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Médias

Fait partie de Funérailles de M. Adrien Brun . Professeur de Physique au Lycée impérial de Grenoble

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FUNÉRAILLES
DE

M. ADRIEN BRUN
Professeur de Physique

[ BIBLIOTHEQUE

PÉRIGUEUX,
IMPRIMERIE D’AUGUSTE BOUCHARIE, RUE AUBERGERIE, 17.

1860.

FUNERAILLES
DE

M. ADRIEN BRUN
Professeur de Physique

AU LYCÉE IMPÉRIAL UE GRENOBLE.

Une belle intelligence vient de s’éteindre, un
excellent, un noble cœur a cesse de battre. Notre
compatriote, notre ami, Adrien Brun, profes­
seur de physique au Lycée impérial de Greno­
ble, est mort le Jeudi saint, loin des siens, loin
de son pays, mais entouré des soins de cette fa­
mille d’adoption, si nombreuse, si aimante, si
dévouée, qui l’avait accueilli avec une bienveil­
lance cordiale et sympathique, provoquée par les
plus heureux dons du cœur, les plus solides qua­
lités de l’esprit, le naturel le plus charmant,
l’exquise bonté de son âme, si bien empreinte sur
sa vive et intelligente physionomie que chacun,
1

D'E LA VILLE '
DE PERIGUEUX

k

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en le voyant, se promettait de l’avoir pour ami.
Il venait de célébrer avec quelques camara­
des l’anniversaire de sa naissance. La conversa­
tion avait été gaie et animée; il se retirait, lors­
qu’il ressentit comme une raideur douloureuse
dans les articulations de chaque bras. Il se cou­
cha, mais ne dormit pas. Le médecin ordonna des
frictions de laudanum; mais l’état du malade
s’aggrava et se compliqua avec une rapidité pour
ainsi dire foudroyante. Cependant la science es­
pérait encore ; mais tels furent les progrès du mal
que rien ne paraissait encore perdu quand l’a­
gonie commença.
Sa dernière parole fut pour son père ; il mou­
rut en la murmurant; elle errait sur ses lèvres
avec le soupir qui emporta son âme dans l’éter­
nité!
La religion a pu adoucir les derniers instants
de celui qu’il lui a dû être facile de réconcilier
avec Dieu, dont les plus belles récompenses sont
réservées aux meilleurs comme aux plus nobles
cœurs.
La nouvelle de cette mort si inopinée se ré­
pandit bientôt dans la ville de Grenoble, et d’u­
niversels regrets, dont on retrouve l’expression
dans les journaux de la ville, des larmes sincè­

res témoignèrent des vives sympathies de tous
ceux qui, par position ou par le hasard des re­
lations, avaient pu l’approcher et le connaître.
Adrien Brun comptait beaucoup d’officiers du
12e chasseurs à pied parmi ses meilleurs amis;
aussi leur douleur fut-elle bien vive lorsqu’ils ap­
prirent le malheur qui venait de les frapper. L’un
d’eux, M. le capitaine Paulin, son commensal,
qui lui avait voué une amitié toute particulière,
n’a cessé de lui prodiguer les soins du frère le
plus tendre. Telle était la vivacité de son affec­
tion, qu’il la fit partager à son ordonnance,
brave et honnête soldat, qui a veillé au chevet
du malade pendant huit jours consécutifs, sans
vouloir autre chose qu’une mèche des cheveux
de celui que ses soins et sa tendresse n’avaient
pu conserver à la vie.
Trois autres de ses amis intimes, MM. Gérard,
sous-lieutenant au 12e chasseurs; Moncourt, pro­
fesseur de mathématiques, et Herhot, profes­
seur de rhétorique, n’ont cessé de veiller, mais
en vain, sur cette chère et précieuse existence.
Triste exemple de la fragilité de notre na­
ture ! A la veille d’obtenir le titre de docteur
en médecine, qu’il poursuivait de ses désirs et de
ses laborieux efforts, tout en parcourant la car-

rière universitaire, le jour anniversaire de sa
naissance, Adrien Brun tombe malade et ne se
relève plus !
Les trois Facultés de médecine, des sciences
et des lettres, furent représentées à ses obsèques,
qui eurent lieu au milieu d’un concours immense
d’amis et de membres du corps enseignant ;
tout le lycée, les professeurs en costume, y as­
sista ; plus de 50 officiers se mêlèrent au cor­
tège, où le Préfet le Recteur, le Maire de Gre­
noble s’étaient fait représenter.
M. Moncourt, professeur de mathématiques
au lycée impérial, et son ancien camarade à SteBarbe et à l’école Normale, a prononcé sur le
bord de la tombe quelques paroles parties du
cœur, que nous sommes heureux de pouvoir re­
produire, comme un témoignage de l’affection
qu’Adrien Brun avait su inspirer à ses amis, à
ses collègues :
« Mon pauvre ami,
» Je ne pensais pas, il y a quatre mois à peine, en
nous voyant réunis après une longue séparation, qu’il
me faudrait te rendre bientôt ces derniers devoirs,
qu’une amitié commencée il y a dix ans me rend si
pénibles !
» Tu meurs loin des tiens, dans une ville qui n’a

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pas eu le temps de le connaître ; mais nous, du moins,
nous avons pu apprécier la générosité et la loyauté de
ton cœur, nous avons trouvé en toi ces qualités quel­
quefois dangereuses, mais toujours estimables, ces
qualités qui sont la marque d’un cœur vraiment hon­
nête : la fermeté, la droiture, la franchise.
» Adieu, mon cher ami, au nom de nos camarades
de Sainte-Barbe et de l’école Normale, de tes collègues,
de tes amis, de ta famille absente, à qui la mort est
venue enlever tout à coup de si légitimes espérances! »

Mais le sol natal qui, seul, est léger aux morts,
réclamait les restes de cet enfant du Périgord.

Son digne frère, M. Jules Brun, nommé récem­
ment percepteur à Cubjac, alla recueillir pieu­
sement ses restes mortels, accompagné d’un
jeune prêtre de Bergerac au cœur généreux,
M. l’abbé Parrot, et les ramena à Coulaures (Dor­
dogne). Quel n’a pas été son attendrissement en
voyant la nombreuse population qui était venue à
une grande distance du bourg au devant du funè­
bre cortège ! De tout petits enfants, des vieillards
courbés par l’âge, puisant dans la vivacité de
leur affection et de leurs regrets des forces qu’ils
n’avaient pas encore ou qu’ils n’avaient plus,
avaient ainsi parcouru un long chemin pour se
trouver plus tôt auprès de celui qui s’était si

bien fait aimer de tous par la douce bonté de son
cœur et l’affabilité de ses manières.
Quoi de plus touchant que ce sympathique em­
pressement de cette bonne population des cam­
pagnes au sein de laquelle il était né et avait
grandi? Son corps est resté déposé jusqu’au jour
des funérailles, forcément retardées, dans une
des modestes chambres de la maison paternelle,
que des mains délicates et amies avaient pieuse­
ment apprêtée et ornée en forme de chapelle.
Les obsèques, qui ont eu lieu lundi 16 avril,
avaient attiré un concours immense, tous éprou­
vant le besoin de manifester à une famille tant ai­
mée dans le pays et méritant si bien de l’être, com­
bien on prenait part à son affreux malheur. La cé­
rémonie religieuse a été célébrée par le digne curé
de la paroisse, dont le visage trahissaitla plus vive
émotion, et qui était assisté de MM. les curés de
Savignac, de St-Germain, de Sl-Pantaly, de
M. l’abbé Petit et de M. l’abbé Parrot.
M. Jules Brun, voulant remplir jusqu’au
bout son noble et si pénible devoir, est resté
près du cercueil pendant tout le temps qu’ont
duré les prières de l’Eglise; mais ses forces, épui­
sées par les fatigues physiques et morales d’un
si douloureux voyage, l’ont abandonné au sortir

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de l’église, et il est tombé sans connaissance en­
tre les bras de ses amis. Puisse-t-il, ainsi que
son malheureux père et sa pauvre mère, trouver
quelque adoucissement à sa profonde douleur
dans les sympathies non moins vives qu’univer­
selles dont lui et les siens sont entourés !
Un collègue, un ami, dont le vieux père, tombé
malade à Bergerac, dans une visite faite à cette
excellente famille, y avait reçu les soins les plus
dévoués et les plus affectueux, a payé sa dette
de cœur en prononçant sur la tombe du défunt
les paroles suivantes, au milieu des pleurs et des
sanglots de tous les assistants :
« Avant que la terre ne recouvre le dépôt sacré que
nous lui confions, vous tous réunis autour de cette
tombe si prématurément ouverte, permettez à une
voix amie de se faire l’interprète de vos soupirs et de
vos larmes.
» Ce bon Adrien que nous vîmes naguère si plein de
vie et souriant avec bonheur pour ses bons parents à la
perspective d’un brillant avenir, le voilà donc revenu
parmi nous sous la pieuse escorte de l’amitié frater­
nelle et du dévouement sacerdotal. Mais, hélas! dans
quel triste état il nous est rendu ! Cette main, qui tant
de fois pressa la nôtre avec une cordiale affection, elle
est maintenant immobile et glacée; ces yeux dont le
regard, à la fois vif et doux, reflétait une si belle in-

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telligence, ils sont couverts d’un sombre voile; cette
bouche, tour à tour aimable interprète d’une pensée
fine et ingénieuse ou d’un sentiment délicat et noble,
la voilà désormais muette et décolorée. — Hélas! nous
n’entendrons plus cette voix sympathique, écho fidèle
d’une âme affectueuse et avide d’épanchement.
» Mais pourquoi contempler plus longtemps les dé­
solants ravages de la mort? Détournons plutôt la vue
de cet affligeant tableau, et environnant de nos pieux
souvenirs le lieu où va dormir jusqu’au jour du com­
mun réveil notre si regrettable ami, cherchons à le
faire revivre tel que Dieu nous l’avait donné.
» Oh ! comme il devait être aimable enfant celui qui,
par un heureux privilège, avait su , au milieu des plus
graves fonctions, conserver l’expansive gaîté du jeune
âge !Il ne nous fut pas donné de le connaître à cette
première époque d’une si courte existence ; mais ce
qu’il fut alors, les pleurs de cette foule attendrie,
accourue de plusieurs communes, ne le proclament-ils
pas plus haut que tous les discours ?
» Au milieu de toutes ces figures consternées, n’en
distinguez-vous pas une sur laquelle se manifeste
presque toute l’intensité de l’amour maternel? Cette
femme éplorée, vous la reconnaissez, n’est-ce pas?
C’est elle qui, associée aux sollicitudes et aux joies de
la maternité, essuya les premières larmes et reçut les
premiers baisers de notre cher Adrien. Elle pleure,
et elle a bien raison, car elle n’avait pas donné son lait
à un ingrat. Que de fois, pendant les dernières vacan­
ces , nous avons vu avec attendrissement notre affec-

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tueux ami l’embrasser avec effusion et la réjouir par
les plus caressantes paroles! Cette inaltérable mé­
moire du cœur pour une seconde mère n’est-elle pas
l’indice certain d’une délicate et noble nature, et l’un
des traits les plus charmants de cette aimable physio­
nomie?
» Quand le temps fut venu d’échanger les genoux do
la mère contre les bancs de l’école, tous ses maîtres
émerveillés constatèrent en lui une intelligence pré­
coce et à la hauteur d’une si belle âme. Vainqueur de
scs jeunes rivaux, on ne le vit jamais prendre avec
eux le ton d’une orgueilleuse supériorité, et toujours
il resta leur camarade le plus recherché comme le plus
aimé, grâce à l’aménité de son caractère et à l’entrain
de sa bonne humeur. Dans tout le cours de ses études,
dont sa merveilleuse facilité abrégea la durée ordi­
naire, de nombreuses couronnes vinrent prouver pé­
riodiquement l’heureuse organisation de cet esprit
d’élite. Devenu, à la suite d’un brillant examen, élève
distingué de l’école Normale supérieure, il développa
rapidement, sous la direction des plus habiles maîtres,
les dons précieux que lui avait prodigués la nature.
» Sorti triomphant et de prime-abord des difficiles
épreuves de l’agrégation ès-sciences, il était devenu ,
tout jeune encore, un des professeurs les plus juste­
ment appréciés de l’Université, joignant à une mé­
moire non moins prompte que fidèle, une grande fi­
nesse d’observation, et, par-dessus tout, une netteté
de langage et un talent d’exposition qui, d’avance, lui
marquaient sûrement sa place dans une des chaires de

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l'enseignement supérieur. Un mérite si incontestable
était encore rehaussé en lui par les charmes de la piété
filiale, et, après toutes ses victoires classiques, on
voyait que, lui aussi, se félicitait avant tout de la joie
qu’en ressentiraient ses bons parents.
» Il ne faut donc pas s’étonner qu’un si heureux na­
turel et tant de science, unis à tant de modestie, lui
eussent valu les témoignages flatteurs d’un haut et
puissant patronage. L’homme éminent que la ville de
Périgueux s’honore de voir placé sur un des degrés les
plus rapprochés du trône, reçut toujours notre jeune
ami avec une sympathique bienveillance qui ne fait
pas moins l’éloge de notre illustre compatriote que du
modeste jeune homme qui en était l’objet.
» Le savant professeur dont les intéressantes leçons
captivaient son sympathique auditoire, l’hôte recher­
ché dont la conversation instructive et pleine de char­
mes était goûtée des plus hautes intelligences, ne sé­
duisait pas moins les esprits sans culture par ses cau­
series familières, sa bienveillante simplicité et son ai­
mable abandon. Heureux de se trouver au milieu des
bons habitants des campagnes et si supérieur à son en­
tourage, il se mettait à la portée de tous, trouvant pour
chacun un mot amical et qui allait droit au cœur.
Grâce à un grand bon sens uni à un cœur délicat,
il ne choqua jamais personne par un ton orgueilleux
etpédantesque. Avant l’aimable simplicité d’un enfant,
il ne retrouvait ses connaissances si variées que quand
il s’agissait de donner un utile conseil.
» J’ai essayé de dire quel fut, quant aux dons de

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l’esprit, celui que nous pleurons; mais comment dé­
peindre dignement ce qu’il était sous le rapport des
affections domestiques? Combien de fois, dans des
causeries intimes, son excellent père nous a répété,
avec autant de vérité que de tendresse : « Notre pau» vre Adrien fait tout en vue de notre bonheur; ja» mais il ne nous a causé la moindre peine. » Heureux
le fils qui mérite un tel témoignage, et bien malheu­
reux les parents qui perdent un tel fils !
» Modèle de la piété filiale, Adrien le fut aussi de
l’amitié fraternelle. —Mieux partagé dans un héritage
de famille, quand on lui parlait de sa position de for­
tune, il disait du premier ami que lui avait donné la
nature : « Il sera riche, lui aussi, puisque je le suis. »
Oh ! qu’il a fallu de force d’âme à ce pauvre Jules, frère
par le cœur aussi véritablement que par le sang de
notre bon Adrien, pour aller ainsi chercher au loin ses
restes mortels et les ramener au pays natal ! Un ami
au cœur généreux, un prêtre compatissant, s’étant
spontanément offert pour l’accompagner dans un si
pénible voyage, n’a cessé de le soutenir et de le forti­
fier jusqu’au bout de sa noble mission. Béni soit Dieu
d’avoir inspiré à ce digne représentant du Christ la
pensée d’un pareil dévouement !
» Si nous suivons maintenant notre pauvre Adrien
hors du cercle de la famille, nous admirerons en lui
les deux qualités les plus propres à attirer l’affection,
c’est-à-dire l’indulgence et le désir d’obliger. Aussi,
quels amis il s’est fait partout où il a été connu ! Ses
allures franches, son âme droite, son esprit aimable

I

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lui conciliaient les vives sympathies de tous ceux qui
l’approchaient, et comme on l’a dit d’une de nos plus
chères célébrités du Périgord : « Il réunissait la pro» fondeur à la gaîté, et la bonhomie à la finesse. Ja» mais on ne le quittait sans désirer le revoir, et bientôt on devenait son ami. »
» Fils aimant et respectueux, frère tendre et dévoué,
ami sûr autant que généreux, professeur des plus dis­
tingués, tel fut, en résumé, celui que Dieu vient de
ravir à la terre. Oh! que la mort est sinistre, quand
elle vient ainsi détruire avant l’âge de si douces et de
si pures affections ! Que n’a-t-il été donné du moins à
sa malheureuse famille, à ses anciens omis, de lui pro­
diguer les derniers soins et de recueillir son dernier
souffle! Dieu ne l’a pas voulu. Pleurons, mais ne mur­
murons pas, et bénissons au contraire la main miséri­
cordieuse qui se montre toujours après les rudes
coups, d’avoir rassemblé près de notre cher mourant
de nouveaux, mais de bien bons amis. Formant au­
tour de lui comme un rempart de cœurs dévoués, ils
l’ont fraternellement soutenu dans sa dernière lutte ,
en lui procurant les ineffables secours d’une religion
toute d’amour et d’espérance.
» Merci au nom de toute une famille désolée, merci
au nom de nous tous à ces amis dont nous ne con­
naissons qu’à peine les noms, mais qui nous seront
toujours bien chers ! Merci surtout à celui d’entre eux
qui, en faisant tout ce qu’aurait fait un frère, a révélé
un de ces nobles cœurs où les mâles vertus militaires
se trouvent si admirablement unies aux délicatesses

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du sentiment et à la vivacité des affections. Il sera dé­
sormais, ou plutôt ils seront tous nos amis, puisqu’ils
étaient ceux de notre cher Adrien, et qu’ayant mérité
son estime et ses sympathies, ils ne peuvent que lui
ressembler.
» Daigne le ciel, qui les a si noblement inspirés, les
récompenser de leur pieuse et tendre sollicitude !
» Le ciel! Ah! voilà bien où nous devons reporter
nos yeux mouillés de larmes. Le ciel ! n’est-ce pas le
rendez-vous commun de toutes les âmes pures et ai­
mantes comme celle qui nous a été sitôt ravie. — Le
ciel ! Oui, c’est là que nous nous retrouverons un jour,
cher Adrien, pour ne plus nous quitter jamais et pour
nous aimer toujours.
» Adieu donc, ô le meilleur des amis, et au revoir

là-haut!