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Fait partie de Notice sur M : 1853-1935 ... parue dans l'annuaire de 1935 avec la similigravure du portrait peint par Bernard Bertoletti
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ASSOCIATlON DES ANCIENS ÉLÈVES DE SAINT-JOSEPH
DE PÉRiGUEUX
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NOTICE
SUR
M. Albert BERTOLËTTI
(1853-1935)
PAR M. LE ChaNOINE MATHET.
Ancien Supérieur du Collège
PaRUE dans
AVEC
/-.A
l’Annuaire
DE 1835
SIMILIGRAVURE DU
PORTRAIT
peint par
BERNARD BERTOLETTI
ET APPARTENANT
AU MUSÉE DU PÉRIGORD
' A
PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE
19 35
CASSARD
M. BERTOLETTI
Le chapitre de nos nécrologies sem
blait clos quand, à la veille de la
réunion annuelle de l’Association
amicale, il faut le rouvrir. Et nous
le rouvrons pour saluer une des per
sonnalités les plus populaires, les plus
respectées, les plus aimées du cher
collège, et qui remontait à la pre
mière heure de sa fondation.
M. Bertoletti, qui vient de mourir
le 5 avril 1935, y était arrivé dès
1879, à 26 ans, pour y enseigner le
dessin. Il ne s’en éloignera plus. Il y
restera plus d’un demi-siècle, jus
qu’en 1931. Installé tout au bas du
grand jardin, dans une miniature de
cottage, il était une des figures les plus familières et les plus habi
tuées'de la maison. Quand ses forces le trahirent et que, sans avoir
peut-être jamais manqué une seule de ses leçons, brusquement, un
jour, il constata qu’il ne pouvait plus, en 10 minutes, franchir la
distance et la dure montée de Saint-Joseph, depuis le fin fond de la
rue des Barris, oh il avait trouvé un gîte après la disparition de la
maisonnette du début, alors douloureusement il dut se résigner à la
triste réalité. Ce fut un crève-cœur pour lui, et un profond chagrin
pour tous, à la pensée que se terminait ainsi une très simple et très
belle carrière, une très noble vie, sans grand éclat, mais d’une pureté
de lignés, d’une rectitude de chemin, d’une activité paisible, d’une
fidélité au devoir incomparables et, à la réflexion, émouvantes.
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Pierre-Eugène-Albert Bertoletti nous était venu de cette région de
la haute Italie, où, comme en Savoie, on parlait couramment français.
Le Piémont, la Savoie, ces pays si proches de nous, d’en deçà et d’au
delà des Alpes, qui longtemps ne nous séparèrent que matériellement,
gardaient avec la France des relations et des commerces d’âme qui
nous les faisaient plus que fraternels. M. Bertoletti, un vrai latin,
portait tout cela déjà dans sa nature et ses instincts les plus élevés.
Il se sentait français avant que de le devenir officiellement. Quels
furent les motifs déterminants qui, vers la vingtième année, le déci
dèrent à passer la frontière et le conduisirent dans notre Périgord P
Cela se perd dans la nuit des temps.
Il était né, le 24 août 1883, au Pian della Valle — c’était le nom
de la vieille demeure et de sa grand’mère maternelle, la dame Domi
nique délia Valle — près du village de Civiasco, dans la province de
Novare, non loin de Brescia. C’est là qu’il avait reçu ces goûts artis
tiques, si communs dans sa première patrie, d’un prêtre qui lui fut
comme un second père, en l’instruisant aux choses de l’art, dom
Calderini. Il avait de la race,, comptant parmi ses ancêtres un général,
Antoine Bertoletti, dont le nom est gravé sous l’Arc de Triomphe, qui
combattit dans les armées napoléoniennes en Espagne, sous le maréchal
Suchet ; une Marie Bertoletti qui fut une des douze premières compa
gnes de sainte Angèle de Merici, fondatrice des Ursulines ; un luthier
fameux, Gérard Bertoletti ou Gérard de Salô, dont les armoiries par
lantes avaient pour devise : unus Dominus, una fides, unum baptisma.
Son air distingué, sa culture générale, ses connaissances théoriques
et pratiques aux choses dont il apportait, le bienfait chez nous, le firent,
vite remarquer quand il y aborda. Un document, entre tant d’autres,
pour établir que, de ces coins alpestres, il ne sort pas seulement ces
si gracieux, quoique un peu noirs, et si poétiques petits ramoneurs.
Tout jeune, il était entré, comme professeur de dessin, aux Jésuites
de Sarlat (1878-1878). C’était malheureusement à une époque déjà fort,
troublée, où la célèbre Compagnie allait bientôt partir de là, sauf à
revenir plus tard, selon une habitude plus que séculaire. Mais M. Ber
toletti n’avait pas le temps d’attendre le retour. Au surplus, comme
pour l’armée de la Loire en 1870, où, d’une armée vaincue et partagée,
on proclama que, au lieu d’une, on en aurait deux, de même il put
espérer qu’un jour il y aurait deux collèges au lieu d’un, dans notre
grand diocèse. Immédiatement, il s’offrit à ce Saint-Joseph de Péri
gueux, qui n’existait pas encore, mais qui allait naître. Il est vrai
semblable que Saint-Joseph de Sarlat, en perdant la vie pour un
temps, perdait un maître excellent, et éminent dans son honorable
spécialité, qui, sans l’accident, lui aurait consacré toute son exis
tence, comme si bien il l’a fait dans notre collège. De ce court passage
en Sarladais, toutefois, il rapportait plus qu’un souvenir. Il s’était
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marié dans le voisinage, y ayant rencontré une compagne, pour lui
vraiment idéale, aimant comme lui cette vie d’ombre et de labeur, la
vie de devoir envers Dieu comme envers les hommes, la vie de foyer,
un foyer qu’elle peupla, qu’elle servit et qu’elle chérit uniquement :
une modeste maison, une aisance étroite, mais où rien ne manqua,
grâce aux deux jeunes époux — 20 ans et 16 ans —• avec ce seul
espoir, qui s’est si parfaitement accompli, qu’ils y élèveraient de nom
breux enfants, et qui leur feraient honneur.
Entre temps, M. Bertoletti avait voulu faire son service dans l’ar
mée française, en une formule abrégée conforme à la loi de l’époque.
Il le fit, comme il faisait toutes choses, impeccablement. Ce beau geste,
après diverses périodes exigées, fut couronné par le titre d’officier
interprète de réserve. Il reçut ses lettres de naturalisation le 19 août
1891. Un bon Français, en vérité, qui conservait — et c’était bien
légitime — un culte d’amour et d’admiration pour son pays d’origine,
réalisant ainsi, à sa manière, le beau vers du poète :
Tout homme a deux pays, le sien et puis la France.
C’est la France, néanmoins, qui, désormais, passera première.
Le voilà donc, pour toute sa vie, professeur de dessin à SaintJoseph. Il avait les meilleures qualités du métier : la connaissance
approfondie de son art, la clarté, ou, pour mieux dire, la netteté des
idées, qui est, paraît-il, « le vernis des maîtres », le don de faire
entrer les choses les plus délicates dans l’esprit des enfants, la patience
toujours nécessaire avec cette « engeance », comme parle La Fon
taine, qui n’aurait pas été, lui, un bon précepteur, et enfin ces per
pétuels recommencements, que postule la virtuosité du piano, à ce
qu’on raconte, et qui ne sont pas moins indispensables à d’autres
sciences ou d’autres arts. Il fut un compétent tout à fait remarquable,
préférant la forme à la couleur sans dédaigner l’harmonie des tons,
apprenant en maître la perspective, respectant les dispositions natu
relles de chacun, les dirigeant chacun vers la carrière de son choix :
en somme, un véritable éducateur. Compétent pour le gouvernement
et maniement des enfants aussi bien que pour l’enseignement techni
que qu’il avait à leur inculquer. Car, il faut bien soupçonner que,
dans une maison d’éducation, il y a deux espèces d’élèves suivant les
cours de dessin : ceux qui en ont le goût inné, pour qui c’est une véri
table joie de l’esprit ; et... les autres, ceux qui ne s’inscrivent à ces
cours que pour échapper à l’étude accoutumée. M. Bertoletti tirait,
des uns et des autres, le meilleur parti possible, arrivant même à y
faire de véritables et précieuses conversions. Mille ingéniosités, et ser
vitudes, et applications méritoires, une louable constance d’efforts, un
esprit d’ordre et d’exactitude, frappant autant que rare, l’y aidaient
puissamment. Il y réussit à ravir, aimé, apprécié de ses élèves, qui lui
conservent, de tous côtés, une profonde et joyeuse reconnaissance. Une
preuve de ce que nous avançons, c’est qu’il a duré plus de cin
quante ans, sans jamais un ù-coup, ni une baisse dans cette estime
affectueuse qu’on lui vouait, ni la moindre apparence d’infériorité, de
déchéance jamais, jusqu’à la fin, jusqu’à la mort. Sa gloire fut d’avoir
compté, au nombre de ses élèves, un Lucien de Maleville et un Sem,
qui reconnaissaient lui bien devoir quelque chose pour être partis
entre ses mains.
Ses rapports avec la direction et tout le corps professoral étaient
tout ce qu’il y a de plus excellent. Cela tenait surtout à une nature
justement excellente, faite de politesse simple mais prenante, parce
qu’on la devinait sincère ; de délicatesse exquise, attentive et atten
tionnée en toutes circonstances, à l’égard des personnes et des choses ;
de discrétion intelligente, sans rien de trop, sans rien de manque ;
ne s’imposant nulle part, présent partout où il était convenable qu’il
fût. C’était un tempérament réservé, mais affable, aimable, serviable :
toute une série de vertus qui, sans contrainte et sans bruit, dans une
sorte d’effacement volontaire, étaient devenues en lui une seconde
nature. Sa vie au milieu de prêtres, comme elle s’écoulait paisiblement,
était tout ce qu’il y a de plus naturel au monde, à cause, évidemment,
de cette nature si avenante et si bonne, mais aussi à cause de sa foi
profonde, de sa religion éclairée, de ses pratiques religieuses très spon
tanées et régulières. Ses qualités humaines et ses qualités surnatu
relles combinèrent en lui un doux mélange, qui le mettait de plainpied avec des ecclésiastiques : il n’y était ni gênant ni gêné, toujours
agréablement accueilli de tous. Un latin, avons-nous dit, un vrai latin,
avec tous ces dons de mesure et d’équilibre, de- bon sens et de juge
ment sûr, ne doutant pas de tout, mais se doutant de la réserve qu'il
faut porter à beaucoup de choses, regardant droit devant soi, mais se
retournant quelquefois.
Il est à noter que, dans une communauté comme celle à laquelle il
appartenait, il ne répugnait point à rendre maints bons offices cou
rants. Faisait-on appel à son talent pour dresser un plan de l’Institu
tion détaillé à fin de défense plus qu’utile, pour bâtir une crèche
de Noël, pour disposer le Reposoir du Jeudi-saint, pour créer, et
ensuite rafraîchir, les décors du théâtre, pour décorer le Monument
des Morts de la guerre ; ou encore à son dévouement pour prendre sa
part des comptes de fin de trimestres et de fin d’année, il s’y prêtait
toujours avec la meilleure bonne grâce. Une de ces natures, en vérité,
sur lesquelles on aurait l’impression que le péché originel a moins
appuyé.
La situation de M. Bertoletti au collège Saint-Joseph le mit naturel
lement en relations avec le dehors. Le dehors eut rapidement fait de le
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connaître, de l’apprécier, de vouloir l’utiliser. Il se fonda, vers ce
temps-là, diverses associations artistiques, sociales, religieuses, il en
fut ; il en devint la cheville ouvrière, quand, sous le couvert de sa
modestie, il n’en eut pas, sans en avoir l’air, l’initiative, telles la
Conférence de Saint-Vincent de Paul, la Société des Beaux-Arts de la
Dordogne, la Coopérative d’alimentation de notre ville : ces deux der
nières, dont il fut l’âme en réalité, et qui se préparent à fêter leur
cinquantenaire, l’eurent toujours pour Secrétaire général. On sait ce
que sont ces secrétaires désintéressés, qui ne paraissent qu’au travail,
laissant aux autres tous les honneurs et distinctions, et s’élevant, au
plus, d’ordinaire, comme lui, jusqu’à la rosette de l’Instruction publi
que : ils vivent dans la pénombre d’un labeur constant et ingrat ;
mais c’est par eux que vivent ces œuvres, lesquelles servent ou illus
trent une ville.
On a rappelé éloquemment, au jour de ses obsèques, tous les mérites
admirables de M. Bertoletti à cet égard. De là sortirent différents tra
vaux qui lui font le plus grand honneur. C’est lui qui fut, pendant
de longues années, le véritable et habile organisateur de ces exposi
tions de peinture, où il trouva la seule récompense qu’il ambitionnât,
un succès triomphant. C’est lui qui, sous le pseudonyme de Batbylle,
de main de maître, en brochures ou en articles dans les journaux
locaux, en fit connaître la valeur. Correspondant-rédacteur d’une feuille
parisienne, Le journal des Beaux-Arts, il fit paraître encore, dans le
Bulletin des Sociétés savantes, des recherches très érudites et des
études très fouillées sur certams monuments du Périgord, par exem
ple, l’Eglise de la Cité et son autel monumental en bois sculpté. Notre
Musée du Périgord, comme mise au point, lui doit immensément. Ce
Musée s’enorgueillit d’une grande peinture murale qui, avec son por
trait peint par son fils, est son souvenir à cette maison, qu’il aima
d’amour. Ce portrait de M. Bertoletti est une des meilleures pages de
Bernard Bertoletti, comme Bernard Bertoletti est assurément l’œuvre
la meilleure d’Albert Bertoletti, qui avait le droit d’être fier d’un tel
fils. M. Bertoletti laisse encore une belle traduction du superbe ouvrage
illustré de Venturi sur la Madone, interprétée par les maîtres italiens.
Tel est l’homme éminemment sympathique qui vient de s’éteindre
en sa 82° année. Dans ce latin que nous évoquions tout à l’heure, se
fondirent admirablement l’italien, le français, le périgourdin : de ces
trois éléments il fit une jolie synthèse, composée à la fois de finesse,
de mesure, de bonhomie. Il fut une utilité sociale en même temps
qu’un aimable artiste, parce qu’il était, profondément chrétien et qu’il
avait emporté dans son esprit et dans son cœur l’azur avec toutes les
beautés, toutes les poésies, toutes les richesses du ciel d’Italie. Il aurait
été de ces bâtisseurs de cathédrales au moyen âge, nés pour faire des
merveilles et qui, leur journée finie, partaient sans laisser un nom.
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Ses obsèques ont été célébrées, le lundi 8 avril,. dans l’église de
Saint-Georges sa paroisse. L’assistance fut modeste ; et cela ressem
blait mieux à sa vie, une de ces vies qni passent sans crier. Une délé
gation du collège, conduite par M. le Supérieur et leur professeur,
ainsi qu’un bon nombre d’anciens élèves avec à leur tête leur Prési
dent, y furent remarqués. Qu’il n’y eût pas foule, quoi d’étonnant P
On ne se prolonge pas impunément dans l’existence : beaucoup de ses
amis, de ceux avec qui il avait tant travaillé, ses contemporains et des
plus jeunes aussi, tels le marquis de Fayolle et le baron de Nervaux
— des noms chers à Saint-Joseph — l’avaient devancé et quitté sur le
chemin. On peut dire, au reste, que, depuis plus de quatre ans, il
n’existait plus. L’élite Adèle qui était là suivit pieusement ses restes
mortels, jusqu’à leur déposition dans l’humble caveau où l’attendaient
quelques-uns des siens. On sentait et se disait tout bas que sa belle
âme était ailleurs. Les dernières prières furent prononcées par l’ancien
supérieur de Saint-Joseph ; et l’on se sépara dans une émotion qui se
reportait sur le bon vieux collège, dont les premiers et les meilleurs
serviteurs s’en vont, peu à peu, se rejoindre à l’éternel rendez-vous.
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