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Fait partie de Lettre ouverte au conseil municipal de Périgueux sur le Passé, le Présent et l'avenir de notre Ville. Deuxième lettre avant d'aborder les Grands Travaux

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. Ernest DANNERY
Architecte diplômé par le Gouvernement'

LETTRES OUVERTES
AU CONSEIL MUNICIPAL DE PÉRIGUEUX
Sur le Passé, le Présent et l’Avenir
de notre Ville

DEUXIÈME LETTRE
Avant d'aborder les Grands Travaux

PÉRIGUEUX
iMPRIMERIE D.

JOUCLA, 19, Rue LAFAYETTE

LETTRES OUVERTES
AU CONSEIL MUNICIPAL DE PÉRIGUEUX
Sur le Passé, le Présent et l’Avenir
de notre Ville

DEUXIÈME LETTRE
Avant d’aborder les Grands Travaux.

I
Nous avons esquissé dans notre première
lettre ouverte un programme d’embellisse­
ments et d’extension pour Périgueux. Nous
avons, de plus, avancé que son étude devait
précéder celle des lotissements de SainteUrsule et de l’Hôpital.
Avant d’entrer dans les détails des grands
travaux que nous avons préconisés — tra­
vaux d’une utilité incontestable et, ajoute­
rons-nous, incontestée —nous voulons main­
tenant, d’une façon générale, justifier notre
projet et en examiner la réalisation.
Nous ne croyons pas qu’il y ait lieu de se dé­
fendre de voir trop grand; nous ne croyons pas
qu’il y ait lieu de se défendre de prévoir diffi­
cilement réalisable, financièrement parlant.
Oserait-on, d’ailleurs, de nos jours, en pré­
sence des résultats acquis, faire de pareils
griefs à la mémoire d’un Haussmann ou même
d’un Catoire ?
Nous ne le croyons pas et nous l’affirmons
avec énergie, parce que nous sommes fier de
pouvoir dire que nos vues sont partagées ! Il
nous est, en effet, particulièrement agréable
de remercier ici tous les amis connus et in­
connus, tous les Périgourdins de Périgueux
ou du département, de Paris ou de Nancy, de
Bordeaux ou d’ailleurs, qui ont bien voulu
nous envoyer leurs encouragements, nous

- 2 —
féliciter pour notre entreprise, nous dire com­
ment ils envisage ai en s l’avenir de leur ville
natale.
Nous savons aujourd’hui — et cela nous est
une force — que nous sommes de cœur avec
tous ceux qui, l’aimant, veulent comme nous
latirerdesonsommeil.Il nous est doux de
penser que ce n’est plus en isolé que nous
luttons pour le bien de la cité, mais en inter­
prète de la majorité de nos concitoyens, dont
la foi est profonde dans l’avenir d’un « plus
grand » Périgueux.
II
Prévoir, en effet, un plus grand Périgueux,
un Périgueux moderne, sain et beau, tel doit
être le but de notre municipalité. Facilitée par
les circonstances, possédant le sentiment du
devoir social à accomplir, elle saura, sans
nul doute, le poursuivre.
Nous n’avons pas à empiéter sur ses préro­
gatives ; nous estimons cependant nécessaire,
pour expliquer notre attitude, de nous em­
ployer à la diffusion de notions dont l’utilité
apparaît chaque jour plus évidente. Qui pour­
rait nous reprocher de préparer les esprits,
dans notre modeste sphère, à une évolution
raisonnée, intelligente et indispensable de
notre ville vers plus de prospérité et de
bonheur ?
III
Il est évident que l’art de prévoir est peu
répandu. Penser à aménager des parcs de ver­
dure, des jardins, qui seront des réserves d’air
et de lumière ; penser à tracer des avenues
larges et plantées d’arbres, baignant dans le
soleil, où les poussières ne pourront atteindre
les immeubles en bordure, peut paraître su­
perflu à quelques esprits attardes. Pourtant
avec Pair et la lumière ne sera-ce pas la santé
qui pénétrera dans ces immeubles, devant les­
quels s’ouvrira l’espace ?
Et tout cela n’est-ce pas la base de cette
hygiène sociale, que tout le monde réclame,
et dont l'application est par trop ignorée dans
notre insouciant pays de France ? Nos édiles
pourraient-ils laisser échapper l’occasion de
satisfaire à de si légitimes préoccupations,eux

- 3 —
qui ont acheté Sainte-Ursule et ont obtenu
subvention et décret d'utilité publique, sous
la raison, qu’on ne l’oublie pas, d’assainisse­
ment !
Les statistiques ne nous montrent-elles pas
que l’Angleterre, entrée résolument dans cette
voie, n’ayant pas hésité à donner aux loge­
ments et aux rues plus de salubrité, n’ayant
pas hésité à construire des cités-jardins et des
habitations ouvrières, a, malgré son climat,
trois fois moins de décès dus à la tuberculose
que notre pays ? La mortalité dans les classes
laborieuses n’est-elle pas autrement faible
que chez nous?
Londres, il est vrai, pour ne citer que la plus
grosse agglomélioration, possède 530 parcs et
jardins d’une superficie égale à celle de la ville
de Paris ; et en tire de merveilleux résultats
tant au point de vue sanitaire qu’au point de
vue moral.
La Belgique nous devance, elle aussi, n’i­
gnorant pas que là où entre le soleil la maladie
n’entre pas souvent. Et, ce n’est que dans
l’Est, en Meurthe-et-Moselle, dans le bassin
si industriel de Briey-Longwy, que nous pou­
vons trouver une organisation sociale répon­
dant aux besoins d’une population ardente et
travailleuse. Organisation admirable, créée
de toutes pièces, avec le concours des pou­
voirs publics, par ces conducteurs d’hommes
qui sont les « capitaines » de la grande indus­
trie !
Là, ont surgi de véritables villes, construi­
tes sur des plans d’ensemble rigoureusement
appliqués ; et, aménagées de façon exemplaire,
pour procurer aux habitants toutes les res­
sources et les commodités indispensables à
une collectivité moderne.
Ce n’est donc pas seulement au moyen d’un
établissement de bains-douches ou de quelques
habitations à bon marché, qu’on peut satis­
faire aux lois d’hygiène,qui ont une si grande
importance pour l’avenir de la race. Il y a
mieux à faire et il faut se placer plus haut.
C’est en établissant des plans, comme celui
réclamé pour Périgueux, que les villes peuvent
faciliter l’application véritable et intégrale de
ces lois, qui doivent être fécondes en résul­
tats probants et auxquelles il est obligatoire
d’obéir si nous voulons vivre.

- 4 Ah ! c’est entendu, il faut rompre avec les
vieux cadres, il ne faut passe figer dans l’exa­
men du passé ; il faut s’affranchir de toute ser­
vilité, il faut oser regarder la vérité et savoir
dépenser de l’argent et encore de l’argent.
Nos édiles Périgourdins doivent, pour libé­
rer l'avenir, se constituer, en face de l'œuvre
à accomplir, leurs propres inspirateurs, leurs
propres témoins, leurs propres juges. Et, s’ils
sont capables d’un effort d’hygiène, pour
rendre notre cité plus salubre, plus commode,
plus pratique, ils seront capables aussi d’un
effort d’art, pour la rendre plus belle, plus sé­
duisante à l’œil, plus harmonieuse, plus artis­
tique !
IV
Cet effort est aussi nécessaire.
M. Louis Dausset, parlant de Paris et pro­
testant contre certaines infractions aux rè­
glements de voirie, n’a-t il pas dit qu’on allait
le rendre insalubre, et par conséquent le ren­
dre triste? Et, puisque nous allons parler d'es­
thétique urbaine, répétons avec lui que la
crainte de l’insalubrité devait être le commen­
cement de la sagesse.
«De la santé naît la joie. La joie com­
mande l’art. Autrement elle tombe dans les
plaisirs bas et ses grossièretés entraînent la
laideur. »
Cette thèse de M. de Souza, pour Nice capi­
tale d’hiver, nous la faisons nôtre. Et, nous
prétendons que les monuments publics et les
édifices privés qui constituent les « aspects
architecturaux d’une ville » exercent sur l’es­
prit de l'homme la même influence que le
paysage ou l’aménagement des intérieurs.
Influence, insensible peut-être, mais persis­
tante et indéniable sur la formation de notre
tempérament et de nos goûts.
Le milieu agit donc sur l’individu. Cette
action appelle une contre-partie : l’action de
l’individu sur le milieu civique et social où
la destinée l’a fait naître. Elle est facile à
définir. Nous dirons plus : elle s’impose.
Si, comme l’écrit M. Farges, « les beautés
naturelles et artistiques sont le sourire d’un
pays », si « une race habituée à vivre au con­
tact de la beauté s’en impreigne et se l’assi­
mile inconsciemment >, si « le beau est indis-

- 5
pensable à la vie », si enfin nous admettons
avec Léo Claretie que « la valeur d’une race
est en raison directe de la beauté du décor
dans lequel elle grandit », notre devoir n’est-il
pas tout indiqué ? Ne consiste-t-il pas à proje­
ter des édifices, à créer des ensembles, dignes
de la ville aux coupoles de pierre 1
Commentant l’admirable et vibrant discours
de notre ami de Lacrousille à la félibrée de
Nontron en 1911, nous ajouterons : « Péri­
gourdins, conservons pieusement le patri­
moine d’art qui nous vient du passé, non point
pour y chercher des regrets superflus, mais
pour savoir l'enrichir. Aux monuments et aux
œuvres attestant le labeur, Ja foi-, le génie,
l’esprit de discipline et de méthode de nos
aînés, adjoignons les fermes nouvelles de la
pensée humaine. Et, s’ils ont tout fait pour
accroître leur propre valeur, nous leurdevons,
nous nous devons à nous-mêmes, nous de­
vons à nos fils, de ne rien négliger pour ac­
croître la nôtre. »
Ne pourrions-nous donc obtenir cette condi­
tion au XXe siècle, quand on pense qu’en notre
Moyen-Age, si méconnu, l’art était partout et
partout à sa place, suivant les nécessités et
les ressources de chacun ? Ah ! quel exemple
pour une société aussi démocratique et aussi
civilisée que prétend l’être celle qui nous gou­
verne !
V
En dehors de la beauté historique d’une cité,
où des édifices célèbres, où des vieux logis,
véritables objets d’art, créent, parles visiteurs
qu’ils attirent, de véritables sources de béné­
fices, il y a une beauté moderne, résultante
de ces efforts d’hygiène et d’art, dont nous
venons de signaler le besoin. Elle n’est pas,
non plus, sans valeur commerciale.
Cette beauté, qu’il faut faire connaître, ne
consiste plus dans l’inattendu, le pittoresque
et l’imprevu, qui nous enchantent dans une
vieille ville ; mais dans des percées larges,
droites, verdoyantes, encadrées de maisons
correctement alignées, d’un aspect calme et
conforme à leur destination ; en résumé, dans
un ensemble discret et élégant, pratique et
sain, ordonné et de haute convenance, par
conséquent non sans grandeur.

6 —
Nous répéterons qu’il est bien difficile d’at­
teindre ce but si l’on opère sans esprit de
suite, au petit bonheur, sans mesures pré­
voyantes, sans tracés arrêtés des extensions,
des embellissements et des aménagements
possibles.
Allons-nous rester en dehors de ce mouve­
ment qui s’étend chaque jour davantage, qui
a gagné l’étranger et qui gagne la France ?
Périgueux va-t-il se laisser devancer dans la
voie du progrès? Attend-il qu’une loi l’y
oblige, ou va-t-il, secouant son indifférence,
qui pourrait devenir coupable, sortir de son
superbe isolement?
Faut-il lui citer les expositions ou congrès
tenus à ce sujet, hier à Dresde, Berlin, Düs­
seldorf, Liverpool, Londres, il y a quelques
mois à Nancy, aujourd’hui à Gand, l’an pro­
chain à Lyon?
De toutes parts, on lui montre la voie. Nos
confrères Redont pour Bucarest, et Craïova,
Thays pour Bueynos-Ayres, tout près de nous
Blanc pour Limoges et Courau pour Agen ;
nos camarades Prost pour Anvers, Ebrard et
Ramasso pour Marseille, Jaussely, pour Barce­
lone, Agache pour Dunkerque; nos camarades
Nancéens, en association, pour Nancy ; notre
ami Bérard pour Guayaquil, notre maître
aimé et ami Tony Garnier pour Lyon, etc.,
etc., ont étudié et organisé de magnifiques
transformations pour introduire dans les villes
que nous citons plus d’air, de lumière et de
gaieté.
Allons-nous rester en retard? N’y a-t-il pas
là une victoire à remporter sur la routine?
N’y a-t-il pas là une évolution bienfaisante,
prélude d’organisation sociale meilleure ? De­
vrons-nous rappeler ici que l'homme ne vitpas
seulement de pain, et que l’hygiène physique
et intellectuelle est le plus important et le
plus essentiel facteur de progrès? Et, une
ville comme Périgueux, qui possède, avec les
Ateliers de la Compagnie d'Orléans, une popu­
lation ouvrière des plus importantes et des
plus intéressantes, ne doit-elle pas tenir
compte de ce facteur?
VI
En outre de ce devoir social à remplir, notre
cité n’a-t-elle pas une place à tenir, un rôle à

— 7 —
jouer ? On semble par trop ignorer qu’elle est
le chef-lieu du département de la Dordogne,
qu’elle est capitale ? N’a-t elle pas à affirmer
sa suprématie et à justifier son titre ?
Périgueux devrait être un centre actif de
production, de consommation, de rayonne­
ment et d’attraction, une tête de lignes. Toutes
les sous-préfectures, tous les chefs lieux de
canton devraient se mouvoir dans son orbite.
Y a-t-on songé?
S’est-on occupé, à l’époque, de mettre obs­
tacle ou seulement de remédier à la création
de la ligne de Nexon à Toulouse qui porta un
préjudice irréparable à notre gare ? A-t-on
fait quoi que ce soit pour empêcher Nontron
et Ribérac d’aller sur Angoulême, Bergerac
sur Bordeaux, Sarlat sur Brive ? Ne voyonsnous pas se développer tous les jours ces cen­
tres commerciaux, nœuds de lignes, qui sont
Le Buisson, Thiviers, Terrasson ? Ne devraiton pas tenter l’impossible pour tout drainer
vers le chef-lieu, en améliorant ses relations
avec le département ?
Et cela aurait été pire encore sans l’ins­
tallation de notre Chambre de commerce, dont
nous saluons, avec plaisir, les heureuses ini­
tiatives. Grâce à ces démarches incessantes,
presque toujours couronnées de succès, que
nous souhaitons encore plus grands, la vie
économique de notre cité ne périclite pas.
Par de notables réductions obtenues sur les
tarifs de transports, par d’habiles modifica­
tions d’horaires, par l’agrandissement de la
gare des marchandises, etc., elle tend au con­
traire à ramener à Périgueux ce commerce
qui veut lui échapper. Il est à désirer qu’on
lui réserve sur les terrains à lotir un emplace­
ment suffisant pour édifier avec son hôtel un
musée des produits de notre beau Périgord,
qui montrerait aux visiteurs la fécondité de
notre sol et l’habileté de nos industriels.
Notre municipalité ne croit-elle pas qu’elle
pourrait, de son côté, intensifier cette vie éco­
nomique par les transformations proposées ?
Ne rendraient-elles pas notre ville, déjà
séduisante par le caractère si accueillant de
sa population, plus attrayante par son théâ­
tre et ses parcs de verdure, plus commerçante
par ses marchés, ses tramways, sesavenueset
par les facilités qu’elle offrirait à la circulation

— 8
et aux échanges ; plus vivante par la variété
et le nombre de ses quartiers, plus saine par
ses dispositions mieux comprises, plus belle
par la majesté de ses nouveaux monuments ?
Ces qualités dénoteraient un lieu prospère,
un centre de civilisation. Or, la beauté des
villes a favorisé de tout temps leur extension
en retenant les habitants, en attirant les étran­
gers, en favorisant la richesse, en rendant les
mœurs plus douces et plus polies, en permet­
tant, enfin, à l’art « cette fleur capiteuse de la
cité », de s’y épanouir librement.
Dans l’intérêt de tous, nous insistons pour
qu’on prépare le développement méthodique
de Périgueux, développement qui doit en
faire la beauté. Si l’on tient compte de l’hy­
giène, de l’art, de sa situation hiérarchique, si
l’on met en œuvre tous les moyens propres à.
perfectionner les conditions matérielles et
morales de ses citoyens, si l’on accepte tous
les concours, nous serons grande ville !
VII
On nous objectera que nous engageons l’a­
venir, que nous allons nous heurter à des
difficultés pratiques et financières considéra­
bles. Qu’est-ce là! Une ville doit-elle reculer
par manque de ressources immédiates devant
des réalisations d’entreprises destinées à
accroître sa prospérité ?
Les Américains, qui nous doivent beaucoup,
et de qui nous avons beaucoup à apprendre,
ont une maxime qui s’applique aux villes et
qu’il est bon de faire connaître : « La beauté
paie ». Ils considèrent, en effet, que « tout
effort, tout sacrifice, consenti pour améliorer
l’esthétique, est compensé et même récompensé
à l’avance >.
Et si c’est un signe des temps, ajoute M.
Louis Laffite, que l’on soit ainsi conduit à
justifier par des considérations d’un caractère
utilitaire l’embellissement d’une ville, n’est-ce
pas un autre signe des temps que l’on soit
amené à regarder comme une nécessité cet
embellissement?
Pour plaire au voyageur, le fixer, n’est-il
pas utile qu’une ville soit riche en monu­
ments, bien tenue, gaie, fleurie, agréablement
desservie ? Les voyages sont de nos jours
plus qu’une distraction : un enseignement.

— 9 —
A nos hôteliers locaux de tirer de cette
double préoccupation le même et intelligent
parti, que leurs confrères de certains pays,
nos proches voisins. Aux Etats généraux du
Tourisme, suscités par le journal le Matin,
d’en chercher la réalisation.
Nous savons que ce sera aussi le but du
Syndicat d’initiative qui vient de se fonder
et qui rendra d’appréciables services à notre
cause.
M. Cheysson, dans sa préface de l’Enquête
de M. Georges Benoît-Lévy, sur les « CitésJardins d’Amérique », nous signale des faits
typiques à l’appui de cette maxime.
a Depuis quelques années les Etat-Unis ont
placé au premier rang de leurs préoccupations
municipales, non seulement l’assainissement,
mais encore l’embellissement de leurs cités.
Certaines villes ont pris comme devise que «la
cité doit être un objet d’art ». Plus de 700
associations se sont formées et veillent avec
un soin jaloux sur l’hygiène et la beauté de
la ville.
« Naturellement sensibles aux exigences de
l’esthétique, les femmes prennent une part
prépondérante aux travaux de ces associa­
tions. A Omaha, grâce à des initiatives fémi­
nines, la ville a été plantée de beaux arbres,
entourée d’un boulevard circulaire et absolu­
ment transformée. De même à Saint-Louis, les
dames qui se sont mise à la tête du mouve­
ment ont employé pour convaincre leurs conci­
toyens, l’argument utilitaire de la valeur com­
merciale de la beauté. » Une ville belle, pro­
pre et bien tenue, est, disent-elles, de l’argent
dans la poche de tous les habitants. » Stockbridge est embellie par l'initiative de miss
Mary Hopkins. A Montclar, l’Association des
dames affirme que « le devoir de la femme est
de veiller sur tout ce qui entoure son home »,
et dans cette pensée, ces dames fondent un
comité pour la défense des beautés naturelles
et un autre pour planter, sur chaque coin de
terre libre, des arbres et des fleurs.
» Les Chambres de commerce entrent dans
le mouvement. « Elles veulent, dit l’une
d’elles, prévenir la cristallisation en briques
et mortiers des conditions insanitaires de la
vie ». Elles sont convaincues, comme les

- 10 dames de Saint-Louis, que les travaux d’em­
bellissement « rapportent »
» C’est surtout chez les industriels qu’il est
intéressant de constater cette conviction et
les travaux d’amélioration sociale qu’elle
inspire. »
Nous revendiquons donc, avec justesse, la
collaboration de tous à l’œuvre commune, qui
doit amener plus de bien-être. Et, eu sus des
nombreuses associations périgourdines que
nous avons citées, nous serions particulière­
ment heureux de voir les Dames patronnesses
de notre puissante Société d’Horticulture s’ins­
pirer des exemples américains ; et, nous appor­
ter leur aide, non seulement gracieuse et ac­
tive, mais de la plus haute influence. Avec
elles, nous serions sûrs de vaincre.
VIII
Cette théorie de « la beauté qui paie », basée
sur des réalités effectives, nous prouve donc
que l’avenir de notre ville ne serait pas com­
promis, mais au contraire assuré par les
transformations projetées.
Nous n’ignorons pas que, pour arriver au
résultat voulu, il faudrait des années et aussi
bouleverser des habitudes anciennes.
Pour notre défense, nous rappellerons sim­
plement ce passage du discours de l’éminent
président Poincaré, prononcé, il y a un mois,
à Paris, à l’occasion de l’inauguration du bou­
levard Raspail, commencé en 1760 :
« Sans doute, Messieurs, la population pari­
sienne achète souvent, au prix d’inconvénients
passagers, les progrès qui s’accomplissent ;
et, dans les rues encombrées, des échafauda­
ges provisoires nous masquent parfois les
perspectives du lendemain. La ville de Paris,
qui a conscience de son immortalité, n’attri­
bue pas, comme nous, au présent une impor­
tance prépondérante ; elle le situe dans la
chaîne du temps, et elle enseigne aux vivants
l’art de sacrifier momentanément leurs aises
au bien-être des générations prochaines. Ne
nous plaignons pas ; il y a toute une philoso­
phie de la solidarité humaine dans ces chaus­
sées défoncées et dans ces chantiers qui trou­
blent nos habitudes. Ils nous invitent à réflé­
chir sur la fragilité de notre vie individuelle et

i
— 11 —
sur les destinées de nos arrière-neveux. Médi­
tation très propre à calmer l’impatience que
nous causent fréquemment les préparatifs de
l’avenir !
IX
Il nous faut préparer résolument cet avenir.
Notre municipalité, qui se propose de construire
unhôtel de ville, unhôtel des postes, un théâtre,
un hôpital, qui coûteront deux, trois mil­
lions, ne trouvera-t-elle aucun argent pour
l’agrandissement des marchés, pour une ave­
nue de la Gare, pour la remise en état des
bâtiments scolaires, pour l’assainissementdes
vieux quartiers ? Tous ces travaux sont liés
les uns aux autres et font partie du program­
me que nous cherchons à faire mettre à l’étude.
Quand il s’est agi d’avoir un régimentd’artillerie, on n’a certes pas reculé devant une
subvention totale d’environ deux millions à
donner à l’Etat ; et, si l’on nous proposait
maintenant un régimentde cavalerie l’on s’em­
presserait de voter pareille somme. Il est vrai
que l’on a gagé les emprunts necessaires sur
des plus-values à provenir des droits d’octroi.
Mais les raisons qui ont conduit à cette solu­
tion sont aussi valables pour les grands tra­
vaux proposés qui entraîneraient dans de plus
considérables proportions encore de telles
plus-values.
La ville de Limoges vient de voter un projet
comportant 7.400.000 francs de dépenses, dont
5.700.000 francs pour la seule démolition du
quartier du Verdurier et la création d’une rue
centrale. Périgueux, qui n’a que 35.000 habi­
tants contre 85.000, ne peut évidemment aller
aussi loin. Mais ses ressources sont-elles si
minimes, ses finances en si mauvais état,
qu’elle ne puisse rien faire dans le mêmesens?
On engloutit des millions sans compter, et
un peu hâtivement, dit-on, pour des travaux
de défense nationale, nous ne les marchandons
pas. Ne pourrait-on en dépenser pourtant
quelques-uns, pour accroître la richesse de
nos villes, en les améliorant, en les rendant
plus habitables, en faisant autre chose que
des agglomérations sans air, des entasse­
ments chaotiques de constructions, des grou­
pements sans idées génératrices ?
Depuis le temps que les municipalités péri[ BIBLIOTHEQUE "
DE LA VIlLe
OE P-É-RlGUEUX i

- 12
gourdines successives empruntent, démolis­
sent, élargissent, bâtissent, n’y aurait-il pas
eu un emploi meilleur, et surtout plus profi­
table des deniers publics, si on avait cons­
tamment, fidèlement, avec persévérance, suivi
un plan que nous voudrions voir enfin éta­
blir ?
On parle toujours de l’augmentation de la
dette publique ; mais aurait-on construit des
chemins de fer, des tramways, créé des rou­
tes, des ponts, installé le télégraphe, le télé­
phone, institué des lois d’assistance, assuré
l’instruction publique obligatoire, conquis de
nouvelles Frances, maintenu notre indépen­
dance, si l’on n’avait eu recours aux grands
moyens? La prospérité nationale en a-t-elle
souffert ? Si nous en croyons les économistes,
les financiers, elle n’a fait qu’augmenter.
Si nous dépensons de l’argent, il nous pro­
fitera, et nous le récupérerons. N’hésitons pas.
Nous l’avons déjà écrit, de ce qui sera fait
découlera pour nous une vie nouvelle ou bien
nous continuerons à végéter. Le problème de
l’extension et de l’embellissement de Péri­
gueux est aujourd’hui posé. A nos édiles de
rechercher, avec la solution la plus conforme
aux intérêts en présence, les meilleurs moyens
d’augmenter la richesse de notre ville, tout
en ménageant ses finances.
X
Parmi les ouvriers de l’œuvre future, l’ar­
chitecte occupe une place prépondérante.
« Comment résoudre le problème de l’esthé­
tique des villes ? Comment le public acquerrat-il la notion de beauté ? Par l’éducation, d’a­
bord, nous dit M. Emile Magne, et ensuite
par la diffusion des arts. Quels arts contribue­
ront à propager cette notion de beauté? Assu­
rément, au premier plan, l’architecture »,
l’aîné de tous les arts, l’expression vive de
chaque civilisation.
C’est pour cela que, ne se contentant pas de
servir de son mieux les intérêts privés qui lui
sont confiés, l’architecte, tout en s’inspirant
de la tradition et en respectant l’histoire,ana­
lyse les besoins d’aujourd’hui et doit prévoir
ceux de demain. Homme d’ordre et d’action,
de méthode et de discipline, esprit encyclopé­
dique, clair et précis, âme d’artiste éprise

13 —
d’harmonie et de franchise, véritable éduca­
teur public, il doit connaître les aspirations
de l’humanité, car il est à l’avant-garde du
progrès.
S'il prépare des embellissements, ménage
des espaces libres, perce des avenues, con­
çoit des façades, il en est la pensée supé­
rieure, le génie créateur. Grâce à lui, nos
monuments publics ou privés ont une physio­
nomie, un sens, parfois la signification de
symboles, et quelques-uns deviennent une de
ces « Bibles de pierre », dont parle le poète.
C’est donc à l’architecte qu’incombe le
devoir de transformer et d’embellir la cité.
Mais, qui connaît cet homme, inapprécié,
trop souvent, de ceux qui l’emploient, et
de ceux qu’il emploie ? Qui fait cas de cet
homme au labeur énorme, dont les siècles
ignorent le nom, quand ils répètent à l’envi
celui des histrions ? Qui protège cet homme
dont l’éducation générale doit être si vaste,
dont les aptitudes doivent être universelles,
dont la responsabilité est effrayante ? Qui dé­
fend cet homme dont la profession est ouverte
au premier parasite venu, qui saura effronté ­
ment abuser de la crédulité du public et capter
sa confiance ? Qui apprécie cet homme simple
et modeste, qui travaille sans bruit et s’ac­
quitte obscurément, mais scrupuleusement de
sa tâche? Qui croit en cet homme n’ayant pour
le rémunérer de sa peine que des honoraires
tariés, lui permettant tout juste de vivre, et
que souvent on lui discute ? Qui soutient cet
homme que la faveur populaire n’a jamais
effleurée ?
Nous voudrions avoir dissipé, par nos quel­
ques réflexions, le défaut d’orientation du
public, qui continue à ignorer de la façon la
plus absolue ce qu’est l’architecture et ce qu’il
peut attendre de celui qui en fait véritablement
profession.
Nous voudrions avoir prouvé, avec le maître
Paul Goût, aux censeurs improvisés de lacorporation, à ceux que leur contact permanent
avec le siècle des affaires et de la politique ne
permet plus de l’imaginer, l’existence paisible
de travailleurs vivant en dehors des intri­
gues de couloirs. Oui, il existe encore des
hommes de foi, des artistes consciencieux et
dévoués, des bénédictins laïques de la reli-

- 14
gion de l’art, chercheurs obstinés de vérité et
assoiffés de justice !
Et nous vous saluons, confrères disparus :
Catoire, Bouillon, Mandin, Bourdeillette,
Dubet, Gabriel Lagrange, et vous, confrère
trop oublié, Antoine Lambert ; nous vous sa­
luons, car vous avez su tenir haut notre dra­
peau et vous avez été l’honneur de notre pro­
fession !
Il existe encore des architectes dignes de
ce nom. Il en existe à Périgueux. Ils ne se
déroberaient pas à l'appelée notre municipa­
lité. Ils veulent être fiers de leur ville, ils
veulent la voir en plein épanouissement ;
leur collaboration vous est acquise, MM. les
conseillers municipaux, la dédaignerez-vous?
Et qui mieux qu’eux, qui sentent journelle­
ment battre le pouls de la cité, iriez-vous cher­
cher ?
Aurait-on oublié que le 21 mars 1910, sur
convocation de M. Durand, premier adjoint de
la municipalité Saumande, les architectes de
Périgueux furent réunis à la Mairie ? Là, M.
Durand, assisté de M. Cros, 2e adjoint, annonça
aux présents : MM. Cocula, Daniel, Ernest
Dannery, Maxime Dannery, Charles Des­
champs, Hiver, Mauraud, que M. Daniel, quit­
tant la Direction des Travaux, il n’y aurait
plus d’architecte municipal. Les travaux neufs
seraient dorénavant confiés, à tour de rôle,
aux architectes de la ville, suivant la forme
qu’ils décideraient entre eux et entre eux
seuls. Pour la première fois, vu le genre de
travaux à effectuer — des réparations à l’Ecole
Cléricale devenue Ecole professionnelle — ce
fut le tirage au sort qui fut choisi, et le nom
de M. Hiver tiré par M. Charles Deschamps.
Or, a-t-on nommé depuis un architecte muni­
cipal ? Non. A-t-on voulu favoriser plutôt les
uns que les autres? Nous ne le croyons pas.
Mais qu’il nous soit permis de regretter que
les travaux des Bain-douches, de l’Asile de
Beaufort, du Théâtre municipal, du Théâtre
de la nature, du nouvel Hôpital, des Casernes,
le projet de lotissement de Sainte-Ursule et
de l’hôpital actuel d’une école de filles, etc.,
aient été donnés sans tenir compte des pro­
messes de la municipalité de 1910, par la
municipalité de 1912.
Nous ne discutons pas ici les capacités ou les

15 titres, nous ne recherchons pas les raisons de
l’ostracisme qui a frappé tous les architectes
Périgourdins sauf deux ; nous demandons
simplement que les promesses qui nous ont
été faites soient tenues. La justice parle,
d’ailleurs, toute seule pour nous tous, sans
que nous ayons besoin pour l’appuyer d’un
représentant au conseil municipal.
De pareils errements ne peuvent se pour­
suivre, de tels oublis se perpétuer ; nous
comptons pour les travaux à venir sur la
parole de nos édiles. Nous attendons d’eux
que, pour la rénovation de notre ville, tout
— idées, formes et matériaux, esthétique et
technique — soit de notre pays ; sorte de son
cerveau, de son cœur, de son âme et de ses
entrailles, soit mis en œuvre par ses artistes
et par ses ouvriers, pour la satisfaction com­
plète de son idéal, constant et impérissable,
de grandeur et de beauté.
XI
Et cela sera, parce que tous nous voulons
cette grandeur et cette beauté ; parce que,
devant la tâche à mener à bien, ni religion,
ni opinion n’entrent en ligne de compte. Il
n’y a que des Périgourdins en présence, des
Périgourdins qui aiment leur petite patrie.
Artisans, poètes, négociants, ouvriers, pen­
seurs, avocats, médecins, industriels, journa­
listes, artistes, mettons-nous tous à l’œuvre
et que chacun apporte sa pierre. N’oublions
pas que favoriser le développement, l’assai­
nissement et l’embellissement de la Cité, c’est
accroître la richesse publique, c’est assurer à
tous plus de bien-être et de bonheur, c’est
travailler au relèvement de la race et préparer
l’avenir, et c’est aussi contribuer à la paix
sociale. N’oublions pas que c’étaient là les
bases solides sur lesquelles s’appuyèrent les
antiques civilisations et qui firent leur puis sance.
Et puissions-nous entendre un jour, à notre
tour, dans la bouche d’un président de la
République, ces belles paroles :
« Félicitons la ville de Périgueux d’avoir,
dans l’exécution de ses vastes travaux, suivi
les conseils concordants de l’art et de l’hygiène. Des avenues qui présentent aux yeux

- 16 des passants des proportions agréables, qui
ouvrent des espaces au milieu des rues
étroites et qui, dans l’ombre des maisons trop
serrées, font une trouée de clarté ; n’est-ce
pas une conquête pour le bon goût et la santé
générale ? Des monuments publics appropriés
à leur destination, nobles de lignes, de si­
lhouettes imposantes, placés dans des cadres
fleuris, n’est-ce pas la gloire de la cité et
l’affirmation de sa prospérité?
» Maîtresse de grâce et d’harmonie, votre
ville, Messieurs, cherche sans cesse des pa­
rures nouvelles. Je ne doute pas que ce per­
pétuel besoin du mieux, joint au pieux res­
pect des beautés anciennes, ne lui permettent
de rehausser encore, vis-à-vis du monde, sa
traditionnelle renommée d’élégance et de
salubrité. »
Juillet-Août 1913.

Ernest DANNERY,
architecte diplômé par le Gouvernement,
ancien élève de l'Ecole nationale des
Beaux-Arts de Paris,
Successeur de M. A. Dubet, ancien du
département et dela Banque de France.

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