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Médias
Fait partie de Général Baron Daumesnil : 1776-1832
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LES CONTEMPORAINS
(D’après le portrait par Riesner.
Général Baron DAUMESNIL (1776-1832)
Le général Daumesnil, surnommé la
Jambe de bois, est une des gloires militaires
les plus pures du premier empire.
Son souvenir est resté aussi populaire
que celui des grands maréchaux de Napo
léon, princes et ducs de la nouvelle no
blesse.
Dans un rang plus modeste — il perdit
sa jambe à Wagram, n’étant encore que
colonel — Daumesnil déployait sur les
champs de bataille la même splendide bra
voure que les Murat, les Ney, les Oudinot.
Aux heures des suprêmes revers et de
l’humiliante invasion, par deux fois le
général à la jambe de bois brilla par son
indomptable énergie.
Enfin, ce qui complète l’éloge, au cou
rage le plus intrépide il joignait la plus
grande noblesse de sentiments.
I. ENFANCE DE DAUMESNIL ---- IL S’ENGAGE
DANS LARMÉE DES PYRENEES-ORIENTALES
— DANS LES GUIDES DE BONAPARTE
Yrieix-Pierre Daumesnil, né le 27 juil
let 1776 à Périgueux, était fils de Jean662
g-a
LES CONTEMPORAINS
François Daumesnil (1), négociant et bour
geois de cette ville, et de Anne Piètre,
d’une famille d’Auvergne.
Pierre fut placé de bonne heure au col
lège de Périgueux où il montra un carac
tère impétueux et turbulent.
Il terminait tant bien que mal ses études,
lorsqu’un événement malheureux décida
- de son avenir.
Un artilleur, de passage dans la ville, le
rencontra et le railla sur ses dix-huit ans.
Daumesnil riposta vivement et voulut se
mesurer, l’épée à la main, avec le mauvais
plaisant. La rencontre eut lieu et, fougueux
et inhabile, le jeune homme blessa mortel
lement son adversaire.
Effrayé de ce terrible dénouement, le
jour même, sans oser rentrer chez lui, il
quitta la ville et s’enfuit à pied jusqu’à
Toulouse. On était en 1794, la ville était
pleine de troupes de l’armée des Pyrénées
qui allaient combattre les Espagnols.
Daumesnil apprend que les volontaires
sont accueillis à bras ouverts; son parti
est pris, il s’engage le i5 mars 1794 au
32' chasseurs à cheval. Grand, robuste, la
mine hère, il est aussitôt accepté, équipé,
et se met en route.
Dès les premières rencontres, il fit preuve
d’ardeur et d’inlrépidité. Au combat d’Elne,
le 19 août, il tombe grièvement blessé à
la cuisse. Transporté à l’hôpital, il se pré
pare à l’amputation de sa jambe, mais le
scorbut et la fièvre putride s’étant déclarés,
le chirurgien considéra le blessé comme
perdu et renonça à l’opération.
Celui-ci obtint d’être transporté à Péri
gueux où les soins de sa mère aidèrent sa
vigoureuse constitution à triompher du
mal.
En octobre, il était sur pied et prêt à
partir de nouveau. On ne voyageait pas
(1) La famille d’Aumesnil, d’origine normande,
avait été maintenue, en 1666, dans sa noblesse d’an
cienne extraction, à la généralité de Caen. L’auteur
de la branche du général, Pierre d’Aumesnil, sei
gneur de Varaville, avait épousé, en 1646, Margue
rite de Mauvoisin. Un de ses petits-fils, Jean-Fran
çois, le père du général, né à Fresney-le-Puceux
(Calvados), vint se fixer à Périgueux, où il reçut
des lettres de bourgeoisie le 19 décembre 1759.
sans difficultés en ce temps-là; aussi le
Conseil général de la commune dut lui déli
vrer un certificat de civisme (1).
A pied, à peine remis de sa blessure, il
rejoignit son régiment dans les Alpes, à la
veille d’entreprendre la campagne d’Italie.
En avril 1796, un nouveau chef vint
prendre le commandement de cette armée :
c’était Napoléon Bonaparte.
Le général, dès le début, voulut orga
niser un corps d’élite : la Compagnie des
Guides. Il se fit désigner, parmi les régi
ments de cavalerie, les hommes les plus
braves : Daumesnil fut choisi.
C’était la garde d’honneur du général en
chef, toujours prête à le suivre et à le
défendre, mais aussi les premiers au danger.
Au pont d’Arcole, Bonaparte saisit un
drapeau et se jette au milieu de la fusillade.
Entraîné par les fuyards, bousculé, meur
tri, il est précipité sur les bords de la
rivière. Déjà l’ennemi l’entoure et va le
saisir. Un cri s’élève de tous les rangs:
« Sauvons notre générai! » Deux soldats
enlèvent Bonaparte et l’emportent, tandis
que d’un élan furieux les Autrichiens sont
refoulés et Arcole occupé.
Les deux braves qui avaient retiré leur
général des mains de l’ennemi furent les
héros de la journée: l’un était Daumesnil,
l’autre, son compagnon d’armes Musy.
Plus tard, lorsque Joséphine (2), devenue
impératrice, connut par l’empereur l’exploit
des deux soldats, elle leur fit une pension
sur sa cassette particulière.
Deux mois plus tard, une bataille se livre
devant Mantoue. Les Autrichiens tentent
une sortie désespérée. Une lutte terrible
s’engage. Daumesnil, au premier rang, se
fait jour dans la mêlée et enlève un dra
peau. Fier de son trophée, il vient le pré
senter à Bonaparte. Le général, occupé à
suivre l’action avec sa longue-vue, ne prend
pas garde à Daumesnil. Sans mot dire,
l’audacieux soldat se lance de plus belle
au plus fort du combat. Il a aperçu un
(1) Archives de la ville de Périgueux.
(2) L’impératrice Joséphine. Voir Contemporains,
n° 551.
4MK
DAUMESNIL
magnifique drapeau, orné d’une riche cra
vate brodée d’or ; c’est celui-là qu’il pren
dra ; d’un élan irrésistible, il se jette au
milieu des volontaires viennois et s’empare
du drapeau.
Bonaparte, lorsqu’il vit Daumesnil et son
étendard porté en triomphe, le félicita
chaudement :
— Mais, dit-il, où est la cravate de la
hampe ?
— La voilà, mon général, dit Daumesnil
la tirant de sa poche ; vous ne m'avez rien
accordé pour le premier drapeau, j’ai pris
la liberté de me récompenser pour le
second.
Dans une dépêche au Directoire, le
général en chef fit l’éloge du soldat en racon
tant ce fait d’armes.
La même année, Daumesnil fut fait bri
gadier (14 juin), puis maréchal des logis
(28 octobre).
II.
DAUMESNIL EN EGYPTE
IL SAUVE BONAPARTE A SAINT-JEAN D’ACRE
Quand l’expédition d’Égypte est décidée,
les Guides se retrouvent autour de leur
général. 36000 hommes, pris en grande
partie dans l’armée d’Italie, s’embarquent
à Toulon le 19 mai 1798; ils débarquent le
Ier juillet à Alexandrie et le 21 livrent
bataille, au pied des Pyramides, à l’armée
turque.
Bonaparte range ses divisions en carrés;
la nombreuse cavalerie des mameluks
s’élance contre les lignes françaises, tour
billonne tout autour comme une mer en
furie; les carrés tiennent bon et ne se
laissent pas entamer; nouvel assaut; les
plus intrépides cavaliers fondent à toute
bride sur les rangs serrés des fantassins.
L’un d’eux, terrible, invulnérable, malgré
les baïonnettes et les balles, a pénétré dans
un carré, frappant à droite et à gauche,
semant autour de lui la terreur et le désordre.
Bonaparte, impatienté, appelle Daumes
nil, et lui remettant son pistolet:
— Va me descendre ce cavalier!
Le vaillant sous-officier se porte au galop
3
vers le Turc, et un combat corps à corps,
épique, se déroule sous les regards des
troupes. Enfin le mameluk tombe. Dau
mesnil revient auprès de Bonaparte et lui
rend son arme.
— Celui-là ne reviendra plus, dit-il.
Audacieux, toujours le premier à l’ac
tion, d’un courage bouillant, Daumesnil
eut un jour à souffrir cruellement de l’em
portement de son caractère.
C’était au Caire, peu après la victoire des
Pyramides. Les soldats, joyeux, s’étaient
le soir réunis dans un café, autour d’un
punch gigantesque. On riait, on plaisantait,
la joie éclatait, exubérante, chez ces jeunes
hommes qui tous avaient quelque haut
fait à raconter. Soudain, des officiers
entrent; la discipline obligeait les infé
rieurs à prendre une attitude respectueuse
devant les chefs; les rires s’apaisent.
Bientôt, quelques-uns murmurent con
tre les « gêneurs », et, excités par la
boisson, laissent voir leur mécontentement.
On leur intime l’ordre de se taire. Une
discussion, qui prit une tournure sérieuse,
s’ensuit et se termine par l’arrestation des
mécontents. Daumesnil était parmi eux.
Le lendemain, ils passèrent au Conseil de
guerre.
Bonaparte avait exigé une punition exem
plaire. Les Guides furent condamnés à être
fusillés.
Grande fut la stupéfaction du général
lorsqu’il sut que le brave Daumesnil était
parmi les coupables. Il résolut de sauver
celui qui l’avait lui-même sauvé à Arcole.
Il fit dire à Daumesnil qu’il serait épargné
s’il demandait sa grâce.
— Jamais, sans mes camarades, réponditil noblement ; qu’on me gracie ou qu’on
me fusille avec eux.
*
Sur l’ordre du général en chef, il fut
gracié, mais il assista à l’exécution de ses
camarades. Ce fut une leçon terrible et qui
lui profita.
« Cette tête chaude, ce cœur honnête,
écrit un de ses biographes, devint un des
fervents observateurs de la discipline. »
Au siège de Saint-Jean d’Acre, Dau
LES CONTEMPORAINS
$
mesnil renouvela ses prouesses. Une bombe
tombe aux pieds de Bonaparte, elle va
éclater. Daumesnil se précipite, entoure
de ses bras son général et le couvre de
son corps, tandis que le projectile se brise
avec un bruit terrible.
Tous deux sont sains et saufs.
— Quel homme! dit simplement Bona
parte.
Peu d’instants après, on monte à l’as
saut. Daumesnil, un des premiers, gravit
l’échelle; arrivé sur le rempart, il est pré
cipité dans le fossé par une explosion de
mine en même temps qu’un coup de sabre
le blesse à la tête.
Le jour même, il reçoit un des premiers
sabres d’honneur décernés à l'armée.
Deux mois après, le 25 juillet 1799, com
plètement rétabli, il assiste à la bataille
d’Aboukir; il est aux côtés du général,
quand celui-ci, pour mieux voir la position
de l’ennemi, monte sur une pièce de canon
et devient aussitôt le point de mire d’une
batterie ennemie.
Sans hésiter, Daumesnil prend à bras-lecorps le général en chef et le dépose à terre.
— Excusez, mon général, dit-il.
Au même instant, un boulet fauche la
pièce, et Daumesnil, immobile, dans l’at
titude du soldat dans le rang, salue militai
rement.
Pendant la charge finale qui acheva de
jeter les Turcs à la mer, Daumesnil s’em
para de l’étendard d’un pacha qu’il vint
présenter à Bonaparte.
Le 25 août suivant, le général en chef,
qui avait reçu des nouvelles de France,
jugea le moment venu de rentrer en scène.
Le 9 octobre, il débarquait à Fréjus, rame
nant avec lui les Guides intrépides, parmi
lesquels brillait au premier rang le brave
Daumesnil.
III. LE CONSULAT — MARENGO — L’EMPIRE
WAGRAM
Après le coup d’État du 18 brumaire, le
Premier Consul Bonaparte organisa la garde
des consuls sous le commandement du gé
néral Bessières (1). Daumesnil en fit partie
avec son grade de maréchal des logis, dans
le régiment des chasseurs à cheval dont
Bonaparte aimait à porter l’uniforme.
Ce corps d’élite devait devenir la garde
impériale.
Le 6 mai 1800, Daumesnil était promu
adjudant-sous-lieutenant et suivait Bona
parte dans la campagne d’Italie que termina
la victoire de Marengo.
Il prit part à la brillante charge de cava
lerie, conduite par le général Kellermann,
qui, combinée avec l’attaque de la division
Desaix (2), changea la défaite en une sou
daine et magnifique victoire.
En poursuivant l’ennemi dans sa retraite
affolée, le détachement commandé par Dau
mesnil arriva devant un pont obstrué par
des fourgons que l’ennemi en déroute avait
renversés. Les caisses défoncées montraient
des sacs d’où roulaient des pièces d’or.
Des cavaliers, devant ces richesses, s’arrê
taient pour ramasser leur part du butin.
Daumesnil revint vers les retardataires :
— Eh quoi! vous oubliez que l’ennemi
est là, cria-t-il d’une voix vibrante, allons,
camarades, en avant, ne nous arrêtons pas
aux éclaboussures, en avant et au galop !
Belles paroles qu’il devait répéter plus
tard, montrant combien il était insensible
aux séductions de l’argent quand sa con
science lui dictait un devoir.
A son retour en France, il reçut le grade
de lieutenant (18 juillet 1800) et, le Ier août
1801, celui de capitaine. Lorsque fut créée
la Légion d’honneur, il fut de la première
promotion (14 juin 1804).
Il aimait à se rappeler cette journée, écrit un
de ses biographes. Après la distribution, chaque
légionnaire put circuler dans les rues, le ruban
rouge sur la poitrine soutenant l’étoile d’argent.
Une foule énorme escortait chacun de ces braves
qui, aux yeux de tous, étaient des héros. Pendant
plusieurs semaines, les passants saluaient cette
croix, dont la vue seule exaltait le patriotisme.
Magnifique cavalier, admiré de toute
l’armée, le brillant officier attirait tous les
(1) Bessières, duc d’Istrie. Voir Contemporains
n" 490.
(2) Desaix. Voir Contemporains, n’ 447*
A.:.. .
xaiêi
I
DAUMESNIL
regards. L’empereur le désignant un jour
aux officiers autrichiens qui passaient avec
lui la revue :
— C’est avec de tels hommes, dit-il, qu’on
gagne des batailles.
A Austerlitz, il reçut de la main de l’em
pereur la croix d’officier de la Légion
d’honneur sur le champ de bataille; Iéna,
Eylau, Friedland furent le théâtre de ses
exploits.
Le 2 mai 1808, il y eut à Madrid une
insurrection contre les Français. Murat fit
charger quelques escadrons dans la rue
dAlcala qui traverse la ville dans une partie
de sa longueur. Daumesnil, à la tète des
chasseurs de la garde, fut blessé dans cette
affaire.
Il y a eu beaucoup de monde tué, écrit Murat (1),
dans sa lettre à l’empereur, datée du 2 mai, au
soir, les chasseurs de votre garde ont perdu
quelques hommes. Le colonel Daumesnil s’est
comporté, à son ordinaire, comme un brave; il
a traversé deux fois l’attroupement avec ses
chasseurs. Il a eu vingt hommes hors de combat,
deux chevaux tués sous lui et a été blessé légè
rement au genou.
En 1809, pendant la campagne d’Alle
magne, Daumesnil fut chargé d’importantes
missions et se distingua.
Le i3 juin 1809, il fut promu major des
chasseurs à cheval de la garde; quinze
jours après, les 5 et 6 juillet, eut lieu la
terrible bataille de Wagram. L’armée autri
chienne, sous le commandement de l’ar
chiduc Charles, forte de 140000 hommes,
assaille à gauche Masséna, au centre Bernadotte, qui perdent du terrain devant les
forces supérieures de l’ennemi. L’empereur
fait alors avancer une batterie de 100 canons
sous la direction de Drouot, tandis que
Macdonald attaque le centre autrichien, et
Davout (2) la gauche. L’ennemi cède bien
tôt; la cavalerie le charge avec furie.
(1) Murat, lieutenant de L’empereur, en Espagne,
par le comte Murat, 1897.
Mural, roi de Naples, Voir Contemporains, n° 345.
(2) Voir Contemporains. Davout, duc d’Auerstaed,
prince d’Eckmuhl, n" 58; Drouot, n°115: Macdonald,
duc de Tarente, n° 583; Bernadotte, prince de Pontecorvo, roi de Suède, n° 164 ; Masséna, duc de Rivoli,
prince d’Essling, n° 368.
5
A la tête de ces ardents cavaliers, écrit le baron
Larrey, franchissant l’espace à toute bride sous
le feu continu des canons autrichiens, figurent le
maréchal Bessières, blessé à la cuisse par un boulet
qui avait traversé le ventre de son cheval; le
général Lassalle, tué par un boulet, et plusieurs
autres officiers tués aussi ou blessés.
Le colonel Daumesnil, paré de son brillant uni
forme aux broderies d’or, monte un magnifique
cheval, et, le sabre en main, parcourt au galop
le front de son régiment.
Sa belle figure, empreinte d’une énergie mar
tiale, inspire à ses soldats la confiance dans la
victoire et excite l’enthousiasme dans les rangs.
Sa voix retentissante fait entendre le suprême
commandement de la charge, et tous s’élancent
comme un ouragan à travers un nuage de pous
sière, faisant trembler le sol sous le pas de leurs
chevaux.....
Lecolonel s’est précipité au-devant des batteries
ennemies, au milieu du feu, lorsque tout à coup
son cheval fait un immense écart et tombe mort.
Il a le ventre traversé par un boulet.
Le projectile, du même coup, brise la jambe
gauche du cavalier, qui, laissant échapper son
sabre, roule sur le sol, évanoui..... (1)
Il fut transporté immédiatement à l’ambulance
la plus proche, et le chirurgien Larrey déclara,
l’amputation nécessaire.
— Vous êtes un terrible client, lui dit-il.
C’était, en effet, la vingt-troisième bles
sure du vaillant soldat. Pendant l’opération,
on apporta un nouveau blessé, le lieute
nant-colonel Corbineau, qui avait remplacé
Daumesnil à la tète du régiment de chas
seurs quand le colonel était tombé. Corbi
neau avait aussi reçu un boulet qui lui
avaitbroyé lajambe. Les deux frères d’armes
se revirent avec émotion. Ils furent, après
l’opération, dirigés sur Vienne et logés au
palais Esterhazy dans la môme chambre.
Au milieu de ses souffrances physiques
et morales, Daumesnil conservait sa belle
humeur; il soutenait le courage défaillant
de Corbineau qui, voyant sa carrière brisée,
se désespérait.
— Que la volonté de Dieu soit faite,
camarade, disait Daumesnil, resté religieux
au fond du cœur, à travers les agitations
de la vie des camps.
(1) Moniteur universel, 27, 28 et29 mai 1873. Discours
du baron Larrey fils à l’inauguration de la statue de
Daumesnil à Vincennes.
6
LES CONTEMPORAINS
Ses gais propos, ses fières réflexions
consolaient Corbineau.
Larrey ne pouvait taire son admiration.
— Je n’ai jamais vu un caractère de cette
trempe ! disait-il.
Tout mutilé qu’il était, Daumesnil trouva
encore l’occasion de se dévouer, au risque
de sa vie, pour sauver celle de son com
pagnon.
C’était le jour de l’entrée triomphale-de
Napoléon à Vienne, parmi les cris d’en
thousiasme des soldats, le bruit prolongé du
feu d’artifice, les illuminations.
Corbineau s’était endormi. Daumesnil
entend soudain un bruit léger comme celui
que ferait un liquide tombant goutte à
goutte sur le sol. Il appelle Corbineau et lui
demande ce qui peut produire ce bruit.
Pas de réponse. Une horrible pensée lui
traverse l’esprit; Corbineau perd son sang
à travers son pansement.
Sans hésiter, par un effort surhumain,
Daumesnil se laisse glisser de son fit, se
traîne près de la couche de son ami. Il le
voit, pâle, évanoui, respirant à peine; il va
mourir. Le sang s’épanche sur le sol où il
a déjà produit une large mare.
La voix de Daumesnil appelle « à l’aide »,
mais tout le monde est dehors, attiré par
la fête ; personne ne répond.
Rampant sur le parquet, s’aidant des
mains et de sa jambe droite, il atteint enfin
la porte de la chambre; il lui faut encore
descendre l’escalier.
S’accrochant à la rampe, maintenant
l’appareil de sa jambe amputée, il parvient
enfin au rez-de-chaussée et, de tous ses
poumons, appelle au secours. Un passant
l’a entendu ; il ouvre. Daumesnil, épuisé,
fait signe de monter, et s’affaisse évanoui.
On put arrêter à temps l’hémorragie
de Corbineau qui reprit ses sens un
peu avant Daumesnil. Celui-ci, lorsqu’il
revint à lui, s’informa aussitôt de son cama
rade; le sachant sauvé, il lui dit, de ce ton
de bonne humeur qui ne le quittait jamais :
— Sais-tu bien, camarade, que j’ai été
voir les illuminations cette nuit!......
L’empereur récompensa le brave soldat
en lui donnant le titre de baron (1) et en
l’attachant à l’état-major avec une dotation,
de 8 ooo francs.
IV.
MARIAGE
DE DAUMESNIL —
GOUVERNEUR DE VINCENNES
La vie mouvementée des champs de
bataille était finie pour Daumesnil, mais
non sa carrière militaire.
Il était jeune, actif, et gardait sa belle
prestance, malgré sa jambe de bois qui,
d’ailleurs, lui devint un titre de gloire, rap
pelant son héroïque conduite.
A Paris, dans les salons, au milieu des
brillants officiers, chamarrés d’or, la jambe
de bois de Daumesnil valait les plus beaux
grades.
Toujours gai, plein d’esprit, le glorieux
blessé s’attirait toutes les sympathies. 11
avait remarqué dans le salon du baron
Martin Garat,
premier directeur général
de la Banque de France, la fille de la
maison, Mlle Léonie Garat, qui avait près
de dix-sept ans, dont la beauté et les qua
lités morales lui faisaient une vive impres
sion.
Il s’en ouvrit à une personne amie,
avouant qu’il n’osait la demander à cause
de son infirmité.
Peu de jours après cette confidence, il
sut qu’il serait accueilli comme le méritait
un noble cœur qui avait vaillamment servi
son pays.
Napoléon, pour reconnaître les services
de Daumesnil, ajouta, par décret du Ier jan
vier 1812, à lapremière dotation de 8 ooo fr.,
une nouvelle pension de 4000 francs.
Peu de jours après, il jetait les yeux sur
Daumesnil pour un poste de choix.
(1) L’empereur l’autorisa à rappeler dans ses arme»
le nombre des drapeaux qu’il avait pris sur l’ennemi.
Les armoiries de Daumesnil se lisent comme suit:
Coupé, le premier parti de sinople au cor de
chasse d’or et de gueules au signe des barons tiré»
de l’armée ; le deuxième parti d’azur, au trophée de
sept drapeaux et deux fusils avec baïonnettes d’ar
gent, soutenus de deux tubes de canon du même, et
pour livrées les couleurs de l’écu. Lettres patente»
en date du q mars 1810. — Archives nationales.
DAUMESNIL
Mon cousin, écrivait-il au maréchal Bessières,
duc d’Istrie, le 27 janvier 1812, Daumesnil étant
blessé ne peut rester major; il faut me faire un
rapport sur cet officier que mon intention est
d’employer militairement. Ne pourrait-on pas lui
donner le commandement de Vincennes, avec un
grade supérieur et un bon traitement? Vincennes
étant une prison d’État et un des quartiers de ma
garde, j’ai besoin là d’un homme sûr.....
L’empereur voulut signer au contrat de
mariage de son bon serviteur, et quelque
temps avant le mariage, le 2 février 1812,
il le fit appeler.
C’était au moment des préparatifs de la
campagne de Russie.
— J’ai besoin, dit-il, d’un homme sur lequel
je puisse compter : j’ai songé à vous.
Le donjon de Vincennes aura la garde du ma
tériel et des munitions nécessaires à l’armée; je
vous nomme gouverneur de Vincennes avec le
grade de général de brigade et commandeur de
la Légiop d’honneur (21 février 1812).
Le 11 février, le mariage fut béni à l’église
Notre-Dame des Victoires.
Le ménage s’installa aussitôt à Vin
cennes, où Daumesnil, fidèle aux ordres
qu’il avait reçus, devait rester en perma
nence, sortant le moins possible, toujours
présent aux travaux et tenu à une surveil
lance incessante (1).
Le fort de Vincennes contenait pour plu
sieurs millions d’objets de valeur, plus le
matériel de guerre et les munitions de
l’armée.
La confiance de l’empereur était bien
placée; Daumesnil devait garder Vincennes
en dépit des plus grandes difficultés. Il
devint bientôt populaire. Sa femme, douée
comme lui d’un grand cœur, se faisait
(1) Le château de Vincennes fut d’abord un simple
rendez-vous de chasse construit par Louis VII en
1154. Ses successeurs y firent des embellissements
et des agrandissements.
Une chapelle y fut annexée, où saint Louis déposa
la sainte couronne d’épines.
Louis XI fit fortifier le donjon qui devint prison
d’Etat. Nombre de prisonniers illustres ou célèbres
y passèrent: Gondé, Fouquet, le duc de Beaufort,
Diderot, Mirabeau, Latude, les ministres de Charles X.
Sous Napoléon Ier, le fort de Vincennes servait à
la fois de dépôt au matériel de guerre et de prison.
Le malheureux duc d’Enghien y fut détenu quelques
heures, jugé par une commission militaire et fusillé
(20 mars 1804). Voir Contemporains n° 402.
7'
adorer de la population. Elle visitait les
pauvres, leur distribuant des secours, heu
reuse d’adoucir, pour un moment leurs souf
frances, Elle égayait de sa bonne humeur
le logement du gouverneur qui, malgré son
heureux caractère, s’attristait en apprenant
les revers de la campagne de Russie.
Il attendait cependant chaque jour un
retour de la fortune; celui qui avait tou
jours assisté à des victoires ne pouvait
croire à la défaite. Elle vint néanmoins et
très rapide. Après la désastreuse campagne
de Russie (1812) vint la non moins malheu
reuse campagne d’Allemagne, terminée par
le désastre de Leipzig (i8i3), puis la cam
pagne de France; un million de soldats
ennemis débordant par toutes nos fron
tières dégarnies envahissent nos provinces.
L’Europe entière est en armes, écrit le baron
Larrey dans sa Notice sur Daumesnil, l’Empire
est renversé, Paris est menacé, envahi ; un seul
refuge reste encore à sa nationalité, c’est le fort
de Vincennes, aux portes de la capitale.
C’est de là que partent toutes les munitions de
guerre, c’est là qu’elles retournent pour échapper
aux prises faites par l’ennemi.
Les cours converties en arsenal sont encombrées
de caissons et de projectiles, le donjon est trans
formé en magasin à poudre, et le nombre des gargousses est si considérable qu’il dépasse toutes
les prévisions. La totalité de ce matériel immense
est évaluée à plus de 90 millions de francs (1).
Le gouverneur, pour suffire à la direction et
à la surveillance d’un aussi formidable approvi
sionnement, n’a plus un instant de repos, ni le
jour, ni la nuit, car il sait qu’un oubli, une impru
dence peut suffire, pour faire sauter la place et
entraîner d’incalculables désastres.....
V. DAUMESNIL EN l8l4
Le canon tonne an loin, le cercle de fer
qui entoure Paris se resserre de pins en
plus. Daumesnil, résolu à mourir plutôt
que de se rendre, fait partir sa femme et
son fils, à peine âgé de deux ans, afin de
leur épargner tout danger. Il ignore que
Paris a capitulé le 3o mars 1814 et que, aux
termes de la capitulation, le matériel des(1) On fabriqua à Vincennes, de 1812 à x8i5,35oooo cartouches d’infanterie et 40ooo gargoussespar jour.
«
LES CONTEMPORAIN»
forts qui entourent la capitale doit être
livré.
Pendant la nuit, Daumesnil, à la tète de
25o chevaux, fait rentrer dans la forteresse
une grande quantité de fusils, de canons
■et de munitions, et lorsque les commissaires
des armées alliées se présentent pour se
faire remettre ce que contenait Vincennes,
Daumesnil s’y refuse catégoriquement ,
disant qu’il lui fallait un ordre du gouver
nement provisoire.
— On vous prendra par la famine, dit
un parlementaire.
— Essayez, reprit tranquillement Dau
mesnil.
— Nous vous ferons sauter.
— Si vous voulez, nous sauterons en
semble ! j’ai là dix-huit cent milliers de
poudre......
— Quand vous m’aurez rendu ma jambe,
conclut le général, je vous rendrai Vin
cennes!...... (i)
Devant une si ferme attitude, les parle
mentaires comprirent qu’ils n’avaient plus
qu’à se retirer.
D’autres difficultés, plus graves encore,
surgirent alors. Napoléon avait abdiqué
et le Sénat avait appelé Louis XVIII à
régner. La garnison, composée en grande
partie de gardes départementales, com
mençait, grâce aux menées de quelques
mécontents pressés de rentrer chez eux, à
blâmer l’attitude intransigeante du gouver
neur. La chose alla si loin que, le y avril,
un des hommes coucha en joue le général
et l’aurait tué, si son bras n’avait été dé
tourné.
Daumesnil s’avança vers ceux qui parais(i) L’authenticité de ce mot célèbre a été contestée;
■s’il est possible qu’il n’ait pas été prononcé exactement
dans la forme que lui a donnée l’histoire, il n’est pas
douteux que le général ne l’ait dit. Un rapport du
3 avril 181Z}, concernant l’état de Paris et dont nous
extrayons ie passage suivant, en fait foi :
Vincennes n’est pas rendu, on dit que le comman
dant a répondu à la sommation qui lui aurait été
faite en disant qu’il lui fallait un ordre de Sa Majesté
pour se rendre. On dit aussi qu'il aurait ajouté que
les Autrichiens lui ont enlevé une jambe et qu’il fal
lait qu’ils la lui rapportassent ou qu’ils lui emportent
l’autre.....
(Extrait de 1814, par HENRY HOUSSAYE, p. 575.)
saient les plus excités et leur ordonna
d’une voix terrible de mettre bas les armes.
Puis il leur adressa une énergique harangue,
déclarant que les bons soldats resteraient
avec lui et que les autres pouvaient se
retirer. Joignant le geste à la parole, il
allait vers chacun d’eux, les prenait par le
bras ;
— Veux-tu t’en aller ? Veux-tu aussi
m’abandonner? Es-tu, toi aussi, des pol
trons?
Il en ramena ainsi beaucoup; ceux qui
persistèrent dans le désir de quitter le fort
durentrendre leurs armesetleurs uniformes
et furent honteusement renvoyés. Daumes
nil fit murer la poterne par où ils étaient
sortis.
Sur ces entrefaites, il reçut une lettre du
gouvernement provisoire lui demandant de
réunir ses forces à celles du gouvernement.
Il y répondit le 8 avril :
Le général gouverneur de Vincennes
au gouvernement provisoire.
Vincennes, 8 avril 1814-
Messieurs,
J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur
de m’adresser. Il me semble que mon devoir est de
conserver à la France l’immense quantité d’artil
lerie et de munitions de toute espèce que l’empe
reur m’a confiées.
Sans prendre aucun parti sur la demande que
vous me faites de réunir ta placer-de Vincennes-au
gouvernement provisoire, question qui mérite une
mûre réflexion, j’avoue que ce qui influerait infi
niment sur mon opinion et sur ma résolution
serait d’obtenir la certitude que ces précieux
approvisionnements seront conservés à la France
et qu’aucune troupe alliée ou ennemie n’entrera
dans le fort pour en prendre possession.
Je supplie le gouvernement provisoire de m’ac
corder à cet égard une réponse positive que
M. l’adjudant Tourton peut me rapporter demain.
B°n Daumesnil.
On ne fit pas de réponse à cette lettre,
mais, pour vaincre l’obstination du gouver
neur, on eut recours à Mme Daumesnil, qui
consentit à se rendre auprès de son mari
pour lui faire comprendre qu’il fallait
céder.
La duchesse d’Abrantès a raconté l’inci
dent dans ses Mémoires :
DAUMESNIL
Le général Daumesnil, écrit-elle, était enfermé
dans le donjon et menaçait de faire tout sauter
plutôt que de se rendre : Talleyrand, président du
gouvernement provisoire, envoie chercher le gé
néral Tourton (commandant en chef de la garde
nationale) et lui dit qu’il fallait faire comprendre
au général Daumesnil qu’il rendit la place.
M. Tourton s’en fut à la Banque de France
trouver Mme Daumesnil (alors logée chez son père),
qui se mourait d’inquiétude parce qu’elle connais
sait son mari.
— Mon Dieu, dit-elle à M. Tourton, je voudrais
bien vous seconder! D’autant plus que je suis cer
taine que vous ne proposerez rien que de conve
nable à mon mari. Mais comment faire? Il est
entouré et rien ne peut lui parvenir.
Le général Tourton se procura des auto
risations pour traverser les postes ennemis
et revint chez Mme Daumesnil. Il lui recom
manda de faire atteler sa voiture avec ses
gens en grande livrée ; puis il fit emballer
dans la calèche des provisions, pâtés de
foie, bons vins, terrines de Nérac, etc.
— Maintenant, dit-il, prenez votre fils et
partons.
Lorsqu’on fut un peu plus en deçà de Paris que
ia portée du canon des remparts, M. Tourton fit
arrêter la calèche et descendre la jeune mère et
son lils. Derrière eux marchaient des domestiques
dont la livrée devait se voir de loin.
De temps en temps le canon de Vincennes
tirait, mais il n’atteignait personne. Bientôt
M. Tourton reconnut le général qui braquait sa
longue-vue sur le singulier convoi qui s’avançait.
— Maintenant, s’écria-t-il, Daumesnil nous a vus,
ce serait bien le diable s’il tirait sur sa femme et
sur son fils.
En effet, le général s’en vint à leur rencontre
à la première poterne.
— Que venez-vous chercher ici? leur dit-il d’un
air attristé.
— Nous venons déjeuner avec vous.
— Et que voulez-vous que vous offre un pauvre
assiégé?
— Oh! s’écria M. Tourton, je ne me suis pas
hasardé à faire un mauvais déjeuner! Voici de
quoi régaler toute la garnison.
Pendant le déjeuner, Tourton fit connaître
sa mission.
— Je ne rendrai Vincennes qu’à des mains
françaises. Voilà ma dernière volonté, ré
pliqua Daumesnil.
Le gouvernement provisoire accepta.
La Restauration remplaça Daumesnil
9
par le général de Puivert. Le glorieux inva
lide était nommé commandant de la place
de Condé-sur-l'Escaut, dans le Nord, et
chevalier de Saint-Louis (17 janvier 1810).
VI. 1810 ---- DAUMESNIL SE PRONONCE POUR
NAPOLÉON — DE NOUVEAU GOUVERNEUR
DE VINCENNES --- SECOND SIEGE
Le général Daumesnil se mit donc en
route pour sa nouvelle destination, mais
à peine y était-il installé qu’il apprit le
débarquement de l’empereur à Fréjus. Il vit
avec joie le retour de Napoléon Ier et crut
revoir les beaux jours de l’Empire.
Dès le 22 mars i8i5, dit le rapport du général
Laloy au ministère de la Guerre (1), M. le général
Daumesnil, gouverneur de Condé-sur-l’Escaut,
plein de reconnaissance et d’enthousiasme pour
la personne de Sa Majesté, annonça à sa garnison
que désormais la place de Condé serait défendue
au nom de l’empereur : il jura le premier de
mourir s’il le fallait pour une si belle cause et de
se refuser à toute demande contraire à l’enga
gement qu’il venait de prendre.
A sa voix, à la vue d’un général privé d’un membre
perdu en défendant l’État, les soldats du 12e ne
purent contenir leur émotion : ils rompirent leurs
rangs en désordre, entourèrent leur général et lui
promirent de le soutenir dans sa noble entreprise;
ils le jurèrent au nom de l’empereur, et ils arbo
rèrent aussitôt la cocarde tricolore.
Depuis ce jour, Condé s’est déclaré en état de
siège : ainsi cette place était pour l’empereur, avant
même de savoir que la France, fidèle à Sa Majesté,
l’avait ramené en triomphe dans sa capitale.
Votre Excellence reconnaîtra, dans la conduite
du gouverneur de Condé, ce brave qui, depuis les
premières campagnes d’Italie, n’a pas quitté l’em
pereur un seul instant, et qui, dans Vincennes
même, attestait sa fidélité à l’empereur, en résis
tant aux armes de l’ennemi et à ses séductions.
Napoléon lui donna le 27 mars 1810 le
commandement de Vincennes où il rem
plaça le général marquis de Puivert. Pour
reconnaître ses services, il le gratifia en
outre d’une nouvelle dotation réversible
sur la tète de son fils.
Mais le nouveau règne de Napoléon ne
devait être que de cent jours. L’aigle allait
(1) Moniteur universel du 29 mars x8iS.
10
LES CONTEMPORAINS
être définitivement vaincu à Waterloo, la
France de nouveau envahie, Paris de nou
veau occupé par l’ennemi.
L’invasion mit Daumesnil aux prises avec
les alliés. Ceux-ci le trouvèrent aussi in
domptable qu’en 1814. Après l’abdication
de Napoléon (1), les Chambres avaient con
stitué un gouvernement provisoire.
Trois jours après Waterloo, Daumesnil,
dans une lettre datée du 21 juin 1815, écri
vait au maréchal Davout : « L’ennemi n’en
trera dans le château que lorsque je
serai plus...... » Dès le 8 juillet i8i5, se
voyant bloqué par les troupes prussiennes,
Daumesnil se prépara à la résistance.
La garnison de Vincennes était forte de
1402 hommes et 3o3 chevaux, avec des
vivres pour trois mois.
Le 11, Daumesnil prévint le maire de
Vincennes de faire évacuer le village et,
comme on avait coupé les eaux, Daumesnil
fit demander le général ennemi. L’entrevue
eut lieu le soir même, à 6 heures.
Daumesnil se plaignit, en termes vifs, de
ce que les conduites d’eaux avaient été cou
pées et menaça, si elles ne lui étaient pas ren
dues, de foudroyer l’ennemi.
On lui proposa de se rendre à des condi
tions avantageuses; on alla jusqu’à lui offrir
un million; mais le vaillant soldat rejeta
avec indignation de pareilles propositions.
Comme le général ennemi lui faisait observer
que Vincennes serait bientôt à bout de forces
et de munitions, Daumesnil répondit d’un
ton ferme qu’il était décidé à s’enterrer sous
les débris du château plutôt que de se rendre.
Un des témoins de cette mémorable en
trevue, M. Canis, conservateur des vivres
au donjon de Vincennes, en donnant ces
détails dans une lettre inédite (2), ajoute que
toutes les dispositions étaient prises; que
d’intrépides Français étaient en faction aux
poudrières pour faire sauter assiégés et assié
geants dès que l’ennemi pénétrerait dans le
fort.
Les menaces de Daumesnil produisirent
(1) Napoléon Ier, voir Contemporains, nos 176-181.
(2) Nous en devons communication à l’arrière-petitfils du général, le baron Pierre de Clairval.
leur effet; les eaux furent rendues et, peu
après, le blocus abandonné.
Le i3 juillet, Daumesnil reçut une lettre
du nouveau ministre de la Guerre, le maré
chal Gouvion-Saint-Cyr (1) qui l’avisait que
Louis XVIII (2) était remonté sur le trône
et qu’il se rendrait coupable au plus haut
degré en faisant une plus longue résistance.
Le gouverneur fit arborer le drapeau
blanc, mais refusa de rendre la place.
Dix jours plus tard, il apprit que les
alliés étaient autorisés à reconnaître le
matériel contenu dans le fort; Daumesnil
ne put se résoudre à tout abandonner. Il
fit cacher dans les souterrains la plus grande
partie du matériel et, le 6 août, les commis
saires des alliés ne virent dans la place que
de mauvais canons et des fusils détériorés,
qui furent livrés le 12.
Le général comte de Rochechouart, com
mandant la place de Paris en i8i5, pour
le roi Louis XVIII, raconte dans ses Souve
nirs (3) que Daumesnil, surveillé par les
Prussiens et ne pouvant avoir aucune rela
tion avec l’extérieur, profita du transport
d’une femme à l’hôpital et fit cacher dans
ses jarretières un billet pour le duc de Feltre,
lui demandant des renforts. Le duc chargea
le comte de Rochechouart de voir Dau
mesnil. C’était en octobre i8i5.
Rien ne pourrait exprimer, écrit le comte de
Rochechouart, la surprise et le plaisir qu’éprouva
le général Daumesnil en me voyant devant le pontlevis du château; les chaînes rapidement abaissées
furent relevées dès que j’eus franchi le fossé. Arrivé
dans son cabinet, je lui dis que le ministre de
la Guerre, pénétré de la difficulté de sa position,
m’avait chargé de lui témoigner combien sa con
duite ferme et courageuse était appréciée du roi.....
La conversation suivante s’engagea :
Le général. — J’aurais besoin d’un secours
d’hommes, ma garnison se composant seulement
de 5o vétérans, 36 cavaliers démontés et 15 sol
dats du génie, enfin d’une vingtaine d’officiers
supérieurs. (Le reste s’était dispersé.)
Moi. — Jamais les Prussiens ne laisseront péné
trer des renforts.
(1) Gouvion-Saint-Cyr. Voir Contemporains, n° 636.
(2) Louis XVIII. Voir Contemporains, n° 236.
(3) Souvenirs sur la Révolution, l'Empire et la Res
tauration, par le Cte de Rochechouart. 1889.
DAUMESNIL
Le général. — J’en suis convaincu, mais à pré
sent que je suis certain de l’appui et de l’appro
bation du roi, j’essayerai de lutter, bien déterminé
à exécuter le projet que j’ai communiqué au colo
nel prussien en réponse à sa sommation de lui
livrer le château et l’arsenal.
Moi. — Pouvez-vous me dire quel est ce projet?
Le général. — J’ai fait entrer le colonel dans
cette chambre où nous sommes, c’est ma chambre
à coucher ; vous voyez quel en est l’ameublement
(c’était une pièce de canon de 24 sur son affût; la
grande fenêtre de l’appartement occupé jadis parla
régente Anne d’Autriche lui servait d’embrasure ;
d’un côté se trouvait une pile de boulets, de l’autre
des cartouches à mitraille), puis je lui dis qu’à
moins d’un ordre écrit de la main du roi de France
je ne rendrais pas la place.....
Je lui montrai alors la petite trappe qui est sous
vos pieds et, la levant, je le prévins qu’elle corres
pondait par un tuyau de fer blanc posé depuis
quelques jours à la grande poudrière qui est audessous de nous: j’y jetterais un tison enflammé
qui nous ferait tous sauter.....
Je périrai avec gloire en donnant à mon pays
la dernière preuve de dévouement qui soit à ma
disposition, car je veux mourir avec tout ce que
j’ai de plus cher au monde.....
Daumesnil fit venir sa femme et son enfant,
à peine âgé de deux ans, et, les montrant au
comte de Rochechouart, déclara que le
même tombeau les renfermerait tous trois.
Mes yeux se remplirent de larmes, ajoute le
comte de Rochechouart, en entendant ces paroles
prononcées sans jactanee, et je pris congé de cet
homme courageux, pénétré d’estime pour sa noble
conduite..,..
Daumesnil ne rendit la place qu’en
décembre et seulement entre les mains des
commissaires de Louis XVIII, après avoir
fait accepter comme clauses de la capitu
lation que la totalité du matériel resterait
la propriété du pays et que le territoire de
Vincennes serait respecté.
Ces conditions ratifiées, Daumesnil fit
baisser le pont-levis, sortit du fort en grande
tenue à la tête de la garnison.
Il fut mis à la retraite à dater du 9 sep
tembre 1810 avec une pension annuelle de
5 000 francs.
Avec la chute de l’Empire, il avait perdu
les pensions et dotations que lui allouait
Napoléonetquis’élevaientàplus de 6oooo fr.
Il 11’eut, dil-on, pas un mot de regret.
II
VII. DAUMESNIL SOUS LA RESTAURATION —
L’AVÈNEMENT DE LOUIS-PHILIPPE LE RA
MENE A VINCENNES
Pendant les quinze années que dura la
Restauration, Daumesnil resta dans une
retraite silencieuse. Son intérieur de famille,
sa femme, un fils et deux filles, était toute
sa joie. Quelques amis, des compagnons
d’armes, l’engageaient à protester contre
l’oubli où on semblait le tenir. Il refusa de
rien solliciter, écartant les requêtes que
faisaient pour lui ceux qui l’entouraient.
Il faisait mieux encore; il calmait les
mécontentements de ses anciens compa
gnons qui maugréaient contre le gouverne
ment. Lorsqu’il les entendait souhaiter un
retour de l’Empire et s’irriter de la poli
tique de Louis XVIII, il leur tenait un
langage élevé.
Un d’eux, le colonel Planzeaux, vieux
grognard intraitable, reprochait un jour à
Daumesnil sa mansuétude pour le gouver
nement dont il n’avait pas à se louer.
— Qui vous dit que ceux qui gouvernent
ne nous valent pas? Dieu seul voit au fond
des cœurs, répondait Daumesnil.
— Et chacun le fond de sa bourse, con
cluait Planzeaux.
C’est de la France qu’il aimait parler.
« Le pays est-il content? est-il prospère?
Y a-t-il du travail pour tous, du pain pour
les pauvres, une justice pour les chena
pans ?
» Si la France est heureuse, cela me
suffit! »
Un jour, Daumesnil se reposait au Jardin
des Tuileries, sur un banc ; le général mar
quis de Clermont-Tonnerre (1), alors mi
nistre de la Guerre, l’ayant reconnu, vint
lui serrer affectueusement la main.
Au bout de quelques minutes de conver
sation, il dit au soldat de l’Empire que le
gouvernement serait aise de lui être agréable.
Daumesnil remercia le ministre, mais ne
voulut rien accepter.
D’autres personnes influentes, amies du
(1) Clermont-Tonnerre. Voir Contemporains, n’ 007.
12
LES CONTEMPORAINS
baron Garat (1), tentèrent de faire revenir
Daumesnil sur sa résolution : il fut in
flexible.
— Je ne puis pas servir, répondait-il, j’ai tou
jours mon passé devant les yeux. 11 faut être re
connaissant. D’autres font bien de servir, mais
moi, je ne puis; d’ailleurs la France n’a pas besoin
de moi.....
On ne pouvait qu’admirer cette noble
attitude.
Il n’avait au cœur que deux passions, écrit le
général baron Ambert : l’amour de la famille,
l’amour de la patrie. Il ne cherchait pas, comme
tant d’autres, à se draper dans le manteau de la
pauvreté pour exciter cette sorte de pitié qui donne
naissance aux plaintes et encourage le mécon
tentement.
Il vieillissait sans haine et sans plainte, faisant
des vœux pour le bonheur du pays.
Le parti de l’opposition tenta plusieurs
fois de se servir de son nom pour rallier
les mécontents. Daumesnil en manifesta la
plus vive contrariété.
Quelque temps avant la révolution de
Juillet, se promenant dans le jardin du
Palais-Royal, il fut abordé par un groupe
de personnes qui lui proposèrent de prêter
son nom à des intrigues secrètes qui se
tramaient contre le gouvernement.
Le général repoussa ces propositions avec
une grande indignation.
Un de ses amis le rencontra quelques
minutes plus tard.
— Croyez-vous, lui dit le général, la ligure irritée»
croyez-vous que ces misérables osaient me pro
poser, à moi, d’inscrire mon nom sur une liste
d’afïîliés à une conspiration! Qu’ils y reviennent!
Entouré des siens, vivant très simple
ment dans une propriété de son beau-père,
près de Corbeil, aux bords de la Seine, le
général n’attendait plus rien de la fortune.
Les événements allaient cependant le
ramener dans la vie publique.
Il était dans sa petite propriété de Cor
beil lorsque, le 28 juillet i83o, on eut la
(1) Le Conseil municipal, dans sa séance du 3i dé
cembre 1904, a rendu un hommage public à la mé
moire de Martin Garat en donnant son nom à une
rue de Paris.
nouvelle de la révolution qui venait d’éclater
à Paris à la suite des malheureuses ordon
nances de Charles X (1).
Des bateliers, qui connaissaient bien Dau
mesnil pour l’avoir vu souvent, se portèrent
vers sa demeure en l’acclamant.
— A Vincennes, général! Vive Dau
mesnil! Vive la Jambe de bois! C’était le
surnom populaire qui lui était resté.
Le lendemain, des amis vinrent le cher
cher, et, un peu malgré lui, l’emmenèrent à
Paris.
Aux barricades, il fut reconnu et salué
des cris de: «Vive Daumesnil! à Vincennes!
à Vincennes! »
Le lieutenant général du royaume, LouisPhilippe d’Orléans, le lit appeler au Palais
Royal, et à son arrivée, lui donnant l’acco
lade, lui dit :
— Général, Vincennes vous attend!
Une heure après, Daumesnil, à cheval,
traversait Paris suivi d’une foule toujours
croissante, qui, au cri de : «Vive la Jambe
de bois! » l’accompagna jusqu’au donjon.
Le vaillant défenseur de Vincennes se
retrouvait dans les murs qu’il avait illustrés
quinze ans auparavant.
VIII. DAUMESNIL PROTEGE LES MINISTRES
PRISONNIERS — IL EST NOMME LIEUTENANT
GÉNÉRAL.
Une nouvelle mission incomba au gou
verneur de Vincennes : celle de garder et
de protéger les ministres de Charles X qui
avaient signé les ordonnances, causes de la
révolution.
Le prince de Polignac (2), le comte de
Peyronnet, M. de Chantelauze, M. de
Guernon-Ranville, avaient été arrêtés en
août 183o et enfermés à Vincennes. Le
peuple demandait avec impatience leur mise
en jugement. Le nouveau gouvernement
ne pouvait refuser cette satisfaction à l’opi
nion publique, mais il voulait sauver la vie
des accusés.
(1) Charles X. Voir Contemporains, n’ 41.
(2) Prince de Polignac. Voir Contemporains, n° 621.
4
4
DAUMESNIL
En apprenant qu’on désirait sauver les
ministres, les plus ardents des meneurs
révolutionnaires commençaient à manifester
leur mécontentement. Le 18 octobre, la foule
se porta au Palais-Royal où résidait LouisPhilippe en poussant des cris tumultueux
et en demandant la mort
des ministres; de là, elle
se rendit à Vincennes.
Sous les murs de la
citadelle, la multitude,
comme une mer ora
geuse, gronde furieuse
ment. Les uns réclament
les ministres pour les
écharper; les autres pro
posent d’enfoncer les
portes, de monter à l’as
saut du donjon.
Daumesnil fait baisser
le pont-levis et se pré
sente seul devant la foule
furieuse. Il avise un en
fant :
Viens ça, mon ami,
dit-il, j’ai oublié ma
canne, tu vas me servir
de bâton de vieillesse.
Ainsi appuyé sur un
enfant du peuple, il ha
rangue les insurgés d’une
voix ferme :
l3
répandirent, et peu à peu la foule se retira.
Le général mit à sa tête un tambour, de
telle sorte que le bruit donnât l’alarme aux
troupes organisées et leur permit de prendre
des mesures d’ordre à l’arrivée de celte
foule exaltée. La ruse était habile et réussit
— Voyons, mes enfants,
crie-t-il, ne me connaissezvous pas? Ne savez-vous
pas que Daumesnil ne se
rend pas?
Autrefois les Prussiens
m’ont demandé de capituler :
j’ai refusé ; ma consigne me
défendait d’abandonner mon
LE GENERAL DAUMESNIL A VINCENNES (D’après Philippoteau.)
poste
Aujourd’hui, j’ai la garde
des prisonniers; mon honneur et mon devoir
Les ministres sauvés eurent toujours la
m’obligent à les défendre. Vous demandez les
plus vive reconnaissance pour Daumesnil,
têtes des accusés, vous ne les aurez qu’avec ma
qui resta bien plus leur protecteur que leur
vie! Les ministres doivent être jugés par la loi!.....
Ce courageux langage produisit une vive
impression. Les cris de : « Vive Daumesnil!
Vive la Jambe de bois! Il a raison !...... » se
gardien. Une anecdote racontée par la ba
ronne Daumesnil dans ses Souvenirs inédits
montre quelle sollicitude de tous les instants
avait le général pour ses prisonniers.
*4
LKS CONTEMPORAINS
Les ministres pouvaient recevoir les per
sonnes qui venaient les visiter. M. de Pey
ronnet ne descendait que lorsque sa fille,
la marquise d’Alon, venait le voir. Une fois
Daumesnil lui refusa l'autorisation de des
cendre dans la cour du donjon pour rece
voir sa fille. L’ex-ministre entra dans une
violente colère contre la tyrannie du gou
verneur et lui dépêcha son avocat pour
savoir la cause de ce caprice.
Daumesnil, pour toute réponse, conduisit
l’avocat dans la cour du donjon et, lui mon
trant le garde national de faction :
— Connaissez-vous cet homme?...... lui
demanda-t-il.
— Oui, sans doute, reprit celui-ci qui
venait de comprendre et serra la main du
général.
Ce factionnaire n’était autre qu’un mulâtre
nommé Bizet, condamné à une peine infa
mante sous le ministère Peyronnet. Son
arme était chargée, il avait la vengeance
dans le cœur, il n’attendait que l’occasion
pour faire feu......
M. de Peyronnet ne put que remercier
avec effusion le gouverneur de lui avoir
encore une fois sauvé la vie.
Quelques jours plus tard, le 10 décembre,
on vint chercher les ministres pour les
conduire au Luxembourg où siégeait la
Chambre des Pairs qui devait les juger. Un
des ministres, M: de Chantelauze, était
souffrant; la Commission insistait pour
qu’il suivît ses compagnons de captivité.
Daumesnil s’y opposa et promit d’amener
lui-même le prisonnier le lendemain.
Il l’installa, en effet, le lendemain dans
une confortable voiture, et au moment de
partir, s’avisant que son prisonnier n’était
pas assez couvert, il remonta chez lui
pour chercher une couverture et en enve
lopper le malade.
Sous sa sauvegarde, l’ancien ministre
traversa Paris sans qu’aucun incident vînt
augmenter ses souffrances.
Les services du général, sa noble exis
tence méritaient de justes récompenses. Ses
amis le pressaient souvent de solliciter les
faveurs royales. Daumesnil y répugnait;
cependant pour satisfaire aux légitimes
désirs des siens, il demanda en 183o, par
une note adressée à l’état-major général,
à être élevé au grade de lieutenant-général
(aujourd’hui général de division), grade
auquel il avait droit.
J’avais juré de servir l’empereur avec fidélité,
écrit-il dans cette note, je lui avait promis que
jamais les étrangers n’entreraient dans ma place;
j’ai tenu ma parole.
Deux fois bloqué et attaqué par les armées
alliées, j’ai su les repousser avec vigueur; j’ai
conservé à mon pays 86 millions de matériel.
Toute la France connaît ma défense et y a
applaudi: deux fois, j’ai donc été mis à la retraite
pour avoir trop bien défendu Vincennes. Les offres
que les ennemis m’ont faites étaient déshono
rantes; je les ai repoussées et, certes, il y avait de
quoi tenter la cupidité.
Je n’ai jamais prêté serment ni à Louis XVIII
ni à Charles X; je ne les ai jamais vus. Charles X
a envoyé chez moi le prince de Poix et le duc de
Grammont, je n’ai rien voulu accepter d’eux.
J’ai perdu à cette époque 25ooo francs pour le
gouvernement de Vincennes; 3 ooo francs sur la
cassette de l’empereur; 16000 francs sur les
petites affiches; 4000 francs en Illyrie; 8000 francs
à Rome, et 2 000 francs sur le mont de Milan.
J’ai supporté toutes ces pertes avec résignation ;
je n’ai jamais été à la Cour et je défie tous les
ministres de pouvoir dire qu’ils m’aient jamais vu
chez eux, que je leur aie écrit ou fait une demande.
Aujourd’hui, tout dévoué à Louis-Philippe Ier (1),
je réclame aux droits fondés sur les lois, telles
que les établissent les ordonnances de Louis XIV
(6 avril 1705), la loi du 26 juillet 1792, du 2 brumaire
et le décret impérial du 24 décembre, conçu en ces
termes :
« Tout gouverneur ou commandant qui, d’après
les comptes particuliers qui nous seront parvenus,
aura défendu la place en homme d’honneur et sujet
fidèle, nous sera présenté par notre ministre de
la Guerre dans un jour de parade et en présence
des troupes, nous lui donnerons un grade audessus du sien, comme un témoignage de notre
satisfaction. »
Je réclame donc le grade de lieutenant-général,
en ayant déjà eu le rang, comme on le verra par les
appointements que l’on m’avait fixés à Vincennes
en raison de mes services dans la garde impériale.
On fît droit à sa requête et, le 27 fé
vrier 183r, il reçut le grade demandé.
(1) D’abord lieutenant-général, puis roi des Fran
çais, le 9 août 183o. Voir Contemporains, n’ 18.
DAUMESNIL
IX. DERNIÈRES ANNEES DE DAUMESNIL
SA MORT --- SA FAMILLE
Daumesnil vécut ses dernières années
entouré de l’estime et de l’admiration de
tous. Son nom était populaire ; sa réputa
tion glorieuse.
Un député, M. Passy, rapporteur, ayant
eu, dans la séance du 14 mars i832, la
malencontreuse idée de proposer à la
Chambre de supprimer le poste de gouver
neur de Vincennes, tous les députés pro
testèrent.
— Il faut que Vincennes reste au général
Daumesnil, dit un député, M. de Marmier;
c’est un tableau d’histoire qui doit rester
dans son cadre !......
La Chambre, à l’exception d’une voix,
rejeta la proposition au milieu des applau
dissements.
L’épidémie de choléra, en 1832, devait
lui être fatale.
— Nous le traiterons en ennemi, avait
dit Daumesnil en riant; il n’entrera pas
dans la place......
Le terrible fléau, plus puissant que les
Prussiens, pénétra dans la forteresse et
frappa le gouverneur, le 15 août i832. Malgré
le
soins les plus empressés, le mal ne put
être enrayé.
Daumesnil, se sentant mourir, fit appeler
le curé de la paroisse, l’abbé Veyrinès et
reçut les derniers sacrements, le 16 août
au soir. Le vaillant soldat mourut en chré
tien, le 17 août i832, pressant sur ses
lèvres un Christ qui lui avait été donné par
le pape Pie VIL Ainsi mouraient autrefois
les vieux croisés, compagnons de saint
Louis.
Les obsèques furent célébrées en grande
pompe dans la chapelle du château. Des
discours furent prononcés sur la tombe par
le maire de Vincennes, par le colonel
Greiner, et par Dupin aîné.
Le 28 décembre i832, Périgueux, ville
natale de Daumesnil, fit placer le portrait
du général dans la salle des séances du
Conseil municipal et une plaque commé
morative sur la maison où il était né.
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Deux statues lui furent érigées ^Péri
gueux et à Vincennes en 1873, et le non_
de Daumesnil a été donné à un boulevard
de Paris.
Daumesnil, nous l’avons dit, sut allier à
une bravoure intrépide la plus grande
noblesse de sentiments. Maintes fois il fit
preuve de cette délicatesse de cœur qui
s’allie si bien à l’énergie du caractère. Un
visiteur remarquait un jour que les canons
de Vincennes portaient les fleurs de lys, et
disait au gouverneur :
— Général, comment ne faites-vous pas
effacer ces fleurs de lys ?
— Je m’en garderai bien, répliqua fiè
rement Daumesnil, je respecte trop les
canons qui ont servi à la conquête de la
Flandre et de la Franche-Comté.
Une autre fois — c’était en 1831, —
un ancien serviteur de Charles X, rallié
à Louis-Philippe, croyant plaire à Dau
mesnil, se livre devant lui aux plaisanteries
du plus mauvais goût sur le roi déchu.
— Je ne comprends pas, Monsieur, lui dit le
général indigné, qu’avec une origine comme la
vôtre vous puissiez oublier les titres et les faveurs
que votre famille a reçus de la dynastie d’un roi
malheureux et exilé.
Et il lui tourna le dos. Dans ses paroles
comme dans ses actes, il allait toujours
droit au but, avec une franchise brusque et
toute militaire.
Un des ministres prisonniers lui disait :
— Dans les désordres politiques, le dif
ficile n’est pas de faire son devoir, mais de
le bien connaître.
— Ma foi, dit aussitôt Daumesnil, je ne
suis pas si habile; mon devoir, c’est le
cri de ma conscience. Je n’ai qu’à le suivre,
à marcher à sa suite; ce cri étouffe les
autres que je n’entends même pas. Je vais
droit mon chemin, sans souci du qu’endira-t-on.
C’était là le secret de sa force morale et
de sa vaillance.
Le nom de ce glorieux soldat, qui versa
son sang sur tous les champs de bataille
de l’Europe, est inscrit au côté Nord de
l’Arc de Triomphe
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LES CONTEMPORAINS
La v
euve du général Daumesnil lui survécut jusqu’en 1884, décédée à quatrevingt-neuf ans.
En 1838, les Chambres lui votèrent à
titre de récompense nationale une pension
annuelle et viagère de trois mille francs
réversible sur la tête de ses trois enfants.
Le prince Louis-Napoléon, président de
la République, la nomma, en i85i, surin-
tendante de la Maison de la Légion d’hon
neur, à Saint-Denis, poste qu’elle occupa
jusqu’en 1869. Elle donna sa démission et
reçut le titre de surintendante honoraire
de la Légion d’honneur.
Daumesnil laissait trois enfants :
Le baron Léon Daumesnil (1813-1898)
marié à Mlle Léonie Le Boucher des Parcs
Marie Daumesnil (1816-1898), mariée à
LE CHATEAU DE VINCENNES
M. Amédée de Noas;3 Louise Daumesnil
(1827-1863), mariée à M. Jules Morizot,
receveur des Finances, chevalier de la
Légion d’honneur.
Le nom de Daumesnil est éteint, sa des
cendance se continue avec ses petites-filles:
la comtesse de Fresne, décédée; la baronne
Edouard Fririon et la vicomtesse de Clairval, officier de l’Instruction publique.
Le général Daumesnil avait une sœur :
Honorée Daumesnil, née à Périgueux en
1766, et mariée en 1790 à Louis, marquis
de Chastenet, sous-lieutenant au régiment
d’Artois (cavalerie). Elle mourut en 1821,
rie laissant qu’une fille, Catherine de Chas
tenet, décédée sans alliance à soixante-dixneuf ans, en 1870. J. de Beaufort.
BIBLIOGRAPHIE
Les Illustrations et célébrités du XIX.e siècle.
A. Piazzi, les Grands Français, Daumesnil. —Stéphen de la Madelaine, Illustrations des
armées françaises. — Général Bon Ambert, Trois
hommes de cœur. — Jules de Varaville, His
toire du château de Vincennes, 19oo.—Histoire
de l’abbaye de Saint-Denis et des maisons de la
Légion d’honneur, 1903. —Dsse d’Abrantès, Mé
moires, t. X. — Général Thoumas, Causeries
militaires. —Henry Houssaye, 1814 — L’adju
dant Bénard, Le Blocus de Vincennes en 1815. —
Les Fastes de la Légion d’honneur, 1847.—-VteRÉVEREND,Annuaire de la noblesse de France, 1899.
— Bon Larrey fils, Notice sur le général Dau
mesnil.
Papiers de famille communiqués par le Bon Pierre
de Clairval, arrière-petit-fils de Daumesnil.
