FRB243226101PZ-52.pdf

FRB243226101PZ-52.pdf

Médias

Fait partie de Notice sur la ville de St-Cyprien son église et son ancien monastère

extracted text
SON ÉGLISE
ET SON ANCIEN MONASTÈRE;

par M. l'abbé Audierne,
Chevalier de l’Eperon d’or, chanoine de la cathédrale de Périgueux, ancien vicaire
général, inspecteur des monumens historiques du département de la Dordogne,
correspondant du ministre de l’intérieur, conservateur des monumens histori­
ques pour la Société française , membre de la Société d’agriculture ,
sciences et arts de la Dordogne, de la Société des Antiquaires de
Normandie, de la Société d’Archéologie de Saintes, membre
de l’Institut d'Afrique, de la Société générale internatio­
nale des Naufrages, membre de l’Institut historique
de France, etc.

PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE DUPONT, RUE TAII.LEFER.
18 44.

A Messieurs

LES MEMBRES DU CONSEIL GÉNÉRAL
DE LA DORDOGNE.

messieurs,
Encore une brochure que j’ai l’honneur de vous dédier. Vous
daignerez, j’en suis sûr, l’accueillir avec celle même bienveil­
lance que vous avez toujours montrée dans tout ce qui m’était
personnel.
Les plus grands intérêts du département sont dans vos mains.
Il n’est pas, dans notre province, une prospérité sociale qui ne
se rattache à vous, comme les branches tiennent au tronc de
l’arbre, comme le ruisseau se lie essentiellement à sa source.
Comment alors la science et les arts pourraient-ils vous être
étrangers ?
Oui, Messieurs, hommes de mérite et de savoir, vous aimez
toujours les travaux de l’intelligence. D'ailleurs, vous l’avez
prouvé maintes fois, encouragé même des espérances.

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect,
Messieurs ,
Votre très humble et très obéissant serviteur.

L'abbé Audierne
Périgueux, le 1er juillet 1844.

EGLISE DE ST CYPBIEN.

x.

rr-.> _

NOTICE HISTORIQUE
SUR LÀ VILLE

SON ÉGLISE
ET SON ANCIEN MONASTÈRE.

Nos monumens tombant déjà sous le poids des siècles,
n’ayant pour se défendre contre les orages du temps que leur
solidité, et contre les tempêtes politiques que leur masse im­
posante, finiraient par succomber, si la science, les arts et
l’autorité ne leur prêtaient un mutuel appui. L’époque de
leur délaissement est heureusement passée, l’intérêt général
qu’ils inspirent fait présumer qu’à l’avenir ils ne seront plus
indifférens pour personne. Aujourd'hui, la science s’empresse
de recueillir leurs nombreux souvenirs. L’art fait ressortir
leurs beautés, leurs richesses; le pouvoir veut bien leur ac­
corder une protection bienveillante, salutaire, et les peuples
commencent à ne les regarder qu’avec respect. Là est leur
sauve-garde; c’est un bienfait du gouvernement et le résultat
d’une civilisation très avancée.

— 6 —
Parmi les monumens dignes de l’attention des hommes
éclairés, tous n’ont point, sans doute, la même antiquité;
mais les traditions ont aussi leur mérite, et un édifice moins
ancien, souvent parce qu’il a éprouvé plus de vicissitudes,
n’en est pas moins remarquable sous le rapport historique.
Telle est la condition de l’église de Saint-Cyprien. Très an­
cienne dans ses fondemens, dans sa façade et dans quelques
portions de mur, elle paraîtrait moderne si on ne la considé­
rait que dans son intérieur ; ses voûtes, en effet, ne sont que
du XVIIe siècle ; mais son ensemble rappelle de précieux
souvenirs et mérite une élude sérieuse. Nous ferons la des­
cription de celte église, après avoir fait connaître son origine.
Dans le VIe siècle , trois religieux , Amand , Sor et Cyprien, craignant que la vie monastique du couvent de Genouillac, où ils avaient reçu l’habit de moine des mains de l’abbé
Sanale , ne fut pas assez retirée, vinrent se fixer dans le Pé­
rigord, pour y vivre en solitaires.
Le premier choisit pour sa demeure un lieu désert, presque
inaccessible, situé entre deux coteaux escarpés, arides et
n’offrant pour toute richesse que les eaux abondantes et
limpides du ruisseau le Coly. La religion eut bientôt peuplé
cette solitude. Des moines y bâtirent un couvent ; la piété l’a­
grandit ; la crainte des ennemis le fit fortifier, et à côté s’é­
leva, dans le XIe siècle, une église dont le style roman et les
décorations sont encore très remarquables.
On raconte que, dans le XIIIe siècle, l’abbé de Cadouin,
voulant célébrer avec pompe la fête du Saint-Suaire, pria
l’abbé de Saint-Amand de lui envoyer tous les religieux dont
il pourrait disposer : « Je ne puis vous en envoyer que quatre
» cents, répondit cct abbé, les autres se trouvant occupés à
» faire la moisson. » A ce trait, on voit que le pieux anacho­
rète Saint-Amand était devenu le chef d’une nombreuse colo-

r

5m
e
vo

nie, qui, sans négliger les devoirs de la vie ascétique, se livrait
très activement aux travaux de l’agriculture.
Les guerres de la réforme détruisirent le couvent ; mais
l’église est restée debout, au milieu d’immenses ruines, pour
conserver, ce semble, à cet affreux séjour le nom de son fon­
dateur.
Saint Sor s’établit sur les bords de la Vézère, dans le creux
d’un rocher qu’on nomme encore vulgairement la grotte de
saint Sour. Suivant la tradition, sa dépouille mortelle fut
transférée dans un oratoire bâti sur le versant d’un coteau
qui prit son nom, Terra Sour ou terre de Saint-Sour, au­
jourd’hui ville de Terrasson. Si l’on pouvait s’en rapporter à
une légende sur ce pieux solitaire, imprimée à Périgueux
dans le XVIIe siècle et empruntée au père L’Abbe (1), nous
dirions que Gontran , roi d’Orléans, se sentant dangereuse­
ment malade, se rendit auprès de saint Sor pour solliciter le
secours de ses prières, et qu’ayant obtenu sa guérison , il fit
bâtir par reconnaissance, non loin de la grotte, un hôpital et
un monastère qu’il donna à son bienfaiteur; mais nous n’osons
garantir l’authenticité de cette légende; nous savons seule­
ment que la ferveur convertit plus tard le modeste oratoire
en une vaste église, que cette église devint abbatiale vers le
milieu du XIIIe siècle, et qu’ayant été détruite en partie par
les protestans, elle fut réunie, dans le XVIe siècle, à la manse
épiscopale de l’évêché de Sarlat.
St Amand et saint Sor s’éloignèrent peu l’un de l’autre. Saint
Cyprien alla plus loin chercher une solitude ; il vint se fixer
dans les rochers qui bordent la Dordogne, site agréable pour
la vue, mais non moins agreste que celui de ses compagnons.
Sa grotte, que le temps et la main des hommes ont respectée,
(J) Voyez L’Abbe, de la lie de saint Sor.

— 8 —
domine au sud-ouest une vaste et riche plaine que les Romains
avaient fertilisée. C’est au pied de cet antique ermitage qu’ont
été construites successivement les habitations qui forment au­
jourd’hui la petite ville de St-Cyprien. On prétend que la sain­
teté de ce pieux solitaire et l’éclat de ses miracles attirèrent
auprès de lui une foule de chrétiens, avides de le voir, de
l’entendre et de partager son genre de vie. Il utilisa leur
bonne volonté en les employant à bâtir un monastère, qu’il
ouvrit à tous ceux qui consentirent à devenir ses disciples.
Ce serait ici le lieu de rechercher quel fut son pays natal, de
dire l’époque précise de son existence. Appartenait-il à la
famille des Cypriens d’Afrique? Il est possible que les persé­
cutions de Déce et de Valérien, qui firent périr l’évêque de
Carthage, di séminèrent les membres de celte famille, et que
plusieurs se réfugièrent dans les Gaules ; mais rien de positif
n’autorise cette conjecture. À la suite des œuvres de Tertullien, se trouve un poème sur la résurrection des morts qu’on
attribue à saint Cyprien. Serait-ce celui de Carthage, seraitce celui d’Antioche, ou bien notre anachorète? Aucune de ces
suppositions n’est probable. Ces pieux pontifes vivaient dans
le IIIe siècle, et la tradition nous apprend que Cyprien le
solitaire ne parut que dans le VIe siècle. A cette époque, il est
vrai, Bordeaux avait pour archevêque un Cyprien, qui assista,
sous Clovis, en 511, au célèbre synode d’Orléans ; mais jamais
on n’a dit que notre ermite ait été archevêque. Nous croi­
rions plus volontiers qu’il était parent de l’illustre Cyprien de
Marseille, qu’on fit sortir de son monastère de Lorton pour
l’élever à la dignité d’évêque. Leur conformité de goûts, le
même genre de vie, l’époque de leur existence, semblent favo­
riser ce sentiment. II se pourrait néanmoins que les saints
personnages que nous avons cités portaient un autre nom , et
qu’ils ne prirent celui de Cyprien que pour honorer les vertus

— 9 —
de l’évêque de Carthage et pour s’en faire auprès de Dieu un
protecteur, un appui. Cet évêque lui-même avait ajouté à son
nom de Tascius celui de Cécilius, par attachement pour le
prêtre Cécile, qui le convertit. Pourquoi n’aurait-il pas eu
des imitateurs, surtout après avoir décrit avec éloquence les
périls que l’on court dans le monde, les crimes et les injusti­
ces qui s’y commettent, et avoir démontré l’excellence et le
bonheur de la retraite et de la solitude? Il est une tradition
qui fait Cyprien natif de. l’Auvergne ; nous n’avons aucun
document pour la combattre. Ce solitaire voulait vivre dans
l’obscurité, ignoré des hommes ; il a atteint son but : il n’est
connu que sous le rapport religieux. Voici ce qu’en dit saint
Grégoire de Tours dans son livre De la Gloire des Confesseurs :
« Saint Cyprien, abbé d’un bourg du Périgord, fut un homme
« d’une sainteté admirable, dont Dieu se servit comme d’un
» instrument pour faire plusieurs miracles, car il remit sou» vent des mains faibles et tremblantes. II fit marcher les pa» ralyfiques , rendit la vue aux aveugles et la santé à trois
» lépreux en les oignant d’huile. Encore à présent, ajoute» t-il, ceux qui visitent son tombeau avec un esprit de piété
» et de religion ressentent les effets de sa puissance auprès de
» Dieu par la guérison de leurs maladies. »
Un tel éloge suppose une connaissance parfaite de celui qui
en est l’objet. Si saint Cyprien était né en Auvergne, comme
l’assurent quelques écrivains, il ne serait pas étonnant que
Grégoire, originaire de la même province, l’eût connu par­
ticuliérement et qu’il lui eût rendu un si généreux témoignage.
Solitaire, Cyprien n’avait pas de plus grands droits que ses
compagnons pour figurer seul dans l’histoire de Grégoire
de Tours. On ne peut expliquer cette préférence que par
un sentiment de patriotisme. 11 est probable que Grégoire et
Cyprien étaient du même pays et qu’ils furent contemporains.

— 10 —
Trithéme place aussi l’abbé Cyprien au nombre des hom­
mes illustres de l’ordre de Saint-Benoît; mais probablement
cet auteur n’a fait cet éloge que sur le témoignage de Grégoire
de Tours.
On ne rencontre dans la ville de Saint-Cyprien aucun ves­
tige de monumens des VIe et VIIe siècles. Les guerres diverses
qui, à ces époques, désolèrent l’Aquitaine les auraient-elles
détruits? Nous l’ignorons; nous savons seulement que les
Sarrazins vinrent camper prés du château de Baynac, voisin
de Saint-Cyprien, et que la montagne qu’ils occupèrent se
nomme encore Puy-Sarrazin. Rien ne résistait à ces barbares;
comment un bourg sans défense et un monastère, l’asile de la
faiblesse, auraient-ils échappé à leur fureur? C’est sans doute
dans ces temps de calamités et de troubles que fut renversée
aussi une habitation romaine, située dans la plaine de la
Dordogne, non loin de Saint-Cyprien. À en juger par les
mosaïques qu’on y a découvertes, dont le dessein était admi­
rable, par les cimens, les restes de construction et par l’éten­
due des murs de fondation , cette villa devait être importante.
D’après sa position, quelques savans ont pensé qu’elle était
une station romaine, comme son nom semble l’indiquer, cum
statione; mais ses débris sont muets ; on les interroge en vain ;
ils ne s’opposent à aucune interprétation.
Le silence de l’histoire sur le monastère de Saint-Cyprien
fait supposer qu’il était aussi modeste que son fondateur. Il
n’est fait aucune mention de lui parmi les couvens réformés
par Benoît d’Àniane, vers l’an 801, et ce ne fut que dans le
XIIe siècle , époque de sa filiation à l’abbaye de Chancelade ,
qu’il sortit de son obscurité. Il éprouva le sort de tous les petits
monastères qui étaient sous la dépendance de monastères plus
grands : il ne fut appelé dans la suite que prieuré, du nom des
clercs qui le gouvernaient. Les auteurs de la Gallia christiana

_ 11 _
citent plusieurs donations de prieurés en faveur de l’abbaye
de Chancelade ; ils ne disent rien de Saint-Cyprien , probable­
ment parce que ce bénéfice avait été uni à la manse des
chanoines réguliers de Chancelade, lorsqu’il était encore
monastère, et qu’il ne prit le titre de prieuré qu’en vertu des
prescriptions du concile de Latran.
Dans le couvent du prieuré conventuel de Saint-Cyprien
on comptait un sacriste, un chantre, un aumônier, un gardien
clerc ou laïque recevant la moitié de la prébende d’un cha­
noine , deux chapelains, vingt-deux chanoines résidens ou
forains , administrant des cures dont la nomination apparie*
liait au prieur. Telle fut pendant long-temps l’organisation du
riche prieuré dont il ne reste plus que les bàtimens. Son der­
nier titulaire fut Joseph Prunis, né ie 16 mai 1742, à Campagnac, dans le Sarladais. Dévoué à l’étude, cet ecclésiastique
avait acquis des talens qu’on récompensa de bonne heure.
Avant 1789, il était prieur de Saint-Cyprien, censeur royal
et historiographe de la province. Quand vint la révolution,
qui changea la position de tous les hommes éminens, il fut
nommé maire de la petite ville dont il était le pasteur; plus tard
commissaire-général aux archives de la Dordogne , membre
de l’administration centrale du département, sous-préfet de
Bergerac et enfin membre du corps législatif. Les lettres lui
doivent la découverte du voyage de Montaigne en Italie, pu­
blié par Querlon. Lui-même publia divers ouvrages : des
Odes sur l’anniversaire de Crébillon; les Dangers du luxe; la
Mort de Louis Racine; une lettre à M. de Laplace, où il exa­
mine qui des deux est le plus grand , ou celui qui expose sa
vie pour son ennemi, ou celui qui ne peut survivre à son
bienfaiteur; une seconde lettre à M. D.; une brochure sur les
états du Périgord , avec les pièces justificatives et des notes
sur l’histoire du Périgord , déposées à la bibliothèque royale

— 12 —
par les soins du vénérable abbé de Lespine. — Joseph Prunis,
dont tout le monde admirait l’urbanité, les qualités du cœur
et les talens administratifs , mourut à Saint-Cyprien en l’an­
née 1816. Il descendit dans la tombe accompagné de l’estime
générale.
Si l’époque à laquelle le prieuré succéda à l'abbaye ne
nous est pas positivement connue, du moins une date certaine
constate son existence au XIIIe siècle. En effet, nous voyons
la signature d’un prieur de Saint-Cyprien dans la transaction
passée entre Pierre de Gontaud et Guillaume de Biron, le 4
des calendes de février 1239 (1).
L’église remonte, dans quelques parties de son architec­
ture, à une époque antérieure à la date de cette transaction.
Il est vrai que l’édifice primitif n’existe plus en entier ; ce­
pendant, on reconnaît dans ce qui reste, quelques construc­
tions des XIIe et XIIIe siècles. Nous signalerons ces construc­
tions dans les détails du monument que nous allons décrire
tel qu’il est actuellement.
L’église de Saint-Cyprien, bâtie sur le penchant d'un co­
teau, en suit un peu le mouvement ; dix-neuf marches,
formant un perron, introduisent dans l’intérieur ; trois dans
la nef, six dans le chœur et trois dans le sanctuaire. Ainsi a
été ménagée la pente rapide du terrain.
Celte église, dont l’orientation est parfaite , a du seuil jus­
qu’au sanctuaire 43m 90e de longueur et 15m 40e de largeur
entre les murs. Le sanctuaire a 10m de longueur et 5m 30e de
largeur. La hauteur du pavé , à l’intrados des voûtes , est de
(1) Ces deux seigneurs étaient en discussion pour le péage de Badefol. L’évêque de Périgueux les concilia et obtint la transaction dont
nous parlons. Guillaume de Biron s’engagea de payer à son oncle une
rente annuelle de 68 sols. Un chanoine de Périgueux assistait à cet
arrangement.

14m 90e. Sa forme est un parallélogramme. Qu’on ne cher­
che point à découvrir dans cet édifice les traces d’anciens
latéraux que le temps ou les révolutions auraient détruits :
il n’y en a jamais eu, et l’on n’a point en cela imité les basi­
liques, qui ne servirent de modèles que pour les cathédrales.
Six piliers placés à une égale distance, sur toute la lon­
gueur de la nef et du chœur, supportant huit arcades et rece
vant les travées des voûtes, ornent intérieurement les murs
latéraux de cette église. Quatre fenêtres de chaque côté y
répandaient la lumière.
Sur une tribune en maçonnerie, construite à l’entrée de
l’église , sont placés des orgues. Tel est l’ensemble de l’église
de Saint-Cyprien.
La façade, que nous divisons en trois parties, soubas­
sement , corps de construction et fronton , n’offre rien
de bien curieux; elle est cependant bizarre; ses ornemens
irréguliers et la différence de style qui les caractérise annon­
cent qu’elle fut construite à diverses époques. Dans le soubas­
sement se trouve la porte, deux niches, deux chapeaux in­
crustés dans le mur, et un léopard en relief dévorant un enfant.
Ces détails s’élèvent entre deux contreforts, sur lesquels vient
reposer horizontalement une espèce de bandeau.
La porte ogivale est composée de quatre arcades en
retrait, reposant sur des colonettes, dont les chapiteaux sont
ornés de feuilles de lierre. Ces arcades sont entourées, à dis­
tance , par une autre arcade feinte qui supporte de chaque
côté une tête de femme, dont la chevelure, tressée avec soin,
est relevée par derrière.
Cette porte s’ouvre entre deux niches. La niche de droite
est composée de deux arcades, à plein cintre, décorées de
pointes de diamans et reposant sur des colonnettes. Au fond,
est figuré un cintre en trèfle , imitant une auréole. Comme

la porte, les archivoltes sont entourées à distance par un
grand arc ogival reposant aussi sur des têtes de femmes. Ce
n’est pas la seule bizarrerie. A la naissance de la première
arcade de cette niche, l’artiste a mis un bandeau brisé ou
bourlet, d’où descendent des dents de loups. Au-dessus de
cette niche, est un léopard de grandeur naturelle, dévorant
un enfant. L’autre niche , entièrement ogivale, est compo­
sée de deux arcades : au fond, est figurée une arcade feinte
en trèfle ; au-dessus, sont trois chapiteaux représentant des
figures fantastiques. II est probable que ces bas-reliefs, évi­
demment plus ou moins anciens, décoraient l’église de pre­
mière fondation , et qu’on ne les fit entrer dans la nouvelle
façade que comme un pieux souvenir. Dans les deux niches,
à moitié hauteur, on remarque des consoles historiées.
Dans le corps de construction, au-dessus du bandeau, rien
ne frappe les regards qu’une rose d’une lourdeur excessive,
qui dénote le mauvais goût de son auteur. L’entablement
qui sépare cette partie de la façade du fronton ne présente
le caractère d’aucun style : il n’y a ni frise ni architrave.
Il est composé d’une corniche que ne supportent ni conso­
les ni modifions. Le fronton triangulaire est construit en
pierres lisses ; il est dépourvu de tout ornement et ne fut
jamais décoré.
A quelle époque remonte la construction de cette façade ?
Il est difficile de répondre positivement à cette question ; les
documens qui pourraient nous l’apprendre n’existent plus.
Il est certain qu’elle succéda à une église plus ancienne, ren­
versée peut-être par les Sarrazins, les Albigeois ou les Anglais,
pendant les guerres d’Aquitaine. Nous la croyons du XIIIe
siècle dans son soubassement. Il est possible, cependant, que
la niche de droite remonte plus haut et qu’elle appartienne
au XIIe. Ses arcades sont en plein cintre et leurs ornemens

— 15 —
Caractérisent l’architecture de cette époque; il est vrai que
l’archivolte qui les surmonte est ogivale; mais elle pourrait
leur être postérieure, et, eût-elle été construite dans le même
temps, elle ne détruirait point notre opinion. Le mélange de
style roman et ogival se rencontre assez communément dans
ce siècle ; cette anomalie dans les constructions du XIIe siècle
s’offre souvent. Un tombeau érigé, en 1190, à la mémoire de
l’évêque Pierre d’Asside , dans l’ancienne cathédrale de Péri­
gueux , nous en offre un exemple frappant. La seconde niche
est, sans contredit, moins ancienne d’un siècle. Une particula­
rité semble nous mettre sur la voie de sa construction. Dans
le soubassement de la façade de l’église actuelle, au-dessus de
la niche à droite, on remarque un léopard dévorant un en­
fant. Le même emblème se trouve sur la porte de l’église de
Vitrac, près de Sarlat, dont la forteresse appartenait autrefois
aux Anglais. Il est évident que le clocher de Saint-Cyprien ,
dont la base sert de sanctuaire, était une tour carrée , ancien­
nement fortifiée, où existent encore plusieurs meurtrières.
Le château fort de Domine , voisin de Sainl-Cyprien et placé
sur la même rivière, était aussi sous la domination anglaise.
Pourquoi ce léopard n’indiquerait-il pas que Sainl-Cyprien
subissait le même joug et que les Anglais y commandaient en
maîtres? Un léopard en relief, de grandeur colossale, sert
d’ornement à l’entrée de deux rues de cette ville. Ce symbole
britannique, ainsi multiplié, semble confirmer notre opinion,
à moins qu’on ne dise qu’il n’est que le souvenir des croisades,
et que le prétendu léopard est un lion. Quoiqu’il en soit de
ces deux hypothèses, le soubassement de la façade aurait
toujours à peu près l’âge que nous lui assignons. Quant à la
partie supérieure au soubassement, elle est moderne, ainsi
que le fronton. Elle fut construite dans le XVIIe siècle.
Continuons l’étude extérieure de cette église. Treize contre -

— 16 —
forts soutiennent ses murs latéraux. Les six du mur du nord
sont cachés par une construction moderne. Une grande arcade
à plein cintre et placée dans le mur du 'sud, aujourd’hui
murée, ne laisse aucun doute sur l’existence d’une chapelle
qui communiquait avec l’église. La tradition nous apprend
que cette chapelle était dédiée à saint Cyprien. Une colonne
d’ordre corinthien, encore engagée dans le même mur, à
côté de l’arcade, semble n’avoir survécu à la destruction de la
chapelle que pour nous fixer à peu près sur l’époque de son
origine ; nous pensons que cette colonne appartient à un âge
antérieur au reste de l’édifice, ainsi qu’une fenêtre à plein
cintre et très étroite existant encore dans les mêmes construc­
tions.
Les contreforts ont peu de saillie et paraissent de simples
pilastres , destinés à orner plutôt qu’à consolider l’édifice. II
est probable qu’ils ne sont faibles que parce que les piliers
intérieurs sont considérables. Leur épaisseur de dix centimè­
tres suffit, en effet, pour fortifier les murs, qui ne supportent
que la charpente.
Le mur du sud, construit sur un terrain plus incliné que
celui du nord, a subi plusieurs altérations mal restaurées.
Un déblai de terres nouvellement opéré a également compro­
mis ses fondations, et l’angle méridional de la façade est me­
nacé d’une chute prochaine, par suite de l’affaissement du sol.
Le mur du nord, bâti dans le XIIIe siècle, est parfaitement
conservé. Une porte, pratiquée à l’extrémité pour la sonnerie,
est la seule modification qu’il ait subie.
Huit fenêtres introduisaient la lumière dans l’église ; les
quatre qui l’éclairent aujourd’hui sont étroites, ogivales, et ne
présentent d’autres ornemens que de simples moulures. Les
quatre qui ont été murées étaient entourées d’un cordon , et
leur cintre semble avoir été orné de ramages. Les quatre qui

— 17 —
sont actuellement ouvertes leur sont postérieures ; elles ne re­
montent qu’au XVIe siècle.
Le clocher, aujourd’hui lié à l’église , en était primitive­
ment séparé. Le raccord est facile à saisir; d’ailleurs, l’appa­
reil n’est plus le même dans la construction ; l’épaisseur des
murs de ce monument, ses arcades intérieures et à plein
cintre, son sommet semblable à une terrasse et sa forme
carrée, différent essentiellement du reste de l’église. Cette
construction eut-elle toujours la même destination? Les meur­
trières qu’on y remarque encore font penser que si elle ser­
vait de clocher, on ne l’utilisa pas moins comme tour de dé­
fense à une époque qui nous est inconnue. Une inscription
grayée sur une pierre qu’on a employée dans le soubasse­
ment, mais en la retournant, nous apprendrait peut-être cette
époque ; malheureusement les lettres sont altérées, et d’ail­
leurs la position de la pierre ne permettrait pas de les dé­
chiffrer. Nous croyons seulement que cette tour carrée appar­
tient au XIIe siècle; le style de ses fenêtres toutes cintrées ,
une meurtrière circulaire, ornée de pointes de diamans, au­
torisent notre opinion. La toiture établie dans œuvre ne laisse
apercevoir que son sommet. L’escalier qui conduit dans cette
tour est pratiqué dans l’épaisseur du mur du sud ; jadis il
partait de la base ; il ne commence maintenant qu’aux voûtes
de l’église. Tel est l’aspect extérieur de l’église actuelle et du
clocher.
Détaillons maintenant l’intérieur. En entrant dans l’église,
on passe sous une arcade surbaissée, supportant la tribune
des orgues. Celte tribune n’offre rien de remarquable; elle
fut construite en 1778, sous l’administration de l’abbé Ducluseau, alors prieur de Saint-Cyprien. Cette date est gravée
dans un médaillon sculpté sur la clé de l’arcade. Les orgues
disparurent pendant les orages politiques de 1793. Le zèle du

pasleur actuel, M. l’abbé Picon , et la générosité de ses parois­
siens, viennent de les remplacer.
Cette église, assez vaste et assez régulière dans ses propor­
tions , est composée de quatre travées , formées chacune par
une voûte d’arête ogivale et barlongue. Les pénétrations des
voûtes sont recouvertes d’une nervure à vives arêtes, et les
retombées des nervures descendent se perdre au milieu des
piliers qui séparent chaque travée. Un cul-de-lampe dissimule
le point de rencontre des nervures au sommet de la voûte.
Les fenêtres placées au milieu d’arcades feintes n’ont pour
ornement, comme à l’extérieur, que de simples moulures.
L’abside de l’église, située sous le clocher, n’offre qu’une
voûte d’arête sans nervure et construite en briques.
Dans la première travée, les pilliers des angles se font re­
marquer par une saillie moins grande. L’un des intervalles
de ces piliers est occupé par les chaises de la fabrique, et
dans l’intervalle de droite on a établi les fonds baptismaux.
Dans la seconde travée, à droite, est yn autel dédié au
sacré cœur. Cet autel est historique ; il rappelle de vives et
longues querelles religieuses, que ne ranimera point heureuse­
ment l’indifférence de notre époque; il exprime un triomphe,
et prés de lui repose le cœur de l’un de ses plus vaillans héros.
Il fut fondé en 1756 par Christophe de Beaumont, archevêque
de Paris, pendant son exil dans le château de Laroque, où il
était né depuis environ un demi-siècle. Cet illustre pontife,
toujours grand et généreux dans le commerce de la vie, se
montra inflexible dans la défense de la foi jusqu’à son dernier
soupir. « Dressez, disait-il un jour, dressez l’échafaud dans
ma cour, et j’y monterai pour soutenir mes droits, remplir
mes devoirs et obéir à ma conscience. » Son cœur d’où sorti­
rent de si nobles sentimens, renfermé dans une boîte de
plomb, repose en paix sous une plaque de marbre noir in-

— 19 —
crustée dans le pilier. Cette plaque, haute de deux mètres
cinq centimètres et d’une largeur de quatre-vingt-dix centi­
mètres , est surmontée d’une urne de forme antique. On y lit
celte inscription en lettres d’or : Ici fut déposé, en 1801, le
cœur de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, duc
de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l’ordre du
Saint-Esprit, d’après le désir qu’il en avait témoigné lui-même
avant sa mort.
Soustrait par une main amie aux profanations dont l’église
gémit encore, MM. de Beaumont, ses petits neveux, l’y repla­
cent aujourd’hui pour remplir ses dernières volontés et perpé­
tuer la preuve d’attachement qu’il a voulu donner à son pays
et particulièrement à l’église de Saint-Cyprien.
Il a été fortifié par la foi pour rendre gloire à Dieu. Epitre
aux Rom. ch. 4.
Ce monument a été placé le 10 juin 1814.
Au-dessous de l’inscription, on a gravé un cœur correspon­
dant au cœur véritable, une balustrade demi-circulaire pro­
tège cé précieux monument.
Sous l’arcade de gauche est un autel nouvellement érigé
en l'honneur de Sainte-Philomène. Le tableau du rétable
représente sainte Quitterie.
Dans la troisième travée, à droite, on a placé un autel dédié
à la sainte Vierge. L’autel, le retable et les boiseries sont ad­
mirables de sculptures ; quatre pilastres d’ordre composite
soutiennent un entablement du même style.
A gauche est un autel de la Sainte-Epine. Il est orné de
quatre colonnes corinthiennes, entre lesquelles sont pratiquées
deux niches occupées par deux statues en bois, représentant
saint Augustin et le bienheureux Alain de Solminiac. Audessous du rétable, repose sur un socle la statue de la mère du
Christ. Les vêtemens de ces saints personnages sont parfaite-

— 20 —
nient ajustés, et dénotent dans l’artiste un talent remarquable.
Entre ces deux dernières travées, et contre le pilier de
gauche, on voit une chaire en bois de noyer, bien sculp­
tée. Ses trois faces représentent dans des paneaux les qua­
tre évangélistes avec leurs attributs. Une guirlande de fleurs
orne sa base, que termine un cul-de-lampe décoré de
feuilles d’achanthe, et dans son ciel on aperçoit des anges
jouant au milieu des roses.
La quatrième travée, plus élevée que les autres, forme
le chœur. A droite, sont deux rangs de stalles et un confession­
nal remarquable par trois bas-reliefs admirables dans leur
finesse de sculpture. Ces trois bas-reliefs représentent : 1° le
Christ donnant les clefs à saint Pierre ; 2° le Christ flagellé ;
et 3" le Christ crucifié ; placés dans le tribunal de réconcilia­
tion , ils sont les symboles du pouvoir spirituel, dè la péni­
tence et de la satisfaction. A gauche, est une porte introduisant
dans le monastère, et de chaque côté de celte porte sont aussi
deux rangs de stalles. On remarque contre les piliers de cette
travée deux tableaux représentant saint Cyprien et saint
Augustin.
L’abside pratiquée dans la base du clocher est divisée en
deux parties inégales. Dans la première est l’autel principal,
autour duquel régne un hémicycle décoré de pilastres et de
colonnes d’ordre corinthien. Cet autel, construit à la romaine,
se détache admirablement sur la boiserie, dont les ornemens
sont peints et décorés avec goût. La deuxième partie forme
la sacristie, rappelant encore des souvenirs de prospérité.
Au-dessus du vestiaire est un Christ s’élevant vers les cieux.
A gauche a été ménagé un petit réduit où viennent aboutir les
cordes de la sonnerie. C’est par là que la sacristie communi­
que avec l’extérieur.
La charpente du comble de l’église, à deux étages de poin-

— 21 —
çons, est assez bien conservée ; elle ne demande que quelques
réparations dans la couverture. C’est par ce comble qu’on
arrive dans le clocher, dont les arcades sont à plein cintre.
La toiture de ce clocher est faite à l’italienne et met à l’abri
des injures du temps la voûte de la sacristie , celle du sanc­
tuaire et deux cloches portant chacune une inscription. Sur
la plus grande cloche on lit : •{• P. R. H. P. S-C. E. R. M. cham­
pion de Cicé. Archev. de EX. haut. S. de St-Cyprien. H. et P.
D. M. D’ARLOT - m. q. ISE de Taillefer.
Au dépens de la paroisse.
Patron, St Cyprien. Parrain, Mre Joseph de Prunis, prieur
royal de Saint-Cyprien, censeur royal, historiographe de la
province du Périgord.
Marraine, H. et P. Marguerite de Beaumont, comtesse,
chanoinesse d’honneur du chapitre noble de l’Argentière. L’an
1788. N. Martin, fondeur. Sur celle cloche sont trois petits
bas-reliefs représentant la sainte Vierge ; un Christ avec Magdelaine et saint Augustin en habit d’évêque.
L’inscription de la petite cloche est en latin; la voici :
Sumptibus capiluli Sti Cypriani ordinis canoniconm regularium. Gubernante Josepho de Prunis, priore regio 1788. Jos.
Luc. de ponte d’Albaret, episc. Sarlat.
Aux pieds de cette inscription on remarque un Christ et un
évêque.
Une partie de la façade de l’église, les voûtes des quatre
travées, le sanctuaire et la sacristie furent construits dans le
XVIIe siècle , sous la direction de Jacques Dunoyer, nommé
prieur de Saint-Cyprien le 27 août 1685. Un manuscrit du
P. Teyssandier, curé de Chancelade , s’exprime ainsi sur le
compte de cet ecclésiastique. « Jacques Dunoyer aimait la
» vertu , favorisait la science ; il parlait peu , mais il pensait
» et écrivait bien. On le regardait à Saint-Cyprien comme le

— 22 —
» père du peuple et le soutien des pauvres. Ses aumônes
» étaient immenses et il était toujours prêt à se prêter au
» besoin du prochain. Sa mémoire sera éternellement en bé» nédiction sur la terre et dans le ciel. Il mourut à Saint-Cyprien
» en 1715. » Nous publions avec plaisir cet éloge dont l’envie
ne saurait s’irriter; car si flatter les vivans est un défaut, sou­
vent même une bassesse, louer les morts qui le méritent est
toujours un devoir.
D’après la description que nous avons faite et les détails qui
l’accompagnent, il est évident que l’église actuelle de SaintCyprien fut presque entièrement restaurée, parce que celle
du XIIIe siècle avait été détruite en partie. Le P. Dupuy, dans
son ouvrage de l’Etat de l’église du Périgord, imprimé en 1620,
donne à entendre, par une phrase mystérieuse, que ce temple
dut sa destruction à des événemens déplorables. « Aujour» d’hui, dit-il, nous lisons dans les ruines de ceste église
» quel a esté autrefois cet édifice basti à l’honneur du sainct;
b mais ne nous arrestons aux misères de nostre siècle et pas» sons au narré des anciens, b La prudente discrétion de cet
auteur qui, dans des temps encore difficiles, voulait nous faire
connaître la vérité par un langage énigmatique, a été trahie
par des documens authentiques. Un acte public du 31 dé­
cembre 1679 nous apprend que, dans nos funestes discussions
religieuses, le prieuré et l’église de Saint-Cyprien devinrent
la proie des flammes. Le château de Monfort, à peu de dis­
tance de la ville de Saint-Cyprien , appartenait au vicomte
de Turenne, grand partisan de la réforme. Ce vaillant capi­
taine avait entraîné dans son parti tous les puissans seigneurs
de son voisinage, et ceux qui ne partageaient pas ses sentimens, ne voulant point rompre leurs relations avec lui,
observaient la neutralité ou se faisaient négociateurs. C’est
ainsi que le prieuré de Saint-Cyprien, se trouvant au milieu

— 23 —
du protestantisme, se vit tout à coup entouré d’ennemis. Du
château de Berbiguières parlaient surtout les ordres de des­
truction. Déjà une abbaye de filles , située dans la commune
de Castel, avait été renversée; le couvent d’Allas n’existait
plus, et le monastère de Berbiguières avait été témoin de la
mort ou de la dispersion de ses religieux. Comment le prieuré
de Saint-Cyprien aurait-il été épargné? Il est vrai que le baron
de Beynac le protégeait; mais le fanatisme ne connaît point
d’ami, et si les moines, abandonnant leur demeure, purent
se retirer avec la vie sauve, leur habitation et tout ce qu’elle
renfermait ne leur fut pas moins ravi. Les protestans occu­
paient déjà le couvent, lorsque Turenne y vint avec toutes
ses forces et y assembla, le 29 novembre 1585, tous les sei­
gneurs, les gentilhommes et capitaines de son armée, pour
prendre leur avis sur le projet qu’il avait formé d’assiéger
Sarlat. « Je nommerai seulement, dit l’auteur de la relation
» de ce siège, écrite dans la même année, ceux de ce pays
» et des environs qui étaient en cette armée : le vicomte de
» Turenne, le vicomte de Gourdon, Salignac deux frères,
» Maligny, Saint-Genier, Campaignac de Ruffen, Beaupré,
» Bourzolles, Boysse deux frères, Longade Larmandie, Bon» neval le père, Chavaignac, Cavignac, Paluel, Lagarrigue
» et ses deux neveux , Bastards. Après , vous aviez Clermont
» d’Amboise, tous les membres de la compagnie du comte
» de Soissons, Montgomméry le jeune, Dufaux, maréchal
» de camp ; L’Isle du Maine, Carbonniers , Daujau , Lacroix,
» Rieux, Préau et bon nombre d’autres y étaient accourus,
» tous les huguenots de la Guienne, comme aux plus beaux
» exploits qu’ils eussent encore entrepris (1). » Tels furent
(1) Relations (le deux sièges soutenus par la ville de Sarlat en 1587
et 1652, publiées par M. J.-B. de Lascoux, substitut du procureur-gé­
néral prés la cour royale de Paris, chevalier de la légion-d’honneur,
membre du conseil général du département de la Dordogne.

)

<

— 24. —
les guerriers qui succédèrent momentanément aux chanoines
de Saint-Cyprien. Quelque temps après, le prieuré et l’église
n’étaient plus qu’un amas de cendres. L’avènement d’Henri IV
au trône de France rétablit la paix et rendit à l’église les biens
qu’elle avait perdus. Mais la discipline ecclésiastique avait
été énervée par les atteintes qu’elle avait reçues, et long­
temps elle s’en ressentit. A de violentes secousses ne succède
pas subitement un calme profond ; la tempête laisse toujours
des ravages après elle. Lè prieuré de Saint-Cyprien fut tenu
par confidence pendant plusieurs siècles , et les lois ecclésias­
tiques , malgré leur sagesse, furent impuissantes à réprimer
cette transmission qu’elles réprouvaient. Illégitimement pos­
sédé , le couvent ne pouvait sortir de ses ruines. L’injustice
détruit, rarement elle répare. Voilà pourquoi ce prieuré et
l’église, incendiés en 1585 , ne furent restaurés que cent ans
après, sous Louis XIV et ses successeurs.
Cette église, si ancienne dans son origine et qui se trouvait
presque anéantie, sortit alors de ses ruines, et à ses côtés fut
bâti un vaste monastère que le temps ni les révolutions n’ont
point détruit.
Ce monastère, composé d’un vaste corps de logis et de deux
ailes, est placé entre une cour et un jardin; son entrée est à
l’est et sa façade à l’ouest; un cloître en faisait le tour.
L’aile du sud est formée par l’église et par un bâtiment qui
lui est adossé dans toute sa longueur, pour servir de cloître
au rez-de-cbaussée et de galerie au premier étage. L’aile du
nord n’offre qu’un dortoir très étendu et en tout correspon­
dant à l’église ; mais le bâtiment qui devait lui être contigu
n’a jamais été construit. On voit encore dans le mur les pier­
res en saillie destinées à supporter les poutres du plancher
de la galerie, et au rez-de-chaussée l’arcade qui devait intro­
duire dans le cloître.
En entrant dans le couvent, on ne découvre point au pre-

— 25 —
«lier aspect le plan que les religieux avaient commencé d’exé­
cuter et qu’ils se proposaient de suivre. Un reste de construc­
tion du XIIIe siècle le dérobe au contraire, et l’on croirait
même que ces constructions n’ont été conservées que pour
donner à la cour une forme régulière. C’est une erreur qui se
dissipe bientôt à l’examen. Avec la moindre attention, on
s’aperçoit que ces constructions sont un hors d’œuvre, qu’elles
ne peuvent former une aile régulière, qu’elles empêchent
que le corps de. logis ne soit au milieu, qu’elles rendent la
cour trop étroite, et qu’elles n’ont été momentanément uti­
lisées qu’avec Je projet de les renverser lorsque l’aile du nord
aurait été entièrement terminée. Mais le temps et les événemens marchèrent plus vite que le travaux des religieux , et
lorsque la révolution de 1789 arriva , l’exécution du plan
du nouveau monastère était inachevée. Cette commotion poli­
tique et sociale ne lui a fait subir d’autre changement que
celui de ses maîtres. Le monastère, jadis une propriété ecclé­
siastique, est devenu une possession communale, et s’il fut le
sanctuaire de la piété , il est encore aujourd’hui la demeure
du pasteur, l’asile des pauvres et le prétoire de la justice.
La pauvreté, ordinairement, énerve le courage, paralyse les
efforts , comprime les généreux sentimens , éteint les grandes
idées. L’aisance, au contraire, favorise l’industrie, développe
les arts, agrandit le commerce, dégage l’homme d’une hon­
teuse dépendance , l’élève le plus souvent à la hauteur de sa
fortune et le fait sortir du cercle de l’égoïsme pour répandre
autour de lui des bienfaits. Tel est en général le résultat de
l’opulence. Elle fut pour le prieuré de Saint-Cyprien une
source de prospérité et de grandeur. Ces bàtimens, très mo­
destes d’abord , reçurent un accroissement considérable. Rien
ne manquait à celle maison religieuse : caveaux, écuries,
pressoir à huile, loge du portier, parloir, salle du chapitre,

— 20 —
salle des conférences, dortoirs, infirmerie, bibliothèque, ar­
chives , logement du prieur, appartemens pour les étrangers,
réfectoire, cuisine, galeries couvertes, cloîtres, jardin......
tout y annonçait la richesse.
La façade du monastère est belle et imposante. Moderne ,
puisqu’elle ne remonte, dans sa plus grande partie, qu’au
siècle de Louis XIV, on la dirait cependant antique. Noircie
par l’influence de l’air , elle offre un aspect sévère ; très
élevée, elle domine les édifices voisins et conserve sa supério­
rité sur tout ce qui l’entoure. Elle présente un développe­
ment de 45 mètres de longueur, régne sur une terrasse de 10
mètres de largeur, et domine sur un jardin étendu , fertile et
bien cultivé.
Cette façade annonce plusieurs âges dans ses constructions.
Une saillie de 38 centimètres, ménagée, ce semble, à dessein,
distingue les constructions anciennes de celles qui sont plus
modernes. La partie ancienne ne laisse apercevoir aucun or­
nement. Un bandeau ne vient môme pas rompre son unifor­
mité. L’appareil est grand, les fenêtres sont irrégulières , les
murs très épais, et, dans l’intérieur, on découvre un petit esca­
lier en spirale, pratiqué dans l’épaisseur du mur de l’est,
mais aujourd’hui encombré depuis sa base jusqu’à son som­
met. Il est probable que ce corps de bâtiment, dont la forme
est carrée , fut jadis une tour semblable au clocher, et qu’on
ne songea à l’utiliser pour le monastère qu’après le renverse­
ment de son parapet. Nous pensons que ces restes de cons­
tructions remontent au XIIIe siècle.
La partie moderne est construite avec art et élégance. Dixsept portes ou fenêtres la décorent. Elle est horizontalement
divisée par un large bandeau à tore et à gorge, sur lequel vien­
nent reposer quatorze arcades, dont les pilastres sont en bri­
ques et en pierres de taille, en bossage ou refend, à la flo-

— 27 —
rentine. Cette curieuse ordonnance est couronnée par un
entablement orné de denticules. Un escalier, en forme de
perron, conduit de la terrasse dans le jardin, qu’on dirait
suspendu en l’air. Aux pieds, en effet, de ses hautes mu­
railles , relevées en 1713, sont bâties des maisons dont le faîte
ne vient pas au niveau du sol de son enceinte.
C’est ici le lieu de parler des prieurs et des abbés qui
contribuèrent à l’agrandissement et aux décorations de cet
édifice religieux. Nous voudrions pouvoir citer les noms de
tous ces hommes de mérite auxquels l’histoire doit un tribut
de reconnaissance. Mais malheureusement les événemens les
ont effacés avant que le temps ait pu nous les transmettre.
Puissent les noms que nous sommes forcés de passer sous
silence se retrouver un jour et recevoir la publicité qui leur
est due.
Nous citerons Jacques Viles d’Eymotier, que son habileté
dans les affaires et ses connaissances liturgiques firent em­
ployer par Alain de Solminiac dans la négociation d’un
procès dont plusieurs parlemens eurent à s’occuper. Déjà ce
prieur avait été envoyé à Rome pour obtenir du pape l’ap­
probation de la réforme de Chancelade par l’abbé de Sol­
miniac. Ce fut précisément cette réforme qui occasiona ce
procès. La réforme du bienheureux Alain consistait en une
constitution en dix chapitres, prescrivant ce que devaient
faire les religieux et quelle devait être leur manière de vivre
et de s’habiller. La vertu du réformateur et l’excellence de la
réforme s’étendirent bientôt dans tout le royaume, et plusieurs
monastères de France demandèrent à y participer. Alain ré­
forma l’abbaye de La Couronne, en Angoumois, le prieuré de
Saint-Gérard de Limoges et l’abbaye de Sablonneaux , en
Saintonge. Cette réforme se propageait rapidement, lorsqu’une
circonstance imprévue vint la ruiner dès sa naissance. Le

— 28 —
pape Grégoire XV avait donné un rescrit, le 9 avril 1632,
au cardinal de Larochefoucauld, abbé de Sainte-Geneviève ,
pour la réformation des chanoines réguliers de France. Par
une sentence du 28 mars 1635, le cardinal obéit au pape et
ordonna la réforme en une seule congrégation. Cependant, il
excepta les maisons de Chancelade, de La Couronne, de Sablonneaux et de Saint-Gérard, déjà réformées par Alain de
Solminiac. Mais la religion du cardinal ayant été surprise,
on vit paraître une seconde sentence du 24 décembre 1637,
soumettant à la réforme en général les maisons que le cardi­
nal avait exceptées d’abord. De là de grands différens entre
Sainte-Geneviève de Paris et Chancelade. Les parlemens de
Bordeaux et de Toulouse en retentirent. On en appela au saintsiège; on se pourvut au conseil du roi. Le conseil donna un
arrêt le 19 juillet 1647, et Guillaume , cardinal official de
Beauvais, commissaire apostolique, nommé, sur l’appel de
Chancelade, par Innocent X, par sentence du 5 mai 1647,
ordonna que les religieux déjà réformés continueraient à vivre
dans l’observance régulière dont ils avaient fait profession sous
l’abbé Alain de Solminiac. Quelques religieux de ces commu­
nautés voulurent se soustraire à l’autorité légitime de l’abbé de
Chancelade. Les chanoines de Sain te-Geneviève en profitèrent
et se rendirent maîtres de ces communautés. Alors s’élevè­
rent de nouvelles contestations. Les religieux de Chancelade,
Sablonneaux et Cahors s’unirent en congrégation. Cette me­
sure , loin de mettre fin aux débats, ne fit que les ranimer.
Dans ce conflit, le roi donna un arrêt d’expédient et ordonna
que les abbayes déjà réformées par Alain de Solminiac con­
tinueraient à vivre sous la même réforme. Ainsi se termina
ce procès, pour lequel Jacques Vitès fut député plusieurs fois
à Paris et dans plusieurs autres villes du royaume. Ce fut à

la suite de ce procès que la réforme s’introduisit dans le
prieuré de Saint-Cyprien.
Jean-Antoine Gros de Belair lit construire les dortoirs et
les infirmeries de ce prieuré. Ce ne fut point le seul service
qu’il rendit à ce couvent. L’ayant sous sa dépendance, comme
abbé de Chancelade, il y maintint la discipline. Cet abbé,
non moins remarquable par ses vertus que par ses talens , sut
se concilier l’estime et l’affection de ses religieux. Sa com­
munauté et la congrégation prévenaient ses désirs. Rare­
ment il eut à leur donner des ordres. Des documens manus­
crits sur Chancelade nous apprennent qu’il fut un prédica­
teur distingué et qu’il prêcha avec succès des stations
d’Àvent et de Carême à Saint-Astier, à Bergerac, à Péri­
gueux , à Angoulême, à Bordeaux, à Cahors, à Rodez, à
Limoges et à Toulouse. Son oncle, l’abbé de Valbrune,
connaissant son mérite, l’avait pris pour coadjuteur et ne
traitait aucune affaire importante sans l’avoir consulté.
Jean Laschenaud, dont les divers emplois avaient servi à
faire ressortir les nombreuses qualités, aussi estimé dans le
monde qu’il l'était dans le cloître, continua les réparations
du couvent de Saint-Cyprien, et l’abbé Ducluseau , de SaintLéon, dont la famille retrace les vertus , s’occupa pendant sa
longue administration à orner l’intérieur.
L’exemple est entraînant. A l’imitation du prieuré, on vit
les habitations s’embellir, et, par leurs dispositions, décéler le
bon goût de leurs maîtres. II faut en convenir, la beauté du
pays a pu influer beaucoup sur les mœurs. Les habitudes de
la vie et les nobles idées de chevalerie, les affables et géné­
reux sentimens développés, entretenus dans les antiques ma­
noirs, ont dû aussi se propager, se conserver et vivifier les es­
prits et les cœurs. Qui osera nier l’influence des châteaux de
Beynac, de Castelnaud, de Fages, des Mirandes, de Laroque,

— 30 —
sur la population qui les entourait? La plupart de ces illustres
demeures n’existent’plus, il est vrai ; mais uue seule , restée
debout, confirme notre assertion. Où trouver plus de no­
blessede loyauté, de grandeur d’âme, découragé que dans
M. Armand de Beaumont, comte de Laroque. 11 avait sur­
vécu à l’ancienne chevalerie comme un type d’honneur et de
gloire. La mort vient de l’enlever récemment à ses nombreux
amis.
La ville de St-Cyprien, bâtie en amphithéâtre, sur un coteau
rapide, dont le sommet est couronné de rochers , n’offre au­
cune régularité, et son abord est très difficile. Les chemins qui
y conduisent sont pierreux, escarpés, sillonnés d’affreux
ravins, et malheur aux voyageurs téméraires qui dans la,
nuit s’y aventureraient sans guides. Ils pourraient errer
long-temps sans atteindre le but de leur voyage. La seule
route qu’on y remarque est celle de Sarlat; on va, dit-on, en
pratiquer un autre qui traversera la ville : c’est un bienfait
qui devenait une justice , une nécessité. Mais à mesure qu’on
approche £de cette ville, un tableau représentant de beaux
paysages s’offre aux regards étonnés. Ou ne comprend pas
un changement si subit : on quitte les bois, les coteaux, pour
embrasser de l’œil un vaste horizon , une plaine magnifique,
où l’on admire la plus riche végétation. Il ne faut plus s’éton­
ner si la ville de Saint-Cyprien s’était fortifiée, entourée de
remparts : elle occupe une position qui sera toujours enviée,
parce qu’elle ne cessera jamais d’être délicieuse.
Nous avons décrit le couvent de Saint-Cyprien. Il fat fondé
par la piété ; le temps l’a respecté, et une sage administration
l’a utilement employé. Placé au centre d’une ville qui lui doit
son existence, il en fera toujours l’ornement, la consolation
et la gloire. A toutes les époques, il eut assez d’influence pour
se maintenir et se relever de ses ruines; il subsistera long-

— 31 —
temps encore, puisque les pauvres le bénissent, qu’une
population intelligente, chrétienne le vénère, et que de puis­
santes familles le soutiennent (1).
Jadis aussi son église eut assez d’importance pour attirer
à elle de hauts seigneurs qui cherchaient la paix et le repos :
pourrait-elle rester ^aujourd’hui sans intérêt? Des familles en­
tières vinrent se réfugier sous son égide protectrice , et multi­
plièrent les’habitations autour d’elle.
Leurs descendans ne montreraient-ils que de l’indifférence ?
Non ! Saint-Cyprien a fait beaucoup déjà pour son église, et
ses habitans se proposent de faire davantage encore ; mais les
ressources ne répondent pas toujours à la bonne volonté, et
souvent les meilleuresintentions échouent devant l’insuffisance
des moyens. Des secours extraordinaires sont urgens pour
consolider leur église ; ils ne peuvent les puiser dans leurs
propres facultés ; ils les attendent de la bienveillante géné­
rosité d’un ministre dont la rigoureuse impartialité, loin de
les effrayer, devient au contraire, pour le succès de leur
demande, une infaillible garantie (2).
(1) Las familles de Beaumont, de Marqueyssac, de Marzac, etc.,
ont fondé l’hôpital de Saint-Cyprien et l’entretiennent encore en partie
tous les jours.
(2) M. le comte Duchâtel, ministre de l’intérieur, vient, en effet, de
leur accorder une somme de 6,000 fr.