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COMPOSÉES A DOUZE, TREIZE ET QUATORZE ANS,
PAR
JEAN
ÉLÈVE DE MMe
RAMBAUD,
GOUBIE ET BOIS AU PENSIONNAT D'EYMET
(dORDOGNe);
i
PUBLIÉES
PAR SON PÈRE.
P2 1823
LA
PARIS,
tr£
IMPRIMERIE DE GAULTIER-LAGUIONIE,
HÔTEL DES FERMES.
1829.
ÎL. V L
LE PERE
ÉDITEUR DES VERS DE SON FILS.
2 Septembre 1829.
Mon fils aîné a eu, hier et l’année passée, le prix
de narration et de poésie françaises; il avait treize
ans.
Ses vers ont été applaudis, admirés par tout le
monde; et, comme on le devine aisément, per
sonne n’en a été et n’en est plus enthousiasmé que
moi.
Est-ce une raison suffisante pour mettre en scène
un enfant? pour l’exposer aux chances périlleuses
de la publicité?
Et parce que les hommes (a-t-on dit) sont de
grands enfants, faut-il, sur la simple apparence
d’une précocité trompeuse peut-être, se hâter
ainsi de donner à un enfant l’importance d’un
homme mûr?
Cette question, je ne veux ni la résoudre, ni
même l’approfondir.
Le jour de la naissance de mon fils aîné fut
le plus heureux de ma vie ! L’ineffable plaisir, l’or-
’J
gueil ravissant d’être père, se mêlaient au bonheur
inexprimable d’avoir sauvé d’une crise, toujours
périlleuse et dont l’imagination alarmée s’exagère
naturellement le danger, une épouse adorée, de
venue plus chère encore par sa douce et noble qua
lité de mère!!! Qu’il me soit permis de rappeler
des souvenirs aussi précieux qu’ineffaçables... C’est
un charme pour mon cœur, ce sont quelques fleurs
jetées sur la tombe d’une femme parfaite, de la
tendre mère de mon fils ! ! !
Depuis cette naissance, que de soins , de peines,
de petits chagrins , de sollicitudes , de vive impa
tience pour l’éducation de cet enfant!
Aujourd’hui, il me donne des espérances, de la
joie, ah! je m’y abandonne avec délices.
Il produit des fruits précoces; je les recueille en
hâte et avec transport!!! hélas! suis-je sûr d’en
faire toujours moisson?... l’avenir est-il à nous?...
Eh puis, l’avenir des enfants!...
D’ailleurs, mon fils est léger; son émulation a
besoin d’être entretenue, excitée. Cette révélation
publique des inspirations de son génie naissant
sera un premier pas dans la carrière, un devoir
contracté avec lui-même, comme un engagement
envers les autres de faire effort pour marcher de
progrès en progrès; ce sera pour lui un véhicule
puissant; il ne pourra plus rétrograder!...
La première couronne conquise dans les champs
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d’Élide fut presque toujours le germe d’actions écla
tantes et d’une vie glorieuse!
Beaucoup de personnes trouveront peut-être
dans mon langage et dans ma démarche trop d’em
phase , de prétention et de vanité.
Ces personnes, je les excuse d’avance.
Mais j’espère trouver grâce auprès des pères
d’enfants de douze à quatorze ans.
J’ose me flatter, surtout, d’obtenir une insigne
faveur; je veux dire l’indulgence et la bienveillance
de toutes les mères....
Que mon petit Bonaventure ( le plus jeune de
mes deux enfants ), qui me remplit aussi de satis
faction (il vient de faire sa seconde à douze ans),
ne trouve ici aucune préférence pour son frère
aîné: mes deux chers enfants partagent, à l’égal l’un
de l’autre, toute ma tendresse....
Puisse l’avenir ne pas trop me décevoir dans mes
vœux et mes douces espérances !!!
Voilà ma préface.... Que l’on veuille bien se sou
venir que c’est un père qui parle de ses enfants; et
que l’on me permette de dire à la critique :
Daigne les épargner : « N’en accuse que moi,
« Ou plutôt la commune loi,
« Qui veut qu’on trouve son semblable
» Beau , bien fait, et sur tous aimable '.
RAMBAUD, Notaire.
' Lafoktaxnb, liv. V , c’i. XVIII.
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LA NUIT.
JANVIER
1828 (à 12 ANS).
Sous le ciel parsemé d’astres resplendissants,
Sur son char attelé de coursiers écumants,
La Nuit chasse le jour, et de ses voiles sombres
Sur les tristes mortels répand les froides ombres;
Et le char, entraîné par les coursiers fougueux,
Laisse dans le lointain l’immensité des cieux.
&• 2 ■*
MORT DU MÉCHANT
1828 (à 13 ans).
A l’aspect de la mort, tremblant, saisi d’horreur,
Le méchant consterné se livre à la terreur :
D’un Dieu terrible il voit le courroux, la puissance,
Prêts à venger sur lui la vertu, l’innocence;
Il voit l’abîme affreux qui va l’envelopper;
Il voudrait..... mais, hèlas! il ne peut échapper!
Toutefois en son cœur il cède à sa furie,
Blasphème le Seigneur, redemande la vie!
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RUINE DE TROYE.
1828 (à 13 ans).
REGRETS D’ANDROMAQÜE.
Tu dors, cher Ilion! tu dors sur tes débris!
Tes remparts, tes palais , tes temples sont détruits !
Hélas! en cette nuit qui te fut si terrible,
Je vis le fier Pyrrhus, de son bras invincible
Massacrer nos Troyens, renverser nos créneaux,
Et du Xante tremblant épouvanter les eaux !
O destin rigoureux, ô nuit épouvantable!
Tout tremblait, tout tombait sous son fer redoutable.
Junon des soldats grecs excitait la fureur,
Et les palais fumants inspiraient la terreur!
O restes malheureux, ô débris de Pergame,
Partout les Grecs, hélas! vous livraient à la flamme!
1.
Î3» 4 ««5
Une lance à la main, le grand Agamemnon,
Monté sur nos remparts, menaçait Ilion ;
A côté de Pallas, plein d’un noble courage,
Ulysse'avec ardeur vole au sein du carnage;
Diomède, semblable au puissant dieu des mers,
Agite un javelot qui siffle dans les airs.....
Tu n’es plus, grand Hector! tu gémis dans la tombe!
Les Grecs sont triomphants, et Pergame succombe....
Ab ! reviens parmi nous, vois ces murs dévastés,
Le Scamandre plaintif et ses bords désolés!!!....
Non, non, le grand Hector n’aurait pas dans son ame
Renfermé sa douleur sans venger sa Pergame ;
Il aurait fait trembler le chef de tant de rois,
Et vous subsisteriez une seconde fois !! !
&. 5 -a
PIÉTÉ FILIALE.
Après avoir brisé ses fournaises ardentes,
Porté jusques aux cieux ses laves bouillonnantes,
L’Etna, dans son courroux, de ses flancs embrasés,
Vomissait le salpêtre et des rocs consumés;
Et la cendre et la poix, le bitume et le soufre
Sortaient avec fracas de son immense gouffre.
Catane ressentit d’horribles tremblements :
Tout fut bouleversé, le ciel, les éléments.....
Du superbe Gibel1828
1, de sa
brûlante,
(à yoûte
i3 ans
).
La flamme en mugissant s’élance menaçante!
La terreur a saisi le peuple épouvanté,
Femmes, vieillards, enfants, tout s’enfuit consterné!
Les mères, à grands cris et les yeux pleins de larmes,
Demandent leurs chers fils, objets de leurs alarmes!
Muni F.tna.
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L’avare, au désespoir et l’esprit tout troublé,
Sous le poids de son or gémit, tombe accablé!
Le péril, cependant, de plus en plus s’avance,
Et la terrible mort en tous lieux le devance.....
Amphinone et son frère échappaient au danger,
Et fuyaient sans savoir s’ils pourraient se sauver;
Mais à peine ont-ils vu leur respectable mère
Soutenir en tremblant la marche de leur père,
Qu’ils accourent tous deux, les chargent sur leur dos
Et portent à l’envi leurs précieux fardeaux ! ! !
Piété, quel triomphe! Oui, malgré son ravage,
La flamme te respecte et commande à sa rage!
O beau jour! ô vertu! Tendres et doux enfants,
Vous parvîntes enfin à sauver vos parents! ! !
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DUGUAY-TROUIN
DÉLIVRE
LES FRANÇAIS CAPTIFS A RIO-JANEIRO.
1829 (à 14 ans).
Aux rives d’occident, sur ces bords orageux
Où Phébus languissant va rallumer ses feux,
Où l’avide Espagnol, assouvissant sa rage,
Cherchait l’or au milieu du sang et du carnage;
A Rio-Janeiro, triste et fatal séjour,
Sous un fer assassin Duclerc perdit le jour!
Mais de ses meurtriers la dépouille sanglante
Bientôt vint consoler son ombre gémissante!
Les Français, compagnons de son noble malheur,
Languissaient tristement dans ces lieux pleins d’horreur
La Mort, la pâle Mort, saisissant ses victimes,
Immolait sans pitié ces guerriers magnanimes;
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A leur dernier soupir, ils regardaient les cieux,
A la France adressaient leurs éternels adieux!
« Nobles soldats français, recouvrez l’espérance,
« Le grand Duguay-Trouin vient venger votre offense;
« Il s’avance déjà; déjà , sous ses vaisseaux,
« L’intrépide guerrier fait bouillonner les eaux.
« A l’aspect du héros que chérit la victoire,
« Que précèdent partout les palmes dela gloire,
« Vos ennemis, frappés d’un noir pressentiment,
«Montrent avec effroi son pavillon flottant!
« Son nom, son nom terrible a volé sur les ondes;
« Le bruit de ses exploits a rempli les deux mondes! »
Il arrive, et le bronze, aussitôt dans le port,
Vomit de toutes parts la terreur et la mort.
Mais, malgré de trois monts l’effroyable tempête,
Malgré tous les éclairs qui brillent sur sa tête,
Malgré les longs éclats dont retentit l’airain
Et que l’écho tremblant va répéter au loin ,
Duguay-Trouin s’élance, et sa troupe invincible
Au milieu des périls se jette plus terrible!
Tout fuit, tout se disperse, et le héros vainqueur
Poursuit ses ennemis..... Mais bientôt son grand cœur
Veut qu’on brise les fers des enfants de la France! ! !
Le tumulte, à son ordre, a fait place au silence :
Devant lui tout-à-coup des spectres enchaînés
S’avancent lentement, par leurs maux accablés;
Ils cherchent le héros dont le bras redoutable
A vaincu l’ennemi, leur tyran implacable !
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Duguay-Trouin ,surpris, sent frémir son grand cœur!
U tressaille, il chancelle, il recule d’horreur!! !
Les captifs, délivrés, le baignent de leurs larmes;
Ils pressent ses genoux, ils embrassent ses armes,
Et couronnent son front d’un laurier glorieux :
« Lâche et vil ennemi, Portugais orgueilleux,
« Sous l’appui du héros dont le noble courage
« A bravé ton courroux, brisé notre esclavage,
« Nous défions tes fers et ta noire fureur !
« Gloire, gloire auxFrançais! gloire à notre vengeur!!!»
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s». 10
AMITIE.
MORT DE PATROCLE ET D’HECTOR.
1829 (à 14 ans).
Des Troyens en fureur enchaînant les efforts,
Patrocle tout sanglant les éloigne des bords;
Il les repousse au loin, il vole vers Pergame ;
11 espère en ce jour la livrer à la flamme !
Sur le rempart superbe, en menaçant les cieux,
Il saisit les créneaux que défendent les Dieux ;
Contre Apollon trois fois il s’élance terrible,
Trois fois est repoussé par son bras invincible....
Cependant, enflammé de rage et de fureur,
Il blasphème le dieu qui retient son ardeur ;
Il frémit de quitter Pergamc chancelante;
Et portant ses regards sur la plaine sanglante,
Il aperçoit soudain des escadrons détruits,
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Hector, le grand Hector, rassemblant leurs débris,
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Soutenir, repousser de son fer redoutable
Des fiers Thessaliens le choc épouvantable !
Patrocle à cet aspect vole vers les Troyens;
Il secourt, il exhorte, il anime les siens,
Et, sur les ennemis poursuivant sa victoire,
Méprise le trépas, ne songe qu’à la gloire!
Il frappe...... Tout-à-coup, immobile, pensif,
Sous une main puissante il s’arrête captif :
Sou sang, son noble sang se glace dans ses veines;
Il se sent accablé par d’immortelles chaînes ;
Il fait de vains efforts..... son divin baudrier
Roule sur la poussière avec son bouclier.....
Patrocle est désarmé : sur son front magnanime,
La mort, la pâle mort, a marqué sa victime!.....
Hector lance son trait, qui s’échappe en sifflant,
Et perce de Patrocle et le cœur et le flanc !
L’infortuné succombe, il rougit la poussière,
Et la faulx de la mort termine sa carrière.....
« Tu tombes pour toujours, ô vainqueur généreux!
«Tu tombes sous les coups du destin rigoureux !
« Hector, console-toi, si ta mort est cruelle,
« Ton nom sera célèbre, et ta gloire immortelle! ! !
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Bellone, cependant, excitant les fureurs,
De son souffle brûlant embrase tous les cœurs;
Les yeux étincelants et la voix menaçante,
Agitant dans les airs une verge sanglante,
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Terrible, elle s’élance, elle parcourt les rangs,
Et son rapide char écrase les mourants !
Dans leur sombre séjour les pâles Euménides
Ceignent leur front hideux de vipères livides!
Le cri du désespoir retentit de nouveau,.
L’inflexible Atropos a saisi son ciseau!
On se mêle, partout commence le carnage:
Partout la mort cruelle exerce son ravage !
Diomède, enflammé d’une bouillante ardeur,
Dans les fiers escadrons inspirant la terreur,
Saisit avec transport sa redoutable lance,
Et sur les ennemis aussitôt il s’élance :
Malgré le brave Hector , malgré les pieux, les dards
Les javelots brillants, lancés de toutes parts,
Il enlève Patrocle, et son bras indomptable
Repousse des Troyens l’attaque formidable !
Il s’éloigne... Aussitôt les Grecs épouvantés
Courent vers leurs vaisseaux à pas précipités....
Ajax, le noble Ajax, en bravant la tempête,
De ses soldats tremblants assure la retraite....
Mais bientôt les Troyens inondent les vaisseaux,
Et la flamme rapide a volé sur les eaux.....
Les Grecs sont repoussés dans leur dernier asile!
Soudain, sur le rempart paraît le grand Achille!
Tout tremble à son aspect! d’un regard menaçant
Il semble renverser Ilion chancelant!
Trois fois sa voix terrible a frappé le rivage :
Les Troyens éperdus abandonnent la plage,
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Les chars sont emportés par les coursiers fougueux,
Hector ne poursuit plus son cours impétueux!!!
Achille, transporté d’une fureur ardente,
Soulève vers les cieux sa lance foudroyante ;
Il provoque à la fois les hommes et les dieux,
Et jure de venger son ami malheureux !
C’est sur Hector surtout que plane sa vengeance!!!
Le jour fuit : au fracas succède'le silence.
Tout dort, et le flot seul, en courroux s’élançant,
Sur le flanc des récifs se brise en mugissant,
Et va se replonger dans ses abîmes sombres....
Au milieu de la nuit, sous ses épaisses ombres,
Dans sa tente, oppressé d’une amère douleur,
Achille, s’agitant, la rage dans le cœur,
Ne peut plus contenir sa noble impatience !
Il méprise l’orgueil, la superbe arrogance
Du fier Agamemnon ! C’est pour punir Hector,
Pour venger son ami qu’il veut combattre encor.....
L’amitié sur son ame opère ce prodige !
L’honneur s’y refusait, mais l’amitié l’exige!!!
Phébus paraît enfin sur son char radieux !
Tout rayonnant de gloire, au comble de ses vœux,
Achille est revêtu d’une armure éclatante,
Que l’Etna vit forger sous sa voûte brûlante :
Il tire avec transport un glaive étincelant....
Pallas est moins terrible, et Mars paraît moins grand
A peine il aperçoit les phalanges troyennes
Se ranger en tremblant dans ces immenses plaines,
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Il s’élance, et tout fuit, tout tombe sous ses coups!...
Mais c’est Hector qu’il veut! Objet de son courroux ,
C’est Hector qu’il poursuit; et pour saisir sa proie,
Deux fois en frémissant il fait le tour de Troye...
Les Dieux sont attentifs ! sur son trône d’airain,
Pour condamner Hector, l’implacable Destin
Tient le livre fatal ! et la parque barbare
Va plonger ce héros aux rives du Ténare !
L’arrêt est prononcé : Achille furieux
Saisit son ennemi d’un bras victorieux,
L’immole à l’amitié! C’est peu de sa victime,
Qu’il menace toujours de son fer magnanime,
Il attache à son char le corps ensanglanté,
Le fait voir en triomphe au peuple épouvanté,
Le traîne, et de son sang abreuve la poussière,
Le traîne sans pitié sous les yeux de son père !
Et, pressant de la voix ses coursiers belliqueux,
Va dresser à Patrocle un monument pompeux!!
RAMBAUD, Fils aîné.