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Médias

Fait partie de Sept discours touchant les dames galantes (Les).1

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BRANTOM E

LES

DAMES GALANTES
TOME

PREMIER

ÉDITION JOUAUST
PARIS,

1882

sexué,
f z. ^JTUt

LES SEPT DISCOURS
TOUCHANT

LES

DAMES GALANTES
TOME

PREMIER

TIRAGE EN GRAND PAPIER

10 exemplaires sur papier du Japon (n os i à 10).

sur papier de Chine (n os i i à 3o).

sur papier Whatman (n os 3i à 5o).

sur papier de Hollande (n 03 5 i à 220).

20
20
170

220 exemplaires, numérotés.

Les gravures se trouvent en triple épreuve dans les exemplaires sur papier du Japon, et en double épreuve dans les
exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman.

LES SEPT DISCOURS
TOUCHANT LES

DAMES GALANTES
DU SIEUR DE BRANTOME
PUBLIÉS

Sur les manuscrits de la Bibliothèque nationale
PAR HENRI

BOUCHOT

Dessins d'Edouard de Beaumont
GRAVÉS PAR E. BOILVIN

LIBRAIRIE

DES

BIBLIOPHILES

Rue Saini-Honorc ,

M

DCCC

3 38

LXXXII

/

NOTE DE L'ÉDITEUR

L n'y

a jamais eu, dans l'intention de Brantôme, de livre qui dût s'appeler les Dames
galantes. II a simplement écrit, sous le titre de
Recueil des Dames, un ouvrage en deux livres,
dont le premier contient des anecdotes purement historiques, et le second des histoires galantes. A voir
le ton terne et monotone du premier et l'allure vive et
gaillarde du second, on serait tenté de douter que tous les
deux aient germé dans le même cerveau et soient sortis de
la même plume.
C'est que dans l'un Brantôme était tenu à la réserve que
doit garder un historien officiel qui désigne ses personnages, tandis que dans l'autre, où il recueille tous les
cancans de l'époque sans se préoccuper de leur exactitude,
et aussi sans nommer les héros des aventures qu'il raconte,
il a donné libre carrière à son humeur satirique, et c'est là
qu'il a été véritablement lui-même.
II y a lieu de supposer qu'il se proposait d'épurer un
jour ce second livre, tant au point de vue des gaillardises
que des calomnies qu'il pouvait contenir en assez grand
nombre, et de le refondre avec le premier pour faire du
tout une histoire des « belles et honnestes dames » qui
aurait été en même temps le miroir de leurs vertus et de
leurs faiblesses.

a

II

NOTE DE L'ÉDITEUR

C'est le second livre des Dames que nous publions aujourd'hui, et nous lui avons conservé le titre de Dames galantes qui lui a été donné dès la première édition qu'on en
a imprimée (Leyde, 1666), et sous lequel il n'a cessé
d'être désigné par la suite.
En le faisant entrer dans notre Peí/íe Bibliothèque artistique des contes et romans, où sa place était certainement
marquée à côté de VHeptaméron, du Décaméron et des Cent
Nouvelles Nouvelles, nous avons accédé à un désir manifesté
depuis longtemps par bon nombre d'amateurs qui avaient
hâte de voir cette collection s'enrichir du chef-d'œuvre de
Brantôme.
Nous avons confié cette édition aux soins de M. Henri
Bouchot, de la Bibliothèque nationale, que sa connaissance
du XVI 0 siècle, et surtout des œuvres de Brantôme, désignait spécialement pour un travail de ce genre, et nous
pouvons dire qu'il l'a accompli de façon à satisfaire tous
les érudits. Le texte a été revisé par lui avec la plus minutieuse attention; en quelques traits qui dénotent une véritable connaissance de son auteur, il a, dans sa préface, très
vivement esquissé la curieuse physionomie de Brantôme, et
dans ses notes, qui contiennent de piquantes révélations, il
a, autant que possible, levé les masques sous lesquels le
chroniqueur de la cour des Valois avait cru devoir cacher
ses personnages. Le travail de cette édition réclamait comme
complément nécessaire un index, où M. Bouchot a fait entrer non seulement les noms, assez rares, qui se rencontrent
dans le texte de l'ouvrage mais aussi ceux qu'il a introduits dans ses notes.
Quant à un glossaire, il nous a paru inutile d'en surcharger notre édition, la limpidité du style de Brantôme le
rendant facilement intelligible pour tout le monde.
Nous avons fait notre publication en trois volumes, et
nous devons prévenir le lecteur qu'il ne trouvera pas ici les
sept discours des Dames galantes dans l'ordre où les ont
placés la plupart des éditions précédentes. Nous avons fidèlement suivi les manuscrits, qui donnent à ces discours le
classement suivant :

NOTE

DE

L'ÉDITEUR

III

PREMIER DISCOURS. — Sur les dames qui font l'amour, et
leurs maris cocus.
DEUXIÈME DISCOURS. — Sur le sujet qui contente plus en
amours, ou le toucher, ou la veue, ou la parole.
TROISIÈME DISCOURS. — Sur la beauté de la belle jambe
et la vertu qu'elle a.
QUATRIÈME DISCOURS (alias cinquième). — Sur l'amour
des dames vieilles, et comme aucunes l'ayment autant que
les jeunes.
CINQUIÈME DISCOURS (alias septième). — Sur ce que les
belles et honnestes dames ayment les vaillans hommes, et les
braves hommes ayment les dames courageuses.
SIXIÈME DISCOURS. — Sur ce qu'il ne faut jamais mal
parler des dames, et la conséquence qui en vient.
SEPTIÈME DISCOURS (alias quatrième). — Sur les femmes
mariées, les vefves et les filles, à sçavoir, desquelles les unes
sont plus chaudes à l'amour que les autres.

Le choix et l'exéculion des sujets à faire graver pour les
Dames galantes étaient chose assez délicate : il fallait, sans
se rejeter dans la raideur et sans verser dans la grivoiserie,
conserver l'allure gauloise qui est la note dominante de
l'ceuvre de Brantôme. Nous avons eu la bonne fortune de
pouvoir confier cette tâche épineuse à M. Edouard de Beaumont, le savant et aimable peintre des élégances féminines,
qui, dans ses compositions, sait si bien allier la grâce à l'érudition. L'artiste écrivain qui vient de publier récemment
avec tant de succès, sous le titre de l'Épée et les Femmes,
un des ouvrages les plus originaux et les plus curieux de ces
derniers temps, ne pouvait manquer de peindre à merveille
une époque où les femmes et l'épée jouaient un si grand
rôle.
Nous avons eu aussi ce rare bonheur, que les dessins de
M . de Beaumont ont été gravés avec autant d'exactitude que

IV

NOTE DE L'ÉDITEUR

de finesse par M. Boilvin, dont la pointe bien connue n'en
est plus, d'ailleurs, à faire ses preuves de souplesse et d'habileté.
Aussi espérons-nous, grâce au concours des différents talents dont nous avons pu appuyer nos efforts personnels,
avoir fait encore une fois une édition qui satisfera les amateurs et nous vaudra la continuation de la sympathie qu'ils
nous ont montrée jusqu'à ce jour.

D. J.

PRÉFACE

ANS vouloir prendre à

la lettre la haine
des pamphlets, les cruelles piqûres des
satires, on peut bien dire de la cour des
Valois qu'elle inventa Brantôme. II

fallait à cette royauté plus italienne que française, à
cette société gaie, lettrée, spirituelle en même temps
que fanatique et terrible, un autre historien que le
sérieux L'Estoile, ou que d'Aubigné à la plume acérée
comme une dague. Et pour peindre ces mœurs, tour
à tour frivoles et tragiques, les adultères dorés des
princes et des rois ou les massacres d'antichambre,
il n'y avait plus que le témoin journalier et indifférent, le courtisan impartial par corruption et causeur par métier. Pierre de Bourdcille se rencontra
tout à point, merveilleusement préparé par sa longue
habitude des cours, la verve de ses récits et certaine
réputation de conteur habile dûment établie parmi
ces courtisans en quête de scandale. Je pense que
plusieurs d'entre eux persuadèrent au gentilhomme
Brantôme. I.

a

il

PRÉFACE

d'écrire « sans rien nommer » les friandes histoires
d'alcôves, ou les menus faits des journées : il le voulut
bien, se mit au travail, et, de temps à autre, il lut à un
cénacle d'amis des fragments écrits au jour le jour,
voilant d'un masque discret la plupart des visages,
augmentant ou diminuant le conte, suivant l'occurrence, jusqu'à blâmer la moindre peccadille ou excuser
très bien les plus énormes fautes.
Ainsi fut composé ce livre des DAMES, par un
sceptique ayant vu tout, les palais et les chaumières,
princesses et paysannes, rois et gens d'armes. Et la
folie des temps l'avait si bien touché qu'il ne s'émeut
guère. Ses voyages lointains' le prémunissent contre
l'étonncment et V'entraînement qui peut s'ensuivre.
II conte à présent aussi naturellement le meurtre
d'une femme que la découverte inespérée d'une statue;
il n'a pour l'une et l'autre que le mot du raffiné sur
une belle chose brisée ou retrouvée, sans regret ou
sans joie trop vive.
Pourtant cet indifférent était né au pays des grands
enthousiasmes, cn Gascogne, dans cette maison de
Bourdeille que l'on se plaisait à compter parmi les
plus illustres du pays. Sa mère, Anne de Vivonne,
était sœur de La Chatcigncraie, un vaillant d'épée,
courtisan à la verve originale et malicieuse, dont les
rois ne sc défendirent pas toujours. Pierre de Bourdeille grandit ainsi simplement au milieu des belles
plaines périgourdines, sans plus grand souci que
d'acquérir la science suffisante à tel ou tel médiocre

PRÉFACE

nr

homme d'église de l'époque, et fort éloigné assurément
de rêver pour lui-même les hautes destinées littéraires.
Au sortir de l'enfance, son humeur l'emporta loin des
siens dans une sorte de tour de France aventureux ,
« pour voir le monde ». Plus tard, le cercle de ses
voyages s'agrandit : il passa en Ecosse, en Angleterre,
y demeura peu, courut en Italie, visita l'Espagne et
le Portugal, se mêla activement aux expéditions de
ces pays contre les barbares, et revint portant les insignes du Christ, « l'habito de Christo K , que le roi
Sebastien lui remit en mémoire de ses prouesses. Alors
Pierre de Bourdeille n'avait point encore perdu les
belles illusions de jeunesse, et, bien qu'il eût de cinq
ans dépassé la trentaine, il reprenait

en i 565 le

chemin d'Italie et se trouvait à Malte lors du siège
des Turcs. Là, une idée étrange lui vint. II voulut être
chevalier de Saint-Jean, et sans un camarade, Strozzi,
homme de guerre que ces moines soldats ne purent
séduire, il se fût bonnement croisé à Malte et y eût
terminé ses jours. II se laissa d'ailleurs facilement
convaincre, et son goût de la vie monastique ne dura
guère plus que d'autres passions plus mondaines et
non moins guérissables. II s'en revint en France, où
Charles IX l'admit à la cour et lui servit une pension
modeste. Ce fut l'àgc d'or. Mcdheureusement, Charles
mourut, laissant Pierre, que l'on appelait Brantôme
à cause de l'abbaye de Gascogne dont il était coseignciir, à demi ruiné et
misère.

bien près de mourir de

IV

PRÉFACE

Voici le voyageur revenu au vieux château paternel pour y servir de père aux sept enfants que lui
léguait son frère, comme il le veut prétendre quelque
part en ses livres, ou, selon ce qu'il écrit en d'autres
endroits, pour fuir des gens qui ne l'aimaient plus.
Cette dernière raison devait être la vraie. L'amitié de
Brantôme pour le duc d'Alençon put mettre des
nuages dans Vesprit soupçonneux du roi Henri III, et
la prudence commandait la retraite; Pierre se retira.
II en garda bien quelque amertume, mais sans en rien
laisser paraître qui ne fût en toute révérence et
honneur des Majestés qu'il avait servies. Jusqu'à la
fin il demeura le courtisan rompu aux misères des
palais, aux affronts d'antichambre, aux on dit des
garde-robes, n'ayant perdu à ce jeu que le sens moral
avec toute libre appréciation des faits. La vieillesse
étant venue, chenue, triste, désolante, il ne trouve que
d'étranges regrets, des repentirs bizarres que nos mœurs
ne comprennent plus et proscrivent. Ah ! s'il avait su!
Ah! que son désintéressement de la jeunesse lui pèse
aujourd'hui ! II eût pu, comme tant d'autres moins
bien doués, et moins scrupuleux aussi, acquérir dignités,
argent, terres, au doux contact des grandes dames,
il ne l'a pas voulu faire, et voilà que la pauvreté
clame la faim devant l'hostière.
Malgré tout, le vieux galant défend et excuse les
dames à sa manière. Pour lui, toutes sont « honnestes »,
Messalines et Lucrèccs; la différence des chastes et des
impures ne l'inquicte pas, je doute même qu'il l'ait

V

PRÉFACE

soupçonnée. D'instinct, il soutient la femme, mais en
des termes qui détruisent singulièrement ses intentions
charitables. II ne dira point :
D'une chose je suis records,
Que femmes sont mauvaises bestes :
Car Dieu le pere en fit les corps
Et le grand diable fit les testes;

mats dans

un éloge il jettera par mégarde un mot

risqué qui fera grandement réfléchir le lecteur. Certes,
il n'était point facile de parler longuement des dames
de France sans broncher à chaque heurt. C'est quelquefois

une grande reine outragée,

écoutant aux

portes et perçant les murailles pour boire son ennui
par tous les moyens, ou bien une autre courant aux
derniers galants du monde, fuyant les mignons pour
les portefaix ; des princesses suspendant aux portes
des bouges l'hermine de leurs manteaux; de simples
demoiselles à peine nubiles abandonnant au hasard
des haltes de pauvres enfants qui chercheraient en vain
plus tard leur mère ou leur père. Brantôme n'invente
rien; il raconte ces fcdts à l'appui de sa thèse, sans
aigreur aucune. II réserve son humeur pour les jaloux
qui serrent, un beau matin, dans une écharpe de soie
blanche, la mignonne gorge qui a roucoulé tant de
délicieuses romances d'amour. En vérité cela était
bien mal, étant donné que les jaloux, eux non plus, ne
se privaient guère!
Et cependant il a ses instants d'ironie; on sent en

PRÉFACE

VI

luil'àme blessée par quelque rebuffade de coquette, ou
quelque mépris de courtisane pour sa pauvreté. C'est
la coutume, dit-il en manière d'axiome, que les dames
courent aux biens. Elles cherchent le clinquant, l'or,
les joyaux, les fêtes somptueuses, et dédaignent les
bourses peu garnies.

Seulement il ne s'appesantit

point sur ce fait: il le donne plutôt sous forme de
remarque incidente que comme une accusation directe
à mettre au passif de ces êtres charmants.
Et tout aussitôt les éclats de rire reprennent de plus
belle. II se gausse à merveille de ces sots et bornés
Gascons, provinciaux endurcis et niais, qui croient
encore à la vertu des femmes, et relèguent au nord de
la Loire tous les maris trompés. La vie des champs,
les

femmes

chastes,

autant de cris étourdissants

d'humeur joyeuse et bouffonne! Certes, il y a beau
temps que l'on ne trouve plus au monde de cette graine
rare, la femme chaste, et, dùt-on en rencontrer quelqu'une, que ce serait tout aussi bien à la cour de France
que dans les cabanes du Périgord! Alors il donne
des preuves sérieuses de cette assertion, il accumule
les exemples avec la précision toute crue de sa plume
de vieillard. Assurez-vous cependant qu'il necroitpas
très bien à ses preuves. « Je ne sçay s'il est vray, affirme-t-il le sourire aux lèvres, mais il me l'a ainsi
esté asscuré pour véritable !»
Brantôme est là tout entier; et pourquoi trouver
étrange que ce soldat, ce voyageur, eut perdu ses illusions, quand la chance des guerres le poussait un

PRÉFACE

VII

peu partout, dans le boudoir d'une princesse, au
grenier d'une paysanne, en pays conquis, en ville
amie, ou bien sous la tente, au milieu des tranchées
ouvertes, quand la nuit se passe longuement en récits
de guerre ou d'aventures? Aussi un galant endormi,
un conteur ennuyeux ou raisonneur, lui paraitront-ils
chose pire que tel gentilhomme vendant ses faveurs à
prix d'or, ou qu'une noble princesse associant à ses
amours le poison, la corde ou le poignard. Et ses
contes bleus volent ainsi que la fumée des bivouacs,
légers, railleurs, comme les gais Français qui les débitent, maltraitant les maris, bafouant les gens d'église, riant même des hommes d'épée :
Cy est gisant de vers usé
Le corps du gênerai Ruzé,
Auquel y cousta maint escu
Pour estre déclaré coquu.
A son frère n'a tant cousté ,
Et touttefoys l'a bien esté...
II est de telles gens assez.
Priez Dieu pour les trépassez.

Toutes histoires pourtant qui ne sont point écloses
dans un cénacle de conteurs en verve, ni inventées
pour les besoins d'une soirée, mais bien récits vrais,
grossis, embellis parfois, toujours défigurés, et puisés
un peu à toutes les sources antiques ou contemporaines. Ce n'est pas d'ailleurs que le vieux soldat se
pique d'une grande exactitude dans ses citations
grecques ou latines : il a tant oublié l'une et l'autre

VIII

PRÉFACE

langue dans ses voyages, et semé en tous lieux des
bribes de jeunesse et de mémoire ! 11 appelle à son
secours les traductions fautives, les vieux bouquins
poudreux de sa bibliothèque, dans lesquels les auteurs
de Rome ou d'Athènes sont sabrés sans merci, et il
les copie sans contrôle, avec la conviction sereine et
l' autorité du soldat. Du moyen âge il n'a grand'cure :
c'était la mode du temps de ne s'occuper guère des
anciennes époques de la monarchie française, et de
rire souvent des aïeux à la cuirasse rudimentaire,
aussi bien que des accoutrements malséants des châtelaines ou des pages. Si Brantôme parle de ses
ancêtres, il les choisit de préférence sous Charlemagne,
faisant remonter jusque-là sa noble lignée; non qu'il
fût seul à prendre de ces licences assurément, mais
ces prétentions doivent prémunir le lecteur sérieux
contre ses assertions historiques.
II ne devient réellement lui que dans ses anecdotes
sur les contemporains. II est entendu que nous ne
parlons ici que de son livre des DAMES, et point de
ses autres ouvrages de mémoires. Les DAMES ont la
prétention d'être une étude morale et physiologique,
et Brantôme traite la morale à sa guise : il développe une thèse fantaisiste et l'appuic d'observations
tirées de partout un peu, mais de préférence il choisit
ses arguments d&ns les gens qui l'entourent . C'était
là un procédé délicat à la cour des Valois : il fallait
sans bruit ouvrir toutes grandes nombre de portes
entr'ouvertes, remuer savamment la matière: car le

PRÉFACE

livre n'était point fait pour le silence absolu des bibliothèques; Brantôme entendait bien qu'onlc connût
de son temps, soit qu'il le publiât, soit qu'il en lût luimême des passages aux amis dont nous parlions plus
haut. On comprend alors sa discrétion dans la
plupart de ses anecdotes : il laisse aux auditeurs le
soin de mettre un nom sur tous ces anonymes. Pour
lui, les rois deviennent de « grands princes » ; les reines,
« de vertueuses et très grandes dames » ; rarement emploie-t-il ces termes de reines ou de rois, comme s'il
n'eût conservé de respect que pour le nom, à défaut
des personnes. Tous y passent sous ce masque :
Louise de Savoie, François Ier , Henri II, la reine
Catherine, Henri III, ses mignons, souvent même, et
trop souvent, cette pauvre Marguerite de Valois, qu'il
avait bien un peu aimée et courtisée. Que de secrets
trahis par ce moyen ! Bernardin Turissan, le libraire,
lui confie que son Arétin se vend aux plus grandes
dames; mais Bernardin a promis le secret, il le réclame de Brantôme . Pauvre secret ! «Et pourtant il
me le dist», écrit le bavard, avouant que c'était bien
folie que de lui conter l'aventure.
Malheureusement il accepte ses histoires des sources
les plus suspectes : les jalousies de cour, les envies, les
méchancetés, arrivent jusqu'à lui grossies, amplifiées.
II écoute tout et écrit à la hâte, parfois avec une
pointe de réserve, mais rarement. « On m'a dict . . .
J'ai ouy dire
J'ai cogneu ...y> toutes phrases douteuses, recueillies de ci de là, historiettes au début, deb

X

PRÉFACE

venues de gros contes friands après avoir couru la
cour, de la chambre du roi à la salle des gardes. Un
jour un ligueur lui conte d'énormes choses. Les huguenots soufflent les chandelles et s'abandonnent aux
plus honteuses saturnales dans leurs temples. Brantôme hausse un peu les épaules, car il n'est ni fanatique
ni croyant: «.Possible, dit-il, que cela est pur mensonge et imposture», mais il ne nomme pas l' exalté
qui lui a raconté l'aventure, et ce fait perd toute sa
vraisemblance. C'est ainsi que la plupart de ses
anecdotes deviennent méconnaissables quand on les
compare aux récits de L'Estoilc, Castelnau ouNevers,
soit que de propos délibéré il embrouillât l'écheveau,
ou que le récit eût passé par des bouches partiales
avant d'arriver à lui.
II semblerait qu'il eût mieux connu les cours étrangères : il a moins de retenue pour elles, et nomme
volontiers les princes dont il rapporte les débordements et les honteuses équipées. Néanmoins, comme
il a beaucoup voyagé en Italie, en Espagne, il se tient
sur la réserve dans la plupart des cas. 11 a la reconnaissance du voyageur bien reçu qui ne veut point
payer d'une épigramme la bonne hospitalité de delà
les monts. On trouve d'ailleurs chez lui de curieuses
alternatives. II paraît en certains moments perdre de
sa politesse française et parler plus aigrement des
grands princes qu'il ménageait naguère. C'est là
chose facilement explicable : Brantôme écrivait au
jour le jour, et, depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, les

xr

PRÉFACE

événements politiques gênèrent bien souvent ses appréciations particulières. Courtisan, il parlait le langage faussé des courtisans, flattant ses maîtres et les
alliés de ses maîtres. Ne se vantail-il pas d'avoir dit
des filles d'une grande reine qu'elles ressemblaient à
leur père, alors que la reine en question ne se mettait
pas en peine pour si peu ì Mais la politesse voulait
qu'il parût l'ignorer, et il faisait ainsi le bon apôtre.
La langue de Brantôme n'est point de celles qui
marquent une époque comme la langue de Montaigne
ou d'Amyot. Elle a le plus souvent le mérite de la
simplicité, une tournure aisée, le mot juste. Brantôme
parle plus qu'il n'écrit, et sa conversation est de tous
points charmante. II est vrai que de temps à autre les
réminiscences grecques et latines viennent entraver
l'essor et jeter la lourdeur de leur génie traduit et
contrefait dans la leste désinvolture de ce babillage
facile. Alors le tableau s'empâte, les contours s'obscurcissent, et, dans l'abondance des grands mots, le
pauvre conteur se noie désespérément. Ainsi se perdent ses belles théories

philosophiques

parmi

les

méandres tortueux des mots graves et des phrases
pédantesques. Lorsqu'il cite des passages latins on
sent qu'il démarque à peine; il commence alors ses
périodes à la

Romaine,

avec

la

coquetterie

des

amoureux de la belle antiquité : « Ce divin Auguste...
Ce grand Cicéron...» Ille divus Augustus; Magnus
il 1 e Cicero... Et cela n'est point sans préjudice pour
lui. Sa phrase gauloise, railleuse et impudente comme

PRÉFACE
les belles dames qu'il met en scène, donnant le mot
cru sans trop de rougeur aux joues, est bien celle du
soldat de France, bon compagnon, conteur malicieux,
mais point sanglant et bas à la manière d'un Suétone
ou d'un Juvénal. Certes, notre pudeur vite éveillée ne
comprend pas toujours aujourd'hui les naïves crudités
du XVIe siècle. Si Boileau a pu dire cinquante années
après Brantôme que le lecteur français veut être respecté, il faut se souvenir que Boileau vivait dans un
temps de pruderie, où, tout compte fait, la cour ne valait pas mieux que celle des Valois. Alors comme à
présent, le mot offensait seul, et les susceptibilités se
heurtaient à l'expression triviale et hardie. Les châtiés
du grand siècle eussent crié à la folie si de hasard
ils eussent lu les DAMES ; mais n'est pas fou qui veut
de cette sorte. Comme disait un quatrain du temps de
Brantôme :
Vous me reprochez à tout heure
Que je suis un fou... Mais, je meure !
Je suis bien sage quand je veux.
Et fou, Madame, quand je peux.

MANUSCRITS ET ÉDITIONS
DU

SECOND

LIVRE

DES

DAMES

C'est à dessein que nous n'employons pas le titre de
Dam.es galantes, qui n'est pas de Brantôme et n'apparut
qu'en 1666, lors de la première édition du livre chez
Sambix, à Leyde. Au surplus, ce mot de galant, au féminin, ne se retrouve guère dans le cours du récit. Nous ne
l'avons conservé sur la couverture que pour éviter les confusions possibles entre le premier et le second livre des Dames,
sans quoi nous l'eussions supprimé avec M. Lalanne.
II ne reste point de manuscrit original de ce second livre
des Dames. La copie, relativement satisfaisante, conservée
aux manuscrits de la Bibliothèque nationale sous le n° 608
de la collection Dupuy, est un petit in-folio de 369 folios,
d'une belle écriture du milieu du XVII 0 siècle, avec un titre de la main de Dupuy. a Le second volume des Dames,
du sieur de Brantosme. M.DCL. P. Dupuy. 608. » Ce manuscrit est incomplet : il ne contient pas le dernier discours
sur les femmes mariées, les veuves et les filles. Celui-ci se
trouve au fonds français de la même Bibliothèque, dans le
manuscrit 3273, ancien Béthune, 8776. C'est une copie
corrigée par Brantôme lui-même, et le copiste explique dans
une note mise en tête de ce fragment que le manque de
papier l'a obligé d'écrire cette suite des Dames dans ce volume. Brantôme, par une note autographe, reconnaît que
cette copie ne le satisfait pas : il n'avait pu corriger sa be-

XIV

MANUSCRITS

ET

ÉDITIONS

sogne avant qu'on ne la transcrivît : « Qui le veut voyr
bien corrigé lise mon livre, qui est couvert de velours tané,
ou mon grand livre couvert de velours verd où sont tous
mes discours escritz touchant les dames. » Malheureusement les livres en velours tanné et en velours vert ne se
sont pas retrouvés; sans doute ils contenaient le chapitre
dont parle Brantôme, et qui n'a jamais été publié nulle
part, dont voici le titre : « Le 7 0 (chapitre) est un recueil
d'aucunes ruses et astuces d'amour, qu'ont inventé et usé
aucunes femmes mariées, veufves et filles à l'endroit de
leurs maris, amants et autres : ensemble d'aucunes de guerre
de plusieurs capitaines à l'endroit de leurs ennemis, le tout
en comparaison, à sçavoir lesquelles ont esté les plus rusées, cautes, artificielles, sublimes et mieux inventées et pratiquées tant des uns que des autres. Aussi Mars et l'Amour
font leur guerre presque de mesme sorte, et l'un a son
camp et ses armes comme l'autre. »
Nous avons dans cette nouvelle édition suivi le manuscrit dans ses fautes mêmes, parce que, selon nous, corriger
un texte est toujours une opération délicate, et que, de plus,
nous manquions de moyens de contrôle. Des anciennes éditions, aucune n'est originale, beaucoup sont grossièrement
fautives, et c'eût été se perdre que de rechercher dans chacune d'elles la leçon la plus vraisemblable d'un passage
obscur. Nous dirons ci-après combien la belle édition de
M. Ludovic Lalanne nous a profité, sans que cependant
nous l'ayons servilement copiée. Pour en donner un exemple, nous avons, pour l'y et l'i rigoureusement suivi le manuscrit 608 : nous avons fait disparaître l'apostrophe philologique, mise par M. Lalanne à l'adjectif féminin grand, de
grandis : grand'œuvre, grand'dame, que nous écrivons étymologiquement grand œuvre et grand dame, comme le manuscrit. Nous avons également donné les mots du manuscrit omis dans les éditions anciennes, et fait disparaître certaines phrases des éditions quand le manuscrit ne les donne
pas, et que le sens n'en souffre point. C'est, à proprement
parler, une sorte de photographie de la copie de Dupuy que
nous donnons au lecteur, tout en déplorant que cette copie
n'ait point un caractère de justesse et d'authenticité absolue
et indiscutable.

MANUSCRITS

ET

ÉDITIONS

XV

ÉDITIONS.

— Leyde, 1666, chez Sambix le jeune, 2 vol. in-12. Le
titre portait : « Vies des dames galantes. »
— Leyde, 1666, chez Jean de la Tourterelle, 2 vol.
in-12. Le titre portait : « Mémoires de messire Pierre de
Bourdeille, seigneur de Brantôme, eontenans tes vies des
dames galantes de son temps. »
— Leyde, 1722, chez Jean de la Tourterelle, 2 vol. in-i 2.
Titre rouge et noir. Même titre que dans l'édition précédente et mêmes fautes.
Londres, 1739, Wood et S. Palmer, 2 vol. in-12, titre
rouge et noir. « Mémoires de messire Pierre de Bourdeille,
seigneur de Brantôme, contenant les vies des dames galantes
de son temps. » Édition copiée sur les précédentes.
— La Haye, 1740, i5 vol. in-12. Cette édition est de
Le Duchat, Lancelot et Prosper Marchand, et les remarques
critiques ont servi aux éditions postérieures.
— Londres, 1779, aux dépens du libraire, i5vol.in-8°.
« Œuvres du seigneur de Brantôme, nouvelle édition considérablement augmentée, accompagnée de remarques historiques et critiques et distribuée dans un meilleur ordre. » Les
Dames galantes occupent les tomes III et IV.
— Paris, 1822, Foucault, 8 vol. in-8°. « Œuvres complètes du seigneur de Brantôme, accompagnées de remarques
historiques et critiques. Nouvelle édition collationnée sur les
manuscrits de la Bibliothèque du Roi. » (Monmerqué). Les
Dames galantes occupent le VII e vol.
— Paris, 1834, Ledoux, 2 vol. in-8". « Les Dames galantes, par le seigneur de Brantôme, nouvelle édition avec
une préface de M. Ph. Chasles. » Édition qui a beaucoup
et mal profité de l'édition précédente.
— Paris, 1 84 1 - 1 869, Garnier frères, 1 vol. in-i 8. Édition populaire plusieurs fois réimprimée et faite d'après l'édition de 1 740.

XVI

MANUSCRITS

ET

ÉDITIONS

— Paris, 1857, A. Delaliays, 1 vol. in-12. «Œuvres de
Brantôme, nouvelle édition revue d'après les meilleurs textes,
avec une préface historique et critique par H. Vigneau. Vies
des Dames galantes. » Édition faite d'après les éditions antérieures. Les notes sont bonnes.
II a été fait une nouvelle édition de ce travail en 1857,
chez Delahays, en in-18.
— Paris, 1876, Renouard, libraire de la Société de
l'histoire de France. « Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, publiées d'après les manuscrits
avec variantes et fragments inédits, pour la Société de l'histoire de France, par Ludovic Lalanne. Tome neuvième. Des
Dames » (suite). Un gros vol. in-8 de 743 pages, titre non
compris.
Cette édition est la première qui indique les sources auxquelles Brantôme a puisé ses historiettes. M. Lalanne n'a
laissé aucun passage sans une explication toujours courte et
toujours substantielle. Nous sommes heureux d'ajouter ici
notre humble hommage aux éloges donnés à ce travail remarquable, qui nous aura surtout guidé dans le dédale des
conjectures possibles. Comme nous le disions, nous ne différons de l'édition Lalanne que par le côté purement matériel et typographique de l'œuvre, dans les accents, les apostrophes, quelques mots ajoutés ou rayés en suivant scrupuleusement le manuscrit 608 de la collection Dupuy. Nous
avons, de plus, donné aux notes un côté plus anecdotique et
moins savant, et, tout en faisant connaître l'opinion de
M. Lalanne sur tel ou tel point controuvé, nous avons parfois émis une opinion personnelle, après un consciencieux
travail de recherches et de comparaisons.

A MONSEIGNEUR

MONSEIGNEUR LE DUC D'ALENÇON
DE BRABANT, ET COMTE DE FLANDRES
FILS ET FRERE DE NOS ROIS.

ONSEIGNEUR, d'autant que vous m'avez
fait cet honneur souvent à la cour de
causer avec moy fort privement de plusieurs bons mots et contes, qui vous
sont si familiers et assidus qu'on

diroit

qu'ils vous

naissent à veue d'ail dans la bouche, tant vous avez
l'esprit grand, prompt et subtil, et le dire de mesme
et tres-beau, je me suis mis à composer ces discours
tels quels, et au mieux que j'ay peu, afin que, si aucuns
y en a qui vous plaisent, vous fassent autant passer le
temps et vous ressouvenir de moy parmy vos causeries,
desquelles m'avez honnoré autant que gentilhomme de
la cour.
Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et
vous supplie le fortifier de vostre nom et autorité, en
attendant que je me mette sur les discours sérieux.
Brantôme. I.

i

2

A MONSEIGNEUR LE DUC D'ALENÇON

Et en voyez un à part, que j'ay quasi achevé,

où je

déduis la comparaison de six grands princes et capitaines qui voguent aujourd'huy en ceste chresiienté, qui
sont : le roy Henri III vostre frère, Vostre Altesse, le
roy de Navarre vostre beau-frere, M. de Guise, M. du
Maine et M. le prince de Parme , alléguant de tous
vous autres vos plus belles valeurs, suffisances, mérites
et beaux faits, sur lesquels j'en remets la conclusion
à ceux qui la sçauront mieux faire que moy.
Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en vostre grandeur,

prospérité et

altesse, de laquelle je suis pour jamais,
Vostre tres-humble et tres-obeissant subjet, et tresaffeciionné serviteur,

BOURDEILLE.

.

J'avois voué ce 2° livre des femmes à mondict seigneur
d'Alençon, durant qu'il vivoit, d'autant qu'il me faisoit
cet honneur de m'aimer et causer fort privement avec moy,
et estoit curieux de sçavoir de bons comptes; ores, bien
que son généreux et valheureux et noble corps gise sous
sa lame honorable, je n'en ay pourtant voulu révoquer le
vœu, ains je le redonne à ses illustres cendres et divin esprit,
de la valeur duquel et de ses hauts faits et mérites je parle
à son tour comme des autres grands princes et grands capitaines, car certes il l'a esté, s'il en fut onc, encor qu'il soit
mort fort jeune.
C'est assez parlé des choses sérieuses, il faut un peu parler des gayes.

PREMIER DISCOURS
SUR LES

DAMES

QUI

ET

LEURS

MARIS COCUS.

FONT

L'AMOUR

'AUTANT que ce sont les dames qui ont

fait la fondation du cocuage , et que
ce sont elles qui font les hommes
cocus, j'ay voulu mettre ce discours
parmy ce livre des dames , encore que je parleray
autant des hommes que des femmes. Je sçay bien
que j'entreprens une grand œuvre , et que je
n'aurois jamais fait si j'en voulois monstrer la fin :
car tout le papier de la chambre des Comptes de
Paris n'en sçauroit comprendre par escrit la moitié
de leurs histoires , tant des femmes que des hommes. Mais pourtant j'en escriray ce que je pourray,
et, quand je n'en pourray plus, je quitteray ma
plume au diable, ou à quelque bon compagnon qui la
reprendra, m'excusant si je n'observe en ce discours ordre ny demy, car de telles gens et de telles

4

PREMIER

DISCOURS

femmes le nombre en est si grand, si confus et si
divers, que je ne sçache si bon sergent de bataille
qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.
Suivant donc ma fantaisie , j'en diray comme il
me plaira, en ce mois d'avril qui en rameine la
saison et venaison des cocus : je dis des branchiers,
car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les
mois et saisons de l'an.
Or, de ce genre de cocus, il y en a force de diverses espèces; mais de ton tes la pire est, et que les dames craignentet doivent craindre autant, ce sont ces
fols, dangereux, bisarres, mauvais, malicieux, cruels,
sanglants et ombrageux, qui frappent, tourmentent,
tuent, les uns pour le vray,les autres pour le faux,
tant le moindre soupçon du monde les rend
enragez ; et de tels la conversation est fort à fuir,
et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs.
Toutesfois j'ay cogneu des dames et de leurs serviteurs qui ne s'en sont point soucié, car ilz
estoyent aussi mauvais que les autres, et les dames
estoyent courageuses, tellement que, si le courage
venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoyent ; d'autant que tant plus toute entreprise est
périlleuse et escabreuse, d'autant plus se doit-elle
faire et exécuter de grande générosité. D'autres
telles dames ay-je cogneu qui n'avoyent nul cœur
ny ambition pour attenter choses hautes, et ne
s'amusoyent du tout qu'à leurs choses basses :
aussi dit-on : « Lasche de cœur comme une putain. »

PREMIER

DISCOURS

5

3 J'ay cogneu une honneste dame, et non des
moindres, laquelle, en une bonne occasion qui
s'offrit pour recueillir la jouissance de son amy, et
luy remonstrant à elle l'inconvenient quienadviendroit si le mary, qui n'estoit pas loin, les surprenois, n'en fit plus de cas, et le quitta là, ne
l'estimant hardy amant, ou bien pour ce qu'il la
dédit au besoin : d'autant qu'il n'y a rien que la
dame amoureuse, lorsque l'ardeur et la fantaisie
de venir là luy prend, et que son amy ne la peut
ou veut contenter tout à coup, pour quelques
divers empeschements , haïsse plus et s'en dépite.
II faut bien louer cette dame de sa hardiesse, et
d'autres aussi ses pareilles, qui ne craignent rien
pour contenter leurs amours, bien qu'elles y courent plus de fortune et de dangers que ne fait un
soldat ou un marinier aux plus hazardeux périls de
la guerre ou de la mer.
5 Une dame espagnole , conduite une fois par
un gallant cavallier dans le logis du roy, venant à
passer par un certain recoing caché et sombre, le
cavallier, se mettant sur son respect et discrétion
espagnole, luy dit : Senora, bucn lugar, si no sucra
vuessa merced. La dame luy respondit seulement :
Si, buen lugar } si no suera vuessa merced : « Voicy
un beau lieu, si c'estoit une autre que vous. — Ouy
vrayment, si c'estoit aussi un autre que vous. »
Par là l'arguant et incolpant de couardise pour
n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vou-

6

PREMIER DISCOURS

loit et elle desiroit ; ce qu'eust fait un autre
plus hardy : et, pour ce, oncques plus ne l'aima,
et le quitta.
5 J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste
dame qui donna assignation à son amy de coucher
avec elle, par tel si qu'il nela toucheroit nullement
et ne viendroit aux prises ; ce que l'autre accomplit, demeurant toute la nuict en grand stase,
tentation et continence ; dont elle lui en sceut si
bon gré que quelque temps aprés luy en donna
jouissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit
voulu esprouver son amour en accomplissant ce
qu'elle luy avoit commandé. Et, pour ce, l'en aima
puis aprés davantage, et qu'il pourroit faire toute
autre chose une autre fois d'aussi grande adventure que celle-là, qui est des plus grandes.
Aucuns pourront louer cette discrétion ou lascheté, autres non : je m'en rapporte aux humeurs
et discours que peuvent tenir ceux de l'un et de
l'autre party en cecy.
J J'ai cogneu une dame assez grande qui,
ayant donné une assignation à son amy de venir
coucher avec elle une nuict, il y vint tout appresté,
en chemise, pour faire son devoir; mais, d'autant
que c'estoit en hyver,il eut si grand froid en allant
qu'estant couché il ne put rien faire, et ne songea
qu'à se rechauffer : dont la dame l'en haït et n'en
fit plus de cas.
J Une autre dame devisant d'amour avec un
gentilhomme, il luy dit, entre autres propos, que

PREMIER DISCOURS

7

s'il estoit couché avec elle, qu'il entreprendroit
faire six postes la nuict, tant sa beauté le feroit
bien piquer. « Vous vous vantez de beaucoup,
dit-elle. Je vous assigne donc à une telle nuict. »
A quoy il ne faillit de comparoistre ; mais le
malheur fut pour luy qu'il fut surpris, estant dans
le lict, d'une telle convulsion, refroidissement, et
retirement de nerf, qu'il ne put pas faire une seule
poste; si bien que la dame luy dit : « Ne voulezvous faire autre chose? Or, vuidez de mon lict; je
ne le vous ay pas presté, comme un lict d'hostellerie,
pour vous y mettre à votre aise et reposer. Parquoy, vuidez. » Et ainsi le renvoya, et se mocqua
bien aprés de luy, l'haïssant plus que peste.
Ce gentilhomme fust esté fort heureux s'il fust
esté de la complexion du grand protenotaire Baraud,
et aumosnier du roy François, que, quand il couchoit avec les dames de la cour, du moins il alloit
à la douzaine, et au matin il disoit encor :
« Excusez-moi, Madame, si je n' ay mieux fait,
car je pris hier médecine. » Je l'ay veu depuis ;
et l'appelloit-on le capitaine Baraud, gascon, et
avoit laissé la robbe ; et m'en a bien conté, à
mon advis, nom par nom.
Sur ses vieux ans, cette virile et venereique vigueur luy défaillit ; et estoit pauvre, encore qu'il
eust tiré de bons brins que sa piece luy avoit valu;
mais il avoit tout brouillé, et se mit à escouler et
distiller des essences : « Mais, disoit-il, si je pouvois, aussi bien que de mon jeune aage, distiller

8

PREMIER DISCOURS

de l'essence spermatique, je ferois bien mieux mes
affaires et m'y gouvernerois mieux. »
f Durant cette guerre de la Ligue, un honneste
gentilhomme, brave certes et vaillant, estant sorti
de sa place, dont il estoit gouverneur, pour aller à
la guerre, au retour, ne pouvant arriver d'heure
en sa garnison, il passa chez une belle et fort
honneste et grande dame veufve, qui le convie de
demeurer à coucher leans ; ce qu'il ne refusa, car
il estoit las. Aprés l'avoirbien fait souper, elle luy
donne sa chambre et son lict, d'autant que toutes
ses autres chambres estoyentdegarniespourl'amour
de la guerre, et ses meubles serrez, car elle en
avoit de beaux. Elle se retire en son cabinet, où
elle y avoit un lict d'ordinaire pour le jour.
Le gentilhomme, aprés plusieurs refus de cette
chambre et ce lict, fut contraint par la prière
de la dame de le prendre; et, s'y estant couché et
bien endormy d'un tres-profond sommeil, voicy la
dame qui vient tout bellement se coucher auprés
de luy sans qu'il en sentist rien, ny de toute la
nuict, tant il estoit las et assoupy de sommeil; et
reposa jusques au lendemain matin grand jour, que
la dame, s'ostant prés de luy qui s'accommençoit
à esveiller, luy dit : a Vous n'avez pas dormy sans
compagnie, comme vous voyez, car je n' ay pas
voulu vous quitter toute la part de mon lict, et par
ce j'en ay jouy de la moitié aussi bien que vous.
Adieu : vous avez perdu une occasion que vous ne
recouvrirez jamais. »

PREMIER

DISCOURS

9

Le gentilhomme, maugréant et détestant sa
bonne fortune faillie (c'estoit bien pour se pendre),
la voulut arrester et prier; mais rien de tout cela,
et fort dépitée contre luy pour ne l' avoir contentée
comme elle vouloit, car elle n'estoit là venue pour
un coup (aussi qu'on dit : « Un seul coup n'est
que la salade du lict »), et mesmes la nuict, et
qu'elle n'estoit là venue pour le nombre singulier,
mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela
ayment plus que l'autre; bien contraires à une
tres-belle et honneste dame que j'ay cogneu,
laquelle ayant une fois donné assignation à son
amy de venir coucher avec elle, en un rien il fit
trois bons assauts avec elle; et puis, voulant quarter et parachever de multiplier ses coups, elle luy
dit, pria et commanda de se découcher et retirer. Luy, aussi frais que devant, luy représente le
combat, et promet qu'il íeroit rage toute cette
nuict là avant le jour venu, et que pour si peu sa
force n'estoit en rien diminuée. Elle luy dit : « Contentez-vous que j'ay recogneu vos forces, qui sont
bonnes et belles, et qu'en temps et lieu je les
sçauray mieux employer qu'ast'heure; car il ne faut
qu'unmalheur, que vous et moy soyons descouverts,
que mon mary le sçache, me voylà perdue. Adieu
donc jusques à une plus seure et meilleure commodité, et alors librement je vous employeray pour la
grande bataille, et non pour si petite rencontre. »
II y a force dames qui n'eussent eu cette
considération, mais, ennyvrées du plaisir, puisque

PREMIER

DISCOURS

tenoyent dejà dans le camp leur ennemy, l'eussent
fait combattre jusques au clair jour.
Cette honneste dame que je dis de paravant
celles-cy estoit de telle humeur que, quand le
caprice luy prenoit, jamais elle n'avoit peur ni appréhension de son mary, encor qu'il eust bonne espée
et fust ombrageux; et nonobstant elle y a esté si
heureuse que ny elle ny ses amants n'ont peu
guieres courir fortune de vie, pour n'avoir jamais
esté surpris, pour avoir bien posé ses gardes et
bonnes sentinelles et vigilantes : en quoy pourtant
ne se doivent fier les dames, car il n'y faut qu'une
heure malheureuse, ainsi qu'il arriva il y a quelque
temps à un gentilhomme brave et vaillant, qui fut
massacré, allant voir sa maistresse, par la trahison
et menée d'elle-mesme que le mary luy avoit fait
faire; que, s'il n'eust eu si bonne présomption de
sa valeur comme il avoit, certes il eust bien pris
garde à soy et ne fust pas mort, dont ce fut grand
dommage. Grand exemple, certes, pour ne se fier
pas tant aux femmes amoureuses, lesquelles, pour
s'eschaper de la cruelle main de leurs maris ,
jouent tel jeu qu'ils veulent, comme fit cette-cy
qui eut la vie sauve, et l'amy mourut.
3 II y a d'autres marys qui tuent la dame et le
serviteur tout ensemble, ainsi que j'ay ouy dire
d'une tres-grande dame de laquelle son mary estant
jaloux, non pour aucun effet qu'il y eust, certes,
mais par jalousie et vaine apparence d'amour, il fit
mourir sa femme de poison et langueur, dont fut

PREMIER

DISCOURS

un tres-grand dommage, ayant paravant fait mourir le serviteur, qui estoit un honneste homme, disant que le sacrifice estoit plus beau et plus plaisant
de tuer le taureau devant et la vache aprés.
Ce prince fut plus cruel à l'endroit de sa femme
qu'il ne fut aprés à l'endroit d'une de ses filles qu'il
avoit mariéeavec un grand prince, mais non si grand
que luy, qui estoit quasi un monarque.
II eschappa à cette folle femme de se faire engrosser à un autre qu'à son mary, qui estoit empesché à quelque guerre ; et puis, ayant enfanté d'un
bel enfant, ne sceut à quel sainct se vouer, sinon à
son pere, à qui elle décela le tout par un gentilhomme en qui elle se fioit, qu'elle luy envoya. Duquel aussi-tost la créance ouye, il manda à son
mary que, sur sa vie, il se donnast bien garde de
n'attenter sur celle de sa fille, autrement il attenteroit sur la sienne et le rendroit le plus pauvre
prince de la chrestienté, comme estoit en son pouvoir; et envoya à sa fille une galère avec une escorte quérir l'enfant et la nourrice; et, l'ayant
fourny d'une bonne maison et entretien, il le fit
tres-bien nourrir et élever. Mais, au bout de quelque temps que le pere vint à mourir, par conséquent le mary la fit mourir.

5 J'ay ouy dire d'un autre qui fit mourir le serviteur de sa femme devant elle, et le fit fort languir,
afin qu'elle mourust martyre de voir mourir en
langueur celuy qu'elle avoit tant aymé et tenu entre
ses bras.

PREMIER

DISCOURS

3 Un autre de par le monde tua sa femme en
pleine cour, luy ayant donné l'espace de quinze
ans toutesles libertez du monde, et qu'il estoit assez
informé de sa vie jusques à luy remonstrer et l'admonester. Toutesfois une verve luy prit (on dit que
ce fut par la persuasion d'un grand son maistre), et
par un matin la vint trouver dans son lict ainsi
qu'elle vouloit se lever, et, ayant couché avec elle,
gaussé et ryt bien ensemble, luy donna quatre ou
cinq coups de dague, puis la fit achever à un sien
serviteur, et aprés la fit mettre en litière, et devant
tout le monde fut emportée en sa maison pour la
faire enterrer. Aprés s'en relourna, et se présenta à
la cour, comme s'il eust fait la plus belle chose du
monde, et en triompha. II eust bien fait de mesme
à ses amoureux; mais il eust eu trop d'affaires, car
elle en avoit tant eu et fait qu'elle en eust fait une
petite armée.
5 J'en ay ouy parler d'un brave et vaillant capitaine pourtant, qui, ayant eu quelque soupçon de
sa femme, qu'il avoit prise en tres-bon lieu, la vint
trouver sans autre suitte, et l'estrangla luy mesme,
de sa main, de son escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honnorablement qu'il peut, et assista
aux obsèques habillé en dueil, fort triste, et le porta
fort longtemps ainsi habillé; et voilà la pauvre
femme bien satisfaiite, et pour la bien resusciter par
belle cérémonie. II en fit de mesmes à une damoiselle de sa dite femme qui luy tenoit la main à ses
amours. II ne mourut sans lignée de cette femme,

PREMIER

DISCOURS

i3

car il en eut un brave fils, des vaillants et des premiers de sa patrie, et qui, par ses valeurs et mérites,
vint à de grands grades, pour avoir bien servy ses
rois et maistres.
5 J'en ay ouy parler aussi d'un grand en Italie
qui tua aussi sa femme, n'ayant peu atrapper son
galant pour s'estre sauvé en France; maisondisoit
qu'il ne la tua point tant pour le péché, car il y
avoit assez de temps qu'il sçavoit qu'elle faisoit
l'amour, et n'en faisoit point autre mine, que pour
espouser une autre dame dont il estoit amoureux.
5 Voila pourquoy il fait fort dangereux d'assaillir
et attacquer un c. armé, encor qu'il y en ait d'assaillis aussi bien et autant que des desarmez, voire
vaincus, comme j'en sçay un qui estoit aussi bien
armé qu'en tout le monde. II y eut un gentilhomme,
brave-et vaillant certes, qui le voulut muguetter;
encor ne s'en contentoit-il pas, il s'envoulutprevaloir et publier : il ne dura guieres qu'il ne fust aussi
tost tué par gens appostez, sans autrement faire
scandale, ny sans que la dame en patist, qui
demeura longuement pourtant en tremble et aux
altères, d'autant qu'estant grosse et se fiant qu'aprés
ses couches (qu'elle eust voulu estre allongées d'un
siécle), elle auroit autant; mais le mary, bon et
miséricordieux , encor qu'il fust des meilleures
espées du monde, luy pardonna; et n'en fut jamais
autre chose, et non sans grande allarme de plusieurs
autres des serviteurs qu'elle avoit eu, car l'autre
paya pour tous. Aussi la dame, recognoissant le

M

PREMIER

DISCOURS

bienfait et la grâce d'un tel mary, ne luy donna
jamais que peu de soupçon despuis, car elle fut
des assez sages et vertueuses d'alors.
J II arriva tout autrement, un de ces ans, au
royaume de Naples, à donne Marie d'Avalos, l'une
des belles princesses du pais, mariée avec le prince
de Venouse , laquelle s'estant enamourachée du
comte d'Andriane, l'un des beaux princes du païs
aussi, ets'estans tous deux concertés à la jouissance,
et le mary l'ayant descouverte (par le moyen que
je dirois, mais le conte en seroit trop long), voire
couchez ensemble dans le lict, les fit tous deux
massacrerpar gens appostez ; si que le lendemain on
trouva ces deux belles moitiés et créatures exposées
estendues sur le pavé devant la porte de la maison,
toutes mortes et froides, à la veue de tous les passants, qui les larmoyoient et plaignoient de leur
misérable estât.
II y eut des parens de ladite dame morte qui
en furent tres-dolents et tres-estomacquez, jusques
à s'en vouloir ressentir par la mort et le meurtre,
ainsi que la loy du païs le porte; mais, d'autant
qu'elle avoit esté tuée par des marauts de vallets
et esclaves qui ne meritoyent avoir leurs mains
teintes d'un si beau et si noble sang, sur ce seul
sujet s'en vouloient ressentir et rechercher le
mary, fust par justice ou autrement, et non s'il eust
fait le coup luy mesme de sa propre main : car
n'en fust esté autre chose, ny recherché.
Voilà une sotte et bizarre opinion et formalisa-

PREMIER

DISCOURS

i5

don, dont je m'en rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour sçavoir quel acte
est plus énorme, de tuer sa femme, de sa propre
main, qu'il a tant aimée, ou de celle d'un marautesclave ? II y a force raisons à déduire là dessus ; dont
je me passeray les alléguer, craignant qu'elles soyent
trop foibles au prix de celles de ces grands.
J'ay ouy conter que le viceroy, en sçachant la
conjuration, en advertit l'amant, voire l'amante;
mais telle estoit leur destinée, qui se devoit ains
finer par si belles amours.
Cette dame estoit fille de dom Carlo d'Avalos,
second frère du marquis dePescayre, auquel, si on
eust faict un pareil tour en aucunes de ses amours
que je sçay, il y a longtemps qu'il fust esté mort.
5 J'ay cogneu un mary lequel, venant de dehors
et ayant esté longtemps qu'il n'avoit couché avec
sa femme, vint résolu et bien joyeux pour le faire
avec elle et s'en donner bon plaisir; mais, arrivant
de nuict, il entendit, par le petit espion, qu'elle
estoit accompagnée de son amy dans le lict ; luy
aussitost mit la main à l'espée, et, frappant à la
porte, et estant ouverte, vint résolu pour la tuer;
mais premièrement cherchant le gallant qui avoit
sauté par la fenestre, vint à elle pour la tuer; mais,
par cas, elle s'estoit cette fois si bien atiffée, si bien
parée pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise blanche, et si bien ornée (pensez qu'elle s'estoit ainsi dorlottée pour mieux plaire à son amy)
qu'il ne l'avoit jamais trouvée ainsi bien accommodée

■6

PREMIER

DISCOURS

pour luy ny à son gré, qu'elle, se jettant en chemise
à terre et à ses genoux, luy demandant pardon par
si belles et douces paroles qu'elle dit, comme de
vray elle sçavoit tres-bien dire, que, la faisant
relever et la trouvant si belle et de bonne grâce, le
cœur luy fléchit; et, laissant tomber son espée, luy,
qui n'avoit fait rien il y avoit si longtemps, et qui
en estoit affamé (dont possible, bien en prit à la
dame, et que la nature l'emouvoit), il luy pardonna,
et la prit et l'embrassa, et la remit au lict, et, se
deshabillant soudain, se couchaavec elle, referma la
porte; et la femme le contenta si bien par ses doux
attraits et mignardises (pensez qu'elle n'y oublia
rien) qu'enfin le lendemain on les trouva meilleurs
amis qu'auparavant, et jamais ne se firent tant de
caresses : comme fit Menelaus, le pauvre cocu,
lequel l'espace de dix ou douze ansmenassant sa
femme Heleine qu'il la tueroit s'il la tenoit jamais,
et mesmes luy disoitdu bas de la muraille en haut;
mais, Troye prise, et elle tombée entre ses mains,
il fut si ravy de sa beauté qu'il luy pardonna tout,
et l'ayma et caressa mieux que jamais.
Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions
tournent ainsi en papillons ; mais il est mal aisé à
faire une telle rencontre que celle-cy.
J Une grande, belle et jeune dame du règne du
roy François I er , mariée avec un grand seigneurde
France, et d'aussi grande maison qui y soit point,
se sauva bien autrement, et mieux que la précédente : car fust, ou qu'elle eust donné quelque sujet

PREMIER

DISCOURS

«7

d'amour à son mary, ou qu'il fust surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine et fust venu à elle
l'espée nue à la main pour la tuer, désespérant de
tout secours humain pour s'en sauver, s'advisa
soudain de se vouer à la glorieuse Vierge Marie,
et en aller accomplir son vœu à sa chappelle de
Lorette, si elle la sauvoit, à Sainct-Jean des Mauverets, au païs d'Anjou. Et, sitost qu'elle eut fait
ce vœu mentallement, ledict seigneur tumba par
terre, et luy saillit son espée du poing; puis tantost
se releva, et, comme venant d'un songe, demanda
à sa femme à quel saint elle s'estoit recommandée
pour eviter ce péril. Elle luy dit que c'estoit à la
Vierge Marie, en sa chappelle susdite, et avoit promis d'en visiter le saint lieu. Lors il luy dit: «Allez-y
donc, et accomplissez vostre vœu » ; ce qu'elle fit,
et y appendit un tableau contenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et grands vœux de cire, à
ce jadis accoustumez, qui s'y sont veus long-temps
aprés. Voilà un bon vœu, et belle escapade inopinée ! Voyez la Cronique d'Anjou.
5 J'ay ouy parler que le roy François une fois
voulut aller coucher avec une dame de sa cour
qu'il aimoit. II trouva son mary l'espée au poing
pour l'aller tuer; mais le roy luy porta la sienne à
la gorge et luy commanda, sur sa vie, de ne luy
faire nul mal, et que s'il luy faisoit la moindre
chose du monde, qu'il le tueroit ou qu'il luy feroit trencher la teste; et pour cette nuict l'envoya dehors, et prit sa place.
Brantôme. I.

3

i8

PREMIER

DISCOURS

Cette dame estoit bien heureuse d'avoir trouvé
un si bon champion et protecteur de son c, car
onques puis le mary ne luy osa sonner mot, ains
luy laissa tout faire à sa guise.
J'ay ouy dire que non seulement cette dame,
mais plusieurs autres, obtindrent pareille sauvegarde du roy. Comme plusieurs font en guerre
pour sauver leurs terres et y mettent les armoiries
du roy sur leurs portes, ainsi font ces femmes
celles de ces grands roys, au bord et au dedans
de leurc, si bien que leurs marys ne leur osoyent
dire mot, qui, sans cela, les eussent passez au fil
de l'espée.
J J'en ay cogneu d'autres dames, favorisées
ainsi des rois et des grands , qui portoyent
ainsi leurs passeports partout; toutesfois si en
avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles
leurs marys, n'osans y apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts cachées et secrètes,
faisant à croire que c'estoyent catherres, apoplexie et mort subite. Et tels marys sont détestables, de voir à leurs costés coucher leurs belles
femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour,
et méritent mieux la mort que leurs femmes ; ou
bien les font mourir entre deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes
croniques anciennes de France, et comme j'en ay
sceu un grand de France, qui fit ainsi mourir sa
femme, qui estoit une fort belle et honneste
dame, et ce par arrest de la cour, prenant son

PREMIER

DISCOURS

'9

petit plaisir par cette voye à se

faire déclarer

cocu.
De ces forcenez et furieux maris de cocus sont
volontiers les vieillards, lesquels se defians de leurs
forces et chaleurs et s'asseurans de celles de leurs
femmes, mesmes quand ilz ont esté si sots de les
espouser jeunes et belles, ilz en sont si jaloux et
si ombrageux, tant par leur naturel que par leurs
vieilles pratiques qu'ils ont traittées eux-mesmes
autresfois ou veu traitter à d'autres, qu'ils meinent
si misérablement ces pauvres créatures que leur
purgatoire leur seroit plus doux que non pas leur
autorité. L'Espagnol dit : El diablo sabe mucho,
porque cs viejo , que « le diable sçait beaucoup
parce qu'il est vieux » : de mesme ces vieillards,
par leur aage et anciennes routines, sçavent force
choses. Si sont-ils grandement à blasmer de ce
poinct que,

puisqu'ils ne peuvent contenter les

femmes, pourquoy les vont-ils espouser? et les
femmes aussi belles et jeunes ont grand tort de
les aller espouser, sous

l'ombre des biens,

en

pensant jouir aprés leur mort, qu'elles attendent
d'heure à autre; et cependant se donnent du bon
temps avec des amis jeunes qu'elles font,

dont

aucunes d'elles en pâtissent griefvement.

5 J 'ay ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le fait, son mary, vieillard, luy donna
une poison de laquelle elle languit plus d'un an et
vint seiche comme bois ; et le mary l'alloit voir
souvent, et se plaisoit en cette langueur, et en

20

PREMIER

DISCOURS

rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il luy
falloit.
5 Une autre, son mary l'enferma dans une
chambre et la mit au pain et à l'eau , et bien souvent la faisoit despouíller toute nue et la fouettoit
son saoul, n'ayant aucune compassion de ceste
belle charnure nue, ny non plus d'émotion. Voilà
le pis d'eux : car estant desgarnis de chaleurs et
despourveus de tentation comme une statue de
marbre, n'ont pitié de nulle beauté, et passent
leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estans jeunes la passeroyent, possible, sur leur beau
corps nud, comme j'ay dict cy devant.
Voylà pourquoy il ne fait pas bon d'espouser de
tels vieillards bizarres : car, encor que la veue leur
baisse et vienne à manquer par l'aage, si en ont-ils
tousjours prou pourespier et voir les frasques que
leurs jeunes femmes leur peuvent faire.
5 Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui
disoit que nul samedy fut sans soleil, nulle belle
femme sans amours, et nul vieillard sans estre jaloux; et tout procède pour la debolezze de ses
forces.
C'est pourquoy un grand prince que je sçay
disoit qu'il voudroit ressembler le lion, qui, pour
vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus
il le fait, tant plus il le veut faire; le chien, tant
plus il vieillit, son cas se grossit; et le cerf, que
tant plus il est vieux, tant mieux il le fait, et les
biches vont plustost à luy qu'aux jeunes.

PREMIER

DISCOURS

Or, pour en parler franchement, ainsi que j'ay
ouy dire à un grand personnage, quelle raison y
a-il, ny quelle puissance a-il le mary si grand,
qu'il doive et puisse tuer sa femme, veu qu'il ne
l'a point de Dieu, ny de sa loy, ny de son saint
Evangile, sinon de la répudier seulement? II ne s'y
parle point de mort, de sang, de meurtre, de
tourmens, de prison, de poisons ny de cruautez.
Ah! que Nostre Seigneur Jesus-Christ nous a bien
remonstré qu'il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces meurtres, et qu'il ne les
approuvoit guieres, lorsqu'on luy amena cette
pauvre femme accusée d'adultère pour jetter sa
sentence de punition; il leur dit, en escrivant en
terre de son doigt : « Celuy de vous autres qui
sera le plus net et le plus simple, qu'il prenne la
première pierre et commence à la lapider! » ce
que nul n'osa faire, se sentans atteints par telle
sage et douce reprehension.
Nostre créateur nous apprenoit à tous de n'estre si legers à condamner et faire mourir les personnes , mesmes sur ce sujet , cognoissant les
fragilitez de nostre nature, et l'abus que plusieurs
y commettent : car tel fait mourir sa femme, qui
est plus adultère qu'elle, et tels les font mourir
bien souvent innocentes, se faschans d'elles pour
en prendre d'autres nouvelles; et combien y en
a-il! Saint Augustin dit que l'homme adultère est
aussi punissable que la femme.
5 J'ay ouy parler d'un tres-grand prince de par

22

PREMIER

DISCOURS

le monde, qui, soubçonnant sa femme faire l'amour avec un gallant cavalier, il le fit assassiner
sortant le soir de son palais, et puis la dame; laquelle, un peu auparavant, à un tournoy qui se fit
à la cour, et elle fixement arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval, se mit à dire :
« Mon Dieu! qu'un tel pique bien! — Ouy, mais
il pique trop haut » ; ce qui l'estonna, et aprés fut
empoisonnée par quelques parfums, ou autrement
par la bouche.
3 J'ay cogneu un seigneur de bonne maison
qui fit mourir sa femme, qui estoit tres-belle et de
bonne part et de bon lieu, en l'empoisonnant par
sa nature, sans s'en ressentir, tant subtile et bien
faitte avoit esté icelle poison, pour espouser une
grand dame qui avoit espousé un prince; dont en
fut en peine, en prison et en danger, sans ses
amis ; et le malheur voulut qu'il ne l'espousa pas,
et en fut trompé et fort scandalisé, et mal veu des
hommes et des dames.
5 J'ay veu de grands personnages blasmer grandement nos rois anciens, comme Louis Hutin et
Charles le Bel, pour avoir fait mourir leurs
femmes: l'une, Marguerite, fille de Robert, duc de
Bourgogne; et l'autre, Blanche, fille d'Othelin,
comte de Bourgogne ; leur mettans à sus leurs
adultères; et les firent mourir cruellement entre
quatre murailles, au Chasteau-Gaillard ; et le comte
de Foix en fit de mesmes à Jeanne d'Arthoys. Sur
quoy il n'y avoit point tant de forfaits et de

PREMIER

DISCOURS

23

crimes comme ilz le faisoient à croire; mais messieurs se faschoyent de leurs femmes, et leur mettoyent à sus ces belles besognes, et en espouserent d'autres.
5 Comme de frais, le roy Henry d'Angleterre
fit mourir sa femme et la deca-piter, Anne de Boulan, pour en espouser une autre, ainsi qu'il estoit
fort sujet au sang et au change de nouvelles
femmes. Ne vaudroit-il pas mieux qu'ils les répudiassent, selon la parole de Dieu, que les faire
ainsi cruellement mourir? Mais il leur en faut de
la viande fraische à ces messieurs, qui veulent tenir
table à part sans y convier personne, ou avoir
nouvelles et secondes femmes qui leur apportent des
biens aprés qu'ilz ont mangé ceux de leurs premières, ou n'en ont eu assez pour les rassasier;
ainsi que fit Baudouin, 2 e roy de Jérusalem, qui,
faisant croire à sa première femme qu'elle avoit
paillardé, la répudia pour prendre une fille du
duc de Malyterne, parce qu'elle avoit un dot
d'une grand somme d'argent, dont il estoit fort
nécessiteux. Cela se trouve en l'Histoire de la Terre
Sainte. II leur sied bien de corriger la loy de Dieu
et en faire une nouvelle, pour faire mourir ces
pauvres femmes.
5 Le roy Louis le Jeune n'en fit pas de mesme
à l'endroit de Leonor, duchesse d'Aquitaine, qui,
soubçonnée d'adultère, possible à faux, en son
voyage de Syrie, fut répudiée de luy seulement,
sans vouloir user de la loy des autres, inventée et

PREMIER

DISCOURS

pratiquée plus par autorité que de droit et raison :
dont sur ce il en acquist plus grande réputation
que les autres rois , et tiltre de bon , et les autres
de mauvais, cruels et tyrans; aussi que dans son
ame il avoit quelque remords de conscience d'ailleurs; et c'est vivre en chrestien cela! Voire que
les payens romains, la pluspart s'en sont acquittez
de mesme plus chrestiennement que payennement,
et principalement aucuns empereurs, desquels la
plus grande part ont esté sujets à estre cocus, et
leurs femmes tres-lubriques et fort putains ; et, tels
cruels qu'il ont esté, vous en lirez force qui se
sont défaits de leurs femmes plus par répudiations
<jue par tueries de nous autres chrestiens.
3 Jules César ne fit autre mal à sa femme Pompeïa, sinon la répudier, laquelle avoit esté adultère
de P. Claudius, beau jeunegentilhomme romain, de
laquelle estant éperdument amoureux, et elle de
luy, espia l'occasion qu'un jour elle faisoit un
sacrifice en sa maison, où il n'y entroit que des
dames : il s'habilla en garce, luy qui n' avoit encore
point de barbe au menton, qui, se meslant de
chanter et de jouer des instrumens, et par ainsi,
passant par cette monstre, eut loisir de faire avec
sa maistresse ce qu'il voulut; mais, estant cogneu,
il fut chassé et accusé; et par moyen d'argent et
de faveur il fut absous, et n'en fut autre chose.
Cicéron y perdit son latin par une belle oraison
qu'il fit contre luy. II est vray que César, voulant
faire à croire au monde qui luy persuadoit sa

PREMIER

DISCOURS

25

femme innocente, il respondit qu'il ne vouloit pas
que seulement son lict fust taché de ce crime,
mais exempt de toute suspicion. Cela estoit bon
pour en abbreuver ainsi le monde; mais, dans son
aine, il sçavoit bien que vouloit dire cela : sa femme
avoir esté ainsi trouvée avec son amant; si que,
possible, luy avoit-elle donné cette assignation et
cette commodité : car, en cela, quand la femme
veut et désire, il ne faut point que l'amant se soucie d'excogiter des commoditez, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres sçaurions faire en cent ans ; ainsi que dit une dame de
par le monde, que je sçay qui dit à son amant :
« Trouvez moyen seulement de m'en faire venir
l'envie, car, d'ailleurs, j'en trouverai prou pour en
venir là. »
César aussi sçavoit bien combien vaut l'aune de
ces choses là, car il estoit un fort grand ruffian,
et Pappelloit-on le coq à toutes poules ; et en fit
force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que
luy donnoyent ses soldats à son triumphe : Romani,
servate uxores; mœchum adducimus calvum. « Romains, serrez bien vos femmes, car nous vous
amenons ce grand paillard et adultère de César le
chauve, qui vous les repassera toutes. »
Voilà donc comme César, par cette sage response qu'il fit ainsi de sa femme, il s'exemta de
porter le nom de cocu qu'il faisoit porter aux
autres; mais, dans son ame, il se sentoit bien
touché.

26

PREMIER

DISCOURS

3 Octavie César répudia aussi Scribonia pour
l'amour de sa paillardise, sans autre chose, et ne
luy fit autre mal, bien qu'elle eust raison de le
faire cocu, à cause d'une infinité de dames qu'il
entretenoit; et devant leurs marys publiquement
les prenoit à table aux festins qu'il leur faisoit, et
les emmenoit en sa chambre, et, aprés en avoir
fait, les renvoyoit, les cheveux défaits un peu et
destortillez, avec les oreilles rouges, grand signe
qu'elles envenoyent! lequel je n'avois ouy dire
propre pour descouvrir que l'on en vient, ouy bien
le visage, mais non l'oreille. Aussi lui donna-on la
réputation d'estre fort paillard; mesmes MarcAnthoine luy reprocha ; mais il s'excusoit qu'il n'entretenoit point tant les dames pour la paillardise
que pour descouvrir plus facilement les secrets de
leurs maris, desquels il se mefïïoit.
J'ay cogneu plusieurs grands et autres qui en
ont fait de mesmes et en ont recherché les dames
pour ce mesme sujet, dont s'en sont bien trouvez;
j'en nommerois bien aucuns; ce qui est une bonne
finesse, car il en sort double plaisir. La conjuration
de Catilina fut ainsi descouverte par une dame de
joye.
Ce mesme Octavie à sa fille Julia, femme d'Agrippa, pour avoir esté une tres-grande putain, et
qui luy faisoit grande honte (car quelquesfois les
filles font à leurs pères plus de deshonneur que les
femmes ne font à leurs marys), fut une fois en délibération de la faire mourir; mais il ne la fit que

PREMIER

DISCOURS

27

bannir, luy oster le vin et l'usage des beaux habillemens, et d'user de pauvres, pour tres-grande
punition, et la fréquentation des hommes : grande
punition pourtant pour les femmes de cette condition, de les priver de ces deux derniers points !
5 César Caligula, qui estoit un fort cruel tyran,
ayant eu opinion que sa femme Livia Hostilia luy
avoit dérobé quelques coups en robe et donné à
son premier mary C. Piso, duquel il l'avoit ostée
par force, et à luy, encore vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuseté de son gentil corps,
cependant qu'il estoit absent en quelque voyage,
n'usa point en son endroit de sa cruauté accoustumée, ains la bannit de soy seulement, au bout de
deux ans qu'il l'eut ostée à son mary Piso et
espousée.
II en fit de mesme à Tullia Paulina, qu'il avoit
ostée à son mary C. Memmius : il ne la fit que
chasser, mais avec défense expresse de n'user
nullement de ce mestier doux, non pas seulement
à son mary : rigueur cruelle pourtant de n'en
donner à son mary !
5 J'ay ouy parler d'un grand prince chrestien qui
fit cette deffence à une dame qu'il entretenoit, et
à son mary de n'y toucher, tant il en estoit
jaloux.
JClaudius, fils de DrususGermanicus, répudia
tant seulement sa femme Plantia Herculalina pour
avoir esté une signalée putain, et, qui pis est, pour
avoir entendu qu'elle avoit attenté sur sa vie ;

PREMIER

DISCOURS

et, tout cruel qu'il estoit, encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la faire mourir, il
se contenta du divorce.
D'avantage, combien de temps porta-il les fredaines et sales bourdeleries de Valleria Messalina,
son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de
le faire avec l'un et l'autre dissolument et indiscrètement, mais faisoit profession d'aller aux bourdeaux s'en faire donner, comme la plus grande
bagasse de la ville; jusques là, comme dit Juvénal, qu'ainsi que son mary estoit couché avec elle,
se deroboit tout bellement d'auprés de luy le
voyant bien endormy, et se deguisoit le mieux
qu'elle pouvoit, et s'en alloit en plain bourdeau,
et là s'en faisoit donner si tres-tant et jusques
qu'elle en partoit plustost lasse que saoule et rassasiée. Et faisoit encor pis : pour mieux se satisfaire et avoir cette réputation et contentement en
soy d'estre une grande putain et bagasse, se faisoit
payer et taxoit ses coups et ses chevauchées,
comme un commissaire qui va par païs, jusques à
la derniere maille.
3 J'ay ouy parler d'une dame de par le monde,
d'assez chere estoffe, qui quelque temps fit cette
vie, et alla ainsi aux bourdeaux déguisée, pour en
essayer la vie et s'en faire donner; si que le guet
de la ville, en faisant la ronde, l'y surprit une
nuict. II y en a d'autres qui font ces coups que
l'on sçait bien.
Bocace, en son livre des Illustres malheureux,

PREMIER

DISCOURS

29

parle de cette Messaline gentiment, et la fait alléguant ses excuses en cela, d'autant qu'elle estoit
du tout née à cela, si que le jour qu'elle nasquit
ce fut en certains signes du ciel qui l'embraserent
et elle et autres. Son mary le sçavoit et l'endura
longtemps, jusqu'à ce qu'il sceut qu'elle s' estoit
mariée sous bourre avec un Caius Silius, l'un des
beaux gentilshommes de Rome. Voyant que c'estoit une assignation sur sa vie, la fit mourir sur ce
sujet, mais nullement pour sa paillardise, car il y
estoit tout accoustumé à la voir, la sçavoir etl'endurer.
Qui a veu la statue de ladite Messaline trouvée
ces jours passez en la ville de Bourdeaux advouera
qu'elle avoit bien la vraye mine de faire une telle
vie. C'est une médaille antique, trouvée parmy
aucunes ruines, qui est tres-belle, et digne de la
garder pour la voir et bien contempler. C'estoit
une fort grande femme, de tres-belle haute taille,
les beaux traits de son visage, et sa coiffure tant
gentille à l'antique romaine, et sa taille tres-haute,
demonstrant bien qu'elle estoit ce qu'on a dit :
car, à ce que je tiens de plusieurs philosophes,
médecins et physionomistes, les grandes femmes
sont à cela volontiers inclinées, d'autant qu'elles
sont hommasses ; et, estant ainsi, participent des
chaleurs de l'homme et de la femme; et, jointes
ensemble en un seul corps et sujet, sont plus violentes et ont plus de force qu'une seule : aussi qu'à
un grand navire, dit-on, il faut une grande eau

3o

PREMIER

DISCOURS

pour le soustenir, davantage, à ce que disent les
grands docteurs en l'art de Venus, une grand'femme
y est plus propre et plus gente qu'une petite.
J Sur quoy il me souvient d'un tres-grand prince
que j'ay cogneu : voulant louer une femme de laquelle il avoit eu jouissance, il dit ces mots: «C'est
une tres-belle puLain, grande comme madame ma
mere. » Dont ayant esté surpris sur la promptitude
de sa parole, il dit qu'il ne vouloit pas dire qu'elle
fust une grande putain comme madame sa mere,
mais qu'elle fust de la taille et grande comme madame sa mere. Quelquesfois on dit des choses qu'on
ne pense pas dire, quelquefois aussi sans y penser
l'on dit bien la vérité.
Voilà donc comme il fait meilleur avec les grandes et hautes femmes, quand ceneseroit que pour
la belle grâce, la majesté qui est en elles : car, en
ces choses, elle y est aussi requise et autant aimable qu'en d'autres actions et exercices ; ny plus ny
moins que le manegge d'un beau et grand coursier
du règne est bien cent fois plus agréable et plaisant que d'un petit bidet, et donne bien plus de
plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que cet
escuyersoit bon et se tienne bien, et monstre bien
plus de force et adresse. De mesme se faut-il porter
à l'endroit des grandes et hautes femmes : car, de
cette taille, elles sont sujettes d'aller d'un air plus
haut que les autres; et bien souvent font perdre
l'estrieu, voire l'arçon, si l'on n'a bonne tenue;
comme j'ay ouy conter à aucuns cavalcadours qui

PREMIER

DISCOURS

3i

les ont montées et lesquelles font gloire et grand
mocquerie quand elles les font sauter et tomber tout
à plat, ainsi que j'en ay ouy parler d'une de cette
ville, laquelle, la première fois que son serviteur
coucha avec elle, luy dit franchement : « Embrassez-moy bien et mê liez à vous de bras et de jambes
le mieux que vous pourrez, et tenez-vous bienhardiement, car je vays haut, et gardez bien de tomber. Aussi, d'un costé, ne m'espargnez pas : je
suis assez forte et habile pour soustenir vos coups,
tant rudes soyent-ils ; et si vous m'espargnez je
ne vous espargneray point. C'est pourquoy à beau
jeu beau retour. » Mais la femme le gaigna.
Voila donc comme il faut bien adviser à se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses, renforcées, charnues et proportionnées, et, bien que la
chaleur surabondante en elles donne beaucoup de
contentement, quelquesfois aussi sont-elles trop
pressantes pour estre si challeureuses. Toutesfois,
comme l'on dit : De toutes tailles bons lévriers, aussi
y a-il de petites femmes nabottes qui ont le geste,
la grâce, la façon en ces choses un peu approchante
des autres, ou les veulent imiter, et si sont aussi
chaudes et aspres à la curée, voire plus (je m'en
rapporte aux maistres en ces arts), ainsi qu'un petit
cheval se remue aussi prestement qu'un grand; et,
comme disoit un honneste homme, que la femme
ressembloit à plusieurs animaux, et principalement
à un singe, quand dans le lict elle ne fait que se
mouvoir et remuer.

32

PREMIER

DISCOURS

J'ay fait cette digression en m'en souvenant; il
faut retourner à nostre premier texte.
3 Et ce cruel Néron ne fit aussi que répudier sa
femme Octavia, fille de Claudius et Massalina, pour
adultère, et sa cruauté s'abstint jusques-là.
J Domitian fit encore mieux, lequel répudia sa
femme Domitia Longina parce qu'elle estoit si
amoureuse d'un certain comediant et basteleur
nommé Paris, et ne faisoit tout le jour que paillarder avec lui, sans tenir compagnie à son mary ; mais,
au bout de peu de temps, il la reprit encoreset se
repentit de sa séparation : pensez que ce basteleur
luy avoit appris des tours de souplesse et de maniement dont il croyoit qu'il se trouveroit bien.
5 Pertinax en fit de mesme à sa femme Flavia
Sulpitiana ; non qu'il la repudiast ny qu'il la reprît,
mais, la sçachant faire l' amour à un chantre et joueur
d'instrumens et s'adonner du tout à luy, n'en fit
autre conte sinon la laisser faire, et luy faire l'amour
de son costé à une Cornificia estant sa cousine germaine ; suivant en cela l'opinion d'Eliogabale, qui
disoit qu'il n'y avoit rien au monde plus beau que
la conversation de ses parents et parentes. II y en
a force qui ont fait tels eschanges que je sçay, se
fondans sur ces opinions.
5 Aussi l'empereur Severus non plus se soucia de
l'honneur de sa femme, laquelle estoit putain publique, sans qu'il se souciast jamais de l'en corriger,
disant qu'elle se nommoit Jullia, et, pour ce, qu'il
la falloit excuser, d'autant que toutes celles qui

PREMIER

33

DISCOURS

portoyent ce nom, de toute ancienneté estoyent
sujettes d'estre tres-grandes putains et faire leurs
marys cocus : ainsi que je connois beaucoup de
dames portans certains noms de nostre christianisme, que je ne veux dire, pour la révérence
que je dois à nostre sainte religion, qui sont coustumierement sujettes à estre puttes et à hausser le
devant plus que d'autres portans autres noms, et
n'en a-on veu guieres qui s'en soient eschappées.
Or je n'aurois jamais fait si je voulois alléguer
une infinité d'autres grandes dames et emperieres
romaines de jadis, àl'endroit desquelles leurs marys
cocus, et tres-cruels, n'ont usé de leurs cruautez,
autorisez et privilèges, encor qu'elles fussent tresdebordées ; et croy qu'il y en a eu peu de prudes de
ce vieux temps, comme la description de leur vie le
manifeste ; mesmes, que l'on regarde bien leurs effigies et médailles antiques, on y verra tout à plain,
dans leur beau visage, la mesme lubricité toute gravée et peinte. Et pourtant leurs marys cruels la leur
pardonnoyent, et ne les faisoyent mourir, au moins
aucuns. Et qu'il faille qu'eux payens, ne reconnaissans Dieu, ayent esté si doux et benings à l'endroit de leurs femmes et du genre humain, et la
pluspart de nos rois, princes, seigneurs et autres
chrestiens, soyent si cruels envers elles par un tel
forfait !

3 Encores faut-il louer ce brave Philippe Auguste,
nostre roy de France, lequel, ayant répudié sa femme
Angerberge, sœur de Canut, roy de Dannemarck,
Brantôme. I.

5

34

PREMIER

DISCOURS

qui estoit sa seconde femme, sous prétexte qu'elle
estoit sa cousine en troisiesme degré du costé de sa
première femme Ysabel (autres disent qu'il la soubçonnoit de faire l'amour), neantmoins ce roy, forcé
par censures ecclésiastiques, quoy qu'il fust remarié
d'ailleurs, la reprit, et l'emmena derrière luy tout à
cheval, sans le sceu de l'assemblée de Soissons
faite pour cet effet, et trop séjournant pour en décider.
Aujourd'huy aucuns de nos grands n'en font de
mesmejmaisla moindre punition qu'ilz font à
leurs femmes, c'est les mettre en chartre perpétuelle, au pain et à l'eau, et là les l'aire mourir, les
empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou de
la justice. Et, s'ilz ont tant d'envie de s'en défaire
et espouser d'autres, comme cela advient souvent,
que ne les repudient-ilz et s'en séparent honnestement, sans autre mal, et demandent puissance au
pape d'en espouser une autre, encor que ce qui est
conjoint l'homme ne le doit séparer? Toutesfois,
nous en avons eu des exemples de frais, et du roy
Charles VIII et Louis XII e , nos roys.
Sur quoy j'ay ouy discourirun grand théologien,
et c'estoit sur le feu roy d'Espagne Philippe, qui
avoit espousé sa niepce, mere du roy d'aujourd'huy,
et ce par dispense, qui disoit : « Ou du tout il faut
advouer le Pape pour lieutenant gênerai de Dieu
en terre, et absolu ou non : s'il l'est, comme nous
autres catholiques le devons croire, il faut du tout
confesser sa puissance bien absolue et infinie en

PREMIER

DISCOURS

35

terre, et sans borne, et qu'il peut nouer et dénouer
comme il luy plaist ; mais, si nous ne le tenons tel,
je le quitte pour ceux qui sont en telle erreur, non
pour les bons catholiques. Et par ainsi nostre Pere
Saint peut remédier à ces dissolutions de mariage,
et à de grands inconvénients qui arrivent pour cela
entre le mary et la femme, quand ils font tels mauvais ménages. »
Certainement les femmes sont fort blasmables de
traitter ainsi leurs marys par leur foy violée, que
Dieu leur a tant recommandée ; mais pourtant, de
l'autre costé, il a bien défendu le meurtre, et luy est
grandement odieux de quelque costé que ce soit ;
et jamais guieres n'ay-je veu gens sanguinaires et
meurtriers, mesmes de leurs femmes, qui n'enayent
payé le debte ; et peu de gens aymans le sang
ont bien finy : car plusieurs femmes pécheresses
ont obtenu et gaigné miséricorde de Dieu, comme
la Madelaine.
Enfin, ces pauvres femmes sont créatures plus
ressemblantes à la divinité que nous autres, à
cause de leur beauté : car ce qui est beau est plus
approchant de Dieu, qui est tout beau, que le laid,
qui appartient au diable.
J Ce grand Alfonse, roy de Naples, disoit que
la beauté estoit une vraye signifiance de bonnes
et douces mœurs, ainsi comme est la belle fleur
d'un bon et beau fruit : comme de vray, en ma
vie, j'ay veu force belles femmes toutes bonnes ;
et, bien qu'elles fissent l'amour, ne faisoyent

36

PREMIER DISCOURS

point de mal, ny autre qu'à songer à ce plaisir,
et y mettoyent tout leur soucy sans l'applicquer
ailleurs.
J D'autres aussi en ay-je veu tres-mauvaises,
pernicieuses, dangereuses, crueles et fort malicieuses, nonobstant à songer à l' amour et au mal
tout ensemble.
Sera-il doncques dit qu'estans ainsi sujettes à
l'humeur voilage et ombrageuse de leurs marys, qui
méritent plus de punition cent fois envers Dieu,
qu'elles soyent ainsi punies? Or, de telles gens la
complexion est autant fascheuse comme est la peine
d'en escrire.
J J'en parle maintenant encor d'un autre, qui
estoit un seigneur de Dalmatie, lequel, ayant tué
le paillard de sa femme, la contraignit de coucher
ordinairement avec son tronc mort, charogneux et
puant ; de telle sorte que la pauvre femme fut suffoquée de la mauvaise senteur qu'elle endura par
plusieurs jours.
J Vous avez dans les Cent Nouvelles de la reine
de Navarre la plus belle et triste histoire que l'on
sçauroit voir pour ce sujet, de cette belle dame
d'Allemagne que son mary contraignoit à boire
ordinairement dans le test de la teste de son amy
qu'il y avoit tué ; dont le seigneur Bernage, lors
ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en vit le pitoyable spectacle et en fit l'accord.
J La première fois que je fus jamais en Italie,

PREMIER DISCOURS

ÍJ

passant par Venise, il me fut fait un compte pour
vray, d'un certain chevallier albanois, lequel, ayant
surpris sa femme en adultère, tua l'amoureux. Et,
de despit qu'il eut que sa femme ne s'estoit contentée de luy (car il estoit un gallant cavallier, et
des propres pour Venus, jusques à entrer en jouxte
dix ou douze fois pour une nuict), pour punition, il
fut curieux de rechercher partout une douzaine de
bons compagnons et fort ribauts, qui avoyent la
réputation d'estre bien et grandement proportionnez
de leurs membres et fort adroits et chauds à l' exécution; et les prit, les gagea et loua pour argent;
et les serra dans la chambre de sa femme, qui estoit
tres-belle, et la leur abandonna, les priant tous d'y
faire bien leur devoir, avec double paye s'ilz s'en
acquittoyent bien : et se mirent tous aprés elle, les
uns aprés les autres, et la menèrent de telle façon
qu'ils la rendirent morte avec un tres-grand contentement du mary ; à laquelle il luy reprocha,
tendante à la mort, que puisqu'elle avoit tant aymé
cette douce liqueur, qu'elle s'en saoullast; à mode
que dit Sémiramis à Cyrus, luy mettant sa teste
dans un vase plein de sang. Voylà un terrible genre
de mort !
Cette pauvre dame ne fust ainsi morte si elle
eust esté de la robuste complexion d'une garce qui
fut au camp de César en la Gaule, sur laquelle on
dit que deux légions passèrent par dessus en peu
de temps; et au partir de là fit la gambade, ne
s'en trouvant point mal.

38

PREMIER DISCOURS

5 J'ay ouy parler d'une femme françoise, de
ville, et damoiselle, et belle: en nos guerres civiles
ayant esté forcée, dans une ville prise d'assaut,
par une infinité de soldats, et en estant eschappée,
elle demanda à un beau pere si elle avoit péché
grandement, aprés luy avoir conté son histoire; il
luy dit que non, puisqu'elle avoit ainsi esté prise
par force, et violée sans sa volonté, mais y répugnant du tout. Elle respondit : « Dieu donc soit
loué, que je m'en suis une fois en ma vie saoulée,
sans pécher ni offencer Dieu! »
5 Une dame de bonne part, au massacre de la
Sainct-Barthelemy, ayant esté ainsy forcée, et son
mary mort, elle demanda à un homme de sçavoir
et de conscience si elle avoit offensé Dieu, et si
elle n'en seroit point punie de sa rigueur, et si elle
n' avoit point fait tort aux manès de son mary qui
ne venoit que d'estre frais tué. II luy respondit
que, quand elle estoit en ceste besogne, que, si
elle y avoit pris plaisir, certainement elle avoit
péché; mais, si elle y avoit eu du desgoust, c' estoit tout un. Voilà une bonne sentence !
3 J'ay bien cogneu une dame qui estoit différente de cette opinion, qui disoit qu'il n'y avoit si
grand plaisir en ceste affaire que quand elle estoit
à demy forcée et abattue, et mesmes d'un grand;
d'autant que tant plus on fait de la rebelle et de la
refusante, d'autant plus on y prend d'ardeur et
s'efforce-on : car, ayant une fois faussé sa brèche,
il jouit de sa victoire plus furieusement et rude-

PREMIER

DISCOURS

39

ment, et d'autant plus on donne d'appétit à sa
dame, qui contrefait pour tel plaisir la demye-morte
et pasmée, comme il semble, mais c'est de l'extreme plaisir qu'elle y prend. Mesmes ce disoit
ceste dame que bien souvent elle donnoit de ces
venues et altères à son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre et desdaigneuse, le mettant
plus en rut; et, quand il venoit là, luy et elle s'en
trouvoyent cent fois mieux: car, comme plusieurs
ont escrit, une dame plaist plus, qui fait un peu de
la difficile et résiste, que quand elle se laisse sitost
porter par terre. Aussi en guerre une victoire obtenue de force est plus signalée, plus ardente et
plaisante, que par la gratuité, et en triomphe-il
mieux. Mais aussi ne faut que la dame fasse tant
en cela de la revesche ny terrible, car on la tiendroit plustost pour une putain rusée qui voudroit
faire de la prude; dont bien souvent elle seroit
escandalisée ; ainsi que j'ay ouy dire à des plus savantes et habiles en ce fait, auxquelles je m'en
rapporte, ne voulant estre si presumptueux de leur
en donner des préceptes qu'elles sçavent mieux
que moy.
J Or j'ay veu plusieurs blasmer grandement aucuns de ces marys jaloux et meurtriers, d'une
chose, que, si leurs femmes sont putains, euxmesmes en sont cause. Car, comme dit sainct
Augustin, c'est une grande folie à un mary de requérir chasteté à sa femme, luy estant plongé au
bourbier de paillardise ; et en tel estât doit estre



PREMIER

DISCOURS

le mary qu'il veut trouver sa femme. Mesmes nous
trouvons en nostre sainte Escriture qu'il n'est pas
besoin que le mary et la femme s'entrayment si
fort : cela se veut entendre par des amours lascifs
et paillards; d'autant que, mettant et occupant du
tout leur cœur en ces plaisirs lubriques, y songent
si fort et s'y adonnent si tres-tant qu'ils en laissent
l'amour qu'ils doivent à Dieu ; ainsi que moymesme j'ay veu beaucoup de femmes qui aymoient
si tres-tant leurs marys, et eux elles, et en brusloyent de telle ardeur, qu'elles et eux en oublioient du tout le service de Dieu ; si que, le
temps qu'il y falloit mettre, le mettoyent et consommoyent aprés leurs paillardises.
De plus, ces marys, qui, pis est, apprennent à
leurs femmes, dans leur lict propre, mille lubricitez, mille paillardises, mille tours, contours, façons
nouvelles, et leur pratiquent ces figures énormes
de l'Aretin ; de telle sorte que, pour un tison de
feu qu'elles ont dans le corps, elles y en engendrent
cent, et les rendent ainsi paillardes; si bien qu'estans de telle façon dressées, elles ne se peuvent
engarder qu'elles ne quittent leurs marys et aillent
trouver autres chevalliers. Et, sur ce, leurs marys
en désespèrent et punissent leurs pauvres femmes;
en quoy ilz ont grand tort : car, puisqu'elles
sentent leur cœur pour estre si bien dressées, elles
veulent monstrer à d'autres ce qu'elles sçavent
faire ; et leurs marys voudroyent qu'elles cachassent
leur sçavoir; en quoy il n'y a apparence ny raison,

PREMIER

DISCOURS

4"

non plus que si un bon escuyer avoit un cheval
bien dressé, allant de tous airs, et qu'il ne voulust
permettre qu'on le vist aller, ny qu'on montast
dessus, mais qu'on le creust à sa simple parole, et
qu'on l'acheptast ainsi.
g J'ay ouy conter à un honneste gentilhomme
de par le monde, lequel estant devenu fort amoureux d'une belle dame, il luy fut dit par un sien
amy qu'il y perdroit son temps, car elle aimoit trop
son mary; il se va adviser une fois de faire un trou
qui arregardoit droit dans leur lict ; si bien qu'estans couchez ensemble, il ne faillit de les espier
par ce trou, d'où il vit les plus grandes lubricitez,
paillardises , postures salles , monstrueuses et
énormes, autant de la femme, voire plus que du
mary, et avec des ardeurs tres-extresmes ; si bien
que le lendemain il vint à trouver son compagnon
et luy raconter la belle vision qu'il avoit eue, et
luy dit : « Cette femme est à moy aussitost que
son mary sera party pour tel voyage : car elle ne
se pourra tenir longuement en sa chaleur que la
nature et l'art luy ont donné, et faut qu'elle la
passe ; et par ainsi par ma persévérance je l'auray. »
3 Je cognois un autre honneste gentilhomme
qui, estant bien amoureux d'une belle et honneste
dame, sçachant qu'elle avoit un Aretin en figure
dans son cabinet, que son mary sçavoit et l'avoit
veu et permis, augura aussitost par-là qu'il l'atrapperoit; et, sans perdre espérance, il la servit si
bien et continua qu'enfin il l'emporta : et cognut
6

42

PREMIER

DISCOURS

en elle qu'elle y avoit appris de bonnes leçons et
pratiques, ou fust de son mary ou d'autres, niant
pourtant que ny les uns ny les autres n'en avoyent
point esté les premiers maistres, mais la dame nature, qui en estoit meilleure maistresse que tous
les arts. Si est-ce que le livre et la pratique luy
avoyent beaucoup servy en cela, comme elle luy
confessa puis aprés.
J II se lit d'une grande courtisanne et maquerelle insigne du temps de l' ancienne Rome, qui
s'appelloit Elefantina , qui fit et composa de telles
figures de l'Aretin, encore pires, auxquelles les
dames grandes et princesses faisant estât de putanisme estudioyent comme un tres-beau livre. Et
cette bonne dame putain cyreniene, laquelle estoit
surnommée « aux douze inventions » , parce
qu'elle avoit trouvé douze manières pour rendre
le plaisir plus voluptueux et lubrique !
3 Heliogabale gaigeoit et entretenoit , par
grand argent et dons, ceux et celles qui luy inventoyent et produisoyent nouvelles et telles inventions pour mieux esveiller sa paillardise. J'en ay
ouy parler d'autres pareils de par le monde.
J Un de ces ans le pape Sixte fit pendre à
Rome un secrétaire qui avoit esté au cardinal
d'Est et s'appelloit Capella, pour beaucoup de
forfaits, mais entre autres qu'il avoit composé un
livre de ces belles figures, lesquelles estoyent représentées par un grand, que je ne nommeray
point pour l'amour de sa robe, et par une grande,

PREMIER

DISCOURS

43

l'une des belles dames de Rome, et tous représentez au vif et peints au naturel.
3 J'ay cogneu un prince de par le monde qui
fit bien mieux, car il achepta d'un orfèvre une
tres-belle coupe d'argent doré, comme pour un
chef-d'œuvre et grand speciauté, la mieux elabourée, gravée et sigillée qu'il estoit possible de voir,
où estoyent taillées bien gentiment et subtillement
au burin plusieurs figures de l'Aretin, de l'homme
et de la femme, et ce au bas estage de la coupe,
et au dessus et au haut plusieurs aussi de diverses
manières de cohabitations de bestes, là où j'appris
la première fois (car j'ay veu souvent la dicte
coupe et beu dedans, non sans rire) celle du lion
et de la lionne, qui est tout contraire à celle des
autres animaux, que n'avois jamais sceu, dont je
m'en rapporte à ceux qui le sçavent sans que je le
die. Cette coupe estoit l'honneur du buffet de ce
prince: car, comme j'ay dit, elle estoit tres-belle
et riche d'art, et agréable à voir au dedans et au
dehors.
Quand ce prince festinoit les dames et filles de
la cour, comme souvent il les convioit, ses sommelliers ne failloyent jamais, par son commandement, de leur bailler à boire dedans ; et celles
qui ne l' avoyent jamais veue, ou en beuvant ou
aprés, les unes demeuroyent estonnées et ne sçavoient que dire là-dessus ; aucunes demeuroyent
honteuses, et la couleur leur sautoit au visage;
aucunes s'entre-disoyent entr'elles : « Qu'est-ce

44

PREMIER

DISCOURS

que cela qui est gravé là dedans? Je croy que ce
sont des sallauderies. Je n'y boys plus. J'aurois
bien grand soif avant que j'y retournasse boire. »
Mais il falloit qu'elles beussent là, ou bien qu'elles
esclatassent de soif; et, pour ce, aucunes fermoyent les yeux en beuvant, les autres, moins
vergogneuses, point. Qui en avoyent ouy parler
du mestier, tant dames que filles, se mettoyent à
rire sous bourre; les autres en crevoyent tout à
trac.
Les unes disoyent, quand on leur demandoit
qu'elles avoyent à rire et ce qu'elles avoyent veu,
qu'elles n'avoyent rien veu que des peintures,
et que pour cela elles n'y lairroyent à boire une
autre fois. Les autres disoyent : « Quant à moy,
je n'y songe point à mal ; la veue et la peinture
ne souille point l'âme. » Les unes disoyent : « Le
bon vin est aussi bon leans qu'ailleurs. » Les autres
affermoyent qu'il y faisoit aussi bon boire qu'en
une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussi
bien. Aux unes on faisoit la guerre pourquoy
elles ne fermoyent les yeux en beuvant ; elles respondoyent qu'elles vouloyent voir ce qu'elles
beuvoyent, craignant que ce ne fust du vin, mais
quelque médecine ou poison. Aux autres on demandoit à quoy elles prenoyent plus de plaisir,
ou à voir, ou à boire ; elles respondoyent : « A
tout. » Les unes disoyent : « Voilà de belles crotesques! » Les autres : « Voylà de plaisantes mommeries ! » Les unes disoyent : « Voylà de beaux

PREMIER

DISCOURS

45

images! » Les autres : « Voylà de beaux miroirs! »
Les unes disoyent : « L' orfèvre estoit bien à loisir
de s'amuser à faire ces fadezes ! » Les autres disoyent: « Et vous, Monsieur, encor plus d'avoir
achepté ce beau hanap. » Aux unes on demandoit
si elles sentoyent rien qui les picquast au mitant
du corps pour cela; elles respondoyent que nulle
de ces drolleries y avoit eu pouvoir pour les picquer. Aux autres on demandoit si elles n'avoyent
point senty le vin chaut, et qu'il les eust eschauffées,
encor que ce fust en hyver ; elles respondoyent
qu'elles n'avoyent garde, car elles avoyent beu
bien froid, qui les avoit bien rafraischies. Aux
unes on demandoit quelles images de toutes celles
elles voudroyent tenir en leur lict; elles respondoient qu'elles ne se pouvoyent oster de là pour
les y transporter.
Bref, cent mille brocards et sornettes sur ce sujet s'entredonnoyent les gentilshommes et dames
ainsi à table, comme j'ay veu, que c'estoit une
tres-plaisante gausserie, et chose à voir et ouïr;
mais surtout, à mon gré, le plus et le meilleur
estoit à contempler ces filles innocentes, ou qui
feignoyent l'estre , et autres dames nouvellement
venues, à tenir leur mine froide, riante du bout
du nez et des lèvres, ou à se contraindre et faire
des hypocrites, comme plusieurs dames en faisoyent
de mesme. Et notez que, quand elles eussent deu
mourir de soif, les sommelliers n'eussent osé leur
donner à boire en une autre coupe ny verre. Et,

46

PREMIER

DISCOURS

qui plus est, juroyent aucunes, pour faire bon
minois, qu'elles ne tourneroyent jamais à ces festins; mais elles ne laissoyent pour cela à y tourner
souvent, car ce prince estoit tres-splendide et
friand. D'autres disoyent, quand on les convioit :
« J'iray, mais en protestation qu'on ne nous baillera point à boire dans la coupe » ; et, quand elles
y estoient, elles y beuvoient plus que jamais. Enfin
elles s'y avezarent si bien qu'elles ne firent plus de
scrupule d'y boire; et si firent bien mieux aucunes,
qu'elles se servirent de telles visions en temps et
lieu ; et, qui plus est, aucunes s'en desbaucherent
pour en faire l'essay : car toute personne d'esprit
veut essayer tout.
Voilà les effets de cette belle coupe si bien historiée. A quoy se faut imaginer les autres discours,
les songes, les mines et les paroles que telles dames
disoyent et faisoyent entre elles, à part ou en compagnie.
Je pense que telle couppe estoit bien différente
à celle dont parle M. de Ronsard en l'une de ses
premières odes, desdiée au feu roy Henry, qui
se commence ainsi :
Comme un qui prend une couppe,
Seul honneur de son trésor,
Et de rang verse à la troupe
Du vin qui rit dedans l'or.

Mais en cette coupe le vin ne rioit pas aux personnes, mais les personnes au vin : car les unes
beuvoyent en riant, et les autres beuvoyent en se

PREMIER

DISCOURS

47

ravissant ; les unes se compissoyent en beuvant, et
les autres beuvoyent en se compissant ; je dis,
d'autre chose que de pissat.
Bref, cette coupe faisoit de terribles effets, tant
y estoyent pénétrantes ces images, visions et perspectives : dont je me souviens qu'une fois, en une
gallerie du comte de Chasteau-Vilain, dit le seigneur Adjacet, une trouppe de dames avec leurs
serviteurs estant allé voir cette belle maison, leur
veue s'addressa sur de beaux et rares tableaux qui
estoyent en ladite gallerie. A elles se présenta un
tableau fort beau, où estoyent représentées force
belles dames nues qui estoyent au bain, qui s'entretouchoient, se palpoyent, se manioyent et frottoyent, s'entremesloyent, se tastonnoyent, et, qui
plus est, se faisoyent le poil tant gentiment et si proprement, en monstrant tout, qu'une froide recluse
ou hermitte s'en fust eschauffée et esmeue; et c'est
pourquoy une dame grande, dont j'ay ouy parler,
et cogneue avec, se perdant en ce tableau, dit à
son serviteur, en se tournant vers luy comme enragée de cette rage d'amour : « C'est trop demeuré
icy : montons en carosse promptement et allons en
mon logis, car j c ne puis plus contenir cette ardeur ;
il la faut aller esteindre : c'est trop bruslé. » Et
ainsi partit, et alla avec son serviteur prendre de
cette bonne eau qui est si douce sans sucre, et que
son serviteur luy donna de sa petite burette.
Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance à une ame fragile qu'on ne pense; comme en

4*

PREMIER

DISCOURS

estoit un là mesme, d'une Venus toute nue, couchée et regardée de son filsCupidon; l'autre, d'un
Mars couché avec sa Venus ; l'autre, d'une Laeda
couchée avec son signe. Tant d'autres y a-il et là
et ailleurs, qui sont un peu plus modestement peints
et voilez mieux que les figures de l'Aretin ; mais
quasy tout vient à un, et en aprochent de nostre
coupe dont je viens de parler, laquelle avoit quasi
quelque simpatie, par antinomie, de la couppe que
trouva Renault de Montauban en ce chasteau dont
parle l'Arioste, laquelle à plein descouvroit les
pauvres cocus, et cette-cy les faisoit ; mais l'une
portoit un peu trop de scandale aux cocus et leurs
femmes infidèles, et cette-cy point.
Aujourd'huy n'en est besoin de ces livres ny de
ces peintures, car les marys leur en apprennent
prou : et voilà que servent telles escholes de
marys !
5 J'ay cogneu un bon imprimeur venetien à
Paris, quis'appeloit messer Bernardo, parent de ce
grand Aldus Manutius de Venise, qui tenoit sa
boutique en la rue deSainct-Jacques, qui me dit
et jura une fois qu'en moins d'un an il avoit vendu
plus de cinquante paires de livres de l'Aretin à
force gens mariés et non mariés, et à des femmes,
dont il m'en nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les leur bailla
à elles mesmes ettres-bien reliez, sous serment
presté qu'il n'en sonneroit mot, mais pourtant il
me le dist ; et me dist davantage qu'une autre

PREMIER

49

DISCOURS

dame luy en ayant demandé, au bout de quelque
temps, s'il en avoit point un pareil

comme un

qu'elle avoit veu entre les mains d'une de ces trois,
il luy respondit : S'ignora, si, e peggio ; et soudain
argent en campagne, les acheptant tous au

poids

de for; Voilà une folle curiosité pour envoyer son
mary faire un voyage à Cornette prés de CivitaVecchia.
Toutes ces formes
Dieu, si bien que

et postures

sont

odieuses à

sainct Hierosme dit : « Qui se

monstre plustost desbordé amoureux de sa

femme

que mary est adultère et pèche. » Et, parce qu'aucuns docteurs ecclésiastiques en ont parlé, je diray
ce mot briefvement en mots latins, d'autant qu'euxmesmes ne l'ont voulu dire en françois : Excessus,
disent-ils, conjugumfit quando uxor cognoscitur ante,
retro stando,

sedendo in

latere,

et

millier

super

virum ; comme un petit colibet que j'ay leu d'autresfois, qui dit :
In prato viridi monialem ludere vidi
Cum monacho kviter, Me sub, Ma super.

D'autres disent, quand ilz s'accommodent autrement, que la femme ne puisse concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu'elles conçoivent mieux par les postures monstrueuses et
surnaturelles et

estranges

que naturelles et com-

munes, d'autant qu'elles y prennent

plaisir davan-

tage, et, comme dit le poëte, quand elles s'accommodent more canino, ce qui est odieux ; toutesfois
Brantôme. I.

7

5o

PREMIER

DISCOURS

les femmes grosses, au moins aucunes, en usent
ainsi, de peur de se gaster par le devant.
D'autres docteurs disent que quelque forme que
ce soit est bonne, mais que semen ejaculetur inmatricem mulieris, et quomodocunque uxor cognoscatur,
si vir ejaculetur semen in matricem, non est peccatum
mortale.
Vous trouverez ces disputes dans Summa Benedicti, qui est un cordelier docteur qui a tres-bien
escrit de tous les péchez et monstré qu'il a beaucoup
veu et leu. Qui voudra lire ce passage y verra beaucoup d'abus que commettent les marys à l'endroit
de leurs femmes. Aussi dit-il que, quando mulier est
ita pinguis ut non possit aliter coïre que par telles
postures, non est peccatum mortale, modo vir ejacu letur semen in vas naturale. Dont disent aucuns qu'il
vaudroit mieux que les marys s'abstinssent de leurs
femmes quand elles sont pleines, comme font les
animaux, que de souiller le mariage par de telles
vilainies.
J J'ay cogneu une fameuse courtisanne à Rome,
dicte la Grecque, qu'un grand seigneur de France
avoit là entretenue. Au bout de quelque temps, il
luy prit envie de venir voir la France, parle moyen
du seigneur Bonvisi, banquier de Lion, Lucquois
tres-riche, de laquelle il estoit amoureux ; où
estant, elle s'enquit fort de ce seigneur et de sa
femme, et, entr'autres choses, si elle ne le faisoit
point cocu, « d'autant, disoit-elle, que j'ay dressé
son mary de si bel air, et luy ay appris de si bonnes

PREMIER

DISCOURS

5i

leçons, que, luy les ayant montrées et pratiquées
avec sa femme, il n'est possible qu'elle ne les ait
voulu monstrer à d'autres : car nostre mestier est
si chaud, quand il est bien appris, qu'on prend
cent fois plus de plaisir de le monstrer et pratiquer
avec plusieurs qu'avec un. » Et disoit bien plus que
cette dame lui devoit faire un beau présent et condigne de sa peine et de son sallaire, parce que,
quand son mary vint à son escholle premièrement,
il n'y sçavoit rien, et estoit en cela le plus sot, neuf
et apprentis qu'elle vist jamais ; mais elle l' avoit si
bien dressé et façonné que sa femme s'en devoit
trouver cent fois mieux. Et, de fait, cette dame,
la voulant voir, alla chez elle en habit dissimulé ;
dont la courtisanne s'en douta et lui tint tous les
propos que je viens de dire, et pires encor et plus
desbordez, car elle estoit courtizanne fort débordée. Et voilà comment les marys se forgent les
couteaux pour se couper la gorge; cela s'entend
des cornes. Par ainsi, abusant du saint mariage,
Dieu les punit ; et puis veulent avoir leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ilz sont cent fois
plus punissables. Aussi ne m'estonnè-je pas si ce
saint docteur disoit que le maryage estoit quasi
une vraye espece d'adultère : cela vouloit-il entendre quand on en abusoit de cette sorte que je
viens de dire.
Aussi a-on défendu le mariage à nos prestres :
car, venant de coucher avec leurs femmes, ets'estre
bien souillez avec elles, il n'y a point de propos

52

PREMIER

DISCOURS

de venir à un sacré autel. Car, ma foy, ainsy que
j'ay ouy dire, aucuns bourdellent plus avec leurs
femmes que non pas les rufflens avec les putains des
bourdeaux, qui, craignans prendre mal, ne s'acharnent et ne s'eschaulïent avec elles comme les marys
avec leurs femmes, qui sont nettes et ne peuvent
donner mal, au moins aucunes et non pas toutes :
car j'en ay bien cogneu qui leur en donnent, aussi
bien que leurs marys à elles.
Les marys abusants de leurs femmes sont fort
punissables, comme j'ay ouy dire à de grands docteurs, que les marys, ne se gouvernants avec leurs
femmes modestement dans leur lict comme ils doivent, paillardent avec elles comme avec concubines, n'estant le mariage introduit que pour la
nécessité et procréation, et non pour le plaisir
desordonné et paillardise. Ce que tres-bien nous
sceut représenter l'empereur Sejanus Commodus,
dit autrement Anchus Verus, lorsqu'il dit à sa
femme Domitia Calvilla, qui se plaignoit à luy de
quoy il portoit à des putains et courtisannes et
autres ce qu'à elle appartenoit en son lict, et luy
ostoit ses menues et petites pratiques : « Supportez,
ma femme, luy dit-il, qu'avec les autres je saoule
mes désirs, d'autant que le nom de femme et de
consorte est un nom de dignité et d'honneur, et
non de plaisir et paillardise. » Je n'ay point encor
leu ny trouvé la response que luy fit là dessus
madame sa femme l'imperatrice ; mais il ne faut
douter que, ne se contentant de ceste sentence

PREMIER

DISCOURS

53

dorée, elle ne luy respondist de bon cœur, et par
la voix de la pluspart, voire de toutes les femmes
mariées : « Fy de cet honneur, et vive le plaisir !
nous vivons mieux de l'un que de l'autre. »
II ne faut non plus douter aussi que la pluspart
de nos mariés aujourd'huy et de tout temps, qui
ont de belles femmes, ne disent pas ainsi : car ilz
ne se maryent et lient , ny ne prennent leurs
femmes, sinon pour bien passer leur temps et bien
paillarder en toutes façons, et leur enseigner des
préceptes et pour le mouvement de leur corps et
pour les débordées et lascives paroles de leurs
bouches,, afin que leur dormante Venus en soit
mieux esveillée et excitée; et, aprés les avoir bien
ainsi instruites et debauschées, si elles vont ailleurs,
ilz les punissent, les battent, les assomment et les
font mourir.
II y a aussi un peu de raison en cela, comme si
quelqu'un avoit debausché une pauvre fille d'entre
les bras de sa mere, et luy eust faict perdre l'honneur et sa virginité, et puis, aprés en avoir fait sa
volonté, la battre et la contraindre à vivre autrement, en toute chasteté : vrayement ! car il en est
bien temps, et bien à propos ! Qui est celuy qui ne le
condamne pour homme sans raison et digne d'estre
chastié? L'on en deust dire de mesmes de plusieurs
marys, lesquels, quand tout est dit, debauschent
plus leurs femmes, et leur apprennent plus de préceptes pour tomber en paillardise, que ne font
leurs propres amoureux : car ilz en ont plus de

^4

PREMIER

DISCOURS

temps et loisir que les amants; et, venants à discontinuer leurs exercices, elles changent de main
et de maistre, à mode d'un bon cavalcadour, qui
prend plus de plaisir cent fois de monter à cheval
qu'un qui n'y entend rien. « Et de malheur, ce
disoit cette courtizanne, il n'y a nul mestier au
monde qui soit plus coquin ny qui désire tant de
continue que celui de Venus. » En quoy ces marys
doivent estre advertis de ne faire tels enseignemens à leurs femmes, car ils leur sont par trop préjudiciables ; ou bien, s'ils voyent leurs femmes
leur jouer un faux-bon, qu'ils ne les punissent
point, puisque s'ont esté eux qui leur en ont ouven
le chemin.
3 Si faut-il que je face cette digression d'une
femme mariée, belle et honneste et d'estoffe, que
je sçay, qui s'abandonna à un honneste gentilhomme, aussi plus par jalousie qu'elle portoit à
une honneste dame que ce gentilhomme aimoit et
entretenoit, que par amour. Parquoy, ainsi qu'il
en jouissoit, la dame luy dit: « A cette heure, à
mon grand contentement, triomphè-je de vous et
de l'amour que portez à une telle. » Le gentilhomme luy respondit: « Une personne abattue,
subjuguée et foulée, ne sauroit bien triompher. »
Elle prend pied à cette response, comme touchant
à son honneur, et luy réplique aussitost : « Vous
avez raison. » Et tout à coup s'advise de désarçonner subitement son homme, et se desrober de
dessous luy; et, changeant de forme, prestement

PREMIER DISCOURS

55

et agilement monte sur luy et le met sous soy.
Jamais jadis chevallier ou gendarme romain ne fut
si prompt et adextre de monter et remonter sur
ses chevaux desultoires, comme fut ce coup cette
dame avec son homme ; et le manie de mesme en
luy disant : « A st'heure donc puis-je bien dire
qu'à bon escient je triomphe de vous, puisque je
vous tiens abattu sous moy. » Voilà une dame
d'une plaisante et paillarde ambition, et d'une façon estrange, comment elle la traitta!
J J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste
dame de par le monde, sujette fort à l' amour et à
la lubricité, qui pourtant fut si arrogante et si fiere
et si brave de cœur que, quand ce venoit là, ne
vouloit jamais souffrir que son homme la montast
et la mit sous soy et l'abattit, pensant faire un
grand tort à la générosité de son cœur, et attribuant à une grande Iascheté d'estre ainsi subjuguée
etsousmise, en mode d'une triomphante conqueste
ou esclavitude , mais vouloit tousjours garder le
dessus et la prééminence. Et ce qui faisoit bon
pour elle en cela, c'est que jamais ne voulut s'adonner à un plus grand que soy, de peur qu'usant
de son autorité et puissance, luy pust donner la
loy, et la pust tourner, virer et fouler, ainsi qu'il
luy eust pieu ; mais, en cela, choisissoit ses egaux
et inférieurs, auxquels elle ordonnoit leur rang,
leur assiete, leur ordre et forme de combat amoureux, ne plus ne moins qu'un sergent majour à ses
gens le jour d'une bataille ; et leur commandoit

56

PREMIER

DISCOURS

de ne l'outrepasser, sur peine de perdre leurs pratiques, aux uns son amour, et aux autres la vie;
si que debout ou assis, ou couchez, jamais ne se
purent prévaloir sur elle de la moindre humiliation, ny submission, ny inclination, qu'elle leur
eust rendu et presté. Je m'en rapporte au dire et
au songer de ceux et celles qui ont traitté telles
amours, telles postures, assietes et formes.
Cette dame pouvoit ordonner ainsi sans qu'il y
allast rien de son honneur prétendu, ny de son
cœur généreux offensé : car, à ce que j'ay ouy
dire à aucuns praticqs, il y avoit assez de moyens
pour faire telles ordonnances et pratiques.
Voilà une terrible et plaisante humeur de femme,
et bizarre scrupule de conscience généreuse. Si
'avoit-elle raison pourtant ; car c'est une fascheuse
souffrance que d'estre subjuguée, ployée, foullée,
et mesmes quand l'on pense quelquefois à part
soy, et qu'on dit: « Un tel m'a mis sous luy et
foulé », par manière de dire, sinon aux pieds, mais
autrement : cela vaut autant à dire.
Cette dame aussi ne voulut jamais permettre
que ses inférieurs la baisassent jamais à la bouche,
« d'autant, disoit-elle, que le toucher et le tact de
bouche à bouche est le plus sensible et précieux
de tous les autres touchers, fust de la main et
autres membres », et, pour ce, ne vouloit estie
alleinée, ny sentir à la sienne une bouche salle,
orde et nompareille à la sienne.
Or, sur cecy, c'est une autre question que j'ay

PREMIER

DISCOURS

5?

veu traitter à aucuns : quel advantage de gloire a
plus grand sur son compagnon, ou l'homme ou la
femme, quand ils sont en ces escarmouches ou victoires vénériennes ?
L'homme allègue pour soy la raison précédente :
que la victoire est bien plus grande quand l'on
tient sa douce ennemie abattue sous soy, et qu'il la
subjugue, la supedite et la dompte à son aise et
comme il luy plaist ; car il n'y a si grande princesse ou dame, que, quand elle est là, fust-ce avec
son inférieur ou inégal, qu'elle n'en souffre la loy
et la domination qu'en a ordonné Venus parmi ses
statuts ; et, pour çe, la gloire et Phonneur en demeure tres-grande à l'homme.
La femme dit : « Ouy, je le confesse, que vous
vous devez sentir glorieux quand vous me tenez
sous vous et me suppeditez ; mais aussi, quand il
me plaist, s'il ne tient qu'à tenir le dessus, je le
tiens par gayeté et une gentille volonté qui m'en
prend, et non pour une contrainte. D'avantage,
quand ce dessus me deplaist, je me fais servir à
vous comme d'un esclave ou forçat de gallere, ou,
pour mieux dire, vous fais tirer au collier comme
un vray cheval de charrette, et vous, travaillant,
peinant, suant, halletant , efforçant à faire les
courvées et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moy, je suis couchée à mon aise, je vois
venir vos coups; quelquesfois j'en ris et en tire
mon plaisir à vous voir en telles altères ; quelquesfois aussi je vous plains, selon ce qui me plaist ou
S

58

PREMIER

DISCOURS

que j'en ay de volonté ou pitié ; et, aprés en avoir
en cela tres-bisn passé ma fantaisie, je laisse là
mon gallant, las, recreu, débilité, énervé, qu'il
n'en peut plus, et n'a besoin que d'un bon repos
et de quelque bon repas, d'un coulis, d'un restaurent ou de quelque bon bouillon confortatif. Moy,
pour telles courvées et tels efforts, je ne m'en sens
nullement, sinon que tres-bien servie à vos despens, monsieur le gallant, et n'ay autre mal sinon
de souhaiter quelque autre qui m'en donnast autant, à peine de le faire rendre comme vous; et,
par ainsi, ne me rendant jamais, mais faisant
rendre mon doux ennemy, je rapporte la vraye
victoire et la vraye gloire, d'autant qu'en un duel
celuy qui se rend est deshonnoré, et non pas
celuy qui combat jusques au dernier poinct de la
mort. »
Ainsi que j'ay ouy conter d'une belle et honneste femme, qui une fois, son mary l'ayant esveillée d'un profond sommeil et repos qu'elle prenoit, pour faire cela, aprés qu'il eut fait elle luy
dit : « Vous avez fait et moy non. » Et, parce
qu'elle estoit dessus luy, elle le lia si bien de bras,
de mains, de pieds et de ses jambes entrelassées:
« Je vous apprendray à ne m'esveiller une autre
fois » ; et, le démenant, secouant et remuant à
toute outrance, son mary qui estoit dessous, qui
ne s'en pouvoit défaire et qui suoit, ahannoitetse
lassoit, et crioyt mercy, elle le luy fit faire une
autre fois en dépit de luy, et le rendit si las, si

PREMIER

DISCOURS

59

atenué et íîac, qu'il en devint hors d'aleinc et luy
juia un bon coup qu'une autre fois il la prendroit
à son heure, à son humeur et apetit. Ce conte est
meilleur à se l'imaginer et représenter qu'à l'escrire.
Voilà donc les raisons de la dame avec plusieurs
autres qu'elle put alléguer.
Encore l'homme replicque là-dessus : « Je n'ay
point aucun vaisseau ni baschot comme vous avez
le vostre, dans lequel je jette un gassouil de pollution et d'ordure (si ordure se doit appeler la
semence humaine jettée par mariage et paillardise),
qui vous salit et vous y pisse comme dans un pot.
— Ouy, dit la dame; mais aussitost ce beau
sperme, que vous autres dites estre le sang le plus
pur et net que vous avez, je le vous vais pisser
incontinent et jetter, ou dans un pot ou bassin, ou
en un retrait, et le mesler avecques une autre ordure tres-puante et salle et vilaine : car de cinq
cens coups que l'on nous touchera, de mille, deux
mille, trois mille, voire d'une infinité, voire de
nul, nous n'engroissons que d'un coup, et la matrice ne retient qu'une fois : car, si le sperme y
entre bien et y est bien retenu, celuy-là est bien
logé, mais les autres fort sallaudement nous les
logeons comme je viens de dire. Voilà pourquoi
il ne faut se vanter de nous gazouiller de vos ordures de sperme: car, outre celuy-là que nous
concevons, nous le jettons et rendons pour n'en
faire plus de cas aussitost que l'avons receu et

6o

PREMIER

DISCOURS

qu'il ne nous donne plus de plaisir, et en sommes
quittes en disant : « Monsieur le potagier, voilà
« vostre brouet que je vous rends, et le vous
« claque là ; il a perdu le bon goust que vous
« m'en avez donné premièrement. » Et notez que
la moindre bagasse en peut dire autant à un grand
roj ou prince, s'il l'a repassée ; qui est un grand
mespris, d'autant que l'on tient le sang royal
pour le plus précieux qui soit point. Vrayment il
est bien gardé et logé bien précieusement plus
que d'un autre ! »
Voilà le dire des femmes ; qui est un grand cas
pourtant qu'un sang si précieux se pollue et se
contamine ainsi si sallaudement et vilainement; ce
qui estoit défendu en la loy de Moyse, de ne le
nullement prostituer en terre; mais on fait bien
pis quand on le mesle avecques de l'ordure tresorde et salle.
Encor si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j'ay ouy parler, qui, en songeant la
nuict, s'estant corrompu parmy ses linceuls, les fit
enterrer, tant il estoit scrupuleux, disant que c'estoit un petit enfant provenu de là qui estoit mort,
et que c'estoit dommage et une tres-grande perte
que ce sang n'eust esté mis dans la matrice de sa
femme, dont possible l'enfant fust esté en vie.
II se pouvoit bien tromper par là, d'autant que
de mille habitations que le mary fait avec la femme
Tannée, possible, comme j'ay dit, n'en devientelle grosse, non pas une fois en la vie, voire ja-

PREMIER

DISCOURS

mais, pour aucunes femmes qui sont brehaignes
et stériles, et ne conçoivent jamais ; d'où est venu
l'erreur d'aucuns mescreans, que le mariage n'avoit
esté institué tant pour la procréation que pour le
plaisir : ce qui est mal creu et mal parlé, car, encor
qu'une femme n'engroisse toutes les fois qu'on
l'entreprend, c'est pour quelque volonté de Dieu à
nous occulte, et qu'il en veut punir et mary et
femme, d'autant que la plus grande bénédiction
que Dieu nous puisse envoyer en mariage, c'est
une bonne lignée, et non par concubinage; dont
il y a plusieurs femmes qui prennent un grand plaisir d'en avoir de leurs amants, et d'autres non; lesquelles ne veulent permettre qu'on leur lasche rien
dedans, tant pour ne supposer des enfans à leurs
marys qui ne sont à eux, que pour leur sembler ne
faire tort et ne les faire cocus si la rosée ne leur
est entrée dedans, ny plus ny moins qu'un estomach débile et mauvais ne peut estre offensé de sa
personne pour prendre de mauvais et indigestifs
morceaux, pour les mettre dans la bouche, les mascher et puis les cracher en terre.
Aussi, par le mot de cocu, porté par les oyseaux
d'avril, qui sont ainsi appeliez pour aller pondre au
nid des autres, les hommes s'appellent cocus par
antinomie quand les autres viennent pondre dans
leur nid, qui est dans le cas de leurs femmes, qui
est autant à dire leur jetter leur semence et leur
faire des enfans.
Voilà comme plusieurs femmes ne pensent faire

62

PREMIER

DISCOURS

faute à leurs marys pour mettre dedans et s'esbaudir leur saoul, mais qu'elles ne reçoivent point de
leur semence ; ainsi sont-elles conscientieuses de
bonne façon : comme d'une grande dont j'ay ouy
parler, qui disoit à son serviteur : « Esbattez-vous
tant que vous voudrez, et donnez-moy du plaisir;
mais, sur vostre vie, donnez-vous garde de ne
m'arrouser rien là dedans, non d'une seule goutte,
autrement il vous y va de la vie. » Si bien qu'il
falloit bien que l'autre fust sage, et qu'il espiat le
temps du mascaret quand il devoit venir.
J J'ay ouy faire un pareil compte au chevallier
de Sanzayde Bretagne, un tres-honneste et brave
gentilhomme, lequel, si la mort n'eust entrepris
sur son jeune aage, fust esté un grand homme de
mer, comme il avoit un tres-bon commencement:
aussi en portoit-il les marques et enseignes, car il
avoit eu un bras emporté d'un coup de canon en
un combat qu'il fit sur mer. Le malheur pour luy
fut qu'il fut pris des corsaires , et mené en Alger.
Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit le grand
prestre de la mosquée de là, qui avoit une tresbelle femme qui vint à s'amouracher si fort dudict
Sanzay qu'elle luy commanda de venir en amoureux plaisir avec elle, et qu'elle luy feroit tres-bon
traittement, meilleur qu'à aucun de ses autres esclaves ; mais surtout elle luy commanda tres-expressement, et sur la vie, ou une prison tres-rigoureuse, de ne lancer en son corps une seule goutte
de sa semence , d'autant , disoit-elle , qu'elle ne

PREMIER

DISCOURS

G3

vouloit nullement estre pollue et contaminée du
san» chrestien, dont elle penserait offenser grandement et sa loy et son grand prophète Mahommet; et, de plus, luy commanda qu'encor qu'elle
fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle luy
commanderait cent fois d'hazarder le paquet tout
à trac, qu'il n'en fit rien, d'autant que ce serçà't le
grand plaisir d;w;;:e! elle estoit ravie qui le luy feroit dire, et non pas la volonté de l'âme.
LedictSanzay, pour avoir bon traittement et plus
grande liberté, encor qu'il fust chrestien, ferma les
yeux pour ce coup à sa loy : car un pauvre esciave
rudement traitté et misérablement enchaisné peut
s'oublier bien quelques fois. II obéit à la dame, et
fut si sage et si abstraint à son commandement
qu'il commanda fort bien à son plaisir; et moulloit au moulin de sa dame tousjours tres-bien, sans
y faire couller d'eau : car, quand l'escluse de l'eau
vouloit se rompre et se déborder, aussitost il la
retiroit, la resserrait et la faisoit escouler où il pouvoit ; dont cette femme l'en ayma davantage, pour
estre si abstraini à son estroit commandement, encor qu'elle lui criast : « Laschez, je vous en donne
toute permission ! » mais il ne voulut onc, car il
craignoit d'estre battu à la turque, comme il
voyoit ses autres compagnons devant soy.
Voilà une terrible humeur de femme; et pour
ce il semble qu'elle faisoit beaucoup, et pour son
ame qui estoit turque, et pour l'autre qui estoit
chrestien, puisqu'il ne se deschargeoit nullement

64

PREMIER

DISCOURS

avec elte : si me jura-il qu'en sa vie il ne fut en
telle peine.
II m'en fit un autre compte, le plus plaisant
qu'il est possible, d'un trait qu'elle luy fit; mais,
d'autant qu'il est trop sallaud, je m'en tairay, de
peur d'offenser les oreilles chastes.
Du depuis ledict Chanzay fut rachepté par les
siens, qui sont gens d'honneur et de bonne maison
en Bretagne, et qui appartiennent à beaucoup de
grands, comme à M. le Connestable qui aimoit
fort son frère aisné, et qui luy ayda beaucoup à
cette délivrance, laquelle ayant eue, il vint à la
cour, et nous en conta fort à M. d'Estrozze et à
moy de plusieurs choses, et entre autres il nous fit
ces comptes.
Que dirons-nous maintenant d'aucuns marys
qui ne se contentent de se donner du contentement et du plaisir paillard de leurs femmes, mais
en donnent de l'appetit, soit à leurs compagnons
et amys, soit à d'autres? Ainsi que j'en ay cogneu
plusieurs qui leur louent leurs femmes, leur disent
leurs beautez, leur figurent leurs membres et partyes du corps, leur représentent leurs plaisirs qu'ils
ont avec elles, et leurs follatreries dont elles usent
envers eux, les leur font baiser, toucher, taster,
voire voir nues.
Que meritent-ils ceux-là? sinon qu'on les face
cocus bien à point, ainsi que fit Gigés, par le
moyen de sa bague, au roy Candaule, roy des
Lidiens, lequel, sot qu'il estoit, luy ayant loué la

PREMIER

65

DISCOURS

rare beauté de sa femme, comme si le silence luy
faisoit tort et dommage, et puis, la luy ayant monstrée toute nue, en devint si amoureux qu'il en
jouit à son gré, et le fit mourir, et s'impatronisa
de son royaume. On dit que la femme en fut si
désespérée, pour avoir esté représentée ainsi,
qu'elle força Gigés à ce mauvais tour, en luy disant : « Ou celuy qui t'a pressé et conseillé de
telle chose, faut qu'il meure de ta main, ou toy,
qui m'as regardée toute nue, que tu meures de la
main d'un autre. » Certes, ce roy estoit bien de
loisir de donrter ainsi appétit d'une viande nouvelle, si belle et bonne, qu'il devoit tenir si cherei
5 Louis, duc d'Orléans, tué à la porte Barbette,
à Paris, fit bien au contraire (grand debàuscheur
des dames de la cour, et tousjòurs des plus grandes) I
caíj ayant avec luy couché une fort belle et grànde
dame, ainsi que son mary vint est sa chambre pour
luy donner le bonjour, il alla couvrir la teste de sa
dame, festime de l'autre) du linceul, et luy destouvrit tout le corps) luy faisant voir tout nud et
toucher à son bel aise) avec défense expresse sur
la vie de n'oster le linge du visage, ny la descouvrir aucunement) à quoy il n'osa contrevenir, luy
demandant par plusieurs fois ce qui luy sembioit
de ce beau corps tout nud : l'autre en demeura
teut esperdu et grandement satisfait. Le duc luy
bailla congé de sortir de la chambre, ce qu'il fit
saris avoir jamais pû cognoistre que ce fust sa
femme. ■<
Brantôme. I.

o

66

PREMIER

DISCOURS

S'il l'eust bien veue et recogneue toute nue,
comme plusieurs que j'ay veu, il l'eust cogneue à
plusieurs sis, possible; dont il fait bon les visiter
quelquesfois par le corps.
Elle, aprés son mary party, fut interrogée de
M. d'Orléans si elle avoit eu l'allarme et peur. Je
vous laisse à penser ce qu'elle en dist, et la peine
et l'altere en laquelle elle fut l'espace d'un quart
d'heure : car il ne falloit qu'une petite indiscrétion, ou la moindre désobéissance que son mary
eust commis pour lever le linceul; il est vray, ce
dist M. d'Orléans, mais qu'il l'eust tué aussitost
pour l'empescher du mal qu'il eust faict à la
femme.
Et le bon fut de ce mary, qu'estant la nuict
d'amprés couché avec sa femme, il luy dit que
M. d'Orléans luy avoit fait voir la plus belle femme
nue qu'il vit jamais, mais, quant au visage, qu'il n'en
sçavoit que rapporter, d'autant qu'il luy avoit interdit. Je vous laisse à penser ce qu'en pouvoit
dire sa femme dans sa pensée. Et, de cette dame
tant grande et de M. d'Orléans, on dit que sortit
ce brave et vaillant bastard d'Orléans, le soustien
de la France et le fléau de l'Angleterre, et duquel
est venue ceste noble et généreuse race des comtes
de Dunois.
5 Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la veue de leurs femmes nues, j'en sçay
un qui, pour un matin, un sien compaignon Testant allé voir dans sa chambre ainsi qu'il s'habilloit,

PREMIER

DISCOURS

67

luy monstra sa femme toute nue, estendue tout de
son long toute endormie, et s'estant elle-mesme
osté ses linceuls de dessus elle, d'autant qu'il
faisoit grand chaud, luy tira le rideau à demy, si
bien que, le soleil levant donnant dessus elle, il
eut loisir de la bien contempler à son aise, où il
ne vid rien que tout beau en perfection ; et y put
paistre ses yeux, non tant qu'il eust voulu , mais
tant qu'il put; et puis le mary et luy s'en allèrent
chez le roy.
Le lendemain, le gentilhomme, qui estoit fort
serviteur de ceste dame honneste, luy racconta
ceste vision, et mesme luy figura beaucoup de
choses qu'il avoit remarquées en ses beaux
membres, jusques aux plus cachez ; et si le mary le
luy confirma, et que c'estoit luy-mesme qui en
avoit tiré le rideau. La dame, de despit qu'elle
conceut contre son mary, se laissa aller et s'octroya à son amy par ce seul sujet ; ce que tout son
service n' avoit sceu gaigner.
3 J'ay cogneu un tres-grand seigneur qui, un
matin, voulant aller à la chasse, et ses gentilshommes l'estant venu trouver à son lever, ainsi
qu'on le chaussoit, et avoit sa femme couchée prés
de luy, et qui luy tenoit son cas en pleine main, il
leva si promptement la couverture qu'elle n'eut
loisir de lever la main où elle estoit posée, que
l'on l'y vit à l'aise et la moitié de son corps ; et,
en se riant, il dit à ces messieurs qui estoyent présents : « Et bien, Messieurs, ne vous ai-je pas fait

68

PREMIER

DISCOURS

voir choses et autres de ma femme ? » Laqaeflç
fut si dépite de ce trait qu'elle luy en voulut
un mal extresme | et mesme pour la surprise de
cette main; et, possible, depuis elle le luy rendit
bien.
3 J'en sçay un autre d'un grand seigneur, lequel, connoissant qu'un sien amy et parent estoit
amoureux de sa femme, fust ou pour luy en faire
venir l'envie davantage, ou du dépit et desespoir
qu'il pouvoit concevoir de quoy il avoit eu une st
belle femme et luy n'en tastoit point, la luy monstra un matin, l'estant allé voir, dans le lict tous
deux couchez ensemble, à demye nue; et si fit
bien pis, car il luy fit cela devant luy-mesme, et
la mit en besogne comme si elle eust été à part;
encor prioit-il cet amy de bien voir le tout, et
qu'il faisoit tout cela à sa bonne grâce. Je vous
laisse à penser si la dame, par une telle privauté
de son mary, n'avoit pas occasion de faire à son
amy l'autre toute entière, et à bon escient, et s'il
n' estoit pas bien employé qu'il en portast les
cornes.
3 J'ay ouy parler d'un autre et grand seigneur,
qui le faisoit ainsi à sa femme devant un grand
prince, son maistre,, mais c'estoit pat sa prière et
commandement, qui se delectoit à tel plaisir. Ne
sont-ils pas donc ceux-là coulpables, puisqu'ayant
esté leurs propres maquereaux , en veulent estre
les bourreaux ?
II ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny

PREMIER

DISCOURS

69

ses terres, pays et places, comme je tiens d'un
grand capitaine, à propos de feu M. de Savoye,
qui desconseilla et dissuada nostre roy Henry dernier, quand, à son retour de Pologne, il passa
par la Lombardie, de n'aller ny entrer dans la ville
de Milan, luy alléguant que le roy d'Espagne en
pourroit prendre quelque ombre; mais ce ne fut
pas cela : il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien à point, et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu'il ne fust tenté d'une extresme envie de la ravoir et reconquérir par bon et
juste droit, comme avoyent fait ses prédécesseurs.
Et voylà la vraye cause, comme dit un grand
;
prince qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit
ceste encloueure. Mais, pour complaire à M. de
Savoye et ne rien altérer du costé du roy d'Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu'il eust
toutes les envies du monde d'y aller, à ce qu'il me
fit cet honneur, quand il fut de retour à Lion, de
me le dire : en quoy ne faut douter que M. de
Savoye ne fust plus Espagnol que François.
J'estime les marys aussi condamnables, lesquels,
aprés avoir receu la vie par la faveur de leurs
femmes, en demeurent tellement ingrats que, pour
le soupçon qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les traittent tres-rudement, jusques à attenter
sur leurs vies. J'ay ouy parler d'un seigneur sur
la vie duquel aucuns conjurateurs ayant conjuré
et conspiré, sa femme, par supplication, les en
destourna, et le garantit d'estre massacré; dont



PREMIER

DISCOURS

depuis elle en a esté tres-mal recogneueet traittée
tres-rigoureusement.
5 J'ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant
esté accusé et mis en justice, pour avoir fait tresmal son devoir à secourir son gênerai en une battaille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ny secours, estant prés d'estre sentencié et
d'estre condamné d'avoir la teste tranchée, nonobstant vingt mille escus qu'il présenta pour avoir
la vie sauve, sa femme ayant parlé à un grand
seigneur de par le monde et couché avec luy par
la permission et supplication dudit mary, ce que
l'argent n'avoit pu faire, sa beauté et son corps
l'executa; et luy sauva la vie et la liberté. Du despuis il la traitta si mal que rien plus. Certes, tels
marys, cruels et enragez, sont tres-miserables.
5 D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait
de mesme, car ilz ont bien sceu recognoistre le
bien d'où il venoit, et honoroyent ce bon trou
toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.
J II y a encor une autre sorte de cocus, qui ne
se sont contentez d'avoir esté ombrageux en
leur vie, mais allans mourir et sur le poinct du
trespasle sont encores ; comme j'en ay cogneu un
qui avoit une fort belle et honneste femme, mais
pourtant qui ne s'estoit point tousjours estudiée
à luy seul; ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit:
« Ah! ma mye, je m'en vais mourir! Et plust à
Dieu que vous me tinssiez compagnie, et que vous
et moy allassions ensemble en l'autre monde! Ma

PREMIER DISCOURS

71

mort ne m'en seroit si odieuse, et la prendrois
plus en gré. v Mais la femme, qui estoit encor
tres-belle et jeune de trente-sept ans, ne le voulut
point suivre ny croire pour ce coup là, et ne
voulut faire la sotte, comme nous lisons deEvadné,
fille de Mars et de Thebé, femme de Capanée,
laquelle l'ayma si ardemment que, luy estant mort,
aussitost que son corps fut jetté dans le feu, elle
s'y jetta aprés toute vive, et se brusla et se
consuma avec luy par une grande constance et
force, et ainsi l'accompaigna à sa mort.
J Alceste fit bien mieux, car, ayant sceu par
l'oracle que son mary Admette, roi de Thessalie,
devoit mourir bientost si sa vie n'estoit racheptée
par la mort de quelque! autre de ses amis, elle
soudain se précipita à la mort, et ainsy sauva son
mary.
II n'y a plus meshuy de ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gré dans la fosse
avant leurs marys, ny les suivre. Non, il ne s'en
trouve plus : les mères en sont mortes, comme disent les maquignons de Paris des chevaux, quand
on n'en trouve plus de bons.
Et voylà pourquoy j'estimois ce mary, que je
viens d'alléguer, malhabile de tenir ces propos à
sa femme si fascheux, pour la convier à la mort,
comme si ce fust esté quelque beau festin pour l'y
convier. C'estoit une belle jalousie qui luy faisoit
parler ainsy, qu'il concevoit en soy du desplaisir
qu'il pouvoit avoir aux enfers là-bas, quand il ver-

PREMIER

DISCOURS

roit sa femme, qu'il avoit si bien dressée, entre les
bras d'un sien amoureux ou de quelque autre mary
nouveau.
Quelle forme de jalousie voilà, qu*il fallust que
son mary en fust saisy alors, et qu'à tous les coups
il luy disoit que, s'il en reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il avoit enduré! et, tant qu'il
a vescu, il n'en avoit point esté atteint, et luy
laissoit faire à son bon plaisir.
5 Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesme,
luy qui d'autrefois se fit jadis tant signaler en la
guerre sainte. Estant sur le point de la mort, et sa
femme prés de luy dolente^ avec le comte de Tripoly, il les pria tous deux aprés sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda à sa femme;
Ce qu'ils firent.
Pensez qu'il en avoit veu quelques approches
d'amour en son vivant : car elle pouvoit estre
aussi bonne vesse que sa mere^ la comtesse d'Angou, laquelle, aprés que le comte de Bretagne
Teut entretenue longuement, elle vint trouver le
roy de France Philippes, qui la mena de mesmes,
et lui fit cette fille bastarde qui s'appella Cicile,
et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrede, qui certes, par ses beaux exploicts, ne meritoit d'estre cocu.
5 Un Albanois, ayant esté condamné de-là les
monts d'estre pendu pour quelque forfait, estant
au service du roy de France, ainsi qu'on le vouloit
mener au supplice, il demanda à voir sa femme et

PREMIER

DISCOURS

73

luy dire adieu, qui estoit une tres-belle femme et
tres-agreable. Ainsi donc qu'il luy disoit adieu,
en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec
belles dents, et le luy arracha de son beau visage.
En quoy la justice l'ayant interrogé pourquoy il
avoit fait cette villainie à sa femme, il respondit
qu'il Tavoit fait de belle jalousie, « d'autant, ce
disoit-il, qu'elle est tres-belle ; et, pour ce, aprés
ma mort jesçay qu'elle sera aussitost recherchée et
aussitost abandonnée à un autre de mes compagnons, car je la cognois fort paillarde, et qu'elle
m'oublieroit incontinent. Je veux donc qu'aprés ma
mort elle ait de moy souvenance, qu'elle pleuré
et qu'elle soit affligée; si elle ne l'est par ma
mort, au moins qu'elle le soit pour estre défigurée, et qu'aucun de mes compagnons n'en aye le 1
plaisir que j'ay eu avec elle. » Voilà un terrible
jaloux !
J J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentans
vieux, caducs, blessez, atténuez et proches de la
mort, de beau dépit et de jalousie secrètement ont
advancé les jours à leurs moitiez, mesmes quand
elles ont esté belles.
Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font mourir ainsi leurs femmes,
j'ai ouy faire une dispute, sçavoir-mon s'il est permis aux femmes, quand elles s'apperçoivent ou se
doutent de la cruauté et massacre que leurs marys
veulent exercer envers elles, de gaigner le devant
et de jouer à la prime, et, pour se sauver, les faire
1o

74

PREMIER

DISCOURS

jouer les premiers et les envoyer devant faire les
logis en l'autre monde.
J'ay ouy maintenir qu'ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon Dieu, car tout meurtre est
défendu, ainsi que j'ay dit, mais, selon le monde,
prou; et se fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux
prévenir que d'être prévenu : car enfin chacun doit
être curieux de sa vie; et, puisque Dieu nous l'a
donnée, la faut garder jusques à ce qu'il nous appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien
leur mort, et s'y aller précipiter, et ne la fuir quand
elles peuvent, c'est se tuer soy-mesme, chose que
Dieu abhore fort; parquoy c'est le meilleur de les
envoyer en ambassade devant, et en parer le coup,
ainsi que fit Blanche d'Auverbruckt à son mary le
sieur de Flavy, capitaine de Compiegne et gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la
mort de la Pucelle d'Orléans. Et cette dame Blanche, ayant sceu que son mary la vouloit faire noyer,
le prévint, et, avecl'ayde de son barbier, l'estouffa
et l'estrangla, dont le roy Charles septiesme luy
en

donna aussitost sa grâce ; à quoy aussi ayda

bien la trahison du mary pour l'obtenir, possible,
plus que toute autre chose.
Annales

de France,

Cela se trouve aux

et principalement celles de

Guyenne.
De mesme en fit une madame de la Borne, du
règne du roy François premier, qui accusa et deffera son mary à la justice, de quelques follies faites
et crimes, possible énormes, qu'il

avoit fait avec

PREMIER

DISCOURS

75

elle et autres, le fit constituer prisonnier, sollicita
contre luy et luy fit trancher la teste. J'ay ouy
faire ce compte à ma grand-mere, qui la disoit
de bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna
bien le devant.
J La reine Jeanne de Naples première en fit de
mesmes à l'endroit de Tinfant de Majorque, son
tiers mary, à qui elle fit trancher la teste pour la
raison que j'ay dit en son Discours; mais ilpouvoit
bien estre qu'elle se craignoit de luy et le vouloit
depescher le premier : à quoy elle avoit raison, et
toutes ses semblables, de faire de mesme quand
elles se doutent de leurs gallants.
J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui
bravement se sont acquittées de ce bon office et
sont eschappées par ceste façon; et mesmes j'en
ay cogneu une, laquelle, ayant esté trouvée avec
son amy par son mary, il n'en dit rien ny à l'un
ny à l'autre, mais s'en alla courroucé et la laissa
là-dedans avec son amy, fort panthoise et désolée
et en grand altération. Mais la dame fut résolue
jusques là de dire : « II ne m'a rien dit ny fait
pour ce coup, je crains qu'il me la garde bonne
et sous mine; mais, si j'estois asseurée qu'il me
deust faire mourir, j'adviserois à lui faire sentir
la mort le premier. » La fortune fut si bonne pour
elle, au bout de quelque temps, qu'il mourut de
soy-mesme; dont bien luy en prit, car oncques
puis il ne luy avoit pas fait bonne chere, quelque
recherche qu'elle luy fit.

76

PREMIER DISCOURS

5 II y a encores une autre dispute et question
sur ces fous enragez et marys dangereux, cocus,
à sçavoir sur lesquels des deux ilz se doivent prendre
et vanger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amants.
II y en a qui ont dit seulement sur la femme,
se fondant sur ce proverbe italienqui dit que moría
la bcstia, morta la rabbia o veneno; pensans, ce
leur semble, estre bien allégez de leur mal quand
ilz ont tué celle qui fait la douleur, ny plus ny
moins que font ceux qui sont mordus ou piquez
de l'escorpion : le plus souverain remède qu'ils ont,
c'est de le prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'applicquer sur la morsure ou playe qu'il a faite; et
disent volontiers et coustumierement que ce sont
les femmes qui sont plus punissables. J 'entends
des grandes dames et de haute guise, et non des
petites, communes et de basse marche; car ce sont
elles, par leurs beaux attraits, privautez, commandements et paroles, qui attacquent les escarmouches,
et que leshommes ne les fontque soustenir; et que
plus sont punissables ceux qui demandent et levent
guerre que ceux qui la défendent ; et que bien
souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts sans l' appel des dames, qui leur
signifient en plusieurs façons leurs amours; ainsi
qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville
de frontière, il est fort malaisé d'y faire entreprise
ny surprise, s'il n'y a quelque intelligence sourde
parmy aucuns de ceux du dedans, ou qui ne vous
y poussent, attirent, ou leur tiennent la main.

PREMIER

DISCOURS

77

Or, puisque les femmes sont un peu plus
fragiles que les hommes, il leur faut pardonner et
croire que, quand elles se sont mises une fois à
aymer et mettre l'amour dans l'ame, qu'elles l' exécutent à quelque prix que ce soit, ne se contentans
(non pas toutes) de le couver là-dedans, et se
consumer peu à peu, et en devenir seiches et
allanguies, et pour ce en effacer leur beauté , qui est
cause qu'elles désirent en guérir et en tirer du plaisir,
et ne mourir du mal de la surette, comme on dit.
Certes, j'ay cogneu plusieurs belles dames de ce
naturel, lesquelles les premières ont plustost recherché leur androgine que les hommes, et sur divers
sujets : les unes pour les voir beaux, braves,
vaillants et agréables; les autres pour en escroquer
quelque somme de dinari ; d'autres pour en tirer
des perles, des pierreries, des robes de toille d'or
et d'argent, ainsi que j'en ay yen qu'elles en
faisoyent autant de difficulté d'en tirer comme
un marchand de sa denrée (aussi dit-on que femme
qui prend se vend) ; d'autres pour avoir de la
faveur de la cour ; autres des gens de justice,
comme plusieurs belles que j'ay cogneu qui,
n'ayans pas bon droit, le faisoyent bien venir par
leur cas et par leurs beautez ; et d'autres pour en
tirer la suave substance de leur corps.
J J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de
leurs amants que quasi elles les suivoyent ou
couraient à force, et dont le monde en portoit la
honte pour elles.

73

PREMIER DISCOURS

J J'ay cogneu une fort belle dame si amoureuse
d'un seigneur de par le monde, qu'au lieu que les
serviteurs ordinairement portent les couleurs de
leurs dames, cette-cj au contraire les portoit de
son serviteur. J'en nommerois bien les couleurs,
mais elles feroyent une trop grande descouverte.
J J'en ay cogneu une autre, de laquelle le mary
ayant fait un affront à son serviteur en un tournoy
qui fut fait à la cour, cependant qu'il estoit en la
salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s'habilla,
de dépit, en homme, et alla trouver son amant, et
luy porter par un momon son cas, tant elle en
estoit si amoureuse qu'elle en mouroit.
J J'ay cogneu un honneste gentilhomme, et des
moins deschirez de la cour, lequel ayant envie un
jour de servir une fort belle et honneste dame s'il
en fut onc, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup
de sujets de son costé, et de l'autre il faisoit du
retenu pour beaucoup de raisons et respects, cette
dame pourtant y ayant mis son amour, et à quelque
hazard que ce fust elle en avoit jette le dé, ce
disoit-elle, elle ne cessa jamais de l'attirer tout à
soy par les plus belles parolles de l' amour qu'elle
peut dire ; dont entr'autres estoit celle-cy : « Permettez au moins que je vous ayme si vous ne
me voulez aymer, et n'arregardez à mes mérites,
mais à mes affections et passions » , encor certes
qu'elle emportast le gentilhomme au poids en
perfections. Là-dessus qu'eust pû faire le gentilhomme ? sinon aimer, puisqu'elle l'aimoit, et la

PREMIER

DISCOURS

79

servir, puis demander le sallaire et recompense de
son service, qu'il eut, comme la raison veut que
quiconque sert faut qu'on le paye.
J'alleguerois une infinité de telles dames plustost
recherchantes que recherchées. Voilà donc pourquoy
elles ont plus de coulpe que leurs amans : car, si
elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne
cessent jamais qu'elles n'en viennent au bout et
ne l'attirent par leurs regards attirans, par leurs
beautez, par leurs gentilles grâces qu'elles s'estudient à façonner en cent mille façons, par leurs
fards subtillementapplicquez sur leur visage si elles
ne l'ont beau, par leurs beaux attiffets, leurs riches
et gentilles coiffures et tant bien accommodées, et
leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par
leurs paroles friandes et à demy lascives, et puis
par leurs gentils et follastres gestes et privautez, et
par presens et dons. Et voilà comment ilz sont
pris ; et, estans ainsi pris, il faut qu'ils les prennent;
et par ainsi dit-on que leurs marys se doivent
vanger sur elles.
D'autres disent qu'il se faut prendre qui peut
sur les hommes, ny plus ny moins que sur ceux
qui assiègent une ville : car ce sont eux qui premiers font faire les chamades, les somment, qui
premiers recognoissent, premiers font les approches,
premiers dressent gabionnades et cavalliers et font
les tranchées, premiers font les batteries ou
premiers vont à l'assaut, premiers parlementent ;
ainsi dit-ondes amants : car, comme les plus hardis,

So

PREMIER

DISCOURS

vaillants et résolus, assaillent le fort de pudicité des
dames, lesquelles, aprés toutes les formes d'assaillemens observées par grandes importunitez,
sont contraintes de faire le signal et recevoir leurs
doux ennemis dans leurs forteresses. En quoy me
semble qu'elles ne sont si coulpables qu'on diroit
bien ; car se défaire d'un importun est bien
malaisé sans y laisser du sien ; aussi que j'en ay veu
plusieurs qui, par longs services et persévérances,
ont jouy de leurs maistresses , qui dez le commencement ne leur eussent donné (pour manière
de dire) leur cul à baiser; les contraignant jusques
là, au moins aucunes, que la larme à l'œil leur
donnoyent de cela, ny plus ny moins comme l'on
donne à Paris bien souvent l'aumosne aux gueux
de l'hostiere, plus par leur importunité que de
dévotion ny pour l'amour de Dieu : ainsi font
plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées que pour estre amoureuses, et mesmes à
l'endroit d'aucuns grands, lesquels elles craignent
et n'osent leur refuser à cause de leur autorité, de
peur de leur desplaire et en recevoir puis aprés de
l'escandale, ou un affront signalé ou plus grand
descriement de leur honneur, comme j'en ay veu
arriver de grands inconveniens sur ces sujets.
Voilà pourquoy les mauvais marys, qui se
plaisent tant au sang et au meurtre et mauvais
traittemens de leurs femmes, n'y doivent être si
prompts, mais premièrement faire une enqueste
sourde de toutes choses, encor que telle connois-

PREMIER

8.

DISCOURS

sance leur soit fort fascheuse et fort sujette à s'en
gratter la teste qui leur en démange, et mesmes
qu'aucuns, misérables qu'ilz sont, leur en donnent
toutes les occasions du monde.
f Ainsi que j'ay cogneu un grand prince
estranger qui avoit espousé une fort belle et
honneste femme ; il en quitta l'entretien pour le
mettre à une autre femme qu'on tenoit pour
courtisane de réputation, d'autres que c'estoit une
dame d'honneur qu'il avoit debauschée; et, ne se
contentant de cela, quand il la faisoit coucher avec
luy, c'estoit en une chambre basse par dessous celle
de sa femme et dessous son lict ; et, lorsqu'il
vouloit monter sur sa maistresse, ne se contentant
du tort qu'il luy faisoit, mais, par une risée et
moquerie, avec une demye pique, il frappoit deux
ou trois coups sur le plancher, et s'escrioit à sa
femme : « Brindes, ma femme ! » Ce desdain et
mespris dura quelques jours et fascha fort à sa
femme, qui, de desespoir et de vengeance, s'accosta
d'un fort honneste gentilhomme à qui elle dit un
jour privement : « Un tel, je veux que vous
jouissiez de moy, autrement je sçay un moyen
pour vous ruiner. » L'autre, bien content d'une si
belle adventure, ne la refusa pas. Parquoy, ainsi
que son mary avoit s'amye entre les bras, et elle
aussi son amy, ainsi qu'il luy crioit : « Brindes ! »
elle luy respondoitde mesmes : « Et moy à vous »;
ou bien : « Je m'en vois vous pleiger! » Ces
brindes et ces paroles et responses, de telle façon
Brantôme. I.

1 1

82

PREMIER

DISCOURS

et mode qu'ils s'accommodoient en leurs montures,
durèrent assez longtemps, jusques à ce que ce
prince, fin et douteux, se douta de quelque chose;
et, y faisant faire le guet, trouva que sa femme le
faisoit gentiment cocu, et faisoit brindes aussi bien
que luj par revange et vengeance. Ce qu'ayant
bien au vray cogneu, tournaet changea sa commedie
en tragédie ; et l'ayant pour la derniere fois
conviée à son "brindes, et elle luy ayant rendu sa
réponse et son change, monta soudain en haut,
et, ouvrant et faussant la porte, entre dedans et
luy remonstre son tort ; et elle de son costé luy
dit : « Je sçay bien que je suis morte : tue-moy
hardiement; je ne crains point la mort, et la
prens en gré, puisque je me suis vangée de toy, et
que je t'ay fait cocu et bec cornu, toy m'en ayant
donné occasion, sans laquelle je ne me fusse jamais
forfaitte : car je t'avois voué toute fidélité, et je
ne l'eusse jamais violée pour tous les beaux sujets
du monde; tu n'estois pas digne d'une si honneste
femme que moy. Or, tue-moi donc à st'heure, et,
si tu as quelque pitié en ta main, pardonne, je te
prie, à ce pauvre gentilhomme, qui de soy n'en
peut mais, car je l'ay appellé et pressé à mon ayde
pour ma vengeance. » Le prince, par trop cruel,
sans aucun respect les tue tous deux. Qu'eust
fait là dessus cette pauvre princesse sur ces
indignitez et mcspris de mary, sinon, à la desesperade pour le monde, faire ce qu'elle fît ? D'aucuns
l'excuseront , d'autres l'accuseront ; il y a beau-

PREMIER

DISCOURS

83

coup de pieces et raisons à rapporter Ià-dessus.
J Dans les Cent Nouvelles de la reine de Navarre
y a celle et tres-belle de la reine de Naples, quasi
pareille à celle-cy, qui de mesmes se vengea du
roy son mary ; mais la fin n'en fut si tragique.
3 Or laissons là ces diables et fols enragez cocus, et n'en parlons plus, car ils sont odieux et
mal plaisants, d'autant que je n'aurois jamais fait
si je les voulois tous descrire, aussi que le sujet
n'en est beau ny plaisant. Parlons un peu des
gentils cocus, et qui sont bons compagnons, de
douce humeur, d'agréable fréquentation et de
sainte patience, débonnaires, traittables, fermans
les yeux, et bons hommenas.
Or, de ces cocus, il y en a qui le sont en herbe,
il y en a qui le sçavent avant se marier, c'est-àdire que leurs dames, veufves et damoiselles, ont
fait le sault ; et d'autres n'en sçavent rien, mais
les espousent sur leur foy, et de leurs pères et
mères, et de leurs parents et amis.
3 J'en ay cogneu plusieurs qui ont espousé
beaucoup de femmes et de filles qu'ils sçavoyent
bien avoir esté repassées en la monstre d'aucuns
rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs
autres; et pourtant, ravis de leurs amours, de
leurs biens, de leurs joyaux, de leur argent qu'elles
avoyent gaigné au mestier amoureux, n'ont fait
aucun scrupule de les épouser. Je ne parleray
point à st'heure que des filles.
3 J'ay ouy parler d'une fille d'un tres-grand et

84

PREMIER

DISCOURS

souverain, laquelle, estant amoureuse d'un gentilhomme,

se laissant aller à

luy de telle façon

qu'ayant recueilly les premiers fruits de son amour
en fut si friande qu'elle le tint un mois entier dans
son cabinet, le nourrissant de restaurens, de bouillons friands, de viandes délicates et rescaldatives,
pour l'allambiquer mieux et en tirer sa substance;
et, ayant fait sous luy son premier apprentissage,
continua ses leçons sous luy tant qu'il vesquit, et
sous d'autres ; et puis elle se maria en l'àge de
quarante-cinq ans à un seigneur, qui n'y trouva
rien à dire, encor bien aise pour le beau mariage
qu'elle luy porta.

S

Boccace dit un proverbe qui couroit de son

temps, que bouche baisée (d'autres disent filles.)
ne perd jamais sa fortune, mais bien la renouvelle,
ainsi que fait la lune. Et ce proverbe allegue-t-il sur
un conte qu'il fait de cette fille si belle du sultan
d'Egypte, laquelle passa et repassa par les piques
de neuf divers amoureux, les uns aprés les autres,
pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut
rendue au roy de Garbe toute vierge, cela s'entend prétendue, aussi bien que quand elle lui fut
du commencement compromise, et n'y trouva rien
à dire, encor bien aise : le conte en est tres-beau.

5 J'ay ouy dire à un

grand qu'entre aucuns

grands, non pas tous volontiers, on n'arregarde à
ces filles là, bien que trois ou quatre les ayent
passé par les mains et par les piques avant leur
estre marys ; et disoit cela sur un propos d'un sei-

PREMIER DISCOURS

85

gneur qui estoit grandement amoureux d'une
grand dame et un peu plus qualifiée que luy, et
elle l'aimoit aussi ; mais il survint empeschement
qu'ils ne s'espouserent comme ilz pensoyent l'un
et l'autre ; sur quoy ce gentilhomme grand, que
je viens de dire, demanda aussitôt : « A-il monté
au moins sur la petite beste ? » Et, ainsi qu'il luy
fut respondu que non, à son advis, encor qu'on le
tînt: « Tant pis, replicqua-il, car au moins et l'un
et l'autre eussent eu ce contentement, et n'en fust
esté autre chose. » Car parmy les grands on n'arregarde à ces reigles et scrupules de pucellage, d'autant que pour ces grandes alliances il faut que tout
passe. Encores trop heureux sont-ils les bons marys
et gentils cocus en herbe.
J Lorsque le roy Charles fit le tour de son
royaume, il fut laissé, en une bonne ville que je
nommerois, une fille dont venoit accoucher une
fille de tres-bonne maison; si fut donnée en
garde à une pauvre femme de ville pour la nourrir
et avoir soin d'elle, et luy fut avancé deux cens
escus pour la nourriture. La pauvre femme la
nourrit et la gouverna si bien que dans quinze ans
elle devint tres-belle et s'abandonna : car sa mere
onques puis n'en fit cas, qui dans quatre mois se
maria avec un tres-grand. Ah ! que j'en ay cogneu
de tels et de telles où l'on n'y a advisé en rien !
5 J'ouys une fois, estant en Espagne, conter
qu'un grand seigneur d'Andalousie ayant marié
une sienne sœur avec un autre fort grand seigneur

86

PREMIER DISCOURS

aussi, au bout de trois jours que le mariage fut
consommé il luy dit : Sehor hermano, agora que
soys casado con my hcrmana, y l'haveys bien godida solo, yo le hago saber que siendo hija, tal y
tal gozaron d'ella. De lo passado no tenga cuydado,
que poca cosa es. Del futuro guardaìe, que mas y
mucho a vos toca. Comme voulant dire que ce qui
est fait est fait, il n'en faut plus parler, mais qu'il
se faut garder de l'advenir, car il touche plus
l'honneur que le passé.
II y en a qui sont de cet humeur, ne pensans
estre si bien cocus par herbe comme par la gerbe,
en quoy il y a de l' apparence.
5 J'ay ouy aussi parler d'un grand seigneur estranger, lequel ayant une fille des plus belles du
monde, et estant recherchée en mariage d'un autre
grand seigneur qui la meritoit bien, luy fut accordée par le pere; mais, avant qu'il la laissât jamais
sortir de la maison, il en voulut taster, disant qu'il
ne vouloit laisser si aisément une si belle monture
qu'il avoit si curieusement élevée, que premièrement il n'eust monté dessus et sceu ce qu'elle sçauroit faire à l'advenir. Je ne sçay s'il est vray, mais
je l'ay ouy dire, et que non seulement luy cn fit la
preuve, mais bien un autre beau et brave gentilhomme ; et pourtant le mary par aprés n'y trouva
rien amer, sinon que tout sucre. II eust esté bien
degousté s'il eust faict autrement, car elle estoit
des belles du monde.
J J'ay ouy parler de mesme de force autres

PREMIER

DISCOURS

87

pères, et surtout d'un tres-grand, à l'endroit de
leurs filles, n'en faisant non plus de conscience
que le cocq de la fable d'Esope, qui, ayant esté
rencontré par le renard et menacé qu'il le vouloit
faire mourir, dont sur ce le cocq, rapportant tous
les biens qu'il faisoit au monde, et surtout de la
belle et bonne poulaille qui sortoit de luy : « Ah !
dit le renard, c'est là où je vous veux, monsieur le
gallant; car vous estes si paillard que vous ne
faites difficulté de monter sur vos filles comme sur
d'autres poulies » ; et pour ce le fit mourir. Voilà
un grand justicier et politiq.
Je vous laisse donc à penser que peuvent faire
aucunes filles avec leurs amants, car il n'y eut jamais fille sans avoir ou désirer un amy, et qu'il y en
a que les pères, frères, cousins et parents ont fait
de mesme.
J De nos temps, Ferdinand, roy de Naples,
cogneut ainsi par mariage sa tante, fille du roy de
Castille, en l'aage de treize à quatorze ans, mais
ce fut par dispense du pape. On faisoit lors difficulté si elle se devoit ou pouvoit donner. Cela
ressent pourtant son empereur Caligula, qui debauscha et repassa toutes ses sœurs les unes aprés
les autres, pardessus lesquelles et sur toutes il aima
extresmement la plus jeune, nommée Drusille,
qu'estant petit garçon il avoit depucellée ; et puis,
estant mariée avec un Lucius Cassius Longinus,
homme consulaire, il la luy enleva et l'entretint
publiquement, comme si ce fust esté sa femme le-

PREMIER DISCOURS

88

gitime ; tellement qu'estant une fois tombé malade,
il la fit héritière de tous ses biens, voire de l'empire. Mais elle vint à mourir, qu'il regretta si trestant qu'il en fit crier les vacations de la justice
et cessation de tous autres œuvres, pour induire
le peuple d'en faire avec luy un dueil public; et
en

porta

longtemps longs

cheveux et longue

barbe; et, quand il haranguoit le sénat, le peuple
et ses gens de guerre, né juroit jamais que parle
nom de Drusille.
Pour quant à ses autres sœurs, aprés qu'il en
fut saoul, il les prostitua et abandonna à de grands
pages qu'il avoit nourris et cogneus fort vilainement : encor s'il

ne leur eust fait autre mal,

passe, puisqu'elles

l'avoyent accoustumé et que

c'estoit un mal plaisant,

ainsi que je l'ay veu

appeler tel à aucunes filles estans devirginées et à
aucunes femmes prises à

force ;

mais il leur fit

mille indignitez : il les envoya en exil, il leur osta
toutes leurs bagues et joyaux pour en faire de l'argent, ayant brouillé et dépendu fort mal à propos
tout le grand que Tybere luy avoit laissé; encor
les pauvrettes,

estans

aprés sa mort retournées

d'exil, voyant le corps de leur frère mal et fort
pauvrement enterré sous quelques mottes, elles le
firent desenterrer, le brusler et enterrer le plus
honnestement qu'elles purent: bonté certes grande
de sœurs à un frère si ingrat et dénaturé !
L'Italien, pourexcuserl'amour illicite de ses proches, dit que, quando mcsser Bernardo il bvcicco

PREMIER

DISCOURS

89

sta in colera et in sua rabbia, non riceve legge, ci
non perdona a nissuna dama.
«[ Nous avons force exemples des anciens qui
ont fait de mesme. Mais, pour revenir à nostre
discours, j'ay ouy conter d'un qui, ayant marié
une belle et honneste damoiselle à un sien amy, et
se vantant qu'il luy avoit donné une belle et honneste monture, saine, nette, sans surost et sans
mallandre, comme il dist, et d'autant plus luy estoit obligé, il luy fut respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons :
« Tout cela est bon et vray, si elle ne fust esté
montée et chevauchée si jeune et trop tost ; dont
pour cela elle est un peu foulée sur le devant. »
Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de maris que, si telles montures bien souvent
n'avoyent un si, ou à dire quelque chose en elles,
ou quelque defîectuosité oudeffaut ou tare, s'ils en
auroyent si bon marché, et si elles ne leur cousteroyent davantage? Ou bien, si ce n'estoit pour
eux, on en accommoderoit bien d'autres qui le
méritent mieux qu'eux, comme ces maquignons
qui se defont de leurs chevaux tarez, ainsi qu'ils
peuvent; mais ceux qui en sçavent les sys, ne
s'en pouvant défaire autrement, les donnent à ces
messieurs qui n'en sçavent rien ; d'autant (ainsi
que j'ay ouy dire à plusieurs pères) que c'est une
fort belle defaitte que d'une fille tarée, ou qui le
commence à l' estre, ou a envie en apparence de
l'estre.



PREMIER DISCOURS

Que je connois de filles de par le monde qui
n'ont pas porté leur pucelage au lict hymenean,
mais pourtant qui sont bien instruites de leurs
mères, ou autres de leurs parentes et amyes, tressçavantes maquerelles, de faire bonne mine à ce
premier assaut; et s'aydent de divers moyens et
inventions avec des subtilisez, pour le faire trouver
bon à leurs marys et leur monstrer que jamais il n'y
avoit esté fait brèche. La plus grand part s'aydent à
faire une grande résistance et deffense à cette pointe
d'assaut, et à faire des opiniastres jusques à l' extrémité : dont il y a aucuns marys qui en sont trescontents, et croyent fermement qu'ils en ont eu
tout l'honneur et fait la première pointe, comme
braves et déterminez soldats; et en font leurs contes, l'endemain matin (qu'ils sont creslez comme
petits cocqs ou joletz qui ont mangé force millet
le soir), à leurs compagnons et amis, et mesmes,
possible, à ceux qui ont les premiers entré en la
forteresse sans leur sceu, qui en rient à part eux
leur saoul et avec les femmes leurs maistresses, qui
se vantent d'avoir bien joué leur jeu et leur avoir
donné belle.
II y a pourtant aucuns marys ombrageux qui
prennent mauvais augure de ces résistances, et ne
se contentent point de les voir si rebelles;
comme un que je sçay, qui, demandant à sa femme
pourquoy elle faisoit ainsi de la farousche et de la
difficultueuse , et si elle le desdaignoit jusques-là,
elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la

PREMIER

DISCOURS

91

faute à aucun desdain, luy dit qu'elle avoit peur
qu'il luy fît mal. II luy respondit : « Vous l'avez
donc esprouvé, car nul mal ne se peut connoistre
sans l'avoir enduré? » Mais elle, subtile, le niant,
replicqua qu'elle l'avoit ainsi ouy dire à aucunes
de ses compagnes qui avoient esté mariées, et l'en
avoyent ainsi advisée. « Voilà de beaux advis et
entretiens », dît—il;
J II y a un autre remède dont ces femmes s'advisent, qui est de monstrer le lendemain de leurs
nopees leur linge teint de gouttes de sang qu'espandent ces pauvres filles à la charge dure de leur
despucellement, ainsi que l'on fait en Espagne, qui
en monstrent publiquement par la fenestre ledict
linge, en criant tout haut : Virgen la tenemos.
« Nous la tenons pour vierge. »
Certes, encor ay-je ouy dire, dans Viterbe cette
coustume s'y observe tout de mesme. Et, d'autant
que celles qui ont passé premièrement par les piques ne peuvent faire cette monstre par leur propre
sang, elles se sont advisées (ainsi que j'ay ouy dire,
et que plusieurs courtisannes jeunes à Rome me
l'ont asseuré elles-mesmes), pour mieux vendre
leur virginité, de teindre ledict linge de gouttes de
sang de pigeon, qui est le plus propre de tous; et
le lendemain le mary le voit, qui en reçoit un
extresme contentement, et croit fermement que ce
soit du sang virginal de sa femme; et luy semble
bien que c'est un gallant, mais il est bien trompé.
Sur quoy je feray ce plaisant conte d'un gentil-

9

2

PREMIER

DISCOURS

homme, lequel ayant eu l'esguillette nouée la première nuict de ses nopces,et la mariée, qui n'estoit
pas de ces pucelles tres-belles et de bonne part, se
doutant bien qu'il deust faire rage, ne faillit, par
l'advis de ses bonnes compagnes,

matrosnes, pa-

rentes et bonnes amies, d'avoir le petit linge teintmais le malheur fut tel pour elle, que le mary fut
tellement noué qu'il ne put rien faire, encor qu'il
ne tint pas à elle à luy en faire la monstre la plus
belle et se parer au montoir le mieux qu'elle pouvoit, et au coucher beau jeu, sans faire de la farouche ny nullement de la diablesse (ainsi que les
spectateurs,

cachez à la mode accoustumée, rap-

portoyent), afin de cacher

mieux son pucellage

dérobé d'ailleurs; mais il n'y eut rien d'exécuté.
Le soir, à la mode accoustumée, le resveillon
ayant esté porté, il y eut un quidam qui s'advisa,
en faisant la guerre aux

nopces, comme on fait

communément, de dérober le linge, qu'on trouva
joliment teint de sang; lequel fut monstré soudain,
et crié haut en l' assistance qu'elle n'estoit plus
vierge, et que c'estoit ce coup que sa membrane
virginale avoit esté

forcée et rompue : le mary,

qui

qu'il

estoit asseuré

n' avoit rien

fait, mais

pourtant qui faisoit du gallant et vaillant champion, demeura fort

estonné et ne sceut ce que

vouloit dire ce linge teint, sinon qu' aprés avoir
songé assez, se douta de quelque fourbe et astuce
putanesque, mais pourtant n'en sonna jamais mot.
La mariée et ses confidentes

furent aussi bien

PREMIER

DISCOURS

<)3

faschées et estonnées de quoy le mary avoit fait
faux feu , et que leur affaire ne s'en portoit pas
mieux. De rien pourtant n'en fut fait aucun semblant jusques au bout de huict jours, que le mary
vint à avoir l'esguillette dénouée, et fit rage et feu,
dont d'aise ne se souvenant de rien, alla publier
à toute la compagnie que c'estoit à bon escient
qu'il avoit fait preuve de sa vaillance et fait sa
femme vraye femme et bien damée; et confessa
que jusques alors il avoit esté saisy de toute impuissance : de quoy l'assistance sur ce sujet en fit
divers discours, et jetta diverses sentences sur la
mariée qu'on pensoit estre femme par son linge
teinture; et s'escandalisa ainsi d'elle-mesme, non
qu'elle en fust bien cause proprement, mais son
mary, qui par sa debolesse, ílasquesse et mollitude,
se gasta luy-mesme.
5 II y a aucuns marys qui cognoissent aussi à
leur première nuict le pucellage de leurs femmes,
s'ils l'ont conquis ouy ou non, par la trace qu'ilz
y trouvent; comme un que je connois, lequel, ayant
espousé une femme en secondes nopces et luy
ayant fait acroire que son premier mary n'y avoit
jamais touché par son impuissance, et qu'elle estoit
vierge et pucelle aussi bien qu'auparavant estre
mariée, néanmoins il la trouva si vaste et si copieuse en amplitude qu'il se mit à dire : « Hé
comment! estes-vous cette pucelle de Marolle, si
serrée et si estroitte qu'on me disoit? Hé! vous en
avez un grand empand ; et le chemin y est telle-

94

PREMIER

DISCOURS

ment grand et battu que n'ay garde de m'esgarer. » Si fallut-il qu'il passât par là et le beust
doux comme laict : car, si son premier mary n'y
avoit point touché, comme il estoit vray, il y en
avoit bien eu d'autres.
Que dirons-nous d'aucunes mères qui, voyant
l'impuissance de leurs gendres, ou qui ont l'esguillette nouée ou autre deffectuosité, sont les maquerelles de leurs filles ; et que, pour gaigner leur
douaire, s'en font donner à d'autres, et bien souvent engraisser, afin d'avoir les enfants héritiers
aprés la mort du pere?
J'en cognois une qui conseilla bien cela à sa
fille, et de fait n'y espargna rien, mais le malheur
pour elle fut que jamais n'en put avoir. Aussi je
cognois un qui, ne pouvant rien faire à sa femme,
attiltra un grand laquais qu'il avoit, beau fils, pour
coucher et dépuceler sa femme en dormant, et
sauver son honneur par-là ; mais elle s'en apperceut et le laquais n'y fit rien, qui fut cause qu'ils
plaidèrent longtemps : finalement ilz se demarierent.
J Le roy Henry de Castille en fit de mesmes, lequel, ainsi que raconte Baptista Fulguosius, voyant
qu'il ne pouvoit faire d'enfans à sa femme, il s'ayda
d'un beau et jeune gentilhomme de sa cour pour
Iuy en faire, ce qu'il fit; dont pour la peine il luy
fit de grands biens, et l'advança en des honneurs,
grandeurs et dignitez : ne faut douter si la femme
ne l'en ayma et s'en trouva bien. Voylàunbon cocu.

PREMIER

DISCOURS

95

J Pour ces esguillettes nouées, en fut dernièrement un procez, en la cour de Parlement de
Paris, entre le sieur de Bray, thresorier, et sa
femme, à qui il ne pouvoit rien faire, ayant eu
l'esguillette nouée ou autre defaut,dont la femme,
bien marrie, l'en appella en jugement. II fut ordonné par la cour qu'ils seroyent visitez eux
deux par grands médecins experts. Le mary choisit les siens, et la femme les siens; dont en fut fait
un fort plaisant sonnet à la cour, qu'une grand
dame me list elle-même et me donna, ainsi que
je disnois avec elle. On disoit qu'une dame Pavoit
fait, d'autres un homme. Le sonnet est tel :
SONNET
Entre les médecins renommés à Paris
En sçavoir, en espreuve, en science, en doctrine,
Pour juger l'imparfait de la couple androgine,
Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis.
De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix :
Le Court, l'Endormy, Piètre ; et sa femme, plus fine,
Les quatre plus experts en l'art de médecine :
Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.
On peut par-là juger qui des deux gaignera,
Et si le Grand du Court victorieux sera,
Vigoureux d'Endormy, le Gros, Duret, de Piètre.
Et de Bray, n'ayant point ces deux de son costé,
Estant tant imparfait que mary le peut estre,
A faute de bon droit en sera débouté.

3 J'ay ouy parler d'un autre mary, lequel la
première nuict, tenant embrassée sa nouvelle

96

PREMIER

DISCOURS

espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir que,
s'oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de
faire un petit mobile tordion de remuement, non
accoustumé de faire aux nouvelles mariées; il ne
dit autre chose sinon ; « Ah ! j'en ay! » et continua
sa route. Et voylà nos cocus en herbe, dont j'en
sçay une milliasse de contes, mais je n'aurois jamais fait. Et le pis que je vois en eux, c'est quand
ilz espousent la vache et le veau, comme on dit, et
qu'ils les prennent toutes grosses. Comme un que
je sçay, qui, s'étant marié avec une fort belle et
honneste damoiselle, par la faveur et volonté de
leur prince et seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser, au bout de
huict jours elle vint à estre cogneue grosse, aussi elle
le publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui
s'estoit tousjours bien douté de quelques amours
entre elle et un autre, luy dit : « Une telle, j'ay
bien mis dans mes tablettes le jour et l'heure de
vos nopces; quand on les affrontera à celuy et celle
de vostre accouchement, vous aurez de la honte. »
Mais elle, pour ce dire, n'en fit que rougir un peu;
et n'en fut autre chose, sinon qu'elle tenoit tousjours mine de dona da ben.
Or il y a d'aucunes filles qui craignent si fort
leur pere et mere qu'on leur arracheroit plustost la
vie du corps que le boucon puceau, les craignant
cent fois plus que leurs marys.
5 J'ay ouy parler d'une fort belle et honnesle
damoiselle, laquelle, estant fort pourchassée du

PREMIER

DISCOURS

plaisir d'amour de son serviteur, elle luy respondit :
« Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez
comme, sous cette courtine de mariage qui cache
tout, et ventre enflé et descouvert, nous y ferons à
bon escient. »
J Une autre, estant fort recherchée d'un grand,
elle luy dit : « Sollicitez un peu nostre prince qu'il
me marie bientost avec celuy qui me pourchasse,
et me face vistement payer mon mariage qu'il m'a
promis : le lendemain de mes nopces, si nous ne
nous rencontrons, marché nul. »
5 Je sçay une dame qui n'ayant esté recherchée
d'amours que quatre jours avant ses nopces par un
gentilhomme, parent de son mary, dans six aprés il
en jouit; pour le moins il s'en vanta. Et estoitaisé
de le croire : car ils se monstroyent telle privauté
qu'on eust dit que toute leur vie ils avoyent esté
nourris ensemble; mesmes il en dist des signes et
marques qu'elle portoit sur son corps, et aussi
qu'ils continuèrent leur jeu long-temps aprés. Le
gentilhomme disoit que la privauté qui leur donna
occasion de venir là, ce fut que, pour porter une
mascarade, s'entrechangerent leurs habillemens :
car il prit celuy de sa maistresse, et elle celuy de
son amy, dont le mary n'en fit que rire, et aucuns
prindrent sujet d'y redire et penser mal.
II fut fait une chanson à la cour d'un mary qui
fut marié le mardy et fut cocu le jeudy : c'est bien
avancer le temps.
5 Que dirons-nous d'une fille ayant esté solliBrantòme. ì.
13

98

PREMIER

DISCOURS

citée longuement d'un gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne
d'elle, et, par l'advis de ses parents, pressée de
l'espouser? Elle fit response qu'elle aimoit mieux
mourir que de l'espouser, et qu'il se deportast de
son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny à ses
parents, car, s'ils la forçoyent de l'espouser, elle le
feroit plustost cocu. Mais pourtant fallut qu'elle
passât par-là, car la sentence luy fut donnée ainsi
par ceux et celles des plus grands qui avoyent sur
elle puissance, et mesmes de ses parents.
La vigille des nopces, ainsi que

son mary la

voyoit triste et pensive, luy demanda ce qu'elle
avoit; elle luy respondit toute

en colère: «Vous

ne m' avez voulu jamais croire à vous osterdeme
poursuivre; vous sçavez ce que je vous ay toujours
dit, que si je venois par malheur à
femme, que je vous ferois

estre vostre

cocu; et je vous jure

que je le feray et vous tiendray parole. » Elle n'en
faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses
compagnes et aucuns de ses serviteurs. Asseurezvous que despuis elle n'y a pasfailly ; etluymonstra
qu'elle estoit bien gentille femme, car elle tint bien
sa parole.
Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir
blasme, puisqu'un averty en vaut deux, et qu'elle
l'advisoit de l'inconvenient où il tomberoit. Et
pourquoy ne s'en

donnoit-il garde? Mais pour

cela il ne s'en soucia pas beaucoup.

5 Ces filles qui s'abandonnent ainsi sitost aprés

PREMIER

90,

DISCOURS

estre mariées font comme dit l' Italien : Che

la

vacca, che è stata molto tempo ligata, corre più che
quella che ha havuto sempre piena libertà; ainsi
que fit la première femme

de

Baudouin, roy

de

Jérusalem, que j'ay dit cy-devant, laquelle, ayant
esté mise en religion de force par son mary, aprés
avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant
vers Constantinople, mena telle paillardise qu'elle
en donnoit à tous passants, allans

et venans, tant

gens d'armes que pellerins vers Jérusalem,

sans

esgard de sa royale condition ; mais le grand jeusne
qu'elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.
J'en nommerois bien d'autres.
Or, voylà donc de bonnes gens de cocus ceuxlà, comme sont aussi ceux-là qui [le] permettent à
leurs femmes, quand elles sont belles et recherchées
de leur beauté, et les abandonnent, pour s'en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens. II
s'en void fort de ceux-là aux cours des grands rois
et princes, lesquels s'en trouvent tres-bien : car, de
pauvres qu'ils auront esté, ou pour engagemens de
leurs biens, ou pour procès, ou bien pour voyages de
guerre sont au tapis, les voylà remontez et aggrandis en grandes charges parle trou de leurs femmes,
où ilz n'y trouvent nulle diminution, mais plustost
augmentation; fors en une belle dame que j'ay ouy
dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident, qu'on disoit que son mary luy avoit

donné

la vérole ou quelques chancres qui la luy avoyent
mangée. Certes les faveurs et bienfaits des grands

1

oo

PREMIER

DISCOURS

esbranslent fort un cœur chaste et engendrent bien
des cocus. J'ay ouy dire et raconter d'un prince
estranger, lequel, ayant esté fait gênerai de son
prince souverain et maistre en une grande expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé, et ayant laissé en la cour de son maistre
sa femme l'une des belles de la chrestienté, se mit
à luy faire si bien l'amour qu'il Pesbransla, la terrassa et l'abatit si beau qu'il l'engroissa.
Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze
mois, la trouva en tel estât, bien marry et fasché
contr'elle, ne faut point demander comment. Ce
fut à elle, qui estoit fort habile, à faire sesexcuses,
et à un sien beau-frere. Enfin elles furent telles
qu'elle luy dit : « Monsieur, l'evenement de vostre
voyage en est cause, qui a esté si mal receu de
votre maistre (car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l'on vous a tant presté
de charitez pour n'y avoir point fait ses besognes
que, sans que vostre seigneur se mît à m'aymer,
vous estiez perdu; et, pour ne vous laisser perdre,
je me suis perdue. II y va autant et plus de mon
honneur que du vostre; pour vostre avancement
je ne me suis espargnée la plus précieuse chose de
moy : jugez donc si j'ay tant failly comme vous
diriez bien ; car, autrement, vostre vie, vostre
honneur et faveur y fustestéen bransle.Vous estes
mieux que jamais : la chose n'est si divulguée que
la tache vous en demeure trop apparente. Surcela,
excusez-moy et me pardonnez. »

PREMIER

DISCOURS

IOI

Le beau-frere, qui sçavoit dire des mieux, et
qui, possible, avoit part à la groisse, y en adjousta
autres belles paroles et preignantes ; si bien que
tout servit. Et par ainsi Paccord fut fait; et furent
ensemble mieux que devant, vivans en toute franchise et bonne amitié, dont pourtant le prince leur
maistre, qui avoit fait la debausche et le débat, ne
ì'estima jamais plus (ainsi que j'ay ouy dire)
comme il en avoit fait, pour en avoir tenu si peu
de compte à l'endroit de sa femme et pour l' avoir
beu si doux, tellement qu'il ne I'estima depuis de
si grand cœur comme il l'avoit tenu auparavant,
encores que, dans son ame, il estoit bien aise que
la pauvre dame ne pastist point pour luy avoit fait
plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cette
dame, et trouver qu'elle avoit bien fait de se
perdre pour sauver son mary et le remettre en faveur.
O ! qu'il y a de pareils exemples à celluy-cy, et
encores à un d'une grande dame qui sauva la vie
à son mary qui avoit esté jugé à mort en pleine
cour, ayant esté convaincu de grandes concussions
et malles versations en son gouvernement et en sa
charge, dont le mary l'en ayma aprés toute sa
vie.
5 J'ay ouy parler d'un grand seigneur aussi,
qui, ayant esté jugé d'avoir la teste tranchée, si
qu'estant desjà sur l'eschaffault sa grâce survint,
que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue; et, descendant de l'eschaffault, il ne dit autre

102

PREMIER DISCOURS

chose sinon : « Dieu sauve le bon c. de ma fille,
qui m'a si bien sauvé ! »
J Saint Augustin est en doute si un cytoien
chrestien d'Antioche pécha quand, pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il
estoit estroittement prisonnier, permit à sa femme
de coucher avec un gentilhomme fort riche, qui
luy promit de l'acquitter de son debte.
Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il
donc permettre à plusieurs femmes, veufves et filles,
qui, pour rachepter leurs pères, parens, et maris
voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur
forces inconvénients qui leur surviennent, comme
de prison, d'esclavitude, de la vie, des assauts et
prise de ville, bref une infinité d'autres, jusques à
gaigner quelquefois des capitaines et soldats, pour
les faire bien combattre et tenir leurs partys, ou
pour soustenir un long siège et reprendre une
place (j'en conterois cent sujets), pour ne craindre,
pour eux, à prostituer leur chasteté ; et quel mal
en peut-il arriver ny escandale pour cela ? mais un
grand bien.
Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon
cstrc quclqucsfois cocu, puisque l'on en tire telles
commoditez du salut de vies et de rembarquement
défaveurs, grandeurs, et dignitez et biens? Que
j'en cognois beaucoup, et en ay ouy parler de
plusieurs, qui se sont bien avancez par la beauté
et par le devant de leurs femmes!
Je ne veux offenser personne, mais j'oserois

\

PREMIER

DISCOURS

io3

bien dire que je tiens d'aucuns et d'aucunes que
les dames leur ont bien servy, et que certes les
valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.
3 Je cognois une grande et habile dame, qui
fit bailler l'Ordre à son mary ; et l'eut luy seul
avec les deux plus grands princes de la chrestienté.
Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde
(car elle estoit de plaisante compagnie et rencontroit tres-bien): « Ha! mon amy, que tu eusses
couru longtemps fauvette avant que tu eusses eu
ce diable que tu portes au col ! »
J J'ay ouy parler d'un grand, du temps du roy
François, lequel ayant receu l'Ordre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la Chastigneraye mon oncle, et luy dit : « Ah ! que vous
voudriez avoir cet ordre pendu au col aussi bien
comme moy ! » Mon oncle, qui estoit prompt,
haut à la main, et scalabroux s'il en fut onc, luy
respondit: « J'aymerois mieux estre mort que de
l'avoir par le moyen du trou que vous l'avez eu. »
L'autre ne luy dit rien, car il sçavoit bien à qui il
avoit à faire.
3 J'ay ouy conter d'un grand seigneur, à qui
sa femme ayant sollicité et porté en sa maison la
patente d'une des grandes charges du pais où il
estoit, que son prince luy avoit octroyée par la faveur de sa femme, il ne la voulut accepter nullement, d'autant qu'il avoit sceu que sa femme avoit
demeuré trois mois avec le prince, fort favorisée, et
non sans soupçon. II monstra bien par là sa gene-

PREMIER

DISCOURS

rosité qu'il avoit toute sa vie manifestée; toutesfois il l'accepta, aprés avoir fait chose que je ne
veux dire.
Et voilà comme les dames ont bien fait autant
ou plus de chevalliers que les batailles, que je
nommerois, les connoissant aussi bien qu'un autre,
n'estoit que je ne veux médire ny faire escandale;
et, si elles leur ont donné des honneurs, elles leur
donnent bien des richesses.
J'en connois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il
amena sa femme à la cour, qui estoit tres-belle;
et, en moins de deux ans, ils se remirent et devindrent fort riches.
Encor faut-il estimer ces dames qui eslevent
ainsi leurs marys en biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble ; ainsi que l'on dit de
Marguerite de Namur, laquelle fut si sotte de s'engager et de donner tout ce qu'elle pouvoit à Loys
duc d'Orléans, luy qui estoit si grand et si puissant seigneur, et frère du roy, et tirer de son mary
tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint
pauvre et fut contraint de vendre sa comté de
Bloys audit M. d'Orléans; lequel, pensez qu'il la
luy paya de l'argcnt et de la substance mesmc que
sa sotte femme luy avoit donné. Sotte bien estoitelle, puisqu'elle donnoit à plus grand que soy! Et
pensez qu' aprés il se mocqua et de l'une et de
l'autre : car il estoit bien homme pour le faire, tant
il estoit voilage et peu constant en amours.
f Je cognois une grand dame, laquelle estant

PREMIER

io5

DISCOURS

venue fort amoureuse d'un gentilhomme de la
cour et luy par conséquent jouissant d'elle, ne
luy pouvant donner d'argent , d'autant que son
mary lui tenoit son trésor caché comme unprestre,
luy donna la plus grand part de ses pierreries,
qui montoyent à plus de trente mille escus; si bien
qu'à la cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir,
puisqu'il avoit force pierres amassées et accumulées; et puis aprés, estant venue et escheue à elle
une grande succession, et ayant mis la main sur
quelques vingt mille escus, elle ne les garda
guieres que son gallant n'en eust sa bonne part.
Et disoit-on que, si cette succession ne luy fust
escheue, ne sçachant que luy pouvoir plus donner,
luy eust donné jusques à sa robe et chemise. En
quoy tels escrocqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer d'aller ainsi allambiquer et tirer
toute la substance de ces pauvres diablesses martellées et encapriciées : car la bourse, estant si souvent revisitée, ne peut demeurer toujours en son
enfleure ny en son estre, comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estât, et preste
à y pescher qui veut, sans y trouver à dire les prisonniers qui y sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierré, vint quelques temps aprés à mourir ; et toutes ses hardes, à
la mode de Paris, vindrent à estre criées et vendues à l' encan, qui furent appréciées à cela et
recogneues pour les avoir vues à la dame, par plusieurs peisonnes, non sans grand honte de la dame.
■4

PREMIER

DISCOURS

5 II y eut un grand prince qui, aymant une sort
honneste dame, fit achepter une douzaine de boutons de diamants tres-brillants et proprement mis
en œuvre, avec leurs lettres égyptiennes et hieroglyfiques, qui contenoyent leur sens caché, dont il
en fit un présent à sadite maistresse, qui, aprés les
avoir regardés fixement, luy dit qu'il n'en estoit
meshuy plus besoin à elle de lettres hieroglifiques,
puisque les escritures estoyent desjà accomplies
entre eux deux, ainsi qu'elles avoyent esté entre le
gentilhomme et cette dame de cy-dessus.
f J'ay cogneu une dame qui disoit souvent à
son mary qu'elle le rendroit plustost coquin que
cocu; mais, ces deux noms tenans de l'equivoque,
un peu de l'un de l'autre assemblèrent en elle et
son mary ces deux belles qualitez.
5 J'ay bien cogneu pourtant beaucoup et une
infinité de dames qui n'ont pas ainsi fait : car elles
ont plus tenu serrée la bourse de leurs escus que
de leur gentil corps; car, encor qu'elles fussent
tres-grandes dames, elles ne vouloyent donner que
quelques bagues, quelques faveurs, et quelques
autres petites gentillesses, manchons ou escharpes,
pour porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.
J J'en ay cogneu une grande qui a esté fort
copieuse et libérale en cela, car la moindre de ses
escharpes et faveurs qu'elle donnoit à ses serviteurs
estoit de cinq cens escus, de mille et de trois mille,
où il y avoit plus de broderies, plus de perles, plus
d'enrichissements, de chiffres, de lettres hierogli-

PREMIER

DISCOURS

loy

fiques et belles inventions, que rien au monde
n'estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ses
présents, aprés les avoir faits, ne fussent cachez
dans des coffres ny dans des bourses, comme ceux
de plusieurs autres dames , mais qu'ils parussent
devant tout le monde, et que son amy les fit valoir
en les contemplant sur sa belle commémoration,
et que tels présents en argent sentoyent plustost
leurs femmes communes qui donnent à leurs
ruffians, que non pas leurs grandes et honnestes
dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien quelques
belles bagues de riches pierreries : car ces faveurs et
escharpes ne se portent pas communément, sinon
en un beau et bon affaire ; au lieu que la bague au
doigt tient bien mieux et plus ordinairement compagnie à celuy qui la porte.
J Certes un gentil cavallier et de noble cœur
doit estre de cette généreuse complexion, de plustost bien servir sa dame pour les beautez qui la
font reluire que pour tout l'or et l'argent qui reluisent en elle.
Quant à moy, je me puis vanter d'avoir servy
en ma vie d'honnestes dames, et non des moindres ;
mais, si j'eusse voulu prendre d'elles ce qu'elles
m'ont présenté et en arracher ce que j'eusse pu, je
serois riche aujourd'huy, ou en bien, ou en argent,
ou en meubles, de plus de trente mille escus que
je ne suis; mais je me suis tousjours contenté de
faire parestre mes affections plus par ma générosité
que par mon avarice.

io8

PREMIER

DISCOURS

Certainement il est bien

raison que,

puisque

l'homme donne du sien dans la bourse du devant
de la femme, que la femme de mesme donne du
sien aussi dans celle de l'homme ; mais il faut en
cela peser tout : car, tout ainsi que l'homme ne
peut tant jetter et donner du sien dans la bourse
de la femme comme elle voudroit, il faut aussi
que l'homme soit si discret de ne tirer de la bourse
de la femme tant comme il voudroit ; et faut que
la loy en soit esgale et mesurée en cela.
J J'ay bien veu aussi beaucoup

de gentils-

hommes perdre l'amour de leurs maistresses par
l'importunité de leurs

demandes et avarices, et

que, les voyans si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en desfaisoyent gentiment et les plantoyent-là, ainsi qu'il estoit tresbien employé.
Voila póurquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de convoitise charnelle que pécuniaire : car, quand la dame seroit par trop libérale
de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en
est plus marry cent fois que de dix mille liberalitez
qu'elle feroit de son corps.
Or, il y a des cocus qui se font par vengeance:
cela s'entend que plusieurs qui haïssent quelques
seigneurs ou

gentilshommes ou autres, desquels

en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se
vangent d'eux

en

faisant

l'amour à leurs fem-

mes , et les corrompent en les
cocus.

rendans gallanls

PREMIER

DISCOURS

109

« J'ay cogneu un grand prince, lequel, ayant
receu quelques traits de rébellion par un sien sujet
grand seigneur et ne se pouvant vanger de luy, d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit, de sorte qu'il
ne le pouvoit aucunement atraper, sa femme estant
un jour venue à sa cour pour solliciter l'accord et
les affaires de son mary, le prince luy donna une
assignation pour en conférer un jour dans un jardin
et une chambre là auprés ; mais ce fut pour luy
parler d'amours, desquelles il jouit fort facilement
sur l'heure, sans grande résistance, car elle estoit
de fort bonne composition ; et ne se contenta de
la repasser, mais à d'autres la prostitua, jusques
aux vallets de chambre. Et par ainsi disoit le prince
qu'il se sentoit bien vangé dé son sujet, pour luy
avoir ainsi repassé sa femme et couronné sa teste
d'une belle couronne de cornes, puisqu'il vouloit
faire du petit roy et du souverain ; au lieu qu'il
vouloit porter couronne de fleurs de lys, il luy en
falloit bailler une belle de cornes.
Ce mesme prince en fit de mesme par la suasion
de sa mere, qui jouit d'une fille et princesse, sçachant qu'elle devoit espouser un prince qui luy
avoit fait desplaisir et troublé l'estat de son frère
bien fort, la depucella et en jouit bravement, et
puis dans deux mois fut livrée audict prince pour
pucelle prétendue et pour femme, dont la vengeance en fut fort douce, en attendant une autre
plus rude, qui vint puis aprés.
5 J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme

PREMIER

DISCOURS

qui, servant une belle dame et de bon lieu, luy
demandant la recompense de ses services etamours,
elle luy respondit franchement qu'elle ne luy en
donneroitpasun double, d'autant qu'elle estoittresasseurée qu'il ne l'aimoit tant pour cela, et ne luy
portoit point tant d'affection poursa beauté, comme
il disoit, sinon qu'en jouissant d'elle il se vouloit
vanger de son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit avoir ce contentement dans son ame et s'en prévaloir puis aprés;
mais le gentilhomme, luy asseurant du contraire,
continua à la servir plus de deux ans si fidèlement
et de si ardent amour qu'elle en prit cognoissance
ample et si certaine qu'elle luy octroya ce qu'elle
luy avoit tousjours refusé, l' asseurant que si, du
commencement de leurs amours, elle n'eust eu opinion de quelque vengeance projettée en luy par ce
moyen, elle l'eust rendu aussi bien content comme
elle fit à la fin : car son naturel estoit de l'aymer et
favoriser. Voyez comme cette dame se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta
point à faire ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle
vouloit qu'on l'aymast pour ses mérites, et non
pour le seul sujet de vindicte.
J Feu M. de Gua, un des gallants et parfaits
gentilshommes du monde en tout, me convia à la
cour un jour d'aller disner avec luy. II avoit assemblé une douzaine des plus sçavants de la cour,
entr'autres M. l'evesque de Dol, de la maison
d'Espinay en Bretagne, MM. de Ronsard, de Baïf ,

PREMIER

DISCOURS

I I I

Des Portes, d'Aubigny (ces deux sont encor en vie,
qui m'en pourroyent démentir), et

d'autres

des-

quels ne me souvient ; et n'y avoit homme d'épée
que M. du Gua et moy.

En devisant,

durant

le

disner, de l'amour, et des commoditez et incommoùitez, plaisirs et desplaisirs, du bien et du mal
qu'il apportoit en sa jouissance, aprés que chacun
eut dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain bien de cette jouissance gisoit
en cette vengeance, et pria un chacun de tous ces
grands personnages d'en faire

un

im-

quatrain

promptu; ce qu'ils firent. Jelesvoudrois avoir pour
les insérer icy, sur lesquels M. de Dol (qui disoit
et escrivoit d'or) emporta le prix.
Et, certes, M. de Gua avoit

occasion

de tenir

cette proposition contre deux grands seigneurs que
je sçay, leur faisant porter les cornes pour la hayne
qu'ils luy portoyent : car leurs femmes estoyent
tres-belles ; mais en cela il en tiroit double plaisir :
la vengeance et le contentement. J'ay cogneu force
genz qui se sont revangez et délectez en

cela, et

si ont eu cette opinion.
5 J'ay cogneu aussi de belles ethonnestes dames,
disant et affermant

que ,

quand leurs

marys les

avoyent maltraitées et rudoyées, et tansées ou censurées, ou battues ou fait autres mauvais

tours

et

outrages, leur plus grande délectation estoit de les
faire cornards, et, en les faisant, songer
les brocarder, se mocquer et rire d'eux

en

eux,

avec

leurs

amys, jusques-là de dire qu'elles en entroyent da-

I ] ï

PREMIER DISCOURS

vantage en appétit et certain ravissement de plaisir
qui ne se pouvoit dire.
5 J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme,
à laquelle estant demandé une fois si elle avoit
jamais fait son mary cocu, elle respondit : « Et pourquoy l'aurois-je fait, puisqu'il ne m'a jamais battue
ny menacée? » Comme voulant dire que, s'il eust
fait l'un des deux, son champion de devant en eust
tost fait la vengeance.
J Et, quant à la mocquerie, j'ay cogneu une fort
honneste et belle dame, laquelle estant en ces doux
altères de plaisir et en ces doux bains de délices et
d'aise avec son amy, il luy advint qu'ayant un pendant d'oreille d'une corne d'abondance quin'estoit
que de verre noir, comme on les portoit alors, il vint,
par force de se remuer et entrelasser et follastrer, à
se rompre. Elle dit à son amy soudain : « Voyez
comme nature est tres-bien prévoyante, car, pour
une corne que j'ay rompue, j'en fais icy une douzaine d'autres à mon pauvre cornard de mary, pour
s'en parer un jour d'une bonne feste, s'il veut. »
J Une autre, ayant laissé son mary couché et
endormy dans le lict, vint voir son amy avant se
coucher ; et, ainsi qu'il luy eut demandé où estoit
son mary, elle luy respondit : « II garde le lict et le
nid du cocu, depeur qu'un autre n'y vienne pondre;
mais ce n'est pas à son lict, ny à ses linceux, ny à
son nid que vous en voulez, c'est à moy qui vous
suis venue voir; etl'ay laissé là en sentinelle, encor
qu'il soit bien endormy. »

PREMIER

DISCOURS

í A propos de sentinelle, j'ay ouy faire un conte
d'un gentilhomme de valeur, que j'ay cogneu,
lequel un jour venant en question avec une fort
honneste dame que j'ay aussi cogneue, il luy demanda, par manière d'injure, si elle avoit jamais
fait de voyage à Sainct-Mathurin. « Ouy, dit-elle;
mais je ne pus jamais entrer dans l' église, car elle
estoit si plaine et si bien gardée de cocus qu'ilz ne
m'ylaisserent jamais entrer, et vous, qui estiez des
principaux, vous estiez au clocher pour faire la
sentinelle et advertir les autres. »
J'en conférois mille autres risées, mais je n'aurois
jamais fait : si esperè-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.

5 II y a des cocus qui sont débonnaires, qui
d'eux-mesmes se convient à cette feste decocuage;
comme j'en ay cogneu aucuns qui disoyent à leurs
femmes : « Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien; il nous vient souvent visiter, mais c'est
pour l'amour de vous, ma mie. Faites-luy bonne
chere; il nous peut faire beaucoup de plaisir; son
accointance nous peut beaucoup servir. »
D'autres disent à aucuns : « Ma femme estamoureuse de vous, elle vous ayme: venez la voir, vous
luy ferez plaisir ; vous causerez et deviserez ensemble, et passerez le temps. » Ainsi convient-ils les
gens à leurs despens ; comme fit l'empereur Adrian,
lequel, estant un jour en Angleterre (ce dit sa vie)
menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa
femme, l'imperatrix Sabine, faisoit l'amour à touBrantème. I.

i 5

PREMIER

DISCOURS

tes restes à Rome avec force gallants gentilshommes
romains. De cas de fortune, elle ayant escrit une
lettre de Rome en hors à un jeune gentilhomme
romain qui estoit avec l' empereur en Angleterre, se
complaignant qu'il l'avoit oubliée et qu'il nefaisoit
plus conte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible qu'il
n'eust quelques amourettes par delà, et que quelque mignonne affettée ne l'eust espris dans les lacs
de sa beauté, cette lettre d'adventure tomba entre
les mains d'Adrian; et, comme ce gentilhomme,
quelques jours aprés, demanda congé à l'empereur
sous couleur de vouloir aller jusques à Rome promptement pour les affaires de sa maison, Adrian luy
dit en se jouant: « Et bien! jeune homme, allez-y
hardiment, car l'imperatrice ma femme vous y attend en bonne dévotion. » Quoy voyant le Romain, et que l'empereur avoit descouvert le secret
et luy en pourroit faire mauvais tour, sans dire
adieu ny gare, partit la nuict aprés et s'enfuit en
Irlande.
II ne devoit pas avoir grand peur pour cela;
comme l'empereur disoit luy-mesme souvent, estant
abreuvé à toute heure des amours débordées de sa
femme : « Certainement, si je n'estois empereur, je
me serois bientost défait de ma femme; mais je ne
veux monstrer mauvais exemple. » Comme voulant
dire que n'importe aux grands qu'ils soyent là
logez, aussi qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands, laquelle aucuns
d'eux ont pratiquée, mais non pour ces raisons !

PREMIER

DISCOURS

Voilà comme ce bon empereur assistoit joliment à
se faire cocu.
J Le bon Marc Aurelle, ayant sa femme Faustine, une bonne vesse, et luy estant conseillé de la
chasser, il respondit : « Si nous la quittons, il
faut aussi quitter son douaire, qui est l'empire. »
Et qui ne voudroit estre cocu de mesme pour un
tel morceau, voire moindre ?
Son fils Antonius Verus dit Comodus, encor
qu'il devint fort cruel, en dit de mesmes à ceux qui
luy conseilloyent de faire mourir ladite Faustine sa
mere, qui fut tant amoureuse et chaude aprés un
gladiateur qu'on ne la put jamais guerirdece chaud
mal jusques à ce qu'on advisa de faire mourir ce
maraut gladiateur et luy faire boire son sang.
J Force marys ont fait et font de mesmes que
ce bon Marc Aurelle, qui craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d'en perdre les
grands biens qui en procèdent, et aiment mieux estre riches cocus à si bon marché qu'estre coquins.
5 Mon Dieu ! que j'ay cogneu plusieurs cocus
qui ne cessoyent jamais de convier leurs parents,
leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs
femmes, jusques à leur faire festins pour mieux les
y attirer, et, y estans, les laisser seuls avec elles
dans leurs chambres, leurs cabinets, et puis s'en
aller et leur dire : « Je vous laisse ma femme en
garde. »

3 J'en ay cogneu un de par le monde, que vous
eussiez dit que toute sa félicité et contentement

PREMIER

DISCOURS

gisoit à estre cocu ; et s'estudioit d'en trouver les
occasions, et surtout n'oublioit ce premier mot:
« Ma femme est amoureuse de vous; l'aymez-vous
autant qu'elle vous ay me ? » Et, quand il voyoitsa
femme avec son serviteur, bien souvent il emmenoit
la compagnie hors de la chambre pour s'aller promener, les laissant tous deux ensemble, leur donnant beau loisir de traitter leurs amours. Et, si par
cas il avoit à faire à tourner prestement en la
chambre, dés le bas du degré il crioit haut, il demandoit quelqu'un, il crachoit ou il toussoit, afin
qu'il ne trouvast les amants sur le fait : car volontiers, encor qu'on le sçache et qu'on s'en doute,
ces veues et surprises ne sont guieres agréables ny
aux uns ny aux autres.
Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau
logis, et le maistre masson luy ayant demandé s'il
ne le vouloit pas illustrer de cornices, il respondit:
« Je ne sçay que c'est que cornices ; demandezle à ma femme qui le sçait et qui sçait l'art de
géométrie ; et ce qu'elle dira, faittes-le. »
J Bien fit pis un que je sçay, qui, vendant un
jour une de ses terres à un autre pour cinquante
mille escus, il en prit quarante-cinq mille en or et
argent, et, pour les cinq restans, il prit une corne
de licorne. Grande risée pour ceux qui iesceurent:
« Comme, disoyent-ils, s'il n' avoit assez de cornes
chez soy, sans y adjouster celle-là. »
5 J'ay cogneu un tres-grand seigneur, brave et
vaillant, lequel vint à dire à un honneste gentil-

PREMIER

DISCOURS

117

homme qu'il , estoit fort son serviteur, en riant
pourtant : « Monsieur un tel, je ne sçay ce que
vous avez fait à ma femme, mais elle est si amoureuse de vous que jour et nuict elle ne me fait
que parler de vous, et sans cesse me dit vos
louanges. Pour toute response je luy dis que je
vous connois plus tost qu'elle, et sçay vos valeurs
et vos mérites, qui sont grands. » Qui fut estonné?
Ce fut le gentilhomme : car il ne venoit que de
mener cette dame sous le bras àvespres, où la reine
alloit. Toutefois ce gentilhomme s'asseura tout à
coup et luy dit : « Monsieur, je suis tres-humble
serviteur de madame vostre femme, et fort redevable de la bonne opinion qu'elle a de moy, et
l'honnore beaucoup ; mais je ne luy fais pas l'amour
(disoit-il en bouffonnant) ; mais je luy fais bien la
cour par votre bon advis que vous me donnastes
dernièrement, d'autant qu'elle peut beaucoup à
l'endroit de ma maistresse, que je puis espouser
par son moyen, et par ainsi j'espere qu'elle m'y
sera aydante. »
Ce prince n'en fit plus autre semblant, sinon
que rire et admonester le gentilhomme de courtiser
sa femme plus que jamais ; ce qu'il fit, estant bien
aise, sous ce prétexte, de servir une si belle dame
et princesse, laquelle luy faisoit bien oublier son
autre maistresse qu'il vouloit espouser, et ne s'en
soucier guieres, sinon que ce masque bouchoit et
deguisoit tout. Si ne put-il faire tant qu'il n'entrast
un jour en jalousie, que voyant ce gentilhomme

n8

PREMl ER

DISCOURS

dans la chambre de la reine porter au bras un
ruban incarnadin d'Espagne, qu'on avoit apporté
par belle nouveauté à la cour, et l'ayant tasté
et manié

en

causant

avec luy,

alla trouver sa

femme qui estoit prés du lict de la reine, qui en
avoit un tout pareil, lequel il mania et toucha tout
de mesme, et trouva qu'il estoit tout semblable et
de la mesme piece que l'autre : si n'en sonna-il
pourtant jamais mot et n'en fut autre chose. Et de
telles amours il en faut couvrir si bien les feux par
telles

cendres

de discrétion,

et de bons advis,

qu'elles ne se puissent descouvrir : car bien souvent
Pescandale ainsi descouvert dépite plus les marys
contre leurs femmes que quand tout se fait à
cachettes, pratiquant en cela le proverbe : Si non
caste, tamen caute.

3 Que j'ay veu en
escandales et

indiscrétions et des
teurs !

Que

dames

leurs marys

peu que rien, mais qu'ils
sotto coperte,

mon

temps

de grands

de grands inconvénients pour les
et

de leurs

servi-

s'en

soucioyent

aussi

fissent bien leurs faits

comme on dit, et ne fust point di-

vulgué.

3 J 'en ay cogneu une qui tout à trac faisoit
parestre ses amours et ses faveurs, qu'elle departoit
comme si elle n'eust eu de mary et ne fust esté
sous aucune puissance, n'en voulant rien croire
l'advis de ses serviteurs et amys qui luy en remonstroyent les inconvénients : aussi bien mal luy en
a-il pris.

PREMIER

DISCOURS

119

Cette dame n'a jamais fait ce que plusieurs
autres dames ont fait : car elles ont gentiment
traitté l'amour et se sont donnés du bon temps
sans en avoir donné grand connoissance au monde,
sinon par quelques soupçons legers, qui n'eussent
jamais pu monstrer la vérité aux plus clairvoyans ;
car elles accostoyent leurs serviteurs devant le
monde si dextrement, et les entretenoyent si
excortement, que ny leurs marys ny les espions, de
leur vie, n'y eussent sceu que mordre. Et, quand
ils alloyent en quelque voyage, ou qu'ils vinssent à
mourir, elles couvroyent et cachoient leur douleur
si sagement qu'on n'y connoissoit rien.
J J'ay cogneu une dame belle et honneste,
laquelle, le jour qu'un grand seigneur son serviteur
mourut, elle parut en la chambre de la reine avec
un visage aussi gay et riant que le jour paravant.
D'aucuns l'en estimoyent de cette discrétion, et
qu'elle le faisoit de peur de desplaire et irriter le
roy, qui n'aymoit pas le trespassé. D'aucuns la
blasmoyent, attribuans ce geste pjutost à manquement d'amour, comme l'on disoit qu'elle n'en
estoit guieres bien garnie, ainsi que toutes celles
qui se meslent de cette vie.
3 J'ay cogneu deux belles et honnestes dames,
lesquelles, ayant perdu leurs serviteurs en une
fortune de guerre, firent de tels regrets et lamentations, et monstrerent leur dueil par leurs habits
bruns, plus d'eau-benistiers , d'aspergez d'or
engravez, plus de testes de morts, et de toutes

I 20

PREMIER

DISCOURS

sortes de trophées de la mort en leurs afnquets,
joyaux et bracelets qu'elles portoyent ; qui les
escandaliserent fort, et cela leur nuict grandementmais leurs marys ne s'en soucioyent autrement.
Voilà en quoy ces dames se transportent en la
publication de leurs amours, lesquelles pourtanton
doit louer et priser en leur constance, mais non en
leur discrétion : car pour cela il leur en fait tresmal. Et, si telles dames sont blasmables en cela, il
y a beaucoup de leurs serviteurs qui en méritent
bien la reprimende aussi bien qu'elles : car ils
contrefont des transis comme une chèvre quiesten
gesine, et des langoureux ; ils jettent leurs yeux
sur elles et les envoyent en ambassade ; ils font des
gestes passionnez, des souspirs devant le monde;
ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment ; bref, ils se laissent aller à tant de sottes
indiscrétions que les aveugles s'en appercevroyent;
les uns aussi bien pour le faux que pour le vray,
afin de donner à entendre à toute une cour qu'ils
sont amoureux en bon lieu et qu'ils ont bonne
fortune. Et Dieu sçait! possible, on ne leur en
donneroit pas l'aumosne pour un liard, quand
bien on cn dcvroit perdre les œuvres de charité.
5 Je cognois un gentilhomme et seigneur,
lequel, voulant abrever le monde qu'il estoit venu
amoureux d'une belle et honneste dame que je
sçay, fit un jour tenir son petit mulet avec deux de
ses laquais et pages au devant sa porte. Par cas,
M. d'Estrozze et moy passâmes par là et vismes

PREMIER

DISCOURS

1 2 I

ce mystère de ce mulet, ses pages et laquais. II
leur demanda soudain où estoit leur maistre; ilz
firent response qu'il estoit dans le logis de cette
dame ; à quoy M. d'Estrozze se mit à rire et me
dire que, sur sa vie, il gaigeroit qu'il n'y estoit
point. Et soudain posa son page en sentinelle pour
voir si ce faux amant sortiroit ; et de là nous en
allasmes soudain en la chambre de la reine, où
nous le trouvasmes, et non sans rire luy et moy.
Et sur le soir nous le vinsmes accoster, et, en
feignant de luy faire la guerre, nous luy demandasmes où il estoit à telle heure aprés midy, et
qu'il ne s'en sçauroit laver, car nous y avions veu
le mulet et ses pages devant la porte de cette
dame. Luy, faisant la mine d'estre fasché que nous
avions veu cela, et de quoy nous luy en faisions la
guerre de faire l'amour en ce bon lieu, il nous
confessa vrayment qu'il y estoit ; mais il nous pria
de n'en sonner mot, autrement que nous le mettrions en peine, et cette pauvre dame qui en seroit
escandalisée et mal venue de son mary ; ce que
nous luy promismes (rians tousjours à pleine gorge
et nous moquans de luy, encor qu'il fust assez
grand seigneur et qualifié), de n'en parler jamais
et que cela ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce
qu'au bout de quelques jours qu'il continuoit ces
coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy
descouvrismes la fourbe et luy en fismes la guerre
à bon escient et en bonne compagnie; dont de
honte s'en désista, car la dame le sceut par nostre
16

1 2 2

PREMIER

DISCOURS

moyen, qui fit guetter un jour le mulet et les pages,
les faisant chasser de devant sa porte comme gueux
de l'hostiere. Et si fìsmes bien mieux, car nous le
dismes à son mary, et luy en fismes le conte si
plaisamment qu'il le trouva si bon qu'il en rit luymesmes à son aise ; et dist qu'il n' avoit pas peur
que cet homme le fist jamais cocu; et que, s'il ne
trouvoit ledict mulet et ses pages bien logez à la
porte, qu'il la leur feroit ouvrir et entrer dedans,
pour les mettre mieux à couvert et à leur aise, et
se garder du chaud, ou du froid, ou de la pluye.
D'autres pourtant le faisoyent bien cocu. Et voilà
comme ce bon seigneur, aux despens de cette
honneste dame, se vouloit prévaloir sans avoir
respect d'aucun scandale.
J J'ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa
par ses façons de faire une fort belle et honneste
dame, de laquelle en estant devenu amoureux
quelque temps, et la pressant d'en obtenir ce bon
petit morceau gardé pour la bouche du mary, elle
luy refusa tout à plat ; et, aprés plusieurs refus, il
luy dit comme désespéré : « Et bien ! vous ne le
voulez pas, et je vous jure que je vous ruineray de
('honneur. » Et, pour ce faire, s'advisa de faire
tant d'allées et venues à cachettes, mais pourtant
non si secrètes qu'il ne se montrast à plusieurs
yeux exprés et donnast moyen de s'en apercevoir
de nuict et de jour, à la maison où elle se tenoit ;
braver et se vanter sous main de ses bonnes fausses
fortunes, et devant le monde rechercher la dame

PREMIER

DISCOURS

123

avec plus de privauté qu'il n'avoit occasion de le
faire, et parmy ses compagnons faire du gallant
plus pour le faux que pour le vray ; si bien
qu'estant venu un soir fort tard en la chambre de
cette dame tout bousché de son manteau, et se
cachant de ceux de la maison, aprés avoir joué
plusieurs de ces tours, fut soubçonné par le maistre
d'hostel de la maison, qui fit faire le guet ; et, ne
fayant pu trouver, le mary pourtant battit sa
femme et luy donna quelques soufflets ; mais,
poussé aprés du maistre d'hostel, qui luy dit que ce
n'estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du roy
fort aisément sa grâce. Ce fut grand dommage de
cette dame, car elle estoit tres-belle. Depuis, ce
gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta
guieres loin et fut tué en une rencontre de guerre,
par permission de Dieu, pour avoir si injustement
osté l'honneur à cette honneste dame et la vie.
Pour dire la vérité sur cet exemple et sur une
infinité d'autres que j'ay veu, il y a aucunes dames
qui ont grand tort d'elles-mesmes, et qui sont les
vrayes causes de leurs escandales et deshonneur :
car elles-mesmes vont attacquer les escarmouches,
et attirent les galants à elles ; et du commencement
leur font les plus belles caresses du monde, des
privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs
doux attraits et belles parolles des espérances ;
mais, quand il faut venir à ce point, elles le
desnient tout à plat ; de sorte que les honnestes
hommes qui s'estcient proposez force choses

124

PREMIER

DISCOURS

plaisantes de leur corps se désespèrent et se dépitent en prenant un congé rude d'elles, les vont
deshonorant et les publient pour les plus grandes
vesses du monde, et en content cent fois plus qu'il
n'y en a.
Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu'une
dame honneste se mesle d'attirer à soy un gallant
gentilhomme, et se laisse servir à luy, si elle ne le
contente à la fin selon ses mérites et ses services.
II faut qu'elle se propose cela si elle ne veut estre
perdue, mesme si elle a à faire à un honneste et
gallant homme; autrement, dez le commencement,
s'il la vient accoster, et qu'elle voye que ce soit
pour ce point tant désiré à qui il addresse ses
vœux, et qu'elle n' aye point d'envie de luy en
donner, il faut qu'elle luy donne son congé dez
l'entrée du logis : car, pour en parler franchement,
toutes dames qui se laissent aimer et servir s'obligent tellement qu'elles ne se peuvent desdire du
combat ; il faut qu'elles y viennent tost ou tard,
quoy qu'il tarde.
Mais il y a des dames qui se plaisent à se faire
servir pour rien, sinon pour leurs beaux yeux; et
disent qu'elles désirent estre servies, que c'est
leur félicité , mais non de venir là ; et disent
qu'elles prennent plaisir à désirer et non à exécuter. J'en ay veu aucunes qui me l'ont dit; toutesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent là,
car, si elles se mettent une fois à désirer, sans
point de doute il faut qu'elles viennent à Pexecu-

PREMIER

DISCOURS

125

tion : car ainsi la loy d'amour le veut, et que toute
dame qui désire, ou souhaitte, ou songe de vouloir désirer à soy un homme, cela est fait. Si
rhomme le connoist et qu'il poursuive fermement
celle qui l'attaque, il en aura ou pied ou aisle, ou
plume ou poil, comme on dit.
J Voilà donc comme les pauvres marys se font
cocus par telles opinions de dames qui veulent désirer et non pas exécuter; mais, sans y penser,
elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu
qu'elles ont basty d'elles-mesmes , ainsi que font
ces pauvres simplettes bergères, lesquelles, pour
se chauffer parmy les champs en gardant leurs
moutons et brebis, allument un petit feu, sans
songer à aucun mal ou inconvénient; mais elles
ne se donnent de garde que ce petit feu s'en vient
quelques fois à allumer un si grand qu'il brusle
tout un païs de landes et de taillis.
11 faudroit que telles dames prissent l'exemple,
pour les faire sages, de la comtesse d'Escaldasor,
demeurant à Pavie, à laquelle M. de l'Escu, qui
depuis fut appellé le mareschal de Foix, estudiant
à Pavie (et pour lors le nommoit-on le protenotairc de Foix, d'autant qu'il estoit dédié à l' Eglise ;
mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre
les armes), faisant l'amour à cette belle dame,
d'autant que pour lors elle emportoit le prix de la
beauté sur les belles de Lombardie, et s'en voyant
pressée, et ne le voulant rudement mécontenter
ny donner son congé, car il estoit proche parent

[ PREMIER

DISCOURS

de ce grand Gaston de Foix, M. de Nemours,
sous le grand renom duquel alors toute I* Italie
trembloit; et, un jour d'une grand magnificence
et de feste qui se faisoit à Pavie, où toutes les
grandes dames, et mesmes les plus belles de la
ville et d'alentour se trouvèrent, ensemble les honnestes gentilhommes, cette comtesse parut, belle
entre toutes les autres, pompeusement habillée
d'une robbe de satin bleu céleste, toute couverte
et semée, autant pleine que vuide , de flambeaux
et papillons volletans à l'entour et s'y bruslans, le
tout en broderie d'or et d'argent , ainsi que de
tout temps les bons brodeurs de Milan ont sceu
bien faire pardessus les autres; si bien qu'elle emporta l'estime d'estre le mieux en point de toute
la troupe et compagnie.
M. le protenotaire de Foix, la menant dancer,
fut curieux de luy demander la signification des
devises de sa robbe, se doutant bien qu'il y avoit
là dessous quelque sens caché qui ne luy plaisoit
pas. Elle luy respondit: « Monsieur, j'ay fait faire
ma robbe de la façon que les gens d'armes et cavalliers font à leurs chevaux rioteux et vitieux, qui
ruent et qui tirent du pied ; ils leur mettent sur
leur croupe une grosse sonnette d'argent, afin que,
par ce signal, leurs compagnons, quand ils sont
en compagnie et en foulle, soyent advertis de se
donner garde de ce meschant cheval qui rue, de
peur qu'il ne les frappe. Pareillement, par les papillons volletans et se bruslans dans ces flambeaux,

PREMIER

DISCOURS

127

j'advertis les honnestes hommes qui me font ce
bien de m'aymer et admirer ma beauté, de n'en
approcher trop prés, ny en désirer d'avantage
autre chose que la veue : car ils n'y gaigneront
rien, non plus que les papillons, sinon désirer et
brusler, et n'en avoir rien plus. » Cette histoire
est escrite dans les Devises de Paolo Jovio. Par
ainsi, cette dame

advertissoit

son serviteur de

prendre garde à soy de bonne heure. Je ne sçay
s'il s'en approcha de plus prés, ou comme il en
fit; mais pourtant, luy, ayant esté blessé à mort à
la battaille de Pavie et pris prisonnier , il pria
d'estre porté chez cette comtesse, à son logis dans
Pavie, où il fut tres-bien receu et traitté d'elle.
Au bout de trois jours il y mourut, avec le grand
regret de la dame, ainsi que j'ay oûy conter à
M. de Montluc, une fois que nous estions dans la
tranchée à la Rochelle, de nuict, qu'il estoit en
ses causeries et que je luy fis le conte de cette devise, qui m'asseura avoir veu cette comtesse tresbelle et qui aimoit fort ledit mareschal, et fut bien
honnorablement traitté d'elle : du reste, il n'en
sçavoit rien si d'autres fois ils avoyent passé plus
outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs
et aucunes dames que j'ay allégué.
5 Or, y a des cocus qui sont si bons qu'ils font
prescher et admonester leurs femmes par gens de
bien et religieux, sur leur conversion et corrections ;

lesquelles,

dissimulées,

font

par larmes feintes

et paroles

de grands vœux, promettans

128

PREMIER

DISCOURS

monts et merveilles de repentance et de n'y retourner jamais plus ; mais leur serment ne dure
guieres, car les vœux et larmes de telles dames
valent autant que jurements et reniements d'amoureux, comme j'en ay veu et cogneu une dame à
laquelle un grand prince, son souverain, fit cette
escorne

d'introduire

et

apposter un coidellier

d'aller trouver son mary qui estoit en une province pour son service, comme de soy-mesme et
venant de la cour, l'advertir des amours folles de
sa femme et du mauvais bruit qui couroit du tort
qu'elle luy faisoit ; et que, pour son devoir de son
estât et vacation,

il

l'en advertissoit de bonne

heure, afin qu'il mît ordre à cette ame pécheresse.
Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et
doux office de charité : il n'en fit autre semblant
pourtant, sinon de l'en remercier et luy donnei
espérance d'y pourvoir; mais il n'en traitta point
plus mal sa femme à son retour : car qu'y eust-il
gaigné? Quand une femme une fois s'est mise à ce
train, elle ne s'en détraque, non plus qu'un cheval
de poste qui a accoustumé si fort le gallop qu'il ne
le sçauroit changer en autre train d'aller.
Hc ! combien

s'est-il veu

d'honnestes dames

qui, ayant esté surprises sur ce fait, tancées, battues, persuadées et remonstrées, tant par force
que par douceur, de n'y tourner jamais plus, elles
promettent, jurent et protestent de se faire chastes,
que puis aprés pratiquent ce proverbe : Passato il
periglio, gabbato il santo, et retournent encor plus

PREMIER

129

DISCOURS

que jamais en l'amoureuse guerre ; voire qu'il s'en
est veu plusieurs d'elles, se

sentant dans

l'âme

quelque ver rongeant, qui d'elles-mesmes faisoyent
des vœux bien saints et fort sollenels, mais ne les
gardoyent guieres, et se repentoyent d'estre repenties, ainsi que dit M. du Bellay des courtisanes
repenties. Et telles femmes afferment qu'il est bien
malaisé de se défaire pour tout jamais d'une si
douce habitude et coustume, puisqu'elles sont si
peu en leur courte demeure qu'elles font en ce
monde.
Je m'en rapporterois volontiers à aucunes belles
filles, jeunes repenties, qui se sont voilées et recluses, si on leur demandoit et en foy et en conscience ce qu'elles en respondroyent, et comme
elles desireroyent bien souvent leurs hautes murailles abattues pour s'en sortir aussitost.
Voilà pourquoy ne faut point
pensent

que

les marys

autrement reduire leurs femmes,

aprés

qu'elles ont fait la première fausse pointe de leur
honneur, sinon de leur lascher la bride, et leur
recommander seulement la discrétion et tout guariment d'escandale : car on a beau porter tous les
remèdes d'amour qu'Ovide a jamais appris, et une
infinité qui se

sont encor inventez sublins,

ny

mesmes les autentiques de maistre François Rabelais qu'il apprit au vénérable Panurge, n'y serviront jamais rien ; ou bien , pour le meilleur, pratiquer un refrain d'une vieille chanson qui fut faite
du temps du roy François I er , qui dit :
Brantôme. I.

17

PREMIER

DISCOURS

Qui voudroit garder qu'une femme
N'aille du tout à l'abandon,
II faudroit la fermer dans une pipe,
Et en jouir par le bondon.

? Du temps du roy Henry, i! y eut un certain
quinquailleur qui apporta une douzaine de certains
engins à la foire de Sainct-Germain pour brider le
cas des femmes, qui estoyent faits de fer, et ceinturoyent comme une ceinture, et venoyent à prendre
par le bas et se fermer en clef ; si subtilement faits
qu'il n'estoit pas possible que la femme, en estant
bridée une fois, s'en pust jamais prévaloir pour ce
doux plaisir, n'ayant que quelques

petits trous

menus pour servir à pisser.
On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux fascheux qui en achepterent et en bridèrent
leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien
dire : « Adieu, bon temps! » Si en y eut-il une qui
s'advisa de s'accoster d'un serrurier fort subtil en
son art, à qui ayant monstré ledit engin, et le sien
et tout, son mary estant allé dehors aux champs,
il y applicqua si bien son esprit qu'il luy forgea une
fausse clef, que la dame l'ouvroit et le fermoit à
toute heure et quand elle vouloit. Le mary n'y
trouva jamais rien à dire. Et se donna son saoul de
ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux cocu de mary,
pensant vivre tousjours en franchise de cocuage.
Mais ce meschant serrurier

qui fit la fausse clef

gasta tout; et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce
fut le premier qui en tasta et le fit cornard: aussi

PREMIER

DISCOURS

n'y avoit-il danger, car Venus, qui fut la plus belle
femme et putain du monde, avoit Vulcan, forgeron
et serrurier, pour mary, lequel estoit un fort vilain, salle, boiteux et tres-laid.
On dit bien plus

: qu'il y eut

beaucoup de

gallants honnestes gentilshommes de la cour qui
menacèrent de telle façon le quinquaillier que, s'il
se mesloit

jamais de porter

telles

ravauderies,

qu'on le tueroit, et qu'il n'y retournast plus et
jettast tous les autres qui estoyent restez dans le
retrait: ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parlé.
Dont il fut bien sage, car c'estoit assez pour faire
perdre la moitié du monde, à faute de ne le peupler, par tels brindemens, serrures et fermoirs de
nature, abominables et détestables ennemis de la
multiplication humaine.
J II y en a qui baillent leurs femmes à garder à
des enuques, que l'empereur Alexandre Severus
rejetta fort, avec rude commandement de ne pratiquer jamais les dames romaines ; mais ilz y sont
esté attrapés ;
femmes

non

qu'ils engendrassent et les

conceussent d'eux , mais en recevoyent

quelques sentimens et superficies de plaisirs legers,
quasi approchans du grand parfait : dont aucuns
ne s'en soucient point, disans que leur principal
marrisson de l' adultère de leurs femmes ne procedoit pas de ce

qu'elles

s'en faisoyent donner,

mais qu'il leur faschoit grandement de nourrir et
élever et tenir pour enfans ceux qu'ils n'avoyent
pas faits. Car sans cela ce fust esté le moindre de

r3a

PREMIER

DISCOURS

leurs soucis, ainsi que j'en ay cogneu aucuns et
plusieurs, lesquels, quand ilz trouvoyent bons et
faciles ceux qui les avoyent faits à leurs femmes à
donner un bon revenu,

à

les entretenir, ne s'en

donnoyent aucunement soucy, ainsi qu'ils conseillent

à

leurs femmes de leur demander et les

prier de quelque pension pour nourrir et entretenir le petit qu'elles ont eu d'eux. Comme j'ay ouy
conter

d'une

grand dame , laquelle

eut Ville-

connin, enfant du roy François I er . Elle le pria de
luy donner ou assigner quelque peu de bien, avant
qu'il mourust, pour l'enfant qu'il luy avoit fait: ce
qu'il fit. Et luy assigna deux cens mille escus en
banque, qui luy profitèrent et coururent tousjours
d'interests, et de change en change; de telle sorte
qu'estant venu grand, il despensoit si magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux à
la cour qu'un chascun s'en estonnoit; et presumoit-on qu'il
n'eusse

jouissoit de quelque dame qu'on

point pensé ;

et ne croyoit-on sa mere

nullement; mais, d'autant qu'il ne bougeoit d'avec
elle, un chacun jugeoit que la grande despense
qu'il faisoit procedoit de la jouissance d'elle; et
pourtant c' estoit le contraire, car elle estoit sa
mere ; et peu de gens le sçavoyent, encor qu'on
ne sceust bien sa lignée ny procréation, si ce n'est
qu'il vint à mourir en Constantinople, et son aubene (comme bastard) fut donnée au mareschal de
Retz, qui estoit fin et sublin

à

descouvrir tel pot

aux roses, mesmes pour son proffit, qu'il eust pris

PREMIER

■ 33

DISCOURS

sur la glace, et vérifia la bastardise qui avoit esté
si longtemps cachée ; et emporta le don d'aubene
pardessus M. de Teligny, qui avoit esté constitué
héritier dudict Villeconnin.
D'autres disoyent pourtant que cette dame avoit
eu cet enfant d'autres que du

roy, et qu'elle

l'avoit ainsi enrichy du sien propre; mais M. de
Retz esplucha et chercha tant parmy les banques
qu'il y trouva l'argent
François ;

les uns

et les obligations du roy

disoyent pourtant d'un autre

prince non si grand que le roy, ou d'un autre
moindre; mais, pour couvrir et

cacher tout et

nourrir l'enfant, il n' estoit pas mauvais de supposer tout à la Majesté, comme cela se void en
d'autres.
Je croy qu'il y

a plusieurs femmes parmy le

monde, et mesmes

en France, que si elles pen-

soyent produire des enfants à tel prix, que les roys
et les grands

aisément

monteroyent

sur

leurs

ventres; mais bien souvent ilz y montent et [ellesl
n'en ont de grandes lippées; dont en ce elles sont
bien trompées , car à

tels grands volontiers ne

s'addonnent-elles , sinon pour avoir le galardon,
comme dit l' Espagnol.
II y a une fort belle question sur ces enfants
putatifs et incertains : à sçavoir s'ilz doivent succéder aux biens paternels et maternels, et que
c'est un grand péché aux femmes de les y faire
succéder; dont aucuns docteurs ont dit que la
femme le doit révéler au mary, et en dire la vérité.

PREMIER

DISCOURS

Ainsi le réfère le docteur Subtil. Mais cette opinion n'est pas bonne, disent autres, parce que la
femme se diffameroit soy-mesmes en le révélant,
et pour autant elle n'y est tenue : car la bonne renommée est plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.
II vaut donc mieux que les biens soyent occupez par l'enfant que la bonne renommée se perde:
car, comme dit un ancien proverbe, mieux vaut
bonne renommée que ceinture dorée. De là les théologiens

tirent une maxime qui dit que, quand

deux préceptes et commandemens nous obligent,
le moindre doit céder au plus grand. Or est-il que
le commandement de garder sa bonne renommée
est plus grand que celuy qui concède de rendre le
bien d'autruy : il faut donc qu'il soit préféré à celuy-là.
De plus, si la femme révèle cela à son mary,
elle se met en danger d' estre tuée du mary mesme,
ce qui est fort défendu de se pourchasser la mort;
non pas mesmes est permis à une femme de se tuer
de peur d' estre violée, ou aprés l' avoir esté, autrement elle pecheroit mortellement ; si bien qu'il vaut
mieux permettre d'estre viollée (si on n'y peut, en
fuyant ou criant, remédier) que se tuer soy-mesme:
car le violentent du corps n'est point péché, sinon
du consentement de l'esprit. C'est la response que
fit sainte Luce au tyran qui la menaçoit de la faire
mener au bourdeau. « Si vous me faittes, dit-elle,
forcer, ma chasteté recevra double couronne. »

PREMIER

DISCOURS

Pour ceste raison, Lucresse est taxée d'aucuns.
II est vray que sainte Sabine et sainte Sophoniene ,
avec d'autres pucelles cbrestienes , lesquelles se
sont privées de vie afin de ne tomber entre les
mains des barbares, sont excusées de nos Pères et
docteurs, disant qu'elles ont fait cela pour certain
mouvement du Sainct-Esprit ; par lequel SainctEsprit, aprés la prise de Cypre , une damoiselle cypriotte nouvellement, se voyant emmener
esclave avec plusieurs autres pareilles dames, pour
estre la proye des Turcs, mit le feu secrètement
dans les poudres de la gallere, si bien qu'en un
moment tout fut embrazé et consumé avec elle,
disant : « Ja à Dieu ne plaise que nos corps
soyent poilus et cogneus par ces vilains Turcs et
Sarrasins ! » Et Dieu sçait, possible qu'il avoit esté
deja poilu, et en voulut ainsi faire la pénitence;
si ce n'est que son maistre ne l'avoit voulue toucher, afin d'en tirer plus d'argent la vendant
vierge, comme l'on est friand de taster en ces pais,
voire en tous autres, un morceau intacte.
Or, pour retourner encor à la garde noble de
ces pauvres femmes, comme j'ay dit, les enuques
ne laissent à commettre adultère avec elles, et faire
leurs marys cocus, réservé la procréation à part.
5 J'ay cogneu deux femmes en France qui se
mirent à aymer deux chastrez gentilshommes afin
de n'engroisser point; et pourtant en avoyent plaisir, et si ne s'escandalisoyent. Mais il y a eu des
marys si jaloux en Turquie et en Barbarie, lesquels,

■ 36

PREMIER

DISCOURS

s'estans apperceus de cette fraude , ilz se sont advisez de faire chastrer tout à trac leurs pauvres esclaves, et le leur coupper tout net. Dont, à ce que
disent et escrivent ceux qui ont pratiqué la Turquie, il n'en reschappe deux de douze auxquels ils
exercent cette cruauté, qu'ils ne meurent; et ceux
qui en eschappent, ils les ayment et adorent comme
vrays, seurs et chastes gardiens de la chasteté de
leurs femmes, et garantisseurs de leur honneur.
Nous

autres

chrestiens n'usons point de ces

villaines rigueurs et par trop horribles; mais, au lieu
de ces chastrez, nous leur donnons des vieillards
sexagénaires, comme l'on fait en Espagne, et mesmes à la cour des reines de là, lesquels j'ay veu
gardiens des filles de leur cour et de leur suitte.
Et, Dieu sçait! il y a des vieillards cent fois plus
dangereux à perdre filles et femmes que les jeunes,
et cent fois plus chaleureux, plus inventifs et industrieux à les gaigner et corrompre.
Je croy que telles gardes, pour estre chenus et
à la teste et au menton, ne sont pas plus seuresque
les jeunes, ny les vieilles femmes non plus; ainsi
comme une vieille gouvernante espagnole conduisant ses filles , et passant par une grande salle et
voyant des membres naturels peints à l'advantage
et fort gros et demesurez, contre la muraille, se
prit à dire : Mira que tan bravos no los pintan esfos
hombres, como quien no los conociesse. Et ses filles
se tournèrent vers elle, et y prindrent avis, fors une
que j'ay cogneu, qui, contrefaisant de la simple,

1

LES OISEAUX DE BARBARIE
( Dameu Galantes, Discours, I. )

PREMIER

DISCOURS

l

37

demanda à une de ses compagnes quelz oyseaux
cstoyent ceux-là : car il y en avoit aucuns peints
avec des aisles. Elle luy respondit que c'estoyent
oyseaux de Barbarie, plus beaux en leur naturel
qu'en peinture. Et Dieu sçait si elle n'en avoit
point veu jamais; mais il falloit qu'elle en fist la
mine.
Beaucoup de marys se trompent bien souvent
en ces gardes: car il leur semble que,pourveu que
leurs femmes soyent entre les mains des vieilles
(que les unes et les autres appellent leurs mères
pour tiltre d'honneur), qu'elles sont tres-bien gardées sur le devant; et de belles il n'y en a point
de plus aisées à suborner et gaigner qu'elles : car,
de leur nature estant avaricieuses comme elles
sont, en prennent de toutes mains pour vendre
leurs prisonnières.
D'autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes
femmes, qui sont tousjours en bonne cervelle, et
mesmes quand elles sont en amours, que la pluspart du temps elles dorment en un coin de cheminée, qu'en leur présence les cocus se forgent sans
qu'elles y prennent garde ny n'en sçachent rien.
3 J'ay cogneu une dame qui le fit une fois
devant sa gouvernante, si subtilement qu'elle ne
s'en apperceut jamais. Une autre en fit de mesme
devant son mary, quasi visiblement, ainsi qu'il
jouoit à la prime.
D'autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne
peuvent pas suivre au grand trot leurs dames,

.38

PREMIER

DISCOURS

qu'avant qu'elles arrivent au bout d'une allée ou
d'un bois ou d'un cabinet, leurs dames ont derobbé
leur coup en robbe sans qu'elles s'en soyent apperceues, n'y ayant rien veu, débiles de jambes et
basses de la veue. D'autres vieilles et gouvernantes
y a-il qui, ayant pratiqué le mestier, ont pitié de
voir jusner les jeunes et leur sont si débonnaires
que d'elles-mesmes elles leur en ouvrent le chemin
et les en persuadent de l'ensuivre, et leur assistent
de leur pouvoir. Aussi l'Aretin disoit que le plus
grandplaisir d'une dame qui a passé parlà, et tout
son plus grand contentement, est d'y faire passer
une autre de mesmes.
Voylà pourquoy, quand on se veut bien ayder
d'un bon ministre pour l'amour, on prend et s'addresse-on plustost à une vieille maquerelle qu'à une
jeune femme. Aussi tiens -je d'un fort gallant
homme qu'il ne prenoit nul plaisir, et le defendoit
à sa femme expressément, de ne hanter jamais
compagnies de vieilles, pour estre trop dangereuses,
mais avec des jeunes tant qu'elle voudroit; et en
alléguois beaucoup de bonnes raisons que je laisse
aux mieux discourans discourir.
Et c'est pourquoy un seigneur de par le monde,
que je sçay, confia sa femme (de laquelle il étoit
jaloux) à une sienne cousine, fille pourtant, pour
luy servir de surveillante; ce qu'elle fit tres-bien,
encor que de son costé elle retînt moitié du naturel du chien del'ortollan, d'autant qu'il ne mange
jamais des choux du jardin de son maistre, et si

PREMIER

DISCOURS

n'en veut laisser manger aux autres; mais celle-cy
en mangeoit, et n'en vouloit point faire manger à
sa cousine : si est-ce que l'autre pourtant luy deroboit tousjours quelque coup en cotte, dont elle ne
s'en appercevoit, quelque fine qu'elle fust, ou feignoit ne s'en appercevoir.
J J'alleguerois une infinité de remèdes dont
usent les pauvres jaloux cocus pour brider, sarrer,
gesner et tenir de court leurs femmes, qu'elles ne
lacent le saut; mais ils ont beau pratiquer tous ces
vieux moyens qu'ilz ont ouy dire et d'en excogiter
de nouveaux, car ilz y perdent leur escrime : car,
quand une fois les femmes ont mis ce ver coquin
amoureux dans leurs testes, les envoyent à toute
heure chez Guillot le Songeur, ainsi que j'espere
d'en discourir en un chapitre que j'ay à demy fait,
des ruses et astuces des femmes sur ce point, que
je confère avec les stratagesmes et astuces militaires
des hommes de guerre. Et le plus beau remède ,
seure et douce garde que le mary jaloux peut
donner à sa femme , c'est de la laisser aller en
son plein pouvoir, ainsi que j'ay ouy dire à un
gallant homme marié, estant le naturel de la femme
que, tant plus on luy défend une chose, tant plus
elle désire le faire, et surtout en amours, où l'appetit s'eschauffe plus en le défendant qu'au laisser
courre.
5 Voicy une autre sorte de cocus, dont pourtant il y a question : à sçavoir-monj si l'on a jouy
d'une femme à plein plaisir durant [la vie de] son

PREMIER

DISCOURS

mary cocu, et que le mary vienne à décéder, et
que ce serviteur aprés vienne à espouser cette
femme veufve, si, l'ayant espousée en secondes
nopces, il doit porter le nom et tiltre de cocu,
ainsi que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs,
et des grands.
II y en a qui disent qu'il ne peut estre cocu,
puisque c'est luy-mesme qui en a fait la faction, et
qu'il n'y aye aucun qui l'aye fait cocu que luymesme, et que ses cornes sont faites de soy-mesme.
Toutesfois, il y a bien des armuriers qui font des
espées desquelles ilz sont tués ou s'entretuent euxmêmes.
II y en a d'autres qui disent l'estre reellement
cocu, et de fait, en herbe pourtant. Hz en allèguent
force raisons; mais, d'autant que le procez en est
indécis, je le laisse à vuider à la première audience
qu'on voudra donner pour cette cause.
Si diray-je encor cettui-cy d'une bien grande, mariée encor, laquelle s'est compromise, encor en mariage, à celuy qui l'entretient encor, il y a quatorze
ans, et depuis ce temps a toujours attendu et souhaitté que son mary mourust. Au diable s'il a jamais
pu mourir encor à son souhait ! si bien qu'elle pouvoit bien dire : « Maudit soit le mary et le compagnon, qui a plus vescu que je ne voulois ! » De maladies et indispositions de son corps il en a eu prou,
mais de mort point; si bien que le roy Henry dernier, ayant donné la survivance de l'estat beau et
grand qu'avoit ledlct mary cocu à un. fort honneste

PREMIER

DISCOURS

et brave gentilhomme, disoit souvent : « II y a deux
personnes en ma cour auxquelles moult tarde qu'un
tel ne meure bientost, à l'une pour avoir son estât,
et à l'autre pour espouser son amoureux. » Mais
l'un et l'autre sont esté trompez jusques icy.
Voilà comme Dieu est sage et provident, de
n'envoyer point ce que l'on souhaitte de mauvais;
toutesfois l'on m'a dit que depuis peu sont en
mauvais ménage, et ont bruslé leur promesse de
mariage de futur et rompu le contract, par grand
dépit de la femme et joye du maryé prétendu,
d'autant qu'il se vouloit pourvoir ailleurs et ne
vouloit plus tant attendre la mort de l'autre mary,
qui, se mocquant des gens, donnoit assez souvent
des allarmes qu'il s'en alloit mourir, mais enfin il
a survescu le mary prétendu. Punition de Dieu,
certes, car il ne s'ouït jamais guieres parler d'un
mariage ainsi fait, qui est un grand cas et énorme
de faire et accorder un second mariage estant le
premier encor en son entier.
J'aymerois autant d'une, qui est grande, mais
non tant que l'autre que viens de dire , laquelle
estant pourchassée d'un gentilhomme par mariage,
elle l'espousa, non pour l'amour qu'elle luy portoit, mais parce qu'elle le voyoit maladif, atténué
et allanguy, et mal disposé ordinairement, et que
les médecins luy disoyent qu'il ne vivroit pas un an,
et mesmes aprés avoir cogneu cette belle femme
par plusieurs fois dans son lict; et, pour ce, elle
en esperoit bientost la mort, et s'accommoderoit

i.4?

PREMIER

DISCOURS

tost aprés sa mort de ses biens et moyens, beaux
meubles et grands advantages qu'il luy donnoit par
mariage : car il estoit tres-riche et bien aisé gentilhomme. Elle fut bien trompée, car il vit encores
gaillard et mieux disposé cent fois qu'avant qu'il
l'espousât; depuis elle est morte. On dit que ledict
gentilhomme contrefaisoit ainsi du maladif et
marmiteux, afin que, connoissant cette femme tresavare, fust esmeue à l'espouser sous espérance
d'avoir tels grands biens ; mais Dieu là dessus
disposa tout au contraire, et fit brouster la chèvre
là où elle estoit attachée, en dépit d'elle.
Que dirons-nous d'aucuns qui espousent des
putains et courtisanes qui ont esté tres-fameuses,
comme l'on fait assez coustumierement en France,
mais surtout en Espagne et en Italie, lesquels se
persuadent de gaigner les- œuvres de miséricorde,
por librar un' anima christiana del infierno, comme
ils disent, et la mettre en la sainte voye.
Certainement, j'ay veu aucuns tenir cette opinion
et maxime que, s'ilz les espousoyent pour ce saint
et bon sujet, qu'ilz ne doivent tenir rang de cocus:
car ce qui se fait pour l'honneur de Dieu ne doit
estre converty en opprobre; moyennant aussi que
leurs femmes, estant remises en la bonne voye, ne
s'en ostent et retournent à l'autre, comme j'en ay
veu aucunes en ces deux pais, qui ne se rendoyeni
plus pécheresses aprés estre mariées, d'autres qui
ne s'en pouvoyent corriger, mais retournoyent
broncher dans la première fosse.

PREMIER

DISCOURS

1 La première fois que fus en Italie, je devins
amoureux d'une fort belle courtisane à Rome, qui
s'appelloit Faustine. Et, d'autant que je n'avois
pas grand argent et qu'elle estoit en trop haut
prix, de dix ou douze escus pour nuict, fallut que
je me contentasse de la parole et du regard. Au
bout de quelque temps, j'y retourne pour la seconde
fois, et, mieux garny d'argent, je l'allay voir en
son logis par le moyen d'une seconde , et la trouvé
mariée avec un homme de justice, en son mesme
logis, qui me recueillit de bon amour, et me contant la bonne fortune de son mariage, et me rejettant bien loin ses follies du temps passé, auxquelles
elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy monstray
de beaux escus françois, mourant pour l'amour
d'elle plus que jamais. Elle en fut tentée et m'accorda ce que voulus, me disant qu'en mariage
faisant elle avoit arresté et concerté avec son mary
sa liberté entière, mais sans escandale pourtant ny
déguisement, moyennant une grande somme, afin
que tous deux se pussent entretenir en grandeur;
et qu'elle estoit pour les grandes sommes, et s'y
laissoit aller volontiers , mais non point pour les
petites. Celuy-là estoit bien cocu en herbe et gerbe.
J J'ay ouy parler d'une dame de parmy le
monde qui, en mariage faisant, voulut et arresta
que son mary la laissât à la cour pour faire l'amour,
se reservant l'usage de sa forest de mort-bois ou
bois-mort, comme luy plairoit ; aussi , en recompense, elle luy donnoit tous les mois mille francs

'44

PREMIER

DISCOURS

pour ses menus plaisirs , et ne se soucia d'autre
chose qu'à se donner du bon temps.
Par ainsi, telles femmes qui ont esté libres, volontiers ne se peuvent garder qu'elles ne rompent
les serrures estroites de leurs portes, quelque contrainte qu'il y ait, mesmes où l'or sonne et reluit:
tesmoin cette belle fille du roy Acrise, qui, toute
resserrée et renfermée dans sa grosse tour, se
laissa à un doux aller de ces belles gouttes d'or de
Jupiter.
« Ha ! que mal aisément se peut garder, disoit
un gallant homme, une femme qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d'estre brave, bien
habillée, bien diaprée et bien en point, qu'elle ne
donne non du nez, mais du cul en terre, quoyqu'ellc
porte son cas armé, comme l'on dit , et que son
mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée
pour le défendre. »
J J'en ay tant cogneu de ces braves et vaillants
qui ont passé par là , dont certes estoit grand
dommage de voir ces honnestes et vaillants hommes
en venir là, et qu'aprés tant de belles victoires
gaignées par eux, tant de remarquables conquestes
sur leurs ennemis , et beaux combats demeslez par
leur valeur, qu'il faille que, parmy les belles fleurs
et fueilles de leurs chappeaux

triomphans qu'ils

portent sur la teste, l'on y trouve des cornes entremeslées, qui les deshonnorent du tout; lesquels
neantmoins s'amusent plus à leurs belles ambitions
par leurs beaux combats,

honnorables charges,

PREMIER

DISCOURS

vaillances et exploicts, qu'à surveiller leurs femmes
et esclairer leur antre obscur. Et par ainsi arrivent, sans y penser, à ia cité et conqueste de Cornuaille ,

dont

c'est

grand dommage

pourtant ;

comme j'en ay bien cogneu un brave et vaillant,
qui portoit le tiltre d'un fort grand, lequel un jour
se plaisant à raconter ses vaillances et conquestes ,
il y eut un fort honneste gentilhomme et grand,
son allié et familier, qui dit à un autre :

« II nous

raconte icy ses conquestes, dont je m'en estonne,
car le cas de sa lemme est plus grand que toutes
celles qu'il a jamais fait ny ne fera oncques. »

5 J'en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels,
quelque belle grâce, majesté et apparence qu'ils
pussent monstrer, si

avoyent-ilz pourtant cette

encolure de cocu qui les effaçoit du tout : car telle
encolure et encloueure ne se peut cacher et feindre ;
quelque bonne mine et bon geste qu'on vueille
faire, elle se connoist et s'apperçoit à clair. Et,
quant à moy, je n'en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n'en eust ses marques, gestes,
postures et encolures et encloueures , fors seulement un que j'ay cogneu, que le plus clairvoyant
n'y eust sceu rien voir ny mordre sans connoistre
sa femme, tant il avoit bonne grâce, belle façon
et apparence honnorable et grave.
Je prierois volontiers les dames qui ont de ces
marys si parfaits [qu'elles] ne leur fissent de tels
tours et affronts ; mais elles me pourront dire aussi :
« Et où sont-ilz ces parfaits, comme vous dites
Brantôme. I. .

iq

PREMIER

DISCOURS

qu'estoit celuy-là que vous nous venez d'alléguer ? »
Certes, Mesdames, vous avez raison, car tous
ne peuvent estre des Scipions et des Cœsars, et ne
s'en trouve plus. Je suis d'advis doneques que vous
ensuiviez en cela vos fantaisies : car, puisque nous
parlons des Cœsars, les plus gallants y ont bien
passé, et les plus vertueux et parfaits, comme j'ay
dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine qu'elle ne s'abandonnast
du tout au bon plaisir d'Adrian, qui fut empereur
aprés ; de laquelle il tira de grandes commoditez,
proffits et grandeurs, tellement qu'elle fut cause
de son avancement : aussi n'en fut-il ingrat estant
parvenu à sa grandeur, car il l'ayma et honnora
tousjours si bien qu'elle estant morte, il en démena
si grand dueil et en conceut une telle tristesse
qu'enfin il en perdit pour un temps le boire et le
manger, et fut contraint de séjourner en la Gaule
Narbonnoise, où il sceut ces tristes nouvelles,
trois ou quatre mois, pendant lesquels escrivit
au sénat de colloquer Plotine au nombre des
déesses, et commanda qu'en ses obsèques on luy
offrist des sacrifices tres-riches et tres-sumptueux;
et cependant il employa le temps à faire bastir et
édifier à son honneur et mémoire un tres-beau
temple prés Nemuse , ditte maintenant Nismes,
orné de tres-beaux et riches marbres et porfires
avec autres joyaux.

PREMIER

DISCOURS

'47

Voilà donc comment, en matière d'amours et de
ses contentemens, il ne faut aviser à rien: aussi
Cupidon leur dieu est aveugle , comme il paroist
en aucunes, lesquelles ont des marys des plus
beaux, des plus honnestes et des plus accomplis
qu'on sçauroit voir, et neantmoins se mettent à en
aymer d'autres si laids et si salles qu'il n'est possible
de plus.
J J'en ay veu force desquelles on faisoit une
question : «Qui est la dame la plus putain, ou
celle qui a un fort beau et honneste mary et fait
un amy laid, maussade et fort dissemblable à son
mary, ou celle qui a un laid et fascheux mary et
fait un bel amy bien avenant, et ne laisse pourtant
à bien aymer et caresser son mary, comme si c'estoit
la beauté des hommes, ainsi que j'ay veu faire à
beaucoup de femmes? »
Certainement, la commune voix veut que celle
qui a un beau mary et le laisse pour aymer un amy
laid est bien une grande putain, ny plus ni moins
qu'une personne est bien gourmande qui laisse une
bonne viande pour en manger une meschante.
Aussi, cette femme quittant une beauté pour aymer
une laideur, il y a bien de l'apparence qu'elle le
fait pour la seule paillardise, d'autant qu'il n'y a
rien plus paillard ny plus propre pour satisfaire à
la paillardise qu'un homme laid, sentant mieux
son bouc puant, ord et lascif que son homme. Et
volontiers les beaux et honnestes hommes sont un
peu plus délicats et moins habilles à rassasier une

148

PREMIER

DISCOURS

luxure excessive et effrénée qu'un grand et gros
ribaut barbu , ruraud et satyre.
D'autres disent que la femme qui ayme un bel
amy et un laid mary, et les caresse tous deux, est
bien autant putain , pour ce qu'elle ne veut rien
perdre de son ordinaire et pension.
Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par
pais , et mesmes en France , qui , estans arrivez le
soir à la souppée du logis, n'oublient jamais de
demander à l'hoste la mesure du mallier, et faut
qu'il l'aye, quand il seroit saoul à plein jusques à
la gorge.
Ces femmes de mesme veulent tousjours avoir à
leur couchée, quoy qui

soit la mesure de leur

mallier (comme j'en ay cogneu une qui avoit un
mary tres-bon embourreur de bas);

encores la

veulent-elles croistre et redoubler en quelque façon
que ce soit, voulant que l'amy soit pour le jour qui
esclaire sa beauté, et d'autant plus en fait venir
l'envie à la dame, et s'en donne plus de plaisir et
contentement par l'ayde de la belle lueur du jour;
et monsieur le mary laid est pour la nuict : car,
comme on dit que tous chats sont gris de nuict, et
pourveu que cette dame rassasie ses appétits, elle
ne songe point si son homme de mary est laid ou
beau. Car, comme je tiens de plusieurs, quand on
est en ces extases de plaisirs, l'homme ny la femme
ne songent point à autre sujet ny imagination,
sinon à celuy qu'ils traitent pour l'heure présente;
encore que je tienne de bon lieu que plusieurs

PREMIER

DISCOURS

149

dames ont fait à croire à leurs amys que, quand
elles estoyent là avec leurs marys, elles addonnoycnt leurs pensées à leurs amys, et ne songeoyent
à leurs marys afin d'y prendre plus de plaisir; et à
des marys ay-je ouy dire ainsi, qu'estans avec
leurs femmes songeoient à leurs maistresses pour
cette mesme occasion; mais ce sont abus.
Les philosophes naturels m'ont dit qu'il n'y a
que le seul objet présent qui les domine alors, et
nullement l'absent, et en alleguoyent force raisons;
mais je ne suis assez bon philosophe ny sçavant
pour les déduire , et aussi qu'il y en a d'aucunes
salles. Je veux observer la verecondie, comme on
dit; mais, pour parler de ces élections d'amours
laides, j'en ay veu force en ma vie, dont je m'en
suis estonné cent fois.
J Retournant une fois d'un voyage de quelque
province estrangere , que ne nommeray point de
peur qu'on connoisse le sujet duquel je veux parler,
et discourant avec une grand dame de par le
monde, parlant d'une autre grand dame et princesse
que j'avois veue là, elle me demanda comment
elle faisoit l'amour. Je luy nommay le personnage
lequel elle tenoit pour son favory, qui n'cstoit ny
beau ny de bonne grâce, et de fort basse qualité.
Elle me fit response : « Vrayement elle se fait fort
grand tort , et à l'amour un tres-mauvais tour,
puisqu'elle est si belle et si honneste comme on la
tient. »
Cette dame avoit raison de me tenir ces propos,

PREMIER

DISCOURS

puisqu'elle n'y contrarioit point, et ne les dissimuloit par effet : car elle avoit un honneste amy et
bien favory d'elle. Et, quaftd tout est bien dit, une
dame ne se fera jamais de reproche quand elle
voudra aymer et faire élection d'un bel objet, ny
de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre
raison que pour l'amour de leur lignée; d'autant
qu'il y a des marys qui sont si laids, si fats, si sots,
si badauts, de si mauvaise grâce, si poltrons, si
coyons et de si peu de valeur, que , leurs femmes
venans à avoir des enfants d'eux et les ressemblants, autant vaudroit n'en avoir point du tout;
ainsi que j'ay cogneu plusieurs dames, lesquelles
ayant eu des enfants de tels marys, Hz sont esté
tous tels que leurs pères ; mais, en ayant emprunté
aucuns de leurs amys, ont surpassé leurs pères,
frères et sœurs, en toutes choses.
Aucuns aussi des philosophes qui ont traitté de
ce sujet ont tenu tousjours que les enfants ainsi
empruntez ou derobbés, ou faits à cachettes et à
l'improviste ,. sont bien plus gallants et tiennent
bien plus de la façon gentille dont on use à les
faire prestement et habillement que non pas ceux
qui se font dans un lict lourdement, fadement, pesamment, à loisir, et quasi à demy endormis, ne
songeans qu'à ce plaisir en forme brutalle.
Aussi ay-je ouy dire à ceux qui ont charge des
haras des rois et grands seigneurs, qu'ilz ont veu
souvent sortir de meilleurs chevaux derobbez par
leurs mères, que d'autres faits par la curiosité des

PREMIER

DISCOURS

I

5 l

maistres du haras et estallons donnez et appostez :
ainsi est-il des personnes.
Combien en ay-je veu de dames avoir produit des
plus beaux et honnestes et braves enfants, que, si
leurs pères putatifs les eussent faits, ils fussent esté
vrays veaux et vrayes bestes !
Voylà pourquoy les femmes sont bien advisées
de s'ayder et accommoder de beaux et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en
ay-je bien veu qui avoyent de beaux marys, qui
s'aydoyent de quelques amys laids et villains estallons, qui procreoyent d'hydeuses et mauvaises
lignées.
Voilà une des signalées commoditez et incommoditez du cocuage.
J J'ay cogneu une dame de par le monde qui
avoit un mary fort laid et fort impertinent; mais,
de quatre filles et deux enfants qu'elle eut, il n'y
eut que deux qui vallussent, estans venus et faits
de son amy; et les autres, venus de son chalant de
mary ( je dirois volontiers chat-huant, car il en
avoit la mine), furent fort maussades.
Les dames en cela y doivent estre bien advisées
et habiles, car coustumierement les enfants ressemblent à leurs pères, et touchent fort à leur honneur
quand ils ne leur ressemblent, ainsi que j'ay veu
par expérience beaucoup de dames avoir cette curiosité de faire dire- et accroire à tout le monde
que leurs enfants ressemblent du tout à leur pere, et
non à elles, encor qu'ilz n'en tiennent rien : car

I 52

PREMIER

DISCOURS

c'est le plus grand plaisir qu'on leur sçauroit faire,
d'autant qu'il y a apparence qu'elles ne l'ont emprunté d'autruy, encorés qu'il soit le contraire.
Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de cour où l'on advisoit le pourtrait de deux
filles d'une tres-grande reine. Chacun se mit à dire
son advis à qui elles ressembloyent, de sorte que
tous et toutes dirent qu'elles tenoyent du tout de
la mere; mais moy, qui estois tres-humble serviteur
de la mere, je pris l'affîrmative, et dis qu'elles tenoyent du tout du pere, et que, si l'on eust cogneu
et veu le pere comme moy, l'on me condescendrait. Sur quoy la sœur de cette mere m'en remercia et m'en sceut tres-bon gré, et bien fort,
d'autant qu'il y avoit aucunes personnes qui le disoyent à dessein, pour ce qu'on la soupçonnoit de
faire l'amour, et qu'il y avoit quelque poussière
dans sa fleute (comme l'on dit) ; et par ainsi mon
opinion sur cette ressemblance du pere rabillatout.
Dont sur ce point, qui aymera quelque dame, et
qu'on verra enfans de son sang et de ses os, qu'il
die tousjours qu'ils tiennent du pere du tout, bien
que non.
II est vray qu'en disant qu'ils ont de la mere un
peu il n'y aura pas de mal, ainsi que dit un gentilhomme de la cour, mon grand amy, parlant en
compagnie

de deux

gentilshommes frères assez

favoris du roy, auquel on demandoit à qui ilz ressembloyent, au pere ou à la mere, il respondit
que celui qui estoit froid ressembloit au pere, et

PREMIER

DISCOURS

i 53

l'autre, qui estoit chaud, ressembloit à la mere;
par ce brocard le donnant bon à la mere, qui estoit
chaudasse; et de fait ces deux enfans participoyent
de ces deux humeurs, froide et chaude.

5 II y a une autre sorte de cocus qui se forment
par le desdain qu'ils portent à leurs femmes, ainsi
que j'en ay cogneu plusieurs qui, ayant de tresbelles et honnestes femmes, n'en faisoyent cas, les
mesprisoyent et desdaignoyent. Celles qui estoyent
habilles et pleines de courage, et de bonne maison,
se sentans ainsi dédaignées, se revangeoient à leur
en faire de mesme ; et soudain aprés bel amour, et de
là à l'effet : car, comme dit le refrain italien et napolitain, amor non si vince con altro che con sdegno.
Car ainsi une femme belle et honneste, et qui se
sente telle et se plaise, voyant que son mary la
desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand
amour marital du monde, mesmes quand on la
prescheroit et proposeroit les commandemens de
la loy pour l'aymer,

si elle a le moindre cœur

du monde, elle le plante là tout à plat et fait un
amy ailleurs pour la secourir en ses petites nécessitez, et eslit son contentement.

5 J'ay cogneu deux dames de la cour, toutes
deux belles-sœurs;

l'une avoit espousé un mary

favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant
ne faisoit cas de sa femme comme il devoit , veu le
lieu d'où elle estoit; et parloit à elle devant le
monde comme à une sauvage, et la rudoyoit fort.
Elle, patiente, l'endura pour quelque temps, jus-

PREMIER

DISCOURS

ques à ce que son mary vint un peu défavorisé;
elle , espiant et prenant l'occasion au poil et à
propos, la luy ayant gardée bonne, luy rendit aussitost le desdain passé qu'il luy avoit donné, en le
faisant gentil cocu : comme fit aussi sa belle-sœur,
prenant exemple à elle, qui, ayant esté mariée fort
jeune et en tendre aage, son mary n'en faisant cas
comme d'une petite fillaude, ne l'aymoit comme
il devoit; mais elle, se venant advancer sur Paage
et à sentir son cœur en reconnoissant sa beauté,
le paya de mesme monnoye, et luy fit un présent
de belles cornes pour l'interest du passé.
J D'autres fois ay-je cogneu un grand seigneur
qui, ayant pris deux courtisanes, dont il y en
avoit une more, pour ses plus grandes délices et
amyes, ne faisant cas de sa femme, encores qu'elle
le recherchast avec tous les honneurs, amitiez et
révérences conjugales qu'elle pouvoit ; mais il ne
la pouvoit jamais voir de bon œil ny embrasser de
bon cœur, et de cent nuicts il ne luy en departoit
pas deux. Qu'eust-elle fait, la pauvrette, là-dessus,
aprés tant d'indignitez, sinon de faire ce qu'elle fit,
dechoisir un autre lict vaccant, et s'accoupleravec
une autre moitié et prendre ce qu'elle en vouloit?
5 Au moins, si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, qui estoit de telle humeur, qui,
pressé de sa femme, qui estoit tres-belle, et prenant plaisir ailleurs, luy dit franchement : « Prenez
vos contentements ailleurs; je vous en donne
congé. Faittes de vostre costé ce que vous voudrez

PREMIER

DISCOURS

1

55

faire avec un autre : je vous laisse en vostre liberté;
et ne vous donnez peine de mes amours, et laissezmoi faire ce qu'il me plaira. Je n'empescheray
point vos aises et plaisirs : aussi ne m'empeschez
les miens. » Ainsi, chascun quitte de là, tous deux
mirent la plume au vent : l'un alla à dextre et
l'autre à senextre, sans se soucier l'un de l'autre ;
et voilà bonne vie.
J J'aymerois autant de quelque vieillard impotent, maladif, goutteux, que j'ay cogneu, qui dist
à sa femme (qui estoit tres-belle et ne la pouvant
contenter comme elle le desiroit) un jour : « Je
sçaybien, m'amye , que mon impuissance n'est
bastante pour vostre gaillard aage; pour ce, je
vous puis estre beaucoup odieux, et qu'il n'est
possible que vous me puissiez estre affectionnée
femme, comme si je vous faisois les offices ordinaires d'un mary fort et robuste. Mais j'ay advisé
de vous permettre et vous donner totale liberté de
faire l'amour, et d'emprunter quelque autre qui
vous puisse mieux contenter que moy; mais surtout
que vous en élisiez un qui soit discret, modeste, et
qui ne vous escandalize point, et moy et tout, et
qu'il vous puisse faire une couple de beaux enfans,
lesquels j'aymeray et tiendray comme les miens
propres : tellement que tout le monde pourra
croire qu'ils sont nos vrays et légitimes enfans, veu
qu'encores j'ay en moy quelques forces assez vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire paroir qu'ils sont miens. »

1

56

PREMIER

DISCOURS

Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme
fut aise d'avoir cette agréable jolie petite remonstrance et licence de jouir de cette plaisante liberté,
qu'elle pratiqua si bien qu'en un rien elle peupla
la maison de deux ou trois beaux petits enfants,
où le mary, parce qu'il la touchoit quelquefois et
couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et le
croyoit,et le monde et tout; et, par ainsi, le mary
et la femme furent tres-contents et eurent belle
famille.
3 Voicy une autre sorte de cocus qui se fait par
une plaisante opinion qu'ont aucunes femmes :
c'est à sçavoir qu'il n'y a rien plus beau , ny plus
licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu'elle ne s'estend pas seulement à donner
aux pauvres qui ont besoin d'estre secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi
d'ayder à esteindre le feu aux pauvres amans langoureux que l'on voit brusler d'un feu d'amour ardent:
« car, disent-elles, quelle chose peut-il estre plus
charitable que de rendre la vie à un que l'on voit
se mourir, et raffraischir du tout celuy qu'on void
se brusler ainsi? » Comme dit ce brave palladin, le
seigneur de Montauban, soustenant la belle Genièvre dans l'Arioste, que celle justement doit
mourir qui oste la vie à son serviteur, et non celle
qui la luy donne.
S'il disoit cela d'une fille, à plus forte raison
telles charitez sont plus recommandées à l'endroit
des femmes que des filles, d'autant qu'elles n'ont

PREMIER

DISCOURS

.5 7

point leurs bourses déliées ny ouvertes encor,
comme les femmes, qui les ont, au moins aucunes,
tres-amples et propres pour en eslargir leurs chantez.
3 Sur quoy je me souviens d'un conte d'une
fort belle dame de la cour, laquelle pour un jour
de Chandelleur s'estant habillée d'une robbe de
damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si
bien que ce jour rien ne parut de plus beau et
de plus blanc, son serviteur ayant gaigné une sienne
compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu
plus aagée et mieux parlante, et propre à intercéder pour luy, ainsi que tous trois regardoyent un
fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute
en candeur et voile blanc, icelle dit à sa compagne :
« Vous portez aujourd'huy le mesme habit de
cette Charité; mais, puisque la représentez en
cela, il faut aussi la représenter en effet à l'endroit
de vostre serviteur, n'estant rien si recommandable
qu'une miséricorde et une charité, en quelque façon qu'elle se face, pourveu que ce soit en bonne
intention pour secourir son prochain. Usez en
donc; et, si vous avez la crainte de vostre mary et
du mariage devant les yeux, c'est une vaine superstition que nous autres ne devons avoir, puisque
nature nous a donné des biens en plusieurs sortes,
non pour s'en servir en espargne, comme une salle
avare de son trésor, mais pour les distribuer honnorablement aux pauvres souffreteux et nécessiteux.
Bien est-il vray que nostre chasteté est semblable

.58

PREMIER

DISCOURS

à un trésor, lequel on doit espargner en choses
basses; mais, pour choses hautes et grandes, il le
faut despenser à largesse, et sans espargne. Tout
de mesmes faut-il faire part de nostre chasteté,
laquelle on doit eslargir aux personnes de mérite et vertu, et de souffrance, et la denier à
ceux qui sont viles , de nulle valeur et de peu
de besoin. Quant à nos marys , ce sont vrayement de belles idoles, pour ne donner qu'à eux
seuls nos vœux et nos chandelles, et n'en départir
point aux autres belles images : car c'est à Dieu
seul à qui on doit un vœu unique , et non à
d'autres. »
Ce discours ne déplut point à la dame et ne nuisit
non plus nullement au serviteur, qui, par un peu
de persévérance, s'en ressentit. Telz presches de
charité pourtant sont dangereux pour les pauvres
marys. J'ay ouy conter (je ne sçay s'il est vray,
aussi ne le veux-je affirmer) qu'au commencement
que les huguenots plantèrent leur religion, faisoyent
leurs presches la nuict et en cachettes, de peur
d'estre surpris, recherchez et mis en peine, ainsi
qu'ils furent un jour en la rue de Sainct-Jacques, à
Paris, du temps du roy Henry deuxiesme, où des
grandes dames que je sçay, y allans pour recevoir
cette charité, y cuidèrent estre surprises. Aprés
que le ministre avoit fait son presche , sur la fin
leur recommandoit la charité; et incontinent aprés
on tuoit leurs chandelles, et là un chacun et chacune l'exerçoit envers sa sœur et son frère chrestien,

PREMIER

DISCOURS

I

5o,

se la departans l'un à l'autre selon leur volonté et
pouvoir : ce que je n'oserois bonnement asseurer,
encore qu'on m'asseurast qu'il estoit vray; mais
possible que cela est pur mensonge et imposture.
Toutesfois je sçay bien qu'à Poictiers pour lors
il y avoit une femme d'un advocat, qu'on nommoit
la belle Gotterelle, que j'ay veue,qui estoit des
plus belles femmes, ayant la plus belle grâce et
façon, et des plus désirables qui fussent en la ville
pour lors; et pour ce chacun luy jettoit les yeux et
le cœur. Elle fut repassée au sortir du presche par
les mains de douze escolliers, l'un aprés l'autre,
tant au lieu du Consistoire que sous un auvent ,
encore ay-je ouy dire sous une potence du MarchéVieux, sans qu'elle en fit un seul bruit ny autre
refus; mais, demandant seulement le mot du
presche, les recevoit les uns aprés les autres courtoisement, comme ses vrays frères en Christ. Elle
continua envers eux cette aumosne longtemps, et
jamais n'en voulut prester pour un double à un
papiste. Si en eut-il neantmoins plusieurs papistes
qui, empruntans de leurs compagnons huguenots
le mot et le jargon de leur assemblée, en jouirent.
D'autres alloyent au presche exprés, et contrefaisoyent les reformez pour l' apprendre, afin de
jouir de cette belle femme. J'estois alors à Poictiers
jeune garçon estudiant, que plusieurs bons compagnons, qui en avoyent leur part, me le dirent et
me le jurèrent ; mesmes le bruit étoit tel en la
ville. Voilà une plaisante charité, et conscientieuse

PREMIER

DISCOURS

femme, faire ainsi choix de son semblable en la
religion !

5 II y a une autre forme de charité qui se pratique, et s'est pratiquée souvent, à l'endroit des
pauvres prisonniers qui sont és prisons et privez
des plaisirs des dames, desquels les geollieres et
les femmes qui en ont la garde, ou les castellanes
qui ont dans

les

chasteaux des prisonniers de

guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour
et leur donnent de cela par charité et miséricorde,
ainsi que dit une fois une courtisanne romaine à sa
fille, de laquelle un gallant estoit extresmement
amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour
un double. Elle luy dit : E dagli, al manco per
miscricordia!
Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent
leurs prisonniers, lesquels, bien qu'ils soyent captifs
et misérables, ne laissent à sentir les picqueures de
la chair comme au meilleur temps qu'ils pourroycnt
avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe : « L'envie en
vient de pauvreté » ; et aussi bien sur la paille et
sur la dure messer Priape hausse la teste, comme
dans le plus doux et le meilleur lict du monde.
Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers,
parmy leurs hospitaux et prisons, sont aussi paillards
que les rois , les princes et les grands dans leurs
beaux pallais et licts royaux et délicats.
J Pour en confirmer mon dire, j'allegueray un
conte que me fit un jour le capitaine Beaulieu ,
capitaine de galleres, duquel j'ay parlé quelques

PREMIER

DISCOURS

fois. H estoit à feu M. le grand prieur de France, de
la maison de Lorraine, et estoit fort aymé de luy.
L'allant un jour trouver à Malthe dans une fregatte,
il fut pris des galleres de Sicile, et mené prisonnier
au Castel-à-mare de Palerme, où il fut resserré en,
une prison fort estroitte, obscure et misérable, et
tres-mal traitté l'espace de trois mois. Par cas, le
castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort
belles filles, qui, l'oyans plaindre et attrister, demandèrent un jour congé au pere pour le visiter,
pour l'honneur de Dieu , qui leur permit librement.
Et, d'autant que le capitaine Beaulieu estoit fort
gallant homme certes, et disoit des mieux, il les
sceut si bien gaigner dez l'abord de cette première
visite, qu'elles obtindrent du pere qu'il sortît de
cette meschante prison, et fut mis en une chambre
assez honneste , et receut meilleur traittement. Ce
ne fut pas tout , car elles obtindrent congé de
Palier voir librement tous les jours une fois et
causer avec luy.
Tout cela se démena si bien que toutes deux en
fuient amoureuses, bien qu'il ne fust pas beau, et
elles tres-belles ; que, sans respect aucun, ny de
prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais
tenté de privautez, il se mit à jouir de toutes deux
bien et beau à son aise; et dura ce plaisir sans
escandale; et fut si heureux en cette conqueste
l'espace de huict mois qu'il n'en arriva nul escandale, mal, inconvénient ny de ventre enflé, ny
d'aucune surprise ny descouverte : car ces deux
Brantôme. I

21

PREMIER

DISCOURS

sœurs s'entendoyent et s'entredonnoyent si bien
la main, et se relevoient si gentiment de sentinelle,
qu'il n'en fut jamais autre chose. Et me jura (car
il estoit fort mon amy) qu'en sa plus grande liberté
il n'eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur
ny appétit à cela qu'en cette prison, qui luy estoit
tres-belle, bien qu'on die n'y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps l'espace
de huict mois, que la trefve fut entre l'empeieur
et le roy Henry II, que tous les prisonniers sortirent et furent relaschez. Et me jura que jamais
il ne se fascha tant que de sortir de cette si bonne
prison, mais bien gasté de laisser ces belles filles,
tant favorisé d'elles , qui au départir en firent tous
les regrets du monde.
Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvénient s'il fust esté descouvert. II me dit bien
qu'ouy, mais non qu'il le craignît : car, au pis
aller, on l'eust fait mourir, et il eust autant aymé
mourir que rentrer en sa première prison. De plus,
il craignoit que, s'il n'eust contenté ces honnestes
filles, puisqu'elles le recherchoient tant, qu'elles en
eussent conceu un tel despit et desdaing qu'il en
eust eu quelque pire traittement encore; et, pour
ce, bandant les yeux à tout, il se hazarda à cette
belle fortune.
Certes, on ne sçauroit assez louer ces bonnes
filles espagnoles si charitables; ce ne sont pas les
premières ny les dernieres.
J On a dit d'autres fois, en nostre France, que

PREMIER

DISCOURS

i63

le duc d'Ascot, prisonnier au bois de Vincennes,
se sauva de prison par le moyen d'une honneste
dame, qui toutesfois s'en cuida trouver mal, car
il y alloit du service du roy. Et telles charitez sont
reprouvables qui touchent le party du gênerai ,
mais fort bonnes et louables quand il n'y va que
du particulier, et que le seul joly corps s'y expose :
peu de mal pour cela.
J'alleguerois force braves exemples faisant à ce
sujet, si j'en voulois faire un discours à part, qui
n'en seroit pas trop mal plaisant. Je ne diray que
cettui-cy, et puis nul autre, pour estre plaisant et
anticque.
5 Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains,
aprés qu'ils eurent mis la ville de Capoue à totale
destruction, aucuns des habitants vindrent à Rome
pour représenter au sénat leur misère, le prièrent
d'avoir pitié d'eux. La chose fut mise au conseil :
entre autres qui opinèrent fut M. Atilius Regulus,
qui tint qu'il ne leur falloit faire aucune grâce,
« car il ne se sçauroit trouver en tout, disoit-il,
aucun Capuan , depuis la revolte de leur ville ,
qu'on pust dire avoir porté le moindre brin d'amitié
et d'affection à la chose publique romaine, que
deux honnestes femmes: l'une Vesta Opia, Atellane (de la ville d'Atelle) , demeurant à Capoue
pour lors; et l'autre Faucula Cluvia » , qui toutes
deux avoient esté autresfois filles de joye et courtisanes, en faisant le mestier publiquement. L'une
n'avoit laissé passer un seul jour sans faire prières

1 64

PREMIER

DISCOURS

et sacrifices pour le salut et victoire du peuple
romain; et l'autre pour avoir secouru à cachettes
de vivres les pauvres prisonniers de guerre mourans
de faim et pauvreté.
Certes, voilà des charitez et pietez tres-belles;
dont sur ce un gentil cavalier, une honneste dame
et moy, lisans un jour ce passage , nous nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes
dames s'estoyent desja avancées et estudiées à de
si bons et pies offices qu'elles avoyent bien passé à
d'autres, et à leur départir les charitez de leurs
corps : car elles en avoyent distribué d'autres fois
à d'autres, estans courtisanes, ou possible qu'elles
l'estoyent encor; mais le livre ne le dit pas, et a
laissé le doute là : car il se peut présumer. Mais,
quand bien elles eussent continué le mestier et
quitté pour quelque temps, elles le purent reprendre ce coup là (n'estant rien si aisé et si facile à
faire); et peut-estre aussi qu'elles y cogneurent et
receurent encor quelques-uns de leurs bons amoureux de leur vieille connoissance, qui leur avoyent
autres fois sauté sur le corps, et leur en voulurent
encor donner sur quelques vieilles erres; ou du tout
aussi que, parmy les prisonniers, elles y en purent
voir aucuns incogneus qu'elles n'avoyent jamais
veus que cette fois, et les trouvoyent beaux, braves
et vaillants de belle façon, qui meritoyent bien la
charité toute entière, et pour ce ne leur espargnant
la belle jouissance de leur corps; il ne se peut faire
autrement. Ainsi, en quelque façon que ce fust,

PREMIER

DISCOURS

i65

ces honnestes dames meritoyent bien la courtoisie
que la republique romaine leur fit et recogneut,
car elle le fit rentrer en tous leurs biens, et en
jouirent aussi paisiblement que jamais. Encor plus,
leur firent à sçavoir qu'elles demandassent ce
qu'elles voudroyent, elles l'auroyent. Et, pour en
parler au vray, siTite-Live ne fust esté si abstraint,
comme il ne devoit, à la verecondie et modestie,
il devoit franchir le mot tout à trac d'elles, et dire
qu'elles ne leur avoyent espargné leur gent corps;
et ainsi ce passage d'histoire fust esté plus beau et
plaisant à lire, sans l'aller abbreger et laisser au
bout de la plume le plus beau de l'histoire. Voilà
ce que nous en discourusmes pour lors.
J Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut
de mesme plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes que, ne la pouvant oublier, et
les bons morceaux qu'elle luy avoit donné, qu'il
s'en retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et
promettre.
J D'autres dames y a-il qui' sont plaisantes en
cela pour certain poinct de conscientieuse charité ;
comme une qui ne vouloit permettre à son amant,
tant qu'il couchoit avec elle , qu'il la baisât le
moins du monde à la bouche, alléguant par ses
raisons que sa bouche avoit fait le serment de foy
et de fidélité à son mary, et ne la vouloit point
souiller par la bouche qui l'avoit fait et presté ;
mais, quant à celle du ventre, qui n'en avoit point
parlé ny rien promis, luy laissoit faire à son bon

i66

PREMIER

DISCOURS

plaisir; et ne faisoit point de scrupule de la prester,
n'estant en puissance de la bouche du haut de
s'obliger pour celle du bas, ny celle du bas pour
celle du haut non plus; puisque la coustume du
droit ordonnoit de ne s'obliger pour autruy sans
consentement et parole de l'une et de l'autre, ny
un seul pour le tout en cela.
3 Une autre conscientieuse et scrupuleuse, donnant à son amy jouissance de son corps, elle
vouloit tousjours faire le dessus et sousmettre à
soi son homme, sans passer d'un seul iota cette
règle ; et , l'observant estroitement et ordinairement, disoit-elle que, si son mary ou autre luy
demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu'elle pust
jurer et renier, et seurement protester sans offenser
Dieu, que jamais il ne luy avoit fait ny monté sur
elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer qu'elle
contenta son mary et autres par ses jurements
serrez en leurs demandes; et la creurent , vu ce
qu'elle disoit, « mais n'eurent jamais l'advis de
demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait
le dessus; sur quoy m'eussent bien mespris et
donné à songer. »
Je pense cn avoir encor parlé cy-dessus; mais on
ne se peut pas tousjours souvenir de tout; et aussi
il y a en cettui-cy plus qu'en l'autre, s'il me semble.
J Coustumierement, les dames de ce mestier
sont grandes menteuses, et ne disent mot de vérité : car elles ont tant appris et accoustumé à
mentir (ou si elles font autrement sont des sottes,

L

PREMIER

DISCOURS

I

67

et mal leur en prend) à leurs marys et amans sur
ces sujets et changements d'amour , et à jurer
qu'elles ne s'adonnent à autres qu'à eux, que,
quand elles viennent à tomber sur autres sujets de
conséquence, ou d'affaires, ou discours, jamais ne
font que mentir, et ne leur peut-on croire.
D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler,
qui ne donnoyent à leur amant leur jouissance,
sinon quand elles estoyent grosses, afin de n' engraisser de leur semence ; en quoy elles faisoyent
grande conscience de supposer aux marys un fruit
qui n'estoit pas à eux, et le nourrir, allimenter et
élever comme le leur propre. J'en ay encore parlé
cy-dessus. Mais, estans grosses une fois, elles ne
pensoyent point offenser le mary ny le faire cocu
en se prostituant.
Possible aucunes le faisoyent pour les mesmes
raisons que faisoit Julia , fille d'Auguste et femme
d' Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain ,
dont son pere en enrageoit plus que le mary. Luy
estant demandé une fois si elle n' avoit point de
crainte d'engroisser de ses amis, et que son mary
s'en apperceust et ne l'affolast, elle respondit :
« J'y mets ordre , car je ne reçois jamais personne
ny passager dans mon navire, sinon quand il est
chargé et plein. »
5 Voicy encor une autre sorte de cocus ; mais
ceux-là sont vrays martyrs , qui ont des femmes
laides comme diables d'enfer, qui se veulent mesler
detasterde ce doux plaisir aussi bien que les belles,

i68

PREMIER

DISCOURS

auxquelles ce seul privilège est deu, comme dit le
proverbe :

« Les beaux hommes au gibet et les

belles femmes au bourdeau ; » et toutesfois ces
laides charbonnières font la folie comme les autres,
lesquelles il faut excuser,

car elles sont femmes

comme les autres, et ont pareille nature, mais non
si belle. Toutesfois j'ay veu des laides, au moins en
leur

jeunesse ,

qui

s'apprécient

tant

pourtant

comme les belles, ayant opinion que femme ne vaut
autant sinon ce qu'elle se veut faire valloir et se
vendre; aussi qu'en un bon marché toutes denrées
se vendent et se depositent, les unes plus, les autres moins, selon ce qu'on en a à faire, et selon
l'heure tardive que l'on vient au marché aprés les
autres, et selon le bon prix que l'on

y trouve :

car, comme l'on dit, l'on court tousjours au meilleur marché, encore que I'estoffe ne soit la meilleure , mais selon la faculté du marchand et de la
marchande.
Ainsi est-il des femmes laides, dont j'en ay veu
aucunes qui, ma foy, estoient si chaudes et lubriques et duites à l'amour aussi bien que les plus
belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloyent s'avancer et sc faire valloir tout de mcsmes.
Mais le pis que je vois en elles, c'est qu'au lieu
que les marchands prient les plus belles, celles-cy
laides prient les marchands de prendre etd'achepter
de leurs denrées, qu'elles leur laissent pour rien et à
vil prix.

Mesmes font-elles mieux : car le plus

souvent leur donnent de l'argent pour s'accoster

p

PREMIER

169

DISCOURS

de leurs chalanderies et se faire fourbir à eux;
dont voilà la pitié : car, pour telle fourbissure, il
n'y faut petite somme d'argent; si bien que la fourbissure couste plus que ne vaut la personne et la
lexive que l'on y met pour la bien fourbir; et cependant monsieur le mary demeure coquin et cocu
tout ensemble d'une laide, dont le morceau est
bien plus difficile à digérer que d'une belle; outre
que c'est une misère extresme d'avoir à ses costés
un diable d'enfer couché au lieu d'un ange.
Sur quoy j'ay ouy souhaitter à plusieurs gallants
hommes une femme belle et un peu putain, plustost qu'une femme laide et la plus chaste du
monde : car en une laideur n'y loge que toute misère et desplaisir, et nul brin de félicité; en une
belle, tout plaisir et félicité y abonde, et bien peu
de misère, selon aucuns. Je m'en rapporte à ceux
qui ont battu cette sente et chemin.
A aucuns j'ay ouy dire que quelquesfois , poulies marys, il n'est si besoin aussi qu'ils ayent leurs
femmes si chastes : car elles en sont si glorieuses,
je dis celles qui ont ce don tres-rare , que quasi
vous diriez qu'elles veulent dominer non leurs
marys seulement, mais le ciel et les astres; voire
qu'il leur semble, par telle orgueilleuse chasteté,
que Dieu leur doive du retour. Mais elles sont
bien trompées : car j'ay ouy dire à de grands docteurs que Dieu ayme plus une pauvre pécheresse
humiliante et contrite (comme il fit la Magdelaine)
que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense
22

PREMIER

DISCOURS

avoir gaigné paradis, sans autrement vouloir miséricorde ny sentence de Dieu.
5 J'ay ouy parler d'une dame si glorieuse pour
sa chasteté qu'elle vint à mespriser tellement son
mary que, quand on luy demandoit si elle avoit
couché avec son mary. « Non, disoit-elle, mais il
a bien couché avec moy. » Quelle gloire! Je vous
laisse donc à penser comme ces glorieuses sottes
femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys,
d'ailleurs qui ne leur sçauroyent rien reprocher, et
comme font aussi ceHes qui sont chastes et riches,
d'autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait
de Polimbrieuse, de Paltiere, de la superbe et de
l'audacieuse à l'endroit de son mary : tellement
que, pour la trop grande présomption qu'elle a de
sa chasteté et de son devant tant bien gardé, ne la
peut retenir qu'elle ne face de la femme emperiere
et qu'elle ne gourmande son mary sur la moindre
faute qu'il fera, comme j'en ay veu aucunes, et
surtout sur son mauvais mesnage. S'il joue, s'il
despend ou s'il dissipe, elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer
qu'une noble famille ; et, s'il faut vendre de son
bien pour survenir à un voyage de cour ou de
guerre, ou à ses procez, nécessitez, ou à ses petites
folies et despenses frivolles, il n'en faut point parler : car la femme a pris telle imperiosité sur luy,
s'appuyant et se fortifiant sur sa pudicité, qu'il
faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que
dit fort bien Juvénal en ses satyres :

PREMIER

DISCOURS

1 7 I

.... Animus uxoris si deditus uni,
Nil unquam invita donabis conjuge; vendes,
Hac obstante, nihil; nil hœc, si nolit, emetur.

II note bien par ces vers que telles humeurs des
anciennes Romaines correspondoient à aucunes de
nostre temps quant à ce poinct; mais, quand une
femme est un peu putain, elle se rend bien plus
aisée, plus sujette, plus docille, craintive, de plus
douce et agréable humeur, plus humble et plus
prompte à faire tout ce que le mary veut, et luy condescend en tout; comme j'en ay veu plusieurs telles,
qui n'osent gronder ny crier, ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur
faute, et ne leur mette audevant leur adultère, et
leur fasse sentir aux despens de leur vie ; et, si le
gallant veut vendre quelque bien du leur, les voylà
plustost signées au contract que le mary ne l'a dit.
J'en ay veu de celles-là force : bref, elles font ce
que leurs marys veulent.
Sont-ilz bien gastez ceux-là donc d'estre cocus
de si belles femmes, et d'en tirer de si belles denrées et commoditez que celles-là, outre le beau et
délicieux plaisir qu'ils ont de paillarder avec de si
belles femmes, et nager avec elles comme dans un
beau et clair courant d'eau, et non dans un salle
et laid bourbier? Et, puisqu'il faut mourir, comme
disoit un grand capitaine que je sçay, ne vaut-il
pas mieux que ce soit par une belle jeune espée,
claire, nette, luysante et bien tranchante, que par
une lame vieille, rouillée et mal fourbie, là où il

I

12

PREMIER

DISCOURS

y faut plus d'emeric que tous les fourbisseurs de la
ville de Paris ne sçauroyent fournir?
Et ce que je dys des jeunes laides, j'en dys autant d'aucunes vieilles femmes qui veulent estre
fourbies et se faire tenir nettes et claires comme
les plus belles du monde ( j'en fais ailleurs un discours à part de cela), et voylà le mal : car, quand
leurs marys n'y peuvent vacquer, les maraudes appellent des suppleements, et comme estans aussi
chaudes, ou plus, que les jeunes; comme j'en ay
veu qui ne sont pas sur le commencement et mitan
prestes d'enrager, mais sur la fin. Et volontiers
l'on dit que la fin en ces mestiers est plus enragée
que les deux autres, le commencement et le mitan,
pour le vouloir : car la force et la disposition leur
manque, dont la douleur leur est tres-griefve ,
d'autant que le vieil proverbe dit que c'est une
grande douleur et dommage quand un cul a tresbonne volonté et que la force luy defaut.
Siyen a-il toujours quelques-unes deces pauvres
vieilles haires qui passent par bardot, et départent
leurs largesses aux despens de leurs deux bourses;
mais celle de l'argent fait trouver bonne et estroite
l'autre de leur corps. Aussi dit-on que la libéralité
en toutes choses est plus à estimer que l'avarice et
la chicheté, fors aux femmes, lesquelles, tant plus
sont libérales de leurs cas, tant moins sont estimées, et les avares et chiches tant plus.
Cela disoit une fois un grand seigneur de deux
grandes dames sœurs que je sçay, dont l'une estoit

PREMIER

DISCOURS

chiche de son honneur et libérale de la bourse et
despense, et l'autre fort escarce de sa bourse et
despense et tres-liberale de son devant.
3 Or, voicy encores une autre race de cocus,
qui est certes par trop abominable et exécrable
devant Dieu et les hommes, qui, amourachez de
quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d'eux.
La première fois que je fus jamais en Italie, j'en
ouys un exemple à Ferrare, par un compte qui m'y
fut fait d'un, qui, espris d'un jeune homme beau,
persuada à sa femme d'octroyer sa jouissance audit
jeune homme qui estoit amoureux d'elle, et qu'elle
luy assignast jour, et qu'elle fist ce qu'il luy commanderoit. La dame le voulut tres-bien, car elle
ne desiroit manger autre venaison que de celle-là.
Enfin le jour fut assigné, et, l'heure estant venue
que le jeune homme et la femme estoyent en ces
doux affaires et altères, le mary, qui s' estoit caché,
selon le concert d'entre luy et sa femme, voicy qu'il
entra; et, les prenant sur le fait, approcha la dague
à la gorge du jeune homme, le jugeant digne de
mort sur tel forfait, selon les loix d'Italie, qui sont
un peu plus rigoureuses qu'en France. II fut contraint d'accorder au mary ce qu'il voulut, et firent
eschange l'un de l'autre : le jeune homme se prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au
jeune homme; et, par ainsi, voylà un mary cocu
d'une vilaine façon.
J J'ay ouy conter qu'en quelque endroit du

'74

PREMIER

DISCOURS

monde (je ne le veux pas nommer), il y eut un
mary, et de qualité grande, qui estoit vilainement
espris d'un jeune homme qui aymoit fort sa femme,
et elle aussi luy : soit, ou que le mary eust gaigné
sa femme, ou que ce fust une surprise à ['improviste, les prenant tous deux couchez et accouplez
ensemble, menaçant le jeune homme s'il ne luy
complaisoit, l'envestit tout couché, et joint et collé
sur sa femme, et en jouit ; dont sortit le problesme,
comme trois amants furent jouissans et contents
tout à un mesme coup ensemble.
3 J'ay ouy conter d'une dame, laquelle esperdument amoureuse d'un honneste gentilhomme
qu'elle avoit pris pour amy et favory, luy se craignant que le mary luy feroit et à elle quelque
mauvais tour, elle le consola, luy disant : « N'ayez
pas peur, car il n'oseroit rien faire, craignant que
je l'accuse de m'avoir voulu user de l'arriere-Venus,
dont il en pourroit mourir si j'en disois le moindre
mot et le declarois à la justice. Mais je le tiens
ainsi en eschec et en allarme; si bien que, craignant
mon accusation, il ne m'ose pas rien dire. »
Certes, telle accusation n' eust pas porté moins
de préjudice à ce pauvre mary que de la vie : car
les légistes disent que la sodomie se punit pour la
volonté; mais, possible, la dame ne voulut pas
franchir le mot tout à trac, et qu'il n'eust passé
plus avant sans s'arrester à la volonté.
5 Je me suis laissé conter qu'un de ces ans un
jeune gentilhomme françois, l'un des beaux qui

PREMIER

DISCOURS

.75

fust esté veu à la cour longtemps avoit, estant allé
à Rome pour y apprendre des exercices, comme
autres ses pareils, fut arregardé de si bon œil et
par si grande admiration de sa beauté, tant des
hommes que des femmes, que quasi on l'eust couru
à force; et là ou ils le sçavoyent aller à la messe
ou autre lieu public et de congrégation, ne falloyent, ny les uns ny les autres, de s'y trouver poulie voir; si bien que plusieurs marys permirent à
leurs femmes de luy donner assignation d'amours
en leurs maisons, afin qu'y estant venu et surpris,
fissent eschange l'un de sa femme et l'autre de luy:
dont luy en fut donné advis de ne se laisser aller
aux amours et volontez de ces dames, d'autant que
le tout avoit esté fait et apposté pour l'attrapper;
en quoy il se fit sage, et préféra son honneur et
sa conscience à tous les plaisirs détestables , dont
il en acquist une louange tres-digne. Enfin, pourtant son escuyer le tua. On en parle diversement
pourquoy; dont ce fut tres-grand dommage, car
c'estoit un fort honneste jeune homme, de bon
lieu, et qui promettoit beaucoup de luy, autant de
sa fisyonomie, pour ses actions nobles, que pour ce
beau et noble trait : car, ainsi que j'ay ouy dire à
un fort gallant homme de mon temps, et qu'il est
aussi vray, nul jamais bougre ny bardasche ne fut
brave, vaillant et généreux que le grand Jules
César; aussi que par la grand permission divine
telles gens abominables sont rédigez et mis à sens
réprouvé. En quoy je m'estonne que plusieurs,

PREMIER

DISCOURS

que l'on a veu tachez de ce meschant vice, sont
esté continuez du Ciel en grand prospérité; mais
Dieu les attend, et à la fin on en voit ce qui doit
estre d'eux.
Certes, de telle abomination, j'en ay ouy parler
que plusieurs marys en sont esté atteints bien au
vif : car, malheureux qu'ils sont et abominables,
ils se sont accommodez de leurs femmes plus par
le derrière que par le devant, et ne s'en sont servis
du devant que pour avoir des enfans; et traittent
ainsi leurs pauvres femmes, qui ont toute leur chaleur en leurs belles parties de la devantiere. Sontelles pas excusables si elles font leurs marys cocus,
qui ayment leurs ordes et salles parties de derrière?
Combien y a-il de femmes au monde que, si
elles estoient visitées par des sages-femmes et médecins et chirurgiens experts, ne se trouveroyent
non plus pucelles par le derrière que par le devant,
et qui feroyent le procez à leurs marys à l'instant;
lesquelles le dissimulent et ne l'osent descouvrir,
de peur d'escandaliser et elles et leurs marys, ou,
possible , qu'elles y prennent quelque plaisir plus
grand que nous ne pouvons penser; ou bien, poulie dessein que je viens de dire, pour tenir leurs
marys en telle sujection, si elles font l'amour d'ailleurs; mesmes qu'aucuns marys leur permettent;
mais pourtant tout cela ne vaut rien.
Summa Bencdicti dit que, si le mary veut reconnoistre sa partie ainsi contre Tordre de nature,
qu'il offense mortellement; et, s'il veut maintenir

PREMIER

DISCOURS

'77

qu'il peut disposer de sa femme comme il luy plaist,
il tombe en détestable et vilaine hérésie d'aucuns
juifs et mauvais rabins, dont on dit que, duabus
mulieríbus apud synagogam conquestis se fuisse a
viris suis cognitu sodomico cognitas , responsum est
ab illis rabinis : virum esse uxoris dominwn, proinde
posse uti ejus utcumque libuerit, non aliter quam is
qui pisccm émit : ille enim tam anterioribus quam
postcrioribus partibus ad arbitrium vesci potest.
J'ay mis cecy en latin sans le traduire en françois,
car il sonne tres-mal à des oreilles bien honnestes
et chastes. Abominables qu'ilz sont ! laisser une
belle, pure et concédée partie, pour en prendre
unevillaine, salle, orde et défendue, et mise en
sens reprouvé !
Et, si Phomme veut ainsi prendre la femme, il
est permis à elle se séparer de luy, s'il n'y a autre
moyen de le corriger; et pourtant, dit-il encor,
celles qui craignent Dieu n'y doivent jamais consentir, ains plustost doivent crier à la force, nonobstant

l'escandale qui en pourroit

arriver en

cela, et le deshonneur ny la crainte de mort : car
il vaut mieux mourir, dit la loy, que de consentir
au mal. Et dit encor ledit livre une chose que je
trouve fort estrange : qu'en quelque mode que le
mary cognoisse sa femme, mais qu'elle en puisse
concevoir, ce n'est point péché mortel, combien
qu'il puisse estre véniel ; si y a-il pourtant des
méthodes pour cela fort sales et vilaines, selon que
l'Aretin les représente en ses figures; et ne ressenBrantôme. I.

23

i 78

PREMIER

DISCOURS

tent rien la chasteté maritale, bien que, comme
j'ay dit , il soit permis à l'endroit des femmes
grosses, et aussi de celles qui ont l'haleine forte et
puante, tant de la bouche que du nez: comme
j'en ay cogneu et ouy parler de plusieurs femmes,
lesquelles baiser et alleiner autant vaudroit qu'un
anneau de retrait; ou bien, comme j'ay ouy parler
d'une tres-grande dame, mais je dis tres-grande,
qu'une de ses dames dit un jour que son halleine
sentoit plus qu'un pot-à-pisser d'airain; ainsi
m'usa-elle de ces mots. Un de ses amys fort privé,
et qui s'approchoit prés d'elle, me le confirma
aussi, si est-il vray qu'elle estoit un peu sur l'aage.
Là-dessus que peut faire un mary ou un amant,
s'il n'a recours à quelque forme extravagante? Mais
surtout qu'elle n'aille point à Parriere-Venus.
J'en dirois davantage, mais j'ay horreur d'en
parler : encor m'a-il fasché d'en avoir tant dit,
mais si faut-il quelquesfois descouvrir les vices du
monde pour s'en corriger.
5 Or il faut que je die une mauvaise opinion
que plusieurs ont eu et ont encores de la cour de
nos rois : que les filles et femmes y bronchent fort,
voire coustumierernent ; en quoy bien souvent
sont-ils trompez, car il y en a de tres-chastes ,
honnestes et vertueuses, voire plus qu'ailleurs; et
la vertu y habite aussi bien, voire mieux, qu'en
tous autres lieux, que l'on doit fort priser pour
estre bien à preuve.
Je n'allegueray que ce seul exemple de madame

PREMIER

DISCOUR 5

'79

la grand duchesse de Florence d'aujourd'huy, de
la maison de Lorraine, laquelle estant arrivée à
Florence le soir que le grand duc l'espousa, et
qu'il voulut aller coucher avec elle pour la dépuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinai de
cristal, le plus beau et le plus clair qu'il put, et,
en ayant veu l'urine, il la consulta avec son médecin,
qui estoit un tres-grand et tres-sçavant et expert
personnage, pour sçavoir de luy par cette inspection si elle estoit pucelle, ouy ou non. Le médecin
l'ayant bien fixement et doctement inspicée, il
trouva qu'elle estoit telle comme quand sortit du
ventre de sa mere, et qu'il y allast hardiement, et
qu'il n'y trouveroit point de chemin nullement
ouvert, frayé ny battu : ce qu'il fit; et en trouva
la vérité telle; et puis, l'endemain en admiration,
dit : «Voilà un grand miracle, que cette fille soit
ainsi sortie pucelle de cette cour de France ! »
Quelle curiosité et quelle opinion ! Je ne sçay s'il
est vray, mais il me l'a ainsi esté asseuré pour
véritable.
Voilà une belle opinion de nos courts; mais ce
n'est d'aujourd'huy, ains de long-temps , qu'on
tenoit que toutes les dames de la cour et de Paris
n'estoyent si sages de leurs corps comme celles du
plat pais et qui ne bougeoient de leurs maisons. Et
il y a eu des hommes qui estoyent si conscientieux
de n'espouser des filles et femmes qui eussent fort
paysé et veu le monde tant soit peu. Si bien qu'en
nostre Guyenne , du temps de mon jeune aage ,

i8o

PREMIER

DISCOURS

j'ay ouy dire à plusieurs gallants hommes et veu
jurer qu'ils n'espouseroyent jamais fille ou femme
qui auroit passé le Port de Pille, pour tirer de
longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoyent
en cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants
en autres choses, de croire que le cocuage ne se
logeast dans leurs maisons, dans leurs foyers, dans
leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien ou
possible mieux, selon la commodité, qu'aux palais
royaux et grandes villes royales ! car on leur alloit
suborner, gaigner, abattre et rechercher leurs
femmes, ou quand ils alloyent eux-mesmes à la
cour, à la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à
leurs promenoirs, si bien qu'ils ne s'en appercevoyent et estoyent si simples de penser qu'on ne
leur osoit entamer aucun propos d'amours, sinon
que de mesnageries, de leurs jardinages, de leurs
chasses et oyseaux; et, sous cette opinion et legere
créance, se faisoyent mieux cocus qu'ailleurs : car,
partout, toute femme belle et habile, et aussi tout
homme honneste et gallant, sçait faire Pamour et
se sçait accommoder. Pauvres fatz et idiots qu'ilz
estoyent ! Et ne pouvoyent-ils pas penser que
Venus n'a nulle demeure prefìsse, comme jadis en
Cypre, en Pafos et Amatonte, et qu'elle habite
partout, jusques dans les cabanes des pastres et
girons des bergères, voire des plus simplettes?
Depuis quelque temps en çà, ils ont commencé
à perdre ces sottes opinions : car, s'estans apperceus que partout y avoit du danger pour ce triste

PREMIER

DISCOURS

cocuage, ilz ont pris femmes partout où il leur a
plu et ont pu; et si ont mieux fait: ils les ont
envoyées ou menées à la cour, pour les faire valoir
ou parestre en leurs beautez, pour en faire venir
l'envie aux uns ou aux autres , afin de s'engendrer
des cornes.
D'autres les ont envoyées et menées playder et
soliciter leurs procez, dont aucuns n'en avoyent
nullement, mais faisoyent à croire qu'ilz en avoyent ;
ou bien, s'ilz en avoyent, les allongeoient le plus
qu'ils pouvoyent, pour allonger mieux leurs amours.
Voire quelquesfois les marys laíssoyent leurs femmes
à la garde du palais, et à la gallerie et salle, puis
s'en alloyent en leurs maisons , ayans opinion
qu'elles feroyent mieux leurs besognes , et en gaigneroyent mieux leurs causes: comme, de vray,
j'en sçay plusieurs qui les ont gaignées, mieux par
la dextérité et beauté de leur devant que par leur
bon droit ; dont bien souvent en devenoyent enceintes; et, pour n'estre escandalisées (si les drogues avoyent failly de leur vertu pour les en garder), s'en couroyent vistement en leurs maisons à
leurs marys, feignans qu'elles alloyent quérir des
tiltres et pieces qui leur faisoyent besoin, ou alloyent faire quelque enqueste, ou que c'estoit pour
attendre la Saint-Martin, et que, durant les vacations, n'y pouvant rien servir, alloyent au bouc, et
voir leurs mesnages et leurs marys. Elles y alloyent
de vray, mais bien enceintes.
Je m'en rapporte à plusieurs conseillers rappor-

t'8 .2

PREMIER

DISCOURS

teurs et présidents, pour les bons morceaux qu'ils
en ont tastez des femmes des gentilshommes.
5 N'y a pas long-temps qu'une tres-belle, honneste et grande dame, que j'ay cogneu , allant
ainsi solliciter son procez à Paris, il y eut quelqu'un
qui dit: «Qu'y va-elle faire? Elle le perdra; elle
n'a pas grand droit. » Et ne porte-elle pas son
droit sur la beauté de son devant, comme César
portoit le sien sur le pommeau et la pointe de son
espée?
Ainsi se font les gentilshommes cocus aux palais,
en recompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les présidentes et conseillères. Dont aussi aucunes de celles-là ay-je
veu, qui ont bien vallu sur la monstre autant que
plusieurs dames, damoiselles et femmes de seigneurs,
chevalliers et grands gentilshommes de la cour et
autres.
J J'ay cogneu une dame grande, qui avoit esté
tres-belle, mais la vieillesse l'avoit effacée. Ayant
un procez à Paris, et voyant que sa beauté n'estoit
plus pour ayder à solliciter et gaigner sa cause,
elle mena avec elle une sienne voisine , jeune et
belle dame; et pour ce l'appointa d'une bonne
somme d'argent, jusques à dix mille escus; et, ce
qu'elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme,
elle se servit de cette dame; dont elle s'en trouva
tres-bien, et la jeune dame, et tout, en deux bonnes
façons.
N'y a pas longtemps que j'ay veu une dame

PREMIER

DISCOURS

■ 83

mere y mener une de ses filles, bien qu'elle fust
mariée, pour luy ayder à solliciter son procez, n'y
ayant autre affaire; et de fait elle est tres-belle, et
vaut bien la sollicitation.

5 II est temps que je m'arreste dans ce grand
discours de cocuage : car enfin mes longues paroles, tournoyées dans ces profondes eaux et ces
grands torrents, seroyent noyées ; et n'aurois jamais
fait , ny n'en sçaurois jamais sortir, non plus que
d'un grand labyrinthe qui fut autresfois, encor que
j'eusse le plus long et le plus fort sillet du monde
pour guide et sage conduite.
Pour fin je conclurray que, si nous faisons des
maux, donnons des tourmens, des martyres et des
mauvais tours, à ces pauvres cocus, nous en portons
bien la folle enchère, comme l'on dit, et en payons
les triples interests : car la pluspart de leurs persécuteurs et faiseurs d'amours, et de ces dameretz,
en endurent bien autant de maux; car ils sont plus
sujets à jalousies, mesmes qu'ils en ont des marys
aussi bien que de leurs corrivals : ils portent des
martels, des capriches, se mettent aux hazards en
danger de mort, d'estropiemens , deplayes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de craintes, peines
et morts; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs. Je ne conte pas la verolle, les chancres, les
maux et maladies qu'ilz y gaignent , aussi bien
avec les grandes que les petites; de sorte que bien
souvent ils acheptent bien cher ce que l'on leur
donne; et la chandelle n'en vaut pas le jeu.

i8 4

PREMIER

DISCOURS

Tels y en avons-nous veu misérablement mourir,
qu'ils estoyent bastants pour conquérir tout un
royaume; tesmoin M. de Bussi, le nompair de
son temps, et force autres.
J'en alleguerois

une

infinité

d'autres que je

laisse en arriére, pour finir et dire, et admonester
ces amoureux, qu'ils pratiquent le proverbe de
l'Italien qui dit : Che molto guadagna chi putana
perde !
J Le comte Amé de Savoye II disoit souvent :
En jeu d'armes et d'amours,
Pour une joye cent doulours,

usant ainsi de ce mot anticq pour mieux faire sa
rime.

Disoit-il encor que la colère

avoyent

cela en

soy

fort

et l'amour

dissemblable, que la

colère passe tost et se défait fort aisément de sa
personne quand elle y est entrée, mais malaisément
l'amour.
Voilà comment il se faut garder de cet amour,
car elle nous couste bien autant qu'elle nous vaut,
et bien souvent en arrive beaucoup de malheurs.
Et, pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont cent fois meilleur temps, s'ils se sçavoyent cognoistre et bien s'entendre avec leurs
femmes, que les agents; et plusieurs en ay-je veu
qu'encor qu'il y allast de leurs cornes, se mocquoyent de nous et se ryoient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui traittons l'amour avec leurs femmes; et mesmes quand

PREMIER

DISCOURS

1

85

nous avions à faire à des femmes rusées, qui s'entendent avec leurs marys et nous vendent : comme
j'ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme
qui, ayant longuement aymé une belle et honneste
dame, et eu d'elle la jouissance qu'il en desiroit [y
avoit] longtemps, s'estant un jour apperceu que le
mary et elle se mocquoyent de luy sur quelque
trait, il en prit un si grand dépit qu'il la quitta, et
fit bien; et, faisant un voyage lointain pour en
divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais plus, ainsi
qu'il me dist. Et de telles femmes rusées, fines et
changeantes, s'en faut donner garde comme d'une
beste sauvage : car, pour contenter et appaiser
leurs marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en
prennent puis aprés d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.
3 Si ay-je cogneu une fort honneste et grande
dame, qui a eu cela en elle de malheur que, de
cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon
temps avoir, se sont morts tous les uns aprés les
autres, non sans un grand regret qu'elle en portoit; de sorte qu'on eust dit d'elle que c'estoit le
cheval de Sejan, d'autant que tous ceux qui montoyent sur elle mouroyent et ne vivoyent guieres;
mais elle avoit cela de bon en soy et cette vertu
que, quoy qui ayt esté, n'a jamais changé ny abandonné aucun de ses amys vivants pour en prendre
d'autres; mais, eux venans à mourir, elle s'est
voulu tousjours remonter de nouveau pour n'aller
à pied; et aussi, comme disent les légistes, qu'il

i-86

PREMIER

DISCOURS

est permis de faire vaiioir ses lieux et sa terre par
quiconque soit, quand elle est déguerpie de son
premier maistre. Telle constance a esté fort en
cette dame recommandable ; mais, si celle-là a esté
jusques-là ferme, il y en a eu une infinité qui ont
bien branslé.
Aussi, pour en parler franchement, il ne se faut
jamais envieillir dans un seul trou, et jamais homme
de cœur ne le fit; il faut estre aussi bien adventurier deçà €t delà, en amours comme en guerre,
et en autres choses : car, si l'on ne s'asseure que
d'une seule anchre en son navire, venant à se décrocher, aisément on le perd, et mesmes quand
l'on est en pleine mer et en une tempeste, qui est
plus sujette aux orages et vagues tempestueuses
que non en une calme ou en un port.
Et dans quelle plus grande et haute mer se
sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire
l'amour à une seule dame? Que si de soy elle n'a
esté rusée au commencement, nous autres l'addressons et l'affinons par tant de pratiques que nous
menons avec elle, dont bien souvent il nous en
prend mal, en la rendant telle pour nous faire la
guerre, l'ayant façonnée et aguerrie. Tant y a
(comme disoit quelque gallant homme) qu'il vaut
mieux se marier avec quelque belle femme et honneste, encor qu'on soit en danger d'estre un peu
touché de la corne et de ce mal de cocuage
commun à plusieurs, que d'endurer tant de traverses et faire les autres cocus; contre l'opinion

PREMIER

DISCOURS

>8 7

de M. du Gua pourtant, auquel moy ayant tenu
propos un jour de la part d'une grand dame qui
m'en avoit prié, pour le marier, me fit cette response seulement,

qu'il me pensoit de ses plus

grands amis, et que je luy en faisois perdre la
créance par tel propos, pour luy pourchasser la
chose qu'il haïssoit le plus, que le marier et le
faire cocu, au lieu qu'il faisoit les autres; et qu'il
espousoit assez de femmes Tannée, appellant le
mariage un putanisme secret de réputation et de
liberté, ordonné par une belle loy ; et que le pis
en cela, ainsi que je voy et ay noté, c'est que la
pluspart, voire tous, de ceux qui se sont ainsi délectez à faire les autres cocus, quand ilz vienent
à se marier, infailliblement ilz tombent en mariage,
je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver
autrement, selon le proverbe : Ce que tu feras à
auiruy, il te sera fait.

5 Avant que finir, je diray encores ce mot, que
j'ay veu faire une dispute qui est encores indécise :
en quelles provinces et régions de nostre chrestienté et de nostre Europe il y a plus de cocus
et de putains? L'on dit qu'en Italie les dames sont
fort chaudes, et, par ce, fort putains, ainsi que dit
M. de Beze en une épigramme, d'autant qu'où
le soleil, qui est chaud et donne le plus, y eschaulle davantage les femmes, en usant de ce vers :
Credibile est ignés multiplicare suos.

L'Espagne en est de mesme, encor qu'elle soit

1 88

PREMIER

DISCOURS

sur l'occident; mais le soleil y eschauffe bien les
dames autant qu'en orient.
Les Flamendes, les Suisses, les Allemandes, Angloises et Escossoises, encor qu'elles tirent sur le
midy et septentrion, et soyenl régions froides, n'en
participent pas moins de cette chaleur naturelle,
comme je les ay cogneues aussi chaudes que toutes
les autres nations.
Les Grecques ont raison de l'estre, car elles sont
fort sur le levant. Ainsi souhaite-on en Italie Grcca
in letto; comme de vray elles ont

beaucoup de

choses et vertus attrayantes en elles, que, non sans
cause, le temps passé elles sont estées les délices
du monde, et en ont beaucoup appris aux dames
italienes et espagnoles , depuis

le vieux temps

jusques à ce nouveau; si bien qu'elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes maistresses :
aussi la reine et imperiere des putains, qui estoit
Venus, estoit Grecque.
Quant à nos belles Françoises, on les a veu le
temps passé fort grossières, et qui se contentoyent
de le faire à la grosse mode ; mais, depuis cinquante
ans en çà, elles ont emprunté et appris des autres
nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus, d'habits, de belles grâces, lascivetez, ou d'elles-mesmes se sont si bien estudiées
à se façonner, que maintenant il faut dire qu'elles
surpassent toutes les autres en toutes façons; et,
ainsi que j'ay ouy dire, mesmes aux estrangeis,
elles valent beaucoup plus que les autres, outre que

PREMIER

DISCOURS

189

les mots de paillardise françois en la bouche sont
plus paillards, mieux sonnants et esmouvans que les
autres.
De plus, cette belle liberté srançoise, qui est
plus à estimer que tout, rend bien nos dames plus
désirables, aymables, accostables et plus passables
que toutes les autres; et aussi que tous les adultères n'y sont si communément punis comme aux
autres provinces, par la providence de nos grands
sonats et législateurs françois, qui, voyans les abus
en provenir par telles punitions, les ont un peu
bridées, et un peu corrigé les loix rigoureuses du
temps passé des hommes, qui s'estoyent donnez
en cela toute liberté de s'esbattre et l'ont ostée
aux femmes; si bien qu'il n'estoit permis à la
femme innocente d'accuser son mary d' adultère,
par aucunes loix impériales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins firent cette loy pour
les raisons que dit cette stance italiene, qui est
telle :
Perche, di quel che Natura concède
Cel' vieti tu, dura legge d'honoré.
Ella a noi libéral largo ne diede
Corn' agli altri animai legge d'amore.
Ma l'uomo fraudulenlo, e senza sede,
Che fu legislator di quest' errore,
Vedendo nostre forze e buona schiena,
Copri la sua debolezza con la pena.

Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je
m'en rapporte à nos autentiques docteurs d'amours,
et mesmes à nos courtisans, qui sçauront mieux so-

PREMIER

DISCOURS

phistiquer là dessus que moy. Et, pour en parler
bien au vray, putains partout, et cocus partout,
ainsi que je le puis bien tester, pour avoir veu
toutes ces régions que j'ay nommées, et autres;
et la chasteté n'habite pas en une région plus qu'en
l'autre.
Si feray-je encor cette question, et puis plus,
qui, possible, n'a point esté recherchée de tout le
monde, ny, possible, songée : à sçavoir-mon si
deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il
s'est veu et se void souvent aujourd'huy, couchées
ensemble, et faisant ce qu'on dit donna con donna
(en imitant la docte Saphos lesbienne), peuvent commettre adultère, et entre elles faire leurs marys cocus.
Certainement, si l'on veut croire Martial en son
premier livre, épigramme cxix, elles commettent
adultère; où il introduit et parle à une femme
nommée Bassa, tribade, luy faisant fort la guerre
de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes
chez elle, de sorte que l'on la tenoit pour une
seconde Lucresse ; mais elle vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement force belles femmes et filles; et fut trouvé
qu'elle-mesme leur servoit et contrefaisoit d'homme
et d'adultère, et se conjoignoit avec elles ; et use
de ces mots gcminos committere cunnos. Et puis,
s'escriant, il dit et donne à songer et deviner cette
énigme par ce vers latin :
Hic, ubi vir non est, ut sit adulterium.

I

PREMIER DISCOURS

I O, I

« Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a
point d'homme, qu'il y ait de l'adultere. »
J'ay cogneu une courtisanne à Rome, vieille et
rusée s'il en fut oncq, qui s'appelloit Isabelle de
Lune, Espagnole, laquelle prit en telle amitié une
courtisanne qui s'appelloit la

Pandore, l'une des

belles pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre
mariée avec un sommeiller de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier
mestier ; mais cette Isabelle Pentretenoit, et couchoit ordinairement avec elle; et, comme débordée
et desordonnée en paroles qu'elle estoit, je luy ay
ouy souvent dire qu'elle la rendoit plus putain, et
luy faisoit faire des cornes à son mary plus que
tous les rufians que jamais elle avoit eu. Je ne
sçay comment elle entendoit cela, si ce n'est qu'elle
se fondast sur cette épigramme de Martial.
On dit que Sapho de Lesbos a été une fort
bonne maistresse en

ce mestier, voire , dit-on ,

qu'elle l'a inventé, et que depuis les dames lesbiennes l'ont imitée en cela, et continué jusques
aujourd'huy; ainsi que dit Lucian : que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne veulent pas
souffrir les hommes, mais s'approchent des autres
femmes ainsi que les hommes mesmes. Et telles
lemmes qui ayment cet exercice ne veulent souffrir
les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes
ainsi que les hommes mesmes, s'appellent tribades,
mot grec dérivé, ainsi que j'ay appris des Grecs,
de xpíëto, Tfíêstv, qu'est autant à dire que fricare,

PREMIER

DISCOURS

sreyer ou sriquer, ou s'entresrottci'; et tribades se
disent fricatrices, en fïançois sricatrices , ou qui
font la friquarelle en mestier de donne con donne,
comme l'on l'a trouvé ainsi aujourd'huy.
Juvénal parle aussi de ces femmes quand il dit :
........ sriclum Grissantis adorai,

parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit
la fricarelle d'une Glissante.
Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre,
et dit ainsi que les femmes viennent mutuellement
à conjoindre, comme les hommes conjoignants, des
instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits
d'une forme stérile. Et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque librement partout, et qu'il faille que le sexe femenin soit Filenes,
qui faisoit l'action de certaines amours hommasses.
Toutesfois il adjouste qu'il est bien meilleur qu'une
femme soit adonnée à une libidineuse affection de
faire le masle, que n'est à l'homme de s'effeminer;
tant il se monstre peu
femme

donc ,

courageux et noble. La

selon cela ,

qui

contrefait ainsi

l'homme, peut avoir réputation d'estre plus valeureuse et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en
ay cogneu aucunes, tant pour leur corps que pour
l'ame.
En un autre endroit , Lucian introduit deux
dames devisantes de cet amour; et une demande
à l'autre si une telle avoit esté amoureuse d'elle,
et si elle avoit couché avec elle , et ce qu'elle luy

PREMIER

)3

DISCOURS



avoit fait. L'autre luy respondit librement : « Premièrement, elle me baisa ainsi que font les hommes, non pas seulement en joignant les lèvres,
mais en ouvrant aussi la bouche (cela s'entend
en pigeonne, la langue en bouche); et, encor
qu'elle n'eust point le membre viril et qu'elle fust
semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit
avoir le cœur, l'affection et tout le reste viril; et
puis je l'embrassay comme un homme, et elle me
le faisoit, me baisoitet allantoit (je n'entends point
bien ce mot); et me sembloit qu'elle y prist plaisir
outre mesure; et cohabita d'une certaine façon
beaucoup plus agréable que d'un homme. » Voilà
ce qu'en dit Lucian.
Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs
endroits et régions force telles dames et lesbiennes,
en France, en Italie et en Espagne, Turquie,
Grèce et autres lieux. Et où les femmes sont recluses, et n'ont leur entière liberté, cet exercice
s'y continue fort : car, telles femmes bruslantes
dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles
s'aydent de ce remède, pour se raffraischir un peu,
ou du tout qu'elles bruslent.
Les Turques vont aux bains plus pour cette
paillardise que pour autre chose, et s'y adonnent
fort; mesme les courtisannes, qui ont les hommes
à commandement et à toutes heures, encor usentelles de ces fricarelles, s'entrecherchent et s'entr'ayment les unes les autres, comme je l'ay ouy dire à
aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France,
Brantôme. I..

25

■94

PREMIER

DISCOURS

telles femmes sont assez communes; et si dit-on
pourtant qu'il n'y a pas longtemps qu'elles s'en
sont meslées, mesmes que la façon en a esté portée
d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.
5 J'ay ouy conter à feu M. de Clermont-Tallard
le jeune, qui mourut à La Rochelle, qu'estant
petit garçon , et ayant l'honneur d'accompagner
M. d'Anjou, despuis nostre roy Henry III, en son
estude, et estudier avec luy ordinairement, duquel
M. de Gournay estoit précepteur, un jour, estant
àThoulouze, estudiant avec sondit maistre dans
son cabinet, et estant assis dans un coin à part, il
vid, par une petite fente (d'autant que les cabinets
et chambres estoyent de bois, et avoyent esté faits
à ['improviste et à la haste par la curiosité de
M. le cardinal d'Armaignac, archevesque de là,
pour mieux recevoir et accommoder le roy et toute
sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes
dames, toutes retroussées et leurs callesons bas, se
coucher l'une sur l'autre, s'entrebaiser en forme de
colombes, se frotter, s'entrefriquer, bref se remuer
fort, paillarder et imiter les hommes; et dura leur
esbattement prés d'une bonne heure, s'estans si
tres-fort eschauffées et lassées qu'elles en demeurèrent si rouges et si en eau, bien qu'il fît grand
froid, qu'elles n'en purent plus et furent contraintes
de se reposer autant. Et disoit qu'il vit jouer ce
jeu quelques autres jours, tant que la cour fut là,
de mesme façon ; et oncques plus n'eut-il la corn-

PREMIER

DISCOURS

modité de voir cet esbattement, d'autant que ce
lieu le favorisoit en cela, et aux autres il ne put.
II m'en contoit encor plus que je n'en ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne sçay s'il est
vray ; mais il me l'a juré et affirmé cent fois par
bons sermens. Et, de fait, cela est bien vraysemblable : car telles deux dames ont bien eu tousjours
cette réputation de faire et continuer l'amour de
cette façon, et de passer ainsi leur temps.
J'en ay cogneu plusieurs autres qui ont traitté
de mesmes amours, entre lesquelles j'en ay ouy
conter d'une de par le monde qui a esté fort superlative en cela, et qui aymoit aucunes dames,
les honnoroit et les servoit plus que les hommes,
et leur faisoit l'amour comme un homme à sa maistresse; et si les prenoit avec elle, les entretenoit
à pot et à feu, et leur donnoit ce qu'elles vouloyent. Son mary en estoit tres-aise et fort content, ainsi que beaucoup d'autres marys que j'ay
veu, qui estoyent fort aises que leurs femmes menassent ces amours plustost que celles des hommes, n'en pensant leurs femmes si folles ny putains. Mais je crois qu'ilz sont bien trompez :
car, à ce que j'ay ouy dire, ce petit exercice n'est
qu'un apprentissage pour venir à celuy grand des
hommes ; car, aprés qu'elles se sont eschauffées et
mises bien en rut les unes et les autres, leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu'elles se
baignent par une eau vive et courante, qui raffraischit bien mieux qu'une eau dormante; aussi que je

1 ()6

PREMIER

DISCOURS

tiens de bons chirurgiens, et veu que qui veut bien
penser et guérir une playe, il ne faut qu'il s'amuse
à la medicamenter et nettoyer à l'entour ou sur le
bord ; mais il la faut sonder jusques au fonds, et y
mettre une sonde et une tente bien avant.
Que j'en ay veu de ces lesbiennes qui, pour
toutes leurs fricarelles et entre-frottemens , n'en
laissent d'aller aux hommes! Mesmes Sapho, qui
en a esté la maistresse, ne se mit-elle pas à aymer
son grand amy Faon, aprés lequel elle mouroit?
Car, enfin , comme j'ay ouy raconter à plusieurs
dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce
qu'elles prennent avec les autres femmes, ce ne
sont que des tirouers pour s'aller paistre de gorgeschaudes avec les hommes; et ces fricarelles ne leur
servent qu'à faute des hommes. Que si elles les
trouvent à propos et sans escandale, elles lairroyent
bien leurs compagnes pour aller à eux et leur sauter au collet.
J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonne maison, toutes deux
cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans
un mesme lict l'espace de trois ans, s'accoustumcrcnt si fort à cette fricarelle qu'aprés s'estre
imaginées que le plaisir estoit assez maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent à
le taster avec eux, et en devindrent tres-bonnes putains; et confessèrent aprés à leurs amoureux que
rien neles avoit tant desbauchées et esbranlées à cela
que cette fricarelle, la détestant pour en avoir esté

PREMIER

DISCOURS

197

la seule cause de leur débauche. Et, nonobstant,
quand elles se rencontroyent , ou avec d'autres,
elles prenoyent tousjours quelque repas de cette
fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appétit de l'autre avec les hommes. Et c'est ce que
dit une fois une honneste damoiselle que j'ay
cogneu , à laquelle son serviteur demandoit un
jour si elle ne faisoit point cette fricarelle avec sa
compagne, avec qui elle couchoit ordinairement.
« Ah! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes. » Mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.
Je sçay un honneste gentilhomme, lequel, désirant un jour à la cour pourchasser en mariage une
fort honneste damoiselle, en demanda l'advis à
une sienne parente. Elle luy dit franchement qu'il
y perdroit son temps ; d'autant, me dit-elle, qu'une
telle dame (qu'elle me nomma, et de qui j'en
sçavois des nouvelles), ne permettra jamais qu'elle
se marie. J'en cogneus soudain l'encloueure,
parce que je sçavois bien qu'elle tenoit cette damoiselle en ses délices à pot et à feu, et la gardoit
précieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en
remercia sadite cousine de ce bon advis, non sans
luy faire la guerre en riant, qu'elle parloit aussi en
cela pour elle comme pour l'autre : car elle en tiroit quelques petits coups en robbe quelquesfois;
ce qu'elle me nia pourtant.
Ce trait me fait ressouvenir d'aucuns qui ont
ainsi des putains à eux, mesmes qu'ilz ayment tant
qu'ils n'en, feroyent part pour tous les biens du

PREMIER

DISCOURS

monde, fust à un prince, à un grand, fust à leur
compagnon ny à leur amy, tant ilz en sont jaloux,
comme un ladre de son barillet; encor le presenteil à boire à qui en veut. Mais cette dame vouloit
garder cette damoiselle toute pour soy, sans
en départir à d'autres; pourtant si la faisoit-elle
cocue à la dérobade avec aucunes de ses compagnes.
On dit que les belettes sont touchées de cet
amour, et se plaisent de femelles à femelles à s'entre-conjoindre et habiter ensemble; si que, par
lettres hierogliphiques, les femmes s'entre-aymantes
de cet amour estoyent jadis représentées par des
belettes. J'ay ouy parler d'une dame qui en nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour,
et prenoit plaisir de voir ainsi ces petites bestioles
s'entre-habiter.
Voicy un autre poinct : c'est que ces amours femenines se traittent en deux façons, les unes par
fricarelles, et par (comme dit ce poète) geminos
committere cunnos. Cette façon n'apporte point de
dommage, ce disent aucuns, comme quand on
s'ayde d'instrumens façonnez de...., mais qu'on a
voulu appeler des godemichi.
J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doutant
deux dames de sa cour qui s'en aydoient, leur fit
faire le guet si bien qu'il les surprit , tellement que
l'une se trouva saisie et accommodée d'un gros
entre les jambes, gentiment attaché avec de petites
bandelettes à l'entour du corps, qu'il sembloit un

PREMIER DISCOURS

199

membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle n'eut
loisir de Poster; tellement que ce prince la contraignit de luy monstrer comment elles deux se le
faisoyent.
On dit que plusieurs femmes en sont mortes,
pour engendrer en leurs matrices des apostumes
faites parmouvemens et frottemens point naturels.
J'en sçay bien quelques-unes de ce nombre, dont
ç'a esté grand dommage, car c'estoyent de tresbelles et honnestes dames et damoiselles, qu'il eust
bien mieux vallu qu'elles eussent eu compagnie de
quelques honnestes gentilshommes , quipourcelane
les font mourir, mais vivre et resusciter, ainsi que
j'espere le dire ailleurs; et mesmes que, pour la
guérison de tel mal, comme j'ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre que
de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des hommes, qui sont meilleurs que
des pesseres qu'usent les médecins et chirurgiens,
avec des eaux à ce composées; et toutesfois il y
a plusieurs femmes, nonobstant les inconveniens
qu'elles en voyent arriver souvent, si faut-il qu'elles
en ayent de ces engins contrefaits.
J J'ay ouy faire un conte , moy estant lors à la
cour, que, la reine mere ayant fait commandement
de visiter un jour les chambres et coffres de tous
ceux qui estoyent logez dans le Louvre , sans
espargner dames et filles, pour voir s'il n'y avoit
point d'armes cachées et mesmes des pistolets,
durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée

200

PREMIER

DISCOURS

saisie dans son coffre par le capitaine des gardes,
non point de pistolets, mais de quatre gros godcmichis gentiment façonnez, qui donnèrent bien de
la risée au monde, et à elle bien de I'estonnement. Je
cognois la damoiselle; je croy qu'elle vit encores;
mais elle n'eut jamais bon visage. Tels instrumens
enfin sont tres-dangereux.
J Je feray encor ce conte de deux dames de la
cour qui s'entr'aymoient si fort,
chaudes

à

leur mestier,

qu'en

et estoyent si

quelque endroit

qu'elles fussent, ne s'en pouvoyent garder ni abstenir que pour le moins ne fissent quelques signes
d'amourettes ou de baiser, qui lés escandalisoyent
si fort et donnoyent à penser beaucoup aux hommes. II y en avoit une veufve, et l'autre mariée;
et, comme la mariée, un jour d'une grand magnificence, se fust fort bien parée et habillée d'une
robbe de toille d'argent, ainsi que leur maistresse estoit allée à vespres, elles entrèrent dans son cabinet,
et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle
si rudement et si impétueusement qu'elle en rompit
sous elles, et la dame mariée, qui faisoit le dessous,
tomba avec sa belle robbe de toille d'argent à la
renverse, tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien
qu'elle se gasta et souilla si fort qu'elle ne sceut
que faire que s'essuyer le mieux qu'elle put, se
trousser, et s'en aller à grand haste changer de
robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir
esté apperceue et bien sentie à la trace, tant elle
puoit : dont il en fut rit assez par aucuns qui en

PREMIER

DISCOURS

20 1

sceurent le conte ; mesmes leur maistresse le sceut,
qui s'en aydoit comme elles, en rist son saoul.
Aussi il falloit bien que cette ardeur les maistrisât
fort, que de n'attendre un lieu et un temps à propos, sans s'escandaliser. Encor excuse-on les filles
et femmes veufves pour aymer ces plaisirs frivols et
vains, aymans bien mieux s'y adonner et en passer
leurs chaleurs que d'aller aux hommes et se faire
engraisser et se deshonnorer, ou de faire perdre
leurfruict, comme plusieurs ont faict et font; et
ont opinion qu'elles n'en offensent pas tant Dieu ,
et n'en sont pas tant putains comme avec les hommes : aussi y a-il bien de la différence de jetter de
l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement
à l'entour et au bord. Je m'en rapporte à elles. Je
ne suis pas leur censeur ny leur mary; s'ils le trouvent mauvais, encor que je n'en aye point veu
qui ne fussent tres-aises que leurs femmes s'amourachassent de leurs compagnes, et qu'ilz voudroyent
qu'elles ne fussent jamais plus adultères qu'en cette
façon; comme de vray, telle cohabitation est bien
diferente de celle d'avec les hommes, et, quoy que
die Martial, ilz n'en sont pas cocus pour cela. Ce
n'est pas texte d'évangile, que celuy d'un poète
fol. Dont , comme dit Lucian, il est bien beau
qu'une femme soit virile ou vraye amazone, ou
soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit
femenin, comme un Sardanapale ou Heliogabale,
ou autres force leurs pareils : car d'autant plus
qu'elle tient de l'homme , d'autant plus elle est
■•

-

»6

202

PREMIER

DISCOURS

courageuse; et de tout cecy je m'en rapporte à la
décision du procez.
M. du Gua et moi lisions une fois un petit livre
en italien, qui s'intitule de la Beauté, fait en dialogue par le seigneur Angelo Fiorenzolle, Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui furent faites par Jupiter au
commencement furent

creées

de cette nature,

qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les
autres la beauté de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et saintement, comme de ce genre
s'est trouvée de nostre temps, comme dit l'auteur,
la tres-illustre Marguerite d'Austriche , qui ayma
la belle Laodomie Forteguerre; les autres lascivement et paillardement, comme Sapho lesbienne,
et de nostre temps à Rome la grande courtisanne
Cécile venetienne ; et icelles de nature haïssent à se
marier, et fuyent la conversation des hommes tant
qu'elles peuvent.
Là-dessus M. de Gua reprit Fauteur, disant que
cela estoit faux que cette belle Marguerite aymast
cette belle dame de pur et saint amour : car, puisqu'elle l'avoit mise plustost sur elle que sur d'autres
qui

pouvoyent

estre

aussi

belles et vertueuses

qu'elle, il estoit à présumer que c'estoit pour s'en
servir en délices, ne plus ne moins comme d'autres ;
et, pour en couvrir sa lasciveté , elle disoit et publioit qu'elle l'aymoit saintement, ainsi que nous
en voyons plusieurs ses semblables, qui ombragent
leurs amours par pareils mots.

PREMIER

DISCOURS

203

Voilà ce qu'en disoit M. du Gua ; et qui en voudra outre plus en discourir là-dessus, faire se peut.
Cette belle Marguerite fut la plus belle princesse
qui fust de son temps en la chrestienté. Ainsi beautez
et beautez s'entr'ayment de quelque amour que ce
soit, mais du lascif plus que de l'autre. Elle fut
remariée en tierces nopces, ayant en première
espousé le roy Charles VIII, en seconde Jean,
fils du roy d'Arragon, et la troisiesme avec le duc
de Savoye, qu'on appeloit le Beau; si que, de son
temps, on les disoit le plus beau pair et le plus
beau couple du monde; mais la princesse n'en
jouit guieres de cette copulation , car il mourut
fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont elle
en porta les regrets tres-extresmes, et pour ce ne
se remaria jamais.
Elle fit faire bastir cette belle église qui est vers
Bourg en Bresse, l'un des plus beaux et plus superbes bastimensde la chrestienté. Elle estoit tante
de l'empereur Charles, et assista bien à son nepveu :
car elle vouloit tout appaiser; ainsi qu'elle et madame la regente au traitté de Cambray firent, où
toutes deux se virent et s'assemblèrent là, où j'ay
ouy dire aux anciens et anciennes qu'il faisoit beau
voir ces deux grandes princesses.
Corneille Agripa a fait un petit traitté de la
vertu des femmes, et tout en la louange de cette
Marguerite. Le livre en est tres-beau, qui ne peut
estre autre pour le beau sujet, et pour Fauteur,
qui a esté un tres-grand personnage.

204

PREMIER

DISCOURS

J J'ay ouy parler d'une grand dame princesse,
laquelle, parmy les filles de sa suitte, elle en aymoit
une par-dessus toutes et plus que les autres; en
quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui
la surpassoyent en tout; mais enfin il fut trouvé
et descouvert qu'elle estoit hermafrodite , qui luy
donnoit du passe-temps sans aucun inconvénient
ny escandale. C'estoit bien autre chose qu'à ces
tribades : le plaisir penetroit un peu mieux.
J'ay ouy nommer une grande qui est aussi hermafrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais
fort petit, tenant pourtant plus de la femme, car
je l'ay veue tres-belle. J'ay entendu d'aucuns
grands médecins qui en ònt vu assez de telles, et
surtout tres-lascives.
Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce chapitre, lequel j'eusse pû allonger mille fois plus que
je n' ay fait, ayant eu matière si ample et si longue
que, si tous les cocus et leurs femmes qui les font
se tenoyent tous par la main, et qu'il s'en pust
faire un cerne, je croy qu'il seroit assez bastant
pour entourner et circuir la moitié de la terre.
J Du temps du roy François fut une vieille
chanson, que j'ay ouy conter à une fort honneste
ancienne dame, qui disoit :
Mais, quand viendra la saison
Que les cocus s'assembleront,
Le mien ira devant, qui portera la bannière;
Les autres suivront aprés, le vostre sera au darriere.
La procession en sera grande,
L'on y verra une tres-longue bande.

PREMIER

DISCOURS

205

Je ne veux pourtanttaxer beaucoup d'honnestes
et sages femmes mariées, qui se sont comportées
vertueusement et constamment en la foy saintement promise à leurs marys; et en espère faire un
chapitre à part à leur louange, et faire mentir
maistre Jean de Mun, qui, en son Romani de la
Rose, dit ces mots : « Toutes vous autres femmes...
Estes ou fuîtes,
D'effet ou de volonté, putes » ,

dont il encourut une telle inimitié des dames de la
cour pour lors, qu'elles, par une arrestée conjuration et advis de la reine, entreprindrent un jour
de le fouetter, et le despouillerent tout nud; et,
estans prestes à donner le coup, il les pria qu'au
moins celle qui estòit la plus grand putain de
toutes commençast la première : chacune, de honte,

n 'osa commencer ; et par ainsi il évita le fouet.
J'en ay veu l'histoire représentée dans une vieille
tapisserie des vieux meubles du Louvre.
J 'aymerois autant un prescheur qui, preschant
un jour en une bonne compagnie, ainsi qu'il re-

prenoiL les mœurs d'aucunes femmes et leurs marys
qui enduroyent estre cocus d'elles , il se mit à
crier: « Ouy, je les cognois, je les voy, et m'en
vois jetter ces deux pierres à la teste des plus grands
cocus de la compagnie » ;

et, faisant semblant de

les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne

baissât la teste, ou mit son manteau, ou sa cappe,
ou son bras au-devant, pour se garder du coup.

20Ô

PREMIER DISCOURS

Mais luy, les retenant, leur dit : « Ne vous di-je
pas? je pensois qu'il n'y eust que deux ou trois
cocus en mon sermon; mais, à ce que je vois, il
n'y en a pas un qui ne le soit. »
Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages
et honnestes femmes, auxquelles, s'il falloit livrer
battailles à leurs dissemblables, elles l'emporteroyent, non pour le nombre, mais par la vertu,
qui combat et abat son contraire aisément.
Et, si ledict maistre Jean de Mun blasme celles
qui sont de volonté putes, je trouve qu'il les faut
plustost louer et exalter jusques au ciel , d'autant
que si elles bruslent si ardamment dans le corps et
dans l'âme, et, ne venant point aux effets, font parestre leur vertu, leur constance et la générosité
de leur cœur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux et fiâmes, comme un
phénix rare , que de forfaire ny souiller leur honneur, et comme la blanche hermine, qui ayme mieux
mourir que se souiller (devise d'une tres-graude
dame que j'ay cogneu, mais mal d'elle pratiquée
pourtant), puisqu' estant en leur puissance d'y
pouvoir remédier, se commandent si généreusement, et puisqu'il n'y a plus belle vertu ny victoire
que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous
en avons une histoire tres-belle dans les Cent
Nouvelles de la reine de Navarre, de cette honneste
dame de Pampelune, qui, estant dans son ame et
volonté pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avannes, si beau prince, elle ayma mieux mourir

PREMIER DISCOURS

207

dans son feu que de chercher son remède, ainsi
qu'elle luy sceut bien dire en ses derniers propos
de sa mort.
Cette honneste et belle dame se donnoit bien la
mort tres-iniquement et injustement; et, comme
j'ouïs dire sur ce passage à un honneste homme et
honneste dame, cela ne fut point sans offenser
Dieu, puisqu'elle se pouvoit délivrer de la mort.
Et se la pourchasser et avancer ainsi, cela s'appelle
proprement se tuer soy-mesme; ainsi qu'il y a plusieurs de ses pareilles qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se procurent la
mort, et pour l'âme et pour le corps.
J Je tiens d'un tres-grand médecin (et pense
qu'il en a donné telle leçon et instruction à plusieurs honnestes dames) que les corps humains ne
se peuvent jamais guieres bien porter si tous leurs
membres et parties, depuis les plus grandes jusques
aux plus petites, ne font ensemblement leurs exercices et fonctions que la sage nature leur a ordonné pour leur santé, et n'en facent une commune
accordance , comme d'un concert de musique,
n'estant raison qu'aucunes desdites parties et
membres travaillent, et les autres chaument; ainsi
qu'en une republique faut que tous officiers, artisans, manouvriers et autres facent leur besogne
unanimement, sans se reposer ny se remettre les
uns sur les autres, si l'on veut qu'elle aille bien et
que son corps demeure sain et entier : de mesmes
est le corps humain.

208

PREMIER DISCOURS

Telles belles dames, putes dans l'ame et chastes
du corps, méritent d'eternelles louanges; mais non
pas celles qui sont froides comme marbre, molles,
lasches et immobiles plus qu'un rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns sentiments (il n'y
en a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles
ny recherchées, et, comme dit le poète,
.... Casla quam nemo rogavit.

« Chaste qui n'a jamais esté priée. » Sur quoy je
cognois une grand dame qui disoit à aucunes de
ses compagnes qui estoyent belles : « Dieu m'a
fait une grand grâce de quoy il ne m'a fait belle
comme vous autres, Mesdames : car aussi bien que
vous j'eusse fait l' amour, et fusse esté pute comme
vous. » A cause de quoy peut-on louer ces belles
ainsi chastes, puisqu'elles sont de telle nature.
Bien souvent aussi sommes-nous trompez en
telles dames : car aucunes y en a qu'à les voir mineuses, piteuses, marmiteuses, froides, discrètes,
serrées et modestes en leurs paroles et en leurs
habits reformez, qu'on les prendroit pour des
saintes et tres-prudes femmes, qui sont au dedans
et par volonté, et au dehors par bons effets, bonnes
putains. "'<>•
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D'autres en voyons-nous qui, par leur gentillesse
et leurs paroles follastres, leurs gestes gays et leurs
habits mondains et affectez, on les prendroit pour
fort debauschées et prestes pour s'adonner aussitost, mais pourtant de leur corps sont fort femmes

r R E M I E R DISCOURS

209

de bien devant le monde : en cachette, il s'en
faut rapporter à la vérité aussi cachée.
J'en alleguerois force exemples que j'ay veu et
sceu; mais je me contenteray d'alléguer cettui-cy,
que Tite-Live allègue, et Bocace encor mieux,
d'une gentille dame romaine nommée Claudie
Quintienne, laquelle, paroissant dans Rome pardessus toutes les autres en ses habits pompeux et
peu modestes, et en ses façons gayes et libres,
mondaine plus qu'il ne falloit, acquist tres-mauvais
bruit touchant son honneur; mais, le jour venu de
la réception de la déesse Cybelle, elle l'esteignit
du tout : car elle eut l'honneur et la gloire, pardessus toutes les autres, de la recevoir hors du
batteau, la toucher et la transporter à la ville, dont
tout le monde en demeura estonné : car il avoit
esté dit que le plus homme de bien et la plus
femme de bien estoyent dignes de cette charge.
Voilà comme le monde est fort trompé en plusieurs
de nos dames. L'on doit premièrement fort les
connoistre et examiner avant que les juger, tant
d'une que de l'autre sorte.
3 Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die
une autre belle vertu et propriété que porte le
cocuage, que je tiens d'une fort honneste et belle
dame de bonne part, au cabinet de laquelle estant
un jour entré, je la trouvé sur le point qu'elle
venoit d'achever d'escrire un conte de sa propre
main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de ses bons amis, et ne se cachoit point de
Brantôme. ).
27

2 1 O

PREMIER

DISCOURS

moy : elle estoit fort spirituelle et bien disante, et
fort bien duite à l' amour; et le commencement du
conte estoit tel :
« II semble, dit-elle, qu'entre autres belles proprietez que le cocuage peut apporter, c'est ce
beau et bon sujet par lequel on peut bien connoistre combien gentiment l'esprit s'exerce pour le
plaisir et contentement de la nature humaine,
d'autant que c'est luy qui veille, et qui invente et
façonne l'artifice nécessaire à y pouvoir, sans que
la nature y fournisse que le désir et l'appetit sensuel, comme l'on peut cacher, par tant de ruses et
astuces qui se pratiquent au mestier de l'amour,
qui est celuy qui imprime les cornes : car il faut
tromper un mary jaloux, soupçonneux et colère;
il faut tromper et voiler les yeux des plus prompts
à recevoir du mal, et pervertir les plus curieux de
la connoissance de la vérité ; faire croire de la
fidélité là où il n'y a que toute déception; plus de
franchise là où il n'y a que dissimulation et crainte,
et plus de crainte là où il y a plus de licence : bref,
par toutes ces diffìcultez, et pour venir dessus ces
discours, ce ne sont pas actes à quoy la vertu naturelle puisse parvenir; il en faut donner l'advantage
à l'esprit, lequel fournit le plaisir et bastit plus de
cornes que le corps qui les plante et cheville. »
Voilà les propres mots du discours de cette dame,
sans les changer aucunement, qu'elle fait au commencement de son compte, qui se faisoit d'ellemesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms;

PREMIER

DISCOURS

21 I

et puis, poursuivant les amours de la dame et du
seigneur avec qui elle avoit à faire, et pour venir là
et à la perfection, elle allègue que l'apparence de
l'amour n'est qu'une apparence de contentement.
II est du tout sans forme jusques à son entière
jouissance et possession, et bien souvent l'on croit
qu'elle soit venue à cette extrémité, que l'on est
bien loin de son compte ; et, pour recompense, il
ne reste rien que le temps perdu, duquel l'on porte
un extresme regret. (II faut bien noter et peser
ces dernieres paroles, car elles portent coup, et
de quoy à blasonner.) Pourtant il n'y a que la
jouissance en amour et pour l'homme et pour la
femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et,
pour [ce], cette honneste dame qui escrivoit ce
conte donna un rendez-vous à son serviteur dans
un bois, où souvent s'alloit pourmener en une fort
belle allée, à l'entrée de laquelle elle laissa ses
femmes, et le va trouver sous un beau et large
chesne ombrageux : car c'estoit en esté. « Là
où », dit la dame en son conte par ces propres
mots, « ne faut point douter la vie qu'ils démenèrent pour un peu, et le bel autel qu'ils dressèrent
au pauvre mary au temple de Creaton, bien qu'ilz
ne fussent en Delos », qui estoit fait tout de cornes : pensez que quelque bon compagnon l'avoit
fondé.
Voilà comment cette dame se mocquoit de
son mary , aussi bien en ses escrits comme en
ses délices et effets. Et qu'on note tous ses

2 I 2

PREMIER

DISCOURS

mots, ilz portent de l'efficace, estans prononcez
mesmes et escrits d'une si habile et honneste
femme.
Le conte en est tres-beau, que j'eusse icy volontiers mis et inséré; mais il est trop long, car les
pourparlers, avant que venir là, sont beaux et longs
aussi, reprochant à son serviteur, qui la louoit
extresmement, qu'il y avoit en luy plus d' œuvre de
naturelle et nouvelle passion qu'aucun bien qui
fust en elle, bien qu'elle fust des belles et honnestes; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au
serviteur faire de grandes preuves de son amour,
qui sont fort bien spécifiées en ce conte; et puis,
estant d'accord, l'on y void des ruses, des finesses
et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre
le mary et contre le monde, qui sont certes fort
belles et tres-fînes.
Je priay cette honneste dame de me donner le
double de ce conte; ce qu'elle fit tres-volontiers, et
ne voulut qu'autre le doublast qu'elle, de peur de
surprise.
Cette dame avoit raison de donner cette vertu et
propriété au cocuage : car, avant que se mettre à
l'amour, elle estoit fort peu habile; mais, l'ayant
traitté, elle devint l'une des spirituelles et habiles
femmes de France, tant pour ce sujet que pour d'autres. Et, de fait, ce n'est pas la seule que j'ay veue
qui s'est habilitée pour avoir traitté l'amour, car
j'en ay veu une infinité tres-sottes et mal-habiles à
leur commencement; mais elles n'avoyent demeuré

PREMIER

DISCOURS

2l3

un an à l'academie de Cupidon et de Venus madame sa mere, qu'elles en sortoyent tres-habiles et
tres-honnestes femmes en tout; et, quant à moy,
je n'ay veu jamais putain qui ne fust tres-habile et
qui ne levast la paille.
3 Si feray-je encor cette question : en quelle
saison de Tannée se fait plus de cocus, et laquelle
est plus propre à l'amour, et à esbransler une
femme, une veufve ou une fille? Certainement la
plus commune voix est qu'il n'y a pour cela que le
printemps, qui esveille les corps et les esprits endormis de l'hyver fascheux et melancholiq; et,
puisque tous les oyseaux et animaux s'en resjouissent et entrent tous en amours, les personnes qui
ont autre sens et sentiment s'en ressentant bien
davantage, et surtout les femmes, selon l'opinion
de plusieurs philosophes et médecins, qui entrent
lors en plus grande ardeur et amour qu'en tout
autre temps, ainsi que je l'ay ouy dire à aucunes
honnestes et belles dames, et mesmes à une grande
qui ne falloit jamais, le printemps venu, en estre
plus touchée et piquée qu'en autre saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe, et hannissoit aprés comme les juments et chevaux, et qu'il
falloit qu'elle en tastast, autrement elle s'amaigriroit : ce qu'elle faisoit, je vous en asseure, et
devenoit lors plus lubrique. Aussi trois ou quatre
amours nouvelles que je Iuy ay veu faire en sa vie,
elle les a faites au printemps, et non sans cause :
car, de tous les mois de l'an, avril et may sont les

PREMIER

DISCOURS

plus consacrez et dédiez à Venus, où lors les belles
dames s'accommencent, plus que devant, à s'accommoder, dorloter et se parer gentiment, se
coiffer follastrement, se vestir légèrement; qu'on
diroit que tous ces nouveaux changements et
d'habits et de façons tendent tous à la lubricité, et
à peupler la terre de cocus marchant dessus, aussi
bien que le ciel et l'air en produit de volants en
avril et en may.
De plus, ne pensez pas que les belles femmes,
filles et veufves, quand elles voyent de toutes parts
en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs forests,
garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres
lieux récréatifs, les animaux et les oyseaux s'entrefaire l'amour et lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges piqueures en leur chair, et n'y
veulent soudain rapporter leurs remèdes. Et c'est
l'une des persuasives remonstrances qu'aucuns
amants et aucunes amantes s'entrefont, s'entrevoyans sans chaleur ny flame, ny amour, en leur
remonstrant les animaux et oyseaux, tant des
champs que des maisons, comme les passereaux et
pigeons domestiques et lascifs, ne faire que paillarder, germer, engendrer, et foisonner, jusques
aux arbres et plantes. Et c'est ce que sceut dire un
jour une gente dame espagnole à un cavallier froid
ou trop respectueux : Ea, gentil cavalkro, mira
como los amores de todas suertes se tratan y triunfan
en este verano, y V. S. quedaflacoy abatido. C'està-dire : « Voicy, gentil cavallier, comme toutes

PREMIER

DISCOURS

21

5

sortes d'amours se menent et triomphent en ceste
prime; et vous demeurez flac et abattu. »
Le printemps passé fait place à l'esté, qui vient
aprés et porte avec soy ses chaleurs ; et, ainsi qu'une
chaleur amène l'autre, la dame, par conséquent,
double la sienne; et nul rafraischissement ne la Iuy
peut oster si bien qu'un bain chaud et trouble de
sperme veneriq. Ce n'est pas contraire par son contraire se guarir, ains semblable par son semblable :
car, bien que tous les jours elle se baignast et plongeast dans la plus claire et fraische fontaine de tout
un païs, cela n'y sert, ny quelques legers habillemens
qu'elle puisse porter, pour s'en donner fraischeur,
et qu'elle les retrousse tant qu'elle voudra, jusques
à laisser les callessons, ou mettre le vertugadin
dessus eux, sans les mettre sur le cottillon, comme
plusieurs le font. Et là c'est le pis, car, en tel estât,
elles s'arregardent, se ravissent, se contemplent à
la belle clarté du soleil, que, se voyant ainsi belles,
blanches, caillées, poupines et en bon point,
entrent soudain en rut et tentation; et, sur ce, faut
aller au masle ou du tout brusler toutes vives, dont
on en a veu fort peu : aussi seroyent-elles bien
sottes. Et, si elles sont couchées dans leurs beaux
licts, ne pouvants endurer ny couvertes ny linceux,
se mettent en leurs chemises retroussées à demy
nues; et, le matin, le soleil levant donnant sur
elles, et venans à se regarder encor mieux à leur
aise de tous costez et toutes parts, souhaittent leurs
amys et les attendent. Que si par cas ilz arrivent

2l6

PREMIER

DISCOURS

sur ce poinct, sont aussitost les bien venus, pris et
embrassez : car lors, disent-elles , c'est la meilleure embrassade et jouissance d'aucune heure du
jour. « D'autant (disoit un jour une grande) que
le c. est bien confit, à cause du doux chaud et
feu de la nuict, qui l'a ainsi cuit et confit, et qu'il
en est beaucoup meilleur et savoureux. »
L'on dit pourtant par un proverbe ancien : « Juin
et juillet, la bouche mouillée et le v.. sec » ; encor
met-on le mois d'aoust : cela s'entend pour les
hommes, qui sont en danger quand ils s'eschauffent
par trop en ces temps, et mesmes quand la chaude
canicule domine, à quoy ilz y doivent aviser; mais,
s'ils se veulent brûler à leur chandelle, à leur dam.
Les femmes ne courent jamais cette fortune, car
tous mois, toutes saisons, tous temps, tous signes,
leur sont bons.
Or, les bons fruits de l'été surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et chaleureuses
dames. A aucunes j'en ay veu manger peu, et à
d'autres prou. Mais pourtant on n'y a guieres veu
de changement de leur chaleur, ny aux unes ny aux
autres, pour s'en abstenir ny pour en manger : car
le pis est que, s'il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y a bien force autres qui reschauffent
bien autant, auxquels les dames courent le plus souvent, comme à plusieurs simples qui sont en leur
vertu et bons et plaisants à manger en leurs potages
et salades, et comme aux asperges, aux artichaux,
aux morilles, aux trustes, aux mousserons et poti-

r UEM

1 E R DISCOURS

217

rons, et aux viandes nouvelles, que leurs cuisiniers,
par leurs ordonnances, sçavent tres-bien accoustrer
et accommoder à la friandise et lubricité, et que les
médecins aussi leur sçavent bien ordonner. Que si
quelqu'un bien expertes gallant entreprenois à desduire ce passage, il s'en acquitteroit bien mieux
que moy.
Au partir de ces bons mangers, donnez-vous
garde, pauvres amants et marys ! Que si vous n'estes
bien préparez, vous voilà deshonnorez, et bien
souvent on vous quitte pour aller au change.
Ce n'est pas tout : car il faut avec ces fruits
nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y
adjouster de bons grands pastez, que l'on a inventez depuis quelque temps, avec force pistaches,
pignons et autres drogues d'apoticaires scaldatives,
mais surtout des crestes et c
de cocq, que
l'esté produit et donne plus en abondance que
l'hyver et autres saisons; et se fait aussi plus grand
massacre et gênerai de ces joletz et petits cocqs
qu'en l'hyver des grands cocqs, n'estans si bons et
si propres que les petits, qui sont chauds, ardants
et plus gaillards que les autres. Voilà une, entr'autres, des bons plaisirs et commoditez que l'esté
rapporte pour l'amour.
Et de ces pastez ainsi composez de menusailles
de ces petits cocqs et culs d'artichaux et truffes, ou
autres friandises chaudes, en usent souvent quelques dames que j'ay ouy dire; lesquelles, quand
elles en mangent et y peschent, mettant la main
28

2l8

PREMIER

DISCOU RS

dedans ou avec les fourchettes, et en rapportant et
remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffe
ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent avec une tristesse morne : blanquc; et, quand elles rencontrent les gentils c
de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent
d'une allégresse :

bénéfice, ainsi qu'on fait à la

blanque en Italie, et comme si elles avoyent rencontré et gaigné quelque joyau tres-precieux et riche.
Elles en ont

cette obligation à messieurs les

petits cocqs et jollets, que l'esté produit avec la
moitié de l'automne, pourtant que j'entremesle
avec l'esté, qui nous donnent force autres fruits et
petites volatilles, qui sont cent fois plus chaudes
que celles de l'hyver et de l'autre moitié de l'automne prochaine et voisine de l'hyver, qui, bien
qu'on les puisse et doive joindre ensemble, si n'y
peut-on recueillir si bien tous ces bons simples en
leur vigueur, ny autres choses comme en la saison
chaude, encore que l'hyver s'efforce de produire
ce qu'il peut, comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la concupiscence, soyent crues ou cuites, jusques aux petits chardons chauds, dont les asnes vivent et en
baudouinent mieux, que l'esté rend durs, et l'hyver
les rend tendres et délicats, dont l'on en fait de
fort bonnes salades nouvellement inventées. Et,
outre tout cela, l'on fait tant d'autres recherches
de bonnes drogues chez les apoticaires, drogueurs
et parfumeurs, que rien n'y est oublié, soit pour

PREMIER

DISCOURS

ces pastez, soit pour les bouillons. Et ne trouve''on à dire guieres de leur chaleur en l'hyver par
ce moyen et entretenement, tant qu'elles peuvent:
« car, disent-elles, puisque nous sommes curieuses
de tenir chaud l'exterieur de nostre corps par des
habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy n'en
ferons-nous de mesmesà l'interieur?» Les hommes
disent aussi : « Et de quoy leur sert-il d'adjouster
chaleur sur chaleur, comme soye sur soye, contre
la Pragmatique, et que d'elles-mesmes elles sont
assez chaleureuses, et qu'à toute heure qu'on les
veut assaillir elles sont tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice? Qu'y feriezvous ? Possible qu'elles craignent que leur sang
chaud et bouillant se perde et se resserre dans les
veines, et deviene froid et glacé si on ne l'entretient, ny plus ny moins que celuy d'un hermite
qui ne vit que de racines. »
Or, laissons-les faire; cela est bon pour les bons
compagnons : car, elles estant en si fréquente ardeur , le moindre assault d'amour qu'on leur
donne, les voilà prises, et messieurs les pauvres
marys cocus et cornus comme satyres. Encor fontelles mieux, les honnestes dames ! Elles font quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et
potages, à leurs amants, par miséricorde, afin
d'estre plus braves et n'estre atténués, par trop,
quand ce vient à la besogne, et pour s'en ressentir
mieux et prévaloir plus abondamment; et leur en
donnent aussi des receptes pour en faire faire en

2 20

PREMIER

DISCOURS

leur cuisine à part : dont aucuns y sont bien trompez, ainsi que j'ay ouy parler d'un gallant gentilhomme qui, ayant ainsi pris son bouillon et venant
tout gaillard aborder sa maistresse, la menaça qu'il
la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon et
mangé son pasté. Elle lui respondit : « Vous ne me
ferez que la raison; encor ne sçay-je. » Et, s'estans
embrassez et investis, ces friandises ne luy servirent
que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy elle luy dit, ou que son cuisinier
l'avoit mal servy, ou y avoit espargné des drogues
et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas
pris tous ses préparatifs pour la grand médecine,
ou que son corps pour lors estoit mal disposé
pour la prendre et la rendre : et ainsi elle se mocqua
de luy.
Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes
viandes et médecines, ne sont propres à tous : aux
uns elles opèrent, aux autres, blanque. Encor ayje veu des femmes qui , mangeant ces viandes
chaudes, et qu'on leur en faisoit la guerre que par
ce moyen il pourroit avoir du desbordement ou de
l'extraordinaire, ou avec le mary ou l'amant, ou
avec quelque pollution nocturne, elles disoyent,
juroyent, et affermoyent que, pour tel manger, la
tentation ne leur en survenoit en aucune manière.
Et Dieu sçait ! il falloit qu'elles fissent ainsi des
rusées.
Or les dames qui tiennent le party de l'hyver
disent que, pour les bouillons et mangers chauds,

PREMIER

DISCOURS

2 2 I

elles en sçavent assez de receptes d'en faire d'aussi
bons l'hyver qu'aux autres saisons. Elles en font
assez d'expériences; et pour faire l'amour le disent
aussi tres-propre : car, tout ainsi que l'hyver est
sombre, ténébreux, quiete, coy, retiré de compagnies et caché, ainsi faut que soit l'amour, et qu'il
soit fait en cachette, enlieu retiré et obscur, soit
en un cabinet à part, ou en un coin de cheminée
prés d'un bon feu, qui engendre bien, s'y tenant de
prés et longtemps, autant de chaleur venericq que
le soleil d'esté.
Comme aussi fait-il bon en la ruelle d'un lict
sombre, que les yeux des autres personnes, cependant qu'elles sont prés du feu à se chaufer, pénètrent fort malaisément, ou assises sur des coffres
et licts à l'escart, faisant aussi l'amour, ou les voyant
se tenir prests les unes des autres, et pensant que
ce soit à cause du froid, et se tenir plus chaudement, cependant font de bonnes choses, les flambeaux à part bien loin reculez, ou sur la table, ou
sur le buffet.
Déplus, qui est meilleur quand l'on est dans
le lict? C'est tous les plaisirs du monde aux amants
et amantes de s'entr'embrasser et s'entre-joindre,
s'entre-serrer et se baiser, s'entre-trousser l'un sur
l'autre de peur du froid, non pour un peu, maispour un longtemps , et s'entre-chauffer doucement sans se sentir nullement du chaud démesuré
que produit l'esté, et d'une sueur extresme qui incommode grandement le déduit de l'amour : car,

222

PREMIER

DISCOURS

au lieu de s'entretenir prés, et se resserrer et se
mettre à l'estroit, il se faut tenir au large et fort à
l'escart, et qui est le meilleur, disent les dames,
par l'advis des médecins; les hommes sont plus
propres, ardants et déduits à cela l'hyver qu'en
l'esté.
J J'ay cogneu d'autres fois une tres-grande
princesse, qui avoit un tres-grand esprit et parloit
et escrivoit des mieux. Elle se mit un jour à faire
des stances à la faveur et louange de l'hyver, et sa
propriété pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit
trouvé pour elle tres-favorable et traitable en cela.
Elles estoyent tres-bien faites, et les ay tenues
long-temps en mon cabinet ; et voudrois avoir
donné beaucoup et les tenir pour les insérer icy :
l'on y verroit et remarqueroit-on de grandes vertus
de l'hyver, proprietez et singularitez pour l'amour.
J J'ay cogneu une tres-grande dame , et des
belles du monde, laquelle veufve de frais, faisant
semblant ne vouloir, pour son nouveau habit et
estât, aller les aprés soupées voir la cour, ny le
bal, ny le coucher de la reine, et n'estre estimée
trop mondaine, ne bougeoit de la chambre, laíssoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune
à la danse, et son fils et tout, et se retiroit en une
ruelle; et là son amant, d'autres fois bien traitté,
aymé et favorisé d'elle estant en mariage, arrivoit;
ou bien, ayant soupé avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir à un sien beau-frere, qui estoit de
grand garde ; et là traittoit et renouvelloit ses

PREMIER

DISCOURS

223

amours anciennes, et en pratiquoit de nouvelles
pour secondes nopces, qui surent accomplies en
l'esté aprés. Ainsi que j'ay considéré depuis toutes
ces circonstances, je croy que les autres saisons
ne fussent esté si propres que cet hyver, et comme
je l'ouy dire à une de ses darioletes.
Or, pour faire fin , je dis "et affirme que toutes
saisons sont propres pour l'amour, quand elles
sont prises à propos, et selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent : car, tout
ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et en tout temps, et qu'il donne ses victoires
comme il luy plaist et comme aussi il trouve ses
gendarmes bien appareillez et encouragez de donner leur bataille, Venus en fait de mesme, selon
qu'elle trouve ses troupes d'amants et d'amantes
bien disposez à leurs combats ; et les saisons n'y
font guieres rien , ny leur acception ny élection
n'y a pas grand lieu ; non plus ne servent guieres
leurs simples, ny leurs fruits, ny leurs drogues, ny
drogueurs, ny quelque artifice que facent ny les unes
ny les autres, soit pour augmenter leur chaleur,
soit pour la rafraischir. Car, pour le dernier exemple, je connois une grand dame à qui sa mere,
dez son petit aage, la voyant d'un sang chaud et
bouillant qui la menoit un jour tout droit au chemin du bourdeau, luy fit user parl'espace de trente
ans, ordinairement en tous ses repas, du jus de
vinetle, qu'on appelle en France ozeille, fust en
ses viandes, fust en ses potages et avec bouillons,

224

PREMIER

DISCOURS

fust pour en boire de grandes escuelles h oreilles
sans autres choses entremeslées ; bref, toutes ses
sausses estoyent jus de vinette. Elle eut beau faire
tous ces mystères refrigeratifs , qu'enfin ç'a esté
une illustrissime et grandissime putain, et qui
n'avoit point besoin de ces pastez que j'ay dit
pour luy donner de la chaleur, car elle en a assez;
et si pourtant elle est aussi goulue à les manger
que toute autre.
Or je fais fin, bien que j'en eusse dit davantage
et eusse rapporté davantage de raisons et exemples; mais il ne faut pas tant s'amuser à ronger un
mesme os; et aussi que je donne la plume à un
autre meilleur discoureur que moy, qui sçaura
soustenir le party des unes et des autres saisons :
me rapportant à un souhait et désir que faisoit
une fois une honneste dame espagnole, qui souhaittoit et desiroit de devenir hyver quand sa saison seroit, et son amy un feu, afin, quand elle
viendroit s'eschauffer à luy par le grand froid
qu'elle auroit, qu'il eust ce plaisir de ,1a chauffer,
et elle de prendre sa chaleur quand elle s'y
chaufferoit , et de plus se présenter et se faire
voir à luy souvent et à son aise, en se chauffant
retroussée, esquarquillée, et élargie de cuisses et
de jambes, pour participer à la veue de ses beaux
membres cachez sous son linge et habillements
d'auparavant, aussi pour la reschaulfer encor
mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et
sa chaleur paillarde.

PREMIER

225

DISCOURS

Puis desiroit venir printemps, et son amy un
jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa
teste, sa belle gorge, son beau sein, voire s'y
veautrant parmy elles son beau corps tout nud entre
les draps.
De mesmes aprés desiroit devenir esté, et par
conséquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau , pour la recevoir en ses belles et
fraisches eaux quand elle iroit s'y baigner et esgayer, et bien à plein se faire voir à luy, toucher,
retoucher et manier, tous ses membres beaux et
lascifs.
Et puis, pour la fin, desiroit pour son automne
retourner en sa première forme et devenir femme
et son amy homme, pour puis aprés tous deux
avoir l'esprit, le sens et la raison, à contempler et
remémorer tout le contentement passé, et vivre
en ces belles imaginations et contemplations
passées , et pour sçavoir et discourir entre eux
quelle saison leur avoit esté plus propre et délicieuse.
Voilà comment cette honneste dame departoit
et compassoit les saisons; en quoy je me remets
au jugement des mieux discourans , quelles des
quatre en ces formes pouvoyent estre à l'un et à
l'autre plus douces et agréables.

5 Ast'heure à bon escient me departs-je de ce
discours. Qui en voudra sçavoir davantage et des
diverses humeurs des cocus, qu'il fasse une recherche d'une vieille chanson qui fut faite à la cour,
Brantôme. I.

29

22Ó

PREMIER

DISCOURS

il y a quinze ou seize ans, des cocus, dont le refrain est :
Un cocu meine l'autre, et tousjours sont en peine;
Un cocu l'autre meine.

Je prie toutes les honnestes dames qui liront
dans ce chapitre aucuns contes, si par cas elles y
passent dessus, me pardonner s'ilz sont un peu
gras en saupiquets, d'autant que je ne les eusse
sceu plus modestement déguiser, veu la sauce qu'il
leur faut. Et diray bien plus, que j'en eusse allégué
d'autres encor plus saugreneux et meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle
modestie, j'eusse eu crainte d'offenser les honnestes
dames qui prendront cette peine et me feront cet
honneur de lire mes livres. Et si vous diray de
plus que ces contes que j'ay fait icy ne sont point
contes menus de villes ne villages, mais vienent
de bons et hauts lieux, et si ne sont de viles et
basses personnes , ne m'estant voulu mesler que
de coucher les grands et hauts sujets, encor que
j'aye le dire bas; et, en ne nommant rien, je ne
pense escandaliser rien aussi.
Femmes, qui transformez vos marys en oyseaux,
Ne vous en lassez point, la forme en est tres-belle.
Car, si vous les laissez en leurs premières peaux,
Hz voudront vous tenir tousjours en curatelle,
Et comme hommes voudront user de leur puissance ;
Au lieu qu'estans oyseaux, ne vous seront d'offense.

PREMIER DISCOURS

AUTRE.
Ceux qui voudront blasmer les femmes amiables
Qui font secrètement leurs bons marys cornards
Les blasment à grand tort, et ne sont que bavards.
Car elles font l'aumosne et sont fort charitables.
En gardant bien la loy à l'aumosne donner,
Ne faut en hypocrit la trompette sonner.

VIEILLE

RIME

DU

JEU

D'AMOURS,

QUE J 'AY TROUVÉE DANS DES VIEUX PAPIERS.
Le jeu d'amours, où jeunesse s'esbat,
A un tablier se peut accomparer.
Sur un tablier les dames on abat ,
Puis il convient le trictrac préparer,
Et en celuy ne faut que se parer.
Plusieurs font Jean. N'est-ce pas jeu honneste,
Qui par nature un joueur admoneste
Passer le temps de cœur joyeusement?
Mais, en defaut de trouver là raye nette,
II s'en ensuit un grand jeu de torment.

Ce mot de raye nette s'entend en deux façons ;
l'une pour le jeu de la raynette du trictrac, et l'autre, que , pour ne trouver la raye nette de la dame
avec qui l'on s'esbat, on y gaigne bonne verolle,
de bon mal et du torment.

NOTES

Page i . Le duc d'Alençon fut appelé plus tard le duc
d'Anjou. II mourut à Château-Thierry, le dimanche 10 juin
1584, d'un flux de sang, qui l'avait réduit à n'être plus
qu'une ombre. Nevers, dans ses Mémoires (t. I, p. 91), prétend qu'il fut empoisonné par une dame de ses maîtresses. On
lui fit à Paris de magnifiques funérailles, d'après ce que
rapporte L'Estoile. Ce prince n'était point beau; son nez difforme et bourgeonné lui mérita une épigramme lors de ['expédition des Flandres :
Flamands, ne soyez estonnez
Si à François voyez deux nez :
Car par droit, raison et usage,
Faut deux nez à double visage.
4. Le mot popularisé par Molière ne date pas de ces époques; on l'employait très anciennement, et dès le XIII 0 siècle
nous voyons un homme payer une amende de vingt onces
d'or pour avoir appelé coucou un mari malheureux. [Usa tica regni Majorici, anno 1248). Au milieu du XV 0 siècle,
dans une lettre de rémission accordée à un coupable, on
trouve cette singulière mention : « Cogul, qui vault autant à
dire, selon le langage du païs, comme coulz ou couppault,
et est l'une des greigneurs injures que l'en puist dire a
homme marié. » Quelquefois même on disait tout simplement coux :
Suis-je mis en la confrairie
Saint Arnoul le seigneur des Coux.

23o

NOTES

Mais ce ne fut guère que vers le XV e siècle qu'apparut
la confusion entre ce mot et l'oiseau d'avril; on expliqua
par une fable le nom de ce coucou, dont le nom n'imitait
que le cri, tandis que le mot cocu venait, lui, d'un primitif
bas latin cugus. « Couquou, ainsi nommé de son chant, et
pour ce que ce bel oiseau si renommé va pondre au nid des
autres oiseaux... par antithèse et contrariété, on appelle celuy là cocu, au nid duquel on vient pondre. «(Bouchet, Serées.)
II y a d'ailleurs une pièce de Passerat sur la métamorphose
du coucou qui mérite d'être signalée. (Bib. Nat., manuscrit
français, 22565, f° 24 v°.)
P. 6, 1. 4. Voyez la XVIII 0 nouvelle. « Une belle jeune
dame expérimente la foy d'un jeune escolier avant que luy
permettre davantage sur son honneur. »
7, i5. Le protonotaire Baraud était de ces hommes d'église dont Brantôme parle ailleurs : « C'estoit la coutume de
ce temps là des protonotaires, et même de ceux de bonne
maison, de n'estre guères sçavans, mais de se donner du bon
temps » , etc.
10, i5. Bussy d'Amboise fut tué le 19 août 1579, par
Monlsoreau, qui avait forcé sa femme à donner un rendezvous à son amant. Le piquant de cette triste histoire étail
que le « messager d'amours » des amoureux se trouvait être
un magistrat, lieutenant-criminel de Saumur. Bussy d'Amboise touchait les bénéfices d'une abbaye de Tourainc,
Bourgueil.
10, 25. Cosme I er de Médicis, qui fit empoisonner sa
femme Éléonore de Tolède. La fille dont parle Brantôme
était Isabelle, qu'il avait mariée à Paolo Orsini, duc de
Bracciano. Mais Cosme avait pour cette fille une affection
trop marquée : bien que mariée, il voulait qu'elle habitât
toujours Florence et ne le quittât point. Vasari, qui peignait
pour les Médicis une des voûtes du Palais-Vieux, surprit un
jour le père et la fille, et raconte l'aventure étrange dont il
fut témoin. A la mort de Cosme, Paolo Orsini appela Isabelle
dans son appartement et là, dit Litta : « Freddamente con
una corda al collo nclla nolte del 16 juglio 1576, nell' atto
di consumare il matrimonio la sofjoeò ». (MEDICI, t. IV,

NOTES

23l

tavola xiv.) Cette malheureuse femme était l'une des merveilles de ce temps : belle, lettrée, musicienne, elle avait
tous les brillants avantages de l'esprit et du corps. Entre
temps, elle avait eu pour amant Troïle Orsini, attaché
comme garde du corps à son mari, et qui fut assassiné en
France, où il s'était retiré.
P. 12 ,1. r . René de Villequier tua Françoise de La Marck,
sa femme, fille naturelle du sieur de Montbason, en pleine
cour, à Poitiers, où se trouvait le roi, le I ER septembre
1577. Du même coup, il égorgea une servante « qui luy
tenoit un miroir, et luy aidoit à se pimplocher ». Le Journal de Henri III laisse entendre que le roi avait ordonné cette
mort au mari complaisant pour se venger d'un refus. Le fait
est que Villequier connaissait de longue date la conduite de
sa femme. Des vers satiriques font justice de ce complaisant,
dont la colère s'était si étrangement éveillée. S'adressant au
passant, qui est censé fouler le tombeau de la victime, fauteur dit :
Va, passant, car elle a justement le sallaire
Que mérite à bon droit toute femme adultère,
Et luy (Villequier), soit pour jamais dit l'insame bourreau
De celle dont il fut autrefois maquereau.
12, 18. Sampietro (Voyez Brantôme, édit. Lalanne,
t. VI, p. 214, note 3). II avait épousé Vanina d'Ornano.
Devant la cour, où on l'appela, il répondit simplement :
« Qu'importe à la France la bonne ou la mauvaise intelligence de Pierre avec sa femme? » Et il fut absous.
13, 5. C'est encore ici une allusion à Paolo Orsini, duc
de Bracciano, qui ne put rejoindre Troïle Orsini, et ne tua
Isabelle que pour épouser Victoire Accoramboni, dont il
avait fait massacrer le mari. (Litta, ORSINI , t. VII, tav.
XXIX.)

i3, 16. Paul de Caussade de Saint-Mégrin, mignon du
roi, fut tué, au sortir du Louvre, par une bande d'assassins
conduits par Mayenne. II était l'amant de Catherine de Clèves, duchesse de Guise. Henri IV, alors roi de Navarre, qui
n'aimait pas les mignons, et pour cause, dit à ce propos :
« Je sçay bon gré au duc de Guise de n'avoir pu souffrir

232

NOTES

qu'un mignon de couchette comme Sainct-Maigrin le fist
cocu. C'est ainsi qu'il faudroit accoustrer tous les autres petits galands de cour qui se meslent d'approcher les princesses pour les muguetter. »
P. 1 4, 1. 4. La famille d'Avalos était originaire d'Espagne, et
donna à l'Italie le marquis de Pescaïre, l'un des plus grands
capitaines du XVI" siècle. C'est de lui que parle Brantôme
sous le nom de vice-roy. Marie d'Avalos était mariée à Charles Gesualdo, prince de Venouse, et était nièce de ce marquis
de Pescaïre et de del Guasto, dont Brantôme dit qu'il était
si n dameret » qu'il parfumait jusqu'aux selles de ses chevaux. Ce fut ce dernier qui perdit la bataille de Cérisoles,
en 1544.
16, 19. Iliade, chant III, vers 120 et suiv. — ligne 26.
Françoise de Daillon, mariée à Jacques de Rohan. Elle fut
sauvée par miracle, dit la chronique de Jean Bourdigné, en
i 5 26.
17, 22. Brantôme veut-il parler de Françoise de Foix,
dame de Chateaubriant, dont un vieux factum de 1606 dit
cette phrase bien vraie : « Elle pouvoit ce qu'elle vouloit,
et vouloit beaucoup de choses qu'elle ne devoit nullement.
Tant qu'elle a vescu, son mary a esté des plus affligez et
des plus tourmentez de son corps. » (Factum pour M. le
connestable contre Madame de Guise, 1606, in-4 0 .) C'est
là d'ailleurs l'avis de Gaillard dans son Histoire de François Ier , t. VII, p. 179, édit, de 1769, qui voit dans ce
passage une allusion à M m0 de Chateaubriant.
19, 3. A rapprocher de cette historiette insérée dans la
Confession de Sancy, dans laquelle l'auteur parle d'un brave
catholique marié à 60 ans avec un tendron de 20, et
qui pratiquait le précepte d'Hans Carvel, accusant les huguenots d'être cause de toutes ses misères , ce qui était au
moins une prétention bizarre.
II, 3o. Philippe II fit empoisonner sa femme Élisabeth
de Valois, qu'il soupçonnait d'adultère avec l'infant don
Carlos, son propre fils à lui.

22, 20. Louis le Hutin fit étrangler sa femme Margue-

2 33

NOTES

rite de Bourgogne, au Château-Gaillard. Elle y avait été
enfermée dès 1 3 1 4. Quant à Gaston II de Foix, outré de la
vie de débauche de Jeanne d'Artois sa mère, il obtint de
Philippe de Valois un ordre d'internement en 1 3 3 1 .
P. 2 3, 1. 5 et suiv. Anne de Boulen, qui fut cause du schisme
dit anglican. Le roi, ayant eu des preuves de son infidélité,
la fit décapiter et la remplaça par Jeanne Seymour. Quant
au change dont parle Brantôme, Henry VIII le poussait si
loin qu'il fit décapiter Catherine Howard, dont la virginité ne
lui parut point suffisamment démontrée. — Ligne 16. Brantôme fait ici confusion. Baudoin II avait épousé Morphie,
fille du prince de Mélitine, mais ne paraît pas avoir été
marié auparavant. Veut-il parler de Baudoin I er , qui répudia
la fille du prince d'Arménie, et ensuite Adèle de Monferrat?(C/\ Guillaume de Tyr, liv. II, c. xv.)
23, 26. Ce divorce fut très sensible à Louis le Jeune,
parce qu'il fallut du même coup se séparer du duché d'Aquitaine, et mettre au rebut le beau sceau équestre qu'il s'était fait graver en qualité de duc.
24, r5. Suétone, César, c. vi. C'est de Clodius que
veut parler Brantôme ; mais Cicéron n'a jamais prononcé
le discours en question.
2 5, 12. Brantôme (édit. Lalanne, t. VIII, p. 198) rapporte encore cette histoire, mais sans donner plus de détails.
26, 22. Fulvia. (Salluste, c. xxm.)
27, 6 et suiv. Brantôme ne paraît pas connaître très bien
les personnages dont il parle ici. Hostilla, c'est Orestilla;
Tullia, c'est Lollia; Herculalina, c'est Urgulanilla.
28, a3. Serait-ce de la même personne que parle la
chanson ?
On void Simonne
Proumener aux bordeaux
Matin, soir, nonne,
Avec ses macquereaux.
(Bib. Nat., ms. français 2 2 565, f° 41 v°.)
3o

NOTES
P. 29, 1.12. C'est évidemment ici l'un des passages les plus
curieux de ce livre des Dames, et je suis heureux de lever un
des doutes de M. Lalanne. C'est bien d'une statue qu'il s'agit, et cette pièce antique fut trouvée en 1594, le 21 juillet, dans un champ, près du prieuré de Saint-Martin. Elle
était dans un état de conservation admirable. Malheureusement, Louis XIV ayant plus tard réclamé la statue, on la chargea sur un chaland qui coula en pleine Garonne, et depuis
elle fut perdue. (O'Reilly, íí/sí. complète de Bordeaux, 1 86 3 ,
in -8°, t. II.) Dans la description de la statue, il est dit
qu'elle avait un sein découvert et les cheveux frisés, ce qui
ne répond qu'à moitié au type de Visconti (Iconographie
romaine, t. II, planche 28), dans lequel Messaline n'est
point décolletée et porte son fils. La statue de Bordeaux
était-elle bien une Messaline? M. Lalanne, qui a depuis retrouvé des documents, prépare un article à ce sujet.
3 2, 3. Brantôme se trompe : Néron
(Voyez Suétone, Nero, cap. xxxv.)

fit tuer Octavia.

33, 28. Philippe-Auguste répudia Ingeburge après vingthuit jours de mariage, et épousa Agnès de Méranie. Plus
tard, il la reprit (1201). Ingeburge passait pour avoir un
vice secret dont le roi se montra fort courroucé.
34, 20. Charles VIII, fiancé à Marguerite, fille de l'archiduc Maximilien, qu'il renvoya pour épouser Anne de
Bretagne en 1491. Louis XII répudia Jeanne pour épouser
la veuve de Charles VIII.
3 5, 2 5. Alphonse V, roi d'Aragon, qui laissa des sentences recueillies par Antoine de Palerme.
36, 20. XXII 0 nouvelle. M. de Bernage était écuyer
d'écurie du roi Charles VIII, et seigneur de Civray, près
Chenonceaux.
37, 20. C'est non pas Sémiramis, mais Thomyris, qui,
selon Justin (liv. I) et Hérodote (liv. II), plongea la tête de
Cyrus dans une cuve de sang. Xénophon dit, au contraire,
que Cyrus mourut de sa belle mort.
40, 14. Albert de Gondy, duc de Retz, était réputé
mettre en pratique les préceptes de l'Arétin. Sa femme,
Claudine Catherine de Clermont, mérita, peut-être à tort,

NOTES

235

de prendre place dans le pamphlet intitulé : « Bibliothèque de M mc de Montpensier. »
P. 42, L 8. D'après M. Lalanne, c'est d'Elephantis qu'il
s'agit dans ce passage ; son ouvrage portait le titre peu équivoque de xcçTaxitçets. Cyrène, elle, était la Audexa/n^scvos
d'Aristophane.
4D, 2 et suïv. Je pense avec M. Lalanne que ce prince
n'était autre que le duc d'Alençon. Quant à la fable de
l'accouplement des lions, elle venait encore d'une erreur
d'Aristote, répétée jusqu'au XVIIí 0 siècle par la plupart des
naturalistes.

46, 24. Livre II, ode 11.
47, 6. C'était un Florentin, nommé Louis di Ghiaceti,
en français Adjacet, qui s'était enrichi en traitant d'impôts
avec le roi. II épousa la belle M llc d'Atri, et pour lui
plaire il avait acheté, moyennant 400,000 1., la terre de
Chateauvilaín. M m<: de Chateauvilain était un modèle de
vertus, à en croire Brantôme ; seulement nous nous demanderions volontiers, avec Fauteur des notes au Journal de
Henri III, où cette dame avait pu apprendre la vertu , à la
cour ou chez son mari? Indépendamment de cette galerie
de tableaux, obscènes dont il est ici fait mention, Louis Adjacet
avait des maîtresses dont il s'amusait avec le mauvais goût
des riches parvenus. Un soir, il avait fait broder des robes
à trois d'entre elles à son chiffre sans les en prévenir, et,
pendant toute une soirée, il les exposa à la risée et aux mauvaises langues, sans qu'elles s'en doutassent le moins du
monde. Le comte de Chateauvilain fut tué en 1593 par un
officier, et sa femme se retira à Langres, où elle vécut avec
ses enfants.
48, 9. Arioste, Orlando furioso, chant XLII, strophe 98.
Ecco un donzello a chi l'ufficio tocca
Pon sù la mensa un bel nappo d'or fìno...
48, 19. Sans doute Bernardin Turissan? Peut-être Brantôme parle-t-il ici du Ragionamento délia Nanna, imprimé
à Paris en 1 5 3 4 , sans nom de libraire. Le peggio devait
être quelqu'un de ces livres infâmes venus d'Italie, et que
les seigneurs de la cour se disputaient. ha Nanna était d'ail-

2 36

NOTES

leurs bien connue à ia cour de France. (Voy. le Divorce salyrìque, au t. I du Journal de Henri III, édit, de 1720,
p. 190.)
P. 5o, 1. 20. Ce Bonvisi, banquier à Lyon, avait eu comme
garçon de recettes le maréchal de Retz, fils d'un Gondi, lequel avait fait banqueroute à Lyon. (Notes de la Confession
de Sancy, édit. 1720, t. II, p. 244.)
62, 12. Les Sanzay étaient une famille de Poitou établie
en Bretagne. René de Sanzay, chef de la famille au moment dont il est question, eut quatre fils : René, Christophe, Claude et Charles. René continua la lignée. Claude
fut son lieutenant en 1569, comme colonel du ban. Charles
fut marié et ne mourut qu'en i646(?). Christophe, le second,
était protonotaire apostolique. II faut croire que Brantôme
parlait de Claude. De plus, le connétable de Montmorency
étant mort en 1 568, et Claude ayant été lieutenant de son
frère en 1569, il est à supposer que l'aventure dont il est
fait mention lui était arrivée antérieurement , puisque le
connétable s'emploie à sa rançon. (Bib. Nat., Cabinet des
titres, art. SANZAY.)
64, 27. Cicéron, De ofpciis, liv. III, cap. ix.
65, 14. C'était le deuxième fils de Charles V : il fut assassiné à la porte Barbette, au bout de la rue Vieille-duTemple, en 1407, par les ordres de Jean Sans peur. II avait
longtemps entretenu des relations adultères avec Isabeau de
Bavière, sa belle-sœur. La dame dont il est question ici était
Marie d'Enghien, femme d'Aubert de Cany, et mère du
Bâtard d'Orléans. Depuis, cette historiette a inspiré plusieurs conteurs, tels que Bandello, Strapparda, Malespini, etc. Voyez aussi la première des Cent Nouvelles nouvelles.
69, 2. Emmanuel Philibert, duc de Savoie, surnommé
Tète de fer. II avait épousé Marguerite, sœur de Henri 11.
C'est pendant ce voyage que la duchesse Marguerite tenta
d'obtenir de son neveu Henri III la rétrocession de quelques
places restées à la France. (Litta, t. VI, tav. xtv.)
70, 2. Sainte-Soline abandonna Strozzi au combat des
iles Tercères. (Voyez ci-après la note de la page 120.)

NOTES

P. 71, 1. 5. Nous avons corrigé le manuscrit de Dupuy qui
porte ici Devanne. C'est bien Évadné qu'a voulu dire Brantôme. Évadné était fille de Mars, — d'autres disent Iphis, —
et de Thébé. Voici les vers d'Ovide sur cet acte de désespoir
conjugal.
Accipe me Capaneu, cineres miscebimus, inquit,
Iphias ! In medios insiluitque rogos.
Alceste, elle, se dévoua pour son mari : Hercule la ramena des enfers. (Voy. Claudien, xxix, 12.)
72, 10. Voyez Guillaume de Tyr, liv. XI, qui raconte
cette anecdote sur Tancrède. ■—■ Bertrade d'Anjou, femme de
Foulques, fut enlevée par Philippe I er , à qui elle donna, entre autres enfants, Cécile, mariée à Tancrède.
72, 26. Rapprochez cette sauvagerie albanaise de l'histoire du conseiller Jean Lavoix, lequel vivait avec une femme
de procureur nommé Boulanger. Celle-ci ayant résolu de rompre cette liaison, le conseiller en prit un tel dépit qu'il la fit
taillader et défigurer, bien que cependant il n'eût pu lui
faire arracher le nez. II fut absous après avoir payé ses juges. On fit sur lui cette chanson :
Chasteauvillain, Poisle et Levois,
Seront jugez tous d'une voix
Par un arrest aussi leger
Que fust celluy de Saint-Leger.
Car le malheur est tel en France
Que tout se juge par finance.
(Bib. Nat., ms. français, 22563, f° 101.)
74, 27. Voyez les Annales d'Aquitaine, f° 140 v°. —
Jeanne de Montai, mariée à Charles d'Aubusson, sieur de
La Borne. Ce Charles avait eu des relations avec la prieure
de Blessac et en avait eu quatre enfants. II fut jugé pour
faits de brigandage et de vol à main armée dans les couvents de son voisinage, et pendu le 2 3 février 1 5 3 3 (Anselme, t. V, p. 3 3 5). Une généalogie de Pierre Robert dit
précisément ce que rapporte ici Brantôme.
75, 6. Voyez Brantôme, édit. Lalanne, t. VIII, p.

148.

238

NOTES

II doit y avoir ici confusion. Jacques d'Aragon, roi titulaire
de Majorque, mourut dans une expédition en i3y5, d'après l'Arí de vérifier les dates.
P. 77,1. 10. Cette opinion que la femelle du furet mourait
au temps des amours si elle ne trouvait un mâle pour la satisfaire était encore accréditée chez les naturalistes du commencement du XIX e siècle. M. Lalanne se trompe en parlant ici de l'hermine, qui, elle, meurt au contraire de la
moindre souillure :
Et moi je suis si délicate
Qu'une tache me fait mourir.
(FLORIAN, fables, liv. III, fab. xm.)
8i, 18. Brindes ! expression espagnole, comme nous dirions aujourd'hui en langage vulgaire : A la vôtre.
83, 2. Nouvelle III.
83, 6. On classifiait les maris malheureux ainsi qu'il suit,
d'après une pièce de vers latins :
Celluy qui, marié, par sa femme est coqu
Et [qui] pas ne le sçalt, d'une corne est cornu.
Deux en a cestuy-là qui peut dissimuler;
Qui le voit et le souffre, icelluy trois en porte ;
Et quatre cestui-là qui meine pour culier
Chez luy des poursuivants. Cil qui en toute sorte
Dit qu'il n'est de ceux-là, et en sa femme croid,
Cinq cornes pour certain sur le front on luy void.
(Bib. Nat., ms. français 22565, f° 41.)
83, 3o. C'est Marguerite de France, duchesse de Savoie,
qui fit tant murmurer l'armée lors de son mariage avec Emmanuel Philibert, duc de Savoie.
84, 14. Boccace, VU" nouvelle de la seconde journée.
85, 16. M Uo de Limeuil était la maîtresse du prince
de Condé. Pendant le voyage de la cour à Lyon, en

NOTES
juillet 1564, elle accoucha dans la garde-robe de la reine
mère, qui, furieuse, la fit enfermer aux Cordeliers d'Auxonne.
Mais la Confession de Sancy et plusieurs auteurs du temps
diffèrent de Brantôme en ce qu'ils disent que l'enfant ,
un fils et non une fille, mourut aussitôt. Les huguenots
firent des vers sur l'aventure; mais la demoiselle n'en épousa
pas moins un Italien, Scipion Sardini, pour lequel elle oublia vite le prince de Condé. M 1Ie de Limeuil s'appelait
Isabelle de La Tour de Turenne, et était dame de Limeuil.
P. 86, 1 .14. Cosme I er , duc de Toscane. (Voyez la note de
la page 10, ligne
le pape Alexandre VI
était aussi un peu dans ce cas. — La dernière phrase du paragraphe, à partir de /( eustesté... est omise dans le manuscrit 608.
87, 18. Ferdinand II, marié à la sœur de son père, fille
du roi de Naples et non de Castille. — Ligne 22. 11 y a une fort
belle pierre gravée d'après les ordres de Caligula , sur laquelle sont représentées les trois sœurs. (Voyez : Visconti,
hon. Rom., t. II.)
91, 17. La Nanna de l'Arétin, dans son chapitre des
Femmes mariées, rapporte de semblables pratiques pour tromper sur la vertu des jeunes épousées.
94, 23. Henri IV, frère d'Isabelle de Castille. Le jeune
homme choisi n'était pas un gentilhomme, mais simplement
un Antinous de mince origine que le roi créa duc d'Albuquerque. Un enfant naquit de cette complaisance, Jeanne,
mais elle ne régna point. La Castille lui préféra Isabelle,
sœur de Henri IV.
96, 29. II y a peut-être ici une allusion discrète à la passion inspirée à Henri IV par M"e de Tignonville, qui fut
intraitable jusqu'à ce qu'elle fût mariée. (Voy. la Confession
de Sancy, au tome II, p. 128 du Journal de Henri III.)
101, 26. M. de Saint-Vallier, père de Diane de Poitiers.
Je ne sais s'il prononça le mot, mais sa grâce lui vint à
temps. Le bourreau lui avait déjà demandé pardon de le
tuer, selon l'usage, et s'apprêtait à lui trancher la tête

240

NOTES

quand un clerc du greffe criminel, Mathieu Dolet, se leva et
lut la lettre royale qui commuait la peine capitale en une
étroite prison : la lettre était du 1 7 février 1 52 3. (Ms. SaintGermain, 1 5 56, f 74). — Ligne 28. Toute la phrase, à partir de desja sur i'eschaffault, jusqu'à il ne dit autre chose, a
été omise dans le manuscrit de Dupuy.
P. 1 o 3 , 1 . 1 1 . « Le diable que tu portes au col » . Allusion
au démon que terrassait l'archange saint Michel, et qui se
trouvait représenté sur le collier de Tordre. II est assez difficile
de savoir de quelle dame Brantôme parle ici : le collier de
Saint-Michel s'était donné à tant de gens qu'on rappelait
« le collier à toutes bestes ». (Castelnau, Mémoires, I,
p. 363.)
103, 12. Le duc d'Étampes, chevalier de Tordre et gouverneur de Bretagne, mari complaisant et bénévole. —François de Vivonne, sieur de la Chasteigneraie, était des moins
endurants de la cour. La princesse de la Roche-sur-Yon ayant
un jour assez sottement réclamé de lui un service domestique, il la traita de « petite princesse crottée », ce qui fit
beaucoup rire le roi François I er . II fut tué par Jarnac dans
un duel célèbre.
104, 17. D'où Brantôme tire-t-il cette histoire? Gui de
Châtillon avait dépensé en festins la majeure partie de sa
fortune, et vendit lui-même son comté à Louis d'Orléans.
D'ailleurs, celui-ci n'avait guère que dix-sept ans à cette
époque; il semble difficile d'admettre qu'il eût entretenu des
relations suivies avec une femme d'un âge mûr. Après la
mort de Gui, Marguerite se remaria avec un officier du duc
d'Orléans.
106, 17. La reine Marguerite de Valois apparemment.
« Avez-vous jamais veu ses amans, excepté quelques-uns,
enrichis de ces mains, vous qui voyez les prisons pleines
de ceux qu'elle appauvrit 3. (Divorce satyrique, t. I,
p. 198. — ligne 25. C'est de la même princesse qu'il s'agit
ici. Martigues, un de ses amants, avait reçu d'elle une
écharpe et un petit chien qu'il portait aux escarmouches. Ce
fut sur cette manie de broder les écharpes que Ronsard fit
ces vers, en comparant Marguerite à la Muse :

M1

NOTES

Vous d'un pareil exercice
Mariez par artifice,
Desur la toile en maint trait,
L'or et la soye en portrait.
(LA CHARITÉ.)
P. 109, 1. 1. Henri III, qui eut des relations passagères
avec Catherine Charlotte de La Tremoille, femme du prince
de Condé. Mais sa victoire fut trop facile, la princesse était
corrompue à Texcès. Dans la suite, le roi-la prostitua à l'un
de ses pages, avec lequel elle tenta d'empoisonner le prince
son mari. Le coup avorta. Déférée à la Cour, elle fut graciée; mais un malheureux domestique nommé Brilland fut
tiré à quatre chevaux. II est assez curieux de citer ici les vers
mis au bas du portrait de cette princesse par le graveur Jaspar Isaac :
Graveur, tu monstres avoir trop de presumption,
Voulant portraire ici celte auguste princesse;
Veux tu la peindre au vrai d'une gentille adresse,
Peins au vif la VERTU et la RELIGION.
■— 21. C'est encore Henri III qui avait débauché Marie
de Clèves, première femme du mème prince de Condé.
I 10, 25. Louis de Béranger du Guast, l'un des favoris
d'Henri III, assassiné en 1575 par M. de Viteaux. Son épitaphe est au manuscrit français 22565, f° 90 r°, de la Bibliothèque Nationale. Brantôme, qui se vante d'être homme
d'épée, oublie d'Aubigné, qui l'était aussi.
II 3, 6. Faire un voyage à Saint-Mathurin était une expression proverbiale pour signifier que quelqu'un était fou.
Henri Estienne prétend que ce saint est de pure fantaisie ;
quoi qu'il en soit, il passait pour guérir les fous, et les
chansons satiriques du temps sont pleines d'allusions à cette
vertu curative. (Voyez Journal de Henri 111, édit, de 1720,
t. II, p. 307 et 3o8.)
— 27. M. Lalanne prouve par un texte de Spartien
que cette anecdote est apocryphe, ou que tout au moins
Brantôme l'a embellie pour ses propres besoins. (Dames,
tom. IX, p. 1 16.)
Brantôme. I.

3 1

242

NOTES

P. 115 ,1 .9. Encore un passage embelli. Faustine mourut
avant qu'Antoninus Commodus fût empereur. De plus,
on ne fit que la laver (sublevare, dit le texte) avec le sang
du gladiateur. (J. Capitolin, Marc-Antoine le Philosophe,
chap. xix.)
119, 25. Allusion discrète et voilée aux amours de Marguerite de Valois et de la duchesse de Nevers avec La Môle
et Coconas. Compromis dans l'affaire des maréchaux de Cossé
et de Montmorency, La Môle, gentilhomme provençal, et
Coconas, Piémontais, furent décapités en place de Grève sur
la fin d'avril 1574, et non tués à l'ennemi, comme essaye de
l'insinuer Brantôme. Les deux princesses, folles de douleur,
transportèrent les corps dans leurs carrosses au lieu de leur
sépulture, à Montmartre, et firent embaumer les tètes, qu'elles conservèrent. (Mémoires de Nevers, l, p. 75, et le Divorce satirique.)
120, 3o. C'est Philippe Strozzi, maréchal de France, né
à Venise. Créé lieutenant de l'armée navale en 1579 pour
aller soutenir les prétentions d'Antoine de Portugal, il fut
défait le 28 juillet 1 5 8 3 , et mis froidement à mort par
Santa Cruz, son rival. (Vie et mort... de Philippe Strozzi.
Paris, Guil. Lenoir, in-8°, 1608.)
125, 21. Thomas de Foix, seigneur de L'Escu ou Lescun,
était frère de M m0 de Chateaubriant , maîtresse de François I er . II fut pris à Pavie et porté blessé à mort chez cette
dame dont parle Brantôme. C'est lui qui, par la capitulation
de Crémone, en 1 522, fit perdre lTtalie à la France. (Guicciardini, t. III, p. 473, édit, in-4 0 de Fribourg, 1775.)
127, 7. Paul Jove , Dialogo délie imprese militari ed
amorose, 1 5 5 9, in-4 0 , P a g e
— 17. Biaise de Montluc, auteur des Commentaires,
Gascon endiablé, créé maréchal de France en 1574. Le siège
de La Rochelle, dont il est ici fait mention, est celui de
1573. Pour les détails sur ce personnage, voy. de Ruble,
édit, des Commentaires, 1854-74, 5 vol. in-8°.
129, 6. Joachim du Bellay, Œuvres francoises,
in-8°, folio 464 au verso.

NOTES

P. 1 3o, I. 25. II y a aux Estampes de la Bibliothèque Nationale, collection Hennin, t. III, f° 64, une planche satirique
représentant ce que Brantôme dit là. Une dame remet à son
mari la clef de sa ceinture; mais derrière le lit, l'amant, caché par une duègne, reçoit de celle-ci une clef semblable à
celle du mari. Cet instrument de jalousie était le cingulum
pudicitix des Romains, le cadenas florentin du XVI 0 siècle.
Henri Aldegraver a aussi gravé sur une gaine de dague une
dame affublée de ce cadenas. (Bartsch^ peintre-graveur,
VIII, p. 437.) Ces raffinements de jalousie étaient italiens,
comme d'ailleurs les raffinements de débauche dont Brantôme va parler page 190. (Voyez à ce sujet lu Description de
Vile des Hermaphrodites. Cologne, 1724, in-8°, p. 43.)
1 3 1 , 17. Lampride, Alexandre Sévère, chap. kxïi. Brantôme puise son appréciation dans quelque note que je n'ai
pu retrouver; mais elle est un parfait contresens : Alexandre
Sévère, au contraire, reléguai! les eunuques aux gynécées.
■ 32, 9. Nicolas d'Estouteville, seigneur de Villeconnin,
et non Villecouvin, gentilhomme de la Chambre, mort à
Constantinople en février 1567. II était allé en Turquie cacher quelque chagrin d'amour ou de politique. Voici son
épitaphe :
te preux Villeconin en la fleur de ses ans,
Hélas ! a délaissé nos esbatz si plaisans,
Laissant au temple sainct de la digne Mémoire
Son labeur, son renom, son honneur et sa gloire.
La pièce d'où nous tirons ces renseignements a été signalée par M. Lalanne, mais non analysée par lui. Elle est
dédiée à Charles de Téligny, gendre de Coligny, gentilhomme calviniste, comme d'ailleurs l'était Villeconnin, si
j'en juge par la confession que lui fait faire l'auteur. La
pièce se trouve au manuscrit français 22561 de la Bibliothèque Nationale, f° 32 v° de la seconde foliotation. On ne
trouve aucune autre mention détaillée de ce personnage, et
l'anecdote de Brantôme a ceci de curieux qu'elle explique
la subite fortune du fameux de Retz. (Voyez aussi Brantôme, édit. Lalanne, t. IV, p. 3o8.)
134,
Duns.

1.

Le docteur

Subtil, surnom de

J.

Scott ou

NOTES
P. [35 ,1. 2 . Sainte Soplironie. — Ligne 8 . Voyez de Thou
liv. XLIX. II y avait à la cour de France d'autres dames
échappées de Chypre, qui étaient loin de ressembler à cette
héroïne. Témoin la Dayelle, dont Brantôme parle dans ses
Dames illustres, au chapitre de Catherine de Médicis, et qui
servit à amuser le roi de Navarre. (Journal de Henri III,
édit, de 1720, t. II, p. 142.)
1 3 9 , 16. Nous avons vainement cherché partout le chapitre dont parle Brantôme ; il n'en est rien resté, du moins
à notre connaissance. —■ Guillot le Songeur est, dit M. Lalanne, Don Guilan el Cuidador de VAmadis de Gaule.
144, 7. Danaé, fille d'Acrisius, roi d'Argos, enfermée
par son père dans une tour d'airain, où Jupiter pénétra en
pluie d'or. — ligne 1 1. On disait ceci en vers de la belle
M me de Simiers :
Je sçay une beauté' qui sçaura bien lier
Le cœur de ses amans qui ont bonne escarcelle;
Vous les connoissez bien, madame de Cimier...
( Cité par Niel , Portraits de personnages illustres,
article de M m0 de Simiers.)
145, 5. C'est une allusion au duc Henri de Guise. Sans
compter « les amans de couchette », la princesse Catherine
de Clèves, sa femme, avait eu beaucoup d'autres intrigues.
(Voy. ia Confession de Sancy, chap. viii, aux notes.)
148, 10. Cette allusion un peu obscure doit s'entendre de
ce que nous appellerions aujourd'hui le courrier, qui, si
chargé qu'il soit, doit prendre encore le nouveau voyageur
qui arrive.
149, 17. En procédant par élimination, on arrive à penser avec M. Lalanne que le voyage dont Brantôme parle ici
était celui d 'Écosse. II avait accompagné la reine Marie
Stuart en août I 56 I , lors de son départ de France. Riccio,
qui était ce favori de « basse qualité », était arrivé un an
plus tard; mais Brantôme, qui raconte un fait passé depuis
longtemps, ne précise rien : il répond à une demande de la
reine Catherine, sans doute.
1 5 1, 20. II y a nonchalant dans les anciennes éditions.

245

NOTES

Chalanl, donné par le manuscrit 608, est une lecture préférable en ce sens qu'elle favorise le jeu de mots.
P. 1 5 2 , 1 .4. 11 s'agit dans ce passage, où Brantôme avoue
si ingénument ses ruses de courtisan, de la reine d'Espagne
Élisabeth, femme de Philippe II. La sccur de la princesse était
Marguerite, reine de Navarre. Les deux jeunes infantes dont
on examinait les portraits en détail étaient : la première, Isabelle-Claire-Eugénie, mariée depuis à Albert d'Autriche, et
qui prit l'habit monastique sur la fin de sa vie; l'autre, Catherine, qui épousa Charles-Emmanuel de Savoie en i 585.
11 est aujourd'hui difficile de chercher la ressemblance des
jeunes princesses avec leur père, malgré la multiplicité des
portraits de tous ces personnages; pour être dans le vrai, on
peut dire qu'elles n'étaient guère plus belles que leur mère.
(Voyez le beau crayon de la reine Élisabeth à la Bibliothèque Nationale, Estampes Na 2 r , f° 69.) — ligne 27. Les
deux Joyeuse : M. du Bouchage, le second, était un gai compagnon.
i5 3, 24. Marguerite de Lorraine, mariée à Anne de
Joyeuse, le favori de Henri III. La belle-sœur dont parle
Brantôme ne pouvait être ni M me de Mercœur, ni M m0 du
Bouchage, que les plus cruels pamphlétaires ont épargnées;
mais c'était sans aucun doute Henriette de Joyeuse, duchesse
de Montpensier.
1 54, 12. François de Vendôme, vidame
(Voyez Fxncste, édit, de 1729, p. 345.)

de Chartres?

:— 2 5. N'est-ce point là une anecdote greffée sur l'histoire rapportée page 94, ligne 23 ? II est vrai que la reine
n'eut qu'une fille, et que Brantôme parle ici de trois enfants.
1 56, 2 3.
phe 57 :

Arioste,

Orlando-

surioso,

chant y,

stro-

Jo non credo, stgnor, c/ie // sia noi>a
La legge nostra...
i58, 18. Comment Brantôme peut-il raconter de sangfroid ces absurdes histoires, lui qui avait des amis dans le
camp huguenot?

246

NOTES

P. 160, !. 28. Plusieurs personnes portaient à ce moment
ce nom de Beaulieu. Celui dont parle Brantôme n'est-il pas
le capitaine Beaulieu qui tenait Vincennes pour la Ligue en
1594? (Chron. Novenn. III, liv. VII.) — Le grand prieur
était Charles de Lorraine, fils du duc de Guise et général
des galères.
i63, 24. Selon son habitude, Brantôme défigure ce qu'il
cite. Vesta Oppia a seule ici droit au nom « d'honneste
femme » ; Cluvia, elle, avait été courtisane de profession.
(Voy. Tite-Live, XXVI, cap. xxxm.)
165, i5. Cette raison, plus humaine, est probablement
plus vraie que ne Tétait celle, généralement admise, de la
chevaleresque conduite de Jean eu égard à la parole
donnée.
166, 8. Voyez page 55.
171, 1. Brantôme fait un premier vers faux. (Cf. Juvénal, satire vi, vers 206.)
173,4. On disait de ces infamies italiennes : « In Spagna, gli preti; in Francia, i grandi; in Italia, tuttiquanti. »
— ligne 3 o. Pourquoi ne pas laisser à Boccace la responsabilité de cette turpitude? (Décaméron, V° journée, X° nouvelle.)
178, 3o. Christine de Lorraine, fille du duc Charles,
mariée à Ferdinand I er de Médicis. Cette jeune princesse
était arrivée en Italie parée de ses riches habits à la française, qu'elle laissa bientôt pour prendre la mode italienne.
Cette concession lui concilia vite les bonnes grâces. Ce fut
aux noces de Christine que se jouèrent les premiers opéras
italiens. (Litta, MEDICI di Firenze, IV, tav. xv.)
182, 3. Je ne serais pas éloigné de penser que Brantôme eût ici en vue la princesse de Condé, que Pisani amena
devant le Parlement, qui l'acquitta. (Voyez ci-devant, p. 109,
ligne 1.)
i85, 17. Je crois voir ici une allusion à M me de Simiers, et non à Marguerite de Valois, comme M. Lalanne.
Plus tenace, sinon plus constante que la princesse, Louise de

NOTES
Vitry, dame de Simiers, perdit successivement Charles d'Humières à Ham, l'amiral de Villars à Dourlens, et le duc de
Guise, qu'elle aima tant et qui le lui rendit si peu; sans
compter le comte de Randan, mort à Issoire. J'en passe
de moindres. Arrivée à la- vieillesse, il ne lui restait que
le vieux Desportes, son premier amant, un poète, qu'elle
avait oublié auprès des gens de guerre; mais il était bien
tard pour l'un et pour l'autre. — ligne 23. Nouvelle erreur
de Brantôme, démontrée par M. Lalanne : c'est Seius et
non Séjan.
P. 187, 1. 28. Théodore de Bèze, Poemala, Paris, 1578,
in-8 J , p. 97.
188, 20. Tous les auteurs satiriques s'accordent à accuser Catherine de Médicis de cette réforme radicale dans les
vieilles mœurs françaises. II serait plus juste de songer aussi
aux guerres d'Italie, qui ne furent pas sans influence sur le
relâchement des armées et, partant, de la France entière.
190, 16. Nouvelle erreur; c'est la 91° épig. du livre I.
191, 3. Isabella de Luna, courtisane célèbre dont parle
Bandello. — ligne 8. Le cardinal d'Armagnac était Georges, né
en i5o2, et qui fut successivement ambassadeur en Italie,
archevêque de Toulouse (voyez page 194, ligne 17), et enfin archevêque d'Avignon.
192, 6. Citation mal comprise. Crissantis, du vers latin,
est un participe et non un nom propre. (Voy. Juvénal , sat, iv.)
— Ligne iS.Filènes, de Philenis, courtisane de Lucien.
194, 6. Henry de Clermont, vicomte de Tallard, tué en
avril 1573, à La Rochelle.
197, 12. II y a dans ce passage une ambiguïté. Je crois
que Brantôme parle de lui, et c'est I'avis de M. Lalanne;
néanmoins il pourrait bien n'avoir joué que le rôle effacé
de confident de la comédie.
198, 23. Façonnez de... Le manuscrit laisse un blanc.
202, 3. C'est du Dialogue de la beauté des dames que
Brantôme parle. (Voyez Brunet, à Firenzuola.) — Marguerite
d'Autriche n'est pas, comme il va le dire, la duchesse de

2

48

NOTES

Savoie, qui mourut en t5 3o, mais bien la fille naturelle
de TEmpereur, mariée à Alexandre de Médicis, et à Octave
Farnèse en secondes noces. (Voyez la savante note de M. Lalanne, t. IX, p. 206.)
P. 206, 1. 3o. Nouvelle XXVI 0 . C'est le seigneur d'Avesnes, Gabriel d'Albret.
209, 6. Claudia Quinta (Tite-Live, XXIX, 1 4). — Ligne 22.
Les rapports littéraires entre Brantôme et Marguerite de Valois permettent d'attribuer à cette dernière le passage diffus
qui va suivre.
2ii, 24. Plutarque, Œuvrts mêlées, LXXVII, tome II,
page 167 de l'édit. de 1808.
21 5, 14. Ce passage n'est pas très clair. La mode des
caleçons datait de 1577 environ; trois ans plus tard, la vertugade est en grande faveur et sert à relever le cotillon.
Brantôme veut probablement dire que la dame laisse son
caleçon, c'est-à-dire ne le met pas, ou bien met simplement
le vertugadin sur le caleçon sans cotillon, le cotillon étant
lourd et chaud. II faudrait lire alors: « sans le mettre sur le
cotillon », car Us est un contresens. Tout reviendrait donc
à ceci, que la dame restait en caleçon et vertugadin seulement. Voyez, sur cette idée de s'habiller à la légère, Tauteur
des remarques sur VInventaire des livres de M. Guillaume,
à la suite du Fxneste, édit, de 1729, page 357.
2 1 8,

4. Blanque. Terme de jeu comme capot.

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