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Médias
Fait partie de J.[ean]-B.[aptiste] Lemoyne, musicien périgourdin : 1751-1796
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J.-B. LEMOYNE
MUSICIEN PÉRIGOURDIN
(1751-1796)
PAR
Eug. CHAMINADE
O. H.
A. Maitre de Chapelle a Saint-Front
PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE CASSARD FRERES
5, Rue Denfert-Rochereau, près de la Cathédrale
1911
Tiré à 250 exemplaires,
Octobre 1917.
(Extrait de la Semaine religieuse de Périgueux.)
J.-B. LEMOYNE.
MUSICIEN PÉRIGOURDIN,
NÉ A EYMET (1751), MORT A PARIS (1796).
J.-b. lemoynE:
Musicien Périgourdin (1751-1796)
Quand vous visiterez, dans notre Musée, la galerie des
sculptures, ne manquez pas de saluer le musicien périgourdin
J.-B. Lemoyne, qui fut une des gloires du xvnie siècle.
Son buste, en plâtre bronzé, est de grandeur naturelle
(0,70X0,50). L’artiste nous apparaît de face, sans barbe
suivant l’usage de l’époque, les cheveux noués et retenus dans
le dos par le ruban traditionnel : il est vêtu du costume Direc
toire, drapé dans un manteau qui lui couvre la poitrine et
l’épaule gauche.
Sur le socle, était déposé (au moins jusqu’en 1887, mais
depuis longtemps il a disparu) l’opéra des Prétendus. Audessous, on lit : Donné par son fils.
Le buste entra au Musée au mois de juillet 1862. Par suite
de quelles circonstances ?
Voici ce que nous raconta jadis notre vénéré maître, M. le
chanoine Seguin, petit-neveu de J.-B. Lemoyne : il était,
comme on va le voir, bien informé.
M. le docteur Galy, conservateur de notre Musée, lui dit,
vers 1875, qu’il avait chargé le peintre Reymond, originaire
de Périgueux, de faire des recherches, à Paris, sur notre
musicien et ses descendants.
Un jour, vers 1860, Reymond réussit à dénicher une vieille
demoiselle Philidor, petite-fille de J.-B. Lemoyne, laquelle
possédait un buste du compositeur et lui permit d’en réaliser
sur plâtre une reproduction : c'est celle qui est présentement
au Musée. Mais l’inscription : Donné par son fils, n’a pu, ce
semble, être inspirée par Gabriel Lemoyne, fils de Jean-Bap
tiste, puisque Gabriel était mort à Paris en 1815. Il faut donc
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y voir seulement un témoignage de la piété filiale de Mlle Philidor Lemoyne (1).
La famille de J.-B. Lemoyne est originaire de Périgueux :
on en suit les traces, dans les registres de la ville, au xvne et
surtout au xvm siècle ; parmi ses membres, nous voyons Ro
bert Lemoyne, syndic du collège des Jésuites (28 oct. 1648) ;
Me Martial Moyne, chanoine théologal de Saint-Front, mort
sur la paroisse de Saint-Silain, le 11 mars 1779, et enterré, le
lendemain, dans l’église de Saint-Front, « en laquelle, suivant
la coutume dicelle, on a sonné à deuil et toute la nuict » ;
Raymond Moyne, « Me d’escole » (25 janvier 1706) ; mais nous
signalerons en particulier Guill.-Joseph Lemoyne (2), désigné
dans ces actes, tantôt comme « serpant », tantôt comme
« maistre ex arts », tantôt, enfin, comme « maistre de musique
à la Cathédrale » (1769) ; la tradition périgourdine et la criti
que musicale reconnaissent en lui l’oncle de J.-B. Lemoyne.
La famille Lemoyne jouissait, parmi la bourgeoisie péri
gourdine , d’une considération enviable. Nos archives du
xvme siècle la révèlent, ici et là, unie par les liens du sang
ou de l’amitié à d’anciennes et bonnes familles de la ville,
telles que les Cœuille, les Pérardel, les Colle d’origine ita(1) Alors qu’il était vicaire de Saint-Jacques, M. le chanoine
Théod. Pécout assure avoir vu chez Mme Lemoyne, de Bergerac,
une lithographie de J.-B. Lemoyne. Disons, en passant, que la ville
d’Eymet — son lieu d’origine — s’honorerait en érigeant un mo
nument à l’un de ses fils les plus illustres : en cette crise aiguë
de statuomanie, comment a-t-elle pu oublier son remarquable com
positeur? Ah ! les peuples sont ingrats ! Que d’exemples tout pro
ches attristent les amis de la petite Patrie, même à Périgueux !
(2) Parmi les « serments prescrits à tout français, recevant trai
tement ou pension de l’Etat, en vertu de la loy du 14 avril 1792 »,
nous relevons dans les archives de la Mairie (D. n° 10) ceux de
« Guillaume-Joseph Lemoyne, musicien de Saint-Front, et des
employés à la Cathédrale (30 sept. 1792), qui tous, — jusqu’au
souffleur d’orgue — jurèrent d’être fidelles à la nation et de main
tenir la liberté et l’égalité ou de mourir en la deffendant ». Ces
braves gens n’étaient point les plus coupables. Ils avaient imité
l’exemple —• et peut- être obéi à la pression, — du trop fameux
Pierre Pontard, évêque constitutionnel de la Dordogne, qui entraîna
dans sa défection tant de prêtres, de moines et de moniales, dont
beaucoup, grâces à Dieu, rétractèrent leur serment.
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lien ne, les Desmaisons, les Lardidie, les Lachapelle, les Laulanie, les Chaminade, desquels sortit le B. P. Ghaminade,
fondateur de la Société de Marie, les Deffieux, dont un ancêtre
renommé, le sieur Ghilhaud des Fieux, délivra Périgueux, en
en 1581, de l’oppression des protestants. (Voyez la Vie de
Guillaume-Joseph Chaminade, par le R. P. Simler, Supérieur
général dela Société de Marie. 1901, p. 2).
M. le chanoine Cyrille Seguin (1), ancien maître de chapelle
de Saint-Front, qui fouilla avec un soin pieux les archives de
la ville, établit qu’un certain Jacques Moyne, paroissien de
Saint-Front, eut treize enfants. L’un des treize, Louis Moyne,
coiffeur de son métier, s’en vint tenter la fortune à Bordeaux,
mais celle-ci ne lui sourit guère sans doute, car, après une
courte odyssée, nous le voyons fixé à Eymet, — vieille bastide
anglaise, gracieusement assise sur les bords du Dropt. Là, il se
maria et finit par succéder à son beau-père Artigone, perru
quier de l’endroit (2).
Pauvre Louis Moyne ! Gomme tant d’autres, il se laissa
griser par le vin fumeux de la Révolution. Mais hâtonsnous d’ajouter qu’il mourut dans d’admirables sentiments de
piété (vers 1804), et, chose bien touchante, le même curé (3)
(1) Le musicien J.-B. Lemoyne était un grand-oncle du chanoine
Cyrille Seguin. En effet, le grand-père de ce dernier, c’est-à-dire
Pierre Moyne, fils de Louis Moyne père du compositeur, maria sa
fille Marie-Elise Moyne avec François Seguin, père du chanoine:les
Eymétois, suivant le langage familier à ces contrées, appelaient
couramment Mme Seguin : Mouoynoto, lo Mouoynoto. Le grand-père
paternel venait quelquefois à Périgueux, au moins jusqu’en 1822,
époque où mourut fort âgée M1Ie Moyne.
M. le chanoine Seguin naquit à Eymet en 1830. Artiste distingué
autant que modeste, il fut professeur de musique au petit Sémi
naire de Bergerac, puis maître de chapelle à la cathédrale de Péri
gueux, et enfin curé de Faux. Il mourut plein de mérites à Eymet,
le 24 août 1908.
(2) Il y a quelque quarante ans, on voyait encore, sous les cor
nières, un salon de coiffure portant l’enseigne de Lemoyne.
(3) J.-B. Artigues, curé d’Eymet, né à Sarlat, exilé en Espagne,
rentré en 1802 et décédé à Eymet le 25 mars 1825. Les archives
du presbytère d’Eymet contiennent un manuscrit intéressant dans
lequel ce confesseur de la foi raconte les péripéties et les souffran-
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qu’il avait contribué à faire partir pour l’Espagne, revint le
réconcilier avec l’Eglise et lui fermer les yeux.
Parmi les enfants de Louis, figure notre compositeur J.B.
Lemoyne, dont voici l’extrait de baptême : « Le trois du mois
» d’Avril mil sept cent cinquante et un est né et a été baptisé,
» le quatre, Jean, fils naturel et légitime de Louis Moine,
» ancien consul, maître perruquier, et de demoiselle Homase
» Artigone. A été parrain Jean Artigone son grand-oncle, et
» marraine Jeanne Artigone sa tante, tous habitants de la
» présente ville. L’un ni l’autre n’a signé, de ce requis par
» moy. » Signé : « Pomarel, vicaire. »
Les mots « maître perruquier »,— fait remarquer M. Joseph
Durieux, vice-président de la Société archéologique, — ont
été remplacés par ceux de « ancien consul » longtemps après,
car l’écriture ne paraît pas être de la main du vicaire Pomarel.
L’orthographe de ces noms est conforme à celle du registre
eymétois.
Dans son Journal, l’abbé de Lespine orthographie ainsi le
nom du compositeur : Le Moine.
Les actes de Périgueux écrivent indifféremment : Moxjne,
Moine, Lemoine, Lemoyne, mais généralement les 'Biogra
phies, les Revues, les journaux du temps, etc., se sont ralliés à
l’orthographe : J.-B. Lemoyne, adoptée d’ailleurs par le com
positeur : c’est celle qui a prévalu.
Voici, brièvement, le curriculum xritœ de J.-B. Lemoyne,
mot qui peint à merveille son humeur voyageuse.
Louis Moyne se hâta de confier à son frère Joseph Moyne,
maître de chapelle à la cathédrale de Périgueux (1), l’éducation
de son fils. Celui-ci, doué de merveilleuses aptitudes musicales,
ces de son exil pendant la grande Révolution. (Le Livre d'or, par
l’abbé H. Brugière, p. 8.)
(1) La maison Lemoyne occupait la vieille école Deynat, située
en face de l’ancienne bibliothèque, entre la petite Mission, (laquelle
devint plus tard l’école des Frères et ensuite la Justice de Paix), et
la maison Delile : c’est là que retourna plusieurs fois notre compo
siteur, mais jamais il ne reparut dans sa ville natale. Il paraît
certain également qu’il ne se maria point.
M. Ivan de Valbrune situe la maison Lemoyne place Marcillac,
n° 6. (Indicateur de Périgueux, 1863, p. 126-127.)
-7 s’assimila promptement les connaissances vocales et orches
trales, sous la direction de son oncle. Les anciennes maîtrises
formaient alors de véritables pépinières d’artistes : presque tous
les grands génies musicaux, — chanteurs ou compositeurs —
sont sortis des maîtrises : leur suppression a causé à l’art un
préjudice irréparable.
Ses études terminées, il se met à la tête d’une petite troupe
de musiciens, et parcourt les diverses provinces de France.
De Paris, il se dirige vers Berlin, où il reçoit les leçons de
Karl Heinrich Graun et de Iohann-Philip Kirnberger, contrapuntistes universellement estimés. Un jour, il introduisit,
dans l’ancien opéra de Toinon et Toinette, une Scène d'orage,
qui excita des applaudissements unanimes, si bien que le
prince royal, flûtiste de renom, (plus tard, Frédéric-le-Grand),
enthousiasmé de son talent, lui offrit une tabatière pleine de
pièces d’or, et le nomma, — ce qui valait mieux, — second
chef d’orchestre de son théâtre, avec admission aux concerts
de la Cour. De ce jour, la Fortune l’enchaîne à son char.
(A noter cette coïncidence bizarre : pendant que le cuisinier
périgourdin Noël versait dans le gosier du prince royal le vin
blanc mousseux de Bergerac, le musicien périgourdin Lemoyne
lui versait dans l’oreille des flots d'harmonie).
Malheureusement, une intrigue scabreuse par trop éclatante
l’obligea à se réfugier en Pologne.
C’est là qu’il connut Mademoiselle Saint-Huberty, qui devait
marquer dans sa vie artistique. Un mot à propos de cette can
tatrice étonnante.
Mademoiselle Saint-Huberty (de son vrai nom, AntoinetteCécile Clavel) naquit à Toul en 1756 : c’était la fille d’un
ancien officier, qui devint directeur de théâtre à Manheim,
Varsovie, etc. Elle chanta d’abord à Berlin, Varsovie et
Strasbourg.
J.-B. Lemoyne, chef d’orchestre de la troupe montée par
Clavel, au service de l’Electeur palatin, donna des leçons à la
Saint-Huberty, pendant quatre ans, et la fit débuter, à Var
sovie, dans le Bouquet de Colette.
Puis, en 1777, elle vint à Paris, où elle joua le rôle de Mélissa
(dans Armide). Ses débuts n’eurent pas de succès, parce qu’elle
ne possédait que la beauté du diable et que sa méthode vocale
péchait par le fondement. Toutefois, Gluck sut deviner son ta
lent dramatique et la protégea longtemps, en sorte que,
2
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pendant plusieurs années, elle brilla parmi les étoiles de
l’opéra.
En 1790, elle épousa le comte d’Entrègues (ou d’Antraigues)
qu’elle accompagna dans ses missions diplomatiques, en
Autriche-Hongrie, en Russie et en Angleterre. D’aucuns assu
rent que le comte fut initié aux transactions secrètes du traité
de Tilsitt, qu’il aurait, dit-on, communiquées, à Londres, au
ministre des Affaires étrangères : ce serait alors, sans doute, —
comme épilogue à cette mystérieuse divulgation, — que le
comte et sa femme auraient été assassinés, par un de leurs
domestiques, le 22 juillet 1812.
Revenons à Lemoyne. Désireux de se perfectionner dans
son art, il demeura deux ans à Rome et à Naples, à l’école des
fameux maîtres italiens de cette époque. Alors régnaient, dans
les Conservatoires napolitains, Léonardo Léo et Francesco
Durante, qui formèrent des pléiades d’artistes, et, parmi les
plus marquants, Piccini, Sacchini et Saliéri, plus tard rivaux
de J.-B. Lemoyne. Tout fait présumer que celui-ci, habile
imitateur, profita de leurs leçons.
*
**
A 26 ans (c’est-à-dire en 1777), le voilà de retour à Paris :
il ne devait guère plus quitter la capitale. C’est là qu’il acquit,
grâce à un labeur acharné et peut-être aussi à quelques intri
gues, cette renommée musicale, qui balança, auprès de ses
contemporains, celle de Gluck et de Sacchini.
Dès les premiers jours, il sut conquérir, auprès de la noble
famille Lemoine de Serilly, une amitié et une protection
qui ne se démentirent jamais. Existait-il entre eux quelque
lien de parenté ? C’est ce que nous n’avons pu découvrirQuant à Antoine-Marcel Lemoine, qui allait bientôt être, lui
aussi, un chef d’orchestre renommé et fonder la célèbre maison
d’Editions, il n’avait pas, croyons-nous, d’attaches familiales
avec notre compositeur périgourdin.
Parmi les seize opéras composés par J.-B. Lemoyne, les
meilleurs sont assurément Electre, Phèdre et Les Prétendus.
Le mardi 2 juillet 1782, Lemoyne fit jouer à l’Académie
royale de musique la tragédie d’Electre, en trois actes. La
reine Marie-Antoinette, à laquelle était dédié cet ouvrage,
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voulut assister à la représentation. La dédicace renferme des
détails suggestifs : ..... « Votre Majesté daigne permettre que
» cet ouvrage lui soit offert. Quelle émulation puissante ces
» marques inespérées de bonté ne doivent-elles pas m’ins» pirer ! l'homme de génie (Christophe Gluck), que le goût
» éclairé de Votre Majesté et sa protection auguste ont attiré
» parmi nous, m’a encouragé. J’ai osé marcher dans la même
» carrière, quoiqu’avec des forces inégales, et embrasser un
» genre que son génie avait créé. »
Il s’inscrivait donc clairement parmi les disciples de
Gluck (1). Lemoyne était assurément un artiste extraordi
naire, ayant approfondi tous les secrets du métier : les res
sources du chant vocal, de l’harmonie, de l’orchestration lui
étaient familières et nul ne savait, comme lui, s’assimiler les
styles d’autrui.
Il n’y avait entre eux que la différence du génie : car Gluck
est probablement le phénomène dramatique le plus puissant
qui ait jamais existé.
Est-il rien, dans toute l’œuvre de Lemoyne, qui puisse lut
ter avec le terrible Récitatif d’Iphigénie en Tauride :
Cette nuit, j’ai revu le palais de mon père.
La fin d’Armide :
Le perfide Renaud me fuit,
est d’une beauté achevée : c’est digne de l’antique. Gluck égale
certainement Virgile, quand il dépeint le désespoir d’Orphée et
le tranquille repos des Champs Elyséens.
Les chœurs d’Alceste, des deux Iphigénie, d’Orphée, d’Armide, etc., brillent encore d’une fraîcheur et d’une grâce divi
nes. Et ce Gluck, que d’ineptes Zoïles, cuistres fieffés, — tels que
(1) Le Dictionnaire des Opéras (Félix Clément et Pierre Larousse,
revu par Arthur Pougin), donne de cet opéra l’appréciation sui
vante : il commence par critiquer le libretto de Guillard, puis
il ajoute : « Lemoyne venait d’arriver en France, en s’annonçant
» comme un élève de Gluck. La partition ne réussit pas. Eût-il eu
» plus de génie, il n’aurait pas triomphé des difficultés qu’offrait le
» sujet d’Electre. On doit signaler, dans cet opéra, une belle scène
» de récitatif et deux chœurs pleins d’énergie. »
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La Harpe et Marmontel, — ont accusé de manquer de mélo
die, a semé dans ses opéras une foule d’airs superbes, les uns
ravissants de candeur, les autres imposants dans leur majesté.
Ah ! combien l’art serait rajeuni par un juste retour à ces chefsd’œuvre immortels ! Non vraiment, aucun critique digne de ce
nom n’oserait aujourd’hui comparer le divin Gluck avec le pâle
auteur de Phèdre et d’Electre.
Quoi qu’il en soit, Gluck, peu généreux peut-être, laissa
tomber Electre et, finalement, désavoua le disciple.
Entre temps, le comte Mercy-Argenteau, correspondant
secret de Marie-Thérèse, avait chaudement recommandé Le
moyne à Marie-Antoinette, laquelle était d’ailleurs fort bonne
musicienne (1). Et puis, Lemoyne savait se pousser. Il faut voir
avec quel empressement le baron de Breteuil, ministre à Paris,
accueillait les requêtes de Lemoyne.
A la veille de la représentation à Electre, le Roi demandait
au maréchal de Noailles, qui avait assisté aux répétitions, ce
qu’il pensait du nouvel opéra : « Sire, avait répondu le vieux
duc, quant au poème, il ne vaut pas le diable, et pour la musi
que, elle est d’un élève de Gluck, et conséquemment ne doit
pas être meilleure. » La Reine, qui était présente, répliqua
aussitôt en riant : « Monsieur le Maréchal, je vous entends
très bien, mais continuez : vous avez ici votre franc-parler,
comme sous le feu roi. » (Mémoires secrets, 2 juill. 1782.)
Se voyant renié par Christ. Gluck, Lemoyne, — bien mal
inspiré, ce semble, — abandonna le coin de la Reine (c'est-àdire les Gluckistes), et se tourna vers le coin du Roi (c’est-àdire vers les Piccinistes). Il est de fait que l’habile homme sut
s’approprier absolument le style de Piccini.
(1) « Malgré les plaisirs du Carnaval, je suis toujours fidèle à ma
» chère harpe, et on trouve que j’y fais des progrès. Je chante
» aussi toutes les semaines au concert de ma sœur Madame :
» quoiqu’il y ait fort peu de monde, on s’y amuse fort bien, et
» d’ailleurs cela fait plaisir à mes deux sœurs. » (Lettre de MarieAntoinette à Marie-Thérèse, sa mère, — janvier 1773.)
« Mon goût pour la musique n’a pas cessé : je m’en occupe
» aussi souvent et avec autant de plaisir. Jusqu’au voyage de
» Marly, j’ai eu toutes les semaines un concert chez moi, où
» je chantais avec plusieurs personnes. » (A sa mère, — de Marly,
13 juin 1776.)
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Phèdre fl) fut le résultat de ces avatars. Cette tragédie lyri
que en 3 actes fut représentée à Fontainebleau, devant leurs
Majestés, le 26 octobre 1786, et à l’Académie royale de musi
que le 21 novembre de la même année : elle obtint un succès
d’enthousiasme.
On nous saura gré, sans doute, d’insister un peu sur cet opéra,
qui, pour nous, demeure le chef-d’œuvre de J.-B. Lemoyne.
Cette tragédie lyrique est dédiée à Mme (Lemoine) de Serilly :
la dédicace nous peint en cette dame une chaude protectrice,
doublée d’une artiste éclairée. C’est « sous ses yeux » qu’il
« a commencé Phèdre » ; c’est à elle qu’il a dû « le courage
de l’entreprendre et souvent la force de l’exécuter. Le carac
tère si théâtral de Phèdre, cet assemblage de passions, de fai
blesses et de remords ne m’intimidaient plus quand vous me
(1) Les exemplaires de ces vieilles partitions (gd in 4°, avec or
chestre), sont rarissimes. Comme les opéras de l’époque, ils sont
reliés, couverture en vert olive foncé, et mesurent trente-quatre
centimètres de hauteur sur vingt-cinq de large.
La bibliothèque du Conservatoire de Paris possède les grandes
partitions suivantes : Electre, Phèdre, les Prétendus, Nephté, les
Pommiers et le Moulin, et le manuscrit de Louis IX en Egypte.
A la bibliothèque municipale de Périgueux, on remarque les
Prétendus, avec cette mention : Donné par M. le marquis de Fayolle.
Celui-ci était le père de M. le marquis de Fayolle, actuellement
président de la Société archéologique. M. le marquis de Fayolle,
père, avait en effet les partitions de Jean-Baptiste Lemoyne, dont
quelques-unes, paraît-il, étaient ornées de notes marginales et même
de corrections, dues à la plume de notre compositeur : peut-être
en reste-t-il, au château, quelques bribes.
Parmi les opéras appartenant à M. le chanoine Seguin, nous
avons vu autrefois Phèdre et les Prétendus, qu’il tenait de Mme Le
moyne, de Bergerac.
Une partition de Phèdre est aujourd’hui la propriété de M. Se
guin, d’Eymet, héritier de M. le chanoine Seguin. Quant aux Pré
tendus, qui figuraient, en dernier lieu, dans la bibliothèque de
M. le chanoine Frapin, nos recherches n’ont abouti à aucun résul
tat. Hahent sua fata libelli !
Peut-être y a-t-il encore quelques partitions chez MM. Lacaud,
neveux et héritiers de la vieille Mme Lemoyne, de Bergerac.
' Si^LîO l MEOUt
§>¥ LA VflLL.5
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rappelliez quelle Actrice serait chargée de le rendre. » « Lors
que quelques instants de repos lui devenaient nécessaires »,
il allait chez elle et son indulgence lui aidait « à supporter ces
années d’études pénibles, par lesquelles il faut acheter la gloire
de donner un moment de plaisir. »
La partition de Phèdre (1) comprend 339 pages. Voici la
composition de l’orchestre : c’est à peu près la même pour
toutes les œuvres de Lemoyne : Timballes, — Cors en plu
sieurs tons, — 2 Flûtes, — 2 Hautbois, — 2 Clarinettes, —
Violons, — Violes (c’est-à-dire Altos-Violons), — 2 Bassons,
— 3 Trombones, — Contrebasse.
Le parolier et le musicien n’auraient pas été de leur temps
si, plusieurs fois, ils n’avaient fait appel aux « cœurs sen
sibles ». « Chantons avec sensibilité. » Etc.
Chose étrange ! l’opéra se termine par ces mots fatidiques :
« O terrible destin ! Tout fléchit sous tes loix :
Tes aveugles décrets n’épargnent pas les Rois ! »
Opinion de la Grande Encyclopédie : « Phèdre obtint un
véritable succès : il est juste de dire que le poème était
d’Hoffmann et que Mme Saint-Huberty prodigua, dans le prin
cipal rôle, tout son immense talent, en reconnaissance des
leçons qu’elle avait reçues du compositeur.
Edmond de Concourt fait les mêmes remarques, à peu près
dans les mêmes termes. [Vie de MmeSaint-Huberty.
On a quelque peine aujourd’hui à s'imaginer la profonde
impression gravée dans l’esprit des contemporains par le jeu
terrible de cette cantatrice : cela ressemble à du délire.
Entendez Restif de la Bretonne, pontifiant selon l’emphase
du temps : « Saint-Huberty ! il faut l’avoir vue pour concevoir
quelle peut être la grandeur, l’expression puissante de la
Melpomène lyrique. Actrice sublime ! dans Athènes ou à Rome,
on t’eût élevé des autels ! Je t’ai vue dans Phèdre : tu sur
passais Clairon, tu surpassais Dumesnil. Je n’aurais pas cru
(1) Dans ce tirage à part, les amateurs admireront une repro
duction du buste de Lemoyne et un chœur extrêmement gracieux,
tiré de Phèdre : avec nous, ils s’empresseront de remercier l’ar
tiste, M. l'abbé Joseph Roux, qui, très aimablement, a mis son
talent à notre service.
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que la muse lyrique pût aller jusque-là. Gomme tu sais remuer
l’âme, comme tu as l’art de donner à tes accents le naturel
de l’expression parlée, adoucie, rendue plus agréable par la
mélodie ! Avant toi, il y eut à l’Opéra des chanteuses, des
actrices même : il n’y eut jamais une tragédienne aussi par
faite. »
D’autre part, l’audition de Phèdre suggérait à Grimm ces
judicieuses réflexions : « La facture des airs et des accompa
gnements, le récitatif sensiblement imité de celui de Didon,
tout prouve que le compositeur, abjurant son système tudesque, s’est rapproché dans cet ouvrage de l’Ecole italienne,
autant qu’il avait cru devoir s’en éloigner dans Electre. »
(Grimm, — Correspondance littéraire.)
Le même Grimm nous raconte, par le menu, l’ovation
qui fut faite à la Saint-Huberty, dans le port de Marseille.
C’est-absolument le retour au Paganisme : cette indécente
déification jette, hélas ! un jour singulier sur cette fin du
xvIIe siècle... « Mme Saint-Huberti a donné ici 23 représenta
tions : je n’en ai pas manqué une. Toutes les chambres étaient
autant de bains à vapeur. Cette femme est étonnante. On lui a
prodigué les vers, les fêtes, les couronnes : elle en a emporté
sur l’impériale de sa voiture plus de cent, parmi lesquelles il
s’en trouvait plusieurs de très grand prix. La fête qu’on lui a
donnée sur mer était digne d’une souveraine. J’y fus invité :
je l’ai vue dans tous ses détails, et je vais vous en rendre
compte.
» Mme Saint-Huberti, vêtue ce jour-là à la grecque, est arri
vée par mer sur une très belle gondole portant pavillon de
Marseille, armée de huit rameurs, vêtus de même à la grec
que : elle était suivie de 200 chaloupes chargées de ceux
qui voulaient voir la fête, et encore plus celle qui en était
l’objet.
» Elle a débarqué sur le rivage, au bruit d’une décharge de
boîtes et des acclamations du peuple. Un moment après, elle a
remis en mer pour jouir du spectacle d’une joûte. Le vainqueur
lui a apporté la couronne, et l’a reçue de nouveau avec le
prix de son triomphe. On a voulu ensuite procurer à Mme SaintHuberti le plaisir de la pêche ; mais l’affluence des bateaux
était si grande qu’on n’a pu retirer un immense filet, et
l’on s’est décidé à reprendre terre. A la sortie de sa gondole,
Mme Saint-Huberti a été saluée d’une seconde salve. Le peuple
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a dansé autour d’elle au son des tambourins et des galoubets,
tandis que, couchée à la turque sur une espèce de divan, elle
recevait en souveraine les hommages des spectateurs des deux
sexes. On l’a conduite ensuite, à travers une haie de pavillons
illuminés, dans une maison de plaisance voisine : elle s’est re
posée un instant dans une salle de verdure, éclairée par des
feux de diverses couleurs. Elle est entrée ensuite sous une
espèce de tente, où l’on avait élevé un petit théâtre champêtre,
sur lequel on a représenté une petite pièce allégorique. Euterpe,
Melpomène, Thalie et Polymnie y vantent leurs talents, et
chacune prétend à la prééminence. Apollon termine leurs
débats en leur présentant Mme Saint-Huberti, qui réunit tous
leurs talents et les fait valoir les uns après les autres. On veut
la couronner : mais où trouver une couronne ? Elle a déjà
épuisé tous les lauriers. Apollon détache la sienne et la place
sur la tête de la dixième Muse, au bruit de l’artillerie et des
applaudissements. Pendant le bal qui a suivi, l’héroïne était
placée sur une estrade, entre Melpomène et Polymnie. On a
servi ensuite un souper splendide sur une table de soixante
couverts, dressée dans une salle fermée, — suivant l’usage du
pays, — par une grille en bois ; précaution bien nécessaire,
car le peuple s’y pressait au point que la dixième Muse et ses
convives eussent risqué d’être étouffés. Le souper a été des
plus gais ; sur la fin, on a chanté, le peuple a fait chorus et a
fait répéter plusieurs airs. Mme Saint-Huberti a couronné
sa complaisance en chantant quelques couplets en patois
provençal. On a porté sa santé au bruit des Vivat, et une
salve générale a terminé la fête. » (Grimm, Correspondance
littéraire.)
Cette apothéose ne frise-t-elle pas le grotesque ?
Il faut avouer qu’au milieu de tant de compétitions jalouses,
le rôle de Marie-Antoinette n’était pas commode :
« Lorsque vint la question de savoir quelle pièce aurait le
pas à Fontainebleau, d'Œdipe de l’italien Sacchini, ou de h
Phèdre du français Lemoyne, la Reine, comprenant qu’elle
était sans force contre cette accusation sans cesse renaissante
de toujours favoriser les étrangers, dut sacrifier Sacchini à
Lemoyne, pour ne pas se compromettre aux yeux de la nation
qui commençait à la trouver trop autrichienne et trop peu
française de cœur.....
» Elle avait raison pourtant dans ses préférences musica-
— 15 —
les... Son mérite, en ces circonstances délicates, en ces con
flits musicaux, fut d’avoir su ménager bien des amours-propres
rivaux, d’avoir su concilier des intérêts inconciliables, pour le
triomphe non plus seulement d’un seul individu, mais de la
musique en général. Elle soutint énergiquement Gluck, mais
elle ne desservit pas Piccini, bien au contraire ; elle défendit
Sacchini et ne rebuta pas Lemoyne : elle aima Grétry, elle
patronna Saliéri : elle sut enfin se faire aimer de beaucoup
d’artistes qu’elle traitait affectueusement et avec lesquels elle
ne se rappelait son titre de reine que pour les protéger. » (Adol
phe Jullien. — Correspondant, 10 nov. 1877).
En somme, c’est dans cette bataille de notes que ce bon
Sacchini, le plus à plaindre de tous, perdit la vie. Berton,
élève chéri du maître napolitain, nous trace de sa mésaventure
un récit fort touchant : « La reine Marie-Antoinette, qui aimait
et cultivait les arts, avait promis à Sacchini qu’Œdipe à Co
lonne serait le premier ouvrage qu’on représenterait sur le
théâtre de la Cour, au voyage de Fontainebleau. Sacchini
nous avait fait part de cette bonne nouvelle et continuait à se
trouver, selon son usage, sur le passage de Sa Majesté, qui,
en sortant de l’office divin, l’invitait à passer dans son salon
de musique... Ayant remarqué que, plusieurs dimanches de
suite, la Reine semblait éviter ses regards, Sacchini, tour
menté, inquiet, se plaça, un jour, si ostensiblement devant
Sa Majesté, qu’elle ne put se dispenser de lui adresser la pa
role. Elle le reçut dans le salon de musique et lui dit d’une
voix émue : « Mon cher Sacchini, on dit que j’accorde trop
» de faveurs aux étrangers. On m’a si vivement sollicitée de
» faire représenter, au lieu de votre Œdipe, la Phèdre de
» M. Lemoyne, que je n’ai pu m’y refuser. Voyez ma posi» tion : pardonnez-moi. »
» Sacchini, s’efforçant de contenir sa douleur, fit un salut
respectueux et reprit aussitôt la route de Paris. Il se fit
descendre chez ma mère. Il entra tout éploré et se jeta dans
un fauteuil. Nous ne pûmes obtenir de lui que ces mots entre
coupés : « Ma bonne amie, mes enfants, je souis oun homme
» perdou! La Reine, il ne m’aime piou ! La Reine, il ne
» m’aime piou! » Tous nos efforts pour calmer sa douleur
furent vains. Il ne voulut point se mettre à table. Il était très
goutteux : une oppression excessive nous inquiétait déjà...
Nous le reconduisîmes chez lui ; il se mit au lit et, trois mois
— 16 —
après, il avait cessé de vivre (1). » Pauvre Reine !... pauvre
grand artiste!... Sacchini mourut le dimanche 8 octobre 1786 :
il n’avait que 52 ans. Ses funérailles, qui n'eurent rien de
pompeux, furent surtout remarquables par le grand concours
d’artistes qui y assistèrent. Mais comme c’était l’époque du
séjour de la Cour à Fontainebleau et que nombre d’artistes
de l’Opéra y étaient retenus pour jouer précisément la Phèdre
de Lemoyne, il fallut attendre leur retour, pour que l’Opéra
organisât un service funèbre en l’honneur de Sacchini.
*
**
Les Prétendus, comédie lirique en 2 actes dédiée à Mme de la
Ferté, furent joués, pour la première fois, à l’Académie royale
de musique, le mardi 2 juin 1789. (Pas de lettre de dédicace :
l’exemplaire de Paris exhibe le cachet : Menus-Plaisirs du
Roy.)
Voici le jugement qu’en porte Félix Clément, dans le
Dictionnaire des Opéras : « Les paroles sont de Rochon de
» Cbabanes... Le succès de cet ouvrage, maintenant oublié, a
» a duré plus de trente ans. Le compositeur, tour à tour
» gluckiste, picciniste et vaudevilliste-musical, a montré plus
» de souplesse que de génie dans les évolutions de son talent.
» L’ouverture est une composition assez plate... Les réci» tatifs sont traités à l’italienne... L’air de ténor chanté par
» La Dandinière :
» Venez jouir d’un sort si beau,
» est assez agréable.
» Celui de Julie :
» De quel plaisir je vais jouir dans mon ménage,
» ne manque pas de vivacité.
» La scène dans laquelle Julie se moque de Mondor et,
» assise à son piano, contrefait l’inspirée :
» Quel Dieu descend de la voûte azurée ?
» est bien réussie et a décidé du succès de l’ouvrage. Il y a
(1) Revue et Gazette musicale, 1835. — N° 12. Lettre de Berton.
— 17 —
» dans cet air des hardiesses vocales qui ont dû y contribuer
» aussi. »
Gardons-nous de négliger l’opinion de Fétis, si bon juge
en la matière : « Lemoyne manquait de génie et ne pou» vait être qu’imitateur... Il se fit le copiste du style français
» dans les Prétendus, ouvrage qui, malgré son succès, n’en
» est pas moins une composition lourde et plate. » (Biogra
phie des Musiciens célèbres ) (1).
Berlioz aimait trop Gluck pour ne pas détester Lemoyne.
Aussi ne perd-il jamais une occasion de lui allonger un bon
coup de griffe. Voici comment il habille les Prétendus :
« Get ouvrage bâtard, ce modèle du style rococo, poudré,
brodé, galonné, qui semble avoir été écrit exclusivement
pour les vicomtes de Jodelet et les marquis de Mascarille,
était alors en grande faveur. Lemoyne alternait sur l’affiche
de l’Opéra avec Gluck et Spontini. Ce rapprochement était
une profanation. Il semblait que la scène illustrée par les plus
beaux génies de l’Europe ne devait pas être ouverte à d’aussi
pâles médiocrités, que le noble orchestre, tout frémissant en
core des mâles accents d'Alceste ou d'Iphigénie en Tauride,
n’aurait pas dû être ravalé jusqu’à accompagner les fredons
de Mondor et de La Dandinière. » (Berlioz. Soirées de l’Orches
tre, p. 163-164). La vérité se tient peut-être au milieu.
Lemoyne, certes, n’eut pas le génie de Gluck, mais on ne
peut lui contester un réel mérite. Plusieurs de ses opéras,
— Phèdre surtout, — renferment, de l’aveu de tous, des
scènes d’une rare énergie. Nous acquiesçons au jugement de
Choron et Fayolle : Lemoyne, disent-ils, est le seul artiste
français dont les ouvrages ' se soient soutenus à côté de ceux
de Gluck, de Piccini, de Sacchini, etc., qui ont régénéré notre
théâtre lyrique. (Dict. histor. 1810).
Accordons un souvenir à Nephté, tragédie en trois actes,
paroles de F.-B. Hoffmann. Elle fut représentée, pour la
première fois, à l’Académie royale de musique le 18 décembre
(1) Le mauvais goût qui régna longtemps en France, — dit encore
Fétis, — a soutenu le succès de cette pièce pendant 35 ans : il a
maintenant disparu de la scène, vraisemblablement pour toujours.
(Biographie. — 1834-1845). De son côté, le Dictionnaire historique,
critique et bibliographique, paru en 1822, assure qu’ « aucun opéra
n’a eu un succès plus constant. » (Tome XVI°, p. 140.)
1789 (d’après le compte-rendu de la Gazette musicale, 26
décembre), et fut gravée en 1790, avec, en tête, le portrait de
la Saint-Huberty.
Si nous mentionnons cet ouvrage dans cette brève notice,
c’est d’abord parce que, lors de la première représentation,
Lemoyne dut paraître sur la scène pour remercier le public :
or, c'était la première fois que pareil honneur était décerné à
un musicien français.
C’est ensuite parce que cet ouvrage (particularité bien
étrange, mais aussi bien intéressante pour les érudits) fut
dédié à Sa Majesté le roi de Prusse, qui, le premier, avait
chaudement protégé les débuts de J.-B. Lemoyne.
Il peut sembler cruel de raviver un tel souvenir, en ce
moment où la Prusse, parjure à tous ses serments, fait à notre
Patrie la guerre la plus déloyale et la plus sauvage qui fût
jamais. Mais, en y réfléchissant sans parti-pris, loin de faire
un crime à Lemoyne de cette dédicace, il faut le louer de ce
témoignage de gratitude à l’égard du roi-flûliste.
Lemoyne affirme donc que cette dédicace lui a été « inspi
rée » par des souvenirs bien précieux et bien chers. « G’est en
» Prusse, ajoute-t-il, que j’ai reçu mon éducation musicale ;
» le savant maître que j’y trouvai (Johann-Philipp Kirnberger),
» les excellentes leçons qu’il me donna, ont formé en moi un
» faible talent pour cet art que vous aimez et que vous culti» vez vous-même. G’est à Berlin que j’ai composé mon pre» mier ouvrage — Scène d’orage — et je me rappelle sans
» cesse qu’il me valut les bontés et les encouragements de
» Votre Majesté.
» Si j’ai obtenu ici quelques succès heureux, si le célèbre
» Gluck voulut bien distinguer mes essais, je dois ces avanta» ges aux études que j’ai faites dans une Cour où tous les
» Beaux-Arts sont accueillis et protégés. » Sanglante ironie,
quand on songe aujourd’hui à tant de monuments, à tant de
chefs-d’œuvre systématiquement anéantis par le vandalisme
prussien ! Ces gens-là aiment peut-être la musique et les pen
dules, mais ils n’aiment pas nos cathédrales.
d’Eymet peuvent s’enorgueillir de lui avoir infusé la vie du
corps et de l’esprit.
Mais, en dehors’de la sphère musicale, quel homme était-ce
que J.-B. Lemoyne? — Là-dessus, il nous reste malheureuse
ment fort peu de détails. S’il compte des amis et de chauds
partisans, il ne manque pas de détracteurs.
Les uns le portent aux nues. Le cousin Jacques (c’est-à-dire
L.-A. Beflroy de Reigny), formule ce jugement : « Auteur des
opéras de Phèdre, Nephtè, Louis IX en Egypte, Electre, les
Prétendus, Miltiade à Marathon, Toute la Grèce ou Ce que
peut la Liberté, le Bateleur ou les Vrais Sans-Culottes, artiste
supérieur, philosophe profond, ami chaud, bien calomnié et
bien persécuté, comme c’est l’usage. L’Opéra tient avec lui la
conduite la plus lâchement perfide. » (1) (Testament d’un élec
teur de Paris. — An IV. — p. 186).
Les autres, — des jaloux peut-être, — lui reprochent sa
fécondité hâtive, et sa morgue hautaine : « Aucun auteur n’a
moins de politesse et de modestie. Tout homme à talent, qui
manque de ces deux qualités, n’a réussi qu’à moitié. »
« Il ne devait pas, non plus, être très lettré, — remarque
M. Joseph Durieux, — (ce qui ne surprendra personne, vu son
éducation sommaire), — si j’en juge par une lettre qu’il adres
sait de Périgueux, le 17 octobre 1790, au chanoine Lespine,
conservée au tome 102 de la Collection Périgord » (2).
(1) Lemoyne se plaint en effet de l’Académie. M. Eugène Charavay a publié en 1897, dans sa Revue des Autographes, une impor
tante lettre de Lemoyne à Mme de Saint-Huberty. De Rome, le
5 février 1788, le compositeur écrit à l’actrice qu’elle aurait pu
arrêter les représentations de Phèdre, après la trentième : « L’Aca» démie, poursuit-il, a sans cesse changé sés ballets et même
» souvent elle n’en a pas voulu donner, après m’avoir fait ôter les
» deux qui étoient dans l’ouvrage...... Si l’absence des cabriolles
» avoit fait baisser nos recettes, à mon arrivée j'aurois fait exés cuter le nouveau dénouement et peut-être que ce charlatanisme
» auroit donné un peu plus de vigueur à l’ouvrage. » Il la remercie
ensuite d’avoir donné à la copie sa Nephtè : il travaille aussi à
« #
Didon, à VAlceste : il se rappelle, enfin, au souvenir du comte
Nous avons esquissé à grands traits la physionomie du mu d’Antraigues, son mari, etc.
sicien. J.-B. Lemoyne fut sans contredit l’un des grands artistes
(2) Voici cette lettre, telle qu’elle figure dans le Fonds Périgord
de la fin du xvme siècle. A ce titre, les villes de Périgueux et (t. 102, fol. 620). Nous en devons communication à l’amabilité
— 20 —
Quoi qu’il en soit, dans le train-train de la vie, Lemoyne
avait su se ménager de hauts protecteurs : Marie-Thérèse,
Marie-Antoinette, le comte Mercy-Argenteau, le baron de
Breteuil, les Lemoine de Sérilly, etc., en sont la preuve.
Mais il n’oubliait pas non plus ses amis du Périgord, qui
lui restèrent toujours fidèles : M. Wlgrin de Taillefer, le cha
noine de Lespine, l’abbé de Royère, M. de Ladouze, le baron
de Fénelon, M. de Foucaud, M. de Saint-Astier, etc.
Par l’abbé de Lespine, qui notait au jour le jour, dans son
Journal, tout ce qui lui survenait d’agréable ou de fâcheux,
nous savons que Lemoyne, « fameux musicien, originaire du
Périgord », (nous le savons aussi par la gravure de ses parti
tions), demeurait rue Notre-Dame-des-Victoires, n° 29. Un
jour, les amis se donnaient rendez-vous chez le maestro, qui
« leur jouait Nephtè sur le forte-piano », ou bien on assistait
ensemble, à l’Opéra, « à la représentation de Phèdre ».
D’autres fois, « après avoir dîné au Caveau, rue du PalaisRoyal », on allait entendre, « au concert spirituel des Thuileries », les chanteurs à la mode, « Laïs, Rousseau et Cbardini, accompagnés sur la harpe par Mlles Descarsins, et sur le
du doyen du Chapitre, vicaire général, M. le chanoine Joseph
Lavialle.
Le comte, dont J.-B. Lemoyne sollicite les faveurs auprès du
chanoine Lespine, était le comte d’Hautefort : dans les salons du
château du Vaudre se tenaient de grandes réunions fort appréciées
de la haute société :
« A Monsieur
Monsieur Lespine, chanoine de périgueux, au château de Vaudre
(A Vaudre).
Périgueux ce 17 oct. 1790.
Monsieur, Je renvoy la partition de Nephté à Mr le comte, je
vous serez obligé Mr de luy dire que si il lavez bessoin de moy soit
pour lacompagnier avec le violon gi irez avec plesir je pourez an
même tems accompagnier madame la comtesse sur son forté piano
si mes talent sont agréable je partirez tout de suite exquser la
liberté que je prend j’ai l’honneur d’estre Monsieur
Votre très humble et très obéissant serviteur.
le moyne
— 21 —
violon par M. Ech, premier violon de l’électeur de Bavière ».
Ainsi passait le temps, dans les délices de la gloire et de
l’amitié.
Pourtant, J.-B. Lemoyne, quoique comblé des bienfaits de
la cour, parait avoir accueilli favorablement les théories
subversives de la Révolution : les titres de ses dernières parti
tions le prouvent de reste : il ne faisait d’ailleurs que marcher
sur la trace des compositeurs, ses contemporains.
Après le succès de Phèdre, Lemoyne voulut revoir l’Italie.
Puis, au printemps de 1788, il revint à Paris, et depuis lors ne
cessa de travailler pour l’Opéra et le théâtre Favart, jusqu’au
moment de sa mort, qui arriva le 30 décembre 1796 : il n’était
âgé que de 45 ans (1).
Phèdre et les Prétendus continuèrent à régner sur la scène
jusqu’à l’aurore de Guillaume Tell, c’est-à-dire pendant près
de quarante ans.
Mais, depuis lors, son lustre a singulièrement pâli. On se
souvient de Gluck, de Sacchini, de Piccini, de Grétry, de
Méhul, etc. Certains de leurs morceaux, toujours jeunes, ont
vaincu les rides de l’âge. Mais aujourd’hui qui parle de JeanBaptiste Lemoyne ? Ses airs apparaissent un tantinet vieillots
à qui secoue la poussière des bibliothèques : rien n’est fugitif
comme la mode musicale.
Il serait curieux cependant de ressusciter, ne fût-ce que
pour quelques heures, cette physionomie de chez nous. Ne
pourrait-on, après cette horrible tourmente, élaborer un pro
gramme uniquement composé de musique périgourdine ?
(1) La Biographie des musiciens célèbres et la Grande Encyclo
pédie nous apprennent que J.-B. Lemoyne eut un fils, Gabriel
Lemoyne, qui naquit à Berlin, le 14 octobre 1772 et suivit son père
à Paris à l’âge de neuf ans. Il reçut, de Clément d’abord et ensuite
d’Edelmann, des leçons de clavecin et d’harmonie. Il paraît qu’il
fut bon pianiste, mais médiocre compositeur : il servait d’accompa
gnateur à l’éminent violoniste Lafont, dans les tournées artistiques
que celui-ci entreprit en France et à l’étranger. En 1802, il com
posa avec Alexandre Piccini, fils de Nicolas Piccini, un petit opéra
intitulé VEntresol, qui fut joué au théâtre des Variétés. Il laissa
aussi plusieurs morceaux (Sonates, Caprices, Fantaisies) et deux
opérettes qui avaient été représentées aux théâtres des Boulevards.
Gabriel Lemoyne mourut à Paris, le 2 juillet 1815.
— 22 —
— 23 —
Un heureux choix des meilleures orchestrations de J.-B.
Lemoyne, de Cécile Chaminade et du baron Fernand de la
Tombelle fournirait la matière d’une audition assurément fort
attrayante.
Plutarque et mis en tragédie par Thomas Corneille). La pièce
eut 39 représentations presque consécutives et son succès ne
fut interrompu par l’Administration que dans le but de se
soustraire à un article du règlement, qui accordait une pen
sion de mille francs à l’auteur d’un ouvrage qui allait à
40 représentations. — Note du Dictionnaire des opéras.
-- Les Prétendus, opéra comique, 2 actes, à l’Opéra de
Paris, 1789.
— Louis IX en Egypte, en 3 actes, à l’Opéra de Paris, 1790.
Paroles de Guillard et Andrieux. L’ouvrage, qui est à la
Bibliothèque du Conservatoire, se compose de trois volumes
manuscrits. (La musique n’est pas à la hauteur du sujet. On
ne peut remarquer dans la faible partition de Lemoyne qu’un
air :
A consulter. — Guienne monumentale, t. I. p. 187. — Bio
graphie des musiciens célèbres par Fétis,— t. v. p. 269.—
Dictionnaire historique des musiciens, par Choron et Fayolle
(1810) _ Dictionnaire de Musique, par Hugo Riemann, p. 456
et 715. — Dictionnaire historique, critique et bibliographique,
par une société de gens de lettres. Paris, 1822. — Tome 16,
p. 140. — Dictionnaire des Opéras, par Félix Clément et
Pierre Larousse, revu par Arth. Pougin — Grande Encyclo
pédie, sous la direction de Berthelot, Derenberg, etc — Cor
respondance littéraire de Grimm. — Correspondant, 10 Nov.
1877. _ Fonds Périgord, de Lespine, tome 107. — Madame
de Saint-Huberty, par Edm. de Goncourt. — (Bulletin de la
Société historique et archéologique du Périgord — Bibliogra
phie périgourdine, t. il. 1898, — Avril, Mai, Juin 1913, p. 181. —
Joseph Durieux, — et passim.) — Indicateur de Périgueux,
1863, par Ivan de Valbrune : petite notice sur le célèbre musi
cien et compositeur J.-B. Lemoyne, d’Eymet.
Nous pensons faire plaisir aux amis de l’art périgourdin en
donnant ici la liste, aussi complète que possible, des œuvres
de J.-B. Lemoyne. (D’après Fétis, directeur du Conservatoire
de Bruxelles, la Guienne historique et monumentale et le
Bulletin archéologique de la Dordogne) :
— Scène d’orage, introduite dans l’ancien opéra de Toinon
et Toinette, et qui fut fort applaudie. Berlin.
— Le Bouquet de Colette, 1 acte. Varsovie, 1775, (Pour les
débuts de Mme Saint-Huberty).
— Electre, 3 actes, à l’Opéra de Paris, 1782. (En vente chez
l’auteur, rue Notre-Dame-des-Victoires, n° 29.)
On doit signaler, dans cet opéra, une belle scène de récitatif
et deux chœurs pleins d’énergie. (Dictionnaire des opéras.)
— Phèdre, 3 actes, à l’Opéra de Paris, 1786.
— Nephtè, 3 actes, à l’Opéra de Paris, 1789, (sujet tiré de
Je veux réparer leurs malheurs,
et deux romances. Voilà pourtant la musique que le public
préférait à celle de Sacchini.) — (Note du Dictionnaire des
opéras.)
— Les Pommiers et le Moulin, 1 acte, comédie lyrique,
représentée pour la première fois à l'Académie royale de
musique le vendredi 22 janvier 1790: dédiée à M. Rigoley,
Intendant général des Postes. Cette bergerie, imitée du Devin
du Village, parut insipide.— (Note du Dictionnaire des opéras.}
— Elfrida, 3 actes, au théâtre Favart, 1792. Pièce froide?
qui avait été refusée à l’Opéra et qui tomba.— (Note de Fétis.)
Miltiade à Marathon, 1 acte. Ouvrage de circonstance
joué à l’Opéra en 1793.
— Toute la Grèce, tableau patriotique, à l’Opéra, 1794.
— Le Batelier ou les Vrais S ans-Culottes, 1 acte, théâtre
Feydeau, 1794.
— Le Compère-Luc, 1 acte, théâtre Feydeau, 1794.
— Le Mensonge officieux, 1 acte, théâtre Feydeau, 1795.
Lemoyne a laissé en manuscrit :
— Nadir ou le Dormeur éveillé, 3 actes. On ne put le jouer
parce que les décors furent brûlés dans l’incendie du magasin
des Menus-Plaisirs, en 1787.
—" Sylvius Nervo ou la Malédiction paternelle.
— L’île des femmes, 2 actes : les répétitions de cette pièce
— 24 —
furent interrompues par la mort de l’auteur (1796). (Les der
nières productions de l’auteur sont beaucoup plus faibles que
les autres : elles nuisirent à sa réputation. — Fétis.)
— Les ouvrages composés par J.-B. Lemoyne depuis 1793
laissent voir qu’il paya son tribut aux idées de cette époque
troublée. Détail oublié aujourd’hui, il fit un Hymne populaire
en l’honneur de la Fête de l'Etre suprême : les paroles sont de
Rochon de Ghabannes. Cet hymne est conservé dans le Rituel
républicain. (Bibl. nat.). En voici le début :
Nous devons plusieurs de ces précieux renseignements à un
enfant d’Eymet, M. l’abbé Etienne Auzeral, actuellement
maître de chapelle à Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle de Paris :
nous nous plaisons à lui en témoigner notre gratitude.
(Extrait de la Semaine religieuse
du diocèse de Périgueux.}
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