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extracted text
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ANTIQUITÉS
VÉSONE.
TOME
PREMIER.
SE VEND, A PARIS,
DELÀUNÀY , libraire , au Palais-Royal , galerie de bois.
BRISSOT - THIVARS , libraire , rue Chabanais, N.° 22.
DUPONT, fils, imprimeur-libraire, Hôtel des Fermes,
rue Grenelle-St.-Honoré, N.° 55.
A PÉRIGUEUX,
DUPONT , père , imprimeur, rue Taillefer.
i
ANTIQUITÉS
DE VÉSONE,
CITÉ GAULOISE,
REMPLACÉE PAR LA VILLE ACTUELLE DE PÉRIGUEUX,
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P-KECEDEE D UN
ESSAI SUR LES GAULOIS.
0
PAR M. LE COMTE WLGRIN DE TAILLEFER,
MARÉCHAL DES CAMPS ET ARMÉES DU ROI.
TOME I.
A
PERIGUEUX,
CHEZ F. DUPONT, IMPRIMEUR DU DÉPARTEMENT.
M DCGC XXI.
INTRODUCTION.
«S*9
L' O UVRAGE que je publie aujourd'hui fut , dès ma jeunesse,
l'objet de mes études et de mes travaux; non que j'aspirasse
à la célébrité d'auteur, mais étonné du peu de mots insigniíians que répètent sans cesse tous les géographes modernes
sur le Périgord et sa capitale ; et surpris du silence de ceux
qui ont écrit l'histoire des anciennes villes et provinces de
France , j'aurais voulu tirer ma patrie de l'oubli peu mérité
auquel ils l'ont condamnée : je ne voyais , en un mot , que
la gloire de mon pays ; et si j'avais pu y contribuer , la
mienne me paraissait assez grande.
Guidé par ce seul motif , je me livrai avec ardeur à la
recherche des matériaux nécessaires au projet que j'avais
formé. Déjà j'étais parvenu à réunir une foule de faits , de
passages épars chez les différens auteurs , et plusieurs observations échappées à leur sagacité , ou dissimulées par eux
pour des motifs particuliers; j avais aussi ramassé une quantité considérable d'inscriptions , de médailles , de pierres
gravées , et autres antiquités importantes pour mon entreprise , lorsque tout à coup une révolution terrible , dont
la mémoire est trop récente et trop amère pour la réveiller,
vint interrompre mon travail , m'arracher à tous mes goûts ,
à toutes mes affections, et je me vis contraint d'abandonner,
peut-être pour toujours , le dessein que je m'étais plu à for-
yj.
mer. Ces matériaux que j'avais recueillis restèrent en proie
à l'ignorance ou à la mauvaise foi ; et lorsque , après la
tourmente, je voulus suivre mon entreprise, je ne retrouvai
presque plus rien de ce qui devait guider ma marche et rectifier mes souvenirs.
J'eus de vifs regrets ; mais je ne me décourageai point.
Le besoin de chercher dans le passé les consolations dont
le présent nous faisait une nécessité , aurait suffi, pour soutenir mon ardeur. Je recommençai donc mes recherches :
elles furent pénibles. Je me sentais encore le même zèle ;
mais plusieurs monumens avaient été détruits ; des inscriptions , laissées entières , avaient été martelées ; les archives ,
les bibliothèques , ces dépôts de la mémoire et des connaissances , étaient dévastées. Cependant , à force de soins et
de peines , je parvins à réunir assez de renseignemens authentiques pour suppléer à ce qui n'existait plus , et pour
réparer , au-delà même de mes espérances , la perte de ma
collection et de mes premiers manuscrits.
Si je rappelle ces faits , ce n'est point dans l'espoir d'obtenir un peu de faveur et d'indulgence ; ce qui touche fauteur ne doit pas entrer dans la balance où l'on pèse son
ouvrage : mais je désire que mon exemple apprenne à ceux
qui pourraient éprouver une perte pareille à la mienne , que
la constance qui lutte contre les difficultés les consolera plus
sûrement que les regrets, qui ne réparent jamais rien.
Maintenant que j'ai exposé franchement les motifs qui
ont donné lieu à cette production , je dois faire connaître
le plan que je me suis tracé. II m'a été 'suggéré par les
matériaux mêmes que j'avais en main. A la vue de ces monumens divers, j'ai cru naturel de les classer suivant lâge
V1J
auquel ils appartiennent. Cependant, pour plus de simplicité
et de clarté , je n'ai admis que trois époques principales.
Première Époque , la HAUTE ANTIQUITÉ , ces temps reculés
où la France , occupée par les Gaulois et gouvernée par eux ,
n'avait encore été envahie par aucun peuple.
Seconde Époque , I'EMPIRE ROMAIN.
Troisième Epoque, le CHRISTIANISME.
Chacune de ces époques sera subdivisée elle-même en trois
classes ; savoir : les monumens qui ont rapport à la religion ,
ceux qui tiennent à l'état civil , et enfin les monumens militaires.
La première époque n'est pas la moins fertile ; et, si l'on
en excepte la Bretagne et peut-être le pays chartrain , je
pense qu'il n'est pas en France de province plus riche en
monumens gaulois que l' ancien Périgord.
Mais comme une étude particulière de ces sortes de monumens m a conduit naturellement à m'occuper du peuple
qui les fonda , j'ai cru devoir faire précéder ce que j'avais à
en dire d'une dissertation destinée surtout à rectifier les fausses
idées que la plupart des auteurs ont voulu nous donner de
ce peuple antique. Dans ce travail , j'ai cherché à garder un
juste milieu entre la prévention qui , jugeant sans examen ,
ne reconnaît d'autres bases à ses décisions que le témoignage
d'autrui ; et la passion qui , dédaignant toutes les autorités ,
ne considère les objets qu'à travers un prisme d'autant plus
flatteur, qu'il est son propre ouvrage. Quand je me suis laissé
aller aux conjectures, je ne lai point dissimulé ; dans tout
le reste , j'ai cru marcher appuyé ou sur les monumens ou
sur 1 histoire.
"V11J
Quant aux deux autres époques , plus rapprochées de nous
et mieux connues , je n'ai eu qu'à observer et à raconter.
Seulement, pour éviter des descriptions qu'on aurait trouvées
longues , et qui peut-être encore n'auraient pas présenté une
image fidelle de l' objet à décrire , j ai joint au texte les gravures de nos principaux monumens. Pour les inscriptions ,
je les ai copiées avec une scrupuleuse exactitude. On les trouvera répandues dans le texte , selon que mon sujet m a
conduit à en parler. Je les ai fait imprimer dans Tordre et
avec les abréviations qu'elles ont sur la pierre. Ce soin , trop
souvent négligé dans les compositions de la nature de celleci , m a paru nécessaire pour donner au lecteur une connaissance exacte des monumens dont je devais l' entretenir.
MONSIEUR,
Jkf Ouvrage puef- ac f/io?vnew c/o^rcr a- tfJoâre tséi/âeJóe <@ko^a/e
cdâ c&dâeme a^awe ccmn.cuâs<e /ci cAoii/ttcj wikeó (/un- ^yé,^/ <ptu cù/mt>re
wkf iw/úudj eâ a awn^&r
^cutJoeJ, "naf mtcefaeà, aio me^rut c/a/nJ
/epae/'^i/u<fteu?tf aaéeiírJ onâ vouAi, /&í^âòn^sr.
agréer â^Aommape <Á mon* ^aeA/e fy'cwcwf.
Joua
cuù^ucej
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tffl m& /louwcuâ/uvraúre
^avora/Âj pue /a ^iroâecâùm, ec/avree cáo fi$<j
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Ê8e
<%h*e <sé/L*e Moyafe;
LIVRE PREMIER.
PREMIÈRE PARTIE.
ESSAI SUR LES GAULOIS.
AVANT- PROPOS.
QUEL cœur né vraiment français ne serait pas pénétré
d'indignation , en voyant qu'un grand nombre d'écrivains
modernes se font un malin plaisir de répéter toutes les calomnies , les allégations mensongères et toutes les diatribes
que quelques anciens auteurs se sont permises contre nos
ancêtres ? Comment n'est-il pas venu dans F esprit de ces
détracteurs , de consulter de meilleures sources ? Quelle raison les a empêchés de chercher à reconnaître la cause de
cette animadversion des anciens contre les Gaulois ? Qu'estce qui les porte à renchérir encore sur ces outrages, au lieu
de les réfuter par des témoignages plus véridiques , plus
respectables , et qu'ils auraient aussi trouvés dans l'antiquité ?
Eux seuls pourraient répondre. Quant à moi , quelle que
soit l'insuffisance de mes moyens , m' étant imposé la tâche
de rétablir les faits , je vais essayer de la remplir.
ANTIQUITES
DE VÉSONE,
or
Ç^eJcrydioM c/&i cHltaoinuitei/tó ?<e$Útètíœ>> CWÙ& e/ midâcwat de ceââe
ESSAI SUR LES GAULOIS.
CHAPITRE PREMIER.
De la Gaule , sa situation , ses limites , ses habitons , leurs
mœurs, leur luxe.
LA Gaule, séparée de l'Italie par les Alpes, de la Germanie par le
Rhin, des Celtibères par les Pyrénées, et bornée par la mer sur tous
les autres points, avait reçu de la nature des limites qui semblaient
devoir la mettre à l'abri de toute incursion, et qui, peut-être, auraient
dû lui ôter toute envie de faire des excursions.
Dans la très-haute antiquité gauloise, cette vaste contrée n'avait sans
doute été soumise à aucune division territoriale; mais elle fut bientôt
après partagée en trois grandes provinces.
Beaucoup d'opinions ont été émises sur la circonscription qu'avait
chacune de ces trois grandes parties. II paraît qu'on est assez d'accord
ANTIQUITÉS
sur les bornes de la Gaule beìgique. Elle renfermait tout le nord des
Gaules, s'arrêtait aux cours de la Seine et de la Marne, et aboutissait
de la au Rhin, dans le voisinage de Bâle. Les opinions ne sont pas
aussi unanimes sur les limites de la Gaule celtique, et les savans ne
s'entendent pas encore sur la véritable démarcation de la Gaule aquitanique.
12
Jules-César, il est vrai, Parrête à la mer, aux Pyrénées et au cours
de la Garonne; mais, quelque respect qu'on doive avoir, et que j'aie
moi-même pour les Commentaires de ce grand capitaine , je pense
qu'il peut s'être mépris sur le nom du fleuve (i) auquel il fait aboutir
l'Aquitaine. C'est d'autant plus probable, que César n'a jamais fait la
guerrë en personne dans ces parages (2) , et que ses lieutenans peuvent très-bien l'avoir induit en erreur sur un point qui certes ne les
touchait nullement : leur seul but était la conquête du pays.
Cependant, étayés de ces Commentaires , plusieurs auteurs modernes
s'obstinent à donner cette même limite à la Gaule aquitanique. Mais
ont-ils bien réfléchi , qu'étant ainsi circonscrite par le cours de la
Garonne , cette province aurait été infiniment trop resserrée pour
mériter d'être regardée comme la troisième partie intégrante de toutes
les Gaules? Cette opinion ne me paraît donc pas admissible. Elle Pest
d'autant moins que, d'après Polybe (3), qui écrivait plus d'un siècle avant
César : « Les Celtes sont établis dans les environs de Nai'bonne , et
leur pays s'étend jusqu'aux Pyrénées » ; que Diodore (4) s'exprime
ainsi : « Les Celtes demeurent au-delà, de Marseille , dans Pintérieur
des terres , et leur pays s'étend des Alpes aux Pyrénées » ; que
Strabon (5) appuie ce sentiment , en disant : « L'on appelle Celtes ,
les peuples qui demeurent depuis les Pyrénées jusqu'à la mer voisine
(1) II peut y avoir aussi quelque faute de copiste dans le texte. II est très-possible , en effet ,
qu'on ait écrit et même répété le mot Garumna, au lieu du nom d'un autre fleuve qui bornait plus
convenablement l'Aquitaine ; d'ailleurs , peut-être César ne cite-t-il la Garonne que comme servant de limite dans la partie qui touchait a la province romaine.
e
(2) II paraît cependant, par le 8. livre, que César est venu dans celte partie de l'Aquitaine ;
mais c'est a la fin de sa dernière campagne. Ses Commentaires étaient déjà faits ; et s'il a reconnu
alors son erreur, il n'a pu la rectifier.
(3) Livre 3.
(4) Livre 5.
(5) Livre
DE VÉSONE.
Ï3
de Narbonne et Marseille , et qui s'étendent de la jusqu'à une partie
des Alpes » ; ces citations témoignent que la Celtique longeait la
Méditerranée , et ne s'élevait , dans les terres , qu'au-dessus de Marseille. II y a donc de sortes raisons (i) de croire que César a donné
dans l'erreur ; et si l'on me permet d'émettre mon opinion particulière , je dirai qu'il me semble naturel de penser que, confinant en
tous points avec la Celtique, la Gaule aquitanique suivait le cours de
la rive gauche de la Loire jusqu'à sa source ; qu'elle longeait ensuite
les Cévennes ; arrivait à la source du Tarn (2) , dont elle parcourait la
rive droite jusqu'à la Garonne ; et que cette même rive du íleuve ,
comme VOcéan dans les points opposés, lui servait de bornes jusqu'aux
Pyrénées (3). On doit remarquer, en effet, que tout le pays situé entre
la Garonne et la Loire est baigné par la mer et par un grand nombre
de rivières, et qu'il l'est tout autant que la portion à laquelle on veut
exclusivement donner le nom d'Aquitaine (4).
Personne n'ignore que cette grande division de toute la Gaule en
trois parties , se maintint jusqu'au temps d'Auguste , qui y fit plusieurs changemens , et qu'elle en éprouva encore davantage dans la
suite , puisqu'elle fut partagée en dix- sept provinces. On sait aussi
qu'avant que les Romains songeassent à y faire des conquêtes , et
même bien des siècles avant cette époque , ce vaste territoire gaulois
avait subi un autre genre de répartition, et que, sans rien changer (5)
(1) La suite les fera connaître. Une d'elles est que la limite indiquée explique naturellement,
dans Pline , un passage qui a embarrassé les commentateurs,
(2) César (liv. 7), arrivé à Narbonne, met des garnisons â Toulouse, a Nîmes et dans le pays
des Kulénicns qui dépend de la province romaine ; l'autre partie du territoire ruténien (le Roucrgue)
était donc en Aquitaine, car la Celtique côtoyait la Méditerranée.
(3) D'après cela, la province romaine aurait été conquise en entier sur la Celtique j ce qui
me semble confirmé par l'histoire et par les citations précédentes.
(4) On verra que l'Aquitaine dépassait la Garonne. Ce qui me semble le témoigner , c'est que ,
peu après César , Auguste divisa cette province en deux parties , qu'il nomma la Première et la
Deuxième Aquitaine. Si ces deux portions n'avaient pas fait un seul tout avant lui , il les aurait
désignées par des noms différons ; or, je prie d'observer que c'est positivement celte partie qu'on
veut en distraire, qu'Auguste nomma la Première Aquitaine.
(5) Les médailles de plusieurs successeurs d'Auguste prouvent que celte grande division des
Gaules en trois provinces s'y maintint très-long-lemps , malgré les diverses subdivisions auxquelles les Romains soumirent le pays ; car ces médailles impériales portent assez souvent le type
des trois Gaules. Ne pourrait-on pas en induire que celle division en irois provinces était la base
de l'anciennc administration des Gaules ?
H
ANTIQUITÉS
à cette division en trois provinces, cette contrée s'était successivement
séparée d'elle-même en divers états : elle avait fini, au rapport de quelques anciens auteurs, par former jusqu'à quatre cents peuples distincts.
Au reste, ces divisions et subdivisions politiques n'avaient pu porter
atteinte à la topographie de la Gaule- ; ses fleuves, coulant au levant,
au midi et à l'ouest, ne lui ouvraient pas moins toutes les routes du
commerce maritime. D'un autre côté, la nature de son sol, la douceur
de son climat, ses rivières, ses larges vallées et ses vastes plaines en
faisaient une des plus fertiles contrées de Puni ver s. Ce pays était, à
la vérité , plus couvert de forêts , et dès-lors plus froid , plus humide
qu'il ne l'est aujourd'hui ; mais , par ìa même raison , les premières
chaleurs de Pété devaient s'y faire sentir plus vivement , et donner
plus d'activité à la végétation, comme nous le voyons de nos jours
dans cette partie de la nouvelle Amérique, qui, située .sous la même
latitude que nous , éprouve cependant et des hivers plus froids et des
étés plus chauds que les nôtres.
Riche des productions de son sol, la Gaule, dès la plus haute antiquité, fut célèbre par ses grains, ses fruits, ses légumes, ses chanvres
et liiis, ses pâturages et ses troupeaux. Elle eut aussi un autre avantage,
si c'en est un de posséder des richesses qui éveillent la cupidité : elle
avait des mines de fer , de plomb , de cuivre , d'argent et d'or , que les
Gaulois exploitaient déjà en grand à Pépoque où les Romains ne connaissaient pas encore l'usage de ces métaux.
Un pays si fertile et si riche dut être de bonne heure habité par
Phomme ; aussi Porigine des Gaulois se perd-elle dans la nuit des temps.
L'ancien monde nous offre partout des traces de leurs colonies et de
leurs conquêtes ; mais il ne nous montre nulle part les vestiges de
leur berceau. Tout ce qu'en ont publié les anciens, et Jules-César (i)
(i)
De licll. Gall, , lib. 6. Ciísar dit que fcs Gaulois, comme les Romains, prétendaient être
issus de Dis, qu'on a fait dieu des enfers ; et il croit en yoir la preuve dans la manière dont
les premiers comptaient le temps, le mesurant sur le nombre des nuits, et non par celui des jours.
Cette supputation , qui s'est maintenue dans les Gaules jusque sous les Carlovingiens , et dont
on trouvera dans la suite de cet Ouvrage quelques vestiges encore subsistans , vient plutôt de
la religion des Gaulois, dont les cérémonies avaient lieu la nuit. Si César interrogea les druides
§ur ce point, probablement il saisit mal lc sens et peut-être le mot de la réponse.
DE VÉSONE.
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lui-même ; tout ce qu'en ont dit la plupart des modernes , n'est qu'un
tissu, plus ou moins ridicule, de fables trop puériles pour être réfutées.
Attachons -nous plutôt à rassembler les traits épars chez les divers historiens , et à tracer un portrait assez fìdelle des moeurs et des usages
de ce peuple si souvent calomnié.
Les Gaulois, dit Tite-Live (i), étaient grands, bien bâtis, robustes,
mais plus capables d'audace que de patience , plus propres à une brusque
attaque qu'aune longue résistance. Ils avaient, en général, les yeux bleus,
la peau aussi blanche que le lait et la neige. Leurs femmes joignaient â
cette blancheur, la taille la mieux prise , et beaucoup d'éclat et de beauté.
Traitées avec les plus grands égards par leurs époux , elles les suivaient
parfois à la guerre, et savaient mourir avec le brave dont elles avaient
juré de partager la bonne et la mauvaise fortune (2).
Le vêtement des Gaulois était particulier â la nation. Ils portaient
de longues chausses appelées braccoe , des tuniques de différentes couleurs, et, pai"-dessus, le sagum (3), espèce de manteau a raies, à fleurs,
à losanges , etc. Des anneaux , des bracelets , des colliers d'or composaient leur parure. Les femmes portaient , en outre , des coiffures
dont je doute , quoi qu'on en dise , qu'il se retrouve quelques dessins
dans les recueils d'antiquités. Ces coiffures , au reste, nous paraissent
bizarres, mais les yeux de la mode y étaient alors accoutumés. A en
juger par les plus anciennes médailles gauloises , il semble que les
chefs entouraient leurs cheveux de certains ornemens dont la forme
singulière, et toujours variée , ne saurait se rapporter â mi type général et fixe.
Simples, francs et généreux, les Gaulois étaient regardés comme un
peuple plein de candeur (4). Us se distinguaient par leur propreté, leur
Tite-Live, décade !\, livre 8.
(2) Les femmes gauloises ne suivaient leurs maris que lorsqu'ils sortaient de leurs pays pour
. (1)
souder ailleurs des colonies.
(
(3) Virg. , liv. 7 , vers Coo , et Diodore , liv. 5 , disënt que « les vêtemens des Gaulois sont d'une
étoffe légère pour Pété , épaisse pour l'hivèr., et qu'ils les attachent avec des agrafes ». Nos paysans
appellent encore sayou leur surtout.
(4) Strabon , liv. 3. « Nous avons appris de nos ancêtres à mépriser la ruse et l'artifice, et à ne
compter que sur notre valeur », dit un chef Gaulois á J. -César, liv.
justice , in beil. civ.
i.
er
II leur rend la mémo
ANTIQUITÉS
goût et leur politesse : César dit qu'ils étaient les plus civils d'entre
i6
les peuples barbares, et Strabon (i), que les mauvaises moeurs leur
faisaient horreur. Ils étaient hospitaliers , et exerçaient cette vertu avec
un soin , une recherche qui leur font le plus grand honneur : le meurtre
commis sur un étranger était puni beaucoup plus sévèrement que s'il
avait été exercé sur un régnicole (2).
Le Gaulois était belliqueux, terrible, ardent aux combats, et brave
jusqu'à la témérité (5). On lui reprochait de la crédulité, de Pinconstance , de la vanité. C'est cette vanité qui lui faisait mépriser les
guerriers des autres nations, et qui le portait souvent, au milieu d'un
combat , à défier le plus valeureux des ennemis , et a changer ainsi
une affaire générale en un combat singulier. Armé d'un long bouclier
et d'une épée d'airain (4) ou d'acier , il s'avançait en chantant , la tête
nue , le corps dépouillé (5) , comme pour se présenter tout entier aux
blessures, et il affrontait avec audace son ennemi armé de toutes pièces.
S'il sortait vainqueur du combat, il chantait lui-même son triomphe ;
était-il vaincu , il mourait sans regrets , sûr de vivre à jamais dans
les hymnes de ses bardes et dans les chants que les femmes répétaient
aux veillées pendant les longues soirées de Phi ver.
En temps de paix, les Gaulois se livraient aux plaisirs de la chasse (6) ;
quelquefois a ceux de la table , avec trop d'abandon pour être regardés comme une nation tempérante. Les esclaves et même le peuple
cultivaient les terres; les femmes donnaient leurs soins à la famille et
à l'intérieur.
(1) Strabon , liv. 3.
(2) Le premier était condamné á mort ; le second , au bannissement.
(3) Alexandre-le-Grand , entouré de son armée victorieuse , demandait aux ambassadeurs des
Gardois ce que leur nation redoutait le plus ; ils lui répondirent qu'elle ne craignait que la chute
du ciel. Les anciens ajoutent qu'ils poursuivaient l'ennemi dans le feu, et jusque dans la mer.
(4) On sait que les Gaulois avaient l'art de donner au cuivre une trempa très-forte.
(5) Polybe, liv. 28, ch. 12.
(G) Ils y employaient des chiens très-estimés, qu'ils dressaient eux-mêmes. ( Voy. Strab. , Arrien ,
Ovide , etc. ) Strabon, liv. 4 1 ch. 4 ; dit qu'ils faisaient trophée, comme nous le pratiquons encore,
des cornes et bois d'animaux tués par eux à la chasse. C'est aussi dans les mêmes vues qu'ils faisaient
monter en or , pour leur servir de coupe , le crâne des ennemis marquans tués par eux íi la guerre , et
que tout l'or du monde n'aurait pu payer ce monument de leur victoire. A la différence des autres
peuples, ils mangeaient assis á table. (Voy. Strab. ; Diodorc , liv. 5 ; Ath. , liv. l\, )
DE VÉSONE.
í. ?
Le vin, la bierre, et une liqueur composée d'eau, de miel et de
grains fermentes, étaient la boisson ordinaire des Gaulois. Leur nourriture se composait de viandes , de volailles , de gibier , de légumes ,
et surtout de laitage qui donnait souvent au corps plus d'embonpoint qu'il ne convenait à des hommes actifs et guerriers par goût et
par habitude. La loi punissait cet excès d'embonpoint ; et celui qui ne
pouvait plus entrer dans une certaine ceinture , déposée chez le magistrat du canton, était condamné à l'amende (i).
.Le mariage était, aux yeux des Gaulois, le plus sacré de tous les
engagemens. L'adultère était rare chez eux; mais les supplices les plus
affreux en étaient la punition ordinaire. Les biens des deux époux , mis
en commun (2) , restaient au survivant. Quant aux enfans, leur éducation était connée aux femmes ; ils ne paraissaient que très-rarement
devant leurs pères , jusqu'à l'âge où ils étaient en état de porter les
armes : les pères avaient droit de vie et de mort sur eux et sur leurs
femmes.
-
Ajoutez à ces traits généraux , un ardent amour de la patrie , une
soumission entière à leurs chefs, et sans bornes a leurs prêtres ou
druides , un respect religieux pour la mémoire des morts , et vous
aurez une idée assez juste du caractère , des moeurs et des usages de
la nation en général.
Les seigneurs gaulois se distinguaient en outre par un luxe si prodigieux , que l'on serait tenté de regarder comme des fables ce qu'en
ont publié les anciens , si l'on ne se rappelait aussitôt , qu'intéressés
à nous présenter les Gaulois comme un peuple sauvage et barbare ,
ils n'auraient pas imaginé des faits propres à nous donner d'eux une
opinion toute contraire. Ne sait-on pas , en effet , que le luxe , qui
suit toujours les progrès de la civilisation , leur survit quelquefois
pendant un temps , mais qu'il ne les a jamais précédés ?
Quelle magnificence, quelle profusion que celle de ce Lucérius ou
Luernius (3), qui fait clorre un terrain de douze stades carrés, pour y
(1) Voyez Ephore , dans Strabon, liv. ty.
(2) De bell. Gall., lib. G.
(3) Strab. , liv. 4 j Possid. , Athénée, etc. II était père de Bituitus, défait par Fabius 121 ans avant
notre ère.
5
r8
ANTIQUITÉS
régaler tout un peuple, et qui, pour se concilier la faveur de la multitude, se promène au milieu d'elle, porté sur un char somptueux, et
sème à pleines mains l'or et l'argent sur sa route ! Et qu'on ne voie
pas ici la prodigalité d'un barbare ; ce même Luernius aimait les lettres
et les protégeait : les poètes de la nation , les bardes étaient surtout
l'objet de ses largesses.
Quel luxe que celui de cet autre chef gaulois , Ariamne , qui , sur
une étendue considérable de pays, fait dresser de riches pavillons aux
portes des villes, aux avenues des bourgs et des hameaux (i), et qui,
pendant mie année entière , traite sa nation et tous les étrangers que
leurs affaires ou la simple curiosité amenaient dans le pays! Des esclaves,
répandus dans la campagne et sur les routes j étaient chargés d'inviter
tous ceux qu'ils rencontraient : personne ne pouvait échapper a la générosité d'Ariamne.
Au reste, Strabon, Diodore de Sicile , Dion-Chrysostome , Pline,
Athénée , et presque tous les auteurs de Pantiquité , s'accordent à
donner la plus haute idée du luxe des seigneurs gaulois (2).
(1) Voyez, sur ces faits et sur le luxe et les richesses des Gaulois, Strab. , liv. 4 j Athénée , liv. 4 ;
Tacite, Manilius, etc. ; l'Histoire des Gaulois, par M. Picot, t. 3, pag. 150 et suivantes; les Mouumens celtiques de M. de Cambry ; l'Hist. de P Agriculture française, par M. de la Bergerie, etc.
(2) Marnura , intendant des ingénieurs de J.-César dans les Gaules , introduisit a Rome l'incrustation des tables de marbre dans les murailles , genre de décoration gauloise dont plusieurs
monumens antiques de Vésone offriront l'exemple. Ce chevalier romain dépouilla nos ancêtres de
leurs richesses et de leurs ornemens. II n'y avait pas , dit Pline , d'après Cornelius-Nepos , liv. 36 ,
ch. 6 , une seule colonne de sa maison du Mont-Cœlius qui ne fût de marbre.
Licinius, intendant d'Auguste dans la Gaule, faisait les années de quatorze mois, pour percevoir des sommes plus fortes sur les Gaulois , qui payaient par mois leurs impôts.
Strabon, liv. 3 et 4; Diodore, liv. 5, nous apprennent que les seigneurs gaulois étaient magnifiques dans leurs vêtemens ; qu'ils y faisaient broder ou brocher en or , en argent et en pourpre ,
des fruits, des fleurs et des ornemens de toute espèce. Le luxe des druides ne le cédait point à
celui des nobles. Vêtus d'une tunique blanche embellie par l'or et la pourpre , le front ceint de
la verveine prophétique ou du gui sacré , ils se rendaieut aux autels , portés sur des chars magnifiques et d'invention gauloise, auxquels, suivant Scrvius, les Romains donnaient le nom de esseda.
Dion , serm. 49 , P- 538, en parlant de l'influence des druides dans le gouvernement, dit que « le»
rois , assis sur des trônes d'or , dans des palais somptueux , au sein du faste et de Populence , ne sont
que les exécuteurs de leurs volontés n.
A la vérité , dans ces expressions de Dion , on pourrait bien ne voir qu'une hyperbole oratoire ;
mais les témoignages déjii cités nous donnent quelques droits d'invoquer celui-ci.
DE
VÉSONE.
*9
CHAPITRE II.
Religion et dogmes des Gaulois ; antiquité de leurs opinions
religieuses et philosophiques.
PARMI les anciens auteurs, le plus grand nombre n'a parlé de la religion des Gaulois que pour la calomnier, la diffamer, et pour s'efforcer
de la détruire. Leur propre croyance , et surtout leur adroite politique ,
en faisaient un devoir aux Romains. On ne saurait donc assez se prémunir contre les déclamations de plusieurs d'entre eux ; on ne peut être
trop circonspect dans l'adoption inconsidérée de leurs opinions, presque
toujours erronnées.
Pour se faire une idée juste des Gaulois et des principes religieux des
druides, je ne crois pas qu'il y ait de meilleur moyen à employer que
celui d'avoir recours au petit nombre d'auteurs anciens qui jouissent d'une
bonne réputation d'impartialité; et encore ces historiens, et même les
philosophes imbus de la contagion maligne communiquée par les autres, doivent-ils être lus et médités avec la plus mûre réflexion (i).
Ils ne pourront, il est vrai, nous faire connaître tous les détails de
l'existence politique, civile et militaire, tous ceux de la morale et de la
théologie de nos ancêtres ; ils ne nous apprendront pas non plus , sous
ces derniers rapports, de quel peuple les Gaulois empruntèrent leur
culte ; aucuns ne disent et ne peuvent dire de qui ils Pont reçu : mais
en analysant ce que rapportent ces anciens auteurs, on pourra se faire
une notion assez juste sur tous ces objets, sur la religion, les dogmes
(i) Ces auteurs parlent avec mépris, non-seulement de la religion des druides, mais aussi de
toutes les autres parties de la civilisation et du gouvernement des Gaulois. Si donc on veut lire
avec fruit la plupart de ces anciens auteurs, il faut se résoudre a dévorer leurs dédains, s'attacher
aux faits qu'ils relatent , les disisuter et les comparer. Cet examen tournera plus qu'on ne pense à l'avantage de nos ancêtre».
áp
ANTIQUITÉS
et la doctrine des druides. On y trouvera des témoignages de la haute
antiquité de leur philosophie , et peut-être y découvrira-t-on la preuve
qu'un reproche très-grave que leur ont fait ces anciens n'était pas fondé
sur l'exacte vérité.
Dès les premiers âges de leur empire, les Gaulois adoraient un seul
Dieu (i), alors que presque tout l'ancien univers était plongé dans les
ténèbres de l'idolâtrie. Ils admettaient de plus des êtres spirituels intermédiaires entre l'homme et la divinité (2) ; croyance théologique qui
me semble le fruit de la raison et de la réflexion. En effet, si l'on ne
considère que philosophiquement même la distance infinie qui le sépare de son auteur, l'homme n'est-il pas naturellement porté à placer
dans cet immense intervalle, des intelligences secondaires destinées,
pour ainsi dire, a le rapprocher de Dieu ?
On voit que les Gaulois n'adoraient pas plusieurs dieux (5) égaux
en puissance et en dignité, mais un seul Dieu souverain maître du monde,
et qu'ils honoraient des esprits intermédiaires entre Dieu et l'homme (4).
Ils ne regardaient donc pas les fontaines , les eaux , les arbres , les élémens, etc; , comme des dieux; mais ils les vénéraient comme (5) « l'enveloppe, l'écorce, pour ainsi dire, des intelligences chargées par Dieu
d'y présider pour l'avantage de l'homme, et pour conduire ces objets
aux fins que la sagesse divine se proposait.» Ainsi, ils n'avaient pas de
véritables dieux topiques ou locaux ; ils ne divinisaient ni leurs passions
(1) Saint- Augustin (de civ. dei. , lib. 8 ) le dit positivement; les poèmes d'Ossian le confirment , et les dogmes des druides me semblent le prouver : d'ailleurs , à l' exclusion des païens ,
les seuls auteurs chrétiens peuvent attester ce fait.
(2) Voyez, sur tous les dogmes de la religion des Gaulois, le liv. 3. e de l'Hist. des Celtes, par
Pelloutier. Cet auteur cite les autorités sur lesquelles il fonde ce qu'il avance.
(3) Lorsque les auteurs païens parlent du dieu des Gaulois, ils mettent toujours ce mot au
pluriel. On ne doit pas en être surpris , puisque leurs opinions religieuses leur en faisaient un
devoir , et qu'ils ne pouvaient s'exprimer autrement. II ne faut pas s'étonner non plus , et par
la même raison , s'ils donnent les noms de leurs propres dieux à ceux qu'ils imaginaient être
adorés par nos ancêtres.
('\) St. -Augustin ( liv. i5) parle des intelligences que reconnaissaient les Gaulois.
(5) Pelloutier, au lieu cité. Son ouvrage est rempli d'érudition et de recherches savantes; mais
il voit des Celtes dans tout l'ancien univers.
DE VÉSONE.
2I
ni aucune partie de la matière : mais le Créateur (i) était pour eux l'arbitre souverain de la paix , de la guerre j de la justice , des sciences ,
des arts , de tout ; et l'on regarde comme certain qu'ils donnaient à
leurs sanctuaires les noms de ces différentes attributions de Dieu (2).
Cédant ensuite à la mode, au délire presque universel, et enfin à la
force , si nos ancêtres paraissent avoir adoré les dieux des peuples idolâtres , il me semble néanmoins indubitable que , , même alors qu'ils
furent obligés d'adopter les dénominations de ces divinités étrangères,
leur imagination se rattachait encore aux symboles que les noms lui
rappelaient, et que leurs idées religieuses se reportaient toujours vers
l'être par excellence qui absorbait tous ces emblèmes.
Ce que j'avance n'est point jeté au hasard : cette pensée est admise
par plusieurs savans (5) , et elle me semble appuyée par des faits constans. Tout le monde sait , en effet , que les Gaulois ont eu en horreur les moeurs corrompues, les usages licencieux du paganisme, et qu'ils
se sont toujours fait remarquer par la décence de leurs simulacres.
On n'ignore pas non plus que le véritable druidisme a survécu à l'idolâtrie , malgré les relations d'abord amicales , puis forcées , de nos pères
avec les anciens peuples païens. II est reconnu enfin que les druides
avaient une doctrine tout autre que celle des idolâtres, et que, noble
et sublime, elle était renfermée toute entière dans ces trois points de
la morale (4) : « H faut servir Dieu, ne point faire de mal, et s'étudier
à être vaillant et brave. »
Tous ces faits, avoués par les anciens et les modernes, sont, je
crois, une preuve que la base de la religion des druides a toujours
subsisté, malgré les coups que d'autres peuples ont voulu lui porter.
Si donc les anciens ont pu croire que les Gaulois adoraient Jupiter ,
Mars , Vénus , Minerve , Apollon , Mercure , etc. , c'est que la mythologie particulière de ces auteurs les a induits en erreur sur la
(1) Si, dans le passage déjà indiqué, César a bien saisi le mot qui lui fut prononcé, comme
il dit, par les druides, on pourrait croire que les Gaulois donnaient le nom de Dis au Créateur,
car ils prétendaient en être issus.
(1) Hist. des Celtes, liv. 3. Peut-être n'est-ce qu'ainsi que les Gaulois ont passé dans la suite
pour adorer plusieurs dieux ; de là aussi leurs prétendus dieux topiques.
(3) Entre autres, Pelloutier, au lieu cité.
(4) Voyez Diogène de Laerle, Pomponius-Méla , etc.
22
ANTIQUITÉS
belle théologie des druides, ou qu'ils ont eu dessein d'y induire la postérité. Mais Cicéron avait sans doute quelques notions vagues des principes religieux de nos Gaulois, lorsqu'il s'écriait (i) : « Peut-il se trouver
un seul homme assez stupide pour croire qu'il renferme en lui-même une
intelligence, et que le ciel et le reste du monde en soient privés ! »
L'immortalité et la spiritualité de l'ame , les peines et les récompenses futures, étaient aussi des dogmes enseignés par la religion des
Gaulois (2). A ces idées saines, ils mêlèrent, dit-on, les folies de la
métempsycose. Ce sytème était extravagant sans doute, s'il ne consistait
pas à croire que tout dans la nature se compose, se décompose et se
transforme; mais, professé dans la très-haute antiquité, et par des
hommes d'ailleurs d'un grand mérite, il est moins un témoignage d'ignorance que d'abus des connaissances ; il est plutôt une preuve de subtilité
d'esprit qu'un symptôme de barbarie.
Le culte que les Gaulois rendaient à la divinité était simple, et cette
simplicité même dépose en faveur de son antiquité. Ils ne se permettaient d'en faire aucune image , aucune statue ; ils n'élevaient point
de temples à Dieu ; c'eût été l'outrager que de croire possible d'en
figurer une ressemblance, que d'imaginer pouvoir renfermer la divinité entre des murailles : l'univers était le seul temple digne de son
auteur. Un rocher, quelques pierres énormes, brutes, et telles qu'elles
sortaient des mains de la nature, élevées au sein des forêts et sur des
collines, formaient un autel. Ce n'était ni la richesse de la matière ni la
beauté du travail, mais la grandeur du premier ouvrier de ces masses
imposantes et la piété des adorateurs qui faisaient de ces monumens
des objets de respect et de vénération.
Un culte aussi simple se rattache évidemment à l'enfance du monde ;
et s'il présentait quelques traits de ressemblance avec les cultes étrangers à la Gaule, ce serait sans doute avec celui des premiers Hébreux.
Nous retrouvons, en effet, dans l'une et l'autre religion, les mêmes opinions sur l'unité de Dieu, sur l'ame, sur les peines et les récompenses
(1) Voyez les monumens celtiques de M. de Cambry ; il cite ce passage de Cicéron.
(2) Voyez Plutarque, de Oracidcs, et presque tous les auteurs de ^antiquité, sur les dogmes
des druides.
DE VÉSONE.
23
à venir, sur l'existence d'êtres spirituels et intermédiaires entre l'homme
et la divinité. Chez les Israélites aussi, comme chez les Gaulois , il était
défendu de former aucune image de Dieu; ajoutez que les autels druidiques , érigés en pierres brutes sub dio , sur des montagnes et des collines ,
au milieu des forêts silencieuses, offrent une analogie frappante avec
ces pierres sacrées dont il est si souvent parlé dans la Bible , avec ces
autels simples et agrestes que les premiers patriarches consacraient a
Dieu sur le sommet solitaire des montagnes.
Nous pourrions donner plus de développement à ce parallèle (i),
et nous découvririons de nouveaux rapports entre le culte des Hébreux
et celui des druides; mais le témoignage même des anciens auteurs
nous prouvera aussi la haute antiquité des opinions religieuses et philosophiques des premiers Gaulois.
Les modernes croient assez généralement que les Grecs ont anciennement civilisé la Gaule, et que les Phocéens, fondateurs de Marseille
vers la 42 - 6 olympiade, c'est-à-dire, environ 612 ans avant J.-C, apportèrent dans notre patrie les premiers élémens des arts, des lettres et
de la philosophie. Mais ces Grecs eux-mêmes, qui ont tout emprunté
d'autres peuples auxquels , par un mélange d'ingratitude et d'orgueil ,
ils prodiguaient le titre de barbares, déposent le contraire; et au lieu
de s'être donnés pour les précepteurs des Gaulois, ils avouent s'être
formés à leur école. • Diogène de Laerte dit (2) positivement que les
druides ont été les premiers inventeurs de la philosophie ; et il ajoute
que, pour enseigner leur doctrine, ils emploient un langage énigmatique. Socion, d'après Aristote (3), dit que la philosophie fut plus tôt
connue des Gaulois que des autres peuples. Aristote lui-même , in
magico , d'après Diogène , assure que les druides furent les premiers
philosophes, et qu'ils ont été les précepteurs de la Grèce. St.-Clément
(1) Ces rapprochemens porteraient à croire que ces deux peuples, les Hébreux et les Gaulois,
ont conservé des relations entre eux. On verra dans la suite , en effet , que , des les temps les
plus reculés, il existait un commerce très-actif entre les Gaulois et les Phéniciens. Or ces relations pouvaient être entretenues par ce dernier peuple avec les Hébreux.
(2) Vie de Philon, §. t,
(3) Liv. 33.
ANTIQUITÉS
24
d'Alexandrie prouve, par les anciens auteurs (i), que les druides existaient avant Mnésiphile , Solon, Xénophon, Talés et Pythagore (2). II
dit de plus, d'après Phistorien Alexandre, que ce dernier fut disciple
des druides. Strabon convient aussi que Pythagore (3) tenait des druides
ses principales opinions philosophiques, et sur Pimmortalité de l'ame,
et sur les révolutions du monde. Parmi les Romains , Marcellin (4)
assure que Pétude des sciences fut mise en vigueur par les philosophes
gaulois. Enfin, Jules-César lui-même, qui a tant calomnié nos ancêtres,
donne cependant à leur philosophie une origine fort antérieure a la
fondation de Marseille, quand il avance (5) que les Gaulois avaient
une vénération particulière pour Mercure, parce qu'ils tenaient de lui
la connaissance des sciences et des arts. Le langage des auteurs que
nous venons de citer est d'un tout autre poids que Popinion de quelques écrivains modernes , et ne permet plus de regarder les Grecs
comme les premiers instituteurs des Gaulois. Si ceux-ci durent quelque
chose aux peuples étrangers, ce fut Paltération de leur culte, de leur
philosophie et de toutes leurs institutions antiques : nous le verrons
bientôt.
II est une autre erreur accréditée sur la religion des druides; erreur
d'autant plus préjudiciable pour eux , qu'elle leur a aliéné tous les
coeurs. Plusieurs écrivains exagèrent ce que César a dit dans quelque
endroit de ses Commentaires , et ce que Lucain a répété en beaux
vers dans sa Pharsale, quand ces deux auteurs ont accusé les Gaulois
de n'offrir aux dieux en sacrifice que le sang des hommes. II est vrai
qu'il a coulé quelquefois au pied des autels druidiques, et loin de moi
la coupable pensée de chercher à justifier ces affreux holocaustes, s'il
n'était pas possible de les considérer autrement que comme de véritables sacrifices humains (6). Je n'observerais même pas alors que
(1) Strom. , liv. 5.
(2) Talés était connu 600 ans avant notre ère; Solon, 5p,5 ans; Xénophon, 534; Pythagore,
53a : Mnésiphile doit être le plus ancien de tous.
(3) Liv.
4.
(4) Liv. i5.
(5) De bell. Gall., lib. si.
(si) Solin (34) dit : «On accuse les Gaulois d'offrir aux dieux des victimes humaines, mais je
np saurais garantir la vérité de ce fait. »
\
DE VÉSONE.
25
presque tous les anciens peuples, les Grecs et les Romains (i) euxmêmes, ont souvent porté la superstition jusqu'à cet exécrable délire :
le nombre des coupables ne diminue point l'atrocité du crime. Mais
il est juste de faire remarquer que, chez les Gaulois, le choix de la
victime et le but du sacrifice en détruisaient l'horreur. Je pense, en
effet , que ce n'étaient point des hommes innocens , de malheureux
étrangers que les druides immolaient à l'autel, mais des criminels, des
hommes dangereux dans la société; en un mot, je suis persuadé que
le châtiment des forfaits était, chez les Gaulois, un acte civil auquel
on faisait intervenir la religion, pour frapper plus vivement les esprits,,
et inspirer plus d'effroi du crime.
Les meilleurs auteurs de l'antiquité me semblent fournir un témoignage certain de ce que j'avance, lorsqu'ils disent que les druides (2)
étaient à la fois les juges (5) et les exécuteurs des criminels (4) , et
lorsqu'ils ajoutent que ce n'était qu'après avoir tenu les coupables renfermés pendant cinq années entières (5), et s'être assurés de leur culpabilité, qu'on les condamnait, et qu'on les conduisait â l'autel, comme
pour sanctionner l'arrêt des hommes par cette espèce d'intervention
de la divinité.
Nous n'osons point cependant disculper entièrement les Gaulois (6),
et nous conviendrons qu'il est possible que, dans quelques circonstances
(1) Les Arcadiens ont fait de pareils sacrifices. Voy. Anach., ch. 53. Tite-Live cite, de la part
des Romains, un exemple mémorable de ces atrocités, liv. 22 et 5 T . Pline, liv. 28, ch. 2, dit qu'on
pratiquait, á Rome, ces sacrifices dans les circonstances extraordinaires. II ajoute, liv. 3o, ch. 1,
que cet usage a duré jusqu'à l'an 857. Les édits impériaux prouvent qu'il a subsisté plus longtemps encore.
(2) Pline, liv. isi et aj , décrivant la récolte du gui sacré, dit qu'on y immolait deux taureaux blancs. Observons que le fer était interdit aux druides dans les sacrifices, et que s'ils se
servaient d'une faucille d'or pour détacher le gui , c'est que l'épaisseur des instrumens en usage ne
pouvait se prêter à cet enlèvement.
(3) Strabon , liv. 4-
(4) Pline le dit pour les Germains. Cette fonction n'était pas plus avilissante alors, que ne
l'est aujourd'hui celle du soldat qui fusille un déserteur ou un militaire coupable.
(5) Strabon, liv.
4, ct Diodore, liv. 5, chap. 21, le disent positivement.
(6) Je ne puis pourtant croire qu'un peuple qui reconnaît l'unité de Dieu , puisse adopter
les sacrifices humains. Si les Gaulois ont eu ce tort , cela ne peut être que dans des cas fort
extraordinaires, et lorsque leur religion primitive n'était plus en pleine vigueur.
4
ANTIQUITÉS
26
extraordinaires , le sang humain ait été Ar ersé en offrande k la divinité ;
nous avouerons aussi qu'il peut y avoir eu beaucoup d'exemples dans
la Gaule, de fanatiques (i) se présentant volontairement au couteau
sacré (2) : mais il y a loin de ces sacrifices, aussi rares, et peut-être
plus rares chez nous que chez les Grecs et chez les autres (5) anciens
peuples, au tableau vraiment horrible que quelques auteurs (4) nous
ont tracé du culte des Gaulois. Je suis même convaincu qu'il serait
difficile de concilier ce qu'ils en ont dit avec la théologie des druides,
et avec ce qu'on a vu du caractère et des moeurs (5) de cette nation
franche, généreuse et hospitalière.
(1) Si l'on réfléchit sur le culte des druides, et sur les préceptes qui dirigeaient les actions
de ces prêtres, on sera convaincu que s'ils consommaient le sacrisice que demandaient ces fanatiques, ils ne l'accomplissaient qu'autant que ces hommes en délire s'avouaient hautement coupables de quelque crime capital. C'est sans doute de ces frénétiques que César veut parler, liv. 6,
lorsqu'il dit qu'on immolait parfois des innocens. Peut-être aussi veut-il désigner, comme Diodore, liv. 5, chap. 21, quelques prisonniers de guerre marquans, victimes de la politique, et
souvent d'une loi trop naturelle , celle des représailles.
•
(2) Je me sers de cette expression figurée ; mais on sait qu'il était défendu aux druides d'aiguiser le couteau des sacrifices, c'est-à-dire, de répandre le sang humain sans nécessité. On vient
de voir aussi qu'il leur était prohibé de se servir du fer , même pour extraire le gui. II en
résulte, ce me semble, qu'à l'imitation des prêtres hébreux, les druides ne pouvaient employer
dans les sacrifices que des instrumens en pierres dures.
(3) Strabon, liv. 3, chap. 3, en parlant des Celtibériens, Gaulois d'origine, fait aussi mention des prisonniers de guerre; mais il dit qu'ils offraient à Mars des boucs et des chevaux, et
qu'à la manière des Grecs', ils faisaient des hécatombes de cent victimes de chaque espèce d'animaux.
(4) II ne faut pas perdre de vue que la plupart des anciens auteurs s'attachent à dénigrer
les Gaulois ; que Lucain était un poète , et que César était intéressé à exagérer la barbarie du
peuple vaincu : ce n'était qu'ainsi qu'il pouvait faire excuser celle dont il usa si souvent envers
les Gaulois.
(5) Voyez le chapitre précédent.
DE VÉSONE.
27
CHAPITRE III.
De Vìntroduction des cultes étrangers dans la Gaule; conjectures sur Vantiquité de sa civilisation.
■-—mo>»a ui—^——
LA religion des Gaulois ne conserva pas toujours sa simplicité primitive , et , comme celle de tous les anciens peuples , les Juifs exceptés ,
elle s'altéra en se mêlant aux autres cultes étrangers : ainsi , l'on vit
successivement les dieux de Memphis, d'Athènes et de Rome obtenir
des autels dans la Gaule (1). Mais s'il est facile de déterminer l'époque
à laquelle les superstitions des Grecs et des Romains se glissèrent dans
notre patrie , il ne l'est pas autant d'indiquer celle où les divinités
égyptiennes y furent admises ; on sait seulement que cette époque est
de beaucoup antérieure à l'autre. En effet, les cultes de Taut ou Teutatès , et d'Isis, étaient généralement répandus chez nous avant l'arrivée
des Grecs et des Romains.
Taut et Teutatès, mots qui, dit-on, signifient en celtique père et père
du peuple (2), ofìrent tant de traits de ressemblance avec le Teut ou
Toot des Egyptiens, qu'il est impossible de ne pas reconnaître que c'est
le même personnage. Les Gaulois regardaient leur Teut, Taut ou Teutatès comme le génie des arts, des sciences et des voyageurs. Les Egyptiens honoraient dans Teut , Taut ou Toot (5) , un dieu voyageur qui
(1) J'emploie ces sortes d'expressions, parce que si le culte des Gaulois pour les divinités
païennes n'avait rien de réel au fond, il est certain aussi que, soit par l'effet de la mode et
de leur légèreté, soit par contrainte, ce culte devint apparent chez eux.
(2) Voyez l'article Teutatès dans la Nouvelle Encyclopédie, par ordre de matières, Dictionnaire d'Antiquités.
(3)
On écrivait aussi Theut, Thaut, Thoot, etc.
ANTIQUITÉS
2g
leur avait appris les lettres, les sciences et les hiéroglyphes (i). Taut
passait pour être le Mercure des Gaulois, et Toot était regardé comme
celui des Egyptiens. Tout enfin nous démontre , j'ai pensé dire jusqu'à
l'évidence, que cette divinité passa de l'Egypte (2) dans les Gaules (3).
Quelques savans ont cru que Taut, chez les Gaulois, comme chezr
les Egyptiens, n'était qu'une divinité symbolique, et qu'il n'exista jamais ; mais n'est-il pas plus naturel d'imaginer que ce personnage a
réellement vécu (4)? H aura rendu d'éminens services au pays, et la
(1) Manéton, v. 3, dit que c'est a ce Taut que les Egyptiens attribuaient leurs premiers monumens en pierres , monumens religieux qui ont quelques rapports avec ceux des druides. Si
Von croit que ce Taut ait réellement été un législateur voyageur, ne pourrait-on pas imaginer
qu'il emprunta des Gaulois la première idée de ces monumens qu'il éleva dans la terre sériadique ?
(2) Les auteurs modernes conviennent que les Egyptiens ont jadis formé un établissement dans
la Gaule.
(3) Je citerai encore un trait de ressemblance entre Toot et Taut. Les Egyptiens, pénétrés
de respect pour ces monumens en pierre qu'ils attribuaient à Toot, les appelaient des Toots. De
même, j'ai quelques raisons de croire que, dans les Gaules, on donna aussi le nom de Toots
ou Tauts aux monumens de Teutatès. Ces monumens , moins nombreux ou moins révérés
qu'en Egypte, auront disparu; mais quelques-uns des lieux où ils avaient été érigés en ont
quelquefois conservé le nom. J'ai été conduit à cette idée, que je hasarde comme une simple
conjecture , par des faits au moins assez singuliers pour qu'on me permette de les citer.
Dans la partie sud-est du Périgord, et vis-à-vis Saint-Cyprien , on trouve Montant, Taulal,
près Gades. Dans d'autres endroits de la même province, et près d'Issigeac, on voit un autre
Montaut. On en rencontre un troisième près de Villamblard, et à portée du village de PeyreLevade, dénomination qui, chez nous, annonce la présence actuelle ou passée d'un autel druidique. Si l'on consulte les anciens actes, on reconnaît qu'il n'est pas possible de faire dériver
Montaut des mots latins mons altus, étymologie qui semblerait d'abord la plus naturelle, mais
qui ne conviendrait nullement, surtout au dernier, parce qu'il forme une croupe peu élevée (où
sont les Caux de Salle), et très-dominée par les coteaux voisins. Assez près de Saint-Laurentde-Castelnau , il existe un lieu qui se nomme simplement Taut ou le Taut. A portée du Montaut de Pejre-Levadc et du bourg de Villamblard , immédiatement au-dessus d'un autre endroit
qui se nomme aussi Peyre-Lcvade , s'élève une montagne qui s'appelle de même Taut ou le Taut.
Cette réunion de noms et de monumens religieux, appartenant à des cultes divers, ne seraitelle, en plusieurs endroits différens, qu'un effet du hasard? je le croirais avec peine. J'abandonne
ces faits, et les réflexions qu'ils font naître, à la sagacité du lecteur. Peut-être un jour, les
observations venant à se multiplier, trouvera-t-on mes conjectures un peu moins hasardées.
(4) On sait qu'encore sous le haut empire romain, les Celtibériens se vantaient de posséder
le tombeau de Teutatès, et qu'ils le montraient aux curieux. Voyez à ce sujet Strabon et plusieurs autres anciens auteurs.
DE VÉSONE.
2{J
reconnaissance lui aura décerné des honneurs qui seront dégénérés en
véritable culte; car si la reconnaissance envers l'auteur de toutes choses
conduit naturellement à un culte raisonnable, il est -vrai de dire aussi
que la reconnaissance envers les grands hommes a souvent conduit les
peuples a l'idolâtrie : combien de déités du paganisme n'ont pas eu
d'autre origine? Au reste, que Taut ait existé ou non, qu'il ait voyagé
ou non dans les Gaules, il est certain qu'il y fut connu, et que son
culte s'y établit dans la très-haute antiquité.
Quant à Isis, le grand nombre d'endroits en France qui rappellent
le nom de cette déesse, les nombreux souvenirs qu'elle y a laissés, et qui
conservent encore quelques traces reconnaissables au milieu des fables
sous lesquelles ils sont enveloppés, ne permettent pas de douter que
son culte n'ait été très-répandu dans la Gaule (i). Les Germains, qui
honorèrent aussi cette divinité, durent indubitablement ce respect (2)
aux Gaulois, leurs voisins.
Ils représentaient Isis sous la forme d'un vaisseau, ce qui indique,
nous dit Tacite (3), que ce culte leur venait d'outre-mer. En effet, il
n'avait pu parvenir autrement dans les Gaules, où il dut s'établir avant
de pénétrer en Germanie. Mais je croirais plutôt qu'avec la connaissance de la déesse, les Germains, et, avant eux, les Gaulois, reçurent
aussi quelques notions de ses principaux attributs. Or, Isis, qui pré-
(1) Je ne finirais pas, si je citais tous les endroits en France dont le nom a été tiré de celui
d'Isis, ou dont les monumens rappellent son culte; mais, pour ne parler que de ceux du Périgord, tout près de Villamblard, de Montaut et du Taut, existe l'ancien bourg d'Issac, en latin
Isis Ager ; et a l'est de celui-ci , est un autre bourg ancien nommé Est-Issac. Très-près d'un
autre Montaut , se trouve la ville d'Issigeac , Issi Dissa ou Issi Da , nom composé d'Isis Dea.
Excideuil, autre ancienne ville près de laquelle se trouvent aussi des monumens druidiques, se
nomme en latin Issi-Dolium ou Isidis-Dolium. Ailleurs, on trouve Issendon, Îsidis-Dumun ; Issidoire, Isidis-Ara; Issoire , Isis-Ara; et un autre Exideuil, près Sl.-Astier. Tous ces lieux, ainsi
que beaucoup d'autres que je passe sous silence, offrent des mots composés du nom d'Isis, joint
a quelqu'autre mot relatif au local ou a des circonstances particulières. On verra dans la suite
que Vésone possède les ruines d'un temple que je crois avoir été consacré ú une divinité égyptienne.
(2) Voyez à la page 37, note i. re , de ce. même chapitre.
(3) Mœurs des Germains, chap. g.
5o
ANTIQUITÉS
sidait à la navigation (i), était souvent représentée tantôt tenant un
gouvernail , tantôt déployant une voile , quelquefois avec une proue ,
souvent aussi avec un vaisseau, une galère, une barque.
Maintenant, si nous considérons qu'Isis et Osiris, la lune et le soleil,
étaient regardés comme soeur et frère , nous serons naturellement
portés à croire qu'un même culte les aura réunis dans la Gaule, comme
il les unissait en Egypte. Mais le seul nom d'Isis (2) , et le souvenir
des honneurs qu'on lui rendit, ont survécu chez nous. Rien ne prouve
qu'alors les Gaulois aient également dressé des autels à Osiris (3).
Mais un autre dieu étranger dont le culte s'établit aussi dans les
Gaules un grand nombre de siècles avant que les Grecs et les Romains
y arrivassent, c'est celui du fameux Hercule, surnommé OTMIOS ,
c'est-à-dire, éloquent. Quelques modernes ont avancé que cet Hercule
n'était aussi qu'un être fabuleux ) ils veulent que ce mot Grec (4) ne
soit qu'un surnom de Teutatès. D'autres disent que les anciens ont
accumulé sur une seule tête les actions de plusieurs héros connus sous
le nom d'Hercule. Cette idée , qui a tous les caractères de la vérité ,
annonce au moins qu'ils sont persuadés de l'existence de ces person-
(1) L'ancien nom de la ville d'Excideuil , Issi-Dolium , le Tonneau d'Isis, semble annoncer
que cette déesse avait, du moins chez nous, d'autres attributions, et qu'elle présidait aussi aux
vendanges. Je prie de remarquer que le territoire de cette ville est le premier , en sortant du
Limousin , "où la vigne croisse. Ces particularités donneraient à penser que cetle plante est fort
anciennement connue dans la Gaule. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle y a été cultivée beaucoup plus tôt qu'on ne pense : on en fournira la preuve dans le chapitre 7. Faisons remarquer
aussi que, d'après Pline, les Gaulois sont inventeurs du tonneau.
(2) Les marques du culte d'Osiris sont infiniment plus difficiles à reconnaître dans la Gaule, soit,
comme on vient de le voir, qu'il ait été confondu avec celui d'Isis; soit, peut-être, que la
contcxture de ce nom n'ait pu se prêter aussi bien à son amalgame avec la langue celtique.
(3) Malgré celte difficulté de retrouver en France des traces du culte d'Osiris, on verra dans
la suite, et dans la partie consacrée aux monumens religieux des Romains á Vésone, que nous
possédons des preuves de son admission en Périgord a cette époque ; et comme il est certain
que le culte d'Isis était connu des Gaulois long-temps avant la conquête, il s'ensuit que celui
d'Osiris devait leur être passé en même temps. Faisons remarquer que les monumens de Taut
étant placés á portée de ceux d'Isis, ou, au moins, des lieux qui ont conserve ce nom, on pourrait en induire que les cultes d'Isis, d'Osiris et de Taut ont été réunis dans la Gaule.
(4) Lc nom de ce dieu était sans doute celtique chez les Gaulois, avant d'avoir été traduit
par les auteurs Grecs dans leur propre langue.
DE
VÉSONE.
5,
nages. Les Gaulois aussi étaient convaincus de cette existence de leur
Hercule; mais ils le regardaient comme un de ces anciens sages, de
ces philosophes voyageurs qui couraient le monde , portant chez les
différens peuples de nouvelles connaissances dans les sciences et les
arts. Cependant, malgré la parité qu'on a voulu établir entre Teutatès
et Hercule, je ne crois pas qu'on doive confondre ces deux divinités;
autrement, il ne faudrait avoir aucun égard aux assertions de Diodore,
de Parthénius, de Lucien, etc. Le témoignage de ce dernier est surtout
très-remarquable. Les Gaulois, dit-il , représentent Hercule (i), non
comme un homme dans la force de l'âge mûr, mais sous les traits d'un
vieillard décrépit , ridé , et conservant à peine quelques cheveux blancs
sur sa tête chauve. II est revêtu d'une peau de lion , il est armé d'une
massue, de l'arc et du carquois. Avec des chaînes légères d'or et d'ambre, attachées à sa langue, il entraîne un peuple nombreux qui semble
craindre de voir rompre des liens si fragiles. En nous faisant connaître
cette fiction des Gaulois , Lucien met en scène un druide qui lui explique
ce qu'elle renferme de mystérieux : « Nous autres Gaulois , dit le philoso« phe, nous ne pensons pas, comme vos Grecs , que Mercure soit le père
« de l'éloquence; mais, selon nous, c'est Hercule, comme étant le plus
« fort des dieux. » Ainsi les Gaulois, que quelques auteurs nous ont
représentés aussi peu avancés que des demi- sauvages , regardaient
comme la plus puissante des forces celle de la persuasion. Une idée
pareille n'est-elle pas incompatible avec le peu de civilisation qu'on
leur suppose ?
Voyons , au reste , si cette supposition n'est pas aussi mal fondée
que la plupart des systèmes de leurs détracteurs. Ils ne peuvent pas
nier, en effet, que cette ingénieuse allégorie n'appartienne exclusivement aux Gaulois, car on n'en découvre point de traces chez aucun
des autres anciens peuples du monde. Je ne pense pas, non plus, qu'ils
puissent douter qu'une telle idée mythologique n'annonce de grandes
connaissances déjà acquises. On pourra donc en inférer que dès-lors,
c'est-à-dire , dès l'époque où ils placèrent leur Hercule au rang des
dieux , les Gaulois étaient un peuple déjà formé.
(i)
Lucien , in Hercule Gallico.
52
ANTIQUITÉS
Mais si, au temps de cet Hercule, la religion de nos pères subit une
atteinte si contraire aux opinions religieuses des druides, il sera, pour
ainsi dire , impossible de douter qu'elle n'en eût éprouvé une aussi forte
lorsque Taut vint dans les Gaules, et y fonda un établissement (i) ;
car le culte d'Isis et d'Osiris, qu'il nous porta, était aussi étranger à
l'ancien et véritable druidisme que le culte de Taut même, et que
celui d'Hercule. Or , ces voyages de Taut et d'Hercule paraissent constans ; plusieurs auteurs , les monumens surtout les attestent.
II me semble donc certain qu'avant l'arrivée de ces deux héros les
Gaulois étaient instruits , puisque leur religion était fixée. Ne doit-il
pas en résulter que ce que Taut leur apprit ne fut pour eux qu'un
surcroît de connaissances? Ne pourrait-on pas en conclure aussi que
ce fut cet étranger qui porta la première atteinte a la belle religion
primitive des Gaulois , comme Hercule fut la cause chez eux de l'introduction de leur ingénieuse mythologie ?
Cependant si , dès ces époques reculées , leur religion était fixée ,
les Gaulois devaient nécessairement jouir d'un gouvernement qui fût
en rapport avec les dogmes de cette religion. En effet, les institutions
religieuses et civiles se prêtant un mutuel secours , doivent marcher
du même pas. Si donc on tire de toutes ces réflexions les conséquences
qui semblent devoir en découler naturellement, on pourra peut-être
en conclure que la civilisation des Gaules date des siècles les plus
anciens, et qu'elle paraît avoir précédé les temps fabuleux des autres
peuples païens de l'antique univers (2).
D'autres cultes s'introduisirent aussi dans les Gaules. Quand les Grecs
vinrent s'y établir , ils s 'ouAr rirent des communications avec l'intérieur
du pays, et y répandirent le goût de leur littérature. Une mythologie
aussi brillante que la leur, dut séduire un peuple léger, inconstant,
(1) Voyez là dessus la 3.e partie de ce même livre, chap. i. er , §. t\.
(2) En se rappelant que la religion primitive des druides était fondée sur l'unité de Dieu ,
sur l'immortalité et la spiritualité de famé, sur des peines et des récompenses futures, et sur
l'existence d'êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, on ne pourra se défendre d'être persuadé
que les anciens Gaulois n'étaient point païens, et qu'ils restèrent long-temps attachés à la yé*
ritable religion, celle de Japhet et des patriarches.
DE VÉSONE
35
toujours amoureux de la nouveauté; et la théogonie grecque se mêla
bientôt au culte austère des druides. Ces dieux, chez lesquels l'homme
retrouvait une partie de ses propres faiblesses , durent usurper facilement Pencens des peuples. Alors s'accréditèrent, mais sous des noms (i)
celtiques, les cultes de Jupiter, de Mars, d'Apollon, de Vénus, et de
tant d'autres divinités. Nous ignorons si les druides s'opposèrent k ces
nouvelles opinions religieuses, et ne purent en arrêter les progrès; quoi
qu'il en soit, il paraît du moins certain que tous ces cultes étrangers,
adoptés à différentes époques , ne firent point totalement abandonner
la religion primitive et nationale (2), puisqu'elle était encore en honneur
long-temps après la conquête des Gaules par J.-César. Les Romains
apportèrent alors de nouvelles divinités (3), de nouvelles erreurs dans
notre patrie ; mais l'autel druidique fut encore l'autel le plus révéré ,
et ses ministres continuèrent d'être P objet de la vénération publique :
cependant, dès-lors commença sourdement Podieuse persécution qui
devait enfin renverser le druidisme , et disperser ses prêtres.
Les Romains avaient déjà éprouvé combien Pinfluence des druidessur le peuple pouvait devenir funeste au vainqueur ; ils redoutaient
cet esprit d'indépendance , ce respect pour les anciennes institutions ,
qui étaient comme naturels aux Gaulois , et que la voix des druides et
des bardes pouvait encore réveiller ; enfin , ils sentaient qu'ils ne pour-
(1) Dans celte seconde dégénération de leurs institutions, les Gaulois ne donnèrent point de
noms étrangers aux divinités grecques dont ils adoptèrent le culte ou les attributions. Jupiter
fut nommé par eux Taran ; Mars, Hésus ; Apollon, Belénus, etc. Le culte de ce dernier dieu
paraît avoir été très-répandu en Périgord. Ce qui me semble le témoigner, c'est qu'une infinité
de lieux, tels que Bélénie, Béleynie, Bleynie, etc., retracent ce nom plus ou moins contracté.
II existe encore , près de Villamblard , des ruines que l'on croit avoir appartenu à un temple
consacré à ce même dieu, mais avec son surnom grec. J'en parlerai ailleurs.
(2) Aussi m'a-t-on vu porté á croire que les Gaulois ne regardaient pas les dieux des autres
peuples comme de véritables divinités, mais qu'ils employaient ces divers noms pour exprimer
les différentes attributions du vrai Dieu , telles que arbitre du tonnerre, de la guerre, de la
végétation, de la génération, etc.
(3) Lors de la troisième dégénération de leurs institutions, les Gaulois étaient asservis; aussi
conservèrent-ils aux dieux que portèrent les Romains, les noms que le peuple vainqueur leur
donnait lui-même.
5
r
54
ANTIQUITÉS
raient se regarder comme tranquilles possesseurs du pays conquis, tant
que subsisterait un culte dont les cérémonies mystérieuses et les assemblées secrètes et nocturnes, si propres par elles-mêmes à voiler des complots , pouvaient préparer dans l'ombre le soulèvement général des
Gaules. Ils résolurent donc de détruire ce culte si inquiétant pour des
maîtres encore mal affermis.
Mais ce ne fut pas ouvertement d'abord , et par des coups d'autorité
qui auraient révolté des hommes trop peu habitués à obéir et a servir.
L'adresse et la calomnie firent ce que n'auraient pu faire la force et
les armes. Des temples magnifiques , un culte d'une splendeur toute
nouvelle, des fêtes brillantes, des édifices utiles et somptueux, des
spectacles d'un luxe étrange , la richesse et la profusion partout ,
commencèrent à éblouir les yeux de la multitude. Ensuite des bruits
défavorables, semés adroitement sur la doctrine des druides, sur^leurs
opinions rigides, sur la sévérité de leur morale, et principalement sur
leurs prétendus sacrifices humains (i), enlevèrent à ces prêtres leur
considération, et ébranlèrent peu à peu leur système religieux.
Cependant, parmi les Gaulois, ceux qui tenaient encore a la religion de leurs pères voyaient avec horreur la ruine dont leur constitution religieuse et civile était menacée; mais, trop faibles pour l'empêcher, et s'apercevant trop tard que leurs divisions intestines les
avaient conduits a Passervissement , ils essayèrent , en imitant la multitude , de prévenir leur malheur à force de soumissions et de respects. On les vit honorer les dieux de leurs maîtres , adopter les
usages des Romains , et descendre jusqu'à élever des autels (2) à
(1) Si le christianisme n'avait pas été soutenu par la main divine, et que, par impossible, le
paganisme eùt prévalu, quelles horreurs ne dirait-on pas du vrai culte? Les païens n'imputaient-ils pas aux premiers chrétiens la plus atroce barbarie ? Ne disaient-ils pas que leurs prêtres
immolaient d'innocens enfans dans leurs assemblées secrètes et nocturnes, qu'ils s'en rassasiaient,
qu'ils en buvaient le sang, etc.? C'est donc ainsi qu'on parlerait aujourd'hui du plus auguste
et du plus doux de nos mystères. (Note fournie par M. le comte du Clusel , officier général,
commandeur de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, poète et littérateur très-distingué et
fort instruit. )
(a) L'autel de Lyon , élevé au confluent du Rhône et de la Saône.
r
DE VÉSONE.
35
cet empereur qui, sous le nom d'Auguste, croyait làire oublier les
fureurs d'Octave. Mais cet excès de flatterie lui-même ne put leur faire
obtenir de conserver du moins quelques marques apparentes de leur
religion primitive; l'ombrageux Tibère consomma l'ouvrage (i) commencé par Jules-César et continué par Auguste : les druides furent
ouvertement proscrits. La persécution la plus ardente, comme la plus
injuste, les força à fuir ou k se cacher pour se soustraire k la mort
la plus cruelle. Presque tous se réfugièrent en Germanie; quelquesuns passèrent dans l'Armorique, seul canton où il restait encore des
bras armés pour la cause de la Gaule (2); un plus petit nombre ne
pouvant renoncer a la patrie, car la terre de Pesclavage conserve encore ce nom révéré, se cachèrent dans les solitudes, dans les forêts,
dans les cavernes , au milieu des rochers , ne croyant point payer trop
cher une vie inquiète , agitée et toujours poursuivie , pourvu qu'ils
pussent encore entretenir le feu sacré, et consoler le peu de Gaulois
restés fidelles au dieu de leurs ancêtres. Plusieurs périrent victimes de
leur attachement k l'ancien culte ; mais il s'en sauva un assez grand
nombre pour que le druidisme eût ses sectateurs jusque sous la seconde race de nos rois : Childebert, Charlemagne, et plusieurs autres
souverains, ont rendu des édits pour en détruire les derniers restés.
Le christianisme a seul triomphé de ces antiques opinions que la tyrannie n'avait pu détruire ; nous verrons même que , malgré la sublime
(1) C'est à ce temps que nous croyons devoir fixer la persécution des druides, et leur passage en Germanie. II sera difficile de le révoquer en doute, si Ton rapproche les témoignages de
César et de Tacite. Le premier nous dit ( liv. 6 ) que les Germains n'ont point de druides qui
président au culte , et qu'ils ne font aucun cas des sacrifices ; le second ( de Mor. Germ. , chapitres 3j et 89 ) parle de leur culte , de leurs prêtres , de leurs sacrifices ; et plusieurs des particularités qu'il cite appartiennent véritablement á la religion druidique. II faut donc placer
entre César et Tacite cette persécution et ce passage des druides en Germanie ; or , le règne de
Tibère se trouve dans cette période, et l'on sait que c'est sous lui et sous Claude que les druides
furent forcés de s'expatrier. Ce que je viens de dire me semble prouver que le culte d'Isis fut
porté aux Germains par les prêtres gaulois réfugiés chez eux.
(2) L'Armorique, aujourd'hui la Bretagne, n'a jamais été réellement conquise par les Romains,
malgré les victoires de César a Vannes; ce pays isolé, s'avançant dans la mer et y formant une
presqu'île, ne permit guère aux Romains de s'y engager. Ceci expliquerait un passage trèsremarquable de Strabon ( voyez une note du chapitre 5 ). Je dois faire observer que tout ce
pays est, pour ainsi dire, couvert de monumens druidiques, et que le peuple y parle encore l'ancienne langue des Celtes, quoique sans doute un peu altérée.
56
ANTIQUITÉS
et divine morale de l'évangile , certaines pratiques, certaines superstitions, qui sont véritablement druidiques (i), se retrouvent encore
en usage dans les campagnes.
CHAPITRE IV.
Des monumens gaulois, comparés avec ceux des anciens
peuples.
Aussi long-temps que nos ancêtres conservèrent leurs principes religieux dans toute la pureté primitive , ils ne se permirent point de
tailler au ciseau les pierres énormes qui leur servaient d'autels. Suivant
eux, on ne pouvait employer au culte du Créateur que des ouvrages
immédiatement sortis de ses mains. L'homme devait se borner a disposer ces matériaux bruts et informes, conformément à l'ordre prescrit par le rite. Les monumens que l'on retrouve encore dans tous les
pays occupés jadis par les Gaulois ou par leurs colonies présentent
ce caractère ; et si l'on peut citer quelques autels druidiques où se
remarquent des rainures , des auges , ou quelque autre trace du ciseau (2), je suis persuadé que ces monumens ne sont pas de la haute
antiquité gauloise : ils ont été retouchés , ou appartiennent au temps
où le culte vraiment druidique s'altéra en se mêlant aux opinions
étrangères que d'autres peuples avaient introduites dans les Gaules.
En comparant nos monumens, en général, à ceux des Grecs et des
(1) Voyez, à la fin de ce premier livre, la liste n.° 1.
Ne serait-on pas tenté de croire qu'il pouvait y avoir des points de contact entre la religion
chrétienne et celle des druides, puisque quelques opinions de cette dernière ont existé si longtemps dans la France catholique ?
(2) Je ne connais en Périgord aucun monument de cette sorte ; tous ceux que j'ai vus sont
composés de pierres totalement brutes.
DE
VÉSONE.
5?
Romains , quelques personnes en ont conclu que les Gaulois ignoraient
Fart de la taille des pierres. II eût été plus sage d'en induire qu'ils avaient
des opinions particulières sur la divinité et sur le culte qu'elle exige.
En effet, n'aurait-il pas été infiniment plus facile a nos ancêtres de
construire les monumens avec des pierres ordinaires, taillées et posées en assises (i), que de transporter, de placer debout ou d'élever
les unes sur les autres les grosses masses de rochers qu'ils ont eu Fart
d'employer? Et quand on jette les yeux sur le nombre des obélisques
qui subsistent encore à Carnac, en Bretagne; que l'on considère leur
volume, comment croire que, si la loi ou la religion eussent permis
de se servir de matériaux taillés par la main de l'homme , on se fût
donné la peine de voiturer à grands frais, et de plusieurs lieues de
distance, ces blocs de granit bruts dont le déplacement, la pose et
l'énormité épouvantent l'imagination ?
Convenons donc que ces formes brutes et gigantesques, dont le goût
moderne peut sans doute être blessé , ne prouvent pas cependant Pignorance de ceux qui les élevèrent; il nous semble même que ces monumens sont de nature à donner une haute idée des Gaulois sous
le rapport de leurs connaissances en mécanique. En effet, quelle force
a pu mouvoir ces masses effrayantes ? Quels moyens ingénieux ne fallutil pas imaginer pour les transporter, les dresser, les superposer ? Et
ces rochers énormes , placés sur d'autres rochers dans un équilibre si
parfait que la plus légère impulsion les ébranle (2), quelle main les
soupesa, calcula leur centre de gravité, les éleva et les fit reposer sur
un point, sans qu'ils aient depuis, pendant une si longue suite de siècles,
rien perdu de leur mobilité ni de leur aplomb? Soyons justes, de pareils ouvrages ne sauraient être ceux de Pignorance ; reconnaistons
plutôt que, dès les temps les plus reculés, les Gaulois avaient déjà
fait de grands progrès dans certains arts et certaines sciences. On ad-
(1) César, dans ses Commentaires, parle de l'agrément et de Futilité de leur manière de bâtir.
J'aurai occasion de revenir là dessus dans la suile de cet Essai.
(2) Ces monumens, connus sous les noms de pierres branlantes, pierres tremblantes, casse-noisettes, etc. , sont assez communs dans les Gaules et dans l'Angleterre : il en existe plusieurs en
Périgord. Voyez la 2. e partie de ce livre.
38
ANTIQUITÉS
mire de nos jours le célèbre pilier (i) de l'église St.-Nicaise de Rheims.
On s'étonne en voyant le simple ébranlement d'une cloche éloignée et
sans battant imprimer a cette masse de construction un mouvement
d'oscillation très - sensible ; et, ne pouvant concevoir que cet effet
singulier soit le résultat des calculs de l'architecte , on l'attribue au
hasard. Mais on ne peut recourir à la mème cause pour expliquer
les pierres mouvantes des Gaulois : la variété infinie de leurs formes
et le grand nombre de ces monumens ne le permettent pas. Ne refusons donc point à ceux qui les mirent en équilibre, une admiration
que nous accorderions à l'architecte de cette église Saint-Nicaise , si
nous lui supposions une intention que certes il n'eut jamais.
Les Egyptiens sont le seul peuple bien connu aux ouvrages duquel on puisse raisonnablement comparer les monumens gaulois. Ces
deux peuples ont employé l'un et l'autre des matériaux d'une pesanteur
et d'un volume vraiment surprenans. Les Egyptiens, il est vrai, ont
en outre dégrossi, taillé, sculpté le marbre, le granit, le porphyre et
les autres pierres mises en oeuvre dans leurs monumens ; ils les ont
couverts d'hiéroglyphes; on les regarde comme inventeurs des colonnes
et de leurs dispositions dans les édifices; leurs temples, leurs tombeaux,
leurs pyramides, leurs obélisques sont, depuis des siècles, un sujet
d'admiration pour les savans et les artistes : mais si l'on ne considère
dans les monumens égyptiens que ce qu'ils peuvent avoir de commun
avec ceux des Gaulois, on trouvera peut-être ceux-ci plus étonnans
encore.
Les blocs mis en oeuvre par les Egyptiens cèdent aux dimensions
de la plupart des masses de rochers employées par nos ancêtres, et les
obélisques (2) de ces derniers l'emportent par le nombre et souvent
aussi par le poids. En effet, on comptait à peine en Egypte une centaine de ces monumens, et l'on en voit encore au seul lieu de Carnac
(1) On lui donne improprement le nom de pilier; c'est un arc-boutant extérieur de cette église
gothique.
(2) Je me sers ici du terme usuel pour désigner les monumens gaulois connus des antiquaires
sous le nom de peulvans.
DE VÉSONE.
3g
près de quatre mille, parmi lesquels il en est dont la pesanteur approche de celle de quelques obélisques égyptiens; ajoutez, s'il faut en
croire ce qu'on publie sur la destination des uns et des autres, qu'en
Egypte les obélisques n'étaient que de simples gnomons isolés, tandis
que ceux de Carnac (i) embrassent tout un système astronomique.
Cette dernière opinion paraîtra sans doute ridicule k ceux qui s'obstinent k ne voir dans les Gaulois qu'un peuple a demi-sauvage; mais
l'homme impartial suspendra son jugement, quand il saura que, dès
la plus haute antiquité, l'année des Gaulois était déjà fixée k trois cent
soixante-cinq jours et un quart, et qu'ils connaissaient les deux solstices et les deux équinoxes : découvertes (2) qui en exigent d'autres
assez importantes en astronomie.
Que si l'on voulait opposer k l'effrayante rudesse des monumens
gaulois , les beautés imposantes des monumens égyptiens , grecs et romains, je ne ferais point k la raison, au goût et aux arts, l'injure
de préférer des rochers bruts et informes aux chefs-d'œuvre de l'architecture et de la sculpture; mais j'excuserais encore les Gaulois, en
répétant que leurs dogmes religieux interdisaient toute espèce d'ornemens dans les ouvrages destinés au culte de Dieu; et si je plaignais
nos pères, cette nation si puissante, d'avoir dédaigné d'employer k honorer la divinité, les arts qui sont eux-mêmes un de ses plus beaux
présens, je les féliciterais du moins d'avoir eu de cette divinité des
idées plus saines et plus sages que ne le furent jamais les opinions
de tous les peuples dont nous admirons les autels et les temples.
(1) Nous possédons en Périgord, près d'Excideuil (et peut-ètre ailleurs), quelques restes d'un
monument de ce genre. Voyez la seconde partie de ce même livre.
(2) Des fêtes religieuses avaient lieu au solstice d'hiver, à celui d'été, et aux équinoxes. A l'article a guf-l'an-ncuf, dans l'Encyclopédie nouvelle, on voit que décembre était le mois sacré
des druides. Je demande comment les Gaulois auraient pu fixer ces fêtes mobiles et annuelles,
s'ils n'avaient pas eu une connaissance exacte du cours du soleil ? Un autre témoignage qui me
semble attester qu'ils possédaient ces connaissances astronomiques , c'est que parmi leurs autels
et autres monumens druidiques, qui tous sont bien orientés, on en trouve, non un seul, mais
beaucoup, exactement et même soigneusement dirigés, tantôt vers le solstice d'hiver, tantôt vers
celui d'été, tantôt, enfin, vers les équinoxes. On en verra quelques exemples dans la seconde
partie de ce même livre, et il doit en exister beaucoup d'autres qui n'ont pas été remarqués.
ANTIQUITÉS
4o
CHAPITRE V.
Gouvernement et lois des Gaules.
L'HISTOIRE ne nous dit point sous quelle espèce de gouvernement
vécurent les premiers Gaulois; mais les faits dont elle nous a conservé
le souvenir peuvent répandre quelque lumière sur cette question, et
nous portent à croire que la Gaule fut primitivement soumise à Pautorité d'un seul. En effet , des colonies , fondées par les Gaulois en
Angleterre, en Espagne, en Italie, à des époques très-reculées, semblent annoncer une unité de volonté , d'action et de puissance , qui
ne peut se rencontrer que dans un état monarchique. La Gaule se
divisa en trois grandes provinces, et, plus tard, en très-petits états;
mais elle conserva toujours ses assemblées générales (i), et les Gaulois se maintinrent ainsi en corps de nation.
Quand s'opérèrent ces différentes divisions de la Gaule? On Pignore;
mais la dernière a certainement précédé la fondation de Marseille ,
puisque cette ville fut bâtie sous le règne d'Ambigat : or, personne
n'ignore qu'Ambigat était le plus puissant (2), mais non le seul souverain des Gaules. C'est donc avant le règne de ce prince que cette
vaste région fut partagée en plusieurs états distincts , qui avaient chacun
leurs lois et leur administration. Quelques-uns étaient soumis à des
monarques héréditaires , d'autres à des rois électifs ; plusieurs s'étaient
(1)
Cetle circonstance, que l'histoire rend indubitable, me semble démontrer que jadis toutes
les Gaules étaient soumises au gouvernement d'un seul.
(2) Tite-Livc, liv. 3, chap. 34.
DE VÉSONE.
4i
formés en républiques ( i ) , la plupart en aristocratie (2) , et tous en
gouvernemens fédératifs.
Cette diversité de gouvernemens, avouée par les anciens et les modernes, est une nouvelle preuve que la civilisation des Gaules remonte
a l'antiquité la plus reculée; car ce n'est point lorsqu'un peuple est
sauvage, qu'il se constitue en république, en aristocratie, et surtout
en gouvernement fédératif. L'histoire et une malheureuse expérience
nous attestent, au contraire, qu'une grande nation n'adopte de pareils
systèmes , que lorsque ses mœurs se corrompent, et qu'elle abuse de
ses lumières. Cette réílexion nous apprend que les institutions et l'énergie des Gaulois étaient altérées long-temps avant la fondation de
Marseille; et, en effet, l'avidité avec laquelle les anciens auteurs disent
qu'ils accueillirent les connaissances et la littérature des Grecs , est
une marque certaine du dépérissement de leurs mœurs antiques et de
leur constitution. L'esprit de conquête, qui s'empara d'eux à la même
époque , redonna du ton à leur vigueur assoupie ; mais cette vigueur
suivit leurs armées : elle fut bientôt épuisée, dans la Gaule même.
Jules-César convient que , lors de son expédition chez les Gaulois ,
cette nation (3) était dégénérée. II ne l'avouerait pas, que les faits le
prouveraient.
1
Je n'ai fait qu'indiquer ces grandes assemblées politiques, qui ont
(1) Jules-César, liv. G, dit que «leurs républiques passent pour être bien réglées.» II ajoute,
liv. 1 et 7 , que « leurs magistratures sont annuelles. »
(2) Voyez Strabon , liv.
4, cn - 4- " La plupart des peuples de la Gaule,, dit-il, avaient autre-
fois un gouvernement aristocratique; tous les ans on nommait un gouverneur, et un général que
le peuple choisissait pour commander les troupes. Aujourd'hui, ils sont, pour la plupart, soumis
aux Romains. » Ces mots pour la plupart sont très-remarquables ; ils annonceraient que, de son
temps, certains peuples de la Gaule, les Armoricains, peut-êlre, n'étaient pas encore soumis.
(3) « Auucfois, dit César, liv. 6, les Gaulois étaient plus braves que les Germains; ils portaient
souvent la guerre chez eux, et envoyaient des colouies au-delà du Rhin. Amollis par le commerce
maritime ainsi que par le voisinage de la province romaine, ils se sont peu à peu habitués à se
laisser battre, et, vaincus plusieurs fois,_ils nc compare- t plus leur valeur a celle des Germains. » Notons qu'ayant la conquête de cette province romaine, nos pères se laissaient vaincre
quelquefois par les Germains . car les Commentaires de César disent ( liv. 2 ) : « Les Belges sont ,
pour la plupart, de la race de ces Germains qui ont autrefois passé le Rhin, et que les Cimbres et les Teutons n'avaient pas osé attaquer. »
6
t
4a
ANTIQUITÉS
le caractère d'une constitution aussi ancienne que le peuple lui-même.
Entrons dans quelques détails à ce sujet.
A des époques fixes, toutes les Gaules se réunissaient, par députés,
pour statuer sur les affaires d'un intérêt général (i). Le plus grand
ordre , le plus grand silence régnaient dans ces assemblées. Si quelqu'un
se permettait d'y troubler l'orateur, une espèce de héraut chargé de
maintenir la police allait à lui l'épée nue à la main, le menaçait trois
fois de suite, et, s'il continuait à interrompre le discours, finissait par
lui couper une grande portion de son manteau (2), lui rendant par là
ce vêtement inutile. Ainsi, celui qui portait la parole était sûr d'être
écouté ; et si l'on considère les résolutions soudaines, les partis audacieux et téméraires , auxquels les orateurs entraînèrent souvent la
nation, on ne se refusera pas, sans doute, à reconnaître le pouvoir
de l'éloquence sur les Gaulois.
Ces réunions politiques , dont la première origine se perd dans la
nuit des temps, se sont perpétuées presque jusqu'à nos jours. Quelquefois heureuses , plus souvent funestes pour les Gaules , et depuis pour
la France , elles servirent sans doute de modèle aux Grecs , quand ils
créèrent leur conseil amphictyoiiique. Elles ont été imitées aussi par
plusieurs peuples modernes. Peut-on traiter de sauvage et de barbare,
la nation qui, la première, eut une pareille idée administrative?
Ces grands parlemens, base de la constitution gauloise, n'empêchaient
point qu'il n'y eût d'autres assemblées générales qu'on pourrait nommer
Champs-de-Mars. Alors la nation y était convoquée en armes; et comme
ces états avaient pour objet, ou la défense générale, ou quelque expédition lointaine , tout retard était regardé comme un délit militaire ,
(1) Pour ne pas fronder les usages des Gaulois, et surtout pour maintenir dans son parti les
peuples qui l'avaient embrassé, ou pour j amener les autres, César ne manquait jamais d'assembler le grand parlement des Gaules. II y avait certainement un lieu consacré à sa tenue ,
puisque César ( liv. 6 ) prononce sa translation íi Paris. Ceci est une preuve que cette ville
existait avant l'arrivée des Romains ; et le culte d'Isis , adopté par ses habitans , me porte á
croire que Paris avait été fondé avant Marseille.
(2) Strabon, liv.
4-
DE VÉSONE.
45
et la loi condamnait à mort le dernier arrivé (1). C'est dans une de
ces assemblées qu'Induciomare fit déclarer ennemi de la patrie (2) Cingétorix, son gendre, et fit vendre ses biens à l'encan, parce qu'il était
chef du parti attaché aux Romains.
Le premier ordre de l'état avait aussi ses assemblées générales. Les
druides, sous l'autorité d'un chef suprême qu'ils choisissaient, et auquel ils étaient aveuglément soumis, se réunissaient tous les ans, par
députés, dans un lieu qui passait pour être le centre de la Gaule, et
qui était consacré à cet objet, sur les confins du pays Chartrain ou
des Carnutes. Ce grand-pontife avait un pouvoir presque absolu sur
la nation (5). II était Pinterprète de la religion, le juge souverain de
tous les procès, et quiconque refusait d'obéir à ses décrets, était puni
de la peine la plus terrible : on regardait le rebelle comme un impie,
on lui interdisait la participation aux sacrifices , on lui refusait l'eau
et le feu ; il était séquestré de la société.
C'est au tribunal suprême des druides , présidé par ce chef, qu'étaient jugés en dernier ressort les grands procès criminels. Après cinq
ans de révision dans les tribunaux inférieurs , le coupable y était traduit,
ou pour s'y voir définitivement absous, ou pour y être condamné à
servir de victime dans les sacrifices (4)Telle était la constitution qui gouvernait Pensemble des Gaules. Elle
n'empêchait pas que chaque état, distinct de la confédération gauloise,
n'eût ses assemblées et son administration. Ces états avaient aussi leurs
diètes générales ; et c'est dans ce genre de conseils que les magistrats
décidaient des affaires politiques, civiles, peut*être même militaires,
qui n'étaient pas d'un intérêt général.
(1) De bell. Gall., lib. 5.
(2) De bell. Gall. , lib. 5.
(3) De bell. Gall., lib. 6. Cette charge de grand-pontife des druides a beaucoup d'analogie
avec celle du grand-prêtre des Juifs.
(j) Les découvertes d'osscmcns humains', de cendres, de charbons, d'instrumens de sacrifices,
etc. , qui ont été faites près des autels druidiques , annonceraient qu'après leur condamnation ,
les coupables étaient conduits aux autels les plus à portée du lieu où le crime avait été commis,
et qu'ils y étaieut immolés.
44
ANTIQUITÉS
Les druides , répandus sur toute la surface des Gaules , étaient
soumis au pontife, clief de chaque état particulier ; et, en dernière
analyse, tous Pétaient au suprême pontife de la nation. Ces druides,
ainsi disséminés, vivaient en communauté : ils avaient des collèges où
ils expliquaient la religion au peuple, et où ils instruisaient les jeunes
adeptes.
La Gaule était divisée en autant de partis qu'il y avait d'états , de
villes, de cantons, de bourgs et de villages. Les chefs (i) de ces partis
avaient la plus grande autorité, et décidaient de toutes les affaires qui
y survenaient. César dit (2) : « II parait que cette institution remonte
aux temps les plus reculés, et qu'elle n'est pas due «a hasard, mais
qu'elle a été faite pour que les faibles fussent protégés par les forts;
car, ajoute-t-il, si les hommes puissans laissaient opprimer quelqu'un
de leur parti, ils perdraient tout leur crédit. »
. La dignité et la puissance des nobles se mesurait sur le nombre des
cliens qui se réunissaient autour d'eux. Athénée parle d'un seigneur
gaulois qui en menait six cents d'élite avec lui (3). César cite un pareil exemple (4) , et dit ailleurs qu'un noble helvétien , protégé par
dix mille cliens, parvint a se soustraire à une sentence de mort prononcée contre lui (5).
Ces cliens accompagnaient partout leur patron; ils partageaient ses
périls, obéissaient ponctuellement à ses ordres, et le suivaient même
presque toujours au tombeau. Le patron, de son côté, ménageait a\ec
grand soin ses cliens, parce que leur nombre lui donnait plus ou moins
de considération, et qu'étant libres, ils auraient pu l'abandonner , s'ils
en avaient reçu de mauvais traitemens. Ce sont ces cliens que César
(1) Ces chefs étaient indépendans ; leurs terres étaient donc des francs-alleus.
(a) Voyez, liv. 6. Dans la portion des Gaules où César faisait la guerre alors, les iEduens et
puis les Séquaniens étaient chefs de parti des états voisins. Les Arverniens le devinrent ensuite.
(3) Liv. 6, chap. i3.
(4) Liv. 3. Celui d'Adcantuan, qui, avec 6oo solduriers, fait une sortie de Lcctoure assiégée.
(5) Liv. i.
DE VÉSONE.
45
nomme solduriers , mot dont celui de soldat s'est formé. Us mangeaient à la table du chef, usage qui les a fait nommer parasites par
quelques auteurs grecs, et participaient ainsi a la jouissance des biens
de celui à la suite duquel ils s'étaient attachés. On ne croit pas qu'ils
eussent aucune autre espèce d'appointemens.
Ainsi l'état était divisé en trois ordres : celui du peuple, celui des
nobles et celui des druides. Ces trois ordres consentirent pourtant,
dans la suite, à partager leur influence : Plutarque dit (1) que les
femmes gauloises, après avoir réussi à apaiser une guerre civile (2),
obtinrent une grande considération et une part active dans le gouvernement. Elles formèrent un véritable tribunal, que l'on consultait
lorsqu'il était question de faire la paix ou la guerre. Elles terminaient
les diffêrens qui s'élevaient entre les particuliers, et même entre les
peuples; et dans le traité fait par les Gaulois avec Annibal, qui traversait leur pays pour porter la guerre à Rome, il fut stipulé que si
un Gaulois cherchait querelle à un Carthaginois, le procès serait jugé
par les magistrats du dernier; et que si, au contraire, le Carthaginois
était l'agresseur, l'affaire serait jugée au conseil des femmes gauloises.
Ce traité fut conclu environ 220 ans avant notre ère , et plus de 1 60
ans avant la conquête de Jules-César.
II résulte de ce que nous
avons dit, que P ordre des prêtres et celui
des nobles étaient les plus considérés , ceux qui avaient le plus d'influence dans le gouvernement. II ne faut pourtant pas croire que le
peuple ne fût compté pour rien. César dit positivement qu'il n'était
point esclave (3). On sait , au contraire , que les Gaulois avaient des
esclaves étrangers (4). César nous assure aussi que lorsqu'un homme
du peuple était molesté par les grands, il s'attachait à l'un d'eux,
devenait son client, et se faisait ainsi respecter de son persécuteur.
(1) Vie d' Annibal.
(2) Celle qui, sous Ambigat, c'est-à-dire, 612 ans avant notre ère, provoqua le départ de
Bellovèze et de Ségovèze.
(3) De bcll. Gall., lib. 6. II dit, liv. 3, que le peuple cultivait les terres.
(4) Aux liv. 6, 8, etc., des Commentaires, César parle souvent de leurs esçlaves et de leurs
affranchis.
46
ANTIQUITÉS
Nous avons vu, d'ailleurs, que plusieurs états des Gaules étaient gouvernés en république, et des idées de servitude ne sont pas compatibles avec cette sorte de gouvernement.
Le peuple, libre, mais peu fortuné, formait l'infanterie gauloise. Si
l'on veut se convaincre qu'il avait un grand poids dans la balance
politique, on n'a qu'a lire la harangue que Vercingétorix , campé près
ftAvaricum, fit a ses soldats (i), et la ruse qu'il employa pour capter
leur bienveillance. II faut se rappeler aussi avec quelle douceur et
quelle bonté les nobles traitaient lcura cliens. On doit, enfin lire avec
attention ce que disent les anciens auteurs, des dépenses énormes que
faisaient ces seigneurs pour obtenir la faveur de la multitude.
Si l'on examine avec réflexion et impartialité l'ensemble et les détails du gouvernement des Gaules, il sera difficile de ne pas en admirer
l'excellence. On pourra se convaincre aussi qu'avec diverses modifications, et sous le nom de féodalité (2), une de leurs institutions était
parvenue jusqu'à nous (3).
En terminant ce que nous avions a dire sur le gouvernement qui
régissait les Gaules, nous voudrions pouvoir èn faire connaître les
diverses lois; mais les anciens auteurs n'en rapportent qu'un petit
nombre. Voici les principales de celles dont il n'a point été encore
question, et dont je n'aurai pas occasion de parler ailleurs.
Lorsqu'un particulier apprenait une nouvelle qui intéressait la patrie, il était obligé de la révéler au gouvernement, et d'en garder
(1) De hell. Gall., lib. 7. On y voit que leurs armées étaient composées du contingent distinct
des divers états de la confédération gauloise.
(2) Je n'ignore pas que prononcer seulement ce mot, c'est maintenant une espèce de blasphème;
je sais aussi qu'il s'était glissé dans le système féodal d'énormes abus, qui, justement détestés,
étaient le fruit de son passage a travers les siècles d'ignorance : mais je pense que ce n'est point
par les désordres , qui finissent par tout corrompre , qu'on doit apprécier les institutions humaines.
(3) Clovis imagina de solder son armée , en lui donnant en bénéfice les terres du fisc romain ;
mais les Gaulois possédaient des alleus, et il existait encore en 1789 des traces de ce système,
que celui de Clovis avait altéré peu à peu.
DE
47
VÉSONE.
soigneusement le secret (i). Les administrateurs tenaient alors conseil,
et ils n'en divulguaient que ce qu'il était convenable que le peuple sût.
II était défendu à tout le monde de s'entretenir des affaires de l'état:
elles ne pouvaient être agitées que dans un conseil général assemblé
pour cet objet (2).
Cette dernière loi, qui est une conséquence de la précédente, était
très-politique chez un peuple assez amoureux des nouvelles pour se
porter sur les grands chemins, afin d'en demander aux voyageurs (3).
Elle était sans doute nécessaire aux Gaulois, sur l'esprit desquels l'éloquence avait assez de pouvoir pour que lcuvs orateurs les portassent
facilement à des entreprises imprudentes et dangereuses.
CHAPITRE VI.
Écriture, histoire, poésie, littérature, musique et danse;
sciences et philosophie des Gaulois.
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]VIIEUX instruits que les modeimes de ce qui concerne les Gaulois ,
et plus justes a leur égard, les anciens auteurs nous ont transmis que
ce peuple antique avait un alphabet , et faisait usage de certains caractères ; mais quand nous n'aurions pas ce témoignage à opposer
aux détracteurs des Gaulois , il suffirait de réfléchir sur les faits suivans, pour ne pas refuser à cette vieille nation la connaissance de
l'écriture. On sait que les druides avaient un corps de doctrine qu'ils
enseignaient a leurs élèves; que les bardes composaient des hymnes,
(1) De bell. Gall., lib. 6.
(2) De bell. Gall., lib. 6.
(3) De bell. Gall., lib. 4.
48
ANTIQUITÉS
des chants militaires, etc.; que de longs discours étaient prononcés
dans les grandes assemblées; que les Gaulois entretenaient des relations
de commerce avec dissérens peuples ; qu'ils
connaissaient les
contrats; les obligations, etc. : or, est-il possible de concilier ces faits,
attestés par l'histoire, avec l'opinion de quelques modernes qui, ne
voyant dans nos pères qu'une peuplade sauvage et barbare, prétendent
que les premiers élémens des lettres leur étaient inconnus? Cependant,
laissons ces considérations, et consultons les anciens.
Strabon nous dit que les Gaulois se servaient de caractères grecs,
et que le goût des lettres grecques
(i)
s'était répandu de Marseille
dans toutes les Gaules, au point, ajoute-t-il, que les Gaulois rédigeaient
en grec jusqu'à leurs contrats.
César parle aussi des
caractères grecs (a)
dont ce peuple
faisait
usage, et raconte, en ses Commentaires (3), que dans un camp gaulois dont il s'empara, on trouva des tablettes écrites en caractères
grecs; quoiqu'il nous apprenne ailleurs (4) que voulant donner quelques avis k Q.-Cicéron, alors attaqué par les Nerviens, il lui écrivit
en grec, afin que si sa lettre venait k être interceptée par les Gaulois,
ils ne pussent pas pénétrer ses desseins.
Que résulte-t-il de ces dissérens témoignages ?
On doit conclure du passage de Strabon , qu'avant l'établissement
de la colonie de Marseille, les Gaulois avaient déja un alphabet, puisqu'ils connaissaient l'usage des contrats; et quand cet auteur parle du
(i) « Cette ville (Marseille), qui naguère était l'école des barbares, et communiquait aux
Gaulois le goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient cn grec jusqu'à leurs
contrats, oblige aujourd'hui ( et même déjà avant la conquête, puisque J. -César, Cicéron, etc.,
y avaient étudié )-lcs plus illustres Romains de préférer , pour leur instruction , le voyage de
Marseille à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, consacrent volontiers leur
temps à l'étude, et cette émulation a passé des particuliers à des villes entières : elles font venir
de Marseille, à leurs frais, des professeurs dans toutes les sciences,» (Extrait de Strabon, liv. í,
chap. i . )
(a) Liv. 6.
(3) De bell. Gall., lib. i.
(4) De bell. Gall., lib. 5.
«
DE VÉSONE.
49
goût des lettres grecques , devenu général dans les Gaules , il est
évident qu'il désigne la langue et la littérature des Grecs, et non la
simple étude de leur alphabet.
Quant à César, il semble d'abord contraire à lui-même; mais à la
réflexion, toute équivoque disparaît. Les Gaulois pouvaient 'connaître
les caractères grecs, sans entendre le grec; comme aujourd'hui presque
tous les peuples de l'Europe se servent de caractères pareils , sans
parler la même langue. II paraît donc que, lors de la conquête, ce
goût pour la littérature grecque, dont parle Strabon, n'était pas encore devenu général , du moins pour le nord des Gaules.
Cependant il se présente ici une conjecture qui nous semble avoir
un grand degré de probabilité. César et Strabon , en avançant que
les Gaulois se servaient de caractères grecs , n'aurai ent-ils pas été
induits en erreur par une ressemblance apparente? Nous voyons sur
les médailles des Celtibériens , peuple vraiment Gaulois , des légendes
dans une langue que nous ne connaissons plus (i). Elles sont écrites
en caractères également inconnus (2) , mais qui , au premier coup
d'oeil, offrent une grande analogie avec les lettres grecques. Ces signés
particuliers n'ont-ils pas pu être confondus autrefois avec ceux des
Grecs, comme ils le seraient de nos jours, si l'on n'y faisait qu'une
légère attention ?
Quoi qu'il en soit, on a fait beaucoup de recherches pour savoir
quel fut l'ancien peuple qui apporta aux Gaulois les premiers caractères dont ils se servirent. M. Du Clos (3), interprétant mal le passage
(1) II existe non-seulement des médailles, mais des inscriptions qui appartiennent à ce peuple.
Sorti depuis long-temps de la Gaule, il avait oublié les mœurs et les lois de la more patrie. Les
antiquaires s'occupent de la recherche de son idiome. Les uns croient que c'est la langue basque,
encore parlée de nos jours dans quelques endroits des Pyrénées; d'autres, que c'est l'ancien phénicien : nous peusons que c'est la langue celle, dont le Basque pourrait bien n'être qu'un dia-;
lecte.
(2) Les médailles autonomes de Vésone offrent parfois des caractères de ce genre : on en verra
la preuve dans la suite de cet Essai.
(3) Mémoires de F Académie, tom. i5, pag. 5G5.
7
5o
ANTIQUITÉS
de Strabon, veut que les Phocéens de Marseille aient été les premiersinstituteurs des Gaulois ; mais cette opinion n'est pas soutenable. II
ne me semble pas possible, en effet, que les Nerviens eussent reçu
des Phocéens de Marseille les caractères grecs, sans avoir auparavant
acquis quelque connaissance de leur langue. Comment convenir des
signes, si l'on ne s'entend pas? II faut donc avouer que les Nerviens, comme les autres Gaulois avant l'arrivée des Phocéens, faisaient
usage des caractères dont parlent César et Strabon, mais qu'ils étaient
trop éloignés de Marseille, pour que le goût de la littérature grecque
eût pénétré jusque chez eux.
Un autre auteur, celui de l'Histoire des Gaulois (i), ne pouvant se
dissimuler qu'il résulte du passage même de Strabon, que ce peuple
avait une écriture avant la fondation de la colonie de Marseille, prétend que c'est aux Phéniciens que nos pères durent un bienfait si
précieux; mais il n'a point justifié cette opinion hasardée. Elle semble
seulement avoir été chez lui le résultat d'une autre erreur long-temps
accréditée, qui attribue aux Phéniciens d'avoir donné aux Grecs le
premier alphabet dont ceux-ci aient eu connaissance. On ferait volontiers des Phéniciens les précepteurs de tout l'ancien monde, quand ils
n'en étaient que les facteurs.
Comme on répète souvent que les Phéniciens ont réellement enseigné
aux Grecs l'usage des lettres, on nous pardonnera quelques réflexions
à ce sujet.
Cadmus, qui porta aux Grecs un alphabet, n'était point Phénicien;
il avait reçu le jour à Thèbes, en Egypte; et ce fut en mémoire du
lieu de sa naissance', qu'il fonda, en Béotie, une ville à laquelle il
donna aussi le nom de Thèbes. Les caractères qu'il fit connaître aux
Grecs étaient donc égyptiens (2); mais les Grecs ayant vu Cadmus
(1) Tom. 3, pag. i/p et i/Jî-.
(2) Pour les croire Phéniciens, il faudrait supposer que la patrie de Cadmus, la Thèbes aui
cent portes, la métropole d'un peuple si éclairé, n'avait aucune notion de l'écriture dans un
temps ( environ i5o,| ans avant Jésus-Christ ) qui se rapproche beaucoup de celui de sa décadence.
DE
VÉSONE.
|i
arriver sur un vaisseau phénicien, crurent recevoir leur alphabet d'un
pays avec lequel ils entretenaient des relations habituelles. Ainsi, les
Phéniciens
recueillirent la
gloire d'un service
qu'ils n'avaient
pas
rendu.
Ce que nous venons de dire sur la véritable origine de l'alphabet
grec, pourrait donner lieu à une nouvelle hypothèse sur l'origine du
premier alphabet gaulois. En se rappelant que les Egyptiens fondèrent
. jadis une colonie dans les Gaules , on pourrait être tenté de leur
attribuer aussi les premières lettres dont on ait fait usage chez nous ;
mais ce serait une conjecture presque sans fondement (i). On sait ,
en effet, qu'avant l'arrivée des Egyptiens dans notre patrie, il y existait une religion et un gouvernement tout organisés ; ce qui suppose
au moins la connaissance des lettres et des signes propres à exprimer
la pensée.
L'opinion la plus sage que l'on puisse adopter, est donc de croire,
avec beaucoup de savans, que les Gaulois ne durent leur premier alphabet qu'à eux-mêmes, et qu'ils en furent les inventeurs; ou, s'ils le
reçurent d'un autre peuple , que la date du bienfait et le nom du
bienfaiteur se sont per-dus dans la nuit des siècles.
Quoi qu'il en soit de l'origine et de la forme des premiers caractères gaulois, on n'en permettait l'usage que pour les besoins ordinaires
de la vie sociale ; tels que la correspondance entre les amis et les
parens , les comptes de commerce , les contrats dont parle Strabon ,
les obligations, que nos pères avaient quelquefois la générosité de jeter
sur le bûcher de leurs débiteurs, les rôles militaires, tels que ceux
dont parle César , etc. ; mais toute écriture destinée à passer a la
postérité était interdite par la loi (2). De là le défaut d'inscriptions ,
d'archives, d'annales et de corps d'histoire : les druides étaient seuls
dépositaires de tous les souvenirs qui intéressaient le corps de la na-
(1) César dit que Mercure était en grande vénération chez les Gaulois, parce qu'il leur avait
apporté les sciences et les arts; il n'aurait pas manqué d'ajouter qu'il leur avait fait aussi connaître les caractères.
{2) De bell. Gall., lib. 6. Voyez Pelloutier, Hist. des Celtes, tom. 2, chap. 11, pag. 2G9.
52
ANTIQUITÉS
tion. Ils Pavaient probablement ainsi réglé eux-mêmes, pour s'assurer
à jamais une souveraine influence dans l'état; peut-être aussi pour prévenir les funestes abus d'une trop grande propagation des lumières :
moyen très-adroit sans doute aux yeux de la politique, mais à coup
sûr bien déplorable aux yeux de la raison , puisqu'il devait nécessairement un jour exposer aux folles conjectures , aux calomnies de la
postérité, et les druides eux-mêmes, et leur philosophie, et leur culte,
et la nation toute entière.
Malgré la loi (i) dont je viens de parler, nos ancêtres, si l'on voulait s'en rapporter a quelques auteurs, auraient laissé des inscriptions.
L'on en désigne qui ont été trouvées en divers endroits, et je pourrais moi-même en citer une découverte a Vésone (2); mais ces monumens , a supposer qu'ils soient véritablement sortis de lá main des
Gaulois, ne peuvent remonter à une haute antiquité : ils furent gravés,
sans doute, à l'époque où le mélange des Gaulois avec les Romains
et avec tant d'autres peuples fit oublier aux premiers les anciennes
lois et les coutumes antiques. II faudrait surtout, je crois, rapporter
ces inscriptions aux temps où les druides furent détruits , où leur culte
fit place à la religion chrétienne, et où les guerres civiles et étrangères
déchirèrent notre patrie.
Les anciens auteurs, en nous apprenant que les Gaulois n'avaient
point d'histoire écrite, nous disent aussi que leurs annales et leurs traditions étaient consignées dans plus de 5o,ooo vers, que les druides et
leurs disciples devaient savoir par cœur (3). Les choses divines y étaient
mêlées aux souvenirs des grands événemens politiques , à l'histoire des
guerres et aux chants de la gloire nationale.
(1) Cette loi me semble une preuve convaincante, et qu'ils faisaient usage des caractères, et
que la civilisation des Gaules remonte aux temps les plus reculés ; car si les Gaulois n'avaient
pas su transmettre leurs idées et les faits, ce précepte, de ne rien laisser après eux par écrit,
aurait été absurde et ridicule.
(2) Je ferai connaître dans la suite cette inscription, bizarre assemblage de caractères grecs et
autres qui ne présentent rien qu'on puisse expliquer.
Ce monument est évidemment du bas
empire romain, et confirme l'opinion que j'émets ici.
(3) Les statuts de plusieurs ordres religieux les obligeaient, encore de nos jours, a apprendre
par cœur et à réciter ainsi les prières de l'église.
DE VÉSONE.
53
Mais ces poëmes historiques et sacrés n'étaient pas les seuls connus
des anciens Gaulois. Les Bardes (i) en composaient aussi d'une autre
nature, destinés, tantôt a exciter le courage des guerriers qui marchaient au combat, tantôt à leur faire braver la mort au milieu de la
mêlée, tantôt à célébrer leur triomphe ou leur glorieux trépas. L'amour
avait ses chants de bonheur et ses plaintes ; la gaieté franche avait ses
couplets, et la malignité mettait en chansons la satire et l'épigramme :
il n'était point de genre de poésie que les Gaulois ne cultivassent. Les
chants d'Ossian (2), échappés seuls aux ravages du temps, prouvent
encore qu'ils maniaient aussi bien la lyre que l'épée.
Je pourrais également parler de leurs orateurs , cités avec avantage
par M.-Portius-Caton (3); mais on ne croit pas, sans doute, qu'ils fussent
sans éloquence , ces hommes écoutés avec tant d'attention dans les
grandes assemblées , où ils exerçaient sur la multitude un si puissant
empire ? On peut dire même que les Gaulois , par un phénomène dont
on citerait difficilement quelque autre exemple , conservèrent l'éloquence
après la perte de leur indépendance. En effet , plus tard , Juvénal appelait la Gaule la nourrice des orateurs et l'école des autres pays.
Quoique nos pères, à cette époque, s'attachassent principalement à
l'étude des lois et de l'art oratoire, ils ne négligèrent pas pour cela les
autres parties de la littérature. Pytheas et Antimènes , de Provence ,
avaient écrit sur les pays étrangers avant que les Romains eussent parlé
du leur; Marc-Antoine-Guiphon avait été le maître de J.-César, de
Cicéron et de plusieurs autres illustres Romains ; Florus était appelé
le prince de l'éloquence des Gaules ; Pétrone se distinguait par ses
satires; Trogue-Pompée, par son histoire, que l'Abrégé de Justin a
faiblement remplacée ; et une chose très-remarquable , c'est que ce fut
(1) Les bardes" laissaient de longs souvenirs dans les lieux où ils avaient fait entendre leurs
chants, et ce respect pour leur mémoire nous donne peut-être l'étymologie des noms la Barde,
la Bardie , les Bardies , Leybardie , etc. , que portent encore plusieurs endroits en France , et
surtout en Périgord.
(2) S'il se rencontrait en France un nouveau Macpherson, peut-être qu'en parcourant les Alpes, les Pyrénées, et surtout la Bretagne, il pourrait recueillir encore quelques-uns de ces antiques chants des bardes.
(3) Cato, Oiïgin.f lib. 2. Caton vivait 200 ans avant Auguste.
54
ANTIQUITÉS
un Gaulois , Lucius-Plotius , qui apprit le premier aux Romains à bien
parler leur propre langue.
Nous pourrions revendiquer Virgile , et Tite-Live , le plus grand
ennemi de nos pères : tous deux, nés dans la Cis-Alpine, étaient réellement Gaulois d'origine. Je devrais citer le poète Augurinus, admiré
par Pline-le -Jeune ; Ausone , Paulin et Sulpice-Sévère , d'Aquitaine , et
une foule d'autres. Ce dernier est le plus pur et le plus élégant écrivain depuis la décadence des lettres.
Quant aux arts d'agrément, nous lisons chez les anciens auteurs que
différentes sortes de danses étaient liées aux paroles et a la musique
des poèmes composés par les bardes (i); nous y voyons aussi que les
Gaulois employaient la musique dans leurs grandes assemblées, comme
un moyen propre à calmer les passions (2) : opinion que Pythagore
a partagée, et qu'il dut sans doute à ses entretiens avec les druides.
Si maintenant nous voulions connaître à quel point les Gaulois avaient
porté l'étude des sciences et de la philosophie, l'antiquité toute entière
nous attesterait que , sous ce double rapport , les druides étaient plus
avancés que les prêtres et les philosophes d'aucun autre peuple.
J .-César nous apprend (3) que dans les écoles des druides , on dis-
putait sur les astres et leurs mouvemens, sur la grandeur du monde et
de la terre , sur la constitution de l'univers , sur la nature des choses
et des dieux. Ils connaissent , dit Pomponius-Méla , la grandeur et la
forme du monde , celle du globe terrestre , les divers mouvemens du
ciel et des astres , et ils y lisent la volonté des dieux (4).
Le même auteur nous fait connaître que les druides enseignaient la
rhétorique et la philosophie (5) ; ils donnaient aussi des leçons de juris-
(1) Strabon, liv. 3, cbap. 3. II ajoute qu'ils en exécutaient au son de la harpe, de la lyre,
de la trompette, etc., et dit aussi qu'ils formaient des pas figurés.
(2) Strabon, liv. 4, chap. 4, d'après Scymnus de Chio.
(3) De bell. Gall., lib. G.
(4) Liv. 3, chap. 2.
(5) Liv. 3 , cb. 2.
DE VÉSONE.
55
prudence et d'histoire ( i ) , et cultivaient tous les arts libéraux (2) jj
toutes les sciences. Dion-Chrysostome leur rend le même témoignage (3).
« II y a trois ordres de personnes , dit Strabon (4), en grande vénération chez les Gaulois : les bardes, les devins et les druides. Les bardes
composent les hymnes et les poèmes ; les devins offrent les sacrifices ,
et s'appliquent a la physiologie ; les druides , outre la physiologie , cultivent encore la philosophie morale : une de leurs opinions philosophiques , c'est que le monde est éternel , ainsi que les ames , et que
cependant viendra un jour où le feu et l'eau prévaudront. »
Ammien-Marcellin expliquant ce qu'on entendait par le mot physiologie , nous dit (5) que les druides s'appliquaient a dévoiler l'enchaînement et les secrets de la nature. Ailleurs, il ajoute : « Les druides,
doués du génie le plus élevé , vivant entre eux , comme nous Papprenons
de Pythagore (6), dans les liens d'une communauté fraternelle, s'élancèrent vers les connaissances les plus sublimes , les mystères les plus
cachés de la nature, et, méprisant les choses humaines, ils proclamèrent
Pimmortalité de Pame. »
Leur jurisprudence renfermait non-seulement les maximes de droit
naturel (7), mais encore les lois et les constitutions particulières des
états. Ils exerçaient la justice publique et privée avec une équité qui
a été vantée par tous les anciens. Strabon en parle ainsi (8) : « Les
druides passaient pour être d'une intégrité à toute épreuve ; de la vient
qu'on leur remettait la décision des dissérens que les particuliers et
les peuples avaient entre eux. »
Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs touchant le reproche
fait aux druides d'avoir versé le sang humain sur leurs autels; je me
(1) Strabon, liv. 4(2) Ammien, liv. i5, chap. g.
(3) Serm. 69.
(4) Liv. 4 , cíi. 4.
(5) Liv. i5, ch. 9.
(6) Pythagore connaissait donc les druides. Strabon, au lieu cité, attribue aux druides
nion de ce philosophe sur les révolutions du monde, sur l'immorlalitc de l'ame, etc.
(7) Strabon , ibidem.
(8) Liv.
4) chap. t\.
Y opi-
56
ANTIQUITÉS
bornerai à citer le témoignage que les anciens ont rendu a leur humanité. Ils nous apprennent qu'un des préceptes des druides, était de
ne pas aiguiser le couteau des sacrifices (i), de ne pas frapper du
glaive avec facilité; et Strabon (2), ainsi queDiodore, nous disent que,
dans les guerres civiles, ces prêtres se jetaient quelquefois au milieu
des bataillons, et qu'ils arrêtaient le carnage par le seul respect qu'on
leur portait.
Toutes ces autorités réunies ne permettent plus, je pense, de révoquer en doute que les Gaulois ne fussent civilisés dès la plus haute
antiquité; et quand on prétendrait que les druides, seuls dépositaires
de la science, ne laissaient puiser a cette source sacrée qu'autant qu'il
convenait a leurs vues politiques et a leur intérêt personnel, ce ne serait pas une raison d'accuser les Gaulois d'ignorance et de barbarie.
Pourquoi serions-nous plus sévères à leur égard , que nous ne le
sommes pour les Egyptiens (3)? Pourquoi refuser au peuple le plus
brave et le plus généreux de toute l'antiquité, ce que nous croirions
injuste de ne pas accorder à un peuple dont la lâcheté égalait la misère? Dans un état vaste et bien organisé, la saine politique maintient
et doit sagement entretenir le bas peuple dans une certaine ignorance;
parce que cette classe, d'ailleurs si intéressante par son industrie, est
toujours portée à abuser du peu de lumières qu'elle est susceptible
d'acquérir. Ainsi, tout ce qu'on peut dire de l'instruction des Gaulois
ne convient qu'aux hommes placés à la tête du gouvernement religieux, civil, politique et militaire, et me semble témoigner que ceux-ci
étaient très-éclairés dans presque toutes les connaissances humaines.
Une recherche vraiment digne d'occuper les savans, si elle ne présentait pas des difficultés presque insurmontables , serait de découvrir
(1) Monumens celtiques de M. de Cambry. Couteau n'est pas le mot propre; on sait que les
er
druides n'employaient, dans les sacrifices, que des instrumens en pierres dures affilées : le i.
cbap. de la 2." partie en donnera un nouveau témoignage.
(2) Liv. 4.
(3) Chez les. Egyptiens, comme chez les Gaulois, les prêtres étaient les hommes les plus instruits de la nation.
DE VÉSONE.
57
les causes auxquelles les druides durent l'étendue de ces connaissances,
à une époque où presque tout le reste de l'univers était plongé dans
d'épaisses ténèbres. Nous ne nous engagerons point dans ce travail; il
serait au-dessus de nos forces. Nous nous contenterons , entre beaucoup
d'autres causes possibles , d'en assigner une qui paraît assez naturelle
pour que tout le monde ait pu la saisir : il nous semble que c'est surtout
à l'organisation religieuse et politique de leur ordre, que les druides
furent redevables de tant de savoir et de lumières. En effet, des exemples assez récens (i) nous ont montré combien les lettres et les sciences
peuvent faire de progrès, quand elles sont cultivées et professées par
une corporation religieuse qui, sur tous les points de l'état, dirige en
commun ses efforts vers un but si utile et si estimable. Or, nous Pavons déjà fait observer , les druides formaient une corporation immense , dont les rameaux s'étendaient dans toute la Gaule , et jusque
dans ses colonies les plus lointaines.
Au sein de l'état et au dehors , les druides avaient leurs communautés ,
leurs collèges, qui correspondaient tous avec un centre commun.; et
tandis que les uns , répandus sur différerís points , y recueillaient des
faits, des observations, des connaissances plus ou moins exactes, les
autres, présidés par le grand-pontife lui-même, rassemblaient ces dissérens matériaux, en faisaient l'objet de leurs méditations, de leurs
études , et réunissaient en un corps de doctrine les lumières et les vérités disséminées dans tous les pays occupés par les Gaulois.
Peut-être regardera-t-on comme une simple hypothèse ce que je viens
de dire ; mais au moins on ne pourra lui refuser un grand degré de probabilité, si l'on veut considérer, d'un coté, que, de Paveu même de
plusieurs auteurs grecs (2), les druides furent les premiers instituteurs
de la Grèce ; et de l'autre , qu'il y a une conformité frappante entre
la doctrine de ces prêtres gaulois et celle des plus anciens philosophes,
tels que Phérécide, Talés, Pythagore, Aristote, etc.
Les législateurs même de la Grèce semblent avoir puisé plusieurs
(1) Les bénédictins, les jésuites, les oratoriens, etc.
{2) Voyez Aristote, Diogènc de Laerte, Ammien, Saint-Clément d'Alexandrie, etc.
8
58
ANTIQUITÉS
de leurs lois dans les institutions gauloises. Lycurgue surtout paraît
avoir eu , dans ses dix années de voyages , des communications avec
les druides , et avoir adopté plusieurs de leurs principes. La défense
qu'il fit aux Lacédémoniens de mettre ses lois par écrit, l'obligation
qu'il leur imposa d'apprendre par cœur des poëmes où leurs devoirs
étaient tracés , la loi qui punissait l'excès d'embonpoint (i) comme
une preuve de paresse, l'ordre enfin de ne point avoir d'annales écrites;
tous ces statuts (a) ne semblent-ils pas calqués sur ceux des Gaulois ?
Nous venons de parler de la loi expresse qui défendait à nos ancêtres de rien transmettre par écrit à la postérité ; mais il serait injuste
d'en conclure qu'ils n'étaient que des demi-sauvages , des barbares entièrement étrangers aux connaissances humaines. Reconnaissons , au contraire, qu'ils avaient, sur la divinité, des idées beaucoup plus sages que
tous les autres peuples de l'antiquité païenne ; et n'oublions pas qu'avant que la mode des mythologies gagnât presque toutes les nations
de l'ancien monde, les Gaulois avaient déjà su donner à la leur une
physionomie toute particulière et pourtant très-ingénieuse ; que leurs
monumens religieux , quoique bruts , annonçaient plus de respect pour
la divinité , que tant d'autres décorés des ornemens de la plus belle
architecture ; que les bases de leur gouvernement étaient posées sur
un fondement solide ; qu'enfin , ils avaient des connaissances assez approfondies dans les arts libéraux.
(1) Plutarque, in Lycurg.; Anacharsis, chap. /|6, /(7 > 5i.
(2) Le lecteur sentira encore mieux la parité, quand il aura lu toute cette première partie
de rOuvrage. On doit remarquer que Lycurgue était né g26 ans avant notro ère.
DE VÉSONE.
CHAPITRE VII.
Agriculture , industrie, richesses des Gaulois.
LES connaissances des Gaulois en agriculture, leur industrie et leurs
immenses richesses sont autant de nouvelles preuves de leur antique
civilisation.
Un grand nombre de siècles avant que les Romains songeassent
à porter leurs armes dans la Gaule , ses habitans savaient ensemencer
les terres, vanner les grains, user de tous les moyens, et surtout de
la marne , pour féconder leurs champs , et profiter de la fertilité de
leur sol. Quelques écrivains ont prétendu que les Phocéens, fondateurs
de Marseille , avaient appris aux Gaulois la culture de la vigne ; mais
Athénée nous fait connaître le contraire, quand il raconte ce qui se
passa au mariage d'Endémus , chef de cette colonie , avec Pelta , fille
de Nannus, roi des Saliens, peuple gaulois qui habitait alors les côtes
de la Provence. « Cette jeune princesse, dit Athénée, présenta (i), suivant Vusage du pays, à celui qu'elle acceptait pour époux, une coupe
où il y avait de Peau et du vin. » Les Gaulois connaissaient donc la
vigne avant que cette colonie grecque arrivât chez eux.
Que penser, après cela, des assertions de certains auteurs qui vous
disent gravement , tantôt que Bellovèze et ses Gaulois n'entreprirent
la conquête de l'Italie que pour en rapporter la vigne (2) , tantôt que la
(1) On voit par ce peu de mots que rétablissement des Phocéens fut l'effet d'une convention
politique, et n'eut rien de semblable à ces colonies qu'un peuple civilisé fonde quelquefois chez
des sauvages, en abusant de sa force et de sa supériorité.
(2) D'ailleurs, cette colonie de Bellovèze n'est pas la première que les Gaulois aient envoyée
en Italie : les Umbriens s'y étaient établis 12 íi i5oo cents ans avant cette époque. Au surplus,
j'ai déjà fait voir ( dans le chap. 3 ) que la vigne parait avoir été plantée et cultivée dans les
Gaules beaucoup plus anciennement qu'on ne pense.
S
Go
ANTIQUITÉS
culture de cette plante dans les Gaules ne date que du règne de ProLus? II est vrai que cet empereur permit à nos ancêtres d'en planter
dans leur pays ; mais ce n'était point un présent qu'il leur faisait, c'était
une restitution : il voulait réparer le mal causé par Domitien, qui, dans
un de ses délires , avait fait arracher et détruire toutes les vignes de
ces vastes contrées.
Non-seuleínent les Gaulois ont cultivé la vigne dans la haute antiquité , mais ils connaissaient mieux cette culture qu'aucun des peuples
anciens. Aux époques où de grands défrichemens n'avaient pas encore
réchauffé le climat des Gaules, le raisin y parvenait difficilement à
Une maturité parfaite : les Gaulois remédiaient à ce défaut, en faisant
infuser dans le vin de la poix résine (i). Cette substance lui donnait plus
de corps, et prévenait toute acidité. Pour hâter la maturité du raisin,
ils répandaient de la poussière sur le tronc , sur les tiges et sur le fruit
de Ja vigne. Par cet ingénieux procédé (2), ils recueillaient d'excellens
vins, même près de Paris, où l'on en récolte aujourd'hui de si mauvais. C'est encore aux Gaulois qu'on est redevable de l'invention des
tonneaux : Pline dit qu'ils les composaient de bois odoriférans , pour
donner à leurs vins plus de parfum, de prix et de débit.
Si la culture de la vigne dans les Gaules date de la plus haute antiquité, il n'est pas moins certain que toutes les autres parties de l'agriculture y surent en honneur dès les temps les plus reculés. Strabon,
qui vivait sous Auguste , et par conséquent peu après la conquête ,
s'exprime ainsi (3) : « La Narbonnaise entière donne les mêmes fruits
que l'Italie ; cependant , à mesure qu'on avance vers le nord et les
Cévennes, l'olivier et le figuier disparaissent, quoique tout le reste y
croisse. U en est de même de la vigne : elle réussit moins dans la
(1) Dioscoride , liv. 5, chap. 43. Cet auteur désigne peut-étre une autre substance que la
poix résine.
(2) Pline, liv. 17, chap.
9. Les Athéniens avaient adopté ce même procédé. Voyez le ch. 5g
du voyage du jeune Anacharsis en Grèce.
(3) Liv. 4: chap. 1.
1
DE VËSONE.
61
partie septentrionale (i) de la Gaule. Tout le pays produit beaucoup de
blé, de millet, de glands, et abonde en bétail de toute espèce. Aucun
terrain n'y est en friche* si ce n'est les parties occupées par les bois
et les marais. »
Mais Jules -César est encore plus ancien ; et comme il prit , pour ainsi
dire, les Gaulois sur le fait, son témoignage sera beaucoup plus concluant. Quand les Germains lui demandent des établissemens sur la
rive gauche du Rhin, il leur répond (2) « qu'il n'y a pas, dans la Gaule,
de terres vacantes que l'on puisse donner sans injustice. » Ailleurs,
il parle (3) de contestations mues entre des héritiers (4) , de bornes de
champs, etc. Le même auteur, lorsqu'il est question d'Acco, chef des
Senonais , nous le montre ordonnant (5) aux peuples de la campagne
de transporter leurs récoltes dans les villes. Les Gaulois étaient donc
agriculteurs ; ils avaient donc des villes , des maisons de campagne et
des propriétés séparées par des bornes. César dit que ces habitations
champêtres étaient presque toujours situées dans les bois et près des
rivières (6) ; et il ajoute que lorsque les provisions manquaient aux
soldats romains , ils étaient obligés d'en aller chercher dans les maisons isolées et écartées (7). Les Gaulois avaient donc aussi des fermes
ou des^métairies pour l'exploitation de leurs champs.
Pline les fait inventeurs de la charrue à roues (8) et du crible (9).
(1) Si la vigne réussissait mieux dans les parties méridionales de la Gaule, il n'en résulte
pourtant pas moins que cette plante était cultivée dans le nord de cette région.
(2) Liv. 3.
(3) Liv. 2. II dit , liv. 3 , que Viridorix forma une armée de mauvais sujets et de gens
qui avaient abandonné la culture des champs.
(4) On sait qu'une loi romaine, faite en faveur de nos pères, leur permettait de faire le dieu
Mars héritier. Cette loi semble témoigner que, de temps immémorial, les Gaulois étaient agriculteurs, et qu'ils faisaient habituellement des legs pieux.
(5) Liv. 6. On voit partout dans les Commentaires, que plusieurs autres chefs gaulois donnèrent le même ordre, et commandèrent quelquefois de brûler ou de détruire ce qu'on ne pourrait
pas transporter dans les villes de guerre.
(6) Liv. 6.
.
(7) Liv. 8.
(8) Liv. 8, chap. 18.
(9) Liv. 18, chap. n.
63
ANTIQUITÉS
Ils avaient une manière ingénieuse, analogue k celle des anciens Egyptiens, de recueillir le panicum et le millet, dont ils faisaient une grande
consommation. Us cultivaient aussi le chanvre et le lin. Ils vendaient
a l'étranger l'excédant des légumes, des plantes et des fruits qu'ils ne
pouvaient consommer. Leur farine était très-estimée, soit à cause de
sa blancheur, soit parce que, à poids égal, elle donnait plus de pain
que tout autre. On remarquera que le pain des Gaulois était fermenté ,
et qu'ils se servaient pour cet objet de levûre de bière , usage que
les modernes ont adopté. Enfin, les Gaulois, antérieurement à tous les
peuples (i) , se servirent de moulins à vent (2).
Nous nous sommes un peu étendus sur l'agriculture ; nous passerons
plus légèrement sur ce qui concerne les autres arts : il suffit d'indiquer les faits et les autorités.
Les Gaulois connaissaient, de toute antiquité, l'art d'extraire et de
travailler les métaux. Les mines d'or des Tarbelliens et des Tectosages étaient fort riches, et avaient été exploitées en grand dès les
temps les plus anciens (3). U s'en trouvait aussi de très-abondantes dans
les Alpes. Le pays des Ruthéniens et des Gabaliens se distinguait par
ses mines d'argent ; celui des Pétrocoriens et des Bituriges fournissait
du fer très-estimé.
Cassiodore assure que les Gaulois changèrent en métaux les premières monnaies, qui étaient de cuir ; et l'on verra dans peu que les
médailles gauloises ne sont pas généralement aussi imparfaites qu'on
a voulu le faire croire.
« Les Gaulois, dit Pline (4), ont inventé une manière d'appliquer à
chaud le plomb blanc ( l'étain ) sur le cuivre. A peine peut-on distinguer des vases d'argent ceux qui ont subi cette préparation : c'est
(1) Pline Tassure.
(2) J'en parlerai en décrivant nos forges gauloises.
(3) Voyez Diod. de Sic, liv. 5; Athénée, liv. 6; Strahon, liv. 4.
(4) Liv. 34, chap. 17. Ce passage de Pline est traduit littéralement.
DE VÉSONE.
63
leur batterie de cuisine. Ils ont ensuite , à l'aide du feu , fixé Pargent
lui-même sur le cuivre, pour orner les harnais de leurs chevaux et les
jougs de leurs bêtes de somme. »
Ces harnais plaqués , genre d'industrie dans lequel se distinguèrent
les habitans d'Alise, les Pétrocoriens et les Bituriges (i); l'aurichalcum des Gaules, les briques flottantes de Marseille, l'art de bâtir par
assises de bois et de pierres, l'excellent mortier des Gaulois (2), et
mille autres faits mentionnés par les anciens auteurs , ne prouvent pas
moins puissamment que nos pères cultivaient aussi d'autres arts avec le
plus grand succès.
Ils savaient tirer parti des matières qu'ils trouvaient dans leur pays,
et les employer aux divers usages relatifs aux arts. Les autres peuples
ne fabriquaient point de verre blanc; nos ancêtres, les premiers, en
firent de très-beau. Pline le dit positivement (3) , et fait connaître leur
procédé. On verra aussi qu'ils vendaient des vases de cristal aux habitans de la Grande-Bretagne.
Le même auteur leur attribue Pinvention des matelas , des lits de
plume, des habits feutrés (4) et du savon (5). On leur doit, selon
Strabon (6), la tarière, et sans doute aussi la vrille. Strabon et Vopiscus disent qu'on admirait leurs teintures (7), tandis que l'on reprochait aux Romains Pusage de leurs robes artésiennes.
Quelques passages de Pline nous apprennent , en outre , que les 'Gaulois avaient perfectionné Part des tissus (8). « La laine ferme et k gros
grains est connue, dit-il, très-anciennement comme propre â donner
(1) Strabon dit : Apud Petrocorios et Bituriges-cubos , Jérri su/it prœclara métallo..
(2) Je conserve un morceau de mortier gaulois ; il est remarquable par sa dureté , son poids ,
et sa facture entièrement différente de celle des mortiers romains.
(3) Liv. 36, chap. 26.
(4) Liv. 8, chap. 48.
(5) Liv. 28, chap. 12.
(6) Liv. i5.
(7) Liv. 4 ; chap. 21.
(8) Liv. 8, chap. 48. Je dois à M. Jouannet cette citation et ces remarques.
64
ANTIQUITÉS
aux étoffes beaucoup de grâce et d'éclat. Les Gaulois distribuent les
couleurs sur ces étoffes , par des moyens différais de ceux dont les
Parthes font usage
La ville d'Alexandrie inventa les tissus à plusieurs rangs de lice, tissus que les Grecs nomment IIOAYMITA.
Les Gaulois imaginèrent de diviser ce travail des tissus par des desseins scutacés. »
Observez que les Parthes étaient au centre des arts de l'Asie , et
qu'à Alexandrie Part des tissus était porté à un grand degré de perfection. On peut donc croire que les Gaulois , qui avaient imaginé
d'autres procédés que les Parthes, et perfectionné les travaux des
Grecs d'Alexandrie, avaient poussé très-loin la fabrication de ces tissus
et de toutes ces sortes d'étoffés. Ceci explique ce que disent les anciens auteurs de la beauté des vêtemens des druides et des nobles
gaulois , où , d'après eux , on voyait brochés en or , en argent , en
pourpre $ etc., toutes sortes de fleurs , de fruits , de figures et d'or-nemens dessinés avec art. Quelques étoffes de ce genre , trouvées dans
de vieux tombeaux, à Saint-Germain-des-Prés et ailleurs, ou conservés
dans d'anciennes églises , et dont les dessins et les couleurs ont fait
Padmiration des artistes (i), sont, sans doute, des restes de Part des
Gaulois.
Ils inventèrent aussi, selon Pline, tous les chars connus sous les
noms de essedum , covinus , petoritum , rheda , benna, currus , etc.
Philostraste les fait inventeurs des émaux qui parent les harnais de
leurs chevaux. Ils avaient chacun une marque distinctive (2). C'est
ainsi qu'au rapport de Silius-Italicus (3), Chrixus, chef gaulois, portait
sur son bouclier la prise du capitole et Brennus pesant Por des Romains. On voit dans Diodore que leurs boucliers avaient des emblèmes
particuliers, gravés, peints et blasonnés d'une manière qui leur était
propre.
(1) Voyez fintéressant ouvrage de M. Willemin sur les monumens français.
(2) Végèce, liv. 2, chap. i8.
(3) Liv. 4.
DE VÉSONE.
65
On sait, et les monumens le prouvent, que les Gaulois avaient Part
et le secret de donner au cuivre une trempe aussi forte , aussi vive
qu'au meilleur acier.
Végèce dit (i) qu'ils avaient des casques, des armures de pied en
cap, des bottes, des boucliers, de grandes épées qu'ils nommaient espadons, et de plus courtes, qu'ils appelaient demi-espadons. Varron
les fait inventeurs des cottes de mailles en fer-, et il ajoute qu'ils substituèrent les armures de fer k celles de cuir que portaient les autres
peuples. Enfin, les anciens Romains reconnaissaient avoir reçu de ces
mêmes Gaulois la plupart de leurs armes, telles que celles qu'ils nommaient lanceœ , gessa, cateiœ , materes, arieles , balistœ, mangana,
manganellœ , etc. Habuêre etiam Galli, ajoute le même auteur, machinas quatiendis ac fodiendis mûris, non arieles, sed sues , aut, sua
linguâ , trojas (2).
Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur les immenses richesses
des Gaulois. Citons encore les faits , et les anciens auteurs qui les attestent.
« La Gaule, dit Ptolémée (5), regorgeait d'or; elle avait autrefois
des trésors immenses. » C'est pour cela que Maniiius Pappelle la riche
Gaule. De 1k aussi le proverbe grec rapporté par Plutarque dans la
vie de César : la richesse gauloise.
Cicéron, après les déprédations de César dans les Gaules, s'oppose
k ce qu'on en confère le gouvernement k Antoine. « C'est donner, ditil, des armes k l'ennemi : Por sans mesure, ce qui est le nerf de la
guerre ; et de la cavalerie tant qu'il en voudra. »
Oroze prétend (4) que le chef gaulois Bituitus combattait sur un char
(1) Liv. 2, chap. i5.
{2) Je serais porté à croire que la ville de Troye en Champagne, a pu prendre son nom
de cette machine de guerre, qu'on y fabriquait peut-être. Ce nom gaulois, troya, est resté à la
femelle du porc , la truie ; en patois périgourdiu , troïo.
(3) Liv. 4, chap. 4-
(4) Liv. 5, chap. 10.
9
66
ANTIQUITÉS
d'argent. Florus dit (i) que ce prince changea trois fois d'armure et
de couleurs, dans la bataille qu'il livra k Q.-Fabius, 121 ans avant notre
ère. Nous avons déjà parlé de son père, Luernius, qui, se promenant
monté sur un char, jetait, suivant Athénée et Strabon (2), des pièces
d'or et d'argent sur sa route, pour faire parade de ses richesses et obtenir la faveur du peuple.
Malgré l'énorme population des Gaules , chaque propriétaire, sous
les empereurs romains, payait par tête, tous les ans, k-peu-près la
valeur de a5 écus d'or, qu'il fallait acquitter en ce métal.
César, en parlant des Germains, dit (3) qu'ils ne sont pas curieux
de ces beaux chevaux étrangers dont les Gaulois font tant de cas, et
qu'ils achètent si cher.
Le consul Coepion emporta de Toulouse, c'est-k-dire , d'une seule
ville des Gaules , 110,000 livres pesant d'or et 5oo,ooo livres pesant
d'argent : quelques auteurs portent encore plus haut ce trésor. JulesCésar, enfin, ramassa dans la Gaule les sommes immenses qui le rendirent maître de l'univers.
Nous ne nous permettrons aucunes réflexions sur tant d'autorités
réunies (4) ; nous laissons au lecteur lui-même k juger maintenant de
la validité de ces reproches d'ignorance et de barbarie qu'on a si souvent faits aux Gaulois.
(1) Liv. 2, chap. 3.
(2) Liv.
4 5 chap. 2.
4.
(4) Privé de la ressource des grandes bibliothèques, j'ai été obligé d'extraire plusieurs de ces
(3) De bell. Gall. , lib.
citations des monumens celtiques de M. de Cambry, et quelques-unes de l'Histoire des Gaulois,
par M. Picot, de Genève. J'en dois également à M. Jouannet, membre de l'Académie royale
des sciences de Bordeaux. Ce dernier savant a bien voulu aussi revoir en entier cet Ouvrage ; il
y a fait de nombreuses corrections, et m'a aidé par des découvertes importantes. Je me plais U
lui rendre la justice qu'il mérite; je la compléterai, en faisant connaître ces découvertes à mesure qu'il en sera question dans la suite.
DE VÉSONE.
CHAPITRE
67
VIII.
Commerce des Gaulois ; médailles de ce peuple.
IL est peu de réglons sur la terre qui soient plus propres que la Gaule
au commerce intérieur et extérieur. En effet, bornée par deux mers,
et séparée de la Germanie par le Rhin , elle est en outre sillonnée en
tous sens par une multitude de fleuves et de rivières , véritables canaux
formés par la nature, et que l'art pouvait rendre plus faciles.
Strabon connaissait une partie des avantages de sa belle situation :
« Le Rhône, dit-il (1), peut se remonter, pendant un assez long espace,
avec des vaisseaux chargés, et les rivières navigables qui s'y jettent
facilitent encore le transport des marchandises dans divers pays. On
peut remonter la Saône et le Doubs en quittant le Rhône ; ensuite
on transporte par terre ces marchandises jusqu'à la Seine : de là le
trajet jusqu'en Bretagne n'est que d'une journée (2). Le Rhône est rapide
et difficile à remonter; on préfère en conséquence quelquefois, malgré
son voisinage, transporter dans des chars les marchandises destinées
pour les Arverniens et pour la Loire. Ce dernier fleuve les reçoit, et
les conduit depuis les Cévennes jusqu'à l'Océan. De Narbonne, on remonte le fleuve Atace, dont la navigation est courte. La route, jusqu'à
la Garonne, est plus longue, c'est-à-dire qu'elle a sept à huit cents
stades (3) : la Garonne conduit aussi à l'Océan. »
Dans ce passage , Strabon ne parle pas de beaucoup d'autres fleuves
et rivières dont le cours devait aussi favoriser le commerce des Gaulois.
(0 Liv. 4.
(2) Ces paroles sont très-remarquaMes ; j'y reviendrai dans le chapitre suivant,
(3) 28 à 3o lieues.
68
ANTIQUITÉS
U ne dit pas un mot du Rhin (i), de la Moselle, de la Meuse, de PEscaut , de la Charente , de la Dordogne , du Lot , de la Vienne , de
l'Allier, etc.; cependant le passage que nous venons de citer suffit
pour nous faire connaître que les Gaulois étaient un peuple commerçant. Strabon se tait aussi sur le genre de leur commerce ; mais Diodore
va nous en instruire en partie.
« Les marchands, dit-il (2), après avoir acheté l'étain dans Pile
d'Ictis (3), le font passer dans la Gaule... Ils chargent cet étain sur des
chevaux, après quoi ils mettent trente jours a traverser la Gaule et à
transporter cette marchandise à Marseille et à Narbonne (4). Cette
dernière ville est une colonie romaine. Sa situation et ses richesses la
rendent la plus commerçante de toutes les villes de ces cantons. »
Diodore ne nomme point, il est vrai, les marchands qui allaient
acheter f étain en Angleterre ; mais César supplée au silence de cet historien. « Les Vénètes , dit-il (5) , ont une ancienne et grande prépondérance parmi les habitans de ces bords de la mer. Ils la doivent à la
grande quantité de vaisseaux qu'ils emploient au commerce avec l'ile
de Bretagne , et k la supériorité que leur donne leur expérience dans
Part de la navigation. »
Ce commerce des étains n'était pas le seul dont les Gaulois s'occupassent : ils savaient extraire le sel de leurs mers méridionales, et même
de leurs sources salées. Us en fournissaient dans Pintérieur des terres ,
et Pexcédant de leur consommation était sans doute vendu aux étrangers.
Dans la Gaule septentrionale, où le soleil n'avait pas assez de force
(1) On trouve dans les Commentaires, liv.
4> eette remarque : « Les Germains placés sur les
bords du Rhin sont moins sauvages que les autres, à cause du commerce, et parce que le voisinage des Gaulois les a accoutumés aux mœurs et aux usages de la Gaule. » On voit que César
est quelquefois forcé de rendre justice aux Gaulois, et qu'il ne les regarde pas toujours comme
des sauvages et des barbares.
(2) Liv. 5, chap. jsi.
(3) L'ile de VViths, sur les côtes d'Angleterre.
(4) Liv. 5, chap. 25. On écrit ordinairement
le nom de cette ville et ceux de beaucoup
d'autres par deux n : Narbonne, Garonne, etc.; bien que l'orthographe celtique n'en demandât
qu'une seule : Warbone, Garone, Girone, Bayone, Vérone, Crémone, etc., etc.
(5) De bell. Gall., lib. 3.
DE VÉSONE.
69
pour faire évaporer la partie aqueuse de ces eaux salées , ils les versaient sur des charbons ardens (1) qui , s'imprégnant de sel , en conservaient de cristalisé à leur superficie , et entraient ainsi dans le
commerce. Ce procédé, il faut Pavouer, n'avait rien d'ingénieux; mais,
à ces époques reculées, tout ce qui était inventé ne pouvait pas encore
être porté à sa perfection : d'ailleurs , les autres peuples n'étaient guère
plus avancés que les Gaulois dans ce genre d'industrie.
Quoique les anciens semblent assurer que cet objet entr-ait dans le
commerce avec cette simple et seule préparation , ils ne disent pourtant
pas que les Gaulois en tirassent un grand parti; mais on ne peut douter
qu'une denrée si nécessaire à la vie , et si estimée que le sel qu'on
recueillait à Salone et a Marsal (2) en Lorraine, ne fût pour eux un
moyen de trafic avec les étrangers, ou du moins avec ceux qui se trouvaient dans le voisinage. Cette conjecture est d'autant mieux fondée,
que les lieux où sont situées ces sources salées sont assez à portée des
frontières de la Gaule, et que, de temps immémorial, ils fournissent
des sels aux pays placés au-delà du Rhin.
U était encore une infinité d'autres objets de consommation , d'art ou
d'industrie, dont les Gaulois faisaient commerce avec les peuples anciens.
Ils exportaient une grande quantité de porcs salés, de moutons et d'oies;
ils fournissaient à toute l'Italie des jambons très-estimés ; on venait acheter
chez eux des pelletez-ies, des chiens de chasse fort renommés ; les Romains y faisaient leurs meilleures remontes de cavalerie , et parfois leur
approvisionnement de blés (3) ; la Grande-Bretagne en tirait des colliers, des bracelets et des chaînes d'or ou d'autres métaux, de Pambre,
des vases de cristal et autres objets de luxe. C'est aussi dans la Gaule
que les Romains achetaient en grande partie les belles étoífes de laine
et les cuivres (4)- Lés Vénètes parcouraient toutes les mers, depuis la
(1) Varron, liv. i. er , chap. 7; Pline, liv. 3i , chap.' 7.
(2) Les noms de ces deux endroits semblent venir du Celte.
(3) Voyez , sur ces divers objets de négoce , les Monumens celtiques , pag. 22 ; Athénée ,
liv. l4i Strabon, liv. 4, chap. \. Cicéron 'fait mention des blés de la Gaule, et Dion parle
d'une ambassade romaine envoyée aux Vénètes dans cel objet.
(4) Strabon, liv. 4- Lorsque Claude fît couler bas le va:sseau qui avait porté l'obélisque de
Caligula, un vaisseau gaulois chargé de cuivre se perdit contre ce nouvel écueil.
o
ANTIQUITÉS
7
Baltique jusqu'au Pont-Euxin et au golfe Adriatique, au fond duquel,
assure Strabon (i), ils avaient envoyé une colonie. Enfin, s'il faut en
croire l'historien Joseph (2), les Gaulois répandaient leurs richesses dans
tout Punivers. Peut-être accusera-t-on cet auteur juif d'un peu d'exagération; mais, quand cela serait, tant d'autres autorités se réunissent à
la sienne, qu'il resterait toujours démontré que, parmi les peuples
qui se livrèrent au commerce , les Gaulois méritent d'occuper une des
premières places.
II serait sans doute intéressant de connaître la manière dont s'effectuait, dans la haute antiquité, un commerce aussi étendu; mais Phistoire ne nous ayant rien transmis de positif a cet égard, nous sommes
forcés d'assimiler les Gaulois aux autres anciens peuples, et de conjecturer qu'ils le faisaient primitivement par échanges. C'est la marche
que le besoin trace naturellement aux hommes qui commencent à se
réunir en sociétés. En effet , il faut qu'un peuple soit déjà parvenu à
un grand degré de civilisation , pour imaginer de frapper des monnaies , même d'un métal peu précieux ; à plus forte raison pour les
battre en argent et en or.
Avouons cependant, à l'avantage des Gaulois, que ce commerce des
étains dont nous avons déjà parlé, et qu'on pourra juger dans la suite
avoir été un des plus anciens trafics (3) de Punivers, s'oppose à ce que
l'on compare nos ancêtres à presque tous les autres peuples marchands.
El de fait, il est fort possible que deux nations anciennes aient négocié
entre elles par le moyen des échanges ; mais est-il probable que ce
moyen ait été employé, pour un même objet, par trois peuples différens , séparés par des mers et par trente journées de traversée sur
terre? Que les Vénètes aient fait des échanges avec les habitans d'Al-
(1) Liv. 4, chap. 4(2) Liv. 2, chap. 28.
(3) Le plus ancien historien de la Grèce , Hérodote , parle de ce commerce des étains comme
remontant déjii à la plus haute antiquité. II est bon de faire remarquer qu'Hérodote était né
er
plus de 5oo ans avant notre ère. Voyez, entre autres endroits de cet Ouvrage, le chap. i. ,
§. 4 de la 3. e part, de ce liv. : on y trouvera quelques monumens et des rapprochemens qui
feront juger de l'ancienneté de ce commerce des étains.
DE VÉSONE.
7I
bion, cela se peut concevoir, quoiqu'il ne soit guère naturel de le
croire, et que le passage même des Commentaires paraisse s'y opposer; mais que ce négoce ait encore eu lieu par échange à Nai-bonne,
entre les Gaulois et les Phéniciens, lorsque ces étains des Vénètes y
arrivaient à dos de cheval , et après une traversée d'un mois entier ,
cela me parait, pour ainsi dire, impossible, et me persuade que les
paiemens de cette marchandise devaient s'y effectuer en numéraire.
S'il en est ainsi , à quelle antiquité reculée ne doit-on pas faire
remonter l'usage des monnaies chez nos ancêtres? Et n'y trouve-t-on
pas la sanction de ce qu'a écrit Cassiodore, que les Gaulois ont, les
premiers , fabriqué en métal les monnaies qui auparavant étaient de
cuir ?
Ce qu'il y a de certain , ou du moins ce qui me paraît incontestable, c'est que les Gaulois frappaient des monnaies dans les trois
métaux , plusieurs siècles avant d'avoir pénétré dans la Grèce (i).
En effet, les médailles empreintes du type de Philippe de Macédoine
ne sont pas, comme quelques modernes l'ont prétendu, les monnaies
les plus anciennes qui aient paru dans la Gaule. II en existe, et l'on
en découvre tous les jours dont la facture est évidemment fort antérieure a cette époque. D'ailleurs , doit-on nécessairement regarder ces
médailles de Philippe comme des monnaies gauloises ? II serait d'autant plus étonnant qu'elles le fussent, qu'on n'en trouve que de ce
seul type grec (2), et que si nos ancêtres, qui avaient parcouru une
bonne partie de la Grèce, eussent eu le dessein d'imiter les médailles
de ce pays , ils ne se seraient pas bornés à copier ce type unique. On
peut donc croire qu'après l'expédition des Gaulois et leur défaite à
la suite d'une grande victoire remportée par eux sur les Macédoniens,
il rentra chez nous une assez grande quantité des monnaies de ce
peuple , pour qu'on leur donnât un cours légal. Des faussaires ont pu
(1) Les Gaulois envahirent la Grèce environ 3oo ans avant Jésus-Christ.
(2) En 1818, on en découvrit une d'or qui est véritablement de fabrication grecque. Elle a
été trouvée près du château de Lardimalie , où l'on reconnaît qu'il a existé un établissement
gaulois. C'est M. d'Auteville aîné, amateur d'antiquités, qui la possède : elle est d'un beau travail , et fort bien conservée.
ANTIQUITÉS
y2
ensuite en couler et les contrefaire ; mais qu'on dise que les Gaulois
ont frappé pour eux de telles monnaies , cela est d'autant moins
croyable, qu'on sait que leurs principales villes avaient des types distincts et particuliers. Au surplus , lorsque les anciens regardent les
Gaulois comme inventeurs des monnaies en métaux; lorsqu'ils disent
que nos pères exploitaient en grand leurs mines d'argent et d'or,
dès la plus haute antiquité, peut-on raisonnablement penser que cette
exploitation n'eût d'autre objet que le luxe? Et ce luxe lui-même, comment concevoir son existence, sans la faire précéder d'une émission
générale et déjà fort ancienne de ces monnaies ?
Je n'ignore pas qu'on a souvent reproché aux médailles gauloises
beaucoup de rudesse dans le travail, d'incorrection dans le dessin, et,
en général, un caractère de barbarie propre à donner une idée peu
avantageuse des lumières et du goût de ceux qui les fabriquèrent.
L'auteur de l'Histoire des Gaulois a même été plus loin ; il a prétendu
que la matière de ces médailles n'était qu'un mauvais alliage de cuivre,
d'étain et de plomb (i) : cependant il avoue qu'on en trouve quelquesunes en argent. L'historien des Gaulois s'est étrangement trompé. II n'est
pas aujourd'hui d'antiquaire un peu instruit qui ne sache très-bien qu'il
existe, dans tous les cabinets de l'Europe, une fort grande quantité de
médailles gauloises dans les trois métaux. M. l'abbé Xaupy, savant antiquaire , en avait formé une collection très- curieuse, qui s'élevait à
plusieurs milliers. M. d'Hennery, dont les recherches ne s'étaient point
particulièrement dirigées vers cet objet, avait réuni à son précieux
cabinet 27 médaillons, 18 médailles et 27 quinaires, en or; 12 médaillons, 70 médailles, en argent; et 67 médailles de différens modules,
en bronze (2). D'où peut donc venir une erreur si fort accréditée
par les écrivains modernes ? Je ne puis l'expliquer qu'en imaginant
qu'ils confondent, très-mal à propos, les médailles gauloises avec les
mauvaises monnaies de certains peuples qui, comme les Cimbres, les
Teutons, etc., ont envahi les Gaules avant et même depuis la conquête des Romains. Mais il existe entre ces monnaies des différences
(i) ïom. 3, chap. 9, pag. 176.
(a) Voyez le catalogue des médailles de M. d'Hennery, fait par M. l'abbé de Tersan.
DE VÉSONE.
?5
si marquées, que les antiquaires les plus novices auraient honte maintenant de s'y méprendre.
Quant à la rudesse de fabrication, je ne nierai point que les médailles gauloises n'en offrent quelquefois l'exemple ; mais , en même
temps, je remarquerai que ce n'est pas un vice général, comme on a
voulu le faire entendre : on en trouve, au contraire, et en grand nombre,
d'un fort beau travail. Telles sont entre autres, pour la Gaule proprement dite, les médailles autonomes de Rheims (i), de Soissons (2), de
Vésone (3) , et sans doute aussi celles d'Arras et de Vannes (4). Telles
sont encore celles de la Grande-Bretagne (5) , et surtout les différentes
médailles celtibériennes (6). Ces dernières sont comparables, pour la
beauté du travail et du dessin (7) , aux médailles grecques du bon temps.
II est pourtant impossible de nier que toutes ces monnaies diverses
(1) Nous en trouvons souvent ici de la ville de Rheims. Elles portent deux têtes accolées
d'une très-belle exécution.
{2) M. de Mourcin en possède une en bronze, qui est à fleur de coin, et quatre fourrées en
or. Toutes sont fort bien gravées : elles portent le sus-gallique au revers.
(3) On jugera par la suite de la beauté de leur faire.
(<j) Si les types des médailles de Vannes et d'Arras m'étaient connus, je pourrais sans doute
cn parler avantageusement ; car je suis convaincu qu'elles doivent être d'un bon travail. Je
pense qu'il s'en trouverait ici un grand nombre. M. de Lapouyade a une VERCA de la meilleure conservation et de la plus belle exécution : serait-ce un de ces types ?
(5) Le n.° 5 de la pl. 9 donne une de ces médailles. Tête jeune; revers, un lion en avant
d'un chêne, et posant sa patte droite de devant sur la tête d'un taureau : petit bronze d'un
bon travail. On en trouve souvent a Vésone : MM. Jouannet, de Mourcin, d'Auteville aîné
et de Lapouyade , amateurs d'antiquités , en possèdent. Celle qui est gravée sous ce numéro m'a été
donnée par M. Jouannet : elle est de la phis belle conservation. On y lit CONOVTOS, au lieu
de CONOVIOC, du n.°
du catalogue d'Hennery. Est-ce une erreur du monétaire? je le
croirais avec peine. Cette médaille aurait-elle été mal lue jusqu'ici? Je laisserai la question à
décider! Nous trouvons fréquemment aussi à Vésone des médailles appartenant à divers autres
cantons de la Grande-Bretagne.
(S) Elles ne sont pas rares a Vésone. J'en avais recueilli en argent, en bronze et en billon : toutes
sont du plus beau faire. J'en ai trouvé plusieurs autres en 1812 : M. Jouannet les possède.
. '
{7) Ces médailles celtibériennes ont un caractère particulier de gravure et de dessin , qui ne
ressemble en rien aux médailles romaines et grecques, ni à celles des Carthaginois et des Phéniciens. Elles sont pourtant comparables à ce que ces divers peuples ont fait de mieux dans ce
genre. Les médailles fabriquées depuis en Espagne prouvent que la conquête des Romains n'a pas
perfectionné Part dans cette partie de l'Europe.
10
4
ANTIQUITÉS
7
n'aient
été gravées et frappées fort antérieurement a la conquête que
les Romains firent de PEspagne, de la Gaule et de la Grande-Bretagne.
Si plusieurs médailles vraiment gauloises sont d'un goût barbare et
d'un mauvais métal, on ne peut en conclure autre chose, sinon qu'elles
proviennent de quelques faussaires (i), ou que la fabrication (2) n'en
était pas toujours aussi bien surveillée que chez les Grecs et chez les
Romains. D'ailleurs l est-îl certain que le défaut de perfection dans la
fabrication des monnaies d'un peuple, soit une preuve de barbarie?
On est au moins en droit d'en douter, quand on examine celles qui
nous restent des Grecs du moyen âge. Les monnaies de ce peuple,
regardé pourtant comme le restaurateur des lettres, des sciences et
des arts en Europe , sont si mal gravées , si informes et si mal frappées , que , près d'elles , toutes les médailles véritablement gauloises
pourraient passer pour des chefs-d'œuvre.
(1) On ne peut douter qu'il n'y ait eu des faussaires chez les Gaulois, comme chez tous les
autres
peuples civilisés , puisqu'on rencontre fréquemment ici et ailleurs de leurs médailles
fourrées, en or et en argent. On en découvre aussi d'incuses, ce qui annonce une fabrication
en grand. Je n'ai" pas besoin de prévenir qu'on appelle médailles Jourrécs, celles où une feuille
mince d'or ou d'argent recouvre un mauvais métal; et qu'on nomme médailles incuscs, celles
dont un côté est en creux , au lieu d'être en bosse. L'ouvrier oubliant quelquefois sous le coin
une pièce déjà frappée , et y plaçant un autre flan ,
il
en résulte une monnaie creuse d'un
côté et en relief de l'autre.
(2} Je serais porté à croire que les médailles gauloises qui ont un caractère barbare appartiennent à des faussaires, ou á de simples particuliers qui, étant possesseurs des matières premières, avaient peut-être la liberté ou le droit de les frapper, en imitant, tant bien que mal,
le type convenu ; et que les monnaies gauloises
qui offrent de la perfection 'dans leur dessin:
et leur facture proviennent des grandes villes , où l'on choisissait de bons artistes , pour les
aietlre á la tête d'une fabrication régulière et soignée-
DE VÉSONE,
■
75
CHAPITRE IX.
Des villes gauloises et de leur état politique ; conjectures sur
les moyens de reconnaître leurs différais âges.
i
LA vie errante et sauvage n'est pas long-temps celle de l'homme,
quand il vient a se multiplier sur un coin fertile de la terre : le
besoin rapproche bientôt les individus , et la civilisation commence.
L'état civil des Gaulois peut avoir eu la méme origine (i) que celui
de presque tous les autres peuples : ainsi réunis d'abord par Fintérêt
de leur propre conservation, ils s'établirent au hasard, selon qu'une
fontaine, un ruisseau, une forêt peuplée de gibier, ou tout autre motif
de cette nature, déterminait leur choix. De nouveaux besoins, fruits
de ces premiers établissemens et d'un accroissement de population ,
fìrent naître de nouveaux rapports. Les familles diverses se connurent , se rapprochèrent, se confondirent par des alliances, et il se
forma des sociétés mieux constituées. Quelques-unes , plus nombreuses,
plus unies, et dès-lors plus puissantes, excitèrent la jalousie de leurs
voisins. Les haines s'allumèrent, et avec elles des guerres, peu importantes si l'on ne considère que le nombre des combattans , mais terribles si l'on en juge par la cruauté avec laquelle elles se faisaient.
A cette époque de la civilisation, on se vit dans la nécessité de
défendre ce que l'on possédait : il fallut se fortifier , se retrancher
contre les agresseurs. Ce fut d'abord à peu de frais, et d'une manière
(i) Je ne fais que tracer ici la marche naturelle des choses ; mais si Ton adoptait ma conjecture et mes rapprochemens entre la religion des anciens Gaulois et celle des patriarches, il en
résulterait peut-être que les premiers , conduits dans la Gaule par un chef , y seraient arrives
avec un certain degré de civilisation.
6
ANTIQUITÉS
7
très-simple. Des souterrains, creusés par la nature ou par la main de
Pliomme, devinrent a la fois des asiles et des magasins. Des sommités,
isolées et escarpées de tous cotés, quelquefois même rendues plus
inabordables par le travail, servirent de forts et de remparts. Tels
surent peut-être les premiers moyens de défense employés par les
Gaulois.
Mais quand ces sociétés primitives , lassées d'un état de guerre qui
les désolait toutes sans en rendre aucune plus heureuse, eurent enfin
senti la nécessité de s'unir entre elles pour la sûreté commune, alors
elles se donnèrent un chef : la Gaule devint un état, et l'on vit s'y
élever successivement des villes et des forteresses qui durent, comme
les nôtres, avoir leurs murs, leurs édifices, leurs monumens conformes
aux moeurs, aux usages, au goût et a l'industrie de ces anciens temps.
II serait inutile de rechercher aujourd'hui quels étaient ces édifices (i). Après tant de destructions, de guerres et de raA^ages dont
la Gaule a été victime, comment en retrouver quelques débris reconnaissables ? De tous les monumens gaulois , nous ne voyons plus que
ceux qui étaient destinés au culte ou aux sépultures ; quelques autres
ont pu , comme on le croit , appartenir a l'astronomie , ou même aux
sciences et aux arts ; mais ils sont en très-petit nombre. Quant aux
ïemparts de leurs villes, le mode de construction qu'ils avaient adopté,
et que César nous fait connaître, n'a permis qu'aucun reste de leurs
murailles parvînt jusqu'à nous.
Les réflexions simples et naturelles que nous venons de faire, paraissent devoir frapper tout esprit juste; et sans doute quiconque a
seulement entendu parler des Gaulois, de leur puissance, des guerres
(i) Jules-César dit, en parlant des habitations gauloises, qu'elles sont construites en bois. II est
tout simple qu'il en fût ainsi dans un pays couvert de forêts. Cela est d'autant moins étonnant,
qu'aujourd'hui même on n'agit pas autrement partout où le bois est moins rare, moins cher que
la pierre, et plus à portée. Au reste, César ne parle que des habitations champêtres, puisqu'il
nous avertit que celles dont
il s'agit sont presque toujours situées dans des bois et près des
rivières. Mais ne dit-il pas ailleurs , que les Sénonais chassèrent de son trône et de son palais
Cavarinus qu'il leur avait donné pour roi ? II cite plusieurs autres chefs gaulois , entre autres
Ambiorix, qui furent obligés- de déserter leurs palais.
DE
VÉSONE.
qu'ils ont soutenues , des colonies qu'ils ont envoyées sur tous
?7
les
points de l'ancien monde, ou simplement de leur conquête par César,'
ne saurait douter que ce peuple n'ait eu des villes plus ou moins considérables. Cependant, parmi les auteurs modernes, quelques-uns ont
nié l' existence de ces villes; d'autres ont prétendu qu'on avait honoré
de ce nom de misérables cabanes un peu rapprochées les unes des
autres, à-peu-près comme nous voyons de nos jours certaines bourgades usurper la même dénomination.
De ces deux erreurs , l'une ne mérite aucune réfutation : les hommes
qui ne veulent pas reconnaître qu'il y eût des villes dans la Gaule,
n'ont qu'à ouvrir les Commentaires de César; ils y verront que ce
conquérant non-seulement en trouva un grand nombre , mais encore
rencontra beaucoup de villes de guerre qui, plus d'une fois, trompèrent la valeur et tout l'art militaire des Romains.
Quant aux écrivains qui ne voient dans ces villes qu'un assemblage
plus ou moins nombreux de cabanes et de chaumières, comment concilier ont-ils leur opinion avec ce passage des Commentaires de César?
«Les Carnutes, dit-il (i), furent obligés d'abandonner leurs villes et leurs
bourgs, où la nécessité de se mettre à couvert des rigueurs de l'hiver
leur avait fait dresser de misérables cabanes, parce qu'une partie de
leurs villes avaient été détruites dans la guerre précédente. » Si les
Carnutes abandonnèrent leurs villes parce qu'ils n'avaient pu y bâtir
que de misérables cabanes , ils savaient donc que des villes dans un pareil
état ne sont pas tenables en hiver , ni devant l' ennemi ; et si on trouve
dans les Commentaires (2) que ces villes avaient été ainsi détruites par
les événemens de la guerre précédente, elles renfermaient donc auparavant, ainsi que les bourgs, d'autres habitations, d'autres monumens,
d'autres moyens de défense que de simples chaumières ?
Après cette seule observation, il serait sans doute superflu cl'op-
(i) De bcll. Gall., lib. 8.
(a) César dit(liv. 5), en parlant de la Grande-Bretagne : « Ces peuples nomment oppidum
un bois épais fortifié d'un rempart et d'un fossé. » II met donc une grande différence entre les
villes de guerre des Gaulois et celles des Bretons.
8
ANTIQUITÉS
7
poser aux écrivains dont nous réfutons Popinion , le témoignage de
Tite-Live, de Strabon, de Pline, etc., qui ont parlé des villes bâties
par les Gaulois. Appien et Joseph en font élever le nombre , dans
la Gaule seulement, à plus de douze cents, lors de la conquête de
César ; et , suivant quelques autres auteurs , ce grand capitaine en assiégea ou en prit plus de huit cents.
Maintenant qu'il me semble constaté que les Gaulois avaient des
villes, je dirai franchement qu'on n'a pas assez réfléchi sur l'existence politique de ces villes gauloises, ni sur l'espèce de hiérarchie
qui subsistait entre elles. Trompés par les fausses allégations de quelques auteurs anciens et modernes ; détournés de ce travail par les
difficultés qu'il présente ; séduits peut-être par la funeste manie des
savans , qui n'apprécient et ne veulent s'occuper que des autres peuples anciens , et surtout des Grecs et des Romains , les antiquaires
modernes ne se sont pas donné la peine d'approfondir ce point. II est
pourtant d'une importance majeure pour l'histoire , et je le crois du
plus grand intérêt pour de véritables Français. Puisqu'on a laissé cette
tâche à remplir, efforçons-nous avant tout, non de résoudre complètement le problème , sa solution exigerait seule un gros volume , et
serait sans doute au-dessus de nos forces ; mais d'éclaircir sommairement cette matière neuve et instructive.
Outre, les bourgs , les châteaux et les forteresses gauloises dont
parle César , pour ainsi dire , a chaque page ; outre les citadelles , qu'il
nomme quelquefois (i), ses Commentaires nous font connaître qu'il
trouva dans la Gaule trois espèces de villes : i.° V oppidum, c'est-à-dire,
la ville de guerre; 2° la civitas , dénomination sous laquelle il désigne
assez souvent les principales villes (2) de quelques peuples, d'autres
(1) Entre autres celles d'Alise et de Besançon.
(2) Telles que Vienna, Agendicum, Dccetia, etc., etc. ; et après avoir dit, en général, liv. 3,
que les cités des pays où commandait Titurius se soumirent à ce chef, il ajoute, ati paragraphe
suivant , qu'il tira des troupes auxiliaires et de la cavalerie de Toulouse , de Narbonne et de
Carcassonne, villes auxquelles il donne, peut-être à tort, le titre de cités gauloises de la province romaine. Ce passage fait présumer que celles qui se rendirent à Titurius étaient véritablement des cités-villes.
DE VÉSONE.
79
fois le point de réunion (i) de leur gouvernement, mais plus souvent
encore l'ensemble de ces mèmes peuples; 3.° enfin, la cité-métropole,
qu'il me paraît toujours désigner par le seul nom propre de la ville
dont il parle , sans y ajouter les qualifications à?oppidum (2) ni de
civitas. Et en effet , il articule rarement le nom propre d'une ville ,
sans un de ces mots ; d'où il me semble qu'on doit conclure que lorsqu'il ne les emploie pas , il ne peut avoir en vue que d'indiquer une
cité principale , une ville dominante , en un mot , une cité-métropole.
II est donc tout simple qu'on ne rencontre pas fréquemment , dans les
Commentaires , cette désignation , puisque , du temps de César , ces
cités-métropoles étaient en très-petit nombre dans les Gaules; et si,
mettant à l'écart toute partialité , on lit les Commentaires avec une
mûre réflexion, je crois qu'on sera convaincu de ce que j'avance, et
que l'on y trouvera que divers degrés de puissance et d'autorité,
qu'une véritable hiérarchie existaient entre les villes gauloises. Alors
on sera convaincu, je pense, que les châteaux, les forteresses et les
villes de guerre déj^endaient de quelque cité, et qu'a leur tour, plusieurs de ces cités étaient sous la mouvance des cités-métropoles.
Les anciens auteurs les plus estimés me semblent reconnaître cette
hiérarchie, lorsqu'ils attestent que de simples cités gauloises étaient si
jalouses de leur titre, qu'elles ne l'accordaient jamais aux villes fon-
(1) Ces points de réunion n'étaient pas toujours des villes; je pense que, dans les cantons
éloignés des cités , les assemblées se tenaient au chrótnleck et au via '.lus, lieux où les Gaulois rendaient
ordinairement la justice , et discutaient les affaires en plein air. César semble appuyer cette
conjecture au commencement du liv. 7 de ses Commeutaires et ailleurs.
(2) J'entends parler de ces endroits des Commentaires où César désigne une ville par son
nom propre, et sans addition actuelle, précédente ou future, des qualifications d'oppiduni ou
de civitas; sans qu'il y soit question non plus de ces grandes et belles villes de guerre qu'il
rencontre souvent. Par exemple, en parlant de Vannes, qui, comme on sait, fonda des colonies, il dit, après avoir désigné ses oppida : T\avcs ad Veneliuiii cogunt. Strabon, dans le passage transcrit en tête du chapitre précédent, confirme l'opinion où je suis que Vannes était
la cité-métropole de la Celtique, et qu'elle conservait, eucorc de son temps, une bonne partie
de son territoire, lorsqu'il dit que du Rhône et de la Seine, il ne faut qu'une journée pour
arriver en Bretagne.
Quant aux cités-métropoles des deux autres provinces de la Gaule, j'en parlerai ailleurs- ;
voyez le ehap, i. cr de la seconde partie de ce livre.
8o
ANTIQUITÉS
dées sur leur territoire par des colonies étrangères ", quelque florissantes, quelque puissantes que ces dernières pussent devenir (i). Or >
si la seule prérogative de cité d'un peuple particulier était tellement
recherchée , tellement honorable et avantageuse , combien , a plus forte
raison, celle de cité-métropole de plusieurs de ces peuples devait-elle
être brillante , utile et glorieuse ?
Les principales villes obtinrent sans doute le titre de cité (2), a
la suite des subdivisions de territoire qui s'opérèrent chez les Gaulois
avant l'époque du règne d'Ambigat ; mais, dans la haute antiquité, il
devait être fort rare ; il devait même être synonyme de celui de citémétropole , et , par conséquent , il ne pouvait alors y en avoir que
trois , puisque primitivement ces vastes régions n'avaient été partagées qu'en trois (3) grandes provinces. Au reste, on trouvera dans
la suite un témoignage que ce titre , accordé depuis aux chefs-lieux
des principales subdivisions , ne leur donnait pas les droits (4) attachés
au rang de cité-métropole, et qu'aussi long-temps qu'U subsista quelques
vestiges des institutions primitives , ces chefs-lieux n'en demeurèrent
pas moins dans la mouvance des villes qui seules dans l'origine avaient
porté le nom de cité. Ce qu'il y a même de très-remarquable, et qui
mérite le plus de fixer l'attention des savans, c'est que les nouvelles
métropoles créées dans la Gaule par les Romains, ne possédèrent pas
toujours toutes les prérogatives que les vainqueurs voulaient attacher
à ce titre, et n'eurent même pas toujours le rang de cités gauloises (5).
Tout occupé de la conquête du pays , César ne changea point l'ad-
(1) Strabon, liv. (y, chap. 2, dit que Nîmes, cité des Volces arécomices, était moins considérable
que Narbonnc, également située dans leur pays. Ceci annonce que Narbonne était étrangère a la
Gaule. Marseille n'a jamais été la cité des Saliens, ni la capitale de la Provence. Aix, ville
romaine , ne Test devenue que fort tard.
(2) Nous avons déja vu que César donne quelquefois le titre de cité aux villes gauloises.
(3) On doit avoir remarqué, dans une note du premier chapitre de cet Essai, qu'il est prouvé,
par les médailles impériales romaines , que cette division des Gaules en trois provinces subsista
long-temps, au moins quant à l'adminislration générale du pays.
(1) Voyez le i. eT chap. de la 2. e part, de ce liv.
e
0
(5) Voyez la suite de cet Essai, Le chap. 5 de la 2. partie du 4 liv. fournit ce témoignage,
DE VÉSONE.
81
ministration intérieure de la Gaule (i). Auguste, au contraire, agit
en maître chez les Gaulois. II établit de nouvelles capitales, de nouvelles métropoles, qui, avant lui, n'étaient parfois ni capitales ni cités,
et qui souvent étaient même étrangères à ce peuple. C'était fronder
les institutions gauloises ; mais dès-lors la politique romaine ne cessait
de tendre a ce but. Les successeurs d'Auguste procédèrent encore plus
despotiquement , puisque la religion , le gouvernement et tous les usages
furent bouleversés par eux.
Cette confusion alla toujours en croissant. Nous le voyons par
diverses notices des Gaules et de l'empire, où, sans aucune acception
d'ancienneté ni de rang , les villes devenues depuis peu capitales des
diíférens peuples gaulois en sont nommées les cités, et où de nouvelles
métropoles remplacent d'une manière arbitraire celles qui, même depuis les Romains , avaient exclusivement joui de ce droit ; quoique
cependant, comme je le prouverai dans la suite de cet Ouvrage (2), le
respect des Gaulois pour la hiérarchie des villes, et pour leurs anciennes
institutions politiques, civiles et religieuses, se soit maintenu malgré toutes
les innovations romaines , et qu'on en retrouve des vestiges jusque bien
avant dans le moyen âge.
Mais â quelle époque remonte la fondation de ces premières villes
gauloises ? Cette question est insoluble. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, il serait téméraire de prétendre lire dans le passé. L'histoire ne nous a transmis qu'un petit nombre de faits isolés , qui ne
peuvent suffire qu'à nous prouver que l'antiquité de ces fondations se
perd dans la nuit des siècles.
Pline nous apprend (3) que les Umbriens, peuple gaulois d'origine,
dont l'existence en Italie remonte aux premiers âges , et jusqu'aux temps
(1) II est vrai que la politique de ce conquérant , qui tendait à diviser les peuples en les
opposant les uns aux autres , y porta de terribles atteintes ; et que le commandement général
donné à Vcrcingétorix , altéra non-seulement Tensemble , mais aussi les détails de la constitution
des Gaulois.
(2) Voyez le chap. i.*? de la 2.' partie de ce livre.
(3) Liv. 3, chap. i "4. Voy. Denis d'Halicarnasse , liv. i. cr , chap. 8; Florus, Servius, etc.
II
84
ANTIQUITÉS
La seconde pourrait nous offrir des faits a observer; et nous ne
balancerions pas à reconnaître un établissement de cette époque, dans
un lieu où nous découvririons des armes gauloises fort anciennes ; une
hauteur propre k servir de point de défense; quelque caverne mystérieuse; un long canal de la mer, ou une petite rivière ; et dans le
nom de la ville, la trace bien marquée d'un mot vraiment celtique.
Nos conjectures acquéraient encore plus de vraisemblance si, dans
le voisinage , il existait quelques très-anciens monumens druidiques.
Les villes gauloises qu'il faudrait classer dans la troisième époque,
se reconnaîtraient a leur position géographique mieux choisie; aux
noms celtiques et aux souvenirs plus ou moins altérés , conservés dans
le pays; a la présence des armes anciennes, des médailles gauloises,
des débris de poteries , de briques , de mortiers , faciles a distinguer
de ceux des Romains. Les conjectures sur un lieu de cette nature nous
sembleraient presque devenir une vérité démontrée , si a ces premières
données se joignait encore la découverte de quelques traces de ces
enceintes de murailles dont on sait que les Gaulois entouraient leurs
villes et leurs forteresses. Des monumens druidiques, placés aux environs, seraient aussi un préjugé favorable.
Enfin tout endroit , dans une bonne position géographique , où l'on
découvrirait en grande partie les traces déjk indiquées , mais d'un genre
qui n'appartiendrait pas k la haute antiquité gauloise ; par exemple ,
des médailles portant des noms écrits ; des monumens religieux travaillés au cise.au; des fortifications très-recherchées; et, dans le nom
du lieu, des terminaisons tenant, si l'on peut se servir de cette expression, du bas celtique (i); un tel endroit, nous le regarderions comme
remplacement d'un établissement gaulois de la quatrième époque. Cependant íes Commentaires de César prouvent que ces dernières villes existaient lors de son entrée, dans les Gaules; et les relations des anciens
auteurs témoignent que la plupart y avaient déjk été fondées long-
(i) Je me sers de ceUe expression, bas celtique, comme on dit basse latinité'. Telles sont, chez
les Gaulois , les terminaisons en durum , acuin, dunum, etc. , qu'on trouve dans les Commentaires
de César et ailleurs. En effet, ces terminaisons annoncent une complication éloignée de la naïveté
primitive de la langue celtique.
DE VÉSONE.
85
temps auparavant , puisque les Romains , en s'emparant de ce qu'ils
nommèrent la province (i), assiégèrent , prirent ou détruisirent un
grand nombre de ces villes. Ceci n'est- il pas une nouvelle preuve de
l'antiquité des villes gauloises ?
Nous avons fait présumer l'époque où les Gaulois commencèrent à
bâtir des forteresses ; nous indiquerons bientôt à quelles marques certaines on peut reconnaître les places qu'elles ont occupées , et nous
terminerons ce chapitre , en remarquant que les anciennes cités- métropoles gauloises paraisssent avoir été fondées auparavant , et lorsque
les Gaules étaient gouvernées par un seul roi. Mais dans ces temps reculés , et dans un pays aussi vaste , ce genre de gouvernement n'ayant
pu subsister pendant une longue suite de siècles , on peut conjecturer
que ces premières cités furent métropoles des trois provinces qui se
formèrent primitivement ; que chacune d'elles voulant accroître sa domination ou défendre ses abords , elles furent fondatrices de villes et
de places fortes , qui finirent par secouer le joug à certains égards ;
celles-là devinrent des cités , celles-ci des capitales , et portèrent enfin
à plus de trois cents, le nombre des états distincts qui, dans l'origine,
ne formaient qu'un seul tout en trois parties. Or, cette grande subdivision du pouvoir dans la Gaule , comme dans la Grèce , fut la principale cause de l'asservissement général.
(i) Soixante-six ans avant que César parût dans les Gaules, le consul Sextius avait fondé la ville
d'Aix , en Provence. Croira-t-on qu'elle était la seule ville de ces contrées ? Pcut-on penser qu'il n'y
en avait aucune autre lorsque, L66 avant notre ère , Métellus y défît les Gaulois ; lorsque Fabius, 45
ans après, y termina la guerre des Allobroges ; lorsque encore, 26 ans après cette dernière époque,
le consul Cassius y fut défait et y périt? On ne pourra nier au moins qu'il existait des villes,
et même des villes de guerre, dans notre midi, puisque le consul Cœpiou assiégea, prit et
détruisit la ville de Toulouse , et en enleva les trésors 5o ans avant l'arrivée de Jules-César
dans les Gaules. II ne faut pas confondre cette Vieille-Toulouse, ville forte des Gaulois, avec
la ville actuelle de Toulouse , dont la fondation est de beaucoup postérieure.
ANTIQUITÉS
86
CHAPITRE X.
Arts militaire et nautique chez les Gaulois,
.-r» a ra-
UN peuple qui déconcerta les plus grands généraux , qui défit les armées les plus considérables et les plus aguerries , et porta la terreur
de ses armes dans presque tout l'ancien univers ; un peuple dont les
troupes passaient a la nage , par bataillons et par escadrons, des rivières
telles que le Rhin (i) ; qui se faisait un spectacle et un amusement des
évolutions et des exercices militaires
; qui , enfin , inventa et employa
des signaux (3) pour avertir avec célérité ses différentes provinces des
événemens qui se passaient sur les points attaqués par l'ennemi ; un
tel peuple, dis-je , ne fut jamais dépourvu de toute connaissance dans
Part militaire. Des hordes de barbares , quelque nombreuses , quelque
braves qu'on les suppose, ne sauraient ni obtenir de pareils succès, ni
se rendre constamment si redoutables au reste du monde. Aussi plusieurs auteurs anciens , plus véridiques et plus sensés que les modernes, ont-ils parlé favorablement non- seulement de Pintrépidité des
Gaulois , mais encore de leur science dans Part de la guerre , de leurs
manœuvres , de leur tactique et de leurs opérations militaires.
(3)
Diodore , Appien , et Tite-Live lui-même , parlent souvent de leur
ordre de bataille. Caton assure qu'ils s'appliquaient avec beaucoup de soin
aux exercices militaires ; et Polybe , après avoir dit (4) : « Les Gésates
(1) Pelloutier , pag. 34i , d'après Dion, Ammien, Tacite, Pline-le- Jeune , Pausanias, etc.
(2) Strabon, HT. 3; Varron, frag. ; Isidore, chron. , etc.
(3) De bello Gall., lib. 7.
(4) Liv. 28, chap. 12. Observons que Polybe fut mené prisonnier á Rome i6si ans avant notre
ère, et plus de 100 ans avant la conquête des Gaules. Végèce, liv. 2, chap. 2, dit que les légions des Gaulois et des Celtibéricns étaient sortes de 6,000 hommes.
DE VESONE.
87
(peuple gaulois) ayant passé les Alpes avec une armée magnifiquement
équipée de toutes sortes d'armes » , ajoute : « Vous n'eussiez vu personne , dans les premières cohortes , qui ne fût paré de chaînes , de
colliers et de bracelets d'or. »
Mais c'est surtout César qu'il faut lire et méditer, pour bien connaître les Gaulois sous le rapport de l'art militaire. Entre mille faits
que nous pourrions puiser dans ses Commentaires , nous nous contenterons d'en indiquer quelques-uns.
Lors de l'attaque des q. e et 12.° légions, César nous dit (1) que les
Gaulois les prirent en tête et en flanc, et que leur réserve alla s'emparer du camp romain. Pour vaincre Titurius et Cotta , les Gaulois se
mirent en embuscade en deux corps (2) ; et lorsqu'ils virent les Romains arrivés dans un lieu désavantageux , ils les attaquèrent à la fois
en tête , en queue et sur les flancs.
Lorsque César se fut rendu maître des remparts H'Avaricum , les
Gaulois se rangèrent sur-le-champ en coin (3), dans les marchés et
dans les places publiques de la ville , pour faire face de tous côtés à
Pennemi. On lit ailleurs (4) , qu'ils employèrent une ruse de guerre
pour décamper en présence des Romains , et que ce stratagème leur
réussit parfaitement.
On peut voir encore dans les Commentaires , le cruel embarras où
se trouva César lors de la bataille que les Gaulois lui livrèrent sur la
Sambre. Ils tombèrent inopinément sur ses troupes (5) , attaquèrent
celles qui fortifiaient son camp , et les Romains ne durent la victoire
qu'au bonheur de leur général ; car il avoue que nos pères ne lui avaient
même pas laissé le temps de donner ses ordres , ni le signal du combat.
Si, enfin, on voulait de plus anciens exemples de l'excellence de leur
(1) De hell. Gall, lib. 2.
(2) Lib. 5.
(3) Lib. 7.
(1) Lib. 8
(5) Lib. 2.
88
ANTIQUITÉS
tactique, l'on pourrait citer, et la bataille de Fésule (i) où une ruse de
guerre les rendit vainqueurs des Romains , et la bataille de Télamon
où ils firent face de deux côtés , pour résister aux armées d'Attilius et
d'iEmilius : manœuvre savante que Polybe lui-même admire, et dont
il attribue la première idée aux Gaulois (2).
Convenons donc qu'ils connaissaient Part militaire ; qu'ils exécutaient
fort bien et très-promptement les évolutions et les manœuvres les plus
difficiles ; qu'ils savaient ranger leurs armées sur des lignes , en colonne,
en coin , etc. , et varier leur ordre de bataille suivant les circonstances
et les localités. César , qui les connaissait mieux que ceux qui les décrient aujourd'hui , prenait toujours avec eux les précautions qu'on
doit employer contre un ennemi versé dans Part militaire ; et chaque
fois que ses lieutcnans y manquèrent , ils furent complètement battus.
Ce serait ici le lieu d'entrer dans quelques détails sur les armes dont
les Gaulois faisaient usage ; mais nous en avons déjà fait connaître.
Nous nous bornerons donc à dire , d'après l'auteur de l'Histoire des
Gaulois , qu'ils étaient quelquefois cuirassés de fer ; qu'ils portaient
souvent des masses d'armes du même métal ; qu'ils faisaient usage de
traits, de javelots (5), de pieux, de frondes, etc. Cet historien dit
qu'ils se dépouillaient au moment d'une bataille , pour que le corps
acquît plus de souplesse. Polybe (4) prétend, au contraire, qu'ils combattaient quelquefois nus, pour mieux braver l'ennemi. II faut avouer
cpie c'était pousser l'audace à l'excès (5),
(1) Elle fut livrée 225 ans avant notre ère.
(2) Polybe , liv. 2.
(3) César, liv. 5, parle de javelots enflammés et de pots á feu, qu'ils lancèrent dans un camp
romain.
(7j) Polybe, liv. 28, chap. 12.
(5) Les lois de Lycurgue faisaient un devoir aux Spartiates de ne quitter leurs boucliers qu'à
la mort; les Gaulois, au contraire, pouvaient combattre nus et sans armure. Ces usages, qui
semblent contradictoires, émanent pourtant de principes qui paraissent venir de la même source.
II était très-politique, en effet, au législateur d'une petite république, de veiller à la conservation de ses défenseurs; et dans la Gaule, où la population était immense, cette bravade excitait l'émulation, et produisait des héros toujours prêts à verser leur sang pour la patrie.
DE VÉSONE.
89
Nous ajouterons, d'après Diodore (1) , que « leurs boucliers, d'une
forme particulière , sont pour eux non-seulement une défense , mais
un ornement : ils y font sculpter des figures d'airain travaillées avec
beaucoup d'art. Leurs casques , de même matière , sont surmontés de
figures , de panaches , etc. La plupart portent des cottes de mailles en
fer , et plusieurs des armures d'or et d'argent (2). Ils ont de longues
épées , des lances dont le fer a une coudée de long sur deux palmes
de largeur. Leurs saunies sont aussi grandes que les épées romaines ,
mais beaucoup plus pointues ; quelques-unes sont droites , d'autres différemment recourbées : de façon qu'elles coupent et hachent les chairs ,
et qu'on ne les retire du corps qu'en augmentant considérablement la
plaie. »
L'infanterie des Gaulois était très-nombreuse ; mais la cavalerie était
leur arme favorite. Chaque cavalier (3) se faisait suivre par deux autres
hommes a cheval : l'un était destiné à le remplacer ; l'autre , à soigner
ses blessures. Cet ordre, nommé par les Gaulois trimarckesia , et adopté
par la plupart des peuples , s'est long-temps maintenu parmi nous : un
chevalier français , puis un homme d'armes , étaient suivis de deux
écuyers. Ce nombre a été augmenté depuis et porté jusqu'à sept.
Les cavaliers gaulois étaient pris dans la classe aisée; mais les nobles
montaient des biges (4) conduits par leurs cliens. Ils lançaient leurs
javelots, et sautaient de leurs chars pour combattre à pied ou à cheval;
ce qui semble témoigner que de ces cliens , les uns conduisaient les
chevaux de main ; et les autres , comme nous le voyons dans la bataille
que Bituitus livra à Fabius (5) , portaient les armures. Ces chars , fortement liés ensemble , servaient parfois de retranchement , lorsqu'on
était sur la défensive.
(1) Liv.
S, chap.
20.
(2) Plutarque, vie de Marcellus, dit que Briomare, chef gaulois, avait une armure d'or et
d'argent ciselés, peinte de différentes couleurs, et aussi étincelante que la foudre.
(3) Polybe, liv.
28, chap.
12.
{4) Diodore, liv. 5, chap. 2c. Les biges étaient des chars attelés de deux chevaux.
(5) II fallait bien que ce fût ainsi, puisque l'histoire dit que Bituitus changea trois fois d'armure.
go
ANTIQUITÉS
Ces différens usages, à la vérité, ne sont plus dans nos moeurs;
mais ils n'ont rien qui puisse induire a croire que les Gaulois fissent la guerre en véritables barbares, sans ordre, au hasard, n'ayant
d'autre guide que leur courage , d'autre tactique que la volonté ferme
et généreuse, ou de venger une injure, ou de défendre leur indépendance.
Après tout ce que nous avons dit, nous arrêterons-nous à justifier
les Gaulois de quelques reproches qu'on leur a faits , ou sur l'habitude
qu'ils avaient de sortir de leurs rangs pour défier l'ennemi, ou sur ces
cris terribles qu'ils jetaient en marchant aux combats, ou sur leur prétendue cruauté .après la victoire ? Mais ces provocations en duel n'étaient pas propres seulement aux Gaulois; on les retrouve chez presque
tous les anciens peuples. Mais ces cris, précurseurs des batailles , étaient
communs aux Gaulois , aux Grecs , aux Romains , à toutes les nations de l'antiquité. Mais la cruauté des Gaulois après la victoire se
borna presque toujours à de trop justes représailles : les Commentaires de César, les Décades de Tite-live, tous les historiens nous I'attestent. Nous ne combattrons donc pas sérieusement des reproches
aussi peu fondés, et qui ne prouvent rien, sinon que ceux qui les
répètent jugent des temps anciens d'après nos usages modernes ; moyen
infaillible de propager Perreur et d'étouffer la vérité. Achevons plutôt
de donner une juste idée de Part militaire chez les Gaulois, en rapportant ce que César nous a transmis sur les mOyens qu'ils employaient
pour l'attaque et pour la défense des places.
Quant a l'attaque , on sait que le genre de guerre que firent les Romains aux Gaulois empêcha presque toujours ces derniers de devenir
assaillans ; aussi les Commentaires ne les montrent-ils que très-rarement
comme véritables assiégeans d'une ville de guerre (i). César dit, il
est vrai , que , pour assiéger une place , « les Belges et les habitans
de la Celtique commencent par la cerner avec toutes leurs troupes ;
qu'ils lancent ensuite de toutes parts , contre les murailles , un si grand
nombre de pierres et de javelots , qu'on ne peut y tenir ; et que ,
(i)
De bell. Gall., lib. 2. Le siège de Bibrax.
DE VÉSONE.
gi
se couvrant de leurs boucliers , ils rompent les portes et sapent les
murs » : mais on voit que ce conquérant ne peut et ne doit vouloir
parler ici que de l'attaque impétueuse et spontanée des forteresses ;
circonstance où Passaillant n'agit, pour ainsi dire, jamais selon les
règles de Part.
Si cependant on voulait s'étayer de ce passage pour contester aux
Gaulois la tactique des sièges , nous invoquerions le témoignage du
même auteur , lorsqu'il parle de quelques circonstances où les Gaulois crurent devoir attaquer des places dans les formes. Alors , s'il ne
rend pas une entière justice à leurs connaissances militaires , il ne peut
du moins s'empêcher de les reconnaître. C'est ainsi qu'ayant délivré
Q.-Cicéron (i), son lieutenant, assiégé par les Gaulois dans un camp
retranché , il est obligé d'admirer leur circonvallation , leurs tours (a) ,
leurs ouvrages, leurs béliers, leurs machines de guerre, etc. Seulement,
trop fidelle à son plan de diffamation , César attribue aussitôt l'indication
de ces procédés k quelque déserteur romain , quoique les anciens auteurs ne nous aient pas laissé ignorer que presque toutes les armes ,
armures et machines de guerre étaient d'invention Gauloise.
On lit aussi dans les Commentaires que, n'ayant point d'outils pour
former ces ouvrages , les Gaulois transportèrent des terres dans les
pans de leurs habits , et coupèrent avec leurs épées les gazons nécessaires pour le revêtement. César nous dit de plus que cette circonvallation avait cinq lieues de tour, et qu'elle fut achevée et gazonnée en trois heures. Certes voila bien peu de temps employé pour
terminer et perfectionner un aussi grand travail. Cependant les Gaulois
n'avaient pu s'aider des outils nécessaires , parce que , comme César le
laisse présumer , ils avaient pris promptement la détermination d'assiéger ce camp, et n'avaient pu rassembler, ainsi qu'a Bibrax, tout ce
qui fait besoin dans ces sortes d'attaques. Mais si les pans de leurs
habits pouvaient suffire au transport des terres, et leurs épées à couper
(0 De bett. Gall., lib. \.
(2) César parle souvent des fossés de leurs places fortes ; il en cite aussi les tours , lorsqu'il
dit que les Gaulois furent chassés de celles à^Avaricum : ainsi, il est certain que nos ancêtres
connaissaient l'usage de cette pièce de fortification.
ANTIQUITÉS
les mottes de gazons, ces objets ne leur étaient d'aucun secours pour
creuser le fossé de cette vaste circonvallation. On peut donc conclure,
du texte même des Commentaires , que si les Gaulois qui entreprirent
ce siège n'avaient pas , a beaucoup près , le nombre nécessaire d'outils ,
ils n'en étaient pas cependant totalement dépourvus.
9
2
Passons maintenant à la défense des places. Ecoutons encore César :
« Les murailles, chez les Gaulois , sont presque toujours faites de
la même manière (i). Ils couchent par terre, de leur long, de grosses
poutres , à deux pieds de distance l'une de l'autre. En dedans , ils les
attachent ensemble par des traverses, et remplissent de terre ce vide
de deux pieds. Le même vide est revêtu par le dehors de grosses
pierres. A ce lit de poutres, de terres et de pierres, ils en ajoutent
un second, gardant toujours le même intervalle : en sorte que les
poutres ne se touchent point, et sont supportées par les pierres placées entre chaque rang. L'ouvrage est ainsi continué jusqu'à la hauteur
convenable. Ces rangs de pierres et de poutres ainsi entrelassées en
échiquier (2) , font un effet assez agréable , et ces sortes de murailles sont
très-utiles , très-commodes pour la défense des places; car les pierres
les mettent à couvert du feu, et les poutres les défendent du bélier. Ces
poutres ayant ordinairement quarante pieds de longueur , la muraille a
de même quarante pieds d'épaisseur, et ne saurait être rompue ni
démolie. »
II eût été difficile, je crois, d'imaginer une construction plus ingénieuse (5), et qui s'opposât mieux aux anciens moyens d'attaque; or,
comme on sait que les Gaulois étaient inventeurs du bélier, il en résulte que le perfectionnement qu'ils avaient introduit dans Part d'attaquer
les places , les conduisit à perfectionner aussi Part de les défendre. Les
détails dans lesquels César est entré sur la structure de leurs murailles ,
(1) De bell. Gall., lib. 7. Dans mes citations des Commentaires, je me sers de la traduction
de M. de Wailly, in-12, deux volumes, 1806.
(2) Cette description est une preuve indubitable que les Gaulois savaient tailler la pierre ; aussi
César parle-t-il souvent de leurs palais , de murailles construites en avant de leurs villes de
guerre, etc.
(3) Cette ingénieuse construction appartient pourtant exclusivement a nos pères.
DE VÉSONE.
3
9
les sièges qu'ils ont soutenus a Gergovie , a Alise, à Uocéllodunum , etc.,
sont autant de témoignages qu'ils étaient aussi avancés dans cette partie
de la science militaire qu'aucun des autres anciens peuples du monde.
Mais citons-en un exemple , et prenons-le dans la description que donne
César du siège à'Avaricum (i).
« Au grand courage de nos gens, les Gaulois opposaient toutes sortes
de ruses; car cette nation, qui est très-industrieuse, sait à merveille
imiter (2) tout ce qu'elle voit faire. Ils détournaient donc PefFet des faux
dont nous nous servions, en les attrapant avec des lacets; et quand ils
les tenaient ainsi accrochées, ils les tiraient avec des machines. Ils ruinaient aussi nos terrasses , en les minant par-dessous (3) ; en quoi ils
sont d'autant plus habiles, que leur pays (le Berry) est plein de mines
de fer (4) 5 et qu'ils sont accoutumés à creuser et à faire des trous en
terre. Ils avaient de tous cotés garni leurs murailles de tours couvertes
de cuir. Nuit et jour ils faisaient des sorties, et brûlaient nos ouvrages
ou tombaient sur nos travailleurs. A mesure qu'élevant nos terrasses
nous montions nos tours, ils élevaient les leurs à proportion, par le
moyen des mâts qui y étaient attachés , sur lesquels ils formaient de
nouvelles galeries. Si nous ouvrions une mine, ils V éventaient , la remplissant de pieux pointus durcis au feu, de poix bouillante et de
grosses masses de pierres : par là , ils arrêtaient les mineurs , et les
empêchaient d'approcher des murs. »
Si l'on ajoute à ces détails , que César ne put prendre d'emblée
Noviodunum (5), à cause de la largeur de ses fossés et de la hauteur de ses murailles , mais qu'il fut forcé d'assiéger cet oppidum dans
toutes les règles de l'art; si l'on se rappelle qu'il fut obligé de lever
(1) De bell. Gall., lib. 7.
(2) La construction de leurs murailles, les mines et contre-mines, les sapes, les galeries souterraines, etc., dont il va parler, n'étaient cependant pas des imitations, non plus que les découvertes qui leur sont attribuées. Les belles défenses qu'ils firent dans leurs places assié"écs,
prouvent qu'ils n'avaient pas besoin d'être imitateurs. César cite, liv. 3, de pareilles galeries, a
l'occasion d'un autre siège.
(3) Ils savaient donc creuser la terre, et ne se servaient pas toujours, sans doute, de leurs
épées pour la fouiller , ni des pans de leurs habits pour la transporter.
(4) Le fer était donc exploité cn grand dans les Gaules, long-temps ayant l'arrivée de César.
(5) De bell. Gall., lib. 2. Peut-êlre est-ce Noyon des Suessiones.
4
ANTIQUITÉS
9
le siège de Gergovie , et que Labiénus fut contraint d'en faire autant
à Paris (i) ; si l'on fait attention que les Gaulois, après avoir mis
le feu à cette dernière ville , suivirent l'armée de Labiénus , qui venait de s'emparer de Melun , et se campèrent avantageusement devant
lui, en mettant la rivière de Seine entre deux; si, enfin, l'on réfléchit
sur le parti que prirent les états-généraux des Gaules , lors du siège
d'Alise, d'opposer à César une armée à!élite , plutôt que la levée en
masse (2) demandée par Vercingétorix , on sera forcé de convenir
que nos ancêtres étaient très-expérimentés dans toutes les parties de
Part militaire.
Leurs connaissances dans la marine, soit pour la construction, soit
pour la guerre, n'étaient pas moins étendues. Nous avons déja transcrit
plusieurs passages des Commentaires de César; nous allons encore citer
ici celui où l'auteur décrit les constructions navales des Gaulois. Pour
le surplus , on pourra voir Pouvrage lui-même ; on y trouvera des
détails intéressans que nous sommes obligés d'omettre:
« Les ennemis, dit-il (5), avaient un autre avantage, par la manière
dont leurs vaisseaux étaient construits et équipés. Ces vaisseaux avaient
le fond plus plat que les nôtres, et étaient, par conséquent, moins incommodés des bas fonds et du reflux ; la poupe en était fort haute ,
et la proue, plus propre a résister aux vagues et aux tempêtes; tous
étaient de bois de chêne, et, ainsi, capables de soutenir le plus rude
choc; les poutres traversantes (les baus), d'un pied d'épaisseur, étaient
attachées avec des clous de la grosseur du pouce ; leurs ancres tenaient
a des chaînes de fer, au lieu de cordes, et leurs voiles étaient de peaux
molles et bien apprêtées, soit faute de lin, soit parce qu'ils ignoraient
Part de faire de la toile , soit , ce qui paraît plus vraisemblable , parce
qu'ils ne croyaient pas que la toile pût résister aux agitations et
(1) De bell. Gall., lib. 7.
(2) De bell. Gall., lib. 7. Les .raisons que donne César de cetle préférence, sont que ces étatsgénéraux pensèrent qu'avec des troupes en plus petit nombre, mais meilleures, on éviterait le
désordre et la confusion ; qu'il serait plus facile de pourvoir aux vivres , et que la discipline
militaire serait mieux observée.
(3) De bell. Gall., lib. 3.
DE VÉSONE.
5
g
aux vents impétueux de l'Océan , et faire mouvoir des vaisseaux aussi
pesans que les leurs (i). Dans Faction contre ces vaisseaux , notre
flotte ne les surpassait qu'en agdité et en vitesse; quant au reste, ils
étaient plus propres que les nôtres pour les vastes mers et les tempêtes. Nous ne pouvions les incommoder de Péperon, tant ils étaient
solides ; ni les attaquer facilement , à cause de leur hauteur. Pour les
mêmes raisons , ils craignaient moins les écueils. Outre cela , ils ne
redoutaient ni les vents ni les tempêtes : ils étaient sans danger dans
les bas fonds , et ne craignaient , dans le reflux , ni les pointes ni les
rochers, avantages que les nôtres n'avaient pas. »
César ajoute que lorsque sa flotte parut , celle des Gavdois , composée de deux cent vingt gros vaisseaux , bien équipés et bien armés ,
sortit du port, et se présenta en bataille devant elle.
Je ne me . permettrai aucune réflexion sur l'architecture et la tactique navales des Gaulois. C'est au lecteur à apprécier s'ils n'avaient
pas fait les manoeuvres (2) convenables aux circonstances , s'ils n'avaient pas bien proportionné la construction de leurs vaisseaux , et
s'ils ne leur avaient pas donné assez de solidité pour résister à Pimpulsion des vents et des flots de l'Océan , tout autrement impétueux
que ceux de la Méditerranée , seule mer que les autres peuples fréquentassent alors.
(1) Pourquoi César donne-t-il à l'usage que faisaient les Gaulois de voiles en peaux molles et
bien apprêtées , d'autre cause que celle qui lui paraît la plus vraisemblable ? Ne cherche-t-il
pas évidemment ici , comme dans mille autres occasions , a déprécier nos ancêtres ? Un peuple
qui savait fabriquer de riches étoffes, et même du drap, devait savoir faire de la toile. D'ailleurs, Strabon (liv. i5), nous apprend que les Gaulois cultivaient le lin, et qu'on faisait des
toiles dans toute la Gaule. Tite-Live assure que les Gaulois fournireut des vêtemcns aux soldats
d'Annibal. Enfin, lorsqu'on n'avait pas encore imaginé de faire des toiles exprès pour la voilure
des vaisseaux, je demande de quelle matière autre que la peau molle, on aurait pu composer les
voiles de vaisseaux tels que ceux dont les Gaulois avaient inventé l'ingénieuse construction ?
(2) César avoue qu'il dut sa victoire navale contre les Vénètcs, á un calme plat qui survint
pendant l'action, et qui empêcha les vaisseaux gaulois d'exéculer aucune manœuvre. Les vaisseaux
romains allant à la voile et à la rame, et étant infiniment plus nombreux et beaucoup plus
faciles ,i manier, eurent alors totit l'avantage.
96
ANTIQUITÉS
CHAPITRE XI
Forts et forteresses; génie militaire chez les Gaulois.
JAI déjà fait remarquer qu'à l'occasion de la guerre des Gaules ,
César se sert très-fréquemment des dénominations de castellum, castrum , arx et oppidum. II n'est pas possible de douter que ces expressions ne désignent des fortifications gauloises , puisque César ne
les emploie que lorsqu'il est sur le point d'assiéger des forteresses, ou
lorsqu'il s'en est rendu maître sans coup férir. Mais s'il est certain
que ces dénominations indiquent des places de guerre, il ne l'est pas
moins que la différence établie par César entre elles , en met nécessairement dans leur force relative. On doit donc en inférer que les
premières étaient de simples châteaux ou petits forts ; les secondes ,
des châteaux plus étendus ou des forteresses ; les troisièmes , des citadelles ; les quatrièmes , enfin , de véritables vdles de guerre. C'est du
moins ce qu'on peut croire d'après les détails dans lesquels entre fauteur sur les sièges qu'il fit, sur l'assiette et la grandeur des places qu'il
attaqua, et sur la nature des difficultés qu'il eut à vaincre. En rapprochant ce qu'il dit des observations que j'ai faites, ou sur les lieux
mêmes dont il parle, ou sur d'autres points dont il n'a pas eu à' parler,
mais où j'ai pu reconnaître aussi des travaux exécutés par les Gaulois ,
je crois pouvoir répandre un nouveau jour sur leur système de défense,
partie si intéressante du génie militaire.
Dans l'antiquité , et avant la découverte de l'artillerie , on regardait
une place comme imprenable de vive force, quand elle était assise sur
une montagne isolée et escarpée de tous côtés ; aussi presque tous les
peuples anciens élevèrent-ils leurs forteresses sur des positions de cette
nature. Quand le terrain ne le leur permettait pas, ils cherchaient du
DE VÉSONE.
97
moins la proximité d'un fleuve qui pût arrêter l' ennemi : du reste, ils
s'en remettaient , pour leur sûreté , a la hauteur et a la force des tours
et des murailles derrière lesquelles ils se retranchaient.
Les Gaulois, pour se fortifier, ne négligèrent pas non plus ces hauteurs, ces tertres et montagnes isolées, quand le pays leur en offrait.
C'est sur une montagne escarpée de tous côtés, qu'était bâtie cette
ville d'Alise que César eut tant de peine à réduire. Les Commentaires
indiquent aussi qu'il assiégea plusieurs autres places gauloises pareillement situées ; mais si nous lisons attentivement ce qu'ils disent de la
ville des Atua tiques (i), d'Avaricum (2), d'Uxellodunum (3), etc., nous
voyons que nos ancêtres ne se croyaient pas moins en sûreté sur des
hauteurs escarpées de trois côtés, et qui n'étaient accessibles que par
un seul point.
La nature offre rarement de très-hautes positions , absolument isolées , et qui présentent de tous côtés des rampes fort rapides ; elle
fournit plus souvent des pointes de coteaux qui , s'avançant dans les
plaines , et à pic sur trois de leurs côtés , produisent à leur faite des
plateaux longs et étroits. Ce sont ces particularités du sol que les Gaulois ont préférées , et qu'ils n'ont réellement presque jamais manqué
de mettre en état, de défense. Mais une chose véritablement très-remarquable, c'est que si le terrain n'offrait ni ces accidens de coteaux,
ni d'éminence isolée à portée des lieux qu'ils voulaient protéger , alors
ils y élevaient des buttes factices, sur lesquelles ils construisaient des
forts destinés â remplir l'objet qu'ils se proposaient.
L'étendue des deux sortes de localités indiquées plus haut , semble
avoir déterminé l'espèce de fortification que les Gaulois y établissaient.
Si ces élévations, absolument isolées, 011 saillantes dans les plaines,
avaient des dimensions médiocres, ils y bâtissaient un simple fort, un
(1) De bell. Gall., lib. 2.
(2) De bell
Gall., lib. 7.
Q) De bell. Gall., lib. 8. Le liv. 3 des Commentaires témoigne que presque toutes les villes
sortes de la côte de Bretagne avaient une situation analogue à ceìle dont je viens de parler, et
qu'elles étaient bâties sur des langues de terre saillantes dans la mer.
i5
8
ANTIQUITÉS
9
petit
château ; quand la disposition du terrain le permettait , ils y élevaient une forteresse. Lorsqu'une cité placée dans une position désavantageuse avait besoin de travaux accessoires pour sa défense , alors ,
si le local s'y prêtait, ils construisaient une citadelle assez près de
cette ville pour lui servir de point d'appui. Si , enfin , ils trouvaient
chez eux une pointe de montagne parfaitement isolée et ayant un vaste
plateau à son faite; ou s'ils rencontraient une de ces langues de coteau qui , s'avançant et se projetant loin dans la plaine , forment un
long promontoire , et conservent cependant a leur crête une surface
étendue , ils y fondaient une ville de guerre ; et , quand ces localités
leur en offraient les moyens , ils en profitaient pour se ménager une
citadelle qui ajoutait encore de nouveaux obstacles aux attaques de
l' ennemi. On verra dans la suite que le territoire pétrocorien offre des
exemples curieux de ces sortes de positions , de leurs diíférens emplois , enfin de toutes ces espèces de fortifications gauloises.
Jusqu'ici nous voyons que les positions fortes choisies par les Gaulois ont quelques rapports avec celles que les Romains et les autres
peuples de.l'antiquité ont préférées : la différence essentielle consiste
dans la manière dont nos pères traitaient les ouvrages et les défenses
de ces emplacemens.
II est cependant vrai de dire que , pour se retrancher , les Romains
et les autres nations n'ont jamais donné la préférence à ces portions
de coteaux alongées et saillantes dans les vallons ; au lieu qu'il me
parait certain que les Gaulois les ont presque toujours fortifiées.
Voici la manière dont ils s'y prenaient.
Si un coteau élevé et escarpé était totalement isolé, ils ne manquaient
pas, suivant son étendue, d'y construire un château, une forteresse,
ou une ville de guerre ; et alors , la seule défense qu'ils ajoutassent
à celle que la nature leur fournissait , c'était ces hautes , épaisses et
excellentes murailles que Jules-César a décrites. Mais si une langue de
coteau se rattachait par un point aux terres attenantes, ils séparaient
cette langue d'avec les collines et les terres limitrophes , par le moyen
d'une coupure extérieure à la forteresse , et aboutissant au fossé de
la fortification. Si les coteaux contigus commandaient la portion for-
DE VÉSONE.
99
tiíiée, cette coupure, faite presque toujours en talus très-rapide, était
maintenue assez large et même assez vaste pour que les points qui
dominaient le fort sussent hors de la portée du trait. Leurs ingénieuses
murailles ceignaient non-seulement les trois côtés à pic de ces langues
de coteaux , mais aussi le quatrième , c'est-à-dire , celui qui regardait
le coteau attenant et la grande coupure. Pour défendre encore mieux
cette dernière localité, la plus faible de toutes, ils élevaient en arrière
du fossé , dans l'alignément de la muraille , de sortes buttes de terres
et de pierres , sur lesquelles ils établissaient sans doute des tours et
autres constructions garnies de machines, et munies de toutes sortes
de moyens de défense pour la sûreté de lá coupure et des fossés.
Les matériaux provenant de Pexcavation de la coupure et du fossé
n'étaient point inutdes : ils s'en servaient pour lier et consolider leurs
murailles , pour unir le sol de la partie fortifiée , pour se ménager les
facilités d'élever en buttes un ou plusieurs réduits formés au centre ou
vers les extrémités de l'esplanade retranchée, et enfin, dans quelquesunes de leurs villes de guerre, pour suppléer à la construction d'une
vraie citadelle. Si la nature n'avait pas pris soin de leur offrir le noyau
de ces divers ouvrages , les terres et les pierres de la grande coupure
leur fournissaient les moyens nécessaires pour élever le terrain à force
de bras et de travail.
De telles positions n'étaient véritablement attaquables alors que par
le côté qui se rattachait aux terres et aux collines adjacentes , c'est-àdire, vers les grandes coupures. C'est aussi sur ce point que les Gaulois multipliaient les moyens de défense , et que , pour garantir les
approches de la forteresse , ils se ménageaient souvent de fortes buttes
isolées Ì établies pourtant à portée de la place. II existe même des exemples d'oiwrages extérieurs encore plus étendus ; et j'ai vu quelquefois la
crête, de ces coupures, du côté opposé à la forteresse, creusée de fossés
profonds , embrassant toute la largeur du tertre. Les buttes étaient
pourvues de tours et de machines de toute espèce ; les fossés , conduits parallèlement entre eux et perpendiculairement à la ligne de crête
du coteau, au-delà de la coupure, étaient portés au nombre de trois,
rapprochés , et placés en avant les uns des autres.
ANTIQUITÉS
On sera sans doute étonné que, pour s'y fortifier, les Gaulois aient
donné la préférence à ces langues de coteaux alongées et fort étroites.
La raison de ce choix me semble pourtant simple et naturelle : c'est
que les habitations étant nécessairement rangées d'après ce plan du
local, les défenseurs des murailles n'avaient qu'un pas à faire pour
arriver sur la plate-forme du rempart ; et Comme chaque quartier avait
indubitablement une certaine portion de murs à surveiller, à la moindre
alerte des sentinelles , les militaires se trouvaient aussitôt a portée de
secourir et de défendre la partie de murailles dont la sûreté était conIOO
fiée à leur vigilance et à leur bravoure.
D'après tout ce que nous venons d'exposer dans ce chapitre, je
pense qu'il sera facile de reconnaître les ouvrages d'architecture militaire construits par les Gaulois dans les vastes pays qu'ils ont occupés.
En effet , si l'on rencontre une position isolée et en pente très-rapide
de tous côtés, ou une très-grande butte factice, susceptible de servir
de base à un petit château , on peut être presque certain que les Gaulois ont jadis fortifié ces localités. Si l'on découvre quelqu'une de ces
langues de coteaux longues et étroites s'avançant dans les plaines ; si
l'on y remarque la grande coupure qui sépare cette pointe des coteaux attenans , les traces du fossé et de la butte qui protégeaient le
fort ; si , par surcroît , ces divers emplacemens fournissent des tuiles ,
des ustensiles , des médailles et autres monumens gaulois , il deviendra
indubitable que ces positions ont été choisies et munies par nos ancêtres.
Mais voici un autre indice certain auquel on peut reconnaître les
fortifications des Gaulois. Leur manière de construire les murailles
est un sûr garant qu'ils n'avaient nul besoin de leur creuser des íondemens , et que , pour les asseoir , il suffisait d'aplanir et de consolider
la plate-forme qui devait les recevoir : or, outre la grande coupure,
le fossé et la butte de leurs forteresses , les vestiges plus ou moins
conservés , plus ou moins prolongés de ces esplanades , me semblent
être le caractère le plus sûr auquel on puisse reconnaître l'eœplacement de leurs anciens travaux militaires.
On voit combien le système de défense des Gaulois différait de celui
DE VÉSONE.
I01
des Romains , des Grecs , et des autres peuples de l'antiquité ; il ne
ressemblait en rien à tout ce qui précéda l'invention de la poudre à
canon , invention à laquelle cependant il eût mieux résisté que les autres systèmes de la même époque : mais loin que cette disparité de
moyens puisse nous donner une opinion défavorable du génie des
Gaulois , nous croyons au contraire y trouver la preuve que chez
eux l'art de fortifier les places n'était pas moins avancé que celui des
constructions navales.
Cette opinion pourra d'abord paraître hasardée ; mais elle est le
fruit d'un grand nombre d'observations et de recherches , que nul
autre encore n'avait faites (i). Heureux si ces recherches pouvaient
servir a répandre un nouveau jour sur cette partie toute nouvelle des
antiquités gauloises , et faciliter à ceux qui viendront après nous l'étude des monumens militaires d'un peuple trop peu connu et presque
toujours mal apprécié.
CHAPITRE XII.
Expéditions et colonies des Gaulois.
«■—■ aeej—■
ISÍous étant imposé la tâche de réunir dans cet Essai les traits généraux qui nous ont paru les plus propres à donner une juste idée
des Gaulois , nous croirions notre travail incomplet , si nous ne pré(1) Dans l'impossibilité où j'étais de parcourir moi-même toute Tétendue du Périgord et des
provinces voisines, pqur y découvrir des monumens religieux, civils et militaires de nos ancêtres, je me suis vu obligé de recourir à nos amateurs d'antiquités et à beaucoup d'autres personnes instruites, et de leur communiquer les indications qui peuvent faire reconnaître ces divers monumens. Si les retards que l'impression de cet Ouvrage a éprouvés ont laissé le temps
à ces renseignemens de se propager au loin, je prie le lecteur de ne point m'accuser pour cela
de plagiat , car ces idées m'appartiennent ; elles étaient la base essentielle de mon travail longtemps avant qu'elles aient pu se répandre.
10a
ANTIQUITÉS
sentions pas ici le tableau rapide des expéditions lointaines de ce
peuple.
Parmi ces expéditions, il en est dont on découvre encore les traces
dans Phistoire , mais dont on ne peut préciser Pépocpie. C'est ainsi
qu'il n'est pas permis de douter que les Gaulois n'aient, dans des temps
très-reculés, formé des établissemens en Angleterre. Les noms de la
principauté de Galles et du comté de CornouailLes , Puniformité de
la langue parlée dans ces contrées avec celle qui est encore en usage
dans la Basse-Bretagne (i) , suffiraient pour démontrer la vérité de
cette antique transmigration que Tacite (2) avait déjà soupçonnée.
Mais quelle époque peut-on lui assigner?
II est également constant que les Gaulois occupèrent une très-grande
partie de PEspagne : le nom de Celtibériens , qu'ont porté jadis les Espagnols ; les noms de Galice et de Portugal , qui subsistent encore ,
en sont des preuves incontestables. Ephore, dans Strabon (3), va même
plus loin : il comprend PEspagne toute entière dans la Gaule. Mais quand
les Gaulois étendirent-ils leurs conquêtes jusqu'à Gades ou Cadix ? II
est impossible de répondre.
On ne sait guère mieux en quel temps, sous la dénomination d'Umbriens, les Gaulois vinrent s'établir en Italie. Lenglet du Frénoi , dans
ses Tablettes chronologiques, rapporte cet établissement à 191 2 ans
avant notre ère.
La même incertitude n'existe pas pour les colonies qu'ils envoyèrent depuis en Allemagne, en Italie, dans la Grèce, et jusqu'en Asie :
Phistoire en marque positivement la date.
Environ 612 ans avant J .-Christ, Ambigat, chef des Bituriges (4) -, et
le plus puissant roi des Gaules, voulant arrêter une insurrection dans
(1) Les Bas-Bretons du canton de Tréguier et les habitans de Cornouailles parlent encore la
même langue, ce que quelques auteurs, il est vrai, attribuent à une émigration des peuples de
la Grande-Bretagne sur lc continent.
(2) Tacite, Vie d'Agricola, § n.
(3) Strabon , liv. 4 > chap. 4Cl) Tite-Live, liv. 5, ebap. %.
DE VÉSONE.
I0 5
ses états , et craignant que leur excessive population ne devînt la cause
de quelque sédition plus funeste, prit la résolution de se débarrasser
d'un pareil sujet d'inquiétude. II fit proposer une expédition lointaine,
et annonça que ses deux neveux, Bellovèze et Ségovèze, en seraient
les chefs. Toute la jeunesse gauloise adopta avec joie ce projet, et
une armée de 3oo,ooo hommes fut bientôt formée.
Ségovèze commanda la moitié de cette armée. Le vol des oiseaux ,
qu'il consulta , dirigea sa marche au-dela du Rhin. II traversa la forêt
Hercinie (Forêt-Noire),, et fit plusieurs établissemens en Germanie,
entre autres peut-être à Nuremberg, dont le nom antique, Ségodunum ,
a de l'analogie a\ec celui de ce chef. II cn forma aussi en Boême et
jusqu'en Hongrie , où ses descendans élevèrent une puissance qui devint redoutable a tous les peuples voisins. Plusieurs savans pensent que
c'est de cette colonie d'Allemagne que depuis sont sortis les Francs,
pour reconquérir sur les Romains leur ancien territoire.
Bellovèze, qui commanda l'autre moitié de ces 3oo,ooo hommes,
s'avança du côté des Alpes. Retenu chez les Tricastiniens ( peuple qui
habitait entre le Dauphine et la Provence ) par les difficultés qu'il
rencontra à passer les monts , il devint le protecteur (i) des Marseillais , dont les voisins attaquaient la nouvelle colonie , et trouva
enfin un passage qui le fit pénétrer en Italie , par le pays des Tauriniens (le Piémont). Les Tusces ou Toscans, maîtres de ces cantons
jusqu'aux deux mers , vinrent lui disputer le terrain ; Bellovèze les
défit sur les bords du Tésin , et les força de se retirer , partie en
Etrurie , leur principale demeure , partie dans ce canton des Alpes
qu'ils nommèrent la Rhétie.
Les Umbriens , confinés par les Tusces dans le pays qui touc he à
la mer Adriatique , furent contraints , malgré leur commune origine
avec les Gaulois (2), d'abandonner leur territoire à Bellovèze. 11 s'em(1) Tite-Live , liv. 5, cliap. 3 j. Voyez aussi, sur tous ces faits, l'Histoire universelle, par
une société de gens de lettres.
(2) Ce procédé de Bellovèze envers les Umbriens, qui sont reconnus pour Gaulois d'origine,
est une preuve de l'antiquité de rétablissement de ce peuple en Italie. En effet, s'ils y eu sent
passé peu de temps avant cette conquête, Bellovèze les aurait traités en frères, et non en ennemis.
ip4
ANTIQUITÉS
para de toute cette région ; et d'autres peuples des Gaules , attirés par
ses succès, étant venus augmenter ses forces, ils formèrent tous ensemble des établissemens fixes dans le nord-ouest de l'Italie, où ils
fondèrent Milan , Brescia , Bergame , Trente , Mantoue , Vicence ,
Corne, Vérone (i), Crémone, etc., dont les positions, mieux choisies
peut-être que celle de Rome même, ont toujours fait ressortir ces
villes des cendres où les ensevelirent plusieurs fois les barbares.
Ces Gaulois s'emparèrent aussi de Fulcine , capitale de l'Etrurie , et
lui dozinèrent le nom de Bonona ( Bologne ), qu'elle porte encore,
et que les Romains ne changèrent pas lorsque, 191 ans avant notre
ère , ils y envoyèrent une colonie.
Environ 200 ans après ces conquêtes , qui donnèrent à une poi'tion
de l'Ita'ie le nom de Gaule Cis-Alpine, et plus de 400 ans avant notre
ère , Brennus , chef des Gaulois , assiège Clusium , ville étrusque. Les
habitans , pressés par les assaillans , demandent la médiation des Romains. Ceux-ci envoient des ambassadeurs qui entrent en négociation
avec les Gaulois, mais qui, en même temps, s'arment pour la défense
de la ville. Indigné de ce procédé, Brennus lève le siège de Clusium,
et marche droit a Rome. Cependant sa juste colère ne lui laissa pas
méconnaître le droit des gens : il se fit précéder par des députés,
et ne poursuivit son dessein que lorsque la réponse qu'on fit à ses
ambassadeurs devint une injure de plus. Alors les Gaulois pénètrent
(1) Comme mon but principal est d'écrire l'histoire des Antiquités de Vésone et de son territoire, j'oserai hasarder ici une conjecture qui aurait difficilement trouvé place ailleurs. Parmi
les peuples qui accompagnèrent Bellovèze , les anciens ne citent point les Vésoniens ni les Pétrocoriens, sans doute parce qu'ils étaient indépendans d'Ambigat, quoique très-voisins des états
de ce prince. Cependant il parait qu'ils allèrent rejoindre Bellovèze, quand ses succès en Italie
eurent éveillé l'ardeur guerrière
des autres Gaulois. Ce qui permet de le conjecturer, c'est
que non -seulement le nom de Vérone parait avoir quelque rapport avec celui d'un de nos bourgs,
mais qu'encore (comme l'a très-bien remarqué notre compatriote M. de l'Espine) plusieurs endroits voisins de cette ville, tels que Bainaco , Segonzaco , etc., offrent une analogie frappante
avec d'autres lieux situés sur notre territoire. II para't même que le Véronais a conservé longtemps des relations avec le Périgord, puisqu'il avait adopté le dyptique de cette dernière province. En effet, il existe, près de Vérone, un village nommé San-Fionlo : or St. -Front a été,
vers le 2.° siècle de notre ère, le premier évêque de Vésone.
Je n'attache pas à ces
étymologies plus d'importance
qu'elles ne méritent ; mais j'espère
qu'on me pardonnera une simple conjecture que ne contrarie ni l'histoire ni aucun monument.
DE VÉSONE.
10 5
dans le pays ennemi , taillent en pièces les Romains qui veulent s'opposer au passage du fleuve Allia , s'emparent de Rome , qu'ils livrent
à la fureur du soldat, et mettent le siège devant le capitole.
On connaît l'heureux hasard qui sauva cette citadelle. Les Romains
capitulèrent. Brennus consentit a sortir du territoire ennemi, moyennant mille livres pesant d'or , qui lui furent comptées ; et il n'est pas
très-certain que Camille les lui ait enlevées.
Je passe à d'autres traits historiques. Trois cents trente-cinq ans avant
Jésus-Christ, les Gaulois envoyèrent des ambassadeurs a Alexandre-leGrand. Onze ans après , le même conquérant en reçut d'autres de leur
part , lorsqu'il faisait son entrée triomphale à Babylone.
Environ 280 ans avant Père vulgaire, les Gaulois firent une irruption dans la Grèce avec 3oo,ooo hommes, séparés en trois corps (1).
Le premier , commandé par Acichorius et Brennus , y entra par la
Pannoniej le second, sous la conduite de Céréthrius, passa dans la
Thrace ; le troisième , avec son chef Belgius , pénétra dans la Macédoine et en Illyrie. Ce dernier corps d'armée remporta une grande
victoire sur Ptolémée , qui fut tué dans le combat ; mais Sostêne vainquit Belgius , et le força de se retirer (2). Brennus (3) , informé de
cette défaite, accourut en Macédoine à la tête de i5o,ooo hommes, et
Sostêne fut vaincu. Après avoir désolé cette région , Brennus entra
dans la Grèce. D'abord il fut arrêté quelque temps au passage des
Thermopiles; mais, à Pimitation des Perses, qui Pavaient fait quelque
temps avant lui, il tourna les montagnes et marcha sur Delphes, dans
le dessein d'en enlever les immenses trésors.
Les Grecs prétendent qu'en approchant du Mont-Parnasse, au pied
duquel est située cette ville , les Gaulois essuyèrent un si terrible
orage, mêlé de tremblemens de terre, de grêle et de tonnerre, qu'une
(1) Histoire universelle, édit, in-12, chap. i3, pag. 201.
(2) C'est sans doute à la suite de
cette déroute complète que les monnaies macédoniennes
acquises par la victoire précédente passèrent dans la Gaule , où elles furent en si grande quantité , qu'il fallut leur donner un cours légal.
(3) Voyez sur ce Brennus, Polybe, liv. 2; Pausanias, Justin, etc.
14
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ANTIQUITÉS
0
terreur panique s'empara de leur armée, qu'ils s'entretuèrent , se prenant pour des ennemis, et perdirent la moitié de leurs troupes. Les
Grecs -venus au secours du temple d'Apollon voyant ce désordre, en
profitèrent, et taillèrent en pièces les restes de cette armée. Brennus,
qui avait reçu beaucoup de blessures, ne voulut pas survivre a sa disgrâce : lui-même, d'un coup de poignard, s'arracha la vie.
Ceux qui avaient échappé a la poursuite de l'ennemi regagnèrent,
sous les ordres d'Acichorius , le passage des Thermopiles ; mais harcelés de tous côtés, méme par les habitans, ils eurent encore a combattre le froid, la faim, les maladies 3 et de ce grand nombre d'hommes
venus pour piller Delphes, il ne s'en sauva que très-peu (1).
Les deux chefs gaulois, Léonor et Lutaire, qui s'étaient séparés de
ces grandes armées dès le commencement, et avaient marché avec
100,000 hommes du côté de la Thrace, envahirent tout le pays, jusqu'à la mer. De là ils traversèrent (2), l'un le Bosphore, l'autre
l'Hellespont, et se rejoignirent en Asie. Ils firent alliance avec Ni-
(1) Encore quelques conjectures. Ne pourrait-on pas croire qu'amis du merveilleux, et portant
i l'excès l'orgueil national , les Grecs ont exagéré les désastres éprouvés chez eux par les Gaulois; et ne serait-il pas possible, quoi qu'en aient dit les historiens, que d'une armée aussi puissante il eût échappé quelques débris encore assez redoutables pour aller s'établir ailleurs ? En
effet, je troxive en Circassie ( Géographie de La Croix, tom. 2, pag. 239), parmi les Tartares,
un peuple qui porte encore le nom de Pétigoriens , et dont la capitale s'appelle Pétigor , à
cause des habitans, mais dont le vrai nom est Bésini (ibid., p. 2^0). Or, il n'est personne qui
11e reconnaisse une analogie frappante entre cette dénomination de Pétigoriens et celle de Petrigoriens ou Pátrocoriens ; entre le nom de Bésini et celui de Vesini ( selon quelques vieux
monumens ) ou Vesoni , que portaient les habitans de Vésone , capitale des Péerígoriens. Je
n'oserais conclure ; mais quand cette note n'aurait d'autre résultat que de faire remarquer une
homonvmie singulière, je ne la croirais pas entièrement inutile.
On trouve une homonymie à-peu-près semblable en Sicile, où une ville qui a porté le nom de
Pe'li, s'appelle encore Visini. Enfin, il existe en Afrique un peuple que Pline (liv. 5, ch. 2)
nous fait ainsi connaître : « Et horum pars, quondam Vesuni, qui avulsi his, propriamjëcére gentem,
■ucrsi ad JEthiopas. » Cette dernière colonie ne portant pas le nom grec de la province ( Petrocora ) , pourrait être beaucoup plus ancienne que les autres ; car , avant l'arrivée des Grecs
dans la Gaule , nous nous appelions Vesoni ( ou Vesuni, chez les Latins ) , et non pas Pctrocorii.
( 2 ) Ce ne sont pas des barbares et des ignorans dans l'art militaire qui divisent leurs
troupes pour passer plus facilement un détroit. Ils ne sont pas dépourvus de connaissances
ceux qui font passer la mer à une armée de 100,000 hommes , et qui savent réunir leurs
Iroupes lorsqu'ils ont atleint l'autre bord.
DE VÉSONE.
I0?
co'mède , roi de Bithynie , et l'aidèrent à recouvrer son royaume sur
Zipétès , son frère , qui l'en avait dépouillé. Ce service signalé leur
valut un établissement fixe dans la Phrygie : de là le nom de GalloGrèce, qu'eut d'abord cette contrée, et ensuite celui de Galatie.
Nous terminerons ce que nous avions à dire sur ces expéditions ,
en faisant observer qu'on se tromperait étrangement, si l'on considérait ces transmigrations comme celles de barbares qui ne demandaient que le meurtre et le pillage, et qui, gorgés d'or et de sang,
retournaient dans leur pays pour y jouir du fruit de leurs brigandages.
Ce genre d'excursions appartient aux peuplades du nord. Les peuples
du midi , et en particulier les Gaulois , se sont toujours proposé pour
but des établissemens utiles et durables.
C'est dans les états-généraux du printemps qu'on décidait s'il était
nécessaire au repos public que la jeunesse partit pour aller faire des
conquêtes et s'établir ailleurs. Tous les peuples attendaient cette décision
avec anxiété. Leur sort en dépendait souvent ; et le ver sacrum (i)
des Gaules était redouté jusqu'aux extrémités de l'ancien monde.
(i) C 'était à l'équinoxe du printemps, comme on l'a TU , que se tenaient ces sortes d'assemblées gauloises.
LIVRE PREMIER.
■
-
■
.
SECONDE PARTIE.
_
DE LA CITÉ DE VÉSONE.
ì
AVANT -PROPOS.
APRÈS avoir donné quelques notions générales sur les habitans de la Gaule , et m être attaché surtout à justifier ces
peuples du reproche de barbarie que leur ont fait quelques
auteurs anciens et modernes, je vais faire connaître l'antique
cité de Vésone. J'indiquerai ensuite les différens monumens
gaulois qu'on retrouve encore en Périgord. Je suivrai , je
décrirai ce que j'ai vu, ou ce que des renseignemens exacts
m' ont fait connaître ; et si je me livre à quelques conjectures , ce ne sera qu'autant qu'elles me paraîtront liées aux
faits d'une manière simple et. naturelle.
De tous les monumens , ceux des Gaulois sont les plus
difficiles à retrouver. Leur haute antiquité, leur situation,
presque toujours dans les bois, leurs énormes proportions,
leurs formes brutes , empêchent qu'on ne les remarque ; et
à moins que quelque tradition superstitieuse n'en conserve
le souvenir , les habitans les regardent comme des blocs
détachés des montagnes , ou comme des parties saillantes
de rochers. Pour les bien reconnaître , pour en fixer le
nombre et les espèces , il faudrait qu'un homme instruit
dans ce genre d'antiquités, et qui saurait parfaitement le
langage du pays , fît partout de scrupuleuses recherches.
Mais avant tout il devrait se procurer une liste complète
des mots que les anciens auteurs nous donnent comme cel-
us
AVANT -PROPOS.
tiques , et même avoir quelques notions de la langue bretonne parce qu'alors une infinité de noms de lieux , peutêtre même quelques expressions particulières , ramèneraient
à la découverte de beaucoup de monumens dont il n'existe
plus que des vestiges.
Les hommes qui , par état , sont obligés de parcourir les
campagnes , pourraient aider dans cette recherche ; souvent
au moins ils le mettraient sur la voie. H y a quelques années
que le receveur général (i) avait adressé à ce sujet une circulaire aux huissiers des contributions. On espérait que ces
hommes donneraient des renseignemens utiles ; et , en effet ,
il y en eut quelques-uns, moins ignorans que les autres ou
plus zélés , qui répondirent en partie à ce qu'on s'était
promis de leurs soins et de leurs fréquens voyages.
On peut diviser les monumens gaulois en trois classes :
i.° Les monumens religieux; tels que les autels, les tombeaux , les grottes druidiques.
Les monumens civils : ils embrassent ce qui tient aux
arts et aux connaissances humaines.
2. 0
3.° Les monumens militaires; c'est-à-dire les forts et les
fortifications.
Les autels gaulois , nommés dolmens par les modernes ,
sont composés de plusieurs grosses pierres , posées debout ,
qui en soutiennent une autre fort large, très-longue et assez
épaisse , placée , non tout-à-fait horizontalement , mais en
plan incliné. Ces dolmens prennent , dans l'idiome péri-
(i) M. Chanibon , qui ne pardonnerait pas même à l'estimc et à l'amitié de reVéler
ses bonnes qualités et ses connaissances,
AVANT- PROPOS.
„5
gourdin , différentes dénominations. Les plus usitées sont :
peyro-lévado , peyre-lado , cairo-lato , carte-lado ; c'est-à-dire,
pierre levée, etc.
Les tombeaux gaulois consistent , la plupart du temps ,
en un monceau de pierres ou de terre entassée sur les restes
du personnage mort. Ce genre de mausolée est désigné
par les habitans sous les noms de moto, mouto, etc.; c'està-dire, motte, ou élévation de terre. Les modernes appellent ces élévations tombelles; les anciens, tiimuli.
C'est peut-être à tort qu'on regarde comme monumens
astronomiques ceux qui consistent en une seule pierre brute,
longue , énorme et posée debout. Le peuple les appelle lo
peyro, lou roc, peyro bruno , peyroteu, etc.; nos savans les
nomment menhirs, peulçans, ou obélisques.
Quelquefois ces pierres , employées en grand nombre ,
figurent des cercles, des demi-cercles, des carrés dessinés
par de grosses masses , et qui , presque toujours , en ont
une plus forte à leur centre. Ces sortes de monumens sont
nommés chromlechs ou chromleacks par les modernes , et
malli , dans le moyen âge.
Enfin , d'autres monumens du même genre sont composés de gros obélisques bruts rangés sur une ou plusieurs
lignes. L'on compte onze ou douze de ces lignes à Carnac
en Bretagne. Mais les plus curieux de tous sont ces pierres
tremblantes dont j'ai parlé. Le paysan les appelle roc branlant, branlo-bmno , casso-nousillo , etc. Je les rangerai dans
la classe des monumens civils, sans oser affirmer que quelques-uns d entre eux n'eussent pas une destination religieuse.
i5
n4
AVANT- PROPOS.
Quant aux monumens militaires , on sait pourquoi- il est
impossible aujourd'hui de retrouver aucuns vestiges de ces
fortes et vastes murailles dont César nous a parlé ; leur
construction même, qui admettait la terre et le bois mêlés
avec les pierres, a dû causer leur ruine : mais il nous reste
encore plusieurs emplacemens de châteaux et de fortifications gauloises que les antiquaires n'avaient point remarqués
jusqu ici.
Je ferai connaître successivement ces trois classes de mo-
numens. Si dans nos différentes provinces on faisait les
observations que j'ai faites dans celle que j habite , peutêtre fìnirait-on par jeter un grand jour sur l'histoire de ces
Gaulois dont nous descendons, et que l'on ne méprise que
parce qu'ils ne sont pas connus.
Le plan que je me suis tracé m'ayant. fait arriver au point
où je dois entretenir le lecteur de la cité de Vésone , de son
territoire et des monumens qu'on y retrouve encore , je pense
qu'avant d'entrer en matière , il est. à propos de donner une
courte notice du pays et de la ville dans leur état actuel.
RECHERCHES
SUR
LA CITÉ DE VÉSONE,
SON TERRITOIRE ET SES MONUMENS ,
DU TEMPS DES GAULOIS.
NOTICE
SUR LE PÉRIGORD ET SA CAPITALE.
^r-rewnì—
L E PÉRIGORD , nommé maintenant département de la Dordogne , se divisait en deux parties : le Bas-Périgord , ou
Périgord proprement dit ; et le Haut-Périgord , dans lequel
était compris le Sarladais. Cette province n'était enclavée
que depuis environ 3oo ans dans le gouvernement général
de Guienne (i). Son étendue est à-peu-près de 4° lieues de
(i) Le Périgord et sa capitale étaient civilement iudépendans avant l'érection du
parlement de Bordeaux. On verra dans peu que cette province avait jadis un vaste
territoire, qui a été circonscrit a diverses époques anciennes et modernes.
n6
ANTIQUITÉS
ME
longueur , sur presque autant de largeur. Le 4^degré
de latitude divise son sol en deux parties égales. Ainsi , ce
pays jouit de la température la plus agréable : le ciel en
est pur , l' air très-salubre et le climat fort doux.
Sa population , diminuée dans les statistiques , s'élève à
5oo,ooo habitans ; celle de sa capitale , de la Cité et de
leurs faubourgs , soumise à la même réduction politique ,
dépasse peut-être 12,000 ames, et était autrefois infiniment
plus considérable.
Le Périgourdin a beaucoup d'aptitude aux arts et même
aux sciences. II est spirituel , et la classe aisée montre de
lintelligence et de la vivacité. L'habitant est franc (1), loyal,
courageux , ami vrai , ennemi opiniâtre ; mais naturellement
bon et hospitalier. II passe pour être adroit et entendu aux
affaires.
Les femmes sont assez communément jolies ; les hommes ,
bien faits et d'une taille moyenne , souvent même d une
haute stature.
Avant les lois désastreuses de la conscription , le Périgourdin avait la réputation d'aimer l'état militaire ; et , en
effet, l' armée française était peuplée d'un très-grand nombre
d'officiers de toute arme et de tous grades , et de plusieurs
milliers de bons soldats de cette province.
Son sol est montueux, et fréquemment, coupé de coteaux
(1) Ce crue j'avance est confirmé par un ancien adage, une espèce de jeu de mots
latins :
PETRA sis ingratis , COR amicis , hostibus ENSIS
ffœc tria si j'ueris, PETRA-COR-EKSIS eris.
J
li
n
élevés et. de vallées profondes. II est pierreux, sec , trèsboisé ; et lintervalle entre les principales rivières qui F arrosent de l est à l'ouest , est assez généralement aride.
DE VÉSONE.
Ce pays , sans être extrêmement fertile , est pourtant productif: il peut se passer de ses voisins. Les fruits y acquièrent une excellente qualité ; et des encouragemens donnés
à cette intéressante partie de 1 agriculture , vaudraient encore au Périgord le titre de verger, des rois de France (i) ,
qu'il a mérité dans le moyen âge.
Depuis le gouvernement sage et modéré des anciens Gaulois jusqu'à nous , cette province n'a pas cessé d être le
théâtre des guerres et des ravages. A la conquête des Gaules
par les Romains , succédèrent les dissentions civiles suscitées
par V ambition des prétendans à l' empire de F univers. Vinrent ensuite ces hordes de barbares qui saccagèrent le Périgord , et s'y maintinrent jusqu à ce que les Francs les
eurent expulsées. Quelque temps après , les Sarrasins envahirent et bouleversèrent ce malheureux pays ; et c'est
sur son territoire que se termina la guéri e civile de Pepinle-Bref contre r infortuné duc Waiffre.
Charles-le-Chauve voulant arrêter les dévastations des Normands , envoya des guerriers expérimentés pour commander
dans les provinces exposées à leurs pillages , et dans les villes
fortes qui pouvaient arrêter leurs incursions. C'est alors ( en
866 ) qu'un de ses proches parens reçut le Périgord et Angoulême pour apanage. Mais tous ces valeureux capitaines
(i) Un acte connu, et date' de Tannée i223, donne cette qualification au Périgord.
n8
ANTIQUITÉS
n'agissant pas de concert , ne parvinrent point à purger la
France de ces brigands du nord, auxquels Cbarles-le-Simple
fut forcé, en 912, de concéder un établissement fixe dans
la Neustrie.
G uidés par la politique , les Anglais acquirent la Guienne
et le Poitou, que Louis-le-Jeune avait imprudemment laissé
échapper. Alors le Périgord devint frontière de la France (1) ;
et , par conséquent , il fut tour à tour la proie des vainqueurs
et des vaincus.
Après que les Anglais eurent été chassés de cette province ,
il semble qu'elle aurait du jouir du repos dont elle avait si
grand besoin ; mais les guerres de religion (2) , qui avaient
précédé et qui suivirent cette expulsion , détruisirent ce
qu'avaient laissé subsister les barbares.
Ce fut encore en Périgord que la guerre des croquans
exerça ses ravages. II fut livré aux fureurs de la ligue , aux
troubles de la minorité de Louis XIV ; et , de nos jours ,
le fanatisme révolutionnaire ne l a pas épargné.
On voit, par ce peu de mots, que le Périgord ne respira
jamais un instant , qu'il fut toujours le théâtre des guerres
et des ravages , et que la médiocre qualité de son sol ne
lui fournissait pas les moyens de réparer ces désastres.
Aussi n'a-t-il pu recouvrer F état de prospérité dont il jouissait encore lorsque les Romains conquirent, les Gaules , et
(1) On a vu que cette province n'avait réellement fait partie du gouvernement général de Guienne qu'après l' érection, en 1462, du parlement de Bordeaux.
(2) La guerre des Albigeois, et peut-être celle qu'occasionna l'hérésie de Pontius f
qui était lui-même né en Périgord.
DE VÉSONE.
Iig
avant toutes ces destructions religieuses, civiles et militaires
qui l'ont tant de fois bouleversé.
Or , si cette province n'a pu recouvrer son ancien état ,
sa capitale ne devait-elle pas éprouver le même sort? En
effet, elle-même, elle fut toujours en butte à tous les fléaux
dont nous venons de parler ; des guerres particulières l'ont
même désolée pendant, plus de deux siècles , et le sol qui
l'environne a peut-être encore plus souffert que tout autre
des orages et de l'intempérie des saisons. Si l'on ajoute à
ce conflit de malheurs les inconvéniens de sa mauvaise position géographique et militaire, on ne sera plus surpris que
Vésone n'ait jamais pu ressortir de ses cendres.
CHAPITRE PREMIER.
De T^ésone , son antiquité , son territoire , ses prérogatives ,
sa splendeur sous les Gaulois , sa décadence.
LES ténèbres qui couvrent l'origine des villes gauloises sont sans doute
impénétrables ; mais l'espèce d'échelJe de proportion que j'ai étabJie
dans la première partie de ce livre, peut du moins aider k reconnaître
Pantiquité relative de ces villes , et jeter peut-être quelque lumière
sur ce point intéressant de l'iiistoire de nos ancêtres. Je me servirai
de cette mesure pour faire juger de l'antiquité de Vésone.
Les anciens ont diversement écrit le nom de cette capitale. Les
Grecs la nomment Ousona, Oueso?ia, Oeusona , Eacssona, etc. Ce
sont eux qui me semblent avoir le mieux suivi l'orthograplie celtique.
Les Romains ont changé l'o de Vesona en u, et, y ajoutant une n,
ANTIQUITÉS
l'ont assez généralement écrit Vesunna, qu'ils prononçaient Vesounna.
II n'y a que quelques-unes de leurs inscriptions et l'itinéraire d'Antonin qui suppriment une des deux 72, et la carte théodosienne qui
conserve l'o, et la nomme Vesonna. Dans les différentes notices de
l'empire on se contente de l'appeler Civitas Petrocoriorum (i) , Pe-e
7
trigoriorum, Petrigoris , etc. , dénominations qui ont formé, vers le .
siècle, le nom actuel de Périgueuoc , resté à la ville qui a remplacé
Vésone. Les seules raines d'un vieux temple circulaire ont conservé
l'ancien nom (2) , et on ne connaît plus cette antique Vésone que sous
lao
le nom de Cité.
Dans tous les temps on a débité des fables sur l'origine des villes
dont la fondation se perd dans la nuit des siècles. Au moins autant,
et plus peut-être que celui de tout autre, le berceau de Vésone a été
entouré de prestiges : les cosmographes ne tarissent point dans les
contes qu'ils font sur la naissance de cette ancienne cité. Quelques
historiens , séduits par la tradition et par le nom d'un de ses vieux
ponts, le pont de Japhet (3), ont rapporté sa fondation à ce fils aîné
de Noé; ce qui, au moins, témoigne qu'on a toujours eu une grande
idée de l'antiquité de Vésone. Et, en effet, si l'on examine le local
qu'elle occupait jadis, on verra, sans admettre aucune fiction, que
l'époque de sa naissance doit remonter aux temps les plus reculés.
L'ille (4) , arrivant vers le nord-est , se trouve forcée , par les rochers du faubourg de l'Arsault, d'aller presque droit, vers le sudouest, au coteau pyramidal d'Ecorne-Boeuf. Là ses eaux, arrêtées par
(1) Dans ces notices , Vésone est presque toujours á la fin de la liste des villes , circonstance
qu'on peut attribuer à sa position géographique, et peut-être aussi a la perte de son rang, que
dès-lors elle n'avait plus. Je donnerai bientôt d'autres raisons de cette particularité.
(2) La tour de Vésone ou de la Vésone.
(3) On n'est pas d'accord sur la situation du pont de Japhet. Quelques personnes croient qu'il
était placé tout près du moulin actuel de Sle.-Claire ; mais j'ai quelques raisons de croire qu'il
était a Campniac, oi\ l'on voit aussi quelques vestiges d'un pont antique.
(/|) L'ancien nom de cette rivière est Hella ou Ella; on devrait donc l'appeler Hette ou Elle,
et non pas Illa, et encore moins Ile. II parait que l'usage de la nommer Jlle commencere à prévaloir. Pour suivre cette description, il faut jeter les yeux sur la carte qui forme la i.
de cet Ouvrage.
1
planche
DE VÉSONE.
i2i
les rochers, se détournent vers l'ouest, traversent le vallon de Campniac et l'embouchure de son petit ruisseau , sappent les terres et usent
les rochers de la Boissière , coteau où est placé le camp de César ;
s'écoulent vers le noi'd-ouest ; passent sous le pont de la Cité , aux
Isarns , à Charniers , et reçoivent ensuite le ruisseau du Toulon , qui
provient d'une source et d'un gouffre placés aux pieds d'un coteau qui
est opposé aux premiers. Ce long circuit, formé par le canal de la rivière et par le ruisseau du Toulon , peut avoir une lieue du sud-est au
nord-ouest , et l'espace renfermé par cette courbe a près d'une demilieue dans sa largeur du sud-ouest au nord-est. C'est dans cette plaine
riante que Vésone a été bâtie j et remarquons qu'au milieu de ce vaste
local il se trouve une habitation qui retient encore le nom de maison
de ville (i).
Quant au petit vallon de Campniac, dont nous venons de parler, il
suit pendant quelque temps la direction du midi, se recourbe vers le
sud-ouest , puis vers l'ouest , et embrasse le coteau de la Boissière ,
qui, de ce côté, se trouve coupé à pic. Ce vallon est étroit et resserré. Le petit ruisseau qui l'arrose est alimenté par plusieurs sources
qui, en première origine, proviennent d'une ancienne fontaine dont les
eaux sont maintenant perdues. Son emplacement s'appelle la fontaine
de Gimel ou de Jameaux (2).
La fondation de Vésone offre un exemple véritablement extraordinaire , et peut-être unique en France : c'est qu'elle n'a pas été originairement effectuée dans la plaine où l'on s'accorde a reconnaître
ses ruines , mais dans ce très-petit vallon de Campniac.
En effet , dès qu'on fouille un peu profondément ce vallon et les
rampes des coteaux qui le forment, on y déterre des restes de constructions antérieures aux Romains. On y trouve journellement des
pierres dures taillées et affilées, des anneaux de bronze, des usten(0 Voy. la pl.
i.
r0
(2) Le nom gaulois de celte fontaine pourrait être Garàone. Cc qui me le fait présumer, c'est
que ce nom est resté á une habitation placée sur la hauteur , et à laquelle il convient d'autant moias ,
qu'elle est totalement privée d'eau. Au-dessus de la fontaine de Jameaux, il en existe une antre
qui s'appelle la fontaine de la Jarthc.
16
ANTIQUITÉS
I33
siles, des médailles gauloises, et une foule de débris dont l'origine
est la même. H y a plus encore : c'est que ce vallon pittoresque se
termine au nord, et au bord de la rivière de Pille, par le coteau
d'Ecorne-Boeuf , a la sommité duquel on reconnaît les traces d'une
très-ancienne fortification gauloise, qu'il ne faut pas confondre avec
celles que nos ancêtres y ont ajoutées depuis, et que je ferai connaître
dans la suite (i). Une étude longue et réfléchie de cette intéressante
localité in'a convaincu que le point culminant de ce coteau a été jadis
un fort (2) établi pour la défense particulière du petit vallon.
Si , enfin , on veut connaître toutes les preuves que la cité primitive
de Vésone a été sondée dans ce lieu, j'invoquerai la tradition constante du pays : elle n'a jamais varié sur ce point. Je ferai surtout
valoir un témoignage qui me paraît irrécusable : c'est que ce petit
vallon et les pentes rapides des coteaux adjacens se sont toujours appelés Vieille-Cité, et qu'une habitation , la seule qu'on y trouve encore, retient ce même nom (5). Ainsi, la fondation de Vésone remonte
à l'époque que nous avons désignée comme la première dans notre
échelle de proportion ; car on peut dire , avec certitude , que le choix
d'un pareil site a été fait avant que la Gaule fût civilisée.
Vésone ne fut transportée dans la plaine de Pille qu'à la seconde
époque , et lorsque l'accroissement et les nouveaux rapports des familles gauloises introduisirent une civilisation plus parfaite , un nouvel
ordre de choses, et le besoin de se réunir dans des villes proprement
dites ; mais la vieille cité dut se maintenir long-temps chef-lieu : le nom
qu'elle conserve encore nous Patteste. Elle devint ensuite un faubourg
de la cité de la plaine.
Le nom de Vésone répond à la haute antiquité de cette ville : il est
(1) Voyez, plus loin, cette même partie.
(2) C'est sans cloute 'pour la propre défense de cette Vieille-Cité que le point dominant
d'Ecorne-Bœuf avait reçu un fort. II parait qu'avant et pendant l'existencc de ce,fort, on y
avait érigé un autel druidique; nous verrons dans la suite qu'on trouve encore quelques fragmens
de cet autel.
(3) Voyez la maison nommée Vieille-Ciic , planche r.'
0
DE VÉSONE.
îá-g
purement gaulois. M. le secrétaire perpétuel de l'ex-Académie celtique
de Paris voulut bien s'occuper, il y a quelques années, de Pétymologie (i) de ce nom. Voici son opinion à cet égard : « Le nom de
Vesimna , dit-il , doit venir du celtique BES , en contraction VES ,
tombeau, et de HUNN, sommeil, le tombeau du sommeil; ou, en
regardant VESONA comme la forme la plus pure, de VES, tombeau,
et de SOUN , à pic , tombeau élevé à pic comme une tombelle ; ou ,
enfin , d'AON , peur , frayeur , le tombeau de la peur. C'est k vous ,
Monsieur, à choisir le sens qui convient aux localités, aux traditions,
aux monumens et à Phistoire ; mais il me semble que Pétymologie la
plus naturelle est celle de BES-SOUN (2) , tombeau à pic. »
Je suis obligé d'avouer que ces ingénieuses étymologies, quoique
simples et naturelles en apparence , ne sont confirmées ni par la tradition, ni par les monumens, ni par les localités, ni par Phistoire ;
il faut même dire qu'elles s'écartent du sens qu'Ausone a donné au
mot divona , nom d'une fontaine de Bordeaux. II explique ainsi ce
mot : Divona , celtarum (3) lingucí , FONS addite DIVIS . On voit que
le mot celtique ON A équivaut au latin fons , fons sacer. Ainsi, Vesona
signifierait la fontaine du tombeau. Cette explication me semble concilier les étymologistes modernes avec Ausone , qui me paraît être
ici une autorité respectable; il n'y aurait d'autre erreur, de la part
des modernes , que sur la terminaison ONA. Dans tous les cas , on
doit être convaincu que le nom VESONA est purement celtique.
On n'a pas beaucoup de confiance dans les étymologies de Bullet , de
Besançon : la sienne a pourtant l'avantage d'offrir des rapports exacts
avec les particularités du local où Vésone a été définitivement établie.
Selon cet écrivain , le mot VES ou VIS exprime quelquefois , en langue
(1) M. Eloi Jouanncau, clans une lettre datée de Paris, le 3j janvier 1810.
(2) M. de la Tour-d'Auvergne-Corret explique de mime le mot celtique BES ou VES ; et
une particularité que je dois noter , c'est que les liabitans appellent encore BES ou VES les
très-anciens tombeaux que l'on trouve en grand nombre en Périgord, surtout près de St.-Cyprien,
à Besnac. Ce nom de Besnac signifierait-il le champ des tombeaux , BESEWAC ?
(3) Voyez , dans les œuvres d' Ausone , son éloge de la ville de Bordeaux;
ia4
ANTIQUITÉS
celtique, le contour que décrit le canal d'une rivière. Vesona indiquerait donc une fontaine placée dans le ceintre que forme une rivière.
Or , telle est la position de notre cité , par rapport à la rivière de l'Ille
et à la fontaine Sainte-Sabine.
En effet , que l'on se transporte en imagination aux temps qui
précédèrent la fondation de Vésone dans la plaine, alors que ceux
qui devaient l'habiter n'étaient encore que quelques familles confinées
dans le petit vallon de Campniac et sur les talus des coteaux limitrophes; que présentait cette plaine, aujourd'hui si riante? Une sombre
forêt, aussi antique que le sol; au milieu, une fontaine mystérieuse ;
en face, Parc décrit par la rivière Ella. Au midi, et sur l'autre bord
à'Ella , s'élève à pic un coteau noir de trois cents pieds de hauteur :
c'était comme un mur entre ce coin de terre et le reste du monde.
La sombre tristesse d'un pareil site, que les rayons du soleil ne pénétrèrent jamais ; le silence du lieu , silence qui n'était interrompu
que par le mouvement des eaux et du vent : tout , en un mot , ne
rappelle-t-il pas ces places écartées, solitaires, mélancoliques, que les
druides choisissaient de préférence pour célébrer leurs mystères?
Je crois même reconnaître dans une cérémonie religieuse , encore
pratiquée de nos jours, quelques restes des anciennes superstitions
druidiques. La religion chrétienne, en renversant, tous les autres cultes,
par cet empire que la vérité obtient tôt ou tard sur Perreur, usa
souvent de condescendance , et conserva , pour ne pas effaroucher les
peuples, quelques-uns des rites qui leur étaient le plus chers, quand
ces rites n'avaient rien que d'innocent. Ainsi, quelquefois encore, pour
obtenir la pluie dans les temps de sécheresse , le clergé se rend en
procession à la fontaine Sainte-Sabine, et trempe dans son eau le pied
de la croix (i). Ne serait-ce pas les derniers traits du respect que les
Gaulois avaient aussi pour cette fontaine, quand le druide y jetait la
feuille du gui sacré pour fléchir le courroux céleste ?
Quoi qu'il en soit, c'est autour de cette fontaine Sainte-Sabine que
fut bâtie la seconde cité de Vésone, qui, peu à peu, s'accrut au point
(i)
Celte cérémonie religieuse a encore eu lieu le 6 septembre i8t5.
DE VÉSONE.
I2 5
de couvrir toute la plaine, et de devenir le chef-lieu d'un territoire
immense. Donnons quelques témoignages de l'étendue de ce territoire.
Si, au temps de cette fondation dans la plaine, les Vésoniens avaient
eu quelques notions des arts et du commerce, ils auraient préféré de
construire leur capitale sur les bords de la Dordogne, íleuve navigable
qui coule à peu de distance de Vésone, et qui arrose une plaine beaucoup plus belle, infiniment plus féconde que celle qui est baignée par
la très-petite rivière de l'Ille (i). Mais nos pères, peu versés alors
dans les connaissances humaines , choisirent , pour asseoir leur ville ,
un local convenable a leur rite religieux , première science d'un peuple
qui commence à se civiliser , et celle de toutes qui se grave le mieux
dans la téte des enfans de la nature. Aussi, comme nous le remarquions plus haut, la position de Vésone est-elle parfaitement assortie
au culte des Gaulois, et trop bien a leur peu d'habileté dans les arts.
Mais , acquérant bientôt des lumières , les Vésoniens se servirent de
l'iníluence qu'ils exerçaient au loin, pour s'opposer à la construction
de tout autre grande ville, qu'une situation mieux choisie aurait incessamment fait préférer à l'ancienne. On ne voit pas, en effet, qu'ils
en aient jamais laissé fonder aucune sur la Dordogne, ni même sur
les autres rivières de leur territoire immédiat. II y a plus : nous ne tarderons pas a voir que toutes les villes de cet ordre qui environnent
Vésone , même à une très-grande distance , ont été bâties a des époques infiniment plus rapprochées de nous.
Pline nous atteste cette étendue du territoire de Vésone. Après
avoir donné les noms des divers peuples du midi de la Gaule , il s'exprime ainsi (2) lorsqu'il en vient aux Périgourdins : « Mursùs Narbonensi provincice coníermini Rhuteni , Cadurci, Antobroges , Tarneque
amne discreli a Tolosanis Petrogori»; c'est-à-dire : « Aux confins de
la Narbonnaise se trouvent encore les Ruténiens , les Cadurciens , les
(0 Cetle petite rivière serait presque à sec tout Tété ,
si Ton n'y avait pratiqué depuis un
trùs-grand nombre de digues de moulins , digues qu'il faudrait beaucoup plus multiplier pour
la rendre navigable , ainsi qu'elle l'a été dans le moj'en âge , comme le prouve un viçux titre
qu'a retrouvé M. l'abbé de l'Espine.
(a) Edit, in-.j. 0 , de 1777, liv. 4 , ch. 19, tom. 2, p. 400.
i
/
ANTIQUITÉS
ï2 6
Antobroges , et les Pétrocoriens , qui sont séparés des Toulousains par
la rivière du Tarn. »
Pline ne dit point, il est vrai, que ces différens peuples fussent sous
la mouvance des Petrocorii; mais le territoire de ces derniers se prolongeant jusqu'au Tarn, il était impossible que ces peuples, et bien
d'autres encore, ne fussent pas dans la dépendance de Vésone; et, en
effet , il y a peu de siècles que le Quercy était encore dans la juridiction
du Périgord (i).
Peu de passages des anciens auteurs ont été plus sujets que celui-ci
à des commentaires et à des interprétations diverses. Les uns veulent
que les Antobroges soient les mêmes que les Nitiobriges , PAgenais ;
les autres agissent encore plus librement, et, altérant le texte de Pline,
lisent : « Rhuteni, Cadurci, Antobroges Tarne amne discreli a Tolosanis , Petrocorii»; le tout pour faire rapporter aux Antobroges,
etc., ce qui regarde les Petrocorii. Mais comme dans toutes les éditions, dans tous les manuscrits de Pline, il y a Tarneque , et non
Tarne amne , on a beau placer et déplacer les virgules , même les
points , ce Tarneque amne ne peut , ce me semble , avoir rapport aux
peuples antérieurement nommés , mais aux Petrogori ou Petrocorii ,
qui terminent la phrase latine. Je dis plus encore : c'est que , lors
même que d'autres peuples seraient nommés après les Petrocorii, je
doute que le Tarneque pût se rapporter à eux.
On opposera a cette dépendance des peuples qui sont en deçà du
Tarn, ce que dit César (2) dans ses Commentaires, au sujet du contingent fourni à Vercingétorix par les Gaulois. Voici le passage : « Parem
numerum Arvernis , adjunctis eleuteris Cadurcis , Gabalis, T^elaunis,
qui sub imperio Arvernorum esse consueverunt » ; c'est-à-dire : « Le
même nombre aux Arverniens , réunis aux Cadurciens éleutères , aux
Gabaliens, aux Vélauniens, qui sont ordinairement sous l'empire des
Arverniens. »
(1) Des actes passés en
e
e
8
Périgord et en Quercy, dans les 12. , i3. et i£ siècles, prouvent
que cette dernière province était dans la sénéchaussée du Périgord, Les archives de Nérac font foi
qu'encore en i356, le comté de Périgord avait rhommage, le ressort et la juridiction du Quercy.
(2) De bell. Gall. , lib. 7.
DE VÉSONE.
î27
Si l'on critique mon explication du passage de Pline, a plus forte
raison pourrais-je épiloguer sur celui de César, et dire que ces expressions : « Qui sub imperio Arvernorum esse consueverunt » , ne regardent point les Cadurciens , ni même les Gabaliens , mais bien les
Vélauniens, dont le nom précède immédiatement ces mots. D'ailleurs,
et dans tous les cas, on peut croire qu'ainsi que pour les Bituriges
cubi, ou libres, cette autorité des Arverniens sur les Cadurci eleuteri,
ou libres (i), et sur ces autres peuples, aurait pu n'être que précaire,
et acquise par l'iníluence ou le pouvoir de Vercingétorix, qui, comme
on le sait , ayant été nommé généralissime de toutes les troupes opposées à César, peut paraître par-la même avoir dominé ces peuples;
car personne n'ignore que Vercingétorix obtint le commandement
général de tous les Gaulois restés ou redevenus íidelles à la cause de
la patrie.
D'autres commentateurs , respectant le texte de Pline , ont cherché
à expliquer cette étendue du territoire de Vésone , en disant que les
Pétrocoriens s'étaient emparés , par les armes , de tous les pays qui
sont entre eux et le Tarn. Si ces auteurs s'étaient fait une idée juste
de la hiérarchie qui existait entre les villes gauloises , et des prérogatives dont jouissaient les très-anciennes cités; si ces écrivains avaient
connu Phistoire particulière de notre contrée; si, enfin, comme je Pai
déja fait présumer , et comme cela parait naturel (2) à croire , les
(1) Si les Bituriges et les Cadurci prenaient lc surnom de libres lors du siège d'Alise, il ne leur
était donc pas dû auparavant ? Ils s'étaient donc soustraits depuis peu à une dépendance ? En
effet, avant le siège d'Avaricum, César dil ( 1. 7 ) que Vercingétorix alla chez les Bituriges; qu'il
sut les mettre dans ses intérêts, ainsi que plusieurs autres peuples, au nombre desquels sont les
Cadurci, qui ne sont qualifiés, non plus que les Bituriges, d'aucun surnom. Lutérius, du Quercy,
amena dans le même parti les Rhuteni, les Nitiobriges, les Gabah. Or, si les Cadurci ne se surnommaient pas encore eleuteri, ni les Bituriges, cubi, on doit, en conclure 'que ces surnoms ne
leur surent donnés qu'à l'époque du siège d'Alise, après qu'ils se furent soustraits á une obéissance. Notons que cette nomenclature ne désigne point les Petrocorii. J'en donnerai bientôt la
raison. Déjà on peut la présumer.
(2) II est d'autant plus naturel de donner cette limite a la vieille Aquitaine , qu'elle s'est ,
pour ainsi dire , toujours maintenue telle jusqu'en notre temps. N'était-ce pas la borne du royaume,
et plus tard du duché d'Aquitaine ? Les habitans du nord de la France ne regardent-ils pas encore
tout ce qui dépasse la Loire comme faisant partie de la Guienne et de la Gascogne ? Enfin ,
lorsque le royaume était divisé en deux langues , c'était aussi la Loire qui divisait la langue
d'o de celle d'oi.
i28
ANTIQUITÉS
bornes de la Gaule aquitanique étaient portées à la Loire, aux Cévennes et au Tarn , ces auteurs n'auraient pas eu besoin de recourir
à de telles hypothèses pour interpréter ce passage. Ils auraient tout
simplement attribué cette grande étendue de territoire à la prépondérance dont jouissait Vésone dans la très-haute antiquité gauloise,
et dans le temps où les villes , que leur situation mieux choisie a
rendues plus florissantes depuis, n'étaient pas encore fondées. Cette
limite de l'ancienne Aquitaine explique donc, et le passage de Pline,
et les droits que Vésone a eus , et a long-temps conservés sur son
vaste territoire. On ne tardera pas à fournir des preuves (i) modernes
de Pantique puissance de cette ville.
La mouvance de cette cité gauloise se déployant vers le midi jusqu'au Tarn, il sera difficile de douter qu'elle ne s'étendît pas de même
sur tous les autres points. En effet, si l'on a recours à notre échelle
de proportion, et si elle est appliquée à toutes les' provinces de l'ancienne Aquitaine, on ne trouvera pas une seule ville marquante dont
la situation , les monumens ou le nom ne le cèdent a la haute antiquité
de ceux de Vésone ; et on doit remarquer que cette cité occupe
presque le centre de cette portion des trois Gaules.
Commençons par les villes situées au nord de Vésone. Le nom de
Mediolanum-Santonum , que portait Saintes ou Xaintes, est moderne
en comparaison des noms purement celtiques. La position de cette
ville sur une rivière navigable annonce déjà un grand degré de civilisation (2) , et ne permet pas de penser que sa fondation remonte à
une très-haute antiquité.
Après Saintes vient Angoulême; mais cette dernière -ville, placée sur
la même rivière navigable , la Charente , ne peut pas être non plus
(1) Le cli. 5 du 4-
e liv. , seconde partie , donne un monument plus ancien qui prouve la dé-
pendance d'un peuple différemment situé.
(2) En réfléchissant sur la parité de ce nom avec celui du Mediolanum de la Gaule Cis-Alpine , il semble indubitable que la capitale des Santons était bâtie lors des expéditions de Bellovèze et de Ségovèze , par conséquent lors de la fondation de Marseille : nouveau témoignage
de l'antique civilisation des Gaules ; car le choix de la position de Saintes annonce de grandes
connaissances acquises dans les sciences et les arts. Ce ne sont donc pas les Grecs qui ont civilisé les Gaulois !
DE VÉSONE.
I29
d'une haute antiquité. Le premier auteur un peu ancien qui lui ait
donné le titre de capitale , c'est Ausone ; et le nom du peuple qu'il en
fait dépendre , et qu'il ne nomme pas , est même resté entièrement inconnu. La situation de cette ville sur un coteau élevé , dominant au loin
tout le pays , indique que c'était une place forte. Son nom celtique ,
Ecolesina , Inculisma , et la structure ainsi que le mouvement du coteau
qu'elle occupe , font connaître qu'elle n'était qu'un oppidum gaulois (i).
Limoges, Lemovicum , Augustoritum , est aussi sur une rivière navigable, la Vienne. Son premier nom paraît venir du latin; l'autre
retrace celui d'Auguste. Tous deux ont des terminaisons qui n'annoncent pas une grande antiquité ; et supposé que cette ville s'appelât jadis
Lemovioc , on ne pourrait en conclure autre chose , sinon qu'elle a
porté le nom de quelque chef fondateur; car, chez les Gaulois, ces
finales en ioc désignent des individus ou des familles (2). Or, les villes
qui ont reçu des noms d'hommes ne peuvent , quelle que soit même
leur position topographique , avoir l'antiquité de celles qui conservent
des noms de choses.
II en est à-peu-près de même de la ville de Bourges , qui pouvait
s'appeler Biturioc , mais qui serait la célèbre Avaricum , si , comme
le disent les géographes , Bourges est situé sur un coteau élevé et
presque entouré par les petites rivjères d'Evre et d'Avron , excepté
d'un seul coté qui forme l'unique avenue de la ville. Cette description
témoigne que Bourges, qui pourtant devint capitale sous Ambigat ,
était une place forte gauloise, et par conséquent qu'elle n'a été fondée
qu'à la troisième époque de notre échelle de proportion.
La place que la ville de Tours occupe sur la rive gauche de la
Loire , l'établit dans l'anciemie Aquitaine (3). Sa situation sur un
(1) J'ai vu détruire la grande coupure qui séparait Toppidum des coteaux adjacens : on la comblait pour faire une place.
(2) Les terminaisons latines de plusieurs noms de villes gauloises me paraissent indiquer qu'autrefois ces noms finissaient en ix.
(3) Aussi Tours est-il devenu fort tard métropole politique et ecclésiastique. Sous ce dernier
point de vue, je ferai remarquer une particularité qui semble confirmer mon opinion : c'est que
tous les suffragans de ce siège archiépiscopal ont été pris hors des limites de l'anciennc Aquitaine et au-delà du fleuve. L'évèché de Tours était donc en Aquitaine ; et lorsqu'on en fit un
archevêché , ne pouvant lui trouver des suffragans dans cette province , on fut forcé de lui en
affecter hors de ses limites.
17
i3o
ANTIQUITÉS
íleuve navigable témoigne qu'elle ne peut remonter a une haute antiquité gauloise, quoique son nom, Turonos , semble dériver du cel-
tique.
Poitiers, Limonium, Pictavium , Ratiastum , a été bâti sur une colline , et a porté des noms dont les terminaisons peu- antiques ont beaucoup de rapport avec la langue latine. Je ne sais même si la capitale
des Arverniens, la fameuse Gergovia , qui occupait un local moins
conforme aux cités qu'aux villes de guerre , puisqu'elle' résista victorieusement a César; je ne sais, dis-je, si Gergovia a pris son nom
dans la langue celtique. Venons-en maintenant aux villes situées au
midi de Vésone.
Le nom de Cahors , Divona , composé de deux mots , l'un celtique ,
l'autre latin; la position de cette ville sur une rivière navigable, le
Lot (i); enfin, Pidentité de son nom avec celui de la fontaine de Bordeaux célébrée par Ausone, sont des témoignages que la fondation de
Cahors ne remonte pas plus haut cpie la conquête des Gaules par
Jules-César. Elle aura sans doute remplacé Uocelloclunum , que ce conquérant assiégea et détruisit; et Uxellodunum même était une place
de guerre , un oppidum : il ne fut jamais une cité gauloise.
Les villes d'Agen , Aginnum , située sur la Garonne; de Rodez,
Segodunum , qui , étant posée sur une hauteur , peut avoir été un
oppidum; de Tarbes et de Dax, Aquce-Tarbellicte et Augusíœ; d'Aire,
Atjra ; de Pau , Palum ; de Bazas , Cossio , construite sur un rocher ;
de Lectoure , Lectora , qui fut une place forte , assiégée et prise par
Crassus ; d'Aùeh , qui est devenue métropole politique et ecclésiastique; d'Eause, Klusa, qui Pétait avant la ville d'Auth, et qui, comme
elle, est bâtie sur une hauteur (2); de Bordeaux, enfin, qui pourtant
(1) Les anciens se servaient de très-petits bateaux ; aussi beaucoup de rivières, telles que la
Vienne, le Lot, etc., qui seraient à peine navigables pour nous, l'étaient-elles pleinement pour
eux.
(al Non-seulement Eausc et Auch , mais Condom , Mancict, etc. , étaient jadis situées sur des
collines, et, par conséquent, n'étaient point des cités. II faut chercher leurs ruines sur les
hauteurs voisines. La plupart étaient des places fortes gauloises.
1
DE VÉSONE.
Ï-SI
conserve un nom celtique, Burdigala (i), et qui devint métropole de
la seconde Aquitaine : toutes ces villes, dis-je, ainsi que beaucoup d'au-
tres des mémes cantons , sont , par leur position topographique , ou
par leur nom, dans le même cas que les précédentes. Je n'étendrai
donc pas plus loin mes recherches sur leur antiquité relativement à
Vésone ; je me contenterai de faire remarquer qu'avant la conquête
des Romains , aucune peut-être n'était décorée du titre de cité ; tandis
que ce rang appartenait k notre capitale dès les temps les plus reculés , puisque bien aAr ant la fondation de sa cité dans la plaine , sa
Vieille-Cité était en possession de ce titre. Vésone a donc l'avantage,
unique sans doute , de pouvoir prouver que chez elle deux emplacemens différens ont eu le rang de cité , a des époques très-éloignées
l 'une de l'autre ; et que , de ces deux établissemens , le moins ancien
remonte cependant a des temps antérieurs a la fondation de presque
toutes les autres villes de la Gaule. En effet, nous verrons bientôt que
Vésone présente tous les indices , toutes les preuves qui , d'après mon
échelle de proportion , peuvent constater la plus haute antiquité gauloise.
Je dois renouveler ici l'observation que j'ai faite plus haut , que ,
même dans des temps moins anciens, cette qualification de cité n'était
pas un vain titre , et que les Gaulois en furent toujours si jaloux,
qu'ils ne le conférèrent jamais aux villes bâties chez eux par des
étrangers, quelque opulentes, quelque importantes qu'elles devinssent.
Je répéterai pareillement que si le rang de cité donnait de grands
droits sur un peuple, celui de cité-métropole en conférait de bien plus
étendus sur un grand nombre de peuples. Nous en fournirons bientôt
(i)
«Si Bordeaux, dit Danville , p. 19, eût occupé le premier rang dans l' Aquitaine, lorsque
cette province était unique , le titre de province première était dévolu á la partie dont elle
devint métropole, » Ce savant me semble avoir commis une erreur. II est certain que si les provinces dont Bourges et Bordeaux devinrent métropoles eussent été distinctes, le titre de première Aquitaine aurait appartenu à celle où se trouvait Bordeaux ; mais comme il en fut autrement , je me persuade que ces deux provinces n'en formaient jadis qu'une seule; qu'aucune
des villes dont nous venons de parler n'avait droit au titre de métropole ; et que si Auguste
donna la priorité a la portion oie était Bourges , c'est que cette portion avait des droits á pareille distinction. N'oublions pas que Vésone est située au centre de TAquitaine , précisément
dans la partie qui a été désignée par la qualification de province première.
m
ANTIQUITÉS
un témoignage très-remarquable ; il prouvera que le plus précieux de
ces droits s'est long-temps maintenu dans certaines cités, et a survécu
à beaucoup d'autres prérogatives. Cette particularité , véritablement
extraordinaire, n'induirait-elle pas à penser que quelques-uns des privilèges attachés au rang de cité-métropole étaient imprescriptibles ; et
que, malgré le penchant de la plupart des villes gauloises marquantes
à secouer cet ancien joug, et bien que les nouveaux souverains créassent, selon leurs vues ou leurs caprices, des métropoles dans la Gaule,
rien ne pouvait cependant abolir tous les droits de ces premières et
antiques cités?
Ce qui du moins me paraît certain, c'est que les villes qui, par la
suite , devinrent capitales des différens peuples de la Gaule , n'eurent
cependant pas toutes même le. rang de simples cités ; et que celles
d'entre elles qui sont devenues métropoles sous les Romains , n'ont
pas toujours obtenu cette distinction (1) de la part des Gaulois, ou
ne Pont acquise que long-temps après la conquête.
L'ancien commerce de Vésone peut aussi nous fournir de grands
indices sur la haute antiquité de cette ville. J'ai parlé des étains qu'on
tirait d'Angleterre , et qui , suivant le témoignage de Diodore , traversaient la Gaule pour arriver à Narbonne , et de là se répandre dans
l'ancien monde. Vannes en Bretagne (2) était, à cette époque reculée,
le seul port qui jpût avoir des relations avec P Angleterre; or, la route
la plus directe que pussent prendre ces étains pour se rendre de Vannes
à Narbonne, en évitant les montagnes de P Auvergne et du Limousin,
passait par Vésone.
1
(1) Quoique capitale sous Ambigat , je cloute que Bourges eût obtenu le rang de cité sous les
Gaulois ; mais Bordeaux , devenu pourtant, métropole au même instant que Bourges , ne l a
jamais possédé ; aussi voit-on qu'aucun quartier de cette ville marchande n'en conserve le titre.
(2) Vannes doit faire remonter son origine jusqu'à la 2. e époque de notre échelle de proportion.
EQ effet , elle ne fut point sondée sur les bords immédiats de la mer , mais sur un canal long
et étroit qui en provient, et sur une petite rivière, la Marie. César en fait mention comme
d'une ville puissante, et les anciens auteurs, tels que Strabon, parlent des colonies qu'elle fonda.
II est donc très-probable qu'elle fut jadis métropole de la Celtique. Je reviendrai dans peu là
dessus.
DE
VESONE.
,33
Les personnes qui n'ont aucune notion de Phistoire ancienne du
Périgord et de sa capitale , seront surprises de ce que j'avance , et
pourront croire que je donne cette direction au commerce des étains ,
seulement pour illustrer la ville et le pays dont je m'occupe. Je ne
puis, il est vrai, démontrer jusqu'à Pévidence que les étains de PAngleterre prissent la route en question, et passassent par Vésone; mais
voici les données sur lesquelles je fonde ma conjecture.
i.° Nous trouvons à Vésone et dans ses environs, des médailles phé-
niciennes , puniques , égyptiennes et grecques ; on en découvre aussi
de Malte et de Gaulos , points intermédiaires entre la Phénicie et la
Gaule.
0
2.
Nous rencontrons encore plus souvent des médailles de Nîmes;
on en voit même très-fréquemment de
partagées , sans doute pour
servir de tessères , c'est-à-dire , de gages d'hospitalité ou d'assurance de
commerce (i). Or, nos relations avec Marseille, qui s'appropria une
partie de ce négoce des étains , pouvaient , devaient même avoir lieu
par cette ville. En effet , Nîmes était la cité des Volces arécomices ,
avant qu'elle fût devenue colonie romaine; et Vésone dut avoir plus
de liaisons directes avec une ville gauloise qu'avec une colonie grecque.
3.° Enfin , on découvre encore très-fréquemment ici des médailles
gauloises provenant des différentes villes de la Grande-Bretagne (2)
même. Je n'en ai fait graver qu'une seule, parce qu'elle est parfaitement conservée , et qu'on a toujours mal lu , ce me semble , les
médailles de ce type.
Cette opinion sur la route que prenaient les étains pourra sans doute
paraître hasardée ; cependant il est diísicile d'expliquer autrement la
(1) MM. Jouannct , de Mourcin , d'Auleville , de Lapouyade , qui s'occupent d'antiquités,
en ont trouvé et en découvrent tous les jours en grand nombre. II y en avait dans la collection
que la révolution m'a enlevée une suite de plus de 3oo , avec de légères différences. Beaucoup
d'autres particuliers en ont aussi.
(2) Je possède la médaille gravée sous le n.° 5 de la pl. 9 : M. Jouannct me l'a donnée. Vésone et Vieille-Cité en ont fourni beaucoup d'autres dont les types sont différens.
i34
ANTIQUITÉS
présence sur notre sol de ces nombreuses médailles provenant des pays
d'où arrivait ce métal et de ceux où il parvenait. D'ailleurs, quand
j'aurai à parler de nos inscriptions romaines, on en verra deux qui me
semblent appuyer mes conjectures (i).
Une autre branche de négoce nous fournit une preuve encore plus
sûre de la haute antiquité de Vésone : je veux parler du commerce des
fers. Ceux du Périgord étaient célèbres long-temps avant Strabon (2) :
ils étaient en concurrence avec ceux du Berry. Ce fait n'annonce-t-il
pas, pour Pancienne Aquitaine, une civilisation plus avancée que celle
des autres parties de la Gaule ? Et quoique Vésone même ne participât point exclusivement à ce négoce (3), n'est-ce pas la capitale d'un
pays qui, surtout dans ces vieux temps, donne Pimpulsion k Pindustrie
et aux arts ? N'est-ce pas elle qui les fait naître , les excite et en maintient la vigueur ?
Au reste, voici d'autres genres d'industrie et de commerce qui appartiennent en propre k Vésone. Nous y trouvons, en effet, la preuve
que le cuivre , exploité par les Gaulois avant le fer , était travaillé a
Vieille-Cité : il y existe des débris d'usine où ce métal était manufacturé.
On a découvert sur le sol plusieurs morceaux de cuivre rouge antique de la plus grande beauté (4). De plus , on y déterre des laye-
(1) Voyez les n. os -2 et ^3 de nos inscriptions romaines.
(2) II dit, liv. 4, ch. 2 : « Apud Petrocorios et Bituriges cubos,Jerrì sunt prœclaru meialla, et
apud Cadurcos linificium. » Ce passage témoigne que nos fers étaient aussi estimés des anciens qu'ils
le sont des modernes, et le texte grec prouve môme qu'il y en avait en Périgord de très-belles
manufactures. Strabon nous parle des lins du Quercy ;
mais nous
les cultivions également.
Ce qui le fait connaître, c'est le nom de Lini-Cassii , (les lins de Cassius), LANÇAIS , ancien
lieu de cette province. M. de l'Espine a trouvé la preuve qu'on y trafiquait beaucoup en peaux
et en poils de chèvres. En effet, les chèvres sont très-communes chez nous, et devaient l'être
encore plus dans les temps où il y avait moins de bois défrichés.
(3) On verra dans peu que j'ai découvert sept différentes forges gauloises en Périgord, où l'on
en trouvera sans doute beaucoup d'autres. La plus intéressante n'est qu'à quatre lieues de Vésone ,
en remontant Pille.
(4) M. Jouannet , qui a fait celte découverte , en conserve de gros morceaux : j'en ai moimême plusieurs , et beaucoup d'autres personnes en ont recueilli.
DE VÉSONE.
J35
tiers, des débris de fourneaux, et beaucoup d'objets déjà travaillés,
tels que des armes , des ciseaux , des agrafes , des anneaux , etc.
II y avait aussi une manufacture de verre à Vieille-Cité ; car on y
trouve souvent des masses informes et des fragmens de vases de cette
espèce de verre dont Pline attribue Pinvention aux Gaulois (i).
Mais cette vieille cité nous fait voir cliaque jour les produits d'une
manufacture encore plus ancienne : celle des instrumens en pierres
dures, dont aucun endroit en France n'ofFre une aussi grande quantité.
De ces nombreux instrumens , qui tous ont un côté alongé , obtus et
maniable; l'autre, large, aminci, affilé et fort tranchant, les uns sont
polis , d'autres à moitié achevés , d'autres , enfin , à peine dégrossis (2) ;
circonstances particulières qui ne peuvent se rencontrer que sur un
local essentiellement consacré à leur fabrication. On y trouve même
souvent les pierres dures, assez ordinairement carrées , sur lesquelles
ces objets recevaient le poli (3), et les petits outils (4) en cuivre fortement trempé , avec lesquels sans doute les ouvriers dégrossissaient
ces silex , ces jaspes , ces pierres de touche , et les autres matières
très-dures qui constituent ces instrumens.
Quelques personnes pourront croire que ces sortes d'outils servaient
aux Gaulois de haches et de véritables armes ; elles n'admettront peutêtre aucune différence entre nos ancêtres • et les sauvages du nouveau
monde qui, encore de nos jours, emploient à cet usage des pierres
dures et à-peu-près de même forme que les nôtres : mais les pierres
(1) M. Jouannet et moi nous en possédons d'assez grosses masses, sorties informes du creuset.
(2) Tous nos amateurs ont une grande quantité de ces sortes d'instrumens , trouvés à VieilleCité. On peut en évaluer le nombre à plus de 700. M. de Mourcin , qui , dans ce genre , a
la collection la plus nombreuse, en a trouvé, il est vrai, même en très-grande quantité, dans
beaucoup d'autres endroits du Périgord ; mais on peut supposer qu'il y avait dans ces lieux
des ateliers aux ordres de Vésone.
(3) MM. Jouannct et de Mourcin en possèdent plusieurs.
Cl) Ces petits outils en cuivre , aussi fortement trempés que le meilleur acier , ont depuis un
pouce jusqu'à deux de longueur, et depuis une ligne jusqu'à quatre de largeur. M. Jouannet,
M. de Lapouyade et moi nous en conservons un bon nombre. M. d'Auteville vient de trouver
un poinçon en bronze destiné à étamper un ornement qui paraît propre á la décoration des
armures.
i36
ANTIQUITÉS
taillées qui proviennent de Vieille-Cité ont rarement les proportions
fortes des pierres travaillées par les sauvages de l'Amérique, et leur
volume offre tant de variétés, qu'il est, pour ainsi dire, impossible
d'en rencontrer deux exactement pareilles. On ne peut donc pas présumer que ces instrumens des Gaulois aient pu leur servir de. véritables armes ; on le peut d'autant moins, qu'aucun auteur (i) de Pantiquité ne leur en attribue l'usage. Si l'on considère , au contraire ,
que, parmi ces pierres, il en est beaucoup qui n'ont guère plus de
quinze à dix-huit lignes de largeur , sur deux ou trois pouces de longueur (2), on sera, je pense, forcé d'avouer qu'elles n'ont jamais pu
servir ni à l'attaque ni à la défense. Si , d'un autre côté , on se rappelle qu'il était défendu aux druides d'employer le fer dans l'immolation des victimes, il sera plus naturel de croire, comme je l'ai déjà
avancé ailleurs , que ces instrumens n'étaient destinés qu'à la consommation des sacrifices, dont l'exécution était confiée u ces prêtres
gaulois (5).
Si ce que je viens de dire ne ramenait pas tout le monde à mon
opinion, j'ajouterais qu'il est de fait que toutes les fois qu'on a souillé
la place et les alentours des autels druidiques , lieu où je pense que
s'accomplissaient les exécutions criminelles, on y a découvert de pareils
instrumens ; je dirais qu'on en retrouve aussi dans certains antres qui jía-
(1) En aucun endroit des Commentaires, de quelque manière qu'on les interprète, on ne trouvera que les armes des Gaulois , excepté les pierres de fronde , fussent faites en silex ou autres
pierres dures. Les auteurs plus anciens n'en disent mot. Cependant si ces auteurs, et surtout César
qui ne ménage pas nos ancêtres , avaient retrouvé le moindre vestige de cet usage , ils se seraient
certainement empressés de le dire. Quelques-uns de ces anciens historiens, Diodore entre autres,
parlent , au contraire , de la bonté des armes de fer et d'acier dont les Gaulois se servaient, et
les en font inventeurs; César lui-même (liv. i. er ) parle de leurs piques, de leurs hallebardes et
de leurs traits.
(2) M. d'Auteville en possède une en pierre de touche , qui n'a qu'un pouce de large sur un
pouce et demi de haut ; M. de Mourcin en a aussi bon nombre de très-petites.
(3) II est possible , il est peut-être même probable que , dans l'origine , tous les outils des
Gaulois étaient en pierres dures ; mais il est certain aussi qu'on n'en a pas encore découvert la
preuve , et qu'aucun auteur n'en parle. Si cet usage primitif eut lieu , il dut sinir lorsque nos
ancêtres connurent les métaux ; et peut-être qu'alors il se maintint consacré aux choses du culte.
Or, je le demande , à quelle époque reculée cette cessation ne doit-clle pas remonter, puisqu'il
n'en subsiste aucunes traces, et qu'il est indubitable que les Gaulois connurent l'usage du cuivre et
puis celui du fer dès la plus haute antiquité, antérieurement à presque tous les anciens peuples í
DE VËSONE.
î5
y
raissent recéler des restes de victimes immolées. Je puis citer eu exemple
deux grottes reconnues depuis peu près de Sarlat (i), dans lesquelles
on a découvert une quantité considérable d'ossemens d'oiseaux et d'autres
animaux de toute espèce, sans mélange d'aucuns débris de corps humains,
mais avec beaucoup d'intrumens en pierre tous fracturés (2). ,
Cette Vieille-Cité et surtout son coteau d'Ecorne-Bœuf fournissent
aussi un très-grand nombre de cailloux arrondis pour la fronde, ainsi
qu'une quantité encore plus considérable de silex ébauchés pour servir
de bouts de ílèches, de lances, de javelots, et surtout d'autres silex
à peine dégrossis pour d'autres usages. Les cailloux , quoique souvent
mal arrondis, pouvaient pourtant remplir leur objet, lorsqu'ils étaient
lancés par d'habiles frondeurs; mais il n'en est point ainsi de ces bouts
de ílèches et de javelines, ni de ces autres silex qui retiennent une
infinité de formes non arrêtées ; car on remarquera que , parmi le
grand nombre (3) de ceux qu'on a déjk trouvés , pas un n'offre un
ouvrage achevé , et que tous ceux que j'ai vus sont , au contraire , à
peine dégrossis. Ces bouts de ílèches , de lances , de javelots , et ces
autres silex maintenus ainsi bruts , ne pouvaient donc pas être d'une
grande utilité dans l'attaque. J'imagine que , lorsque Vésone fut soumise au blocus long et sévère dont je parlerai dans la suite (4), ces
objets furent l'ouvrage de la pénurie et de la précipitation (5).
{1) Voyez, plus loin, l'article consacré à ces grottes. Elles ont été découvertes par M. Jouannet.
(2) Ceci semble annoncer que les hommes seuls étaient inhumés aux autels druidiques ; et
ce qu'on vient de voir, par rapport à ces instrumens en pierres , porterait a croire qu'après
le sacrifice , on les déposait a côté de la victime. Ainsi s'explique la découverte qu'on en fait
souvent aux dolmens et dans leurs entours. Mais ceux qu'on a trouvés aux deux grottes dont
nous venons de parler attestent de plus qu'on les brisait après le sacrifice , et avant de les déposer.
Sans doute que ces instrumens ne devaient pas servir deux fois ; circonstance qui indique la cause
de la grande quantité de ces objets que l'on trouve partout , et de ce grand nombre d'ateliers
uniquement occupés de leur fabrication.
(3) Le nombre de ces objets est tout aussi considérable que celui des instrumens en forme de
hache. Le seul M. de Mourcin en a près de 600. Ces bouts de flèches ont à peine six ou huit
lignes de large sur un pouce de longueur. Les bouts de lances et de javelots sont aussi forts que
ceux qu'on exécutait en fer. Les autres silex n'ont ni mesure ni proportion fixe.
(4 Voyez, au livre destiné a nos monumens militaires sous les Romains, la description des camps
qui cernaient Vésone
(5; La découverte qu'on a faite en 1817, et dans les années suivantes, de plusieurs de ces oh-
x8
i38
ANTIQUITÉS
On doit penser , en effet , que par ce long et rigoureux blocus , les
Vésoniens se trouvèrent dépourvus, et que, manquant absolument de
métaux, ils se virent forcés de faire des armes avec tout ce qu'ils trouvèrent sous la main.
-
Nous avons prouvé la haute antiquité de Vésone : elle conserve
dans son enceinte des témoignages de son existence à des époques où
les sociétés commençaient à peine à se civiliser. Nous avons suivi l'état
de cette ville dans les temps où cette civilisation était plus avancée ;
enfin , nous avons fait remarquer les diverses manufactures qu'elle
possédait , dans l'àge où , sous les Gaulois , et fort antérieurement à la
conquête des Romains , cette antique cité avait acquis déjà le plus
haut degré de prospérité , de gloire et de splendeur (i). Passons maintenant a ses médailles.
jets ailleurs qu'il Vieille-Cité ou dans ses environs, a fait présumer a quelques personnes que c'était
des armes réelles ; d'autres ont cru que ce pouvait être des ustensiles , des espèces de couteaux.
Mais si la petitesse des bouts de flèches a pu empêcher de les polir , ces bouts de lances , de
javelots , et surtout ces silex , qui ont de 2- à í\ pouces de longueur , sur une largeur proportionnée et sur une forte épaisseur , pouvaient facilement se manier et recevoir le poli convenable ;
ils le devaient même, dans un endroit surtout où de véritables instrumens, souvent plus petits,
subissaient parfaitement cette opération. Ces silex n'étaient donc pas des ustensiles, puisque , n'étant
point achevés, ils ne pouvaient être d'aucune utilité ; c'était donc des projectiles auxquels la
précipitation avait affecté des formes peu arrêtées. Le côté plat et un peu concave qu'ils ont tous
a fait penser à notre savant helléniste , M. de Mourcin , que ces projectiles pouvaient être lancés
avec des machines analogues aux anciennes arbalètes.
Cette découverte, faite ailleurs qu'A Vésone ou á Vieille-Cité , a fait croire aussi que ces sortes
d'armes étaient connues de tous les Gaulois ; mais pour que cette opinion fût admissible , il
faudrait qu'on en rencoutràt partout en France ; il faudrait aussi que les anciens auteurs en parlassent , et ils n'en disent pas un mot. La presque inutilité de pareilles armes et de tels projectiles me persuade donc qu'ils sont le produit de la pénurie et de la précipitation. Cependant
comment les trouve-t-on sur d'autres points du Périgord ? La réponse me semble facile , et
pour cette province, et pour toutes celles qui en dépendaient jadis. On doit penser, en effet,
.que, menacée par l'ennemi , le premier soin de Vésone fut d'appeler a sa défense les contingens
de chaque partie de son vaste territoire. Elle les congédia certainement après la levée du blocus.
Or , on peut présumer que chacun des soldats qui coopérèrent à la belle défense que fit notre
cité , emporta quelques-uns de ces témoignages honorahlcs et extraordinaires des services qu'il
avait rendus , et de sa constance pendant ce long siège:
(i) On vient de trouver (en avril 1820 ), sur les coteaux qui dominent Vieille-Cité , un instrument Gaulois que je possède , et qui me fournit un nouveau témoignage de ce que j'avance.
C'est une espèce d'outil cn bronze, carré dans son ensemble. II a 4 pouces 10 lignes de longueur
totale, 16 lignes d'épaisseur d'un côté, sous son colerin , et un pouce de l'autre. Sa forme res—
DE VÉSONE.
T 3
9
N.° i. Belle tête, avec un ornement dans les cheveux; revers, une
aigle éployée, vue presque de face; petit bronze très-large, fort épais,
dont le ílan est taillé en biseau tout autour; aucune légende ni exergue,
aucuns caractères. Cette importante médaille (i) a un très-beau vernis;
elle est d'un excellent travail, et sa conservation est parfaite. Les médailles de ce type se trouvent assez souvent à Vésone, et surtout k
Vieille-Cité.
N.° 2. On y rencontre aussi très-fréquemment un foii: petit bronze
sur lequel se voit, en plan, une sorte de toque relevée cai-rément sur
ses bords ; au revers , une aigle éployée , vue de face. Ces médailles
sont sans légende ni exergue , et quoique communes ici et bien gravées , elles n'y avaient point encore été observées (2). Elles ont assez
généralement la grandeur du quinaire romain. On remarque deux points
ou globules de chaque côté de l'aigle.
N.° 3. Petit bronze moins large et moins épais que celui du n.° 1,
mais pourtant plus fort que les bronzes ordinaires. Le travail en est
presque aussi bon que celui des médailles précédentes ( 3 ) ; mais le
semble assez a celle d'un coin , et son tranchant a ig lignes de largeur. Le côté opposé au tranchant offre une douille un peu arrondie au colcrin , et qui s'enfonce carrément de 3 pouces 8 lig.
dans la capacité de l'outil. Ses faces latérales sont ornées, l'une de 6 petits filets en relief terminés par des bulles ; l'autre de 5 , avec deux rangs de bulles á 6 lignes l'un de l'autre vers le
tranchant , et à 18 lignes de l'extrémité. Une des autres faces reçoit une petite bélière.
Ce singulier instrument ne pouvait pas être une arme offensive ; car il n'a jamais reçu la
trempe que les Gaulois savaient donner au cuivre. Sa conformation prouve pourtant qu'il a été
destiné á être emmanché á un bois. Quel a donc pu être son usage ?
Je pense , avec M. de Mourcin , qu'il a dû faire partie d'un outil dont sc servent encore nos
paysans dans leurs labours, et qu'ils nomment lo guillado , c'est-à-dire , l'aiguillon dont ils piquent
les bœufs , et l'espèce de tranchant placé i l'autre bout de la perche pour dégager les terres et
les pierres qui s'attachent au soc de la charrue. Une corde ou une chaîne passée dans la bélière ,
et s'attachant au bois , donnait au bouvier la facilité de suspendre l'outil á son bras.
Si maintenant on fait attention que les gens de la campagne se servent pendant fort long-temps
d'outils très-grossiers , et que le luxe ne se glisse chez le peuple qu'au plus haut période de la
civilisation des villes , les ornemens assez agréables de ce curieux monument confirmeront ce que
j'ai avancé sur l'état des arts à Vésone avant la conquête des Romains.
(1) Voyez le n.° 3 de la planche g.
(2) Ce monument ne m'ayant été cédé que long-temps après la gravure des planches (en 1818),
il n'a pu être qu'ajouté sous le n.° 19 de la pl. g.
(3) Voyez le n.° 1 de la pl. g.
140
ANTIQUITÉS
flan est moins beau, le tirage moins soigné, et le biseau moins ap-
parent qu'au n.° i. La tête a un ornement différent. Revers, une aigle
vue presque de face ; légende , le nom de la ville VESONA , avee
des lettres conformes a la gravure. Entre l'aigle et le nom de la ville,
on voit, à droite, un grand cercle avec un trait au milieu : peut-être
est-ce un bouclier ; et à gauche , une espèce d'X , peut-être un cheval
de frise. Ce qui paraît être deux I , entre l'S et l'N du nom , a le
caractère de l'O , car l'I de droite est un peu arrondi : le graveur n'a
pas aussi bien rendu cette lettre que les autres.
11 s'est également
trompé en exprimant un double rang de grenetis sur les bords de la
pièce , et en les rendant angulaires ; il n'y en a qu'un seul rang qui
est assez bien arrondi dans le sens du contour de la médaille.
N.° 4 On a trouvé depuis
(i) un autre petit bronze ayant peu de
relief et d'un travail fort sec. II représente, d'un côté, un hérisson (2) ,de l'autre , on voit une aigle éployée et vue comme de face. Dans
ìe champ , se trouvent les deux premières lettres , V E , du nom de
Vésone : on doit remarquer que l'E a la forme d'un C. Le peu d'épaisseur de la pièce , son travail maigre et dur , la matière elle-même ,
qui est un bronze plus allié que celui des médailles précédentes et
que celui de presque toutes les médailles gauloises , me font croire
que c'était une monnaie de faussaire
(5) , une médaille fourrée , d 'oy
ou d'argent, dont la feuille a été depuis totalement enlevée.
II est évident crue toutes les médailles cî-dessus sont autonomes de
Vésone , c'est-a-dìre , qu'elles y ont été frappées lorsque cette ville
se gouvernait par ses propres lois, et qu'elle n'avait point encore été
assujettie. H est également certain, ces médailles nous le prouvent, que,.
(1) Elle a été trouvée, en 1 8ifi , par M. de Lapouyade , qui me l'a cédée et en a fait le dessin.
Je possède également les autres. Les n.»s i et 3 m'ont été donnés par M. Jouannet , et le n.° 2,
par M. d'Auteville. Ces médailles sont, ainsi que les suivantes, d'autant plus précieuses , qu'on
ne connaissait pas encore de médailles autonomes de Vésone.
(2) Je dois faire remarquer que le hérisson se trouve fréquemment dans presque tous les cantons
du Périgord.
(3) M. de Mourcin vîent de trouver , en mai 1819, une médaille absolument pareille à celle
de ce numéro , mais peu conservée. Elle n'a pas changé mon opinion sur ces sortes de monnaies
défourrées.
DE VÉSONE.
dès les plus anciens temps, Vésone avait choisi pour son type l'emblème
de l'aigle éployée et vue presque de face. Je prie maintenant de remarquer uhe particularité qui est sans doute unique en France : c'est
que cette même aigle, attribut de Vésone du temps des Gaulois, a toujours été et est encore le type du sceau , non de la ville nouvelle ,
mais de son antique cité (i).
N.° 5. On vient de découvrir un monument fort singulier (2) : c'est
une petite pièce de cuivre tout unie et de la grandeur, non du quinaire romain, mais d'un très-petit bronze. On y remarque, d'un côté,
une croisette mise en relief par l'insertion d'un outil dont on voit les
traces en creux. Les lettres V E S O sont distribuées entre les branches de la croisette. On croirait, au premier coup d'oeil, que l'E, assez
semblable au sigma des Grecs , a été manqué dans la case qui lui
appartenait , et qu'on l'a ajouté , en forme de C , à l'S du compartiment voisin ; mais cette lettre est entière; elle n'a souffert que par les
injures du temps , et est assez conforme à l'E du n.° 3 ci-dessus. II n'y
a donc de véritablement remarquable , dans les signes de cette petite
pièce , que sa lettre S , qui a un contour assez ressemblant k Voméga
des Grecs.
L'autre côté est divisé , par le même procédé , en huit compartiment
égaux , au moyen de lignes tirées du centre k la circonférence. On n'y
voit d'autre espèce de travail que quelques traces légères de l'outil , k
peine reconnaissables dans une ou deux de ces cases.
Si l'on est curieux de connaître mon opinion sur un monument si
extraordinaire, je dirai que cette forme, plate et unie des deux côtés;
que- ces traits et ces lettres , mis en relief par l'incision d'un outil ;
qu'enfin tous les détails qu'on aperçoit sur cette petite plaque me portent
k croire qu'elle a pu servir de pièce d'essai aux artistes qui étaient chargés
(1) On trouvera la preuve de ce fait curieux , intéressant et fort extraordinaire , au haut de 1»
planche jointe au Mémoire féodal de la ville de Périgueux (Paris, Qnillau , 1775). On peut
voir aussi là dessus les sceaux d'un grand nombre d'anciens actes.
(2) C'est M. d'Auteville qùi a fait cette découverte en 1818. II a bien voulu me céder ce
monument ; mais je n'ai pu le faire insérer dans les planches : d'ailleurs sa gravure n'aurait offert
rien d'agréable :ï l'œil. Je conserve précieusement cette plaque , toutes les médailles précédentes , et quelques-unes de celles qui suivent.
14a
ANTIQUITÉS
de graver les coins des monnaies de la ville. J'ajouterai que cette croisette, qui se voit fort en relief sur beaucoup de médailles gauloises
trouvées dans ce pays, m'induirait k penser que cette pièce d'essai
était destinée k étudier et k composer l'agencement du type de nos
monnaies gauloises d'argent. Je dirai, enfin, que puisque le type de
Vésone était certainement l'aigle éployée, il faut que celui qu'on a
étudié sur cette plaque remonte a une très-haute antiquité; car ce
patron n'annonce en rien qu'on ait voulu y dessiner une aigle ; et
l'aigle était pourtant l'emblème de Vésone dans les temps les plus reculés, peut-être même avant l'arrivée des Grecs dans la Gaule.
N. os 6 et 7. Mon ancien catalogue m'a fait connaître qu'avant la révolution (1), je possédais deux petits bronzes gaulois qui nous appartenaient. Sur l'un d'eux étaient écrites les lettres VE, et sur l'autre , le
seul V initial du nom de Vésone ; mais le catalogue ne dit point si l'on
y voyait des aigles.
N.° 8. Vers l'année 1784, il sortit de ma collection, pour passer
dans celle de M. l'abbé Xaupy , une autre médaille autonome de Vésone. Si la matière ajoute une véritable valeur k ces sortes de monumens , celle-ci était beaucoup plus précieuse que toutes celles dont je
viens de parler, car elle était en or, et pesait plus que deux impériales
romaines de ce métal : c'était un vrai médaillon. On voyait, d'un côté,
une tête jeune, avec un ornement dans les cheveux; au revers, un
bige passant sur un cheval de frise ; dans le champ , a droite , se distinguait une petite aigle ; et a gauche , on lisait VES , abréviation du
nom de la ville. Très- jeune alors, je ne sentis pas l'importance de
cette médaille , et ce n'est qu'en la retrouvant inscrite sur mon catalogue que j'ai eu de vifs regrets de la cession que jen avais faite. Cette
précieuse médaille doit sans doute exister (2). Au reste, celles que je
(1) Ce vieux catalogue est la seule chose qui me reste de mon ancienne collection : je me regarde comme très-heureux de l'avoir retrouvé.
(2^ II parait que la collection de M. l'abbé Xaupy a passé dans le cabinet du Roi ; mais, malgré
les recherches qu'on y a faites , on n'a pas retrouvé ce monument. On n'y a pu reconnaître non
plus aucune médaille autonome de Vésone. Je puis cependant garantir l'authenlicité de celles
que je donne, ainsi que celle du médaillon d'or dont je viens de parler. Espérons que quelque
jour on en trouvera de pareilles, ou au mqins d'analogues.
DE VÉSONE.
l/h 3
donne attestent l'authenticité de celles que je n'ai plus , et de nouvelles découvertes les feront sans doute retrouver un jour.
N.° g. Nous rencontrons souvent ici, et l'on vient de me céder une
médaille gauloise d'argent qui me semble nous regarder. On y voit
une tète mal dessinée; au revers, une sorte d'aigle très-mal conformée,
mais reconnaissable aux ailes. Au bas, et dans le champ, se distinguent
un V, à gauche, et un E en forme de C, à droite. Toutes les médailles
analogues que j 'ai vues étant fourrées sont dues à des faussaires.
N.° 10. On a découvert (i), en I 8 I 5, un fort grand nombre de
médailles gauloises d'argent. Toutes celles que j'ai vues, grandes ou
petites, au nombre de plus de 60, ont, d'un côté, une tête ornée d'une
espèce de toque ou de casque ; au revers , une croisette fort en relies;
et entre les branches de cette croisette , plusieurs symboles , tels que
la hache simple et double, une roue, une espèce de bouclier, un croissant. Quelques-unes, au lieu de la croisette en relief, l'expriment en
grenetis, et ont un cordon pareil dans leur contour. Celle que je conserve (2) a cela de singulier , que sa croisette est en relief ; qu'entre
deux de ses branches, on retrouve des marques évidentes d'une croisette en grenetis et d'un cordon semblable ; que la troisième case
contient une hache simple ; qu'enfin, le quatrième compartiment retrace
un O, avec un point au milieu, ce qui forme une espèce de bouclier;
et que cet O se trouve enfermé entre les branches d'un V parfaitement
marqué en grenetis.
Je n'ose assurer, quoique l'apparence s'y trouve, qu'on ait voulu
exprimer ainsi la lettre initiale du nom de Vésone. J'avouerai cependant que les symboles qu'on voit sur toutes les médailles de cette
découverte m'ont paru figurer, plus ou moins bien, les quatre lettres
celtiques, V E S O, de la petite plaque de bronze que j'ai décrite
au n.° 5 ; mais la seule chose que je puisse affirmer, c'est que l'a-
(1) Je reviendrai dans peu sur cette intéressante découverte.
(2) Elle a été ajoutée sous le n.° 20 de la planche y. Le n." 19 dé cette planche est également
une addition. Ces deux n."s sonL d'une autre main que le reste , et ont beaucoup moins d'exactitude.
1 44
ANTIQUITÉS
gencement des types de toutes ces médailles semble avoir été guidé
par celui de la petite pièce d'essai. Dans cette hypothèse , les quatre
lignes auraient pu diriger la pose de la croisette et celle des symboles
placés entre ses branches; et les huit lignes, les principaux traits des
têtes ou des autres objets, tels que l'aigle, le hérisson, la toque, etc.,
que l'on rencontre fréquemment sur nos autonomes.
N.° II . Bouteroue (i) donne une médaille d'argent qui regarde aussi
notre cité. Tête ailée, casquée; légende, PETRVCOR ; revers, cavalier
monté, tenant une lance; exergue : on n'y voit plus, dit Bouteroue,
que l'S finale de l'abréviation VES du nom Vesona , ville où cette
pièce a été frappée.
N.° 12. Le célèbre Eckel (2) donne aussi une autre médaille d'argent presque pareille à celle de Bouteroue , mais sans l'abréviation
qu'on remarque sur cette dernière. S'il ne se trompe pas pour les
R. R. R. R. de l'excessive rareté de ces monumens , il commet une
grande erreur , lorsqu'il dit que le mot PETRVCOR désigne Périgueux. Ce nom abrégé indique certainement le peuple pétrocorien ;
et ce qui le prouve , c'est le VES de la médaille précédente qui indique indubitablement la ville où la fabrication a eu lieu. D'ailleurs ,
il est incontestable que les villes gauloises n'ont pris le nom des peuples dont elles étaient capitales , qu'un grand nombre de siècles après
l'époque où ces deux monnaies ont été battues.
Au reste , il ne me semble pas nécessaire de prouver que ces deux
médailles , ainsi que toutes les précédentes , sont antérieures à la conquête des Gaules par César ; la chose est évidente : mais je dois faire
remarquer que toutes, les n.os 4 et 9 exceptés, sont d'un bon travail.
On en peut juger par celles dont la planche g offre la copie aussi
exacte qu'il a été possible.
Je supplie maintenant d'observer que les médailles des n.
os
1 et 2 ,
(1) Collect. des hist., p. 57, n." 46- Voy. aussi le n." 2 de la pl. g.
0
(2) Doctrìna nummorum velerum , 1 .*• partie , col. 1 , r0 , pag. 66 , édit, in-4. , Vienne en Autriche , 1792.
DE VÉSONE.
,45
qui n'ont aucune légende , aucune exergue , aucuns caractères , et qui ,
par conséquent , sont les plus anciennes de toutes , ne le cèdent en
rien aux autres : elles leur sont même supérieures par la beauté du
flan et de la gravure , ainsi que par la manière régulière dont elles
ont été battues. Ces autonomes gauloises , surtout les deux que je viens
de citer , sont donc une preuve convaincante que , bien des siècles avant
l'arrivée des Romains, Vésone était florissante, et cultivait les arts avec
succès.
Ces deux premiers numéros , entre autres , semblent témoigner
quelque chose de plus : c'est que Vésone était dans toute sa splendeur
avant l'arrivée des Grecs dans la Gaule ; car on sait que les Grecs
firent oublier aux Gaulois leurs anciennes institutions. Or, ces deux
médailles, ainsi que le n.° 10, n'ont aucune espèce de caractères, ou
du moins les cachent soigneusement ; ce qui prouve que lors de leur
fabrication, les lois antiques étaient encore en pleine vigueur chez les
Vésoniens.
Je dois cependant prévenir que , quoique antérieures a la conquête ,
les deux dernières médailles, celles des n. os 11 et 12, me semblent,
soit par le nom du peuple qu'elles retracent, soit par une certaine analogie avec les consulaires romaines (1), n'avoir été gravées que peu de
temps avant l'entier asservissement des Gaules, et à l'époque même où
les vainqueurs y travaillaient. Ce nom du peuple pétrocorien , qu'elles
portent , me persuade , en effet , que ces monnaies furent frappées et
émises lorsque nous fournîmes notre contingent (2) de troupes a Vercingétorix pour contribuer, avec celui des autres peuples de la Gaule,
à faire lever le siège d'Alise ; et le bon travail de ces médailles n'en
prouve pas moins d'une manière évidente que , même dans ces temps
(1) Le n.° 2 de la pl. g fait voir que cette analogie est assez exacte, et que rimitation est
bonne. Les Vésoniens étaient forcés á cette imitation , puisque, pour aller á Alise, leurs troupes
devaient traverser des pays où les monnaies romaines avaient cours. Aussi ces médailles pélrocoriennes ont-elles même poids et même aloi que les médailles consulaires.
(2) Je crois avoir déjà fait remarquer que la faiblesse du contingent pétrocorien ( 5,ooo hommes ) fourni à Vercingétorix, trouvait son explication dans le besoin que Vésone pouvait avoir de
défenseurs exercés pour s'opposer à la guerre romaine , dont le théâtre se rapprochait de plus
en plus de son propre territoire. Au reste, je prie de lire , u ce sujet , le chap. 8 des monumens
militaires de Vésone sous les Romains.
J9
,/ 6
ANTIQUITÉS
def guerres, d'inquiétudes et d'agitations, les arts n'étaient rien moins
que mils à Vésone. Cette ville qui, dans la haute antiquité gauloise,
était florissante et somptueuse , jouissait donc encore d'une grande
prospérité ? les Romains n'avaient donc pas encore ravagé son propre
territoire ?
Maintenant, si l'on se rappelle le passage de Pline; si l'on réfléchit avec une mûre attention au nom purement celtique de Vésone ,
et aux deux différentes positions de cette cité ; si l'on considère
qu'elle est située presque au centre de l'ancienne Aquitaine ; si l'on
pèse impartialement les inductions qu'on doit tirer de son ancien
commerce , de ses différentes manufactures , de ses médailles autonomes , de ce que j'ai fait observer sur l'émission de ses diverses colonies ; si, enfin, l'on inédite sérieusement sur toutes les preuves, indices
et vraisemblances que j'ai fait valoir, je crois, quelle que soit la part
qu'on fasse aux conjectures et aux probabilités , qu'il est impossible de
ne pas reconnaître que Vésone existait dès la plus haute antiquité gauloise , et qu'elle fut métropole d'un peuple nombreux qui occupait une
vaste étendue de pays. Mais disons nettement ce que nous n'avons que
laissé présumer jusqu'ici : je suis convaincu , et je pense qu'il paraîtra
hors de doute, qu'à la vieille époque où les Gaules (i) furent divisées
en trois provinces , Vésone devint la cité-métropole (2) de toute
l'Aquitaine (5).
(1) J'ai déjà fait remarquer que cette première division territoriale devait être fort ancienne;
qu'elle avait nécessairement précédé l'époquc
où la Gaule fut partagée en un grand nombre
de peuples ; et que cependant cette subdivision était antérieure à Ambigat , et par conséquent
à la fondation de Marseille , qui eut lieu sous le règne de ce prince. Au reste , on sait que
Ambigat n'était que le plus puissant roi de ces vastes régions ; et il est probable que lui-même
s'était emparé d'une forte partie
septentrionale de l'Aquitaine. Ce qui induit â croire qu'il
était usurpateur , ce sont ces dissentions civiles qu'il lui fallut réprimer.
(2) On a vu que cette opinion ne pouvait être détruite ni par l'ancienne existence de Bordeaux , qui n'était qu'un emporium, ou ville marchande ; ni par l'état de la ville de Bourges, qui
n'était alors qu'une place de guerre ; et il est évident que ces deux villes ne devinrent métropoles que sous le
règne d'Auguste. Mais on me contestera peut-être encore les limites que
j'affecte à la vieille Aquitaine ; cependant ce que j'ai déjà dit là dessus et ce qu'on va voir
bientôt ne laissent pas que d'appuyer fortement ma conjecture : d'ailleurs, comme je l'ai énoncé,
doit-on raisonnablement croire que la mer , les Pyrénées et le cours de la Garonne pussent convenablement borner la troisième partie intégrante du vaste empire des Gaules ?
(3) J'ai fait remarquer que, dans ses Commentaires, César parlait de la ville de Vannes comme
DE VÉSONE.
Je retrouve dans les temps modernes plusieurs vestiges de cette
antique domination. Une" charte échappée par hasard aux destructions révolutionnaires , et tombée dans mes mains , atteste qu'au 1 4. c
siècle on conservait encore le souvenir de l'espèce d'empire qu'avait
exercé Vésone sur la plus forte partie de notre midi de la France.
Louis, duc d'Anjou, frère du roi Charles V, et son lieutenantgénéral dans la province du Languedoc , rétablit , par cette Charte ,
nos assises , que le malheur des temps avait interrompues , et il les
réintègre: Cum ab antiquo maxima pars ducatus Acquitanie (sic),
ut villa Burdegualis et Bajone et plures alie ( sic ) haberent resortiri
in assisiagiis de Petragoris, in causis appellationum, etc.; c'est-à-dire :
« Vu que de toute antiquité la plus grande partie du duché d'A-
si elle était la cité-métropole de toute la Celtique ; mais elle n'était pas située comme Vésone :
elle était à l'extrémité d'une province qui forme un vaste demi - cercle. Aussi presque toutes
les traces de son antique suprématie ont-elles disparu ; aussi voit-on que toutes les villes et
cités de la Celtique semblent n'être plus sous sa mouvance ; et si César n'en parlait pas comme
d'une ville très-importante , si Strabon ne la donnait pas comme fondatrice de puissantes colonies ,
sa gloire et ses titres seraient perdus â jamais.
Quant k la Belgique, il n'est point facile d'indiquer quelle était sa cité-métropole, parce que
César parle de plusieurs grandes villes situées dans cette partie des Gaules. Ce rang ne peut pas
appartenir à Trêves, placée sur une rivière navigable ; ni à Samarobriva , dont le nom, peu ancien , équivaut à celui de Pom-sur-Somme. Ce titre ne me semble pas non plus appartenir íi
Reims , quoique , comme à Sumarobriva et ailleurs , César y ait convoqué les états-généraux de
la Gaule ; car les Commentaires réunissent le nom de cette ville a celui du peuple, et l'appellent
Durocortorum-llemorum. Les Commentaires nous fournissent aussi la preuve que les Rémois ne
jouissaient pas d'une grande prépondérance, puisque, réunis aux Suessiones , et ayant les Carnutes sous leur clienlelle , ils ne purent obtenir de ces peuples , ni d'aucun de ceux de la
Belgique , qu'ils embrassassent le parti des Romains qu'ils suivaient eux-mêmes. Mais César s'exprime sur le compte d'une autre ville de ces cantons, de manière a faire penser qu'elle était la
cité-métropole de la Belgique ; en effet , il la nomme simplement , et comme par excellence ,
Nemetocema : c'est Arias , dont un quartier séparé conserve encore le titre de cité. D'ailleurs ,
je ferai remarquer que cette ville a envoyé des colonies en Angleterre : or, ces établissemens
tiennent à la très-haute antiquité gauloise. Disons aussi que sa position coïncide avec celle des
plus anciennes cités de la Gaule.
Nous voilà arrivés à la Gaule aquitanique. On a déjà vu et l'on verra encore les motifs qui
me portent à lui donner Vésone pour cité-métropole. J 'ose assurer qu'il n'entre aucune partialité
dans mon opinion , mais une conviction pleine et entière. Au reste , on trouvera au chap. S
des monumens militaires sous les Romains , fexplication du silence absolu des Commentaires de
César sur celte ville et sur son territoire immédiat.
,48
ANTIQUITÉS
quitaine (i), comme Bordeaux, Bayomie et plusieurs autres villes,
était dans l'usage de ressortir des assises de Périgueux, pour les causes
d'appel, M
Ce diplomé , que j'ai sous les yeux , est daté de Toulouse , au mois
d'octobre 1 369. Je n'en ai extrait que ce passage ; c'est k la personne
qui s'occupe de notre histoire chronologique k faire connaître le titre
en entier (2).
Je prie instamment le lecteur de remarquer que cet acte est antérieur de près d'un siècle k la création du parlement de Bordeaux , qui
a envahi une forte partie de notre immense juridiction; qu'il a été
passé dans une ville qui, quoique très-voisine de nos anciennes limites,
(le Tarn), et quoique ayant un parlement en fonction depuis près de
60 ans , n'a pourtant pas contesté les droits que Vésone avait k un aussi
grand ressort.
On doit convenir non-seulement que cette charte prouve la supériorité de nos tribunaux civils sur tous ceux de la vieille Aquitaine , mais
encore qu'elle fournit un témoignage certain que nos assises étaient le
tribunal d'appel , le véritable parlement de toute cette vaste contrée.
Voici un autre monument qui donne la même extension k notre tribunal de haute police.
Le i3 août 1428, les jurats des villes d'Aire et de Dax , en Gascogne , écrivent , pour une cause d'appel , aux maire et consuls de la
ville de Périgueux. Nous allons transcrire leur lettre, précédée de la
mention qui en fut faite sur les registres.
« Memoria sia que los jurât de la ciptat d'Ajre e deu Mas de
Vevesquat d'Ax escriouseren unas letras al major e aus cossols d'esta
(1) Le royaume d'Aquitaine et ensuite le duché de ce nom avaient la suzeraineté du Poitou,
du Berry, de l'Auvergne, du Limousin ; celle de la Guienne, de la Gascogne , etc. , etc. Voyez là
dessus VArt de vérifier les dates , tome 2 , édition en 3 vol. in-f.° Quant au diplomé que je viens
de citer , il provient des archives de
rhòtel de ville de Périgueux.
(2) M. l'abbé de l'Espine. Personne ne peut mieux que ce savant chronologiste remplir cette:
tâche honorable.
DE
VÉSONE.
,4
g
vila, qui eran en Van il^iS, per las cals aparejchia, ejchi cum nos mandaven , que la conojchenssa de las causas dels apels de la ciptat d'Ax ,
se aperte al major e aus cossols d" esta vila (Périgueux) ; e trameseren
ejchi sertas procès e sentensas qui eran estadas donadas en la ciptat
d'Ax ; de la cala sentenssa una fenna, apelada Tholosana Verdala,
del dich luoc d'Ajre , se era apelada perdavan lo majer e cossols
d'esta vila (Périgueux), segon la costuma d'Ax; e la ténor de la letra
la cala nos trameseren , es ejchi escriouta en la forma qui s'en sec :
A LS MOT HONORABLES SENHORS E NOSTRES ESrECIAUS AMIX , LO M AYRE
E J URÂT (I) DE LA CIOUTAT DE P EYREGURS.
Mos honorables senhors e nostres especiaus amix , recomandan
nos a la vostre gracie, a la quau plassie saver que cum ab antic sie
de costume, que cant aucun nostre vezin se tent grevjat de sentenci ,
viencude e gitade en nostre cort e d'Ax contre luj, de aperar se en
vostre cioutat de Peregurs , perdavan lo majre e jurât; e cum au
presen no sie de memorie a negun nostre vezin que nulh plejt sie
vengut en vostre dicte cioutat , jìnir ver vos ; e cum au présent Tholosane de Kerdale , dizent esser grevjade , se sie aperade perdavan vos e
vostre honorable cort, ajssi e per la manière que es usat e de costume,
ajssicum en lo die procès, lo quau vos trameten, la demande e deffensse
de cascunes de las partidas es contengut. Sus so vos pregam que a vos
placie brenment administrar justicie , ajchi cum cZe vostre noblesse
conjidam. La Santé Trinitat vos conserve: Escriot Ajre , a XIII d'aost.
Los vostres especiaus amix jurât de la cioutat deAjre et deu Maas.
[ Extrait du Livre-Noir (2) des archives de notre hôtel de ville. ]
Observons encore que cette lettre des jurats d'Aire et de Dax est
antérieure k l'établissement du parlement de Bordeaux , dont l'érection
ne date que de l'année 1463.
(1) Le corps municipal de Vésone n'a jamais eu de jurats, mais des consuls; c'est par habitude que les jurats d'Aire employèrent ce mot.
(2) Cet extrait m'avait été fourni par lo savant abbé de l'Espine. Depuis , on avait cru que le
Livre-Noir , ce précieux monument historique , s'était perdu dans la révolution ; M. de Mourcm
l'a retrouvé , et nous y avons revu le texte.
i5o
ANTIQUITÉS
Ainsi, non-seulement nos tribunaux civils avaient une énorme juridiction, mais cet extrait démontre encore que si les assises de Vésone
étaient , ab antique- , la cour d'appel de tous les procès de ce vaste
ressort, le tribunal de son consulat avait, également ab antiquo, l'appel
des causes criminelles et de haute police.
Lorsqu'on aura parcouru la description historique des antiquités romaines de Vésone, on sera moins étonné de la souveraineté de ses
tribunaux, en reconnaissant quelques traces de cette suprématie dans
les premiers temps où les vainqueurs ( i ) occupèrent le pays , et
quoique déjà Bourges et Bordeaux fussent devenus métropoles des
Aquitaines.
Veut -on, enfin, une troisième preuve moderne de l'antique prédomination de Vésone , on la trouvera dans le soin que prit le roi
Henri II d'y établir, en i544? une cour souveraine des aides (2).
On doit penser que les Vésoniens ne virent point de sang froid leur
vaste juridiction envahie et morcelée par la création successive des
diverses cours souveraines qui se partagèrent ses dépouilles, et surtout
par l'érection du parlement de Bordeaux, qui y porta la dernière atteinte ; aussi est-il certain qu'ils firent de vives et itératives réclamations contre ces injustices. Mais le Périgord et sa métropole n'étaient
plus assez florissans , n'avaient pas conservé assez d'importance , pour
n'être point abandonnés par la politique; d'ailleurs ces établissemens ,
devenus nécessaires à l'état, s'étaient promptement consolidés, et la
création du parlement de Bordeaux dut avoir lieu parce qu'elle était
la conséquence d'une capitulation. Nos rois cherchèrent à indemniser
Vésone et ses habitans , en leur accordant de beaux privilèges (5).
(1) Voyez le chapitre où il est parlé de nos basiliques du temps des Romains.
(2) C'est encore á Vésone que le roi avait établi un grand baillage , en 1788.
(3) Ces privilèges étaient véritablement plus beaux et plus importans que ceux d'aucune autre
ville de France , sans en excepter même Paris. Un d'eux accordait la noblesse individuelle et
collective a tous les bourgeois de la ville ; ils étaient exempts de la taille. Les maire et consuls avaient le titre de comte, barons, seigneurs hauts justiciers de la ville et de sa banlieue.
Ce fief relevait immédiatement de la couronne de France, et ses habitans marchaient avec le ban
du royaume.
DE VÉSONE.
Les Vésoniens ne renoncèrent pourtant pas aussi facilement à leurs
droits; ils continuèrent leurs remontrances , leurs oppositions, jusqu'à
ce qu'on leur eût rendu justice, et ce ne fut que vers les commencee
mens du i6. siècle. Alors Henri II ne trouva d'autres moyens de
réparer les torts qu'on leur avait faits, qu'en fondant chez eux cette
cour souveraine des aides qu'il y établit. Or, je prie d'observer que
quelque médiocre que fût cette compensation, en raison des droits
honorifiques et réels qu'on avait successivement enlevés à cette ville ,
Henri II, en y créant une cour souveraine, avait pourtant cherché à
rétablir l'ancien ressort de sa vaste juridiction. En effet, cette cour (i)
étendait son autorité sur les généralités de Guienne, de Poitou et d'Auvergne ; or, l'on sait qu'alors ces généralités englobaient presque tout
le sol de l'ancienne Aquitaine.
Si l'on récapitule maintenant tout ce que j'ai dit pour prouver l'antique domination de Vésone; si on y ajoute ce qui doit résulter, à son
avantage , de la juridiction de son consulat (2) , du diplomé de Louis ,
duc d'Anjou, et enfin de rétablissement de Henri II, je pense que ces
témoignages anciens et modernes se prêtant un mutuel appui , il sera
désormais difficile de douter que la vieille Aquitaine n'eût les limites
que je rétablis, et que, comme je l'ai avancé plus haut, Vésone n'en
fût la cité-métropole.
Mais comment déchut-elle de sa gloire? A quelle époque commença
à s'évanouir cette suprématie , cette espèce d'empire qu'elle exerçait sur
une forte partie de la Gaule? On lit son antique splendeur dans ses
monumens ; mais les monumens se taisent sur la cause et la date de
sa décadence. Cependant rassemblons les faibles données qui pourront
aider , sinon à résoudre la question , du moins à mettre sur la voie.
J'ai interrogé l'histoire générale et particulière , et je n'ai pu y dé-
fi) Bordeaux ne tarda pas íi obtenir la réunion de cette cour a son parlement.
(2) Si le hasard m'a fourni quelques preuves modernes de cette extension du ressort de la
justice de Vésone, il ne m'a pas autant favorisé pour les parties septentrionales de son antique
territoire que pour les parties méridionales ; mais le diplomé de Louis d'Anjou et rétendue
que Henri II avait donnée a la cour des aides de Vésone suppléent à cette disette de monumens,
qui, au reste, pourront se multiplier un jour,
i5a
ANTIQUITÉS
couvrir aucune trace de cette première décadence. Seulement j'ai appris qu'une Chronique (i), provenant du couvent des cordeliers de la
ville de Libourne , faisait mention d'une guerre sanglante survenue
entre les Santons ( les habitans de la Saintonge ) et les Pétrocoriens,
avant. Varrivée de César dans la Gaule. Mais cette vieille Chronique
ne dit rien de plus : elle ne nous instruit ni de la cause ni de l'issue
de ces combats. Les Santons voulaient-ils se soustraire à la puissance
de Vésone ? Y parvinrent-ils ? D'ailleurs , quel est le degré d'authenticité de cette ancienne Chronique? Quelle foi mérite-t-elle ?
Nous connaissons mieux l'époque à laquelle Vésone cessa d'être
métropole : ce fut sous le règne d'Auguste. On sait qu'étant a Narbonne , il ht des réglemens politiques et administratifs , et qu'un de
ces réglemens fut la division de l'Aquitaine en deux provinces. Irrité
sans doute de la résistance que Vésone avait opposée aux Romains ,
et de Pesprit de sédition qu'elle devait conserver encore ; plus offensé,
peut-être , de ce qu'elle avait accordé un asile à la famille du célèbre
Pompée (a) , Auguste priva cette ville de son titre de métropole (3) :
Bourges et Bordeaux se partagèrent ses dépouilles (4).
Un tel coup d'autorité de sa part ne fut pas seulement dicté par
la vengeance; il était, de plus, parfaitement conforme à cette maxime,
diviser pour régner, principe favori des Romains et de tous les despotes.
Plus les vainqueurs semaient de rivalités entre les différens peuples des
(1) M. Souffrain, auteur d'un Essai historique sur Libourne, m'a fait connaître l'existence de
cette Chronique, en me demandant si je pouvais lui donner des renseignemens sur le résultat de
cette guerre des Pétrocoriens.
(2) Voyez , à nos monumens civils sous les Romains , le chapitre consacré a cette famille.
(3) Tout ce que j'ai dit prouve qu'Auguste ne put ôter a Vésone que le titre de métropole ,
et qu'il n'avait pas la puissance de lui enlever les prérogatives attachées a son rang de cité-métropole ; car on vient de voir qu'elle les conserva jusque bien avant dans le moyen âge.
(4) J'ai déjà fait remarquer que, dans l'antiquité, Bordeaux n'était qu'une ville marchande,
et que , malgré son titre de métropole , elle n'avait jamais eu le rang de cité gauloise. J'ai fait présumer aussi que si Bourges avait obtenu ce rang , ce dont il est permis de douter, cela ne pouvait
être dans la haute antiquité , puisque César , qui nous apprend que c'était une ville très-grande
et fort opulente , ne lui donne d'autre qualification que celle d''oppidum ; et, en effet, elle ne
devait être autre chose qu'une place de guerre très-belle et très-forte : aussi aucun quartier de
pette ville célèbre ne conserve-t-il le titre de cité.
DE VÉSONE.
153
Gaules , moins ils avaient à redouter de secrètes intelligences qui auraient pu causer un incendie général , et menacer encore une fois la
capitale du monde.
Après Auguste , d'autres causes durent hâter la chute de Vésone.
Continuellement ravagée par les guerres que se firent entre eux les Césars
qui se disputaient Pempire ; livrée dès-lors plusieurs fois aux. flammes (i) ;
souvent prise et reprise depuis par toutes les hordes de Barbares ; devenue ensuite le théâtre de toutes les guerres religieuses , civiles et
autres, elle dut enfin succomber. Eh! quels moyens avait-elle de réparer
ces désastres ? Elle n'avait point de rivière navigable qui pût lui procurer ces relations commerciales que d'autres villes moins anciennes ,
mais mieux situées, surent bientôt se créer. Son commerce lui-même
se perdit quand tous les ports de la Gaule, ouverts aux Romains, rendirent les transports par terre inutiles et trop dispendieux. Sa manufacture de cuivres n'eut plus les mêmes avantages, lorsqu'on préféra
les armes en fer et en acier , et que le luxe fit employer les ornemens
d'or et d'argent. Ses fers, il est vrai, étaient toujours estimés; mais
outre qu'ils souffraient de la concurrence dans la Gaule même, les Romains, maîtres de l'ancien univers, en découvrirent partout. Nos verres,
comme le dit Pline , étaient imités par les Romains , et cet objet plus
répandu , devint moins lucratif. La religion des druides étant persécutée et enfin détruite par les vainqueurs, cette manufacture d'instrumens de sacrifices qu'on a vue subsister à Vieille-Cité et dans ses entours devint à-peu-près inutile.
D'un autre côté, la position de Vésone n'était point militaire : elle
était ouverte et accessible de toutes parts. Sa population diminuait tous
les jours avec son importance , ses fabriques et ses richesses ; son agriculture elle-même cessait d'être florissante ; son territoire particulier ,
pays montueux et coupé en tous sens, était chaque année battu par
les orages. Les pentes étaient décharnées ; les hauteurs devenaient peu
(i) En souillant un seul coin du sol de Vésone , M. Jouannet a acquis la preuve indubitable
de plusieurs incendies successifs et antiques. On y voit partout les traces du passage des peuples
barbares.
20
||4
ANTIQUITÉS
à peu stériles (i). Les plaines restaient seules fertiles ; mais elles ne
sont ni larges ni nombreuses en Périgord , et leurs produits , suffisans
pour la consommation, ne pouvaient remédier à tant de íléaux : ils n'offraient aucun superflu pour le négoce. Enfin, Vésone ne pouvait plus
être une cité commerçante, ni une ville agricole, ni une place de
guerre : aussi la voit-on déchoir (2) chaque siècle , pour ainsi dire , de
son antique splendeur. Si depuis , dans le moyen âge , on retrouve encore quelques vestiges de l'ancienne étendue de son territoire et de
son immense juridiction , ce sont comme les ruines d'un vaste édifice ;
et si elle est restée capitale d'une grande province, on serait tenté de
croire que c'est par respect pour ce qu'elle était autrefois. Ainsi, le
sol ou fut un temple reçoit encore quelques hommages long-temps
après la chute du sanctuaire.
(1) La plupart des anciens terriers de la province et des environs de la ville contiennent un
grand nombre de témoignages que des hauteurs , maintenant incultes et véritablement stériles ,
étaient jadis en culture et en plein rapport , et que , comme concessions de bonne qualité , elles
payaient de fortes redevances foncières.
(2) Cette décalence progressive de Vésone a sans doute été la cause de l'empiétement successif
qu'a éprouvé son territoire immédiat (le Périgord). En effet, il est certain que lorsque Gondebaud fut élevé sur le pavois , a Brives, qu'on appelait alors simplement Curretia, au lieu de BrivaCurrelia, Pont-sur-Corrèze, il est dit que cette ville était située « in pago Petracoricensi. » Brives,
Turenne et une bonne partie du haut et du Bas-Limousin furent distraits de notre province et. de
son évêché, lorsqu'un pape, né dans ces cantons, érigea celui de Tulle. ( Voyez la dessus l'état
de l'Eglise du Périgord , par le p. Dupuis, p. i3o. ) On empiéta également sur le Périgord lors
de l'érection de son second évêché a Sarlat. Castillon, Libourne, Coutras et tout le pays nommé
Puy-Normand en dépendaient il n'y a pas encore très-long-temps ; et une bonne partie du pays
de Double en fut ôté a-peu-près a la même époque. Les archives de Nérac contiennent la preuve
que tout le Eronsadais relevait du Périgord encore en 1277 et i3ai. L'Angoumois en faisait aussi
partie, puisque Angoulême seul, et comme forteresse , avait été donnée par Charlcs-le-Chauve à
un de ses proches parens qui fut établi par lui premier comte héréditaire de Périgord ; et ce n'est sans
doute qu'en cette dernière qualité qu'il devint possesseur de l'Angoumois. Encore même avant
la révolution , l'évêché de Vésone englobait une bonne partie ( les archiprètrés de Pillac et do
Peyrat ) de cette nouvelle province ; et l'on sait que la sénéchaussée du Périgord y pénétrait
encore plus. L'Agenais avait aussi morcelé notre province , et nous avait ôté entre autres
pays ceux de Sainte-Foy , de la Sauvetat , de Lauzun , etc. ( Voyez le Livre-Noir de notre
hôtel de ville , année 1 44^- ) *' a' déjà dit plus haut que ces mêmes archives de INérac témoignaient que, encore en i356, le ressort de la juridiction pétrocorienne s'étendait sur tout le Quercy ;
et j'ai promis une preuve , différente de celles que j'ai déjà fournies , de la suprématie de Vésone
e
sur un autre pays ( le Bordelais). Voyez, dans la 2. e partie du /j- livre, au chap. 5 , l'explicar
tion du premier des tiers de sols d'or.
DE VÉSONE:
I 55
CHAPITRE II.
Des Monumens religieux de Vésone et de son territoire ,
du temps des Gaulois.
ON a vu qu'instruits par les druides, les Gaulois s'étaient fait une
trop haute idée de la divinité pour croire qu'elle dût être emprisonnée
entre des murailles , ou représentée sous aucune forme humaine ; Punivers était son temple : Pordre , la sagesse avec lesquels toutes les parties
de cet univers sont combinées, étaient la seule image íìdelle, quoique
imparfaite , du souverain auteur de toutes choses. Une loi , conforme
a cette doctrine , défendait de consacrer a Dieu aucun édifice , aucune
statue , aucune pierre taillée au ciseau : ainsi les monumens religieux
des Gaulois ne peuvent nous offrir rien de pareil à ce que nous ont
laissé les autres peuples. Des grottes creusées par les mains de la nature , des rochers bruts posés les uns sur les autres , voilà les asiles
sacrés, voila les autels des Gaulois. A ces monumens du culte, j'ajouterai les tombeaux , parce que les devoirs rendus aux morts se lient
nécessairement a la religion.
A
HEZ
RTICLE I. ER — Des Grottes et des Cavernes druidiques.
C
plusieurs peuples , les premiers temples consacrés à la divinité
furent des cavernes. L'ombre , le silence, l'espèce d 'hoxTeur involontaire dont on est saisi quand on s'enfonce dans Pintérieur de la terre,
disposent Pâme à des sentimens religieux : Phomme sent mieux alors
son néant. II songe qu'il reposera un jour au sein de cette nuit où
i56
ANTIQUITÉS
il pénètre : il frémit , et ses pensées se tournent naturellement vers
le ciel. Ajoutez que, dans les fausses religions, des retraites aussi mystérieuses favorisaient singulièrement les divers stratagèmes dont les
prêtres se servaient pour agir fortement sur l'esprit de la multitude.
Les druides avaient sur Dieu des idées trop saines pour qu'on puisse
imaginer qu'ils aient jamais regardé les cavernes comme des lieux où
la divinité résidait plus particulièrement ; mais sans doute elles étaient
pour eux des retraites où ils allaient méditer, dans la solitude et le
recueillement , sur les dogmes , sur la morale , sur les connaissances
dont ils étaient les seuls dépositaires, et qu'ils enseignaient aux jeunes
adeptes.
Je pense aussi que peut-être il entrait du calcul dans leur conduite.
Quand le druide, le front couronné de verveine, sortait de son antre
avec cet air étrange , ce regard singulier que l'on a malgré soi en
passant subitement de l'obscurité à la lumière , il trouvait des auditeurs plus disposés à recueillir ses. paroles comme des paroles saintes ;
et le barde du rocher, qui chantait les héros tombés sur le champ de
bataille , se faisait bien mieux écouter des jeunes guerriers : la multitude aime et suit ce qui tient du merveilleux.
II y eut un temps où les cavernes servirent à la fois aux druides
de demeure, de temple, d'autel et de lieu d'assemblée : ce fut à l'époque des persécutions. Quand un Tibère ou quelques autres monstres
de cette nature poursuivaient dans l'univers tout ce qu'il y avait d'honnête, les druides furent obligés de se cacher pour échapper a la tyrannie , et les cavernes devinrent leur plus sûr asile. Ainsi , les grottes
de la Thébaïde, les catacombes, à Rome, furent un refuge pour les
chrétiens persécutés. II est des jours d'horreur et de désolation où
la vertu est forcée de se retirer dans les entrailles de la terre : heureuse quand elle n'y est pas découverte et poursuivie !
Les idées qui se sont perpétuées jusqu'à nous au sujet de quelquesunes de ces grottes devenues des asiles pendant les persécutions, me
paraissent avoir d'abord été propagées par les persécuteurs eux-mêmes.
L'une , si l'on en croit la sotte tradition du pays , était le repaire d'un
monstre qui se nourrissait de la chair des passans•;. l'autre est le sou-
DE VÉSONE.
piráil de Penser. Dans celle-ci on faisait des sacrifices horribles ; dans
celle-là on entend encore gémir des ames en peine. Enfin , il n'est pas
de conte effrayant ou absurde qu'on ne débite sur ces cavernes : les
paysans crédules ne sont pas, même aujourd'hui, désabusés de ces ridicules chimères.
Quelquefois aussi on reconnaît les grottes druidiques à de plus doux
mensonges : tantôt c'est le trou de Phermite ; tantôt le creux du cygne ;
ailleurs, Pantre du vieillard. Là, vous dit-on, brillent des feux pendant
la nuit ; ici on entend des voix , des instrumens ; plus loin , le vent
qui murmure annonce l'avenir. Souvent, une chapelle, une croix, un
arbre révéré, et toujours replanté quand il vient à périr, ont remplacé, près de la caverne druidique, tous les tableaux de la vieille religion. La vérité se plaît aux lieux où régnait la plus innocente des
croyances de Pantiquité.
Je suis loin de penser que toutes les cavernes qui se trouvent dans
Pancien Périgord aient été autrefois fréquentées par les druides. II
en est beaucoup de récemment ouvertes ; d'autres qui Pétaient alors se
sont comblées. Mais quand des souvenirs tels que ceux que je viens
d'indiquer, ou d'autres idées superstitieuses, sont attachés à ces grottes,
je ne puis me refuser à les croire druidiques.
Telles sont les grottes de Domine, de la forêt de Drouilh, de Cadouin, de Vitrac, peut-être celle qui est presque comblée, près de
Vésone, sous Ecorne-Bœuf; plusieurs de celles qu'on trouve dans la
vallée de la Dordogne, dans les plaines de l'IUe, de la Drône , de la Vésère , etc. ; telle est surtout cette fameuse grotte de Miremont , sur laquelle les anciens cosn ographcs ont débité mille rêveries. Us y ont vu
des autels, des mosaiqi.es, des statues; choses fort étrange] es au culte
druidique, mais 'qui n'y ont jamais existé. Dans des temps d'ignorance,
on prenait pour ouvrages de la main de Phomme tuus ces jeux dont
la nature est si pro. ligue dans les cavernes calcaires, comme sont
toutes celles du Périgord. Quelques personnes ont cherché à expliquer
ces rêves, en disant que les incrustations ont pu recouvrir toutes ces
merveilles; et cependant les incrustations sont fort rares à Miremont,
i58
ANTIQUITÉS.
pour une grotte si étendue (i) ; d'ailleurs elles ne sont presque nulle
part assez épaisses pour que, d'un coup de marteau, on ne mette le
rocher à nu.
Mais voici une autre grotte druidique qui est véritablemeirt trèsremarquable ; je vais la laisser décrire par celui-la même qui en a fait
la découverte (2): « Le jour de mon expédition à la ville de Quinte,
j'allai reconnaître, dit-il, au pied de la plaine de Born, et à l'entrée
d'un Ar allon nommé la Combe-Grenant , une caverne toute merveilleuse. L'ouverture fait face aU midi. Tout l'intérieur est plein d'ossemens d'oiseaux et de quadrupèdes , confusément entassés au milieu
d'une marne calcaire qui remplit les enfractuosités de la grotte; j'y ai
même vu deux dents énormes, mais que je ne connais pas, pareilles
à celles qu'on a trouvées à Nontron : vous les connaissez.
« Dans l'intérieur de la caverne, sur le sol, j'ai été bien surpris de
rencontrer deux de ces instrumens gaulois en silex dont Ecorne-Bœuf
était couvert avant que je l'en eusse presque dépouillé. A quelque distance de la grotte , j'ai retrouvé plusieurs débris de la même nature :
ils sont étrangers au sol ; les silex du pays n'offrent rien de pareil.
Je me suis cru a Ecorne-Bœuf. Ces instrumens, ces os, le voisinage
de la forêt de Drouilh , les usages des Gaulois , etc. ; tous ces rapprochemens font naître plus d'une réflexion. Le coteau est âpre , sauvage, affreux, couvert, au midi, devant la grotte, d'ossemens pareils à
ceux de la caverne. Je n'ajouterai qu'un mot : les os ne sont point
pétrifiés, mais seulement décomposés. Ils se taillent comme de la craie
fort tendre , prennent le poli , durcissent a l'air ; et une fois coupés
et taillés , ils n'offrent plus rien du tissu de l'os. Voila sans doute de
quoi occuper les antiquaires et les naturalistes. »
M. Jouannet vient aussi de découvrir , dans les mêmes cantons , une
(1) Feu M. Brémontier, inspecteur général des ponts et chaussées, et M. Chambon , ex-receveur
général des contributions , en ont levé le plan et les coupes géométriques. M. Chambon , qui
possédé ce plan , m'a assuré , ainsi que M. de Mourcin , qu'il fallait sept heures d'horloge pour
parcourir toutes les ramifications de la grotte. On en trouve la description dans l'Annuaire statistique du département , fait par feu M. Delfau.
(2) M. Jouannet, dans une lettre datée de Sarlat , le n août 1816.
DE VÉSONE.
i5
grotte qu'il regarde, avec raison , comme plus intéressante que celle9
de la Combe -Grenant. Nous le laisserons encore parler : K Cette caverne a deux cents pieds de long (i): elle est toute farcie d'ossemens
et de dents d'animaux du pays , mais d'une taille extraordinaire. Cette
grotte, située k côté du Pey-de-l'Aze (2), s'ouvre dans un mauvais roc
taillé presque k pic. A l'entour, règne un cordon de gros blocs de
pierre placés par la main de l'homme : on ne peut s'empêcher de le
reconnaître. C'est comme une terrasse autour de l'entrée. A quelle
époque , dans quel dessein tout cela s'est-il fait ? Pauvres hommes !
nous calculons les comètes, et nous échouons k un mauvais trou, au
Pey-de-l'Aze ! »
Ces descriptions m'ont été envoyées au moment , pour ainsi dire ,
de la découverte , et , par conséquent , avant qu'on pût les étudier k
fond , en constater Pétat avec exactitude. Mais , dans d'autres voyages
faits depuis , ayant examiné et scruté ces cavernes avec toute Pattention dont il est capable , l'auteur de ces importantes découvertes m'a
assuré n'y avoir trouvé aucuns débris humains , et avoir vu partout ,
dans l'intérieur et k Pextérieur, un très-grand nombre d'instrumens
en silex tout fracturés (3).
Ces faits prouvent, je crois, que les druides sacrifiaient souvent des
animaux. Ils me semblent aussi témoigner que , comme je Pai énoncé
dans le chapitre précédent et ailleurs , ces outils en pierre dure , que
l'on trouve en quantité dans ces grottes , et qui tous , sans exception ,
s'y présentent en fragmens , n'étaient point destinés k servir d'armes
offensives , et qu'il est plus raisonnable de croire qu'ils étaient employés k la consommation des sacrifices , puisque même les anciens
auteurs nous apprennent que les druides ne pouvaient pas employer
le fer k cet usage religieux. Je crois , enfin , trouver dans cette déeou-
(1) M. Jouannet, dans une lettre datée aussi de Sarlat , le 19 décembre 1816.
(2) En langage du pays , ces mots signifient tertre ou montagne de l'àne.
(3) M. Jouannet a aussi consigné ces détails dans sa Statistique, insérée aux Calendriers du:
département de la Dordogne. Voyez-les, depuis Tannée 1.8 1 3 jusques et y compris 1819.
r6o
ANTIQUITÉS
verte une espèce de preuve que ce n'était pas sur les autels que les
druides immolaient ces animaux , ou , du moins , qu'ils n'y étaient
point inhumés après le sacrifice : l'homme seul avait sans doute ce
privilège.
On rencontre des monumens gaulois dans le voisinage de presque
toutes nos grottes druidiques ; et j'ai déja fait remarquer que ces cavernes sont l'objet de mille contes absurdes. Ce serait le moment de
faire connaître ces idées superstitieuses qui nous offrent des traces du
druidisme; mais on en verra les détails à la fin de ce livre (i). Je me
contenterai de faire observer ici, que ces grottes et ces cavernes, que
l'on trouve en si grand nombre en Périgord , s'y nomment assez généralement cluseauoc , mot qui dérive du latin clausus.
ARTICLE II. — Des Autels druidiques.
DES blocs de rochers, ou les rochers mêmes, furent, chez presque
tous les peuples connus , les premiers monumens consacrés à la divinité. C'était sur des pierres, dans des lieux élevés, que les anciens patriarches offraient des victimes au Seigneur; et même quand les Juifs
eurent bâti un temple , nous voyons dans la Bible que les peuples voisins sacrifiaient encore sur les hauteurs et au pied des rochers. En Egypte, des pierres superposées furent les premiers autels;
et lorsque les Egyptiens construisirent ces édifices religieux dont les
débris nous étonnent , les sphinx gigantesques , les masses qu'ils dressèrent a Pentrée , n'étaient-ils pas comme des souvenirs de Pancien
culte ? Chez les Grecs , chez les Etrusques , des pierres brutes furent originairement la seule image de la divinité: Vénus elle-même, k Paphos,
n'était qu'une borne a peine dégrossie. La forme et la matière de
(i) Voyez la liste n.° I.
DE VÉSONE.
ÍQt
presque tous ces autels, chez tous les peuples, ne seraient-elles pas
les derniers vestiges du culte primitif?
Je crois entrevoir la raison d'une superstition si généralement re. pandue. Après la catastrophe qui bouleversa jadis le monde , catastrophe dont nous retrouvons les vestiges a chaque pas, le petit nombre
d'hommes qui échappèrent au déluge , épars sur le sommet d'une montagne , uniquement occupés du soin difficile et pénible de subsister sans
arts, sans instrumens, plongés dans la stupeur et l'effroi , pressés pourtant
de remercier Dieu qui les avait épargnés , mais n'ayant pas les moyens
de construire et d'édifier , purent transformer les rochers en autels : de
1k peut-être ce respect si long-temps conservé pour les hauts lieux
et les pierres.
Quoi qu'il en soit, les Gaulois n'avaient que ces autels naturels (i).
La seule chose qu'ils se permissent , c'était de déplacer ces masses ,
et de les élever dans un lieu convenable k leur rite : ainsi , elles conservaient leur première rudesse. Etait-ce pour perpétuer le souvenir
de la catastrophe générale , et rappeler k l'homme ce qu'd avait k
craindre, en reportant sa pensée sur ce qu'il avait souffert? Voulaientils que tout ce qui était consacré k Dieu fût un ouvrage immédiatement sorti de ses mains ? Etait-ce l'expression de quelque autre idée
philosophique perdue depuis ? Nous Pignorerons probablement toujours.
II est peu de pays dans les Gaules qui offrent autant d'autels druidiques , ou dolmens , que le Périgord. Quelques savans ont prétendu
que ces dolmens furent jadis des tombeaux. Ils ont fondé leur opinion sur ce qu'en creusant sous ces monumens , ou dans les alentours ,
on y a quelquefois trouvé des ossemens humains, des cendres, des
charbons , etc. Mais ce ne sont pas ik des preuves ? N'y trouve-t-on pas
aussi presque toujours des instrumens de sacrifice ? II est donc probable, comme je Pai déjk remarqué, que ces ossemens humains sont les
(i) La plupart de ces monumens druidiques sont placés sur des collines. Leur situation ; ne
diffère de celle que les Juifs assignaient à leurs autels , qu'en ce que les collines où sont élevés
les monumens gaulois se trouvent ordinairement dominées par d'autres. C'était sans doute pour
qu'une grande multitude pût participer aux sacrifices et en voir les cérémonies.
16a
ANTIQUITÉS.
restes des criminels offerts comme victimes à la divinité, puisqu'il me
semble prouvé que ces instrumens en pierre n'avaient d'autre usage
que de servir a la consommation des sacrifices.
Le reproche fait par César aux habitans de quelques parties dea
Gaules , de n'avoir pas conservé leur culte antique dans toute sa pureté , ne doit point s'entendre du Périgord. César , il est vrai , pénétra
aussi dans ce pays; mais il y séjourna trop peu de temps pour le bien
connaître. J'ajouterai que le reproche en question est antérieur à son
arrivée dans nos cantons. D'ailleurs, de tous les autels gaulois qu'on
y retrouve, il n'en est presque aucun où l'on reconnaisse ces excavations , ces rainures , en un mot , ces travaux de la main de Phomme ,
qui, comme je l'ai dit plus haut, annoncent la dégénération du culte
primitif. Une ou deux exceptions ne prouvent rien , si l'on considère
la multitude des monumens de ce genre répandus dans nos campagnes.
Je donnerai a la fin de ce livre le catalogue (i) des lieux dont les
noms annoncent la présence actuelle ou ancienne de ces dolmens ,
qui pour la plupart sont maintenant détruits. J'indiquerai ceux dont
j'ai pu constater l'existence. Comme la plus grande partie de cette
nomenclature est puisée dans la carte de notre province (a) , on peut
naturellement en insérer que ces autels druidiques ont dû être beaucoup plus nombreux ; ceux qui se trouvaient isolés dans les champs et
éloignés de toute habitation à laquelle ils auraient pu donner leur nom,
étant inconnus au géographe. Cependant sa carte en relate près d'une
centaine. Quel serait donc leur nombre, si elle avait pu les faire tous
connaître ?
Cette grande quantité de dolmens , qui sans doute était à-peu-près
la même dans les autres parties de la Gaule , ne nous conduit-elle pas
(1) Voyez la liste n.° 2.
(2) La carte de Guienne, faite par notre compatriote M. de Beleymes, géographe du Roi. Son
échelle est triple de celle de Cassini. A la nomenclature près , son exactitude et sa gravure sont
parfaites. Le Périgord seul y occupe 19 ou 20 feuilles : il n'en a encore paru que 17. Celles qui
manquent auraient encore augmenté la liste de nos monumens gaulois.
DE VÉSONE.
,65
à croire que Porganisation religieuse de cette vaste région avait beaucoup de rapports avec celle d'aujourd'hui? En effet, il me semble que
chacun de ces autels pouvait être le point de réunion religieuse d'un
certain nombre d'habitations champêtres , et qu'un druide était le chef
de ces réunions , comme le curé est le chef ecclésiastique de nos paroisses.
Peut-être sera-t-on surpris de ne trouver dans notre liste aucun
dolmen à Vésone ; mais cet étonnement cessera , si l'on réfléchit que
leur existence près de la capitale, ou assez à portée d'elle , dut causer
leur entière destruction. Lorsque Tibère et Claude persécutèrent les
druides , et ordonnèrent de renverser leurs autels , les monumens des
campagnes purent seuls échapper à la proscription. Ceux , au contraire ,
qui étaient près de Penceinte de Vésone , furent nécessairement détruits. En effet, si les ministres de la tyrannie n'osèrent pas attaquer
la religion dans l'intérieur du pays , au milieu d'une population nombreuse , toujours plus attachée aux choses extérieures du culte que ne
Pest le peuple des villes , ils purent du moins sans danger exécuter
leur odieuse mission aux portes d'une cité où ils étaient en force, et
dont les habitans , déja façonnés aux usages romains , commençaient à
perdre de vue le culte de leurs pères , peut-être même à lui préférer
en secret une religion plus favorable aux passions et aux désordres du
cœur.
La religion chrétienne acheva ce que les Romains avaient commencé;
mais elle ne put , pendant long-temps , triompher de Pobstination des
campagnes. Aujourd'hui même, au moment où j'écris, on y révère
encore , dans quelques endroits , ces rochers mystérieux , ces pierres
que trois bergères, douées d'un pouvoir surnaturel, dressèrent dans
la solitude.
Si l'on ne voit plus aucuns dolmens près de Vésone , je crois du
moins que nous pouvons indiquer leurs débris. Je suis tenté de regarder comme tels ces gros fragmens de granit et de trapp que l'on
reconrtaìt parmi les pavés de Pancienne cité, et même de la ville
nouvelle. Ces pierres, étrangères au pays, étaient souvent employées
dans les monumens gaulois. D'un autre côté, quelques morceaux sont
164
ANTIQUITÉS
trop grands, et surtout trop anguleux, pour imaginer qu'ils aient été
transportés par les eaux : i!s ne ressemblent en rien à ces cailloux
roulés, de toute nature, que l'on trouve à chaque pas dans les pays
calcaires, comme l'est celui de Vésone. Si ma conjecture était admise,
il faudrait reconnaître qu'il existait au moins trois dolmens aux portes
de la ville; car j'ai retrouvé dans nos pavés trois espèces de roches (r)
différentes qui présentent le caractère que je viens d'indiquer.
Je hasarderai une autre conjecture qui me paraît avoir quelque
probabilité. A Ecorne-Boeuf on a découvert (2) un grand nombre de
fragmens d'un porphyre verdâtre , qui n'ont jamais été roulés par les
eaux. Quelle main les a disséminés dans ce local très-élevé ? II n'existe
aucun rocher de cette nature à plus de 20 lieues a la ronde. N'est-il
pas vraisemblable qu'ils firent partie d'un dolmen (3) ? Quand 011 sait
d'ailleurs qu'Ecorne-Bœuf était , de toute antiquité , le lieu des exécutions , et que le dolmen, chez les Gaulois, était l' endroit saint, l'autel
sur lequel on immolait les criminels, mon opinion n'acquiert-elle pas
un assez grand degré de probabilité ?
Au reste, si les Romains ont anéanti les monumens gaulois qui existaient près de Vésone, ils n'ont pas totalement détruit ceux qui étaient
plus éloignés de ses murs. Je vais rendre compte d'une des plus belles
découvertes qu'on ait faites depuis long-temps dans ce genre (4).
À demi-lieue de Vésone , sur la route qui conduit de cette ville à
(1) J'ai déposé des échantillons de ces trois sortes de granits au musée des antiquités de Vésone.
(2) Je dois cette observation à M. Jouannet.
(3) II devait être établi sur le faite du coteau , et sans doute il y subsista non-seulement pendant que ce point culminant servait de fort a la Vieille-Cité du petit vallon de Campniac, mais
ensuite lorsqu'on fit de toute cette pointe de coteau la citadelle de la cité de la plaine. Ce qu'il
y a de certain, c'est que les fourches patibulaires de la justice criminelle du consulat de Vésone
y étaient depuis un temps immémorial , et qu'elles ont existé à la même place jusqu'à la révolution. Dans ces temps où l'on voulait extirper tous les préjugés, on fit ensemencer ce petit
local; mais encore aujourd'hui, les laboureurs, revenus à leurs anciennes idées , ont grand soin de
le laisser inculte.
(j) M. de Mourcin a fait cette intéressante découverte. Nous sommes allés visiter ensemble cet
important monument, )c 3 juin 1820.
DE VÉSONE.
,65
Bordeaux , vous trouvez , à gauche , près du bourg de Marsac , un
petit vallon qui se rétrécit bientôt, et ensuite se divise en deux branches, à 3oo toises ou environ de son ouverture. Le vallon que forme
la branche droite porte le nom de Combe de Puy-Gauthier (i).
Déjà quelques débris de peulvans vous annoncent les abords d'un
lieu révéré; mais vous êtes au milieu d'un site sauvage, aride, affreux,
tout parsemé de silex anguleux ou roulés : vous ne voyez d'autre végétation que des bois , des bruyères et des ronces , aspect qui contraste d'une manière étrange avec la plaine agréable et riante que vous
venez de suivre en côtoyant les bords de l'IUe.
Si vous tournez vos pas vers la combe de Puy-Gauthier, vous avez
derrière vous un plateau (2) qui , de ce côté , est presque coupé à pic ;
sur la droite , sont des pentes rapides ; à gauche , entre les deux
branches du vallon , commence un long coteau (3) , dont la croupe , à
l'endroit le plus bas , supporte une petite esplanade (4) faite de main
d'homme : là se trouvait sans doute un dolmen dont il existe encore
quelques débris épars.
Gravissez-vous les coteaux qui resserrent cette même combe? vous
rencontrez partout , soit sur leurs pentes , soit près de leur faîte , des
débris de peulvans , de dolmens et de toutes sortes de monumens.
Suivez-vous le bas du vallon ? vous le trouvez sombre , rustique et
tortueux : ses sinuosités le cachent et le reproduisent sans cesse. Enfin,
à votre droite, et sur un talus rocailleux, s'offrent à vos regards les
restes mutilés et dispersés d'un vaste mallus , encore assez reconnaissable malgré le bouleversement des blocs qui le composaient. A votre
gauche , vous reconnaissez les vestiges d'un dolmen , également détruit.
(1) Près du mallus dont nous allons parler, sur la même pente, mais un peu plus haut, il
existe une petite maison qu'on appelle Puy-Gauthier. Cette habitation paraît avoir retenu le
nom du coteau sur lequel elle se trouve située.
(2) C'est sur ce plateau que le village de Marivau est situé.
(3) Le haut et le bas Sarazy sont sur ce coteau.
(4) Cette esplanade , où il ne vient guère que des ronces , est quelquefois cultivée , ainsi que
les alentours : elle est connue sous le nom de Terre de Chausanel.
i66
ANTIQUITÉS
Veut-on, enfin, se faire une idée de l'étendue de tous ces monumens et de leur ensemble , on peut hardiment avancer qu'ils couvrent
une surface d'un quart de lieue carrée, y compris les pentes des coteaux qui les dominent, et qui certainement étaient occupés par les
spectateurs.
Je ne rapporterai pas toutes les superstitions attachées à ces pierres;
je me contenterai de dire que les habitans sont persuadés qu'à une certaine heure du jour, le bloc principal du mallus fait neuf fois le tour
sur lui-même ; aussi Pappelle-t-on , dans le langage du pays, lo Pejro
daus nau tours. Ce fragment a encore dix pieds de long sur six pieds
de large, et quatre pieds d'épaisseuc.
La matière de tous ces débris est une espèce de pierre ferrugineuse,
très-lourde et fort compacte , dont les carrières doivent être à une
grande distance de Vésone (i).
Si maintenant on réfléchit qu'un aussi vaste assemblage de monumens ne peut avoir eu lieu que pour les usages religieux ou civils
d'une très-grande population réunie a portée de ce local , on sera
forcé de convenir qu'ils furent sans doute élevés pour les habitans de
la cité de Vésozie.
ARTICLE III. — Des Tombeaux gaulois.
LES honneurs qu'on rend a la mémoire de ceux qui ne sont plus
ont quelque- chose de religieux , de touchant , de consolant pour l'humanité. On aime à croire qu'après avoir quitté la vie, on ne sera pas
entièrement étranger aux vivans : l'espoir d'un tombeau semble dimi-
(i) Je dois faire remarquer qu'au-dessus de l'habitation du Roc, et sur le vieux chemin qui
conduit au camp de César , il existe beaucoup de fragmens de la même matière. II y avait sans
doute là aussi, jadis, un monument gaulois que probablement les Romains détruisirent lorsqu'ils
occupèrent le camp. M. Chambon en a fait enlever plusieurs blocs qu'on peut voir encore dans
son jardin.
DE VÉSONE.
ig
nuer l'horreur du trépas. Aussi presque tous les peuples anciens se?
sont-ils distingués par leur respect pour la cendre des morts. Les
devoirs à leur rendre étaient prescrits par les lois et par la religion.
Nous ignorons si , chez les Gaulois , la législation (i) avait rien établi
de relatif aux funérailles ; mais des monumens sans nombre nous attestent qu'à cet égard , nos ancêtres ne le cédaient en piété à aucun
autre peuple.
II paraît que les deux modes de sépulture, le bûcher et la simple
inhumation, étaient l'un et l'autre en usage chez les Gaulois : les souilles
faites à différentes époques , dans des sépultures vraiment gauloises ,
ne nous permettent pas d'en douter. Tantôt elles ont offert des cendres , des ossemens a moitié consumés ; tantôt des squelettes entiers ,
soit couchés, soit debout, mais toujours la face tournée vers l'orient.
Des armes, des bracelets, des colliers suivaient le guerrier dans son
dernier asile. Les femmes emportaient avec elles leur parure et les
ornemens qu'elles avaient aimés pendant la vie. Les chefs , surtout les
magistrats et les prêtres, étaient inhumés avec la plus grande pompe.
Une foule innombrable suivait le convoi du personnage marquant ,
et chacun jetait un peu de terre sur la tombe. II en résultait une colline
factice , de plusieurs toises de hauteur , qui indiquait le lieu de la sépulture. Ainsi, celui qui avait été grand pendant sa vie, dominait et
offrait encore l'image d'une supériorité que la mort avait effacée.
Ges monticules funéraires sont très -nombreux en Périgord , à ne
compter même que ceux qui ont donné leur nom a quelques lieux ;
mais on serait dans l'erreur , si l'on bornait là leur nombre. On en
trouve, en effet, sur presque tous les points de la province, et souvent loin de toute habitation. Nous pouvons même assurer qu'il n'existe
peut-être pas un seul endroit considérable et fort ancien où l'on né
voie au moins une tombelle.
Nous citerons entre autres celles de Puy-de-Pont et de Mauriac, près
(i) On trouve seulement dans les Commentaires, \\y\ 6 : « Leurs funérailles ( des Gaulois) sont
magnifiques et somptueuses. On y brûle tout ce qu'on croit que le défunt a aimé. »
Ï 68
ANTIQUITÉS
de Neuvic; celles de Vern, des Vernaux, de Breuil, de la Cropte,
près de Vern; de Grignols, de Montravel, de Tyrgan, de Surgeac,
de Fénélon , de Fayolle , de Montferrand , de Saint-Laurent-de-Castelnau, etc. Cette dernière a cela de singulier, qu'elle est formée de
terre et de grosses pierres.
Cette position d'un tumulus dans cliaque lieu jadis un peu considérable, me fait croire que les chefs de partis ou de cantons y étaient
enterrés par leurs cliens. Une chose me confirmerait dans cette idée ,
c'est que ce point de chaque ancienne terre était très-révéré dans les
temps de la féodalité. C'est là que les seigneurs , qui remplacèrent
les patrons gaulois , tenaient leurs assises et rendaient leurs jugemens.
II y a je ne sais quoi de grave, d'imposant, de religieux dans cet
usage. Pouvait-on ne pas être juste , quand on songeait qu'on était vu
et entendu de ses ancêtres , sur la cendre desquels on siégeait ? Le
juge était jugé lui-même par l'ombre de ses aïeux.
Ces tombelles se trouvent souvent au nombre de deux , comme
près de Saint-Martin-1'Astier , à Saint-Front de Coulouri ( de Colubri ) ,
à Cardou , a Font-Galop , etc. ; d'autres fois en plus grand nombre ,
comme à Doissat , etc. ; quelquefois aussi en grande quantité , comme
à Grignols, vis-à-vis la butte du plus ancien château, etc. Ne pourraiton pas expliquer cette multiplicité de tombelles gauloises, en pensant
que celles qui étaient le plus à portée des principales habitations
étaient réservées aux patrons , et les autres , à leurs cliens , à ceux
qui avaient mérité cette distinction par quelque service signalé , ou
par quelque action d'éclat ? On sait quel était le dévouement des
cliens à ces chefs , et l'affection de ceux-ci pour les cliens que leur
attachement et leur valeur rendaient recommandables. N'est-il pas naturel d'honorer ceux qui travaillent à notre gloire?
Plusieurs de ces tombelles ont de très-fortes dimensions. II me
paraît difficile de croire qu'elles les aient atteintes aussitôt , lorsqu'on y ensevelissait un personnage ; je penserais donc qu'elles
avaient toutes une destination fixe. Or, comme le rite ordonnait de
jeter un peu de terre et de poussière sur les restes du défunt, on
voyait sans doute, à chaque décès, augmenter ces tombelles, surtout
DE VÉSONE.
169
celles des patrons. Faisons maintenant connaître les plus rcmarquables de ces monumens.
Le tumulus qu'on voit près de la Vigerie , commune de SaintAquilin, a 3oo pieds de circonférence k sa base, sur environ a5 de
hauteur. Un vieux chêne était planté au sommet. L'excavation faite
pour le déraciner à sa mort et pour le remplacer , a causé le grand
affaissement de cette motte.
Des quatre ou cinq tombelles de Doissat, la mieux conservée, la
plus grande, est celle qui touche à cet ancien bourg. Elle est entourée
d'eau ; un chemin sinueux conduit insensiblement à sa plate-forme.
Sa circonférence est d'environ 5oo pieds , et sa hauteur , de 3o. Son
fossé annonce qu'elle a servi de défense. L'aspect en était très-pittoresque lorsqu'elle était couverte des beaux arbres qu'on vient de
couper.
Dans la commune de Pontoux , près de Lalinde , on voit une tombelle dont la plate-forme est assez vaste pour que les habitans du village de la Mothe , où est situé ce tumulus , s'en servent comme d'une
aire pour y battre tous les ans leur blé. Ne Payant vue que de loin,
je ne puis assurer qu'elle n'ait pas eu d'autre destination que celle
de servir de tombeau.
La motte qui existe a No tre-Dame-des-Vertus, pi'ès de Vésone , est
remarquable par ses dimensions. Elle a 176 pieds de diamètre a sa
base, g5 à son sommet, et se trouve encore élevée de 35 pieds audessus du sol. On l'a entourée d'un fossé , et , quoique dominée par une
portion du coteau où elle est assise, elle a certainement servi de fort.
Le tumulus appelé la Motte de Bourzac , dans la commune de Nanteuil ou dans celle de Vandoire , n'a pas d'aussi sortes proportions ;
mais sa hauteur s'est maintenue beaucoup plus considérable. Mesurée ,
en suivant le talus , de la base au sommet , elle est encore de 65 pieds ;
et il y a à peine 3o ans qu'elle avait 10 pieds de plus. La plate-forme
de ce cône tronqué a 40 pieds de diamètre ; et un hasard trèsremarquable fait que sa base , mesurée avec la dernière exactitude ,
22
i o
ANTIQUITÉS
a 7 autant de pieds de circonférence (i) que son compte de jours
dans Tannée , c'est-à-dire , 365 pieds et quelques pouces.
Mais cette tombelle offre d'autres particularités fort curieuses. Elle
domine de tous côtés la campagne environnante , et l'on y a pratiqué
deux terrasses , vers l'ouest. Le niveau de la plus élevée est un peu
au-dessous de la hase du cône, en soutient les terres, et empêche
ses proportions de varier. La seconde terrasse est au-dessous de la
première : elle n'a rien de plus remarquable. Les murs de soutènement de toutes deux sont faits de très-gros blocs de pierres brutes
posés à sec. Je serais porté à croire qu'ils offrent l'exemple très-rare
d'une construction gauloise analogue à celle des anciens Grecs , que
les modernes ont nommée très-improprement cjclopéenne.
La description de ce beau monument gaulois aurait dû terminer ce
que j'avais à dire sur nos tombelles les plus remarquables ; je ne puis
cependant m'empêcher de parler d'une autre, moins importante par ses
proportions , qui sont petites , que par sa position et son entourage.
Ce tumulus existe à une demi-lieue au-dessous de Vésone. II est
près de la grande route qui conduit à Bordeaux , et à très-peu de
distance du rocher que l'on nomme le Saut du Chevalier, en face,
tout près et au nord de la petite fontaine de Marsac , fameuse par
l'intermittence de ses eaux, de l'autre côté de la rivière de Pille, et
immédiatement sur ses bords. Je pense que sa situation et les particularités qui se trouvent dans son voisinage doivent ajouter à Pintérêt que ce tombeau peut inspirer par lui-même. On le nommait autrefois la Motte de Périgueuoc , parce qu'il était situé dans la fondalité
de cette ancienne maison qui n'existe plus. On Pappelle maintenant la
Motte de Salegourde , parce qu'il est placé dans les terres de cette
propriété. Je dois noter encore qu'à très-peu de distance , au levant
de cette tombelle , au confluent du ruisseau de la Beauronne et de
Pille, on remarque les restes d'un second tombeau gaulois que les eaux
et les débordemens ont presque entièrement enlevé.
(i) C'est une personne instruite, M. Chatillon , juge de paix du canton de Verteillac , qui m'»
fourni les proportions de cette motte , ainsi que de celle de la Vigerie. II m'a aussi fait connaître tous les détails que j'ai donnés sur celle de Bourzac,
DE VÉSONE.
CHAPITRE III.
Mot lumens civils des Gaulois.
IL serait difficile d'affirmer à quelle classe on doit rapporter ces
monumens gaulois connus sous les dénominations de peulvans , de
chromlecks , de pierres tremblantes , etc. En effet , quoi qu'en aient
dit certains antiquaires, rien ne prouve qu'ils fussent liés au système
religieux ; rien ne nous démontre aussi qu'ils aient été des monumens
civils. Cependant, comme leur érection montre un certain ordre, une
combinaison et une destination évidente , quoique encore énigmatique , nous avons cru , en attendant de nouvelles lumières , pouvoir
les ranger parmi les monumens des arts , dont ils supposent Pemploi
et une connaissance plus ou moins approfondie.
Ji—
A
MAGINEZ
■
RTICLE I. cr — Des Peulvans ou Obélisques.
* I
une pierre longue de plusieurs toises , assez menue pour
sa longueur , entièrement brute , placée debout au milieu de la campagne, vous aurez une idée exacte de ces sortes d'obélisques que
les savans nomment peulvans. Mais , si les savans n'ont pu jusqu'à
présent s'accorder sur la véritable destination des obélisques égyptiens , on sent qu'il serait encore moins aisé de décider quel fut l'usage
constant de ceux des Gaulois. Appartiennent-ils , comme quelques antiquaires Pont prétendu, à un ancien système d'astronomie? Indiquentils le lieu de quelque bataille célèbre ? Sònt-ce des pierres dressées pour
marquer quelque limite ? Doit-on les regarder comme des trophées ?
On ne connaît point encore de réponse satisfaisante à ces questions.
2
ANTIQUITÉS
7
Un peuple qui n'a pas d'histoire écrite ; un peuple qui ne décore ses
monumens d'aucune inscription , d'aucun travail de Part , emporte
nécessairement avec lui presque tous ses secrets. Je ne hasarderai point
ici mon opinion sur la destination particulière des peulvans (1)3 je me
contenterai de dire qu'il me semblent avoir un but général. Voici
ceux que j'ai vus , ceux sur lesquels on m'a fourni des renseignemens
exacts. On trouvera à la fin de ce livre (2) la liste des autres, dont
i
je n'ai pu que reconnaître l'existence.
Ce que l'on appelle les Pierres rouges, entre Mareuil et le VieuxMareuil , sur la route d'Angoulême ; ce qu'on nomme les Grosses
-pierres, entre Baie et Argentine, près de Larochebeaucourt , sont,
je crois, des restes de peulvans.
Près de Rouífignac et du château de Latour, on voit un monceau
de pierres entassées qu'on appelle Pierres brunes, nom qui est demeuré au village le plus proche. D'autres gros blocs , qui proviennent
de ce monument , sont dispersés dans le voisinage. L'arrangement
que ces masses ont gardé dans leur chute me persuade qu'elles ont fait
partie d'un peulvan ; du moins rien n'indique qu'elles aient pu former
un dolmen , et le nom du monument sanctionne mon opinion.
La Pierre longue, près du moulin à vent de Doissat, est aussi un
peulvan que les siècles- ou les hommes ont abattu.
La Tranche de saumon , près de Lalinde , a été aussi un obélisque
gaulois. Cette masse a 12 pieds 4 pouces de longueur, 2 pieds de lacgeur , et 3 pieds 8 pouces d'épaisseur ; on n'y découvre aucun vestige
du travail des hommes (3).
Le Roc de Pejrouoc, entre Montpazier et Fontgalop , est aussi un
peulvan : le peuple croit que le diable y a imprimé ses griffes.
(1) On verra, ú l'article l\ de ce même chapitre, à quel usage je pense qu'était destiné l'ensemble de ces peulvans.
(2) Voyez, ii la fin de ce livre, la liste n." 3.
(3) M. le marquis de Vassal-Bellegarde m'a fourni ces détails.
DE VÉSONE.
i s
7
11 existe un autre obélisque k 5oo pas du château de la Coste , près
de Fontgalop : il est dans un bois , sur une hauteur.
Sur le chemin de Berbiguières à Saint-Pompon , au-delà du bourg
de Saint-Laurent , on voit trois peulvans de suite , dans la direction
du nord au sud. Celui du milieu , ombragé de beaux arbres , paraît
intact. Ils sont tous trois formés d'une espèce de grès rouge , quoique
situés dans un canton de pierre calcaire.
Sur le chemin de Bouzic ( jadis Bouzix ) à Saint-Martial , un peu à
gauche, on trouve les restes épars d'un obélisque gaulois ; ils servent
de clôture. En avançant sur la droite , on assure qu 'il en existe un
autre très - considérable , composé de blocs énormes; et qu'à droite
de ce dernier, vers le midi, on découvre les débris d'un troisième (i).
II en existe un de plus de vingt pieds de hauteur sur huit pieds
de large et cinq ou six pieds d'épaisseur , dans la plaine de Libourne ,
assez près de Saint-Emilion : on le nomme Pierre -site.
Mais le plus intéressant de tous ces obélisques est à Ecorne-Boeuf,
au levant de la grande coupure faite à ce coteau de Vieille-Cité. On
ne tardera pas à juger de son importance. II est abattu et brisé ; il
n'en existe plus que deux gros morceaux sur la place. Les restes de
ce curieux monument se nomment encore lou Pejroteu.
ARTICLE II. — Des Chromlecks.
DES pierres énormes placées debout , dont le nombre s'élève quelquefois à plusieurs milliers , rangées symétriquement en allées , de
manière à former dans leur ensemble un parallélogramme rectangle,
tels sont ces monumens gigantesques connus sous le nom celtique de
chromlecks , chromleacks ou menhirs.
(i) C'est M,, le comte de Cleraont-Touchebœuf qui m'a fait connaître les divers obélisques
précédens.
4
ANTIQUITÉS
7 Les antiquaires modernes donnent aussi le nom de chromleck, ou
celui de mallus , à des monumens où de très^grosses pierres , placées
en cercle , en demi-cercle , et plus rarement en carré , reçoivent ordii
nairement au centre un bloc plus considérable.
On prend pour des thèmes astronomiques la première espèce de
ces monumens . Pour moi , à onze ou douze de ces lignes près , je ne
vois pas quel rapport peut avoir Fastronomie avec un pareil assemblage de rochers. Quant aux monumens de la seconde espèce, on doit
les regarder comme des lieux destinés k la réunion des magistrats ,
pour y rendre la justice. Je vais indiquer ceux que je connais en Périgord : il doit sans doute en exister un bien plus grand nombre.
J'ai cru devoir réunir aux dolmens le mallus de Puy Gauthier, près
de Marsac ; passons k ceux qu'on a retrouvés dans d'autres cantons
de la province.
Un de ces mallus est situé dans un bois , près du village des Barbaris , canton de Savignac -les -Eglises. La personne qui me l'a fait
connaître ne dit pas s'il reste des traces du peulvan qui devait se
trouver au centre du cercle. Voici comment elle s'ëxprime (i) :
Les pierres, autant qu'on en peut juger , forment une enceinte
circulaire. Je dis autant qu'on en peut juger, car la mousse, les arbres et le temps s'emparent lentement et sûrement de l'ouvrage de
l'homme ; et après bien des siècles , il n'en reste plus que des traces
fugitives. On dit dans le pays que ces vestiges sont les débris d'un
temple de druides ; mais les druides n'avaient d'autres temples que les
forêts , d'autres voûtes que le ciel. Du reste , ces débris portent l'emK
preinte de l'antiquité la plus reculée.
« Sur le chemin de Berbiguières a Saint-Pompon, canton de Domme,
commune de Carves , on voit (2) , dans un vallon , une espèce de monticule ou grosse butte isolée, entourée de marais, sur laquelle il existe
(1) M. de Foullière , de Nontron. Le bois appaTtient au juge de paix du cantorr.
(2) M. le comte de Clermont-Toucliebœuf , savant chronologiste , m'a donné des renseigncmens
intéressans sur les monumens gaulois situés au-delà de la Dordogne.
DE VÉSONE.
I? 5
des vestiges d'un peulvan placé au milieu d'une enceinte circulaire
formée d'énormes blocs de granit rouge. Un peu plus en çà, on en
trouve un autre dans la direction exacte du nord au sud. Au midi du
village de Malavix , on voit les débris d'un troisième peulvan 3 mais les
blocs en sont plus confondus. »
Je pense que ces divers monumens sont de véritables mallus ; c'està-dire , des lieux où nos ancêtres rendaient la justice et tenaient quelquefois leurs grandes assemblées. Je crois aussi que ces pierres rangées autour d'un peulvan , qui annonçait la présence de Dieu dans les
jugemens des hommes , étaient ainsi placées pour servir de sièges aux
juges.
Au défaut d'autres mallus reconnus en Périgord , passons aux chromlecks ou menhirs qu'on y voit. II en existait un dans le voisinage
de la ville d'Excideuil , sur le chemin qui mène à Saint-Sulpice, entre
les communes de Saint-Médard et de Clermont. On y trouve encore
aujourd'hui quelques pierres debout qui semblent y avoir été posées
sans ordre, parce qu'un grand nombre de ces peulvans ont été brisés,
et que d'autres ont été enlevés çà et là , ce qui nécessairement a détruit leur ensemble. La fatalité attachée à tout ce qui tient à nos monumens antiques a voulu que les nombreux maîtres de forges de ces
cantons reconnussent dans ces pierres d'Excideuil la propriété de résister à l'action du feu le plus violent, et cètte découverte est la
cause de la dégradation de la plus grande partie des masses énormes
qui formaient ce vaste monument gaulois , connu dans le pays sous le
nom de las Pejras brunas ( les pierres brunes ).
D'après les renseignement les plus exacts que j'aie pu me procurer (1),
il n'y a guère plus de 3o ans que ces grands obélisques formaient onze
ou douze rangées , et il y a à peine 20 ans que l'on en comptait encore
plus de deux cents sur pied. Ces lignes de pierres allaient jusqu'à la
Valade , commune de St.-Sulpice , où elles ont été détruites pour empierrer un chemin vicinal.
(1) Je les ai obtenus de plusieurs habitans, principalement de M. Soulelie,
6
ANTIQUITÉS
Nous n'avons pas la prétention de vouloir comparer ce monument
à celui de Carnac en Bretagne ; mais nous pensons que le nôtre est
absolument conforme à celui qu'on voit près de ce village de l'Armorique. Nous croyons que les peulvans d'Excideuil étaient peut-être
aussi nombreux que ceux de Carnac , et que si ce dernier monument
embrassait un système astronomique , on pourrait en dire autant du
Ï
7
premier.
D'autres renscignemens (i) qui me sont parvenus témoignent qu'il
y a un monument analogue dans la commune d'Aigues-Parses , située
sur l'exacte frontière méridionale du département.
Ne pouvant classer ailleurs un autre monument gaulois fort singulier, je vais le donner ici. « Dans les bois de Saint-Germain, commune
de Gaulegeac (2), de l'autre coté de la A'ille de Montpazier, on trouve
une ligne, de près de demi-lieue de longueur, formée de cailloux énormes, rangés debout les uns à côté des autres, et qui n'ont jamais été
placés ainsi pour servir de clôture : ils sont dirigés du sud-est au nordouest. »
~e^9tâ&&&í—
ARTICLE
III. — Des Pierres mouvantes.
Nous avons déjà parlé des pierres mouvantes (3), et l'on se représente aisément un rocher énorme posé sur un autre , de manière
à ne le toucher que par un point qui correspond au centre de gravité de la masse supérieure. L'équilibre a été saisi avec tant de justesse , qu'il suffit ordinairement d'une impulsion légère pour faire osciller
le bloc superposé.
Quelques personnes doutent que de tels monumens soient le travail
des hommes : elles croient y reconnaître l'ouvrage de la nature. Ce
(1) Je les dois à M. le comte de Clermont-Touchcboeuf,
(2) Idem.
(3) Voyez la première partie .de ce livre.
DE VÉSONE.
I77
serait peut-être aussi mon opinion , si l'on ne citait qu'un petit nombre
d'exemples de cette espèce de prodige ; mais on trouve partout de ces
pierres , principalement à Carnac , à l'étang d'Huelgoët , près de Concarneau en Bretagne. II y en a en Dauphine, en Quercy (i) , en Périgord ,
et dans plusieurs autres provinces. Au reste , quand il n'existerait que
ìes rocs mouvans de Carnac, qui sont rangés en lignes avec les autres
obélisques du cliromleck , cela suffirait pour prouver que ce sont des
monumens gaulois.
On rencontre plusieurs de ces pierres tremblantes en Périgord. Je
citerai entre autres celle que l'on remarque dans la commune de la
Garde, entre cet ancien bourg et Villebois ou la Valette, près de Larochebeaucourt ; celle qui porte le nom de Branlo-Bruno , près de
Beleymas et de Villamblard ; une troisième , qu'on trouve entre Bourdeilles et le Chadeuil (2) ; celle qui , près de la ville d'Excideuil , est
connue sous le nom de Pierre-Grétière, Je ferai connaître, enfin, les
différentes pierres mouvantes qui existent dans les environs de Nontron ; j'en donnerai même la description , telle que les habitans de
cette ville me l'ont fournie.
K
II y a (5) dans le nord-est du département de la Dordogne plusieurs
pierres branlantes. La plus connue, celle qui est dans la paroisse de
Saint-Estèphe ( Saint-Etienne ) , est placée dans un vallon très-agreste, à
quelques pieds de distance d'un ruisseau qui se nomme la Dou. Elle
est plus longue que large, et peut avoir 14 pieds sur 10 ; elle se
balance de l'est à l'ouest. On prétend que les oscillations sont plus
dures qu'autrefois , soit que le poids de cette masse ait usé ie point
d'appui, soit que quelques cailloux, jetés accidentellement ou à dessein, gênent son mouvement.
« On trouve , dans le même canton, quelques autres pierres du même
genre ; une entré autres , à une demi-lieue de la , dans les dépendances
(1) Cette pierre , située près de Livernon , a deux points d'appui , et semble ainsi participer
des dolmens ; mais on ne remarque aucune oscillation dans les anciens autels druidiques.
(2) On dit qu'elle a
10 pieds de long, 5 pieds de large, et 7 pieds et demi d'épaisseur.
(3) M. Charles de Foullièrc , magistrat distingué.
•25
8
ANTIQUITÉS
7
du village de la Francherie ; mais elle est moins mobile que la première (i). II paraît que ces rochers branlans n'ont pas les dimensions
imposantes de celui du Dauphine. Du reste , ils sont tout bruts , et la
nature de la pierre est une espèce de granit nommé vulgairement grison.
i
« On voit aussi , au nord-est de Nontron , une grande quantité de
roches immobiles , presque toutes arrondies dans la pai'tie qui sort
plus ou moins de terre. Elles sont semées ça et la dans les champs
et dans les bois. Trop grosses pour avoir été, dans aucun temps, le
jouet des eaux, elles ont été sans doute, bien antérieurement à toute
époque connue, décharnées par les pluies et les courans (2). »
Un habile chimiste (3) , membre de l'Académie royale de Madrid ,
m'a fourni cette autre description de la première pierre mouvante
de Nontron :
« Cette masse graniteuse, appelée le Roc-Branlant ou le Casse-Noisette , est située entre le bourg St.-Estèphe et l'étang de ce nom. Le
sol du ravin est jonché d'une foule d'autres masses de la même matière : le Roc-Branlant fait partie d'une de ces masses. Ce roc peut
être mis en mouvement par un homme d'une force moyenne : il oscille
dans la direction de l'ouest a l'est. Si j'avais une opinion à émettre,
je dirais que ce jeu de la nature est produit par l'érosion des eaux
qui s'écoulent de l'étang; mais je dois vous prévenir que cette opinion est plus que hasardée (4). »
(1) M. de Lapouyade , qui Ta mesurée, dit que cette pierre a 24 pieds de longueur sur 12
pieds de largeur , et 5 pieds d'épaisseur.
(2) Je ne puis être de cet avis. Je pense, au contraire, qu'au lieu d'avoir été décharnés par
les eaux, ces blocs ont été encombrés de terre par les pluies et les averses; et si ces masses
gardent entre elles un certaiu ordre, on peut croire que nos ancêtres les placòrent jadis debout,
comme celles de Carnac, d'Excideuil, d'Aigues-Parses , etc. Au reste, en supposant toutes ces
pierres dispersées par la nature , il n'en paraît pas moins certain que celles de Saint-Estèphe ,
de la Francherie , etc. , ont été choisies dans ce chaos , et superposées par les Gaulois , qui
ont calculé leur centre de gravité pour les mettre en équilibre ; car un tel hasard de la nature
ne peut se présenter plusieurs fois de suite à une si petite distance.
(3) M. Chabaneau.
(4) Je viens de répondre ù eette conjecture; et elle serait encore plus victorieusement réfutée ,
si je pouvais donner la liste de toutes les pierres mouvantes qui existent encore en France et
DÉ
VÉSONE.
'79
ARTICLE IV. — Des Lignes monumentales.
PLUS j'ai étudié les peulvans et quelques autres monumens gaulois
de l'ancien Périgord, plus je me suis convaincu qu'il régnait entre eux
une certaine correspondance : presque tous se trouvent placés sur des
lignes qui partent de Vésone (r). Ces lignes se dirigent de diíTérens
côtés ; et je pense que s'il m'eût été possible de les suivre dans les
provinces voisines , j'aurais découvert qu'elles allaient aboutir à des
points importans pour la défense , sans doute même à d'autres villes
gauloises. Je ne ferai point connaître ici le résultat de toutes mes recherches a ce sujet ; je me contenterai de fournir un seul exemple de
ces lignes monumentales. Je pourrais prendre cette chaîne de fort loin ;
mais il suffira de la commencer au-delà des frontières actuelles de notre
département, au beau monument druidique qui domine le bourg des
Junies, situé près de Lusech , ville du Quercy, dont j'aurai occasion
de parler dans ce même livre.
Entre Lusech et les Junies, il existe un peulvan renversé; et une
chose très-remarquable, c'est qu'il paraît que les Gaulois ont tranché
une portion d'un tertre qui interceptait la vue de ce monument à
celui des Junies. Ce dernier, posé sur le point le plus élevé d'un plateau vaste et fort dominant (2) , est composé de trois dolmens dont
les proportions sont énormes (3). Ces autels druidiques , placés sur
dans les pays occupés par les colonies gauloises. En Angleterre seulement , on en compte un
grand nombre , et celle qu'on voit à West-Hoad-Ley pèse cinq cents tonneaux , c'est-à-dire ,
un million de nos livres. Or, sa forme, ainsi que la place qu'occupent les pierres mouvantes de
Carnac en Bretagne , est un témoignage assuré que ces sortes de monumens sont dus à la main
de l'homme.
(1) Le peulvan d'Ecorne-Bœuf parait être le point de réunion de toutes ces lignes.
(2) On voit sur ce même plateau plusieurs autres dolmens : un, entre autres, de très-petite
dimension, semble n'être qu'un jeu d'enfans. J'ajouterai que le local qui a fourni les matériaux
de ces autels est peu éloigné, et qu'on avait sans doute le projet d'en enlever d'autres masses ;
car des tables détachées sont restées sur les lieux.
(3) Je n'ai pu mesurer ces monumens ; mais , à vue d' œil, les soutiens ont i5 ou 18 pieds de
hauteur; et les tables, de forme quadrangulaire , ont de 25 à 3o pieds en carré.
•i8o
ANTIQUITÉS
un fond calcaire , sont d'une espèce de grès rouge. Ils figurent entre eux
un angle presque droit, dont un côté se dirige sur Lusech, l'autre sur
Vésone. Ce dernier semble , dans la prolongation de la ligne , devoir
aboutir au confluent de la Garonne et du Tarn (i). Les tables et les
soutiens de ces immenses dolmens ont beaucoup souffert des injures
du temps ou de la main des hommes ; mais ils conservent encore dans
leur chute Parrangement propre aux autels druidiques ; et une chose
que je dois faire observer, c'est qu'a la suite de chacun de ces dolmens , on reconnaît encore très-bien un chromleck ou mallus hémi-
cycle (2).
Une suite de peulvans se continue jusqu'à nos frontières actuelles ,
et elle y pénètre par un point principal que je crois très-voisin du
bourg de Besse; mais comme je pourrais me tromper, je donnerai
plus de largeur a cette ligne de monumens (3).
Sur ces confins du Quercy et du Périgord , dans une largeur d'environ
une lieue et demie , on trouve les villages des Arles , des Peyrots (4) ,
Peyretoux, Gades, Tautal, les Trois Piles, la Lisonne, la Garde, le Peyrat, Penot, Pennet, et Besse, où l'on voit des vestiges de plusieurs peulvans. En suivant toujours la direction de Vésone , on trouve le Roc
près de Besse , Peyresannes , le roc de Peyroux , le peulvan qui est près
de la Coste 3 la Roque haute et basse, la Peyre-nègre, la Cartelade, la
Mothe haute et basse, le moulin à vent de Doissat, et a côté le peulvan
renversé de Peyrelongue. Toujours dans la même direction , on rencontre la Barde, Carte-Touzel , la Garde, les peulvans de St.-Laurenf,
ceux qui sont près de Diodé , Peyronnette , le Signal , les Mouthes , le
Cairau, Pétré, la Peyre, la Marque, le coteau de Visé, les Moutelles
et Allas, près de Berbiguières ; le Caillau, Taut, Montaut, les Cairels
de Montaut, la Peyre et la Marque de Bettou, sur Dordogne.
(1) Je ne connais pas ce site important ; mais il doit y avoir eu une forteresse gauloise.
(2) C'était dans le mallus qu'on rendait la justice; ainsi, le jugement et l'exécution des criminels avaient lieu sur le même local.
(3) Pour suivre cette ligne , il serait essentiel d'avoir sous les yeux la carte de M. Beleymes.
(4) La manière dont les habitans donnent des noms aux choses
mots désignent des peulvans ou d'autres monumens gaulois.
me persuade que tous ces
DE VÉSONE.
181
De ce côté du fleuve , -vis-à-vis de Montaut , de la Peyre et de la
Marque , se trouvent le château de Monsec , ancien établissement gaulois (1 )5 la Boissière, la Carrière, la Mothe, etc. , etc. Cette ligne doit
se réunir au monument de Peyrebrune et à la forge gauloise qui se
voit au-dessus du village de St.-George. Vous trouvez ensuite le Peyraf,
près de Calés et d'Audrix; la Moutelie, le Roc-Girel , le Roc, près de
Miremont; le Caillau, le Peyrau, la Peyre. Les peulvans et les autres
monumens gaulois se multiplient ici dans d'autres directions ; mais en
suivant toujours notre ligne , on trouve Lardidie , Ladouze , Ménbot ,.
la Peyre, Palem, la Mothe, les Bardeaux, Peyre-Combe, Aturs , Peyrot,.
Adian , et enfin lou Pejroteu , peulvan brisé , qui termíne cette ligne
à Ecorne-Boeuf. Cette chaîne non interrompue a environ i5 grandes
lieues de longueur.
J'ai prévenu que, pour ne point ennuyer le lecteur, je me contenterais de lui indiquer cette seule ligne monumentale ; mais les personnes
qui ne me croiront pas sur parole , ou les savans qui voudront vérifier
le fait, pourront se convaincre qu'à partir du Pejroteu, sur EcorneBoeuf, d'autres lignes pareilles se dirigent non-seulement sur tous les
points cardinaux, mais encore surfin très-grand nombre de points intermédiaires , tels que Lusech , Biron , Limeuil , Turenne , Issendon ,
les Grolges , Angoulême , Villebois , Fronsac , etc. (2). Vésone , ou le
peulvan de sa citadelle gauloise, est donc, comme je l'ai avancé, le
centre de tous ces rayons; et l'on voit que les monumens, ou du moins
les lieux (3) dont la dénomination annonce leur présence actuelle ou ancienne, sont d'autant plus multipliés, qu'ils s'éloignent plus de ce centre
autour duquel les Romains eurent grand soin de les détruire.
Maintenant, comment supposer que les Gaulois eussent pris la peine
(1) M. le comte <Ie Clermont-Touchebœuf regarde la position de Monsec comme Remplacement
d'une ancienne forteresse gauloise.
(2) Consultez la dessus la liste des peulvans , à la fin de ce livre.
(3) Je dois faire observer de nouveau que la carte de M. de Beleymes , qui m'a dirigé pour
la recherche des monumens gaulois, n'a pu me faire connaître que ceux qui ont donné leurs
noms à des habitations. Je n'ai vu par moi-même que très-peu des autres , et cependant il doit
en exister un grand nombre.
18a
ANTIQUITÉS
et fait la dépense d'établir toutes ces lignes monumentales , si elles
n'avaient pas eu un motif très-important ? Pourquoi auraient-ils transporté de loin et dressé à grands frais ces masses de pierres , si la
place qu'on leur assignait n'eût pas été choisie dans un but d'utilité
majeure? Je pense donc que la localité de ces monumens fut déterminée pour fixer les postes où devaient se tenir les gens chargés
d'annoncer les nouvelles , et que c'est à l'aide de ces postes que les
Gaulois avertissaient les forts les forteresses , les places de guerre,
les villes et les cités , des, événemens lointains qui intéressaient tout
l'empire ; correspondance télégraphique qui étonna plus d'une fois
les Romains et Jules-César lui-même.
Mais si cette mesure de sûreté publique était générale pour toutes
les Gaules , Vésone a un avantage de plus que presque toutes les autres cités gauloises : c'est que ces lignes télégraphiques partent de
chez elle , et se dirigent au loin dans tous les sens ; circonstance qui
me semble fournir un témoignage de plus de sa suprématie sur un
vaste territoire.
ARTICLE V. — Des Rochers convertis en Monumens.
ON sera sans doute étonné de me voir ranger parmi les monumens
gaulois , des rochers énormes que la nature seule a placés dans les lieux
qu'ils occupent ; mais comme ils sont encore aujourd'hui un objet
de vénération pour les habitans de la campagne ; que d'ailleurs ils se
trouvent sur les lignes monumentales dont j'ai parlé ; que plusieurs
d'entre eux sont eux-mêmes entourés de monumens, je pense que les
Gaulois profitèrent de ces masses que leur procurait le hasard pour
les rattacher a leur système : du moins cette idée n'a-t-elle rien que
de conforme au goût d'un peuple qui ne voulut jamais que des monumens bruts, sauvages, gigantesques, qui semblassent rivaliser avec
ceux de la nature. Je vais indiquer les plus remarquables de ces rochers.
DE VÉSONF,
m
Au-delà du bourg de Saint-Martial, sur le chemin de Gourdon, est
une petite descente, puis un pré, de l'autre côté duquel se trouve le
Roc de la Selle, composé de blocs énormes, sur un sol sablonneux.
Aux quatre points cardinaux de ce roc sont des masses beaucoup
moindres.
A quelque distance de là, toujours en avançant vers Gourdon, dans
la paroisse de Léobard, et sur l'exacte frontière de la province, on
découvre , dans une plaine sablonneuse , le fameux Roc de Périgord :
c'est un bloc pyramidal de 2.5 pieds de hauteur sur 10 pieds d'épaisseur ;
il est entouré d'autres blocs assemblés confusément. Un d'entre eux
paraît s'être détaché de la masse principale. Renversé maintenant , il
n'est pas si haut que le Roc de Périgord; mais il est plus volumineux.
Tout cét ensemble est isolé , et l'on ne trouve pas d'autres rochers
dans la plaine. L'amoncellement de tous ces blocs prodigieux à un
aspect pittoresque , et forme une grotte très-fraîche. Le peuple dit
qu'elle est habitée par les fées ; qu'on y voit le berceau où elles cachent leurs nourrissons ; qu'on y remarque l' empreinte des pieds d'un
cheval ou d'un mulet , et mille autres contes semblables. C'est là que
jadis les preux chevaliers se donnaient rendez-vous pour vider leurs
querelles.
En suivant toujours le chemin de Gourdon, dans la même commune
de Léobard, sur la ligne des rochers précédens, et à la même distance qu'ils gardent entre eux, on arrive au Roc de Roquier , masse
circulaire de rochers d'environ 100 pieds de circonférence sur à-peuprès 3o pieds de hauteur. Au milieu est un vide où l'on pénètre par un
passage qui a près de 8 pieds d'ouverture : deux chevaux peuvent
entrer à la fois. Quelques blocs semblent avoir été posés sur ce monument, du côté qui regarde le nord; d'autres, dispersés dans le voisinage , paraissent en avoir été enlevés. La structure évidée de ce
rocher , sa forme ronde et les pierres placées à son faîte , me porteraient à croire que , du temps des guerres , on s'y est défendu c omme
dans une forteresse. Au reste, cette masse est découpée à jour. Est-ce
la nature qui l'a ainsi creusée et percée? où» sont-ce les hommes, pour
augmenter leurs moyens de défense ? Au midi et au couchant , on reconnaît quelque travail , principalement sur un point qui , vu à une cer-
184
ANTIQUITÉS
taine distance, représente assez bien la figure d'un guerrier sur la poitrine duquel on aurait sculpté une espèce de cotte de mailles,
Dans la commune d'Antonne, près du village de Chause, et au milieu
d'un bassin pittoresque formé par les coteaux environnans , on trouve
encore debout une aiguille de rocher qui porte le nom de Trône du Roi
de Chause ; trône énorme , effrayant par sa masse , et qui du temps
des fables aurait été le trône des géans. C'est un roc isolé, entouré
des débris que le temps a détachés de sa masse. Dans Vombre des
nuits , le roi de Chause vient s'asseoir sur son trône; les ornes de
?
ses sujets voltigent à Ventour , et Von entend au loin des soupirs
des gémissemens et des plaintes. On débite mille autres fables sur ce
rocher. Peut-être un vieux cimetière, qui n'est éloigné que de quelques pas , et où se trouve une quantité considérable de cercueils en
pierre (i), est-il la première source de ces contes populaires. Comme
on ne sait à qui attribuer ces monumens funèbres enfouis loin de toute
église, on y suppose ensevelis tous les sujets d'un ancien roi créé par
^imagination.
Dans la commune de Saint-Pardoux , près de la route qui conduit
de Brantôme à Nontron, et au-dessus de la fontaine de Vendôme, il
existe une pierre énorme que les terres ont presque entièrement recouverte , et qui mérite l'attention des savans par les idées singulières
que le peuple y attache. Elle est le sujet de mille superstitions transmises d'âge en âge ; mais on est persuadé surtout que le déplacement
de ce rocher inonderait la ville de Brantôme. Un seul noyer fut ar-r
radié, dit-on , jadis dans cet endroit, et les eaux s'élevèrent à une
hauteur prodigieuse.
ARTICLE. VI. — Des Forges gauloises.
APRÈS les diíïérens monumens en pierre, dont la destination ne sau(i) II existe beaucoup de ces anciens cimetières en Périgord. II y en a à Quinsac ; a Condat,
près de Brantôme ; à Mayac. On en trouve aussi près de Fayolle et de Tocane ; près de St.-Cyprien;
à St.-Vincent-de-Cosse ; et surtout à Besenac , où Ton a découvert des inscriptions , ou plutôt
des sicles , qui doivent appartenir à la première race de nos rois. Peux de ces monumens ont
été déposés ii notre Muséum d'antiquités , par M. Jouannet,
DE VÉSONE.
,85
rait être déterminée d'une manière cei-taine , il me reste à parler de
ce qui appartient évidemment aux arts et à l'industrie.
Les' anciens ont vanté l' excellence des fers du Périgord ; mais ils ne
nous ont donné aucun détail sur les procédés qu'employaient nos
ancêtres, soit pour l'extraction , soit pour la fabrication de ce métal.
Les antiquaires eux-mêmes, dégoûtés sans doute par les difficultés qu'un
pareil travail semblait offrir, n'ont fait aucune recherche à ce sujet;
et je les aurais peut-être imités, s'il n'était pas entré dans mon plan
d'étendre mes observations à tous les objets. J'avais été souvent étonné
de trouver dans mes courses des scories , des laitiers et des débris de
forges au milieu des solitudes , loin des habitations , dans des lieux
où personne ne se rappelait qu'il eût jamais existé d'usines , et cependant je n'osais pas remonter jusqu'aux Gaulois pour expliquer ces
anciennes traces d'exploitation. Dans un pays si abondant en fer, il
ne me paraissait point étonnant qu'un grand nombre d'usines eussent
disparu sans laisser de souvenirs. J'avais besoin de données plus précises pour reconnaître les traces des Gaulois ; l'observation me les a
fournies.
J'ai trouvé , sur quelques-unes des sommités les plus élevées du
Périgord , des plateaux nivelés par la main des hommes , couverts , ù
une grande profondeur , de laitiers et de débris d'exploitation. J'ai
reconnu presque toujours , dans le voisinage , quelques monumens
gaulois. J'ai vu ces plateaux entourés d'un large fossé , ou formant une
terrasse , tantôt circulaire , tantôt elliptique. Sur tous ces plateaux , la
disposition du terrain était la même : tous m'offraient des débris trop
nombreux pour n'avoir pas appartenu à une grande exploitation. Cependant il n'y avait aucun moyen de faire monter les eaux à une pareille
hauteur; je crus donc pouvoir en conclure que les exploilations dont
je voyais les traces appartenaient à un peuple antique auquel notre
système actuel était inconnu , mais qui faisait , à l'aide du vent et des
moulins ailés , ce que nous opérons avec les eaux et nos machines. Or,
à quel autre peuple que les Gaulois devais-je attribuer ces travaux,
surtout quand je voyais leurs monumens dans le voisinage ? D'ailleurs , les Gaulois n'ont-ils pas toujours passé pour avóir inventé les
i86
ANTIQUITÉS
moulins a vent ? Je puis donc affirmer sans témérité que le Périgord
possède encore des traces reconnaissables des anciennes usines gauloises. II serait sans doute curieux d'examiner comment , avec des
moyens moins parfaits que ceux que nous connaissons , les Gaulois
obtinrent cependant des résultats peut-être supérieurs aux nôtres , ou
qui du moins leur méritèrent les éloges de l'antiquité ; mais comme
je ne me suis proposé que de faire connaître nos monumens , cette
recherche serait étrangère à mon sujet.
Voici les forges antiques que j'ai retrouvées , ou sur lesquelles j'ai
obtenu des renseignemens. Elles sont au nombre de huit , et il doit en
exister un bien plus grand nombre.
L'emplacement de la première est sur le chemin de Berbiguières au
bourg de Malavix , tout près duquel est encore un beau monument
gaulois. La dénomination de Castel-Vési que porte ce lieu, prouve
qu'on y avait bâti un château ; mais les scories de fer qu'on y trouve
et la position du coteau, qui domine au loin tout le pays environnant,
sont un témoignage certain que les Gaulois y avaient établi une forge.
Celui de la seconde est près de Cubjat , entre Hautefort et la célèbre
forge d'Ans. Je n'ai pas pu me procurer de renseignemens exacts sur
cette usine.
La troisième a existé sur le plateau de la plaine de Born (i). Ce plateau , un des plus élevés de la pro vince , est peu éloigné de Sarlat.
La quatrième forge était dans la commune de Domme , près de l'abbaye de Daglan, et contre le château de Pauliac. Ainsi que toutes les
autres , elle occupait le haut d'une montagne dont la plate-forme , de
figure elliptique, est encore couverte de débris.
La cinquième se voyait près d'Allas-l'Evêque , sur..la montagne de
Virtel , qui s'aperçoit de plus de six lieues a la ronde. Au milieu du
bois taillis châtaignier qui couronne cette montagne, est Y emplacement
de la forge : c'est un plateau circulaire un peu élevé , qui a près de
(i) Cest M. Jouanuet qui m1 a fourni des renseignemens sur cette forge et sur la suivante.
DE VÉSONE.
i8 ,
7
200 toises de diamètre „ y compris le fossé qui le termine. Sa surface
est couverte de scories et de pierres qui ont subi faction du feu , et
sont absolument étrangères au terrain d'alentour. Près de là est une
tombelle gauloise ; et tout cet ensemble, est connu sous le nom de
Bois de la Mothe.
La sixième forge , qui avait aussi une tombelle à sa portée , étail
située sur la grande route de Sarlat à Bigaroque et a Bergerac , près de
St.-Cyprien .et d'Audrix , immédiatement au-dessus du village de SaintGeorge. Le plateau où a existé cette forge gauloise forme un cercle
régulier et uni , élevé au-dessus des terres environnantes , et dominant
au loin toute la campagne. II peut avoir 200 toises de diamètre , et
est entièrement composé de scories, de mâchefer, de morceaux de
mine et de pierres qui ont subi Faction du feu. Vers son centre
subsistent encore les ruines d'un vieux moulin à vent, renouvelé sans
doute de siècle en siècle, et bâti, ainsi que la plupart des maisons
voisines , de ces sortes de matériaux. Le nom de cette ruine , appelée
le Moulin de la Chaîne , est resté au plateau , et a fait perdre celui
que les Gaulois lui avaient donné. Vous voyez encore çà et là de
grosses pierres, à moitié enfouies, étrangères au sol : il est probable
qu'elles faisaient partie des antiques constructions de l'usine gauloise.
A Fest dè cette forge, on remarque les restes d'un peulvan que le
peuple nomme le Roc de Pierre-Brune : il sert de rendez-vous de chasse.
Des blocs énormes , d'une espèce de grès rougeâtre à gros grains , y
sont amoncelés au hasard et de la manière la plus pittoresque. Quelques-unes de ces masses ont jusqu'à 1 5 pieds de long sur 1 2 pieds de
large , et presque autant d'épaisseur. A peu de distance , au nord , est
un autre monceau de débris dont les blocs sont beîíucoup moindres
et plus dispersés. Là , dans la même ligne , commence un petit vallon
qui se creuse promptement , s'élargit très-peu , et , suivant toujours
la même direction , va finir à un rocher placé sur lè bord d'un autre
vallon qui, mené perpendiculairement à ce point, termine en ligne droite
cet aspect singulier.
La grosseur et la quantité des débris du Roc de Pierre-Brune auraient dù me faire ranger cette masse parmi les rochers convertis en
188
ANTIQUITÉS
monumens ; mais les superstitions qui y sont attachées , sa position
clans la ligne monumentale de Vésone , la direction particulière d'une
autre ligne qu'elle commence à l'aide de quelques autres débris et d'un
rocher , tout me la fait regarder comme un véritable peulvan.
Par une inadvertance véritablement inconcevable , la septième forge ,
que j'étais à portée de visiter souvent , avait échappé à mes regards.
Le premier coup-d'oeil d'une personne moins prévenue la lui a fait sur
le champ reconnaître (i). Son emplacement existe à deux lieues et
demie de Vésone , dans le lieu méme où a été bâtie depuis l'église
'paroissiale de BreuiL (2), près de Vern.
Lorsque vous y arrivez , vous remarquez une énorme butte circulaire , faite de main d'homme. Elle est entourée de fossés , et s'élève
à près de 4° pieds au-dessus du sol. Le diamètre de sa base , y compris le fossé, a près de 25o pieds. Cette butte ou motte (5), qui paraît s'ètre affaissée, domine pourtant tous les alentours. On y voyait
autrefois les constructions d'un assez gros château (4) ■' il n'y a maintenant que l'église seule. Le surplus sert de cimetière : c'est là qu'on
trouve une grande quantité de scories , de mâchefer et de débris calcinés (5)..
Tout près et à l'ouest de cette butte sont de nombreuses masses de
cette espèce de pierre compacte , lourde et ferrugineuse , qui constitue
la plupart de nos monumens gaulois des environs de Vésone. La quantité des blocs est si considérable , qu'il n'y a pas une seule maison ,
pas une seule grange du voisinage dont quelques gros fragmens ne
soutiennent les angles et ne soient employés dans le reste des cons-
(1) M. de Mourcin-, dans nn voyage que nous y avons fait,, le 29 juin. iSao.
(2) L'église paroissiale était auparavant au nord-ouest du château actuel de Breuil.
(3) Un domaine qui est au-dessus de cette butte conserve encore le nom de la Mothe.
(4) Cet ancien château s'appelait Mondignéras. Un reste de sa chapelle subsiste encore dans l'église actuelle.
(5) . Aux Rathias , près de Breuil, sont les restes d'une forge à bras ou â chevaux: elle est du
moyen âge. II en existe beaucoup de semblables , qu'il ne faut pas confondre avec les forges:
antiques.
DE VÉSONE.
tfi
tructions. Cette circonstance témoigne qu'ils ne purent jamais faireg
partie d'un dolmen. D'ailleurs , la position de quelques-unes de ces
masses, restées presque intactes sur le sol, près du fossé de la forge,
conduit à penser qu'elles faisaient partie d'un mallus hémicycle, dont
l'abord, était tourné du côté de l'usine. Ce monument n'est pas moins
intéressant que la forge même.
Le pays où se trouve cette forge gauloise fournit peu de minérai
à la surface de la terre , et il est , pour ainsi dire , couvert de grandes
excavations isolées et sans issues. Nous pensons (i) que ces espèces
de fondrières indiquent la place où les gaulois avaient creusé des
puits pour chercher la mine ,. et qu'ensuite les pluies et les averses ont
fait ébouler les terres et produit ces excavations , si nombreuses dans
le voisinage , surtout dans la foret de Vern.
C'est au nord de la rivière de l'Ille , vis-à-vis les villages de Vernez.
et des Maisons , assez à portée du bourg de Saint-Jory , et à quatre
lieues de Vésone , qu'était la huitième forge gauloise. Son sol , trèsélevé , est aussi couvert de scories , et son nom , las Bennas (2) ,
paraît être antique : il semble nous rappeler ce qui se passait jadis
sur ce local. En effet , le mot benna désigne , en langue celtique , une
espèce de charrette , un chariot de transport d'invention gauloise 3 íl
a quelque rapport avec les charrois que l'on faisait anciennement des
matières fabriquées dans cette usine. Un lieu voisin, la Pouge (5), a
également pris son nom de la grande route que suivaient ces convois.
Mais ce qu'il y a de très-remarquable , c'est qu'au midi de cette
forge , de l'autre côté de la rivière , et sur le revers du coteau qui
regarde le nord, on voit encore l'emplacement où les Gaulois allaient
extraire la mine de fer qu'ils sondaient dans cette usine.
(1) C'est l'opinion de M. de Mourcin ; je la crois bien fondée.
(2) Quelques habitans , il est vrai, nomment ce lieu las Rennas ; mais sans doute c'est par
corruption.
(3) Les habitans du Périgcrd donnent le nom de pouge ( poujo ) aux très-anciens grands chemins, autres que les voies romaines, qui, presque toujours chez nous, reçoivent des déiiomi-nations particulières. ( Voy. là dessus , les chap. consacrés a nos voies romaines. ) II est donc;
probable que ce mot désigne chez nous les antiques routes gauloises.
ANTIQUITÉS
II est vraiment intéressant, et même très-curieux,, de voir comment
ils s'y prenaient pour tirer, cette mine du sein de la terre ; et il est
d'autant plus rare de retrouver, pour ainsi, dire, intacte la place où
cette opération a eu lieu , qu'ordinairement: elle se fait au moyen de
puits ou puisards,, et qu'elle est cachée sous terre. Mais dans ce local
ce ne sont ni des puits ni des galeries souterraines; on ôtait, au contraire, toutes les terres qui recouvraient les filons peu enfoncés dans
le sol. Qu'arrivait-il de fa?' c'est qu'on était obligé d'amonceler ces
terres sur les points où les filons ne pénétraient pas ; et que , comme
les diverses ramifications de la mine s'enfonçaient plus ou moins dans
le sol, et étaient multipliées k l'infini, on était souvent obligé de
igó
donner à ces mottes beaucoup d'élévation.
Telle est, en effet, la configuration du local. II est semé, au hasard,
d'une quantité innombrable de buttes de terre plus ou moins élevées.
On en voit même quelques-unes , fort rapprochées et plus hautes ,
qui, gardant entre elles un certain ordre, sont maintenant appelées
la Citadelle.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que les intervalles de ces
buttes factices dessinent les ramifications des filons de cette mine si
antiquement exploitée. Le terrain que couvrent ces travaux peut avoir
une lieue de longueur , sur; une largeur assez forte.
ARTICLE VIL — Des Médailles gauloises.
PERSONNE n'ignore que les médailles antiques ont été jadis des monnaies, et que, sous ce rapport, elles offrent un grand avantage, en ce
qu'elles fournissent des données certaines sur les relations , le commerce et les arts des différentes nations auxquelles elles appartiennent.
Mais ces médailles présentent encore, chez beaucoup de peuples, un
autre genre d'intérêt qui les rend très-précieuses : c'est qu'elles expriment souvent des faits , dès dates , des noms dé villes , etc. ; ce qui
est d'une haute importance pour la géographie, la chronologie et
DE VÉSONE.
l'histoire. On ne doit donc pas être étonné que les savans placent Ces
sortes dé monumens au premier rang de ceux que les anciens peuples
nous ont laissés.
Aux dates près, que les monnaies grecques donnent assez souvent,
et que celles des Romains portent quelquefois (i), les médailles gauloises
ont les mêmes avantages que les autres : elles font connaître également
des types et des noms de villes ; elles expriment aussi des faits dont
l'intelligence , il est vrai , nous échappe à cause de l'ignorance absolue où nos ancêtres nous ont laissés sur leur histoire particulière.
Au reste , le Périgord a été tant de fois dévasté , si souvent bouleversé, que les médailles des Gaulois ne s'y trouvent pas aussi facilement,
aussi communément qu'on pourrait le croire. II n'en est point de ces
monnaies Comme de celles des peuples postérieurs. Les médailles de
cette nation indigène , qui tient à la plus haute antiquité , sont enfouies sous trente pieds de terres par les ruines et par les alluvions.
Les monnaies crue les autres peuples nous ont transmises , soit par
leurs relations , soit par leur séjour dans les Gaules , sont plus près
de la surface. Quant a celles des Romains > elles se trouvent, pour ainsi
dire, presque sous la main.
Ce que je viens de dire n'est point avancé au hasard ; c'est le résultat des observations faites sur différentes découvertes qui ont
eu lieu a Vésone depuis plus de 3o ans. Les ouvriers de la Cité et
des environs de la ville ne me portaient des médailles gauloises qu'à
la suite de fortes excavations , telles que des puits. Les monnaies des
Phéniciens , des Carthaginois et des Grecs , se rencontrent avant d'arriver à cette profondeur ; quant à celles des Romains , dès qu'on
creuse les fondemens d'une maison ou d'un mur sur femplacement
de la cité de Vésone, ou même dès qu'on travaille la terre un peu
plus profondément que de coutume , on est sûr d'en rencontrer.
Ce n'est donc que par hasard que nous trouvons des médailles
(i) C'est excessivement rare : on n'en connaît qu'une j en or , d'Adrien ; et une, en argent, de
Pacatien.
jga
ANTIQUITÉS
gauloises , phéniciennes , carthaginoises et grecques ; aussi sont-elles
infiniment plus rares (i) que celles des Romains ; et si à Ecorne-Boeuf
il s'en trouve assez fréquemment , surtout de gauloises , la raison de
cette abondance est facile à saisir : les ruines ont couvert ce Coteau
au moins autant que la plaine ; mais les pluies et les averses ont
enlevé cette croûte, et commencent de mettre à nu le sol primitif.
Jc décrirai ailleurs les médailles phéniciennes , puniques , grecques
et romaines qui ont été trouvées ici , et dont mon catalogue a heureusement conservé les types ; maintenant je ne vais parler que des
médailles gauloises, et je ne m'appesantirai même pas sur celles que
j'ai déja fait connaitre.
De ce nombre sont les médailles autonomes de Vésone, en or, en
argent et en bronze , que j'ai décrites dans le premier chapitre de
cette seconde partie. J'ajouterai seulement à ce que j'ai dit sur la
médaille d'or passée dans le cabinet de M. l'abbé Xaupy, que le cheval
de frise qu'on remarque sous le bige fut la cause des instances vives
et réitérées que me fit cet antiquaire pour que je la lui cédasse ; il
croyait voir dans ce signe l'emblème du christianisme. N'étant pas versé
alors dans la connaissance de nos antiquités gauloises , l'aigle , la légende
ne me frappèrent point <, et nous sommes privés d'une de nos plus importantes médailles autonomes.
De ce nombre sont encore les médailles de la Grande-Bretagne,
dont j'ai déja parlé , et que l'on trouve ici très-fréquemment. En voici
d'autres moins intéressantes , qu'on y a également découvertes en divers lieux et a différentes époques : elles faisaient partie de ma collection.
Une d'or , fourrée : on distinguait à peine la tête et le revers.
Soixante-quatorze en argent, avec différens revers et différentes légendes, dont quelques-unes étaient en abrégé. Deux de ces médailles
étaient fourrées , et une incuse.
(i) Malgré cette extrême rareté, j'étais parvenu à en réunir plusieurs centaines á la collection
qui m'a été enlevée.
DE VÉSONE.
ig 3
Víngt -neus en bronze , de tout module. Quatre appartenaient à
Reims ; les autres offraient diverses têtes avec différens revers. Une
seule portait le sus gallique.
Cent vingt-trois étaient frustes et indéchiffrables.
Parmi les médailles nouvellement découvertes, on peut en compter
une centaine de gauloises (i). Elles proviennent, en grande partie, du
coteau d'Ecorne-Bœuf ou de Vieille-Cité ; quelques-unes ont été trouvées à Vésone. Plusieurs d'entre elles sont bien gravées. On distingue,
dans celles qui sont en bronze, une Verca (2) parfaitement conservée,
e t du meilleur travail ; une autonome de Suessios , Soissons (3) : belle
tête , le sus gallique au revers.
Une en or , d'une belle conservation : une tête ; au revers , un bige.
Elle fut trouvée à Bourdeilles.
Autre médaille d'or, d'une belle conservation : même type; trouvée
aux Grolges (4).
Mais la plus belle découverte qu'on ait faite depuis long-temps dans
ce genre est celle qui a eu lieu, en 181 5, près de Belvès. On y a détei-ré un vase (5) contenant quatre marcs et demi de médailles gauloises
d'argent. Toutes sont parfaitement conservées ; et une chose très-remarquable , c'est qu'avec un outil on a rogné plusieurs de ces monnaies , plus pesantes que les autres , pour en égaliser le poids. Leur
fabrication, assez belle, est très-ancienne : leur métal est de bon aloi.
J'ai déja fait connaître leurs types.
(1) M. Jouannet possédé un bon nombre de ces médailles. M. de Mourcin en a une quarantaine.
(2) Elle appartient à M. de Lapouyade.
(3) M. Jouannet la possède, ainsi que la médaille d'or suivante. M. de Mourcin a également
plusieurs médailles de Soissons, (voyez pag. j3 ).
C'est M de Lapouyade qui a trouvé sur les lieux et qui possède coite belle médaille.
(5) Nous avons inutilement cherché a nous procurer ce vase. Çuant aux médailles, MM. d'Auteville , Jouannet, Lapouyade et moi, nous en conservons une soixantaine. Le reste a été fondu.
25
ANTIQUITÉS
i94
CHAPITRE IV
Monumèns militaires des Gaulois.
LES guerres , les dissentions civiles , les ravages causés par les divers
changemens de religion , le passage des différens peuples barbares , et
une longue succession de siècles ont bouleversé, détruit, ou enfoui
sous 3o pieds de décombres et d'alluvions, les ruines de nos édifices
gaulois ; mais , quoiqu'ils aient disparu , il n'en est pas moins certain
que nos pères en ont élevé. Lors même que les anciens auteurs
ne conviendraient pas qu'ils bâtissaient de somptueux palais , qu'ils
avaient des tables splendides , qu'ils étaient assis sur des trônes d'or,
etc., etc. )3 lors même qu'ils ne leur attribueraient pas l'invention des revêtemens en marbre (2) ; ce que ces auteurs racontent des
énormes dépenses que faisaient de simples seigneurs gaulois , tel que
cet Ariamne dont j'ai parlé, serait une preuve évidente que des personnages aussi riches ne devaient pas loger sous des huttes. D'ailleurs,
les généraux romains qui , long-temps avant la conquête de Jules-César ,
s'emparèrent de la province narbonnaise, y trouvèrent des places fortifiées , capables de soutenir de longs sièges. Sans doute, elles renfermaient dans leur enceinte autre chose que des cabanes. César luimême (3), qui assiégea et prit 800 villes gauloises, y aurait-il ramassé
ces prodigieux trésors dont parle l'histoire, si ces villes et leurs murailles n'avaient contenu que de pauvres habitations ? Mais si la plupart
de leurs monumens religieux et civils sont presque entièrement dé-
(1
fi) Voyez la première parlie de ce livre.
(.2) Ibidem.
(3) On sait qu'Appicn et Joseph comptent jusqu'à t3oo villes dans les Gaules, lors de la conquête
de César.
.
•
DE VÉSONE.
Tg5
truits , leurs monumens militaires, qui étaient construits de pierres,
de terre et de bois, ont dû éprouver un anéantissement encore bien
plus absolu : aussi n'en subsiste-t-il aucun débris.
Cependant on reconnaît les traces de ces établissemens militaires.
La configuration des lieux où ils ont existé , les ouvrages que firent
les Gaulois pour les fonder ou les protéger, le choix de leurs positions ,
les monumens qu'on découvre dans les alentours, etc., peuvent presque
toujours faire distinguer leur emplacement.
J'ai déjà fait remarquer que , dans ses Commentaires , Jules-César
distinguait quatre espèces de fortifications gauloises , qu'il ne confondait jamais avec les villes proprement dites : i.° le castellum ( c'est-àdire, le fort ou château); 2° le castrum (la forteresse); 3.° l'arx
( la citadelle ) ; 4° enfin , V oppidum ( ou la ville de guerre ).
Lc Périgord offre des vestiges encore reconnaissables de ces quatre
sortes de fortifications. Je vais en faire connaître des exemples , et
l'on ne tardera pas à se convaincre que les abords de notre métropole étaient couverts par tous ces genres de constructions militaires.
Notre province en est hérissée ; mais pour indiquer toutes ces fortifications, il aurait fallu parcourir le Périgord en entier. Ne pouvant
effectuer une telle entreprise, je me bornerai à parler de celles que
j'ai vues moi-même , ou sur lesquelles j'ai obtenu de bons renseignemens.
ARTICLE I. CR — Des Châteaux ou Forts gaulois.
LES sortes dimensions du monticule que l'on voit à Notre-Damedes -Vertus, près de Vésone, me font présumer que cette butte a servi
de base à un château gaulois. Les débris de tuiles et de poterie qu'on
y trouve, le fossé qui l 'environne, témoignent en faveur de cette conjecture , et la conformation de quelques-uns des autres châteaux que
je vais décrire , fournit un terme de comparaison qui nous donne un
indice de plus.
i9 6
ANTIQUITÉS
Si la butte de Notre-Dame-cles-Vertus a été formée pour y construire
un château , il n'en est pas de même de celles de Vern et de Grignols : celles-ci surent faites pour protéger deux forts très - antiques
dont il n'existe plus que de faibles débris (i).
Cet ancien château de Vern, placé sur un mamelon, au sud-est du
bourg actuel , fut sans doute détruit dans un temps très-reculé. II a
été remplacé par un autre, également d'origine gauloise : on en voit
encore les restes dans la plaine, près de l'église paroissiale de St.-Jean. En
effet, on trouve sur ce point les vestiges d'une très-grande butte, faite
de main d'homme et entourée de fossés. Lorsqu'on la fouille , on y
déterre une grande quantité de débris du château dont cette butte
factice était la base (2).
Le château de Montclar a beaucoup de rapport avec celui de Vern :
il est même placé dans le fond d'un vallon beaucoup plus resserré;
mais les Gaulois surent profiter d'un heureux hasard que la nature
leur offrait : un gros rocher , sortant du vallon , leur fournit la base
de la motte sur laquelle le château fut placé. La configuration du
rocher leur permit de donner a leur construction une forme alongée et
des dimensions assez fortes.
II n'en est pas ainsi de la butte qui soutient le château de la TourBlanche : ce monticule , qui a beaucoup d'analogie avec celui du dernier
château de Vern, a T'apparence d'être fait en entier de main d'homme.
Placé sur le bord de la plaine , il est exactement circulaire , et conserve environ 80 pieds d'élévation.
Si vous voulez vous faire une idée de sa base , et en connaître l'étendue , représentez-vous celle d'un cône tronqué, dont la cime reçoit
(1) II ne faut pas confondre ces deux châteaux avec ceux qu'on y voit maintenant.
(2) Le château du Sauzai , près de Montagrier , était bâti de même sur une butte factice. (Voyez
á la bibliothèque du Roi, le vol. /\6 , fol. 178, verso, des Mss. de Colbert. ) On connaît beaucoup d'autres châteaux gaulois placés sur des buttes ou sur des pointes de coteaux , comme ii
Gurçon, près de Monlpaon ; a Cardou , contre l'église ; á Turnac , etc. MM. le comte de ClermontTouchebœuf et Jouannet ont reconnu leur existence. Peut-être aussi y cn a-t-il eu un tout près
et au levant du château actuel de Bainac.
DE VÉSONE.
1Q7
les constructions et les distributions d'un assez gros château quadrangulaire. Ces constructions , dont les ruines existent encore , remontent
aux premières années du onzième siècle , et ont sans doute succédé
a d'autres progressivement plus anciennes, détruites d'âge en âge.
Mais il existe encore en Périgord un emplacement de château gaulois , qui offre aux curieux beaucoup plus d'intérêt que ceux dont je
viens de parler. II est situé à une petite distance de la Tour-Blanche et
de Verteillac, très-près de Cherval : son nom moderne est Grézignac.
Le bourg que dominait ce château se fait remarquer par des traces
de destructions, par les ruines d'une très-vieille église, par les vestiges
d'une fort ancienne route, et par des chemins très-creux. Ce bourg, qui
sans doute jadis était une ville , est situé autour de la base du château.
Au midi, est une belle plate-forme, élevée d'environ 10 ou i5 pieds
au-dessus des terres adjacentes, et conservant très-bien encore la figure
régulière d'une ellipse. Cette plate-forme sert de base à une terrasse ayant
absolument la même configuration , et s'élevant elle-même de 20 ou
3o pieds au-dessus. Le grand diamètre du plateau de cette ovale supérieure est de 262 pieds, et le petit de 177 (1). La plate-forme peut
avoir 60 ou 80 pieds de plus à chacmr de ses diamètres.
Au midi vrai de cette ellipse , et à Pextrémité de son grand diamètre , est une butte qui fait corps avec elle, et dont la base a 3/|8
pieds de circonférence. Sa hauteur , mesurée obliquement de la base
au sommet, est de 85 pieds. Elle était naguère plus haute de 8 ou 10
pieds j mais ì'excavation faite pour y déraciner un vieux ormeau a entraîné beaucoup de terres et produit un affaissement.
La description exacte que je viens de donner de cet emplacement
me semble un témoignage irrécusable qu'il avait été ainsi disposé
pour recevoir un château; et tous les détails prouvent, je crois, que
c'était un château gaulois. En effet,, près de la coupure que nos pères
(1) N'ayant pu moi-même prendre ces mesures , elles m'ont été fournies par M. Chatillon , juge
de paix du canton de Verteillac ; excepté pourtant celles de la plate-forme , dont il n'avait pas
remarqué l'exisleace.
i 8
ANTIQUITÉS
9
faisaient aux coteaux pour en isoler et en fortifier le prolongement , ils
employaient ces Luttes ou mottes pour la défense des fossés de cette
partie , qui était la plus faible. Mais si cette description laissait encore quelque incertitude sur les auteurs de ce grand et intéressant
ouvrage, j 'ajouterais que, sur le plateau de l'ovale supérieure, on trouve
fréquemment des débris (i) de tuiles et de poteries qui , n'ayant de rapport ni avec celles des Romains ni avec celles des peuples modernes , appartiennent indubitablement aux Gaulois; je dirais encore qu'on y découvre de temps en temps des médailles gauloises; je terminerais enfin
cette série de preuves , en faisant remarquer qu'au nord vrai de ce
château , au bout de la prairie (a) , et sur un tertre factice , on trouve
les restes d'un autel druidique , qui est encore connu , dans le pays ,
sous le nom de Pierre-Levée.
Si l'on se souvient de l'explication que donne J.-César de la manière dont les Gaulois construisaient leurs murailles, l'emploi de la
plate-forme inférieure, qui a environ 40 pieds de largeur dans tout
le pourtour de l'ellipse, ne sera plus un problème; il ne restera aucun
doute qu'elle n'ait servi de base aux murs qui entouraient et fortifiaient
l'esplanade supérieure où était construit le château.
Mais si l'on veut avoir sous les yeux le' véritable squelette d'un
de ces châteaux gaulois, il faut se transporter sur la route de Bordeaux , s'arréter entre la Massoulie et Neuvic , assez près de la montée
de ce dernier endroit , vis-a-vis l'habitation appelée le Moulin-Brûlé.
La une croupe de coteau, nommée le Tuquet, laisse encore voir plusieurs pièces de fortifications. On y retrouve la coupure qui sépare
cettë pointe des collines limitrophes, le fossé particulier du château,
la butte qui le défend , la masse isolée du château lui-même , dont les
au,tres abords sont a pic. Du reste, tout cet ensemble est si aride, qu'il
contraste d'une manière pittoresque avec la fécondité de la plaine de
Pille.
(1) J'en conserve plusieurs morceaux. Quelques-unes de ces tuiles sont recouvertes d'un enduit
brun, assez épais et fort dur, qui fait corps avec elles. Le côté concave est modelé dans le sable*
(3) La petite rivière qui arrose ces prairies se nomme la Lude.
DE VÉSONE.
J 99
ARTICLE II. — Des Forteresses gauloises.
J'AI déjà fait remarquer qu'à l'exception des châteaux construits suides buttes factices , et des fortifications établies sur les hauteurs absolument isolées , les divers forts gaulois ne différaient entre eux que
par les dimensions du local qui leur était consacré, ou par la figure
recherchée qu'on donnait à leur ensemble (i). Le château, la forteresse , la citadelle et la ville de guerre , ne se distinguent donc les uns
des autres que par le plus ou le moins d'étendue de l'emplacement
qu'ils occupent. Si l'on voulait soumettre ces objets au calcul, on pourrait dire que les proportions des forteresses sont doubles ou triples
de celles des châteaux ordinaires , et que les places fortes ont aussi
le double ou le triple d'étendue des forteresses. D'après ce calcul progressif, que j'ai retrouvé assez exact , il sera facile de reconnaître dans
quelle classe on peut ranger les fortifications gauloises qui existent sur
le sol qu'ont habité nos ancêtres; et je pense qu'on tombera d'accord
que celles dont je vais parler étaient véritablement des forteresses.
Le château de Montencés, situé à deux lieues de Vésone, sur la
route de Bordeaux, est de cette classe. Sa disposition générale n'offre
pas le même intérêt que celle de Grézignac; mais elle embrasse une
superficie au moins triple en longueur et en largeur. C'est un plateau
oblong, qui, dominant toute la plaine de Pille, est protégé au levant
comme au couchant par des pentes très-rapides, et vient aboutir au nord
à des rochers qui s'élevaient perpendiculairement sur la rivière , mais
qu'on a coupés depuis pour y faire passer la grande route.
Le- côté méridional se distingue par un fossé dont une partie sert
maintenant de chemin , et par une énorme coupure qui , séparant la
forteresse du coteau, en complète la défense. C'est cette coupure ou
incision dans les terres et dans les rochers qui a fait perdre à ce lieu
(i) Comme à Grézignac. Au reste , les exemples eu sont rares.
aoo
ANTIQUITÉS
son nom celtique, et lui a fait donner celui de Montencés , mons in'
cisus ( montagne coupée ).
A la suite de la coupure , on remarque encore , sur l'esplanade et sur
l'escarpe , les vestiges d'une butte de terre qu'on avait élevée pour la
défense particulière du fossé. Le plateau de la forteresse s'abaisse du
côté où le château actuel a été bâti ; et l'on voit au-dessous de ce château , vers le nord-ouest , quelques traces de la plate-forme qui était
destinée à supporter les murailles.
Après le temps, qui détruit tout, une des principales causes de l'anéantissement de cette forteresse gauloise , est le voisinage de deux
camps antiques qu'on avait assis sur les coteaux limitrophes.
C'est de même le voisinage d'un camp romain qui a causé la destruction de la forteresse gauloise de Leyrat ou Leyrac , près de Limeuil , au-delà du fleuve de la Dordogne ; mais , soit que les ennemis
eussent attaqué plus vivement ce château que celui de Montencés , auquel peut-être ils n'opposèrent que des troupes alliées; soit par l'effet
de ses pentes extrêmement rapides, cette position militaire conserve
moins de traces de son ancien emploi.
La langue de coteau sur laquelle était située cette forteresse est
plus alongée et plus étroite que celle de Montencés. La Dordogne
a usé à pic les rochers qui lui servent de base au levant; la partie
du couchant a été escarpée par les eaux d'un petit vallon qui longe
ce côté ; et celle du nord est également d'un difficile accès. Sur ce
dernier point, le plus dominant du plateau, sont de vieilles ruines.
On croit qu'elles appartiennent à un monastère détruit depuis un temps
immémorial.
■*
Toute cette esplanade est inculte ; et ce qui témoigne que les
Gaulois y avaient établi une forteresse , c'est que , outre la forme
alongée et étroite du plateau , on reconnaît encore la coupure , les
vestiges du fossé et de la butte, et les protubérances ménagées pour
les défendre.
Le site de Limeuil , dont le nom antique est Limol, a une analogie
DE VÉSONE.
2oi
exacte avec celui de Leyrat; mais la position de Limeuil a été choisie
avec encore plus de discernement que celle de l'autre forteresse :
elle a été prise au confluent de la Dordogne et de la Vézère. Cette
dernière rivière, qui coulait alors au pied du coteau, a sapé les terres
et les rochers du levant de cette pointe ; un ruisseau qui arrose une
profonde vallée a produit le même effet au couchant ; et le bout méridional de cette espèce de promontoire étroit et alongé a été mis k
pic par le fleuve.
La coupure est au nord : elle est beaucoup mieux marquée qu'à Leyrat. On voit aussi des buttes sur le plateau de la forteresse; mais le réduit
qui, à Leyrat , parait avoir été réservé à la pointe septentrionale , semble ,
à Limeuil comme à Montencés , avoir été ménagé à-peu-près au centre
du plateau. Un singulier hasard a voulu que le cours des esplanades
de Leyrat et de Limeuil , bien à portée l'une de l'autre , quoique séparées par la Dordogne , suivît à-peu-près le même alignement.
N'ayant vu que de très-loin le château de Biron, je ne puis dire
si sa position isolée est assez vaste pour avoir contenu une ville de
guerre; mais le coteau des Graulges [ oú Grolges ] (i ),qui est situé
à l' opposite, vers le nord, semble avoir été une forteresse gauloise, ainsi
que la position de Monsec , sur la Dordogne , près de St.-Cyprien. Au
reste , n'ayant point été sur les lieux , ou n'ayant pas étudié à fond
ces derniers sites , je n'en puis rien dire de certain. II en est de même
de la position de Villebois , actuellement nommée la Valette , qui ,
vue de loin , paraît avoir été une forteresse gauloise.
(r) M. de Lapouyade , jeune homme instruit et intelligent, a bien voulu aller aux Graulges
pour examiner la position et le mouvement du coteau. II est persuadé que ce local a été jadis
une forteresse. C'est, en effet, sur ce tertre qu'il a trouvé une médaille gauloise d'or, et on lui
a dit qu'il s'en rencontrait souvent de tous métaux.
M. Jouannet croit qu'il a existé une autre forteresse gauloise a Saint-Barthélemi de Pluviers ,
dans l'arrondissement de Wontron. Je pense qu'Isscndon ( Isis ou Isidis dunum), que je n'ai
vu que de loin , et qui est près de l' Arche et de Brives , l'a également été.
De nouveaux renseignemens , fournis ù la fin de 1819 par M. le comte Astier de Saint-Astier,
me persuadent que la position du château d'Aubeterre a pu être aussi l'emplacement d'une forteresse ou au moins d'un fort gaulois : la tranchée y existe ainsi que la butte de défense , et
le château est totalement isolé. Une chose remarquable, c'est qu'on a creusé dans le roc vif,
sous le château , une église assez vaste.
26
ANTIQUITÉS
302
ARTICLE III. — De la Citadelle gauloise de Vésone.
Nous avons vu que les Gaulois ne construisaient en général que
quatre espèces de fortifications , qui ne différaient essentiellement entre
elles que par leurs proportions.
La citadelle de Vésone, que je vais faire connaître, appartient a la
3. e classe. César, qui parle souvent, dans ses Commentaires, des citadelles gauloises , ne fait aucune mention , il est vrai , de ces forts construits k portée des villes ou dans le* villes même pour les protéger ;
mais n'en eût-il rencontré aucun dans les Gaules, il n'en est pas moins
certain que Vésone a l'avantage très-rare d'avoir fortifié près de ses
murs une position vraiment militaire sous tous les rapports. La conformation du local, quelques vestiges de retranchemens et plusieurs
autres particularités remarquables , indiquent en effet l'emplacement
d'une citadelle disposée et fortifiée par les Gaulois pour la défense
de la métropole.
Située dans une plaine accessible au levant et au couchant, Vésone
était dominée , au nord et au midi , par des coteaux d'où -il était
facile de l'écraser. Ses habhans durent donc remédier k cette dangereuse position, et préparer d'avance des fortifications capables de résister a toute attaque (i). De simples murailles n'auraient pas seules
pu atteindre ce but.
La forme de la plupart des coteaux qui entourent Vésone ne se
prêtait pas a rétablissement d'une citadelle. Ceux qui la çommandent
au nord ont des plateaux trop vastes, ou ne sont que le prolongement
de sommités plus élevées, qui , par conséquent, auraient dominé de trop
(i) On a vu que les habitans de la vieille cité s'étaient ménagé un fort sur le point culminant
d'Ecorne-Bœuf ; mais je parle ici de l'époque où celte position devint citadelle de la cité de la
plaine ; et comme alors elle devait défendre une véritable ville , on fut obligé d'étendre et de rechercher davantage ses fortifications.
DE VÉSONE.
a o3
près cette fortification. N'offrant point enfin de position suffisamment
isolée par la nature , ils n'étaient pas susceptibles d'être bien défendus
par Part»
Plusieurs coteaux , situés au midi de la ville, présentent les mêmes inconvéniens, ou se trouvent à une trop grande distance de ses murailles.
Une seule de ces collines , placée du même côté , offrait tous les avantages nécessaires à la défense la plus longue et la plus opiniâtre : les
Gaulois choisirent cette position.
Ce coteau (i), de forme pyramidale , qu'on appelle Ecorne-Bœuf (a),
mais dont le nom antique semble perdu pour toujours, est coupé à pic,
au nord , du côté de la rivière. Au couchant et au levant , il est pour
ainsi dire inabordable : le vallon de Campniac d'un côté , celui de Borgnac de l'autre , longent ses flancs et Pisolent parfaitement. Le quatrième côté , tourné au midi , est le seul qui rattache le coteau aux
terres voisines ; c'est aussi celui où les Gaulois ont eu le plus de besoin
de recourir a Part pour seconder la nature et achever de rendre cette
position presque inexpugnable.
Je crois avoir déjà prouvé que les Gaulois entendaient aussi bien le
génie et Part militaire que tous les autres peuples. La manière dont
ils ont calculé la défense de ce poste en fournira un nouveau témoignage.
Nous avons déjà cité plusieurs exemples des grands travaux qu'entreprenaient les Gaulois pour fortifier leurs places ; mais si on pouvait
s'empêcher de reconnaître la main de Phomme dans P énorme tranchée
qu'on voit à Ecorne-Bœuf, ont croirait que c'est un ouvrage de la nature , car sa largeur surpasse la plus forte portée du trait.
Cette grande coupure détachait parfaitement la pointe du coteau ;
elle fournissait seule une excellente défense. Mais les Gaulois, qui voulaient y former un établissement durable , ne s'en contentèrent point ;
(i) Voyez la planche I.*
e
Le n," i de la planche XIII fait connaître sa forme septentrionale,
(a) Dans le moyen âge , ce coteau se nommait Escomabiron , Escorriabeou ; on doit donc rappeler Ecome-Bœuf, et non pas Corne-BœuJ, comme le nomment encore plusieurs habitans.
3o4
ANTIQUITÉS
ils creusèrent , au bas de cette tranchée , un large fossé dans le roc :
on en voit encore les traces.
Ce local ainsi disposé , isolé de toutes parts , commandait la ville ,
et offrait un emplacement aussi vaste qu'on pouvait le désirer pour y
bâtir une citadelle. Aussi l'y établirent-ils ; et quoique ce tertre , élevé
de 5oo pieds, fût détaché par une immense coupure, et fût protégé
par le fossé creusé dans le roc, ils voulurent encore pourvoir à la
sûreté du fossé même et du cours de la citadelle. A cet effet, ils employèrent les procédés que j'ai déjà expliqués , et que je vais un peu
plus détailler ici.
Tous les côtés de la citadelle furent entourés de ces excellentes murailles que j'ai décrites plus haut. Au milieu de celle qui commandait
le fossé , et sur son escarpe , ils formèrent un grand ouvrage , une
forte butte qui , munie de défenseurs et de machines , garantissait parfaitement le cours peu étendu de ce même fossé. Des terres et des
pierres amoncelées encore sur ce point , attestent le travail des Gaulois (i); et l'on verra bientôt qu'il y existe des témoignages de la
présence des murailles.
Si, des coteaux voisins, ou de la nouvelle route (2) qui passe au pied
d'Ecorne-Bœuf , du côté du levant, on jette les yeux sur Pensemble
de cette position , on saisit aussitôt et sa force naturelle et les travaux
immenses que Part sut y ajouter.
(1) Les vieux titres nomment cette butte la Moite d'E corne-Bœuj ( Mss. de M. de l'Espine ).
(■2) Les averses qui eurent lieu en 1811 enlevèrent tout l'empierrement de cette route et y
creusèrent un abyme ; elle est donc mal placée dans le vallon de Borgnac. II serait à désirer
qu'on la refit dans celui de Campniac , où il est facile non-seulement d'éviter l'inconvénient des
eaux, mais encore la forte montée de la Rampinsolle. Cette route serait même plus courte, et
aurait l'avantage de vivifier toute la cité. II faudrait pour cela, il est vrai, construire un pont
à Campniac , où il y en avait un antique ; mais n'est on pas obligé d'en faire un neuf pour la route
de Bordeaux? le même servirait pour les routes de Bordeaux et de Barrègcs. Celle de Bordeaux,
se taillerait sans des frais énormes dans les rochers de Laboissière. D'ailleurs, doit-on tant calculer,
lorsqu'il s'agit de l'avantage réel d'une vieille cité jadis si marquante, et d'un pays si long-temps
abandonné ?
DE VÉSONE.
205
ARTICLE IV. — Preuves qu'Ecorne -Bœuf fut une citadelle
gauloise.
CETTE position d'Ecorne-Boeuf , si bien défendue par Fart et par la
nature, n'était cependant pas imprenable : il n'est point de forteresses
dont un ennemi intelligent, nombreux, armé de courage et de patience,
ne finisse par s'emparer. Quelques débris encore existans au sommet
de ce tertre, attestent que les Romains l'occupèrent à leur tour; mais
ce ne fut point comme forteresse ou castrum. On se tromperait si
l'on imaginait que jamais ils l'eussent fortifié. Appliquons ici les règles
de la critique, nous verrons qu'on ne peut reconnaître sur EcorneBoeuf qu'une citadelle véritablement gauloise.
Comment peut-on, quand il n'existe que quelques faibles vestiges
d'un fort, d'un retranchement quelconque, reconnaître k quel peuple
il a appartenu? N'est-ce pas en examinant sa forme, sa position, les
monumens qui s'y trouvent , et en joignant k ces premières données
toutes les probabilités que l'on peut tirer des moeurs , des usages , des
connaissances respectives des peuples auxquels on serait tenté d'attribuer l'ouvrage ?
Quelle est la position d'Ecorne-Boeuf? je Paì déjk décrite. Propre
à Passiette d'une citadelle, elle ne présente pas assez d'étendue pour
le développement d'un camp. Quelle est sa forme? celle que les Gaulois préféraient toujours pour y établir leurs fortifications. Quels monumens y trouve-t-on ? des monumens gaulois (i), tels que les restes
d'un peulvan (2) , des médailles en grande quantité , beaucoup de débris
(1) On y trouve aussi, il est vrai, quelques morceaux de briques et de tuiles qui n'ont pu
appartenir qu'aux Romains ; mais leurs médailles y sont excessivement rares. M. Jouannet , qui
a soigneusement scruté ce local , en a ramassé à p< ine cinq ou six eu deux ou trois ans.
(2) Ce peulvan se nomme encore lou Peyroteu. On le voit à gauche, au-dessus du fossé, tout
près de l'endroit connu sous le nom de lo Malo-virado. Quant au dolmen dont nous avons déja parlé,
on n'en trouve plus que des fragmens ; mais tout concourt a prouver qu il était placé sur le point
le plus dominant du tertre , dans l'endroit racine où furent ensuite établies les fourches patibulaires de la justice criminelle de Vésone.
2o6
ANTIQUITÉS
de vases , des agates , des bracelets , des agrafes , et autres bijoux
qui entraient dans la parure de nos ancêtres. Enfin , on y déterre
fréquemment d'autres objets dont les Romains ne connaissaient pas
l'usage , tels que des flèches , des projectiles en silex de toute espèce ,
.et une quantité vraiment extraordinaire de ces instrumens en forme
de hache dont nous avons déjà parlé (i).
Après ce que je viens, de dire, comment se refuserait-on a reconnaître sur ce coteau un établissement gaulois? Mais il est des
preuves plus frappantes encore. Tout le monde connaît la manière
dont les Romains se retranchaient ; or, on ne retrouve k Ecorne-Boeuf
rien qui ressemble a leurs fortifications ni k leurs murailles. Au contraire, on voit autour de la sommité de ce tertre, k quelque distance sur les revers , les traces évidentes de la plate-forme (2) sur
laquelle les Gaulois avaient construit les murs d'enceinte; et quelque
chose de bien plus singulier , c'est qu'en creusant au-dessous (3) ,
on retrouve les restes du mur de terrasse qui lui servait de soutien.
Ajoutez que les Romains ne choisirent jamais , surtout chez leurs
ennemis, une position où ils pussent facilement se trouver cernés
sans moyens de retraite. Telle eut été cependant leur situation sur
Ecorne-Boeuf, tandis que les Gaulois avaient pour se retirer le pont
de Campniac et celui de Sainte-Claire , tous deux au pied du coteau ,
et communiquant k la ville. D'ailleurs , des hommes qui , comme les
Gaulois , préférèrent toujours la mort k la fuite , ne songèrent qu'à la
force du lieu, et très-peu aux moyens d'en sortir (4).
(1) Voyez là dessus ce que j'ai dit au i." chap. de cette méme partie et ailleurs.
(2) Cette plate-forme est très-facile à reconnaître ; et une chose fort remarquable , qui annonce du discernement de la part des ingénieurs gaulois , c'est que du côté de la rivière , où
l'escarpement est a pic , cette plate-forme , et par conséquent la muraille , est la moitié moins
large que partout ailleurs.
(3) C'est M. Jouannet qui a fait la découverte de ce mur de soutènement.
(4) Les communications de la ville à la citadelle pouvaient très-bien avoir lieu par ces deux
points, car les Gaulois construisaient des ponts. Je crois même avoir retrouvé sous Ecorne-Bœuf,
près de la grotte druidique , dans le lit de la rivière , des restes de constructions qui semblent
avoir appartenu à un pont bâti exprès pour favoriser ces communications. Peut-être montait-on
à la citadelle par les deux arrêtes du coteau, et peut-être aussi par cette grotte qui est au pied
de la montagne et que les terres ont obstruée depuis.
DE VÉSONE.
2o 7
On ne peut donc s'empêcher de reconnaître à Ecorne-Boeuf une
position véritablement gauloise; mais à quelle époque fut-elle fortifiée?
quand les Romains s'en emparèrent-ils? questions difficiles à résoudre,
sur lesquelles je hasarderai quelques conjectures.
Au couchant et en face d'Ecorne-Boeuf est le coteau de la Boissiere. Les Romains ont campé sur ce tertre ; leurs ouvrages y subsistent encore. On peut croire, sans craindre de se tromper, que les
deux coteaux ont été occupés en même temps : Ecorne-Bœuf par les
Gaulois , la Boissière par les Romains. Maintenant , si l'on examine
attentivement les deux flancs opposés, on voit celui d'Ecorne-Boeuf
et celui du camp romain, ruinés, dégradés, et tout l'espace intermédiaire , tant la vallée que les revers des deux coteaux , semé de débris
d'armes, d'urnes cinéraires, d'ossemens, de médailles, etc. II est donc
à présumer que cet intervalle qui séparait les Romains des Gaulois,
a été le théâtre de plusieurs combats, dont les succès furent d'abord
balancés , mais dont le résultat dut être , ou Penvahissement du poste
gaulois par les Romains, ou peut-être même la reddition de Vésone.
Cette occupation du poste d'Ecorne-Boeuf , du temps des Romains ,
ne donne pourtant pas la date de son agrandissement comme citadelle de
Vésone. Sans doute il fut réparé et mis en état de défense à l'apparition
de P ennemi ; mais il dut exister long-temps auparavant. Or, comme la
disposition du local annonce qu'il fut choisi primitivement pour servir
de fort a la Vieille-Cité, et qu'il a été ensuite agrandi pour protéger
et défendre la cité de la plaine, je pense que ces dernières augmentations durent suivre d'assez près Pépoque de la seconde fondation
de Vésone. On peut donc les placer entre la seconde et la troisième
époque de notre échelle de proportion ,' car la situation particulière
de Vésone exigeait que ses habitants songeassent promptement à pourvoir à sa sûreté.
Quant au temps où ont eu lieu ces combats , je hasarderai , dans
la suite
(i), mes conjectures sur ce point essentiel de notre his-
(i) Voyez, dans la partie consacrée aux monumens militaires des Romains, les chapitres où il
est question des camps qui cernaient Vésone,
ANTIQUITÉS
2 o8
toire particulière. Au reste, peu importent les époques; la seule chose
intéressante pour le but que je m'étais proposé dans cet article, était
de démontrer qu'Ecorne-Boeuf fut la citadelle gauloise de Vésone.
ARTICLE V. — Des Villes de guerre.
Si le Périgord seul, et tel qu'il est limité aujourd'hui, a fourni des
exemples de châteaux, de forteresses et de citadelles, élevés et fortifiés par les Gaulois, il n'en offre point de leurs oppida ou villes de
guerre (i). Le plan que je me suis tracé exige cependant que je complète ces exemples , et je ne crois pouvoir mieux remplir cette obligation, qu'en donnant la description d' Uocellodunum , place d'autant
plus célèbre, qu'elle a été assiégée par J .-César en personne, et que
c'est par cette expédition que ce grand capitaine paraît avoir terminé
la conquête des Gaules.
Ori sait d'ailleurs, et les Commentaires le prouvent, que les principales cités gauloises s'entouraient de villes de guerre pour se mettre,
elles et leur territoire , a l'abri de toute invasion inopinée. En effet ,
César est obligé de faire le siège de plusieurs places fortes des Vénètcs avant d'entreprendre celui de Vannes, leur cité. II désigne Noviodunwn, Bibracte et plusieurs autres lieux, comme villes de guerre
des iEduens. II parle de celles des Nerviens , et il cite celles de beaucoup d'autres peuples gaulois. Or, si l'on fait attention que Vésone
fut dès la plus haute antiquité , une métropole très-importante , en
un mot qu'elle a été cité-métropole de Pancienne Aquitaine ; si l'on se
rappelle que les lignes monumentales ou télégraphiques de son territoire aboutissent directement ou indirectement à des places de guerre ;
si Pon n'a pas oublié que , encore dans le moyen âge , les limites du
(i) Ne les ayant vues que de très-loin, je ne puis décider si les positions de Biron et des
Grolges ont été des forteresses ou des villes de guerre. II en est de même d'Issendon, de Vil-
lebois , etc.
DE VÉSONE.
2o9
Périgord s'étendaient beaucoup au-dela de son territoire actuel ; il en
résultera non-seulement (i) qu' Uocellodunum , que César ne désigne que
comme oppidum des Cadurciens , mais encore que Turenne , Angoulême , Fronsac et plusieurs autres places, étaient les villes de guerre
de Vésone : alors, cette dissertation ne sortira pas de mon sujet. Au
surplus , elle aurait un très-grand avantage , si elle déterminait d'une
manière fixe la situation encore problématique à? Uocellodunum.
Recherches sur la vraie position d''Uocellodunum , ville de guerre
des Gaulois.
JE n'entreprends ici que de rectifier des erreurs , substituant k des
conjectures dénuées de tout fondement, d'autres conjectures qui m'ont
semblé plus probables. Elles seront peut-être détruites à leur tour;
mais je m'estimerai heureux, si, en me trompant, je contribue à mettre
sur le chemin de la vérité ceux qui viendront après moi.
Les antiquaires ne sont pas d'accord sur la situation de la fameuse
ville à' Uocellodunum. Les uns veulent que ce soit Cahors , d'autres
Issoudel. Plusieurs croient qu'elle était au Puy-Dissolu ; d'autres à Capdenac. Je pense qu'ils sont tous dans l'erreur; j'espère de le prouver.
II me suffira d'invoquer le témoignage de César lui-même.
II nous apprend, dans ses Commentaires, que Drapés du Sénonais
et Luterius du Quercy, qui projetaient d'envahir la province romaine,
furent forcés, par les vives poursuites des légions de Caninius, de se
jeter dans Uocellodunum , place très-forte, située sur un rocher escarpé
de toutes parts (2); et après avoir dit que Caninius les y avait suivis,
qu'il avait pris poste sur les trois plus hautes montagnes d'alentour,
et avait fait une circonvallation autour de cette ville , César , ou plutôt
son continuateur , s'exprime en ces termes (3) :
(1) Voy. le chap. 8 des camps romains (jui bloquaient Vésone.
(2) Pour suivre la description des lieux, et pour juger si mon opinion est fondée, il faut
jeter les yeux sur la planche II.
(3) Livre 8. J'ai besoin de cette longu» citation des Commentaires : le lecteur l'excuscra.
27 '
tno
ANTIQUITÉS
« César étant arrivé à Uxellodunum au moment qu'on l'y attendait
le moins, et voyant la circonvallation achevée, en sorte qu'il n'y avait
pas moyen d'abandonner le siège ; ayant d'ailleurs appris des transfuges
que les assiégés avaient du blé en abondance, entreprit de leur retrancher l'eau, qui était la seule chose dont il pouvait les priver. Une rivière suivait le fond de la vallée cpii environnait presque entièrement
la montagne escarpée de toutes parts , sur laquelle était assis Uxellodunum. La situation du lieu ne permettait pas de détourner le cours
de cette rivière; car elle coulait au pied du coteau, dans un terrain si
bas que l'on ne pouvait creuser des fossés assez profonds pour l'y
faire écouler. La descente , pour y aller puiser , était rapide et difficile pour les gens de la ville, et ils ne pouvaient y venir ni s'en retirer, sans courir risque de la vie, dès que nous nous y opposerions.
César, instruit de ces difficultés, plaça des frondeurs et des archers,
avec des machines de guerre , vers les endroits où la descente était la
plus facile, pour empêcher les assiégés d'en approcher; de sorte qu'il
ne leur restait qu'un seul endroit d'où ils pussent tirer l'eau dont ils
avaient besoin : c'était une grande fontaine qui sortait du pied des murs
de la ville , dans l'endroit qui n'était pas environné de la rivière ,
et qui pouvait avoir 3oo pieds de long.
« Nos gens auraient bien souhaité ôter cette ressource aux assiégés;
mais César seul s'aperçut que cela ne se pouvait sans s'exposer beaucoup. II fit faire, dans .ce quartier-là, des mantelets pour se couvrir
contre la montagne , il fit élever une terrasse avec un travail infini ,
et en disputant sans cesse le terrain ; car ceux de la ville , venant d'un
lieu élevé, combattaient sans danger et blessaient beaucoup des nôtres,
qui se succédaient avec opiniâtreté. Cependant nos soldats avançaient
à la faveur des mantelets, et surmontaient, par leur constance et leurs
travaux , toutes les difficultés des lieux. Ensuite , à l'abri des claies d'osier et des mantelets , ils ouvrirent des souterrains jusqu'à la source de
la fontaine , ce qui se faisait sans danger et sans que les ennemis se
doutassent de rien. En même temps on éleva une terrasse de 60 pieds
de hauteur , sur laquelle on dressa une tour à dix étages , ce qui n'égalait pas, il est vrai, la hauteur des murs de la ville, car cela était
impossible; mais du moins cette tour était plus haute que la fontaine,
DE VÉSONE.
aiJ
et la commandait. De là , nous lancions , avec nos machines , des traits
sur toutes les avenues de cette fontaine, et ceux de la ville n'y pouvaient plus puiser sans péril ; de sorte que les bestiaux , les chenaux
et les hommes mouraient de soif.
•« Dans cette situation fâcheuse, les assiégés remplirent de suif, de
poix et de bardeau, des espèces de cuves (i), et les firent rouler enflammées sur nos ouvrages. Ils firent, en même temps, une vigoureuse
sortie pour nous occuper à nous défendre , au lieu de courir au feu.
Nos ouvrages furent bientôt en flammes ; car partout où ces tonneaux
s'arrêtaient, ils embrasaient nos terrasses et nos mantelets. Quoique
nos gens eussent a soutenir ce genre de combat , fort dangereux à
cause du désavantage de leur poste , cependant ils résistèrent courageusement a tout , parce que l'affaire se passait sur une hauteur , à
la vue de notre armée. Des deux côtés , on n'entendait que cris ; et
chacun tâchait avec d'autant plus d'ardeur de se signaler , que sa valeur
était plus connue et avait plus de témoins : ainsi , tous couraient à l'envi
au feu et au combat.
César , voyant plusieurs des siens blessés , fit monter de toutes
parts ses cohortes ; et comme si son dessein avait été de prendre la ville
d'assaut , il leur ordonna de pousser de grands cris en montant. Cette
feinte étonna les ennemis, qui, ignorant ce qui se passait dans les autres
parties de la ville , rappelèrent à la défense de leurs murs ceux qui
attaquaient nos ouvrages , ce qui nous donna la facilité d'éteindre le
feu et d'empêcher l'incendie de se communiquer , en lui coupant le passage. Cependant les assiégés continuaient à se défendre , et persistaient
dans leur opiniâtreté, quoiqu'une grande partie des leurs sussent morts
de soif, lorsque enfin, par le moyen des mines, étant parvenus à la
source de la fontaine , nous vînmes à bout de la couper et de la détourner. Alors y la fontaine tarit tout- à- coup 3 ce qui découragea si
fort les habitans, qu'ils regardèrent cette opération, non comme l'ouvrage des hommes, mais comme celui des dieux. Ainsi, forcés par la
nécessité, ils se rendirent. »
K
(1) Ceci est une confirmation du passage de Pline, qui fait les Gaulois inventeurs du tonneau.
ANTIQUITÉS
César eut la barbarie de faire couper les mains de tous ceux qui
avaient coopéré a la belle défense d' Uxellodunum ; ensuite il détruisit
de fond en comble cette place, pour ne pas laisser subsister dans les
Gaules une ville de guerre qui aurait pu redevenir dangereuse, puis-
2i2
qu'il avoue qu'elle était imprenable de vive force.
*
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de réfuter sérieusement l'opinion qui place cette ville forte a Caliors ou à Issoudel, près du Puyl'Evêque ; les situations de cette ville et de ce bourg ne sont en rien
conformes k celle que les Commentaires assignent à Uxellodunum.
II n'en est pas ainsi des deux autres positions , qui se trouvent de
même cliez les Cadurciens , le Puy-Dissolu et Capdenac. Ces deux
endroits offrent des sites très - forts , qui sans doute ont été occupés
par les Romains (i), puisqu'on prétend qu'il s'y découvre fréquemment des médailles , des antiquités et des restes de constructions dues
à ce peuple ; mais aucun de ces deux emplacemens n'a pu être celui
d' Uxellodunum , si aucun ne répond exactement à la description que
nous fournissent les Commentaires. Or , ni l'un ni l'autre n'y répondent.
Lorsqu'on a remonté le cours de la Dordogne jusque dans les
environs de Martel , on trouve sur la rive droite le Puy-Dissolu (2).
Ce coteau élevé est isolé de toutes parts ; mais le fleuve ne l'entoure point : c'est un ruisseau nommé la Tourmente qui met k pic
un de ses côtés.
Vainement prétend-on que la Dordogne coula jadis autour de ce
local : le cours de la Tourmente me semble réfuter cette opinion ;
car la pente rapide de ses eaux donne trop d'élévation au point où
le fleuve aurait dû passer (5). Or, si. aucune rivière n'a pu former
(1) II est fort possible que le coteau du Puy-Dissolu, même celui de Capdenac, aient été
occupés par les Gaulois. Ce sont pcut-êlre des emplacemens de forteresses ou de villes de guerre;
mais , à coup sûr , Uxellodunum ne peut pas y avoir existé.
(2) Voyez la planche II.
(?) M. Vicat , ingénieur des ponts et chaussées, pense que jamais la Dordogne n'a pu dépasses
les lignes ponctuées de la planche II , qu'il a dessinée lui-nume sur les lieux..
DE VÉSONE.
2I 5
une presqu'île du Puy-Dissolu, ce u'est pas dans ce lieu qu'il faut
chercher Uxellodunum.
Ce n'est pas non plus à Capdenac, près de Figeac, qu'était cette ville
de guerre. Le Lot y forme, il est vrai, une presqu'île; mais ce n'est
pas sur ce point peu élevé qu'on assied Voppidum gaulois, on Pétablit,
au contraire , fort au-delà de l'isthme , sur des rochers séparés de la
presqu'île. D'ailleurs, la fontaine qui en jaillit ne peut être celle dont
parle César, puisqu'elle sort k n5 ou k 120 pieds au-dessus du niveau
de la plaine, et qu'à cette hauteur les ouvrages des Romains ne l'auraient
pas suffisamment commandée (1). L'isthme même de cette presqu'île
a une trop grande largeur.
Ce qui a pu induire en erreur les sávans qui ont cru reconnaître
au Puy-Dissolu ou k Capdenac la ville à' Uxellodunum , ce sont d'anciens diplomés de nos Rois. Le premier , cité par Justel , sous la date
de 9^2, est une charte tirée de l'abbaye de Beaulieu. Par cette charte,
le roi Raoul cède k l'abbaye de Tulle le Puy-Dissolu, qu'il nomme
P odium- Uxellodunum , ancienne cité, dit- il, célèbre par le siège qu'en
firent les Romains : Ubi olirn civitas Romanorum obsidione nota (2).
Le second de ces diplomés regarde Capdenac , et il est tiré de ses registres. Ce sont des lettres patentes de 1 3oo , par lesquelles Philippele-Bel accorde de beaux privilèges k cette ville, k cause de sa fidélité
k nos Rois , et parce qu'elle tient la place d' Uxellodunum.
Ainsi , voila deux villes qui appuient leurs prétentions sur des
chartes données dans des temps d'ignorance. Cependant les Commentaires de César, qui sont une bien plus grande autorité, ne permettent pas de reconnaître dans ces emplacemens l'antique Uxellodunum.
Mais il est une autre position dans cette même province, dont
tous les détails topographiques s'accordent parfaitement avec ceux
(1) Le pied romain était beaucoup plus petit que le nôtre.
(a) J'ai àê\'\ fait remarquer qu'Uxellodunum n'a jamais porté le titre de civitas , mais celui
dì oppidum , ville de guerre ou place forte.
.«
ANTIQUITÉS
qu'on trouve dans les Commentaires ; c'est la Pistide , presqu'île
2i4
formée par le Lot, près de la petite ville de Lusech.
Nous avons vu , dans le récit de César , qu' Uxellodunum était situé
sur une montagne escarpée de toutes parts. Cette ville était dominée ,
mais à une certaine distance , par de plus hautes montagnes , dont
les trois plus élevées furent occupées par les légions. Elle était entourée d'une rivière, excepté en un seul point, auquel les Commentaires donnent 3oo pieds de large. En face de cet isthme jaillissait,
du pied des remparts, une fontaine que César détourna par une galerie souterraine ; et c'est cet ouvrage qui força les habitans de se
rendre ; parce que , d'un côté , la pente âpre et difficile de la montagne , de l'autre , les obstacles que l'ennemi opposait , leur rendaient
l'abord de la rivière impraticable.
Or, il n'est pas une de ces données, pas un de ces faits que l'on
ne puisse encore aujourd'hui vérifier sur le local que nous venons
d'indiquer. La Pistule de Luzech est une montagne isolée ; elle est escarpée du côté de l'isthme, et Pétait de toutes parts lorsque les murailles de
la ville mettaient à nu son noyau de rochers , et retenaient les terres que
les pluies ont ensuite entraînées. La rivière ne borde plus le coteau;
cependant elle Pentoure , excepté en un seul point qui n'a pas trois
cents pieds de largeur. Trois montagnes principales dominent cette position; l'une à droite, l'autre k gauche, la troisième en face de l'isthme ;
et toutes trois sont a une distance que le trait ne pouvait franchir.
Si le sommet de la Pistule était encore habité ; si les terres qui couvrent sa base de rochers et les alentours n'avaient pas agrandi la plaine
et reculé le lit de la rivière , le peuple , pour se rendre au fleuve, éprouverait comme autrefois ces difficultés dont parle César : à peine trouverait-il quelques sentiers praticables. La fontaine n'existe plus, il est
vrai ; mais quand on sait que les Romains la détournèrent par une mine
souterraine, il serait sans doute ridicule d'exiger qu'elle coulât à Pextérieur. Sa place est cependant reconnaissable. A environ 60 pieds de
hauteur, à droite, et presque en face de l'isthme, on voit dans le roc
une assez large excavation couverte d'arbres, de plantes et de gazon
dont la végétation vigoureuse contraste singulièrement avec l'aridité
DE VÉSONE.
2 ,5
du sol environnant, et semble annoncer le voisinage d'une source abondante. Mais il est deux faits plus concluans encore. Dans le fossé de
la ville antique, sous la terrasse actuelle du vieux château de Luzech,
il existe un puisard, aujourd'hui comblé: les habitans le connaissent.
Ils le font aboutir à un courant souterrain dont on entend encore le
bruit, si, en s'approehant de la terre qui l'obstrue, on prête une oreille
attentive. Ne doit-on pas reconnaître, dans ce conduit souterrain, celui
même que les Romains ouvrirent aux eaux ? Eníin , â dix toises de
distance , en face du local où je crois retrouver cette ancienne fontaine à' Uxellodunum , on voit les fondations d'un mur antique. Or,
les Commentaires nous apprennent que César fit construire , en face
de la fontaine, une terrasse dont il dut sans doute fortifier le pied en
maçonnerie , pour éviter qu'elle fût de nouveau incendiée par les assiégés.
Tant de données , tant de faits réunis , en un mot , tant de parité
entre la Pistule de Luzech et la montagne où se trouvait Uxellodunum ,
me paraissent ne devoir p'.us laisser aucun doute sur la vraie position
de cette ville de guerre. Au reste, si mon opinion devient celle de
tous les antiquaires, je veux qu'ils sachent que je n'ai pas été le premier à l'avoir : mon seul mérite est de m'être rencontré, sur ce point,
avec un homme célèbre, dont le nom sera toujours cher aux Muses.
Le Franc de Pompignan croyait aussi que la petite ville de Luzech (i),
près de laquelle il habitait, avait remplacé l'antique Uxellodunum. II
a dû même, dit-on, écrire une dissertation à ce sujet : je regrette de
n'avoir pu profiter de ses lumières.
Ajouterai-je qu'on trouve fréquemment des médailles consulaires,
des débris d'urnes et beaucoup d'autres fragmens anticpies dans les lieux
qu'ont occupé les Romains, près de Luzech, notamment sur la montagne
qui domine leur principal point d'attaque ? Dirai- je qu'on y reconnaît
aussi la trace de leurs travaux , et cpie le nom même de Luzech
offre quelque analogie avec celui à' Uxellodunum ? Je croirais ces remarques inutiles , si l'on ne s'était pas fondé sur de semblables présomptions pour placer ailleurs cette antique ville gauloise.
(i) C'est M. le comte de Clerraont-Touchebœuf qui m'a instruit de ces particularités.
2i6
ANTIQUITÉS
Au reste, je dois faire observer qu'on voit encore, vers l'orient de
la Pistule, du côté opposé à la fontaine, et assez près du point d'attaque , quelques vestiges de la plate-forme qu'on avait taillée dans le
roc pour servir de base aux murailles de la ville ; et qu'au-dessus de
l'emplacement de cette fontaine, ainsi que sur la crête de la montagne , on trouve assez fréquemment de gros morceaux d'un mortier qui
ne pèut être que gaulois. Très-différent de celui des Romains (i), il
est aussi compacte
et beaucoup plus lourd. La montagne qui est en
face de l'isthme était la plus exposée aux attaques de l' ennemi, puisqu'il ne pouvait arriver que par-là ; c'est aussi la partie dont les Gaulois
soignèrent le plus les défenses. En effet, la Pistule tenant sans doute
assez immédiatement, et sans interruption bien marquée, à cette montagne', les Gaulois l'en séparèrent par une grande et profonde coupure
creusée dans le roc. De plus, ils se ménagèrent de fortes buttes dans ce
grand intervalle qui sépare la Pistule du coteau ; et pour compléter les
fortifications jusqu'à la crête étroite de la montagne, ils y creusèrent
trois larges et profonds fossés, parallèles entre eux et très-rapprochés
l'un de l'autre (3) : on en voit encore les vestiges assez bien conservés.
Cette hauteur fut nécessairement le principal point d'attaque de l'ennemi.
Je terminerai ce que j'avais à dire sur
Uxellodunum , en invitant
les curieux à examiner avec soin , de cette même hauteur , l'ensemble
de la position militaire de la Pistule. J'ose leur prédire qu'ils ne pourront lui refuser leur admiration, et qu'ils seront forcés de convenir,
avec César , que cette place était imprenable de vive force.
Or , si la Pistule de Luzech est réellement l'antique Uxellodunum ,
ce que j'ai avancé sur les dimensions relatives des différentes fortifications gauloises trouve ici sa confirmation ; car il est certain que
cet emplacement, d'une assez médiocre largeur, a au moins trois fois
plus de longueur que les forteresses de Montencés, de Leyrat, de Limeuil, et que ceHe de Merkuez, située aussi sur le Lot, entre Cahors
et Luzech, sur la grande route de Paris à Toulouse.
(1) J'en conserve un morceau pris sur les lieux. Ce mortier est très-remarquable, en ce que le
«able n'y entre pour rien , et- que la chaux n'y paraît pas davantage.
(2) Voyez le n. o 2 de la seconde planche. Le n. o 1 indique la position de la fameuse fontaine.
.Ces renvois ont été intervertis , parce que le dessinateur avait négligé de marquer les fossés.
DE VÉSONE.
21'
ARTICLE VI. — Conjectures sur l'époque de la fondation
de Bordeaux.
APRÈS avoir terminé ce que nous avions à dire sur les Gaulois , particulièrement sur ceux qui habitaient le Périgord , nous croyons que
le lecteur ne nous saura pas mauvais gré de lui faire part de nos conjectures sur la véritable époque de la fondation de Bordeaux. Peutêtre même nous rendra-t-on la justice de penser que c'est se venger
noblement que de chercher a jeter quelques fleurs sur le berceau d'une
ville qui a tiré tant d'avantages de la décadence de Vésone , qui a si
bien profité de ses dépouilles honorifiques et territoriales , et qui nous
a causé tant de dommages.
La ville de Bordeaux, quoique d'origine gauloise, comme on l'a vu,
et comme son nom Burdigala le témoigne , n'était point une cité. J'ai
déjà fait observer que les anciens géographes ne lui donnaient que la
qualification à'emporiwn ou ville marchande ; c'est-à-dire qu'on y fen ait
des foires et des marchés , qu'elle était une espèce d'entrepôt ; mais
quoiqu'elle n'eût que ce titre à'emporiwn , son origine me paraît remonter à une assez haute antiquité.
Quelques auteurs veulent qu'elle n'ait pris naissance que du temps
de J.-César ; d'autres confondent son changement avec son existence ,
et prétendent qu'elle ne remonte qu'à Auguste; enfin, quelques-uns soutiennent , contre la raison et P évidence , que sa fondation est due à
des empereurs romains dont les règnes sont encore plus rapprochés
de nous. Je ne puis être de l'avis d'aucun de ces auteurs; je pense, au
contraire, que Porigine de Bordeaux est de beaucoup antérieure à la
conquête des Gaules.
En effet , si la fondation de Bordeaux était due à César , comment
Auguste, son successeur immédiat, aurait-il pu la trouver assez florissante pour en faire la métropole de la seconde Aquitaine ? On me
répondra peut-être que le bon choix de sa position a pu hâter le temps
28
ANTIQUITÉS
de sa prospérité. Mais il n'en est pas des villes comme des êtres; ce
n'est point dans quelques années qu'elles acquièrent de la force et de
l'importance : il leur faut un grand nombre de siècles pour arriver k
ai8
un haut degré de fortune et de considération.
Les commencemens de Bordeaux s'enfoncent donc beaucoup plus
dans l'antiquité. Peut-être le nom du peuple qui habitait cette ville
pourra-t-il indiquer d'une manière assez précise P époque de son origineC'étaient les Bituriges-vivisci ou vibisci qui occupaient Bordeaux ;
or , comment ne pas reconnaître dans ce peuple une colonie des Bituriges-cubi (t)? Mais dans quel temps fut envoyée cette colonie? voilà
le point difficile , celui pour lequel je suis obligé de me livrer aux conjectures.
On sait qu'Ambígat, roi de Berry , ne se détermina à faire partir ses
neveux à la tête des expéditions qui envahirent l'Italie et PAllemagne,
qu'à la suite des discordes civiles qui avaient déjà éclaté dans ses états.
Mais tous ceux qui avaient trempé dans la sédition, ne suivirent probablement pas Bellovèze et Ségovèze. Cependant, délivré de la partie
la pli; s remuante et la plus dangereuse de sa population, Ambigat put,
sans crainte , sévir contre ceux qui avaient pris part aux troubles ; et
peut-être , pour se délivrer de ces perturbateurs , les relégua-t-il dans
un pays assez éloigné du sien (2) , et séparé par des fleuves d'une trèsforte largeur.
Fondée alors, c?est-à-dire environ 612 ans avant notre ère, la ville de
(1) Strabon, liv. l\ , parle des Bituríges-vïvisci comme du seul peuple étranger qui fut établi
au-delà de la Garonne ; mais il n'entend ni ne pent entendre par ce mot , que ce peuple fùt
véritablement étranger à la Gaule ; il veut dire seulement qu'il était venu d'ailleurs ; et en effet
il était sorti du Berry.
(2) J'ai déjà dit que ces troubles civils faisaient présumer qu'Ambígat était usurpateur d'une
forte partie septentrionale de l'ancienne Aquitaine. Peut-être un grand nombre de ses nouveaux
sujets se soulevèrent, et prirent le parti de la cité-métropole. Alors sans doute cette dernière
accorda aux réfugiés un asile dans un pays qui était sous sa mouvance. Voyez , au chap. 5 de
la i. e partie du 4 e livre, la dépendance où étaient les Bituriges-vwisçi des Petrocoriens , encore
e
dans les premières années du 5, siècle.
DE VÉSONE.
3IQ
Bordeaux a pu profiter des avantages de son excellente position, et être
devenue assez grande, assez riche pour que l'empereur Auguste l'élevât à la dignité de métropole. Ainsi s'anoblit le surnom de Vibisci
que portaient les ancêtres de ce peuple ; ainsi l'on peut apprécier la manière dont les Gaulois faisaient la police chez eux.
LIVRE PREMIER.
TROISIEME PARTIE.
RELATIONS DES GAULOIS
AVEC QUELQUES ANCIENS PEUPLES.
AVANT- PROPOS.
IL ne faut pas croire que le sol de notre patrie puisse nous
offrir un grand nombre de monumens des anciens peuples
qui ont eu des relations avec nos ancêtres. Nous avons vu
que les ruines , les alluvions , les bouleversemens de tout genre
que les Gaules ont éprouvés , surtout dans les régions méridionales, nous en avaient privés sans retour. II existe même
une autre cause de cette disette ; c'est que ces anciens peuples n'étaient point maîtres chez nous ; que , par conséquent ,
ils n'ont pu y construire de grands monumens , comme ils
ont fait dans leur propre pays. Nous ne pouvons donc pas
nous plaindre. Félicitons-nous , au contraire , de ce que le
sort nous a favorisés , en nous faisant découvrir assez de traces de ces peuples , pour qu'il soit possible de constater leurs
relations avec les Gaulois, quelquefois même leur séjour
dans les Gaules.
Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici une suite de
monumens comme celle que les Gaulois nous ont laissée ,
ou pareille à celle que les Romains livreront à notre étude
et à nos réflexions. Contentons-nous du petit nombre de
ceux dont le temps ne nous a pas frustrés , que les entrailles
de la terre ne nous ont pas enviés, et sachons apprécier
ce bienfait du hasard.
RELATIONS
DES GAULOIS
AVEC
QUELQUES ANCIENS PEUPLES.
CHAPITRE PREMIER.
Relations des Gaulois avec les Egyptiens.
DANS
la pénurie où nous sommes de monumens égyptiens , je dois
profiter de tous ceux qui sont parvenus jusqu'à nous. Je ferai donc
entrer en ligne de compte, jusqu'aux noms de lieux qui paraissent
annoncer des relations avec cet ancien peuple; et pour qu'on puisse
saisir d'un coup d'oeil tout ce qui semble y avoir rapport, je reviendrai sur quelques détails dont il a déjà été question dans le cours
de cet Ouvrage.
—
A
W WO-TfiiïT
"
RTICLE I. er — Noms de lieux qui annoncent des relations avec
les Egyptiens.
E
J rappellerai donc au souvenir les noms des villes d'Issigeac, Issida?
324
ANTIQUITÉS
Isidissa; Excideuil, anciennement Issìàeul, Issidoliwn slsidis doliumj;
les bourgs ou villages d'Issac et à'Estissac , près de Villamblard; le
moulin d'Issac, près de Goust; Exideuil, près de St.-Astier; Issidoire
fIsidis ara J , près de Bardou et de Bergerac ; Exidoire {Jsidis araJ ,
près de Montren, à deux lieues et demie de Vérone ; Issoire, (Isidis ara);
Issehdon f Isidis dunum J , près de l'Arche et de Brives , etc. ; les différentes sommités nommées Montaut , près d'Issigeac , près de Villamblard, près de St.-Gyprien , etc. Tautal, près de Gades; Taut ,
près de Castelnau ; le Taut, près de Villamblard, etc.
ARTICLE II. — Pierres gravées et Médailles.
JE regrette infiniment de n'avoir pas conservé l'empreinte d'une pierre
gravée qui était égyptienne (i); j'en aurais ajouté le dessin k ceux que je
donne dans les planches de cet Ouvrage. C'était une agate orientale ,
très-épaisse et fort longue. Elle représentait ; d'un côté , Isis debout ; de
l'autre , Osiris également debout et entouré de bandelettes , comme le
sont les momies. Autour de l'une et de l'autre figure , on voyait non
des hiéroglyphes , mais des lettres qui paraissaient cursives.
Un médaillon tétradragme d'or (2), pesant 7 gros 29 grains. Têtes
accolées de Soter et de Bérénice ; légende , ©EON. Revers , têtes accolées de Ptolémée-Philadelphe et d'Arsinoé; légende, AAEAÍON.
ARTICLE III. — Monumens.
A l'article de nos antiquités religieuses sous les Romains , on verra
(1) Acquise, ainsi que plusieurs autres, par le général Kitroff , elle a passé en Russie. Toutes
les pierres que je n'ai plus ont été gravées sur des empreintes. Si elles sont sorties de mes
mains , c'est un effet des vicissitudes de la révolution.
(2) Ce beau médaillon d'or passa, en 1801 , dans les mains d'un joaillier de Paris, nommé
Lanier.
DE VÉSONE.
22 5
que nous possédons deux blocs de colonnes provenant d'un temple consacré à un dieu d'Egypte : leurs ornemens nous en fournissent la preuve.
Le bas relief qui est au-dessus d'une de nos inscriptions tutélaires a
également des emblèmes qui regardent le même objet ; et les ruines encore existantes d'un de nos temples , jointes à quelques décorations
qui en faisaient partie , témoignent que les Vésoniens avaient admis
le culte d'une autre divinité de la même nation. La tête de la déesse
s'est conservée jusqu'à nous : elle fait partie de notre Musée des antiques.
ARTICLE IV. — Conjectures sur les vrais fondateurs de Narbonne (i).
nous hasardons quelques conjectures sur les vrais fondateurs
de Narbonne , peut-être trouverons-nous cette ville plus ancienne
qu'on ne pense.
Si
N'oublions pas que les colonies romaines ne ressemblaient en rien
à celles des autres peuples. Ces dernières avaient ordinairement pour
but des relations commerciales ; celles des Romains , au contraire ,
n'étaient presque jamais cpie des établissemens militaires , des troupes
envoyées dans des villes déjà connues , dans des places importantes
par leur position ou par leurs richesses. Aussi les auteurs nommentils toujours les villes où allaient se fixer ces colonies ; et comment
auraient-ils pu les nommer si elles n'avaient pas existé ?
Cette remarque est appliquable à Narbonne; et l'on se tromperait
étrangement, si l'on voulait ne faire remonter son origine qu'à l'époque
où les Romains y arrivèrent. En effet, l'émission de leur colonie ne date
pas de plus de 1 20 ans avant notre ère ; et cependant , dès-lors , nous
voyons Narbonne décorée par les auteurs du titre pompeux de seconde
(1) J'ai déjà prévenu qu'il serait plus naturel d'écrire Narbone par une seule JY. ( Voy. page GS).
*9
ANTIQUITÉS
Rome. Strabon, contemporain d'Auguste, observe que cette ville , située
dans le pays des Volées arécomices , pouvait , à juste titre , être appelée le port de toutes les Gaules, parce que, de temps immémorial,
elle était en possession de tout le commerce du pays. Or , je le demande ,
Narbonne aurait- elle pu acquérir, en si peu d'années , une opulence
comparable à celle de la capitale du monde ? d'ailleurs , le judicieux
Strabon (i) aurait-il regardé un siècle comme une durée de temps
immémorial ? on n'oserait, je crois, le soutenir. Mais, au contraire,
quand on voit le même auteur donner à Narbonne la supériorité sur
Marseille, par le commerce ; sur Lyon, par la population, n'est-il pas
naturel de supposer cette ville plus ancienne que les deux autres ?
i2Ô
Ici se présente une autre question : Narbonne est-elle une ville gauloise ou une ville coloniale? Son véritable nom paraît être Narbo; les
Romains y ajoutèrent l'épithète martius , et les Gaulois, sans doute,
la terminaison ona , qu'ils élidèrent. De là les différais noms donnés
à cette ville, Narbo, Narbona , et Narbo-martius. Mais le plus antique,
le premier de tous , ne semble avoir rien de gaulois : il annonce une
origine étrangère. Observons ensuite que , malgré sa splendeur , son
commerce et son opulence , Narbonne n'était point la cité des Volces
arécomices, dans le pays desquels elle était pourtant située. Nîmes,
qui lui était inférieure sous tous les rapports , jouissait de cette prérogative. Or , n'est-il pas présumable que les Gaulois ne lui refusèrent
ce rang , que parce qu'elle n'était point d'origine gauloise ? Pai déjà
fait remarquer qu'ils n'accordaient jamais aux colonies étrangères une
supériorité qui pût compromettre la gloire de la nation.
On peut conclure de tout ce que nous venons de dire, que la fondation de Narbonne remonte à la plus haute antiquité , et qu'elle est
due à une colonie étrangère.
Mais quels étaient ces étrangers ? Vainement nous interrogerions
l'iiistoire ; elle est muette sur ce point. Quelques données cependant
(i)
Liv. /(. Pythéas , au rapport de Polybe, cité par Strabon, parle de Narbonne comme
d'une des villes les plus opulentes des Gaules. Remarquons que Pythéas rivait 3oo ans avant
aotre ère , et qu'il était de Marseille.
DE VËSONE.
a2J
nous portent à penser que Narbonne a pu devoir son origine à cette
colonie égyptienne qui s'était jadis établie dans les Gaules.
Hérodote, qui vivait 5oo ans avant notre ère, parle du commerce des
étains. Diodore dit qu'ils étaient pris en Angleterre, voiturés k travers
les Gaules , et reçus sur nos cotes méridionales. Mais si ce dernier
auteur initie les Grecs de Marseille à ce négoce (i),le premier ne laisse
pas douter que , de son temps , il ne fût exclusivement dévolu aux Phéniciens , qui achetaient ces étains et les revendaient ensuite aux différens peuples de la Grèce. II faut donc reconnaître que , dès-lors , il existait, sur les rivages de la Méditerranée, un port, une ville qui entretenait des relations avec les Phéniciens. Or , Narbonne nous paraît être la
seule ville dont on puisse faire remonter Porigine à une telle époque,
sans blesser les monumens et Phistoire. Les nombreuses médailles phéniciennes et puniques que l'on trouve à Narbonne , nous attestent les
anciennes liaisons de cette ville avec Tyr et Carthage , et semblent
venir à l'appui de notre opinion.
Mais pourquoi chercher dans Narbonne une colonie égyptienne ? ne
serait-il pas plus naturel d'y voir une colonie de Phéniciens ? On pourrait
admettre cette dernière conjecture, si l'on ne savait pas que, dans ces
temps reculés, les Phéniciens n'avaient point encore acquis ce degré
de force et de puissance , cette surabondance de bras et de richesses ,
qui leur permit , dans la suite , d'aller établir sur des rivages étrangers
l'excédant de leur population. II faut donc que Narbonne ait été fondée
par un peuple fixé dans les Gaules bien avant l' époque où brillèrent
les Phéniciens. Or , l'histoire ne peut nous en indiquer d'autre que
(i) Diodore fait participer les Marseillais à ce commerce ; mais , quoiqu'il ne mette aucune
différence d'ancienneté entre Narbonne et Marseille, je crois devoir donner en tout la priorité
à la première de ces villes. Hérodote , liv. 3 , avoue que , malgré toutes ses recherches , il n'avait pu
connaître où étaient situées les îles Cassitérides , d'où provenaient les étains. Strabon soupçonne
que c'était la Grande-Bretagne, et il nous indique la cause de l'inccrtitude où il est, en ajoutant que les Phéniciens étaient maîtres de la mer , qu'ils faisaient beaucoup de profits sur les
étains , et qu'ils pr.enaient les plus grandes précautions pour laisser ignorer aux autres peuples
le lieu d'où ils tiraient ce métal. Ainsi, il paraîtrait que ce n'est que peu
de temps avant
Diodore , que Marseille partagea ce commerce avec Narbonne ; ce qui me semble favoriser l'origine que j'attribue à cette dernière ville , et prouver sa haute antiquité.
• ANTIQUITÉS
22 8
les Egyptiens , qu'on sait d'ailleurs y avoir fondé une colonie et avoir
initié les Gaulois dans leur croyance religieuse. D'un autre côté, l'insouciance des Egyptiens pour le négoce (i), et l'âpreté des Phéniciens
pour le même objet, sont très-connues. II est donc naturel de penser
que dès que ces derniers parurent a Narbonne , ils attirèrent à eux
et s'approprièrent tout le commerce des Gaules.
(i) Quelque fatigué que soit le lecteur de mes conjectures, je ne puis m'empêcher d'en hasarder encore pour lesquelles je lui demande toute son indulgence. Elles m'ont été suggérées
par le peu d'inclination des Egyptiens pour le commerce en général, et par tout ce que les
anciens auteurs rapportent sur celui des étains en particulier , qu'ils attribuent exclusivement
aux Phéniciens. Ces idées pourront peut-être j«ter un trait de lumière sur l'obscurité d'un ar-
ticle de l'ancienne mythologie païenne.
Je veux parler du fameux combat d'Hercule contre les géans Borgion et Albion. Ce dernier
était certainement un roi puissant de la Grande-Bretagne , puisqu'il lui a transmis son nom. Mais
que venaient faire ces chefs bretons près de Narbonne ? n'est-il pas possible que ce fût pour exiger
des droits onéreux sur les étains que Vannes et Narbonne tiraient de leurs états ? Cette dernière
ville demanda des secours à celle de Gades, son alliée. Hercule ( lYgyptien peut-ètre ) partit de
là ( Voy. Pomp.-Mela, liv. 2, Pline et plusieurs autres auteurs ) pour combattre et vaincre
les géans. Leur défaite complète donna à ce héros la facilité de construire chez les Mandubiens
( peut-ètre ceux d'Alez et de Mende ; voy. l'ouvrage de Mandajors, découvertes sur l'état ancien
de la Gaule ) la célèbre ville d'Alise , dont la fondation lui est généralement attribuée.
Cette déroute des chefs bretons put devenir, par représailles, la cause de rétablissement que
lirent en Angleterre les Gaulois armoricains ; et alors , cette colonie vénète remonterait à une
bien haute antiquité. Du moins, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a eu lieu, et qu'elle
s'est établie à une époque qui se perd dans la nuit des siècles, puisque aucun auteur n'en peut
assigner la date.
Si ces rapprochemens fournissent quelques indices spécieux sur l'existence d'Hercule , celle de
Taut sera regardée comme moins problématique encore, puisque les Gaules sont peuplées des
monumens de ce héros. Or , ne pourrait-on pas présumer que Taut fut le chef de cette
colonie égyptienne que les auteurs, même modernes, conviennent avoir été sondée dans la Gaule,
et que je crois s'être fixée à Narbonne ? ( Voy. Thist. des Gaulois par M. Picot, de Genève,
vol. i. er , pag. 81 et ailleurs.)
DE VÉSONE.
CHAPITRE II.
Relations des Gaulois avec les Phéniciens et les Carthaginois.
•rmrma^Q'm —r.
Si les Egyptiens nous ont transmis quelques monumens de différentes
espèces, il n'en est pas ainsi des Phéniciens et des Carthaginois. Le
premier de ces peuples s'adonnait aux sciences , aux arts et a l'agrïculture ; il cherchait à faire adopter aux autres nations son culte religieux , k propager partout ses superstitions : il n'est donc pas étonnant qu'il ait laissé des traces de son établissement dans les Gaules. Les
deux autres, au contraire, n'ayant qu'une seule pensée, celle du commerce , qu'une seule passion , celle de s'enrichir , n'ont pu transmettre
après eux qu'une seule espèce de monumens , leurs monnaies. D'après
cette réflexion, on ne sera pas surpris que nous ne puissions offrir
que des médailles de ces peuples , essentiellement adonnés au trafic ;
et comme ces monumens tiennent k une antiquité fort reculée , il est
tout simple qu'ils soient en très-petit nombre.
ARTICLE I. CR — Médailles phéniciennes et puniques.
TÈTE jeune, avec une tiare sur un bonnet a longues oreilles ; légende
en caractères phéniciens. Revers , deux régimes. Grand bronze.
Tête de femme , avec l'ornement isiaque ; devant elle un épi de blé.
Revers, Osiris, assis, entouré de quatre ailes. Grand bronze de Malte.
Tête jeune, voilée. Revers, tête de bélier ; légende phénicienne. Petit
bronze de Gaulos.
*
ANTIQUITÉS
2 5o
TY , un palmier ; légende , i. A. K. IEPAS ; caractères phéniciens au-dessous. Revers, tête jeune tourellée. Petit bronze de Tyr.
Deux petits bronzes d'Alexandre-le-Grand , avec le monogramme
de Tyr.
Tête d'homme, d'un beau travail. -Revers , cheval échappé. C'est une
médaille punique , trouvée depuis peu (i). Grand bronze.
Vingt-deux médailles puniques, de divers métaux et modules ; la
plupart avec une tête de cheval au revers.
Tête de Ptolémée, fds de Juba-le-Jeune (2)5 légende, REX PT.
Revers, tête de l'Afrique ; légende, R. A.NNO. Cette tête est coiffée
d'oreilles d'éléphant.
ARTICLE II. — Pierres gravées.
LES pierres gravées entraient aussi dans le commerce.
Belle cornaline onyx en relief. L'artiste a profité des couches blanches de la pierre (3) pour former une coiffure et une sorte d'habillement qui , avec Pair de visage de la tête , me font croire qu'on
a voulu représenter ce même Ptolémée , ou peut-être Juba-le-Jeune.
On m'a porté, en 181 4> une cornaline incise, où l'on voit uue tête
de cheval très-bien gravée : je crois que ce monument est punique.
(1) En 1812, par M. Jouannet , qui la possède.
(2) Cette médaille, que je crois unique, a passé, avec plusieurs autres également rares, chez
un marchand de curiosités qui, si je ne me trompe, se nomme Barbier. II demeurait, en i8or,
sur le quai Voltaire , au coin de la rue de Seine , derrière le palais des Arts. Voy. le n.° 4
de la planche IX.
(3) Voy. le n.° g de la planche X.
DE VÉSONE.
CHAPITRE III.
Relations des Gaulois avec les Grecs.
O
w a vu pourquoi nous n'avions, dans les Gaules, qu'un petit nombré
de monumens égyptiens, et qu'une seule espèce de ceux des Phéniciens et des Carthaginois : on connaît la cause de cette rareté. Mais
les Grecs, qui réunissaient au commerce qu'ils entretenaient avec nous
toutes sortes de relations , et qui sont venus dans la Gaule a des époques moins anciennes , doivent nous avoir laissé beaucoup plus de traces
de leur séjour ; aussi sommes-nous infiniment plus riches dans ce genre
d'antiquités. Les anciens cosmographes nous apprennent que Vésone
possédait plusieurs inscriptions grecques; malheureusement elles ont «été
détruites, et je ne puis qu'en constater l'ancienne existence. Des fouilles
heureuses en feront sans doute découvrir quelques autres.
ARTICLE I. ER — Médailles.
JE ne donnerai que quelques médailles grecques : il serait trop long,
il serait même superflu de décrire toutes celles qu'on a découvertes ici.
Deux petits bronzes d'Athènes : chouette sur une fleur — sur une
amphore.
Médaillon didragme d'argent, de la ville de Corinthe : belle tête de
Pallas. Revers , le Pégase. Ce médaillon pèse 2 gros 1 4 grains ; il est
d'une conservation parfaite.
Deux médailles d'argent, quatre de bronze, de la ville de Marseille,
avec les revers connus.
ANTIQUITÉS.
2 52
Tête d'Esculape, serpent en avant. Revers, Esculape debout. Je n'ai
noté ni le métal, ni le module de cette médaille, qui peut appartenir
à Epidaure (i).
Sept très-petits bronzes de Philippe II ( ou III ) de Macédoine. Monogrammes de quelques-uns , A2. En. On lit dans l'exergue d'une de
ces pièces le mot NEOIIOAIS , nom d'une ville qu'il avait peut-être fondée.
Je terminerai cet article en faisant connaître une découverte fort intéressante qui eut lieu dans le voisinage de la Tour de Vésone , en 1786.
On y déterra environ quarante médailles d'argent , grandes ou petites ,
toutes provenant de différentes villes de Sicile. Elles étaient de la plus
haute antiquité (2).
On vient de trouver près de l'Ardimalie (3) , qui est un emplacement
gaulois , une belle médaille d'or de Philippe , père d'Alexandre-le-Grand.
La conservation en est parfaite.
ARTICLE II. — Pierres gravées.
PERSÉE , nu et debout , tenant d'une main sa harpe ( son coutelas ) ; de
l'autre , la tête de Méduse qu'il vient de couper , et qu'il maintient en
arrière pour en éviter le maléfice. Cette cornaline incise (4), du plus
beau travail grec , a passé en Russie.
(1) Mon cabinet de médailles contenait 4 ou 5,ooo pièces, presque toutes trouvées à la Cité
ou dans quelques autres cantons du Périgord : il m'a été enlevé par d'ignares intrigans et par
les chances de la révolution. Si je puis décrire quelques-unes des médailles qui en faisaient
partie , c'est que , comme je l'ai déjà dit plus haut , j'ai été assez heureux pour en retrouver une
espèce de catalogue , où j'inscrivais , à mesure qu'on me les portait , ces sortes de monumens.
(2) Ces médailles, ainsi qu'une espèce de médaillon en bronze dont je parlerai bientôt, ont
passé , en 1795, dans les mains d'un négociant juif d'Allemagne.
(3) En octobre 181 8. C'est M. d'Auteville qui l'a trouvée et qui la conserve. Elle a le type
connu du bige et du trident. La tête est très-belle.
(4) N.° 12 de la planche X.
DE VÉSONE.
2 33
Mars , nu et debout : il tient sa haste ; son bouclier est a ses pieds.
Cornaline incise du même travail (i).
Jupiter, vainqueur des Titans : il est armé de la foudre, et est couronné
par la Victoire. Beau jaspe vert incis (2). L'attitude du dieu , le dessin
et la gravure annoncent un fort ancien travail grec.
Ajax, nu et debout, sur la proue d'un vaisseau où il appuie son
bouclier : il est dans l'attitude , et semble avoir le courage et la force
de s'opposer seul aux efforts des Troyens. Cette cornaline incise (3) ,
d'un travail grec, bon et très-prononcé, est en Russie.
Achille, nu, assis contre sa tente, dans l'attitude duDiomède; il semble
se lever et quitter sa lyre, pour venger la mort de Patrocle. Cornaline incise d'un excellent faire grec (4)Léandre , nageant pour aller voir sa chère Héro. Saphir incis d'un beau
travail grec (5). II a passé en Russie.
Belle tête de Jupiter-Olympien. Cornaline de vieille roche (6). Passée
en Russie.
Têtes accolées de Socrate et de Xantipe. Cette cornaline jaune (7) ,
incise , a passé en Russie.
Tête que ses grandes oreilles feraient prendre pour Midas ; javelot
transversal. Cette cornaline incise (8) , d'un beau travail grec , que je
crois oriental, pourrait représenter un roi de Syrie.
Tête jeune, radiée : peut-être Alcé, sous l'emblème d'Apollon ou de
Jupiter. Cornaline incise (9).
Belle tête jeune, couronnée de lierre; javelot et bouclier macédo(1) N.» 8 de la planche X.
(2) N.° 10 ejusd.
(3) W> i3 ejusd.
(4) N.» 14 ejusd.
(5) N.» 7 ejusd. Au lieu des vagues de la mer , le graveur a figuré un paludaraent.
(6) N. » 1 ejusd.
(7) N.» 4 ejusd,
(8) N.» 5 ejusd.
(9) N.° 6 ejusd. Cette cornaline a passé en Russie.
3o
234
ANTIQUITÉS
niens, posés horizontalement au-dessus de la tête. Le graveur des planches
s'est trompé en mettant la signature dans le champ de la pierre (i):
elle est placée horizontalement au-dessus du manteau, et n'offre plus
que quelques lettres du nom de l'artiste. Les attributs de cette grande
et belle améthyste incise (2) , du meilleur faire grec , me font penser
qu'elle donne les traits d'Antiochus VI , roi de Syrie , surnommé Dio-
njsius.
ARTICLE III. — Monumens.
ME réservant de parler ailleurs d'un cippe que je crois fait par un
artiste grec (3) , et où sont sculptés les masques de Démocrite et d'Héraclite, ainsi qu'une autre figure jeune, je ne fais que l'indiquer ici pour
avoir un monument de plus (4).
Mais voici un médaillon qui mérite une description plus détaillée.
II représente une belle tête jeune , accompagnée des cornes d'Ammon; sa matière est un très-beau bronze, approchant de celui de
Corinthe; il offre une ovale d'environ 21 lignes sur i5; le revers
est lisse et un peu bombé. La tête, du meilleur faire grec, est, autant
que je puis me le rappeler ( car ce monument s'est perdu pendant la
révolution ) , celle d'un des successeurs d'Alexandre. Ce joli morceau
( trouvé en 1786 avec les médailles de Sicile ) peut avoir servi d'ornement a un vase ou a quelqu'autre meuble précieux venu des Grecs
d'Orient.
On voit dans un petit vallon , près du ruisseau qui coule à Villamblard , les ruines> d'un édifice que plusieurs particularités remarquables
(1) Je n'exprime point ici les diverses signatures, parce qu'on les voit gravées à chaque n.» correspondant des planches.
(2) Voy. le n." 2 de la planche X.
(3) Voy., aux monumens romains, le chap. où il est question de notre amphithéâtre, de noire
théâtre , des naumachies , etc.
(4) Voy. le n.° 1 de la planche XIV.
DE VÉSONE.
235
pourraient faire croire avoir fait partie d'un temple (i) ; et , une chose
singulière , c'est que les vieillards du pays nomment ces restes las
Pejras de Delpho , les pierres de Delphes. Je suis loin de croire que
la famille du célèbre Brennus (2) ait élevé dans ce lieu un temple
expiatoire 5 mais on avouera que cette dénomination est fort extraordinaire.
Au reste, je dois faire remarquer que ce coin du Périgord fournit la
preuve qu'on y a suivi plusieurs cultes diíférens. Le druidique se montre
aux dolmens de Taut et de Beleymas; l'égyptien, à Taut, à Montaut ,
à Issac et à Estissac; le romain, à Jaure fJovis araJ ; peut-être le grec
aux Pierres de Delphes ; celui de Calvin a Villamblard même ; et ensin ,
la religion catholique, qui a prévalu.
ARTICLE IV. — Conjecture sur les auteurs et sur Vépoque de la
fondation de Lyon.
ON sait que quelques modernes ont attribué la fondation de Lyon
à Lucius-Munatius-Plancus , qui y conduisit une colonie romaine ; mais
ce que j'ai dit à l'article de la fondation de Narbonne , au sujet de
ï'émission de ces colonies, convient de même à Lyon. Ainsi, recherchons
si les anciens auteurs ne nous auraient pas transmis quelques renseignemens plus propres à déterminer l 'époque et les auteurs de sa véritable origine.
Plutarque , Pline et d'autres écrivains de l'antiquité , prétendent que
des Rhodiens , ayant à leur tête Momorus et Athépomarus , vinrent
chercher un établissement sur les côtes méridionales de la Gaule (3) , et
(1) Immédiatement au-dessous de ces ruines, se voyait une fontaine qui maintenant est perdue.
(2) Ce nom était , je pense , un titre de dignité comme celui de Vergohrct , que portaient let
chefs des jEduens. Au reste , plusieurs lieux de ces cantons et de quelques autres parties
assez voisines , retiennent encore ce nom fameux , plus ou moins défiguré par le temps et par
l'idiome du pays, Brcmiac, Mau-Brennac, etc.
(3) Je sais que d'autres personnes ont eu l'idée de rapporter aux Rhodiens l'origine de Lyon.
Je ne réclame point l'initiative : je ne cherche qu'à fortifier cette opinion.
ANTIQUITÉS.
2 36
qu'à une des embouchures du Rhône, ils bâtirent une ville à laquelle
ils affectèrent le nom de Rhocla, qui rappelait celui de leur pays (i) :
de là, le nom du fleuve Rhodanos,
Cette colonie grecque devint florissante; elle s'étendit le long des côtes
du Languedoc , fonda plusieurs villes , telles que Céseron , sur l'Héraut, Agde, etc. Mais les Phocéens, après avoir consolidé leur établissement à Marseille, attaquèrent les Rhodiens, les forcèrent de céder
la place, d'abandonner leurs foyers, et d'aller s'établir ailleurs. C'est
alors que les vaincus choisirent la jonction de la Saône (2) et du Rhône ,
pour y former un nouvel établissement.
D'après le témoignage des anciens auteurs , n'est-il pas permis de
croire que Lyon a dû son origine a cette colonie fugitive ? la position
même de cette ville ne semble-t-elle pas venir a l'appui de notre conjecture? En effet, a qui, plutôt qu'à un peuple commerçant, attribuerait-on un pareil choix ? Au surplus , la ville de Lyon ne fut jamais
une cité gauloise (3) ; ce qui prouve presque évidemment qu'elle avait
une origine étrangère.
Les Rhodiens , chassés des côtes de la Méditerranée , portèrent dans
leur nouvel asile cet amour du négoce auquel ils avaient dû leur première prospérité ; mais leur position géographique ne leur permettant
plus le commerce maritime , ils furent forcés de porter leurs vues vers
celui de l'intérieur, que la situation de leur ville favorisait si bien. En
effet , au moyen du Rhône , ils pouvaient remonter jusque dans le
pays de Vaud , et descendre jusqu'au territoire des Marseillais , avec
lesquels l'intérêt , premier mobile des guerres et des traités , dut les
réconcilier. Les rivières navigables qui se réunissent au fleuve donnaient aussi beaucoup de débouchés à leur commerce ; et , tandis que
(1) C'est Pécais , dit-on, qui a remplacé cette ville.
(3) La ville grecque fut sans doute fondée sur la montagne de Fourrière. La colonie de Plancns
fut peut-être établie au confluent des deux rivières , sur l'emplacement du célèbre autel dédi»
à Rome et Auguste , où a été depuis l'ancienne abbaye d'Ainay.
(4) Strabon dit que c'est Chûlons-sur-Saône qui fut la cité des jEducns. II a commis , je
crois , une erreur ; car les Commentaires ne lui donnent que la qualité d'oppidum. Je pense que
le titre de cité des jEduens appartiendrait beaucoup mieus à la ville de Vienne , en Dauphine.
DE VÉSONE.
3
3?
le Rhône les rapprochait des sources de la Loire , de V Allier et de la
Dordogne, la Saône les portait en Lorraine , près de la Meuse et de
la Moselle. D'un autre côté, le Doubs leur ouvrait la Suisse et les
faisait communiquer avec le Rhin. Ce fut a cette position admirable
que la ville de Lyon dut son opulence et sa splendeur.
Mais il est d'autres considérations qui feront peut-être regarder cette
conjecture comme moins hasardée. Nous avons vu que la Saône ouvrait au peuple de Lyon le commerce de la Lorraine, qui consistait
alors surtout en sels, provenant de Salone et de Marsal (r). Or, tout
près de là sont deux villes dont les noms dérivent de la langue grecque
Dieuze , Dios ou Diosa , et Tarquinpole (2) , Tarquhiopolis. La première est placée sur la source la plus riche de tous ces cantons; la
seconde (3) n'est plus qu'un village; mais j'y ai vu des débris antiques de la plus grande beauté. Maintenant, je le demande, quels fondateurs peut-on assigner à ces villes ? Les noms grecs qu' elles portent
encore , les débris qu'elles renferment , Phistoire elle-même , qui ne
(1) On connaît le fameux briquetage de Marsal.
Je n'en parlerai pas ; mais je crois devoir
relever une erreur, dans laquelle semble être tombé M. de la Sauvagère, continuateur du comte
de Caylus : il parait avoir pris ce briquetage pour les restes d'un camp romain. Or, jamais les
Romains n'employèrent des travaux de cette nature dans les campemens, qu'ils établissaient presque
toujours sur des hauteurs ; et certes ils attachaient trop de prix à la santé du soldat
pour
le fixer sur des marais pestilentiels. Je pense donc que ce briquetage, d'une épaisseur énorme
partout où le sol mouvant ou inégal avait besoin d'être nivelé ou consolidé, n'a été jeté sur
ces marais que pour servir de base aux usines propres à la fabrication du sel, ou peut-être
pour former des aires destinées à accélérer l'évaporation des eaux salées.
(2) L'étymologie de Tarquinpole , la ville de Tarquin , nous conduirait a une autre conjecture , si une étymologie pouvait , en pareil cas , être regardée comme une autorité suffisante. II
y avait cent ans que la colonie de Marseille était fondée , et un peu moins , que les Rhodiens
avaient été forcés d'aller s'établir au confluent du Rhône et de la Saône , quand Porscnna fit
sa paix avec les Romains, et que Tarquin fut abandonné des Toscans. L'histoire ne nous dit
point ce que devint ce roi détrôné ; mais ne pourrait-on
pas imaginer que , Grec d'origine ,
il alla chercher un asile chez les Grecs de Marseille ; que les trouvant liés avec Rome , il se
réfugia chez les Rhodiens de Lyon. Qu'ensuite , il ait pénétré avec eux en Lorraine
y ait fondé une ville
et qu'il
a laquelle il aurait donné son nom, c'est ce que l'on concevrait aisément
7
si l'on pouvait admettre la première supposition. Au reste, j'attache peu d'importance á ces
conjectures.
(3) Faisons encore remarquer que Narbonne, Marseille , Lyon , Dieuze et Tarquinpole n'onljamais
porté le titre de cités gauloises. Avant la conquête des Gaules par César, aucune d'elles n'était méme
capitale, et on peut en dire autant des villes d'origine romaine, telle que Aix, en Provence, etc.
ANTIQUITÉS
2 38
cite , pour avoir pénétré aussi avant dans les Gaules , d'autres Grecs
cpie les Rhodiens ; tous ces faits ne sont-ils pas autant de présomptions
qui doivent me faire trouver grâce auprès des personnes peu amies
des conjectures ?
ARTICLE V. >m Liaisons des Pétrocoriens avec les Grecs. — "Les
Gaulois méridionaux ont parlé trois langues.
JE terminerai ce que j'avais à dire sur les relations des Gaulois avec
les Grecs, en donnant quelques autres témoignages de nos liaisons avec
ces derniers , et en prouvant que nous avons parlé leur langue. Ces témoignages ne peuvent pas être de la nature de ceux que nous avons
déjà fournis : lorsqu'il est question de langage, c'est dans le langage
même du peuple qu'il faut chercher les autorités.
II n'est ni surprenant ni douteux que le grec ait été parlé à Marseille et dans toutes les parties du midi où les Rhodiens s'étaient
établis. II ne l'est pas non plus qu'on en ait fait usage à Lyon , puisque
cette ville était une colonie grecque. Aussi , Caligula y fonda-t-il des
exercices littéraires en grec et en latin ; aussi , est-ce en grec que les
ouvrages destinés par les premiers évêques à Pinstruction de leur troupeau ont été publiés. II n'est donc pas surprenant, dis-je, que cette
langue ait été parlée et entendue sur les côtes de la Méditerranée, et
depuis Agde et Marseille, jusque, peut-être, à Dieuze et à Tarquinpole ; mais ce qui paraîtra singulier , c'est qu'elle Pait été dans Pintérieur de la Gaule aquitanique , notamment sur le territoire vésonien ;
circonstance qui me semble donner une nouvelle preuve que notre
cité-métropole était du nombre de ces villes gauloises qui, au rapport de
Strabon , soudoyaient des philosophes et des rhéteurs grecs pour enseigner dans leurs murs.
J'avoue cependant que les témoignages qu'on peut donner en faveur
de notre province ne sont pas aussi positifs que ceux qu'on pourrait
DE VÉSONE.
23g
fournir sur les autres pays que je viens de citer. Néanmoins , en voici
quelques-uns qui me semblent convaincans :
Plusieurs noms de lieux paraissent dérivés du grec, tels que Trigonan , Hiéras , Bassillac , etc. On en verra la liste a la fist de ce
livre.
Dans l'idiome du pays on retrouve aussi quelques mots grecs (i) , tels
que Tûtâ (-nrnTEiN), heurter ; s'ejmojâ (.O,IMÍ2 ZEIN ) , se lamenter, etc. (2).
Le nom de la province même est pris dans la langue grecque ; car le
mot Petro-chora est composé de nETros , pierre, et de xaPA> région,
c'est- a-dire , région de pierres; et l'on ne peut nier que les Grecs
n'aient appliqué à ce pays la dénomination juste qui lui convenait, ce qui
prouve leur séjour sur ce territoire.
Veut-on quelques témoignages moins antiques du séjour des Grecs
sur le sol pétrocorien ? Trois Chronopes , un Pégase , etc., ont été trèsanciennement évêques de Vésone ; Calépodius fut suppléant de SaintFront; Saint-Front lui-même , Sanctus-Fronto (3), qui a été le premier
de tous, était grec d'origine et de nom; ce qui semblerait démontrer
qu'on parlait grec a Vésone sous l' empire même des Romains. En effet,
si l'on n'eût pas connu la langue de ces évêques , comment auraientils pu se faire entendre du peuple et le catéchiser? Ajoutez encore
à ces noms ceux de quelques saints personnages, tels que Asterius >
Euparchius , Eumachius , Cyprianus , Antivius , Eusichius , etc., qui
ont tous existé dans les premiers siècles du christianisme.
Les Gaulois avaient pris tant de goût pour la langue grecque , qu'ils
se servirent de caractères grecs pour quelques-unes de leurs monnaies ,
jusque sous la seconde race de nos rois. J'avais trouvé ici un tiers
de sou d'or de Pepin-le-Bref , où son nom, au revers de la tête,
était écrit en lettres grecques (4) : aussi , Ephore , dans Strabon , sur-
(1) Peut-être même y pourrait-on remarquer quelques tournures de phrases.
(2) Le j se prononce en patois comme le Z grec , c'est-à-dire comme dz ; ainsi , dites s eymodiá.
(3) Etat de reglise du Périgord , par le père Dupuy , qui donne peut-être à tort cette origin»
à Saint-Front.
(4) Voy. le n.° i5 de la planche IX.
24o
ANTIQUITÉS
nomme-t-il les Gaulois «MAEAAHNES , c'est-à-dire, affectionnés aux Grecs.
Justin (i) dit qu'il semblait que les Gaules avaient été transférées dans
la Grèce, plutôt que la Grèce dans la Gaule. En effet, nos ancêtres
eurent une préférence si décidée pour la langue des Grecs , qu'ils
l'employèrent jusque dans la conversation. Lucien (2), voyageant dans
la Gaule, y rencontra un philosophe avec lequel il s'entretint en grec;
et il remarque que ce druide parlait aussi correctement que si c'eût
été dans sa langue naturelle. Les Gaulois, enfin, eurent tant de prédilection pour la langue et les usages des Grecs, qu'on ne peut guère
douter que la dégénération dont parle César n'ait été insensiblement
amenée chez nous par cette nation, et que les Grecs ne soient réellement la véritable cause de l'asservisscment des Gaules.
Le grec ne fut pas la seule langue étrangère parlée dans le midi
de la Gaule ; tout nous prouve qu'après la conquête , le latin devint
familier, non-seulement dans ces régions, mais dans tout le vaste
empire des Romains. Les Gaulois, surtout ceux des pays méridionaux,
parlèrent donc trois langues : la celtique , la grecque et la latine. Aussi
Várron , poète et historien , qui était lui-même Gaulois , puisqu'il était
né à Atace , sur l'Aude , les appelle-t-il Triglotes ou Trilingues. Observons que ces trois langues ont plus ou moins participé à la formation de la langue romane ou romance , d'où celle que nous parlons
est entièrement dérivée.
(1) Liv. 5. e
(a) Page 366.
DE
VÉSONE.
LISTES DIVERSES.
N.° I.
er
— Superstitions druidiques et autres, du territoire
pétrocorien.
—J-'OOO»^-—
Si je donne gravement cette série de superstitions populaires , c'est que
non-seulement elles sont de nature à faire connaître le caractère des
habitans de nos campagnes , mais encore qu'on y reconnaît les' dernières traces du culte druidique : il n'est pas d'homme un peu versé
dans la science des antiquités qui ne démêle ces rapports.
Pour procéder avec un certain ordre, et mieux classer toutes ces
extravagances de l'esprit humain, je suivrai le cours des saisons et des
fêtes propres à chacune d'elles. Débutons par le commencement de
l'année druidique.
La fête qui coïncide avec l'époque de la récolte du gui sacré dure
long-temps chez nous : elJe commence à la Sainte-Catherine ( le 25
novembre ) et ne finit que long-temps après Noël , ( vers l'Epiphanie ).
Ce n'est que lorsque la nuit est close, que les enfans des deux sexes
vont chanter le gui-V an-neuf (i) aux portes des maisons, et demander
ainsi leurs étrennes.
La souche de Noël , connue presque partout en France , joue ici un
grand rôle à la fête du solstice d'hiver : le paysan croit qu'elle doit
être de prunier, de cerisier, de chêne ou de tout autre arbre à fruit.
Plus elle est grosse, mieux elle vaut. Si elle brûle bien, et que sa braise
soit ardente , c'est de bon augure : le ciel la bénit. Les charbons et
(i) C'est-à-dire le gui de Fan neuf ou de tannée nouvelle.
On dit en patois périgourdin Inu.
guy-lho-nau ^prononcez guillonooii), par transposition, pour guy-t o-gnau ou plutôt guy-tan-gnau.
5i
ANTIQUITES
242
les cendres, qu'on recueille avec grand soin, sont excellens pour guérir
les glandes engorgées, etc. La partie du tronc que le feu n'a pas consumée, sert aux bouviers à faire le técoin ou cale de leurs charrues:
ils prétendent que cela fait mieux réussir les semences. Les femmes
en conservent quelques morceaux jusqu'au jour des Rois, pour la prospérité des poulets.
Si l'on s'assied sur cette souche , on denient sujet aux frondes
( ou clous ) ; et pour s'en guérir, il faut passer neuf fois sous une tige
de ronce que le hasard aura plantée par les deux bouts. Les charbons guérissent les moutons et les brebis d'un mal que le peuple nomme
le goumon , espèce de gourme ; et les cendres , pliées avec soin dans
un linge blanc, prései'vent tout le ménage d'accidens fâcheux.
Au reste, les tisons de cette souche ont beaucoup d'autres propriétés : certaines personnes pensent qu'elles auront autant de poulets qu'il
en sort d'étincelles en les secouant 5 d'autres les mettent , éteints , sous
le lit , pour cn chasser les insectes malfaisans , etc.
Quoique la fête de l'équinoxe du printemps ne soit pas aussi bien
marquée que celle du solstice d'hiver , il en reste pourtant quelques
traces dans les superstitions de cette époque de l'année. J'en donnerai
un exemple assez remarquable à la fin de cet article.
Si lorsqu'on entend chanter le coucou pour la première fois de l'année,
ce qui arrive vers l'équinoxe, on a le malheur de ne pas avoir déjeûné,
on sera fainéant tout le reste de cette même année ; mais lorsqu'on l'entend il faut s'arrêter tout court , et , sans tourner le corps , prendre en
arrière un peu de la terre qui se trouve sous les pieds : elle garantit de
toute piqûre d'insectes.
La fête du solstice d'été est annoncée et préparée par la plantation
solennelle du mai. Avant cette cérémonie , il faut se nettoyer les dents
avec de l'ail et y passer une pièce d'or. Le déjeûner obligé de ce jour,
est du pain frais , frotté d'ail et de lard nouveau ; et la boisson , dii vin
blanc d'une barrique percée le même jour. C'est a cette solennité qu'on
chante la chanson qui a pour refrain : O mai ! ô mai ! ó le joli mois
de mai!
m.
DE VÉSONE.
345
La veille du jour de Saint-Jean, il faut aller dans un champ de blé,
et en couper une poignée du plus beau, avant le lever du soleil. Si
quelque malveillant vous devance , il emporte le bonheur de la récolte.
Ce même jour, on fait un grand feu (i), pour lequel chaque voisin
fournit son contingent de bois , de fagots et de sarmens. On couronuc
tout l'échafaudage de fleurs , et surtout de lis et de roses. On allume ce
feu, avec toutes les cérémonies religieuses et civiles, et lorsqu'il a tout
consumé, l'on en recueille précieusement les cendres , les charbons et
les petits tisons : ils préservent de la foudre et de tous autres accidens.
C'est le jour de Saint-Jean , avant le lever du soleil, que ceux qui sont
attaqués de maladie de peau, vont, pour obtenir leur guérison , se rouler
nus dans la rosée des champs , et surtout dans les chenevières ; ils se
frottent avec les plantes qu'ils ont foulées, en mettent sur le poignet
gauche, et le mal sèche en même temps que le topique.
Mais la superstition la plus marquante de ce jour est la récolte des
herbes de la Saint- Jean. On doit les cueillir avant le lever du soleil,
à reculons ,. avec choix, en y ajoutant des mots mystiques et beaucoup
d'autres cérémonies. Elles sont soigneusement gardées. Les paysans
croient qu'appliquées sur le poignet gauche , elles guérissent infailliblement des fièvres les plus invétérées. On en place à la porte des
étables , pour préserver les animaux de toutes maladies et de tous maléfices. En les mettant au ciel du lit, en dedans de la porte des chambres, etc., elles garantissent l'homme de tout sortilège et autres accidens.
Voici les seuls renseignemens que j'aie pu me procurer sur la fête
de l'équinoxe d'automne :
Au jour de l'Assomption, toujours avant le lever du soleil, il y a une
certaine herbe dont on cueille neuf brins à reculons. Attachés au cou
des fiévreux , ils les guérissent radicalement. On attribue la même vertu
à un crapaud, étooílé la veille de la Saint-Jean.
(i) Je donne □ la fin de cet Ouvrage la description d'une fêle de la Saint-Jean , telle qu'elle
se pratiquait jadis a Vésone : elle est fort singulière et vraiment originale.
ANTIQUITÉS
Cette récolte d'herbe , la veille de l'Assomption , n'est qu'une préparation a la fête de l'équinoxe. On trouvera , dans la suite , un exemple
intéressant de ce qui constitue la fête elle-même ; et j 'ai appris qu'en
Périgord , il y avait un grand nombre de fontaines célèbres , où les habitans du voisinage, et même des cantons éloignés-, se rendaient, vers le 21
septembre, pour en boire les eaux. Ils y passent plusieurs jours de suite
en dévotion, puis en festins, en danses et en jeux de toute espèce.
244
II me semble que ces pratiques du peuple pétrocorien nous ont conservé quelques traces , non des rites druidiques , mais des fêtes qui en
étaient la suite, et qui avaient lieu aux solstices et aux équinoxes. Je pense
qu'on retrouvera , parmi les autres superstitions que je vais faire connaître , d'autres vestiges, et des mœurs des Gaulois, et de ces mêmes
solennités. Voici celles qui m'ont paru les plus remarquables :
Dans les nombreux cantons du Périgord , où les eaux et les fontaines sont rares et fort éloignées , les puits deviennent la seule ressource
des habitans (1), et dès-lors , un objet de vénération. Au solstice d'hiver,, et au premier jour de l'an , la servante de la maison y jette un
morceau de pain. Sensible à cette attention , le puits ne tarit pas , quelque grande que soit la sécheresse.
Dans beaucoup d'endroits, notamment à Excideuil et dans les environs , il existe une superstition très-remarquable , c'est la chasse -volante (2). Elle est ainsi nommée, parée qu'elle a lieu dans les airs et dans
les nuages (3). Elle se compose de chevaux ailés , montés par des chasseurs , de chiens courans , etc. Les animaux chassés sont, la biche, le
(1) On croit que les Gaulois avaient l'art de construire des puits, qui, quoique placés dans
des lieux non dominés en apparence , rassemblaient assez d'eaux pour surabonder fréquemment.
Ce qu'il y a de sûr , c'est qu'une personne fort instruite et très-digne de foi , M. le comte
de Clermont-Touchebœuf , m'a dit en avoir rencontré plusieurs eu Irlande , pays qu'il a longtemps habité. J'en ai vu un que je crois de ce genre sur les hauteurs qui dominent la Pistule
de Luzech , du côté du point d'attaque. II doit en exister d'autres en France et même cn Périgord , mais on ne me les a pas fait connaître.
(2) On l'appelle aussi la Chasse da roi Hérode. Depuis le massacre des saints innocens , Hérode
et toute sa cour sont condamnés à parcourir les airs.
(3) Cette superstition, a beaucoup de rapports ayec les idées répandues dans les poèmes d'Ossian^
DE VÉSONE.
345
cerf, le lièvre, les oiseaux, etc. Ceux qui prétendent avoir vu cette
chasse , disent qu'elle est extrêmement bruyante. On entend le hennissement des chevaux, le glapissement des chiens, le claquement des fouets ,
les cors et les cris des chasseurs, etc. Une dame blanche est a la tête
de cette chasse : elle donne de la trompe , commande tout le monde , et ,
armée d'une pique, elle se fait remarquer par la blancheur de son cheval.
Lorsque cette chasse parait , c'est un signe certain qu'il doit se passer
de grands événemens , tels que la guerre , la famine , etc. C'est bien
pis encore quand elle descend jusqu'à terre. C'est ainsi qu'on l'a vue
au commencement de la révolution. En effet, elle se fit entendre peu
de temps avant ce qu'on a nommé la peur ; elle repaient ensuite en l'année 1792, avant la terreur.
Les paysans attachent beaucoup de superstitions au vol des oiseaux
et à leur nombre pair ou impair. Les oiseaux de mauvais augure sont
le hibou et le chat-huant. Le peuple tremble lorsqu'il entend leurs
tristes chants : ce sont pour lui les annonces de la mort.
Lorsqu'ils sortent de bonne heure, s'ils sont accompagnés par le croassement des corbeaux ou les cris des pies , c'est un mauvais pronostic :
íl leur arrivera malheur dans la semaine.
La chouette est un oiseau de bon et de mauvais augure. Si elle fart
entendre son vilain ramage sur une maison , il y a une femme enceinte.
L'hirondelle est la messagère de la vie. Le peuple l'appelle la poule
de Dieu .- il croirait commettre un sacrilège , et s'attirer la malédiction
du ciel, s'il détruisait son nid ou ses petits. On a grand soin de défendre aux enfans d'y toucher.
Si des oiseaux passent au-dessus d'une femme occupée a laver les
langes de soir enfant, elle croit qu'il aura des éruptions de feu et d'autres
maladies de peau ; aussi ce mal s'appelle-t-il ì'auselado.
Les paysans font le signe de la croix lorsqu'ils aperçoivent les météores connus sous le nom d'étoiles qui filent : ils pensent que c'est
l'ame d'un petit enfant non baptisé.
246
ANTIQUITÉS
Si, lorsqu'ils voyagent de nuit, ils remarquent des feux folets , ils
croient que c'est une ame en peine dans l'autre monde. Us lui jettent
une monnaie de cuivre , qui serait bien meilleure si elle était percée.
L'ame , satisfaite, disparaît.
Les voyages nocturnes sont d'un usage presque général en Périgord j,
et lorsque les bouviers sont libres de choisir le temps et Pheure des
charrois, ils aiment mieux les faire de nuit que de jour. C'est ordinairement vers la sixième révolution de chaque nouvelle lune qu'ils,
les commencent. On trouve même dans l'idiome du peuple une expression qui semble avoir rapport à cette préférence accordée à la
nuit sur le jour. En effet, pour exprimer le mot français aujourd'hui ,
le paysan dit o-net ou ej-net , qui paraît signifier a la nuit..
Ces hommes simples et crédules sont persuadés qu'ils peuvent faire
pacte avec le diable pour acquérir des richesses , et qu'on le fait paraître à volonté sous la forme d'un chat, qu'ils croient être de sa race;
sous celle d'une poule noire, du feu, d'une chèvre, et sous cent autres
figures. Ils pensent même que ceux qui font bien leurs affaires, n'y
réussissent qu'à l'aide du démon.
On fait les évocations dans un lieu écarté , au milieu des bois ou des
landes. C'est toujours au point de réunion de plusieurs chemins , ou au
moins, de, quatre. On les préfère s'ils se croisent daus des pays incultes et fort élevés. Ces sortes de localités sont remarquables par les
superstitions outrées que le peuple y attache : elles sont connues dans
le pays sous lje nom de cofourchas , c'est-à-dire , carrefours.
Ces lieux sont très^nombreux en Périgord : telle est lo cofourcho
de Marly ( de Merlin l'enchanteur ) , près de Vésone ; telles sont les,
landes de Lomagne ( ancien prieuré détruit , situé entre Vallereuil et
Villamblard ). Près de Lomagne et de la chapelle Sainte-Quiterie , jadis
fameuse par ses pèlerinages, on trouve une esplanade en friche qui
se nomme lou Soou de las fadas ou de las fajilieras ( le sol des fées ).
On y voit aussi le cimetière des chats et le lac de Ponchat, près de Fity ,
de Thémot et de Leyfourcerie , tous lieux voisins auquels les habitans
attachent mille superstitions. 11 est à remarquer que ces différens endroits communiquent entre eux par des routes fort creuses, et par
DE VÉSONE.
34 7
conséquent très -anciennes. Une d'elles se nomme lioumi-Pète , ( qui
conduit à Rome ).
Pour avoir lo mandogóro, c'est-à-dire, tout l'argent qu'on peut désirer , il faut , sans regarder derrière soi , se rendre à minuit sonnant
entre quatre chemins, portant sous le bras gauche une poule noire,
et crier trois fois : poule noire! ou, poule noire à vendre! Le diable
paraît aussi lot ; mais il faut l'interpeller le premier, sans cela il vous emporte en faisant beaucoup de dégâts chez vous. Si, au contraire, vous
avez assez d'assurance pour faire pacte avec lui, il vous comble de richesses. Cette évocation se fait aussi en criant neuf fois, Robert?
Les fiévreux se guérissent en allant déposer , avec toutes les cérémonies décrites , un sou dans une cofourcho. Celui qui ramasse la
pièce prend votre fièvre. Les œufs durs ont la même propriété que
le sou ; mais si des animaux les mangent, ils meurent sur-le-champ.
Quelques personnes se lèvent, pour la même maladie, à la pointe
du jour, vont en reculant dans un pré, et arrachent, sans se tourner
ni la voir, une poignée d'herbes qu'ils jettent loin derrière eux; prennent ensuite leur course, également sans se retourner: Cela emporte
très-bien la fièvre, et la donne au diable.
U y a des gens mau-jauvens (i), c'est-à-dire qui portent malheur.
S'ils sont connus pour tels, on ne leur achète rien: de tout ce qui
viendrait d'eux , vous n'auriez que du désagrément ou de la perte. Si ,
par exemple, ils vous vendent du bétail, il ne profite point, il maigrit,
il périt même, ou le loup le mange; et, voulussiez-vous le revendre
de suite, vous y perdriez infailliblement. On n'aime pas non plus à leur
vendre avant d'avoir été étrenné par d'autres, surtout si c'est un lundi,
un premier jour du mois ou de l'année.
La plupart de ces gens mau-jauvens ont aussi mejchento vido ( mauvaise vue ) , c'est-à-dire que s'ds vous voient avant d'autres personnes T
(i) Prononcez maou-d OOUVUÌI , quoique en trois syllabes seulement. Mau-jauven signifie quijàit
mal jouir, qui porle malheur.
248
ANTIQUITÉS
lorsque vous allez vendre ou acheter, vous réussissez mal. Si, lorsque
vous semez ou plantez quelque chose, ils viennent à passer, qu'ils vous
regardent et vous disent quelques mots , toutes vos précautions deviennent inutiles : votre arbre crève , vos graines ne naissent point ou ne
produisent rien.
C'est surtout parmi les vieilles femmes qu'on trouve ces mauvaises
vues. Si la première personne qu'un chasseur rencontre en sortant le
matin est une de ces espèces de sorcières , il s'en retourne de suite.
Aller píus loin serait inutile : quand il trouverait vingt lièvres, il n'en
tuerait pas un.
Les aubergistes ne donneraient point de feu a leurs voisins , le matin
des fêtes et des foires : cela porte malheur.
Chaque bourg , ou du moins chaque canton , a son devin ou sorcier ,
qui noue et dénoue Péguillette ; qui fait tourner le tamis pour découvrir le voleur des objets pei'dus ; qui guérit tous les m?ux, et qui
a mille autres tours dans sa gibecière pour escroquer de l'argent.
Leur manière de guérir les maux qui viennent aux lèvres , a la bouche,
au visage, aux yeux, etc., est fort singulière : ils soufflent trois fois sur
le mal , et prononcent quelques paroles mystiques. La façon dont ils
s'y prennent pour guérir du charbon est bien plus comique encore.
Le malade présente sa plaie; le sorcier, resté à une distance convenable,
court sur lui , une hache à la main , en faisant des grimaces et des contorsions épouvantables. Lorsque cet empirique est arrivé auprès du
malade effrayé , il laisse tomber son arme, se met à genoux, nue tête,
récite quelques prières , profère quelques paroles mystérieuses , fait
quelques signes au patient , et disparaît.
Le peuple croit fermement que ces devins ou sorciers peuvent , à l'aide
de la magie , troubler les élémens et les saisons ; faire la grêle en battant
Peau d'une fontaine; monter dans les nuages (i); jeter un sort (c'està-dire, nuire ou faire du mal) sur les personnes et sur les animaux;
les détruire à volonté; qu'ils peuvent rendre les hommes languissans
(i)
Quelquefois de bons prêtres , au moyen des exorcismes, les en ont fait tomber.
DE VÉSONE.
24g
ou malades , et mettre la désunion dans les ménages. Ces idées étaient
si fort enracinées , que la religion même ne put les ôter , et qu'elle
ne trouva d'autre palliatif que des prières , par lesquelles on dévouait
au diable tous ceux qui , par sortilèges et ligatures , s'Opposaient a la
prospérité des mariages.
Le cochemard est aussi pour le peuple une vieille sorcière , ou plutôt
une espèce d'esprit diabolique qui passe très-bien par le trou de la
serrure, et vient se jeter sur vous quand vous dormez, si vous
êtes couché sur le dos. il est connu sous le nom de Chaucho-Vieillo ;
il monte sur le lit par les pieds, et se ferait un malin plaisir de vous
étouffer. Si cependant vous avez le courage et la force de le saisir au
corps , vous pouvez le tenir et même l'étrangler ; mais il est si doux
et si moelleux au toucher, qu'ordinairement il vous échappe, et s'en
va en vous disant des sottises.
Les paysans ont des animaux de prédilection. « Le lézard , disentils , est ami de l'homme ; il le garde pendant son sommeil , et empêche
qu'il nc lui arrive aucun mal. » On cite même a ce sujet des combats
de lézards contre des serpens.
Les serpens, lorsqu'ils se trouvent dans des étables , portent bonheur aux bestiaux, et les font prospérer. On va même jusqu'à dire
qu'ils pansent les boeufs, les chevaux, et soignent leurs crinières. II y
a aussi beaucoup de superstitions relativement aux oeufs de ces serpens et à ce qu'on appelle œufs de coqs.
Le Lutin flou LutiJ, qui est une espèce de démon, panse également, pendant la nuit, les bœufs et les chevaux. Quelquefois aussi il
se donne le plaisir d'aller courir , sous la forme d'un cheval ou sous
celle d'un cavalier. II piaffe , il hennit , mais il ne fait de mal à personne.
Un animal très-curieux est celui que le peuple nomme la litre, la
biche , la citre ou la bélitre. II a la forme d'une biche , d'une chèvre , etc.
II est très-vorace et commet de grands dégâts pendant la nuit. Son
poil est blanc. II rôde autour des maisons, se tient sur le bord des
chemins, et emporte les hommes, les femmes et les enfans dont il peut
5a
25o
ANTIQUITÉS
se saisir. Quelques paysans soutiennent qu'ils en ont été suivis pendant un quart de lieue , et qu'ils n'ont dû leur salut qu'à la vitesse
de leur fuite. Souvent cet animal disparaît , et se transforme en feu
à leurs yeux. En un mot, le peuple en raconte autant de clïoses merveilleuses , que le faisaient les anciens de leur hydre et de tous leurs
animaux fantastiques.
Un autre animal encore bien plus curieux, c'est le loup-garou flou
leberou ou loubèrouj (i). II joue ici un grand rôle. Certains hommes, notamment les fils de prêtres , sont forcés , à chaque pleine lune , de se
transformer en cette espèce de bête diabolique. C'est la nuit que le mal
les prend (2). Lorsqu'ils en sentent les approches , ils s'agitent , sortent
du lit , sautent par la fenêtre , et vont se précipiter dans une fontaine.
Après avoir battu l'eau pendant quelques momens , ils sortent du côté
opposé à celui par lequel ils sont entrés , et se trouvent revêtus d'une
peau de chèvre que le diable leur a donnée. Dans cet état, ils vont
très-bien à quatre pattes , et passent le reste de la nuit à courir les
champs , suivent les villages , mordent ou mangent tous les chiens qu'ils
rencontrent. A l'approche du jour, ils reviennent à leur fontaine, déposent leur enveloppe blanche, et rentrent chez eux. Souvent ils sont
malades de fatigue, et ont ordinairement des indigestions , surtout s'ils
ont mangé des chiens très-vieux ; quelquefois même on leur en a vu
rendre des pattes entières. Mais ce qu'il y a de plus désagréable, c'est
que, pendant qu'ils courent après les chiens, ils peuvent recevoir des
coups de fusil ; et que , s'ils viennent à être tués , Penveloppe du démon
disparaît : alors ils sont reconnus , ce qui est un très-grand déshonneur
pour leurs familles. Au reste, si on y fait bien attention, on peut reconnaître un loup-garou, même quand il n'est pas sous son enveloppe; car
ses doigts sont un peu plats , et il a quelques poils dans le creux de la
main.
Le paysan tire plusieurs présages des étoiles et de l'état du ciel.
Si , par exemple , le ciel est enflammé après le coucher du soleil , c'est
(1) Le loup-garou était connu des Grecs, des Francs et de plusieurs autres peuples.
(2) On appelle cette transformation un mal.
DE VÉSONE.
2$,
un signe de guerre , etc. Un cercle blanchâtre autour de la lune est
un mauvais pronostic.
On redoute extrêmement les comètes : on craint qu'elles n'amènent,
la fin du monde ou quelques grandes catastrophes. On n'est parfaitement rassuré que lorsqu'elles ont totalement disparu.
La veille du jour des Morts , le peuple est dans l'usage de souper
en famille. Son entretien , pendant le repas , roule sur les bonnes qualités, sur les vertus, et même sur les défauts des parens défunts : on boit
à leur santé , et on se retire en laissant la nappe mise, avec les viandes
et autres mets qui restent du souper ; on rapporte même du pain et du
vin. Le tout est destiné au repas des parens morts ; et les convives ne se
quittent point, ne vont pas se coucher, sans avoir dit plusieurs prières
pour eux. Ce repas nocturne est composé de neuf portions. On laisse
sur la table une partie de chacune.
Le paysan a l'habitude de mettre un joug sous la tête des agonisans. Si vous lui en demandez la raison , il répond que c'est pour
adoucir ses souffrances , les rendre moins aiguës , et lui donner la force
de les supporter.
Dans plusieurs cantons du Périgord , et surtout a Cadouin , lorsqu'on
A a visiter un agonisant , l'on fait tine prière au pied de son lit ; puis
on jette du sel dans le feu, pour que le diable ne s'empare pas de son
ame.
r
Lorsqu'il meurt quelqu'un , on vide tous les vases où l'on avait exprès
mis de l'eau , parce que l'ame du défunt , avant de monter au ciel , doit
s'y être baignée.
La fontaine de Sainte-Sabine , a Vésone , n'est pas la seule qui soit
révérée en Périgord. On en compte un très-grand nombre qui donnent
lieu a mille superstitions; et la Font-Close , près de Saint- Jean-de-Côle ,
estl'objet des mêmes cérémonies dans les temps de grande sécheresse.
A Marsaneyx, lorsqu'une femme veut faire couver ses poules, elle
porte , avant le lever du soleil , un œuf à une fontaine sainte , et le
laisse sur ses bords : cela porte bonheur a la poule et à ses petits.
25a
ANTIQUITÉS
Mais voici une particularité qui doit d'autant plus exciter les réflexions des savans , qu'elle peut être commune à toute la France, et
qu'elle est d'une nature fort extraordinaire : c'est que Pusage des habitans du pays , depuis un temps immémorial , est de mettre de la féraille à portée du nid des couveuses. Les Gaulois avaient-ils la connaissance de Pélectricité ?
Pour se faire aimer d'une belle , il faut , avec les cérémonies déjà
indiquées , ramasser de Pherbe que le peuple nomme de Moto-Goth ,
la mettre adroitement , sans que personne puisse s'en douter , sous
le livre des évangiles , et laisser dire la messe dessus. La chaste Suzanne n'aurait pas résisté à ce charme , quelque laid qu'eût été le sorcier.
Quand une fille veut congédier son amant , elle met les tisons du
feu debout dans la cheminée. Le galant se retire aussitôt. On agit de
même aux veillées , si tout le monde y reste trop long-temps.
Lorsqu'une jeune fille va recevoir la bénédiction nuptiale, elle a grand
soin de remplir sa poche droite de millet. C'est pour ne pas être embarrée ; parce que l'embarreur qui voudrait lui nuire , serait obligé de
dire autant de paroles mystiques que lo novio ( la nouvelle mariée }
a de grains de mil dans cette poche , et qu'il ne peut en connaître
le nombre.
Mais une recette beaucoup plus infaillible pour la prospérité des nouveaux ménages, c'est de tâcher, lors de la bénédiction nuptiale, de mettre
le genou sur le vêtement de l'un des deux conjoints. Chacun y travaille de son mieux. « Sï ce secret venait à s'ébruiter , dit-on assez
plaisamment (i), il y aurait conspiration contre les habits-vestes. »
Pour écarter tout maléfice , les époux mariés doivent aussi avoir grand
soin de mettre une pièce de monnaie dans leurs souliers , au moment de la célébration de leur mariage. Au reste , les embarreurs , les
devins et les sorciers ont Phonnêteté de ne point nuire à ceux qui les
convient : aussi sont-ils toujours invités les premiers.
(i) C'est M. de Foulliòre qui m'a fourni un grand nombre de ces articles.
>
DE VÉSONE.
2 55
Lorsqu'une femme est stérile , elle vá en dévotion , soit à l'abbaye
de Brantôme , soit a la Chapelle St.-Robert , ou à St.-Léonard , près du
village de Jouvens , etc. Toutes les femmes qui sont dans le même
cas s'invitent a assister à la messe. Après la cérémonie religieuse elles prennent le verrou de la porte de l'église, et le font aller et
venir jusqu'à ce que leurs maris les ramènent chez elles par la main ,
avec l'appareil d'usage.
Le charivari est connu et pratiqué dans toute la France ; mais il
est plus exigeant et plus bruyant ici que partout ailleurs. Personne
ne peut éviter ces facétieuses et impudentes cérémonies. On cite
même un duc et pair, maréchal de France (i), qui ne put s'y soustraire.
Nous ne finirions pas , si nous voulions rapporter toutes les sottises , toutes les superstitions singulières ou ridicules dont le peuple
pétrocorien est imbu. Nous ne pouvons cependant ter-ininer cette liste ,
sans faire connaître une fête champêtre ou espèce de foire (2) qui a
lieu , tous les ans , depuis un temps immémorial.
II existe , dans l'arrondissement de Nontron , canton de Thiviers', près
du bourg de St.-Jean-de-Côle et du village des Jouvens (c'est-à-dire,
des jeunes gens) (5), une jolie source que l'on nomme la Fontaine
de V'Amour. Elle est au bas d'un rocher appelé Pej-Merlier , dont le
plateau est fort uni et couvert de mousse. Le jour de Pâques (4) ,
toute la jeunesse des deux sexes se rend en cérémonie à cette fontaine , suivant l'antique usage. Ensuite , elle monte sur le plateau , y
folâtre , y danse et y prend ses repas jusqu'au soir. Si les jeunes
filles hésitent d'y aller , leurs mères les encouragent , avec d'autant plus
de sécurité , que , du village , on les voit parfaitement. Les bonnes
(1) M. le maréchal duc de la Force.
(2) Ces sortes de foires champêtres , où les particuliers étalent leurs marchandises en plain air ,
ont lieu dans beaucoup de cantons du Périgord , quoiqu'on se trouve a portée des villes et
des gros bourgs.
(3) Cela semble avoir des rapports avec la fontaine de Jouvence.
(4) C'est au jour de Pâques que cette fête de l'équinose du printemps a été remise.
i.
<*
a54
ANTIQUITÉS
femmes sont pourtant persuadées que si leurs filles sont sages ce jourlà , elles le seront tout le reste de leur vie.
N.° II. — Dolmens ou Autels druidiques.
CETTE liste et la suivante sont fort incomplètes; quelquefois même
certains noms peuvent m'avoir induit en erreur ; mais je n'ai d'autre
but que de faciliter les recherches en mettant sur la voie.
BORNES (la Croix-des-Trois-) , près de Vaudune et de Pésul.
Jambes (les Quatre-), près de Fontbrenouze
et de Riocaud.
Môles ( les ) , près d'Eglise-Neuve-du-Scel
et de Vern.
(les) , près de Montbazillac.
Peyras (las) , près de St.-Lazare.
Peyras-Négras (las), près de la Dou et de
Cassa gne.
—,—, ( [as ), près de Talbot ( ou Talabot )
et de Sourzac.
Pierres ( les ) , près de Salignac-Fenelon et
Pierres ( les Trois- ) , entre Champeaux et
St.-Crépin-de-Richemont.
i ( les Trois- ) , près de Villeneuve-dePuy-Chagut.
Pierres ( la Font-des-Trois-), aux Be'arnais ,
entre Saint- Vincent de
Connezac et
Beauronne.
Pierres-Penots ( les ) , près d'Eyrinville et
de Falgueyras.
Piles-Hautes ( les ) , près de Ve'sóne , dans
la forêt de Lanmary.
Piles ( les Trois- ) , près de Gades.
Queyrelie
( la ) , près de Saint-Rabier.
Peut-être e'tait-ce un chromleck.
des Marthres.
Si j'ai pu me tromper sur quelques-unes de ces dénominations , et
prendre pour des dolmens d'autres monumens , en voici qui ne sont
point équivoques : elles indiquent presque toujours la présence actuelle
ou l'ancienne existence des autels druidiques.
Caire-Levat ( c'est-'a-dire , Pierre-Levée ) ,
commune de Siorac , près d'Urval et du
camp romain.
. près de la ville de Limeuil.
Carte-Lade (c'est-à-dire, Pierre-Levée ) ,
près d'Orliac et de la Trappe.
Peyre-Brune (ou Pierre-Brune). C'est un
dolmen (quoique le nom semble indiquer un peulvan ), près de St.-Àquilin,
dans le bois de Bellet.
Peyre-Ladc , près de Manou , à une lieue
et demie de Ve'sone.
Peyre-Levade , près de Tyrgan et dé Bergerac.
DE VÉSONE.
Peyre-Levade, pr.èsde la Conne-de-la-Barde
et de Colombiers.
Peyre-Levade , dans la commune de Salignac-Fenelon. Sur une chaîne de co-
servant , avec la fontaine des Trois-
teaux, on voit les ruines d'une très-an-
Evêques, de limites à trois diocèses.
cienne chapelle, qu'on croit avoir été
près de Creyssensac , sur la xoute de
Brives.
bâtie
sur la Couze , près de Faux.
1 près de Domme. La table porte sur
le rocher.
près de Salces , sur la route de Sarlat
à Domme.
— à Temniac.
-— près d'Eyvignes.
— près de Loubejeac et de la frontière
du Quercy.
— près de Bertis-de-Biron.
— II y en a plusieurs près de Belvès.
sur le chemin de Besse à St.-Laurent.
-— dans l'avenue du château de Giverzac.
sur le revers opposé du même vallon.
(la Maison-de-) , près de St.-Cybranct.
—— ( le Moulin-de- ) , près d'Eyniet.
sur
l'emplacement du
dolmen
dont le village porte le nom.
près de Beleymas et de Villamblard.
—— près du Taut de Villamblard.
près de Borèze et du Fraisse.
255
près de la route de Sarlat à Domme.
11' n'en existe que la table.
'
près de Doissat et de Besse. Ce dolmen
est de forte dimension.
près de Bigaroque.
près de Ste. -Croix.
dans la commune de Sales , à peu de
distance de Belvès.
à Cote-Rate , sur les bords da Céou.
près de St.-Orsc.
près de Sarlat. C'est le plus beau dolmen de l'arrondissement. Sa table a encore i4 pieds de longueur sur 4 d'épaisseur. Le surplus a été employé à la construction d'une grange. A l'aspect de cc
monument , un membre de l'académic
celtique s'est écrié : « Je ne croyais pas
qu'il y eût des dolmens aussi grands ; et
pourtant j'ai vu la Pierre-Levée de Poitiers. »
Entre Sarlat et Gourdon , il y a un grand nombre de ces PierresLevées. On en voyait même beaucoup autrefois sur les hauteurs qui
dominent Sarlat; et en effet, suivant la tradition, il y aurait eu jadis,
dans ces cantons, un collège de druides. Le christianisme a contribué
à la destruction de ces monumens : des écrits nous l'attestent ; mais il
ne leur a pas autant fait de mal que l'insouciance et l'apathie des
propriétaires.
Au Caudou, près de la forêt de Drouillot, il se fait un grand concours
de peuple, ce qui annonce une ancienne dévotion. La chapelle gothique
de ce lieu est creusée dans un énorme bloc de rocher isolé.
ANTI< UITÉS
2 56
Pcjre-Levade , près de Najols , canton de
Beaumont.
près de Liineuil et de Gorseval.
près de Bergerac , dans la vigne de
l'hôpital.
—i— près de St.-Michel-de-Montaigne.
. k Grateloup (i).
i—.—, près de Rampeaux , canton de Beau-
son inclinaison au levant du solstice
d'été (2).
commune deTocane, près du village
de Margoth. La table a 14 pieds sur 7 , et
est entourée de 5 pierres énormes. Son
inclinaison est au solstice d'été (3).
près de Bourdeille et de Marouates ,
sur le chemin de St.-Just.
commune de Tocane. Inclinaison au
mont.
;
entre Lalinde et Molières , près de
1
solstice d'été.
commune de Freyssengeas. Ce monuGardou.
ment servait de limites à trois seigneuries.
près de Poujols. Ce dolmen , le plus
—— Un village et un tenement , près de
intéressant de l'arrondissement de BerManaurie et de Fleurac , portent ce nom.
gerac , vient d'être détruit. Les meilleurs
commune de St.-Saud , dans une
renseignemens que j'aie pu me procurer ,
lande , nommée Couderc-fery.
lui donnent 24 pieds de longueur sur 16
près de Négronde.
pieds de largeur et 5 pieds d'épaisseur.
. entre Nontron et St.-Jean-de-Côle.
au village de Rocliat , près de la ChaUne terre porte ce nom , commune
pelle-Grézignac.
de St.-Front-Larivière.
près de St. -Vivien , entre les villes
entre la forêt de Peyrouze et St.-Parde Bourdeillc et de Lisle.
doux-Larivière , au milieu d'une lande
sur la route de St. -Apre à Segonzac.
élevée , et près d'une cofourcho , circonsdans le, lit même de la Dròne , près
tances remarquables. La table est soutedu moulin de Jauclière.
nue sur 6 pierres. Je n'ai pu me procurer
commune de Vcrteillac , près de Gouses dimensions, que tout me fait présumer
det. Une pierre, qui sort de 6 pieds hors
très-fortes.
de terre , se trouve en avant.
près d'Eyliac (4).
■ près de Grézignac , en face de son
dans la commune des Teillots , canchâteau gaulois.
ton d'Hautefort. Un château voisin
i près de l' Aiguillac-des-Larrons , canporte le nom du monument.
ton de Mareuil.
—1 —' entre Sencenat et Condat.
commune de Verteillac. La table a
entre Sorges et Sarliac , près de Véi3 pieds de long, 6 pieds de large et 3
sone.
pieds 6 pouces d'épaisseur. Ce dolmen a
(1) Chez M. Maine-de-Biran , conseiller-d'état.
(2) Cette circonstance m'a été attestée par M. le vicomte de Fayolle.
(3) M. le marquis de Fáyollc assure ce fait , ainsi que pour l'autre dolmen de Tocane. Plusieurs des autres dolmens indiqués doivent avoir la direction des solstices : beaucoup ont celle des
équinoxes.
(4) Autrefois Hcliac.
DE VËSONE.
Peyre-Levade, près du château de la Cousse,
commune de Coulaure.
près de Miremont et de sa fameuse
grotte.
dans la forêt de Vern. La table seule
sort de terre.
près de Brantôme. La table de ce
dolmen a 16 pieds de long sur 9 pieds
de large et 3 pieds 6 pouces d'épaisseur.
Débris d'un dolmen sur le chemin de
Mussidan a Sourzac. Une partie de sa
table cauvre une fontaine j le reste est
dispersé.
dans la plaine de Mussidan , au-delà
de Tille. II ne reste qu'un des supports.
L'embarras de classer d'une manière convenable le monument dont
je vais parler, m'a forcé de le renvoyer à la fin de cette liste.
Ce monument est dans une vigne , au-dessus du village du Puits-de-BonTemps, commune de Limeyrac, canton de Thenon, assez près d'Ajatd'Hautefort. II ne ressemble en rien aux Pierres-Levées , et cependant le
peuple lui donne le même nom.
Sa partie inférieure est cachée sous un gros tas de pierres qui empêche d'en mesurer exactement les dimensions. Ce qui paraît, a environ
8 ou 10 pieds de largeur sur plus de 10 pieds de longueur, un pied
d'épaisseur à la base et g pouces au sommet. Une seule pierre lui
sert de point d'appui. Cette dernière a environ 4 pieds de large à la
base, 2 pieds à l'autre extrémité, et environ 5 pouces d'épaisseur. Elle
sort de terre de près de 4 pieds 6 pouces. La grande pierre ne porte que
sur un coin du sommet de la petite ; de façon que celle-ci déborde la
première de 21 h 22 pouces. Je n'ai pu, lorsque j'ai vu ce monument,
déterminer son aspect d'une manière positive ; cependant il m'a semblé
que la grande pierre était dans la direction du solstice couchant d'été,
et que la petite regardait le midi.
Ce qu'il y a de plus singulier , c'est que ces deux pierres ont toujours eu la forme triangulaire ; les habitans assurent même que jadis
elles se terminaient en pointe. En etïet , il me paraît évident qu'elles
ont été écornées au sommet de leur angle aigu, et que la grande
pierre n'a jamais eu qu'un seul support.
Ce monument ne ressemble en rien aux dolmens : appartiendrait-il
55
ANTIQUITÉS
3 58
à l'astronomie ? Je laisse au lecteur le soin de fixer son opinion
sur ce singulier ensemble (i).
Si maintenant on réfléchit que cette liste n'est, en grande partie , que
le résultat de mes recherches sur la carte du Périgord , où nécessairement l'on ne trouve que des noms de lieux habités, tandis que
la plupart des dolmens sont dans les champs ou dans les bois, on
devra en conclure qu'elle pourrait être infiniment plus longue. Que
serait-ce donc s'il était possible de faire entrer en ligne de compte tous
les dolmens qui ont été détruits ?
N.° III. — Peulvans ou Obélisques gaulois.
connaissance que j'ai acquise de l'idiome du peuple et de la
manière dont on adapte les noms aux choses , me persuade que les
dénominations suivantes indiquent les monumens gaulois connus sous
LA
le nom de peulvans.
ALOM (la croix-d' ). Cette croix semble avoir
remplacé un peulvan. Je puis en dire autant de presque toutes les très-anciennes
croix qui ont été jadis placées sur des
lême , près de la Boche - Beaucourt. Ilfait trois bonds tous les jours k midi (2).
Caire ( la ) , près de Cales.
Caire-Four , près de St.-Cybranet et de la
Chapelle-Castelnau.
Cairounet , près d'Excideuil.
Carte-Touzel , près de Doissat.
et du Puy-de-Chalus.
Doumen , près de St.-Pardoux-de-Feix.
( la haute et la basse ) , près de
Lampe ( la ) , près de St.-Alvère.
Longa et de St.-Alvère.
Marque ( la ) , près de Belvès.
Caillau ( le ) , près de Miremont.
(la ) , près de Bétou , sur Dordogne.
' ( le ) , près de Taut et de Castelnau.
Menbot
, près de Miremont. .
( le ) , près de D iodé.
Menhaut (la Croix-de-), près de St.-Julien( le-) , près de Sorges.
la- Crempse,
Caillou-Bouge ( le ) , sur la route d'Angou-
fragmens de fort grosses pierres.
Bouine ou Borne (la ) , près de Montpaon
(1) M. de Mourcin croit en avoir remarqué de semblables. Suivant M. Jouannet , il y en.
aurait uu près de Domme , dans le bien de M. de Giverzac.
(2) On dit la même chose de la plupart des peulyaus.
DE VI o U IN L.
5
a y
Peyre-Brune, village près de Rouffignac.
Meniau , Menhaut , Menot , etc. Plusieurs
lieux portent ces noms.
II paraît qu'on y volt les débris d'un
peulvan.
Mensignac , bourg. Plusieurs autres lieux
portent ce nom.
(le Roc-de-) , près d'Audrix.
Mole ( la ) , entre Abjat-de-lYontron et St.-
Peyres-Brunes , près d'Excideuil.
Barthélemy-de-Pluviers.
Peyre-Buly, près de l'Aiguillac-de-Cercles.
Peyre-Combe , près d'Aturs.
Nau-de-la-Peyre (le), près de Vieilvic et
de Bouillat.
Peyre-d'Ail , près de Peyrigux.
Nio-Peyre , près de Cause-de-Clérans.
Palem , près de Lardidie.
Peyre-d'Aillot , près de Lavaur et de Biron.
Peyre-de-l'Hôte , ibidem.
Pénaux , près de Gades ou Gadex.
Peyre-du-Bosc , près de Souniensac et de
Marsaloux.
Peniaux, Pénaux , Penhaut , etc. Plusieurs
lieux portent ces noms.
Peyre-Fiche, près de la Croix et de Thiviers.
Penot , près de Gades.
Pétré , près de Diode.
près de la Massoulic, commune de
Mensignac.
II y a des peulvans près de Castelnau ,
près de Besse.
_— près de la Coste et de Belvès ,
—— et dans une infinité d'autres endroits
du territoire , où ils n'ont pas donné de
noms aux habitations.
Peyrat ( le ) , entre Montagnac-la-Crempse
et les Méniaux.
(le), à Loubey rat, entre Nontron et
St.-Barthélemy-de-Pluviers.
( le ) , près de Calés.
— ( le ), près de la Valette (ou Villebois) .
—i — ( le ) , près de St.-Paul-la-Roche.
Peyrau ( le ) , près de Miremont.
Peyraut , château près de Terrasson , sur
la route de Lyon.
Peyraux ( les ) , près de Bersat.
Peyre-Blanche , (ou Pierre-Blanche) entre
Saussignac et laBastide-de-Puy-Guilhem.
près de Meyrals et de Sireuil.
Peyre-Bouine, près de Ste.-Marie-de-Vern.
Peyre-Brune ( ou Pierre-Brune ) , près des
Rumeix (i).
près de la Chapelle-Faucher.
•
près du Temple et de St.-Paul-laRoche.
Peyre-Fite, près de Libourne et de St.Emilion.
Plusieurs autres lieux et monumens
portent ce nom.
Peyre-Fou , près de St.-Jean»-de-Vern et de
Pont-Roumieux.
Peyre-Gude , près de l'Olme et de St.-Gatien.
Peyre-Lomende , près de Pluviers.
Peyre-Longue , près du moulin à vent de
Doissat.
—— près de Razac-de-Saussignac.
Peyre-Male , près de la Tour-Blanche et de
Montabourlet.
Peyre-Nègre , près de la Roque , haute et
basse.
Peyre-Plate, près de St.-Barthélemy-dePluviers.
Peyre-Prat , près de Bardou et de Bergerac.
Peyres-Rouges ( les ) , entre Mareuil et
(i) Dans la composition de plusieurs de ces noms , on dit Peyre ou Pierre indifféremment
■2ÔO
ANTIQUITÉS
Vieux-Mareuil, dans le bois de la Jarthe.
Les pierres de ce] monument sont éparses ;
mais leur chute annonce un peulvan.
Peyre-Taillade , sur le Sceu, près de St.Cybranet.
Peyressannes , près de Besse.
Peyre ( la ) , près de Longa et des Mothes ,.
à côté de Mussidan.
( la ) , près de Notre-dame-des-Vertus , à peu de distance de Vésone.
( la ) , près de Boulazac , de Champ.
de Baie , à peu de distance de la RocheBeaucourt. Les pierres de ce monument
sont éparses ; mais leur chute annonce
un peulvan.
Peyre ( le Mc-ulin-de-la-) , entre St.-Vivienet Marouates.
—— (le Moulin-de-la-), entre St.-Estèphe ,
la Francherie et Puy-Bégou.
■
( Plan- ), entre Lage et la Reille, près
de Ligueux.
( le Pont-la- ) , près de Villefranche-
de-Longchapt..
et de Pouzelande.
Peyretou
, près de Gades.
—i— (la), sur les hauteurs, près de Vésone.
—'
—
près
de Grignols. Une infinité de
(la) , sur les hauteurs voisines de
lieux
portent
ce nom.
Mussidan , près de la grande route.
Peyre de St.-Front ( la ) , près de Corniac Peyrot , près de Besse.
Peyroquat , près de la Grosse-Croix-Larret
et de St.-Front-d'Alemps.
et de Porchères.
Peyre ( le Château-de-la- ) , près de Mont—— près d'Aturs. Plusieurs autres lieux
Faucon et de Ponchat.
portent ce nom.
Peyre ( le Cors-de- ) , entre St.-Astier et
Peyroteu ( lou ) , sur Ecorne-Bœuf, près de
Théobon.
Vésone.
( la Croix-de-la-) , près de Simeyrol
Peyrounette , près de Diodé. Plusieurs auet de Ste.-Natalène.
tres lieux portent ce nom.
Peyre ( la Font-) , près de Douzillac-dePeyroux ( les ) , près de Limeyrac.
Mauriac et de Mussidan.
près de St.-Romain.
( Font- ) , près de St.-Avit-de-Vialard.
près,
de St.-Prié.
(Grand-) , entre la Pénelle et Bardot.
( le Roc-de- ) , près de Belvès.
( Grand-), près de la Dordogne , comPeyrugue , près de Simeyrol.
mune de Vignonet.
Pile
( la ) , entre St.-Sicaire-de-Double et
Peyre (la Grosse-) , près d'un faubourg de
Mussidan.
Peyres ( les Grosses- ) , près d'Argentine et
Servanches.
Puyrateau, près de Pronsaud, lez-Vésone.
II existe un grand nombre de lieux inhabités qui portent des dénominations pareilles à celles qu'on vient de lire , et qui , par conséquent, désignent des monumens du même genre.
Plusieurs endroits sont appelés la Marque, ce qui semble également annoncer l'emploi des peulvans. Nous en dirons autant des lieux
qui portent le nom de Signal, comme le Signal près de Diodé, etc.
Mais ces peulvans , qui sont si nombreux en Périgord , et qui pa-
DE VÉSONE.
2 6r
raissent y former un très-grand nombre de lignes télégraphiques dont
Vésone est le centre , prennent aussi d'autres dénominations , telles
que celles de Roc et de Roque. Je n'entreprendrai point d'en donner
la liste : elle serait d'autant plus inutile , que les cartes de la province
peuvent y suppléer. Je me contenterai de citer quelques-uns des lieux,
qui portent ces noms.
Le Roc, près d'Auberoche.
—— près de Besse.
près de Cubjat.
—i— près de Miremont
près de Ste.-Eulalie-d'Ans.
——• près de Vésone.
Etc. , etc. , etc.
Le Roc-de-la-Barde , près de Beune et
du Rupaíre.
Le Roc-Girel , près de Cales.
Le Roc-de-Miaule , près de Vaudres.
Le Roc Louguet , dans un champ entre
Clermont et St. -Maurice.
Le Roc-Raffé , près du Vieux-Mareuil.
Etc. , etc. , etc.
La Roque haute et basse.
' près de Lalinde
Etc. , etc., etc.
Roque-Brune , près de St.-Alvère.
■ Etc. , etc. , etc.
Les mots fit , fitj , site , fiche , etc. , semblent aussi désigner des
peulvans ; comme dans les noms déja cités , Pierre-Fite , Pierre-Fiche ,
etc. , qui se rencontrent assez fréquemment en Périgord.
II existe aussi un grand nombre de débris de peulvans dont les
dénominations me sont inconnues , tels que ceux qu'on voit
Près d'Azerat.
Près de Caussade , à peu de distance
de Vésone.
Près de Pluviers, arrondissement de Nontron.
Près de la Chapelle-Aubarail.
Près de Château-Missier.
Près de Proissan , dans la forêt de la Roche-Beaucourt.
Près de Leyzarnie , paroisse de St.Jean-de-Vern.
Près de Lardidie.
Près de Lizera.
Près de Mensignac.
Près de la Roche-Chalais.
Près de Syngleyras.
Près de Vieux-Mareuil.
Près de Vignonet , sur Dordogne.
Près de Villeneuve -de- Puy- Chagut.
Etc. , etc.
3Ô2
ANTIQUITÉS
N.° IV. — Noms de lieux qui paraissent dérivés du Celtique.
Si je donne cette liste et les suivantes , ce n'est point pour grossir
Inutilement cet Ouvrage : les matériaux ne me manquaient pas pour
le rendre plus volumineux ; mais j'ai cru ne pouvoir mieux faire connaître la géographie ancienne de notre province, et , pour ainsi dire,
sa physionomie antique. D'ailleurs , les savans étymologistes trouveront
une suite de noms sur lesquels ils pourront s'exercer. J'en aurais pu
donner un bien plus grand nombre , et avec plus de certitude, si j'avais
eu une parfaite connaissance des langues celtique , grecque et orientales.
Adou, près du Chevron.
Aillas , près de la Grimardie.
Allas. II y a plusieurs lieux de ce nom.
Alom (la Croix d' ), près de Sarlat.
Ambrix , près de St.-Geniès.
Ans , où est une belle forge.
Ardimalie (1') ou Lardimalie , TJrdimala ,
Urdmcda , bourg et château.
Artyr , près d' Ambrix.
près de St.-Paul-la-Roche.
Astor , sur la Couze , près de St.-Avit.
Ataux (St.-Jean-d') , bourg.
Audrix , bourg , près du Bugue.
Bannes, près de Taillac-sur-Couzc.
Bard , près de Domme.
Barde (la), entre Bertric et Celles.
Barde (la ) , près de Millac-de-Nontron.
près de Quinsac-de-Nontron.
près de St.-Cre'pin-de-Richemont.
près de Nanteuil-de-Bourzac.
près de Ste.-Marie-de-Frugie.
près de Vallade et de Pellendal.
( la Conne-de-la- ) , près du colombier
de Montbazillac.
( la Forge-de-la- ) , sur l'étang de la
Valouze.
( le Moulin-de-la- ) , près de St.-Paul.
(le Moulin-de-la-)', près de Ste.Foy-de-Belvès.
( le Roc-de-la- ) , près de Beune.
Bardeaux (les), près de Saint-Aubin-de-
Cahuzac.
( les ) , près de Ve'sone.
près de Marsac.
Bardeix , près d'Etouars.
près de Segonzac.
Bardenac , près de Comarque.
près de Creyssac , sur Drône.
Bardet. Plusieurs lieux portent ce nom.
près de la Boche-Chalais.
Bardicales, près d'Aillas.
— près de Mussidan.
Bardie ( la ) , entre Cendrieux et Veyrines.
près de St.-Cernin-de-la-Barde.
( la ) , près de Douzillac-de-Mauriac.
près de la Conne et de PeymoutierBardies (les), ou Leybardie , bourg, près de
le-Vìeux.
la Croix-Saint-Pierre et de Puy-Ferrât.
près de Le'obard.
Plusieurs autres lieux portent ce nom.
près du Bugue et de la Fontaine de
Bardis (la Borie-des-), près de Salignacla Dou.
Fénelon.
dans la forêt de Lançais.
( les ) , près de Naresse et de Born.
—— près de Bourdeille.
DE VI
Bardon. Plusieurs lieux portent ce nom.
Bardonnies (les), près de Plazac.
Bleynie, Bélénie ou Béleynie (la). II y
Bardot, près de St.-Aulaye.
a plusieurs lieux de ces noms.
Blis-et-Born , bourgs.
près de Chervignac et de St.-Laurent-de-Double.
Bardou ( le grand et le petit) , près de St.Christophe-de-Double.
Bourdeix (le), bourg.
bourg et château , près de Bergerac.
Bardoulet, près de St.-Aulaye.
Brandes (les). II y a plusieurs lieux de ce
nom.
Barthe ( la ) , près de Cendrieux et de Veyrines-de-Vern.
Brangelic (la), près de Vanxains.
—— (la), près de Montagnac-la-Crempse.
— ( la ), près de la forêt de Drouilhe.
— Etc. , etc.
Barthes ( les ). Un grand nombre de
lieux portent ce nom.
Barzeix , près des Brandes et de St.-Grépin.
Beauronne , bourg et petite rivière.
Bennas (las ) , en remontant Pille , près
de St.-Jory.
Benne (la), près de Millac-de-Nonlron.
(.le)-, ruisseau.
Bennissoux (les), près de St.-Paul-la-Roche.
Berjoix, près de Champeaux et de la Chapelle-Montmoreau,
Bertric , jadis Bertrix , bourg.
Besse , bourg , près de Belvès.
( la ) , près de Prat-de-Belvès.
( la ) , près de l' Ardimalie.
Bézenac , bourg , près de St.-Cyprien.
Bidone , village et ruisseau , près de Saìegourde.
Biras , bourg , près de Bourdeille.
Blénie ( la ) , près de Bars.
(la), près de St.-Julien-de-Lampon.
(la) , près de l'Antiquarie.
—— ( la ), près d'Urval.
Bourrou , bourg , près de Vern et de G-ri>gnols.
Brande ( la ). Plusieurs lieux portent ce
nom.
Barjone, près deTOlme et de Rampieux.
Barj ou , près des mêmes lieux.
Bars , bourg.
(la), près de Serres-d'Eymet.
Borèze , bourg.
Bourdeille , ville.
Brantôme , ville et ancienne abbaye.
Breix , près de St.-Sulpice-de-Roumagnac.
Brennac , ancien prieuré sur Vézère.
(Mau) , près de Bergerac. Plusieurs
lieux portent ce nom.
Bruc , près de Grignols.
Bugue ( le ) , ville.
Buy , près de la Roche-Beaucourt.
( le Viel-) , près de Biron et de Villefranche.
Cadelech , près de Serres-d'Eymet.
Cadouin , célèbre et ancienne abbaye.
Cales et Calez. II y a plusieurs lieux de
ces noms.
Cardou. II y a plusieurs lieux de ce nom.
Carves , bourg.
Caudot ( le ) , près d'Abjat.
Caudou ( le ) , petite rivière.
Châlard (le ). H y a plusieurs lieux de ce
nom.
Cherveix , près de St.-Jory.
Cindrix , puis
bourg.
Cindriex et Cendrieux ,
Cladech , bourg.
Cole ( la ) , rivière.
Coly ( le ) , rivière.
Cone ( la ) , ruisseau.
Conne (la), près de Journiac,
ANTIQUITÉS
264
Conne-de-la-Barde (la), près de Montba. zillac.
Couze , bourg et ruisseau.
Coux ( le ) , vis-à-vis de Siorac , sur Dordogne.
Crempse C la ) , petite rivière.
Doire (le Moulin-de-la-) , près de Roussille
et de Villamblard.
Dordogne ( la ) , fleuve.
Dou ou Dour ( la ) , source , près' de la
Eybennes , prés de Borèze et de Boursoles.'
Faux , dans la forêt de Lançais.
Fe'dix , près de Vern et des Vernaux.
Fcix , près de la Tour-Blanche.
Firbeix , bourg près de Frugie.
Fit, village, près du vieux château de Vern.
Plusieurs autres lieux portent ce nom.
Fity, près de Vallereuil et ailleurs.
Fleix , près de Nontron.
( le ) , près de Ste.-Foy et ailleurs.
Fouleix , près de Vern.
Gades ou Gadex , près de Villefranche-de-
Barde et du Bugue.
■ ( la ), près de Baynac.
Périgord.
(la), près de St.-Vincent-de-Cosse.
( la ) , près de Nontron. Plusieurs Gardonne. Plusieurs lieux , ruisseaux et
sources portent ce nom.
autres lieux et fontaines portent ce nom.
Grignoux
, Graniols, Griniaux, Grignols,
Double (la) Edobola, pays et forêt (i).
bourg, qui était jadis une ville.
Douleix , près de Verteillac.
Doumen ( le haut et le bas ) , près de St.- Grung , entre Vern et Grignols.
Gry , vieux château de Grignols , ou GryPardoux-de-Feix.
Neuf.
Dournac ( la ) , près de Chayagnac et de
Gy ( le ) , près de Bauzems et d'Aj at-d'HauGrèzes.
tefort.
Douze ( la ) , ruisseau et bourg.
Ille ou Isle ( Hella ou ella ) , rivière.
Dreille , près de St.-Michel-de-Double.
Isarns ( les ) , près de Vésone.
Drône ( la ) , rivière.
Jarthe (la). Plusieurs lieux portent ce nom.
Dropt ( le ) , rivière.
Laidou , près de Bardou et de Bergerac.
Drouillas , près de Puy-Normand.
Drouille , forêt près de Domme.
Drouilhe , forêt près de Sarlat.
——. ( le Vieux ) , village.
—— (la Chapelle-de-), près de Montignac
et de Sarlat.
Drouilles , près de St.-Pierre-de-Chignac.
Drouillot , forêt.
Droux (St.-Estèphe-le-),près de Nontron.
Dun-de-Mar , près de NanteuiL
Dunzaix ( les ) , près de Boumagnac.
Escoire, bourg et château.
Lembrat , bourg.
Lempzours , bourg.
Libarde , près de Fougueyrolles.
Limeuil , anciennement Limol , ville.
Loudeix , près d3 Echourgnac-de-Double.
Malavix, près de St.-Germain-d'Excideuil.
près de Belvez.
Mangour , près de St.-Paul-de-Serre.
Marafre , près de Thiviers.
Marcheyx , près de Vésone et de SaintLaurent.
(i) Les auteurs croient qu'Edobola est la forêt de Vern ; mais il est probable que c'est celle de la
Double.
DE VÉSONE.
2 65
Marcheix , près de la Jaurnarie.
Marhiel , près de Saint-Laurent-de-Castelnau.
Marmeix , près de St.-Pardoux-la-Rivière.
Marouetes ou Marouâtes , anciennement
Marhouet , près de l'Isle.
Marquais , bourg.
Marquay, près de Sarlat.
Marquésie , près de Belvez.
Marquessac , près de Vaudres.
près de Baynac.
Marquessel , près de Molières.
Marquessol , e'galement près de Molières.
Marreix , près de Montazeau et de Gurçon.
Marsal , près de Bitazelle et de Salazard.
Marsalès , près de Montpazier.
Marsalou, près de Villefranche-de-Périgord.
près de Flaugeac.
Marsaneix. Plusieurs lieux portent ce nom.
Massoulie (la), Matsola , Massola , près
de St.-Àstier.
près de Mensignac.
Menau. Plusieurs lieux portent ce nom.
Menbot , idem.
Mendet , près de la Besse et de Rheimsde-Nontron.
Menel, près d'Audrix.
Menhaut.
Plusieurs lieux porMenhaux.
tent ces noms.
Meniaux.
Menichou , près de l'Audonie.
Menissoux (les) , près de la forêt de The'obon.
Menoie , près de Cause-de-Clérans.
Menot , les Menots , près de Fontgalop et
de Veyssière.
Menoulie ( la ) , près de Mauzens et de Miremont.
Mensignac , jadis Mensignal , pierre du signal , bourgs,
—•— près de La Force.
Merlande. Plusieurs endroits portent ce
nom.
Mortemar , bourg.
Molasse (la), près de Fontgalop.
Mothas ( las ) , près de l'Ardimalie.
Moutole ( la ) , près de Montpeyrau.
Mourcin , anciennement Morcinq , près de
Ve'sone.
Mouthe , Mothe , Motte , etc. ( la ). Ces
noms , qui ordinairement désignent des
tombeaux gaulois , sont si nombreux
en Périgord, que je n'en entreprendrai
point la liste.
Nabirat , près de St.-Cirq.
Narbone , près de Vandoire.
Nardone , près du Vieux-Mareuil.
Naudoux et Nardoux ( les ) , près de Trcmolac, anciennement Themolat ( Tìiemolatum. )
Nea ( le ) ou l'Hennea , ruisseau.
Nizone ( la ) , petite rivière.
Nontron , ville.
Ourdrix , maintenant Ourdreix, près de
Firbeix.
Palem,près de St.-Pierre-ès-Liens, à peu
de distance de Vésone.
Panassoux, fontaine et boues célèbres , près
de St.-Cyprien.
Pelle-Guy, près de Nabirat.
Pen , sur Nisone , près de Bourzac.
Penassoux , près de Nanteuil-de-Bourzac.
Penaut ( le grand et le petit ) , près de Fougueyrolles.
( Puy- ) , près d'Issac.
Pênes , près de St.-Martin-de-Ribérac.
Penelle (la), près de Ste.-Croix-d'Égron.
Pengoth, près de Verteillac.
Péniquet , près de Celles.
Penlandes ( les ) , près de l'Isle.
Penlèbre (la), près de Vésone et de Champcevinel.
34
266
ANTIQUITES
Sarlande. Plusieurs lieux portent ce nom.
Sarlat, ville et petite rivière.
Sarliac , près de Segonzac.
camp romain.
près de Savignac-les-Eglises.
près de la Monzie-Montastruc.
Sceu
(
le ) , petite rivière.
Pcnot, près d'Eglise-Neuve-d'Eyraut.
Segonzac
, bourg et château.
■
près d'Abzac et de Coutras.
près de Rouilles.
Penots ( les ) , près, de St.-Sulpice - deSerre ( la ) , ruisseau.
Roumagnac.
Siarle , près de St.-Priest.
— ( les ) , près de Queyssac.
Talet , près de l'Herm et des Salles.
Pénotliie ( la ) , près du Pic et des Lèches.
Teix et Tindeix, bourgs.
Pentaix , près de Sorges.
Tocane, bourg sur Drône.
Pentira et Pentiraguet , près de l' abbaye
Toulblanc (le ) , près de Brantôme.
de Daglan.
Toulgon ( le haut et le bas ) , près de SaliPésul , près de Fouleix et de la Brande.
gnac-Fénelon.
Pèze ( la ) , près de Douville , contre l'abToulon ( le ) , gouffre et source près de
baye ruinée.
Vésone.
Pompone , près de Lembrat.
' près de Bergerac.
Ponchat , étang près de Vallereuil.
Penleix, près de Vésone et de Sept-Fonts.
Penlet(le), près de Puy-dc-Pont et du
bourg près de Bergerac.
Pone ( la ) , près de Champs et de l'Isle.
Pouge (la) , près de Douville-de-Roussille.
Plusieurs autres lieux portent ce nom.
Pouze ( la ) , près de St.-Jory.
Pouze-Lande , près de Vésone , au-dessus
de St.-Pierre-ès-Liens.
Ce mot de pouge ou pouze , qui signifie
vieux chemin, entre dans la composition de beaucoup d'autres noms de lieux.
Je reviendrai là-dessus.
Queyssel , près de Cadelech.
Rems , près de St.-Germain-du-Salembre.
Rheims , près de Nontron.
Ribona ( la ), près de Mussidan.
Risone , bourg et petite rivière.
Salembre ( le ) , ruisseau.
Salon ( le ) , près de Vern.
( le ) , près de Sargeac-sur-Vézère.
Sarconnat, près d'Excideuil.
Sarden , près de la Talleyrandie et de la
Douze.
Sardène , près de St.-Pierre-de-Còle.
Touron , près de St.-Cernin-de-la-Barde.
—-— près la Chapelle-Àubarail. II y a
plusieurs autres lieux de ce nom.
Triadou , près de Besse et de Clermont.
Tyrgan , près de Bergerac.
—1— près de St.-Félix-de-Villadeix.
Urval , bourg.
Vandrade , près de St.-Sulpice.
Vanxains , bourg.
Vars ( le ) ,près de Bauzem.
Verdon ( le haut et le bas ), près de Faux
et de Lançais.
Vern, bourg (qui jadis était ville), près
de Vésone.
(le) , petite rivière qui se perd longtemps sous terre.
Vern-de-Biron , près de Bertis.
Vern ( la Tour-de- ) , près de Beauménil.
( St.-Michel-de- ), près de St.-Méard
et de Coutras.
(la Bastide-de- ), sur la frontière du
Quercy. Le ruisseau qui y passe porte
le même nom.
DE VÉSONE.
Vcrnaux ( les ) , près de Vern.
267
Veyrines , près de Vandoire.
Vernodes (les Tours-de-), près de Fayolle.
Vésina ( le haut et le bas ) , près de St.Cernin-de-Reillac. Ce lieu porte un nom
assez conforme à celui de la capitale.
Volveix , près de Villetoureix.
près de Coursac et de Maraval.
Yel ( le ) , près de la grotte de Miremont.
Yrales ( les ) , près de St.-Michcl-de-Montaigne.
Veyrines , près de Vern.
■ près de Castelnau.
Zar ( le ) , près de St.-Aquilin.
N.° V. — NOÌÌIS de lieux qui paraissent dérivés du Grec.
ADIAN , près de Vésone.
Marathon , près de Fougueyrollcs.
Àgioux , près de Gurçon ou Gurson.
Agonat , jadis Agonal , près de Vésone.
Milonie ( la ). Plusieurs lieux portent ce
nom de famille,
Alès , Alexia , bourg.
Nauphie ( la ) , près de Sarazac.
Antissac (le haut et le bas), près de Nanteuil.
Pélion, près de St.-Avit et deMont-Ferrand.
Bassillac , près de Vésone.
Bazillac ( Mont- ) , près de Bergerac.
Périgord ( le ) et Périgueux.
Briséas , près de Vern et de St.-Mayme.
Phébus, près de Vésone et de St.-Pierre-èsLiens.
Coyrillas , près du moulin d'Issac.
Croniac, près de St.-Astier.
Phénix, entre Vernon et Ste.-Eulalie-de
Lançais.
Diau , près de la Massoulie.
Diane ( le Moulin-de-) , près de St. -Gêniez
Diodé , près de Doissat.
Engunan près de la Massoulie.
Philolie ( la ). Grand nombre de lieux
portent ce nom.
Philothie ( la ) , près de la Benne , haute et
basse.
près de Ste.-Marie-des-Combes.
Eyliac , anciennement Héliac. Plusieurs
Siorac. Plusieurs lieux portent ce nom.
lieux portent ce nom.
Thèbes , près de Monsac.
Herm ( 1' ) , château et forêt.
Théobon , bourg.
Herme ( Y ) , idem.
Hermies ( les ) , près de Doissat.
Théorac , près de Vésone. Plusieurs autres
lieux'portent ce nom.
Hiéras , entre Fouleix et Clermont.
Trigonant , près de Vésone.
rue de la ville de Périgueux.
Triodet , près de la Cropte.
Ionie ( la ). Plusieurs lieux portent ce nom.
( le haut et le bas ) , près de Mor-
Jasonie ( Puy- ) , bourg.
temar et de Grave.
Plusieurs noms d'hommes semblent confirmer la liaison des Pétrocoriens avec les Grecs ; en voici quelques-uns :
ANTHÉDIUS. Le père et le fils étaient rhéteurs II Astier (St.-), nom d'une ancienne famille
à Vésone , dans les
4." et 5." siècles.
(j
des environs de Vésone.
^68
ANTIQUITÉS
Chronope. Nom de plusieurs éy. de Ve'sone.
Euparchius , ermite.
Pégase , évêque de Vésone.
Etc. , etc.
Quelques lieux du territoire pétrocorien ,
même un ancien pont de Vésone , portent le nom de Japhet. (i)
N.° VI. — Noms de lieux qui dérivent du latin , ou qui indiquent
le séjour des peuples barbares.
AMBOROFY , près de Chalagnac.
Chambareau , Campus-Eburonum, près de
Antone , bourg près de Vésone.
Antoniac , Antoniacum , commune de
Razac , près de Vésone (2).
Bassac , près de Boussille.
Bénevent , Bastide ruinée , entre Mussidan
et Montpaon.
Bigoth. II y a plusieurs lieux de ce
nom.
Cagoth , près d'Excideuil.
Campsegret , Campus-Secretus , près de
Montagnac-la-Crempse.
Caux, Casus, ruines. Plusieurs lieux portent ce nom.
Chalais , Caletium. Plusieurs lieux portent
ce nom.
Chalais (la Boche-), Rupes-Caletiœ.
Montencés.
Champlebout , Campus - Libonìs , commune de Chalagnac.
Champseigne , Campas - Segniorum. Plusieurs lieux portent ce nom.
Cluseau et Clusel. Un grand nombre de
lieux portent ces noms (3).
Condat , confluent de deux rivières ou ruisseaux.
Coulaure , Colubrium , bourg , près de
Mayac.
Coulouri ( St.-Front-de- ) , sur Dordogne,
près de Lalinde.
Courbafy, village ; le fines des itinéraires.
Cropte ( la ) , Cripta , près de Vern.
Dives , près de Vern et de Grignols.
(1) C'était le nom d'une ancienne famille qui a fait imaginer bien des fables.
(2) Après la conquête des Gaules par les Romains , un grand nombre de noms de lieux se
terminèrent en acum ; tels que Antoniacum , Bassiacum , Juliacurn, etc. Les savans ne sont point
d'accord sur la valeur de cette finale ; les uns la tirent de aqua , les autres de ager. M. de Mourcin
croit qu'elle ne vient ni de l'un ni de l'autre. Selon lui , c'est une simple prolongation des
noms propres, qui a une valeur adjective au moyen du mot maynamcnlum ou tout autre semblable ,
implicitement renfermé dans cette prolongation. Alors, Antoniacum serait la même chose que
IHaynamenlum-Antoniacum , c'est-à-dire , Antonii hàbitatio. C'est ainsi que nous disons la Rolandie ( ou Roulandie ), la Richardie , la Girardie , etc. , pour désigner les anciennes habitations
des Roland , des Richard , des Girard et autres , sans que personne ait imaginé d'analyser la
dernière syllabe pour y trouver une valeur réelle. Quoiqu'il en soit, presque tous les noms
terminés en acum se sont changés en ac , dans le Périgord ; en y , dans le Parisis ; en ers ,
daus quelques autres provinces , etc.
(3) Le mot Cluzeau ou Cluzel , est l'ancien nom qu'on donnait aux grottes ; en basse latinité
Cluzellum , cave , grotte , etc.
DE VÉSONE.
Fit.
Fite.
Fity.
' j Plusieurs lieux portent
ces noms.
I
Frugie , ( Ste.-Marie-de- ) de fracto-Jove ,
bourg.
Jaure , Jovis-Ara. Plusieurs lieux portent
ce nom.
Jaurias , près de Goust.
Jaurelie (la). Plusieurs lieux portent ce nom.
Jaurie ( la ) , près d'Excideuil.
269
Ménigoth ou Menicot , près de Vern.
Mérigoth. II y a plusieurs lieux de ce nom.
Mezagoth , près de Font-Roque.
Migoth. Plusieurs lieux portent ce nom.
Montagrier , Mons-Agrarius , bourg et château.
Montastruc, Mons-Adstmctus , bourg et
château.
Montluc , Mons-Lucii. Plusieurs lieux de
ce nom.
Jaurzie ( la ) , près de St.-Paul-la-B.oche.
Lançais, Lini-Cassìi , bourg et château
sur Dordogne.
Montpaon, Mons-Pavonis, ville, improprement appelée Monpont.
Ligueux , Ligurium , près de Vésone.
Moreau ou Maureau. II y a plusieurs lieux
de ce nom.
Linde ( la ) , Diolindum , ville sur Dordogne.
Magnagoth , près de St.-Jory.
Maine-del-Goth , près d'Hautefort.
Marjou , près de St.-Aulaye.
Mareuil , Mandium . Plusieurs lieux portent
ce nom.
Mars.
Marsac
Marsaguet.
Marsales.
Plusieurs lieux porMarsaneix.
tent ces noms.
Marsecrie.
Morelie ( la ). II y a plusieurs lieux de ce
nom.
Mussidan ( 1 ) , Mucii- ou Midce-Dunum.
Pech-de-Jou , Podium-Jovis , sur l'Hennea
ou le Néa , près de Carsac.
Pomparie ( la ) , Plusieurs lieux portent ce
nom.
Pompeyra , près de Ste.-Eulalie-de-Montravel.
Pompone. II y a plusieurs lieux de ce nom.
Pomport , près de iSigoulcz.
près de Beauregard.
Puy- J ou , Podum-Jovìs , près de la Chapelle-Faucher.
Marsiliac.
Marzac.
Etc., etc., etc.
Rampinsole ( la ) , Rumpi-Scola , près de
Vésone.
Maure] aix , près de Thiviers.
Mauriac , près de Mussidan. Plusieurs autres lieux portent ce nom.
Roumc-Joux , Romœ-Jovis , près de St.Cernin-de-l'Herm.
Maurigioux , près de St. - Martial-d'Hautefort.
Roumi-Pète , Romœ-Petens. Nom de plusieurs vieux chemins qui conduisaient à
Rome.
Maya , Mayac. Plusieurs lieux portent ces
noms.
Mengoth , près de Vern.
Salle , nom que l'on donnait jadis aux habitations principales.
Salle ( la Caux-de- ) , ruines de l' ancien
(1) II vaut mieux écrire Mucidan, comme on fait encore quelquefois.
\
ANTIQUITÉS
château de Montaut, près de Villamblard.
Salle-Gourde, Sala-Gorda , près de "Vésone
Sarazac.
Sarazignac.
Sarazinies (les).
Sarazy.
Etc. , etc,
Plusieurs lieux portent ces noms.
Testagoth , près de Triodet.
i près de Cendrieux.
Thiviers , Tliiberium , ville.
Trigoth , près de Ste.-Eulalie-d'Ans.
Trévy , Treverium sur Dordogne.
Villadeix , près de Vern.
Villamblard, Villa-Aniblardi , gros bourg
entre Ve'sone et Bergerac.
Je sens que, malgré mes soins, ces listes peuvent être incorrectes.
En effet , l'orthographe de la plupart des noms propres étant peu
arrêtée, il faudrait, pour les écrire avec certitude, connaître leurs
formes antiques et celles qu'ils avaient dans le moyen âge, ce qui
serait d'autant plus difficile , que souvent on manque de matériaux.
LIVRE DEUXIÈME.
MONUMENS RELIGIEUX SOUS LES ROMAINS
PREMIÈRE PARTIE.
INSCRIPTIONS SÉPULCRALES.
AVANT- PROPOS
JE crois avoir prouvé , soit par les citations* des anciens
auteurs , soit par les rapprochemens qu'elles font naître , que ,
dès les temps les plus reculés , les Gaulois n'étaient rien moins
qu'un peuple sauvage et barbare. J'ai fait voir qu'ils avaient
des villes plus anciennement peut-être que la. plupart des
autres peuples de la haute antiquité. Ces citations , ces rapprochemens doivent avoir inspiré de la considération pour
les Gaulois , en général. J'ai cherché à faire connaître plus
particulièrement ceux qui habitaient le Périgord ; je les ai
suivis dans les colonies qu'ils semblent avoir établies en
Europe , en Afrique , en Asie ; j'ai recherché l'époque où
leur capitale peut avoir été fondée , et je crois avoir démontré qu'elle était cité- métropole de toute la vieille Aquitaine (i). J'ai fait connaître les monumens gaulois que les "Vésonièns et les Pétrocoriens nous ont laissés ; ceux qui nous
viennent des Egyptiens , des Phéniciens , des Carthaginois
et des Grecs. Maintenant je vais parler de ceux que nous
devons aux Romains.
Pour les décrire avec ordre , je suivrai la marche que je me
suis déjà prescrite : je les diviserai en monumens religieux ,
(i)
On en verra une preuve encore plus complète a l'article des camps romains
qui cernaient Vésone.
AVANT- PROPOS.
27 5
civils et militaires ; mais, avant tout, je donnerai un précis
historique de la conquête des Gaules par Jules-César.
Les ravages auxquels Vésone n'a cessé d'être en butte
depuis cette conquête , ont anéanti la plupart des édifices
romains. Cependant , malgré toutes les subversions antiques ; malgré les démolitions et les destructions modernes ,
peut-être encore pires , cette métropole conserve encore
assez de monumens de sa grandeur passée , pour justifier
la supériorité que je lui attribue.
Déplorons le funeste penchant que les hommes eurent toujours à détruire. Notre âge lui-même , qui se vante si fort
d'être un siècle de lumières , a porté peut-être plus loin que
tout autre cette désastreuse frénésie ; et nous voyons tous
les jours , malgré les conventions (i) , malgré le vœu des personnes éclairées , mutiler ou abattre les restes de nos antiquités. Qu'on ne soit donc plus étonné que les monumens
des Gaulois , que ceux des Egyptiens , des Phéniciens et
des Grecs soient en si petit nombre ; qu'on ne le soit pas
non plus, si les inscriptions grecques ont disparu. Hélas !
une bonne partie des inscriptions romaines que les auteurs
me
des i6.
et i7. rae siècles nous ont heureusement fait connaître , ont été elles-mêmes la proie de l'ignorance des propriétaires ou des ouvriers ; et , tout récemment encore , le
ciseau révolutionnaire , nous a fait perdre un grand nombre
de nos plus curieux monumens.
Un gouvernement protecteur des arts peut seul mettre un
(i) Plusieurs parties de terrain ont e'té céde'es , à diverses époques, avec la convention expresse que tout ce qui s'y trouverait d'antiquités serait conservé intact,
et continuerait d'appartenir a la ville.
35
274
AVANT- PROPOS,
terme à ce vandalisme. Dans toutes les villes où il y a des
antiquités , il faudrait établir des commissaires , dont les
fonctions seraient de s'opposer à ce que les propriétaires et
les ouvriers pussent détruire à leur gré cë qu'ils trouvent
ou ce qu'ils possèdent. On enregistrerait chaque objet , et
on rendrait le possesseur responsable de ce qui en vaudrait
la peine. Ces précautions ne nuiraient en rien au droit sacré
de propriété ; elles ajouteraient du prix aux découvertes faites ,
en assureraient la conservation , en feraient mieux connaître
le mérite et la valeur.
ANTIQUITÉS
DE VÉSONE,
ou
MONUMENS RELIGIEUX
SOUS LES ROMAINS,
INTRODUCTION.
Conquête de la Gaule par les Romains. — Effet de cette
conquête sur Vesprit des Gaulois.
POUR arrêter les invasions des Germains, pour s'opposer
aux Se'quaniens et aux Arverniens , ligués ensemble , les
AEduens députèrent le philosophe Diviciac aux Romains ,
leur demandèrent des secours , et devinrent , par cette démarche , la première cause de la conquête des Gaules.
276
ANTIQUITÉS
Jules-César pénétra d'abord dans ce pays avec six légions ,
subjugua les Helvétiens , qui voulaient se porter vers la province romaine , et vainquit Arioviste , chef des Germains.
Ces exploits lui valurent la soumission de plusieurs peuples
de la Gaule celtique. II fit hiverner ses troupes chez les Séquaniens , et en laissa le commandement à Labiénus.
Lannée suivante, qui est la 5<j . me avant J.-C. , César fait
la guerre dans la Belgique , soumet les Suessiones , les Bellovaci, les Ambiani, les ftferviï; îl ruine les Atuatici , tandis que
Crassus , son lieutenant , reçoit à composition les peuples de
la Bretagne. César prend ensuite ses quartiers d'hiver dans
le pays des Carnutes , des Andes et des Turones.
L'année d'après , il fait la guerre aux Bretons révoltés , remporte une victoire navale très -mémorable sur les Vénètes ,
assiège et prend Vannes leur métropole , et soumet tous les
peuples de ces bords de l'Océan. Crassus est envoyé dansl'Aquitaine , où Valérius-Préconinus avait succombé, et où le
proconsul L.-Manilius avait été défait et avait perdu tous ses
bagages. Crassus s'avance vers le pays des Sotiates : il en
vient à une bataille sanglante et opiniâtre , met les Gaulois
en déroute , et attaque leur oppidum. Le siège fut long et
remarquable : il finit par une glorieuse capitulation , pendant
laquelle Adcantuan , avec ses solduriers , fit une sortie vigoureuse que les Romains eurent de la peine à repousser ,
mais qui ne changea rien aux conditions.
Sitôt qu'on a rendu la place , Crassus se porte sur le
pays des Vocales et des Tarusates , qui , surpris de tant de
célérité, se liguent avec leurs voisins, même avec les Celtibériens d'Espagne. Ils rassemblent une armée de 5o,ooo
hommes , que Crassus défait complètement.
DE
VÊSONE.
a?7
Le bruit d'une aussi grande victoire lui soumit tout le midi
de la Gaule aquitanique. Mais les peuples de la partie opposée , étant encore éloignés du théâtre de la guerre , espérèrent que la rigueur de la saison les mettrait à couvert
des entreprises de Crassus , et ne se rendirent point à lui.
me
La 55. année avant J.-C, César défait les habitans de
la Germanie , qui avaient passé le Rhin ; il traverse lui-même
ce fleuve , et porte la guerre chez eux. II repasse ensuite
dans le pays des Tréviriens , et va attaquer la Grande-Bretagne.
Dans la campagne suivante , les Gaulois vainquirent Cotta
et Titurius , lieutenans de César. Après avoir réparé cette
perte , ce grand capitaine fait une nouvelle descente en Angleterre. C'est au retour de cette expédition que commença
la guerre d'Ambiorix.
L'année d'après , César soumet de nouveau les Senones ,
les Carnutes et les Treviri. Pendant ce temps , les Gaulois
attaquent Q. -Cicéron , qui aurait été forcé dans son camp,
si César , marchant à son secours , et employant une ruse
de guerre , n'eût détruit une partie de l'armée gauloise et
mis le reste en fuite.
La Gaule presque entière se soulève l'année suivante. César
revient à la hâte d'Italie ; il bat les Gaulois , s'empare d 'Avaricum, place très-forte , assiège Gergovie , et se rend maître
d'Alise , après une vigoureuse et opiniâtre résistance de la
part de f ennemi.
C'est pendant l'investissement de cette dernière ville que les
états-généraux des Gaules furent convoqués. J'ai déjà fait
connaître les raisons qui déterminèrent cette grande assem-
2? 8
ANTIQUITÉS
blée à préférer un certain nombre de troupes aguerries , à
la levée en masse de tous ceux qui étaient en état de porter
les armes.
Le siège ftAvaricum avait été d'autant plus difficile , que
Vercingétorix se tenait à portée de la place pour couper les
vivres aux Romains , et que les femmes môme prenaient part
à la défense ; tandis que , pour affamer l' ennemi , les Gaulois
avaient enlevé ou détruit toutes les récoltes , et démoli vingt
villes des environs, pour en mieux défendre une seule. Le
siège d'Alise fit pourtant plus d'honneur à César , parce que
Vercingétorix s'était renfermé dans la place avec une gar^nison formidable, et que les 3oo,ooo hommes (i) fournis par
les états-généraux des Gaules , tenaient César lui-même assiégé dans son camp.
La défaite de cette armée , la prise d'Alise , et celle de Vercingétorix , généralissime de toutes les troupes de la Gaule ,
n'assurèrent point à César la conquête paisible de cette vaste
région : elle se souleva de nouveau. Bientôt cependant la
partie du nord subit le joug ; mais il ne fallut rien-moins
que la présence et l'habileté de César pour vaincre le midi.
Un simple oppidum de Vésone, Uxellodunum, fut en état de
soutenir contre lui un siège glorieux. On regarde ce siège
d Uxellodunum , entrepris 5i ans avant notre ère , comme
la dernière opération des Romains dans la Gaule. Mais ,
disons-le franchement , ce fait militaire ne paraît pas avoir
été le dernier (2).
(1) Cette armée, que l'on porte ordinairement à 3oo,ooo hommes, ne pouvait
même pas être de 240,000 hommes effectifs.
(2) En rapprochant ce que j'ai dit à ce sujet dans le premier livre, de ce qu'on
trouvera a l'article des camps romains qui cernaient Vésone , je crois qu'on ne .
pourra guère douter de ce que j'avance,
DE
VÉSONE.
2?9
La conquête une fois consommée, les Romains s'attachèrent à gagner l'affection des vaincus. La politique leur fit
prendre tous les moyens de parvenir à ce but (i). Ils ne frondèrent d'abord ni la religion des Gaulois , ni leurs mœurs ,
ni leurs lois , ni leurs usages ; ils connaissaient trop le caractère et Tintrépidité de ces peuples , pour ne pas éviter avec
soin et avec adresse tous les prétextes qui auraient pu les porter
à la révolte. Cependant , malgré leur habileté , ils ne purent empêcher quelques soulèvemens dont parle l'histoire ;
mais ils eurent l'art ou le bonheur de les apaiser si promptement , qu'aucun écrivain n'en donne les détails.
Captés par les bons procédés des Romains , par le soin
qu'ils mirent, à les rendre heureux , par leur attention à les
faire participer aux honneurs , aux privilèges et aux grands emplois de la capitale du Monde , par la munificence avec laquelle
ils s'empressèrent d'embellir leurs principales villes, d'y ériger
des monumens utiles , et d'autres de pur agrément , gagnés
enfin par le zèle que déployèrent les vainqueurs à exécuter
tout ce qui pouvait tourner à l'avantage de leurs nouveaux
sujets , les Gaulois s'attachèrent peu à peu aux Romains ,
adoptèrent insensiblement leurs lois , leurs usages , et finirent
par se confondre avec eux.
Quant à la cité de Vésone , autant elle avait été puissante
lorsqu'elle se gouvernait par ses propres lois , autant elle
devint brillante sous l' empire des Romains : les débris de ses
temples et de ses édifices somptueux nous 1 attestent. Les vainqueurs semblent , en effet , avoir voulu faire oublier à cette
cité-métropole qu'elle était sous le joug de la dépendance.
(1) La, modération des subsides fut le seul moyeu qu'ils n'employèrent pas.
ANTIQUITÉS
a8o
CHAPITRE PREMIER.
FRAGMENS D'INSCRIPTIONS SÉPULCRALES OU AUTRES.
LES fragmens que nous donnons dans ce premier chapitre n'offrent pas
un grand intérêt ; il en est même qui ne présentent aucun sens : mais
je ne devais pas les omettre. En effet, il est possible qu'un jour on découvre les restes de ces inscriptions. D'ailleurs , cette richesse en
monumens est une nouvelle preuve de l'importance de l'antique cité
de Vésone , et confirme la haute opinion que j'en ai donnée.
N.° i. — Au Musée (i).
N.° a. — Mss. de Beawnénil (3).
M
%RPIS
. . VINX
c
(1) Le Musée est placé depuis peu d'années sous une des principales voûtes de l'amphithéàtre.
(2) On remarque des traces de sculpture au-dessus de cette première inscription.
(3) M. Bcauménil , que j'aurai souvent occasion de citer , nous a fait connaître beaucoup de
monumens qui ont été détruits depuis. II habitait Limoges , et son goût pour les antiquités
lui fit faire ici trois voyages : le premier, vers l'année 1763 ; le second , en 1772 ; et le dernier ,
en 1784 , lorsqu'il allait dans la Touraine, qu'on croit être son pays natal , et où il mourut
peu de temps après. II a laissé des Mémoires et des dessins qui ont été déposés à la bibliothèque de l'Institut. J'ai sous les yeux des doubles de quelques-uns de ses dessins originaux ,
et une copie de ce qui nous regarde dans ses Mémoires. Cette copie fut prise à Paris en 1789,
par M. l'abbé de Lespine , qui malheureusement ne put pas alors s'occuper des dessins que
M. Beauménil avait faits en 1784. Maintenant on ne retrouve pas les originaux, qui pourtant
doivent exister.
DE
VÉSONE.
N.° 3. — Au Musée.
N.°
Au Musée.
D. AVREi ..
v X
. . G (o
PRIAIT
N.° 4. _ Mss. de Beauménil.
N.° 8. — Au Musée.
M
. . . /AMI. . .
. . .SLAQ .
N.° 5. —
281
VXORIS. ET
VL. SACRINAE
Jfwee (2). '
N.° 9. — Au bas de la tour carrée
du vieux château de Barrière ,
vers la ville (4).
ET FL CHARITONI
VERECVN
DVSVy CAN
SERVS
N.° 6. — Mss. de Beauménil.
© AVlTOH . .
V SILEXIIA.
•
•
-
•
N.° 10. — Au chdt. de Barrière (5).
vx.
• (3)
(1) Dans le temps de Beauménil , il y avait encore une M au-dessus de IVX ; ainsi on
lisait :
M
(2) Le fronton a été martelé.
.
IVX
G
(3) Beauménil paraît avoir mal lu cette inscription.
(4) Sur une pierre employée dans le mur.
(5) Nous n'avons pu retrouver ce fragment.
36
ANTIQUITÉS
282
N.° 1 1 .
— Au Musée.
N.° 16. — Au Musée (2).
..TC MATSr .T. .'. .
... <_/ 1Y1
1YJL
'CCKDsD
N.° 12. — Mss. de Beauménil.
I .... NI I . . .
.... VE.-.V. . .
N.° i3.
N.° 17.
Musée.
ANTI .v.
MATRI.
G.IVL.VIATTIV.
— Mss. de Beauménil.
... £ G A V I T
. . | ^ F R N A L I (O
—
N.° 18.
—-r^M jardin de M. Gueydon,
dans la Cité (3).
KJ
N.° i4- —
dfe Beauménil.
A 1
TVBOGLIKILAH. 1
POMPEIAE. C. F.
RESTITVTAE. .
N.° ig.
—
-áta
Musée.
• • « • V . V. Si* • • •
N.° 1 5. — MÍÍ. Je M. Prunis.
. . C. P O M . . . .
. . . ENIELJU. . .
. .
h, I.EILIAC
(1) Beauménil doit avoir mal lu le commencement de la seconde ligne. Je pense que c'est
une portion d'F et non d'O.
(2) Selon Beauménil, on aurait ARMANI. C'est ainsi qu'au N.° 17 il trouve VIATTIV.
(3) La pierre sur laquelle est gravée cette inscription est employée dans le bas d'une tour.
DE
N.° 20.
—
VÉSONE.
Au Musée.
285
N.° 25.
ET
MEMORI .v. . .
A M O R I .\\v;
L. ANT... Ï\.-.-.N.° 21. — H existe une inscription
dans le mur du jardin de la rue
St.-Etienne de la Cité , au midi
de la cathédrale. Le crépissage
la cache maintenant.
N.° 22.
—
•
*
• *
N.° 24.
Au Musée.
1 SVLP. ì
N.° 26.
Mss. de M. Lejdet , savant chanceladais.
—
INv.w. AN 1 ...
D. M. XV. VIR ...
RV. . INVAS.PII.PATRI.PIO
Au Musée (1).
N.° 27.
N.° 23.
—
Au Musée.
—
C.
a*
—
a
•
*
Au Musée.
J_>
. .
\
ET MF
9
—
Tiré des mêmes manuscrits.
DIS. MANIBVS. DC.
VA ET AD NAM ET ( ..
... CIENDVM . . . (A)
N.° 28.
—
Au jardin du château
de Barrière.
/[MAE
9 v . , • • • .-
A E
• •
A E
...... r. svls
(1) Ce fragment, ainsi que celui du N.°23, est taillé dans du marbre de revêtement.
(2) Les W. os 26 et 27 nous semblent avoir été mal lus.
r
a84
ANTIQUITÉS
N.° 3o. — ^« château de Barrière.
N.° 29. — Au Musée.
•
. A RVLI. .
.
■
•
X
■ » •
/
D
Ces divers fragmens d'inscriptions rie sont pas inutiles à l'histoire
de Vésone. Je reviendrai, dans la suite , sur ceux qui donnent des noms
de familles célèbres établies chez nous.
Le N.° 1 1 retrace le titre d'illustre citoyen romain , C. C. R. fclarus
civis romanusJ , que portait le personnage qui s'y trouve nommé.
LeN.° 12 laisse encore voir une partie du nom de la ville, VESVNNA.
Je pense que la première ligne a été mal lue : il devait y avoir NVMINI.
Le N.° i3 fait connaître une offrande faite aux dieux infernaux.
Le N.° 16 offre le Dis Manihus des inscriptions sépulcrales. C'est
sans fondement qu'on y a lu Ermani ou Germani.
Le N.° 18 semble indiquer la corporation des faiseurs de flûtes ou
de fifres.
Les N.os 26 et 27 ont été trouvés dans les fouilles de 1784:^
sont perdus. Le dernier avait , au rapport du savant chronologiste Leydet ,
2 pieds 10 pouces de longueur. Le premier, qui avait 2 pieds de longueur, et au bas duquel on voyait une tête singulièrement coiffée, avec
deux attributs difficiles à distinguer , de chaque côté , est important en
ce qu'il fait mention d'un de nos quindécemvirs.
Le N.° 28 a été trouvé, en 181 6, au château de Barrière, dans la
Cité. On n'a déterré que la moitié de Pinscription , qui se terminait
sans doute par ces mots : sibi et suis.
Le N.° 29, découvert au mois de janvier 1820, dans le cimetière
de la Cité , offre des lettres dont la taille annonce le haut empire
romain. Cette inscription, où il est sans doute question d'un de nos
Marullus ou Marullius , se tex'minait par ces trois lettres D. S. D. (de
suo dicavitj.
\
DE VÉSONE.
2 85
Le N.° 3o est une portion de fronton d'un tombeau. II n'offre plus
que le D du Dis Manibus.
CHAPITRE
INSCRIPTIONS
N.° "Si.
II.
SÉPULCRALES.
— Au Musée.
\ i
K
XNTI
O E I S
XNTI
>\ V S
D N (o
J'AI
déjà parlé de cette inscription comme pouvant être gauloise. En
effet, les caractères dont elle est formée semblent tenir du grec, ont
quelque chose de bizarre , et lui donnent un air d'autant plus étrange
qu'elle est fort dégradée. Cependant elle ne peut remonter qu'au bas
empire romain. Quelques formes de lettres et le D. N. ne laissent
aucun doute à ce sujet. Ainsi , on lira :
Dis Manibus;
Antioples
Antìrnus
Dominus noster.
(i)
Le mauvais état de cette inscription ne permet plus de reconnaître le
de la troisième ligne. C'est d'après Beauménil que l'L a été ajoutée.
double caractère
2 86
ANTIQUITÉS
N.° 32. — Au Musée (i).
D
ET
M
MEMORIAE
NONNAE
N.° 33. — Au Musée (2):
D
M
M A R VL L A
ESENOCAR
V S M A R I T
V S
P.
N. Q- 34. — Z)a«5 Vembrasure d'une porte du vieux château
de barrière, à la Cité.
DIS. M A N I.
G N A T Y S I Y S. DE.A.
XXV. S E C U N D I N A.
MATER. D. S. D. (3)
(1) Cette inscription, qui est du bas empire, a souvent été mal lue.
(2) M. Beauménil y a dessiné un buste de très-jeune femme, TU par le dos. II était dans le
couronnement, et mieux conservé qu'aujourd'hui.
(3) La seconde ligne de cette inscription a été mal lue, même par Scalíger, qui pourtant, comme
le dit Gruter , vidit et descripsit coram Petro Pithaeo.
DE VÉSONE.
N.° 35. — Au Musée.
D
M
ET MEMORIAE
P O M P E I A E
NAMMIOLAE
N. 0 36. — Au Musée.
P O M P E I A E.
C.
F.
RESTITVTAE. A. HIRT.
P V L G H E R. GONIVC
N.° 37. — Au Musée.
D
.
M
C. IVL. C. IVL. AD
' IV T O R I S. FIL.
N.° 38. — Au Musée.
D
.
M
.P O M P.
.PHOEBI.
«
ANTIQUITÉS
a88
N.° 3g. — Au Musée (i).
r
IVL.
LVGVSELVA.À R M E N L ET
S O G E R O R
. . .POMP. PATERNE
N.° 4°-
~ Gruter, supp. , p. iiSq , n.° 9.
D.
M
ET. M. IVL
ILLIAE.
N.° 4 1 - — Gruter, ibidem, n.° 10.
D
ET.
M.
M
GELS
(1) Cette pierre est brisée en cinq ou six morceaux. Du temps de Beauménil on lisait encore IVL.
devant ARMENI.
(2) Ce qu'on remarque au-dessous de cette inscription est Vaseia, espèce d'hiéroglyphe chrétien.
DE
VÉSONEJ
0
N. 4 2 - -• Gruter , p. 85 1 , n.° 3. (Cluniœ Hispan.)
L. POMPEI. PATERNI. F
QVIR. PATERNO. AN. XIX
POMPEIA. PATERNA. FRA
43. — Gruter, p. 916, n.° 4- ( Burdegalœ ) .
D
.
IVLIAE.
M
PAVLINAE
N.° 44. — Au Musée (1).
.D
.
M
C O RNELIAEREV
ETAE
QYOND A
M
(1) Cette inscription , mal gravée sur la pierre , doit être lue comme il suit :
D
.
M
CORNELIAE RE VET AE
QVONDAM
ANTIQUITÉS
N.° 45. - Au Musée (1).
5 fi -íl A k\ Aji'ììM
...ARELIiE SABÏ
S M AM\ E L I V S
FELI G I ANVS
FILIYS PRO
CVR A V I T
N.° 4^- — Gmler, p. 817 , n.° 7. {Romœ.}
D
.
M
P O M P E I A E
R ESTITVTAE
SEX. POMPEIYS
POLYS. GONIYGI
BENEMERIT AE. FEG
Ces inscriptions s'expliquent d'elles-mêmes.
Le N.° 33 offre une particularité remarquable : c'est ce buste d'une
très-jeune femme vue par le dos, comme pour donner à entendre
(1) Du temps de Beauménil, on lisait encore ÍV devant ARTELIAE ; maintenant la pierre est
écornée. Du reslc , quoique le mot ARTELIAE n'eût rien d'équivoque, il avait toujours été mal
lu : jamais on n'y avait remarqué le double caractère E.
DÉ VÉSONE.
29 r
qu'elle mourut avant d'avoir connu le monde. Quoi qu'il en soit , la fataille des Marullus ou Marullius a figuré long-temps en Périgord.
Cette inscription est mal écrite et fort dégradée ; aussi l'a-t-on lue
de diverses manières. Les uns y trouvent ,
D . M
MARVLIA
ESENCAR.
V. MARIT
VS. P.
\
f
D.
M.
MARVILA
ESE NOCAR
V T VMPT
VS. P.
| Suivant les autres , il y aurait )
)
j
(
Nous la donnons telle qu'elle est, sans aucune séparation de mots;
mais voici comment nous croyons , avec M. de Mourcin , qu'elle doit
être entendue :
D
.
\
M
í
MARVLLAE SENOniœ
ou
CARVSMARITVS
P.
l
j
J
[
D
.
M
MARVLLAE
SENO ou SENOnius
CARVS MARITUS
P.
Le N.° 37 indique un Julius, surnommé Adjutor, mot qui semble
bien n'être qu'un nom propre servant à distinguer une branche de
la famille Julia , mais qui cependant pourrait indiquer un emploi. Dans
ce dernier cas , on doit supposer que le Julius dont il est question suppléait les premiers magistrats de la ville 5 car autrement on aurait dit
duquel il était l'adjoint. Cette même inscription prouve que nous
avions des quinquevirs , sans doute pour la police, les vivres, etc. Les
lettres de ce monument témoignent qu'il remonte aux premiers temps
du baut empire.
Beauménil , qui , comme beaucoup d'autres , a très-mal lu presque
toutes nos inscriptions , trouve à la dernière ligne de celle-ci ,
QV XV VXORI,
et il ajoute : piissimi posuit.
! ! !
Le N.° 39 fait connaître que ces Jules étaient Ai-méniens d'origine.
ANTIQUITÉS
2g 2
Quant aux Pompée , aux Hirtius , etc. , dont il est parlé dans ces inscriptions, nous y reviendrons bientôt.
*■-
Le N.° 4.1 offre un hiéroglyphe chrétien. On en voit au Musée deux
autres différens.
Le N.° 4 2 1 trouvé à Clunia en Espagne , indique des Pompée qui
ont le même surnom que ceux de notre inscription du N.° 3g ; ce qui
semblerait témoigner que ces Pompeius-Paternus étaient primitivement établis en Espagne. Ce fait est assez conforme à l'histoire générale , et l'on verra , dans la suite , qu'il coïncide avec celle qui nous
est païticulière.
Quoique le N.° 4^ soit donné par Gruter comme provenant de Bordeaux , plusieurs raisons me persuadent qu'il y a été porté de Vésone.
Nous avions des Paulin en Périgord ; 2° les Jules y étaient
aussi établis; 3.° enfin, M. Florimond de Raymond , président au parlement de Bordeaux , chez lequel Gruter a trouvé cette inscription ,
appartenait a une famille qui a long-temps habité près de Vésone ,
où elle avait des biens considérables (1) 5 et , suivant l'usage des antiquaires , M. de Raymond peut avoir transporté dans son cabinet de
Bordeaux une inscription trouvée ici (2).
i.°
Le N.° 4& est donné par Gruter comme ayant été trouvé a Rome ,
chez Jules-Porcari. Mais comme cette inscription retrace un surnom
que nous retrouvons fréquemment ici ( voyez les N. os 14 et 36), il
est difficile de douter que ces Pompée de Rome n'aient été en relation
d'amitié et de parenté avec les nôtres , et qu'ils n'aient pris pour femme
une Pompeia de Vésone.
(1) La terre de Sallegourde (Sala-Gorda) , située a une demi-lieue de Vésone.
(2) J'avouerai cependant que , comme on trouve des Paulin partout , il n'est pas très-certain
que cette inscription nous appartienne.
■
DE
VESONE.
CHAPITRE III.
INSCRIPTIONS SÉPULCRALES ET VOTIVES.
N.° 47. — Au Musée:
T IB. G. L. Tk CI.
V I T ALIS. Fl.
G M 3L I B D VS
V.
S.
L.
M.(.)
N.° 48. — Gruter, p. íi5g, n.° 1,
I O V I. O P T
MAX
MINMANTIIS .
VI
*
(1) Votum solvit libens meríto. — On a toujours mal lu la première ligne de cette inscription:
on croyait y voir TIB. CLIB. CL. Cependant le second point est assez distinct ; on reconnaît le
troisième ; le cinquième est très-bien marqué.
(2) Vivus dedicavit , ou vivus V. S. L. M. — La troisième ligne paraît avoir été mal lue.
^gS
ANTIQUITÉS
*94
N.° 49- — Gruter , p. 22, n.° 2.
IOVI. PR
PAC
A VG. Y ES. . i . .
C. POMP. SEX. V. S. L. M
N.° 5c — Dom Bouquet, Bec. des hist. des Gaules
t. i. er , p. i3o , n.° 8.
PAC. A V G. VES.
]S[. 0
5i. — Au jardin du château de Barrière.
ÍO.
DEC...
]NL° 52. — Mss. de Beauméníl.
* D
M
D. POBILIVS
G. POB. FIL
P. P.
V. S. L. M.
DE
N.
6
VÉSONE.
53. — Au château de Barrière (i).
3T DEO APOLLINI
COBLEDYLITAVO
M. POMPEIYS. C. POMP
SANGTI. S A G E R D O T
ARENSIS. FIL. QYÍl. LIP
SAC3ÌDOS. ARENSIS
QUI TEMPLYM. DE^..
TYELAE. ET TtERMA. .
PYBLIC. YTRAQ. OI
YETYSTAE. COLLAB, ...
SYA. PEGYNIA. RES r .
V. S. L. M
0
Traduction. — Pour s'acquitter d'un voeu , et après avoir rétabli
a ses dépens le temple de la Déesse tutélaire et les thermes publics,
(i) Ou a trouvé ce précieux morceau, au mois de décembre 1820, sur remplacement d'une
vieille tour. C'est un autel qui a 3 pieds 6 p. de haut sur i5 pouces 9 lignes de large; mais
qui était plus élevé avant qu'on en eût détruit la base et mutilé le couronnement. Peut-ètre y
avait-il sur ce couronnement , D . M ( Dis Magnis J ou M. D. M. I. ( m.-ignœ Deiím matri Idœœ J.
Maintenant on ne peut savoir quelle était cette divinité dont le nom précédait celui d'Apollon.
Quelques lettres du cô.té gauche de l'inscription ont également disparu, mais ne laissent aucune
incertitude. Quant aux mots Cobledulitavus et arensis , nous ne pouvons en déterminer au juste
la valeur. En effet, quel lieu désigne Cobledulitavus ? que signifie arensis ? Ce dernier mot vientil bien de Ares (nom de différentes villes) ? aurait-il ara, aro ou APHS
pour racine ? Nous
avons déja prévenu nos lecteurs que nous étions privés du secours des grandes bibliothèques.
Les caractères de cette intéressante inscription , sur laquelle nous aurons occasion de revenir ,
annoncent le faire des premières années du troisième siècle. Du reste , ou remarque encore la
place du réchaud , et même quelques traces de feu , sur le haut du monument.
296
ANTIQUITÉS
qui étaient tombés de vétusté, Marcus-Pompeius , prêtre, affranchi
d'origine , de la tribu Quirina , natif d'Ares , et fils du saint prêtre
Caius-Pompeius , a consacré ce monument à
et à
Apollon-Coblédulitavien.
N.° 53 bis. — Au jardin du château de Barrière.
.
... 1 U 1
1
N.° 54. — Gruter, p. 58g, rí.° ò: (Romœ, in hortis Vrsini.)
AVRELIAE. VITALI. CO
IVGI. FIDELISSIMAE
RARISSIMAE. CASTITA
TIS. SOTER. AVGG. LIB
PROXIMVS. TABYLAR
RATIONIS. PATRIMON
MARI T V S
POS VIT
N.° 55. — Gruter, p. 82, n.° 7, {sans indication de lieu).
ISIDI. SACRVM
SEX. POMPEIVS. SEX. L. SYRVS
MIL. LEG. V. AVG. V. S. L. M (0
(i) Cette inscription est sans étoile et sans indication du lieu où elle a été trouvée.
DE VÉSONE.
2Q7
Les deux premières lignes de l'inscription votive du N.° 47 se lisent facilement : c'est un Tiberius-Caius-Lucius-Vitalis , Tiberii-CaiiLucii sdius ; mais les doubles lettres rendent la troisième ligne inexplicable. Est-ce un surnom de lá personne désignée ? est-ce le nom d'un
emploi ? II est impossible de le décider , parce que ce mot est très-diíîicile
à rétablir dans son entier; peut-être même, quoique les lettres soient
sans intervalle , y entre-t-il plusieurs mots ? Serait-ce un emploi qui
aurait quelques rapports avec les approvisionnemens des vivres ?
Au reste , cette troisième ligne offre une particularité remarquable :
dans la capacité du premier D il existe un 2 en chiffres arabes , trèsdistinct et fort bien conservé. On croit assez généralement la connaissance de ces chiffres postérieure aux Romains : serait-elle plus ancienne
qu'on ne pense ? ces chiffres nous auraient-ils été portés par nos Marullius , qu'on verra bientôt être originaires d'Arabie ?
On voit dans le second D un trait horizontal qui ressemble beaucoup
à la partie supérieure d'un 7 : nous ignorons quelle est sa valeur ; si c'est
un véritable chiffre, doit-on le joindre au 2 qui précède?
Le N.° 48 fait connaître un vœu fait a Jupiter très-bon et trèsgrand.
os
Les N. 49 et 5o paraissent avoir trait au même événement. Ils indiquent un vœu fait à Jupiter protecteur \ et ce vœu est accompli,
parce que Jupiter a été le pacificateur de l'auguste Vésone. Ces deux
inscriptions sont si importantes pour notre métropole, elles offrent
un intérêt civil, militaire et historique si grand, que je dois en remettre l' explication à une autre partie de cet Ouvrage (1).
Le N.° 5i n'est qu'un très-petit fragment d'une inscription qui paraît
avoir appartenu à un monument dédié à Vulcain , VOLCANO DEO.
En effet , ce dieu dut être révéré dans un pays qui abonde en mines
de fer, et qui se distinguait par ses belles forges. Cette inscription
sanctionnerait le passage de Strabon , que nous avons cité plus haut.
(1) On trouvera cette explication aux chapitres destinés à faire connaître les familles romaines
établies à Vésone.
38
2 8
ANTIQUITÉS
9
Le N.° 52 offre une particularité : ce sont les deux lettres P. P. qui
terminent l'inscription. Je ne crois pas qu'on puisse les expliquer ,
comme on le fait ordinairement , par les mots pater patrice , père de
la patrie , expression qui ne conviendrait pas a un monument de cette
espèce ; mais bien par ceux-ci : pater patratus ; ce qui signifierait que
Décius - Pobilius avait des enfans, et qu'il satisfaisait à un vœu, du
vivant de son père Caius ou CnéiuS-Pobilius. Au reste, les deux lettres
P. P. sont susceptibles de diverses autres interprétations.
Le N.° 54, quoique découvert a Rome, me semble avoir des rappoi-ts avec plusieurs familles établies à Vésone. On y voit figurer des
Aurelius , des Vitalis, de même que dans les numéros précédens (1);
et il est à présumer que Soter , affranchi des Auguste , était parent
de celui que nous retrouvons dans nos inscriptions (2) , et qu'une de
ces mêmes inscriptions désigne comme affranchi de Néron.
Le N.° 55 me semble aussi appartenir à. Vésone. En effet, i.° le
Sextus-Pompeius-Syrus dont il est question dans ce monument, est
affranchi d'un Seoctus-Pompeius qu'on a vu figurer dans une inscription
e
précédente ( N.° 49 ) 5 2 -° ce P ompeius-Syrus est membre de la 5.
légion , dont un de nos Pompée était tribun (3) ; 3.° le cippe de marbre
sur lequel est gravée l'inscription est dédié à Isis ( Isidi sacrum J, et
cette déesse était honorée d'un culte particulier en Périgord, surtout
a Vésone ; 4-° enfin , Gruter , en donnant cette inscription , ne dit pas
d'où elle provient, et il n'y ajoute point l'étoile dont il a coutume de
se servir pour indiquer que les monumens qu'il rapporte ont été trouvés
dans le même lieu que les précédens, qu'ils en sont le revers ou les
côtés. Nous sommes donc fondés a croire qu'il ne se souvenait pas d'où
elle venait, et que peut-être elle appartient a notre métropole.
(1) Voyez les numéros 7 , 45 et 47(2) Voyez Je chap. 7, ci-après, et celui de nos basiliques. — Au reste, cette inscription du
N.° 54 appartient au chapitre 2 ; c'est par erreur qu'elle se trouve ici.
(3) Voyez les chapitres destinés aux familles romaines.
DE VÉSONE.
2 99
CHAPITRE IV.
GRANDE INSCRIPTION VOTIVE. — INSCRIPTION TAUROBOLIQUE.
N.° 56. — Gruter, p.
1018,
n.° 8. sElenburgiJ.
VOTIVITATE. ET. TOT A. MENTE. DE VOTA
GENIVM. LVRIAE. DEDIC AT VM. IN. STATVA
MIN. CVREA. AVE. POSITVM. PERPETVAE. LVCIS
E. POSVIT. ADMENESTRATIO
NIS. SVAE. VESENVS. FRONTINIANVS. CVRATOR. R. P
HVIVS. C. RAT. PATRIAE. POSITA. SVB. DIE. XII. K. OCTO
BRIS. POST. CONSVLATVM. D N. GRATIANI. AVG
ET. III. ....... ET. EQVIT. OC. CONSVLIBVS. (1).
Traduction. — Vésénus-Frontinianus , curateur de cette république,
pour s'acquitter d'un vœu, et dans une intention toute religieuse, a fait
ériger à part , pour l'éternel éclat de son administration , une statue du
génie de Luria ( ou plutôt de la curie J , semblable à celle qui est
jexposée en public dans le lieu des assemblées. Cette statue a été placée,
avec l'agrément de la patrie, le 12 des calendes d'octobre, après le
consulat de notre seigneur Gratien- Auguste ;
III
, et
Équitius étant consuls d'Occident.
(1) Cette inscription paraît fautive ; aussi Gruter ajoute-t-il : Gruterus bona fide describebat
ex schedis Ursini. II n'est, en effet, guère douteux qu'il manque quelque mot avant ADMENESTRATIONIS . Cependant on pourrait lire :
VOTIVITATE ET TOTA MENTE DEVOTA ,
GENIVM CVRI J E ,
DEDICATVM IN
STATVAM ,
IN CVRIA ANEPOS1TVM, PERPETViE LVCI
SEPOSVIT ADMENESTRATIONIS SV JE
VESENVS etc.
Nous pensons que la première partie de l'N de antepositum était effacée , et qu'on n'a pas fait
attention au double emploi du troisième caractère.
3oo
ANTIQUITÉS
D'après le monument que nous venons de citer, il semblerait que,
malgré les guerres , il y avait encore à cette époque deux consuls
en Occident , et les trois unités qui précédaient le nom du collègue
d'Équitius , paraîtraient annoncer que ce personnage était alors consul
pour la troisième fois ; mais la fracture de la pierre nous laisse ignorer
qui il était , et les fastes consulaires n'en parlent point. Bornons-nous
donc à dire qu'on peut fixer l'époque où cette inscription a été faite,
à l'année 67 5 de notre ère , ou environ.
Je ne crois pas qu'on puisse révoquer en doute que ce Frontinianus
de l'inscription ne fût originaire de Vésone ; car la famille des Fronto ,
comme on en verra la preuve dans la suite , était établie en Périgord.
Or, on sait que dans ces temps -la les enfans ne conservaient pas
toujours les noms propres de leurs pères : ainsi , les descendans des
Fronto purent être nommés Frontasius , Frontinus , Frontinius ,
Frontinianus , etc.
On verra, dans la suite de cet Ouvrage, que le nom de Vésone a
varié à Pinfini. Certains auteurs appellent cette ville Vesuna ou Vesona ; d'autres , Visona , Visina , Vesena , etc. C'est sans doute de
Vesena , que dérive le prénom Vesenus , qui indique si bien l'origine
du personnage de l'inscription ci-dessus.
—
m •<mi &0Qm
N.° 57.
m
— Mss. de Beauménil.
. .
1Y1
V A Ny s
J y AT I A E
IE ST I Ty TI
YROPOLVM
. . . sy IT
.
.
±a
Ce fragment d'inscription , que Beauménil avait copié dans nos vieilles
DE VÉSONE.
3oi
casernes de la Cité, en 1772, et que j'y ai vu depuis, a été détruit
dans la révolution.
On sait que Constance II, en faisant périr Silvanus , qui avait pris
la pourpre a Cologne , épargna son fils , et lui laissa tous ses biens. II
serait possible que cette famille , franque d'origine , se fût établie chez
nous. Ainsi , Pinscription du N.° 57 appartiendrait à un descendant de
l'empereur Silvanus , ou à un de ses ascendans , suivant qu'elle annonçait un temps postérieur ou antérieur a lui, ce dont je ne puis me
ressouvenir.
Au reste , ce fragment n'est que la partie droite d'une inscription
plus grande, que l'avant-dernière ligne témoigne avoir été taurobolique. Les lettres SVIT , qu'on voit au-dessous de VROPOLVM , sont
la fin de posuit, qui terminait Pinscription , et qui ne peut se rapporter
qu'à . . . LVANVS f Silvanus J, qui était le Taurobolinus , c'est-à-dire,
celui qui , dans le fond d'un caveau , avait reçu sur lui et sur ses habits
le sang d'un taureau à cornes dorées, qu'il avait offert pour cette dégoûtante cérémonie. La disposition d'un de nos temples , qu'on décrira
dans la seconde partie de ce livre , me semble très-bien assortie à ce
genre de sacrifices.
>
On a vu , par quelques inscriptions précédentes , que le surnom de
Restitutus appartenait à une branche de la famille Pompeia. Celui
à'Ovatia, que porte la mère ou la femme de notre Silvanus, a de Panalogie avec le mot ovatio , par lequel les Romains désignaient le petit
triomphe , honneur qu'aurait pu obtenir un des ancêtres de cette Pompeia-Ovatia , fille d'un Pompeius-Restitutus. II serait donc possible de
rétablir ainsi Pinscription.
DIS
MAG.
NiV. ...... . SILVANVS
PRO. SALVTE. POMP. OVATIAE
VXOR. CAR. POMP. RESTITVTI
FIL. PVBLICE. TAVROPOLVM
POSV1T.
Au reste, tout cet article n'est fondé que sur des conjectures assez
302
ANTIQUITÉS
faiblement appuyées, et auxquelles je ne mets pas plus d'importance
qu'elles ne le méritent. Si j'ai cherché à rétablir ce fragment d'inscription, c'est surtout pour donner une idée de la manière dont les monumens tauroboliques sont ordinairement conçus.
CHAPITRE V.
DIVINITÉ
TOPIQUE.
N.° 58. _ Au Musée.
DEO.TELOI
S I L V A N I. 1
CA.TEMPL>
De même que la plupart de nos autres inscriptions , ce fragment
a toujours été mal lu. L'abbé Lebœuf (i) y trouve ,
DEO TELO
SILVANIFI
CATEMPIX
\
(
et Beauménil
)
l
DEO TELO. ïiï,
STLVANI I....
G ATEMPLX (2).
Cependant les caractères en sont très-beaux , et , si l'on excepte le
dernier de chaque ligne , aucun n'est endommagé. Pourquoi donc voir
sous tant de faces ce qui n'en a qu'une ? Doit-on altérer une inscription pour l'expliquer à son gré ? Qu'on établisse des systèmes sur
le sens , sur la valeur des mots , cela est tout simple : un fragment
prête aux conjectures ; mais on doit être exact sur les détails matériels
d'un monument. Avec de bonnes pièces , ceux qui viennent après nous
(1) Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
(2) D'autres ont lu , à la première ligne , DEO LETO.
DE VÉSONE.
3o3
rectifient nos erreurs ; avec de mauvaises leçons , on couvre la vérité ,
souvent pour toujours.
Nous nous sommes donc attachés à lire les inscriptions avec exactitude ; nous osons même nous flatter d'avoir laissé peu de chose à
désirer sous ce rapport. Mais revenons à notre fragment , et examinons
les trois lettres que la cassure de la pierre a partagées.
Le dernier jambage de la première ligne ne peut commencer un
troisième mot : il n'est séparé du second , ni par un point , ni par un
plus grand espace. Nous croyons devoir y reconnaître la première partie
d'une N , et alors on aura : DEO TELONIO ou DEO TELONO. Venait ensuite , sans doute , le nom du personnage qui avait consacré le
monument, et dont le père s'appelait Silvanus.
Le dernier trait de la seconde ligne est le commencement d'une F.
Ainsi , on lira : SILVANI F. sfiliusJ , et d'autres mots qui ont disparu.
La troisième ligne commence par un C , et entre l'A et le T on
voit un point bien marqué. Après l'L vient une lettre qui a cette
forme X ; serait-ce un A ? La première ligne , qui a quelque chose
d'un peu cursif, pourrait le faire croire. Cependant, la beauté des caractères du fragment qui nous occupe ne permet guère de s'arrêter
k une pareille conjecture. D'ailleurs , en examinant cette lettre avec
attention , l'on aperçoit à gauche la naissance d'un nouveau trait qui
semble annoncer un double caractère , '\í ( V M ). Ainsi on aurait ,
DEO TELONIO (avec le nom du personnage.)
SILVANI F. sfiliusJ
CA TEMPLXÍ stemplumJ
cm
II ne s'agit donc ici , comme on l'a cru , ni d'un Telus , pris pour
la terre divinisée , ni d'un Letus , ni d'un dieu tutélaire. II est inutile de réfuter sérieusement d'aussi singulières interprétations. Telonius
ou Telonus était sans doute une divinité topique, c'est-à-djre , un dieu
honoré d'un culte particulier , ou, peut-être encore mieux, le nom d'une
attribution particulière du dieu des Gaulois.
Mais quelle espèce d'intelligence était ce Télonius , dont la Mytho-
3o4
ANTIQUITÉS
logie ne parle point ? Je vais hasarder quelques conjectures. Peut-être
parviendrai-je a donner des notions spécieuses sur ce dieu inconnu.
Dans les anciennes limites de Vésone , a une petite demi - lieue de
la ville actuelle , il existe un gouffre et une source très-remarquables
qui se nomment le Toulon (i). Je ne connais point le célèbre port de
Toulon en Provence, dont le nom latin Telo-Martius a quelque rapport
avec celui de notre abyme J mais s'il se trouve un gouffre ou quelque
fontaine extraordinaire dans son voisinage , ou si sa position topographique a de l'analogie avec les excavations que forment quelquefois
ces sortes de sources , ne sera-t-il pas naturel de penser que les Gaulois avaient fait de Télonius le dieu ou plutôt le génie des gouffres ,
comme ils en avaient pour les lacs > les étangs , etc. ?
N.° 5cj.
—
Au Musée.
N VMIN. .
AVG.
ET.
. .EO. TEL°]> . . %
Voici encore une inscription en l'honneur de ce même Telonius : c'est
(1) II existe un autre lieu de ce nom pròs de Bergerac. Quant
.'i
deux moulins.
à notre gouffre,
100 toises, il fasse aller
notre source et
ils forment un ruisseau assez fort pour que, dans l'cspace d'environ
J'ai déjà dit que ce ruisseau bornait l'anciennc Vésone au nord-ouest. II n'y a pas
long-temps qu'on voyait, a portée de ses bords, un hôpital connu sous le nom d^Hópìtal-Cliarles ;
quelques portions de l'église y subsistent même encore , ct. ces restes sont assez anciens pour faire
croire que l'édilice
devait sa fondation à Charlemagnc. On s'est trompé en nommant ce lieu
rc
SainL-Charles , sur la carte qui forme la I. planche de cet Ouvrage.
(2) Encore une inscription qu'on a toujours mal luc. On en a même fait deux différentes :
NVMIN.
\
AVG. ET
EO.T .EËX
!
et
)
NVMIN.
AVG. ET.
(
FO. TEIN.
Quant à la quatrième ligne, qu'on n'avait jamais aperçue, on n'en distingue que peu de chose.
DE VÉSONE.
5o5
un des plus curieux monumens de la servile adulation des Gaulois envers Auguste. En effet, on sait que cet empereur n'avait pas osé recevoir seul les hommages divins , qu'il avait ordonné que son nom
fût toujours associé à celui de la déesse Rome, et que celui de cette
divinité précédât le sien : Romce et Augusto. Mais ici les Vésoniens
poussèrent la flatterie jusqu'à réunir son nom à celui d'un de leurs
génies , et même jusqu'à écrire le nom d'Auguste le premier. Je serais
porté à croire que nos ancêtres usèrent de cette lâche , mais adroite
adulation , pour obtenir à leur métropole le titre et les prérogatives
de 'ville augustale , ou pour remercier ce prince de les lui avoir accordés.
II fallait que Telonius fût en grande vénération chez les Vésoniens ,
pour qu'ils osassent faire une telle association; car s'ils n'avaient pas
eu un profond respect pour ce génie , cette réunion de noms serait
devenue une injure sanglante. II est possible aussi que cette alliance
fût une ruse ingénieuse de la part de ces mêmes Vésoniens , pour que
les vainqueurs ne les forçassent point à renoncer au culte d'une divinité pour laquelle il paraît qu'ils avaient beaucoup de dévotion.
CHAPITRE VI.
INSCRIPTIONS
TUTÉLAIRES;
N.° 6o.— Mss. de Beauménil. {Autel de marbre blanc (i).
TVTELIE. AVG,
• V E S V N A E •
SECVNDVS
SOT E R
D.
S.
D.
(i) Plusieurs auteurs parlent de cet autel. II avait 3 pieds 2 pouces de haut , sur 20 pouces
3o6
ANTIQUITÉS DE VÉSONE.
N .° 61. ■— Au Musée , ( sur une pierre en fort mauvais état).
TVTEIAE. AV. w
■ , VESVMAE
SECVPDVS
SOTTF.L .T^
L'inscription du N.° 60 était gravée sur un autel de marbre blanc ;
celle du N.° 61 l'est sur une table de pierre. L'une fut trouvée , selon
Beauménil , a l'cntrée de ce qu'on nomme la Cité ; l'autre a été découverte aux vieilles casernes. On a donc eu tort de les confondre.
D'ailleurs , elles diffèrent non-seulement par les abréviations qui les terminent , mais encore par le nom de la ville , qui est écrit avec une
seule N dans la première , tandis qu'il y en a deux dans la seconde ,
comme dans la plupart des autres monumens romains.
Les inscriptions tutélaires finissent ordinairement par cette formule :
L.D.S.D. (Locus datiis sententiâ decurionum) . Au contraire, le N.° 60
n'a que les trois lettres D. S. D., qu'on explique souvent par ces mots ;
De suo dédit ou dicavit. Mais comme , par presque tous les monumens de ce genre , il paraît que les inscriptions tutélaires ne pouvaient
être placées sans l'autorisation du sénat, il faut chercher une interprétation plus conforme à cet usage. Je crois que la plus simple et
la meilleure est celle-ci : Decreto senatû.s decurionum; c'est-à-dire,
dédiée ou placée en vertu d'un décret du sénat des décurions.
Quoi qu'il en soit , ces deux inscriptions sont très-précieuses pour
notre métropole ; elles prouvent trois choses : d'abord , qu'à l'instar
des anciennes villes grecques et romaines , Vésone avait ses dieux tutélaires ; ensuite , qu'elle avait un sénat de décurions j enfin , qu'on
lui avait accordé les privilèges de ville augustale.
de large au socle. Du reste, le premier mot de l'inscription nous semble avoir toujours été mal lu.
Beauménil, Savarou et les autres savans qui la rapportent, ont pris sans doute pour un I quelque
partie d'A. Ainsi , nous croyons qu'il faut lire TVTELAE. AVG.
DE VËSONE.
3
0?
Ce titre était aussi beau que celui de colonie romaine ; il était même
beaucoup plus avantageux pour les villes qui en étaient décorées , en
ce qu'il les faisait jouir des prérogatives attachées aux municipes , c'està-dire, du droit de se gouverner par elles-mêmes. Au reste, on ne
tardera pas à voir que les Romains s'étaient appliqués à embellir Vésone , autant et peut-être plus que leurs propres colonies.
Je ferai remarquer encore que ces deux monumens, ainsi que le
suivant , sont dédiés , non à un empereur romain , ni au génie de la
ville, comme beaucoup de monumens de ce genre, mais à Yaugusta
Vesunna elle-même.
II est peu de ces sortes d'inscriptions antiques qui soient plus
célèbres , qu'on ait plus souvent citées et plus diversement lues que
les deux dont je viens de parler. Le N.° 60 n'offre pourtant aucune
incertitude. Quant au N.° 61 , la quatrième ligne en est presque indéchiffrable. Scaliger et Pithou (1) y lisent, ainsi que Gruter, d'après
eux, SOTTI. L. D. S. D. L'abbé Vénuti (2) y trouve SOTER. L. D. S. D. ;
l'abbé Le Bœuf (5), SOT 3. F. DIC. ; Beauménil , SOTTIID. S, et ainsi
des autres.
Cependant , quoique les dernières lettres ne soient pas entières , elles
ne présentent aucun équivoque : on y lit très-distinctement L. D. S. D.
Toute la difficulté tombe donc sur les premières , qu'on a beaucoup
de peine à lire. II semble , au premier examen , qu'on y reconnaît la
leçon de Gruter ; mais comment expliquer SOTTI ? d'ailleurs , l'état
de dégradation de la pierre (4) ne permet guère de se fixer sur ce
commencement de ligne, et il n'est pas impossible d'y trouver SOTTF;
car la double lettre 5T (ET) se rencontre souvent. L'F , il est vrai, ne
présente guère ici que la forme d'un I , à côté duquel est un petit trait
qui pourrait bien n'être qu'un accident. Quoi qu'il en soit , cette leçon
(1) Ils étaient venus visiter nos antiquités. Voyez Gruter page io5, n.° i.
(2) Dissertation sur les anciens monumens de Bordeaux , page 7.
(3) Mémoires de l'Académie des Inscriptions.
(/j) Les soldats qui se succédaient aux vieilles casernes , d'où provient cette précieuse inscription , ont beaucoup contribué á la détériorer , ainsi qu'une infinité d'autres monumens que l'cta
y conservait.
5o8
ANTIQUITÉS
me paraît la meilleure , la seule même à laquelle on puisse donner un
sens raisonnable. Ainsi, on aurait : Soter et fdius. Locus datus senlentiâ
decurionum , c'est-à-dire , Soter et son fils. Ce lieu a été donné par
décret du sénat des décurions.
Savaron a agi d'une manière tout-à-fait despotique. S'étayant d'une
autre de nos inscriptions qui appartient à Soter , affranchi de Néron ,
il change arbitrairement le mot de Secundus de celle-ci, en celui de libertus
qui n'y fut jamais. Au reste, il est probable que Secundus-Soter était
fils de l'affranchi f libertus J , et que l'individu désigné par le mot fdius
était son petit-fils. Je parlerai de l'affranchi, lorsque j'en serai au monument qui le regarde.
Le bas relief que je vais faire connaître a été trouvé depuis peu
au château de Barrière , dans la Cité : il était employé dans la construction (i). C'est le fragment gauche d'un monument plus étendu. On
y distingue une panthère assise , et une très-petite partie du vêtement
et du bras de celui qui lui donne à manger dans un van, ustensile qui a été inventé par l'ançien Bacchus , et qui lui était consacré. Le
côté de ce petit monument est orné de feuilles et de branches de lierre ,
et les moulures sont sculptées. Au-dessous est le fragment d'inscription que nous allons rapporter.
N.° 62. — Dans la grotte du château de Barrière.
T VTT . . . . . . . . .
.
A . .
Ces lettres sont évidemment les initiales des mots TVTEL^E AVGVSTiE , suivis sans doute, comme dans les inscriptions précédentes,
du nom de la ville, VESVNNÍE, de celui du particulier qui dédie le
(1) Sur l'eniplacemeat d'une tour détruite, au sud-ouest du châtean.
DE VÉSONE.
3og
monument , et de la formule L. D. S. D. Telle est la seule explication
qu'on puisse en donner , vu que la partie gauche de la pierre, qui était
la plus intéressante, est précisément celle qui nous manque. Au reste,
il serait très-possible qu'elle se découvrît un jour dans le mur que
j'ai désigné ou dans les alentours.
Ce petit monument ne paraît , au premier coup d'oeil , présenter
d'autre intérêt que- celui dé donner une troisième inscription , d'une
espèce assez rare , il est vrai ; mais lorsqu'on examine les ornemens
accessoires , lorsqu'on pense à la nature de l'animal qu'on y voit
sculpté (i) , on peut espérer de parvenir à connaître la divinité à laquelle les Vésoniens avaient confié le soin de veiller au salut et à la
prospérité de leur métropole.
En effet , on sait que le lierre et la panthère étaient consacrés à
Bacchus l'indien ou l'égyptien, et que ce Bacchus et Osiris n'étaient
qu'un seul et même personnage. Maintenant, si l'on se rappelle ce
que j'ai dit sur les anciennes relations des Gaulois avec les Egyptiens -,
si l'on fait attention que Vésone a eu , dans tous les temps , des liaisons avec la partie des Gaules où ces derniers avaient établi une colonie , devenue depuis phénicienne , carthaginoise , et enfin romaine ;
si l'on se souvient que le Périgord avait adopté le culte d'Isis et de
plusieurs autres divinités de l'Egypte ; si ,. en un mot , l'on approuve
les raisons qui me portent k penser que ce fut Taut lui-même qui
nous apporta le culte d'Isis , peut-on se refuser k croire qu'au culte
d'Isis ( la lune ) les Pétrocorìens aient joint celui d'Osiris ( le soleil ) ,
son frère et son époux ? D'ailleurs si tous les rapprochemens que nous
avons pu faire témoignent que les Vésoniens révéraient Isis , le petit
monument qui nous occupe ne prouve pas moins , d'une manière évidente, qu'Osiris était honoré par eux ; mais il annonce quelque chose
de plus encore , c'est que cet Osiris était un de nos dieux tutélaires.
Ceci , je l'avoue , n'est qu'une conjecture ; mais il faut convenir qu'elle
ne manque pas de probabilité. En effet , de quelle manière pourrait-on
expliquer autrement de semblables attributs , joints k une pareille ins-
(i)
Voyez le N.° i de la planche XIX.
5 io
ANTIQUITÉS.
cription? Quoi qu'il en soit, cette conjecture est plus admissible que
celle des auteurs des i6. e et 17.? siècles, qui, sans autres fondemens
que leurs rêveries, affirment que Vénus était notre divinité tutélaire.
On demandera , sans doute , pourquoi j'attribue ce petit monument
au Bacchus égyptien, de préférence à celui des Grecs et des Romains?
je répondrai que la panthère, le van, et le lierre sculpté sur les bords
du bas relief, conviennent mieux au premier qu'au second , dont l'emblème ordinaire , même chez nous , comme on ne tardera pas a s'en
convaincre , est le pampre et les raisins;
Au reste , ce monument n'est pas le seul que nous possédions où
l'on trouve du lierre sculpté, comme attribut d'Osiris. II y a au Musée
un bloc de colonne , tenant a sa base , sur lequel on remarque cette,
plante (1)3 et ce qui semble changer en réalité ce que je viens de
donner comme une simple conjecture , c'est que nous avons également
un autre bloc de colonne (2) où l'artiste a sculpté des lapins, des
panthères , d'autres animaux symboliques ; et que , parmi les Arabesques dont ce fût est couvert, l'on voit un groupe de griffons parfaitement conservé, et formant le principal objet de ces divers emblèmes. Or , tout le monde sait que les griffons sont l'attribut d'Osiris ,
comme les ibis sont celui d'Isis. Osiris était donc révéré chez les Vésoniens , et le petit monument que je viens de faire connaître forme
une espèce de preuve qu'il était un de nos dieux tutélaires.
(1) Voy. le N." 1 de la planche VIII.
(2) Voyez-en le développement dans la planche VII.
LIVRE DEUXIÈME.
MONUMENS RELIGIEUX SOUS LES ROMAINS.
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^Omm
-r— m
"
SECONDE PARTIE.
TEMPLES
DE VÉSONE.
AVANT -PROPOS.
DE - tous les édifices qu'élevèrent les anciens, les temples
sont , sans contredit , ceux où ils étalèrent le plus de grandeur, de luxe et de magnificence. En effet , les formes qu'ils
leur ont affectées , le choix et la richesse des matériaux qu'ils
y ont employés , les dépenses en marbres , en métaux , en
sculptures et autres ornemens de toute espèce qu'ils y ont
prodigués , témoignent assez qu'ils n'épargnaient rien pour
ces sortes de monumens.
Cette somptuosité , qui n'était qu'une fastueuse profusion
en Italie , devenait une prodigalité politique dans les pays
vaincus , où les Romains voulaient substituer leur religion
à des opinions théologiques qui auraient pu gêner la marche
de leur gouvernement. Aussi verra t-òn qu à Vésone l'économie ne présida point à leurs entreprises dans ce genre.
Quelques villes de France qui furent moins en butte que
la nôtre aux dévastations des barbares , ou qui s'en tirèrent
plus heureusement que nous , ont conservé un plus grand
nombre de monumens antiques; mais aucune, à coup sûr,
ne peut fournir la preuve d'avoir possédé autant d'édifices
publics ou particuliers , et surtout de plus riches temples. On
pourra s'en convaincre dans le cours de cet Ouvrage.
Au reste , Vésone a été si fort bouleversée , qu'à l'exception de trois ou quatre de ces temples , la position de tous
les autres est absolument inconnue. On peut cependant prouver , par des inscriptions ou par des fraginens d'architecture ,
et surtout de sculpture , qu'elle en comptait plus de douze
dans son enceinte ou fort près de ses murs.
MONUMENS RELIGIEUX
SOUS
LES
ROMAINS.
RECHERCHES
SUR LES DIFFÉRENS TEMPLES DE VÉSONE.
CHAPITRE PREMIER.
Temple élevé à Rome et Auguste. — Inductions au sujet de
ce Temple.
COMMENÇONS
par le temple que les Vésoniens avaient consacré à
Rome et Auguste. N.ous avons quatre inscriptions qui ont rapport a
Papothéose de l'empereur. J'en ai déja fait connaître une , en parlant
de Télonius ; voici les trois autres :
N.° 63. — Au Musée.
VMIN. AY G.
40
ANTIQUITÉS
5i4
N.°
64. — Dans la grotte du château de Barrière.
....... T AV G.
K° 65. — Au Musée.
ORLO
. , . f ANAMIO. y.
.... 'G. VIII. AT
T
Aucune de ces inscriptions n'est entière ; mais elles suffisent pour
témoigner que les Vésoniens ont honoré Auguste d'un culte particulier ; et le petit fragment du N.° 65 , qui maintenant est presque
effacé, mais que Beauménil a vu mieux conservé (1), pourrait, en
outre, attester que nous avions un temple dédié à Auguste.
En effet , il parait que le personnage dont il est question dans ce
fragment était un de nos prêtres augustaux , et tenait le huitième rang
dans leur collège. L'abréviation AVG. f Augustalis J, de la troisième
ligne , et le nombre VIII qui la suit , ne semblent guère laisser de
doute à ce sujet. Or, si nous avions un collège de prêtres augustaux,
nous avions un temple dédié à Rome et Auguste.
(1) On y lisait encore :
ORLO
.... ÍAÏÏAMI O
.... AVG. VIII. AT
Au-dessus de l'inscriplion est un reste de sculpture,
DE VÉSONE.
Zi5
Mais , ne peut-on pas tirer une autre conséquence de toutes ces inscriptions ? On sait qu'environ dix ans avant notre ère , soixante peuples des Gaules se réunirent, par députés, à Lyon, pour élever, à
frais communs, un autel à Rome et Auguste. Le type de cet autel
se rencontre très-fréquemment sur les médailles d'Auguste , de Tibère, etc. On sait aussi que cliacun de ces principaux peuples entretenait un prêtre dans cette ville , et y envoyait tous les ans une députation pour célébrer la fête du nouveau dieu. Or , nos inscriptions
ne nous fournissent-elles pas la preuve que les Pétrocoriens étaient
du nombre de ces soixante peuples ?
Puisque nous en sommes a ce fameux autel de Lyon , cherchons
à expliquer pourquoi les médailles auxquelles il a servi de type sont
en si grand nombre dans les Gaules.
On doit présumer que les principales villes gauloises avaient conservé ou obtenu le droit de battre monnaie, et que, pour prouver à
Auguste qu'elles lui étaient parfaitement soumises, elles prirent pour symbole cet autel , qui retraçait un culte commun a une grande partie de
la nation
(i).
Si l'on adopte ma conjecture, ce grand nombre de mé-
dailles avec même revers n'aura plus rien d'étonnant, et l'on concevra
pourquoi des villes jadis très-importantes, pourquoi de florissantes colonies ne semblent avoir eu aucune monnaie particulière, tandis que des
villes inférieures jouissaient du droit d'en frapper. En effet, n'étant
point comprises dans le nombre des soixante peuples , ces villes avaient
pu , elles avaient dû peut-être choisir un type distinct.
Au reste , on a vii que Vésone , ainsi que les Pétrocoriens réunis à
elle , frappait des monnaies gauloises autonomes ; et l'on verra , dans
la suite, que ce privilège se maintint après la conquête ; qu'il ne fut
aboli ni par les Goths ni par les Francs, et que nos pères en jouissaient
encore dans les temps de la féodalité.
(i) Je serais porté a croire que les soixante peuples gaulois qui avaient élevé l'autel de Lyon
étaient ceux dont les villes capitales avaient obtenu, ou obtinrent, par ce fait, le titre d'Augusta , qu'il ne faut pcut-êlre pas confondre avec le nom d'Auguste , réuni a celui d'une ville ,
comme dans Augusloritum , Auguslomagum , etc
Dans le premier cas , le mot Augusla doii
précéder le nom et rester entier, comme dans Augusta-Rauraçorum , Augusta-Vienna , etc.
5i6
ANTIQUITÉS
CHAPITRE II.
Temples d'Osiris, de Bac chus . de Neptune, de Vénus, de
Junon, etc. — Temple dans Venceinte de la nouvelle ville.
— Temple près du Camp-de-César , etc.
VÉSONE , comme nous Pavons déjà dit, fut tellement bouleversé* par
les barbares, qu'on ne sait plus aujourd'hui où étaient la plupart de
ses édifices antiques. C'est ainsi que nous ne pouvons assigner la place
de nos temples d'Osiris , de Bacchus , de Neptune , de Vénus , etc. ,
quoique nous possédions , au Musée ou ailleurs , des preuves non équivoques de leur ancienne existence.
En effet , tous ceux qui ont étudié l'antiquité et qui en connaissent
les usages , savent que , moins inconséquens que les modernes , les anciens ne se permirent jamais , soit en sculpture , soit en dessin , soit
en architecture , de faire rien d'inutile , et sans un but déterminé ; que ,
dans les symboles , dans les allégories , et surtout dans les attributs ,
ils suivaient toujours les convenances les plus exactes, et ne plaçaient
jamais dans les monumens d'une divinité les emblèmes affectés à une
autre divinité quelconque.
Ce principe est incontestable : il doit être regardé comme un axiome ;
et alors il est impossible de ne pas reconnaître que notre ville renfermait un temple consacré à Bacchus. On rencontre , en effet , sur le
sol de l'ancienne ville , beaucoup de débris d'édifices , ornés de pampre
et de raisins ; soit des portions de frises , employées dans des constructions, soit des fûts de colonnes ou des fragmens de chapiteaux , dispersés çà et là. La nature et le caprice ont tour r à-tour guidé la main
du sculpteur. Tantôt le pampre est placé d'une manière simple et sans
DE VÉSONE.
3 I?
art (i), tantôt il est disposé en rinceaux (2) ou en contours singuliers (3) ; quelquefois des génies , mollement balancés parmi les feuillages, y jouent d'une manière agréable (4). Comment ne reconnaîtraiton pas dans ces divers ornemens les attributs du dieu des vendanges
du Bacchus des Grecs et des Romains ?
s
Mais j'ai déjà prévenu qu'il existait deux blocs de colonnes , dont
les emblèmes sont tout diíférens : la panthère , le lierre et les griffons les distinguent (5). Or, ne sait-on pas que ce sont les attributs
particuliers du Bacchus égyptien , c'est-à-dire , d'Osiris ?
II me parait donc certain qu'au culte d'Isis, Vésone et les Pétrocoriens avaient joint celui d'Osiris ; et si l'on approuve ce que j'ai
dit au commencement de cet Ouvrage , on ne doutera plus que notre
métropole et son peuple n'aient a'dopté ces deux cultes en même temps ,
et dès la plus haute antiquité gauloise.
Ces restes d'architecture me semblent donc prouver que nous avions
des temples consacrés à Osiris et à Bacchus ; mais malgré la profusion et la richesse des ornemens sculptés sur leurs colonnes , ils n'étaient
ni aussi magnifiques , ni aussi somptueux que celui de Neptune.
Nous conservons au Musée la partie supérieure d'une corniche d'entablement du temple dédié à cette divinité (6). Les proportions de sa
cymaise et de ses modillons annoncent que l'édifice devait avoir de
(1) Voyez un débris de frise employé dans un mur du château de Barrière.
Voyez aussi le N.° 3 de la planche VIII. Cette portion de fût de colonne , parfaitement conservée, et qui a servi de pierre à huile, est au Musée. On trouve un fragment a peu près semblable, mais plus détérioré, dans le jardin
de MM. Vidal,
Voyez enfin une portion de chapiteau corinthien, dans
à
la Cité.
le jardin de M. Chambon.
(2) Voyez le N.° 6 de la planche VIII. Ce bloc provient d'un jardin situé sur la route d1 Angoulême. II est au Musée.
(3) Voyez certains fragmens de décoration dans le jardin de M. Chambon et au château de
Barrière , où Ton trouve aussi une immense quantité de débris de toute espèce.
(4)
Voyez deux morceaux de frLe dans le jardin de M. Gueydon , près
de la Cité.
(5) Voyez le îí.o
1 de la planche VIII.
Voyez aussi la planche VI. C'est un bloc de colonne développé.
(6) Voyez le N.°
1 de la planche XXI.
de Téglise cathédrale
5i8
ANTIQUITÉS
60 à 70 pieds d'élévation totale. Les coquillages et les plantes marines qui y sont sculptés ne laissent aucun doute sur la destination
de ce temple : ils indiquent d'une manière positive qu'il était consacré
•au dieu des mers.
Nous possédons également un chapiteau (1) , orné de coquillages et
de dauphins : il provient, sans doute , de l'intérieur du même temple.
Son fût est orné de joncs et de plantes marines , parmi lesquels sont
sculptées de jolies petites figures, dont on ne voit que le haut du corps.
Le bloc de dessous contenait sans doute la partie inférieure de ces
tritons.
Nous avons aussi un fragment de chapiteau-pilastre en marbre, blanc ,
qui semble avoir fait partie de la décoration de l'édifice (2).
Enfin, M. Beauménil a dessiné, en 1763, un autre morceau qui ne
laissait aucun doute sur sa destination : c'était un b!oc de colonne, de
7 pieds 8 à 10 pouces de haut sur quatre pieds de diamètre, tout
orné de coquillages et de plantes marines (3) ; mais il était en trèsbeau marbre blanc : c'était assez pour hâter sa destruction (4). On
ne peut douter que les autres colonnes de l'extérieur du temple ne
fussent de la même matière, et le fragment de chapiteau-pilastre corinthien qu'on voit au Musée en provient sans doute également.
Beauménil est si étonné des fortes proportions et de la beauté des
sculptures du bloc dont nous venóns de parler , qu'il le regarde comme
ayant fait partie d'un monument isolé, que, dans son admiration , il
compare a la colonne trajane. Mais il est dans Perreur : un diamètre
(1) II était dans une tour massive du jardin de M. Chambon. Cette tour , dont le propriétaire a enlevé tous les matériaux, a fourni un nombre immense de fûts de colonnes, de chapiteaux , de corniches , d'architraves , de frises et d'autres ornemens d'architecture. La planche XVIII.
en fait voir l'arrachement tel qu'il existe encore. Voyez , pour le chapiteau , le N.° 2 de la planche VII(a) II est au Musée.
(3) Voyez lo N.° 7 de la planche VII. Ce bloc était aux vieilles casernes. J'ai une idée confuse
de l'y avoir vu jadis.
(4) On l'a refendu pour faire des dessus de meubles , dans différentes maisons de la ville.
Le fragment du chapiteau-pilastre corinthien qu'on voit au Musée est absolument de la mime
espèce de marbre.
DE VÉSONE.
de
ZIQ
4 pieds ne peut convenir à une colonne triomphale. Au reste, les
ornemens étrangers appliqués sur ce beau fragment sont une preuve
de la décadence de l'art, et témoignent que le temple de Neptune ,
de même que ceux d'Osiris , de Bacchus , etc. , n'a pas été construit
dans le beau siècle de l'architecture. La fondation de ces divers édifices , ou du moins leur restauration , ne peut remonter plus haut que
le règne de Didius-Julianus.
L'existence à Vésone d'un temple consacré à Junon , n'est pas aussi
certaine ; il ne nous en reste d'autre preuve qu'une fort belle tête de la
déesse (1). Le corps a été détruit pendant la révolution, ou peut-être
est-il à jamais enfoui dans les fondemens de quelque nouvelle bâtisse.
Je me souviens d'avoir vu la statue entière. Elle était dans un couvent
de religieuses ; on Pavait revêtue comme une Sainte-Vierge. Au reste,
elle
n'était
qu'en
n'eussent érigé
pierre ,
et
il
serait possible
que les Vésoniens
qu'un simple autel à Junon. Cependant, comme le
couvent des Jacobins , où la statue fut trouvée , a été bâti sur l'emplacement de Pancien palais des gouverneurs de la province, il semble
que Pimportance du lieu conduirait à penser que la reine des cieux ,
Pépouse de Jupiter , pouvait y avoir un véritable temple (2).
Nos pères paraissent également avoir dédié un temple à Vénus. Nous
avons sur son existence des témoignages qui ne me semblent point
équivoques ; car non-seulement la tradition s'en est perpétuée jusqu'à
nous, mais il est certain qu'en creusant, il y a une soixantaine d'années , les fondemens d'une sacristie qu'on
voulait
ajouter à l'église
des Dames de la Visitation (3) , on découvrit une superbe statue de
cette divinité. Elle était en marbre blanc , et d'une proportion plus
forte que nature (4).
Sa nudité et l'afíluence des curieux qui venaient admirer ses belles
(1) Elle est au Musée. ( Voy. le N.° 4 de la planche V. ) Je la retrouvai dans la. maçonnerie
d'un mur de clôture , près du couvent des Jacobins.
(2) II paraît que toute la statue avait été dorée. II subsiste mime encore quelques traces de
la dorure.
(S) II ne faut pas confondre ce couvent de la Cité avec la nouvelle communauté, de la ville.
(4) Elle avait 7 pieds de hauteur.
52o
ANTIQUITÉS
formes, scandalisèrent le directeur du couvent (i). Aidé de toutes les
religieuses , il brisa la déesse en si petits morceaux , qu'une personne (2)
moins scrupuleuse et plus instruite ne put en sauver qu'une main mutilée. Elle existe (3) , et on ne peut douter , d'après ce fragment , que
notre Vénus ne fût en marbre de Paros.
Quelques-uns de nos vieillards peuvent avoir été du nombre des
curieux, et avoir vu la statue encore entière. Beauménil, qui vint
ici peu de temps après sa destruction, parle avec amertume de cette
perte irréparable.
Pour lui donner une idée de ce précieux monument , un particulier
eut la complaisance de poser un de ses enfans dans Pattitude de la
déesse. D'après les expressions de Beauménil , d'après ce que j'ai entendu dire moi-même, on ne saurait trop regretter une statue dont les
formes et le dessin étaient si parfaits , que ; mieux peut-être que celle
d'Arles, notre Vénus aurait mérité d'être placée à coté de celles de
Florence et du capitole.
Une fatalité désastreuse semble attachée a nos monumens antiques;
il ne se fait guère de nouvelles constructions , sans que Pignorance ou
Papathie n'y emploie quelques morceaux précieux de nos antiquités ;
et si le faux zèle se réunit à cette insouciance , les arts ne tarderont
pas à être privés des objets qui les ont fait revivre et qui les entretiennent.
Je ne saurais trop m'élever contre cette fureur, contre cette rage destructive , et trop répéter aux ames timorées, que ces objets , fussentils indécens, perdent, comme monumens antiques, toute leur obscénité,
et ne nuisent ni aux bonnes moeurs, ni a la religion. Us. sont, au
contraire , une preuve de la différence excessive qu'il y a entre la morale pure et divine de l'évangde, et les absurdités licencieuses du
(1) L'abbé Coiguet.
(2) M. de Cablanc , qui existait alors.
(3) Je conserve précieusement cette main, seule preuve de l'existence de la statue. (Voyer
le N." 3 de la planche VII. ) La courbure du poignet conduit a croire qu'elle avait Tattitude de
la Yénus pudique.
DE VÉSONE.
r.
$:
2i
paganisme. Si les religieuses de la Visitation avaient agi envers cette
statue de Vénus comme firent celles de la communauté de SainteUrsule , pour la statue de Junon , elles auraient mérité la reconnaissance des artistes et de tous les gens instruits.
Cette statue , que ses charmes ne purent préserver d'un anéantissement total, cette belle Vénus , n'était pas à coup sûr exposée aux regards
des profanés. Sa nudité, cause première de sa perte, était certainement
cachée dans un sanctuaire , et la beauté de sa sculpture , le prix excessif
de sa matière , sont un garant presque assuré que Vénus avait un
temple chez nous. La tradition constante du pays confirme cette conjecture.
ïl existait un temple dans l'enceinte même de la ville actuelle , dont
l'emplacement se trouve compris dans celui de l'antique Vésone. Tout
le monde a pu voir l'église de Saint-Silain , qui fut abattue dans la
révolution, et dont le sol, relevé en terrasse , sert maintenant de promenade publique. On doit se rappeler qu'elle avait la forme des temples antiques , celle d'un parallélogramme rectangle : le local conserve
même cette forme en grande partie. Or , nous pouvons prouver que
cette église avait été bâtie sur les ruines et avec les matériaux d'un
ancien monument. En effet , les personnes instruites qui suivirent sa
démolition, assurent que, lorsqu'on fut parvenu aux fondemens, on y
découvrit des restes antiques ; et à mon retour, en 180.1 , je trouvai
encore sur la place un grand nombre de blocs de pilastres et de colonnes , ainsi qu'une infinité d'autres débris faciles â reconnaître , soit au
travail, soit aux coches que les anciens taillaient dans leurs grosses
pierres , pour pouvoir les enlever avec des máins de fer', et les mettre
en place par le moyen des machines (1).
Les pierres antiques qu'on a enlevées des ruines de Saint-Silain ne
sont pas les seules preuves que cette église avait remplacé un tem?
(1) Ces cochés font reconnaître partout les matériaux de nos monumens romains. L'église des
jésuites, abattue en 1812, en était presque toute composée. II fallait que Vésone eût un bien
grand nombre d'édifices antiques , pour que leurs débris aient pu , pendant près de quinze cenls
ans , fournir íi presque toutes les constructions.
4*
322
ANTIQUITÉS
plé : plusieurs blocs de colonnes et un de leurs chapiteaux corinthiens
étaient encore dans le voisinage ; ils servaient de piliers a la charpente
des vieilles boucheries (i).
On doit se rappeler aussi que des deux côtés de la porte (2) où
commence la rue Hiéras, qui aboutit a la place de Saint-Silain, on
voyait , avant la révolution , des restes de constructions antiques , faciles à distinguer, et parfaitement conformes à ee que les Romains
nous ont laissé (3). On y a retrouvé depuis un chapiteau corinthien avec
plusieurs autres débris antiques (4). Le nom même de la rue pourrait contribuer à prouver Inexistence du temple dont il vient d'être
question.
Si , lors de la démolition de l'église de Saint-Silain , des personnes
plus instruites eussent visité de temps en temps les travaux , nous posséderions peut-être aujourd'hui quelques inscriptions, quelques attributs
qui nous indiqueraient à quelle divinité ce temple avait été consacré ;
mais tous les matériaux furent enlevés et détruits (5). Je ne puis donc
que constater l'existence du monument , sans qu'il me soit possible de
dire quelle était sa destination. Seulement je puis assurer, d'après les
fragmen.s que j'ai vus sur la place , et d'après les blocs de colonnes
qui sont encore subsistans , que ce temple avait été bâti dans le bon
temps de l'art , et qu'il datait du haut empire.
II nous paraît également certain qu'il a existé un temple sur l'emplacement du cimetière actuel de la ville de Périgueux. On y trouve
(1) Ce local, où l'on voyait les rest'es d'un fort ancien cloître, ayant été vendu, M. Chambon
a acquis les blocs et le chapiteau dont nous venons de parler :.il les a relevés dans son jardin
de la Cité.
(2) II y a toujours cu une porte à l'extrémité de la rue Hiéras. Dans les derniers temps,
elle avait pris le nom de Porte-de-Moucky.
(3) Ces constructions étaient en très-grosses pierres.
(4) Cette découverte a été faite, ca 1806, dans- les caves de la maison qui est à droite, en
sortant de la ville. Le chapiteau est au Musée; ses proportions sont parfaites, et il est sculpté
avec beaucoup de grâce.
(5) Tous les matériaux qu'on en avait extraits ont été enlevés ; mais comme la fouille n'est
pas arrivée au sol antique, on peut, quand on voudra, en découvrir d'autres en bien plus grand
nombre.
DE VÉSONE.
5 23
quantité de débris , et nous conservons deux blocs de colonnes qui
en proviennent (i). Le cimetière lui-même date d'une époque fort reculée. On y voyait encore , il y a peu de temps , une très-vieille chapelle, sous l'invocation de Saint-Pierre-V Ancien: c'était là que Pévêque
prenait possession de son diocèse.
J 'ai
aussi de fortes raisons de croire qu'il a existé un autre temple
sur l'emplacement de l'église du faubourg Saint-Georges (2).
Au reste , l'enceinte de la ville antique n'était pas le seul point où
les Romains eussent érigé des temples. Avant la révolution , on voyait
encore , près du château de Beaufort , paroisse de Coulouniers (5) , un
grand amas de colonnes , d'entablemens (4) et d'autres morceaux d'architecture. L'amoncellement de ces restes , la manière dont s'était effectuée leur chute , enfin , leur ensemble , prouvaient évidemment qu'ils
avaient appartenu à un temple , et l'on pouvait aisément se convaincre
que ce temple était antique , si l'on examinait avec soin ces débris.
Sans doute ce sont ces mêmes colonnes qui ont donné à la paroisse
le nom de Coulouniers. Quoi qu'il en soit , il me parait vraisemblable
que le temple dont il s'agit avait été élevé pour l'usage du camp
romain qui était dans le voisinage (5); mais je ne pus voir, dans les
restes de l'édisice , aucun emblème , aucune inscription qui indiquât à
quelle divinité il était consacré. Tout ce que je puis dire maintenant,
c'est que son architecture était très-soignée , et que les proportions de
ses colonnes lisses me firent croire qu'il était d'ordre dorique , et qu'il
remontait à une très-haute antiquité (6).
(1) L'un est au Musée, l'autre au jardin de M. Chambon. Ces blocs sont sculptés d'ornemens
très en relief; mais les tambours ayant fort peu de hauteur, les décorations n'ont pas assez
de continuité pour qu'il soit facile d'e« deviner rintention.
(2) Cette église est devenue une maison particulière. On a souvent trouvé à l'entour des sépultures véritablement antiques.
(3) Je les examinai en 1786.
(4) Ces colonnes ont de i5. íi 20 pouces de diamètre.
(5) Cc qui pourrait appuyer cette conjecture, c'est qu'il parait que ce temple formait une
rotonde soutenue par des colonnes. Or , cette disposition laissait aux soldats romains la facilité de participer en corps aux cérémonies religieuses.
(si) M. Jouannct et moi' nous sommes allés, en 1809, à la recherche de ce monument. II
ANTIQUITÉS
524
CHAPITRE III.
Temples de Jupiter et de Mars.
IL ne reste plus aucuns vestiges de nos temples de Jupiter et de Mars ,
et l'on ignorerait qu'ils eussent existé , si les anciennes légendes n'en
faisaient mention. Mais ces vieilles chroniques suppléent heureusement au
défaut ou à l'incertitude des monumens , et elles sont un témoignage
que nous avions des temples consacrés à ces deux divinités. Voici le
passage qui le constate :
« Sanctus Clarus
in Aquitaniam prqficiscens , Petrocoriorum
urbem adiit . . . delubra eversit , sacrificulos qui Jovis et Martis eocecrabilem cultum exercebant , alter Helias-, zelator divince graciée,
de medio sustulit. » ( ACTA SANCTORUM, A BOLL., tótn. i, pag. 7 et 8 ,
Antuerp. i6o,5 ) (1).
« Saint-Clair . . . partant pour PAquitaine , vint dans la capitale des
Pétrocoriens
; il détruisit les temples des idoles, et, comme un
autre Hélie, plein de zèle pour la foi divine, il mit à mort les prêtres
qui exerçaient Phorrible culte de Jupiter et de Mars. »
Nous ne savons pas où était placé ce temple de Jupiter dont parle
la légende. Si les blocs de colonnes dont les fûts sont sculptés de feuilles
alternativement galbées et refendues (2) appartiennent à ce monument ,
nous a été prouvé qu'on en avait enlevé tous les débris dans la révolution , mais nous en avons
trouvé quelques restes dans les environs. Dés blocs de ces- colonnes sont entrés dans la construction de quelques granges et de quelques habitations voisines. II en existe encore un dans
le jardin du château.
(1) On peut aussi consulter là-dessus YEtat de l'église du Pe'rigord, par le père Dupuy , récollet, édition tra-/}. 0 , tom. i
, pag. 60. Périgueux , Dalvy , 1G29.
(2) Ces feuilles sont placées sur la colonne , en forme d'écaillés de poissons.
DE VÈSONE. .
3 a5
il doit avoir été d'une vaste étendue et d'une grande magnificence. On
trouve de ces Mocs ou de leurs fragmens partout dans la Cité, et ailleurs (i). N'ayant pas encore découvert de débris qui annoncent positivement avoir fait partie de ce temple, je ne puis en rien dire de plus.
U n'en est pas ainsi de celui de Mars. Ce passage d'une autre légende va déterminer invariablement sa position :
« Martis templum , vanis suis iclolis spoliatum .... protomartjris
Stephani cultui cessit. Hoc in templo Fronto cathedram fixit. » ( G Aix.
ECCLES. HIST., tom. 2 , c. i5 , fol. 25 — 52, à Bosquetto , Parisiis, i636 J.
« Le temple de Mars, dépouillé de ses vaines idoles . . . fut consacré
au culte de Saint - Etienne , premier martyr. C'est de ce temple que
Fronton (Saint-Front) íit sa cathédrale. »
On trouve rarement dans les légendaires des détails aussi clairs ,
aussi précis que ceux qu'ils nous ont laissés sur les deux temples en
question , et principalement sur le dernier.
On ne peut donc révoquer en doute que l'église de Saint-Etienne
n'ait été construite sur les ruines du temple de Mars ; car elle est encore et a toujours été sous l'invocation du méme Saint , à la même
place que notre premier évêque lui avait choisie; et ce n'est que depuis' environ cent vingt ans qu'elle n'est plus cathédrale. On doit
même remarquer que , quoique souvent rebâtie , elle offre pourtant encore le plan antique , c'est?-à-dire , qu'elle conserve la forme du parállélogi-amme rectangle; seulement ses proportions sont plus fortes que
celles des temples antiques ordinaires : en effet , elle a 67 pieds de
large , et offrait une longueur de plus de 200 pieds avant que la partie
de l'ouest eût été détruite (2).
(1) Nous avons au Musée un de ces blocs qui est bien conservé : il a long-temps servi de
pierre à eau dans le jardin de la Grande-Mission. Un autre bloc, qui a 3 pieds í\. pouces de
diamètre, sert, depuis plusieurs siècles, de margelle au puits romain de la Cité. (Voy. le N.° i4
de la planche VIII. )
(2) L'église actuelle et la partie détruite formaient un parallélogramme d'environ 21 5 pieds de
long, non compris le clocher; mais lc côté de Test, construit dans le commencement d» i 2 -"
siècle , pourrait être hors du plan antique.
3 26
ANTIQUITÉS
Ce temple dut être le plus grand de tous ceux que les Romains
élevèrent à Vésone ; et si l'on considère que c'était ordinairement la
cella de ces sortes d'édifices qui servait d'église ou de fondement
aux reconstructions des premières basiliques chrétiennes , il faudra en
conclure que notre temple de Mars fut un des plus vastes de toutes
les Gaules. En effet , si l'on ajoute aux proportions données celles du
péristile , en supposant même que ce péristile ne fût que périptère ,
c'est-k-dire , composé d'un seul rang de colonnes , on trouvera que
la largeur totale du temple devait être de plus de 100 pieds. Nous
allons voir que sa somptuosité répondait k sa grandeur.
Cette cathédrale de la Cité , consacrée au premier martyr chrétien ,
ne conserve plus aucunes traces des constructions antiques : les légendes citées , et le pai'allélogramme rectangle de son plan , sont les seuls
témoignages qui nous restent de son antiquité. Mais lorsque , en 1 8o5 ,
l'acquéreur (i) de la partie ruinée de cette cathédrale voulut creuser
remplacement pour en extraire des . pierres de taille et y former un
jardin , quoiqu'il ne poussât pas ses souilles jusqu'au sol du temple , il
fit cependant sortir de terre une énorme quantité vde matériaux et
d'ornemens antiques, parmi lesquels se trouvèrent beaucoup defragmens
de colonnes de marbre et de granit.
Ces marbres , dont on conserve plusieurs morceaux au Musée , n'é^
taient point destinés a servir de placage , puisqu'ils ont une très-forte
épaisseur ; ce sont des débris de colonnes , sur lesquels on remarque
quelques restes de contours. Quant au granit , ôn en a trouvé des masses
considérables.
J'ai examiné avec soin tous les íragmens qu'on a découverts dans
ces fouilles, et bien qu'ils sussent en grand nombre , je n'ai pu y
reconnaître que deux espèces de marbré; l'une d'un beau rouge foncé,
mêlé de petites veines blanches et de taches gros vert; l'autre d'un
rouge moins beau et moins foncé , mêlé de taches brunes. Le granit
est aussi d'un beau rouge sombre, tacheté de mouches brunes et blanchâtres.
(0 M. Bardon , Ms.
DE VÉSONE.
. Sa?
On ne peut déterminer quel était le diamètre des colonnes de granit:
tout ce qu'on peut en dire , d'après les gros sragmens qu'on a retrouvés,
c'est qu'il devait être très-fort. Les sragmens de marbre nous offrent
quelque chose de plus certain : leurs courbures nous donnent des colonnes de deux èspèces ; les unes devaient avoir deux forts pieds de
• diamètre, les autres quelques pouces de moins.
Ce temple de Mars était défendu par une enceinte vaste et fortifiée,
ornée d'un péristile dans tout son pourtour intérieur (i), et décorée
de beaux ornemens d'architecture. Je donnerai, dans la suite, la description de ce portique (2), dont l'ensemble existe encore. Je me
contenterai de faire remarquer ici, que, dans nos inscriptions, on ne
trouve désigné, le principal monument de cette enceinte, que par le
mot de Templum ; c'est-à-dire , le temple par excellence , ce qui est
un témoignage de sa magnificence et de sa grandeur. Ainsi, qu'on ne
soit plus étonné des riches matériaux qu'on a retirés de ses ruiries.
D'ailleurs , que ne devait-on pas au dieu Mars , dans un pays où les
vertus guerrières surent toujours regardées comme le premier devoir?
J'ai donné la position du temple de Mars ; j'ai indiqué le genre
d'enceinte qui l'entourait ; j'ai fait connaître son plan et ses proportions; qu'on me permette maintenant de hasarder quelques conjectures sur la manière dont je pense qu'il était décoré. J'ose espérer
que les antiquaires qui ont quelques notions d'architecture , trouveront
mon idée de restauration , si non vraie , du moins vraisemblable.
Un parallélogramme rectangle , entouré d'une colonnade de granit
rouge , formant deux porches couronnés de frontons , l'un au couchant ,
où a été la principale porte d'entrée de l'église chrétienne; l'autre au
levant, où était celle de l'édifice païen; tel est l'ensemble que je suppose au temple de Mars. Je me persuade ensuite que l'intérieur de
l'édifice était décoré de deux ordres placés l'un sur l'autre , et formant trois galeries dans toute la longueur du monument; que la plus
large , celle du milieu , était découverte ; que les deux autres étaient
(1) Nous possédons Tinscription ( N.° <j3 ) qui parle de ce péristile'.
(2) Voyez le livre destiné ú faire connaître nos monumens militaires sous les Romains.
5a8
ANTIQUITÉS
abritées par le toit que portait' Tordre le plus élevé ; enfin , que les
colonnes des deux ordres étaient faites des deux espèces de marbre
que j'ai décrites , et dont les sragmens nous offrent des proportions
qui se trouvent si bien assorties à cette ordonnance.
Le temple de Mars était donc du genre de ceux que les Grecs nommaient hypèthres , et il nous donne lieu d'admirer la sagacité de l'architecte, en ce que les marbres et les granits qui y furent employés sont
de la couleur convenable au dieu des batailles. Quant à l'espace laissé sans
toiture au milieu du temple , nous en donnerons dans peu un autre
exemple encore plus frappant , et nous en expliquerons le motif.
Nous terminerons ce que nous avions a dire du temple de Mars,
en remarquant que les colonnes qui en proviennent sont lisses ,
ce qui annonce qu'il a été élevé dans le meilleur temps de Farchitecture. D'ailleurs , Saint-Front qui en fit sa cathédrale , paraît , ainsi qu'on
le verra dans la suite , avoir existé dans le second siècle : on doit donc
nécessairement en conclure que l'édifice fut construit, dans le premier ;
et les détails que j'ai donnés me le font regarder comme un des
plus anciens monumens que les Romains nous aient laissés.
CHAPITRE IV.
Temple vulgairement appelé la TOUR-DE-VÉSONE.
Description de ce Temple (i).
——
:
-
BKWfrLB— ■
JLJA Tour-de-Vésone est peut-être un des plus intéressans , un des
plus curieux monumens que les Romains aient élevés. II est au midi
de ce qu'on nomme la Cité. Sa forme ronde , sa capacité, sa cons-
(i) La planche III en offre deux aspects ; mais aucun d'eux ne donne exactement les détails
de cet édifice.
DE VÈSONE.
3 29
traction, son imposante majesté, tout, en un mot, prouve que c'était
un temple ; mais rien ne dit , aux personnes qui n'ont aucunes notions
d'antiquités et d'architecture , à quel dieu il était consacré.
Nous ne voyons plus de ce temple que la cella , dont le diamètre
intérieur est de 53 pieds 3 pouces. Elle est construite en petites pierres
d'environ 4 pouces de haut, sur 5 pouces ou 5 pouces et demi de
large, et qui se terminent presque en pointe. La base de ces petites
pyramides tronquées forme les deux paremens du mur; l'intervalle
est rempli de mortier et de pierres brutes assez régulièrement placées par assises (i),
Une brèche de 27 pieds 8 pouces de large, peu régulière , bien
qu'elle soit verticale dans son ensemble , ouvre l'édifice dans toute sa
hauteur vers le levant. Deux pierres énormes sont encore suspendues
sur les cotés. D'autres blocs ont laissé çà et là leur empreinte.
Le mur a 5 pieds 5 pouces d'épaisseur; il est traversé, à 12 pieds
du sol actuel , par 25 pierres carrées , qui , placées à des intervalles
égaux, suivent horizontalement son pourtour. Ces pierres, de 26 pouces
de haut , sur 20 pouces de large , n'ont aucune saillie sur le parement
de l'extérieur, et se prolongent jusqu'à un pied et demi sur celui de
Pintérieur. Elles paraissent même avoir été plus saillantes ; mais , soit
par Peffet de la main de Phomme ou de la rigueur des hivers , tout ce
qui se trouve hors du mur , est considérablement détérioré , et finira
bientôt par disparaître entièrement (2).
A 5i pieds au-dessus des grosses pierres est un cordon de deux
briques, qui suit horizontalement tout ce qui reste de la circonférence du temple.
Immédiatement au-dessus de ce cordon , sont percés , à des distances
parfaitement égales, des trous d'environ 16 pouces de haut, sur i3
(1) J'ai parlé de ce procédé des anciens dans l'ouvrage intitulé : L'Architecture soumise au.
principe de la nature et des arts , ou Essai sur les moyens qui peuvent rapprocher les trois architectures d'une unité théorique et pratique. Voyez le chapitre de la construction.
(2) Déjà quelques-unes de ces pierres ont été brisées jusque dans le massif du mur.
42
53o
ANTIQUITÉS
pouces de large ; ils ne paraissent qu'à l'extérieur du monument , et
s'enfoncent de 22 pouces dans l'épaisseur du mur. Une large et forte
brique les recouvre; de petites briques, posées les unes sur les autres,
en forment les côtés. Le dessus de leur ouverture est consolidé par
de petits cintres encastrés dans la maçonnerie : leurs voussoirs sont faits
de pierres et de briques placées alternativement. Un autre petit cintre,
formé d'un seul rang de briques posées à plat, encadre les voussoirs.
Ces trous , fort régulièrement espacés , sont au nombre de 23. Ils
parcourent à peu près les trois quarts de la circonférence de l'édifice,
et viennent s'arrêter, au nord-est et au sud-est, à des massifs de pierres
et de briques , qui prennent leur naissance à cette hauteur , et offrent
tous les caractères d'une restauration : on distingue même les traces
de cette restauration jusqu'au bas de l'édifice. Ainsi , ce monument
fut souvent la proie des fureurs de l'homme, dès les premiers siècles
de sa construction (1).
*'■'..
Un second cordon de briques , semblable au premier , en est distant de 12 pieds 10 pouces: il règle la hauteur de 9 massifs de briques, placés au-dessous, à des intervalles égaux. Ces massifs, qui ne
sont séparés du cordon que par un seul rang de petites pierres , et
qui ne se montrent que dans l'intérieur du monument, ont environ
3 pieds 4 pouces de haut , sur 4 pieds 3 pouces de large.
Un troisième cordon est distant du second de 3 pieds 1 1 pouces ;
un quatrième est à 4 pieds 10 pouces au-dessus. Enfin, à 3 pieds 8 pouces
plus haut est le cinquième et dernier cordon, qui, lui-même, est encore presque partout surmonté d'un pied 6 pouces de construction.
Ainsi, le mur , à partir du sol actuel , a 72 pieds de haut (2) ; mais
(1) Le massif qui est au sud-est est composé de pierres et de cordons de briques ; c'est une
construction analogue i celles du 3. e siècle. Celui du nord-est est entièrement revêtu de briques
des deux côtés; mais son intérieur laisse voir une construction semblable á l'autre. Quant aux
restaurations du bas , elles ont été faites en pierres seules , comme le reste du mur. M. de Mourcin
est le premier qui les ait remarquées.
(2) M. Délay , ingénieur en chef du cadastre , a bien voulu prendre au graphomètre les diverses mesures des parties de l'édifice que nous ne pouvions atteindre.
DE VÉSONE.
5&Ì
il est tellement dégradé dans sa partie supérieure , ses pierres sont tellement détruites , que les briques du cinquième cordon avancent de
18 pouces dans quelques endroits, et paraissent former une toiture.
On voit même le jour au travers de la construction , au-dessus du quatrième cordon , surtout du côté de l'ouest , et tout annonce qu'avant
deux ou trois siècles , notre Tour-de-Vésone n'aura plus la même élévation.
Les divers cordons que nous venons de décrire se distinguent dans
l'intérieur comme k l'extérieur de l'écliíîce ; ils paraissent traverser le
mur dans toute son épaisseur.
Depuis le premier cordon jusqu'en haut, l'extérieur du mur est hérissé de petits crochets ou crampons de fer , saillans de 3 ou 4 pouces ;
ils sont scellés par assises parallèles et assez régulières dans leur ensemble. Leur courbure a 8 ou i o lignes; les uns Pont en haut, les
autres en bas ; quelquefois elle est sur le côté. II est même de ces
crampons qui ont deux courbures opposées l'une k l'autre.
A environ deux pieds au-dessous du second cordon est une bande
horizontale de crampons plus pressés que partout ailleurs : elle dut
avoir une destination particulière.
Les intervalles que les assises des crochets laissent entre elles , forment des zones de différentes largeurs ; les unes de plus d'un pied ,
les autres seulement de 7 k 8 pouces. L'on distingue dans ces zones
mêmes quelques crochets placés çk et lk.
On ne voit guère , comme nous venons de le dire , de ces crampons de fer qu'à la face extérieure du mur , au-dessus de son premier
cordon; mais des lignes de petits trous , parfaitement horizontales, annoncent qu'il dut en exister au-dessous de ce niveau (1), de même
que dans l'intérieur du monument. Une sordide cupidité les a fait disparaître.
Des deux côtés , les zones s'élargissent k mesure qu'elles descendent ;
(1) Les vieillards se souviennent encore d'y en avoir vu.
352
ANTIQUITÉS
les lignes les plus basses sont en général les plus espacées. La dernière , dans
l'intérieur de l'édifìce , est à 5 pieds au-dessus des grosses pierres ; celle
qui finit a l'extérieur , est à 9 pieds au-dessous du même niveau.
Des parties de ciment de 2 ou 3 pouces d'épaisseur , appliquées ça
et là, annoncent que les deux faces du mur ont été enduites de cette
matière. II en existe même encore de très-larges plaques dans l'intérieur; mais , plus exposé à Pintempérie des saisons, l'extérieur n'en présente plus que quelques lambeaux.
Nous avons décrit les massifs carrés de briques qu'offre l'intérieur
du monument , et nous avons parlé des grosses pierres qui s'y prolongent. A 16 pieds 7 pouces de ces pierres est un sol inférieur que les
dernières fouilles nous ont fait retrouver (1) : il s'élève de 2 pieds
et quelques pouces vers le centre. La maçonnerie , composée en grande
partie de pierres posées de champ , annonce l'extrados d'une voûte.
r
Je ne crois pas , au reste , qu'on doive confondre cette A oûte avec
quelques aqueducs souterrains qui , dit-on , surent découverts il y a
environ soixante ans , dans des souilles qu'une terreur panique fit
cesser (2).
Vers le centre de cette maçonnerie , qui paraît s'élever par degrés ,
mais que des arrachemens successifs ont rendue irrégulière , est un
enfoncement de 3 pieds 6 pouces de profondeur, sur quelques pieds
de large. Les briques calcinées , les cendres , les charbons , le laitier
et les scories que nous y avons trouvés , ne laissent aucune incertitude
(1) M. de Mourcin a eu l'heureuse idée de me faire entreprendre ces nouvelles fouilles. Elles
ont été faites au mois de novembre 1820. Quoique peu considérables, elles nous ont procuré l'avantage de bien connaître les mesures de notre temple et les principaux détails de sa disposition.
C'est
à ce même savant que je
dois les dernières corrections
et rectifications de mon Ou-
vrage.
(2) M. de Macheco-de-Prémeaux , prélat aussi recommandable par ses vertus que par son esprit
et ses connaissances, étant alors évêque de Périgueux , fit faire les souilles qu'annoncent les
mouvemens de terres qu'on remarque dans la tour ; mais un ouvrier eut le malheur de perdre
la vie dans les décombres , et les autres arrivaient a peine au sol antique de l'élage inférieur ,
qu'il survint un orage , pendant lequel la foudre tomba à peu de distance de l'édiûce. Ces circonstances inspirèrent une terreur panique aux ouvriers : ils crurent que la divinité prenait la
défense de son temple. II fallut renoncer aux travaux.
DE VÉSONE.
333
sur sa destination : sans doute qu'après la destruction du temple , on
y avait établi une petite forge.
Des terres amoncelées recouvrent cette construction. Elles s'élèvent
peu du côté de la brèche ; mais , du côté de l'ouest , elles montent à
plus de 12 pieds. Du reste, l'édifìce n'a d'autre ouverture que cette
brèche qui est au levant , où était sans doute la porte d'entrée , et il
ne paraît pas que jamais il ait eu de couverture. On n'aperçoit , en
effet , aucuns vestiges de voûte supérieure : la faible épaisseur des murailles semble même s'y opposer , et rien n'annonce l'emploi d'une
charpente ; car bien que l'on trouve dans l'intérieur quelques fragmens de
tuiles romaines, ils ne sont pas en assez grand nombre pour étayer une
pareille conjecture; ils peuvent provenir des jardins environnans, ou
de quelques autres parties de l'édifìce.
Ainsi , ce monument n'eut jamais d'autre toit que le ciel , d'autre
issue qu'une porte au levant , et peut-être quelques cloaques au-dessous
de l'étage souterrain.
Revenons maintenant a l'extérieur du temple.
A deux pieds et demi au-dessus du sol actuel, commence une dégradation qui s'élève de 2 pieds 6 pouces environ , et suit presque
tout le pourtour de Pédiíìce : ce sont les petites pierres carrées qui
ont été enlevées. Ces pierres étaient à portée de la main de l'homme, et
l'homme se plaît a détruire : cela seul aurait sans doute pu suffire pour
les faire disparaître , et avec d'autant plus de facilité , que deux rangs
de trous des anciens échafaudages rendaient aisée la destruction (i ).Mais
il est une autre cause encore plus puissante : plusieurs assises de ces petites pyramides , formant une zone parfaitement horizontale , avaient
perdu leur parement , c'est-à-dire , qu'après la construction on avait
fait , avec le ciseau , une espèce de renfoncement dans l'épaisseur du
mur. Le bas de ce renfoncement se distingue très-bien du côté du sud ;
il est à 3 pieds 6 pouces au-dessous des grosses pierres.
(i) Ces trous des échafaudages traversent le mur dans toute son épaisseur et paraissent avoir
contenu des perches d'environ 3 ponces de diamètre. Ils forment des lignes horizontales qui sont
à 3 ou 4 pieds de distance entre elles, et qu'on distingue jusqu'au haut du monument.
334
ANTIQUITÉS
A 4 pieds 3 pouces plus bas cpie le sol actuel, commence Parrachement d'une voûte. II a 22 pouces de hauteur verticale , et deux pieds
dans son obliquité , jusqu'à la naissance de l'intrados. A partir de ce
niveau, le mur se trouve plus épais de 10 pouces, et il augmente encore de 4 pouces , à 6 pieds au-dessous. Nous ne Pavons suivi qu'à
un pied et demi plus bas ; mais pour que les proportions soient convenables, il doit avoir environ 12 pieds, depuis Parrachement dont nous
venons de parler , jusqu'au sol de cette ancienne galerie souterraine.
A i3 pieds 6 pouces de Paplomb du mur de la cella , ou à 12 pieds
8 pouces , à partir de la naissance de l'intrados de la voûte , est
un mur circulaire de, 6 pieds 2 pouces d'épaisseur , qui entoure le monument dans les trois quarts de sa circonférence. II s'élève de 4 pieds
sur le sol antique , et se trouve à 7 pieds 5 pouces au-dessous du sol actuel.
A 10 pouces plus bas que le sol antique, ce mur a une saillie peu
régulière, d'environ 2 pouces, qui se maintient encore à peu près la
même à 18 pouces au-dessous.
Contre ce gros mur , à Pouest , est un massif de maçonnerie qui doit
être répété au nord et au sud. Ces masses, qui paraissent avoir un
grand développement, étaient sans doute les noyaux de constructions
supérieures. Celle que nous avons reconnue est de quelques pouces moins
élevée que le gros mur (1)3 sa surface n'a rien de régulier.
Quant à la construction du gros mur circulaire dont nous venons de
parler , elle est la même que celle de la tour ; seulement les pierres
en sont plus fortes. Du reste , elle se termine en haut par une surface plane qui présente de larges empreintes d'arrachemens.
Enfin , nous avons trouvé , en avant de la brèche , un massif plat
et horizontal, qui a beaucoup d'épaisseur , et qui paraît avoir une étendue considérable du côté de l'est. Deux ou trois pieds dé terres re-
(1) La fouille que nous
avons faite de ce côté
a été commencée par
une tranchée
ouverte
à l'aplomb du io. e trou, en partant du nord de la brèche. Elle s'est prolongée , à l'extérieur, d'environ 20 pieds.
V
DE VESONE.
335
couvrent cette construction , à laquelle on remarque divers arrachemens.
Nous terminerons ce chapitre par un tableau des diverses mesures
et proportions que nous venons d'établir.
Mesures et proportions de la Tour-de-Vésone et des constructions qui
en dépendent, (i).
Du haut de la
B tour au 5.° cordon
Du 5.°
e an (y.
Du 4- e a" 3.ee
Du 3. au 2.er
Du 2.e au i.
Du premier cordon aux grosses pierres
Du haut des grosses pierres au Las
Des grosses pierres au bas du renfoncement du mur
Du bas du renfoncement du mur au sol actuel
pie
met. c.
5o
4
3
12
3i
2
9
2
,
HAUTEUR DE LA. TOUR , à partir du sol actuel
L9
10
11
10
1
2
G
6
10
11
23
Du sol actuel a la naissance de l'extrados de la voûte circulaire
De la naissance de l'extrados à celle de l'intrados
De la naissance de l'intrados á la surface supérieure du gros mur cire...
De la surface supérieure du gros mur circulaire au sol antique
38
61
44
3o
DISTANCE TOTALE du sol aci-iel au sol antique
HAUTEUR, TOTALE DE LA TOUR, A PARTIR DU SOL ANTIQUE
27
83
De la naissance de l'intrados de la voûte cire, à la petite saillie du mur..
De cette saillie au sol de la galerie que recouvrait la voûte
Du bas des grosses pierres au sol de maçonnerie de l'intérieur de la tour .
Diamètre intérieur de la tour
Epaisseur du mur de la tour
Saillie du mur pour soutenir la voûte circulaire
Largeur de la galerie circulaire recouverte par cette voûte..
Epaisseur du gros mur. circulaire
DIAMÈTRE TOTAL ( non compris les massifs des perrons ).
Largeur de la brèche
Longueur intérieure du porche (2)
Epaisseur du mur ( non comprise la masse du perron
Largeur intérieure du porche
Epaisseur du mur
Largeur des 25 grosses pierres
Profondeur des a3 trous extérieurs
Hauteur de ces mêmes trous
Largeur de ces mêmes trous
Hauteurs des 9 massifs de briques de l'intérieur.
Largeur de ces massifs
Epaisseur de la voûte circulaire
90
11
39
I
II
5
53
10
. 1
■25
12
io3
17 3o
3 41
11 55
8 24
&
1
33 49
27
//
11 '
/;
8
99
11
55
70
11
11
11
1
I
II
4í
36
8
38
65
(1) Malgré tous nos efforts , nous n'avons pu nous procurer exactement les mesures des diverses
parties hautes de l'édifìce.
(2) Le porche, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, était établi sur la masse des
constructions qui sont à ï?it de la tour.
336
ANTIQUITÉS
CHAPITRE V,
Restauration de la Tour-de-T^ésone .
A
avoir décrit avec exactitude toutes les particularités de ce
temple, je vais expliquer comment je pense qu'il était décoré. Je
ferai connaître sa destination , son but politique et Pépoque de sa des.PRÈS
truction dans les chapitres suivans.
II faut d'abord partir d'un principe que j'ai déja établi, et que tout
ce qui nous reste des anciens rend incontestable : c'est qu'ils ne se
permettaient rien, en fait de construction, sans un but de nécessité ou
d'utilité quelconque : leurs décorations elles-mêmes n'avaient jamais
rien d'arbitraire ; tous les symboles et les attributs qu'on y employait
se rapportaient à Pintention du projet.
Examinons maintenant tous les détails de la construction du temple
qui nous occupe , et voyons s'il est possible d'en induire sa restauration.
Une aire très-vaste entourait Fédifìce : le sol antique que nous avons
retrouvé au pied du gros mur circulaire en déteimiine le niveau. Cette
aire se terminait sans doute a des portiques adossés aux logemens
des prêtres.
La grosse construction circulaire dont nous venons de parler était évi -r
demment plus élevée qu'aujourd'hui. Le mortier qui recouvre sa dernière
assise offre une surface unie et des arrachemens de pierres énormes ,
telles que les Romains avaient coutume de les employer. C'est ainsi que
ce mur devait s'élever d'environ I . pieds
pouces au-dessus du parvis 5 car c'est à 5 pouces au-dessous de ce niveau que commence le
/J
4
DE VÉSONE.
337
petit renfoncement du mur de la cella , et que finissait l'extrados de la
voûte dont nous avons remarqué l'arrachement (i).
En effet , cet arrachement a deux pieds d'obliquité , ce qui annonce
une voûte de la même épaisseur. Cette voûte qui nécessairement s'appuyait sur le mur extérieur , avait sans doute de chaque côté un imposte. Or, en supposant à cet imposte i pied 5 pouces de haut, l'intrados se trouvera élevé , au-dessus du bas de l'arrachement , de 7 pieds
7 pouces, qui, joints aux 2 pieds d'épaisseur de la voûte , donnent
la hauteur que nous venons d'assigner au mur circulaire.
Non-seulement la voûte que nous venons de décrire recouvrait ,
comme on le voit , une galerie circulaire , dont le sol devait être a
quelques pieds plus bas que Paire du parvis ; mais elle servait encore ,
avec le mur extérieur , à former le piédestal d'une colonnade , à laquelle il paraît qu'on avait adossé trois perrons (2).
L'existence de cette colonnade n'est point douteuse : la voûte , le
gros mur extérieur , les trous profonds qu'on remarque au-dessus du
premier cordon du mur de la cella , ne laissent aucun doute à ce sujet.
Ces trous , régulièrement espacés , ne peuvent en effet avoir eu
d'autre destination que de recevoir une extrémité des poutres qui ,
par l'autre bout, portaient sur les colonnes; le mur circulaire ne pouvait être construit que pour soutenir ces mêmes colonnes , et pour
porter la retombée de la voûte dont nous avons déjà parlé.
Ainsi , notre Tour-de-Vésone était entourée d'un péristile circulaire ,
dont les colonnes , d'un beau marbre brun tacheté de diverses cou-
(1) Les 5 pouces que nous ajoutons a la hauteur de l'extrados de la voûte, sont destinés á
l'épaisáeur d'un pavé de marbre et d'j son ciment.
(2) J'avais pensé qu'il régnait des gradins autour de l'édisice : le graveur les a même exprimés ; mais les nouvelles fouilles m'ont donné la preuve que ces degrés n'étaient que partiels ,
et que des perrons donnaient accès au temple , des côtés du sud , de l' ouest et du nord. J'ai
donc commis une erreur a laquelle je prie le lecteur de suppléer : le temple de Tivoli , près
de Rome, pourra faire concevoir cette nouvelle disposition du bas de la Tour-de-Vésone. N'oublions pas que toutes les planches ont été terminées en I 8 I 5, et que les fouilles n'ont eu lieu
qu'au mois de novembre 1820.
43
338
ANTIQUITÉS
leurs (i), avaient 42 pieds et quelques pouces de haut, sur 4 pieds
a pouces et quelques lignes de diamètre (2).
On sera peut-être étonné que, dans un édifice de cette importance,
l'arehitecte ait lié le mur de la tour avec les colonnes par de simples
poutres d'une aussi faible largeur que celle qui nous est indiquée par
les trous où elles s'emboîtaient. La surprise cessera, si l'on se rappelle que les anciens ne voûtaient jamais aucune partie de l'entablement des ordres. L'artiste se trouva donc obligé de diminuer le
plus possible la largeur des poutres, et avec d'autant plus de raison,
que l'entablement extérieur étant circulaire, il fallait se réserver plus
de place sur les chapiteaux , pour consolider les pièces cintrées de l'entablement. Cet architecte a remédié autant qu'il le pouvait a ce défaut
nécessaire , en donnant plus d'épaisseur aux poutres ; et il a préféré
le bois à des pièces de marbre ou de pierre , parce que les poutres ,
avec moins de largeur , offrent pourtant la solidité convenable.
•
La disposition de cette colonnade extérieure et de son entablement,
contenus de distance en distance par des poutres scellées dans le mur ,
annonce qu'on s'était ménagé deux galeries. Celle d'en bas était recouverte d'un plafond soutenu par les poutres ; l'autre n'avait aucune
couverture : l'acrotère de l'ordre servait sans doute de hauteur d'appui
à cette dernière.
Quant au surplus de la décoration supérieure , nous avons fait remarquer qu'une bande de crampons réunis et plus serrés que partout
ailleurs , suivait (3) , a une certaine hauteur , le pourtour de l'édifìce :
ils étaient sans doute destinés à soutenir un revêtement particulier.
Un morceau de ciment , qui conserve encore quelques traces de mou(1) La nouvelle fouille nons a fourni un fragment de colonne" de ce marbre, avec des cannelures verticales. L'inspection de ce fragment m'a fait juger qu'il appartenait à la partie supérieure du fût , et sa fracture a persuadé à M. de Mourcin que les fûts pouvaient être d'un seul
bloc.
(2) La hauteur des trous, celle du stilobate, et l'épaisseur du mur, déterminent d'une manière précise les proportions des colonnes.
(3) On remarque plus bas quelques autres zones de crampons très-serrés , dont il est presque
impossible de déterminer l'usage.
DE VÉSONE.
3
5g
lures , a été même retrouvé au pied de la tour. Eníìn , une corniche
couronnait le mur du temple , et terminait toute l'ordonnance.
Telle devait être la décoration extérieure de ce monument dans les
trois quarts de sa circonférence. On voit qu'avec des proportions infiniment plus fortes , il ressemble assez bien jusqu'ici au petit temple de
Tivoli, auquel nous l'avons déjà comparé.
Passons maintenant du côté de l'est; voyons la disposition de cette
partie , et indiquons les moyens qu'on devait avoir pris pour arriver
à la galerie découverte que supportaient les colonnes du périptère.
r
Nous aA ons déjà fait remarquer sur les côtés de la brèche quelques
changemens de construction : à gauche, un massif de briques ; à droite ,
des briques et des pierres ajustées ensemble ; de gros quartiers de
pierres, encore suspendus au-dessus du niveau des trous extérieurs;
Pempreinte de plusieurs autres au-dessous , mais un peu plus rapprochés du centre de Pouverture : tous ces détails annoncent un changement de disposition.
Les trous qui supportaient Pextrémité des poutres finissaient même
avant d'arriver à la brèche, puisque encore aujourd'hui leur distance à
cette brèche est plus forte que celle qu'ils conservent entre eux. Toutes
ces particularités, jointes à Pénorme massif de maçonnerie que nous
avons retrouvé au-dehors , ne permettent pas de douter de Pexistence
d'un porche , et ce porche semble ne s'être rattaché à l'édifìce que par
P entablement et la masse du piédestal.
Ce porche , dont lá forme ne pouvait être que rectiligne , avait sans
doute aussi une colonnade extérieure , qui se rattachait à celle que
nous avons décrite. Toute cette ordonnance , couronnée d'un fronton ,
nous représente assez bien le porche qu'Agrippa joignit au Panthéon.
Le centre de cette construction offrait un espace libre, qui, au moyen
d'un perron de quelques marches, aboutissait à la porte du temple (i).
Les côtés contenaient les escaliers de la galerie découverte du haut
de la colonnade.
(i) Le porche et la porte du temple étaient tournés au vrai levant de l'écruinoxe.
340
ANTIQUITÉS
L'existence du perron intérieur dont nous venons de parler est absolument nécessaire pour racheter la différence de niveau entre la
galerie couverte de la colonnade et le sol particulier du temple (i).
Le sol du porche était à la même hauteur cjue celui de la colonnade.
On y arrivait par des marches qui étaient à Test de l'édifìce et se
réunissaient au piédestal. En effet , le stilobate du pourtour se prolongeant convenablement à l'est, en avant des deux colonnes latérales du
péristile du' porche , profilait sous ces deux colonnes , et l'intervalle
qui se trouvait entre ces deux prolongemens du piédestal recevait
les degrés du perron (2).
Telle était sans doute la disposition de l'extérieur du temple. Passons maintenant u son intérieur.
Les grosses pierres qui traversent le mur et se prolongent audedans de l'édifìce, soutenaient évidemment un sol particulier : ainsi
se formaient deux étages, non compris les souterrains. La décoration
de Pétage supérieur consistait dans quelques ornemens adaptés à la
porte d'entrée , seule issue de l'édifìce , et sans doute dans des bas
reliefs appliqués sur les 9 massifs de briques dont nous avons donné
la description.
Quant à la grosse maçonnerie qui fixe le sol de Pétage inférieur,
elle paraît former le noyau d'un perron circulaire , qui probablement
supportait un autel au centre du monument. Les murs de cet étage
pouvaient être ornés de peintures à fresque , où se seraient distingués
les attributs de la divinité qu'on adorait dans ce lieu.
Mais à quoi servait Penduit de ciment dont on remarque encore
les vestiges , tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur de l'édifìce ? quel
était surtout Pusage des crampons de fer dont nous avons parlé ?
(1) On a négligé de marquer, dans la gravure du plan, ce perron intérieur du porche.
(2) L'erreur que j'ai commise à la planche IV , en soutenant tout l'édifìce sur des gradins ,
se fait encore pins sentir a ce principal abord du temple. Au reste, la disposition que je donnais
à ce soubassement, et celle que j'affecte au grand perron d'entrée, trouvent une infinité d'exemples
dans le bon temps de l'architecture chez les Romains et même chez les Grecs,
DE VÉSONE.
3^
Suivant une superstition populaire , ces crochets étaient destinés ou
à suspendre les premiers chrétiens , ou à exposer en public les dépouilles rempoi^tées sur les ennemis. II est inutile de réfuter des opinions aussi bizarres.
J'ai déjà fait remarquer que ces crampons de fer, dont la tour
était jadis toute hérissée , forment des lignes horizontales et parallèles.
En effet , si l'on regarde attentivement , on verra que les trous où
ces crampons' étaient scellés ont presque tous cette disposition; et l'on
sera encore mieux convaincu de ce que j'avance, si, pénétrant dans
l'intérieur du temple , on jette les yeux sur les restes de son enduit
de ciment : c'est là surtout qu'on distingue la symétrie dont je viens
de paxder.
Les dimensions de ces clous , leur courbure quelquefois double , leur
disposition par assises , celle de quelques-uns d'entre' eux qui se rencontrent entre les lignes dans un sens vertical , enfin les traces d'application que conservent encore quelques parties de l'enduit , tout
annonce que ces crampons ont été placés pour supporter un revêtement , et ces détails seuls suífisent pour indiquer quelle en était l'espèce.
Si , en effet , on réfléchit à la difficulté et à la dépense que le placement de ces crochets , l'application de ce fort enduit de ciment ,
la taille et la pose d'un placage , quelconque ont occasionnées , on ne
pourra douter que ce revêtement du temple ne fût en marbre.
L'existence de ce revêtement ne serait point incertaine , lors même
que tous les marbres auraient été' enlevés, et qu'on n'en retrouverait
plus aucuns vestiges; mais bien que l'édifìce ait été souvent bouleversé,
les débris sont encore nombreux : j'en avais autrefois trouvé quelquesuns , et l'on vient d'en découvrir une grande quantité (i). Ce sont des
fragmens de diverses couleurs. Les uns, d'un marbre cipolin blanc veiné
de vert , présentent une surface concave ; ils appartiennent évidemment
à l'intérieur de l'édifìce : les autres, d'un marbre brun mêlé de taches
(i) M. de Mourcin et moi nous en cônservons un bon nombre , tous provenant des nouvelles
fouilles. Ces marbres ont une courbure assez uniforme , et si bien adaptée au contour de la cella
du temple , qu'il faut un instrument parfaitement applani pour Tapercevoir.
542
ANTIQUITÉS
blanchâtres , comme celui des colonnes j offrent de la convexité , et
n'ont pu faire partie que du revêtement extérieur. II en est aussi de
convexes qui sont de brèche antique. Du reste , le fond ëst le même,
comme dans les fragmens qui présentent quelques autres variétés.
Ainsi , le revêtement extérieur paraît avoir été de marbre brun
tacheté de blanc , jusqu'au plafond de la galerie que formait la colonnade. Au-dessus était la brèche antique ; et plus haut se distinguaient
quelques zones , dont le fónd était le même , mais qui présentaient
des nuances de diverses couleurs.
Quant au revêtement intérieur , il était sans doute tout en marbre
blanc veiné de vex^t, et en marbre vert veiné de blanc (i).
S'il pouvait encore exister le moindre doute sur l'existence de ces
revêtemens , voici une dernière preuve à laquelle il est impossible de
rien opposer. Au-dessus du massif de briques qui se voit à côté de
la brèche , au dehors , le temps a respecté et laissé en place une petite
portion de cette riche enveloppe. Elle est appliquée sur son enduit de
ciment , et est retenue par deux ou trois crampons.
On trouve également au pied de la tour des débris de marbres qui
n'ont aucune courbure. Ainsi, le porche en était revêtu (2).
Nous conservons aussi plusieurs fragmens de carreaux de marbres
de différentes couleurs , qui proviennent du même édifice. Ces marbres ,
disposés en compartimens , servaient sans doute de pavés au temple ,
à son porche et a ses galeries. Ainsi, il paraît certain que toutes les
parties de l'édifìce étaient décorées en marbre.
En effet , il est indubitable que les colonnes , les revêtemens du piédestal , ceux de la cella du temple et de son porche (3) , ceux du
(1) Les débris que j'avais trouvés anciennement, et ceux qu'on vient de découvrir, offrent le
même résultat.
(2) Notre fouille nous a fourni une quantité de débris de marbre vraiment étonnante : nous
en avons plusieurs quintaux. Presque tous ces fragmens ont été trouvés sur le sol antique, à l'extérieur du gros mur circulaire, dans un espace de 5 pieds de long, sur l\ pieds de large environ.
(3) Les côtés du porche et tous les accessoires étaient rectilignes ; aussi avons-nous trouvé
DE VÉSONE.
343
fronton, de P entablement , de Pacrotère, de la corniche supérieure,
en un mot , que tout ce qui paraissait à la vue était de cette matière. La
seule porte du temple , cachée sous le porche , pouvait être décorée
en pierre; aussi verra-t-on bientôt que sa construction et ses ornemens étaient ainsi traités.
Quant aux bas reliefs dont nous avons assigné la place sur les massifs
de briques intérieurs , s'ils eussent été en marbre ou en pierre , à cette
hauteur , ils ne se seraient pas assez détachés du fond du revêtement ;
il fallait donc qu'ils sussent en bronze. On conçoit que , faits de cette
matière , ils ne devaient point parvenir jusqu'à nous.
Nous venons de faire connaître la Tour-de-Vésone. Après l'avoir
représentée telle qu'elle est , nous avons fait voir ce qu'elle dut être.
Sa hauteur est encore de plus de 83 pieds au-dessus de l'ancien sol ;
mais elle fut jadis plus considérable. Peut-être était-elle égale au diamètre total de l'édifìce , augmenté d'un quart en sus ; ce qui donnerait
près de i3o pieds d'élévation totale, puisque le diamètre total, à partir
de l'extérieur du dez du piédestal,, est d'environ 104 pieds du midi
au nord (1). Quant à la ligne diamétrale de P est à Pouest, ses proportions sont beaucoup plus fortes; elle doit avoir près de i55 pieds,
non compris les perrons.
Qu'on juge maintenant de la haute importance du monument que
nous venons de décrire. Nous ne croyons pas avoir donné dans l'exagération , lorsque nous avons avancé plus haut que c'était un des plus
beaux temples de la Gaule , et peut-être de tout P empire romain.
plusieurs morceaux de marbres qui n'avaient aucune courbure , bien qu'ils sussent des mêmes
espèces que ceux du revêtement de la cella.
Au reste , si nous ne découvrons plus que des petits morceaux de ces divers revêtemens , c'est sans
doute parce que les grandes feuilles ont été enlevées, et qu'il ne nous reste plus que les débris de
celles qui tombèrent "à la destruction du monument , óu
depuis.
:
'
(1) En comptant quelques pouces pour le revêtement.
qui se sont d'éllés-mêmcs détachéôs
344
ANTIQUITÉS
CHAPITRE VI.
Destination de la Tour-de-V^ésone.
LES anciens cosmographes et les auteurs modernes qui ont parlé de
la Tour-de-Vésone, n'ont fait que divaguer sur sa destination. Je ne
les suivrai point dans leurs diverses rêveries ; mais il en est une que
je ne puis passer sous silence , parce qu'elle paraît être assez généralement adoptée : c'est que ce monument était consacré à Vénus. Une
fausse étymologie a produit l'erreur. On a cru trouver quelque
rapport entre le nom de Vésone ou Vésune et celui de la mère des
Amours ; on n'a pas songé que c'était l'ancienne dénomination de la ville
même qui était restée a un seul de ses temples, parce que c'était le
seul qui subsistât. C'est aussi sans, raison que l'on a cru pouvoir baser
cette folle conjecture sur la découverte qu'on fit, il y a environ
soixante ans , de la belle statue dont j'ai déjà parlé. Cette découverte ,
ne fut faite ni sur l'emplacement du temple dont il est question ,
ni même dans son voisinage : elle eut lieu sur un point tout opposé ,
et fort près de l'amphithéâtre (i).
Pour se défendre de toute erreur, c'est dans la disposition du temple,
dans sa structure , dans l'arrangement de chacune de ses parties qu'il
faut chercher sa destination.
On doit se rappeler que les grosses pierres qui sont horizontalement placées dans le mur , à une certaine hauteur au-dessus du massif
inférieur , n'ont point de saillie au dehors, et que celle qu'elles ont
conservée en partie au dedans , y soutenait évidemment le sol particulier de l'édifìce. II résulte de cette disposition , que l'intérieur du
(i) Les restes de lVniphituéàtre , sont au nord-ouest de Téglise de Saint-Etienne.
DE VÉSONE.
345
monument était partagé en deux étages , non compris les souterrains.
Que doit-on en conclure ? que ces souterrains , et cet étage qui était
immédiatement au-dessus , étaient destinés à cacher des mystères. II
fallait donc que la forme circulaire de Pédiíice convînt aux attributions
de la divinité qu'on adorait dans ce lieu ; que le culte de cette divinité fût accompagné de mystères , et qu'il fût connu des Gaulois avant
la conquête des Romains ; car ces derniers n'auraient certainement pas
débuté par élever, selon leur rite, un temple a leurs propres dieux,
pour narguer un peuple et une métropole redoutables , qui étaient
a peine soumis.
Or , quel est le dieu ou la déesse qui remplit exactement toutes ces
conditions ? C'est ISIS. En effet , Isis était la lune : ainsi , la forme
circulaire convenait à ses temples; elle avait des mystères dont la célébration exigeait des souterrains , et je crois avoir prouvé que les
Gaulois révéraient cette déesse bien des siècles avant la conquête.
Nous conservons au Musée une tête d'Isis , dans le style égyptien.
Elle est remarquable et par la haute antiquité de son travail, et par
sa coiffure, qui paraît être composée de phallus (1) , emblèmes de la
puissance génératrice de cette divinité. La figure, en très-petit relief,
est exactement ronde. Enfin , cette tête , qui a été évidemment séparée du corps , n'a jamais fait partie d'une statue : c'était un bas relief qui , lors de la fondation du temple , fut sans doute placé en face
de l'entrée , non du sanctuaire peut-être , mais du bas étage.
II est donc infiniment probable que la Tour-de-Vésone a été un
temple consacré à Isis (2) ; nous sommes même assez heureux pour
que le hasard nous ait conservé un témoignage qui convertit presque
en certitude cette probabilité. En effet , il existe , au château de Bar-
(1) Elle a été fort dégradée aux vieilles casernes, où elle servait de cible; mais je me rappelle qu'elle avait ce genre de coiffure, et le ■ dessin de Beauménil semble le lui attribuer. Le
graveur a très-mal rendu cette tète. ( Voyez le N.° 3 de la planche V. )
(2) Nous avons remarqué dans l'avant-dernier chapitre ( page 33o ) que le mur de la cella
annonçait une antique restauration ; et le N.° 53 ( page 295 ) des inscriptions nous apprend qu'un
M. Pompeius avait rétabli le temple de la Déesse tutélaire. Ainsi c'est à M. Pompeius que nous
devons cette restauration de notre temple d'Isis.
44
346
ANTIQUITÉS
rière , une grosse pierre , taillée de façon qu'il est impossible de douter
qu'elle ne provienne de la Tour-de-Vésone , et qu'elle n'ait fait partie
des ornemens intérieurs de sa porte d'entrée (i). Or, le devant de
cette pierre offre , parmi d'autres sculptures , deux ibis très-bien conservés , et l'on sait que ces oiseaux étaient l'emblème d'Isis (2).
CHAPITRE VIL
Vues politiques des Romains en fondant le temple d'Isis.
LES conquêtes qui détruisent si rapidement la plus belle et la plus
précieuse partie de la population des états , ne sauraient abolir aussi
promptement le culte et les usages religieux des vaincus. On a vu que
les Gaulois subjugués ne renoncèrent pas facilement k la doctrine des
druides ; et les Romains avaient une politique trop déliée pour les y
contraindre , dans les premiers momens de leur domination. Ils employèrent d'abord la douceur et la ruse.
Nous avons déjà vu que les Gaulois avaient une idée si grande de
la divinité , qu'ils croyaient ne pas devoir la renfermer entre des murailles : c'était dans les forêts , en plein air , qu'ils lui offraient leurs
sacrifices , leurs prières et leurs adorations. Que durent donc faire
les Romains pour ne pas heurter l'opinion reçue ? D'abord éblouir le
peuple par le luxe d'une construction somptueuse et imposante; ménager ensuite ses idées religieuses , en dédiant leur temple à une divinité qu'il révérait déja ; assortir enfin , autant qu'ils le pouvaient ,
cette construction aux lois du rite public. Tels surent , en effet , les
moyens qu'ils mirent en usage.
(1) La face interne où sont les sculptures, est concave et moins large que la face externe , c'est
à-dire , qu'elle est taillée presque en forme de voussoir. On trouve dans un mur du château
de Barrière une autre pierre dont les ornemens paraissent faire suite aux précédens.
(2)
Voyez le N.° 5 de la planche V.
DE VÉSONE.
34
?
L'ordonnance de notre temple d'Isis prouve qu'il était un des plus
beaux , un des plus magnifiques monumens de la Gaule , peut-être
même de tout l'empire romain. II n'était inférieur à aucun édifice , par
le luxe et la richesse de ses détails ; très-peu lui étaient supérieurs
par les dimensions, puisqu'il avait 104 pieds de diamètre du midi
au nord , sur plus de i5o pieds du couchant au levant ; le tout sans
y comprendre la masse des perrons qui montaient à sa colonnade
et au porche.
Expliquons maintenant de quelle manière les Romains s'y prirent
pour assortir la construction de ce temple aux opinions religieuses du
pays : c'est surtout en cela qu'ils montrent leur sagacité et leur adroite
politique.
Ces conquérans , qui formaient et exécutaient les plus grandes entreprises d'architecture , et qui ont prouvé , dans mille occasions , qu'ils
ne comptaient pour rien la dépense, lorsqu'elle tournait à leur avantage ou a celui des pays qu'ils voulaient s'attacher ; ces conquérans ,
dis-je , qui peut-être n'ont jamais laissé d'édifice imparfait-, auraient certainement voûté notre temple (1), s'ils n'avaient pas eu de bonnes raisons de faire le contraire. En effet , ils ont recouvert d'une voûte
hémi-sphérique le panthéon de Rome , dont les proportions sont beaucoup plus fortes que celles de notre temple d'Isis ; ainsi leur projet
11e dut jamais être d'ajouter aucune espèce de comble à ce dernier
monument.
Ils prodiguèrent la dépense et toutes les ressources de l'art pour
orner le dehors ; dans Pintérieur , au contraire , il n'y eut d'autres décorations que quelques sculptures , d'autre luxe que ce revêtement de
marbre blanc veiné de vert dont nous avons parlé.
Mais quels motifs purent porter les Romains à adopter de pareilles
(1) Ses murs, comme je l'ai déjà fait remarquer, n'ont pas l'épaisseur nécessaire pour soutenir une voûte élevée de plus de 100 pieds ; et j'ai dit que rien n'annonçait que ce temple
eût été recouvert d'un toit. On n'y découvre aucunes traces de charpente ni de tuiles qui
puissent provenir de la cella.
348
ANTIQUITÉS
dispositions ? En laissant le temple découvert ils voulurent se rapprocher du culte de nos pères. Pour rendre Pillusion complète, des
marbres blancs veinés de vert furent employés en dedans. Ces couleurs retraçaient aux Gaulois la verdure des feuillages a la clarté de
la lune , tandis que le revêtement extérieur , de marbre brun mêlé de
diverses couleurs , leur rappelait ces cavernes où les druides s'enfonçaient pour méditer sur les dogmes, sur la morale, sur les sciences et
sur les ouvrages sortis des mains du Créateur. Les Romains , en un mot ,
firent en sorte que les Gaulois pussent suivre leur rite dans ce temple,
comme au milieu des forêts. Mais Part, d'accord avec la politique, en
construisant les étages iríférìèurs , s'était réservé les moyens de faire
servir ce même temple aux mystères dans lesquels on voulait initier
les Gaulois , lorsqu'ils auraient embrassé la croyance des vainqueurs.
Enfin , n'oublions pas que les revêtemens en marbre étaient d'invention gauloise
(i).
CHAPITRE VIII.
Epoques de la fondation et de la destruction du temple d'Isis.
LA sagacité et le talent de Parchitecte qui a conçu et exécuté le projet
de ce temple , brillent jusque dans les moindres détails. On sait que
vers le déclin de Pempire , lorsque les Romains faisaient usage de
petites pierres dans leurs constructions , ils employaient des cordons
de briques , très-rapprochés les uns des autres. Le petit amphithéâtre
de Bordeaux , qu'on nomme le Palais-Gallien , nous en fournit la
preuve
On trouve plusieurs exemples de ces sortes de constructions
(2).
(1) Voy. pag. 18, note 2.
(2) Cette dénomination de Palais ne convient point aux amphithéâtres. Du reste , le nom
qui s'y trouve réuni témoigne que cet édifice a été construit du temps de Tempereur Gallien ,
et peut-être à ses frais.
DE VÉSONE.
349
au château de Barrière , dans la Cité ; et ce mème château nous prouve
qu'à la fin du Bas-Empire , la bigarrure fut poussée encore plus loin.
Ces agencemens étaient alors une décoration qu'on prétendait attribuer
aux ordonnances. Guidé par d'autres lois , l'architecte de notre temple
d'Isis ne se sert des massifs de briques de l'intérieur que pour marquer la place des ornemens , et les fixer d'une manière plus commode.
II n'emploie les cordons que pour désigner la position des divers membres ou amortissemens d'architecture. Le premier cox'don détermine
le niveau des trous extérieurs , et, par conséquent , la naissance de
l'entablement ; le second , celui des massifs dont nous venons de parler ;
les trois autres , ceux de quelque corniche et des différentes décorations qui ornaient l'édifice. Quant aux massifs de briques, ou de pierres
mêlées de briques qui se trouvent des deux côtés de la brèche , on
ne peut les regarder que comme une restauration.
Ainsi, la hauteur des colonnes était fixée ; ainsi, toutes les dispositions étaient calculées d'avance ; et ce qui prouve d'une manière irréfragable que les cordons n'étaient employés que par utilité , c'est
que, depuis l'entablement jusqu'en bas, il n'en existe aucune trace. En
effet , pour établir la base des colonnes , l'architecte avait des moyens
commodes de se procurer un régulateur.
D'après ce que nous venons de dire , il est évident que , bien loin
d'annoncer la décadence de l'architecture , la construction de ce temple
est le chef-d'œuvre de sa perfection , et semble remonter aux commencemens du règne d'Auguste (1). En effet , cette construction est
infiniment plus soignée que celle de notre amphithéâtre , qu'une ancienne tradition attribue à un affranchi de Néron , et qui paraît avoir
été bâti vers le temps de cet empereur.
Quant aux ibis et aux arabesques (2) dont nous avons déjà parlé ,
(1) I/ensemble et les détails de cet édifice ne laissent aucun doute ù ce sujet. Notre temple
de Mars pourrait être un peu plus ancien , de même que celui qui était dans le voisinage du
Camp-de-César.
(2) Ce genre de décoration avait été porté aux Romains par les Grecs , bien long-temps avant
la fondation de Tempire : on en voit la preuve dans les anciens tombeaux de Rome.
55o
ANTIQUITÉS
ils ne doivent dater que de l'époque de la restauration du temple ; aussi
paraissent-ils beaucoup moins parfaits. Cependant on remarque quelque
chose de large dans le dessin , et l'on conçoit qu'ornant une porte
colossale , et vus à une certaine distance , ils devaient produire de l'eífct.
Occupons-nous maintenant des causes et de l'époque de la destruction de cet intéressant édifice. Le christianisme a sans doute contribué
à son bouleversement : on sait que les premiers chrétiens avaient en
horreur tout ce qui tenait au paganisme. Cependant , vers la fin du
second siècle , du temps de notre premier évêque , ils dépouillaient
les temples de leurs idoles , comme l'assure la légende citée , mais ils
n'osaient pas encore les détruire ; et la tradition fabuleuse qui nous
assure que Saint-Front terrassa une bête à sept têtes dans notre Tourde-Vésone , donne , par cette allégorie , l'époque de la première atteinte portée chez nous au culte des faux dieux.
Si ce monument put résister au zèle destructeur des premiers chrétiens , du moins fut-il renversé par suite de l'édit de Constantin ,
qui ordonnait de détruire les temples des idoles (i). Ce fut alors
que les édifices consacrés aux faux dieux surent transformés en églises (2) , ou qu'on se servit de leurs débris pour en élever.
La cella de notre temple d'Isis étant bâtie en très-petites pierres
taillées en pointe , ses matériaux ne pouvaient guère servir à de nouvelles constructions ; aussi existe-t-elle encore. Mais ses décorations ,
ses colonnes et ses revêtemens de marbre ; ses bronzes , les grosses
pierres de sa colonnade , celles de sa porte d'entrée , de son porche et
de ses perrons (3) , pouvaient être employés ailleurs , ou être vendus
chèrement : aussi n'en retrouve-t-on sur les lieux que quelques faibles
vestiges.
Réduite a elle-même , et dépouillée de tout ornement étranger , cette
(1) Cet édit est de 33i.
(2) Si la cella de notre temple d'Isis n'a pas été employée au culte catholique , c'est crue sa
forme ronde ne convenait pas aux premiers chrétiens, qui, pour leurs églises, paraissent avoir
adopté celle des anciennes basiliques.
(3) II paraît certain que le porche était construit en grosses pierres de taille.
/
DE VÉSONE.
35
t
cella ne forme plus qu'une tour. Dans cet état, elle pourrait bien
avoir servi de forteresse (i) , lorsque la ville a été assiégée par les
différentes hordes de barbares qui sont venues la saccager.
Peut-être elle-même a-t-elle été assiégée. Alors Pennemi s'en serait
pris à la porte , le côté le plus faible , et aurait pu profiter ensuite
des grosses pierres qui la formaient, pour réparer des fortifications
beaucoup plus importantes. Le château de Barrière en offre même encore des débris.
Mais comment assigner une époque fixe à cette dernière destruction
de la Tour-de-Vésone ? Une vieille tradition Pattribue également à notre
premier évêque (2) , ce qui la fait remonter â une assez haute antiquité.
Mais si l'on veut me permettre de hasarder une conjecture, je dirai
que les bar\bares qui ont précédé Pétablissement des Goths dans le
midi de la France, peuvent très-bien en avoir été les 'auteurs (3).
Je ne saurais terminer ce qui regarde le temple d'Isis, sans faire
part d'un projet que la révolution m'à empêché de réaliser, mais que
quelqu'un plus heureux pourrait effectuer dans la suite.
Je comptais acquérir le terrain qui P entoure , le fermer de murs ,
et y former un jardin paysage , où l'on aurait placé , d'une manière
pittoresque , ceux de nos monumens antiques qui n'auraient pas été
susceptibles de se détériorer à Pair. A l'extrémité du jardin , en face
de la brèche actuelle, je voulais établir la porte d'entrée, accostée de
deux pavillons 5 l'un était destiné au logement du conservateur et du
jardinier , l'autre aurait contenu le cabinet des médailles et de toutes les
curiosités antiques qu'on trouve si fréquemment à Vésone ou sur le
territoire qui en dépend.
Dans la tour même , a une très-petite élévation , je voulais , sans
nuire en rien à son mur , construire un appentis circulaire , invisible
au dehors : l'on y aurait rangé symétriquement nos antiquités les plus
(1) La petite forge qu'on a trouvée dans la construction inférieure de la tour semble le prouver.
(2) Selon cette tradition populaire, la brèche se fit miraculeusement, à la prière de St. -Front.
(3) Vers le commencement du 5. e siècle , de !\O(J à f[iô.
353
ANTIQUITÉS
précieuses. Quant à l'extérieur de cette tour , nous ne manquions pas de
ressources pour y exécuter le plan de sa décoration primitive. Des
blocs de colonnes , élevés sur le même mur qui soutenait jadis la colonnade , auraient donné une idée assez juste de cette ancienne ordonnance. Quelques-uns de ces blocs , mis les uns sur les autres , se seraient
élevés , d'autres seraient restés uniques ; tous auraient rempli la place
fixe que le plan leur assigne.
Cet ensemble , traité avec goût et discernement , eût formé le plus
beau et le plus intéressant Musée de l'Europe. Notre Musée actuel
n'a ni l'agrément , ni l'aspect imposant de celui que je décris ; mais ,
disposé sous une des principales voûtes de l'amphithéâtre (i), il occupe
une place qui lui convient , jusqu'à ce qu'on réalise mon projet.
Voilà ce que je puis dire des divers temples de Vésone. Cependant
cette métropole devait en contenir un bien plus grand nombre. En
effet , les blocs de colonnes sont encore si nombreux dans son enceinte , après quinze siècles de destructions , que j'en ai déjà découvert
près de cent , différens entre eux , soit par leurs diamètres ou leurs cannelures , soit par les ornemens dont ils sont décorés; mais je me suis
fait une loi de ne rien avancer sans preuves réelles ou sans de fortes probabilités.
Au reste , si cet Ouvrage donne envie aux savans de venir visiter
nos ruines, ils observeront eux-mêmes, et seront plus en état que
moi de prononcer. Je me borne à les avertir que , quoique les planches que je donne "soient très-nombreuses , et qu'elles renferment des
objets intéressans , elles sont loin de faire connaître tout ce que Galicien sol de la cité de Vésone fournit de curieux , seulement en antiquités romaines.
(i) Malheureusement la voûte n'est couverte qu'en partie par l'habitation qui se trouve audessus , et le suintement continuel des eaux dégrade peu à peu cette voûte et plusieurs des
monumens qu'elle recèle.
LIVRE TROISIÈME.
-=e»6<»-
MONUMENS CIVILS SOUS LES ROMAINS.
PREMIÈRE PARTIE.
MONUMENS PARTICULIERS.
AVANT-PROPOS
DANS la première partie du Livre préce'dent , nous avons fait
connaître les monumens romains qui se rapportaient au culte ;
les inscriptions sépulcrales , votives , tauroboliques , etc. ; celle
d'un génie dont le nom , je pense , était inconnu , et les inscriptions tutélaires , sur lesquelles nous avons fait divers rapprochemens.
On a vu , dans la seconde partie de ce même Livre , que
Vésone renfermait dans son enceinte , ou à portée de ses
murs , plus de douze temples différens. Nous avons donné
la description de tous ceux dont nous avons pu parler avec
quelque certitude.
Le troisième Livre contient la description de nos monumens civils. On y verra aussi le détail de tout ce qu'on a
trouvé de curieux parmi les débris , soit en médailles et en
pierres gravées , soit en ustensiles , bijoux et autres antiquités
de toute espèce. Quant aux édifices , ils sont presque tous
entièrement détruits : on n'en voit plus que quelques restes.
Mais si ces monumens ont été anéantis au point qu'on ignore
la place qu'occupaient la plupart d'entre eux , un heureux hasard a permis qu'une énorme quantité de leurs débris passât
jusqu'à nous , ou que des inscriptions prouvassent leur existence. Ainsi , notre métropole était aussi riche en monumens civils , qu'elle était magnifique en monumens religieux.
ANTIQUITÉS
DE VÉSONE,
ou
MONUMENS CIVILS
SOUS LES ROMAINS.
CHAPITRE PREMIER.
Etendue de la cité de Vésone. — Son état sous les Romains
et dans le moyen âge.
Nous vivons dans un siècle de destruction : ce qui est antique offense
les yeux de la génération présente , ou du moins lui parait indifférent. La frivolité , l'insouciance , l'ignorance , la cupidité , peut-être même
le penchant aux rêveries philosophiques , tout semble conspirer contre
nos monumens. Encore quelques années , encore quelques révolutions ,
356
ANTIQUITÉS
V
et nous serons plongés dans les ténèbres. II est donc urgent , pendant qu'il existe encore des souvenirs et des débris , de fixer , autant
qu'il est possible , l'ancien état de notre métropole. Ainsi , je ne
dois rien négliger de ce qui peut la faire connaître. Si quelques lecteurs trouvent trop minutieux les détails dans lesquels je vais entrer,
d'autres peut-être me sauront gré de mes recherches (i).
Nous avons vu que la cité de Vésone s'étendait du nord-ouest au
sud-est , depuis le ruisseau du Toulon jusqu'au bas de la ville actuelle ,
et depuis les coteaux qui bordent la plaine au nord , jusqu'à la rivière
de l'Ille , qui serpente au midi ; le tout sans y comprendre VieilleCité et les faubourgs , qui s'étendaient au loin.
Sur quelque point que l'on fouille cet emplacement , qui a plus de
deux lieues de circonférence, on y découvre des traces d'habitations
antiques. En effet , on a retrouvé des restes de constructions et dans
les prés qui bordent le ruisseau du Toulon , et dans ceux qui longent la rivière (2). On en rencontre à très -peu de distance de Pabyme où naguère il existait un hôpital dont la chapelle est encore en
partie sur pied. Les rochers qui sortent des coteaux voisins ont été
eux-mêmes taillés pour servir de fondement ou de parois a d'anciennes
bâtisses , et il en est un où se trouvent encore d'élégantes sculptures
du i6. e siècle (3).
On trouve également des constructions dans les terres qui sont au
nord des prairies ; et plus on approche de la ville actuelle , ou de ce
qu'on nomme maintenant la Cité, plus le sol est jonché de débris j
on y remarque même des croupes qui cachent sans doute les fondations et les restes de quelques-uns de nos édifices antiques.
Mais c'est surtout dans les différentes parties de la Cité et dans
(1) Ces détails sont principalement destinés aux personnes qui se livrent à l'étude des antiquités.
.
» .
(2) En creusant des fossés.
(3) La maison qu'on avait adossée :'i ce rocher n'a été totalement détruite qu'en 1820. On a
retrouvé parmi les décombres uu bas relief de la vierge , dont il manque quelques parties. La
tete est séparée du corps. Le lieu où était cette maison et l'habitation qui est au bas s'appellent les Jambes.
DE VÉSONE.
35
les alentours qu'on trouve de nombreux vestiges d'antiquités : on en?
rencontre partout , jusque dans l'ençeinte de la ville actuelle. C'est dans
cette enceinte qu'on a déterré plusieurs blocs de colonnes (i) , ainsi
que le petit chapiteau dont j'ai déjà parlé ; c'est là qu'on a trouvé une
fontaine antique avec ses conduits (3) , et l'on sait que le temple auquel
a succédé l'église de Saint-Silain , était, ainsi que les fortifications de la
porte Hiéras , renfermé dans ses murailles.
C'est dans un jardin situé sur la route d'Angoulême qu'on a trouvé
le bloc de colonne où un pampre et des raisins sont sculptés en rinceaux. La belle tête de Junon qu'on voit au Musée (3), fut déterrée
près de l'église des Jacobins (4). Tous ces emplacemcns étaient donc
compris dans l'ençeinte de notre antique métropole.
Lorsqu'on a nivelé les enclos des religieuses de Sainte-Claire et de
Saint-Benoît , pour former un jardin botanique (5) , les légers mouvemens de terres qu'il a fallu exécuter ont fait ressortir les fondations
de deux maisons romaines. L'une se trouve au nord -ouest: on l'a
recouverte (6) , mais sa place est connue. Le directeur du jardin conserve quelques restes de ses décorations. L'on Aboyait encore, en 1806,
les débris de cette maison , tels que des tronçons de colonnes , des
fr agmens de piédestaux et d'autels , des briques , des tuiles , des pierres
ouvrées , etc. 3 le tout a été employé à réparer des étables. Une mosaïque; découverte sur le même emplacement, est encore existante.
Les fondations de l'autre maison se trouvent au midi; elles sont
cachées sous quelques pouces de terre , au bas du boulingrin. La
masse de cette construction peut avoir 60 pieds en carré. On en a tiré
(1) Dans la
maison qui est au midi de celle de M. le marquis de Fayolle, près de la Pelouse.
(2) Ces conduits sont
au Musée. Quant :i
la fontaine , elle existe encore au Port-de-Graule ,
près de la rivière, dont elle était jadis séparée par
été faite en 1812. Les conduits sont coniques.
(3) Voyez le N."
les murs de la ville. Cette découverte a
4 «le 1» planche V.
(/J) Ce couvent vient d'être acquis par les dames religieuses de Sainte-Ursule.
(5)
Ce jardin a cessé depuis d'être destiné ú la botanique ; on en a fait la pépinière dépar-
tementale.
la
II est assez bien dessiné ;
ses
bosquets sont agréables : il est connu maintenant sous
dénomination de Jardin-Public ; ' mais on a le projet d'en faire un Champ-dc-Mars.
(6) En 1802 , pendant mon absence.
358
ANTIQUITÉS
également de grosses pierres ouvrées , des blocs de colonnes , des piédestaux , des autels , beaucoup de petits dez de mosaïques , des briques , des tuiles , des fragmens de décorations , et beaucoup d'autres
objets , avec un grand nombre de médailles de bronze et d'argent.
Malheureusement le tout a disparu.
Les médailles qui provenaient de cet emplacement , où il s'en trouve
encore tous les jours , ayant été déposées k la bibliothèque publique , et s'étant perdues lorsqu'elle fut déplacée , je ne puis maintenant
les faire connaître. Mais je conserve un monument qui y fut aussi
découvert : c'est une petite tête de Vénus (i) , faite en argile grisâtre ,
pareille a celle que les sculpteurs emploient pour modeler en petit les
statues qu'ils veulent exécuter en grand. Cette tête , que sa petitesse
empêche de placer au Musée , a été séparée du corps. Ses cheveux ,
qui sont maintenus lisses et sans coiffure par derrière , me font
croire que ce petit monument servait de modèle pour couler en bronze.
Pardevant , les cheveux sont noués avec grâce , comme le sont ceux
de la Vénus de Médicis, de l'Apollon du Belvédère et de presque tous
les grands dieux.
En 1818, on a également trouvé les fondations d'une maison particulière sur la route de Bordeaux , k peu de distance du pont de la
Cité (2) ; elles étaient recouvertes de quelques pouces de terre : la
mosaïque et le ciment du rez-de-chaussée étaient encore en place (3).
On en a tiré quelques médailles en bronze , une fìbulle parfaitement
conservée (4) , et grand nombre de débris de toute espèce.
Dès qu'on fouille a quelques pieds de profondeur Pancien sol de
Vésone , on rencontre partout de semblables débris et de pareilles
constructions , principalement dans la partie de la Cité qui regarde le
Camp-de-César , Écornebceuf et le vallon de Campniac (5). On en a
(1) Voyez le N.° i de la planche VII.
(2) Elle est située sur la droite de la route, près des Quatre-Chemins.
(3) M. de Lapouyade conserve plusieurs fragmens de cette mosaïque.
(4) Elle est dans le cabinet de M. de Mourcin.
(5) M. Jouannet y a découvert diverses curiosités que je suis forcé de passer sous silence pour
ne pas ennuyer le lecteur.
DE VÉSONE.
35g
même retiré plusieurs médailles curieuses et très-rares , telles que
celles de la Grande-Bretagne , les celtibériennes , les phéniciennes , les
puniques, les grecques et quelques gauloises.
C'est aussi sur les mêmes points qu'on a trouvé d'assez belles mosaïques (i), une grande quantité de fragmens de marbres rares, des
enduits peints , des stucs , des vases , des ustensiles et toutes sortes d'objets curieux.
Nous avons vu plus haut que Vésone avait été sondée primitivement au-delà de Pille , dans le petit vallon de Campniac ; ainsi VieilleCité et la Cité de la plaine furent sans doute successivement et réciproquement ville et faubourg. Ce qui me confirme dans cette opinion _,
c'est que lorsqu'on souille le petit vallon ou les revers des coteaux qui
le terminent , on y découvre beaucoup de débris de constructions ,
toutes sortes d'ustensiles de ménage , des meubles , des agrafes , des parures , etc. , et qu'il est évident aussi que la partie opposée à ce petit
vallon était la portion la plus habitée de la Cité de la plaine.
Bien que les maisons particulières n'offrent pas Pintérêt des édifices
publics , elles sont pourtant d'une haute importance pour notre métropole; en effet, elles donnent un aperçu de ses richesses et de sa
magnificence ; et si l'on veut se faire une idée du haut point où le
luxe en bâtimens y était porté , je ferai remarquer que la plupart
des blocs de colonnes trouvés sur P emplacement de ses maisons particulières furent arrondis au tour. On ne peut douter de ce fait : les
traces horizontales de Poutil se distinguent encore (2). II fallait donc
que nos ancêtres employassent une grande quantité de colonnes , et
qu'ils voulussent en jouir bien promptement, pour prendre un moyen
si expéditif de les travailler. Donnons maintenant quelques notions sur
Pétat de Vésone dans le moyen âge.
(1) . Une d'elles , portée sur une charpente pourrie , n'a pu être conservée. Elle s'est brisée au
moment où l'on a voulu déblayer les terres. M. Jouannet en a donné le dessin.
(2) II existe au Musée un de ces blocs arrondis au tour, et beaucoup de fragmens de fûts et
de bases qui ont subi cette opération ; on en trouve même dans toutes les fouilles. Une de ces
bases tournée , a près de trois pieds de diamètre , ce qui annonce que son fût avait deux pieds
ou environ.
36o
ANTIQUITÉS
A la richesse , à l'importance qui étaient son partage sous les
Gaulois , succédèrent la magnificence et l'éclat ; mais les invasions
des barbares suivirent de près les Romains. Dès-lors, en butte à tous
les bouleversemens , Vésone ne cessa d'être la victime des ravages de
toutes les hordes sanguinaires qui pénétrèrent dans la Gaule. Cependant elles lui laissèrent quelque relâche dont elle sut profiter.
Elle ne put , il est vrai , recouvrer sa splendeur , mais elle possédait
encore la plus belle de ses anciennes prérogatives ; et , soit par sa
position , soit par l'effet de sa grandeur passée et de son antique prééminence , elle se maintint long-temps dans un état prospère.
On comptait encore, en 1476 (1) , sur l'emplacement de cette métropole , plus de douze paroisses (2) , au moins douze hôpitaux (3) et quatre
maladreries (4). Quatre grandes foires , de seize jours chacune , entretenaient son commerce et sa prospérité.
(1) C'est à M. l'abbé de Lespine que nous devons cette découverte.
(2) Nous ignorons quelle était la circonscription de la plupart de ces paroisses ; nous savons
seulement que leurs églises étaient situées, les unes dans r.c qu'on nomme la Cité, les autres
dans la ville actuelle , qui , comme on l'a vu , paraît avoir fait partie de la ville antique.
Parmi les premières, se trouvaient St.-Gervais , Ste.-Eulalie , St.-Eumache , St. -Pierre -1' Ancien,
St. -Etienne, St. -Jean , St.-Hilaire , St. -Jacques , que le couvent de Ste.-Claire a remplacé en
1220 , et St.qui a-existé sur l'emplacement des Jacobins. On distinguait parmi les secondes ,. St. -Front , St.-Silain, St. -Martin, contre les murs de la ville actuelle; St. -Martin, à
quelque distance des mêmes murs, et St.. -Georges , au-delà des Barris.
Ce nombre de paroisses coïncidant assez bien avec celui de nos temples antiques, je serais
porté à croire que les églises paroissiales ont remplacé ces temples ; au moins cela est-il vrai
pour St. -Etienne, St.-Pierre-l' Ancien , St.-Silain , etc.
(3) Cette conformité du nombre des hôpitaux avec celui des paroisses doit faire présumer
qu'il y en avait un pour chacune d'elles. C'est à M. de Lespine que nous devons la découverte
de l'existence de ces hôpitaux , qui , presque tous , ont disparu ; car on' ne voit plus que les
ruines de l'Hópital-Charles , près du Toulon, et celles de l'hôpital qui se trouve placé dans le
cimetière actuel : peut-être ce dernier dépendait-il de la paroisse de St. -Pierre -1' Ancien , comme
l'Hôpital-Ste.-Marthe pouvait avoir été attaché à celle de St. -Front.
(4) Ces quatre léproseries étaient établies comme il suit : la première , sous Ecornebœuf ; elle
est remarquable par sa construction et par ses cheminées singulières ; la seconde , près de la
Fontame-des-Malades : M. de Mourcin a reconnu son existence; la troisième, à côté de la fontaine de .St.-Hippolyte , dite maintenant de St. -Georges ; la quatrième , enfin , au faubourg de
l'Arsault. On voit quelques restes de tous ces établissemens.
DE VÉSONE.
56l
Ces nombreux établissemens , la durée de ces foires (i), ne sont-ils
pas un témoignage certain qu'au i5. e siècle, Vésone avait encore une
population nombreuse , et qu'elle n'avait pas encore cessé d'être riche
et commerçante ?
Voici le titre qui fait mention des quatre foires dont nous venons
de parler (2).
Aysso son las rendus e li dever qui s'apertenen al prebostat, li
quai se leven sj com s'ensec :
Premieyramen que li sirven del dich prebostat poden arrestar tot
home estranh , à la requesta dels borsès o dels habitans de la vila ,
ses tot jutgat , quar lo prebost es jutges de las mesconojschensas , e
deu conojscher per razo del arrest en favor dels borsès ; e quant
alcu es arrestat à la estansa dels borzès (3) , si s'en vay e briza Varrest deu m. s. al prebostat, e si fay patz am partida deu xn. d. de
clam ; e si es condempnat en las chauzas que om li demandara deu
om lo condampnar que page avans que passe la vila , e si no setiffay
à partida deu m. s. d'arrest, e si s'en vay per sa volomtat no deu
re à la cort.
Item, ha lo prebostat, TLlï. vetz Van, peatge al merchat qui se apela
fieyras. La premieyra comensa à la S.-Chisteffe d'aost , e dura XVI.
jorns , VIII. jorns davan et VIII. jorns après.
Item , la seconda es à la Sancta-Maria de setembre seguen , e dura
aytan.
Item, la iersa es à la S.-Fron seguen, e dura tant coma las autras.
Item , la quarta comensa à miey-caresme , VIII. jorns avans e VIII.
(1) Remarquons que Bordeaux, qui pourtant est la troisième bonne ville de France, n'a que
<leux grandes foires, qui ne durent que quinze jours chacune.
(2) II a été découvert par M. de Mourcin , qui Ta extrait du Livre-Noir des archives de
rhòtel-de-ville , année 1409.
(3) Le greffier de MM. les maire et consuls n'emploie pas une orthographe parfaitement uniforme : saus doute il connaissait mal les règles de son patois. Nous nous sommes fait une loi
de ne riea changer aux divers textes que nous aurions occasion de citer.
46
36a
ANTIQUITÉS
jorns après ; e en aquestas fiejras dessus dichas pren lo prebostat
aysso qui s'ensec :
Sobre totas bestias qui intren al merchat per vendre , o venda o
no vendu , ha lo prebost mealhu en porc e troja , en moto , en oveïhu ,
en boc , en .chubru , e i . d. en buou , en vuchu , e i . d. en ane e
en suumu ; e si es ferrut 1 1 . d. , e en rossi e en eguu i 1 . d. , e si
es ferrut , 1 1 1 1 . d. ; e si ulcus , durun lus fieyrus , aporta paniers
o cruvels ne* deu i . d. al prebost , à chascunu fiejru ; e si upporta
tamis , deu ne' i. solamen.
Item , si ulcus aporta lunsus à vendre , deu ne' i . a , ses fer , duran
aquestas fieyrus.
Item , si ulcus aporta d'estopas o charbe per vendre deu i . d. per
dotzenu , e mealha per vi. aunus ; e si uportu drap de lanu , deu
lapessa i. d., o sia pauchu o siu grunda ; e si ne' mena los draps que
comprara } per revendre , e los met sobre bestia , deu à ruzo de trossel
XII. deniers.
Item , si alcus compra drap , deu i . d. per pessa , o siu puucha
o granda.
Item , si ulcus compra ander o pudelu o bigota , deu de chascuna
chauza mealha , duran las fiejras dessus dichas.
Item , si ulcus uportu alhs o onhos , deu une forchu per suumudu,
e demieju , si porta al col , si lo vent ; e uytretant , si l'en porta per
vendre ; e de tot aysso dessus dich son exems aquilh qui fan lo
cumenal de la vila.
It,èm , etc. , etc. , etc.
DE VÉSONE.
363
CHAPITRE H.
Bijoux, Ustensiles, Bronzes.
CINQ OU
six années nous avaient suffi pour former une collection
nombreuse, composée de médailles et d'autres objets curieux, qui tous
provenaient de Vésone ou du Périgord. Fragmens de mosaïques et de
bas reliefs, marbres, ornemens , ustensiles et bijoux ; en un mot, tout
ce qui avait rapport aux arts et à l'antiquité, avait été recueilli, classé,
mis en ordre. Mais la révolution a tout dispersé. Cette perte est
d'autant plus fâcheuse , que les moyens ne sont plus les mêmes ; qu'il
n'est pas facile de renouveler de pareilles collections (i); et que notre
projet bien connu était de faire don de ce précieux recueil à une académie que nos concitoyens avaient formée , et qui allait recevoir l'institution royale.
Ce cabinet aurait pu seul être l'objet d'un volume. Ma mémoire
ne saurait maintenant me fournir les détails de tout ce qu'il contenait ;
cependant comme il importe pour Phistoire de Vésone , et même pour
l'intelligence des monumens que l'on y découvre encore tous les jours,
de ne pas laisser périr le peu de souvenirs qui me restent de ces richesses recueillies avec tant de soins , je vais essayer de les réunir (2).
On distinguait dans cette collection , où l'on a trouvé depuis , entre
autres objets curieux :
(1) Cela est d'autant plus difficile, que, depuis quelques années, il est du bon ton d'avoir
des antiquités. En effet , la vanité y gagne plus que la science , et rien n'etait plus propre a
finir de tout perdre, de tout détruire.
(2) Quant aux médailles , nous en conservons une espèce de catalogue. Nous possédons aussi
quelques-unes des pierres gravées , ainsi que les empreintes de celles qui sont sortiés de nos mains.
364
ANTIÇ
loises , trouvés , en 181 5 , à Grésignac et à
la butte de Notre-Dame-des-Vertus.
tite perle fine au bout.
i5.° Quelques tessères , trouvées en 1809 ,
2. ° Une épingle de tête , du même métal.
ainsi que plusieurs dez à jouer , et un pe3. ° Un morceau de chaînette assez forte , de
tit cylindre d'os qui , par ses coches , sem2 ou 3 pouces de long , en or gaulois.
ble avoir fait partie d'une table numérale.
4. ° Un bracelet du même me'tal.
16. 0 Des bouts de lances , de javelines et de
5. " Un collier d'or gaulois , avec des bulles
flèches en acier , découverts au Camp-de. aux extre'mités.
César en 1812, et à la citadelle romaine
6. ° Une agrafe d'argent , représentant la tête
1. ° Un pendant d'oreille d'or , avec une pe-
en 1808 (2).
de Méduse , bien dessinée.
0 Le coutelas de bronze , de trempe gau17.
7. 0 Plusieurs plaques de bronze, avec figures
loise (3) , dont j'ai parlé.
ou ornemens d'assez bon goût.
0 Un réchaud d'autel en bronze. II était
18.
8.° Plusieurs agrafes de manteau , gauloises
d'une forme et d'un travail élégans , et serou romaines. Elles étaient plus ou moins
YÍt sans doute a brûler des parfums.
ornées.
ig.°
Un autre réchaud de même métal , mais
9. 0 Quelques lampes en bronze , d'autres en
sans ornemens. II retenait un morceau de
terre cuite. Parmi celles qui étaient en
racine d'un tilleul plus curieux peut-être
bronze , on en distinguait une qui était cipar sa grosseur que le réchaud lui-même (4).
selée de jolies décorations.
2o.°
Un fragment de réchaud en poterie ro10. ° Beaucoup de fils de bronze , tortillés en
maine (5).
spirale.
0 Un bas relief en bronze, d'environ 7 pou21.
11. ° Plusieurs amulettes cylindriques et auces
de haut sur 3 pouces de large. II reprétres ; quelques-unes avec des caractères.
sente un laboureur qui , avec sa charrue et
12. ° Une patère en bronze , décorée de jolis
ses bœufs très-maigres , trace un pénible
ornemens. Plusieurs autres en terre cuite ,
sillon. Son chien est couché à côté. Le joug
de l'espèce que l'on nomme terra campana.
est fixé sur le cou des bœufs. Le haut de ce
13. ° Plusieurs fragmens de vases de la même
petit monument est orné d'une frise où l'on
terre , décorés de jolis ornemens (1).
remaiique la flûte du dieu Pan , et on lit
i4-° Des fragmens de vases et de tuiles gau-
(1) MM. de Mourcin , Jouannet et moi nous possédons un grand nombre de fragmens de
cette terre , tous décorés de jolis ornemens. On avait même trouvé , en 1816, les débris d'un
vase presque entier. M. Lapouyade les a rajustés ensemble.
(2) Dans le jardin de M. Chambon. M. de Mourcin a un bon nombre de ces bouts de flèches , qu'il a tirés de divers endroits.
(3) II fut trouvé à Saint-Georges , entre les côtes d'un squelette qui avait une urne à sa tête
*t une autre à ses pieds.
(4) Ce réchaud fut trouvé à Douillac , près de Saint-Yrieix en Limouzin , sous les racine*
d'un tilleul d'une grosseur énorme.
(5) II fut donné au Musée par M. Jouannet, en 1812,
DE VÉSONE.
365
dans le champ : POSTKEMO AKATO . Le tra23.° Une jolie petite tête en bronze : les
vail du relief annonce le faire du Bascheveux sont relevés sur le front.
Empire ; l'inscription elle - même semble
0
24. Nous avions dans notre collection pluprouver qu'il ne date que de cette éposieurs petites statues des dieux lares ou pé. que (i).
nates. U paraît même qu'il y avait a Vésone
22.° Un bas relief de bronze , représentant une
des ateliers pour leur fabrication , puisque
tête barbue, coiffée d'une espèce de bonnet
l'agencement de la petite tête de Vénus
ou de chapeau d'une singulière forme, fut
trouvée au jardin botanique , témoigne
trouvé dans le puits du château de Barqu'elle a servi de modèle pour en couler
rière , avec une grande quantité de médailde pareilles en métal.
les de tous métaux , et divers autres objets.
25.° Nous possédions aussi deux petites statues
Ce petit monument pouvait avoir i5 poude bronze , très-remarquablcs par le fini
ces de diamètre. M. le cardinal de Noailles ,
de leur travail : l'une , haute d'environ 1 1
qui en avait entendu parler , voulut le voir.
pouces , représentait Vénus; et l'autre, un
On le lui fit passer ; et les personnes qui
peu plus grande , le dieu Mars. Quant aux
furent chargées de le remettre , lui substifigures priapées dont parlent quelques matuèrent une mauvaise copie de bois qui
nuscrits (3) , nous n'avions pu nous les proexiste encore chez les descendans de l'ancurer , non plus que les ustensiles, les vases
cien propriétaire (2).
de cuisine et de table dont ils font mention.
Nous terminerons ce chapitre par un passage des antiquités du comte
de Caylus (4) 5 où il est question de bronzes trouvés près de Vésone.
« Dans l'année 1760, dit-il , on a trouvé, auprès de la Tour-de- Vésone , une tête d'aigle dont le bas relief , fort saillant , est posé sur
une plaque également de cuivre : on voit encore la douille qui servait
à l'emmancher sur une pique. Celte tête , parfaitement conservée , peut
avoir environ 4 pouces de hauteur sur 3 de largeur. Je ne puis rien
affirmer à cet égard : je ne parle de ce monument que sur le récit
d'un homme, à la vérité très -digne de foi ; car cette enseigne militaire a été perdue en l'apportant a Paris. Je ne suis pas moins obligé
à la politesse de M. Boutin , intendant de Bordeaux , qui s'était défait de ce bronze en ma saveur.
(1) Ce .bas relief et le réchaud de Douillac, ainsi que le coutelas gaulois et beaucoup d'autres
objets rares, ont passé entre les mains d'un marchand de curiosités dont nous avons déjà parlé,
et qui demeurait, en 1S02, á Paris, derrière le Palais-des-Arts.
(2) M. de Beaufort tient cette anecdote de M. son père , qui était le propriétaire du château.
(3) Ceux de M. l'abbé de Lespine. M. Jouannet a trouvé depuis, en 1812, un Priape double
très-bien conservé : il est suspendu à un anneau.
(4) Tome 5, pages 3jo et 341.
366
ANTIQUITÉS.
« Pour réparer la perte de cette antiquité , singulière dans son espèce , et dont je n'ai point possédé de pareille , continue M. de Caylus,
je rapporte sous ce numéro deux petits bronzes trouvés , il y a quelques années , dans les environs de Périgueux. Us sont peu intéressans ;
mais ils me donnent également occasion de parler des antiquités d'une
cité des Gaules , considérable du temps des Romains , et qui tient encore son rang dans les villes de France. Le N.° 5 présente une petite tête de femme d'un assez mauvais travail (i) : Panneau fixe dont
elle est surmontée est fort incliné sur le devant , et n'a jamais été
autrement disposé. Ainsi, je croirais, selon les indications de la coiffure , que cette tête a fait autrefois partie d'une agrafe ou de quelque autre ornement dans le milieu duquel elle était insérée. Hauteur ,
i pouce 3 lignes ; largeur , 1 1 lignes.
« La plaque d'ornement du N.° 6 servait, selon les apparences, de
parare à un soldat romain , et pouvait être placée sur sa poitrine. La
médiocrité de son épaisseur , sa courbure et les tenons dont elle est
garnie sur le derrière , permettent de le croire (2). Hauteur, 3 pouces ;
largeur , 2 pouces et demi. »
Nous ne pouvons que regretter sincèrement , avec Pauteur que nous
venons de citer, l'objet précieux dont il nous fait connaître en même
temps Pexistence et la perte.
CHAPITRE III.
Anneaux , Bagues , Pierres gmçées.
Nous avions découvert ici , et l'on rencontre encore tous les jours
un grand nombre d'anneaux de toute espèce. II y en avait dans notre
collection beaucoup en or, plusieurs en argent, une assez grande quanCO Voyez le N.° 3 de la planche XIV.
(2) Voyez le N.° 2 de la même planche.
DE VÉSONE.
36
7
tité en cuivre, et quelques-uns en fer. Souvent ces anneaux étaient
sans ornemens ; d'autres fois ils se distinguaient par des pierres gravées
ou des pâtes.
Je ne donnerai qu'une explication succincte de ces pierres gravées.
Les planches suppléeront à la brièveté des éclaircissemens.
Presque toutes ces pierres sont incises, c 'est-à-dire , gravées en creux.
On sera sans doute étonné qu'un pays si riche en antiquités ne produise pas un plus grand nombre de camées ; mais la surgrise cessera
lorsqu'on saura que les joaillers , comptant en avoir un plus grand
prix , les cachent et les envoient a Paris ou ailleurs ; et quoique je
n'ignorasse pas qu'on en avait trouvé plusieurs à différentes reprises ,
il m'a été impossible de me les procurer : je n'ai jamais pu en avoir
que deux (i). J 'ai déjà parlé du premier (2) ; l'autre offre une très-belle
tête de femme, sur un fort bel onyx : je crois que c 'est Eaustine jeune.
Le N.° 6 de la planche VII offre un onyx avec sa monture antique
en or : c 'est Mars debout. La petitesse de Panneau me fait présumer
que cette bague n'était destinée qu'à servir de sceau (3).
On a trouvé, en 180g, un autre dieu Mars dans la même attitude;
mais il est empreint sur une pâte, et sa monture est en bronze, ce
qui me fait croire que cette bague a appartenu à un homme du peuple.
Si nous avions encore quelque doute sur l'existence du culte du dieu
des combats chez les Vésouiens , ces deux bagues , ainsi que le N.° 8
de la planche X , et divers autres monumens , pourraient en servir de
témoignages.
Le N.° 4 de la planche VII fait voir une bague entièrement en or :
la tête a été gravée ou peut-être moulée dans Por même. Elle est
(1) Nous avouerons cependant qu'il est difficile de se procurer des pierres gravées avec leur
monture en or, parce que les orfèvres, lorsqu'ils achètent ces sortes de bijoux, brisent la monture pour la peser , et la mettent bientôt au creuset.
Quelques-unes des pierres gravées que je vais décrire, quoique trouvées ici, n'ont jamais été
en ma possession ; d'autres sont sorties de mes mains. Celles dont je ne désignerai pas les propriétaires actuels font encore partie de ma collection.
(2) Voyez le N." g de la planche X.
(3) M, de Mourcin en a trouvé une autre, L'onyx représente le signe du cancer,
368
ANTIQUITÉS
ornée d'une couronne murale, accompagnée d'une corne d'abondance
et d'un autre attribut ( peut-être des épis de blé ) difficile a distinguer.
On a voulu , je crois , représenter sur cette bague le génie de la ville.
La tête du N.° 3 de la planche X est , je crois , celle de Sexte-Pompée :
c'est une cornaline incise, du meilleur travail romain; mais la gravure n'est pas exacte et a beaucoup vieilli le personnage.
Le N.° i5 de la même planche représente Mercure debout et vêtu,
ce qui me fait penser que c'est le Mercure gaulois. La dx^aperie de ce
sard-onyx est fort bien traitée.
Le N.° xi de la même planche offre la tête de Jupiter-Sérapis sur
une cornaline. Vénus nue , debout et portant l'Amour , est devant' lui.
Ne pouvant faire graver toutes les pierres qui composaient notre
collection , nous allons indiquer celles qui ont quelque mérite , soit
par leur faire, soit par la rareté du sujet, soit parce qu'elles entrent
dans la suite des têtes romaines , soit enfin à cause de la matière sur
laquelle elles ont été gravées.
TÈTES IMPÉRIALES ET ATJTRES TÊTES ROMAINES.
Tête non caractérisée , gravée sur un cristal Tête d'Antonia. Cornaline jaune. Elle a passé
en Russie.
de roche. Elle fut trouvée au Canip-de-CéNéron.
Sardoine.
sar (i).
Jolie tête sur cornaline , trouvée a la Cité en Vespasien. Cornaline.
Ju}ip , fille de Titus. Cornaline.
r8i2.
Adrien. Beau lapis non veiné.
Tête de Brutus. Jaspe rouge.
Tête d'Auguste. Sard-onyx. Ainsi que la pré- Antonin-Pie. Superbe sard-onyx , passé en
Russie.
cédente , cette tête a passé en Russie (2).
Tête d'Agrippa voilée ; signature siriaque. Marc-Aurèle. Cornaline.
Pertinax. Sard-onyx,
Cornaline jaune.
Tête de Caius ou de Lucius-César. Améthyste. Héliogabale. Idem.
fi) M. Jouannet en est le propriétaire , ainsi que de la suivante. M. d'Auteville a trouvé une
tête sur cornaline , cn 1818.
(2) Nous avons déjà dit que les pierres de notre collection qui avaient passé en Russie, appartenaient au général Kitroff.
DE VÉSONE.
36
9
Julia Paula , avec son nom écrit en grec.
iEmilien. Cornaline profondément gravée.
Cornaline.
Marcien et Pulchérie ; les têtes en regard ;
Tranquilline. Jaspe. Cette pierre est en
monogramme du Christ entre les deux.
Russie.
Cet onyx est en Russie.
SUJETS.
Hercule domptant l'Amour. Cette Corna- Tous les jeux du cirque , graye's sur un trèsline, d'un excellent travail , est en Russie.
petit jaspe vert.
Hercule debout. Cet onyx , dont le faire est
Ulysse , disputant le palladium k Diomède ,
dur , est peut-être unique , à cause de la
et lui montrant le corps de Créuse étendu.
signature hébraïque ( Simon- Chantre )
Très-petit onyx. Cet objet, ainsi que le
Cette pierre annonce que , dans tous ies
précédent , est parfaitement exécuté. L'un
temps , les juifs ont tout fait pour de Par
et l'autre ont passé en Russie.
gent.
Belle tête de Jupiter, sur jaspe rouge. Elle
Le sommeil d'Endymion. Belle sardoine. Le
est en Russie.
corps est vu de face , accroupi et nu. Ce Cybelle-Panthée , vue de face , assise sur un
morceau est en Russie.
éléphant; ses attributs, tels qu'une enseigne
Tête du Bacchus ancien , placée sur un cippe
Cette cornaline , d'un beau et ancien travail grec , est en Russie.
Psyché , jouant avec un papillon. Cette cornaline est en Russie.
militaire , etc. Hyacinthe d'un ancien travail grec. Cette pierre est en Russie.
Un lion tenant une hast rompue ; le serpent.
Ce sard - onyx , mi-parti , est en Russie.
C'est un talisman.
Cérès debout. Cornaline jaune.
Offrande à Cérès. Cornaline.
Vénus sortant nue des eaux ; toutes ses extrémités se terminent en nageoires. Bon traHercule en repos. Cornaline. Elle a passé en
vail sur aigue-marine.
Russie.
Vénus debout, jouant avec l'Amour, aussi
Coq k tête de cheval bridé. Bouton gaulois
debout. Hyacinthe.
en cornaline. C'est une charmante fiction Pâtre accroupi , liant une outre. Belle cornaqui semble avertir qu'il faut user des plailine.
sirs avec retenue.
Homme porté sur les eaux par un cheval maBelle bacchante. Améthyste un pèu fruste.
rin. Cornaline.
Méléagre , offrant un sacrifice. Prime d'éme- L'Amour , conduisant deux chevaux marins
raude , d'un bon faire.
sur les eaux. Cornaline (i).
Le triomphe de Trajan; l'empereur debout Jolie tête de Pallas. Cornaline.
est couronné par la Victoire. Prime d'éme- Tête de philosophe. Jaspe rouge.
raude , également d'un beau travail.
Jolie tête jeune. Cornaline.
Notre cabinet renfermait d'autres pierres gravées ; mais nous nous
(i) Trouvée par M. de Lapouyade en 1816. II me l'a cédée.
47
37 o
ANTIQUITÉS
les étions procurées à Paris ou ailleurs, par achat ou par échanges;
ainsi elles n'appartenaient point à Vésone. Nous ne pouvons cependant nous empêcher d'en faire connaître úne dont le sujet n'est pas
rare; mais qui, quoique retouchée en un endroit, n'en est pas moins
antique et d'un très-beau faire. C'est Bellérophon faisant boire le cheval
Pégase. La signature de Sotrate , écrite sur le rocher , paraît incorrecte. Cette cornaline provient du cabinet de M. le duc de Rohan-Chabot.
CHAPITRE IY.
Inductions tendant à prouver que Vésone a toujours eu le droit
de battre monnaie . — Coins, monnaies et médailles .
INous avons déjà fait connaître quelques médailles autonomes de la
cité de Vésone du temps des Gaulois. La plupart ont été trouvées
parmi les débris de cette antique métropole, et principalement à VieilleCité ; quelques-unes proviennent de pays étrangers à notre province.
Nous allons maintenant tâcher de prouver que nos pères conservèrent
le droit de frapper monnaie , non-seulement sous l'empire des Romains ,
mais encore dans le. moyen âge , et jusqu'à la réunion du comté de
Périgord à la couronne.
En effet, en 1788, on retrouva, près de l'église des Cordeliers (1),
dans la Cité , un monument qui semble nous en fournir la preuve :
c'étaient des coins de monnaie en terre cuite , qui furent presque tous
brisés au moment de leur découverte. Cependant on distinguait encore
sur un de leurs fragmens la figure et une partie du nom de Faustine jeune ,
femme de Marc-Aurèle. Ces matrices, faites pour couler des monnaies d'argent, avaient une singularité que je crois unique ou fort
(1) Le couvent est presque abattu, et il ne reste plus de traces de l'église.
\
DE VÉSONE
3
rare : c'est que chacune des deux parties du coin , étant concave ?1
à
Pextérieur , avait le centre très-mince. On avait sans doute adopté
cette disposition pour pouvoir peser plus facilement sur le moule et
sur le métal encore chaud , et pour que , par ce moyen , la monnaie
en sortît plus nette et plus belle. En effet, on trouve beaucoup de
médailles antiques qui paraissent avoir été frappées au marteau , mais
que les personnes exercées reconnaissent avoir été coulées.
Les médailles de Faustine jeune ne sont pas rares; nous en avons
de tous métaux. Mais la découverte des coins que nous venons de
décrire porte en elle une conséquence (i) : c'est qu'il y avait k Vésone , sous les Romains , ce que nous nommons un Hôtel des monnaies ; ' et le lieu même où ces coins furent découverts confirme ma
conjecture ; car , comme on le verra bientôt , il est près de l'emplacement de l'ancien capitole ; or l'on doit penser que les ateliers où
se fabriquaient les monnaies n'étaient pas éloignés du palais où siégeaient les chefs du gouvernement.
Si l'on veut un témoignage de plus de ce que nous venons de dire,
nous ajouterons qu'en 1807 , en creusant ce même local, on y a retrouvé les vestiges des fourneaux propres à cette fabrication , et jusqu'aux tuyaux de briqueterie antique par où s'exhalait la fumée qui
sortait des fournaises (2).
Voici un fragment d'inscription qui me semble se rapporter au même
objet :
•
N.° 66, - Au Musée.
3T. MONETA. N£OR.
1
(1) J'étais possesseur de ces coins;, on les a détruits pendant la révolution.
(2) On peut voir au Musée' un de ces tuyaux ; M. Jouannet possède l'autre. Ils sont carrés.
V
3 2
ANTIQUITÉS
7
Si Proscription était entière, nous connaîtrions le nom du personnage dont il est question dans ce fragment ; mais ce qui reste semble
devoir être lu comme il suit :
.
. ET MONETARIO VXOR ( sous entendu , dicavit ou ponen-
dum curavit.J
.... ET MONÉTAIRE , SA FEMME LUI A DÉOlÉ OU LUI A FAIT ÉRIGER
CE MONUMENT.
Nous avons prouvé que Vésone frappait monnaie long-temps avant
que les Romains eussent pénétré dans la Gaule. Ce que nous venons
de dire annonce qu'elle avait conservé ce droit depuis la conquête , et
quelques tiers de sous d'or vont nous fournir la preuve qu'elle en a
joui pendant les premiers siècles de la monarchie française.
Autour d'une tête mal faite , on lit ce mot VI VIS ; dans le champ
de la pièce se voient un grand P avec un C en bas , et un grand I •
au revers on reconnaît un aigle. La légende est C. VISINA s civitas
Visina J , la cité de Vésone ; le tout est terminé par une croix de
Saint-André (i).
On a trouvé une autre pièce d'or (2) sur laquelle on lit le mot
CLOOVBIS R. G. , autour d'un buste mal conformé. Au revers est
une croix, avec les mots RATVS. MO. FE. (Ratus monetarius fecitj.
J'entrerai ailleurs dans de plus grands détails sur ces curieux monumens. II suffit de dire ici que ce qui me porte k croire que ce tiers
de sou d'or appartient a Vésone , c'est qu'on y trouve encore la marque de cette ville. En effet , le V du mot CLOOVBIS fClovis J est séparé
de la légende; et cette lettre V a souvent servi d'indication k notre
métropole , sur ses monnaies antiques et modernes.
(1) Cette pièce a été trouvée à Antoniac , où est né le célèbre Lagrange-Chancel. Je la possède. Voyez le N.° 9 de la planche IX. L'A de Visina est renversé : c'est ainsi qu'on plaçait
souvent les lettres, pour mieux lire la légende sans retourner la pièce.
(2) Découverte à la Cité, en 1810, par M. Jouannet, qui me Fa cédée ainsi que la précédente. Voyez le N.° 11 de la planche IX.
DE VÉSONE.
3 3
?
Bouteroue fait connaître une pièce d'or sur laquelle (i), autour
d'une tête couronnée d'un bonnet enrichi de perles , on lit ces mots :
VOSONNO. VIC. Au revers est une croix ancrée , et la légende
FRVNTÎ/ÎICZIILAS. Bouteroue reconnaît que cette pièce apppartient à Vesunna Petrocoriorum.
Le Blanc , dans son Traité historique des Monnaies de France (2) ,
a fait graver une pièce d'or qui ne diffère de celle-ci , qu'en ce que
le nom de la ville y est écrit VESONNO.
Les. mêmes auteurs donnent un autre tiers de sou d'or (3), qu'ils
datent du temps de Clovis II. II représente d'un côté une tête âgée ,
autour de laquelle on lit le mot PETRVCORIVS , Périgueux. Au revers
est une croix , autour de laquelle on lit MARLEMVS.
Ainsi , sous la première race , Vésone avait conservé son droit de
battre monnaie , quoiqu'elle eût perdu son rang et sa prospérité , circonstance assez singulière, et d'un intérêt trop majeur pour que je
n'y revienne pas dans la suite (4).
té
Ce droit de battre monnaie se maintint à Vésone dans le moyen
âge , et jusqu'à l'expulsion des anciens comtes de Périgord ; car ces
comtes , qui n'étaient pas maîtres absolus dans la nouvellé ville du PuySaint-Front , ou de Périgueux , faisaient encore battre monnaie dans
l'antique Vésone (5). De son côté , le Puy-Saint-Front avait aussi sa
monnaie , celle du chapitre Saint-Front (6) ; et remarquons que nos
pères , quoiqu'ils vécussent dans des temps que l'on nomme siècles
d'ignorance , étaient plus admirateurs que nous du vrai beau. En effet ,
ce chapitre avait choisi pour type de ses monnaies , de ses armes et
(t) Recueil des hist. de France, page 371. N.° 1. Voy. aussi le N.° i3 de la planche IX.
(2) N.° 4) fig- 3o, monétaires inconnus. Voyez le N.° 12 de la planche IX.
(3) Bouteroue, page 35?, N.° i/f. Le Blanc, page 78, N.° 2, figure 41.. Voyez le N.° 14
de la planche IX.
(4) Voyez le chapitre 5 de la 2.° partie du 4-° livre.
(5) On trouve partout leurs héliaques.
(6) Voyez le N." 17 de la planche IX. J'en possède un plomb qui avait sans doute été placé
dans les fondations d'un édifice chapitrai.
57 4
ANTIQUITÉS
de son sceau (i), les cinq coupoles de sa basilique, qui; après la destruction de la cathédrale de la Cité , du palais épiscopal (2) , et de ce
qui restait encore sur pied de notre métropole ,. est devenue cathédrale
à son tour et siège de l'évêché (3).
Nous croyons avoir prouvé que , du temps des Gaulois , de même
que sous les Romains et dans le moyen âge , Vésone avait le droit
de battre monnaie. II nous reste maintenant a donner une espèce de
catalogue des médailles romaines qu'on a trouvées jadis, Ou qu'on découvre encore tous les jours , soit sur l'emplacement de cette antique cité,
soit dans les environs. Cependant , comme une liste générale serait inutile et beaucoup trop longue , nous nous bornerons aux médailles les
plus rares et les plus curieuses , ou a celles qui nous présenteront un
intérêt particulier , et dont nous pourrons tirer ensuite quelque conséquence.
MÉDAILLES DES COLONIES ROMAINES.
v
Nous avions dans notre collection un grand nombre de médailles
de diverses colonies romaines, telles que celles de Vienne , de Lyon,
de Cavaillon, de Nîmes , d''Espagne , etc. (4). Celles de Nîmes, comme
je l'ai déja dit , se trouvent ici en fort grande quantité , et souvent
elles sont partagées.
As
ROMAINS.
Nous avions également plusieurs as romains.
4 Avec la tête de Pompée au revers.
3 Avec celles de César et d'Auguste.
Quelques-uns avec des têtes de familles consulaires, etc. , etc.
(1) Voyez le N.° 3 de la planche XXIV. Jc possède l'original en bronze.
(2) On en voit les ruines dans le jardin de M. Chambon , à la Cité.
(3) ( Voyez la description et l'histoire de cette basilique au livre 5,
partie.
(4) On a vu que nous possédions aussi beaucoup de médailles celtibériennes.
DE
MÉDAILLES
VÉSONE.
CONSULAIRES EN OR.
Mag. pius imp. iter ; tête de Pompée dans une couronne. R. Prœs. class, et or.
mark, ex s. c. ; les têtes en regard de Sexte et de Pompe'e ; le trépied et le lituus (i).
MÉDAILLES CONSULAIRES EN ARGENT.
Parmi un très-grand nombre de médailles consulaires d'argent que
l'on a trouvées ici ou dans les autres parties du Périgord (2) , voici
celles qui nous intéressent le plus :
4 DE LA FAMILLE
SCRIBONIA .
Avec le surnom Lìbo.
5 DE LA FAMILLE Brutus , tête nue , et Ahala , également tête nue , de la plus parfaite
JÏTNIA.
conservation et du plus beau travail.
Trois Brutus; instrumens de sacrifice. R. Lentulus Spinter ; le prcefericulum , le lituus.
Une tête ; leíbertas. R. Ccepio Brutus procos. ; fleur , lyre , sceptre.
g DE LA FAMILLE. Cn. Piso proq. ; tête avec son nom. R. Mag. procos. ; une proue.
POMPEIA.
Neptuni ; tête de Pompée; un trident ; un dauphin. R. Q. Nasidius ;
une galère.
Mag. pius , imp. iter. ; tête de Pompée , entre le lituus et le prœfericulum. R. Proef. class. , etc. ; le type à! Anapius.
Sulla cos.; sa tête. R. Pom. Rufi ; sa tête.
Cn. mag. imp. ; tête de Pompée. R. M. Minut. Sabinus proq. ; Pompée
descendant d'un vaisseau et donnant la main a une femme.
Deux Sex. mag. pius , imp. ; tête de Sexte-Pompée. R. Pietas; femme
debout , avec un rameau et une hast.
Deux Sex. mag. imp. Sal. Même revers.
2 DE LA FAMILLE
VINICIA.
Tête d'Auguste. R. L. Vinicius. L
.s. jsjjvir; un cippe.
Idem , L. Vinicius ; Parc de triomphe; S. P. Q. R. imp. des.
(1) Cette médaille très-rare a été trouvée près de la Tour-de-Vésone , en 1784.
(2) Presque tous nos amateurs possèdent des médailles consulaires trouvées au Camp-de-César :
feu M. de Cablans en avait recueilli jadis un très-grand nombre. On en découvre daus beaucoup d'endroits de la province , surtout á portée de nos camps antiques.
37 6
4 DE LA FAMILLE
JE MILIA .
ANTIQUITÉS
Lépide , au revers d'Auguste.
Statue équestre ; L E P. dans le piédestal.
Deux autres avec des différences.
5 DE LA FAMILLE
A NTONIA
Tête d'Antoine au revers de celle de J.-César; le lituus , une e'toile,
une couronne.
Deux têtes d'Antoine au revers d'Auguste.
Tête d'Antoine. R. M. Silanus.
Tête du soleil dans un temple.
17 DES LEGIONS ,
etc.
Cohortis speculatorum.
Trois enseignes. C'est un Quinaire.
De diverses le'gions.
18 DE LA FAMILLE Les principales sont le parens patrice; sa tête voile'e.
JULIA,
Maridianus ; Vénus debout.
Tête d'Auguste.
L'arc de triomphe, surmonté d'un quadrige.
Les monétaires, etc.
2 DE LA FAMILLE
CASSU.
Q. Cassius ; tête de la Liberté. R. Chaise curule dans un temple rond
surmonté d'une statue j dans le champ , AC. à droite , un vase à
gauche.
C. Cassius ; leibertas ; tête de la Liberté. R. Lentulus Spint. ; un
vase 5 le lituus (i),
MÉDAILLES IMPÉRIALES EN OR.
Notre collection renfermait un grand nombre de médailles impériales en or, qui n'avaient d'autre prix que celui de la matière. Voici
celles qui ont été trouvées depuis peu :
Auguste. Revers peu rare (2).
m. tri. cos. p. p. Cette médaille, d'un
Adrien. R. La louve allaitant Rémus et
travail étonnant pour cette époque ,
Romulus; cos. 7/7 (3).
Tétricus; C. Tetricus p.f. aug.R.P.
est k fleur de coin (4).
Nonius. Passé à la biblioth. du Roi (5).
(1) Trouvée à Peyre-Levade de Beleymas, près d'Issac et de Monlaut : donnée par M. de
Lespine.
(2) Trouvée aux TourS-de-Vemode , près de Fayolle , par M. Jouannet qui la possède.
(3) M. d'Auteville possède cette médaille , bien conservée.
(4) Trouvée, en 1811, à St.-Orse, bourg qui est à quatre lieues de Vésone. Cette médaille
appartient maintenant à M. Jouannet.
(5) Trouvé ici , et donné au cabinet des antiques par M. Chambon.
DE VÉSONE.
3
7?
MÉDAILLES IMPÉRIALES D'ARGENT*.
Nous ne citerons des médailles impériales que celles qui n'ont pas
été notées parmi les consulaires.
1. ° Tibère au revers d'Auguste (i).
2. ° Drusus , frère de Tibère.
6. ° Claude; imp. recept. ; le camp des prétoriens. La conservation de cette médaille est parfaite.
0
7. Agrippine jeune. R. Claude.
8.° Agrippine. R. Néron jeune.
0
9. Têtes d'Agrippine et de Néron jeune ,
accolées.
ig.° Didius-Julianus. R. Concordia milit.;
femme debout tenant deux enseignes.
0
2o. Pescennius-Niger. Des trois que je possédais en argent, celui dont le revers était
Boni eventàs , avait été trouvé a Bénévent, entre Mucidan et Montpaon. Les
deux autres , dont l'un avait au R. fr.jr.
frugi , avaient été acquis k Paris (3).
21. ° Julie, femme de Septime. R. Luna lucifera, dans un bige. Cette médaille pesait le double des autres.
22. ° Caracalla. R. Providentia ; tête de
Méduse.
io.° Vespasien. R. Liberi imp. aug. Vesp.;
têtes en regard de Titus et de Domitien,
n." Titus. R. L'empereur sur un char
23. ° Julia-Paula. R. figure assise ; patère ,
étoile.
24. 0 Aquilia-Sévéra. R. figure debout ; pa-
traîné par deux éléphans , montés par
leurs conducteurs.
tère , étoile , double corne d'abondance.
25. ° Diaduménien. R. Spes publica.
12. ° Julie, fille de Titus. R. Vénus debout
26. ° Alexandre Sévère. R. Nobilitas ; fi-
appuyée sur une colonne.
13. ° Matidie. R. Pietas Aug. Matidie est
debout entre deux enfans (2).
i4-° Adrien. R. Restitutori Galliœ.
i5.° JElius. R. Pietas , dans le champ.
0
16. Antonin - Pie. R. JEdes divì jh'grest. cos. III ; un temple.
0
17. Faustine mère, avec légende grecque.
gure debout tenant le palladium et une
hast.
27. 0 Orbiana. R. La Concorde assise.
28. 0 Gordien d'Afrique , père. R. Romce
3. ° Germanicus.
4-° Trois Agrippine mère. R. Caligula.
Une de ces trois me'dailles était fourrée.
5. ° Caligula. R. Auguste.
R. Vénus debout tenant deux enseignes.
18.° Pertinax. R. Opi divin.; femme assise.
œternce ; figure assise.
29. 0 Tranquilline. R. Concordia Augg. ;
figure assise. Cette médaille était fourrée.
30. ° Philippe père. R. Sœculum novum ;
temple.
31. ° Quoique le Pacatien qui a passé au
(1) Je possédais plus de 100 médailles d'Auguste , en argent , avec des revers différens.
(2) Passée dans le cabinet particulier de M. Gosselin , conservateur des antiques de la bibliothèque du Roi.
(3) Une fouille faite en 1819 au Mas-de-Bénévent , a fait ressortir des vestiges d'habitations
romaines , et beaucoup de débris antiques.
48
578
ANTI
cabinet du Roi n'ait point été trouvé
ici , mais à Langres , je ne puis m'empêcher de le rappeler dans cette suite.
Imp. Ti. Cl. Mar. Pacatïanus. Aug. ;
sa tête. R. La déesse Rome assise ; légende Romœ œter. an. mil. et primo.
Cette intéressante médaille donne l'époque juste du règne d'un empereur qui
n'est connu que par ses monnaies. Elle
est d'une bonne conservation (1).
32.° Gallien. R. Reslitutori Galliœ ; le
type connu.
JITÉS
33.° Claude-Gothique. R. Sa consécration;
l'autel. Cette médaille était fourrée.
34. 0 Florien. Dans le grand nombre de
médailles que je possédais de cet empereur , je dois faire distinguer le R. Pacator orbis. Ce revers et la colonne milliaire de notre Musée (2), où Florien
prend le titre de dominus orbis et pacis,
se prêtent un mutuel secours.
35. ° Constantin, tyran. R. Victoria Auggg.;
Rome assise. Cette médaille est d'argent.
36. ° Attila , Ateula; tête jeune, ailée. R.
Ulatos; un cheval.
MÉDAILLONS DE TOUS MÉTAUX.
1. ° Tibère. R. L'autel de Lyon. Médaillon
gue , cos III. Plomb antique , module
de bronze , mince , mais d'un fort dia-
du grand bronze (4).
6.° Septime-Sévère. R. Têtes incuses de
Septime et de Caracalla. Plomb antique
mètre.
2. ° Faustine mère ; diva
Faustina Augusta. Très-grand bronze , relevé sur les
bords.
3. ° M.-Aurèle. R. Consecratio ; aigle enlevant son ame. Médaillon pareil au
précédent.
4-° Didius - Julianus. R. Rector orbis.
Beau médaillon contorniate (3).
5.° Albin. R. Trois figures, parmi lesquelles
est celle de la "Victoire , couronnant
l'empereur assis sur des dépouilles ; exer-
du petit module.
7. 0 Marnée. R. Félicitas publica ; ' figure
debout, appuyée sur une colonne; caducée. Ce médaillon est du petit module
sur un moyen bronze.
8." Otacile. R. Pudicitia Aug.; figure assise. Moyen bronze , sur un très-grand
flan.
g.° Florien. Plomb antique du petit module.
(1) Voyez le N.° 10 de la pl. IX.
(2) Voyez au livre 4, seconde partie , le chapitre où il est question de cette colonne.
(3) Passé , avec le Tibère (médaillon ), les Tranquilliens et autres médailles rares , dans le cabinet
de M. Tochon.
(4) H était sans doute, ainsi que le Septime et le Florien , dans les fondations de quelque édifico
de leur temps.
DE
VÉSONE.
GRANDS
1. ° Auguste. R. Autel de Lyon. Cette mé-
daille, de coin romain, ou plutôt de coin
grec, est d'une belle conservation (1).
2. ° Auguste ; restitution de Nerva (2).
3. ° Agrippa ; couronne rostrale. R. Auguste , tête nue ; C. I. F. B. , colonie
de Bérite. (3).
0
4. Agrippine mère. Les deux revers connus.
5. ° Caligula. R. Adlocutio cohort. Cette
médaille est un peu fruste.
6. ° Néron. R. Congiaire sans désignation
de chiffre ; six figures. Je crois cette
médaille inédite (4).
0
7. ■
R. Annona ; deux figures (5).
8.°
R. Le port d'Ostie. Cette médaille est un peu fruste (6).
g.° Domitille. R. Memorice Domitillce
S. P. Q. R. ; char attelé de deux mules.
10. 0 Titus. R. Le Colisée, sans légendcni
exergue.
n.° Julie, fille de Titus. R. Le char attelé
de deux mules. Médaille un peu fruste.
12. ° Trajan ; le Forum. Médaille fruste.
13. ° Marciane. R. Figure assise (7).
14. c Quatre Adriens. Restitutori Achaice;
restitutori Phrygiœ ;■ disciplina Aug. ;
exerc. Cappadoc.
15. ° .flElius. R. Deux figures debout.
379
BRONZES.
0
16. Antonin-Pie. R. Deux figures assises sur
une estrade ■ deux soldats debout, au bas.
0
17.
R. Une figure assise, et l'abondance, debout sur une estrade.
0
18.
R. Figure au bas de l'estrade , recevant les libéralités de l'empereur.
ig.°
exastile.
R. Imperator Aug. ■ temple
20. ° Faustine mère. R. Consecratio ; l'amc
de Faustine enlevée par un aigle.
21. ° M.-Aurèle. R. Soldat défendant un
trophée où un esclave est enchaîné.
22. ° Faustine jeune. R. JEternitas ; le carpentum, traîné par deux éléphans , avec
leurs conducteurs.
23. ° Lucius-Vérus au revers de M.-Aurèle.
• • - Cette médaille, uri peu fruste , a un beau
Vernis.
0
Manlia - Scantilla. R. Juno regina.
Cette médaille fut trouvée en 1818.
25.° Didius-Julianus. R. Rector Aug. Je
crois cette médaille inédite.
26. 0
R. Rector orbis.
0
27.
R. Figure assise.
Cette médaille est un peu fruste.
28. 0 AVT. K.. I1ECK. NirPOC. AlKAIOC. CEB.j
tête de Pescennius-Niger très-bien conservée. R. On n'y aperçoit qu'une figure
24.
(1) M. Jouannet l'a trouvée et la possède.
(2) Elle appartient à M. de Lapouyade.
(3) Voyez le N." 8 de la pl. IX.
(4) Cette médaille a été trouvée à Olivoux , près de Montignac-le-Comte, cn 1818.
(5) Découvert à la Cité en 181g. Elle appartient a M. de Lapouyade.
(6) II a été trouvé par M. Jouannet, qui le possède.
(7) Cette médaille , trouvée en 1820 , appartient a M. d'Auteville , inspecteur des contri
butions.
38o
ANTIQUITÉS
assise , et le A qui commence la légende (1).
2g.° Albin.
30. ° Julie, femme de Septime. R. Junonem;
37. 0 Gordien - d'Afrique , fils. R. Romœ
œternœ ; figure assise.
38.° Tranquilline. R. Concordia Augustomm ; l'empereur et elle se donnant la
Junon debout.
31. ° Caracalla. R. Le cirque.
32. ° DeuxMacrin (2).
33. ° Elagabale. R. Sacerd. dei Solis Elagctbal. ; l'empereur sacrifiant sur un
main.
3g.°
• grecque d'Arisba. R.
Génie poussant son cheval au galop ;
autel.
34. 0 Julia-Paula. R. Concordia ; figure as-
volume moins fort (4).
41. ° jEmilien. R. Victoria; Aug. ,■ passant
sise.
35. ° Aquilia-Sévéra. R. Concordia ; figure
et tenant une couronne et une palme.
42. 0 Probus , peut-être. R. Char attelé de
debout (3).
36. ° Orbiana. R. Concordia Augustomm ;
l'empereur et elle se donnant la main.
quatre chevaux vus de face. Cette pièce
est fruste. Cë qu'on peut voir des caractères paraît être écrit en grec.
MOYENS
javelot, étoile.
de Périnthe. Elle est d'un
40. °
BRONZES.
1. °Germanicus; Germ. Ccesarpulchro III.
4-° Manlia-Scantilla- R. Juno regina.
varioll. vir; sa tête. R. Tête de Caligula.
2. ° Vitellius. . R. Fìdes exercituum ; les
5.° Alexandre , tyran. Revers Victoria
■ Alexandri aug. n. ; exergue P. K.
Voyez le F.° 6 de la planche IX.
mains jointes.
3. ° Adrien. R. Tellus stàbìl. ; femme
couchée ;. globe , scep de vigne.
(1) J'ai publié cètte médaille, ainsi que le Pacatien , le Ptolémée d'Afrique , l'Agrippa , etc.,
dans le Journal des Arts, du 25 vend, an 10, N.° 161. Nous avons fait graver ces médailles.
Voy. les W.'os 16, 7, 8, 6, 4, etc., de la pl. IX.
(2) Un de ces Macrin a été trouvé à Excideuil , par M. d'Auteville , qui le possède.
(3) Passée a M. le marquis de Montesson , député aux états-généraux de 1789.
(4) Ces Tranquillines , et plusieurs autres médailles rares , ont passé dans le cabinet de
M.Tochon;le Pescennius, le Ptolémée d'Afrique , etc., sont , ou du moins ont été, chez le marchand de curiosités dont j'ai déjà parlé. Parmi les médailles que la révolution m'a fait perdre , il s'en
trouvait beaucoup de gauloises , de celtibériennes , de phéniciennes , de puniques , de grecques
et de romaines, dont plusieurs étaient inédites. MM. Jouannet, de Mourcin , d'Auteville, de
Lapouyade , Gabalda, etc., en possèdent de rares et de très-rares ; je n'en ai cité ici qu'un trèspetit nombre.
DE VÉSONE.
PETITS
BRONZES.
1. ° Adrien , sans légende ni exergue. R.
La cuirasse (i).
2. °
Cornélia-Supéra. C. C. I. H. P. Colonie
de Parium. R. Le capricorne.
3. ° Constant. R. Tête de Constance II (2).
4. ° Delmatius. R. Gloria exercitus.
6.° Carausius. R. Pax Aug. S. P. , dans lc
champ , C. k l'exergue.
0
7. Amandus; autel. La légende du revers est indéchiffrable.
8.° Plusieurs des médailles qu'on attribue à Induciomare.
5. ° Vabalathe. R. Aurélien. Petit bronze
latin.
CHAPITRE V.
Briques , tuiles et poteries ; urnes , vases , verreries.
L ES personnes qui n'ont jamais parcouru l'emplacement de Vésone,
qui ne connaissent ni cette cité ni ses alentours, ne peuvent se faire
une idée juste de l'énorme quantité de briques , de tuiles et de poteries qu'on y rencontre à chaque pas (3). Quoique depuis bien des
siècles les maçons ne se servent guère d'autres matériaux pour faire leur
ciment , on trouve de ces débris antiques dans les murs des jardins ,
dans les constructions anciennes et modernes, dans les rues, sur les
chemins , partout : on peut même les rassembler en si grande quantité , qu'une chaussée assez longue en est presque entièrement formée (4).
(1) Trouvée par M. d'Auteville, qui la possède.
(2) Trouvée par M. de Lapouyade.
(3) Ces divers objets se fabriquaient à Vésone même , peut-être dans les environs du Toulon
et ailleurs. On en trouve aussi des manufactures dans plusieurs autres endroits de la province.
M. Jouannet en a reconnu une à Olivoux , près de Montignac-le-Comte , sur Vézère , et une
autre près de Bezenac et de Panassoux , sur Dordogne ; on voit les traces de cette dernière
au-dessus de Cojistali.
(4) Elle commence près du moulin de Sainte-Claire , et se continue jusqu'à remplacement des
thermes.
38a
ANTIQUITÉS
On distinguait , chez les Romains , différentes espèces de briques,
i .° Ils en fabriquaient d'une médiocre épaisseur , qu'ils employaient
dans leurs constructions en petites pierres , pour former des cordons
au moyen desquels ils établissaient des niveaux exacts, et fixaient les
hauteurs des diverses décorations des édifices : j'ai déja cité la Tourde-Vésone pour exemple de cet ingénieux procédé , dont on abusa
ensuite d'une manière étrange. 2° Ils donnaient parfois a leurs briques
la largeur et l'épaisseur de leurs petites pierres. Cette manière a été
fort en usage dans le siècle des Constantin , et l'on en retrouve des
vestiges au château de Barrière , dans la Cité. 3.° Enfin, ils fabriquaient
des carreaux de toute espèce et de toutes grandeurs.
Les tuiles dont ils se servaient pour couvrir leurs maisons particulières et leurs édifices publics étaient de deux espèces , qu'on distinguait
par les noms de hamatçe ou animatce tegulce , et de imbrícés.
Les premières sont de forme plate : elles ont un bon pouce d'épaisseur , et 1 7 ou 1 8 pouces de long. Une de leurs extrémités a un pied
de large , l'autre n'a que 10 pouces 6 lignes ou environ (1). Les deux
côtés longs sont surmontés de rebords qui s'élèvent d'un pouce , et
finissent k 18 lignes de la large extrémité. A l'autre extrémité, des
entailles de 18 lignes de long sont opposées aux rebords.
Les imbrices étaient semblables à nos tuiles creuses ; seulement elles
étaient moins larges et plus recourbées. Leur épaisseur était de 7 ou
8 lignes , et elles avaient sans doute la longueur des tegulœ hamatœ
que nous venons de décrire. On n'en trouve guère maintenant que
des débris.
Telles étaient les tuiles sous les Romains : leurs formes et leurs
proportions furent presque toujours les mêmes ; seulement, dans le
Bas-Empire , leur matière fut d'un plus mauvais choix , leur cuisson et
leur manipulation beaucoup moins parfaites. Ces détériorations sont
même si évidentes à l'oeil , qu'on peut facilement en suivre les pro-
(1) On en a trouvé pourtant de moindres : M. de Mourcin en a découvert quelques-unes,
ainsi que M. Jouannet ; mais il paraît que les proportions que nous venons d'indiquer étaient
les plus usuelles, Nous en avons beaucoup de parfaitement conservées.
DE VÉSONE.
383
grès de siècle en siècle , depuis le commencement de l'empire romain
jusqu'à sa destruction.
L'emploi de ces tuiles n'a rien d'incertain. On en a découvert parmi
des débris de toitures (i) qui paraissaient être tombées en masse,
et l'on en trouve en quantité partout où il a existé des bâtimens romains. D'ailleurs , ces rebords , ces coches aux extrémités serviraient
eux-mêmes de témoignage s'il en était besoin.
Mais comment ces tuiles étaient-elles placées sur les édifices? II fallait
une charpente dont les chevrons ne fussent éloignés les uns des autres
que de 8 ou g pouces. Par ce moyen , chaque tuile portait sur deux
chevrons où elle pouvait être fixée d'une manière sûre et invariable.
La plus large extrémité étant en haut , recevait la partie étroite de
la tuile qui se trouvait au-dessus , et ainsi des autres jusqu'au faîte. Un
second rang s'établissait à côté du premier, et l'intervalle entre les deux
pouvait être d'environ 3 pouces. C'est la que les imbrices étaient employées. Au moyen de leur courbure, a peu près demi-circulaire, elles
•recouvraient les rebords des grandes tuiles et complétaient la toiture
du bâtiment.
Sans doute , des tuiles creuses d'une dimension plus grande formaient
le faîte ; souvent peut-être aussi l'on y employait , soit des lames de
cuivre ou de plomb , soit des masses de ciment.
Une telle toiture était impénétrable à la pluie , et beaucoup plus
solide que les nôtres. Si l'on ajoute à sa perfection la supériorité que
la briqueterie antique a sur la moderne, et l' excellence du mortier
des romains , il en résultera que les anciens entendaient beaucoup mieux
que nous cette partie de la construction , comme presque toutes les
autres ; mais il faut avouer aussi que le poids de leurs toitures , et le
rapprochement des chevrons, nécessitaient plus de force dans les murs
et une plus grande dépense.
Quelquefois les anciens employaient de leurs tuiles plates dans les
(t) C'est M. Jouannet qui les a retrouvées dans les maisons particulières qu'il a découvertes
en face du pelil vallon de Campniac.
384
ANTIQUITÉS
constructions ; les murs de nos thermes en offrent l'exemple : on y
remarque, dans quelques endroits, deux de ces tuiles l'une sur l'autre,
qui ne se touchent que par leurs rebords. Le vide qui subsiste entre
elles est parfois rempli de mortier ; mais d'espace en espace , il sert
de canal pour dégorger les eaux de quelques bains ou des salles ellesmêmes , et peut-être ceux qui étaient maçonnés étaient -ils destinés à
quelques écoulemens de plus , si dans la suite on en eût eu besoin.
Les Romains fabriquaient plusieurs autres sortes de briqueteries ,
telles que ces conduits ronds de fontaines , et ces tuyaux carrés dont
j'ai parlé plus haut ; mais les espèces de briques et de tuiles que nous
venons de décrire étaient les principales et les plus en usage.
Ces Romains , qui avaient de si grandes vues dans tous les genres ,
nous ont aussi surpassés dans la poterie. Chez nous , le potier est un
artisan ; chez eux , c'était un artiste ; et son état , un art qui était
poussé à un très-haut point de perfection. Aussi , les formes de leurs
vases , même les plus communs , sont-elles toujours pures et agréables ; et lorsqu'ils travaillaient pour le luxe , ils l'emportaient de beaucoup sur nous , par le choix , par le dessin des figures et des ornemens ,
de même que par la manipulation, par la cuisson des matières. En
un mot , nous ne leur sommes supérieurs que par la découverte et
l'emploi de quelques substances qui, comme la porcelaine, leur étaient
sans doute inconnues (i). On doit même attribuer ces découvertes
aux progrès de la chimie, dans les temps modernes, et non à ceux
de Part , où les Romains , encore mieux les Grecs , seront long-temps
nos maîtres.
On avait trouvé , dans le faubourg de Saint-Georges , deux urnes
cinéraires. Elles étaient placées a la tête et aux pieds d'un squelette percé
d'un coutelas gaulois (2). L'une fut portée à l'évêché , l'autre fit partie
(1) Quelques sayans croient que les fameux vases murrhins étaient de porcelaine, tirée à
grands frais de la Chine et du Japon. Nous ne saurions être de cet avis; nous pensons, au
contraire , avec YVinkclman , que ces superbes vases étaient faits avec de belles pierres orientales , comme cette coupe ( sard-onyx ) qui était au trésor de Saint-Denis , et qu'on a placée
a.u cabinet d'antiques de la bibliothèque du Roi.
(2) J'en ai déjà parlé.
DE VÉSONE.
585
de ma collection. II en existait beaucoup de semblables au Grand-Séminaire et chez divers particuliers. Nous n'en connaissons maintenant
qu'une seule que la révolution ait épargnée (i). La proportion ordinaire de ces urnes est de 3 pieds de haut, sur 10 ou 12 pouces de
diamètre à leur plus forte largeur. Elles ont deux anses, un bouchon
ou couvercle , et se terminent , par le bas , en pointe émoussée. Ces
pointes , ainsi que beaucoup d'autres débris , se trouvent partout ici et
dans les environs , à la Cité, au château de Barrière, à St.-Georges ,
à Ecornebceuf et principalement au Camp-de-César : elles servent souvent
de pilons pour les mortiers dont les habitans font usage. Ces urnes , de
même que les diverses poteries , les tuiles et les briques , retiennent
parfois les noms de ceux qui les ont faites (2), d'autres fois ceux
des légions qui les ont employées.
Quant aux poteries plus recherchées , faites de ce qu'on nomme
terra camp ana , nous en avions une immense quantité, telles que vases,
lampes , patères , etc. II est vrai que dix ou douze de ces objets seulement étaient entiers et parfaitement conservés (3) ; mais les débris
n'étaient pas sans intérêt pour l'histoire de notre métropole. En effet ,
ils étaient tous variés par des ornemens relevés en bosse ou même
gravés en creux , par des bas reliefs très-bien exécutés , par des peintures du genre de celles que les savans nomment étrusques , par
des figures agréablement et correctement dessinées , enfin par des
inscriptions quelquefois peintes , plus souvent gravées en relief ou ën
creux. Ces curiosités , bien qu'elles fussent en fragmens , sont donc
peut-être celles qu'on doit le plus regretter , puisqu'elles nous donnaient l'état de Fart k ces époques reculées , et qu'elles faisaient honneur
aux connaissances de nos artistes. Ce qui présentait un intérêt de
plus , c'est que. plusieurs de ces débris portaient la marque de la manufacture d'où les vases étaient sortis, ou le nom de l'ouvrier qui les
avait façonnés.
(1) Elle existe a Gardonne , près du Camp-de-César , où elle fut trouvée.
(2) Tels que «elui de TARUSIUS , etc.
(3) M. Jouannet a trouvé depuis quelques autres vases entiers , et beaucoup de fragmens. Presque
tous ont des ornemens et des figures agréablement dessinés. Un entre autres offre une tête de
lion , très-bien faite. M. de Mourcin et moi , nous avons retrouvé aussi une grande quantité de fragmens de ces sortes de vases.
49
386
. ANTIQUITÉS
On a vu , dans le premier livre , que les Gaulois avaient inventé
le verre blanc , et qu'ils en avaient une manufacture a Vieille-Cité.
Quand les Romains s'emparèrent de la Gaule , ils mirent k profit le&
découvertes des vaincus , et fabriquèrent , comme eux , de fort beau
verre , dont il existe encore de nombreux fragmens (i). Nous avions même
un vase entier de cette matière (2). II était de forme carrée , avec un
gouleau agréablement rétréci. Nous possédions aussi quelques fioles lacrymatoires, des fragmens de pâtes antiques (3), avec des figures ou des
ornemens , et quelques dez de verre de couleur , qui provenaient de
diverses mosaïques (4). On retrouve encore tous les jours de ces débris , et l'on en découvrirait bien davantage si l'on y faisait attention
ou qu'on travaillât la terre un peu profondément.
Nous avons parlé des différentes marques ou empreintes qu'on trouve
quelquefois sur les poteries , de même que sur les tuiles , sur les briques et sur les urnes ; voici une marque d'un genre différent , qui.
n'est pas moins curieuse (5) : c'est une petite table carrée , d'une matière approchante du jaspe vert clair, qui a environ 18 lignes de longueur, sur i5 lignes de lai-ge et 3 lignes d'épaisseur. Ce petit carré
offre des lettres gravées en creux sur trois de ses côtés. On distingue
sur l'un , C SENT DIAS MI ; sur l'autre, C SENT MIXT. Les lettres
sont renversées , c'est-k-dire , qu'elles étaient destinées k faire des empreintes. On aperçoit aux extrémités du troisième côté quelques restes
de lettres , telles qu'une partie d'N. Elles paraissent également être
dans l'ordre inverse ; celles du milieu ont entièrement disparu. Quant
au quatrième côté, il laisse voir le mot IVLIV, mais dans le sens
naturel , et marqué seulement k la pointe.
(1)
M. Jouannet possède une grande quantité de verres antiques blancs, verts ou de couleur.
(2) M.
Jouannet en a un autre très-bien conservé.
(3) M. d'Auteville a trouvé, en 1818 , un fragment de vase en pâte antique, dont la fabrication est très-remarquable. Cette pâte est composée d'un grand nombre de couches orbiculaires ,
toutes variées dans leurs couleurs ; et ces couches he sont pas placées horizontalement , mais
diagonalement aux lignes de contour du vase.
(4) J'ai trouvé depuis un grand nombre de ces petits dez de verres de couleur. J'en conserve
de toutes les nuances. Ceux de mon ancienne collection provenaient des thermes.
C5) Elle fut trouvée en
1818,
par M. d'Auteville, qui me l'a cédée.
/
DE VÉSONE.
38
7
Ce petit ustensile était sans doute la marque d'un pharmacien ou
peut-être d'un médecin , dont le nom était Caius-Sentius. DIAS peut
être l'abréviation du nom d'une drogue , de même que le MIXT et le
MI doivent l'être du mot mioctio. Quant au mot IVLIV , abrégé de
Julius , ou c'était le nom d'un nouveau propriétaire, ou quelqu'un s'est
plu à l'écrire sans motif.
CHAPITRE VI.
Jaspes , porphyres , granits , marbres, stucs et enduits.
-.
.... : .
.—a
Si nos monumens en pierre ont été la proie du vandalisme , encore
plus a-t-il dû s'exercer sur des matières rares et précieuses. Aussi ,
dès qu'on déterre quelque bloc de jaspe, de porphyre, de marbre ou
de granit, il disparaît sur-le-champ, sans que personne tente d'y mettre
obstacle , sans qu'on puisse même ensuite découvrir où il a passé.
C'est ainsi que Vésone a été successivernent dépouillée de ses antiques richesses , et que nous ne retrouvons guère maintenant que de
faibles débris des diverses matières rares dont furent jadis ornés ses
édifices. II ne nous reste donc que ce qui n'a pu être d'aucun usage.
Mais des fragmens nous suffisent ; ils nous témoignent assez l'ancien
éclat de notre métropole, et nous font connaître les espèces de jaspes,
de porphyres , de marbres et de granits dont elle fut décorée. En voici
le détail :
JASPES (I).
Deux gros fragmens de colonnes antiques en jaspe, du plus beau rouge
foncé, veiné de jaune ou plutôt de blanc jaunâtre, servaient de borne
(i) Je dois à M. Jouannet une bonne partie de cette classification de nos marbres. II reconnaît notre jaspe pour un des plus beaux qu'il ait vus.
388
ANTIQUITÉS
k la porte de Pancien évêché (i) ; leur poids m'avait engagé a les réserver pour le dernier transport de nos monumens au Musée : quel
fut mon étonnement , lorsque je voulus les faire enlever , de ne plus
les trouver a leur place ? Les voisins , ni même la police ;■ ne purent
me dire ce qu'on en avait fait, et il me fut impossible de suivre
la trace de ces précieux débris : sans doute quelque spéculateur eut
vent de mon projet.
Je connaissais un autre gros morceau de ce même jaspe; je m'empressai de le mettre en sûreté : il est au Musée avec quelques petits
fragmens de cette précieuse matière. On y a également transporté
depuis un autre gros bloc (2) 3 mais il est d'une qualité inférieure k
ceux dont nous venons de parler.
PORPHYRES.
On trouve dans les ruines de Vésone trois variétés de porphyres.
1. ° Un porphyre fond rouge , avec des
taches blanches et rondes.
2. " Un porphyre fond presque noir , avec
les mêmes taches.
3." Un porphyre fond violet , avec des
taches blanches et oblongues.
Les morceaux de ces divers porphyres ont
ordinairement peu d'épaisseur.
J'ai pourtant trouvé un fragment qui conserve la forme et la courbure qu'on donnait aux cuves des bains. Ce fragment me semble appartenir k une 4- e variété ; car il a des taches vertes et blanches , sur
un fond d'un beau rouge foncé.
GRANITS.
Nos granits ont aussi trois variétés.
La granitelle des Italiens.
2. ° Un granit composé de quartz , de feld-spath , de schorl et de stéatile.
3. ° Un granit vert , de la plus grande beauté , à larges taches semées çà et là.
Les fragmens de nos granits ont ordinairement plus d'épaisseur que
(1) Sur la place de la Clôtre.
(2) En 1809.
DE VÉSONE.
389
ceux de nos porphyres , et l'on en rencontre parfois de gros blocs. On
pourrait même distinguer parmi nos granits quelques autres variétés,
telles que ,
1. ° Le granit gris âMaches noires, qui vient du Limouzin.
2. ° Un granit rouge foncé , à taches brunes.
3. ° Un granit brun foncé , à taches blanches.
OPHITES OU SERPENTINS.
NOS serpentins sont de trois variétés.
1. ° Le serpentin vert foncé, a grandes taches vertes.
2. ° Le serpentin vert foncé , à taches blanchâtres.
3. ° Le serpentin vert clair, à taches jaunâtres.
On pourrait en distinguer une quatrième espèce dont le fond est
vert foncé , avec des taches blanchâtres très-anguleuses , et formant des
espaces de carrés évidés.
Les morceaux des diverses espèces de nos serpentins ont peu d'épaisseur. J'en possède un fragment qui n'a pas tout-à-fait une ligne.
On en trouve cependant quelquefois qui ont plus d'un pouce.
MARBRES.
J
BROCATELLE. Le fond de ce marbre est d'un beau jaune , avec dendritcs noires. Nous
n'en avons encore trouvé que peu de fragmens.
BRÈCHE ANTIQUE. Le fond est brun , lardé de grandes taches blanches oblongues. Les
taches blanches prennent un poli plus vif que le fond. Nous avons des fragmens
de cette espèce de marbre , de toutes dimensions. .
CIPOLIN. Le fond de ce marbre est blanc ; ses veines et ses taches sont d'un assez
beau vert jaunâtre. Nous en avons de trois nuances.
1. ° Celui où le blanc domine.
2. " Celui où le vert et le blanc sont en égale quantité.
3. ° Enfin , celui où il y a plus de vert que de blanc.
Non-seulement l'intérieur de notre temple d'Isis était revêtu de ce
marbre, mais nous en retrouvons partout d'assez gros fragmens, qui
39o
ANTIQUITÉS
paraissent avoir fait partie de colonnes et d'autres ornemens de toute
espèce,..,
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i
•. u : K- ; T£ .- ^i; •••ísfotj:
CAMPAN. Le fond de ce marbre est blanc , ses taches sont couleur de rose et quelquefois bleues. Nous en avons des fragmens de toutes grandeurs et de toutes
épaisseurs.
VERT DE MOUSLIN. Son fond est rougeâtre et ses veines verdâtres ; il est oculé de
rouge très-vif et de blanc. H y a des fragmens de colonnes de ce marbre au Musée.
On en trouve également des blocs entiers , comme nous le verrons bientôt.
CERVELAS. Le fond est rosé ; les veines et les taches sont blanches , avec des linéamens noirs. On trouve des morceaux de ce marbre de toutes grandeurs et de
diverses épaisseurs.
GRIOTTE. Le fond de ce marbre est brun , les taches sont rougeâtres. Nous en conservons plusieurs fragmens de colonnes au Musée. II y en a également plusieurs
blocs à Brantôme et ailleurs.
SAINTANNE. On en a trouvé deux fragmens. J'en possède un assez fort , provenant d'un
vase antique.
NOIR D'ITALIE. II existe un bloc de colonne de ce marbre (i).
MARBRE FÉTIDE. II est d'un blanc un peu bleu.
BLANC VEINÉ DE NOIR.
BLANC D'ITALIE. Nous en avons plusieurs variétés.
1. ° Le blanc statuaire micacé. La belle statue de Vénus dont nous avons parlé était
de ce marbre , qui ressemble beaucoup à celui de Paros.
2. ° Le blanc cendré non veiné. Le chapiteau - pilastre corinthien du Musée est de
ce marbre. On voit aussi au Musée d'autres échantillons de ce marbre , avec différentes nuances.
3. ° Le blanc veiné de grÌ3 foncé. Le bloc de colonne dont Beauménil nous a conservé le dessin, et que j'ai fait graver sous le N.° 7 de la planche VII, est de
ce marbre. Je me souviens d'avoir vu ce bloc au Grand-Séminaire. II provenait
du temple de Neptune.
4-° Enfin , plusieurs fragmens que nous conservons au Musée , nous font connaître
diverses autres nuances de marbre blanc statuaire.
(i) Au jardin de M. Chambon, à la Cité.
-
DE VÉSONE.
3 ,
9
Tels sont les principaux marbres que l'on trouve dans les ruines
de Vésone. Les uns paraissent les mêmes que certains marbres modernes (i), les autres sont étrangers. Au reste, cette liste est loin
d'être complète. On pourrait y ajouter plusieurs espèces et un grand
nombre de variétés , mais ce peu doit suffire. Laissons aux naturalistes
le soin de faire une classification plus ample et plus méthodique ; qu'ils
nous apprennent surtout quelles étaient les anciennes carrières en exploitation.
Nous conservons aussi à notre Musée quelques fragmens de trapp,
entre autres , un assez gros bloc qui est vert moucheté de blanc (2) ;
et, outre les divers granits dont nous avons donné la description, nous
trouvons partout une espèce de roche ou de granitelle qui sert souvent
de pavés , et qui présente elle-même trois variétés.
1. ° Bleu foncé, sans taches, ou mêlé de petites taches plus bleues.
2. ° Bleu ardoise plus clair , ayec des taches blanchâtres.
3. ° Jaunâtre , avec des taches bleues.
La grosseur et le nombre de ces fragmens nous ont fait présumer
qu'ils pouvaient être les débris de quelques-uns de nos autels druidiques , et que ces autels étaient placés à portée de la cité de la plaine
ou de Vieille-Cité.
Quant aux stucs et aux enduits, on en trouve en grande quantité,
lorsqu'on creuse un peu profondément l'ancien sol de Vésone. Ceux
qu'on a découverts depuis peu d'années , semblent encore , par la vivacité de leurs couleurs , ne sortir que des mains de l'artiste 3 quelquefois même ils sont décorés d'ornemens et de dessins agréablement
variés. Si l'on faisait des fouilles , si l'on surveillait les découvertes
que font tous les jours des particuliers^ on parviendrait à en former
une collection qui ne serait inutile ni à l'histoire de l'art , ni à celle
de notre métropole (3).
(i) La griotte, le cervelas, le campan , etc., se tirent des Pyrénées; mais les Romains les y
prenaient-ils ?
(2
) II provient du temple auquel Téglise de Saint-Silain avait succédé.
(3) En cinq ou six ans de recherches , M. Jouannet a formé une collection assez consi»
ANTIQUITÉS
CHAPITRE
VIL
Mosaïques, sculptures et bas reliefs.
LE luxe en mosaïques était porté à un tel point a Vésone , qu'il
n'est guère de jardins sur son emplacement où l'on ne trouve des
débris de cette sorte de décoration : ce sont de petits dez de quelques lignes de diamètre. On en distingue de blancs , de noirs , de rouges
et de diverses autres couleurs.
On découvrit , il y a quelques années , une mosaïque entière dans
l'une des deux maisons particulières dont les fondations et les débris
furent retrouvés au Jardin-Public. Recouverte avec soin , elle existe
encore près du puits qui est au nord du couvent qu'occupe le collège, du côté de la pépinière.
On en trouva une seconde dans un jardin près de Campniac (i) ;
mais , mal appuyée sur des débris de charpente , elle n'a pas
été conservée : tout ce qu'on put faire , fut d'en tracer le dessin.
Les dez qui la composent sont de trois couleurs, et d'une petitesse
rare dans les ornemens.
1 11
La même personne découvrit , en 8 , une troisième mosaïque
dans le jardin qui est a l'est du précédent (2). Elle est plus grande
dérable et tris-curieuse de ces stucs et enduits. Quelques-uns de ces fragmens offrent des mots
tracés à la pointe, tels que les noms TIBVR , DIVIXTVS , etc. Ce dernier a l'air.d'un nom
gaulois latinisé.
On trouve aussi de pareils noms écrits sur des marbres de revêtement ; mais cette matière
étant
plus
dure, il n'y sont, pour ainsi dire, qu'égratignés. J'ai ramassé en 1819, sur un
chemin de la Cité, un de ces fragmens de marbres , où se lit la finale DIX d'un autre nom
gaulois. On voit que l'usage d'écrire son nom ou des sottises
sur les murailles est d'une très-
haute antiquité.
(1) M. Jouannet. Voyez le N.° 1 de la planche XI.
£2) Le chemin du port de Campniac sépare ces deux jardins.
DE VÉSONE.
3 5
9
que l'autre ; elle est même plus importante , quant à la diversité des
couleurs , car on y en compte jusqu'à cinq ; mais elle est moins parfaite, et paraît être du Bas-Empire (i). Quelques ornemens de cette
mosaïque feraient même penser qu'elle est due au christianisme. Au
reste , nous croyons , avec M. Jouannet , que le centre pourrait être
plus recherché que ce que nous avons vu ; mais il doit se trouver
sous le mur de clôture , peut-être même sous le chemin.
Dans l'année 1817, une quatrième mosaïque fut découverte (2) : sept
ou huit pouces de terre la dérobaient à la vue. Quelques parties sont
restées en place. Bien que les compartimens de cette mosaïque soient
assez corrects , et que les cubes en soient petits , elle ne peut remonter
qu'au Bas-Empire : son faire Pannonce , et quelques médailles trouvées
parmi les débris nous semblent le témoigner complètement (3).
Tout contre cette mosaïque , du côté du nord , il en a existé une
cinquième ; M. de Mourcin l'a reconnue aux nombreux petits dez qu'il
a trouvés sur le local : elle était même infiniment plus recherchée que
l'autre. En effet, non- seulement les cubes qui en proviennent sont
d'une très-petite dimension , mais on en distingue de cinq ou six
couleurs : de blancs , de noirs , de rouges , de verts de deux nuances, etc.
Le même savant a également reconnu l'existence d'une sixième
mosaïque dans un jardin de Campniac, à peu de distance de l'ancien
pont (4) ; mais on n'a retrouvé que des cubes de deux couleurs. Moimême j'ai ramassé , sur le chemin qui conduit à la fontaine de Ste.Sabine, un fragment du même genre.
Si les mosaïques des maisons particulières étaient riches et soignées ,
(1) Voyez le N." 2 de la planche XI. J 'ai fait graver ce fragment pour donner des exemples de tous les genres de curiosités antiques que l'on trouve à Vésone. II en existe quelques
débris au Musée.
(2) Dans le jardin de M. Desfieux , aux Quatre-Chemins. Voyez le N.° 2 de la planche XI
bis. M. de Lapouyade en conserve plusieurs fragmens.
(3) M. de Mourcin y a trouvé des médailles du Bas-Empire.
(4) Dans le jardin de Mlle, de Mourcin.
5o
3 4
ANTIQUITES
9
que devaient être celles des édifices publics ? aussi en trouva-t-on de
très-belles dans le déblaiement qu'on fit , il y a plus de trente ans ,
sur l'emplacement de nos thermes. Malheureusement aucun dessinateur
n'en fit connaître l'ensemble , aucun antiquaire n'en a conservé de
fragmens : tout ce qu'on peut dire, c'est que ces mosaïques étaient
très-recherchées , puisque les dez étaient de verre de diverses couleurs ,
comme ceux de la mosaïque dont nous venons de faire présumer
Pexistence.
Lorsque , pour former un jardin , l'on acheva de détruire la partie
ruinée de l'ancienne cathédrale de la Cité (i) , qui, comme on sait ,
a remplacé le temple de Mars , on trouva quelques fragmens de mosaïques qui sans doute avaient appartenu a ce temple ; mais ils étaient
si petits , qu'il fut impossible de juger par eux de la perfection du
travail : on n'a même conservé aucun de ces débris. Au reste , on
ne parvint point au sol antique.
Enfin, lorsqu'en i8o5 on creusa les fondations de l'autel de marbre
de la cathédrale de Saint-Front , dans la ville actuelle , on y déterra
plusieurs fragmens de mosaïque antique. Nous en conservons au Musée.
Nous regardons même cette découverte comme très-remarquable.
Si quelques légères excavations , faites au hasard sur le sol antique
de Vésone, ont fait connaître ces diverses mosaïques, que ne devraitoh pas attendre de fouilles réelles , soignées et bien dirigées ? il en
résulterait d'utiles découvertes et de véritables richesses.
Non-seulement les Vésoniens firent des mosaïques dans l'antiquité,
mais aussi dans le moyen âge. En effet , on a trouvé la preuve (2)
qu'en 1077, après les dévastations des Normands, le tombeau de St.Front fut orné de mosaïques. Elles n'avaient pas sans doute la perfection de çelles de l'antiquité ; mais il n'en est pas moins extraordinaire que ce genre de décoration ait été si long-temps pratiqué parmi
nous.
(1) En
1806.
(2) M.
l 'abbé de Lespine.
- DE VÉSONE.
3 5
9
Au reste , il était en usage dans presque toutes les parties du Périgord.
II paraît , en effet , qu'on a trouvé des mosaïques a Montcarret , près
de Montravel et du château de Montaigne , où est né le célèbre Michel
Eyquem. On en a trouvé aussi à Allas, près de Berbiguières (i); et
M. Jouannet en a vu et dessiné deux très-belles à Constati (2) ,
près de Saint - Cyprien , sous le bourg de Bézenac (3) , à peu de
distance des fameuses boues de Panassoux.
M. de Mourcin a également retrouvé de nombreux débris de mosaïques dans les environs de Vésone. II a reconnu ce genre de décoration sur la montagne d'Ecornebœuf, où quelque maison de plaisance dut succéder à la citadelle gauloise. II en a découvert a Mourcin
et surtout à Ville-Groulier ou le Cerf-de-Meymy , dans la commune de
Coursac , où se voient aussi une grande quantité de fragmens de tuiles
romaines , et d'autres objets antiques de toute espèce.
Quant aux sculptures et aux bas reliefs , il y en a partout sur l'emplacement de Vésone et dans la ville actuelle. Ils se trouvent dispersés
ça et là dans les murs de clôture et dans ceux de diverses habitations. C'est au château de Barrière que se trouve le bas relief des
ibis , ainsi que le petit monument où sont sculptés la panthère et le
lierre. On y voit aussi une infinité d'autres sculptures , des ornemens
et des décorations de tout genre. II y avait aussi jadis sur ce local
un bas relief dont les connaisseurs doivent regretter la perte; il
représentait le combat d'un satyre contre un bouc. L'abbé Leboeuf ,
académicien, qui a fourni beaucoup de dissertations sur nos antiquités (4) , avouait qu'il n'avait pas encore rencontré de sculpture plus
parfaite. Ce précieux morceau , malgré les défenses les plus expresses ,
a servi à réparer l'écluse d'un moulin (5).
(1) C'est M. Prunis , ex-législateur et savant chronologiste qui fit ces découvertes. M. d'Auteville a vu un fragment de mosaïque à Vélines , chez M. Daugeraut, notaire : elle a été trouvée
dans un local nommé le Champ-des-Sardes.
(2) Voyez les N. M i et 3 de la planche XI bis , gravée depuis ces découvertes.
(3) J'ai déjà parlé de ce bourg et de son vieux cimetière, où M. Jouannet a trouvé des cippes
funéraires avec des sigles qui annoncent les anciens temps de notre monarchie. Un de ces monumens semble relater le nom et l'apothéose de Saint- Avit , qui était né en Périgord.
(4) M. de Beaufort assure que ce savant lui fit cet aveu, il y a une cinquantaine d'années.
(5) Le moulin du Rousseau.
ANTIQUITÉS
3 96
N.° 67. — Au Musée.
NENIJ-.-. "HISTES.
Le bas relief qui porte cette inscription semble avoir appartenu
à un des longs côtés d'un tombeau. Toutes les figures sont voilées;
elles paraissent plongées dans la plus profonde douleur.
Nenia était la déesse des funérailles , et l'on donnait son nom aux chants
funèbres. Ainsi, les individus du bas relief déplorent , dans leurs chants,
la, mort du personnage déposé dans ce tombeau. Comme les figures
sont très-courtes et mal sculptées , que les lettres de l'inscription sont
assez mal formées , on peut en induire que ce monument est postérieur
à l'empire romain (1) , et que les usages païens se sont long-temps
maintenus chez nous.
On vient de trouver (2) et de transporter au Musée un autre bas relief
moins ancien. Les figures , d'une proportion trop élevée , sont mieux
sculptées que les précédentes : ce sont les douze apôtres assistant à
la mort de la vierge.
U reste encore quelques sculptures antiques aux vieilles casernes de
la Cité , mais les principales ont été transportées au Musée. Plusieurs
ont été détruites depuis les dessins qu'en avait fait Beauménil : de ce
nombre sont des plafonds ornés de caissons et de rosasses (3). Je
n'en ai pu retrouver qu'un seul.
Parmi nos bustes funéraires en bas relief, il en est deux qui offrent une singularité remarquable : leur travail grossier annonce qu'ils
ont été sculptés vers les 4- e ou 5. c siècles , et ils l'ont été dans des
blocs de colonnes plus antiques. Ces deux bustes sont ornés de ì'ascia.
(1) II peut remonter a la première race de nos rois.
(2) Dans les souterrains qui sont à côté de ceux de la cathédrale de Saint-Front.
(3) II est au Musée. Voyez le N.° 18 de la planche VIII.
DE VÉSONE.
3
9?
Sur l'un c'est une espèce de marteau (i) , sur l'autre c'est un outil
qui présente également la forme d'un marteau , opposée à un tranchant
fort long et assez large.
Un autre mauvais Las relief, pris de même dans l'épaisseur d'une
colonne antique , représente des vases accompagnés de divers attributs ,
tels que le corbeau, la flûte de Pan, un joug, un soc de charrue, etc.
Cette insipide sculpture, du 6. e ou du 7? siècle, a été placée au
Musée a cause de son originalité.
Les masques de Démocrite et d'Héraclite proviennent aussi des casernes , ainsi que le torse , la tête d'Isis , les deux aigles , les bustes
des triumvirs , le profil coiffé d'un bonnet phrygien , la tête de Soter, etc. Plusieurs de ces morceaux ont été détruits dans la révolution , et ne sont connus que par les dessins que nous a laissés
Beauménil.
Le petit Amour , qui semble repousser une draperie , a survécu
au vandalisme révolutionnaire : ce fragment d'un plus grand bas relief,
appartenait sans doute à un mausolée. On voit, dans un jardin de la
Cité (2), deux autres mausolées décorés de colonnes et d'ornemens, et un
troisième fait en pyramide , orné de larges feuilles rangées en écailles
de poisson. Deux autres , nouvellement découverts , ont été brisés (5).
Beauménil nous a également conservé le dessin d'un bas relief dont
nous n'avons presque plus que la pierre; elle est d'une mauvaise qualité,
et ne retient plus maintenant que de faibles traces du sujet : c'était
une femme assise, et penchée dans une attitude immodeste. Les cuisses
et les jambes étaient si fort en relief, qu'elles furent bientôt détachées.
Un homme nu, ayant son manteau jeté sur le bras droit, était vu par
derrière, et paraissait profiter du sommeil de sa maîtresse pour se dérober
(1) Voyez le N.° 17 de la même planche. Nous croyons que Yascia était une espòce d'hiéroglyphe
chrétien.
(2) Dans le jardin de M. Chambon : ils sont appliqués au talus de la montagne factice. Le
propriétaire y a aussi placé quelques voussoirs d'un portique , des têtes détachées de leurs
statues, et un fort grand nombre d'autres décorations de tout genre; mais l'humidité des terres
et la gelée les détériorent.
(3) Ils étaient sous la maison de M. Bardon : il les a fait sortir en creusant une cave.
3 98
ANTIQUITÉS
d'auprès d'elle. Ces détails ne semblent-ils pas témoigner que l'artiste
a voulu représenter Mars sortant des bras de Vénus pour courir aux
combats ? Ce bas relief était assez bien sculpté.
On a trouvé au château de Barrière, en 1808, un fragment de bas
relief qui est aussi du bon temps de la sculpture : on l'a encastré dans
la grotte du petit jardin. On y remarque le bas du corps d'une femme,
à genoux devant un personnage debout , dont on n'aperçoit plus que
le bas de la toge. Le bras , la main , et toute l'attitude de cette femme
expriment très-bien son état de suppliante.
On voit plusieurs autres bas reliefs dans le mur d'enceinte de ce
qu'on nomme la Cité; un, entre autres, qui se distingue assez bien,
dans le jardin de la Visitation: c'est un génie ailé, ou une victoire
appuyée sur un trophée. Un autre bas relief, placé du même coté (1) ,
représente des enfans séparés par un ornement.
L'enlèvement des matériaux d'une tour de cette même enceinte
a produit aussi plusieurs bas reliefs intéressans , entre autres celui qui
représente les Harpies (2) , et un fragment qui ne laisse voir que le
bas du corps d'un héros placé sur une tour (3) , dans l'attitude de
vouloir seul la défendre. Ce morceau , dont On n'a pas encore trouvé
la partie supérieure , paraît être historique , et avoir été destiné à éterniser un fait d'armes qui se serait passé dans un siège de la citadelle :
il a de l'analogie avec le dessin d'une de nos pierres gravées , où
Ajax défend seul la flotte des Grecs contre l'attaque de l'armée
troyenne (4).
On trouve , au jardin du château de Barrière et ailleurs , des fragmens de faisceaux consulaires sculptés en pierre. Ces faisceaux confirment le titre d'illustre citoyen romain que nos inscriptions donnent
(1) Sous le jardin , du côté du puits de M. Chambon. Ces objets et plusieurs autres sont
dessinés , en premier plan , dans la planche XVIII.
(2) Voyez le N.° 5 de la planche VII. Ce morceau est dans le jardin de M. Chambon.
(3) Ce fragment est au Musée. Voyez le N." 5 de la planche XIX.
(4) Voyez le N.° i3 de la planche X,
DE VÉSONE.
3
Q9
à plusieurs personnages , et témoignent que des familles véritablement
consulaires s'étaient établies à Vésone.
Je finirai ce long chapitre en faisant connaître quelques autres sculptures qui sont maintenant détruites , mais que Beauménil a vues dans
son voyage de 1784, et qu'il décrit ainsi :
K Pierre
de 3 pieds 6 pouces de long, sur
16 pouces de large
et 1 pied d'épaisseur , sur laquelle est représentée une femme debout ,
ayant les bras croisés ».
« Autre pierre de 3 pieds
2 pouces
de long, 1 pied d'épaisseur et
2 pieds
de large. La sculpture en est fruste , et fait voir le trophée
d'une victoire qui semblerait avoir été remportée par les habitans ,
puisque l'ornement du bouclier est un coq ».
II décrit et dessine ensuite un fragment de marbre blanc , haut de 5
pieds sur 1.6 pouces de large et 5 pouces d'épaisseur. « II est fruste , dit-il ,
malgré la dureté de la matière. On l'a pourtant retiré d'avec le reste des
décombres , et ensuite porté dans la cour du Grand-Séminaire , où il
se trouve dans un coin parmi les orties et quantité d'ordures ». Ce
bloc a disparu.
« Fragment d'un are bien fruste. Je crois pourtant qu'on y distingue
une femme tenant un vase lacrymatoire. Ce monument était parmi les
pierres qu'on retaillait , et qui sont maintenant vendues ou détruites
et livrées à l' oubli ».
Beauménil veut parler des séminaristes , qui , pour bâtir leur maison,
vendirent les plus beaux débris de nos antiquités , ou les firent retailler
et détruire pour leur nouvelle construction. Que dirait donc cet amateur
s'il voyait encore cette même apathie des propriétaires , cette même
ignorance des ouvriers dans notre siècle de lumières? En effet, plusieurs des monumens même qu'on avait dessinés , il y a quelques années , pour être joints aux planches de cet Ouvrage , ont disparu
depuis , sans laisser aucune trace.
ANTIQUITÉS
CHAPITRE
VIII.
Bases , fáts et chapiteaux de colonnes.
i
LE nombre des bases , des chapitaux et des blocs de colonnes qu'on
trouve sur l'emplacement de Vésone ou dans ses environs est véritablement immense. Nous ne parlerons que des plus remarquábles
et de ceux qui offrent quelques particularités.
Nous n'avons fait graver qu'une quinzaine de futs; mais ils diffèrent entre eux, soit par leurs proportions, soit par les ornemens qui
les décorent. Ce choix pourra donner une idée de la grande
quantité d'édifices dont Vésone était enrichie, et démontrera à quel
point de luxe , de splendeur , même de somptuosité , était parvenue
cette cité-métropole.
Les diverses bases que nous retrouvons partout (i) sont de quatre
espèces : la toscane , l'attique , la corinthienne , et une autre base
très-simple , bien qu'elle soit composée et ne tienne immédiatement à
aucun ordre. Les trois premières espèces sont profilées a .peu près
comme elles doivent l'être chacune pour son ordre. La quatrième ne
consiste qu'en un simple cavet au-dessus de l'orle ou plinthe de la
base , plus rarement au-dessus du tore. On la rencontre souvent parmi
nos antiquités , et elle n'a pas le défaut des précédentes , dont le congé
a ordinairement une saillie trop forte.
Quant aux chapiteaux, non-seulement nous en avons de tous les
(i)
Aux portes d'un grand nombre de jardins, chez M. Chambon, au château de Barrière,
au Musée, etc., etc.
DE VÉSONE.
401
ordres , mais il en existe même un grand nombre de composés. On peut
en voir au Musée ainsi que dans plusieurs jardins (1).
On voyait contre le bâtiment des religieuses de la Visitation, un
chapiteau ionique assez pur, qui a' été détruit pendant la révolution.
Nous avons encore quelques fragmens de colonnes de cet ordre ; mais
la perte du chapiteau dont nous venons de parler est d'autant plus
fâcheuse, qu'il était entier , et paraissait appartenir à la décoration de
l'amphithéâtre.
Un chapiteau composite, de très-bon goût, soutient une galerie de
la maison d'un jardin qui dépendait jadis de l'amphithéâtre. L'on en
voit plusieurs autres beaucoup moins parfaits au château de Barrière.
Nous sommes encore plus riches en chapiteaux corinthiens. Le
Musée et les jardins de la Cité (2) en font connaître de toutes les
dimensions , de toutes les grandeurs , de toutes les formes. Je ne
citerai donc que ceux dont les proportions et les particularités sont
remarquables. Tels sont ceux où l'on reconnaît les attributs de Bacchus ,
le pampre et les raisins ; celui où la rose est remplacée par la petite
statue d'un enfant (5) ; enfin , le tambour de chapiteau qu'on voit au
midi, sous une terrasse formée par le mur d'enceinte (4). Ce tambour
(1) Dans une écurie des vieilles casernes; chei M. Chambon ; au château de Barrière; dans
le jardin de la Visitation ; à l'arrachement de la tour dont on voit le dessin pl. XVIII ; dans
un jardin au sud-ouest de la Tour-de-Vésone , etc. II en existe, dans la grotte du château
de Barrière , un dorique dont le profil
est léger
et très-agréable , mais l1 abaque , qui
était
carré, a été maladroitement arrondi, ce qui ôte à ce joli chapiteau toute sa grâce.
(2) Je ne finirais pas si" je voulais indiquer tous les chapitaux corinthiens qu'on trouve en
divers endroits de la Cité. On en a déterré sept en fouillant la tour du jardin de M. Chambon , ot
l'arrachement de cette tour en fait voir plusieurs autres , dont un est sculpté d'acanthe épineuse. L'excavation faite plus anciennement a la maison du Grand-Séminaire , en produisit plus
de 40. II y en a un qui servait de base à la croix placée jadis aux Quatre-Chemins, au fond
de l'cnclos du château de Barrière. D'autres sont .employés dans des murs de clôture. M. Chambon
a fait relever, dans son jardin, le chapiteau et partie do la colonne qui provenaient du temple
auquel avait succédé l'église de Saint-Silain. Le joli petit chapiteau de la porte Hiéras est au Musée ,
ainsi que plusieurs autres ; mais on en a détruit un qui était charmant, et que j'avais fait
dessiner. II était dans le jardin de la Grande-Mission.
(3) Dans le jardin de M. Chambon.
(ij) Sous la terrasse du parterre de M. Bardon, peintre, élève de l' Académie de Paris, qui
a dessiné plusieurs planches de cet Ouvrage. On a retiré axissi un grand nombre d'autres chapitaux de la cave que cet artiste a fait creuser en 1819.
5i
4o2
ANTIQUITÉS
a environ 4 pieds de diamèlr.e. Ces fortes proportions avaient donné
l'idée de l'élever, avec sa colonne, au milieu d'une promenade publique , où ils auraient produit un grand eífet , et formé un monument qui, d'après le projet, aurait été utile et agréable (i).
Le nombre vraiment extraordinaire des chapiteaux corinthiens qu'on
voit à Vésone , témoigne que le luxe de cet ordre dispendieux y
était porté au dernier degré.
Si les bases et les chapitaux se rencontrent en très-grand nombre
sur l'emplacement de notre métropole , on peut dire avec vérité que
les blocs de colonnes s'y trouvent à chaque pas ; et si je ne m'étais
borné a donner seulement les blocs qui ont quelque particularité ,
des ornemens remarquables ou un intérêt historique , le nombre des
gravures aurait été considérablement multiplié (2).
Nous avons déjà, parlé de deux blocs , dont l'un est orné de tiges de
lierre (3), l'autre de griphons (4) et de divers emblèmes. Nous avons
dit qu'ils témoignaient par ces attributs, avoir fait partie, non du
temple de Bacchus , mais de celui d'Osiris.
Les N. os 2, 5 et 8 de la planche VIII, font connaître des blocs de
colonne qui ont appartenu à nos basiliques. On voit d'autres fûts sur
la même planche , avec divers ornemens , et des cannelures recherchées
ou singulières.
Nous avons aussi une grande quantité de fûts entièrement lisses,
et ce ne sont pas les moins intéressans ; ils appartiennent au bon temps
de l'architecture , et, par conséquent, aux plus anciens monumens.
Ceux de ces blocs de colonnes qui ont des cannelures verticales , creusées
(1) Son piédestal devait receler les tuyaux d'une fontaine jaillissante ; et comme cette colonne
devait ûlre placée sur la Pelouse, un des points les plus élevés de la nouvelle ville, les eaux
auraient pu se répandre partout.
(2) Le nombre des fûts de colonnes, différens entre eux par les ornemens qui y sont appliqués ,
leurs cannelures ou leurs diamètres , s'élève á plus de cent ; il y en a plus de 3o au seul château
de Barrière.
(3) Voyez le N.° i de la pl. VIII.
(1) Voyez le développement de cette colonne dans la pl. VI.
DE VÉSONE.
4o5
en demi-cercle, k partir de la base ou du tiers de la hauteur du fût
jusqu'au chapiteau , sont encore plus nombreux.
Beauménil vit et dessina , dans un de ses voyages , un gros bloc de
colonne de marbre, avec des bossages qui n'étaient point encore sculptés. Cette partie de fût, qui était dans le jardin de lfhôpital , a disparu pendant la révolution.
Dans la description de nos temples , nous avons parlé de deux blocs
ornés de pampre et de raisins. L'un des deux semble sortir de la main
de l'ouvrier : il est au Musée (i); l'autre, qui est dans un jardin particulier , est moins bien conservé (2).
On distingue quatre sortes d'arrangemens de feuilles sur les fûts de
nos colonnes. En effet, ces feuilles qui sont toujours rangées en écailles
de poissons , sont tantôt refendues ou sculptées , tantôt diagonalement
refendues et galbées ; souvent elles ne sont que galbées et n'ont aucune
sculpture (3) ; d'autres fois , enfin , leurs jointures sont profondément
exprimées , et la feuille elle-même a un fort bombement (4). Les exemples de ces genres d'ornemens de colonnes sont très-multipliés (5).
Le N.° 2 de la planche XXII , fait voir le développement d'un bloc
de colonne où sont représentés sept dieux (6). Diane, Bacchus , Apollon ,
Vidcain , Hercule , Pomone et Jupiter. Les figures des autres divinités
du paganisme étaient sans doute taillées sur les blocs des autres colonnes de l'édifice , qui , d'après cette particularité , devait être une
espèce de panthéon.
Le N.° 16 de la planche VIII offre un pilastre accotté de quatre
naissances d'archivoltes. Ce gros bloc faisait évidemment partie d'un
(1) Voyez le N.° 3 de la pl. VIII.
(2) Au jardin de MM. Vidal.
(3) On vient de découvrir au château de Barrière , plusieurs fûts de colonnes ainsi taillés.
Un de ces fûts est orné, au tiers de sa hauteur, d'une petite bande sculptée en guirlande; les
feuilles , galbées et placées en écailles de poissons , s'y réunissent en sens contraire.
(4) Dans la grotte du petit jardin , au château de Barrière.
(5) On en trouve au château de Barrière , et l'on en voit dans presque tous les jardins de
la Cité , dans quelques-uns de la ville , dans les caves des vieilles casernes , et ailleurs.
(6) Ce bloc est dans le jardin de MM. Vidal, à la Cité.
404
ANTIQUITÉS
portique. On en voit un autre qui , n? étant accosté que de deux archivoltes (i), paraît avoir terminé le côté d'une semblable construction,
et on trouve dans le jardin de M. Chambon (2) un assez grand nombre
de. voussoirs qui proviennent de quelques monumens de ce genre.
On rencontre dans plusieurs jardins des exemples de trois sortes
de cannelures , qui pourraient très-bien convenir à l'ordre dorique (3).
Ces cannelures sont très-peu renforcées dans l'épaisseur des fûts ; tantôt
ce sont de larges bandes plates , séparées les" unes des autres par de
petits angles saillans, tantôt ce sont de petits angles rentrans qui sil—
lonent le fût. Quant aux cannelures du troisième genre , on les trouve
partout. Elles sont menées avec des portions de cercle d'un si grand
rayon, qu'elles ne font qu'affleurer le fût, quoique leur courbure et
leurs arêtes soient parfaitement apparentes.
C'est Beauménil qui nous a conservé le dessin des blocs a cannelures
très-recherchées , qui sont compris dans la planche VIII de cet Ouvrage (4). Quant aux blocs ornés de cannelures spirales , nous en avons
au Musée , et on en trouve partout (5).
Au reste , nous ne pouvons nous empêcher de renouveler ici la remarque que nous avons déjà faite, que, dans le bon temps de l'architecture , les artistes ne se permettaient point ces ornemens recherchés,
ces extravagances dues à des imaginations déréglées. Une noble simplicité (6) , une grande régularité , de la symétrie , de l'ensemble , de
(1) Encastré dans le mur d'enceinte , sous la terrasse de M. Chambon;
(2) L'excavation qu'a nécessitée la cave de M. Bardon en a fait voir aussi un grand nombre ,
ainsi que beaucoup de piédestaux, de corniches, de frises , d'autels , de mausolées , etc. , etc.
(3) Les exemples de ces trois sortes de cannelures se trouvent : le premier, dans les jardins
de MM. Chambon et Vidal ; le second , dans l'escalier actuel du château de Barrière et ailleurs ;
le troisième , chez M. Chambon et au Musée. Voyez le N.° 9 de la pl. VIII. Nous n'avons cité
qu'un seul exemple de ces cannelures dans notre Essai d'Architecture , parce que nous n'avions
aucune connaissance des autres.
(4) Voyez les N.°s 4> 10 > 12 > etc (5) On en voit plusieurs exemples dans la Cité r chez M. Chambon, et surtout au château
de Barrière. Les nouvelles fouilles qu'on a faites à ce château ont produit des tambours, ainsi
cannelés , qui ont un fort diamètre.
(6) Voy. f Architecture soumise au principe de la nature et des arts. Nous nous sommes élevés,
dans cet Essai , contre tous les abus qui se sont introduits dans l'architeclure.
DE VËSONE.
405
l'unité , tels sont les caractères de la belle architecture dans le bon
temps de l'art. Les colonnes étaient souvent maintenues lisses ; quelquefois
elles étaient ornées de cannelures simples et verticales. C'est l'époque où
l'on a construit notre temple de Mars avec son parvis, le temple qui
était à l'usage du Camp-de-César , le temple d'Isis , celui de St.-Silain ,
nos basiliques, notre amphithéâtre, etc. Les colonnes surchargées d'ornemens et de cannelures fantasques appartiennent à des temps beaucoup
plus rapprochés de nous.
CHAPITRE IX.
Architraves , frises et corniches ; décorations et ornemens
d'architecture.
L'ARCHITRÀVE des entablemens est presque toujours formée de longues
pierres qui ont peu d'épaisseur ; et comme elles conviennent parfaitement aux constructions modernes , dès qu'on les trouve on les emploie : telle est ia raison de leur extrême rareté.
Nous en conservons cependant quelques morceaux , et on en voit
plusieurs autres dans divers endroits de la Cité ( T ). Ceux qu'on remarque dans une espèce de grotte (2) pratiquée dans l'épaisseur du
gros mur d'enceinte, ne seront peut-être pas encore détruits, parce
qu'ils se trouvent encastrés dans la maçonnerie. Les amateurs d'antiquités ne doivent pas négliger de visiter cette grotte ; ils y verront
plusieurs autres débris de nos monumens. Quant aux fragmens d'architraves qu'on y distingue , il en est deux qui , malgré leur différence ,
ont assez d'analogie entre eux pour avoir pu faire partie d'un même
édifice. Les faces, du premier ont beaucoup de talus extérieur, celles
(1) Dans le jardin de M. Chambon. L'excavation faite chez M. Bardon en a fourni beaucoup
aussi.
(a) Dans les bosquets du jardin de la Grande-Mission. Les séminaristes la nommaient Baby lone.
4o6
ANTIQUITÉS
du second en ont un peu moins, et sont séparées par des astragales.
Peut-être l'un appartenait -il à l'architrave employée dans la décoration
extérieure d'un grand monument que je ferai bientôt connaître , tandis
que l'autre pouvait faire partie de l'ordonnance de l'intérieur.
Les autres architraves que nous avons indiquées ne diffèrent de celles-ci , qu'en ce que leurs faces sont plus ou moins nombreuses , et
qu'elles n'ont aucun talus ; ainsi nous n'en donnerons point le détail.
Si nous avons peu d'architraves , nous avons au moins un grand
nombre de parties de frises, diversement ornées et de toutes grandeurs.
• On a été obligé d'en laisser une dans Parrachement de la tour dont
nous avons déja parlé ; ses ornemens sont dessinés en rinceaux.
On voit au Musée un fragment de petite frise également ornée de
rinceaux , j>armi lesquels sont des animaux fantastiques , sculptés avec
grâce, dans le genre qu'on nomme arabesque.
On y voit aussi un autre long fragment qui a des proportions plus
fortes, et dont les ornemens sont d'un bon style (i).
On trouve dans un jardin (2) deux autres fragmens de frises qui
proviennent sans doute de notre temple de Bacchus. Nous en avons
parlé à l'article de ce temple , de même que d'un troisième morceau
qu'on peut voir dans l'intérieur du vieux château de Barrière, à la
Cité.
Quant a la frise qui est gravée sous le N.° 8 de la planche VII , nous
nous bornerons a dire ici, que si elle n'a pas la perfection de dessin
et de sculpture des autres morceaux que nous venons de décrire, on
ne peut disconvenir au moins qu'elle ne soit antique , bien qu'elle ne
puisse remonter qu'à l'époque de la décadence des arts. On la voit
(1) Voj r ez le N.° 2 de la pl. XX. Cette frise servait de manteau de" cheminée au corps-degarde des vieilles casernes. Les soldats Font brisée en plusieurs morceaux.
(2) Dans le jardin de M. Gueydon , a la Cité. Un de ces morceaux est encastré dans une mauvaise construction q_ui joint le mur d'enceinte, l'autre sert de montant à la petite porte d'entrée
du parterre de la maison. La soffite de ce dernier étant sculptée , il en résulte qu'il portait immédiatement , et sans architrave , sur les colonnes.
•
DE VÉSONE.
407
au-dessus de l'arcade qui , de la place de la Clôtre , donne accès à la
basilique de St.-Front.
Mais nous conservons au Musée la plus belle, la plus grande de
toutes ces frises (1); elle a 2 pieds 5 pouces de haut. Ses ornemens
en rinceaux s'enroulent avec grâce (2), et forment, au centre de chaque
contour , des rosasses dessinées et sculptées avec beaucoup d'art. Les
proportions de ce fragment annoncent qu'il faisait partie d'un édifice
considérable.
On a aussi découvert un assez erand nombre de corniches d'entablemens ; il en existe des fragmens de trois différentes au château de
Barrière : elles étaient ajustées et profilées a\ec assez de grâce. On
en trouve ailleurs un morceau dont les mutules , très-rapprochés les
uns des autres , annoncent la sévérité d'un ordre dorique composé :
ces mutules y sont taillés en consoles (3). Nous conservons au Musée
un autre fragment de corniche dorique dont la soffite du larmier a une
proportion très-forte , et indique que ce morceau a fait partie d'un
grand édifice.
J'ai déjà parlé de la corniche qui provient de notre temple de Neptune (4 )5 je ferai remarquer ici que, parmi ses diverses décorations ,
on voit un casque athlétique et nautique parfaitement conservé.
II en existe aussi un assez gros fragment (5), qui n'offre aucun attribut ni emblème : on ne peut dire à quel édifice il appartenait. On
en vit une autre, il y a quelques années, dans une excavation du jardin
de M. Chambon 5 mais il se trouva tellement engagé dans la construction de la muraille (6) , qu'on ne put ni l'extraire ni le dessiner avec
(1) Voyez le N.° i de la pl. V. Le dessin ne rend pas parfaitement l'origiffial.
(2) On a trouvé depuis une frise presque aussi forte que celle-ci. Nous aurons occasion d'en
parler.
(3) Dans le jardin de M. Chambon , sous le pont.
(4) Voyez le N.° i de la pl. XXI.
(5) Dans le jardin de M. Chambon. L'cxcavalion faite à la maison de M. Bardon a également
produit plusieurs corniches. Une d'elles offrait dans ses soflitcs de jolies petites figures, et un
lion passant.
(G) Dans la partie du mur opposée á la tour démolie.
4o8
ANTIQUITÉS
exactitude. II méritait pourtant d'être connu. Nous Pavons fait graver
sur le premier plan de l'arrachement de la tour. Sans doute il appartenait au monument triomphal dont la colonne est conservée dans
le même jardin. Les boucliers dont il est orné sont successivement
repliés dans le sens du profil de la moulure qui soutient les modifions.
On voit , dans le même jardin , deux autres morceaux de corniches
qui ont également fait partie d'un arc de triomphe. Le N.°
planche XXI
2 de
la.
en donnant le dessin exact , je n'entrerai point dans
d'autres détails.
On remarque dans le caveau de l'habitation actuelle du château de
Barrière , une espèce de chapiteau-pilastre corinthien , qui a la forme
d'une corbeille ou d'un vase sculpté en bas relief. Les ornemens en
sont assez soignés , Pagencement a de la grâce.
Enfin, nous avons au Musée une espèce d'amortissement d'édifice
ou de colonne qui a une forme assez singulière. De sa base , sortent
de larges feuilles d'acanthe , qui enveloppent une forme absolument
ovaire. Peut-être cet ornement couronnait-il un édifice ou un monument consacré à Castor et Pollux (1)?
Si de tous ces fragmens il ne peut résulter un entablement complet,
qu'on s'arrête devant le mur d'enceinte , au levant de la cathédrale
de la Cité , l'on y jouira de la vue de toute une ordonnance d'architecture , aussi bien conservée que les injures de Pair et des hommes
ont pu le permettre. Je ne fais qu'indiquer ici ce curieux monument ;
j'y reviendrai dans la suite (2).
Je ne finirais pas si je voulais entrer dans les détails de toutes les
antiquités qu'on découvre continuellement à Vésone (3). Si je me suis
appesanti sur quelques-uns , mon but a été de constater Pexistence de
(1) Cet amortissement est maintenant dans le jardin de M. Chambon.
(2) Voyez le N.° 3 de la planche XVI.
(3) On vient de déterrer, en 1820, au château de Barrière, beaucoup d'antiquités ; notamment
plusieurs corniches d'arcs de triomphes ou autres , qui appartiennent au bon temps de i'architecture. Une de ces corniches provient de notre temple d'Osiris.
DE VÉSONE.
409
divers objets qui sans doute auront bientôt disparu ; car tel a été et
tel sera toujours peut-être le destin de nos antiquités , même les plus
précieuses.
Au reste , les deux propriétaires (i) qui possèdent dans leur fonds
le plus de curiosités dans ce genre , ont eu le soin d'en ramasser jusqu'aux moindres débris. II était inutile , il aurait même été fastidieux
de donner le détail de tous ces fragmens. II en est cependant qui offrent aux amateurs un intérêt réel. Tels sont un ornement fort bien
dessiné , qui peut avoir fait partie d'une frise ; une portion d'autel
thurifère ; plusieurs morceaux de plafonds ornés de caissons et de
rosasses , très-variés dans leurs formes , etc. , etc. C'est , en quelque
sorte , une collection où les artistes peuvent trouver divers modèles
propres a les aider dans leurs compositions , et surtout à enrichir les
moulures de leurs profils.
Mais il est temps de passer à des choses plus essentielles. Nous
croyons avoir fourni assez de témoignages de la somptuosité et de
l'antique importance de notre métropole , bien que nous n'ayons cité
qu'une faible partie des débris de ses monumens.
CHAPITRE
X.
BUSTES.
Nous ne décrirons point les différens bustes que l'on a découvertssur í'emplacement de Vésone (2) ; ils ne présentent en général d'autre
(t) MM. Chambon et de Beanfort. Le premier les a employés dans la construction de son
petit temple , et les a fait disposer de façon que tout le monde peut les -voir ; le second les
a dispersés dans une grotte.
( ) On en voit dans les jardins de MM. Chambon , etc. II paraît que les sculpteurs préparaient d'avance ces bustes. Lorsqu'on leur en demandait , ils n'avaient plus qu'à donner à la
figure dégrossie la ressemblance de la personne morte , et à mettre l'inscription au-dessous. Plusieurs de ces monumens nous cn fournissent la preuve.
52
410
ANTIQUITÉS
intérêt que de rendre bien ou mal les traits, presque toujours mutilés , des individus pour lesquels on a gravé les inscriptions, sépulcrales
qu'on voit au-dessous. Tel est le buste de Julia-Prisca ; tels sont ceux
de plusieurs autres personnages. Nous nous bornerons donc a faire
connaître ceux qui peuvent avoir quelque rapport à l'histoire générale, ou h celle qui nous regarde en particulier.
N.° 68.
N.° 69.
N.° 70.
AYGVSTVS.
ANTONIVS.
LEPIDVS.
Les bustes au bas desquels on lisait ces inscriptions étaient , depuis
près de deux siècles , exposés aux regards des curieux , dans la cour
des vieilles casernes de la Cité : on voit encore la place qu'ils occupaient au-dessus de la grande porte intérieure. On ne sait pourquoi
ces monumens parurent aristocratiques , mais le fait est qu'ils furent
détruits. Comment les hommes de la révolution ne virent-ils pas dans
ces triumvirs , des modèles qu'ils allaient imiter et même surpasser
dans leurs abominables proscriptions ?
Ces bustes des triumvirs , où Auguste est représenté avec une figure jeune (1) , doivent avoir été dédiés peu de temps après la mort
e
de Jules-César , c'est-à-dire , vers la fin de la 44- année avant notre
ère. Sans doute ces monumens furent inaugurés avant la déroute de
Brutus et de Cassius à Philippes , et certainement avant qu'Auguste se
fût rendu maître de l'empire romain.
Comment donc Octave y est-il qualifié du surnom à.'Auguste ? On
e
sait, en effet, que ce surnom ne lui fut attribué que dans son q.
consulat , et que ce fut même à la persuasion de ce Munacius-Plancus
qui avait conduit les colonies d'Augst et de Lyon. Pendant le triumvirat il n'était donc point encore connu sous le nom d'Auguste.
(1)
Voyez les N.» 2 , 3 et l\ de la planche XIX. Ces bustes ont été gravés d'après les dessins de Beauménil. Nous conservons au Musée les débris de celui d'Auguste.
DE VÉSONE.
D'un autre côté , l'on ne saurait présumer que ces monumens eussent
été érigés par les Vésoniens dans le temps qu'Auguste était seul empereur , puisqu'ils retracent les figures de deux personnages dont l'un
avait été vaincu par lui à Actium , l'autre réduit à la condition de simple
particulier. Comment donc expliquer cet anachronisme ? Voici qu'elle
est notre conjecture à ce sujet.
Ces bustes doivent , en effet , avoir été sculptés dans le temps du
triumvirat ; mais on n'y mit aucune inscription. Dans la suite, peut-être
e
vers la fin du 4- siècle , les statues , les bustes et les autres monumens
de ce genre s'étant fort multipliés à Vésone, on crut nécessaire d'ajouter
les noms des triumvirs , pour que tout le monde pût reconnaître ces
personnages. Ce fut alors sans doute , qu'au lieu du nom d'Octave ou
de César, l'ouvrier traça celui d'Auguste, sous lequel cet empereur
était beaucoup plus connu.
Ce qu'il y a de certain, c'est que les caractères de ces trois inscriptions étaient parfaitement semblables à ceux d'un autre monument
où les noms d'Héraclite et de Démocrite ont évidemment été ajoutés
k cette époque.
Du reste , remarquons que l'on trouve tous les jours à Vésone ou
dans ses environs des médailles consulaires et triumvirales des trois
personnages dont nous venons de parler.
CHAPITRE XI.
STATUES.
Liaisons amicales entre les villes de Narbonne et de Vésone.
— Conjectures sur les causes de ces liaisons.
Nous avons déjà parlé de la belle statue de Vénus que l'on trouva ,
il y a une soixantaine d'années , dans l'enclos des Dames de la Visi-
ANTIQUITÉS
tation (1)3 on connaît le malheureux résultat de cette découverte. Nous
ajouterons seulement que l'endroit d'où ce précieux morceau fut retiré , répond juste au gros mur d'enceinte du péristile de notre temple
de Mars. Peut-être sera-t-il possible d'en retrouver les débris (2); sa
tête seule dédommagerait amplement de la dépense qu'occasionneraient
4i2
de nouvelles fouilles.
Beauménil nous a conservé le dessein d'une tête qui annonçait avoir
fait partie d'une statue (3) , et que la tradition attribuait à Soter , affranchi de Néron : elle était aux vieilles casernes ; on l'a détruite pendant la révolution. Ainsi , nous ne pouvons entrer dans beaucoup de
détails a ce sujet.
Nous dirons seulement que cette tête , soit par ses traits , soit par
son attitude , avait une analogie frappante avec celle de la statue du
rémouleur , dont une assez bonne copie sert d'ornement à une habitation royale. Tout le monde connaît ce bronze qui est devant la
principale porte du palais des Tuileries : on croit que c'est l'escíave
qui , faisant semblant d'aiguiser un outil , écoutait les conspirateurs , et
découvrit , par ce moyen , les complots de Pison. On sait que le farouche Néron affranchit cet esclave , le combla de bienfaits , et lui
donna le nom de Soter, qui signifie sauveur.
Disons-le franchement , l'opinion des savans qui ont cru reconnaître
dans le rémouleur l'affranchi de Néron est fortement appuyée , et par
la tête que nous venons de décrire, qu'on a toujours regardée comme
celle de Soter , et par une ancienne tradition qui attribue a ce même
personnage l'honneur d'avoir fait construire notre amphithéâtre. On
conçoit, en effet, que les artistes durent tirer parti de Faction de Soter,
qu'il dut sans doute lui-même s'en faire un titre de gloire.
En venant s'établir a Vésone , il a donc pu faire exécuter la statue
(1) En 17G2 , ou environ.
(2) Un vieux jardinier qui , avant la révolution , était au service du couvent , nous a assuré
que les débris de cette statue avaient été enfouis dans l'enclos, au sud-est de l'arène, entre l'angle
saillant des murs du jardin voisin et quelques ruines de l'amphilhéâtre.
(3) Voyez le N." 2 de la planche V. La gravure n'en est pas exacte.
DE VÉSONE.
dont nous avons long-temps conservé la tête ; 11 a même pu mériter
par ses bienfaits qu'on la lui érigeât.
La tête de Junon, que nous conservons au Musée, a également fait
partie d'une statue qui, à en juger par ce qui nous reste, devait être
d'une exécution parfaite (i). Nous en avons déjà parlé ; nous n'entrerons point dans de plus grands détails.
Quant à la tête d'Isis , qui est pareillement au Musée , elle ne peut
guère avoir fait partie que d'un bas relief (2). Du reste, cette tête
est dans le style égyptien ; et si l'on considère que sa coiífure est
composée de phallus ; que sa figure est parfaitement ronde, et la sculpture très-peu relevée en bosse , on sera forcé de la regarder comme
la copie d'un monument fort antérieur à la conquête des Gaules 3 d'où
il nous semble qu'il est nécessaire de conclure que non -seulement
les Grecs et les Romains , mais encore les Egyptiens , contribuèrent ,
comme nous Pavons expliqué plus haut , à corrompre les primitives
idées religieuses des Gaulois.
Nous conservons également un torse , dans notre Musée 5 mais il
est trop mutilé pour y trouver matière à une description satisfaisante.
Tout ce qu'on peut dire , c'est que ses grandes proportions annoncent qu'il faisait partie d'une statue colossale qui , étant nue , pouvait
représenter le dieu Mars. Du moins elle n'appartenait point à Hercule ,
puisque nos ancêtres ne dépeignaient jamais ce demi-dieu nu, et dans
la force de l'âge , mais bien sous la forme d'un vieillard décrépit,
qu'ils regardaient comme le père de l'éloquence.
N.° 71.
—
Mss. de Beauménil (3).
-,;uq «:UOCi }!ioL 4- rsí >ilyh '.;M<.# ■■■'■/■>■] ■ '.^V'.^. ;u- v '.'-'-i
^^''^
tf'WÓÔ
.... SILANO BASS. . .
. . . . P. GVR. D. D.
(1) Voyez le N.° 4 de la planche V. — Nous venons aussi de trouver un beau fragment de draperie
cn marbre blanc : il est au Blusée.
■
(2) Voyez le N.° 3 de la planche V. Malheureusement cette téte est très-mal rendue.
(3) Cette inscription provenait de Texcavation qui fut faite pour bâtir une maison au jardin
du Grand -Séminaire.
414
ANTIQUITÉS
Beauménil , qui nous a conservé cette inscription , dit l'avoir trouvée
« sur le fragment d'une base bien ornée sur les deux tores , avec
partie de massif ». Or, si l'on considère qu'il s'agit ici d'un monument
consacré a la gloire de Silanus-Bassus sSilano-BassoJ , en vertu d'un
décret des décurions fponendum curavit decreto decurionumJ , on ne
pourra s'empêcher de reconnaître que la base dont il est question
provenait de la statue d'un illustre citoyen romain, dont nous aurons
occasion de parler. Passons à un autre monument qui joint à une conservation parfaite un grand intérêt historique.
N.° 72. - Au Musée (1).
P. VINICIVS. P. F. PA
PIR. SEGVNLVS. AEDIL. lili
QVAESTOR. (°EN. IVLIA. P A
TER N A.
D.
CIAVD.
vS.
NARB0.
MART.
P.
Un chanoine régulier de l'abbaye de Chancelade envoya copie de
cette inscription à M. Séguier , célèbre antiquaire de Nîmes , qui a
rétabli avec tant de sagacité l'inscription de la Maison-Carrée , dont
les lettres de bronze avaient été enlevées ; mais ce savant ne réussit
pas aussi bien dans l'explication de notre inscription de Vésone. Voila
ce qu'il en dit dans sa réponse, datée de Nîmes le 25 juin 1784 :
« Publiús- Vinicius , Publii filius , Papiriâ ( STJPPLE tribûJ, Secundus ,
« œdilis , duumvir , quœstor coloniœ Julice-Paternœ-Claudice-NarK bonensis-Martice , de suo posuit». Cette inscription, dont nous pos-
(1) Cette inscription provient de la même excavation . que celle du N.° précédent. Non-seulement elle est précieuse sous le rapport de l'histoire , mais elle est remarquable par les accens qui surmontent quelques-unes de ses voyelles , telles que les deux premiers i de Vinicius ,
les chiffres de duumvir , le second o de colon. , Vu de Jul. , l'a et l'o de Narbo , et Va de Mart.
Cet accent a la même forme que notre accent aigu. Ou l'employait pour marquer les voyelles
longues et les chiffres. Dans le Haut-Empire , ordinairement on le faisait tenir à la lettre . mais
dans le second siècle, il en était presque toujours séparé. C'est ainsi que nous le trouvons
employé sur les voyelles de notre inscription : Víiúcms, Unir , etc.
DE VÉSONE.
sédons l'original, si bien conservé qu'il semble sortir de la main de
l'ouvrier , ne dit point coloniœ Juliœ, etc. , comme le prétend M. Séguier , mais bien colonia Julia- Patenta , etc. Ainsi P.-Vinicius n'est
pas édile, etc., de la ville de Narbonne, mais édile , duumvir et questeur de Vésone. Ainsi ce n'est point Publius-Vinicius qui élève le monument , c'est au contraire la colonie de Narbonne qui le lui consacre
à lui-même , dans la ville qu'il habite , c'est-à-dire , à Vésone , puisque
l'inscription y a été trouvée.
M. Séguier ajoute , dans la même lettre , que le titre de Claudia
que porte ici la colonie de Narbonne , lui vient de Tibère-ClaudeNéron , qui fut subrogé à la place de P. Scipion , ad deducendas in
Galliam colonias , in queis Narbona et Arelatœ erant (i); mais nous
ne saurions être de son avis. En effet, si notre inscription est la seule,
comme l'avoue M. Séguier lui-même, où Narbonne ait le titre de
Claudia , n'est-il pas naturel de supposer que cette épithète lui est
venue plus tard , et que ce fut sans doute l'empereur Claude qui lui
permit de l'ajouter à son ancien nom ? On peut donc en conclure ,
que les inscriptions où Narbonne ne prend pas le titre de Claudia,
sont antérieures à Claude, et que la nôtre est de son temps, ou postérieure à lui. Remarquons que la première colonie envoyée à Narbonne est la seconde que les Romains ayent conduite hors de l'Italie ;
celle de Carthage seulement est de quatre ans antérieure.
Considérons maintenant notre inscription sous le rapport historique.
Elle retrace le nom d'un Publius-Vinicius, fils de Publius. Or, on
trouve dans Phistoire , que Tibère maria ses petites-nièces , Drusille
et Julie -Liville , filles de Germanicus , l'une à L. -Cassius, l'autre à
M.-Vinicius. Ces mariages eurent lieu vers Pan 33 de notre ère. Dû
reste, on sait qu'un P.-Vinicius était consul avec P.- Alfonius- Varus ,
la deuxième année de J.-C. , c'est-à-dire, Pan de Rome 7 55 j que M.-Vinicius -Quartinus, était consul 4 3 ans après, et que plus tard l'on ne
retrouve plus aucun personnage de ce nom dans les fastes consulaires.
Ne pourrait-on pas en induire que, pour éviter les persécutions que
(1) Voyez Suétone, in vilá Tiberii , cap. 4.
416
ANTIQUITÉS
son droit au trône impérial lui aurait certainement attirées, cette famille romaine se serait réfugiée a Vésone. Je reviendrai bientôt sur
ces Viniclus, et sur toutes les familles que nos inscriptions témoignent
avoir habité notre métropole.
Plusieurs inscriptions ont prouvé que Vésone portait le titre à'Augusta; qu'elle avait un collège de prêtres augustaux , des quinquevirs
et des quindécemvirs. Ces dernières témoignent qu'elle avait aussi des
décurions , des édiles , des duumvirs et des questeurs.
Si l'on réfléchit au sens et au but de l'inscription de Vinicius , on
verra qu'elle ne peut guère avoir rapport qu'à une statue élevée par la
colonie de Narbonne , a un personnage qui, sans doute, lui avoit rendu
des services éminens, ou qui appartenait a une famille dont la protection avait eu pour elle une heureuse influence. Ce monument, que
la reconnaissance de toute une colonie vient ériger a son bienfaiteur,
dans le lieu qu'il habite , est certes fort honorable pour la personne
qui en est l'objet ; il l'est aussi pour cette colonie , et donne une
grande idée de la ville qu'une famille si illustre a choisie pour sa retraite ; mais ne peut-on pas eri conclure aussi , qu'il devait exister entre
Vésone et Narbonne d'anciennes liaisons amicales ?
En effet, toute une colonie ne va pas élever une statue a son protecteur , dans la ville qu'il habite , s'il n'existe entre cette ville et cette
colonie aucunes relations de commerce ou d'amitié. Au reste , sans ces
relations , comment Vinicius aurait-il pu se rendre utile aux habitans de
Narbonne ? II faut donc présumer que ces derniers vivaient depuis
long-temps en bonne intelligence avec les Vésoniens , et si l'on me
permet de hasarder une conjecture sur la cause de cette intimité, je
dirai qu'elle provenait peut-être de cet ancien commerce des étains,
dont les convois passaient, je crois, par Vésone pour se rendre à
Narbonne.
Vinicius qui, aux autres charges éminentes dont il était revêtu,
joignait celle de questeur, c'est-a-dire , de gur-intendant des finances
et du commerce , favorisa peut-être Narbonne de préférence à Marseille , et mérita ce monument de reconnaissance. Ce qu'il y a de
DE VÉSONE.
/
fT?
certain, c'est qu'il semble que c'est sur la charge de questeur que
roule , dans réinscription , cette reconnaissance de Narbonne envers Vinicius j car toutes les autres y sont indiquées en abrégé, au lieu que
celle-ci est exprimée en toutes lettres.
Tel est le fondement sur lequel j'établis nos liaisons avec la colonie
de Narbonne. L'inscription dont nous venons de parler m'a donné
lieu de conjecturer que P.-Vinicius avait favorisé cette ville dans son
commerce. J'ai pu en induire que Vésone était l'entrepôt des étains ;
qu'on les y transportait de la Bretagne (i), et qu'on les faisait passer
ensuite , comme nous l'apprend Diodore , à Narbonne et à Marseille.
Peut-être me demandera-t-on quels rapports a cette inscription avec
les étains , et sur quoi je me fonde pour donner à Vésone l'entrepôt
de cette marchandise? D'abord rapelons-nous que plus un événement
particulier s'enfonce dans l'antiquité , surtout chez un peuple qui n'a
pu avoir d'histoire écrite , et qui a si souvent été la victime des guerres
et des ravages , plus il est difficile d'en découvrir des témoignages
certains. On ne peut en faire revivre que quelques traces légères ,
et ce n'est que le nombre , l' ensemble des indices qui , vis-a-vis des
personnes instruites , étayent les conjectures auxquelles l'historien est
obligé de se livrer.
Je ne puis donc fournir des preuves matérielles de ce que je viens
d'avancer , et ma tâche doit se . borner à appuyer mon opinion de
fortes probabilités. Du nombre de ces probabilités est l'antique alliance
que l'inscription de Vinicius prouve avoir existé entre Narbonne et Vésone. On doit y ajouter encore l'autorité de ces médailles égyptiennes,
phéniciennes et puniques que l'on découvre assez souvent à la Cité ; et
si l'on veut avoir une présomption complète que notre métropole était
sur la route què prenaient les étains , on la trouvera dans ces monnaies de la Grande-Bretagne que l'on y rencontre si fréquemment (2).
(1) Voyez les raisons que j'ai déjà données dans la 2. e partie du i. er livre, page i32 et suivantes.
(2) Voyez la médaille du W.° 5 de la planche IX. II s'en trouve un grand nombre avec des
types différens. J'en possède quelques-unes ; M. Jouannet en a beaucoup , avec ces variétés de
lieux et de types.
53
4i8
ANTIQUITÉS.
II paraît donc vraisemblable que, pour aller à Narbonne, les étains
passaient chez nous. Mais on a vu que Diodore leur indiquait un autre
débouché par Marseille ; or , pour que notre ville puisse avoir été
l'entrepôt de ces deux directions, il faut qu'elle ait eu également des
relations suivies avec cette dernière colonie.
J'ai déjà fourni des preuves suffisantes de la liaison amicale et même
littéraire qui existait entre les Grecs et les Gaulois méridionaux. On
a vu aussi que , plus peut-être que toutes les autres villes gauloises
de nos contrées, Vésone avait part à cette intimité, et qu'on trouvait
encore sur son emplacement des médailles autonomes de Marseille.
Mais il faut avouer que , soit par suite de quelque mésintelligence survenue entre ces deux villes , soit par la préférence que Vinicius avait
accordée à Narbonne, aux dépens de Marseille , soit enfin que Vésone ait
eu plus d'affection pour une ville gauloise que pour une colonie grecque ,
les médailles de Marseille sont très-rares chez nous , beaucoup plus
rares même que celles de la Grande-Bretagne ; tandis que les monnaies de Nîmes s'y trouvent par centaines. On en découvre même qui ,
étant coupées par moitié , semblent avoir été ainsi partagées pour devenir des tessères ou gages d'hospitalité et de commerce. Ce fut donc
le commerce qui jeta en Périgord cette énorme quantité de médailles
de la colonie de Nîmes. Or, Nîmes se trouve en effet sur la route de
Marseille à Vésone.
D'après toutes ces probabilités , ne paraít-il pas évident que les étains
tirés de la Grande-Bretagne par Jes Vénètes passaient par notre métropole, et que cette dernière ville était une espèce d'entrepôt général ? Au reste , le hasard m'a fait découvrir ici un fragment d'inscription qui paraît confirmer cette conjecture.
K° 73.
— Au Musée (1).
ET. DEAE. STAMi*
.... SSVS. C. G. R. CONS A
.... AS.GVM. CE'ERIS.O 7 .
(1) Cette inscription a été trouvée dans la bâtisse d'un petit escalier des vieilles casernes, à
la Cité, La pierre s'est délitée en l'arrachant ; on a recolé les deux morceaux.
DE VÉSONE.
4 I9
Nous parlerons bientôt des deux dernières lignes de ce fragment.
Quant a la première, il nous semble que l'interprétation la plus simple
et la plus convenable qu'on puisse lui donner est celle-ci :
Deo et Deœ stannaeas (i) statuas f ou stannaea signa J ereccit.
N
N
a élevé des statues d'étain au Dieu et à la Déesse (2).
Quelques personnes croiront peut-être que le mot STANNA désigne
une de ces divinités que l'on nomme topiques ; mais la particule ET qui
précède le mot DEJE paraît s'opposer a cette interprétation. D'ailleurs
nous ne croyons pas que , chez les anciens peuples , aucun dieu présidât k un métal particulier , surtout qu'il en portât le nom.
Si maintenant on fait attention à la grande quantité de matière qu'il
fallait pour couler deux statues qui, probablement, étaient placées xlans
un de nos temples , et qui , par conséquent , pouvaient avoir des proportions colossales, on sera, pour ainsi dire, convaincu qu'il était nécessaire que celui qui en avait fait la dépense eût trouvé des magasins
considérables à Vésone. On est donc autorisé k croire que notre cité
servait d'entrepôt a cette marchandise , alors si précieuse.
CHAPITRE
XII.
familles grecques , étrangères et romaines établies à Vésone ,
dans l antiquité.
A PRÈS la conquête , il y avait k Vésone , parmi les habitans indigènes
ou gaulois , d'autres familles qui s'y étaient établies. On en distinguait
de grecques , d'étrangères et de romaines.
(1) Stannaeas, au lieu de stanneas.
(2) Quelles étaient donc ces divinités auxquelles on avait érigé de pareilles statues ? Le silence absolu qu'on garde sur leur nom , et la manière dont elles sont désignées dans ce fragment , le Dieu et la Déesse , me portant à croire qu'il est question d'Osiris et d'Isis , que je
crois être nos dieux tutélaires.
ANTIQUITÉS
Nous mettrons dans la première classe les familles des savans grecs
que les villes gauloises faisaient venir pour enseigner dans leurs murs.
Plusieurs de ces hommes distingués se fixèrent sans doute a Vésone
et en Périgord ; du moins nous croyons retrouver , dans certaines dénominations de lieux, les traces de leur résidence (i) , et même quelques noms propres semblent s'être propagés jusqu'à nous. Du nombre
de ces anciens Grecs , sont , comme nous Pavons déjà dit „ deux Anthée
e
dius , le père et le fils , qui professaient chez nous , vers les 4- et 5.
siècles de notre ère. Tels sont aussi notre premier évêque St.-Front (2),
et Calépodius , qui le remplaçait ; trois personnages du nom de Chronope
ou Achronope et Pégase , tous évêques de Vésone dans des temps
très-anciens. On peut y comprendre aussi Euparchius ( St.-Cibart ) ,
Ewnachius ( St.-Chamassy ) , Eusichius', Antivius , Cyprianus , etc. ;
et cet Astérius dont la famille a fourni un saint personnage qui vivait
dans le 6. c siècle.
Sous le nom ^étrangères , nous ne comprenons ni les familles grecques ni les familles romaines , mais celles qui venaient des pays encore
plus lointains ou moins connus. Nos inscriptions ne font encore connaître que trois maisons qui puissent être rangées dans cette seconde
classe. La première est celle d'un individu qui prend le surnom de
Syrus (3), et qui tirait sans doute son origine de la Syrie ; la seconde
est celle de nos Julius , dont l'un doit être Arménien de nation (4)3
la troisième , enfin , celle de Marullius , qui , étant duumvir de Vésone , y fait construire un aqueduc à ses frais (5). II se dit fils d'un
autre Marullius , Arabe.
Quant à la troisième classe, composée de familles romaines, elle peut
se subdiviser elle-même en trois autres. La première comprendra les
affranchis ; la seconde , les familles libres et peu connues dans Phis-
(1) Voyez la-dessus le catalogue des noms de lieux du Périgord, qui prennent leurs étymologies dans les langues anciennes.
(2) Etat de l'e'glìse du Périgord , page 23. Le P. Dupuy dit que ce nom vient du grec.
(3) Voyez le N.° 55 de nos inscriptions.
(4) Voyez le N.° 39 de nos inscriptions.
(5) Voyez le N.° 88 de nos inscriptions.
DE VÉSONE.
4 2I
toire ; la troisième , les consulaires , patriciennes , etc. ; en un mot ,
les familles historiques.
Nos inscriptions et les médailles que l'on trouve fréquemment à
Vésone, ou en Périgord, retracent les noms de plusieurs familles consulaires et patriciennes , au nombre desquelles se rencontrent des noms
fameux dans Phistoire ; tels sont ceux des Vihicius , des Silain , des
Hirtius , des Scribonius-Libo , des Pompée , etc. II nous reste maintenant à rechercher si ces familles sont les mêmes que celles qui se
distinguèrent k Rome ; et , pour entrer plutôt en matière , pour nous
arrêter moins long-temps sur la première et sur une partie de la seconde
des trois classes que nous venons d'indiquer , nous dirons que nous ne
connaissons jusqu'ici , a Vésone , que trois familles à.'affranchis , qui
sont les Sjrus dont j'ai déjà parlé , les Soter et les Lannéus , dont on
verra dans peu les inscriptions (i). Quant aux familles libres de la
seconde classe , je pense qu'on peut y comprendre d'avance les Kitalis ,
les Avitus , les Calétius ou Calétianus , les Quintus-Squirius , etc.
CHAPITRE XIII.
Familles peu connues , établies à T^ésone.
LE N.° 52 de nos inscriptions fait connaître un D. POBILIVS , fils
de C. POBILIVS. Cette grande simplicité de diction ne me semble
guère convenir à des affranchis , et m'inîduirait a croire que ces Pobilius étaient d'une famille distinguée, peut-être de la maison Popilia,
car les Romains changeaient souvent certaines lettres , même dans les
noms propres.
(i) Quant au Pompée du N.° 53 , comme il u'a pas de surnom , nous ne pouvons savoir
s'il appartient à une quatrième famille d'affranchis.
422
ANTIQUITÉS
N. 0 74-— Gruter, p. jtS, n.° 5. {Viennœ Allobrog.)
. ,
. N. . . NAGE
. . . .LII. PIYS. FILIVS. FAS. . . .
TRI. ET. MAINA. DYLGI
SSIMA. PLENVS. SAPVIT. LIBRS
VIXIT. ET. VITAM. ANN.S. VIII. ET. DIES
ET. D E F V N G T V S. EST. OEVS
if"P • • •••
•^;';Oi ;N-A ' i0)/ - " 'Ç ÍJ Ì —
3
L'individu dont il. s'agit ici, et dont le nom est presque emporté,
semble s'étre marié a Vienne en Dauphiné , s'être ensuite retiré dans
sa patrie , sur ses vieux jours ; car l'inscription dit positivement qu'il
mourut k Vésone. On doit remarquer que le nom de cette ville est
orthographié k la manière des Grecs , ce qui n'est pas étonnant dans
un pays voisin de Lyon , et entouré de colonies grecques.
Du reste, on reconnaît dans l'inscription que nous venons de citer
la famille des Colnage ou Coinage , dont un monument trouvé k
Mayence et transporté k Manheim a conservé le nom entier, et nous
prouve que ces Colnage étaient du Périgord, comme nous le verrons
dans le livre consacré k nos monumens militaires.
II est donc probable que le Colnage dont il est question avait
épousé une femme nommée Maina , de la ville de Vienne ; et que ,
voulant revoir ses pénates , il laissa sa femme et ses enfans dans sa
patrie adoptive ; qu'il fut surpris par la mort k Vésone , son pays
natal; et qu'on fit revenir son corps k Vienne, ou du moins qu'on
lui éleva un cénotaphe dans cette ville , avec l'inscription que nous
venons de rapporter.
(i) Gruter sépare mal la 6. e ligne de cette inscription ; il lit ESTO EVS, Je crois qu'il
y a aussi quelques erreurs dans les autres.
DE VÉSONE.
toOí
• i
42 3
loah »'IVU\ .s;l iun iiòV .u.'jiut. ii" u > OTto'h sb ^Mxri
JN,° 7 5, - Gmier, p. 8 7 '5 , ». 9. ^gflfj
D
IVLIAE.
».
C F.
. IVI
P R OB A E
L. VESONIVS. DIADVMENVS
VESONIA. PROBA. h. VESONIVS
DIADVMENVS. ET
M. FABIVS. IVNIVS. HEREDES
FACIENDVM. LIBERTIS. CVRAVERVNT
ET. SIBI. ET. SVIS LIBERTIS. LIBERTA
BVSQVE. POSTERISQVE. EORVM
II existait ici jadis une très-ancienne maison qui n'était connue que
sous le nom de Périgueux , sans qu'on sache qu'elle eût sur notre
ville aucuns droits seigneuriaux, et on trouve dans beaucoup d'autres
endroits des exemples semblables. Peut-être existait-il également chez
les Gaulois de ces familles qui ne portaient d'autres noms que ceux
des villes où elles étaient établies ; et si l'on nous permet de donner
k notre conjecture toute l'extension dont elle est susceptible, nous
ajouterons que quelques membres de ces familles étaient sans doute k
Rome en qualité de délégués , d'ambassadeurs , chargés de surveiller
les intérêts de leur patrie (1).
Au reste , l'inscription que nous venons de rapporter prouve que les
Vésonius appartenaient k une famille considérable et très-opulente,
puisque elle avait un grand nombre d'esclaves et d'affranchis des deux
(1) On n'ignore pas que les colonies avaient a Rome de ces sortes de délégués. II est
probable que les villes municipales avaient suivi cet exemple.
424
ANTIQUITÉS
sexes (i). Cependant on ne peut douter que ces Vésonius ne fussent
membres de notre cité , lorsqu'on voit que la Julia dont ils sont
héritiers est fille d'un Caius-Julius , et que ces C.-Julius étaient revêtus
de diverses charges k Vésone (2),
Cette prépondérance dont jouissait chez nous la famille Julia, nous
porterait aussi k croire qu'elle avait produit le célèbre Julius-Vindeoc ,
qui fit révolter 1 les Gaules contre la tyrannie de Néron. Les liaisons
de Vindex avec Galba , alors gouverneur de la province tarragonnaise
en Espagne, pays qui , comme le nôtre , confinait aux Pyrénées , viennent confirmer notre conjecture ; et l'histoire lui prête un grand
appui , lorsque j après avoir dit que Julius-Vindex sortait d'une famille
noble et sénatoriale , et que ses talens lui avaient acquis les charges
de propréteur des Gaules , de gouverneur de la Celtique , elle ajoute
qu'il était né dans P Aquitaine,
(1) On trouve beaucoup d'affranchis de cette maison dans les recueils d'inscriptions.
L. VESONIVS. L. L. AVTEROS.
Gudius-Marq. 349. 10.
VESSVENAE. FESTIVAE.
Lancius nov. J. 1743. J. 7 3a.
VISINIA. M. L.
Fàbr. N. J. Alb. 656. n. 484-
M. VISINIVS. M. L. RVFIO.
Fabr. n. 483.
On en voit aussi beaucoup de la famille Mai ullia ; telle que celle-ci :
MARVLLIVS.
L. LIB.
Fabricìus. 3. n. 16.
Montíaucon , tom. 5 , pag. 45
(2) Voyez les N .°s 3^ , 39, etc., de nos inscriptions.
DE VÉSONE.
CHAPITPtE
425
XIV.
Familles qualifiées ou historiques , établies à Vésone.
Au Musée (i).
. . . .
1
iVJ.
1Y1
C G R DsD
CE petit fragment, que nous avons déjà cité, n'a d'autre intérêt que
d'offrir le titre d'illustre citoyen romain (clarus civis romanus). Ce titre
était sans doute précédé du nom d'une personne importante. Quant
a la première ligne , on ne peut guère l'expliquer que par ces mots :
Jovi optimo , magno, maxima. Ainsi c'est au souverain des dieux que
le monument était consacré. Du reste , cette inscription est en beaux
caractères : elle parait dater du Haut-Empire.
N .ô 76. — Au Musée.
T. LIG\ ttiw MAS u v
LO. C. C. R.
' T TGVRIVS. TVTOR. FILIVS.
FACIEND^VL (VRAVIT.
II semble , d'après leur nom , que ces Ligurius venaient du pays de
(1) Voyez le N.° n de nos inscriptions, page 282.
54
426
ANTIQUITÉS
Gênes. On ne peut douter qu'ils ne fussent d'une famille distinguée,
puisque Ligurius - Tutor donne à son père le titre d'illustre citoyen
romain.
Si je ne puis fournir d'autres notions sur l'existence politique des Ligurius , je puis au moins en donner sur les biens qu'ils possédaient
en Périgord. II est , en effet , très-probable qu'une de leurs villa , ou
maisons de campagne élait placée à Ligueux , dont le nom latin Ligurium dérive évidemment du leur. C'est un gros bourg, a peu de
distance de la ville , où quelqu'un de leurs successeurs a fondé depuis
une célèbre abbaye de filles.
Mss. de Beauménil (i).
.... SILANO BASS. . .
P. GVR. D. D.
Nous répétons ici cette inscription , et nous serons de même des
autres, toutes les fois que cela sera nécessaire, pour que le lecteur ait
toujours sous les yeux les monumens dont nous avons à l'entretenir ,
sous les divers rapports qu'ils présentent.
On voit que le surnom de Bassus est ici précédé du nom de Silanus , qui, lui-même, est le surnom de plusieurs familles consulaires.
D'un autre côté , plusieurs personnages de haute/ distinction portèrent
le nom de Bassus. Ainsi Beauménil , en nous conservant ce fragment ,
n'a fait que rectifier un peu nos idées , sans pouvoir fixer nos doutes.
Tout ce que l'on peut assurer, c'est que nos Silanus- Bassus étaient
d'une famille très-considérable, puisque nous les voyons souvent qualifiés du titre d'illustres citoyens romains , et que le monument sur
lequel était gravée l'inscription que nous venons de citer , avait été
érigé en vertu d'un décret des décurions de Vésone.
(i) Voyez le N. 71, page 4 .1 3.
DE VÉSONE.
4a 7
La famille Annia est une de celles qui ont porté le surnom de
Bassus ; car ce fut un Annius-Bassus , ex-consul, qui, vers l'année 4 ^5
de notre ère , accusa le pape Sixte de crimes énormes , et fut condamné pour cette fausse accusation. Or , remarquons que les Annius
n'étaient point inconnus à Vésone , puisque notre second évêque ,
St.-Annian , portait ce nom ; mais avouons que jusqu'à ce qu'on ait
découvert ici une inscription où tous les noms , prénoms et surnoms
de nos Bassus soient exprimés , nous ignorerons toujours quelle est
la vraie famille à laquelle ils appartiennent.
II est probable qu'un des principaux' domaines de ces Bassus était
situé entre Roussille et Beauregard , à Bassac , ancien lieu dont le
nom a beaucoup d'analogie avec le leur. Du reste , on trouve souvent
à Vésone et en Périgord des médailles consulaires avec le surnom
de Silanus.
K° 77. — Au Musée.
S1LANY. . . .
^EREÍ m . . .
......... VTES.IT
Ce fragment est un nouveau témoignage de la considération dont
les Silain jouissaient à Vésone ; car il est difficile d'expliquer sa troisième ligne autrement que par ces mots : gubemantes iterùm ( chefs
du gouvernement pour la seconde fois ). II n'est pas aisé de rétablir
le mot tronqué de la seconde ligne ; mais il offre une particularité
qui nous suggère un rapprochement singulier, susceptible peut-être
d'éclaircir un fait intéressant de l'histoire du Périgord.
Les beaux caractères de cette inscription annoncent qu'elle remonte
au siècle des Ántonin , ou , du moins , à la fin du second siècle de
notre ère 5 et ce qu'elle offre de remarquable , c'est un des T de la
428
ANTIQUITÉS
seconde ligne qui se termine en croix (i). II est difficile de douter
que ce ne soit une espèce d'hiéroglyphe des chrétiens de ce siècle,
comme, dans les siècles suivans , ils paraissent avoir adopté Vascia
pour se distinguer et se reconnaître entre eux.
Si les savans approuvaient cette conjecture , qui semble avoir quelque
apparence de vérité , on pourrait en tirer, de grandes conséquences
pour notre histoire.
En effet , il est certain que St.-Front fut notre premier évêque.,
notre apôtre , et que St.-Silain était son principal disciple. II est vrai
que les chronologistes modernes , ne se fondant que sur des données
générales pour la plus grande partie de la France, rapportent l' existence de St.-Eront aux premières années du 3. c siècle ; mais les auteurs des anciennes chroniques le font au contraire disciple de SaintPierre, et soutiennent qu'il A'ivait au commencement du i. er siècle de
l'ère vulgaire. Dans notre hypothèse , la vérité se trouve au milieu
juste de ces deux époques ; car le Silanus de l'inscription paraît être
le même que le Silanus , disciple de St.-Front , et notre fragment
ne peut être que du -2. c siècle.
L'hiéroglyphe dont nous venons de parler témoignerait donc que
l'apôtre du Périgord , le premier évêque de Vésone , existait dans le
2. e siècle. En effet , on sait positivement que St.-Front était évêque
régionnaire avant de fixer sa chaire dans notre temple de Mars (2).
II est donc plus ancien que les évêques envoyés dans plusieurs A'illes
Gauloises par le pape Fabien , sous le règne de Dèce (3) ; il tient
(1) Non - seulement ce T en croix paraît former un hiéroglyphe chrétien,
mais nous pen-
sons avec M. de Mourcin qu'il peut aussi très-bien être l'abréviation de TI. Ainsi, ou lira:
.... TERETINA . . . . ,
ii
la seconde ligne , et non pas TERÉNTINA , comme l'a fait Beauménil.
(2) On sait que St.-Eront a prêché en Vêlai, et pcut-êlrc dans le Soissonnais , avant de
venir en Périgord.
(3) On sait aussi que sous l'empire de Dèce , lc pape Fabien envoya , en qualité d'évêques, Trophime
à Arles , Galien a Tours , Julien au Mans , Saturnin à Toulouse , Austremoine ù Clermont ,
Denis a Paris , Martial à Limoges ; et comme dans cette liste il n'est pas question de St.-Front ,
la chaire de Vésone était sans doute occupée. Ce qu'il y a de certain , c'est que les monumens
qui regardaient Saint-Front passaient déjà pour être fort aDciens , dans les premiers siècles de notre
monarchie, Aussi St.-Géry, évêque de Cambrai, vint-il visiter ses reliques vers l'an Goo de notre ère.
DE VÉSONE.
4 2g
donc , si l'on peut se servir de cette expression , aux temps héroïques
de la religion chrétienne dans les Gaules.
Voyons maintenant quelle pouvait être son origine. La plupart des
légendaires, principalement Raban-Maur, évêque de Mayence, disent
que la famille Frontonia était établie a Lançais , et nous avons vu que
quelques auteurs faisaient venir St.-Front de la Grèce (i) , bien qu'il
soit plus naturel de le croire Romain. Quoi qu'il en soit , les Fronto
pouvaient être du nombre de ces savans que les Vésoniens attirèrent
chez eux , et qui , satisfaits de l'accueil qu'on leur fít à Vésone , s'y
fixèrent , acquirent des propriétés dans la province.
Au reste , ces vieilles chroniques (2) , en nous disant positivement
que les Fronto étaient de Lançais (3) , donnent a penser que le rhéteur Fronto , précepteur de Vérus et de Marc-Aurèle , était né en Périgord 3 et comme, d'après le rapprochement que nous avons fait, l'existence de St.-Silain coïncide parfaitement avec celle de ce célèbre philosophe (4), il semble qu'on pourrait en induire que, touché de la
subUme morale de l'évangile , et renonçant au culte des faux dieux ,
il avait abjuré la philosophie païenne pour adopter celle des chrétiens
et venir la prêcher dans sa patrie. Qui sait même si le grand effet
que produisit sur les esprits cette pluie , regardée comme miraculeuse , que la légion chrétienne obtint du ciel pour sauver l'armée
de Marc- Aurèle (5), ne contribua pas au changement de religion de
Les tiers de sols d'or où se trouvent les noms de St.-Front et de St.-Silain sont à peu près
de la même époque ; et il est reconnu que St.-Hilaire , de Poitiers , visita les reliques de nos
deux saints dans l'année 36o. Si les légendes de St.-Front ont été détruites lors des invasions
des barbares , il ne faut pas en induire que l'existence de ce saint personnage en soit
ancienne.
moins
(1) Etat de l'église du Périgord, tom. i.'-' r , page 23.
(2) La chronique des carmes espagnols dit que St.-Front était un soldat d'Hérode ; qu'il fut
baptisé par Saint-Jean, et
se retira au Mont-Carmel; que, s'étant fait chrétien, il fut en-
voyé en Périgord, dont il était natif. Ceci ne témoigne qu'une seule chose, c'est que St.-Front
passait pour être né en. Périgord.
(3) Quelques auteurs de vieilles chroniques ont fait des mots Lini-Cassii , la Lycaonie. Voilà
l'origine de toutes les fables débitées sur la patrie de St.-Front.
(4) Génébrard et plusieurs autres anciens légendaires conviennent que St.-Front vint de Rome
dans la Gaule , et que , dans sa route , il s'arrêta au lac de Voipème ou Volsène , en Toscane.
(5) Contre les Quades de Germanie , en 1 74.
43o
ANTIQUITÉS
Fronto , et ne fut point la cause de l'apostolat de ce savant personnage ?
Ce qu'il y a au moins de certain , c'est que la tradition constante
du pays nous donne le rhéteur Fronto et notre premier évêque comme
une seule et même personne. Cette tradition était même si fort enracinée dans l'esprit des habitans de la province, que, quoiqu'elle contrariât le P. Dupuy (i), qui voulait faire regarder Saint-Front comme
né en Lycaonie et comme disciple de Saint-Pierre, il ne put s'empêcher
de la rapporter.
On peut donc supposer que la réputation dont le rhéteur Fronto
jouissait a Rome s'étendait à Vésone, et que ce fut la célébrité de ce
personnage , l'éloquence dont il était doué , la considération dont sa
famille jouissait en Périgord (2) , qui facilitèrent sa mission (3). C'est
alors , sans doute , que toute la province fut convertie , et que SaintFront mérita la plus flatteuse apothéose.
Ce saint personnage , qu'on ne connaît guère maintenant que dans
son pays natal , eut jadis une grande renommée. Nos vieilles chroni-
(1) Voyez VEtat de ïéglise du Périgord, tom. i. cr , p. 27. Après avoir cité une prétendue épitaphe
de St.-Front , le P. Dupuy continue en ces termes : « Réglons nous par cest autantique tesmoignage
(c sans nous amuser au lieu de Linocassus , ou Linocassinus , mis dans le Périgord par quelques
« aulheurs, pour estre le lieu natal du S. , etc. »
(2) Cest peut-être cette haute réputation et les grandes charges dont Fronto était revêtu ,
qui empêchèrent les gouverneurs romains de le faire martyriser pour ses opinions religieuses.
Ce qu'il y a de certain , c'est que St.-Front n'a jamais été regardé que comme confesseur , tandis que
tous ses disciples eurent la couronne du martyre; tels que St.-Silain, St.-Frontaise , St.-Sévérian , etc.
(3) Le titre d'apôtre fut vivement contesté a St.-Front au concile de Limoges, tenu en io3i
ou io3/|- Un abbé dit alors publiquement que sa vie était nouvelle, et qu'on l'avait fabriquée
pour en tirer du lucre. Si nos députés á ce concile avaient été bien instruits , ils auraient pu
facilement rétorquer les argumens de l'abbé ; lui répliquer ce que nous avons dit ci-dessus , et lui
faire voir que ce n'était ni nouveau , ni écrit par spéculation. Us auraient même pu tourner
ces argumens contre St.-Martial , dont cet abbé défendait la cause ; car on sait que ce premier
évêque de Limoges y a été envoyé par le pape Fabien , vers le milieu du 3. e siècle. Us auraient
pu , enfin , ajouter que St.-Martial étant regardé comme l'apôtrc du Limouzin , du Bordelais et de l'A gênais, il en résultait que le Périgord, région intermédiaire, était nécessairement chrétien avant
cette époque; car, sans cela, St.-Martial serait regardé comme l'apôtre de ces quatre provinces.'
DE VÉSONE.
45 1
ques sont remplies de relations des visites que faisaient a ses reliques
et à son tombeau, des hommes célèbres, tels que Saint-Géry, de Cambrai , Saint-Hilaire , de Poitiers (1) , et une foule d'autres. Enfin , la
sainteté de ce personnage , et celle de Saint-Silain , son disciple , se
propagèrent si fort, qu'il s'établit ici un pèlerinage fameux , où l'on
voyait venir même des hommes des pays lointains. Après avoir visité
la cathédrale, et le monastère fondé par St.-Euparche (2), les pèlerins
venaient sans doute honorer les dépouilles de nos deux saints, et ce
ne fut qu'alors , peut-être , que la rue par où ils passaient fut appelée Hieras , ou sacrée (3).
On doit remarquer que le mot hiéras est grec. Si l'on réfléchit a la
cause de cette dénomination et au temps où elle fut donnée ; si l'on
fait attention que notre premier évêque on du moins Calépodius , son
remplaçant , et la plupart de nos saints personnages étaient Grecs de
nom et d'origine 5 enfin , si on se rappelle qu'au bout de cette même
rue Hiéras , il existait encore naguère des constructions vraiment antiques , et que l'église de St.-Silain avait remplacé un temple des faux
dieux (4), on sera forcé de convenir que l' opinion que nous avons émise
sur le temps où vivait notre apôtre , ne peut plus être regardée comme
douteuse ; peut-être même pourrait-on en conclure que ce ne sont pas
(1) M. de Lespine en a trouvé la preuve.
(2) Nos légendaires, notamment le P. Dupuy, aux articles Clironnpe , P. de St.-Aslier , etc.,
disent que St.-Euparche ( St.-Cibart ) fonda un monastère sur la place où Pierre de St.-Astier ,
notre évêque , établit depuis les Jacobins. On sait que le premier était né cn 4 °9 j et ^e
second, dans les commencemens du i3. c siècle. « JYotandum (dit un légendaire cité par le père
Dupuy, t. i. er , p. 122), ex antiqud iraditione seniorum , qubd in pressenti loco ub'i nunc est conventus
prœdicatorum , fuit antiquitùs abbalia in qud Sanctus-Euparchius , de nobili prosapid comitum petrochoreìisium traliens originem, monacus et pater extilit monacorum, etc. » Nos auteurs de vieilles
chroniques , ainsi que la tradition , nous apprennent aussi que ce monastère avait remplacé le
palais des gouverneurs; et comme St.-Euparche était fils du comte de Périgord, il serait possible
que le comte eût abandonné ce palais a son fils pour y fonder un couvent. Mais comme la tradition ajoute qu'avant St.-Cibart il existait déjà un établissement religieux sur ce local , il
serait aussi très-possible que le temple de Junon , que nous présumons y avoir existé , eût
été dès-lors converti en église chrétienne.
(3) C'est la rue Hiéras. II est cependant possible que cette dénomination de rue soit encore
plus ancienne. Voyez ce que nous en avons dit pag. 32i et 322.
(4) On verra , dans la suite , que la basilique élevée cn l'honneur de St.-Eront a été sondée
dans des temps qui tiennent aussi à l'ántiquité.
\
43a
ANTIQUITÉS
les Latins , mais les Grecs , qui , les premiers , ont prêché la religion
chrétienne en Périgord.
Revenons maintenant à notre sujet.
Au Musée (i).
P. VINICIVS. P. F. PA
PIR. SECVNLVS. AEDIL. Tm
QVAESTOR. G&N. IVLIA. P A
TERNA.
D.
CIAVD.
S.
NARB0.
MART.
P.
II fallait que Publius-Vinicius fût un bien grand personnage, puisque
non-seulement il était revêtu des charges' d'édile , de duumvir et de
questeur , mais encore qu'il put se rendre le protecteur d'une colonie
puissante et célèbre , qui lui érigea un monument de sa reconnaissance. Ainsi , on ne peut douter qu'il n'appartînt a une famille marquante et consulaire. En effet , nous trouvons souvent à Vésone des
médailles consulaires avec le nom de Vinicius.
La charge de duumvir est regardée comme la première place administrative des municipes et des colonies romaines ; cependant celle
d'édile est inscrite ici la première , et semble , par ce fait , avoir eu
la prééminence, ce qui est assez remarquable. Au reste, il n'est pas
impossible de donner l'explication de cette singularité. En effet, les
édiles étaient les magistrats qui présidaient aux spectacles , et qui les
donnaient souvent k leurs frais. Or , on sait que les peuples s'embarrassaient beaucoup moins du gouvernement que des jeux. Panem et
circensés ! était leur exclamation favorite , dans la Gaule comme k
Rome , et dans presque tout l'empire romain.
(i)
Voyez le N.° 72 , page 4i/[.
DE, VÉSONE.
433
Au Musée, sur une portion de mausolée (1).
P O M P E I A E.
C.
F. .
RESTITVTAE. A. HIRT...
P Y L G H E R. G O N I V ( . .
Cette inscription fait connaître un Aulus-Hirtius-Pulcher, mari d'une
Pompeia-Restituta , fille de C.-Pompeius. Or , comme on ne saurait
présumer que la fille d'un Pompée eût épousé un homme du peuple ,
il est évident que cet Aulus-Hirtius était de la famille consulaire de
ce nom.
Cette maison Hirlia est avantageusement connue dans l'histoire. Un
A.-Hirtius défit Marc-Antoine , 43 ans avant J.-C. On lui attribue aussi
le huitième livre des Commentaires de César , sur la guerre des Gaules.
La beauté des caractères de notre inscription peut faire conjecturer
qu'Aulus-Hirtius-Pulcher était petit-fils du vainqueur de M.-Antoine,
comme Pompéia-Restituta pouvait être petite-fille du grand Pompée.
Mss. de Beauménil (2).
P O M P E I A E. C. F.
RESTITVTAE.
La Pompéia dont il est ici question semble être la même que celle
dont nous venons de parler. Mais, en nous faisant connaître ce fragment , que nous n'avons pu retrouver, Beauménil ajoute que le bas
de la pierre a été emporté par la fracture : ainsi . on ne sait à quoi
(1) Voyez Le N.° 36 de nos inscriptions, page 287.
(2) Voyez le N.° ï'4> P a g e 282.
55
454
ANTIQUITÉS
l'inscription avait trait. Peut-être était-elle placée sur un des côtés de
ce même monument, élevé par Aul.-Hirtius. Ce qu'il y a de certain,
c'est que la grandeur et la taille de la pierre sur laquelle est l'inscription précédente, annoncent qu'elle appartenait, non à une table
tumulaire commune, mais à un vrai mausolée.
Au reste , on a dû remarquer, et l'on verra ençore dans la suite, que
nous sommes très-riches en inscriptions de la famille Pompeia. Le nombre
de celles que nous possédons encore , ou que les auteurs nous ont
conservées , s'élève à plus de quinze.
CHAPITRE XY.
De la famille du grand Pompée. — Monumens et inductions
tendant à prower quelle vint s'établir à Pésone.
ON sera peut-être étonné qu'une maison aussi illustre que celle du
grand Pompée ait choisi Vésone pour asile. Mais qu'on se rappelle
l'antique prospérité de cette cité gauloise , et sa longue résistance à
la conquête des Pvomàins , alors on sera convaincu qu'elle était la citémétropole de toute l'Aquitaine; et l'on ne sera plus surpris que la famille du compétiteur de César se soit retirée dans la principale ville
de cette vaste contrée , dans celle qui avait fait tous ses efforts pour
repousser le joug d'une maison qui fut toujours ennemie de la sienne.
Nous rapporterons ' les monumens qui > concourent à motiver notre
conjecture. Commençons par rechercher l'époque où cette famille à
pu s'établir chez les Vésoniens.
Le grand Pompée ayant été assassiné en Egypte , après sa défaite
à Pharsale , sës ëíifaus n'eurent d'autre parti à prendre que de poursuivre la guerre : il paraît , en effet , que Cnéius et Sextus la continuèrent en Espagne. Mais après la fameuse bataille de Munda , où
César fut vainqueur, et où Cnéius, fils aîné de Pompée, fut tué, son
DE VÉSONE.
435
second fds, Sextus, ne put se maintenir long-temps dans le nord d'un,
pays qui ne tarda point à être entièrement subjugué. C'est donc peu de
temps après ces dernières hostilités , et après la mort du vainqueur ,
c'est-à-dire, environ 43 ans avant notre ère, que Sextus, emmenant
sa famille et celle de son frère (1), sortit d'Espagne (2), et put se
réfugier dans la ville de Vésone (5) , qui ne s'était soumise que forcément à César (4). Ainsi, nos conjectures paraissent s'accorder avec
l'histoire. Voyons si les monumens leur prêteront un nouvel appui.
On sait que la femme de Sextus était de la famille Scribonia , et
que sa fille , qu'il donna en mariage à Auguste , portait le même surnom. On sait aussi que les Scribonius s'appelaient Liho. Or, il existe
près de Vésone un lieu qui , de ce nom , s'appelle encore Champlebout fCampus - LibonisJ. On trouve même assez fréquemment ici
des médailles consulaires de cette famille , et nous avions dans notre
collection un assez grand nombre de médailles de la famille Pompeia ,
dont plusieurs , principalement celle qui était en or , regardaient Sextus.
Nous avons même la tête de ce dernier, très -bien gravée sur une \
cornaline de travail romain. Mais ces médailles , qui fournissent
pourtant des présomptions favorables à notre conjecture , ne sont point
de véritables preuves. Continuons de parcourir la série, des monumens.
(t) Voyez l'inscription du N.° 79 , pag. 439-
(2) Dans ses lettres a Atticus , Cicéron confirme cette circonstance , lorsqu'il dit qu'après la
bataille de Munda , Sextus-Pompée sortit de Cordoue , et gagna la Haute -Espagne. Strabon ,
liv. 3 , chap.
4 * atteste ces faits , lorsqu'il assure que le pays des laccétans fut le théâtre des
guerres de Sertorius contre Pompée, et ensuite de Sextus , fils de ce dernier, contre les généraux de César. « Au-dessus de cette contrée, au nord, continue - 1 - il , sont les gascons,
où l'on trouve Pompelon ( Pampelune ) , dont le nom signifie ville de Pompée ».
Remarquons
que les habitans du Périgord parlent souvent de Pampelune et de sa beauté.
f.3) L'inscription que nous avons donnée sous le N.°
42 atteste qu'il était resté en Espagne
des Pompée de cette branche. Leur surnom de Paternus semble annoncer qu'ils avaient des rapports avec ceux des nôtres qui portent le même surnom , dans l'inscription du N.° 3g ; et il
paraît que l'évêque Paternus , dont parle Sulpice - Sévère , et
qu'on renvoya du
siège de
Vésone , en 36o , à cause des erreurs du priscillianisme qu'il avait adoptées , était également descendant de ces Pompée.
(4) Voyez les chapitres où il est question de nos camps antiques ; voyez aussi celui qui est
consacré aux arcs de triomphe. J'ai déjà dit que la soumission des Vésonicns
s'être opérée vers la 44 0 année avant notre ère.
a César pouvait
436
ANTIQUITÉS
Gniter (i).
ISIDI. SACRVM
SEX. POMPEIVS. SEX. L. SYRVS
MIL. LEG. V. AVG. V. S. L. M
Cette inscription prouve ce que tout le monde savait déjà : c'est
que les affranchis prenaient les noms et prénoms de leurs maîtres ;
qu'ils étaient considérés comme faisant , en quelque façon , partie de
la famille ; mais il ne parait pas qu'ils ajoutassent le surnom : c'était
sans doute la seule différence qui distinguât l'affranchi du patron.
N.° 78. —Gruter, p. 171 , n.° 4- {Vesunœ.)
.1. LANNAE. SOLO. A. POMP. ANT. . .
BASSYS. C. C. R. CONSAEPT
BASILIGAS. DVAS. CET
|
On voit qu'il est ici question de trois personnages parfaitement distincts : J. Lanna(ou LannaeusJ, Pompeìus et Bassus. Mais comme nous
avons une autre inscription qui explique ce qui manque à celle-ci (3), et
nous apprend quelle sorte d'édifice Pompée avait élevé du sol, (solo à
PompeioJ, il faut en conclure que J. Lannaéus avait été chargé par
Pompée fcurâ J. LannaeiJ de veiller à la construction du monument
dont on parle dans les deux premières lignes. Or, on sait que Lannaéus
ou Lennéus était affranchi du grand Pompée (4). Ainsi, l'affranchi suivit à
(1) Voyez le N.° 55 de nos inscriptions , page 296.
(a) Gruter a tort de lire à la seconde ligne C. CR. , et de ne pas indiquer par des points
que l'inscriplion est tronquée a droite comme à gauche.
(3) Voyez le N.° g4 de nos inscriptions.
(4) Voyez, dans le Dictionnaire des antiquités de l'encyclopédie nouvelle, iri-/[. 0 , Tarticle des
affranchis. II est bon de faire observer que Taffranchi dont il est question passe pour avoir
traduit plusieurs ouvrages dont le fameux Mithridate , roi de Pont , était l'auteur.
DE VÉSONE.
43
?
Vésone la famille du patron , et ses descendans lui restèrent toujours
attachés. Les Pompée de Vésone étaient donc les enfans du célèbre
Pompée, puisqu'il s'agit ici non-seulement des descendans de ce grand
homme, mais encore de ceux de son affranchi.
Du reste , cette inscription offre une autre particularité qui nous
semble lever toute espèce d'incertitude. On sait que les Lannéus prenaient le nom de leurs maîtres , et s'appelaient toujours PompeiusLanneus (i), de même que l'affranchi du N.° précédent se nomme Seoctus-Pompeius~Sjrus. Ici , au contraire , ils ne prennent que leur nom
et prénom particuliers. Le patron seul est appelé Pompée , sans aucune espèce de prénom , parce qu'il était assez connu , et n'avait besoin d'aucune autre désignation. Or , ne doit-on pas présumer que
c'est par considération et par respect pour la famille de ses maîtres
que Lanna s'abstint de prendre le nom de Pompée dans une inscription où ils figuraient l'un et l'autre ?
Voici deux autres monumens qui , s'il en était besoin , confirmeraient le séjour des Pompée dans notre métropole.
Gnder
(2) .
IO VI. P B.
PAG
A V G. V E S . . î
C. POMP. SEX. V. S. L. M
Puisque le prénom , le nom et le surnom du petit-fils du grand
Pompée se trouvent exacts dans cette* inscription , nous croyons qu'il
ne peut plus être douteux que Sextus et sa famille se' soient réfugiés
à Vésone , et qu'ils y aient fixé leur résidence.
II paraît même que cette illustre maison forma chez nous un grand
nombre de branches. En effet,, nos inscriptions lui attribuent différens
surnoms , tels que Restilutus , Paternus , Ovatius , Nammius , etc. ;
(1) Voyez l'article Affranchis que nous avons déja cité.
(2) Voyez le N." 49 ^ e aos inscriptions, page 294.
I
s
438
ANTIQUITÉS
Sylvinus , Justus , Priscus , Dapsilis , etc. Peut-être les premiers áppartenaient-ils aux descendans de Seoctus, et les autres a ceux de Cneius,
qui était l'aîné de la famille. II semble aussi que , dans des temps plus
favorables, les Pompée se montrèrent à Rome ; quelques-uns même
y possédèrent de grandes charges (i). Quant aux individus de ce nom,
qu'on retrouve parfois dans diverses inscriptions de la Gaule , principalement dans le midi , nous croyons que ce sont des affranchis qui s'éloignèrent de leurs maîtres, ou de véritables Pompée qui, probablement,
étaient sortis de Vésone , soit pour aller s'établir ailleurs , soit comme
chargés par cette métropole de l'administration de quelque partie de
son vaste territoire.
Quoi qu'il en soit de cette explication , il n'en paraît pas moins
certain que le second fils du grand Pompée , Sextus , s'est retiré à
Vésone , et qu'il y a laissé sa postérité. II jouissait même dans cette
ville de la plus haute considération. En effet , son fils interpose ses
bons offices , ses prières , ses vœux et son influence pour rétablir dans
cette auguste métropole la paix que des dissentions civiles y avaient
troublée. C'est après avoir rempli cette tâche honorable""qu'il s'acquitte d'un vœu fait a Jupiter, protecteur et pacificateur: Jovi prcestitl , pacatori augustce Kesunnœ
votum solvit libens merito.
Dora Bouquet
PAG.
A Y G.
(2).
Y ES.
II fallait que cette discorde civile fût d'une nature bien grave , pour
que Pompée se crût obligé de renouveler ainsi ses Vœux. En effet, ce
fragment paraît appartenir au même personnage que l'inscription précédente, et être écrit dans le même but. Mais l'histoirex se tait sur un
événement qui porte tous les caractères de la plus haute importance.
Les ouvrages qui en auraient donné les détails sont perdus pour tou-
(1) Voyez Gruter et les autres recueils d'inscriptions.
(2) Voyez le N.° 5o de nos inscriptions, page 29^.
DE VÉSONE.
43g
jours. Sans nos inscriptions , on aurait même a jamais ignoré que Vésone eût donné asile à la postérité du grand Pompée , et que les descendans de cet homme célèbre eussent reconnu ce bienfait en la sauvant de la plus terrible calamité, les horreurs d'une guerre civile.
Nous croyons avoir suffisamment prouvé que Sextus-Pompéius , fils
cadet du grand Pompée , était venu s'établir à Vésone. L'inscription
suivante nous semble un témoignage que la famille du fils aîné , Cnéius ,
y avait aussi cherché un asile.
N.° 79.
—
Au Musée <i).
C. PQMPEICX C. F.
SILVlNO. POMPEI.
DAPSILIS. ET. PRlSfrS. D. S. D
•
Si l'on réfléchit a la grande simplicité de diction qui caractérise ce
monument, on ne pourra s'empêcher de reconnaître que , comme celui
du N.° 49 •> A appartient à des personnages marquans , sans doute à
une illustre famille romaine ; et , pour le dire en peu de mots , nous
sommes persuadés que l'inscription du N.° 49 regarde un des petitsfils du grand Pompée , un fils de Sextus ; et que celle du N.° 79 fait
connaître un autre petit-fils et deux arrière-petits-fils de cet homme
célèbre , tous descendans de Cnéius.
Le surnom de Dapsilis ( le Magnifique ), d'un de ces derniers , ajoute
encore un certain poids à notre conjecture ; et l'absence totale d'indications de servitude ou d'affranchissement nous semble la confirmer.
Du reste , nous sommes convaincus que le grand I qui termine POMPEI
indique le pluriel , Pompeii. Ainsi cette importante inscription , qui
(1) Cette inscription fut trouvée au mois de novembre 1819, dans l'excavation faite pour la cave
de M. Bardon. Elle est remarquable par les diverses formes des points qui cn séparent les mots.
er
e
En effet le i. , le 3. et les deux derniers points sont faits a la maniòre ordinaire , c'est-à-dire
en petit triangle y ; les autres sont comme il suit : les 3. e , 5. e , 7.° et g. c, * ; — les 4-e et
8.", ? ; le 6.=, >-.
44o
ANTIQUITÉS
est presque aussi bien conservée que si elle sortait des mains de l'ou-
vrier , peut se traduire comme il suit :
A C.-P OMPÉE- S ILVINUS , FILS DE C.
P OMPÉE-LE- M AGNIFIQUE ET P OMPÉE-TL'A NCIEN
LUI ONT ÉRIGÉ CE MONUMENT (I).
L'inscription du N.° 49 est d'une haute importance pour notre histoire particulière, mais celle du N.° 7g offre un intérêt général. En
effet, elle semble désigner le fils du grand Pompée, son petit-fils, et
deux de ses arrière-petits-fils, tous personnages qui, jusqu'à présent,
étaient presque entièrement inconnus.
Quant au monument sur lequel était cette inscription, ce que j'en
ai vu offrait un portique accosté de plusieurs colonnes corinthiennes (2),
et formait sans doute dans son plan un quadrilatère. L'inscription était
placée dans le soubassement de l'édifice. Ce monument pouvait être
honorifique ; mais il est plus naturel de penser qu'il était sépulcral ,
car une infinité de nos mausolées antiques ont à peu près la même
disposition (5).
Si l'on pouvait encore mettre en doute que la famille des Pompée
se fût établie chez nous, je demanderais où Sextus aurait pu trouver
un asile plus sûr qu'à Vésone. Est-ce en Asie ? il y trouva la mort j
est-ce en Afrique ? les deux frères en avaient été chassés , ainsi que
de l'Espagne ; et tout le reste de l'univers obéissait à César. La Gaule ,
il est vrai, lui était également soumise et Vésone même , ainsi que son
territoire immédiat, avait subi le joug - mais les Vésoniens s'étaient
(1) L'inscription du N.° 36
semble témoigner crue Pompeia-Rcstituta , femme d?Aulus-Hir-
tius-Pulcher , était sœur de ce C.-Pompcius-Silvinus.
(2) II a été impossible d'enlever cette décoration , parce que la fouille , faite dans la capar
cité d'une chambre , n'avait pour toute issue qu'une fenêtre étroite. On a donc été forcé de
tailler , comme dans une carrière , tous les blocs énormes , tous les beaux morceaux qu'on a
retrouvés. C'est ainsi que nous sommes parvenus à en tirer notre inscription , une belle frise
et un beau bloc de colonne , seuls objets importans que nous ayons pu sauver.
(3) J'ai vu trois mausolées de ce genre dans l'excavation dont je viens de parler. M. Chambon
cn possède plusieurs de semblables. On remarque aussi daus son jardin un reste de mausolée de forme
conique , orné de feuilles galbées , rangées en écailles de poisson. Quelquefois au lieu d'un cone c'était
une pyramide, comme on peut s'en convaincre au château de Barrière.
DE VÉSONE.
long-temps et fortement opposés à la conquête. Ce fut chez eux qu'on
remporta les dernières victoires; ils ne se rendirent qu'à la dernière extrémité. II y avait même peu de temps que cette reddition
s'était opérée (i). Or, il était naturel que la famille de Pompée choisît
pour sa retraite une ville considérable , une cité qui s'était toujours
opposée aux projets de César , une métropole dont Piníluence s'étendait au loin , et qui , à coup sûr , n'était rien moins que partisante de
la famille qui s'était emparée du trône.
Cette famille illustre avait donc un intérêt puissant à apaiser les
troubles civils qui s'étaient élevés chez nous, et qu'Auguste y fomentait sans doute. II était important pour elle que les Vésoniens vécussent dans une harmonie parfaite entre eux , avec les Pétrocoriens et
avec tous les peuples qui étaient sous leur mouvance 5 aussi fit -elle
ses efforts pour y ramener la concorde et la paix. On sent, en effet,
combien il était essentiel pour cette maison que les Vésoniens pussent
opposer une grande résistance à ses antagonistes ; et l'on verra dans
la suite que son premier soin fut de construire à Vésone une citadelle importante où l'on pût se mettre en sûreté (2).
II est certain qu'une guerre civile chez les Vésoniens eût à jamais
ruiné le parti des Pompée dans cette portion des Gaules , et eût détruit les seuls partisans peut-être qui leur restassent dans l'univers.
Ainsi , elle aurait empêché cette famille célèbre de préparer , pour sa
réintégration , la lutte que Sexte-Pompée eut les moyens et l'art de développer contré Auguste (3), peut-être même ce soulèvement de la Gaule
dont parle l'histoire , mais dont elle ne nous a transmis aucuns détails.
La manière dont nous nous sommes énoncés au commencement de
ce chapitre, au sujet des dernières inscriptions, a dû faire connaître
que nous ne pensions pas qu'elles regardassent immédiatement Sextus,
fils du grand Pompée , mais son petit-fils. En effet , le premier est or-
(1) Voyez les chapitres où il est question des camps antiques qui cernaient la cité de Vésone.
(2) Voyez le livre de nos monumens militaires sous les Romains.
(3) L'histoire romaine fait connaître la guerre de Sextus contre Auguste. Cette guerre se
termina par la bataille navale que Sextus perdit contre Agrippa , lieutenant de l'empereur. Sextus
ftlla chercher des secours en Asie , où Marc-Antoine le fit assassiner.
56
44a
ANTIQUITÉS
dinairement désigné par cette formule : C.-Sextus-Pompeius ; au lieu
qu'au N.° 4g , c'est C.-P omp.-Sextus. D'ailleurs , le titre à'Jugusta ,
donné à Vésone dans le N.° 49 , s'oppose a ce que ce monument puisse
regarder Sextus lui-même. Nous pensons donc qu'il a trait au fils de
ce dernier ; et l'abréviation Sex. placée en surnom , nous semble équivaloir à ces mots : Sexti silius.
Nous avons dit que les diíférens personnages du nom de Pompée ,
qu'on trouve dans le midi des Gaules et ailleurs, appartenaient à des
familles d'affranchis, ou sortaient probablement des Pompée de Vésone.
De toutes les inscriptions qu'on peut opposer à cette conjecture , celle
qui nous semble le plus contraire est la suivante ; et nous prions d'observer que c'est a Lyon , dans l'église de St.-Pierre-des-Nonnains, qu'elle
a été trouvée , non point du tout à Cahors ni dans le Quercy.
N.° 80. — Gruter , p. 455 , n.° 10. — D. Bouquet, t. 1., p. i3o
( Lugduni. ) .
TIB.
POMPEIO
POMPElVSTI. FIL
PRISGO.
GADVR
CO. OMNIRVS. HO
NORlR. APVD. SVOS
F V N G T. TRIR. LEG. V
MACEDONICAE
I V D I G I A R G A_E
G ALLIA R VM. ÎTÎ
PROVlNG. G A L.
II serait assez étonnant qu'un véritable Pompée eût été Cadurcien ,
quoique, d'après Pline et les monumens de toute espèce que nous
avons cités, le Quercy et bien d'autres pays encore dépendissent de
DE VÉSONE.
443
notre antique métropole. D'ailleurs, le Tibère -Pompée dont il est ici
question étant juge du trésor des -trois Gaules , sa résidence n'était
pas aussi bien choisie à Cahors, qu'a Lyon, ou a Vésone, qui fut le
chef- lieu de la justice des Aquitaines, jusque très- avant dans le
moyen âge. Au reste , nous croyons possible de prouver que ce
même Pompée , qui paraît habiter Lyon , et qui semble être né en
Quercy , reconnaissait sa mère-patrie et ses parens de Vésone ; qu'il
venait lui-même dans cette ville , qu'il y était domicilié. L'inscription du
N.° 79 , où un Pompée prend le surnom de Priscus , de même que
celui du N.° 80, nous semble témoigner l'identité des deux personnages. Voici un autre monument qui paraît appuyer notre conjecture.
N.° 81. — Gruter, pag. 11 5g, n.° 7. sVesunce Petrocoriorum , in
horto Barbarini , contiguo ruinis amphitheatri , quod vocant Cacaroltas.J
... .TI. . . P. L. m
. . RIB. MIL. LEG. . . .
. . ORNAMENT. ...
. . S. PERFICIEN. ... w
Ce fragment semble indiquer un Tibère-Pompée , fils d'un Justus. (2)
Ce personnage était tribun d'une légion que nous ne pouvons connaître , il est vrai , à cause de la fracture de la pierre , mais qui pourrait bien être la cinquième, car le Pompeius-Syrus affranchi était dans
cette même légion. Nos deux inscriptions nous paraissent donc témoigner que le Pompée qu'elles relatent est le même individu que
celui du monument de Lyon. II n'y a d'autre différence entre eux que
cette charge de juge du trésor des trois Gaules ; mais elle pouvait
être exprimée sur ce qui manque au N.° 81. D'ailleurs, lorsque les ins-
(1) Gruter sépare mal la 2." ligne ; il lit RIB. MILLE. G. Au reste, il aurait dû mettre
des points des deux côtés de l'inscription , comme nous l'avons fait.
(2) Nous lisons, à la première ligne de l'inscription, I au lieu de L. Une pierre brisée laisse
souvent dans le doute.
c
444
ANTIQUITÉS
criptions des N. 03 79 et 81 furent gravées, il était peut-étre trop jeune,
et n'était pas encore revêtu de cette charge (1).
Le Tibère-Pompée de ce dernier monument demeurait certainement
à Vésone , puisqu'il y achève spersiciendum curavitJ un édifice commencé et continué par nos Pompée (2). Quant à la formule omnibus
honoribus apud suos functo de l'inscription de Lyon , elle n'indique
point le pays natal du personnage. II n'y a donc que le mot Cadurco
qui le fasse présumer ; mais ce mot peut très-bien être un surnom honorifique , comme ceux d 3'Africanus , à! Allobrogicus , etc.; et l'on pourrait peut-être en induire que Tibère-Pompée, tribun militaire, avait
mérité ce surnom pour avoir fait rentrer sous notre mouvance les
Cadurciens , qui paraissent avoir voulu secouer notre joug du temps
de César (3); mais qui , soumis alors, le restèrent jusque fort avant
dans le moyen âge.
Si cette explication était adoptée , non-seulement elle aurait l'avantage de concilier le texte des Commentaires (4) avec celui de Pline (5) ,
mais elle serait parfaitement en rapport avec notre histoire particulière (6).
Nous avons fait remarquer l'identité de personne qui parait exister
entre le Pompeius-Priscus de l'inscription de Lyon et celui des nôtres.
Voici un fragment qui pourrait aussi faire croire que nos Pompée
étaient les mêmes que ceux qui revinrent à Rome.
(1) L'aqueduc découvert par M.
la
Gazaille. Ce
nom de
lieu
Jouannet à Carsac sur Dordogne , passe à un château nommé
dérivant
de
gaza ,
trésor , semble
avoir des rapports avec la
charge de juge du trésor. Une villa voisine , dont la Gazaille dépendait , appartenait peut-être
a ce Pompée, juge du trésor des trois Gaules.
(2) Je ferai connaître cet édifice, remarquable par son utilité, son étendue et sa somptuosité.
Voyez la
partie du livre consacré à nos monumens militaires sous les Romains.
(3) De bell. Gall., lib. 7. Voyez ce que j'ai dit l ì-dessus , livre i. et , 2. 0 partie, chapitre 1."
(4) Voyez le passage cité : Parem numerum , etc., page
126.
(5) Voyez le passage cité : Tarneque amna discred a Tolosanis Petiogori, page ia5.
(6) On a déjà vu que les Cadurciens dépendaient de Vésone dans la haute antiquité gauloise ;
et
que s'ils secouèrent le joug de la cité-métropole sous Vercingétorix , ils rentrèrent sous sa
mouvance jusqu'à la fin du
1^ siècle.
DE
VÉSONE.
445
N.° 82. — Gruter, p. 172, n.° 2. (Prœneste).
SEX. POMP.
TRIB. MlL. Ik &l
(t)
Dlil. AVG. NERONl
PRAEFECTVS. TESTA
POMPEIA. NVMMI
. . . SvMMA .PORTICVM.MAR ....
.... CRE. ALBA'RIO. ADIECTA. .
QVÏNQ. PASSV. .
Non-seulement le Pompée de cette inscription est tribun militaire
comme celui de la nôtre et comme celui de l'inscription de Lyon ,
mais encore il est duumvir. Du reste , il semble charger , par son testament, une Pompéia (2) d'achever le portique de Mars. Or , comme on
le verra dans la suite , l'édifice que le Pompée de notre fragment parait terminer fperficiendum curavitJ est positivement le péristile ou
portique qui entourait notre temple de Mars.
Cette inscription de Préneste renferme une aulre particularité trèsremarquable : c'est le divi Augusti-ISeronis. Cette formule semblerait
prouver que les Pompée ne revinrent à Rome qu'après la mort de
Néron : c'est au moins ce que donne k entendre le titre de divus que
porte ici l'empereur. En effet , le séjour de la capitale ne pouvait être
que très-dangereux pour les Pompée , pendant que la famille immédiatement alliée a César et k Auguste occupait le trône. II est mal-
(1) Les latins employaient souvent , au lieu du V, le digamma colique , c'est-à-dire, l'F droite
ou renversée; ainsi ils écrivaient DIFVS ou DIJVS pour DIVVS ; ÎÏ.ÌIR pour TÏVIR , etc.
(2) P OMPBIA-NVMMI
; c"e?t sans doute Pompeia - Nurmnia. Comme cependant les graveurs
renversaient quelque fois les A, je serais tenté de croire qu'il s'agit ici d 'une Pompeia- tfammiola,
de la cité de Vésone,
446
ANTIQUITÉS
heureux que cette inscription soit brisée ; car nous sommes persuadés
qu'on y aurait trouvé le nom de Vésone.
Au reste , les Pompée , dont la fortune était immense , et qui construisirent dans notre métropole tant d'édifices somptueux , avaient sans
doute acquis de vastes domaines dans les environs. Peut-être la ville
de Thiviers , en latin Tiberium , était-elle une villa du Tibère-Pompée
dont nous avons parlé ; peut-être aussi la Gazaille et St.-Rome , près
de Carsac sur Dordogne , appartenaient-ils au même personnage. Enfin ,
nous avons dans la province un grand nombre de lieux dont les noms
retracent celui de cette illustre famille : tels sont St.-Pompon , Pomport , Pompone , la Pomparie et plusieurs autres.
CHAPITRE XVI.
Antiquités romaines du tenitoire pétrocorìen.
-NON- SEULEMENT le peuple de nos campagnes est en général trèsignorant , mais en outre il est excessivement superstitieux et se méfie
de iout le monde , surtout de ceux qui ne savent pas s'exprimer dans
sa langue. A sés yeux, ce sont des sorciers propres à attirer quelques
malheurs sur la récolte , ou peut-être même des espions du gouvernement, qui viennent fixer la base de quelque nouvel impôt. On conçoit
que , d'après cette disposition de l'esprit des paysans , il n'est pas aisé
de se procurer d'eux des renseignemens exacts sur les divers objets
curieux qu'ils peuvent connaître (i). Aussi n'avons-nous pu obtenir
que de faibles notions , toutes les fois que nous n'avons pas trouvé
des personnes instruites qui ont bien voulu seconder nos vues. Qu'on
ne s'attende donc pas à trouver dans cet Ouvrage la description de
(i) On n'éprouve pas ces désagrémens avec les personnes qui ont reçu quelque éducation ;
mais leur apathie pour tout ce qui tient aux antiquités , produit presque le méme effet,
DE VÉSONE.
447
la plupart des monumens romains qui existent dans notre province.
Tout ce que nous en rapporterons ne donnera qu'une idée superficielle de leur nombre et de leur disposition.
Les habitans qui ont près de chez eux des restes de ces sortes de
monumens, s'imaginent que ce sont les ruines de quelques temples ;
mais ils sont presque toujours dans l'erreur , car ces espèces d'édifices n'étaient ordinairement bâtis que dans l'enceinte des villes , ou
à portée de leurs murs. Ils confondent souvent aussi de petites chapelles que les chrétiens construisaient presque toujours dans leurs
maisons de campagne , avec les temples antiques.
C'est ainsi qu'on nous avait assurés que les restes d'un temple antique , bâti en très-petites pierres , existait encore a Trémolat sThemolatumJ , tandis que nous n'y trouvâmes qu'une ancienne église chrétienne , que, depuis long-temps, on avait abandonnée.
On croit aussi qu'il y avait un temple sur les bords de la Lisonne ,
à l'extrémité ouest de la paroisse de Boutèche ; et quelques personnes
nous ont donné des détails qui , du moins , constatent l'ancienne existence d'un édifice romain dans ce lieu (i). En effet, on y a découvert des pavés , des débris de chapiteaux corinthiens , un beau vase
de marbre , une mosaïque fort étendue , et beaucoup d'autres restes
de la magnificence romaine.
On y trouve , de distance en distance , dans l'espace de près d'un
quart de lieue , des amas de briques et de tuiles romaines. II n'y a même
pas encore un siècle que des foires et des marchés , tenus au milieu des champs , avaient lieu sur cet emplacement (a) ; et ce qu'il y
a de très-remarquable, c'est que , depuis la St.-Jean jusque vers la
fin de septembre , c'est-à-dire , depuis le solstice d'été jusqu'à l'équinoxe d 'automne , les habitans de ces cantons se réunissent fréquemment à une belle fontaine , voisine des débris dont nous venons de
(1) MM. le marquis et le vicomte de Fayolle m'ont fourni ces détails. M. Chatillon m'en
a donné aussi quelques-uns.
(2) Ils ont été depuis transférés à St.-Séverin.
448
ANTIQUITÉS
parler, et s'y livrent aux jeux, aux fêtes, aux plaisirs. II est difficile
de ne pas reconnaître dans l'époque de l'année où ces fêtes ont lieu ,
des rapports frappans avec les usages druidiques.
Tous ces détails, joints à la tradition populaire, qui suppose une
ancienne ville dans cet endroit, annoncent qu'il y exista jadis un
établissement gaulois, et qu'après la conquête, les Romains s'y fixèrent , l'embellirent. Mais les localités ne permettent point de croire
qu'il y ait eu jamais une ville proprement dite. En général, toutes ces
traditions qui établissent des villes sur une infinité de points de notre
province , n'ont pour fondement que le mot villa , dont on a mal
saisi le sens. En eíï'et, toutes ces villa n'étaient que des maisons de
campagne de quelques-unes de nos familles romaines opulentes.
II en est à jDeu près de même de St.-Cyprien , de Fayolle , de Bénevent et de Longa , près de Mucidan ; du Breuil , près de Mensignat (i); de la Boissière-d'Ans , etc., où l'on trouve aussi des constructions, des pavés de marbre, des mosaïques, des tuiles, des briques,
et beaucoup d'autres débris d'édifices romains. On vient même de découvrir (2), sur ce dernier local, une baignoire, au-dessous de laquelle
il existe un canal de dégorgement, bâti en très-petites pierres. A côté
est une espèce de petite étuve. Au reste, cette baignoire de la Boissière-d'Ans, n'ayant que 6 pieds de long sur 3 pieds de large, ne peut
avoir appartenu qu'à un bain domestique.
Le canal qui passe au-dessous a environ 1 pied de large sur 2 pieds
de profondeur ; il est couvert de briques de 22 pouces en carré. Fait
sans doute pour donner un écoulement aux eaux des bains , il pouvait aussi les conduire dans les jardins de la villa de ce lieu 3 tandis
qu'un autre embranchement , beaucoup moindre , les portait peut-être
à une autre destination, ou servait de dégorgeoir pour les rendre à la
rivière voisine (3). Ces restes d'antiquités ne sont pas éloignés du camp
(1) Cela fut reconnu, en 1812, par M. Jouannet.
(2) La même année. C'est M. Soulelie qui m 1 a fourni ces détails.
(3) Le Haut-Vézère.
DE VÉSONE.
44 9
romain que l'on voit encore entre le château de Marquessac et le bourg
de Ste.-Eulalie-d'Ans.
On a également découvert depuis peu (i) , près du bourg de Carsac
sur Dordogne , un véritable aqueduc , qui portait les eaux de la fontaine nommée maintenant du Bouissou , au château de Gazaille , et probablement St.-Rome. Depuis cette fontaine jusqu'au château , l'aqueduc,
y compris les sinuosités que lui donne la conformation du terrain , a
environ 1,200 toises de développement , et en aurait 3,000 s'il parvenait jusqu'à St.-Rome (2).
Get aqueduc repose en partie sur le roc et en partie sur un blocage. Sa
construction est composée de trois couches de mortier et de ciment ,
successivement plus soignées. Dans différens endroits les pierres du
blocage se montrent à découvert; elles font connaître la forme de
l'aqueduc, et indiquent son cours. Le point où il se rendait est encore
jonché de débris qui annoncent l'existence d'une villa romaine.
Voulant laisser au savant qui a fait cette découverte le plaisir de
la faire connaître lui-même, nous n'entrerons pas dans de plus grands
détails. Nous dirons seulement que le ruisseau du vallon se nomme le
Néa ou VHennéa ; que dans le cours de l'aqueduc on rencontre la
fontaine Abluine ; qu'on y trouve le coteau de la Romade ; celui de
Cairefour , ou Pierresour , nom d'un monument gaulois; le village de
la Flamenquia , et les habitations de la Gazaille et de St.-Rome , qui ,
ne faisant jadis qu'une seule et même propriété , appartenaient probablement à celui de nos Pompée qui était revêtu de la charge de
juge du trésor.
A peu près à la même époque où l'aqueduc dont nous venons de
(1) M. Jouannet a fait cette découverte en 1816.
(2) Les anciens n'avaient pas perfectionné comme nous les sciences mathématiques et hydrauliques ; aussi voit-on du tâtonnement dans la construction et le cours de cet aqueduc de Carsac ,
et y remarque-t-on peu de connaissances dans l'art de niveler ces sortes de bâtisses. Mais si
les ouvriers employés dans la campagne a cc genre de travaux n'étaient pas très-experts , ceux
des grandes villes agissaient mieus en artistes.
5?
45o
ANTIQUITÉS
parler fut découvert (i) , la même personne qui Pavait reconnu trouva
à Cénac , près de Domme et de Vieille-Domme , les traces d'une autre
villa romaine. Elle embrasse un terrain immense ; toute sa surface
est couverte de briques , de tuiles antiques , de fragmens de mortiers ,
de cimens , de marbres de revêtement , et de pierres taillées qui ont
été jadis employées dans les constructions. On y trouve aussi des médailles , des débris de colonnes , des urnes cinéraires. On y a même
déterré des inscriptions , qui malheureusement sont détruites ; et une
portion du rond-point de l'église du bourg paraît avoir fait partie d'une
chapelle antique. Ce local se nomme encore la J^ille-de-Quinie.
Confondant une qualification avec le nom du personnage, l'ancien
chronologiste de la province parle d'un Quirinus-Squirius , gouverneur du Périgord du temps de l'apostolat de St.-Eront (2) ; mais le mot
Quirinus indiquait seulement qu'il était de la tribu Quirina de Rome :
Squirius était son vrai nom. Si la vieille tradition qui lui donne Quintus
pour prénom n'est pas erronée , c'est un Quintus-Squirius , de la tribu
Quirina, qui était gouverneur de notre province, et propriétaire de
la Ville-Quinte , fvilla QuititiJ (3).
Au reste , un grand nombre d'autres familles romaines ont également possédé des villa en Périgord, Nos inscriptions même nous en
fournissent la preuve , si nous les rapprochons de quelques noms de
lieux , tels que Ligueux , Thiviers , Bassac , Cadouin , Mareuil , Chalais ,
Antoniac et autres.
C'est surtout dans les environs de Vésone qu'on rencontre un grand
nombre d'antiquités romaines. M. de Mourcin(4), qui joint à la connaissance des langues anciennes l'avantage de bien parler le jargon du pays,
en trouve partout , lorsque ses travaux lui permettent de s'en occuper.
(1) Vers la fin de juin 1816.
(2) Voyez le père Dupuy , Etat de l'église da Périgord, article St.-Front, chapitre 4(3) On sait que St.-Front convertit Quintus-Squirius et le nomma Georges. Remarquons
que le principal archiprêtré de révêché de Vésone, celui dont le siège était dans cette cité,
s'appelait encore , avant la révolution , l'archiprètré de Quinte.
(4) Ce savant a vérifié et fait imprimer nos inscriptions avec un soin , une scrupuleuse exactitude
dont j'avoue que je n'aurais pas été capable.
DE VÉSONE.
45r
Les paroisses de St.-Pierre-ès-Liens , de Razac, et principalement de
Coursac, en sont couvertes.
C'est dans cette dernière paroisse qu'il a reconnu la Ville-Groulier ,
dont les nombreux débris annoncent une habitation considérable (i).
En effet , non-seulement on y retrouve des restes de constructions
romaines , mais une immense quantité de fragmens de tuiles , de mortier et de ciment ; des morceaux de peintures à fresque , de mosaïques ,
de poteries , etc. , etc. On y distingue la place de plusieurs puits , et
la tradition en indique d'autres qui ont donné lieu à des fables singulières : « II y a une centaine d'annés , vous dit-on , qu'on voulut
rouvrir un de ces puits ; mais il en sortit une source tellement abondante , qu'en quelques instans tout le vallon fut inondé » (2). Si l'on
pèse ces circonstances, si l'on considère que la Ville-Groulier,
que les paysans qualifient du nom de ville , quoiqu'il n'y ait maintenant que la baraque du fermier , est située dans un excellent terrain ,
sur le bord d'un petit ruisseau (3) , qu'on y trouve , de même que
dans les alentours , des instrumens gaulois et toutes sortes de débris
antérieurs aux Romains , on ne pourra s'empêcher de reconnaître
qu'avant la conquête des Gaules, il existait dans ces lieux un établissement qui , sans doute , remontait k la plus haute antiquité gauloise.
II y a également dans tous les environs de Groulier beaucourp de
débris de constructions romaines. On en trouve à Moissac (4), k Mourcin ,
k la Rolphie , et surtout k la Rambaudie , où il n'existe maintenant
aucun édifice. On en voit aussi k las Rejniéras (5) , près de Manou.
(1) On Tappelle en patois lo Vilo-Grouliéro ou las Grouliéras. Elle était connue , il y a deux
siècles , sous les noms de Groulier et de Ville-Groidïer.
(2) Nous avons parlé , dans le premier livre , des puits surabondans dont on attribue l'invenlion aux Gaulois , et dont il existe des exemples en Irlande , en Quercy ( à Lusech ) , etc.
Celui-ci parait être de la même espèce, ainsi que ce qu'on nomme la Foiitaine-de-Vendôme,
près de la ville de Brantôme.
(3) Le Cerf.
(4) Moissac est un petit tertre qui est vis-à-vis de Groulier. II n'y a plus aucune construction.
(5) Les paysans prétendent qu'il y avait sur ce local un château appartenant aux Villereynier.
Quoi qu'il en soit , M. de Mourcin y a retrouvé des débris de constructions romaines , et même
des fragmens de moulins à bras.
452
ANTIQUITÉS
Enfin on en trouve près du bourg de Razac , et dans divers endroits
de la charmante plaine qui côtoie la rivière de Tille.
Nous ne pousserons pas plus loin nos recherches sur ces sortes d'antiquités romaines ; il s'en trouverait beaucoup sur le territoire pétrocorien ; mais notre but , dans ce chapitre , n'a été que de donner un
aperçu des différens débris qu'on y découvre chaque jour.
FIN DU TOME ÎREMIER.
DE VÉSONE.
453
ADDITIONS, w
PAGE I 5 O , à la fin du i. er paragraphe, mettez en note :
On assure qu'à Bazas , les habitans n'ignorent pas qu'ils relevaient jadis de la justice de Vésone,
Pag. 2x3, après la n. e ligne, mettez en note:
L'impression de ce 1." volume était achevée lorsquo , le 12 juin 1821, on m'a communiqué un
ouvrage où M. Champolion-Figeac cherche à prouver que la ville d'' Uxellodunum était placée à
Capdenac. Cet ouvrage m'a appris qu'avant M. Lefranc-de-Pompignan , quelques savans avaient eu
l'idée d'asseoir cette ville gauloise à Lusech ; d'ailleurs , il n 'a rien changé à mon opinion.
Si M. Champolion-Figeac avait eu quelques connaissances des localités que préféraient les Gaulois pour s'y fortifier , et s'il avait suivi à la lettre le texte des Commentaires de César, il aurait
dû établir Uxellodunum dans la presqu'île où se trouve le bourg de Vie, au lieu de la chercher
au nord, sur les hauteurs de Capdenac, c'est-à-dire , sur un local qui n'a pu être entouré par
aucune rivière, et qui, par conséquent, n'a jamais pu offrir un véritable isthme.
Au surplus, la fontaine de Capdenac ne jaillissait point immédiatement au-dessous des murailles de la ville , et les alentours n'offraient pas de positions militaires propres à recevoir les
trois camps dont parle Hirtius. Ainsi , Capdenac a pu être occupé par les Romains , comme Castrum; mais ce ne fut jamais, à coup sûr, la place forte d'Uxellodunum.
Page 33o , commencez la seconde note par ces mots :
Le triangle ne nous a donné que 70 pieds 6 pouces ; mais comme le parement du mur est
considérablement détérioré dans sa partie supérieure , et , par conséquent , présente beaucoup
d'obliquité , nous ajoutons 1 pied 6 pouces pour avoir la hauteur réelle.
ERRA TA.
Page 29, nòte 2. A la page 27, note t. a , de ce mime chapitre; lisez : A la page 35 , note tf*
— 112, lig. 8. Ils le mettraient; lisez : Ils mettraient.
— 123, note 2, dernière ligne. Besnac ; lisez deux fois: Be'senac , et puis BESEN -AC.
—■ i5o, lig 14, au lieu de 1 544 i l'sez : '553.
(1) Nous renvoyons à la fin du second volnme plusieurs autres additions, et un Errata plu»
complet.
454
ANTIQUITÉS DE VÉSONE.
Page I5I , lig. 3. Vers les commencemeiis ; lisez : Vers le milieu.
— 1^3, lig. 21. Des chromlecks ; ajoutez : Et des mallus.
■— 175, lig. 2, après le mot rouge; ajoutez : Cet ensemble n'est autre chose qu'un mallus.
— Ibíd , lig. 4. Pculvan; lisez : mallus.
— 184, note, lig. 4. Sicles ; lisez : Sigles.
— 200, avant-dernière ligne. Les défendre ; lisez : La défense.
— 32 -4, lig. 10. Evcstit ou eversit ; lisez : Esertit.
— 326, note. M. Bardon , Jlls ; lisez : M. Bardon, père.
— 36g, 2. e colonne, lig. 19. Une hast ; lisez : XJnehaste. Corrigez ce mot partout oh il se trouve.
— 373, lig. 20. Ou de Périgueux ; lisez : Ou de la ville actuelle de Périgueux.
BIBLIOTHÈQUE:
— 3g2, lig. 17. Retranchez : Dans les omemcns.
DE LA VILLE
•—■ 4°3> lig. 24. Accolté ; lisez : Accosté.
DE PÉRIGUEUX
— 4°4) l'ëMême correction.
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