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I
OPINION
M. LE VICOMTE
DE BEAUMONT,
DÉPUTÉ DE LA DORDOGNE ,
Sur le Projet de Loi relatif aux Canaux de la
Corrèze, de la Vézère et de la Dordogne.
Séance du 9 avril 1825.
M ESSIEURS ,
Si cette vérité , qu’il est impossible de con
tenter tout le monde , avait besoin d’être con
firmée , elle le serait par le discours de l’orateur
auquel je succède(1). Que de plaintes n’avons-
(1) M. le comte de Mirandol Député de la Dordogne.
(4 )
nous pas entendues sur l’abandon où le Gou
vernement laissait nos malheureuses provinces
du centre ’. Nous n’avions aucuns moyens d’ex
porter le superflu de nos denrées , de nous
procurer celles qui nous manquaient , nous
pouvions à peine nous transporter nous-mêmes
d’un lieu à un autre, etnos femmes voyageaient
suspendues dans des litières , par des chemins
escarpes au travers des rochers et des préci
pices. Le Gouvernement semblait ignorer qu’il
existât des départemens tels que la Dordogne
et la Corrèze , et s’en souvenait seulement
quand il était question de leur faire payer les
impôts. Il a entendu enfin ces plaintes trop
légitimes; déjà des routes magnifiques, tracées
avec un art qui fait l’objet de l’admiration des
voyageurs , permettent aux courriers et aux
diligences de franchir nos montagnes , sans
éprouver le moindre retard dans leur marche ;
des bureaux de poste sont établis dans nos
plus petites villes ; le roulage nous offre des fa
cilités pour le transport des marchandises d’un
poids moyen , et lorsqu’une, administration
bienveillante nous offre un nouveau moyen
de prospérité par la canalisation et la naviga
tion constante de nos rivières , voilà que des
voix s’élèvent pour repousser ces bienfaits sol-
( 5 )
licites depuis si long-temps. De nouvelles
plaintes se font entendre. Des intérêts locaux
mal compris se mettent en opposition avec
l’intérêt général. Gardez vos prétendus bien
faits , disent-ils au Gouvernement ; nous les
repoussons comme un don funeste. Nous nous
trouvons bien comme nous sommes. Qu’avonsnous besoin de ces communications lointaines?
n’avons-nous pas chez nous tout ce qu’il nous
faut ? Nos pères n’en avaient pas davantage,
et nos pères étaient heureux. Je conçois, leur
dirai-je, que vous puissiez vous promettre
une végétation assez paisible, si le percepteur ne
venait tous les mois vous avertir qu’il ne vous
suffit pas d’avoir du blé dans vos greniers , et
du vin dans vos caves, mais qu’il faut encore
avoir de l’argent dans vos poches. Cet état
d’engourdissement peutbien avoir ses charmes;
mais gare le réveil ’. Bientôt , malgré l’abon
dance de vos récoltes , vous serez obligés d’en
gager votre meilleur pré , de vendre vos atte
lages sans pouvoir les remplacer , de vous
mçttre dans la main des usuriers ; et votre
ruine sera certaine. Consultez le registre des
hypothèques, regardez l'accroissement effrayant
qu’il prend chaque année , et vous verrez que
les propriétés rie sont, déjà plus aux proprié-
( 6 )
taires, et vous comprendrez que nous sommes
menacés d’une catastrophe prochaine, si nous
ne trouvons les moyens d’amener dans nos val
lées les capitaux , l’industrie et le commerce.
Les peuples ne peuvent plus rester station
naires ; c’est peut-être un malheur : mais tel
est l’état des choses , et le nier serait fermer
les yeux pour ne pas voir la lumière, La France,
par ses antécédens , par le caractère de ses
habitans , et sur-tout par sa position géogra
phique , est sans doute appelée au plus haut
degré de prospérité auquel une nation puisse
atteindre ; mais , je ne crains pas de le dire
elle ne l’atteindra jamais sans un système de
canalisation bien entendu.
C’est une vérité tous les jours mieux sentie ,
qu’il n’y a point de prospérité possible pour la
France, si l’on ne donne la plus grande ex
tension à son commerce intérieur, et que
cette extension ne peut résulter que de la ca
nalisation. Veuillez , Messieurs , comparer ce
qu’était l’Angleterre avant d’être canalisée,
avec ce qu’elle est aujourd’hui. Lorsqu’elle
n’avait point de canaux , tout son commerce
se faisait dans ses ports , son agriculture lan
guissait , ses manufactures avaient acquis plus
de célébrité par le fini deleursproduits que par
(7)
leur abondance. L’agriculture et l’industrie y
étaient dans un état continuel d’hostilités ,
parce qu’elles étaient en souffrance. Lisez,
Messieurs , l’histoire de ces temps qui ne sont
pas encore bien éloignés de nous , et vous
verrez les combats continuels que se livraient
dans le parlement d’Angleterre , ce qu’on ap
pelait alors le parti de la terre et le parti de
l’argent (1). Comparez cet état de choses avec
l’état actuel de ce royaume. L’activité de son
commerce a imprimé à ses capitaux une cir
culation rapide qui est devenue la première
source de sa richesse. Ses villes du centre ont
été transformées en foyers d’industrie , dont
les produits couvrent aujourd’hui les deux hé
misphères ; les revenus de la propriété foncière
ont triplé depuis trente ans. •
Enfin , l’accord le plus parfait existe entre la
propriété foncière et l’industrie, qui se portent
un secours mutuel, et marchent d’un pas égal
vers la prospérité commune. Voilà, Messieurs,
les heureux effets de la canalisation ; voilà le
fruit de mille lieues de canaux dont un seul
(i.) Land-interestand money interest.
I
( 8 )
n’existait pas avant l’année 1755, et qui, pres
que tous , ont été creusés depuis la révolution
française.
Tous les publicistes anglais et tous ceux qui
se sont fait un nom dans la science de l’écono
mie politique , sont d’accord aujourd'hui que
c’est bien plus à son commerce intérieur qu’à
la souveraineté, plus onéreuse qu’utile, qu’elle
exerce dans l’Inde , que l’Angleterre est rede
vable de sa richesse et de sa prospérité, Ilsvous
diront que la compagnie , tout à la fois com
merciale et souveraine des Indes , déjà endet
tée de 1,200 millions , est réduite à emprunter
chaque année de quoi distribuer à ses action
naires un semblant de profit. Ils vous diront
qu’en résultat la compagnie perd ou fait perdre
à la nation une somme de 60 millions tous les
ans, pour en faire gagner 15 ou 20 à ses agens.
Et cependant, Messieurs, ilne fautpascroire
que le système de canalisation n’ait pas eu en
Angleterre ses ennemis , et que le Gouverne
ment n’ait eu aucune peine à l’établir. Aujour
d’hui le peuple anglais est trop éclairé sur ses
intérêts, pour ne pas accueillir avec reconnais
sance toute proposition qui tend à compléter
ce système ; mais il n’en était pas ainsi au coin-
( 9 )
mencement. Lisez les séances du parlement
d’Angleterre de cette époque , et vous y trou
verez que des pétitions sans nombre , signées
par une foule de propriétaires, lui étaientadressées contre l’ouverture de ces canaux qui de
vaient, selon eux, causer la ruine du pays. Vous
y trouvez absolument les mêmes objections
que l’on vous fait aujourd’hui , et tous ces op
posons bénissent le Gouvernement qui a eu le
courage de faire leur bonheur en dépit de leurs
sinistres présages.
Mais, nous dit-on souvent, l’Angleterre n’est
pas la France: ce qui convient à un pays ne con
vient pas à l’autre. Je répondrai , Messieurs ,
que les canaux sont bien plus nécessaires à la
prospérité de la France qu’ils ne l’étaient à
celle de l’Angleterre. L’Angleterre entourée de
côtes, maîtresse de la mer en temps de paix
comme en temps de guerre , avait toujours la
facilité de faire communiquer entre eux ses
comtés les plus éloignés ; aucune ville ne s’y
trouve à une grande distance de la côte avec
laquelle elle communique par des routes faciles
et bien entretenues ; vous, savez , Messieurs ,
si la position géographique de la France lui as
sure les mêmes avantages.
Il est encore une considération qui ne me
( 10 )
semble pas à dédaigner en faveur du système
de canalisation , c’est l’économie qui en résul
tera dans l’entretien de nos grandes routes j
vous Savez que les 16 millions que vous allouez
pour cette dépense sont bien loin d’être suffisans -, cela vient des charges énormes qui en
foncent nos routes et les détériorent en trèspeu de temps. Quand il y aura des canaux , il
n’est pas douteux qu’on ne préfère cette voie
à celle du roulage pour les matières pesantes ;
et c’est encore ce qui se fait en Angleterre , où
il est défendu de transporter par terre le char
bon de terre et les matières d’un grands poids,
lorsqu’elles peuvent se transporter par eau ; et
remarquez que l’entretien des canaux ne coû
tera rien à l’État.
La nécessité d’établir en France un bon sys
tème de canalisation étant une fois admise , je
vais tacher de vous démontrer que celle qui
fait l’objet du projet de loi qui vous est soumis,
est du plus grand intérêt pour la France en gé
néral, et particulièrement pour les pays qu’elle
doit traverser.
Le projet de faciliter les relations commer
ciales entre Lyon et Bordeaux, entre l’est et le
sud-est de la France , en profitant, autant qu’il
est possible, du cours desrivières les plus aisées
( 11 )
à canaliser, n’est point, comme on vous l’a dit,
un projet nouveau. Conçu par Henri IV, qui,
en 1609 imposa les élections de Brives et de
Sarlat à une somme de i5o,ooo fr., pour faire
ouvrir cette ligne de navigation , l’assasinat de
de ce monarque, arrivé un an après , en em
pêcha l’exécution.
Il fut repris sous Louis XIV ; et un arrêt du
conseil d’Etat, du 24 décembre 1681, imposa
pour cet objet les généralités de Bordeaux et
de Limoges à la somme de 120,000 fr.
M. le comte de Provence, depuis LouisXVIII,
voyageant dans le Midi en 1777, fut frappé des
immenses avantages qui devaient résulter pour
l’Etat de cette ligne de navigation, et ce fut a
sa recommandation que l’étude en fut confiée
à M. Brémontier, un des ingénieurs les plus
distingués de cette époque. L’Encyclopédie mé
thodique , imprimée en 1784, parle de ce pro
jet comme ayant été adopté au conseil d’État.
C’est , Messieurs , précédé de ces illustres
suffrages que ce projet de canalisation se pré
sente aujourd’hui devant vous. Il s’y présente
encore accompagné par les votes de cinq con
seils-généraux ( 1 ) , et demandé par les Cham(1) M. le comte de Mirandol dit clans son Opinion
H1SLIO
(ÛE LA VILLE
J
'JE PÉRIGUEUX i
( 12 )
bres de commerce de Lyon et de Bordeaux , et
cela n’est pas étonnant lorsque l’on considère
les avantages qui résulteraient pour ces deux
imprimée , que dans la dernière session du conseil gé
néral de la Dordogne , après une longue discussion ,
une faible majorité a cru noir une utilité pour le
département dans cette canalisation. M. de Mirandol,
qui présidait le conseil, sait bien pourquoi la discus
sion a été longue ( elle a duré deux jours), et quant
à la faible majorité , elle a été de douze voix contre
quatre.
M. de Mirandol ajoute que ce vœu a été émis sous
la condition expresse que les plans seraient vérifiés de
nouveau et par un nouvel ingénieur. M. de Mirandol
sait bien que ce n’est pas la première fois que ce vœu
a été émis , et sans condition , par le conseil général
de la Dordogne , lorsqu’il ne le présidait pas. Cette
condition a fait, sans doute, partie du dernier vote ,
puisqu’elle se trouve dans le procès-verbal; mais le con
seil général y avait mis si peu d'importance, que ceux de
ses membresà qui j’en ai parlé n’en avaient aucune con
naissance , et que M. le Préfet lui-même ne se souvient
pas qu’il en ait été question. Quelle raison pouvait
avoir le conseil général, de se méfier du travail d’un
ingénieur estimé , qu’il ne connaissait que sous des
rapports honorables, et auquel le conseil général de
la Corrèze votait, dans ce même temps, une somme
de 3,doo lï.,, comme un dédommagement des sacri
fices personnels qu'il avait laits pour accélérer ce tra-
( 13)
villes de l’ouverture de cette ligne de naviga
tion; Près delà moitié de la distance qui les sé
pare se trouverait ainsi parcourue:! peu de frais,
et dans l’espace de cinq ou six jours: le reste
pourrait se faire au moyen d’un roulage accélé
ré, pour l’établissement duquel les départemens
de la Corrèze , du Puy-de-Dôme et du Rhône,
si abondans en fourrages , offriraient les plus
grandes facilités. Et comme on arrive des colo
nies à Bordeaux plus tôt et plus facilement qu’à
Anvers ou Amsterdam , la ville de Lyon , au
moyen de cette voie de transport qui joindra
l’économie à la promptitude, deviendra un im
mense entrepôt de denrées coloniales , d’où
elles se répandront dans la Suisse et dans l’Al
lemagne méridionale.
Mais c’est sur-tout dans les départemens de
vail ? Au reste les études faites par M. Conrad se trou
vaient vérifiées d’avance par celles qui furent faites
il a quarante ans par M. Brémontier , l’un des in
génieurs les plus distingués de son temps, et qui of
frent absolument les mêmes résultats.
Pour en revenir au procès-verbal du conseil général,
on ne peut disconvenir qu’il ait été rédigé avec une
précipitation bien extraordinaire, lorsqu’on voit que
plusieurs votes intéressans , émis par lui y sont en
tièrement omis.
( 14 )
la Dordogne et de la Corrèze, que les bienfaits
de la canalisation se feront particulièrement
sentir. Ces malheureux départemens , dont les
productions sont de nature à ne pas supporter
les frais de roulage, tireront, au moyen du ca
nal , un meilleur parti de leurs denrées, et achè
teront moins cher celles qu’ils sont obligés de
tirer de loin. Ce double profit aura bientôt
amélioré leur sort à un point difficile à calculer.
Mais ce qui ajoute infiniment à l’importance
que pouvait avoir autrefois cette ligne de navi
gation , ce sont les découvertes faites depuis
quelques années dans les vallées de la Vézère
«t de la Corrèze.
Il est aujourd’hui constaté par les rapports
de MM. les ingénieurs et inspecteurs des mi
nes , par ceux de MM. les Préfets , et par la
notoriété publique , que le bassin de la Vézère
etde ses affluens abonde en mines de houille, de
fer , de cuivre, de plomb , et en carrières de
la plus haute importance ; et cependant, faute
de moyens convenables de transports , faute
aussi de cette industrie active qui attire les ca
pitaux sur des points beaucoup moins intéressans , toutes ces richesses restent ensevelies et
perdues pour le pays et pour la France. Au
tour du confluent des rivières de Vézère et de
( 15 )
Corrcze, le terrain houiller a été reconnu dans
une étendue d’environ trente-cinq lieues car
rées. La houille , dans plusieurs endroits , est
recouverte , dans une épaisseur de plusieurs
mètres , de ce minerai de fer carbonate des
houillères, que les Anglais exploitent depuis
long-temps avec tant de profit , et qu’on ne
sait traiter en France que depuis peu d’années,
dans un très-petit nombre d’usines ; ce fer que
les Anglais emploient à cause de sa dureté, à
leurs chemins de fer. Celui-ci a donné , aux
épreuves , de la fonte de bonne qualité, et
l’on est fondé à croire que nulle part en France
ni en Angleterre , il n’existe d’exploitation de
ce minerai qui puisse donner des produits
plus avantageux et plus faciles à obtenir.
Les côtes du Sud-Ouest de la France entrent
pour la plus grande partie dans le tribut de 20
millions que nous payons annuellement à l’é
tranger pour la houille , les fers et les aciers.
L’emploi d’un million payable en huit ou dix ans
pour la confection du canal qui peut le mieux
nous affranchir de ce tribut , sera donc une
grande économie pour la France.
Les huit dixièmes de la houille qui arrive
dans la Gironde y sont apportés par mer.
Qu’une guerre maritime vienne à rendre ces
( 16 )
arrivages impossibles ou trop dispendieux ,
l’industrie précaire qui s’alimente de ces pro
duits est en souffrance, et tombe tout à coup.
Plusieurs gisemens de minerai de cuivre ont
été reconnus dans un rayon de trois à quatre
lieues. Des fouilles ont été commencées par l’un
des propriétaires du terrain , et tout annonce
qu’une Compagnie qui porterait là des capitaux,
en retirerait des bénéfices immenses. Un échan
tillon pesant seize livres a été envoyé à l’admi
nistration des mines , qui en a fait faire l’ana
lyse. Traité parles acides , ce minerai a donné
quatre vingt-deux pour cent de produits utiles:
essayé par la voie sèche , il a rendu cinquante
pour cent de cuivre rouge d’une pureté parfaite
et d’excellente qualité : ces résultats surpassent
tout ce qu’on connaissait jusqu’ici dans aucun
pays du Monde, même au Japon, qui donne
le cuivre le plus pur.
Une mine de plomb concédée depuis trois
ans , justifie les espérances qu’on a pu en con
cevoir. Le hasard en a fait découvrir un autre
à deux lieues de la Vézère ; enfin , c’est un
pays neuf, dépourvu de capitaux et de toute
idée d’industrie, mais qui est appelé à devenir
un jour une source de richesse pour la France.
Je parle ici , Messieurs , devant le directeur
( 17 )
général des mines , et devant un de nos hono
rables collègues, ingénieur en chef de cette di
vision , et j’en appelle à leur témoignage pour
l’exactitude de tous les faits que j’ai eu l’hon
neur d’énoncer ici.
Je ne parlerai pas des productions déjà con
nues de ce pays , de ses bois de charpente , de
ses merrains, de ses cercles, de ses grès à meules
et à fourneaux ; de ses ardoises enfin, si abon
dantes sur les bords de la Vézère et qui fe
raient seules un article immense d’exportation
jusqu’à Bordeaux.
Ainsi, il est incontestable que celte naviga
tion sera très-avantageuse pour la France et
pour les départemens qui sont appelés à en
jouir plus immédiatement. Il nous reste à exa
miner si les conditions de la concession qui
fait l’objet du projet de loi qui vous est soumis,
sont onéreuses pour l’Etat,
Deux de ces conditions paraissent avoir été
l’objet de quelques objections : l’intérêt payé
par l’État et la perpétuité. Nous allons es
sayer de justifier l’un et l’autre, Nous n’entre
rons point dans la question de savoir si le sys
tème de concession est avantageux en luimême : cette question n’en est plus une aujour
d’hui , et ce serait abuser des momens de la
Chambre.
(18 )
Le Gouvernement, Messieursa fait de
grands sacrifices pour encourager en France
l’esprit d’association : les premiers canaux qu’il
a concédés l’ont été à des conditions très-oné
reuses pour l’Etat. Le capital était garanti,
l’intérêt de 7 pour 100 était porté à 10 au
moyen de primes d’amortissement, et bien
plus haut encore si l’on considère que le gou
vernement se chargeant de l’achèvement des
travaux en cas d’insuffisance des fonds que les
Compagnies s’engageaient à fournir, il pouvait
arriver que les actionnaires jouiraient d’un re
venu provenant d’un emploi de fonds double
de celui qu’ils avaient dépensé.
Notre situations’est
s bienamélioréesouscerapport, les derniers canaux concédésl’ont été aux
risques et périls des concessionnaires, sans au
cune garantie ni pour les capitaux ni pour les
produits, seulement l’Etat s’est engagé à leur
payer5 pour 100 des sommes employées pendant
la durée des travaux ; c’est-à-dire , pendant le
temps où elles ne donnent aucunproduit. Le pro
jet de loi quivous est présenté réduit cet intérêt
de 1 pour 100 : c’est encore un pas de fait vers
un état de choses auquel nous aspirons tous ;
mais auquel il est incertain que nous arrivions
jamais , celui où le Gouvernement trouverait
( 19 )
à concéder des canaux sans payer1 aucun inté
rêt pendant la durée des travaux ; je sais, du
moins, qu’à ces conditions il n’a pu trouver de
concessionnaires pour des canaux d’un bien
autre rapport que celui dont il s’agit ici.
On me dira qu’en Angleterre les concession
naires ne reçoivent aucun intérêt du Gouver
nement, mais ce désavantage est bien compensé
par d’autres avantages que n’ont point les con
cessionnaires en France. En Angleterre , lors
qu’une Compagnie a obtenu par un acte du
parlement la concession d’un canal, elle devient
entièrement maîtresse de ses opérations qu’elle
dirige elle-même par l’ingénieur qu’elle a choi
si, et par ses commissaires , sans que le Gou
vernement ait aucun droit de contrôler ses opé
rations , ou même de les connaître : ainsi c’est
à elle à déterminer la largeur du canal, la di
mension des ouvrages , le choix et la nature
des matériaux qu’elle veut employer ; car dans
ce pays il n’y a point de corps des ponts et
chaussées. Le temps même de la durée de ses
travaux n’est point fixé par l’administration,
parce qu’on juge avec raison qu’elle a le plus
grand intérêt à jouir le plutôt possible du re
venu de ses capitaux. Voilà , Messieurs, des
• ( 20 )
avantages qui valent bien les 4 pour cent qu'on
vous demande pendant la durée des travaux.
Au reste , il ne serait point exact de dire que
le Gouvernement anglais n’entre jamais dans
la dépense des concessionnaires ; on l’a vu plus
d’une fois les encourager par des primes, payer
une partie des ouvrages , et dans le cas où la
recette était reconnue trop faible, dédommager
les Compagnies de leurs pertes.
Quant à la perpétuité , je ne saurais , Mes
sieurs , ajouter que bien peu de choses à ce
que vous a dit, bien mieux que je ne pourrais
le faire , l’honorable Rapporteur de votre Com
mission. Elle est dans l’intérêt du pays et du
commerce bien plus encore que dans celui des
concessionnaires ; l’administration, comme on
vous l’a dit, n’a pu trouver à concéder la ca
nalisation dont il s’agit pour un temps limité ;
mais eut-elle pu le faire , je soutiens qu’elle
ne l’aurait pas dû. En Angleterre , les canaux
sont toujours concédés à perpétuité , et les
routes à temps; et la raison en est toute simple,
c’est que les routes ne se détériorent pas assez
facilement, sur-tout dans un pays où les ma
tières lourdes se transportent par eau , pour
que le Gouvernement n’ait pas toujours le temps
( 21)
de pourvoir à leur entretien : mais il n’en est
pas de même des canaux; un débordement petit
endommager une écluse , un barrage ; il peüt
amonceler dés terres et des graviers dans le lit
du canal. Avant que le Gouvernement en ait
été averti, et qu’il ait donné l’ordre d’y porter
remède , le mal sera centuplé. Si l’on a senti
en Angleterre les inconvéniens de cettë mé
thode , que serait-ce en France avec le corps
royal des ponts et chaussées ? Supposons que ,
dans une crue d’eau , un barrage éprouve la
moindre dégradation , il faudra que l’éclusiér
en avertisse l’ingénieur de la localité , qui ,
après avoir donné les devis et les détails de la
dépense à faire, les adressera à l’ingénieur en
chef ; celui-ci les enverra au préfet avec son
avis ; le préfet les fera passer à l’ingénieur di
visionnaire , qui les transmettra enfin au directeur-général, pour être examinés en conseil
dés ponts et chaussées. Les projets de répara
tions approuvés suivront la même marche ré
trograde ; et , lorsque les ordres arriveront,
pour les mettre à exécution, le barrage aura
été emporté par les débordemen
ts qui se seront
succédés. Ainsi la navigation sera interrompue,
le commerce sera en souffrance , et à qui s’a-
(22 )
dressera-t-il pour avoir des dommages et in
térêts ? Avec une Compagnie , au contraire ,
la moindre avarie est réparée sur-le-champ ;
car il est de son intérêt de ne pas laisser aug
menter le dommage ; la navigation n’est jamais
interrompue ; et si le commerce éprouvait ,
par sa faute, quelque perte légère, il aurait
recours aux tribunaux , qui prouveraient aux
concessionnaires que leur responsabilité n’est
pas illusoire.
Je crois, Messieurs , avoir suffisamment dé
montré l’importance et l’utilité de la canali
sation de la Dordogne et de la Vézère , pour
convaincre ceux qui pouvaient avoir quelques
doutes à cet égard.
J’ajouterai que si un soumissionnaire , dont
les offres ont été jugées avantageuses par M. le
Directeur des ponts et chaussées , et ont reçu
l’approbation de M. le Ministre de l’intérieur ,
qui, depuis plusieurs mois , a déposé un cau
tionnement de 600,000 francs , qui s’est prêté
de la meilleure grâce aux modifications que
votre Commission a cru devoir lui demander
dans l’intérêt d’une partie du département de
la Corrèze, voyait sa soumission rejetée par la
Chambre , tous ceux de vous, Messieurs , qui
( 23 )
voient la prospérité de la France dans un sys
tème de communications faciles et peu coû
teuses , devraient craindre de voir comprimer
pour long-temps l’essor que le Gouvernement
s’efforce d’imprimer à cette partie de l’indus
trie nationale , et le découragement se mettre
parmi les Compagnies qui craindront toujours
de s’exposer à des pertes réelles et à tous les
ennuis inséparables de ces sortes de demandes,
pour arriver à un pareil résultat.
Je vote pour le projet de loi.
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De l’Imprimerie de A. HENRY , successeur de M. HACQUART ,
ancien Imprimeur de la Chambre, rue GU-le-Cœur , n° 8.
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