FRB243226101_PZ-227.pdf
Médias
Fait partie de Prologue d'ouverture pour servir à l'inauguration du nouveau théâtre de Périgueux
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PERIGUEUX,
IMPRIMERIE DUPONT, RUE TAILLEFER.
1838.
PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE.
POUR LE DÉBUT DE LA TROUPE
ET L’INAUGURATION DE LA NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE.
Jeudi, 20 septembre 1838,
Les A R TISTES L YRI QUE S sous la direction de M. COMBETTES, privilégié du i3.e
Arrondissement Théâtral, auront l’honneur de donner
Une l.rc représentation de
DOGUE D’OUVERTURE
POUR SERVIR
OU LES MODISTES DE VIENNE,
OPÉRA-COMIQUE en trois Actes, Musique c/’Auber.
DISTRIBUTION : M. de Saldorf, M. Ménard; Fritz, M. Gubian; Frédéric de Loweinslein, M. Jules Lefèvre; Un domestique, M. Hardie; Un notaire, M. Chardon- — Hen
riette, Mad. Baquet; Charlotte, Mad. Emile; Mina, Mlle. Corine Péraimond; Garde ur
baine, Ouvriers, Ouvrières modistes,—Toute la troupe.
DU NOUVEAU
Le Spectacle commencera par UN
gratte fa
PROLOGUE D'OUVERTURE
Scène épisodique de M.
ACTEURS :
PERSONNAGES :
M. Uieillevillc.......................................................... •
M Dujour. . . ......................................... .........................
MM. Guillemand.
Emile .
Le Spectacle commencera à 7 heures précises. — Les portes seront ouvertes à 5 h.
et demie, et les Bureaux à une heure de l’après-midi.
PRIX DES PLACES : Premières, Balcon et Siales..................... ?5 c.
Secondes loges de. côté.......... 1
5o
Parterre et Amphithéâtre des Secondes, r
25
Pourtour du Parterre.................................. »
y5
S’adresser, pour les Abonnemens, à M. Courettes, cliezM. Ravon, rue Bourbon.
TABLEAU DE LA TROUPE.
ADMINISTRATION : MM. Combettes, directeur; Emile Y., régisseur; Defite,chef d’orchestre;
Chardon, soofflenr.
ARTISTES : MM. Gubian, premier ténor; J. Lefèvre, deuxieme ténor; Émile, ténor sérieux; Com
bettes, ténor comique; C. Poirier, ténor comique; Ménard, bariton; Beancourt, première basse;
Guillemand, deuxième basse; Barillé, utilité. —Mesdames C. Poirier, première soprano; Boqueî,
soprano comique; Beancourt, deuxième Soprano; Émile, contre-alto; Louis, deuxième contrealto; Corine, ingénuité; Gnillemand, utilité; Péraimond, utilité; Constance, rôle d’enfant.
Périgueux. — Imprimerie Dupont.
AVANT-PROPOS.
Né de la circonstance et destiné à ne point lui sur
vivre , cet opuscule n’est qu’un hommage rendu au
principe régénérateur qui a vivifié notre pays : on n’y
trouvera pas autre chose.
Renfermé dans le cadre des généralités, l’auteur pro
teste donc d’avance contre toute application ou allusion
personnelle qu’on s’efforcerait de faire ressortir de son
œuvre, et se réfugie, sur ce point, dans la franchise
de ses intentions.
Ami du progrès, il l’a célébré tel qu’il le voit, tel
qu’il le sent. La lutte incessante de l’esprit stationnaire
contre la civilisation moderne, appliquée à la localité,
est la seule chose qu’il a voulu mettre en action. De
là la nécessité d’une controverse entre MM. Vieilleville
et Dujour, personnifications vivantes de l’ancien et du
nouveau Périgord.
Parvenir par la seule voix de la persuasion et par
l’ascendant d’une raison pressante à ébranler des con
victions arrêtées et des croyances entées sur des préju
gés vaincus, telle est la mission imposée à M. Dujour,
et nous ajouterons à l’auteur du prologue. En triomphe
ront-ils? Oui, si, comme M. Vieilleville, subjugués par
la puissance des faits, ses adhérens politiques et sociaux
pardonnent au premier de les avoir convaincus , au
second d’avoir osé l’entreprendre.
PERSONNAGES.
MM. Vieilleville ,
Dujour.
©©©©©©■©©©©©©S>©©©©&©©©©©©©©©©©©©©©@©©©©©@©©
PEOLOGUE D’OUVERTURE,
POUR SERVIR,
La scène représente une promenadejeJXJaifi-dfiJasiîfiJJSgUêisalIe
SlBliüï'-HLÇtîE ?
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a
VIEILLEVILLE (entrant vivement).
Brisons là : sur ce point, nous serions peu d’accord.
DUJOUR.
La raison, cependant...
VIEILLEVILLE.
La raison !... elle a tort.
!
— 8
Je sais que, bien qu’on ait des cheveux sur la nuque
Et que parfois on puisse encor
Se montrer clairvoyant et fort,
On n’est, au fond , qu’une tête à perruque.
Le terme est consacré par nos réformateurs,
Sages de dix-huit ans, dont la vaste science ,
Pour la régénérer, bouleverse la France.
Et n’ont-ils pas raison , ces imberbes docteurs,
Défaire bon marché de notre expérience?
Qu’est-ce, en effet, qu’un homme à cheveux gris
Qui vit de point en point comme on vivait jadis,
Et qui, fermant les yeux au siècle des lumières,
Ne croit pas mieux valoir que ne valaient nos pères?
L’absurde est là. (Il ricane.)
DUJOUR
Mais il n’est nulle part.
Des hommes et des temps, sachons faire la part,
En y portant surtout un peu de tolérance,
Et nous nous entendrons, ou, du moins, je le pense.
Voyons : à l’esprit de progrès,
Que je défends ici, vous faites le procès ;
Je relève le gant, et je mets quelque gloire
A vous forcer de céder la victoire.
VIEILLEVILLE.
Sur un pareil terrain, elle doit vous rester,
Car je n’aspire pas à vous la disputer.
— 9 —
DUJOUr..
Faites-moi cet honneur.
VIEILLEVILLE.
Je quitte la partie.
DUJOUR.
Qui la quitte, la perd. Un instant, je vous prie!
VIEILLEVILLE.
Qu’écouterais-je ici que depuis quarante ans
Nous n’ayons entendu reproduire en tout sens ?
Instruction , progrès, philosophie,
Grands mots auxquels on sacrifie ,
Remèdes souverains dont la propriété
S’applique à tout besoin de la société ;
De ces trois mots, à magique influence,
N’allez-vous pas fleurir votre éloquence,
Pour me prouver qu’aux plus brillans destins
Peut prétendre la jeune France,
Et quelle tient l’âge d’or dans ses mains?
N’est-ce point là votre croyance?
DUJOUR.
Oui; car dans ces trois mots se trouvent à la fois
La dignité de l’homme , et sa force, et ses droits.
— 10 —
VIEILLEVILLE.
Fort bien ! Et son bonheur?
DUJOUR.
Mais, monsieur, il aie
Que son bonheur ressort d’un tel ensemble.
VIEILLEVILLE.
Dîtes qu’on le croyait; et cette illusion ,
Plus dangereuse qu’on ne pense,
Coule cher à la nation.
Voyez dans quel état elle a mis notre France !
Je dis la nôtre exprès, car nous en avons deux :
L’une est aux jeunes, l’autre aux vieux.
La première, portant toujours la tète haute,
Marche sur des écueils et court de faute en faute ;
Novatrice hardie, elle croit se grandir
En jouant son présent contre un fol avenir :
Tout réformer est sa marotte.
Mais patience , elle n’est pas au bout.
Au fait, que risque-t-elle à jouer son va-tout?
La seconde, qui voit sa fatale tendance,
Déplore ses erreurs, en gémit en silence,
Et, fondant son espoir sur des temps plus heureux
Attend pour la guider qu’elle ait ouvert les yeux.
— 11 —
DUJOUR (souriant).
Merci pour elle !
VIEILLEVILLE.
Mais vous avez beau sourire,
Des temps passés il faut que l’on s’inspire,
Si Von veut arriver à l'esprit d’unité
Après lequel la réforme soupire,
Pour régir la société.
DUJOUR.
S’inspirer du passé ! mais on n’en fait pas d’autre ;
C’est au siècle dernier, monsieur, qu’on doit le nôtre :
Il en a préparé , jeté les fondemens ;
Et ce siècle, pourtant, appartient à ces temps
Dont vous-même vantez l’ordre et l’économie.
VIEILLEVILLE (embarrassé).
Mais... ce siècle eut du bon. Sans la philosophie,
Dont on a saupoudré morale , mœurs et lois ,
A l’hommage du monde il aurait eu des droits.
DUJOUR.
N’en a-t-il pas toujours de vrais, d’irrécusables?
__
___
BIBLIO'THf ÇCt
DE LA VILLE
OE FÉRîG.UÇljy
— 12 —
Ils sont trop bien acquis pour n’ètre pas durables.
Par lui l’humanité, qui depuis trop long-temps,
Sous des préjugés dégradans,
Languissait sans force et sans vie ,
Des scs liens honteux s’est enfin affranchie.
VIEILLEVILLE.
Nous y voilà ! c’est la philosophie !
Oui, vantez-nous scs résultats brillans ;
Nous lui devons un immense service :
En armant contre nous esprits forts et savans,
N’a-t-elle pas, jusqu’en leurs fondemens,
Des croyances du monde ébranlé l’édifice,
Et, pour compléter ses effets,
Donné le progrès à la France ?
Oui, le progrès , de tous biens source immense .
Et dont depuis sept ans nous payons les bienfaits
Au poids de l’or. Enfin, de son règne prospère,
Qu’avons-nous obtenu jusqu’ici? De l’eau claire!
DUJOUR.
Le trait, quoique direct, glisse et ne porte pas.
VIEILLEVILLE.
Vous croyez? Voulons-nous prolonger ces débats?
En tordant vos trois mots, nous aurons par douzaines
— 13
Des monumens qui ne le cèdent pas
Aux magnificences romaines :
Des ponts, des aqueducs, des palais, des fontaines,
Que sais-je? un monde entier, complet.
DUJOUR.
C’est que tout s’y trouve, en effet.
Reconnaissante et fière, notre ville
Applaudit chaque jour à ce progrès utile.
Sa vie anime tout ; par lui, de toutes parts,
Marchent en grandissant l’industrie et les arts.
Mais le plus grand bienfait de l’époque où nous sommes
C’est cette instruction offerte à tous les hommes.
Aussi, de quel côté portez-vous vos regards
Où la science n’ait planté ses étendards?
Aujourd’hui, du connu franchissant les limites,
L’esprit humain n’a plus de bornes circonscrites ;
Un horizon immense est ouvert devant lui :
Le génie est partout où la lumière a lui.
VIEILLEVILLE.
Oh ! sous son patronage on va loin aujourd’hui.
Aussi, fort de son privilège ,
Notre conseil municipal,
Dont l’esprit lumineux hautement nous protège,
Marche-t-il à grands pas; mais le point principal,
C’est que les objets d’art dont ce conseil nous dote
Ne lui coûtent, à lui, que la peine du vole.
— 14 —
A la voix de son président,
Magistrat de juillet, et qui toujours s’éclaire
De l’esprit et des temps qui l’ont mis en lumière,
Ce conseil, sans scrupule, et comme en se jouant,
Ou décide un impôt, ou vole un monument.
S'agit-il d’un nouveau théâtre ?
Bien qu’on pût s’en passer cent fois,
Si de l’économie on écoutait la voix,
Il le faut grandiose, on n’eu veut rien rabattre ;
Et dussions-nous plier sous le faix du budget,
Il faut un chef-d’œuvre complet.
Quelque chose qu’on fasse , et quoi que l’on objecte,
Plan et devis en main , notre jeune architecte,
Dont le goût artistique est d’un magique effet,
Vient, d’un air dégagé, demander qu’on lui livre
Sur les fonds de la ville un crédit au grand-livre :
Cent trente mille francs! un tel chiffre, à coup sûr,
Est mesquin, très mesquin, bien que l’on se récrie,
Pour avoir, en fait d’art, du sévère et du pur.
Qu’on le vole; et, donnant l’essor à son génie,
Comme il logea Thémis , il va loger Thalie.
C’est séduisant! Aussi le conseil, transporté,
Adopte-t-il son plan à l’unanimité,
Et par là s’associe à cette œuvre admirable !
— Au fait, qu’est-ce, un théâtre? Eh bien, on le fera;
Un scrutin nous le bâtira.
— Mais des fonds ! — Bah ! des fonds ! l’emprunt n’est-il pas là ?
Notre ville a bon dos, et le contribuable
Peut-il se plaindre alors que de biens on l’accable?
15 —
DUJOUR.
La critique, monsieur, semble, j’en conviendrai,
Au premier aperçu, porter sur un fond vrai.
Oui, vous avez pour vous les apparences ;
Mais ici les réalités
Sont bien moins dans les faits que dans leurs conséquences,
Abordons les difficultés :
L’impôt absorbe tout, dit-on, et la misère
Peut atteindre demain jusqu’au propriétaire.
D’après vous, tout va s’engloutir
Dans les droits écrasans que l’on nous fait subir.
L’impôt n’absorbe rien. Un seul fait en décide :
Des fonds municipaux, c’est que la caisse est vide;
Et, comme vous disiez fort bien,
Sans l’emprunt, l’on ne ferait rien.
VIEILLEVILLE.
Et c’est là justement ce qui fait qu’on s’élève
Contre une administration
Qui fait à chers deniers payer sa gestion ,
Le tout pour enfouir les fonds qu’elle prélève :
Avec elle, jamais on n’a ni paix ni trêve.
Convenez-en, c’est un système fou
Que celui qu’on applique à notre pauvre ville.
DUJOUR.
Fou! non, monsieur; mais paternel, habile.
VIEILLEVILLE
Habile! en quoi? comment? par où?
Vous prélevez sur tout, et n’avez pas un sou ;
Est-ce encor du progrès?
DUJOUR.
Et du plus efficace.
Jugez-le sans prévention,
Et, comme nous, vous rendrez grâce
A sa bienfaisante action.
Vous demandez l’emploi des fonds de la commune?
L’emploi des fonds ! Autour de vous jetez les yeux ;
Rappelez-vous ce que fut Périgueux;
Et si vous l’oubliez, six mille voix pour une
S’élevant, trouveront encore des échos
Pour vous dire par quels travaux ,
Faisant marcher ensemble arts , commerce , industrie ,
Un digne magistrat, que respecte l’envie,
A su souvent, au prix de son repos,
Des travailleurs adoucissant les maux,
Donner à ce pays une nouvelle vie.
Voilà des faits qu’on ne saurait nier.
Mais jusqu’au bout veut-on que l’œuvre s’accomplisse?
Ah ! sans doute qu’il faut que, par maint sacrifice,
Propriétaire, industriel, rentier,
A ses projets viennent s’associer,
En apportant chacun leur pierre à l’édifice ;
17 —
Car tout se fait par l’ouvrier,
Qui n’a les revenus du marquis ni du comte;
Et c’est à lui qu’il faut demander compte
Du produit de l’impôt qui vous lient tant au cœur.
Il vous dira qu’un honnête salaire,
Acquis au prix de son labeur,
Passe en ses mains, c’est vrai, mais n’y séjourne guère;
Qu’à des besoins nombreux il est soumis ;
Qu’aujourd’hui tout est hors de prix ;
Surtout que la denrée est chère.
N’êtes-vous pas de son avis,
Vous, monsieur le propriétaire?
Qu’enlîn tout calcul fait, sa réserve est légère.
Que conclure de là? Que de chez vous sortis,
Comme d’une féconde source ,
Ces fonds, en vingt lieux répartis,
Par autant de canaux retournent au logis,
C’est-à-dire dans votre bourse.
Et voilà le progrès.
VIEILLEVILLE.
Je comprends celui-là.
DUJOUR.
Aisément la chose s’explique :
C’est qu’à votre profit ce progrès-là s’applique ;
Et tous les hommes, les voilà.
2
VIEILLEVILLE.
Pensez-vous que ce soit cela?...
Je veux le bien de tous; et dès qu’on me démontré
Les moyens de l’avoir, moi, je ne vais pas contre.
Entre nous, cependant, je crois
Qu’on devrait de moitié réduire certains droits ;
Celui du vin, surtout, dont l’entrée est trop forte*
C’est à boire de l’eau , d’honneur !
DUJOUR.
Que vous importe
Vous le vendrez plus cher : sur le consommateur ,
Qui l’achète et le boit, la taxe entière porte.
Pourquoi donc montrer de l’humeur,
Quand tout autre que vous la paie et la supporte?
VIEILLEVILLE.
Je vous l’ai déjà dit, l’intérêt général
M’anime seul.
DUJOUR.
Je veux le croire,
Ne fut-ce que pour votre gloire :
Mais cet intérêt-là, vous le comprenez mal.
19
VIEILLEVILLE.
Fallait-il accroître nos gcnes
Pour construire à grands frais des bornes, des fontaines
Car je le dis tout franc, sans mâcher le morceau,
C’est aux. dépens du vin qu’on nous donne de l’eau.
*
DUJOUR.
C’est au profit de tous. Mais ce qui désespère
Peut-être de certaines gens ,
Qui font profession de vivre mécontens,
C’est de voir que monsieur le maire
Ne nous l’ait pas donnée à ses dépens.
Oui, pour les désarmer, il aurait du le faire.
VIEILLEVILLE.
Est-ce pour moi?...
DUJOUR.
Point d’application.
Mais je dis qu’il est mal d’improuver un ouvrage
Dont futile conception.
A l’estime publique, à l’admiration ,
Arrache le plus juste hommage,
Et qui de son auteur transmettra d’âge en âge
L’honorable gloire et le nom.
— 20 —
Ce nom , qu’une juste influence
Tient en honneur dans ce pays,
A plus d’éclat et plus de prix
Que les titres pompeux que le hasard dispense.
Gardé par la reconnaissance,
Aut souvenirs et délicats et purs,
Il vivra dans nos cœurs ainsi que sur nos murs.
VIEILLEVILLE.
C’est bien ! c'est bien ! je sais qu’on ne peut méconnaître,
Tout le bien qu’il veut faire.
DUJOUR.
Et qu’il fera !
VIEILLEVILLE.
Peut-être !
Car, jusqu’ici, l’effet rend peu l’intention.
Vous allez dire encor que c’est prévention ,
Et que, l’esprit borné par de petites vues,
On ne peut suivre un plan qui se perd dans les nues,
Un plan du siècle. Au fait, notre condition,
A nous, est de marcher dans les routes battues.
Aussi n’usons-nous pas de la souscription
Pour élever de superbes statues
A des célébrités qui, depuis deux cents ans,
Ne comptent plus au nombre des vivans.
— 21
Si des deniers publics nos pères, qu’on censure,
Ne s’étaient pas montrés plus jaloux , de leurs temps ,
Que ne le sont ici, dans leur magistrature ,
Nos tricolores gouvernails,
Transformée en musée , on verrait notre ville
N’offrir pour tous biens aux regards
Que grands hommes du crû, qu’en chefs-d’œuvre des arts
Nous eût transmis le statuaire habile.
Car, bien que vous portiez moins haut
Les temps passés que le siècle où nous sommes,
A nos aïeux, croyez que les grands hommes,
Non plus qu’à vous, ne firent point défaut.
Mais, pour raisons fort bien connues,
En dépit du pays, comme de nos aïeux,
Dans ces grands hommes-là vous n’en voyez que deux
Dignes de vous et de vos vues :
Seuls parmi tous, messieurs Montaigne et Fénélon,
Admis dans votre panthéon ,
Ont du progrès mérité des statues !
Du reste, le choix parle et s’explique fort bien :
C’est fortune pour vous qu’esprits de celle étoffe.
DUJOUR.
* îF
Quoi! l’humble Fénélon, modèle du chrétien!...
:
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.
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VIEILLEVILLE.
Fénélon !... Fénélon ne fut qu’un philosophe.
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DUJOUR.
Chrétien.
VIEILLEVILLE.
Gallican pur. S’il vivait aujourd’hui ,
De la réforme on le verrait l’appui.
Quant à monsieur Montaigne, ici que vous dirai-je?
Il s’est peint tout entier dans son fameux que sais-je?
Sceptique renforcé, c’est en doutant de tout
Qu’il aspire à porter la lumière partout.
Esprit fort et badin, ses naïves maximes,
Bien que sapant le trône et l’autel tour a tour,
Et détruisant par là les cultes légitimes,
N’en ont pas moins l’honneur d’être à l’ordre du jour
D’être à la mode. Enfin, c’est sous son patronage
Que tel journal parait, et que son rédacteur,
Homme honorable au fond, mais enclin à l’erreur,
Croit du public obtenir le suffrage.
DUJOUR (souriant).
Ajoutez même encor que si ce jeune auteur
N’eût d’un homme d’esprit eu le brevet en forme,
Son choix le lui vaudrait.
VIEILLEVILLE.
Signé de la réforme!...
— 23 —
dujolk.
Et du monde lettré qui s’y connaît, monsieur.
VIEILLEVILLE (ricanant).
Le voilà riche en fonds ; il a votre suffrage !
DUJOUR (même ton).
Quand il avait le vôtre, il l’était davantage!...
Mais trêve à la digression ;
Car de la sorte rétrécie,
Nous ferions d’une belle et large question
Une affaire de coterie ;
Et d’aucune, à coup sûr, Montaigne et Fénélon
De leur temps ne firent partie.
Aussi si le pays est fier
De rendre hommage à leur mémoire ,
C’est qu’il ne saurait oublier
Que leurs vertus, leurs écrits, leur histoire,
Loin d’être d’un parti l’héritage et la gloire,
Appartiennent au monde entier.
C’est à ces titres seuls, et c’est assez, je pense,
Que sur tant de grands noms qu’honore la cité,
Aux leurs donnant la préférence,
Nous consacrons leurs droits à l'immortalité;
Non pas que, sans quelque fierté ,
Jetant nos regards en arrière,
24 —
Nous n’y voyions aussi tel noble caractère
Dont la gloire porta le deuil.
Admirant avec vous le dévouement civique
De l’illustre Bodin, de mémoire héroïque,
Nous le citons avec orgueil.
Libérateur de l’antique Vésone,
Son œuvre d’affranchissement,
À son front généreux mérita la couronne.
On peut la porter noblement
Lorsque la liberté la donne !
VIEILLEVILLE.
Toujours la liberté ! j’admire avec quel art
Vous la glissez partout en souveraine!
DUJOUR.
C’est qu’aujourd’hui son étendard
Du monde entier doit pavoiser la scène !
Ici, grand de naissance, et bien plus grand encor
Par son esprit, sa valeur personnelle,
Du poète guerrier s’offre à nous le modèle
Sous le nom redouté de Bertrand d’Hautefort,
Qui jeta tant d’éclat sur notre Périgord !
Là Cyrano, dont l’humeur peu commune ,
Après avoir frondé les travers d’ici-bas,
Fit un voyage dans la lune
Pour y chercher ce qu’il n’y trouva pas,
— 25 —
L’honneur, la bonne foi, vertus rares et chères
Que l’on nous dit pourtant communes chez nos pères
Non loin de nous, c’est Lagrange-Chancel;
De la haute satire il saisit le scalpel, .
Et, fulminant ses Philippiques,
Achète à ses dépens l’honneur cher et cruel
De s’élever au rang des premiers satiriques.
Plus près de nous encor, des lauriers dévolus
Au philosophe, au guerrier, au poète,
D’un favori d’Euterpe aussi ceignons la tête :
Nous lui devons les Prétendus !
Hélas! pourquoi, prévenant notre hommage,
Notre nouveau théâtre, aux avides regards,
N’offre-t-il pas la glorieuse image
De cet enfant chéri des arts?
Ainsi s’accomplirait le vœu patriotique ,
Et du lustre qu’il a jeté sur son pays ,
Lemoine recevrait le prix
Aux applaudissemens de la muse lyrique !
VIEILLEVILLE.
Allez toujours ! à merveille ! fort bien !
A ceux-ci de l’encens!
?
......... '
■
:
:
DUJOUR.
Cela ne coûte rien.
— 26 —
VIEILLEVILLE.
D’accord. Mais aux autres la pomme ;
Car vous ne la donnez qu’à ces puissans mortels,
Grands défenseurs des droits de l’homme,
A qui vous élevez un culte et des autels.
DUJOUR.
Le but est honorable, et c’est nous faire injure...
VIEILLEVILLE.
Non ; c’est qu’en tout on comble la mesure.
D’honneur, c’est à n’v pas tenir!
Mais qu’on nous dise donc où l’on veut en venir !
Quoi ! parce qu’un régent de rhétorique,
Dans un moment d’accès patriotique,
Accès qui, de bon compte, a grevé le pays,
Qu’il ait souscrit ou non , de cinq cents beaux louis ,
A dit, non sans quelque éloquence,
Que Michel de Montaigne, ainsi que Fénélon ,
En Périgord prirent naissance,
Et que leur gloire, avec raison ,
Sur le pays jette un éclat immense ,
Il nous faut acheter, à beaux deniers complans,
Cet honneur douze mille francs?...
C’est payer un peu cher son discours. Je suppose
— 27 _
Que jamais, n’en déplaise au savant professeur,
A si liant prix il n’avait vu sa prose.
DUJOUR.
C’est qu’elle ne lui fit jamais autant d’honneur.
Consacrer son talent à célébrer la gloire
Des hommes dont l’humanité
Vénère et bénit la mémoire ,
C’est se grandir aux yeux de la société
Et bien mériter de l’histoire;
Et puis, tout hommage rendu
Aux arts, aux talens, au génie ,
Croyez-le, n’est jamais perdu
Ni pour nous, ni pour la patrie.
C’est un véhicule puissant
Qui vient exalter, saisir l’âme,
Et qui, du feu sacré faisant jaillir la flamme,
Inspire l’homme obscur et le révèle grand !
VIEILLEVILLE.
Vous interprétez mal mon blâme,
Car je n’improuve pas l’éloge; seulement,
Je le voudrais donner gratuitement.
Un auteur mort a-t-il des droits à nos hommages,
Qu’esl-il besoin d’aller se mettre en frais
Pour faire revivre ses traits?
Honorons-Ie dans scs ouvrages,
Et laissons son image en paix.
DUJOUR.
Des anciens, en cela , nous suivons les usages.
VIEILLEVILLE.
Tous les anciens, monsieur, ne furent pas des sages
DUJOUR.
Aussi ne cherchons-nous à nous rapprocher d’eux
Que dans ce qu’ils ont fait de grand, de glorieux :
Nos maîtres dans les arts, ils restent nos modèles.
VIEILLEVILLE.
Oh ! vous les atteindrez : le progrès a des ailes.
DUJOUR.
Tout le prouve ; et ce jour consacre avec éclat
De ses bienfaits l’immense résultat.
Aussi voyez comme on s’apprête
A le célébrer dignement ;
Comme au nouveau théâtre, avec empressement,
Chacun accourt : on dirait une fête !
29
VIEILLEVILLE.
Mais c’est toujours ainsi le désir de briller...
Car c’est du luxe pur qu’on y court étaler.
DUJOUR
Et si ce luxe alimente la vie
D’un des mille canaux ouverts à l’industrie ;
S’il en est l’âme, le soutien,
Loin d’être un mal, ce luxe est donc un bien?.,.
VIEILLEVILLE.
Vous répondez à tout, monsieur...
DUJOUR.
Cela s’explique :
C’est que vos argumens ne sont pas sans réplique,
El que les miens, appuyés sur des faits,
Parlent, frappant le but, à tous les intérêts.
( Il lire sa montre.)
Mais hâtons-nous, l’heure se passe»
VIEILLEVILLE.
Où donc faut-il aller?
— 30 —-
DUJOUR.
Mais, sans aucun retard,
Au théâtre prendre sa place.
VIEILLEVILLE.
Y songez-vous?
DUJOUR.
Pourquoi cela?
VIEILLEVILLE,
De grâce,
Dispensez-m’en... une autre fois... plus tard...
Moi qui n’allais pas même au théâtre Pautard,
Que dirait-on, là, je vous le demande?
DUJOUR.
Qu’au nouveau monument vous deviez votre offrande,
Et que vous l’apportez.
VIEILLEVILLE.
Ainsi vous l’arrangez ;
Mais ma façon de vivre... et puis les préjugés,
31
Car je suis de la vieille roche,
Me permettent-ils ?...
»
DUJOUR,
Oui. D’ailleurs le jour approche
Où, vaincu par le siècle à force de bienfaits,
Et s’éclairant enfin de scs lumières,
Avec lui le passé va marcher sans regrets.
Nous, lui tendant les bras en frères,
Tenez, ainsi que je le fais,
•
(Il se tourne vers Vieilleville et lui ouvre ses bras; Vieilleville, ému, se
consulte un moment, et finit par s’abandonner; ils s’enlacent dans les bras
l’un de l’autre.)
Nous lui dirons, par respect pour nos pères :
Nos aïeux nous valaient, nous valons nos aïeux;
On faisait bien jadis, aujourd’hui l’on fait mieux.
s
f)E LA V!LLe.
‘i nF PÉRIGUEUX
