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Fait partie de Relation de la bataille d'Isly, suivie du rapport de M. le Maréchal [Bugeaud] gouverneur général
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RELATION
DE
LA BATAILLE D'ISLY,
Suivie du Rapport
DE M. LE MARÉCHAL GOUVERNEUR-GÉNÉRAL
ALGER.
Imprimerie du Gouvernement.
1845
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P Z. <2üv
RELATI0N DE LA BATAILLE D’ISLY.
' A
Abd-el-Kader avait vu détruire pièce à pièce cette nationalité
arabe qu’il avait édifiée par tant de travaux et d’habileté. Après
le combat de l’Oued-Malab, le 14 octobre 1843 , où il avait perdu
les restes de son infanterie et son premier lieutenant, Sidi-Embareck , il se retira sur la frontière de l’empire du Maroc; il y
reçut une généreuse hospitalité , sinon de l’Empereur, du moins
des populations, qui le vénèrent commeun grand homme, comme
un saint, et surtout parce qu’il a fait la guerre dix ans aux Chré
tiens. Se maintenant près du territoire algérien , il y entretenait
des relations très-actives, au moyen desquelles il parvint à faire
émigrer plusieurs fractions des tribus de la frontière, qui, ré
unies , pouvaient lui fournir un millier de cavaliers. Il parvint
ainsi à recomposer une petite troupe régulière, infanterie et ca
valerie, avec les émigrans et quelques-uns de ses anciens sol
dats dispersés, qui venaient le rejoindre.
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Dans ce même temps , il envoya une ambassade à Fez , pour
implorer des secours de son chef spirituel, l'empereur MouleyAbd-er-Rhaman. Si cette ambassade n’eut pas un succès déclaré,
elle obtint du moins une grande tolérance pour les manœuvees
de l'Émir contre notre frontière. Il trouvait chez les Marocains
des ressources pour porter de temps à autre chez nous une
guerre de surprises, et dès qu’il se voyait un peu compromis ,
il rentrait dans son asile, qui était inviolable, jusqu’au moment
où la guerre entre le Maroc et nous , serait déclarée.
Les secours donnés à Abd-el-Kader, la liberté qui lui était
laissée de nous attaquer, étaient de véritables actes d'hostilité
envers la France. Des représentations énergiques et répétées fu
rent faites par notre diplomatie à Tanger.
Précédemment, le général Bedeau, commandant à TIemcen ,
ayant voulu visiter notre frontière dans l’hiver de 1813 , avait
été attaqué par quelques cavaliers du kaïd d’Ouchda, et par
un certain nombre de cavaliers des tribus. Sans riposter, il n’op
posa à ces fanatiques qu’une attitude calme et ferme qui les ar
rêta. A la suite de cette échauffourée , il adressa des remontran
ces très-vives au kaïd d’Ouchda. Celui-ci affirma que les coups
de fusil tirés l’avaient été contre sa volonté et celle de l’Empe
reur ; il promit que cela ne se renouvellerait plus. Depuis , Abdel-Kader vint deux fois attaquer les environs de TIemcen , aidé
de 3 ou 4,000 Marocains qui l’accompagnaient en volontaires. La
manière dont ils furent accueillis sur notre territoire les dégoûta
de ces entreprises. Nos plaintes à l’Empereur furent réitérées
on y répondit avec la mauvaise foi punique , ert nous accusant
nous-mêmes d’avoir violé le territoire ; mais en même temps on
protestait du désir de maintenir la paix.
Le reste de l’année 1843 se passa sans hostilités ouvertes sur
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cette frontière ; mais Abd-el-Kader continua d’y recevoir unè
chaleureuse hospitalité, et il était évident que les Marocains
avaient très-peu de bienveillance pour nous. Indépendamment du
fanatisme religieux et du sentiment national, ils nous voyaient
avec inquiétude construire un poste à Lalla-Maghrania , à trois
lieues sur la rive gauche de la Tafna, et à même distance, de la
frontière.
. Cette altitude du Maroc éveilla l’attention de nos généraux ;
néanmoins , ils purent croire que ce système de malveillance' et
de perfidie pourrait se prolonger pendant long-tems encore
avant de dégénérer en guerre ouverte. Dans l’expectative d'une
éventualité qui pouvait se faire attendre long-temps, le-Gouverneur-Général ne pouvait suspendre toutes les opérations néces
saires pour achever et consolider notre conquête.
Au printemps de 1844 , le général de La Moricière fit manœu
vrer plusieurs colonnes pour obtenir la soumission de quelques
tribus au sud de Mascara, au sud et au sud-ouest de TIemcen.
De sa personne , il se porta avec une colonne à Lalla-Maghrania.
dans le but d’enlever cet ouvrage, de prendre possession de tout
le territoire dela frontière, et de forcer les tribus émigrôesà ren
trer, en s’emparant de leurs récoltes.
Le colonel Eynard manœuvra entre Thiaret et Saïda.
Le général Marey poussa jusqu’à Laghouat, à cent trente
lieues d’Alger, afin d’ouvrir à notre commerce une des routes à
travers le Petit Désert, appelé ainsi, quoique très-habité.
Dans l’est d’Alger, le pays soumis n’allait que jusqu’à l'Isser,
c'est-à-dire à dix-huit lieues. Le Gouverneur avait négocié tout
l'hiver avec les tribus kabyles qui habitent les deux rives de
l’Oued-Sebaou , sur le versant nord du Jurjura. Ces fiers mon
tagnards avaient toujours répondu qu’ils ne se soumettraient
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qu après avoir brûlé de la poudre. « Si nous nous soumettions
avant, disaient-ils, nos femmes ne voudraient ni nous regarder,
ni nous préparer le couscoussou. »
Ce fut donc en vain que nous leur offrîmes la douceur de nos
mœurs et de nos lois, les avantages de notre civilisation : il fal
lait des argumens plus persuasifs. Le Gouverneur se décida à les
envahir lui-même avec une colonne de 6 à 7 mille hommes ;
mais, avant d’entreprendre cette expédition difficile, il échelonna
les troupes qui restaient disponibles, de manière à ce qu’elles
pussent se porter le plus rapidement possible sur la frontière de
l’ouest, si nous étions menacés de la guerre avec le Maroc,
Le 12 mai, le Gouverneur, avec la moitié de ses forces, reve
nait de Dellys, où il avait été chercher un convoi que lui avaient
apporté les bateaux à vapeur. Au moment où il allait traverser
l’Oued-Sebaou, il fut attaqué par 12,000 Kabyles de la rive droite.
Il jeta son convoi de l’autre côté, sous la garde d’un bataillon,
et, ayant fait mettre sac à terre au reste de l’infanterie , il prit
immédiatement l’offensive. Les Kabyles furent délogés de toutes
leurs positions ; ils laissèrent 400 hommes sur le carreau et fu
rent mis dans une complète déroute.
Le Gouverneur, ayant rejoint le reste de ses troupes à Bordjel-Menaiel, remonta l’Oued-Sebaou , en longeant les montagnes
des Plissas. A l’extrémité Est de cette chaîne, il se trouva, le 16,
en présence d’un gros rassemblement placé dans une position
très-forte, dont les abords étaient couverts par plusieurs redans
successifs en pierre sèche. Dans une guerre ordinaire , il eût été
prudent de ne pas attaquer un ennemi ainsi posté, de remettre
le combat et chercher de meilleures circonstances en manœu
vrant autour; mais la puissance morale, si essentielle dans toutes
les guerres , joue un rôle immense dans celle d’Afrique; la moin-
dre hésitation de notre part est considérée par les indigènes
comme un échec pour nous, et le contre-coup s'en fait immé
diatement ressentir sur les territoires déjà soumis. Nous som
mes tenus de prouver en toute occasion qu’aucun obstacle ne
peut nous arrêter.
Pénétré de cette grande nécessité , le général en chef décida
l’attaque pour le lendemain de très-grand matin. Plusieurs arê
tes conduisaient à la crête de partage des eaux, où se trouvaient
les principales forces de l’ennemi. On proposa d’attaquer vive
ment et en même temps plusieurs d’entre elles : « Non , répon
dit le gouverneur -, nous aurions ainsi trois ou quatre combats de
tête de colonne à livrer, et par conséquent beaucoup plus
d'hommes à perdre. Si l’une de ces attaques venait à échouer,
les troupes battues ne rallieraient pas les autres, à cause des
profonds ravins qui séparent les arêtes. Il vaut mieux monter
par un seul point, et arriver tous ensemble à la ligne de partage,
là , je couperai la ligne de l’ennemi en deux , et tous les retranchemens que nous n’aurons pas attaqués se trouveront tournés,
et tomberont par ce seul mouvement. » Trois bataillons furent
destinés à garder les bagages et les sacs des troupes qui devaient
faire l’attaque. Le reste de l’infanterie reçut l’ordre de rouler
dans le sac de campement, porté en sautoir, du biscuit pour 2
jours et le biscuit que ne pouvait pas contenir la cartouchière.
Chaque soldat reçut une ration de viande, qu’il fit cuire pour
,là mettre dans la poche. L’ambulance et les mulets à cacolets
furent distribués, partie derrière le bataillon de tête , partie au
centre, partie à la queue. Chaque chef de bataillon reçut l'ins
truction de prendre l’offensive contre les attaques de flanc, sans
attendre l’ordre du commandant en chef. Nous passons sous
silence les autres dispositions du détail.
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Le -17, à deux heures du matin , la colonne, forte de 4,500
baïonnettes, 200 sabres et 6 pièces de canon , s’ébranla en si
lence pour aborder l’arête qui avait été choisie, et dont la route
avait été soigneusement reconnue, afin de ne pas s’égarer dans
l’obscurité.
On n'évaluait pas l’ennemi à moins de 20,000 hommes.
Il avait plu très fort jusqu’à minuit ; cette circonstance nous
fut très favorable. Les Kabyles avaient quitté les premiers re
tranchemens pour s’abriter dans les villages qui se trouvent dans
les pentes. Nous n’éprouvâmes de résistance que dans un vil
lage qui est à cheval dans l’arête, à peu de distance du sommet.
Ce point fut enlevé par un bataillon des zouaves , et la tète de
colonne atteignit bientôt la crête. Le jour paraissait alors ; toute
la partie droite de l’ennemi, effrayée d’être ainsi isolée de la gau
che, et voyant ses retranchemens pris à revers , abandonna ses
positions.
Quatre bataillons, la cavalerie, une partie de l’artillerie, pour
suivirent vivement et firent éprouver à l’ennemi de grandes per
tes. Pendant ce temps , la partie gauche de la ligne prenait l'of
fensive sur quelques compagnies qui avaient été laissées dans
un bois pour le contenir, jusqu'à ce que la queue de la colonne
pût arriver et opérer sur la gauche des Kabyles , comme nous
venions de le faire sur la droite.
Le général en chef, voyant la victoire décidée contre la droite,
revint contre la gauche avec une partie des troupes victorieuses
Les Kabyles furent successivement débusqués de plusieurs po
sitions fortes , et ils parurent un instant renoncer au combat : il
était alors deux heures après midi. Les troupes étaient fatiguées,
le général fit cesser le combat et établit le campement ; mais, sur
le soir, des renforts nombreux étant arrivés du pied nord du
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grand pic du Jurjura, les Kabyles se réunirent de tous côtés et
vinrent nousattaquer. Il fallut recommencer la bataille,'et ce ne
fut que vers six heures du soir que nous restâmes définitive
ment maîtres de la crête de partage des montagnes de Flissa, où
toutes les tribus à vingt-cinq lieues à la ronde étaient venues
combattre. Elles avaient perdu un millier d'hommes restés sur
place ; notre perte n’était que de 140 hommes.
Le lendemain, le général en chef apprit la nouvelle de l'atta
que que les Marocains avaient faite, le 30 mai, contre les troupes
du général de La Moricière, en avant de Lalla-Maghrania.
Heureusement, il reçut en même temps des offres de soumis
sion de la plupart des tribus qui avaient combattu la veille. Les
circonstances lui commandaient de se montrer facile dans les
arrangemens. Il renonça au projet qu’il avait de leur imposer
une forte contribution de guerre ; il se borna à leur demander
les impôts ordinaires. Trois jours furent employés à organiser
le pays et à investir de nouveaux chefs. Le 23, le Gouverneur
alla s’embarquer à Dellys, escorté par des fonctionnaires qu’il
venait de nommer. Deux bataillons s’embarquèrent aussi ; le
reste des troupes, fut dirigé sur Alger à marches forcées.
Le Gouverneur resta trois jours à Alger pour faire les affaires
les plus urgentes et ordonner les dispositionsqu’exigeait la guerre
qui se manifestait dans l’ouest ; puis, ayant mis sur des bateaux
à vapeur, le 48e et le 3e léger, un matériel d’ambulance et de
l'artillerie de montagne , il partit pour Oran. Il fut assailli par
une tempête, et il mit cinq jours à faire une traversée qui. ne de
mande ordinairement que vingt-huit heures. Il débarqua le 3
juin à Oran, et le 12 il rejoignit le général de La Moricière à
Lalla-Maghrania.
Pendant la route , il avait remarqué chez les tribus qu’il avait
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traversées une grande inquiétude. Les chefs se présentaient à son
camp : mais il n’y avait plus celte expansion , cette gaîté qui
s’étaient montrées dans la visite qu’il leur avait faite au mois
de mars. Il apprit que le pays était inondé de lettres d’Abd-elKader et d’agens marocains qui invitaient les populations à la
révolte. Il comprit dès-lors qu’il fallait quelques actions écla
tantes à la frontière pour contenir en arrière les Arabes, agités
par l'espoir de la délivrance.
L’épreuve que subissait alors notre conquête était des plus
périlleuses. Pour s’en faire une juste idée, il faut que le lecteur
sache que l’empereur de Maroc est, on le dit, descendant de
Mahomet, qu’il est le chef religieux dé tout le nord de l’Afrique,
et qu’il dispose de nombreux guerriers. Il était donc naturel que
les tribus de l’Algérie crussent que l’heure de la liberté avait
sonné pour elles.
Tout retard , toute hésitation de notre part aurait augmenté
le danger.
En arrivant, le Gouverneur écrivit au général marocain , El
Guennaoui, pour lui demander une entrevue avec le général
Bedeau. La conférence fut acceptée; le général marocain y vint
avec 5,000 hommes. De notre côté, 4 bataillons et 800 chevaux
s'avancèrent. Dès le commencement de l’entrevue, plusieurs pro
pos outrageants furent adressés au général Bedeau par les assis
tais et bientôt après, plusieurs coups de fusil furent tirés con
tre nos troupes : ils blessèrent le capitaine Daumas et plusieurs
soldats. Le général marocain suspendit un instant les pourpar
lers, pour rétablir l’ordre. Pendant ce temps, le général Bedeau
et les officiers de sa suite eurent une contenance calme et ferme.
En rentrant, El Guennaoui déclara que , ne pouvant pas con
tenir l’enthousiasme de ses soldats, il fallait terminer au plus
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vile. Il ajouta que l’empereur désirait rester en paix, mais qu’il
voulait que les Français abandonnassent Lalla-Maghrania. et se
retirassent derrière la Tafna , qui serait désormais notre li
mite.
« Je ne suis pas autorisé, dit le général Bedeau, à faire une pa
reille concession. — Si vous ne la faites, répliqua El Guennaoui,
c’est la guerre. — Soit! » répondit le général Bedeau. Là dessus
on se sépara. Le général Bedeau rejoignit les troupes en obser
vation; mais, au moment où commença sa retraite, son arrièregarde fut vivement attaquée.
Instruit de ce qui passait, le gouverneur sortit brusquement
du camp, rallia les généraux Bedeau etLa Moricière, reprit l’of
fensive, mil les Marocains en déroute, et leur tua 400 hommes,
qui restèrent en notre pouvoir. Nous perdîmes dans celte cir
constance deux capitaines de spahis, et une vingtaine d’hommes
tués ou blessés. Ce petit combat produisit le meilleur effet en
avant et en arrière. Plusieurs chefs arabes, qui avaient accom
pagné le gouverneur, furent renvoyés , pour en porter la
nouvelle à leurs tribus, qui dès ce jour montrèrent beaucoup
plus d’empressement pour les approvisionnemens de l'armée.
Le lendemain, le gouverneur écrivit à El Guennaoui qu'il ne
respecterait plus le territoire marocain, qu’il y chercherait Abdel-Kader, qu’il entrerait à Ouchda, et que cependant il était
toujours prêt à rétablir l’harmonie entre les deux empires, aux
conditions qu’il lui indiquait.
Nous entrâmes, en effet, à Ouchda, que les Marocains ne dé
fendirent pas. La ville fut respectée; nous vécûmes abondamment
dans le voisinage, mais sans détruire. Nous observions encore
des ménagemens, dans l’espoir d’éviter une guerre sérieuse.
Le 3 juillet, nous revenions sur Lalla-Maghrania, en longeant
la rive droite de l’Isly ; les Marocains nous suivirent pendant
une lieue en tiraillant. Il paraissait évident qu’ils n’avaient pas
l'intention d’en venir à un combat sérieux, mais qu’ils voulaient
seulement pouvoir se glorifier de nous avoir poursuivis.
Le général, ne voulant pas leur laisser ce petit avantage moral,
lit volte-face et marcha sur eux; ils furent bientôt mis en déroute.
Notre cavalerie lancée, après une heure de poursuite, en sabra
quelques-uns, et tous disparurent sur divers points de l’horizon.
Cette action, peu importante par ses résultats matériels, pro
duisit encore un bon effet moral, nos soldats appréciant de plus
en plus la faiblesse de ces multitudes désordonnées. De leur côté
les Marocains apprenaient à nous respecter, et les impressions
des combats des 15 juin et du 3 juillet nous ont puissamment ai
dés dans la bataille du 14 août.
El Guennaoui, malheureux dans deux combats, fut arrêté et
remplacé par Sidi-Hamida. On répandit habilement que la desti
tution du premier était due à ce qu’il avait attaqué contre la vo
lonté de l’empereur.
Hamida s’empressa d’ouvrir des relations avec le gouverneur ;
il protesta de l’envie qu’avait son maître de rester en paix ; il an
nonça l’arrivée du fils de l’empereur, qui venait avec des inten
tions pacifiques. Nous étions alors en avant d’Ouchda : nous
n’avions plus de vivres, et nos cacolets'étaient garnis de malades :
il fallait de toute nécessité revenir à Lalla-Maghrania. Le gouver
neur, attribuant sa retraite à notre modération, répondit que,
puisqu’on lui tenait ce langage, il allait se retirer derrière nos
limites, et que là il attendrait les communications qu’aurait à lui
faire le fils de l’empereur. C’était une espèce de suspension
d’armes; elle n’avait que des avantages pour nous, puisque les
effets moraux étaient en notre faveur, que la chaleur était trop
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grande pour donner de l’activité à la guerre, et que d’ailleurs i^
nous arriverait des renforts de cavalerie.
Le fils de l’empereur se fit long-temps attendre-, il fit une
grande halte à Tésa, une autre à Aïoun-Sidi-Mellouck; enfin il
se décida à venir jusqu’à Coudiat-Abd-er-Rhaman, à trois lieues
ouest d’Ouchda; de là il fit écrire au gouverneur par Sidi-Hami
da. Comme toujours, il protesta de son désir de la paix; mais il
terminait en demandant d’une manière péremptoire les limites
dela Tafna. Le général en chef répondit par les mêmes protes
tations pacifiques; mais, quant à l’abandon de Lalla-Maghrania
et de toute la rive gauche de la Tafna, il dit que Dieu seul pou
vait l’y contraindre. De ce jour il n’y eut plus aucune com
munication.
Nous apprenions à chaque instant par quelques Arabes des
environs de Nédroma, qui communiquaient avec le camp des
Marocains, que l’armée du fils de l’empereur se renforçait jour
nellement, que déjà elle se composait de sept camps, posés sur
sept collines rapprochées; ils ajoutaient que chacun de ces camps
était aussi grand que le nôtre.
L’approche du fils de l’empereur, les forces nombreuses qu’il
conduisait, avaient réveillé les espérances derrière nous. La
bonne volonté des tribus s’affaiblissait graduellement. Les trans
ports qu’elles nous fournissaient diminuaient. Quelques partis
s’étaient montrés sur notre communication avec lé port de Djemad-Ghazouet. Il était à redouter que les Marocains ne fissent un
gros détachement par notre gauche, pour aller avec Abd-el-Ka
der insurger le pays derrière nous. Toutes ces circonstances
rendaient une bataille désirable, car une plus longue attente
pouvait nous ruiner sans combattre. Il était urgent d’attaquer
celle armée tant qu’elle était agglomérée, et avant qu’elle eût
T
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reçu des renforts d’infanterie, qui devaient lui arriver des mon
tagnes du Riff.
Le Maréchal se décida donc à attaquer l’armée marocaine. A
cet effet, il rappela le général Bedeau , qui était en observation
à Sebdou avec 4 bataillons et 4 escadrons. Il appela aussi à lu*
2 escadrons du 2e de hussards qui étaient arrivés à Tlemcen.
Ces deux détachements le rejoignirent le 42 août.
Depuis plusieurs jours, le Maréchal préparait moralement et
matériellement sa petite armée à la grande action qui s’annon
cait; il réunit plusieurs fois les officiers sous-officiers et sol
dats autour de lui, pour les bien pénétrer de quelques vérités,
de quelques principes, dont la démonstration et l'application
étaient prochaines.
« Les multitudes désordonnées, leur disait-il, ne tirent au
cune puissance de leur nombre, parce que n’ayant ni organisa
tion, ni discipline, ni tactique, elles ne peuvent avoir d’harmo
nie, et que sans harmonie il n’y a pas de force d’ensemble. Tous
ces individus, quoique braves et maniant bien leurs armes iso
lément, ne forment, quand ils sont réunis en grand nombre,
qu’une détestable armée. Ils n’ont aucun moyen de diriger leurs
efforts généraux vers un but commun; ils ne peuvent point
échelonner leurs forces et se ménager des réserves; ils ne peu
vent pas se rallier et revenir au combat, car ils n’ont pas même
des mots pour s'entendre et rétablir l’ordre. Ils n’ont qu’une
seule action, celle de la première impulsion. Quand ils échouent,
et ils doivent toujours échouer devant votre ordre et votre fer
meté, il faudrait un dieu pour les rallier et les ramener au com
bat. Ne les comptez donc pas; il est absolument indifférent d’en
combattre 40 mille ou 10 mille, pourvu que vous ne les jugiez
pas par vos yeux; mais bien par votre raisonnement, qui vous
fait comprendre leur faiblesse. Pénétrez au milieu de cette multude,
ti
vous la fendrez comme un vaisseau fend les ondes. Frap
pez et marchez sans regarder derrière vous : c’est la forêt en
chantée ; tout disparaîtra avec une facilité qui vous étonnera
vous-même. »
Ces grandes vérités, répétées plusieurs fois sous diverses
formes et avec de nouveaux développemens, portèrent la con
viction dans tous les esprits. Il n’était pas un soldat qui ne crûtà une victoire certaine. La seule crainte qui existât, c’est que
les Marocains ne voulussent pas accepter la bataille.
Le Général en chef ne se borna pas à préparer les armes et les
esprits, il fit répéter, toutes les armes réunies , la manœuvre
qu’il avait adoptée pour combattre la nombreuse cavalerie ma
rocaine. C’était un grand carré formé d’autant de petits carrés
que nous avions de bataillons. L’ambulance, les bagages, le
troupeau, étaient au centre, ainsi que la cavalerie formée en
deux colonnes sur chaque côté du convoi. L’artillerie était dis
tribuée sur les quatre faces, vis-à-vis des intervalles des batail
lons, qui étaient de 120 pas. On devait marcher à l’ennemi par
l’un des angles formé par un bataillon qui était celui de direction.
La moitié des autres bataillons était échelonnéeà droite et à gau
che sur celui-ci. L’autre moitié des bataillons formait la même
figure, renversée en arrière. C’était donc un grand losange, fait
avec des colonnes à demi-distance par bataillon, prêles à formel
le carré. Derrière le bataillon de direction se trouvaient deux
bataillons en réserve et ne faisant pas partie du système, c'està-dire, pouvant être détachés pour agir selon les circonstances.
Les avantages que cette disposition a sur les grands carrés à
face continue seront évidenspour les hommes de l’art.
1° Ce grand losange marche avec autant de légéreté qu’un seul
bataillon , car chaque bataillon n’a qu’à observer sa distance
avec le bataillon qui précède.
2° Et, c’est là le point important, chaque bataillon est indé
pendant de son voisin qu’il protège, et dont il reçoit protection
parle croisement des feux; il ne subit pas inévitablement les
conséquences de l’échec qu’aurait éprouvé son voisin ; il a sa
force en lui-même.
3° La cavalerie peut sortir et rentrer parles intervalles au mo
ment opportun, sans rien déranger à l'harmonie du système.
Le 12 au soir, les officiers de l’ancienne cavalerie de la co
lonne offrirent un grand punch à leurs camarades qui venaient
d’arriver. Le lit pittoresque de l’Ouerdefou, ruisseau sur le bord
duquel nous étions campés, avait été artistement préparé et
formait un jardin délicieux ; il était illuminé par toutes les bou
gies que l’on avait pu trouver dans le camp et par quarante
gamelles de punch , dont la flamme bleue, se réfléchissant sur
les feuillages divers, produisait un effet admirable.
Le Maréchal avait été invité à cette fête de famille. Au premier
verre de punch, il lui fut porté un toast qui lui fournit l’heu
reuse occasion de parler de la bataille qui se préparait ; il le fit
avec tant de chaleur, que le plus grand enthousiasme se mani
festa dans cette foule d’officiers jeunes etardens. Ils se précipi
tèrent dans les bras les uns des autres, en jurant de faire tout
pour mériter l’estime de leurs chefs et de leurs camarades ; ils se
promirent de se secourir mutuellement de régiment à régiment,
d’escadron à escadron , de camarades à camarades. Des larmes,
provoquées par le sentiment le plus vif de lagloire et de l’hon
neur, ruisselaient sur leurs longues moustaches. « Ah ! s'écria
le Général, si un seul instant j’avais pu douter de la victoire,
ce qui se passe en ce moment ferait disparaître toutes mes incer-
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titudes. Avec des hommes comme vous, on peut tout entre
prendre. »
Il indiqua alors la marche progressive de la bataille, ses épi
sodes probables, ses résultats. Ses auditeurs se rappelleront
toujours que les choses se sont passées exactement comme il les
avait décrites.
Nous avons dit que l’on craignait que les Marocains ne vou
lussent pas accepter combat; dans le but de le leur rendre iné
vitable, nous feignîmes, le 43 au soir, de faire un fourrage, qui
nous porta 4 lieues en avant de notre camp. Comme nous avions
souvent fourragé dans la même direction et presque à la môme
distance, il était à présumer que l’ennemi ne prendrait pas cela
pour un mouvement offensif, et qu’ayant ainsi gagné quatre
lieues, nous n’en aurions que quatre à faire pendant la nuit, de
telle sorte qu’au jour nous pouvions nous trouver en présence
du camp marocain , que nous croyions plus près qu’il ne l’était
réellement. A l’entrée de la nuit, les fourrageurs reployèrent
sur les colonnes pour simuler la retraite sur notre camp, et,
dès que nous fûmes dérobés à la vue des éclaireurs marocains,
les colonnes s’arrêtèrent; il leur fut ordonné de se reposer pen
dant quatre heures, sans rien déranger à l’ordre de marche ;
elles furent entourées de vedettes.
A minuit, nous nous remîmes en mouvement; au petit jour,
nous arrivions à l’Isly; nous n’y trouvâmes point d’ennemis. Le
passage, assez difficile, nous prit plus de temps que nous ne pen
sions ; il était cinq heures du matin quand nous nous remîmes
en marche. Comme nous avions été signalés par les éclaireurs,
les Marocains avaient tout le temps nécessaire pour lever leur
camp et éviter la bataille; mais, pleins de confiance dans leur
nombre et fiers du souvenir de la destruction de l’armée de don
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Sébastien de Portugal, ils s’étaient décidés à l'accepter, et nous
rencontrâmes leur armée au second passage de l’Isly. Leur camp
s’apercevait à deux lieues de là ; il blanchissait toutes les collines.
A cet aspect, nos soldats tirent éclater des cris de joie. Le bâton
qu’ils portent pour s'aider dans la marche et tendre leurs petites
tentes fut jeté en l’air avec un ensemble qui prouvait que tous
à la fois avait été frappés du même sentiment de satisfaction.
Le Maréchal fit faire une halte de quelques minutes pour don
ner ses dernières instructions à tous les chefs de corps réunis
autour de lui. Comme il savait qu’il n’y avait que trois gués, il
ordonna de passer la rivière en ordre de marche, et de ne pren
dre l’ordre de combat que sur l’autre rive, après en avoir chassé
les nombreux cavaliers qui l’occupaient. Celte manœuvre hardie
eût été impossible devant des troupes européennes, car on sait
le danger qu’il y a de se former sous le feu de son ennemi-, mais,
entre deux inconvéniens, il fallait éviter le plus grand. Si l’on
avait pris l’ordre de combat avant d’avoir passé la rivière, il
aurait fallu presque autant de gués que de bataillons pour ne
pas se brouiller; or, il n’y en avait que trois ; partout ailleurs ,
c’étaient des berges escarpés.
Le passage s’opéra avec audace ; l’ordre de bataille fut pris
sous le feu le plus vif et sous des attaques réitérées. Bientôt
l’ennemi déploya toutes ses forces en un vaste croissant, qui,
en se fermant, nous enveloppa complètement. Le bataillon de
tête fut dirigé sur le camp , les troupes marchaient au grand
pas accéléré , le général ayant défendu de battre la charge ,
disant que de tels ennemis ne méritaient pas cet honneur.
Nous marchâmes pendant une heure au milieu de cette nuée
de cavaliers, en repoussant leurs attaques par la fusillade et la
mitraille ; ils portèrent leurs principaux efforts sur nos derrières,
*==£3**
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peut-être dans l’espérance de ralentir notre marche sur le camp.
On ne fit que deux petites haltes pour raccorder les bataillons
qui avaient été dans la nécessité de s’arrêter afin de repousser
les attaques. Enfin, le général voyant l’ennemi dégoûté du com
bat et éparpillé sur tous les points de l’horizon , fil sortir la ca
valerie, qui se forma en échelon disposés à l’avance: le premier
se dirigea sur le camp, les autres étaient échelonnés : le premier
devait s’appuyer à la rivière. Cette cavalerie ne pouvait plus ren
contrer sur sa route de forces capables de l’arrêter, et d'ailleurs
l’infanterie, continuant et accélérant sa marche , lui présentait
un appui, et au besoin un asile assuré. Tout céda devant elle ; le
camp, les canons, les bagages, les bêtes de somme, tout tomba
en son pouvoir.
L’ennemi était parvenu à rallier de l’autre côté du camp 8 à
10,000 chevaux qui se disposaient à reprendre l’offensive sur
notre cavalerie, rompue par l’enlèvement dece vaste camp; mais
l’infanterie, laissant les tentes sur sa droite, vint faire un bouclier
à nos cavaliers. Après un petit temps d’arrêt pour rallier et
laisser respirer les hommes, on reprit l’offensive, et notre cava
lerie étant réunie, nous franchîmes une troisième fois l’Isly , et
nous poussâmes cette vaste cohue sur la route de Fez. Il était
alors midi. Aucun autre cours d’eau n’était connu que celui
d’Aïoun-Sidi-Mellouk , qui est à douze lieues de là ; on ne pou
vait espérer de prendre la cavalerie, et l’on avait entre les mains
tout ce qui était saisissable.
Le Maréchal, toujours attentif à ménageries forces des soldats,
fit cesser la poursuite , et nous ramena au camp marocain , où
de nombreuses provisions nous dédommagèrent de nos fatigues.
Ainsi finit cette bataille quia consacréla conquête de l’Algérie.
RAPPORT DE M. LE MARÉCHAL BUGEAUD
Bivouac près de Coudiat Abd-er-Rhaman, le 17 août 1844.
Monsieur le Ministre
Le fils de l’empereur Muleï-Abd-er-Rhaman n’avait pas ré
pondu à la lettre que je lui avais écrite, après l’espèce de som
mation qu’il me faisait d’évacuer Lalla-Magrenia si nous voulions
la paix.. Son armée se renforçait chaque jour par de nouveaux
contingens, et l’orgueil s’augmentait avec les forces.
On parlait ouvertement dans le camp marocain de prendre
Tlemcen , Oran, Mascara et môme Alger. C'était une véritable
croisade pour rétablir les affaires de l’islamisme, On croyait qu il
nous était impossible de résister à une aussi grande réunion de
cavaliers des plus renommés dans l’empire du Maroc, et 1 on
n’attendait pour nous attaquer que l’arrivée des contingens d’in
fanterie des Beni-Senassen et du Rif, qui devaient nous assaillir
— 21 —
par les montagnes au pied desquelles se trouve Lalla-Maghrania,
pendant qu’une immense cavalerie nous envelopperait du côté
dela plaine.
Les neuf jours d’incertitude qui venaient de s’écouler avaient
déjà jeté derrière moi du trouble dans les esprits; les partis en
nemis avaient déjà attaqué deux fois nos convois de DjemâaGhazouat, et la bonne volonté des tribus qui les font étaient bien
près de s’éteindre. Deux reconnaissances étaient venin s jusqu’à
une portée de fusil de Lalla-Magrenia, et avaient attaqué nos
avant-postes.
Un plus long doute sur notre force et sur notre volonté de
combattre les adversaires que nous avions en face pouvait pro
voquer derrière nous des révoltes qui, indépendamment des
autres embarras, auraient suspendu les approvisionnemens des
corps d’armée de l’ouest. J’aurais préféré, par ces chaleurs ex
cessives, recevoir la bataille que d’aller attaquer un ennemi qu1
était à huit lieues de moi ; mais les dangers d’une plus longue
attente me décidèrent à prendre l’initiative.
Le général Bedeau m’ayant rallié le 12 avec trois bataillons et
six escadrons, je me portai en avant le 13, à trois heures aprèsmidi, en simulant un grand fourrage, afin de ne pas laisser com
prendre à l'ennemi que c’était réellement un mouvement offensif.
A la tombée de la nuit les fourrageurs revinrent sur les colonnes,
et nous campâmes dans l’ordre de marche , en silence et sans
feu. A deux heures du matin, je me remis en mouvement.
Je passai une première fois l’Isly, au point du jour, sans ren
contrer l’ennemi. Arrivé à huit heuresdu matin sur les hauteurs
du Djarf-el-Akhdar, nous aperçûmes tous les camps marocains
encoreen place,sétendant sur les collines de la rive droite. Toute
la cavalerie qui les composait s’était portée en avantpour nousat-
— 22 —
laquer au second passage de la rivière. Au milieu d’une grosse
masse qui se trouvait sur la partie la plus élevée, nousdistinguames parfaitement le groupe du fils de l’empereur, ses drapeaux
et son parasol, signe du commandement.
Ce fut le point queje donnai au bataillon de direction, démon
ordre échelonné. Arrivés là, nous devions convergera droite et
nous porter sur les camps, en tenant le sommet des collines avec
la face gauche de mon carré de réserve. Tous les chefs des di
verses parties de mon ordre de combat étaient près de moi : je
leur donnai rapidement mes instructions, et après cinq ou six
minutes de halte, nous descendîmes sur les gués, au simple pas
accéléré et au son des instrumens.
De nombreux cavaliers défendaient le passage ; ils furent re
poussés par mes tirailleurs d’infanterie, avec quelques pertes des
deux côtés, et j’atteignis bientôt le plateau immédiatement infé
rieur à la butte la plus élevée, où se trouvait le fils de l’empereur.
J’y dirigeai le feu de mes quatre pièces de campagne, et à l'ins
tant le plus grand trouble s’y manifesta.
Dans ce moment des masses énormes de cavalerie sortirent des
deux côtés de derrière les collines, et assaillirent à la fois mes
deux flancs et ma queue. J’eus besoin de toute la solidité démon
infanterie; pas un homme ne se montra faible. Nos tirailleurs ,
qui n'étaient qu’à cinquante pas des carrés, attendirent de pied
ferme ces multitudes, sans faire un pas en arrière ; ils avaient
ordre de se coucher par terre si la charge arrivait jusqu’à eux,
afin de ne pas gêner le feu des carrés. Sur la ligne des angles
morts des bataillons, l’artillerie vomissait la mitraille.
Les masses ennemies furent arrêtées, et se mirent à tourbil
lonner. J'accélérai leur retraite, et j’augmentai leur désordre en
retournant sur elles mes 4 pièces de campagne qui marchaient
23
en tôle du système Dès que je vis que les efforts de l'ennemi sur
mes flancs, étaient brisés, je continuai ma marche en avant. La
grande butte fut enlevée et la conversion sur les camps s’opéra.
La cavalerie de l’ennemi se trouvant divisée par ses propres
mouvemens, et par ma marche qui la coupait en deux, je crus
le moment venu de faire sortir la mienne sur le point capital, qui,
selon moi, était le camp que je supposais défendu par l’infanterie
et l’artillerie. Je donnai l’ordre au colonel Tartas d’échelonner ses
dix-neuf escadrons par la gauche, de manière à ce que son der
nier échelon fût appuyé à la rive droite de l’Isly.
Le colonel Jusuf commandait le premier échelon, qui se com
posait de six escadrons de spahis, soutenus de très-près en ar
rière par trois escadrons du 4° chasseurs.
Ayant sabré bon nombre de cavaliers, le colonel Jusuf aborda
cet immense camp, après avoir reçu plusieurs décharges de l’ar
tillerie; il le trouva rempli de cavaliers et de fantassins qui dispu
tèrent le terrain pied à pied. La réserve des trois escadrons du
4° chasseurs arriva; une nouvelle impulsion fut donnée, l'artil
lerie fut prise et le camp fut enlevé.
Il était couvert de cadavres d’hommes et de chevaux. Toute
l’artillerie, toutes les provisions de guerre et de bouche ; les tentes
du fds de l’empereur, les tentes de tous les chefs; les boutiques
de nombreux marchands qui accompagnaient l’armée, tout, en
un mot, resta en notre pouvoir. Mais ce bel épisode de la cam
pagne nous avait coûté cher : 4 officiers de spahis et une quin
zaine de spahis et de chasseurs y avaient perdu la vie; plusieurs
antres étaient blessés..
Pendant ce tems, le colonel Morris, qui commandait les 2e et
3e échelons, voyant une grosse masse de cavalerie qui se préci
pitait de nouveau sur mon aile droite, passa l’Isly pour briser
— 24 —
cette charge en attaquant l’ennemi par son flanc droit. L’attaque
contre notre infanterie échoua comme les autres'; mais alors le
colonel Morris eut à soutenir le combat le plus inégal.
Ne pouvant se retirer sans s’exposer à une défaite, il résolut
de combattre énergiquement jusqu’à ce qu’il lui arrivât du se
cours. Cette lutte dura plus d’une demi - heure, ces six escadrons
furent successivement engagés et a plusieurs reprises; nos chas
seurs firent des prodiges de valeur; trois cents cavaliers, Ber
bères ou Abids-Bokhari, tombèrent sous leurs coups.
Enfin, le général Bedeau , commandant l’aile droite, ayant vu
l’immense danger quecourrait le2e chasseurs, détacha le bataillon
de zouaves, un bataillon du 15e léger et le 10e bataillon de chasseurs
d'Orléans pour attaquer l’ennemi du côté des montagnes ; ce mou
vement détermina sa retraite. Le colonel Morris reprit alors l’of
fensive sur lui et exécuta plusieurs charges heureuses dans,la
gorge par où il se relirait : cet épisode est un des plus vigoureux
de la journée : 550 chasseurs du 2e combattirent 6,000 cavaliers
ennemis. Chaque chasseur rapporta un trophée de cet engage
ment, celui-ci un drapeau, celui-là un cheval, celui-là une
armure, tel autre un harnachement.
L’infanterie n’avait pas tardé à suivre au camp les premiers
échelons de cavalerie, l’ennemi s’était rallié en grosse masse sur
la rive gauche de l’Isly et semblait se disposer à reprendre le
camp; l’infanterie et l’artillerie le traversèrent rapidement, l’ar
tillerie se mit en batterie sur la rive droite et lança de la mitraille
sur cette vaste confusion de cavaliers se réunissant de tous côtés;
l’infanterie passe alors la rivière sous la protection de l’artillerie,
les spahis débouchent et sont alors suivis de près par les trois
escadrons du 4°, et le quatrième échelon composé de deux es
cadrons du Ier régiment de chasseurs, et de deux escadrons
— 25
du 2e régiment de hussards, aux ordres de M. le colonel Gagnon.
Les spahis, se voyant bien soutenus par la cavalerie et l’infan
terie, recommencèrent l’attaque; l’ennemi fut vigoureusement
poussé pendant une lieue, sa déroute devint complète, il se
relira, partie par la route de Thaza, partie par les vallées qui
conduisent aux montagnes des Beni-Senassen.
Il était alors midi, la chaleur était grande, les troupes de toutes
armes étaient très fatiguées, il n'y avait plus de bagages ni d’ar
tillerie à prendre, puisque tout était pris. Je fis cesser la poursuite
et je ramenai toutes les troupes dans le camp du sultan.
Le colonel Jusuf m’avait fait réserver la tente du fils de l’em
pereur; on y avait réuni les drapeaux pris sur l’ennemi, au
nombre de dix-huit, les 41 pièces d’artillerie, le parasol de
commandement du fils de l’empereur et une foule d’autres tro
phées de la journée.
Les Marocains ont laissé sur le champ de bataille au moins 800
morts, presque tous de cavalerie, l’infanterie qui était peu nom
breuse, nous échappa en très-grande partie à la faveur des ravins.
Cette armée a perdu en outre tout son matériel; elle a dû avoir
de 1,500 à 2,000 blessés.
Notre perte a été de 4 officiers tués, 40 autres blessés; de 23
sous-officiers ou soldats tués, et de 86 blessés.
La bataille d’Isly est, dans l’opinion de toute l’armée, la consé
cration de notre conquête de l’Algérie ; elle ne peut manquer
aussi d’accélérer de beaucoup la conclusion de nos différends
avec l’empire de Maroc.
Je ne saurais trop louer la conduite de toutes les armes dans
cette action, qui prouve une fois de plus la puissance de l'orga
nisation et dela lactique sur les masses qui n’ont que l’avantage
du nombre. Sur toutes les faces du grand losange formé de carrés
;
— 26 —
par bataillon, l’infanterie a montré un sang-froid imperturbable î
les bataillons des quatre angles ont été tour à tour assaillis par
3 ou 4,000 chevaux à la fois, et rien n’a été ébranlé un seul ins
tant ; l’artillerie sortait en avant des carrés pour lancer la mitraille
r de plus près; la cavalerie , quand le moment a été venu , est
sortie avec une impétuosité irrésistible,, et a renversé tout ce
qui se trouvait devant elle.
D’après tous les rapports des prisonniers et des Arabes qui
avaient vu les camps de l’ennemi, on ne peut .évaluer ses cava
liers à moins de 25,000; ils se sont montrés très-audacieux,
mais la confusion rendait leurs efforts impuissans; les plus braves
venaient se faire tuer à bout portant. Il ne Leur manquait pour
bien faire que la force d’ensemble et une infan lerie bien constituée
pour appuyer leur mouvement.
Avec un gouvernement comme le leur, il faudrait plusieurs
siècles pour leur donner ces conditions du succès dans les ba
tailles.
Je n’entreprendrai pas d’énumérer toutes les actions d’éclat
qui ont signalé cette journée, mais je ne puis me dispenser de
citer les noms des militaires de tous grades qu’on a le plus re
marqués.
' ,
. .
J’ai été parfaitement secondé dans la conduite de cette bataille,
qui a duré quatre heures, par M. le lieutenant-général de La Mo... ricière, par M, le général Bedeau, commandantla colonne de droite;
par MM. le colonel Pelissier, commandant la colonne de gauche;
le colonel Cavaignac, du 32e, commandant la tête de colonne du
. centre; lecôlonel Gachot, du3eléger,commandantl’arrière-garde,
le. colonel Tartas, commandant toute la cavalerie; par M. le
colonel Jusuf, qui s’est hautement distingué dans le commande-ment des neuf escadrons composant le premier échelon de cava-
— 27 —
lerie , et M. le colonel Morris, qui a soutenu avec autant d'intel
ligence que de vigueur le combat sur la rive gauche de 1 Isly, que
j’ai décrit plus haut. M. le capitaine Bonami, commandant mes
seize pièces d’artillerie, a dirigé son feu partout avec intelligence,
et a rendu de très-grands services.
Je citerai dans l'État-Major général : mon aide-de-camp, M. le
colonel Eynard ; M. le lieutenant-colonel de Crény, chef d’étatmajor de la colonne ; MM. les chefs d’escadron de Gouyon et de
Martimprey ; M. le colonel Foy, qui a rempli auprès de moi les
fonctions d’officier d’ordonnance; M. le commandant Caillé, qui
a rempli les mêmes fonctions auprès du général Bedeau ; MM. les
capitaines de Courson, Espivent, de Cissey et Trochu, M. le lieu
tenant Baudoin , mes officiers d’ordonnance. MM. le chef d’esca
dron Rivet et les capitaines Guillemot et de Garraube; mon in
terprète principal, M. Roches , qui se distingue en toute occasion
de guerre, pour laquelle la nature l’avait fait; enfin, le chef douair
Kaïd-Mohammed-ben-Kadour, attaché à ma personne, qui a pris
un drapeau.
Je citerai dans le corps des spahis: MM. les lieutenans Damotte et Diter, et les sous-lieutenans Rozetti et Bouchakor, tués en
enlevant le camp ; MM. les chefs d’escadrons d’Allonville, Favas
etCassaignolles; les capitaines Offroy (blessé), Bioudet Jozon, qui
se sont hautement distingués en enlevant des pièces d’artillerie,
les capitaines Lambert et Fleury, adjudant-major; les lieutenans.
Legrand. Gautrot et Michel; les sous-lieutenans Du Barail (blessé);
Bertrand, de Noissac ; le lieutenant indigène Mustapha-Ahmet ;
les sous-lieutenans Kaïd-Osman ; Mohammed-Boukaïa , qui a pris
un drapeau ; le chirurgien aide-major Stéphanopoli ; l’artiste vé
térinaire en premier Lagardère; lesadjudans Kobuset Lefebvre;
les maréchaux-des-logis Candas, Mohammed-ben-Sabor, qui a
— 28 —
pris uu drapeau; Cuissin, deBardiès, Pigeon Lafayette, Mignot,
Beguind, Massé, Gide, Chalamel (blessé) ; Adji-Braham; les briga
diers Ben-Djerid , de Pradel ; Scbali bel-Arbi > quia pris un drapeau ; Jacolot Bouzé (blessé), qui a pris un drapeau ; Kneud-AddoBen-Astman; les spahis Kaddour-Ahmed, qui a pris un drapeau;
Bonafosse (blesse); Mohammed-ben-Abid (blessé), Courvoisier,
qui a pris un drapeau ; Hugon (blessé), de Doubel, Kaddour-benAbd-el-Kader (blessé) ; les trompettes Landri, Justin et Dugom
mier (blessé).
Dans les 3 trois escadrons du 4° chasseurs :
M. le commandant Crestey; MM les capitaines de Loë, Du—
crest, Laillot, de Noyac; les lieutenans Gouget et Lebègue; les
sous-lieulenans Guiraud, Nyël (blessé), Ilayaërt, de Balzac, le
chirurgien aide-majo? Vallin (blessé), le vétérinaire Vallon ; les
inaréchaux-des-logis Bouraud , Gardolle, Cordicr, d'Henriquin,
Vialand, Potion , Noyras ; les brigadiers Bory, Nunier, Dupug ,
Gérard (tué), Jude, brigadier- trompette ; les chasseurs Da
guet, Courteau, Carlicr et Dupuat (blessé) : le premier a pris un
drapeau; Helstein et Jayel (blessé), Vesse, Hugues (qui a pris
un drapeau), Raberl, Guicheteau, Barthelemi (blessé), Reynaud.
Dans le 2e régiment de chasseurs :
M. le chef d’escadron Houdaille ; MM. les capitaines de Forlon,
de Cotte, Rousseau, Lecomte, Joly, Delacaze et Houssayé, ad
judant-major; les lieutenans Vaterneau de Vidil, Colonna ; les
sous-lieutenans de Magny (blessé), de la Chère (blessé): Espanet,
Roget; l'adjudant Justrac; les maréchaux-des-logis-chefs-Pongerville, Baudelte, Aubin et le trompette-major Maury ; les maréchaux-des-logis Cornac (blessé), de Brignode-Lenormand), qui
a pris le grand étendard, Pargny, Frantz , Boullanger, Beaudoin,
Single (blessé), Rougerat; les brigadiers Landry,Maurice (bles-
sé) , Kergrée , Dangé (blessé), Renaud , Bernard , Guillaumen
Riebès, qui a pris un drapeau ; les chasseurs Timetdebat, qui a
pris un drapeau ; Lallemand, qui a pris un drapeau ; Vagnerr
(blessé), Esther, qui a tué un porte-étendard, Pagès, trompette.
Malpas (blessé), Schmitt (blessé).
Dans le 1er régiment de chasseurs :
MM. les capitaines Tallet et Vidalin ; Rivat, lieutenant ; Dervieux, sous-lieutenant; les maréchaux-des-logis Lauth et Ray
mond ; le brigadier Pack.
Dans le 2e de hussards :
M. le colonel de Gagnon ; M. le chef d’escadron Courby de Cognord ; les capitaines Gentil St-Alphonse et Delard , le lieutenant
Pernet . le sous-lieutenant Aragnon ; les maréchaux-des-logis
Barnoud et Marlien.
M.,,1ecolonel Tartas cite particulièrement M. le capitaine-adju
dant-major Bastide , du 4a chasseurs ; les adjudansLecarlier de
Veslud elDurys; le trompette-major Saignie et le brigadier Lestoquoy.
Je dois citer encore dans le mackzen , M. le chef d’escadron
Walsin Esterhazy, commandant les Douairs et lesSmélas.
Je citerai comme s’étant fait principalement remarquer daûs
la colonne de droite
M. le colonel Chadeysson, du 15e régiment d’infanterie légère ;
le commandant Bosc, du 13e léger ; le commandantd’Autemarre,
des zouaves ; le capitaine Guyot , du 9e bataillon des chasseurs
d’Orléans ; le capitaine Hardy, du 13e léger ; l’adjudant Cambon,
des zouaves ; le sergent Safrané , du même corps.
Dans la colonne de gauche :
M. le colonel de Comps, commandant les 3 bataillons du 48e ;
MM. les chefs de bataillon Blondeau j Chevauchand-Latour et
— 30 —
Fossier, du même régiment ; le lieutenant Carbonnel et le caporal
Brégaud, aussi du 48e ; M. le colonel Renault, commandant le
6» léger ; le carabinier Morel, du même corps ; le chef de batail
lon Boat, commandant le 10e bataillon de chasseurs d’Orléans ;
le caporal Sorval, du même bataillon.
Dans les bataillons faisant tête de colonne, je citerai :
M. le commandant Froment-Coste, commandant le8e bataillon
de chasseurs d’Orléans ; MM. les capitaines Delmas et Dutertre,
et 1'adjudant sous-officier Fléchel, du même corps
Dans le 32e régiment, M. le capitaine adjudant-major Chardon
et le sergent de voltigeurs Binker.
Dans le 41e, M. le colonel Roguet, le lieutenant de grenadiers
Iralsoguy, le sergent de grenadiers Milhourat.
Dans les bataillons formant l’arricre-garde :
M. le chef de bataillon de Bèze, du 3e léger ; M. le capitaine
Morizot, le sous-lieutenant Bonnefons, le chirurgien-major Durouthé, les sergens Durazzo et Guezennec, le carabinier Lautrin
et le voltigeur Berlière du même corps.
Dans le 3e bataillon de chasseurs d’Orléans , M. le chef de ba
taillon Bauyn de Perreuse et le capitaine Jourdain.
Dans l’artillerie :
MM. Clapier, capitaine ; Place , capitaine. MM. les lieutenans
Duchaud , Lebœuf et Chavaudret; lesmaréchaux-des-logis Loubion , Wœchter, Maure , Déché ; le brigadier Cotteret ; le canonier Lamboulas.
Enfin, je dois une mention particulière à M. le capitaine Delamoissonnière, du 48e, remplissant dans ma colonne les fonctions
de sous-intendant ; à M. Philippe , chirurgien principal de la co
lonne, et à M. Barbet, comptable des hôpitaux , directeur des
ambulances.
— 31 —
Agréez, Monsieur le Ministre, l’assurance de mon respectueux
dévoûment.
Le Gouverneur-Général
Maréchal BUGEAUD.
