feist : mais toutes ces incisions estant encore
iníuftï fautes pour le faire mourir, il commanda
a Statius Anneus íbn médecin de luy donner
vn breuuage de poison , qui n'euít guiere non
plus d'effect. Car pour la roiblelle & froideur
des membres elle ne peut arnuer iufques au
cœur. Par ainsi on luy tìt outre-cela aprefter
vnbaing fort chaud: & lors lentant íà fin prochaine autant qu'il eult d'haleine , il continua
des discours tref excellans furie fuiect de Pestât ou il iè trouuoit, que ses lecretaires recueillirent tant qu'ilz peurent ouyr fa voix: &
demeurarent ses parolies dernieres long temps
delpuis en crédit & honneur,es mains des hom
mes (ce nous est vne bien lourde perte, qu'elles
ne forent venues ìulques anous). Comm'illentit les derniers traicrs de la mort , prenant de
l'eau du being toute fangláte , il s'en arroufa ia
teste endifant , It voue celte eau a Iuppiter le
libérateur. Néron adueriy de tout cecy , craignant que la mort de Pauhná , qui eitoit des
mieux apparentées dames Romaines, & enuers
laquelle il n'auoìt nulles particulières inimitiez, luy vint a reproche, renuoïa en toute diligence luy faire ratacher fes playes . Ce que
ses gés d'elle firét fans son feeu, eiie eltát dei-ia
Bbb %

•756* H S S AIS DE M. DE MONTA.'
a demy morte & fans aucun fentimét.Et ce que
cotre son dessein elle vefquitdeípuis,cefuttref
honorablement, & comme il apparcenoita fa
vertu, monstrant parla couleur blefme de son
visage, combien elle auoit escoulé dévie par
ses blessures. Voyla mes trois contes tref-veritables,que ie trouue aussi platfans & thragiques
que ceux que nous forgeósanostreposte,pour
donner plaisir au commun : & m'estonne que
ceux qui s'adonnent a cela, ne s'amusent de choi
sir plutost dix mille tref-belles histoires,qui fe
rentontrét dans les liures, ou ilz auroiêt moins
de peine,& apporteroient plus de plaisir & pro
fit a autrity. Et qui en voudroitbastirvn corps
entier&s'entretenát,il ne faudroit qu'il fournit
du sien que la raison, comme la soudure d'vn
autre métal: & pourroit entasser par ce moyen
force véritables euenemés de toutes fortes,les
disposant & diuersifiant lèlonque la beauté de
l'ouurage le requeroit , a peu pres , comme Ouide a cousu & rapiécé fa Metamorphofe,ou có
me Arioste a rengé en vne fuite ce grand nombre de fables diuerfes. En ce dernier couple
celaest encore digne d'estre considéré, quePau
lina ossre volontiers a quiter lavie pourl'amour
de son mary , & que son mary auoit autre-fois
quitté aussi la mort pour elle. II n'y a pas pour
nous grand contre-pois en cetefehange: mais
selon son humeur Stoique lecroy qu'il pense it auoir autant faict pour elle d'alonger la vie
en fa

LIVRE
SECOND.
J^J
en sa faueur,comme s'il fut mort pour elle. En
l'vne des lettres, qu'il efcrit a Lucilius , âpres
qu'il luy a fait entendre comme la fiebure l'aiant pris aRomc il móta soudain en coche, pour
s'en aller a vne sienne maison aux champs contre l'opinion de fa femme Paulina, qui le vouloitarrester, & qu'il luy auoit refpondu que la
fiebure qu'il auoit ce n'estoit pas fiebure du
corps mais du lieu, il fuit ainsi, Elle me laiíTa
aller me recommandant fort ma santé. Or moy
quisçay que ie loge fa vie en la mienne, ie commence de pouruoir a moy pourpouruoiraelle:
le pnuilege que ma viellefle m'auoit donné me
rédant plus ferme & plus résolu a plusieurs choses, ie le pers quand il me soumet qu'en ce vieillard il y enavne ieunea qui ie profite. Puis que
iene la puis ranger a m'aymer pluscourageusement,elle me renge a m'aymer moymesme
plus curieusement .• car il faut prester quelque
chose aux honnestes aftections:& par fois enco
re que les occasions nous presient au contraire
il faut rappeller la vie,voire auecque tourment:
il faut arrester l'ame entre les dents, puis que la
loy de viure aus gens de bien ce n'est pas autát
qu'il leur plait,mais autant qu'ilzdoiuent.Celuy qui n'estime pas tant fa femme ou vnsien
amy que d'en allonger fa vie,&qui s'opiniastre
amourir,il est trop délicat & trop mol : il faut
que l'ame fe commande cela,quand l'vtilitédes
"ostrés le requiertiil faut par fois nous prester
Bbb 3

7^8

ESSAIS Dî M. DE MONTA.

a nos amis : & quand nous voudrions mourir
pour nous inrerrompre nostre dessein pour autruy. C'est tesmoignage de grandeur de courage de retourner en la vie pour la considération
d'autruy , comme plusieurs excellens personnages ont faict. Et est vn traict de bonté singulière de conseruer la vieillesse, (de laquelle la
commodité la plu* grande, c'est la nonchalance de sa durée, & vn plus courageux & defdaigneux vsagede la vie,) si on sent que cet office
soit doux,anreabIe&profitableaquelqu'vn biê
affectionné : &en reçoit on vne tres-plaisante
recompense. Gar qu'est il plus doux que d 'eftre si cher a fa femme , qu'en fa considération
on en deuienne plus cher a foy-mefme . Ainsi
ma Pauline m 'a chargé non seulement sa crainte: mais encore la mienne. Cenem'apas esté
asses de cósiderer combien refoluemét ie pourrois mourir, mais i'ay aussi considéré combien
irrefoluement elle le pourroit souffrir. Ieme
iiiis contrainct a viure:& c 'est quelquefois vaillance que viure. Voyla ses motz.
CHAP.

XXXVI.

Desplus excellens hommes.
(Olon me demandoit le choisde tous Ieshó^mes,qui font venus a ma connoissance,il me
semble en trouuer trois excellens audeflus de
teus

LIVRE

759

SECOND.

tous les autres. L'vn Homère: non pas qu'Aristote ou Varro(pour exemple )nc fussent a l'aduenture aussi fçauans que luy,ny possible encore qu'en son art mefme,Vergile ne luy soit coni
parable. Ie le laifle aiuger a ceux, qui les connoissenttous deux. Moyqui n'enconnoy que
l'vn, ie n'en puis dire que cela selon ma portée,
que ie ne croy pas que les Muses mefmes puissent aller au dela du Romain. Toutefois en ce
ingénient encore ne faudroit il pas oublier que
c'est principalement d'Homère meíme que
Vergile tient fa suffisance, que c'est son guide &
maistre d'efcole,&qu'vn seul traiòtde i'Iliade
afourny de corps & de matière a ceste grande
& diuine Enéide. Ge n'est pas ainsi que ie
conte. l'y me fie plusieurs autres circonstances
qui me rendent ce personnage admirable qmsi au dessus de l'humain&condition. Et a la vérité ie m'estonne souuent que luy qui a produit
& mis en crédit au monde plusieurs deitez. par
son auctoritc n'a gaigné reng de Dieu luy meime. Estant aueugíe, indigent, estant auant que
les ars & les sciences eussent esté rédigées en
règle & obscruations certaines, il lésa tant
connues, que tous ceux qui fe font méfiez depuis d'establir des polices , de conduire guerres,& d'eferire ou de la religion , ou de ia philofophie,ou des ars , fe font lêruis de luy , comme d'vn patron tref-parfaict en la cónoìiïance
de toutes chofes:Sc de les liures côme d'vne pe-

Bbb 4

750
ï S S A E I S DE M. DE MONT.
piniere de toute forte de lûmTance.
jQui quid fit pulchrum , quid turpe , quid viile,
quid non ,
Pleniusac melius Chrifippo ac Crantore dicit.
Et comme dit l'autre,
A quo ceufonte perenni
V Atum pyeriis labra rtgantur aquis,
& l'autre
A dde heliconiadum comités quorum vnm
Homerus
jiíîrapotitus.
& l'autre
Cuiúfqueex oreprofufo
Omnispofleritas latices in carmina duxit,
Amnènquein tenues aufa efi deducere riuosy
V mus f&cunda bonis.
C'est contre l'ordre de nature, qu'il a faictla
plus noble production, qui puisse estre. Caria
naissance ordinaire des choses elle est foible &
imparfaiéte: elles s'augmentent, fe fortifient
par l'accroissance.L'enfance de la poésie & de
plusieurs autres sciences il l'a rendue meure,
parfaicte, & âccôplie. A teste cause le peut on
nommer le premier & dernier des poètes, fuyuantcebeau tefmoignage que l'antiquiténous
a laissé de luy.que n'ayant eu nul qu'il peut imiter auant luy , il n'a eu nul âpres luy qui Ie pèut
imiter. Ses parolles selon Aristote fondes feules parolies , qui ayent mouuement & action.
Ce fout les seuls mots substantiels & massifz.
Alexandre

UVRE SECOND.
jSt
Alexandre le grand ayant rencontré parmy les
despouilles de Darius vn riche coffret, ordonna.que on le luy rescruat pour y loger son Homère, disant que c'estoit le meilleur & plus ridelle Cóseiller qu'il eut en ses affaires militaires. Pour ceste mesme raison disoit Cleomenes filz d'Anaxandridas,que c'estoit lePoëte
des Lacedemoniens,par ce qu'il estoit tres-bó
maistre de la discipline militaire. Ceste louange singulière & particulière luy est auffi demeurée au iugement de Plutarque,que c 'est lc
seulautheur du monde, qui n'a iamais foulé ne
dégoustéles homes, fe monstrant aux leòteurs
tousiours tout autre , & fle urissant tousiours en
nouuelle grâce. Ce folastre d'Alcibiades ayác
demandé avn, qui faifoit profession des lettresy
vn hure d'Homère , luy donna vn soufflet , par
ce qu'il n'en auoit point : côme qui trouueroit
vndenos prestres sansbreuiaire. Xenophanes
fepleignoit vn iouraHieron,tyran de Syracuse
de ce qu'il estoit si panure, qu'il n'auoitdequoy
nourrir deux feruiteurs:&quoy,luyresp5dit-ìl,
Homère qui estoit beaucoup plus pauure q toy
en nourrit bié plus de d:x mille,tout mort qu'il
est. Outre cela, quelle gloire se peut comparer
a la sienne ? I! n'est rien qui viueenla bouche
des hommes, comme son nom & ses ouurages:
il n'est riê si cogneu & si receu queTroye, Hélène , & ses guerres qui ne furent a l'aduanture
tamais. Nos enfans appellent encore des nomsBbb 5

7 <?2
ESSAIS DE M. DE MON TA.
qu'il forgea il"y a plus de trois mille ans . Qui
ne cognoit Hector & Achiles? Non seulement
aucunes races particulières, mais la plus part
des nations cherchêt origine en fes inuentiôs.
Mahumet fecód de ce nó, Empereur des Turcs,
efcriuant a nostre Pape Pie fecond,Ie rrïestonne,dit-il, comment les Italiens se bandent cotre moy,attendu que nous auons nostre origine
commune des Troyens: & que i'ay comme eux
ìnterest de véger le ság d'Hector fur lesGrecs,
lesquels ilz vont fauorifant cotre moy .N'est-ce
pas vne noble farce , de laquelíe les Roys, les
choses publiques, & les Empereurs vont iouát
leur personnage tat de siécles, & a laquelle tout
ce grand vniuers sert de théâtre? Sept villes
^Grecques entrarét en débat du lieu de fa naissance , tant son obscurité mesmes luy apporta
d'honneur.
Smyrntt, TÇJïodos, Coiophon, Salamis,Chios, Ar~
gos^Athene.
L'autre Alexandre Ie grand .Car qui considérera l'aage , auquel il commença ses entreprises:
3e peu de moyé auec lequel il fit vn si glorieux
desseinst'authorité qu'il gaigna en ceste sienne
enfance parmy les plus grands & experimêtez
capitaines du monde , desquels il estoit fuyui:
la faueur extraordinaire, dequoy la fortune
embrassa & fauorifa tant de siens exploits hazardeux,& a peu que ie ne die temeraires:ceste
grandeur d'auoir a l'aage de trête trois ans passé victo-

LIVRE
SECOND.
J63
fé'victoríeos toute la terre habitable , d'auoir
faict naistre de les soldatz tant de branches royalesjaissant âpres fa mort le monde en partage a quatre successeurs simples capitaines de
son àrmée,defquels les defcendans ont defpuis
si long temps duré, maintenant ceste grande
possession .-tant d'excellentes vertus qui estoiét
en luy: car fes mœurs semblent a la vérité n'auoir aucun iuste reproche que lacolere:les rares beautez & conditions de fa personne iufques au miracle : car on tient entre autres choses que fa íùeur produifoit vne tres-douce 8c
fouefue odeur : l'excellence de son fçauoir &
capacité:la durée & gradeur de fa gloire pure,
nette, exempte détache & d'enuie: il confesserajout cela mis enfemble,quei'aycu rai son de
lepreferera Cçsarmefme:carceluy-la feulm'a
peu mettre en doubte du chois. Hz ont eu plusieurs choses efgales , & Csefar a l'aduenture
aucunes plus grandes. Mais toutes pieces ramassées & mises en la balance , ie ne puisque
ie ne panche du costé d'Alexandre . Le tiers &
le plus excellent a mon gré, c'est Epaminuudas . De gloire il n'en a pas a beaucoup prez
tant que d'autres (aussi n'est-ce pas vne piece
de la substance de la chose,) De résolutions
de vaillance, nô pas de celle qui est esguifée par
l'ambition , mais de celle que la sapience & la
raison peuuent planter en vne ame bien réglée,
il enauoit tout ce qui s'en peut imaginer . De
preuue

76*4 ESSAIS DE M. DE MONT.
preuue de ceste sienne vertu,il en a faitautant s
mon aduis 3 qu'Alexandre mefme,& que Cçfar.
Car encore que ses exploics de guerre ne soient
nysi frequens.ny si enflez , ils ne laissent pas
pourtant, a les bien considérer & toutes leurs
circonstances,d'estre aussi poisants& roides,&
portant autant de tesmoignage de sa suffissance
en l'art militaire. Les Grecz luy ont faict cest
honneur, fans contredit de le nommer le premier homme d'être eux. Mais estre le premier
de la Grèce , c'est estre le prime du monde.
Quant a son fçauoir & suffisance , ce iugement
ancien nous en est resté,que iamais homme ne
íceuttant,& parla si peu que luy. Mais quant a
íès meurs & conscience , il a de bien loing surpassé tous ceux,qui fe sont iamais méfiés de manier affaires . Car en ceste partie,qui est de la
vertu, & qui doit estre principalement c'ósiderée,il ne cède a nul philosophe,nó pas a Socrates mefme.Etpourexëple d'vneexceffiue bonté, ie veux adioutericy deux de fesopinions. Il
nepensoit pas qu'il fut loisible pour recouurer
mesines la liberté de son païs,de tuer vn hóme
fans connoissance de cause. Voyla pourquoy il
fut si froid a l'entreprife de Pelopidas son cópaignon, pourladeliurancede Thebes. II tenoit aussi qu'en vne bataille il failloit fuir le recontre d'vn amy , qui fut au party contraire, &
l'efpargncr.
r
CHAP.

1IVRB

SECOND.

CHAP. XXXVI.
Dela ressemblance des enfans aux perei,
E fagotage de tant de diueríês pieces lê
faiét en ceste condition , que ien'ymetz
la main ,que lors qu'vnetrop lafche oysiueté
me presse, & nonailleurs que chezmoy . Ainfin il s'est basti a diuerses poses & interuallcs,
comme les occasions me detienent ailleurs par
fois plusieurs mois. Au demeurant ie ne corrige point mes premières imaginatiós par les secondes : ieveux représenter leprogrezde mes
himeurs,& qu'ô voye chafquc piece en fa naissance .le voudrois auoi r commencé plutost,&
prendrois plaisirareconnoistre le treindemes
mutations.Vn valet qui me seruoìtales eferire
fou b s moy, pensa faire vn grand butin de m'en
deirober plusieurs pieces choisies a íà poste.
Cela me côfole 3 qu'il n'y fera pas plus de guein
que i'y ay fait de perte. Ie me fuis enuieilly de
sept ou huit ans, despuis que ie commençay: ce
n'a pas esté fans quelque nouuel acquest:i'yay
pratiqué la colique par la libéralité des ans:leur
commerce & longue conuerfation ne se passe
aisément sans quelque tel fruit. Ievoudroy bié*
de plusieurs autres presens qu'ilz ont a faire a
ceux qui les hantent longtemps,qu'ils en eussent choisi quelqu'vnqui m'eust esté plus accepta-

C

f66 ESSAIS D E M. D E MONTA.
ceptable : car ìtz ne m'en eussent sceu faire que'
i'eusse en plus grande horreur des mon enfance. C 'estoit a point nommé de tous les accidês
de la vieillesse, celuy que ie craignois le plus.
I'auoy pensé mainte»- fois a part moy,que l'aloy
trop auant,& qu'à taire vn si long chemin ie ne
faudroy pas de m'.égager en fin en quelque mal
plaisant rencontre: ie sentoys &pretestois assez qu'il estoit heure de partir , & qu'il faloit trencher la vie dans le vif, & dans le sein,
suiuant la règle des chirurgiens , quand ils ont
a couper quelque membre . Mais c'estoíent
vaines propositions : il s'en faloit tant que l'en
fusse prest lors , que en dix-huit mois ou enuironqu'ilya que ie fuis en ce plaisant estat,i'ay
des-ia apris a m'y accommoder. I'entre def-ia
en composition de ce viure coliqueux :i 'y trouuedequoy me cóíòler,& dequoy eíperentátles
homes íont acoquinez a leur estre misérable,
qu'il n'est si rude condition qu'il n'acceptent
pour s'y conferuer. Les souffrances qui nouï
touchent simplement par famé , elles m'affligent beaucoup moins qu'elíes ne font la plus
part des autres hommes : partie pariugcment,
car le môde estime plusieurs choses horribles,
ou euitables au pris de la vie, qui me iont a peu
pres indifférentes : partie par vne complexion
stupide & insensible que l'ayaux acciaens qui
ne donnent a moy de droit fil , laquelle complexion l'estnne l'vne des meilleures pieces de
ma

LIVRE

SECOND.

r]6~]

ma naturelle condition . Mais les souffrances
vrayemét essentielles & corporelles,ie les goufte bien visuement. Si est-ce pourtant que les
preuoyant autresfois d'vne veuë foible,delieaté, & amollie parlaiouissancedeceste longue
& heureuse santé & repos , que Dieu m'a preste, lameilleure part de mon sage, ielesauoy
conceuës par imagination fi insupportables,
qu'a la vérité i'enauois plus de peur, que ie n'y
ay trouué de mal . Par ou l'augmente tousiours ceste créance , que la plus part des facilitez de nostre ame troublent plus le repos
denostrevie,qu'ellesnenousyferuent. Ie iuis
aux prises auec la pire de toutes les maladies,
la plus soudaine, la plus doloreuse,la plus mortelle, & la plus irrémédiable. l'en aydes-iaefsayé cinq ou six bien longs accès & pennibles.
Toutes-lois ou ie me fìate, ou encores y a il en
cest estât , dequoy se feustenir, a qui a l'ame
deschargée de la crainte de la mort,& defehargée aussi des menasses, conclusions & conséquences , dequoy la médecine nous entestc.
Mais l'effect meime de la douleur il n'a pas ceste aigreur si aspre & si poignante,qu'vn homme rassis en doiue entrer en rage & en désespoir, l'ay aumoins ce profit ce iacholiqueque
ce que ie n'auoy encore peu fur moy, pour me
concilier du tout, & m'accointer a la mort, elle le parfera. Car d'autant plus elle me préféra , & importunera , d'autant moins me fera
la mort

7<58 ES S" AIS DE M. DE MONTA.
la mort a craindre. I'auoy des-ia gaigné cela,dc
ne tenir a la vie que par la vie seulement : elle
desnouera encore celle intelligence. Et Dieu
veuille qu'en fin, si son aspreté vient a íurmôter
mes forces, elle ne me reiette a l'autre extrémité non moins vitieuse, qui est, d'aymer & désirer a mourir.
Summum nec metuas diem,nec optes.
Ce' sont deux passions a craindre : mais I'vne a
son remède bien plus preíl que l'autre. Au demourát i'ay tousiours trouué ce précepte ceremonitus & inepte, qui ordonne de tenir bonne
contenance & vn maintien graue & posé a la
souffrance des maux.Pourquoy la philosophie,
qui ne regarde que le vif, que la iubstance &
les effects, se va elle amulànt a ces apparences
vaines & externes? comme si elle dressoit les
hommes aux actes d'vne comédie , ou comme
s'il estoit en fa iurifdiction, d'empefcher les
mouuemés & altérations que nous sommes naturellemêt contraintz de receuoir. Qu'elle empesehe donq Socrates de rougir d'affection,ou
de honte, d'ê cligner les yeux a la menasse d'vn
coup, de trembler & de suer aux fecouííes de la
fìebure. La peinture de la Poésie, qui est libre
& volontaire , n'ose priuer des larmes mefmes
les personnes qu'elle veut représenter accôplies
&parfaictes.
&fe n'aflige tanto
Chefimorde le man, morde le labbia,
arge leguancie di continua piahto.

I

LIVRE SECOND.
76*0
Elle deuroit laisser ceste charge a ceux,qui font
profession de régler nostre maintien & nos mines. Qu 'elle s'arreste a gouuerner nostre entêdement,qirelle a pris a instruire:qu'elle luy ordonne fes pas & le tienne en bride & en office:
qif'aux essors de la cholìque ,e !le maintiéne nostre ame capable de fe reconnoistre , de íùiure
son train accoustumé, combatant la douleur &
îa soustenant,non fe prosternant honteufemét
a ses pieds:efmeúe & efchauffe'e du combat,no
abatue pourtant & renversée. En accidens si extrêmes , c 'est cruauté de requérir de nous vne
démarche si réglée. Pourueu que nous ayons
beau ieu,c'est tout vn que nous ayons mauúaise
mine. C 'est bien assez que nous soyons tels que
nous auons accoustumé en nos discours & actions principales . Quant au corps, s'il fe foulage, en se pleignant qu'il le face. Si l'agitation
luy plaît, qu'il fe trémousse & tracasse a sa fantasie:s'il luy semble que le mal s'euapore aucunement comme aucús médecins disent, que cela aide a la deliuráce des femmes enceinte pour
pousser hors la vois auecplus grande violence,
ou s'il pense que cela amuse son tonnent, qu'il
crie tout a faict. Nous auonsasstz detrauaildu
niai , fans y ioindre vn nouueau trauail par discours. Ce que ie dis pour excuser ceux,qu'on
voit ordinairement fe eserier& se tépester aux
secousses de la doleur de ceste maladie . Car
pour moy ie l'ay passée iufques a ceste heure
Ccc

IJO
ESSAIS DE M. DE MON.
auec vn peu meilleur visage. Non pourtant que
ie me mette en peine, pour maintenirceíte décence extérieure . Car ie fay peu de conte d'vn
tel aduátage.Ie preste en cela au mal autát qu'il
veut.Mais ou mes douleurs ne font pas si exces
íìues,ou i'y apporte plus de fermeté que le cómû:ie me plains, ie me defpite, quád les aigres
pointures me pressent, mais ie n'en viens point
au defefpoir&a la rage. Et aux interualles de
ceste doleur exceíTiue,ie me remets soudain en
ma forme ordinaire. le deuise, ie ris , i'estudie
sansesmotion & altération , d'autant que mon
ame ne préd nulle autre allarme que la sensible
& corporelle . Ce que ie doy certainement au
soinç que i'ay eu a me préparer par estude &
par discoursa tels accidens.Ic fuis eflayé pourtant vn peu bien rudement pour vn apprétis, &
d'vn chá^ement bié soudain & bien rude,estát
cheu rout a coup d'vne tref-douce condition de
vie & tresheureufe a la plus doloreufe & pennible ,qui se puiííe ímaginer.Car outre ce q c 'est
vne maladie hié fort a craindre d'elle mesme,
elle fa ; ct en moy ses commencemés beaucoup
plusafpres& difficiles, qu'elle n'a accoustumé.
Les accéî me reprennent si ibuuant ,queiene
sens quasi plus d'entiere santé , & pure de doule rs:ie maintié toutes-fois iufquesa cest'heure mon esprit en telle assiete, que pourueuque
l 'y puisse apporter de la constáce, ie me treuue
en assez meilleure códitió de vie, que mille au-

tres

UVRE

SECOND.

77I

tres,quí n'ôt ni fiebure,ny mal,queceluy qu 'ils
se donnent eux mesmes par la faute de leur discours . Il est certaine façon d'humilité fùbtile ,quinaist de la presomptió, comme ceste cy,
que nous reconnoissons nostre ignorance en
/
plusieurs chosès,& sommes si courtois d'auouër
qu'il y a es ouurages de nature , aucunes qualitez & conditions , qui nous font imperceptibles, & detquelles nostre suffisance ne peut defcouunrles moyens & les causes: par ceste honeste & conscientieufe déclaration, nous espérons gaigner qu 'on nous croira aussi de celles,
que nous dirons entendre. Nous n'auonsque
faire d'aller trier des miracles &des difficultez estrangieres. II me semble que parmy les
choses que nous voyons ordinairement-, il y
ades ellrangetez si incompréhensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles.
Quel monstre est-ce , que ceste goûte de semence , dequoy nous sommes produitz , porte en soy les impressions,non de la forme corporelle seulement , mais des pensemens &
des inclinations de noz pères . Ceste goûte
d 'eau ou loge elle ce nombre infini de formes ? II est vray-fembiable que ie tiens de
mon pere ceste qualité pierreuse : car il mourut merueilleusement affligé d'vne grosse pierre, qu'il auoit en la vessie. II ne s'aperceutde
son mal,que le soixate septiesme an de son aage:
& auant cela il n'en auoit eu nulle menasse ou
• ,
Ccc a

772

ESSAIS

DE

M.

DE

MONTA.

ressentiment aux reins.auxcostez , ny ailleurs:
& auoit vescu iufques lors en vne bien heureuse santé & bien peu subiette a maladies,&dura
encores sept ans en ce mal,trainát vne fin dévie
bien douloureuse . I'estoy nay vingt cinq ans,
&plusauantsa maladie, & durant le temps de
son meilleur estât : ou se couuoit tant de temps
la propension ace mal ? & lors qu'il estoit si
loing de s'en sentir , ceste legiere piece de íâ
substance,dequoy il mebastit,coment en portoit elle pour sa part, vne si grande impression?
& comment encore si couuerte , que quarante
cinq ans âpres, i'aye commencé a m'en ressentir ? qui m'esclaircira de tout ce progrez, ie le
croyray d'autát d autres miracles qu 'il voudra:
pourueu que,comme ils font, ils ne me dónent
pas en payement vne doctrine beaucoup plus
difficile & fantastique , que n'est la chose mesme. Que les médecins excusent vn peu ma liberté. Car par ceste mesme infusion & insinuation fatale t'ay receu la haine & le mespris de
leur doótrine . Ceste antipathie, que i'ay a
leur art , m'est héréditaire. Mon pere a vefcu
soixante quatorze ans,mó ayeul soixante neuf,
mon bisàyeul pres de quatre vingts , fans auoir
goûté nulle forte de médecine . Et entre nous
tout ce qui n'est de nostre vfageordinaire,nous
tient lieu de drogue. La médecine se forme par
exemples &experience:aussi fait mon opinion.
Voyla pas vne bien expresse expérience, &bie
aduan-

LIVRE

SECOND.

77^

aduantageuse /Ie ne sçay s'ilz m'en trouueront
trois en leurs registres,nais, nourris & trespassez en mesme maison, ayans autant vescu soubs
leurs règles. II faut qu'ils m'aduouent en cela,
que si ce n'est la raison,aumoins que la fortune
est de mó party.Orchez les médecins fortune
vaut beaucoup mieux que la raison. Qujilsne
me prenent point acesteheurealeuraduátage:
qu'ils ne me menassent point atterré comme ie
íùis ,ce ferdit supercherie. Aussi a dire la vérité,
i'ay assez gaigné íùr eux par mes exemples domestiques,encore qu'ils s'arrestent la. Les choses humaines n'ont pas tant de constance. II y a
enuiron deux cens ans, il ne s'en faut que dixhuit,que cest essay nous dure . Car le premier
hasquit lan. 1402. C'est vrayementbien raison
que teste expérience commence a nous faillir.
Qu^ilsne me reprochent point lés maus,qui me
tiennent a la gorge. D'auoirveícu quarante six
ans pour ma part n'est-ce pas assez? Quand ce
sera le bout de ma carrière,elle est des plus logues. Mes ancestres auoiét la médecine a contre-cœur par quelque inclination occulte & naturelle : car la veue mesme des drogues faifoit
horreur a mon pere.Vn oncle paternel que i 'auoy hôme d 'Eglise maladif des fa naissance, &
qui fit toutesfois durer ceste vie debile,iusques
asoixante íéptans & plus,estanttumbé autresfois en vne grofle & vehemëte fieure continue,
il fut ordonné par les médecins, qu'on Iuy deCcc 2

774 ESSAIS DE M. DE MONT.
cîaireroit,s'il ne se vouloit aider (ils appellent
secours ce qui le plus souuent est rengregemët
demal) qu'ilestoit infalhblement mort . Ce
bon hôme tout effrayé comme il fut de c este
horrible sentence, fi respondit-il , ie suisdonq
mort. Mais Dieu redit tátost âpres vain ce prognostique . Ií est possible que i'ay receu d'eus
cétedispathie naturelle a-la medecìne:mais s 'il
n 'y eut eu que ceste considération i'eufle effayé
de la forcer.Car toutes ces côditions, qui naissent en no 9 sans raison, elles fontvitieuiés.C'est
vneespece de maladie qu'il fautcóbatre. II est
possible, que i 'y auois ceste propension:mais ie
î'ayapuyée & tonifiée parles discours,quí m'ë
ont establi l'opiniô quei'en ay. Car ie hay aussi
ceste considëratió de refuser la médecine pour
l'aigreur de l'on goust: ce ne feroit aisernétmó
humeur,qui trouue la santé digne d'estre rachetée par tous les cautères & incisions les plus pénibles qui se facent. C'est vne pretieuse chose,
que lasanté, & la seule qui mérite a la vérité
qu'ô y employe,nó le temps seulemét,la sueur,
la peine, les biens,mais encore la vie a fa poursuite : d'autant que sans elle la vie ne peut auoir
ni grâce ni faueur.La vo!upté,la sagesse, la sciéce & la vertu,sans elle se ternissent & épanouissent: & aux plus fermes & tendus discours que
Ja philosophie nous veuille imprimer au contraire, nous n'auósqu'a opposer l'image dePlaton,elíát frappé du haut mal, ou d'vne apople-

UVRE
SECOND.
77Ç
xìe: & en cestépresuppositiô le deffier de s'ayder de ces nobles & riches facultés de son ame.
Toute voye qui nous meneroit a la lanté, ne se
peut dire pourmoy ni aspre,ni espineuse. Mais
i'ay quelques autres apparences,qui me fontestrangement deffier de toute celte marchádise.
Ie ne dy pas qu'il n'y .en puisle auoirqiqueart:
qu'il n'y ait parmy tant d'ouurages de nature
des choses propres a la coníeruation de nostre
íanté.Celaest vray-semblable. Mais iedyque
ce qui s'en voidenpractique,il ya grand dágìer
que ce soit pure imposture,i'en croy leurs confraires Fiorauáti & Paracelle. En prermerheu
l'experiéce me le fait craindre . Carde ce que
i'ay de cônoissance, ie ne voy nulle race de gês
si tost malade & si tard guérie, que celle qui est
fous laiurisdictionde la médecine. Leur lanté
mesme est altérée & corrôpue parlacôtrainte
des régimes. Les médecins ne le côtentêt point
d'auoirla maladie en gouuernemét, ils rédent
la santé malade, pour garder qu'on ne puilîc en
nulle saisô eichappcrleurauchorite.D vne lanté constate & ennere n'en tirent ìlz pas l'argument d'vne grande maladie futurefl ay esté assez souuêt malade. I'ay trouué lans Iturs secours
mes maladies aulíi douces a fupporter(& en ay
ellayé quasi de toutes les fortes) & auifi courtes qu'a ìiul 'autrè: & si n'i ay point meíìé l'amertume de leurs drogues. La lanté ie I'ay libre &
entiere,fans règle & sas autre discipline que de
Ccc 4

776* ESSAIS DE M. DE MONTA, """r
ma coustume& de mon plaìsir.Tout lieu m 'est
bon a m'arrester.Caril ne me faut autres commodités estant malade que celles qu'il me faut
estant fain .Ie ne me paiïìone point d'estre fans
mon rnedecin,fans mon apotiquaire,& íàns fecours:dequoy i'en voy la plus part plus affligez
que du mal mesme. Quqy eus mefmes no 9 fqnt
ìlz. voir de l'heur & de la durée en leur vie , qui
nous puiíìe tefmoigner quelque apparent effet
de leur fcience/Il n'est natió qui n'ait esté plusieurs siécles fans la médecine : &les premiers
sieclesjc'est a dire les meilleurs & les plus heureux. Et du monde la clixiefme partie nes'é sert
pas encores a ceste heure . Infinies nations ne
la cognoislentpas:ou Ion vit & plus sainement
&pius longuemeut,qu'on nefaiticy.Et parmy
nous la plus part du peuple s'en passe heureusement. Les Romains auoient esté six cens ans auant que de la receuoir. Mais âpres l'auoir essayée ils la chassèrent de leur ville par l'entremife de Caton le Censeur: qui monstra combien aisément il s'en pouuoit passer.ayant vescu
quatre vintgz & cinq ans , & fait viure fa femme iuíqu'al'extreme vieillesse: nó pas fans médecine, mais ouy bien lans médecin. Car toute
choie qui se trouue salubre a nostrevsage se peut
nommer médecine. II entretenoit,ce dict Plutarque ,sa famille en santé par l 'vsage (ce me sëble) du lieure: cóme les Arcades , dict Pline,
gueriíìct toutes maladies auec du laict de vache,
&les

1ÏVRB
SECOND.
777
& les gens de village decepaïs atousaccidens
n'emploient que du vin le plus fort qu'ils peuuent, méfié a force safran & espice. Tout cela
auec vne fortune pareille. Et a dire vray.de tou
te ceste diuersité & confusion d'ordonnances,
que lie autre fin & effecf âpres tout y a il.quede
vuiderle ventre?ce que mille simples domestiques peuuent faire. On demandoit avnLacedemonien , qui l'auoit fait viure sain si long
temps-.L'ignorance de la medecine,refpôdit il
Et Adrian ì'Empereur crioit fans cesse en mou
rát que la presse des médecins l'auoit tué. Mais
ilzont cet heur, que leur erreur & leurs fautes
sont soudain mises fous terre & enfeuelies . &
qu'outre-ceía ilz ont vne façon bien auantageuíede feferuír de toutes fortes d 'euenemens.
Car ce que la fortune,ce que la nature,ou quelque autre cause est rangiere (desquelles le nombre est infini) produit en nous de bon & de salutaire , c'est le priuilege de la médecine de se
l'attribuer.Tous les heureux fuccez qui arriuent
au patient , qui est foubs son regime,c'est d'elle
qu'il les tient. Les occasions qui m'ont guery a
moy& qui gueriíìent mille autres ,qui n'appellent point les médecins a leurs secours, ilz les
víùrpenten leurs íubiecìz. Et quant aux mauuais accidentz,ou ilz les defauoucnt tout a fait,
enattribuát la coulpe au pat 1 et par des raisons si
vaines,qu'ilz n'ont garde de faillir d'en trouuer
tousiours assez bó nombre de telles: C'est qu'il
Ccc 5

■JjS
ESSAIS DE M. DE MONT.
adescouuercsonbras, ou on luy a entrouuert íâ j
fenestre,ou il s'est couché lur le collé gauche, I
ou palié par fa teste quelque penlement peni- I
blc. Somme vne parolle,vn longe, vne œuilla- !í
de leur semble surfilante excuse pour le delchar- i
ger de fautc:ou s'il leur plaît , ils le feiuenc en- ti
core de cet empiremem:& enfontlturs affaires par cet autre moïen qui ne leur peut lamais
faillir , c'est de nous païcr,lors que ia maladie
se trouue recchaufee par leurs applications , de \ï
l'aileurance qu'ilz nous donnent qu'elle feroit í
bien autrement empirée fans leurs remèdes.
Celuy qu'ilz ont ietté d'vn morfôdemét en vne
fieure quotidiene,il eust eu fans euxlacótinue. |
lis n'ót garde de faire mal leurs befoignes,puis
que le dommage leur reuient a profit. Vraiemét
ilz ont raison de requérir du malade vne application de créance fauorable : il faut qu'elle le
loitala venté en bon elciét& blé lòuplé pour
s'appliquer a des imaginations si mal ailées a
croire. Aeiope authtur de trei-rare excelléce,
& duquel peu de gés delcouurét toutes iesgra
ces,cst plailant a nous représenter ceste authorité tyrannique, qu'ilz vlurpent fur ces pauures
ames affoiblies&abatues parle malj&lacrainte.Car il conte , qu'vn malade estant interrogé
parfonmedecinquclleoperatióii létoit des me
dicamés, qu'il luy auoit uónez,i'ay tort sue refpódit il. Cela est bó dit le médecin. A vne autre
íois il luy demanda encore comme il s'estoit

LÎVRE
SECOND.
779
porté despuis. I'ay eu vn froid extreme,fit il , &
ay fort tremblé:cela est bon,suiuit le médecin.
Alatroisiesme sois il luy .demanda de rechef
comment il se portoit, Ie me sens dit-il enfler
& bouffir comme d'hydropisie , voyla qui va
bien,adioustale médecin. L'vn de ses domestiques venant âpres a s'enquérir a luy de lbn estat, Certes mon amy,reipond il, a force de bië
titre ie me meurs . II y auoit en Âegypte vne
loy plus iuste , par laquelle le médecin prenoit
son patient en charge lestrois premiers iours
aux périls & fortunes du patient: mais les trois
iours passez, c'estoit aux siens propres. Car quel
leraiiony a il qu'Aesculapius leur patron ait estéfrappédu foudre pour auoir lamcnéHeleinc
de mort a vie, & ses íniuans ioint absous, qui enuoient tant d'ames de la vie a la mort. Au demeurant si i'euffe esté de leur conseil, i'eusse rédu ma discipline plus lácrée & mystérieuse. Ils
auoient aflez bien commencé, mais ilz n'ont
pas acheué de me sine. C'estoit vn bon commecemtnt d'auoir fait des dieus&des daimons
autheurs de leur science, d'auoir pris vn langage apart,vne eferiture apart-.C'estoitvne bonne règle en leur art & qui acôpaigne toutes les
artsfantastiques,vainesj& iiipernaturelles, qu'il
faut que lafoy du patient préoccupe par bonne
espérance & asseurance , leur essect & opération. Laquelle reigle ilz tiennent iusques laque
le plus ignorant & grossier médecin Ûz le
trou-

780
E S S A l"s DE M. DE 'MONT.
trouuët plus propre a celuy, qui a fiance en luy,
que le plus expérimenté. Le chois meímes de
la pluípart de leurs drogues est aucunement my
sterieux & diuin. Le pied gauche d'vne tortue,
Pvríne d'vn luisert, la fiante d'vn Eléphant, le
foye d'vne taupe , du sang tiré íbus l'aile droite
d'vn pigeó blác : et pour nous autres coliqueus
(tant ilz abusent desdaigneusement de nostre
misère ) des crotes de ratpuluerisées , & telles
àutres singeries, qui ont plusle visage d'vn enchantement magicien que de nulle Tcience solide. Ie laisse a part le nombre imper de-leurs
pillules : la destination de certains iours& selles de l'année:la distinction des heures a cuillir les herbes de leurs ingrediens : & ceste srimace rebarbatiue & cérémonieuse de leur port
& contenance:dequoy Pline mesme íè moque.
Mais ilsontfailly ,ce me semble, de Se qu'ace
beau cómancement ils n'ont adiousté cecy, de
rendredeurs assemblées & consultations plus
religieuses & secrètes: nul homme profane n'y
deuoit auoir accez,non plus qu'aux secrètes cérémonies d'AEfculape.Car il aduient de ceste
faute que leur írresolutìó,lafoiblessede leurs ar
gumcs^iuinatíôs&fôdemétSjráprestédekurs
cótestatiós pleines de haine,de jaloûsie,&de có
sideratiô particulière venát a estre defcouuerts
avnchacû, il faut estre merueilleufemëtaueuglé,si on ne se fêt biéhazardé entre leurs mains.
Qui veid iamais médecin se scruir de la recepte
de son

LIVRE
SECOND.
781
de son compaignon sans en retrancher ou y adìouster quelque chose. Hz trahissent assez parla
leur art: & nous font voir qu'ils y considèrent
plus leur réputations par conséquent lrur profit, que l'interest de leurs patiens . Celuy la de
leurs docteurs est plus sage , qui leur a anciennemét prescript céte règle, Qu'vn seul se méfie
de traiter vn malade . Car s'il ne fait rien qui
vaille , le reproche a l'art de la médecine n'en
fera pas fort grand pour la faute d'vn homme
seul :& au rebours, la gloire en fera grande, s'il
vient a bien rencótrenla ou quád ils font beaucoup , ils descrient tous les coups le mestier:
d'autant qu'il leur aduient de faire plus souuent
mal que bien.Tls se deuoient contenter du perpétuel desaccord qui setrouue es opinions des
principaux maistres &autheurs anciens de ceste science , qui n'est conneuë que des hommes
verses aux liures, fans faire voir encore au peuple les controuerses & inconstances de iugement,qu'ilz nouassent & continuent entre eux.
Voulons nous veoir vn exemple de l'ancien débat de la médecine : Hierophilus loge la caníe
originelle des maladies aux humeurs:Erasistra
tus au sang des artères: Aíclepiades aux atomes
ìnuisibles s'efcoulants en noz pores: Alcmseon
en l'exuperance ou defaut des forces corporelles : Diocles en l'inequalité des elemens du
corps & en la qualité de l'air,que nous respirés:
Strato en l'abondance,crudité,& corruption de
.
l'alimant

7S2
ESSAEIS DE M. DE MONT.
í'alimant que nous prenons:Hippocrates Ialoge aux espritz.il y a l'vn de leurs amis, qu'ils cSnoiiíent mieux que moy , qui s'efcrie a ce propos la,que la science la plus importáte qui soit
en nostre vfage , comme celle qui a charge de
nostre conferuation & santé , c'est de mal'heur
la plus incertaine, la plus trouble & agitée de
plus de changemens. H n'y a pas grand dangier
de nous mefconter a la hauteur du soleil, ou en
îa fraction de quelque supputation astronome.
que:maís icy,ou il va de tout nostre estre ce n'est
passagesse de nous abádonner a la mercy de l agitation de tant de ventz contraires . Auant la
guerre Peloponesiaque il n'y auoitpasgrandz
nouuelles de ceste science. Hippocrates la mit
en crédit. Tout ce que cestuy-cy auoìt estably,
Chrisippusle renuersa. Despuis Erasictratuspe
titfilz d'Aristote tout ce queChtisipp 9 enauoit
eícrit. Apres ceuxci furuindrêt lesEmpiriques,
qui prindrentvne voye toute diuerfe des anciés
au mamemêt de cet art. Quand le crédit de ces
derniers commença as'enuieiliir, Herophilus
mit en vfage vne autre sorte de médecine , que
Aíclepiades vint a côbattre &aneátirasó tour.
A leur reng vindrent au m" en authorité les opinions deThremison,&despuis deMufa&encore
âpres celles de Vexius Valens, médecin fameus
parl'intelligéce qu'il auoit auecques MeíTalina
femme de Claudius Csesar. L'épire de la médecine tóba du téps de Néron a Tessalus,qui a-

UVRE

SECOND.

7Í3

bolit & condamna tout ce qui en auoit esté tenu iusques a luy. La doctrine de cestuy-cy fut
abatue par Cnnas de Marseille,qui apporta de
riouueau de régler toutes les opérations medecinales aux ephemerides & mouuemens des astres , menger, dormir, & boire a l'heure qu'il
plairoitala Lune & a Mercure. Son auctorité
fut bien tost âpres su pplantée par Charinus me
decin de ceste mesme ville deMasreille.Cetuícy cóbatoit non seulement 1 a médecine ancienne, mais encore le publique & tant de siécles au
parauant accoustumé vsage des beins chaus. II
faifoitjbaigner les hommes dans Peau froide en
hyuer mesme , & plongeoít les malades dans
l'eau naturelle des riuíTeaux. Iusques au temps
de Pline nul Romain n'auoìt encore d'aigné
exercer la médecine : elle se faisoit par des estrangiers & Grecs : comme elle se fait entre
nous François parles Latineurs , car comme
ditvn trefgrand médecin nous ne goûtons pas
ayféement ]a médecine que nous entendus, non
plus que no 9 ne fcauriôs dóner pris aux drogues
que nous cognoilíons.Si elle ne nous est inconnues elle ne viêt d'outre mer,& ne nous est apportée dequelque lointaine vegió,e!!e n'a point
1
de force. Si les nations, desquelles nous retirons legayac,lasalseperille, & Ieboys desquine ont des médecins : combien pensons nous
par ceste mesme industrie de donner pris aux
drogues par l'estrangeté , la rareté & la chert4qu'ikfacent fcite de nos chous & de nostre

78S
SSSAIS DE M. DE MONT.
persil.Car quioseroit meípriser& estimer vaines les choses recerchées de si loing-au hazard
d'vne si lógue peregrinatió&si périlleuse. Defpuis ces anciennes mutations de la médecine,
il y en a eu infinies autres iusques a nous , & le
plus souuent mutations entières &vniuerselles,
cóme font celles que font de nostre temps Paracelse, Fiorauanti & Argenterius. Car ilz ne
changent pas seulement vne drogue,ou vne recepte : mais,a ce qu'on me dit,tòute la contexturc & police du corps de la médecine, accusât
d'ignorance & de pi perse tous ceux qui en ont
faict profession iufquesaeux. levouslaissea
penserouenest le pauure patient. Si encornous
estions asseurez, quand ils se meícontent , qu'il
ne nous nuisit pas,s'il ne nous profite , ce scroit
vne bien raisonnable composition de s'hazarder d'acquérir du bien fans nous mètre en aucú
dangíer de perte . Mais combien de fois nous
aduient il de voiries médecins imputans lcsvns
aux autres la mort de leurs patiens . lime íbuuient d'vne maladie populaire qui fut aux viles
de mon voisinage il y a quelques années, mortelle & tref-dangereusc. Cet orage estant passé
qui auoit emporté vn nombre infiny d'homes,
l'un des plus fameux médecins de toute la contrée vint a publier vn liuret touchant ceste matière, par lequel il se rauisc de ce qu'ilz auoient
vfé de la seignée au secours de ceste maladie:&
confesse que c'est l'vne des principales causes
du dom-

I
I

LIVRE
SECOND.
785
du dommage,qui en estoitaduenu. Dauantage
leurs autheurs tiennent qu'il n'y a nulie medecine,qui n'ait quelque partie nuisible. Et si celles mefmes qui nous feruent,nous otFencentau
cuneinent, que doiuent faire celles qu'on nous
a appliquées du tout hors de propos ?De moy,
quand il n'y auroit autre chose, i 'eítime qu'a
ceux qui haiílent le goust de la médecine ce
soítvn dangereux effort & de preiudice, del'aler aualer a vne heure si incommode auec tant
de contre-cœur & de peine:& croy que cela essaye merueilleusement le malade en vne saison
ou il a tant de besoin de repos & de ne troubler
rien en son estât. Outre ce que a considérer les
occasions , íûrquoy ils fondent ordinairement:
la cause de noz maladies, elles font silegeres &
si délicates que i'argumente par la qu'vne bien
petite erreur en la dispensation de leurs drogues peut estre cause de nous apporter beaucoup de nuisance. Or si le mesconte du médecin est dangereux, il nous va bien mahcar il est
bien mal ayie qu'il n'y retombe iouuent. Ii a be
soing de trop de pièces^ considérations, & circonstances pour affûter iuítement son dessein.
II faut qu'il coànoisse la complexion du malade,fa température, ses humeurs, ses inclinatiós,
ses actions, ses penlémens mefmes & ses imaginations. II faut qu'il se responde des circonstances externes,de la nature du lieu, conditiô
de l'air & du têps,assiete des planettes, & leurs
Ddd

*J%6

ESSAEIS

DE

M. DE

MONT.

influances:qu'il sçache en la maladie les causes,
lessignes,lesastections,les iours critiques:enla
drogue le poix,la force,le païs,!a figure,raage,
la dispensation. Et faut que toutes ces pìeces,ìl
les sçache proportionner & rapporter l 'vnea
l'autre , pour en engendrer vne parfaicte symmetrie. A quoy s'il faut tant soit peu:si de tant
de ressors il y en a vn tout seul ,qui tire a gauche,
en voyla assez pour nous perdre. Dieu fçaitde
quelle difficulté est la connoissance de la pluspart de ces parties. Car pour exemple , comment trouuera il le signe propre de la maladie,
chacune d'elles estant capable d'vn infiny nobre de signes ? Combien ont ils de débats entre eux&de doubtes íìir l'interpretatió des vrilles? A utrement d'ou viendroit ceste altercatiô
contiuuelle que nous voions entr'eux fur la cónoissancedu mal? Comment excuserions nous
ceste faute,ou ilz tombent si fouuent,de prendre martre pour renard.? Aux maux,que i'ay eu,
pour peu qu'il y eut de difficulté ie n'en ayiamais trouué trois d'accord. le remarque plus
volontiers les exemples qui me touchent.Dernierementa Paris vn gentil'hommefust taillé
par l'ordonnance des médecins , auquel on
ne trouua de pierre non plus a la vessie qu'a la
main. Et la mefmes vn Euefque qui m'estoit
fort amy,auoitesté instamment solicité par la
pluspart des médecins, qu'il appelloit a son
conseil de se faire tailler : i'aidoy moy mes-

me

LIVRE SECOND.
787
me sbtibs la foy d'autruy a le luy persuader.
Qiundil fust trefpassé & qu'il fust ouuert , on
trouua qu'il n auoit mal qu'aux reins. Hz íbnc
moins excusables en ceste maladie, d'autant
qu'elle est aucunement palpable. C'est parla
que la chirurgie me semble beaucoup plus
certaine, parce qu'elle voit Se manie ce qu'elle fait. II y a peu a coniecturer & a deuiner.La
ou les médecins n'ont point de spéculum matricis , qui leur découure nostre cerueau , nostre
poulmon , & nostre foie. Les promesses mefmes de la médecine font incroiables. Car
ayant a prouuoir a diuers accidens & contraires, qui nous pressent íbuuent ensemble, &qui
ont vne relation quasi necessaire:comme la chaleur du foie& froideur de Pestomac, ilz nous
vont persuadant que de leurs ingrediens cetuycy efchaufera l'estomac,cest' autre refrechira le
foye:l'vn a fa charge d'aller droit aux reins,voire iusques a la vessie fans estaler ailleurs ses operations, & conseruant ses forces & fa vertu en ce
long chemin & plein de destourbiers , iusques
au lieu au feruice duquel il est destiné par fa pro
prieté occulte: l'autre asséchera le cerueau: celuy lahumeéterale poulmon. De tout cet' amas
ayant fait vne mixtion de breuuage,n'est ce pas
quelque espece de resuerie d'espérer que ces
vertus s'aillét diuifant, & triât de ceste confusió
& mesiange , pour courir a charges si diuerfes?
le craindrois iníiniemét qu'elles perdissent ,ou
Ddd 2

788 ESSAIS SE M. DE MONT A^
échangeassent leurs ethiquetes,& troublassent
leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer, que
en ceste confusiô liquide ces facultés ne se cor
ïompent,confondent,& altèrent l'vne l'autre?
Quoy que l'execution de ceste ordonnance despend d'vn autre orflcier,a la foy & mercy duà
quel nous abandonnons encore vn coup nostre
vie.Quantala variété & foiblesse des raisós de
s'c
cet'art , elle est plus apparente qu'en nulle au- „j
tre art. Les choses aperitiues sontvtiles a vn
M
hótne coliqueus, d'autátqu'ouurát les passages
m*
6c les dilatant, elles acheminent ceste matière - H
gluante,de laquelle se bastit la graue&la pierre

& conduisent contrebas ce qui se commancea
ce
durcir & s'amasser aux reins. Les choses aperitiues font dangereuses avn homme coliqueus»
H
d'autant qu'ouurant les passages & les dilatant
H
elles acheminent vers les reins la matière proà
pre a bastir la graue, lesquels s'en faiíîílant vo■
lontiers pour ceste propension , qu'ilz y ont, il
w
est mal-aise qu'ils n'en arrestent beaucoup de ■
ce qu'on y ara charrié. D'auantage si de fortune

ïl s'y rencontre quelque corps vn peu plus gros■
set, qu'il ne faut pour passer tous ces destroitx
kl
quirestét a franchir pour l'expeller au dehors,

ce corps estant efbranlé par ces choses aperiti- ■
ues , & ietté dans ces canaus estroìts , venant a
tri
les boucher, acheminera vne certaine mort &
nr
tresídoloreusc.Ils ont vne pareille fermeté aux
f
conseils qu'ils nous donnent de nostre régime
fte
deviure

LIVRE
SECOND.
78^
deviure. Il est bon de tomber souuent de l.eau
car nous voyons par experience,qu'en la laiflác
croupir nous luy donnons loisir de se descharger de ses excremens&desalye,quiseruira de
matière a bastir la pierre en la vessie'.ll est bon
de ne tumber point louuét de l'eau,car les poiíàns excremens qu'elle traîne quant & elle, ne
s'emporteront point s'il n'y a de la violence:c5
me on void par expérience qu'un torrent qui
roule auecques roideur,baloye bien plus netiemêt le lieu ou il passe,que ne faict le cours d'vn
ruisseau mol & lâche. Pareillement il est bon
d 'auoir souuent l'accointance des femmes , car
celaouure les passages & achemine la graue &
le fable. II est bien aussi mauuais pourcesteauautre raison que cela eschaufe les reins, les lasse
& affoiblit. II est bon de se beigner aux eaux
chaudes,d'autant que cela relache&arnollitles
lieuxjou se croupit le íàble &la pierre. Mauuais
aussi est il d'autant que ceste applicatiô de chaleur externe aide les reins acuire,durcir,& pétrifier la matière qui y est disposée. A ceux qui
font aux beins, il est plusfalubre demágerpeu
le soir: affin que le breuuage des eaux qu'ils ont
a prandre lendemain ma:in,face plus d 'operation rancontrant l'estomac vuide, & non empêtre. Au rebours, il est meilleur de manger peu
audisner,pour ne troubler l'operation de l'eau,
qui n'est pas encore parfaite, & nechargerl estomac si soudain, âpres c'est autre trauailôc
Ddd 3

•JÇO

ESSAIS

DE

M- DE

MO NT.

pourlaisserPoffice de digérer a la nuict, qui le
íçait mieuxfaire que ne faiói: le iour,ou le corps
& l'esprir sont en perpétuel mouuemát & actió.
Voila cómantils vontbaltelant,& baguenaudant en tous leurs discours. Qu_'onne crie donq
plus âpres ceux qui en ce troubie le laiííét doucement conduiiea leur appétit & au conseil de
nature,& se remettent a la fortune commune.
I'ayveu par occasion de mes voïages quasi tous
les beins fameus de Chrestiété, & despuis quel
ques années ay cômencé a m'en feruir. Cari'estime le beigner falubre,& crois que nous encourons non legieres incomrnoduez en nostre
sáté pour auoir perdu ceste couítume qui estoit
généralement obseruée au temps paflé quasi en
toutes les nations,& est encores en plusieursse
se lauer le corps tous les ìours : & ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins
détenir ainsi nos membres encroûtés , &nos
pores estoupés de crasse . Et quant a leur boisson , la fortune a faict premieremant qu'elle ne
soit aucunemant ennemie de mon goutì: Secódemát elle est naturelle & simple, qui aumoins
n'est pas dágereufe si elle est vaine. Dequoy ie
pranpourrespôdam céte infinité de peuples de
toutes fortes & cornplexiós qui s'y alfemble.Et
encores que ie n 'y aye aperceu nul estait extraordinaire & miraculeux: ains que m'en informant vn ptu plus curieuiemantqu'ilneíefaiér,
i'aye trouué mal fondez, & faux tous les bruis

?
1 1 v R E SECOND.
ypi
de telles opérations, qui se semét en ces lieux la
& qui s'y croient(comme le monde va se pipât
ayíéemantde ce qu'il désire). Toutesfois auísì
n'en ay-ie veunul que ces eaux ayent empiré:
& ne leur peut on fans malice refuser cela,
qu'elles n'eueillentl'appetit,facilitent la digestiô &nous ptestent quelque nouuelle allegreffe,si on n'y va trop abbatu de forces:ce que ie ne
cófeille a nui de raire. Elles ne font pas pour releuervnepoifante ruine: elles peuuent appuyer
vne inclination legiere, ou prouuoir a la menace de quelque altération. Qui n'y apporte afléz
d'allegrefle,pour pouuoir gouster le plaisir des
côpagnies qui s'y trouuent: iouyr des promenades & exercices , a quoy nous conuie la beauté
des lieux, ou font cómunemantaíìises ces eaux,
il perdsás doubte la meilleure piece & plus assurée de leur effaict. A cétecauiei'ay choisi iuíquesa cest' heure a m'arrester& a me feruir.de
celés ou ilyauoit plus d'aménité de lieu,cómodité de logiSjde viures & de côpagnies, comme
sot en Frâce,ies beins de Bameres:en ìa frôuere d'Alemaigne , & de Lorraine , ceux de Plôbieres:En Souyfl'e,ceux de Bade: En la Toscane
ceuxdeLucques:&notámêt cemdçlUfilla des
quels i'ay vfe plus fouuant & adiuerfes íailons.
Chaque nation a des opiniós particulières, touchant leur vfage , & des loix & formes de s'en
feruir,toutes diuerses: & selon mon expérience
i'eftect quasi pareil. Le boire n'est nuilemant
Ddd 4

793

ESSAIS

DE

M. DE

MONT.

jeceu en Allemaignc. Pour toutes maladies ils
se beignent & sont a grenouiller dans l 'eau,
quasi d'vn soleil a l 'autre. Enltaliequand ilz
borner neuf iours ils s'é beignet pour le moins,
trante : & communemant boiuent l 'eau mixtiónée d'autres drogues pour secourir son opexation. On nous ordonne icy de nous promener
pour la digérer: La on les arreste au liòt, ou ils
rontprise,iufquesacequ'ils l'ayent vuidéejcur
eschauffant continuellemant l 'eftomac , & les
pieds. Comme les Allemans ont de particulier
de se faire generallemant tous corneter & vantouser, auec searificatiô dás le bein: Ainsin ont
les Italiens ìcuïdoccie, qui font certaines gouttières de ceste eau chaude, qu'ils códuiíèntpar
des cannes,& vont baignant vne heure le matin
&autant l 'apresdinée,par l 'eípace d'vn mois,ou
la teste, ou l 'estomac,ou autre partie du corps,
a laquelle ils ont affaire. II y a infinies autres
differances de coustumes en chaque contrée:ou
pour mieux dire,il n'y a quasi nulle ressemblance des vnes aux autres. Voila cornant ceste partie de médecine, a laquelle feule ie me fuis addonné,quoy qu'elle soit la moins artificíelle,si
a elle fa bóne part de la cófusion& incertitude,
qui se voit par tout ailleurs encest'art.Les poètes disét tout ce qu'ilz veulét auec plus d'é phase & degrace 3 tesrnoing ces deux épigrammes.
jilcon hcfierno Jignum louis attigit. I Ile
Qvtimnis marmoreUSjVimpaúîur medici.
Ecce

" l IVR E
SECOND.
70J
Ecce hodie iujfus tranferri ex œde vetufla,
Effertur, quamuis fit Deus atque lapis.
Et l'autre
Lotus nobifcum est hUaris,cœnauit & idem,
Inuentus rnane est mortuus ssí ndragoras.
Tarn subits, mortis caufam Faufiine requiris,
J n somnis medicum videras H ermocratem.
Surquoy ie veux faire deux contes. Le Baron de
Caupene en ChaloíTe & moy, auons cncómun
le droit'de patronage d'vn bénéfice , qui est de
grande estendue au pied de nos montaignes,
qui se nóme Lahontan.Iiest deshabitans de ce
coin, ce qu'on dit de ceux de la valée U'Angrouigne.llsauoientvne vie a part,les façons, les
vesiemens & les rheurs a paruregis & goúuernez par certaines polices & couftumes particulières, receuës de pere en fils,auiquelles ils s'obligcoint iàns nulle autre contrainte que de la
reuerence de leur vsage. Ce petk estât s'tsioit
continué de toute ancienneté en vne conditió h
heure«íe,que nui iuge voisin n'auoit esté en pei
ne de s'informer de leur affaire , nul aduocat
employé a leur donner aduis,ny esttangierappelié pour esteindre leurs querelles , & n'auoit
on iamais veu nul de ce destroit la a l'aurnofne. Hz fuioint les alliances & le commerce de
l'autre monde, pour n'altérer la pureté de leur
police :iulques a ce, corne ils récitent, que i'vn
d 'entre eux de la mémoire de leurs pères, ayant
l'ame efpoinçonnée d' vne noble ambitio, s'ala
Ddc.f;>

79$ ESSAIS DE M. DE MONTA» vl
aduiser pour mettre son nom en crédit & réputation, de faire l'vn de ses enfans maistre Iean,
ou maistre Pic-rre:& l'ayant faict instruire a eícnreen quelque ville voiíìne,cn rendit en fin vn
beau notaire de village. Cestuy-cy deuenu mósieur, commença a desdaigner leurs anciennes
coustumes , & a leur mettre en teste la pompe
des régions dedeça.Le premier de ses compères^ qui on escorna vne cheure,il luy conseilla
d'en demander raison aux iuges Royaux d'autour de la, & de celuylaavnautre 3 iufquesa ce
qu'il eust tout abastardy. A la fuite de ceste coriuption,ils disent qu'il y en furuint incontinent
vn'autre de pire confequence,par le moyë d'vn
médecin, a qui il print enuie d 'eíponíer vne de
leurs filles & de s'habituer parmy eux. Cestuyey commença a leur aprendre premièrement
le nom des fiebures,des reumes & des aposthumes , la situation du cœur,du foye,& des inte stins, qui estoìt vne science iuíques lors tres-efloignée deleurconnoisiance:& au lieu del'ail,
dequoy ils auoient apris a chasier toutes sortes de maux, pour aspres & extrêmes qu'ils fufíent,il les acoustuma pour vne tous,ou pourvn
moríondement a prendre les mixtions estrangieres , & commençaa faire trafique, non de
leur lanté seulement, mais auíîì de leur mort.
Ils iurent que deipuis lors feulement, ils ont aperceuque le ferain leur appefantissoit la teste,
que le boyre chaut apportoitnuissance, & que
- les

LIVRE

SECOND.

jç6

les vents de l'automne estoient plus griefs que
ceus du printemps:que deípuis l'vfage de ceste
médecine ils fe trouuent acab lez d'vne légion
de maladies inacoustumées:& qu'ils apperçoiuent vn gênerai defchet, en leur ancienne vigueur & alegresse , & leurs vies de moytié racourcies . Voyla le premier de mes contes.
L'autre est qu'auant ma fubiection graueleuse, oyant faire cas du sang de bouc a plusieurs,
comme d'vne manne céleste enuoyée en tes
derniers siécles, pour la tutelle & conferuation
de la vie humaine,& en oyant parlera des gens
d'entendement comme d'vne drogue admirable , & d'vne opération infallible : moy qui ay
tousiours pensé estre en bute a tous les accidens ,qui peuitent toucher nul autre homme,
prins plaisir en pleine santé a me garnir de ce
miracle , & commanday chez moy qu'on me
nourrit vn bouc ielon la recepte: car il saur,
que ce soit aus mois les plus chaleureus de l'éfte,qu'on le retire:& qu'on ne luy donne a menger que des herbes apentiues ,& a boyre que
du vin blanc. Ie me rendis de fortune chez moy
le iour qu'il deuoit estre tué ,on me vint dire
que mon cuysinier trouuoit dans fa panse deux
outrois grofies boules , qui fechoquoient l'vne l'autre paimy fa mengeaille . Ie lus si curieux^ d'autres qui estoient auec moy, queie
fis apporter toute ceste tripaille en ma prefenc.e,& fis ouurir ceste grosie & large peau. II en

sortit

jç6

ESSAIS

DE

M.

DE

MON TA.

íortit trois gros corps , legiers comme desefponges,de raçó qu'il semble qu'ils soiët creus,
durs au demeurant par le dessus & fermes , bigarrez de plusieurs couleurs mortes. L'vn perfect en rondeur a la mesure d'vne courte boule:
les autres deux vn peu moindres, aufquels l'arrondissement est imperfect, & semble qu'il s'y
acheminât. I'ay trouué m'en estant faitenquerir a ceux, qui ont acoustumé d'ouurir de ces- animaux.que c'est vn accident rare & inusité. II
est vray -semblable que ce sont des pierres cousines des nostres.Ets'ilest ainsi, c'est vne espérance bié vaine aux graueleus de tirer leur guerifon du sang d'vne beste qui s'ê aíoitelle mefme mourir d'vn pareil mal. Car de dire que le
sang ne lèsent pas de ceste contagion,& n'ê altère fa vertu accoutumée, cela n'est pas croyable. II est plus toit a croire qu'il nes'engédre
rien en vn corps que par la conspiration & cómunication de toutes les parties: la masse agit
tout' entière, quoy que l'vne piece y contribue
plus que l'autre , selon la diuersité des opérations . Parquoy il y a grande apparence qu'en
toutes les parties de ce bouc, il y auoic quelque
qualité petnfiáte.Et si ceste beste est fubiette a
ceste maIadie,ietrouue qu'elle a esté mal choisie pour nous y feruir de médicament. Ce n'estoit pas tant pour mon vfage, que i'estoy curieux de ceste expérience: mais il aduient chez
moy , comme en plusieurs autres lieux,quc les
femmes

UVRE
SECOND.
797
femmes y font amas de plusieurs telles menues
drogueries ,pour en secourir les vovsins,vfant
de mefme recepte a cinquante maladies, & de
telle recepte,qu'elles ne prennent pas pour elles, & si triomphent en bons euenemés. Au demeurant i'honore les medecinsmon pas ítmiant
le précepte, pour la nécessité : car a ce passáee
on en oppose vn autre du prophète, reprenát !e
Roy Afa d'auoir eu recours au médecin , mais
pour l'amour d'eux mefmes,en ayant veu beaucoup d'hónestes hommes & dianes d'estre aimés .Ce n'est pas a eus que i'en veux, c'est a leur
art:& ne leur donne pas grand blafme de faire
leur profit de nostre fotise : car la plus part du
monde faict ainsi. Plusieurs vacations & moindres & plus dignes que la leur,rïont fondemét
&appuy qu'aux abuz publiques. Ie les appelle
en ma compaignie , quand ie fuis malade, s'ils
se rencontrent a propos: & demande a en estre
entretenu,& les paye comme les autres. Au demeurant ie leur donne loy de me cómander de
me coucher fur le costé droit, si i'ayme autant y
estre, que fur le gauche. Ils peuuent choisir d'étre les porreaux & les laíctues , dequoy il leur
plaira que mon bouillon se face,&m'ordóner
le blanc ou le clairet : & ainsi de toutes autres
choses qui font indifferêtes a mon goust & vfage.I'entans biê quece n'est rien faire pour eus,
d'autant que l'aigreur & l'estrangeté sont accidans de l'eflance propre de la médecine. Licurgus

797 ESSAIS DE M. DE MONTA.
gus ordonnoit le vin aux Spartiates malades:
Pourquoy ? par ce qu'ils en haiíToient lVfage
sains. Tout ainsi qu'vn gentil'homme mon voi-.
fin s'en sert pour drogue treflalutere a ses fiebures, par ce que de fa nature il en hait mortellement le goust. Combien en voyons nous d'être eux estre de mó humeur.Mesdaigner la médecine pour leur seruice,& prendre vne forme
de vie libre, & toute contraire a celle qu'ils ordônét a autruy?Qu'est-ce cela,si ce n'est abuser
tout destroussémenr de nostre simplicité/ Car
ils n'ont pas leur vie &leur santé moins chere
que nous,& accômoderoient leurs effets a leur
doctrine, s'ils n 'en cognoisfoiét eux rnesmes la
fauceté. C'est la crainte de la mort & dela douleur, l'impatience du mal,vne furieuse & indiscrète faim de laguerison.qui no S aueugleainsi:c'est pure lâcheté qui nous rêd nostre croyáce si molle & si maniable. Y a il nul deceuxqui
se font laissés aller a ceste misérable subiectiS,
qui ne se rende esgalement a toute sorte d'impostures?qui ne se mette a la mercy de quiconque aceste impudence, de luy donner promesse de sa gueriíbn ? Ouy, il n'est pas vne simple
femmelette, de qui nous n'employons les barbotages&lesbreuets. Et selon mon humeur,
íîi'auoy a en accepter quelqu'vne,i'accepterois
plus volontiers ceste médecine que null'autre:
d'autant qu'aumoins il n'y a nul dommage a
craindre. I'estoy l'autre iour en vne copagnie,
ouie

Ï.IVRE S E G O K D.
790
ouïe ne sçay qui de ma confrairie , apporta la
nouuelle d'vne sorte de pillules compilées de
cent ie ne sçay combien d'ingrediens de conte
fait-.il s'en esmeut vne feste & vne consolation
singuliere:carquel rocher soustiédroitl'effort
d'vne si nombreuse baterie. I'entens toutesfois
par ceux qui l'essayerent, que la moindre petite
graue ne daigna s'en esrnouuoir.Ie ne me puis
desprendre de ce papier, que ie n 'en die encore
ce mot,siir ce qu'ils nous donnent pour refpondant de la certitude de leurs drogues l'experiêce qu'ils en ont faite. La plus part,& ce croy-ie,
plus des deux tiers des vertus medecinales elles
consistëten la quinte essence, ou propriété occulte des simples, de laquelle nous ne pouuons
auoirautre instruction que l'vsage . Carquinte essence , n'est autre choie qu'vne qualité, de
laquelle par nostre raison nous ne pouuons
conceuoir la cause. En telles preuues, celles
qu'ils disent auoir acquises par l'infpíration de
quelque Daemon,ie fuis content de les receuoir, (car quant aux miracles, ien 'y touche iamais) ou bien encore les preuues qui setirent
des choses,qui pour autre considération tombent souuent en nostre vfage : comme si en la
laine , dequoy nous auons accoustumé de nous
vestir , il s 'est trouue par accident quelque
occulte propriété desiccatiue , qui guérisse les
mules au talon, & si au ressort, que nous mengeons pour le goust , il s'y est rencontré auec
l'vsage

SOO

ESSAIS

DE

M. DE

MONTA.

l'vsage quelque opération apperitiue: tout ainsi comme Galen recite (a ce qu'on m'a dict)
qu'il aduint a vn ladre de receuoir guenson
par íç moyen du vin qu'il beut, d'autant que de
fortune vne vipère s'estoit coulée dans le vaisseau. Car nous trouuons en cest exemple le
moyen & vne conduite vray- semblable a ceste experience:comme aussi en celles, ausquelles les médecins disent auoir esté acheminez
par l'exemple d'aucunes bestes .Mais en la plus
part des autres expériences , a quoy ils disent
auoir esté conduis par la fortune, & n'auoireu
autre guide que le hazard,ie trouue le progrez
de ceste informatiô incroyable. I'imagine l'hóme regardant au tour de luy le nombre infini
des chofes,plances,animaux,metaux. Ie ne sçay
par ou luy faire commencer son esfay .Et quand
sa première fantasieseiettera sur la corne d'vn
élan, a quoy il faut prester vne creáce biê molle & aisée:il se trouue encore autant empesché
en sa seconde opération. II luy est proposé tant
de maladies Sítant de circonstances, qu'auant
qu'il soit venu a la certitude de ce point,ou doit
ioindre la perfection de son expérience, le íèns
humain y perd son Latin: & auát qu'il ait trouuéparmy ceste infinité de choses , que c'est ceste corne.-parmy ceste infinité de maladies,l"epilepsie:tantdecomplexiós, au mélancolique:
tant de faisons, en hyuer: tant de natiôs, au Fráçois; tátd'aages,enla vieillesse : tant de mutations

1ÏVR.B

SECONB.

ÎOl

rions célestes , en la'iconionctio de Venus & de
Saturne:tant de parties du corps, au doigt. A
tout cela n'estant guidé ny d'argument , ny de
coníecture,ny d'exemple,ny d'infpiratió 4iui1
ne ,ainsduseulraouuemëtdelafortune,il faudroit que ce fut par vne fortune parfectement
artificielle,reglée & méthodique. Et puis quád
la gueriíbn fut faicte, comment se peut il alleurer , que ce ne fut , que le mai fut arriué a fa pcriode,ou vn effect de la fortune, ou Top., ration
de quelque autre chose, qu'il eust ou mengé,ou
beu,ou touché ce iourla,oule meritedes prières de fa mere grand. Dauantage quand ceste
preuue auroit esté parfaicte , combien de fois
fut elle réitérée? & ceste longue cordée de fortunes & de rencontres r'enhlée pour en conclurre vne règle.
A MADAME DE DVRAI
Madame, vous metrouuates fur ce pas der»
nierement,quevous me vîntes voir. Par ce qu'il
pourra estre que ces inepties fe verront quelque fois entre vos mains: ie veux aussi qu'elles
portent tefmoignage,quel'autheur se sent bien
tort honoré de la faueur que vous leur ferez.
Vous y reconnoìstrés ce mefme port & ce mesme air que vous auezveu en fa conuerfation.
Quand l'euilè peu prendre quelque autre façon que la miéne ordinaire & quelque autre for
me plus honorable & meilleure ;! ie ne l 'eufla
Eea

8oa

ESSAIS

DE

M. DE,

MONTA,

pas faict.Cariene veux tirerde ces efcrits autre
tffait,sinonqu'ilz me représentent a vostre mémoire au naturel. Ces mesmes conditions & facultés que vous auez pratiquées & receuillies,
Madame, auec beaucoup pl'd'hôneur&decour
toisie qu'elles ne meritéc,ie lesveux loger(mais
íâns altération & changement ) en vn corps folide,qui puisse durer quelques années, ou quelques iours âpres moy,ou vous les retrouuerez,
quand il vous plaira vous en refrelchi r la mémoire, fans pre idre autrement la peine de vous
en fouuenir : aussi ne le valent elles pas.Ie désire quevous continués en moy la faueur de vostre amitié par ces mesmes qualkez,par le moié
desquelles elle a esté produite. Ie ne cherche
aucunement qu'on m'ayme & estime mieux
mort que viuant. Ce feroit vne fote humeur d'aler a ceste heurc,que ie fuis prest d'abandonner
le commerce des hommes , me produire a eux
par vne nouuelle recommandation. Ienetay
nulle recepte des biens que ie n'ay peu employer a l'vsage de ma vie. Quel que ie foye
ie le veux estre ailleurs qu'en papier . Mon art
& mon industrie ont esté employez a me faire valoir moy mefme. Mes estuues a m'apprandre a faire , non pasa efcrire.I'ay mis tous
mes efforts a former ma vie . Voyla mon mestier& mon ouurage.Ie iìiis moins faiseur de
liures que de nulle autrcbefoìgne.l'ay désiré de
la suffisance & de la valeur pour le leruice de
mes

II V RE
SECOND.
8oj
mes commoditcz présentes & essentielIes,non
pour en faire magasin & rescme a mes hentiers.Mô Dieu, Madame, que ie haïrois vne telle recommandation, d'est re habile homme par
escrit , & auoir est é vn homme de néant & vn
Ibt aillcurs.Payme mieux encore estre vn íbt &
icy & la, que d'auoir si mal choisi ou employer
ma valeur. Aussi il s'ê faut tant que ì'atêdea me
faire qlque nouuel hôneur par ces sotises,que ie
feray beaucoup si ie n'y en pers point de ce peu
que i'é auois aquis. Car outre ce que cére peinture morte & muete dérobera a mon estre
naturel , elle ne íeraporte pas a mofi meilleur estât, mais beaucoup descheu de ma première vigueur & allégresse, tirant sur le flestry
&le ráce.le suis fur le fond du vaisteau,qui sent
tátost au bas & a la lye. Au demeurant, Madame,ie n'eusle pas osé remuer si hardimét les mîsteres de la médecine, attedu le crédit que vous
&tant d'autres luy donnez, si ie n'y eusse esté acheminéparses autheurs mellne.Ie croy qu'ilz
n'enont que deux anciens Latins,Pline & Celsus.Si vous les voyes qlque iour,vous trouuerez
qu'ils parlêt bien plus rudement a leur art,que
ie ne.fay.Ie ne fay que la pincer,ils l'eigorgent.
Pline se mocque entre autres choses a dequoy
quand ils font au bout de leur latin, ils ont inuété ceste belle deffaite de renuoyer les malades
qu'ils ont agitez & tormentez pour néant de
leurs drogues & régimes : les vns au secours
Eee a

8s>4
ISS AIS DE M. DE MONT.
des vœnz & miracles:Ies autres aux eaux chaudes. (Ne vo s couroussés pas, Madame, ilne parle pasde celles de deça,qui sont foubs la proctetion de vostre maison , & qui sont toutes Gramontoises.) Nos médecins font encore plus har
dis:car ilz ont vne tierce forte de deffaite pour
nous chasser d'aupres d'eux,& se descharger des
reproches, que nous leur pouuons faire du peu
d'amendement, que noustrouuós a noz maux,
qu'ilz ont eu si lôg téps en leur gouvernement,
qu'il ne leur reste plus nul'e inuention a nous
amuser : c'est de nous enuoïer cercher la bonté
de l'ai r de quelque autre contrée. Madame en
Voylaastez .Vous me donnez bien congé de reprf"(írple fil de mon propos,duquel ie m'estoy
destourné,pourvouç entretenir.
Ce fut, ce me semble, Pervcles.Iequel estant
enquis,commeiI se portoìt,Vous le pouuez ,fit
jl,iuger, par la , en monstrant des breuetz qu'il
auctatachez su <-ol & au bras. 11 vouloit inferer,qu'ilestoitbiémaIade,puis qu'il enestoitve
nu iufques la d'auoir recours a choses si vaincs,
& de sVstrc laisse équiper en ceste façon le ne
ày pas cueie ne puisse me laisser emporter vn
îouraceste otvnion ridicule de remettre ma
vie& ma santé a Iamercy& gouucrnement des
medecim:ie pourray tumber en ceste refuerie:
ie ne me puis refpondrc de ma fermeté futureímaislorsauffi (ì quelqu'vn s 'enquiert amoy,
comment ic me porte , ic luy pourray dire
comme
/

UVRE
SECOND.
8oÇ
comme Perycles , Vous le pouuez ìuger par
la,enluy montrât ma main chargée de sixdragmesd'opiate.Ce fera vn bien euidét signe d'vne
maladie violente, & qui ara troublé l'aísiete de
mon entendement & de ma raison I'aray mon
ingénient merueilleuseméc disloqué. Si l'impa
tience & la írzv ur gaisment cela sur moy , on
en pourra conclu ì-re vne bien aspre & forte fleure en mon aire, l 'ay pris la peine de plaider
ceste cause,que i'entens asses mal, pour appuyer
vn peu & conforter ceste propension naturelle
contre les droeues & pratique de nostre médecine, qui s'est deriuée en moy parmes ancestres : afin que ce ne fut pas seulement vne inclination stupide & téméraire, & qu'elle eut vn
peu plus de forme:& aussi queceuxqui mevoiét
si ferme contre les enhortcmens & menaces,
qu'on me fait,quádmes maladies me pressent,
ne pensent pas que ce soit simple opiniastreté:
ou qu'il y ait quelqu'vn si fâcheux qui iuge encore que ce soit quelque esguilíon de gloire:qut
seroit vn désir bien assené de vouloir tirer honneur d'vne action, qui m'est commune auec mô
jardriniercVmon muletier. Certes ien'ay point
le cœur si enflé, ne si venteux , qu'vn plaisir solide , charnu & moëleus, comme la lanté, ie l'alasse eschanger pour vn plaisir imaginaire, spirituel & aérée. La gloire, voire celle desquatre fils Aymon, est trop cherachetée a vn homme de mon humeur, si elle luy couste trois bósEee j

8ot>
ESSAIS DE M. DE MONTA.
accès de colique.La santé de par Dieu. Au demeurât ceux qui aymentnostre médecine peuuétauoir aussi leurs cófiderations bónes,grandes, & fortes.Ie ne hay point les fantasies contraires a la mienne.il s'en faut tant que ie m'effarouche de voir de ladiscordáce de mes ìugemés a ceus d'autruy,& que ie me rende incompatible a la société des hommes,pour estre d au
tre sens que le mien,qu'au rebours comme c'est
la plus generale forme que nature ait suiuy que
la variété, ie trouue bien plus nouueau & plus
rarede voirconuenir nos humeurs & nos fantasies. Et a l'aduanture ne fut il iamais au monde deus opinions entièrement pareilles non
plus que deux visages. Leur plus propre qualité
c'est la diuersité & la discordance.

îîSLÏCTHëoÛlP
LA ViLLE
E PÉRKSUEUX

F

I

N.

ExtraiSïdu priuilege du Roy,

P

Arpriuilegedu Roy , donné a Paris le 9.
iourde May.i $ 79.il est permisa S.Milláges Imprimeur ordinaire du Roy, d'imprimer
tous liures nouueaux:pourueu qu'ilz soient approués par M. l'Archeuesque de Bourdeaus,
ou sonVicaire,& vn ou deux Docteurs en Théo
logìe:auec defences tres-expreíses a tous autres
de quelque qualité , qu'ils soient de les imprinier,védre,ne débiter de huiót ans âpres la première impression , sans le consentement dudit
Millanges, comme plus amplement est contenu par les lettres dudict priuilege signé
DE PVIBERAL.