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Fait partie de Voyage de M...en Périgord
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L'JiYNÈE LlTTERAÏRÉ..
Voyage de.M*** en Périgord.
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Parce que Chapelle & Mv. de, Pompignon nous(ont donné en vers des
voyages charmans , on nous accable,
Monfieur , d’une foule de copies en ce
genre, plus déceftables les unes que les
autres. L’auteur du Voyage que je vous
annonce quitte Paris; après avoir tracé
de cette Ville un portrait bien commun,
bien trivial, le Poète monte dans le car
re ffe de Me la Comtefte de..... Permetrez-moi de ne pas le fuivre. Je périrois
d’ennui avant que d’arriver avec l’écri
vain en Périgord. L’ouvrage eftfemé de
vers mêlés,ainfi que de Couplets. L’au.
teur, après en avoir rimé un dont la
chute eft dorme^ , donner^ 9 dorme^ 9
nous fait cette petite obfervation. » A
»» peine , dit-il , avois-ie fini ce Cou» plet, que dix-huit Pendus & Rompus
« s’offrirent aux regards de ces Dames ;
» elles détournèrent bientôt les yeux de
35 cet affreux fpeétacle qui me fournit
«le fujetde ces vers.
A N N È E
I-7&Ï.
f-ïi
Monftrès par le crime- amenésAu coin de ce bois foli taire ;
Que vous paroiiTez bafapés J
Je juge 5 en vous voyant à ce point confternés^'.
Que vous ne vous y plaifez guère ,
Ou que vos corps font étuis de damnés»
Ne voilà-t-il pas une plaifanterie
bien agréable ? Lanceur arrive , dîne
ou fotipe, fe couche & parc : tels font
Monfieur , les efforts d’imagination*
qu’il a voulu confacrer à la Poftérité.IL
paroîc s’enflammer pour une Demoi-.•
fellede la Société, & lui chante ceci fur
ie champ , & lut le même air qu’ell©.
avoir chance un autre Coupler o.
Dieu qui me bief, [ Il falloir blejfcs. ] ,
Toi dont je fens le trait vainqueur ;
Amour , dis-moi par quelle adrefle
A l’objet que chérit rno n coeurJe puis découvrir ma tendreiîe j
Fais le dans cet inftant dateur ,.
Dieu qui me bîeffe.
L’auteur , difcret Berger, 11e nous,
dit pas fi fon Couplet lui valut un fou-
W de la DemoifeUç. Iis s’amufent aux
5z
L'Année Littéraire.
jeux innocens du Corbillon a du Gage
Touché , &sc. Me la Comtefte ordonne
pour fon gage à l’auteur de faire un com
pliment en chanfon à une des Dames j
auftkôr plein d’un facile enthoufiafme , '
il lui adrejje ces mots fax. l’air de : Faites,
dodo.
Vous avez tout,
Efprit & Grâces‘
Talens & Goût,
Vous avez tout ;
Les Plaifirs volent fur vos traces^,
Et de tout vous venez à bout.
Vous avez tout,
Efprit & Grâces 4Talens & Goût,
Vous avez tout*
Nos Voyageurs arrivent à Chârelle- i
raut fans s'être apperçus que le iemps
& le chemin étaient difparus. C’eft le
Poëte qui le dit; il faut l’en croire fur
fa parole. La nuit s'êclipfe rapidement.
On demande au Poëte complaifant de
divertiij la compagnie par des chanfons
defacompolition.il ne fe fait pas prier. ,
C’eft le Démon même des Couplets qui’
l’agite. 11 en répand un déluge > tous
 N N É E
I7Ü2.:
95
'BÛélement dans le goût de ceux que je
viens de vous offrir. Cependant un
Poëte eft homme comme un autre.
L’auteur dans Angoulême a un peu de
fièvre , b la Demoifielle aufiî. Admirez
la fympathie ; enforte } continue le rimeur., de la meilleure foi du monde ,
que ce jour ne fiut pas le plus amufiant de.
la route. Cet accès de fièvre n’empê
che pas l’Apollon voyageur d’exhalec
ces jolis vers après avoir fait le roue
d’Angoulême.
Et feulement nous obfervâmes
Que , fans excepter fon Château,
Cette Ville n’a rien de beau
Qu’une place que nous trouvâmes
Au bout du rempart fans jet d’eau,Sans arbres, ni fleurs ni fiatue.
Dont un côté flate la vue,
Tandis que l’autre déplaît fort j
Et que nous quittâmes d’abord ,
Priant Dieu qu’un jour la Police,
Daignant réprimer la malice
Des culs hardis de fon reflort,
les bouchât tous avec épice.
Ce qui donne de l’appétit au Poëte;
K L’air yif, nous dit-il en profe, que
$4 ' ’L'ÂmÈE Iit'tèrxirs,
s) nous refpirâmesnous donna tant d’ap« petit, qu’a peine une foupe , un gi« got de mouton , deux poulets & le
delfert furent fufEfans pour notre
s? fouper. »
Un Dieu fait perruquier le galant au
teur • il met des papillottes à Mademoiflle s & l'Amour rendfes doigts fi légers
'quielle ne fouffre aucune douleur. Le
Poëte a toujours la petite chanfon pour
amufer ; c’eft une fource inépuisable
de gaîté & de plaifanteries. Il remet à
Mademoifelle fon corps qu'il avoit porté
dans fes bras pendant toute laroute 9 en i
Tapofrophant ainfi :
Heureux étui du plus beau corps 1
Volez enibrafler une Grâce :
Que vous allez voir des trélorsi
Ciel, que ne fuis-je à votre place 1
Arrivé à Bordeaux , il donna les ba
gatelles que vous vene^ de lire à celle qui
Lui en avoit infpiré la meilleure partie. ■
J? Elle m’en parut d’autant plus char33 niée, que la Sincérité feule y avoit pré» lidé. Quelle eft la beauté qui n’aime
3» pas à faire quelque conquête ? J'eus ,
» l'honneur de lui faire ma cour ; mais
.■A K JV É E
17 6 2:
«ce bonheur dura peu de temps j elle
>5 partir. »
Ils pourfuivent leur route. L’auteur
qui faifit toutes les occasions de faire
briller fa délicatelTe , nous dit.: „ Le
j> Zéphire nous apportoituneodeur qui
jj n etoit pas agréable ; nous jugeâmes
« que ce pouvoir être celle qu’exhaloit
jj le cadavre de quelque Rompu , expéjj die depuis peu. Nous fîmes des réfléjj xions fur la deftinée des hommes. On
jj parla de l’autre monde ; l’Enfer ,
le
jj Paradis j les Anges j tout fut mis en
•jj jeu. j»
Sans doute un Dieu , c’étoit le Dieu
d’Amour , fe déclaroit pour le Poëte.
Il retrouve Mlle.... qui lui demanda, s'il
continuait de mettre par écrit ce voyage
& qui l’y exhorta en lui témoignant de
nouveau leplaifir qu'elle avoit eu à lire ce
qu'il avoit fait de Paris à Bordeaux, où
ils s’étoient féparés. L’auteur enchanté
la régale d’un petir conte ordurier ,
intitulé La Tuile , dont je vous épar
gnerai l’extrait en vous difant que ce
conte eft verfifié dans le même goût
•que ce que vous venez de lire. LaDemoifelle l’abandonne encore. Malgré
cette perte , il pourfuir fon voyage en
36
h
VAnnée Littéraire.
ximant toujours. Il fe repréfente avec
le fils fie Me la Comtefie dans un lit
qui avoit une. couverture de chanvre en
fermée dans une groffe toile d’ctoupes , &
qu’une fourmilliére de puces rendoit toute
noire. Les charmans tableaux !
Nouveau Conte intitulé L’Epouvan
tail. L’auteur prétend qu’il n’a fait qu’ap
pliquer fon vernis poétique fur une hif•toire arrivée à un fies Frères de la Chartreufe fieV auclaire.Le plaifant duConte
■eft une vieille fetnme qui voloit du bois
aux Chartreux. Elle eft furprife jle Frère
qui l’a fuivie , lui crie : Rends-moi 9
malheureufe , laferpe , &,laiffe ce bois-là.
La vieille fur cela fe troufle , & fait
voir au Frère un fpeét.acle dégoûtant.
Le fpeélateur ne manque pas de fe fauver , &: la vieille enlève fon fagou
L’auteur .prétend qu'on rit beaucoup de
cette hifioire , lorfqu’il la lut à M. le
Comte.....
Ils .vont à Montagne , la terre du cé
lèbre auteur des Effais.. Le Poète , avec
•raifon , eft curieux de voir la Tour où
Michelde Montagne s’amufoit à peindre
les hommes. » Il écrivoit au fécond
„ étage, & jouilfoit de la plus belle vue
W dutnon.de ; il fe rendoit, parunegala jj lerie
A N N E E
1762.
yy
„ lerie, dans celle qui eft au Midilorf„ qu’il voulait voir fa femme ou fa
„ fille , à laquelle il partait toujours
j? Latin. » L’idée vient au Poëte de lui
écrire de fon Château. Il lui fait I’hifroire de tout ce qui eft arrivé à fes defcendans.il y avoit environ une heure que
l’écrivain étoitdans fon lit :
Et je dormois fort à mon aife,
Lor-fqu’un homme qui m’apparut ,
'épouvanta par fon falut :
Portant vefte noire mauvaife j
Il avoit au cou bellefraife ,
Et fort peu de barbe au menton ;
L’air diftrait, mais vif & gafcon.
Sur fon chef étoit noire étoffe
Eormant un bonnet arrondi,
Sur fa maigre mine applati.
Que dites-vous, Monfteur, de ce
portrait de Montagne? Voici les vers
qu’on lui prête.
H
. Ta lettre me plaît & m’enchante,
Et je l’ai lue avec plaifir j
Le Ciel remplira ton attente j
Sois tranquille fur l’avenir :
An. iy6zf Tome, A7II.
E
l'Année Littéraire,
Mais je t’ordonne à ton loifir,
Toi que la vérité maîtrife ,
De relever une méprife
D’un auteur * qui me fait à tort
Mourir un an avant ma mort j
Et qui m’ôtant même la tête,
Publie & foutient fauflement,
Qu’cnyers ma fille , malhonnête
Je fis jadis unTeftamcnt j
Je n’en fis point. Mieux que toi-mênqe
Qui peut en fçavoir la raifonî
Pour le Philo fophe Charon,
Si mon amitié fut extrême,
Il n’eut mes armes ni mon nom ,
Et je te charge de le dire
A qui du fait voudra s’inftruirc.
Le Poète crotté , mouillé, percé juf
qu'à la chemife, arrive je ne fçais où j le
feu prend à la poche de Ion habit. Il
donne fon habit à retourner, 6* ef obligé
de refer trois jours dans fa chambre, tan*
dis que le Tailleur l'avoit dans fes mains, ,
Enfuite il va au fpeétacle avec fon ha
bit retourné , s’y ennuie , trouve les Ac
teurs déteftables , & ne peut fortir de
cet ennui qu’en faifant in petto , une
çhanfon dont cette Demoifelle qui V4
quitté à Bordeaux eft l'objet»
*
Saverien,
ANNEE
1762.
9$
L’auteur de bonne, humeur continue
fa route,. Il laiffe à droite la Dordogne }
ils arrivent de bonne heure à Libourne.
C’eft--là que l’on voit fans furprifc ,
■Certaine Iflc montrer fon cul
A l’Ifle qui la cliffcerife :
La Dordogne tous les jours frife
Ce cul rond qui n’eft: pas tondu ,
Et qui, tout rempli d’aubarède ,
Rend beaucoup plus qu’une pinède,
Fronfaç couché de tout fon long
Vis-à-vis t les pieds dans le jonc ,
Gît & reçoit de ces rivières
Aflez fouvent les érriviêres 5
Si pourtant étrivières font
Les débordemens qu’elles ont.
Vous me demanderez ce que c’eft
twdaubiirkde, pinede. Je n’en fçais rien
en vérité, L’auteur auroit bien dû nous
en inftruire dans une note. Le Voya
geur élégant rencontre à l’auberge un
Abbé qui lui parle de Mlle...... Vous
vous attendez bien qu’auflitôt il fait le
portrait de fa divinité. Son rire ef celui
de l'Aurore,fon haleine celle de Flore ,
les oifeaux , les ruijfeaux fe taifent pour
l entendre chanter.
Eij
ioo
l*Année
Littéraire.
Il eft aulli bon Phyficien que bon
Poëte. /fiers le. milieu de Veau* les bateaux
ne panifiaient guères plus gros qu'une
carcafie de bœuf aux yeux de ceux qui
ètoient au bord. Ils reviennent à Bor
deaux. Le même jour à dix heures l’au
teur fe trouve attaqué d’une fluxion de
poitrine. Je crois que c’eft ce qu’il a
youlu dire par ces vers :
Ma poitrine eft une fontaine
Dont le fang abonde & jaillit ;
Cinq fois la lancette tranchante
Me prêta fon divin fecours.
Le Voyageur revient à la vie. Il avoit
cependant en aimable Epicurien ébau
ché ainfi fon épitaphe fur l’air De la
Confefion.
Cy repofe qui
lut bon ami ,
Toujours fincère,
Et fort s’amula,
Lorfqu’en Pétigord il pafla;
Il fut gaî, fut de bon caraélcre j
Sa Mufe légère
j) ufqucs dans fon lit
Nous réjouit,
Année
17^2;
toi
Et fçut nous plaire ;
Rimant il mourut ;
Son ame en riant difparut.
Tel eft, Monfieur, Le Voyage en PL
rigord. Je me date que vous vous con
tenterez de cet extrait. Je ne fuis pas
furpris qu’il prenne fantaifie de faire
d’aufli plattes niaiferies ; mais ce qui
m’étonne , c’eft cet air de bonne foi
avec lequel lâ plupart de femblables
écrivains nous difent qu’ils ont eu des
admirateurs , &, ce qu’il y a de plus hu
miliant pour la raifon humaine , ils
difent vrai; après cela qu’on fe fie aux
applaudiftemens de Société. Je me gar
derai bien de vous parler d’un autre
petit Voyage en Lorraine qu’on trouve
a la fuite de celui de Périgord. Il me
fuffit de vous dire qu’il paroît être de la
même main.
Je fuis, &c.
A Paris y ce 14 Décembre 1762.
E iij
