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Médias
Fait partie de Sept discours touchant les dames galantes (Les ) .2
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BRANTOME
LES
DAMES GALANTES
TOME
DEUXIÈME
ÉD1 TION JOUAUS T
PARIS, 1882
LES SEPT DISCOURS
TOUCHANT
I.ES
DAMES GALANTES
TOME
DEUXIÈME
LES SEPT DISCOURS
TOUCHANT
LES
DAMES GALANTES
DU SIEUR DE BRANTOME
PUBLIÉS
Sur les manuscrits de la Bibliothèque nationale
PAR HENRI
BOUCHOT
Dessins d'Edouard de Beaumont
GRAVÉS PAR E. BOILVIN
LIBRAIRIE
DES
BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré ,
M
DCCC
LXXXll
3 38
De Beuumonl.pìlix-
Jouausl.ed
LE GANT DANS LE LIT
( Dames Galantes, Discours II )
DEUXIÈME DISCOURS
SUR
QUI
LE
CONTENTE
SUJET
PLUS
EN
AMOURS
OU LE TOUCHER, OU LA VEUE, OU LA PAROLE
une question , en matière d'amours, qui meriteroit un plus profond
et meilleur discoureur que moy , sçavoir : qui contente plus en la jouissance
d'amour,, ou le tact qui est l'attouchement , ou la
parole, ou la veue ? M. Pasquier, tres-grand personnage certes en sa jurisprudence, qui est sa profession, comme en autres belles et humaines sciences,
en fait un discours dans ses lettres qu'il nous a
laissé par escrit; mais il y a esté par trop bref, et,
pour estre si grand homme, il ne devoit tant làdessus espargner sa belle parole comme il a fait :
car, s'il l'eust voulue un peu eslargir et en dire
bien au vray et au naturel ce qu'il en eust sceu bien
OICY
Brantôme. II.
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DEUXIEME
DISCOURS
dire, sa lettre qu'il en a fait là-dessus en fust esté
cent fois bien plus plaisante et agréable.
II en fonde son discours principal sur quelques
rimes anciennes du comte Thibaud de Champagne,
lesquelles je n'avois jamais veues , sinon ce petit
fragment que ce M. Pasquier produit là. Et trouve
que ce bon et brave ancien chevallier dit tres-bien,
non en si bons termes que nos gallants poètes
d'aujourd'huy, mais pourtant en tres-bon sens et
bonnes raisons : aussi avoit-il un tres-beau et digne
sujet pourquoy il disoit si bien, qui estoit la reine
Blanche de Castille, mere de saint Louis, de laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup,
et l'avoit prise pour maistresse. Mais, pour cela,
quel mal et quel reproche pour cette reine? Encor
qu'elle fust esté tres-sage et vertueuse, pouvoitelle engarder le monde de l'aymer et brusler au
feu de sa beauté et de ses vertus, puisque c'est le
propre de la vertu et d'une perfection que de se
faire ay mer? Le tout est ne se laisser aller à la volonté de celuy qui ayme.
Voilà pourquoy il ne faut trouver estrange ny
blasmer cette reine si elle fut tant aymée, et que,
durant son règne et son autorité, il y ait eu en
France des divisions et séditions et guerres : car,
comme j'ay ouy dire à un tres-grand personnage,
les divisions s'esmouvent autant pour l'amour que
pour les brigues de l'Estat, et, du temps de nos
pères, il se disoit un proverbe ancien : que « tout
le monde en vouloit du c. de la reine folle ».
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DISCOURS
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Je ne sçay pour quelle reine ce proverbe se fit,
comme, possible, fit ce comte Thibaud, qui, possible, ou pour n'estre bien traitté d'elle comme il
vouloit , ou qu'il en fust desdaigné , ou un autre
mieux aymé que luy, conceut en soy ces dépits
qui le précipitèrent et firent perdre en ces guerres
et tumultes : ainsi qu'il arrive souvent, quand une
belle ou grande reine, ou dame, ou princesse, se
met à régir un Estât, un chacun désire la servir,
honnorer et respecter, autant pour avoir l'heur
d'estre bien venu d'elle et estre en ses bonnes grâces comme de se vanter de régir et gouverner
l' Estât avec elle et en tirer du profit. J'en alleguerois quelques exemples, mais je m'en passeray
bien.
Tant y a que ce comte Tibaut prit sur ce beau
sujet, que je viens de dire, à bien escrire, et, possible, à faire cette demande que nous représente
M. Pasquier, auquel je renvoyé le lecteur curieux,
sans en toucher icy aucunes rimes, car ce ne seroit
qu'une superfluité. Maintenant il me suffira d'en
dire ce qu'il m'en semble, tant de moy que de
l'advis des plus gallants que moy.
Or, quant à l'attouchement, certainement il faut
advouer qu'il est tres-delectable, d'autant que la
perfection de l' amour c'est de jouir, et ce jouir ne
se peut faire sans l'attouchement : car, tout ainsi
que la faim et la soif ne se peut soulager et appaiser, sinon par le manger et le boire, aussi l'amour
ne se passe ny par l'ouye ny par la veue, mais par le
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DISCOURS
toucher, Pembrasser,etpar l' usage de Venus. Aquoy
lebadin fat DiogenesCinicus rencontra badinement,
mais salaudement pourtant, quand il souhaittoit
qu'il pust abattre sa faim en se frottant le ventre,
tout ainsi qu'en se frottant la verge il passoit sa rage
d'amour. J'eusse voulu mettre cecy en paroles plus
nettes, mais il le faut passer fort légèrement. Ou bien
comme fit cet amoureux de Lamia, qui, ayant esté
par trop excessivement rançonné d'elle pour jouir
de son amour, n'y put ou n'y voulut entendre;
et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination : ce qu'elle ayant sceu, le fit convenir devant le
juge qu'il eust à l'en satisfaire et la payer; lequel
ordonna qu'au son et tintement de l'argent qu'il
luy monstreroit elle seroit payée, et en passeroit
ainsi son envie, de mesme que l'autre, par songe
et imagination, avoit passé la sienne.
II est bien vray que l'on m'alleguera force espèces de Venus que les philosophes anciens déguisent; mais, de ce, je m'en rapporte à eux et
aux plus subtils qui en voudront discourir. Tant y
a, puisque le fruit de l'amour mondain n'est autre
chose que la jouissance, il ne faut point la penser
bien avoir qu'en touchant et embrassant. Si est-ce
que plusieurs ont bien eu opinion que çe plaisir
estoit fort maigre sans la veue et la parole; et de
ce nous en avons un bel exemple dans les Cent
Nouvelles de la reine de Navarre, de cet honneste
gentilhomme, lequel, ayant jouy plusieurs fois de
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DISCOURS
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cette honneste dame, de nuict, bouchée avec son
touret de nez (car les masques n'estoyent encores
en usage) en Une gallerie sombre et obscure,
encor qu'il cogneust bien au toucher qu'il n'y avoit
rien que bon, friant et exquis, ne se contenta
point de telle faveur, mais voulut sçavoir à qui il
avoit à faire : par quoy, en l'embrassant et la tenant
un jour, il la marqua d'une craye au derrière de
sa robbe qui estoit de velours noir; et puis le soir,
qui estoit aprés souper (car leurs assignations
estoyent à certaine heure assignée), ainsi que les
femmes entroyent dans la salle du bal, il se mit
derrière la porte , et , les espiant attentivement
passer, il vid entrer la sienne marquée sur l'espaule,
qu'il n'eust jamais pensé : car, en ses façons, contenances et paroles, on l'eust prise pour la Sapience
de Salomon, et telle que la reine la decrit.
Qui fut esbahy? Ce fut ce gentilhomme, pour
sa fortune assise sur une femme qui n'eust jamais
creu moins d'elle que de toutes les femmes de la
cour. Vray est qu'il voulut passer plus outre, et ne
s'arrester là : car il luy voulut le tout descouvrir,
et sçavoir d'elle pourquoy elle se cachoit ainsi de
luy, et se faisoit ainsi servir à couvert et cachettes;
mais elle, tres-bien rusée, nia et renia tout jusques
à sa part de paradis et la damnation de son ame,
comme est la coustume des dames quand on leur
va objicer des choses de leur cas qu'elles ne veulent qu'on les sçache, encores qu'on en soit bien
certain et qu'elles soyent tres-vrayes.
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DEUXIEME
DISCOURS
Elle s'en dépita, et par ainsi ce gentilhomme
perdit sa bonne fortune. Bonne, certes elle l'estoit :
car la dame estoit grande, et valloit le faire; et,
qui plus est, parce qu'elle faisoit de la sucrée, de
la chaste, de la prude, de la feinte, en cela il
pouvoit avoir double plaisir : l'un pour cette jouissance si douce, si bonne et si délicate; et le second,
à la contempler souvent devant le monde en sa
mixte cointe mine, froide et modeste, et sa parole
toute chaste, rigoureuse et rechignarde, songeant
en soy son geste lascif, follastre maniement et
paillardise, quand ilz estoyent ensemble.
Voilà pourquoy ce gentilhomme eut grand tort
de luy en avoir parlé; mais devoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande, aussi bien
sans chandelle qu'avec tous les flambeaux de sa
chambre. Bien devoit-il sçavoir qui elle estoit; et
en faut louer sa curiosité, d'autant que, comme
dit le conte, il avoit peur avoir à faire avec quelque
espece de diable : car volontiers ces diables se
transforment et prennent la forme des femmes
pour habiter avec les hommes, et les trompent
ainsi; auxquels pourtant, à ce que j'ay ouy dire
à aucuns magiciens subtils, est plus aisé de s'accommoder de la forme et visage de la femme que
non pas de la parole.
Voilà pourquoy ce gentilhomme avoit raison de
la vouloir voir et connoistre; et, à ce qu'il disoit
luy-mesme , l'abstinence de la parole luy faisoit
plus d'appréhension que la veue , et le mettoit en
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DISCOURS
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resverie de M r le diable; dont en cela il monstra
qu'il craignoit Dieu.
Mais, aprés avoir le tout descouvert, il ne devoit
rien dire. Mais quoy ! ce dira quelqu'un , l'amitié
et l'amour n'est point bien parfaitte si on ne la
déclare et du cœur et de la bouche; et, pour ce,
ce gentilhomme la luy vouloit faire bien entendre;
mais il n'y gaigna rien , car il y perdit tout. Aussi
qui eust cogneu l'humeur de ce gentilhomme, il
sera pour excusé , car il n'estoit si froid ny discret
pour jouer ce jeu et se masquer d'une telle discrétion; et, à ce que j'ay ouy dire à ma mere, qui
estoit à la reine de Navarre et qui en sçavoit quelques secrets de ses Nouvelles, et qu'elle en estoit
l'une des devisantes, c'estoit feu mon oncle de
La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un
peu voilage.
Le conte est déguisé pourtant pour le cacher
mieux : car mondict oncle ne fut jamais au service
de la grand princesse , maistresse de cette dame ,
ouy bien du roy son frère ; et si n'en fut autre
chose, car il estoit fort aymé et du roy et de la
princesse.
La dame , je ne la nommeray point , mais elle
estoit veufve et dame d'honneur d'une tres-grand
princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude
plus que dame de la cour.
5 J'ay ouy conter d'une dame de la cour de
nos derniers rois, que je cognois, laquelle, estant
amoureuse d'un fort honneste gentilhomme de la
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DEUXIÈME
DISCOURS
cour, vouloit imiter la façon d'amour de cette
dame précédente ; mais , autant de fois qu'elle
venoit de son assignation et de son rendez-vous,
elle s'en alloit à sa chambre , et se faisoit regarder
à l'une de ses filles ou femmes de chambre de tous
costez, si elle n'estoit point marquée; et, par ce
moyen, se garda d'estre mesprise et recogneue.
Aussi ne fut-elle jamais marquée qu'à la 9 e assignation, que la marque fut aussitost descouverte et
recogneue de ses femmes. Et, pour ce, de peur
d'estre escandalisée et tomber en opprobre, elle
brisa là, et oncques puis ne tourna à ['assignation.
II eust mieux valu (ce dit quelqu'un) qu'elle luy
eust laissé faire ces marques tant qu'elle eust voulu,
et autant de faites les deffaire et effacer; et pour ce
eust eu double plaisir : l'un , de ce contentement
amoureux, et l'autre, de se mocquer de son homme,
qui travailloit tant à ceste pierre philosophale pour
la descouvrir et cognoistre, et n'y pouvoit jamais
parvenir.
J J'en ay ouy conter d'une autre du temps du
roy François, de ce beau escuyer Gruffy, qui estoit
un escuyer de l'escurie dudict roy, et mourut à
Naples au voyage de M. de Lautrec, et d'une
tres-grand dame de la cour, dont en devint tresamoureuse : aussi estoit-il tres-beau et ne l'appelloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont
j'en ay veu le pourtrait qui le monstre tel.
Elle attira un jour un sien vallet de chambre en
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DISCOURS
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qui elle se fioit , pourtant incogneu et non veu, en
sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien
habillé qu'il sentoit son gentilhomme, qu'une treshonneste et belle dame se recommandoit à luy, et
qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle en souhaittoit
fort l'acointance plus que d'homme de la cour,
mais par tel si qu'elle ne vouloit, pour tout le bien
du monde, qu'il la vist ny la cogneust ; mais qu'à
l' heure du coucher, et qu'un chacun de la cour
seroit retiré, il le viendroit quérir et prendre en un
certain lieu qu'il luy diroit, et de là il le meneroit
coucher avec cette dame ; mais par tel pache aussi
qu'il luy vouloit bouscher les yeux avec un beau
mouchoir blanc, comme un trompette qu'on meine
en ville ennemie, afin qu'il ne pust voir ny reconnoistre le lieu ny la chambre là où il le meneroit,
et le tiendroit tousjours par les mains afin de ne
défaire ledict mouchoir : car ainsi luy avoit commandé sa maistresse luy proposer ces conditions,
pour ne vouloir estre cogneue de luy jusques à
quelque temps certain et prefix qu'il luy dit et luy
promit; et, pour ce, qu'il y pensât et advisàt bien
s'il y vouloit venir à cette condition, afin qu'il luy
sceust dire l'endemayi sa response : car il le viendroit quérir et prendre en un lieu qu'il luy dit, et
surtout qu'il fust seul ; et il le meneroit en une
part si bonne qu'il ne s'en repentiroit point d'y
estre allé.
Voilà une plaisante assignation et composée
d'une estrange condition. J'aymerois autant celle-là
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DEUXIEME
DISCOURS
d'une dame espagnole, qui manda un à une assignation, mais qu'il portast avec luy trois S. S. S.,
qui estoyent à dire, sabio, solo, segreto : sage, seul,
secret. L'autre luy manda qu'il iroit, mais qu'elle
se garnist et fournist de trois F. F. F., qui sont
qu'elle ne fust fca, flaca ny fria : qui ne fust ny
laide, flacque ny froide.
Attant le messager se départit d'avec Gruffy.
Qui fut en peine et en songe ? Ce fut luy, ayant
grand sujet de penser que ce fust quelque partie
jouée de quelque ennemy de cour, pour luy donner quelque venue, ou de mort ou de charité
envers le roy. Songeoit aussi quelle dame pouvoitelle estre , ou grande , ou moyenne , ou petite, ou
belle, ou laide, qui plus luy faschoit; encores que
tous chats sont gris la nuict, ce dit-on, et tous
c... sont c... sans clarté. Par quoy, aprés en
avoir conféré à un de ses compagnons des plus
privez, il se résolut de tenter la risque, et que,
pour l'amour d'une grande, qu'il presumoit bien
estre, il ne falloit rien craindre ny appréhender.
Par quoy, le lendemain que le roy, les reines, les
dames et tous et toutes de la cour, se furent retirez
pour se coucher, ne faillit de se trouver au lieu
que le messager luy avoit assigné, qui ne faillit
aussitost l'y venir trouver avec un second, pour
luy ayder à faire le guet si l'autre n' estoit point
suivy de page, ny de laquais, ny vallet , ny gentilhomme. Aussitost qu'il le vit, luy dit seulement :
«Allons, Monsieur, Madame vous attend. » Sou-
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DISCOURS
dain il le banda, et le mena par lieux obscurs,
estroits, et traverses incogneues, de telle façon que
l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il
le menoit ; puis l' entra dans la chambre de la
dame, qui estoit si sombre et si obscure qu'il ne
pouvoit rien voir ny cognoistre, non plus que dans
un four.
Bien la trouva-il sentant à bon, et tres-bien
parfumée, qui luy fit espérer quelque chose de
bon; par quoy le fit deshabiller aussitost, et luymême le deshabilla ; et aprés le mena par la main
(luy ayant osté le mouchoir) au lict de la dame,
qui l'attendoit en bonne dévotion; et se mit auprès d'elle à la taster, l'embrasser, la caresser, où
il n'y trouva rien que tres-bon et exquis , tant à sa
peau qu'à son linge et lict tres-superbe , qu'il
tastonnoit avec les mains ; et ainsi passa joyeusement sa nuict avec cette belle dame, que j'ay bien
ouy nommer. Pour fin, tout luy contenta en
toutes façons; et cogneut bien qu'il estoit tresbien hébergé pour cette nuict; mais rien ne luy
faschoit , disoit-il , sinon que jamais il n'en sceut
tirer aucune parole. Elle n'avoit garde, car il parloit assez souvent à elle le jour, comme aux autres
dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitost. De
follatreries, de mignardises, de carresses, d'attouchemens , et de toute autre sorte de démonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit
aucune : tant y a qu'il se trouva bien.
Le lendemain , à la pointe du jour, le messager
DEUXIEME
DISCOURS
ne faillit le venir esveiller, et le lever et habiller, le
bander et le retourner au lieu où il l'avoit pris, et
recommander à Dieu jusques au retour, qui seroit
bien tost. Et ne fut sans luy demander s'il luy avoit
menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir creu, et ce
qui luy en sembloit de luy avoir servy de fourrier,
et s'il luy avoit donné bon logement.
Le beau Gruffy, aprés l'avoir remercié cent fois,
luy dit adieu , et qu'il seroit tousjours prest de retourner pour si bon marché, et revoler quand il
voudroit; ce qu'il fit, et la feste en dura un bon
mois, au bout duquel fallut à Gruffy partir pour
son voyage de Naples, qui prit congé de sa dame
et luy dist adieu à grand regret, sans en tirer d'elle
un seul parler aucunement de sa bouche, sinon
souspirs et larmes, qu'il luy sentoit couler des yeux.
Tant y a qu'il partit d'avec elle sans la cognoistre
nullement ny s'en appercevoir.
Depuis on dit que cette dame pratiqua cette vie
avec deux ou trois autres de cette façon, se donnant
ainsi du bon temps. Et disoit-on qu'elle s'accommodoit de cette astuce, d'autant qu'elle estoit fort
avare, et par ainsi elle espargnoit le sien et n'estoit
sujette à faire presens à ses serviteurs : car enfin
toute grand dame pour son honneur doit donner,
soit peu ou prou, soit argent, soit bagues ou
joyaux, ou soyent riches faveurs. Par ainsi, la
gallante se donnoit à son c. joye, et espargnoit
sa bourse, en ne se manifestant seulement qu'elle
estoit; et, pour ce, ne se pouvoit estre reprise de
DEUXIEME
DISCOURS
ses deux bourses, ne se faisant jamais cognoistre.
Voilà terrible humeur de grand dame!
Aucuns en trouveront la façon bonne, autres la
blasmeront, autres la tiendront pour tres-excorte;
aucuns l'estimeront bonne mesnagere ; mais je
m'en rapporte à ceux qui en discourront mieux
que moy : si est-ce que cette dame ne peut encourir
tel blasme que cette reine qui se tenoit à l'hostel
de Nesle à Paris laquelle faisant le guet aux passans, et ceux qui luy revenoyent et agreoient le
plus, de quelques sortes de gens que ce fussent,
les faisoit appeller et venir à soy; et, aprés en
avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoit précipiter
du haut de la tour, qui paroist encores, en bas en
l'eau, et les faisoit noyer.
Je ne peux dire que cela soit vray; mais le vulgaire (au moins la pluspart de Paris) l' afferme; et
n'y a si commun , qu'en luy monstrant la tour
seulement, et en l'interrogeant, que de luy-mesme
ne le dye.
Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours , lesquelles plusieurs de nos
dames d'aujourd'huy abhorent, comme elles en ont
raison, voulant communiquer avec leurs serviteurs,
et non comme avec rochers ou marbres ; mais ,
aprés les avoir bien choisis, se sçavent bravement
et gentiment faire servir et aymer d'eux. Et puis,
en ayant cogneu leurs fidelitez et loyale persévérance, se prostituent avec eux par une fervente
amour, et se donnent du plaisir avec eux, non en
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DEUXIEME
DISCOURS
masques, ny en silence, ny muettes, ny parmy les
nuicts et ténèbres; mais en beau plain jour se font
voir, toucher, taster, embrasser, et les entretienent
de beaux et lascifs discours , de mots follastres et
paroles lubriques. Quelquesfois pourtant s'aydent
de masques : car il y a plusieurs dames qui quelques
fois sont contraintes d'en prendre en le faisant ,
si c'est au hasle qu'elles le facent, de peur de
se gaster le teint, ou ailleurs, afin que, si elles
s'eschauffent par trop, et si sont surprises, qu'on
ne connoisse leur rougeur, ny leur contenance
estonnée, comme j'en ay veu ; et le masque cache
tout; et ainsi trompent le monde.
J J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers
qui ont mené l'amour, que, sans la veue et la parole, elles aymeroyent autant ressembler les bestes
brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel,
n'ont autre soucy ne amitié que de passer leur rage
et chaleur.
Aussi ay-je ouy dire à plusieurs seigneurs et
gallants gentilshommes qui ont couché avec de
grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus
lascives et desbordées en paroles que les femmes
communes et autres. Elles le peuvent faire à finesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme,
tant vigoureux soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient à la pose et au
relasche, il trouve si bon et si appétissant quand
sa dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcez, que, quand Venus seroit la
DEUXIEME
DISCOURS
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plus endormie du monde, soudain elle est esveillée;
mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs
amants devant le monde, fust aux chambres des
reines et princesses et ailleurs, le[s] pipoyent, car
elles leur disoyent des paroles si lascives et si
friandes qu'elles et eux se corrompoyent comme
dedans un lict; nous, les arregardans, pensions
qu'elles tinssent autre propos.
C'est pourquoy Marc Antoine ayma tant Cleopatra et la préféra à sa femme Octavia, qui estoit
cent fois plus belle et aymable que la Cléopâtre;
mais cette Cléopâtre avoit la parole si affettée et
le mot si à propos, avec ses façons et grâces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour.
Plutarque nous en fait foy, sur aucuns brocards
ou sobriquets qu'elle disoit si gentiment, que Marc
Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit en ses
devis (encore qu'il voulust fort faire du gallant)
qu'un soldat et gros gendarme, au prix d'elle et
sa belle fraze de parler.
Pline fait un conte d'elle que je trouve fort beau,
et, par ce, je le repeteray icy un peu. C'est qu'un
jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes humeurs, et qu'elle s'estoit habillée à l' advenant et à
l'advantage, et surtout de la teste, d'une guirlande
de diverses fleurs convenante à toute paillardise,
ainsi qu'ilz estoyent à table, et que Marc Antoine
voulut boire, elle l' amusa de quelque gentil discours, et, cependant qu'elle parloit, a mesure elle
arrachoit de ses belles fleurs de sa guirlande, qui
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DEUXIÈME
DISCOURS
neantmoins estoyent toutes semées de poudres empoisonnées, et les jettoit peu à peu dans la coupe
que tenoit Marc Antoine pour boire; et, ayant
achevé son discours, ainsi que Marc Antoine voulut porter la coupe au bec pour boire, Cléopâtre
luy arreste tout court la main, et, ayant apposté
un esclave ou criminel qui estoit là prés, le fît venir
à luy, et luy fit donner à boire ce que Marc Anthoine alloit avaller, dont soudain il en mourut;
et puis, se tournant vers Marc Antoine, luy dit :
« Si je ne vous aymois comme je fais, je me fusse
maintenant défaite de vous, et eusse fait le coup
volontiers, sans que je voys bien que ma vie ne
peut estre sans la vostre. » Cette invention et cette
parole pouvoyent bien confirmer Marc Antoine
en son amitié, voire le faire croupir davantage aux
costez de sa charnure.
Voilà comment servit l' éloquence à Cléopâtre,
que les histoires nous ont escrite tres-bien disante : aussi ne l'appelloit-il que simplement la
Reine, pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit à
Octave César, avant qu'ils fussent déclarez ennemis. « Qui t'a changé, dît—il, pour ce que j'embrasse la Reine? Elle est ma femme. Ay-je commancé dès ast'heure? Tu embrasse Drussille,
Tortale, Lerontile, ou Rufìle, ou Salure Litiseme,
ou toutes : que t'en chaut-il sur quelle tu donne,
quand l'envie t'en prend ? »
Par là Marc Antoine louoit sa constance et
blasmoit la variété de l'autre d'en aymer tant au
DEUXIEME DISCOURS
'7
coup, et luy n'aymoit que sa reine; dont je m'estonne qu'Octave ne l'ayma aprés la mort d'Antoine. II se peut faire qu'il [en jouit] quand il la
vit et la fit venir seule en sa chambre, et qu'elle
l'harangua : possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il
pensoit, ou la mesprisa pour quelque autre raison,
et en voulut faire son triomphe à Rome et la
monstrer en parade; à quoy elle remédia par sa
mort advancée.
Certes, pour tourner à nostre dire premier,
quand une dame se veut mettre sur l'amour, ou
qu'elle y est une fois bien engagée, il n'y a orateur
au monde qui die mieux qu'elle. Voyez comme
Sophonisba nous a esté descrite de Tite-Live, et
d'Apian et d'autres, si bien disante à l'endroit de
Massinissa, lorsqu'elle vint à luy pour l'aymer, gaigner et reclamer, et aprés quand il luy fallut avaller
le poison. Bref, toute dame, pour estre bienaymée,
doit bien parler; et volontiers on en voit peu qui
ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la terre, et fust-elle glacée en plein
hyver.
Celles surtout qui se mettent à l'amour, et si
elles ne sçavent rien dire, elles sont si dessavourées que le morceau qu'elles vous donnent n'a ny
goust ny saveur; et, quand M. du Bellay, parlant
de sa courtisanne et déclarant ses mœurs, dit qu'elle
estoit
Sage au parler, et folastre à la couche,
cela s'entend en parlant devant le monde et enBrantôme. II.
j
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DEUXIEME
DISCOURS
tretenant l'un et l'autre ; mais, lorsque l'on est à
part avec son amy, toute gallante dame veut estre
libre en sa parole et dire ce qui luj plaist, afin de
tant plus esmouvoir Venus.
J'ay ouy faire des contes [à plusieurs qui ont
jouy de belles et grandes dames, ou qui ont esté
curieux de les escouter parlant avec d'autres dedans le lict, qu'elles estoyent aussi libres et folles
en leur parler que courtisannes qu'on eust sceu
connoistre; et qui est un cas admirable est que,
pour estre ainsi accoustumées à entretenir leurs marys ou leurs amis de mots, propos et discours
sallaux et lascifs, mesmes nommer tout librement
ce qu'elles portent au fonds du sac, sans farder; et
pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais
ne s'extravaguent , ny aucun de ces mots sallaux
leur vient à la bouche. II faut bien dire qu'elles se
sçavent bien commander et dissimuler : car il n'y a
rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou
fille de joye.
Siay-je cogneu une tres-belle et honneste dame
de par le monde, qui, devisant avec un honneste
gentilhomme de la cour des affaires de la guerre
durant ces civiles, elle luy dit : « J'ay ouy dire
que le roy a faict rompre tous les c... de ce pays
là. » Elle vouloit dire les ponts. Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à
son amant, elle avoit encor ce nom frais en la
bouche; et le gentilhomme s'en eschauffa en amours
d'elle pour ce mot.
DEUXIEME DISCOURS
■9
J Une autre dame que j'ay cogneu, entretenant
une autre grand dame plus qu'elle, et'Iuy louant
et exaltant ses beautez, elle luy dit aprés : «Non,
Madame, ce que je vous en dys, ce n'est point
pour vous adultérer » ; voulant dire adulater, comme
elle le r'habilla ainsi : pensez qu'elle songeoit à
l'adultere et à adultérer.
Bref, la parole en jeu d'amours a une tresgrande efficace, et où elle manque le plaisir en
est imparfait : aussi, à la vérité, si un beau corps
n'a une belle ame, il ressemble mieux son idole
qu'un corps humain; et, s'il se veut faire bien
aymer, tant beau soit-il, il faut qu'il se face seconder d'une belle ame; que s'il ne l'a de nature, il la
faut façonner par art.
J Les courtisannes de Rome se mocquent fort des
gentilles dames de Rome, lesquelles ne sont apprises à la parole comme elles; eL disent que chiavano corne cani, ma che sono quiete délia bocca corne
sassi.
Voilà pourquoy j'ay cogneu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont refusé l'acointance
de plusieurs dames, je vous dis tres-belles, parce
qu'elles estoyent idiotes, sans ame, sans esprit et
sans parole, et les ont quittées tout à plat; et disoyent qu'ils aymoyent autant avoir à faire avec
une belle statue de quelque beau marbre blanc,
comme celuy qui en ayma une à Athènes jusques
à en jouir. Et, pour ce, les estrangers qui vont par
pays ne se mettent à guieres aymer les femmes
20
DEUXIEME DISCOURS
estrangeres, ny volontiers s'encaprichentpour elles,
d'autant qu'ilz ne s'entendent point, ny leur parole ne leur touche aucunement au cœur ; j'entends
ceux qui n'entendent leur langage; et, s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant
nature, et esteindre le feu naturel bestialement, et
puis andar in barca, comme dist un Italien. Un
jour, desembarqué à Marseille, allant en Espagne,
et demandant où il y avoit des femmes, on luy
monstre un lieu où- se faisoit le bal de quelques
nopces. Ainsi qu'une dame le vint accoster et arraisonner, il lui dit : V. S. mi perdona, non voglio
parlare, voglio solamentc chiavare, e poi me n' andar
in barca.
5 Le François ne prend grand plaisir avec une
Allemande, une Souysse, une Flamande, une Angloise, Escossoise, ou Esclavonne ou autre estrangere, encor qu'elle babillast le mieux du monde,
s'il ne l' entend ; mais il se plaist grandement avec
sa dame françoise, ou avec l'Italienne ou Espagnole : car coustumierement la pluspart des François aujourd'huy, au moins ceux qui ont un peu
veu, sçavent parler ou entendent ce langage; et
Dieu sçait s'il est alîetté et propre pour l'amour:
car quiconque aura à faire avec une dame françoise, italiene, espagnole ou grecque, et qu'elle
soit diserte, qu'il die hardiment qu'il est pris et
vaincu.
D'autres fois nostre langue françoise n'a esté si
belle ny si enrichie comme elle est aujourd'huy;
DEUXIEME
DISCOURS
mais il y a longtemps que ['italienne, l'espagnole
et la grecque l'est; et volontiers n'ay-jé guieres
veu dame de cette langue , si elle a pratiqué
tant soit peu le mestier de l'amour, qui ne sçache
tres-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont
traitté celles-là. Tant y a qu'une belle dame et
remplye de belle parole contente doublement.
J Parlons maintenant de la veue. Certainement,
puisque les yeux sont les premiers qui attacquent
le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils donnent
un tres-grand contentement quand ils nous font
voir quelque chose de beau et rare en beauté. Hé!
quelle est la chose au monde que l'on puisse voir
plus belle qu'une belle femme, soit habillée ou bien
parée, ou nue entre deux draps? Pour l'habillée,
vous n'en voyez que le visage à nud; mais aussi,
quand un beau corps, orné d'une riche et belle
taille, d'un port et d'une grâce, d'une apparence
et superbe majesté, à nous se présente à plein,
quelle plus belle vue et agréable monstre peut-il
estre au monde ? Et puis, quand vous en venez à
jouir tout ainsi couverte et superbement habillée,
la convoitise et jouissance en redoublent, encor
que l'on ne voye que le seul visage de tout le reste
des autres parties du corps : car malaisément peuton jouir d'une grand dame selon toutes les commoditez que l'on desireroit bien, si ce n'estoit
dans une chambre bien à de loisir et lieu secret, ou
dans un lict bien à plaisir; car elle est tant esclairée !
1 1
DEUXIEME
DISCOURS
Et c'est pourquoy une grand dame dont j'ay ouy
parler, quand elle rencontroit son serviteur à propos, et hors de veue et descouverte, elle prenoit
l'occasion tout aussitost , pour s'en contenter le
plus promptement et briefvement qu'elle pouvoit,
en luy disant un jour : « C'estoyent les sottes, le
temps passé, qui, par trop se voulans delicater en
leurs amours et plaisirs, se renfermoyent, ou en
leurs cabinets, ou autres lieux couverts, et là faisoyent tant durer leurs jeux et esbats qu' aussitost
elles estoyent descouvertes et divulguées. Aujourd'huy, il faut prendre le temps, et le plus bref que
l'on pourra, et, aussitost assailly, aussitost investi
et achevé ; et, par ainsi, nous ne pouvons estre escandalisées. »
Je trouve que cette dame avoit raison : car ceux
qui se sont meslez de cet estât d'amour, ilz ont
tousjours tenu cette maxime, qu'il n'y a que le
coup en robbe. Aussi, quand l'on songe que l'on
brave, l'on [foule, presse et gourmande, abat et
porte par terre les draps d'or, ^es toilles d'argent,
les clinquants, les estoffes de soye, avec les perles
et pierreries, l'ardeur, le contentement s'en augmente bien davantage, et certes plus qu'en une
bergère ou autre femme de pareille qualité, quelque belle qu'elle soit.
Et pourquoy jadis Venus fut trouvée si belle et
tant désirée, sinon qu'avec sa beauté elle estok
tousjours gentiment habillée, et ordinairement parfumée, qu'elle sentoit tousjours bon de cent pas
DEUXIEME
DISCOURS
loing? Aussi tenoit-on que les parfums animent fort
à l'amour.
Voilà pourquoy les emperieres et grandes dames
de Rome s'en accommodoyent bien fort, comme
font aussi nos grandes dames de France, et surtout aussi celles d'Espagne et d'Italie, qui, de
tout temps, en sont esté plus curieuses et exquises
que les nostres, tant en parfums qu'en parures de
superbes habits, desquelles nos dames en ont pris
depuis les patrons et belles inventions : aussi les
autres les avoyent apprises des médailles et statues
antiques de ces dames romaines, que l'on voit
encor parmy plusieurs antiquitez qui sont encores
en Espagne et en Italie ; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs coiffures et leurs
habits en perfection, et tres-propres à se faire
aimer. Mais aujourd'huy nos dames françoises
surpassent tout. A la reine de Navarre elles en
doivent ce grand mercy.
Voilà pourquoy il fait bon et beau d'avoir à
faire à ces belles dames si bien en poinct, si richement et pompeusement parées, de sorte que j'ay
ouy dire à aucuns courtisans, mes compagnons,
ainsi que nous devisions ensemble, qu'ils les aymoient mieux ainsi que dcsacoustrécs et couchées
nues entre deux linceux, et dans un lict le plus
enrichy de broderies que l'on sceust faire. D'autres
disoyent qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun
fard ny artifice, comme un grand prince que je
sçay, lequel pourtant faisoit coucher ses courti-
DEUXIEME
DISCOURS
sannes ou dames dans des draps de taffetas noir
bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur
et délicatesse de chair parust bien mieux parmy ce
noir, et donnast plus d'esbat.
II ne faut douter vrayment que la veue ne soit
plus agréable que toutes celles du monde, d'une
belle femme toute parfaitte en beauté; mais malaisément se trouve-elle. Aussi on trouve par escrit
que Zeuxis, cet excellent peintre, ayant esté prié
par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance de leur donner le pourtrait de la belle
Helaine et la leur représenter si belle comme l'on
disoit qu'elle avoit esté, il ne leur en voulut point
refuser; mais, avant qu'en faire le pourtrait, il les
contempla toutes fixement, et, en prenant de l'une
et de l'autre ce qu'il y put trouver de plus beau,
il en fit le tableau comme de belles pieces rapportées, et en représenta par icelles Helaine si belle
qu'il n'y avoit rien à dire, et qui fut tant admirable à toutes, mais Dieu mercy à elles, qui y
avoyent bien tant aydé par leurs beautez et
parcelles comme Zeuxis avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire que de trouver sur Helaine toutes les perfections de beauté il n'estoit
pas possible, encor qu'elle ait esté en extrémité
tres-belle.
En cas qu'il ne soit vray, l' Espagnol dit que,
pour rendre une femme toute parfaitte et absolue
en beauté, il luy faut trente beaux sis, qu'une dame
espagnole me dit une fois dans Tollede, là où il y
DEUXIEME
25
DISCOURS
en a de tres-belles et bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont tels :
Tres cosas blancas : el cuero, los dientes, y las
manos.
Tres negras : los ojos, las cejas, y las pestaiïas.
Trcs coloradas : los labios, las mexillas, y las uíìas.
Tres longas : el cucrpo, los cabellos, y las manos.
Tres cortas : los dientes, las orcjas, y los pies.
Tres anchas : los pechos, la frente, y el entrccejo.
Tres cstrechas : la boca, l'una y otra, la cinta, y
l'cntrada del pie.
Trcs gruesas : el braço, cl muslo, y la pantorilla.
Trcs delgadas : los dedos, los cabellos, y los labios.
Tres pequenas : las tetas, la naris, y la cabeça.
Qui sont en françois, afin qu'on l'entende :
« Trois choses blanches : la peau , les dents et les
mains.
Trois noires : les yeux, les soulcils et les paupières.
Trois rouges : les lèvres, les joues et les ongles.
Trois longues : le corps, les cheveux et les mains.
Trois courtes : les dents, les oreilles et les pieds.
Trois larges : la poitrine ou le sein, le front et
l'entre-sourcil.
Trois estroites : la bouche, l'une et l'autre, la
ceinture ou la taille, et l'entrée du pied.
Trois grosses : le bras, la cuisse et le gros de la
jambe.
4
26
DEUXIÈME
DISCOURS
Trois déliées : les doigts, les cheveux et les lèvres.
Trois petites : les tetins, le nez et la teste. »
Sont trente en tout.
II n'est pas inconvénient et se peut que tous
ces sis en une dame peuvent estre tous ensemble ;
mais il faut qu'elle soit faite au moule de la perfection : car de les voir tous assemblez, qu'il [n]'y
en ait quelqu'un à redire et qui ne soit en defaut,
il n'est possible. Je m'en rapporte à ceux qui ont
veu de belles femmes, ou en verront, et qui voudro[n]t estre soigneux de les contempler et essayer,
ce qu'ils en sçauront dire. Mais pourtant, encores
qu'elles ne soyent accomplies ny embellies de tous
ces poincts, une belle femme sera tousjours belle,
mais qu'elle en aye la moitié, et en aye les points
principaux que je viens de dire : car j'en ay veu
force qui en avoyent à dire plus de la moitié, qui
estoyent tres-belles et fort aymables ; ny plus ny
moins qu'un bocage est trouvé tousjours beau en
printemps, encores qu'il ne soit remply de tant de
petits arbrisseaux qu'on voudroit bien; mais que
les beaux et grands arbres touffus paroissent, c'est
assez de ces grands qui peuvent estouffer la deffectuosité des autres petits.
M. de Ronsard me pardonne, s'il luy plaist;
jamais sa maistresse, qu'il a faitte si belle, ne parvint à cette beauté, ny quelqu'autre dame qu'il ait
veu de son temps ou en ait escrit, et fust sa belle
Cassandre, qui je sçay bien qu'elle a esté belle,
DEUXIEME
DISCOURS
27
mais il l'a déguisée d'un faux nom ; ou bien sa
Marie, qui n'a jamais autre nom porté que celuylà, quand à celle-là; mais il est ^permis aux poètes
et peintres dire et faire ce qu'il leur plaist, ainsi
que vous avez dans Rolland le Furieux de tresbelles beautez descrites par l'Arioste, d'Alcine et
autres.
Tout cela est bon; mais, comme je tiens d'un
tres-grand personnage, jamais nature ne sçauroit
faire une femme si parfaitte comme une ame vive
et subtile de quelque bien-disant, ou le creon et
pinceau de quelque divin peintre la nous pourroyent représenter. Baste ! les yeux humains se
contentent tousjours de voir une belle femme, de
visage beau, blanc, bien fait; et, encor qu'il soit
brunet, c'est tout un ; il vaut bien quelquesfois le
blanc, comme dit PEspagnole : Aunque io sia
morisca, no soy de menospreciar ; « encor que je
sois brunette, je ne suis à mespriser. » Aussi la
belle Marfìse era brunetta alquanto. Mais que le
brun n'efface le blanc par trop ! Un visage aussi
beau, faut qu'il soit porté par un corps façonné et
fait de mesme : je dys autant des grands que des
petits, mais les grandes tailles passent tout.
Or, d'aller rechercher des points si exquis de
beauté, comme je viens de dire ou qu'on nous les
dépeint, nous en passerons bien, et nous resjouirons à voir nos beautez communes : non que je
les vueille dire communes autrement, car nous en
avons de si rares que, ma foy, elles vallent mieux
28
DEUXIEME
DISCOUR S
que toutes celles que nos poètes fantasques, nos
quinteux peintres et nos pindariseurs de beautez
sçauroyent représenter.
Helas! voicy le pis : telles beautez belles, tels
beaux visages, en voyons-nous aucuns, admirons,
desirons leur beau corps, pour l'amour de leurs
belles faces, que neantmoins, quand elles viennent
à estre découvertes et mises à blanc, nous en font
perdre le goust:car ils sont si laidz, tarez, tachez,
marquez et si hydeux, qu'ils en démentent bien le
visage ; et voilà comme souvent nous y sommes
trompez.
J Nous en avons un bel exemple d'un gentilhomme de l'isle de Majorque, qui s'appelloit Raymond Lulle, de fort bonne, riche et ancienne
maison, qui, pour sa noblesse, valeur et vertu,
fut appellé en ses plus belles années au gouvernement de cette isle. Estant en ceste charge,
comme souvent arrive aux gouverneurs des provinces et places, il devint amoureux d'une belle
dame de l'isle, des plus habilles, belles et mieux
disantes de là. II la servit longuement et fort
bien; et, luy demandant tousjours ce bon point
de jouissance, elle, aprés l'en avoir refusé tant
qu'elle put, luy donna un jour assignation, où il
ne manqua ny elle aussi, et comparut plus belle
que jamais et mieux en poinct. Ainsi qu'il pensoit
entrer en paradis, elle luy vint à descouvrir son
sein et sa poitrine toute couverte d'une douzaine
d'emplastres, et, les arrachant l'une aprés l'autre,
DEUXIÈME
2
DISCOURS
9
et, de despit les jettant par terre, luy monstra un
effroyable cancer,
et,
les larmes
remonstra ses misères et
son
aux yeux, luy
mal, luy
disant et
demandant s'il y avoit tant de quoy en elle
qu'il
en deust estre tant espris;
et, sur ce, luy en fit un
si pitoyable discours que
luy,
tout
vaincu
de
pitié du mal de cette belle dame, la laissa; et,
l'ayant recommandée à Dieu pour sa santé, se defit
de sa charge et se rendit hermite. Et,
estant de
retour de la guerre sainte, où
fait vœu,
il
avoit
s'en alla estudier à Paris, sous Arnaldus de Villanova, sçavant philosophe; et, ayant fait son cours,
se retira en Angleterre, où le
roy pour
lors le
receut avec tous les bons recueils du monde pour
son grand sçavoir, et qu'il transmua plusieurs lingots et barres de fer, de cuivre et
d'estain, mes-
prisant cette commune et trivialle façon de
muer le fer et le plomb en or, parce
trans-
qu'il sçavoit
que plusieurs de son temps sçavoyent faire cette
besogne aussi bien que luy, qui sçavoit faire l'un
et l'autre; mais il
autres.
Je tiens ce
vouloit faire un pardessus les
compte d'un
gallant homme
qui
m'a dit le tenir du jurisconsulte Oldrade, qui parle
de Raymond Lulle au
commentaire qu'il
a
fait
sur le code de falsa moneta. Aussi le tenoit-il, ce
disoit, de Carolus Bovillus, Picard de nation, qui
a composé un livre en latin de la vie de Raymond
Lulle.
Voilà comment il passa sa fantaisie de
l'amour
3o
DEUXIÈME
DISCOURS
de cette belle dame ; si que, possible, d'autres
n'eussent pas fait, et n'eussent laissé à l'aymer et
fermer les yeux, mesmes en tirer ce qu'il vouloit,
puisqu'il estoit à mesme : car la partie où il tendoit n'estoit touchée d'un tel mal.
J J'ay cogneu un gentilhomme et une dame
veufve de par le monde, qui ne firent pas ces
scrupules : car, la dame estant touchée d'un gros
villain cancer au tetin, il ne laissa de l'espouser,
et elle aussi le prendre, contre l'advis de sa mere ;
et, toute malade et maleficiée qu'elle estoit, et
elle et luy s'esmeurent et se remuèrent tellement
toute la nuict qu'ils en rompirent et enfoncèrent
le fonds du chalit.
J J'ay cogneu aussi un fort honneste gentilhomme, mon grand amy, qui me dit qu'un jour,
estant à Rome, il luy advint d'aymer une dame
espagnole, et des belles qui fust en la ville jamais.
Quand il l'accostoit, elle ne vouloit permettre
qu'il la vist, ny qu'il la touchast par ses cuisses
nues, sinon avec ses calsons; si bien que, quand
il la y vouloit toucher, elle luy disoit en espagnol : Ah! no me tocays, hazeis me cosquillas ,
qu'est à dire : « Vous me chatouillez. » Un matin,
passant devant sa maison, trouvant sa porte ouverte, monte tout bellement, où estant entré
sans rencontrer ny fantesque, ny page, ny personne, et, entrant en sa chambre, la trouva qui
dormoit si profondement qu'il eut loisir de la voir
toute nue sur le lict, et la contempler à son aise,
DEUXIEME
DISCOURS
3i
car il saisoit tres-grand chaud; et dit qu'il ne vid
jamais rien de si beau que ce corps, fors qu'il vid
une cuisse belle, blanche, pollie et refaitte, mais
l'autre elle l' avoit toute seiche, atténuée et estiomenée, qui ne paressoit pas plus grosse que le
bras d'un petit enfant. Qui fut estonné? Ce fut le
gentilhomme, qui la plaignit fort, et oncques plus
ne la tourna visiter ny avoir à faire avec elle.
II se void force dames qui ne sont pas ainsi
estiomenées de catherre; mais elles sont si maigres, dénuées, asseichées et descharnées, qu'elles
n'en peuvent rien monstrer que le bastiment :
comme j'ay cogneu une tres-grande que M. l' évêque de Cisteron, qui disoitle motmieux qu'homme
de la court, en brocardant affermoit qu'il valloit
mieux de coucher avec une ratouere de fil d'archal
qu'avec elle; et, comme dist aussi un honneste
gentilhomme de la court, auquel nous faisions la
guerre qu'il avoit à faire avec une dame assez
grande : « Vous vous trompez, dit-il, car j'ayme
trop la chair, et elle n'a que les os; » et pourtant,
à voir ces deux dames si belles par leurs beaux
visages, on les eust jugées pour des morceaux
tres-charnus et bien friands.
5 Un tres-grand prince 'de par le monde vint
une fois à estre amoureux de deux belles dames
tout à coup, ainsi que cela arrive souvent aux
grands, qui ayment les varietez. L'une estoit fort
blanche, et l'autre brunette, mais toutes deux tresbelles et fort aymables. Ainsi qu'il venoit un jour
32
DEUXIÈME
DISCOURS
de voir la brunette, la blanche jalouze luy dit:
« Vous venez de voiler pour corneille. » A quoy
luy respondit le prince un peu irrité, et fasché de
ce mot : « Et quand je suis avec vous, pour qui
vollé-je?»La dame respondit : «Pour un phénix. »
Le prince, qui disoit des mieux, répliqua : « Mais
dittes plustost pour l'oyseau de paradis, là où il y
a plus de plume que de chair » ; la taxant par là
qu'elle estoit maigre aucunement : aussi estoit-elle
fort jovanotte pour estre grasse, [l'embonpoint'
ne se logeant coustumierement que sur celles qui
entrent dans l'aage, et qu'elles commencent à se
renforcer et fortifier de membres et autres choses.
J Un gentilhomme la donna bonne à un grand
seigneur que je sçay. Tous deux avoyent belles
femmes. Ce grand seigneur trouva celle du gentilhomme fort belle et bien advenante. II luy dit
un jour : « Un tel, il faut que je couche avec
vostre femme. » Le gentilhomme, sans songer (car
il disoit tres-bien le mot), luy respondit : « Je le
veux, mais que je couche avec la vostre. » Le seigneur luy replicqua : « Qu'en ferois-tu ? car la
mienne est si maigre que tu n'y prendrois nul
goust. » Le gentilhomme respondit : «Ah! par
Dieu! je la larderay si menu que je la rcndray de
bon goust. »
5 II s'en voit tant d'autres que leurs visages poupins et gentils font désirer leurs corps ; mais, quand
on y vient, on les trouve sidescharnez que le plaisir et la tentation en sont bien tost passez. Entre
DEUXIEME
DISCOURS
33
autres, l'on y trouve l'os barré qu'on appelle, si sec
et si descharné qu'il foule et masche plus tout nud
que le bast d'un mullet qu'il auroit sur luy. A quoy
pour suppléer, telles dames sont coustumieres de
s'ayder de petits coissins bien mollets et délicats à
soustenir le coup et engarder de la mascheure ;
ainsi que j'ay ouy parler d'aucunes, qui s'en sont
aydées souvent, voire des callesons gentiment
rembourrez et faits de satin, de sorte que les ignorants, les venans à toucher, n'y trouvent rien que
tout bon, et croyent fermement que c'est leur embompoint naturel : car, par dessus ce satin, il y
avoit des petits callesons de toille volante et blanche; si bien que l'amant, donnant le coup en
robbe, s'en alloit de sa dame si content et satisfait
qu'il la tenoit pour tres-bonne robe.
D'autres y a-il encor qui sont de la peau fort
maleficiées et marquetées comme marbre, ou en
œuvre à la mosaïque, tavellées comme faons de
bische , gratteleuses , et sujettes à enderses farineuses et farcineuses ; bref, gastées tellement que
la veue n'en est pas guieres plaisante.
3 J'ay ouy parler d'une dame grande, et l'ay
cogneue et cognois encores, qui est pelue, velue sur
la poitrine, sur l'estomac, sur les espaules et le long
de l'eschine, et à son bas, comme un sauvage. Je
vous laisse à penser ce que veut dire cela. Si le proverbe est vray, que personne ainsi velue est ou riche
ou lubrique, celle-là a l'un et l'autre, je vous en asseure ; et s'en fait fort bien donner, se voir et désirer.
Brantôme. II.
5
34
DEUXIÈME
DISCOURS
D'autres ont la chair d'oyson ou d'estourneau
plumé, harée, brodequinée, et plus noire qu'un
beau diable. D'autres sont opulentes en tétasses
avalées, pendantes plus que d'une vache allaittant
son veau. Je m'asseure que ce ne sont pas les beaux
tetins d'Heleine, laquelle, voulant un jour présenter au temple de Diane une coupe gentille par
certain vœu, employant l'orfevre pour la luy faire,
luy en fit prendre le modelle sur l'un de ses beaux
tetins; et en fit la coupe d'or blanc, qu'on ne
sçauroit qu'admirer de plus, ou la coupe ou la
ressemblance du tetin sur quoy il avoit pris le patron, qui se monstroit si gentil et si poupin que
l'art en pouvoit faire désirer le naturel. Pline dit
cecy par grand speciauté, où il traitte qu'il y a de
l'or blanc. Ce qui est fort estrange est que ceste
coupe fust faitte d'or blanc.
Qui voudroit faire des coupes d'or sur ces grandes
tétasses que je dis et que je connois, il faudroit
bien fournir de l'or à monsieur l'orfevre, et ne se•roit aprés sans coust et grand risée, quand on
diroit : « Voilà des coupes faites sur le modelé des
tetins de telles et telles dames. » Ces coupes resserhbleroyent, non pas coupes, mais de vrayes
auges qu'on void, de bois, toutes rondes, dont on
donne à manger aux pourceaux.
Et d'autres y a-il que le bout de leur tetin ressemble à une vray guine pourrie. D'autres y a-il,
pour descendre plus bas, qui ont le ventre si mal
poly et ridé qu'on les prendroit pour des vieilles
DEUXIEME
DISCOURS
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gibessieres ridées de sergens ou d'hostelliers; ce
qui advient aux femmes qui ont eu des enfants et
qui ne sont esté bien secourues et graissées de
graisse de balaine de leurs sages-femmes. Mais
d'autres y a-il, qui les ont aussi beaux et polis, et
le sein aussi follet, comme si elles estoyent encor
filles.
D'autres il y en a, pour venir encor plus bas,
qui ont leurs natures hideuses et peu agréables.
Les unes y ont le poil nullement frizé, mais si long
et pendant que vous diriez que ce sont les moustaches d'un Sarrazin; et pourtant n'en ostent jamais la toison, et se plaisent à la porter telle, d'autant qu'on dit : Chemin jonchu et c. velu sont fort
propres pour chevaucher. J'en ay ouy parler de
quelqu'une tres-grande qui les porte ainsi.
J'ay ouy parler d'une autre belle et honneste
dame qui les avoit ainsi longues qu'elle les entortilloit avec des cordons ou rubans de soye cramoisie ou autre couleur, et se les frizonnoit ainsi
comme des frizons de perruques ; et puis se les
attachoit à ses cuisses; et en tel estât quelquesfois
se les presentoit à son mary et à son amant; ou
bien se les destortoit de son ruban et cordon, si
qu'elles paroissoyent frizonnées par aprés, et plus
gentilles qu'elles n'eussent fait autrement.
II y avoit bien là de la curiosité et de la paillardise et tout : car, ne pouvant d'elle-mesme faire
et suivre ses frisons, il falloit qu'une de ses femmes,
de ses plus favorites > la servît en cela; en quoy
36
DEUXIEME
DISCOURS
ne peut estre autrement qu'il n'y ait de la lubricité en toutes façons qu'on la pourra imaginer.
Aucunes, au contraire, se plaisent le tenir et
porter raz comme la barbe d'un prestre.
D'autres femmes y a-il qui n'y ont de poil point
du tout, ou peu, comme j'ay ouy parler d'une fort
grande et belle dame que j'ay cogneu; ce qui
n'est guieres beau, et donne un mauvais soupçon:
ainsi qu'il y a des hommes qui n'ont que de petits
boucquets de barbe au menton, et n'en sont pas
plus estimez de bon sang, ainsi que sont les blanquets et blanquettes.
D'autres en ont l'entrée si grande, vague etlarge,
qu'on la prendroit pour l'antre de la Sibille. J'en
ay ouy parler d'aucunes, et bien grandes, qui les
ont telles qu'une jument ne les a si amples, encore
qu'elles s'aydent d'artifice le plus qu'elles peuvent
pour estrecir la porte; mais, dans deux ou trois
fréquentations, la mesme ouverture tourne ; et, qui
plus est, j'ay ouy dire que, quand bien on les arregarde le cas d'aucunes, il leur cloyse comme celuy
d'une jument quand elle est en chaleur. L'on m'en
a conté trois qui monstrent telles cloyses quand on
y prend garde de les voir.
f J'ay ouy parler d'une dame grande, belle et de
qualité, à qui un de nos rois avoit imposé le nom
de pan de c, tant il estoit large et grand, et non
sans raison, car elle se Test fait en son vivant souvent mesurer à plusieurs merciers et arpenteurs; et
que, tant plus elle s'estudioit le jour de l'estrecir,
DEUXIEME
DISCOURS
37
la nuict en deux heures on le luy eslargissoit si
bien que ce qu'elle faisoit en une heure, on le defaisoit en l'autre, comme la toille de Pénélope.
Enfin, elle en quitta tous artifices, et en fut quitte
pour faire élection des plus gros moules qu'elle
pouvoit trouver.
Tel remède fut tres-bon; ainsi que j'ay ouy dire
d'une fort belle et honneste fille de la court, laquelle l'eut au contraire si petit et estroit qu'on
en desesperoit à jamais le forcement du pucellage ;
mais, par l'advis de quelques médecins ou de
sages-femmes, ou de ses amis ou amies, elle en fit
tenter le gué ou le forcement par des plus menus
et petits moules, puis vint aux moyens, puis aux
grands, à mode des talus que l'on fait, ainsi que
Rabelais ordonna les murailles de Paris imprenables; et puis, par tels essais les uns aprés les
autres, s'accoustuma si bien à tous que les plus
grands ne luy faisoyent la peur que les petits paravant faisoyent si grande.
J Une grande princesse estrangere, que j'ay
cogneu, laquelle l'avoit si petit et estroit qu'elle
ayma mieux de n'en taster jamais que de se faire
inciser, comme les médecins le conseilloy en t. Grande
vertu certes de continence, et rare!
J D'autres en ont les labiés longues et pendantes plus qu'une creste de coq d'Inde quand il
est en colère; comme j'ay ouy dire que plusieurs
dames ont; non-seulement elles, mais aussi des
filles. J'ay ouy faire ce conte à feu M. deRandan :
38
DEUXIEME
DISCOURS
qu'une fois, estans de bons compagnons à la court
ensemble, comme M. de Nemours, M. le vidame de
Chartres, M. le comte de La Rochefoucault,MM.de
Montpezac, Givrj, Genlis et autres, ne sçachans
que faire, allèrent voir pisser les filles un jour, cela
s'entend cachez en bas et elles en haut. II y en eut
une qui pissa contre terre : je ne la nomme point;
et, d'autant que le plancher estoit de tables, elle
avoit ses lendilles si grandes qu'elles passèrent par
la fente des tables si avant qu'elle en monstra la
longueur d'un doigt; si que M. de Randan, par
cas, ayant un baston qu'il avoit pris à un laquais,
où il y avoit un fiçon, en perça si dextrement ses
landilles, et les cousit si bien contre la table, que
la fille, sentant la picqueure, tout à coup s'esleva si
fort qu'elle les escerta toutes, et de deux parts qu'il
yen avoit en fit quatre; et lesdites lendilles en
demeurèrent découpées en forme de barbe d'escrevices ; dont pourtant la fille s'en trouva tresmal, et la maistresse en fut fort en colère. M. de
Randan et la compagnie en firent le conte au roy
Henry, qui estoit bon compagnon, qui en rit pour
sa part son saoul, et en appaisa le tout envers la
reine, sans rien en déguiser.
Ces grandes lendilles sont cause qu'une fois j'en
demanday la raison à un médecin excellent, qui me
dit que, quand les filles et femmes estoyent en ruth,
elles les touchoient, manioient, viroient, contournoient, allongeoient et tiroient si souvent, qu'estans ensemble s'en entredonnoient mieux du plaisir.
/
DEUXIÈME DISCOURS
39
Telles filles et femmes seroyent bonnes en
Perse, non en Turquie, d'autant qu'en Perse les
femmes sont circoncises, parce que leur nature
ressemble de je ne sçay quoy le membre viril (disent-ils) ; au contraire, en Turquie, les femmes ne
le sont jamais; et pour ce les Perses les appellent
hérétiques, pour n'estre circoncises, d'autant que
leur cas (disent-ils) n'a nulle forme; et ne prennent
plaisir de les regarder comme les chrestiens. Voilà
ce qu'en disent ceux qui ont voyagé en Levant.
Telles femmes et filles (disoit ce médecin) sont
fort sujettes à faire la fricarelle, donna con donna.
J'ay ouy parler d'une tres-belle dame et des plus
qui ait esté en la cour, qui ne les a si longues :
car elle luy sont accourcies pour un mal que son
mary luy donna; voire qu'elle n'a de lèvre d'un
costé, pour avoir esté tout mangé de chancres; si
bien qu'elle peut dire son cas estropié et à demy
démembré; et neantmoins ceste dame a esté fort
recherchée de plusieurs, mesmes elle a esté la moitié d'un grand quelquesfois dans son lict. Un grand
disoit à la cour un jour qu'il voudroit que sa femme
ressemblast celle-là, et qu'elle n'en eust qu'à demy,
tant elle en avoit trop.
J'ay aussi ouy parler d'une autre bien plus grande
qu'elle cent fois, qui avoit un boyau qui luy pendilloit long d'un grand doigt au dehors de sa nature, et, disoit-on, pour n'avoir esté bien servie
en l'une de ses couches par sa sage-femme; ce qui
arrive souvent aux filles et femmes qui ont fait des
4o
DEUXIÈME
DISCOURS
couches à la dérobade, ou qui par accident se sont
gastées et grevées; comme une des belles femmes
de par le monde, que j'ay cogneue, qui, estant
veufve, ne voulut jamais se remarier, pour estre
descouverte d'un second mary de cecy, qui l'en
eust peu prisée, et, possible, mal traittée.
Cette grande que je viens de dire, nonobstant
son accident, enfantoit aussi aisément comme si
elle eust pissé: car on disoit sa nature tres-ample;
et si pourtant elle a esté bien aymée et bien servie
à couvert; mais malaisément se laissoit-elle voir là.
Aussi volontiers, quand une belle et honneste
femme se met à l'amour et à la privauté, si elle ne
vous permet de voir ou taster cela, dittes hardiment
qu'elle y a quelque tare, ou si, que la veue ny le
toucher n'approuvera guieres, ainsi que je tiens
d'une honneste femme : car, s'il n'y en a point, et
qu'il soit beau comme certes il y en a et de plaisants à voir et manier, elle est aussi curieuse et
contente d'en faire la monstre et en prester l'attouchement que de quelque autre de ses beautez
qu'elle ait, autant pour son honneur à n'estre soubçonnée de quelque defaut ou laideur en cet endroit
que pour le plaisir qu'elle y prend elle-mesme à le
contempler et mirer, et surtout aussi pour accroistre
la passion et tentation davantage à son amant. De
plus, les mains et les yeux ne sont pas membres
virils pour rendre les femmes putains et leurs marys
cocus, encore qu'aprés la bouche aydent à faire de
grands approches pour gaigner la place.
DEUXIEME
41
DISCOURS
D'autres femmes y a-il qui ont la bouche de là
si pasle qu'on diroit qu'elles y ont la fièvre ; et telles
ressemblent aucuns yvroignes, lesquels, encor qu'ils
boivent plus de vin qu'une truye de laict, ils sont
pasles comme trespassez; aussi les appelle-on traistres au vin, non pas ceux qui sont rubiconds : aussi
telles par ce costé là on les peut dire traistresses à
Venus, si ce n'est que l'on dit : pasle putain, et
rouge paillard. Tant y a que cette partie ainsi pasle
et transie n'est point plaisante à voir; et n'a garde
de ressembler à celle d'une des plus belles dames
que l'on en voye, et qui tient grand rang, laquelle
j'ay veu qu'on disoit qu'elle portoit là trois belles
couleurs ordinairement ensemble, qui estoyent incarnat, blanc et noir : car cette bouche de là
estoit colorée et vermeille comme corail, le poil
d'alentour gentiment frizonné et noir comme
ebene; ainsi le faut-il, et c'est l'une des beautez;
la peau estoit blanche comme albastre, qui estoit
ombragée de ce poil noir. Cette veue est belle
celle-là, et non des autres que je viens de dire.
D'autres il y en a aussi qui sont si bas ennaturées et fendues jusqu'au cul , mesmes les petites
femmes, que l'on devroit faire scrupule de les toucher, pour beaucoup d'ordes et salles raisons que
je n'oserois dire : car on diroit que, les deux rivières s'assemblant et se touchant quasi ensemble,
il est en danger de laisser l'une et naviger à l'autre; ce qui est par trop vilain.
J J'ay ouy conter à madame de Fontaine-Cha6
42
DEUXIEME
DISCOURS
landray (dite la belle Torcy) que la reine Eleonor,
sa maistresse, estant habillée et vestue, paressoit
une tres-belle princesse, comme il y en a encor
plusieurs qui l'ont veue telle en nostre court, et de
belle et riche taille ; mais, estant deshabillée, elle
paroissoit du corps une géante, tant elle l'avoit
long et grand; mais, tirant en bas, elle paroissoit
une naine, tant elle avoit les cuisses et les jambes
courtes avec le reste.
D'une autre grand dame ay-je ouy parler qui
estoit bien au contraire : car par le corps elle se
monstroit une naine, tant elle l'avoit court et petit,
et du reste en bas une géante ou collosse, tant elle
avoit ses cuisses et jambes grandes, hautes et fendues, et pourtant bien proportionnées et charnues,
si qu'elle en couvroit son homme sous elle, mais
qu'il fust petit, fort aisément, comme d'une tirasse
de chien couchant.
J II y a force marys et amis parmy nos chrestiens qui, voulans en tout différer des Turcs, ne
prennent plaisir d'arregarder le cas des dames,
d'autant, disent-ils, comme je viens de dire, qu'ils
n'ont nulle forme ; nos chrestiens au contraire,
qui en ont, disent-ils, de grands contentemens à
les contempler fort et se délecter en telles visions,
et non-seulement se plaisent à les voir, mais à les
baiser, comme beaucoup de dames l'ont dit et
descouvert à leurs amants; ainsi que dit une dame
espagnole à son serviteur, qui, la saluantun jour,
luy dit : Bezo las manos y los pies, senora; elle
DEUXIEME
DISCOURS
luy dit : Senor, en el medio esta la mejor stacion;
comme voulant dire qu'il pouvoit baiser le mitan
aussi bien que les pieds et mains. Et, pour ce,
disent aucunes dames, que leurs marys et serviteurs y prennent quelque délicatesse et plaisir, et
en ardent davantage : ainsi que j'ay ouy dire
d'un tres-grand prince, fils d'un grand roy de par
le monde, qui avoit pour maistresse une tresgrande princesse. Jamais il ne la touchoit qu'il ne
luy vist cela et ne le baisast plusieurs fois. Et la
première fois qu'il le fit, ce fut par la persuasion
d'une tres-grande dame, favorite de roy, laquelle,
tous trois un jour estans ensemble, ainsi que ce
prince muguettoit sa dame, luy demanda s'il n'avoit
jamais veu cette belle partie dont il jouissoit. II
respondit que non : « Vous n'avez donc rien fait,
dist-elle, et ne sçavez ce que vous aymez ; vostre
plaisir est imparfait, il faut que vous le voyez. »
Parquoy, ainsi qu'il s'en vouloit essayer et qu'elle
en faisoit de la revesche, l'autre vint par derrière,
et la prit et renversa sur un lict, et la tint tousjours jusques à ce que le prince l'eust contemplée
à son aise et baisée son saoul, tant qu'il le trouvoit
beau et gentil ; et, pour ce, continua tousjours.
D'autres y a-il qui ont leurs cuisses si mal
proportionnées, mal advenantes et si mal faites en
olive, qu'elles ne méritent d'estre regardées et
désirées, comme de leurs jambes, qui en sont de
mesme, dont aucunes sont si grosses qu'on en
diroit le gras estre le ventre d'une conille qui est
44
DEUXIÈME
DISCOURS
pleine. D'autres les ont si gresles et menues, et si
heronnieres, qu'on les prendroit plustost pour des
fleutes que pour cuisses et jambes : je vous laisse
à penser que peut estre le reste.
Elles ne ressemblent pas une belle et honneste
dame dont j'ay ouy parler, laquelle estant en bon
point, et non trop en extrémité, car en toutes
choses il faut un médium, aprés avoir donné à
coucher à son amy, elle luy demanda le lendemain au matin comment il s'en trouvoit. II luy
respondit que tres-bien, et que sa bonne et grasse
chair luy avoit fait grand bien. « Pour le moins
dit-elie) avez-vous couru la poste sans emprunter
de coissinet. »
D'autres dames y a-il qui ont tant d'autres
vices cachez, ainsi que j'en ay ouy parler d'une
qui estoit dame de réputation, qui faisoit ses affaires fécales par le devant; et de ce j'en demanday la raison à un suffisant médecin, qui me dit:
parce qu'elle avoit esté percée trop jeune et d'un
homme trop fourny et robuste; dont ce fut grand
dommage, car c'estoit une tres-belle femme et
veufve, qu'un honneste gentilhomme que je sçay
la vouloit espouser; mais, en sçachant tel vice, la
quitta soudain, et apres un autre la prit aussitost.
5 J'ay ouy parler d'un gallant gentilhomme qui
avoit une des belles femmes de la court et n'en
faisoit cas. Un autre, n'estant si scrupuleux que
luy, habitant avec elle, trouva que son cas puoit si
DEUXIEME DISCOURS
45
fort qu'on ne pouvoit endurer cette senteur ; et,
par ainsi,' cogneut l'encloueure du mary.
J'ay ouy parler d'une autre, laquelle estant l'une
des filles d'une grande princesse, qui petoit de
son devant : des médecins m'ont dit que cela se
pouvoit faire à cause des vents et ventositez qui
peuvent sortir par là, et mesmes quand elles font
la fricarelle. Cette fille estoit avec cette princesse
lorsqu'elle vint à Moulins, la cour y estant, du
temps du roy Charles IX, qui en fut abreuvé, dont
on en rioit bien.
D'autres y en a-il qui ne peuvent tenir leur
urine, qu'il faut qu'elles ayent tousjours la petite
esponge entre les jambes, comme j'en ay cogneu
deux grandes, et plus que dames, dont l'une, estant fille, fit l'evasion tout à trac dans la salle du
bal, du temps du roy Charles IX, dont fut fort
scandalisée.
D'une autre grand dame ay-je ouy parler, que,
quand on luy faisoit cela, elle se compissoit à bon
escient, ou sur le fait ouaprés, comme une jument
quand elle a esté saillie : à telle falloit-il jetter le
seillaud d'eau comme à la jument, pour la faire
retenir.
Tant d'autres y a-il qui sont ordinairement en
sang et leurs mois, et autres qui sont viciées,
tarrottées, marquetées et marquées, tant par accident de verolle de leurs marys ou de leurs amis
que par leurs mauvaises habitudes et humeurs ;
comme celles qui ont les jambes louventines et
46
DEUXIEME DISCOURS
autres fluxions et marques, que, par les envies de
leurs mères estans enceintes d'elles, portent sur
elles ; comme j'en ay ouy parler d'une qui est toute
rouge par une moitié du corps, et l'autre non,
comme un eschevin de ville.
D'autres sont si sujettes à leurs flux menstruaux
que quasi ordinairement leur nature flue comme
un mouton à qui on a coupé la gorge de frais;
dont leurs marys ou amants ne s'en contentent
guieres, pour l'assidue fréquentation que Venus
ordonne et désire en ces jeux : car, si elles en sont
saines et nettes une sepmaine du mois, c'est tout;
et leur font perdre le reste de Tannée : si que des
douze mois ils n'en ont cinq ou six francs, voire
moins. C'est beaucoup ; à mode de nos soldats desbandez, auxquels à la monstre les commissaires et
trésoriers font perdre de douze mois de l'an plus
de quatre, en leur faisant monter les mois jusques
à quarante et cinquante jours, si que les douze
mois de l'an ne leur revienent pas à huict.
Ainsi s'en trouvent les marys et amants qui telles
femmes ont et servent, si ce n'est que, du tout
pour assoupir leur paillardise, se veulent souiller
vilainement, sans aucun respect d'impudicité ; et
leurs enfants qui en sortent s'en trouvent mal et
s'en ressentent.
Si j'en voulois raconter d'autres, je n'aurois jamais fait, et aussi que les discours en seroyent
trop sallauds et desplaisants; et ce que j'en dis et
dirois, ce ne seroit des femmes petites et commu-
DEUXIEME
DISCOURS
47
nés, mais des grandes et moyennes dames, qui de
leurs visages beaux font mourir le monde, et point
le couvert.
Si feray-je encor ce petit compte, qui est plaisant, d'un gentilhomme qu'il me le fît, qui est
qu'en couchant avec une fort belle dame, et d'estoffe, en faisant sa besogne il luy trouva en cette
partie quelques poils si piquants et si aigus qu'avec
toutes les incommoditez il la put achever, tant
cela le piquoit et le fîçonnoit. Enfin, ayant fait,
il voulut taster avec la main : il trouva qu'alentour de sa motte il y avoit une demie douzaine de
certains fils garnis de ces poils si aigus, longs, roides et picquants, qu'ils en eussent servy aux cordonniers à faire des rivets comme de ceux de
pourceaux, et les voulut voir; ce que la dame luy
permit avec grande difficulté; et trouva que tels
fils entournoient la piece ny plus ny moins que
vous voyez une médaille entournée de quelques
diamants et rubis, pour servir et mettre en enseigne
en un chappeau ou au bonnet.
5 II n'y a pas long temps qu'en une certaine
contrée de Guyenne, une damoiselle mariée, de
fort bon lieu et bonne part, ainsi qu'elle advisoit estudier ses enfants, leur précepteur, par une
certaine manie et frénésie, ou, possible, pour rage
d'amour qui luy vint soudain, il prit une espéequi
estoit de son mary sur le lict, et luy en donna
si bien qu'il lui perça les deux cuisses et les deux
labiés de sa nature de part en part; dont depuis
48
DEUXIÈME
DISCOURS
elle en cuida mourir, sans le secours d'un bon
chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu'il avoit
esté en deux diverses guerres et attacqué fort diversement. Je croy que la veue amprés n'en estoit guieres plaisante, pour estre ainsi ballafrée et
ses aisles ainsi brisées : je les dis aisles, parce que
les Grecs appellent ces labiés himenea ; les Latins
les nomment alx, et les François labiés, lèvres,
landrons, landilles et autres mots ; mais je trouve
qu'à bon droit les Latins les appellent aisles : car
il n'y a animal ny oyseau, soit-il faucon, niais ou
sot, comme celuy de nos fillaudes, soit-il de passage, ou hagard, ou bien dressé, de nos femmes
mariées ou veufves, qui aille mieux ny ait l'aisle
si viste.
Je le puis appeller aussi animal avec Rabelais,
d'autant qu'il s'esmeut de soy-mesme; et, soit à le
toucher ou à le voir, on le sent et le void s'esmouvoir et remuer de luy-mesme, quand il est en
appétit.
D'autres, de peur de rhumes et catheres, se
couvrent dans le lict de couvre-chefs à l' entour de
la teste, par Dieu, plus que sorcières : au partir
de là, bien habillées, elles sont saffrettes comme
poupines, et d'autres fardées et pintrées comme
images, belles au jour, et la nuict dépeintes et
tres-laides.
II faudroit visiter telles dames avant les aymer,
espouser et en jouir, ainsi que faisoit Octave
César avec ses amis , qui faisoit despouiller
DEUXIEME
DISCOURS
49
aucunes grandes dames et matrosnes romaines,
voire des vierges meures d'aage, et les visitoit
d'un bout à l'autre, comme si ce fussent esclaves
et serves vendues par un certain maquignon nommé
Torane; et, selon qu'il les trouvoit à son gré et son
point, ny tarées, il en jouissoit.
De mesme en font les Turcs en leur basestan
en Constantinople et autres grandes villes, quand
ilz acheptent des esclaves de l'un et l'autre sexe.
Or je n'en parleray plus ; encor pensé-je en
avoir trop dit; et voilà comment nous sommes
bien trompez en beaucoup de veues que nous
pensons et croyons tres-belles. Mais, si nous y
sommes en aucunes dames deceus, nous y sommes
bien autant édifiez et satisfaits en d'aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes, propres,
sraisches, caillées, si amiables et si en bon point,
bref, si accomplies en toutes parties du corps,
qu'aprés elles toutes veues mondaines sont chétives
et vaines; dont il y a des hommes qui, en telles
contemplations, s'y perdent tellement qu'ils ne
songent qu'aux actions : aussi, bien souvent,
telles dames se plaisent à se monstrer sans nulle
difficulté, pour ne se sentir taschées d'aucunes
macules, pour nous faire plus entrer en tentation
et concupiscence.
Nous estans un jour au siège de La Rochelle,
le pauvre feu de M. de Guise, qui me faisoit
l'honneur de m'aymer, s'en vint me monstrer des
tablettes qu'il venoit de prendre à Monsieur, frère
Brantôme. II.
7
5o
DEUXIÈME
DISCOURS
du roy, nostre gênerai, dans la poche de ses
chausses, et me dit : « Monsieur me vient de faire
un desplaisir et la guerre pour l'amour d'une
dame; mais je veux avoir ma revanche; voyez ce
que j'y ay mis dedans et lisez. » Me donnant les
tablettes, je vis escrit de sa main ces quatre vers
qu'il venoit de faire, mais le mot de f
y estoit
tout à trac.
Si vous ne m'avez cogneue,
II n'a pas tenu à moy ;
Car vous m'avez bien veu nue,
Et vous ay monstre de quoy.
Puis, me nommant la dame, ou pour mieux
dire la fille, de laquelle je me doutois pourtant,
je luy dis que je m'estonnois fort qu'il ne l'eust
touchée et cogneue, d'autant que les approches
en avoyent esté grandes, et que le bruit en estoit
par trop commun ; mais il m'asseura que non, et
que ce n'avoit esté que sa faute. Je luy replicquay : « II falloit donc, Monsieur, ou qu'alors il
fust si las et recreu d'ailleurs qu'il n'y pust fournir,
ou qu'il fust si ravy en la contemplation de cette
beauté nue qu'il ne se souciast de l'action. — Possible (me respondit ce prince) qu'il se pourroit
faire ; mais tant y a que ce coup il y faillit; et je
luy en fais la guerre, et je luy vais remettre ses
tablettes dans la poche, qu'il visitera selon sa
coustume, et y lira ce qu'il y faut; et amprés,
me voilà vangé. » Ce qu'il fit, et ne fut amprés
DEUXIEME
DISCOURS
5i
sans en rire tous deux à bon escient, et s'en faire
la guerre plaisamment: car, pour lors, c'estoit une
tres-grande amitié et privauté entr'eux deux, bien
depuis estrangement changée.
5 Une dame de par le monde, ou plustost fille,
estant fort aymée et privée d'une tres-grande princesse, estoit dans le lict se rafraischissant, comme
estoit la coustume. Vint un gentilhomme la voir,
qui pour elle brusloit d'amour; mais il n'en avoit
autre chose. Cette dame fille, estant ainsy aimée
et privée de sa maistresse, s' approchant d'elle
tout bellement, sans faire semblant de rien, tout
à coup vint à tirer toute la couverture de dessus
elle, si bien que le gentilhomme, point paresseux
de ses yeux aucunement, les jetta aussitost dessus,
qui vid (à ce que depuis il m'a fait le conte) la
plus belle chose qu'il vid ny qu'il verra jamais, qui
estoit ce beau corps nud, et ses belles parties, et
cette blanche, jolie et belle charnure, qu'il pensa
voir les beautez de paradis. Mais cela ne dura
guieres: car tout aussitost la couverture fut tournée
prendre par la dame, la fille en estant partie de là;
et, de bonheur, cette belle dame, tant plus elle
se remuoit à reprendre la couverture, tant plus elle
se faisoit paroistre; ce qui n'endommageoit nullement la veue et le plaisir du gentilhomme, qui
autrement ne s'empeschoit à la recouvrir; bien sot
fust esté : pourtant, tellement quellement, elle
recouvra sa couverture, se remit, en se courrouçant assez doucement contre la fille, et luy disant
52
DEUXIÈME
DISCOURS
qu'elle lepayeroit. La damoiselle luy dit, qui estoit
un petit à l'escart : « Madame, vous m'en aviez
fait une; pardonnez-moy si je la vous ay rendue»;
et, passant la porte, s'en alla. Mais l'accord fut
fait aussitost.
Cependant le gentilhomme se trouva si bien de
telle veue, et en tel extase de plaisir et contentement, que je luy ay ouy dire cent fois qu'il n'en
vouloit d'autre en sa vie, que de vivre au songer
de cette ordinaire contemplation; et certes il avoit
raison : car, selon la monstre de son beau visage,
le nonpareil, et sa belle gorge, dont elle a tant
repeu le monde, pouvoit assez monstrer que
dessous il y avoit de caché de plus exquis; et
me disoit qu'entre telles beautez, c'estoit la dame
la mieux flanquée et le plus haut qu'il eust jamais
veue : aussi le pouvoit-elle estre, car elle estoit de
tres-riche taille; mesme entre les beautez il faut
qu'elle le soit, ny plus ny moins qu'une forteresse
de frontière.
Amprés que ce gentilhomme m'eut tout conté,
je ne luy peus que dire : « Vivez doncques, vivez,
mon grand amy, avec cette contemplation divine
et cette béatitude que jamais ne puissiez-vous
mourir; et moy au moins, avant mourir, puissé-je
avoir une telle veue! »
Ledict gentilhomme en eut pour jamais cette
obligation à la damoiselle, et tousjours depuis
l'honora et l'ayma de tout son cœur. Aussi luy
estoit-il serviteur fort ; mais il ne l'espousa, car
DEUXIÈME
DISCOURS
53
un autre, plus riche que luy, la luy embla, ainsi
qu'est la coustume à toutes de courir aux biens.
Telles veues sont belles et agréables; mais il se
faut donner garde qu'elles ne nuisent, comme celle
de la belle Diane nue au pauvre Acteon, ou bien
une que je vois dire.
-J Un roy de par le monde ayma fort en son
temps une bien belle , honneste et grand dame
veufve, si bien qu'on l'en tenoit charmé : car peu
il se soucioit des autres, voire de sa femme, sinon
que par intervalles, car celte dame emportoit tousjours les plus belles fleurs de son jardin; ce qui
faschoit fort à la reine, car elle se sentoit aussi belle
et agréable que serviable, et digne d'avoir d'aussi
friands morceaux; dont elle s'en esbahissoit fort.
De quoy en ayant fait sa complainte à une sienne
grand dame favorite, elle complotta avec elle d'adviser s'il y avoit tant de quoy, mesmes espier par
un trou le jeu que joueroient son mary et la dame.
Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous audessus de la chambre de ladite dame, pour voir le
tout et la vie qu'ils demeneroyent tous deux ensemble : dont se mirent à tel spectacle; mais elles
n'y virent rien que tres-beau, car elles y apperceurent une femme tres-belle, blanche, délicate et
tres-fraische, moitié en chemise et moitié nue,
faire des caresses à son amant, des mignardises, des
follastreries bien grandes, et son amant luy rendre
la pareille, de sorte qu'ils sortoient du lict, et tous
en chemise se couchoient et s'esbattoyent sur le
54
DEUXIÈME
DISCOURS
tapis velu qui estoit auprés du lict, affin d'eviter la
chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais:
car c'estoit aux plus grandes chaleurs; ainsi que
j'ay cogneu aussi un tres-grand prince qui prenoit
de mesme son déduit avec sa femme, qui estoit la
plus belle femme du monde, affin d'eviter le chaud
que produisoient les grandes chaleurs de l'esté,
ainsi que luy-mesme disoit.
Cette princesse donc, ayant veu et apperceu le
tout, de dépit s'en mit à plorer, gémir, souspirer
et attrister, luy semblant, et aussi le disant, que
son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit
les folies qu'elle luy avoit veu faire avec l'autre.
L'autre dame qui l'accompagnoit se mit à la
consoler et luy remonstrer pourquoy elle s'attristoit ainsi, ou bien, puisqu'elle avoit esté si curieuse
de voir telles choses, qu'il n'en falloit pas espérer
de moins. La princesse ne respondit autre chose,
sinon : « Helas, ouy ! j'ay voulu voir chose que
je ne devois avoir voulu voir, puisque la veue
m'en fait mal. » Toutesfois, aprés s'estre consolée
et résolue, elle ne s'en soucia plus, et, le plus
qu'elle pût, continua ce passe-temps de veue,
et le convertit en risée, et, possible, en autre
chose.
3 J'ay ouy parler d'une grand dame de par le
monde, mais grandissime, qui, ne se contentant de
sa lasciveté naturelle, car elle estoit grand putain,
et mariée et veufve, aussi estoit-elle fort belle,
pour se provoquer et exciter davantage, elle faisoit
DEUXIEME
DISCOURS
55
despouiller ses dames et filles, je dys les plus belles,
et se delicatoit fort à les voir; et puis elle les
battoit du plat de la main sur les fesses avec de
grandes claquades et plamussades, assez rudes,
et les filles qui avoyent delinqué quelque chose,
avec de bonnes verges ; et alors son contentement
estoit de les voir remuer et faire lesmouvemens et
tordions de leurs corps et fesses, lesquelles, selon
les coups qu'elles recevoyent, en monstroyent de
bien estranges et plaisants.
Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit
trousser en robe, car pour lors elles ne portoyent
point de calsons, et les claquetoit et fouettoit sur
les fesses, selon le sujet qu'elles luy donnoyent, ou
pour les faire rire, ou pour plorer. Et, sur ces visions et contemplations, y aiguisoit si bien ses
appétits qu'aprés elle les alloit passer bien souvent à bon escient avec quelque gallant homme
bien fort et robuste.
Quelle humeur de femme! Si bien qu'on dit
qu'ayant une fois veu par la fenestre de son chasteau qui visoit sur la rue un grand cordonnier, estrangement proportionné, pisser contre la muraille
dudict chasteau, elle eut envie d'une si belle et
grande proportion; et, de peur de gaster son fruit
pour son envie, elle luy manda par un page de la
venir trouver en une allée secrète de son parc, où
elle s'estoit retirée, et là elle se prostitua à luy en
condition qu'elle en engroissa. Voilà ce que servit
la veue à cette dame.
56
DEUXIÈME
DISCOURS
Et, de plus, j'ay ouy dire qu'outre ses femmes et
filles ordinaires qui estoyent à sa suitte, les estrangeres qui la venoyent voir, dans les deux ou trois
jours, ou toutes les fois qu'elles y venoyent, elle
les apprivoisoit aussitost à ce jeu, faisant monstrer
aux siennes premièrement le chemin, et aller devant elles, et les autres aprés; si bien qu'elles
estoyent estonnées de ce jeu les unes, et les autres
non. Vrayment, voilà un plaisant exercice!
3 J'ay ouy parler d'un grand aussi qui prenoit
plaisir de voir ainsi sa femme nue ou habillée, et la
fouetter de claquades, et la voir manier de son
corps.
3 J'ay ouy dire à une honneste dame, qu'estant
fille, sa mere la fouettoit tous les jours deux fois,
non pour avoir forfait, mais parce qu'elle pensoit
qu'elle prenoit plaisir à la voir ainsi remuer les
fesses et le corps, pour autant en prendre d'appétit
ailleurs; et tant plus elle alla sur l'aage de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle façon
qu'à mode qu'elle l'accostoit elle la contemploit
encor plus.
3 J'ay bien ouy dire pis d'un grand seigneur et
prince, il y a plus de quatre-vingts ans, qu'avant
qu'aller habiter avec sa femme se faisoit fouetter,
ne pouvant s'esmouvoir ny relever sa nature baissante sans ce sot remède. Je desirerois volontiers
qu'un médecin excellent m'en dît la raison.
Ce grand personnage Picus Mirandula racconte
avoir veu un certain gallant en son temps, qui,
DEUXIEME
DISCOURS
5?
d'autant plus qu'on l'estrilloit à grands sanglades
d'estrivieres, c'estoit lors qu'il estoit le plus enragé
aprés les femmes; et n'estoit jamais si vaillant
aprés elles s'il n'estoit ainsi estrillé : aprés il faisoit
rage. Voilà de terribles humeurs de personnes!
Encore celle de la veue des autres est plus agréable
que la derniere.
5 Moy estant à Milan, un jour on me fit un
conte de bonne part : que feu M. le marquis de
Pescayre, dernier mort, vice-roy en Sicile, vint
grandement amoureux d'une fort belle dame ; si
bien qu'un patin, pensant que son mary fust allé
dehors, l'alla visiter qu'il la trouva encores au lict;
et, en devisant avec elle, n'en obtint rien que la
voir et la contempler à son aise sous le linge, et
la toucher de la main. Sur ces entrefaittes survint
le mary, qui n'estoit du calibre du marquis en rien, et
les surprit de telle sorte que le marquis n'eut loisir
de retirer son gand, qui s'estoit perdu, je ne sçay
comment, parmy les draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dit quelques mots, il sortit de
la chambre, conduit pourtant du gentilhomme,
qui, amprés estre retourné, par cas fortuit trouva
le gand du marquis perdu dans les draps, dont la
dame ne s'en estoit point apperceue. II le prit et
le serra, et puis, faisant la mine froide à sa femme,
demeura longtemps sans coucher avec elle ny la
toucher; parquoy un jour elle seule dans sa chambre, mettant la main à la plume, se mit à faire ce
quatrain :
8
58
DEUXIEME DISCOURS
Vìgna era, vigna son.
Era podata, or più non son;
E non so per quai cagion
Non mi poda il mio patron.
Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le
mary vint, qui vid ces vers sur la table, prend la
plume et fait response :
Vigna eri, vìgna stì,
Eri podata, e più non sei.
Per la granfa del leon,
Non ti poda il tuo patron.
Et puis les laissa aussi sur la table. Le tout fut
apporté au marquis, qui fit response :
A la vigna die voi dicete
Io fui, e qui restete;
Alzai il pamparo; guardai la vite;
Ma, non toccai, si Dio m'ajute.
Cela fut rapporté au mary, qui, se contentant
d'une si honnorable response et juste satisfaction,
reprit sa vigne et la cultiva aussi bien que devant;
et jamais mary et femme ne furent mieux.
Je m'en vois le traduire en françois, afin que
chacun l'entende.
Je suis esté une belle vigne et le suis encore,
Je suis esté d'autresfois tres-bien cultivée;
A st'heure je ne le suis point ; et si ne sçay
Pourquoy mon patron ne me cultive plus.
Ouy, vous avez été vigne telle, et Testes encore,
Et d'autresfois bien cultivée, à st'heure plus;
DEUXIEME
DISCOURS
59
Pour Tamour de la griffe du lion,
Vostre mary ne vous cultive plus.
A la vigne que vous autres dittes
Je suis esté certes, et y restay un peu ;
J'en haussay le pampre et en regarday la vis et le raisin ;
Mais Dieu ne me puisse ayder si jamais j'y ay touché !
Par cette griffe du lion il veut dire le gand qu'il
avoit trouvé esgaré entre les linceuls.
Voilà encor un bon mary qui ne s'ombragea par
trop, et, se despouillant de soubçon, pardonna
ainsi à sa femme. Et certes il y a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes qu'elles se
regardent et se contemplent nues, de sorte qu'elles
se ravissent se voyans si belles, comme Narcisus.
Que pouvons-nous donc faire les voyant et arregardant ?
J Mariane, femme d'Herode, belle et honneste
femme, son mary voulant un jour coucher avec elle
en plein midy et voir à plein ce qu'elle portoit, luy
refusa à plat (ce dit Josephe). II n'usa pas de puissance de mary, comme un grand seigneur que j'ay
cogneu, à l'endroit de sa femme, qui estoit des
belles, qu'il assaillit ainsi en plain jour, et la mit
toute nue, elle le deniant fort. Aprés, il luy renvoya ses femmes pour rhabiller, qui la trouvèrent
toute esplorée et honteuse.
D'autres dames y a-il lesquelles à dessein ne font
pas grand scrupule de faire à pleine veue la monstre
de leur beauté, et se descouvrir nues, afin de mieux
encapricier et marteller leurs serviteurs, et les mieux
6o
DEUXIÈME
DISCOURS
attirer à elles; mais ne veulent permettre nullement
la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps : car, ne se voulans arrester en si beau
chemin, passent plus outre, comme j'en ay ouy
parler de plusieurs, qui ont ainsi longtemps entretenu leurs serviteurs de si beaux aspects.
Bienheureux sont-ils ceux qui s'y arrestent aux
patiences, sans se perdre par trop en tentation. Et
faut que celuy soit bien enchanté de vertu qui, en
voyant une belle femme, ne se gaste point lesyeux;
ainsi que disoit Alexandre quelquesfois à ses amis,
que les filles des Perses faisoyent grand mal aux
yeux à ceux qui les regardoient; et, pour ce, tenant les filles du roy Darius ses prisonnières,
jamais ne les saluoit qu'avec les yeux baissez, et
encor le moins qu'il pouvoit, de peur qu'il avoit
d'estre surpris de leur excellente beauté.
Ce n'est dés lors seulement, mais d'aujourd'huy,
qu'entre toutes les femmes d'Orient les Persiennes
ont le los et le pris d'estre les plus belles et accomplies en proportions de leur corps et beauté naturelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures, mesmement et sur toutes celles de l'ancienne
et royale ville de Seiras, lesquelles sont tellement
louées en leurs beautez, blancheurs et plaisantes
civilitez et bonne grâce, que les Mores, par un antique et commun proverbe, disent que leur prophète Mahommet ne voulut jamais aller à Seiras,
de crainte que, s'il y eust veu une fois ces belles
femmes, jamais amprés sa mort son ame ne fust
DEUXIEME
DISCOURS
61
entrée en paradis. Ceux qui y ont esté et en ont
escrit le disent ainsi, en quoy on notera l'hypocrite contenance de ce bon rompu et marault prophète; comme s'il ne se trouvoit par escrit, ce dit
Belon, en un livre arabe intitulé : Des bonnes coustumes de Mahommet, le louant de ses forces corporelles, qui se vantoit de pratiquer et repasser
ces unze femmes qu'il avoit en une mesme heure,
l'une aprés l'autre ! Au diable soit le marault ! N'en
parlons plus : quand tout est dit, je suis bien à
loisir d'en parler.
J'ay veu faire cette question, sur ce trait d'Alexandre que je viens de dire, et de Scipion l'Afriquain : lequel des deuxacquist plus grand louange
de continence?
Alexandre, se défiant des forces de sa chasteté,
ne voulut point voir ces belles dames persiennes ;
Scipion, aprés la prise de Cartage-la-Neufve, vid
cette belle fille espagnole que ses soldats luy amenèrent et luy offrirent pour la part de son butin,
laquelle estoit si excellente en beauté et en si bel
aage de prise que partout où elle passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous à la regarder, et
Scipion mesme; lequel, l' ayant saluée fort courtoisement, s'enquist de quelle ville d'Espagne
elle estoit et de ses parents. Luy fut dit,
entre autres choses, qu'elle estoit accordée à un
jeune homme nommé Alucius^ prince des Celtiberiens, à qui il la rendit, et à ses pere et
mere, sans la toucher; dont il obligea la dame,
62
DEUXIEME
DISCOURS
les parens et le fiancé, si bien qu'ils se rendirent
depuis tres-affectionnez à la ville de Rome et à la
republique. Mais que sçait-on si dans son ame
cette belle dame n'eust point désiré avoir esté un
peu percée et entamée premièrement de Scipion,
de luy, dis—je, qui estoit beau, jeune, brave, vaillant et victorieux? Possible que, si quelque privé
ou privée des siens et des siennes luy eust demandé
en foy et conscience si elle ne l'eust pas voulu, je
laisse à penser ce qu'elle eust respondu, ou fait
quelque petite mine approchant de l' avoir désiré,
et, s'il vous plaist, si son climat d'Espagne et son
soleil couchant ne la sçavoit pas rendre, et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de cette
contrée, belles et pareilles à elle, chaudes et aspres
à cela, comme j'en ay veu quantité. Ne faut donc
point douter, si cette belle et honneste fille fust
esté sollicitée et requise de ce beau jeune homme
Scipion, qu'elle ne l'eust pris au mot, voire sur
l'autel de ses dieux prophanes.
En cela ce Scipion a esté certes loué d'aucuns
de ce grand don de continence; d'autres il en a
esté blasmé : car en quoy peut monstrer un brave
et valleureux cavallier la générosité de son cœur,
qu'envers une belle et honneste dame, sinon luy
faire parestre par effet qu'il prise sa beauté et
l'ayme beaucoup, sans luy user de ces froideurs,
respects, modesties et discrétions que j'ay veu
souvent appeller, à plusieurs cavalliers et dames,
plustost sottises et faillement de cœur que vertus?
DEUXIEME
DISCOURS
63
Non, cc n'est pas ce qu'une belle et honneste
dame ayme dans son cœur, mais une bonne jouissance, sage, discrète et secrète. Enfin, comme dist
un jour une honneste dame lisant cette histoire,
c'estoit un sot que Scipion, tout brave et généreux
capitaine qu'il fust, d'aller obliger des personnes
à soy et au parti romain par un si sot moyen,
qu'il eust pu faire par un autre plus convenable,
et mesmes puisque c'estoit un butin de guerre,
duquel en cela on doit triompher autant ou plus
que de toute autre chose.
Le grand fondateur de sa ville ne fit pas ainsi,
quand les belles dames sabines furent ravies, à
l'endroit de celle qu'il eut pour sa part ; et en fit
à son bon plaisir, sans aucun respect; dont elle
s'en trouva bien et ne s'en soucia guieres, ny elle
ny ses compagnes, qui firent leur accord aussitost
avec leurs marys et ravisseurs et ne s'en formalisèrent
comme leurs pères et mères, qui en firent esmouvoir
grosse guerre.
II est vray qu'il y a gens et gens, femmes et
femmes, qui ne veulent accointance de tout le
monde en cette façon; et toutes ne sont pareilles
à la femme du roi Ortragon, l'un des rois gaulois
d'Asie, qui fut belle en perfection ; et, ayant esté
prise en sa defaitte par un centenier romain, et
sollicitée de son honneur, la trouvant ferme, elle
qui eut horreur de se prostituer à luy, et à une
personne si vile et basse, il la prit par force et violence, que la fortune et l'adventure de guerre luy
64
DEUXIÈME
DISCOURS
avoit donné par droit' d'esclavitude; dont bientost il s'en repentit et en eut la vengeance : car,
elle luy ayant promis une grande rançon pour sa
liberté, et tous deux estans allez au lieu assigné
pour en toucher l'argent, le fit tuer ainsi qu'il le
contoit, et puis l' emporta et la teste à son mary,
auquel confessa librement que celuy-là luy avoit
violé véritablement sa chasteté, mais qu'elle en
avoit eu la vengence en cette façon : ce que son
mary l'approuva et l'honnora grandement. Et,
depuis ce temps là, dit l'histoire, conserva son
honneur jusques au dernier [jour] de sa vie avec
toute sainteté et gravité ; enfin elle en eut ce bon
morceau, fust qu'il vint d'un homme de peu.
Lucrèce n'en fit pas de mesme, car elle n'en
tasta point, bien qu'elle fust sollicitée d'un brave
rby : en quoy elle fit doublement de la sotte, de
ne luy complaire sur le champ et pour un peu, et
de se tuer.
Pour tourner encore à Scipion, il ne sçavoit
point encor bien le train de la guerre pour le butin
et pour le pillage : car, à ce que je tiens d'un
grand capitaine des nostres, il n'est telle viande
au monde pour cela qu'une femme prise de guerre;
et se mocquoit de plusieurs autres ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux
assauts et surprises des villes, l'honneur des dames,
mesmes aux autres lieux et rencontres : car elles
ayment les hommes de guerre tousjours plus que
les autres, et leur violence leur en fait venir plus
DEUXIÈME
65
DISCOURS
d'appétit; et puis on n'y trouve rien à redire : le
plaisir leur en demeure, l'honneur des marys et
d'elles n'en est nullement hony; et puis les voylà
bien gastées ! Et, qui plus est, sauvent les biens
et les vies de leurs marys, ainsi que la belle Eunoe,
femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mauritanie, à laquelle Csesar fit de grands biens et à son
mary, non tant, faut-il croire, pour avoir suivy
son party, comme Juba, roy de Bithinie, celuy de
Pompée, mais parce que c'estoit une belle femme,
et que Caîsar en eut l'accointance et douce jouissance.
Tant d'autres commoditez de ces amours y a-il
que je passe; et toutesfois, ce disoit ce grand capitaine, ses autres grands compagnons, pareils à
luy, s'amusans à de vieilles routines et ordonnances
de guerre, veulent qu'on garde l'honneur des
femmes, desquelles il faudroit auparavant sçavoir
en secret et en conscience l'advis, et puis en décider; ou, possible, sont-ils du naturel de nostre
Scipion, lequel, ne se contentant tenir de celuy du
chien de l'ortolan, lequel, comme j'ay dit cydevant, ne voulant manger des choux du jardin,
empesche que les autres n'en mangent, ainsi qu'il
fit à l'endroit du pauvre Massinissa, lequel, ayant
tant de fois hazardé sa vie pour luyetpour le peuple
romain, tant peiné, sué et travaillé pour luy acquérir gloire et victoire, il luy refusa et osta la
belle reine Sophonisba, qu'il avoit prise et choisie
pour son principal et plus précieux butin; il la
Brantôme. II.
q
66
DEUXIÈME
DISCOURS
luy enleva pour l'envoyer à Rome à vivre le reste
de ses jours en misérable esclave, si Massinissa
n'y eust remédié. Sa gloire en fust esté plus belle
et plus ample si elle y eust comparu en glorieuse
et superbe reine, femme de Massinissa, et que
l'on eust dit, la voyant passer : « Voilà l'une des
belles vestiges des conquestes de Scipion » ; car
la gloire certes gist bien plus en l' apparence des
choses grandes et hautes que des basses.
Pour fin, Scipion en tout ce discours fit de
grandes- fautes : ou bien il estoit ennemy du tout
du sexefemenin, ou du tout impuissant de le contenter, bien qu'on die que sur ses vieux jours il
se mit à faire l'amour à une des servantes de sa
femme; ce qu'elle comporta fort patiemment,
pour des raisons qui se pourroyent là-dessus alléguer.
Or, pour sortir de la disgression que je viens
d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que
j'avois laissé, je dis, pour faire fin à ce discours,
que rien au monde n'est si beau à voir et regarder
qu'une belle femme pompeusement habillée, ou
délicatement deshabillée et couchée; mais qu'elle
soit saine, nette, sans tare, suros ny mallandre,
comme j'ay dit.
5 Le roy François disoit qu'un gentilhomme,
tant superbe soit-il, ne sçauroit mieux recevoir un
seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou
chasteau, mais qu'il y opposât à sa veue et première
rencontre une belle femme sienne, un beau cheval
DEUXIEME
DISCOURS
6?
et un beau lévrier : car, en jettant son œil tantost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le
tiers, il ne se sçauroit jamais fascher en cette
maison; mettant ces trois choses belles pour tresplaisantes à voir et admirer, et en faisant cet
exercice tres-agreable.
J La reine Isabel de Castille disoit qu'elle prenoit un tres-grand plaisir de voir quatre choses :
Eombre d'armas en campo, obisbo puesto en pontifical, linda dama en la cama, y ladron en la horca :
« un homme d'armes sur les champs, un evesque
en son pontifical, une belle dame dans un lict, et
un larron au gibet. »
J J'ay ouy raconter à feu M. le cardinal de
Lorraine le Grand, dernier decedé, que, lorsqu'il
alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la
trefve faite avec l'empereur, il passa à Venise, où
il fut tres-honnorablement receu, il n'en faut point
doubter, puisqu'il estoit un si grand favory d'un
si grand roy. Tout ce grand et magnifique sénat
alla au devant de luy; et, passant par le grand
canal, où toutes les fenestres des maisons estoyent
bordées de toutes les femmes de la ville, et des
plus belles, qui estoyent là accourues pour voir
cette entrée, il y en eut un des plus grands qui
l'entretenoit sur les affaires de l'estat, et luy en
parloit fort ; mais, ainsi qu'il jettoit fort ses yeux
fixement sur ces belles dames, il luy dit en son
patois langage : « Monseigneur, je croy que vous
ne m'entendez, et avez raison ; car il y a bien plus
68
DEUXIEME
DISCOURS
de plaisir et différence de voir ces belles dames a
ces fenestres, et se ravir en elles, que d'ouyr parler un fascheux vieillard comme moy, et parlast-il
de quelque grande conqueste àvostre advantage.»
M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de
mémoire, luy respondit de mot à mot à tout ce
qu'il avoit dit, laissant ce bon vieillard fort satisfait de luy, et en admirable estime qu'il eut de
luy qui, pour s'amuser à la veue de ces belles
dames, il n'avoit rien oublié ny obmis de ce qu'il
luy avoit dit.
Qui aura veu la cour de nos rois François,
Henry second, et autres rois ses enfans, advouera
bien, quel qu'il soit, et eust-il veu tout le monde,
n'avoir rien veu jamais de si beau que nos dames
qui sont estées en leur cour, et de nos reines, leurs
femmes et mères et sœurs; mais plus belle chose
encor eust-il veu (ce dit quelqu'un) si le grandpere de maistre Gonnin eust vescu, et qui, par ses
inventions, illusions, sorcelleries et enchantements,
les eust pû représenter devestues et nues, comme
l'on dit qu'il le fit une fois en quelque compagnie
privée, que le roy François luy commanda : car il
estoit un homme tres-expert et subtil en son art;
et son petit-fils, qu'avons veu, n'y entendoit rien
au prix de luy.
Je pense que cette veue seroit aussi plaisante
comme fut jadis celle des dames égiptiennes en
Alexandrie, à l'accueil et réception de leur grand
dieu Apis, au devant duquel elles alloyent en
DEUXIEME
DISCOURS
69
tres-grande cérémonie, et levant leurs robbes,
cottes et chemises, et les retroussant le plus haut
qu'elles pouvoyent, les jambes fort eslargies et
escarquillées, leur monstroyent leur cas tout à
fait; et puis, ne le revoyoient plus; pensez qu'elles
cuidoyent l' avoir bien payé décela. Qui en voudra
voir le conte lise Alexan. ab Alex., au 6 e livre
des Jours jovials. Je pense que telle veue en
estoit bien plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoyent belles, comme encores sont
aujourd'huy.
Si les vieilles et laides faisoyent de mesme, passe :
car la veue ne se doit jamais estendre que sur le
beau, et fuir le laid tant que l'on peut.
En Suisse, les hommes et femmes sont peslemesle aux bains et estuves sans faire aucun acte
deshonneste, et en sont quittes en mettant un linge
devant : s'il est bien délié, encor peut-on voir
chose qui plaist ou deplaist, selon le beau ou
laid.
Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce
mot : en quelles tentations et récréations de veue
pouvoyent entrer aussi les jeunes seigneurs, chevalliers, gentilshommes, plebeans et autres Romains, le temps passé, le jour que se célébrait la
feste de Flora à Rome, laquelle on dit avoir esté
la plus gentille et la plus triomphante courtisanne
qu'oncques exerça le putanisme dans Rome, voire
ailleurs. Et qui plus la recommandoit en cela,
c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande
7°
DEUXIÈME
DISCOURS
lignée; et, pour ce, telles dames de si grande
cstoffe voluntiers plaisent plus, et la rencontre en
est plus excellente que des autres.
Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de
meilleur que Lajs, qui s'abandonnoit à tout le
monde comme une bagasse, et Flora aux grands;
si bien que sur le sueil de sa porte elle avoit mis
cet escriteau : Rois, princes, dictateurs, consuls,
censeurs, pontifes, questeurs, ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres.
Lays se faisoit tousjours payer avant la main,
et Flora point, disant qu'elle faisoit ainsi avec les
grands, afin qu'ils fissent de mesme avec elle
comme grands et illustres, et aussi qu'une femme
d'une grande beauté et haut lignage sera tousjours
autant estimée qu'elle se prise; et si ne prenoit
sinon ce qu'on luy donnoit, disant que toute dame
gentille devoit faire plaisir à son amoureux pour
amour, et non pour avarice, d'autant que toutes
choses ont certain prix, fors l' amour.
Pour fin, en son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir, que, quand elle
sortoit de son logis quelquesfois pour se pourmener en ville, il y avoit assez à parler d'elle pour
un mois, tant pour sa beauté, ses belles et riches
parures, ses superbes façons, sa bonne giace, que
pour la grande suitte de courtisans et serviteurs et
grands seigneurs qui estoyent avec elle, et qui la
suivoyent et accompagnoient comme vrays esclaves ; ce qu'elle enduroit fort patiemment. Et les
DEUXIÈME
DISCOURS
71
ambassadeurs estrangers, quand ils s'en retournoyent en leurs provinces, se plaisoyent plus à faire
des contes de la beauté et singularité de la belle
Flora que de la grandeur de la republique de
Rome, et surtout de sa grande libéralité, contre
le naturel pourtant de telles dames ; mais aussi
estoit-elle outre le commun, puisqu'elle estoit
noble.
Enfin elle mourut si riche et si opulente que la
valeur de son argent, meubles et joyaux, estoit
suffisant pour refaire les murs de Rome, et encor
pour desengager la republique. Elle fit le peuple
romain son héritier principal, et, pour ce, luy fut
édifíìé dans Rome un temple tres-sumptueux, qui
de Flore fut appelé Florian.
La première feste que l'empereur Galba célébra
jamais fut celle de l'amoureuse Flora, en laquelle
estoit permis aux Romains et Romaines de faire
toutes les desbauches, deshonnestetez, sallauderies
et debordemens à l'envy, dont se pourroyent adviser; en sorte qu'on estimoit plus sainte et la plus
gallante celle qui, ce jour là, faisoit plus de la
dissolue et de la deshonneste et débordée.
Pensez qu'il n'y avoit ny fiscaigne, que les cham
brieres et esclaves mores dansent les dimanches
àMalthe, en pleine place devant le monde, ny
sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioyent ny mouvement ny remuemens lascifs, ny
gestes paillards, ny tordions bizarres. Et qui en
pouvoit excogiter de plus dissolus et débordez,
7
2
DEUXIEME
DISCOURS
tant plus gallantc estoit la dame ; d'autant que
telle opinion estoit parmy les Romains, que qui
alloit au temple de cette déesse en habit et geste
et façon plus lascive et paillarde auroit mesme
grâce et oppulents biens que Flora avoit eu.
Vrayment voilà de belles opinions et belle solemnisation de feste! aussi estoyent-ils payens. Làdessus ne faut douter si elles y oublioyent nul
genre de lascivetez, et si long temps avant ces
bonnes dames y estudioyent leur leçon, ny plusny
moins que les nostres à apprendre un ballet, et si
elles estoyent affectionnées en cela. Les jeunes
hommes, voire les vieux, y estoyent bien autant
empressez à voir et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoyent représenter parmy
nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes
sortes; et pour estre à telles veues le monde se
tueroit de la presse.
II y a assez là à gloser qui voudra ; je le laisse
aux bons gallants. Qu'on lise Suétone, Pausanias
grec et Manilius latin, aux livres qu'ils ont fait
des dames illustres, amoureuses et fameuses, on
verra tout.
Ce conte encor, et puis plus :
II se lit que les Lacedemoniens allèrent une
fois pour mettre le siège devant Messene, à qucy
les Meceniens les previndrent, car ils sortirent d'abord sur eux les uns, et les autres tirèrent et coururent à Lacédémone, pensant la surprendre et la
piller cependant qu'ils s'amusoient devant leur
DEUXIEME
DISCOURS
73
ville; mais ils furent valleureusement repoussez et
chassez par les femmes qui estoyent demeurées :
ce que sçachans, les Lacedemoniens rebroussèrent
chemin et tournèrent vers leur ville; mais de loin
ils descouvrent leurs femmes toutes en armes, qui
avoyent donné la chasse, dont ils furent en allarme; mais elles se firent aussitost à eux cognoistre, et leur raconter leur fortune; dont ils se
mirent de joye à les baiser, embrasser et caresser,
de telle sorte que, perdans toute honte, et sans
avoir la patience d'oster les armes, ny eux ny elles,
leur firent cela bravement en mesme place qu'ils
les rencontrèrent, où l'on put voir choses et autres,
etouirun plaisant son et cliquetis d'armes et d'autre
chose. En mémoire de quoy ils firent bastir un
temple et simulachre à la déesse Venus, qu'ils appellerent Venus l'armée, au contraire de tous les
autres, qui la peignent toute nue. Voilà une plaisante cohabitation, et un beau sujet, de peindre
Venus armée, et l' appeler ainsi!
II se void souvent parmy les gens de guerre,
mesme aux prises de villes par assauts, force soldats tous armés jouir des femmes, n'ayans le loisir
et la patience de se desarmer pour passer leur rage
et appétit, tant ils sont tentés; mais de voir le
soldat armé habiter avec la femme armée, il s'en
void peu. II se faut là-dessus songer le plaisir qui
s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoit
estre en ce beau mystère, ou pour l'action, ou
pour la veue, ou pour la sonnerie des armes. Cela
Io
74
DEUXIEME
DISCOURS
gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant
pour les agents que pour les arregardans qui estoyent là pour lors.
Or, c'est assez; faisons fin.
J'eusse fait ce discours plus ample de plusieurs
exemples, mais je craignois que, pour estre trop
lascif, j'en eusse encouru mauvaise réputation.
Si faut-il qu'aprés avoir tant loué les belles femmes,
que je fasse le conte d'un Espagnol qui, voulant
mal à une femme, me la dépeignit un jour commeil
falloit, et me dit : Seîíor, vieja es como la lampada
azeitunada d'iglesia, y de hechura del armario,
larga y desvayada, el color y gesto como mascara
mal pintada, el talle como una campana o mola
de molino, la vissa como ydolo del tiempo antiguo,
el andar y vision d'una antigua fantasma de la
nochc, que tanto tûviesse encontrarla de nochc,
como ver una mandragora. Iesus ! Icsus! Dios me
libre de su mal encuentro ! No se contenta de tener
en su casa por huesped al provisor del obisbo, ny sc
contenta con la demasiada conversacion del vicario
ny del guardian, ny de la amistad antigua del dcan,
sino que agora de nuevo ha tomado al que pide para
las animas de purgatorio, para acabar su ncgra
vida : «Voyez la : elle est comme une lampe vieille
et toute graisseuse d'huyle d'église; de forme et
façon, elle ressemble un armoire grand et vague et
mal basti; la couleur et la grâce comme d'un masque mal peint; la taille comme une cloche de
monastère ou meule de moulin ; le visage comme
DEUXIÈME
DISCOURS
75
d'un idole du temps passé; le regard et Palier
comme un fantosme antique qui va de nuict : de
sorte que je craindrois autant de la rencontrer de
nuict comme de voir une mandragore. Jésus !
Jésus! Dieu m'en garde de telle rencontre! Elle
ne se contente pas d'avoir pour hoste ordinaire
chez soy le proviseur de l'evesque, ny se contente
de la desmesurée conversation du vicaire, ny de
la continue visite du gardien, ny de l'ancienne
amitié du doyen, sinon qu'à cette heure de nouveau elle a pris en main celuy qui demande pour
les ames du purgatoire, et ce pour achever sa
noire vie. »
Voilà comment l'Espagnol, qui a si bien dépeint
les trente beautez d'une dame, comme j'ay dit
cy-dessus en ce discours, quand il veut, la sçait
bien déprimer.
LA JARRETIERE
( Dames Galantes, Discours III ) .
TROISIÈME DISCOURS
SUR
LA
BEAUTÉ
ET
LA
DE
VERTU
LA
BELLE
QU'ELLE
JAMBE
A
NTRE plusieurs belles beautez quej'aj
veu louer quelques fois parmy nous
autres courtisans, et autant propres à
attirer à l'amour, c'est qu'on estime
fort une belle jambe à une belle dame; dont j'ay
veu plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les
avoir et entretenir belles. Entre autres, j'ay ouy
raconter d'une tres-grande princesse de par le
monde, que j'ay cogneu, laquelle aymoit une de
ses dames par dessus toutes les siennes, et la favorisoit par dessus les autres, seulement parcequ'elle
luy tiroit ses chausses si bien tendues, et en accommodoit la grève, et mettoitsi proprement la jarretière, et mieux que toute autre; de sorte qu'elle
estoit fort advancée auprés d'elle ; mesme luy fit de
bons biens. Et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle
78
TROISIÈME
DISCOURS
avoit d'entretenir sa jambe ainsi belle, faut penser
que ce n'estoit pour la cacher sous sa juppe, ny
son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade
quelquesfois avec de beaux callesons de toille d'or
et d'argent, ou d'autre estoffe, tres-proprement et
mignonnement faits, qu'elle portoit d'ordinaire :
car l'on ne se plaist point tant en soy que l'on
n'en vueille faire part à d'autres de la veue et du
reste.
Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en
disant que c'estoit pour plaire à son mary, comme
la pluspart d'elles le disent, et mesmes les vieilles,
quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores qu'elles soyent vieilles; mais cette-cy estoit
veufve. II est vray que du temps de son mary elle
faisoit de mesme, et pour ce ne voulut discontinuer
par amprés, l'ayant perdu.
J'ay cogneu force belles, honnestes dames et
filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes;
aussi elles en ont raison : car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense.
3 J'ay ouy parler d'une tres-grande dame, du
temps du roy François, et tres-belle, laquelle s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller,
elle trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte; elle fut si résolue qu'elle se
la fit rompre une autre fois au rabilleur, pour la
remettre en son point, comme auparavant, et la
rendre aussi belle et aussi droite. II y en eut quel-
r
TROISIEME
DISCOURS
79
qu'une qui s'en esbahit fort ; maisà celle une autre
belle dame fort entendue fit response et luy dit :
« A ce que je vois, vous ne sçavez pas quelle vertu
amoureuse porte en soy une belle jambe. »
5 J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le monde, laquelle, estant fort
amoureuse d'un grand seigneur, pour l'attirer à
soy et en escroquer quelque bonne pratique, et
n'y pouvant parvenir, un jour estant en une allée
de parc, et le voyant venir, elle fit semblant que
sa jarretière luy tomboit ; et, se mettant un peu à
l'escart, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse
et rabiller sa jarretière. Ce grand seigneur l'advisa
fort, et en trouva la jambe tres-belle; et s'y perdit
si bien que cette jambe opéra en luy plus que n'avoit fait son beau visage ; jugeant bien en soy que
ces deux belles colonnes soustenoyent un beau
bastiment ; et depuis l'advoua-il à sa maistresse,
qui en disposa aprés comme elle voulut. Notez
cette invention et gentille façon d'amour.
5 J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste
dame, surtout fort spirituelle, de plaisante et
bonne humeur, laquelle, se faisant un jour tirer sa
chausse à son vallet de chambre, elle luy demanda
s'il n'entroit point pour cela en ruth, tentation et
concupiscence ; encor dit-elle et franchit le mot
tout outre. Le vallet, pensant bien dire, pour le
respect qu'il luy portoit, luy respondit que non.
Elle soudain haussa la main et luy donna un grand
soufflet. « Allez, dit-elle, vous ne me servirez
80
TROISIÈME
DISCOURS
jamais plus ; vous estes un sot, je vous donne vostre
congé. »
II y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne
sont si continents, en levant, habillant et chaussant leurs maistresses ;
il y a aussi des gentils-
hommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si
bel appas.
Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles jambes et beaux pieds,
car c'est une mesme chose;
mais, du
temps des
Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, pere
de l'empereur Vitellius, estant fort amoureux de
Massalina, et désirant
estre
en grâce avec son
mary par son moyen, la pria un jour de luy faire
cet honneur de luy accorder un don. L'emperiere
luy demanda : « Et quoy? — C'est,
Madame
(dit-il) qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins. » Massalina, qui estoit toute
courtoise pour ses sujets, ne luy voulut refuser
cette grâce ; et, l' ayant deschaussée, en garda un
escapin et le porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus
souvent qu'il
pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame
par l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel ny la belle jambe.
Vous avez le milord d'Angleterre des Cent Nouvelles de la reine de Navarre, qui porta de mesme
le gand de sa maistresse à son
enrichy.
J'ay
cogneu force
costé, et si bien
gentilshommes qui,
premier que porter leurs bas de soye, prioient les
TROISIÈME
DISCOURS
81
clames et maistresses de les essayer et les porter
devant eux quelques huict ou dix jours, du plus
que du moins, et puis les portoyent en tres-grand
vénération et contentement d'esprit et de corps.
5 J'ay cogneu un seigneur de par le monde,
qui, estant sur k mer avec une tres-grande dame
des plus belles du monde, qui, voyageant par son
pays, et d'autant que ses femmes estoyent malades
de la marette, et par ce tres-mal disposées pour la
servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut qu'il la
couchast et levast; mais en la couchant et levant,
la chaussant et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida désespérer, encor qu'elle luy
fust proche : comme certes la tentation en est
par trop extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne
s'en esmeut.
3 Nous lisons de la femme de Néron, Popea
Sabina, qui estoit la plus favorite des siennes, laquelle, outre qu'elle fût la plus profuse en toutes
sortes de superfluitez, d'ornemens, de parures, de
pompes et de ses coustemens d'habits, elle portoit
des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette curiosité ne tendoit pas pour cacher son pied ny sa
jambe h Néron, son cocu de mary : luy seul n'en
avoit pas tout le plaisir ny la veue; il y en avoit
bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds
de ses juments, qui traisnoyent son coche, de
fers d'argent.
5 M. saint Jerosme reprend bien fort une dame
Brantôme. II.
11
82
TROISIEME
DISCOURS
de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté
de sa jambe, par ces propres mots : « Par la petite
botine brunette, et bien tirée et luisante, elle
sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par le
son des bouclettes. » Pensez que c'estoit quelque
façon de chaussure qui couroit de ce temps-là,
qui estoit par trop affettée, et peu séante aux
prudes femmes. La chaussure de ces botines est
encores aujourd'huy en usage parmy les dames
de la Turquie, et des plus grandes et plus chastes.
5 J'ay veu discourir et faire question quelle jambe
estoit plus tentative et attrayante, ou la nue, ou
la couverte et chaussée ? Plusieurs croyent qu'il n'y
a que le naturel, mesme quand elle est bien faitte
au tour de la perfection, et selon la beauté que
dit l'Espagnol que j'ay dit cy-devant, et qu'elle
est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée
à propos dans un beau lict : car autrement, si une
dame la vouloit monstrer toute nue en marchant
ou autrement, et des soulliers aux pieds, quand
bien elle seroit la plus pompeusement habillée du
monde, elle ne seroit jamais trouvée bien décente
ny belle, comme une qui seroit bien chaussée d'une
belle chausseure de soye de coulleur ou de sillet
blanc, comme on fait à Fleurance pour porter
l'csté, dont j'ay veu d'autres fois nos dames en
porter, avant le grand usage que nous avons eu
depuis des chausses de soye ; et aprés faudroit
qu'elle fust tirée et tendue comme la peau d'un
tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou
TROISIEME
DISCOURS
83
autrement, selon la volonté et l'humeur des dames ;
puis faut accompagner le pied d'un bel escarpin
blanc, et d'une mule de velours noir ou d'autre
couleur, ou bien d'un beau petit patin, tant bien
fait que rien plus, comme j'en ay veu porter à une
tres-grande dame de par le monde, des mieux faits
et plus mignonnement.
En quoy faut adviser aussi la beauté du pied :
car, s'il est par trop grand, il n'est plus beau; s'il
est par trop petit, il donne mauvaise opinion et
signifiance de sa dame, d'autant qu'on dit : petit
pied, grand c, ce qui est un peu odieux; mais il
faut qu'il soit un peu médiocre, comme j'en ay
veu plusieurs qui en ont porté grandes tentations,
et mesmes quand leurs dames le faisoyent sortir et
paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoyent
remuer et frétiller par certains petits tours et remuements lascifs, estans couverts d'un beau petit
patin peu liegé, et d'un escarpin blanc pointu et
point quarré par le devant; et le blanc est le plus
beau. Mais ces petits patins et escarpins sont pour
les grandes et hautes femmes, non pour les courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux
de patins liegez de deux pieds : autant vaudroit
voir remuer cela comme la massue d'un géant ou
la marotte d'un fou.
D'une autre chose aussi se doit bien garder la
dame, de ne déguiser son sexe et ne s'habiller en
garçon, soit pour une mascarade ou autre chose :
car, encor qu'elle eust la plus belle jambe du
s4
TROISIÈME
DISCOURS
monde, elle s'en monstre difforme, d'autant qu'il
faut que toutes choses ayent leur propreté et leur
séance ; tellement qu'en démentant leur sexe, défigurent du tout leur beauté et gentillesse naturelle.
Voilà pourquoy il n'est bien séant qu'une femme
se garçonne pour se faire monstrer plus belle, si
ce n'est pour se gentiment adoniser d'un beau
bonnet avec la plume à la guelfe ou gibeline
attachée, ou bien au devant du front, pour ne
trancher ny de l'un ny de l'autre, comme depuis
peu de temps nos dames d'aujourd'huy l'ont mis
en vogue ; mais pourtant à toutes il ne sied pas
bien ; il faut en avoir le visage poupin et fait exprés,
ainsi que l'on a veu à nostre reine de Navarre,
qui s'en accommodoit si bien qu'à voir le visage
seulement adonisé, on n'eust sceu juger de quel
sexe elle tranchoit, ou d'un beau jeune enfant, ou
d'une tres-belle dame qu'elle estoit.
Dont il me souvient qu'une de par le monde,
que j'ay cogneue, qui, la voulant imiter sur l'aage
de vingt-cinq ans, et de par trop grande et haute
taille, hommasse, et nouvellement venue à la
cour, pensant faire de la gallante, comparut un
jour en la sale du bal; et ne fut sans estre fort
arregardée et assez brocardée, jusques au roy qui
en donna aussitost sa sentence, car il disoit des
mieux de son royaume ; et dit qu'elle ressembloit
fort bien une batteleuse, ou, pour plus proprement
dire, de ces femmes cn peinture que l'on porte de
TROISIÈME
85
DISCOURS
Flandres, et que l'on met au devant
des chemi-
nées d'hostelleries et
des fleustes
cabarets avec
d'Allemand au bec; si bien qu'il luy fit dire que si
elle comparoissoitplus en cet habit et contenance,
qu'il luy seroit signifié de porter sa fieutte pour
donner l'aubade et récréation à la
noble
compa-
gnie. Telle guerre luy fit— i 1 , autant pour ce que
cette coiffure luy sieoid mal que pour haine qu'il
portoit à son mary.
Voilà pourquoy tels
déguisements ne siezent
bien à toutes dames : car, quand bien cette reine
de Navarre, qui est la plus belle du monde, se fust
voulu autrement
déguiser
de
son
bonnet, elle
n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et
n'eust
peu;
aussi,
qu'auroit-elle
sceu
prendre
forme plus belle que la sienne, car de plus belles
n'en pouvoit-elle prendre ny emprunter de tout le
monde. Et, si elle eust voulu monstrer sa jambe,
que j'ay ouy dire à aucunes de ses femmes, et la
peindre pour la plus belle et mieux faitte du monde,
autrement qu'en son naturel, ou bien estant chaussée proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust
jamais trouvée si belle. Ainsi faut-il que les belles
dames comparoissent et facent monstre de leurs
beautez.
J'ay leu dans un livre espagnol, intitulé clViage
dcl Principe, qui fut celuy que fit le roy d'Espagne
en ses Païs-Bas, du temps de l'empereur Charles
son pere, entre autres beaux recueils qu'il receut
parmy ses riches et opulentes villes, ce fut de la
86
TROISIÈME
DISCOURS
reine d'Hongrie en sa belle, ville de Bains, dont le
proverbe fut : Mas brava que las fiestas de Bains.
Entre autres magnificences fut que , durant le
siège d'un chasteau qui fut battu en feinte et assiégé en forme de place de guerre (je le descris
ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres,
à l'empereur son bon frère, à la reine Eleonor sa
sœur, au roy son nepveu, et à tous les seigneurs,
chevalliers et dames de la cour. Sur la fin du festin
comparut une dame, accompagnée de six nimphes
oreades, vestues à l'antique, à la nimphale et mode
de la vierge chasseresse, toutes vestues d'une toille
d'argent et vert et un croissant au front, tout couvert de diamants, qu'ils sembloyent imiter la lueur
de la lune, portant chacune son arc et ses flesches
en la main, et leurs carquois fort riches au costé,
leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien
tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle,
menans leurs chiens aprés elles; et présentèrent à
l'empereur et luy mirent sur sa table toute sorte
de venaison en paste, qu'elles avoyent pris en leur
chasse.
Et aprés vint Palés, la déesse des pasteurs, avec
six nimphes nappées vestues toutes de blanc, de
toille d'argent, avec les garnitures de mesme en la
teste, toutes couvertes de perles, et avoyent aussi
des chausses dépareille toille avec l'escarpin blanc,
qui portèrent de toute sorte de laitage, et le posèrent devant l'empereur.
Puis, peur la troisième bande, vint la déesse
TROISIEME
DISCOURS
87
Pommona, avec ses nimphes najadesqui portèrent
le dernier service du fruict. Et cette déesse estoit
la fille de dona Béatrix Pacecho, comtesse d'Antremont, dame d'honneur de la reine Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle
qui est aujourd'huy madame l'admiralle de Chastillon, que M. l'admiral espousa en secondes
nopces ; laquelle fille et déesse apporta avec ses
compagnes toutes sortes de fruicts qui se pouvoyent alors trouver, car c'estoit en esté, des plus
beaux et plus exquis, et les présenta à l'empereur
avec une harangue si éloquente, si belle et prononcée de si bonne grâce, qu'elle s'en fit fort
aymer et admirer de l'empereur et de toute I'assemblée, veu son jeune aage, que dés lors on présagea qu'elle seroit ce qu'elle est aujourd'huy, une
belle, sage, honneste, vertueuse, habille et spirituelle dame.
Elle estoit pareillement habillée à la nimphale
comme les autres, vestues de toille d'argent et
blanc, chaussées de mesme, et garnies à la teste
de force pierreries ; mais c'estoyent toutes esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du
fruit qu'elles apportoyent; et, outre le présent du
fruict, elle en fit un à l'empereur et au roy d'Espagne
d'un rameau de victoire tout esmaillé de vert, les
branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit fort riche à voir et inestimable;
à la reine Eleonor un esventail, avec un mirouer
dedans, tout garny de pierreries de grande valeur.
88
TROISIÈME
DISCOURS
Certes, cette princesse et reine d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une honneste dame en tout,
et qu'elle sçavoit son entregent aussi bien que le
mestier de la guerre; et, à ce que j'aj ouy dire,
l'empereur son frère avoit un grand contentement
et soulagement d'avoir une si honneste sœur et
digne de luy.
Or l'on me pourroit objecter pourquoy j'ay
fait cette digression en forme de discours. C'est
pour dire que toutes ces filles, qui avoyent joué ces
personnages, avoyent esté choisies et prises pour
les plus belles d'entre toutes celles des reines de
France et d'Hongrie et madame de Lorraine, qui
estoyentfrançoises, italienes, flamendes, allemandes
et lorraines; parmy lesquelles n'y avoit faute de
beauté; et Dieu sçait si la reine de Hongrie avoit
esté curieuse d'en choisir des plus belles et de
meilleure grâce.
Madame de Fontaine-Chalandry, qui est encor
en vie, en sçauroit bien que dire, qui estoit lors
fille de la reine Eleonor, et des plus belles : on
l'appelloit aussi la belle Torcy, qui m'en a bien
conté. Tant y a que je tiens d'elle et d'ailleurs que
les seigneurs, gentilshommes et cavalliers de cette
cour, s'amusèrent à regarder et contempler les
belles jambes, grèves et beaux petits pieds de ces
dames : car, vestues
ainsi à la
nimphale, elles
estoyent courtement habillées, et en pouvoyent
faire une tres-belle monstre , plus que leurs beaux
visages qu'ils pouvoyent voir tous les jours, mais
TROISIEME
89
DISCOURS
non leurs belles jambes. Dont aucuns en vindrent
plus amoureux par la monstre et veue d'icelles
belles jambes que non pas de leurs belles faces;
d'autant qu'au dessus des belles colonnes coustumierement il y a de belles comices de frizes, de
beaux architraves, riches chapiteaux, bien pollis et
entaillez.
Si faut-il que je fasse encor cette digression et
que j'en passe ma fantaisie, puisque nous sommes
sur les feintes et représentations. Quasi en mesme
temps que ces belles festes se faisoyent ez PaïsBas, et surtout à Bains, sur la réception du roy
d'Espagne, se fit l'entrée du roy Henry, tournant
de visiter son pays de Piedmont et ses garnisons
à Lion, qui certes fut des belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire à d'honnestes dames et
gentilshommes de la cour qui y estoyent.
Or, si cette feinte et représentation de Diane et
de sa chasse fut trouvée belle en ce royal festin de
la reine de Hongrie, il s'en fit une à Lion qui fut
bien autre et mieux imitée : car, ainsi que le roy
marchoit, venant à rencontrer un grand obélisque
à l'antique, à costé de la main droite il rencontra
de mesmes un preau ceint, sur le grand chemin,
d'une muraille de quelque peu plus de six pieds de
bauteur, et ledit preau aussi haut de terre; lequel
avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne
fustaye, entreplantez de taillis espais, et à force
touffes d'autres petits arbrisseaux, avec aussi force
arbres fruictiers. Et en cette petite forest s'esbat1 2
9°
TROISIEME
DISCOURS
toyent force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils, toutesfois privez. Et lors Sa Majesté entr'ouyt aucuns cornets et trompes sonner; et tout
aussitost apperceut venir, à travers de ladite forest, Diane chassant avec ses compagnes et vierges
forestières, elle tenant en la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendante au costé, accoustrée en atour de nymphe, à la mode que l'antiquité
nous le représente encor; son corps estoit vestu
avec un demy bas à six grands lambeaux ronds de
toille d'or noire, semée d'estoilles d'argent, les
manches et le demeurant de satin cramoysi avec
p[r]ofilure d'or, troussée jusqu'à demy jambe, descouvrant sa belle jambe et grève, et ses botines à
l' antique de satin cramoisy, couvertes de perles en
broderie ; ses cheveux estoyent entrelassez de gros
cordons de riches perles, avec quantité de pierreries et joyaux de grand valleur; et au dessus du
iront un petit croissant d'argent, brillant de menus
petits diamants : car d'or ne fust esté si beau ne si
bien représentant le croissant naturel, qui est clair
et argentin.
Ses compagnes estoyent accoustrées de diverses
façons d'habits et de taffetas rayez d'or, tant plein
que vuide (le tout à l'antique), et de plusieurs autres
couleurs à l'antique, entremeslées tant pour la bizarreté que pour la gayeté; les chausses et botines
de satin; leur teste adornée de mesmes à la nimphale, avec force perles et pierreries.
Aucunes conduisoyent des limiers, petits lévriers,
TROISIEME
DISCOURS
91
cspaigneuls et autres chiens en laisse, avec des
cordons de soye blanche et noire, couleurs du
roy pour l'amour d'une dame du nom de Diane
qu'il aimoit; les autres accompagnoient et faisoyent
courre les chiens courans qui faisoyent grand bruit;
les autres portoyent de petits dards de Brésil ,
le fer doré avec de petites et gentilles houpes
pendantes, de soye blanche et noire, les cornets
et trompes mornées d'or et d'argent pendantes en
escharpe, à cordons de fil d'argent et soye noire.
Et, ainsi qu'elles apperceurent le roy, un lion
sortit du bois, qui estoit privé et fait de longue
main à cela, qui se vint jetter aux pieds de ladite
déesse, luy faisant feste; laquelle, le voyant ainsi
doux et privé, le prit avec un gros cordon d'argent
et de soye noire, et sur l'heure le présenta au roy;
et, Rapprochant avec le lion jusques sur le bord
du mur du preau joignant le chemin, et à un pas
prés de Sa Majesté, luy offrit ce lion par un dixain
en rime, telle qui se faisoit de ce temps, mais non
pourtant trop mal limée et sonnante; et par icelle
rime, qu'elle prononça de fort bonne grâce, sous
ce lion doux et gracieux luy offroit sa ville de Lion,
toute douce, gracieuse et humiliée à ses Ioix et
commandements.
Cela dit et fait de fort bonne grâce, Diane et
toutes ses compagnes luy firent une humble révérence, qui les ayant toutes regardées et saluées de
bon œil, monstrant qu'il avoit tres-agreables leurs
chasses et les en remerciant de bon cœur, se partit
92
TROISIEME
DISCOURS
d'elles et suivit son chemin de son entrée. Or notez
que cette Diane et toutes ses belles compagnes
estoyent les plus apparentes et belles femmes mariées, veufves et filles de Lion, où il n'y en a point
de faute, qui jouèrent leur mystère si bien et de si
bonne sorte que la pluspart des princes, seigneurs
et gentilshommes et courtisans, en demeurèrent fort
ravis. Je vous laisse à penser s'ils en avoyent raison.
Madame de Valentinois, dite Diane de Poictiers
(que le roy servoit), au nom de laquelle cette chasse
se faisoit, n'en fut pas moins contente, et en ayma
toute sa vie fort la ville de Lion : aussi estoit-elle
leur voisine, à cause de la duché de Valentinois
qui en est fort proche.
Or, puisque nous sommes sur le plaisir qu'il y a
de voir une belle jambe, il faut croire (comme j'ay
ouy dire) que non le roy seulement, mais tous ces
gallants de la cour, prindrent un merveilleux plaisir
à contempler et mirer celles de ces belles nimphes,
si follastrement accoustrées et retroussées qu'elles
en donnoient autant ou plus de tentation pour
monter au second étage que d'admiration et de
sujet à louer une si gentille invention.
Pour laisser donc nostre digression et retourner
où je l'avois prise, je dys que nous avons veu faire
en nos cours et représenter par nos reynes, et
principalement par la reine-mere, de fort gentils
ballets; mais d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur les pieds et jambes
des dames qui les representoyent, et prenions par
TROISIEME
DISCOURS
93
dessus tous tres-grand plaisir leur voir porter leurs
jambes si gentiment, et démener et frétiller leurs
pieds si affettement que rien plus : car leurs cottes
et robes estoyent bien plus courtes que de Pordinaire, mais non pourtant si bien à la nimphale que
de Pordinaire, ny si hautes comme il le falloit et
qu'on eust désiré. Neantmoins nos yeux s'y baissoyent un peu , et mesmes quand on dansoit la
volte, qui, en faisant volleter la robbe, monstroit
tousjours quelque chose agréable à la veue, dont
j'en ay veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entre
eux-mesmes.
Ces belles dames de Sienne, au commencement
de la revolte de leur ville et republique, firent trois
bandes des plus belles et des plus grandes dames
qui fussent. Chacune bande montoit à mille, qui
estoit en tout trois mille : l'une vestue de taffetas
violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat, toutes
habillées à la nimphale d'un fort court accoustrement, si bien qu'à plein elles monstroyent la belle
jambe et belle grève; et firent ainsi leurs monstres
par la ville devant tout le monde, et mesmes devant M. Ie cardinal de Ferrare et M. de Termes,
lieutenants généraux de nostre roy Henry; toutes
résolues et promettans de mourir pour la République et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l'ceuvre pour la fortification de la
ville, comme desja elles avoyent la fascine sur l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde.
Je mets ce conte ailleurs, où je parle des femmes
94
TROISIÈME DISCOURS
généreuses : car il touche l'un des plus beaux trails
qui fust jamais fait parmy galantes dames.
Pour ce coup, je me contenteray de dire que
j'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes et soldats, tant françois qu'estrangers, mesmes à aucuns
de la ville, que jamais chose du monde plus belle
ne fut veue, à cause qu'elles estoyent toutes grandes
dames, et principales citadines de ladicte ville, les
unes plus belles que les autres, comme l'on sçait
qu'en cette ville la beauté n'y manque point parmy
les dames, car elle y est tres-commune. Mais, s'il
faisoit beau voir leurs beaux visages, il faisoit bien
autant beau voir et contempler leurs belles jambes
et grèves, par leurs gentiles chaussures tant bien
tirées et accommodées, comme elles sçavent tresbien faire, et aussi qu'elles s' estoyent fait faire
leurs robes fort courtes, à la nimphale, afin de
plus légèrement marcher; ce qui tentoit et eschausfoit les plus refroidis et mortifiez ; et ce qui faisoit
bien autant de plaisir aux regardans estoit que les
visages estoyent bien veus tousjours et se pouvoyentvoir, maisnonpas cesbelles jambes et grèves;
et ne fut sans raison qui inventa cette forme
d'habiller à la nimphale : car elle produit beaucoup
de bons aspects et belles œillades; car, si l'accoustrement en est court, il est fendu par les costez,
ainsi que nous voyons encore par ces belles antiquitez de Rome, qui en augmente davantage la
veue lascive.
Mais aujourd'huy les belles dames et filles de
TROISIÈME
DISCOURS
9*
l'isle deCio, quoy et qui les rend aimables? Certes
ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses,
mais aussi leurs gorgiases façons de s'habiller, et
surtout leurs robes fort courtes, qui monstrent à
plein leurs belles jambes et belles grèves et leurs
pieds affettez et bien chaussez.
Sur quoy il me souvient qu'une fois à la cour,
une dame de fort belle et riche taille, contemplant
unemagnifique et belle tapisserie de chasse où Diane
et toute sa bande de vierges chasseresses y estoyent
fort naïfvement représentées , et toutes vestues
monstroyent leurs beaux pieds et belles jambes,
elle avoit une de ses compagnes auprés d'elle, qui
estoit de fort basse et de petite taille, qui s'amusoit
aussi avec elle à regarder icelle tapisserie; elle luy
dit: « Ha! petite, si nous nous habillions toutes
de cette façon, vous le perdriez comptant, et
n'auriez grand advantage, car vos gros patins vous
descouvriroient; et n'auriez jamais telle grâce en
vostre marcher, ny à monstrer vostre jambe, comme
nous autres qui avons la taille grande et haute :
parquoy il vous faudroit cacher et ne paroistre
guieres. Remerciez donc la saison et les robbes
longues que nous portons, qui vous favorisent
beaucoup et qui vous couvrent vos jambes si dextrement qu'elles ressemblent, avec vos grands et
hauts patins d'un pied de hauteur, plustost une
massue qu'une jambe : car, qui n'auroit de quoy à
se battre, il ne faudroit que vous couper une
jambe et la prendre par le bout et du costé de
96
TROISIEME
DISCOURS
vostre pied chaussé et hanté dans vos patins; on
seroit rage de bien battre. »
Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire
telles paroles, car la plus belle jambe du monde,
si elle est ainsi enchâssée dans ces gros patins, elle
perd du tout sa beauté, d'autant que ce gros pied
bot luy rend une deformité par trop grande : car,
si le pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout n'en vaut rien. Parquoy [les dames qui prennent ces grands et gros
lourdauts de patins] pensent enrichir et embellir
leurs tailles et par elle, s] s'en faire mieux aymer et
paroistre; mais de l'autre costé elles appauvrissent
leur belle jambe et belle grève, qui vaut bien autant
en son naturel, qu'une grande taille contrefaitte.
Aussi, le temps passé, le pied beau portoit une
telle lasciveté en soy que plusieurs dames romaines
prudes et chastes, au moins qui le vouloyent contrefaire , et encor aujourd'huy plusieurs autres en
Italie, à l'imitation du vieux temps, font autant de
scrupule de le monstrer au monde comme leurs
visages, et le cachent sous leurs grandes robbes le
plus qu'elles peuvent afin qu'on ne les voye pas;
et conduisent en leur marcher si sagement, discrètement et compassement, qu'il ne passe jamais
devant la robbe.
Cela est bon pour celles qui sont confites en
prudhomie ou semblance, et qui ne veulent point
donner de tentation ; no[us] leur devons cette obligation ; mais je croy que, si elles avoyent la liberté,
TROISIEME
DISCOURS
97
elles feroyent monstre et du pied et de la jambe,
et d'autres choses; et aussi qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce
petit scrupule, qu'elles sont dames de bien : d'ailleurs je m'en rapporte à ce qui en est.
Jesçay un gentilhomme fort gallant et honneste
qui, pour avoir veu à Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de soye
blanc, d'une belle et grande dame veufve et de
haute taille, par dessous les eschaffauts que l'on
fait pour les dames à voir le sacre, en devint si espris que depuis il se cuida désespérer d'amour; et
ce que n'avoit pû faire le beau visage , la belle
jambe et la belle grève le firent : aussi cette dame
meritoit bien en toutes ses belles parties de faire
mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant
cogneu d'autres pareils en cette humeur !
Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir par
maxime à plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre d'une belle jambe et d'un beau
pied est fort dangereuse à ensorceler les yeux lascifs à l'amour ; et m'estonne que plusieurs bons
escrivains, tant de nos poètes qu'autres, n'en ont
esciit des louanges comme ilz ont fait d'autres
parties de leur corps. De moy, j'en eusse escrit davantage ; mais j'aurois peur que, pour trop louer
ces parties du corps, l'on m'objiçast que je ne me
souciasse guieres des autres, et aussi qu'il me faut
escrire d'autres sujets, et ne m' est permis de m'arrester tant sur un.
Brantôme. II.
i3
98
TROISIÈME
DISCOURS
Parquoy je sais fin en disant ce petit mot : « Pour
Dieu, Mesdames, ne soyez si curieuses à vous
faire paroistre grandes de taille et vous monstrer
autres, que vous n'advisiez à la beauté de vos
jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes; mais vous en gastez le lustre par ces hauts
patins et grands chevaux. Certes il vous en faut
bien ; mais si démesurément, vous en degoustez le
monde plus que ne pensez. »
Sur ce discours louera qui voudra les autres
beautez de la dame , comme ont fait plusieurs
poètes; mais une belle jambe, une grève bien façonnée et un beau pied ont une grande faveur et
pouvoir à l' empire d'amour.
QUATRIÈME DISCOURS
SUR L'AMOUR
DES DAMES VIEILLES
ET COMME AUCUNES L'AYMENT AUTANT
QUE LES JEUNES
j'ay parlé cy -devant des
vieilles dames qui ayment à roussiner,
je me suis mis à faire ce discours. Parquoy j'accommence , et dis qu'un
jour moy, estant à la cour d'Espagne, devisant
avec une fort honneste et belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots : Que ningunas
UISQUE
damas lindas, o alo menos pocas, se ha2.cn viejas de
la cinta hasta abaxo, « que nulles dames belles,
011 au moins peu, se font vieilles de la ceinture
jusques en bas ». Sur quoy je luy demanday comment elle l'entendoit, si c'estoit ou pour la beauté
du corps de cette ceinture en bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour
l'envie et Pappetit de la concupiscence qui vinssent
100
QUATRIEME
DISCOURS
à ne s'en esteindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit qu'elle l'entendoit et
pour l'un et pour l'autre : « car, quand à la picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser
que l'on s'en guérisse que par la mort, quoyqu'il
semble que l'aage y vueille répugner; d'autant que
toute femme belle s'ayme extresmement, et en
s'aymant ce n'est point pour elle, mais pour autruy ; et nullement ressemble à Narcisus, qui, fat
qu'il estoit, aymé de soy et de soy-mesme amoureux, abhoroit toutes autres amours ».
La belle femme ne tient rien de cette humeur,
ainsi que j'ay ouy raconter d'une tres-belle dame,
laquelle, s'aymant et se plaisant fort, bien souvent
seule et à part soy, dans son lict se mettoit toute
nue, et en toutes postures se contemploit, s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre vouée à un seul qui n'estoit digne
d'un si beau corps, entendant son mary, nullement
egal à elle. Enfin elle s'enflama tellement par telles
contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa
chasteté et à son sot vœu marital, et fit amour et
serviteur nouveau.
Voilà donc comme la beauté allume le feu et la
flame d'une dame, qui la transporte à ceux qu'elle
veut puis aprés, soit aux maris ou aux serviteurs,
pour les mettre en usage ; aussi qu'un amour en
amène un autre. De plus, estant ainsi belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de
respondre, la voylà troussée; ainsy que Lays disoit
QUATRIEME DISCOURS
IOI
que toute femme qui ouvre la bouche pour dire
quelque response douce à son amy, le cœur s'y en
va et s'ouvre de mesme.
Davantage, toute belle et honneste femme ne
refuse jamais louange qu'on luy donne; et, si une
fois elle se plaist ou permette d'estre louée en sa
beauté, bonnes grâces et gentilles façons, ainsi que
nous autres courtisans avons accoustumé de faire
pour le premier assaut de l' amour, quoyqu'il tarde,
avec la continue nous Pemportons.
Or est-il que toute belle femme s'estant une fois
essayée au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et
la continue luy est toujours tres-agreable et douce;
ny plus ny moins que, quand l'on a accoustumé
une bonne viande, on se fasche fort de la laisser;
et tant plus on va sur Paage,tant est-elle meilleure
pour la personne, ce disent les médecins : aussi
tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est
friande d'une bonne chair qu'elle a accoustumé;
et, si sa bouche d'en haut y prend de la saveur, sa
bouche d'en bas aussi en prend bien autant; et la
friandise ne s'en oublie jamais, ny ne se lasse par la
charge des ans, ouy plustost bien par une longue
maladie, ce disent les médecins, ou autres accidents; que si l'on s'en fasche pour quelque temps,
pourtant on la reprend bien.
L'on dit aussi que tous exercices décroissent et
diminuent par l'aage, qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celuy de Venus,
qui se pratique tres-doucement, sans peine et sans
102
QUATRIÈME DISCOURS
travail, dans un mol et beau lict et tres-bien à
l'aise. Je parle pour la femme, et non pourl'homme,
à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en
partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure, encor que ce soit en dépit
de luy ; mais la femme, en quelque aage qu'elle
soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu
et toute matière : j'entends
si
on luy en veut
donner; mais il n'y a si vieille monture, si elle a
désir d'aller et vueille estre piquée, qui ne trouve
quelque chevaucheur malautru; et quand bien une
dame aagée n'en sçauroit chevir bonnement, et
n'en trouveroit à point comme en ses jeunes ans,
elle a de l' argent et des moyens pour en avoir au
prix du marché, et de bons, comme j'ay ouy dire.
Toutes marchandises qui coustent faschent fort à
la bourse, contre l'opinion d'Heliogabale, qui tant
plus il acheptoit les viandes cheres, tant meilleures
les trouvoit-il, fors la marchandise de Venus, laquelle tant plus couste, tant plus plaist, pour le
grand désir que l'on a de faire bien valloir la besoigne et denrée que l'on aura bien acheptée; et
le tallent que l'on a en main, on le fait valloir au
triple, voire au centuple, si l'on peut.
Ce fut ce que dist une courtisannc espagnole à
deux braves cavalliers espagnols qui prindrent querelle pour elle, et, sortans de son logis, mirent les
espées aux mains et se commencèrent à battre. Elle
mit la teste à la fenestre, et s'escria à eux : Sérions,
mis amores se ganan con oro y plata , non can
r
QUATRIÈME
DISCOURS
Io3
hierro : « Mes amours se gaignent avec de l'or et
de l'argent, et non avec le fer. »
Voilà comme tout amour bien achepté est bon.
Force dames et cavalliers qui ont traffiqué tels marchez en sçavent bien que dire. D'alléguer des
exemples de plusieurs dames qui ont bruslé en leur
vieillesse aussi bien qu'en jeunesse, ou qui ont
passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux
par seconds et nouveaux maris et serviteurs, ce
seroit à moy maintenant chose superflue, puisqu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs; si en rapporteray-je icy aucuns, car la chose le requiert et sert
à cette cause.
J'ay ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien que dame de son temps,
laquelle^ voyant un jour un jeune gentilhomme qui
avoit les mains tres-blanches, elle luy demanda ce
qu'il faisoit pour les avoir telles. II respondit, en
riant et gaussant, que le plus souvent qu'il pouvoit
il les frottoit de sperme. « Voilà, dit-elle, donc un
malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans
que j'en lave mon cas (le nommant tout à trac), il
est aussi noir que le premier jour; et si je le lave
encore tous les jours. »
5 J'ay ouy parler d'une dame d'assez bonnes
années, laquelle, se voulant remarier, en demanda
un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons
sur ce qu'elle estoit tres-humide et remplie de
toutes mauvaises humeurs, qui luy estoient venues
et l'avoyent entretenue depuis qu'elle estoit veufve ;
QUATRIEME
DISCOURS
ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary,
d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoyent ensemble , ces humeurs s'assechoient et
consommoyent. Le médecin, qui estoit bon compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy
conseilla de se remarier, et de chasser les humeurs
de son corps de cette façon, et qu'il valloit mieux
estre seiche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et l'approuva tres-bien, toute surannée qu'elle
estoit; mais je dys avec un mary et un amoureux
nouveau, qui l'aymoit bien autant pour l'amourdu
bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle : encor
qu'il y ait plusieurs dames aagées avec lesquelles
on prend bien autant de plaisir, et y fait aussi bon
et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir
mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux
amants.
Les courtisanes de Rome et d'Italie, quand elles
sont sur l'aage, tiennent cette maxime que ma
galina vecchia fa miglior brodo ch' un altra.
Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et se mouvoit, quand elle venoit là, de telle
façon et si rudement et inquietement qu'elle faisoit
trembler non seulement le lict, mais toute la maison.
Voilà une gente vieille ! Les Latins appellent s'agiter ainsi et s'esmouvoir, subare a sue, qu'est à
dire une porque ou truye.
5 Nous lisons de l'empereur Caligula, de toutes
ses femmes qu'il eut il ayma Cezonnia, non tant
pour sa beauté qu'elle eut, ny d'aage florissant,
QUATRIEME
io5
DISCOURS
car elle y estoit desja fort avancée, mais à cause de
sa grande lasciveté et paillardise qui estoit en elle,
et la grande industrie qu'elle avoit pour l'exercer,
que la vieille saison et pratique luy avoit apportée,
laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles
fussent plus belles et jeunes que celle-là; et la
menoit ordinairement aux armées avec luy, habillée et armée en garçon, et chevauchant de
mesme, coste à coste de luy, jusques à la monstrer
souventes fois à ses amis toute nue, et luy (s/c)
faire voyr ces tours de soupplesse et de paillardise.
II falloit bien dire que l'aage n'eust rien diminué
en cette femme de beau et de lascif, puisqu'il l'aymoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour
qu'il luy portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touchoit à sa belle gorge, il ne se pouvoit
empescher de luy dire, tant il estoit sanglant :
« Voilà une belle gorge, mais aussi il est bien en
mon pouvoir de la faire couper. » Helas! la pauvre
femme fut de mesme avec luy occise d'un coup
d'espée à travers le corps par un centenier, et sa
fille brisée et accravantée contre une muraillée, qui
ne pouvoit mais de la meschanceté de son pere.
5 II se lit encor de Julia, marastre de Caracalla,
empereur, estant un jour quasi par négligence nue
de la moitié du corps, et Caracalla la voyant, il ne
dit que ces mots : « Ah! que j'en voudrois bien,
s'il m'estoit permis! » Elle soudain respondit :
« S'il vous plaist, ne sçavez-vous pas que vous estes
empereur, et que vous donnez les loix et non pas
!4
IOÔ
QUATRIEME
DISCOURS
les recevez? » Sur ce bon mot et bonne volonté, il
Pespousa et se coupla avec elle.
Pareilles quasi parolles furent données à un de
nos trois rois derniers, que je ne nommeray point.
Estant espris et devenu amoureux d'une fort belle
et honneste dame, aprés luy avoir jetté des premières pointes et paroles d'amour, luy en fit un
jour entendre sa volonté plus au long, par un
honneste et tres-habile gentilhomme que je sçay,
qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux
dire pour la persuader de venir là. Elle, qui n' estoit
point sotte, se défendit le mieux qu'elle put, par
force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer, sans
oublier surtout le grand, ou, pour mieux dire, le
petit point d'honneur. Somme, le gentilhomme,
aprés force contestations, luy demanda, pour fin,
ce qu'elle vouloit qu'il dit au roy. Elle, ayant un
peu songé, tout à coup, comme d'une desesperade, proffera ces mots : « Que vous luy direz?
(dit-elle) autre chose sinon que je sçay bien qu'un
refus ne fut jamais proffîtable à celuy ou à celle qui
le fait à son roy ou à son souverain, et que bien
souvant, usant de sa puissance, il sçait plustost
prendre et commander que de requérir et prier .»
Le gentilhomme, sé contentant de cette response,
la porte aussitost au roy, qui prit Poccasion par le
poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle,
sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette
response fut d'esprit, et d'envie d'avoir à faire à
son roy. Encor qu'on die qu'il ne fait pas bon se
QUATRIEME
DISCOURS
jouer ny avoir à faire avec son roy, il s'en faut ce
point, dont on ne s'en trouve jamais mal, si la
femme s'y conduit sagement et constamment.
Pour reprendre cette Julia, marastre de cet
empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aymer et prendre à mary celuy sur le sein de laquelle,
quelque temps avant, il luy avoit tué son propre
fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas cœur.
Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel honneur tout s'oublie. Cette
Julia fut fort aymée de son mary, encor qu'elle
fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien
abattu de sa beauté : car elle estoit tres-belle et
tres-acorte, tesmoin ses parolles qui lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.
Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces Beatricine, veufve de
feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy
porta pour mariage quatre cens mille escus, sans
les autres meubles, bagues et joyaux, qui montoyent à un haut prix, et qui effaçoient sa vieillesse;
nonobstant laquelle fut soubçonnée de son mary
d'aller ribauder ailleurs, et pour tel soubçon la fit'
mourir. Vous voyez si la vieillesse luy fit perdre le
goust du jeu d'amour. Pensez que le grand usage
qu'elle en avoit luy en donnoit encor l'envie.
5 Constance, reine de Sicile, qui dés sa jeunesse et toute sa vie n' avoit bougé vestale du cul
d'un cloistre en chasteté, venant à s'émanciper au
monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas
tp,8
QUATRIEME
DISCOURS
belle pourtant et toute décrépite, voulut taster de
la douceur de la chair et se marier, et engrossa
d'un enfant en l'aage de cinquante-deux ans, duquel elle voulut enfanter publiquement dans les
prairies de Palerme, y ayant fait dresser une tente
et un pavillon exprés, afin que le monde n'entrast
en doute que son fruict fust apposté : qui fut un
des grands miracles que on ait veu depuis s te Elisabeth. VHistoirc de Naples pourtant dit qu'on
le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand personnage; mais ce sont-ils ceux-là [la] pluspart des
braves, que les bastards, ainsi que me dit un jour
un grand.
5 J'ai cogneu une abbesse de Tarrascon, sœur
de madame d' Usez, de la maison de Tallard, qui
se defroqua et sortit de religion en l'aage de plus
de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay qu'on a veu grand joueur à la cour.
Force autres religieuses ont fait de tels tours,
soit en mariage ou autrement, pour taster de la
chair en leur aage tres-meur. Si telles font cela, que
doivent donc faire nos dames, qui y sont accoutumées dez leurs tendres ans? La vieillesse lesdoitelle empescher qu'elles ne tastent ou mangent
quelquesfois de bons morceaux, dont elles en ont
pratiqué Fusance si longtemps? Et que deviendroyent tant de bons potages restaurens, bouillons composez, tant d'ambregris et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer
et conforter leur estomac vieil et froid? Dont ne faut
QUATRIEME
DISCOURS
douter que telles compositions, en remettant et entretenant leur débile estomach, ne facent encorautre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le corps et leur causent quelque chaleur
vénérienne, qu'il faut par amprés expulser par la
cohabitation et copulation, qui est le plus souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y
appeller autrement l'advis des médecins, dont je
m'en rapporte à eux. Et qui meilleur est pour
elles, est qu'estant aagées et venues sur les cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engroisser, et
lors ont plainiere et toute ample liberté de se
jouer, et recueillir les arrérages des plaisirs que,
possible, aucunes n'ont osé prendre de peur de
l'enfleure de leur traistre ventre : de sorte
que plusieurs y en a-il qui se donnent plus de bon
temps en leurs amours despuis cinquante ans en
bas que de cinquante ans en avant. De plusieurs
grandes et moyennes dames en ay-je ouy parler en
telles complections, jusqu'à là que plusieurs en ayje cogneu et ouy parler, qui ont souhaitté plusieurs fois les cinquante ans chargez sur elles,
pour les empescher de la groisse, et pour le faire
mieux, sans aucune crainte ny escandale. Mais
pourquoy s'en engarderoyent- elles sur l'aage?
Vous diriez qu'aprés la mort aucunes ont quelque
mouvement et sentiment de chair. Si faut-il que je
face un conte, que je vais faire.
5 J'ai eu d'autres fois un frère puisné qu'on appelloit le capitaine Bourdeille, l'un des braves et
QUATRIEME
DISCOURS
vaillants capitaines de son temps. II faut que jeclie
cela de luj, encor qu'il fust mon stère j sans offenser la louange que je luy donne : les combats qu'il
a faits aux guerres et aux estaquades en font foy,
car c'estoit le gentilhomme de France qui avoit les
armes mieux en la main : aussi Pappelloit-on en
Piedmont l'un des Rodomonts de là. II fut tué à
l'assaut de Hedin, à la derniere reprise.
II fut dédié par son pere et mère aux lettres;
et pour ce il fut envoyé à l'aage de dix-huict ansen
Italie pour estudier, et s'arresta à Ferrare, pour ce
que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aymoit fort ma mere; et pour ce le retint là
pour vacquer à ses études, car il y avoit université.
Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny propre, il n'y
vacquoit guieres, ains plustost s'amusa à faire la
la cour et l'amour : si bien qu'il s'amouracha fort
d'une damoiselle françoise veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appelloit madamoiselle de
La Roche, et en tira de la jouissance, s'entre-áymant si fort l'un et l'autre que, mon frère ayant
esté rappellé de son pere, le voyant mal propre pour
les lettres, fallut qu'il s'en retournast.
Elle, qui Paymoit et qui craignoit qu'il ne luy
mesadvint, parce qu'elle sentoit fort de Luther, qui
voguoit pour lors, pria mon frère de Temmener
avec luy en France et en la cour de la reine de
Navarre, Marguerite, à qui elle avoit esté et IV
voit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut mariée et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit
(QUATRIÈME
DISCOURS
I I I
jeune et sans aucune considération , estant bien aise
de cette bonne compagnie, la conduisit jusques à
Paris, où estoit pour lors la reine, qui fut fort aise
de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus
d'esprit et disoit des mieux, et estoit une veufve
belle et accomplie en tout.
Mon frère, aprés avoir demeuré quelques jours
avec ma grand mere et ma rnere, qui estoit lors en
sa cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de
quelque temps, se desgoustant fort des lettres et
ne s'y voyant propre, les quitte tout à plat, et s'en
va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il
acquist beaucoup d'honneur. II les pratiqua l' espace de cinq à six mois sans venir en sa maison; au
bout desquels vint voir sa mere, qui estoit lors à la
cour avec la reine de Navarre, qui se tenoit lors à
Pau, à laquelle il fît la révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne chere, et, le
prenant par la main, le pourmena par Peglise environ une heure ou deux, luy demandant force
nouvelles des guerres du Piedmont et d'Italie, et
plusieurs autres particularisez , auxquelles mon
frère respondit si bien qu'elle en fust satisfaitte
(car il disoit des mieux) tant de son esprit que de
son corps, car il estoit tres-beau gentilhomme, et
de Paage de vingt-quatre ans. Enfin, aprés l'avoir
entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et
la complexion de cette honnorable princesse estoit
de ne desdaigner les belles conversations et entre-
I I 2
QUATRIÈME
DISCOURS
tien des honnestes gens, de propos en propos,
tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frère sur la tumbe de mademoiselle
de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois mois;
puis le prit par la main et luy dit : « Mon cousin »
(car
ainsi l'appelloit- elle,
d'autant
qu'une fille
d'Albret avoit esté mariée en nostre maison de
Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus
grand pot au feu, ny n'en augmente davantage
mon ambition), « ne sentez-vous point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds? — Non, Madame, respondit-il. — Mais songez-y bien, mon
cousin », luy repliqua-elle. Mon frère luy respondit : « Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens
rien mouvoir, car je marche sur une pierre bien
ferme. —■ Or je vous advise, dit lors la reine, sans
le tenir plus en suspens, que vous estes sur la tumbe
et le corps de la pauvre madamoiselle de La Roche, qui est icy dessous vous enterrée, que vous
avez tant aymée. Puisque les ames ont du sentiment aprés nostre mort, ne faut douter que cette
honneste créature, morte de frais, ne se soit esmeue aussitost que vous avez esté sur elle. Et, si
vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur de la
tumbe, ne faut douter qu'en soy ne soit plus esmeue et ressentie. Et d'autant que c'est un pieux
office d'avoir souvenance des trespassez, et mesme
de ceux que l'on aaymez, je vous prie luy donnerun
Paier noster et un Ave Maria, et un De Profundis,
et l'arrousez d'eau beniste; et vous acquerrez le
QUATRIEME
DISCOURS
nom de tres-fidel amant et d'un bon chrestien. Je
vous lairray donc pour cela », et part et s'en va.
Feu mon frère ne saillit à ce qu'elle avoit dit, et
puis l 'alla trouver, qui luy en fit un peu la guerre,
car elle estoit commune en tout bon propos et y
avoit bonne grâce.
Voilà l'opinion de cette bonne princesse, laquelle
la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis
que par créance, à mon advis.
Ces propos gentils me font souvenir d'un epitaphe d'une courtisanne qui est enterrée à Rome
à Nostre-Dame de Populo, où il y a ces mots :
Quxso, viator, ne me diutius calcatam amplius calces : « Passant, m'ayant tant de fois foullée et
trepée, je te prie ne me treper ny ne me fouler
plus. » Le mot latin a plus de grâce. Je mets tout
cecy plus pour risée que pour autre chose.
Or, pour faire fin, ne se faut esbahir si cette
dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aymées, et ont aymé et ayment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé ; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles ayment plus, quand vous
leur dittes que ce sont tousjours elles, et qu'elles
ne sont nullement changées ny envieillies, et surtout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture
jusqu'au bas.
J J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste
dame qui disoit un jour à son serviteur : « Je ne
Brantôme. II.
i 5
114
QUATRIÈME
sçay
que
désormais
incommodité
DISCOURS
m' apportera
la vieillesse
(car
plus
elle
grande
avoit cin-
quante-cinq ans); mais, Dieu mercy! je ne le fis
jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais
tant de plaisir. Que si cecy dure et continue jusqu'à mon extresme vieillesse, je ne m'en soucie
d'elle autrement,
ny
ne plains point
le temps
passé. »
Or, touchant l'amour et la concupiscence, j'ay
allégué icy et ailleurs assez d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à
l'autre maxime, touchant cette beauté des belles
femmes qui ne se diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas.
Certes, sur cela, cette dame espagnole allégua
plusieurs belles raisons et gentiles comparaisons,
accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et
superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en
demeure encor belle; ainsi que l'on voit à Rome,
en ces orgueilleuses antiquitez, les ruines de ces
beaux
pallais,
ces
superbes
colissées et grands
termes, qui monstrent bien encore quels ils ont
esté, donnent encore admiration et terreur à tout
le monde, et la ruine en demeure admirable et espouvantable; si bien que sur ces ruines on y bastit
encor de tres-beaux édifices, monstrant que les
fondements en sont meilleurs et plus beaux que
sur d'autres nouveaux; ainsi que l'on voit souvent
aux
massonneries
que
nos bons architectes et
massons entreprennent; et, s'ilz trouvent quelques
QUATRIÈME
DISCOURS
I I
5
vieilles ruines et fondemens, ils bastissent aussitost
dessus, et plustost que sur de nouveaux.
J'ay bien veu aussi souvent de belles galieres et
navires se bastir et se refaire sur de vieux corps et
vieilles carennes, lesquelles avoyent demeuré longtemps dans un port sans rien faire, qui valloient
bien autant que celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la
forest.
Davantage, disoit cette dame espagnole, ne voidon pas souvent les sommets des hautes tours par les
vents, les orages et les tonnerres estre emportez,
desraudez et gastez, et le bas en demeurer sain et
entier? Car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'addressent ; mesmes les vents marins minent et mangent les pierres [d'en haut], et les concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si
exposées que celles d'en haut.
De mesme, plusieurs belles dames perdent le
lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents ou de froid ou de chaud, ou de
soleil ou de lune, et autres, et, qui pis est, de
plusieurs fards qu'elles y applicquent, pensans se
rendre plus belles, et gastent tout; au lieu qu'aux
parties d'embas n'y applicquent autre fard que le
naturel spermatic, n'y sentant ny froid, nypluye,
ny vent, ny soleil, ny lune, qui n'y touchent point.
Si la chaleur les importune, s'en sçavent bien
garentir et se raffraischir ; de mesmes remédient au
froid en plusieurs façons. Tant d'incommoditez et
QUATRIÈME
DISCOURS
peines y a-il à garder la beauté d'en haut, et peu
à garder celle d'en bas ; si bien qu'encore qu'on ait
veu une belle femme se perdre par le visage, ne
faut présumer qu'elle soit perdue par le bas, et
qu'il n'y reste encor quelque chose de beau et de
bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.
5 J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit
esté tres-belle et bien adonnée à l'amour : un de
ses serviteurs anciens l'ayant perdue de veue l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel retournant, et la trouvant fort
changée de ce beau visage qu'il luy avoit veu autresfois, et par ce en devint [si] fort degousté et
reffroidy qu'il ne la voulut plus attacquer, ny renouveller avec elle le plaisir passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il
la vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour
elle contrefit de la malade, et, luy l' estant venue
voir sur jour, elle luy dit : « Monsieur, je sçay
bien que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par mon aage; mais tenez, voyez (et
sur ce elle luy descouvrit toute la moitié du corps
nud en bas) s'il y a rien de changé là. Si mon
visage vous a trompé, cela ne vous trompe pas. »
Le gentilhomme, la contemplant, et la trouvant par
là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost en
appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre
pourrie et gastée. « Et voylà (dit la dame), Monsieur,
voylà comme vous autres estes trompés! Une autre
fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos
QUATRIEME
DISCOURS
II 7
faux visages : car le reste de nos corps ne les ressemble pas tousjours. Je vous apprens cela. »
Une dame comme celle-là, estant ainsi changée
de beau visage, fut en si grand collere et despit
contre luy qu'elle ne le voulut oncques plus jamais
mirer dans son miroir, disant qu'il en estoit
indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et,
pour recompense , se miroit et s'arregardoit
par les parties d'en bas, y prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage autresfois.
5 J'ay ouy parler d'une autre dame qui, tant
qu'elle couchoit sur jour avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une
fine toille de Hollande, de peur que, la voyant au
visage, le haut ne refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast : car il n'y avoit
rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut
une fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui
rencontra plaisamment, à laquelle un jour son
mary luy demandant pourquoy son poil d'en bas
n'estoit devenu blanc et chenu comme celuy de la
teste : « Ah ! dit-elle, le meschant traístre qu'il
est, qui a fait la folie, ne s'en ressent point, ny ne
la boit point. II la fait sentir et boire à autres de
mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure tousjours sans changer, et en mesme estât
et vigueur, en mesme disposition, et surtout en
mesme chaud naturel, et à mesme appétit et santé;
et non des autres membres, qui en ont pour luy
I I
8
OJJATRIÉME
DISCOURS
des maux et des douleurs, et mes cheveux qui en
sont devenus blancs et chenus. »
Elle avoit raison de parler ainsi : car cette partie
leur engendre bien des douleurs, des gouttes et des
maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente;
et, par trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi chenues. Voilà pourquoy
les belles dames ne vieillissent jamais par là en
toutes les deux façons.
5 J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux courtizannes, qu'ils m'ont asseuré n'en avoir veu guieres de belles estre venues
vieilles par là : car tout le bas et mitan, et cuisses
et jambes, avoyent le tout beau, et la volonté et
la disposition pareille au passé. Mesmes j'en ay
ouy parler à plusieurs marys qui trouvoyent leurs
vieilles, ainsi les appelloyent-ils, aussi belles par le
bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise, en
beauté, et aussi volontaires, et n'y trouvoyent rien
de changé que le visage, et aymoyent autant coucher avec elles qu'en leurs jeunes ans.
Au reste, combien y a-il d'hommes qui ayment
des vieilles dames pour monter dessus, plustost que
sur des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui
ayment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour
d'un bon affaire, soit pour le manège et pour le
plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse
qu'en la vieillesse vous n'y trouverez rien à dire,
tant ils sont bien esté dressez, et ont continué leur
gentille addresse.
QUATRIEME
DISCOURS
119
j'ay veu à l'escurie de nos rois un cheval qu'on
appelloit le Quadragant, dressé du temps du roy
Henry. II avoit plus de vingt-deux ans; mais,
encor tout vieux qu'il estoit, il fesoit tres-bien et
n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encor à
son roy, et à tous ceux qui le voyoyent manier, du
plaisir bien grand. J'en ay veu faire de mesmes à
un grand coursier qu'on appelloit le Gonzague, du
haras de Mantoue, et estoit contemporain du
Quadragant.
J'ay veu le moreau superbe qui avoit esté mis
pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui avoit
la charge du haras du roy, me le monstra à Mun,
un jour que je passay par là, aller à deux pas et un
sault, et à voltes, aussi bien que lorsque M. de
Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu
M. de Longueville luy en voulut donner trois
mille livres de rente ; mais le roy Charles ne le
voulut pas, qui le prit pour luy, et le recompensa
d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je;
mais je n'aurois jamais fait, m'en remettant aux
braves escuyers, qui en ont prou veu.
Le feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit
choisy pour son jour de bataille le Bay de la
paix, un tres-beau et fort courcier et vieux; et
mourut de la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens , ce qu'on trouva estrange.
Feu M. de Guise envoya quérir en son haras
d'Esclairon le baySanso», qui servoit là d' estalon,
I 20
QUATRIEME
DISCOURS
pour le servir en la bataille de Dreux, où il le
servit tres-bien.
Aux premières guerres, feu M. le Prince prit
dans Mun vingt-deux chevaux qui servoyent là
d'estalons, pour s'en servir en ses guerres ; et les
départit aux uns et aux autres des seigneurs qui
estoyent avec luy, s'en estant réservé sa part ; dont
le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et l'appelloit-on
le Compère. Tout vieux qu'il estoit, jamais n'en fut
veu un meilleur; et son maistre le fit trouver en de
bons combats, qui luy servit tres-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc, sur lequel le feu roy
Henry fut blessé et tué, que feu M. de Savoye
luy avoit donné ; et l'appelloit-on le Malheureux;
et s'appelloit ainsi quand il fut donné au roy, ce
qui fut un tres-mauvais présage pour le roy. Jamais
ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa
vieillesse : aussi son maistre , qui estoit un des
vaillants gentilshommes de la France , le faisoit
bien valloir. Bref, tout tant qu'il y en eut de ces
estalons, jamais l'aage n'empescha qu'ils ne servissent bien à leurs maistres, à leur prince et à leur
cause. Ainsi sont plusieurs chevaux vieux qui ne
se rendent jamais; aussi dit-on que jamais bon
cheval ne devint rosse.
De mesme sont plusieurs dames, qui en leur
vieillesse vallent bien autant que d'autres en leur
jeunesse, et donnent bien autant de plaisir, pour
avoir esté en leur temps tres-bien apprises et dres-
QUATRIEME
DISCOURS
I 2 I
sées; et volontiers telles leçons malaisément s'oublient; et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont
fort libérales et larges à donner pour entretenir
leurs chevaliers et cavalcadours, qui prennent plus
d'argent et veulent plus grand entretien pour
monter sur une vieille monture que sur une jeune;
qui est au contraire des escuyers, qui n'en prennent
tant des chevaux dressez que des jeunes et à
dresser : ainsi la raison en cela le veut.
Une question sur le sujet des dames aagées ayje veu faire, à sçavoir : quelle gloire plus grande y
a-il à debauscher une dame aagée et en jouir, ou
une jeune? A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour
la vieille. Et disoyent que la folie et la chaleur qui
est en la jeunesse sont de soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la
froideur qui semble estre en la vieillesse mal aisément se peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle réputation.
Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit
et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloyent
si souvent la voir et apprendre à son eschole, plus
que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent.
De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa
porte de grands sénateurs romains plustost que des
jeunes fols chevalliers. Ainsi me semble-il que c'est
grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre
aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement.
Je m'en rapporte à ceux qui l'ont expérimenté,
16
I 22
QUATRIEME
DISCOURS
dont aucuns ont dit qu'une monture dressée est
plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas
seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel
plus grand aise peut-on avoir en l'ame, quand on
voit entrer dans une salle du bal, dans une des
chambres de la reine, ou dans une église, ou autre
grande assemblée, une dame aagée de grand qualité
e d'alia guisa, comme dit l'Italien, et mesmes une
dame d'honneur de la reine ou d'une princesse, ou
une gouvernante d'une fille d'un roy, reine ou
grande princesse, ou gouvernante des dam lles ou
filles de la cour, que l'on prend et l'on met en
cette digne charge pour la tenir sage? On la verra
qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la
vertueuse, et que tout le monde la tient ainsi pour
telle, à cause de son aage; et, quand on songe en
soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon et confident : « La voyez-vous là en sa
façon grave, sa mine sage et desdaigneuse et froide,
qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une
seule goutte d'eau ? Helas ! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y a girouette au monde qui
se remue et se revire si souvent et si agilement que
font ses reins et ses fesses. »
Quant à moy, je croy que celuy qui a passé par
là et le peut dire, qu'il est tres-content en soy.
Ha ! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en
ce monde, qui contrefaisoyent leurs dames sages,
prudes et censorienes, qui estoyent tres-debordées
et vénériennes quand venoyent là, et que bien
QUATRIEME
DISCOURS
123
souvent on abattoit plustost qu'aucunes jeunes,
qui, par trop peu rusées, craignent la lutte! Aussi
dit-on qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes
pour chasser et porter à manger à ses petits.
«1 Nous lisons que jadis plusieurs empereurs
romains se sont fort délectez à desbaucher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement,
comme certes il y en a plus qu'en des inférieures,
que pour la gloire et honneur qu'ils s'attribuoyent
de les avoir debauschées et suppeditées : ainsi que
j'en ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs >
princes et gentilshommes, qui s'en sont sentis tresglorieux et tres-contents dans leur ame, pour avoir
fait de mesme.
5 Jules Cassar et Octavie, son successeur, sont
esté fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay
dit cy-devant; et aprés eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illustres dames romaines
avec leurs maris, les contemplant et considérant
fort fixement, mesmes avec la main leur levoit la
face, si aucunes de honte la baissoyent pour se
sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien
d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort
prudes et chastes, comme certainement y en pouvoit avoir peu es temps de ces empereurs dissolus,
mais il falloit faire la mine et en estre quittes pour
cela; autrement le jeu ne fust esté bon, comme
j'en ay veu faire de mesmes à plusieurs dames.
Celles aprés qui plaisoyent à ce monsieur Tempe-
I2 4
QUATRIEME
DISCOURS
reur, les prenoit privement et publiquement prés
de leurs maris, et, les sortans de la salle, lesmenoit
en une chambre, où il en tiroit d'elles son plaisir
ainsi qu'il luy plaisoit; et puis les retournoit en
leur place se rasseoir; et devant toute rassemblée
louoit leurs beautez et singularitez qui estoyent
en elles cachées, les spécifiant de part en part; et
celles qui avoyent quelques tares, laideurs et deffectuositez, ne les celoit nullement, ains les descrioit et les declaroit, sans rien déguiser ny cacher.
Néron fut aussi curieux, qui pis est encor, de
voir sa mere morte, la contempler fixement et manier tous ses membres, louant les uns et vitupérant
les autres.
J'en ay ouy conter de mesme d'aucuns grands
seigneurs chrestiens, qui ont bien cette mesme
curiosité envers leurs mères mortes.
J Ce n'estoit pas tout de ce Calligula : car il
racontoit leurs mouvemens, leurs façons lubriques,
leurs maniemens et leurs airs qu'elles observoyent
en leur manège, et surtout de celles qui avoyent
esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoyent
ainsi à table : car, si à la couche elles en vouloyent
faire de mesme, ne faut point douter si le cruel
ne les menassoit de mort si elles ne faisoyent tout
ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de
mourir; et puis aprés les scandalisoit ainsi qu'il
luy plaisoit, aux despens et risée commune de ces
pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort
chastes et sages, comme il y en pouvoit avoir, ou
QUATRIÈME
DISCOURS
125
faire des hypocrites et contrefaire les donne da
ben, estoyent tout à trac divulguées et réputées
bonnes vesses et ribaudes ; ce qui n'estoit pas mal
employé de les descouvrir pour telles qu'elles ne
vouloyent qu'on les cogneust. Et qui estoit le
meilleur, c'estoyent, comme j'ay dit, toutes grandes
dames, comme femmes de consuls, dictateurs, prêteurs, questeurs, sénateurs, censeurs, chevalliers,
et d'autres de tres-grands estats et dignitez ; ainsi
que nous pouvons dire aujourd'huy en nostre
chrestienté les reines, qui se peuvent comparer aux
femmes des consuls, puisqu'ils commandoient à
tout le monde ; les princesses grandes et moyennes,
les duchesses grandes et petites, les marquises et
marquisotes, les comtesses et contines, les baronnesses et chevalleresses, et autres dames de grand
rang et riche estoffe : sur quoy il ne faut douter
que, si plusieurs empereurs et rois en pouvoyent
faire de mesme envers telles grandes dames, comme
cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont
chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les
yeux, ses saints commandements, leur conscience,
leur honneur, le diffame des hommes, et leurs
maris, car la tyrannie seroit insupportable à des
cœurs généreux. En quoy certes les rois chrestiens
sont fort à estimer et louer, de gaigner l'amour
des belles dames plus par douceur et amitié que
par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.
? J'ay ouy parler de deux grands princes qui se
QUATRIEME
DISCOURS
sont fort pleus à descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularisez de leurs dames, aussi leurs
defformitez, tares et deffauts, ensemble leurs manèges, mouvemens et lascivetez, non en public
pourtant, comme Calligula, mais en privé, avec
leurs grands amis particuliers. Et voilà le gentil
corps de ces pauvres dames bien employé. Pensant
bien
faire et se jouer pour
complaire à leurs
amants, sont descriées et brocardées.
Or, afin de
reprendre
encor nostre compa-
raison, tout ainsi que l'on void de beaux édifices
bastis sur meilleurs fondements et de meilleures
pierres et matière les uns plus que les autres, et,
pour ce, durer plus longuement en leur beauté et
gloire, aussi y a-il des corps de dames si bien
complexionnez
et
composez,
et empraints en
beautez, qu'on void volontiers le temps n'y gaigner
tant comme sur d'autres, ny les miner aucunement.
5 II se lit qu'Artaxercez, entre toutes ses femmes
qu'il eut, celle qu'il ayma le plus fut Astazia, qui
estoit fort aagée, et toutesfois tres-belle, qui avoit
esté putain de son feu frère Daire. Son fils en devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l'aage, qu'il la demanda à son pere en partage, aussi bien que la part du royaume. Le pere,
par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec
luy de ce bon boucon, la fit prestresse du Soleil,
d'autant qu'en Perse celles qui ont tel estât se
vouent du tout à la chasteté.
f
Nous lisons dans VHistoirc de Naples que La-
QUATRIEME
DISCOURS
dislaus, Hongre et roy de Naples, assiégea dans
Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo de Balzo, et, aprés plusieurs assauts et
faits d'armes, la prit par composition avec ses
enfants, et l'espousa, bien qu'elle fust aagée, mais
tres-belle, et l'ammena avec soy à Naples; et fut
appelée la reine Marie, fort aymée de luy et
chérie.
J J'ay veu madame la duchesse de Valentinois,
en l'aage de soixante-dix ans, aussi belle de face,
aussi fraische et aussi aymable comme en l'aage de
trente ans : aussi fut-elle fort aymée et servie d'un
des grands rois et valeureux du monde. Je le peux
dire franchement, sans faire tort à la beauté de
cette dame : car toute dame aymée d'un grand
roy, c'est signe que perfection abonde et habite
en elle qui la fait aymer; aussi la beauté donnée
des cieux ne doit estre espargnée aux demy-dieux.
Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust,
si belle encor que je ne sçache cœur de rocher qui
ne s'en fust esmeu, encore qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans, allant
et se tenant à cheval aussi dextrement ét dispostement comme elle avoit fait jamais; mais le cheval
tomba et glissa sous elle; et, pour telle rupture et
maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé
que sa belle face s'en fust changée; mais rien
moins que cela, car sa beauté, sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoyent toutes pareilles
qu'elle avoit tousjours eu. Et surtout elle avoit une
128
QUATRIEME
DISCOURS
tres-grande blancheur, et sans se farder aucunement; mais on dit bien que tous les matins elle
usoit de quelques bouillons composez d'or potable
et autres drogues, que je ne sçay pas comme les
bons médecins et subtils apoticaires. Je croy que
si cette dame eust encor vescu cent ans, qu'elle
n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit
bien composé, fust du corps, caché et couvert,
tant il estoit de bonne trempe et belle habitude.
C'est dommage que la terre couvre ces beaux
corps !
J'ay veu madame la marquise de Rothelin, mere
à madame la douairière princesse de Condé et de
feu M. de Longueville, nullement offencée en sa
beauté ny du temps ny de l'aage , et s'y entretenir en aussi belle fleur qu'en la première, fors
que le visage luy rougissoit un peu sur la fin; mais
pourtant ses beaux yeux qui estoyent des nompareils du monde, dont madame sa fille en a
hérité, ne changèrent oncques, et aussi prests à
blesser que jamais.
J'ay veu madame de La Bourdesiere, depuis en
secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle
sur ses vieux jours que l'on eust dit qu'elle estoit
en ses plus jeunes ans; si bien que ses cinq filles,
qui ont esté des belles, ne l'effaçoient en rien. Et
volontiers, si le choix fust esté à faire, eust-on
laissé les filles pour prendre la mere; et si avoit eu
plusieurs enfans. Aussi estoit-ce la dame qui se
contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie
r
QUATRIEME
I 2<
DISCOURS
mortelle du seràirt et de la lune, et les fuyoit le
plus qu'elle pouvoit; le fard commun, pratiqué de
plusieurs dames, luy estoit ineogneu.
J'ay veu, qui est bien plus, madame de Mareuil,
mere de madame la marquise de Mezieres et grandmere de la Princesse-Dauphin; en l'aage de cent
ans, auquel elle mourut; aussi belle, aussi droite,
aussi fraische, aussi disposte, saine et belle, qu'en
l'aage de cinquante ans : ç'avoit esté une tresbelle femme en sa jeune saison.
Sà fille; madame ladite marquise; avoit esté telle,
et mourut ainsi, mais non si aagée de vingt ans, et
la taille luy appetissa un peu. Elle estoit tante de
madame de Bourdeille, femme à men frère aisné,
qui luy portoit pareille vertu : car-, encor qu'elle
eust passé cinquante-trois ans et ait eu quatorze
enfans, on diroit; comme ceux qui la voyent sont
de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que
ces quatre filles qu'elle a auprés d'elle se monstrent ses sœurs : aussi void-on souvent plusieurs
fruicts d'hyver, et de la derniere saison, se parangonner à ceux d'esté, et se garder, et estre aussi
beaux et savoureux, voire plus.
Madame Padmiralle de Brion, et sa fille, madame
deBarbezieux,ontesté aussi tres-belles en vieillesse.
L'on me dit dernièrement que la belle Paule; de
Thoulouze, tant renommée de jadis, est aussi belle
que jamais, bien qu'elle ait quatre-vingts ans; et
n'y trouve-on rien changé, ny en sa haute taille
ny en son beau visage.
Brantôme. H.
I 7
1
l3o
QUATRIÈME
DISCOURS
J'ay veu madame la présidente Conte, de Bourdeaux, tout de mesme et en pareil aage, et tresaimable et désirable : aussi avoit-elle beaucoup de
perfections. J'en nommerois tant d'autres, mais je
n'en pourrois faire la fin.
J Un jeune cavallier espagnol parlant d'amour
à une clame aagée, mais pourtant encor belle, elle
luy respondit : A mis complétas desta mariera me
habla V. M.ì « Comment à mes compiles me
parlez-vous ainsi? » Voulant signifier par les complies son aage et déclin de son beau jour, et l'approche de sa nuict. Le cavallier luy respondit ;
Sus complétas valen mas, y son mas graciosas que
las horas de prima de qualquier otra dama. « Vos
compiles vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que les heures de prime de quelque autre
dame qui soit. » Cette allusion est gentille.
Un autre parlant de mesme d'amour à une dame
aagée, et l'autre luy remonstrant sa beauté flestrie,
qui pourtant ne l'estoit trop, il luy respondit : A
las visperas se conoce la pesta : « A vespres la feste
se connoist. »
On void encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis en son avril la beauté du monde, faire
affront au temps, encor qu'il efface tout. Je la
puis dire telle, et ceux qui l'ont veue avec moy,
que ç'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyans, de la chrestienté. Je la vis un jour danser,
comme j'ay dit ailleurs, avec la reine d'Escosse,
elles deux toutes seules ensemble et sans autres
QUATRIÈME
I 3 I
DISCOURS
clames de compagnie, et ce par caprice, que tous
ceux et celles qui les advisoient danser ne sceurent
juger qui l'emportoit en beauté; et eut-on dit, ce
dit quelqu'un, que c'estoyent les deux soleils assemblez qu'on lit dans Pline avoir apparu autresfois pour faire esbahir le monde. Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la
taille plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi le dire
sans offenser la reine d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor qu'elle ne
fust reine comme l'autre; mais elle estoit petitefille de ce grand roy pere' du peuple, auquel elle
ressembloit en beaucoup de traits de visage, comme
je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reine de
Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il
estoit.
Je pense avoir esté le premier qui l'ay appellée
du nom de petite-fille du roy pere du peuple ; et
ce fut à Lion quand le roy tourna de Pologne ;
et bien souvent l'y appellois-je : aussi me faisoitelle cet honneur de le trouver bon, et l'aymer de
moy. Elle estoit certes vraye petite-fille
de
ce
grand roy, et surtout en bonté et beauté : car elle
a esté tres-bonne ; et peu ou nul se trouve à qui
elle ait fait mal ny desplaisir, et si en a eu de
grands moyens du temps de sa saveur, c'est-à-dire
de celle de feu M. de Guise, son mary, qui a eu
grand crédit en France. Ce sont doncq deux tresgrandes perfections qui ont esté en cette dame,
que bonté et beauté, et que toutes deux elle a
QUATRIEME
DISCOURS
tres-bien entretenu jusques icy, et pour lesquelles
elle a espousé deux honnestes marys, et deux que
peu ou point en eust-on trouvé de pareils; et, s'il
s'en trouvoit encor un pareil et digne d'elle, et
qu'elle le voulust pour le tiers , elle le pourroit
encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en
Italie l'on tient les dames ferraroises pour de bons
et friands morceaux, dont est venu le proverbe,
pota ferraresa, comme l'on dit cazzo mantuano.
Sur quoy, un grand seigneur de ce païs là pourchassant une fois une belle et grand princesse de
nostre France, ainsi qu'on le louoit à la cour de
ses belles vertus, valleurs et perfections pour la
mériter, il y eut feu M. Dau, capitaine des gardes
escossoises, qui rencontra mieux que tous en disant : « Vous oubliez le meilleur, cazzo mantuano. »
J'ay ouy dire un pareil mot une fois, c'est que
le duc de Mantoue, qu*on appelloit le Gobin,
parce qu'il estoit fort bossu, voulant espouser la
sœur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle
qu'il estoit ainsi fort bossu. Elle respondit, dit-on:
Non importa purche la campana habbia quakhe
diffetto, ma ch' el sonaglio sia buono; voulant entendre le caz.zo mantuan[o]. D'autres disent qu'elle
ne profera le mot, car elle e,stoit trop sage et bien
apprise; mais d'autres le dirent pour elle.
Pour tourner encore à cette princesse ferraroise,
je la vis, aux nopces de feu M- de Joyeuse, parestre
vestue d'une mante à la mode d'Italie et retrous-
QJJATRIKME
DISCOURS
l33
sée à demy sur le bras à la mode sienoise; mais il
n'y eut point encor de dame qui l'effaçast, et n'y
eut aucun qui ne dist : « Cette belle princesse ne
se peut rendre encor, tant elle est belle. Et est
bien aisé à juger que ce beau visage couvre et
cache d'autres grandes beautez et parties en elle
que nous ne voyons point; tout ainsi qu'à voir le
beau et superbe front d'un beau bastiment, il est
aisé à juger qu'au dedans il y a de belles chambres,
antichambres
et garderobbes,
beaux recoins et
cabinets. » En tant de lieux encor a-elle fait paroistre sa beauté depuis peu, et en son arriéresaison, et mesme en Espagne aux nopces de M. et
madame de Savoye, que l'admiration d'elle et de
sa beauté, et de ses vertus, y en demeura gravée
pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoyent
assez fortes et amples pour la porter dedans le ciel,
je le ferois ; mais elles sont trop foibles; si en parleray-je encore ailleurs. Tant y a que ç'a esté une
tres-belle femme en son printemps, son esté et
son automne, et son hyver encore, quoyqu'elle
ait eu grande quantité d'ennuis et d'enfans.
Qui pis est, les Italiens, mesprisans une femme
qui a eu plusieurs enfans, l'appellent scrofa, qui est
à dire une truye; mais celles qui en produisent de
beaux, braves et généreux, comme cette princesse
a fait, sont à louer, et sont indignes de ce nom,
mais de celuy de henistes de Dieu.
Je puis faire cette exclamation : Quelle mondaine et merveilleuse inconstance,
que la chose
1 34
QUATRIÈME
DISCOURS
qui est la plus legere et inconstante, au temps fait
la résistance, qu'est la belle femme! Ce n'est pas
moy qui le dis; j'en serois bien marry, car j'estime fort la constance d'aucunes femmes, et toutes
ne sont inconstantes : c'est d'un autre de qui je
tiens cette exclamation. J'alleguerois encore volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de
nos françoises, belles en leur automne et hyver;
mais pour ce coup je ne mettray en ce rang que
deux.
L'une, la reine Elisabeth d'Angleterre qui règne
aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle
que jamais. Que si elle est telle, je la tiens pour
une tres-belle princesse : car je l'ay veue en son
esté et en son automne. Quant à son hyver, elle)
approche fort, si elle n'y est : car il y a long-temps
que ne l'ay veue. La première fois que je la vis, je
sçay l'aage qu'on luy donnoit alors. Je croy que
ce qui Fa maintenue si longtemps en sa beauté,
c'est qu'elle n'a jamais esté mariée, ny a supporté
le faix de mariage qui est fort onéreux, et mesmes
quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reine est
h louer en toutes sortes de louanges, n'estoit la
mort de cette brave, belle et rare reine d'Escosse,
qui a fort souillé ses vertus.
L'autre princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une tres-belle clame sur
sa derniere saison; et je vous le vois dire parun
discours que j'abbregeray le plus que je pourray.
QUATRIEME
DISCOURS
I
35
Lorsque le roy Henry mourut, un mois aprés
mourut le pape Paul IV, Garasse, et pour l'election d'un nouveau fallut que tous les cardinaux
s'assemblassent. Entr'autres partit de France le
cardinal de Guise ; et alla à Rome par mer avec
les galères du roy, desquelles estoit gênerai M. le
grand prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon frère, le conduisit avec seize
galleres. Et firent si bonne diligence et avec si bon
vent en poupe qu'ils arrivèrent en deux jours et
deux nuicts à Civita-Vecchia, et de là à Rome, où
estant, M. le grand prieur, voyant qu'on n'estoit
pas encor prest de faire nouvelle élection (comme
de vray elle demeura trois mois à faire), et par
conséquent de retourner son frère, et que ses galleres ne faisoyent rien au port, il s'advisa d'aller
jusques à Naples voir la ville et y passer son temps.
A son arrivée donc, le vice-roy, qui estoit lors
le duc d'Alcala, le receut comme si ce fust esté un
roy. Mais avant que d'y arriver salua la ville d'une
fort belle salve qui dura longtemps; et la mesme
luy fut rendue de la ville et des chasteaux, qu'on
eust dit que le ciel tonnoit estrangement durant
cette salve. Et, tenant ses galleres en bataille et
en joly, et assez loin, il envoya dans un esquif
M. de l'Estrange, de Languedoc, fort habille et
honneste gentilhomme, qui parloit fort bien, vers
le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et luy
demander permission, encore que nous sussions en
bonne paix, mais pourtant nous ne venions que de
I 36
QUATRIÈME
DISCOURS
frais de la guerre, d'entrel' dans le port, pourvoir
la ville et visiter les sepulchres de ses prédécesseurs
qui estoyent là enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et pries Dieu sur eux.
Le
vice=roy
l'accorda
tres-librement.
M. le
grand prieur donc s'avança et recommença la salve
aussi belle et furieuse que devant, tant des canons
de courtie des seize galleres que des autres pieces
et d'arquebusades, tellement que tout estoit en
feu; et puis entra dans le môle fort superbement
avec plus d'estendarts, de banderolles, de flambans
de taffetas cramoisy, et la sienne de damas, et tous
les forçats vestus de velours cramoisy, et les soldats de sa garde de mesme, avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et
vaillant capitaine, et bien que l'en trouvast nos galleres françoises tres-belles , lestes et bien espalverades, et surtout la Kcalle, à laquelle n'y avoit
rien à rediré : car ce prince estoit en tout tres-magnifìque et libéral.
Estant donc entré dans le mole en un si bel arroy, il pfit terre et tous nous autres avec luy, où
le vice-roy avoit commandé de tenir prests des
chevaux et des coches pour nous recueillir et con^
duire en la ville; comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genêts, chevaux
d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux
que les autres, avec des housses de velours toutes
en broderie, les unes d'or et les autres d'argent.
QUATRIEME
DISCOURS
I
37
Qui vouloit monter à cheval montoit, qui en coche
montoit, car il y en avoit une vingtaine des plus
belles et riches et des mieux attelées, et traisnées
par des coursiers les plus beaux qu'on eust sceu
voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes
et seigneurs, tant du Règne qu'Espagnols, qui receurent M. le grand prieur, de la part du viceroy, tres-honnorablement. II monta sur un cheval
d'Espagne, le plus beau que j'aye veu il y a longtemps, que depuis le vice-roy luy donna; et sé
manioit tres-bien, et faìsoit de tres-belles courbettes, ainsi qu'on parloit de ce temps. Luy, qui
estoit un tres-bon homme de cheval, et aussi bon
que de mer, il le fit tres-beau voir là-dessus ; et il
le faisoit tres-bien valloir et aller, et de fort bonne
grâce, car il estoit l'un des beaux princes qui fust
de ce temps là, et des plus agréables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien dénouée; ce qui n'advient guieres à ces grands
hommes. Ainsi il fut conduit par tous ces seigneurs
et tant d'autres gentilshommes chez le vice-roy,
lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du
monde, et logea en son palais, et le festoya fort
sumptueusement, et luy et sa ; troupe : il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus
à ce voyage. Nous pouvions bien estre avec luy
deux cens gentilshommes, que capitaines des galleres et autres; nous fusmes logez chez la pluspart
des grands seigneurs de lâ ville, et tres-magnifìquement.
18
1 38
QUATRIÈME
DISCOURS
Dés le matin, sortans de nos chambres, nous
rencontrions des estaffiers si bien creez qui se venoyent présenter aussitost et demander ce que nous
voulions faire et où voulions aller et pourmencr.
Et, si voulions chevaux ou coches, soudain, aussitost notre volonté dite aussitost accomplie. Et alloyent quérir les montures que voulions, si belles,
si riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté;
et puis accommencions et accomplissions
nostre journée ainsi qu'il plaisoit à chacun. Enfin
nous n'estions guieres gastez d'avoir faute déplaisirs et délices en cette ville : ne faut dire qu'il n'y
en eust, car je n'ay jamais veu ville qui en fust
plus remplie en toute sorte; il n'y manque que la
familière, libre et franche conversation d'avec les
dames d'honneur et réputation, car d'autres il y
en a assez. A quoy pour ce coup sceut tres-bien
remédier madame la marquise del Gouast, pour
l'amour de laquelle ce discours se fait : car, toute
courtoise et plene de toute honnesteté, et pour la
grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le
grand prieur des perfections qui estoyent en luy,
et l'ayant veu passer par la ville à cheval et recogneu, comme de grand à grand cela est deu communément, elle, qui estoit toute grande en tout,
l' envoya visiter un jour par un gentilhomme fort honneste et bien creé, et luy manda que, si son sexe
et la coutume du païs luy eussent permis de le visiter, volontiers elle y fust venue fort librement
pour luy offrir sa puissance, comme avoyent fait
QUATRIEME
I 39
DISCOURS
tous les grands seigneurs du royaume; mais le pria
de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et
ses maisons, et ses chasteaux, et sa puissance.
M. le grand prieur, qui estoit la mesme courtoisie, la remercia fort, comme il devoit, et luy
manda qu'il luy iroit baiser les mains incontinent
aprés disner; à quoy il ne faillit avec sa suitte de
tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes la marquise
dans sa salle avec ses deux
filles, done Antonine, et l'autre done Hieronime
ou done Joanne, je ne sçaurois bien le dire, car il
ne m'en souvient plus, avec force belles dames et
damoiselles, tant bien en point et de si belle et
bonne grâce que, horsmis nos cours de France et
d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je
point veu
plus belle troupe de dames.
Madame la marquise salua à la françoise et receut M. le grand prieur avec un tres-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encor plus humble,
con mas gran sossiego, comme dit I'Espagnol. Leurs
devis furent pour ce coup de propos communs.
Aucuns de nous autres, qui sçavions parler italien
et espagnol, accostâmes les autres dames, que nous
trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort
bon entretien.
Au départir, madame la marquise, ayant sceu de
M. le grand prieur le séjour d'un quinze jours
qu'il vouloit faire là, luy dit : « Monsieur, quand
vous ne sçaurez que faire et
qu'aurez faute de
passe-temps, lorsqu'il vous plaira venir céans vous
QUATRIEME
DISCOURS
me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le tresbien venu comme en la maison de madame vostre
mere; vous priant de disposer de cette-cy de
mesme et ainsi que la sienne, et y faire ny plus
ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aymée et visitée
d'honnestes et belles dames de ce royaume et de
cette ville, autant que dame qui soit; et, d'autant
que vostre jeunesse et vertu porte que vous aymez
la conversation des honnestes dames, je les prieray
de se rendre icy plus souvent que de coustume,
pour vous tenir compagnie et à toute cette belle
noblesse qui est avec vous. Voilà mes deux filles
auxquelles je commanderay, encores qu'elles ne
soyent si accomplies qu'on diroit bien, de vous
tenir compagnie à la françoise, comme de rire,
danser, jouer, causer librement, modestement et
honnestement, comme vous faites à la cour de
France, à quoy je m'offrirois volontiers; mais il
fascheroit fort à un prince jeune, beau et honneste
comme vous estes, d'entretenir une vieille surannée, fascheuse et peu aymable comme moy : car
volontiers jeunesse et vieillesse ne s'accordent
guieres bien ensemble. »
M. le grand prieur luy releva aussitost ces mots,
en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien
gaigné sur elle, et que malaisément il ne passeroit
pas celuy-là, et que son autonne surpassoit tous
les printemps et estez qui estoyent en cette salle;
comme, de vray, elle se monstroit encor une tresbelle dame et fort aymable, voire plus que ses
QUATRIEME
DISCOURS
deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoyent ;
si avoit-elle bien alors prés de soixante bonnes
années. Ces deux petits mots que M. le grand
prieur donna à madame la marquise luy pleurent
fort, selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa façon.
Nous partismes de là extresmement bien édifiez
de cette belle dame, et surtout M. le grand prieur,
qui en fut aussitost espris, ainsi qu'il nous le dit.
II ne faut donc douter si cette belle dame et honneste, et sa belle troupe de dames convia M. le
grand prieur tous les jours d'aller à son logis : car
si on n'y alloit l'aprés-disnée on y alloit le soir.
M. Ie grand prieur prit pour sa maistresse sa fille
aisnée, encor qu'il aymast mieux la mere; mais ce
fut per adombrar la cosa.
II se fit force couremens de bague, où M. le
grand prieur emporta le prix, force ballets et
danses. Bref, cette belle compagnie fut cause que,
luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y
fusmes pour nos six sepmaines, sans nous y fascher
nullement, car nous y avions nous autres aussi bien
fait des maistresses comme nostre gênerai. Encore
y eussions-nous demeuré davantage, sans qu'un
courrier vint du roy son maistre, qui luy porta
nouvelles de la guerre eslevée en Escosse ; et pour
ce falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui pourtant ne passèrent de huict
mois aprés.
Ce fut à se départir de ces plaisirs délicieux, et
I42
QUATRIEME
DISCOURS
de laisser la bonne et gentille ville de Naples; el
ne fut à M. nostre gênerai et à tous nous autres
sans grandes tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions si bien.
Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au
secours de Malte. Moy estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la
ville. Soudain je ne faillis de l' aller voir; et fus
aussitost recogneu par un vieux maistre d'hostel de
leans, qui l'alla dire à madite dame que je luy
voulois baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de
mon nom de Bourdeille, me fit monter en sa
chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le
lictàcause d'un petit feu voilage qu'elle avoitd'un
costé de joue. Elle me fit, je vous jure, une tresbonne chere. Je ne la trouvay que fort peu changée , et encore si belle qu'elle eust bien fait commettre un péché mortel, fust ou de volonté ou de fait.
Elle s'enquit fort à moy des nouvelles de feu
M. le grand prieur, et d'affection, et comme il
estoit mort, et qu'on luy avoit dit qu'il avoit esté
empoisonné, maudissant cent fois le malheureux
qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et qu'elle
ostàt cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un
purisy faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille
de Dreux , où il avoit combattu comme un César
tout le jour; et le soir, à la derniere charge, s' estant
fort eschauffé au combat, et suant, se retirant le
QUATRIEME
DISCOURS
143
soir qu'il geloit à pierre fendre, se morfondit; et
se couva sa maladie, dont il mourut un mois ou
six sepmaines aprés.
Elle monstroit, par sa parole et sa façon, de le
regretter fort. Et notez que, deux ou trois ans auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours
sous la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses
lieutenans de galleres. II avoit pris la bandiere de
la reine d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers
les mers de Levant, ny cogneue, dont on estoit fort
esbahy : car, de prendre celle de France, n'en
falloit point parler, pour l'alliance entre le Turc.
M. le grand prieur avoit donné charge au dict
capitaine Beaulieu de prendre terre à Naples, et
de visiter de sa part madame la marquise et ses
filles, auxquelles trois il envoyoit force presens de
toutes les petites singularitez qui estoyent lors à la
cour et au Palais, à Paris et en France : car ledit
sieur grand prieur estoit la mesme libéralité et
magnificence; à quoi ne faillit le capitaine Beaulieu, et de présenter le tout, qui fut tres-bien receu,
et pour ce fut recompensé d'un beau présent.
Madame la marquise se ressentoit si fort obligée
de ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le réitéra plusieurs fois, dont
elle l'en ayma encore plus. Pour l'amour de luy,
elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme
gascon, qui estoit lors aux galleres de M. le
grand prieur, lequel, quand nous partismes, demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La
'44
QUATRIEME
DISCOURS
fortune fut si bonne pour luy que, s'addressant à
ladite dame en son adversité, elle le fit si bien secourir qu'il eschappa; et le prit en sa maison, et
s'en servit, que, venant à vacquer une capitainerie
en un de ses chasteaux, elle la luy donna, et luy
fit espouser une femme riche.
Aucuns de nous autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort, sinon
lorsque nous fismes ce voyage de Malte, il se
trouva un gentilhomme qui estoit cadet de celuy
dont j'ay parlé, qui un jour, sans y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage,
qui estoit pour chercher nouvelles d'un sien frère
qui avoit esté à M. le grand prieur, et estoit resté
malade à Naples il y avoii plus de six ans, et que
depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en
alla souvenir; et depuis m'enquis de ses nouvelles
aux gens de madame la marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune : soudain je le rapportay à son cadet, qui m'en remercia fort; et vint
avec moy chez madite dame, qui en prit encor
plus de langue, et l'alla voir où il estoit.
Voilà une belle obligation, pour une souvenance
d'amitié qu'elle avoit encore, comme j'ay dit : car
elle m'en fit encore meilleure chere, et m'entretint
fort du bon temps passé, et de force autres choses
qui faisoyent trouver sa compagnie tres-belle et
tres-aymable; car elle estoit de tres-beau et bon
devis, et tres-bien parlante.
Elle me pria cent fois ne prendre autre logis rt-y
QJJATRIÉME
DISCOURS
i45
repas que le sien, mais je ne le voulus jamais,
n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin. Je l'allois voir tous les jours, pour sept ou
huict jours que nous y demeurasmes, et y estois
tres-bien venu, et sa chambre m'estoit tousjours
ouverte sans difficulté;
Quand je luy dis à Dieu, elle me donna des
lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescayre, gênerai pour lors en l'armée espagnole;
outre ce, elle me fit promettre qu'au retour je
passerois pour la fevoir, et de ne prendre autre
logis que le sien;
Le malheur fut tant pour moy que les galleres
qui nous tournèrent ne nous mirent à terre qu'à
Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne peus
tourner en arriére; et aussi que je m'en voulois
aller à la guerre de fiongrie ; mais, estans à Venise,
nous sceusmes la mort du grand sultan Soliman.
Ce fut là où je maudis cent fois mon malheur que
ne fusse retourné aussi bien à Naples, où j'eusse
bien passé mon temps. Et possible, par le moyen
de madite dame la marquise, j'y eusse rencontré
une bonne fortune, fust par mariage ou autrement :
car elle me faisoit ce bien de m'aymer.
Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me voulut encore ramener en France pour
y estre à jamais malheureux, et où jamais la bonne
fortune ne m'a monstre bon visage, sinon par
apparence et beau semblant d'estre estimé gallant
homme de bien et d'honneur prou, mais de moyens
Brantôme. 1U
it)
, 46
Q_U A T R I É M E
DISCOURS
et de grades point comme aucuns de mes compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu
qu'ils se fussent estimez heureux que j'eusse parlé
à eux dans une cour, dans une chambre de roy ou
de reine, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule, qu'aujourd'huy je les vois advancez comme
potirons et fort aggrandis, bien [que] je n'aye
affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy
ny que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'une ongle.
Or bien, pour moy en cela je peux bien pratiquer le proverbe que nostre rédempteur JesusChrist a profferé de sa propre bouche que : « nu
prophète en son païs. » Possible, si j'eusse servy
des princes estrangers aussi bien que les miens, et
cherché l'adventure parmy eux comme j'ay fait
parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé
de biens et dignitez que ne suis d'années et de
douleurs. Patience! si ma Parque m'a ainsi filé, je
la maudis; s'il tient à mes princes, je les donne à
tous les diables, s'ilz n'y sont.
Voilà mon conte achevé de cette honnorable
dame; elle est morte en une tres-grande réputation d'avoir esté une tres-belle et honneste dame,
et d'avoir laissé aprés elle une belle et généreuse
lignée, comme M. le marquis son aisné, don Juan,
don Carlos, don Cesare d'Avalos, que j'ay tous
veus et desquels j'en ay parlé ailleurs; les filles de
mesme ont ensuivy les frères. Or je fais fin à mon
principal discours.
I
L' AUDACIEUX ET LE TIMIDE
(Damas GaJantes, Discours V).
CINQUIÈME DISCOURS
SUR CE
LES
BELLES
ET
QUE
HONNESTES
DAMES
AYMENT LES VAILLANS HOMMES
ET
LES
AYMENT
LES
BRAVES
DAMES
HOMMES
COURAGEUSES
L ne fut jamais que les belles et hon-
nestes dames n'aymassent les gens
braves et vaillans, encore que de leur
nature elles soyent poltrones et timides; mais la vaillance a telle vertu à l'endroit
d'elles qu'elles l'ayment. Que c'est que de se faire
aymer de son contraire maugré son naturel! Et
qu'il ne soit vray, Venus, qui fut jadis la déesse
de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant
à mesme, dans les cieux et en la cour de Jupiter
pour choisir quelque amoureux gentil et beau et
pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcan,
148
CINQUIEME
DISCOURS
n'en alla aucun choisir des plus mignons, des plus
fringans ny des plus frizés, de tant qu'il y en avoit,
mais choisit et s'amouracha du dieu Mars, dieu
des armées et des vaillances, encor qu'il fust tout
sallaud, tout suant de la guerre d'où il venoit, et
tout noircy de poussière, et mal propre ce qu'il se
peut, sentant mieux son soldat de guerre que son
mignon de cour; et, qui pis est encor, bien souvent, possible, tout sanglant revenant des batailles,
couchoit-il avec elle sans autrement se nettoyer et
parfumer.
J La généreuse belle reine Pantasilée, la renommée luy ayant fait à sçavoir les valleurs et vaillances
du preux Hector, et ses merveilleux faits d'armes
qu'il faisoit devant Troye sur les Grecqs, au seul
bruit s'amouracha de luy tant que, par un désir
d'avoir d'un si vaillant chevallier des enfans, c'està-dire filles qui succédassent à son royaume, s'en
alla le trouver à Troye; et, le voyant, le contemplant et l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour
se mettre en grâce avec luy, non moins par les
armes qu'elle faisoit que par sa beauté, qui estoit
tres-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses
ennemis qu'elle ne l'y accompagnast et ne se meslast aussi avant qu'Hector là où il faisoit le plus
chaud; si que l'on dit que, plusieurs fois, faisant
de si grandes prouesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il s'arrestoit tout court
comme ravy souvent au miliëu des combats les
plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour voir
CINQUIEME
DISCOURS
I 49
et contempler mieux à son aise cette brave reine
à faire de si beaux coups.
De là en avant il est à penser au monde ce
qu'ils firent de leurs amours, et s'ils les mirent à
exécution : le jugement en peut estre bientost
donné. Mais tant y a que leur plaisir ne peut pas
durer longuement : car elle, pour mieux complaire
à son amoureux, se precipitoit si ordinairement
aux hasards qu'elle fut tuée à la fin parmy la plus
forte et plus cruelle meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il estoit mort
devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sçachant
la mort, entra en un si grand dépit et tristesse,
pour avoir perdu le bien de sa veue qu'elle avoit
tant désiré et pourchassé de si loingtain païs,
qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus
sanglantes batailles, et mourut, ne voulant plus
vivre puisque n'avoit peu voir l'objet valleureux
qu'elle avoit le mieux choisi et plus aymé.
5 De mesmes en fit Tallestride, autre reine des
Amazones, laquelle traversa un grand païs, et fit
je ne sçay combien de lieues pour aller trouver
Alexandre le Grand, luy demandant par mercy,
ou à la pareille (de ce bon temps que l'on faisoit,
et le donnoit-on pour la pareille) coucha avec luy
pour avoir de la lignée d'un si grand et généreux
sang, l'ayant ouy tant estimer; ce que volontiers
Alexandre lui accorda ; mais bien gasté et degousté
s'il eust fait autrement, carladicte reine estoit bien
aussi belle que vaillante. Quintus Curtius, Orose
CINQUIEME
DISCOURS
et Justin l'asseurent , et qu'elle vint trouver
Alexandre avec trois cens dames à sa suitte, tant
bien en point et de si bonne grâce, portans leurs
armes, que rien plus. Et fit ainsi la révérence à
Alexandre, qui la recueillit avec un tres-grand
honneur; et demeura l'espace de treize jours et
de treize nuicts avec luy, s'accommoda du tout à
ses volontez et plaisirs, luy disant pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderait comme un tres-precieux trésor; si elle en
avoit un fils, qu'elle luy envoyeroit, pour la haine
extresme qu'elle portoit au sexe masculin, en matière de régner et avoir aucun commandement
parmy elles, selon les loix introduites en leurs
compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs marys.
Ne faut douter là-dessus que les autres dames
et sous-dames n'en firent de mesme, et ne se
firent couvrir aux autres capitaines et gens d'armes
dudit Alexandre : car, en cela, il falloit faire
comme la dame.
5 La belle vierge Camille, belle et généreuse,
et qui servit si fidellement Diane, sa maistresse,
parmy les forests et les bois, en ses chasses, ayant
senty le vent de la vaillance de Turnus, et qu'il
avoit à faire avec un vaillant homme aussi, qui
estoit yEneas, et qui luy donnoit de la peine, choisit son party; et le vint trouver, seulement avec
trois fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu pour ses grandes amies
et fidèles confidentes, et tribades pensez, et pour
CINQUIEME
DISCOURS
friquareile; et pour l'honneur en tous lieux s'en
servoit, comme dit Virgile en ses Mneidcs; ets'appelloyent l'une Armie la vierge et la vaillante, et
l'autre Tulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit
bien bransler la pique ou le dard, en deux façons
diverses, pensez, et toutes trois filles d'Italie.
Camille donc vint ainsi avec sa belle petite bande
(aussi dit-on : petit et beau et bon) trouver Turnus,- avec lequel elle fit de tres-belles armes ; et
s'advança si souvent et se mesla parmy les vaillants
Troyens qu'elle fut tuée, avec un tres-grand regret
de Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour
sa beauté que pour son bon secours. Ainsi ces
dames belles et courageuses alloyent rechercher
les braves et vaillants, les secourans en leurs guerres
et combats.
J Qui mit le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, sinon la vaillance qu'elle
sentit en son ^Eneas, si nous voulons croire Virgile? Car, aprés qu'elle l'eut prié de luy racconter
les guerres, désolations et destruction de Troye,
et qu'il l'en eut contentée, à son grand regret
pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en
son discours il n'oublioit pas ses vaillantises; et
les ayant Didon tres-bien remarquées et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa
sœur Anne [son amour], les principales et plus preignantes paroles qu'elle luy dit surent : « Ah ! ma
sœur, quel hoste est cettui-cy qui est venu chez
moy! la belle façon qu'il a, et combien se monstre-
i5 2
CINQUIEME
DISCOURS
il en grâce d'estre brave et vaillant, soit en armes
et en courage ! Et croy fermement qu'il est extrait
de quelque race des dieux : car les cœurs villains
sont couards de nature. » Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit à l'aymer, tant aussi
parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son
instinct la poussoit d'aymer son semblable, aussi
pour s'en ayder et servir en cas de nécessité. Mais
le malheureux la trompa et l'abandonna misérablement; ce qu'il ne devoit. Cette honneste dame,
(qui) luy avoit donné son cœur et son amour;
à luy, dis-je, qui estoit un estranger et un forbanny.
5 Bocace, en son livre des Illustres malheureux,
fait un conte d'une duchesse de Furly, nommée
Romilde, laquelle, ayant perdu son mary, ses
terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois,
luy avoit tout pris, et reduite à se retirer avec ses
enfants dans son chasteau de Furly, là où il l'assiegea; mais, un jour qu'il s'en approchoit pour
le recognoistre, Romilde, qui estoit sur le haut
d'une tour, le vid, et se mit fort à le contempler
et longuement; et, le voyant si beau, estant en la
fleur de son aage, monté sur un beau cheval, et
armé d'un harnois tres-superbe, et qu'il faisoit tant
de beaux exploicts d'armes, et ne s'espargnoit non
plus que le moindre soldat des siens, en devint
incontinent passionnément amoureuse, et, laissant
arriére le dueil de son mary et les affaires de son
chasteau et de son siège, luy manda par un mes-
CINQUIÈME
DISCOURS
I
53
sager que, s'il la vouloit prendre en mariage,
qu'elle luy rendroit la place dez le jour que les
nopces seroyent célébrées. Le roy Caucan la prit
au mot. Le jour donc compromis venu, elle s'habille
pompeusement de ses plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant plus belle,
car elle l'estoit tres-fort; et, estant venue au camp
du roy consommer le mariage, [le roy], afin qu'on
ne le pust blasmer qu'il n'eust tenu sa foy,se mit
toute la nuict à contenter la duchesse eschauffée.
Puis l'endemain au matin, estant levé, fit appeller
douze soldats avarois des siens, qu'il estimoit les
plus forts et roides compaignons, et mit Romilde
entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un
aprés l'autre; laquelle repassèrent toute une nuict
tant qu 'ils purent; et, le jour venu, Caucan l'ayant
fait appeller, luy ayant fait force reproches de sa
lubricité et dit force injures, la fit empaler par sa
nature, dont elle en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle et honneste dame, au lieu de la reeognoistre, la recompenser et traitter en toute sorte de courtoisie pour
la bonne opinion qu'elle avoit eue de sa générosité,
de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir
pour cela aymé ! A quoy quelquesfois les dames
doivent bien regarder : car il y a de ces vaillants
qui ont tant accoustumé à tuer, à manier et à
battre le fer si rudement, que quelquesfois il teur
prend des humeurs d'en faire de mesme sur les
dames. Mais tous ne sont pas de ces complexiorw :
30
CINQUIEME
DISCOURS
car, quand quelques lionnestes dames leur font cet
honneur de les aymer et avoir en bonne opinion
de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies et
leurs rages, et dans les cours et dans les chambres
s'accommodent aux douceurs et à toutes honnestetez et courtoisies.
5 Bandel, dans ses Histoires tragiques, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye jamais
leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour,
en sortant de sa ville de Thurin, et ayant ouy une
pellerine espagnole, qui alloit à Lorette pour certain vœu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire
tout haut que, si une si belle et parfaitte dame estoit mariée avec son frère le seigneur de Mendozze,
qui estoit si beau, si brave, si vaillant, qu'il se
pourroit bien dire partout que les deux plus beaux
pairs du monde estoyent couplez ensemble, la
duchesse, qui entendoit tres-bien la langue espagnole, ayant en soy tres-bien engravez et remarquez ces mots dans son ame, s'y mit aussi à y engraver l'amour; si bien que par un tel bruit elle
devint tant passionnée du seigneur de Mendozze
qu'elle ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust
projetté un feint pellerinage à Sainct-Jacquespour
voir son amoureux sitost conceu. Et, s'estant
acheminée en Espagne, et pris le chemin par la
maison du seigneur de Mendozze, eut temps et
loisir de contenter et de rassasier sa veue de l'objet beau qu'elle avoit esleu : car la sœur du seigneur de Mendozze, qui accompagnoit la duchesse,
CINQUIEME
1 55
DISCOURS
avoit adverty son frère d'une telle et si noble et
belle venue; à quoy il ne faillit d'aller au devant
d'elle bien en point, monté sur un beau cheval
d'Espagne, avec une si belle grâce que la duchesse
eut occasion de se contenter de la renommée qui
luy avoit esté rapportée, et l' admira fort, tant pour
sa beauté que pour sa belle façon, qui monstroit
à plain la vaillance qui estoit en luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et accomplissemens
et perfections,
qu'un jour elle en
présageant
dés
lors
auroit bien affaire, ainsi que
par aprés il luy servit grandement en l'accusation
fausse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté.
Toutesfois, encor qu'elle le tint brave et courageux pour les armes, si fut-il pour ce coup couard
en amours : car il se monstra si froid et respectueux envers elle qu'il ne luy fit nul assaut de paroles amoureuses, ce qu'elle aymoit le plus, et
pourquoy elle avoit entrepris son voyage; et, pour
ce, dépitée d'un tel froid respect, ou plustost de
telles couardises d'amours, s'en partit le lendemain
d'avec luy, non si contente qu'elle eust voulu.
Voilà comment les dames quelquesfois ayment
bien autant les hommes hardis pour l'amour comme
pour les armes, non qu'elles vueillent qu'ils soyent
elîrontex et
hardis,
impudents et sots,
comme
j'en ay cogneu ; mais il faut qu'ils tiennent en cela
le médium.
J'ai cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup
de bonnes fortunes pour tels respects, dont j'en
1
56
CINQUIEME
DISCOURS
ferois de bons contes si ne craignois m'esgarer trop
de mon discours; mais j'espere les faire à part : si
diray-je cettui-cy.
3 J'ay ouy conter d'autresfois d'une dame, et
des tres-belles du monde, laquelle, ayant de mesme
ouy renommer un prince pour brave et vaillant, et
qu'il avoit desja en son jeune aage fait et parfait
de grands exploicts d'armes, et surtout gaigné
deux grandes et signalées batailles contre ses ennemis, eut grand désir de le voir; et pour ce fit un
voyage en la province où pour lors il y faisoit séjour, sous quelque autre prétexte que je ne diray
point. Enfin elle s'achemina; mais, et qu'est-il
impossible à un brave cœur amoureux? elle le void
et contemple à son aise, car il vint fort loing au
devant d'elle, et la reçoit avec tous les honneurs
et respects du monde, ainsi qu'il devoit à une si
grande, belle et magnanime princesse, et trop
(comme dit l'autre) : car il luy en arriva de mesmes
comme au seigneur de Mendozze et à la duchesse
de Savoye; et tels respects engendrèrent pareils
dépits et mescontentemens. Si bien qu'elle partit
d'avec luy non si bien satisfaitte comme elle y
estoit venue. Possible qu'il y eust perdu son temps
et qu'elle n'eust obey à ses volontez; mais pourtant l'essay n'en fust esté mauvais, ains fort honnorable, et l'en eust-on estimé davantage.
De quoy sert donc un courage hardy et généreux, s'il ne se monstre en toutes choses, et mesme
en amours comme aux armes, puisqu'armes et
CINQUIEME
DISCOURS
amours sont compagnes, marchent ensemble et
ont une mesme simpathie, ainsi que dit le poëte :
((Tout amant est gendarme, et Cupidon a son
camp et ses armes aussi bien que Mars. » M. de
Ronsard en a fait un beau sonnet dans ses premières Amours.
J Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont
les dames de voir et aymer les gens généreux et
vaillants, j'ay ouy raconter à la reine d'Angleterre
Elisabeth, qui règne aujourd'huy, un jour, elle
estant à table, faisant souper avec elle M. le grand
prieur de France, de la maison de Lorraine, et
M. d'Amville, aujourd'huy M. de Montmorency
et connestable, parmy ce devis de table, et s'estant
mis sur les louanges du feu roy Henry deuxiesme,
le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant et
généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et
qu'il l'avoit bien monstre en toutes ses actions; et
que pour ce, s'il ne fust mort si tost, elle avoit résolu de l'aller voir en son royaume , et avoit fait
accommoder et apprester ses galleres pour passer
en France et toucher entre leurs deux mains la foy
et leur paix. « Enfin c'estoit une de mes envies de
le voir; je croy qu'il ne m'en eust refusée, car,
disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants; et veux mal à la mort d'avoir ravy un si
brave roy, au moins avant que je ne l'aye veu. »
Cette mesme reine, quelque temps aprés, ayant
ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui estoyent en luy, fut curieuse
1
58
CINQUIÈME
DISCOURS
d'en demander des nouvelles à feu M. de Rendan,
lorsque le roy François II l'envoya en Escosse
faire la paix devant le Petit-Lit qui estoit assiégé.
Et ainsi qu'il luy en eut conté bien au long, et
toutes les espèces de ses grandes et belles vertus
et vaillances, M. de Rendan, qui s'entendoit en
amours aussi bien qu'en armes, cogneut en elle et
son visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles une grande envie de le
voir. Par quoy, ne se voulant arrester en si beau
chemin, fit tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit
voir, s'il seroit le bien venu et receu, ce qu'elle
l'en asseura, et par là présuma qu'ilz pourroyent
venir en mariage.
Estant donc de retour de son ambassade à la
cour, en fit au roy et à M. de Nemours tout le
discours ; à quoy le roy commanda et persuada à
M. de Nemours d'y entendre : ce qu'il fit, avec
une tres-grande joye s'il pouvoit parvenir à un si
beau royaume par le moyen d'une si belle, vertueuse et honneste reine.
Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux
moyens que le roy luy donna, il fit de fort grands
préparatifs et tres-superbes et beaux appareils, tant
d'habillemens , chevaux, armes, bref, de toutes
choses exquises, sans y rien obmettre, car je vis
tout cela, pour aller parestre devant cette belle
princesse, n'oubliant surtout d'y mener toute la
fleur de la jeunesse de la cour; si bien que le fol
Greffier, rencontrant là-dessus, disoit que c'estoit
CINQUIÈME
DISCOURS
l5û
la fleur des fehves, par là brocardant la follastre
jeunesse de la cour.
Cependant M. de Lignerolles,
tres-habile et
accort gentilhomme, et lors fort favory de M. de
Nemours, son maistre, fut depesché vers ladite
reine, qui s'en retourna avec une response belle
et tres-digne de s'en contenter et de presser et
avancer son voyage. Et me souvient que la cour
en tenoit le mariage quasi pour fait;
mais nous
nous donnasmes la garde que, tout à coup, ledit
voyage se rompit et demeura court, et avec une
tres-grande despense, tres-vaine et inutile pourtant.
Je dirois, aussi bien qu'homme de Fránce, à
quoy il tint que cette rupture se fit, sinon qu'en
passant ce seul mot : que d'autres amours, possible, luy serraient plus le cœur et le tenoient plus
captif et arresté; car il estoit si accomply en toutes
choses et si
adroit
aux armes
et autres vertus
que les dames à l'envy volontiers l'eussent couru
à force, ainsi que j'en ay veu de plus fringantes et
plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de
chasteté pour luy.
J Nous avons , dans les Cent Nouvelles de la
reine de Navarre Marguerite, une tres-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant donné
assignation à feu M. de Bonnivet, depuis admirai
de France, une nuict attitra ses femmes de chambre avec des espées nues pour faire bruit sur le
degré, ainsi qu'il seroit prest à se coucher : ce
160
CINQUIÈME
DISCOURS
qu'elles firent tres-bien, [suivant] en cela le commandement de leur maistresse, qui, de son costé
fit
de ['effrayée et craintive, disant que c'estoyent ses
beaux frères qui s'estoyent apperceus de qtìelque
chose, et qu'elle estoit perdue, et qu'il se cachast
sous le lict ou derrière la tapisserie. Mais M. de
Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et son espée en l'autre, il dit : « Et
où sont-ils ces braves frères qui me voudroyent
faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront regarder seulement la pointe de mon espée. »
Et, ouvrant la porte et sortant, ainsi qu'il vouloit
commencer à charger sur ce degré, il trouva ces
femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se
mirent à crier et confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n' estoit que cela, les laissa et
recommanda au diable, et se rentre en la chambre,
et ferme la porte sur luy, et vint trouver sa dame,
qui se mit à rire et Pembrasser, et luy confesser
que c'estoit un jeu apposté par elle, et l'asseurer
que, s'il eust fait du poltron et n'eust montré en
cela sa vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que
jamais il n'eust couché avec elle. Et, pour s'estre
monstré ainsi généreux et asseuré, elle l'embrassa
et le coucha auprés d'elle; et toute la nuict ne
faut point demander ce qu'ils firent : car c'estoit
l'une des belles femmes de Milan, et aprés laquelle
il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.
5 J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un
jour,
estant à
Rome couché avec une gentille
CINQUIEME
DISCOURS
I
6I
dame romaine, son mary absent, luy donna une
pareille allarme, et fit venir une de ses femmes en
sursaut l'advertir que le mary tournoit des champs.
La femme, faisant de l'estonnée, pria le gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement
elle estoit perdue. « Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois
pas cela; mais s'il vient je le tueray. » Ainsi qu'il
avoit sauté à son espée, la dame se mit à rire et
confesser avoir fait cela à poste pour Pesprouver,
si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et
la defendroit bien.
5 J'ay cogneu une tres-belle dame, qui quitta
tout à trac un serviteur qu'elle avoit, pour ne le
tenir vaillant; et le changea en un autre qui ne le
ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son espée, qui estoit des meilleures qui
se trouvassent pour lors.
J J'ay ouy faire un conte à la cour aux anciens,
d'une dame qui estoit à la cour, maistresse de feu
M. de Lorge, !e bon homme, en ses jeunes ans
l'un des vaillants et renommez capitaines de gens
de pied de son temps. Elle, ayant ouy dire tant
de bien de sa vaillance, un jour que le roy François premier faisoit combattre des lions en sa cour,
voulut faire preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit
fait entendre; et, pour ce, laissa tumber un de ses
gans dans le parc des lions, estans en leur plus
grande furie; et là-dessus pria M. de Lorge de
l'aller quérir, s'il l'aymoit tant comme il disoit.
Brantôme.
II.
n
I
62
CINQUIÈME
DISCOURS
Luy, sans s'estonner, met sa cappe au poing et
l'espée à l'autre main, et s'en va asseurement
parmy ces lions recouvrer le gand. En quoy ia
fortune luy fut si favorable que, faisant tousjours
bonne mine et monstrant d'une belle asseurance
la pointe de son espée aux lions, ilz ne l' osèrent
attacquer. Et, ayant recouru le gand, s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy
elle et tous les assistans l'en estimèrent bien fort.
Mais on dit que, de beau dépit, M. de Lorge la
quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de
luy et de sa valeur de cette façon. Encore dit-on
qu'il luy jetta par beau dépit ie gand au nez : car
il eust mieux voulu qu'elle luy eust commandé
cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de
pied, où il s' estoit bien appris d'y aller, que non
de combattre des bestes, dont le combat n'en est
gueres glorieux. Certes tels essais ne sont ny
beaux ny honnestes, et les personnes qui s'en
aydent sont fort à reprouver.
5 J'aymerois autant un tour que fit une dame à
son serviteur, lequel, ainsi qu'il luy presentoit son
service et l'asseuroit qu'il n'y auroit chose, tant
hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fit, elle, le voulant prendre au mot, luy dit : « Si vous m'aymez
tant, et que vous soyez si courageux que vous
dittes, donnez-vous de vostre dague dans le bras
pour l'amour de moy. » L'autre, qui mouroit
pour l'amour d'elle, la tira soudain, s'en voulant
donner : je luy tins le bras et luy ostay la dague.
CINQUIEME
.63
DISCOURS
luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller
faire ainsi et de telle façon preuve de son amour
et de sa valeur. Je ne nommeray point la dame,
mais le gentilhomme estoit feu M. de ClermontTallard l'aisné, qui mourut à la bataille de Montcontour, un des braves et vaillants gentilshommes
de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort (commandant à une compagnie de gensdarmes), que
j'aymois et honnorois fort.
5 J'ay ouy dire qu'il en arriva tout de mesmes
à feu M. de Genlis, qui mourut en Allemagne,
menant les troupes huguenottes aux troisiesmes
troubles : car, passant un jour la rivière devant le
Louvre avec sa maistresse, elle laissa tomber dans
l'eau son mouchoir, qui estoit beau et riche, exprés, et luy dit qu'il se jettast dedans pour le luy
recourre. Luy, qui ne sçavoit nager que comme
une pierre, se voulut excuser; mais, elle, luy reprochant que c'estoit un couard amy et nullement
hardy, sans
dire gare se jetta à
corps
perdu
dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust
noyé s'il ne fust esté aussitost secouru d'un autre
batteau.
Je croy que telles femmes, par tels essais, se
veulent défaire ainsi gentiment de leurs serviteurs,
qui, possible,
les ennuyent.
II vaudroit mieux
qu'elles leur donnassent de belles faveurs, et les
prier, pour l'amour d'elles,
les porter aux lieux
honnorables de la guerre, et faire preuve de leur
valeur, ou les y pousser davantage, que non pas
164
CINQUIEME
DISCOURS
faire de ces sottises que je viens de dire, et que
j'en dirois une infinité.
5 II me souvient que, lorsque nous allasmes
assiéger Rouen aux premiers troubles , madamoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la
cour, estant en doubte que feu M. de Gergeay
ne fust esté assez vaillant pour avoir tué luy seul,
et d'homme à homme, le feu baron d'ingrande,
qui estoit un des vaillants gentilshommes de la
cour, pour esprouver sa valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement
de teste; et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le
fort de Saincte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une trouppe de chevaux
qui estoyent sortis hors de la ville qu'en bien combattant il eut un coup de pistollet dans la teste,
dont il mourut roide mort sur la place : en quoy
ladite damoiselle fut satisfaitte de sa valeur, et, s'il
ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust
espousé; mais, doutant un peu de son courage,
et qu'il avoit mal tué ledit baron, ce luy sembloit,
elle voulut voir cette expérience, ce disoit-elle. Et
certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de leur nature, les dames les y poussent encore davantage;
et,
s'ils sont lasches et froids,
elles les esmeuvent et eschauffent.
5 Nous en avons un tres-bel exemple de la
belle Agnez, laquelle, voyant le roy Charles VII e
ennamouraché d'elle et ne se soucier que de luy
faire l'amour, et, mol et lasche, ne tenir compte
CINQUIEME
DISCOURS
■ 65
de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle
estoit encores jeune fille, un astrologue luy avoit
prédit qu'elle seroit aymée et servie de l'un des
plus vaillants et courageux roys de la chrestienté;
que, quand le roy luy fit cet honneur de l'aymer,
elle pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy
avoit esté prédit; mais, le voyant si mol, avec si
peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien qu'elle
estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit
pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de
si belles armes, et luy prenoit tant de belles villes
à sa barbe. « Dont, dit-elle au roy, je m'en vais
le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue. » Ces paroles picquerent si fort le cœur
du roy qu'il se mit à plorer; et de là en avant,
prenant courage et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frain aux dents; si bien que, par son
bonhéur et vaillance, chassa les Anglois de son
royaume.
J Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa
femme, madame Tiphanie, se mit du tout à la
contenter et laisser le train de la guerre , luy qui
l'avoit tant pratiquée auparavant, et qui avoit
acquis tant de gloire et louange; mais elle luy en
fit une reprimende et remonstrancc, qu'avant leur
mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux
faits, et que désormais on luy pourroit reprocher à
elle-mesme une telle discontinuation de son mary,
qui portoit un tres-grand préjudice à elle et à
son mary d'estre devenu un si grand casannier;
i66
CINQ_UlÉME
DISCOURS
dont elle ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle luy
eust remis son premier courage, et renvoyé à la
guerre, où il fit encor mieux que devant.
Voilà comment
cette honneste dame n'ayma
point tant son plaisir de nuict comme elle faisoit
l'honneur de son mary. Et, certes, nos femmes
mesmes, encor qu'elles nous trouvent prés de leurs
costez, si nous ne sommes braves et vaillants, ne
nous sçauroyent aimer ny nous tenir auprés d'elles
de bon cœur;
mais, quand nous retournons des
armées et que nous avons fait quelque chose de
bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et
nous embrassent de bon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur.
3 La quatriesme fille du comte de Provence,
beau-pere de sainct Louys, et femme à Charles,
comte d'Anjou, frère dudict roy, magnanime et
ambitieuse qu'elle estoit, se
faschant de n'estre
que simple comtesse d'Anjou et de Provence, et
qu'elle seule de ses trois sœurs, dont les deux estoyent reines
et l'autre impératrice, ne portoit
autre tiltre que de dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust prié, pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque
royaume. Et firent si bien qu'ilz furent esleus par
le pape Urbain roy et reine des Deux-Siciles; et
allèrent tous deux à Rome avec trente galleresse
faire couronner par Sa Sainteté, en grand magnificence, roy et reine de Jérusalem et de Naples,
qu'il conquesta aprés, tant par ses armes valeu-
CINQUIEME
DISCOURS
relises que parles moyens que sa femme luy donna,
vendant toutes ses bagues et joyaux pour fournir
aux frais de la guerre ; et puis aprés régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux
royaumes conquis.
; Longtemps aprés, une de leurs petites-filles,
descendue d'eux et des leurs, Ysabeau de Lorraine,
fit, sans son mary René, semblable trait : car, luy
estant prisonnier entre les mains de Charles, duc
de Bourgogne, elle, estant princesse sage et de
grand magnanimité et courage, [le royaume] de Sicile et de Naples leur estant escheu par succession,
assembla une armée de trente mille hommes, et
elle-mesme la mena, et conquesta le royaume et se
saisit de Naples.
J Je nommerois une infinité de dames qui ont
servy de telles façons beaucoup à leurs maris, et
qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition, ont
poussé et encouragé leurs maris à se faire grands,
acquérir des biens et des grandeurs et richesses.
Aussi est-ce le plus beau et le plus honnorable que
d'en avoir par la pointe de l'espée.
J'en ay cogneu beaucoup en nostre France et
en nos cours, qui, plus poussez de leurs femmes
quasi que de leurs volontez, ont entrepris et parfait de belles choses.
Force femmes ay-je cogneu aussi, qui, ne songeans qu'à leurs bons plaisirs, les ont empeschez
et tenus tousjours auprés d'elles, de faire de beaux
faits, ne voulans qu'ils s'y amusassent sinon à les
I 68
CINQUIEME
DISCOURS
contenter du jeu de Venus, tant elles y estoyent
aspres. J'en ferois force comptes, mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau
certes, car il touche la vertu, que l'autre qui touche
le vice; et contente plus d'ouïr parler de ces dames
qui ont poussé les hommes à de beaux actes. Je ne
parle pas seulement des femmes mariées, mais de
plusieurs autres, qui, pour une seule petite faveur,
ont fait faire à leurs serviteurs beaucoup de choses
qu'ils n'eussent fait. Car quel contentement leur
est-ce? quelle ambition et eschauffement de cœur
est-il plus grand que, quand on est en guerre, que
l'on songe que l'on est bien aymé de sa maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour
l'amour d'elle, combien de bons visages, de beaux
attraits,
de
belles œillades,
d'embrassades, de
plaisirs, de faveurs, qu'on espère aprés de recevoir
d'elle?
3 Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit à
Massinissa lorsque, quasi tout sanglant, il espousa
Sophonisba, luy dit qu'il n'estoit bien séant de songer aux dames et à l'amour lorsque l'on est à la
guerre. II me
pardonnera, s'il luy plaist; mais,
quant à moy, je pense qu'il n'y a point si grand
contentement, ny qui donne plus de courage ny
d'ambition pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté
logé là d'autresfois. Quant à pour moy, je croy
que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont
de mesme : je m'en rapporte à eux. Je croy qu'ils
sont de mon opinion, tant qu'ils sont, et que, lors-
CINQUIEME
169
DISCOURS
qu'ils sont en quelque beau voyage de guerre, et
qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le cœur leur double et accroist quand ilz
songent à leurs dames, à leurs faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils
qu'ils recevront d'elles au partir de là, s'ils en eschappent; et, s'ils viennent à mourir, quels regrets
elles feront pour l'amour de leur trespas. Enfin,
pour l'amour de leurs dames et pour songer en
elles, toutes entreprises sont faciles et aisées, tous
combats leur sont des tournois, et toute mort leur
est un triomphe.
Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu
M. Desbordes, brave et gentil cavallier s'il en fut
de son temps, estant lieutenant de M. de Nevers,
dit avant comte d'Eu, prince aussi tres-accomply,
ainsi qu'il fallut aller à la charge pour enfoncer un
bataillon de gens de pied qui marchoit droit à
l'avant-garde où commandoit feu M. de Guise le
Grand, et que le signal de la charge fut donné, ledict Desbordes, monté sur un turc gris, part tout
aussitost, enrichy et garny d'une fort belle faveur
que sa maistresse luy avoit donnée, je ne la nommeray point, mais c' estoit l'une des belles et honnestes filles , et des grandes de la cour; et en
partant, il dit : « Ha! je m'en vois combattre vaillamment pour l'amour de ma maistresse, ou mourir
glorieusement. » A ce il ne faillit : car, ayant percé
les six premiers rangs, mourut au septiesme, porté
par terre. A vostre advis, si cette dame n' avoit
22
i 7o
CINQUIÈME
DISCOURS
bien employé sa belle saveur, et si elle s'en devoit
desdire pour luy avoir donnée?
M. de Bussi a esté le jeune homme qui a aussi
bien fait valoir les saveurs de ses maistresses que
jeune homme de son temps, et mesmes de quelques-unes que je sçay, qui meritoyent plus de combats, d'exploits de guerre, de coups d'espée, que
ne fit jamais la belle Angélique des paladins et
chevalliers de jadis, tant Chrestiens que Sarrasins;
mais je luy ay ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et rencontres générales,
car il en a fait prou, où il s'est jamais trouvé et
qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour
le service de son prince, ny pour ambition, que
pour la gloire seule de complaire à sa dame. II
avoit certes raison, car toutes les ambitions du
monde ne vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste dame et maistresse.
Et pourquoy tant de braves chevalliers errants
de la Table-Ronde, et tant de valleureux paladins
de France du temps passé ont entrepris tant de
guerres, tant de voyages lointains, tant fait de
belles expéditions, sinon pour l'amour des belles
dames qu'ils servoyent ou vouloyent servir? Je
m'en rapporte à nos palladins de France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos
Yvons, nos Richards, et une infinité d'autres. Aussi
c'estoit un bon temps et bien fortuné : car, s'ilz
faisoyent quelque chose de beau pour l'amour de
CINQUIEME
DISCOURS
I
7
I
leurs dames, leurs dames, nullement ingrates, les
en sçavoyent bien recompenser, quand ils se venoyent rencontrer, ou donner le rendez-vous,
dans des forests, dans les bois, ou prés des fontaines ou en quelques belles prairies. Et voylà le
guerdon des vaillantises que l'on désire des dames !
Or, il y a une demande : pourquoy les femmes
ayment tant ces vaillants hommes? Et, comme j'ay
dit au commencement, la vaillance a cette vertu
et force de se faire aymer à son contraire. Davantage, c'est une certaine inclination naturelle qui
pousse les dames pour aymer la générosité , qui
est certainement cent fois plus aymable que la
couardise : aussi toute vertu se fait plus aymer que
le vice.
II y a aucunes dames qui ayment ces gens ainsi
pourveus de valeur, d'autant qu'il leur semble que,
tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux armes
et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à
celuy de Venus.
Cette règle ne faut en aucuns. Et de fait ilz le
sont, comme fut jadis César, le vaillant du monde,
et force autres braves que j'ay cogneu, que je tais.
Et tels y ont bien toute autre force et grâce que
des ruraux et autres gens d'autre profession; si
bien qu'un coup de ces gens là en vaut quatre des
autres; je dis envers les dames qui sont modestement lubriques, mais non pas envers celles qui le
sont sans mesure, car le nombre leur plaist. Et si
cette règle est bonne quelquesfois en aucuns de
172
CINQUIEME
DISCOURS
ces gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle
faut en d'autres : car il' se trouve de ces vaillants
qui sont tant rompus de l'harnois et des grandes
corvées de la guerre qu'ils n'en peuvent plus quand
il faut venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames; dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aymeroyent mieux un bon artisan
de Venus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux
de Mars, ainsi allebrenez.
J'en ay cogneu force de ce sexe femenin et de
cette humeur : car enfin, disent-elles, il n'y a que
de bien passer son temps et en tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon
homme de guerre est bon, et le fait beau voir à la
guerre; mais, s'il ne sçait rien faire au lict, disentelles, un bon gros vallet, bien à séjour, vaut bien
autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé.
Je m'en rapporte à celles qui en ont fait l'essay
et le font tous les jours : car les reins du gentilhomme, tant gallant et brave soit-il, estans rompus
et froissez de l'harnois qu'ils ont tant porté sur
eux, ne peuvent fournir à l'appointement, comme
les autres qui n'ont jamais porté peine ny fatigue.
5 D'autres dames y a-il qui ayment les vaillants,
soyent pour maris, soyent pour serviteurs, afin qu'ils
débattent et soustiennent mieux leurs honneurs et
leurs chastetez, si aucuns medisans il y en a qui
les veullent souiller de paroles; ainsi que j'en ay
veu plusieurs à la cour, où j'y ay cogneu d'autres
fois une fort belle et grande dame, que je ne
CINQUIÈME
DISCOURS
,73
nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur fort favory qu'elle avoit,
le voyant mol à départir de la main et ne braver
et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit
un escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur
la pointe de son espée ['honneur de sa dame, sans
qu'on y osât aucunement toucher.
Force dames ay-je cogneu de cette humeur, qui
ont voulu tousjours avoir un vaillant pour leur
escorte et deffense; ce qui leur est tres-bon et tresutile bien souvent ; mais il faut bien qu'elles se
donnent garde de broncher et varier devant eux,
si elles se sont une fois sousmises sous leur domination : car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde
de leurs fredaines et mutations, ilz les meinent
beau et les gourmandent terriblement, et elles et
leurs gallants, si elles changent; ainsi que j'en ay
veu plusieurs exemples en ma vie.
Voilà donc telles femmes qui se voudront mettre
en possession de tels braves et scalabreux, faut
qu'elles soyent braves et tres-constantes envers eux,
ou bien qu'elles soyent si fort secrètes en leurs
affaires qu'elles ne se puissent evanter : si ce n'est
qu'elles voulussent faire en composant, comme les
courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir
un brave (ainsi le nomment-elles) pour les défendre
et maintenir; mais elles mettent tousjours par le
marché qu'elles auront d'autres concurrences, et
que le brave n'en sonnera mot.
Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome
174*-
CINQUIÈME
DISCOURS
et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre France ou d'ailleurs. Mais, si
une honneste dame se veut maintenir en sa fermeté
et constance, il faut que son serviteur n'espargne
nullement sa vie pour la maintenir et défendre, si
elle court la moindre fortune du monde, soit, ou
de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante parole; ainsi que j'en ay veu en nostre cour
plusieurs qui ont fait taire les medisans tout court,
quand ils sont venus à detracter de leurs dames et
maistresses, auxquelles, par devoir de chevallerie et
par les loix, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; ainsi que fit ce brave
Renaud de la belle Genevre en Escosse, le seigneur
de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit,
et le seigneur de Carouge à sa propre femme du
temps du roy Charles sixiesme, comme nous lisons
en nos croniques. J'en alleguerois une infinité
d'autres, et du vieux et du nouveau temps, ainsi
que j'ay veu en nostre cour; mais je n'aurois jamais
fait.
D'autres dames ay-je cogneu qui ont quitté
des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent
bien riches, pour aymer et espouser des gentilshommes qui n'avoyent que l'espée et la cappe,
pour manière de dire ; mais ilz estoyent valleureux
et généreux, et avoyent espérance, parleurs valeurs et generositez, de parvenir aux grandeurs et
aux estats, encore certes que ce ne soyent pas les
plus vaillants qui le plus souvent y parviennent, en
CINQUIÈME
DISCOURS
i75
quoy on leur fait tort pourtant; et bien souvent
void-on les couards et pusilanimes y parvenir;
mais qu'il soit, telle marchandise ne paroist point
sur eux comme quand elle est sur les vaillants.
Or, je n'aurois jamais fait si je voulois raconter
les diverses causes et raisons pourquoy les dames
ayment ainsi les hommes remplis de générosité.
Je sçay bien que, si je voulois amplifier ce discours
d'une infinité de raisons et d'exemples, j'en pourrois faire un livre entier; mais, ne me voulant amuser sur un seul sujet, ains en varier de plusieurs et
divers, je me contenteray d'en avoir dit ce que
j'ay dit, encore que plusieurs me pourront reprendre, que cettui-cy estoit bien assez digne pour
estre enrichy de plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien dire : « II a
oublié cettui-cy; il a oublié cettuy-là. » Je le sçay
bien; et en sçay, possible, plus qu'ilz ne pourront
alléguer, et des plus sublins et secrets; mais je ne
veux les tous publier et nommer.
Voilà pourquoy je me tais. Toutesfois, avant
que faire pose, je diray ce mot en passant : que,
tout ainsi que les dames ayment les hommes vaillants et hardis aux armes, elles ayment aussi ceux
qui le sont en amours, et jamais homme couard et
par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non qu'elles les vueillent si outrecuidez,
hardis et presumptueux, que de haute lutte les
vinssent porter par terre; mais elles désirent en
eux une certaine modestie hardie , ou hardiesse
CINQJJlÉME
DISCOURS
modeste : car d'elles-mesmes , si ce ne sont des
louves, ne vont pas requérir ny se laisser aller,
mais elles en sçavent si bien donner les appétits,
les envies, et attirent si gentiment à l'escarmouche,
que qui ne prend le temps à point et ne vient aux
prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur,
ou de scrupule, ou de conscience, ou de
crainte, ou de quelque autre sujet, celuy vrayment est un sot et sans cœur, et qui mérite à
jamais estre abandonné de la bonne fortune.
5 Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux fort honnestes dames,
et non certes de petite qualité, ayant fait pour eux
une partie un jour à Paris, et s'aller pourmener
en un jardin, chacune, y estant, se sépara à l'escart
l'une de l'autre, avec un chacun son serviteur, en
chacune son allée, qui estoit si couverte de belles
treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la
fraischeur y estoit gracieuse. 11 y eut un des deux,
hardy, qui, cognoissant cette partie n'avoir esté
faitte pour se pourmener et prendre le frais, et
selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler
en feu, et d'autre envie que de manger des muscats
qui estoyent en la treille, et selon aussi les paroles
eschauffées, affettées et follastres, ne perdit si belle
occasion ; mais, la prenant sans aucun respect, la
mit sur un petit lict qui estoit fait de gazons et
mottes de terre; il en jouit fort doucement, sans
qu'elle dît autre chose, sinon : « Mon Dieu! que
voulez-vous faire? N'estez-vous pas le plus grand
CINQUIÈME
DISCOURS
'77
fou et estrange du monde? Et, si quelqu'un vient,
que dira-on? Mon Dieu, ostez-vous. » Mais le
gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien
qu'il en partit si content, et elle et tout, qu'ayant
fait encor trois ou quatre tours d'allée, ilz recommencèrent une seconde charge. Puis, sortans
de là en autre allée ouverte, y virent d'autre
costé l'autre gentilhomme et l'autre dame, qui se
pourmenoient ainsi qu'ils les y avoyent laissez auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme content : « Je croy qu'un tel aura fait du
sot, et qu'il n'aura fait à sa dame autre entretien
que de paroles, de discours et de pourmenades. »
Donc, tous quatre s'assemblans, les deux dames se
vindrent à demander de leurs fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien, elle, et
que pour le coup elle ne se sçauroit pas mieux
porter. La mécontente, de son costé, dit qu'elle
avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus
couard amant qui s'estoit jamais veu; et sur tout
les deux gentilshommes les virent rire et crier
entr'elles deux en se pourmenant : « O le sot! o
le couard ! o monsieur le respectueux ! » Sur quoy,
le gentilhomme content dit à son compagnon :
« Voylà nos dames qui parlent bien à vous, elles
vous fouettent; vous trouverez que vous avez fait
trop du respectueux et du badin. » Ce qu'il advoua; mais il n'estoit plus temps, car l'occasion
n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois,
ayant cogneu sa faute, au bout de quelque temps
Brantôme. II.
2
3
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CINQUIÈME
DISCOURS
il la repara par quelque certain autre moyen que
je dirois bien.
J J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères
et tous deux bien parfaits et bien accomplis, qui,
aymans deux dames, mais il y en avoit bien une
plus grande que l'autre en tout, et estans entrez
en la chambre de cette grande qui gardoit pour
lors le lict, chacun se mit à part pour entretenir sa
dame. L'un entretint la grande avec tous les respects, tous les baisemains humbles qu'il pût, et
paroles d'honneur et respectueuses, sans faire
jamais aucun semblant de s'approcher de prés ny
vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de paroles, prit la dame à un
coing de fenestre, et, luy ayant tout d'un coup
cscarté ses calleçons, qui estoyent bridez, car il
estoit bien fort, luy fit sentir qu'il n'aymoit point
à l'espagnole, par les yeux, ny par les gestes de
visage, ny par paroles, mais par le vray et propre
point et effet qu'un vray amant doit souhaitter;
et, ayant achevé son prix-fait, s'en part de la
chambre; et, en partant, dit à son frère, assez
haut que sa dame l'ouit : « Mon frère, si vous ne
faites comme moy vous ne faittes rien; et vous dy
que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs
que vous voudrez, mais, si en ce lieu vous ne
monstrez vostre hardiesse, vous estes deshonnoré :
car vous n'estes icy en lieu de respect, mais en
lieu où vous voyez vostre dame qui vous attend. »
Et par ainsi laissa son frère, qui pourtant pour
CINQUIEME
179
DISCOURS
l'hcure retint son coup et le remit à une autre
fois : ce ne fut pourtant que la dame l'en estimast
davantage,
ou qu'elle
luy
attiïbuast
une trop
grande froideur d'amour, ou faute de courage, ou
inhabileté de corps; si l'avoit monstré assez ailleurs, soit en guerre, soit en amours.
5 La feue royne mere fit une fois jouer une fort
belle comédie en italien, pour un mardy gras, à
Paris, à l'hostel de Reins, que Cornelio Fiasco,
capitaine
des galleres,
avoit inventé.
Toute la
cour s'y trouva, tant hommes que dames, et force
autres de la ville. Entre autres choses, il fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché
toute une nuict dans la chambre d'une tres-belle
dame et ne l'avoit nullement touchée; et, ayant
raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda : Ch' avete fatto? L'autre respondit : Niente.
— Ah! poltronazzo, senza cuore! luy respondit son
compagnon, non havete fatto niente! che maldita
sia la tua poltronneria !
Aprés que ladite comédie fut jouée, le soir,
ainsi que nous estions en la chambre de la reine et
que nous discourions de cette comédie,
je de-
manday à une fort belle et honneste dame, que je
ne nommeray point, quels plus beaux traits elle
avoit observé et remarqué en la comédie, qui luy
eussent pieu le plus. Elle me dit tout naïvement :
«Le plus beau trait que j'ay trouvé,
c'est que
l'autre a respondu au jeune homme, qui s'appelloit
Lucio, qui luy avoit dit che non havcva fatto niente 1
i8o
CINQUIEME
DISCOURS
Ah poltronazzo ! non havete fatto niente ! che maldita sia la tua poltronncria ! »
Voilà comme cette dame qui me paiioit estoit
de consente avec l'autre qui luy reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir
esté si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle
et moy nous en discourusmes des fautes que l'on
fait sur le sujet de ne prendre le temps et le vent
quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si faut-il que je face encore ce conte, et le
mesle, tout plaisant et bouffon qu'il est, parmy les
autres sérieux.
5 J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme, mien amy, qu'une dame de son pays, ayant
plusieurs fois monstré de grandes familiaritez et
privautez à un sien vallet de chambre, qui ne tendoient toutes qu'à venir à ce point, ledit vallet,
point fat et sot, un jour d'esté trouvant sa maistresse par un matin à demy endormie dans son lict
toute nue, tournée de l'autre costé de la ruelle,
tenté d'une si grande beauté, et d'une fort propre
posture et aisée pour l'investir et s'en accommoder, estant elle sur le bord du lit, vint doucement et investit la dame, qui, se tournant, vid que
c'estoit son vallet qu'elle desiroit; et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny
remuer, ny se défaire, ny depestrer de sa prise
tant soit peu, ne fit que luy dire, tournant la teste,
et se tenant ferme de peur de ne rien perdre :
« M r le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy
CINQUIEME
DISCOURS
de le mettre là? » Le vallet luy respondit en toute
révérence : « Madame, l'osteray-je? — Ce n'est
pas ce que je vous dis, M r le sot, luy respondit
la dame. Je vous dis : qui vous a fait si hardy
de le mettre là? » L'autre retournoit tousjours à
dire : « Madame, l'osteray-je? et, si voulez, je
l'osteray. » Et elle à redire : « Ce n'est pas ce
que je vous dis encore, M r le sot. » Enfin, et
l'un et l'autre firent ces mesmes répliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se debauscher
autrement de leur besogne, jusques à ce qu'elle
fut achevée, dont la dame s'en trouva mieux que
si elle eust commandé à son galland de l'oster, ainsi
qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de persister en sa première demande sans varier, et au
gallant en sa réplique et duplique; et par ainsi
continuèrent leurs coups et cette rubrique longtemps aprés ensemble : car il n'y a que la première fournée ou la première pinte chere , ce
dit-on.
Voilà un beau vallet et hardy ! Et à tels hardis,
comme dit l'Italien, il faut dire : A bravo cazzo
mai non manca favor.
Or, par ainsi, vous voyez qu'il y en a plusieurs
qui sont braves, hardis et vaillants, aussi bien pour
les armes que pour les amours; d'autres qui le
sont en armes et non en amours; d'autres qui le
sont en amours et non aux armes, comme estoit
ce marault de Pâris, qui eut bien la hardiesse et
vaillance de ravir Heleine à son pauvre mary de
L
l82
CINQUIEME
DISCOURS
cocu Menelaus, et coucher avec elle, et non de se
battre avec luy devant Troye.
Voilà aussi pourquoy les dames n'ayment les
vieillards, ne ceux qui sont trop avancez sur Paage,
d'autant qu'ils sont fort timides en amours et vergogneux à demander; nonqu'ilz n'ayent des concupiscences aussi grandes que les jeunes, voire
plus, mais non pas les puissances. Et c'est ce que
dit une fois une dame espagnole: que les vieillards
ressembloient beaucoup de personnes que, quand
elles voyent les rois en leurs grandeurs, dominations et autoritez, ilz souhaitteroient fort d'estre comme eux, non pas qu'ilz osassent attenter
rien contre eux pour les déposséder de leurs royaumes et prendre leurs places; et disoit-elle : Y a
penas es nascido el deseo, quando
se muere lutp-
« qu'à peine le désir est né qu'il meurt aussitost. »
Aussi les vieillards, quand
ilz voyent de beaux
objets, ilz n'osent les attacquer, porque los viejos
naturalmente son temerosos ; y amor y temor no se
caben en un saco: «car les vieillards sont craintifs
fort naturellement ; et l'amour et la crainte ne se
trouvent jamais bien dans un sac. » Aussi ont-ils
raison : car ils n'ont armes ny pour offencer ny
pour défendre,
comme des jeunes gens, qui ont
la jeunesse et beauté; et aussi, comme dit le poète:
« rien n'est mal séant à la jeunesse, quelque chose
« qu'elle face; aussi, dit un autre, il n'est point
« beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amou« reux. »
CINQUIEME
DISCOURS
i83
Or, c'est assez parlé sur ce sujet; parquoyjefais
fin et n'en dis plus, sinon que j'adjousteray un
autre nouveau sujet, faisant et approchant quasi
à ce sujet, qui est que : tout ainsi que les dames
ayment les hommes braves, vaillants et généreux,
les hommes ayment pareillement les dames braves
de cœur et généreuses. Et, comme tout homme
généreux et courageux est plus aymable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en est toute
dame illustre, généreuse et courageuse; non que
je vueille que cette dame face les actes d'un
homme, ny qu'elle s'agendarme comme un homme,
ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui montoient à cheval comme un homme,
portoyent leur pistollet à l'arçon de la selle, et le
tiroient, etfaisoyent la guerre comme un homme.
J'en nommerois bien une qui, durant ces guerres de la Ligue, en a fait de mesme. Ce desguisement est démentir le sexe. Outre qu'il n'est beau
et bien séant, il n'est permis, et porte plus grand
préjudice qu'on ne pense : ainsi que mal en prit
à cette gente pucelle d'Orléans, laquelle en son
procez fut fort calomniée de cela, et en partie
cause de son sort et sa mort.
Voilà pourquoy je ne veux ny estime trop tel
garçonnement. Mais je veux et ayme une dame
qui monstre son brave et valleureux courage, estant en adversité et en bon besoin, par de beaux
actes féminins qui approchent fort d'un cœur
masle. Sans emprunter les exemples des généreuses
i8 4
CINQUIEME
DISCOURS
dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en
cela excédé toutes autres, ilz sont assez manifestes
et apposez à nos yeux; j'en veux escrire de nouveaux et de nos temps.
Pour le premier, et à mon gré le plus beau que
je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et
courageuses dames de Sienne, alors de la revolte
de leur ville contre le joug insupportable des impériaux : car, aprés que Tordre y fut estably pour
la garde, les dames, en estant mises à part pour
n'estre propres à la guerre
comme les hommes,
voulurent monstrer un par-dessus, et qu'elles sçavoyent faire autre chose que de besogner à leurs
ouvrages du jour et de la nuict; et, pour porter
leur part du travail, se départirent d'elles-mesmes
en trois bandes; et, un jour de Saint-Anthoine,
au mois de janvier, comparurent en public trois
des plus belles, grandes et principales de la ville,
en la grande place, qui est certes tres-belle, avec
leurs tambours et enseignes.
La première estoit la signora Forteguerra, vestue de violet, son enseigne et sa bande de mesme
parure, avec une devise de ces mots : Pur che sia
il vero. Et estoyent toutes ces dames vestues à la
nimphale, d'un court accoustrement, qui en descouvroit et monstroit mieux la belle grève. La seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande et enseigne de mesme, avec
la croix blanche, et la devise en
ces
che no l'habbia tutto. La troisiesme
mots: Pur
estoit la si-
CINQUIEME
DISCOURS
1 85
gnora Livia Fausta, vestue toute à blanc, avec sa
bande et enseigne blanche, en laquelle estoit une
palme, et la devise en ces mots : Pur che l'habbia.
A l'entour et à la suitte de ces trois dames, qui
sembloyent trois déesses, y avoit bien trois mille
clames, que gentilles-femmes, bourgeoises, qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées
de leurs robes et livrées toutes, ou de satin, de
taffetas, de damas, ou autres draps de
soye, et
toutes résolues de vivre ou mourir pour la liberté.
Et chacune portoit une fassine sur Tespaule à un
fort que Ton faisoit, crians : France! France! dont
M. le cardinal de Ferrare et M. de Termes, lieutenants du roy, en furent si ravis
d'une chose si
rare et belle qu'ilz ne s'amusèrent à autre chose
qu'à voir, contempler, admirer et louer ces belles
et honnestes dames : comme de vray j'ay ouy dire
à aucunes et aucuns qui y estoyent que jamais rien
ne fut si beau. Et Dieu sçait si les
manquent en
speciauté.
cette ville,
belles dames
et en abondance, sans
Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoyent fort enclins à leur liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en rien
céder à leurs dames pour cela : tellement que tous
à Tenvy,
gentilshommes,
seigneurs,
bourgeois,
marchands, artisans, riches et pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles,
vertueuses
et
honnestes
dames ;
et,
en grande
émulation, non-seulement les séculiers, mais les
24
CINQUIÈME DISCOURS
i86
gens d'église, poussèrent tous à cette œuvre, Et,
au retour du fort, les hommes à part, et les dames
aussi rangées en bataille en la place auprés du pallais de la Seigneurie, allèrent l'un aprés l'autre, de
main en main, saluer l'image de la Vierge Marie,
patronne de la ville, en chantant quelques himnes
et cantiques à son honneur, par un si doux air et
agréable armonie que, partie d'aise, partie de
pitié, les larmes tomboient des yeux à tout le
peuple ; lequel, aprés avoir receu la bénédiction
de M. le reverendissime cardinal de Ferrare, chacun
se retira en son logis, tous et toutes en resolution
de faire mieux à l'advenir.
Cette cérémonie sainte de dames me fait ressouvenir (sans comparaison) d'une prophane, mais
belle pourtant, qui fut faitte à Rome du temps de
la guerre punique, qu'on trouve dans Tite-Live.
Ce fut une pompe et une prossession qui s'y fit
de trois fois neuf, qui sont vingt-sept, jeunes belles
filles romaines, et toutes pucelles, vestues de robettes assez longuettes, l'histoire n'en dit point
les couleurs, lesquelles, aprés leur pompe et procession achevée, s'arresterent en une place, où
elles dansèrent devant le peuple une danse en
s'cntredonnans une cordelette, rangées l'une aprés
l'autre, faisant un tour de danse, et accommodant
le mouvement et frétillement de leurs pieds à la
cadanse de Pair et de la chanson qu'elles disoyent :
ce qui fut chose tres-belle à voir, autant pour la
beauté de ces belles filles que pour leur bonne
\
CINQUIEME
DISCOURS
grâce, leur belle façon à la danse, et pour leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une
belle pucelle, quand elle les sçait gentiment
et
mignardement conduire et mener.
Je me suis imaginé en moy cette forme de danse,
et m'a fait souvenir d'une que j'ay veu de mon
jeune temps danser les filles de mon païs, qu'on
appelloit la jarretière; lesquelles, prenans et s'entredonnans la jarretière par la main, les passoyent
et repassoient par-dessus leur teste, puis les mesloyent et entrelassoyent entre
leurs jambes
en
sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desvelopoyent et desengageoyent si gentiment
par
de petits sauts , tousjours s'entresuivans les uns
aprés les autres, sans jamais perdre la cadanse de
la chanson ou de l'instrument qui les
guidoit, si
que la chose estoit tres-plaisante à voir : car les
sauts, les entrelassemens, les desgagemens, le port
de la jarretière et la grâce des filles, portoyent je
ne sçay quelle lasciveté mignarde, que je m'estonne que cette danse n'a esté pratiquée en nos
cours de nostre temps, puisque les calleçons y sont
fort propres, et qu'on y peut voir aisément la
belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée,
et qui a la plus belle disposition. Cette danse se
peut mieux représenter par la veue que par l'escriture.
Pour retourner à nos dames siennoises : ha!
belles et braves
dames,
vous ne
deviez jamais
mourir, non plus que vostre los, qui à jamais ira
i88
CINQUIEME
DISCOURS
de conserve avec l'immortalité, non plus aussi que
cette belle et gentille fille de vostre ville, laquelle,
en vostre siège, voyant son frère un soir détenu
mallade en son lict et fort mal disposé pour aller
en garde, le laissant dans le lit, tout coyement se
dérobe de luy, prend ses armes et ses habillemens,
et, comme la vraye effigie de son frère, paroist
en garde; et pour son frère fut prise ainsi et incogneue par la faveur de la nuict. Gentil trait,
certes ! car, bien qu'elle se fust garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une
continuelle habitude, que pour cette fois faire un
bon office à son frère. Aussi dit-on que nul amour
est égaie à la fraternelle, et qu'aussi, pour un bon
besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer une
gente générosité de cœur, en quelque endroit que
ce soit.
Je croy que le corporal qui lors commandoit à
l'esquade où estoit cette belle fille, quand il sceut
ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux recogneue, pour mieux publier sa louange sur le
coup, ou bien pour Pexempter de la sentinelle, ou
du tout pour s'amuser d'en contempler la beauté,
sa grâce et sa façon militaire : car ne faut point
douter qu'elle ne s'estudiast en tout à la contrefaire.
Certes, on ne sçauroit trop louer ce beau trait,
et mesme sur un si juste sujet pour le frère. Tel en
fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujetfs],
quand, aprés avoir ouy le soir sa sœur Bradamente
CINQUIEME
DISCOURS
189
discourir des beautez de cette belle princesse
d'Espagne, et de ses amours et désirs vains, aprés
qu'elle fut couchée, il prit ses armes et sa belle
cotte, et s'en déguise pour parestre sa sœur, tant
ils estoyent de semblance de visage et beauté; et
aprés, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce qu'à sa sœur son sexe luy avoit desnié;
dont mal pourtant tres-grand luy en fust arrivé
sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa
maistresse Bradamante, le garantit de mort.
Or j'ay ouy dire à M. de La Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport
de si beau trait de ces dames siennoises au feu
roy Henry [qu']il le trouva si beau que la larme à
l'oeil il jura que, si Dieu luy donnoit un jour la
paix ou la trefve avec l'empereur, qu'il iroit par ses
galleres en la mer de Toscane, et de là à Sienne,
pour voir cette ville si affectée à soy et à son party,
et la remercier de cette brave et bonne volonté, et
surtout pour voir ces belles et honnestes dames et
leur en rendre grâces particulières.
Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honnoroit fort les belles et honnestes dames; et si leur
escrivit, principalement aux trois principales, des
lettres les plus honnestes du monde de remerciemens et d'offres, qui les contentèrent et animèrent
davantage.
Helas! il eut bien, quelque temps aprés, la
trefve; mais, l'attendant à venir, la ville fut prise,
comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte inesti-
CINQUIEME
DISCOURS
mable pour la France, d'avoir perdu une si noble
et si chere alliance, laquelle, se ressouvenant et se
ressentant de son ancienne origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous : car on dit que
ces braves Siennois sont venus des peuples de
France qu'en la Gaule on appelloit jadis Senonnes
que nous tenons aujourd'huy ceux de Sens; aussi
en tiennent-ils encores de l'humeur de nous autres
François, car ils ont la teste prés du bonnet, et
sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les
dames, pareillement aussi, se ressentent de ces
gentillesses, gracieuses façons, et familiarisez françoises.
J'ay leu dans une vieille cronique que j'ay allégué ailleurs, que le roy Charles VIII e , en son
voyage de Naples, lorsqu'il passa à Sienne, il y
fut receu par une entrée si triomphante et si superbe qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en
toute PItalie; jusques à là que, pour plus grand
respect et signe d'humilité, toutes les portes de la
ville furent ostées de leurs gonds et portées par
terre; et tant qu'il y demeura furent ainsi ouvertes
et abandonnées à tous allants et venants, et puis
aprés, venant son départ, remises.
Je vous laisse à penser si le roy, toute sa cour
et son armée, n'eurent pas grand sujet d'aymer et
honnorer cette ville, comme de vray il fit tousjours, et en dire tous les biens du monde. Aussi
la demeure à luy et à tous en fut tres-agreable,
et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune inso-
CINQUIÈME
DISCOURS
I
9
I
lence, comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois, vivez pour jamais!
Que pleust à Dieu fussiez-vous encore nostres en
tout, comme vous l'estes, possible, en cœur et en
ame! car la domination d'un roy de France est
bien plus douce que celle d'un duc de Florence;
et puis le sang ne peut mentir. Que si nous
estions aussi voisins comme nous sommes reculez,
possible, tous ensemble conformes de volontez,
en ferions-nous dire.
5 Les principales dames de Pavie, en leur siège
du roy François, sous la conduitte et exemple de
la signora contessa Hipolita de Malespina, leur
generale, se mirent de mesmes à porter la hotte,
remuer terre et remparer leurs bresches, faisant à
l'envy des soldats.
5 Un pareil trait que ces dames siennoises que
je viens de raconter je vis faire à aucunes dames
rochelloises, au siège de leur ville; dont il me souvient que le premier dimanche de caresme que le
siège y estoit, Monsieur, nostre gênerai, manda
sommer M. de La Noue de sa parole, et venir
parler à luy et luy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville; dont le
discours en est long et fort bizarre, que j'espere
ailleurs descrire. M. de La Noue n'y faillit pas, et
pour ce M. d'Estrozze fut donné en ostage dans
la ville, et trefves surent faites pour ce jour et pour
le lendemain.
Ces trefves ainsi faittes, parurent aussitost comme
1 92
CINQUIÈME
DISCOURS
nous, hors des tranchées, force gens de la ville
sur les rampars et sur les murailles; et sur tous
parurent une centaine de dames et bourgeoises des
plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes
vestues de blanc, tant de la teste que du corps,
toutes de toille de Hollande fine, qu'il fit tres-beau
voir. Et ainsi s'estoyent-elles vestues, à cause des
fortifications des rampars où elles travailloyent,
fût ou à porter la hotte ou à remuer la terre; et
d'autres habillemens se fussent ensalaudis, et ces
blancs en estoyent quittes pour les mettre à la lessive;
et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent
mieux remarquer parmy les autres.
Nous autres
fusmes fort ravis à voir ces belles dames; et vous
asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre
chose : aussi voulurent-elles bien se monstrer à
nous; et ne furent à nous guieres chiches de leur
veue, car elles se plantoyent sur le bord du rampart d'une fort belle grâce et démarche, qu'elles
valoyent bien le regarder et désirer.
Nous fusmes curieux de demander quelles dames
c' estoyent.
Hz nous respondirent que c'estoyent
une bande de dames ainsi jurée, associée et ainsi
parée pour le travail des fortifications, et pour faire
de tels services à leur ville; comme certes de vray
elles en firent de bons, jusques-là que les plus virilles et robustes menoyent les armes; si que j'ay
ouy conter d'une, pour avoir souvent repoussé ses
ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique, qu'elle ne la
CINQUIÈME
ig3
DISCOURS
donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent la bailler, tant elle la tient chere chez soy.
5 J'ay ouy racconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je l'ay leu en un vieux
livre, que, lorsque Rhodes fut assiégé par sultan
Soliman, les belles dames et filles de la ville ne
pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et
délicats corps, pour porter leur bonne part des
peines et fatigues du siège, jusqu'à là que bien
souvent se presentoyent aux plus pressez et dangereux assauts, et courageusement secondoyent les
chevalliers et soldats à les soustenir. Ah! belles
Rodienes, vostre nom, vostre los a valu de tout
temps, et ne mériteriez d'estre sous la domination
des barbares !
J Du temps du roy François premier, la ville de
Sainct-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme ílamend, nommé Domrin, enseigne de M. du Ru, accompagné de cent
hommes d'armes et de deux mille hommes de pied,
et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement
que cent hommes de pied, qui estoit fort peu. Et
estoit prise, ne fut que les dames de la ville se
présentèrent à la muraille avec armes, eau et huille
bouillante et pierres, et repoussèrent bravement
les ennemis, bien qu'ils fissent tous les efforts pour
entrer. Encore deux desdites dames levèrent deux
enseignes des mains des ennemis, et les tirèrent de
la muraille dans la ville; si bien que les assiegeans
furent contraints d'abandonner la bresche qu'ils
Brantôme. II.
25
■94
CINQUIÈME
DISCOURS
avoyent faite et les murailles, et se retirer et s'en
aller : dont la renommée fut par toute la France,
la Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque
temps, le roy François, passant par là, en voulut
voir les femmes, les loua et les remercia.
5 Les dames de Peronne en firent de mesme,
quand la ville fut assiégée du comte de Nassau, et
assistèrent aux braves gens de guerre qui estoyent
dedans, tout de mesme façon, qui en furent estimées, louées et remerciées de leur roy.
5 Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles
et leur siège, furent recommandées et louées des
beaux effets qu'elles y firent en toutes sortes.
J Durant cette guerre de la ligue, les dames de
Vitré s'acquittèrent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercueur. Elles y sont tres-belles
et tousjours fort proprement habillées de tout
temps; et pour ce n'espargnoyent leurs beautez à
se monstrer viriles et courageuses; comme certes
tous actes virils et généreux, à un tel besoin, sont
autant à estimer en les femmes qu'en les hommes.
5 Ainsi que de mesme furent jadis les gentiles
femmes de Cartage, lesquelles, quand elles virent
leurs marys, leurs frères, leurs pères, leurs parens
et leurs soldats, cesser de tirer à leurs ennemis, par
faute de cordes en leurs arcs, qui estoyent toutes
usées de force de tirer par une si grande longueur
de siège, et, par ce, ne pouvans plus chevir de
chanvre, de lin, ny de soye, ny d'autres choses
pour faire cordes, s'adviserent de couper leurs
CINQUIEME
DISCOURS
belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner
à ce bel honneur de leurs testes et parement de
leurs beautez; si bien qu'elles-mesmes, de leurs
belles, blanches et délicates mains, en retorserent
et en firent des cordes, et en fournirent à leurs
gens de guerre; dont je vous laisse à penser de
quels courages et de quels nerfs ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre,
portans si belles faveurs des dames.
5 Nous lisons dans l'Histoire de Naples que ce
grand capitaine Sforze, sous la charge de la reine
Jeanne II e , ayant esté pris par le mary de la reine,
Jacques, mis en estroitte prison, et eu quelques traits de corde, sans doute il avoit la teste
tranchée, sans que sa sœur Marguerite se mit en
armes et aux champs, et fit si bien, elle en personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains des principaux, et manda au roy que tel
traittement il feroit à son frère, tel le feroit-elle à
ses gens. Si bien qu'il fut contraint de faire accord
et le lascher sain et sauf. Ah! brave et généreuse
sœur, ne tenant guiere en cela de son sexe!
Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si elles
eussent fait pareil trait, il y a quelque temps,
possible eussent-elles sauvé un brave frère qu'elles
avoyent, qui fut perdu pour faute de secours et
d'assistance pareille.
5 Maintenant je veux laisser ces dames en gênerai guerrières et généreuses : parlons d'aucunes
particulières. Et, pour la plus belle monstre de
CIN0JJ1ÉME
DISCOURS
l'antiquité, je n'allegueray que cette seule Zenobie
pour toutes, laquelle, aprés la mort de son mary,
ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à
le plorer et regretter, mais à s'emparer de l'empire
au nom de ses enfans, et faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors
empereur, en leur donnant de la peine beaucoup,
l'espace de huict ans, jusqu'à ce qu'estant descendue en champ de bataille contre luy, fut vaincue
et prise prisonnière, et menée devant l'empereur;
lequel, aprés luy avoir demandé comment elle avoit
eu la hardiesse de faire la guerre aux empereurs,
elle luy respondit seulement : « Vrayment! je
cognois bien que vous estes empereur, puisque
vous m' avez vaincue. » II eut si grand aise de
l'avoir vaincue, et en tira si grande ambition, qu'il
en voulut triompher; et avec une tres-grande
pompe et magnificence elle marchoit devant son
char triomphant, fort superbement habillée et accommodée d'une grande richesse de perles et
pierreries, de grands joyaux et de chaisnes d'or,
dont elle estoit enchaisnée au corps, aux pieds et
aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que,
par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes
qu'elle portoit sur elle, fut contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe.
Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonnière qu'elle estoit, encore donnoitelle loy au vainqueur triompheur, et le faisoit
arrester et attendre jusques á ce qu'elle eust pris
CINQUIEME
DISCOURS
'97
son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie
estoit-ce à l'empereur de luy permettre son aise et
repos et endurer sa débilité, et ne la contraindre
ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit :
de sorte que l'on ne sçait que plus louer, ou l'honnesteté de l'empereur, ou la façon de faire de la
reine, qui, possible, pouvoit-elle jouer ce jeu
exprés, non tant pour son imbecilité ou lassitude
que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit
brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle
avoit fait sur le matin, et que monsieur l'empereur
luy cedoit ce coup là pour l'attendre en ses pas
lents et graves marchers. Elle se faisoit fort arregarder et admirer, autant des hommes que des
dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image : car elle estoit des plus
belles, selon que disent ceux qui en ont escrit.
Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille,
son port tres-beau, sa grâce et sa majesté de mesmes; par conséquent, son visage tres-beau et fort
agréable, les yeux noirs et fort brillans. Entre autres
beautez, ils luy donnoyent les dents tres-belles et
fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, et sincère,
et clémente au besoin; la parole fort belle et prononcée d'une voix claire : aussi elle-mesme faisoit
entendre toutes ses conceptions et volontez à ses
gens de guerre, et les haranguoit souvent.
Je pense, certes, qu'il la faisoit bien aussi beau
voir, ainsi vestue si superbement et gentiment en
i 98
CINQUIÈME
DISCOURS
habit de femme, que quand elle estoit armée tout
à blanc : car tousjours le sexe l'emporte; aussi
est-il à présumer que l'empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe femenin,
qui la représenterait mieux et la rendrait au peuple
plus agréable en ses perfections de beauté. De
plus, il est à présumer aussi qu'estant si belle, l'empereur en avoit tasté, jouy, et en jouissoit encor;
et que, s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle,
les deux se peuvent entendre, l'avoit vaincu aussi
de l'autre.
Je m'estonne que, puisque cette Zenobie estoit
si belle, l'empereur ne la prist et entretinst pour
l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist et
dressât par sa permission, ou du sénat, boutique
d'amour et de putanisme, comme fit Flora, afin de
s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens,
au travail de son corps et branslement de son lict;
à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands
de Rome, à l'envy tous les uns des autres : car
enfin il n'y a tel contentement et félicité au monde,
s'il semble, que se ruer sur la royauté et principauté, et de jouir d'une belle reine, d'une princesse
et grande dame. Je m'en rapporte à ceux qui ont
esté en ces voyages, ety [ont] fait si belles factions.
Et par ainsi cette reine Zenobie se fust fait tost
riche par la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora,
qui n'en recevoit point d'autres en sa boutique.
N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter cette
vie en bombances, magnificences, chevances et
CINQJJIÉME
DISCOURS
199
honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité qu'elle tomba, à gaigner sa vie à filer parmy
des femmes communes et mourir de faim, sans que
le sénat, ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée,
luy ordonna pour son vivre quelque pension, et
quelques petites terres et possessions, que l'on
appella longtemps les possessions zenobiennes :
car enfin c'est un grand mal que la pauvreté; et
qui la peut eviter, en quelque forme qu'on se
puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un
que je sçay.
Voylà pourquoy Zenobie ne mena son grand
courage au bout de la carrière, comme elle devoit,
et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes
actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot
triomphant, le plus superbe qui se fust jamais veu
dans Rome, et, ce disoit-elle souvent, durant ses
grandes prosperitez et vanteries, pour triumpher
dans Rome; tant elle estoit presumptueuse de
conquérir l'empire romain! Mais tout cela au rebours : car l'empereur, l' ayant vaincue, le prit
pour luy, et en triompha, et elle alla à pied, en
faisant d'elle plus grand triomphe et pompe que
s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la
victoire qu'on emporte sur une dame, en quelque
façon que ce soit, n'est pas grande et tres-illustre !
J Ainsi désira Auguste de triompher de Cleopatra; mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure , et de la façon que Paulus
vEmilius le dit à Perseus, qui, le priant ,en sa
CINOJ-'IÉMË
20Ó
DISCOURS
captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que
ç'avoit esté à luy à y mettre ordre auparavant,
voulant entendre qu'il se devoit estre tué.
5 J'ay ouy dire que le feu roy Henry deuxiesme
ne desiroit rien tant que de pouvoir prendre prisonnière la reine de Hongrie, non pour la traitter
mal, encore qu'elle luy eust donné plusieurs sujets
par ses bruslemens, mais pour avoir cette gloire
de tenir cette grande reine prisonnière, et voir
quelle mine et contenance elle tiendroit en sa
prison,
et si elle seroit si brave et orgueilleuse
qu'en ses armées : car enfin il n'y a rien si superbe
et brave
qu'une belle,
brave
et grande dame,
quand elle veut et qu'elle a du courage, comme
estoit celle-là, et qui se plaisoit fort au nom que
luy
avoyent donné les soldats espagnols, qui,
comme
ils appelloyent
l'empereur son frère d
padre de los soldados, eux l'appelloyent la madre;
ainsi queVittoria ouVittorina, jadis, du temps des
Romains, fut appellée en ses armées la mere du
camp. Certes, si une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de beaucoup, et anime fort ses gens, comme
j'ay veu la
reine mere en nos guerres civiles, qui bien souvent
venoit en nos armées, et les asseuroit tout plain et
encourageoit fort ,
et comme fait aujourd'huy sa
petite-fille, l'infante, en Flandres, qui préside en
son armée, et se fait paroistre à ses gens de guerre
toute valeureuse, si que, sans elle et sa belle et
agréable présence , la Flandre n'auroit moyen de
CINQUIÈME
DISCOURS
20 I
tenir, ce disent tous; et jamais la reine de Hongrie, sa grande-tante, ne parut telle en beauté,
valeur et générosité et belle grâce.
J Dans nos histoires de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse comtesse
de Montfort, estant assiégée dans Annebon : car,
encor que ses gens de guerre sussent braves et
vaillans, et qu'ils eussent combattu et soustenu
des assauts et fait aussi bien que gens du monde,
ilz commencèrent à perdre cœur et vouloir se
rendre; mais elle les harangua si bien, et anima
de si belles et courageuses paroles, et les anima si
beau et si bien qu'ils attendirent le secours, qui
leur vint à propos, tant désiré ; et le siège fut levé.
Et fit bien mieux : car, ainsi que ses ennemis
estoyent amusez à l'assaut, et que tous y estoyent,
et vid les tentes qui en estoyent toutes vuides,
elle, montée sur un bon cheval et avec cinquante
bons chevaux, fit une saillie, donna l'allarme, mit
le feu dans le camp; si bien que Charles de Blois,
cuidant estre trahy, fit aussitost cesser l'assaut. Sur
ce sujet je feray ce petit conte :
Durant ces dernieres guerres de la Ligue, feu
M. le prince de Condé, dernier mort, estant à
Sainct-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et tresbelle, six ou sept des gens de sa terre des plus
riches, et qui s'estoyent retirez en son chasteau de
Mathas prés elle. Elle les luy refusa tout à trac, et
que jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pau26
CINQUIEME
202
DISCOURS
vres gens, qui s' estoyent allez couvrir et sauver
sous sa foy.
II luy manda pour la derniere fois
que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendrait de luy obéir. Elle luy fit response (car j'estois
avec elle pour l' assister) que, puisqu'il ne sçavoit
obéir, qu'elle trouvoit fort estrange de vouloir
faire obéir les autres, et, lorsqu'il auroit obey à
son roy,
elle luy obéirait;
au reste que, pour
toutes ses menaces, elle ne craignoit ny son canon
ny son siège, et qu'elle estoit
descendue de la
comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoyent
hérité de cette place, et elle et tout, et de son courage ; et qu'elle estoit résolue de la garder si bien
qu'il ne la prendrait point; et qu'elle feroit autant
parler là d'elle leans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans Annebon. M. le prince songea longtemps sur cette response,
et temporisa
quelques jours sans la plus menacer. Pourtant, s'il
ne fust mort, il l'eust assiégée; mais elle s' estoit
bien préparée de cœur, de resolution, d'hommes
et de tout, pour le bien recevoir, et croy qu'il y
eust receu de la honte.
3 Machiavel, en son livre De la guerre, raconte
que Catherine, comtesse de .Furly, fut assiégée
dans sadite place par César Borgia, assisté de
l'armée de France, qui luy résista fort vallureusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut
que cette place estoit trop pleine de forteresses
et lieux forts pour se retirer d'un lieu à l'autre, si
bien que, Ca:sar ayant fait ses approches, le sei-
CINQUIÈME
DISCOURS
203
gneur Jean de Casale, que ladite comtesse avoit
pris pour sa garde et assistance, abandonna la
bresche pour se retirer en ses forts, et, par cette
faute, Borgia faussa et prit la place. Si bien, dit
fauteur, que ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette brave comtesse,
laquelle avoit attendu une armée que le roy de
Naples et le duc de Milan n'avoyent osé attendre;
et, bien que son yssue en fust malheureuse, elle
emporta l'honneur que sa vertu meritoit ; et pour
ce en Italie se firent force vers et rimes en sa
louange. Ce passage est digne de lire pour ceux
qui se meslent de fortifier des places et y bastir
grande quantité de forts, chasteaux, roques et
cittadelles.
5 Pour retourner à nostre propos, nous avons
eu le temps passé force princesses et grandes dames
en nostre France, qui ont fait de belles marques
de leurs prouesses : comme fit Paule, fille du comte
de Penthievre, laquelle fut assiégée dans Roye par
le comte [de] Charoullois, et s'y monstra si brave
et si généreuse que, la ville estant prise, le comte
luy fit tres-bonne guerre, et la fit conduire à Compiegne seurement, ne permettant qu'il luy fust fait
aucun tort; et l'honnora fort pour sa vertu, encor
qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeoit de l' avoir voulu faire mourir par sortilleges
et charmes d'aucunes images et chandelles.
5 Richilde, fille unique et héritière de Monts
cn Hainault, femme de Baudouin sixiesme, comte
204
CINQUIEME
DISCOURS
de Flandres, fit tous efforts contre Robert le
Frizon, son beau-frere, institué tuteur des enfans
de Flandres, pour luy en oster la connoissance
et administration et se l'attribuer; quoy poursuivant à l'ayde de Philippes, roy de France, luy
hazarda deux batailles. En la première elle fut
prise, ce que fut aussi Robert son ennemy, et
amprés furent rendus par eschange; luy en livra
la seconde, laquelle elle perdit, et y perdit son
fils Arnulphe, et [fut] chassée jusques à Monts.
J Ysabel de France, fille du roy Philippes le Bel,
et femme du roy Edouard deuxiesme, duc de
Guyenne , fut en malle grâce du roy son mary,
par de meschants rapports de Hue le Despencier, dont fut contrainte se retirer en France
avec son fils Eduard; puis s'en retourna en
Angleterre avec le chevallier de Hainaut , son
parent , et une armée qu'elle y mena , au moyen
de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel
elle délivra entre les mains de ceux avec lesquels
il luy convint finir ses jours; ainsi qu'à elle-mesme
il luy en prit, qui, pour traitter l'amour avec un
seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée
en un chasteau à finir ses jours. C'est elle qui a
baillé aux Anglois sujet de querelleràtortlaFrance.
Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant,
et grande ingratitude de fils, qui, oubliant un
grand bienfait, traitta ainsi sa mere pour un si petit forfait. Petit, l'appellé-je, puisqu'il est naturel,
et que malaisément, ayant pratiqué les gens de
CINQUIEME
DISCOURS
2o5
guerre, et qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avec eux parmy les armées et tentes et
pavillons, falloit bien qu'elle garçonnast aussi entre
les courtines, comme cela se voit souvent.
5 Je m'en rapporte à nostre reine Leonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le roy son
mary outre mer et en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et soudardaille, elle
se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à là qu'elle
eût à faire avec les Sarrasins; dont pour ce le roy
la répudia; ce qui nous cousta bien. Pensez qu'elle
voulut esprouver si ces bons compagnons estoyent
aussi braves champions à couvert comme en pleine
campagne, et que, possible, son humeur estoit
d'aymer les gens vaillans, et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu: car jamais celuy ne
dit mal qui dist que la vertu ressembloit le foudre
qui perce tout.
Cette royne Leonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre sainte le roy son mary.
Mais avant elle, et avec elle et aprés, plusieurs
autres princesses et grandes dames avec leurs marys se croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles
ouvrirent et eslargirent à bon escient; si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent
de tres-bonnes vesses. Et, sous la couverture de
visiter le sainct sepulchre, parmy tant d'armes, faisoyent à bon escient l' amour; aussi, comme j'ay
dit, les armes et l'amour convienent bien ensemble,
tant la simpathie en est bonne et bien conjointe.
106
CINQUIÈME
DISCOURS
Encores telles clames sont-elles à estimer, d'aymer et.traitter ainsi les hommes; non comme firent
jadis les Amazones, lesquelles, encore qu'elles se
dissent filles de Mars, se deffirent de leurs maris
disans que ce mariage estoit une vraye servitude;
mais prou d'ambition avoyent-elles avec d'autres
hommes, pour en avoir des filles, et faire mourir
les enfans [masles].
5 Jo. Nauclerus, en sa Cosmographie, recite que,
l'an de Christ 11 23, apréslamort de Tibussa, reine
des Bohèmes, et qui fit renfermer la ville de Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il y eut une de ses damoiselles
de grand courage, nommée Valasca, qui gaigna
si bien et filles et dames du pays, et leur proposa
si bien et beau la liberté, et les degousta si fort de
la servitude des hommes, qu'elles tuèrent chacune
qui son mary, qui son frère, qui son parent, qui
son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et, ayans pris les armes de leurs hommes,
s'en ayderent si bien et se rendirent si braves et si
adextres, à mode d'Amazonnes , qu'elles eurent
plusieurs victoires. Mais aprés, par les menées et
finesses d'un Primislaus, mary de Libussa, homme
qu'elle avoit pris de basse et vile condition, furent
défaites et mises à mort. Ce fut par permission
divine de l'acte énorme perpétré pour faire ainsi
perdre le genre humain.
Ces dames pouvoyent bien monstrer leurs beaux
courages pour d'autres belles factions, courageuses
CINQJJlÉME
DISCOURS
et viriles que par telles cruautez, ainsi que nous
avons veu tant d'emperieres, de reines, de princesses et grandes dames, par actes nobles , et
aux gouvernements et maniemens de leurs estats,
et autres sujets, dont les histoires en sont assez
pleines sans que je les raconte : car l'ambition de
dominer, régner et imperier, loge dans leurs ames
aussi bien que des hommes, et en sont aussi
friandes.
J Si en vays-je nommer une qui n'en fut tant
atteinte, qui est Victoria Colonna, femme du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre
espagnol que, lorsque ledit marquis entendit aux
belles offres que luy fit Hieronimo Mouron de la
part du pape, comme j'ay dit cy-devant, du
royaume de Naples, s'il vouloit entrer en ligue
avec luy, elle, en estant advertie par son mary
mesme, qui ne luy celoit rien de ses plus privez
affaires, ny grands ny petits, luy escrivit, car elle
disoit des mieux , et luy manda qu'il se souvînt de
son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit donné
telle louange et réputation qu'elle excedoit la
gloire et la fortune des plus grands rois de la
terre, disant que : no con grandezza de los reynos,
de estados ny de hermosos titulos , sino con fe illustre y clara virtud, se alcançava la honra, la quai
con loor siempre vivo, llegava a los descendientes ; y
que no havia nigun grado tan alto que no fuesse
vcncido de una trahicyon y mala fe. Que por esto,
nigun desseo ténia de ser mugucr de rey, qucriendo
2û8
CINQUIEME
DISCOURS
antes ser muguer de tal capitan, que no solamcnte
en guerra con valorosa mano, mas en pas con gran
honra de animo no vencido , havia sabido vencer
rcycs, y grandissimos principes, y capitanes, y darlos a triumphos, y imperiarlos ; disant que : « non
avec la grandeur des royaumes, des grands estats,
ny hauts et beaux tiltres, sinon avec une foy illustre
et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle avec
une louange tousjours vive alloit à nos descendans;
et qu'il n'y avoit nul grade si haut, qui ne fust
vaincu ny gasté par une trahyson commise et foy
rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit
nul désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel, non seulement en guerre avec sa
main valleureuse, mais en paix avec grand honneur
d'un esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les rois,
les grands princes et capitaines, et les donner aux
triumphes et les imperier. » Cette femme parloit
d'un grand courage, d'une grande vertu, et de
vérité et tout : car de régner par un vice est fort
vilain, et de commander aux royaumes et aux rois
par la vertu est tres-beau.
J Fulvia, femme de P. Claudius, et en secondes
nopces de Marc Antoine, ne s' amusant guieres à
faire les affaires de sa maison, se mit aux choses
grandes, à traitter les affaires d'Estat, jusques-là
qu'on luy donna la réputation de commander aux
empereurs. Aussi Cleopatra l'en sceut tres-bien
remercier, et luy avoir cette obligation que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc-Antoine
CINQUIEME
209
DISCOURS
à obeyr et ployer sous les loix de submission.
5 Nous lisons de ce grand prince françois
Charles Martel, qu'i[l] onc ne voulut prendre et
portes le tiltre de roy, qui estoit en sa puissance,
mais aima mieux régenter les rois et leur commander.
g Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons
eu, en nostre guerre de la Ligue, M me de Montpensier, soeur de feu M. de Guise, qui a esté une
grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne
part de matière, d'inventions de son gentil esprit,
et du travail de son corps, à bastir ladite ligue;
si qu'aprés avoir esté bien bastie, jouant aux cartes
un jour et à la prime, car elle ayme fort ce jeu,
ainsi qu'on luy disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle respondit devant beaucoup de gens :
« Je les ay si bien meslées qu'elles ne se sçauroyent
mieux mesler ny demesler. » Cela fust esté bon si
les siens ne sussent esté morts; desquels, sans
perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vengeance. Et, en ayant sceu les nouvelles dans Paris,
sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les
regrets, à la mode d'autres femmes, sort de son
hostel avec les enfans de M. son frère, les tenant
par les mains, les pûurmeine par la ville, fait sa
deploration devant le peuple, l'animant de pleurs,
de cris de pitié et de paroles qu'elle fit à tous de
prendre les armes et s'eslever en furie, et faire les
insolences sur la maison et tableau du roy, comme
l'on a veu et que j'espere de dire en sa vie, et à
Brantôme. II.
27
2 I O
CINQUIÈME
DISCOURS
luy denier toute fidélité, ains au contraire [à luy
jurer] toute rébellion, dont puis aprés son meurtre
s'en ensuivit; duquel est à sçavoir qui sont ceux
et celles qui en ont donné les conseils et en sont
coulpables. Certainement, le cœur d'une sœur
perdant tels frères ne pouvoit pas digérer tel venin
sans venger ce meurtre.
J'ay ouy conter qu'aprés qu'elle eut ainsi bien
mis le peuple de Paris en besogne de telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de
Parme à luy demander secours de vengeance. Et
y va à si grandes et longues traittes qu'il fallut un
jour à ses chevaux de coche demeurer si las et
recreus au beau mitan de la Picardie, dans les fanges, qu'ilz ne pouvoyent aller ny en avant ny en
arriére, ny mettre un pied l'un devant l'autre*
Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce
pais, qui estoit de la religion, qui, encor qu'elle
fust desguisée et de nom et d'habit, il la conneut,
et, ostant de devant les yeux les menées qu'elle
avoit fait contre ceux de la religion, et l' animosité
qu'elle leur portoit, luy, tout plain de courtoisie,
luy dit : «Madame, je vous connois bien; je vous
suis serviteur : je vous voy en mauvais estât, vous
viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voilà
prés, pour vous seicher et vous reposer. Je vous
accommoderay de tout ce que je pourray au mieux
qu'il me sera possible. Ne craignez point : car,
encore que je sois de la religion, que vous nous
haïssez fort, je ne voudrois me départir d'avec
CINQUIEME
DISCOURS
2 I I
vous sans vous offrir une courtoisie qui vous est
tres-necessaire. » A telle offre elle se laissa aller,
et l'accepta fort librement; et, aprés l'avoir accommodée de ce qui luy estoit nécessaire, reprend
son chemin et la conduit deux lieues, elle pourtant luy celant son voyage; dont depuis de cette
courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en cette guerre
s'en acquitta à l'endroit dudit gentilhomme par
force autres courtoisies.
Plusieurs se sont estonnez comment elle se fia
à luy, estant huguenot. Mais quoy! la nécessité
fait faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le
vid si honneste, et parler si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à faire un
trait honneste.
Madame de Nemours, sa mere, ayant esté
prisonnière aprés la mort de messieurs ses enfans,
ne faut point douter si elle demeura désolée
par une telle perte insupportable, jusques à là
que de son naturel elle est dame de fort douce
humeur et froide, et qui ne s'esmeut que bien à
propos, elle vint à debagouller mille injures contre
le roy, et luy jetter autant de malédictions et
d'exécrations — car, et qui n'est la chose, la
parole qu'on ne fît et ne dît pour une telle véhémence de perte et de douleur ! — jusques à ne
nommer le roy autrement et tousjours que cc tyran.
«Non! je ne le veux plus appeller tel, mais
roy tres-bon et clément, s'il me donne la mort
comme à mes enfans, pour m'oster de la misère où
2 1.2
CINQUIEME
DISCOURS
je suis, et me colloque en la béatitude de Dieu. »
Puis aprés, appaisant ses paroles et cris et y faisant
quelque surceance, elle ne disoit sinon : « Ah !
mes enfans! ha! mes enfans! » réitérant ordinairement ces paroles avec ses belles larmes, qui
eussent amoly un cœur de rocher. Helas! elle les
pouvoit ainsi plorer et regretter, estans si bons,
si généreux, si vertueux et valleureux, mais surtout
ce grand duc de Guise, vray aisné et vray parangon de toute valeur et générosité. Aussi
qu'elle aimoit si naturellement ses enfans qu'un
jour moy discourant avec une grand dame de la
cour, de madite dame de Nemours, elle me dit
que c'estoit la plus heureuse princesse du monde,
pour plusieurs raisons qu'elle m'alleguoit, fors
en une chose , qui estoit qu'elle aymoit messieurs ses enfans par trop : car elle les aymoit si
tres-tant que l'apprehension ordinaire qu'elle avoit
d'eux et qu'il ne leur arrivast mal troubloit toute
sa félicité, vivant ordinairement pour eux en inquiétude et allarme. Je vous laisse donc à penser
combien elle sentit de maux, d'amertumes et de
picqueures, par la mort de ces deux, et par l'apprehension de l'autre, qui estoit vers Lion, et de
M. de Nemours prisonnier : car de sa prison, disoit-elle, ne s'en soucioit point, ny de sa mort
non plus, ainsi que je viens de dire.
Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour
la mener en celuy d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte, elle tourna
CINQUIÈME
DISCOURS
2 I
3
et haussa la teste en haut vers le pourtrait du roy
Louis douziesme songrand-pere, qui est là engravé
en pierre au-dessus sur un cheval avec une fort
belle grâce et guerrière façon. Elle, s'arrestant là
un peu et le contemplant, dit tout haut (devant
force monde là accouru, d'une belle et asseurée
contenance dont jamais n'en fut despourveue) :
« Si celuy qui est là représenté estoit en vie, il ne
permettroit pas qu'on emmenast sa petite-fille
ainsi prisonnière, et qu'on la traittast de cette
sorte. » Et puis suivit son chemin sans plus rien
dire. Pensez que dans son ame elle imploroit et
invoquoit les manès de ce généreux ayeul, pour
estre justes vengeurs de sa prison; ny plus ny
moins que firent jadis aucuns des conjurateurs de
la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloyent
faire leur coup, se tournèrent vers l'estatue de
Pompée, et sourdement invoquèrent et implorèrent l'ombre de sa main, jadis si valleureuse,
pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils
firent. Possible que l'invocation de cette princesse
peut servir et avancer la mort du roy, qui l'avoit
ainsi outragée. Une dame de grand cœur qui
couve une vindicte est fort à craindre.
Je me souviens que, quand feu M. son mary,
M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle
estoit pour lors au camp, qui estoit venue là poulie voir quelques jours avant. Ainsi qu'il entra en
son logis blessé, elle vint à l'endevant de luy
jusqu'à la porte de son logis toute esperdue et
21 4
CINQUIEME
DISCOURS
esplorée, et, l' ayant salué, s'escria soudain :
« Est-il possible que le malheureux qui a fait le
coup et celuy qui l'a fait faire (se doutant de
M. l'admiral) en demeurent impunis ? Dieu ! si tues
juste, comme tu le dois estre, vange cecy; autrement...» et n'achevant le mot, M. son mary la
reprit, et luy dit : « M'amie, n'offençez point
Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui m'a envoyé
cecy pour mes fautes, sa volonté soit faite, et
louange luy en soit donnée. S'il vient d'ailleurs,
puisque les vengeances luy sont réservées, il fera
bien cette-cy sans vous. » Mais, luy mort, elle la
poursuivit si bien que le meurtrier fut tiré à quatre
chevaux, et l'auteur prétendu d'elle fut massacré
au bout de quelques années, comme j'espere dire
en son lieu, par les instructions qu'elle donna à
M. son fils, comme je l'ay veu, et les conseils et
persuasions dont elle le nourrit dés sa tendre jeunesse, jusques aprés que la vengeance en fut faite
totale.
5 Les adviset exhortations des femmes et mères
généreuses peuvent beaucoup en cela; dont je me
souviens que le roy Charles IX e , faisant le tour de
son royaume, estant à Bourdeaux,futmis en prison
le baron de Bournazel, un fort brave et honneste
gentilhomme de Gascogne, pour avoir tué un au^
tre gentilhomme de son païs mesme qui s'appelloit
La Tour : on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en poursuivit si vivement la punition qu'on se donna la garde que les nouvelles
CINQUIEME
DISCOURS
2 I
5
vindrent en la chambre du roy et de la reine,
qu'on alloit trancher la teste audict baron. Les
gentilshommes et dames soudain s'esmeurent, et
travailla-on fort pour luy sauver la vie. On en pria
par deux fois le roy et la reine de luy donner
grâce. M. le chancellier s'y opposa fort, disant
qu'il falloit que justice s'en fît. Le roy le vouloit
fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux
que le sauver, car il estoit des gallants de la cour;
et M. de Cipierre l'y poussoit aussi fort. Cependant l'heure de l'execution approchoit, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy M. de Nemours
survint, qui aymoit le pauvre baron, lequel l' avoit
suivy en de bons lieux aux guerres, qui s'alla
jetter de genoux aux pieds de la reine, et la supplia
de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la
pria et pressa tant de paroles qu'elle luy fut octroyée; dont sur-le-champ fut envoyé un capitaine
des gardes qui l'alla quérir et prendre en la prison,
ainsi qu'il sortoit pour le mener au supplice. Par
ainsi il fut sauvé, mais avec une telle peur qu'à
jamais elle demeura empreinte sur son visage; et
oncques puis ne peut recouvrer couleur, comme
j'ayveu, et comme j'ay ouy dire de M. de SainctVallier, qui l'eschappa belle à cause de M. de
Bourbon.
Cependant la veufve ne chauma pas, et l'endemain vint trouver le roy, ainsi qu'il alloit à la
messe, et se jetta à ses pieds. Elle luy présenta
son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et
CINQUIÈME
DISCOURS
luy dit : « Au moins, Sire, puisque vous avez
donné la grâce au meurtrier du pere de cet enfant, je vous supplie la luy donner aussi dez cette
heure, pòur quand il sera grand, il aura eu sa revanche et tué ce malheureux. » Du depuis, à ce
que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit esveiller son enfant; et, en luy monstrant la
chemise sanglante qu' avoit son pere lorsqu'il fut
tué, elle luy disoit par trois fois : « Advise-la bien,
et souvien-toy bien, quand tu seras grand, de
vanger cecy : autrement je te déshérite. » Quelle
animosité!
J Moy, estant en Espagne, j'ouïs conter qu'Antonio Roques, l'un des plus braves, vaillans, fins,
cauts, habiles, fameux, et des plus courtois bandoulliers avec cela, qui fût jamais en Espagne, ce
tient-on, ayant eu envie de se faire prestre dez sa
première profession, le jour venu qu'il luy falloit
chanter sa première messe, ainsi qu'il sortoit du
revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et
accommodé à faire son office, le calice à la main,
il ouït sa mere qui luy dit ainsi qu'il passoit: «.Ah!
vellaco, vcllaco, mejor séria de vcngar la mucrte de
tu padre que de cantar missa : « Ah ! malheureux
et meschant que tu es! il vaudroit mieux de vanger
la mort de ton pere que de chanter messe. » Cette
voix luy toucha si bien au cœur qu'il retourne
froidement du my-chemin, et s'en va au revestitoire;
là se devestit, faisant à croire que le cœur luy avoit
CINQUIEME DISCOURS
sait mal et que ce seroit pour une autre fois, et
s'en va aux montagnes parmy les bandoulliers,
s'y fait si fort estimer et renommer qu'il en fut
esleu chef ; fait force maux et volleries, vange la
mort de son pere, qu'on disoit avoir esté tué d'un
autre; d'autres, qu'il avoit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui
avoit esté sous sa charge autresfois, et me le loua
jusques au tiers ciel, si que l'empereur Charles ne
luy put jamais faire mal.
J Pour retourner encore à madame de Nemours,
le roy ne la retint guieres en prison, et M. d'Escars en fut cause en partie : car il la fit sortir pour
l'envoyer à Paris vers messieurs du Mayne et de
Nemcmrs, et autres princes liguez, et leur porter
à tous parole de paix et oubliance de tout le passé;
et qui estoit mort estoit mort, et amis comme devant. De fait, le roy tira serment d'elle qu'elle seroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations
et regrets de leur perte; et puis fit le rapport de
sa charge. M. du Mayne luy fit la response, en
luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy
respondit seulement : « Mon fils, je ne suis pas
venue icy pour vous conseiller, sinon pour vous
dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à vous à
songer si vous avez sujet et le devez faire. Ce
que je vous dis, vostre cœur et vostre conscience
vous en doivent donner bon conseil. Quant à moy,
je me descharge de ce que j'ay promis. » Mais,
2 I
8
CINQUIEME
DISCOURS
sous main , elle en sceut tres-bien attiser le feu,
qui a duré long-temps.
II y a eu plusieurs personnes qui se sont fort
estonnées comment le roy, qui estoit si sage et des
habiles de son royaume, s'aydoit de cette dame
pour un tel ministère, Payant ainsi offensée qu'elle
n'eust eu ny cœur ny sentiment si elle s'y fust
employée le moins du monde : aussi se mocquaelle bien de luy. On disoit que c' estoit le beau
conseil du mareschal de Rhets, qui en donna un
pareil au roy Charles, pour envoyer M. de
La Noue dans La Rochelle à persuader les habitans à la paix et à leur obéissance et devoir;
jusques-là que, pour entrer en créance avec eux,
il luy permit de faire de Peschauffé et de l'animé
pour eux et pour son party, à faire la guerre à
outrance, et leur bailler advis et conseil contre le
roy; mais pourtant sous condition que, quand il
seroit commandé et sommé par le roy ou Monsieur,
son lieutenant gênerai, de sortir, qu'il le feroit.
II fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit; mais
cependant il asseurasi bien ses gens, et les aguerrit,
et leur fit de si bonnes leçons, et les anima tellement, qu'ils nous firent, ce coup, la barbe. Force
gens trouvoyent qu'il n'y avoit là nulle finesse :
j'ay veu tout cela ; j'espere en faire tout le discours ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son
roy et à la France; lequel mareschal tenoit-on
mieux pour charlatan et cajolleurque pour un bon
conseiller et mareschal de France.
CINQUIEME
DISCOURS
Je diray encor ce petit mot de ma susdite dame
de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les
listes des villes qui adheroyent, et n'y voyant point
encore Paris, elle disoit tousjours à monsieur son
fils : « Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris. Et, si vous ne l'avez, vous n'avez rien fait;
pour quoy, ayez Paris. » Et rien que Paris ne luy
sonnoit à la bouche; si bien que les barricades par
aprés s'en ensuivirent.
5 Voilà comme un généreux cœur tend tousjours au plus haut : ce qui me fait souvenir d'un
petit conte que j'ay leu dans un roman espagnol,
qui s'intitule la Conquìsìa de Navarra. Ce royaume
ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy
d'Aragon, le roy Louis douziesme y envoya une
armée, sous M. de La Palice, pour le reconquérir.
Le roy manda à la reine donne Catherin", de par
M. de La Palice qui luy en porta la nouvelle, qu'elle
s'en vînt à la cour de France et y demeurer avec la
reine Anne sa femme, cependant que le roy son
mary avec M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La reine luy respondit généreusement : « Et comment ! Monsieur, je pensois que le
roy vostre maistre vous eust icy envoyé pour m'ammener avec vous en mon royaume et me remettre
dans Pampelonne, et moy vous y accompagner,
ainsi que je m'y estois résolue et préparée; et
ast'heure vous me conviez de m'aller tenir à la
cour de France? Voilà un mauvais espoir et sinistre
220
CINQUIEME
DISCOURS
augure pour moy ! je voy bien que je n'y entreray
jamais plus. » Et, ainsi qu'elle le présagea, ainsi
arriva.
II fut dit et commandé à madame la duchesse
de Valentinois, sur rapprochement de la mort du
roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se
retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en
sa chambre, autant pour ne le perturber en ses
cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns
luy portoyent. Estant donques retirée, on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui
appartenoyent à la couronne, et les eust à rendre.
Elle demanda soudain à M. l'harangueur : « Comment! le roy est-il mort? — Non, Madame, respondit l'autre, mais il ne peut gueres tarder. —
Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, ditelle, je veux que mes ennemis sçachent que je ne
les crains point, et que je ne leur obeiray tant qu'il
sera vivant. Je suis encor invincible de courage.
Mais, lorsqu'il sera mort, je ne veux plus vivre
aprés luy; et toutes les amertumes qu'on me sçauroit donner ne me seront que douceurs au prix de
ma perte. Et par ainsi, mon roy vif ou mort, je
ne crains point mes ennemis. »
Cette clame monstra là une grande générosité de
cœur. Mais elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un,
comme elle avoit dit. Elle ne laissa pourtant à sentir
plusieurs approches de la mort; et aussi que, plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre,
pour monstrer à ses ennemis qu'elle ne lescraignoit
CINQUIÈME DISCOURS
22 1
point, et que, les ayant veus d'autresfois bransler
et s'humilier sous elle, n'en vouloit faire de mesme
en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et
visage qu'ils n'osèrent jamais Iuy faire desplaisir.
Mais bien mieux: dans deux ans ils la recherchèrent plus que jamais, et rentrèrent en amitié,
comme je vis; ainsi qu'est la coustume des grands
et grandes, qui ont peu de tenue en leurs amitiez,
et s'accordent aisément en leurs différents, comme
larrons en foire , et s'ayment et se haïssent de
mesme, ce que nous autres petits ne faisons pas :
car, ou il faut battre, vanger et mourir, ou en
sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez
et bien solennisez ; et si nous en trouvons mieux.
II faut certes admirer cette dame de ce trait,
comme coustumierement ces grandes, qui traittent
les affaires d'Estat, font tousjours quelque chose
de plus que l'ordinaire des autres. Voilà pourquoy
le feu roy Henry troisiesme dernier, et la reine sa
mere, n'aymoient nullement les dames de leur cour
qui missent tant leur esprit et leur nez sur les
affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler,
ny de ce qui touchoit de prés en fait du royaume,
comme, disoyent Leurs Majestez, si elles y avoyent
grand part et qu'elles en deussent estre héritières
ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la
sueur de leur corps ou y menassent les mains,
comme les hommes, à le maintenir; mais elles, se
donnans du bon temps, causans sous la cheminée,
bien aises en leurs chaires, ou sur leurs oreillers, ou
222
CINQUIEME
DISCOURS
sur leurs couchettes, devisoyent bien à leur aise du
monde et de l'estat de la France, comme si elles
faisoyent tout. Sur quoy repartit une fois une dame
depar le monde, que je ne nommeray point, qui, se
meslant d'en dire sa ratellée aux premiers Estais à
Blois, Leurs Majestez luy en firent faire la petite
reprimende, et qu'elle se meslast des affaires de sa
maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop
libre en paroles, respondit : « Du temps que les
princes, rois et grands seigneurs se croisoyentpour
aller outre mer et faire de si beaux exploicts en !a
Terre-Sainte, certainement il n' estoit permis à nous
autres femmes que de prier, orer, faire vœux et
jusnes, afin que Dieu leur donnast bon voyage et
bon retour; mais, depuis que nous les voyons aujourd'huy ne faire pas plus que nous, il nous est
permis de parler de tout : car, prier Dieu pour
eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux
que nous ? »
Cette parole, certes, fut par trop audacieuse: aussi
luy cuida-elle couster bon ; et eut une grande peine
d'obtenir reconciliation et pardon, qu'il fallut
qu'elle demandast; et, sans un sujet que je dirois
bien, elle recevoit raffìiction et punition toute entière, et bien outrageuse.
II ne fait pas bon quelquesfois dire un bon
mot comme celuy, quand il vient à la bouche;
ainsi que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y
sçauroient commander : car elles sont plus débordées qu'un cheval de Barbarie, et, trouvant un
CINQUIEME
DISCOURS
bon brocard dans leur bouche , il
223
faut qu'elles le
crachent, sans espargner ny parens , ny amis, ny
grands. J'en ay cogneu force à nostre cour de telle
humeur, et les appelloit-on marquis et marquises
de bellc-bouclie ■ mais aussi bien souvent s'en trouvoyent du guet.
5 Or, comme j'ay déduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux faits de leurs vies ,
j'en veux descrire aucunes qu'elles ont monstré en
leur mort. Et , sans emprunter aucun exemple de
l'antiquité , je ne veux alléguer que cettui-cy de
feue madame la regente, mere du grand roy François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire
à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cogneue ,
une tres-belle dame, et fort mondaine aussi, et fut
cela, mesme en son aage décroissant. Et pour ce,
quand on luy parloit de la mort, en haïssoit fort le
discours, jusques aux prescheurs qui en parloient
en leurs sermons : « Comme (ce disoit-elle) qu'on
ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un
jour ; et que tels prescheurs, quand ilz ne sçavoyent
dire autre chose en leurs sermons, et qu'ils estoyent
au bout de leurs leçons , comme gens ignares , se
mesloyent sur cette mort. » La feue royne de Navarre , sa fille , n'aymoit non plus ces chansons et
prédications mortuaires que sa mere.
Estant donc venue la fin destinée, et gisant dans
son lict,
trois jours avant que mourir,
elle vid
la nuict sa chambre toute en clarté , qui estoit
transpercée par la vitre. Elle se courrouça à ses
CINQUIEME
DISCOURS
femmes de chambre qui la veilloyent, pourquoy
elles faisoyent un feu si ardent et esclairant. Elles
luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu,
et que c'estoit la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. « Comment! dit-elle , nous en
sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer à cette
heure. » Et soudain, faisant ouvrir son rideau, elle
vid une comette qui esclairoit ainsi droit sur son
lit. « Ha! dit-elle, voilà un signe qui ne paroist
pas pour personnes de basse qualité. Dieu le fait
paroistre pour nous autres grands et grandes.
Refermez la fenestre : c'est une comette qui m'annoncelamort; il se faut donc préparer.» Et le lendemain au matin, ayant envoyé querirson confesseur,
fit tout le devoir de bonne chrestienne, encore que
les médecins l'asseurassent qu'elle n' estoit pas là. « Si
je n'avois veu (dit-elle) le signe de ma mort , je le
croirois , car je ne me sens point si bas » ; et leur
conta à tous l' apparition de sa comette. Et puis,
au bout de trois jours, quittant les songes du monde,
trespassa.
Je ne sçaurois croire autrement que les grandes
dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent plus de grands regrets de laisser le
monde que les autres; et toutesfois j'en voys nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup
l'annonciation leur soit fort amere et odieuse.
3 La feue comtesse de La Rochefoucault , de la
maison de Roye , à mon gré et à d'autres, une des
CINQUIÈME DISCOURS
belles et agréables femmes de France, ainsi que son
ministre (car elle estoit de la religion, comme chacun sçait), lui annonç(e)a qu'il ne falloit plus songer
au monde, et que son heure estoit venue, et qu'il s'en
falloit aller à Dieu, qui l'appelloit, et qu'il falloit
quitter les mondanitez, qui n'estoyent rien au prix
de la béatitude du ciel, elle luy dit : « Cela est
bon, monsieur le ministre, à dire à celles qui n'ont
grand contentement et plaisir en cettui-cy, et qui
sont sur le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne
suis que sur la verdeur de mon aage et de mon
plaisir en cettui-cy, et de ma beauté, vostre sentence m' est fort amere. Et, d'autant que j'ay
plus de sujet de m'aymer en ce monde qu'en tout
autre, et regretter à mourir, je vous veux monstrer
en cela ma générosité , et vous asseurer que je
prens la mort à gré , comme la plus vile , abjette ,
basse, laide et vieille qui fust au monde. » Et puis,
s'estant mis à chanter des pseaumes, de grand dévotion, elle mourut.
5 Madame d'Espernon , de la maison de Candale , fut assaillie d'une maladie si soudaine qu'en
moins de six ou sept jours elle fut emportée. Avant
que mourir, elle tenta tous les moyens qu'elle put
pour se guérir, implorant le secours des hommes et
de Dieu par ses prières tres-devotes , et de tous
ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort
qu'elle vînt à mourir en si jeune aage; mais, aprés
qu'on luy eut remonstré qu'il falloit à bon escient
s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus aucun reBrantôme. II.
29
226
CINQUIEME
DISCOURS
mede : « Est-il vray? dit-elle; Iaissez-moy faire;
je vay donc bravement me résoudre. » Et usa de
ces mesmes et propres mots. Et, en haussant ses
beaux bras blancs , et en touchant les deux mains
l'une contre l'autre, et puis, d'un visage franc et
d'un cœur asseuré , se présenta à prendre la mort
en patience , et de quitter le monde, qu'elle commença fort à abhorrer par des paroles tres-chrestiennes; et puis mourut en tres-devote et bonne
chrestienne , en l'aage de vingt-six ans, et l'une
des belles et agréables dames de son temps.
5 On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens,
mais aussi une belle vérité ne se doit pas celer; et
c'est pourquoy je veux icy louer madame d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frère aisné, laquelle,
ceux qui l'ont veue à la cour ou ailleurs, diront bien
avec moy avoir esté l'une des belles et accomplies
dames qu'on eust sceu voir, autant pour le corps
que pour l'ame. Le corps se monstroit fort à plain
et extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et
agréable visage, sa taille, sa façon et sa grâce;
pour l'esprit, il estoit fort divin, et n'ignoroit rien;
sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit de sa bouche fort agréablement , fût pour la
chose sérieuse, fût pour la rencontre joyeuse. Je
n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus ressemblante nostre reine de France Marguerite, etd'air
et de ses perfections, qu'elle : aussi l'ouis-je dire
une fois à la reine mere. C'est un mot assez suffisant pour ne la louer davantage; aussi je n'en di-
CINQUIEME
DISCOURS
22
7
ray pas plus : ceux qui l'cmtveue ne me donneront,
(je m'asseure) nul dementy sur cette louange. Elle
vint à estre tout à coup assaillie d'une maladie qui
ne se put point bien cognoistre des médecins, qui
y perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée; je ne diray point de
quel endroit; mais Dieu vangera tout, et, possible,
les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se
faire secourir, non qu'elle se souciast, disoit-elle,
de mourir : car, dez la perte de son mary, elle en
avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust certes
nullement egal à elle, ny ne la meritast, ny les
belles larmes non plus qu'elle jettoit de ses beaux
yeux aprés sa mort; mais eust-elle fort désiré de
vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle
laissoit tendrette; tant cette occasion estoit belle
et bonne , et les regrets d'un mary, sot fascheux,
sont fort vains et legers.
Elle, voyant donc qu'il n'y avoit plus de remède,
et sentant son poulx, qu'elle-mesme tastoit et cognoissoit fringant (car elle s'entendoit à tout), deux
jours avant qu'elle mourust, envoya quérir sa fille,
et lui fit une exhortation tres-belle et saincte , et
telle que, possible, ne sçay-je mere qui la pust
faire plus belle ny mieux représentée, autant pour
l'instruire à bien vivre au monde, que pour acquérir
la grâce de Dieu; et puis luy donna sa bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses
larmes son aise et repos qu'elle alloit prendre avec
Dieu. Puis elle demanda son miroir, et, s'i arre-
228
CINQUIEME
DISCOURS
gardant tres-fixement : « Ah! dit-elle, traistre visage à ma maladie, pour laquelle tu n'as changé
(car elle le monstroit aussi beau que jamais), mais
bientost la mort qui s'approche en aura la raison,
qui te rendra pourry et mangé devers. » Elle avoit
aussi mis la pluspart de ses bagues en ses doigts;
et les regardant, et sa main et tout, qui estoit tresbelle : « Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay
bien aymée d'autresfois ; mais, à cette heure, de
bon cœur je la laisse , pour me parer en l'autre
monde d'une autre plus belle parure. » Et, voyant
ses sœurs qui pleuroyent à toute outrance auprés
d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre
en gré avec elle ce qu'il plaisoit à Dieu luy envoyer ;
et que, s'estans si fort aimées tousjours, elles
n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joye et
contentement; et que l'amitié qu'elle leur avoit
tousjours portée dureroit éternellement avec elles >
les priant d'en faire le semblable, et mesmes à
l'endroit de sa fille; et, les voyant renforcerleurs
pleurs, elle leur dit encore : « Mes sœurs, si vous
m'aymez , pourquoy ne vous rejouissez-vous avec
moy de l'eschange que je fais d'une vie misérable
avec une tres-heureuse? Mon ame , lassée de tant
de travaux, désire en cstrc déliée, et estre en lieu
de repos avec Jesus-Christ mon sauveur; et vous
la souhaitiez encor attachée à ce chetif corps,
qui n'est que sa prison, et non son domicilie. Je
vous supplie donc, mes sœurs, ne vous affliger davantage. »
CINQUIEME
DISCOURS
229
Tant d'autres pareils propos beaux et chrestiens
dit-elle, qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu
proférer de plus beaux, lesquels je coule. Surtout
elle demandoit fort à voir madame de Bourdeille, sa
mere, qu'elle avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir,
et souvent leur disoit : « Mon Dieu ! mes sœurs,
madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ha ! que
vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres
bons pour faire diligences grandes et postes. » Elle
y alla, mais ne la put voir en vie, car elle estoit
morte une heure devant.
Elle me demanda fort aussi, qu'elle appelloit
tousjours son cher oncle; et nous envoya le dernier adieu. Elle pria de faire ouvrirson corps aprés
sa mort, ce qu'elle avoit tousjours fort détesté,
afin, dit-elle à ses sœurs, que, la cause de sa mort
estant plus à plain descouverte, cela leur fust une
occasion, et à sa fille, de conserver et prendre
garde à leurs vies : «car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir esté empoisonnée
depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et
ma sœur la comtesse de Durtal; mais je pris le
plus gros morceau : non toutesfois que je vueille
charger personne, craignant que ce soit à faux et
que mon ame en demeure chargée, laquelle je
désire estre vuide de tout blasme, rancune, inimitié et péché, pour voler droit à Dieu son créateur. »
Je n'aurois jamais fait si je disois tout : car ses
devis furent grands et longs, et point se ressentant
23o
CINQUIEME DISCOURS
d'un corps fany, esprit foible et decadant. Sur ce,
il y eut un gentilhomme son voisin, qui disoit bien
le mot, et avoit aymé à causer et boufsonner avec
luy, qui se présenta, elle luy dit : « Ha! mon
amy ! il se faut rendre à ce coup, et langue et dague, et tout. Adieu ! »
Son médecin et ses sœurs luy vouloyent faire
prendre quelque remède cordial; elle les pria de
ne luy en donner point : « Car ils ne serviroyent
rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma peine et
retarder mon repos. » Et pria qu'on la laissât; et
souvent l'oyoit-on dire : « Mon Dieu, que la
mort est douce! et qui l'eust jamais pensé? » Et
puis, peu à peu, rendant ses esprits fort doucement, ferma les yeux^ sans faire aucuns signes
hydeux et affreux que la mort produit sur cepoinct
à plusieurs.
Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres à la suivre : car la melancholie qu'elle conceut
de cette honneste fille l'emporta dans dix-huict
mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en
espoir de guérir et ores en desespoir; et dez le
commencement elle dit qu'elle n'en reschapperoit
jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne
priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé,
mais patience en son mal, et surtout qu'il luy
envoyast une mort douce et point aspre et langoureuse; ce qui fut : car, ainsi que nous ne la
pensions qu'esvanouie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais remuer ny pied, ny
s
CINQUIEME
DISCOURS
23 I
bras, ny jambe, ny faire aucun regard affreux ny
hydeux, mais, contournant ses yeux aussi beaux
que jamais, trespassa, et resta morte aussi belle
qu'elle avoit esté vivante en sa perfection.
Grand dommage, certes, d'elle et de ces, belles
dames qui meurent ainsi en leurs beaux ans! si ce
n'est que je croy que le ciel, ne se contentant de
ses beaux flambeaux qui dez la création du monde
ornent sa voûte, veut par elles avoir outre plus
des astres nouveaux pour nous illuminer, comme
elles ont fait estans vives, de leurs beaux yeux.
J Cette-cy, et non plus :
Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vraye sœur- en tout de ce brave Bussi.
Quand Cambray fut assiégé, elle y fit tout ce
qu'elle put, d'un cœur brave et généreux, pour
en défendre la prise; mais, aprés s'estre en vain
esvertuée par toutes sortes de défenses qu'elle y
put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la
ville estoit en la puissance de l'ennemy, et la cittadelle s'en alloit de mesme, ne pouvant supporter
ce grand creve-cœur de déloger de sa principauté, car son mary et elle se faisoyent appeller
prince et princesse de Cambray et Cambresis ;
tiltre qu'on trouvoit parmyplusieurs nations odieux
et trop audacieux, veu leurs qualitez de simples
gentilshommes, mourut et creva de tristesse dans
la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle-mesme
se donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre
acte plustost payen que chrestien. Tant y a qu'il
2$2
CINQUIÈME
DISCOURS
la faut louer de sa grande générosité en cela et de
la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de
sa mort, quand elle luy dit : « Que te reste-il,
Balagny, de plus vivre aprés ta désolée infortune,
pour servir de risée et de spectacle au monde, qui
te monstrera au doigt, sortant d'une si grande
gloire où tu t'es veu haut eslevé, en une basse
fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme
moy? Appren donc de moy à bien mourir et ne
survivre ton malheur et ta dérision. » C'est un
grand cas quand une femme nous apprend à vivre
et mourir. A quoy il ne voulut obtempérer ny
croire : car, au bout de sept ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de cette brave
femme, il se remaria avec la sœur de madame de
Monceaux, belle certes et honneste damoiselle;
monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre,
en quelque façon que ce soit.
Certes la vie est bonne et douce; mais aussi
une mort généreuse est fort à louer, comme cettecy de cette dame, laquelle, si elle est morte de
tristesse, est bien contre le naturel d'aucunes
dames, qu'on dit estre contraires au naturel des
hommes : car elles meurent de joye et en joye.
5 Je n'en allegueray que ce seul conte de mademoiselle de Limueil l'aisnée, qui mourut à la
cour estant l'une des filles de la reine. Durant sa
maladie, dont elle trespassa, jamais le bec ne luy
cessa, ains causa tousjours : car elle estoit fort
grand parleuse, brocardeuse et tres-bien et fort
CINQUIEME
233
DISCOURS
à propos, et tres-belle avec cela. Quand l'heurede
sa mort fut venue, elle fit venir à soy son vallet,
ainsi que les filles de la cour en ont chacune le
leur; et s'appelloit Jullien, qui jouoit tres-bien du
violon : « Julien, luy dit-elle, prenez vostre violon
et sonnez-moy tousjours jusques à ce que me
voyez morte, car je m'y en vois, la Defaittc des
Suisses, et le mieux que vous pourrés; et, quand
vous serez sur le mot Tout est perdu, sonnez-le par
quatre ou cinq fois, le plus piteusement que vous
pourrez »; ce que fit l'autre, et elle-mesme luy
aidoit de la voix; et, quand ce vint à Tous est
perdu, elle le recita par deux fois; et, se tournant
de l'autre costé du chevet, elle dit à ses compagnes : « Tout est perdu à ce coup, et à bon escient » ; et ainsi deceda. Voilà une mort joyeuse
et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses
compagnes dignes de foy, qui virent jouer le mystère.
J S'il y a ainsi aucunes femmes qui meurent de
joye ou joyeusement, il se trouve bien des hommes
qui en ont fait de mesmes; comme nous lisons de
ce grand pape Léon, qui mourut de joye et liesse,
quand il vid nous autres François chassez du tout
hors de l'estat de Milan, tant il nous portoit de
haine !
J Feu M. le grand prieur de Lorraine prit une
fois envie d'envoyer en course vers le Levant deux
de ses galleres sous la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenans, dont je parle ailleurs.
3o
234
CINQUIÈME
DISCOURS
Ce Beaulieu y alla fort bien, car il estoit brave et
vaillant. Quand il fut vers l'Archipelage, il rencontra une grand nau venetienne bien armée et bien
riche; il l'acommença àla canonner, mais la nau luy
rendit bien sa salve : car de la première voilée elle
luy emporta deux de ses bancs avec leurs forçats
tout net, et son lieutenant, qui s'appelloit le capitaine Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le
loisir de dire ce seul mot, et puis mourir : «Adieu,
paniers, vendanges sont faites!» Sa mort fut plaisante par ce bon mot. Ce fut à M. de Beaulieu
à se retirer, car cette nau estoit pour luy invincible.
5 La première année que le roy Charles neufìesme fut roy, lors de l'edict de juillet, qu'il se
tenoit aux faux[bourgs] de Sainct-Germain, nous
vismes pendre un enfant de la matte là mesme, qui
avoit dérobé six vaisselles d'argent de la cuisine de
M. le prince de La Roche-sur-Ion. Quand il fut
sur l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un
peu de temps de parler, et se mit sur le devis, en
remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir à
tort : « car, disoit-il, je n' ay point jamais exercé
mes larcins sur de pauvres gens, gueux et mallotrus, mais sur les princes et les grands, qui sont
plus grands larrons que nous, et qui nous pillent
tous les jours; et n'est que bien fait de repeter
d'eux ce qu'ils nous derobbent et nous prennent. »
Tant d'autres sornettes dit-il plaisantes, qui seroyent superflues de raconter, sinon que le prestre
CINQUIEME
DISCOURS
235
qui estoit monté sur le haut de l'eschelle avec luy,
et s' estoit tourné vers le peuple, comme on void,
il luy escria : « Messieurs, ce pauvre patient se recommande à vos bonnes prières; nous dirons tous
pour luy et son ame un Pater noster et un Ave
Maria, et chanterons Salve » , et que le peuple luy
respondoit, ledict patient baissa la teste, et, regardant ledict prestre, commença à brailler comme
un veau, et se mocqua du prestre fort plaisamment,
puis luy donna du pied et l'envoya du haurt de
l'eschelle en bas, si grand saut qu'il s'en rompit
une jambe. « Ha! monsieur le prestre, pardieu,
dit-il, je sçavois bien que je vous deslogerois delà.
II en a, le gallant! » L' oyant plaindre, et se mit à
rire à belle gorge déployée, et puis Iuy-mesme se
jetta au vent. Je vous jure qu'à la cour on rit bien
de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait
grand mal. Voilà une mort, certes, non guieres
triste.
3 Feu M. d'Estampes
avoit un fou qui s'ap-
pelloit Colin, fort plaisant. Quand sa mort s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit : « Pauvrement, Monsieur;
il s'en va mourir, car il ne veut rien prendre. —
Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à table,
portez-luy ce potage, et luy dites que, s'il ne prend
quelque chose pour l'amour de moy, que je ne
Paymeray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien
prendre. » L'on fit l'ambassade à Colin, qui, ayant
la mort entre les dents , fit response : « Et qui
2 36
CINQUIÈME
DISCOURS
sont-ils ceux-là qui ont dit à monsieur que je ne
voulois rien prendre? » Et, estant entourné d'un
million de mouches, car c'estoit en esté, il se mit
à jouer de la main à l' entour d'elles, comme l'on
voit les pages et laquais et autres jeunes enfans
aprés elles; et, en ayant pris deux au coup, en faisant le petit tour de la main qu'on se peut mieux
représenter que de l'escrire : « Dittes à monsieur (dit—
il) voylà que j'ay pris pour l'amour de luy, et que
je m'en vais au royaume des mouches. » Et, se
tournant de l'autre costé, le gallant trespassa.
5 Sur ce, j'ay ouy dire à aucuns philosophes que
volontiers aucunes personnes se souvienent à leur
trépas des choses qu'ils ont plus aymées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de
guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous
quasi en leur profession, mourant ilz en causent
quelque mot: cela s'est veu et se voit souvent.
Les femmes de mesme en disent aussi quelque
ratellée, jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy
parler d'une dame d'assez bonne qualité, qui à sa
mort triompha de debagouller de ses amours, paillardises et gentillesses passées : si bien qu'elle en
dit plus que le monde n'en sçavoit, bien que l'on
la soupçonnast fort putain. Possible pouvoit-elle
faire cette descouverte, ou en resvant, ou que la
vérité, qui ne se peut celer, l'y contraignist, ou
qu'elle voulusten descharger sa conscience; comme
de vray, en saine conscience et repentance, elle
en confessa aucuns en demandant pardon, et les
/
CINQUIÈME
DISCOURS
2$-]
especifioit et cottoit en marge, que l'on y voyoit
tout à clair. « Vrayment, ce dit quelqu'un, elle
estoit bien à loisir d'aller sur cette heure nettoyer
sa conscience d'un tel ballay d'escandale, par si
grande speciauté! »
J J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à
songer et resver toutes les nuits, qu'elle disoit la
nuict tout ce qu'elle faisoit le jour, si bien qu'ellemesme s'escandalisa à l'endroit de son mary, qui
se mit à l'ouïr parler, gazouiller et prendre pied à
ses songes et resveries, dont aprés mal en prit
à elle.
J II n'y a pas longtemps qu'un gentilhomme de
par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en fit de mesme, et publia
ses amours et paillardises, et spécifia les dames et
damoiselles avec lesquelles il avoit eu à faire, et en
quels lieux et rendez-vous, et de quelles façons,
dont il s'en confessoit tout haut, et en demandoit
pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là
faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que
s'escandaliser, et ledict gentilhomme escandalisoit
plusieurs femmes. Voilà de bons gallants et gallantes!
J On dit que les avaritieux et avaritieuses onS
aussi cette humeur de songer fort, à leur mort,
en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en la
bouche. II y a environ quarante ans qu'une dame
de Mortemar, l'une des plus riches dames du
Poictou, et des plus pecunieuses, et aprés venant à
CINQUIÈME
DISCOURS
mourir, ne songeant qu'à ses escus qui estoyent en
son cabinet, et tant qu'elle fut malade se levoit
vingt fois le jour à aller voir son trésor. Enfin,
s' approchant fort de la mort et que le prestre l'exhortoit à la vie eternelle, elle ne disoit autre chose
et ne respondoit que: « Donnez-moy ma cotte!
Donnez-moy ma cotte ! les meschans me desrobbent! » ne songeant qu'à se lever pour aller voir
son cabinet, comme elle faisoit les efforts, si elle
eust pu la bonne dame; et ainsi elle mourut.
Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon
premier discours; mais prenez le cas qu'aprés la
moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce, je
fais fin.
NOTES
DEUXIÈME DISCOURS
Page i, ligne 3. Le titre primitif de ce chapitre dans le
projet de Brantôme était : « Le 2° [chapitre], sçavoir, qui
« est la plus belle chose en amour, la plus plaisante, et
« qui contente le plus, ou la veue, ou la parole, ou l'at« touchement. »
2, i. E. Pasquier, Œuvres, in-fol., 1723, t. II, p. 38.
« Lequel des deux, dit Pasquier, apporte plus de conten<c tement à un amant, sentir et toucher sa mie sans parler
ci à elle, ou la voir et parler à elle sans la toucher î »
Dans le dialogue d'entre Thibaut de Champagne et le
comte de Soissons, Thibaut était pour le parier.
— 5. Brantôme était excusable de ne point connaître
les œuvres de Thibaut, dont la première édition est de
1742, en 2 vol. in-8".
— 3o. Isabeau de
Bavière?
3, 14. Brantôme vise ici la reine Catherine de Médicis
et ses favoris.
4,
2. Voy. Plutarque, De Stoicorum repugnantiis, c. xxi.
— 9. Id., Demelrius, cap. xxvn. Seulement Brantôme
confond; la femme en cause était Thônis.
— 29. Nouvelle XLIIR
I
240
-
NOTES
P. 5 ,1. 2. Le touret de nez était une espèce de barbe de
masque, que les dames mettaient par les temps froids, et
qui s'attachait au chaperon en dessous des yeux : on appelait ce masque un coffin à roupies, par dérision. Après
Charles IX vint la mode du masque entier, que l'on ôtait
pour saluer, comme nous l'apprend Vecellio (Degli habiti
antichi etmoderni, Venise, 1 590, in-4 0 , p. 269):«Quando
« vedono qualche parente, si lasciano vedere per salutarlo,
« et poi si ricuoprono. »
7,
pag.
16. Sur La Chasteigneraie, voyez la note du vol. I,
io3, lig. 12.
8, 22. C'était François de Compeys, sieur de Gruffy,
qui vendit tous ses biens en 1 5 1 8 pour s'expatrier. (Voyez
Costa de Beauregard , Familles historiques de Savoie ,
Chambéry, 1844, in-4 0 .) " était écuyer de l'écurie de
François I er . II a son portrait à Versailles, n° 3047 du
musée.
io, 2. C'est non pas trois, mais quatre S, que doit
porter avec lui le parfait amant, selon Luis Barahona (Lagrimas de Angelica, canto IV), et ces quatre S signifient :
SABI0,
SOLO, SOLICITO ET
SEGRETO.
Cette mode de sigles était fort en usage dans l'Espagne du
XVI e siècle. Voy. Cervantes, Don Quichotte, chap. xxxiv
(le Curieux malavisé).
i3, 8. Cette histoire était populaire à Paris; elle a été
amplifiée et agrémentée dans un drame célèbre, et mise au
compte de Marguerite de Bourgogne. N'était-ce point Isabeau de Bavière?
t5,
i5. Plutarque, Antoine, chap. xxxu.
— 21. Pline, liv. XXI, chap. m. Traduction de Dupinet, Lyon, i562, in-f°, t. II, p. 154 : « Cleopatra fit
« un chappeau de fleurs pour Marc-Antoine , ayant au
« préalable .empoisonné tous les boutz des fleurs qui y es« toyent. »
16, 25. Les noms sont terriblement maltraités par le
scribe: Tortale, c'est Tertule; Lerontife, c'est Terentile ; Sa-
NOTES
241
lure Liliseme c'est Salvie Tiìisenie; deux fois de suite le copiste prend le T de Brantôme pour un L. Les noms réels
de ces femmes étaient, dans le texte de Suétone (OctaveAuguste, cap. LXIX ) : Tertulla, Terentilla, Rufilla et Salvia
Titisenia.
P. 17, 1. 14. Tite-Live, lib. XXX, cap. xv. Appien, De
rébus punicis, XXVII.
— 26. Joachim du Bellay,
in-fol., f° 449 v°.
19, 28.
Œuvres
poétiques,
1597,
Lucien, Amours, XV.
23, 18. Marguerite, femme de Henri IV, dont la vieille
reine Catherine affirmait l'élégance quand elle lui disait un
jour : <i En quelque part que vous alliez, la cour les
« (modes) prendra de vous, et non vous de la cour. »
(Brantôme, Eloge de la reine Marguerite. )
—■ 29. Brantôme veut ici parler du duc d'Anjou.
24, 9. Pline parle de cette Hélène de Zeuxis : « En« cores y a-il, es portiques et galeries de Philippus qui
« sont à Rome, une Hélène de la facture de Zeuxis. »
(Traduction de Dupinet, t. II, p. 643.)
26, 25. Ronsard, Œuvres, édit, de 1 58 4 , in-fol., p. 112.
C'est une pièce adressée au fameux peintre Clouet, dit
Janet, dans laquelle le poète célèbre sa belle. Cette pièce
a d'ailleurs plus d'un point de rapport avec le présent
chapitre des Dames.
27, 17. Marot avait arrangé ce proverbe espagnol en
quatrain, et du temps de la Ligue on disait de l'infante
d'Espagne, d'après lui :
Pourtant, si je suis brunette ,
Amy, n'en prenez esmoy,
Car autant aymer souliaitte
Qu'une plus blanche que moy.
[Satyre Ménippée, édit,
Tiré de Marot.)
28,
de
171 1, t. I, p.
344.
i3. Raymond Lulle était originaire de Majorque.
Brantôme. II.
3 1
242
N OTES
et vivait sur la fin du XIII e siècle : il passa pour magicien
chez certains auteurs. L'histoire que raconte Brantôme est
effectivement rappottée dans les Opuscula de Charles Bovelies, fol. XXXIV de l'édit. in -4 0 de 1 5aI ■ Voi ci le passage : « Advocato ergo... in colloquium Rasmundo, eoque
0 in cubiculum introducto, illi extemplo pectus (ut can« crino erat exesum morbo atque teterrimo odore squale« bat) nudare haudquaquam erubuit, » etc.
P. 29, 1. n. Arnauld de Villeneuve, célèbre alchimiste
de la fin du XIII e siècle, mort dans un naufrage, en 1 3 1 3 .
— 24. Oldrade, jurisconsulte, né à Lodi au XIII e siècle;
son Codex de falsa moneia n'est pas connu.
3i, i3. L'évêque de Sisteron était Aimeric de Rochechouart (1 545-1 582); il succédait à son oncle Albin de
Rochechouart. Quant à la très-grande, il y aurait à choisir
entre une douzaine de princesses.
34, 7. Pline, XXXIII, cap. tv. Brantôme se trompe de
temple, comme le montrera le passage de la traduction de
Pline par Dupinet, t. II, p. 576 : «Au temple de Minerve
« qui est à Lyndos, ville des Rhodiens, y a une couppe
« d'or blanc que la princesse Hélène y dédia, et y a des
« historiens qui dient icelle avoir esté faite à la mesure du
« tetin de ladite princesse. »
3 5, 17. Brantôme veut parler ici de Françoise Babou de
La Bourdaisière, massacrée à Issoire, et sur le cadavre de
laquelle on fit de singulières découvertes, « au rapport d'un
« homme
d'honneur amy tres-confident de la maison
« d'Esírées. » Voyez sur ce sujet délicat les Observations
sur Alcandre et sa clef, t. I du Journal de Henri III, édit,
de 1720, p. 275.
36, 25. Ne serait-ce point l'histoire de Henri III et de
la duchesse de Montpensier? La chronique rapporte qu'ayant
trouvé cette princesse « difforme sous le linge, il l'avoit
« mesprisée jusques à lui cracher sur le corps. >> De plus,
Henri avait divulgué partout l'aventure, ce qui fit de la
princesse sa plus mortelle ennemie. Voyez p. 209 et la note
ci-après.
NOTES
P. 37,1. 21. Elisabeth d'Angleterre. 11 fallait que Sixte V
ne connût point ce fait pour se permettre le souhait qu'il faisait au sujet de la reine. (Confession de Sancy, t. II, p. 49
de l'édit. de 1 720.) La reine Catherine de Médicis non plus
ne savait rien, puisque pour faire épouser d'Alençon à Elisabeth, elle leur promettait d'emblée quatre ou cinq enfants. (Nevers, Mémoires, I, 5 3 5.)
38, 2. La mort de M. de Randan place cette anecdote
avant i5Ô2. Ces personnages étaient : Charles de La Rochefoucault, comte de Randan, tué à Rouen, en 1562 ;
Jacques de Savoie, duc de Nemours, marié à la veuve du
duc de Guise; François de Vendôme, vidame de Chartres,
mort en i 563 ; Melchior des Prés, sieur de Montpezat ?
sénéchal de Poitou ; René d'Anglure.de Givry,tué à Dreux,
en i5Ô2 ; et François de Hangest, sieur de Genlis, mort
de la rage, à Strasbourg, en 1 569.
41, 3o. Claude Blosset, dame de Torcy, fille de Jean
Blosset et d'Anne de Cugnac. Elle épousa en i 55 3 Louis
de Montberon, baron de Fontaines et Chalandray, gentilhomme de la chambre. La belle Torcy, comme on l'appelait, avait été donnée à la reine Eléonor par M mG de Canaples, l'ennemie de M" 10 d'Etampes.
42, 8. Hubert Thomas, Annales de vila Friderici II
Palatini (Francfort, 1624), ne laisse rien deviner de cette
exagération du buste chez la reine Eléonor, alors promise
au palatin Frédéric, et dont il détaille les perfections.
48, 28. Suétone, Octave-Auguste, cap. LXIX : « Qtit
« matres familias et adultas setate virgines denudarent atque
« perspicerent, tanquam Thoranio mangone vendente. n
49,
27. En 1573.
5i, 5. Ce passage est obscur, sans doute par l'inadvertance du scribe. Je crois qu'il faut lire: <c Une dame de
par le monde... estoit fort aymée... d'une tres-grande
princesse [laquelle] estoit dans le lict, >i etc. Cependant n'y
aurait-il pas tout un membre de phrase sauté, dans lequel
Brantôme expliquerait que la princesse avait fait autrefois
le coup à la fille? La suite du récit semblerait l'indiquer,
NOTES
et c'est ce qui nous a empêché de corriger le texte en cet
endroit. Quant aux personnages en scène, ils sont probablement Bussy d'Amboise et Marguerite de Valois.
P. 53 ,1 .7. Ce roi était Henri II, et la grande dame veuve,
la duchesse de Valentinois. On crut à un charme, comme
le dit ici Brantôme. — « On m'a dit que le roy son père fut
a par M m0 de Valentinois ensorcelé de mesme, » affirme
l'auteur du Divorce satyrique, en parlant de la reine de
Navarre. — La suite de l'historiette racontée par Brantôme contredit singulièrement les pamphlets du temps, qui
accusaient la reine Catherine d'avoir gagné « la grande
(c seneschale, depuis duchesse de Valentinois, afin qu'icelle
« l'entretinst en grâce avec M. le dauphin (Henri II) son
« mary , et n'eut honte d'estre comme maquerelle pour
« parvenir à son intention. »
5^, 26. II ne nous est pas prouvé que cette grandissime
fût Cathetine de Médicis, surtout par la fin de l'histoire;
cependant Brantôme, qui ne l'aimait guère, pourrait bien
jouer ici à l'ambiguïté et laisser soupçonner qu'il a voulu
parler d'elle. Notre supposition deviendra plus plausible
si l'on se rappelle que Catherine se faisait servir par ses
filles à demi nues. Voyez à ce sujet le Journal d'Henri 111,
au i5 mai 1577, pour le festin donné à Chenonceaux,
dans lequel M mes de Pvetz et de Sauves firent nues leur
service ordinaire.
5 5, 29. En condition qu'elle en engraissa... est corrigé
dans le ms. Dupuy par en telle façon.
56, 29. Pic de La Mirandole, : Opéra omnia, t. II de
Pédition in-fol., Paris, J. Petit, 1 5 1 7 , liv. III, chap. XXII,
Disputationes adversus astrologos.
57, 9. Ferdinand- François d'Avalos,
caire, mott en 1571.
59,
20.
chap. vu.
Josèphe,
Antiquités
marquis
judaïques,
de
Pes-
liv.
XV,
60, 11. Plutarque, Alexandre, chap. xxxix. Plutarque
emploie le mot plus énergique « tourment des yeux ».
NOTES
P. 61, I. 5. C'est dans ses Observations de plusieurs singularités (Paris, i 5 54, in-4 0 ), 1 ae Belon rapporte ce fait,
à la page 179 du liv. III, chap. x.
63, 24. Nous laissons l'orthographe du ms. Ortragon :
le nom ordinaire est Ortiagon. La femme est la belle reine
Chiomara. Aprés sa conduite courageuse avec le guerrier
romain, son mari la reçut froidement, en lui reprochant
d'avoir violé la parole donnée à cet homme, ce qui était
bien une exagération du point d'honneur. (Voy. Tite-Live,
XXXVIII, cap. xxiv, et Boccace, De claris mulierìbus,
LXXIV.)
65, 12. Suétone, César, LII. Cet auteur rapporte, d'après Nason, que César fit de grandes largesses au couple :
« Plurima et immensa tribuit. »
66, 2. Tite-Live, XXX, cap. xv.
— 10. Plutarque, Caton l'Aneien, rapporte, dit M. Lalanne, une anecdote qu'il attribue à Caton, et qui paraît se
rapporter à ce que Brantôme dit ici de Scipion. Caton,
après la mort de sa femme, vivait maritalement avec une
jeune esclave qui venait le trouver dans sa chambre en
narguant le fils du philosophe. Ce jeune homme en fut outré.
Caton, pour apaiser les colères, épousa la jeune fille de son
ancien greffier Saloninus, et mit son esclave à la porte de
sa chambre. Si Brantôme a trouvé l'anecdote sur Scipion
quelque part, il nous a été impossible d'en découvrir l'auteur.
67, 14. Charles de Lorraine, cardinal de Guise, connu
sous le nom de cardinal de Lorraine, mort en 1574. II
joua un grand rôle au concile de Trente. Brantôme veut
parler ici de la trêve de Vaucelles, entre Henri II et PEmpereur, que le cardinal Caraffa avait réussi à faire rompre
en 1 5 S 6. Ce passage est évidemment écrit avant i5S8,
date de la mort d'un autre cardinal de Guise, frère du
Balafré.
— 23. On comprend Padmiration du cardinal pour les
belles Vénitiennes par la description que fait Vecellio de
leurs toilettes dans
les fêtes. Voy. Vecellio, Habiti anti-
246
NOTES
chi, etc. Venise, i5o,o, p. I 3 I , pour le passage à Venise
du roi Henri III revenant de Pologne.
P. 69, 1. 8. Ce passage n'est pas dans les Dies géniales
d'Alessandro, mais bien dans Hérodote, liv. H, chap. ix,
qui parle des fêtes d'Isis (qu'il appelle Diane), et non de
celles du bœuf Apis. Sans doute d'ailleurs qu'Hérodote luimême rapportait un conte apocryphe. Quoi qu'il en soit, il
est ait dans ce passage d'Hérodote que les Egyptiennes
allaient à Bubaste, et non à Alexandrie; mais son récit n'a
point la pointe obscène de Brantôme : il y est raconté simplement que les femmes mêlées aux hommes criaient et
insultaient les indigènes, et que quelques-unes « oú
5' àvat7Ú/30V-at àví7Táí/.cvaí ».
—■ 26. Ce que Brantôme dit ici de Flora est une erreur, que, sans aucun doute, il a puisée dans la note de
Dupinet, aux ouvrages de Pline (t. II, p. 54, à la note).
La femme en question ne s'appelait pas Flora, mais Acca
Taruntia ; les fêtes que l'on fit en son honneur se confondirent avec celles de Flore (Aulu-Gelle, lib. VI, cap. vu.
Macrobe, Saturnales, lib. I, cap. x, etc.). Voici l'origine
de la fortune d' Acca Taruntia. Etant jeune courtisane,
elle avait été introduite dans le temple d'Hercule par un
gardien, pour y passer une nuit avec le dieu : le lendemain Hercule la pria d'embrasser le premier homme qu'elle
rencontrerait en sortant du temple ; il se trouva que ce fut
le vieillard Taruntius, homme immensément riche, qui l'épousa et lui laissa tous ses biens. (Varron, De ling. lat.,
1. V, cap. m. Ovide, Fast., 1. IV, 947 et V, 3 5i.) Plus
tard, au temps de Pompée, vivait une courtisane nommée
Flora, qui a sans doute fait confondre les deux femmes :
dans tous les cas ce que Brantôme rapporte du luxe de
Flora ne saurait s'appliquer à Taruntia, laquelle vivait aux
époques à demi sauvages du commencement de la république romaine.
72, 20. Pausanias, Suétone et Manilius n'ont pas fait
d'ouvrages spéciaux sur les femmes. Brantôme veut parler
sans aucun doute des anecdotes dont leurs récits sont
semés. Pour Manilius, M. Lalanne propose la lecture
Martial.
NOTES
TROISIÈME DISCOURS
P. 77, L, 2. L'ancien titre projeté par Brantôme pour ce
chapitre était : « Le 3 e [chapitre] traite de la beauté d'une
« belle jambe, et comment elle est fort propre et a grand
« vertu pour attirer à l'amour. »
— ii. Cette princesse était Catherine de
(Voy. Brantôme, édit. Lalanne, t. VII, p. 342.)
Médicis.
80, 8. Suétone, VitMius, cap. 11 : o Messalina peliit
« ut sibi pedes prsberel excalceandos. » Brantôme, on le
voit, anime un peu le récit, suivant son habitude.
— 26. Nouvelle LVII°.
81, 5. Sans doute le grand-prieur François de Lorraine,
qui accompagna Marie Stuart en Ecosse; cependant il y
avait aussi d'Aumale et René d'Elbeuf.
— 17. Cette fois la traduction de Brantôme est fausse,
mais Dupinet n'y est pour rien. Le jumenta de Pline est
traduit par jument, ce que Dupinet n'avait pas fait. (Voy.
Dupinet, trad. de Pline, t. II, p. 587.)
84, 1 5. II y a un remarquable portrait de la reine
Marguerite publié par Niel, dans lequel cette princesse est
représentée ainsi, les cheveux frisottés et la toque un peu
en arrière ; une copie de l'original est aux Estampes de la
Bibliothèque Nationale.
85,
2 5. Voy. Edit. Lalanne, t. III, p. 259.
87, 3. Béatrix Pacheco avait été dame d'honneur d'Eléonor d'Autriche antérieurement à 1544 avec plusieurs
autres dames espagnoles ; elle devint comtesse d'Entremont
par son mariage avec Sébastien comte d'Entremont. Sa fille,
dont il est ici question, était Jacqueline, mariée en secondes
noces avec l'amiral de Coligny, et contre laquelle se tournèrent les haines des ennemis de son mari : elle ne fut
point d'ailleurs à l'abri de tout reproche. (Voy. Bordier,
la Veuve de l'amiral Coligny, 1875, in -8°, pièce.)
2
48
NOTES
P. 88, 1. 1 9. Voyez sur cette dame la note de la page 4 1 .
II n'est peut-être pas inutile de dire ici le nom des filles de
la reine de France, qui vraisemblablement concoururent à la
fête ; elles étaient douze à cette époque : Claude Blosset, dite
la belle Torcy, Marguerite du Breuil, Claude de Grany, Sidoniede Mervillez, Cécile de Boucard, Barbe de Pons, Catherine
de Sainctan, Léonor de La Chapelle, Marie de Tombes,
Marie de Villalona, Béatrix de Savoie, Thomette d'Arpajon ;
et à leur tête Jeanne de L'Hospital, dame de Boucard.
(Archives nationales, Comptes de l'argentene de la reine
Eléonore, KK, 10 5.)
89, 10. La description qui suit est tirée textuellement
par Brantôme d'une relation imprimée à Lyon, chez
Rouille, en 1549, sous le titre de : «La magnificence de la
ti superbe et triomphante entrée de la noble et
antique
« cité de Lyon faicte au tres-chrestien Roy de France
« Henry deuxiesme.» Cet ouvrage, imprimé en français et
en italien, renferme des planches sur bois représentant
l'obélisque et le préau dont il est question dans Brantôme.
Celui-ci se contente d'ailleurs de retrancher les mots ou les
phrases qui lui déplaisent. Le dizain déclamé devant le
prince était le suivant :
Le grand plaisir de la chasse usitée
Auquel par montz, vallées et campaignes,
Je m'exercite avecques mes compaignes,
Jusqu'en voz boys. Sire, m'ha incitée
Où ce lion d'amour inusitée
S'est venu rendre en ceste nostre bande,
Lequel soubdain, à sa privaulté grande,
J'ay recogneu, et aux gestes humains,
Estre tout vostre. Aussi entre voz mains
Je le remetz et le vous recommande.
(Pages 3 2-3 4. j
91, 6. Bois de brésil, connu bien avant la découverte de
l'Amérique. Brésil est donc ici un nom commun seulement.
Nous conservons le B majuscule que Brantôme n'eût pas
manqué de mettre.
249
NOTES
P. 92, 1. 10. Le passage du roi à Lyon se fit le 18 septembre 1548. Brantôme avance donc un peu sur l'histoifle,
car Diane de Poitiers ne devint duchesse de Valentinois
que trois semaines plus tard. La particularité la plus curieuse de la donation du duché à Diane était que le roi
s'appuyait sur les prétendus services du père, M. de SaintVallter, précisément condamné à mort, sous le règne précédent, pour trahison, et gracié nous avons vu comment.
(T. I, p. 101.)
93, 9. La volte était une danse venue d'Italie, dans laquelle le cavalier, après avoir fait tourner deux ou trois
fois la danseuse, la soulevait de terre pour lui faire faire
une cabriole en l'air : c'est de cette cabriole que veut
parler Brantôme.
— i3. Pour le détail sur ces dames de
ci-après la note de la page 184.
Sienne, voyez
— 23. Paul de Labarthe, sieur de Thermes, maréchal de
France, mort en i5Ô2. (Montluc, édit, de Ruble, t. II,
p. 5 5 -56.)
95, 1. Scio était la seule île du Levant où les femmes
missent un vêtement plus court, et cela jusqu'à ce siècle.
(Voy. Sylvain Maréchal, Costumes civils, à la fin.)
96, 3. Comme la mode des escarpins chez les gens de
qualité était de rigueur, il s'ensuivait que pour sortir
de chez soi il fallait chausser des patins qui pouvaient,
grâce à leur semelle, accroître ou diminuer la taille; et,
comme la robe était longue et cachait tout, on ne s'apercevait de rien : cela explique la remarque de la grande
dame dont Brantôme parlait à la page précédente.
97, 6. Au sacre de Henri III, en 1575, le dimanche
1 3 février. Les échafauds pour les dames avaient été construits à droite du maître-autel, « entre deux pilliers, parés
» de broderies de fleurs de liz d'or sur satin bleu. Dessus
« etoient assises plusieurs dames et damoiselles de maison. »
Au-dessous était la reine avec des dames. (le sacre et couronnement du tres-chrestien roy de France et de Pologne
Henry III, Reims, 1575, in-12.)
32
25o
NOTES
QUATRIÈME DISCOURS
0
P. 99, 1. 1 . Le titre primitif était : » Le 4 [chapitre traite j
« quel amour est plus grand, plus ardant et plus aisé, ou
« celuy de la fille, ou de la femme mariée, ou de laveufve,
a et quelle des trois se laisse plus aisément vaincre et
« abattre. »
— it. Nous laissons à Brantôme la responsabilité de
son espagnol, et nous écrivons comme lui allomenos et abaxo
pour à lo ménos et abajo.
104,
luxurise
28. Suétone, Caligula, XXV. « Cxsoniam...
ac lasàvix perdìtSj et ardentius et constantius
amavit. »
IQ 5, 24. Spartien, Caracalla, chap. x.
106,
3. Voyez la note de la page
édition. Henri III
107,
109, t. I de
cette
et la princesse de Condé?
7. Ce fils était Géta.
— 16. Béatrix était fille du comte Guillaume de
Tenda ; elle avait épousé en secondes noces PhilippeMarie Visconti, et lui apportait toutes les richesses de
Facino Cane, son premier mari. Malgré son âge mûr,
Béatrix fut soupçonnée d'adultère avec Michel Orombelli,
et Philippe-Marie les fit mourir tous deux. En réalité ce
n'était là qu'un moyen commode de s'approprier les biens
de Facino Cane. (Litta, VISCONTI di Milano, t. III,
tav. vi.)
— 27. Collenuccio, liv. IV, année 1194, dit effectivement que Constance était nonne, et que l'an 1194,
âgée de cinquante ans, elle fit construire un pavillon où
elle convoqua nombre de gens pour assister à sa délivrance,
afin qu'on ne la soupçonnât point de supposition de
part.
108, 14. Brantôme vise sans doute ici Marguerite de
Clermont, sœur de Louise, femme d'Antoine de Crussol,
NOTES
duc d'Uzès, et
abbesse
de Tarascon
2
5I
et de Saint-Césaire
d'Arles.
P. 109,
1. 29.
Jean de Bourdeille.
no, 12. Renée, fille de Louis XII, mariée à Hercule II d'Este, duc de Ferrare, princesse contrefaite,
mais très savante. Elle protégeait les religionnaires, ce
qui explique pourquoi M 110 de La Roche « sentoit fort
de Luther » . Après la mort de son mari, Renée se retira en France, et y mourut en 1575, après avoir lutté
longtemps contre le duc de Guise, son gendre, qui la
voulait forcer à lui livrer les religionnaires.
— 28.
çois I er .
119,
Marguerite, reine de Navarre, sœur
de Fran-
i3. Meung-sur-Loire, arrond. d'Orléans.
— 16. François de Carnavalet.
,—
17. Léonor duc de Longueville.
— 18. Charles IX.
— 2 3. Henri II.
— 29. François de Lorraine duc de Guise.
— 3o. Eclaron, arrond. de Vassy (Haute-Marne).
120, 3. Louis I, prince de Condé.
— 8. Le capitaine Avaret, mort à Orléans en 1 5 6 2 .
— 10. Ce mot de compère était celui que le roi Henri II
donnait au connétable de Montmorency.
121,
24. Voyez la note de la page 69 ci-devant.
12 3, 16. Octavius est traduit par Brantôme Octavie. —
Pour ce que dit ici Brantôme, consulter Suétone, Caligula,
XXXVI, et Octave-Auguste, LXIX.
124, 11. Suétone, Néron, XXXIV, « contractasse membra, alia vitupérasse, alia laudasse. »
1 2 5, 2 3
le diffame des femmes? et non des hommes,
ce que semble prouver le mot maris qui suit.
NOTES
252
P. 12 5, 1. 3o. Bien que l'on n'ait que l'embarras du choix des
princes, Brantôme veut sans aucun doute parler de Henri III
et du duc d'Alençon, son frère. Pour Henri III, voir les
Remarques sur la Satyre Ménippée, au tome II de l'édit. de
1 7 1 1 , p. 3 3o-3 i .
126, 19. Plutarque, Artaxerxès-Mnémon , chap. XXVI,
nomme cette femme Aspasia, et en fait une prêtresse de
Diane.
■— 3o. Collenuccio, liv. V, p. 208 de l'édit. de Venise,
de i6i3,in-4°, à l'année 1405, ne dit pas que la duchesse
fût si âgée : non ostante ch' ella havesse irenta otio anni, ma
era bellissima. Sa beauté rachetait suffisamment ses trentehuit ans.
127,
10. Erreur de Brantôme ou peut-être inadvertance
du scribe qui aura écrit dix pour si.t. Diane mourut à 66
ans, le 22 avril 1 5 66, étant née en 1499. Dreux du Radier attribue la conservation de la duchesse à l'emploi fréquent d'eau de puits, ce qui est moins poétique, mais
sans doute plus vrai que l'histoire de l'or potable.
128, 12. Jacqueline de Rohan-Gié, mariée à François
d'Orléans, marquis de Rothelin. Dans sa jeunesse, on l'appelait 0 la fille pesnée de Gié » (la fille puînée de Gié).
— 22. Françoise Robertet, veuve de Jean Babou, mariée
en secondes noces au maréchal d'Aumont.
129, 4. Catherine de Clermont, femme de Guy de Mareuil, grand'mère du duc de Montpensier, François, dit le
Prince-Dauphin.
— 11. Gabrielle de Mareuil, mariée à Nicolas d'Anjou,
marquis de Mézières.
—
14. Jacqueline ou Jacquette de Montberon.
— 24. Françoise de Longwi, amirale de Brion, bellemère de Charles de La Rochefoucault, seigneur de Barbézieux.
— 26. L'éloge de cette beauté toulousaine se trouve
dans le très rare opuscule de G. Minut, De la beauté, 1 587,
in-8°. Cet éloge, placé à la fin de l'ouvrage, a pour titre
2 53
NOTES
la Paukgraphie, et contient une analyse délicate des perfections idéales de Paule de la tête aux pieds.
P. i3o, 1. 23. Anne d'Este, fille d'Hercule d'Este et de
Renée de France, fille de Louis XII; elle fut mariée à
i 7 ans, avec François de Lorraine, duc de Guise, dont elle
eut sept enfants. Elle épousa, après le meurtre de son mari,
Jacques de Savoie, duc de Nemours, et mourut le i 7 mai
1607. Mais, en dépit des louanges de Brantôme et de de
Thou, qui l'appelle illustrissima htroina, elle n'était point
exempte des fautes d'une cour corrompue.
I 3 I, 19. Ce fut en 1 574 qu'eut lieu ce voyage.
1 3 2 , 19. C'est non pas François Gonzague, mais Guillaume Gonzague, son frère et successeur au duché de Mantoue, né en 1 5 3 8 , mort en 1587. L'erreur des éditions
précédentes vient de ce que les deux frères avaient épousé
deux princesses filles de Ferdinand I or d'Allemagne. Guillaume avait eu pour sa part Eléonore, jeune femme
d'une dévotion outrée, et qui ne dut guère tenir le propos
gaulois que lui prête si complaisamment Brantôme, bien
que son mari fût bossu et contrefait, gobbo, d'où le nom de
Gobin. ( Litta, GONZAGA di Mantova, t. I, tav. VI, et aux
planches, pour le portrait des deux époux par Rubens.)
— 28. II revient ici à la duchesse de Guise.
1 3 3 , i3. Aux noces du duc Charles-Emmanuel, marié
à Catherine, fille de Philippe II d'Espagne.
184, 27. Marie d'Aragon, mariée à Alphonse d'Avalos,
marquis del Guasto ou Vasto.
1 3 5,
—
1 . Henri II.
2. Paul IV. Voy. ci-devant, p. 67.
— 6. François de Lorraine, grand prieur.
— 12. Ce vice-roi était Don Perafan,
qui entra à Naples le 12 de juin 1559.
duc d'Alcala,
— 26. Claude de Lestrange?
1 39,
10. Brantôme est effectivement mal servi par sa
NOTES
mémoire. Des deux filles de la marquise, Béatrix, la première, épousa le comte de Potenza : l'autre, le prince de Sulmone.
P. 145, I. 8. Son fils était François-Ferdinand, vice-roi
de Sicile, mort en 1 5 7 1 — 18. Soliman II.
CINQUIÈME DISCOURS
147, 1. Dans le principe, ce discours était le dernier;
il est ainsi analysé dans le manuscrit 608 : « Discours sur
« ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants
« hommes, et les braves hommes aiment les dames coura<i geuses. »
148, 12. Virgile, dans son Enéide, livre I er , ne fait
paraître Penthésilée qu'à la mort d'Hector :
Ducit Amazonidum lunatis agmina peltìs
Penthesilea furens.
Pour ces récits concernant les Amazones, consulter le
Traité historique sur les Amazones, par Pierre Petit. Leyde,
17 18, in -12.
151,
19. Enéide, IV, to -i3.
152,
14. Livre IX, chap. 3.
154, 7. Bandello, Histoires tragiques, t. III, p. 1 de
l'édit. in-40 de Venise, 1 568.
156, 6. Ce prince brave et vaillant n'était autre que
Henri III, vainqueur à Jarnac et à Moncontour.
157, 6. Ronsard, Œuvres, liv. I, sonnet 174 0 .
— 29. Jacques de Savoie, duc de Nemours, mort en
1 585.
1 58, 1. Charles de La Rochefoucauld, comte de Randan, fut envoyé en Angleterre en 1 5 5 9 , où il « moyenna
la paix avec l'Ecosse » .
NOTES
2 55
P. i58, 1 .3. Le petit Leith. (Voy. Jean de Beaugué, Histoire
de la guerre d'Escosse, réimprimée par Montalembert en
1862. Bordeaux, in-8°, p. 142.)
159, 1. La fleur des fèves doit s'entendre de toute cette
jeunesse qui faisait escorte à un roi de la feve , selon l'expression alors en usage, c'est-à-dire, par moquerie, un roi
de par la fève du gâteau des Rois, roi imaginaire et sans
autorité. (Voy. Satyre Menippée, tome I, p. 2 3, édit, de
1711.)
— 3. Philibert Le Voyer, seigneur de Lignerolles et de
Bellefille, fut un des agents diplomatiques les plus employés
en ce temps. II était en Ecosse en 1567. II fut assassiné à
Bourgueil en 1 5 7 1 , parce qu'on le croyait coupable d'avoir
trahi les révélations de Charles IX sur la Saint-Barthélemy.
— 14. Évidemment Brantôme savait très bien que l'amour qui tenait au cœur le beau et séduisant duc de Nemours n'était autre que celui de madame de Guise, Anne
d'Este, qu'il épousa plus tard.
e
—1 24. Nouvelle XVI . Guillaume Gouffier, sieur de
Bonnivet.
161, 11 et 12... ce qu'il ferolt et la desendroit bien;
suppléer ce qu'il ferolt et [s'il] la defendroit bien.
— 1 3. C'est Marguerite de Valois qui prit Bussy d'Amboise un peu à cause de sa réputation de duelliste.
— 21. Jacques de Lorge, sieur de Montgommeri, capitaine de la garde écossaise de François I er et père du meurtrier involontaire d'Henri II ?
163, 4. Claude de Clermont, vicomte de Tallard.
— M. François de Hangest, sieur de Genlis, capitaine
du Louvre, qui mourut de la rage à Strasbourg en 1569.
(Voy. p. 38.)
164, 5. C'est sans aucun doute Louise de Halwin, dite
Ue
M
de Piennes l'aìnée, qui épousa plus tard Cipierre, de
la famille de Marcilly. Je ne crois pas que Brantôme veuille
ici parler de l'autre de Piennes, qui manqua d'épouser le
fils du connétable de Montmorency.
NOTES
2 56
P. 164, 1, 26. C'est à cette excitation féminine que le roi
François I er faisait allusion dans le célèbre quatrain de
l'album d'Aix, qu'on lui attribue à tort ou à raison.
165, 21. Le ms. donne Tiphanie, que nous avons conservé. C'est Tiphaine Raguenel, comtesse de Longueville,
première femme de Bertrand.
166, i5. Béatrix, quatrième
fille de Raymond-Béran-
ger IV, comte de Provence.
167, 6. Isabeau de Lorraine, fille de Charles II et mariée à René d'Anjou.
168,
19. Voyez ci-devant pages 62 -63.
— 28-29... se trouvent aux combats en sont de mesme;
suppléer en sont [logez] de mesmè.
169, i3. II s'appelait René de La Platière, sieur des
Bordes, et était guidon dans la compagnie du maréchal de
Bourdillon : il fut tué à Dreux. II était né du mariage de
François de La Platière avec Catherine Motier de La Fayette.
— 3o. Cette phrase doit se comprendre : A vostre advis
n'a-elle pas bien employé sa belle faveurs...
170, 3. Brantôme, dans son éloge de Bussy d'Amboise,
rapporte qu'il avait fait de la morale à ce jeune homme
sur sa manie de tuer. La femme qu'il compare ici à Angélique était Marguerite de Valois, et l'auteur de la Fortune de
la cour résume en quelques lignes tout ce que la passion de
Bussy pour la princesse avait de chevaleresque, et cependant
de pratique, dans une prétendue conversation qu'il aurait eue
avec ce seigneur, K Si j'en voyois quelqu'une, assurait Bussy
en parlant de ses maîtresses, dont ma fortune dépendît absolument , alors de vérité je redoublerais mes debvoirs, et,
outre que j'aurois pour elle un véritable amour, je l'honorerois avec un respect semblable à ce que l'on fait pour les
divinisez. (Edit, de 1 7 1 3 , p. 370.)
172,
i3. Acception pour exception.
— 3 o. II ne faut pas douter que ce ne soit encore de
Marguerite qu'il est question dans ce paragraphe.
NOTES
P. 173, 1. 27. Mais elles mettent toujours par le marché...
Le ms. porte mais ils mettent, ce qui est également compréhensible; en admettant un accord entre deux personnes de sexe
différent, le masculin prime.
174,
14. Orlando furioso, cant. V.
175, 3. Mais qu'il soit... pour peu importe!
— 22. C'est la raison qui avait fait renvoyer à Marguerite de Valois « ce grand degousté de vicomte de Turenne ». Elle le comparait « aux nuages vuides qui n'ont
que l'apparence au dehors ». (Divorce satyrique.)
176, u. D'après M. Lalanne. ce serait ici une aventure
arrivée à Brantôme et à l'un de ses amis, dans laquelle il
aurait joué le rôle du « gentilhomme content ». C'est infiniment probable.
178, 3. Le Balafré et Mayenne, suppose M. Lalanne.
Si la grande était Marguerite, elle ne garda point trop rancune à Mayenne, « bon compagnon, gros et gras, et voluptueux comme elle », avec lequel elle fut plus tard dans les
meilleurs termes.
179, 9. L'hôtel des archevêques de Reims était situé impasse du Paon , laquelle donnait autrefois dans la rue
Hautefeuille.
— 16. ... il... pour ce dernier, le compagnon.
18 i r 3 o. mary de cocu dans le ms.
i83, 17. C'est Madeleine de Saint-Nectaire ou Senneterre, mariée au sieur de Miramont, Guy de Saint-Exupéry,
et qui soutenait le parti des Huguenots. Elle battit Montai
en Auvergne, et le tua de sa propre main en 1 5 74, d'après
ce que rapporte Mézeray. (Voy. Anselme, t. IV, p. 890.)
En 1569, M m0 de Barbançon avait combattu de même
personnellement, et aussi auparavant une Italienne, Ipolita
Fioramonti. (Voy. ci-après, p. 191.)
— 23. ... et en partie cause, suppléer: et [cela fut] en
partie cause.
184, 20. Brantôme fait ici quelques légères erreurs dans
Brantôme. II.
33
N OTES
258
les devises. La compagnie de la signora Forteguerra avait pour
devise : Pur che sia vero ì La signora Piccolomini et ses dames
portaient : Pur che non la butlo ! Quant à la troisième compagnie, commandée par la signora Livia Fausla, elle avait
pour bannière un olivier avec la devise : Pur che l'abbia !
Montluc, moins préoccupé de ces détails futiles que Brantôme, n'en avait rien retenu, et il le déplore; il ne dit
qu'une chose, c'est que ces dames étaient court vêtues.
(Montluc, édit, de Ruble, II, p. 55 -56.)
P. 1 86, 1. 3-4. Sur la grande place où est la tour, au milieu
de la ville de Sienne. C'est sur cette place que se faisaient
d'ordinaire les revues et les carrousels, dans le demi-cercle
situé devant le palais.
— 17. Tite-Live, liv. XXVII, chap. xxxvil.
189, 9. Orlando furioso, cant. xxu et xxv.
— 11. Christophe Jouvenel des Ursins, seigneur de La
Chapelle, mort en 1 588.
— 14. II, Henri II.
190, 6. Moréri affirme le fait d'autorité : a Sienne fut
bâti par les Gaulois Senonois après la prise de Rome par
Brennus. »
—
14. Voy. Brantôme, édit. Lalanne, t. II, p. 293.
191, i3. Ipolita Fioramonti, mariée à Louis de Malaspina, de la branche de Pavie; elle était générale des armées du duc de Milan. (Litta, MALASPINA diPavia, t. VIII,
tav. xx.)
— 22. Ce fut le 21 février 1573 qu'eut lieu l'entrevue
entre François de La Noue, dit Bras-de-Fer, et les députés
de Monsieur, François, duc d'Alençon. Elle se fit au moulin
d'Amboise, près de la porte de Cougne. L'abbé de Gadagne était messager du duc, et devait tenter une soumission
de la part des assiégés. La scène que raconte Brantôme eut
lieu le dimanche 22 février. Quant aux otages, ils étaient,
d'après Cauriana, Philippe Strozzi et La Batresse. (Voy.
Hist. des deux derniers sièges de La Rochelle. Paris, i63o,
in -8.)
NOTES
P. 193,1. 3. On trouve ce qu'avance là Brantôme dans le
livre de Jacques de Bourbon, La grande et merveilleuse oppugnation de la noble cité de Rhodes, 1527, in-fol.
— 16. Le siège eut lieu en i 5 36.
194, 6. Le 14 août 1 5 3 6 . Le comte de Nassau vint
assiéger Péronne à la tête de 60,000 hommes; les habitants
se défendirent avec la dernière énergie. Marie Fouré fut une
des principales héroïnes de ce siège célèbre, selon les uns;
selon les autres, l'honneur du fait doit être reporté tout entier
à la dame Catherine de Poix. (Cf. Pièces et documents relatifs au siège de Péronne, en 1 5 3 6. Paris, 1864, in-8°.)
■—. 11. Le siège de Sancerre commença le 3 janvier
i 573 ; mais le rôle des femmes y fut plus pacifique qu'à
Péronne; elles soignaient les blessés et nourrissaient les
combattants. C'était l'énergique Joanneau qui gouvernait la
ville. (Poupard, Histoire de Sancerre, 1777, in-i2.)
— 14. Vitré fut assiégé par le duc de Mercceur en
1589. Le passage de Brantôme est cité dans VHistoire de
Vitré, de M. Louis Dubois (1839, in-8°, p. 87-88).
195,
10. Collenuccio, liv. V.
— i3. ... et en quelques traits de corde, — En quelques
traits., des éditions précédentes ne signifie rien dans le cas
présent, où il est fait allusion au supplice de l'estrapade :
d'ailleurs le ms. porte eu et non en.
196, 1 . Boccace a arrangé ce récit dans son De Claris mulieribus, cap. CI. Vopiscus, Aurélien, XXVI-XXX, raconte
plus froidement le fait.
200, 4. Marie d'Autriche, sœur de Charles -Quint,
veuve de Louis II de Hongrie, et depuis gouvernante des
Pays-Bas : elle mourut en 1 5 5 8. Ce fut contre elle que
lutta Jean de Leyde.
19. Brantôme veut parler d'Aurelia Victorina, mère
Victorin, selon Trébellius-Pollion (les Trente Tyrans,
-TT.
de
XXX).
— 26-27. Isabelle, fille de Philippe II et d'Elisabeth de
Valois.
NOTES
260
P. 201, 1. 4. Dans Froissart, liv. I, chap. 174. C'estla
femme de Jean de Montfort, Jeanne de Flandre, qui soutint
le siège de Hennebont, en 1342.
— 24. Henri I er , prince de Condé, mort en 1 588,
le 5 janvier, empoisonné, dit le Journal de Henri III,
par Catherine-Charlotte de La Trémoille, sa femme.
— 25. Jacquette de Montberon, belle-sœur de Brantôme. Le château était celui de Matha, dans l'arrondissement de Saint-Jean-d'Angély.
202, 23. Machiavel, Dell' arte délia guerra, liv. V, u.
203, 19. Paule de Penthièvre, seconde femme de Jean II
de Bourgogne, comte de Nevers.
— 29. Richilde, comtesse de Hainaut, qui mourut en
1091. Elle était héritière de Mons par son mari, Baudouin VI, dit de Mons. Brantôme commet une erreur : ce
fut dans le combat du 22 février 1071 que surent pris Robert le Frison et Richilde, mais ce fut également dans cette
journée que périt Arnoul III, dit le Malheureux, et non
postérieurement.
204,
11. Isabeau de France.
— 14. Hugues Spencer, ou le Dépensier.
— 1 7. Ce chevalier de Hainaut
était Jean,
frère du
comte de Hainaut.
205, 5. Eléonore d'Aquitaine.
■—
11. ... Ce qui nous cousta bien. Voy. t. I, p. 2 3, à
la note.
206, 9. C'est Thevet qui a fait la Cosmographie, et non
Nauclerus, qui a composé, lui, une Chronographie. (Pour cette
histoire, voy. Thevet, Cosmographie, t. II, p. 912-13.)
207, 10. Vittoria Colonna, fille de Fabrizio Colonna et
d'Agnès de Montefeltro, née en 1490, et fiancée dès l'àge
de quatre ans à Ferdinand d'Avalos, qui devint son époux.
La lettre dont parle Brantôme est célèbre; il la puise dans
Vallès, au fol. 2o5. Quant à Mouron, c'est le grand chancelier Hieronimo Morone.
NOTES
P. 208,
261
1. 23. Plutarque, Antoine, chap. XIV.
209, 7. Catherine-Marie de Lorraine , femme de Louis
de Bourbon, duc de Montpensier. La nouvelle de la mort de
Henri III, contre lequel elle nourrissait une haine mortelle,
lui fut si agréable, qu'elle ne quitta plus une écharpe verte
qu'elle portait ce jour-là. (Mém. de la Ligue, IV, p. 14.) .
211,
16. Voyez ci-devant la note de la page i3o.
212, 25. L'autre, c'était Mayenne.
21 3, 9. Selon d'autres, elle se serait écriée : a Ah, grant
Roy ! avez-vous fait bastir ce chasteau pour y faire mourir
les enfans de vostie petite-fille ! a
214, i3. Poltrot de Méré fut tenaillé et écartelé le 18
mars 1 5 6 3 . Quant à l'amiral, il fut massacré le 24 août
1572.
21 5, 7. ... S'y opposa fort. Le ms. porte s'y porta fort.
Nous conservons la correction de M. Lalanne.
■—1 11. Philibert de Marcilly, sieur de Cipierre, gouverneur de Charles IX.
— 26. Voy. t. I, p. 101.
216, 29. Revestitoire. II faut lire revestiaire, comme plus
haut.
218, 10. Pour cette ambassade de La Noue, voyêz cidevant la note de la page 191, ligne 22.
— 29. Sur cet aventurier,
Journal d'Henri III, note 2 e .
consulter les Additions au
219, 14. Louis de Correa, Historia de la eonquista del
reino de Navarra.
223,
1—>
1-2. Qu'ils les crachent, dans le ms. 608.
12. Louise de Savoie.
224, 6.
... Au bas pour au dernier quartier de la lune-.
—- 8. La mort de Louise de Savoie est marquée par
l'auteur du recueil des comètes, d'après Sleidan, liv. VIII,
262
NOTES
p. 125 de l'édit. in-16 de i5 5g. D'après le Catalogus cometarum de Bàle ( i 5 56, in-t6), cette comète n'aurait été
visible que du 6 août 1 5 3 i au 7 septembre de la même
année. Or la scène rapportée par Brantôme se passe au 26
septembre 1 5 3 1 ; il faut donc penser que la reine ne mourut
que plusieurs jours après avoir prononcé le mot, et non le
lendemain, comme l'affirme Brantôme.
P. 224, 1. 29. Charlotte de Roye, mariée à François III
de La Rochefoucauld, en 1557, et morte en 1 5 5 9 .
2 2 5, 21. Marguerite de Foix-Candale, mariée à JeanLouis de Nogaret, duc d'Epernon.
226, 14. Renée de Bourdeille, fille d'André et de Jacquette de Montberon. Elle épousa en 1579 David Bouchard vicomte d'Aubeterre, qui fut tué en Périgord en 1593
Elle mourut en 1596. La fille dont Brantôme va parler
était Hippolyte Bouchard, laquelle fut mariée à François
d'Esparbez de Lussan. Quant aux trois sœurs . qu'il mentionne ensuite, elies étaient : Jeanne, comtesse de Duretal,
Isabelle, baronne d'Ambleville, et Adrienne, dame de SaintBonnet.
23 1, i3. Renée de Clermont, fille de Jacques de Clermont-d'Amboise, sieur de Bussy, mariée à l'incapable Jean
de Montluc-Balagny. bâtard de l'évêque de Valence, et créé
maréchal de France en 1 594. Depuis cette triste journée du
7 octobre 1595, Balagny se remaria à Diane d'Estrées, sœur
de la belle Gabrielle, qui lui fit payer cher son oubli des
convenances.
— 27. Creva n'a pas le sens défavorable que nous lui
attribuons; il est dérivé du latin crepare, « éclater ».
2 32, 2 5. Le père Anselme est muet sur cette Limeuil
l'aînée. Etait-ce bien une Limeuil? Justel, Hist. de la maison d'Auvergne, p. 1 69, fait d'Isabelle l'aînée des filles, et
elle fut mariée à Scipion Sardini, comme nous l'avons dit
ci-devant, t. I, p. 83, à la note.
23 3, 7. C'est la Bataille de Marignan ou la Défaile des
Suisses, que Janequin mit en musique, et qui est conservée
NOTES
263
dans le recueil de Pierre Attaignant. Voici le passage un
peu différent de la version de Brantôme :
Ils sont confuz,
Ils sont perduz !
P. 233, 1. 23. Léon XII.
— 27. Voy. ci-devant, p. i35.
234, 5. Elle luy emporta : il y a il luy emporta dans le
ms., par allusion au commandant de la nef.
237, 29. Renée Taveau , mariée au baron de Mortemart, François de Rochechouart. Nous avons répété avec le
ms. la phrase Donnez moi ma cotte I...
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