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Médias
Fait partie de Mémoire sur l'épidémie de suette-miliaire du département de la Dordogne : septembre 1841
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SUR L'ÉPIDÉMIE
DE SUETTE MILIAIRE
DU DEPARTEMENT DE LA DORDOGNE
(SEPTEMBRE 1841) ;
par le docteur E.-A. BOISSEUIL.
membre de la Société royale de médecine de Bordeaux.
BORDEAUX,
CHEZ HENRY FAYE , IMPRIMEUR DE LA SOCIÉTÉ DE MÉDECINE ,
rue du Cahernan, 44.
1842.
MÉMOIRE
SCR
A mon arrivée à Périgueux, le samedi 18 septem
bre, je trouvai l’épidémie considérablement diminuée;
cependant, quelques cas nouveaux se déclaraient en
core, mais presque tous présentaient un caractère de
bénignité.
Périgueux est une ville de douze mille âmes, et dans
les journées des 12, 13, 14 et 15, on a compté jusqu’à
dix-huit décès.
J’eus, ce même soir, quelques conversations avec
les médecins présents à Périgueux et qui tous avaient
observé l’épidémie. Je m’aperçus, d’abord, de la gran
de divergence d’opinions sur le traitement de cette ma
ladie : les uns proclamaient la spécificité du sulfate de
quinine; d’autres le proscrivaient pour n’employer que
* Lu à la Société de Médecine de Bordeaux, dans sa séance du <5
nôvenibre 1841.
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la saignée et les sangsues; d’autres vantaient les pur
gatifs; enfin, quelques-uns combinaient tous ces diffé
rents traitements et les employaient tous à la fois.
Désirant beaucoup me former une opinion par moimême , je demandai avec instance qu’on me menât voir
des malades.
Étant allé le lendemain visiter l’hôpital, j’y fus ac
cueilli avec affection par M. Galy père, chirurgien en
chef, qui ne put satisfaire mon désir à l’instant, car
l’hôpital ne possédait qu’un seul malade atteintde suette,
et encore était-il en convalescence; mais il m’offrit de
me prendre dans sa voilure, et de me mener dans la
campagne, aux environs de Périgueux, où, la veille,
il avait vu plusieurs cas nouveaux.
Dans ce petit voyage, je recueillis quinze ou seize
observations, chez des malades atteints de l’épidémie
depuis quatre à six jours. Chez tous ces malades, il y
avait où il y avait eu éruption miliaire; excepté deux
cas, tous les autres me parurent peu graves. Le traite
ment avait été tempérant et antispasmodique. L’un des
cas graves avait nécessité une application de sangsues
pour combattre une inflammation du tube digestif, et
l’autre l’emploi du sulfate de quinine pour conjurer des
accès de fièvre très-violents dont je vis un paroxysme
( au village de La Rivière, chez Pierre Sudré, métayer,
âgé de quarante-deux ans). M. Galy avait aussi admi
nistré le sulfate de quinine à deux ou trois autres ma
lades , chez lesquels il avait remarqué de l’intermittence
dans les accès.
De retour à Périgueux, M. le Préfet m’attacha au
bureau de secours, établi à la préfecture, qui allait se
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trouver sans médecins, par suite du départ de MM. les
docteurs de Limoges.
Ce poste me donna occasion de voir quelques mala
des atteints par l’épidémie, surtout dans les quartiers
pauvres de la ville. La plupart de ces cas furent peu
graves; cependant, quelques-uns nécessitèrent l’em
ploi du sulfate de quinine.
Le mercredi, 22, M. le Préfet me pria de me ren
dre dans la commune de Saint-Astier, où la maladie,
lui écrivait M. le Maire de cette commune, faisait beau
coup de ravages.
Je partis immédiatement, et j’arrivai en effet au plus
fort de l’épidémie.
J’avais eu le temps, à Périgueux, d’étudier la mala
die et de me prononcer pour un traitement. J’ai eu tout
lieu de m’applaudir de celui que j’ai mis en usage, par
les résultats que j’ai obtenus pendant mon séjour à
Saint-Astier.
J’ai cru, Messieurs, devoir vous entretenir de ces
détails avant d’entrer définitivement en matière, afin
que chacun soit bien convaincu qu’il n’y avait pas chez
moi d’idées préconçues en faveur du traitement que
j’ai adopté.
Pour moi, la science, c’est la vérité.
Qu’importent les théories, quand les faits parlent?
ou, plutôt, n’est-ce pas sur l’observation bien exacte, et
souvent répétée de ces derniers, que les théories doi
vent se fonder?
Dans l’état actuel de nos connaissances médicales,
je ne connais pas de théorie dans laquelle on puisse
faire rentrer tous les faits observés jusqu’à ce jour.
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Or, n’est-ce pas travailler à fonder cette théorie gé
nérale, que de poursuivre l’observation exacte des faits
anormaux, tels que ceux qui font l’objet de ce mémoire?
La suette miliaire est une maladie épidémique et non
contagieuse, caractérisée par deux symptômes princi
paux qui ont servi à lui donner son nom : les sueurs
et l’érv^lion.
Tous les auteurs, jusqu’à ce jour, se sont bornés à
n’en reconnaître que deux formes : la suette bénigne
et la suette maligne. Dans le département de la Dordo
gne, je l’ai observée sous trois formes, et je donne à
la troisième le nom de suetté inflammatoire.
De la Suette bénigne.
C’est sous cette forme que l’épidémie a commencé à
se montrer dans toutes les localités où elle a sévi, n’at
taquant, dans les premiers jours, que très-peu d’indi
vidus; mais, peu à peu, sa symptomatologie s’aggrave,
le nombre des malades s’accroît en proportion ; assez
souvent alors elle revêt les deux dernières formes, et
en peu de temps, quelquefois même en peu d’heures,
elle fait des victimes.
Pour le moment, étudions sa forme bénigne.
Ce n’est presque jamais subitement, dans cette pre
mière période de l’épidémie, que les individus sontfrappés parla maladie; il y a toujours quelques prodromes,
caractérisés par un malaise général de l’anorexie, un
peu de céphalalgie; la nuit, il survient un peu de fiè
vre, la céphalalgie augmente, les sueurs arrivent, la
maladie est déclarée.
O
Alors vous trouvez les malades dans l’état suivant :
Ils se plaignent de douleurs dans les lombes, dans
les membres, et quelquefois même dans les articula
tions ; la peau est chaude, il y a des sueurs, surtout au
col, sur la poitrine et sur le tronc. Cette sueur est gé
néralement ammoniacale ; cependant, bien souvent, elle
m’a paru extrêmement acide. 11 est un symptôme qu’on
peut regarder comme symptôme général de cette affec
tion, on le retrouve dix-neuf fois sur vingt : c’est la
douleur sus-orbitaire. Une douleur non moins géné
rale est celle de l’épigastre; mais ce n’est pas un sen
timent de chaleur, de brûlure, comme dans la gastrite,
c’est une gêne, un poids, qui empêche souvent le ma
lade de respirer. Du reste, pas de vomissements; si on
en a quelquefois rencontré, ils n’ont pas continué; la
langue est plate, blanche, muqueuse et humectée; le
ventre est rarement douloureux. Chez quelques mala
des, il y a eu du dévoiement, mais la constipation est
la règle générale ; les urines sont, comme elles sont tou
jours quand il y a des sueurs copieuses, rares et rou
ges; l’anorexie est presque toujours complète, la res
piration est un peu gênée quoique le poumon soit li
bre; cependant on remarque un peu d’engouement dans
le paroxysme de la fièvre, quand il y en a; le pouls est
large mais mou, se laissant facilement déprimer, et
donnant généralement de quatre-vingts à quatre-vingtdix pulsations régulières; il y a souvent des battements
de cœur et douleur précordiale, mais je crois ces symp
tômes nerveux, l’auscultation à ce degré de l’épidémie
11e m’ayant jamais rien offert de particulier. Cet état
persiste ordinairement pendant deuy jours ; dans la nuit
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du troisième, il y a une légère exacerbation des symp
tômes, la peau devient rouge, rugueuse; des déman
geaisons, quelquefois légères, mais souvent aussi trèsgrandes , se font sentir dans presque tout le corps ; puis,
le lendemain, apparaît l’éruption.
Dans la majorité des cas, ce sont de petites vésicu
les remplies d’une sérosité limpide, généralement bien
plus petites que des grains de millet, agminées ou ar
rondies comme dans l’eczema; quelquefois elles sont
si petites quelles ont toute l’apparence des sudamina;
souvent ces vésicules se trouvent sur une petite plaque
érythémateuse et par conséquent rouge.
L’éruption miliaire est parfois compliquée de plu
sieurs autres éruptions exanthématiques telles que la
rougeole, l’urticaire, le pemphigus, etc. J’ai quelque
fois observé des pétéchies et de petit furoncles. Il m’a
été assuré par un confrère qu’il avait rencontré sur
un même sujet trois éruptions à la fois, mais occupant
chacune un siège distinct.
C’est donc, ainsi que nous venons de le dire, le troi
sième jour que se montre le plus communément l’érup
tion; elle est très-apparente le quatrième, se continue
le cinquième, et se dessèche le sixième en présentant
une desquammation de petits débris furfuracés, dont
la largeur et le nombre sont toujours en raison directe
de la dimension et du nombre des vésicules.
Vers le cinquième ou sixième jour, le dessèchement
des vésicules concorde avec le dépouillement de la lan
gue. C’est vers la pointe et sur ses bords que commence
à se détacher cet enduit muqueux qui la recouvrait.
Alors le malaise général se dissipe, la douleur d’é
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pigastre, qui avait considérablement diminué lors de
l’éruption, cesse complètement, et l’appétit revient; les
malades n’accusent plus qu’une grande faiblesse.
Quand, dans le début, on ne voit pas apparaître d’ac
cès de fièvre violents, accompagnés souvent de délire,
qu’on ne constate aucune trace de réaction inflamma
toire , on peut pronostiquer que la solution sera prompte
et heureuse; cependant, il faut surveiller les malades
avec attention jusqu’à ce que l’éruption soit prête à sé
cher ; car souvent un sujet paraît peu gravement affecté,
mais tout à coup l’éruption prête à se faire, et quelque
fois même faite, ne se fait pas ou disparaît, les sueurs
se suppriment, la fièvre s’allume et peut, en fort peu
de temps, enlever le malade.
Dans cette forme de la maladie, tous les traitements
peuvent réussir, ou plutôt les malades guérissent quel
que soit le traitement. Nous pensons que c’est là ce qui
a donné naissance à tant d’opinions diverses sur la ma
nière de traiter celte maladie.
Nous discuterons plus loin sur la valeur de chaque
traitement; mais indiquons d’abord celui qui nous a
paru le plus rationnel.
Dès que les sueurs se montrent, il faut faire rester
le malade au lit, entretenir les sueurs par des boissons
chaudes, émollientes et légèrement aromatiques. Il faut
couvrir le malade, mais non le surcharger de couver
tures, comme je l’ai vu faire plusieurs fois. Quelques
médecins ne veulent laisser changer leurs malades de
linge qu’après l’éruption; je crois que c’est une mau
vaise pratique, pour deux raisons : d’abord, parce qu’en
se condensant celte sueur peut refroidir le corps; puis,
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parce que les émanations de cette sueur fétide ne peu
vent que vicier l’air et ajouter encore à la cause de la
maladie. Je me suis toujours très-bien trouvé de faire
changer les malades de linge et même de lits, quand,
ceux-ci se trouvaient mouillés, en prenant toutefois
de grandes précautions pour ne pas refroidir ceux-là.
Dans un article publié récemment sur la suette ob
servée à Toulouse en 1782, on voit que les médecins
de cette époque conseillaient aux malades de laisser les
fenêtres de leurs appartements et leurs rideaux de lits
ouverts, et de ne se coucher que la nuit. Je crois que
ces médecins se sont laissé influencer par le traitement
conseillé dans l’épidémie de suette de Picardie de 1773.
Les médecins qui ont décrit cette maladie prétendent
que les sueurs, loin d’être dans ces cas un phénomène
critique, étaient plutôt regardées comme fâcheuses;
aussi était-il dangereux de chercher à les augmenter et
même à les entretenir. Ils pratiquaient aussi des sai
gnées, dans le but d’empêcher l’éruption. Je ne crois
pas qu’il soit possible de professer une plus grande hé
résie médicale; aussi n’ai-je aucune confiance dans le
récit, que font ces médecins, de la maladie et du suc
cès de leur traitement.
Pour moi, je regarde les sueurs et l’éruption comme
favorables aux malades; j’ai toujours cherché à entre
tenir celles-là dans le but d’amener celle-ci plus faci
lement.
La diète doit être complète ou partielle, selon l’in
tensité des symptômes. Pour lutter contre la constipa
tion, il est bon d’administrer quelques lavements émol
lients; on appliquera aussi des cataplasmes émollients
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sur l’épigastre et sur le ventre, s'il y a douleur dans
ecs parties; si la céphalalgie est intense, on fera usage
malin et soir de cataplasmes sinapisés, promenés pen
dant quelques heures sur les extrémités.
Quand l’éruption est faite, on peut changer la tisane
et la remplacer par une boisson acidulée qui lutte avec
plus d’avantage contre l’état muqueux de la langue et
de l’estomac.
On peut aussi à cette époque administrer un purga
tif minoratif, qui, ordinairement, ramène plus promp
tement l’appétit et rétablit la liberté du ventre.
La suette, même bénigne, peut donner lieu à des ac
cès de fièvre intermittente, qui peuvent persister même
après la cessation de tous symptômes de l’épidémie.
Il faut alors les combattre par l’emploi rationnel du
sulfate de quinine.
De la Suette maligne.
Généralement elle débute par une symptomatologie
beaucoup plus grave que la bénigne; cependant, et c’est
alors surtout qu’elle mérite son nom, elle peut débu
ter avec des symptômes de bénignité; mais alors, au
bout d’un ou deux jours quelquefois, mais rarement
davantage, un accès de fièvre violent survient qui dé
sabuse le médecin, et doit le mettre en garde contre
de nouveaux accès ou même contre des redoublements
qui peuvent devenir mortels.
M. le docteur Pindré, de Mareuil, et plusieurs mé
decins qui ont été dans cet arrondissement observer la
suette, m’ont assuré avoir vu mourir quelques person-
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I
nés en huit ou dix heures dans le paroxysme d'un pre
mier accès. Heureusement que ce sont là de très-rares
exceptions. Toujours est-il qu’il faut bien se garder
d’avoir confiance au calme trompeur qui peut succéder
à un premier accès. Je parlerai tout à l’heure d’un cas,
dont les membres de votre commission ont été témoins,
où la sécurité du médecin, pendant une semblable in
termittence, a été bien fatale à la malade.
Dans la grande majorité des cas, la fièvre se montre
dès le début, avec des redoublements, surtout la nuit,
qui fatiguent horriblement. Pendant ces redoublements,
la céphalalgie augmente et devient souvent insupporta
ble, quelquefois même elle est accompagnée de délire;
il y a des impatiences dans les membres; la douleur des
lombes se fait plus vivement sentir; la dyspnée a aussi
beaucoup augmenté; elle est quelquefois si grande qu’on
p ourrait croire à une pneumonite ou à une pleurite,
mais la percussion et l’auscultation viennent bientôt
prouver qu’il n’en est rien ; cependant, dans quelques
cas, j’ai trouvé le bruit respiratoire augmenté par suite
d’un peu de congestion pulmonaire ; le pouls est large,
développé, mais conserve néanmoins ce caractère de
mollesse que n’a pas le pouls, même moins développé,
d’une réaction inflammatoire; il bat de cent trente à
cent quarante fois; il n’y a que rarement des soubre
sauts de tendons. Souvent aussi les malades se plaignent
de battements de cœur, on dirait qu’on le leur presse
dans un étau ; mais évidemment c’est encore là un phé
nomène nerveux, l’auscultation ne pouvant constater
aucun bruit anormal : cette douleur précordiale se lie
avec la douleur épigastrique qui a aussi considérable-
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ment augmenté, quoique la langue soit toujours pâle
çt muqueuse; on perçoit même de forts battements
qui viennent du trépied cœliaque. Quelquefois, tous
ces phénomènes cessent tout à coup, et le malade n’é
prouve plus qu’un abattement considérable et un mal
aise général : remarquons, cependant, que la tête cesse
rarement d’être douloureuse. Dans quelques cas, il n’y
a pas cessation complète des symptômes, mais seule
ment diminution : c’est ce qui constitue la rémittence,
souvent si difficile, mais toujours si utile à saisir. Si,
dans cette rémittence ou dans l’intermittence, on n’ad
ministre pas des remèdes capables d’enrayer les accès,
ils surviennent toujours plus terribles et vont en aug
mentant jusqu’à ce que la mort arrive.
Un médecin, qui verrait pour la première fois un
malade dans un paroxysme, pourrait se méprendre
étrangement sur la maladie. Que de fois on aurait pu
croire à des pneumonites, à des gastrites, à des hépa
tites, etc., si on n’avait pas été accoutumé, par l’ex
périence, à voir tous les symptômes simulant ces affec
tions disparaître avec l’accès ! Toutes ces considérations
sont d’un haut intérêt pour le traitement.
Avant d’en parler, je crois qu’il est indispensable de
présenter quelques considérations sur la nature de la
maladie.
Quant au pronostic, il doit toujours être très-réservé,
car il est pénible d’annoncer à une famille qu’un ma
lade est sauvé, quand il meurt vingt-quatre heures après.
Quelle est la nature de la suette? quels sont les or
ganes quelle attaque? Quelle est la cause qui la produit?
I
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Voilà, certainement, des questions indispensables à
traiter, mais aussi fort difficiles à résoudre; j’espère,
Messieurs, que votre indulgence m’en tiendra compte.
La suette est-elle, comme je l’ai entendu dire à quel
ques médecins distingués, un simple exanthème de la
peau ?
Evidemment l’éruption est un symptôme, comme
l’exanthème typhoïde est un symptôme de la fièvre ty
phoïde; mais ce n’est pas là la maladie. L’éruption mi
liaire n’est pas assez intense pour provoquer des réac
tions capables d’amener la mort en peu de temps, et
puis, quelquefois, les malades sont morts avant l’érup
tion.
Est-ce une fièvre pernicieuse, ou une fièvre putride
et maligne (maintenant désignée sous le nom de lièvre
typhoïde ) ?
Bien que, dans certaines circonstances, tout se passe
comme dans la fièvre intermittente pernicieuse, on ne
peut pas dire que la suette soit une fièvre pernicieuse,
puisque, dans la grande majorité des cas, il n’y a pas
d’accès pernicieux.
Quant à une fièvre typhoïde, bien qu’il y ait plu
sieurs points de ressemblance entre elle et la suette, il
manque à cette dernière affection trop de symptômes
caractéristiques de l’affection typhoïde pourqu’on puisse
les confondre.
Dira-t-on alors que, quand il survient des accès per
nicieux, on doit les regarder comme une complication
ou comme une maladie concomittente? Non, certaine
ment, non. Nous démontrerons tout à l’heure que ces
accès font bien partie de la suette, qu’ils en sont la con-
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quence, et que, si on ne les observe pas chez tous les
sujets affectés de cette maladie, c’est que, dans une épi
démie , il est des individus plus ou moins impression
nés par la cause de cette épidémie.
Quel sont les organes affectés dans la suette?
A cette question, je répondrai : Tous et aucun : tous,
parce qu’ils sont anormalement excités par un sang vi
cié ; mais aucun n’est plutôt qu’un autre le siège d’une
lésion. Pour en avoir la preuve, interrogez les mala
des dans un moment d’apyrexie; ils vous répondront :
Je ne souffre de rien; et cependant ils sont accablés,
ils éprouvent un malaise général, mais il n’y a pas d’or
gane monopolisant la maladie. Les autopsies viennent
confirmer ce que j’avance : dans la grande majorité des
autopsies, on a trouvé du sang épanché dans les cavi
tés telles que celles du cerveau, du cœur, de la poi
trine; mais rien n’indique que ce ne soit pas là un phé
nomène cadavérique, car du reste les organes étaient
sains. Je sais bien que, dans quelques cas, on a trouvé
des adhérences entre les méninges avec épanchement
de sérosité. Dans un autre cas, on a trouvé aussi une
collection séreuse dans la plèvre droite ; on a aussi cons
taté une inflammation du tube digestif avec arborisa
tion de la muqueuse gastrique. Je ne nie pas que tout
cela ne soit vrai ; mais je dis que, dans plusieurs de ces
cas que j’ai entendu citer, les lésions organiques n’ont
été que secondairement cause de la mort, et que, dans
ceux où ces lésions peuvent expliquer la mort, ils cons
tituent pour moi précisément ce que j'appelle la suette
inflammatoire.
Mais si la suette, dans la majorité des cas, n’a de sié-
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ge distinct dans aucun organe, où donc le placeronsnous? 11 est évident qu'il ne peut y avoir d’effet sans
cause.
Pour moi, je pense que cette maladie est une per
version du sang, due probablement à un principe mias
matique, toxique, résidant dans l’air, et qui a jusqu'à
présent échappé à l’analyse.
Examinons rapidement si cette altération peut avoir
un siège ailleurs; car, si ce siège ne se trouve pas dans
les solides, il doit être ou dans les fluides ou dans les
liquides.
Sera-ce dans le fluide nerveux? La question est ar
due, car nous connaissons peu l’essence de ce fluide.
Il se révèle à nous par ses effets, et nous savons seu
lement qu’il a une grande analogie avec le fluide élec
trique; comment alors pourrions-nous saisir ses alté
rations? Nous ne pouvons que les présumer par les dé
sordres que cette altération doit nécessairement pro
voquer dans le système. Or, bien qu’on remarque quel
quefois des accidents nerveux dans les commencements
de cette maladie, ils ne sont ni assez généraux ni as
sez intenses pour en conclure à l’altération primitive du
fluide nerveux.
Il est bien plus rationnel de les considérer comme
secondaires. Plusieurs pathologistes pensent que le ty
phus, les fièvres de marais, etc., sont dues à une lé
sion du système nerveux cérébro-spinal : ils citent à
l’appui de leurs opinions les ramollissements de la moel
le qu’on trouve quelquefois dans les autopsies; les sta
des de froid indiquant un affaiblissement de ce sys
tème, la douleur lombaire, l’agitation et le tremble-
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nient involontaire des membres, les spasmes du cœur,
etc.
En admettant que ces phénomènes soient réellement
dus à une altération du système nerveux cérébro-spi
nal, il resterait encore à prouver que cette altération
n’est pas secondaire, et qu’elle ne tient pas elle-même
à une altération primitive du sang. Du reste, je ne me
permettrai d’émettre mon opinion qu’avec réserve; car
il se pourrait que, dans la maladie qui nous occupe au
jourd’hui, l’altération que je reconnais exister dans le
sang ne soit que le résultat de la modification primitive
de l’innervation, ce que cependant je ne crois pas.
Je ne parlerai pas des autres fluides impondérables,
on sait trop peu comment ils se comportent dans l’éco
nomie pour parler de leurs modifications.
Si donc nous ne pouvons admettre que le siège de
la suette existe dans les solides ni dans les fluides, il
faut nécessairement le placer dans les liquides. Sera-ce
dans les sécrétions? Mais elles sont, au début de la ma
ladie, presque toutes à l’état normal, si ce n’est la sé
crétion cutanée qui est considérablement augmentée et
modifiée; or, chacun sait que les modifications de sé
crétions ne sont jamais que des phénomènes secondai
res , et celle de la peau surtout qui accompagne un si
grand nombre de maladies diverses.
Il ne reste donc plus à cette maladie, pour siège, que
le sang ou la lymphe. Examinons s’il est raisonnable
de le placer dans la lymphe. Dans l’état actuel de nos
connaissances, la question de l’altération de la lymphe
est encore fort controversée; on a bien souvent trouvé,
mêlés à elles, du pus et les liquides qui existent ordi
nairement dans l’économie; mais toujours on a reconnu
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que c’était là une altération secondaire, produite, soit
par l’inflammation de ses vaisseaux, soit par le fait de
la rupture de quelques-uns de ces mêmes vaisseaux au
milieu d'un abcès. Supposons un moment cette altéra
tion primitive de la lymphe : la conséquence ne seraitelle pas encore l'altération partielle ou générale du sys
tème lymphatique? Or, dans les autopsies, on n’a cons
taté , ni lésions dans les vaisseaux, ni dans les ganglions,
ni dans le canal thoracique; et je n'ai jamais remar
qué, ni inflammation des vaisseaux ou ganglions lym
phatiques, ni engorgement glandulaire, ni ascite, ni
anarsaque, ni, enfin, rien qui put indiquer la lésion
de ce système.
C’est donc dans le sang que doit exister le siège de
cette maladie.
Toutes les preuves, en effet, sont en faveur de cette
opinion, et les symptômes généraux et les symptômes
particuliers : malaise général, abattement des forces,
lourdeur de tête, céphalalgie, réaction plus ou moins
forte, diaphorèses, syncopes, éruptions, sang diffluent,
épais, coulant de la saignée en nappe; pouls mou, se
laissant facilement déprimer ; absence de lésions ana
tomiques, et décomposition subite des corps qui suc
combent à cette affection, etc.
Si nous rapprochons ces phénomènes de ceux obser
vés dans les maladies que leS anciens désignaient sous
le nom de putrides, et surtout de celles où l’infection
du sang est reconnue par un principe miasmatique, tel
les que le typhus, la peste d’orient, la fièvre jaune, les
fièvres typhoïdes de l’Algérie, etc., nous trouvons une
grande analogie dans la plupart de ces symptômes. Or,
n’est-il pas permis de conclure de l’analogie des symp-
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tomes à l’analogie des causes, en admettant cependant
cette différence, qu’il y a, dans le principe délétère cau
sant ces diverses infections, quelque chose de spécial
qui sert à donner à chacune un cachet particulier?
Remarquons surtout que, dans la suette, ce principe
est peu énergique; car il ne produit que dans la mino
rité des cas les accidents graves que nous venons d’é
numérer.
Nous citerons encore, à l’appui de notre opinion, ee
qui s’y passe quand on introduit du pus ou une subs
tance vénéneuse dans les veines d’un animal. A la suite
d’une opération qui nécessite une suppuration abon
dante, ou même seulement à la suite d’un abcès un peu
considérable, quelquefois on voit la suppuration se ta
rir ou diminuer tout à coup, et un ou deux accès de
fièvre enlever le malade.
Evidemment ces accès sont amenés par l’apport dans
la circulation du pus qui a été résorbé. Ici, encore,
mêmes phénomènes, quoique le foyer d’infection ait été
différent.
Je crois pouvoir conclure de ces rapprochements,
de tous les faits que j’ai observés, et surtout du traite
ment que j’ai mis en usage, que la suette, même ma
ligne, est une affection générale due à une modifica
tion, à une intoxication du sang; que cette intoxica
tion peut être si considérable, qu’elle doit provoquer
nécessairement, de la part de tous les organes affectés
d’une manière insolite, des réactions telles, que la mort
peut arriver parle seul ébranlement que peut recevoir
l’organisme par suite de cette réaction générale.
Je soutiens qu’il est rationnellement impossible d’as2
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signer une nuire cause à ces morts promptes, après
lesquelles vous ne trouvez aucune lésion organique.
J’ai vainement cherché les causes de la mort qui surprend
si vite les malades au milieu de circonstances et de symp
tômes qui ne paraissent pas mortels, dit le docteur Thévenin, à propos d’une épidémie de suette, qui a régné
en 1833 et 1834, à Lons-le-Saunier.
A cela, je sais que la plupart des médecins répon
dent que ce sont des accès de lièvre pernicieuse qui
viennent compliquer la maladie. C’est comme si je di
sais que, dans la variole confluente, il y a des accès de
fièvre, souvent mortels, qui viennent compliquer la ma
ladie. Evidemment, expliquer ainsi la mort dans l’un
et l’autre cas, c’est faire une pétition de principe, car
on est en droit de demander qu’est-ce que la lièvre per
nicieuse? Et, certes, on répondrait en décrivant des
symptômes, mais non en donnant une solution raison
nable de la question. Je persiste donc à regarder ces
accès, auxquels plusieurs malades ont succombé, non
comme une complication, mais bien comme une de ses
conséquences très-légitimes. M. le docteur Roche, dans
l’article Typhus du dictionnaire en quinze volumes, fait
un aveu qui m’a paru précieux en faveur de l’opinion
que je professe : quand les lésions anatomiques man
quent, dit-il à propos des cas de mort promptes dans
le typhus, c’est que la mort a suivi de trop près l’intro
duction ,du miasme, et qu elles n’ont pas cm le temps de
se développer. Mais, alors, qui donc a causé la mort?
Ce ne peut être une lésion organique, puisqu’elle n’a
pas eu le temps de se développer; donc c’est l’intoxi
cation pure et simple, et je suis en droit de conclure
19
que, quand la mort arrive plus tard et que vous trou
vez des lésions anatomiques, elles ont bien pu contri
buer à la mort, mais elles n’en sont point la seule cau
se. Cependant je crois que, quand ces lésions sont con
sidérables, et que la vie a assez duré pour qu’on puisse
penser que l’organisme a eu la force de résister à l’action primitive de l’intoxication , elles peuvent seules de
venir des causes mortelles.
D’après cet aperçu, on comprend déjà quel est le
traitement que j’ai mis en usage contre la suette mali
gne; il se déduit rationnellement des idées que je viens
d’émettre :
Combattre les accès dans le paroxysme par des bois
sons adoucissantes, antispasmodiques ; de puissants réac
tifs aux extrémités, pour empêcher la congestion des or
ganes; placer sur le front, dans le même but, une com
presse froide, surtout si la céphalalgie est intense; et,
ensuite, dans les intermittences ou les rémittences, em
ployer le sulfate de quinine à haute dose, pour enrayer
le prochain accès ou le redoublement.
Sur au moins cinquante malades que j’ai vus à SaintAstier , tant seul qu’en compagnie des docteurs du pays,
je n’ai pas hésité à employer et à conseiller ce traite
ment, et je n’ai vu mourir aucun malade. Pour être
vrai, je dois dire que je n’ai remarqué, parmi tous ces
malades, que six cas de suette maligne et deux ou trois
de suette inflammatoire.
La quantité de sulfate de quinine doit varier selon
la force du tempérament de l’individu et l’intensité des
accès. On comprendra facilement que, quand il s’agit
d’enrayer des accès dont le second ou le troisième peut
20
être mortel, il faut une dose de sulfate de quinine plus
forte que pour des accès de fièvre intermittente sim
ple.
Il faut, pour prévenir ou diminuer un accès, tâcher
d’administrer, dans la rémittence ou l’intermittence,
de 12 à 15 décigrammes de sulfate de quinine; on doit
le continuer à cette dose deux ou trois jours : on pourra •
même l’augmenter si les accès persistent ou augmen
tent; puis, ensuite, on en diminuera progressivement
la dose, de manière à cesser tout à fait son adminis
tration deux jours au moins après que la fièvre aura
totalement disparu. Le mode d’administration qui m’a
paru le plus convenable, c’est de le faire dissoudre dans
une ou deux cuillerées de tisane, cl le faire ainsi ava
ler aux malades à la dose de 3, 4 ou 5 décigrammes à
la fois, à une heure d’intervalle. Je n’ai jamais vu sur
venir d’accidents du côté de l’estomac; je suis même
tenté de penser qu’il y a modification telle de la mu
queuse gastrique, dans cette affection, qu’elle peut sup
porter une quantité considérable de sulfate de quinine
sans réagir. Ne pourrait-on pas, à ce sujet, supposer
que cet enduit muqueux, qui recouvre la langue, se
prolonge sur la muqueuse de l’estomac et la garantit
ainsi de l'action directe du sulfate de quinine, ou a-ton exagéré l’action excitante de ce médicament? 11 est
bon, je crois, maintenant de citer quelques faits à l’ap
pui de ce traitement.
A mon arrivée à Saint-Astier, le mercredi au soir,
je fus visiter, avec le docteur de Valbrune, un métayer
atteint de suette : il m’offrit bien tous les caractères
de la suette maligne; il était sur le déclin d’un paroxys-
21
nie qui avait clé des plus violents : le pouls battait en
core à plus de cent pulsations; il y avait une agitation
générale, anxiété précordiale fort vive, sentiment d’op
pression d’étouffement; la face était rouge, animée;
cependant la céphalalgie était peu intense, les sueurs
étaient copieuses, l’éruption était miliaire et très-abon
dante. On nous assura que le malade avait été beaucoup
plus mal, mais que, depuis un instant, l’agitation était
moins grande. Le docteur de Valbrune lui avait déjà
administré du sulfate de quinine; nous fûmes d’accord
de lui en administrer encore en augmentant un peu la
dose : il prépara aussitôt quatre paquets de 3 décigram
mes chaque, que le malade devait prendre d’heure en
heure dès qu’il serait tout à fait calme. La journée du
lendemain se passa assez bien; mais, le soir, l’accès re
vint et fut plus terrible que celui de la veille : le délire
fut plus intense, le malade voulait se lever malgré ses
gardiens avec lesquels il luttait, le sentiment d’oppres
sion d’étouffement était aussi très-vif, car le malade
criait qu’on l’étouffait. Gomme nous étions fort occu
pés, nous ne pûmes le voir que dans la journée vers
une heure : il était alors dans un état d’abattement général; sa figure était terreuse, scs lèvres recouvertes
d’un enduit fuligineux; sa mâchoire inférieure était
prise de mouvements convulsifs qui l’empêchaient d’ar
ticuler facilement; sa langue, toujours muqueuse, était
noirâtre à sa base; le pouls était large, mais mou et
sans soubresaut de tendons, il donnait encore quatrevingt-dix pulsations régulières; la douleur épigastri
que, quoique vive, avait cependant diminué; la cépha
lalgie était supportable, mais il y avait des impatien-
22
ces et des mouvements involontaires dans les membres ;
le cas était fort grave et très-embarrassant. Nous avions
donné du sulfate de quinine, et nous n’avions pas empê
ché l’accès de revenir plus fort que la veille; fallait-il
persister? Ce fut notre avis ; car, pour moi, il était évi
dent que, si le troisième accès n’était pas enrayé, c’en
était fait du malade. J’ai depuis réfléchi à ce cas, et je
suis convaincu que, dans la première intermittence,
nous n’avons pas donné le sulfate de quinine à assez
haute dose, mais, cependant, son action a empêché l’ac
cès d’être mortel. Nous administrâmes sur-le-champ
5 décigrammes de sulfate de quinine, et nous laissâmes
trois autres paquets semblables, pour qu’on les fît pren
dre au malade d’heure en heure; nous prescrivîmes
aussi un lavement émollient, un vésicatoire à la cuisse,
et la continuation des autres moyens. Dans la nuit,
mais à une heure plus avancée que la veille, l’accès re
vint, mais ne fit que se marquer; le malade dormit en
suite plusieurs heures; le lendemain il était beaucoup
mieux. Pendant deux ou trois jours, l’accès a persisté
à se montrer; on a continué l’usage du sulfate de qui
nine en le diminuant progressivement, et le malade
s’est parfaitement rétabli.
Il me serait facile de multiplier mes citations, mais
cela deviendrait par trop long ; cependant, je crois utile
de citer rapidement un cas fort intéressant, observé
aussi par moi à Saint-Astier.
Mme Lapeyre, âgée de trente-cinq à quarante ans,
bien constituée, d’une forte corpulence, d’un tempé
rament sanguin, était atteinte de suette depuis cinq
jours; l’éruption était abondante et manifesté depuis la
23
veille; la base des vésicules était érythémateuse; la fiè
vre durait depuis trente-six heures sans intermission
et avec des redoublements très-violents; la malade avait
éprouvé des vomissements, mais ils n’avaient pas con
tinué; elle se plaignait surtout de langueurs d’estomac
et d’un poids dans cette partie qui gênait sa respiration
et la fatiguait horriblement. Je proposai le sulfate de
quinine à haute dose; mais comme elle était dans un
paroxysme, nous décidâmes que nous la surveillerions
pendant la journée, afin de saisir un moment de rémis
sion. Nous le fîmes en effet; mais comme larémisssion
ne fut pas longue, on ne put administrer ce jour-là que
peu de sulfate de quinine; mais dans la nuit il y eut
aussi un peu de rémission, on en administra encore;
enfin nous agîmes ainsi pendant trois jours, et seule
ment à cette époque la fièvre céda, et la malade s’est
parfaitement rétablie. Je n’ai cité ce fait que pour prou
ver qu’il ne faut pas toujours attendre une intermit
tence qui peut ne pas arriver.
Il est important de rapprocher ces cas de quelques
autres où le sulfate de quinine n’a pas été employé.
Le lundi malin 20 septembre, j’étais allé, avec les
membres de votre Commission, rendre une visite à un
docteur de Périgueux, qui nous proposa d’aller voir
une dame pour laquelle on l’avait fait lever la nuit pré
cédente, et qui avait été fort malade pendant cette nuit.
Comme cette dame attendait ses règles, nous dit notre
confrère, j’ai attribué son état à la difficulté qu’elles
avaient à se faire jour, mais au matin elles ont paru et
la dame a été soulagée.
Nous trouvâmes, en effet, cette dame dans un calme
24
complet : elle n’accusait de grandes douleurs nulle part,
le pouls était régulier, il donnait tout au plus quatrevingts pulsations régulières, l’éruption miliaire était
assez intense, les vésicules étaient sur de petites plaques
rouges comme l’éruption de la rougeole. Nous sortîmes
de chez cette dame en la rassurant beaucoup ainsi que
son mari sur son état, et nous étions tous alors trèspersuadés qu'elle ne courait aucun danger.
Le lendemain, vers les quatre heures, on vint en hâte
à la Préfecture chercher un médecin pour une dame
fort malade; j’y courus, et en route j’appris de mon
guide que c’était pour la malade dont je viens de par
ler. En arrivant, je la trouvai morte. J’appris que,
dans la nuit, l’accès qui s’était probablement montré la
veille, était revenu; mais cette fois il avait été fatal.
Si, dans cette intermittence dont nous avons été té
moins , on avait administré du sulfate de quinine, n’y
aurait-il pas eu de grandes chances de sauver la ma
lade?
Mon ami M. le docteur de Valbrune, médecin à
Saint-Astiez, qui, malgré sa mauvaise santé, a donné
dans cette épidémie beaucoup de preuves de dévoue
ment à l’humanité et à la science, m’a écrit, depuis mon
départ, pour me faire connaître les détails de la con
valescence de nos malades. Après m’avoir cité un cas
nouveau, bien péremptoire de l'efficacité du sulfate de
quinine pour combattre la suette maligne chez une
femme traitée par lui et un officier de santé de SaintAstiez, il ajoute : Une jeune fille de Montcnceix, qui, à
peu près à la même époque, présentait absolument un
cas analogue, fut, sur scs instances et celles de sa fa-
•25
mille, saignée par son médecin. Immédiatement après
elle se trouva soulagée et se crut sauvée; mais, à dix
heures du soir, un paroxysme survint et enleva la ma
lade 1
Que conclure de ces faits et de beaucoup d’autres
qu’il serait trop long de citer? C’est que le sulfate de
quinine, quand il y a suette maligne sans- complication
d’inflammation locale, est le remède par excellence, le
seul même qui puisse sauver les malades. La pratique
l’a prouvé, le raisonnement devait y conduire. En effet,
si vous reconnaissez dans la suette maligne des accès
pernicieux qui peuvent enlever les malades, quel autre
agent, quel autre remède plus énergique en pareil cas
pouvez-vous employer que le sulfate de quinine? Qu’im
porte qu’il exerce primitivement son action sur l’inervation, ou secondairement, après avoir d’abord modifié
la sanguification, ce qui rentre davantage dans mes
idées? le résultat est le même, il enraye l’accès, ou
l’empêche d’être mortel, et c’est là ce que nous vou
lons obtenir. Discuterai-je maintenant sur l’inefficacité
de la saignée? Si vous m’accordez que j’ai bien appré
cié la nature de la maladie, j’aurai avec moi la grande
majorité des pathologistes pour reconnaître que, nonseulement dans les intoxications sanguines, la saignée
est inutile, mais encore qu’elle est nuisible. Qu’importe
la faible partie du principe toxique que vous enlevez
avec le sang? pouvez-vous agir par elle sur celui qui
se trouve combiné avec le reste du sang répandu dans
toute l’économie? Il est quelques cas où elle est utile,
mais c’est dans le cas de suette inflammatoire, ou avec
complication d’inflammation.
26
La méthode des purgatifs est-elle meilleure? Disonsen un mot en passant. La nature, d’après une loi qui
lui est propre, tend à se débarrasser par les sécrétions
et les excrétions des substances, non-seulement im
propres et inutiles, mais encore nuisibles à sa nutri
tion; mais ce travail est assez lent. Or, les purgatifs,
en excitant la sécrétion intestinale débarrassent bien
l’économie d’une partie du principe toxique; mais celte
partie est bien faible, et remarquez que celte sécrétion
est presque toujours surexcitée aux dépens de celle de
la peau, et qu’on peut ainsi supprimer les sueurs et
l’éruption que je regarde comme très-utiles; et puis,
il faudrait au moins s’y prendre, pour les administrer,
plusieurs jours avant l’invasion de la maladie ; car, dans
la suette maligne, l’intoxication est quelquefois telle
que les malades meurent dans le premier ou le second
accès. Quels sont les purgatifs capables d’enrayer de
pareils accès? Dans cette forme de la suette, le meil
leur traitement est donc celui par le sulfate de quinine.
J’excuse M. le docteur Parrot, de Périgueux, qui le
donne même dans la suette bénigne; car, dit-il, la suette
maligne débutant quelquefois comme la bénigne, qui
m’avertira quelle sera bénigne; et quand j’en serai
averti, sera-t-il temps de l’administrer? J’aime mieux
le donner souvent inutilement, puisqu’il n’en survient
rien de fâcheux, que d’omettre de le donner une seule
fois dans un cas indispensable.
Dire que la cause de l’altération du sang est dans un
principe miasmatique et délétère de l’atmosphère, c’est
déjà bâtir une hypothèse, probable à la vérité; mais
indiquer l’essence, la source de ce principe, ce serait,
27
à mon avis, risquer en conscience de se lancer dans des
hypothèses bien hasardées.
Le département de la Dordogne est arrosé par trois
grandes rivières, deux petites et une assez grande quan
tité de ruisseaux; mais tous coulent sur des lits sabloneux, et je ne crois pas qu’il existe de marais dans le
département. Il y a bien quelques étangs; mais quo
sont-ils en comparaison des marais de la Gironde, où
la suette n’a pas encore apparu? Quant aux variations
de la température, elles ont été communes, cette année,
à la plupart des départements limitrophes de celui de
la Dordogne, qui n’ont pas été atteints par la maladie.
Reconnaissons donc que dans la suette, comme dans
beaucoup d’épidémies, l’essence de la cause nous est in
connue.
De la Suette inflammatoire.
Je donne le nom d’inflammatoire à la suette, toutesles
fois quelle est accompagnée de l’inflammation de quel
que organe. Je m’explique : Broussais, ce génie mé
dical du siècle, ne niait pas l’altération des humeurs;
il reconnaissait même que, dans l’affection typhoïde,
je n’ose dire la fièvre typhoïde (tant j’ai de respect pour
sa mémoire), l’altération du sang était primitive; mais,
disait-il, l’individu n’en a conscience que lorsque celte
altération va provoquer l’inflammation de l’estomac et
des intestins ; car, si l’altération n’est pas assez grande
pour amener cette affection, il y a réaction de l’orga
nisme , le principe délétère est expulsé par les sécrétions
28
et les excrétions, et il n’y a eu qu’état passager de ma
laise , auquel quelquefois même les individus n’ont pas
fait attention.
Pardonnez-moi, Messieurs, de donner tort au grand
Broussais. Je crois qu’il se trompait. Je n’entreprendrai
pas de prouver si l’altération des plaques de Peyer et
des follicules de Brunner, est le résultat de l'inflam
mation, ou la conséquence immédiate de l’altération
du sang; mais ce que je sais, c’est que j’ai vu mourir
des sujets présentant tous les symptômes de l’affection
typhoïde, chez lesquels ces lésions manquaient. J’ai cité
ce que dit M. Roche des morts promptes dans le typhus,
permettez-moi de citer encore M. Rayer, à propos de
la variole : Il peut arriver, dit-il, qu’une fièvre intense
accompagnée d’un délire continuel, d’une agitation ex
trême, emporte les malades après quelques jours de durée,
soit que l’éruption ait eu lieu ou non. Dans les cas dont
veut parler M. Rayer, ce n’est donc ni une lésion or
ganique, ni même une résorption purulente qui cause
la mort, mais bien la fièvre, fièvre provoquée par l’in
toxication sanguine. Donc, l’état produit par celte in
toxication peut demeurer général, même en détermi
nant la mort. Reconnaissons cependant que cet état
peut provoquer des lésions organiques, qui seront tou
jours en rapport avec l’idiosyncrasie de l’individu. On
sait qu’il est de ces organisations tellement suscepti
bles, que le moindre excitant anormal va réveiller ou
provoquer chez elles l’inflammation de quelque organe.
Cela arrive surtout chez les personnes qui possèdent
des organes qui ont été déjà le siège d’une ou de plu
sieurs inflammations, ou même chez lesquelles il y a
29
seulement faiblesse organique : dans ce>s cas-là, l'in
flammation peut débuter en même temps que la mala
die épidémique.
Alors, aux symptômes généraux que nous avons déjà
indiqués, vient se joindre une douleur locale, perma
nente, aiguë, qui peut augmenter dans les paroxysmes,
mais qui ne cesse pas dans les intermittences, ou plutôt
dans les rémittences; car, dans ces cas, la fièvre est
presque toujours continue, mais le pouls n’offre plus
la même mollesse ; il est plein, dur et présente tous les
caractères de la réaction inflammatoire. Cette forme
inflammatoire peut s’allier avec la forme bénigne, mais
bien plus souvent elle accompagne la forme maligne ;
de là, la grande difficulté du diagnostic, chose cepen
dant très-importante; car, tout en traitant la maladie
locale, il ne faut pas négliger l’affection générale.
Il est bien clair que les émissions sanguines devien
nent indispensables dans ces cas ; on aura soin qu’elles
ne soient générales que si l’inflammation devenait trop
intense et ne pouvait être enrayée par les saignées lo
cales, qui doivent toujours être préférées.
Tout en opposant à l’affection locale les moyens ap
propriés pour la combattre, il ne faut pas perdre de
vue que l’affection générale n’est nullement combattue
par le traitement de l’affection locale ; que vous avez
deux ennemis à combattre, et que la même arme ne
peut servir contre tous les deux : la seule arme avec
laquelle on puisse combattre l’affection générale, c’est le
sulfate de quinine. Si l’état de l’estomac empêchait de
l’administrer par la bouche, il faudrait avoir recours à
la méthode endermique et aux lavements. Il ne faut pas,
30
toutefois, se laisser trop intimider par l'inflammation
de l’estomac, car nous avons dit plus haut quelle était
sa tolérance pour ce médicament dans cette maladie.
Quelquefois les lésions organiques peuvent ne se dé
clarer que quand l’affection générale est passée. Elles
peuvent alors succéder à l’une ou à l’autre forme, mais
presque toujours c’est à la forme maligne.
On comprend dans ces cas qu’on n’a plus qu’une ma
ladie à combattre, et que le traitement antiphlogisti
que est le seul nécessaire.
Je ne citerai, à l’appui de mes opinions sur la suette
inflammatoire, qu’une seule observation qui, du reste,
est connue de tous les médecins de Bordeaux qui sont
allés à Périgueux lors de l’épidémie.
Le sujet qui est l’objet de celte observation ne m’est
connu que sous le nom du serrurier. C’est un homme
de trente-cinq ans.
Je le vis pour la première fois le samedi au soir, 18
septembre. J’étais en compagnie des docteurs Marchant
et Mabit fils, de Bordeaux, et de plusieurs autres méde
cins de Limoges. Cet homme était malade depuis cinq ou
six jours; il y avait eu chez lui éruption miliaire, mais
je nepus en observer aucune trace ; il avait, dans le com
mencement , présenté tous les symptômes généraux de
l’épidémie; mais, depuis la veille, la fièvre avait aug
menté avec des symptômes cérébraux, et ces symptômes
persistaient, bien qu’il y eût intermittence marquée dans
la fièvre. La veille, le malade avait été saigné; nous
vîmes le sang : le caillot était volumineux et présen
tait une légère couenne inflammatoire. On lui avait posé
cinquante sangsues aux jugulaires, mais qui avaient
31
donne peu de sang. Le malade avait aussi pris du sul
fate de quinine. Dans le moment où nous le vîmes, il
était extrêmement agité; il voulait se lever, on avait
peine à le contenir au lit ; il parlait beaucoup, mais avec
difficulté, il bredouillait. Les pupilles étaient très-dilalées, le regard un peu hagard, la peau était chaude,
mais sèche; le pouls plein, développé, mais cependant
ne donnant guère plus de quatre-vingts à quatre-vingtdix pulsations; l’épigastre n’était pas douloureux, la
langue était muqueuse comme à l’ordinaire ; le poumon
et le cœur ne présentèrent rien de remarquable.
Nous fûmes tous unanimes pour diagnostiquer une
méningite aiguë. Je proposai même la saignée de la
temporale, pour agir plus énergiquement et plus vite
sur la circulation artérielle du cerveau. Il fut décidé
qu’on saignerait de nouveau le malade à l’instant, et
que, dans la nuit, on lui administrerait un gramme de
calomel, afin de faire sur les intestins une forte ré
vulsion. Le lendemain, l’état du malade était plus grave;
les pupilles ne se contractaient guère plus. L’agitation
augmentait surtout avec les redoublements de la fièvre.
Le médecin ordinaire du malade, M. le docteur Lacrousille, pensant, avec juste raison, qu’il ne devait
pas considérer seulement la méningite, mais encore
tenir compte de la maladie générale qui pouvait bien
être pour quelque chose dans ces accès de fièvre si fa
tigants pour le malade, administra de nouveau le sul
fate de quinine, tout en faisant placer sur le front du
malade un bandeau trempé dans l’eau froide, et des
vésicatoires aux extrémités. Il donna encore, pendant
la nuit, un gramme de calomel, qui détermina des
32
selles abondantes. Le lendemain, le malade était plus
calme, mais il bredouillait encore autant que la veille,
et son accablement semblait l’avant-coureur du coma
provoqué par un commencement d’épanchement. C’est
alors que notre diagnostic, je parle de celui du doc
teur Mabit fils et du mien, fut sinistre. Nous ne pou
vions croire à la guérison de ce malade. Son méde
cin ordinaire, au contraire, trouvant le malade mieux,
continua l'administration du sulfate de quinine à haute
dose, et nous assura que le lendemain il serait tout à
fait bien. En effet, le lendemain le malade ne se plai
gnait plus ou peu de la tête; la fièvre n’était pas reve
nue la nuit, la parole était plus facile, les pupilles
contractiles; il avait reposé deux heures. On continua
encore quelques jours le sulfate de quinine en lave
ment et par la bouche, et le malade s’est parfaitement
rétabli. C’est de mémoire seulement ici que je cite cette
observation, car je n’ai pris à ce sujet aucune note,
et j’avoue que pendant mon séjour à Périgueux, je n’ai
pas compris l’état de ce malade. Mais depuis, en com
parant ce fait avec plusieurs autres dont j’ai été témoin,
et en y réfléchissant, je me le suis parfaitement ex
pliqué. Ce malade a été affecté à la fois, et d’une suette
maligne et d’une méningite légère, provoquée évidem
ment par la suette, ce qui constitue pour moi préci
sément la troisième forme de la maladie que j’appelle
suette inflammatoire. Le malade a guéri, parce que,
tout en combattant la méningite par les saignées et les
révulsifs, on a aussi combattu l’affection générale par
le sulfate de quinine.
Je ne parlerai pas des moyens préservatifs de la
33
suette, il faudrait, répéter des lieux communs indiqués
dans toutes les épidémies. Je m’abstiens d'indiquer le
seul qui pourrait, réussir, parce qu'il peut devenir nui
sible aux localités frappées par la maladie.
Quant à la contagion, il est difficile d’y croire; car
des individus se sont impunément inoculés le liquide
des vésicules, des personnes dans la campagne ont aussi
impunément couché avec des sujets infectés, et les mé
decins étrangers qui sont allés dans les localités où ré
gnait l’épidémie, pour la traiter, ne l’ont point con
tractée, tandis que plusieurs médecins du pays qui, par
conséquent étaient depuis longtemps sous l’influence
de la cause de la maladie, en ont été atteints. Dans la
ville de Périgueux, on a remarqué que la classe inter
médiaire avait presque seule eu le monopole de la ma
ladie; cependant, vers la lin, un assez grand nombre
de pauvres ont été frappés. Dans la campagne, elle a
sévi assez indistinctement.
CONCLUSIONS.
La suette miliaire du département de la Dordogne
est pour moi une affection générale due à une modifi
cation du sang, qui a probablement pour cause l’intro
duction dans l’économie d’un principe miasmatique
délétère, inconnu dans son essence. Dans la grande
majorité des cas, cette affection demeure générale, c’est
-à-dire ne paraît pas attaquer un organe plutôt qu’un
autre. Elle prend alors ou la forme bénigne, ou la forme
maligne; cependant, dans quelques cas, elle provoque
des lésions organiques et revêt la forme inflammatoire.
34
Elle devient alors d’autant plus dangereuse, qu’il y a
deux maladies à combattre : l’affection locale par les
moyens appropriés, et l’affection générale à l’aide du
sulfate de quinine. Il ne faut pas que l’état de l’estomac
ou du tube digestif fasse reculer devant l'emploi de ce
moyen, car rarement il en survient des accidents fâ
cheux, et dans ces rares cas il faut avoir recours à la
méthode endermique.
il ne me reste plus, en terminant, qu’à payer un tri
but de reconnaissance aux médecins du pays qui ont
montré dans cette occasion un dévouement sans bornes,
et qui, à mon égard, se sont montrés si complaisants et
si affectueux. Je les nommerais avec plaisir, si je ne
craignais de blesser leur modestie : qu’ils reçoivent ici
l’expression bien sincère de ma vive gratitude, de mon
estime et de mon attachement pour eux. .,—
