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Médias

Fait partie de Belzunce

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BELZUNCE,

« Malheur à vous et à
nous, mes très-chers
_
frères, si tout ce que
nous voyons, tout ce que nous
éprouvons depuis longtemps, n’est
pas encore capable, dans ces jours
de mortalité, de nous faire rentrer
en nous memes !... Une quantité
prodigieuse de familles sont totale­
ment éteintes par la contagion ; le
deuil elles larmes sont introduits
dans toutes les maisons ; un nom­
bre infini de victimes est déjà im­
molé dans celte ville à la justice
d’un Dieu irrité. Et nous, qui ne
sommes peut-être pas moins cou­
pables que ceux de nos frères sur
lesquels le Seigneur vient d’exercer ses plus redoutables ven­
geances, nous pourrions être tranquilles, ne rien craindre pour

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LES PRÊTRES ILLUSTRES.

nous-mêmes, et ne pas faire tous nos efforts pour lâcher,
par notre prompte pénitence, d’échapper au glaive de l’ange
exterminateur ! Sans entrer dans le secret de tant de maisons
désolées par la peste et par la faim, où l'on ne voyait que des
morts et des mourants, où l’on n’entendait que des gémisse­
ments et des cris ; où des cadavres, que l’on n’avait pu faire
enlever, pourrissaient depuis plusieurs jours auprès de ceux
qui n’étaient pas encore morts, et souvent dans le même ht,
étaient pour ces malheureux un supplice plus dur que la mort
elle-même ; sans parler de toutes ces horreurs qui n’ont pas
été publiques , de quels spectacles affreux vous et nous n’avons-nous pas été et ne sommes-nous pas encore les tristes
témoins? Nous avons vu tout à la fois les rues de celle vaste
cité bordées des deux côtés de morts à demi pourris, si rem­
plies de hardes, de meubles pestiférés jetés par les fenêtres,
que nous ne savions où mettre les pieds ; nous avons vu toutes
les places publiques, toutes les rues, les églises, traversées de
cadavres entassés , et, en plus d’un endroit, rongés par les
chiens, sans qu’il fût possible, pendant un nombre très-consi­
dérable de jours, de leur procurer la sépulture. Nous avons
vu, dans le même temps, une infinité de malades devenir un
objet d’horreur et d’effroi pour les personnes même à qui la
nature devait inspirer pour eux les sentiments les plus ten­
dres, les plus respectueux; abandonnés de tout ce qu’ils
avaient de plus proche, jetés inhumainement hors de leurs
propres maisons, placés sans aucun secours dans les rues,
parmi les morts, dont la vue et la puanteur étaient insuppor­
tables. Combien de fois, dans notre très-amère douleur, avonsnous vu ces moribonds tendre vers nous leurs mains trem­
blantes, pour nous témoigner leur joie de nous revoir encore
une fois avant de mourir, et nous demander ensuite avec
larmes, et dans tous les sentiments que la foi, la pénitence et
la résignation la plus parfaite peuvent inspirer, 'notre béné­
diction et l’absolution de leurs péchés ! Combien de fois aussi
n’avons-nous pas eu le sensible regret d’en voir expirer

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BELZUNCE.

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presque sous nos yeux, faute de secours? Nous avons vu les
maris traîner eux-mêmes hors de leurs maisons et dans les
rues les corps de leurs femmes , les femmes ceux de leurs
maris, les pères ceux de leurs enfants, et les enfants ceux de
leurs pères, témoignant bien plus d'horreur pour eux, que
de regret de les avoir perdus. Nous avons vu les corps de quel­
ques riches du siècle, enveloppés d’un simple drap, mêlés et
confondus avec ceux des plus pauvres et des plus misérables
en apparence, jetés comme eux dans de vils et infâmes tom­
bereaux, et traînés avec eux, sans distinction, dans une sé­
pulture profane hors de l’enceinte de nos murs. Marseille,
cette ville si florissante, si superbe, si peuplée il y a peu de
mois ; celte ville si chérie, dont vous aimiez à faire remarquer
et admirer aux étrangers les différentes beautés , dont vous
vantiez si souvent et avec tant de complaisance la magnifi­
cence; cette ville, dont le commerce s’étendait d’un bout de
l’univers à l’autre; où toutes les nations, même les plus bar­
bares et les plus reculées, venaient aborder chaque jour; Mar­
seille est tout à coup abbatue, dénuée de tout secours, aban­
donnée de la plupart de ses habitants; cette ville, enfin, dans
les rues de laquelle on avait, il y a peu de temps, de la peine à
passer par l’affluence extraordinaire des peuples quelle
contenait, est aujourd’hui livrée à la solitude, au silence, à
l’indigence, à la désolation, à la mort. Toute la France est en
garde et armée contre ses infortunés habitants, devenus odieux
au reste des mortels. Quel étrange changement ! Et le Seigneur
fit-il jamais éclater sa vengeance d’une manière plus terrible
et plus marquée? »
Ainsi se répandait en plaintes déchirantes, dans un man­
dement en date du 22 octobre 1720, au milieu de la désola­
tion de son troupeau que dévorait l’horrible peste de Provence,
un intrépide pasteur, -un généreux et saint évêque, un héros
de l'humanité. C’était Henri-François-Xavier de Belzunce
de Caslel-Moron, fils du marquis de Belzunce, gouverneur de
l’Agénois, et d’Anne de Caumont-Lauzun, né au château de la

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LES PRÊTRES ILLUSTRES.

Force, en Périgord, le 4 décembre 1671, qui, après avoir fait
son éducation chez les jésuites, avoir pris, puis quitté l’habit de
cet ordre, s’être fait ordonner prêtre, et avoir rempli les fonc­
tions de grand vicaire d’Agen, avait été élevé au siège épisco­
pal de Marseille en 1709. Charitable jusqu’à la passion, jusqu’à
l’enthousiasme, jusqu’à cette sublime folie de la croix dont le
Sauveur avait donné l’exemple, Belzunce venait de trouver un
terrible et cruel aliment pour son zèle, dans celle calamité
mémorable qu’un navire avait, suppose-t-on, apportée à Mar­
seille depuis le mois de mai 1720, et qui avait grandi dans
une proportion effrayante, à dater du 10 juillet de la même
année. Le tableau de la peste de Marseille, tracé par Belzunce
dans son célèbre mandement, était loin d’être exagéré. La peur
qu’inspirait l’horrible contagion avait tout d’abord fait fuir dela
ville les personnes qui, par leurs lumières, leurs richesses, leurs
professions et leurs emplois publics, auraient été le plus à même
d’atténuer le mal; l’effroi égoïste semblait avoir étouffé tout
civisme; il n’y avait pas jusqu’à la police, si nécessaire en de
telles circonstances, qui n’eut déserté son poste. L’évêque de
Marseille, quelques curés et vicaires, un assez bon nombre de
religieux, animés par l’exemple du courageux prélat, deux
échevins, Estelle et Moustiers, auxquels étaient venus se join­
dre le corps de la marine des galères, commandé par l’habile
de Langeron, quatre médecins de Montpellier, et surtout l’im­
mortel chevalier Boze, dont la conduite mérite d’avoir sa place
dans le souvenir des hommes à côté de celle de Belzunce,
avaient, à peu près seuls, entrepris d'opposer un front calme
au fléau. Un arrêt du parlement d’Aix, rendu le 31 juillet, et
prononçant la peine de mort contre ceux qui franchiraient la
ligne dans laquelle étaient enserrés Marseille et son territoire,
n’avait qu’à peine arrêté l’émigration. Entre deux genres de
mort, beaucoup préféraient la moins hideuse et n’hésitaient
pas à risquer de passer la limite. Il y en avait qui, se flattant de
s’y garantir par la respiration d’un air plus sain, s’étaient éta­
blis jusqu’au sommet des clochers ; la peste les y poursuivit, et

BELZUNCE.

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les miasmes putrides qui s’exhalaient de leurs cadavres infec­
tèrent même les hautes régions de l’atmosphère. D’autres
s’étaient retranchés sur des navires, qui ne furent pas da­
vantage préservés : l’élément qui les portait se corrompit à
leur haleine, aux exhalaisons de leurs plaies; il se troubla
en recevant dans son sein leurs restes décomposés. La nature
tout entière semblait bouleversée, et des orages redoublés et
tels que les vieillards ne se souvenaient pas d’en avoir vu de
pareils, remplissaient incessamment les esprits de terreurs
nouvelles. Un délire furieux marquait les premiers symptômes
du mal ; c’étaient des cris terribles et des élans de forcenés, ou
un rire épouvantable qui ne finissait qu’à la pâmoison, à la
syncope. Dans ces jours néfastes, les forçats étaient rois ; dé­
livrés de leurs fers, c’étaient eux qui enchaînaient à leur
tour, qui garrottaient les malheureux atteints de ces symptômes
désespérants. On en était réduit à bénir la honteuse assistance
des criminels dont la seule approche aurait été naguère une
souillure; les forçats se vengeaient, par des services mêlés de
rapines et de sarcasmes, sur l’humanité souffrante, de la peine
infamante que la loi leur avait infligée. Les cadavres étaient
jetés en monceaux hors des maisons, et personne n’osait venir
les enlever. Un grand nombre de pestiférés qui avaient erré
quelque temps par les rues comme des spectres livides, tournant
leurs derniers regards vers la religion et leur consolateur,
étaient venus rendre leur dernier souffle sur les marches du
palais épiscopal. « J’ai eu bien de la peine, écrivait Belzunce
à l’archevêque d’Arles, à faire tirer cent cinquante cadavres
demi-pourris et rongés par les chiens, qui étaient à l’entour de
ma maison, et qui niellaient déjà l'infection chez moi. »
Belzunce ne faiblit pas un seul instant au milieu de ces scènes
sans nombre de la peste de Marseille, que la plume et le pin­
ceau essaieraient en vain de traduire. Doué d’une stature colossalle et imposante, marchant parmi les morts et les mourants,
distribuant des secours, des prières et des bénédictions à tous
ceux que le fléau couvrait de ses voiles livides, il domina con-

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LES PRÊTRES ILLUSTRES.

stamment cet inénarrable tableau. Belzunce s’était, dit-on, pro­
posé pour modèle la conduite de Charles Borommée dans la
peste de Milan. Tantôt les pieds nus et la corde au cou, il se
traînait en victime expiatoire par les rues de la ville désolée ;
tantôt, la voix tonnante et l'hostie dans les mains, il montait
sur le faîte des églises, et essayait d'une foi vive, et soutenue
encore par la charité, de mettre une borne à la calamité de son
cher troupeau.
Mais les prières et les vœux n’absorbaient pas tellement le
saint prélat, qu'il ne prêtât plus d’un autre genre d’appui aux
habitants de Marseille. Le défaut de communication avec les
environs avait joint la disette à la peste, et la faim commen­
çait à pousser des cris aussi navrants que la contagion. Bel­
zunce, qui avait déjà obtenu du pape des secours spirituels,
tels que l’extension des indulgencesjusqu’aux morts, s’adressa
à lui pour en avoir des moyens d'apaiser au moins la faim des
infortunés; et, malgré l’opposition de la cour et du régent,
honteux de se voir prévenus par Rome, il en lira un effectif de
trois mille charges de blé. De trois bâtiments envoyés par le
saint-père, l'un fit naufrage, elles deux autres tombèrent au
pouvoir d'un corsaire barbaresque; mais celui-ci les relâcha
aussitôt qu’on lui eût fait connaître leur secourable destination.
Leur cargaison fut déposée sur une île déserte, voisine de
Toulon. Belzunce en fil vendre la moitié, et distribua aux pau­
vres de Marseille, partie en argent, partie en nature, celte au­
mône célèbre faite par un pape, sauvée par un pirate musul­
man (2).
Cependant, après avoir sévi durant plusieurs mois à coups
redoublés, le fléau commençait à perdre de son intensité.
Ceux qui s’étaient tenus comme hermétiquement enfermés
dans leurs demeures, se risquaient peu à peu dans les rues,
ils s’avançaient d'un pas timide, portant de longs bâtons pour
éloigner le contact de tous les corps, et s’adressant à distance
d’une voix tremblante quelques questions sur ce qu’étaient de­
venus leurs connaissances, leurs amis, leurs proches; sou­

BELZUNCE.

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vent,alors même qu’ils s’interrogeaient, un regard qu’ils au­
raient porté vers la terre les eût instruits de l’objet de leurs
recherches. Des croix rouges, peintes sur un grand nombre
de portes, marquaient les maisons où la peste avait le plus
particulièrement promené ses ravages ; ces maisons étaient de
véritables tourbes, des foyers de cadavres et d infection que
l’on ne pouvait ouvrir sans danger. Au mois de janvier 1721,
il fallut bien se décider pourtant à retirer les cadavres des rues
et des maisons, sous peine de voir le fléau renaître incessam­
ment de lui-même. C’était à qui ne s’emploierait pas à ce dan­
gereux et repoussant office ; les tombereaux sur lesquels on
jeta dépuis les cadavres, à raison de mille par jour, ne trou­
vaient pas de conducteurs. Alors Belzunce monte et s’assied
sur le premier de ces tombereaux, et le dirige lui-même vers sa
triste destination; son exemple, en cette occasion comme dans
celles qui avaient précédé, excita une généreuse émulation
dans le peuple, et la ville se déblaya dès avant que la peste
eût cessé d’y régner.
Le zèle de Belzunce s’élait particulièrement communiqué
dans le clergé ; et ce fut à celui-ci que l’on dut la majeure par­
tie des actes de dévouement qui consolèrent quelque pendes
innombrables traits d’égoïsme dont la peste de Marseille affli­
gea l’humanité. « Combien furent stériles les affections hu­
maines, s’écrie à ce propos un auteur dont les témoignages ne
sauraient être suspects, si on les compare aux prodiges qu’en­
fanta la religion! Voyez Belzunce : tout ce qu’il possédait il l'a
donné ; tous ceux qui le servaient sont morts; seul, pauvre, à
pied, dès le matin il pénètre dans les horribles réduits de la
misère, et le soir le retrouve au milieu des places jonchées de
mourants ; il étanche leur soif, les console, en ami, les exhorte
en apôtre, et sur ce champ de mort, glane des âmes abandon­
nées. L’exemple de ce prélat, qui semble invulnérable, anime
d’une courageuse émulation les curés, les vicaires et les ordres
religieux. Nul ne déserte, nul ne met à ses fatigues de terme
que sa vie. La France compte avec orgueil les saints qui suc-

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LES PRÊTRES ILLUSTRES.

combèrenl dans celte noble mission. II périt vingt-six récol­
lets, et dix-huit jésuites sur vingt-six. Les capucins appelèrent
leurs confrères des autres provinces, et ceux-ci accoururent
au martyr avec l’empressement des vieux chrétiens ; de cin­
quante-cinq, l’épidémie en tua quarante-trois. La conduite des
prêtres de l’Oratoire fut plus magnanime, s’il est possible, lis se
dévouèrent au service des malades avec une héroïque humilité;
presque tous périrent, et il y eut encore des larmes dans la ville
pour la mortdu supérieur, homme d’une éminente vertu (3). »
Le même auteur dit que l’héroïsme de Belzuncene recueillit
d'abord qu’une froide indifférence. Cela doit peu surprendre
lorsqu’on songe que celte époque était celle de la régence.
L’illustre évêque avait assez de la récompense qu’il trouvait
dans le sentiment de grands devoirs accomplis, et dans la re­
connaissance de ses diocésains.
Toutefois, en 1723, on lui offrit l’évêché de Laon, qui l’aurait
constitué premier pair ecclésiastique du royaume : il le refusa,
disant qu’il ne voulait pas quitter ceux auxquels il s’était voué
dans des jours calamiteux ; il n’accepta pas, par les mêmes
motifs, l'archevêché de Rouen, qui lui fut également offert en
1729. Il ne refusa pas, il est vrai, deux riches abbayes qui re­
nouvelèrent sa fortune personnelle, épuisée pendant la peste
de Marseille, et qui lui rendirent les moyens de poursuivre sa
carrière d'inépuisable charité. Le pape Clément XII l’honora
du pallium en 1731.
La peste de Marseille était finie depuisdouze ans, après avoir
enlevé environ quarante mille habitants sur quatre-vingt-dix
mille à cette belle cité. On semblait ne plus se souvenir de
Belzunce en France, quand deux vers fameux, venus de l’é­
tranger, telle est la puissance des poêles ! placèrent l’illustre
prélat, dans la mémoire des hommes, au rang que ses héroï­
ques actions lui avaient'mérité. Le poêle anglais Pope n’eut
pas plutôt écrit ces deux vers :
Whydrew Marseills’ good hisliop purcr brealh,
When naliire sickcn'd, and caeh galewas death?

BELZUNCE.

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que Fonlanes a délayés ainsi :
Pourquoi pics des mourants qui lui tendaient les bras,
Belzunce aspira-t-il, entouré de trépas,
Un air pur à travers la vapeur empestée
Que les vents secouaient sur Marseille infectée...

que les poêles français revendiquèrent la gloire de Belzunce
comme un titre national, et qu’un concert unanime mit pour
toujours le nom de l'évêque de Marseille à côté de ceux de
Vincent de Paul et de Fénelon. Deux poèmes tout entiers, l’un
d’un jésuite nommé Lombard, l’autre du célèbre Millevoye,
devaient reproduire en beaux vers les grandes actions de Bel­
zunce. Quant à lui, en vertueux et intrépide prélat, il aimait
de plus en plus Marseille ; il s’était associé a cette ville par la
douleur; cette ville et lui, pour ainsi dire, ne faisaient plus qu'un
corps, qu'une âme. Dans ses moments de loisirs, Belzunce
s’occupait encore de Marseille pour en écrire l’histoire ; il pu­
blia, de 1747 à 1751, un ouvrage intitulé Antiquité de ïÉglise de Marseille, et la succession de ses évêques. Quelques an­
nées après, le 4 juin 1755, Belzunce mourut pleuré de tous les
Marseillais, admiré du monde entier, grand aux yeux des
hommes, plus grand aux yeux de Dieu.

NOTES.
(1) Autorités consultées : Histoire de Provence, par Papon. — De la Peste de Mar­
seille, par le même. — De la Peste, par Bertrand, — Oeuvres de Lemonthey. — Histoires
du temps.
(2) Lemonthey.
(3) Idem.