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Fait partie de Des Devoirs des rois envers les peuples et des peuples envers les rois et de leurs droits réciproques

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DES DEVOIRS

ENVERS LES PEUPLES

ET DES PEUPLES
ENVERS LES ROIS,

ET DE LEURS DROITS RECIPROQUES;

PAR M. B. ALCIATOR.

Les Peuples n’ont été jusqu’ici plus
ou moins malheureux sans remède,
qu’à mesure qu’ils se sont plus ou
moins écartés de la nature : ils ont
perdu de vue l’origine de leurs
droits.

A PÉRIGUEUX,
CHEZ LA VEUVE FAURE, IMPRIMEUR
DE LA PREFECTURE ET DES TRIBUNAUX.

OBSERVATIONS
AU LECTEUR.
----

------

Avant d’entrer en matière, je veux essayer de
détruire un préjugé qui est celui de la plupart
des lecteurs. Lorsqu’ils veulent lire un ouvrage
quelconque, ils commencent toujours par s’in­
former qui l’a écrit. Est-ce un jeune homme?
C’en est fait : suivant l’opinion bonne ou mau­
vaise qu’on a de lui, son ouvrage estdéjà jugé,
avant même d’être lu ; aussi, que s’en suit-il ?
Il s’en suit que la vérité entre difficilement dans
notre cœur, parce que nous la lisons avec un
esprit prévenu. Or, une pareille conduite ne
saurait appartenir qu’à des hommes profondé­
ment ignorants, ou peu désireux de connaître
la vérité.
Je ne conteste point cependant qu’un jeune
homme, par cela même qu’il est jeune, est
censé être, plus que tout autre, sujet à l’er­
reur , surtout quand il s’avise de ne parler et
ne raisonner que d’après lui-même , comine je
le fais dans cette petite brochure. Mais si j’ai
le bonheur de réussir; si j’ai le bonheur, disje , de trouver ce que je cherchais , la vérité ,
qu’importé que je sois jeune homme ou homme
fait ? N’ai-je pas atteint mon but ?

IV
Je supplie donc le lecteur d'oublier entière­
ment le jeune homme , pour ne faire attention
qu’à ce qu’il dit ; mais je le supplie aussi de
me lire d’un bout à l’autre et de ne pas me lire,
avec trop de légèreté, s’il ne veut pas s’exposer
à me juger trop légèrement. Dans des matières
si sérieuses, si importantes, tout, jusqu’aux
mots, doit être pesé , examiné avec soin, et un
homme qui se respecte, un homme qui chérit
la vérité, doit sc montrer toujours très circons­
pect dans ses jugements et ses assertions. Si je
suis dans l’erreur, qu’on me condamne sans
pitié, on en a le droit; mais si, encore une
fois, j’ai été assez heureux pour ne dire que des
choses justes, il me semble que j’ai droit éga­
lement à l’impartialité du public.
Je ferai encore quelques observations. Ceux
qui ne veulent voir dans un écrit que des bons
mots, que quelques phrases bien tournées, peu­
vent se dispenser de me lire. Ce n’est pas pour
eux que j’ai pris la plume : je suis loin d’avoir
voulu perdre mon temps à amuser des esprits
frivoles.
J’éprouve du dépit quand j’entends dire tous
les jours de tel ou tel ouvrage qu’il est assez bien,
écrit , que le style en est assez élégant. Pour moi,
ce n’est pas ce que je demande au lecteur : je
lui demande si j’ai trouvé la vérité que je cher-

V
citais. S’il répond oui, il ne m’en faut pas da­
vantage; c’est le plus bel éloge qu’il puisse me
faire.
J’ai parlé un peu politique dans mon dernier
ouvrage , et j’ai l’air de tenir aujourd’hui un
tout autre langage que celui que je tenais alors;
il n’en est rien cependant. Quoique ma façon
de penser ait bien changé , elle n’a pas changé
sur ce que j’ai dit publiquement; tout ce que
j’ai dit, je le dirais encore plus fortement s'il
le fallait. Dans mon dernier ouvrage, j’ai songé
à prendre les choses , non telles qu’elles de­
vraient être, mais telles qu’elles sont, et, je suis
forcé de l’avouer, je n’ai trouvé que des abus à
flétrir.
Je dois rendre compte maintenant du chan­
gement qui s’est opéré dans mes idées.
Depuis plusieurs mois, j’éprouvais de conti­
nuelles inquiétudes sur mes opinions. Quand je
parlais en faveur de ce qu’on appelle la légiti­
mité , j’entendais au fond de moi-même je ne
quelle voix puissante qui me disait que c’est
une chose absurde, mais jetais trop aveugle
encore pour m’expliquer cette absurdité. Quand
j'osais témoigner de l’estime pour un mono­
syllabe auquel on attribue la vertu d’ennoblir,
pour des titres de comtes , de ducs, de marquis
et autres bêtises pareilles , alors une honte invo-

vj
lonfaire s’emparait de moi, mais je n’en restais
pas moins muet sur d’odieux préjugés que tous
les gouvernements tolèrent. En un mot, je ne
savais trop que penser et que croire touchant
mes opinions, et, quand je parlais, l’erreur
sortait presque toujours de préférence de ma
bouche.
J’ai senti bientôt le besoin de m'instruire pour
m’éclairer, de réfléchir pour penser juste. J’ai
lu et étudié l’histoire ; quoique bien jeune en­
core, j’ai étudié et connu les hommes ; c'est
ainsi que je me suis enrichi des lumières de
l’expérience: l’expérience est mère de la vérité.
Dès-lors j’ai commencé à me faire une opinion fixe : ma conscience a cessé d’avoir deux
voix, et je suis tranquille.
Je sais bien que l’envie, qui ne dort jamais,
ne se contentera pas de mes raisons. Elle
épiera mes démarches, elle me supposera des
vues que je n’ai point, peut-être des vues de célébrité ou d'intérêt ; mais toutes ses attaques se­
ront vaines, car je suis disposé d’avance à la
laisser bien au-dessous de moi. Je n’ignorais
pas, d’ailleurs, quand je prenais la plume,
qu’oser dire la vérité aux hommes, c’est livrer
notre réputation aux traits de l’envie.

1

DES

ENVERS LES PEUPLES

ET DES PEUPLES ENVERS LES ROIS,
ET DE LEURS DROITS RECIPROQUES.

J’entreprends de traiter une question qui inté­
resse le genre humain toutentier. C’est de cette
question, bien ou mal comprise, bien ou mal
interprétée, qu’a toujours dépendu le bonheur
ou le malheur des états.
Jusqu'à présent, la vérité n’a presque pas
cessé d’être confondue avec ce qui n’est pas
elle. Il est temps enfin que cette fille du ciel,
qui aurait dû être destinée, dès le commence­
ment, à tenir seule le sceptre du monde, sorte
avec éclat du profond oubli où l’ont ensevelie
de concert et l’orgueil des souverains et l’aveu­
glement des peuples.
Dans la carrière que je me propose de par­
courir , je montrerai l'homme, non pas tel que
1'ont fait d’odieux préjugés, mais tel qu’il doit
être, libre, comme l’a créé la nature. Ici se­
ront signalés au juste ressentiment des peuples

( 8 )
ces rois ambitieux qui, les premiers, ont osé
faire de leur ambition cupide la suprême loi ,
outre-passer les droits que leur avait tracés le
pacte social, et ne voir, dans le grand art de
régner, que l’art ignoble d’inventer des hochets
propres à satisfaire leur âme basse et hautaine.
Ici encore seront mis à leur place tous ces égoïs­
tes privilégiés, dont les privilèges sont un at­
tentat sans cesse existant à l’égalité qui doit ré­
gner parmi les hommes, qui, rassasiés chaque
jour des faveurs du monarque, faveurs injustes
qu’ils ont le pouvoir de transmettre jusqu’à
leurs derniers neveux , n’ont pas honte de se
prévaloir, en face même de l’honnête citoyen ,
d’un vain titre que, d’ailleurs, toute leur con­
duite réprouve.
Ainsi donc, qu’on n'aie pas lieu de s’étonner
si j’émets dans cette brochure des principes qui,
peut-être , déplairont d’abord par leur nou­
veauté, mais qu’on embrassera avec enthou­
siasme quand on en aura pesé toutes les heu­
reuses conséquences. Au reste, ce n’est qu’en
faisant une étude réfléchie de l’histoire qu’on
pourra me comprendre ; c’est en remontant
aux grandes causes , qui préparent lentement
ou précipitent la chute des empires, que les
hommes apprendront à fonder des gouverne­
ments solides.

( 9 )
Pour se faire une idée juste des obligations
qui accompagnent la royauté, il est essentiel
d’examiner d’abord quels durent être, dans le
principe, les engagements contractés entre un
peuple et un roi, un roi et un peuple ; ensuite,
de définir exactement le cercle où doivent être
circonscrits tous les droits qui la constituent.
Je remonte donc à son origine (*).
Tant que le genre humain fut concentré dans
un petit nombre de familles, il n’y eut d’auto­
rité parmi les hommes que celle que la nature
donnait aux pères sur leurs enfants ; mais bien­
tôt les générations se multiplièrent, le même
sol ne put suffire aux mêmes habitants, et ils
furent contraintsde se disperser. D’ailleurs. une
terre immense s’offrait devant eux : la curiosité,
qui nous est naturelle et qui nous porte à éten­
dre de plus en plus nos découvertes, dut néces­
sairement leur suggérer l'idée d’entreprendre
des voyages. Ils partent donc, les uns d’un côté,
les autres d’un autre ; ils rencontrent sur leur
passage des contrées riantes et fertiles : elles
leur plaisent, et ils en l'ont leur séjour.
(*) Plusieurs écrivains ont tiré beaucoup de conjectures sur
l’origine de la souveraineté , mais toutes m’ont paru peu fon­
dées; je n’ai pas cru devoir les transcrire. Celles que ,‘expose
ici me semblent plus vraisemblables. Au reste , le lecteur éclairé
en jugera; je le prie de ne pas perdre de vue la liaison des
idées.

(10 )
Peu à peu les besoins avaient fait naître l’in­
dustrie , et l’on avait appris à se vêtir et à se lo­
ger. Il en a été à peu près de même de tous les
arts; ils naquirent des besoins de l’homme.
Cependant tous ces petits peuples qui se dis­
persèrent au loin ne purent se fixer dans des
pays également avantageux. Des guerres ne tar­
dèrent pas à éclater ; les uns voulurent s’empa­
rer du bien des autres, et ceci est tout naturel :
l’homme, dans l’état de sauvage, ne connaît
d’autre loi que son bien-être.
L’idée d’attaque amena l’idée de défense. Tous
les membres d’un même peuple, étant réunis
par un intérêt commun, parce que tous habi­
taient un même lieu , durent concerter ensem­
ble sur les moyens de repousser l’ennemi ; mais
tous ne pouvaient donner des conseils également
salutaires : il se trouva nécessairement un hom­
me plus avisé, plus sage que les autres ; son avis
l’emporta; on consentit à sc laisser guider par
lui; on en vint au mains, et le succès dut favo­
riser l’entreprise, parce que, combattant sous
les ordres d’un chef, on combattait avec plus
d’ensemble.
Dès-lors les hommes sentirent la nécessité de
se laisser conduire par lesconseilsd'un homme
sage, et, en peu de temps, de même que les
besoins avaient fait naître l’industrie, les be­
soins firent naître les lois.

( 11 )
Ce fut donc an seul mérite qu’on décerna en
premier lieu l’honneur du commandement :
Que dis-je ? Ce n’était pas même un comman­
dement ; le chef de la nation ne portait point de
diadème ; il n’était revêtu d’aucun signe distinc­
tif qui marquât sa supériorité sur les autres; il
n’avaitde supériorité que celle que lui donnaient
ses talents et sa vertu ; il se contentait d’expo­
ser son avis, de proposer une loi, et le peuple
approuvait ou désapprouvait, selon qu’il y allait
de l’intérêt de tous. Par ce moyen, tout le monde
était libre , tout le monde était heureux.
Mais insensiblement ce titre flatteur de chef
de la nation, qu’on aurait dû toujours n'accor­
der qu’au mérite, finit par devenir le prix de
l’ambition et de l’orgueil ; on le déférait au plus
sage, et chacun prétendit être, le plus sage : l’es­
prit de parti s’en mêla; des disputes s’élevèrent,
et l’on n’obtint plus la royauté que par cabale.
C’est alors que celte royauté commença à dé­
générer en despotisme. L’orgueilleux. qui s’é­
tait vu couronner par la force , ne tarda pas à
voirdansses sujets des hommesd’une autre na­
ture que lui. Dans l’espoir de le leur faire sen­
tir, il dédaigna de s'habiller comme eux ; il lui
fallut de magnifiques vêtements, un sceptre,
puis un palais. Plus lard, il acheva de. jeter les
fondements de la tyrannie ; les hommes qui sa-

( 12 )
vaient le mieux seconder son ambition, flatter
ses vices, furent ceux qui composèrent sa cour :
il créa des charges, des dignités de toute espèce,
et les courtisans se levèrent en foule; il établit
des privilèges, et les peuples furent esclaves.
Je m’arrête, car je sens que j’irais plus loin
que je ne m’étais d’abord proposé ; j’ai dit jus­
qu’ici tout ce que je voulais dire. J’ai cherché à
découvrir qu’elle a dû être l’origine de la souve­
raineté , et si je n’ai pu tirer que de simples con­
jectures sur des temps qui nous sont inconnus,
au moins ces conjectures sont elles conformes
à la raison. Que quelqu’un ose le nier, et il se
trouvera toujours dans la nécessité de soutenir
de deux choses l’une : Ou que le premier qui
fut roi fut un homme qui dit à ses semblables :
Je suis voire maître, et que ses semblables cour­
bèrent docilement la tête sous le joug qu’on pré­
tendait leur imposer ; ou que le premier qui fut
roi fut un homme que les besoins seuls, qui
naquirent des circonstances, élevèrent à cette
dignité; un hommeàqui ses semblables donnè­
rent le pouvoir, non de leur commander en
maître, mais uniquement de les protéger, de
1es défendre, de veiller à leur sûreté contre les
dangers de l'extérieur, car alors, un gouvernement étant encore à fonder, et la société n’ayant
fait aucun pas vers la civilisation , c’était les

( 13 )
seuls dangers qu’on avait à courir ; enfin , un
homme dont toute la juridiction se bornait à
proposer des conseils, et, à mesure que les be­
soins l’exigèrent, des lois, lois qu’il jugeait les
plus propres à assurer le bonheur de ses conci­
toyens, lois que, d’ailleurs, ses concitoyens se
réservaient, comme je l’ai dit plus haut, d’ap­
prouver ou de désapprouver. Il est facile main­
tenant de se fixer sur l’une ou l’autre des
deux hypothèses que je viens de développer. Si
l’on m’objectait la première, on m’objecterait
une chose absurde, et une chose absurde ne mé­
rite pas de réponse. Si l’on m’objectait la se­
conde, on ne dirait rien que je n’aie dit moimême , ou que je n’aie voulu dire. Qu’importe
donc telle ou telle supposition, pourvu que le
principe reste le même ?
Oui, le grand principe que j’ai eu pour but
d’établir, principe sacré puisqu’il est puisé dans
la nature, c’est que les souverains ne sont que
les mandataires des peuples. Ce ne sont point
des maîtres, encore une fois, qui commandent
à des esclaves, ni même à des sujets (le terme
serait impropre); mais ce sont des égaux qui
commandent à des égaux.
Cependant je tiens là un langage qu’on ne
comprend guère aujourd’hui ; et pourquoi ?
parce que l'habitude d’un long esclavage a tel-

( 14 )
lement abâtardi les peuples, qu’ils ne savent
plus se faire un sort définitif, et que les mots
de sage gouvernement, de gouvernement base sur la
nature et la raison, sont des énigmes pour eux.
Leur parle-t-on de liberté ? ils ne connaissent
que les abus qu’on peut en faire ; leur parlet-on de royauté ? tant de souvenirs odieux sont
malheureusement attachés à cette dignité ,
qu’ils tremblent chaque jour qu’elle ne dégé­
nère en despotisme. Voyez aussi comme ils ont
bien soin de n’en faire qu’une autorité sans pou­
voir , qu’un hochet pour amuser quelques soidisant représentants de la nation !
Il est donc vrai que le genre humain , à me­
sure qu’il a fait des progrès dans la civilisation,
n’est sorti peu à peu de la barbarie que pour re­
tourner àgrands pas vers la barbarie. Hé ! quelle
différence de celle-ci à la première ! La pre­
mière ne méritait pas même le nom qu’on lui
donne , puisque , par elle , l’homme était sim­
ple comme la nature, au lieu que celle-ci, à
demi-cachée sous le voile imposteur des lumiè­
res et des beaux arts, est hideuse comme les
vices qui l’accompagnent. Dans la première,
on savait être libre ; dans celle-ci, à peine saiton n’être pas esclave. Chose étrange ! il semble
qu’il ne soit donné qu’à l'homme sauvage de
sentir sa dignité, et à l’homme civilisé de baiser

»

( 15 )
avec respect la main qui voudra le charger de
chaînes; tant il est vrai que la civilisation n’est
autre chose qu’un long apprentissage de servi­
tude ! C’est l’ambition qui a civilisé les peuples;
c’est l’ambition qui les a asservis. Aujourd’hui
surtout, il est devenu si facile de les asservir ,
que les égoïstes, tant soit peu audacieux, qui
veulent s’agrandir à la faveur des nombreux sa­
crifices qu’ils ont l’art d’imposer à la patrie ,
n’ont presque pas de peine de leur persuader
qu’ils sont libres, lors même qu’ils sont bien
loin de l’être.
Une nation qui en est venue à ce point d’a­
veuglement, de stupidité, est la plus misérable
des nations. II peut se faire qu’elle aura quel­
quefois le désir de prendre la vérité là où elle
est, mais ses préjugés anciens et nouveaux ré­
pandront presque toujours un nuage sur scs
bons désirs, et elle ira chercher la vérité là où
elle n’est pas. Néanmoins, elle peut être floris­
sante; elle peut avoir des succès au-dehors ,
étendre au loin ses conquêtes ; mais il ne faut
pas s’abuser : loin d’en être plus heureuse, elle
n’en sera que plus malheureuse, que plus es­
clave , surtout si c’est une nation où les vains
titres, où les privilèges sont en vigueur. Pour
expliquer ce que j’avance , je n’aurai point re­
cours à des assertions gratuites , à l’art subtil

( 16 )
du sophisme ; mais je vous renverrai à l’his­
toire. Consultez les fastes de tous les peuples ,
examinez, par exemple, le règne trop fameux
de Louis XIV , et vous découvrirez cette grande
vérité ; vous verrez d’abord un prince qui ,
doué d’un génie vaste et profond, souple et ar­
dent , embrasse de bonne heure la conquête de
l’Europe entière ; il est à peine âgé de i5 ans ,
et son jeune cœur ne respire que des triomphes
et brûle de s’élancer vers la gloire. Cependant
la France, à cette époque , se trouvait encore
dans un état de crise violente. Depuis Louis
XIII, de fréquents orages, inséparables d’une
longue minorité, n’avaient cessé de tourmenter
ce vaisseau fragile , lorsque, après la mort de
Jlazarin , Louis XIV résolut de gouverner par
lui-même ; il prend aussitôt le timon des affaires, et à peine s’en est-il saisi, qu’il imprime à
toutes ses démarches le caractère de sa gran­
deur et le sceau de scs faiblesses. Ah ! c’est alors
qu’on put entrevoir aisément le sort fatal et
brillant que la France allait subir! Ça été, en
effet, au XVII."' siècle, un triste et sublime
spectacle offert au monde qu’un prince qui,
secondé par d’habiles capitaines pour marcher
à la tête de ses armées, par d’habiles amiraux
pour commander ses escadres, par d’habiles
ministres pour diriger les affaires de l’état, et

( 17 )
appuyé sur tous ces grands hommes comme sur
autant de colonnes qui tendent à soutenir un
majestueux édifice, ne fit néanmoins qu’ébran­
ler l’Europe en troublant la sécurité de sa pa­
trie , en la mettant à deux doigts de sa perte ;
l’aire la loi aux rois tandis qu’il la faisait d’une
manière plus despotique encore à ses sujets;
disposer à son gré des couronnes, tandis qu’il
disposait des deniers du peuple pour dresser
des édifices dignes de son orgueil et réjouir la
vanité de ses courtisans et de ses maîtresses ;
étendre sa puissance jusque sur les mers, tan­
dis qu’il en abusait dans ses états en oppri­
mant, en arrachant indignement à leurs foyers
et à leurs famillesdes hommes qu’il eût dû re­
garder comme ses égaux, et dont il devait res­
pecter les opinions religieuses ; élever la France
au-dessus de toutes les nationsdu monde, tan­
dis qu’il lui creusait un abîme, tandis qu’il la
conduisait de victoire en victoire à la plus pro­
fonde misère; et qui, enfin, par un de ces
grands évènements qui changent la face des
empires, se vit tout-à-coup, après avoir joui
pendant cinquante ans du fruit de ses triom­
phes et de sa gloire, harcelé de tous côtés par
les revers, comme si la fortune, qui se plait si
souvent à se jouer des hommes, ne l’eut porté
au faîte des grandeurs que pour le précipiter

( 18 )
de plus haut! Et cependant, ô France! que ton
sort parut long-temps digne d’envie ! Comme
autrefois Rome sous le règne d’Auguste, tu
étais devenue, sous le règne de Louis, la sou­
veraine de l’univers ! Seule tu avais l’empire de
l’océan ; tu dictais des lois aux nations , tu étais
comme le sanctuaire des lettres et des beaux
arts, et l’imposant cortège de tous les grands
hommes que tu renfermais dans ton sein ajou­
tait un nouvel éclat à tes triomphes, une nou­
velle force à ta puissance!..... Mais, pendant
ce temps là, le peuple souffrait : Que dis-je?
il souffrait en silence sous le sceptre de fer du
monarque absolu qui le frappait ! Accablé d’im­
pôts , dévoré, jusque dans ce qu’il avait de plus
cher, par le fléau de mille guerres injustes , il
était réduit à se nourrir d’un pain arrosé de ses
larmes et de ses sueurs, tandis qu’un troupeau
de vils courtisans et de courtisanes plus viles
encore courait se presser autour du trône, dans
l’espoir d’obtenir, sinon de nouveaux privilèges
et de nouvelles grâces, au moins un regard fa­
vorable du capricieux despote qu’on rassasiait
de flatteries et d’encens. O humanité ! c’est
ainsi qu’on te foulait aux pieds! C’est ainsi
que des monstres , qu’on appelle civilisés ,
sont parvenus de tous temps à mettre en lam­
beaux le sacré contrat qui doit exister entre

( 19 )
l'homme et l’homme !.... On en voit surtout un
exemple dans ce beau langage qu’osa tenir ce
môme despote, lorsqu’après avoir creusé, à
force de sottise et d’orgueil, un vaste précipice
à sa patrie, il s’écria qu’il voulait aller s'ensevelir
avec sa brave noblesse sous les ruines de la monar­
chie! Voilà un langage, dis-je, qu’on a toujours
admiré, qu’on admire encore, et que je rougis
d’avoir autrefois admiré moi-môme. Mais au­
jourd’hui, revenu de ce coupable enthousiasme,
je me demande avec surprise comment on peut
admirer de semblables paroles ; comment il se
fait qu’aucun historien ne se soit avisé encore
de les relever avec toute l’indignation qu’elles
méritent. Remarquez, en effet, que l’insolent
et superbe Louis XIV ne dit point qu’il veut
s’entourer de son peuple. Non, ce peuple qu’il
vient de plonger dans la plus désolante misère,
ce peuple, dont il n’a cessé pendant tout son
règne, de concert avec ses favoris et ses favo­
rites, de sucer le sang et les sueurs, il ne le
compte pour rien ; il ne veut s’entourer, dit-il,
que de sa noblesse, c’est-à-dire de ces esclaves
vendus à l’ambition d’un seul homme, de ces
adulateurs éhontés, dont il acheta le dévoue­
ment en les associant à son égoïsme et à ses
plaisirs, et en leur donnant lui-même l’exemple
du peu de cas qu’ils ont toujours fait de ce qu’ils

( 20 )
appellent le peuple. Hé ! que ne disait-il aussi,
comme un autre Sardanapale, qu’il voulait aller
se brûler avec ses femmes ?.... Je ne ferai plus
qu’une réflexion : Si le siècle de Louis XIV a été
surtout le siècle de la gloire de notre patrie , on
peut dire également qu’il a été surtout le siècle
de son humiliation et de sa misère. Convenons
que c’est une gloire achetée bien cher.
Toutes ces réflexions sur le règne de Louis.
XIV, pour paraître hors de mon sujet , n’en
sortent nullement ; au contraire, je n’ai fait
qu’appuyer solidement par un exemple que je
pourrais accompagner de mille autres , mon
principe , qui déclare que les peuples ont été
jusqu’ici plus ou moins malheureux sans re­
mède, à mesure qu’ils se sont plus ou moins ci­
vilisés, plus ou moins écartés de la nature. Ils
ont perdu de vue l’origine de leurs droits.
Cependant ils ont fait quelquefois de géné­
reux efforts pour les reconquérir, et la France,
par exemple, a vu, il y a quarante ans , bien
des tyrannies étouffées dans le sang de sept mil­
lions de citoyens. Mais ô ciel! fallait-il un si
grand sacrifice pour devenir ce que nous som­
mes? La vérité, pour laquelle on s'insurgeait.
n’aurait donc produit que des monstres? Ah !
il ne faut pas en être surpris, c’est qu’on ne
s’attacha plus qu’à la défigurer, cette vérité,

F

( 21 )
après que Mirabeau fut descendu dans la tombe!
Que dis-je ? on la méconnut entièrement ; elle
périt avec le grand homme qui la faisait triom­
pher à la tribune. D’un excès, dont on avait
su s’affranchir, on courut se jeter dans un au­
tre , et depuis nous n’avons fait, pour ainsi
dire, que tomber d’un mal dans un autre mal ;
c’est pourquoi je ne craindrai point de le sou­
tenir , au risque de voir les sots se moquer de
moi, les hommes qui nous gouvernent m’ont
paru avoir, comme la plupart de ceux qui les
ont précédés, la vue bien courte eu politique.
Toujours entêtés dans leurs fausses théories,
dans leurs éternelles idées de progrès des lumiè­
res , de progrès dans la civilisation, l’expérience
n’a pu encore les instruire; ils ont cru pouvoir
fonder, chacun de leur côté, un gouvernement
sage et durable, et aucun n’a atteint le but : tous
ont bâti un édifice sur un sable mouvant. Pour­
quoi cela ? parce qu’ils ne se sont pas aperçus,
encore une fois, que plus ils veulent s’éloigner
de la nature, plus ils s’éloignent de l’ordre ; la
nature est une avec la vérité : suivie avec sagesse,
elle peut seule opérer la plus belle des civilisa­
tions.
En voilà assez pour l’explication et le déve­
loppement de mon principe. Je l’ai établi, dès
les premières pages de cette brochure, sur des

(22 )
bases inébranlables. Les principaux devoirs des
rois, tels que je vais me hâter de les tracer avec
précision , en seront les conséquences; de plus,
comme mon but sera de dire beaucoup de cho­
ses en peu de mots, je me contenterai souvent
de blâmer en passant certains actes dont la
culpabilité n’a guère besoin d’être discutée.
Quant aux droits des peuples, je crois pouvoir
me dispenser d’en faire un point séparé de mon
discours ; parler des devoirs des princes, c’est
parler de leurs droits et de ceux de la nation
qu'ils gouvernent.
Le premier devoir d’un roi, c’est de mesurer
ses forces quand il accepte la royauté. Qu’il
songe à l’immense responsabilité (pii pèse sur
sa tête : il a tout un peuple à rendre heureux ;
mais'pour le rendre heureux, il faut savoir le
gouverner, et pour savoir le gouverner, il faut
avoir du génie. Qu’il y réfléchisse donc sérieuse­
ment : malheur à lui si l’attrait d’une couronne
peut l’emporter dans son cœur sur le plus sacré
de tous ses devoirs !
Cependant il peut n’être pas persuadé d’a­
vance de son incapacité ; alors, qu’il essaye ;
qu’il prenne , mais non sans trembler, le timon
des affaires, et dès qu’il sera bien convaincu,
par l’expérience, de son impuissance à les diri-

( 23 )
ger avec sagesse, qu’il n’hésite plus ; qu’il laisse
à un autre le soin de soutenir un fardeau qui
l’accablerait, et qu’il n’attende pas que le peu­
ple mécontent se soulève pour le renverser du
trône; car le peuple en a le droit, et la preuve
en est claire : c’est que si le peuple ne renver­
sait pas le monarque, le monarque se trouve­
rait responsable de tous les maux qu’endurerait
le peuple.
Un roi incapable, avec les meilleures inten­
tions , n’est pas moins dangereux qu’un des­
pote ; le malheureux Charles X nous en a donné
un exemple funeste. Combien d’autres princes,
de différentes nations , ne pourrais-je pas citer !
Il en est d’un état comme d’un vaisseau ;
qu’un vaisseau soit guidé par un pilote malha­
bile , le vaisseau ira bientôt se briser contre
les écueils.
Que les peuples y prennent garde ; leur bon­
heur dépend du choix d’un prince. Qu’ils cir­
conscrivent donc dans de sages limites la monar­
chie héréditaire , s’ils eu ont une. N’est-il pas
insensé de souffrir que les fils d’un roi succè­
dent sans interruption à leur père ? Un Charle­
magne pouvait régner, un Louis-le-Débonnaire, son fils , ne le pouvait pas.

Oui, quand les peuples, vivant sous une
monarchie, ont déclaré cette monarchie Itéré-

,

( 24 )
ditaire, ils ne l’ont déclarée telle qu’autant que
les successeurs du prince régnant seraient ca­
pables de les gouverner; ce qui rentrait tou­
jours dans la monarchie élective. Si cette con­
dition n’a pas été émise solennellement, au
moins elle a été tacite ; et, pour avoir été tacite,
elle n’en est pas moins juste et nécessaire.
Cependant, si nous consultons l’histoire,
nous voyons qu’il en a été autrement. Pourquoi
cela ? parce que les peuples ont toujours com­
mis dans ces circonstances deux grandes fau­
tes: I.° Ils ont oublié de consacrer par une loi
la condition essentielle dont je viens de parler ;
2.° En se donnant un chef, ils l’ont laissé s’en­
tourer peu à peu de créatures, et ils n’ont pas
songé à se réserver la majorité du pouvoir.
Trop de confiance les a perdus ; ils n’ont pas
compris, dis-je , que l’ambition et l’orgueil
sont les deux passions vitales de la plupart des
hommes; il a fallu les civiliser pour leur faire
entendre qu’on voulait les rendre esclaves. Di­
sons donc, avec justice, que cette monarchie
héréditaire, que l’on a osé appeler depuis légi­
timité, parce qu’on a prétendu en faire un droit
des souverains, n’est autre chose qu’un triom­
phe de l’ambition et de l’orgueil de ces mêmes
souverains sur l’inexpérience et l’aveuglement
des peuples.

( 25 )
Mais aujourd’hui les nations de l’Europe, la
nation française surtout, ne sont pas telle­
ment opprimées qu’elles ne puissent échap­
per au piège fatal où elles se sont laissé prendre.
Qu’elles se déclarent donc hautement contre
les deux fautes capitales qui les ont frappées
de tant de maux, et, par cette déclaration
solennelle, sera consolidé à jamais le bonheur
de notre existence sociale.
Après ce que je viens d’établir, je n’ai plus
qu’a parler des devoirs d’un roi qui a le génie
nécessaire pour bien gouverner. C’est un sujet
important et qui mérite toute l’attention du
lecteur.
Un roi qui veut gouverner consciencieuse­
ment doit rentrer sans cesse en lui-même et se
dire : « Je suis homme , j’ai été appelé à faire le
bonheur des hommes; tel est le mandat qu’ils
ont bien voulu me confier; ils me l’ont confié,
ils ont le droit de le retirer; je veux tâcher de
m’en rendre digne. »
Selon une maxime aussi sage et aussi juste,
un roi devra donc se croire l’égal du moindre
de ses sujets ; il se rappellera que son titre de
roi n’a de valeur qu’en ce qu’il le tient de la
nation elle-même ; que la nation le lui ôte, et
le voilà redevenu simple citoyen. Lorsque, dans
le principe, les peuples se sont choisi des chefs,

2

( 26 )
ils n'ont eu d’autre but, comme je l’ai déjà
dit, que de se réunir par un intérêt commun
sous la tutelle plutôt que sous le commande­
ment d’un homme éclairé ; ils sont venus lui
demander des conseils avant de lui demander
des ordres; les conseils une fois donnés, mais
approuvés par eux. ils ont dit à leur chef : Or­
donne.
Il suit de là que les souverains ne doivent
rien faire sans le consentement de la nation ,
pas même une ordonnance; s’ils le font aujour­
d’hui , c’est un reste des usurpations de la ty­
rannie.
Les souverains me font pitié, lorsqu’abusant
de leur autorité, ils viennent nous dire qu’ils
usent d’un pouvoir que leur ont légué les sou­
verains leurs aïeux. Si leurs aïeux usurpèrent
ce pouvoir, ils sont usurpateurs comme leurs
aïeux ; ils héritent d’une injustice; car, ils ont
beau faire, il faudra toujours remonter à la loi
de nature, et, d’après cette loi, ils se trou­
vent dans un état de crime perpétuel envers la
patrie.
Doit-on être étonné ensuite de les voir se
croire tout permis, par cela même qu’ils por­
tent le sceptre? Appeler nécessite de l’etat ce qui
ne sert trop souvent qu’à flatter leur ambition
ou à soutenir leurs dépenses superflues , refuser

( 27 )
de prendre le mérite dans l’humble demeure
du pauvre, comme s’il n’était pas plus proba­
ble de le trouver là plutôt qu’au sein d’une or­
gueilleuse opulence, et engraisser par d’énor­
mes appointements des fonctionnaires déjà ri­
ches, comme si ce n’était pas une honte , chez
des peuples qui se disent civilises, de souffrir
que les services qu’on rend à la patrie lui soient
vendus au poids de l’or ? Doit-on être étonné
de les voir si peu attentifs à veiller sur l’abus
des charges, les maintenir au contraire dans
les mains de ceux qui en sont indignes, accor­
der même les plus importantes aux intrigants
qu’ils espèrent devoir reculer les bornes de
leur autorité, consacrer , multiplier les plus
odieux privilèges, et froncer le sourcil de co­
lère lorsqu'un homme ferme et courageux ne
craint pas de leur dire la vérité avec franchise ?
Enfin, doit-on être étonné du faste insolent
qui les environne et de celte fierté dédaigneuse
qu’ils affectent à l’égard deleurssujets, comme
s’ils voulaient leur dire : « Nous sommes d’une
autre nature que vous; nous n’avons ni vos
faiblesses ni vos vices! » Ah ! les Lycurgue et les
Solon chez les Grecs , les Cincinnatus et les
Fabricius chez les Romains, n’avaient autour
d’eux ni palais, ni vêtements de pourpre, ni
cette pompe superbe qui accompagne la cour

( 28 )
de nos rois; mais, ce qui valait bien sans doute
toutes ces petitesses de la vanité humaine, ils
avaient la sagesse et la vertu. La sagesse ! elle
n’est presque jamais dans la bouche des mo­
narques d’aujourd’hui ; la vertu ! elle semble
avoir fait divorce avec les trônes ; les trônes per­
draient de leur prix, aux yeux même des peuples
imbéciles, s’ils n’étaient environnés de courti­
sans lâches et rampants , dont la langue infa­
tigable ne cesse de distiller dans le cœur des
princes le venin de la flatterie et du mensonge.
Rois de la terre , apprenez à mieux compren­
dre les hautes fonctions que vous avez à rem­
plir, et songez que vous devez nous rendre
compte de vos moindres démarches. Tous vos
moments appartiennent à la patrie ; si la pa­
trie est malheureuse, c’est vous seuls qu’elle
doit accuser.
Croyez-vous n’être rois que pour vivre dans
les plaisirs et recevoir des hommages? Détrom­
pez-vous : les plaisirs sont interdits aux rois ;
quant aux hommages, ils ne sont dus qu’à la
vertu.
Que signifie cette couronne enrichie de dia­
mants dont vous vous plaisez à ceindre votre
front ? Que signifient ces superbes palais que
vous habitez ? Quittez, quittez ces hochets qui
vous déshonorent : ce n’est point là ce qu’il

( 29 )
vous faut pour rendre voire peuple heureux.
Pour les acheter, ces hochets, il a fallu le sur­
charger d’impôts, et vous nagiez dans l’opu­
lence , tandis que plus d’un pauvre citoyen n’a­
vait pas seulement où reposer sa tête. Mais ,
quoi donc? Avez-vous oublié que l’impôt que
vous levez sur vos sujets est un vol que vous
leur faites, dès que vous cessez de l’employer
uniquement à l’utilité commune ?
Mais, direz-vous, si nous avons des palais
superbes, une cour somptueuse, c’est pour pa­
raître avec dignité aux yeux de la multitude.
Je vous entends : il vous faut une dignité fac­
tice ! Car, si vous viviez, par exemple, sous
un toit de chaume, on verrait peut-être que
vous n’êtes que des hommes très-ordinaires ,
et souvent les plus vils et les plus criminels des
hommes. Mais, vous êtes donc, d’après votre
propre aveu, indignes de régner? Et cette di­
gnité que vous affectez n’a donc d’autre but que
d’inspirer la crainte, et non le respect et l’a­
mour? En ce cas, vous n’êtes que des tyrans,
et il est du devoir des peuples de vous retirer
leur confiance.
Croyez-moi, Saint-Louis, rendant la justice
au pied d’un chêne, vivant avec autant de
modestie et de frugalité que le moindre de ses
sujets, se montrant affable avec tout le monde,

( 5o )
accessible à tous, avait plus de dignité que vous
n’pn avez sur un trône : il avait cette dignité
que donne l’ascendant irrésistible de la vertu.
Ah ! c’est que Saint-Louis était un grand roi ,
et que vous, vous n’êtcs que de fanatiques es­
claves de votre vanité et de votre égoïsme.
Tout ce magnifique appareil que vous étalez
ne sert qu’à couvrir votre bassesse, ou plutôt
à rendre respectable cette fange impure des
vices dans laquelle vous vous vautrez sans scru­
pule.
Le luxe est inséparable de la corruption des
mœurs, et vous donnez l’exemple du luxe ; la
pauvreté accompagne presque toujours la vertu ;
vous rougiriez d’être pauvres.
Un état n’est-il donc puissant que quand il
est riche? Lorsque Xercès demanda au roi Dé­
marate s’il pensait que les Grecs osassent lui
résister, Démarate répondit qu’ils étaient à
craindre, parce qu’ils étaient pauvres et ver­
tueux. Personne, n’ignore si les Grecs furent,
en effet, redoutables au barbare de l’Asie.
Je me hâte, afin d’arriver à une question
qui n’est pas peu importante : je veux parler
des titres ou privilèges. C’est là ordinairement
que le luxe prend sa source, et ça été un grand
crime de la part des premiers rois de les pro-

( 31 )
pagier, et de la part des rois leurs successeurs
de les maintenir héréditaires.
Cependant Montesquieu a dit dans son Esprit
des Lois : « Une noblesse est nécessaire à une
monarchie. » C’est une erreur, et une erreur
dangereuse dans la bouche de Montesquieu, .le
respecte le génie de ce grand homme, mais jerespecte encore plus la vérité; c’est pourquoi je ré­
pondrai hardiment : Dans un état monarchique
ou républicain, une noblesse, surtout une no­
blesse héréditaire, est le plus redoutable des
fléaux ; c’est la principale cause , inaperçue
jusqu’ici, qui leur a presque à tous creusé un
abîme. Et que l’on ne m’accuse pas de faire ici
de la déclamation ; on n’a qu’à lire ce qui suit ,
et l’on se convaincra sans peine que je ne dé­
clame point, mais que je raisonne.
Je commence par l’état républicain , et Rome,
est la république qui me fournira les preuves
de ce que j’avance.
Rome fut d’abord une monarchie. Tout le
monde sait que Romulus, qui la fonda, fonda
aussi l’ordre des patriciens ; il s’imaginait, sans
doute, comme Montesquieu, qu’une noblesse
héréditaire est propre à consolider un gouverne­
ment monarchique. Mais Romulus fut aveugle ;
il commit une grande faute, qui devint une
source de malheurs pour l’état dont il jetait

( 32 )
les fondements, après avoir été fatale à luimême.
Elle lui fut fatale, car son peuple l’adorait ,
et les patriciens orgueilleux l’assassinèrent. Il
en fut ainsi dans tous les temps; dans tous les
temps, l’esprit d'insubordination, le peu de
respect aux lois établies, ont été le grand crime
qu’on a eu à reprocher à la classe des citoyens
privilégiés. Hé ! pourrait-il en être autrement?
Les titres, surtout les titres non mérités , les
litres que donne la naissance, ne sont autre
chose que des aliments de l’orgueil ; et c’est une
vérité incontestable que l’orgueil et l’insubordi­
nation marchent ensemble.
Elle fut fatale à l’état, qui en doute ?De tou­
tes les causes qui entraînèrent Rome à sa chute,
les deux causes capitales furent, d’un côté, ces
dissensions perpétuelles qui ne cessèrent de lui
creuser jusqu’à la fin un vaste tombeau, et de
l’autre, ce luxe alarmant qui vint combler la
mesure du mal que les dissensions avaient fait.
Or, qui occasionait ces dissensions ? L’orgueil
et l'ambition des patriciens. Et ce luxe, qui
l’introduisit dans l’empire? L’orgueil, l’ambi­
tion, et l’on pourrait même ajouter l’avarice
des patriciens !
Quant aux dissensions, on m’objectera peutêtre que les tribuns du peuple en furent près-

(33)
que toujours les principaux auteurs. Mais pour­
quoi, répondrai-je alors, y avait-il des tribuns
.à Rome ? S’il n’y eût jamais eu de patriciens,
il n’y eût jamais eu de tribuns du peuple ; il
n’y eût eu que de vrais Romains pour gouver­
ner les Romains, et Rome eût été paisible et
heureuse.
11 faudrait réfléchir quand on raisonne, et
l’on ne réfléchit pas ; on se contente toujours
de considérer la suite des choses, sans remon­
ter à leur source ; voilà pourquoi les erreurs
sont prises trop souvent pour des vérités, les
préjugés pour des droits. Aussi, je ne serais
nullement surpris de voir plusieurs de mes con­
citoyens ne pouvoir me pardonner ma fran­
chise, me proscrire même de leur société pour
avoir osé avancer publiquement de pareils prin­
cipes ; je ne serais nullement surpris de voir
la bande nobilière s’agiter, et me dire : « Quoi
de plus légitime que des titres que nous tenons
du prince lui-même, et que nous ont transmis
nos ancêtres ? Voilà, cependant, ce que vous
avez pour but d'attaquer!»
Quoi de plus légitime ! C’est une chose à exa­
miner. Ouvrons nos annales , et voyons sur
quoi peut être basée cette prétendue légitimité
de titres ou de privilèges.
Dans le principe, il y avait, comme aujour-

(. 34 )
d'hui, une noblesse parmi les Français; mais
cette noblesse n’était point héréditaire ; on ne
la donnait qu’au mérite. Pour l’obtenir, il fal­
lait avoir rendu quelque service éclatant à la
patrie ; alors seulement on était appelé à jurer
fidélité au prince , qui vous déférait le titre de
Leude ou fidèle.
L’état était démocratique ; il tarda peu à de­
venir aristocratique. Les assemblées nationales,
qui se composaient d’abord de tous les citoyens
sans exception , et où chacun avait droit de dé­
libérer, ne furent plus dans la suite qu’une
autorité concentrée dans le conseil des nobles,
et dont le roi n’était que le président.
Mais les rois voulurent étendre le cercle de.
leurs prérogatives. Pour réussir, ils se firent des
partisans dévoués en admettant à la prestation
du serment les Gaulois qui en étaient exclus ;
car les Gaulois, à titre de peuples conquis,
étaient regardés comme esclaves et n’avaient
aucune part aux privilèges ; aussi, une fois en
possession de la majorité dans le conseil, ils
n’eurent garde de disputer la souveraineté ab­
solue au monarque qui les comblait de faveurs
si inespérées. Les évêques eux-mêmes, pour
lui faire leur cour, sanctionnèrent cette déci­
sion absurde, que les rois tiennent leur cou­
ronne immédiatement de Dieu.

( 35)
Pendant que tout conspirait à légitimer les
prétentions tyranniques (ïu prince, le prince ,
de son côté, n’oubliait rien pour fortifier de
plus en plus son pouvoir ; il eut l’adresse de
subjuguer les grands, en leur accordant, à titre
de bénéfice, des domaines dont il se réservait
de les déposséder dès que leur conduite ne se­
conderait pas ses désirs.
Sur ces entrefaites, d’affreux désordres surviennent ; la guerre civile s’allume, et l’ambition
des fds de Clovis en est le motif et le but ; les ha­
bitants des champs sont consternés. Exposés au
pillage, menacés de la servitude, ils courent
se jeter aux pieds de ceux des leudes et des
évêques dont la puissance leur offrait le plus de
garanties pour leur salut, et sollicitent par de
nombreux présents leur protection. Or, ces pré­
sents, disent les historiens, devinrent à la lon­
gue la dette d’un sujet à son seigneur : telle est
l’origine de ce qu’on a appelé depuis seigneurie.
Ces sortes d’usurpations se multiplièrent à
l’infini, et, en peu de temps, la France fut in­
festée de petits despotes. Les seigneurs devin­
rent très-redoutables. Ce qui acheva de conso­
lider leur puissance, c’est qu’à la faveur des
troubles ils eurent l’art d’obtenir les titres de
juges et de capitaines des environs de l’endroit
qu’ils habitaient, titres qui n'avaient appar-

( 36 )
tenus jusqu’alors qu’aux ducs et aux comtes.
Les dues et les comtes n’étaient autre chose
que des magistrats publics.
Le souverain , loin d’arrêter les progrès du
mal. le laissait grossir, jusqu’à ce qu’il fût de­
venu enfin un géant capable de l’écraser. Peu
lui importait que des citoyens puissants cher­
chassent à satisfaire leur ambition, pourvu qu’il
put satisfaire la sienne; il les laissait s’entou­
rer, presque sans obstacle , de nouveaux pouvoirs, et il ne prévoyait pas que ces mêmes
citoyens, dévorés d’égoïsme et d’orgueil, for­
meraient un jour, en se réunissant, quelle que
fût l’étendue de l’autorité royale, un contre­
poids énorme qui ferait pencher la balance à
son préjudice ; c’est ce qui arriva. Pour con­
server intacte sa puissance, au milieu de tant
de seigneurs turbulents dont les intérêts étaient
opposés, il se vit contraint de se placer à la
tête des différentes factions, afin de protéger
tour à tour celles qu’il redoutait le plus, et il
retirait à des leudes leurs bénéfices pour les
donner à ceux qu’il protégeait. Cette politique
absurde ne pouvait durer : tous les leudes ou­
vrirent les yeux et virent bien qu'ils étaient
les dupes du ‘prince. Leur ambition s’en hu­
milia ; ils voulurent y porter remède ; maisce
n’est qu’en 614 que les évêques et les leudes

( 37 )
assemblés, après avoir condamné au supplice
la trop fameuse Bruneliaut, que Clotaire II
avait livrée à leur ressentiment, déclarèrent ir­
révocablement que les bénéfices et les préroga­
tives qui y étaient attachés seraient héréditaires
dans les familles, et que les seigneurs conser­
veraient dans leurs terres tous les droits qu’ils
avaient usurpés. Par suite de l’hérédité des bé­
néfices , disent encore les historiens, on s’ac­
coutuma peu à peu à penser que les fils d’un
leude naissaient leudes. Ainsi s’établit la no­
blesse héréditaire parmi les Français, ainsi fut
fixée à jamais une ligne odieuse de démarcation
entre tels et tels citoyens.
Dirai-je, à présent, comment la féodalité,
qui n’était encore qu’au berceau, grandissait
chaque année et s’attachait avec une minu­
tieuse exactitude à effacer jusqu’aux moindres
apparences de liberté ? Dirai-je comment, vers
le dixième siècle, après n’avoir été interrompu
dans ses nouveaux projets de crime que par le
règne à jamais mémorable de Charlemagne,
le monstre étendit insensiblement sur tous les
points du royaume ses mille bras de fer, et sai­
sit, d’une main avide, la chaîne pesante des­
tinée à faire rentrer chaque citoyen au rang des
brutes ? Mais non ; le récit de tant d’abus, de
tant d’horreurs, serait trop long; je laisse à

( 38 )
l’histoire le soin de les juger à son inflexible
tribunal. Je dirai seulement que cette révolu­
tion , quoique si extraordinaire , n’avait ce­
pendant rien de surprenant : les souverains .
à force de sottise et d’orgueil, s’étaient laissé
arracher tous leurs prétendus droits; le peuple
lui-même, encore enfant sans expérience, était
venu se jeter tète baissée dans le piège que lui
tendait la tyrannie ; il n’ouvrit les yeux qu'après
qu’il ne lui resta plus d’autre partage que de
dévorer pendant neuf siècles le frein de la ser­
vitude , sans jamais pouvoir tout-à-fait le bri­
ser. Aussi, une haine profonde pour les scélé­
rats qui l’opprimaient fut-elle héréditaire dans
les familles, comme les odieux privilèges qui en
étaient le motif. Il ne fallait qu’une occasion
favorable, et la vengeance ne pouvait manquer
d’être terrible : personne n’ignore si elle l’a été.
Mais, ô peuple Français ! malheureux peuple !
s’il y a eu, depuis 90 jusqu’à 95, tant de massa­
cres , tant de proscriptions accumulées , si le
sang de sept millions de victimes a inondé le
sein même de la patrie, ce n’est pas toi qu’il
faut accuser ; n’en accusons que tes oppresseurs,
ces avares satellites du despotisme qui se fai­
saient, en quelque sorte, un jeu d’irriter ta
patience! Ce sont eux qui sont les premiers cou­
pables ! Ce sont eux qui ont couvert la France

( 39 )
d’échafauds, parce que ce sont eux qui ont tout
fait pour te plonger dans le délire de cette rage
dont tu n’as plus été le maître lorsqu’elle fut
montée à son comble !
La preuve de ce que je viens d’avancer se
rencontre tous les jours. Qu’on aille dans les
villes, dans les villages, dans les hameaux, on
n’y trouvera pas un vieillard qui n’ait conservé
un amer souvenir de l’ancien régime ; et de
vieux égoïstes, lecœurtoutchaud encore de dé­
pit d’avoir perdu leurs avilissantes prérogatives,
viendront me dire qu’il y avait très-peu d’abus !
Je ne les croirai pas; j’en croirai plutôt l’his­
toire , et tant de témoins vivants dont la bouche
éloquente et désintéressée dépose contre eux.
Cependant qui le croirait ? En dépit de no­
tre trop fameuse révolution , leurs titres leur
ont été conservés comme un droit; ces titres,
qu’ont usurpés leurs aïeux, ces titres injustes
et absurdes au nom desquels ils exploitaient
jadis la tyrannie, au nom desquels ils affectent
encore, pour tout ce qui n’est pas titre comme
eux, le dédain le plus marqué, l’indifférence
la plus coupable; car- ils ne veulent pas com­
prendre , ces serviles et redoutables adulateurs
des rois, que ce n’est pas la tête qu’il faut por­
ter haut, mais le cœur, comme l’a dit un grand
écrivain du siècle.

( 40 )
Mais, me dira-t-on, il ne leur reste que des
titres : les privilèges qui y étaient attachés
n’existent plus.
Il ne leur reste que des titres ! Mais ces titres
seuls ne sont-ils pas un crime ? Et un peuple
qui se respecte doit-il les tolérer ? Non , il ne
le doit pas ; la noblesse est toute dans les senti­
ments; elle n’est pas dans un monosyllabe,
dans un titre de duc, de comte, de marquis. Que
dis-je? il est bien rare que ces titres ne soient
pas accompagnés de sottise et d’orgueil. Hé!
que peut-il y avoir de bon là où la sottise et
l’orgueil prédominent ?
C’est l’éducation qui distingue les hommes ;
l’inégalité qu’elle établit est seule légitime ; elle
est nécessaire; l’inégalité qu’établissent les ti­
tres n’est qu’odieuse.
Il est clair que je ne ferai pas société avec
un porte-faix; lui-même n’y consentirait pas;
il n’a pas reçu la même éducation, la même
instruction que moi. Cependant je me gar­
derai d’alFecter le dédain à son égard ; je l’esti­
merai, au contraire, s’il est honnête homme
dans son état.
Mais si le fils ou petit-fds d’un porte-faix,
d’un maçon , d’un décrotteur même, a pu être
bien élevé (comme il s’en trouve), pensez-vous
que je dédaignerai de le fréquenter? Égoïstes

( 41 )
insolents, ne vous moquez pas de ce que je
viens de dire. Qu’êtes-vous de plus que lui ?
N’est-il pas homme comme vous ? N’a-t-il pas
reçu de l’instruction aussi bien que vous ? Ses
manières, ses procédés ne sont-ils pas honnê­
tes comme les vôtres? Non , je ne dédaignerai
pas de le fréquenter, je rechercherai même
son amitié, s’il en est digne , et il n’est pas
douteux que je trouverai en lui une âme plus
belle , plus loyale , plus vertueuse, que dans
la plupart de ces soi-disant nobles qui affichent
une orgueilleuse généalogie, et qui n’ont sou­
vent en partage que de la vanité et de l’igno­
rance. Car, combien en voit-on dont toute la
science se borne à la science ridicule des ar­
moiries ! Il ne faut pas en être surpris ; c’est
que le chétif amour-propre, qui est l’objet de
toutes leurs complaisances, les a, en quelque
sorte, rendus hébétés.
Quantaux privilèges, on me dit qu’ils n’exis­
tent plus ; mais raison de plus pour qu’une loi
sage et prudenteait dû effacer jusqu’aux litres
qui en étaient autrefois inséparables. Quoi ! ces
titres nous rappellent des souvenirs à jamais
odieux et on les conserve aux descendants des
monstres qui s’en servirent pour opprimer les
peuples ! Quoi ! ces titres supposent que le fils
d’un soi-disant noble peut se croire noble, et dans

( 42 )
ce siècle, qu’on ne se lasse point d’appeler te
siècle des lumières, on n’a pas honte de tolérer
un tel renversement de toute raison, de toute,
justice! Mais d’ailleurs, ces titres ne sont-ils
pas eux-mêmes un privilège?
Qu’on ne vienne pas me répéter encore qu’ils
ne sont plus rien. S’ils ne sont rien, pourquoi
les orgueilleux qui les possèdent y tiennent-iltant ? Pourquoi verrait-on ces vieux usurpas
teurs des droits naturels de l’homme, de con­
cert avec leurs familles, se récrier et les pleu­
rer peut-être si l’on parlait de les abolir ? Ils
y tiennent, parce qu’ils se représentent tou­
jours une ligne de démarcation entre eux et
les autres citoyens; ils y tiennent, parce qu’ils
peuvent se dire à eux-mêmes : « J’ai un mo­
nosyllabe devant mon nom; donc je suis no­
ble; je puis être libertin, grossier, ignorant,
fainéant, inutile ou dangereux à ma patrie,
n’importe; j’ai le droit de me croire plus que
tel homme qui est franc, généreux, citoyen
plein d’honneur et de probité, mais à qui il
manque quelque chose : Un litre. »
Ah ! mes concitoyens ! il ne faut pas s’abu­
ser; ces litres sont beaucoup trop dès qu’il peu­
vent corrompre à ce point le cœur de l’homme.
Je ne doute pas que le peuple Français n’en
réclamât l’abolition sans balancer, s’il pouvait

( 43 )
comprendre combien il est dangereux de les
maintenir.
Dans les premiers siècles de notre monarchie,
il n’y avait, comme je l’ai dit plus haut, qu’une
noblesse non héréditaire, et l’on était loin de
prévoir alors qu’une monstrueuse féodalité
régnerait un jour en France. Nous sommes
à peu près dans le même cas. Les titres de
noblesse sont héréditaires, mais ils sont sans
privilèges ; or, qui vous a dit que ces privilèges
ne reparaîtront pas si vous maintenez les titres
qui en étaient autrefois inséparables? Le temps
peut tout dans les choses humaines; rien ne
résiste à son infaillible influence. S’il y a des
principes faux ou injustes dans la société, le
temps en développera tôt ou tard les funestes
conséquences; s’il y a, au contraire, des prin­
cipes justes et vrais, le temps en développera
également les heureuses conséquences.
Il eût fallu que la dynastie de Napoléon se
maintint sur le trône, et l’on aurait vu, avant
cinquante ans, une féodalité nouvelle lever la
tête, tenant d’une main celte chaîne antique
qui asservit les peuples, de l’autre , le glaive
qui les fait rentrer dans le devoir lorsqu’ils
murmurent.
Aujourd’hui encore la tyrannie, pour pa­
raître entièrement étouffée, ne l’est point; elle

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fermente dans mille têtes ardentes qui convoi­
tent l’autorité souveraine à la faveur de notre
agonie sociale. Que dis-je? elle est dans tous
les cœurs; la véritable liberté n’existe plus que
dans Caton et dans Brutus !
Ces violentes secousses qui ébranlent la so­
ciété, ces bruits sourds d’une liberté séditieuse
qu’accompagnent sans cesse des cris de mort et
d’insubordination aux lois, m’en offrent une
preuve qui saute aux yeux.
Oh ! que nous sommes devenus indignes,
depuis bien des siècles, du beau nom de Francs
que nous portons ! C’est à un peuple comme
l’étaient nos premiers aïeux, c’est à un peuple
comme le furent long-temps Sparte et Athènes
qu’il faudrait laisser ce titre ! Le peuple Romain
s’en montrait digne également lorsque , s’étant
retiré sur ; le mont sacré, il lançait ces dé­
crets ou plutôt ces foudres qui pulvérisaient
les ambitieux et les tyrans !
Je me méfie beaucoup des hommes dont la
popularité est trop grande; la plupart ne ram­
pent aux pieds du peuple que pour mieux le
tromper, et, à l’aide de quelques mots magi­
ques, ils le jettent dans une exaltation qui
tient du délire. Prenons-y garde : il y a plus
d’un Cromwel en France.
Les titrés eux-mêmes, quoique frappés au

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cœur parle spectacle (le l’humeur inquiète d’un
peuple qui veut être libre, ne désespèrent pas de
leur cause; ils ne cessent de faire des vœux pour
qu’elle triomphe, et j’en ai entendu moi-même
quelques-uns proférer, en ma présence, ces pa­
roles anti-sociales : « Nous voudrions avoir, comme
autrefois, beaucoup d’esclaves d notre disposition ;
c’est fort commode.......» Ah ! où en sommesnous donc, grand Dieu ! Chez un peuple éclairé,
généreux comme le peuple Français, on n’a pas
honte, encore une fois, de maintenir des titres
absurdes qui ne tendent qu’à rendre l’orgueil
héréditaire dans les familles, et qui dégradent
l’homme jusqu’à étouffer dansson cœur la plus
sublime de toutes les vertus , l’amour de la
patrie !
Je ne regrette qu’une chose; c’est de n’avoir
pas une influence suffisante sur l’esprit de mes
concitoyens pour oser espérer que ma voix sera
entendue. D’un autre côté, cet écrit ne fera
sans doute que peu d’impression sur la plupart
de ceux qu’on appelle les nobles : ils s’en fâ­
cheront, ils en riront peut-être de dépit ; mais
tout cela ne servira qu’à me convaincre d’une
grande vérité : c’est que les préjugés sont bien
plus difficiles à déraciner dans le cœur de
l’homme que les vices.

Cependant prenons patience ; puisque leurs

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sentiments sont tels qu’ils les manifestent tous
les jours, puisque, dans leurs prétentions or­
gueilleuses, ils se font un jeu d’abreuver de
malhonnêtetés le citoyen simple et honnête,
abreuvons-les de nos mépris. Peut-être, un jour
viendra où les élections n’auront plus de limi­
tes, où l’on cessera de croire qu’un éligible
quelconque , pourvu qu’il ail 5o ans et qu’il
paie 5oo livres, est censé être plus capable de.
peser dans une juste balance les destinées du
royaume , qu’un autre éligible de 24 à 20 ans
qui ne paierait rien, mais «pii aurait en partage
une probité incorruptible et une instruction
solide. Alors nos députés seraient vraiment
les représentants de la nation, parce que la na­
tion entière aurait eu la liberté de les choisir,
jeunes ou vieux, riches ou pauvres; alors on
apprécierait, j’en ai la confiance, les principes
sacrés et salutaires, que j’ai exposés dans cette
brochure.
Mais on me fera une objection: Comment
des citoyens pauvres, une fois élus députés,
pourraient-ils vivre à Paris? Ils recevraient un
traitement honorable de l’état, ce qui serait
très-juste ; et l’on diminuerait celui de tant de
hauts fonctionnaires engraissés d'or, dont les
services rendus à la patrie ne sont que merce­
naires, ce qui serait très-juste encore.

3

*f

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En voilà assez ; ma tâche est finie pour le
moment. Que de choses j’aurais encore à dire !
De plus, j’ai avancé bien des vérités qui au­
raient besoin d’être analysées et expliquées ;
mais que le lecteur lasse attention que tout ce
qu’il vient de voir n’est autre chose que quel­
ques idées sommaires d’un long ouvrage que je
livrerai plus tard au public. Dans cet ouvrage
sera développé, jusqu’aux plus petits détails, le
système d’un gouvernement basé sur les droits
naturels de l’homme. En attendant, fier d’avoir
trouvé la vérité que je cherchais, je veux l’em­
brasser avec dévouement, avec enthousiasme ;
mon dernier vœu, c’est de n’avoir pas le mal­
heur de me fanatiser pour elle. Le fanatisme
déshonore la vérité ; et comme l’a dit avec
raison un écrivain : La vertu finit là où l’excès
commence.

FIN.